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NOUVELLE 



GÉOGRAPHIE 

UNIVERSELLE 



LIBRAIRIE HACHETTE ET C' 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE IMVERSELLE 

Format in-8' jésus 



GEOOFlAF»HIE OE L'EUR-OF»E 

Complète en 5 volumes 



ToMK !«' : L'EUROPE MERIDIONALE 

Nouvelle éililion revue et eoiTi);i'e 

(GIIËCB, TURQUIE, PAVA DES DULGAitES, ROUMA.ME, SERltlE 
ET MONTAGNE NOIRE, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL! 

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178 caries dans le texte 

et 83 vues et types gravés sur hoi"- 

Tome II : LA FRANCE 

NOUVELLE ÉDITION REVUE ET COItRIGÉE 

coiileiiaut une grande carte de la France. 

10 cartes en couleur, 

218 cartes dans le leste 

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To)lK III : L'EUROPE CENTRALE 

(SUISSE, AUSTRO-llONlilllE, EMPIRE D'ALLEUAliNEl 

contenant 10 caries en couleur, 421 cartes dans le leslo 
cl 78 vues et types gravés sur bois 

Tome IV : L'EUROPE SEPTENTRIONALE 

(NOUU-OUEST ; relgique, hollande, îles drita>mque^i 

coiilenaut 7 cartes eu couleur, 210 cartes dans le texte 

et 81 vues et types gravés sur bois 

Tome V : L'EUROPE SCANDINAVE ET RUSSE 

.oiiloiiaul 9 caries en cuiileur. 201 caries dans le leste 



ojl:ooraf»mie oe lasie 

Complète en 4 volumes 



Tome VI : L'ASIE RUSSE 

(CAUCASE, Tl RKESTAN ET SIBÉRIE) 

nieiiani 8 cartes en couleur, 181 caries dans le lesle 
i-l 88 vues el types gravés sur liois 

Tome VII ; L'ASIE ORIENTALE 

(EMPIRE CHINOIS, CORÉE ET JAPOV) 

iilenaiil 7 caries en couleur, 1G2 caries ilaii- le levh' 
el yo Mies cl lypcs ;:iMvr's sur liojs 



Tome VIII : L'INDE ET L'INDOCHINE 

iiani 7 caries en couleur,204 caries d.iiis le lesle 
el 81 vues el types gravés sur Irais 

Tome IX : L'ASIE ANTÉRIEURE 



OEOORAJPJHIE r>E L'AFRIQUE 

Complète en <* volumes 

ToMi; XII ; L'AFRIQUE OCCIDENTALE 



Tome X : L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE 
1" fartie : BASSIN DU NIL 

(SOUDAS ÉGYPTIEN, ETHIOPIE, HUUiE, ÊGYPTEl 

iiteuaiil S cartes en couleur, 111 cartes dans le lest 
el 57 vues el lypes gravés sur lin^s 

ToMi XI : L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE 
(2^ Partie : tripoi.itaine, Tunisie. 

ALGÉRIE, MAROC, SAHARA) 

iileiiaiil i caries en couleur, 160 caries dans le lcM< 
el 83 vues et lypes gravés sur liois 



'ARCHIPELS ATLANTIQUES, SENEGAMDIE, SOUDAN OCCIDENTALI 

oulcnanl 3 cartes en couleur, 126 cartes dans le lesle 
et 65 vues el types gravés sur bois 

Tome XIII : L'AFRIQUE MÉRIDIONALE ^ 

(ILES DE l'atLANIIQUE AUSTRAL, GABONIE, CONGO, ANGOLA 
CAP, itAMBÈZE, ZANZIBAR, CÔTE DE SOMAL) 

outenaiil o caries en couleur, 190 caries dans le lesle 
el 78 vues et types gravés sur bois 



Prix de chaque volume, à l'exception du volume X : broché, 30 fr.; relié, 37 fr. 
Prix du volume X : broché, 20 fr.; relie, 27 fr 



liiipriuiej'ie .\. I.aliure, 'J, 



UNIVERSELLE 

LA TERRE ET LES HOMMES 

PAR 

ELISÉE RECLUS 

XIV 

OCÉAN ET TERRES OCÉANIQUES 

ILES DE l'océan INDIEN, INSULINDE, PHILIPPINES, 

MICRONÉSIE, NOUVELLE-GULNÉE, SIÉLANÉSIE, NOUVELLE-CALÉDONIE, 

AUSTllALIE, POLYNÉSIE 



i CAIiTES EA COULEUR TIliEES A PAIIT 
201 CARTES INTERCALÉES DANS LE TCXl 

ET 80 VUES OU TYPES GRAVÉS SUR BOIS 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G" 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1889 






NOUVELLE 

(tÉO GRAPHIE ' 



— w+f- 



NOIVELLE 

GÉOGRAPHIE llIVERSELLE 

LIVRE XIV 
OCÉAN ET TERRES OCÉAMOUES 

MADAGASCAR . MASCAREIGNES, 

LNSULINDE, PHILIPPINES, MÉLANÉSIE, AI STRALASIE. 

POLYNÉSIE. 



CHAPITRE PREMIER 

HÉMISPHÈRE OCÉANiaUE 

Dans l'ensfiiible des mers, l'océan Allanlique peut èlie considéré 
comme une « médilerranéc ». De même que la nappe « sans bornes » des 
eaux où se hasardaient avec terreur les premiers nauloniers hellènes finit 
par se révéler « mer close », simple golfe intérieur, quand les marins en 
eurent reconnu, de l'Europe à l'Afrique, l'enceinte de rivages, de même 
le formidable Atlantique, encore tenu pour illimité il y a quatre siècles, 
se révèle à son tour comme une vallée sinueuse entre les deux moitiés 
de l'hémisijhère continental, l'Ancien Monde et le iS'ouveau. Au nord, le 
Groenland et l'Islande sépaient cette vallée profonde des cavités de la mer 
polaire; à l'est, à l'ouest, les rives de l'Europe et de l'Amérique du Xord, 
de l'Afrique et de l'Amérique du Sud, se correspondent par leurs saillies 
et leurs golfes, et dans bipartie la plus étroite de la mer, de Carabane au 

HV. 1 f 



2 NOUVELLE GEOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

cap Sào-Roque, ne se trouvent qu'à '2900 kilomètres de distance. Mais 
au sud la bouche de l'Atlantique austral s'ouvre largement, pour se con- 
fondre avec l'étendue du grand Océan, enveloppant la planèle sur sa ron- 
deur entière. 

Sans y comprendre ni l'Atlantique et ses mers latérales, ni les eaux du 
pôle arclique parsemées d'Iles et de glaçons et entourées par le cercle des 

N" 1. llÉMlSPlIÈnE DD GRAND OCKAX (l'Aimi; OCCIDENTALE). 



terres d'Asie et d'Amérique, l'Océan recouvre la moilié de la superficie 
terrestre'. Au sud des trois exlrémilés continentales, le cap Iloorn, le cap 
de Bonne-Espérance et la Tasmanie, la zone des eaux s'étend sans discon- 
tinuité en un cercle de 2o 500 kilomèti'es. En outre, la nappe océanique se 
projette au loin vers le nord, par delà l'équaleur, pour former, à l'est de 
l'Afrique, le vaste bassin de la mei' des Indes, et à l'est de l'Australie, de 

' Sm-fiico ni-r:iiiii|Mi' Iciliili', (l';i|iivs Kiiinuiirl .^08 000 000 liiloniètres cariés. 

Cnn.l (Ici'Mii, siii-. I'.\ll;]iilii|ue et les iiR'is ;iic(ii|iics. . . 'J81000 000 » )i 

Sii|ii'ili(ic ilrs Iriics (■■imT^ves 14'i000 0()0 n n 



BASSIN DU GRAND OCÉAN. 5 

rfnsulindo, de l'Asie, le bassin, bien plus grand encore, du Pacifique. 
L'ensemble des masses continentales étant assimilé à un demi-cratère, 
dont la saillie, commençant au cap de lionne-Kspérance pour finir au cap 
Iloorn, comprend les monts de l'Ethiopie, l'Himalaya et les Andes, l'océan 
des Indes et le Pacifique ou mer du Sud, déjà réunis par Fleurieu sous le 
nom de <c firand Océan >\ emplissent en entiei' l'immense hémicycle. Le 



N° 2. IIKMIM'III-: 



r.ÉW fl'.VllTIL OlULMALt) 




développement total de ce demi-cercle de rivages intérieurs dépasse 
40 000 kilomètres, soit la longueur de la circonférence terrestre à l'équa- 
teur. Eduard Suess a parfaitement étalili le contraste que présentent l'Allan- 
lique et le Pacifique, le premier n'offrant sur son pourtour aucune liante 
chaîne bordière, tandis que le deuxième longe de ses abîmes la base même 
des rebords montagneux'; mais ne se Irompe-t-il pas en assimilant à la 
formation de l'Atlantique celle de l'océan Indien avec ses hautes saillies 



' Vas Anllilz (1er Erde, 2'" Band. 



-1 NOUVELLE GÉOGRAPHIE IMVERSELLE. 

littorales de Java, rie Sumatra, des monfafjnes d'Arrakan, les chaînes 
immergées des Maldives et des Laqiiedives, les (ihàtes, les monts per- 
sans et Madagascar? 

Le vaste bassin océanique n'est point une étendue sans récifs et sans 
îles. Il a comme l'Atlantique ses terres émergées, non seulement dans le 
voisinage des continents, — ce sont des fragments détachés du littoral de 
l'Afrique, de l'Asie, des deux Amériques, — mais aussi à distance des 
cotes, au milieu des abîmes. Même quelques-unes des îles éparses dans 
l'hémisphère océanique du monde sont de telles dimensions, qu'on y a vu 
les restes ou les pierres d'attente d'un continent. Madagascar, les Comores 
et les Seychelles passèrent aux yeux de plusieurs naturalistes comme les 
débris d'un monde immergé, auquel on avait donné le nom de Lémurie, 
(i'ajirès un d(^s types de sa faune, désormais dispersée; à l'est, dans 
le giand océan Pacifique, des milliers d'îles, en cônes ou en anneaux, 
semblent appartenii'. soit à un continent submergé, soit à un nouveau 
monde en voie de formation; enfin, l'ensemble des terres qui se prolonge 
au sud-est de l'Indo-Chine, de Sumatra à la Tasmanie, constitue, mal- 
gré sa rupture en îles distinctes, un corps terrestre analogue à l'Afrique 
et à l'Amérique méridionale. Les diverses parties du monde sont, on le 
sait, rangées deux par deux suivant trois axes parallèles. Les deux Amé- 
riques, du Nord et du Sud, sont les deux continents qui présentent le plus 
de régularité dans leur disposition; mais on reconnaît aussi le groupement 
binaire dans les parties de l'Ancien Monde. L'Europe, jadis séparée de 
l'Asie par la Méditerranée caspienne, l'Aral et d'autres lacs, forme avec 
l'Afrique le groupe occidental. Le groupe oriental, encore plus irrégulier, 
compi'end la masse énorme de l'Asie et toutes les îles du sud-est qui se 
pressent dans l'Océan, entre la mer des Indes et le Pacifique. Que sont 
toutes ces terres, sinon un coiUiiienl brisé, prolongeant les Indes dans 
l'hémisphère méridional? C'est à bon droit que l'on a donné le nom d'In- 
suliiide aux terres équatoriales qui continuent l'Indo-Chine au milieu de 
rOcéan. La grande île de l'AusIralie, aux dimensions continentales, et les 
terres circonvoisines ont été également désignées par une expression heu- 
reuse, celle d'Australasie, — Asie australe, — qui constate le groupement 
binaire des terres orientales de l'Ancien Monde. 

11 est prol)able qu'un autic continent existe dans l'immensité de 
l'océan du Sud. La région polaire antarctique, inexplorée sur un espace 
d'environ KJ millions de kilomètres carrés, renferme certainement de 
vastes terres émergées, et maint géographe les a déjà dessinées comme 
formant un massif continu qui recouvrirait la rondeur polaire : à la 



lUSSIN nu r.RAMl OCÉAN. 5 

« mer libre » que l'on imagine sur h; jxile boréal corresponflrail un conli- 
nent ceinl de glaces sur le pôle austral. Ouoi qu'il en soil, les fragments 
de glaciers que les navigateurs aventurés dans les latitudes antarcliques 
voient llotter en immenses convois témoignent de l'existence de montagnes 
dans la direction du sud ; en outre, les instruments de sonde ont ra|i])orté 
du fond des fragments de granits, de schistes, de grès, de calcaires récem- 
ment brisés', et sur quelques points isolés les explorateurs ont réellement 
vu ou cru distinguer à travers la brume les profils de ces monts glacés du 
sud. Sans y comprendre les terres antarctiques situées au delà du (50'' degré 
de latitude, la superficie totale des îles et des massifs semi-continentaux 
de la mer des Indes et du Pacifique comprend une étendue de beaucoup 
supérieure à la surface de l'Europe. Sur les centaines de terres éparses il 
en est d'inhabitées; d'autres ne sont que très faiblement peuplées, mais 
l'ensemble des insulaires dépasse en nombre les habitants de l'Amérique 
du Sud, et son accroissement moyen est rapide, malgré la dépopulation 
de plusieurs archipels océaniens'. 

Si ce n'est dans les îles les plus voisines de l'Asie, toutes les régions de 
l'hémisphère océanique restèrent presque entièrement jusqu'à ce siècle en 
dehors du mouvement économique et commercial du monde civilisé. Mais 
la colonisation de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, la prise de posses- 
sion des archipels polynésiens, l'établissement d'un réseau de navigation 
régulière entre les centres vitaux du Pacifique et de la mer des Indes, ont 
annexé, pour ainsi dire, cette moitié de la planète à l'autre moitié du 
globe dont l'Europe occidentale occupe le milieu. Du coup, le monde, 
encore incomplet jusqu'alors, s'est achevé, et l'histoire vraiment univer- 
selle, pour toutes les races et tous les peuples, a commencé : il ne manque 
plus rien à la grande scène où se meut l'humanilé, désormais unie, du 
moins par les relations matérielles, et devenue consciente d'elle-même. 
Ce! agrandissement du monde de la civilisation ne peut manquer d'avoir 

' .liilm Mun-.xy, AV((H)r. Od. IT), 188."). 

- Siipoilicie et [jn|nil;Ltion pi'obiilile des terres de l'iiéinisphère océanique en 1888 : 

Madagascar 591 904 kilomèlres carrés. 5 000 000 Imliitanls. 

Autres îles de la mer des Indes . . 15 534 ii ii G80 000 « 

Insulindc 1698 7.57 » n 29 000 000 » 

riiilippines 296 182 n « 6.500 000 » 

Mii-ninésie 5 550 n » 90 000 » 

Mélanésie (Nouvelle-Guinée, etc.) . . 955 811 » » 1250 000 » 

Australie et Tasmanie 7 695 726 i) » 2 890 000 » 

Nouvelle-Zélande et îles voisines . . 272 989 » » 655 000 » 

Polynésie 26 799 » » 155 000 « 

Ensemble 11 555 092 kilomètres carrés. 44 000 000 lialiitanis. 



6 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(les conséquences de la plus haute portée. Aux premières cultures nationales 
qui se développèrent dans les grandes vallées lluviales', succéda la culture 
plus générale des peuples qui entourent le bassin de la Méditerranée; 
puis, lorsque le Nouveau Monde eut été découvert, vint l'ère de la civilisa- 
tion atlantique, dépassant la civilisation méditerranéenne « dans la même 
pi'oportion que le carré de l'axe du bassin maritime dépasse celui du 
bassin océanique » ; et maintenant, c'est le monde entier qui devient le 
théâtre de l'activité des peuples civilisés : la Terre est désormais sans 
limites, puisque le centre en est partout sur la surface planétaire et la 
circonférence nulle part. Mais dans l'ensemble des régions connues et 
habitées il en est qui par la beauté de leurs paysages, la douceur de leur 
climat ou d'autres privilèges attireront tout spécialement les hommes. 
Et parmi ces lieux d'élection en est-il qui dépassent certaines îles du 
Pacifique par la mei'veilleuse harmonie des contours, le charme di-s eaux, 
la suavité de l'atmosphère, la fécondité du sol, le cours paisible des sai- 
sons, le rythme gracieux de tous les phénomènes de la nature? « Je pense, 
dit le naturaliste Bâtes, que si l'humanité a pu atteindre un haut degré 
(le culture grâce à sa lutte contre l'inclémence des régions froides, c'est 
dans les contrées équatoriales seulement que la race parfaite de l'avenir 
pourra jouir complètement de son magnifique héritage. « 

Egyptiens, Arabes et Phéniciens connaissaient depuis des siècles la mer 
Erythrée, c'est-à-dire l'océan des Indes, et leurs navires s'y étaient aven- 
turés vers les c(3tes qui produisent l'encens, l'ivoire et l'or, lorsque les 
Grecs, pendant l'expédition d'Alexandre, apprirent à leur tour le chemin 
de ces eaux du Midi. Suivant d'abord les rivages au point de rester presque 
toujours en vue de la terre, ils s'avancèrent pourtant fort loin; mais la tra- 
dition rapporte seulement au premier siècle de l'ère vulgaire la grande 
découverte du mouvement alternatif et régulier des alizés et des moussons, 
qui affranciiit les navires de leur timide mouvement de reptation le long 
(In littoral et leur permit de se hasarder en plein Océan, des côtes de 
rAfii(iue et de l'Arabie à celles de la i*éninsule hindoue, en cinglant tou- 
jours vent ai'rièrc. On ne saiirail douter que ce va-el-vicnl des vents 
ne fût d(''jà connu des navigateurs arabes et phéniciens et qu'ils ne l'eus- 
sent utilisé pour leurs voyages; mais le mérite de la découverte fut attri- 
bué au pilote grec d'Egypte Ilippalos et l'on donna même son nom aux deux 
courants aériens d'aller et de retour: c'est après lui seulement que tous les 
marins, conlianls dans le souffle régulier des airs, eurent l'audace d'aban- 

■■ L^on Melclmiliov, Les Grands Fleuves hislurtques. 



DECOUVERTE DU GRAND OCEAN. 7 

donner de vue les côtes et de voguer en pleine mer vers les îles lointaines. 

Pendant l'époque romaine, les îles et les péninsules asiatiques de la 
mer des Indes étaient mieux connues qu'elles ne le furent douze siècles plus 
lard, à la veille de l'expédition de Vasco de Gama. Les marchands occiden- 
taux connaissaient Taprobane ou Ceylon, la Chersonèse d'Or ou presqu'île 
de Malacca, ainsi que l'île de l'Oige, c'est-à-dire Java. Leur commerce 
s'étendait jusqu'aux Moluques, puisque les clous de girofle avaient fait 
leur apparition sur les tables des Romains opulents. Aux veillées du bord, 
les marins se racontaient des aventures prodigieuses, où les caprices de la 
fantaisie se mêlaient aux descriptions plus ou moins véridiques dépeuples, 
li'animaux et de plantes que les conteurs avaient réellement vus dans 
leurs voyages. Des navigateurs de nations diverses qui trafiquaient pour 
les Romains, ces récits passèrent, plus ou moins transformés, aux marins 
arabes du moyen âge, et de ce fonds primitivement vrai soilit niaiul(î his- 
toire merveilleuse des Mille et une .A'i///s. 

L'âge moderne des explorations commence pour le monde océanien en 
même temps que pour celui de i'Amériqui^ En 1498, Vasco de Gama, 
après avoir contourné le continent africain, traverse directement la mer 
des Indes pour aborder à (Jalicut. Deux années après, Diogo Dias, le 
frère de cet autre Dias qui avait le j)remier doublé le cap de Bonne- 
Espérance, découvre Sào-Lourenço ou Madagascar, tandis que, poussant 
plus avant, d'autres marins vont reconnaître les côtes de l'Indo-Chine. 
En 15(39, Malacca devient un centre de domination portugaise, et désor- 
mais tout^ navire asiatique faisant escale à ce marché doit recevoir à son 
bord un capitaine portugais. Les terres de l'Insulinde, qu'avait déjà visi- 
tées l'Italien Barlema, appartiennent bientôt à l'empire commercial de 
Lisbonne; mais, une fois possesseurs des précieuses îles des Épiées, les 
marins portugais ne s'aventurent que rarement au delà, dans les parages 
inconnus. C'est à une autre nation, représentée, il est vrai, par le Por- 
tugais Magalhàes, que devait appartenir la gloire d'achever la circum- 
navigation de la planète à travers l'étendue du Pacifique. Prenant le 
chemin de l'ouest, autour de l'Amérique méridionale, et non celui de 
l'est, autour de l'Afiique comme Vasco de Gama, Magalhàes franchit en 
1520 le détroit qui porte son nom, et, premier Européen, pénétra dans 
le Pacifique austral, cinglant à la découverte des comptoirs avancés des 
Portugais. Par un étrange hasard, ses navires, traversant la nuée des îles 
océaniennes, naviguèrent en des parages déserts sur un espace de 17 000 
kilomètres : ils ne rencontrèrent que deux îles inhabitées, situées à l'orient 
du groupe non encore découvert des « îles Basses «. Le premier archipel 



s NOUVELLE CÉOGUAPIIIE LNIVERSELLE. 

aperçu, on 1521, fut celui des Larrons ou Mariaunes; puis, repreuaut sa 
course vers l'ouest, Magalhàes atteignit les Philippines, et prit terre sur 
l'ile de Mactan, où il trouva la mort dans un combat contre les indigènes : 
c'est à bon droit que les terres découvertes par lui furent longtemps 
désignées sous le nom de Magellanie. 

Les compagnons du navigateur portugais continuèrent leur loule 
d'abord vers Bornéo, puis vers les Moluques, et dans son passage de re- 
tour, à travers l'océan Indien, le Basque Sébastian el Cano, capitaine du 
seul vaisseau qui restât, reconnut une île à hujuelle il donna le nom 
de San-Pablo et que l'on appelle actuellement Amsterdam. Des 2Ô7 hommes 
partis de Séville il n'en revint que 1(S, parmi lesquels l'igafetta, l'historio- 
graphe de la traversée'. " Je ne pense pas, écrivait-il, que personne à l'ave- 
nir veuille entreprendre un pareil voyage « ; cependant, six années après 
l'expédition de Magalhàes, une autre escadre espagnole, commandée par 
Loyasa, pénétra également dans l'océan du sud par le détroit méridional de 
l'Amérique, et se dirigea vers l'archipel des Larrons, sans rencontrer 
dans le long voyage d'autre terre qu'une île de faibles dimensions. Un de 
ses navires, repoussé par la tempête vers les côtes du Mcxiipie, lit la pre- 
mière circumnavigation de l'Amérique du Sud. 

De longues années se passèrent avant que le Pacifique fût traverse en 
sens inverso et que le voyage de circumnavigation pût se faire dans la 
direction de l'ouest à l'est. En vain les explorateurs tentaient de remonter 
à l'orient contre le courant des alizés qui soufflent régulièrement sur les 
eaux du Pacifique. Dans ces tentatives se lirent de nombreuses découvertes 
d'îles cl d'arcliipels : la ?souvelle-(iuinée, les Carolines, les îles Marshall, 
les Peliou ou Palaos, les îles Boiiin s'ajoutèrent au monde connu; 
mais, après avoir lutté pendant des semaines et des mois contre les flots et 
les airs pour gagner les longitudes orientales, les explorateurs finissaient 
par abandonner l'entreprise et se laissaient porter de nouveau vers les Phi- 
lippines ou les Moluques. Enfin un moine augustin, Andres de Urdanela, 
trouva ou plutôt devina le chemin de l'est à travers le Pacifique'. Raison- 
nant par analogie, il pensa que les lois de l'atmosphère devaient être les 
mêmes sur l'Atlantique et le Pacilique, el qu'aux vents du sud-ouest de 
l'Europe occidentale devaient corresj)ondre des courants de même direc- 
tion dans les latitudes tempérées comprises entre le Japon et la Californie. 
Cette prévision météorologique se trouva complètement justifiée. En J5(35, 



' t'ioiir Miirlyi- il'An^lifi';i, De ichiis ucediikis cl urbc iiuvu. 
- Oscar l'escliL'l, Geuhkhlc dcr Erdkundc. 



KXl'LOUATION riE L'OCÉAN PACIFIUUK. 9 

près d'un ilfini-sièck- après le voyage de Magalhàes, il se dirigea des Phi- 
lippines et de l'archipel des Larrons vers les mers du Japon, jnsqu'au 
45' degré de lalilude, puis, cinglant vers le snd-esl, il liiiit par atteindre 
le port mexicain d'Acapulco; le voyage avait duré l'ih jouis. 

Désormais un mouvement régulier d'aller et de retour s'étaldit de l'un à 
l'autre côté du Pacifique, entre le Mexique et les Philippines. La route était 
tracée par les pilotes, et pendant deux cents années les galions espagnols 



IMlJNCil'AUX VOYAGES DES ESPLOnATEURS DANS I. OniAN PAIIIFIQUE. 




la suivirent fidèlement. A])rès être partis d'Acapulco, les marins n'avaient 
plus à changer l'orientation des voiles jusqu'aux Philippines; mais au 
retour ils voguaient vers le 55' degré au large du Japon et se maintenaient 
à cette latitude jusqu'en vue des côtes de Californie, puis ils longeaient le 
littoral pour retrouver le point de départ. Si bien réglée par la coutume 
était la marche des galions, qu'ils firent à peine quelques découvei'tes en 
dehors de la voie tracée; cependant des caries espagnoles portent l'indi- 
cation de terres dans les parages occupés par les îles Sandwich. Le calme 
XIV. 2 



10 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE 

même de l'atmosphère, la rareté des tempêtes furent peut-être une des 
causes de l'ignorance dans laquelle on resta si longtemps relativement aux 
terres océaniennes do l'hémisphère boréal. Le grand Océan mérite bien 
le nom de « Pacifique » donné par Magalhàes. Quant à l'appellation de 
« mer du Sud » employée d'une manière plus générale par les marins jiour 
l'ensemble des mers comprises entre l'Asie et l'Amérique, elle ne s'ap- 
jiliquait d'abord, par contraste avec la « mer du Nord «, d'où vinicnl les 
découvreurs espagnols, qu'aux eaux riveraines situées au sud-ouest du 
Mexique et de l'isthme américain'. De leur côté, les moines franciscains, 
croyant que l'immense Océan ne baignait que des terres destinées à se 
peupler un jour de fidèles néophytes, lui donnèrent le nom, oublié aujour- 
d'hui, de «merde Notre-Dame de Lorette ». 

En dehors des parages traversés par les galions d'Acapulco, presque 
Ions les archipels équatoriaux de la mer du Sud furent au moins aperçus 
par des marins espagnols au seizième et au dix-septième siècle. En 1507, 
Mendana de Neyra vit le groupe actuellement connu sous le nom des îles 
Ellice et l'archipel des Salomon; en 1595, Hurtado de Mendoza découvrit 
les Marquises; Queiros, en lOOfi, traversa le groupe des îles Basses, visita 
les Nouvelles-Hébrides et longea les côtes du continent d'Australie, qu'il 
crut avoii' vu le premier, quoiqu'il eût été précédé sur ces rivages par le 
pilote portugais fiodinho de Eredia, cl même, en 1551, parle Provençal 
(iuillaume le Testu^ ; enfin, un navigateur de l'escadre de Oueiros, Terres, 
se hasardant au milieu du périlleux labyrinthe de récifs qui sépare l'Aus- 
tralie el la Nouvelle-Guinée, réussit à se glisser sain et sauf entre les 
dangers el, après deux mois de tâtonnements, rentra dans la mer libre : 
c'est à bon droit que son nom est resté au chenal reconnu par lui avec tant 
d'audace et de prudence. Mais Espagnols et Portugais n'avaient déjà plus 
le monopole de ces terres océaniques, partagées entre eux par la bulle 
d'Alexandre YI. Le pirate anglais Drake suivit, cinquante-sejit ans après 
Magalhàes, la route tracée par ce grand navigateur; puis Cavendish el des 
marins hollandais apprirent à connaître les chemins du Pacifique. Bien 
plus, dès la fin du seizième siècle, des marchands néerlandais avaient 
établi des comptoirs à Java et peu à peu leur pouvoir s'étendait dans les 
îles avoisinantes et se substituait à celui des Portugais. A leur tour les 
navigateurs hollandais prirent part à l'œuvre de découverte dans les mers 
du Sud, et Tasman surtout accrut le réseau des itinéraires d'exploration : 



Pigafetta, Premier Voijncje autour du Monde. 

ihjor, Journal of thc R. Geoyraphical Socielij , 1872 ; — Pelermanns Mitlheilunyen, 1, 1873. 



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EXF'LORATION DE 1/OCÉAN PACIFIOUE. 13 

loulc la cote occideiilale do l'Australie fut reconnue jusqu'au détroit de 
Torres; la Tasmanic et ses péninsules de basalte, la Nouvelle-Zélande et 
SCS volcans surnirent du milieu des mers. Mais tel était encore l'esprit de 
rivalité entre les nations commer(;anles, que les découvertes faites précé- 
demment par des marins portugais ou espagnols restaient ignorées des ma- 
telots du nord, (juoique Torres eût démontré par expérience qu'un détroit 
sépare l'Australie (hda Nouvelle-Guinée, Tasman affirmait encore, quarante 
années après, que les deux terres appartenaient à un même continent. 

La deuxième moitié du dix-huitième siècle fut l'époque décisive pour 
l'exploration scientifique des mers du Sud. Désormais ce n'était plus au 
seul profit d'une nation ou d'une compagnie commerciale que devaient se 
faire les expéditions de découverte, les résultats en étaient acquis d'avance 
à tout le monde civilisé. Kn outre, les observations, faites avec plus de 
rigiKHir, donnaient aux récils des voyageurs une authenticité beaucoup 
plus grande. En 17(j(3, Wallis, le premier parmi les navigateurs de la mer 
du Sud, fixa ses longitudes par la méthode des dislances lunaires : désor- 
mais les monstrueuses erreurs des navigateurs précédents, qui compor- 
taient jusqu'à 2000 et 3000 kilomètres d'écart, devenaient impossibles, et 
les marins n'en furent plus réduits h errer pendant des semaines ou 
des mois à la recherche d'archipels considérables déjà signalés par leurs 
devanciers. C'est ainsi qu'avant cette époque nombre d'explorateurs durent 
renoncer à trouver les îles Salomon découvertes par Mendana de Neyra et 
l'on s'imagina même qu'elles n'existaient point : elles n'auraient été, pen- 
sait-on, que des apparitions fantastiques, des nuées de l'horizon simulant 
des récifs, des forêts et des villages. D'autre part, maint archipel s'était 
dédoublé aux yeux des marins; la même île avait été vue en des endroits 
que l'on croyait différents et on lui donnait plusieurs noms, comme à des 
terres distinctes. L'emploi des méthodes astronomiques mit un terme à 
cette fluctuation désordonnée des îles océaniennes. 

L'époque de l'exploration méthodique des mers du Sud, commen(;ant 
avec Wallis, peut être considérée comme se terminant en 1827, année de 
la redécouverte, ou plutôt de l'annexion au monde connu, par Dumont 
d'Lirville, des deux grandes îles Fidji. Pendant ces soixante années, qu'il- 
lustrèrent les voyages de Carteret, de Bougainville, de Cook, de Vancouver, 
de Lapérouse, s'acheva dans ses grands traits l'œuvre géographi(jue des 
explorations océaniennes. Ensuite il ne resta plus, et il ne reste encore, (ju'à 
préciser les positions des îles, qu'à en fixer plus exactement les contours, 
à signaler tous les récifs, à reconnaître les vigies douteuses, à effacer des 
caries celles qu'on avait marquées par erreur. Parmi les voyageurs du 



14 



NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE 



siècle dernier, le premier ranjj; appartient incontestahlemeni à Çook : un 
peut dire que l'année 1769, peiidiuil hupielle l'illustre navii;iiteur eom- 
mença le reseau de ses itinéraires dans le Pacifique, est, après l'année 1 Tt^ 1 , 
où se fit le voyage de Magalhàes, la date capitale dans l'histoire de la prise 
de possession des mers du Sud. Cook, débarqué à Taïti, déliula par ses 
mémorables observations sur le transit de Vénus et fixa ainsi une longi- 
tude précise au centre du Pacifique; puis il fit complètement le tour des 
deux îles néo-zélandaises, reconnut la côte occidentale de l'Austi'alie et 
découvi'it à nouveau le détruit de Torres. Dans son second vovage, il 



N'^ i. LES DErX PREMIERS VOYAGES DE CIRCrMNAVIGATÏOX DE LA TERRE 

DE l'est a l'ouest (magalhâes) ; DE l'ouest a l'est (cook). 




0° Méridien de Greeruv.cK 



explora surtout les mers australes, des deux côtés du cercle polaire, mais 
en sens inverse de la route suivie par tous les circumnavigateurs précé- 
dents. Le |)remier parmi tous les marins il fit le tour de la Terre en 
voguant de l'ouest à l'est, dans le même sens que la rotation planélaire : 
plus de deux sil'cles et demi s'étaient écoulés depuis que Magalliàes avait 
l'ail son v<iyage circumterrestre en cheminant de l'est à l'ouesl, enti'aîné 
pai' le smifile régulier des alizés. Dans sa troisième expédition, (look se diri- 
gea vers les eaux boréales : il reconnut le détroit qui sépare les deux con- 
tinents d'Asie et d'Amérique, puis découvrit à nouveau les iles Sandwich, 
où il fut d'abord reçu comme un dieu, mais où, bientôt après, un acte de 
violence contre un chef lui valu! la morl. 



EXPLORATION DE L'OCEAN PACIFIOUE. 15 

Les ex|)Iorations do Cook eurent pour effet d'écarter défiuilivemeut le 
préjugé des (héorieiens, d'après lesquels les terres émergées devaient occu- 
per exactement sur la rondeur planétaire autant d'espace que les cavités 
océaniques. Depuis Hippaniue, les géographes les plus fameux professaient 
comme un dogme ré(juilil)re ])arfait entre les terres et les mers, et c'est 
pénétré de cette idée quePlolémée avait dessiné au sud de la mer des Indes 
une côte continentale rattachant l'Afrique aux Indes. Ce rivage, s'éleu- 
dant au sud sur la rondeur terrestre, tous les navigateurs du Pacili(|ue 
avaient cru le retrouver : d'ahord la Nouvelle-Guinée, puis la Nouveile- 
llullande, puis la Nouvelle-Zélande leur })arurent être ce monde ausirai ; 
ensuite chaque île qu'on ajierçut à des latitudes plus méridionales fut con- 
sidérée comme un promontoire du continent cherché. Cook, qui d'ailleurs 
croyait lui-même fermement à l'existence de ces terres du sud, en recula 
les rivages bien au delà des parages atteints par ses prédécesseurs, et main- 
tenant on sait que l'Antarctide, continent ou groupe d'îles, est cerlaine- 
ment de faibles dimensions, comparée à l'immense étendue des mers. 
En constatant l'absence de terres continentales dans les espaces jiar- 
courus par Cook, Forster émettait l'hypothèse que la nature avait compensé 
le manque d'équilibre entre les deux hémisphères du corps planétaire, en 
plaçant au fond de l'océan antarctique des roches d'un poids considérable'. 

Bien que le grand navigateur Cook, plein de l'orgueil de ses travaux 
immenses, eût posé des limites au génie de l'homme, en déclarant que 
nul marin ne le dépasserait, on est pourtant allé plus loin, et depuis 
son voyage la surface connue de l'Océan s'est agrandie dans la dii-ec- 
tion du pôle austral. Les terres découvertes sont en quelques parages 
assez rapprochées les unes des autres pour qu'on puisse leur attribuer 
en toute probabilité une côte continue : elles formeraient ensemble une 
des plus grandes îles de la superficie planétaire. C'est au sud de l'Aus- 
tralie que se présente dans la zone antarctique le corps de terres émer- 
gées le plus considérable. Déjà Balleny, en 1850, découvrit un archipel 
de volcans dans le voisinage immédiat du cercle polaire : un des cônes 
insulaires, celui de Young-island, entièrement revêtu de neiges, se dres- 
serait, d'après l'évaluation de Balleny et de ses compagnons, à la hau- 
teur d'au moins 5600 mètres; d'une autre île, beaucoup plus basse, 
s'élançaient deux jets de vapeur. Partout les vallées et les ravins des pics 
sont comblés par les glaces : on ne voit la roche nue qu'aux endroits où 
le heurt des vagues a «oupé des promontoires en falaises, révélant les 

' Observations iiiade during a Voyage round llie World. 



16 



NOUVELLE GÉOGRAPUIE UM VERSELLE. 



laves noires surplombées par un auvent de neige blanehe; il n'y a point 
(le eriques, à peine quelques ])lages de cendres et de scories menuisées'. 
Cinglant à l'ouest de cet archipel, sans trop s'éloigner à droite ni à 
gauche du 65^ degré de latitude, Balleny crut voir la terre en deux en- 



■ — ■ tPOQrES DES l'KISClPALES DECOUVERTES FAITES DANS L nCEANIE. 




MsndiendePan. 







e-diendeG-eenw.ch ;£û' 



M. 


l.'iil 


Ma-:ilh3i-s. r.uahaii. Philippines. 




T. 


16iô 


Me. 


152»;. 


Menezês, Papuuasie. 




1'. 


1611. 


S 


IriîS. 


A. de SaavRdra, CnroHnes. 




0. 


1H9lI. 


S. 


KiS. 


«arshall. 




B. 


1765. 


fi 


I.TÔI. 


Guillaume le Tcslu, Australie. 




\Va. 


1-67. 


Y 


15t->. 


Villalolms. Carolines, Palaos. 




Ca. 


1767. 


Mil 


lafiT. 


Mendana, Ellice, Salomon, Sandw 


ih. 


Ilo. 


1768 


„ 


15!».i. 


/. Marquises. Snnta-Cru 




C. 


1769 


0. 


1606. 


Queiros, /. Basses, F(ikaofo,Slles-Héhrides. 


C. 


1770 


T. 


1606. 


Torrcs, Détroit de Torrcs, Louisindes. 


C. 


1773. 


I,. M 


1616 


Lemaire, yiounfou, Kouvelle-ïrlande. 


t:. 


1771 


II. 


1616. 


Hailoi;, Endrachtsland. 




I.a. 


17SI7 


F.. 


1619. 


Edel, Edelsland. 




Dr. 


1791 


T,. 


16ii 


Leeuwins, LceuwinsUind. 




lia. 


l-'.W 


^. 


16i- 


Nuvls, Nuyisland. 




lia. 


1810 


\\. 


16*S 


Wills. Wittsland. 




Wk 


IKll 


T. 


1611 


Tasman, Tasmanie, youielle-ZeU 


,ide. 


U. l 


lSi7 



TaMiian,/. Tfiii(,n, Fidji. Suiivelle-Brelnij 

» Tasmnntnnd, Carpentarie. 
Dampior, Sourelle-Gitinéc. 
Ilvron, /. Gilherts. 
Wallis, Taiti. 

Carlerel, /. Pitcairn, Carteret, Basses. 
Houf;ainville, Samoa, Salomoit. 
Cuiik, I. Australes 

» yoiivelle-Zclande, Australie. 

I. Hei'veif. 
. /. Savage, Noueelle-Calfdoiiie. 
. I.apèrouse, Savai. 
. IlrouKlilûii, /. aialham. 
. liass, Détroit de Bn.ss. 
, Ilazelbur^, Mncqiiarie. 
. Walker, Camphell. 
. Uumont dlrville, Fidji. 



droits et il désigna même l'une des hautes saillies aperçues dans le loin- 
tain du nom de Sabrina-land. 

Dès l'année suivante, le Français Dumont d'Urville et l'Américain 
Wilkes, attirés dans ces parages par l'esjjoir d'y fixer la position exacte du 
pôle magnétique méridional, visitaient de nouveaa les mers explorées par 



' Juiiniiil oj llic R. Ccoyrtiphiitil Socictij, ISÔO. 



ANTARCTIDE. 17 

Balleny, et tous les deux afOmièrent sans hésitation qu'ils avaient bien vu 
la terre ferme, et non de simples cordons de glaces flottantes. Dumnnl 
d'iîrville donna le nom de terre d'Adélie aux cotes monlueuses, hautes do 
lOtlII 11 i'200 mètres, qu'il aperçut au sud et qu'il suivit à l'ouest, sur une 
dizaine de degrés; toutefois il ne déhnrqua point. Plus à l'ouest, Wdkes 
vil aussi la ferre en quatre endroits, el c'est d'après son lémoignage que 



N» c. — \iiïv(;i:- 



MiicrMiomiiES 




1 : looonn nno 



l'ensemble des massifs entrevus, îles éparses ou terre continue, a été 
désigné sous le nom de Wilkesland. Pourtant James Ross, qui ne suivit 
pas le même chemin, crut pouvoir mettre en doute les rapports des trois 
navigateurs qui s'étaient succédé dans celte partie de l'Océan. Rien n'est 
plus trompeur que les horizons brumeux de ces régions méridionales, où 
les rayons d'un soleil bas se brisent sur les glaces, et il faut un œil des 
plus exercés pour distinguer entre un véritable mont rocheux el une 
XIV. 3 



18 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

« moiilagne ciislalline détachée d'un glacier lointain )>. Sauf sur un 
point où Wilkes reconnut de près les roches noires d'une falaise, il se tint 
partout à la distance d'au moins une vingtaine de kilomètres de la terre, 
toute bordée de glaces, et partout il la vit revêtue de frimas. A l'est des 
îles Balleny, Wilkes indiquait aussi un massif montagneux, et James Ross, 
qui vogua sur une mer libre précisément à l'endroit signalé, se donna le 
malin plaisir d'y jeter la sonde et ne trouva pas le fond à 1800 mètres*. 

Ouoi qu'il en soit, de l'insularilé ou de la continuité du Wilkesland, 
il est certain qu'à l'est de l'archipel Balleny la mer se prolonge beaucoup 
plus au sud. James Ross y pénétra deux fois, en 1841 et en 1812, et 
chaque fois s'approcha plus du pôle austral que nul navigateur n'avait fait 
avant lui, que nul n'a fait depuis : il est vrai que lui et ses compagnons 
moulaient des vaisseaux spécialement armés et protégés pour la traversée 
des glaces. Kn 1812, il atteignit le point 78° 9' 50", encore situé à 1515 
kilomètres du pôle sud en droite ligue, soit à 576 kilomètres en deçà du 
poiiit correspondant atteint dans la /(inc boréale. Dans son premier voyage, 
il suivit vers le sud la côte orientale d'une terre qu'il nomma Yictoria- 
land et que bordent des monts superbes, tels que le Sabine, cône de 5000 
mètres étincelant de glaces, mais offrant à sa base quelques escarpe- 
ments noirs, et le Melbourne, plus haut encore, atteignant 1000 mètres. 
Kniin, à l'endroit où durent s'arrêter les explorateurs, ils voyaient se dres- 
ser devant eux les deux volcans jumeaux, l'Erebus (5780 mètres) et le 
Terror (5520 mètres), dont le premier lançait des fumées, sombres pen- 
dant le jour, rouges pendant la nuit. Un mur de glace, de près de 100 mè- 
tres en hauteur, front d'une immense plaine ayant au moins 500 kilo- 
mètres en largeur, empêcha les marins de débarquer auprès des volcans, 
mais ils avaient pris terre en deux autres endroits des terres australes. 

A l'orient tie la terre de Victoria, les voyages de Cook et de Ridlings- 
hausen n'ont pas révélé l'existence de l'Antarctide au sud des pai-ages 
orientaux de l'océan Pacifique, à moins qu'un point douteux, nuage ou 
rocher, vu par Cook, n'ait été véritablement une terre : la petite île de 
Pierre, telle est la seule montagne émergée que l'on ail tiouvée dans ces 
parages. Mais au sud de l'Amérique, faisant face au cap Iloorn et aux 
archipels voisins, les îles, ou peut-être les côtes d'une grande terre antarc- 
tique, ont été reconnues en plusieurs endroits dans le voisinage du cercle 
polaire. Bellingshausen découvrit la terre d'Alexandre, qui se rattache 
probablement à la côte montagneuse de (iraham, signalée par Biscoe en 

' Voijmjc in tlie Soullicin and AiiUirctic Hcyiuiis. 



ANTARCTIDE. 



1852 et mieux reconnue par Dallmann en lS7i; puis au noril-esl de ce 
massif élevé se prolonge en Irainée |)arallèle une chaîne d'îles nom- 
breuses, les terres de Lonis-l'hili|i|ie et de Joinville, découveiles par 



— PmiMlINTOIRF- SKI'TKMHIONAI, UL I. ANTVItrTIlH 




c/e 500 à 20C0 t^e POOQ e 
1 ■ ôr.iinono 



Ihimont d'Urville, les Shellaiid el les Oikney méridionales, déjà vues par 
des baleiniers anglais et américains, — peut-être même en loO.S par le 
navire hollandais de Geerilz', — toutes massifs montueux et cnloui'és 



' Dumont d'Urville, VoijMje nu Pôle suil ci dtiiis l'Occnnir, vol. 11; — Bariow, Jijiiniiil of llic 
R. Geoyrciphical Society, 1851. 



'211 NOUVKLLK (.KOCHAI'UIE L'M VERSELLE . 

d'eaux prolbndos où la soiule trouve des centaines de mètres à quelques 
encablures du rivage'. Mais, iraniédialeraent à l'est de ces archipels, le 
Ijaleiuier Weddell, après s'être ouvert un passage en iS'iô à travers de 
grands convois de glace, s'était avancé dans une mer complètement libre 
jusqu'au delà du Vi*" degré de latitude : c'est, au sud de l'Atlantique, le point 
le plus méridional que l'homme ait encore atteint. Au delà, sur la demi- 
circonférence qui s'étend à l'est vers Wilkesland, on n'a reconnu que deux 
côtes situées ou se prolongeant au sud du ceicle |iolaire : celles d'Enderby 
et de Kemp. Biscoe, qui découvrit la première île en 1S,"1, un an avant 
Grahamsland, essaya vainement d'y aborder : les glaces le retinrent 
toujours à plus de 50 kilomètres de distance. Plus tard, un baleinier 
réussit pourtant à y atterrir*. Les terres de l'Antarctide les plus avancées 
vers le nord, les monts de Victoria et ceux de Louis-Philip[)e, se trouvent 
situées resj)ectivement en face de la Nouvelle-Zélande et de la pointe mé- 
ridionale de l'Amérique; ainsi chaîne de montagnes s'oppose à chaîne de 
montagnes, rangée volcanique s'affronte à rangée volcanique". 

Depuis les voyages de Ross, c'est-à-dire depuis un demi-siècle bientôt , nulle 
expédition scientifique nouvelle n'a dépassé le cercle polaire : en 1874, le 
Challenger s'en est approché, mais il ne l'a point franchi. 11 est étonnant 
(ju'en ces temps d'entreprises hardies on ait reculé pendant tant d'années 
devant la reprise sérieuse de l'ceuvre d'exploration; |)ourlant elle est 
devenue plus facile de nos jours, grâce aux progrès de l'industrie maritime 
et aux mille ressources qu'offrent les engins modernes pour la traversée 
des glaces. C'est donc avec un sentiment de honte que les géographes 
signalent l'énorme lacune laissée par les routes des navigateurs sur la 
rondeur anlarcliiiue et ({u'ils demandent des volontaires pour continuer 
l'ieuvre des Cook, des Ross et des Dumont d'Urville. Il est probable que la 
première expédition de recherches s'équipera en Australie, la partie du 
inonde la plus rapprochée des îles polaires du sud, et celle dont les habi- 
tants ont le plus d'intérêt à connaître les phénomènes météorologiques 
et glaciaires de ces froides régions. Entre la jiointe méridionale de la 
Tasmanie et les côtes de Wilkesland, la distance est seulement de 
t>GOO kilomètres. 

Dans la partie de l'Océan dont les navigateurs ont tléjà en entier 
exploré la surface, une autre élude, celle des profondeurs, est depuis long- 
temps commencée, el l'on peut dire que, d'une manière générale, l'épais- 

' Juiirnal of tlic R. (!i-oijriipliiciil Sociclii, tSô.j. 

2 boas, Science, 1887, X; — Pckrmaiin's Milteiliinijeii, 1888, II. 

' Reiter, Die SiXdpolarfraije. 



FONDS OCKANIQUES. i'I 

seul' des mers esl connue. L'océan Indien offre dans son ensemble des 
fonds assez réguliers s'étendant à plus de 4000 mèlres au-dessous de la 
nappe supérieure des eaux. Ainsi que l'onl révélé les sondages fails par 
l'expédilion du CliuUcngcr et depuis par des marins de diverses nations, 
les berges sous-marines des continents et des grandes iles qui entourent 



PliOFONDEl'IiS DES MERS AUSTUALES. 




D'après Bartholome 

i 



CPer 



^/^o/ortc/tTu/'S 



\ : 10)000 ono 



de trois côtés la mer des Indes s'inclinent rapidement vers les abîmes 
océaniques, et presque partout on trouve la profondeur de 2000 mètres à 
moins de 200 kilomètres des rivages. Une coucbe de puissance égale 
recouvre, vers le 40" degré de latitude méridionale, le seuil qui limite au 
sud l'océan Indien proprement dit. En dedans de cette courbe bathymé- 
Irique de 2000 mètres, presque parallèle aux rives continentales, la ligne 



22 rsOUVELLE f.KOr.RAPIJlE UNIVERSELLE. 

(le 4000 mt'lres décrit un granil nombre de sinuosités, du moins à l'ouest 
et au nord, autour de Madagascar, des Mascareignes, des Seychelles, des 
Laquedives; en outre, l'archijx'l des Tchagos se dresse du milieu d'abîmes 
recouverts par 4000 à jOOO mèli'cs il'eau. La profondeur moyenne de tout 
l'océan Indien est évaluée par Jobn Murray à 4235 mètres', soit à 900 
mètres de plus que ne l'avait estimée Otio Kriimmel'. Les plus fortes cavi- 
tés que la sonde ait reconnues dans la mer des Indes se trouvent dans 
les parages situés entre la côte nord-occidentale de l'Australie et les îles de 
Java et Sumatra : en ces régions, les navires chargés de la pose du câble 
sons-marin ont signalé des profondeurs de 5500 à 5045 mètres ; OtIo 
Kriimmel propose de donner à cet abîme le nom de « fond de la Lé- 
murie ». C'est un fait remarquable que les plus grands creux des mers 
indiennes aient été reconnus à une dislance relativement minime du litto- 
ral et dans le voisinage du foyer volcanique le plus ardent des îles de la 
Sonde. Sur presque tout le pourtour des terres antarctiques, au sud de 
l'océan Iiulien et du Pacilique, les mers, qui d'ailleurs n'ont été sondées 
qn'en un pelit nomlne de points, paraissent être beaucoup moins profondes 
que les grands bassins de la mer des Indes et du I'acili(jue : on dirail 
qu'elles ont élé comblées par les débris apj)orlés des terres australes. Ce- 
pendant un prodigieux abîme se trouverait sous le cercle polaire antarc- 
liqiie, au sud-est des Soulh-Oi'kney : James Ross a sondé dans ces 
parages à plus de SiOO mèln^s sans Irouver le fond. Il serait utile de con- 
trôler celle oliservalion uni(|iie jiar de iionveanx sondages. 

Comparé à l'océan Indien, qui esl dépourvu d'îles dans sa parlie cen- 
trale, le Pacilique, parsemé d'archipels, ])résente un fond 1res inégal ; en 
beaucoup d'endioils se Irouvent des seuils sons-mai'ins qui se transfor- 
meraient en îles ou en péninsules si le niveau de la mer s'abaissait de 
quelques centaines de mètres. D'abord les quatre grandes terres de l'In- 
snliiide, Sumatra, Java, Bornéo et Celêbès, reposent, avec la presqu'île 
de Malacca, sur un socle immergé que \)o ivcouvrent pas même lOOmèlres 
d'eau : les deux abîmes océaniques di; l'cmesl et de l'est sont sépai'és dans 
ces parages par un seuil d'environ 1500 kilonièlies en largeur. L'AusIralie 
et la Nouvelle-tininée peuvent être également considérées comme les par- 
lies émergées d'un même socle continental, comprenant aussi la Tasmanie 
au sud, et au nord plusieurs îles voisines de la Papouasie. p]ntre les deux 
groupes de l'Insulinde et de l'Australasie. un fossé de plus de 1000 mètres 



' Scoltisli (kocjrnpliical Muyininc, NovcnilH'r 1887. 

* Versiuh einer vcnjlcichcnden Morphuloyic (1er îh'crcsriiiiiiw. 



FONDS OCKANIOUES. 23 

en profondeur longe la côte orienlale de Timor, et même au sud de Ceram 
s'ouvre un abîme où la sonde a trouvé plus de 4000 mètres d'eau. Dans 
le Pacifique proprement dit la plupart des archipels et des chaînes de récifs 
qui les continuent sont également portés par des piédestaux immergés, qui 
presque tous sont orientés dans le sens du nord-ouest au sud-est, le même 
que celui de l'Amérique centrale. Il semble que dans le vaste hémicycle 
des terres continentales qui s'étend du cap de Bonne-Espérance au cap 
lloorn, les archipels du Pacifique soient comme les rudiments d'un cercle 
s'appuyanl à l'est sur la côte de l'Amérique: c'est ainsi que dans maint 
grand cratère ébréché s'est inscrit un cratère régulier de moindres 
dimensions. 

Les cavités profondes limitées de part et d'autre par les seuils immer- 
gés ont reçu des explorateurs anglais et américains des noms qui rappel- 
lent soit les navires employés aux travaux hydrographiques des mers du 
Sud, soit les savants qui se sont occupés de la bathymétrie avec le plus de 
zèle. Le ci'eux circulaire où la sonde trouve plus de 4000 mètres d'eau à 
l'ouest de la Tasmanie est le « fond de Jeffreys » : en un endroit on y a 
louché le lit marin à 4758 mètres au-dessous de la surface. A l'est de la 
Tasmanie, vers la Nouvelle-Zélande, s'étend un autre creux, de surface 
plus considérable, où la sonde a révélé des profondeurs égales : ce sont 
les fonds de Thomson, continués au nord, vers le Queensland, par les 
fonds de Patterson (4820 mètres.) Ceux de la « Gazelle >', parallèles à l'axe 
général des îles océaniennes, c'est-à-dire orientés dans le sens du nord- 
ouest au sud-est, sont moins profonds, puisqu'on y a mesuré seulement 
4154 mètres d'épaisseur liquide; ils s'embranchent par leur extrémité occi- 
dentale aux « fonds de Carpenter )i, qui commencent au détroit de Terres 
el à la Papouasie et vont se terminer entre la Nouvelle-Calédonie et les 
Nouvelles-Hébrides : on y a trouvé au point le plus creux 4850 mètres de 
profondeur. Les « fonds de Nares », au nord de la Nouvelle-Guinée et de la 
Nouvelle-Bretagne, sont également recouverts par une couche de près de 
5 kilomètres d'eau. Dans la direction de l'orient, les cavités sont encore 
plus creuses : les fonds de Ilildgard ont jusqu'à G039 mètres et ceux de 
Miller 6510 mètres. 

Au nord des Carolines, les étendues du Pacifique sont beaucoup plus 
libres de terres ; aussi, comme on devait s'y attendre, les profondeurs y 
sont-elles plus grandes que dans les cavités de la Polynésie proprement 
dite. Les fonds dits du ■< Challenger », d'après le navire d'exploration sur 
lequel ont été faites de si importantes recherches de physiographie océa- 
nique, offrent l'énorme profondeur de 8372 mètresentre les Carolines et les 



2i NOUVELLE GÉOGRAPHIE UINIVERSELLE. 

Mariannes; plus à l'est, vers les îles Marshall, un autre creux a fourni des 
sondages de 0271 mètres. Enfin, toute la région du Pacifique septentrio- 
nal, du Japon à la Californie, présente une immense fosse elliptique, 
entourant une partie centrale moins profonde, dont l'axe est formé par 
les îles Sandwich et par leur prolongement de récifs dans la direction de 
l'ouesl-nord-ouest. Les « fonds de Wyman » ((j^oO mètres), à l'est des 
Sandwich, ceux « de Belknap » et >< d'Ammen » (àlJ^T et 5(515 mètres), au 
sud et à l'ouest ilu même archipel, appartiennent à cette cavité annulaire 
qui phis loin, vers le Japon, prend le nom de « fond de Tuscarora )', d'après 
le navire américain à bord duquel a été donné le coup de sonde le jilus 
profond enregistré jusqu'à maintenant : c'est à iOtl kilomètres environ à 
l'est de la chaîne méridionale des Kouriles qu'a été mesuré cet ahîmede 
851.J mètres, presque aussi bas que la plus haute montagne est élevée 
par rapport à la surface des eaux. De même que dans l'océan Indien, les 
parties les plus creuses du fond se trouvent dans le Pacifique précisément 
le long des chaînes de volcans qui se succèdent du Japon à la péninsule 
d'Alaska. On peut dire que ces rangées de montagnes fumantes sont le 
véritable rivage du bassin océanique' : au delà les eaux sont peu pro- 
fondes, si ce n'est dans une partie de la mer de Bering, où l'on trouve 
jusqu'à 1000 et 2000 mèti'es.Les terres avancées de l'Asie et de l'Amérique 
reposent sur un socle commun très rapproché de la surface. Dans le détroit 
de Bering proprement dit la moyenne de profondeur n'est que d'une qua- 
rantaine de mètres et nulle part la sonde ne descend à plus de 58 mètres. 
Entre ces fonds à peine immergés, qui forment aux deux continents une 
large banquette extérieure, et les grands abîmes du Pacifique, la chute est 
soudaine : la sonde y révèle des pentes qui seraient même tenues pour 
rapides dans les régions montagneuses des continents. 

Lc!s parages orientaux du Pacifique, si ce n'est dans le voisinage de la 
(]alifornie, ont été moins soigneusement observés que ceux des mers aus- 
tialasiennes. Même avant la traversée faite par le vaisseau italien ]'ettor 
Pisani en 1885, tout l'espace, de plus de 50 millions de kilomètres 
carrés, compris entre l(!s archipels et les côtes américaines, du Mexi(|ue au 
Chili, était resté inexploré dans ses profondems. On possède maintenant 
une série de treize sondages entre les côtes de la Colombie grenadine et le 
grou|)e des Sandwich, et l'endroit le plus profond marqué sur cet 
itinéraire du navire italien se trouve à la cote de 5720 mètres; pour l'en- 
semble du lit marin, en tenant compte de l'inégalité des intervalles entre 

' Ed. Sut'ss, uuvra'jc cite. 



PROFONDEURS DE L'OCÉAN PACIFIQUE. 25 

les soiulagos, la moyenne de profondeur dans cette partie de l'Oi'éan est de 
4570 mètres'. Avant l'exploration faite par le Vetlur Piaani, on n'avait eu 
d'autre indication pour évaluer l'épaisseur d'eau dans le Paciri(|ue orien- 
tal que la vitesse de propagation des vagues pendant les tremblements 
de niei'. 

On sait en effet que les ondes parcourent l'Océan avec une ra|iidilé 
croissant avec la profondeur de l'eau, et, en appli(jiiant la formule de 
Lagrange relative à ce phénomène, on a cherché à déduire la piofondeur 
océani(pie de la rapidité de translation des ondes de tremblement. En 
vertu de ce calcul, (leinitz trouva, lors de la grande secousse de 18GS, (pu- 
la moyenne de profondeur du lit de l'Océan enli'e la côte du Pérou et 
Ilavaii, — ou d'une manière plus précise entre Iquique et Ililo, — devait 
être évaluée à 4259 mètres. Le faible écart que présentent celle indication et 
le résultat obtenu par les sondages du Veltor Pisani est remanjuable ; d'ail- 
leurs la différence du point de déjiart explique suffisamment la moindre 
|)rofondeur obtenue par la sonde, car du Pérou à la Colombie, le long 
des cèles américaines, se creuse un abime qui n'a pas moins de 5000 à 
6000 mètres. Des calculs de même nature ont été faits pour les fonds 
d'autres parties du Pacifique lors du tremblement de 1 868, et en 1885 après 
la formidable éruption du Krakalau. Le résultais de ces opérations, dues 
à (ieinitz, Hochsleller, Neumeyer, à d'autres encore, coïncident assez bien 
avec les obsenalions directes : suivant les parages, c'est de 2000 à 5000 
mètres que varient les profondeurs moyennes trouvées par ce procédé. 
Quoi qu'il en soit du degré d'approximation ainsi obtenu, le calcul ne sau- 
rait remplacer les travaux de sondage, car la formule ne tient pas compte 
du frottement de la masse liquide sur h; fond du lit, sur les récifs et les 
rivages, el le temps précis des observations sui les divers points des con- 
tinents et des îles n'est pas -toujours exactement tonnu\ 

Les dépôts ramenés des profondeurs pi'ésenlent une remarquable uni- 
formité. Dans le voisinage des terres, surtout près de l'embouchure des 
granils fleuves, les débris d'origine terrestre constituent la boue et l'ar- 
gile du fond, mêlés aux fragments des coquilles et des coraux. Plus loin 
des rivages, par les fonds de 1000 à 5000 mètres, les sédiments du lit 
marin sont composés de fragments de coquillages et des tests calcaires 
d'animalcules : la boue recueillie offie une teneui de 90 à 95 pour 100 en 
carbonate de chaux". Mais à mesure que la profondeur s'accroît, la propor- 

' BoUotlino delUi Societ/i Geogrcifud lltiliiiini. t88"j; — Geoyidpliisclu'sJalirbticli, 1887. 
* Ollo Kniiiimel, Geoyraphisches Jnlirhiich, Raiiil \I, 1887. 
' John Munay, mémoire cité. 



2G NOUVELLE CE OCKAI'IIIE li.MVERSELLE. 

lion de calcaire (limiiiiio et dans les aliîiiies de 4000 à jOOO mèlres (iii 
trouve partout une argile formée de foi'aniiniieres, de radiolaires, de diat(K 
mées et autres débris d'iuliniment petits mêlés à des particules de pierre 
jMjnce et à divers produits décomposés d'éjections volcanitiues. Nulle 
|)art, sur le lit profond de l'océan Indien, on n'a découvert gravier ou roche 
nue. La pauvreté des argikis de grandes profondeurs en carbonate de 
chaux provient de ce que l'eau contient de l'acide carbonique. Les iniiom- 
biables corpuscules calcaires tombant en poussière des couches supé- 
rieures de la mer finissent par se dissoudre avant d'atteindre le fond. 
Mais les dents de requins, les s(iuelelles de cétacés se trouvent en (|uan- 
tilé dans les argiles du lit : on en retire des restes d'animaux préhis- 
tori(|ues et contemporains placés côte à côte; des nodules de fer d'origine 
cosuiii|ue s(uil également épars dans la masse argileuse. 



Ainsi (|u'en témoigne le nom même de « Pacifi(|ue » donné au giand 
Océan, les tem|ièles y sont moins frécpientes ([ue sur l'Atlantique, du 
moins dans les latitudes tropicales, à faible marée. La cause en est à 
l'immense surface uniforme ipie pr('senle une vaste étendue de la mer du 
Sud, loin du voisinage de c("iles continentales (pii, par les difféi'ences 
c(msi(l('Maliles du relief. (h'Ierniiiienl de biiisques renversements dans la 
marche des venis ci le climal. C'est dans les parages orientaux du l'aci- 
liipie, là où les navires voguenl à des distances de plusieurs millieis de 
kilomi'lres sans rencontrei- d'iles, <pie les eaux sont d'ordinaiie le plus 
tranipiilles et que la navigation est le moins |)érilleuse : dans la région 
marilime (pie les mai'ins espagnols appelaient jadis» golfe des Dames )i, 
un é(piipage de jeunes lilles aurait pu sans danger manœuvrer les galions 
chargés d'or (|ui jiarfaient d'Acapulco. La partie orientale du Pacili(pie est 
celle on soufllent régulièrement les alizés : ceux du nord-est se font sentir 
avec conslaiice dans la zone tropicale com|irise entic les îles Revilla-(ïige(lo 
et les Mariamies, sur un espace d'einiidii l 'J 000 kilomèlres en largeur ; 
les alizés du sud-est l'emportent dans une aire moins étendue, eiilre les 
(ialapagos et les Mar(|uises : c'est un espace d'environ 5000 kilomèlres. 

Mais, au milieu des îles océanii'iines du l'acili(iue équatorial, les mille 
foyers d'appel distincts que foiinenl les terres parsemées dans la mer, 
les unes montueuses, les antres à peine en saillie au-dessus des eaux, 
roin|)enl la direclion des venIs el les forcent maintes fois à relliier en 
arrière. Les couranis normaux des alizés sont fré(juemmeiit l'cmplacés 
parles brises alternantes qui lournc'iil avec le soleil. Pendant l'hiver de 



VENTS RKCULIKRS DE L'OCÉAN PACIFIQUE. 27 

l'héiuisplière nirridioiiiil, les alizés du sud-est soiifllent avec le plus do 
réiiularilé, mais eu été des vents de nord et de nord-est leur dispuleut 
la pi(''|>(iu(léiaii(e; souveiil aussi des calmes s'établissent et pas une brise 
ne Irissoimc à la surface de l'eau; parfois quelques conflits de vents 
foui hiurrioycr les airs. La l('Ui|)éi'alur(' moyenne des îles, baifiuées par 
une eau ddui les alleriialives de froid et de cbaleur sont encore moin- 
dres que celles (le ralinos[)bèi-e, est d'une sinfiulière douceur : du mois le 
plus chaud au mois le jtjus fioid, des deux ci")lés de r{''(|ualeui' jus([u'aux 
Iroj)i(|ues, ['('caii oïdinaire. |)oui' une inoveuue de "2.") à '25 dej^rés, est seu- 
lemeul de ." à 7 degrés ceiilijirades; cependant les oscillalions extrêmes 
de liiiile l'année comporleni, suivaul les îles, un l'cail de 1(1 à 20 degrés, 
(juant aux pluies, elles difl'èreul du simple au (l(''cuple ou même davan- 
tage, suivant l'exposition des versanis insulaires, (ournés dans la direclion 
des venis pluvieux ou du côté opposé. Tandis que certaines vallées où vien- 
nenl s'amasser les nuages reçoivent annuellement des quantités énormes 
de pluies, il est des îles plaies, situées dans \c voisinage de r(''([ualeur, où 
netoudjenl point d'averses, si ce n'est à des intervalles très éloignés. 

A l'ouest et au sud-ouest des îles et des îlots de la Polynésie pro|)remt'nt 
(lile, le voisinage des grands corps insulaires, lels que la Nouvelle-Guinée, 
l'AusIralie, Celêbès, Bornéo, appelle l'air ambiant avec plus d'énergie 
jtendant la saison des chaleurs : il ne détermine pas de simples brises 
comme dans l'Océanie orientale, mais il attire des moussons régulières, 
d'une durée plus ou moins grande suivant les conditions diverses du 
milieu, étendue des teri'es, hauteur des monlagnes, superlicie des espaces 
dé])ouivus de végétation. Les vents alizés du sud-est dominent dans ces 
régions pendant la saison d'hiver de l'hémisphère méridional; mais pen- 
daul Fêlé le vent qui l'emporte est une mousson *de l'ouest ou du nord- 
ouesl,qui amène généralement les vapeurs et les averses. Ainsi le régime 
normal des airs est la succession de deux vents direclement coniraires 
dans leur mai'che et différents dans leiu's effets, l'un desséchant et l'autre 
humide. Toutefois, dans le dédale infini des baies, des criques el des 
passages, les ii'régularilés soiil uouibreuses; les couraiils généiaux el les 
brises locales se mêlenl diversemenl. 

Dès la limili' même de l'aire des moussons, ou conslale une déxialion 
dans la marche des vents. En effel, les eaux du déiroil de Terres, eiilre 
l'AusIialie et la Xouvelle-Guinée, élan! obsiruées par d'innombrables 
écueils el n'ayant en moyenne qu'une vingtaine de mètres d'c'paisseur, 
s'échauffent au soleil beaucoup plus que les mers profondes de l'ouesl et 
de l'est : il en résulte une élévation notable de temjiéralure pour l'ai- 



S8 NOUVELLE r.ÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

mosphèrc siirincombanU' et là se forme un foyer d'appel pour tous les 
vents. Les alizés du nord-est s'inlléchissent pour entrer directement dans 
le détroit, oîi ils soufflent avec une grande violence pendant l'hiver; 
d'autre part, les moussons d'été, qui dominent surtout en décembre, jan- 
vier et février, cessent de se diriger au sud-est vers la grande terre et se 
replient vers le détroit, dans la direction de l'ort-Moreshy, privant ainsi 
la péninsule d'York de la part d'eau pluviale (jui lui serait nécessaire'. Au 
centre du labyrinthe des iles, entre la iXouvelle-tiLiiiiée et Bornéo, le ré- 
gime des vents est tellement troublé par les obstacles divers épars dans 
tous les sens, que l'on ne sait pas même toujours distinguer d'une manière 
précise quelle est l'origine première du vent, alizé ou mousson, et qu'on 
ignore auquel des deux il faut attribuer le principal apport des pluies'. En 
moyenne, elles sorU fort abondantes, et dans quelques îles, nolammenl à 
Sumatra, elles dépassent 4 mètres par an. La température annuelle, de 
26 à 27 degrés, suivant l'exposition des rivages, est aussi plus élevée que 
dans les îles océaniennes; elle est également plus constante el du mois le 
plus chaud au mois le plus froid l'écart est seulement de 1 à 2 degrés; 
il est moindre que l'écart journalier, entre l'après-midi el le matin. Dans 
le grand jardin du monde, la << serre chaude » est l'Insulinde. 

A l'ouest de Bornéo et des Philippines, le régime des vents change 
encore par suite de la diftérence des contours insulaires et des massifs 
montagneux. Dans ces parages, les marins ne pailent plus de vents alizés: 
ils ne connaissent (jue les moussons. Celle du sud-ouest, passant le détroit 
<le la Sonde el jiar-dessiis l'île de Sunuiira, souflle assez régulièrement de 
la mi-avril à la mi-octobre dans l'espace libre ouvert jusqu'à Formose; 
mais elle est parfois interrompue par des vents du sud-est, el sur les 
rivages des îles et des continents elle est frangée de brises et de remous 
latéraux qui permettent aux voiliers de louvoyer à contre-mousson. A ce 
veni du sud-ouest, qui est le vent d'été, succède le vent d'hiver, appelé 
mousson du nord-est : c'est le courant polaire régulier. 11 souflle comme 
la mousson du sud-ouest j)eiHlant une moitié de l'année; mais sa grande 
force est en décembre et janvier. Les pluies tombent dans les deux sai- 
sons, et dans les deux saisons aussi se produisent les coups de vent et les 
tempêtes; mais c'est principalement pendant la mousson du sud-ouest, en 
juin ou en juillet, ou bien, lors du renversement des vents, vers l'équi- 
noxe de septeinbi'e, que le conflit des airs amène le soudain tournoiement 



* î{Mia\, Journal of the R. Gcoçjrnphirnl Socielij, 1808. 

* A. R. Waliiicc, Report of British Association, 1862. 



!" 




VE.MS OCEA.MOUES. 31 

des cyclones appelés typhons, taï fuuuy ou « grands venls », dans les mers 
de (lliinc.Ces toui'billons aériens, qui se forment généralement dans l'est, 
font tournoyer leurs spires en se portant vers l'ouest ou le nord-ouest. 
Leur force est d'ordinaire plus grande dans le voisinage de la terre que du 
côté du large et se perd rapidement dans la direction du sud. 11 est rare 
que les typhons descendent vers les régions équatoriales dans les paiagcs 
situés au midi de Luçon, la plus grande des Philippines. 

En dehors des iles de la Sonde, dans le libre espace qu'ulTiv l'océan des 
Indes jusqu'aux Mascareignes et à .Madagascar, les venls, moins inllécliis 
dans leur marche par les terres riveraines, reprennent une direction beau- 
coup plus régulière. L'aire des venls alizés du sud-est, qui occupe la 
partie de la mer comprise entre l'.Vustralie, Madagascar et l'équateur, se 
déjilace du sud au noid et du nord au sud, suivant l'alternance des sai- 
sitns : quand le soleil éclaire surtout l'hémisphère septentrional, les alizés 
fi'anchissent l'équateur; quand il revient sur l'hémisphère du sud, l'aire 
des venls r(''glés ne dépasse guère que le 5" degré de latitude. Mais autour 
de cette partie centrale de l'Océan, où le vent du sud-est souille d'un mou- 
vement égal, s'arrondit le vaste demi-cercle des terres, de l'Afrique méri- 
dionale à l'Australie, bordé d'une zone de moussons alternantes, qui se 
porlenl vers les terres pendant la saison chaude de l'année, puis refluent 
vers la mer pendant la saison plus froide. Lu aucune partie de la Terre 
les moussons n'ont une marche aussi bien réglée que dans les parages 
septentrionaux de la mer des Indes, de la côte des Somal à Sumatra. La 
mousson du sud-ouest, qui apporte de la mer les orages et les pluies, 
souffle du milieu d'avi'il au milieu de septembre dans les golfes d'Oman et 
du liengale, et la mousson du nord-est, qui est en réalité le vent polaire, 
rc[ir('nil l;i prépondérance du milieu d'octobre au milieu de mars; le 
lialanci'uient des airs est d'une n'gulai'ité parfaite. Dans l'hémisphère 
méridional, sur les côtes de l'AusIralie, celies de Madagascar cl du con- 
lincnl alVicain, le rythme des vents n'est pas aussi précis : il est vrai que 
le ((inlraslc cnlrc lerre et mer n'y est pas aussi nettement tranché. On sait 
que, lors (In rcnversenieul des uioussiins cl j)i'ndaul 1rs chaleurs estivales, 
le coiillil des venls di'lerniine parfois la formation de cyclones redoutables. 
(i'esl principalement dans le voisiragiMles .Mascareignes que ces ouragans 
s(Mil le plus dangereux, mais ils bouh'verseni aussi les eaux dans le golfe 
d'.\den et la mer du Bengale. 

Extérieurement, dans la direction des p('iles, l'aire "îles alizés est bordée 
par une zone de vents variables, dont la résultante prend en général le 
sens de l'ouest à l'est. L'océan Indien, fermé du côté du nord, ne peut 



52 NOUVELLE GÉOGRAPHIE IMVERSELLE. 

avoir (ju'une seule ilo ces zones, celle du sud, comprise eu moyenne entre 
le '28*^ el le 60^ degré de latitude, tandis que le Pacifique, aussi bien que 
l'Atlanlique, a ses deux zones de vents variables, l'une dans l'hémisphère 
septentrional, l'autre dans l'hémisphère méridional, qui va rejoiiulre à 
l'ouest celle de la mer des Indes, à l'est celle de l'Atlantique, entourant 
ainsi complètement la Terre. La découverte de ces parages océaniques où 
dominent les vents occidentaux, c'est-à-dire les vents de retour ou contre- 
alizés, a été d'une importance capitale dans l'histoire de l'exploration du 
globe. Urdanela, guidé par sa connaissance des vents de l'Atlantique, apprit 
ainsi à diriger les navires à travers le Pacifique vers les côtes du Nouveau 
Monde, et Cook, dans l'hémisphère méridional, put, en suivant la zone 
correspondante des vents variables, tenter le voyage de circumnavigation 
terrestre en sens inverse delà voie suivie par Magalhàes. 

Le mouvement des eaux répond à celui des airs dans le grand bassin océa- 
nique, si ce n'est que, par suite de sa moindre mobilité, le courant maritime 
a plus de constance dans sa marche que le courant aérien : il représente, 
pour ainsi dire, le volant de la machine immense. Ces déplacements ryth- 
miques de l'eau à travers l'étendue du Pacifique ont eu encore plus d'im- 
portance que les vents dans l'histoire de l'humanité, car si les alizés et les 
vents de retour ont facilité aux navigateurs européens la traversée de 
l'Océan entre l'Ancien Monde et le Nouveau Monde et hàlé ainsi i'feuvre 
d'exploration des îles océaniennes et des terres australes, les couiauts 
avaient transporté précédemment des esquifs sans voilure ou mal gréés, sur 
lesquels étaient aventurées des familles d'éraigrants. C'est grâce aux cou- ( 
rants que s'est fait le peuplement des terres : de proche en proche, des îles 
aux îles et de continent à continent, la race iiumaine s'est ainsi épandue 
sur une moitié de la planète. 

Le grand courant moteur est celui qui se propage dans les mers équato- 
riales dans le même sens que la marche apparente du soleil, des côtes du 
Nouveau Monde à celles de la Nouvelle-Guinée et des Philippines. La masse 
liquide qui se dirige ainsi de l'est à l'ouest n'a pas moins de 5000 kilomè- 
tres en largeur, peut-être davantage en moyenne, puisqu'on l'observe par- 
fois du !26'' degré au sud de l'équatenr jusqu'au 24" degré au nord, mais 
avec un reflux ou une zone de calmes dans sa partie médiane. L'ensemble 
des mers équatoriales se meut avec une vitesse variable, suivant les sai- 
sons et les parages, de 50 à 60 kilomètres par jour, sur une épaisseur qui 
tlépasse cerlainemen* 1500 mètres dans l'axe du courant. El cette mer en 
mouvement parcourt près de la moitié de la rondeur planétaire! Comparés 
à ce courant océanique, que sont les fleuves déversés dans la mer par les 



CdlRANTS DU PACIFIUUE. ôô 

régions conliiieiiUilL's : son ilél)il par seconde est d'an moins denx kilo- 
mètres cubes, soit deux mille millions de mètres cubes. 

Ce courant central, tronc de la ramure de courants secondaires qui se 
développent dans le reste de l'Océan, donne naissance à deux grands remous 
latéraux, qui occupent, l'un le Pacifique du nord, l'autre l'Océan du sud. 
Pi'enant la même direction que les moussons des Carolines, les eaux du 
courant équalorial obliquent vers le nord-ouest, dans la direction du 
Japon, puis, arrivées dans le voisinage de l'Empire du Levant, elles en 
longent les cùles vers le nord-est, et sous le nom de Kouro-Sivo ou 
« Torrent iS'oir », se déploient en une immense courbe à travers la nu'r; 
quoi(iu'elles se perdent peu à peu comme coui'ant proprement dit, elles 
s'écoulent avec lenteur le long des rivages de l'Amérique Auglaise, des 
États-Unis et de la basse Californie, pour rentrer enfin dans le courant 
équatorial. A ce grand remous des eaux dans l'hémispbère du nord en 
correspond un autre dans l'hémisphère du sud. Des nappes liquides, 
s'épanchanl au sud des mers équatoriales, passent à l'est et à l'ouest 
de la Nouvelle-Zélande, puis se reploient au sud dans les mers australes, 
et par une courbe symétrique à celle du Kouro-Sivo vont rejoindre à 
l'ouest du Chili un courant littoral qui longe la côte américaine et, par 
le travers des Galapagos, reprend son voyage de l'est à l'ouest dans le 
courant équatorial. Dans l'océan Indien se produit un remous analogue. Les 
eaux de la zone chaude s'y meuvent aussi d'une marche lente dans la direc- 
tion de l'ouest et se divisent autour de Madagascar en un double cou- 
rant qui se porte vers le sud; puis, dans les parages anlarctii|ues, elles 
s'unissent à un courant de retour qui, après avoir longé la côte occidentale 
de l'Australie, rejoint les eaux équatoriales. 

D'ailleurs ces trois vastes remous, analogues dans leurs traits généraux. 
olTrent de singulières diversités dans leurs détails, suivant la marche des 
vents, la profondeur des mei's, la forme et l'orientation dos teri'es avoisi- 
nantes. En maints endroits les eaux lentes précipitent leur mouvement et 
dans le sein de la mer se forme comme un lleuve, dont l'eau se distingue 
des eaux riveraines par la nuance aussi bien que par la vitesse : la friction 
contre ses rivages liquides le fait osciller en vagues courtes comme celles 
d'un rapide fluvial et la rencontre de flots différant par la température 
donne naissance à des brouillards qui l'ampent au loin sur la mer : ce sont 
là des phénomènes qu'on observe principalement sur le a Torrent Noir » 
du Japon et sur son prolongement à travers le Pacifique du nord. En 
outre, chaque remous a ses franges latérales de courants tertiaires qui 
pénètrent dans les golfes et les détroits ; enfin chacun a ses affluents, les 



54 NOUVELLE GÉOGRAPHIE U.MVERSELLE. 

courants d'eau froide que lui envoient les mers polaires. Un échange inces- 
sant se fait entre les eaux tièdesdes régions équaloriales et les eaux à basse 
température des zones de glace. Un mouvement général emporte les eaux 
polaires dans la direction de l'équateur pour compenser les pertes causées 
par l'évaporation sous les latitudes tropicales, et suivant les courants 
aériens, la forme du lit et des rivages, ce déplacement collectif des masses 
liquides se décompose en courants partiels d'un cours plus rapide, dont 
les uns passent à côté et en sens inverse des courants venus de l'équa- 
teur, tandis que les autres se glissent en dessous pour continuer leur 
marche dans les profondeurs. 

11 semblerait au premier abord que tous les courants polaires, de lem- 
péi'alure plus froide que les courants équaloriaux et par conséquent d'une 
plus grande densité relative, devraient toujours, en se rencontrant avec des 
eaux tièdes, plonger au-dessous pour couler sous-marinement; toutefois 
telles nappes d'eau froide, beaucoup moins salines que celles d'une plus 
haute température, soit à cause d'une moindre évaporalion, soit par suite 
de leur mélange avec les eaux fondues des montagnes de glace, sont d'une 
légèreté supérieure à celle des eaux ambiantes et glissent par conséquent 
à la surface de la mer. Les physiciens qui explorent les profondeurs de 
l'Océan cherchent à deviner la marche des courants et des contre-courants 
superposés en constatant la température des eaux à des distances fixes sur 
la ligne de sonde. C'est là un travail des plus délicats et l'interprétation des 
phénomènes observés est parfois très difficile ; mais par la comparaison des 
sondages on arrive peu à peu à suivre la marche des eaux dans les abîmes. 
On sait quelle est la succession normale des températures de la suifacc de 
la mer jus([u'au fond du lit : tandis que la couche superficielle, en contact 
avec l'atmosphère, présente une température qui diffère peu de celle de 
l'isotherme! du lieu, l'eau du fond se trouve à peine au-dessus du point de 
glace, et l'espace intermédiaire olfre en général une gradation régulière 
dans le refioidissement des couches liquides. Toute anomalie dans cette 
gradation, tout saut bruscjue dans les indications du baromètre enregis- 
treur, indiquent le passage d'un courant dans les profondeurs. C'est ainsi 
que dans les mers australes, entre le 66" et le 5i' degré de latitude, l'ordre de 
succession des températures est modifié dans la profondeur des eaux par 
le voisinage des glaces. De 150 à 350 mè'Ires au-dessous de la surface, une 
couche d'eau plus froide s'intercale entre les eaux superficielles que 
récliaulTc le soleil d'éli' et les eaux à [eni[)érature normalement décrois- 
sante qui occupent l'abime inférieur. Celte couche d'eau froide, qui se 
maintient à peine au-dessus du point de congélation, de zéro à — '2 de- 



COURANTS DU PACIFIQUE, GLACES ANTARCTIQUES. 35 

grés, doit éviilemmont sa basse température à la fusion des énormes 
îles de glace flottante, dont presque toute la masse est baignée par l'onde 
marine. 

Parmi les courants spéciaux ijue forme l'eau froide venue soil des 
pôles, soit des profondeurs', le plus remarquable par sou influence sur le 
climat des côtes riveraines est celui qui longe le rivage occidental de l'A- 
mérique du Sud : c'est le courant dit de Ilumboldt ou du Pérou, plus frt)id 
de 1 1 à 12 degrés que l'eau des mers avoisinantes. Dans l'hémisphère du 
nord, des eaux de basse température suivent aussi les côtes de l'Amérique 
du Nord pour aller se mélanger avec les flots des mers équatoriales. Une 
faible partie de ce.courant froid a pu croiser, dans le détroit de Bering, 
une branche du courant tiède qui se porte vers les mers arctiques, mais 
la grande masse de l'eau froide qui descend vers le sud provient des mers 
d'Alaska et des autres golfes du Pacifique septentrional. Partout les eaux 
marines sont animées d'un mouvement de translation, et c'est ainsi que 
les effluves du sud sont apportés vers le nord, avec la faune et la flore cor- 
respondantes, et que les régions des chaleurs des régions tropicales sont 
tempérées par la proximité des eaux froides. Les climats des deux zones 
différentes se mêlent en un climat nouveau, grâce aux courants qui s'en- 
tremêlent ou se côtoient en sens inverse, car à chaque déplacement de l'eau 
répond un déplacement contraire. Même le grand courant équatorial a son 
contre-courant, qui correspond à la zone aérienne des calmes et se porte, 
surtout durant les mois de juin à octobre, dans la direction de l'ouest 
à l'est, de la Nouvelle-Guinée à l'Ecuador. C'est précisément dans l'axe du 
courant équatorial, mais surtout au sud de la « ligne », que se produit 
ce mouvement de l'eflux au mouvement général des eaux océaniques : sa 
largeur est évaluée à 5(30 kilomètres en moyenne, mais il est assez irrégu- 
lier dans sa marche et s'épanche en maints endroits en remous latéraux. 
L'océan Indien offre également un contre-courant équatorial, longeant du 
côté du nord le courant qui emporte les eaux dans la direction de l'occi- 
dent. Les elhnologistes donnent la plus haute valeur dans l'histoire des 
migrations à ces courants et contre-courants parallèles qui portent et ra- 
mènent les peuples d'un continent h l'autre. 

Au sud de l'Océan, sur le pourtour de la calotte antarctique, les abords 
des terres sont défendus par des banquises continues, qui se déplacent, se 
creusent en golfes, s'allongent en promontoires, s'ouvrent çà et là en 
étroits passages où les navires ne peuvent s'aventurer qu'avec précau- 

' OHo Kriiimncl, Hiindburh (1er 0:,eaiioyrai)liic, Raïul II. 



.')« NUUVKLLE GKOGKAI'IIIE UNIVERSELLE. 

lion. Haute do 5 à 4 inèlres en moyenne, mais parsemée de « bourgui- 
gnons » inégaux qui ressemblent à des blocs erratiques, la banquise n'est 
plus un obstacle invincible pour les marins qui disposent des puissantes 
ressources de la mécanique moderne et dont les bâtiments sont construits 
de manière à résister au choc des glaçons. Au delà de celte avant- 
garde mobile s'étendent des espaces libres, oij ilottent de grandes mon- 
tagnes de glace, entourées d'un cortège de blocs. Les navigateurs qui se 
sont approchés de l'Antarctide, dans le voisinage du cercle polaire ou 
môme par delà le 70° degré de latitude, ont remarqué que ces montagnes, 



N'* 9. — i;vNorf>E siivit; I'ar dimum d urville. 




Qapr-èi Dumont d'U 



entraînées par le courant dans la direction du nord, dii'fèrenl par la forme 
et par l'origine. Les unes, celles qui proviennent ties glaciers à versant 
rapide, serpentant dans les vallées des montagnes, sont très diverses de 
])vnïi\ cl d'aspect : suivant les lignes de la fracture et le mouvement de 
bascule qui les a fait chavirer dans l'eau, une fois détachées de la masse 
qui reste encore adhérente à la roche solide, elles dressent au-dessus de 
la mer soit des sommets en coupoles, soit des pointes ou des aiguilles. 
Les autres, qui d'ordinaire sont d'énormes dimensions, se présentent sous 
la forme de blocs rectangulaires et leur face supéricui-e est presque unie. 
Ces masses flottantes se sont détachées de la << barrière de glace » qui longe 
à une distance inégale les parties non montueuses des côtes. Même en été 



GLACES AN'TARCTIHLES 37 

ces banf|iiises ne fondent point. Pendant Irois saisons estivales, en 1S41, 
ISi^ et 1843, Ross ne vit qne dix-huit 'fois la température s'élever au- 
dessus du point de glace, et alors à moins de 2 degrés seulement ; quelques 
glaçons étaient frangés de stalactites transparentes, et Ross se demandait 
comment elles avaient pu se former, puisqu'il n'avait point vu se fondre 
la glace'. 

Autant que les rares observations faites jusqu'à ce jour permettent d'en 
juger, les barrières de glace, d'une hauteur moyenne de 50 à 55 mètres 
au-dessus des flots qui viennent en heurter la base, ne sont autre chose 
que la glace de terre lentement poussée vers la mer par la pression des 
masses plus ou moins inclinées qui recouvrent l'intérieur du continent. 
Grâce à leur poids spécifique, elles s'avancent bien en dehors de la côte, 
même à la distance de "20 et 50 kilomètres, en continuant d'adhérer 
au fond rocheux. Ross, sondant les eaux dans le voisinage de la barrière, 
trouva pour le lit marin une profondeur de 475 mètres; or c'est préci- 
sément à cette profondeur que des glaces émergeant de 50 à 60 mètres 
doivent « perdre pied >•>, pour ainsi dire, et commencer à flotter libre- 
ment dans l'eau. En effet, le poids des glaçons comparé à celui de l'eau 
marine étant des neuf dixièmes environ, les neuf dixièmes de leur volume 
plongent dans le liquide; mais la masse étant en général plus large 
par la base que par la cime, la profondeur des parois immergées doit 
être évaluée au septuple ou à l'ocluple de la hauteur des falaises exposées 
à l'air libre*. 

Une fois séparée du tronc des glaces continentales par quelque grande 
cassure rectiligne, la colossale épave commence son voyage vers les mers 
équatoriales. Tel bloc présente une muraille régulière de 8 à 10 kilo- 
mètres de long et creusée à sa base de portes cintrées: on dirait un front 
de cité cheminant sur les eaux, parfois étincelant au soleil, mais le plus 
souvent vaporeux, comme une ombre évoquée par l'imagination. De près, 
la montagne apparaît formidable : de puissants bastions se dressent en 
avant de la masse; des redans où viennent s'engouffrer les vagues se 
creusent entre les tours ; des corniches surplombantes laissent pendre du 
sommet leurs draperies de neige. La falaise de glace qui se montrait de 
loin comme un plan uni, d'une couleur égale et terne, se révèle avec 
mille variétés de contours et de nuances ; les lignes de séparation des assises 
neigeuses, transformées en cristal par la pression et le temps, se succè- 



• Raizel, Yerhandluiujcn des fuiifUm Dculschcii Geoijraphi'ntags zu lldinhurcj, 1885. 
' Murray, Scottish Geoyraphkal Mayazine, September 1800. 



38 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(lent parallèleinenl dans toute l'épaisseur de la paroi, de plus en plus rap- 
l)rochées en proportion du poid^5 surincombanl, et çà et là infléchies en 
courbes serpentines ou coupées de brusques fissures. Les parties sail- 
lantes sont éclatantes de blanchenr, les ombres sont bleues, et chaque 
pente, chaque trou de la glace est du plus bel azur; la nuit on voit luire 
la montagne flottante d'une vague phosphorescence. Entraînée par le cou- 
rant, elle se meut avec lenteur, constamment battue des vagues qui vien- 
nent se briser sur elle comme sur un écueil; des cavernes s'y ouvrent : 
les équipages des navires rapprochés des glaciers mouvants entendent le 
tonnerre continu des flots qui se poursuivent dans les grottes et se heurtent 
contre les parois., A la longue les colonnes de soutènement s'écroulent, les 
arches s'effondrent et les fragments basculés des montagnes cristallines 
perdent ce caractère tabulaire qu'offrent la plupart dos glaces de l'Océan 
du sud, comparées à celles des* mers boréales. Graduellement rapetisses, 
les débris flottent en longs convois et parmi ces glaçons on ne reconnaît 
plus ce qui fut banquise ou glace de terre. 

Suivant la quantité des apports et la vitesse des courants, les restes 
des banquises s'avancent plus ou moins loin dans l'Océan; en moyenne 
ils ne dépassent guère le 55" degré de latitude, mais on les a maintes 
fois rencontrés beaucoup plus au nord, notamment à l'ouest de la Nouvelle- 
Zélande et dans rAtlanli(|ue austral ; on les a vus jusqu'à Tristào da 
(^unha et au large du cap de Bonne-Kspérance, à 5i degrés de latitude; 
en moyenne, les glaces du pôle antarctique sont charriées à 400 kilomètres 
plus avant vers l'équaleur que celles du pôle arctique. Le bloc de glace le 
])lus élevé que l'on ait aperçu du navire le ChaUcwjer avait de 75 à 76 
mètres de hauteur. Cuok en vit ipii se dressaient à |)lus de 100 mètres 
et Wilkes en aurait mesuré qui étaient encore su[)érieurs d'un tiers en 
altitude. En moyenne les blocs ont de 450 à 900 mètres en largeur. 
Aucun d(; ceux qu'observèrent les naturalistes du Clidlloujcr ne contenait 
de roches détachées de parois rocheuses des montagnes; mais Ross, Du- 
mont d'Urville et d'autres ex|)loraleui's en ont vu de nombreux exemples. 
\n dessin de John Mac Nab, qui accompagnait Balleny dans son expé- 
dition de 1859, représente une de ces montagnes flottantes portant un 
rocher noir entre deux pinces de cristal'. Un aulic puissant bloc de glace 
vu par Wedilell était tellement couvert de terre noirâtre, (|u'à dislance on 
l'eût certaiiu'ment pris pour un rocher'. 

' Jonnitil <if llic H. (jco(irni)liic(il Socielij. vol. 1\, IS.J'J; — Dumoiit d'Urville, Yuijiiye au Pôle 
Sud et dans l'Océaiiie. 

2 Weddcll, A Voyaye lowaids llw Suiiili l'uli: 




I ^ 



CLACES ANTARCTIQUES, CUAINES DE VOLCANS. 41 

Ainsi les glaces contribuent pour une certaine part aux changements de 
forme des continents, puisqu'elles enlèvent des terres à l'Antarctide pour 
aller les porter aux îles éparses dans l'Océan à des centaines ou milliers 
de kilomètres, ou pour les déposer sur des fonds marins que les alluvions 
élèvent peu à peu et qui aflleureroiit peut-être un jour pour foimer de 
nouveaux récifs. Mais il est aussi d'autres forces à l'œuvre pour modilier 
les contours des terres dans l'Océan et tantôt les agrandir, tantôt en dimi- 
nuer l'étendue. Les recherches des naturalistes ont démontré que pen- 
dant la série des âges ces forces ont opéré des changements considé- 
rables dans la géographie océanienne. Ces grands agents de transforma- 
tion sont principalement les foyers de gaz et de matières fondues qui 
ébranlent le fond marin, puis le brisent pour rejeter au dehors des mon- 
tagnes de débris, et les polypiers « bâtisseurs d'iles ^ qui j)arsèment la 
mer de leurs constructions merveilleuses. 

Les volcans sont beaucoup plus nombreux et plus actifs dans le bassin 
du Pacifique et sur les bords intérieurs des continents que sur les rivages 
opposés de l'Ancien Monde et du Nouveau, baignés par l'Atlantiiiue. (jue 
sont les Açores, les Canaries et les Caboverdiennes, les volcans de l'Islande 
et ceux des Antilles, en comparaison du « cercle de feu » inscrit dans 
l'hémicycle immense formé par les rivages des continents, du cap de 
Bonne-Espérance au ca[) Ilooru? C'est par centaines que l'on comj)le les 
monts à cratères dans cet anneau volcanique d'environ 55 000 kilomètres 
qui se développe de l'ile septentrionale de la Nouvelle-Zélande aux volcans 
méridionaux du Chili. Dans cet anneau, la série des montagnes brùlanles, 
çà et là interrompue par de larges brèclies, notamment au nord de 
la Nouvelle-Zélande, comprend les bouches de volcans ouvertes dans les 
Nouvelles-Hébrides, les archipels de Santa-Cruz et des Salomon, les chaînes 
des Philippines, celles du Jaj)on, où Milne compte 120 volcans, dont ao 
actifs, l'archipel des Kouriles, avec ses 10 i)u\eilures, et les oi cônes, dont 
10 encore fumants, des îles Aléoutiennes. Par la péninsule d'Alaska, la 
chaîne des volcans se rattache à ceux de la côte occidentale du Nouveau 
Monde. D'ailleurs l'anneau volcanique ne lînit pas avec la pointe de l'Amé- 
rique, puisque les terres polaires situées au sud ont aussi leurs bouches 
d'éruption, entre autres le Bridgeman, dont les scories rouges laissent 
incessamment échapper la fumée, et plus à l'ouest, dans le groupe des 
New-Shetland, le cratère ébréché de l'île Déception, avec son havre circu- 
laire de 50 kilomètres de tour et de 177 mètres de profondeur', dont les 

' KenAiû, Journal uf Ike R. Gcotjidpliical Sociclij, ISÔl. 

XIV. 6 



42 NOUVELLE CÉOGIi AI'HIE IM VEKSELI.E. 

parois, composées de couches alleriianles de cendres el de glace, déverseiil 
des luisselets d'eau thermale. Enfin un arc de cei'cle passant au pôle aus- 
tral rattache ce foyer aux trois hauts volcans Erebus, Terror, Melliourne, 
dont le premier éclaire de ses feux la morne étendue des neiges. De ces 
géants aux monts de la iSouvelle-Zélande se succèdent des promontoires 
et des iles au moins en partie formés de laves. 

En dedans du cercle de feu se trouvent d'autres jioinls faibles du lit 
maritime qui se sont tissures pour laisser passer des monts de scories ou 
de cendres, et la plupart de ces éruptions se sont produites suivant de 
longues lignes de fracture, pour la })luparl parallèles et disposées en arcs. 
Les Mariannes, les Tonga, Samoa, ont leurs volcans, et vers le cenire de la 
circonférence formée par les montagnes brûlantes du l'acifique septentrio- 
nal se dressent les hauts sommets de l'archipel Ilavaiicn, percés de cratères. 
En dehors du cercle, vers l'océan Indien, une puissante chaîne volcanique, 
commençant à l'ouest de la Nouvelle-Guinée, comprend une traînée d'îles 
au nord de Timor, Flores, Soembawa, Lombok, Bali, jiuis la longue terre 
de Java avec ses 45 cônes d'éruption, dont 28 encore en activité. A l'ex- 
trémité occidentale de cette île, la rangée des volcans ne se continue plus 
en ligne droite : une antre lissure de la Terre coupe suivant un angle 
brus(pie l'axe de fracture javanais, et dans la direction du nord-ouest s'a- 
ligiieiit les 07 volcans de Suuiali'a, dont il ne reste que o en travail. Au 
delà s'étend la vaste étendue sans îles de l'océan Indien, mais dans le voi- 
sinage de Madagascar s'élèvent les volcans insulaires des Mascareignes et 
la « marmite » de Comore ; la grande île elle-même est parsemée de vol- 
cans éteints pai' centaines. Dans les mers australes, où flottent les restes 
des glaces anlaicliques, sont éparses d'autres montagnes de laves exondées: 
telles Saint-Paul el Amsterdam. 

Entre tous les points frémissants de la surface terrestre il en est où 
les changements géologiques provenant (réiuplions. de pluies de cendres, 
de tremblements, sont fort considérables, du moins aux yeux des hommes 
qui vivent dans les régions atteintes par les secousses ou recouvertes par les 
débris. La Nouvelle-Zélande, les îles de la Sonde, le Japon, les Kouriles, 
l'archipel Ilavaiien sont au nombre de ces contrées dont l'aspect s'est 
modifié aux alentours des volcans pendant la période liist(ui(jue, et 
peut-être le foyer le plus actif de toute la surface planétaire se trouve- 
t-il dans le détroit de la Sonde, précisément à l'endroit où se cou- 
pent les deux axes volcanii|ues de Sumatra et de Java, au boitl du seuil 
sous-mariu qui sépare le j)lateau de la Sonde et les ])rofonds abîmes de 
l'océan Indien. C'est là que gît cette île fameuse de Krakatau, qui pei'dit 



VOLCANS ET CORAUX. « 

les deux tiers de son étendue pendant l'éruplion dt^ 188Ô, aiors que 
d'autres îles surgissaient du fond de la nier ot que l'atmosphère s'em- 
plissait de eendros, li'ansporlées par les vents sur loule la rondeur du 
globe. 

Les changements opérés j)ar les coraux se font avec plus de lenteur, sans 



10. VOI.CA 



111- PACTFini E. 




brusques convulsions, mais ils n'en sont que plus considérables : dans 
le seul Pacifique, Dana énumère 290 îles coralligènes, occupant un espace 
de 49 200 kilomètres carrés avec les lagons qu'elles enlermont', et si l'on 
comptait en outre les espaces assez grands pour donner place à un village 
ou à un bouquet de cocotiers, c'est à des milliers et des milliers que, dans 
la mer des Indes et le Pacifique, surtout dans la partie orientale de cet 



James D. Dana, IniU-il Slalcs E.iplorimj EspciIiHon. vol. X. 



41 NOUVELLE GÉOGRAPHIE l'NIVERSELLE. 

océan, il faudrail évaluer les terres élevées, îles ou îlols bàlis par les jioly]K's 
conslriicleurs. Les travaux de ces zoophytes ne peuvent se faii'e dans les 
eaux dont la température est moindre en hiver de 20 degrés centigrades; 
mais la zone où les animalcules trouvent les conditions de chaleur néces- 
saire offre sur les deux côtés de l'équaleur une largeur varialile, ayant en 
certains endroits plus de GOOO kilomètres. Partout, dans cet espace 
immense, les colonies des polypiers peuvent se fonder sur les rivages et les 
bas-fonds recouverts par une épaisseur d'eau moindre de 40 à 45 mètres, 
et en certaines conditions de 90 à 100 mètres'. Seulement les coraux 
ne vivent point dans un flot ti'op chargé d'alluvions : les bouches des 
rivières interrompent les murailles des récifs par leurs ajjports. Le trop 
rapide escarpement des falaises empêche aussi les animalcules bâtis- 
seurs de prendre pied, et quelques rivages que l'on s'attendrait à voir 
formés de corail « vivant « ne se composent que de grèves « mortes », 
peut-être par suite des remous trop violents qui poussent sur la rive des 
eaux profondes et froides : c'est ainsi que s'expliquerait le manque de coraux 
sur une grande partie de l'aride et brûlante côte des Somal. 

Mais, sauf ces quelques interruptions, les récifs bordent ou entourent 
les côtes et le* îles de la zone équaloriale. Nombreuses sont les espèces 
do polypes qui travaillent à la construction de ces rivages extérieurs : ma- 
drépores, porites, astréacés; il est encore d'autres genres d'animalcules, 
différents des zoophytes, qui sécrètent du calcaire et travaillent ainsi à 
l'extension de la terre ferme; enfin il est des algues, les nuilipores et les 
corallines, les uns qui se déposent en croûte solide sur les rochers à la 
façon des lichens, les autres qui s'agglutinent en dépôts sur les plages". 
S'exhaussanl peu à peu par la pélrilicalion des générations disparues, les 
récifs fleurissent en générations nouvelles, qui s'agitent à la surface, puis 
s'empiei'rent à leur tour. La croissance de ces rochers vivants se fait en 
moyenne avec une grande lenteur, d'un mètre au plus pendant deux ou 
trois siècles, mais le champ d'œuvre est l'immensité des mers et le résultat 
annuel représente des centaines de millions de mètres cubes par an 
ajoutés par les zoophytes à la solide ossature du globe. Même des îles 
situées dans une aire de dépression et s'abaissant lentement par rapport à 
la mer environnante peuvent être frangées d'une ceinture de récifs crois- 
sant d'un mouvement plus ra])i(le et s'élevant ainsi peu à peu au-dessus 
de la surface des eaux. C'est d'ordinaire sur le bord extérieur des édi- 



' (iiippy, Scoltisli Geoyrapliic/d Mayazine, Mardi 1888. 

* Dana, Coruls and Corid-Islaiids ; — A. de Lapparent, Traité de Géoloijh 



CORAUX DES MERS ÉQL'ATORIALES. Ah 

ficos (lo corail, aux endroits balliis avec le plus de fureur par la va^ue, 
que les polypes prospèrent et que leurs constructions atteignent le plus 
rapidement le niveau des marées. L'exhaussement du liane de corail au- 
dessus de la mer et sa li'ansformation en île ou en rivage continental est 
le l'ail (les tempêtes : des blocs rompus de la ceinture de corail sont em- 
pilés en écueils; d'autres fragments consolident ces roches émergées, puis 
la vague et le vent y apportent des semences; l'oiseau de mer y fait son nid, 
et sur la nouvelle plage que dépose le Ilot et que la lirise redresse eu dune 
verdoient les herbes et les arbustes. 

La forme et l'aspect des coraux émergés diffèrent suivant les parages où 



11. ZONE DES ILES CORALLICENES 





130° 


Mér.dlen del80°de Pa 


-.s 


130" 




30' 




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/fTÙi/ai 


*' • 





Méridien de 180° Greenwich 



Barrières de récifs. 

I ; 120 000 (100 



Terres exliaussêes. 



I(;s ont construits les zoophyLes. Les moins remanjuables sont les récifs 
eôliers qui frangent les rivages des continents ou des îles, en s'appuyanl 
sur les roches ou les grèves; mais en beaucoup d'endroits les récifs ne tou- 
chent pas la côte autour de laquelle ils se sont élevés; ils se dressent en 
hai'rière à une certaine distance du littoral, laissant un chenal navigable 
ou du moins une nappe liquide entre leur bord intérieur et la terre ferme. 
11 esl de ces barrières qui se prolongent au large de la côte sur des cen- 
taines et même, comme la « Grande Barrière » de l'Australie, sur plus 
de 2000 kilomètres : d'autres, comme le récif annulaire de la Nouvelle- 
Calédonie, entourent complètement l'île qui leur sert de noyau; (pi'un 
léger soulèvement se produisît, l'espace médiaire entre l'île et l'anneau se 



46 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

trouverait à sec et la terre émergée serait doublée d'éleudue. Kulin, il est 
des milliers d'îles qui n'ont pas do noyau central cl (|ui se composent 
d'un anneau, complet ou seulement fragmentaire, enfermant une lagune 
intérieure encore en communication avec la mer ou bien séparée de l'Océan, 
et colmatée peu à peu par les sables et les débris d'animalcules; il est 
même de ces lagunes qui se sont transformées en bassins d'eau douce, 
grâce à leur renouvellement graduel par les pluies. Ces récifs annulaires 
sont les atolls, ainsi nommés d'après ceux des Maldives, les plus réguliè- 
rement formés et les plus nombreux qui existent dans l'Océan. On observe 
toutes les transitions possibles entre la frange de récifs, sur une cote con- 
tinentale, et l'atoll annulaire parfait, assiégé sur tout son pourtour [lar les 
eaux marines el contenant à l'intérieur un lagon tranquille. Même la 
plupart des quarante mille terres émergées des Maldives' sont groupées 
de telle sorte qu'elles forment des atolls d'alolls, r'esl-à-dirc (|ue cbaque 
fragment d'un anneau est un anneau lui-même. 

On sait à quelles hardies généralisations sur les oscillations lentes de la 
surface terrestre l'étude des récifs coralliens a mené l'illustre Darwin. 
Constatant que les barrières des récifs et les murs extérieurs des atolls s'élè- 
vent en maints endroits au-dessus de mers très profondes, il en conclut 
que ces roches avaient été en entier construites par les générations de bâ- 
tisseurs (pie l'on voit aujourd'hui consteller le récif supérieur de leurs co- 
rolles. Mais, puisque les espèces coralligènes ne peuvent travailler que dans 
les couches supeilicielles de la mer, là où les eaux sans cesse en mouve- 
ment leur apportent les matériaux de leurs édilices, l'énorme hauteur de la 
roche corallienne témoignait, d'après le naturaliste, d'un affaissement 
graduel du lit marin. Lorsque les premières colonies de polypes commen- 
cèrent leur œuvre, elles ne se trouvaient (ju'à une quarantaine de mètres 
au plus de la surface marine; mais à mesure ({u'elles élevaient leurs con- 
structions, le sol qui les porte s'abaissait, et c'est ainsi (pie le mur de corail, 
plongeant de plus en plus dans l'onde profonde et grandissant toujours par 
le sommet, s'accrut incessamment en épaisseur bien au delà de 40 mètres. 
Ainsi s'expliquait la formalion des ri'cifs en barrière à une grande dislance 
des rives : jadis ils frang(^aieiil le littoral, mais le mouvement graduel d'a- 
baissement ayant entraîné celui-ci. le ivcif seul aurail pu continuer d'af- 
fleurer à la surface, grâce au labeur persislant des madrépores et des 
espèces congénères : la terre ferme, servant jadis de point d'appui, aurail 
plongé peu à peu dans les profondeurs, éloignant son rivage de la barrière 

' Oweii, Journal uf Ihc H. Ccoyiiiphical Hociclij. 1832. 



CORAUX DES MKRS E(jL ATURIALES. 47 

extérieure des récifs iirandissants; le canal se serait élargi graduellemenl, 
et même, à la fin, la disparilion dn noyau central de terres émergées aurait 
transformé le chenal circulaire en lagune : la mare enfermée dans l'atoll 
aurait indiqué précisément le lieu où se dressait jadis la montagne de l'île 
disparue. Tel archipel, comme celui des îles Basses, ne serait, suivant l'ex- 
pression de Dana, qu'un « vaste cimetière, où chaque atoll marque l'em- 
placement d'une terre engloulie ». D'après cette théorie, il serait donc 
facile de reconnaître dans l'étendue des mers à quels mouvements d'oscil- 
lation obéissent les îles : les récifs soulevés au-dessus de la mer, sur les 
pentes des monts, indiqueraient l'aire d'exhaussement; les massifs de 
coraux en frange témoigneraient du repos relatif de la côte, tandis que les 
« barrières » et les atolls seraient comme des flotteurs placés au-dessus de 
régions submergées. La plupart des îles du Pacifique, c'est-à-dire toutes 
celles qui se succèdent de Pitcairn, dans l'archipel des îles Basses, jus- 
qu'aux Philippines, en passant au nord des îles de la Société et des Samoa, 
appartiendraient à une zone de dépression : on serait tenté de voir dans ces 
îles éparsesle reste (l'un continent limitant au sud tout le Pacifique boréal. 
Telle est la théorie de Darwin ; mais il n'est pas probable qu'elle s'ap- 
plique à toutes les terres du grand Océan qu'entourent les récifs. Là où 
les piédestaux de roches sur lesquels les polypes vivants continuent d'éle- 
ver leurs constructions se composent eux-mêmes de calcaire corallien jus- 
qu'à des profondeurs considérables, il n'est pas douteux qu'il y ait eu en 
effet un mouvement de dépression entraînant d'anciennes terres dans les 
abîmes océaniques ; mais de pareilles vérifications n'ont j)u être tentées 
encore qu'en un petit nombre de points, et, vu le manque d'observations 
directes, on doit se borner à considérer le raouvemant de dépression 
comme très probable là où les parois extérieures des îles coralliennes 
plongent dans la mer profonde suivant une déclivité rapide, d'ailleurs 
très rare dans les fonds marins : c'est ainsi que près de l'île Knder- 
bury, dans l'archipel du Phœnix, la sonde révèle déjà une profondeur 
de 5640 à 4800 mètres du rivage; bien plus, à 1600 mètres de l'île 
Danger, non loin de Vanikoro, on n'a trouvé le fond qu'à 1801 mèli'es, et 
l'un des profils extérieurs des récifs de Taïti indique une déclivité de 
72 degrés et demi'. D'autre part, des sondages faits dans le voisinage de 
certaines îles coralliennes ont montré qu'au pied d'un escarpement de 
quelques dizaines de mètres s'étendent de vastes plates-formes où l'on a 
recueilli, parmi des blocs éboulés de corail, des fragments d'origine volca- 

' Daiiii, American Journal uf Science, IS8.5; — 0. Kriiniiiifl. Gcixjraiihkclira Jalirluirh, 1887. 



48 NOUVELLE GEOGIIAI'IIIE LNIVERSELLE. 

iliqiio. Dans co cas, il est foii possible que des cônes d'éru|ilion arasés par 
les vagues à une faible profondeur au-dessous de la surface marine aient 
servi de piédestal aux constructions des espèces coralligènes', ou bien ipie 
les édifices des polypiers reposent sur des assises entièrement formées 
d'aulres animalcules travaillant dans les mers profondes'. De patientes 
observations poursuivies par les naturalistes permettront un jour de clas- 
ser les diverses îles coralliennes suivant leur origine et leur histoire. 
Plusieurs Iles signalées par Darwin comme situées sur une aire de dépres- 
sion, les îles Basses, les Fidji, les Palaos, les Salomon, les Tonga, sont au 
contraire dans une aire d'élévation'. 



Un espace océanique com|)renant jdus de la moitié de la rondeur 
[danéiaire, du détroit de Bering à rAnlarclide, offre nalurellemenl la 
série de tous les climats, et par suite les formes végétales et animales qui 
sedévelo[»pent dans ses lies et ses archipels appartiennent aux types les 
plus divers. Dans le voisinage des continents, les îles de l'Océan partici- 
pent plus ou moins à la flore et à la faune de la terre ferme; toutefois 
rinsulinde est le seul groujie insulaire que l'on puisse considérer comme 
dépendant de l'Ancien Monde pour les organismes qui le peuplent : la flore 
indienne, à j)eine retardée dans sa propagation parles fossés j)eu profonds 
des détroits, s'est continuée dans les îles qui se succèdent au sud-esl, 
et même elle s'y manifeste par une merveilleuse richesse de formes, égalée 
seulemiMiten quelques rares districts privilégiés du continent voisin. Grâce 
au va-et-vient des moussons, des courants et des contre-courants, la flore 
indienne s'est ég;demenl répandue dans la nuée des petites îles équalo- 
riales, et quelques-unes d'entre elles n'ont qu'un très petit nombre de 
[dantcs endémiques*. La ressemblance étonnante que j)résentent les flores 
d'îles éloignées, non seulement pour les végétaux introduits j)ar l'homme, 
mais aussi pour les plantes à croissance spontanée, est un des indices 
que signalent certains naturalistes comme témoignant de la vaste exten- 
sion de terres océaniennes, divisées de nos jours en des centaines de frag- 
ments épars'\ 

Si (les terres distantes les unes des autres offrent une grande analogie 
par leur [)arui'e de [liantes, il en est au contraire de rapprochées qui pré- 

< Julin MiiiT;iy, l'rumdiiiijs of llip H. Suriclii iif Ediiihurijh, 1880; — A. ilr Lii|.|):iiriil, Traite 
(le Géoloijie. 

"■ lîuclKiMiiii, Validai loiiditiijiisDf Aiiiinril Life. Iiilci-naliiiiiiil Scii'nlilic- Séries, voL XXXI. 
= Sciiiper; — •■iippy, Scollisli GeiMittijiliiral MtHjd-Jnc, Miii'cli 1888. 
« Giiscbach, la Véflélation du Globe, Inul. pur 1'. do Tchihakliel'. 
6 I'. lie Tehilialeliel', Appendice à rdiivnige de (liisebacli. 



ILES CORALLIGKNES, FLORES OCEANIQUES. W 

sentent un remarf|nalile contraste. Ainsi Madagascar est une terre intlé- 
pcndante par sa ildic, el nullement une île africaine, ainsi qn'on pourrait 
le croire d'a]irès l'examen d(^ la carte : plus do. la moitié des espèces 
reconnues appartient en |)ropre à la (erre malgadie. De même, les Masca- 
reignes, îles volcaniques dont la mer a de tout temps iiaigné les promon- 
toires de lave, sont des terres oîi l'on trouve un très grand nombre 
de formes originales, et que l'on peut considérer comme antant de sta- 
tions botanitiues distinctes. Dans l'océan Pacifique, l'archipel Ilavaiien 
constitue aussi une aire à part : de tous les groupes insulaires des ré- 
gions tropicales, c'est celui qui possède le nombre proportionnel b^ j)lus 
élevé de plantes endémiques. Enfin, dans les îles (lalapagos, quoique 
situées dans le voisinage de rAméri(]ue et dir(;ctement sous l'iniluence du 
courant équalorial venu des rôles de l'Ecuador, plus de la moitié des 
espèces sont d'origine locale; même chacune des six îles constitue un 
centre spécial. Des fourrés de plantes appartenant h un seul genre et 
croissant sur des terrains analogues sont pourtant l'oi-més d'espèces dis- 
tinctes suivant les différentes îles. 

La flore du continent australien est l'une des mieux délimitées qn'oiTre 
la planète, quoique les rivages septentrionaux et nord-occidentaux de cette 
terre soient très voisins des îles qui appartiennent à l'aire de végétation 
indienne; de la péninsule d'\oik. en Australie, aux côtes de la Nouvelle- 
Guinée le contraste est frappant, et pourtant le détroit qui les sépare est 
parsemé d'îlots formant autant de reposoirs pour les plantes émigrées. 
Ce n'est pas que l'Australie soit privée de plantes d'origine indienne : dans 
les forêts des régions nord-occidentales, on trouve au moins cent espèces 
d'arbres provenant du continent d'Asie ; mais les formes typiques sont 
les mêmes de l'une à l'autre extrémité de l'Australie et partout la végéta- 
tion offre une grande parenté d'aspect. Ce qui domine dans les forêts, ce 
sont les eucalyptus, les acacias, lescasnariiias et les arbres dont les feuilles 
sont à peine développées ou pointent verticalement, fournées vers le sol; 
quant aux régions non forestières, elles sont couvertes surtout de buissons 
entremêlés. L'Australie possède une flore endémique d'une très grande 
richesse : elle ne le cède qu'à la région du Cap de Bonne-Espérance en 
variété de plantes. La Nouvelle-Calédonie, quoique située à 1500 kilo- 
mètres de la côte du Oueensland, offre dans sa végétation une étonnante 
ressemblance d'aspect avec le continent australien; toutefois la distance est 
trop considérable pour qu'il y ait cm un échange nolal)le d'espèces. Immé- 
diatement à l'est de la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides se ratta- 
chent au contraire à l'aire indienne par leur luxuriante végétation tropicale. 
XIV. 7 



50 .NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

L'île Norfolk, également dans les mers orientales de l'Auslralic, se dis- 
tingue par sa flore endémique comprenant une des })lus belles espèces 
d'araucai'ia, un palmier, des urlicées et des fougères arborescentes; elle 
forme transition entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande, tout à 
fait différentes l'une de l'autre par le caractère de leur végétation : d'après 
Grisebach, la flore néo-zélandaise aurait plus de ressemblance avec celle 
de l'Araucanie qu'avec la végétation du continent voisin. Les forêts, tou- 
joui's vertes, sont les plus ricbes du monde en fougères arborescentes, 
et par conséquent elles donnent mieux que toutes autres une idée de 
ce que devaient être les bois des temps géologiques, alors que prédomi- 
naient les grands cryptogames'. Mais dans l'ensemble la végétation est 
relativement pauvre, ce qui lient sans doute à l'isolement d(^ l'archipel 
dans l'immense Océan. l'ar la foiie proportion de ses fougères en arbres, 
l'île de Juan-Fernandez, quoique très rapprochée des côtes du (Ihili, se 
rattache à l'aire de la Nouvelle-Zélande. 

(Juant aux îles de l'Océan situées au sud du 45'' degré de latitude, vers 
la zone aniarclique, à peine peut-on parler de leurs flores, si pauvres 
en comparaison des flores respectives sous les latitudes correspondantes 
de l'hémisphère septentrional. Même l'île de Kei'guelen, située au sud 
de la mer des Indes, à une aussi grande dislance du pôle austral que le 
Havre (M (Hierbourg le sont du pôle boréal, n'a jiourlani, d'ajirès Hooker, 
que IS plantes phanérogames, seulement un cin(iuième de la richesse 
végétale du Spitzberg* : l'infécondité du sol, la situation de l'île dans la 
vaste étendue des mers, ])eut-èlre aussi le mainpie de lumière dans le ciel 
brumeux el l'extrême unifoi'mité du climat annuel, sont-ils les causes de 
celle pauvreté de la contrée en espèces végétales. Les terres plus voisines 
des glaces antarctiques ont encore quelques j)lantes, mais le navigateur 
qui en longe les âpres rochers pourrait les croire absolument nus. C'est 
avec un véritable effroi (pu' les premiers voyageurs aventuiés dans les 
mei's australes parlent di; ces îles où l'on voit seulement des roches, des 
sables, des neiges, el dont les cimes tour à lour se caclienl el se (b'voilent 
sous les nuétîs (jue le vent chasse el déchire. « Terres niaudiles! disent- 
ils. Séjour de ténèbres éternelles'' ! )i 

Les îles océanicpies onl aussi bien leurs faunes (pie leurs flores spéciales, 
mais le mode de répai'tition des espèces endémi(jues offre de grands con- 
trastes, suivant la direction des vents el des courants, l'isolement des terres 

< F. von liiifhslcllor, iScu-Scclnitil. 

^ Grisebach, ouvrage cilé. 

^ G. R. Foi'ster. Observations tnuàc (luriiu) n Yuijaijc ruund Uic W'mld. 



FLORKS f:T FAUNES OCÉANIQUES. M 

et leur facilite d'aecès. Les oiseaux marins de puissant voi qui parcourent 
des milliers de kilomètres sans chercher un point de repos ont une aire 
très étendue, limitée seulement, au nord et au sud, par les obstacles du cli- 
mat; les lojigues migrations leur sont aussi faciles qu'aux poissons et 
ils peuvent se propager d'Ile en île comme les plantes dont les graines 
résistent pendant des mois à l'action de l'eau marine. Mais à part ces 
oiseaux, que leur aile rend les maîtres de l'espace, les animaux sont 
presque tous prisonniers dans leur domaine insulaire, et lorsqu'il y a eu 
communication d'une terre à l'auti'e, c'est que l'homme est intervenu de 
plein gré ou à son insu pour transporter les immigrants, ou bien (jue des 
changements géologiques ont jeté un seuil de passage entre les stations 
différentes. On ne saurait expliquer autrement l'existence des espèces com- 
munes à [ilusieurs îles ou bien à ces terres et aux continents voisins; 
quant aux espèces propres à une seule île ou à un archipel, c'est bien 
dans le lieu même où elles se trouvent qu'il faut chercher leur origine; 
c'est là que se sont constituées ces formes animales distinctes, quel qu'ait 
été d'ailleurs leur mode d'apparition. Mais les animaux supérieurs sont 
rares parmi ces espèces propres aux terres océaniques; les ordres infé- 
rieurs sont représentés en une proportion plus considérable. 

Madagascar, cette grande terre que sa ilore particulière élève presque au 
rang d'un continent, n'est pas moins originale pour sa faune, dont les 
formes offrent un type tout à fait local, à l'exception d'une seule, celle du 
sanglier à masque, qui paraît être commune à l'île et au continent voisin'. 
Les Mascareignes constituent aussi un monde à part, qui compi'cnait 
naguère des oiseaux imparfaitement armés |)our la concurrence vitale et 
destinés à disparaître bientôt a[)rès l'arrivée de l'homme dans leurs îles. 

Les terres de l'Insulinde, quoique si raj)pi'ochées des deux péninsules 
indiennes, ne doivent point en être considérées comme de simples dépen- 
dances au point de vue de la faune; au contraire, elles semblent être les 
centres de dispersion pour de nombreux animaux, et la péninsule de 
Malacca, la Cochinchine, paraissent avoir reçu d'elles autant d'émigranls 
qu'elles leur en ont donné : c'est du continent que les éléphants, les 
rhinocéros, les tigres ont passé dans Sumatra; c'est de Bornéo, ou du moins 
(le la contrée dont cette île est un fragment, (|ue l'orang-outang et nombre 
d'autres espèces particulières à la faune malaise se sont répandus dans la 
presqu'île occidentale. Si riches en grands mammifères sont les terres do 
l'Insulinde. (ju'on doit les considérei' comme faisant encore partie du 

' (Inmiliilier cl Aljili. Miliif-Fthvaids., Histoire imluvcllc des iiniiiiiiuféirs tic Mculinjuscar 



b-2 NOUYELLi: V.ÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

monde asiatique : la ligne de démarcation <}ui sépare les deux aires zoolo- 
giques, malaise et australienne, passe à l'est de Cclêbès, qui forme une 
petite province à part, très distincte à maints égards de ses voisines. 

L'Australie est le pays des marsupiaux : par sa faune comme par sa 
flore elle offre un caractère d'antiquité qui la lit considérer par quelques 
géologues comme l'une des terres dont la surface n'aurait pas été rema- 
niée par les éléments; néanmoins on sait aujourd'hui que les dépôts ter- 
tiaires, relativement récents dans l'histoire du globe, occupent une grande 
étendue dans le continent australien. Les marsupiaux, inconnus dans 
l'Ancien Monde, si ce n'est dans les régions de l'Indo-Chine, qui à 
cet égard peuvent être tenus pour une dépendance de l'Australasie, 
sont représentés dans le continent du sud par treize genres et plus de cent 
espèces, tandis (pi'on n'y trouve ni singes, ni pachydermes, ni ruminants, 
et que les carnassiers, les rongeurs et les édentés y sont très peu nom- 
breux. Pour les animaux d'ordre inférieur, l'Australie offre aussi un ca- 
ractère original : oiseaux, lézards se distinguent nettement de ceux du con- 
tinent asiati(pie. La Nouvelle-Zélande forme aussi un microcosme : privée 
jadis de tout mammifère qui lui appartînt en propre, à l'exception d'un 
rat et peut-être d'une espèce de loutre, elle possédait ses deux remanjua- 
bles familles d'oiseaux, l'ajjtéryx et le dinornis, qui ont péri comme le 
dronte de Maurice, inhabiles à fuir le javelot du Maori et le fusil de l'Eu- 
ropéen. Les deux îles néo-zélandaises n'avaient pas moins de quinze espèces 
de ces oiseaux de la famille des autruches, presque aussi nombreux que 
ceux de tout le reste du monde'. 

Vers l'orient, dans les îles égrenées à travers le l'acifitpie, les grands 
mammifères manquent com|dètement et l'on n'y voit que des petites 
espèces de chauves-souris et de rongeui's; les reptiles sont aussi très rares. 
Mais les oiseaux, grâce au vol et à la natation, se sont répandus en nombre 
d'archipel en archipel ; c'est ainsi que les hommes eux-mêmes, portés par 
delà les détroits et les grands bras de mei' par les ailes de leurs bateaux, 
ont graduellement colonisé presque toutes les îles de l'immense Océanie. 



Avant que les Européens eussent découvert la moitié de la planète 
recouverte par les eaux, les insulaires de ces régions avaient appris à se 
connaître mutuellement, et de grandes migrations avaient eu lieu, d'un 
côté vers Madagascar, dc^ l'autre vers l(!s îles lointaines de l'est, dans la 

• Alfi-L'cl H. \V;ill;icc, TIh' hhiiid Life- — Tlw Ciyjiimjiliical Dishihiilioii <if Animais. 



FAUNES, POPULATIONS OCÉANIQUES. 53 

direction du Nouveau Monde. Les populations d'origine divei-se qui occu- 
pent la Malaisic insulaire, et qui se rattachent soit par l'origine, soit par 
les relations de commerce aux nations de l'Asie sud-orientale, sont les 
intermédiaires des rapports qui se sont établis d'une extrémité à l'autre de 
l'Océan; les insulaires de Madagascar sont, du moins en partie, les parents 
des Malais do l'Insulinde, et de proche en proche les habitants de ces îles, 
les uns à peau claire, les autres à peau foncée, ont étendu leur domaine 
vers l'est, soit par le mélange avec des aborigènes, soit par la colonisation 
des terres inoccupées. Toutes les langues parlées, de Madagascar à l'île de 
Ptiques, des mers afi'icaines aux mers américaines, sur une largeur qui 
dépasse la demi-circonférence terrestre, sont considérées comme formant 
une seule famille linguistique, celle des idiomes malais-polynésiens'. 
Néanmoins l'écart est fort grand entre les extrêmes, c'est-à-dire entre les 
idiomes les plus différents, et l'on est encore bien éloigné de connaître 
toutes les transitions d'une langue à l'autre. 

Si par leur communauté d'origine les langages des peuples océaniques 
témoignent d'un mouvement de migration en divers sens dans toute l'éten- 
due de la mer des Indes et du Pacifique, les grands contrastes entre les 
populations elles-mêmes indicjuent une diversité de provenance très consi- 
dérable, telle que nombre d'écrivains ont même classé les insulaires en 
races, brunes ou noires, complètement distinctes. Quoi qu'il en soit, les 
différences que les peuplades présentent en maintes régions océaniques, 
soit d'un archipel à l'autre ou entre deux îles, soit même entre des mon- 
tagnes et des plaines, peuvent s'expliquer en grande partie par le croise- 
ment des deux flots de migrations ethniques. Tandis que de proche en 
proche les populations se répandaient dans le sens de l'équaleur, entre 
l'Afrique et l'Amérique, un autre mouvement se produisait dans une di- 
rection précisément transversale, entre l'angle sud-oriental de l'Asie et le 
continent australien. De même que dans les eaux se croisent les courants, 
de même se croisèrent les migrations des hommes en marche à travers les 
terres océaniques. L'un des mouvements, qui se propageait suivant les 
latitudes à travers les vastes mers, est celui qui donna aux diverses races 
la ressemblance des langages ; l'autre mouvement, qui })assait d'un hémi- 
sphère à l'autre en franchissant d'étroits bras de mer, est celui qui amena 
successivement du grand corps continental les populations différentes par 
l'aspect et les mœurs et substitua graduellement les civilisations les unes 



' Miu-silfii; — Criiwfuiil ; — van ilcr Tnuk ; — Dahie ; — A. de (Jualrefiigos, Les Polyncsiciis et 
curs migralions. 



54 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

aux autres. C'est par la péninsule de Malacca, et peut-être aussi par les 
terres aujourd'hui disparues et recouvertes des eaux peu profondes de la 
mer de Java, que les diverses populations noires, éparses maintenant dans 
les îles, trouvèrent leur chemin. Mais c'est par la même voie que vinrent 
aussi les Malais et autres immigrants apparentés par l'origine qui disper- 
sèrent les noirs, ne leur laissant pour domaine que des îles écartées ou 
des régions montagneuses difliciles à occuper. On admet généralement que 
les Samang et les Sakaï de la péninsule Malaise, les Mincopi des Anda- 
man, les Negritm des Philipi)ines, les Papoua de la Nouvelle-Guinée et les 
Australiens, quoique pour la plupart très différents les uns des autres, 
appartiennent originairement au même groupe que les peuidades noires 
de l'Inde, Santal, Gond, Kohi et Moundah; mais pendant la longue durée 
des âges, alors que les peuplades émigrées vers le sud vivaient sous des 
climats différents, aux prises avec des diflicultés de nature diverse, obli- 
gées de moditler de mille manières leur genre de vie, en contact avec des 
peuples distincts, soit comme alliés, soit comme ennemis, et se mélan- 
geant en proportions variées avec ces éléments nouveaux, que de change- 
ments ont du s'accomplir et combien s'est transformé le type premier sui- 
vant les lieux et les temps! 

Deux mille années seulement nous séparent de l'aurore des temps his- 
toriques dans l'Insulinde, et ce court espace suffit pour nous monti'er l'in- 
fluence capitale exercée sur les populations maritimes du sud par les civi- 
lisations de l'Asie. Au commencement de celle période, les Hindous étaient 
les éducateurs des populations de Java, de Bali, de Sumatra ; leur influence 
constatée s'étendit même jusqu'à Bornéo, et des monuments, des noms de 
lieux, des systèmes d'écriture, des légendes religieuses, les mœurs de |io- 
pulations entières témoignent de l'action puissante qu'ils ont exercée. Les 
Arabes, qui succédèrent aux Ilindons, à la fois comme intermédiaires des 
échanges et comme initiateurs, accomplirent aussi une (euvre considérable 
dans ce monde de l'Asie insulaire, |)uisque des millions d'hommes y pro- 
fessent actuellement leur religion, et que même les noms de famille leur 
sont empruntés, des Comores à Bornéo. Quant aux Chinois, leur action a 
été moins directe : ils vivent plus à l'écart des indigènes et n'ont point fait 
de propagande religieuse comme les missionnaires de l'Inde et de l'Arabie; 
mais en maints districts ce sont eux qui constituent le fond même de la 
population. Par leurs nombreux immigrants établis depuis de nombreuses 
générations dans le pays, ils renouvellent incessamment la race. 

Actuellement l'influence prépondérante est celle des Européens de l'occi- 
dent. Toutes ces terres de Malais, de Negritos, de Papoua, de Kanakes et 



IMJI'ULATIUNS OCKAMOUES. 55 

Maori appartiennent politiquement à quelque puissance d'Europe, ou du 
moins sont considérées déjà comme étant dans sa zone d'attraction ou 
dans celle des États-Unis. Le monde de l'Océan est presque entièrement par- 
tagé comme l'Afrique. Disposant des mille chemins de la mer et de celui 
qu'ils se sont ouvert par l'isthme de Suez entre deux continents, les Eu- 
l'opécns l'emportent sur tous les envahisseurs d'autrefois, Hindous, Aralies 
et (Illinois, par la vitesse des mouvements, la force matérielle, l'ascendant 
de la civilisation, et d'année en année ils ont une prise plus forte sur ces 
régions, situées pourtant aux antipodes de leur patrie. On peut même dire 
qu'avec les colonies australiennes et la Nouvelle-Zélande s'est constituée 
une autre Europe, faisant une sorte d'équilibre géographique à l'ancienne, 
de l'autre côté de la planète, et lui servant d'avant-garde dans les mers 
australes. Mais est-on en droit de célébrer comme une «victoire de la civi- 
lisation )' et comme le progrès par excellence cette expansion de la race 
et des idées européennes, alors qu'elle s'achète par la violence, l'asservis- 
sement, et par la destruction systématique de populations enliJ'res? 

Les grandes divisions ethniques des peuples qui habitent les terres, 
de l'Océan correspondent d'une manière générale à la distribution géo- 
graphiipie des îles. Madagascar forme un petit monde distinct, où les immi- 
grants malais et les indigènes apparentés aux noirs de l'Afrique vivent à 
côté les uns des antres. L'Insulinde et les Philippines sont habitées princi- 
|)alement par les Malais, frères de ceux qui peuplent la péninsule de 
Malacca; mais parmi eux se maintiennent, en groupes isolés, des hommes 
d'une! autre origine, les noirs, (jne l'on croit de souche dravidienne. Les 
archipels des Palaos, des Mariannes, des Carolines, des Marshall, qui 
sont parsemés au nord de ré(|uateui' et des terres mélanésiennes, et aux- 
quels on a donné si justement le nom de Micronésie, offrent un mélange 
de races qui fiiit de leurs tribus la transition entre Malais, Papoua et insu- 
laires des petites îles satellites du ,la|)on. Plus au sud, dans la Papouasie 
et la rangée des terres presque attenantes, Nouvelle-Bretagne, Nouvelle- 
Irlande, Salomon , Nouvelle-Calédonie, Nouvelles-Hébrides, toutes îles 
dites de la Mélanésie, précisément à cause du type des gens à peau 
'( noire » qui les habitent, cette race l'emiiorte sur tous les autres élé- 
ments. Le continent australien appartenait aussi naguère à des tribus de 
noirs, offrant à peine, sui- quelques côtes, un léger mélange de sang ma- 
lais. Enfin, toutes les îles de l'est, d'un côté jusqu'aux îles Havaii, de 
l'autre jusqu'à la Nouvelle-Zélande, appaitiennent aux restes des nations 
polynésiennes, gardant encore une remarquable analogie de type enti'c 
elles, malgré les eaux qui les retiennent captives. 



CHAPITRE II 



ILES DE L'OCEAN INDIEN 



L'ile do Sokotra ou Socolora est, tle luules les terres do l'océan ludion 
colle que l'on peut considérer avec le plus do raison comme une simple 
dépendance géographique du continent africain. Quoiqu'un détroit do 
250 kilomètres la sépare du cap (iiiardaliii et que les parages intermé- 
diaires offrent des abîmes profoinls do 1)00 mètres, l'orientation de l'île, 
dans l'axe même de la pointe extrême du pays des Somal, et toute une 
traînée d'îlots et de récifs qui s'aligne entre les deux terres, montrent 
bien que Sokotra est un fragment détaché do l'Afrique. Mais au point de 
vue commercial et politique elle a toujours appartenu à l'Asie, et mainte- 
nant elle dé|iend de la ville d'Aden, l'une dos forteresses asiatiques de la 
Grande-Bretagne. Do 1835 à 1S.')I) elle fut occupée par une garnison an- 
glaise, ])uis ahandonnéo poui' Aden, (pii est un poste stratégique d'une im- 
portance bien autrement grande. En 1845, elle a été déclarée « colonie do 
la couronne « ; toutefois cette prise de possession est plus fictive que réelle; 
il en était de même naguère du pouvoir de suzeraineté qui appartient de- 
puis oinq siècles au sultan de Kechin, résidant au nord-ouest do l'Ile, 
sur le littoral arabe le plus rappi'ocbé. 

Le nom même de Sokotra témoigne tlo l'ancienneté des souvenirs et des 
légendes qui s'y rattachent : dans la géographie de l'Inde, elle était consi- 
dérée comme l'un des pétales de la grande Heur do lotus tlottant au-dessus 
des eaux : c'était la f/r/y>« mukhulura , la Diou-Skadra ou "presqu'île bien- 
heureuse )', une de ces îles « fortunées « que de tout temps les peuples. 



58 NOUVELLE GKOr.R AI'UIE UNIVERSELLE. 

désireux d'un meilleur sort, ont cru devoir exister par delà les nuafies ilu 
couchant'. Les Grecs firent de cette île la « Dioscoride >', la " terre des 
Dioscures », tandis que les Arabes maintinrent plus purement, sous la 
forme actuelle, l'ancienne dénomination hindoue. Des marchands grecs 
visitèrent l'île, et la tradition [)arle même d'une colonie qu'y aurait 
envoyée Alexandre le Macédonien. Dans les premiers siècles de l'ère 
actuelle, les habitants de l'île se convertirent au christianisme, religion 
qui était celle d'une grande partie des populations du Yemen ; vers la fin 
du treizième siècle ils étaient « tous baptisés » et reconnaissaient le pou- 
voir d'un archevêque'. Lors de l'arrivée des Portugais, qui firent leur appa- 
rition en 1505, puis s'établirent dans l'île pour surveiller les abords de 
la mer Kouge et capturer les boutres arabes qui passaient dans le voisi- 
nage, les gens de Sokotra se disaient encore chrétiens; leur culle ics- 
semblail à celui des Jacobites d'Abyssinie et comme eux ils se Taisaient 
circoncire. D'après leur tradition, ils auraient été convertis par Thomas, 
l'apôtre des Indes, mais ils ne comprenaient plus la langue dans laquelle 
ils récitaient leurs prières; ils vénéraient la croix, la plaçant sur leurs au- 
tels et la portant ;i leurs ciilliri's. François Xaviei' visita les Sokotrins en 
loi'i et en baptisa plusieurs. Au milieu du dix-septième siècle, un moine 
carmélite, Vincenzo, reconnut encore chez les habitants quelques traces du 
christianisme : ils s'agenouillaient devant la croix, la portaient dans 
leurs processions et donnaient à leurs filles le nom de Maria ; mais ils 
ne pratiquaient d'autre ■< sacrement « que la circoncision, qui d'ailleurs 
n'est pas encore d'usage universel, et sacrifiaient à la lune. Actuellement, 
le nom d'un village de la côte nord-occidentale, Kolessea ou Ciolloiisir, 
rap|icllcrail (icul-êlre l'exislencH' d'une ancienne église {crclrsni) en cet 
endroit de la côte; ce serait, avec la croix des lombes', tout ce qui reste 
du christianisme. Presque toute la population, quoique diverse par ses 
origines, se dit arabe et professe la foi mahométane*, mais sans fana- 
tisme, bien que les Wahabites aient envahi l'île en 1800 et y aient établi 
leur régime pendant quelques années. Schweinl'urth pense que certains 
amas de pierres sont des autels déti'uits; mais il ne signale d'autre monu- 
ment ancien qu'une |iierre sur laquelle on a reconnu quelques caractères 
grecs, restées inilécliiUValiles. 

Les « Bédouins >- de l'intérieur, qui se distinguent par leur haute 

' Lasscn, Indische AllerUiiiiner. 

- Marco Polo; éditions de l'autliiiT l'I Vulc 

"' F. M. Iliiiilrr. .lournnl nfthe Aiithropalogicnl Societii. t877. 

* llciii i Vulc, Tlii' Book ofsrr Marco Polo: — Roinanet du (Jaillaiiil. .Vissions Cnllioliqurs, 1887. 



SOKOTRA. 59 

taille, leur musculnture ol leur snnté, sont évidemment d'une race diffé- 
rente de celle des riverains, Arabes purs ou croisés de nègres. On les croit 
autochtones; leur langage, qui d'ailleurs tend à disparaître, était assez 
distinct de l'arabe pour être complètement inconipi'éliensijile aux gens 
(le la péninsule, à l'exception de ceux du rivage le plus rapproché'. Non 
loin de la capitale, Tamarida, quelques-uns de ces Bédouins, les monta- 
gnards Saïeni ou Kichim-, prétendent avoir du sang portugais; près delà 
pointe orientale, les Momi seraient en jjarlie de descendance abyssine; 

N° 12. SOKOTRA. 



Est de Pans 



pf>^ pr 







54'l0 • Est de Greenwich 



aprèsWeHsled Ravensiem.Paul Cha 



CPer 



P^o/h/^c/eu^s 



D. Djeliel (moiit:i;jno). R. [(as (cap). 

I : coooro 



d'autres ressemblent à des Juifs, et on les désigne en effet comme de 
provenance hébraïque. 

Sokotra, dont la superficie est évalée à 'icSdO kilomètres carrés, a la 
forme d'un triangle allongé, à pointe aiguë tournée dans la direction de 
l'est. Toutefois les côtés du triangle ne sont j)as rectilignes : vers leur 
milieu ils se reploient au sud, le rivage méridional tournant sa convexité 
du côté de la haute mer. Au centre de l'île se dresse un massif grani- 
tique, le Ilaggier, — ou mieux le Iladjar, c'est-à-dire la « Pierre y % — 
dont les cimes déchiquetées s'elevent à 14:20 mètres. Les autres montagnes 
de l'île, beaucoup plus basses, sont formées d'assises calcaires percées de 

' Wellsteit. Journal oftlie H. Gcoyraphkal Society, 1835; — Sctiweialiirlli, etc. 
- F. M. Uunter, mémoire cité. 
^ P. Cliaix, JSotes manuscriles. 



(50 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

très nombreuses cavernes, dans lesquelles nichent les oiseaux et çà et là 
gîtent les indigènes. L'ile paraît être géologiquement très ancienne, et les 
naturalistes en parlent comme d'un lieu de refuge où se sont maintenues 
des formes primitives de plantes : sur les 828 espèces connues, dont 375 
phanérogames, il en est un quart qu'on ne trouve point ailleurs'. Cer- 
taines parties de Sokotra, notamment sur la côte méridionale, sont re- 
couvertes de dunes, disposées en rangées parallèles. L'ile est très jtierreuse 
et par conséquent assez infertile; cependant elle est en maints endroits 
revêtue d'arbustes qui verdissent pendant la mousson du nord-esl : dans 
la région occidentale, quelques vallées tournées vers la rive du nord sont 
même omliragées de grands ai'bres et Wellsted en compare les sites les plus 
verdoyants aux campagnes de l'Angleterre. Par sa « végétation splendide », 
dit Schweinfiirth, Sokolra contraste avec les côtes voisines de l'Afrique et 
de l'Asie. 

Le climat de Sokolra est moins chaud que celui de l'Arabie voisine, 
grâce aux moussons et aux brises qui se succèdent sur les rives de l'île. 
Ce mouvement alternatif des moussons n'est pas aussi favorable à la 
navigation avec la mer Rouge qu'on l'avait espéré naguère, et (juoique 
Marco Polo ait jadis parlé du vaste commerce de cette île, Sokotra n'a pu 
de nos jours conquérii" grande importance comme avant-poste d'Aden sur 
la route des Indes. L'allernance des courants aériens s'établit dans ces 
parages, d'un côté entre la côte des Somal et celle de l'Arabie, de l'autre 
entre la manche d'Aden et la haute mer. Pendant la première moitié 
de l'année, le vent souffle principalement au sud-ouest, dans la direction 
de l'Afriqiu'; pendant les six autres mois, il se porte vers la péninsule 
arabe el nu nord-est vers le golfe d'Oman. Le mouvement de va-et-vient 
s'établit ainsi régulièrement de l'un à l'autre des rivages opposés : c'est 
comme lieu d'étape entre les points les plus rapprochés des deux conti- 
nents que Sokotra serait bien placée, du moins si elle avait un port suffi- 
samment abrité; mais entre ces deux points presque déserts combien mi- 
nime est le trafic! Chaque année, de six à dix barques arabes, qui voya- 
gent avec les moussons entre Mascale el Zanzibar, s'arrèlent deux fois à 
Sokotra . 

Les douze mille babilanls de l'île' ne demandent à l'étranger ({u'un 
peu de dokliii [pcnicilaria ti/plujulcs), quand les récolles de dalles n'ont 
pas été bonnes et que vaches, brebis et chamelles ne leur fournissent pas 

' Schwoinfiiilli, Eiii Bcsiirh au f Sokotra : — Baylcy Balfour. Bolanij of Sokotra ; — A. île Cnn- 
(IciUe. Société de (iéoyrapliic de Genève, 1888. 

- G. Sclnveinfiirlli, Ein Bcsucli inifSocolra mil der Ricbcckschcn E.rpedilion ; Insi'i'i' /cil, 188."). 



assez de Init. Eux-mêmes n'exporlont guère qu'un peu de (jhi ou beurre 
fondu, du sang-dragon, produit par une plante d'une espèce particulière, 
et un ou deux milliers de kilogrammes d'aloès {alocs spicata), aloès soco- 
trin ou « chicoliii »', le meilleur produit de ce genre que possède la phar- 
macopée : la plante croît sur la montagne entre les altitudes de 150 à 
1000 mètres. Les habitants sont presque exclusivement un peuple pas- 
leur : ils ont de nombreuses brebis, des chèvres, des bœufs, des ânes sau- 
vages et des chameaux, au pied montagnard, ne craignant pas de chemi- 
ner sur les sentiers pieri'eux. Les chevaux, dont parlent d'anciens auteurs, 
n'ont pas laissé de descendance, et, quoi qu'en dise Wellsted, on ne trouve 
|)oinl de casoars. La faune de File, 1res pauvre, ne comprend aucune espèce 
de quadrupède dangereux; mais les rejtliles, entre autres des serpents 
venimeux, sont communs à Sokotra. Les oiseaux sont lous d'espèces afri- 
caines, tandis que les mollusques appartiennent plutôt à la faune de 
l'Arabie. 

Tamarida, vers le milieu de la côle septentrionale, est le principal vil- 
lage; Kolessea, à la pointe nord-orientale, faisait jadis aussi quelque 
commerce, mais ce n'est plus aujourd'hui qu'un lieu de bannisse- 
ment. Sur la côte méridionale. Hunier a visité les ruines d'un gi'and 
fort portugais. Naguère les habitants de Sokolra vivaient libres, indépen- 
dants du sultan de Kechin aussi bien que de l'Angleterre, n'ayant d'autre 
loi que la coutume; toutefois, l'empire de Kechin s'étant récemment 
dédoublé, l'un des frères souverains règne sur la côte d'Arabie, tandis que 
l'autre réside à Tamarida ou dans une plaine voisine, appelant à sa barre 
les indigènes*. Ceux-ci sont très doux, très équitables les uns à l'égard des 
autres; chez eux les vols et les actes de violence sont presque inconnus'; 
il y a très peu d'esclaves, mais sur la côte beaucoup de nègres ayant fui la 
servitude. 

Les petites îles qui se succèdent à l'ouest de Sokolra, vers la pointe d'A- 
frique, appartiennent aussi au sultanat de Kechin; mais deux seulemeni 
sont habitées : Bander-Saleh (Samneh) et Abd el-Kouri, dont les chè\res 
sauvages parcourent les rochers. Les indigènes, fort misérables, vivent du 
produit de leur pêche. A quelques kilomètres au nord se dressent en mer 
des îlots escarpés, couverts de guano que viennent charger des chaloupes 
arabes. 

' Litiré, Dictionnaire de la langue française i 

- Hayley Balfour, mémoire cili'. 
^ Wcllsled, mémoire cité. 



62 .NOUVELLE GÉ OCP, APIIIE IMVERSELLE. 



II 



MADAGASCAR. 



Cette grande île de l'océan Indien est l'un des corps insulaires les plus 
considérables de la planète : elle ne le cède en étendue qu'au Groenland, 
à la Nouvelle-Guinée, à Bornéo, et probablement aussi au massif de 
l'Antarctide. Située à une faible distance relative de la côte orientale de 
l'Afrique, puisque le canal de séparation n'offre dans sa partie la plus 
étroite qu'une largeur de 580 kilomètres, cette île n'a pas moins de 1625 
kilomètres de longueur en ligne droite, du promontoire septentrional ou 
cap d'Ambre à la pointe du sud ou cap Sainte-Marie; la distance moyenne, 
du rivage de l'est à celui de l'ouest, d'Andovoranto à la côte des Ya- 
Zimba, par Tananarive, est d'environ 500 kilomètres, et le développement 
eomplel <les rivages, non conquis les pclilcs indentations et les golfes 
intérieurs, tels (pie la baie de Diego-Suarez, dépasse 4825 kilomètres. La 
superficie totale est évaluée à 5!)!2 000 kilomètres carrés, un seizième de 
plus qae la surface du leniioiie fiançais. La forme de Madagascar est 
assez régulière et ressemble beaucoup à celle de Sumatra, la première 
grande île que le navigateur rencontre de l'autre côté de la mer des Indes. 
Elle est disposée en ovale allongé, parallèle à l'axe du lilloral africain; mais 
un côté, celui (pii est tourné vers la liante mer, est presque rectiligne 
sur la moitié de sa longueur : les flots l'ont égalisé en élevant un faux 
rivage de sable et de limon au devant des baies (pii découpent le littoral 
primitif. La côte occidentale, ipii regarde l'Afrifpie, est plus irrégulière 
(Mie la côle de l'est; elle s'avance en |iri)nionloires et se creuse en petits 
«^olfes et en ports. Le nom actuel de Madagascar semble lui avoir ét('' apjdi- 
qué par erreur, — Marco Polo l'ayant attribué d'abord à la ville de Magdo- 
cliou, sur la côle africaine' ; — toutefois cette appellation se rapproche de 
C(^lle de Malagasi, sous laquelle se désignent l(\s habitants, et l'influence des 
étrangers sur les Ilova, maîtres de l'île, leur a fait adopter oflîciellement la 
dénomination de Madagascar. Cette terre n'est plus pour eux le « Tout ", 
comme aux temps où des bateaux à vapeur ne touchaient pas à leurs 
rivages. On ne se sert plus d'anciens termes indigènes, tels que Nossi- 
Dambo, t' île des Sangliers y> ; mais les habitants des îles environnantes 
disent encore Tani-Bé ou « Grande Terre »-. 



* Yule, The Booh ofser Marco Polo; — Grandidicr, Hisloiie de Madnyascar 
- Debk'niie, Géographie médicale de iSosi-Bé. 



HISTOIRE DE MADAGASCAR. Gd 

Presque en entier dans la zone intertropicale, puisqu'elle dépasse au 
nord le 12'' degré de latitude et le 25^ au sud, l'île de Madagascar appar- 
tient cej)endant à la zone tempérée, grâce à la hauteur des plateaux qui 
occupent la plus grande partie de l'île; elle possède des territoires fertiles 
et salubres, défendus en maints endroits contre les entreprises de l'étran- 
ger par un cordon de rivages malsains. La population est assez dense en 
quelques districts du plateau, mais dans l'ensemble elle est relativement 
peu considérable, de 5 à 6 habitants par kilomètre carré, si l'évaluation de 
trois millions d'habitants, faite par M. (irandidier, est, comme il est pro- 
balile, celle qui se rapproche le plus de la vérité. En outre, cette population 
est fort divisée à la fois par les origines et par les haines héréditaires, et 
les Européens, quoitjue toujours représentés par un petit nombre d'enva- 
hisseurs, ont pu aisément s'établir dans le pays en excitant les peuples 
les uns contre les autres : les désastres qui vinrent frapper les immi- 
grants à diverses reprises furent causés moins souvent \)i\v l'hostilité des 
indigènes aue par la maladie, le manque de ressources et surtout les 
dissensions entre les colons eux-mêmes. Mais, après de longs intervalles 
d'inaction, l'influence européenne, représentée par l'action des mission- 
naires et des marchands de diverses nations, et au point de vue militaire 
par l'intervention des Français, a fini décidément par l'emporter. En 
outre, l'unité politique s'est constituée, du moins officiellement, au profit 
de la nation la plus puissante de l'île, celle des Hova : on a même livré à 
celle-ci par traité des populations indépendantes qu'elle n'avait jamais pu 
soumettre'; mais le peuple dominateur a dii accepter, dans ses relations 
avec les puissances étrangères, d'être représenté par la République fran- 
çaise, et en fait se trouve ainsi réduit au rôle d'Etat protégé. Un point du 
littoral et quebjues îles du voisinage appartiennent à la France. 

Le vague des renseignements laissés par les auteurs anciens sur les îles 
de la mer Erythrée ne permet pas de décider si la terre aujourd'hui dési- 
gnée sous le nom de Madagascar fut jamais connue des Romains. Elle 
n'entre d'une manière certaine dans l'histoire des navigations qu'à 
ré|)n(jue des grandes découvertes des Arabes, et Macoudi la mentionne au 
dixième siècle dans ses « Prairies d'or )>, en l'appelant « pays de Djaibuna » ; 
elle fut ensuite désignée sous plusieurs autres noms. Les marins 
d'Euroj)e n'apprirent à la connaître (jue cinq siècles plus tard, deux 
années après le voyage de Vasco de Gama, qui passa dans le voisinage 
de la grande île. Après cette première reconnaissance, faite en 1500 jiar 

' Di' Miihv ; — R:ii)iil l'u ;lel ; — ilii Verçe ; — de Lanessan elc. 



60 N'OUVELLE GEOGRAPUIE INIVERSELLE. 

Diogo Dias, l'île de Sào-Lourenço, — telle fut la désignation portu- 
gaise, — reçut plusieurs autres visites des marins de Lisbonne, Fernào 
Suares, Ruy Pereira et Tristào da Cunha, « dont le nom, dit CamÔes, vi- 
vra éternellement dans toute cette partie de l'Océan qui baigne les îles du 
midi »; mais les découvreurs, n'ayant recueilli ni or ni argent dans la 
terre nouvelle, l'abandonnèrent bientôt, attirés vers l'Inde, le pays des 
perles, des diamants et des précieux tissus. Trop peu nombi-eux jjour 
s'emparer d'une moitié du monde, les Portugais ne pouvaient que délais- 
ser la plupart de leurs conquêtes, pour concentrer leurs forces dans celles 
d'où ils reliraient le plus de richesses. Si leur établissement de Moçam- 
bique était devenu le centre d'une colonie considérable, nul doute que 
l'île de Sào-Lourenço ne se fût trouvée, grâce à sa proximité de l'Afrique, 
dans la zone d'annexion de l'empire portugais. La première carte de 
Madagascar où l'on reconnaisse la forme de l'île est celle de Pileslrina', 
qui date de 1511. 

Après la découverte, près d'un siècle et demi s'écoula sans que des Euro- 
péens fissent de sérieuses tentatives pour s'établir dans l'île. Flacouri 
dit que des Hollandais y passèrent en 1655, sur les bords de la baie 
d'Anton-Gil ; puis, en 1642, une société française, dite « de l'Orient », 
reçut de Richelieu la concession de Madagascar et des îles voisines, « pour 
y éi'iger colonies et commerce » ; l'année suivante, quelques compagnies 
débarquèrent dans l'île, donnant ainsi une première sanction aux « droits 
historiques)) sur Madagascar réclamés par le gouvernement fiançais dans 
ses débats ultérieurs avec l'Angleterre. La baie d'Anton-Gil (Antongil), si 
largement ouverte sur la côte orientale, fut un des premiers postes occu- 
pés; mais les princijjales tentatives de colonisation proprement dite se 
firent d'abord sur la côte méridionale, à l'endroit le plus rapproché de 
l'Europe par la voie du Cap, la seule connue à cette époque. Les Français 
choisirent d'abord la baie de Manaliafa ou Sainte-Luce, ouverte à l'angle 
sud-oriental de Madagascar, puis ils se transportèrent plus au sud, dans 
la péninsule de Taolanara, où ils élevèrent le Fort-Dauphin; la grande 
île reçut elle-même le nom d'île Dauphine ou France orientale. 

Grâce aux renforts et à de nombreuses ex|)éditions de ravitaillement, les 
Français se maintinrent sur cette pointe de Madagascar : leurs forces eus- 
sent certainement suffi à étendre la domination de la France dans toute la 
partie méridionale de l'île, si les colons n'avaient pas abusé de leur ascen- 
dant sur les naturels pour les convertir, puis pour les exciter à la guerre 

' A. Gianilidier, ouvi'niïo cilé. 



UISTOlRi; 



M A 11 AT, A se Ali. 



67 



AXGLE SrD-ORIENTAL DE MADAGASCAll. 



Est de Par 





les uns contre les autres, et même pour faire la ehasse aux naturels et 
vendre leurs captifs aux planteurs hollandais de Maurice. A la lin le ter- 
ritoire avoisinant le Fort- 
Dauphin se trouva dévasté; 
des villages par centaines 
avaient été livrés aux 
flammes et les habitants 
échappés aux massacres 
avaient dû émigrer en 
d'autres régions de l'ile : 
la garnison française, en- 
tourée de solitudes, n'eut 
plus même la ressource du 
pillage, et c'est à grands 
frais qu'elle devait impor- 
ter les bœufs et le riz de 
pays éloignés. Les survi- 
vants s'embarquèrent à la 
fin de 1672 sur un navire 
de passage : à peine quel- 
ques métis restés dans le 
pays rappelaient-ils le sé- 
jour des Français à Forl- 
Danphin'. On évalue aux 
deux tiers de l'effectif les 
soldats et colons emportés 
par la maladie, la famine 
et la guerre : le restant o après les canes de la m 
servit de noyau à la colo- [==] 

nie de Bourbon, (pii, deux Oe5â/o-r 

siècles plus tard, devait , ■ ■ 

être un point d'appui poui' 

de nouvelles tentatives de conquête sur Madagascar. De Flacourt, l'auleui' 
de l'ouvrage* le plus fréquemment consulté sur l'ile malgache et ses tri- 
bus au dix-septième siècle, fut un de ses premiers gouverneurs. 

De fréquents édits royaux rappelèrent après l'abandon de Madagascai' 




-Cf!j~o^^^r^ , 



47°io-EstdeCreen,„cK 



l : sot (100 



cye-50'"etâu O'e'à 



' Lin-iize, Souoeiiirs de iladafiascur. 

• Histoire de la (fraude hle de Madaçiascar. 



08 NOUVELLE (iÉOGRAPlIlE L.M VEHSELLE. 

que la «couronne » maintenait ses droits de possession; mais pendant 
près d'un siècle aucune tentative de colonisation ne justifia ces affirma- 
tions de pure forme : les seuls visiteurs étrangers furent des pirates ou des 
traitants des Mascareignes qui venaient échanger des étoffes et autres mar- 
chandises d'Europe contre des esclaves. En 1750, la Compagnie des Indes 
tenta de centraliser ce commerce à son profit en s'emparani de File Sainte- 
Marie, située au sud de la baie d'Anton-Gil, et quelques années plus tard 
le gouvernement français fit réoccuper le Fort-Dauphin, mais sans ipie la 
reprise de ])ossession aboutît à un résultat durable. De même l'élaldis- 
sement vice-royal fondé en 1774 sur la baie d'Anton-Gil [)ar le fastueux 
magnat polonais et magyar Maurice Beniovski dut être abandonné deux 
années plus lard, e( l'on ne voit plus trace de Louisbourg, la ca[)ilale; 
a peine a-t-on reconnu la rouie que l'aventuriei', ûcscnu ampakassombé ou 
if empereur )' des Malgaches, avait construite au nord-est de la baie 
d'Anton-Gil vers A'goulsi. Après trois siècles de commerce et d'occupa- 
tions partielles on ne connaissait encore de Madagascar que ses rivages. 
Ce sont les rivalités de la France et de rx\ngleterrc qui donnèrent l'im- 
pulsion aux voyages d'exploration j)olilique et commerciale sur les pla- 
teaux de l'ile. Pendant les guerres de rEmj)ire, les Anglais s'éiaieni empa- 
l'és de l'île de France ou Maurice, dont ils voulurent faire d'abord un 
arsenal pour la coii<|uèle de Madagascai-; mais, ayant dû, après discussion 
des traités, ri'iioncer à leur prétention de voir dans la grande île une 
dépendance de Maurice, ils laissèrent les Franr;ais occuper de nouveau les 
postes du lilloral et se boi'nèrent à cherclici' un allié parmi les rois indi- 
gènes, pour arriver indirectement à faire expulser les re})résenlanls de la 
puissance rivale. Cet allié, ils crurent l'avoir trouvé dans le souverain des 
Hova, qui, par le nombre de ses sujets et par sa résidence au centre 
de l'île, dans une ])Osi(ion dominante, paraissait en effet avoir le plus de 
chances pour devenir un jour le maître de l'île enlière. Uadama, salué 
par les Anglais « roi de Madagascar et de ses dépendances », s'em|iara bien- 
lot du port de Tamalavc, grâce à leur ap|iui, et le chemin de l'inlérieur 
leur fut ainsi complètement ouvert. Ils en |irofilèrenl, dès l'année 1820, 
pour envoyer à la capitale marchands, missionnaires, officiers et diplo- 
mates, pour s'établir à demeure dans les jiorts les plus fréquentés et pour 
surveiller les côtes presque en suzerains. On put croire que Madagascar, 
cette « Grande-Dretagne de l'Afrique», ainsi que s'écriait le missionnaire 
Ellis, était devenue colonie de l'Angleterre et (pie l'armée des Ilova, 
aux gages de l'étranger, servirait désormais à l'affermir dans sa con- 
quête. Mais il n'en était rien : en 1828, un changement de règne amena 



blSTUlKE DE M.VDAGASCAll. H'J 

l'expulsion des Aiii;lais, la doslruclion de leurs comptoirs, la pei'si'cutiou 
de leurs convertis, et les Malgaches, comprenant tous les razalia ou 
blancs dans un même sentiment de haine, s'efforcèrent de leur fermer le 
pays et de soumettre leurs traitants, dans les ports du littoral, à une rigou- 
reuse surveillance. Cependant les huit années pendant lesquelles les iEu- 
ropéens avaient librement visité le royaume hova ne devaient pas être per- 
dues pour les insulaires, désormais initiés partiellement aux arts et aux 
idées de la civilisation moderne. 

C'est de 1845 à 185'2 que le système d'isolement politique adopté par 
les Hova fut observé avec le plus de rigueur. A la suite d'une spoliation 
des marchands d(! Tamatave et d'une tentative malheureuse des marins 
anglais et français pour en tirer vengeance, les relations furent complète- 
ment rompues entre les Malgaches et les Européens de toute nation. Mais 
sur la côte occidentale de l'île les Français étaient en rapport avec les 
populations indé|»endantes, sakalaves et autres, et s'étaient emparés de 
quelques îles ou nossi du littoral : Nossi-Bé, Nossi-Komba, Nossi-Mitsiou ; 
même ils avaient acquis les droits de suzeraineté sur les côtes de la grande 
terre. Quand les blancs furent admis de nouveau dans le royaume des 
Hova, ils eurent bientôt recon(|uis une grande influence; mais les l'iva- 
lités recommencèrent entre Anglais et Français, et le ])rivilège que récla- 
maient les étrangers de pouvoir « s'établir [)arlout où ils le jugeraient 
convenable et acquérir des biens en toute propriété» donna lieu à de con- 
tinuelles discussions. Celles-ci finirent, en 1<S85, par amener la guerre, 
([ui se termina d'une manière avantageuse pour la France, sans toutefois 
donner à ses nationaux le droit d'acquérir le sol : ils ne peuvent que 
le prendre en location pour une dui'ée indéterminée, mais ils sont auto- 
risés désormais à résider et à faire le commerce librement dans (ouïe 
l'étendue du royaume des Hova. 

Le voisinage de deux îles riches et po])uleuses, comme le sont la 
Réunion et Maurice, ne pouvait man(jucr d'enti-aîncr })eu à peu les popu- 
lations de Madagascar dans l'orbite du giand commerce européen. En 
relations nécessaires avec l'EurojJe par leurs riches produits coloniaux, 
les Mascareignes doivent également trafiquer avec l'île malgache, d'où elles 
tirent le bétail et les vivres indispensables à leurs travailleurs. La grande 
terre et les deux petits massifs montagneux des mers orientales foimenl 
au point de vue économique un tout indivisible : aussi l'annexion, sinon 
politique, du moins commerciale de Madagascar, était-elle devenue inévi- 
table; ce sont les deux satellites de l'ile-continent qui en ont fait la con- 
quête par l'entremise des escadres françaises. Certainement ce fait histo- 



7U NOUVELLE GÉÛGUAPUIE UNIVERSELLE. 

rique se serait accompli beaucoup plus tôt, si Maurice et la Réunion 
n'appartenaient pas à deux puissances rivales, occupées depuis quatre- 
vingts années à ruiner mutuelleraent leurs entreprises dans ces parages 
de la mer des Indes. Pourtant, quoique Maurice soit colonie anglaise, la 
population française qui l'habite a contribué pour une certaine part, même 
par des volontaires armés, aux expéditions qui ont assuré la prépondérance 
française sur Madagascar. Tôt ou lard, à n'en pas douter, le centre de gra- 
vité politique se déplacera pour se ])orter des petites colonies des Masca- 
reignes vers la grande terre, si riche en trésors non exploités. 

Madagascar n'est pas encore complètement connue au point de vue géo- 
graphique. Plus de la moitié du territoire des Sakalaves est toujours terre 
ignorée, et les régions du midi, précisément celles où les Français firent 
leurs premières expéditions, entre le Fort-Dauphin et le pays des Bara, 
n'ont pas été explorées scientifiquement. Les parties les mieux connues 
de l'île sont naturellement celles que parcourent les traitants entre la côte 
orientale et la capitale, Tananarive ; de même, autour de celle ville les iti- 
néraires se croisent; il ne reste en maints endroits que des points de dé- 
tail à relever. De tous les voyageurs, celui qui a le jilus fait |iour la 
découvei'te de l'intérieur et qui le premier en a dessiné exactement le re- 
lief est M. Grandidier; il a traversé l'ile de côte à côte, parcouru un espace 
de plusieurs milliers de kilomètres et fixé des centaines de points astrono- 
miques, offrant, avec les côtes relevées par les marins, un réseau de lignes 
fondamentales pour toutes les cartes ultérieures. Grâce à ses observations 
et à celles de MM. Roblet. Mullens et (iameron, on a pu faire une véri- 
table triangulation de la province centrale de Madagascar, Imerina, et en 
dresser des cartes, telles que n'en possèdent pas certaines régions d'Eu- 
rope, en Espagne et dans la Balkanie. La bibliographie malgache com- 
prend plus de 1500 documents divers, livres, brochures et cartes. 



L'Ile n'a pas la struclure l'égulière (juc^ lui prêtaient les premiers voya- 
geurs : cette prétendue chaîne de montagnes que l'on traçait du nord au sud, 
du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie, n'existe pas. Au lieu d'une chaîne 
maîtresse, l'île présente dans les parties du nord et du centre des massifs 
irréguliers irposant sur un socle commun de hautes terres et descen- 
dant vers la mer par des pentes très inégales. Si la mer s'élevait également 
autour de l'île de manière à en limiter la région montagneuse, cette 
terre amoindrie n'aurait pas, sous une forme réduite, les contours actuels 
de Madagascai'. La déclivité occidentale, tournée vers le détroit de Moçam- 



EXPLUHATIO.N DE MADAGASCAR. ^1 

hique, est beaucoup plus doucement inclinée que celle de l'est, et à sa base 
s'étendent en plusieurs districts de vastes plaines, f;ublrmeiit élevées au- 
dessus de la mer; de 
même, vers l'extré- ^° ''■ — "-"NtituREs PRtNcipvrx des voyageurs a madagascak. 

mité méridionale de 
l'île, le sol s'abaisse, 
et les montagnes , 
les collines disparais- 
sent; des dunes se 
succèdent en rangées 
le long du rivage. La 
pente rapide de l'île 
est celle qui descend 
vers la côle orientale 
et que prolongent en 
mer les berges sous- 
marines jusqu'à plus 
de 5000 mètres en 
profondeur. 

D'après Mullens', 
la première grande 

montagne que l'on 

rencontre en venant 
des terres basses du 

sud est la forteresse 

naturelle de l'Ivohibé, 

dans le pays desBara. 

Au delà de cette roche 

isolée, le sol s'élève 

en un plateau mon- 

tueux , flanqué de 

chaînes bordières. Le 

massif culminant de 

Madagascar est l'An- 

karatra, à peu près dans la région centrale de l'île, mais une fois plus 

rapproché des rivages orientaux que de la côte occidentale. Ce groupe de 

montagnes, dont l'axe est le même que celui de l'île entière, dépasse 




.humai oftlie R. Ceoyraphical Suciclij, IS' 



72 NOUVELLE fiÊOORAPlIlE IMVERSELLE. 

2500 mètres par quelques-unes de ses pointes : la plus haute, la Tsiafa- 
Javona ou « montagne Nuageuse «, atteint 2590 mètres'. Au sud, les 
autres groupes de sommets n'ont en moyenne qu'une élévation deux fois 
moindre, mais vers le nord on a signalé plusieurs massifs offrant dos 
altitudes de 1500 mètres. L'Amhinivini, à l'ouest de la baie d'Anlon-(!il, 
est peut-être, de toutes les montagnes de Madagascar, la plus forniidahle 
d'aspect; sa paroi suprême se dresse d'un jet à (300 mètres au-dessus du 
chemin de la vallée'. 

En dehors des grands massifs, l'ensemble de la contrée a l'aspect 
d'une lande inégale, se déroulant en longues ondulations d'argile rouge 
ou grisâtre, interrompue çà et là par de brusques saillies de granits, de 
gneiss, schistes ou basaltes, se dressant en murailles ou en tours ou s'en- 
tassant en amas chaotiques. Le socle des montagnes, d'environ 1000 mè"- 
tres d'allilude, est limité à l'est [lar des escarpements et des gradins, qui, 
vus de la mer, présentent l'aïqjarence de chaînes avec leurs saillies, leurs 
promontoires et leurs cluses transversales. Des forêts recouvrent les pentes 
de ces marches extérieures du plateau. Du côté de l'ouest les hautes terres 
sont également bordées de degrés dont les saillies forment montagnes et 
qui se dirigent du sud au nord suivant l'axe général de Madagascar. Trois 
de ces murs parallèles se succèdent entre le plateau et la mer, et se con- 
fondent eux-mêmes en plateaux secondaires là où ils ne sont pas séparés 
les uns des autres par des vallées de rivières, des plaines d'érosion ou des 
contrées lacustres graduellement comblées. Les chaînons extérieurs ne 
sont pas formés de roches granitiques comme les massifs du centre; ils 
apjtartiennent aux terrains secondaires : MM. Grandidier, Richardson, Ilil- 
debrandt y ont trouvé des fossiles des âges compris entre l'oolithe et la 
craie, ainsi que les restes fossiles de grands animaux disparus. Des blocs 
épars en diverses parties de la contrée, au pied des montagnes, sont tenus 
par Sibree pour des erratiques : Madagascar aurait donc eu sa ])éiiode 
glaciaire. 

()uoi (lu'il en sdil, elle a eu ses âges d'activité volcani(|ue avant les 
temps racontés jiar l'histoire. Près du rebord oriental des monts on a 
reconnu des centaines de volcans d'où s'épanchèrent des coulées de laves. 
Des bouches se sont ouvertes à travers le massif central d'Aiikaratra.àcôté 
des granits, et les hauts pitons eux-mêmes, points culminants de l'île, sont 
des cônes d'éruption; des laves en ont jailli de tous les côtés, mais surtout 



< D'après Sibree {Cn-nt Afriran hlaiid), '2728 mètres. 
* Hiiron, Anlnnaniirti'i) Aniniah 1887. 



MONTAGNES, RIVIÈRES DE MADAGASCAR. 75 

vers le sud. Une des cheircs du versant raéridiouiil n'a pas nmins de 
40 kilomètres en longueur : les langues de lave s'avancent au loin dans les 
plaines, contrastant par leur couleur sombre avec le rouge éclatant des 
argiles. Au noi'd-ouest, sur les bords du lacltassi, Mullens a compté (|ua- 
rante cratères, grands et petits, entiers ou ébréchés, solitaires ou par 
groupes, et ce sont leurs coulées qui ont barré la route aux eaux de la 
contrée e( les ont forcées à s'amasser en lac; plus loin, vers le sud, toute 
une plaine, qui ressemble à celle des « Champs l'hlégrcens » en Italie, 
est ])arsemée de monticules et de buttes, cbeminées éteintes d'une im- 
mense fournaise : d'après une vague tradition, les ancèti-es des indigènes 
aui'aient assisté à ces conflagrations du sol'. Dans la ])arlie septentrionale 
de l'île, les volcans sont fort nombreux. Au nord-est de la baie d'Anlon- 
Viï], s'élève une de ces montagnes « brtîlées «, piton sacré dont le cratère 
renferme un lac poissonneux et dont les talus extérieurs sont formés de 
débris rouges autour du cône su[)rème et blancs à la base. La pointe tei- 
minale de Madagascar, le cap d'Ambre, est aussi un volcan, dominant 
les Ilots qui se partagent autour de ses coulées. Les satellites de la grande 
t(M're, Nossi-Bé, Mayotte, Anjouan sont également formés de laves. En 
maintes parties de Madagascar jaillissent des eaux thermales et des bouf- 
fées d'acide carbonique, moi'ielles aux insectes et aux bestioles. Les tiem- 
blements de terre sont assez fréquents. 

Madagascar, bien exposée aux vents alizés de la mer des Indes, est riche 
en eaux courantes, si ce n'est vers l'extrémité méridionale, soumise par- 
fois à des vents desséchants venus du continent d'Afrique. La jjIus grande 
quantité d'eau tombe sur le versant oriental de l'île, mais ce n'est ]ias de 
ce côté que se forment les rivières à la plus ample ramure : la rapidité des 
pentes et l'étroitesse de la zone d'écoulement ne [)ermettent pas aux cours 
d'eau de se développer en méandres et de s'unir en fleuves avant d'attein- 
dre la mer : la plupart ne sont que des torrents, n'ayant pas même une 
centaine de kilomètres en longueur. Un des plus abondants est le Teng- 
teng ou Manompa, qui naît dans une vallée longitudinale entre deux 
chaînes parallèles, et perce l'une d'elles par une profonde cluse pour 
s'échapper vers la mer, où il débouche en face de l'île Sainte-Marie. Le 
Maningori recueille aussi ses premières eaux dans une haute ]ilaine, entre 
la chaîne maîtresse et le barrage formé par le rebord du plateau de soutè- 
nement : la masse liquide retenue s'étale en marais, puis en un bassin la- 
custre, également sans profondeur, l'Alaolra, qui se prolonge sur une 

' Millions, ,/o»)V(rt/ ()/''/"' /?• Geoyr/ipliical Sucicii/, 1875. 



7i NOUVELLE GÉOGRAPUIE L'MVERSELLE. 

treiilaine de kilomètres dans la vallée longitudinale avant de trouver une 
brèche qui permette au trop-plein de se déverser par une cluse profonde 
sur le versant extérieur et d'atteindre la mer, non loin de Fenoarivo. 
Jadis l'Alaolra fut une mer intérieure d'au moins 550 kilomètres de lon- 
gueur, disposée parallèlement aux montagnes et à la côte : d'anciennes 
plages étagées sur le pourtour des hautes vallées de Sihanaka et d'Ankaï 
prouvent que la nappe lacustre s'élevait à 547 mètres au-dessus de son 
niveau actuel'. Au sud de Tamatave et d'Andovoranto, la rivière Onihé, 
qui reçoit aussi des afiluents venus de vallées longitudinales, mais qu'ali- 
mentent surtout les ruisseaux descendus du grand massif central d'Anka- 
ratra, est le fleuve le plus abondant du versant oriental. La Matita- 
nana ou « Main morte », rivière sainte' qui naît plus au sud, dans le pays 
des Belsileo, est moins considérable, mais son cours est plus accidenté : 
une de ses cascades, au sortir des montagnes, a ISO mètres de hauteur, 
et près de là jaillit une source thermale abondante. 

Si les rivières de Madagascar qui descendent vers l'océan Indien sont 
fermées à la navigation au-dessus de leur embouchure, leurs estuaires 
ramifiés et rattachés les uns aux autres par des marigots latéraux présen- 
tent à l'intérieur des voies navigables d'un grand développement : quel- 
ques coupures faites à travers les sables et les bancs de coraux peimet- 
traient à de petits bateaux à vapeur de voguer à l'abii de la houle marine 
entre l'Ivondrou, près de Tamatave, et la bouche de la Malilatana, c'est-à- 
dire sur une longueur de plus de 485 kilomètres, en tenant compte de 
toutes les sinuosités du chenal. Déjà en 1S64 le capitaine Rooke a mené 
à bonne fin cette navigation, rendue çà et là dangereuse par les bancs de 
vase et par les rangées de pieux des pêcheurs; les portages ou ampana- 
lana, sui" le parcours du canal futur, que Radama I" avait déjà fait com- 
mencer % ont pendant les hautes eaux environ 46 kilomètres en longueur 
collective; quelques planteurs y ont récemment creusé des passes. Le lit- 
toral présente donc un double rivage*, la plage extérieure, que vient 
ébi'anler le flot, et la berge intérieure, baignée par l'eau tranquille des 
baies vaseuses où s'entremêlent les racines des palétuviers. Ces estuaires, 
où viennent se jeter ciiiiiuanle petits cours d'eau et qui communiquent 
avec l'Océan par un |iclil nombre de graus d'accès difficile, ressenililcnl à 



' Uaron, AiiUiiiniiar'n'o Aiiiniid. I8S7. 
- W. Ellis, Histonj of Mailaytiscar. 
•' lionry W. Lillk', ihidayascar. 

* Rooke, Journal of llic H. Gcoyiiiiiliinil Socictij, 18()i; — A. (irandiilicr, ouvrage cilé; — 
IJeiiry W. Little, Madagascar. 



RIVIÈRES, MARIGOTS COTIERS DE MADAGASCAR. 



75 



JJAtllCOTS IJE LA tUTI: UlilENTALE I:E SIAIIA CA^rAll, 




des lacs et en maints endroits se partagent en canaux tortueux qui en font 
un labyrinthe inextricable, s'asséchant parfois en été et connu seulement 
de quelques pilotes. Le cordon littoral (jui borde ces lagunes est constitué 
en divers endroits par des 
murs de polypiers, sur les- 
quels la mer a jeté du sable 
et des coquillages, trans- 
formant peu à peu les ru- 
chers et les plages en une 
digue continue ; des arbres 
forestiers y ont pris lacine et 
les villages sesuccèdent dans 
la verdure. Sous l'action du 
courant qui longe la côte, 
le cordon littoral est d'une 
régularité parfaite. De l'anse 
du Fort-Dauphin, à l'angle 
sud-oriental de Madagas- 
car, jusqu'à Marofototra ou 
Foulepoinle, sur une lon- 
gueur de 900 kilomètres, le 
rivage est presque reclili- 
gne, les navires qui fré(jueii- 
tent ces mers se tiennent 
à distance des récifs côtiers 
et souvent font leur trafic 
sous voile. Au nord de Fou- 
lepointe la côte n'a plus la 
même régularité et se creuse 
profondément jiour lormer 
la baie d Anton-Gil, à l'abri 
d'un iiromonloirc volcani- 
que; mais l'ile Sai nie-Marie 

(Nossi-Boraha ) , (jiii s"al- ^] ;^^;,, ^n 

longe en fer de lance aii- 

(levanl de la baie de Tengleng (Tinlingne), parait èlre le reste d'un cordon 
lilldial qui coiitiiiuail la muraille rectiligne des côtes du sud et reliait Fon- 
lepoinle au cap Maseala. Quant à la baie ramifiée de Diego-Suarez, qui se 
trouve à l'extrémité septentrionale de Madagascar, elle doit son existence 





_Mjê 



■I aKgfet 



49° EstdeC-reenvvich 



D'après Grandidier et autr 






c'e/00'"etàucfe/Â. 

5 TOP noo 



NOrVKLLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



erosion de la cote orientale et ba 
d'amos-gii,. 



au massif volcanique du cap d'Ambre qui s'est dressé au noi'd de l'île, 
enfermant ainsi une vaste étendue d'eaux marines. 

Sur le versant occidendal, tourné vers le détroit de Moçambique, quel- 
ques fleuves ont un bassin considé- 
rable, dont les origines se trouvent 
dans les montagnes de l'est, à proxi- 
mité de la mer des Indes. Au sud de 
la province des Betsileo, le Mangoka 
ou Saint-Yincent reçoit les eaux d'un 
territoire d'au moins 50 000 kilo- 
mètres carrés. Plus au nord, le Tsi- 
jobonina est alimenté j)ar les ruis- 
seaux (jui descendent des volcans 
d'Ankaratra et de toute la région 
phlégréenne des alentours : un émis- 
saire de ce lac Itassi que barrent des 
coulées de laves vient aussi s'épan- 
cher dans son couranl. Plus puissant 
que tous les autres cours d'eau de 
Madagascar, l'ikopa, réuni au Betsi- 
boka, apporte à la baie de Bombelok 
les eaux de la province d'imerina, 
dans laquelle se trouve la ca])ilale du 
royaume. Son cours dévelo|i|)é n'a 
pas moins de 800 kilomètres; d'a- 
près Sibree, un bateau à vapeur d'un 
faible tirant d'eau poiu'rait remonter 
le Betsiboka jus(prà Wh kilomètres 
(le la mer. Au nonl-ouest de l'ile 
toutes les rivières de (piebpie inipor- 
(■ luo uiL tance se jellenl en des grdfes sinueux 

el raniiii(''s ipii prc'seiitent une l'cs- 
semlilanee loinlaine avec les fjords de la Scandinavie et que l'on peut 
comparer plus exacienient aux di'conpnres du lilloral brelon' : ils son! 
dus probablement à une cause analogue, c'est-à-diie à la di'sintégi'ation 
graduelle des roches graniti(|ues et autres, suivant les lignes de frac- 
tui'e. Des îles nombreuses, débris de la graiide (erre, sont parsemées 



47' 


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Huliiiieyei-, Û;e llrcltiyiiP. 



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LITTORAL, CLIMAT 1)E MADAGASCAR. 70 

aii-devanl des golfes et continuenl les promontoires. Une de ces îles, dé- 
|)eiidance évidente de Madagascar au point de vue géographique, est 
Nossi-Bé, fameuse par ses groupes de volcans, dont l'un contient de jielils 
lacs dans ses cratères éteints. D'après M. Grandidier, la côte orientale, con- 
linuellement érodée par le courant, reculerait peu à peu, si ce n'est aux 
endroits où, comme à Tamalave et à Foulepointe, des pâtés de récifs 
protègent la plage, tandis que sur la cote occidentale la terre tendrait à 
empiéter sans cesse sur les eaux marines par le travail des poly|iiers. C'est 
ainsi que plusieurs baies se sont trouvées enfermées par le littoral gran- 
dissant et transformées en lacs '. 

Par sa latitude, Madagascar est une région tropicale; par son altitude, 
c'est un pays tempéré. Un bord de la mer aux montagnes de l'inlérieur on 
constate une décroissance normale de la température moyenne et sur les 
sommets de l'Ankaratra et des autres massifs on entre dans la zone des 
froidures; des lamelles de glace s'y forment sur les flaques d'eau. Mais, 
grâce aux mers qui l'entourent et dont un courant tiède maintient la tem- 
pérature normale, Madagascar jouit d'un climat très égal en moyenne, 
n'offrant point de brusques sauts de la chaleur au froid. A Tananarive, 
sur les hantes terres de l'intérieur, la température de l'hiver ne descend 
jamais au-dessous de 6 degrés; à Taraatave, au bord de la mer, les 
ardeurs de l'été ne dépassent pas 34 degrés; plus au nord, dans l'île 
Sainte-Marie, elles sont 5 à 4 degrés plus élevées'. 

Madagascar est en entier comprise dans la zone des alizés du sud-est; 
mais, par suite de réchauffement des terres, ces vents sont en général 
déviés de leur marche et d'ordinaire ils soufflent franchement dans la 
direction de l'est à l'ouest. Les cartes de Brault, qui résument tant de mil- 
liers d'observations météorologiques, constatent que le régime aérien a sa 
plus grande régularité pendant la saison sèche, c'est-à-dire lorsque le soleil 
éclaire directement la zone tropicale du nord, d'avril eu septembre; mais 
quand l'astre revient vers le sud, amenant avec lui la zone des nuages et 
des pluies, les vents changent fréquemment de direction et d'allures; ils se 
reportent en moussons sur les côtes de Madagascar, principalement au 

' Bhmchaiil, Revue des Deux Mondes, !."> décembic 1872. 

- Température d'hiver et d'été sur le.s deux côtes et sur les plateaux, tl'aprés (jraiulidier : 

Côle occiileiilnic. PI;ilo;iux. C.Mu oricnlale. 

Tolia ou Tullear Tananarive Tauiatave 

(25»24'lat. S.) (18c55' lai. S.: allil. 1401) mût.) (l8'"10'lat.S.) 
Moindre température. . 10" (juillet) ti" (juin, aoùl) 15" (juillet) 

Température extrême . . 24" (janvier) 28", 5 (novembre) 34" (déc. jauv.) 

Écart. ... 14" 22".5 l'J" 



80 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

noid-oucst : on est alors dans la saison de l'hivernage, qui est en même 
temps l'élé, d'octobre en mars. C'est aussi la saison des tempêtes, mais il 
est rare que la courbe des cyclones, si dangereuse dans les ])arages des 
Mascareignes, atteigne la grande île. Elle y passe pourtant : au connnen- 
cemcnt de 1888 un ouragan a jeté onze navires à la côte de Tamatave. 
A Tananarive, les (rois quarts des pluies tombent pendant l'hivernage'. 

L'humidité et la chaleur réunies de l'été rendent fort dangereux pour 
les Européens le séjour dans les terres basses du littoral de l'est, le plus 
abondamment, arrosé, grâce aux vents de l'océan Indien, chargés de 
vapeurs : c'est en janvier et en février surtout que les côtes orientales de 
Madagascar, voilées de brumes grises, méritent le nom de « cimetière des 
Européens « qu'on leur a souvent donné. Le mélange des eaux douces et 
des eaux salées dans les estuaires où s'épanchent les rivières débordées a 
pour conséquence une grande mortalité des organismes appartenant aux 
deux milieux différents; l'atmosphère se charge de miasmes dangereux, 
cl, pour éviter la fièvre, les Européens et les indigènes des côtes doivent 
se hâter de l'emonter vers les hautes terres sahibres de l'intérieur. Nom- 
breux sont les voyageurs qui ont payé de la vie leur amour de la science. 

La végétation, comme les phénomènes du climat, se modifie avec l'alti- 
tude; les espèces changent en même temps que la physionomie générale 
(le la flore. La magnificence des fourrés de plantes tropicales que contem- 
plent les voyageurs sur les plages humides de la côte orientale les a portés 
à croire que dans son ensemble l'île a partout un sol fécond revêtu d'une 
jtarure admirable de végétaux; mais il n'en esf pas ainsi. Les roches gra- 
niti(jues de l'intérieur, les plaines des terrains secondaires sont inferliles 
dans la plus grande partie de leur étendue et de vastes espaces sont entière- 
ment dépourvus d'arbres, même d'arbrisseaux. Madagascar a des savanes 
à perte de vue, dont la végétation ne comprend que des herbes grossières. 
Mais les régions centrales de l'île possèdent aussi de belles et riches val- 
lées où la terre végétale, apjiortée par les eaux courantes, s'est amassée 
sur une grande épaisseur et qui rendent au décuple la semence qu'y jette 
le cultivateur. La constitution géologique de Madagascar se révèle, pour 
ainsi dire, par la distribution des forêts, qui se sont disposées en une longue 
ceinture sur le pourtour de l'ile, soit dans la région côtière, soit dans 
la zone des avant-monts. Sur le versant oriental, la lisière des forêts, 
divisée par une dépression intermédiaire, est double ; sur le versant occi- 



' OiKiiitité moyenne île pluie tombée à T.nnanarive (1881 à 1884) : 1",54. 

(Antaiianarivo Aiimial, 1884. 




Est de Pa, 












CLIMAT, FLORE DE MADAGASCAR. 81 

dental, elle présenle une lacune clans les plaines inhabilées qui s'étendent 
à l'ouest de l'Ikopa. Quelques forêts de diverses grandeurs sont éparses 
dans le cercle forestier 

du pourtour'. '*° '" — ^"^'' '^'■"^"■'""^ "'-^ foiiùis de mauaoascab. 

La flore de Madagas- 
car, mieux connue que 
celle des régions afri- 
caines qui lui font face, 
offre un caractère oi-i- 
ginal : [larmi ses "250(1 
plantes connues et clas- 
sées, sur une flore pro- 
bable de i500 espèces, 
les unes rap|)cllent les 
végétaux (le l'Afrique, 
d'autres ceux de l'Amé- 
rique méridionale ou de 
l'Australie; mais leur 
physionomie se rappro- 
che surtout de celle 
des plantes asiatiques'. 
D'ailleurs c'est du côté 
tourné vers l'Asie, c'est- 
à-dire sur le littoral de 
l'est, que la végétation a 
le plus d'éclat et de va- 
riété; le versant du sud 
et les pentes occiden- 
tales, au sol plus aiide, 
n'ont pas la même ri- 
chesse de flore ; les 
plantes, soumises à de 
plus longues sécheres- 
ses, plus exposées aux vents du confinent voisin, ont les feuilles plus 
dures, les racines plus épaisses; cependant les arbres é()ineux, que 
l'on rencontre dans les régions mal arrosées de l'Afrique, manquent 





44' 



Est d. Grée,, 



Paprès GrandldiE 



C.Pe 



P/-ofont^eu/-s 



i 10 0)1 



I Kil. 



' A. Graiidiilier, ouvrage cilt-. 

- Alfreil R. Wallaee, Ihe Islanil Life. 



82 IVOIVELLE (iÉOGRAPUlE UNIVERSELLE. 

complèlement dans les coiilrées de Madagascar à cllinal conespon- 
dant; on ii'j voit pas non plus d'acacias. Un des arlircs les })lus remar- 
quables de la flore insulaire est une espèce de baobab, signalée pour la pre- 
mière fois par M. Grandidier : sans être de dimensions aussi colossales 
que le baobab africain, il le dépasse par l'élégance el la majesté du port. 
Le tamarinier est l'un des plus beaux arbres de la côte occidentale, qui 
regarde l'Afrique, mais il manque au versant opposé : c'est à l'ombi'e de 
ces arbres que les chefs sakalaves construisent leur demeure'. Le cocotier 
prospère dans la région du littoral, mais on le croit d'origine exotique; 
d'après quelques voyageurs, la semence en aurait été importée dans l'île 
par les Malais, de même que celle de l'arbre à pain. Madagascar possède 
aussi des espèces indigènes de palmiers, entre autres des palmiers à sagou, 
un hypha^ne, parent du doum des régions nilotiques, et le ra|»hia, au 
tronc gros el trapu, aux palmes découpées en mille folioles, aux énormes 
grappes de fruit pesant jusqu'à cent et cent cinquante kilogrammes. Les 
pandanus vakoa, avec leurs spirales de feuilles en glaive, croissent au 
bord de la mer, sur les terres sèches, tandis que dans la vase s'enche- 
vêtrent les racines des palétuviers. Dans les fonds, el plus larement sur 
les pentes, un superbe balisier, étalant ses feuilles en un large éventail 
d'une régularité parfaite, domine les herbes et les arbrisseaux : c'est la 
ravenala [urania xpcciosa), que l'on appelle communément « arbre du voya- 
geur», parce que les pluies y laissent, à l'aisselle des jiétioles, des goutte- 
lettes suffisant au besoin à désaltérer les passants; mais on la rencontre 
surtout dans les régions arrosées, où l'eau est en abondance. L'utilité de 
la ravenala provient des matériaux de construction qu'elle fournit aux 
campagnards : le tronc seil à la charpente, les pétioles et les grosses ner- 
vures fournissent les poutrelles, el les feuilles sont employées pour recou- 
vrir le toit. 

Parmi les plantes de sa flore endémique, Madagascar peut montrer beau- 
coup d'autres formes remarquables : telles l'ouvirandrona {uucirandra 
fenestralls) ou <( bulbe tressée», espèce aquatique dont les feuilles ovales 
sont découpées comme des pièces de tulle; le filao ou « arbre à massue » 
[camarina la le ri fol ia), aux énormes racines, qui fixent les sables mou- 
vants du littoral ; la brehmia spinom, plante de la famille du slrychnos, et 
donnant néanmoins des fruits comestibles; la grande ovchiAca angrxmm 
KrMjui pcda le, cnlouvAul de sa verdure le tronc puissant des vieux arbres; 
les népenlhès, dont les fleurs se recourbent en amphores et se remplissent 

' IHi Ver;.'(', Mmhnjdscar et Peuplades indépcnilanies. 



FLORE, FAUNE DE MADAGASCAR. 83 

d'eau. Les essences qui peuvent loiirnir soit des matériaux de construc- 
tion, soit du bois d'œuvre pour meubles sont très nombreuses, teck, ébé- 
nier, bois de natte, palissandre et bois de rose. Malbeureusemenl la défo- 
restation de Madagascar se poursuit sans relâche; un voyageur raconte que 
[tour faire passer une pierre tomltaleon aballil vingl-cinq mille arlircs dans 
une forêt des Betsileo'. 

La faune malgache, non moins originale (|ue la llore, l'ail l'élonne- 
ment des naturalistes et les entraîne à des spéculations diverses sur l'his- 
toire ancienne de l'île et ses origines. Les espèces spéciales à celte grande 
terre ont fait naître l'hypothèse, indiquée d'abord par Geoffroy Saint- 
Ililaire, puis développée parle naturaliste anglais Sclatei', que Madagascar 
est le resti! d'un continent qui comprenait au moins en partie l'esjtace 
occii|ié de nos jours par l'océan liidieii. (a- (■(inliiient su[)[)Osé avait même 
reçu un nom, celui de Lémurie, d'api'ès les demi-singes de la famille des 
lémuriens, (|ui sont représentés à Madagascar par un plus grand nombre 
d'espèces qu'en Afrique et dans les Indes orientales. Plusieurs hommes de 
science ont accepté cette hypothèse plus ou moins modiriée% et même 
Hâckel en était venu à se demander s'il ne fallait pas voir dans cette Lému- 
rie, qui n'existe plus, le lieu d'origine et le centre de dispersion des 
diverses races humaiiu^s". Mais Wallace, après avoir été lui-même très 
ardent à soutenir que la faune de Madagascar témoignait en faveur de 
l'ancienne existence d'un vaste conlinenl lémurien, ne croit plus mainte- 
nant à des changements aussi considérables dans l'équilibre planétaire; 
néanmoins il lui faut encore reconnaître que de bien gi-andes modiiica- 
lions ont eu lieu dans les contours des terres et des mers. Poui- ex|)liquer 
la présence des espèces africaine» (pii se trouvent aussi dans l'île de Ma- 
dagascar, il admet que les diuix terres étaient unies autrefois, mais qu'à 
cette é[)oque l'Afrlipie, elle-même séparée des contrées méditerranéennes 
par une large mer, ne possédait pas les espèces animales, lions, rhi- 
nocéros, éléphants, girafes et gazelles, qui lui vinrent plus tard des 
contrées du nord, (l'est également par des isthmes de continent à conti- 
nent et des mers de partage qu'il cherche la cause de l'aiiparilion ou de 
l'absence à Madagascar de telles ou telles espèces asiatiques, malaises, 
australiennes ou américaines'. On le voit, même ceux des naturalistes 

' Baron, Anlananaih'o Aii/uial, i&Sl. 

2 Emile Blancliard, Rci'iic des Dcii.r Moiuh's, lô ilcccmbrc 1872; — (Iscnr Pcschol, Ncucn Pro- 
blème (1er rerfileiclienileii Enlkniide. 

^ Histoire de In créiilioii des êtres urijanisés. 

" Comijoralive Aiitiquitij of Continents; — Geoyrapliieal Distribiitiuii of Animais; — Tlie 
Islund Life. 



Si NOl'VELLE GÉOGRAPUIE LMVERSELI.i;. 

qui défeiidt'iil k' plus éuergiqiiement la longue slahililé des formes con- 
tinentales sont obligés d'admettre qu'elles se sont siugulièiemeiit modi- 
fiées pendant le cours des âges. 

Tandis que les îles océaniques sont d'une extrême pauvreté en mammi- 
fères, Madagascar n'en possède j)as moins de 60 espèces, preuve suffisante 
que celle île fit jadis partie d'un continent; mais ces mammifères sont 
groupés de manière à constituer une faune essentiellement originale. La 
moitié des espèces insulaires se compose de lémuriens, makis et autres, 
qui se distinguent par leurs mœurs d'écureuils, leurs longues queues, 
leurs mains énormes, leurs cris déchirants qui ressemblent <à des voix 
humaines', leurs sauts à la manière du kangourou : entre autres, un 
propithèque, de la famille desindris, peut faire des bonds de 10 mètres 
quand il est poursuivi par les chasseurs; grâce à sa membrane brachiale 
formant parachute, « il semble voler d'arbre en arbre ^ >•'. Toutes ces 
espèces, qui se cantonnent chacune dans une région bien délimitée, sont 
faciles à apprivoiser, et l'une d'elles, le l)abakoto [Udianotus indris), est 
même dressée à la chasse aux oiseaux''. Le plus connu de ces lémuriens, 
Vaije-ciije {cheironujs), qui sommeille pendant la saison sèche, se construit 
un vrai nid ; le catta vit au milieu des rochers. Une autre famille de mam- 
mifères, les tendrek ou centetides, qui ressemblent aux hérissons et qui 
s'engourdissent pendant l'été, est représentée par plusieurs es])èces dont 
on ne retrouve les congénères que dans les grandes Antilles, Haïti et Cuba. 
In l'(''lin inconnu ailleurs, le piiitunla ou cri/ptttprnctd fero.r, el des civettes 
sont les seuls carnivores de l'île; enfin des rats, des souris et un sanglier 
à masque (jjutdinoclia'rm larratus) appartiennent aussi à la faune de Mada- 
dagascar. Quant aux bœufs, aux chiens sauvages que l'on rencontre dans lès 
forêts ou les savanes de l'île, ce sont les descendants d'animaux domestiques 
retournés à l'état libre. Quelques naturalistes en disent autant d'une espèce 
de chat. Les rats envahissants d'Europe ont également conquis Madagascar. 

Parmi les oiseaux, plus de la moitié des espèces ne se trouvent [loint ail- 
leui's (pie dans la grande ilc et leur jdiysionomie générale ressendile [iliis 
à des formes malaises qu'à celles de l'Afrique. Kaguère, c'est-à-dire il y a 
deux ou trois siècles peut-être, l'île possédait aussi un oiseau gigantesque 
de la famille des aulruches, Vxjiijoriils iiuiiimiis, que connaissaiciil les 
marchands arabes du mo\eii âge el que, dans les contes des nuils, ils dé- 
crivaient à leurs compalrioles émerveillés : c'est le légendair<' oiseau roc, 

' \. Viiisnii, VDiidiji' (I Mdildijnsi'ur. 

■ A. (.i-.irKlIiliif, uii\i:i^,. cilr. 

' lhiilin;iii.-i, Viiilii(i<i,snir niiil ilic liisclii Si'iji Ik'IIoi 



FAUNE, POPULATIONS DE MADAGASCAR. 8b 

le « gi'iffon )i de Marco Polo, qui saisissait les éléjihants dans ses serres 
et les li-ansportait au sommet des montagnes. On a trouvé des œufs 
d'épyornis d'une capacité de 8 litres et par conséquent 6 fois plus gros 
que l'u'uf d'autruche. M. Grandidier a découvert également les ossements 
de l'oiseau, ainsi que les squelettes d'une grande tortue et d'une variété 
d'hippopotame. Le crocodile de Madagascar, qui foisonne dans les rivières 
des deux côtes, paraît constituer une espèce particulière; il en est de 
même d'un hoa géant, qui, d'après la légende, attaquerait parfois des Lœufs 
et des hommes; plusieurs autres ophidiens ap[)artiennent à la faune de 
Madagascar, mais aucun, diseni la plupait des naluralisles, ne serait armé 
de crochets à venin; toutefois des voyageurs doutent de cette assertion'. 
Deux espèces d'araignées sont fort redoutées des indigènes et l'on va jus- 
([u'à jirétendre que leur morsure est mortelle. Le monde des insectes et 
des animaux inférieurs est d'une grande variété et, comme celui des 
mammifères, offre des espèces qui le rattachent à la faune de tous les 
autres continents, de l'Afrique à l'Australie et à l'Amérique du Sud. 
Dans la faune malgache la part de découvertes qui revient h M. Grandi- 
dier est de 10 mammifères, de 10 oiseaux, de 25 reptiles et 18 sauriens, 
sans compter les animaux inférieurs. 



Un n'a point trouvé d'armes ni d'instruments de pierre à Madagascar-, 
ce qui justifie l'hypothèse d'après laquelle l'île serait restée inhahitée jus- 
qu'à l'immigration de colons déjà demi-civilisés. La population humaine 
de la grande île a de multiples origines comme sa faune proprement 
dite et se relie par des éléments divers aux terres qui forment l'im- 
mense hémicycle de la mer des Indes, l'Afrique, l'Asie et les archipels 
malayo-])olynésiens : de l'ouest, du nord, de l'est sont venus les immi- 
grants. Mais il est certain (|ue l'influence prépondérante, soit par le 
nomhre des colons, soit plutôt par leur civilisation relative, appartient à 
des peuples d'origine malayo-polynésienne. La preuve en est dans la langue 
qui se parle chez les trihus de toute race, d'une extrémité à l'autre de 
Madagascar. Qu'ils soient d'origine nègre, arahe, indienne ou malaise, 
tous les Malgaches parlent un idiome souple, poétique, harmonieux, que 
des recherches précises ont reconnu comme étant apparenté aux dialectes 
de l'Insulinde et de la Polynésie, et le nom même du peuple, Malagasi, 

' U(iiili.lei-, yoitli-East Miuhtijdscdr: — Jouan, Bulletin de lu Sucicié de Gcuyraphic de Ruche- 
fort, 18S'2-1885. 
- Sibree. The Gréai Afrkuii hland. 



86 NOUVELLE GÉOfiliAPlIlE IMVERSELLE. 

a été rattaché à celui de Malacca, ilaiis la péninsule Indo-Cliiiioise'. Des 
vocabulaires, dont les ])remieis furent un recueil hollandais de 1604 
et celui d'Arthusius", qui date de 1(515, avaient déjà rendu celte parente 
plus que probable; des grammaires approfondies et des dictionnaires com- 
plets ont mis désormais hors de doute l'hypothèse des premiers explo- 
rateurs scientifiques. Le malgache ])ossède près de cent mots malais sur 
les cent-vingt termes les plus usuels"; le reste se compose de mots arabes, 
souahéli, bantou : c'est entre l'idiome malgache des Betsimisaraka et le 
malais de la péninsule Indo-Chinoise que les ressemblances seraient le 
plus frappantes*. Tous ces noms agglutinés que présente la carte de Mada- 
gascar et qui nous étonnent par leur longueur sont pour la plupart très 
heureusement formés et peignent d'un trait l'aspect des lieux désignés. 

Il est à présumer que l'invasion des immigrants malayo-polynésiens 
date d'une période ancienne, car il y a deux siècles et demi, lors de l'ar- 
rivée des colons français, la population de Madagascar se composait de 
tribus indépendantes sans cohésion les unes avec les autres et sans com- 
munauté de civilisation, si ce n'est pour la langue : l'ancienne unité de 
race ou de nation, qui avait donné une même parole aux habitants, n'exis- 
tait plus. Aucun élément (■lhni(|ue de l'Ile ne se distinguait par une culture 
supérieure, si ce n'est la population aialie, (pii aj)partient à une autre race 
(pu^ les Malais. Or cette influence arabe, qui avait déjà commencé dans le 
siècle même de l'hégire, n'a pas suffi pour sémitiser les indigènes, qui 
avaient déjà subi une influence anlérii'ure |)lus puissante : au treizième 
siècle, un écrit arabe mentionne les insulaires comme les « frères des Chi- 
nois >i et donne le nom de Malay à l'une des cités de l'île ; un siècle plus 
tôt, Kdrisi connaissait également celle ville de Mal<^y^ 

Aucun renseignement historique ne permet d'appuyer les hypothèses au 
sujet des temps plus anciens auxquels débarquèrent les étrangers, ni sur 
la contrée précise de laquelle ils étaient originaires. Ouel fut le chemin 
qu'ils suivii'ent? On ne sait. Seulement il serait difficile d'imaginer pour 
eux une autre roule que celle des couianis de la merdes Indes poussés 
par les vents alizés dans la direction du noi'd-esl au sud-ouest. Ces flots 
qui, en IS85, portèrent les pierres ponces de Krakatau sur les plages de 
Madagascai', entraînèrent aussi les |)i'a() des îles de la Sonde à la grande terre 



' A. Vlnsdii, ouvrage cité; — Ao Frolicrvillc, Fiidh'lin de lu SoriM de Gcoyrnpliic, 1839. 
- Max Li^cliTC, Les Peuplades de Mndnyasrar; — Joigensen, Aidunannrivo Anniinl, etc. 
5 Olivier Beauivgaid, Biillelin de la Société d'Anthropologie, séance du 15 juillet 1800. 
* Mullens, ouviage cité. 
' Waitz, Antliropoloijie. 



ORIGINES MALAISES DES MALGACUES. 87 

méritlioiialc de l'Océan : ce n'est pas en vain que les rois des Malais prenaient 
le titre de « maîli-es des vents et des mers de l'orient et de l'occident « '. 
Peut-être que les bancs de Tchagos, qui, d'après Darwin, auraient été im- 
mergés à une époque récente, offraient alors un lieu d'étape favoiaWe 
entre les deux régions. Mais pour s'accommoder au milieu nouveau les 
immigrants venus de l'orient duriMit changer leur genre de vie : de 
marins qu'ils étaient, ils devinrent agriculteurs. Echappant à la zone mor- 
telle des plages, ils traversèrent les forêts du littoral et gravirent les pentes 
du plateau où se maintiennent leurs descendants. Le « canot d'argent :", 
c'est-à-dire la tomhe dans laquelle on ensevelit le souveiain des Ilova, raii- 
pelle encore le temps oli les morts de la liihu étaient en effet déposés dans 
une barque, comme chez les Betsimisaraka de la eôle et chez de nombreuses 
peuplades malaises \ Actuellement, les Ilova ne supportent pas mieux que 
les Européens le climat des basses terres. La lèpre et d'autres maladies de 
peau sont assez communes chez eux. 

Dans l'ensemble, Madagascar offre un mélange de populations diverses, 
dans lesquelles les types ne se sont nulle part conservés à l'état pur. Chez 
certains insulaires, notamment ceux de la côte occidentale, l'élément nègre 
a la prépondérance, et l'on y rencontre surtout des individus forts, à peau 
noire ou d'un brun foncé, à ligure aplatie, à cheveux crépus. Dans les pro- 
vinces du centre, la plupart des tribus se ra[q)rochent du type malais; 
leur peau est d'une nuance cuivrée, leurs cheveux sont lisses, leurs dents 
d'une ailmirable blancheur. Aux deux extrémités opposées de l'ile, sur les 
rivages du nord-ouest et du sud-est, se montre le type « blanc )., c'est-à-tlire 
celui des Arabes. D'après M. Grandidier, les Indiens du Malabar auraient 
aussi laissé des traces nombreuses de leur séjour sur la côte occidentale, 
et des familles de chefs revendiquent cette origine hindoue. On constate 
en mainte tribu l'existence de castes, et chez les individus qui en font par- 
tie l'aspect j)hysique diffère en même temps que les conditions sociales : 
les maîtres appartiennent à une autre race que les sujets. 

La nation devenue la jtlus puissante aujourd'hui, celle des Ilova, |)araîl 
avoir conservé, du moins dans ses castes supéi'ieures, le type original 
malais. Des écrivains les rattachent aux Batta de Sumatra et de Nias', aux 
Javanais et gens de Bali\aux Tagal des Philippines^; on signale aussi 

' J. Cook, A Voyage lo tite Pacijk. Océan. 
- James Sibree, j4/itoîmnnr(!'o Aiiiiiial, 1887. 

5 Marsden, Historij of Sumatra ; — van dev Timk, On the Madagascar Languaçie. 
* W. von Uuinbiililt, Kaxci-Sprachc : — Crawfurcl, Grammar and Dictionary of the Malaii Lan- 
(juage; — A. Grandiilior, mémoires divers. 

^ ^aiU, Anthrapuloyie ; — Slaniland Wake, Antanunarivo Annual, 1885. 



88 



NOUVELLE (iÉOGIiAPUII'; INIVERSKLLi:. 



leur ressomblanco avec les Siamois, avec les Sainoans et les indigènes de 
Tonga, même avec les Japonais. Ces divergences de vues entre les obser- 
vateurs témoigneraient d'une origine multiple des Ilova, due sans doute 
à des invasions successives; mais gens de la Sonde, Samoans, Japonais 




nAVOSISAIIITRASlOniVO, HIMSTRE UOVA. 

D'après uni? photofïrapliic coiiiniuiiiquéc par la Société de Géo;jraphie. 

peuvent (Mre Ions, si tin les compare aux Africains, considérés comme 
appartenant à la même famille. Lorsque Flacourt décrivit l'île de Madagas- 
car, il y a deux siècles et demi, la peuplade des Ilova était ignorée ou con- 
fondue sous d'autres noms avec des tribus voisines; les et Oves » n'appa- 
raissent dans l'histoire que vers le milieu du dix-huitième siècle, aloi's 
([u'ils reconquirent leur indépendance sur les Sakalaves', et (jue leur chef. 



Li' (ii'iilil, 1 (';/"(/(' (liiiis les mers de l'Inde (1701-171)9). 



lin VA. 



89 



Andi'iaiiiimjioiiuincrina, le « Seigiiour qui est clans k- cœur d'imo- 
rina », fonda lo royaume actuel. Les indigènes des plateaux se disaient 
Anibanilanitra, c'est-à-tlire « ceux qui vivent sous les cieux », ou Amba- 
niandro, a ceux qui vivent sous la lumière du jour » : ils s'étaient donné 




FKMME BKTSII.KU. 

D'après uiir> |iliolo?rapliie communiqiii}i' par la SociiUi- de Géograpliic. 



ces noms, soit parce (pic leur iialric, l'imerina, était pour eux le monde 
entier, soit parce qu'ils liaiiileiit les hautes régions des montagnes, au- 
dessus des plaines basses de la terre'. En réalité le titre de Hova s'ap- 
plique seulement à la classe moyenne du peuple, les nobles étant dési- 
gnés par l'apjiellalion d'Andriana et les esclaves par celle de Mainti et d'An- 
devo; mais actucllcincnl les gens des peuplades vaincues aiment à prendre 



Stiiniliiig. Aiitaiianarivo Aiiiiual, ]8b7. 



12 



00 NOUVELLE (iÉOGKAlMIlE l.M VERSELLE. 

Il' nom de Hova pour se réclamer de la race dominante, landisque les tribus 
encore indépendantes lancent aux haliitants de l'Imerina l'insulte de Am- 
boalambo ou « Chiens-cochons j> ', (|ui jadis, dit-on, avait été prise en 
bonne part'. La population dite hova s'accroît ainsi à la fois par l'agréga- 
tion de tribus diverses en même temps que par l'excédent des naissances, 
qui est considéiable, car dans les régions montagneuses les femmes sont 
très fécondes^ Des colonii-s de Hova vont s'établir en diverses parties de 
l'Ile, loin du plateau natal, notamment au nord du lac d'Alaolia. 

Les jugements que les voyageurs. Anglais ou Français pour la plupart, 
portent sur le caractère des Hova, diffèrent singulièrement : ce qui s'ex- 
plique non seulement par les passions de rivalité politique, mais aussi 
par la fréquentation de classes diverses. Autant les personnages hova qui 
ont à vivre au milieu des intrigues de cour et à louvoyer entre les |)artis 
pour sauvegarder leur influence et leur vie sont devenus fins diplomates, 
habiles à gagner du temps par des lenteurs calculées et à ti'omper un en- 
nemi par des flatteries et des caresses, autant les Hova de la campagne, 
cultivateurs à la vie paisible, sont doux, prévenants, hospitaliers, durs au 
au travail, tendres pour leurs f(Mnmes et leurs enfants, respectueux |M)ur la 
" terre des ancêtres )■. Les marchands étrangers les accusent d'être fort 
âpres au gain, accusation (jue leur renvoient très justement les indigènes. 
Ensemble les Hova et toutes les ti'ibus des régions centrales qui ont pi'is le 
nom de la nation victorieuse seraient, d'après M. Grandidier, au nombie 
d'un niiliidu d'individus, soit le tiers de toute la population de l'Ile. On 
comprend la supériorité (|ue la densité relative des habitants et la position 
qu'ils occupent au centre de l'île leur donnent sur les tribus du poui'lour 
insulaire. Les troupes disciplini'-es à l'eui-opéenne qu'ont dressées des aven- 
turiers anglais el autres on! l'ail le reste. Une vaste partie du territoire 
(pii enidure l'Imerina esl encore pres(|ue dé|)euplé, notammenl du ccMé de 
l'ouest. Là s'étendent de véritables déserts, qu'on met des jours à traverser 
sans y trouver un seul village. I^es explorateurs anglais ont appelé cette 
maiclie Ao maii's laiitl tn\ '<- Pays de Personne»'. « Le pays n'est pas et 
ne peut être peuplé, » dit (irandidiei'. 

Au siècle derni(,'r la pri''p()nd(''rance mililaiie ap[)artenail aux " (iins des 
Longues plaines »'. les Sakalaves de la côte occidentale. Ceux-ci, qui d'ail- 

' Joi'geiisen, Deuischc Kuloniul-ZeUinuj , ]."> mal ISS7 : — Silure, Anlundiiuriro Aniuiiil. 1S87. 
- I). LaviTilant, Colonisation de ilndinirisciiv. 
'• A. Grandidier, Bulletin de la SociiHc de Céuyrapliie. 1S8."). 
* MhIIciis, Proceedinys of Ihe R. Geoipaphicnl Socielij, 1875. 

5 Gi'lle rlymologie de Jdrgensen, que dnniienl eux-mêmes les Sakalaves, esl eoutestée. l'eiil-clro 
ce mot est-il une insulte, et dans ce cas il signifierait les « Longs Cliats ». 



N" IS. roPUI.ATIOXS DE MADAGASCAII. 



IIOVA, SAKALAVES. 91 

leurs étaient divisés en deux royaumes et eu ciielTeries indépendantes', 
sont maintenant, sinon soumis aux llova, du moins aliandonnés officiel- 
lement j)ar leurs 
auci(Mis alliés, les 
Français, à la géné- 
rosité des domina- 
teurs de l'île, et les 
postes occu]iés |iar 
les Ilova sur les 
points stratégiques 
de leur territoire ne 
font de l'asservisse- 
ment fului' qu'une 
question de temps. 
Les iAIahafali de la 
région du sud-ouest, 
les Anti-Fiherenana, 
Anti-Mena, Anti- 
Mahilaka , Anti-Ma- 
raha , Anli-Boueni 
et autres tribus % 
appartiennent tous 
à la famille saka- 
lave, qui comprend 
environ un demi- 
million d'individus. 
Chez ces Malgaches, 
le type nègre pa- 
raît l'emporter sur 
le type malais. Leur 
chevelure est on- 
dulée , mais non 
laineuse ; leur nez 
est large et plat , 

leur bouche lippue; forts et agiles pour la plupart, ils ont le mollet bien 
dévelop[ié et le pied d'une remarquable élégance de forme ; la lèpre, si 




D après Di 



1 12 000000 



' Guillaiii, \'oijn(jC fi Mmlmjascnr. 

^ Anti, Anta, Anté, devant les noms de peuples, a le sell^ d'Ici, Gens d'Ici, l];ibilanls. 



92 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

commune chez les Hova, est très rare chez eux. Les phis purs de race soiil 
ceux de l'intérieur, qu'on appelle Machicores, mais en heaucoup d'en- 
droils du littoral ils sont croisés d'Arabes, et sur la côle du sud-ouest, 
dans les royaumes sakalaves encore indépendants de Fiherenanâ et de 
Kilombo, les Vezo, c'est-à-dire les « Nageurs » ou habitants des côtes, sont 
presque blancs et se disent tels, grâce à leurs croisements nombreux avec 
les immigrants hindous, les pirates anglais et français des deux derniers 
siècles et les gens de la Réunion qui viennent commercer dans les escales 
du liltoi'al'. Aucun indice ne permet de rattacher directement les Saka- 
laves à quelque populalion noire du continent opposé ni de préciser 
l'époque à laquelle se (it, soit en masse, soit jilutôt par expéditions suc- 
cessives, l'émigration de ces tribus; du moins possèdent-elles encore des 
flottilles de barques à balancier, sur lesquelles pêcheurs et commerçants 
entreprennent de longues traversées et que les pirates employaient na- 
guère pour rôder annuellement autour des Comores; en 1805, ces cor- 
saires sakalaves capturèrent même une corvette portugaise près de la côte 
africaine d'Ibo. En tout cas, ces Africains devenus Malgaches se distin- 
guent nettement des nègres esclavi^s importés pai' les Arabes dans les 
poris du littoral : ceux-ci sont jiour la plupart des gens de la nation des 
Ma-Koua, les nègres du Moçambique dont les tribus sont éparses entre 
le Zambèze et le Ro-Vouma. Kux-mémes, d'après I5aron , se donneraient le 
nom de Zaza-Manga. 

Les Belsileo, c'esl-à-dire les " invincibles >', qui viNcnl, au nombre 
d'environ trois cent mille, dans la région montagneuse conlinant au sud 
(lerimerina, ne méritent plus leur nom : ce sont |)our la plupart des agri- 
culteurs paisibles et chez ies(juels l'élément noir parait l'emiiorlerde beau- 
coup sur le type malais - ; ils dépassent tous les autres Malgaches |)ar 
la hauteur moyenne de la taille, 1"',83 d'a|)rès Sibree. Les Bara, c'est-à- 
dire les « Barbares » % qui peuplent les plateaux au sud des Belsileo, 
ressemblent plus aux Sakalaves qu'à leurs voisins du nord, et, comme les 
premiers, ont partiellement conservé leur indépendance; ceux d'entre 
eux qui se réfugièrent sur le mont Ivohibé, au bord d'un lac enfermé 
dans la cavité suprême, peuvent de là-haut braver les assiégeants '. IMus au 
sud, les Ant'Androï, (|ui possèdent la pointe méridionale de Madagascar, 
sont également insoumis; comme leurs voisins occidentaux les Mahafali, 



' sibree, Tlie Greut Africiiii hluntl. 

- \V. Deans Cowati, Procecdinys of tlic R. GeoiiraphiLdl S(jciclij, tStJ2. 

^ Datilo, Joi!,'enseii, Anlaiianarivo Aniiimt, tSS.j. 

* Miillt'iis, Juiii-iial ofllie R. Geoyrnphkal Society, 1877. 



rOPULATKOS DE .MADAGASCAR. 95 

ils se tiennent soigneusement à l'écart dos étrangeis el sont réputés avec 
eux comme les plus barbares des Malgaches. Les Ant'Anossi, les « Gens 
des Iles » ou des « Rivages », ceux avec lesquels les premiers colons fran- 
çais de Sainle-Luce et du Foit-Dauphin se trouvèrent en contact et qu'ils 
opprimèrent d'une si dure fatjon, sont maintenant assujettis aux Ilova. 
Les Ant'Aïsaka, ou « ceux qui j)èchent à la main », (jui leur succèdent au 
nord, sur la côte orientale, ressemblent beaucoup aux Sakalaves et sont 
probablement croisés des mêmes éléments. Puis viennent, dans la même 
direction, les .VnL'Aïmoro, ou les « Maures »' , autres riverains de la mer 
orientale, qui prétendent èlre descendus d'Arabes de la Mecque, bien 
que le métissage soit de toute évidence chez eux, et qui montrent en té- 
moignage de leur origine d'anciens manuscrits écrits en caractères arabes. 
Au-dessus des Ant'Aïmoro et des Anl'Ambaboaka, dans les vallées fores- 
tières de la montagne, vivent les Ant'.Vnala ou « gens de la Forêt », qui 
pour la plupart ont pu conserver leur indéjiendance, grâce à la difficulté 
d'accès des forteresses naturelles où ils sont campés. L'une d'elles, Ikiongo 
ou Ikongo, qui se dresse à 500 mètres au-dessus des terres avoisinantes, 
est encore plus escarpée que l'Ivohibé; elle se termine de tous côtés par des 
précipices et des parois ingravissables, si ce n'est en un endroit où passe 
un sentier qu'un jielit nombre de guerriers suffirait à défendre : des mai- 
sons de guet sont construites de distance en distance sur le pourtour de 
la crête; cinq villages, entourés de champs et de fontaines, sont épars sur 
le plateau supérieur, long de 15 kilomètres sur 7 kilomètres de large. La 
tribu libre des Ant'.Vnala, qui se l'éfugie en temps de guerre sur l'Ikongo, 
est généralement désignée })ar le même nom que la montagne^ Dans toute 
la partie sud-orientale de Madagascar, l'influence arabe parait avoir été 
considérable. Les « blancs », ces Zafe-Raminia dont parlent Flacourt et 
autres écrivains du temps, étaient des .Vrabes ou des Hindous convertis à 
l'Islam. Nombre de chefs dans toutes les tribus prétendent à la descen- 
dance arabe, et les ombian ou prêtres, — les oinassi des Sakalaves, — ])ro- 
pagent des coutumes ou des cérémonies certainement dérivées de rislam\ 
La population la plus nombreuse du versant oriental aj)parlient à la 
nation asservi(> des Betsimisaraka ou « Gens Unis », bien connue des 
voyageurs, car il faut traverser leur territoire pour se rendre deTamatave 
à Tananarivc, la capitale de Madagascar. Les Betsimisaraka et leurs voisins 
les Betanimena, « Gens de la Terre Rouge », qui se prétendent issus des 

' « Gens (le la liive n, il'Liprés Jdiyeiiseii. 

- Du'Verge, Muditijnscar et Peuplades indcpendanlcs. 

5 Max Leclerc, Les Peuplades de Mudayascar; — A. Waleii, Aiiliiiiaiiarivo Aniiuat, 18SÔ. 



96 NOUVELLE (ÎÉOGKAPUIE UNIVERSELLE. 

indris Labakolu, sont des gens grands et forts, mais d'un naturel doux 
et résigné, d'ailleurs ne différant guère de leurs maîtres les llova : ils 
sont au nombre d'environ Irois eent mille. Parmi les autres peu[ilades du 
versant oriental, les Ant'Ankaï, < Gens des Défrichements », et les Bezano- 
zano ou •( Anarchiques i>'. (jui habitent l'étroite et longue vallée d'Ankaï, 
entre deux chaînes parallèles revêtues de forêts, sont devenus les inter- 
médiaires du commerce entre les Hova du plateau et les Betsimisaraka du 
littoral. Ce sont eux qui transportent presque toutes les marchandises sur 
les sentiers difficiles des monls; l'habitude qu'ils ont de porter des far- 
deaux pesants sur les épaules y fait développer j)eu à peu des bourrelets 
charnus qui protègent la clavicule contre les chocs : les enfimts naissent 
tous pourvus de ces appendices protecteurs'. Plus au nord, dans la dépres- 
sion dont le lac Alaotra occu[)e le fond, vivent les Anl'Sikanaka un les 
« Lacustres », — les « Indépendants >', d'après William Ellis, — [lècheurs 
et bergers qui paissent les troupeaux des Ilova. Presque tous les objets dont 
ils se servent sont faltriqués en roseaux. Pendant la saison des pluies, les 
habitants de quelques villages riverains ne se donnent pas la peine de 
s'enfuir dans les lei'res situées au-dessus du niveau de l'inondation ; 
ils placent leur foyer cl leurs nattes sur d'épais radeaux de jonc et se 
laissent ilolier au gr('' de l'onde". Les Sihanaka appartiennent au même 
groupe de tribus ([ue les Betsimisaraka; mais au delà, les indigènes 
qui peuplent l'exlrémilé septentrionale de Madagascar, les Aiil'.Vnkara, 
«Gens du •Son] ,< ou « Gens des Rocs » ', se distinguent de Ions les 
autres Malgaches par leur aspect de Cafres, leurs cheveux laineux, leurs 
lèvres épaisses : ce sont ceux des Malgaches (|ui ont le plus subi l'influence 
de l'Islam. Les Aiil'Ankara élaient les alliés des Français contre les Ilova 
et, de même que les Sakalaves, ils ont été conliés par le traité de 18S5 à 
la grandeur d'âme de leurs anciens ennemis, les maîtres de l'île. 

Outre les appellations des peuplades principales qui se parlagent le 
territoire de Madagascar, on voit sur les caries beaucou[t d'autres noms 
de tribus, qu'il faut considérer soit comnn; les désignations de clans, de 
castes ou de familles, soit comme des termes synonymes des noms plus 
usuels. Mais on parle aussi de po|)ulations naines, les Kimo, qui viviaienl 
dans la partie méiidionali' de l'île, au milieu des Bara : les |)remiers 
voyagenis français qui les menlionneni, le naturaliste Commeison, et de 

' (( P(îU|)le (le la Broiisso », d'après Jorfjensen. 

- Memoirs of tlie Antliropotoyical Society, 1877. 

' Du Verge, ouvrage cilé. • 

* Revue de Géographie, mai 1888; — JorgcnsL'ii, Anliitiaiiiiiit'o Ainnuil. 1885. 



POPULATIONS DE MADAGASCAR. 97 

Modavo, gouverneur de Fort-Dauphin, décrivent ces pygmées comme des 
noirs à grosse tête, à cheveux crépus, à hras longs, très courageux et fort 
hahilcs à lancer la flèche; mais pendant le cours de ce siècle aucun explo- 
rateur ne les a rencontrés. Flacourt croyait aussi à l'existence d'une 
tribu (le cannihalos, les Onlaysatroiha, qui mangeaient leurs malades et 
leurs vieillards : chez ces indigènes malgaches, apparentés peut-être aux 
Batla de Sumatra, « les pères et les mères n'ont d'autres sépulcres que 
leurs enfants»'. Les Behosi, qui vivraient dans les forêts du versant 
occidental, près des marches inhabitées, seraient des hommes noirs, sau- 
tant comme les singes de branche en branche, et se nourrissant de 
fruits, de racines, de lémuriens pris au piège, puis engraissés ^ Peut-être 
ne reste-t-il plus qu'un souvenir d'eux, comme des anciens nègres les 
Va-Zimba, que l'on dit avoir été les aborigènes de Madagascar et qui 
auraient ignoré l'usage du fer. (Juels furent ces Va-Zimba, dont le nom 
rappelle l'origine bantou? Une petite tribu du pays des Sakalaves, au sud 
de Majnnga, est connue par cette même appellation, mais est-elle un reste 
des autochtones? Ce qui le ferait croire, c'est qu'on les considère comme 
ayant une sorte de droit naturel sur le sol, et que dans leurs voyages ils 
peuvent s'approvisionner de vivres dans les champs sans payer, comme 
s'ils étaient des envoyés du souverain ''. Peut-être faut-il voir en eux des 
frères des Ba-Simba ou Cimbéba de la côte occidentale d'Afrique. Les 
tombeaux des aborigènes Va-Zimba, entassements ou cercles de ])ierres, 
sont épars en diverses régions des plateaux et les Malgaches ne s'en appro- 
chent qu'en tremblant; parfois même ils y font des sacrifices pour con- 
jurer les esprits qui tourbillonnent autour de ces lieux néfastes. 



Dans un pays comme Madagascar, qui se trouve dans une période de 
transformation rapide, presque de révolution, l'état social présente les 
plus grandes divergences suivant les castes et les tribus qui sont entraînées 
dans le mouvement ou qui en restent à l'écart. L'influence des blancs est 
prépondérante, et dans nombre de tribus les chefs se vantent de des- 
cendre d'Européens, comme leurs prédécesseurs se vantaient d'une ori- 
gine arabe'. Les Hova, de même que les Japonais, — autre trait de ressem- 
blance, — se sont lancés avec une sorte de furie dans l'imitation de la 

' De Flacourt, Histoire de la grande Islc de Madagascar. 

2 Sibrec, The Great African Islaiid; — Cousins, Antananarivo Annual, 1875. 

' L. Diihle, Antananarivo Annual, 188.>. 

* Du Verge, Madagascar et peuplades indépendantes. 

XIV. 13 



98 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

culture européenne. Coslumés, parures, meubles, demeures, cérémonies, 
parades militaires, formules de langage, jusqu'aux religions, ils ont tout 
adopté des étrangers, Français ou Anglais, qui les visitent, et de proche en 
proche l'œuvre d'européanisation se propage autour de la capitale vers les 
extrémités de l'empire. Le mouvement s'était même continué pendant 
la période du bannissement de tous les étrangers, et ceux d'entre eux qui 
avaient été expulsés de Tananarive et qui s'y établirent de nouveau après 
la guerre furent surpris d'y trouver un grand accroissement dans le 
nombre des maisons d'architecture européenne. Maintenant les blancs, 
marchands ou missionnaires, parcourent l'ile librement, et des centaines 
d'entre eux, surtout des traitants de la Réunion et de Maurice, reçoivent 
l'hospitalité chez des peuplades encore indépendantes, des côtes ou de 
l'intérieur. Sous l'influence européenne les écoles se sont multipliées dans 
les villes et les villages : la langue hova, désormais fixée par l'écriture en 
caractères latins, est devenue un idiome littéraire et possède des livres et 
des journaux, chaque année plus nomlneux; les mots portugais, anglais, 
surtout français, d'ailleurs fortement niodiliés, envahissent le langage. Le 
christianisme, représenté par cinq dénominations ou «églises», le catholi- 
cisme et quatre cultes protestants, est religion d'Etat depuis l'année 1869, 
et la reine est le « chef de l'assemblée des croyants ». Madagascar a ses 
sociétés savantes. Radaraa II, qui en montant sur le trône, en 1861, com- 
mença par déclarer dans un grand conseil ou Imbari que désormais tous 
les blancs « faisaient partie de sa famille », eut même l'idée de fonder 
une Académie des sciences. 

Mais en dehors de Tananarive, dans les districts reculés de l'empire, se 
sont maintenues partiellement les mnnirs primitives, les coutumes héritées 
de la civilisation malaise ou bantou, les religions et les prati(|ues des 
temps anciens. Les Malgaches qui n'ont pas adopté tout ou partie du cos- 
tume européen ou les longues robes en cotonnade apportées par les mis- 
sionnaires, n'ont d'autre vêtement que le lamba, sorte de jupon qui, chez 
les populations de l'intérieur, consiste en bandes d'écorce battues au mar- 
teau. Les indigènes de nombreuses tribus se tatouent la ligure ou s'y 
taillent des cicatrices comme leurs ancêtres de l'Afrique ou de la Polynésie, 
et peignent leur chevelure, l'enduisent d'argile, comme la plupail des tri- 
bus du haut Congo; ainsi les Bara en font une grosse boule jaunâtre au 
moyen de cire et de graisse. De même que les Indonésiens, les Malgaches 
se saluent en se flairant mutuellement. Les demeures des indigènes non 
civilisés ne sont autre chose que des huttes en pisé, en roseaux, ou en 
pétioles et en feuilles de ravenala; enfin, il est des peuplades dont les guer- 



MADAGASCAR ET LKS MALGACHES. 99 

riers ne possèdent pas encore d'armes à l'eu el qui se servent de lances, de 
flèches, et même de sarbacanes. 

La pratique de la circoncision est générale chez toutes les peuplades 
non devenues chrétiennes. C'est à l'âge de six ou sept ans que les enfants 
sakalaves subissent cette opération, qui les fait désormais considérer 
comme des hommes : à cette occasion les assistants les frappent et les 
secouent, [lour leur donner un pressentiment de la vie de luttes à laquelle 
ils doivent se préparer. En général les enfants malgaches jouissent d'une 
grande liberté et, dans la plupart des tribus, jeunes gens et jeunes filles 
peuvent former des unions temporaires sans encourir de blâme; ils se 
prennent à l'essai avant de décider de la conclusion du mariage. S'il n'a 
pas encore pris femme, le Malgache ne peut hériter et reste mineur'. Le 
mariage se fait d'ordinaire par voie d'achat el, comme en tant d'auli'es 
contrées, est accompagné d'un simulacre d'enlèvement; parfois l'achelcur 
n'emmène l'épouse qu'après avoir vaillamment combattu pour elle, en fai- 
sant assaut de force et d'adresse avec les jeunes hommes du voisinage. 
Chez les Sakalaves, les parents ne peuvent décider le mariage sans le con- 
sentement de leurs enfants, mais ils président au banquet nuptial. L'époux 
et l'épouse mangent au même plat, puis ils trempent le doigt dans un vase 
qui contient le sang d'un bœuf rouge égorgé en leur honneur et en mar- 
quent les invités à la poitrine. Les unions sakalaves sont en général très 
respectées et les divorces, désignés avec courtoisie sous le nom de « remer- 
ciements », sont rares : il est arrivé fréquemment, dit-on, que, lors de la 
mort d'un conjoint, le survivant se suicida de désespoir'. Chez les Maha- 
fali, au contraire, la femme est toujours considérée comme un être infé- 
rieur, tenue à tous les devoirs envers l'homme et ne jouissant d'aucun 
droit. Elle n'a pas même la permission de manger avec lui, ni d'assister 
à son repas ; malade, elle doit rester éloignée du mari ; quand elle meurt, 
on ne porte pas son cadavre dans le lieu sacré réservé à l'époux. La 
femme adultère est souvent mise à mort, même par ses parents; enfin, 
chez les Sihanaka, les veuves ont à subir de véritables tortures. Yètue de 
son plus riche lamba et portant ses plus beaux atours, la malheureuse 
attend dans la case mortuaire le retour du convoi funèbre. En reve- 
nant de la cérémonie, les parents et les amis se précipitent sur elle, 
arrachent ses bijoux, déchirent sa robe, dénouent sa chevelure, lui jeltenl 
un pot cassé, une cuiller ébréchée, un lambeau d'étoffe salie et la char- 



Coif;ni'l. Bulletin de la Société de Géographie, octobre 1887. 
Von der Declion; — du Verge, ouvrage cilé. 



100 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

gent de malédictions comme la cause du malheur. Toute parole lui est 
interdite; tout le monde peut la frapper et ce deuil dure des mois, par- 
fois même une année; il se termine par un divorce en règle, que 
prononcent les parents du mort pour la séparer des restes de son an- 
cien époux'. 

La fraternité du sang, connue sous divers noms suivant les tribus, est 
une coutume fréquemment observée chez les Malgaches, et la plupart des 
voyageurs européens ont pu s'acquérir ainsi plusieurs « frères » qui leur 
ont facilité l'exploration du pays. Les deux amis se font une blessure l'un 
à l'autre et mêlent le sang qui s'en écoule, ou bien, comme chez les 
Ant'Anossi, se font préparer un breuvage avec le sang d'un bœuf, mêlé à 
une eau sacrée dans laquelle on jette divers objets, une balle de plomb 
et une manille d'or'. Les ordalies se sont aussi maintenues dans les 
provinces insoumises de Madagascar et nulle part ces jugements de Dieu 
ne furent naguère plus terribles que chez les Hova : c'est par milliers 
que l'on en comptait chaque année les victimes. L'épreuve la j)lus com- 
mune est celle de forcer les accusés à plonger la main dans l'eau bouil- 
lante; d'autres fois, on place un morceau de fer rouge sur la langue du 
prévenu, ou bien on lui fait boire le poison préparé avec les fruits du tan- 
ghin {taïujliiuia renenifcra), ou bien encore on l'oblige à traverser à la 
nage une rivière infestée de sauriens. Le sorcier frappe l'eau trois fois, 
puis s'adresse aux monstres de la rivière : « C'est à vous, crocodiles, de 
juger. Cet homme est-il innocent? est-il coupable? » 

La loi, c'est-à-dire la coutume, appelée lilin draza chez les Sakalavcs, 
est observée avec scrupule dans les provinces non encore soumises au 
gouvernement hova, et cette loi est sévère, surtout quand elle ne repose 
sur aucun autre fond moral que la j)eur de l'inconnu. Le code sakalave 
renferme autant de choses pidi ou défendues qu'il y a de tabou dans les 
coutumes polynésiennes. 11 est interdit à tout Sakalave de doi'mir la tête 
tournée vers le sud, de balayer la maison du côté du nord, de se coucher 
sur l'envers d'une natte, de peler une banane avec les dents, de manger du 
coq ou des anguilles, de laisser un miroir dans la main d'un enfant, de 
cracher dans le feu et de faire mille autres choses qui paraissent sans 
portée à ceux que ne gouverne pas la crainte des sorciers et des mauvais 
génies. Chaque tribu, chaque clan, chaque famille a ses fadi spéciaux, 
qu'il lui faut observer sous peine d'infortune. Tel lieu est néfaste, et tous 



* Sibree, Madayascar and ils people; — du Verge, ouvrage cité. 
2 A. Graiuliclicr, Bullelin de la Société de Céoyrapkie, fcvi-ier 1S72. 



MADAGASCAR ET LES MALGACUES. 101 

l'évitent avec soin ; telle date est signalée comme dangereuse et l'on inter- 
rompt alors le travail, on se garde de toute entreprise ; nul n'aurait l'au- 
dace de se lancer dans une aventure sans avoir consulté, par l'entro 
raise des sorciers, le jeu de hasard dit sikili, que M. Grandidier croit 
avoir été apporté d'Arabie par des juifs persécutés. « Le sort est le jour 
du mois », dit un proverbe malgache'. Il est de ces jours terribles oîi les 
nouveau-nés anl'anossi et ant'anala sont livrés aux crocodiles ou enter- 
rés vivants\ Pour augmenter sa colonie, Beniowski se faisait livrer tous 
ceux que leur destin présumé condamnait au malheur. Chez les Sakalaves 
Vezo, les familles s'entendent pour sauver les enfants, tout en observant 
la coutume : on les porte dans la forêt; mais à peine les a-l-on déposés, 
qu'un parent vient sauver la victime". 

On a fréquemment recours aux sacrifices pour se rendre les esprits lavo- 
rables. Tous les phénomènes de la nature, le tonnerre, le vent, la pluie, 
sont personnifiés par des génies, fils d'un génie supérieur, Zanahar-bé, que 
l'on n'invoque pas directement, tant il est au-dessus des mortels*. Les 
montagnes, les rochers, les grands arbres sont aussi des personnages 
vénérés, et tel géant, baobab ou tamarinier, dominant au loin res})ace, est 
frangé de chiffons, orné de tètes d'animaux, enduit d'argiles colorées, qui 
témoignent de l'adoration dos fidèles. Mais les mauvais génies, encore plus 
nombreux que les esprits bienveillants, tourbillonnent dans l'air, cher- 
chant leurs victimes : ce sont eux qui allument l'incendie, qui détruisent 
la récolte, qui font périr le bétail et les hommes. Quand il bâtit sa cabane, 
quand il ensemence son champ, le chef de famille, entouré de tous les 
siens, invoque un à un les esprits des parents pour qu'ils écartent les enne- 
mis invisibles. Contre ceux-ci, le chant est l'arme la plus puissante. Pour 
guérir les malades, les femmes et les jeunes filles se rassemblent autour 
d'eux et, matin et soir, chantent en dansant et en battant des mains. Mais 
si l'incantation ne réussit pas et que le malade succombe, c'est que les 
démons ont triomphé. On procède alors à des purifications générales : 
d'ordinaire la maison du mort est abandonnée aux mauvais esprits. Les 
Ant'Anossi quittent même le pays; chez la plupart des tribus sakalaves 
on cherche du moins à dérouter les génies en changeant de nom : on 
espère ainsi leur faire perdre trace. Chez les Sihanaka, on cache les ma- 
lades dans les forêts, et deux ou trois individus seulement sont dans le 

• A. Graiulitlior, du Verge, SlanJiiig, etc. 

'' liiirtef, Bulletin de la Société de Géoi/raphic de Roclicfuii. l'J ilcceiuLie lisSo< 
' A. Waleii, Aniunanarivo Animal, ISS.". 

* F Coigiicl, Bulletin de la Société de Géujjrupliie, uctoLre lUbl. 



102 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UiNIVERSELLE. 

mystère de leur retraite : s'ils réussissent a les cacher aux démons, les 
malades guérissent '. Dans la plupart des tribus malgaches, de même que 
chez les Indonésiens, les enterrements se font longtemps après la mort, 
lorsque les cadavres sont comj)lèlemenl décomposés. 

Les progrès ne sauraient être fort rapides dans un pays où le sol est 
encore labouré par des mains esclaves. 11 est vrai qu'en portant tous les 
bras disponibles sur les cultures industrielles, au détriment de la produc- 
tion des vivres, de grands propriétaires peuvent faire naître l'illusion de 
la prospérité agricole; mais c'est précisément alors que la masse du 
peuple est le plus malheureuse. Les planteurs, sur la côte orientale, sont 
tous défenseurs ardents du maintien de l'esclavage et prétendent ainsi 
plaider pour les progrès agricoles de la contrée. Déjà les pi'emiei's colons du 
Fort-Dauphin vendaient les hommes enlevés à leurs propres alliés, i)uis, 
pendant les deux siècles qui suivirent, Madagascar devint un entrepôt où 
les négriers venaient s'approvisionner d'esclaves pour les plantations des 
Mascareignes, la côte africaine, l'Arabie et l'Egypte ; d'autre part, les 
Bla-Koua ou Mojambika, — noms sous lesquels on comprend les nègres 
.amenés d'Afrique, — ont été débarqués par milliers sur la côte des Saka- 
lavcs : les colons maui'iciens les désignent par l'appellation de « mar- 
mites », du mot indigène inaromita, qui signilie « passeur de gué )i. De- 
puis 1877, l'importation des noirs est sévèrement interdite; mais dans l'île 
même l'esclavage existe, et l'on évalue aux deux tiers de la poitulalion 
totale le nombre des hommes asservis; on peut dire aussi que les tribus 
vaincues par les Ilova sont en masse considérées comme des hordes d'es- 
claves par les vainqueurs et tenues à de continuelles corvées. D'ailleurs, 
l'esclavage n'est-il pas, dans chaque peuplade, le témoignage d'une an- 
cienne lutte entre classes ou races ennemies? Le crime de pauvreté se 
paye par la servitude : les dettes entraînent pour le débiteur hova la 
perte de la liberté au profit du créancier. D'après Mullens, le prix moyen 
d'un esclave à Madagascar est d'une cinquantaine de francs. Quelques 
grands personnages en possèdent des milliers; les dignitaires de l'Eglise 
en achètent comme les autres, et dans leurs prêches les pasteurs se 
gardent bien de toucher à celte délicate question, le droit de l'homme 
à la liberté*. 

Comme pays d'agriculture, Madagascar est néanmoins d'une réelle im- 
portance |(our rap])rovisionnement des terres voisines, les Mascai'eignes. Le 

' lli'nry W. Lilllc, Maihiiiiiscai: 

* Millions, Twcivc Moiitlis in Madaijascdr; — Sliaw, Mti(l(i<jnsriir and Frtnice: — Cust. Lan- 
yiMcjps of Aj'rkii: — Afrique e.iploiée cl civilisée, 1883. 



AGRICULTURE, INDUSTRIE DE MADAGASCAR. iO?, 

riz est la grande culUire des indigènes, et hien que la partie labourée du 
sol ne puisse pas même être évaluée à un centième de la superficie totale, 
la piddiu-liou annuelle, amplement suffisante pour l'alimentation des insTi- 
laii'es, contribue pour une forte part au commerce d'exportation. Dans 
quelques provinces éloignées du cenli-e, notamment chez les Ant'Anala, la 
culluie se déplace chaque année, on brûle les herbes et les arbustes d'un 
terrain choisi, puis, à la saison des pluies, on jette la semence dans le 
sol retourné et l'on attend la récolte. L'année suivante on abandonne le 
cam|)eraent temporaire [lour aller s'établir sur quelque autre terre de 
délVichement. Dans le voisinage de Tananarive, les terres irrigables que 
l'on cultive en rizières sont préparées avec beaucoup de soin et ne reçoi- 
vent la semence qu'après avoir été engraissées par le séjour des moutons 
et des bœufs'. Outre le riz, les Malgaches cultivent la plupart des plantes 
comestibles des régions tropicale et subtropicale, le manioc, les patates, les 
ignames, les arachides, les embrevatles [njlimis cajanus) et le saonio, ce 
même végétal {arum esculentum) qui, sous le nom de taro, est si répandu 
dans le monde océanien. Les Européens ont introduit dans la région des 
plateaux les céréales, les légumes et les arbres fruitiers de rhémis])hère 
septentrional; sur les plateaux de l'imerina on cultive l'arbuste à thé'' et, 
sur la côte, des planteurs s'occupent depuis quelques années de la grande 
culture du cotonnier, du cafier, de la canne à sucre. 

Les régions centrales de Madagascar, déjiourvues de forêts et recouvertes 
d'herbages, sont un pays des plus favorables pour l'élève du bétail. Les 
bœufs appartiennent aux deux races, celle de l'Afrique du sud, et la belle 
variété des zébu ou buffles indiens, introduile de l'Oiient à une époque in- 
connue et représentée par des centaines de mille, peut-être par plus d'un 
million d'individus. Le bœuf est le compagnon le plus cher du Sakalave : 
nulle cérémonie n'a lieu qu'il n'y figure, nulle légende ne se raconte sans 
({u'il y ait son rôle. La brebis malgache est la bêle à long poil et à grosse 
(|ueu(!. Presque tous les animaux des fermes d'Europe jirospèrent égale- 
ment dans les campagnes de Madagascar, à rexceplion du cheval, qui dé- 
périt fréquemment; la race <jui réussit le mieux est celle que l'on a 
importée de la Barraanie. Le porc, jadis abhorré comme animal impur, 
reconquiert peu à peu le pays des Ilova, mais ne pénètre pas chez les Saka- 
laves, ([ui sont encore sous l'influence lointaine de l'Islam '\ Toutes les 
volailles d'Europe se trouvent désormais dans les basses-cours des Ilova. 

' Laoaze, Souvenirs de Madagascar. 

- Journal Mudngasear. mars-avril 1888. 

' A. Vinson. Voyage à Madagascar; — Keller, Reiscbilder. 



104 NOUVELLE GEOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

et quelques magnaneries naissantes ont reçu des vers à soie de l'espèce 
chinoise, que l'on nourrit, comme en Europe, de la feuille du mûrier. 
Lés espèces malgaches, dont l'une vit sur l'embrevade, fournissent aussi 
des soies résistantes'. 

Sous l'influence de leurs instituteurs européens l'industrie des Mal- 
gaches s'est déjà bien modifiée : les maisons nouvelles et les vêtements le 
prouvent; cependant la plupart des industries indigènes se sont mainte- 
nues sous leur forme ])rimitive. Les tisserands malgaches tissent des pièces 
de soie éclatantes et solides, des cotonnades et des toiles, qui servent à la 
fabrication des lambas; les fibres du palmier raphia sont employées aussi 
à faire des vêtements, des chapeaux, des voiles de navires. Les nattes 
exportées de Madagascar, tissées en raphia, en papyrus ou autres espèces de 
roseaux, sont renommées pour leur solidité, la durée et le brillant de leurs 
couleurs. Comme les Arabes et les nègres, les Malgaches sont d'habiles 
ouvriers en filigrane et découpent habilement le fer-blanc et la tôle : les gen- 
tilshommes peuvent se livrer au métier du fer sans déroger et les objets 
sont fabriqués avec d'autant plus dégoût que le travailleur est plus res- 
j)ecté. Quant aux grandes manufactures fondées ))ar le Français Laborde, 
favori de Radama II, ces divers établissements ont été détruits pendant les 
dissensions civiles et les ressources du pays ne sont pas suffisantes pour 
qu'ils puissent se relever. Les gisements miniers, que les récits des indi- 
gènes disent être fort riches, mais dont les voyageurs n'ont encore reconnu 
que des affleurements, n'ont pu jusqu'à maintenant acquérir d'importance 
économique, le gouvernement hova en ayant longtemps interdit l'exploita- 
tion sous des peines sévères. Les recherches de M. Guillemin ont prouvé 
que Madagascar possède un bassin houiller, en face de Nossi-Bé, notam- 
ment près d'Ambodimadiro, sur les bords de la baie de Passandava, mais 
on n'a point tous les renseignements nécessaires sur les limites de ce bas- 
sin, sur sa puissance et les facilités de l'exploitation. Les sables de l'Ikopa 
sont aurifères, et quelques mines d'or et de cuivre sont exploitées pour 
le compte du gouvernement'; on s'occupe aussi d'aménager des salines, 
qui dispenseront les Malgaches de faire venir leur sel de Marseille. Les car- 
riers malgaches connaissent l'art de se procurer des dalles de basalte de 
dimensions voulues en entretenant un feu constant à la surface de la pierre. 

Le gouvernement hova surveille le commerce de la contrée par des 
postes de douane établis sur tous les points importants du littoral, même 



* Cambouc, Biillelin de lu Société d'AccUmutalion, 1883. 
2 Temps, 51 mars 1888. 



INDUSTRIE, COMMERCE DE MADAGASCAR. 105 

dans les districts habités par des po[mlatioiis indépendantes. 11 prélève un 
droit de 8 ou 10 pour 100 sur tous les objets de commerce, à l'importation 
et à l'exportation; les livres et les articles de papeterie, nécessaires pour les 
écoles, sont exempts des taxes. Une grande partie du trafic, principalement 
sur la côte orientale, se fait avec la Réunion et Maurice, qui demandent 
des bœufs, du riz, du maïs et des vivres de toute espèce pour nourrir 
leurs travailleurs employés dans les plantations; en échange, les Masca- 
reignes envoient des objets de fabrication européenne, et surtout du rhum, 
le poison des indigènes, qui les civilise « à mort »'. Le commerce direct 
avec l'Europe appartient à quelques négociants qui vendent aux indigènes 
des tissus, des objets de quincaillerie et de mercerie, des fusils et d'au- 
tres armes, contre des peaux, du suif, de la cire, du caoutchouc, du copal, 
que leur procurent des traitants postés dans les ports d'escale de la côte et 
dans les gros villages de l'intérieur. Les Étals-Unis prennent aussi une 
forte paît au tralic extérieur de Madagascar, évalué à une trentaine de mil- 
lions^ La pièce française de cinq francs a seule cours dans le pays sous le 
nom de dollar : on la découpe en petits morceaux que l'on pèse avec soin. 
Chaque marchand porte sa balance. 

La difficulté des communications enti'C les hauts plateaux et les ports 
du littoral retarde le développement du commerce. Des spéculateurs ont 
déjà proposé la construction de chemins de fer le long de la côte et vers les 
martliés du centre, mais il n'existe encore que de mauvais sentiers entre 
la capitale et les deux ports jjrincipaux, à l'ouest et à l'est de l'île, Majanga 
et Tamalave. Ce fut même longtemps un des principes de la politique 
hova de maintenir entre la capitale et l'étranger la barrière infranchis- 
sable des forêts et marécages : c'est aux généraux Ilazo et Tazo, « Forêt et 
Fièvre », que les souverains confiaient le salut de leur royaume. La pression 
du commerce et les convenances mêmes des gouvernements finiront par 
triompher de la politique traditionnelle de l'État; un télégraphe unit déjà 
Tananarive à son port oriental et l'on s'occupe d'élargir quelques sentiers. 
Actuellement toutes les marchandises sont expédiées de Tananarive à Ta- 
malave et à Majanga par des porteurs belsimisaraka ou autres, que l'on 
charge en moyenne d'un fardeau de 45 à 50 kilogrammes. Les frais de 
transport s'accroissent en des proportions énormes quand les objets à expé- 
dier ont un Doids plus considérable. En moyenne, un « marmite » em|iloie 



1 Exportiilion du liiiim de Mimrice à M;idiigascar on 1880 : 17 500 bards, soil 3S500 licclfilitros. 
" Mouvement de la navigation dans les poris do Madagasear en 1880, d'après Raoul Poslel : 
Entrées et sorties : 1200. navires, jaugeant 200 000 tonneaux. 
XIV. H 



106 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

une douzaine de jours de la capitale à Tamatave, à 540 kilomètres de dis- 
lance l'une de l'autre, et reçoit de 15 à 125 francs pour ce voyage. Les 
voyageurs sont portés en fitacons ou filanjanes, litières ouvertes, générale- 
ment fort incommodes : ils peuvent d'ailleurs parcourir la route à bœuf 
ou à cheval. Tamatave et les stations françaises du pourtour de l'île ne 
sont pas encore (1(S88) réunies au réseau télégraphique du monde; mais 
deux lignes régulières de hateaux à vapeur, correspondant avec Maurice et la 
Réunion, touchent aux ])rinci})aux ports de Madagascar, et depuis la paix 
ils amènent une quantité d'immigrants, créoles des Mascareignes, Arabes 
et Hindous, qui d'ailleurs ne sauraient entrer en concurrence avec les indi- 
gènes pour le Iravail de la terre, trop mal l'émunéré. 



La capitale du royaume des Ilova, et bientôt, à n'en pas douter, celle de 
l'ile entière, est devenue grande cité, non par l'atliaction du commerce, 
mais surtout par la centralisation des pouvoirs, la réunion forcée des em- 
ployés, courtisans, soldats et esclaves. Tananarive ou Ant'Ananarivo, c'est- 
à-dire « Ici les Mille Villages «, est en effet composée d'un grand nombre 
de villages et hameaux léunis : comme les capitales d'Europe, celle de 
Madagascar englobe de décade en décade les localités voisines dans ses fau- 
bourgs grandissants. En 1S!2(), elle était peuplée de dix à douze mille 
habitants; vingt ans apiès, la population avait doublé ' ; quelques voya- 
geurs contemporains, même des résidents ayant dressé des slalisti(jues 
partielles, parlent de cent mille jiersonnes rassemblées aujoui'd'hui ilans 
la cité malgache '. Elle comprend plus de vingt mille constructions, les 
maisons étant généralement ti'ès ])etites et chaque famille riche en possé- 
dant plusieurs. Le noyau primitif de Tananarive occupe, à Li 00 mètres 
d'altitude, le sommet d'une colline qui se ])rolonge du nord au sud, do- 
minant d'environ 150 mètres la vallée de l'ikopa, qui serpente à l'occi- 
dent; des fontaines abondantes, dites les « eaux vives », alimentent la 
ville. Du sommet de la bulle on contemple de tous les côtés une immense 
étendue de jardins, de rizières e( de villages, épars sur les jilateaux 
ondulés. 

La crèle même de la colline poite le palais loyal et s'avance dn côté de 
l'ouest en un jiromontoire, qui est la i< roche tarpéienne » de Tananaiive : 
c'est de là qu'étaient précipités ceux qu'avait frappés la colère du souverain. 



• William Ellis, Hislorij of Madciyascar. 

2 A. Gramlidler, {iiivra^e cité; — Sibicc, Aiilaiiaiiarii'o Aniiual, XI, 1887. 



Il 



lllllll 




TANAÎNARIVE. 



loa 



Sur le versant occidental les pentes sont trop rapides pour qu'on ail pu y 
construire beaucoup de. maisons; les demeures se sont groupées principa- 
lement sur les déclivités orienlales de la colline, toutes bâties sur de pe- 



X" 19. TANANAUIVF. et ?;£•; ENVIRONS 



Est d 



:<Lri"i\'^^ 



AMBOHIMANGA 




i?s'^:'^^sm:i-;^ 



4# 



'SmM. 



de Gre-r^^^ ch 



lites terrasses nivelées, disposées en forme de degrés. Les maisons, pour 
lesquelles la pierre et la brique remplacent à jieu près le bois, et que ter- 
minent des paratonnerres, sont tournées dans la direction de l'ouest, soil 
à cause de la direction des venls froids, qui souflleiil du sud-est, soit plu- 
tôt en vertu de traditions mythiques; mais elles ne s'alignent point en 



110 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rues régulières'. Quelques avenues découpent la ville en quartiers iné- 
gaux : la principale, pavée en dalles de granit, est la « voie sacrée » 
de la famille royale. Elle longe d'abord la crête de la colline vers le 
nord, puis s'élargit pour former la place d'Andohalo, où les rois, se 
dressant sur une pierre sainte, viennent prendre la couronne et la poser 
sur leur tète. Au delà, ce boulevard descend dans la ville nouvelle qui 
s'est construite au nord de l'ancienne Tananarive et, se continuant dans 
la campagne entre les rizières, se prolonge à une vingtaine de kilo- 
mètres jusqu'à la ville d'Ambohimanga, l'une des « douze cités sacrées » 
et la plus sainte de toutes, bâtie sur une roche isolée de gneiss qu'ombra- 
gent de grands bois et au pied de laquelle sourdent des eaux thermales fré- 
quentées. Les Européens reçoivent rarement l'aulorisalion de pénétrer 
dans cette ville, patrie des ancêtres de la dynastie et lieu de villégiature des 
princ(>s : chaque aimée, la cour y établit sa résidence jiour une courte 
période, pendant laquelle toutes les affaires de l'Etat doivent être inter- 
rompues; le temps est consacré aux fêles, aux sacrifices, aux invoca- 
tions. En dehors de ce Versailles de la royauté, Tananarive possède plu- 
sieurs autres lieux de promenade, villages pittoresques, lacs, maisons 
de campagne entourées de jardins. Aux portes mêmes de la ville, dans la 
vallée de l'ikopa, les eaux sont retenues en un petit lac baignant un îlot 
de plaisance; la rivière est bordée de levées qui empêchent les inondations 
et dont on attribue la construction à l'un des premiers rois de la dynastie. 
Une route carrossable de o'-l kilomètres conduit de Tananarive à Man- 
tassa, le groupe d'établissements industriels que Laborde avait fondés 
au sud-est de la capitale. On y fabriquait de tout : étoffes, métaux, bri- 
ques, porcelaine, sucre, savon, armes, balles, poudre, canons et jusqu'à 
des conducteurs élec(i'i(pu^s. Un vasie jardin d'acclimalalion enlouiail 
les usines. 

Une autre ville des plateaux malgaches porte le nom de « capitale ». 
C'est Fianarantsoa, chef-lieu des Betsileo, située à près de 500 kilomètres en 
ligne droite au sud de Tananarive, à 1300 mètres d'altitude, sur une 
haute colline du versant occidental de l'île, et dans la région où naissent 
les premiers affluents du fleuve Mangoka : par le rang, sinon par le 
nombre des habitants, elle est la « deuxième ville du royaume »'. Les 
missionnaires anglais l'ont choisie pour centre de propagande dans les pro- 
vinces méridionales de Madagascar. Le peu de trafic qui se fait de cette 



' A. Grandidier; W. Ellis, ouvrages cités. 

* William Dcaiis Cowan, Procesdiiigs oflltc R. Gcoyiapliical Sociiiij, Sv\<\vniWi- 188'2 



TANANARIVE, ANDOVORANTO, TAMATAVE. Ui 

ville vers la mer se porte en entier vers la côte orientale, trois fois plus 
rapprochée que la côte de l'occident, mais d'un accès difficile à cause de 
l'àpreté des montagnes et de la violence des rivières. La station principale 
occupée par les Hova dans le pays ant'anala porte le nom d'Ambohimnnga 
comme la ville sainte des conquérants. Le pays environnant, terre de pro- 
mission pour la culture, n'est que partiellement conquis; le roi des Bara, 
qui réside sur la montagne il'lvohibé, s'est même refusé juscju'à mainte- 
nant à recevoir les envoyés hova'. 

Les havres méridionaux de la côte de l'est, tournée vers les solitudes de 
l'océan des Indes, sont peu fréquentés : les denrées à charger ne sont 
pas en assez grande quantité pour que les marins risquent leurs embarca- 
tions sur les dangereux récifs de ces parages. Fort-Dauphin, qui est rede- 
venu le bourg malgache de Faradifaï, n'e-st plus qu'un poste stratégique 
des Ilova, à l'angle sud-oriental de l'île. En remontant la côte vers le nord, 
on voit se succéder, à de longs intervalles, d'autres fortins occupés par les 
Ilova : Ambahi ou Farafanga, dans le pays des Ant'Aïmoro ; Ambohipeno, 
sur le territoire des mêmes tribus, à l'embouchure de la rivière Matitanana; 
Masindrano ou Tsiatosiki, sur une autre rivière descendue du pays des 
Betsileo; Mahanoro, ville des Betsimisaraka, sur un promontoire qui do- 
mine un estuaire voisin de la bouche de l'Onibé, la plus forte rivière de 
la côte orientale; Vatoumandri, qui, lors du blocus de Tamatave, était de- 
venu le port de débai'quement pour les marchandises destinées à Tanana- 
rive. Andovoranto, ou la « Baie Commerçante », ancienne capitale du 
royaume betsimisaraka, bâtie sur une llèche de sable, au milieu d'un laby- 
rinthe de lagunes, est plus importante que les autres bourgades riveraines, 
parce qu'elle est, sur le littoral, le point le plus rapproché de Tananarive : 
les voyageurs qui se rendent à la capitale suivent la côte de Tamatave à 
Andovoranto et partent d'un estuaire voisin pour monter à l'escalade des 
plateaux. Un bassin d'ancrage serait donc admirablement })lacé en cet 
endroit, mais la plage est dangereuse et ses abords sont inaccessibles 
aux grands navires : cependant quelques commerçants créoles se sont 
établis à Andovoranto, bravant l'aii' empesté des marécages. Sur la 
côte voisine se succèdent des plantations de cannes à sucre et de cacaoyers; 
mais on a cessé d'y cultiver le calîer, tué par Vhemilcia vostatrix. Une 
source thermale fréquentée, où les Hova venaient autrefois offrir des 
sacrifices sanglants, jaillit auprès de la route qui mène d'Andovoranto à 
Tananarive. 

• Mullens, Twetve Monllis in Mndayascar. 



112 



NOUVELLE GÉOGRAI'IIIE UNIVERSELLE. 



Tamatave ou Toamasina, de 100 kilomètres plus éloignée de la capi- 
tale que le bourg d'Andovoranlo, est le port le plus animé de la grande 



s" SO. TAMATAVE. 




Lst de b'"eenwicK 



D'apre3 I Amirauté anôUise 



Pro^On£/eur-s 



1 4:> noo 
n 1 l.il. 



île malgache. Vingt mille habitants s'y pressaient avant la guerre. 
En cet endroit la côte s'avance en pointe dans la direction de l'est 
et se termine par un récif de corail qui limite deux baies au nord et au 
sud. En outre, celle du nord est protégée de la houle du large par un lem- 



TAMATAVE, SAINTE-MARIE. H." 

pari de poly|)iers qui se prolonge à plusieurs kilomètres jusqu'à un ilôt 
boisé a])pelé « île aux Prunes ». Les plus grands navires peuvent mouiller 
dans la rade de Tamatave et les embarcations n'ont pas de brisants n 
rrancbir pour atteindre les embarcadères. La petite ville se compose d'en- 
trepôts, de maisonnettes et de cabanes habitées par lesBetsimisaraka, des 
noirs d'autres races et des créoles : des orangers, des citronniers, des 
manguiers, des cocotiers ombragent les demeures; vers l'ouest un rideau 
d'arbres cache la « batterie » et le village des Hova. Jadis Tamatave élail 
un de ces nombreux « cimetières des Européens » qui se trouvent dans 
les régions tropicales ; mais l'accroissement de la ville a fait dessécher quel- 
ques marais, plantés maintenant d'eucalyptus, et le climat local est devenu 
moins insalubre. C'est de Tamatave surtout que l'on expédie les bœufs, les 
volailles et le riz destinés aux Mascareignes, les cuirs et le caoutchouc 
à destination de l'Europe'. 

Au nord de Tamatave, le premier havre, d'ailleurs très peu fréquenté, 
est celui de Foulepointe, appelé Mahavelo, c'est-à-dire « Beaucoup de 
Santé », et très salubre en effet pour les Betsimisaraka, tandis qu'il est 
presque toujours mortel pour les Européens. Plus loin, Fénérife ou Fenoa- 
rivo est visité* surtout par les navires qui viennent charger du riz : c'est 
le débouché naturel du riche pays des Sihanaka et de la vallée du Manin- 
gori. Vers le nord-est se profile une île française, la longue et étroite tei-re 
de Sainte-Marie, la Nossi-Boraha des indigènes, peuplée de 7500 habi- 
tants en 1885. Les anciens auteurs français lui avaient aussi donné le nom 
de Nossi-Ibrahim, « île d'Abraham », et parlaient d'une colonie juive éta- 
blie sur cette terre; pourtant les superbes Betsimisaraka de Sainte-Marie 
n'ont rien de sémite, ni dans la démarche, ni dans les traits. Avec son 
annexe méridionale, l'île des Nattes, cette terre où déjà les Français s'é- 
taient établis du temps de Flacourt, a plus de 50 kilomètres du sud-est au 
noi'd-ouesl; mais sa largeur moyenne est si faible, que la superiicie totale 
de l'île est seulement de 155 kilomètres carrés, dont un cinquième 
peut être soumis à la culture : le clou de girofle et la vanille sont les 
principales productions de Sainte-Marie; plus de cinquante mille pal- 
miers bordent les plages. Le port, bien abrité et protégé par l'île Madame, 
s'ouvre sur la côte occidentale de File, en face de la grande terre, et sei't 
d'entrepôt pour un petit 'trafic d'échange avec les po])ulations du littoral 
opposé; presque tous les habitants de l'île sont marins. Quant aux postes 
occupés naguère parles Français sur cette côte de Madagascar, la Poiiilr 

* Mouvcnifiit de Tamatave eu ISSO :-43ûl l'JO Iraiies, iloul .1 14.') 500 francs à l'ini|initiliiin. 



m NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

à Larrée cl Tintingue ou Teng-teng, ils ont clé abandonnés. Un fort mal- 
gache, près de Maroantsetra, sur la plage insalubre de la baie d'Anton- 
Gil, remplace la « ville » française de Louisbourg, fondée par Beniovski. 
C'est là que se fait le principal trafic de caoutchouc que l'on retire d'une 
vahea, différente de la liane à caoutchouc de la côte orientale d'Afrique. 
Avant la destruction des cétacés de ces parages, la baie d'Anton-Gil était 
un lieu de rendez-vous pour les baleiniers de toutes les nations. 

Les ports sont nombreux sur la côte nord-orientale de Madagascar. An- 
goutsi ou Ngoutsi, ainsi nommé d'un îlot voisin, est un havre très sûr: 
c'est de la campagne environnante que vient le meilleur riz de la grande 
terre. Vohemar, également protégé par un îlot, est aussi un poi'l excellent, 
et le village riverain fiiit un commerce assez actif, surtout pour l'appro- 
visionnement des Mascareignes : avant que ce poste fût occu})é [lar les 
Ilova, on en expédiait chaque année jusqu'à dix mille bœufs, plus forts 
que ceux de Tamalave. Plus loin, vers le nord, le port Louquez ou Lokia, 
oij les Anglais s'installèrent provisoirement après les guerres de l'Empire, 
offre une vaste étendue d'ancrage. Enfin, vers l'extrémité septentrionale de 
Madagascar, s'ouvre le golfe intérieur de Diego-Suarez ou Antomboka, 
une de ces vastes baies que l'on compare à celles de San-Prancisco et de 
Rio de Janeiro, « les plus belles du monde entier ». 

Par le traité de 1885 la baie de Diego-Suarez a été cédée à la France, qui 
en a fait un port de refuge et de ravitaillement pour sa flotte. L'entrée 
(lu bassin, large de plus de 3 kilomètres, est partagée en deux par l'ilol 
« de la Lune » ou Nossi-Yolané : la passe suivie par les navires n'a pas 
moins de 50 à 5t) mètres de ])rofondeur et donne entrée dans un vaste bas- 
sin qui se ramifie en plusieurs braïu-hes : celle du sud-ouest a 25 kilo- 
mètres en longueur. Dans la plupart des baies secondaires, les eaux, tou- 
jours tranquilles, sont très profondes et les plus grands vaisseaux peuvent 
mouillera quelques mètres du rivage : c'est sur la côte méridionale, au 
village d'Antsirana, et en face, sur le cap Diego, que se sont fondés les 
établissements français, complétés par des groupes de paillotes qu'habitent 
en majorité des fugitifs sakalaves et ant'ankara. Antsirana, déjà pourvue 
d'un petit chemin de fer, s'étend graduellement sur une (errasse élevée, 
au-dessus des ('Mlrep(~ils cl des chantiers, (l'est le chef-lieu de la province 
française de Madagascar, qui C(im])ren(l aussi les deux îles de Sainle-Marie 
et de Aossi-Bé. La baie de Diego-Suarez, entourée de monts stériles, située 
à la pointe de Madagascar, loin des pays de production considérable, et 
dépourvue de routes convergentes, ne pouvait avoir autrefois d'impor- 
tance pour le trafic; mais elle offre une admirable position stratégique, à 



VOUÉMAR, DIEGO-SUAREZ. 115 

roxlrcinitc inèmo ilc la grande terre, surveillant à la luis les deux eûtes 
de Madagascar, les Comores et les Mascareignes. Protégée par les fortilica- 
lions de la passe, une flotte pourrait mouiller dans quelque crique de 
l'intérieur, invisible du large et hors de la portée des canons ; en outre. 



DIEGO-SrAREZ. 



Est de Par 




une route de 6 kilomètres réunit Diego-Suarez à une découpure de la côte 
occidentale, la baie du Courrier, et l'on parle même de franchir l'isllirae 
j)ar une voie ferrée. La nouvelle colonie commande donc les deux rivages, 
et son double port, qui dispense les bateaux voiliers de doubler le cap 
d'Ambre et ses dangereux courants, donne à Diego-Siuirez une valeur com- 
merciale qui lui manquait'. En 1888, on s'occupait de fonder un sana- 



' Mouvement des échanges ;i Die(;o-Suarez en ISS7 : 1 1260000 francs. 



lin NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

loire sur un des sommets de la montagne d'Ambre, à 115(3 mètres au- 
dessus du niveau de la mer. Le périmètre du territoire appartenant à 
la France autour de la baie de Diego-Suarez n'a pas encore été otlicielle- 
menl déterminé. 

Sur la côte nord-occidentale, découpée de goUès et de baies, le port le 
j)lus fi'équenlé se trouve dans une île appartenant à la France, comme 
Sainte-Marie. C'est la terre volcanique de Nossi-Bé ou « Ile-Grande », 
occupée par une garnison française depuis 1841. Plus vaste que Sainte- 
Marie (29 300 hectares), plus fertile aussi, mais presque complètement 
déboisée, Nossi-Bé a été annexée à l'empire colonial français à cause de 
sa magnifique rade, parfiiitement abritée, (jui s'étend au sud de l'ile, pro- 
tégée à l'est j)ar le cône régulier de Aossi-Komba, au sud-est par la pénin- 
sule malgache d'Ankili, à l'ouest j)ar un groupe de récifs : des centaines de 
navires pourraient y évoluer à l'aise. Le chef-lieu, appelé llellville, d'après 
l'amiral de Ilell, qui lit l'acquisition de la colonie, est une gracieuse bour- 
gade, située malheureusement dans le voisinage de marais; un autre bourg 
plus ancien, Antonorou, à l'est, mais au bord de la même rade, est ha- 
bitée surtout par desAnt'Alotch ou Anl'Alaolra, c'est-à-dire par des « Gens 
d'Outre-Mer )^ , Malgaches croisés de Comoriens et d'Arabes. Les blancs 
sont pour la plupai't venus des Mascareignes et s'adonnent au commerce 
ou à la surveillance des plantations. Les ouvriers qu'ils emploienl pour 
leurs cultures, canne à sucre, giroflier, vanille, sont encore en grand 
nombre des « engagés )>, recrutés naguère degré ou de force sur le con- 
liiienl voisin : on leur donne le nom général de Ma-Koua. Les autres ha- 
bitants sont des Malgaches, surtout des Sakalaves et des Betsimisaraka. 
La population de Nossi-Bé et des îlots voisins a varié de GOOO à 1(3 000 
individus, suivant les alternatives des guerres et des révolutions sur la 
grande terre voisine et l'élat du commerce local'; en 18SÔ, le nombre des 
habitanis ayant « payé leur tète )i, c'est-à-dire acquitté la taxe de capila- 
tion, était de 0500 environ, sur lesquels 140 individus de race blanche. 
L'industrie })ropremenl dite de Nossi-Bé ne com[)rend guère que la fabri- 
cation du sucre et du rhum. Le commerce, libre de douanes, est rela- 
tivement considérable pour une île de si faible étendue'. Nossi-Bé, qui 
dépend administralivement de Diego-Suarez, constitue une commune avec 
les quelques îlots voisins, Sakatia, Nossi-Komba, Nossi-Fali et la bizarre 
Nossi-Mitsiou, ouverte en forme de conlpas. Un sanatoire pour les conva- 

1 I'. liiclKinl lli'lilcniir, GnxjniiMi: mrilicfilr ilr .'Sosi-llc. 

2 Mouvomeiit loiuiiieicial de llellvilli' en 188.') : 7 8U0 000 francs. 
Mouvement (le la naviuatiun : 52000 tonnes. 



DIEGO-SUAREZ, NOSSI-BÉ. H7 

IcsceiUs lie la colonie s'élevail autrefois au soainiel de la nioulagne de 
Nossi-Komba : les gouverneurs en ont l'ail leur maison de campagne. 
Au nord-ouesl de llellvillc, les anciennes bouches volcanicjues des 
ce Terres ElTondrées » sont emplis de lacs, que peuplent des crocodiles 
l'edoutés. 

Au sud de la rade de Nossi-Bé, une baie profonde, celle de Passandava, 



N" 22. NOSSl-I!]':. 



Esr de P... 




/^/'O^o/ie/et^r^ 



1 : SSono;j 



naguère occupée [lar des croiseurs français, s'avance au loin entre les mon- 
tagnes de Madagascar : le marché fort actif d'Ambodimadiro en occupe 
rexlrémilé méridionale et non loin de là des mineurs commencent à ex- 
ploiter les gisemenls houillers de Bavoulabé. D'autres baies lui succèdent 
au sud. joules profundcs et bien abritées; mais la plus IVé(|M('iilée de 
toutes est la grande baie de Pximbelok (Anijiombilokana), gardée à l'en- 
trée, sur la pointe de l'est, |mr la ville de Mojanga ou Mad5.anga. C'est la 



118 NOUVELLE GÉOGRAl'UlE UNIVERSELLE. 

Tamatavc de la cote occidontale et son commerce n'est <;nèrc inlérienr. 
Elle se décompose également endenx villes, celle dn trafic, doni les 
maisons à loils ])lats bordent la mer, et la ville hova, qui entoure les 
fortifications modernes, bâties sur une colline au-tlessus de la rade : né- 
gociants hindous, soldats hova, paysans sakalaves, immigrants cafrcs, 
arabes ou comoriens, se croisent dans les rues propres et régulières de 
Mojanga. Cette ville est plus éloignée fjue Tamatave de la capitale de Mada- 
gascar, mais elle a l'avantage de se trouver sur le même versant, dans le 
même bassin, et si les bateaux à vapeur ne remontent guère la rivière 
Ikopa au delà de son confluent avec le Belsiboka, des canots peuvent 
voguer à plusieurs journées en amont. .Vvant l'année 18'25, quand Mo- 
janga était encore chef-lieu d'un royaume sakalave indéjjendant, elle était 
beaucoup plus populeuse. Au moins dix mille habitants s'y pressaient, et 
dans le nombre beaucoup de marchands arabes. Au delà des faubourgs 
actuels se voient des amas de décombres, reste de l'ancienne ville. En 
amont, sur les bords du fleuve, Marovoaï ou ^ Ville des Crocodiles », que 
les barques d'un tirant de 1"',50 atteignent avec la marée, est une grosse 
bourgade, qui fnt aussi la capitale d'un royaume des Sakalaves. Le vil- 
lage de Mavatanana sur l'ikopa, au-dessus de son confluent avec le 
Betsiboka, possède des alluvions aurifères, que le gouvernement a enfin 
permis d'exploiter. 

Au delà de Mojanga se succèdeni pliisit'urs autres baies, (jue les marins 
visiieiil rarement. Le cap Saint-Aiidi'é, aux supci'bes falaises, marque la 
division naturelle entre les deux moitiés du littoral de l'est. Le pays de 
Menabé, aux berges bordées de récifs et d'îlots stériles, reste peu connu ; 
mais il possède un port rré(|U('nlé. celui de Matseroka, (jui promet de deve- 
nir un jour le marché de la grantie vallée du Mangoka et du riche pays 
des Betsileo. Un autre village riverain, où les Hova avaient bàli une forte- 
resse, Morandava, a été emporté par les vagues. Plus au sud, Kilondio est 
à la bouche même du Mangoka; enfin, la côte sud-occidentale, (juoique 
moins riche de havres que celle du iiord-ouesl, a pourtant des escales 
fréquentées. C'est dans cette région, non encore entièrement soumise aux 
Hova, que se sont cantonnées longtemps la plupart des compagnies de 
négriers qui se livraient au commerce des esclaves ou des « engagés ». 
La faim obligeait souvent les Mahafnli à vendre leurs enfants', et les 
pratiques de la liaile oui eu pour conséquence de fréquents conflits 
entre indigènes et marchands. La place la plus commert^anle est Tu!- 

' Aiitiiiiiuiani'O Atiiiiuil, ISS-4. 



MOJANCA, TILLEAR. 



H9 



lear, Tolia ou Ankatsaoka, située à une vingtaine de kilomètres au nord 
de la bouche du fleuve Sainl-Auguslin, au bord d'une rade fort Ijclle, 
très étendue et bien abritée. Le pays environnant, d'une salulirilé remar- 
quable, est aussi d'une grande fertilité et fait tralic de cire, de bois colo- 
rants, de céréales et de bétail ; c'est de là que provient presque toute 



COTE SORD-OCCIDEXTALE DE MADAGASCAR. 



Est de R 




p/^O^Or?i/ciJr)s. 



1 : 1500 000 



l'orseille employée en France. Tous les jours des Bara, des Anl'Anossi, 
des Mahafali et gens d'autres tribus descendent au marché de Tullear'. 
Le bourir de Nossi-Yé. dans un îlot oui borde au sud l'estuaire du 



' Population prob;il)le des principales villes île Matlagasear : 

Tananarivo (Sibree. Grandidier) . lOOOOOhab. | Amboliinianga (MuUens) . . . . 5 000 bal 

Miijanna 8 000 n I Maiovoaï o .... 5 000 )» 

Tamatave 7 000 :. 1 Tullear (du Verge) 5 000 » 

Fiananratsoa (Mnllens) 5 ûOO » I Antsirana (Nicolas), janvier 188î<. 4 007 « 

Andovorauto 3 000 hab. 



120 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Saiiil-Auguslin, est visité par los traitants clos Mascareignes, et un rési- 
dent français s'y est récemment établi. 



Le gouvernement des Hova est en fait un despotisme absolu, tempéré 
par les révolutions de palais et masqué par quelques fictions constitution- 
nelles. Le souverain est le maître : à lui la vie, la fortune, la propi'iélé de 
tout son peuple. Avant que le christianisme fût professé d'une manière 
générale chez les Hova, on donnait au roi le nom de « dieu visible » ; 
maintenant le pouvoir lui appartient « par la grâce de Dieu et la volontiî du 
peuple )i. Il était le grand prêtre de la nation, offrait des sacrifices an- 
nuels pour assurer le bonheur de ses sujets et recevait d'eux en hommage 
les prémices du sol. A son avènement, les personnages de la cour fai- 
saient le « serment du veau », c'est-à-dire qu'après avoir sacrifié un de 
ces animaux et brisé ses membres, ils juraient par les épées enfoncées 
dans le corps de la bête que le même sort devait les frapper s'il leur ar- 
rivait jamais d'être jiarjures envers leur souverain'. Son nom, son image, 
les objets qu'il touche sont également vénérés; une langue sjM'ciale, em- 
plie de termes consacrés, est employée pour le maître, comme dans les 
autres idiomes malais ; lui seul a droit au parasol rouge. Les troupes en 
campagne se tournent dans la direcliou de son palais, comme le niaho- 
mélan vers la kibla, pour lui présenter les armes. La terreur le précède et 
le suit; quand il a parlé, quand un serviteur monirc la « sagaie d'ar- 
gent )', tous obéissent en silence. On raconte que l'individu désigné pour 
la mort était naguère invité à un bancpiet : il mangeait et buvait avec ses 
convives, puis, (piand on lui préseiitaii la coupe falale, il la vidait en accla- 
mant 11! maître. Des nobles condamnés recevaient une lige de fer avec 
l'ordre de s'empaler volontairement' ; d'autres avaient à s'enlizer dans un 
marais; d'autres enfin étaient brûlés vifs; mais, sauf pour des }uolétaires 
ou des esclaves, on se gardait de répandre du sang : c'est à ce ména- 
gement que se témoignait la mansuétude royale. 

Tout-puissant en principe, le roi ou la reine, ])leiii de « la sagesse des 
douze rois », c'est-à-dire de tous ses aïeux, choisit lui-même son succes- 
seur; mais il n'échappe pas aux intrigues de la cour, et le pouvoir appar- 
tient aujourd'hui à un premier ministre, sorte de maire du palais, mari 
de la reine. D'autres ministres sont nommés par lui, mais il leur faut se 



' Sihrpo, The Gveiil African Islaiid. 
2 Lacazc, Souvenirs de Madayttscar. 



GOUVERNEMENT DE MADAGASCAR. l'21 

conformer à ses ordres. Do même les dignilaires que le souverain réunit 
en kabori ou grand conseil, ayant non les prérogatives, mais l'apiiarence 
d'un parlement, se bornent à écouter le discours du trône et à mani- 
fester leur approbation. Dans les grandes occasions, quand toutes les tri- 
bus s'assemblent, précédées de leurs chefs, conformément à l'ancien droit 
féodal, le ministre parle à la foule, en lui demandant, à la fin de son dis- 
cours, si elle est bien d'accord avec lui, et elle ne manque jamais de ré- 
pondre : « Oui, c'est bien cela! » Les clans des nobles ou andriana, plus 
rapprochés du palais, et par cela même plus faciles à surveiller, sont en 
réalité les moins libres de tous : il leur est interdit de s'éloigner de la capi- 
tale sans mission spéciale. Mais les anciennes divisions en nobles, bour- 
geois et esclaves, disparaissent devant le groupement social des « hon- 
neurs «, à la fois militaire et civil, qui rappelle la hiérarchie russe du 
tchin. Le « pi'emier honneur » est celui du simple soldat ou de l'agent; 
de cet honneur on peut monter de grade en grade jusqu'au «seizième », 
la plus haute voliinahilra ou « fleur des champs ». 

D'après des lois récentes, le commerce du rhum est défendu dans l'Ime- 
rina et 4o00 « amis des villes » ont été désignés pour faire observer les 
prescriptions royales, pour tenir les registres de l'état civil et veiller au 
transfert régulier des propriétés. Un code pénal beaucoup moins rigoureux 
que l'ancienne coutume a été proclamé, et désormais la peine de mort est 
rarement appliquée. L'armée, dite des « cent mille hommes », quoiqu'elle 
n'en comprenne que trente mille, se recrute par une sorte de conscription, 
et après cinq années de service les soldats sont congédiés; quelques jeunes 
Ilova font leurs études militaires en France. A l'exception des instituteurs, 
tous les employés du gouvernement, même les juges de district, sont 
privés de traitements directs : ils ont à vivre, soit des revenus que leur 
procure un fief dû à la munificence du gouvernement, soit des présents que 
leur apportent administrés ou justiciables : on peut dire qu'en fait les 
verdicts sont toujours à l'encan. En se présentant devant le souverain on 
doit toujours offrir le lianina, c'est-à-dire le tribut de vassalité, générale- 
ment une pièce d'argent ou d'or. Tout Malgache lui doit aussi son travail 
personnel et peut être requis pour la corvée ou fanompoana. Les mis- 
sionnaires anglais ont même fait ajouter récemment à la corvée de la 
reine la « corvée de Dieu », pour la construction des temples. Les produits 
de la dîme et de la capitation, ainsi que les droits de douane, appartiennent 
au souverain et alimentent son trésor particulier, sans qu'il ait à en rendre 
compte. Actuellement c'est par l'intermédiaire de la Société française du 
Comptoii' d'escompte que sont perçues les taxes dans les six principaux 
XIV. 10 



12'2 NOUVELLE GÉOCR AI'IIIE UNIVERSELLE. 

|)i(ils (le commerce, ciir Madagascar est entré dans la voie des emprunts : 
l'Etat a contracté une première dette de 15 millions pour payer les in- 
demnités réclamées par la France. Quant aux frais du protectorat, repré- 
senté par le résident de Tananarive, les vice-résidents de Tamatave, de 
Mojanga, de Fianaranisoa, de Nossi-Vé et les contrôleurs des douanes, ils 
incombent au gouvernement français. 

La religion officielle est le christianisme, sans privilège pour l'une 
des églises ou des sectes; mais celle qui compte le plus d'adhérents esl 
l'église épiscopale anglaise, dite bcsopy dans le pays, et représentée par les 
« missionnaires de Londres » ; en 1887, ils n'avaient pas moins de 1200 
églises et de 4150 prédicateurs, presque tous Hova, parlant à 500000 au- 
diteurs. Les catholiques sont au nombre d'environ 100000. En même 
temps que le costume européen était imposé aux courtisans et aux habi- 
tants des villes, il leur était onloiiné de se faire chrétiens, d'observer le 
» re|)()s du sabbat » et d'assister aux prêches, sous peine de châtiments ou 
d'aflVonls, comme d'avoir à '< |)orter des pierres ou à ramper à quatre 
pattes »'. Les indigènes soumis sont tenus de participer aux prières en 
l'honneur du souverain ou traités en rebelles; mais chez les peuplades 
indépendantes les conversions sont fort rares. Plusieurs chefs sakalaves se 
disent mahométans, mais il n'en est guère de chrétiens. Quant à la fête 
|)aïeiine du lùtvdivana ou du Bain, que la cour va célébrer dans la ville 
sainte d'Ambohimanga, elle se transforme graduellement et n'est plus 
guère que la semaine des festins. L'éducation des enfants est devenue obli- 
gatoire, comme la fréquentation du prêche pour les parents, et dès que 
le choix d'une école, catholique ou protestante, a été fait, les élèves ne 
peuvent plus la quitter". Le français et l'anglais sont enseignés dans les 
écoles et des ouvrages de science sont traduits en malgache. On publie des 
des journaux et des revues par milliers d'exemplaires; mais il n'existe pas 
encore de service postal régulier, si ce n'est, pour le service de la résidence 
française, entre Tananarive et Tamatave. Des courriers sj)éciaux portent à 
marches forcées les ordres du souverain dans toutes les parties de l'Ile. 

Quelques provinces de Madagascar sont nettement délimitées et par- 
tagées en districts : ce sont les provinces du centre, complètement soumises 
au régime des Ilova, l'imerina, le Betsileo, rAiit'Ankaï, l'Ant'Sihanaka. 



• James Siliree, Anlanannrivo Anmial, 1889; — \\o\x\àev,NoHh-Eaislfrn Mudayusair. 

2 Écoles oiivortos à Madagascar en 1886. 1167 fréquentées par I'jO 906 élèves. 
I) des missionnaires do Londres. . 818 ii 10.') .^70 » 

)) I) norvégiejis. . 117 i> 27 909 » 

» )i calholifiues. . 191 n 11 900 (20 000 en 1887). 



MADAGASCAR, COMORES. 125 

Mais ilaiLs les régions imparfailcmenl conquises, ou loul à l'ail iiulépori- 
danles, les districts s'accroissent ou diminuent suivant la force des garni- 
sons établies dans les postes militaires. Acluellomenl le nombre des pro- 
vinces est fixé à vinyl-deux. 



III 



A mi-dislance entre Madagascar et le conliiu'nl d'AI'riqne, l'arcbipel des 
Comores est également séparé de l'un et de l'autre \n\r des abîmes océa- 
niques d'une jjrol'ondeiir d'un millier de mètres. 11 se compose de qualre 
îles et de quelques îlots groupés en satellites aux alentours; du sud-est au 
noi'd-ouesl, l'ensemble des Coraores forme une chaîne d'envii'on 245 kilo- 
mèlres de longueur, que la nature volcanique de ses roches montre avoir 
surgi du fond de la mer. Les Comores n'appartiennent ni à Madagascar ni 
à l'Alrique, bien que leurs relations naturelles soient plus grandes avec 
l'île qu'avec le continent'; elles constituent un groupe distinct, ayant 
une certaine originalité par sa flore et ])ar sa faune. La population présente 
aussi des traits distincts : tandis que le fond en est africain et malgache 
par l'origine, ce sont des Asiatiques, des colons arabes, qui ont modifié les 
habitants primitifs, en leur donnant leur civilisation, leur langue et leurs 
mœurs. Quant à la puissance politique, elle a été prise par la France, en 
I8il, pour Mayotte, la Comore orientale, et tout récemment, en 1886, 
pour les autres îles. Quoique d'une faible étendue, l'archipel comorien est 
cependant d'une grande importance stratégique par sa position au milieu 
du canal de Moçambique et sur le flanc occidental de Madagascar. On 
ne saurait imliquer avec précision le nombre de ses habitants : plusieurs 
documents parlementaires publiés lors de la proclamation du protectorat 
hasardent le chiffre de 80 000 individus pour la Grande-Comore, dont 
M. Jouan évalue la population à 5000 personnes seulement". 

La poussée qui a fail surgir les îles paraît avoir été beaucoup jilus forte 



' Alfiv.l R. W'Macc, Tlic Ishiul Life. 

^ Superlicio cl iiii|iulali()ii piésunii'e ou recensée des Comores en 1887 : 

Grande-Coniorc. . . 1 102 kiloni. cari'és. 20 000 habilanls; lis Ijalj. jiai kil. cane. 

Moheli -i:,\ n (! 000 n 20 » » 

Anjoiian "tH » 12 000 » 52 n » 

Mavolte cl ilols. . . 5."iti » 000 » 25 » i) 



Ensemble. . . . 2007 kiloni. carres. 47 000 habitants; 25 liab. par kil. carré. 



126 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

dans la partie septentrionale de l'archipel que dans la partie méridionale. 
Tandis que Mayolte, l'île du sud-est, n'a pas de mornes qui dépassent 
600 mètres en hauteur, les sommets d'Anjouan, qui occupe le milieu 
de l'archipel avec Moheli, atteignent 1200 mèlres, et dans l'île du nord- 
ouest, la Grande-Comore, le volcan aclil' Karlal ou Karadalla, appelé aussi 
Djoungou dja Dsaha, la « Marmite au Feu » ', se dresse à 2598 mètres d'al- 
tilude. Cette montagne imposante, avec ses escarpements noirâtres domi- 
nant les flots bleus et sa guirlande étroite de cocotiers, présente un des 
tableaux grandioses de l'océan Indien. Parfois une colonne de i'umée 
s'élève du cratère, abîme de 150 mètres de profondeur et de 2 kilomètres 
de tour; en 1858, des laves s'épanchèrent en abondance des flancs occi- 
dentaux du Karlal, entourant comme un îlot un village perché sur une an- 
cienne coulée de lave. Plusieurs autres monts, cônes parfaits ou irréguliers, 
sont aussi d'un très grand aspect et se terminent en promontoires de 
prismes basalticjues. Mais les Comores ont aussi des formations non volca- 
niques, granits et roches sédimentaires. En maints endroits, les plages, 
dont le sable est formé de laves délitées, sojit d'un noir brillant, mêlé de 
fer, et contrastent jiar leur couleur avec les récifs de coraux, d'une blan- 
cheur éclatante. Ces massifs coralligènes diffèrent de forme sur le poui- 
tour des îles :à la Grande-Comore, à Moheli, sur les côtes d'Anjouan, ils 
tiennent aux rivages, et ne s'étendent pas au loin, tandis cpi'autour de 
Mayotte ils se sont disposés en une ceinture ovale; quelques brèches seu- 
lement laissent pénétrer la houle à l'intérieur du cercle des récifs et 
donnent en même temps accès aux navires. Des couches de sables et de 
coquillages modernes, complètement semblables à celles que maçonne 
actuellement le flot, se voient à une certaine hauteur au-dessus du 
niveau marin : il y a donc eu soulèvement du sol dans ces parages'. 

Les saisons sont mieux réglées aux Comores qu'à Madagascar, les îles 
n'étant pas assez grandes jiour modifier notablement le régime des courants 
atmosphériques. La saison des sécheresses se maintient sans changement, 
de mai en octobre, et grâce à l'abaissement relatif de la température, 
oscillant de 20 à 29 degrés centigrades, n'est pas très insalubre pour les 
Européens. Les vents soufflent alors du sud-est: ce sont les ali7,és de l'hémi- 
sphère méiidional; mais, suivant le mouvement du soleil, ils tournent 
journellement et soufflent vers les îles en brises du sud et du sud-ouest. 
En octobre commence l'hivernage, qui est en même temps la saison des 



• Kei'slcn; von dci- Declifti, Reiseii in Od-Afrika. 
- A. Gcvrey, Essai sur les Comores. 



COMORES. 



127 



chaleurs, de 25 à oo degrés centigrades. Alors les vents du nord-ouest, 
qui sont les alizés de l'hémisphère septentrional, entraînés à la suite 
du soleil dans l'hémisphère du sud, dominent dans l'archipel, apportant 
les pluies en ahondance : il tomhe dans cette saison jusqu'à 5 mètres 
d'eau, et même davantage sur les pentes des montagnes. Parfois les vents 
opposés se heurtent, et tantôt se neutralisent en calmes, tantôt tournoient 
en cyclones; cependant ces ouragans des Comores ne sont jamais aussi 



Esl^de Par.s 




Lst de D^eenwlc^^ 



anglaise 



Pro/'ortc/et^^s 



cycSOC^^/ÛOO" 



-, 0(10 000 



terribles que ceux des Mascareignes. Malgré l'énorme quanlilé d'eau 
que déversent les moussons de l'hivernage sur la Grande-Comorc, cette 
île n'a pas un seul ruisseau permanent; toute l'eau de pluie disparaît 
dans les cendres et les scories volcaniques. Les autres îles, Anjouan, 
Moheli, Mayotte ont de petits cours d'eau serpentant dans les vallées. 
Le sol des Comores, composé en partie de laves réduites en poussière, 
est d'une extrême fertilité : les grands arbres y prospèrent. Avant que les 
îles fussent peuplées, leur surface n'était qu'une immense forêt, tandis que 
maintenant un sixième seulement de la superficie de l'archipel est re- 



128 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

xC'iu de bois. Quelques espèces paraissent être d'origine spontanée; mais 
la plu])art des plantes ont été introduites, soit directement j)ar l'iiomme. 
comme les légumes d'Europe, soit par les courants maritimes. De nom- 
breux végétaux sont venus de Madagascar par cette voie. Pendant la mous- 
son méridionale, un contre-courant local et superficiel fait parfois refluer 
les eaux, qui se portent ordinairement vers le sud, et c'est ainsi que des 
semences appartenant à la flore malgache ont été apportées aux Comores'. 
Oiiiinl à la faune de cet archipel, sa physionomie générale indique bien 
Madagascar comme lieu d'origine : la plupart des espèces sont identiques 
dans les Comores et dans la grande terre, ou du moins appartiennent aux 
mêmes genres. Les îles n'ont qu'un lémurien; elles possèdent en outre 
une chauve-souris [pteropus cuniorcHKis), (|ue l'on rencontre vers l'orient 
jusqu'en Australie, mais qui manque en Afrique. On y trouve aussi une 
espèce de perroquet noir, qui se rattache à une forme de la Malaisie'. 

Les Comores ou Komr, — dont le nom, également appli(]ué à Mada- 
gascar, est rattaché par SlanilandWake h celui des Khmer de l'Indo-l^liinc, 

— étaient connues des navigateurs arabes au moins dès le dixième siècle, 
et les Persans de Chiraz qui trafiquaient avec la côte d'Afrique, à 
Magdochou et Kiloa, débarquèrent aussi à firande-Comore et dans les îles 
voisines. Dans les premiers temps de l'expansion portugaise, la firande- 
Comore fut visitée par des marins de Lisijonne; mais les colons j)ro- 
premeut dils, des fugitifs pour la plupart, vinrent de Madagascar et de la 
côte africaine, même de l'Arabie, |)ar escales, et formèrent dans l'archipel 
une race croisée offrant toutes les transitions du Sémite presque pur au 
Malgache et au Bantou ; le trafic a également attiré quelques Banyan de 
Bombay. Le fond de la population insulaire se compose d'Ant'Alotch, qui 
représentent le mélange des éléments divers. Africains, Arabes et Malga- 
ches ; d'après von der Decken, les gens de Mayotte seraient venus au trci- 
zii'Uic siècle du pays de Mouchambara, — sans doute rOu-Sanibara. 

— Presque tous de grande taille, ils ont le teint jaunâtre, les lèvres 
épaisses, mais non bouffies, le front haut, mais étroit : les cheveux seraient 
crépus, mais ils sont d'ordinaire rasés à la musulmane; les femmes ont 
les dénis noircies par l'usage du bélel ; plusieurs se tatouent et portent 
une ilcui'cllc ou un bouton de métal à la narine, suivant la mode hindoue. 
A Mayolte, où l'élément malgache a eu plus de force, les Comoriens sont 
plus noirs; dans les autres îles, leur type est plus sémitique d'aspect. 



• Uildt'hiandl, Zcilschiift fur Erilkiinde, iiMil, 187(>. 

- Ilumbkil, Milue-Edwards, Académie des Sciences, scanci' do juilltl 1885. 




il 



POPULATION DES COMORES. 131 

Dans la Grandc-Comore, ils sont d'une (aille et d'une musculature excep- 
tionnelles : les voyageurs parlent avec admiration de ces hommes qui, 
majestueux et pacifiques, cheminent gravement sur les rochers en s'ap- 
puyant sur de longues cannes ; les animaux aussi sont plus forts que ceux 
des autres îles'. Les gens de la Grande-Comore ou Ya-Ngasiya sont rare- 
ment malades. L'éléphantiasis est inconnue chez eus; les plaies, si fré- 
quentes chez les Africains du continent et des îles, ne se voient guère dans 
leur pays. On explique celte constitution robuste des habitants de Grande- 
Comore par leur excellente hygiène aussi bien que par la salubrité du 
sol, fréquemment arrosé et toujours sec. Fort actifs, très sobres, d'une 
grande propreté, et se récréant fréquemment par la musique, ils ne se 
marient point dans l'extrême jeunesse comme les Arabes : la moyenne 
des épousailles est de vingt-sept ans pour les hommes, de vingt ans pour 
les femmes'. Le costume ordinaire est celui des Malgaches; mais dans 
quelques familles s'est conservé l'usage d'un masque carré, qui s'ouvre à 
la hauteur des yeux. 

Les Ant'Alotch et la classe dominante des Mahorri, c'est-à-dire les 
et Maures », appartenant également à la race croisée, sont tous mahomé- 
tans et tâchent de se rapprocher des Arabes, leurs initiateurs et leurs 
maîtres. Des cadis arabes rendent la justice d'après le Coran : la chair du 
sanglier est réputée impure et, sauf à Mayotte, les porcs sauvages que les 
navigateurs d'autrefois avaient introduits ont été exterminés. Les sultans 
font rédiger leurs actes solennels en arabe, mais la langue usuelle, qui 
s'écrit aussi en caractères arabes, est une variété du souahéli de Zanzibar ; 
quelques mots malgaches apportés pai- les colons sakalaves et betsimisa- 
raka de la grande île se mêlent à cet idiome. Quant aux esclaves « cafres», 
appartenant à toutes les peuplades de la côte orientale d'Afrique, ils ont 
dû adopter la langue de leurs maîtres, mais non sans y ajouter un grand 
nombre do mots, environ le dixième du vocabulaire, d'après Casalis. Près 
de la moitié des Comoriens sont des noirs asservis, quoique les sultans 
se soient engagés à libérer leurs esclaves. Naguère la principale indus- 
trie des marins de l'archipel était la traite des nègres; leurs boutres sont 
employés maintenant au transport des vivres et des marchandises entre 
Madagascar et les terres voisines. Les Comoriens, surtout ceux d'Anjouan, 
émigrenl beaucoup; on en rencontre sur tous les points du littoral africain. 

L'île française de Mayotte (Maouté), quoi([ue trois fois moins étendue que 



• Gevrey, ouvrafre cilé. 

- Otto Kersten, Von dcr Dcckcii's Ràseii in Ost-Afiikii. 



152 



NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 



la (rrande-Comore, est de beaucoup l'île la plus imporlanle par son com- 
merce. La grande rade, protégée à l'iîst par l'îlot Pamanzi et la chaîne des 
récifs, au sud par un autre îlot, à l'ouest par Mayolle, est très profonde et 



23. MAÏOTTE. 



Est de Pans 



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après la carte de la Mari ne française 



Pro ^onc/eu/^s 



c/e Su '"et au-c/e/â 

: 400 000 



assez vaste pour des escadres. Une deuxième rade s'ouvre plus au nord, en 
dedans du récif nord-orienlal, et d'autres ports échancrent le littoral. Le 
trafic est libre à Mayolte : néanmoins il ne s'élève guère qu'à deux millions 
et demi de francs par année; File n'est pas devenue un entrepôt pour Ma- 
dagascar et le continent, et la population des insulaires est trop minime 



MAYOTTE, ANJOUAN. 155 

pour alimenter un grand mouvement d'échanges. Les cocotiers sont une 
des principales richesses de Mayotle; on cultive aussi le cafier, le coton- 
nier, surtout la vanille; naguère les planteurs européens, venus pour la 
plupart de Maurice et de la Réunion, s'occupaient surtout de la culture de 
la canne à sucre, qui leur donnait environ 5000 tonneaux de sucre par 
an, et de la fabrication du rhum, que l'on exportait à Madagascar. L'île 
n'a ni tarif de douane, ni octroi de mer; le budget local est alimenté par 
l'impôt. 

Le chef-lieu de la colonie ne fut pas d'abord établi dans la grande île, 
mais sur la pointe de récif ou « plateau » de Zaoudzi, attenant à la pointe 
occidentale de Pamanzi, îlot échancré de baies qui furent des cratères; un 
petit lac, que l'on voit près de l'extrémité septentrionale de Pamanzi, fut 
aussi une bouche de volcan ; il est maintenant empli d'eau salée, qui, com- 
muniquant probablement avec la mer, s'abaisse et s'élève comme elle, 
li'étroit rocher de Zaoudzi, où une chaloupe doit apporter de l'eau deux 
fois par jour, n'a guère pour habitants que des fonctionnaires et des sol- 
dats : aussi a-t-on dû construire une autre capitale sur la pointe de Choa 
ou Mamoutzou, que la grande île projette en face de Zaoudzi ; l'insa- 
lubrité des plages marécageuses des alentours a fait longtemps arrêter 
les travaux, et les édifices tombaient en ruines avant d'être terminés. 
Le bourg le plus populeux de l'île, celui où se tiennent les marchés, est 
situé à 1 kilomètres à l'ouest de la pointe de Mamoutzou, sur un ruisseau 
qui descend de la montagne de M'Sapéré (580 mètres) : M'Sapéré est 
aussi le nom du village. La population de Mayotte a presque quadruplé 
depuis l'annexion à la France : en 1845, elle était de 5500 habitants. Elle 
s'accrut rapidement, pour diminuer en 1848, lors de l'abolition de l'escla- 
vage; mais la culture de la canne à sucre introduisit des milliers d'enga- 
gés, autres esclaves, pour prendre la place des anciens tra*'ailleurs des 
Comores. Plus de deux cents blancs se sont établis à Mayotte. 

Anjouan (Johanna, Nsouani) ou « île de la Main » a longtemps été un 
point de relâche entre le cap de Bonne-Espérance et les Indes : aussi le 
trafic y a toujours été relativement considérable. Les croisières anglaises 
pour la répression de la traite y possédaient un dépôt de vivres et de char- 
bon. C'est la plus fertile des Comores. Les planteurs y ont introduit la cul- 
ture de la canne à sucre, qui a parfaitement réussi et qui donne au sul- 
tan de l'île une part considérable de ses revenus. Ce personnage, Arabe 
qui se dit d'origine persane, réside au nord-ouest de l'île, dans une cité 
d'apparence médiévale, avec murailles irrégulières, tours carrées, étroites 
poternes, citadelle croulante ; on lui donne le nom de Msamoudou, et plus 



■134 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

souvent celui de l'île, Anjouan ou Johanna : près de quatre mille habi- 
tants se pressent dans les maisons de pierre qu'enferme l'enceinte; de- 
puis l'établissement du protectorat, une école française y a été fondée. L'île 
d'Anjouan eut son rôle funèbre dans l'bistoire politique de la France : 
c'est là que furent jetés, en 1801, trente-deux déportés républicains, pré- 
tendus complices d'une tentative d'assassinat contre le premier consul. Ils 
devaient « aider à la colonisation des Seychelles j), et en même temps 
« changer de principes et revenir de leurs erreurs » ; mais tous mou- 
rurent en peu de temps, enlevés par le climat, les épidémies, la misère, 
les accidents ou le poison. 

Moheli ou Moali, la plus j)etite et la moins peuplée des Comores, est 
pourtant celle qui fournil le plus de travailleurs aux plantations de Mayotte; 
elle-même, fertile et parfaitement arrosée, mais par des eaux trop riches 
en magnésie, possède des palmeraies, des caféteries, des champs de cannes, 
des plantations de vanille et de girofliers, entourant d'une zone verdoyante 
la ville de Fomboni, beaucoup plus propre et mieux entretenue que les 
autres villes arabes des Comores. Les principaux domaines de l'île appar- 
tiennent à des propriétaires anglais et même la résidence du sultan est 
enclavée dans une de leurs j)lanfalions'. 

Ngaziya ou la (irande-Gomore, quoique la plus grande et la plus popu- 
leu.se de l'archipel, est celle dont les cultures ont le moins d'imjior- 
lance et qui prend le moins de part au mouvement commercial; d'ailleurs 
elle est rarement visitée, à cause du manque d'aiguades et de ports. Toute- 
fois elle expédie du bétail à Mayotte et à Madagascar ; quoique les ruis- 
seaux disparaissent dans le sol poreux de cendres et de scories, l'eau sou- 
terraine entretient une belle végétation^ La résidence du sultan est la ville 
de Mouroni ou de « Brûlé », au bord d'une cricjuc de la côte sud-occidentale. 



On pourrait considérer aussi comme appartenant géographi(juement au 
groupe des Comores les récif» qui se succèdent au nord-est de Mayotte, 
parallèlement à la côte de Madagascar, et qui se terminent par la traînée 
des petites îles inhabitées dites les « Glorieuses ». A 200 kilomètres 
plus au nord se trouve une autre poussinière d'îlots et de récifs, les 
îles Gosmoledo, reposant sur un ]iaiac('l de récifs et ceintes d'un anneau 
coralligène. Quoique revendi(|uées par la Giande-Bretagne comme une 



' Vincent, Société de Géographie de Paris, t. j juin 1888. 
- M. II. Jouan, les Satellites de Madayascar. 



COMORES, ALDABRA, AMIRANTES. 155 

dôpeiiclanœ de Maurice, elles n'oiil point de colons; mais des pécheurs y 
habitent temporairement pendant la saison favorable. Une île plus grande, 
située à peu près sous la même latitude (jue les Cosmoledo, mais à 120 ki- 
lomètres à l'ouest, est l'île annulaire d'Aldabra, véritable atoll allongé 
qui se divise en plusieurs fragments, îles et récifs ; des tortues géantes 
rampent sur le sable et des myriades d'oiseaux de mer tournoient au- 
dessus des brisants. Une colonie de pêcheurs norvégiens, venus de Ber- 
gen et comprenant une douzaine de familles, s'est établie dans Aldabra 
en 1879, sans maîtres et sans lois. 

Ensemble toutes les terres qui émergent au-dessus des Ilots à l'est des 
Comores et au nord-ouest de Madagascar ont une superlicie évaluée à 
100 kilomètres carrés. 



IV 



AMIRANTES ET SEYCHELLES. 

Au nord de Madagascar, l'axe montueux de la grande île se continue en 
mer, jusqu'à plus de '200 kilomètres de dislance, par un plateau de moins 
de 1800 mètres de profondeur, portant quelques îlots, puis, au delà d'un 
profond détroit, par les deux archipels des Amirautés et des Seychelles. 
L'ensemble du socle sur lequel reposent Madagascar au sud, les Seychelles 
au nord, se prolonge sur un espace d'environ 2800 kilomètres. Considérées 
comme une dépendance de Maurice, toutes les îles qui continuent vers le 
nord l'axe de Madagascar appartiennent à l'Angleterre. 

Le groupe le plus rapproché de la grande île, celui de Farquhar, n'est 
pas complètement inhabité : (juelques pécheurs, venus pour la plupart des 
Mascareignes, se sont établis dans l'île occidentale, dite Joào de Nova. Plus 
au nord vient l'îlot de Providence, auquel succèdent des récifs, puis les 
nombreuses îles des Amirautés, entourées de leurs anneaux de polypiers. 
Ces îles, aussi nommées « Ilhas do Amirauté », en l'honneur de celui qui 
aux yeux des Portugais fut l'amiral par excellence, Vasco de Gama, ont 
été découvertes par lui en 1502, mais les résidents des six îles habitées, 
au nombre de cent cinquante environ, sont venus de Maurice et des Sey- 
chelles et parlent le patois créole de ces îles. Des forêts de cocotiers, qui 
sont la principale richesse de l'archipel, et quelques savanes couvrent ces 
tei'res coralligènes, élevées de quelques mètres à peine au-dessus des flots; 
les zébus et les moutons errent dans les pâturages des îles, et servent, avec 



lûC NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

les lorlues, à l'approvisionnement des navires de passage. Des phtisiques 
de Maurice sont allés demander la guérison à l'air pur des Amirautés. 

Les Seychelles, — ou mieux Séchelles, — qui doivent leur nom à Moreau 
de Séchelles et presque toutes les appellations spéciales des îles à des per- 
sonnages français du dix-huitième siècle', constituent un groupe de vingt- 
neuf îles, sans compter les petits récifs insulaires. Les principales sont 
disposées en forme de cercle, comme si elles reposaient sur un atoll im- 
mergé d'environ 150 kilomètres de tour^ Les roches émergées des Sey- 
chelles ne sont pas unicjuement, comme celles de l'archipel Farquhar, do 
File Providence et des Amirautés, composées de masses coralligènes. Les 
monts cristallins se sont fait jour au-dessus des (lots. A Mahé un som- 
met s'élève à 988 mètres, celui de Praslin atteint 014 mètres, à Silhouette 
on voit une cime de 754 mètres, et ces hauteurs a[)partiennenl à une for- 
mation granitique absolument semblable à celle de Madagascar : c'est au- 
tour de ces roches primitives que les madrépores et autres animalcules 
bâtisseurs ont édilîé leurs murailles blanches. L'île la plus considérable, 
Mahé, présente une surface de 117 kilomètres carrés, près de la moitié 
de la superficie de l'archipel". Praslin, la seconde île, occupe un espace de 
40 kilomètres carrés; des autres îles, de très faibles dimensions, deux seu- 
lement sont habitées; Curieuse, faible îlot dépendant de Praslin, est une 
léproserie : on croyait jadis que l'inguérissable maladie pouvait être guérie 
par des bains de sang de tortue, et nulle part on n'eût trouvé ce remède 
mieux qu'aux Seychelles. D'ailleurs, quoique situées dans le voisinage 
immédiat de l'équateur, de 400 à 000 kilomètres au sud, ces îles sont 
relativement salubres, même pour les Européens; la régularité des vents 
alternants du large empêche la stagnation des eaux et des airs, cl la tem- 
pérature toujours égale, de 20°, 5 à 29 degrés, fait de ce climat un des 
plus agréables du monde. On répétait jadis que les spirales des cyclones 
ne passaient jamais sur les Seychelles : c'est une erreur, mais il est vrai 
de dire que les troubles de l'atmosphèi'e sont rares en ces parages. 

La flore spontanée des Seychelles, d'environ 540 espèces, comprend une 
soixantaine de végétaux endémiques, entre autres trois pandanus; mais la 
plante (pii ])our les botanistes fait la renommée de l'archipel, est le fameux 

' Elle l'ajot, Il(t liourhon. 

- Lewis Pelly, Journal of (lie R. Gcoyraphical Socictij, 1805. 

' Superficie cl populiiliun des Ainirantes et des Seychelles en 1880 : 

Amii'antes. . . 8." liiloiii. can'és. d.")0 haliilanls. i liai), par Klloiii. carié. 

Seyclielles . . . 'ili 4 « ] 5 i.")») » hH » n 

Ensemble , Ô47 kiluin. cariés. 1 JOUU liabilanls. 4J liab. par kiluiii. carré. 



SEYCUKLLES. 



157 



]ialinior à éventail dit ludoicca seijclicllarum, dont les fruits ne mûrissent 
d'ailleurs qu'en deux îles. Praslin et la Curieuse. On sait que le fruit de 



SEÏCIIELLES. 



Est de R 




d'après la carte de la Ma 



^ro^C^t^C'^r^ 



I : lOOOOiO 



c/t;/ûûâ/c^\'/'-''^tatj Je/â. 



ce {lalmier se compose de deux noix juxtaposées dans une même enve- 
loppe, qui peuvent rester pendant des mois entiers dans la mer sans 
pourrir ; les courants des moussons les poussent sur les côtes de l'Inde, 



18 



i38 iNOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

parfois même sur celles de Java et d'autres îles de l'Insiilinde, où on les 
recueillait comme un trésor, croyant que ces noix venaient du fond de 
l'Océan : de là le nom de « cocos de mer » sous lequel ils étaient connus 
par les marins. La valeur de ce fruit comme panacée et comme porte- 
bonheur était réputée inestimable : tel roi qui possédait ce talisman le 
donnait en rançon d'une ville. C'est en 1769 seulement que Barré dé- 
couvrit le palmier lodoicea et en recueillit les noix '. De nos jours, 
le coco de mer ou des Maldives n'a qu'une valeur de curiosité. Les 
jeunes feuilles du palmier, n'ayant pas encore perdu leur couleur d'un 
jaune clair, sont utilisées pour faire des boîtes, des éventails, des bibelots 
divers, très fins et d'un éclat persistant. Le bois du lodoicea est d'une 
dureté extraordinaire et les objets qu'on en fabrique sont, pour ainsi 
dire, indestructibles. Les botanistes craignent que cet arbre ne disparaisse 
bientôt. 

Les Seychelles, dont la faune est très pauvre, n'ont pas une seule espèce 
lie mammifères qui n'ait été importée par l'homme. Les reptiles et les 
amphibies de l'archipel, qui sont relativement nombreux, etpariui lesquels 
on trouvait naguère le crocodile", appartiennent à des genres qui sont 
également représentés, soit à Madagascar, soit aux Mascareignes; il en est 
de même des oiseaux iniligènes, appartenant à quinze espèces, dont treize 
ne se trouvent point en dehors de l'archipeP. La pauvreté de la faune locale 
en insectes est extraordinaire : une des espèces aborigènes, dite la mouche- 
feuille ou « feuille ambulante », phyllinm sicclfulium, ressemble si bien à 
une feuille verte, qu'il faut au naturaliste des semaines de recherches 
])0ur la reconnaître au milieu de la verdure. Cette feuille animée devient 
très rare, depuis que les Anglais de l'Inde la ])ayent fort cher pour la 
placer dans leurs jardins. Plantes et animaux d'origine étrangère ont 
été presqu(! tous introduits de Maurice et de la Réunion, les deux îles 
d'où viennent aussi les colons purs ou métissés de race européenne. 
(Quoique les Seychelles appartiennent à la Grande-Bretagne, l'idiome des 
insulaires est le patois créole de Maurice, mélangé de quelques mots an- 
glais. Les noirs africains sont fort nombreux aux Seychelles. Les croisières 
anglaises chargées de réprimer la traite des nègix-s ayant trouvé dans ces 
îles un excellent point de ravilaillcnicnl, les navires venaient souvent y 
débar(piei' les esclaves captui'és : une fiii'le ])roportion de ces expatriés est 

' Alexis Hoclion, Voijagcs à Mudaijascar, à Maroc cl aux Indes Orientales. 
- D'L'iiienvilIe. Stalistitiiie tic Vile Maurice; — Kcrstcn, Von der Dechcn's Rcise ; — liarliiiui.n, 
Madayashar und die insein Seiirhcllen. 
= Alficd R. ■\Vallace, The Islniid Life. 



SEYCUELLES. 139 

restée aux Seychelles, s'unissanl à la race où se mêlent des éléments euro- 
péens, hindous, chinois et malais. Les naissances sont en grand excédent 
sur les morts'. 

La production du tabac, du cacao, du café, du sucre, du riz et autres 
denrées nécessaires à la consommation des insulaires est amplement suffi- 
sante; mais les îles n'exportent guère que des noix de coco, sous forme de 
koprah ou fragments concassés, et depuis quelques années de la vanille; 
on expédie aussi des Seychelles de l'écaillé de tortue, des clous de girofle. 
Les chèvres prospèrent, mais on n'a guère d'autres animaux domesti(jues. 
Ouelques industriels possèdent des viviers où ils élèvent des tortues pour 
les vendre aux marins de passage. Le commerce de l'archipel, qui s'élevait 
naguère à une vingtaine de millions, a notablement décru dans les der- 
nières années, par suite d'une maladie des cocotiers'. Il se concenti-e dans 
l'espace profond entouré de récifs qui est devenu le port de l'île principale 
et que l'on désignait jadis du nom de Mahé, comme la terre dont il borde le 
rivage, et d'après le gouverneur de l'Ile de France qui prit possession des 
Seychelles en 1743 : les Anglais ont remplacé cette appellation historique 
parle nom obligatoire de Port-Victoria, que portent un ou plusieurs en- 
droits de chaque colonie britannique. Mahé est un lieu d'escale pour les 
paquebots qui font le service de Suez à Maurice et de ravitaillement pour 
les baleiniers. 

Au point de vue administratif et juri(li(|ue, les Seychelles ressortissent 
à Maurice, éloignée pourtant de 1700 kilomètres dans la direction du sud. 
S'il y eut jadis jonction ou du moins rapprochement des terres entre les 
plateaux sous-marins qui portent les Seychelles et les Mascareignes, il est 
probable que les îles émergées décrivaient une grande courbe au sud-est 
des Seychelles, car on constate dans ces parages l'existence de hauts-fonds 
très étendus, les bancs Saya de Malha, Nazareth et autres encore. Vers 
l'extrémité méridionale des roches immergées de Nazareth, surgissent 
même quelques îlots, les Cargados ou Garayos, appelés aussi Saint-Brandan, 
comme cette île mystérieuse que les marins du moyen âge croyaient exister 
dans l'Atlantique. Les Cargados ont ensemble une superficie de 53 kilo- 
mètres carrés et sont couvertes de cocotiers appartenant à des habitants de 
Maurice : une dizaine d'hommes en recueillent les noix et s'occupent de la 
fabrication du koprah, de la pêche, de la salaison du poisson. 

' I^lat civil lies Seyclielles en 188'i et t88") : 

Natalité : 51 et 32 sur 1000 liabitants. Mortalité : 21,6 et 20,5 sur 1000 liabilanis. 
- Mouvement de Port-Victoria en 1884 : 130 000 tonneaux. 



140 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



Dans le vaste hémicycle des eaux profondes limité extérieurement 
par Madagascar, les Amirautés, les Seychelles, le banc de ÎN'azareth et les 
Mascareignes, se dressent aussi quelques pointes d'ilôts, sommets de pyra- 
mides dont la base est à 4000 mètres au-dessous des flots. Au sud des 
Seychelles la première terre émergée, l'île Plate, n'est qu'un bouquet d'ar- 

N° 37. SOCLES SOrS-MARlXS DE MADAGASCAR ET DES MASCAREICNES. 



Est de Par'.s 



^Af/.f^.vrss 




■S/rxc.vnirs 



P,-ofor,deLjr-s 



tfe/OOO^SOOO". 
I ; ivionoono 



et JOOOTetâu-dc/j 



bres. Coelivy, Galega ou las Galegas, à 700 kilomètres des Seychelles, sont 
dévastes forêts de cocotiers, des « îles d'huile » (oil-inlatKk), comme les 
Cargados, et comme elles entourées par le cercle des blancs récifs et des 
flots bleus : une petite république de plus de deux cents créoles mauri- 
ciens exploite la palmeraie de la grande Galega (28 kilomètres carrés) pour 
la préparation de l'huile de coco. On a essayé vainement d'y introduire les 
bœufs et les cerfs; les chevaux y vivent difficilement et la mortalité y est 



CARGADOS. GALEGA. TROMELIN, MASCAREIGNES. 141 

très grande sur les enfants '. Une autre île, Tromelin, située à peu près 
à mi-distance entre Sainte-Marie de Madagascar et les Cargados, n'est 
qu'un banc de sable blanc dépassant de 4 à 5 mètres le niveau de la mer : 
de là le nom d'Ile au Sable (jue lui donnent les créoles. En 1761, un na- 
vire cbargé de noirs se heurta sur cette plage et les malheureux naufragés 
restèrent abandonnés sur cette dune d'environ 60 hectares, sans abri 
contre le soleil et le vent, n'ayant d'autre nourriture que les coquillages 
des bords, obligés parfois de se cramponner contre la tempête à l'étroit 
piédestal qui les portait. Pourtant ils ne moururent pas tous : quinze 
ans après l'événement, une tardive expédition de sauvetage, dirigée par 
M. de Tromelin, trouva encore sept négresses qui avaient pu résister à la 
terrible épreuve". 



MASCAREIGNES. 



TUE D EX SEMBLE. 

Bien que ce nom, donné en 1513 par le Portugais Pedro de Masca- 
renhas", — n'ait été appliqué d'abord qu'à la seule île de la Réunion, il o 
fini par être employé d'une manière collective pour désigner les trois terres. 
Réunion, Maurice et Rodrigues, qui, tout en ayant une origine distincte, 
offrent les plus grandes ressemblances pour le mode de formation, le cli- 
mat, les productions et l'histoire. Longtemps elles furent unies politi- 
quement comme colonies de la France : ce sont encore des îles sœurs par 
la population qui les habite, mais elles dépendent de deux gouvernements 
distincts. Tandis que, après la conquête, la Grande-Bretagne restituait 
la Réunion à la France, elle garda Maurice, la plus importante des trois 
îles, et Rodrigues, sa dépendance coloniale. Ensemble, les Mascareignes 
ont une superficie totale de 4005 kilomètres carrés'" et une population 

* Laplace, Campuyne de « l'Arléinise ». 

- Alesis Rochon, ouvrage cité; — Grant, Histonj o{ Mauriims. 
^ Ferdinand Denis; — Élie Pajot, lie Bourbon. 

* Superficie et population des Mascareignes : 

Maurice et îlots (1887) . 1914 kil. carrés. 560 .560 habitants. 188 hab. par kil. carré. 

Réunion (1887). . . . 1979 » .i 163 880 » 83 « » 

Rodrigues (1886). . . 110 n d 1780 d 10 .i >> 



Ensemble. . 4003 kil. carrés. 556 O'iO habitants. 1.39 hab. par kil. carré 



142 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(1888) d'environ 550 000 individus : bien que les districts montagneux des 
îles soient en grande partie inhabitables, la densité kilométrique des habi- 
tants est d'environ 140 personnes, proportion que l'on retrouve seulement 
dans les régions les plus fertiles et les plus industrielles de l'Europe. 

Les deux îles principales sont presque d'égale grandeur et de contours 
égaux : ce sont deux ovales irréguliers d'origine volcanique, des sommets 
de cônes d'éruption se dressant hors des mers pi'ofondes. La terre sud- 
occidentale, la Réunion, est la plus grande, la plus élevée, elle est aussi la 
seule qui ait encore un cratère en activité; mais elle est de beaucoup 
dépassée en importance économique par Maurice, l'île nord-orientale, car 
celle-ci possède un port naturel où les navires peuvent se réfugier pendant 
les tempêtes redoutables de ces parages et ce port est devenu le centre 
d'un commerce très étendu, le point de départ principal des entreprises 
industrielles tentées à Madagascar et dans les autres îles de l'Océan des 
Indes. En dépit du partage politique, Maurice et la Réunion se complètent 
mutuellement : la première avec ses bons ports et ses terres basses, la 
seconde avec son étagement de climats et de végétation, forment un insé- 
parable tout. 

Semblables par l'origine, les deux îles sœurs le sont aussi par les condi- 
tions du climat : également soumises au cours régulier des alizés du sud- 
est, également frangées de brises terrestres, et fort abondamment arrosées 
au côté du vent, tandis que les pluies sont rares de l'autre côté'. Souvent 
un même cyclone, tournoyant de l'une à l'autre terre, les a soumises au 
même désastre : de 1751 à 1885, la Réunion a été frappée soixante-deux 
fois par ces tempêtes tournantes. Les ouragans, qui se forment d'ordinaire 
dans le voisinage de l'équateur, entre le 5° et le 10" degré de latitude méri- 
dionale, traversent obliquement la mer des Indes en se dirigeant vers le 
sud-ouest. C'est dans les parages des Mascareignes, ou plus à l'ouest vers 
Madagascar, (|ue les météores tournoyants dévient vers le sud, pour se 
porter ensuite dans la direction du sud-est, en sens inverse des vents 
alizés. Dans ce long trajet parabolique, le tournoiement de l'air se fait 
autour d'un centre relativement calme qui se déplace incessamment, et la 
spirale se meut toujours en tournant de l'ouest l\ l'est par le nord et de 
l'est à l'ouest par le sud : telle est la marche régulière des ouragans, 
ti'lle (pie Joseph Hubert l'avait découverte en 1788, bien avant que les 

• (Juantilés de pluiu tombées dans les Mascareignes : 

Mauricp. Réunion. Iloiiripucs. 

Cluny (centie de l'île) . 3'°,710 Saint-Benoit (au vent). 4-, 124 Port-Malhuiin . . . . 0»,120 
l'ort-Louis (s. lèvent). 0°,124 Sainl-I'aul (s. le vent) . 0°,700 
Saint-Denis (entre deux) 1",246 



TEMPETES DES MASCAREIGKES. \iâ 

inétéorologislos modernes, Dove, Redfield, Piddington, Bi'idel, eussent 
exposé leurs théories'. Des cyclones se sont produits en toutes les sai- 
sons de l'année; cependant ces phénomènes sont très rares pendant l'hi- 
ver des Mascareignes : c'est entre les mois de décembre et d'avril que les 
ruptures de l'équilibre aérien sont le plus à craindre, et le mois de février 
est redoutable entre tous. La force des ouragans varie beaucoup : tantôt 
ce sont de simples coups de vent qui agitent la mer pendant quelques 
heures; tantôt ce sont de furieuses rafales qui bouleversent les flots durant 
plusieurs jours et sur une largeur de plus d'un millier de kilomètres ; 
parfois même le grand cyclone est accompagné d'un cyclone secondaire, et 
le navire qui fuit le premier ouragan est saisi par un autre. Le tour- 
noiement du vent a pour conséquence d'entrecroiser les vagues et de 
donnera l'Océan l'aspect d'une chaudière bouillante. 

Dans les eaux des Mascareignes, les météorologistes ont eu de terribles 
événements maritimes pour objets d'étude. En un seul ouragan, celui 
du 26 février 1860, trois navires disparurent, trois se brisèrent sur 
les côtes de Madagascar, six, échappés à grand'peine, durent être démo- 
lis, vingt-quatre furent gravement avariés; des marchandises pour une 
valeur de plus de 5 millions se perdirent dans les flots\ Le cyclone de 
1868, peut-être plus terrible encore, démolit 2895 cases et 20 188 ca- 
banes\ A l'approche de la tempête, que signale la baisse du baromètre, 
les navires non mouillés dans un port de refuge se bâtent de gagner un 
abri ou de fuir vers la haute mer; les insulaires de Maurice et de la 
Réunion font tous leurs préparatifs en vue du danger prochain. 11 est 
arrivé fréquemment que Maurice fut dévastée sans que le cyclone attei- 
gnit l'ile sœur; d'autres fois le côté des terres tourné au vent reçut tout le 
heurt de l'ouragan, tandis que le côté situé sous le vent était complète- 
ment épargné; tel village était renversé de fond en comble, et le village voi- 
sin seulement eflleuré. La force du cyclone diffère aussi suivant la hau- 
teur : parfois l'atmosphère reste parfaitement calme au sommet des mon- 
tagnes de la Réunion, alors que les bois du littoral sont brisés par la 
rafale et que les toits des maisons s'envolent dans le vent. En même temps 
que la tempête des airs les riverains ont à redouter la colère de l'Océan. 
Des raz de marée précèdent et accompagnent toujours les cyclones, non 
seulement ceux qui ont labouré les mers voisines des Mascareignes, mais 
encore à ceux qui se sont produits au loin ; on redoute surtout les lames 

• Emile Trouelk', Papiers de Joseph Hubert. 

- 11. Uiiiief, Élude sur les Ourutjans de l'hémisphère austral. 

' Nichulas Pike, Subtropical Raiiibles in the Laitd uf the Aphaiiaplerix. 



IM NOUVELLE GÉOGRAPHIE UiNlVERSELLE. 

de fond propagées du banc des Aiguilles. Des blocs énormes de corail, qui 
se trouvent maintenant à quelque distance du littoral, ont été arrachés 
des récifs et poussés sur la terre par les vagues profondes : à la vue de ces 
rochers, projetés loin de la rive, on pourrait croire qu'ils ont été lancés 
par une explosion sous-marine. 

Menacées comme elles le sont par les violences de l'air et de l'eau, les 
deux îles ont le plus grand intérêt à s'avertir mutuellement de tous les 
changements de temps qui s'annoncent. Quoique de l'une des îles on ne 
puisse que très rarement apercevoir l'autre, située à 245 kilomètres de 
distance, cependant la courbure de la Terre n'empêche pas que les mon- 
tagnes de la Réunion puissent être frappées par un rayon de lumière lancé 
du haut d'un pic de Maurice. Des communications optiques ont été éta- 
blies entre les deux îles ; on sait désormais que l'île du nord-est, allaquée 
par les ouragans une douzaine d'heures avant la Réunion, jmurrait lui 
signaler l'imminence du danger; néanmoins on n'a pas donné suite à ce 
système international de signaux. 

L'origine océanique des Mascareignes a dû leur donner une flore et une 
faune particulières, différant non seulement de celles des continents d'Asie 
et d'Afrique, mais aussi des espèces de Madagascar et des îles voisines. Il 
est impossible de savoir ce que fut la flore des Mascareignes avant l'arrivée 
des premiers colons : car, depuis cette époque, la jtlupart des forêts ont 
été coupées et brûlées, de nouvelles cultures ont été introduites et des 
plantes sauvages, au nombre de trois cents environ, apportées du dehors 
fortuitement, ont pris la [tlace des espèces indigènes; sauf le citronnier, la 
Réunion ne paraît avoir aucun arbre fruitier qui lui soit propre'. Cepen- 
dant on compte encore dans les Seychelles et les Mascareignes plus de cinq 
cents végétaux qui ne se trouvent point ailleurs, et, parmi les formes 
communes à ces îles et à d'autres terres, on constate que les espèces 
asiatiques l'emportent en nombre sur celles d'origine africaine. Sur 22 
pandanus, ces îles en possèdent une vingtaine, dont particuliers à l'île 
Maurice, 4 à la Réunion, 5 aux Seychelles, 2 à Rodrigues. La proportion 
considérable des fougères, puis celle des orchidées, donnent à la flore des 
Mascareignes une place tout à fait distincte parmi les flores insulaires. 

Quant à la faune, il est admis par la plupart des naturalistes que tous les 
mammifères vivant actuellement dans lesîlcs,unlémurien et un cenlelesde 
Madagascar, un chat sauvage, un lièvre, des rats et des souris, ont été 
introduits par les colons; de même des lézards, des serpents, des camé- 

' Elle l'ajol, ouvrage cité. 



FLORE, FAUNE DES MASCAREIGNES. 145 

lôons, des grenouilles; (juaiit aux tortues de terre, jadis tellement nom- 
breuses que certaines plages en étaient « pavées »', elles ont été extermi- 
nées par les chasseurs\ C'est aux Portugais (|ue l'on doit l'introduction 
des cerfs qui parcouraient autrefois les forêts de la Réunion et (pie l'on ren- 
contre encore à Maurice. On a récemment essayé d'acclimaler l'autruche 
dans cette dernière île. Parmi les habitants ailés des Mascarcignes est le 
« martin » ou « merle » de Chine [acridothercs trislh), (jue Poivre se 
fit envoyer en 1764 pour défendre les plantations contre le fléau des sau- 
terelles et d'autres insectes. Ce bienfaiteur des colonies fut longtemps 
protégé contre les chasseurs par de fortes amendes. 11 est menacé mainte- 
nant par des couleuvres, d'origine malgache, qui ])énètrent dans le nid de 
l'oiseau et dévorent les petits\. Par une étrange anomalie, l'île Ronde, 
située à plus de 2d kilomètres au nord-est de Maurice, constitue un 
petit monde à part : elle possède une espèce de chou palmiste qui lui est 
propre; en proportion, elle a plus de plantes monocotylédonées que tout 
autre endroit de la Terre, et sa faune, particulière comme sa ilore, est re- 
marquable par des lézards et deux serpents*. 

Si les Mascareignes se sont enrichies d'espèces étrangères, en revanche 
elles ont perdu leur faune ])rimilive. Ces îles se distinguaient naguère de 
tous autres massifs insulaires par leurs oiseaux, si l'on peut apjjeler ainsi 
des animaux à structure de volatiles, mais incapables de voler. Le dronte 
ou dodo et l'aphanaptéryx, le « solitaire » ou pezophaps solitaria, la poule 
d'eau géante, plus grande que l'homme, une espèce de lori, vivaient avant 
l'arrivée des Européens, soit dans toutes les Mascareignes, soit dans l'une 
ou l'autre des îles, et récemment M. Clarke a découvert dans une mare de 
Maurice les restes non encore fossilisés d'oiseaux de plusieurs autres espèces 
différentes, mêlés à ceux de cerfs, de cochons et de singes. Le Guat, qui 
séjourna deux ans à Rodrigues, de 1601 à 1603, puis vécut à Maurice pen- 
dant quehpies années, arriva à une épo(pie où b^ di'oule avait (b'jà disparu 
et où la poule géante existait encore. La venue des blancs fut pour ces ani- 
maux le cataclysme destructeur : peu de décades suffirent pour amener la 
disparition complète de ces oiseaux, qui, d'après leur grande ressemblance 
avec divers genres des temps miocènes, paraissent avoir eu leur origine 
dans ces lem])s reculés. C'est que les drontes et leurs congénères ne pos- 
sédaient pas l'immense avantage de la vitesse pour échapper à leurs enne- 

' Grant, Hislory of Miiurllius. 

'- Alfred R. Wallace. The hland Ujc. 

' Bernardin dn Saint-Pierrr ; — Bory de Saint-Vincent ; — vnn dor Decken ; — Elie Pajot, etc. 

* Barlilj ; — Niciiolas Pilie, ouvrage cilé. 



lifi NOl'VELLE r.ÉOORAI'IIIE UNIVERSELLE. 

mis. Les chiens, les chats, les cochons introduits dans les îles les eurent 
bientôt dévorés ; les rats mangèrent leurs œufs, le fusil du chasseur abattit 
les derniers survivants. Tout récemment même une espèce de pigeon, 
alectorœnas nitidissima, dont les musées ne possèdent que trois exem- 
plaires, vient de périr à Maurice, et l'on croit qu'une autre espèce du même 
genre, alectorœnas rode ricana, a disparu de Rodrigues'. L'existence de ces 
oiseaux lors de l'arrivée des blancs et de leurs compagnons les animaux 
domestiques est un des faits qui portent les naturalistes à croire à l'iso- 
lement j)rimitif des Mascareignes : puisque leur faune, non armée pour la 
lutte, avait toujours été protégée contre les visites des carnivores, c'est que 
les îles n'avaient jamais été unies à de grandes terres \ Les lamantins qui 
peuplaient les cotes de Maurice ont égalenient péri. 

Les mêmes éléments ethniques ont constitué la population des Masca- 
reignes et des archipels circonvoisins jusqu'aux Seychelles. Ces îles étaient 
comj)lètement inhabitées lorsque, en 164(3, Pronis, commandanfdu Fort- 
Dauphin de Madagascar, fit transporter douze mutins dans l'île de Mas- 
carenhas. Ils n'y restèrent que trois ans. En 1655, sept colons français, 
accompagnés de six Malgaches, s'établirent à Saint-Paul, en amenant 
avec eux quehpies animaux, qu'ils lâchèrent dans la montagne pour faire 
souche de bétail et de gibier; mais, à la suite d'un ouragan, ils s'en allè- 
rent à leur tour, et la colonisation définitive de l'île ne commença qu'en 
1663, avec l'arrivée de deux Français, accompagnés de quehiues ser- 
viteurs nègres". Dans les premiers temps les colons vécurent de poissons, 
de tortues, de patates, d'ignames et d'autres racines que leur donnait 
la terre fertile; ils étaient presque nus, vivaient en plein air, ignorant les 
maladies*. Libres, sans ennemis à combattre, sans gouverneur pour leur 
iin|)oser des corvées et des règlements, le ])elit groupe de blancs prospéra: 
des villages se fondèrent et s'entourèrent de j)lantations, le trafic commença 
avec la mère patrie, puis la Compagnie des Indes Orientales, qui reçut le 
monopole du commerce avecMascarenhas, devenue l'île Bourbon, y posséda 
l'une de ses escales les plus lucratives. L'île du nord ou Cerné, que les 
Portugais n'avaient j)as colonisée, était tombée au pouvoir des Hollandais, 
(pii lui avaient donné en 15ns le nom de Maurice (Maurilius) et y avai(Mit 
mis garnison au milieu du siècle suivant; mais ils ne réussirent point, 
chassés, dil-on, par une invasion prodigieuse de rats, cl durent abandon- 

' Edward Newton, Geoçirapliisclifs .liilnhiirh. 1880. 
- Alfred R. W.illace, Tlic hlniid Uj\: 
'• E. Troiielle, Noies iiiamiscrites. 
* Dapper, Description de rAfri(]iie. 



II.UilTANÏS lli:S MASCAIIKIUM'S. 117 

nor leur conqucle, que les Français de Bourbon occupèrent quel(|U(i 
temps après, en 1713'. Les deux îles sœurs étaient délinilivement colo- 
nisées par des blancs d'ori<iine iVançaist', presque tous Normands, Bre- 
tons ou Saintoni;eois, que venaient rejoindre des marins et des avenlu- 
rieis. (]('s quel(}ues centaines de premiers habitants sont les ar.cètres 
(le la plupart des blancs qui peuplent aujourd'hui les deux îles et les 
terres avoisinantes. Les statistiques, d'ailleurs bien défectueuses, ont per- 
mis de constater que les blancs, habilant de nos jours les Masca- 
l'ei^iies et les Seychelles, au nombre d'environ qualre-vingt mille, ont 
du leur accroissement bien moins à l'iminif^ration (ju'au surplus des 
naissances sur les morts. Ces îles de l'océan Indien offrent un exemple 
remarqual)le de terres tropicales où les blancs n'ont cessé de vivi'o cl 
d'augmenter en nombre"; mais les croisements de race ne permettent 
plus depuis longtemps aux recenseurs d'établir la proportion vraie des 
blancs |)armi les indigènes. La fécondité des familles créoles françaises 
est fort grande : on y compte environ 230 enfants pour 1000 femmes 
mariées, tandis qu'eu France la proportion est d'un tiers moins élevée'. 
De 1843 à liSi7, les naissances ont dé[)assé régulièrement les décès 
dans la proportion d'un tiers'. On sait ([uelle grande part les (ils des 
Mascareignes, Bertin, Parny, Joseph Hubert, Lislet Geofroi, Leconte de 
risie, d'autres encore, ont prise au mouvement littéraire et scientilique de 
la Fraïu'Ç. 

Mais les blancs d'origine française, aux(piels se sont associés des 
Anglais depuis la prise de possession de Maurice, de Rodrigues et des 
Seychelles [)ar la (Irande-Bretagne, ne constituent (pi'uue minorité ])armi 
les insulaires. Les premieis colons de Mascareuhas amenaient avec eux des 
esclaves de Madagascar, et lorsque, en 1713, Guillaume Dufresne s'empara 
de Maurice, abandonnée parles Ilollaiulais, il avait également des noirs 



' llrriiiinliii de Saiiit-Pii'iTC, Voynye à l'hle de. France. 
- Accidissciiii'iit dos blancs à la liéunion ot à Ihiurice : 

ll.Hniion. îlMiiriiL'. 

171.") yuo 17'ji r.d 

■17lJ3 4 027 17(),". r. yij.ï 

1804 l'ilOIJ 1804 7 108 

\n.^ 17i!;)5 187)0 8 59a 

'" Élal civil ili's liabilaïUs de Bourljoii, avaiil ralmlilioii de i>!.clavaf;c, en 1823: 

IJlaiu-,'.. . . . 694 naissances. ."99 iikuIs. Accniisseiiicnl : 29."> 
Noirs libres. . 208 " 108 « " 100 

Esclaves ... 217 n llilO » hiiMiiiiilion : 1425 

(Tiiniuas, Essai de Slalisliijue sur iile de Buurbun.) 
* Biirdicr, La Colonisation scientifique. 



118 NOUVELLE CÉOGRAPIIIE UNIVERSELLE. 

av('c lui. Des nègres malgaches eurent à se livrer, sous les ordres des 
lilancs, aux pénibles travaux de défrichement qui ont transformé les 
deux îles : quelques dénominations de plantes, d'animaux et d'instru- 
ments primitifs que possède le parler créole, rappellent ces premières 
années de la mise en culture du sol'. Plus tard, les négriers, constitués 
en compagnies privilégiées et touchant des primes pour l'importation 
des esclaves, allèrent surtout s'approvisionner de chair humaine sur le 
continent d'Afrique, et des noirs de toutes les tribus de l'Afrique orien- 
tale, connus sous le nom général de '< Cafres », vinrent peupler les 
j)lantations. Le sort des malheureux esclaves des Mascareignes était ce 
qu'il fut partout ailleurs dans les pays où les asservis n'ont d'autre ga- 
rantie d'être traités avec douceur que l'intérêt ou le bon vouloir de leurs 
maîtres % et quoique, en vertu d'un édit de 1725, tous les esclaves eussent 
été baptisés et fussent ainsi devenus les ■< frères spirituels » de leurs 
jwssesseurs'. Il est vrai qu'un « code noii' » avait été promulgué en 
1685 pour la protection des esclaves; mais ce code même, dont les 
articles n'étaient pas toujours observés, autorisait toutes les punitions 
(pii ne dépassaient pas trente coups de fouet. Appartenant à des 
races différentes, parlant des langues distinctes, manquant d'armes, 
et d'ailleurs abrutis par le travail forcé, les esclaves des Mascareignes 
ne se soulevèrent jamais contre leurs maîtres; mais souvent des cen- 
taines d'entre eux étaient en fuite à la fois, gîtant dans les cavernes ou 
dans les forêts, rôdant la nuit aux abords des plantations pour dév 
terrer quelques racines. Les chasseurs faisaient des battues en règle 
à la poursuite de ces nègres marrons, et des ])rimes étaient accordées 
à ceux qui rapportaient la main droite de quelque fugitif abattu. Une 
première désertion était punie de la perle d'une oreille; à la seconde, 
on coupait le jarret du délin([uaul; la mort était la punition d'une troi- 
sième fuite'. 

La République française proclama l'abolition de l'esclavage, mais les 
planteurs, d'accord avec le gouverneur général de Malartic, résistèrent aux 
ordres de la mère patrie : à peine les commissaires de la liépul)li(|ue 
avaient-ils touché terre à l'Ile de France, qu'on les embaiMpia de nouveau, 
et bientôt après on se débarrassa de tous les soldats qui les avaient accom- 



' L. lier! lu lion. Revue rie Géoijrnphie, décembre 1880. 
- {',. liaissiie, Éliidi' sur le paloLs tréule tiwuricieii. 
'■ ll'l iiicmille. Sliilisli(iur de Vile Maurice. 

» Bernaiilin île S;iiiil-I'iciiv. Vnijage ii l'Iule de France; — Miiill;[|(l, iSoles sur iile de la 
Réunion. 



HABITANTS DES MASCAREIGNES. 1 l'J 

pagnés, soit en les renvoyant en France, soit en les expédiant à Batavia, 
sous prétexte d'aider les Hollandais, alliés des Français '. L'émancipation des 
noirs fut ainsi retardée ius(|u'au milieu du siècle suivant : à Maurice elle 
se lit par degrés, de l!SÔ4 à 1858; à la Réunion, elle ne fut proclamée 
que dix ans plus tard, par la deuxième I{é|)uljlique, et dans les deux îles 
la propriété vivante fut rachetée aux anciens possesseurs jirivés. aux 
communes et aux cures'. Les noirs de Maurice se rappellent encore 
le temps margoze, c'est-à-dire le « temps d'amertume « ou de servi- 
tude, ainsi désigné d'après un légume de goût très amer, et comparent 
avec joie cette époque aux jours actuels où tous ont mêmes droits. 
« Tmit marmites débonte là hant difél » tlisenl-ils. « Toutes les mar- 
mites sont près du feu M » (Quoique les nègres des Mascareignes, 
d'origine malgache, cafre ou moçambique, soient maintenant en grande 
infériorité numérique dans les îles, c'est jwurlaut le créole français, 
parlé par eux, qui sert de commun moyen d'échange intellectuel entre 
les différentes races pressées dans l'étroit territoire : Français, An- 
glais, Chinois, Arabes, Malais, Hindous de toutes les provinces de la 
Péninsule. 

Les relations fréquentes des Mascareignes avec la presqu'île hindoue, le 
va-et-vient des escadres et des corsaires dans l'océan Indien avaient déjà eu 
pour résultat d'introduire de nombreux Péninsulaires dans les deux îles 
pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle, et c'est à des gens de 
leur race que l'on confiait la construction de presque tous les édifices. 
Mais, lorsque les planteurs virent approcher le jour de l'émancipation des 
noirs, ils s'occupèrent de se procurer des travailleurs d'autre origine : 
Chinois, Malais, Hindous du nord et du sud, et surtout Malabares; ce 
nom est même celui que l'on donne dans le langage ordinaire à tous les 
« engagés » hindous venus de l'Orient. Maurice importa les ouvriers en 
foule pour la culture des plantations, grâce aux facilités exceptionnelles 
que lui offrait le gouvernement anglais de l'Inde. Moins peuplée que Bour- 
bon encore au milieu du siècle, Maurice a maintenant deux fois plus d'ha- 
bitants, proportion correspondante à celle des terrains cultivables dans les 
deux îles. D'après les règlements, l'introduction des travailleurs étrangers 
devait se faire dans des conditions de parfait respect pour leur libre 
volonté; mais, sur la plupart des plaulalioiis, les aucieiiiies |)ratiquesde 

' GranI, The Hislorij of Mniiriliiis or Ihc hle of France. 

- Esclaves rachetés il Maiirici'. . . 0.") ô'iO Indeiimllé : .V2 81. j 800 francs. 

» >) à la Itéuiiioii . . {J0 8i!'J » 41 104 005 » 
' C. Baissac, ouvrage cité. 



150 NOUVELLE CEOGRAl'lUE UNI VEKSELLE. 

resclavagc eonlinuèrent d'être appliquées aux engagés. Ainsi que le dé- 
clare un document olliciel', les pi'oinesses faites aux émigrants, à leur dé- 
|)aii de l'Inde, n'étaient tenues ni par leur agent protecteur, ni par les 
magistrats, ni par les médecins, ni par les planteurs. Plus d'un com- 
mandeur les menait à coups de rotin, comme on avait mené les esclaves; 
on les faisait travailler même plus que les nègres, et ])lus lougtemps, car 
leur vie n'était pas aussi précieuse que celle d'un Caire acheté à beaux 
deniers ; leur maigre salaire était souvent dévoré par les amendes, et quand 
enfin, api'ès cinq ans révolus, ils étaient redevenus libres, des passeports 
cl des tracasseries de police les assimilaient à des criminels surveillés. Le 
fait le plus grave peut-être est que l'immigration de ces Orientaux, plus 
nombreux à Maurice que blancs et noirs, l'éunis maintenant sous la même 
rubrique, comme citoyens égaux', s'est constamment pratiquée en violation 
des lois naturelles d'une proportion normale entre les sexes. Les femmes 
ayant toujours été importées en nombre beaucoup moindre que les 
b()mmes\ il en résultait que les familles ne pouvaient se constituer (|u'à 
l'état d'exception; la polyandrie était devenue la règle dans les campe- 
ments d'Hindous; les enfants, très rares d'ailleurs, étaient fort négli- 
gés par leurs parents d'aventure. La mortalité, frappant des gens sans 
famille, était chaque année beaucoup plus considérable que la natalité* : 
c'est ])ar de continuelles importations que se comblaient les vides et 
que s'accroissaient les chiourmes des plantations. Mais, par l'effet de la 
solidarité qui lie les races les une^; aux auties, les maladies qu'aj)|)or- 
tai(Mit les immigraiils chinois et hindous frappaient aussi les auti'es liabi- 
larils de l'île : ce sont les jiremiers (|ui ont apporté la lèpi'c; ce sont les 
Hindous qui ont introduit dans les Mascareignes la lièvre récurrente, dite 



Report uf (lie Commissionners nppoinled lo enquiir iiilo llic iiviiliiieiil of iimiiHjriiiils, tS7,">. 
l'opulation des doux ^'randes Mascairi^'iics en 1887 : 



Citoyens établis, blancs, noirs et de couleur. . . ) ,.,.,,, ( l'il).")r>y 

, ' i l() -vli ■ 

Il Erifja^'és » nialgaelies, cafres et aral)es . . . . ) ( !.")'2()(l 

Oririilaiix (Hindous et Cliiiiois) 'iM 721 257H 



Ensemble T.liS 1 45 Itil 505 

l'rn|iiiiliuu des sexes chez les « engagés » de loiUe rare, ;i la liéiinion, en 1887 : 

llornnies 'i8 8;)8 

Kennnes \t\\:> 

Ensenilili' 40 'J71 

Liai cimI des inniugi'ants liindous {|r l,i Uéunion, de 1848 à I88-' : 

Naissances 8 657 

Morts 'J8 2t)5 



IIAIilTANTS DES MASC.UÏI'KINES. 151 

(le Romliiij '; pciidaiit la <;r:iii(lc éiiidémie qui dura trois années, do 1860 
à 180S, soixante-douze mille individus, soil le quart des habitants de 
Mauriee, périrent : jusqu'à deux cent quarante personnes mouraient dans 
la ea])itale en un seul jour". Les Maseareignes avaient eu jadis une renom- 
mée de parfaite salubrité et l'on craignait alors qu'elles ne devinssent les 
« terres d'élection de toutes les pestes asiatiques ». Les maladies ont di- 
minué, mais la misère est venue. « Tempx français zourmotts II pli (jroa 
que temps mujkih. » « Du temps des Français les giraumons étaieiil plus 
gros que du lemjjs des Anglais, » disent les nègres de Maurice\ 

Actuellement les deux îles s'indianisent de plus en plus; la fête du 
Yamseh rivalise de luxe et d'éclat avec la Fête-Dieu. La disproportion qui 
existait entre les hommes et les femmes s'amoindrit chaque année\ parce 
([ue la mortalité frappe surtout les hommes et que le nombre des femmes 
qui se font rapatrier après leur temps de service est fort minime^ D'au- 
tre part, la population des îles diminue chaque année, par le décroissement 
de l'immigration, qui compensait la mortalité, et cette diminution conti- 
nuera probablement jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli entre les sexes. 
Une forte proportion des Malabares qui vivent dans l'île sont maintenant 
libres de tout « engagement » envers les planteurs et cherchent à gagner 
leur vie dans le petit commerce et les bas emplois de l'administration. 
Nombre d'entre eux se marient avec des femmes de couleur; grâce à leur 
sobriété, à leur économie, peut-être aussi à leur esprit d'intrigue, les 
Indiens de Maurice évincent peu à peu les gens d'autre race, ils (d)ligent les 
créoles eux-mêmes à leur céder le marché du travail; (juelques-uns d'entre 
eux se sont partagé les terres de nobles endettés. A l'immigration des cul- 
tivateurs hindous correspond une émigration de bourgeois créoles. Nombre 
de ceux-ci quittent les îles pour rentrer en Europe, la patrie des aïeux, ou 
pour courir les aventures à Madagascar ou dans les Indes. 

' M;ilu'', (iéiHirtijihic mcdicnlc. 

- Nichohis Pike, ouvrage cilé. 

"■ Baissai', ouvrage c'ilo. 

* I'()|mlntiiin (li's Mascaivignos. suivant les soxps, on 1887 : 

Maiirn-i". L:i Rénilioii. 

Iloiumos '208.101 88 355 

Femmes t.VJ 744 73108 

Ensemble 3(58 14:> ICI 503 

■'■ Mouvement de la population inilienne à Mauriee en 1884 : 

Arrivi^i's. Dr-parls. .Naissanc"s Moris. 

Ilonnnes 4471 1197 .300'2 'ifiSfi 

Femmes 1949 3.j8 308li 1047 



152 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 



II 



Maurice, qui continue, au sud des Cargados, le grand hémicycle des 
terres émergées, des récifs et des bancs de sable, ne fut pourtant rattachée 
à aucune autre île ; elle surgit isolément de l'océan des Indes. Entièrement 
coiniiosée de roches basaltiques, elle est peut-être d'origine plus ancienne 
que la Réunion, car ses côtes sont beaucoup plus découpées, ses monta- 
gnes ont été plus abaissées par l'érosion et les cratères de ses volcans ont 
été oblitérés : on en reconnaît (juelques-uns seulement en des coupes la- 
custres, où les eaux dorment entre des parois de laves. Les massifs monta- 
gneux de l'île sont entourés par des plaines de terre rougeâtre, qui jadis 
étaient couvertes de forêts, remplacées aujourd'hui par des cultures, des 
jardins, des villages; le centre de l'île est occupé par un plateau de quatre 
à cin(| cents mètres de hauteur ayant conservé (juelques restes de ses bois. 
La montagne, dite Pilon du Milieu (597) mètres), qui domine ce plateau, 
n'est point la plus élevée; mais il est probable qu'elle le fut jadis : la 
cime se compose en entier de i)rismes basaltiques couchés horizonlalc- 
menl, dont la masse fut injectée entre des parois de montagne qui n'exis- 
tent plus actuellement'. Le Piton est dépassé de plus de 200 mètres par 
la montagne de la Rivière Noire (825 mètres) se dressant dans la partie 
sud-occidentale de l'île. Les monts les plus piltores(|ues et de la forme la 
plus bizai're sont ceux du massif voisin de la capitale. Au milieu de la 
crête, s'élève, comme un doigt, le locher supei'be du Pouce, et près de là 
se montre l'obélisfjue de Pieter Bolh ((S15 mètres), surmonté d'un énorme 
bloc globulaire, que de rares gravisseurs escaladent au moyen de cordes et 
d'échelles. Le pourtour de l'île est frangé de récifs et d'îlots, entre les- 
quels s'ouvrent les chenaux des ports. Des roches de formation marine, 
situées actuellement au-dessus du flot, |irouveiit que sur la côte de Mau- 
rice un changement de niveau s'est fait entre la terre et l'océan \ Les 
îlots qui avoisinent la grande île vers son extrémité du nord, la Ronde, 
la Plate, nie d'Ambre, le Coin de Mire, sont couverts de débris qui témoi- 
gnent (le l'existence d'un volcan disparu, (|ui llandiait jadis dans ces 
parages". 

' IlicliartI von Drasclii', Jiihrhiuli ih-r Cruhiiiisihen Rfirlisansliill. ISTIi. 

- Darwin, Conil-Rcefs ; — Cli Vélain, la Faune des 'des Saiiil-l'nid et AiiisU'i-(l<im. 

' Borv de Sainl-Vincenl; — N. Pike, ouvrages cités. 



MAURICE. 



153 



Maurice, plus populpuso que la Réunion, est plus déboisée : la défo- 
restaliuii y est presque eomplèlo. On n'y voit plus de ces grands bois 



28. MAI IllCE. 



E5t de Par. 




/'rofor/a^Giyr-~3 



1 t 730 000 



qiKï décrit Bernardin de Saint-Fierre, tellement unis par un réseau de 
lianes que, après avoir scié les arbres, il fallait encore couper les cordages 
naturels qui les retenaient'. «Jadis mon doigt était à l'ombre, il commence 
à brûler au grand soleil, » dit une énigme ou sirandane relative à la mon- 



' VuiiiHji' il rislc lie Fiance 

XIV. 



•20 



154 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

lagne du Pouce, près de Port-Louis. La destruction des forêts a eu les con- 
séquences habituelles : les cours d'eau n'ont plus qu'un régime irrégulier, 
alternativement débordés et presque taris. Un dicton cité par Baissac' con- 
state les changements accomplis dans l'hydrologie mauricienne : « Les 
rivières de Maurice n'ont pas de chance : du temps des Français elles cher- 
chaient des ponts, du temps des Anglais elles cherchent de l'eau. » Le 
sol des montagnes, durci par le soleil, est devenu impénétrable aux 
]iluies : celles-ci s'écoulent rapidement par les pentes, au lieu de séjourner 
comme autrefois au milieu des mousses et des herbes, d'entrer dans les 
radicelles des plantes ou dans les fentes du sol et de rejaillir en sources; 
au bas des montagnes se forment des mares temporaires, dont les exha- 
laisons fatales se répandent au loin. Les sécheresses sont plus longues, les 
pluies plus soudaines, plus abondantes et plus irrégulières; de vastes 
espaces de terrain, jadis en culture, sont devenus infertiles '. 



L'ile n'a qu'une seule grande ville, Port-Louis, située sur le côté orien- 
tal (le l'île ou « sous le vent )i, au bord d'une baie qu'abritent des récifs 
de coi'ail et que défendent des batteries et des forts; les bâtiments y 
courent peu de danger lors des cyclones; cependant au dernier siècle on 
a vu dans la rade jusqu'à 54 carcasses de navires, autant d'écueils à ajou- 
ter à ceux des polypiers'. Fondée en 1735 par Mahé de la Bourdonnais, 
elle remplaça le port du sud-est, où jusqu'alors avaient abordé presque 
tons les vaisseaux, et depuis cette époque elle monopolise le commerce de 
l'ile. Vue du large, la ville, moins anglaise d'aspect que ne le sont (lalais 
et Boulogne', se présente superbement au milieu des jardins et des |)al- 
meraies, à l'issue de la Grande-Rivière, qui serpente au sud-est; l'am- 
philhéàli'e des montagnes se déploie en hémicycle à l'est de Port-Louis, 
dominé par la roche boisée du Pouce. Près du quai et de la crique du 
Trou-Fanfaron, la statue de Mahé, fondateur de Port-Louis, se dresse 
sous les ombrages, et quelques beaux édifices bordent les rues principales; 
mais dans l'ensemble la ville n'a pas l'élégance qu'on s'attendrait à trouver 
dans le centre commercial de l'océan des Indes, où se pi'essent près de 
soixanle-dix mille habitants. L'émigration des nobles et des riches qui vont 
passer les iiuils dans les villas de la campagne, la prise de possession des 

' fjtiKlc sur le patois créole tnuuricien. 

* I). Rodjjpis, The Fariner, 1876. 
'• (iiant, History of Mniiritiiis. 

* Darwin, A Naturalises roi/ai/e roiniil llic World. 



MAI liici:. 



riiiil)uMrj;s et d'uiio piirlie de lii cilô par les llimlous et. les Malgaches doii- 
iiciil à plusieurs quartiers un aspect de pauvreté el d'abandon. D'ailleurs 
la |)(>pulalion a réellement diminué depuis la grande épidémie. 

l'ort-Louis a perdu aussi une pailie de son commerce : la suhslilulioii 



X" 39. l'OHT-LUI I> 



Est de Pa 




57°53- 



r^ 



1 ■ 12:; OltO 



de la vapeur à la voile dispeuse heaucoiip de navires de l'aii'e escale en roule 
pour leurs apjirovisionnements, et le percement de l'isthme de Suez a dé- 
tourné le commerce des Indes de son ancien lieu d'étape dans l'Océan. 
Cependant le mouvement des échanges est encoie i'ort considérable à 
Maurice', bien supérieur en proportion à celui de la ])lupart des i)ays 

' CiiiiiiiiL'rcc de l'url-Louis l'Ii ISSU : 

linporlalions .VJ 8(i7 i'iO fniiKS. 

Expoi-lalions 80 'J58 VA\ » 

EiiSL'iuljlo. . . i-iU 8i!5 870 francs, suil Ô8U francs par l];iljilaiil. 



158 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

d'Europe, et le port est presque toujours rempli de bâtiments'; des lignes 
régulières de navigation le rattachent à l'Europe par le canal de Suez, 
à la Réunion et à Madagascar ; mais les Mascareignes n'ont pas encore de 
câble télégraphique les reliant au réseau du monde. Le sucre et le rhum 
sont les premiers articles d'exportation, car l'île possède plus de 250 su- 
creries et de 40 distilleries, produisant en moyenne de 50 à 80 000 
tonnes de sucre et 25000 hectolitres de rhum, d'une valeur moyenne 
de quatre à cinq millions de francs ; mais ses récoltes sont notablement 
amoindries* par suite des attaques du « pou blanc » et du borer [procercm 
sacchariphagm). Le maïs et, d'une manière générale, les « vivres » que 
la culture fournit aux habitants sont insuffisants et c'est en grande par- 
tie à la « Grande Terre », ou Madagascar, que les Mauriciens vont s'ap- 
provisionner : des navires dits bullockers, parce qu'ils servent surtout au 
transport des bœufs, vont et viennent incessamment entre Port-Louis et 
Tamataveou Vohémar. Tout le riz consommé par les Indiens des Masca- 
reignes est imjKJrtédu Bengale. La vanille, les fibres d'aloès, l'huile de coco 
sont parmi les denrées d'exportation qui rapporlenl le plus aux jdanteurs. 

Des chemins de fer traversent l'île', unissant la ville avec les princi- 
paux groupes de plantations et de maisons de plaisance. La voie du nord- 
est atteint, à une dizaine de kilomètres, les habitations sucrières de Pam- 
plemousse, près desquelles se trouve le jardin célèbre que le naturaliste 
Poivre fonda en 1768 et dont il fit une pépinière pour l'élève de plantes 
tropicales : ce jardin d'essai existe encore et quelques-unes de ses allées 
sont parmi les plus belles du monde. Pamplemousse, ainsi nommée du 
citronnier citrus decumann, est le site où Bernardin de Saint-Pierre a 
fait vivre « Paul et Virginie », et telle est la puissance de l'illusion évo- 
quée par le roman, que l'on montre aux voyageurs les tombeaux des deux 
amants. L'ile d'Ambre, environnée d'écueils, où vint se briser le navire 
Saint-Gérnn, comme le raconte l'écrivain, est au nord-est de Maurice. 

Un autre chemin de fer qui, au sortir de Port-Louis, se dirige vers le 
sud-i'st <à travers les plaines Wilhems, est celui que bordent en plus grand 
nombre les villas de plaisance. Le village de Curepipe, situé presque au 
centre géométrique de l'île, à 555 mètres d'altitude, précisément sur le 
seuil de partage entre les deux versants, est devenu le principal sanatoire 
de Maurice, et des créoles, fuyant l'air impur du littoral, y ont en foule 

' Mouvement des navires à l'ort-Louis en ISiiO, à l'eulive cl n h sortie : 

922 naviies, jaugeant 692 270 loiiiies. 

- Production du sucre à Maurice en t8()."> : 122452 tonnes. 

'■ Chemins de fer de Maurice en 1886 : 1-48 kilomètres. Bénéfice net : 870 000 lianes. 



MAURICE. 150 



établi leur résidence : c'est tout près de là, au sud, que s'ouvre le gracieux 
cratère boisé, d'une profondeur d'environ 100 mètres, dit le « Trou du 
Cerf » ; la ferme expérimentale de Curepipe contenait en 1887 douze mille 
arbustes à thé d'une venue parfaite'. Sur le versant oriental, la voie maî- 
tresse du chemin de fer aboutit à Mahébourg, l'un des villages riverains 
du grand port qu'avaient choisi les premiers colons hollandais pour le 
mouillage de leurs vaisseaux. C'est près de Mahébourg, au sud, que se 
trouve la falaise percée par laquelle les vagues s'élancent en un superbe 
« souffleur» de 15 mètres de haut. 



Le gouvernement de Maurice, modifié en 1884 et 1885, n'a rien de 
démocratique. Le gouverneur est nommé par la couronne, de même que 
les cinq membres du conseil exécutif. Sur les vingt-sept membres du con- 
seil législatif, huit le sont en vertu de leur charge, neuf sont à la nomi- 
nation du gouverneur et dix sont choisis par les citoyens qui jouissent d'un 
certain revenu. Dans les affaires d'ordre local ou financier, le vote des 
membres officiels n'est pas compté quand celui des dix membres élus est 
unanime. Les divisions électorales ou districts sont au nombre de neuf : 
Port-Louis (2 députés), Pamplemousse, Rivière-du-Rempart (nord-est de 
l'île), Flacq et Grand-Port (côte orientale). Savane et Rivière-Noire (sud- 
ouest de l'île). Plaines Wilhems et Moka (partie centrale de Maurice). 

L'armée, qui se composait en 1887 de 445 hommes, est pour une moitié 
entretenue par la Grande-Rretagne. La législation, en partie française, en 
partie anglaise, est des plus compliquées et permet d'éterniser les procès, 
au grand profit des avocats. Il n'y a point de religion d'Etat*; cependant le 
gouvernement subventionne les Eglises catholiques et épiscopales, celles-ci 
dans une proportion plus forte, relativement à leur nombre; il donne aussi 
des subsides à un certain nombre d'écoles % d'ailleurs bien insuffisantes 

' Afrique explorée et civilisée, avril 1887. 

- Répiiitilion (les Mauriciens, d'après leurs culles, en 1881 : 

Mahométans, Sivailes, etc. . . 244 000 

Catholiques 108 000 

Protestants 8 000 

= Écoles de Maurice : 114. Nombre des élèves : 

Eu 1881. En 1887. 

Élèves catholiques . 9 107 élèves, soit 75 pour 100 ; 1 1 TO.'j élèves, soit 75 pour 100. 

I) protestiints . 998 )> n 8 n 7Ô'2 » U « 

)) hindous . . 1746 I) ..10 .. ) ' . .,. 

1 ■. fio« - •' '" " " 20 » 

» mahométans 024 n n :» » ) 

1 2 475 élèves. 1 ."1 072 élèves 



IfiO NOUVELLK (lÉOCRAl'IllK IMVEHSKLLK. 

pour tous les enfants de l'île ; à peine un ijuart d'entre eux ret^'oivent 
l'instruction primaire, ilauiice possède plusieurs sociétés scientifiques 
et littéraires, entre autres une société pour la propagation de la langue 
française. Un grand nombre de journaux, dont six quotidiens, sont pu- 
bliés à Port-Louis. 

Le budget de la petite île est très considérable' et sert à payer de nom- 
breux fonctionnaires, presque tous anglais dans les hauts grades; les em- 
ployés à moindre traitement sont en majorité créoles, tandis que les 
humbles places sont occupées par des Hindous. La monnaie officielle de 
Maurice est la roupie hindoue, égale au dixième de la livre sterling ; le sys- 
tème métrique est obligatoire depuis 1878. 

Les îles anglaises de l'océan Indien, à l'exception de Sokotra, mais en y 
comprenant l'archipel de Tchagos et les autres îles de ces parages (|ui 
appartiennent géographiquement à l'Inde, dépendent administrativement 
de Maurice. 



I. A ni;t'MON. 

La plus grande des Mascareignes, désignée officiellement « île de la 
Réunion », mais connue aussi sous son ancienne appellation d(> Bourbon, 
n'offre pas de leri'aiiis habitables dans (ouïe son étendue, comme l'île rela- 
tivement plate de Maurice. Par sa configuration géographique, celle d'un 
ensemble (hi monts et de plateaux à pentes rapides, bordé d'une lisière 
étroite de plaines et de versants doucement inclinés, la Héunion a dû res- 
ter presque entièrement déserte dans sa partie médiane; elle n'est guère 
habitée que sur une zone étroite du pourtour, où les villes et les villages 
se succèdent en collier; dans la haute région des froidures s'étendent 
toujours de vastes solitudes. L'île a gardé son as])ect grandiose et la ma- 
gnificence de ses horizons, mais elle n'a plus les lorcMs (pii descendaient 
jusqu'à la mer et qui lui avaient valu des voyageurs ra|)pellalion d'Kden'. 

Tandis ipie Maurice est oiienlée du nord-est au sud-ouest, la Réunion a 
son axe priiici|)al dans la direction du nord-ouest au sud-esl, et c'est dans 



' r.iiil^'et (le Maurice en 1881) : 

Recettes 18 T.MKKIII francs. 

Dépenses 211 OT.") 000 x 

Dcllc |mbli(|nc 18 ti.")." 7."iO « 

^ |tii|i|iri', Di'sai/itidn de /'.4/'n'(/Hc; — bniv de Saiiil-ViiicenI, iiiivraf^e eilé. 



LA RÉUNION. \m 

ce sens que se succèdent les sommets. D'étroites plaines d'alluvions ou île 
galets se montrent à l'issue des gorges, mais partout ailleurs les escarpe- 
ments commencent au bord de la mer et l'on monte par des pentes régu- 
lières, sans ressauts, jusqu'aux plateaux qui occupent l'intérieur de l'iIe. 
Dans la partie centrale de la Réunion, où les érosions ont le moins raviné 
les terrains, les hautes plaines dépassent 1600 mètres en altitude; en cer- 
tains endroits le seuil de partage entre les deux versants s'élève à plus de 
2000 mètres. Des mornes, des pitons se dressent au-dessus des crêtes. Le 
massif le plus élevé, celui des Salazes, ainsi nommé d'une vague ressem- 
blance de forme avec les salazes ou broches en bois dont les Malgaches 
se servent pour rôtir la viande, est dominé par le Piton des Neiges. 
Chaque année, sauf de rares exceptions, des lignes blanches de flocons 
strient le cône terminal apparaissant au-dessus des ravins d'érosion dans 
lesquels s'écroulent ses talus ; sa hauteur actuelle est de 5069 mètres. Un des 
épaulemenls septentrionaux du pilon est la pyramide régulière de Ciman- 
def ou «Bonnet Pointu )>, qui semble le point culminant de l'île (2226 mè- 
tres), quand on la contourne au nord-ouest, entre Saint-Denis et Saint-Paul '. 
Vers l'extrémité orientale de l'ile, les laves se relèvent pour former un 
deuxième massif, dont les cimes dépassent 2300 et 2400 mètres. Soudain 
le sol s'affaisse, et l'on se trouve au bord d'un précipice de forme semi- 
circulaire, dit le « Grand Enclos », qui prolonge ses deux remparts exté- 
rieurs jus(ju'à la uier, enfermant complètement dans son enceinte le vol- 
can du « Grand Brûlé >■>. Cette paroi de cirque, ayant en moyenne de 
250 à 500 mètres de hauteur, et ne présentant surtout son pourtour qu'un 
petit nombre de ravins de descente, est peut-être unique au monde par son 
étonnante régularité. L'ensemble du cirque n'a pas moins de 96 kilomè- 
tres carrés en superficie et le développement du mur de l'Enclos est de 
45 kilomètres environ. Il est probable que l'Enclos, autrefois circulaire, 
enfermait, comme le Kilauea d'IIavaïi, un lac de matières fondues et bouil- 
lonnantes; puis la paroi orientale de l'immense cratère fut détruite par 
les coulées de lave, qui trouvèrent de ce côté des points de moindre résis- 
tance*. Il se peut qu'il y ait eu aussi des effondrements au-dessus de vides 
intérieurs laissés par les éruptions : à l'ouest du « Grantl Enclos >i, on 
observe également de longs remparts, qui semblent avoir été produits |iar 
des tassements; enfin, un nouvel <f enclos » se forme depuis quelques an- 
nées, dans l'enceinte du premier, autour du cratère central '. 

• Maillard, Notes sur l'île de la Réunion. 

- Bory de Saint-Vincent, ouvrage cité ; — Richard von Drasche, mémoire cité. 

' E. Trouetle, Notes manuscrites. 

xrv. '21 



102 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



Le bouillonnement des laves, les crevasses du sol et les éruptions modi- 
licnt fi'équemment l'aspecl du volcan, et les cratères actifs, ainsi que 
l'avaient déjà constaté Hubert etBory de Saint-Vincent, ont souvent changé 
de place. Actuellement, le cratère le plus élevé (2623 mètres) ou « piton 
Bory » n'est pas celui qui est resté en communication avec le foyer des 
matières en fusion : c'est une coupe à fond durci, ayant un pourtour 
extérieur d'environ 600 mètres. La cheminée d'éruption, dite « cratère 



S° 50. LE GniND l!HfLÉ. 




Lbt de br-een v cH 



dapr-ea Nic.lUrd 



Dolomien » ou « piton de la Fournaise )',qui se forma on 1791', est d'une 
centaine de mètres moins haute que le grand cratère; elle se termine ])ar un 
orifice de quatre à cinq cents mètres de tour, d'où s'échappent coiislam- 
inont (les vapeurs : en se penchant au bord du puits, on aperçoit la nappe 
de pierre en fusion (jui, au contact de l'air, se recouvre d'une couche brune, 
comme d'un couvercle de fer, brisée en plaques polygonales par la lave 
rouge et bouillonnante. Les éruptions sont fréquentes : à la tin du siècle 
dernier, elles avaient lieu •< au moins deux fois l'an »'; de 1800 à 1800, 
M. Maillard en énumère une vingtaine, soit une en moyenne par période 



' PnpiiTs (le Josrpli lliibcrl: — E. Trourlle. Noies manuscvilcs. 
- Rorv (11' Sainl-VinciMil. (iiivrn^'c cilc''. 



GKAND BKULÉ, CIROUES D'ÉROSIOM. 163 

(le trois années, et (juelques-unos de ees coulées ont été fort abondantes : 
celle de ISB^, qui commença aux deux tiers de la hauteur du Grand- 
Brûlé, descendit jusqu'à la mei', où elle forma un petit promontoire. Par- 
fois elles sont accompagnées de pluies de cendres et de matières diverses, 
entre autres de ces fds ténus d'obsidienne que les insulaires de Havaii a(>- 
l)ellenl les « cheveux de la déesse Pélc' » ; Bory de Saint-Vincent en vit tout 
un nuage enveloppant le sommet du volcan. En maints endroits du Grand 
Brûlé des voûtes de scories dures recouvrent des galeries vides par les- 
quelles s'épanchèrent jadis des laves encore fluides; ce n'est donc pas 
sans danger que l'on parcourt les pentes du volcan : la chute d'une cou- 
pole brisée peut entraîner le voyageur en de profondes cavernes. Vu de la 
mer, le Grand Brûlé n'est pas aussi morne d'aspect que son nom pourrait 
le l'aire supposer. Des îlots de forêts, respectés par les coulées de pierre, 
sont épars au milieu des scories ; des broussailles, des fougères, et çà et 
là quehjues arbres isolés se montrent sur les laves anciennes; même des 
cheires récentes ont leur vêtement de mousse; la végétation essaye par- 
tout de reconquérir l'espace d'où le feu l'avait extirpée. On a constaté des 
traces de soulèvement, jusqu'à la hauteur de 80 mètres, sur les côtes sud- 
occidentales de la Réunion, où d'anciennes plages coralligènes se montrent 
au-dessus des polypiers du littoral actuel. Les récifs, qui entourent com- 
plètement Maurice, sont assez rares sur les côtes de l'île sœur, à cause de 
la l)rusque |)rofondeur des mers environnantes ■. 

L'île de la Réunion, déjà si remar({uable |iar son volcan, est en outre 
une des terres les plus intéressantes de l'Océan par les prodigieux cirques 
d'érosion que les eaux de pluie y ont creusés. Dans la partie occidentale de 
l'île se sont ouverts trois de ces énormes entonnoirs, séparés les uns des 
autres par d'étroites arêtes, d'où les graviers s'écoulent en nappes sur les 
deux versants. Une butte pyramidale, épaulement du piton des Neiges, 
le (îros Morne, se dresse au centre de divergence des trois gouffres dis- 
posés en forme de trèfle. Au sud-est l'abîme de Cilaos, où viennent s'unii' 
les mille ravins qui aboutissent à la rivière de Saint-Etienne; au nord- 
ouest, un autre cirque profond, celui de Mafate, qui donne naissance à la 
rivière des Galets ; au nord-est, le fond de Salazie, où serpentent les tor- 
lents qui forment ensemble la rivière du Mal. L'œuvi-e d'érosion n'a pas 
nivelé d'une manière égale ces profondes cavités : entre les divers torrents 
se pi'olongent des arêtes élevées, et même des montagnes isolées, telles 



' Rochon, Voijayc h Miulayascar: — liory Jo !?;iiiU-Vincenl, ouviaye cilé. 
- Ricliard von Diasclie, uiéraoiie cité. 



IGl 



NOUVELLE (lÉOGRAPIlIE IMVERSELLi:. 



<liie le Piton d'Enchcin (15(31 inèlres), ainsi nommé d'un nègre marron 
qui y vécut quatorze ans, redressent leurs escarpements au centre des 
plaines ravinées; quelques petits lacs, ou plutôt des mares, emplissent les 
creux en amont des éboulis. En outre, chacun des trois cinpies a sa source 
thermale; celle de Cilaos apparaît en plusieurs filets d'eau chaude qui 
s'élancent et donnent aux ruisseaux une température plus élevée que celle 



LES TROIS Cmul'ES D KnOSION. 






I tel ^ 














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\. ^ 



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Uap Via 



de l'air ambiant. La source du cirque de Salazie est la plus fréquentée; 
celle du cirque de Mafate, très riche en soufre, est la plus el'licace, quoi- 
que la moins visitée à cause de la difficulté des chemins; celle de Cilaos 
est de beaucoup la plus abondante. Avec tous ses petits afflueiils, elle 
forme un véritable ruisseau de trois litres par seconde : il siillil, (piaiid 
on veut se baigner, de creuser un trou dans le sable el d'allendre que 
l'eau de percolalion l'ait rempli. 



RIVIÈRES DE L.\ RÉUNION. Irt? 

Far la disposition de leurs bassins, les rivières de la Réunion, alimen- 
tées, au vent par des averses très abondantes et, sous le vent, par des pluies 
beaucoup moins fortes, peuvent être considérées comme offrant le type de 
torrents alpins, démolissant à l'amont, reconstruisant à l'aval. Dans la 
partie supérieure du bassin, cha(jue ruisselet érode et creuse; puis, à leur 
sortie du cirque, unies en un seul canal, les eaux s'engagent dans une 
étroite cluse, pour s'étaler, dans le voisinage de la mer, en un large champ 
de galets, oii s'accumulent les débris apportés de la montagne. Un peut 
juger de la puissance d'érosion de ces torrents par le vide que représente 
chaque cirque dans l'épaisseur du plateau : celui de Salazie a perdu ainsi, 
par l'action des eaux, une masse de terre au moins égale à 80000 mil- 
lions de mètres, soit à 80 kilomètres cubes. Et cette puissance d'érosion 
ne peut que s'accroître par le déboisement des montagnes : l'homme tra- 
vaille à transformer son île si fertile en une roche nue. La terre végétale 
des pentes est emportée vers la mer, et parfois des pans entiers de débris 
s'écroulent d'un coup : les talus de cendres rejetés par d'anciennes explo- 
sions s'affaissent en bloc, délayés par les pluies. En 1875, une seule cou- 
lée de débris, qui tomba sur le hameau de Grand-Sable, recouvrit un espace 
de 150 hectares sur une épaisseur de 40 à 00 mètres. 

Les petits bambous {bamlmm ulpina) connus sous le nom de « ca- 
lumets » forment sur le flanc des montagnes une zone de végétation 
limitée d'une manière assez précise, de 1400 à 1500 mètres, pour qu'elle 
puisse servir aux créoles de mesure d'altitude. Afin de donner une idée de 
la hauteur à laquelle il est parvenu, le chasseur dit à combien d'heures 
ou de minutes il se trouvait « au-dessus» ou « au-dessous des calumets ». 
Plus haut, les plateaux et les sommets sont en partie couverts d'amba- 
villes [luibertia), grands arbustes au Ironc noueux et tordu qui se divise en 
une foule de rameaux glabres portant des corymbes de fleurs jaunes. 



De même que Maurice, la Réunion a pour industrie principale la cul- 
ture de la canne et la fabrication du sucre et du rhum. Peut-être indi- 
gène, la canne à sucre n'est guère cultivée en grand que depuis le 
rétablissement de la paix, après les guerres de l'Empire; mais elle a peu à 
|)eu rem|)lacé toutes les autres cultures sur la zone du littoral, jusqu'.'i 
l'altitude de 800 à 1000 mètres'; la production annuelle varie de 30 000 
à 40000 tonnes, après avoir été jadis de 60 000; mais le prix de la 

' Miiillanl, (Mivrn''(' cilc. 



168 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

main-d'œuvre, les maladies de la canne et la concurrence du sucre de bet- 
terave empêchent l'industrie sucrière de prospérer à la Réunion et de nom- 
breuses usines ont été saisies par les prêteurs. Au siècle dernier, le café 
était la principale denrée de Bourbon, oîi déjà l'on avait découvert une 
espèce indigène de cafier (roffea mauriciana); mais de nos jours la culture 
du cafier est presque entièrement abandonnée pour la canne : on ne pos- 
sède de caféteries importantes que dans les hauts de Saint-Leu et de 
Saint-Pierre'; celles de Salazie donnent des produits peu estimés. Le gi- 
roflier, qui contribua jadis à enrichir Bourbon, a cessé d'être cultivé de- 
puis que l'essence de girofle n'est plus employée dans l'industrie de la tein- 
ture; mais la vanille, qu'un noir de la Réunion réussit le premier à 
féconder artificiellement, est devenue un des principaux articles d'expor- 
tation : en 1887, la production de l'Ile seule, environ 75 000 kilogrammes, 
bien supérieure à celle de tout autre pays, aurait suffi pour la consom- 
mation de l'Europe entière'. Le cotonnier n'est pas cultivé et la cherté de 
la main-d'œuvre est trop grande pour que l'on s'occupe des arbustes 
à thé de Salazie et de Saint-Leu, dont la feuille, un peu acre d'abord, 
finit par acquérir, dit-on, un arôme d'une grande finesse. Des botanistes 
ont aussi parlé d'introduire dans les jardins l'orchidée faham (cpidendron 
nvaUim), plante sauvage des montagnes de la Réunion, fort a|ipréciée 
comme succédané du thé. On a également essayé la vigne, mais sans suc- 
cès. Enfin, M. Vinson a introduit et acclimaté le chinchona dans l'île de 
la Réunion, notamment dans le cirque de Salazie; les graines et les 
plantes qu'il a distribuées ont permis d'établir des pépinières en diverses 
parties de l'île, et en 1888 le service forestier comptait 26 700 arbres bien 
venus; l'utilisation de l'écorce a déjà commencé. Cet arbre précieux est 
d'autant plus utile à propager qu'il contribue à reconstituer les forèls et à 
retarder le ravinement des piMiles par les pluies d'orage. On a fait égale- 
ment (les plantations d'eucalyptus pour assainir l'aii' et prévenir les fièvres 
intermittentes. 

Comme dans l'île sœur, Maurice, l'attribution presque exclusive du sol 
aux cultures industrielles, a eu pour conséquence une grande disette de 
« vivres j^ : les grains, les légumes, les fruits ne suffisent jjIus, malgré la 
féciindilé du sol. Les hautes vallées de l'intérieur, où l'on cultive surtout 
des plantes d'origine européenne, ont encore une population d'agricul- 
teurs trop faible pour que la production soit considérable et les pàtu- 



' E. Troupttc, IS'otes manuscrites. 

- Journal Madayuscar, novembre 1887. 



CULTURES DE LA REUNION. lU'J 

rnges do la « plaine )> des Cafres ne nourrissent pas assez de bestiaux 
pour l'alimentalion des 160 000 lialulants de l'ile : c'est de la « Grande 
Terre » ou Madagascar que l'on doit [lour une très forte part importer les 
bœufs, les porcs, la volaille; prescjue tout le riz provient du Bengale'. 
On a proposé le creusement d'un canal de ceinture qui contournerait les 
flancs des montagnes de l'île, à l'altitude d'environ 1000 mètres, et qui 
permettrait d'arroser à volonté les terrains des pentes inférieures et 
d'accroître ainsi la production des céréales. Un canal de ce genre existe 
déjà au-dessus de Saint-Pierre, dans la partie méridionale de l'ile, mais 
les rigoles qu'on en dérive servent surtout aux cultures industrielles des 
grands propriétaires. 

En effet, la Réunion n'est pas un pays de petite propriété, malgré les 
facilités qu'auraient les cultivateurs à vivre dans l'aisance sur un étroit 
lopin de terre. De très vastes domaines se sont constitués, surtout depuis 
l'extension de l'industrie sucrière, et l'on cite une commune, Saint- 
Philippe, d'ailleurs couverte en partie de laves incultivables, où les trois 
quarts du sol sont accaparés par deux individus. La proportion des « pe- 
tits blancs » exclus de leur part de propriété est très considérable, la vie 
indépendante devient pour eux de plus en plus difficile et ils sont obligés 
de se presser dans les villes pour accroître le nombre des parasites. Du 
reste, la configuration géographique de l'île avait été mise à profit par les 
concessionnaires de domaines : les propriétés n'étant limitées que de trois 
côtés, en face par la mer, et latéralement par deux ravins parallèles, le 
reste de la concession était censé s'étendre d'escarpement en escarpe- 
ment jusqu'au seuil de partage entre les deux versants. Lors d'un héritage, 
la propriété se divisait longitudinalement, de la mer à la montagne, et 
tel domaine morcelé se composait à la fin d'une série de rubans ayant 
une vingtaine de mètres en largeur et plusieurs lieues en longueur'. Pour 
exploiter son champ d'un bout à l'autre, chaque proprétaire aurait dû 
construire une route en lacets occupant presque tout l'espace qui lui était 
attribué. Ce mode de division territoriale devait entraîner de continuelles 
disputes et des procès qui se terminaient par le monopole du fort et 

Surface des cultures à la Réunion en 188G : ( 

Ctiamps tle canne 34 500 liectares. 

Cafélei'ies 4 3 jO » 

VaniUeries 3 300 )) 

Champs de « vivres » 9 400 » 

Autres cultures 8 450 » 

(Blciiulel, //(■ de la Rcwiioii, Société de Géographie, 6 avril 1888.) 
- Thomas ; — Maillard, ouvrage cité. 

XIV. 22 



170 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

la ruine du foible : seulement quelques « îlettes » des hautes vallées, 
espaces bie» délimités naturellement par des ravins, ont pu échapper aux 
grands propriétaires. 

L'industrie manufacturière est presque nulle à la Réunion, les habitants 
n'ayant aucun intérêt à payer chèrement des objets de fabrication locale 
que l'on peut acheter meilleurs et à moindre prix venant de France; on 
importe même d'Europe de la chaux et des briipies pour les constructions; 
les couches inépuisables de fer titane que vient déposer le flot sur les 
plages de Saint-Leu ne sont pas utilisées, quoique ces sables renferment 
en moyenne plus de 50 pour 100 de mêlai j)ur. Les ouvriers ne s'occupent 
guère que des métiers relatifs à la consommation locale et à l'industrie de 
la canne : c'est ainsi que l'on tresse par centaines de mille des sacs en 
lanières de pandanus vacoa pour le transport du sucre. Quelques char- 
pentiers de navires, dans les villes de commerce, travaillent aussi à la 
réparation cl même à la construction des chaloupes et d'autres bâtiments. 
La Réunion possède une petite flotte de commerce sortant de ses chantiers 
et montée par ses marins. Cependant presque tout le commerce extérieur 
de File se fait par des navires framjais, surtout par les paquebots employés 
au service régulier de Madagascar'. 



La ca[)itale actuelle de l'ile, Saint-Denis, n'est pas le plus ancien éta- 
blissement des colons français : les pionniers venus du Fort-Dauphin 
avaient fait leurs premiers défrichements à Saint-Paul, à l'ouest de la 
grande falaise qui forme la |)arlie nord-occidentale de l'ile. Saint-Denis, 
percée de rues régulières, est une belle cité d'une quarantaine de mille 
habitants, bâtie sur la pointe la plus septentrionale de la Réunion, entre 
deux rivières. En sa qualité de capitale, elle a les principaux édifices de la 
colonie, palais du gouverneur et hôtel de ville, caserne monumentale et 
hôpital, lycée, grandes écoles et musée. De même que Port-Louis, elle a 
érigé une statue à Mahê de la Bourdonnais : un beau jardin botanique 
occupe un vaste espace au centre même de la cité. 

Saint-Denis, bâtie au vent de l'île, sur la côte exposée aux courants 
atmosphériques de l'est et du sud-est, occupe un des endroits de la Réu- 

' Mouvement coinnicici;il île la Réunion en 1886: 

Impoilation 28 123 000 francs. 

Exportation 17, ÔI9 000 n (sucre : 8 500 000 francs.) 

Ensemble 41 442 000 francs. 




I 



lilililtiiilliziiillliiiiiitllijiili^ 



SAl.NT-DEMS, SAl.ST-I'ALL. 



175 



iiion les plus menacés par les cyclones. Quand l'ouragan s'annonce, il l'aul 
que les navires s'enfuieni aussiUjl de la rade vers la haute mer; fjuel- 
(piefdis l'équipage ne se donne pas le temps de lever l'ancre : on brise les 
chaînes, et on laisse le capitaine à terre quand, par aventure, il ne se trouve 
pas à son bord et ne peut franchir le raz de marée qui précède le cyclone. 
A peine un petit port ou « bnrachois » a-t-il été ménagé au nord de 
Saint-Denis, protégé par une solide jetée, fort élégante. Cependant la 




«iniNK » DE SA 

d'après une iiholoprapliie 



■M. P. Miial.iiiicL 



ville fait quelque commerce; en 18.S6, vingt-quatre navires sont venus 
y charger ^ioOO tonneaux de denrées, dont près de 20 000 tonneaux 
de sucre. 

Le chef-lieu ne possédant pour son trafic qu'une rade périlleuse, l'île 
a dû chercher à se donner un bon port. Naguère le lieu d'escale le moins 
redouté de la côte occidentale était le bourg de Saint-Paul, situé à 46 ki- 
lomètres de Saint-Denis, << sous lèvent », au bord d'une baie en demi- 
cercle, que protège au nord la ])éninsule ti'iangulaire de la Pointe des 
Galets, apportée par la riviJ'rc du même nom. Mais la marine de Saiiil- 



Nouvelle Gco^l■aullie Liiivoiselle. T. XIV. PI. 1" 



ILE DE LA REUNION : SAINT-DENIS ET LE PORT DES GALETS 



Hachette et C*. Paris. 




^^ 






K-,1,. (n...,n;^v„.|, 




\ : 112 000 



S.VIM-1'AIL, l'OUT I)i:s CALKTS. SAINT-l'lERRE. 



175 



travaux d'arl, ponts, romblais ol tiiinicls : à l'ouest de Saint-Denis, le 
contour (le la falaise de laves, haute d'une centaine de mètres, se fait jiai' 
une série de souterrains et d'encoibidlenieiits. 

Les villages de Saint-Joseph et de Saint-Philijtpe, sur la c(Me méridio- 
nale, ne sont pas assez considérables pour qu'on ait continué la voie feirée 
du littoral sur leur territoire. Au delà, les coulées du « Grand-Brûlé « et de 



N° S.'. SAlNT-PIERnE. 




Est J. Gn.en. , 



I • 12 0ijO 



plusieurs .- biùlés » latéraux interrompent la zone des habitations et des 
cultures. Sainte-Rose, que traverse ensuite la grande route sur la côte, 
n'est, comme les villages du sud, qu'un lieu faiblement peuplé. Mais plus 
loin se montre Saint-Benoît, qui peut prétendre au titre de ville et oîi un 
beau pont franchit la rivière des Marsouins; les plantations de cette 
partie du littoral ont servi de jardins d'essai pour le reste de l'île. La voie 
ferrée de Saint-Benoît passe à Bras-Panon, — un des rares villages de l'île 
qui par leur nom ne soient pas sous le patronage d'un saint, — puis 



I7G NÛliVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

au-dessous de la longue rue de Saint-André, et gagne Saint-Denis en 
traversant les deux communes de Sainte-Suzanne et de Sainte-Marie. La 
grande roule qui ceint l'Ile entière de son ruban sinueux a ''2ô2 kilo- 
mètres de longueur. Un autre chemin de ceinture, non terminé, passe 
au-dessus de la route basse, à des altitudes variables de 500 à 800 mètres. 
Enfin diverses rampes s'élèvent de la côte vers les bassins de l'intérieur, et 
de Saint-Pierre à Saint-Benoit une voie transversale, dite chemin de la 
Plaine, parce qu'elle traverse la « plaine » ou plateau des Cafres, franchit 
le seuil de partage entre les deux versants à plus de 1600 mètres de hau- 
teur'. L'accroissement de la population et fréquemment aussi l'amour de 
la liberté ont fait essaimer vers les hauteurs les populations du littoral. 

Dans l'étroite vallée de Mafate ou de l'Eau « Qui tue », ainsi nommée 
par les nègres malgaches pour la mauvaise odeur de sa fontaine sulfureuse, 
se trouve, à plus de 1500 mètres, et précisément au-dessous de la masse 
puissante du Gros-Morne, un plateau d'une extrême fertilité, auquel on ne 
pouvait accéder naguère qu'au moyen d'une échelle. Cette terrasse si dif- 
ficilement abordable, dite « la Nouvelle », est occupée depuis 1848 par 
une colonie de « petits blancs » qui se réfugièrent avec leurs animaux 
dans la montagne, pour échapper à l'humiliation de porter un livret de 
police, bien décidés à ne pas acquitter d'impôts « tant que le gouverneui' 
de l'ile ne viendrait pas en voiture jusqu'à leurs maisons ». Les deux 
cirques de Salazie et de Cilaos se sont également peuplés, d'abord de 
nègres marrons, mais qui finirent tous par redescendre, puis par des agri- 
culteurs sédentaires; maintenant quelques malades viennent demander 
la santé aux sources thermales. Salazie {S12 mètres), où l'on monte par 
une belle l'oule qui s'élève de Saint-André dans les gorges de la rivièr(> 
du Màt, est le principal sanaloire civil et militaire delà Réujiion. Au sud 
de Cilaos, la commune importante d'Entre-Deux apparaît sur une haute 
(errasse entre deux |)rofonds ravins. 



L'île de la Réunion est représentée en France par un sénateur et deux 
députés. L'administration locale est confiée à un gouverneur qui dépend 
du ministère de la marine et qu'assiste un conseil privé, composé des 
chefs d'administration et de deux habitants notables; un conseil général 
élu par les cantons se com|)ose de 56 membres. La direction des affaires 
judiciaires a|i|»artient au procureur général. La mère patrie vote un sub- 

' liiiiilcs nalidiiiilcs ilr U lirr.nidii on ISSi : 51 4 kilonu'li'es. 



SAINT-ANDRÉ, SALAZIE, COli VKKNKMK.NT HE LA RÉUNION. 



177 



side annuel pour l'entretien des fonctionnaires et des troupes de gar- 
nison, — de trois à quatre cents hommes en moyenne, — mais les 
impôts directs et indirects suffisent pour constituer un budget local assez 
élevé, qui doit subvenir aux travaux publics et à l'instruction, relati- 
vement très développée chez les blancs et les gens de couleur'. Les mi- 
lices, peu considérables, s'exercent rarement; mais dans toutes les pé- 
riodes de guerre ou de danger public elles se sont ra|)idement constituées. 
Au dernier siècle, des compagnies de volontaires bourboniens ont servi 
dans l'Inde, et récemment des insulaires de la Réunion ont pris part par 
centaines à l'occupation des ports de Madagascar'. 



L'île se divise en cantons, subdivisés en communes, dont la population 
est comptée en bloc dans le recensement de 1887. Cinq d'entre elles ont 
plus de dix mille habitants, ainsi que l'indique le tableau suivant : 



Partie du vest 

Partie sous le ve\t . . . 


CANTONS. 


COMMUNES. 


Saint-Denis 

Sainte-Suzanne . . . 


Saint-Denis (30 055 habitants). 
Sainte-Marie, Sainte-Suzanne. 


Saint-Benoît 

Saint-Joseph 

Saint-Pierre 

Saint-Louis 

Saint-Paul 


Saint-Benoît (11 337 hab.), Sainle-Rose, 

Plaine des Palmistes. 
Saint-Joseph, Saint-Philippe. 
Saint-Pierre (24 618 hab.), Entre-Deux. 
Saint-Louis (17 866 hab.), Saint-Leu. 
Saint-Paul ('2.^073 hab.). 



Lycée de Saint-Denis 400 élèves. 

7 autres établissements d'enseignement secondaire et 157 éta- » 

blissements d'enseignement primaire (110 laïques, 47 con- 
gréganistes) HOll 



Ensemble' H 511 élèves. 

* Budget colonial : 4 000 000 francs. 



25 



178 .NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



IV 



RODRICUES. 



A une époque récente, Rodrigues, — la Diogo Raïs des Portugais, — 
était considérée comme une terre distincte des Mascareignes par l'origine. 
Quoique Bory de Saint-Yincent et d'autres savants eussent déjà classé 
Rodrigues parmi les terres volcaniques, un voyageur l'avait décrite comme 
une masse de granit rouge et gris recouverte de grès et de calcaires ', et cette 
description erronée avait suffi pour qu'on vît dans celle terre le reste du 
continent « lémurien )i. Toutefois Rodrigues n'est point formée de roches 
granitiques. De même que la Réunion et Maurice, c'est un amas de laves 
rejelées du sein de la mer et l'on y voit des colonnades basaltiques gran- 
dioses, entre autres celles du Mont-Tonnerre, colline du versant septen- 
trional qui s'élève au-dessus de la rivière aux Huîtres : les fûts de colonnes 
y dépassent 60 mètres". L'île de laves se continue dans les flots par des 
plateaux de récifs percés de cavernes qui doublent, el au delà, la superficie 
de Rodrigues et ne laissent aux embarcations que d'étroits el périlleux 
chenaux. Mais dans ces parages on n'a pas à craindre les tempêtes : les 
vents du sud-est soufflent avec une grande régidarité et l'île est trop petite 
pour être frangée de brises changeantes. 

Simple dépendance administrative de Maurice, (|ui la l'ail gouverner par 
un commissaire, à la fois chef militaire cl magistrat, Rodrigues n'avait 
en 1(^80 qu'une population de 1780 habitants; peuplée dans la même 
proportion que Maurice, elle aurait [)lus de vingt mille résidents. Formée do 
l'oches volcaniques délitées, naturellement fertile, abondante en eau et en 
fruits, elle était jadis couverte de forèls, que les incendies ont détruites : on 
n'y voit \)\uh que des broussailles et rà et là des massifs de pandanus 
vakoa. L'île ne mérite plus le nom de « paradis terrestre » que lui don- 
nait Le Guat à la fin du dix-septième siècle; toutefois elle pourrait nour- 
rir facilement des foules pressées de colons. D'ailleurs ses productions, 
haricots, maïs, fruits, poisson, bétail, sont exportées en quantité pour 
Maurice du petit havre septentrional de l'île, Port-Maihurin ; Rodrigues 
contribue pour une jiart notable à l'alimenta lion des travailleurs mauri- 
ciens. Mais les tortues, qui au commencement du dix-huitième siècle pul- 



lligj;in, PrncccdiiKjs uf llic R. (ri'tKjrnpIiicnl Sorielij, IS'iO. 

VVhartoii, flijdioyidplnc Oflicr, JSTli; — Rehiii, Pelermaini's Milllicilunyeii, ISSU. 



RODRIGUES. 



179 



hilaient sur les bancs de Rocirigucs, ont complèlomoni disparu : l'ilo (''tnit 
alors comme. un« garde-manger » où l'on puisait sans discrétion, comme 
si les ressources étaient inépuisables. Vers 1700, quatre petits bàliments 



Est de Pan3 




63° 20- 



Est de Greenw.ch 



d'après Wharton C Perron 

/taches çu, coui'rent Ûe0à25^ a'e2Sà50'^- .c'cSÛÀ/ÛOT' cj/c /OO ""et 6}u-a'^'/à 

et c^ècoi/i^f^erc 



I 13Ï 000 



affectés au service des vivres transportèrent de Rodrigues à l'île de 
France trente mille tortues en dix-huit mois. 

Visitée à plusieurs reprises par Portugais et Hollandais, Rodrigues fut 
habitée pour la première fois d'une manière permanente par le réfugié 
protestant Le Guat, qui y résida plus de deux ans, de 1691 à 1693, avec 
sept compagnons. Aux temps de l'esclavage, une population de noirs assez 



180 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

coiisidéi'abk' travaillait sur les plantations de l'île; mais depuis l'éinauci- 
pation de nombreux affranchis ont quitté celte terre, isolée au milieu des 
mers, à 658 kilomètres de Maurice, pour rentrer à Port-Louis, le centre 
de la civilisation dans l'océan des Indes. En 1843, Rodrigues n'avait plus 
que 250 habitants ; elle se repeuple maintenant de travailleurs, presque 
tous noirs, qui défrichent les coteaux. Il ne s'y trouve que deux villages, 
le havre, Port-Mathurin, et dans l'intérieur, Gabriel, près de la cime cul- 
minante de l'ile, le Limon, haut de 400 mètres. Sur le versant méridio- 
nal de Rodrigues se voient, à diverses hauteurs, d'anciennes plages coral- 
ligènes percées de cavernes : dans une de ces grottes on a découvert des 
ossements du pezopliopa ou solitaire et d'autres oiseaux appartenant à des 
espèces disparues. 

Pendant les guerres de l'Empire, Rodrigues eut une grande importance 
stratégique. C'est à l'abri de cette île, dont ils s'étaient emparés sans peine, 
que les Anglais, après avoir organisé leurs expéditions dans l'Inde, trou- 
vèrent leur point de ralliement contir Maurice et qu'ils établirent leurs 
hôpitaux pour les blessés. 



ILES KEELIiVG. 

Pour trouver d'autres îles au delà de Rodrigues, c'est à des milliers de 
kilomètres (pi'il faut cingler à travers l'océan des Indes; les navires ont 
à pointer dans la direction de Java contre le vent et la houle pour atteindre, 
à 5800 kilomètres de distance, l'archipel circulaire des îles Keeling, ainsi 
nommées d'après l'Anglais qui les découvrit en 1609. Les cocotiers qui 
décrivent sur les plages émergées leur cercle de verdure leur ont aussi 
valu l'appellation d'île des Cocos {Cocos Islands). 

Ouoi(ine situé à un millier de kilomètres du détroit de la Sonde, l'ar- 
chipel de Keeling doit probablement son origine aux mouvements terres- 
tres qui se sont produits dans la formation des îles asiatiques, car il se 
trouve précisément en face de la déchirure qui sépare Java et Sumatra et 
des volcans qui se di'essent au milieu du détroit. Il est à présumer que les 
îles Keeling sont portées par un socle volcanique s'élevant du fond des 
abîmes : à 2 kilomètres de l'entrée, Fitzroy ne put atteindre le lit marin 
avec une sonde de 2195 mètres; les pentes immergées du plateau offrent 
donc une inclinaison qui ne peut guère être inférieure à 45 degrés. On 
sait que l'aloll des îles Keeling, visité par Diirwin en 1856, est devenu 
dans la littéi-aUii'e géograpbi(|ue un des exemples l(>s |)lus fré(|uemment 



RODRIGIES, ILES KEELI.NG. 



181 



cités en faveur de la théorie iiifiénieuse des abaissements et des soulève- 
ments du l'oiH^ marin, imaginée jtar le grand naturaliste, ]yes ilols de 



:lk> Kt;i;i.i_\G. 




Est de Greenwich 



d'àpre^.fiiz-Hcy 



Sabfesetrvcfies /fuicouv"' OeOàPO' 
et c/écou y^ent. 



P^O /Ç7y-7i3<f ^ r^ 



I : 153 000 



Keeling auraient été les créneaux de la haute tour de corail lentement éri- 
gée par les polypes ;» mesure que la base descendait plus profondément 
sous les flots'. Depuis que la première carte de l'Ile a été dressée, on a ob- 



' .4 Ndliirtilist's Voiiiiçic round llw Worlil. 



182 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

serve des phénomènes d'exhaussement : les plages se sont élevées et agran- 
dies, des chenaux se sont fermés et des lagons où voguaient les navires 
leur sont devenus inaccessibles'. 

Interrompu par de nombreuses brèches et s'ouvrant largement vers le 
nord, l'atoll se compose d'une vingtaine d'ilôts allongés occupant ensemble, 
à marée haute, un espace de 10 kilomètres carrés. Il n'a d'autre flore 
spontanée que les cocotiers et une trentaine d'autres espèces, arbres et 
plantes, dont les semences ont été apportées par le flot, après avoir fait 
un énorme détour avec le courant, de Java en Australie. Mais les hommes 
ont introduit dans l'archipel de nombreuses plantes alimentaires, ainsi 
que des animaux domestiques, et, malgré eux, des rats, qui sont devenus 
un redoutable fléau. Le premier colon, Hare, s'établit dans les îles Keeling 
avec une centaine d'esclaves. Actuellement l'archipel est une grande plan- 
tation, dont le propriétaire, (|ui est en même temps le gouverneur, emploie 
cinq cents Malais à l'exploitation de son immense palmeraie, La belle pres- 
tance et la force des colons témoignent de la remarquable salubrité de 
l'atoll. Tous les habitants se nourrissent de cocos, les hommes aussi bien 
que les porcs, la volaille et même les crabes. L'eau est fournie par des 
puits que l'on creuse dans le sable et où la nappe, d'origine pluviale, s'é- 
lève et s'abaisse avec la marée. 

Autrefois l'atoll était considéré comme possession néerlandaise ; mais 
l'Angleterre s'en empara en 1856, pour le rattacher au gouvernement de 
Ceylan; depuis 1886, il dépend de Singapour. 



L'île triangulaire de Christmas ou de Noèl, située à 400 kilomètres au 
sud de la côte escarpée de Java, surgit du fond des mers comme l'archipel 
de Keeling : entre ce roc et la grande terre la sonde a trouvé plus de 
6000 mètres «le profondeur. Cette terre isolée, également couverte de co- 
cotiers, n'est point un atoll; mais, bordée de récifs sur prescpie tout son 
pourtour, elle se compose en entier de calcaire d'origine corallienne. 
Trois lignes de plages, à 13 mètres, à 45 mètres et à Îj^ mètres, semblent 
indiquer trois niveaux successifs d'émergence'. 



• Ucnry 0. Forbes, Proceedings of tlic R. Gcoyriipliical Socielij, Deconiber 1879. 
2 Lister, Nature, December 29, 18S7 



ILliS IvUELIM;, CUKISTJIAS, AMSTKIIDAM, SAliNT-l'AUL. 



AMSTERDAM ET SAI.NT-PAIJL. 



Ces doux îles, situées dans la partie méridionale de l'océan Indien, à peu 
près à moitié chemin entre le cap de Bonne-Espérance et Adélaïde, dans 
l'Australie du Sud, sont l'une et l'autre des amoncellements de roches 
éruptives issues des profondeurs de la mer et n'ayant eu aucun rajiport 
d'origine avec d'autres îles : ni plantes, ni animaux, ni fossiles ne témoi- 
gnent d'une ancienne jonction entre, ces amas de laves et les Mascarei- 
gnes ou Madagascar; à moins de 8 kilomètres de Saint-Paul, on trouve 
déjà 2450 mètres de profondeur dans la mer, tant les pentes sous-marines 
sont raides. Même les deux îles, dressant leurs falaises à 78 kilomètres de 
distance, diffèrent heaucoup l'une de l'autre par la composition de leurs 
roches et très probahlement n'ont jamais été réunies'. Elles sont censées 
appartenir politiquement à la Grande-Bretagne; cependant des i)ècheurs de 
la Réunion en ont fait souvent une île française \ et en 1845 une compa- 
gnie commerciale y faisait débar(iuer une garnison pour en prendre \ws- 
session au nom de la France. 

Dans son voyage de retour a|)rès la mort de Magalhàes, El Cano j)assa 
(hius le voisinage d'une « île très haute, située par 57 degrés de latitude 
méridionale, paraissant inhabitée, sans aucun arbre et d'une circon- 
férence d'environ six lieues de tour », description qui convient à l'île 
appelée plus tard la Nouvelle-Amsterdam ou simplement Amsterdam. 
Qui découvrit l'île de Saint-Paul? On l'ignore; mais un portulan du 
seizième siècle en fait déjà mention. Au commencement du siècle suivanl, 
les navigateurs hollandais connaissent bien les deux îles, et van Vlaming 
le premier y aborda en 1606. Depuis cette époque, elles ont été fré(iuem- 
ment visitées, surtout de force, par des naufragés, et dès l'année 1841 
des pêcheurs et chasseurs d'otaries s'établissaient à demeure dans l'île 
Saint-Paul. Enfin des expéditions scientifiques ont eu lieu dans les deux 
îles, notamment en 1874, lorsque des savants français, venus à Sainl- 
Paul pour y observer le passage de Vénus, profitèrent de leur séjour pour 
étudier la structure géologique des deux masses volcaniques et en dresser 



' Véhiin, Mission de. Vile fiainl-Piiiil. 

- Ferdinand von Hochsteltcr, Erdurnscjclunij (1er FroijnUr u Novara ». 



184 



NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



la carte et les profils. On a souvent proposé d'établir un point de relàehe 
à Saint-Paul sur la route de l'Australie; mais sous celte latitude, qui cor- 
respond pourlaiil à celle de Palerme et du Pirée, le climat est tellement iné- 



N^ r,;i. — ii,E 11 AMSTErui\>r. 



Est.de Par, 




7/^3^' Lst de Lireenwich 



D'apfès Moucher et \ 



/^rjfor7i:/-ftvr^ 



i 90 000 



gai, les vents d'ouest souillent si IVéïiuemmenl en tempête, et les îles 
offrent si peu de ressources, outre le poisson, ipie tout séjour y est con- 
sidéré comme un douloureux exil. 

La plus grande île', Amsterdam, dont le moine le plus élevé, presque 



' Su|ic'iiicio irAiiisli'idiiiii cl tU' S;iiiil-i'iiiil 

Aiiisteidiim 

Saint-l'aul 



iô kiloiiii'lros carrés. 

7 » » 



ILE SAINT-PAUL. 185 

toujours environné de brumes, atteint 911 mètres, a la forme presque 
régulière d'un earré long, ayant son grand axe dirigé dans le sens du 
sud-est au nord-ouest : du côté de l'ouest, d'énormes éboulements ont eu 
lieu el lies falaises de 800 mètres, rayées par des brouillards, dominent 
les brisants écumeux, où ne peuvent que rarement se hasarder les barques ; 
des oiseaux tourbillonnent par myriades autour des cavernes qui s'ou- 
vrent entre les assises de laves. Le sommet de l'ile, atteint par de rares 
visiteurs, offre un plateau tourbeux parsemé de cônes d'où ont coulé des 
laves : une végétation pressée de roseaux rend en maints endroits la marche 
presque impossible. En 1792, lors du passage d'Entrecasteaux, l'ile était 
en flammes : l'incendie provenait-il, comme il semble probable, de la 
combustion de cette forêt de « calumets >', ou bien les cratères étaient- 
ils alors en pleine éruption ? Aciuellement l'Ile d'Amsterdam est en re- 
pos : on n'y voit ni soupiraux de laves, ni fumerolles. 

Saint-Paul, cinq ou six fois moindre en étendue que l'île d'Amsterdam, 
est un type de volcan maritime ébréché : peu de cratères où pénètrent les 
vagues présentent une forme plus régulière. La coupe, d'une rondeur 
presque parfaite, qui échancre la côte nord-orientale de l'ile, est entourée 
d'escarpements et de talus que termine une arèle à la hauteur de 250 à 
272 mètres. Le lac d'eau tranquille enfei'mé dans le cratère forme un 
vaste port ayant au centre une profondeur de (39 mètres, mais l'entrée est 
barrée par deux péninsules de débris dont la houle change souvent la 
forme et qu'elle a parfois unie en jetée continue, fermant tout passage aux 
navires. La pente extérieure s'incline régulièrement sur tout le pourtour 
de l'île, interrompue çà et là par quelques cônes de scories et coupée brus- 
quement en falaise au-dessus des flots. Sur le rivage du lac intérieur, des 
sources thermales jaillissent en abondance : il sufiit même de déblayer un 
peu le sable pour y voir s'amasser l'eau chaude et les pêcheurs peuvent 
d'un même coup de ligne prendre le poisson et le jeter dans la marmite. 
Les parois mêmes qui entourent le cratère sont percées de fumerolles et la 
température y est assez élevée pour que des sphaignes et des lycopodes 
d'espèces tropicales, analogues à celles que l'on rencontre à la Réunion, s'y 
pressent en draperies verdoyantes, el que de petites espèces animales, im- 
portées probablement de Maurice, des myriapodes, une blatte, le cancre- 
lat, y vivent en dépit des froidures de l'ile. Sur les pentes opposées, on ne 
voit que des roseaux et d'autres plantes indi(|uant un climat beaucoup 
plus froid. 

D'a|irès les descriptions des premiers voyageurs, comparées à celles 
des explorateurs modernes, il paraît (pie les phénomènes d'activité volca- 
XIV. 24 



186 



NOUVELLK GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



nique ont notanlemcnt diminué : les sources thermales seraient moins 
chaudes, les fumerolles moins ahondantes, les espaces brûlants moins 
étendus. En outre, l'île diminue en surface par la destruction rapide de 




De à D iiielres. De 5 à 50 jnélres De 50 met. e.\ au cU-lù 



ses rivages . parliiul les cijles sont lailh'es en falaises; des deux côtés de 
l'entrée du |)(>rl des IVaiimenIs énormes se sont détachés du volcan, et 
quelques îlots superbes, entre autres la Ouille, pyramide aux assises 
horizontales, et l'îlot du Nord, colonnade basaltique en forme de temple 
circulaire, s'élèvent au milieu des vagues roulant vers le rivage. 



â 



i 



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ILES SAINT-PAUL, AMSTERDAM, MA11I0>'. 189 

l>a llorc ne se compose que de 55 à 40 espèces de mousses cl lichens 
et d'une (juinzaine de végétaux herl)acés. Les arbres plantes [)ar les pè- 
cheiu's et les jjotaiiistes des diverses expéditions n'ont pu réussir. Quant 
aux plantes maraichères, telles que la pomme de terre, la carotte, l'oseille, 
elles se sont maintenues, mais à l'état chétif : seul le chou a prospéré d'une 
manière étonnante et tend à prendre des dimensions arborescentes. On a 
trouvé quelques papillons, et même une abeille. Les coquilles terrestres 
man([uenl complètement. Les cochons lâchés autrefois dans l'île y ont vécu 
lin petit nombre d'années, mais les chats, les souris et les rats ont résisté 
au climat : x réunis par le malheur », ils gîtent en bonne intelligence 
dans les mêmes retraites '.Amsterdam, moins étudiée que Saint-Paul parce 
qu'elle est moins accessible, paraît avoir une flore et une faune plus consi- 
dérables : on y trouverait même un ou plusieurs petits quadrupèdes, entre 
autres une belette. L'expédition francjaise de 1874 y découvrit, sur une cin- 
quantaine de plantes, 25 espèces autochtones. La phylka arborea, arbuste 
qu'on n'avait observé jusqu'alors (|ue dans l'Atlantique, sur le volcan 
Tristào da Gunha, existe dans l'île d'Amsterdam \ 



VI 

ILES AUSTRALES. 

Plusieurs groupes d'îles se succèdent de l'ouest à l'est dans les parages 
de l'océan Indien que les courants parsèment de glaces flottantes; mais ces 
terres froides, entourées de brisants, heurtées par des vents qui soufflent 
en tempête, sont trop inhospitalières pour que l'homme ait pu s'y faire 
une patrie; des naufragés y ont souvent passé de mortelles périodes d'at- 
tente, scrutant sans cesse l'horizon à la recherche d'une voile de salut. Des 
baleiniers ont aussi fondé des campements plus ou moins durables dans 
le voisinage des pêcheries. Situées sur la route maritime de la Grande- 
Bretagne à l'Australie méridionale, dans la zone des grands vents d'ouest, 
ces îles sont heureusement bien connues, et récemment, en 1874, elles 
ont même été étudiées avec soin par les naturalistes du ChoUemjer. 
Toutes ces terres volcaniques jaillissent d'eaux profondes de plus de 
5000 mètres. 

L'île de Marion, ainsi nommée d'après celui qui la découvrit en 1771, 



' (;ii. Voliiin, La Faune des îles Saint-Paul el Amslerdnm . 

- Filliul el besclierel, Journal officiel de la Républi(jue française, "i'J ocIoImc 1875. 



190 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

est la |jJus haute du groupe occidental, situé à plus de 1200 kilomètres au 
sud-est du cap de Bonne-Espérance'. Entièrement volcanique, Marion 
dresse sa coupole centrale à 1280 mètres, et même en été, au mois de 
décembre, la neige recouvre la montagne jusqu'à 500 mètres au-dessus du 
niveau marin; des volcans adventices hérissent comme des verrues tout le 
pourtour du grand dôme, et des talus de cendres rouges, çà et là revêtus 
de mousse, descendent jusqu'à la plage. L'ile du Prince-Edouard, ainsi 
désignée par Cook, est de moitié moins élevée. Les Crozet, également décou- 
vertes par Marion, forment un archipel de plusieurs îles, dont un som- 
met, Possession-island, dépasse 1500 mètres. L'île des Porcs (Hog-island), 
sur laquelle un capitaine anglais, avait lâché des cochons pour approvi- 
sionner les baleinières et les naufragés, n'a plus de ces animaux; mais les 
lapins y vivent par myriades, creusant leurs terriers dans les scories de 
laves'. 



Kerguelen, la grande île de ces parages, approche par sa côte méridio- 
nale du SO*" degré de latitude. Découverte en 1772 par le capitaine fran- 
çais dont elle porte le nom et visitée de nouveau par lui l'année suivante, 
cette terre fut reconnue comme étant « certainement une île >i'', et non 
pas une péninsule du grand continent austral cherché par tous les naviga- 
teurs des mers du sud. Cook fut aussi, en 1770, l'un des explorateurs de 
Kerguelen, dont il voulut changer l'appellation en celle de « Terre de la 
Désolation ». Elle mérite en effet ce nom, ainsi qu'ont pu le constater 
les baleiniers, puis les voyageurs du CiutUcwjer, et l'année suivante les 
membres des expéditions anglaise, américaine et allemande (pii vinrent 
y observer le j)assage de Ténus. Entourée de ses trois cents îles, îlots ou 
rochers, Kerguelen était jadis de l'abord le plus difficile pour les navires 
à voiles; cependant elle offre, principalement sur sa côte orientale, un 
grand nombre de baies et de criques profondes où peuvent s'abriter les 
bâtiments, après avoir franchi les passes. Par les indentations de ses ri- 
vages, Kerguelen offre déjà cette formation des fjoi'ds t[\w l'on remarque 



' Supcrficio (les yioiipos insuliilres : 

Marion ot l'rinoc-ÉiloiKud 4 l.j kilomolics canes, d'apivs Relim et Wagner. 

Crozet ,")23 » » » 

Kerguelen et îles voisines 4 450 ii » d'après G. l'eirim. 

Heard et Mac-Donald 440 d » d'après Behiii et Wagner. 

- Nares, Expédition of lltc ClHilleiujcr. 

' De Kerguelen, Relalioii de Deux Voyages dans les nieis Auslidles et des Indes. 



ILES MARION. CROZET, KERGUELEN. 



19d 



sur les côtes des terres voisines du cercle [tolaire, jadis complètement 
envahies par les glaces. 

Les montagnes de Kerguelen, toutes i'ormées de roches volcaniipies, en 
terrasses ou en colonnades, ne sont pas disposées suivant des alignements 
réguliers, quoique dans l'ensemble l'axe d'élévation soit dans la direction 



N' 57. KERGUtlLKN 



Est Je Ta.,. 




Est de G, 



P/-o/'om:3feur'j 



4^eOà50^: 



t : isonooo 



c/c WO ""et du 'c/e/â 



du nord-ouest au sud-est. D'après les baleiniers, le foyer souterrain 
de Kerguelen serait encore brûlant : au sud-ouest, une montagne lance- 
rait des vapeurs'. Le sonimcl le ])Ius haut mesuré jusqu'ici est le mont 
Ross (1(S63 mètres), situé près de l'extrémité méridionale de l'île; sur la 
péninsule de l'est, le mont Crozier atteint 990 mètres, et le Wyville Thom- 
son de la péninsule sud-orientale s'élève à 965 mètres. Des glaciers s'é- 
panchent des cirques supérieurs de la montagne et au moins en un en- 



' StiuliT, Geotirnpliisclie Gescllschaft iii Boni. 27 nkldljer 1S8I. 



192 NOUVKLLE GÉOliRA l'UIE LNIVERSELLE. 

droit de la côto ocfideulalc dt^sccndcnl jusqu'au Innd de la mor. A l'ouesl 
les neiges et les glaces, qui recouvrent rintérieur de l'île et qui se con- 
fondent pour les marins avec les blanches assises des nuages, ne permet- 
tent guère de reconnaître les cratères, les crevasses et les coulées; mais 
dans le voisinage du littoral se montrent de nombreux volcans à la coupe 
terminale emplie de neige ou d'eau. La côte orientale, celle qui est tournée 
vers le beau temps, reçoit moins d'humidité, et la ligne des neiges s'y 
arrête en moyenne à 500 mètres au-dessus de la mer. A une époque an- 
térieure, le climat de l'île fut très différent, car les schistes argileux des 
vallées recouvrent çà et là du bois fossile dans tous les états de trans- 
formation, ici presque frais, ailleurs à demi pétrifié ou même silice 
pure; en outre, on rencontre dans les creux du basalte des couches de 
charbon, d'une épaisseur qui varie d'un mètre à quelques décimètres et 
que recouvrent des coulées plus récentes : ces gisements sont en si grand 
nombre, que l'on s'est demandé si on pourrait les exploiter et faire de 
Kerguelen im dépôt de charbon, sur la voie maritime de l'Angleterre à 
l'Australie'. Cette possession française, inutile aujourd'hui, prendrait alors 
une certaine importance commerciale. Il est certain qu'on pourrait aussi 
y élever du bétail; des moutons qu'y débarqua l'expédition de Ross pen- 
dant les mois d'hiver y réussirent parfaitement; d'ailleurs les îles Falkland, 
dont le climat est le même que celui de Kerguelen et qui ont une faune et 
une flore analogues, sont un excellent pays d'élevage pour les bichis. 

Le climat actuel de Kerguelen est très égal, différant à peine de l'hiver 
à l'été, mais humide et froid : d'après Studer, l'écart de température est 
de 10 degrés seulement, de en hiver à 10 degrés en été, et la moyenne 
est de 4 degrés. On peut dire que dans cette île le vent souffle «■ tou- 
jours » en tempête du nord ou de l'ouest, souvent avec accompagne- 
ment de grêle, de neige et de jduie, mais aussi par un l)eau ciel clair. 
Oiielquefois ce vent est déplacé par des orages venus du nord-est et por- 
tant des pluies abondantes, des brouillards et une température élevée; 
mais tous les autres vents sont passagers et le grand courant des airs 
reprend sa marche normale dans la direction du sud-est'. C'est aux 
tempêtes incessantes de Kerguelen (pie le naturaliste Studer fait remonter 
la cause du manque d'ailes qui caractérise les insectes, notamment les 
mouches et le papillon de l'Ile : à quoi serviraient des ailes à l'insecte, 
puisque le vent l'emporterait avant (pi'il eût le temps de les ouvrir^? 

' Von Sclilcinilz, Zcilsclnjfl (1er Gcsellschaft fur Erdkunde, 187ti. 

- Hoolier; Nares, E.rpéditioii du Cli.T]lenger : — Aniudcs Hijdrotjriiidiiqucs, 7>' Iriiiiestre 1874. 

3 Slniler, Ausfluij auf dcr liiscl Kcrfiueten, Berner Tasclientiiicli, 1881. 



KERGl'ELES. 195 

On a coiislalc aussi que les albatros ne nichent point sur la eôle nurd- 
oceidenlale de l'Ile, tournée vers les tempêtes, entourée d'un brouillard 
pei'pétuel : on ne les voit (pie sur les rivages de Kerguelen regardant vers 
le ciel clair'. 

].a flore de Kerguelen est d'une extrême pauvreté, celle d'une terre 
antarctique plutôt que d'une île située dans la zone tempérée, correspon- 
tlant pour la latitude à la vallée de la Somme. Hooker, qui passa un hiver 
dans l'ile, n'y recueillit que 18 espèces de phanérogames, sur un total 
de 150 espèces; des recherches postérieures n'ont fait découvrii' que trois 
auli'es plantes à fleur. Près des deux tiers de la végétation se composent 
d'algues et de mousses, et parmi les phanérogames la proportion des 
monocotylédones est d'un tiers, proportion qu'on ne retrouve dans aucun 
autre pays du monde. En débarquant sur le rivage des criques, après avoir 
franchi la zone des grandes algues [macrocystls pyrifera), dont les liges 
en cordage ont jusqu'à 60 mètres de longueur, on aperçoit d'abord une 
étroite zone de gazon, puis viennent des plantes à l'aspect de saxifrage, 
des mousses et quelques graminées poussant dans le creux des roches ; 
l'azorellaselago forme sur les pentes d'énormes coussins emplis d'eau, où 
l'on enfonce jusqu'aux genoux. Un seul végétal fait un certain effet dans 
le paysage par la grandeur de ses proportions : c'est un chou, une cruci- 
fère gigantesque, dont le nom latin (jjrinfjlea anthcorbutica) dit les ser- 
vices rendus aux équipages de navires fiuigués par la nourriture du bord : 
ce chou est une production spéciale de Kerguelen, car on ne le trouve 
sur aucune autre terre de l'océan Indien. Une autre phanérogame, le 
lyellia, rappelle une plante andine : trois espèces que l'on croit également 
originaires de Kerguelen, ressemblent tellement à des congénères de la 
Terre de Feu, qu'on est tenté de les considérer comme de simples va- 
riétés; enfin, une plante est d'origine australienne. Dans l'ensemble, la 
flore de Kerguelen se rattache à celle de la Terre de Feu, ce qui doit s'ex- 
pliquer sans doute ])ar la direction des eaux portant incessamment vers 
l'est. Le seul oiseau propre à Kerguelen et aux archipels Marion et Crozet, 
le chionis miiior, est de la grosseur d'un pigeon o.l ressemble à une 
espèce des îles Falkland et de la Terre de Feu. (Juoique située dans le voi- 
sinage relatif de l'Afrique et de l'Australie, Keiguelen est plus rapprochée 
zoologiquement du Nouveau Monde que de l'Ancien. 

L'île n'a ni mammifères terrestres, ni reptiles, ni batraciens, et les 
phoques à fourrure et autres cétacés, encore fort nombreux dans les 

' Expoilitioii du Cliallciiycr, 1874. 

XIV. 25 



m >'OUVliLLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

mers de Kergueleii au commeiicemenl du siècle, soiil devenus rares. 
En 1845, plus de cinq cents navires poursuivaient la baleine dans ces 
parages; en 1874, le nombre des bâtiments employés à la pèche était des- 
cendu à cinq ou six. Les otaries sont menacées d'une extermination com- 
plète; elles sont même si réduites en nombre, qu'on ne leur fait plus 
régulièrement la chasse; mais on poursuit encore les éléphants de mer 
{cystopliora Iconina), ces phoques énormes dont le mâle, deux fois plus 
grand que la femelle, est armé de puissantes défenses et gonlle son nez 
en forme de trompe : un de ces mâles fournit une tonne d'huile, autant que 
mille pingouins'. Obligés d'aller à terre pour nourrir leurs petits, ces ani- 
maux passent sous le feu des chasseurs, qui exterminent tout, mâles et 
femelles, jeunes et vieux. Seules les baies de la côte occidentale offrent en- 
core un asile aux phoques, grâce à la violence des vagues qui en inter- 
disent l'approche aux embarcations. Des pêcheurs qui avaient recueilli une 
énorme quantité d'huile sur la pointe sud-occidentale de Kerguelen atten- 
dirent inutilement j)endant des années qu'un navire tentât le passage des 
brisants pour prendre cargaison, et, de lassitude, ils finirent par mettre 
le feu à tous leurs barils : de là le nom de Buiifirc-bracli, « plage du Feu 
de Joie », donné à cette partie de la côte. Le havre où les marins abordent 
le plus fréquemment est le Christmas-harbour ou « port de Noël >', situé 
près de l'extrémité nord-occidentale de Kerguelen, et signalé de loin par 
une arche de basalte, grandiose porte triomphale. 



Mac-Donald, au sud-est de Kerguelen, est un simple incher envi- 
ronné d'écume, où nul pêcheur n'aborde; mais l'Ile lleard est fréquentée 
par les pêcheurs de baleines et de phoques. L'île est presque entièrement 
blanche : seulement aux promontoires on aperçoit les noires parois de 
laves. Deux énormes névés aux langues de glace recouvrent les monts 
autour du sommet principal, le Big Ben, que l'on dit supérieur en altitude 
au moût Boss de Kerguelen. Il aurait environ 1000 mèti'es de hauteur; 
mais les naturalistes du Challenfier ne purent l'apercevoir : au-dessus 
de 500 mètres tout disparaissait sous l'épais brouillard. Le climat de 
Heard est encore plus froid et plus tempétueux que celui de Kerguelen. 
Les vents polaires du sud-est, qui ne soufflent pas dans cette dernière 
île, sont très communs dans les parages de la terre méridionale et leur 
violence est à redouter. 

' SluiliT, iiR'iiluire cité. 



CHAPITRE III 



INSULINDE 



VUE D ENSEMBLE. 



L'« Inde insulaire », Insulinde ou Indonésie, ainsi que l'ont justement 
appelée les Hollandais, constitue, indépendamment de toute juridiction 
politique, un ensemble bien délimité. Le socle qui porte les deux grandes 
îles de Sumatra et de Java est brusquement coupé du côté de l'océan 
Indien par des falaises sous-marines qui descendent jusqu'aux abîmes les 
plus profonds de tout le bassin. Java se continue à l'est par une traînée 
d'iles de moindre étendue qui se prolonge jusqu'au nord-est de Timor 
et qui fait évidemment partie de la même région : les volcans qui s'ali- 
gnent sur cette longue chaîne d'îles témoignent de l'action des mêmes 
forces géologiques. Au sud de la Papouasie, l'étroite zone volcanique se 
recourbe comme pour limiter à l'orient la région de l'Insulinde. Une des 
cr.evasses d'éruption ti'averse l'île de Ilalmahera' ; une autre passe à 
l'extrémité de la grande terre de Celèbès et l'enferme, pour ainsi dire, dans 
l'hémicycle des volcans. Quant à Bornéo, la plus considérable des îles de 
la Sonde en étendue, celle masse presque continentale appartient bien 
plus intimement encore au même groupe que Sumatra et Java, car elle se 
trouve sur un même piédestal de fonds à peine immergés : un lil marin 
moindre de 100 mètres en profondeur, où les navires peuvent jeter l'ancre 
]iartout, sépare les trois grandes îles : une dénivellation de KO mètres 



' L'orlliiigi;i|ïli(' i'iii|ili)yi''t' pour les noms do lieux <liuis renipire culonia! néerlandais est l'urliio- 
Kraplie hollandaise, telle que la donnent les doeunients officiels. 



196 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

ajoulorait au continoni d'Asie un espace d'environ 5 500000 kilomètres 
carrés. A maints égards les Pliilippines pourraient être aussi considérées 
comme faisant partie de la même région naturelle que l'insulinde, car le 
demi-cei'cle des volcans se continue à travers l'archipel espagnol, et les 
deux principales îles de ce groupe, Mindanao et Luzon, se rattachent l'une 
et l'autre à Bornéo par des rangées d'îles, d'îlots et d'écueils; mais déjà 
les Philippines se trouvent sous un climat différent, et presque sur tout 
leur pourtour, elles haignent dans les eaux profondes. Entre les deux 
groupes insulaires de Bornéo et des Philippines on trouve dans les mers 
de Sulu des ahimes de plus de 4500 mètres. 

Mais l'insulinde elle-même, ainsi que Wallace l'a depuis longtemps 
prouvé', se divise naturellement en deux régions bien distinctes : l'une 
rindo-Malaisie |)roprement dite, qui comprend les trois grandes îles de 
Sumatra, Java et Bornéo, unies par un lit marin sans profondeur; l'autre, 
l'Austro-Malaisie, où ne se trouve qu'une seule terre de dimensions con- 
sidérables, Celèbès, et dont les deux îles surgissent d'abîmes océaniques. 
Des contrastes de climat, de flore, de faune, de populations humaines 
existent entre ces deux moitiés de l'insulinde; mais l'une et l'autre offrent 
des caractères communs qui permett(>nt de les considérer comme formant 
dans leur ensemble une partie du monde distincte de l'Asie, dont elles 
sont le prolongement sud-oriental, sur une très grande étendue de la 
surface marine. La superficie réunie de toutes les terres insulindiennes 
est évaluée à près de I 700000 kilomètres carrés, soit plus de trois fois la 
surface de la France,, mais l'espace sur lequel ces terres sont parsemées 
est beaucoup plus vaste : de la pointe extrême du nord de Sumali'a à la 
dernière île de Tenimber, le long de l'océan Indien, la distance est de 
4700 kilomètres, et de Lomhok à la pointe sejttentrionale de Bornéo la 
plus grande largeur de l'insulinde atteint II 75 kilomètres. Dans cette 
immense étendue on com])te une île plus vaste que la France, une autre 
supérieure à la Grande-Bretagne, deux qui dépassent l'Irlande en étendue, 
sept qui l'emportent sur la Corse, et par dizaines des îles occupant plus 
de surface (|ue Malte : les îlots sont innombrables; partout des tfnifili, — 
mot que l'on emploie pour désigner des « terres fermes » cultivées, — 
de^poulo, des novm, c'est-à-dire des îles, des îlots sans culture ou fai- 
blement p('uplés". Il semble au voyageur perdu dans le labyi'inlhe des îles 
que l'insulinde es! un monde sans bornes. Sur une barque malaise, il 



Thr Miilini ,\rtliijicl<i(i(): — Tlw liiiiil of tlic Ommj-Utnii riiiil llic Iliril of l'ara'lise. 
Gi-iwiiinl, Ilixiiirii oj thr liiiliiiii Arihijirldfiii. 



INSULISDE. 



197 



cingle peiulanl des jours et des semaines le long des grandes îles, au 
milieu de sites toujours nouveaux, parmi des tribus qui diffèrent de mœurs 
et de langage et ne se connaissent même pas de nom. Des promontoires, 
des volcans éleints ou fumants, des bancs de coraux, des forêts insulaires 
qui semblent surgir des flots comme un bouquet de verdure marquent les 
étapes sur la mer sans lin. 

Comme région de passage entre deux continents, Asie et Australie, 
rjnsnlinde présente un singulier contraste avec cette autre zone de transi- 
lion que, de l'autre côté de la merdes Indes, les terres arides de l'Arabie 



N" 38. SOCLE SODS-.MAniM UES TERBES DE L INSCLISDE. 



Est de P; 




Est de Gr. 



I : îGoooooa 



et de Suez forment entre l'Asie et l'Afrique. Par la richesse de son dévelop- 
pement insulaire, par l'infinie variété de ses paysages, par l'éclat de sa 
flore, le nombre de ses espèces animales, la diversité de ses populations 
et l'abondiince de ses ressources, l'Insulinde l'emporte même sur la partie 
de la surface terrestre qui lui correspond à l'orient, de l'autre cùt('' du 
globe. Ces contrées, pourtant si belles, qui constituent la région médiane 
de l'Amérique centrale et des Antilles, entre les deux continents du Nou- 
veau Monde, ne peuvent se comparer en splendeur aux îles de la Sonde et 
aux Moluques. Elles leur sont aussi bien inférieures pour l'importance 
dans riiistoire et pour la valeur économique dans les relations de jieuple 



198 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

à peuple. A elle seule, l'île relativemeul petite de Java est plus riche en 
hommes et en productions que toute l'Amérique centrale et les Antilles, et 
(le nombreux détroits entre les îles offrent au commerce des grands che- 
mins interocéaniques plus vastes et plus commodes que ne le seront 
jamais les canaux de Panama et de Nicaragua, percés à grands frais à tra- 
vers les marécages et les rochers. 

Traversée dans toute sa longueur par la ligne équinoxiale, l'insulinde 
pourrait être appelée le « Sud du Monde », non pas seulement comme 
l'Afrique intérieure, à cause de sa haute température annuelle, mais sur- 
tout à cause de la fertilité de ses terres, à la fois chaudes et largement 
arrosées, de l'exubérance de sa végétation, de la nature précieuse de ses 
produits. L'énergie môme qui se manifeste dans les forces volcaniques à 
l'œuvre sous les îles de la Sonde et les terres voisines contribue à faire de 
cette région un des centres de l'activité terrestre. Le sol y vibre et s'y en- 
tr 'ouvre encoi'eplus fréquemment que sur le foyer des laves de l'Amérique 
centrale et des Antilles. Java, File la plus populeuse du monde, la mieux 
cultivée, la plus productive, est aussi la pins violemment secouée par les 
convulsions du sol, celle où les laves .se sont ouvert le j)lus de crati'res per- 
manents. 

Ces terres si remarquables ne sont point habitées par des peuples indé- 
pendants. Quelques tribus insoumises se cachent encore sur les plateaux 
de Sumatra, dans les forets de Bornéo et d'autres îles, mais elles ne 
représentent en nombie qu'une bien faible partie des habitants de l'insu- 
linde. Quant aux populations malaises plus ou moins civilisées, qui par 
le commerce ont exercé tant d'influence dans le monde océani(jue et dont 
les colonies se sont répandues sur un espace immense, de Madagascar en 
Polynésie, elles ne se sont jamais constituées en un corps de nation com- 
pact et leurs conquêtes ne se sont faites que par tel ou tel groupe isolé 
de l'ensemble. De nombreux petits États malais se sont fondés, mais la 
race n'a point eu de grands empires : la diversité que présente leur pays, 
divisé en mille petites patries insulaires, s'est retrouvée dans leur histoire, 
l/unilé ])olitique, n'ayant |)u se produire spontanément, se fait sous le 
pouvoir de l'étranger. Les Européens qui se sont emparés de l'Amérique 
entière, des deux tiers de l'Asie, d'une moitié de l'Afrique, se sont faits 
aussi les maîtres de l'insulinde : une seule puissance d'Europe, et l'une 
des moindres actuellement par sa force militaire, domine dansée monde 
immense compris entre l'Indo-Chine et l'Australie. 

Guidés pai- les jiilotes arabes, les navigateurs portugais, les voyageurs 
italiens apparurent dès les |)remières années du seizième siècle dans les 



UISTOIRE DE L'INSULINDE. 201 

mers do la Sonde, et dès IMI Albuquerque, devenu maître de la grande 
ville de Malacca, donnait à sa nation la prépondérance politique dans tout 
le monde malais; l'année suivante, le premier chargement de noix de mus- 
cade pai'tait directement de Banda pour Lisbonne. Afin de pouvoir explo- 
rer au plus tôt toutes les parties de leur nouveau domaine les Portugais 
décidèrent que chaque bateau de commerce, malais, javanais, chinois, 
trafiquant avec Malacca serait désormais commandé par un capitaine eu- 
ro])éen. En peu d'années les marins occidentaux apprirent à connaître 
le labyrinthe des routes maritimes dans l'Insulinde et à s'assurer les 
bénéfices du commerce des épices entre les Moluques et Lisbonne. H est 
vrai que les Espagnols, conduits par Magalhàes, vinrent à leur tour reven- 
diquer les Moluques comme leur propriété légitime. En vertu de la bulle 
d'Alexandn; \L qui partageait le monde récemment découvei't et à décou- 
vrir entre les deux puissances ibériennes, le Portugal avait droit aux terres 
situées à l'extrême Orient; mais l'Espagne, de son côté, réclamait ces 
terres comme placées à l'extrême Occident, par delà le Nouveau Monde, 
et pour terminer les conflits il fallut que les Portugais payassent la rançon 
des îles disputées. Ils en restèrent les tranquilles possesseurs pendant près 
d'un siècle; mais dès 1596 les navires hollandais, auxquels le commerce 
direct avec Lisbonne avait été interdit par Philippe II, apprenaient le 
chemin de l'Orient: ils apparaissaient devant Malacca et s'approvision- 
naient eux-mêmes d'épices dans les comptoirs malais. Telle fut l'ardeur 
commerciale inspirée par les deux frères Iloutman, qui avaient à venger un 
emprisonnement à Lisbonne, qu'en sept années les négociants d'Amster- 
dam et d'Anvers expédièrent vers l'Insulinde quinze flottes, comprenant 
ensemble soixante-cinq bâtiments : ce fut un vrai mouvement national'. 
En 1600, les nouveaux venus obtenaient un lambeau de territoire à Suma- 
tra; en 1610, ils s'établissaient à Java et y bâtissaient un fort, remplacé 
plus tard, malgré les Anglais, par celui de Batavia, point central de leurs 
futures conquêtes. A cette époque, les Portugais étaient politiquement trop 
déchus ])our soutenir la lutte contre les Hollandais : déjà en 1609 les 
Moluques leur avaient été ravies, et de leur immense empire d'autrefois il ne 
reste dans ces parages que la moitié orientale de Timor, avec un îlot voisin. 
Devenue puissance politique et militaire, commandant à des royaumes 
et disposant de troupes considérables, ayant des amiraux et des généraux à 
ses gages, la compagnie de marchands à laquelle le gouvernement hollan- 
dais avait concédé en 1602 le commerce de l'Insulinde se trouva néan- 

' Rdlanil Donapartp, Rmie de Gcnçimpliic, 1884. 

XIV. 26 



202 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

moins trop faible pour défendre ses immenses possessions quand ses 
rivaux, les commerçants anglais, furent devenus les maîtres de la mer. A 
la fin du dix-huitième siècle, les Moluques, ces îles à épices considérées 
comme la plus précieuse des richesses coloniales, tombèrent au pouvoir 
de l'Angleterre et, pour éviter que tout le reste de l'Insulinde ne lui fût 
également enlevé, les privilèges de la compagnie furent rachetés en 1800 
par l'Etat hollandais, devenu la république Batave. Mais Java et ses dé- 
pendances n'en passèrent pas moins entre les mains des Anglais, qui les 
rendirent seulement en 1816. Depuis cette époque, la Néerlande, contrée 
de si faible étendue en comparaison de ses possessions indiennes, est res- 
tée dominatrice de tous les archipels qu'elle possédait à la fin du der- 
nier siècle; même elle a étendu sa domination sur plusieurs îles qu'elle 
ne s'était pas encore attril)uées et son pouvoir effectif s'est consolidé dans 
l'intérieur de Sumatra, de Celèbès, de Bornéo. Seulement la partie septen- 
trionale de celte dernière grande île était restée jusqu'à ces derniers temps 
en dehors de l'influence hollandaise, ce qui a permis à une compagnie 
britannique de s'y tailler un domaine pour l'annexer à l'empire colonial 
de l'Angleterre. Cette terre anglaise, et dans la même île de Bornéo la 
principauté de Sarawak, acquise par un officier de fortune britannique, 
enfin le sultanat de Brunei la moitié portugaise de Timor sont les 
seules contrées de l'Insulinde qui ne soient pas considérées officiellement 
comme dépendant du petit État hollandais ; pourtant il reste encore dans 
l'immense archipel des nations à conquérir, comme celle d'Atjeh, dans le 
nord de Sumatra. Depuis que l'Allemagne, devenue à son tour puissance 
coloniale, a pris part au partage des terres lointaines, elle a découpé dans 
le continent d'Afrique des territoires d'une plus grande étendue que l'In- 
sulinde; mais leur valeur est nulle, pour ainsi dire, on comparaison de 
ces possessions néerlandaises, que nombre d'hommes politiques s'accor- 
dent à considérer d'avance comme un prochain héritage de la Germanie. 
Est-ce en prévision de cette richesse future que le gouvernement d'Alle- 
magne s'est emparé d'une grande partie de la Papouasie et des archipels 
voisins, afin de prolonger vers l'orient cette Inde insulaire, déjà si vaste, 
que la destinée semble lui promettre du côté de l'occident? 

La littérature historique et géographique relative à l'Insulinde est 
énorme et s'agrandit annuellement par de nouveaux ouvrages : des cher- 
cheurs, isolés ou se groupant en sociétés savantes, travaillent sans cesse 
à l'exploration matérielle et morale du monde malais, et parmi les docu- 
ments publiés il en est de premier ordre, car l'Insulinde est une des 
régions les |)liis riches en faits intéressants sur la physique du globe, la 



HISTOIRE, EXPLORATION DE L'INSULINHE. 



203 



distribiilion tlos llores et dos faunes, la migraLioii des races et l'évolulion 
des hoinmes, les ])roblènîes de la politique et de l'économie sociale'. Mais 
ce qui manque encore à ce travail encyclopédique est que les indigènes 
eux-mêmes y prennent part : chasseurs sauvages ou travailleurs soumis, 
ils n'ont qu'un bien petit nombre de représentants dans le monde de la 
science et des arts, et ceux d'entre eux qui participent au mouvement 
des études contemporaines ne peuvent le faire avec assez d'indépen- 
dance pour juger des choses on toute sincérité. 

Grâce à la facilité des voyages, le temps n'est plus où les compagnies 



N^ 59. t^lI'LRFICIES COMPARLtS DE LA HOLLANDE ET DE L INSLLINDE HOLLANDAISE. 



Est d. Par. 



^^-^f 



Est de Greenwich 




1 (KOOOCOO 



et les gouvernements, jaloux de leur monopole commercial, ne permet- 
taient pas que l'on publiât les cartes de leurs îles. Au seizième siècle, les 
Espagnols et les Hollandais punissaient do mort quiconque faisait con- 
naître les itinéraires de leurs navigateurs. A leur tour, les Hollandais, 
après s'être procuré ces cartes à grand prix et en avoir fait de nouvelles, 
se gardaient bien de les publier'; on en donnait des copies à chaque capi- 
taine de vaisseau, avec injonction de les remettre au retour dans les ar- 
chives de l'amirauté, et la peine du fouet, la marque, le bannissement 
étaient réservés aux traîtres qui les montraient à des étrangers. Même 
dans les parages dangereux, et dont les périls étaient grossis à plaisir 
par la légende, on refusait des pilotes aux navires en délresse^ Maintenant 



' Voir surtout Bijdrayen van de Tant- Land- en Volkenkundc. 

- Roland Bonaparte, inénioire cilo. 

^ Bernardin de Saint-Pierre, Yoi/ayc à l'hic de France; — L. A. de BougainvlUe, Voijagc de la 

Boudeuse i) et de la flûte l' n Etoile ». 



204 NOUVELLE GÉOGRAPUIE INl VERSELLE. 

cerlaines parties de l'Insulinde sont, au point de vue purement extérieur, 
mieux connues que maintes régions de l'Europe orientale; mais il est 
aussi plusieurs îles dont l'intérieur n'est figuré sur les cartes que d'après 
des itinéraires incomplets ou les renseignements des indigènes. Toutefois 
le réseau géodésique s'étend peu à peu d'île en île à travers l'Insulinde et 
tôt ou tard l'ensemble de l'archipel sera représenté avec la même fidélité 
et le même détail que Java, quelques parties de Sumatra et même de Celè- 
bès, déjà figurées par d'aiimirables cartes topographiques et géologiques. 
Quant à la population, on n'en connaît point encore le chiffre, même ap- 
proximatif. Les statistiques officielles' distinguent pour les difféi'enles îles 
les nombres d'habitants donnés par un recensement régulier, par une éva- 
luation raisonnée ou par une estime plus ou moins plausible ; enfin il 
est des contrées pour lesquelles les auteurs ne hasardent même pas de con- 
jectures'. 

Les îles de la Sonde appartiennent, on le sait, à la zone des vents alizés 
et des moussons alternantes, mais le va-et-vient des saisons et les phéno- 
mènes locaux déplacent incessamment les foyers d'appel et modifient en 
conséquence la marche des vents. A Batavia, prise comme poste central au 
milieu des 151 stations météorologiques de l'Insulinde", la « bonne mous- 
son » c'est-à-dire le vent alizé du sud-esl, l'emporte pendant les mois de 
l'été septentrional, principalement durant les mois de juin, juillet, août et 
septembre, et l'atmosphère est en général moins humide que pendant la 
« mauvaise mousson «, qui comprend surtout les mois de décembre à 
mars, ceux où les nuages laissent tomber une plus grande abondance de 
pluies. Toutefois ce contraste des saisons ne se présente pas toujours 
d'une manière bien tranchée, surtout dans l'intérieur des terres. Il n'est 
pas de mois qui n'ait sa part de pluies, et même pendant la saison dite 
sèche l'atmosphère des rivages marins contient près de 80 pour 100 
d'humidité relative; elle est presque saturée lors de la saison des pluies. 
La chute d'eau en moyenne sur toute l'Insulinde dépasse 5 mètres, d'après 
Voyeïkov. Kn maintes régions de l'Insulinde, il est très difficile de distin- 

' lieficcriiKiSdliiuiiiiik lujor iScdoiiinilsih Indiv, 1888. 

- SuiK'il'iLii; ol pnpulaliiin iiiobiililo de riiisiillii(lc en 1881, sans la Nouvolle-iùiitiéc : 

Sii|icrlicic. Pcipul.Tlioii. lVi|iiil, kilom 

Insiilinde hollandaise 1 4(i'2 000 kil. carrés. 30 6,^0 000 haliilaiils. 'illiali. 

i> anglaise, dans Bornéo. . . 171800 » 550 000 d ."i » 

» portugaise I(i850 pi 550 000 n H'i » 

ÏMdianal de Brunei .",8 000 » 80 000 » 2 » 

Ensemble. . 1 089 250 kil. carrés. 51 810 000 habilants. Il) liab. 
'" En 1885. (Voveikov, Oesterreichischc Zeîlschrift fiir Meleoroloyie, 1885.) 



CLIMAT DE L'INSULINDE. 205 

guor la vi''rilal)l(' allcrnnnce îles saisons et de se rendre l)ien compte de 
la succession noimale des jours pluvieux et des Leaux jours. Même, à 
l'est de Celèbès, c'est le vent alizé du sud-est qui apporte en i^énéral les 
pluies, tandis que la mousson de l'ouest balaye les nuages de ratniosjihère : 
dans une zone indécise et changeante, entre Sumatra et Timor, les deux 
vents opposés sont accompagnés en moyenne de la même quantité de 
pluies. Dans le dédale infini des îles, chaque détroit, chaque ruelle d'eau 
change la direction des vents inférieurs, des brises et des courants de houle. 

De bas en haut, c'est-à-dire du littoral au sommet des montagnes, on 
observe des changements considérables dans le régime des vents. La mous- 
son occidentale n'entraîne que la masse inférieure de l'air et son épaisseur 
n'atteint jamais 2000 mètres. La force de la mousson se fait sentir prin- 
cipalement vers la base et sur les premières pentes des montagnes, par 
exemple à Buitenzorg (280 mètres), dans la partie occidentale de Java : 
en cet endroit, un des plus abondamment arrosés de toute l'Disulinde, il 
tonne souvent tous les jours pendant des mois entiers : on s'habitue si 
bien à entendre le grondement de la foudre rouler de montagne en mon- 
tagne, qu'on s'étonne, le soir, lorsque l'atmosphère est sans nuages et sans 
rumeurs. Mais au-dessus de la zone où souffle la mousson, l'espace appar- 
tient constamment à l'alizé du sud-est' : tantôt il s'élève, tantôt il s'abaisse, 
et parfois, en frôlant ou même en heurtant la mousson, produit des cy- 
clones locaux d'une violence extrême ; mais dans les hauteurs de l'air il 
garde toujours la prépondérance, et les fumées des volcans sont régulière- 
ment entraînées par lui dans la direction de l'ouest : aucun spectacle n'est 
plus saisissant que celui d'une tem])ète de l'ouest qui ploie les arbres, en- 
traîne les nuées avec fureur, tandis que plus haut, par une jK'rcée d'air 
l)leu, on aperçoit la longue fumée du volcan se déroulant en sens inverse 
dans le ciel })ur. Dans ces régions supérieures l'atmosphère est beaucoup 
moins souvent troublée que dans la zone basse et les pluies y sont peu 
abondantes. 

Des changements analogues dans le régime du climat s'accomplissent 
suivant la direction de l'ouest à l'est. La partie occidentale de Java est 
plus humide que la partie orientale et celle-ci reçoit plus d'eau que Timor. 
De même les températures saisonnières deviennent de plus en plus iné- 
gales dans la même direction. Dans les îles de la Sonde, l'écart entre les 
tem|)ératui'cs mensuelles ne com|)orte même jias un degré centigrade : 
c'est du jour à la nuit que l'on observe les extrêmes, mais non de l'été à 

' Fr. Juiigliulin, Java, iijne gcdaante, :y/i plaïUcnluoi cii zijn inwcncliye buuiv. 



206 ^0UVELL1:; GÉOGIIAPUIE UNIVERSELLE. 

l'hiver : si dans les mois secs les nuits sont plus froides et les journées 
plus chaudes, il y a compensation pendant les mois pluvieux, à tempéra- 
ture sensiblement égale, le jour et la nuit : à Batavia, l'oscillation du ther- 
momètre entre les extrêmes de froid et de chaud dépasse rarement 10 de- 
grés pendant tout le courant de l'année; mais à Timor l'écart est beau- 
coup plus considérable : déjà les terres orientales de l'Insulinde parti- 
cipent du climat australien'. 

La flore de l'archipel, comprenant plus de 0000 phanérogames, décrits 
par Miquel % appartient à la même zone que la flore indienne; mais dans 
la direction de l'est elle se modifie graduellement et se rapproche de 
plus en plus du type australien, à mesure que l'atmosphère se fait moins 
humide et que la température présente de plus grands écarts entre ses 
extrêmes : à Timor, le caractère de la végétation est déjà beaucoup plus 
australien qu'hindou; les eucalyptus, les casuarinées, les acacias do- 
minent, et, loin de se presser en forêts, ils se présentent en taillis 
clairsemés comme sur le continent voisin. Mais dans les îles occidentales 
de l'Insulinde la puissance de production végétale est extrême, et malgré 
les défrichements, malgré la lutte incessante des cultivateurs contre la 
végétation spontanée, certaines forêts de Java ne sont pas moins belles 
que celles du Brésil et de la Colombie. En de vastes districts, occupant 
peut-être le quart de la superficie de Java, s'étendent, il est vi-ai, des 
savanes où ne croît que l'herbe d'alang {impcrata arundinacea), dans 
laquelle le cheval disparaît avec son cavalier. Au milieu de ces mers de 
graminées, d'un vert pâle, se voient quelques bouquets d'arbres épars ; 
mais ces savanes sont dues à l'action de l'homme qui détruisit les forêts, 
soit pour défricher le sol, soit pour éloigner les tigres ou les serpents, et 
d'ailleurs les grands arbres, laissés à eux-mêmes, y reconquièrent peu à 
peu le domaine qui leur fut enlevé. Il est aussi des forêts à l'ombre rare, 

' Tcinpi'i'atuivs et pluies de diverses loc;ilités de l'Insulinde, d'après des observations variant de 

cinq à treize années : 

T.'niiiùr. Mois Moi» 

Lieux AitiUlilc. aiiiiii.'llc. k- plus tliauil. 

l'adang (Sum.), 0» 56' lat. S. 20»,6 27o,2 (mai) 

Palenibang(S.), 2"50' )) 27» 27»,4 » 

Danjermassin, 5» 34' » 270,1 27<',7 » 

Datavia (Java), 6» H' )> 2jO,U 26o,4 (mai, oct. 

Iiuitenznrg(J.), G".57' o 280" 25» 2.'j",5 (sept.) 
lianjoewangie, 8» 17' » 26»,7 27»,3 (avril) 

Amboine. 5" 41' u 26'',."> 27».2 (février) 

(Uann. Handhuch (1er Kliiiuiloloyie; — Vciyeikiiv, licijen-Vcrliâllnisse tics 
Mnlniisclicii Anliipcts.) 
- Ili'schyijviiiij l'dii Siuiiatiii's PUiiilcinvci'i'ltl. 



lepl 


lus froid. 


Écirl. 


fluie. 


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1" 


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ïv.) IM 


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(juin.) 


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2» 


5"',7ô0 



FLORE DE I/INSULINDE. 207 

celles des .icacias et des mimosées qui croissent sur les montagnes cal- 
caires; mais dans les terres humides et fécondes du littoral et des pentes 
bien arrosées le sol n'offre plus assez d'espace pour toutes les plantes qui 
s'y pressent; chaque tronc d'arbre se recouvre d'épiphytes, les lianes lient 
les branches les unes aux autres, et, s'échappant par les dômes de feuillage, 
s'élèvent les hampes des palmiers, « deuxième foret se dressant au-dessus 
de la première ». 

Les îles de la Sonde ont leurs espèces particulières de palmiers, entre 
autres deux sortes de palmiers-sagou {metroxylon Rnmpliii ou sagus) et 
le coryphn ou palmier gebang, qui croît dans une étroite zone, d'environ 
150 mètres en altitude, immédiatement au-dessus des forêts du littoral. Des 
palmiers-lianes ou rotang, le « rotin » des ouvriers d'Europe, s'attachent 
aux autres arbres, se suspendent même en guirlandes d'une cime à l'autre 
et se prolongent parfois à plus d'une centaine de mètres, unissant toute 
la forêt en une masse solide, impénétrable à l'homme qui ne manie 
pas la hache ou ne se fait pas précéder par le feu. Des espèces de bam- 
bous croissent aussi à la façon des lianes et peuvent atteindre plus de 
40 mètres en longueur; d'autres sont armées d'épines et se pressent en 
fourrés qu'évitent même les fauves. Ce que peuvent devenir les plantes 
parasites dans ces îles de la Sonde où la sève alimente les végétaux avec 
tant d'abondance, on le voit par les fleurs du raf/lesia, qui croît sur les 
racines et les branches de l'ampélidée cissus : sur une des espèces indi- 
gènes de Sumatra s'épanouissent des fleurs ayant jusqu'à 2 mètres 8 dé- 
cimètres de tour. 

Sur le penchant des montagnes, les plantes de diverses espèces s'étagent 
suivant les climats, de la zone tropicale des côtes à la zone tempérée des 
sommets ; cependant on observe de curieux phénomènes de voisinage entre 
végétaux qui appartiennent naturellement à des régions différentes. C'est 
ainsi que, dans l'île de Sumatra, des chênes se trouvent associés à des 
camphriers dnjobalanops, sur le littoral même; des éricées s'y montrent 
aussi, tandis qu'à Java elles n'habitent que les montagnes, à des altitudes 
considérables. Sumatra possède dans ses districts élevés du nord des 
espèces de pins mêlées à des casuarinées : c'est là que s'arrête vers le sud 
le domaine de ces conifères dont l'Himalaya est la patrie par excellence; 
nulle part ils ne franchissent l'équateur dans la direction du sud. Chaque 
île de l'Insulinde a sa part considérable de plantes endémiques dans l'im- 
mense variété des espèces. C'est ainsi que dans la flore de Sumatra, com- 
prenant d'après lui 2642 phanérogames connues, Miquel signale 1049 
formes qui ne se retrouvent pas dans l'ile de Java, séparée pourtant de 



208 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

la première île par un étroit canal. Même les deux moitiés de Java, celle 
de l'ouest et celle de l'est, différant légèrement par le climat, contrastent 
par les caractères de la flore locale. Non seulement les Moluques, depuis 
longtemps fameuses par les espèces rares qui croissent sur leur sol, mais 
toutes les autres îles de l'archipel ont des plantes qu'on ne voit en nulle 
autre partie de la surface terrestre : en trois années, le botaniste Beccari 
a découvert plus de deux cents espèces complètement nouvelles dans le 
seul district de Sarawak, au nord-ouest de Bornéo. Dans les îles mêmes, 
les sommets des montagnes forment comme autant d'îles secondaires, 
dont la flore se distingue de celle qui les entoure et rappelle les types de 
terres éloignées, à température plus froide : à 2600 mètres d'altitude, sur 
les hautes pentes de la montagne de Kina-Balou, à Bornéo, se rencontrent 
des plantes appartenant à des genres qu'on retrouve seulement dans la 
Nouvelle-Zélande '. 

Dans la direction de l'ouest à l'est, la flore se modifie graduellement en 
raison des changements du climat, mais pour les animaux le passage est 
brusque de l'une à l'autre f;iune : tandis que les espèces des îles occiden- 
tales jusqu'à Bali ont le type indien, celles des îles orientales, à partir de 
Lombok, offrent les caractères des formes australiennes; deux mondes, 
« aussi différents que l'Europe l'est de l'Amérique », se trouvent en pré- 
sence, séparés l'un de l'autre par un détroit moindre de 35 kilomètres en 
largeur. ]1 est vrai que les deux îles Bali et Lombok, en grande partie 
composées de roches volcaniques, sont peut-être dans presque toute leur 
étendue d'origine moderne. Ce qui de nos jours est un étroit caïud fut 
jadis un large bras de mer; mais le contraste frappant de deux ftuines, 
précisément dans une chaîne d'îles offrant une si grande unité au point 
de vue de la géographie physique, n'en est pas moins un phénomène des 
plus remarquables. Un des traits saillants de la surface terrestre est 
cette rangée d'îles volcaniques, nées évidemment d'une même crevasse 
du fond marin, qui se continuent de l'îlot de Krakatau à celui de Nila,sur 
une longueur de 2775 kilomètres, et cette traînée de laves se trouve cou- 
pée au milieu précis par une brusque ligne de séparation entre les 
faunes! On doit en conclure que la formation des volcans de la Sonde 
est un i)hénoniène relativement moderne : l'affrontement des deux faunes, 
indienne et australienne, prouve que la distribution des terres et des mers 
et la vie ]ilanétaire elle-même dil'iéraient jadis en ces parages.' Entre 
Bornéo et Celêbès, que sépare d'ailleurs un détroit dé])assant de beau- 

A. GrisBbac'i, In Yéyétation du Globe, tiad. par Tcliilialcliof. 



FLORE. FAI NE DE 1/ INSILIMIE. 



909 



cou[j celui de Lombok on largeur, le conlraste entre les espèces d'animaux 
n'est pas moins remarquable : de part et d'autre presque toutes les formes 
appartiennent à des familles distinctes. On doit en conclure que là aussi 
les terres différant par leurs faunes respectives doivent être restées sans 
islhme de jonction depuis des temps géologiques très anciens; mais 
Celèbès ne faisait point, comme Lombok, partie du monde australien : de 

N" 40. LIGNE DE SÉPAIUIION DES FAUNES DANS L'iNSrLINDE. 



Est de Par 




I : 52S00000 



tous les côtés elle apparaît isolée; c'est une terre dont l'isolement complet 
est un fait géologique datant des âges les plus l'eculés'. 

Ouant aux trois grandes îles occidentales, Sumatra, Java et Bornéo, que 
des lits marins si peu profonds séparent actuellement du corps continen- 
tal de l'Asie, leur faune aussi bien que leur flore démontre l'ancienne con- 
tinuité des terres. Wallace compte 48 espèces de mammifères qui sont 
communes à la Malaisie continentale et à l'archipel voisin. Sumatra, 
longue chaîne de montagnes parallèle à la péninsule de Malacca, peut être 
considérée comme ayant une faune presque identique à celle de la terre 



' Earl, Niitii'c races of Ihe Iiuliau Ariliijtcliiiio: — Wallace, niivrage cité. 

XIV. 



210 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

ferme; Bornéo, plus éloijinée du conlinenl, présente déjà une certaine 
originalité dans ses formes animales; Java, quoique fort rapprochée de 
Sumatra, à laquelle des îlots intermédiaires, où peuvent se reposer les 
oiseaux migrateurs, la rattachent encore davantage, offre plus de ca- 
ractères spéciaux dans sa faune que l'ile de Bornéo, pourtant plus iso- 
lée en apparence; elle possède en propre plus d'oiseaux, plus d'insectes 
que les deux autres îles, et l'on en conclut qu'elle se détacha la première 
du continent : Bornéo tenait encore à l'Indo-Chine lorsque Java était déjà 
de tous côtés entourée par la mer. L'élude de la zoologie contredit donc 
formellement la tradition des Javanais, d'après laquelle la catastrophe 
de rupture entre Sumatra et Java serait un événement récent, ayant eu 
lieu vers l'an mille : ainsi s'expliquerait le nom de Poelo Pertjeh, « île 
Brisée », donné à Sumatra. 

L'exploration zoologique de l'insulinde est loin d'être termiiu'e. La 
région la mieux connue des naluralisles est la partie occidentale de Java; 
on a aussi étudié avec beaucoup de soin le district de Padang, dans Suma- 
tra; à Bornéo, les environs de Sarawak et de Banjermassin, l'île de 
Bangka, enfin certaines péninsules de Celèbès, ont été également visités 
dans tous les sens'. Mais ce n'est là qu'une faible part de l'immense 
domaine et l'avenir réserve encore de grandes découvertes aux natura- 
listes. Néanmoins les explorations déjà faites suffisent pour qu'on puisse 
juger de la richesse immense de la faune de l'insulinde occidentale : en six 
années de recherches, Wallace seul a rapporté plus de '125 000 échantil- 
lons zoologiques. Les mammifères de l'Indonésie sont au nombre de jdus 
de 170 espèces, parmi lesquelles la famille des singes compte 24 repré- 
sentants. A Sumatra et à Bornéo se trouvent deux espèces d'orang-outan, 
cet « homme sauvage», si souvent décrit, qui, par son intelligence et ses 
qualités affectives, semble être le plus rapproché de l'homme civilisé; le 
si-amang, presque aussi haut de taille que l'orang-outan, vil à Sumatra; à 
l'exception des terres orientales, chaque île a ses gibbons aux longs bras et 
ses lémurides au long museau. Sumatra et Bornéo sont encore le refuge 
d'une espèce d'éléphant, qui ne paraît pas différer de celle de l'Inde, et 
d'un tapir qui se retrouve aussi sur le continent ; Sumatra et Java ont 
leurs rhinocéros, Bornéo et Java leurs taureaux sauvages, qui ressemblent 
à ceux de Siam et de la Barmanie. Les îles de la Sonde n'ont pas moins de 
33 espèces de carnivores, parmi lesquels le tigre royal et le léopard, 
presque aussi redoutable. Quant à la tribu des chauves-souris, elle com- 

' II. J. Velli, (li'erzicht van ilc Hennis (1er Fdvna l'tin Fie(lerl{inils<n hulie. 



FAUNE DE L'I>'SULIN1)E. til! 

|)i'eml 50 espèces. Les rongeurs sonl aussi 1res nombreux : à elle seule l;i 
Cainille des écureuils est représentée par 25 espèces, presque toutes diffé- 
rentes de celles du continent; en outre, une dizaine d'animaux insecti- 
vores, les toupaïa, qui ont une grande ressemblance avec les écureuils, 
apj)artieiinenl presque exclusivement à la faune insulaire. 

Environ 550 espèces d'oiseaux, sans compter celles que les éleveurs ont 
récemment introduites, vivent dans l'archipel, et quelques-unes, uolam- 
menl les ])erroquets, sont parées des couleurs les plus éclatantes. Les ophi- 
diens et autres reptiles, rai'es dans la plupart des terres maritimes, ne 
le sont point dans l'insulinde : le crocodile infeste ses estuaires, un python 
de ses forêts atteint une longueur de 10 mètres, et le serpent à lunettes est 
un de ses hôtes les plus redoutés. Des poissons, par centaines d'espèces, 
peuplent ses rivières, et c'est par milliers et milliers (|ue les insectes de la 
région sont déjà classés dans les musées. Les papillons sont répandus en 
si grande multitude, « qu'ils en sont devenus, dit Alfred M'allace, un des 
(rails caractéristiques du paysage ». Les « ornilhoptères », qui fiappent 
la vue plus que la plupart des oiseaux, grâce à leurs dimensions, à la 
majesté de leur vol, à l'éclat de leurs couleurs, se renconti'ent par bandes, 
sur la lisière commune des forêts et des terres cultivées, et nulle part ils 
ne sont aussi beaux. On ne peut guère se promener une matinée dans les 
parties les plus fertiles des lei'res malaises sans trouver trois ou (juatre 
espèces de papilio, et souvent le double : les naturalistes en comptent 
aujourd'hui 150 (|ui habitent l'archipel, et la seule Bornéo en possède 
50, le plus grand nombre (|ui ail été découvert dans une île. La propor- 
tion de ces espèces diminue graduellement en avançant de l'ouest vers 
l'est ; mais leur taille augmente en raison inverse'. 

L'a|ipauvrissement de la faune dans la direction de l'est, vers l'Aus- 
tralie, est telle, que Timor n'offre pas plus de 7 espèces de .mammifères 
terrestres, avec 15 chauves-souris, animaux (|ue la puissance de leui' aile 
rend maîtres de l'espace. Kn ])assant de Bornéo dans Celèbès, le naturaliste 
est moins frappé de la diminution des espèces que de leurs formes nou- 
velles. Celèbès, plus anciennement isolée que les terres voisines, est plus 
originale dans l'aspect de sa fiiune. Placée dans la région de partage entre 
deux aires, de la Sonde et de l'Australie, la grande île participe à ces deux 
zones par quelques formes animales; mais la plupart de ses espèces lui 
appartiennent en propre : elle constitue un monde à part. Des 550 oiseaux 
de la Sonde, 10 seulement ont passé à Celèbès, mais cette île en possède 

> AH'reil H. Wallacc, Les Sélections iialiinllcs. Iiiul. ijar Lucien Je Carulollc. 



21-2 NOUVELLE GÉUGUAI'IIIE LMVEHSELLE. 

SU qu'on 110 relrouvc point jiillciirs; de sos ^21 iiiiuiiiiiirt'rcs, donl 7 
chauves-souris, 11 lui sont spéciaux. (Juan! aux papilhuis de Celèbès, ils 
se distinguent tous de leurs coiif^ciicres d'autres contrées jiar le dessin 
extérieur de leurs ailes. 

Les Moluques, situées à l'extrémité orientale del'lnsulinde, sont, comme 
Timor et Celèbès, très pauvres en mammifères; elles en ont 10 seule- 
ment, sans compter les chauves-souris, et l'on a des raisons de croire que 
la moitié de ces espèces, entre autres le cynopithèque, cantonné dans la 
seule île de Batjan, ont été jadis introduits par l'homme. Les formes 
ty|iiques de ce groupe d'îles se rapprochent des espèces australiennes : ce 
sont des marsupiaux, entre autres une sarigue, belidem ariel, qui res- 
semble à un écureuil volant. D'autre part, les Moluques sont d'une mer- 
veilleuse richesse en oiseaux : elles en possèdent j»lus que l'Europe entière. 
Bien que l'exploration des îles soit encore loin d'être achevée, on connaît 
déjà dans les Moluques "ilK» espèces d'oiseaux, donl 195 terrestres, et la 
]ihiparl, perroquets, pigeons, martins-pècheurs, sont parmi les plus 
belles de la zone tropicale en élégance de forme et en splendeur de plu- 
mage. De même, les nombreux insectes, et notamment les papillons des 
iloluques, font l'admiration des naturalistes parleurs dimensions et l'éclat 
de leurs ailes. A elle seule, la petite île d'Amboine contient plus d'espèces 
remarquables de lépidoptères que de vastes espaces continentaux : là, on 
peut le dire, est le foyer central de la Terre pour le dévelop|)ement le 
|)lus com|)let (le ces formes animales. Sinon les es]ièces, dont la |iluparl 
sont propres aux Molucpies, du inoins les genres et le groupement rap- 
prochent celte faune insulaire de celle de la Nouvelle-Guinée. Ouoique de 
terre en terre le continent d'Asie semble se continuer jusqu'en plein océan 
Pacifique, Celèbès et les Moluques se trouvent déjà zoologi(juement dans 
une autre partie du monde. 



De même que les faunes, les races humaines se |)artagent l'insulinde. 
mais la ligne de séparation des deux domaines ne coïncide jias pour les ani- 
maux et les hommes. Tandis que les aires zoologiques ont jjour fosse inter- 
médiaire le passage de Lombok et le large détroit de Macassar, la limite 
tracée entre le monde malais proprement dit et celui des l'ajunia et des 
|)opiilations congénères se trouve beaucouj) plus à l'est : elle traverse les 
îles de llalinahera cl de Boeroe, puis se dirige au sud-ouest, vers Soemba 
et Timor. D'ailleurs les habitants des îles situées de chaque côté de cette 
limite diflei'enl les uns îles autres, soit (|u'il^ oITrenl à divers degrés des 



FAUKE, POPULATIONS DE L'INSULINDE. 215 

caraclorc's de Iransilioii enlro les Malais et des immij;rants d'autre race, 
soit qu'ils aient un type vraiment original qui semble en faire le débris 
de quelque race primitive : on ne parle pas moins de cinquante langues 
dans l'archipel Indien ; chacune des pojiulatioiis insulaires doit être étudiée 
à part, avec la terie qui la jjorte. 

Dans les îles de la Sonde et à Celèbès, de même que dans une partie des 
Moluques, la race, sinon unique, du moins prépondérante, est celle des Ma- 
lais : ce sont eux qui constituent l'ensemble de la population, ou qui du 
moins se sont assimilé, en se fondant avec eux, la plupart des autres élé- 



il. POPILATIOXS DE L IXSCLINDE. 



EstdePar.î. 100" 











m<[i mm wm 



ments ethni(pies. Mais, quelles que soient les ressemblances de ces Malais 
d'une extrémité à l'autre de l'Insulinde, ils se divisent en groupes naturels 
suivant le milieu géographique, les croisements divers, la nourriture, l'état 
de civilisation ou de barbarie. Les Malais proprement dits, semblables à 
ceux qui vivent dans la péninsule de Malaisie et qui ont donné leur nom 
à la race entière, habitent les rivages de Sumatra, de Bornéo et les îles in- 
termédiaires; les Javanais, ainsi que leur nom rindiijue, peuplent la plus 
grande partie de Java, mais se sont aussi répandus plus à l'est dans les 
deux Iles de Bali et de Lombok. Les Soundanais habitent la partie occi- 
dentale de Java, au bord du détroit de Soenda, dit « de la Sonde » par 
les Européens. Les Boughi occupent la j)éninsule sud-occidentale de Ce- 



m NOUVELLE GEOGRAl'UIE UNIVERSELLE. 

lèbès, ainsi que les cùles situées au nord, et ont essaimé dans toutes les lies 
avoisinantes; enfin chaque terre distincte a ses populations plus ou moins 
pures ou mélangées et connues sous des noms divers. L'appellation d'Al- 
fourou, employée de Celèbès à la Papouasie pour toutes les tribus obligées 
de fuir dans l'intérieur, loin des côtes, n'implique point une ressemblance 
de race et ne s'emploie que pour caractériser l'état social de populations 
restées à l'écart des Malais et relativement peu nombreuses, les unes plus 
blanches que les Javanais, les autres ayant au contraire le teint plus l'oncé 
et l'aspect des Papoua de la Nouvelle-Guinée. 

Parmi les Insulindiens il en est encore de sauvages, comme les Batta 
de Sumati'a, les Dayak de Bornéo, les Alfourou, c'est-à-dire les « Libres » 
de Celèbès, et la plupart des anihropologistes s'accordent à voir en eux les 
restes d'une population primitive à teint clair qui aurait envahi les îles 
avant les Malais ' : on leur donne spécialement le nom d' « Indonésiens », 
comme s'ils étaient les représentants des anciens maîtres de l'archipeP. 
Mais dans les îles nord-orientales, voisines de la Nouvelle-Guinée et des 
Philippines, on rencontre un autre élément ethnique, tout à fait distinct 
des Papoua et des Malais, composé de |)0])ulalions à peau noire ou noirâtre, 
à chevelure parfois crépue, ressemblant aux Mincopi des Andaman, aux 
negritos de Mindanao et de Luzon, et ces indigènes, véritables autochtones, 
seraient encore antérieurs aux Indonésiens blancs de Sumatra, de Bornéo 
et de Celèbès. Dans les îles occidentales les <( petits noirs » ont été extermi- 
nés ; ils oui élé simplement icfoulés vers les montagnes dans les îles de 
l'est, comme l'ont été les Indonésiens blancs dans les grandes terres de la 
Sonde. C'est un phénomène étrange que ce contraste des espèces animales 
et des hommes eux-mêmes entre des îles rapprodiées el des districts limi- 
trophes, ayant un même climat et des conditions gét)gra[)liiques analogues. 
L'histoire de la |ilanèle expliijue cette opposition si tranchée : ce sont des 
âges difiérenis (|iii se trouvent juxtaposés. Mais pendant la série des siècles 
ces populations différentes les unes des autres ont dû être longtemps sou- 
mises aux mêmes influences, car toutes leurs langues, malaises, papoua- 
siennes, indonésiennes et negritos, constituent une même famille''. Bien 
pins, llodgsoii et Caldwell ont rattaché ces langages à la souche dravi- 
dienne de l'Inde méridionale'. 

Dans le langage ordinaire, le nom de Malais a le même sens que maho- 

' De nLialivIii^cs, ll;iiriy, Vivien île S;iiiil-M;irliii, Vesteeg, Monlaiio. 

- Logiin; — liaiiiy. Hiillclin de lu Sock'lé lie Gi'oyrapliie, mai 1877. 

'' Ed. Diilaiii ier, Maisiten. .Moerenli(iiit, Buseliniaim, Favie, Kern, etc. 

* Oiliviei- Iti'aiiienaid, Suciélc tV ÀiiUtfopolo(jic de Paris, séance du '2 juillet 1885. 



POPULATIONS DE L'INSlLl.NDi:. 215 

mélan : l'Insulindien, noir, bronzé ou blanc, qui a|)|iren(l Fécrituro arabe 
et se fait circoncire, devient « Malais » par cela même'. Cependant il est 
probable que la grande majorité de la population appartient à la même na- 
tion. Sans préjuger l'origine première de la race malaise, (jui domine dans 
rinsulinde, on peut se demander quelle était sa patrie aux temps (pii 
précédèrent la période liistorique? Sont-ils entrés dans l'archipel en des- 
cendant de la [léninsule Malaise, ou bien avaient-ils un autie centre de 
dispersion, les plateaux du centre de Sumatra par exemple? Leur nom 
même, d'après van der Tuuk, rappellerait leur origine étrangère : il aurait 
le sens de « vagabond », « émigrant ». Dans tous les pays occupés par eux, 
les rives des fleuves sont dites ■< droites » et « gauches », non d'après la 
marche du voyageur dans le sens du coui'ant, mais au contraire comme 
s'il remontait de l'aval à l'amont, ce qui semble prouver que les colons sont 
venus de la mer ; on a constaté aussi de grandes ressemblances entre les 
cases malaises et les barques : en maints endroits les villages ont l'aspect 
d'une flottille échouée. Les Malais insulaires, de même que ceux du conti- 
nent, sont petits ou de taille moyenne, mais robustes; leur peau est d'un 
rouge brun, parfois olivâtre, et, chez les femmes qui sortent peu, tirant 
sur le jaune. Ils ont les cheveux noirs, durs et grossiers au toucher, et 
sont presque sans barbe; leur figure un peu aplatie, au petit nez, mais 
aux lai'ges narines, aux grosses lèvres, aux pommettes saillantes, aux yeux 
noirs, est plutôt ronde qu'ovale : n'était leur teint et la différence du cos- 
tume, on les prendrait souvent pour des Chinois; ils ressemblent encore 
plus aux Khmer ou Cambodgiens et les langues des deux nations pré- 
sentent une grande analogie dans la structure grammaticale ^ Ce qui 
distingue surtout les Malais, c'est le bel é(juilibre des membres, la finesse 
des attaches, la petitesse des mains et des pieds. 

De même que les gens de toute race, les Malais des diverses îles diffèrent 
singulièrement suivant leurs métiers ou professions : le pirate ou le mar- 
chand ne peuvent être jugés comme l'artisan ou le cultivateur; mais la 
grande masse des indigènes, composée d'individus qui travaillent la terre, 
sont des gens sociables, quoique assez taciturnes, bienveillants, toujours 
disposés à s'entr'aider, des plus respectueux pour la liberté les uns des 
autres, d'une extrême politesse. L'ouvrier ne se permet pas de réveiller son 
camarade en, portant la main sur lui ; le créancier n'ose guère rappeler sa 
dette au débiteur ; il est rare que par ses manières et la teneur de son lan- 



' Mavidc-n, Historii of Siiinalra. 

- Fdiil.iini'; — Ayinrmnier; — A. Koaiie, Aiislialasiii. 



210 NOUVELLE f.ÉOGRAPUlE UNIVERSELLE. 

gage le Malais ne soit pas réellement supérieui- au Liane venu dans son 
pays avec la prétention de le « civiliser » '. Mais, quoique très policés et dis- 
posant depuis des siècles d'une littérature écrite, les Malais ne paraissent 
pas avoir la même force intellectuelle que d'autres nations, notamment 
les Papoua, qui de nos jours sont loin de les égaler en civilisation. Ce 
qui manque au Malais, disent les voyageurs qui ont le plus vécu dans 
son intimité, c'est une large compréhension des choses, c'est l'audace dans 
la pensée : il est timide, sans initiative, acceptant sans résistance les 
influences étrangères. Jadis il se laissa convertir au bouddhisme et au 
brahmanisme par quelques missionnaires hindous, puis l'arrivée des mar- 
chands arabes eut bientôt rattaché presque toutes les populations au cuite 
de l'Islam, et maintenant une poignée d'administrateurs hollandais, ne dis- 
posant que d'une petite armée de mercenaires, suffit pour tenir trente 
millions d'hommes dans une sujétion qui ressemble à la servitude. 



II 

Sl'MATRA ET 1 1. E S DE LA MET. CC I DE X T A I. E. 

Sumatra, même sans les archipels vuisins qui en font géologiquement 
partie, est l'une des plus grandes îles de la planète; elle n'est dépassée en 
étendue que par les deux terres des pôles, le (iroenland et l'Antarctide, et 
les trois îles, Papouasie, Bornéo, Madagascar. Sa surface, non encore me- 
surée par une triangulation régulière, est évaluée à plus de 440 000 kilo- 
mètres carrés, soit treize fois la superficie de la ÎNéerlande, la con- 
trée d'où partent les ordres pour le gouvernement de l'île et sa conquête 
définitive. Car Sumatra, quoique officiellement annexée tlans son entier à 
l'empire colonial de la Hollande, est encore habitée, dans les montagnes 
et les forêts de sa partie septentrionale, par des populations indépen- 
dantes, et depuis 1875 la nation néerlandaise a puap|)rendrc parla guerre 
d'Atjeh, par d'incessants conflits autour des camps, des incursions et des 
assauts, ce qu'il en coûte de subjuguer un peuple résolu à défendie son 
autonomie. L'île n'étant pas complètement conquise, on n'a pu jusqu'à 
maintenant dresser un recensement général de la population; mais les sta- 
tistiques partielles qui ont été faites pour les provinces soumises, et les éva- 
luations raisonnées que l'on propose pour les districts indé|)endants, 
perniettenl il'affiiiner que la population de Sumatra, d'ailleurs fort minime 

' Alfred li. Wallacc, Tlir Miihni Archiprliiiio. 



SUMATRA. 217 

en prnpnrlion de l'énorme superficie du territoire, s'est notablement 
accrue depuis le milieu du siècle. En 1869, Velh constatait que le nombre 
des habitants de Sumatra et des îles occidentales n'atteignait pas tout à 
fait deux millions et demi. Actuellement il dépasse certainement trois mil- 
lions et demi; peut-être est-il même de quatre millions d'hommes. Peuplée 
comme Java, sa voisine, que la fécondité du sol et l'abondance des res- 
sources lui permettraient de dépasser, Sumatra aurait soixante-dix mil- 
lions d'habitants'. 

Les deux îles de Sumatra et de Madagascar se ressemblent, l'resqiu' 
égales en étendue et présentant chacune dans son ensemble la forme d'un 
ovale allongé, l'une et l'autre ont une côte presque rectiligne, celle qui est 
tournée vers la haute mer, et une côte inégale, découpée de criques et de 
baies, celle que baignent des eaux moins profondes. Ces deux mers oppo- 
sées qui entourent Sumatra, l'une océan sans bornes, l'autre détroit semé 
d'îles, auraient valu à la grande terre, disent quelques étymologistes, son 
nom sanscrit de Samantara, l'île « placée entre deux » ; mais on ne saurait 
guère douter que l'appellation usuelle de l'île ne soit réellement dérivée 
de Samoudra, désignation d'un ancien royaume de la côte septentrionale : 
ce mot a le sens de « mer » en sanscrit *. Lorsque l'influence hindoue pré- 
dominait dans ces parages, Sumatra partageait avec l'île voisine la déno- 
mination de Djava ou Java, et, pour la distinguer de l'autre Java, on la 
qualifiait de « Petite », non qu'on rimaginàt inférieure en dimensions à 
la « (îrande Java », mais parce qu'elle était de moindre importance com- 
merciale'. Les noms indigènes de Sumatra sont Pertjeh ou Andalas*. Les 
Européens n'apprirent à connaître cette île que dans les premières années 
du seizième siècle. Ludovico di Barlhema en visitait les côtes du nord en 
1505, et quatre ans plus tard une flotte portugaise ancrait dans ces pa- 
rages. Les Hollandais, maîtres actuels, ne se présentèrent qu'à la fin du 
même siècle, en 1508. 

De même qu'à Madagascar, les massifs de hauteurs et de montagnes, 
composés en grande partie de roches stratifiées reposant sur le granit, ne 
se profilent pas vers le milieu de l'île; au contraire ils s'alignent princi- 
palement dans le voisinage de la côte océanique; mais, beaucoup plus régu- 
liers qu'à Madagascar, ils sont disposés d'une extrémité à l'autre de 

' Superficie et population probable île Sumalra et des îles occidentales : 

A67) 146 kilomètres carrés; ô&OOOOO liabitants; 8 habitants par kilomètre carré. 
- Yule, The Book ofser Marco Polo. 
■' Marsden, Uislortj of Siimnlrn. 

* 1'. J. \c\\\, Adiilrij.il.iiiulifi en slatistiscli Woordeiilwch van Necclerlandsch Indic. 
XIV. 28 



218 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

Sumatra suivant un axe à peine infléchi, n'offrant en certains endroits 
qu'une seule arête maîtresse, tandis qu'ailleurs se poursuivent deux ou 
trois chaînes parallèles ; des chaînons secondaires unissent transversale- 
ment ces crêtes et limitent des plateaux verdoyants, des cirques et des 
combes où dorment des lacs, où serpentent les rivières. C'est là, dans 
ces vasques supérieures, à l'altitude moyenne d'un millier de mètres, que 
se sont groupés les villages les plus nombreux et que le sol fertile est le 
moins négligé. Dans cette région salubre, dont le climat, beaucoup plus 
frais que celui du littoral, convient même aux Européens, se trouvent 
réunis tous les avantages qui semblent devoir faire une contrée populeuse, 
riche et prospère. 

L'ossature de Sumatra continue certainement, mais avec [)lus de régu- 
larité, la chaîne des monts indo-chinois de l'Arrakan (|ui forme le cap 
ÎSegrais, à l'est de l'Irraouaddi, et décrit ensuite la coui'be allongée des îles 
Andaman et Nicobar'. Les monts de Barisan, — c'est le nom que l'on donne 
à l'ensemble du relief montagneux de Sumatra, — commencent déjà 
en pleine mer, au nord d'Atjeh, ])ar l'île ou poelo Brass (700 mètres), por- 
tant un phare à son exti'émité septentrionale : c'est le >< phare de Suma- 
tra 5'. A l'est se dressent le massif insulaire du poelo Wai (415 mètres), 
puis, à quelques kilomètres à peine dans l'intérieur de la grande terre, la 
cime volcanique de Selawa Djanten, haute de 1726 mètres; les Hollandais 
lui donnent aussi le nom de (loudberg ou » montagne de l'Or ». A ce fier 
volcan, presque isolé de toutes parts, succèdent vers l'est, le long de la 
côte septentrionale, d'autres cimes, pour la plupart moins élevées, qui 
jalonnent le rebord du plateau encore inexploré des Atchinois : la chaîne 
se termine près du cap Diamant ou Djamboe-Ajer par un Tafelberg ou 
« mont de la Table )i, qui porte sa terrasse suprême à lOOt) mètres 
au-dessus de la mer. Un volcan, non encore visité, le Samalanga, montre 
son cône de 1200 mètres par delà les collines du littoral; mais la chaîne 
principale, qui preinl son origine à l'ouest du Goudberg et de la vallée 
d'Atjeh, pour longer de près la rive océanique, élève ses pitons à une 
hauteur beaucoup plus considérable. L'Abong-Abong et le Loeseh, que 
l'on dit èti'e des volcans, mais qui n'ont pas encore été explorés, 
atteindraient respectivement 3400 et 5700 mètres d'altitude. 
. Au sud de ces grands sommets, dont les cônes puissants reposent sur un 
socle de roches cristallines (rois lois moins élevé, la hauteur moyenne des 



' Ed. SîJss, Antlit^ acr Ente; — K:in, Tijflsclirijï van liet Aardvijksl.unduj Genootscluip te 
Aitislcrildin, \m\. 



MUNTACNES DE SL.MATlîA. 221 

iiKinlngnes s'nbaisse et celles-ci se divisent en chaînes pai'allMcs ponr 
embrasser le plateau de Toba et la « mer » ou Uto de même nom, appelée 
aussi Silalahi ; c'est un lac d'eau claire, d'une superficie de 1500 kilomè- 
tres carrés, qu'entourent par centaines les villages des Batla : des volcans 
éteints ou encore actifs se reflètent dans les eaux du lac ; l'un d'eux, le 
Dolok Simanaboem, lançait d'épaisses vapeurs en 1881, et sur ses hautes 
pentes, de même que sur celles d'un volcan voisin, on distingue d'en bas 
une large zone d'un jaune d'or, consistant probablement en cristaux de 
soufre. Un autre volcan, le Poesoek Boekit, au bord même de la l'ive occi- 
dentale, possède aussi de vastes solfatares où vont s'approvisionner les 
Balta. L'Ile qui s'élève au milieu du lac fut un volcan que des éruptions 
de cendres ont rattaché à la terre ferme et au Poesoek Boekit par un 
mince pédoncule. Le lac de Toba s'allonge dans le sens du noi'd-ouest au 
sud-est, parallèlement à Sumatra et à son axe montagneux; son écoule- 
ment se foit au sud-est, vers la manche de Malacca. 

L'amphithéâtre des monts, qui projette ses promontoires dans la direc- 
tion de la côte orientale, se referme, au sud du plateau de Toba, 
et la chaîne principale, réduite à une seule arête maîtresse, reprend sa 
direction normale, parallèlement à la côte océanique de Sumatra. Dans 
cette partie du Barisan, quelques cimes volcaniques ou' autres dépassent 
1500 mètres d'altitude : de l'une des montagnes s'échappent en tourbil- 
lons des vapeurs sulfureuses ; une autre est percée d'un cratère aux parois 
jaunes de soufre'. De superbes [)romontoires latéraux flanquent la chaîne 
à l'ouest el, vus du large, paraissent être les sommets dominateurs. Tel 
est le Malintang (1500 mètres); tel est aussi le Pasaman, que les géo- 
graphes d'Europe ont appelé Ophir, non à cause de ses mines d'or, car il 
n'vn renferme point, mais par allusion à la richesse de la grande île tropi- 
cale. Complètement isolé en apparence et se dressant au nord à 9 kilo- 
mètres seulement del'équateur et vers le milieu précis de la côte océanique 
de Sumatra, le mont Ophir est, de toutes les montagnes de l'île, celle que 
devaient le plus remarquer les marins. Aussi la croyait-on naguère la plus 
élevée et lui donnait-on une hauteur bien supérieure;! celle de 2929 mètres 
que lui ont laissée les explorateurs modernes. Le mont Ophir a deux cimes 
jirincipales et plusieurs cratères en [lartie oblitérés. 

Au delà, la chaîne proprementdite est interrompue par une large vallée, 
celle de la rivière Masang, au sud de bupielle une rangée transversale de 
volcans s'élève de l'ouest à l'est sur le bord des « Hautes Terres de Pa- 

' Franz Jinigliiiliii, Die Bullalandcr. 



2n .NOUVELLE GÉOGRAl'UIE IMVERSELLE. 

dan"; >'. Le plus occidental de ces volcans a perdu son aspect de montagne: 
il ne reste plus que l'énorme pourtour de la hase, formant maintenant une 
enceinte boisée. La cime a disparu, emportée sans doute par quelque (explo- 
sion formidable, et à la place du volcan se trouve (iôO mètres) un lac 
ovale, le Manindjoe, appelé aussi Danau, c'est-à-dire la « mer >-, emplis- 
sant une moitié de l'ancien cratère. Cette nappe d'eau, qui se déverse à 
l'ouest dans l'océan Indien, est alimentée de quelques fontaines légère- 
ment thermales et alcalines, très fréquentées par les malades indigènes; 
des éruptions gazeuses ont lieu de temps en temps dans les [)rofondeurs 
du lac, car une odeur du soufre se répand dans l'air et les poissons 
meurent par milliers. A l'est de ce cratère lacustre, qui ressemble beau- 
cou|i au lac italien de Bolsena, se dresse un volcan encore entier, le Sin- 
galaiig ('2(i(S'2 mètres), à peine moins superbe que son voisin oriental le 
Mcrapi, dont la plus haute pointe atteint '2<Si8 mètres. Ce volcan, que son 
nom même, Moro Api ou «' Feu Destructeur », jiroclame mont redou- 
table, est en effet celui des sept ou huit ])itons ignivomes de Sumatra 
qui s'est le plus fréquemment ouvert et (|ui a versé le plus de laves 
sur les campagnes environnantes. Pendant ce siècle, de nombreuses 
éruptions ont eu lieu. Le sommet de la montagne, nu, rouge, rebelle à 
toute végétation, se termine par trois cônes à cratères entourés de cou- 
lées. La légende des Malais indigènes fait du Merapi une sorte de mont 
Ararat, d'où leurs premiers parents descendirent à mesure que se reti- 
raient les eaux. 

Le volcan Sago ('2'2iU mètres) se dresse comme une borne angulaire au 
nord-est des « Hautes T(M'res » de Padang. Celte terrasse est montueuse 
daii^ toute son élcndur, mais elle est assez bien limitée par deux arêtes 
longitudinales, à l'ouest la chaîne maîtresse de Barisan, à l'est celle 
de Ngalau Sarilioe. Knilu, au sud, une autre chaîne transvei'sale borde 
cette partie du plateau, et, comme la chaîne du nord, elle a aussi sa borne 
angulaire, le volcan de Talang ou Soelasi (2M5 mètres), qui domine 
directement à l'est la cilé de l'adang : des eaux thermales, des gaz sulfu- 
reux s'échappent en abondance des crevasses de cette montagne, qui 
d'ailleurs n'a point, à sa cime de cratère proprement dit'; ses parois 
sont revêtues de soufre, que vont recueillir les indigènes. Dans la partie 
la plus basse du quadrilatère que les quatre chaînes extérieures forment 
autour des c Hautes Terres » de Padang s'étend un lac de forme allongée, 
dont le gland axe est celui de l'île même et de ses montagnes et <|ni n'a 

' \l'11i; \;im U.isscll, liutlctiii tir ht Société de Géoijinphie, décembre 1878. 



MOMACMES ET LACS DE SUMATRA. 



225 



pas été moins bien exploré que les lacs de la Suisse'. C'est la ^ mer » 
de Singkarah, bassin très poissonneux, suffisant à l'alimentation d'un 
grand nombre de ses riverains; son niveau a été baissé de près d'un 
mèlre par la destruction d'une jjarre de rochers qui se trouvait sur le 
courant de sortie, là où se forme la rivière Oembilien, l'une des bi'auches 



AINE VOI^CAMQUv Iir merapi. 




Pr-o ^0<t ^y^iv^j 



I ■ 130 00(1 



maîtresses de l'indragiri. Trois autres lacs, sans compter les mares, 
s'élagenl sur les pentes sud-orientales du volcan tle Talang : l'un d'eux 
est le tributaire de la mer de Singkarah. 

Au sud du Talang, la chaîne de Barisan ne |)résenie qu'une arête uni- 



Laos (lu plalraii (le Padaiig 

Maniiuijoe. . 
Sinnikarali . . 



Allilu<ii'. S(ipcrlicic. Plus grande profondeur. 

159mèlres; 100 kilomètres carrés; 157 mètres. 

im )) Il '2 11 » 268 » 

{()(irh' ficolodiqne de Versicc;/.) 



224 NOUVELLE (iEOr.RAPUlE UNIVERSELLE. 

que longeanl la cùte i\c l'Otraii la dislancp moyenne de ^2h kilomèlres. 
C'est dans celle partie de la chaîne, mais presque isolé, à l'est de l'alifjne- 
ment régulier des monts, que se dresse le Koriniji (5600 mèti'es), appelé 
aussi Indrapoera, ou la « Cité d'Indra » : comme les grandes montagnes de 
l'Inde, ce pic, qui disjiule au Loeseh le premier rang parmi les sommets 
de Sumatra, fut la demeure des dieux. Presque toujours des vapeurs s'é- 
chappent de son cratère, abîme que purent contempler MM. Yeth et van 
Ilassell et qu'ils disent être « d'une circonférence énorme et d'une profon- 
deur de quelques centaines de mètres ». Ce mont superbe, comme ceux 
des c( Hautes Terres » de Padang, possède aussi son petit système lacustre 
dans les vallées creusées à sa racine : un torrent qui naît à sa base, puis 
longe la chaîne volcanique sur le versant oriental, va se jeter dans le da- 
nau de Korintji, d'où un émissaire s'échappe vers le Ujambi. Au sud, 
d'autres volcans se succèdent dans l'axe général de l'île. La plupart son! 
éteints; cependant le Kalia et le Dempo ont fréquemment de violentes 
explosions. Le Kaba (1050 mètres), que l'on aperçoit à 50 kilomètres au 
nord-esl de Bcnkoelen, dominant le Suikerbrood ou « Pain de Sucre », se 
termine par deux cratères, dont l'un est inaccessible, et qui sont tous les 
deux fissurés de crevasses lançant des jets de vapeur. En IS75, le volcan 
s'exaspéra et la série des éruptions dura trois années : jusqu'à plus de 
35 kilomètres, les montagnes et les vallées environnantes furent recou- 
vertes do sables, mêlés à des substances chimiques mortelles pour les 
plantes et les animaux; quand les berges sableuses des ruissoaiix voi- 
sins s'écroulent dans le courant, les poissons meurent empoisonnés. Le 
Dempo (5170 mèlres), qui se dresse à une centaine de kilomètres au sud- 
est de lienkoelen, est en activité constante. Un vaste cratère, le Sawah, ne 
jette plus de flammes, et les indigènes peuvent sans danger y offrir leurs 
sacrifices au milieu des bruyèi'es et des rhododendrons. Le cône dans le- 
quel s'ouvre le nouveau cratère, et que l'on appelle Merapi, comme le vol- 
can des ■< hautes terres ■>' de Padang, s'élève à 250 mètres au-dessus du 
Sawah : c'est la demeui'e du (leva ou « dieu » que viennent invoquer les 
gens des alentours. Au fond du gouffi'e, à une centaine de mètres au- 
dessous de la margelle circulaiie, on voit biiller un petit lac comme une 
nap|H' de vif-aigenl, puis un point noir apparaît au milieu de la surface 
luisante, il s'agrandit el se creuse : c'est un entonnoir, dans lequel l'eau 
s'engouffre soudain. Quelques minutes après, un sourd loiiiierre ébranle 
les rochers; le bi'uil se rapproche, éclate comme la foudre, el le lac, trans- 
formé en va])eurs, s'élance hors de la montagne en un jel puissant, pour 
retomber dans le cratère. Ain^i, l(uiles les (juinze ou vingt minutes, le 



MONTAGMES DE SUMATRA, KRAKATAl'. 225 

lac disparaît et reparaît en un superbe geysir de quelques « centaines de 
pieds w'. 

Plus au sud, une ranaii' nu « mer » est située dans un cirque élevé 
(518 mètres), que des volcans éteints entourent de trois côtés et qui paraît 
avoir été un cratère; au centre il est d'une « extrême profondeur». Des 
sources chaudes, (jui jaillissent près de la rive méridionale des pentes du 
Siminoeng, élèvent assez la température de cette pailie du lac («lur tuer 
les poissons qui s'y aventui'ent. Au sud, la chaîne du Barisan se ijHiirque: 
un rameau, qui suit la direction noimale de l'île, se dirige en droite 
ligne vers le sud-est et se termine au cap Tjina, par des collines basses 
dont le prolongement irait rencontrer en mer la petite île des Princes et 
la pointe sud-occidentale de Java. L'arête volcanique de Sumatra court 
plus à l'est, signalée de loin par ses hauts sommets coniques, le Besagi, le 
Sekindjau, le Tehah, le Tangkamoes ['■l'UVl mètres), celui-ci plus connu 
sous le nom de Keizers Piek ou « Pic Impérial ». Il se dresse déjà près de 
l'exti'émité méridionale de Sumatra, au bord de la baie de Samangka, et 
se rattache probablement par une crevasse sous-marine à la bouche volca- 
nique de l'île Taboean. Sur la grande terre la rangée des monts volcaniques 
se continue par le Tangka (1042 mètres), jusqu'à la pointe médiane de 
Sumatra. Un rebord de collines, qui contourne la baie de Lampong, relie 
cette chaîne terminale à l'ossature rocheuse de la troisième pointe de Su- 
matra, celle qui s'avance au-devant de Java, précédée par un cortège d'îles 
et d'écueils : le détroit de la Sonde, entre les deux îles, n'a que 26 kilo- 
mètres de largeur. 

Le volcan éteint, dit lîadja Bassa (lôil mètres), qui termine au sud 
la rangée des 66 volcans sumatrais, forme du côté du nord la moitié du 
portail maritime : il ne se trouve pas sur le prolongement de l'axe où 
se sont érigés les grands cônes de l'île, de l'Abong-Abong au Tangka, et 
seniide s'être dressé jadis sur une île isolée qu'une oscillation du sol, ou 
probablement une pluie de cendres aura rattachée à Sumatra. Le Badja 
Bassa fiiit partie d'une arête transversale de volcans dont l'axe cou])e celui 
de Sumatra, puisqu'il se dirige du nord-est au sud-ouest : c'est la ran- 
gée, bien minime en apparence, saillie presque imperceptible à la surface 
de la Terre, qui comprend dans le détroit de la Sonde les deux îles de Se- 
besi et de Krakatau; peut-être se prolonge-t-elle dans l'océan Indien, car 
c'est précisément sur la continuation de la ligne du Radja Bassa au Kraka- 

' Henry 0. Forl)es, .4 ?iiiluvalisl'.i WaiirleriiHis in llie Kastcni Aicliipct/nio. 
- Diitimi, Ranau, T;io, suivant les dialectes, sont îles termes identiques. 

(Fr. Jungluihn, Ballalunder.) 
XIV. il* 



226 



NOUVKLLK liÉOGRAPlJIE l'M VERSELLK. 



tau, mais à une clislaiice d'un millier de kilomètres, que les îles Keoling 
se dressent du fond de gouffres ayant 5500 mètres en profondeur. Mais 
une autre faille volcanique vient rroiser celle de Sumatra et de Kra- 
katau dans le détroit de la Sonde : c'est la crevasse de Java, sur laquelle 
sont alignées de l'ouest à l'est tant de formidables montagnes d'éruption. 
Ainsi la surface terrestre se trouve en ce lieu de croisement comme 
éloilée par les tissures, et sur ce |i(iinl faillie les pliéiniml'ues de destruc- 



K" i5. LE KlUKATAi: ET LES ILES VOISINES, ETAT ANTEIUETIt A L EUITTIO.N. 




daprè& les cartes holland. 



f^f^0^ijric/eC*^^ 



1 ! i5i)o:>o 



lion ont eu parfois, et tout l'écemment encore, un caractère grandiose. 
Naguère le cône de Krakatau, se dressant à 832 mètres d'altitude et 
déroulant parfois ses vapeurs dans le sens de la mousson, était salué avec 
joie par les marins qui franchissaient le détroit, et les navires ancraient à 
son abri par 50 ou 60 mètres de profondeur. La dernière érujjtioii men- 
tionnée |)ar les archives, mais depuis longtemps oubliée par les indigènes, 
était ci'lle de 1680. Au mois de mai 1885, le volcan se réveilla; sur ur. 
des épaulemenls septentrionaux, la terre se fendit, les llammes jaillirent, 



KliAKATAU. 



227 



Ifs (li'-lonations et les explnsiniis fie fumées et de cendres se succédèrent; 
toulelois l'éruption ne dilTérait point d'autres phénomènes du même 
genre observés en tant d'endroits de l'insulinde, et des visiteurs de Batavia 
débarquaient en partie de plaisir sur l'ile inhabitée de Krakatau et s'appro- 
chaient du cratère. Mais après trois mois de grondements et de détonations 
le volcan s'exaspéra, et dans l'espace de quelques heures toute la géogra- 
pliic (lu détroit de la Sonde était changée. A Batavia, distante de \bO kilo- 



}i' U. Lt KRAKATAU ET LES ÎLES V01SL\E?, ÉTAT POSTÉRIEUR A l'ÉRIPTIOS. 



Est de Pan 




Est de Gréent. ch 



I05=a^ 



d'après 'es cartes hollandaises 






: kil. 



mètres du lieu de l'explosion, le fracas était si terrible, qu'on croyait à une 
éruption dans le voisinage, et l'on s'attendait même à voir le sol s'en- 
tr'ouvrir ; dans toutes les mers de la Sonde et de la Chine méridionale, dans 
le golfe du Bengale et une moitié de l'océan Indien, jusqu'à Rodrigues, 
on entendait les décharges, et partout on se demandait quelles flottes se 
livraient ce terrible combat dans les parages voisins :1a commotion ébraida 
l'atmosphère sur un espace immense, évalué à la quatorzième partie de 
la surface terrestre; peut-être même les bruits souterrains eiileiidus 



228 NOUVELLE GÉOIIRAPHIE UNIVERSELLE 

dans File américaine de Caïman Brac, presque aux antipodes de Krakalau, 
provenaient-ils du même foyer d'explosion'. Les cendres projetées en 
nuages jusqu'à '27 kilomètres de hauteur, jusqu'à 55 kilomètres et demi, 

N" 15. AIRE DE DISPERSION DES CENDRE'! PI' KRAKAT.U . 




ll'.l|.ivs Vi-rl.cik. 



dit un autre rapport, s'abattirent en couches épaisses tout autour de l'île 
qui volait en débris : à 15 kilomètres de distance, le lit de cendre attei- 
gnit I mètre; à plus de 150 kilomètres, dans l'intérieur de Sumatra, il en 
tomba 5 et (i centimètres en certains endroits; à 1200 kilomètres, dans 



F. A. ForrI, Sciincc de l' Avnilànk îles Sciences, U mars 1885. 



KRAKATAU. ^'-^'J 

l'ocL'iin liuiion, par delà les îlos do Kooliiifj;, les cendres poiidroyaienl en- 
core les eaux' : c'est à 18 milliards de mètres cubes que l'on a évalué 
l'énorme déplacement de roches sous forme de cendres et de pierres 
ponces; la mer en apporta jusque sur les cùles de Madagascar. Même toute 
l'almosphère sur le |)Ourloui' de la [)lanèle se serait emplie de la fine 
poussière volcanique jusqu'aux limites supérieures de l'espace aérien, 




vmt LASCK PAH LA VAGIE DE KRAKATAU DAXS LES TEmiES UE TELUKII-BETUNG. 

Dessin lic Th. Weber, d'après un croquis tie M. Korthals. 



s'il est vrai que les merveilleuses lueurs crépusculaires des mois d'au- 
tomne 1885 provenaient du volcan de Krakatau ^ et d'autres montagnes 
brisées des îles Aléouliennes et d'Alaska, le Bogoslov et l'Augustin '. La 
mer frémit aussi sur toute la circonférence terrestre, ainsi que le consta- 
tèrent les maréographes des côtes océaniques, et, dans la mei' des Indes, 
la grande vague d'ébranlement qui se propagea en treize heures jusqu'au 
can de Bonne-Espérance. 

' Vei'beclt, KraIiatao,'« Nature », Maj i, 1884. 
' INmnian Lockyer, Times, December 8. 1883. 
-■ Eiiiil Melzger, Peleriiuiiui's Mitteiliiiificii. 1880. 



250 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNMERSELLE. 

Les fuyards des villages menacés, les marins des navires qui se trou- 
vaient près du lieu d'expldsion firent croire d'abord que le champ de des- 
truction avait été beaucoup plus vaste; mais quand les cendres se fureni 
dispersées et que les navigateurs purent s'aventurer de nouveau dans le 
détroit de la Sonde, le spectacle qu'ils contemplèrent leur parut néanmoins 
à la fois effroyable et prodigieux. Les villes du littoral, Andjer et Tjaringi 
sur la côte de Java, Beneavvang, Telokh-Betong sur celle de Sumatra. 
avaient disparu; nulle trace n'existait plus des villages parsemés naguère 
sur les rives; les forêts de cocotiers, qui longeaient la mer jusqu'au pied des 
montagnes, avaient été rasées ; une vague de 50 à 56 mètres de hauteur, 
produite par l'engouffrement du mont, s'était heurtée contre les terres, 
emportant les promontoires et creusant des baies nouvelles : tous les tra- 
vaux humains étaient détruits et plus de quarante mille personnes, sur- 
prises pendant la terrible matinée, >< plus noire que la nuit », avaient été 
noyées dans le déluge qui montait de la mer ou par la pluie de boue qui 
tombait du ciel. Seul dans les parages du détroit, le gardien d'un phare, 
dressé à 40 mètres sur un roc insulaire, resta sain et sauf au milieu de 
l'immense commotion ; dans les ténèbres il ne s'était même pas aperçu 
de la vague qui venait de submerger le phare jusqu'à sa lanterne. De l'ile 
de Krakalau il ne restait (jue le volcan du sud; mais toutes les hauteurs 
du nord, soit les deux tiers de l'île, d'uiu' surface de 20 kilomètres envi- 
ron, avaient été emportées, et à la place s'ouvrait un gouffre oîi une sonde 
de 500 mètres ne toucliail pas le fond ; de la paroi brisée du volcan mé- 
ridional, présentant la coupe de toutes ses assises de laves superposées, 
descendaient incessamment des avalanches de pierres, et la poussière qui 
se dégageait des éboulis montait en nuages vers le ciel'. Mais si les terres 
avaient disparu, d'autres, foi'uiées d'amas de cendres et de pierres ponces, 
avaient surgi du ioinl de la mer : l'ile Vei'laten avait plus que doublé 
d'étendue, et des buttes se montraient là où la sonde trouvait autrefois 70 
mètres de profondeur; d'autres îles, telles que Sebesi, qu'on avait vues 
naguère couvertes de bois et de villages, n'étaient plus que des cônes blan- 
châtres de pierres. Aux îles nouvelles s'ajoutaient les masses flottantes de 
ponces qui formaient des barres à l'entrée des baies et qui, pendant des 
semaines ou des mois, empêchèrent le passage des navires, l'eu à peu le 
heurt des vagues et le mouvement de la houle et du flot déblayèrent le 
détroit de ces îles flollanles et des lalus de cendres émergées ; mais le cra- 
tère sous-marin qui s'est ouvert au nord de Krakatau s'est maintenu. Les 

' Cultt'iiu, Eti Ovcaiiic; — IJrcuii el Ivurtluils, Mission scii'iili/i(jiic dans le détruil de lu Sonde. 



KRAKATAU, FLEUVES DE SUMATRA. 231 

études péolojiiques f;u(es en cet endroit ont établi que ce cratère avait pré- 
cédemment existé et que la partie septentrionale de Krakatau était de l'or- 
malion récente : ce qui reste du volcan, et les deux îles Verlaten et Lang, 
sont les trois fragments extérieurs, le trépied, pour ainsi dire, d'un mont 
de 2000 mètres qui se dressa jadis au-dessus du cratère d'explosion. 

Les fleuves de Sumatra, plus lents que les volcans dans leurs travaux 
géologiques, ont pourtant plus fait pour les changements de la contrée. 
On peut évaluer à près de la moitié de l'Ile le territoire qui se reconnaît 
à riiorizontalité des couches alluviales comme un présent des fleuves; 
on les voit s'appuyer comme des grèves à la base des falaises de calcaire 
coralligènc qui furent l'ancienne côte sur le versant oriental du Barisan; 
|)lus des deux tiers de la côte orientale est de formation contemporaine et 
s'accroît incessamment par de nouveaux apports. Sur le versant occi- 
dental des monts l'action des cours d'eau est beaucoup moindre : leur bas- 
sin de réception n'est pas assez grand pour qu'ils puissent apporter à la 
mer une quantité considérable de débris; cependant les terres d'alluvion 
occupent aussi de vastes étendues sur ce littoral. L'énorme masse d'eau 
pluviale qui tombe sur les deux versants de Sumatra explique l'impor- 
tance de celte action géologique des rivières. En moyenne, Padang reçoit 
par an 4 mètres 800 millimètres d'eau; Palembang, sur l'autre rive, est 
arrosée d'une manière plus abondante encore, et les plus grandes pluies 
s'abattent sur les premières pentes des montagnes'. 

L'Asaban, qui reçoit le trop-plein du lac Toba, est l'un des fleuves du 
versant oriental; plus au sud vient le Rokan, qui débouche dans le dé- 
troit (le Malacca par deux estuaires boueux : sa longueur dépasse 200 ki- 
lomètres, et près de la moitié de son cours s'étend en des terres basses 
qu'il a déposées et nivelées lui-même. Le Siak et le Kampar se déversent 
tous les deux dans le labyrinthe des canaux maritimes de l'archipel 
fangeux situé à l'ouest de Singapour; quoique navigables l'un et l'autre 
jusqu'à plus de 100 kilomètres de leur entrée, les deux cours d'eau ser- 
pentent au milieu de plaines presque inhabitées et mortelles jiour l'é- 
tranger. L'Indragiri, qui succède au Kampar dans la direction du sud, 
nait également dans le voisinage de la côte occidentale, sur les « Hautes 
Terres » de Padang. Après avoir traversé la x mer )i de Singkarah, il 
|)arcourt, sous le nom d'Oembilien, des teriains riches en charbon qui 
appartiennent aux premiers âges tertiaires, puis échappe à la région des 
plateaux par des rapides et des cascades, et, coulant parallèlement au Kam- 

• Henry 0. Forbes, ouvrage cilé. 



252 NOUVELLE GEOGRAPHIE l'NlVERSELLE. 

par, va inrler ses eaux à celles de la baie d'Amphitrite; près de son em- 
bouchure, au sud, le petit bassin de Reteh renferme aussi des roches 
carbonifères. Les navires remontent le fleuve à une grande distance dans 
l'intérieur, mais non jusque dans le voisinage des mines de houille. 

Le Djambi, dont les hautes sources jaillissent au nord et au sud de 
rindrapoera, le pic supi'ènie de l'île, est le cours d'eau qui a le plus vaste 
bassin et qui p(ir((> à la mer la j)lus forte masse liquide. Devant la cité'de 
Djambi, située à une centaine de kilomètres en amont des embouchures, 
il a plus de 400 mètres de large en eaux basses et plus de 5 mètres en 
profondeur : b^s crues font plus que doubler sa portée ; les bateaux à 
vapeur d'un mètre de calaison remontent le Djambi et sa branche maî- 
tresse, la « rivière » ou balang Ilari, à (iOO kilomètres de la mer; les pe- 
tits canots pénètrent à 175 kilomètres plus loin. La rivière de Palembang 
ouMoesi,qui naît aussi sur les hauteurs voisines de la côte occidentale, 
recueille les eaux du versant oriental sur un espace d'environ 550 kilo- 
mètres, puis, arrivée dans la plaine basse, en aval de la cité de Palem- 
bang, se divise en plusieurs coulées qui se ramifient h. l'infini au milieu 
des marais. Le courant principal, le Soesang, qui se jette dans le détroit 
de Bangka, vers l'entrée septentrionale de la manche, conserve assez d'eau 
piiur donner accès aux grands navires pendant la période des crues et aux 
embarcations moyennes durant le reste de l'année; quant aux autres 
branches, elles s'anastomosent à droite et à gauche avec diverses rivières, 
s'unissent en lacs et s'étalent en mai'écages, se c(uilon(lenl avec les eaux 
marines sous les forêts di^ palétuviers. L'ensemble de ces terres à demi 
noyées, inhabitées et presque inhabitables dans tonte la région riveraine, 
s'étend sur un espace d'environ l'2O00 kilomètres carrés. D'après les 
traditions locales, (jui peui-èlre n'ont d'anire origine que la vue des em- 
piétements rapides de la terre sur la mer, loute la région du dclla du 
Moesi se serait formée pendant la |)éri()(le hisloiique, et la ville de l'alem- 
bang, située maintenant fort loin de l'embouchure, aurait été bâtie sur 
le lill(ii-al même, à l'enlri'c do lleuve. Les palétuviers (|ui croissent sur 
ces rivages contribuent aux empièlemenls rapides des terres, en l'i'ieiiaiit 
les débris entre leurs souches et en laissant tomber leurs fruits, en ileliors 
du rivage, dans les vases des eaux libres, où ils prennent racine '. 

A l'ouest de Sumatra s'aligne une rangée de terres, disposées paialli'le- 
ment à la côte occidentale de la grande île. Des abîmes de plus de liOOO 
mètres en jtrofondeur séparent celte rangée de rai'(lii|M'l des Mcobar. mais 

' Lelini'rt, Doilschc Hundsi-hati fiir Ccogriiphic. niivi'iiilnT 1882. 



FLEUVES DE SUMATRA, ILES OCCIDENTALES. 255 

elle se ratlaclie à Sumalra par l'incliiiaison des pentes immergées. Ces îles 
forment, pour ainsi dire, un rebord extérieur à la haute terre voisine et 
sont composées d'assises tertiaires, qui continuent celles du littoral 
de Sumatra '. Situées sur des fonds recouverts en moyenne par 100 mètres 
d'eau, elles se trouvent précisément sur la corniche du socle de l'Insu- 
linde; immédiatement à l'ouest, le lit marin se creuse et, à moins d'une 
centaine de kilomètres au large, la sonde mesure des gouffres de plus 
de 5000 mètres. Commençant au nord-ouest par l'île Babi, celle chaîne des 
îles occidentales parallèle à Sumatra se termine au sud-est par l'île d'En- 
gano', à plus de 1200 kilomètres de distance. Peut-être pourrait-on 
même considérer la roche isolée de Christmas, située à 500 kilomètres 
plus loin, comme appartenant aussi à cette rangée, car elle est située 
sur le prolongement de son axe; toutefois la distance et les grandes pro- 
fondeurs intermédiaires jjermeltent de rester dans le doute à cet égard. 
Sans cette terre éloignée, les îles occidentales qui (ié|)endent certainement 
de Sumatra par leur position géographique et leur formation offrent une 
superficie collective de 14 082 kilomètres carrés et leur population totale 
est évaluée à 500 000 habitants. ' 

Quant aux îles de la côte orientale, situées sur le socle commun aux 
trois grandes terres de l'Insulinde, les plus considérables sont distinctes 
de Sumatra par l'origine et doivent être étudiées à part. Les îles basses, 
formées d'alluvions et séparées seulement par des canaux sans profondeur 
d'autres campagnes à peine exondées qu'ont formées et nivelées les fleuves 
de Sumatra, sont parmi les dépendances naturelles du vaste corps insu- 
laire : telles sont les îles de Roepat, de Bengkalis, de Padang, Rangsang, 
Rantau et autres, qui se trouvent aux embouchures des cours d'eau ; mais 
celles qui gisent plus au large, et dont le sol se redresse en collines ou 
même en montagnes, ont une origine différente : elles appartiennent à la 
même formation que la péninsule de Malacca. Comme cette presqu'île, 
elles offrent une ossature granitique, autour de laquelle s'étendent des cou- 
ches de latérite ; en outre, elles se trouvent situées exactement sur le 
même axe que la Malaisie continentale : elles en constituent le prolonge- 
ment, divisé en massifs distincts par les érosions marines. Mais, tandis 
que la mer détruit d'un côté, les fleuves construisent de l'autre; ils 
apportent les débris menuisés des hautes montagnes de Sumatra et les ré- 
pandent à droite et h gauche en couches qui s'avancent de plus en plus 

' Mai'liii, liijdruijcn lui de Tiial- Land- en Volhenkunde. ISSô. 

- Telamijang des Malais, Taigoeka des insulaires eux-niènies. Le nom usuel est probablement 
espagnol : Engano ou « île de la Déception ». 

XIV. 50 



251 



NOUVELLE (;é()i;rai'1iie universelle. 



diiiis la mer : peu à peu l'île s'agrandit dans la direction de l'est. Si les 
courants côtiers ne reci-eusent pas les détroits, ceux-ci finiront par se 
combler et les îles malaises de l'est, les archipels de Riouw et de Lingga, 
Bangka et ses satellites se réuniront à la jurande terre orientale, perdus 
alors comme des blocs ei'ratiques dans les sables et les argiles modernes'. 



N" W. ■ — PLAlNtS ALU-VIALES IIANS LE BASSIN DU MOESI. 




j^/7cycy^^ecât(^ 



I : 4 0(10 0)0 



On sait (}ue Sumatra se trouve, avec reiisemblc des terres de l'Insu- 
linde, dans la zone des moussons alternanics, celle du sud-esl, qui est le 
vent alizé régulier, de mai en septembre, el cflli' du nord-ouest, de no- 
vembre en mars, qui apporte la plus iorle pail de pluies : les Malais 
désignent l'ouest par l'expression « liaut du vent » et l'est s'appelle 
'< bas du vent »'. Pour la flore, pour la faune, Sumatra se distingue des îles 
voisines par un grand nombre d'espèces curieuses. Elle possède la 



' Alliv.l 11. \V;ill;»v, 77/t' Ualaii Airlii/jclafi». 

- S. E. \V. Hoorila van Evsinga, A'o/i'.s- iiuiiiiisoitcs: — .\. ilr l'iiia, l'ai/s di's Épiies. 



FLORK DK SIMATKA. '^37 

grande raf/h'sia, l'ai'iim giiianlcsqiie [itmorplmpludlax Ulanum), qui se 
dresse à plus de 5 iiièlics ilc haiiLeur, el ces éloniianls figuiers dont les 
branches s'enlbncenl en terre et font pointer leurs fruits hors du sol 
comme autant de petits champignons'. Une transition graduelle se fait 
du nord au sud : tandis que le pin de Merkus domine dans certaines 
régions montagneuses de Sumatra au nortl de l'équaleur, les conifères ne 
se voient plus au sud. Ainsi se succèdent ou s'entremêlent de l'une à l'autre 
extrémité de l'Ile les limites de nombreuses espèces; mais aux bords du 
détroit de la Sonile l'aspect de la végétation offre encore, de Sumatra à Java, 
un certain contraste, (jui frappe même les observateurs non botanistes". 
Un des phénomènes caractéristiques de la flore de Sumatra, comparée à 
celle de Java, sa voisine, est la grande étendue relative ([n'y [irésentent les 
steppes d'rt/rt/M/etde (jlaijn, herbes d'un mètre de hauteur, qui étouffent les 
semences des arbres et stérilisent le sol quand elles ont pris la prépondé- 
rance. Tandis qu'à Java elles ne descendent pas au-dessous de 900 mèti'es, 
elles se rencontrent à Sumatra jusqu'à 240 mètres du niveau marin, cl 
les défrichements hâtifs, sans méthode, les ont beaucoup accrues |ienilant 
la j)ériode historique. De toutes les terres insulindiennes, Sumatra est la 
plus riche en essences (jui fournissent des sécrétions, gommes ou résines, 
ayant une grande valeur commerciale. C'est là (jue s'élève le majestueux 
camphrier dryabalanopx, dont les Chinois payaient jadis le produit au 
poids de l'or; c'est de là que l'Europe a reçu les premiers envois de gutla- 
percha {geta pertjn) ; si le grand arln-e, isonandra pertja, qui produit la 
précieuse substance venait à disparaître sous les coups des bûcherons im- 
prévoyants, il existe dans l'île beaucoup d'autres végétaux qui laissent cou- 
ler également la gutta. Sumatra possède dix espèces de canneliers : nulle 
autre contrée n'est aussi riche en arbres de ce genre; il est donc probable 
que cette île en est le centre de dispersion ''. 

Entre les faunes des deux îles la différence est plus grande qu'entre 
les flores. Sumatra possède l'orang-outan, mais seulement dans un district 
de la côte nord-orientale, et d'autres singes remar(|uables, entre aulies le 
galéopithèque ou lémurien volant; l'éléphant, exterminé dans les régions 
populeuses, où l'on ne trouve plus que ses ossements dans les fondrières 
et les marais, est encore très commun dans les forêts et les jongles de la 
côte nord-orientale; d'après les indigènes, il en existe deux espèces bien 
distinctes, qui ne se croisent pas l'une avec l'autre. Le tapir, comme 

• Henry 0. Fmijrs, (iiivi-;igo cité. 

° Miquel, Bcsthrijvimi van Suiiinlra's Ptaiilcnwcicld. 

' Cari Scliuinann, Untersuchumjcn iibcr die Zimmiliauh'f, Erjiiinzungsheft, ir 7Ô. 



258 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rorang-oiUan et réli''|)hant, ne se voil pas au delà du délroil de la 
Sonde, et le rhinocéros de petite espèce que l'on rencontre dans les 
forêts de Sumatra diffère du grand rhinocéros de Java, maintenant 
devenu rare. Quoi qu'en dise Marsden, il ne parait pas que l'hippo- 
potame ait appartenu à la faune sumatraise. D'après Ilagen, elle com- 
prend, avec les animaux domestiques, 60 mammifères et 120 oiseaux. 



La population malaise de Sumatra est diversement mélangée et, par 
suite de la différence des milieux, offre d'une province à l'autre de grands 
contrastes de mœurs et de civilisation. Ainsi les habitants de la région 
septentrionale de l'île, les gens d'Atjeh ou Atchinois, se considèrent comme 
formant une nation à part des autres insulaires. Les nobles se prétendent 
issus d'immigrants arabes et semblent réellement d'origine mébingée. Pen- 
dant les cinq siècles qui précédèrent l'arrivée des Portugais dans l'Insu- 
linde, le commerce de la contrée se trouvait entre les mains des Arabes, 
qui se mariaient avec des femmes du pays. Dès la fin du douzième siècle, 
les habitants étaient convertis à l'Islam et plus tard le royaume d'Atjeh 
devint un centre de propagande pour le mahomélisme : il eut ses théolo- 
giens, qui rédigi'rent des livrt>s en arabe; il eut aussi des sectaii'cs, qui 
prêchèrent une nouvelle h)i panthéiste et que, à l'exemple des souverains 
d'Occidcut, les sultans d'Atjeh lii'enl mettre à mort, condamnant eii outre 
les ouvrages à p(''i'ir sur le bûcher par la main du lidurreau". (Juoique l'in- 
llueuce ai'abe ait beaucoup diminué dans ces derniers leuips, les Atchinois 
ont conseivé de nombreuses coutumes apportées d'Arabie par leurs initia- 
teurs, et leur langue malaise, très corrompue ])ar l'inlioduclion de termes 
étrangers, s'éci'il en caractères arabes; leurs dignitaires |iorteiil la robe et 
le turban cdinnie les marchands de Djeddali; cependaMl leurs femmes ne 
sont pas voilées. 

On dit les Atchinois |ierlides et cruels, accusation que l'on |)(irle d'ail- 
leurs ((inlic hnis les |icuples (|ui (b'I'endenl leur iinléjiendance; mais du 
moins ne leur ('(niteste-l-on |)as le courage et l'amour du travail. Habiles 
cultivalenrs, ils obtiennent de leurs chamj)s de grandes récoltes de riz et 
d(! patates qui leur ont permis de soutenir contre les Hollandais une guerre 
de quinze années. Comme les Hindous, les Bai'nians, les Siamois, les 
Atchinois aui'aienl su. dit-on. dresser l'éléphanl el rruipldver {idur le 
transport de leurs marchandises. Ouvriers adroits, ils travaillent 1 or el 

' Velli : — Viiii ili'i' Tiink. Miilnii M(uiiiSLrij)lD uftlir 11. Axialic Soiiely. 



UABITANTS DE SIMATRA, ATCHINOIS, BATTA. 259 

l':ii'i;enl, faliriquont des bijoux, tissent des étoffes de coton et de soie, 
constiuiscnl des emijarcations solides poui' aller trafiquer avec les îles 
et le continent voisin, parfois aussi pour écunier les mers. Les principaux 
entrepôts de leurs marchands en dehors de Sumatra sont Ponlo Pinang et 
Singapour : c'est de là qu'ils imjiorteni l'opium, dont ils sont passionnés 
consommateurs. 

Au sud de la province d'Aljeh, la région montagneuse est occupée par 
des peuplades encore indépendantes et partiellement converties à l'Is- 
lam, les Gayou, dont cm ne connaît guère (pie le nom et qui habiteraient 
les bords d'une " mei' d'eau douce », le Laoet Tawar' ; [mis viennent les 
mystérieux Alas, et les Battak ou Balta, qui se pressent surtout autour du 
lac; Tuba : dans le bassin de cette mer intérieure la population serait 
d'au moins 300000 habilanls, d'a[)rès le missionnaire Nommensen; mais 
elle se divise en deux groupes pres(juc sans relations l'un avec l'autre, les 
Batta du nord, cpii commercent avec les Atchinois, les Balta du sud, qui 
lrali([uent avec Dell et Sibogha. En dehors de la région lacustre, que les 
indigf'ues disent être le lieu d'origine de leur race, les populations batta 
ont essaimé à grande distance : ce sont leurs tribus que l'on rencontre 
au sud jusqu'au pied du montOphir; à l'est, elles ont occupé aussi tout 
le versant oriental jusqu'à l'embouchure du Bila; en outre, les habitants 
de la province de Tapanoeli, sur le versant occidental des monts, sont 
des Batta qu'avaient assujettis les Padri ou les « Pères >', fanatiques 
musulmans qui donnaient le choix aux vaincus entre la conversion ou 
la mort. Nombre d'ethnologisles comptent aussi les insulaires niassi 
parmi les Balta. Mais, en ne prenant comme tels que les Batta purs ou 
mélangés de Sumatra, (ui ne peut guère les évaluer à moins d'un million 
d'hommes. 

Grâce à leur isoK'uient dans les montagnes, les Balta |iurs ressemblent 
aux Dayak de Bornéo et aux Alfourou de Gelèbès. On a même voulu en 
faire une race spéciale", comme si les changements du milieu el du genre de 
vie ne suffisaient pas à expliquer les différences d'aspect. La plupart des an- 
Ihropologistes les rai lâchent aux races primitives, apparentées aux Polyné- 
siens, qui peuplaient l'Insulinde et qui, après avoir exterminé ou refoulé 
les Negrilos, ont été exterminées ou refoulées à leur lour. Du reste on re- 
marque une transition insensible de type entre les Malais du littoral et les 
Batta de la montagne. En moyenne, ceux-ci, du moins sur le plateau, ont 



» Bran (le Saint-Paul Lias, Bulletin de la Sociélé de Géographie. 4° trimestre 1885. 
■* ,Iunt;huhn, Die Bailaliiiider nuf Sumatra. 



240 NOUVELLE (iHiKiRAPIllE UNIVERSELLE. 

un teint beaucoup |ilus hianc que les Malais du littoral; ils sont plus 
grands, leur chevelure el leur harhe soûl phis alioudaiiles. Ils ont une 
démarche et des ti'aits (jiii les rapprochent des Hindous, leurs anciens 
initiateurs dans l'industiie el les arts. Ouoique leur nom même de Batta, 
provenant sans doute du mot sanscrit Bhàta ou k sauvage»', témoigne 
de leur état d'intériorité relativement à leurs civilisateurs, on doit 
néanmoins les compter au nombre des nations policées. Maintenant ils 
ont perdu tout souvenir des Hindous, sous l'influence desquels ils se 
sont trouvés au moyen âge, et peu à peu l'action des Malais islamisés, sur- 
tout celle des Atehinois et des Padri de la côte occidentale, les islamise à 
son tour; des missionnaires chrétiens, Allemands pour la plupart, sont 
aussi à l'œuvre parmi eux, mais sans autre résultat que de les amener au 
doute sceptique, par le spectacle des religions en conflit. C'est en 1867 
que des Européens pénétrèrent [)our la première fois jusqu'au lac Toba. 
dans le cœur du |)ays des Hatia ; six années après, ceux-ci recevaient 
une nouvelle visite et tinrent conseil pour savoir s'ils ne puniraient pas de 
mort les éti-angers qui venaient prol'aner leur terre sacrée; maintenant, 
accoutumés à la vue des blancs, ils ne mettent plus d'obstacles à leurs 
voyages; même, en 1885, les riverains méridionaux du lac Toba ont dû se 
soumettre aux armes hollandaises. 

En déjtit des influences étrangères, hindoue, maliomé!an(\ chrétienne, 
la civilisation des Batta conserve un fond d'oi'iginalilé très remarquable. 
Cultivateurs comme leurs voisins, planteurs de riz et de maïs, ils se dis- 
tinguent parmi les insulaires comme éleveurs de bétail, et possèdent de 
grands troupeaux de chevaux et de buffles, de chèvres, de porcs et de 
chiens, qu'ils engraissent pour les festins communaux; mais d'ordinaire 
ils ne mangent que des grains, des racines et des fruits. Les Batta monta- 
gnards ne font pas usage de la noix de bétel, si chère aux autres Malais; 
mais ils fument le tabac avec passion et mâchent un mélange de chaux et 
de feuilles de gambir {uncnria (jambir). Ils ne se tatouent le visage ni le 
corps et ne pratiquent jioint la circoncision; c'est |)ar le limage des dents 
que l'on célèbre l'entrée des jeunes gens dans la société des hommes. L'indu- 
strie est assez développée dans les villages batta : comme forgerons, arnui- 
licrs el bijoutiers, ils sont fort habiles, mais ils laissent aux femmes les tra- 
vaux du tissage et de la poterie. Les Batia savent construire des demeures 
fort élégantes, dont quelques-unes ressemblent à des chalets suisses 
et comprennent deux étages placés au-dessus d'un icz-de-chaussée ser- 

' Lassen; — Vivien de Saiiit-.Maitiii, Dictionnaire île Géoijrupliie universelle. 



vani (retaille. Dans (luclqucs dislricls il csl d'iisaj^v qiio tous les "ons de 
la commune aidciil leurs concitoyens à s'élever une maison; on liàlit 
aussi des gynécées pour les filles à marier; en maints endroits, plu- 
sieurs familles vivent dans une s-julc lialiitation, petite forteresse entourée 
de palissades pour éviter les surprises. Chaque village possède une halle 
commune, oîi l'on garde les objets précieux et où les étrangers reçoivent 



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l'hospitalité. Les livres et autres documents gravés sur hois, écorce ou 
feuilles sont parmi les Irésors conserv(''s avec le plus de soin, car la 
plupart des Batta savent lire et écrire; mais, tandis que les Malais du 
littoral ont remplacé leurs anciens caractères d'origine hindoue par des 
lettres arabes, les Batta se servent encore de l'ancien alphabet, dérivé des 
lettres sanscrites; ils écrivent de droite à gauche sur les écorces planes et 



244 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

de bas en haut sur les roseaux ou bagueltes qui constiluenl leurs archives. 
Leur lanffue, qui contient beaucoup de mots hindous, diffère notablement 
du malais de la côte et son vocabulaire est plus riche; en outre, elle com- 
prend des jargons spéciaux, tels ceux des ftMiinies, des sorciers et des vo- 
leurs; les jeunes filles et les jeunes hommes correspondent au moyen 
de feuilles. Les Batta ont un système postal : les arbres creux (jui se trou- 
vent au croisement des routes servent de boîtes aux lettres. 

La commune batta, appelée marr/a en quelques districts, est un groupe 
autonome, représenté plutôt qu'administré par un m iljn h ou pamousovk: 
tous délibèrent en comiuun. Il existe aussi des groupes de villages consti- 
tuant aulant de petites républiques et rattachés par un lien fédéral; enfin, 
on constatait les vestiges d'une ancienne royauté dans les témoignages de 
vénération presque religieuse que l'on prodiguait naguère à un prince rési- 
dant à Bakara, gros village situé à l'extrémité sud-occidentale du lac de 
Toba et récemment conquis par les Hollandais. Tous les niemlu-es d'une 
communauté sont censés unis par les liens du sang, quoiqu'ils ne soient j)as 
égaux et que les gens de la classe inférieure puissent même être mis en 
gage ou vendus par ordre du conseil, soit pour dettes, soit pour crimes ou 
délits. La jurisprudence des Balta est sévère, et sanctionnée d'ordinaire par 
de fortes amendes payées au j)ro(lt du radjah. Pour les crimes graves, parmi 
lesquels on ne compte pas le meurtre simple, et qui comprennent l'adultère 
avec la femme d'un radjah, l'espionnage, la trahison, la rébellion armée, 
les juges prononçaient naguère et peut-être prononcent encore la décapi- 
tation; mais par un exemple unique dans les codes écrits, quoique ayant été 
de règledans les coutumes de maint peuple primitif, la communauté lésée 
devait se faii'e justice en mangeant le coupable; |)arfois même la condam- 
nation portail que le malheureux serait dévoré vivant. Les proches parents 
de la victime, solidaires avec la conniiune, (levaient |ii'endre j)art au fes- 
tin et même en fournir l'assaisonnement, le sel et le jus de citron. En de- 
hors des actes de justice, l'anthropophagie ne se pratiquait jms et jamais 
la condamnalion ne frappa les femmes". De nos jours, les Batta prétendent 
que les repas de cbaii' humaine ont complètement cessé chez eux, mais on 
doute de leur véiacih'; on croit aussi qu'ils tuent des esclaves pour accom- 
pagner leurs chefs dans la tombe et qu'ils les obligent à se masquer et à 
danser devant la fosse. D'après Junghuhn et d'autres écrivains, l'anthro- 
pophagie serait d'origine relativement récente chez lesBalla; toutefois cette 



' Léon Mclcliiiiliov, Revue iiilcriiiilioiifilc dex Seieiiees Ijioloijiiiiies, VIII, 1883. 
- Willer, Tijdsclirift l'oor Nedeiiniiikeli liitlië, 18i(l. 



CATTA. 245 

affiimnlioii est en (lésaccord avec les dires des anciens anieurs. Les tradi- 
tions arabes et les premiers navigateurs européens décrivent les monta- 
gnards de Sumatra comme des cannibales mangeant leurs infirmes et leuis 
vieillards. Dès qu'ils se sentaient incapables de travailler, les grands- 
pères se suspendaient par les mains à une branche d'arbre, tandis (jue 
famille et voisins dansaient autour d'eux : « Quand le fruit est mûr, il 
tombe. » Les victimes tombaient en effet, et on se précipitait sur telles 
pour les couper en morceaux. Ces festins se tenaient d'ordinaire à ré|>oque 
de la maturité des citrons'. 

Les prisonniers de guerre, considérés comme coupables de « rébellion 
contni le vainqueur », sont ceux que la coutume épargnait le moins. Kn 
ouln^ la plu[)art des guerres sont très sanglantes : la jurisprudenc<' batia 
ne permettant pas d'asservir une commune ou de lui enlever sa terre, on 
ne peut se venger d'elle que par des meurtres nombreux, et les guirlandes 
de tètes coupées que l'on voit dans les maisons des radjah témoignent du 
zèle que mettent les guerriers à cette œuvre d'extermination. En plusieuis 
districts, ces batailles de village à village retardent l'accroissement de la 
population batta, réduite d'un autre côté par la pratique des avortements, 
qui paraît être générale. Les mariages sont assez tardifs, à cause du jii'ix 
élevé des femmes, car d'ordinaire c'est le mari qui achète son épouse; mais 
il existe une autre forme d'union, d'origine matriarcale, l'achat du mari 
par la femme. Simple propriété mobilière, le conjoint acheté peut être 
saisi pour dette et se lègue en héritage. 

On retrouve chez les Batta les traces des religions hindoues, puisqu'ils 
reconnaissent la trinité des dieux, le Créateur, le Conservateur et le Des- 
tructeur, et qu'ils admettent l'existence de divinités et de génies auxquels 
ils donnent le nom presque indien de dicbata {dccaté); mais les pratiques 
religieuses ne prennent dans leur vie qu'une part très minime : ils n'ont 
guère de culte régulier et ne possèdent qu'un ou deux temples'; ils se 
boi'uent à invoquer les petites idoles qu'ils portent toujours sur eux dans 
un sachetet se préoccupent surtout d'écarter rinlluencedes mauvais esprits : 
on a vu des familles et des communes se donner un génie protecteur en 
enterrant un enfant vif, qui désormais \cilleia sur leurs champs. Les 
grands personnages sont censés se survivre. Le jour de leur mort, on en- 
semence un champ de riz, puis on attend la moisson, à laquelle préside le 
cadavre et qui se termine par un festin donné en l'honneur du défunt, 



' Stnmfofil Rafflos, Mcmoir of liis lifc, hij lus widow. 

2 BiMiiilcs Pli Gerlli van Wijk, TijiUrlirifl iwii Tiicil- Ltind- l'n Vulhenkumlc. f)ocl XXII. 



2iC NOIJVKLLK GÉOCUAl'illK INI VEIiSKLLE. 

passé au raiif^ des gériios bionveillaiils : on no l'onlorro qu'apivs la fèlo, 
près de la maison qu'il protégera désormais. 

On considère en générai comme appartenant, à la l'amille elliniqno des 
Batta les deux petites tribus sauvages des Orang-Oulou et des Oraiig- 
Loubou, qui vivent dans les hautes vallées situées au nord du mont Ophir 
et paraissent être restées en dehors de toute inflnence hiiuloue ; mais il se 
peut aussi qu'ils soient i-elombés dans la iiaiiiaric jiai' suih^ de pei'sécu- 
tions et de guerres malheureuses. On les compare aux plus sauvages des 
habitants de Bornéo; comme eux, ils sont à {)eine vètns, habitent des hut- 
tes de branchages ou des troncs d'arbres creux, et pour arme se servent 
de la sarbacane avec Iraifs empoisonnés. Ils ne cultivent même pas 
le sol et se nourrissent de liiiils, déracines, de serpents et d'insectes; 
cependant des marchands lenr apportent un peu de riz et de sel à des 
endi'oils désignés d'avance, on ils Irouvent quelques denrées recueillies 
dans le pays par les hommes des bois. (!enx-ci ne reloiirnenl an lieu d'é- 
change (|n'a[)rès le départ des traitants : de gros chiens les averlissent de 
la prt'sence des hommes et de l'approche des tigres. 

L'ancien royaume de Menangkabao, qui su(<(''da à l'empire hindou d'Adi- 
(yavarma, comprend, au sud du j>ays des Batia, la partie la plus |iopulense 
de Snmali'a, dans la régittn moniagneuse des « Hautes Terres » de i'adang et 
sur le versani occidental de l'île. Le nom de celle contrée, Menangkabao 
(Menang-Karbaon), ■< la Victoire du Biiflle », s'expli(|ue pai' la légende d'un 
conilial eiitredeiix buriles, l'un de Sninaira, l'autre de .Tava, qui se lei'mina 
par le ti'iom|)he du [tremier champion : ce récit symbolise probablement 
un conflit ou même de longues guerres entre les imligènes et des colons 
étrangers'. L(>s indigènes l'emportèrent et lenrs coutumes ont ])révahi sur 
celles des Javanais et des Hindous : on les considère comme les Malais 
par excellence et c'est dans lenr dialecte (pi'on voit la langue pure. 
Même de nos jours, malgré la conversion des Malais à l'Islam, et la 
complète du royaume de Menangkabao par les Hollandais, les anciennes 
institutions des villages lédérés et du matriarcat se sont maintenues. La 
population se divise en noiilidv, c'esl-à-dire en clans ayant cliacnn son 
chel', choisi dans une famille privilégiée, et son conseil composé de tous 
les hommes laits. De leur ci'ilé, t(Uis les clicls de village se j^roupcMl en 
un conseil de district et l'eiisendde du caiit(Ui i'c(;oit d'oi^dinaire sa (h'uo- 
miuati(Ui d'après le munbre des villages on L'ohi (|ui le c(uistilneiil : les 



' lliit;iLiili'i', C.lnoiiiijiu' (le l'asci; — Nclsctici-, Vryzniiirliiiij van OverlrvcriiKjcti van lict yijh 
vait MciKiiKikidxiii, llccl Wtt. 



OK.VMi-I.OI l;()l . MKNAMiKAB.VO. 



247 



« S('|)l >\ les « Noiii' )•, los X Dix >>, les « Vinot >i, les u Cinquante )> Kdln. 
Aucun lionnne n'ii le ilroil de |in'ii(lrc leannc (hins son propie kolji ou 
(Imus s<ui soukou : les unions s(uil essenlicllenienl cxogames. Le marié se 
l'cuil en \isil(' aupiès do sa teniuie ou de ses ieunnes, il les aide à itérer le 



X» 48. POPrLATIONS DK SIMATRA 



Est de Par 




Lst de Grpenvicn 



Oe'OÀ/OOO"' o'e/OÛOÀSOOO-" c/eSOOOA-^OO'^ ^e^OOO^'eiâcy c/^/^ 
0, (levant les noms de peuples nu de [rihus sisiiufie orimij, lioniuies. ICxeniple - omn*/ Riiuifi. les hommes du Sol. 

I ■ l.HOOO 000 



niénaiic à eullivcr les Icri-es, mais ses cnlanls appartiennent à la nù'H' el 
doiveni l'cslcr dans le village malernel, hériter des terres matrimoniales, 
(juaul à riiérilaiic du [lère, il a|iparli('nl au\ cnlanls de sa sœur dans son 
village d'origine : telle est la loi de l'uumlaïKj-mniiIdnç/. Le maintien de ces 
coutumes, si contraires à l'Islam, montie le peu d'iniluence exercé sur les 
indigènes par la religion ol'liciclle du pa\s ; (cpcudanf, au commencement 



248 NOUVELLE GÉOGRAPUIE L'.MVERSELLE. 

(le ce siècle, une secte rigide, celle des Orang- Poeti ou des >< Hommes 
Blancs », à laquelle son ardeur de propagande lit donner le nom de 
padri, comme aux missionnaires portugais, devint assez puissante pour 
bouleverser le royaume. Vers 1820, ces Wahabites de l'Orient, dont la ré- 
forme consistait surtout à s'abstenir de tabac, de bétel, de liqueurs fortes, 
réduisirent à de telles exirémités le grand-prètre et roi de Menangkabao, 
que celui-ci dut faire appel aux Hollandais, alliés ipii bienhU après 
devinrent les maîtres. 

Les Malais qui peuplent les bautes vallées et les plateaux au sud des 
« Hautes Terres » de Padang ressemblent Ijcaucoup aux Halla, ^i ce n'est 
qu'on ne remarque chez eux aucune trace de cannibalisme. Les Korint- 
jiers, qui vivent aux alentours du mont Indrapoera, les Uedjangers, « gar- 
diens de la frontière » montagneuse entre les provinces de Palembang et de 
Benkoelen, les Pasonmah, ou tribus du pays que domine le volcan Dempo, 
enfin, vers l'exlrémilé méridioiude de Sumatra, les Aboengers, « Gens du 
haut pays >' ', et les Lam|iongers ou « Gens du bas pays », paraissent avoir 
joui autrefois d'une civilisation supérieure, car leurs ancêtres leur ont 
légué un mode d'écriture, dérivé des caractères sanscrits, comme celui des 
Balta; presque tous les indigènes savent lire et écrire'. Un rencontre çà el là 
dans les forêts de la contrée des statues colossales, qui d'ailleurs n'offrent 
ni le type hindou, ni celui des Malais. Dans les régions montagneuses, les 
goitres, les écrouelles sont des affections fort communes. Chez quelques 
tribus de Uedjangers, les mères aplatissent le nez et comj)riment le crâne 
de leurs enfants'; l'habitude de se limer les dents est générale. Van 
Hasselt croit les Lampongers et les Aboengers originaires du pays de Me- 
nangkabao. Chez tous ces indigènes, le mariage est exogamique : le mari 
achète sa femme à un prix relativement élevé, qui l'oblige ordinairement 
à peiner j)endant de longues années el à s'endetter; mais son épouse lui 
ajiparlieni comme une esclave, et les bijoux, les pièces de monnaie dont 
elle se couvre au jour de la noce lui ap[iarliennenl ; pins lard il cherche à 
se payer de ses IVais par la \enle d(> ses filles. Le frère aîn('' l'pouse loules 
les veuves de la famille'. OuanI anx femmes des hantes classes, elles se 
marient d'ordinaire, comme dans le Menangkabao, sous le régime du ma- 
Iriarcal, el resleul pnipriélaii'es du chanq) el de la famille. Dans les villes 
du liiliiral, où l'inlhience de l'Islam l'empoile sur le paganisme originaire, 

' I'. J. Velh, Tijdsdirift van lict Ànrdiijlisl.iimli;! Cciiuulsclidj) le Amsterdciiii. 

- Itenry 0. Forbes, ouviage, cilé. 

' William Marsden, Hislurij i)f Siiiiiutia. 

* Adolf basliaii, Iiidunesicii. 



l'ASGUMAll. UAItlTANTS FIES LAMI'ONd, ÎNIASSI. 249 

les unions se foni à la mode arabe. Seuls les gens mariés sont enterrés 
avec honneur, parce qu'ils sont les « pareiils du peuple»; les autres corps 
sont jetés dans la l'orèl. Toute liile enceinte doit aller accoucher dans la 
brousse et ne revenir qu'après quarante jours d'absence, mais sans son 
enfant; à son retour, il faut |»urilier le village par le sacrilice d'un liuflle. 
égorgé devant le balai ou jialais communal. 

Les riverains de la côte orientale, dans les pays de Siak, Djambi, Palem- 
bang, sont pour la plupart originaires des îles voisines : ce sont les descen- 
dants de marchands qui fondèrent- des comptoirs aux embouchures des 
fleuves. L'influence hindoue se prolongea très longtemps dans cette région 
du littoral, par l'entremise de Java, et jusqu'au milieu du seizième siècle 
des colonies javanaises s'établirent à Palembang. Les mœurs et les cos- 
tumes des Sumalrais de cette côte diffèrent à peine de ceux des Java- 
nais, et la langue elle-même renferme un grand noml)re de mots apportés 
de l'île voisine. Dans l'intérieur vivent quelques milliers d'Orang Koubou, 
que l'on croit descendre des populations aborigènes graduellement refou- 
lées : on ne les voit guère qu'au milieu des forêts, où ils mènent une 
existence errante. Physiquement, ils se distinguent à peine de leurs voi- 
sins d'origine malaise, si ce n'est qu'ils sont plus forts et d'un teint plus 
clair, et parlent un idiome rapproché de la langue des civilisés. Mais ils 
contrastent avec eux par leur qualité maîtresse, la droiture : ils sont véri- 
diques, probes et très courageux; armé d'un simple épieu, le Koubou 
ne craint pas de s'attaquer au tigre. 11 commerce avec le traitant chinois 
ou malais, mais en prenant la même précaution que les ^eddah de 
Ceylan, les Oulou et Loubou de l'Ophir : il évite de se rencontrer avec 
l'acheteur. 

Les insulaires de la chaîne des terres situées à l'ouest de Sumatra sont 
de races diverses. Ceux de l'île septentrionale, Simaloe ou Babi, descen- 
dent d'émigranis de Menangkabao et sont mêlés d'Alchinois. De même les 
gens des îles Banjak ou >< Nombreuses 51 sont des Malais et des Atchinois 
de Sumatra, venus il y a deux siècles environ ; mais l'île la [ilus occiden- 
tale, Bangkara, est encore inhabitée, et on l'évite même, de peur des mau- 
vais « esprits » dont on la croit peuplée'. Les habilanls de l'île de Nias, 
les Ono Niha ou les « Enfants des Hommes», au nombre d'environ 240 000 
d'après l'explorateur von Rosenberg, qui a dressé la carte de la contrée, 
ne sont pas encore tous soumis administrativement à la domination hol- 
landaise ; quelques clans sauvages ont gardé leur in(lé|»endance, mais du 

' Von Hiisenberg, Der Malnylsclie Archipel. 

XIV. 52 



■250 NOi:\ELLE GEUGKAI'UIE l M VEUSELI.E. 

moins respectent-ils les voyageurs euroj)éens. sachant (jue tout mauvais 
accueil leur coûterait la liberté. Junghuhn et, après lui, la plupart des 
auteurs voient dans les Niassi les descendants d'une colonie de Balla : les 
ressemblances physiques et morales sont en elTel fort nombreuses entre 
les deux groupes ethniques, "mais on peut en dire autant des contrastes, 
et d'ailleurs les Massi du sud et ceux du nord ne se reconnaissent point 
comme frères et diffèrent beaucoup par les mu'urs. Si iSiassi et Balla sont 
réellement de même origine, la séparalimi ddil avoir eu lieu à une époque 
déjà très reculée. 

Les Niassi du nord el du sud sont en général gais, complaisants, polis, 
très faciles à mener par l'amour-propre, très désireux de plaire, mais fort 
lâches, si ce n'est dans quelques districts du sud, où la guerre ne consiste 
pas comme ailleurs en embûches et en surprises. Les haines héréditaires 
se maiiilienneni entre les familles, parfois jusqu'à l'extermination complète 
de l'une d'eiilic elles: lanl (pfil reste encore un enfani, l'ennemi craini 
un vengeur. Les villages, surtout dans le nord de l'ile, témoignent de 
l'état de peur dans lequel vivent les populations. Nulle part on ne voit de 
cabane isolée. Les groupes de maisons s'élèvent sur des buttes naturelles 
ou artilicielles, entourées de fossés et d'estacades. Les demeures elles-mêmes 
sont construites sur des rangées de pieux, colonnades rustiques entre 
lesquelles se tiennent les cochons, nourris d'excrémenls et de débris (!<• 
cuisine. Une échelle et une trappe permettent de |)énétrer dans la maison, 
d(Mil la fiirme csl celle d'une gi'ande coi'beille ovale avec un haut couvercle 
de jonc ; des mâchoires de poi'cs, témoignage de la richesse du maître, dé- 
corent extérieurement les angles des toits et les pieux de soutènement ; 
les chefs de villages, ihms la partie méridionale de l'île, ajoutent des tètes 
d'homuK^s à la dt'coralidn de leurs édilices ; des efligies du génie domestique 
prolc'^i'iil riiahilalion contre les entreprises des ennemis et la malveil- 
lance des esprits de l'air. Des fauteuils de j)ierre, i)lacés devant la ca- 
bane, offrent aussi de grossières sculptures d'hommes et d'animaux. A 
l'une des extrémités du village s'élève la maison du forgeron, à laquelle 
ou attribue également une vertu magique, et la porte de la place est 
gardée j)ar une haute statue du dieu de la tribu et de sa femme. 

Les Niassi sont d'habiles artisans. Maisons et forteresses sont fort bien 
construites, leurs armes élégantes el afiilées. Ils travaillent le cuivre avec 
art, tissenl v[ ti'ignent les étoffes, tressent des nattes foi'l appréciées, 
extraient de la noix de coco de l'huile pour l'exportation. L'or, en frag- 
ments ou en bijoux, est leur seule monnaie, et leurs chefs aiment à plan- 
ter des plumes d'or sui' leui' chevelure el à s'allacher un croissant d'or au- 



NIASSI. 251 

dessus de la icvro supérieure en ;^uise de mousiaches. Les Niassi du sud 
ont quelques roules dallées avec soin et tracées habilement sur les crêtes 
des collines. Ils n'ont point appris, comme les Balta, à se servir d'un 
alphabet d'orij^ine hindoue, et c'est par l'inlhienee malaise et musulmane 
qu'ils entrent peu à peu dans le monde de la civilisation contemporaine, 
modifiant leurs anciennes mœurs. 

Actuellement le culte des Niassi se réduit à foi't peu de chose. Les prêtres 
ou éré, hommes et femmes, choisis d'oi'ilinaire par le chef dans sa propre 
famille, ont pour fonction capitale d'invoquer les hela, c'est-à-dire des 
esprits intermédiaires qui connaissent les bons et les mauvais génies et 
dont on peut se faire des aides ou des complices pour toutes les entreprises. 
Les prêtres sont également chargés de l)(''nir les mariages, en pressant l'une 
contre l'autre les têtes des deux liancés et en offrant au dieu protecteur la 
chair des animaux. Les mariages doivent se faire entre jeunes gens de 
tribus différentes, et toujours par voie d'achat. Mais le prix est en gé- 
néral très élevé et le pauvre qui emprunte pour se procurer une femme 
court grand risque de vendre sa liberté et cflle de ses enfants, car la 
valeur de la dette se double chaque année et dès qu'elle correspond au 
prix d'un esclave, le créancier peut mettre son débiteur à l'encan : on a 
vu des familles entières tomber en esclavage pour une dette qu'avait 
fait contracter primitivement l'achat de quelques épingles ou d'une bras- 
sée de fd métallique. Les albinos, qui naissent en assez grand nombre 
chez les Niassi du sud, sont considérés comme ayant eu pour père quelque 
démon, et d'ordinaire on les maltraite. L'adultère entraîne de fortes 
amendes et souvent la peine ca]Mtale; la illle enceinte est étranglée et jetée 
dans la brousse. 

Les prêtres sont avaul tout médecins, c'est-à-dire exorcistes. < Aiilanl 
de maladies, autant de mauvais esprits », que le prêtre infaillible par- 
vient toujours à chasser par ses conjurations, mais qui sont renij)lacés 
par d'autres génies dévorants quand la maladie persiste et que la mort 
survient'. Quand un malade parait devoir succomber, les parents et les 
amis se réunissent autour de sa couche et poussent des hurlements et 
des cris jusqu'au moment où le malheureux rend le dernier soupir. Dans 
la partie méridionale de l'Ile, on ne se contente pas de pleurer le mort, il 
faut aussi lui rendre honneur : (Ui promène le cadavre dans le village et 
l'on expose ses armes sur la route. (Jn place à rcxtrémilé du cercueil l'ef- 
figie d'un oiseau en bois scul|»té, juiis on suspend la liière sous un ajoupa 

' Kilo Reclus, Revue iiilfriinliuiKilc des Sfie.iiees lïiultHjiques, 15 ilc'cciiiljrc ISS]. 



252 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

de feuilles, et les amis se mettent en embûche le long des sentiers pour 
surprendre des passants, hommes ou femmes, et leur couper la tête, à la 
gloire du défunt. Quand il s'agit d'un grand chef, la coutume demande au 
moins une vingtaine de crânes, et des guerres se font de village à vil- 
lage pour trouver les victimes nécessaires ; parfois on se contente de tuer 
des esclaves, mais on les fait mourir dans les tortures, afin que le sacrifice 
soit plus agréable aux génies cruels. L'héritage passe d'ordinaire du père 
au fils aîné, mais la coutume n'est pas absolue, et celui des enfants qui 
réussit, au moyen d'un roseau, à capter le dernier souffle du mourant ou 
du moins à le faire croire aux assistants, devient par cela même compéti- 
teur de la fortune et du jjouvoir familial ou politique. Souvent des chefs, 
tout puissants en principe, sont oljligés de partager la souveraineté avec 
leurs rivaux, et dans la pratique il est rare qu'ils prennent une décision 
sans consulter les notables ou même tous les propriétaires. Dans les con- 
seils chacun pai'le librement, el j)arf(iis on en vient aux coups : aussi 
est-il d'usage de délibérer à jeun, afin d'éviter les violences que pourrait 
amener l'abus du vin de palmier'. Jadis il se faisait un grand trafic d'es- 
claves niassi, que des centaines de prao venaient caj)turer sur la côte de 
l'île, et Stamford Rafflcs fut « censuré » par la Compagnie des Indes orien- 
tales pour s'être opposé à ce commerce. Maintenant un grand nombre de 
Niassi émigrent pour aller servir dans les familles malaises et européennes, 
et c'est parmi eux que l'on choisit presipie toujours les charpentiers, les 
maçons, les couvreurs. La beauté des femmes niassi est fort appi'éciée et 
les Malais de la côte les recherchent pour épouses. 

Les insulaires de l'archipel deMentawej sont également des « sauvages » 
très diffi'iciils des anlres indigènes des îles côtières. D'après M. de Rosen- 
berg, qui, l'un des pi'emiers, les visita, de lSi7 à 1852, ils ne seraient 
pas d'origine malaise : il faudrait voir en eux un essaim de la race poly- 
nésienne. Leur idiome, remarquable par sa douceur et par l'abondance 
des voyelles, différerait com|tlètement des dialectes de Sumatra et des 
arcliipcls voisins. Comme les Polynésiens, les insulaires de Mentawej, qui 
se donneni eux-mêmes le nom de Tchagalalegat, aiment beaucoup les 
plumes flottantes, les feuillages, les fleurs ; ils ornent leur chevelure de 
corolles éclatantes et se couvrent la poitrine de tatouages en forme de bou- 
cliers, qui ressemblent à ceux des Tonga et auti'es Océaniens. Certains 
mets sont rigoureusement taboues pour les femmes el (pichpies endroits 



' Nii'invi'iiluiisi'n. Vi'rhnii(letiii<ji'ii l'nii lii'l linliifiiKiscli (iciioolxrlKijj raii Kiiiisli'ii en Wclcii- 
■■ii lui iijioi, l.S."i7; — Klii' Ki^c'liis, niiMimiro i-ili''. 



MASSI, TCIIAGALALEGAT. 253 

mystérieux do la forêt sont, interdits aux priifanes. Los Tchagalalogat 
no noircissonl pas Jours donts oommo la |ilii|i;iil dos gons de race ma- 
laise, mais ils limout en pointe colles do d(nant ; à l'oxceplion des che- 
veux el des sourcils, qui d'ailleurs sont faiblement marqués, ils s'épilont 
soigneusement tout le corps el s'arrachent même les cils. Garçons et filles' 
se livrent ensemble aux exercices de gymnasticpie, à la course, au saut, 
à l'escalade, à la natation, aux joutes; mais après le mariage les femmes 
se tiennent discrètement à l'écart. Le divorce est inconnu chez ces popula- 
tions et l'adultère est puni de mort. Les Tchagalalegal et leurs voisins, 
les insulaires de Pageh, sont très pacifiques. Ils ne guerroient jamais 
entre eux et ne mettent point leui's villages en étal de défense; toutefois ils 
se gardent bien de les bâtir sur la rive de la mer et les cachent dans l'in- 
térieur, au bord de quoique étroit ruisseau. Naguère leurs armes étaient 
encore l'arc et les flèches empoisonnées. Ils craignent fort les esprits; ce- 
pendant ils vont parfois les consulter dans l'épaisseur des forets et ils en 
recueillent les réponses, [U'ononcées, disent-ils, d'une voix criarde et che- 
vrotante. Les âmes des morts, très redoutées, se changent en démons : 
une île du largo, inhabitée, serait pleine de ces revenants'. 

Même la petite île d'Engano, à l'extrémité méridionale de la chaîne exté- 
rieure des îles, a sa race d'hommes spéciale, que divers écrivains ont cru 
pouvoir assimiler aux Papoua, mais sans autres indices, pour justifier leur 
hypothèse, que l'étal rudimen taire de la civilisation locale. A peine si vers 
la moitié du siècle les insulaires d'Engano avaient appris h forger le fer; 
auparavant ils nv connaissaient que les armes el les instruments do pierre. 
Ils marchaient nus : d'où le nom de Poulo Tolandjang, ou « île Nue », que 
les marchands malais donnaient à cet étroit domaine. Los Korikdjéé, — 
c'est l'appellation locale dos indigènes — ignoraient aussi le tabac el les 
boissons spiritueuses et, chose déshonorante aux yeux de leurs voisins de 
tûulo religion, anionaienl leurs femmes et leurs iillos aux matelots de pas- 
sage. Mais on vantait unanimement leur sci'upuleuse honnêteté : le vol 
n'existait point chez eux. Ils étaient aussi de laborieux cultivateurs, et 
c'était une honte d'avoir un gros ventre, tandis que dans les pays voisins 
l'obésité est en honneur, c(nnme témoignage d'une opulente paresse. Les 
cadavres sont enveloppés d'un iil(>l de pèche, sans doute afin que le mort 
puisse dans l'autre monde continuer de pourvoir à sa nourriture; mais on 
abat ses arbres fruitiers, on dévaste son champ et son jardin, que désor- 
mais il no cultivera plus. 

' Viin Itoscnberi,', (Uivnige cité. 



254 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

Encore dépourvue de' voies de communicalion faciles el peuplée de 
diverses nations et de tribus n'ayant entre elles aucune cohésion [lolitique, 
Sumatra n'a sur son pourtour maritime qu'un petit nombre de villes con- 
sidérables, el dans l'intérieur les plus fortes agglomérations ne sont guère 
que des villages. Cependant de grands royaumes se sont à plusieurs époques 
constitués dans l'ile et leurs capitales ont été les foyeis d'un commerce 
considérable. 

L'ancien empire d'Aljeh, que les chroniques disent avoii' été fondé au 
commencement du treizième siècle, était fort étendu. Aux temps de sa 
plus grande puissance, dans la première j)artie du dix-septième siècle, il 
embrassait environ la moitié de l'ile, et plusieurs Etals secondaires lui 
rendaient hommage; de l'Egypte au Japon les princes demandaient son 
alliance. Son armée comprenait des centaines d'éléphants de guerre et dis- 
posait de deux mille canons. Le sultan, qui portait un nom arabe et qui 
prétendait, comme tous les autres souverains des États sumalrais, descen- 
dre d'Alexandre le Macédonien, Sikander « aux Deux Cornes »', exerçait un 
pouvoir presque absolu, du moins dans les districts voisins de sa rési- 
dence. Actuellement les frontières de rAljch. telles que les Hollandais les 
ont tracées par une ligne arbitraire, à travers un territoire qui ne leur 
appartient même pas, n'embrassent plus que l'extrémité septentrionale de 
l'Ile, du sud de la baie de Langsar, sur la côte de l'est, à la baie de Silekat, 
sur la rive occidentale; en outre, l'ile de Babi et quelques îlots voisins, 
habités au moins |)artiellement par des Atchinois, font ])arli(> de la |)r(i- 
vince. Quoique la population de la contrée ait été plus que décimée par 
la guerre contre les Hollandais, on croit qu'elle dépasse encore un demi- 
million d'hommes. Les Atchinois proprement dits se divisent en trois 
dans, les « vingt-deux >', les «vingt-cinq » et les « vingt-six «communes, 
appelées sa<ji ou mockim : chaque commune est régie par deux /w/ /)////'/(/(/, 
chefs héréditaires, qui contrôlent le pouvoir l'un de l'aulre el qui, n'Hinis 
en assemblée générale avec tous les autres panglinia,consliluent le conseil 
de la nation. Enfin, chaque village s'administre d'une manière autonome 
par les délibérations de ses anciens, sans lesquelles le chef ne peut lien 
décider. Cette vie indépendante des communes explique la merveilleuse 
énergie avec laquelle les indigènes ont su défendre leur indé'jiendance 
contre l'étrangei-. 

Dès l'année IMHI. le sullan d'Aljeh signait un lrail('' de ciimmerce avec 
les Portugais, et depuis cette é|)()(|tie les Auliinois ont loujouis ('lé en rela- 

' llulauiici', Jijiinidl Asi(ili(jiir : — Li-yili'ii, Maldij Aiinitls. 



ATJEII. -Ib5 

lions avec, les Jùiropéens, soit pacifiques, soit, guerrières. Mais au milieu 
de ce siècle l'empire était complètement déchu, et les Hollandais s'étaient 
emparés de plusieurs places du littoral. En 187!2, le moment leur parut 
propice pour venger sur le sultan les actes de piraterie de ses vassaux, 
dont il était peul-èlre le complice, et terminer enfin la conquête de l'Ile. 
Grâce à un traité avec la Grande-Bretagne, j)ar lequel ils lui cédaient leurs 
établissements delà côte de Guinée, achetant ainsi son désistement de tout 
projet ultérieur sur le nord de Sumatra, les Hollandais espéraient en avoir 
bientôt fini avec les Atchinois, mais leur premier assaut se termina par un 
désastre. Il lallul reconstituer une armée, voler de nouveaux fonds et faire 
une campagne en règle, pour s'emparer, après quarante-sept jours de 
siège, de la cité fortifiée dans laquelle s'étaient enfermés les Atchinois; 
toutefois la prise du kralon n'amena pas la soumission des indigènes, et 
maintenant encore, aprî's ((uinze années de lutte (jui ont coûté plus d'un 
demi-milliard de francs à la Hollande, aux deux années plus de cent mille 
hommes, et le double aux populations indigènes, les districts de l'intérieur 
sont restés indépendants : l'annexion déiinilive ne se fera que lorsque des 
routes se ramifieront dans le pays. 

Le chef-lieu du royaume d'Atjeh, connu jadis sous le nom de Kola lladja 
ou « Ville du Koi », et maintenant appelé Groot Aljeh, est bâti en forme 
de quadrilatère régulier à 4800 mètres du rivage et à l'entrée d'une vallée 
des plus fertiles, que parcourt la rivière d'Atjeh, ombragée de cocotiers ; au 
sud se dressent deux monts isolés, « le pèreellamère du fleuve», disent les 
indigènes. De nombreux villages sont épars autour de l'enceinte et un 
cercle de forteresses pourvues de voies ferrées défend le camp retranché. 
Un chemin de fer, le premier qui ait él('' bàli dans Sumalra, réuiiil la ville 
à son quartier maritime Oleh-leh, construil sur \\\w plage étroite cuire 
la mer et une coulée marécageuse, et doit se prolonger au sud jusqu'au 
village d'Indrapoeri, d'origine hindoue. On dit que la population de Kola 
Radja s'élevait à 55000 habitants avant la guerre; en ISS^, la ville et le 
port avaient reconquis une grande partie de leur importance; en 18S(i, on 
y comptait 9400 indigènes et 2500 Chinois. La culture du poivrier, lo 
luda ou piper )i,iijnim, importée de l'Inde, est générale dans le pays et la 
production annuelle du poivre s'y est élevée en temps de paix à IS mil- 
lions de kilogrammes, soit les deux tiers de la consommation du monde 
entier. Une grande exportation de celte denrée se fait par lés marchés 
de la côte occidentale jiendant les années de paix : d'après van der Tuuk, 
les indigènes s'imaginent que les Européens, habitant sous un climat 
froid et humide, bourrent leurs paillasses de cette épice pour se réchauffe)' 



256 NOUVELLE (.ÉOlUtAlMllE UNIVERSELLE. 

i)ciulaiil leur sommeil. Ia's Auhinois reciieillenl aussi le sel dans les ma- 
rais du littoral. 

Sur la eôte orientale d'Atjeh, dite " eôle des Aiéijuiers - parée ({u'elle esl 
bordée des palmiers qui l'ournissent la noix de hétel. les garnisons hol- 
landaises oceupent deux autres jilaees du littoral. Segli, près des pentes 

N' i9. — K(IT\-ItVIIJ\ KT i.i; rOHT h oi.i;n-i J.H. 







méridionales du Goudhei'g, et Edi, au sud du |ironuHiliure a()pel('' l'ointe 
du Diamant : c'est près de là. dans hi pays de Pasei. (pie se tromail la 
cité de Souiiiadra, ipii a donné son nom à l'île. Sur la eôle oceidentale ou 
« côte du l'oivie > , (pii s'exhausse graduellement au-dessus des eaux', 
une escale l'réquentée est celle de KIoeang, fameuse par ses vastes grolles. 
où les salanganes font leurs nids, si appréciés par les Chinois. A une cen- 



L Wiilluii, Xnmih'n de rK.ilmnc-Oneiil. miL IL 



ATJEil, SlliOCIIA, l'AIIANG. 'iô7 

(iiiiic lie kilomètres au sud, une autre escale, celle de la bouche du Te- 
nom, est devenue tristement fameuse : c'est là que vint s'échouer en ISiSj 
le navire anglais Nisero, dont les hommes, au nombre de dix-huit, furent 
réduits en captivité; trois années auparavant, deux voyageurs français. 
Wallon et Guillaume, (jui j)arcouraienl la contrée à la recherche des mines 
d'or, avaient été assassinés dans leur propre bateau, à deux journées de 
navigation sur le Tenom'. Cependant, à moins de cinquante kilomètres au 
sud, une garnison hollandaise occu{)e le petit havre de Malaboeh (Âna- 
laboe), point d'attache des bateaux à vapeur de la côte. Les indigènes qui 
ne veulent point se trouver sous la domination étrangère se sont pour 
la plujKUt réfugiés au bourg deWailah, situé sur le littoral, entre Malaboeh 
et Tenom'. Des laveries d'or, des gisements de charbon promettent à 
Malaboeh un certain avenir commercial". Au sud, le |)ort de Tanipal 
Toewan fait un petit Iralic avec l'ile de Babi. 

Singkel, ancienne capitale de royaume, devenue maintenant le chef-lieu 
d'une division de la province de Tapanoeli, n'est qu'une bourgade mal- 
saine, entourée de marais et située dans une île, sur la k côte de la Peste ». 
entre les deux bras que forme l'embouchure d'une rivière abondante : des 
marchands chinois en utilisent le mauvais porl et font quelque commerce 
de canq)hre, (le benjoin et d'holothuries, ex[)édiés en échange d'opium et 
de riz. i'ius au sud, Baros, autre résidence royale avant l'arrivée des 
Hollandais, possède une rade moins dangereuse que celle de Singkel et fait 
un trafic assez important avec Goenoeng Sitoli, la capitale de Nias. Puis 
vient le havre de Sibogha, formé par l'une des indentations de la grande et 
profonde baie de Tapanoeli : c'est l'un des <( meilleurs ports du monde»; 
les navires peuvent y mouiller à quelques mètres du rivage. Sibogha, mal- 
heureusement insalubre, est un des points du littoral par lesquels les 
voyageui's pénètrent dans le pays des Batta. A l'est et au sud-est, sur les 
hauteui's du j)laleau, se trouvent des bourgs, très importants par leur 
position commerciale et stratégique : Si|iirok, Padang Sidempoean, l'erlibi, 
fameux |iai' ses ruines d'origine biiu(lillii(|ue. Au sud, vers Padang, se 
succèdent quelques petits havres, d'ailleurs peu fréquentés et |iérilleux 
dans la mousson d'ouest : Natal, Ajer Bangis, Priaman. 

Padang, la cité la plus pros|)èi'e de toute la côte occidentale et l'un des 
mairhés les plus actifs de Sumatra, a plutôt l'aspect d'un grand parc que 
d'une villi\ A l'exception du (piarlier cenlral, où se groupent les édilices 

' l'^iiil l'';iui|M(', Aicliii'cs (les Missions Sciriilifniiii's. 18SI. 

■•' lliHkMisliniM, tiiillrlin ,lc h, .Sy,-,V/,: ,li- G,-oii);iiihir ilr Paris. n° A, 1887-1888. 

5 CM. I\;iii, Vcrliciiulliiiifien lies iwcilcii (Irulschcn Gcogyiiphcnlaijes, :« lldllc, \iiii'2. 



'2r.8 ^o^vl■:Ll,I•: i;i:(ii,uai'iiik imvkksklli;. 

jiulilics, les diverses parlies de l'adiiiiii, li;iliil(''es par Niassi, .Malais, Java- 
nais on (iliinuis. se (■(iin|)oseiil de inaisoniielles liasses, (iniliia^(''es de eocd- 
liei's ou de inanj^iiiers, eiiloiirc'es de jai'dins, de rizières, de vergers où 
croissoni (ouïes les |ilaiiles Iropicales utiles \m\- leurs (''corces, leurs 
jiommes, leurs fleurs ou leurs l'ruils. Le cône funianl du Talaujidoiiiiue 
au loin ('(^s canipa^iues |)arseniées d'Iialiilalions, landis ([u'au sud coule en 
scrpenlanl la |ielil<' rivièi'c de l'adann et (iii'au delà s'(''lève le nionl des 
Siufics ou .\[tenl)erjj, ainsi noumu! des (luadrunianes l'aniiliers (|ui le peu- 
|ilent sous la protection des citoyens. Au sommet de la colline, un sôma- 
j)hore signale i'ap[>roche des navires ipii vieniieiil ancrer dans la rade, à 
l'altri précaire d(> ([uei(jues Ilots de coiail. Le comuierce d'exportiilion, 
(|ni est d'enviidu [o millions de lianes jiar ainu'e, consiste |)i('S(|ue uni- 
(juement eu calé, à destination des Klats-Lnis ; la pioduelion de celle denrée 
diminue jh'u à peu. 

Liinpiir'lance de i'adanu esl due moins à la ilcliesse des plaines einiron- 
nanli's (pi'à sa l'axdrahle silualimi comme lieu de convergence des routes 
ipii descendent du plateau populeux et saluhi'e de Menanukaliao où l'on 
envoie les oriiciers cl les emj)ioyés du jiouveriu'menl en convalescence. Sur 
ces >i hautes terres de Padanji )\ où les ILdIandais se sont solidement ('laldis 
depuis plus d'un demi-siècle, le l'orl de Kock, situé à un millier de mèlres, 
dans le pays d'Afiani, au jiied du volcan iMerapi, est le piimipal lieu de 
fiai'iiison ; en cas d'altaciue extérieure, il devieiulrail la capitale straléjiifpie 
el adminislialive de l'Ile. Près de là s'ouvre une cluse aux parois de lui', 
creusée à l.")0 mètres dans l'épaisseni' du plateau : c'est le Karliaouen-i^at 
ou « trou des Buflles. » Padanii-l'andjanji, aulic liouriiade populeuse où 
résident des i'onclionnaires hollandais, occupe le ichord du plateau, à la 
hase occidentale du Mei'api : c'(>st le chei'-lieu des " (Quatre Kola >'. Sur 
un antre versant se voient les restes de Lriaufian, (jui l'ut la capilale de 
l'empire de .Menarifikahao. l'aja-Komho, capitale des ullinquanle Kola », esl 
située heancoup plus à l'est, de l'autre coté du volcan de Safio. I,es Cin- 
ipianle Kola sont le k jiai'adis du paradis " sumalrais el les cultures de 
la zone tempérée y pros|)èrent à côté des plantes tropicales. Ces régions 
du plateau fournissaient autrefois les pépites d'or (pii avaient rendu le 
nom d(! Sumatra fameux dans tout l'Orienl; ces mines sont maintenant 
ahandonnées, mais on utilise les <;isemonls de 1er nia<;néti(pie qui se 
trouvent aux alenloiiis du Fort van dor Capellen. Sur' les l)oi<ls de la ii\ièr(> 
Oend)ilien, à l'est du Sini;kai'ah, s'étendont des f;isenienls houilleis d'une 
excellente (|ualil(', dont la puissance est évaluée à ÔTO millions de mî-lics 
culies pai' l'iup'iiieur de (ireve. (Test principaleini'ul en vue de l'exploi- 



PADANG, FORT DE KOCK. 



2o9 



tiilion lie ces cuuclies de ehiuhoii (jue l'un a jjrojelé la construction d'un 
chemin de fei' qui réunirait les " hautes terres « à Padanji, ou, plus au 



N" 5). — PADANG ET SES ENVIHONS. 



Est de -Pans 




Est de Greer.wicK 



d'après la carte de i.'Etat-Major 



Pro/b/^i^eur-s 



1 ■ 85000 



sud, à la baie de Brandewijn, par un col ouvert au nord du Tahmg ; mais 
les difficultés de l'escalade ont jusqu'à maintenant fait reculer les délen- 
teurs du budget ; on espère que l'exportation des houilles d'Oembilien se 
fera plus facilement par le versant oriental, grâce à la rivière navigable 



'2(iO NOUVELLK GÉOGRAPHIE IMVERSELLE. 

Mari, la liianclic maîtresse du I)jaml)i, (jui passe à une soixaiilaine de 
kilomètres des mines. De iorl belles routes carrossables gravissent les 
pentes : l'une d'elles, qui monte à Padang-Pandjang, passe par une cluse 
|)rofond(^ offrant aux détours du chemin d'admii'ables échappées sur 
l'Océan. Nulle part les maisons sumatraises ne sont plus remarquables 
l)ar la finesse, l'originalité et la perfection des sculptures qui décorent les 
frises et les pignons. 

Au sud de Padang et des petits ports côtiers Païnan et Mokko-Mokko 
qui possède des mines de charbon, la vieille cité de Bengkoelen, chef-lieu 
de résidence, est une ville (hrliue : c'est la Bangkahiiulou des indigènes. 



s'* 51. MOMAG.MCS A L KST DE PADANG. 



tst i^ \ 








1 730 MO 



Ainsi que le dit le proverbe : • liengkoeien esl un petit endroit avec de 
grandes maisons, où de petites gens portent de grands litres. >> De la fin 
du dix-sepliî'ine jus(|u'eM IS'2i, elle appartint à la (Compagnie des Indes 
orientales, ({ui en avait fait la capilale de ses possessions en Insuiiiide. 
Les Kuropéens y sont peu nombreux et le commerce s'est retiré du port 
ensablé : c'est à quelques kilomètres au sud, dans la baie de Silebar, que 
les navires vont cbai'ger leurs marchandises. La ville est peu salubre ; en 
I71i déjà les Anglais avaient déplacé leur résidence |)(nir la poi'Ier au fort 
Mai'Iborough, (|ui se trouvait à quelques kilomèlics plus au n<ird ; mais, 
d'après l'avis des médecins hygiénistes, c'est à une distance encore plus 
considérable vers le sud qu'il faudrait rebâtir la ville pour la soustraire aux 
venls liévreux cl aux émanations dangereuses. Des trenible-lerre on! lé- 



liE.NKOELEN, TELOKU-BETONG, PALEMBANG. 2CI 

/Mr(l('' les (''(liliccs, qui depuis n'ont pas été tous réparés : la ville offre un 
air d'ahandon, et les Chinois, les Malais des quartiers commentants sont 
a|)pauvris pour la plupart. Les tei'rains environnants sont peu fertiles et 
la eullure du cafier est délaissée. 

Malffré l'admirable position commerciale des villages de Sumatra situés à 
l'extrémité méridionale de l'Ile, sur les rives de profondes baies, le trafic, 
qui consiste surtout en poivre et en résine dammar, n'a qu'une faible im- 
portance dans ces bourgades malaises; même avant l'explosion volcanique 
de Krakatau, qui ravagea le littoral, il n'existait pas une seule ville popu- 
leuse sur cette côte déchiquetée des Lampong ou >< Pays Bas », à laquelle 
manque d'ailleurs une zone de plaines fertiles d'une laigeur suffisante ; 
presque partout, les hauts volcans se dressent immédiatement au-dessus de 
la mer. Le groupe d'habitations le plus considérable est Telokh-Betong, 
composé de huit villages qui se succèdent au bord de la baie de Lampong 
cl sur les rives d'un petit cours d'eau. Des sources thermales nombreuses, 
de températures différentes, jaillissent aux alentours, de la base des vol- 
cans. 

La piincipale cité commerciale du sud de l'ile et la plus peuplée de tout 
Sumatra est la ville de Palembang, qui se trouve sur les deux rives du 
Moesi, à l'endroit du fleuve qu'on pourrait appeler le « point vital » : c'est 
le licni de convergence des principaux affluents de l'intérieur, immédiate- 
UKmt en amont du delta, dont les bras se ramifient sur une grande éten- 
due. Palembang occupe une surface très considérable : sur la rive sep- 
tentrionale, les o(} kampoHfi ou quartiers d'Ilir comprennent un espace de 
plus de 8 kilomètres en longueur; sur la rive méridionale seulement 
16 kampong, appelés du nom colleclif d'Oeloe, recouvrent le terrain'. Les 
constructions européennes, peu nombreuses, se groupent sur la rive du 
nord, autour d'une forteresse, le kraton, que les Hollandais ont graduelle- 
ment transformée en palais résidentiel ; près de là un léger renflement 
du sol est recouvert d'un petit bois, lieu sacré habité par quelques écu- 
reuils familiers. A peu de distance du fleuve il n'y a plus d'habitations. 
On a fui les terres vaseuses'de la plaine pour s'établir sur les bords 
salubres du Moesi, dont le courant, large de 500 mètres et de 10 à 15 mè- 
tres en profondeur, coule avec rapidité eiilre ses berges. De même que 
dans la cité chinoise de Canton, un grand uom!)re de résidents ont leurs 
demeures en plein fleuve, sur des radeaux ou rakit de bambous, attachés à 

' I^cs deux lennes malais A'Ilir et d'Oeloe, i)ui' l'un icliiiuvc imi mille endroits sur les cartes de 
l'insnlinde, ont respectivement le sens d' « inlï'ricur », « aval » ou « gauche », et de « supérieur », 
n amont » ou « droite ». 



2()2 



NOUVELLE GÉOGRAI'UIE UNIVERSELLE. 



la rive ou à des pilolis au moyen de câbles en rotin, (juclqucs-uns de ces 
radeaux sont assez vastes pour jiorler des maisons servant à plusieurs fa- 
milles ; d'autres ne contiennent que des huttes ou des hangars. On 
raconte que les premiers radeaux furent construits à Palembang, par des 
négociants chinois auxquels le sultan avait refusé de prendre terre : ils 
restèrent au milieu du fleuve, hal)itant un quartier flottant qu'à la moindre 



52. l'.VLEMB.l 




U après la iarti> cli' SlOL-uiluorl fl Sn'lliolT. 



alarme le souverain eut pu livrer à l'incentlie. Mais ils ne sont plus seuls: 
des Arabes, des Hindous, des Malais, même quelques Eurojjéens ont fait 
choix d'habilalions fluviales pour jouir de la bise salubre qui passe sur le 
courant, tantôt descendant avec le jusant, tantôt remontant avec le flot. 
Presque toutes les boutiques sont ancrées dans le Moesi ; pour faire ses 
achats, on prend un bateau et l'on parcourt les canaux étroits entre les 
maisonnettes à toits recourbés, peintes de couleurs vives. Il est arrivé 
souvent, lors des crues, que des maisons, entraînées par le courant, ont 




I = 



l'ALEMDANG, MOEWAUA KOMl'EU. 265 

été portées à do grandes distances en aval de l'alemlianij; ; IVéciueaimenl 
aussi des enfants tombent dans le lleuve, infesté de crocodiles. 

La population de Palembang, qui fait remonter sou origine à une colonie 
de Javanais, arrivée au quatorzième siècle, parle encore une sorte de 
patois différant beaucoup des dialectes malais de Sumatra et ressemblant 
en effet au dialecte du Java central. D'ailleurs la plus grande partie de son 
commerce se fait avec Batavia. Les gros navires qui remontent le fleuve jus- 
qu'à Palembang, c'est-à-dire à plus de cent kilomètres de rembouchure, 
viennent charger le tabac, le riz, la gomme élastique, la gutta-percha, le 
benjoin et autres denrées qu'apportent les barques. Plus de cent bateaux 
descendent parfois en un seul jour des escales de l'intérieur, situées pour 
la plupart aux confluents de rivières ou moewcira, tels que Moewara Doea, 
Moevvara Inim, Moewara Bliti, Moewara Rupit ; Tebing Tenggi est aussi 
un grand marché. Le vaste bassin du Moesi, dont Palembang est l'entrepôt 
naturel, commence à proximité de la côte occidentale et s'empare ainsi 
du trafic, qui semblerait devoir appartenir à Bengkoelen. Quant aux lave- 
ries d'or, qui ont valu son nom à Palembang', elles n'ont plus grande 
importance : quelques orpailleurs seulement se livrent à cette industrie. De 
nombreux ouvriers chinois y fabriquent des laques et des meubles. Près 
de la ville s'élèvent les tombeaux des sultans, parmi lesquels l'Européen 
remarque avec étonnement celui de Sikandar Alam, « Alexandre le Grand », 
cet ancêtre commun des divers souverains de Sumatra". 

Au nord de l'ancien royaume de Palembang, un autre sultanat, assujetti 
depuis 1858 aux Hollandais, celui de Djambi, possède aussi une ville com- 
merçante, placée comme Palembang au « collet » d'un fleuve, en aval de ses 
confluents et en amont de son delta : c'est Moewara Kompeh ou « Bouche 
du Kompeh », à la réunion de cette rivière et du fleuve principal, le 
Djamlii. Mais dans ce bassin fluvial le marché et le siège du gouvernement 
ne sont pas réunis en une même ville comme dans. le bassin du Moesi. 
L'entrepôt de commerce, Moewara Kompeh, est situé à 75 kilomètres en 
aval de Djambi, où s'élève le palais du sultan : une partie de la popula- 
tion y vit aussi sur des radeaux à l'ancre ; quelques restes de constructions 
hindoues se voient dans les environs, de même (jue dans la province de 
Palembang. C'est avec Singapour que se fait presque tout le commerce du 
Djambi. Plusieurs sultanats du haut bassin fluvial sont restés indépen- 
dants du TOUvcrnement hollandais. 



' De r,lere(j, Tijclsclirifl van lict Aardnjkskundhj Gciioutscliarip le Amslerdam. iS'l, 
- Ucniy 0. Forbes, ouvrage cili. 

XIV. 3i 



266 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Ringat, la capitale de l'ancien royaume d'Indragiri, (jui limite au nord le 
Djambi, a perdu sa richesse et sa gloire : ce n'est plus qu'un petit groupe 
de villages, situé sur la rive droite de l'Indragiri et ne trafiquant plus avec 
la mer ; les alluvions déposées à l'entrée du fleuve, dans la baie d'Amphi- 
trite, interdisent désormais le passage aux navires. Poeloe Lawang ou Pala- 
lavang, qui occupe sur la rivière Kampar une |)osition analogue à celle de 
Ringat, et qui fut aussi capitale de royaume, fait quelque commerce avec 
Singapour, le grand entrepôt des eaux malaises. Enfin Siak, autre chef-lieu 
d'empire déchu et maintenant annexé aux possessions hollandaises, a 
gardé ses libres communications avec la mer, distante d'environ 100 kilo- 
mètres par les détours du fleuve ; mais le trafic se fait surtout au marché 
de Pekan-Baroe, situé en amont de Siak, là oi'i se relèvent les premières 
pentes des avant-monts vers la chaîne du Barisan : c'est le lieu qu'on a 
désigné comme le point initial du chemin de fer à construire entre les 
houillères d'Ombilien et le versant oriental di^ Sumatra. Les petits ports 
du littoral, notamment Boekil-Batoe, prennent une part de plus en plus 
considérable au commerce de cabotage, et l'on espère que la ville de 
Bengkalis, située dans l'île de même nom, au bord d'une rade parfaite- 
ment abritée, deviendra prochainement une escale fréquentée. Les che- 
naux qui se ramifient à l'infini autoui' des îles de ces parages étaient na- 
guère le refuge des pirates. 

Le centre agricole et connnercial le plus actif du nord-est, au bord de 
la manche de Malacca, est le groupe de villages et de plantations auquel 
on a donné le nom de Deli, d'après un royaume qui occupe cette partie du 
territoire. C'est en 1802 que le sultan de Deli plaça ses Etats sous la suze- 
raineté du gouvernement hollandais et bientôt après des j)lanteurs s'éta- 
blissaient dans ce district, dont les terres sont d'une fertilité exception- 
nelle : en l'espace de deux années, des jardins abandonnés sont tellement 
envahis par les herbes folles et les arbrisseaux, qu'il serait impossible d'en 
reconnaître le plan primitif. Les premiers Européens qui tentèrent for- 
lune à Deli cherchaient à s'enrichir surtout par le commerce des noix de 
muscade, du poivre et autres épices; mais peu à peu ils ont délaissé ces 
diverses cultures pour s'occuper exclusivement de la production du tabac', 

' l'iiMliiilion (lu lalmc diins les pliiulaliuiis de Deli cl des régions voisines, sur la « Côte orienlalc « : 
ISIiH. . . loi 000 kilogrammes. 

-IS75. . . 04(j(i()0 » Valeur: .f) 001) 000 francs. 

t8S0. . . 4.V47:jî)0 » » 'i'iMMIOOO x 

I88'i. . . 7 142 210 » » r>0 000 000 » 

1SS0. . , y l'JO JOO ), Il UO 000 000 u 



SIAK, DELL 



267 



quo l'on oxjiwlic sur le marché d'Amstcrdaiii, où il est fort ajiprûcié : le 
lal)MO (le Dell contribue déjà poiii' une pari considérable à l'approvision- 
nenieiil de rKiiiope. iMais celle éiionne prodiiclion ne profile guère au 




Pro^O/^C^Ci^f^^- 



1 cïo ono 
ïa Ml. 



Iravail libre : même la |iiu}iarl des planlalions ont été rachetées par 
une puissante compagnie financière, que le gouvernement a munie de 
notables privilèges et contre laquelle toute concurrence est im])ossible; la 
concession de terrains aux Chinois et aux Hindous est interdite. Des 



208 NOUVELLE fiÉOf.RAPUIE UNIVERSELLE. 

esclaves cullivaiciil les premières i)lantalions; maiiifenaiil ce sont des 
« engagés » que recrute la compagnie; mais les Malais et les Batta, — ceux- 
ci (le beaucoup les plus nombreux, — ne suffisent pas au travail, et 
plus de vingt-cinq mille travailleurs chinois ont été importés. On a 
fait aussi, mais sans grand succès, la tentative d'introduire des Java- 
nais de Semarang, et de détourner ainsi, au profit de Sumatra, une 
partie de l'excédent annuel de population que fournit l'île de Java; enfin 
des Kling ou Kalinga, c'est-à-dire des Hindous de la présidence de Ma- 
dras, mélangés pour la pluparl avec d'nuires races, contribuent à l'ac- 
croissement des chiourmes à demi asservies qui cultivent les campagnes 
de Deli. Des deux côtés de ce district, au nord vers les pays de Langkat 
et d'Aljeh, au sud vers le sultanat de Sirdang, les plantations s'étendent de 
proche en proche : c'est par cette région, espèrent les économistes hollan- 
dais, que commencerait pour Sumatra l'œuvre d'exploitation à outrance 
qui a déjà fait de Java une contrée unique dans le monde comme grande 
usine de |)roduc(ion agricole. Les petits chevaux de Deli, provenant du 
pays des Batia, sont fort appréciés sur les marchés de Singapour el de 
i*oulo l'inang. 

Le marché d'e\p(''(li(ion du dislricl, Laboean ou « Lieu d'Ancrage >% 
estsilué près de l'enihouchure de la rivière Deli sur un terrain maréca- 
geux e( au bord d'une anse boueuse : les navires doivent mouiller à T) kilo- 
mètres du rivage. Un chemin de fer j)art de Laboean pour remonter la 
vallée dans la direction du sud à travers les nombreux kampong el les jdan- 
tations de la compagnie : un embranchement, qui part de Medau. le vil- 
lage central et le chef-lieu administratif de la |)rovince dite >^ (Jôlc oiien- 
lale >' {(k)slkiist), jténètre à l'ouest dans la haute vallée de Langkat. 



Les diverses parties de Sumatra ont un régime administratif difft'i'ent. 
Tandis ([ue les districts d'Aljeh situés à riiilérieur el les régions les |ihis 
reculées du pays des BatIa jouissent encore de leur indépendance, et (|ue 
d'autres provinces, telles que Badang, Benkoelen, Balembang, sont eiitièi'e- 
iiient soumises, plusieurs territoires sont gouvernés médiatement par des 
princes, devenus les vassaux de la Hollande et lui payant le lianxil ou jiar- 
tie de la lécolte, mais ayant encore de grands privilèges et |)rélevaiit 
une paît considérable du revenu local : on observe toutes les transitions 
entre l'ancien mode de gouvernement malais et l'assujettissement pur et 
sim|)le aux lois hollandaises promulguées ])ar le gouverneur de Batavia. 
Les petits Etals situés à l'est du plateau de l'adang sur le versant des monts 



SUMATRA, ARCUIPKLS DE RIOUW ET DE LINGGA. 



209 



suivenl encore l'adat du royaume de Menangkabao. Presque Ions les 
royaumes du versanl oriental ont leurs sultans, plus ou moins déchus, 
et leur conseil des notables. Les clans ou soukwt ont tous leur chef élu, 
qui l'cçoit aussi l'investiture du gouvernement et qui sert d'intermé- 
diaire entre le peuple et l'autorité; plusieurs soukou réunis constituent 
une marr/n, groupe secondaire, tribu ou principauté, correspondant au 
canton français et administré par des chefs de district qui, d'un côté, 
transmettent les vœux du peuple, et de l'autre les ordres du pouvoir. Ja- 
dis chaque marga avait ses lois spéciales et ses coutumes, inscrites sur 
des bambous ou sur des feuilles de borassus, et précieusement conservées 
de génération en génération. 



Les grandes divisions de Sumatra, avec leur superficie et leur popula- 
tion recensée ou présumée, sont énumérées dans le tableau suivant : 



lilM-lll\<. 


POPULATION ES 1880 


VILLES PRINXIPALES. 


Atji'h, iiKiï'penilunt ou soumis 

Pays des Bal (a » 

Tapannoli ' . . . . 

Padaii", bas pays (liencilL'n-laïuli'Ml. . . 
)) haut pajs (Doven-landcii) . . . 

Beuglioolen 

Lampong 

l'alembanf; 

Cole orientale (Ouslkusl) 


545 ObO liab. 
300 000 » 
104 000 ,< 
.ylGoOO » 
070 500 11 
152 000 1. 
122 SOO i. 
557 400 . 
182 000 .. 


Kota-Radja (50 000 hab.) 

Sibogba. 

Padang(25 000hab.). 

Fort de Kock. 

lîeiigkoelen (II 000 bab.). 

TeloUb-Iîelong. 

Palembang (00 000 hab ) 

Medan (10000 bab.). 



ÏII 

ILES ET AnCIIIPELS DE LA SONDE, ENTRE SUMATRA ET DORNEO. 

Les archipels de Riouw et de Lingga, qui continuent au sud la péninsule 
de Malacca, occupent une étendue considérable, mais ils sont bien loin 
d'égaler en population, en produits et en activité commerciale la petite 
île de Singapour, ravie p?r les Anglais à remj)ire insulindien de la Nécr- 
laiide et devenue le grand entrepôt du trafic à l'angle sud-orienlal du 
continent d'Asie'. De même que Singapour, les groupes d'iles Riouw et 



Siiperlirii' el iiiipiiialion des deux arebi|iids Uioiiw el l.ingga : 

4100 kilomètres carrés. OS 000 habitants en tSS8; 25 bab. par kil. cariv. 



'J70 , NOUVELLE GEOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

Lingga paraissent n'être que des fragments détachés de la presqu'île Ma- 
laise; mais leur formation actuelle est nettement insulaire, tandis que 
Singapour, séparée du continent par un simple chenal, semhle n'être 
qu'un appendice du territoire de Djohor. Les Malais donnent aux deux 
archipels le nom de Tanah Salât ou « Pays des Détroits », à cause des 
nomhreux chenaux qui se présentent à leurs prao entre les îles, îlots et 
récifs. De tous ces chemins maritimes, le plus fréquenté est celui de 
Riouw, qui fait communiquer la rade de Singapour avec la mer libre, 
s'étendflnt à l'est vers Bornéo. 

Les terres des archipels Riouw-Lingga contrastent nettement avec les 
îles alluviales de la côte de Sumatra : formées principalement de granit et 
de grès comme la péninsule de Malacca, dont elles font géologiquemenl 
partie, elles se relèvent en coteaux ondulés, au-dessus desquels apparais- 
sent quelques hautes croupes, dites montagnes par les indigènes. Une des 
cimes de Bintang atteint 515 mètres; le sommet dominateur de tout l'ar- 
chipel est le pic de Lingga, dans l'île de même nom qui appartient au 
groupe méridional : sa hauteur est de Hol mètres. Grâce aux terrains en 
pente et au lihre écoulement des eaux, il ne s'est point formé de marais et 
le climat est partout saluhre; cependant un grand nomhi'e d'îles sont 
inhaliitées; de noires forêts les recouvrent en entier, et les prao malais en 
évitent les abords, non encore parfaitement explorés. 

La population primitive des îles se compose de Malais et, d'après une 
tradition, c'est dans l'archipel de Lingga, où les habitants offrent un type 
d'une remarquable pureté, que la race aurait pris son origine; le malais de 
Riouw est un des plus riches en productions littéraires, chroniques, drames 
et poèmes. Mais dans l'aichipel septenirional, autour de Riouw, le fond 
malais se trouve déjà mélangé de beaucoup d'éléments divers : les Java- 
nais, (pii possédèrent ce |tays lors de l'existence du royaume de Modjo- 
Pahit, y ont laissé leurs descendants ; les marchands bougi de Celêbès y 
ont j)lusieurs villages; les Chinois surtout y sont fort nombreux, et en 
maints endroits ils ont, comme à Singapour, la supériorité numérique. 
Dans les villes ainsi que dans les campements ils se divisent en deux na- 
tions distinctes, ayant chacune son « capitaine » : ce sont des Cantonais 
et des Chinois d'Amoy, ceux-ci contrastant favorablement avec les pre- 
miers par leurs mœurs pacifiques, leur amour du tiavail, leur sobriété. 
Le commerce, beaucoup plus actif dans l'archipel de Riouw que dans 
celui de Lingga, est la cause de cette invasion continue des Chinois; mais 
ce sont eux aussi qui s'occupent de la production du (jnmhir, dont les 
îles de Riouw ont pratiquement le mono|)ole. On sait (|ue cette denrée. 



AliCllII'ELS DE RIOLW ET DE LI>'GGA. 



271 



appelée aussi terra japonh'u cl aitcrJm, esl obloniie par la décoction des 
i'cuillcs de Vuncaria ou nuudca rjambir des botanistes. La seule île de 
Liiiitan produit annuellement 7 millions de kilogrammes de gambir, (jue 
l'on expédie surtout à Batavia, à Macassar et à Bandjermassin, où il sert à 
la préparation du bétel que mâchent les indigènes. L'archipel est aussi 
une des contrées importantes de l'Insulinde pour la pi'oduction du poivre. 



5V- AHCIlir'EL DE IllOrV 



L S t d ■? r 5 ^ , 




D'jipf'Cîi divC-G d 



/^ro ^O^o'ecr/^s 



reû^SS''- 



c/s âû"'etàu i/^.a 



Quelques îles ont des gisements d'étain, entre autres les deux Karimon, 
îlots qui se trouvent dans le détroit de Malacca, cl la grande île de 
Singkep, située dans l'archipel méridional, au sud de Lingga. Les détroits 
l'ournissent aux pêcheurs de graiules quantités d'holothuries et d'agar-agar 
{fuom saccharinus), que les gourmets chinois im[)ortent à grands frais. 

Riouw, le chef-lieu des archi[)els et naguère de la « résidence » orien- 
tale de Sumatra, est située dans la petite île de Tandjang Pinang, qu'une 
étroite coulée sépare de Bintang, la jilus vaste terre de ces parages : sou- 



-2T2 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

vent on donne le nom de Rioinv aux deux îles juxtaposées. La ville, bàlie 
sur la rive orientale du détroit de l'iiouw, — le Rhio des cartes anglaises, 
— se compose de plusieurs quartiers distincts, qui se succèdent autour 
d'une rade peu profonde, mais très sûre : les îlots de Mars et de Sengarang 
la protègent contre les vents. Déclarée port franc en 1828, Riouw n'a pu 
rivaliser de comlnerce avec sa voisine anglaise, Singapour; elle n'en est 
que la vassale, et c'est à cet immense entrepôt qu'elle expédie toutes ses 
denrées par services réguliers de bateaux à vapeur. 



La grande ileBangka, d'une superlicie de 12(jSl kilomètres carrés, et 
constituant à elle seule une « résidence; », semblerait à première vue n'être 
qu'une simple dépendance de sa voisine, la terre semi-continentale de 
Sumatra; elle est pourtant complètement distincte de celle île par sa for- 
mation géologique et, comme les arcbipels de Riouw et de Lingga, elle 
fait partie du prolongement rompu delà péninsulede ilalacca. Elle s'oriente 
aussi dans la même direction, du luird-ouesl au sud-est, parallèle à l'axe 
de Sumatra. Si le détroit tortueux et sans profondeur qui la sépare des 
terres alluviales de Palembang offre sur ses deux l'ives une série corres- 
pondante de courbes saillantes et rentrantes, la cause n'en est point à 
une ruptiuf cpii se serait produite enlrc des roches de même formation, 
mais bien à l'acliou des courants de flux et de reflux qui vont el viennent, 
répartissanl d'une manière égale les apports terreux des fleuves de Palem- 
bang. Rangka n'a point de volcans ni de roches ignées comme Sumatra ; à 
peine si Von y ti'ouve <|uel(pu's sources thermales. Les roches piiiicijiales 
di; l'île sont les granits, les (juartz, les masses feldspathiques, d'ailleurs 
sans régularité apparente. Les collines onduleuses ne se suivent pas en 
chaînes : elles sont éparses en massifs, dont aucun n'atteint 1000 mètres 
d'élévation. Le plus haut sommet, celui du mont Maras, qui se dresse im- 
médialenu'ut au sud de l'étroite baie d(! Klabat, dans la partie septentrio- 
nale de l'île, n'a pas plus de 811 mètres. Les rivages les plus escarpés sont 
ceux de l'est, tournés vers la haute mer. 

Bangka ne diffère point des côtes sumatraises voisines pour les phéno- 
mènes du climat, mais déjà flore et faune présentent de notables con- 
trastes ' : les gi'ands animaux, éléphants et rhinocéros, même tigres et 
buffles, manquent dans les forêts. Ouant à la population, très mêlée, elle 
se compose principalement de Malais, comme dans les autres légions 

' liiissell A. WalkicL-, Pwcccdiiiijs of Ihc li. Gcoiirapliical Sociclii. tk'C. 1879. 



HIOI W, B.V.N(iKA. 



273 



cùlières do l'insuliiuk', mais l'rlc'ini'iil javanais y est moins forlomcnl re- 
présenté quo clans le district de l'alombani^, et sur le littoral se trouvent 
çà et là des colonies de Malais orifiinaircs du nord, que l'on appelle com- 
munément les OrangSekat ou Orang Laout, c'est-à-dire les « Gens de Mer » : 
ce sont les frères des Badjo de (lelèbès' et des Orang Kouata ou « Gens des 
estuaires» qui font un petit commerce de cabotage sur la côte sumatraiso 
de l'est. Ouand ils sont au mouillage, la plupart d'entre eux ne sortent pas 



N" 53. liANGKA. 



E=* d. Pa,r 




Ûe0^6'" c/e.5^25'" c/e25'"et âiy c^e/d. 



même de leurs prao : huit ou dix de ces euiltarcalioiis couvertes de nattes 
constituent un kampong flottant, une n'pulilique ayant ses coutumes et 
son conseil des notables. Les Orang Sekal n'ont d'autre nourriture que le 
poisson, les « fruits de mer », l'espèce de fucus dite agar-agar, et c'est 
peut-être à ce genre d'alimenlation (pi'il faut attribuer une maladie spé- 
ciale, le (/f/r/o«.s, qui les atteint parfois. Restés païens, les « Gens de Mer » 
ont été souvent accusés par leurs voisins mabométans de se livrer à la 
jtiralerie. mais ils sont au contraire d'une. stricte probité et ne vivent (pie 



Tlieoildp Wailz. Aiilliropolofiic lier ISaliirvùlkcr 



•271 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(lu [iioduil do la pèche et du Iralic. Lo;; populations do l'iiitoriour, dilos 
Orany Goonong ou <( Gens de la montagne », ressemlilonl aux Balla snnia- 
trais jiar l'apparence physique et les mœurs '. 

Les Chinois, qui forment près du tiers de la po|iulation insulaire, 
appartiennent déjà pour une bonne moitié au nombre des natifs. Ces Chi- 
nois nés dans le pays sont appelés Pernakan et constituent la classe dis- 
tincte des Sinkee ou Chinois immigrés, venus de Canton ou du Fokien. 
Mariés pour la plupart à des femmes métisses, ils parlent le chinois et le 
malais; mais, en dépit des mélanges, c'est le type primitif de l'immigrant 
ipii l'emporte. Malgré leur accroissement assez rapide, la |)opulation (h l'île, 
qui a plus que doublé depuis 1S50, est encore minime", d'environ six 
habitants par kilomètre carré. L'agriculture est presque entièrement 
délaissée : la principale industrie, à laquelle tout est sacrifié par la com- 
pagnie concessionnaire, est rox[)loi(ation dos mines d'élain, les plus pro- 
ductives du monde entier. 

On dit que ces précieux gisements furent découvoils au commencement 
du dix-huitième siècle. Leurs produits appartinroni <l"abord au sultan 
iU' Palembang, souverain de l'ilo : on 1740, les Chinois, employés déjà 
presque exclusivomoni à recueillir le métal, vn obtenaient une quantité 
évaluée à lô,')0 tonnes. La production aoluolle, monopolisée par l'Elal, 
donne des revenus annuels qui égalent souvent la valoui' du capital 
engagé. Mais les Chinois qui travaillent dans les mines, vivant des 
avances (|iii leur sont faites par l'administration, sont restés misérables, 
et c'est pour les surveiller et les contenir que des garnisons ont été répar- 
ties dans les disiricis miniers. Les gisements d'élain, au nombre de plu- 
sieurs centaines, se rencontrent dans toutes les parties de Bangka, mais 
c'est principalement jirès de la côte n(tr(l-orieutale, aux alentours de Me- 
l'awang, (pie se tiouvenl les plus riches exploitations. De même (pie dans 
la péninsule de Malacc^a, h^s (Hnich(^s stannifères de Bangka sont contenues 
dans les boues alluviales, qui recouvrent, sur une éj»aisseur d'au moins 
quatre mètres, de dix ou douze au plus, les argiles de couleurs foncées 
éteinhu^s à la base d(^s collines granitiques : çà et là, K^s courants qui por- 
lèreiil ces boiu^s ont rencontré des obstacles au-devant (h^ipiels ils ont 
creusé le sol et formé des « poches » où le métal s'est déposé en masses 
considérables. Les mineurs ont IVé([nemmeiit trouvé dans ces allu- 
>iiins (les arbres renversés qu'eniraina le courant, et les tixincs sont 

' Lange, Hel Eilaiid Bankn. 

■ Populaliidi (te Bau^lia au .'1 iI.hoiuIuv ISSU ; 71 71. "i lialiilaiils. 

Wi-'iO Malai>; 'JIOJO GliiiMis; Iti,"! Eiiio|H'im>.: 2:)0 Aial.i>« c\ ilivots. 



BA.NGKA, lilLl.lTON. 275 

orientés fhiiis le même sens, la racine au nord-oiiesl et le branchage au 
sud-est, suivant la même direction que l'île, ainsi que Sumatra et la pénin- 
sule Malaise; en 1850, on trouva aussi dans une mine du district nord- 
occidental une grosse embarcation d'un modèle inconnu de nos jours'. 
Bangka possède plusieurs gisements de métaux autres que l'étain : or, 
argent, cuivre, plomb, arsenic, mais ces richesses ne sont guère exploitées. 
Le fer de Bangka est très apprécié pour la i'ahrication des armes. 

Munlok, la capitale, est située près de l'extrémilé nord-occidentale de 
lile, au bord du détroit de Bangka et en face des diverses embouchures du 
ileuve de l\Tlembang. A l'époque de leur domination, les Anglais, par un 
calebbour obséquieux, avaient changé le nom de Muntok en celui de 
Minto, pour faire honneur à un de leurs gouverneurs généraux; mais l'an- 
cienne dénomination malaise a de nouveau prévalu. Dominée au nord par 
le Manoenibing (i!l.") mi'li'es), la ville, que peuplent environ 5500 habi- 
tants, borde les deux rives d'un petit cours d'eau descendu de celte mon- 
tagne; le quartier européen, bien fortilié, occupe une terrasse du versant 
méridional, tandis que le bazar chinois longe la rive septentrionale, près 
de l'embouchure : le reste de la ville est un immense jardin de cocotiers 
et d'autres grands arbres, ombrageant de gracieuses cases élevées sur 
pilotis ou socles de pierre. La rade de Muntok a l'avantage d'être abri- 
tée, mais elle n'a pas grande profondeur et l'entrée en est péi'illeuse; ce- 
pendant on y fait un commerce assez important avec la côte de Sumatra, 
Biouw et Singapour. 



L'île deBilliton ou Blitong, dont la surface est évaluée à un lieis environ 
de la superficie de Bangka, était naguère une dépendance administrative 
du « pays de l'Etain » ; elle se rattache à la côte sud-orientale de Bangka 
par une centaine d'îlots et des récifs, entre lesquels serpentent les péril- 
leux détroits de Gas|)ar. Elle présente la même formation géologique el 
dans ses boues alluviales on trouve aussi des couches d'étnin. Sa plus 
haute cime, le Tadjem à la double pointe, atteint 050 mètres. 

Bedoutée des marchands, qui derrière chaque îlot de la côte crai- 
gnaient de voir apparaître une flottille de corsaires, Billiton était naguère 
sans commerce et presque tout son territoire était désert; en 1(S56, on n'y 
comptait même pas en tout l"2 000 habitants. L'exploitation des gisements 
d'étain a donné une imjtortance con^idi-rable à celle île : la |K)pulation a 

' l,;mj;t', ouvrage tilé. 



'J76 NOI VELLl- (;ÉOr,liAI'lllK IINIVI'RSKLLK. 

Iiijilé, cl le porl de Tiiiidjonji I';iii(l;ini;, vers IimjucI conver^cnl les prin- 
cipales routes, a pris quelque aninialion. Les Chinois, qui n'avaient à 
Bangka que de rares représentants, s'y trouvent aciuellenient au nombre 
de plus de neuf mille el entretiennent les échanges avec Java et Singa- 
pour'. La production minière, qui ne dépassait pas 40 tonnes en 1(855, a 
centuplé depuis et rap])orte d'énormes hénélices aux concessionnaires'. De 
même qu'à Bangka, les mineurs font pour leur propre compte l'excavation 
du sol mélallifère, mais ils sont tenus de vendre l'étain à un prix fixé 
d'avance et de s'ap|)rovisionner dans les magasins de la compagnie. Aussi 
la jdupart d'entre eux sont-ils endettés et meurent sans avoii' pu rem- 
hourser leur créancier. Depuis la constitution de la compagnie, Billifon a 
été érigée en une province distincte de Bangka : un i< l'ésident assistant » a 
son séjour dans le bourg de Tandjong l'andang. 



La mer de Bornéo, ouverte au nord vers la mer de Chine, est parse- 
mée d'archipels, qui se composent chacun d'un grand nombre d'iles, ])our 
la ])lupart inhabitées : Tambeiaii, situé à mi-dislance entre l'archipel de 
Lingga el Bornéo; Anamims, placé au large de la péninsule Malaise; Na- 
loena, au delà du(juel les eaux sont lilii'cs vers la Cochinchine et les Phi- 
lippines; Serasan, à l'ouest de la pi'incipauté de Sarawak, dans Boriu'o. 
Ce dernier grimpe est également connu sous le nom d'archipel des Pi- 
raies, quoique les habitants de la seule île peuplée n'aient maintenant 
d'autre occupation cpie de recueillir les imix de coco pour eu fabiiquer 
de l'huile. Parmi les deux cents îles et îlots de ces archipels la plus grande 
(Ni Bitengoeren, apjx-lée aussi Groot Natoena ou Natoena la Grande : elle 
dépasse en étendue les autres terres de ces parages'', et l'une de ses mon- 
tagnes, le Banay, alleini d'aprc-s Laplace une hauleur de Ill'ilî nu-Ires. 
Les habitants des îles cultivées, que de Ilollander évaluait en 'KSTîS à 
l'2 ()()() individus, sont exclusivement Malais et font un petit commerce de 
cabotage avec les marchés de Singapour cl de Biouw pnur (■changer leur 
poisson, I(^ur sagou et leur huile de coco contre du ri/, de la (|iiin(aillerie 

' Superlicie el population de Billiton au .ïl ilccoinbre 1880 : 

■41)88 kilomètres canes; 55174 habitants: 7 tiabitants par kilonièlre carié. 
- l'roiluclion moyenne des mines d'étain de Bangka el de Billilon : 87)51) tonnes. 

Bénélice annuel : 5000000 francs. Bénéfice total de 18.");! à 1887 : 2180000(10 lianes. 
^ Superficie des archipels Tambelan, Anambas, Natoena et Serasan, d'après Belun et Wayner : 
iïôl8 kilomètres carrés. 

Superficie de (irool Natoena : 1 ."Vifô kilomètres carrés. 



lilLLlTU.N. -NATUKNA. HOKNEO. 277 

et des étoffes européennes. Les marins de A'aloena la Grande eonslriiisenl 
des [irao, (jne Laplace dit être « d'un travail admirable >^. Les iles de l'ar- 
cliipel dépendent politiquement de Riouw, et des membres de la famille 
du sultan, vassal des Hollandais, viennent les ifouverner tour à toni'. 



IV 



Le royaume de Bruneï, jadis puissant, a donné son nom, modilié par 
les marins d'Europe, à la terre dont il occupe la côte nord-occidentale. 
Kalainantin ou Klematan est une appellation indigène usitée dans (juel- 
<|ues districts, et que l'on a cru devoir aussi appliquer à l'ile entière; 
mais, en comparaison des terres environnantes, Bornéo est d'une étendue 
si considérable, qu'elle semblait sans limites; ses babitants ne la dési- 
finaienl point d'une manière spéciale et n'en distinguaient que les diverses 
provinces, par dénominations particulières que les étrangers employaient 
ensuite dans un sens plus général. Bornéo est en effet un monde de 
dimensions énormes. En dehors des masses continentales, — parmi les- 
quelles on comprend l'Australie, — et des terres glaciales, le Groenland 
et l'Antarctide, Bornéo n'est dépassé en superficie que par la Nouvelle- 
Guinée; mais, par sa forme massive, qui est celle d'un grand triangle posé 
sur les eaux, Bornéo ressemble beaucoup plus à un continent que la Nou- 
velle-Guinée, aux larges baies et aux longues péninsules. C'est évidemment 
le noyau central de ce qui fut jadis l'Australinde, avec Java, Sumatra, la 
péninsule Malaise. La cuvette sans profondeur des mers qui s'étendent au 
sud et à l'ouest, entre les terres maintenant disjointes, a été à peine excavée, 
pour ainsi dire, par les agents géologiques et révèle l'ancienne forme du 
continent, dont le fragment le plus considérable, Bornéo, représente plus 
du tiers. Avec les petites îles de son littoral, telles que Maijang et les Ka- 
rimata jirès de la c(jte sud-occidentale. Poelo Lacet et Sebokoe à l'angle 
sud-oriental, elle comprend un espace de 740 840 kilomètres carrés, égal 
à près d'une fois et demie la surface de la France. Le pourtour de l'ile, 
non compris les petites indentations du lilloiai, nffre un développemeni 
total de 6420 kilomètivs. 

Cette île centrale de l'Insulinde, qutiique des plus fertiles et riche en 
produits de toute espèce, est pourtant [iresque déserte en proportion de 
son étendue. Sept ou huit fois plus grande que Java, elle est dix ou douze 
fois moins habitée; si les évaluations sommaires faites d'après les récits 



278 NOLVELLK (;ÉOr.R.\IMllE UNIVERSELLE. 

des voya^'eurs sont assez rapprochées de la vérité, Bornéo n'anrait pas 
même la moitié des habitants de Sumatra, déjà si iaihlement peuplée, 
malgré l'immensité de ses ressources naturelles. La rareté relative de la 
population à Bornéo doit être attribuée à la zone de forêts marécageuses et 
malsaines qui borde le littoral sur presque tout son pourtour. Les villages 
n'ont pu se développer que très diflicilement dans ces régions insalubres: 
presque toutes les agglomérations humaines sont restées à l'étal rudimen- 
taire, privées des éléments de progrès que donnent les relations mutuelles 
et les échanges. Les peuplades riveraines se sont à peine élevées au-dessus 
de leur genre de vie primitif : elles en sont encore à la cueillette, à la 
pèche et à la chasse; l'âge de l'agriculture proprement dite n'a commencé 
qu'en lin |ielil nombre de clairières, et en maints endroits la sauvagerie 
est telle (|ue les divers groupes se traitent les uns les autres comme un 
simple gibier. « Couper des tètes », telle est la seule industrie qui pousse 
certaines tribus à la recherche de leurs voisins. 

L'étal social des populations de Bornéo a mis de très grands empê- 
chements à l'exploration de la contrée; encore au commencement du 
siècle on ne connaissait de Bornéo (jue ses rivages. Vue probablement par 
les Portugais dans les premières années du seizième siècle, elle n'entre 
dans l'histoire qu'en 1521, lorsque les compagnons survivants de Maga- 
Ihâes se présentèrent devant Bruneï. Bientôt après,, lorge de Menezes fonda 
un comptoir sur la côte occidentale de Bornéo. Les Hollandais apparurent 
à la lin du siècle, en \U9X; les Anglais suivirent, mais toutes les ten- 
tatives d'exploitation finirent par être abandonnées, soit pour des mé- 
com|iles financiers, soit pour cause de révolte de la |iart des indigènes 
ou des immigranls chinois. L'occupation permanente par des Européens 
de quelques points du lilloral de Bornéo ne commen(;a qu'en 1812, lorsque 
des Anglais, remplacés deux années après par les Hollandais, s'établirent 
à Ponfianak et à Bandjermassin. Ces deux comptoirs et ceux que l'on 
fonda plus tard en d'autres endroits de la côte ont été les jwints de dé- 
part des expéditions que les envoyés militaires ou géogi'aphes et les natu- 
lalisles ont faites dans l'intérieur. Aucun travail d'ensemble n'a encore 
él('' eiilre|iris en vue de la Iriangulation de l'ile, mais les divers itinéraires 
se croisent en plusieurs points et, sauf dans les régions centrales, pi'es- 
que toutes les parties du lei'ritoire qui n'ont pas été exploi'ées ont été du 
moins reconnues à distance |)ar des visées et décrites d'après les récits des 
indigènes. 

Les coui's des rivil-res, la [iliiparl assez profondes et assez égales en 
(!écli\il('' |H)ur (ju'on puisse les reinoiilcr en baleau loin de la mer, 



EXPLORATION, PRISE DE POSSESSION DE liORNEO. 279 

ont ék'" les chemins qu'ont suivis les explorateurs. C'est par eau que von 
Marlens et tant d'autres ont pénétré dans le cœur de Bornéo, en amont de 
Pontianak; par eau que Schvvaner a parcouru presque dans leur entier 
les bassins du Barito et de ses affluents, ceux du Kahajan et du Kapoeas ; 
par eau que Bock a visité, sur le versant oriental, le « pays des Canniliales » 
arrosé par le Koeteï. Les voyages j)ar terre ont été relativement plus fré- 
quents dans les régions septentrionales de l'ile, où les cours d'eau, d'un 
moindre développement, n'offrent pas autant de facilités pour gagner les 
régions monlueuses de l'intérieur. Les voyages mémorables de Wallace ont 
été faits autour de Sarawak, et depuis que les Anglais se sont établis au 
nord de Bornéo, le réseau des itinéraires s'étend en mailles serrées sur leur 
territoire. 

Les Hollandais, maîtres de tout le reste de l'insulinde, à l'exception 
d'une moitié de Timor, n'ont pas eu le temps d'établir leur puissance dans 
l'ile entière : le lent travail d'annexion commencé par eux leur a valu la 
possession de toute la partie qui s'étend au sud de l'équateur et de la 
moitié des districts septentrionaux; mais le littoral du nord-ouest et du 
nord leur a échappé : ce sont des Anglais qui ont obtenu du suzerain, 
le sultan de Bruneï, le droit de s'établir dans ces régions et qui sont deve- 
nus les véritables possesseurs du territoire. En 1846, le gouvernement 
britannique se fit céder en toute propriété, malgré les protestations de la 
Néerlande, l'ile de Labuan, située à l'entrée même delà baie de Bruneï; 
mais déjà le sultan avait cédé à un j)articulier, l'Anglais James Brooke, la 
principauté de Saraw'ak, comprenant la partie méridionale de son royaume: 
moyennant redevance annuelle, l'officier de fortune devint proj)riétaire d'un 
très vaste territoire qui s'est graduellement accru aux dépens du domaine 
royal. De l'autre côté de Bruneï la partie septentrionale de l'île est deve- 
nue aussi, par cession du sultan, le fief d'une grande compagnie bri- 
tannique pourvue d'une charte royale. Une partie de cette contrée ayant 
été également revendiquée par le souverain des îles de Sulu, ce ])erson- 
nage a été désintéressé par une |)ension, comme son collègue de Bruneï, 
et grâce à cet achat du sol aux deux prétendus propriétaires, l'Espagne, 
devenue suzeraine du sultan de Sulu, s'est trouvée désormais écartée du 
nombre des puissances qui convoitaient la possession d'une partie de 
Bornéo. Enfin, le sultanat de Bruneï ne subsiste que par la tolérance de 
l'Angleterre, et la question s'agite maintenant de l'unir aux deux terri- 
toires des compagnies, sous le protectorat direct de la Grande-Bretagne. 
Mais il reste encore à régler une (jueslion de frontières entre le gouver- 
uenient bullandais el la comnagnii! de Nurih-Borneo, le fleuve de Sebuku. 



'280 NOUVELLE GEOCRAPUIE INIVERSELLE. 

rcven(lif|ué des doux parts comme limite, étant pour chaeiin dos deux Ktat> 
un cours d'eau différent'. 



A l'exception de deux ilos, Celèbôs et llalmahora, les terres do l'insulindo 
ont une forme extérieure des plus simples ; quelques-unes même ont les 
contours do figures géométriques : ce sont des parallélogrammes, des ovales, 
dos ti'apèzes; Bornéo est un triangle. A première vue on est frappé du 
contraste que présentent ces contours massifs, comparés à ceux de l'île 
bizarre de Colèbès, aux péninsules divergentes; cependant, quand on étu- 
die l'orientation des saillies montagneuses de Bornéo, on s'aperçoit qu'il 
suffirait d'un abaissement du sol pour que la grande Ile, diminuée de ses 
terres basses, offrît une découpure de côtes analogue à colle de Celèbès et 
de Halmahera. Réduite à son squelette de montagnes, Bornéo présente 
d'aboi'd un tronc majeur orienté du sud-ouesl au nord-est dans la direc- 
tion des Pliilip|)ines ; mais do la partie médiane de ce tronc se détachent 
trois |)ros([u'ilos divergentes (|ui se terminent aux principaux [)romonloires 
de l'ile, séparées les unes des autres par les bassins alluviaux dos fleuves; 
les érosions et les apports ont graduellement modifié l'aspect ])rimilif do 
l'île : [)endant le cours des siècles sa forme éloilée est devenue do |)lus on 
plus indistincte'. 

La chaîne maîtresse commence, à une cinquantaine do kilomètros do la 
moi' dos Philippines, par un mont su|)orbo, ([ui est le plus élevé de l'île 
<>nlièr'oot |)robablemoiit aussi de l'insulindo. (l'est le Kina-balou, la " Veuve 
(îliinoiso .', ainsi nonnn('' on vertu d'uiu' légende bizarre (|iio raoontonl 
les indigènes"', i^ow, h [iromior, l'a gi'avi en IS51. Les mesures Irigono- 
métriijues de Belcher donnent à cotte montagne une hauteur de plus do 
4100 mètres; loulefois dos voyageurs qui ont escaladé le Kina-balou, 
jusque dans le voisinage du sommet, pensoni tjuo l'altilude réelle n'at- 
teint pas .lillO mètres : on no sanrail donc classer encore les monts île 
l'insnlinde par ordre d'élévation. \u iU' l'un des golfes (|ui di'oouponl le 

' Sii|iedicii' et ijo|julation pi^oljables des divcises iKiilius (!<• lioriKMi : 

Boini'o hollandiiis, soumis ou officiello- 

ment annexé 559 740 kil. lan. 1 (171 (KM) lial)iliinls. 

Sarawali 98350 <> r)(l(l (1(1(1 « 

Brilisli Norlh-13onieo 04750 « '25000(1 » 

Bmneï 58000 .) 80000 » 

Eiisniildf 741)84(1 kll. l'an-. 1 701(100 haliKanls. 

^ Osrar l'c^clirl, AVhc PiMcinc (h-r verijlckhciutcn Eid/.iuiil,: 
' El'. .lun;;liidiii, nuvraye citi'. 



l'.lIll.NEO, KI.NA-1)AL(H 



281 



lilldial à rdiii'sl (lu inass>ir, le Kiiia-balou, iréqueiiunciil raye de nuages, 
se redrosse en parois presque verlicales au-dessus des cimes environnantes, 
et se termine par une crête inégale, surmontée de masses distinctes sem- 
blables à des (ours. Jadis des bois sombres recouvraient les pentes jusqu'à 



36. KINA-UALOU. 




•"/^■"••"•"'i'<- 



■fete"" ^tîî 



Est H. Gre.r 















7\ 



Daprès divers docLiments 



P'-o/'onc^eu/-^ 



I . 1 S8» 000 



c/eSO "'scdicA c/c/à 



50(10 mètres, mais les monlagnai'ds ont aballu presque partout les arbres 
pour cultiver le sol: la brousse vierge ne s'est maintenue que dans les pré- 
cipices. La masse gigantesque est formée de granit et d'auti-es roches cris- 
tallines; mais d'après Little, qui gravit le Kina-balou en l(S(]7, un cratère 
de dimensions énormes s'ouvre dans l'éjjaissenr du mont : des fragments 
XIV. ôO 



282 NOUVELLE GEOGRAl'UIE UNIVERSELLE. 

(le laves sont rpai's sur le j^rnnil '. Naj;u('i(^ les liéojiraplios pailaicnl d'un 
firaiid lac de Kiiia-balou situé à la hase orientale delà monla|;ne, et on le 
dessinait sur les cartes comme un bassin « d'une circonférence de cent 
milles' » ; mais ce lac n'existe point, à moins qu'on ne veuille désigner de 
ce nom une mare périodique formée en temps de crue par une rivière du 
versant oriental. L'origine de la tradition relative à ce prétendu lac doit 
être probablement attribuée à un calembour involontaire : un district de 
la contrée est désigné par le nom de Uanau, terme malais qui signifie en 
effet « lac » ou « mer' ». 

Au sud du Kina-balou, l'arèle de séparation entre les deux versants 
s'abaisse brusquement : le col que franchit l'explorateur autrichien Wilti 
esta 670 mètres d'altitude; mais plus au sud il ne put trouver un autre 
passage qu'à H73 mètres et des sommets s'élevaient dans cette partie 
de la chaîne à plus de 2000 mètres. Au delà, vers le sud-ouest, la crête 
lie partage est inexplorée sur une grande étendue et l'on connaît seu- 
lement quelques noms des montagnes visibles de la mer. La carte orogra- 
|)liique n'est dessinée avec quelque sûreté que dans le bassin de la rivière 
Brunci, au sud et au sud-est de la capitale, où se dressent les monts Malu 
et Marud, dépassant l'un et l'autre 2400 mètres en hauteur. Le mas- 
sif ceniral de l'ile, d'où s'écoulent au sud-ouest, au sud et à l'est les 
aflhienls supérieurs des trois grands fleuves de Bornéo, n'a pas encore été 
visité (I.S(SS) par des Européens : on n'en connaît que le nom. D'après les 
indigènes, le pic dominateur de ce groupe de montagnes, le Batoe Tehang, 
serait tellement haut, que « de la cime on pourrait atteindre facilement 
le ciel ». De loin la pointe apparaîtrait toujours « blanche «, soit j)arce 
qu'elle s'élèverait jusqu'à la zone des neiges, soit ])lulôt parce ({ue des va- 
|)eurs s'enrouleraient à ses rochers*. Quoi (pi'il en soil, les monts les plus 
ra|ipi'ocliés du iKinid ccMili'al (|u'ai('nl explorc's jusipi'à nos jours d(»s voya- 
geurs d'Kurope se distinguent seulement par leur forme pittoresque, les 
bizari'eries de leurs pointes; mais aucun des pitons n'aurait, d'après 
Schwaner, plus de 1400 mèties en hauteur, et les arêtes qui rayonnent 
de là vers les promontoires de Bornéo seraient dans presque tout leur 
parcours encore moindres en élévation. Même la chaîne qui se dirige vers 
le sud-ouest et l'ouest, le Lupar, s'ohlilèi'c complètement en certains en- 
droits. Entre la rivière du même nom, qui parcourt le territoire de Sara- 

' Sculiisli (•t'u<ii<iijliii(il MayiniiK'. \)rtoi]\\iry lcS,S7. 

- Velli, Aurdrijshskiuuliy en Statistisch WuonlnilnirL l'iiii iSriU-rliiiitlsrli liidië. 

'• II. C. Maytie, Proceediiiiis ofllie R. (icufimitliiral Smirlfi. JliÈicli 18S8. 

* Scliwuiii'i', Hurncu: — Bock. Viilcr ilcii Kiiiiiiihalrii inif llonicu. 



MONTAGNES lil-; i;ul!Ni;(i. '283 

wak, cl If lac de Sriaug, apjiaclciiaiil au hassiii du Kapoeas, les peiilcs 
soiil à peine sensibles; on traverse un pays plat en apparence, tandis 
(ju'au nord-est on voit les cimes bleues des « Mille et Cent Montagnes' ". 
Au delà de cette brècbe, la chaîne occidentale est encore inlerionipue sur 
plusieurs points, mais elle se redresse à son extrémité pour décrire un su- 
perbe amj)hitliéàlre autour du pays de Sarawak et se ttn-ininer en mer par 
la pointe aiguë de Tandjang Datoe. Les deux monts les plus élevés de cette 
chaîne de pai'lage sont le Penrisan et le l'o(>, d'une hauteur respective de 
1450 et de 18,>0 mètres. Au sud, dans le leiiiloire h(dlandais, les collines 
deMontrado forment un massif distinct. 

Au sud du Batoe Radjah ou mont Roi, qui s'élèvt' à 'i.'iOO mètres, le 
seuil montueux qui limite à l'orient le bassin du Kapoeas ne parait point 
avoir de cimes rivalisant en hauteui' avec celles du Sarawak et du massif 
central ; il se prolonge au sud par des sommets de 000 et !S00 mètres 
d'altitude, puis se continue entre les bassins du Kapoeas et du Barito, 
non par une chaîne, mais jiar une succession de groupes séparés les uîîs 
des autres par de larges dépressions et formant autant de masses insu- 
laires. Ouant à la chaîne sud-orientale, qui sert de limite commune entre 
le versant du Barito et du Mahakkam, elle est d'une saillie plus forte : le 
Batoe Boendang, d'où s'é[ianchent au sud des affluents du Barito, au 
nord des cours d'eau tributaires du Mahakkam, atteint 1570 mètres d'après 
Schwaner, mais vers le sud la chaîne s'abaisse rapidement, et dans sa 
partie médiane n'offre plus que des collines arrondies ne dépassant guère 
l'altitude de 200 mètres. Une des brèches de la chaîne est occupée par le 
Djallan-Batoe ou le « Chemin des Pierres », chaos de blocs calcaires de 
toutes les formes et de toutes les dimensions qui couvre un espace de 
plusieurs centaines de kilomètres carrés. Des arbres croissent entre les 
rochers et (;;i et là dans leurs anfiactuosités ou sur leurs cimes. Les mon- 
tagnes qui portaient jadis ces masses calcaires en couches parallèles ont 
été graduellement dissoutes et entraînées par les eaux : il n'en reste que 
les fragments épars\ En se rapprochant de la mer et en se recourbant au 
sud-ouest autour des plaines alluviales de Bandjermassin, la chaîne se 
reforme, composée de roches cristallines ; sa borne terminale, le Satoï,sert 
d'amer aux navires de passage. De même les montagnes qui limitent au 
nord le bassin du Mahakkam unissent à l'est par la chaîne de granit 
du Lakoeroe, s'avancaiil au loin dans la mer en un ]>r(imonloire aigu. 



' William (iruckiT, t'rucceduHjs uf llic R. Gcuçiinpliicnl Socichi. April ISSl. 
- (]:iil Bock, ouvrage cilé. 



284 NOUVELLE r.ÉOORAPIlIE UNIVERSELLE. 

Outro les rangées de monts qui s'alifjnenl en saillies conliniK^s, Bornéo 
est parsemée d'un grand nombre de massifs isolés, îles qui s'élèvent au 
milieu des plaines, comme les archipels environnants au milieu des mers. 
La plupart de ces groupes insulaires sont de faible hauteur, mais il en est 
aussi qui rivalisent avec les sommets des grandes chaînes : tels le Balik 
Pippan et le Bratus, dans le bassin de Mahakkam ; d'après Bock, celte 
dernière montagne aurait environ 1500 mètres. On sait que le granit et 
autres roches cristallines constituent plusieurs des hauts sommets du 
Bornéo central : les débris transportés par les eaux et parsemés dans les 
campagnes le témoignent suffisamment. Mais dans les régions voisines de 
la côte presque toutes les montagnes appartiennent aux formations sédi- 
mentaires. Les roches calcaires sont fort nombreuses et des milliers de 
cavernes y donnent retraite aux hirondelles salanganes. Des assises d'âges 
différents renferment des couches de combustible, houille ou lignite : 
Bornéo, si riche en forêts, ne l'est pas moins en charbon de terre. Maintes 
régions de l'île ruissellent aussi de sources salines. Enfin, quoique Bornéo, 
entourée d'un hémicycle d'îles volcaniques, paraisse maintenant ne cacher 
aucun foyer de laves, elle eut aussi ses cratères d'éruption et l'on voit (;à 
et là les scories des feux d'autrefois, près de Kina-balou et dans le massif de 
Montrado. 

Les rivages de Bornéo ont fréquemment changé de contours, et s'il fut 
un temps où la grande île était rattachée à Sumatra et à la péninsule Ma- 
laise, il lui arriva aussi d'èlre l'éduite à son ossature de montagnes, sans 
les plaines d'argile, de cailloux roulés et d'alluvions qui s'étendent de nos 
jours entre les massifs. C'est probablement lors de cette période que les 
volcans de Bornéo flambaient au-dessus des rivages marins. A cette même 
époque se déposaient les couches horizontales sur lesquelles sont épars les 
galets ferrugineux détachés des monts et où l'on recueille les métaux pré- 
cieux, or, platine, mercure, et celui des diamants qui a le plus de trans- 
parence et d'éclat. Presque tous les districts de Bornéo ont leurs laveries 
d'or, les provinces anglaises du nord, Sarawak, Montrado, les environs 
de Pontianak et de Bandjermassin ; en outre. Malais et Dayak connaissent 
un grand nombre de gisements dont ils se gardent bien de révéler le lieu, 
désirant en conserver le monopole ou tenir les étrangers éloignés de leur 
territoire, (juant aux mines de diamants, elles emplissent en général des 
poches de terrains argileux, à distance des strates aurifères. 

Arrosée par des pluies abondantes, Bornéo rend à la mei- par de larges 
fleuves l'excédent des eaux. Néanmoins le versant nord-occidental, enire la 
chaîne maîtresse et la mer, n'a pas assez de largeur |)our que les cours 



FLEUVES DE BORNEO. 287 

d'eau puissent y prendre un grand développement : la plus abondante de 
ces rivières est eelle qui porte le nom de l'île : Bruneï ou Bornéo, 
el ipii se jette dans l'estuaire de la capitale. Le Rejang, le Lu])ar sont 
aussi de puissantes rivières que remontent les embarcations marines. La 
rivière de Sarawak, sur le même versant, n'a qu'un faible covu's, mais 
son estuaire navigable est devenu fameux, grâce cà la ville qui s'élève sur 
les bords. 

Un des trois fleuves principaux de l'ile est celni dont le bassin est com- 
pris entre les deux chaînes sud-occidentales : c'est le Kapoeas. Son cours 
se maintient assez régulièrement dans la direction du sud-ouest. De grands 
lacs se succédaient dans sa vallée, mais lesalluvions les ont graduellement 
comblés ou n'ont laissé dans les campagnes riveraines que des danau d'une 
faible étendue relative et sans profondeur, tels que le Sriang et le Luar. 
Avant d'atteindre les plaines de la zone maritime, le Kapoeas passe entre 
deux collines rapprocbées qui lui font comme une porte triomphale, puis 
se ramifie en deux branches, se divisant à leur tour pour former les 
bouches nombreuses d'un delta, dont le développement sur la mer n'a pas 
moins de 120 kilomètres. La surface d'alluvions, coupée de marigols, fait 
saillie en dehors de la ligne primitive du littoral et, d'après les traditions 
indigènes, rapportées par Temminck, aurait empiété de plusieurs lieues 
sur la mer pendant les temps historiques. L'île deMajang, placée au-devant 
delà bouche méridionale du delta, est déjà presque entièrement rattachée 
à Bornéo et les apports fluviaux sont entraînés plus loin dans la mer vers 
l'archipel Karimata. La province de Poeloe P(!lak était une île, comme l'in- 
dique son nom : c'était 1' « Ile de la Terre », c'est-à-dire l'ile dépourvue de 
toute végétation '. 

La région méridionale de Bornéo, au sud de l'équaleur, est la plus abon- 
damment arrosée de l'île. Les fleuves Kotaringin, Pemboean, Sampit, Ka- 
(ingan, Kahajan, Barito, se succèdent à de courtes distances, également 
bordés de marécages dans une partie de leur cours, tous empiétant sur la 
mer par leurs alluvions et présentant aux embarcations un chemin qui s'a- 
vance au loin dans l'intérieur. De ces cours d'eau du sud, le plus con- 
sidérable est le fleuve Barito ou Banjer, connu aussi sous plusieurs autres 
noms dans les diverses régions qu'il traverse. Né dans le massif cen- 
tral de l'île, le Barito coule d'abord vers l'est en de profondes cluses, 
presque inabordables, coupées de rapides et de cascades, puis il cesse de 
longer la base des montagnes et coule au sud en serpentant dans la plaine. 

' Si-li«ani'r, Bornéo. 



288 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Grossi de nombreux affluents, il porte bateaux dans toute cette partie de 
son cours et donne accès aux navires de mer, l)ien au delà du port de 
Bandjermassin, voisin de l'entrée. A une centaine de kilomètres de la mer, 
le fleuve se divise en deux bras également navigables, dont l'un, celui de 
l'est, reçoit les rivières de Negara et de Marlapoera, tandis que celui de 
l'ouest s'unit au Kapoeas, jadis fleuve indépendant, coulant directement 
jusqu'à la mer. L'empiétement graduel des boues apportées par le Barito 
a fini par combler le golfe qui s'ouvrait en cet endroit et le Kapoeas est 
devenu le tributaire du Barito, ainsi que le Kahajan ou Groote Uajak le 
deviendra plus tard, à la suite de nouveaux progrès des alluvions. La super- 
ficie actuelle du delta dépasse 2000 kilomètres carrés, et les bras fluviaux 
qui le limitent ont en certains endroits une largeur d'un kilomètre et 
davantage; mais pendant la saison des crues les eaux débordées du Barito 
et du Kapoeas s'unissent dans la plaine, et la nappe liquide s'étend sur 
un espace immense, évalué par Schwancr à 52 000 kilomètres carrés; les 
villages, bâtis sur les renflements du terrain, sont épars en îlots au milieu 
de la mer d'eau douce. De même que le Mississippi et tous les autres 
fleuves abondants qui serpentent dans les plaines basses, le Barilo cbange 
fréquemment de cours, et surtout par les coupures qui se font aux pédon- 
cules de méandres développant au loin leur courbe circulaire. Après la 
formation de ces coupures ou antassan, les anciennes boucles, oii le cou- 
rant a moins de force, s'envasent peu à peu aux deux extrémités et se 
transforment en dannu ou c( mers », analogues aux <c fausses rivières » 
de la vallée mississippienne; çà et là ces « mers )>, recreusées à nouveau 
pendant les inondations et réunies à d'autres lacs et marais, s'étendent à 
perte de vue entre des l'ives boisées. 

Au sud-est de l'île, quelques petites rivières s'écoulent des montagnes 
riveraines, mais on ne retrouve de grands cours d'eau que dans la vaste 
plaine de Koctei. Le fleuve qui la parcourt naît dans les ravins du nœud 
central des monts et prend bientôt sa direction normale vers le sud-est : 
c'est le Mahakkam, appelé aussi Koeteï, du môme nom que la contrée (pi'il 
anose. A la sortie de la région des montagnes, il roule déjà une grande 
(juantité d'eau; mais, en arrivant dans les plaines, il s'étale à droite 
(>t à gauche en vastes lacs où l'on ne voit plus l'horizon des forêts. Bestes 
d'une ancienne mer, ces réservoirs lacustres diminuent graduellement en 
étendue; les vases, qui se déposent entre les racines des arbres riverains 
gagnent d'année en année sur les eaux, mais les parties centrales 
sont encore profondes; Bock y jeta en plusieurs endroits la sonde à plus de 
25 mètres. Kn aval de la région des lacs, (iiie d'étroits bavons unissenl en 



FLKUVES DE BORNKU. 



un labyrinthe sans fin, le Mahakkani rejoint son principal ailkient, le 
Telen, et, suivant la tlirection que lui imprime ce tributaire, descend en 
serpentant vers le sud; de basses collines, on l'on distingue au passage les 



^'' 37. Itl-I.TA nr liAlUTO. 



Est de Par, 




M 



115" EstdeGreenwich 



P/^of on Coeurs 



ûeOà.'O'^ a'e/ûaS6"' c/t^ é?6 '^'ec au a^sA 

I 1 40J0)O 
100 kil. 



noires couches tlu chaibon, se voient des deux côtés de la vallée; mais, en 
aval d'un brusque détour vers l'est, les deux rives, distantes d'un ou de 
plusieurs kilomètres, deviennent complètement alluviales; le palmier nipa 
est le seul arbre qui croisse sur le fond vaseux. Déjà le fleuve, dont le 
courant alteine avec le flux et le reflux, coule, pour ainsi dire, en dehors 
XIV. 37 



290 NOUVELLE GÉOr.RAI'IKE UNIVERSELLE. 

de la terre ferme; comme le Mississippi, il se ramilie en de nom])i"eiises 
branches formant < patte d'oie » au milieu de l'Océan : que la marée s'é- 
levât exceptionnellement d'un ou deux mètres, et tout le delta de formation 
nouvelle disparaîtrait sous les eaux. 

Au nord des montagnes de Lakoeroe, les rivières du versant oriental, 
le Kelaï, le Kajan, le Seboewang, le Kina-Batangan, d'autres encore, ne 
peuvent se comparer au Miihakkam ni aux autres fleuves du sud, vu la 
moindre étendue de leuis bassins et le développement inférieur de leur 
cours : cejH'ndanI ils roulent encore une quantité d'eau considérable et 
tous servent lie chemins aux navigateurs; mais leurs bouches sont ren- 
dues très périlleuses par les formations coralligènes, très abondantes sur 
la côte nord-orientale'. H esl peu de contrées an monde qui puissent 
se comparer à Bornéo pour le nombre de voies flottables et navigables': 
aussi n'est-il jias étonnani que des centaines de marchands malais et 
chinois en aient profité, comme sur les fleuves orientaux de Suma- 
tra, ])our se construire des demeures flottantes. Les forêts que l'on 
rencontre dans toutes les |»ar(ies du bassin leur fournissent le bois : ils 
lient les poutres en radeau, y bàlisseni leur maisonnette, parfois même 
tout un village de cabanes, puis desoendent avec le flot, ancrant de dis- 
tance en distance, partout où ils ont à recueillir un peu de miel, 
acheter des gommes ou des peaux, faire cjuelque tralic Après des semaines 
ou des mois de voyage, ils arrivent enfin dans une bourgade commer- 
çante du cours inférieur, où ils vendent leurs denrées et la maison qui 
les contient. Si l'entreprise a réussi, ils gagnent de nouveau le haut diî 
fleuve en barque, bàlissiMit une nouvelle demeure mobile et recommen- 
cent leur commerce de troc'. JjCs fleuves de Bornéo, au cours inférieur 
à peine incliné, laissent [x^nétrer le Ilot de marée jusqu'à une grande 
dislance en amont ; mais dans la plupart des embouchures, notamment 



' Jdsi-pli Lrliiicrl, Uni (lie Erdc. 
- l'Ioiivos |iriiK-i|i;uix de lîdiiioo : 

i.pproxii 

Briinoi mi Liiiibang. . . . 200 

Ri'jmif; 500 

LupiM- 500 

Kapo«>as 800 

Katingan 450 

Kahajan 550 

Barito 920 

Mahaliliam 960 

Kina-Balanpnn 550 

"' Cari Bock, ouvrage cité. 



Suporlii-ii- 
approxiinalivi' du 1 


Coui 


■s n,aviR.iWi- 

? et des affliionU. 


lOOOOliil. caiT. 100 kil. 


(Saint-John.) 


25 000 ,. 


r,20 1) 


(Crock.M-K 


tOOOO 1. 


48 1. 


1. 


75 000 i> 


000 11 


1) 


20 000 


200 1. 


(Schwaner). 


21 860 .) 


250 11 


i> 


100 000 i> 


tOOO 1) 


1. 


80 000 11 


(100 11 


(Bock). 


20 000 


i.50 ,1 


(Pryer). 



FLEUVES, CLIMAT DE liORNEO. 



'J'Jl 



flans celle du Lupar, l'invasion du Ihix se fait brusquement, par un Ibr- 
niidable niascarel, dont les rouleaux écuineux se poursuivent avec le Tracas 
du tonnerre. 

Coupée parla ligne équinoxiale, Bornéo n'a pourtant pas un climat lor- 

N» :18. FLEUVES NAVIGADLES ET ITINÉBAIBES PniNXIPACX DES VOVACEURS DANS BOKNEO. 



Est de-Pan; 




Lst de Greenwich 



CPe 



/?n//èr'e'.s nt3i^/^3£?/es 



ride que l'on puisse comparer à celui d'Ailen el des côtes de la mer Ilouge ; 
de même (pie les autres terres de l'Insulinde, elle est rafraîchie par les 
brises marines, qui de toutes pai'ts sont appelées vers les régions échauf- 
l'ées. 11 est rai'e que sur les côtes de Bornéo la température atteigne 55 de- 
grés à l'ombre; d'ordinaire elle ne dépasse pas 3'2 degrés : les oscillations 



'2'J-2 .NOrVKLLK CÉO GRAPHIE L M VERSE LIE. 

normales du ihorinoinèlre sont de 22 degrés le matin à 51 degrés vers 
deux heures de l'après-midi. Ce qui fait le climat de Bornéo reiloutable 
pour les Européens, ce n'est pas la chaleur, mais l'humidité nocturne. 
Les marais, les inondations périodiques, les boues qui se dessèchent au 
soleil, les matières organiques putréfiées, rendent aussi le climat i'ort 
dangereux, surtout dans les régions de l'intérieur, hors de l'action de la 
brise et des marées. Loin des côtes les saisons sont à peine marquées: 
la direction des vents n'est pas réglée; les nues, les pluies sont appor- 
tées de tous les côtés de l'horizon. Mais sur le littoral l'ordre des mous- 
sons est assez régulier : la mousson du sud-est, qui est le vent alizé, 
souffle d'avril en octobre; puis viennent les moussons du nord-ouest, 
du nord ou du nord-est, suivant les rivages, avec les tempêtes el les 
violentes pluies. Mais il pleut aussi dans la saison du beau temps, et 
même jiarfois avec abondance : c'est à quatre ou cinq mètres que l'on 
évalue la quantité d'eau tombée annuellement à Saravvak. 11 est arrivé 
aussi que des sécheresses prolongées ont régné sur le pays : en 1877, le 
grand lac Sriang, dans le bassin du Kapoeas, s'assécha complètement'. 
En parcourant le Koetei, l'explorateur Bock traversa des forêts mortes de 
chaleur, entièrement dépouillées de verdure; il n'y restait plus d'animaux: 
la nature entière avait été frappée. 

Mais ce sont là de rares accidents ; les saisons ont bientôt repris leur 
cours et les arbres morts sont remplacés. On |)eut dire que l'immense 
Biiriieo n'est (pi'une seul(> forêt : des singes, dit un auleui', pour'raicnt se 
rendre de l'une à l'autre extrémité de l'île en courant de branche en 
branche. En quelques districts seulement des étendues couvertes de 
l'herbe (ildix/ inlerrompeni la forêt. Dans son ensemble, la flore de 
Bornéo ne diffère pas de celle des autres grandes îles; néanmoins elle com- 
prend (pielques espèces particulières, surtout parmi les arbres de l'inté- 
rieur, qui fournissent des bois de consiruclion, des résines et des gommes. 
Sur les pentes du Kina-Balou, fameux par ses nombreuses variétés de ne- 
penthes, les botanistes ont reconnu l'existence d'un curieux mélange de 
plantes indiennes, malaises et australiennes. Cn des végétaux de la zone 
boueuse du littoral est le sagoutier {metroxylon sagus liumphii), et bien 
que dans certains districts, notamment dans la vallée du Mahakkani, on 
ignore l'arl d'en exti'aire la précieuse moelle nutritive', les habitants 
d'autres régions de la côte l'oblienuent en si grande abondance, que le seul 



' William Oiixkc]-. iiiéniuiii; elle. 
■* Ciiil Buck, uuviaKC cité. 



FLORE, FAUNE, l'01'l]l,.\ TIONS DE BORNEO. ii95 

iL'rritoirc de Sai'awak exporte plus de la inoilié du sagou livré dans le 
monde au eommerce général'. Un seul sagoulier de moyenne grandeur 
fournil environ 1000 gâteaux, d'un poids total de 500 kilogrammes. C'est 
tout ee qu'il l'aut pour la nourriture d'un homme pendant une année, et 
pourtant il sul'lil de dix journées d'un travail relativement facile pour pré- 
parer celle abondante provision. 

La faune de Bornéo, de même (|U(> la flore, possède plusieurs espèces en 
propre qui lui donnent une physionomie particulière. Cha(jue ile a des 
animaux qui manquent aux autres. On sait que le contraste des faunes 
insulaires a même amené les naturalistes à déterminer l'âge relatif de la 
séparation des îles les unes d'avec les autres : Sumatra et Bornéo étaient 
encore unies en une seule terre, (jue Java était déjà une île distincte; 
ri'lroii passage de la Sonde est donc plus ancien que la large mer de 
lioiiieo'. Ce qui le prouve, c'est la conformité des faunes entre Bornéo et 
Sumatra et leur dissemblance relative entre cette dernière île et Java. 
Parmi les animaux qui paraissent avoir leur lieu d'origine à Bornéo, le 
plus remarquable est le mias, orang-oulan (ni " homme des bois » (simia 
xaiijfm), que l'on trouve également à Sumatra. On le rencontre encore 
dans toutes les parties de Bornéo, mais on n'a point réussi à le domes- 
liquer : presque tous les animaux capturés meurent de phtisie, même 
(piand on les élève dans le voisinage de la forêt natale. Les indigènes 
racontent que le mias ne redoute ni rhinocéros, ni tigre, ni sanglier; il 
accepterait même la lutte avec le crocodile et le python. On a longtem|is 
douté que l'éléphant et le rhinocéros appartinssent à la faune de Bornéo : 
il est vrai que ces grands animaux ont disparu des provinces hollandaises; 
mais dans le territoire anglais, près de Sandakan, on les rencontre en- 
core en bandes ^ Le tigre de Bornéo est une espèce particulière [jHh ma- 
crosrt'lls). On voit aussi dans l'île deux variétés de crocodiles qui n'existent 
point ailleurs. 



On a parlé d'une race spéciale de Bornéens vivant au milieu des forets 
de Bornéo, et les insulaires aiment à décrire les Orang-Bouiitoiit ou 
" hommes à queue » qui se trouveraient dans les régions centrales. De nom- 
breux voyageurs, arabes, malais et indigènes, affirment les avoir vus, s'as- 

' \Villi;mi (Irockor, imimoirc cilo. 
2 Alfred Russell Wallacc, Tlic hlaml Lifr. 

'' Pi'vt'i-, Zoolof/isl, Oclohor 1881; — V. A. J., Tijihcliiîfl van licl IS'cdeiiaiidscli AaitlnjitH- 
Kuniliif (iciKJolsrlKip. 1SS4. ii. 1). 



i'U NOUVELLE GÉOGRAPHIE yMVEKSELLE. 

seyant sur dos escabeaux percés d'un trou dans le(}uel ils inséraient leur 
appendice'. Récemment encore, le voyageur Bock chercha, mais sans suc- 
cès, ces hommes à queue parmi les habitants des montagnes qui séparent 
le bassin du Bai'ito de celui du Pasir. Ouoi qu'il en soit de ces Bounlout, 
Bornéo a bien parmi ses habitants des hommes complètement sauvages. 
Tels sont les Pounan ou « Gens des Bois » des régions centrales et les 
î\javong du Kahajan, qui gîtent dans les forêts, sans même se garantir 
du soleil ou des pluies par un toit de feuilles. Ils n'ont d'autre vêtement 
qu'un pagne; leur arme est la sarbacane, munie de dards empoisonnes 
au moyen d'une mixture dans laquelle entre la nicotine; mais récemment 
ils ont su aussi se procurer des glaives. Ils fuient Européens, Malais 
et Chinois, et ne commercent avec eux que par intermédiaires. Ils ont 
le teint moins noir que les autres habitants del'ile; leurs femmes sur- 
tout, presque toujours abritées du soleil par l'ombre épaisse des forêts, 
oui la peau claire, d'un jaune gris. La chair des singes, celle des ser- 
pents et des grenouilles sont leur principale nourriture. Les ethnolo- 
gisles se demandent si parmi les peuplades de l'intérieur il en est que 
l'on doive classer avec les populations insulindiennes blanches ou avec les 
negritos de petite taille'. 

La grande majorité des habitants de l'intérieur se compose de Dayak, 
nom général dont la pi-emière signification paraît être celle de « Gens » ou 
« Hommes », mais qui pour les Malais n'a d'autre sens que celui de 
« Sauvages ou k Païens )> ; on l'explique aussi par un mot des langues 
indigènes, dculayak ou k claudicant », appellation qui d'ailleurs n'est guère 
justifiée". D'ailleurs on confond sous celle dénomination des tribus qui 
sont probablement d'origine différente et qui contrastent par l'aspect et 
le genre de vie. En général, les noms spéciaux par lesquels on les signale 
sont lires des lieux qu'ils habitent : c'est ainsi qu'ont été nommés les 
Orang-Kapoeas, les Orang-Barito, les Orang-Mahakkam, les Orang-Boekil 
ou « Gens de la Montagne v, les Ot-Danom ou « Gens des Hauts «; on dis- 
tingue aussi entre les « Dayak de mer », les Riverains, et les « Dayak de 
terre «, les Gens de l'intérieur. Prises en masse, les populations dayak se 
distinguent des Malais policés par une taille plus élancée, un teint plus 
claii-, le nez plus saillant, le front plus élevé. Chez un grand nombre de 
peuplades, les hommes s'épilent soigneusement le visage; hommes et 
femmes se liment, se teignent, et parfois se forent les dents poui' y placer 

' Spencer Sainl-Jotin ; Yiile ; Cail Bock, etc. 

- Uaiiiy, Bulletin de la Sociélé (t'Aiiihfopolofiic, 1870; — de Oiiiilief'afjes, len Piiynu'es. 

^ Kaii en l^o..iuiiimi>. Tijilsclirifl iciii hcl Scdcrlaiulscli Adidrijhskuniliij (iciwotschap, iHHl. 



DAYAK. 



295 



(les boulons on or; ils porconi aussi \c lobe de l'oreille pour y iniroiluire 
(les morceaux de l)ois, des anneaux, d(^s croissants de mêlai, el autres ob- 




'^S'^lX^ 



BORNEO. TYPES D.IÏAK. 

Gravuiede Thiiieil, d'après une pholographie communiqucc par M. Collpau. 



jets de parure dont le poids linil par faire allonger l'extrémité de l'oreille 
jusque sur l'épaule. Les m("'res, en plusieurs tribus, déforment artificielle- 
ment l(^s crânes de leurs enfants au moyen de planchettes de bambou el de 



•290 NOUVELLE GÉOfiRAPlIlE IMYERSELLE. 

bandelettes'. Le costume tlayak, simple pièce de cotonnade lileue. avec 
bande tricolore aux extrémités, est toujours drapé avec pràce ; sur la 
chevelure noire s'enroule une étoffe rouge à passementerie d'or. La 
plupart des Dayak se tatouent les bras, les mains, les pieds et les cuisses, 
parfois aussi la poitrine et les tempes, et presque toujours les des- 
sins, qui d'ailleurs témoignent de beaucoup de goût et se détachent en 
une belle couleur bleue sur le fond cuivré, sont distribués en nombres 
impairs, afin de concilier le destin : des amulettes, pierres, billes ou fili- 
granes, s'ajoutent aux ornements pour détourner le mauvais sort ; dans 
quelques tribus ils s'enroulent des fils de laiton autour de la poitrine et 
du ventre, comme les Africains des bords du A'yanza. Les mtiladies de 
peau sont très communes chez les Dayak, peut-être à cause du manque 
de sel dans la nourriture. Un voit des goitres dans le pays de Koeteï 
aussi fréquemment que dans certaines vallées des Pyrénées et des Alpes : 
sur trois femmes dayak de ces contrées, une au moins est goitreuse. 
Contre la variole, fort dangereuse dans le pays, les indigènes avaient 
appris, avant l'arrivée des Hollandais, à pratiquer une sorte d'inoculation. 

Les Dayak croient à l'existence d'un être suprême, le Sang-Sang, dont 
les prêtres connaissent la volonté et avec lequel ils s'entretiennent dans un 
« langage céleste ». Mais la confiance du peuple se porte suilout vers les 
hilian ou prêtresses, qui savent conjurer les mauvais espi'its et les mala- 
dies, jeter les sorts, deviner l'avenii', résoudre les énigmes, improviser des 
chants. Elles sont élevées par les prêtres dès l'enfance et toujours choisies 
parmi les esclaves, car leur métier comporte la prostitution : elles a|qiar- 
tiennent, suivant un tarif fixé, à Ions les hommes mariés de la tribu. 
Parmi les pratiques relatives au mariage, il en est une, probablement d'ori- 
gine chinoise, qui n'a guère d'égale en cruauté. Les riches Ol-Danom 
enferment leurs filles, à l'âge de huit à dix ans, dans une étroite cellule 
mal éclairée, d'où elles ne sortiront qu'api'ès sept ou huit ans de captivité. 
Pendant ce temps, elles ne doivent \oir ni parents ni amis, pas iiième 
leur mère, et n'ont d'autre occupation (pie de tresser des nattes; une 
esclave leur porte leur nourriture, (juand une fille sort de sa prison, pâle, 
chétive, chaïu'elanle sur ses petits pieds sans force, elle est digne des plus 
riches acheteurs : on immole un » morceau d'homme ->, c'esl-à-dire un 
esclave, et on arrose son corps du sang qui jaillit". 

Encore de nombreuses Iribusdaxak prati(|ueiil celle « chasse aux têtes » 



< Wlllnim CnickiT, i\tiliirc', Decembci S, ISÎSI. 

- Si'liwiiiii'r, //oiv/co , — Tiiur ilii Monde, \iH>2. 1"' soiiirsIiT 



•4. A 




DAYAK. 299 

qui a rendu leur nom l'iimoiix. cl ijui, léccmnionl, menaçait de faire dis- 
pai'ailre la race enlièro. Chez les indifiènes cette praticjue est essentielle- 
ment relipieuse, et nul acte important de la vie ne leur paraît avoir de 
sanction s'il n'est accompagné do la présentation d'une ou plusieurs tètes 
coujiées. L'enfant naît sous une mauvaise influence si le père n'a pas 
apporté une tète à sa femme pendant la grossesse; le jeune garçon ne 
devient homme et ne peut ceindre le gJaive ou mandau, c'est-à-dire le 
« chasse-crâne >■>, qu'après avoir abattu une tète; l'adolescent n'est pas 
accueilli par la jeune fille qu'il courtise s'il ne lui fait présent d'une tète 
pour orner la hutte conjugale; le chef n'est pas reconnu comme tel s'il n'a 
montré à ses sujets une tète coupée de sa main; nul mourant ne se 
rend avec honneur dans le royaume d'outre-tombe s'il n'a ]>our compa- 
gnons des hommes à tète coup(''e. Chaque radjah doit à son i-ang de se 
faire suivre dans la mort par un nombreux cortège. Chez quehjues tribus, 
notamment chez les Bahou Tring, dans la partie septentrionale du bassin 
du Mahakkam, et chez les Ot-Danom du haut Kahajan, la coutume reli- 
gieuse exige davantage : il ne suffit pas de tuer, il faut encore torturer la 
victime avant de lui donner le coup final, d'asperger les cultures de son 
sang et de manger sa chair sous les yeux des ])rètres et des prêtresses, qui 
font les cérémonies prescrites : on comprend la terreur qu'inspirent les 
Dayak à leurs voisins et la tradition d'après laquelle on se les imagine 
nés de poignards et de glaives ayant pris forme humaine'. Une expédition 
de K chasse aux tètes » est si bien considérée comme l'acte religieux par 
excellence, que chez les tribus primitives elle doit être précédée d'une con- 
fession générale : tous les pécheurs s'accusent de leurs fautes, s'imposent 
des yjoifift//, c'est-à-dire des taboti, comme les Polynésiens, et font jiéni- 
tence dans la forêt j)our revenir à l'état de grâce. C'est lavés de toute 
souillure moiale qu'ils se livrent à leurs danses funèbres, se revêtent 
de leur costume de guerre en peaux de bêles féroces et prennent leur 
masque, figurant une gueule de tigre ou de crocodile, |)our aller surjH'en- 
dre les gens d'une peuplade éloignée, ennemie ou amie, et faire leur pro- 
vision de tètes coupées ou de victimes à dévorer'. D'ailleurs les crânes de 
l'ennemi sont d'ordinaire l'objet du plus grand respect : on les comble 
d'attentions, on leur met à chaque repas les meilleurs morceaux dans la 
bouche', on leur fournit le bétel elle tabac, on les traite comme des chefs, 
espérant leur faire oublier l'ancienne tribu et les rattachera la nouvelle: 

' De BaïkiT, Archipel Indien. 

- Peri'laer. Ethnoyraphischc Ucschrijviny lier Dajaks ; — Schwaner, Cail Bock, ouvrages cités. 

^ Keppel, E.Tpedilion of (lie ship « Diilo n. 



500 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

« Votre li'le est à nous maintenant ; aidez-nous à tuer vos frères d'autrefois. :> 
Quoiqu'ils ne manquent pas de re|)rocher à leurs éducateurs d'abattre 
aussi des tètes, les Dayak f;raduellement islamisés des possessions néerlan- 
daises et britanniques abandonnent peu à peu leurs coutumes meurtrières. 
D'ailleurs les « coupeurs de têtes » eux-mêmes sont parmi les popula- 
tions de l'Insulinde une de celles qui ont le plus de qualités morales. 
Ils sont presque tous d'une candeur et d'une honnêteté parfaites : ils ne 
se hasardent jamais à parler d'une chose qu'ils ignorent et respectent 
avec scrupule le produit du travail d'autrui. Dans la tribu même les 
meurtres sont inconnus : en douze années il n'y eut sous la domination 
de Brooke, dans la principauté de Sarawak, qu'un seul cas de mort vio- 
lente, et le coupable était un étranger adopté par les Dayak. Les indigènes se 
distinguent aussi favorablement des immigrants malais, chinois ou euro- 
péens par leur tempérance et leur discrétion. Quoiqu'on les trompe et les 
pille (le toutes manières, ils restent bienveillants et gais, s'amusent avec 
abandon et sont fort habiles à inventer toute espèce de jeux. Artistes-nés, 
ils ne se contentent pas d'élever leurs maisons sur de hauts pilotis pour 
les placer au-dessus du niveau des inondations ou les soustraire aux atta- 
ques des rôdeurs de nuit, ils savent aussi en disposer les poutrelles et les 
bambous de manière à former des dessins qui plaisent aux regards. Ils 
sont zélés collectionneurs de faïences et de porcelaines, et certaines pièces 
rares sont considérées par eux comme ayant une vertu divine'. Les tom- 
beaux de leurs chefs, et en certains endroits ceux de leurs chiens, solide- 
ment construits en bois de fer, sont ornés de sculptures représentant des 
lètes, des oiseaux, des bouches de dragons, qui le cèdent à peine aux con- 
structions barmanes et siamoises pour le fini des détailset la grâce originale. 
Le centre de la plupart des villages est occupé par le balai ou « maison 
principale )>, édifice circulaire ou allongé, élevé sur pilotis comme les 
autres demeures, mais enfermant une très vaste salle où couchent les 
jeunes hommes non mariés et les étrangers, et qui sert en même tem|)s 
de ])ourse, de forum, de salle du conseil. Quelques-uns de ces palais dayak, 
pai'fois aménagés en forteresses, ont jus(|u'à 500 mètres de tour ; Keppel 
en a vu, sur les bords du Lundu, dont la longueur dépassait 181 mètres 
et où vivait toute une tribu de quatre cents personnes. Comme construc- 
teurs, les indigènes donnent aussi la preuve de leur génie naturel en je- 
tant des ponts de bambou sur les ruisseaux et même sur des rivières de 
plus d'une centaine de mètres en largeur. Il est vrai que des Européens 

' Pi-rcliiiT. liock, nuvnigos ciliés: — Sornirier. Mii.irc (iiitliriiiinliHiique de Lci(l"ii. 



DAYAK. 301 

oseraient à peine s'aventurer sur ces structures branlantes dont le palier 
n'est formé que par un seul gros bambou; pour y cheminer en gardant son 
équilibre, on tient la main sur un garde-i'ou si mince, qu'il serait dange- 
reux de s'y appuyer. Mais les Dayak ne tracent point de chemins, à peine des 
sentiers : ils n'ont guère d'autres voies que les cours d'eau. Leurs meilleures 
roules sont formées de troncs d'arbres qu'ils mettent bouta bout et sur les- 
quels ils courent plutôt qu'ils ne marchent. Au moindre indice de danger, 
ils déplacent les arbres qui mènent à leur village et le chemin est détruit. 
Bons agriculteurs, les Dayak du pays de Sarawak retirent successivemenl 
deux récoltes de chaque terre défrichée, du riz, puis des cannes à sucre, 
du maïs ou des légumes; ensuite ils laissent le sol en friche pendant huit 
ou dix ans : bientôt la brousse, ou même la forêt, ont remplacé les cultures. 
Les greniers sont des espèces de corbeilles tressées au sommet des arbres 
et rattachées au sol voisin par des échelles ou des plans inclinés en bam- 
bou. Quant aux Dayak de l'intérieur, ils s'occupent surtout d'exploiter les 
richesses naturelles de la forêt en coupant le rotin, en recueillant la gutta- 
percha pour les Européens, et pour les Chinois les nids d'hirondelles et 
les pierres de bezoar. Quand les indigènes (juitient leurs villages pour s'a- 
venturer au loin dans les forêts à la recherche de ces objets, leurs femmes 
allument en des noix de coco de. petites lampes qu'elles abandonnent au 
courant du fleuve, comme le font en des occasions semblables les riveraines 
du Gange. Ces lumières flottantes, qui brillent en l'honneur des génies de 
l'air et des eaux, intercèdent auprès d'eux pour les maris absents. 

Il paraît étrange qu'avec tous les avantages réunis dans leur pays, ter- 
rains fertiles, facilité d'accès, richesses naturelles presque inépuisables, 
les Dayak à demi policés qui ont abandonné la coutume religieuse de la 
chasse aux têles n'augmentent pas en nombre. Leurs récolles fournissent, 
el au delà, les approvisionnements nécessaires et leur permettent en outre 
d'alimenter les marchands du littoral. Le célibat est inconnu dans ces con- 
trées ; tous se marient à l'âge de la pleine force virile, et cependant les 
villages dayak sont épars sur de vastes espaces au milieu de la mer de 
verdure qui recouvre l'intéi'ieur de l'ile. La cause en est aux épidémies el 
à la faible fécondité des femmes : de deux à quatre enfants, telle est la 
moyenne de la natalité dans les familles. D'après Wallace, cette faible 
proportion des enfan s doit être attribuée au travail excessif des mères. 
Quoique les maris Dayak respectent fort leurs femmes et ne manquent pas 
de les consulter en toute occasion, c'est pour elles que sont toutes les be- 
sognes pénibles : ce sont elles qui pilent le riz, qui bêchent le sol et por- 
tent les fiirdeaux en gravissant les montagnes, en descendant au fond des 



.-0-2 NOUVKLLK GKOORAPHIE rM\ EliSF.LLK. 

précipices. Epuisées (lo Iraviiil, elles soul vieilles iivniil ïù'^c. (i'esl à un 
million d'honiines environ que l'on évalui^ le nombre des Dayak de raee 
pure qui peuplent Bornéo. 

Les Malais mahomélans, (|iii cnsci^urnl à leurs voisins de l'intérieur 
le nom d'Allah et persuadent aux ehel's indi^l'ues de prendre plusieurs 
femmes, de les voiler el de les enfermer en si<;ne de eonversion à l'Islam, 
sont presque tous établis sur le littoral el sur les bords des lleuves; d'après 
M. (Àttteau, ceux de Sarawak s'aeeordeni à dire que leurs ancêtres sont 
venus dans le pays depuis une Irenlaine de jiénéralions. Appelés par le 
commerce, ils s'avancent peu à peu vers les régions montueuses en allant 
de marché en marché. Par les croisements et rinlluence de leur civili- 
sation, supérieure à maints égards, les Malais transforment peu à |)eu les 
Dayak et se les assimilent. Ouoique en minorité numérique, c'est à eux 
qu'appartient la prépondéranc(\ et eha(iue jour ajoute à leur ascendant. 
Des liougi, des Badjo de Celèbès, des Javanais, des lllanos des Fhili|)pines, 
quebpies Arabes, accroissent la |)opulation mahomélane de l'ile; mais ils 
sont d(''passés en nombre |iar les (Illinois. (]ui résident dans les ports de 
commerce; ceux-ci ont même le monopole de mainte industrie et celui de 
l'exploitation des mines aurifères. Les Européens n'avaient pas encore 
délinilivement établi leurs comptoirs à Bornéo. (]ue les (Chinois y étaient 
dé'jà représentés par des colonies respectables, el ce sont eux qui ont offert 
la |ilus sc'i'ieuse ri'sislance aux Hollandais pour la prise de |)ossession des 
régions méridionales de l'ile. A l'état pur ils s(hiI |)1us de trente mille; 
avec les métis on |)eul ('valuer leui' nombre à piès de deux cent mille, 
mais on ne |ieul les eompler d'une nianiJ're exacte, la gi'ande majorité 
d'enlif eux apparlenant à des familles établies dans le pays et mélangées de 
sang malais depuis plusieurs généi'ations. OuanI aux Hollandais el aux 
Anglais, ils sont (|uel(iues centaines seulemeni; mais ils ont le p(»uvoir 
en main, et cela suflit [)oui' (|ue des milliers de leurs sujets a|)prennent à 
parler leur langue et s'évertuent à les imiter. 



UOIINKII HOLLANUAIS. 

Sur la côte orientale de Bornéo, Fonlianak, la eiU' du >■ Fanti'ime », 
est la première ville que visiti-rent ses maîtres actuels, et elle est restée 
la capitale et le marché commei'cial de la contrée; depuis l(Sô(i, le sultan 
du pays l'a cédée aux Hollandais, (pii eu ont fait un poi't franc. La cité, 
composée de maisons en bois, ([ni bordent les deux rives du lleuve Ka- 



MALAIS, CIII.MIIS. l'OMAMAK, HA Mi.l Kll M ASSIN. .ÎOâ 

pofiis, est l)àli(' à une (|iiiiizaiMc de kiliiiiirlics de l;i rrici', iiii coiiiliiciil ili; 
l;i liviJ'iT Lnixlak : Chinois, Boiijy fl Malnis y oui leurs qiiarlicis disliiicls. 
Des iiiiiics liiiidoiics, Icinplcs et slalucs, se, vdiciil çh cl là dans li-s loivls 
eiiviromiaiilcs. Les vilhi^ivs (|iii se siiccl'dciil sur les bords du Kapocas en 
aiudul de Pontiaiiak jus(ju';i Siulan^jl, au confluctil du Mclawi, ap|)ai'li(Mi- 
nciil ('■^ali'iMCMl à plusieurs iialious dislincles, foiinaiil chacune son 
lii'oupi' pailiculiei', avec adiiiiuisl rai ion sp(''ciale. Dans les pelils royaumes 
soumis, silués au nord de l'itnlianak, vers la IVonlière de Sarawak, c'est 
ridément chinois ipii l'eiiiiioile. Alliiés à Samhas el à Montrado |iar les 
liches mines d'or el de platine, à Laiidak par les poches dcdiamanl. el 
iiiainlenaiil sur' les hords du Kapocas |)ar les ".fiscmenls de chaihon, iN ont 
lieu ;'i peu relVudé les Kavak, el \eis le milieu du siJ'ch; ils avaient con- 
slitué (les républiques indcpeiidanles : dans ces kowjsi ou conlVéïies chi- 
noises, les •' fièrcs aînés -> cl les " IVèrcs jilus jeunes ;> s'cntr'aidaiciil 
el le |)aupérisme é'tail inconnu '. Tivs solidaires les uns dos autres, ils se 
déi'endirent avec le jjIus }>iaii(l coui-a<;f, el il lallul envoyer contre eux des 
forces (le plusieurs milliers d'hommes pour les soumettre au régime hol- 
landais: |ilus de la moitié (l(( ces (;bim)is (piitlérent le pays pour rester 
lijjies. De même que tlans la |)lupart des autres colonies chinoises, le 
principal commerce de Sambas et de Monirado est celui de l'opium. S(je- 
kadana, ([ui se trouve au sud des terres alluviales du kapocas, sur un 
esluaire latéral, l'ut jadis la capitale de l'un des grands empii'cs de Bor- 
néo : ce n'e^l plus (ju'un jiauvre village. Kn l'ace sont des îles pittoresques, 
les i< terres l'orlunées » de Karimala, jadis fort populeuses, el mainlenant 
désertes. Le pic de l'île principale s'élî-ve à iD.'îi mJ'ln's. 

Entre le delta du Kapocas el cilui du Uarilo, chaque embouchure de 
rivif-re a son marché, chaque ancien royaume a sa ca|)ilale, où un fo/iclion- 
naii'e hollandais siège à côté du descendant des souverains; mais la popu- 
lalioii du littoral est trop faible pour (|ue ces chefs-lieux soient auti'e 
chose (|ue de pauvres villages; ce|iendanl la haute \all(''e du Kabajan est 
trJ's liche en sable d'oi' (jue iccueilleiil les Dayak, mais sans permettre aux 
Chinois de pénétrer chez eux pour le leui- acheter. Les naturels qui tra- 
licpient le |)lus activement dans ,■(■[[(■ partie de Bornéo sont les .Ngadjocs 
de l'oeloe Pelak. Au delà, la jiremii're grande ville est celle qui com- 
mande l'entrée du Barito, Bandjermassin, — ou simplement Bandjer, 
— la capitale des provinces sud-occidentales de Bornéo et la cité la plus 
peu|ilée de l'Ile entiJ-re. File ne se trouve |)as sui- l'estuaire rn(~'me du 

' Hiihiili': v;in (ter Aa, De lillnriilinii i-uiii liH i\'c(lrrl(iii(li>cli ijebiid. 



504 



NOUVELLE GEOGRAPUIE UNIVERSELLE. 



Barito, mais à l'est de ce fleuve, dans une réfiioii parsemée de bayous qui 
se ramifient en un réseau changeant : 1^ rivière Martapoera vient rejoin- 




dre le Barito dans ce dédale de canaux dont la maré(^ renouvelle deux 
l'ois par jour les eaux saumàtres, — d'oii le nom de la ville, << Déluge re- 
fluanl ». — Bandjermassin, la i< Venise de Bornéo », aligne ses maisons 
en bois sculpté, sur plusieurs kilomètres le long des rivages, mais ces 



BANDJEKMASSI.N, MARTAI'OERA. NEOARA. Ô05 

(lemourcs bâties en terre ferme sont presque partout cachées pai' les rakil 
ou constructions flottantes ancrées dans le courant; en outre, des barques 
(le toutes formes, simples canots, gondoles, chaloupes pontées surmontées 
de cabines, voguent dans toutes les avenues, portant les marchands et les 
acheteurs. Les Hollandais, héritiers des comptoirs, qui se sont succédé, 
avec quelques interruptions, depuis le commencement du dix-septième 
siècle, habitent l'ile de Talas, au centre des autres villes, malaise et chi- 
noise ; chaque groujie de population habite son quartier spécial; les singes 
ont aussi leur kaiuponij |iarticulier. File des Fleurs, où les indigènes vien- 
nent leur apporter des friandises. Visitée par les navires de 4 à 5 mètres 
de calaison, Bandjermassin foit un commerce considérable : c'est l'un 
des porls secondaires les plus actifs de l'insulinde. Naguère cette ville 
vendait beaucoup de diamants, recueillis sur les bords de la rivière Marta- 
poera; mais depuis que les mines du Cap ont été découvertes, on n'exploite 
plus celles de Banjermassin qu'avec perte, d'autant plus que le sultan ré- 
clame comme sa propriété toutes les pierres ayant plus de cinq karats. Ce- 
pendant la réputation dn marché de Bandjer pour les diamants était si bien 
établie, que les négociants chinois de cette ville importent des pierres du 
Cap pour les revendre aux princes de l'archipel comme diamants de Marta- 
poera : ceux-ci passent en effet pour être les plus purs et briller de l'éclat le 
|)lus durable; on recueille aussi dans ce district une notable quantité de 
|)iiudre d'or, et des mines de charbon, [iroduisant naguère plus de 10000 
tonnes de houille par an, sont exploitées à Pangaron, en amont de Marta- 
poera. Cette ville, au nom hindou, qui signifie « Cité des Mortels », fut 
jadis la capitale de la contrée, et le sultan y possède un palais; elle est 
située à une cinquantaine de kilomètres à l'est et en amont de Bandjer- 
massin. Les fourrés des alentours, par suite d'une exploitation barbare, ne 
fournissent plus que des rotins d'une qualité inférieure. 

La région la plus populeuse et la plus civilisée de Bornéo, celle où des 
colons hindous paraissent s'être établis tout d'abord ', est le bassin de la 
rivièi'e Bahan ou Negara, affluent oriental qui s'unit au Barilo à une cen- 
taine de kilomètres de la mer. Vers le milieu du siècle, les habitants de ce 
petit bassin fluvial étaient seulement au nombre de 60 000, d'après Schwa- 
ner; en 1878 on en comptait jilus de 500 000, grâce à la paix et aux pro- 
grès de l'agriculture et de l'industrie; indépendants en fait, ces indigènes 
ne permettaient pas aux sultans de Marta[)oera de pénétrer sur leur terri- 
toire. Cette partie de Bornéo est proportionnellement aussi peuplée que Java. 

' Scliwiinei', (iiiviMjîc cilé. 

XIV. 59 



Ô06 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

La ville d'Amoentaï, au centre du district, sur la rive gauche du Rahan,est 
entourée de cultures, et des barques y arrivent en quantité, chargées de 
fruits. Negara et Margasari, situées en aval et bordant les deux rives sur 
une longueur de plusieurs kilomètres, sont des villes de production indus- 
trielle : c'est de là que viennent les tuiles et les poteries employées dans 
toute la contrée; Negara possède aussi des chantiers de construction pour 
les prao et les sampang; enfin, les armuriers de Negara étaient fameux 
dans rinsulinde avant que les Hollandais leur défendissent la fabrication 
des fusils et des coutelas. A l'est, des immigrants javanais cultivent de 
fertiles plantations, dans le district de Kendangan, sur les bords de la gra- 
cieuse rivière Amandit, ombragée de cocotiers. La ville neuve, située au 
coniluent du Bahan et du Barito, Mocwara-Bahan ou Marabahan (Bckom- 
paï), est l'entrepôt de Bandjermassin pour le bassin du Bahan : ses mai- 
sons fixes et flottantes bordent la rive droite du Barito sur une longueur 
de r» kilomètres; sa population s'accroît rapidement de colons dayak qui 
se convertissent à l'Islam. En amont, la vallée du Barito, parsemée de lacs 
et de fausses rivières, est presque dépeuplée en comparaison de celle du 
Bahan. Le plus gros village est celui de Loetoentoer (Lokhton Toeoor), 
placé au confluent du Teweh, à 540 kilomètres de la mer. 

A l'angle sud-oriental de Bornéo, les divers |)elifs royaumes du lilloral 
sont encore à demi indépendants. La capitale d'un de ces Etats, Pasir ou 
« Sable «, ainsi nommée des dunes environnantes, est une des villes con- 
sidérables de Bornéo. Située à la bifurcation d'un delta fluvial que 
remontent les petites embarcations, elle fait un assez grand commerce 
avec les côtes opposées de Celèbès, d'où lui viennent de nombreux immi- 
grants. En 1 77'2, les Anglais avaient essayé d'y établir un entrepôt d'opium. 

Plusieurs villes importantes se succèdent sur le cours inférieur du 
Maliakkam. dans le royaume de Koeteï, à demi assujetti aux Hollandais 
de|)uis qu'ils en ont chassé, en 1844, un marchand anglais qui voulait, à 
l'exemple <lu radjah Brooke, se tailler une principauté dans Bornéo. Tan- 
garoeng, la caj)itale du sultanat, est aune centaine de kilomètres en 
amont de l'embouchure, bordant de ses maisons sur pilotis et de ses 
bateaux la rive droite du fleuve, fort large en cet endroit. La marée monte 
jus(|u'à Tangaroeng, promenant d'une extrémité à l'autre de la ville les 
ordures qui flottent sur l'eau. Quelque mouvement d'échanges se fait 
dans cette capitale, mais presque tout le commerce du royaume s'est con- 
centré dans la ville de Samarinda, qui s'est élevée sur les bords du fleuve, 
près de la foui'che des passes. De grands navires, ajqiartenant à des 
négocianis chinois, viennent y (hai'gcr les denrées apporliVs sur radeaux 




iililllliliilil lllliiliillii ililiiliiiiiiliiiiunjliii 



NKCMiA, MAKAbAllA.N, SA MA Kl. M) A. 7,{i'd 

(les ré<;ioiis supérieures du bassin, rotins, gutta-percha, bois de coustrue- 
liou, miel, nids de salanganes; les Européens no prennent presque aucune 
part à ce tralic. C'est à Samarinda que résident le chargé d'affaires hollan- 
dais et l'imam ou grand-prctre, chez lequel les étudiants zélés viennent 
apprendre à écrire l'arabe et à réciter les versets du Koran. Les Bougi, 
venus de Celèbès, se sont établis sur la rive droite, où ils constituent une 
république redoutée, s'administrant elle-même et promulguant ses 

N° 00. COURS INFKRlEl-n IIU MAUAKKAM. 



l de Par.s 




/î"0 fofft^e'Ur^ 






ISOOO 



lois. Le« Chinois et les Malais habitent sur la rive gauche, soit en des 
maisons llotlanles, soit en des demeures (i.ves dressées sur pilotis : nulle 
part on ne voit de rues, ni même de sentiei's; c'est uniquement par eau 
que se font les communications entre les quartiers différents. La ville est 
en même temps un grand cimetière : des pierres et des planchettes de 
bois sculpté indiquent le lieu de repos des morts autour des cabanes oîi 
séjournent les vivants. Les rares baleaux à vapeur qui touchent à Sama- 
rinda tiouvent dans le voisinage même de la ville, notamment à Pelarang, 
à t) kilomètres en aval, des provisions de houille que fournissent des 



510 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

gisements d'une grande richesse appartenant au sultan'. Sanga-Sanga, 
village situé à la tète du delta, fut la résidence royale avant Samarinda. 

Le petit port de Sankolirang, sur une des baies qui se succèdent au 
nord du delta du Mahakkani, n'est plus habité que par des pêcheurs. A en 
juger d'après les ruines hindoues qui se trouvent dans le voisinage, ce 
fut jadis un centre de civilisation sur la côte orientale de Bornéo. Les 
petits royaumes qui se succèdent au nord du Koeteï jusqu'au territoire 
anglais de North-Borneo et que l'on ajjpelle quelquefois États de Berouw, 
d'après une rivière de ce versant, Sambilioeng, (loenong-Teboer, Boelan- 
gan, Tidoeng, sont parmi les moins connus de Bornéo. Seulement quelques 
fonctionnaires hollandais se sont établis sur deux ou trois points du lit- 
toral, alin de constater par leur présence le droit de ]>ossession acquis à 
leur gouvernement, et de prévenir ainsi les réclamations du sultan des 
îles de Sulu, les revendications de l'Espagne et les annexions de l'Angle- 
terre. Une grande partie de ces territoires, que les pirates ont dévastés, est 
presque sans habitants'. 



La moitié néerlandaise de Bornéo se divise en deux provinces, celle de 
l'ouest, avec Pontianak pour chef-lieu, celle du sud et de l'est, ayant 
Bandjermassin pour capitale. De même qu'à Sumatra, les fonctionnaires 
hollandais n'établissent leur autorité directe que par degrés et ne substi- 
tuent un nouveau régime à l'ancien qu'après avoir usé celui-ci en l'em- 
ployant comme intermédiaire. Des sultans et des radjahs sont encore à 
la tète des différents États, mais ])lusieurs d'entre eux, «protégés » par 
une gai'uison hollandaise, n'ont qu'un vain titre et ne sont en réalité que 
des pensionnaires du gouvernement. D'autres, au contraire, tels ([uc 
les sultans de Pasir et de Koeteï, plus éloignés du centre de la puis- 
sance étrangère, sont encore de véritables souverains, mais ils n'igno- 
rent pas que les conseils des envoyés placés auprès d'eux pourraient deve- 
nir des ordres, et peu l\ peu ils se changent en humbles vassaux. Même 
dans les villes où les Hollandais sont depuis longtemps maîtres incontestés 
et scrupuleusement obéis, c'est par l'entremise d'indigènes qu'ils aiment 
à commander. Le Jmp-tJun et le Impitdn chinois, le panoeni-bahait, le 
pangcran, le tomnnfjoiKj malais sont responsables des actes de leurs subor- 
donnés : le résident hollandais ne se mêle pas directement des affaires 
d(iin('sli(|U('s (le cluKine nation, j)i)urvu (|u'('lle se mainlieiiiic en paix et 

' Cai-l Bock, Untcr (Icn Kaniiihalcn aiif ISunicu; — Iiulisclie Mcrcuiir, 7 ajuil ISS8. 



BORNEO UOLLANDAIS. 



ÔH 



acquitte régulièrement les impôts. Quant aux Dayak de l'intéi-ieiir, ou ne 
leur dcmanile que de payer la taxe de capitation, et souvent le chef qui est 
tenu de la recueillir réussit à se la taire payer quatre ou cinq fois. Les 
sultans afferment la vente de l'opium et la gabelle; d'après Bock, leur 
revenu le plus assuré provient de l'usure : ils prêtent à leurs sujets moyen- 
nant de gros intérêts et sur solides hypothèques. 

Le tableau suivant donne la liste des divisions du territoire hollandais 
de Bornéo, avec leur superilcie approximative et leur population probable: 



DIVISION S. 


PllOVINCES OU nnvM UES 


SrBDIVISIOS?. 


VILLES PRINCIPALES. 


îi ! 


Sambas 




Saiidias. 10 0(10 liabitanl . 


• 2 j 




Montradu. 


Moiitiado, 1 :iOO n 


"• = i 




Mampawa. 




•^ ■* -^ 




Pontianak. 


Pontianak, l.'jOOO » 


=--^ J 


' Pontianali. . . . 


Landak. 




Gî = = 




Tajan-Milioinv. 








Sintang. 




■Afd 

00 1 

Cil 




Soekadana. 




i ..-5 
















? s 








s "" 










Sud. 
Knta-W'aringin ou 








Kotaiingin. 






^ 


Sampit ou Zuider- 






'~ 


Afdeeling. 






"= 


Groote l't KIcine 






1 = 


Dajak. 






•^ 1£ 


Doesoi^n et Bokom- 




Marabahan. 10 000 habitants en 1879 (Bock). 


- - 4 


pai. 




Negara, 10 000 


z o c: 


Amoeiilaï. 




Amoentai. 8 000 


5 O = 


Bamljerniassin. 




Bandjerniassin, .jSOOOen 1879 (Mi-yor, Bock). 




Marlapopia. 




Martapopia, 12 000 habitants. 


• •? ^ 


TanahLaiH'l. 














:§ S J 


E>i. 






^ rr =^ 


Tanah Kocsan. 














T o ~ 


Tanah BoeiiilMio. 






i o 








^ ■«# 


Pasii-, 




Pasir, 20 000 habitants. 


i. '"^ 


Koi'tPï. 




Samarinda, 10 000 habitants on 1878 (Bock). 


V 


Sambilioeng. 




Tangaroong, .JOOO babilants 1878 (Bockl. 


^ 


Goenong-Tebner. 






N 


Boelangan. 






Tidoeng. 







312 



iNOUVKLLE GÉOGRAI'HIK UNIVEUSELLU. 



SDLTAXAT DE BRUNEl ET BOBSEO 



Pendant la première moitié de ce siècle, presque toute la partie septen- 
trionale de Bornéo était encore assujettie au sultan de Bruneï, alors le sou- 



ci. — DniMii. 



EstdePa 




Lst de b^'eenwich 



Dapres la cartt de IXtat-Majo 



[Zj 



SèiJb^es^if/ cot^i^/~ent ûeûa/û"^ €/e/0 rnètr-es 

et aecout</'erfi etciu i^/e/À 



veraiii le plus puissant de l'Ile (jui porte son nom. De nos j(nirs son 
domaine est sin^^ulièremenl léduil. Avec pleine conscience de ne jujuvoir 
résister à la demande de plus forts que lui, le sultan a cédé la plus jurande 
paitie de son empire. Il a donné au gouvernement anglais l'île qui com- 
mande l'entrée de son port, livré le territoire du sud à un olTicier de foi- 
tune, abandonné celui du nord à une compagnie financière. Ce qui lui 
reste ne pivsenle jilus guère que le quarl de son ancien domaine cl 



DRINEI, LABUAN, SARAWAK. 51Ô 

se trouve déjà sous la suzeraineté effective de l'Âiioleterre avant trétre 
rangé officiellement au nombre des provinces britanniques. 

Bruneï, la résidence du sultan, est, comme la plupart des autres villes 
du littoral, une cité amphibie, mais d'aspect plus étrange encore que 
Pontianak ou Bandjermassin, car les plates maisons européennes ne s'y 
mêlent pas aux pittoresques constructions des Malais. Les avenues de 
balraux se prolongent au loin sur le lleuve, large en cet endroit d'envi- 
ron deux kilomètres, et sur les eaux de la baie se balancent les navires des 
Chinois et des gens de Mindanao. On ne voit partout que l'eau ou la vase : 
les demeures fixes sont des îles à marée haute. Après deux années de navi- 
gation à travers les solitudes marines, les compagnons de Magalhàes, 
abordant à Bruneï, furent éblouis à la vue de cette grande ville : Pigafetta 
dit qu'elle contenait « vingt-cinq mille feux ». Les habitants qui restent, 
soit une dizaine de milliers, sont des gens doux et timides, malheureux, 
accablés par les impôts, tous esclaves du prince. Leur principale industrie 
est la fabrication des ai'uies et des instruments en cuivre. Les tribus 
environnantes, déjà partiellement converties à l'Islam, sont celles des 
Kadyan et des Murut. 

Labuan, l'île de la c< Bade », que s'est fait céder le gouvernement anglais 
en 1846, quoique les Hollandais prétendissent y avoir droit, était alors 
complètement inhabitée : ce n'était qu'une forêt. En l'annexant à leur 
empire colonial, les Anglais espéraient lui donner une grande importance 
comme station de guet entre Singapour et Hongkong, mais elle se trouve 
un peu en dehors de la route directe suivie par les navires, et ses mines 
de charbon de terre, exploitées avec activité pendant quelques années, 
n'ont pu être défendues contre les eaux de pluie, si abondantes dans ces 
régions; elles sont de formation plus ancienne que celles du reste de l'île, 
qui appartiennent au jura ou même à des époques plus récentes. Quoique 
pourvue d'un gouverneur et d'un conseil législatif, l'île, peuplée de Ma- 
lais et de Chinois', n'avait plus que Ifl Européens en 1S84. Depuis l'inler- 
ruplion (lu liavail minier, le commerce de Labuan a nolahlenient diminué'. 



Le territoire de Sarawak, compris entre l'Étal de Bi'uneï et les posses 
sioiis hollandaises, à l'ouest de la chaîne maîtresse, ne fait partie de l'em- 
pire colonial de la Crande-Brelagne que depuis 1S(S8. Il a|)parlient à la 

* Superficie : 78 liitomètivs canvs. Population : 6300 hab., soit 81 liai). |iar kilomùlre cairé. 
- Mouvement total ite la rade, à l'entrée et îi la sortie, en 1881) : 52 278 tonnes. 
Valeur des échanges : 409507.') fr.incs. 
XIV. 40 



514 NOUVELLE GEOGRAPHIE IMYERSELLE. 

dynastie anglaise des Brooke, qui ont pris le litre indien de radjah et 
possèdent la contrée en qualité de fief : vassaux plus puissants que leur 
suzerain malais, ils ont successivement agrandi leur domaine depuis 1841 , 
et maintenant l'État de Saravvak est plus étendu, plus populeux et bien au- 
trement riche que celui de Bruneï. Cependant les trois cent mille hahilanls 
que l'on attribue à Sarawak' constituent une population bien faible en- 
core poui- un espace de 90 000 kilomètres carrés : ce n'est pas même ti'ois 
habitants par kilomètre. Un traité récent fait avec l'Angleterre assure à 
celle-ci la direction des affaires intérieures de Saravvak. 

De même que la plupart des autres villes du pourtour de Bornéo, 
Kuching, souvent appelée Saravvak comme l'Élat dont elle est la capitale, 
est située à distance de la mer sur un fleuve navigable. Les grands navires 
peuvent y remontiM", quoique assez difficilement, par les deux bouches 
j)rincipales d'un delta. Dominée par des coteaux boisés, entourée de jar- 
dins et de vergers, la ville présente une apparence gracieuse; les 
Anglais qui l'habitent regrettent cependant que la capitale n'ait pas été 
placée à une trentaine de kilomètres au nord-est, sur les terrains en pente 
et parfaitement salubres d'un promontoire marin, au bord de l'entrée du 
(leuve dite deMoratabas. Mais il est trop tard pour déplacer une ville qui 
possède de beaux édifices, des entrepôts, des marchés couverts, des chan- 
tiers, tout un réseau de routes bien entretenues et de riches plantations. 
Sa population, dayak, malaise et chinoise, s'accroît rapidement, par l'ex- 
cédent des naissances et par l'immigration : simple village en 1850, 
Kuching avait en 1884 une vingtaine de mille habitants. Des mines d'an- 
limuine et de mercure, que l'on ex[)loilait avec grand profit dans la partie 
supérieure du bassin, ont perdu de leur valeur, mais des mineurs chinois 
y sont toujours occupés, de même qu'aux lavages d'or et de diamants et 
aux houillères du Sadong. Les dislricls qui promettent le plus de jiroduits 
aux planteurs sont ceux deLundu, à l'ouest de Sarawak, dans les fertiles 
vallées des monts : on y cultive surtout le riz, le gambir et le ])oivrier. 
Une des baies de Lundu est fameuse par ses tortues, qu'uiu' loi protège 
conti'e les chasseurs : la récolte des œufs est affermée. 

A l'est de Sarawak, la grande vallée du Lupar. égaleuienl 1res fer- 
tile cl riche en gisements de charbon, est probablement celle qui pi'endra 
le phis d'importance dans l'avenir, grâce aux communications faciles 
([u'elle offre avec le bassin du Kapoeas et l'intérieur de Bornéo : sa capitale 
est le gros village malais de Simangang, situé à 1.10 kilomètres de l'em- 

' Kd. Ciilteaii, En Occiiiin- 



SARAWAh. 



315 



bouchurc du fleuve, à la Ictc de la navigation. Le bassin du Rejaii<;, qui 
comprend la partie septentrionale de l'État de Sarawak, fait déjà un assez 
fort commerce d'exportation, surtout en sagou et en bilian ou bois de 
fer, que chargent des navires chinois. Le principal entrepôt du trafic est 
le port de Rejang, situé sur la branche méridionale du delta. Sibu, autre 
ville malaise bâtie dans une île, à la fourche même du delta, est le grand 
marché de l'intérieur et le gouvernement y a l'ail construire un fort pour 
surveiller les Dayak des alentours. Une des li-ibus les plus nombi-euses du 



N° G2. SAHV 




1 . soo on» 



c/<f /O'^efac^ ,:^c/ài. 



Sarawak, dans le voisinage du sultanat de Bi'uneï, est celle des Milano, 
partiellement islamisés. Ils sont laids, grossiers de formes et de démarche, 
presque blancs, mais d'un « blanc laiteux et malsain », et l'habitude de 
presser la moelle du palmier, pour la |)réparalion du sagou leur adonné des 
pieds plais et larges. Les tètes des enfants sont aplaties au moyen de plan- 
chettes comme celles des « Tètes Plates » de l'Amérique du Nord. Oiiand un 
homme riche meurt chez les Milano, on coupe ses sagoutiers, aliii que sa 
fortune le suive dans l'auli'e monde'. 

Le commerce grandissant de Sarawak est desservi par une centaine de 
navires européens, chinois, malais, et des baleaux à vapeur à service régu- 



William CrockiT, l'mcfciliiKis uf llic R. (jnKiraiiliical Sucieli/, A|iiil 1S81. 



516 NOUVKLLE (iÉOGRAl'UlE UNIVERSELLE. 

lier vont et viennent entre Kuching' et Singapour'. Alimenté par le trafic, 
le revenu de l'Étal s'accroît dans les mêmes proportions', et une partie en 
est consacrée chaque année aux travaux ])ublics et à l'entretien des écoles. 
D'ailleurs le radjah exerce un pouvoir absolu, nomme à son conseil qui 
lui convient, Européen ou Malais, et n'est responsable de ses actes qu'eu- 
vers lui-même. L'esclavage, graduellement aboli, doit prendre fin pendant 
le courant d(> l'année 1888. L'armée régulière, composée d'enviion 500 
soldats indigènes, recrute ses officiers dans une école civile et militain* de 
150 élèves. D'autres écoles ont été fondées dans la principauté. 

Les divisions territoriales de Sarawak, désignées d'après les rivières 
principales qui les arrosent, sont les suivantes :Luudu, Sarawak, Sadong, 
Batang Lupar. Saribas, Kalukah, Rejang, Mukah, Binlulu. 



Le territoire anglais de Aorth-Borneo, ilésigné également sous le nom 
de Sabah, s'est constitué par achats successifs. En 18(3Ô déjà un consul 
des Etats-Unis avait obtenu du sultan de Bruneï la concession d'une partie 
de celle contrée septentrionale de l'ile et fondé une compagnie, exclusive- 
ment américaine, pour l'exploitation de cette immense propriété; mais les 
tentatives de colonisation échouèrent, les spéculations commerciales abou- 
tirent à la ruine, et une société anglaise put sans difficulté substituer 
ses droits à ceux de la compagnie qui sombi'ait. De nouvelles concessions, 
faites en 1S77 et en 1878, étendirent la surface des districts détachés 
du pays de Bruneï et attribués à un petit groupe de capitalistes anglais: 
en outre, ceux-ci se firent céder par le sultan des îles Sulu les do- 
maines qu'il possédait ou revendiquait sur la grande terre. Moyennant 
quelques pensions, ils ac(piirent ainsi tout un royaume et s'en firent re- 
connaître et garantir la possession jtar le gouvernement anglais. Les 
limites du nouvel Etat sont fixées, sur la côte occidentale, |mr le mont 
Maiapok, près de la baie de Bruneï, et sur la côte orientale par le Sibuko. 
De nombreux voyageurs ont été chargés jtar la compagnie d'explorer le 
territoire, d'en remonter les fleuves jusqu'aux sources, d'en escalader les 
cols cl les montagnes, d'en étudier toutes les ressources minières et agri- 
coles, et d'indi(juer d'avance les lieux favorables à l'établissement des 
diverses plantations. 

Grâce à ces explorations, le Norlli-Borneo se révèle comme la région la 

I MouMMiu'Ml ciiiiiiiiiMrKil lir Siiiiiwiik Cil l^iSII ; 'JIHIIMI 11(10 IV.iiics. 
' lie\fnii (le l'Êlat t\v Sar.iWiik vu I8.">.i : l.'.OdlMI IVaiici-. 
Il » Il CM 1883 : 1 4UU(I0I» » 



SAKAWAK. MlRTlI-BORNEO. 511 

plus belle, la jilus pilloresque et la plus riche en promesses de l'île entière; 
mais quand les Anglais en ont pris possession, elle était l'une des moins 
peuplées : à peine cent cinquante mille habitants occupaient ses plages et 
les bords de ses rivières. Dans le bassin du Kina-Batangan, M. Pryer ne \il, 
sur un espace parcouru de 480 kilomètres, que trois villages et une maison 
isolée. La suppression des guerres intestines, la sécurité des popula- 
tions riveraines, désormais à l'abri des pirates, l'introduction de la vaccine 
dans les communautés indigènes, enfin l'immigration chinoise ont eu pour 
conséquence un accroissement rapide des nouveaux sujets anglais, qui 
d'ailleurs sont encore en grande partie des esclaves. En vertu de sa charte, 
la compagnie s'est engagée à ne permettre la possession de captifs à aucun 
étranger. Européen ou Chinois, mais elle n'est point tenue à supprimer 
la servitude dans les tribus : ses «encouragements moraux » et l'action du 
temps doivent amener peu à peu un nouvel ordre de choses. Quoi qu'il en 
soif, l'état social de la contrée ne peut que se modifier promptement sous 
l'inHuence des Chinois qui accourent dans les villes récemment fondées et 
dirigent toutes les entreprises nouvelles. C'est à des Chinois qu'on attri- 
bue l'ancienne civilisation bornéenne, dont on voit (;à et là les traces 
et que signalent encore les noms du Kina-Balou et du Kina-Batangan; 
c'est encore à des Chinois que sera due principalement l'ère de civilisation 
qui recommence. Les Dayak de la contrée sont généralement désignés sous 
les noms de Dusun et d'idaan. Une des tribus, celle des Bulé-Ilupis, qui 
habile près du golfe de Sandakan, parait se distinguer de toutes les autres 
par le teint presque blanc et le " profil européen )> ; on considère ces 
indigènes, condamnés probablement à dispai'aîlrc, comme des représen- 
tants presque purs du type insulindieii '. 

Il eût semblé naturel de fonder la capitale de l'Étal soit sur un porl do 
la côte occidentale, fiiisant face à la péninsule Malaise et à la Cochinchine, 
soit vers l'extrémité septentrionale de Bornéo, qui s'avance vers les Phi- 
lippines entre deux mers fréquentées; mais les Anglais ont préféré s'éta- 
blir, vu l'excellence du port, sur une des baies de la rive nord-orieutale. 
Sandakan (Elopura), la nouvelle ville, est située, du côté du noi'd, à 
l'entrée d'une rade parfaitement abritée de tous les vents et se ramifiant à 
plus de 50 kibmètres dans l'intérieur, entre des falaises de grès portant 
des collines boisées. A marée basse, le seuil de l'entrée n'a pas moins de 
8 mètres, el le long du débarcadère les navires peuvent accoster par 
7 mètres de profondeur. En l'espace de hnil années, Sandakan est deve- 

• .Monlauii. Biillclin de la Suciélé de Uéuyiapliie, iléc. lîJSl. 



518 



NOUVELLE GÉOGRAI'UIE LNl YERSELLE. 



nue une ville très animée ayant plus de cinq mille hahilaiils, dont les 
deux tiers Chinois'. Elle possède de grands éléments de commerce dans 
son voisinage immédiat. On trouve du charbon dans les terrains en falaise 
qui bordent la rade et du bois de fer dans les forêts des alentours. De 
grandes plantations de tabac ont été faites de l'autre côté du port par des 
concessionnaires de Sumatra, et les sagoutiers, naguère inconnus dans 
cette partie de Bornéo, y prospèrent maintenant. 

Par des marigots côliers le port de Sandakan communique directement 



cr>. — f(MiA 



E.tdeP..-,. 




après d.vers document 






-M kil 



avec la bouche de Kina-Batangan, la rivière principale de }sorlh-Biirneo.que 
des bateaux à vapeur remontent à une grande dislance. Le \iw\ lluvial est 
le village de .Mala|>i, où ili's CliiiKiis d(''|K)sent les nids d'hirondelles 
recueillis à l'ouest dans les cavernes de Goinanlon. Un de ces antres, ouverts 
dans la roche calcaire, arrondit sa voûte à 275 mètres de hauteur et les 
vols d'hirondelles qui s'y engouffrent, le soir, en une épaisse nuée ])assent 
lUnanl trois (piarts d'heure sous l'immense porche. La vente annuelle de 
ces nids comestibles rapporte 125 000 francs aux fermiers chinois. D'autres 
cavernes, peu|)lres les niu>s d'hirondelles, les autres de chauves-souris, se 



' Daly, Piucccdinys uf tlic R. Gcoyrapliical Sociclij, him;ir\ 1888. 



SANDAKAN, BAIE DE MARlUi;. 319 

rencontrent dans tous les avant-monts du nord de Bornéo, surtout aux 
défilés des fleuves, mais elles sont pour la plupart mal exploitées : les nids 
y sont recueillis à des intervalles inégaux, trop rapprochés ou trop dis- 
tants, et l'on ne touche pas encore aux épaisses couches de guano accu- 
mulées dans les salles. La vallée du Segama, qui se développe plus au 
sud, parallèlement à celle du Kina-Bntangan, possède aussi dos laveries 
d'or, que l'on dit 1res riches, et vois lesquelles se portent en nombre les 
mineurs chinois. Une route carrossable se construit de la lade de Sanda- 
kan aux mines du Segama. 

Un des points vitaux de la nouvelle colonie se trouve à l'extrémité méri- 
dionale de la baie de Marudu, où se jette la rivière du même nom, des- 
cendue du massif de Kina-Balou. Le village de Bougon, où se concentre le 
mouvement commercial de la contrée et près duquel s'étendent do vastes 
plantations de tabac et do cannes à sucre, devient l'entrepôt naturel pour 
tout le nord de Bornéo et pour les îles Mallawalli, Banguey, Balambangan, 
qui prolongent au nord la grande terre vers les Philippines : en 1775, les 
Anglais avaient déjà étal)li dans l'île de Balambangan une colonie qui dura 
deux années. Un port s'ouvre à l'ouest dans la baie de Marudu : c'est le 
Kudat, ignoré des marins jusqu'en 1881, mais destiné sans doute à deve- 
nir un jour un lieu de rendez-vous pour les navires de l'Insulinde. Les 
deux rivières doTampusuk et de Taravvan étaient fameuses autrefois comme 
les repaires de pirates venus de Mindanao, les redoutables Illanos (Lanon, 
Lanun), contre lesquels on dut diriger [dusieurs expéditions anglaises'. 
Sur la côte occidentale, la baie de Gaya, encore plus vaste que Kudat, 
offre aux navires un des meilleurs mouillages des mers chinoises :1a flotte 
entière de la (îrande-Bretagne pourrait y ancrera l'aise; des gisements de 
charbon, sur le littoral même, permettraient en outre aux bâtiments de 
s'approvisionner de combustible. Cependant ce n'est pas au bord de cette 
baie que s'est fondé l'établissement des Anglais : il se trouve à Mempa- 
kol, en face do l'ib» Labuan. 

Si le commerce de North-Borneo s'accroît rapidement % la cause en est 
surtout aux plantations de tabac de la côte orientale : les vallées du Sagul 
et du Labuk fournissent une feuille élastique et fine, des plus appré- 
ciées et employée surtout poui' l'enveloppe des cigares^ Dès l'année 1887, 



' ivfppL'l, Expfililion lu Buriicu of llic sliip « Diilu ». 
- Mouvenu'iit cmnint'rcial de North-Borneo : 

En 1881 : Importations : 805290 fr. Exportations : 727'2'20 fi-. Ensemble : 1530.510 fr. 
» 1887 » 5, '500 000 » « 2855550 » » 8135.550 » 

' Dalv, mémoire cité. 



320 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

l'étendu;^ des ((MTaiiis cultivés en tabac dans North-Borneo comprenait 
80 000 hectares, et dans l'année des spéculateurs avaient acheté pour 
la même culture une autre surface de 5'2 000 hectares'. (îràce à cette aug- 
mentation rapide des campagnes productives, le revenu de la compagnie 
s'est notablement accru', mais sans égaler encore les dépenses occasionnées 
par la prise de posssession. Les gérants de l'entreprise n'ont pas d'armée 
proprement dite, seulement quelques centaines d'hommes de police recrutés 
surtout parmi les Dayak d'autres parties de Bornéo. Tous les chefs de 
tribus sont tenus de jurer <' obéissance à la compagnie et le payement 
régulier de la taxe de capitalion jj. 

L'État est divisé en quatre provinces, qui sont : Dent el Keppcl, sur /a 
côte occidentale ; Alcock, au nord-esl ; East-Coast, à l'est et au sud-est. 
C'est dans cette dernière province que se trouve la capitale. 



JAVA ET MAUOEIIA. 

Dans le monde tropical de l'iiisulinde, Java n'est par la superficie que 
la qualriî'me des îles, mais elle contient à elle seule plus des deux tiers de 
la population, et la valeur relative de ses productions est encore bien 
plus considérable. Depuis une période d'au moins vingt siècles, Java 
dépasse toutes les autres terres de l'archipel par le nombre des habitants, 
l'abondance des ressources, les progrès de la civilisation. Visitée et colo- 
nisée par les Hindous, elle est devenue le foyer de leur influence dans l'Di- 
sulinde, désormais rattachée par la culture aux péninsules gangétiques, et 
de celte époque d'initiation date pour les Javanais une prééminence 
ihirable. Leuis tribus, auxquelles les missionnaires bouddhistes avaient 
apporté des paroles de paix, de fraternité entre les hommes, se sont unies 
en nation, entrant ainsi dans une ère historique nouvelle, où ne pouvaient 
les suivre les peuplades des îles circonvoisines, restées barbares dans un 
pays inculte. Sous le régime arabe, puis sous la domination hollandaise, 
c'est encore la poussée des premiers éducateurs, venus de l'Inde, qui se 
fait sentir dans les populations javanaises. 

D'après (|uclques auteurs, le nom même sous le((ucl Java est désignée de 
nos jours serai! d'origine hindoue. L'appellation de Jabadiou, coiiiiue par 

* Maynp, même rccupil, March 1888. 

* Revenu de l'Eliil de Norih-Rornen : 

En 1881 : 1(11 Dl'l fnines. En 1888 : 7.■.:.7I.^ fi'.nnes. 



liOKNEM, JAVA. 521 

Ploléméo, n'est aulrc qii(^ l;i foniio viilf^iiin' de ])jav;i-(lii|)ii, '< ilc de Java » 
ou « île (le KOrfic » : les immiffrants indiens auraient ainsi désif^iié l'Ile 
d'après une céréale qui leur paraissail ressembler à l'orge de leur patrie' ; 
c'était probablement le mil {panicum Italicnm). Toutefois d'autres étymo- 
logistes cherchent l'explication du nom de Java (Djava ou Djavi) dans les 
langues du pfiys. Les habitants occidentaux de l'île, ceux qui constituent 
la sous-race des Soundanais, |)renaient le titre de Djelma Boemi, c'est-à- 
dire '( (!ens du Sol >', et désignaient leurs voisins, dans le centre et à l'est 
de l'île, par le mot de Tyang Djavi, ou i< (Jens Etrangers ). : le pays 
lui-même était dit Tanah-Djavi, i< Contrée du Dehors » ou ^ Extérieure ». 
Ce qui rend cette hypothèse plausible, c'est (jue d'autres terres du dehors, 
notamment Sumatra etRali, portèrent aussi le nom de Djava ou Java, et 
même aux origines de l'histoire moderne le continent australien est va- 
guement indiqué sous l'appellation de i< Jave la Grande ». Mais à la iin 
du seizième siècle, lorsque les premiers marchands hollandais établirent 
leurs comptoirs dans l'île que le détroit de la Sonde sépare de Sumatra, 
elle était connue, d'une extrémité à l'autre, sous le nom de Java, que nulle 
autre terre de l'Insulinde ne lui disputait [)lus. C'est le Zabedj des Arabes. 
D'ailleurs les termes poétiques sous lesquels on la désigne aussi sont 
nombreux : celui de Noesa Kendang ou ■< Ile des (irands Monts » paraît 
avoir été jadis assez communément employé. 

Celte « île des Grands Monts » est maintenant presque aussi bien 
connue que les contrées de l'Europe occidentale. C'est ])ar milliers que 
les bibliothèques renferment les ouvrages relatifs à cette terre merveilleuse. 
Elle a été étudiée à tous les points de vue; des savants de premier 
ordre l'ont explorée, géologues et géographes, naturalistes et ingénieurs, 
anthropologistes et historiens. La triangulation en est terminée depuis 
18(S'2 et des cartes topographiques, dressées avec le ])lus grand soin, 
représentent le relief de l'île dans tous ses détails. Même la descrip- 
tion spéciale de chaque volcan, par coupe, plan et élévation, a été faite, 
si bien que tous les changements de forme pourront être notés avec pré- 
cision et que la montagne aui'a désormais ses annales comme le Vésuve 
et l'Etna. 

On croyait jadis que l'île de Java était entièrinnent composée de roches 
volcaniques sorties des profondeurs de la mer des Indes. Il n'en est pas 
ainsi : environ les trois cinquièmes de Java se composent de terrains sédi- 
mentaires, plaines et montagnes, et l'île entière se continue au nord vers 

* tlir. Lassen, Iiulische Atlcilliuinskiindc : — Dulaurier; — Kerii; — Velii, Java. 

HV. 41 



322 NOUVELLE GEOliRAI'lIlE UNIVERSELLE. 

Billilon et Bornoo, au nord-ouosl vers Suinnlra, par une plaine unie que 
recouvre une faillie couche d'eau marine, moindre de 100 mètres en pro- 
fondeur, (juelques lies basses émerg^enl de cette plaine inoiulée : telles sont 
les « Mille Iles » {Duizend Eilatulen) qui, au nord-ouest de Batavia, par- 
sèment les eaux de leurs bouquets de verdure; telles sont aussi les vingt- 
six lies de Karimon-Java, qui décrivent leur ronde au nord de la baie de 
Semarang. L'ile de Bavvean, entourée d'écueils et dressant un cône à 
600 mètres d'altitude, se distingue des autres terres de ces parages par son 
origine éruptive. Plus à l'est, à peu près à la moitié de la distance qui 
sépare l'extrémité orientale de Java et la côte de Bornéo, les Solombo sont 
des îles basses, n'offrant, sur la plus grande terre, qu'une saillie d'une 
centaine de mètres en hauteur. OuanI à l'ile Madoera, on peut la consi- 
dérer comme une simple dépendance de Java, dont elle forme le prolonge- 
ment nord-oriental. Le long des mers septentrionales, Java et Madoera ne 
présentent guère que des terres basses se continuant sous les eaux par des 
récifs et des bancs de sable; différente d'aspect, la côte méridionale est 
rocheuse, abrupte et descend en mer par une chute rapide : la berge sous- 
marine de toute l'insulinde plonge brusquement jusqu'aux abîmes de 
l'océan Indien. L'une et l'autre côte sont découpées en baies qui s'avan- 
cent assez profondément dans les terres ; cependant File présente dans 
son ensemble l'aspect presque géométrique d'un long quadrilatère luju 
parallèle à l'équateur, mais inclinant légèrement son axe vers le sud 
dans la partie orientale. De l'ouest à l'est, du promontoire extrême dit 
Java-hoofd, c'est-à-dire i< Tète de Java ", au Java's Oosthoek ou « l'ointe 
orientale de Java )>, la longueur en ligne droite est de lOtio kilomètres; 
mais de côte à contre-côte la distance varie lieaucoup, et précisément 
vers le milieu de l'île elle se trouve réirécic à la moitié de sa largeui' nor- 
male. L'ensenilile du poui'tour iiisulaiic, non compris Madoera et sans 
compter les petites indenlations du littoral, est de 5550 kilomètres. 

La partie occidentale de Java est en moyenne beaucoup plus élevée que la 
partie orientale. Le socle des terres qui porte les cônes volcaniques ne con- 
stitue un plateau que vers l'extrémité de l'ouest, dans les k régences » de 
l'reang.En cette région, que Junghuhn compare aux hautes terres du pays 
sumatrais des Batta, le sol se relève en un j)iédestal de (iOO à 1500 mi-Ires, 
et les montagnes, rapprochées les unes des autres, sont unies par des 
seuils élevés, l'entie-deux des cônes ayant été en grande [)artie comblé par 
les coulées de laves et les chutes de cendres. Dans la direction de l'est la 
hauteur moyenne de l'île se rapproch(^ du niveau de la mer, et vers 
l'extrémité orientale les montaj-nes se dressent immédiatement au-dessus 



COTES ET MONTAGNES DE JAVA. 



525 



de la j)lain(', inclinées d'une penle régulière de la base au sommet. Les 
volcans qui se succèdent d'un bout de l'ile à l'autre ne s'alignent point en 
une chaîne continue; en maints endroits ils sont séparés les uns des 
autres par des espaces de 50 kilomètres : au milieu des campagnes 
basses qui les entourent, ils apparaissent comme des îles dans l'étendue 
des mers. Un fait remarquable, signalé par Junghuhn, est que nombre de 
volcans, associés par deux, trois ou quatre, forment des chaînons distincts 
dont l'axe ne se confond pas avec celui de l'île, mais au contraire le tra- 
verse obliquement. Leur direction moyenne est parallèle à l'axe de Suma- 
tra, tandis que, par un contraste étrange, les volcans alignés de cette der- 
nière île s'orientent dans le même sens que Java. Ainsi les ci-evasses 



N" Gi. l'RINCIPAUX VOLCANS IID JA 




Ede-G 106° 



S 



l lOOOOOOO 



d'où s'épanchèrent les laves se sont produites dans chaque île comme 
par une sorte d'échange de forces créatrices. Quant à l'énergie des foyers 
à l'œuvre sous les deux îles, elle doit être à peu près la même, car le 
Semeroe de Java n'est inférieur que de quelques mètres à l'Indrapoera 
ou Korintji. Dans l'ensemble, les montagnes javanaises ne le cèdent point 
en élévation moyenne à celles de Sumatra; seulement le manque de ter- 
rasses sous-jacentes leur donne une hauteur lelative plus grande au- 
dessus de leurs bases. Java se distingue aussi de Sumatra par la rareté 
de vallées longitudinales entre des arêtes parallèles, et par l'absence de 
bassins lacustres encore emplis ou desséchés. Le relief du sol, offrant de 
toutes parts aux eaux un libre écoulement vers la mer, ne se prêtait pas à 
la formation des combes et des lacs. En ramenant toutes les saillies de 



->n NOUVELLK (lÊOr.RAPIIIF; INIVEIiSELLE. 

l'ilc à une hauteur moyenne, Junghulni trouve que l'altitude totale de Java 
est un j)eu moindre de 500 mètres. 

Parmi les volcans javanais, il en est deux qui par leur position, près de 
la rive septentrionale de l'île, semblent appartenir à un système orographi- 
que distinct de celui des autres montagnes éiuplives : ce sont le Karang, à 
l'angle nord-occidental de Java, et le Moerio ou Moerja, dans la péninsule 
qui s'avance en pleine mer de Java, à l'est du golfe de Semarang. Ces deux 
massifs volcaniques sont presque insulaires : si la mer s'élevait h près de 
500 mètres au-dessus du niveau actuel, le volcan de Karang serait com- 
plètement isolé et séparé du reste de Java par un large bras de mer. Quant 
au groupe de Moerio, il suffirait d'un abaissement de 4 ou 5 mètres dans la 
hauteur du sol environnant pour que le volcan reprît sa forme insulaire, 
comme il l'avait encore, d'après la tradition, dans les temps historiques. 
Karang et Moerio sont entourés l'un et l'autre de nappes d'alluvions, qui 
s'ap|)uient sur les pentes septentrionales de collines appartenant aux âges 
tertiaires el prolongeant leurs falaises et leurs crêtes parallèlement à l'axe 
del'ili'. De même, le grand alignement des volcans du sud longe le rebord 
septentrional d'autres saillies de formation tertiaire, riveraines de l'océan 
Indien. En réalité, suivant Junghuhn, .ftiva se composerait de deux îles 
accouplées dans le sens de la longueur, mais l'île du sud est la seule qui 
ne soit pas rompue par les flots. Celle du nord n'offre plus que des frag- 
ments. Elle a disparu entre la province de Cheribon el celle de Japara, 
où le littoral se creuse en une large échancrure: au delà un déltdil 
sépai'c Madoera des campagnes javanaises. On icconnaîl néanmoins la forme 
jnimilive de la terre du nord, qui se continue à l'est par une traînée de 
petites îles, l'archipel de Sapoedi, puis celui de Kangean, et l'essaim 
des îlots boisés de Paternoster; au sud se développe parallèlement, comme 
un brise-lames, la chaîne des îles, de Bali à Nila, ipii coiilinuenl 
l'alignement ])rincipal des volcans de Java. D'après Junghuhn, les deux 
bornes terminales de celte île brisée du Java septenti'ional seraient : à 
l'ouesl, le volcan de Krakatau, dans le déiroil de la Sonde, à l'est le 
goenong Api ou >< mont du Feu )', appelé aussi Braudend eiland ou « île 
Ihùlanle .>, qui dresse son cône, entouré d'une étroite plage, au nord de 
l'île Welter. Les deux masses volcani([ues du nord de Java paraissent 
être maintenant dans une période de repos. Le Karang et la montagne 
jumelle de l'oelasari laissent seulement échapper (|uelques vapeurs sul- 
fureuses, tandis que le Moerio n'a plus ni fumerolles ni solfatares. Au 
nord-iuiest du Karang, une vallée, (distruée par un banc de débris volca- 
iii(|ues, enfermait une mer ou (IdtutK, mai'ais que l'on a récemment vidé. 



VOLCANS DE JAVA, KARANG, MOERIO, SALAK, GEDK. 525 

La poinio la plus occitlonlalo de Java, dilo Java-lioofd, esl en même 
temps la première saillie des hauleurs qui se continuent de l'ouest à l'est 
à travers l'île entière. Le promontoire appelé d'ordinaire goenong Pajoeng 
ou « mont du Parasol », à cause de ses ravins divergents, esl un cône tra- 
chytique d'environ 450 mètres, séparé par un détroit d'un piton plus élevé, 
poeloe Panah ou « île des Princes », qui se dresse à l'entrée méi'idionale 
du passage de la Sonde. Java-hoofd est lui-même presque en dehors de la 
grande terre et ne s'y rattache que par un isthme bas en grès marin d'ori- 
gine récente; mais au delà une chaîne de partage entre les eaux des deux 
versants s'élève par degrés et, dans le massif sédimenlaire des « Mille 
Montagnes», dépasse 900 mètres d'altitude. Sous le méridien de Batavia se 
montre le premier groupe de hauts volcans, atteignant 2215 mèlres par 
l'un des cônes, le Salak. L'histoire n'en mentionne qu'une éruption, 
en 1690 : des coulées de houes et de sables s'épanchèrent alors des 
flancs (le la montagne en quantités si énormes, que des vallées en lurent 
obstruées complètemiMit et que les lacs temporaires formés par ces bar- 
rages s'abattirent ensuite en déluge sur les plaines inférieui-es. Le cratère 
d'où sortit le fleuve de boue s'ouvre en chaudière énorme au sommet de 
la montagne, mais on n'y voit plus de puits central : toutes les pentes 
sont couvertes de forêts et des fumerolles ne s'échappent que du revers 
occidental du Salak. Quoique l'un des volcans les moins élevés et les moins 
actifs de Java, le Salak est fréquemment visité, grâce au voisinage de Ruiten- 
zorg. La grande voie ferrée de l'île passe à la base orientale du moni, au 
col de Tjitjoeroeg, seuil de partage ayant seulement 525 mètres d'allilude. 

A l'est de ce col, un autre massif volcanique atteint une élévation bien 
supérieure à celle du Salak. Le Gedé, c'est-à-dire le « Grand », qui donne 
son nom au groupe entier, pointe jusqu'à 29(32 mètres et son voisin le 
Mandala-Wangi le dépasse de 60 mètres. Le Gedé proprement dit a lancé 
fréquemment des cendres; de son cratère ébréché, d'environ 1200 mètres 
en circonférence, s'échappent encore des jets de vapeur, et du soufie se 
dépose sur les parois de son enceinte; d'abondantes sources d'eau chaude 
coulent des lianes de la montagne. Une étroite crête rattache le Gedé aux 
parois d'un autre cratère, bien plus vaste, puisqu'il dépasse 4 kilomètres 
en circonférence, du mur méridional, le Sala, à la muraille du nord, le 
Panggerango. L'abîme, profond de plus de 500 mètres en moyenne, 
a 12 kilomètres de tour, et de son gouffre se dresse le cône d'éruption, 
qui s'appuie par un talus sui' le bord oriental du cratère et le surmonte 
d'un millier de mètres. Il est revêtu de bois jusqu'à la cime et se ter- 
mine par une terrasse inclinée où des filets d'eau nombreux jaillissent de 



ô2fi 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



la mousse, unis bientôt en un large ruisseau que les rhinocéros visitaient 
naguère. De cette terrasse, le plus haut observatoire de toute la partie 
occidentale de Java, on voit à la fois les deux mers par-dessus les mon- 
tagnes et les collines des versants; tout le plan de la contrée basse, avec 
ses villages, ses forêts, ses rizières, le réseau de ses routes, se déploie 
dans le cercle de l'horizon. Nettement limité à l'ouest par le col de Tji- 



N" 63. VOLCA.N DE GEU 




ijoeroeg, le massif du (jedé se prolonge vers l'est par des avant-monts; 
mais^iJi^^''i''''''t*^iil soudain à la profoiule cluse où viennent s'engouffrer 
les eaux des hautes terres pour descendre au nord |)ar la rivière ou 
tji Taroem vers la mer de Java. 

Au sud du Gedé et des monts qui lui font cortège, les assises de foi'ma- 
tion tertiaire, calcaires, argiles et grès, atteignent leur plus grande éléva- 
tion. Presque partout coupées bi'usquement en falaises de deux à trois 
cents mètres, ces assises, blanches et jaunâtres, dépassent même l'altitude 







% 



M\iHt\\\m^' 




VOLCANS DE JAVA, l'ATUEllA, l'Al'AMlAJ AN. Ô29 

(le '2000 nii'lres par le sominel du Bi'eii;j;-l)reiiy ; mais à ïe^l elles ilisjia- 
raisseiil sous le (alus de eendres el sous les coulées de laves du l'aloeha 
(2366 mètres). Une cheire énorme dont les laves se sont décomposées en 
une terre des plus fertiles et portent maintenant de riches caféteries, s'est 
épanchée jadis dans les plaines situées au nord, mais aucune tradition ne 
raconte que le volcan se soit réveillé depuis ces temps inconnus; le cratère 
d'une régularité parfaite qui s'ouvre en entonnoir à la cime du moni est 
revêtu d'arbres jusqu'au fond, et le cratère extérieur, qu'emplit un « lac 
d'alun », c'est-à-dire une eau saturée de soufi'e et d'alun, n'a pas une tem- 
pérature supérieure à celle de l'air ambiant. Mais à quelques kilomètres au 
nord-est de Patoeha, à l'origine du tji Widei, s'ouvre un ciique de boue 
chaude d'où s'échappent, par des milliers d'ouveitures, des vapeurs acides, 
à odeur de soufre, désagrégeant graduellement les roches des alentours. 
Au-dessous de l'immense fournaise, pareille aux « furnas » des Açores, les 
innombrables jets unissent en un bruit strident toutes les voix de la fon- 
drière, soupirs, hoquets, sifflements, détonations, et les forêts environ- 
nantes en renvoient incessamment l'écho. 

A l'orient du l'atoeha, les monts volcaniques se succèdent en un grand 
désordre apparent, unis les uns aux autres par des seuils élevés, enfermant 
de hautes vallées d'où les torrents s'échappent par d'étroites portes pour 
rejoindre les cours d'eau du versant septentrional. Un de ces volcans, le 
Malabar ou « mont des Roses » {'iùi'-I mètres), n'a même plus sa forme 
conique, et son vaste cratère est à peine reconnaissable ; seulement deux 
sources thermales semblent indiquer un reste d'activité. Plus au sud, le 
WajangCilHI mètres) a gardé sur sa j)ente occidentale une magnilique 
solfatare, entourée de rochers usés et blanchis par les acides, un petit 
geysir de 5 mètres, avec intermittences de deux à trois minutes, et un 
ruisseau d'eaux sulfureuses et alumineuses. Bien autrement aclif, le 
Papandajan ou la <( Forge » ("iO-ji mètres) contient dans le cirque ébréché 
de son ancien cratère presque tous les appareils des laboratoii-es volca- 
niques : « des marais sulfureux qui bouillonnent, des cônes boueux qui 
soupirent, renâclent, lancent des boues et des pierres, des sources chaudes 
qui jaillissent en sifdant ». Toutes les voix du volcan se mêlent en un tu- 
multe assourdissant et pourtant i-ylhmé, qui fait penser à une immense 
usine avec ses milliers de marteaux retentissants et ses jets stridents de 
vapeur. Un ruisseau qui descetul pur et clair dans le cirque de la « Forge ». 
en sort brûlant et saturé de soufre'. En 1772, le Papandajan eut une 

' Vv. Juiigliuliii, uuvrjge cité. 

XIV. 42 



550 NOUVELLE CEOGRAPIIIE UNIVERSELLE. 

terrible éruption, une des plus violentes qui aient eu lieu dans les temps 
modernes. Mais à cette époque nul savant d'Europe n'avait encore pénétré 
dans la contrée et les indin;ènes se contredisent dans leurs récits. 

Le goenong Goentoer ou « mont Tonnerre » ("2244 mètres), situé au 
nord du Papandajan et faisant partie du même groupe, est un cône latéral 
(jui domine au nord-ouest le goenong Agoeng ou « Grand Mont ». Les 
autres montagnes de Java sont boisées ou du moins revêtues d'herbes, 
mais le Goentoer est absolument nu de la base au sommet. C'est une masse 
d'un noir grisâtre, n'offrant d'autre saillie sur ses pentes que les blocs de 
lave, à demi enfoncés dans les cendres. Pendant les éruptions on a vu par- 
fois tout le cône de la montagne s'illuminer des scories brûlantes rejetées 
par la bouche du cratère, et sur cette couche d'un rouge sombre les cou- 
lées de matière fondue descendaient en fleuves d'un rouge blanc. Avec le 
Lamongan, le Goentoer est le plus actif des volcans de Java. Ses éruptions, 
fort dangereuses pour les plantations des alentours, les ont souvent recou- 
v(mIos de cendres : c'est par centaines de mille que les cafiers ont été 
détruits dans ses jours de fureur. Junghuhn évaluait en 1843 à plus de 
10 millions de tonnes la quantité de sable qu'il lança en ombelle à l'alti- 
tude de 5000 mètres et qui resta plus d'une demi-journée, flottant dans 
l'air et obscurcissant le soleil, avant de retomber en pluie sur les cam- 
pagnes des alentours. Poiirlaiil ce ir(''lail là qu'une des petites explosions 
du volcan! 

Le Galoengoeng (2229 mètres) ou le >< mont des Cymbales », d'après 
Junghuhn, est moins actif que le Goentoer, mais ses réveils de 1822 
ont été parmi les j)lus terribles de Java. Le fracas fut entendu dans 
l'ile entière et un pan de la montagne entr'ouvert témoigne encore de la 
violence desiruclive des forces déchaînées. Deux éruptions eurent lieu, 
l'une pendant le jour, l'autre pendant la nuit, et chaque fois les pluies de 
cendres et de pierres furent accompagnées d'un déluge de boues. Des 
lacs enfermés dans le volcan se déversèrent dans les campagnes environ- 
nantes, entraînant les terres, roulant les blocs; même des amas de fange, 
lancés en fusées de la brèche, retombaient à des kilomètres de distance, 
mêlés à des nappes d'eau brùlanle. Un mois après l'événement, quand on 
put a[)procher des racines du moni, siu' la houe consolidée, (Ui l'econnul 
que, sauf quelques îlols épargnés dans le voisinage même du volcan, en 
dedans de la coui'be tracée par les jets de l'éruption, tout le pourtour du 
Galoengoeng, villages, rizières, caféteries et forêts, avait été recouver! 
d'une couche fangeuse d'un gris bleuâtre, ayant en certains endroits 
15 mètres d'épaisseur. Toute végétation avait disparu jusqu'à la distance 



VOLCANS DE JAVA, GOENTOER, GALOENGOENG. TANGKOEBAN PRAHOE. 531 

(le plus de 20 kilomètres ; cent quatorze villages, qu'habitaient plus de 
quatre mille personnes, avaient été recouverts par le flot de boue. Dans 
la plaine s'élevaient par myi'iades de petites buttes, formées par les 
blocs que le courant avait entraînés avec lui. De superbes forêts ont re- 
pris possession des pentes du volcan et de ses alentours. C'est non Idin de 
cette montagne, du côté de l'ouest, que se trouve le Telaga Bodas ou « Lac 
Blanc », mare à laquelle les retlets d'une argile sulfureuse donnent en effet 
une couleur blanchâtre, et que des jets de vapeur font bouillonner inces- 
samment. Un des vallons lapprochés du lac est le fameux Padjagalan ou 
<c Champ du Meurtre <>, d'où s'échappent des vapeurs mortelles. On y 
trouve toujours des cadavi-es d'animaux, écureuils et autres rongeurs, 
chats sauvages, des oiseaux, même des serpents (ju'étouffa l'acide carbo- 
nique et dont les cadavres échappent à la putréfaction; à l'épofjue où 
Junghuhn explorait la contrée, on y voyait aussi des tigres et des rhino- 
céros. Mais il parait que ces émanations du sol varient notablement en 
quantité, et même ])ar la nature des gaz : parfois on peut travers(>r sans 
danger le Champ du Meurtre. Les autres montagnes de la contrée, telles 
le Tjikoeraï (^Sl? mètres) elle Sawal (1761 mètres), sont toujours restées 
en repos durant les temps historiques, et dans le chaînon de collines qui 
s'abaisse par degrés vers l'est jusqu'au delta du tji Tandoewi, on ne signale 
aucun phénomène d'éru[)tion. 

La haute plaine de Bandong, qui limite au nord le groupe des monta- 
gnes volcaniques de l'reang, et dans laquelle s'unissent les eaux du tji 
Taroem, est dominée au nord par d'autres volcans qui se dirigent de l'ouest 
à l'est, suivant l'axe de l'île. Le premier goenong, le Boerangrang (2058 
mètres), est une masse Irachytique dont les éruptions furent antérieures à 
l'histoire. Plus loin, le Tangkoeban Prahoe (2075 mètres), montre à peine 
au-dessus des autres monts la longue voussure qui lui a fait donner son 
nom de «Bateau Renversé » ; mais il est encore en pleine activité : l'un de 
ses cratères jumeaux, qui s'ouvre dans une dépression terminale de 
6 kilomètres en circonférence, est empli de petites mares bouillonnantes. 
Le Tampomas (1685 mètres), qui termine la chaîne du côté de l'est, semble 
éteint, si ce n'est qu'une fissure de ses roches laisse encore échapper des 
gaz sulfureux : sur une arête de son cratère, dominé par le cône terminal 
de débris, se voient les restes d'un autel qui date probablement des temps 
antérieurs à l'Islam et devant lequel viennent encore s'agenouiller les 
pèlerins. 

Le goenong Tjerimaï, voisin du golfe de Cheribon, se dresse presque 
isolé, à 5070 mètres d'altitude : on l'appelle aussi mont de Cheribon, d'à- 



332 NOUVELLK GK OGRAPIllE lINlVEItSELLE. 

près la villi^ qui s'est, bâtie près de sa base. On a vu parfois le icllet des 
laves éclairer le ciel au-dessus de cette montagne et les coulées de feu des- 
cendre sur ses flancs. Le cratère actuel, profond d'une centaine de mètres, 
est un entonnoir d'une régularité parfaite, autour duquel passait naguère 
un sentier de rhinocéros, creusé à près de 2 mètres dans l'épaisseur 
du tuf. Les hirondelles nichent par milliers dans les cavernes du cra- 
tère, et, d'après les naturels, ces oiseaux ne seraient autres que des salan- 
ganes à nids comestibles comme celles qui tourbillonnent à l'entrée des 
grottes au bord de la mer. Chaque jour les hirondelles du Tjerimai vont et 
viennent entre leur gîte du cratère et la plage où elles se nourrissent 
d'insectes'. 

A l'est du Tjerimaï et du Sawal, mon! tei'miiial des massifs du sud, 
l'ile de Java est rétrécie entre deux golfes qui s'avançaient jadis beaucoujt 
plus loin dans l'intérieur des terres. La saillie maîtresse entre les deux 
versants se réduit à une chaîne de rochers, qui n'atteignent pas même 
100(1 mètres (le hauteur; mais à peu de distance un nouveau volcan, le 
Slamat (."li^ti mèlies), se dresse dans un isolement superbe : au nord, au 
sud, il s'élève de toute sa hauteur au-dessus de plaines basses doucement 
inclinées vers la mer. Sa forme est des plus régulières et des forêts 
sombres en recouvrent les pentes, jusqu'à 750 mètres de la cime, où com- 
mencent les aiides talus de déjection. Du cratère s'échappe, avec un bruit 
de cataracte, une épaisse colonne de vapeurs que le vent supérieur de 
l'alniosphèi'c l'ecourlie loujouis dans la dii'crlion de l'ouesl ; (|uand une 
bouffée d'air reploie les fumées, on aperçoit les parois du gouffre, bril- 
lantes d'un jaune d'or. Le matin, le soir, une couche de nuages blancs, 
ressemblant au champ d'un glacier, recouvre les plaines et les collines 
basses qui se succèdent dans la direction de l'est; mais la vue reste libre 
vers les deux mers, du nord et du sud, el dans le lointain se monti'ent 
comme des îles les sommets coniques des volcans orientaux, le Uogo 
iljembangan, le Prahoe, le Sindoro, le Soemhing, le Merapi. 

Le volcan dont le l'rahoe ('25,57 mJ'tres) n'est (|u'une luine latéi'ale 
fut probablement, à une épocpie antérieure à l'histoire, le plus haut som- 
met de Java; mais des explosions enlevèrent le cône suprême et il ne reste 
que les débris du pourtour, au nord le l'rahoe, à l'est le Pakoe('idjo, 
au sud le Wisma : tout l'espace intermédiaire est occu]té ])ar un plateau 
inégal, le Dieng, dont le nom est donné souvent à l'ensemble du massif. 
Cette terrasse, où se trouve, entouré de champs de tabac, le village le plus 



VOLCANS 1)K JAVA, T.IERIMAI, SLA.MAT, llJKNC,. ô.'iS 

él('V('' (le l'ilc ciilirrc, csl une îles plus remarquables de Java en phéiioniènes 
volcaui(|ues : houehes (réru[)(ioii, coulées de laves, lacs chauds et salures 
de subslauees chimiques, solfatares, sources chaudes, ruisseaux d'eau bouil- 
lante, fumerolles et mofettes. C'est sur le plateau de Dieng, creusé dans 
une arèle de partage enti-e deux ruisseaux, que s'ouvre le trou d'effoudic- 
ment appelé Pakaraman, Goewa Oepas ou « Vallée de la Morl>i, et décrit 
par certains voyageurs' comme une plaine déserte où nul ne saurait 



N" 86. DIENG. 



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s'aventurer sans périr. En celte île de Java, si riche en phénomènes gran- 
dioses, le Pakaraman a été signalé comme la merveille par excellence, bien 
qu'il ne soit en réalité qu'un simple trou, large de quelques mètres au 
fond et laissant échapper parfois un peu d'acide carbonique. La renommée 
de ce point de Java provient sans doute des ti-aditions religieuses qui se 
rattachent au plateau de Dieng, jadis rendez-vous des adorateurs de Siva, 
le dieu de la destruction. Même sur l'arête terminale du Prahoe, non loin 
du siimmcl, se voient des temples abandunnés; d'autres sanctuaires 



' Ffiorsi'li, citr ilans Pennanl, (hitlincs of llic Globe: — liudilin^li, IV;;; Rotlcnhim iiiiar Juvd. 



334 NOUVELLE GÉOGRAPUIE IIMVERSELLE. 

sont épars en divers endroits ; on y reconnaît aussi des édiliees qui 
servirent d'auberges aux pèlerins, un escalier monumental par lequel les 
fidèles atteignaient le rebord du plateau, enfin un canal souterrain qui 
dégageait de ses eaux une vallée marécageuse. Dans une grotte, Junghuhn 
découvrit même une inscription hindoue, restée indéchiffrable. L'impor- 
tance des travaux d'architecture constatés dans l'enceinte de volcans 
lémoigne de la p(i|mla(ion considérable ([ui se pressait sur ces hauteurs à 
répiM[ue de la civilisation sivaïte. Mais des éruptions du Pakoeôdjo, 
peul-èlre aussi des invasions de convertisseurs musulmans, firent le 
silence sur le plateau de Dieng; les forêts, les marécages en reprirent pos- 
session, et les hommes ne s'y sont aventurés de nouveau, avec leur bétail 
et leurs cultures, que depuis le commencement de ce siècle'. 

Aux longues crêtes, aux cimes émoussées des volcans qui entourent le 
plateau de Dieng, succèdent vers le sud les deux cônes superbes du Sin- 
doro (3124 mètres) et du Soembing (3556 mètres), que les marins 
voguant dans les parages de Semarang connaissent sous le nom des « Deux 
Frères ». Le Sindoro surtout, c'est-à-dire le « Majestueux ><, se profile 
avec une parfaite régularité de contours : c'est le plus beau des volcans 
javanais; à la cime son cône est trompiépar une ligne horizontale, comme 
si un glaive eût tranché la pointe du moni; de tous les côtés les laves, 
sortant de l'élroit cratère terminal, se sont épanchées en nappes d'une 
épaisseur constante, qui vers le nord sont entrées dans l'amphithéâtre 
ébréclié du volcan Telerep et l'ont à demi remjjli, el au sud se sont heur- 
tées et repliées contre les pentes plus abruptes du Soembing. Celui-ci, qui 
doit probablement son nom de « Mont Fendu " à une brèche de son cra- 
tère el au chaos de ses laves écroulées, est plus élevé que le Sindoro, mais 
ses formes sont moins régulières. A l'ouest, au sud, à l'est, il est entouré 
de vallées profondes ou de plaines basses el ne se rattache à l'ossature de 
l'île que par le seuil de partage entre les Deux Frères. Entre tous les 
volcans de Java, le Soembing se distingue par la régularité des sillons 
extérieurs (jui layonnent en diverg(>ant du cône suprême vers la base, 
séparés les uns des autres par des côtes en saillie de 80 à 100 mètres : les 
érosions des eaux qui s'écoulent en torrents entre les coulées de laves ont 
ainsi frangé la montagne d'une collerette de i-avins. On voit d'autant mieux 
cette formation des barranques que le Soembing, comme le volcan jumeau, 
a été complètement déboisé par les agriculteurs : il se montre dans sa 
iiudilé. Les Deux Frères semblent presque éteints : à peine quelques jets de 

' JurifiliLilin, (luvi'ajîe cilé. 



VOLCANS \)E JAVA, SlMlOUO, SOEMIilNi;, MERAl'I. ô">5 

vapeurs indiquent-ils un reste d'activité dans le foyer souterrain. C'est le 
tône du Soembinji qui marque à peu près exactement le centre de Java : 
les indigènes signalent la colline Tidar (504 mètres), située dans la plaine 
orientale, à la hase du volcan, comme le « clou » qui a fixé l'île sur le 
disque du monde. 

Un seuil de partage peu élevé rattache le volcan Telerep à un autre moni 
de laves, l'Oengaran (2048 mètres), dont les trois croupes allongées se 
profilent au sud de Semarang. Ce volcan à peu près éteint, n'ayant plus 
que des fumerolles et des sources thermales, est l'un des moins élevés de 
Java, mais un de ceux que remarquent le plus les marins, grâce aux nuages 
amoncelés qui en recouvrent presque toujours les cimes juscju'à 1000 
mètres de la plaine. Un mince pédoncule de collines l'unit aux deux vol- 
cans jumeaux de Merhahoe (5116 mètres) et Merapi (28(3(3 mètres), qui, 
de l'autre côté de la grande vallée de Kadoe, font face aux autres monts 
géminés Sindoro et Soembing. Le Merbaboe, la plus haute des deux mon- 
tagnes, semble inaclif : la dernière éruption que mentionne l'histoire 
locale paraît avoir eu lieu en 1500. Le travail du foyer souterrain s'est 
localisé au-dessous du Merapi, le u Feu Destructeur » : il lance incessam- 
ment hors de son cratère terminal un jet de vapeur blanche d'au moins 
200 mètres de tour à la base, qui, saisi par le vent alizé, se replie aussitôt 
dans la direction de l'occident et se déploie en arcade éclatante dans le 
ciel bleu. Ainsi que le fait remarquer Junghuhn, ce reploiement oontinu 
des vapeurs du Mera|)i, en partie sulfureuses, doit avoii- à la longue une 
action sur les [larois du cratère : c'est du côté occidental que celles-ci sont le 
[)lus rapidement désagrégées par les acides et par l'humidité; elles s'écrou- 
lent plus tôt el le cratère se déplace dans le même sens. Pendant le cours des 
siècles, l'orifice gagne constamment vers l'ouest, ainsi que le montrent 
les rebords d'un ancien cratère délaissé du côté de l'est. (Quoique tou- 
jours fumant, le Merapi n'a pas eu, pendant la période historique, d'érup- 
tions aussi terribles que celles d'autres volcans de Java : il n'a guère lancé 
que des cendres, parfois changées en boue par les pluies abondantes qui 
tombaient en même temps; mais les longues pentes du volcan, qui des- 
cendent au sud jus([u'ii la mer, entourant de leurs couches uniformes des 
collines insulaires, témoignent du nombre prodigieux des explosions (|ui 
se sont succédé. (juel(|ues-unes des parois trachytiques du Merapi oui une 
forme columnaire ({ui les fait ressembler aux basaltes de Staffa. 

A l'orient du Merapi, la rangée volcanique est complètement iulci- 
rompue par la vallée alluviale que parcourt le Solo. Dans cette partie 
de l'île, la saillie maîtresse est formée par les roches calcaires d'un blanc 



3ô(i NouviaLP: (;i';u(;r.\1'IJIK l:.mverseli,k. 

laiteux auxijiicllcs ou a duiiiu' le nom île goenoiif; Sewoe ou « Mille Moula- 
fijues '1, el (|ui longent en falaises la côte méridionale île Java. Les points 
les plus élevés de ce massif atteignent 600 mètres, mais la surface mame- 
lonnée de la contrée est en général beaucoup moins haute. Ainsi que le 
nom du pays l'indiijue, « mille » et « mille» buttes, de 50 à 60 mètres en 
saillie, parsèment le plateau, séparées les unes des autres par des allées 
sinueuses, ombragées des plus beaux arbres; entre les socles (jui portent les 
monticules, s'ouvrent des vallons étroits et allongés, presijue partout emplis 
de hautes herbes et fermés aux deux extrémités : les eaux qui s'y amas- 
sent pendant la mousson pluvieuse s'échappent par des loewanij, enton- 
noirs et canaux souterrains qui communiquent avec la mer. Les paysages 
du goenong Sewoe, dit Junghuhn en se rappelant sans doute les collines 
en pente douce et les forets de sa patrie thuringieune, « dépassent en 
beauté » tous les autres sites de Java : ces avenues ombreuses, ces coteaux 
aux pentes douces, ces vallons en |irairies et les raies villages entourés 
de jardins forment un ensemble gracieux (jui rappelle un peu l'aspect des 
pays tempérés. Du haut des parois abruptes qui lei'Uiinent les .< Mille 
Montagnes » du côté de l'Océan, hautes de 60 mètres ou davantage, on voit 
après les gi'aiides pluies la mer bouillonner au loin, et des eaux jaunes, 
provenant des rivières sous-marines, s'épanchent sur les Ilots bleus. Ce 
sont les torrents qui se sont engouffrés dans les loewang du goenong Sewoe 
pour glisser à la surface des grès sous-jacents au calcaire : trouvant une 
issue au fond de la mer, ils reuionleiil ;nissil('il, cl, plus légers ([ue l'eau 
salée, la recouvrent sur de vastes étendues. 

Au nord-<'st de cette région des Mille Montagnes, et d'un hémicycle 
plus élevé d'autres collines li'oiigine sédimentaire , le goenong Lavvoe 
(.5'"254 mJ'tres) se dresse en massif presijue complètement isolé; des 
plaines basses l'entourent de tous les côtés et les ravins qui en échancrent 
le cône, en divergeant connue les rayons d'un cercle, déversent leurs 
eaux dans les affluents d'une même rivière, le Solo. Les trois dômes du 
volcan, visités jadis par les adorateurs de Siva, ne sont [)oint percés de 
cratères et nulle part la montagne ne s'est creusée en coupe ; mais du côté 
méridional une sorte de jilateau déchiré, parsemé de blocs, creusé de 
gouffres, laisse échap|ier des vapeurs de ses crevasses pi'ofoinles. Le 
goenong Willis (^'t')! mèlres), (|ui succède au Lavvoe dans la rangi'c vol- 
canique, mais à SO kilonièlres de dislance, n'a plus même la foiine d'un 
volcan. Une explosion préhistorique a dû emporter le cône suprême, et 
maintenant il ne reste qu'une longue crou|)e inégale et sans cratère; 
des sources thermales et des solfatares témoignent encore de l'existence 



VOLCANS DE JAVA, GOENu.NG SEWOE 



d'un l'oycr souterrain. Il en csl de niùme pour le petit volcan de l'an- 
dan (000 mètres), situé au nord du Willis, dans la région des plaines. 
An sud de Soerahaja cl de son drila lluvial, Java est occupée dans une 











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J'après la Carte de Sch^erbrandt. 



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grande partie de sa largeur par un massif transversal d'autres monts vol- 
cani(|ues. Le goenong Keloet (17.j1 mètres) ou le « Balai », le plus l'ap- 
prochédu Willis, est celui (|ne les indigènes redoutent le plus. Dans la 
cavité de son cratère, profonde d'au moins 200 mètres, il enferme un lac 
d'eau douce, dont la contenance était évaluée en 1.S44, par Junghuhn, à 



"i8 



NOrvi-I.LI' (.l'ÛGRAPIlIE UNIVERSELLE. 



plus (le GO millions ilc m('lres cuIjos. Lors des CTuptions, quiiml la flic- 
minée du volcan s'ontc'ouvre au-dessous du lac, lan(;anl ses jets de vapeur 
brûlante à travers la niasse liquide, celle-ci se change elle-même en vapeur, 
s'élève en tourbillons de nuées d'où jaillissent des éclairs, puis l'etombe 



PENTES 51D-0CCIUE.\TAI.ES 




E t de Gr.=r,„ h 



sur les pen[es en foi'uiidaliles averses, mêlées aux phiics de salilc (|iii' jum- 
jette la montagne. Des lils de cendres trachyli(jues, creusés des bords du 
cratère à la base du volcan, rappellent le passage de ces coulées soudaines 
(jui s'abattent en déluges sur les campagnes d'en bas, « balayant » les 
cultures, déracinant les arbres et rasant les villages. Kn IcSiS, les d(''l(ina- 
lions régulières des gaz (|ui Iranslormaicnt le lac du cralèie en nuage et 



VOLCANS l)K JAVA, KEL0I:T. TENfiGEU. SEMEliUE. ",':) 

Je laii(,'aioiil contre le ciel, produisirent un tel fracas, (ju'on les enlendil 
dans presque toute l'Insulinde. Dans l'île de Celèbès, les haliitanls de 
Macassar, à 850 kilomètres et au vent de l'explosion, furent épouvantés de ce 
qu'ils croyaient être le bruit d'une canonnade et l'on envoya des navires 
en reconnaissance dans les parages voisins. Les autres volcans du massif 
sont éteints ou du moins n'ont ])lus ([uc de faibles restes de leur activité 
première. Le Kawi à la triple iioiiilc, iliuil la plus haute, le Boelak, atteint 
"iSÔO mètres, n'a plus même de solfataiv, mais seulement une fontaine 
thermale; le puissant Ardjoeno (.3555 mètres), aux cimes nombreuses 
où les Sivaïtes venaient jadis offrir des sacrifices, n'en a plus qu'une seule 
d'où s'échappent des vapeurs, et le I'enanggoen<ian (1050 mètres), (|ui 
termine la chaîne au sud de Soerabaja, paraît complètement endormi, (le- 
]ienil,inl dans l'axe même de la raufiée, à une vingtaine de kilomètres 
au sud de Soerabaja, se sont élevés deux volcans de boue, d'une dizaine de 
mètres en hauteur, dont les éruptions ont lieu surtout aux heures de 
la marée. Une de ces buttes rejette des briques en fragments (jui ne peuvent 
pi'ovenir que des construclions hindoues de l'ancienne ville de Moiljo- 
l'aliil, bâtie autrefois beaucoup |)lns à l'ouest. Ces briques ont été en- 
traînées par les courants d'eau au fond du golfe, maintenant cinublé 
d'alluvions, où les deux volcans de boue ont pris naissance. 

Un isthme n'ayant pas 500 mètres en hauteur i-ejoint le massif de l'Ar- 
djoeno à un autre groupe volcani((ue, celui du Tengger et du Semeroe : la 
première de ces montagnes, au nord, est celle qui a le plus large cratère 
dans l'île de Java; la seconde, au sud, est le pic dominateur de l'ile et 
récemment, en 1885, il s'en est épanché un courant de lave évalué à plus 
de 500 000 mètres cubes, le premier lleuve de matière fondue que l'on ail 
observé à Java : on croyait naguère, avec Junghuhn, que les volcans de 
l'île ne rejetaient que des matières solides, cendres ou pierres. Le cône ter- 
minal du Semeroe atteint 5071 mètres, tandis que le Tengger élève sa plus 
haute pointe à 2724 mètres seulement ; de là sans doute son nom. (jui 
signitiei'ait « Colline -> ; il apparaît aux indigènes comme le degré par lequel 
lin moule au Semeroe, c'est-à-dire au mont Merou, à la » Sainte Mon- 
tagne 1', car le volcan de Java est assimilé au pic de la région centrale de 
l'Himalaya, ce dieu qu'ont vénéré de tout temps Hindous et Tibé- 
tains. Le Tengger est d'une grande régularité, et de sa cime jaillissent, à 
courts intervalles des colonnes de vaj)eurs et de cendres, noires le jour, 
rouges la nuit, (|ui en accroissent la hauteur de plusieurs centaines ou 
même de milliers de mètres. 11 est probable que le Tengger ne le cédait pas 
autrefois au volcan du sud pour l'élévation et la majesté du cône central. 



540 NOUVELLK GK OGRAPIIIK UNIVERSELLE. 

Mais loiilo la partie supcrioui'o de la montagne a ilisparii; il n'en reste 
pins (|ue les parois extérieures formant une énorme enceinte d'environ 
2o kilomètres en cireonCérence, çà et là coupée de failles et di^ liri'ches et 
s'élevanten certains endroits à oOO mètres au-dessus de la plaine intérieure, 



69 TENGGEIÎ FT SKMEItOE. 




^'^ 




^^M.LJ 



qui lut jadis un cratère, (ielle plaine unie, d'une altitude nieyenne d<' |ilus 
de '200U inl'Ires, est dite le Dasar (in " Merde Sahie ., et tandis (|n'niie 
partie de la dépression, où les eaux séjournent [)lus longtemps ([u'ailleurs, 
est une savane herbeuse, l'autre est en ('ITel une étendue de la plus line 
poussière, (]ue les pluies diu'cisseni cunnue l'argile, mais (|ue la niuitidre 



m 



ï\à 



WllllllllilÊIIÊ 




VOLCANS DK .l.W.V, ISROMn, LAMdNCAN. ô4". 

scVIiorosso rond monl)lc do nouveau. Dans le Dasar on se Irouve comme 
en un pelil Sahara : le mirage se joue dans les couches lointaines de 
l'ail' cl le moindre vent soulève des trombes qui tournoient et se pour- 
suivent dans la vaste enceinte; presque tout le Dasar reste pendant l'année 
une plaine morne d'un gris noirâtre. Du milieu de l'espace enfermé s'éli'- 
vent quehjues monticules de salde, dont l'un, le Bromo, (ouj(Hirs fumant, a 
souvent eu de terrihies ('ruptions. (/(«st la cheminée centrale du Tengger, 
simple hutte posée au milieu du cratère immense et renfermant dans 
sa coupe tantôt un petit lac, tantôt un foyer de lave bouillonnante. Le nom 
de Bromo n'est autre que celui de Brahma. Les derniers Javanais qui 
professaient la religion brahmanique s'étaient réfugiés sur les pentes du 
mont Tengger et leurs descendants célèbrent encore des fêtes en l'honneur 
du dieu : le grand-prètre monte au bord du cratère et jette des offrandes 
de riz au Devo-Biomo ou ■< Dieu Brahma. » 

(juel(|ui's observateurs oui cru remar(|uer (pi'il existe une ctM'laine 
alternance dans les éruptions du Bromo et dans celles du Lamongan (II),"»? 
mètres), volcan situé à un quarantaine de kilomètres i)ius à l'est, dans un 
autre massif. C'est le moins élevé de Java, mais l'un des plus violents dans 
ses éruptions extraordinaires et le plus rythmé dans son travail journa- 
lier, qui est de lancer en fusi'cs des cendres et des vapeurs; des laves 
se sont épanchées de ce mont comme des flancs du Semeroe. Un ancien 
volcan, leTarob (KiliO mètres), au nord du Lamongan, est à demi caché 
sous les talus grandissants de la bouche actuelle. Tout autour de la mon- 
tagne, dans la solitude des grands bois, se succèdent en collier de petits 
rana», anciens ci'atères ou bassins d'effondrement maintenant emplis 
d'eau; l'un d'eux a plus d(( 100 mèti'es eji profondeur. 

Un isthme de collines, que franchit un col à 250 mèlics d'altitude, ral- 
lache le Lamongan, ducôtéde l'est, à un massif d'autres montagnes, d'ori- 
gine volcanique, connu sous le nom d'Ajang et présentant des pitons 
nombreux, ainsi qu'un large plateau revêtu de forêts. Un 1844, cette con- 
trée montagneuse était comi)lèlement inconnue, on ne savait pas même si 
un cratère s'ouvrait au milieu de ces solitudes. C'est à Junghuhn, l'infati- 
gable explorateur de Java, que revient l'honneur de la découverte : au som- 
met de l'Argopoera (3090 mètres), le pic le plus élevé, il se trouva au bord 
d'un gouffre d'éruption, et tout à côté, sur la plus haute saillie, il aperçut 
les luines d'un temple de Siva. D'autres constructions, éparses près de la 
cime, expli(juent le nom kavi du volcan, la « Yille de la Montagne », et 
l'un des sanctuaires, rongé par des vapeurs acides, prouve que depuis cinq 
cents ans, le volcan assoupi s'est éveillé au moins une fois. Ouant au 



544 NOUVELLE GÊOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

gocnong Ringgit (1250 niMres), qui s'avaiico dans la inor à rêxlrcmilé 
iioi'd-oricnlale de la chaîne d'Ajang, il se repose acluellemenl comme 
l'Argopoera; mais à la fin du seizième siècle il se fendit, lancanl dans 
l'ail' d'énormes quanlilés de cendres : pendant trois jours le soleil lui caché 
par les nuages noirs, et quand l'obscurité se dissipa, tous les villages des 
alentours avaient disparu avec leurs hahilanls. Actuellement la montagne 
n'a plus ni cratère, ni soll'atarcs, ni rumeidlles ou sources thermales, 
mais les traces de l'éruption sont enc(U'e visibles. Tandis (jue la partie 




se|)leiilri()nale du volcan, |ilongeant ses lacines dans la mer, a gardé sa 
l'orme noiinale de cùne avec racines divergentes, la })artie méridionale est 
c(»mpl('lement effondrée : ses ruines sont éparses comme celles d'un édi- 
fice; mais de nouveaux villages ont pris la place des anciens vl la |i(ipii- 
Jatioii même ignore le désastre qui fra|)pa ses ancêtres. 

La rive orientale de Java, au bord du détroit de Bali, est domini'e par 
des volcans comme le littoral de la pointe occidentale. Un énorme massif 
terminal projette ses coulées de lave ius(|u'à ."> kilomJ'fres des récifs avan- 
cés de Bali. Tout un diadème de hauts pilous enhuire un plateau circulaire 
ipii fui pcul-rli'e un grand cralèi'e : au sud-ouest se dresse le Raoen (.'âr)!) 



VOLCANS DE JAVA, RINT.GIT, RAOEN. ôi5 

métros); au nord-ouesl se proloni;e l'aivle du Kendeng, puis au nord-esl 
s'élève le Koekoesau ou la ■< Corbeille •<, landis ([u'au sud-est se pressent 
le Merapi, l'Ongop-Ongop, le Ranti, le Paudil et autres sommets souvent 
compris sous le nom commun de goeiiong Idjen ou i< Mont Isolé ». Les 
eaux qui s'amassent sur le plateau, jadis lacustre, s'écoulent au nord par 
une cluse ouverte entre le Kendeng et le Koekoesan. Le Raoen, géant su- 
perbe dans celte assemblée de monts, est de tous les volcans de Java celui 
qui s'est évidé le plus profondément pour laisser une issue aux va- 
peurs du foyer caché. Le gouffre a l'aspect d'une énorme chaudière; 
ses parois sont verticales sur les deux tiers de la hauteur et les fumées 
qu'on voit s'élever dans le fond sont tellement lointaines, qu'elles a|)pa- 
raissent comme un brouillard et qu'on n'entend pas même leur sifflement ; 
de l'autre côté de l'immense abîme, on distingue vaguement sur la mu- 
raille de cendres les saillies de quelques piliers de laves. Lors de la visite 
de Junghuhn, ce formidable cratère avait environ 5000 mètres de tour et 
7"20 inèlies de profondeur; mais il s'agrandissait fréquemment par la 
chute de ses bords, qui se détachaient en masse, comme des rivages saldon- 
neux attaqués à la base par le courant d'un fleuve. Parmi tous les autres 
volcans de l'enceinte, un seul est encore actif, celui qui porte le nom de 
Merapi, comme le volcan fameux du centre de Java et comme un mont 
suraatrais.Un lac d'eau douce repose dans le cratère; mais, lors des érup- 
tions, les vapeurs sulfureuses le soulèvent, le changent en vapeur comme 
celui du Keloet, puis les nuées, chargées à la fois de sable et d'eau, 
retombent sur les campagnes des alentours et les couvrent de boues l)rn- 
lantes. Une de ces explosions eut lieu en 1817, entraînant les maisons et 
les hommes, el diminuani |)ar d(^ nouvelles plages le détroit qui sé[)are 
les deux îles de Java et Rali. Le promontoii'e en forme de massue (jui ter- 
mine Java au sud-est, dans l'alignement des montagnes calcaires de la 
côte méridionale, était jadis une île que des pluies de cendres ontiatta- 
chée par une terre basse et marécageuse à la grande terre. Quant au pro- 
montoire nord-oriental, le Baloeran (1290 mètres), c'est un volcan dont 
la force s'est éteinte : un seuil de IT) mètres à peine sépare ce cône insu- 
laire des coulées de l'Lljen. 

Au nord, l'île de Madoera, quoi(jue assez accidentée, n'a point de mon- 
tagnes, mais seulement des rochers calcaires : son plus haut r/oeiwng, le 
Tamboekoe, vers l'extrémité orientale de l'île, atteint seulement 170 mètres 
au-dessus du niveau de la mer. Verbeek a constaté que les formations 
Iriasiques, jurassiques, crétacées manquent complètement à Madoera, de 
même que dans la grande terre. 



Ô4f) >OUVELLK GKOGIÎAPIIIE UNIVERSELLE. 

Oiioi(|ue riHenduedes lorrains volcaniquos de Java soit Lieu iiilérieiire à 
celle des formations scdimentaires, les quarante-cinij volcans de File, avec 
leur cortège de pitons latéraux, leurs cheires de lave et leurs nappes de 
cendres, sont les traits qui donnent à Java son aspect original : en appro- 
chant de ses rivages, le regard est toujours attiré vei's ces grands monts 
aux courbes gracieuses qui se montrent au-dessus des forêts de la plaine, 
soit empourprés aux rayons du soleil, soit d'un bleu pâle dans l'azur plus 
profond du ciel, et parfois surmontés d'une plume de vapeurs blanches se 
recourbant à l'ouest sous la pression du vent et s'éclairani en rose, le 
soir, comme les neiges des Alpes. A des intervalles différents, mais sur- 
tout, d'après Yerbeek, pendant la dernière partie des âges tei'tiaires, tous 
ces monts ont pris part à la transformation de l'île; durant la période 
histoi'i(|ue, plus de vingt d'entre eux ont accompli des changements très 
considérables, modifiant le profil et les contours de la contrée. Il est ceitain 
(|ne ])ar l'action des volcans la géographie de l'île est devenue tout autre. 
Si la migration des espèces végétales et animales ne permiH guère de douter 
de l'ancienne jonction des terres entre Java, la péninsule Malaise et Bornéo, 
d'autre part les faits géologiques démontrent (|ue durant les âges immé- 
diatement antérieurs à la période conlem|)oraine, Java était divisée en 
plusieurs îles offrant le même aspect que la traînée orientale des terres 
comprises entre Bali et Nila. (le sont les volcans qui pai' leurs coulées et 
surtout leurs éruptions de cendres ont le plus contribué à réunir les iVag- 
ments (''pars en une seule gi'ande t(^rre. Du côté du sud, leur action a été 
mininie, à cause de l'énorme profondeur de l'Océan, et ils n'ont jtu combler 
i|ue d'étroites baies, l'attacher à la rive maîtresse que des îlots rapprochés; 
mais dans les parages du nord ils ont notablement étendu la superficie 
des terres, et nombre d'îles ont été transformées en péninsules ou même 
complètement entourées de campagnes nouvelles, entraînées pour ainsi 
dire loin de la mer. Il paraît d'ailleurs que Java s'élève graduellement au- 
dessus de l'Océan ; en maints endroits les grèves et les bancs de corail ont 
été soulevés à (), S et mémo 15 mètres '. 

Par leurs torrents de vapeurs, les sables (|u'ils mêlent à leurs nuées, les 
boues qu'ils font l'etomber sur les campagnes environnantes, les volcans 
sont ri''i'llement des Meuves, mais ce sont les cours d'eau pioprement dits 
i|ui reprennent tous les débris rejelés par les cratères ou les crevasses 
et les (listiihueiil en couches régulières, les remanient en alluvions, et 
leui- (Idiineul la consistance nécessaire pour résister à l'érosion d(^s eaux 

' Jiin,nliiiliri. Vclli, mivrugi's eitrs : — Ed. Siicss, Ihis Aiillilz (1er Erdc. 



VOLCANS, i'ij;i vi;s ni:; java. 517 

111:111110. Les rivières contiiiiiiMil ainsi l'œiiviv i-ommencée dans le l'oyor 
des volcans, r( c'est aussi dans les jiolfes |)en piidonds du nord que leurs 
empiétements sont le plus rapides. D'ailleurs, c'est également de ce côté 
que les bassins fluviaux ont la plus grande étendue, que les cours d'eati 
ont le ])lus de longueui' cl la plus vaste ramure : grâce à la direction de la 
moussim de l'ouest et du nord-ouest, (|ui l'emporte par l'abondance des 
pluies, les rivières du versant seplenlrional sont également privih'giées 
poui' la quantité proportionnelle de leur débit. Les tjl et les kali — ce 
sont l(>s noms soendanais et javanais des rivières — ne sont guèiv navi- 
gables (|iie dans les provinces du nurd. 

\ers l'angle nord-occidental de .lava, à l'ouest et à l'est de lîatavia, les 
plaines sont arrosées par des rivil'res nombreuses, trop faibles pour iMic 
navigables, si ce n'est dans les terres basses où leur cours a été canalisé. 
La plus considérable, le tji Taroem, (}ui nait dans la province de l'reang, 
sur les pentes des volcans méridionaux, et s'échappe du plateau de Ban- 
doiig jiar une cluse ouverte dans la chaîne du nord, a un cours dévelo]ipé 
d'environ 2iO kilomètres, dont le tiers inférieur est navigable aux barques 
d'un faible liiant d'eau. Le délia du Iji Taroem, bordé de terrains d'inoii- 
dalion, s'avance au loin dans la mer à l'est du golfe de Batavia. Les 
mesures précises faites dans ces parages constatent que, depuis la lin du 
dix-septième siècle, l'empiétement moyen de ce littoral sur la mer est d'un 
peu plus de 7 mètres par an '. Le tji Maiioek, inoins abondant que h Ta- 
roem, a piiuriant formé comme lui une pointe vaseuse : c'est la saillie 
qui porte le nom indien d'Indramajoe. Les bateaux remontent aussi le 
canal inférieur du tji Manoek. 

Le grand fleuve du versant septentrional, long de 500 kilomètres, est 
\o kali Solo, appelé aussi Bengawan et Sambaja. Ses premières eaux jail- 
lissent dans un vallon des « Mille Montagnes ><, à l'i ou 13 kilnmi'tres 
seulement de l'océan Indien, et le ruisseau jirimitif se grossit bieiitôL d'au- 
tres ruisseaux descendus des volcans Merapi et Merbaboe, ijui limitent le 
bassin du côté de l'ouest. A l'est, le Koekoesan et le Lavvoe sont rayés de 
ravins qui de tous les côtés descendent vers le kali Solo ou ses affluents, et 
c'est au nord-est du Lavvoe (|iie le confluent des deux rivières maîtresses 
transforme li^ cours d'eau en un véritable Meuve. Il lui reste pourtant à 
franchir une cluse de rochers, mais au delà le kali Solo présente dans 
tout son cours une profondeur suffisante pour les barques d'un fori 
liraiil d'eau : il serait même accessible aux gros navires de mer s'il n'était 

' Ti'oiiip; — JuM^lmliM. Vulli. uiivragcs cilùs. 



5i8 NOrVELLIi GEOGRAPIIIK l M VERSELLK. 

obstrué à rentrée par des bancs dont le seuil est recouvert seulement de 
"2 mètres d'eau. Dans son cours navigable, le Solo coule au nord-csl, puis 
à l'est, au milieu de la dépression naturelle ouverte entre les deux moitiés 
parallèles de Java, et trouve une issue par la brèche du Nauw, où s'est 
l'orme le détroit de Madoera. Le delta d'alluvions a j)lus qu'à moitié com- 
blé cette brèche et en a diminué la profondeur: tôt ou tard le passage eût 
été complètement obstrué i)ar les bancs de sable, malgré le llux de la 
marée, si les eaux (jui coulaient à l'est n'avaient pas été détournées vers 
le nord au moyen d'un canal rectiligne, creusé dans les leri'cs basses. Les 
troubles, rejetés vers la mer, se déposent en un petit g(dle latéral. C'est 
le même travail que l'on devrait faire en France pour jeter le grand Uhône 
à l'ouest et protéger ainsi le golfe de Fos contre les apports fluviaux. 

A l'autre extrémité du détroit de Madoera, dans le Trechter ou «Enton- 
noir » proprement dit, se déverse un autre fleuve, toujours chargé de 
troubles et remarquable par les grandes dimensions de son delta envahis- 
sant. Ce kali est le Brantas, qui |irend également son origine très près de 
l'océan Indien, au sud du volcan de Kawi : un de ses affluents naît à 
2 kilomJ'lres seulement de la côte méridioiudc. Le Brantas, appelé aussi 
Kediri-riviei', ne le cède dans Java qu'au seul kali Solo en abondance 
d'eau; mais, si ce n'est pendant les crues, les bateaux ne le remontent 
(|u'au risque d'échouei' sur les fonds de vase ou de sable. Quant aux rivières 
du ver.sant méridional, il en est peu, même parmi les plus fortes, sur 
lesquelles puissent se hasarder les banjues. Le kali l'rogo, dont les hauts 
aflluenls viennent des deux groupes de volcans jumeaux, à l'ouest le 
Siudoro et le Soembing, à l'est le Merbaboe et le Merapi, est trop rapide 
pour (|u'il |)uisse servir au trans|)oil des denrées et l'on n'a pas encore 
donné suite au ])rojet de l'ingénieur Stielljes, (jui consiste à le rejeter au 
nord dans le bassin du Solo, afin d'en utiliser les eaux pour les arrose- 
ments'et la navigation'. Le kali Serajoe, alimenté par les ruisseaux (jui 
descendent d'un autre hémicycle de volcans, du Soembing au Slamat, est 
navigable dans son cours inférieur; mais, |)our éviter la barre })érilleuse 
de l'entrée, les bateaux doivent contourner l'estuaire à l'ouest par un 
canal creusé deniain d'homme. Le iji Tandoevvi, dont les vallées supé- 
rieures embrassent le massif du Sawal, reçoit même des baleaux à vapeui' 
dans son estuaire qu'élargit le flot marin; le fleuve, dans son coui's infé- 
rieui', s(!r|)enle en un vaste golfe transformé en marais ou rawa j)ar les 
alluvioHs (|ue lui ont apportées les torrents : il ne l'cste plus de ce golfe 

' S. E. W. iiiKinla \M\ Evsiii^a, Notes tnaiiiiscrilcs. 



FLKl'VKS m: JAVA, SlllJl. niiANTAS. TA.MMIKWI. 



349 



fjiriiiic hiiic sans profoiidour, dite Sogara Aiiaknii ou " Mer des Knlanls ». 
Une longue ile rocheuse, Noesa Kembaniian, située au devant de la ré|iion 
liasse de l'ancien goU'e, facilite !(> travail de comblement en retenant les 
alluvions des rivières, qui sur le reste du littoral sont emportées dans 



N» 71. NOESA KF.MBANGA 







20 l-Tl. 



les aijimes (icéani(|ues. Ih'jà le Noesa Keinhaniian n'est j)lus sépai'é de la 
grande Icrre (|ue j)ar un marigot vaseux. On |>eut dire (|u'il fait partie do 
Java; taiulis (ju'on le voyait jadis à une certaine distance au large, il se 
trouve maintenant attaché à la rive : de là sans doute son nom, qui, 
d'après la plupart di^s auteurs', signifierait, non pas « île des Fleurs » 



J. Cruwl'uril, liidinn Aichipelaiju : — Velli, Jatui. 



550 NOUVELLE (iE (li; l{ Al'UlE L'.MVEKt^ELLi;. 

cDiiiiiiL' le (liseiil les iiidiiiènes, mais u ile FloUaiile ". Il esl viai (|iie la 
légeiule explique ce phénomèiie par l'interveiilion d'iiii saiiil (|iii iiieiiail 
eu laisse l'île miraculeuse. 

Le cliuial de Java ressemide à celui des autres terres de l'Iusuliiide occi- 
deutale; il ulïre également l'alteruaucedes deux vents alizés, trausl'tirmés en 
moussons et apportant tous les deux une certaine quantité de [)luie, (juoi- 
(|ue la mousson de l'ouest soit plus humide en moyenne et [dus l'réfjuem- 
ment accompagnée de mauvais temps. Garantie en partie des vents d'ouest 
par la masse de Sumatra, Java ne re(;oil pas une part d'humidité aussi 
considérahie que les plateaux de l'ile sœur; en outre, rorienlalion des 
montagnes dans le sens de l'ouest à l'est modilie le régime des courants 
atmosphériques : l'alizé change rrcMjuemment sa direcliim normale du 
sud-esl j)our souffler du sud, perpendiculairement au rivage; de même, la 
mousson « de l'ouest .. vient frapper la côte en vent du nord,el de part et 
d'autre, à travers File, les courants atmosphériques se propagent dans 
les avenues que leur présentent les larges brèches entre les rangées de 
volcans. Les deux rives, du nord et du sud, offrent ainsi un grand con- 
traste provenant de la marche des vents; les deux extrémités de l'ouest et 
de l'est difièrent aussi, par suite de l'assèchement graduel du climat, à 
mesure qu'on se rapproche de l'AusIialie. Ou tih^erve égalemenl des con- 
trastes locaux suivant l'étendue des régions forestières et les défiiche- 
menls ; mais c'est toujours le versant occidental des monts, tourné vers 
la mousson " mauvaise ', (|ui reste le plus humide et au(piel s'attachent 
le plus souvent les hrunies ; au-dessus de (SOI) mètres ou u'oliserve plus le 
jeu allernalif des lirises de lerre el îles hrises de mer; au-dessus de 
150(1 mèlres la mousson d'ouest perd de sa force; plus haut s'étend une 
zone ueulie. el les cimes encore plus élevées baignent dans le courant 
ri'gulirr de l'ali/i' du sud-esl. Il esl l'are (|ue plusieui's jours se passent 
sans (|u'il |ileii\e sur les sommets de Java; presque clia(|ue soir a son 
orage, (hi peut dire que chaipu' massif a son climat, provenant à la fois 
des couililions géogTaphi(|ues et de l'action des hommes. Les moyennes 
de [)luies constatées dans cent stations méléorologi((ues de Ja\a pendant 
huit années établissent que la part d'humidité varie d'un peu plus de 
1 mètre à |)iès de ') mètres par au '. 

L'ensemble de la flore javanaise, décrite par Mi(|uel, coniprenil plus de 
'.MMIIj phani'rogames, dont ."0(10 oui des noms indigènes, ce i|iii lénioigne 

' Sliilmn ilc.l;iv;i(|iii ;i ivai le iiinnis <\r pliilc. .Ir IST'J :. 1 88ti : Siloohoniln (E. .Il' .liivii). l'-.lid 
i: Il i|ui fil a roai le jilii^ » » Iliiilciizoi>[ (0. ili' Java), ■i"',74i 

{licfUvriiHis A linanak, I fJSfS. ) 



CLIMAT. FLORT: DE JAVA. r.M 

(l'un sens ipmaïquabli' d'oltscrvalion clicz les Javanais', (iràce à sos nom- 
l)ivu\ volcans, qui so succèdeni comme des îles dans la mer, Java varie à 
l'infini l'étagement de ses espèces végétales, dont les zones s'entrecroisent, 
de l'été constant des pentes inférieures à l'hiver ou du moins à l'automne 
des sommets. En moyenne, la zone tropicale de Java, celle où croissent les 
espèces, indigènes ou importées, qui demandent une haute température 
constante, ne dépasse guère 600 mètres; la plupart des palmiers ne s'élèvent 
pas au-dessus de cette hauteur; cependant l'areng {borasmH gomutjia), le 
zi(tlif'rbo())n des Hollandais, cet arbre si utile qui fournit aux Javanais une 
boisson fermentée, du sucre, des cordages, Valap, c'est-à-dire les feuilles 
pour la toiture, comme le palmier nipa des marais, enfin mille objets 
d'usage journalier, se voit partout dans l'intérieur de l'ile jusqu'à l'alti- 
tude de 1400 mètres. Les plus beaux arbres croissent dans la zom- 
moyenne entre 000 et "2000 mètres, offrant en proportion de la hauteur 
du sol une physionomie (jui se rapproche graduellement de celle des 
forêts d'Europe; d'ailleurs on y rencontre aussi des espèces des genres 
européens, chênes, érables, châtaigniers, à côté du Iakka (myri^tico 
ini'm) et du rasamala (litjuklainhar allitHjiana), le géant des bois java- 
nais de l'ouest. Dans les régions supérieures, la puissance de la végéta- 
tion diminue par degrés : les fourrés se composent en majeui'e partie 
d'arbustes et de plantes basses, myrtes, acacias, ronces, sureaux, chè- 
vrefeuilles, et surtout de gnaphalium ligneux et d'une espèce d'éricée. 
l'agapetes. Plusieurs cimes de volcans, oîi l'on ne remarque pourtant au- 
cune trace d'exhalaisons gazeuses, sont complètement nues. Par amour 
du merveilleux, quelques voyageurs anciens ont attribué les émanations 
dangereuses de certains volcans à la présence d'arbres, tels que l'aiitylar. 
dont le voisinage même donnerait la mort; toutefois cet ai'bre redouté 
{(rutiiiris in.iicaria) n'est mortel que par Voepas ou poison (|ui en découle 
et il se rencontre dans toutes les parties de l'île, aussi bien (|u'en d'autres 
terres de l'Insulinde, où son suc est employé, comme celui de diverses 
plantes vénéneuses, pour enduire les pointes des flèches et des javelots : 
il tue en paralysant l'action du cœur. Après le cocotier, l'areng et les bam- 
bous, un des végétaux les plus précieux de la flore endémique java- 
naise est le djati, le tek des Hindous {kctonia (irandh), qui manque dans 
plusieurs autres îles de l'archipel asiati(jue et dont l'aire, même à Java, 
est considérablement diminuée depuis les temps historiques \ Il est rela- 



Ollo Kunizo, Vm Die Erdc, Rcisebeiichle fines Nnlurforiirltrys. 
i. \\ . U. Cordes, De Djali-liosschen. 



352 NOUVELLK GKOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

livemcnl rare diuis les j)roviiicos occidentales : sa véiilahle pairie esl entre 
le promonloii'e de Japara et Madoei'a, dans la résidence de Remhang, où il 
occnpe snrloiit les parties asséchées des plaines et les premières pentes des 
monts jusqu'à '250 mètres d'alliliide ; mais il en existe aussi de grandes 
forêts dans toutes les parties du centre et de l'est, et des plantations en 
ont été faites le long des routes et dans les terrains vagues. 

De même que Sumatra cl Born(>o, .Tava possède ses animaux distincts 
dans la faune générale de l'insulinde. Sur une centaine de mammifères, 
cinq ou six lui appartiennent en [)ropre ; de 27(1 espèces d'oiseaux, elle 
en possède 40, qui sont exclusivement javanaises. }.!ais ce qui étonne sur- 
tout, c'estle manque de formes animales caractéris(i(|uesdes autres grandes 
îles do la Malaisie : Java n'a point l'éléphanl, ni le lapir, ni l'orang-ouian, 
mais elle a le ravissant cerf-nain, ou '< cerf-souris », minialui'e parfaite 
du ceif des forêts d'Europe. Parmi ses grands mammifères, les plus 
remarquables sont les rhinocéros et les bœufs sauvages; mais les pre- 
miers ne se rencontrent, déjà fort rarement, (|ue dans la partie occiden- 
tale de l'ile, où d'ailleurs ils semblent compli'iemeni indifférents au cli- 
mat : on les voyait aussi bien sur les plus hauts sommets des volcans, 
au b;)rd des cralères, que dans les forêts basses du littoral. Quant aux 
tigres, ils hai)ileu[ les jongles en diverses parties de l'Ile, mais c'est prin- 
cijialemenl dans les terres basses que se trouve leur zone de parcours; 
en maints dislricls montagneux, les trouj)eaux de cerfs paissent sans dan- 
ger dans les clairières des l'orêls. Sur d'autres plateaux, il esl vrai, les 
tigres ont suivi le gibier, el l'on a remarqué (|u'ils sont toujours accom- 
pagnés dans Icuis migralions par le paon. Les slalisli(jues établissent 
que des centaines d'individus périssent chaque année à Java pai' la denl 
des tigres : comme dans l'Inde, il arrive souvent que des fauves dont les 
dénis sont usées chassent l'homme exclusivemeni ; dans la résidence de 
Banlam, des villages entiers ont dû être déplacés à cause du voisinage des 
tigres. Les crocodiles soni aussi fort dangereux dans certaines rivières, 
mais ils font annuellement moins de victimes (|ue les tigres. Un lézard de 
grandes dimensions, le tukc'i (iihiti/daclijlus (julUtlm). est ainsi nommé 
d'après son ci'i, que le nouveau venu pourrait croire |iroiion('('' par une 
bouche humaine '. 

Les îles dépendantes de Java en diffèrent pai'tiellemenl [)ar la l'aune : 
Bawean notamment constitue, par ses espèces d'animaux, un petit monde 
à part; même Noesa Kembangan, qui n'est pour ainsi dire (|u'uuc pénin- 

' (;. Wiii.lsnr Eiirt, The Eask'ni Sens. 



FAINE, POPILATIONS DK JAVA. 555 

suie javanaise, possède une roussette [pteropm aterrimus) que l'on ne 
li'ouve pas à Java '. 



Les indifiènes de Java n'appartiennent pas tous au même proupe natio- 
nal. Les Malais proprement dits, (jui donnent leur nom à l'ensemble de la 
race, ne sont représentés dans l'Ile que par des immigrants et ne possèdent 
la majorité que dans une moitié de la province de Batavia, où les ont 
appelés le commerce et la centralisation politique. Le reste de l'île est 
occupé par des Soendanais, des Javanais, — ceux-ci de beaucouj» les plus 
nombreux, — et des Madoerais. Entre ces divers groupes, qui se distin- 
guent surloul par la langue, s'interposent des zones de transition où se 
parlent des patois intermédiaires. 

A l'exception de l'enclave malaise de Batavia et des côtes du nord, où 
l'idiome javanais a prévalu, la partie occidentale de Java est habitée par les 
Soendanais jusqu'à une ligne transversale, tirée du golfe de Cheribon à 
l'embouchure du tji Tandoewi : le nom de Soenda, que l'on donne à cette 
contrée, est d'origine fort ancienne, et c'est par erreur que les maiins par- 
lent des îles et du détroit « de la Sonde » comme si cette appellation était 
de provenance européenne et devait sa signification aux faibles profondeurs 
(le l'eau dans les mers de Java. Les gens du Soenda ou Soendanais, les 
«Hommes du Sol » ou les « Aborigènes », ont en effet, grâce à la nature 
montagneuse de leur pays, mieux conservé leurs moeurs primitives que les 
autres insulaires et se sont moins croisés d'éléments étrangers. Ils sont en 
général plus forts physicjuement, plus grands et plus sains; mais ils sont 
considérés comme relativement barbares, et quand ils se rencontrent avec 
des Malais ou des Javanais, ils ont honte de leur dialecte, que l'on tient 
dans les villes pour une sorte de patois. Moins développée que le javanais, 
leur langue n'en diffère que peu pour le vocabulaire primitif et la syn- 
taxe; mais elle renferme beaucoup moins de mots sanscrits, l'influence 
des Hindous ayant été relativement faible dans leurs montagnes. Cepen- 
dant les Soendanais furent également convertis au bouddhisme, et plus 
tard à la religion de Mahomet; ils eurent aussi beaucoup à souffrir de 
guerres d'invasion, et l'on dit que le nom même de Pieang, qui reste 
aux Preanger Regentschappen ou « régences de Preang », a le sens de 
« Terre d'Extermination »-. Dans la haute vallée du tji Oedjoeng, que 



TL'inmiiick, Les Possessions néerlandaises dans l'Inde. 
Olivier, Reisen im Niederlândischen Indien. 

ïiv. 45 



554 NOUVELLK (lÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

(lominent les monlnuiies (le Kêndaiig, près de l'extrémilt'' occiaenlale de 
l'ile, un millier de Soendnnais, désignés sous le nom de Badoeï, — dérivé 
sans doute de l'arabe badaoui ou bédouins, — praticjuent encore des céré- 
monies païennes, auxquelles se mêlent quelques traces du culte de Bouddha. 
Ces montagnards se distinguent de leurs voisins mahométans par une 
plus grande probité et des mœurs plus sévères. Meurtres, vols, adultères 
sont inconnus chez eux ; ceux d'entre les villageois qui se rendent cou- 
pables de quelque méfïiit sont bannis de la commune; la culture des 
rizières en terrains humides leur est interdite ])ar la tradilion. Les cheCs 
des knmpong prennent le nom de « pères »; on les appelle aussi les 
« Sources de la Joie ». 

Les Javanais proprement dits, ([ui représentent plus des deux tiers de 
la population, occupent toute la partie centrale de Java à l'est du golfe de 
(llieribon ; ils peuplent en outre la côte septentrionale entre Cheribon et 
le détroit de la Sonde, et le littoral du sud dans la région orientale de 
l'île. A l'est du pays de Soenda, la contrée devient beaucoup plus facile- 
ment accessible, grâce aux larges dépressions qui s'ouvrent entre les mas- 
sifs de volcans. Aussi les immigrants étrangers, venus des autres îles de 
rinsulinde, surtout du ïsiampa, dans la péninsule ludo-chinoise, et même 
de l'Inde lointaine, ont-ils été nombreux dans celte partie de Java, et la 
civilisation supérieure des Hindous leur donna sur la population indigène, 
d'ailleurs civilisée déjà, un ascendant considérable : la langue sacrée des 
Javanais, le kari, c'est-à-dire le langage « cultivé », renfei'me une très 
forte proportion de termes sanscrits. D'anciens documents, des inscriptions 
on! sauvé ce langage de l'oubli, et il en reste des traces nombreuses dans 
le javanais, surtout en poésie; les contes de la veillée, les fragments de 
poèmes, les représentations théâtrales et ces tvajang ou jeux de niarioii- 
netles auxquels les insulaires de Java assistent avec tant de passion, raji- 
pellent les grandes scènes de la mythologie hindoue. D'ailleurs, en pays 
javanais comme en domaine soendanais, s'est maintenue une popula- 
tion d'environ trois mille fugitifs sivaïles (|ui ont gardé leurs pratiques 
indieunes en même temps que leur dialecte, fortement mélangé de termes 
dérivés de la langue sacrée. Ce sont les « gens de Tengger », (|ui ont pris 
pour l'efuge le plateau du même nom, avec sa « mer de sable » et son 
cône fumant. Dans leurs longues maisons, où plusieurs familles ont leur 
résidence commune, brûle une flamme sacrée, qui ne s'est point éteinte 
depuis le jour où elle fut apportée des rivages de la péninsule hindoue. 

Le javanais se subdivise en plusieurs dialectes provinciaux ; en outre, 
chacun de ces parlers locaux, de même (|ue le soendanais, comprend deux 



JAVANAIS. 



-.05 



langues, la « haule » et la « basse », le krotno el le mjoko, fjue tous doi- 
vent employer, la première quand ils s'adressent à des supérieurs ou à des 
égaux cérémonieusement traités, la seconde quand ils s'entretiennent avec 
des inférieurs ou des amis. Le langage noble n'est point, comme on pour- 
rait le croire, celui que l'on parle spécialement dans l'entourage des prin- 
ces : au contraire, les pauvres, obligés de témoigner leur soumission en- 
vers tous, parlent d'ordinaire le kromo d'une façon beaucoup plus élégante 
que les nobles, habitués à se servir avec leurs gens du langage « bas », le 
« parler du tutoiement ». D'ailleurs, les différences entre les deux dia- 
lectes ne sont pas de simples formes; elles s(int piofondes : il faul ciii- 



N" 72. rOPrLVTIOX? DE JAVA. 



= 1^5^' 



Est d- Pa, 




SuL'udauais. Mal.nis. Javanais. Maducrais. Tcnfrfrorais 

Le croisement des grisés iiidique le mélange des langues. 



[doyer d'autres termes, d'autres tournures de phrases, modifier les dési- 
nences de mots quand on ne peut en trouver de différents; même les noms 
des villes changent suivant la personne à lacjuelle on parle'. Il existerait 
même une troisième langue, à peu ])rès intermédiaire aux deux autres, 
le madyo, dont on se sert dans l'intimité. 

Le dialecte de l'ile de Madoera est assez différent du javanais pour qu'on 
le considère comme un langage à part, et généi'alement on le parle d'une 
voix traînante qui lui donne un caractère spécial. Tandis que l'idiome 
javanais empiète graduellement à l'ouest sur le soendanais, en vertu de la 
civilisation supérieure de ceux (|ui l'emploient, c'est le madoerais qui 
l'ompoile dans la |)arlie oricnlalc de File, gri'ice au mouvement rapide 



' Crawfurd, llislonj uf ihr liidi/iii Airliipclayu i — Kcrii ; v:m iloi' Tiiiik; Velli, ilc. 



556 NOUVELLE GÉOGHAI'lllE L M VEIiSELLE. 

d'immij^ralion qui entraîne les entreprenants Madoerais sur la grande 
terre voisine '.Ils ont la majorité numérique dans les deux provinces de 
Besoeki et de Probolingo; ils luttent en égaux dans celle de Pasoeroean, 
et s'accroissent rapidement autour de Soerabaja. Les trois langues, soen- 
danaise, javanaise, madoeraise, s'écrivent en caractères dérivés du deva- 
nagari de l'Inde. 

Physiquement, les Javanais ont des formes gracieuses et des traits 
délicats. On ne voit parmi eux qu'un petit nombre d'individus de haute 
taille; mais, qu'ils soient de moyenne ou de faible stature, ils sont presque 
toujours sveltes et élancés. Plus encore que chez les autres Malais, les di- 
verses parties du squelette présentent un bel é(juilibre; mais chez les 
femmes les os sont d'une extrême gracilité \ La couleur de la peau varie 
du jaune pâle à l'olivâtre foncé, suivant le genre de vie des indigènes, la 
nourriture et le lieu de séjour : la nuance la plus appréciée, chez la femme 
surtout, est celle où l'on voit briller comme un retlet d'or. Le nez est jteu 
saillant, sans être épaté; la bouche est forte, sans être lippue; les yeux sont 
larges et bien ouverts; la figure, ronde, [)résente un ensemble de physio- 
nomie bienveillant et poli, souvent triste, suppliant ou résigné. Les princes 
portent la moustache à la manière hindoue. 

Les Javanais sont les plus doux des hommes, quoi(|u'il ne uiaiMiue pas 
d'auteurs qui les accusent d'être fanatiques, perfides, rancuniers, vindica- 
tifs : mais il est facile de se laisser entraîner à médire des faibles. Habitant 
une conirée dont le climat permet la culture de toutes les plantes nourri- 
cières et dont le sol n'est dépassé en fécondité par aucun autre, le Javanais 
n'a pas eu de peine à devenir agriculteur et longtemps la cueillette des fruits 
avait suffi pour le nourrir. Si rapide (|ue fût l'accroissement de la pojiula- 
tion, les produits étaient toujours en surabondance dans ce pays où l'indi- 
gène Innive facilement ses trois repas de riz par jour, avec du |)oisson et 
un peu de viande de buffle, moyennant un travail de quebjues heures, et 
où l'on n'a besoin ni de maison, ni de vêlements, ni de chauffage"'. Le 
Javanais a donc |)ris naturellement les maîurs pacifioues de l'agi^iculleur 

' l'o|iiil;iliijii jii'dliable de Java en 1888, suivant les langues : 

De langue javanaise 10 (100 000 haliilants. 

)) soendanaise 2 500 000 » 

I) madoeraise 2 000 000 n 

» malaise 1 000 000 » 

D'autres langues ÔOO 000 » 

Ensemble ... 25 000 000 habitants. 
- Von Scherzcr, Novarn-E.rpedilion . 

' Van Uoëvell, Reis ovcrJnvn, Maditin en Buti ; — S E. \V. Iluoida van Ejsinga, l'hiiuaopliie 
Positive, septenibie. oetobre 1882. 




JAVA. l'eMPEKECB ET L IMPLKAIIUCE DE SUEKAKARIA. 

Gravure Je Thirial, d après une photographie communiquée par M. Cotlea». 



JAVANAIS. 359 

et la cohésion communale entre paysans du même district est devenue 
très forte là où la culture dominante est celle des rizières, qui demande 
un labeur collectif. Mais si la terre généreuse et les conditions du travail 
semblaient préparer les Javanais à une existence douce et facile, les impo- 
sanls phénomènes de la nature devaient d'autre part les disposer à la 
crainte. Les orages de Java sont terribles et les statistiques annuelles 
pailcnl (le centaines d'individus frappés chaque année par la foudre, de 
villages incendiés, de maisons détruites. Les fumées, noires de cendres, 
qu'on voit s'élever au sommet des volcans, paraissent plus redoutables 
encore (}ue les nuages cuivrés d'oîi s'élance l'éclair et souvent en quelques 
heures des populations entières ontdisparu avec villages et moissons. A ces 
terribles dangers éventuels des orages, des inondations, des explosions vol- 
caniques se joint pour le paysan la peur d'être saisi par les fauves, qui 
rôdent autour des maisons et des vergers. 

Mais c'est de l'homme surtout que vient le péi'il pour l'homme. On 
ignore l'histoire ancienne de Java, depuis les âges de pierre, révélés comme 
en Europe par des armes et des instruments en silex; mais on sait que 
pendant les vingt derniers siècles les habitants de l'ile ont toujours eu des 
maîtres. Les seules tribus qui aient pu maintenir pour un temps leur indé- 
pendance sont celles que de grandes forêts, des pentes abruptes ou même, 
des enceintes de cratère protégeaient contre l'attaque. Les agriculteurs 
des plaines, épars dans un territoire qui ne présentait guère de défenses 
naturelles, si ce n'est des bois et des marécages faciles à tourner, restaient 
exposés à toutes les invasions, et partout des maîtres étrangers vinrent 
leur imposer la servitude. La forme même de Java, long parallélogramme 
divisé en avenues transversales par les chaînes de volcans, empêchait la 
naissance d'un peuple offrant une certaine cohésion politique et capable 
d'une résistance durable. Aux origines de l'histoire insulindienne, des 
convertisseurs hindous, venus probablement par la voie de la Barmanie, 
de Siam et du Tsiampa, étaient à l'œuvre dans l'ile de Java, convertis- 
sant les indigènes au brahmanisme : au commencement du cinquième 
siècle, lors du voyage du pèlerin bouddhiste Fa-hian, la religion des 
brahmanes dominait dans l'île. Plus tard elle fut remplacée presque par- 
tout par les pratiques du bouddhisme; cependant le culte qui s'est main- 
tenu encore çà et là autour des volcans rappelle les traditions du sivaïsme. 
De nombreux royaumes hindous, dont l'histoire et les légendes donnent 
les noms et qui ont laissé sur le sol les ruines de leurs capitales ou de 
leurs temples, se constituèrent successivement, surtout dans la partie cen- 
trale et vers l'extrémité orientale de l'île. 



ÔGO NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Pendant la période de l'influence hindoue, l'Insulindo presque entière 
se trouva même par deux fois, au treizième et au quinzième siècle, réunie 
sous le pouvoir d'un seul maître. Mais déjà les Arabes musulmans dispu- 
taient aux dynasties hindoues la domination de l'ile : en 1478, ils rasaient 
la capitale de l'empire de Modjo-Pahit, située non loin de la ville actuelle de 
Soerabaja, et pendant les deux ou trois générations suivantes ils firent dispa- 
raître successivement les petites principautés hindoues qui s'étaient encore 
maintenues'. Mais à leur tour ces conquérants furent bientôt remplacés 
par d'autres. Si les Portugais, trop faibles pour conquérir la contrée, se 
bornèrent à fonder quelques comptoirs sur la côte et à prendre part comme 
aventuriers aux guerres intestines de Java, les Hollandais, qui parurent 
en 1596, se sentirent en peu d'années assez puissants pour s'établir en 
maîtres sur le sol. En 1619, ils fondaient le fort de Batavia, centre de la 
domination qui depuis s'est étendue de proche en proche sur le reste de 
l'île et sur l'archipel de l'Indonésie. Quoique des insurrections locales aient 
eu lieu, et (|ue même une guerre de succession ait ébranlé le ])Ouvoir 
hollandais de 1825 à 1850, cependant on peut dire que, dans l'ensemble, 
les Javanais n'ont pas d'égaux parmi les nations pour l'obéissance et la 
résignation. On cite même des exemples de malheureux qui, sur l'ordre 
-des chefs, se laissaient condamner à leur place aux travaux forcés. Il est 
étonnant qu'un peuple si docile, se pliant à l'asservissement comme l'a fait 
le peuple javanais, ait pourtant consei'vé tant de vertus, la douceur, l'es- 
prit de justice, la probité. Sur les côtes, il se trouve le plus en contact avec 
les étrangers et c'est là aussi qu'il est le plus mêlé d'éléments de corrup- 
tion et de pei-fidie. On dit (jue les femmes javanaises, non abruties par la 
corvée, ont en général plus d'énergie, d'intelligence et de fierté que les 
hommes. 

On a l'habitude de signaler le rapide accroissement de la population 
javanaise comme un témoignage en faveur de sa prospérité matérielle et 
morale. Le doublement des familles dans l'espace d'une génération, tel est 
le lait (]ue l'on invoque poui' vanter la domination étrangère comme un 
régime bienfaisant entre tous. Il est certain que, si l'augmentation numé- 
ri(|ue d'un peuple était une preuve de bonheur, les Javanais seraient jjarmi 
les plus heureux des hommes ; car dans l'espace d'un siècle, alors que la 
population de la France s'accroissait d'un tiers, les indigènes de Java, sans 
tenir compte des Chinois et des blancs immigrés, décuplaient en nombre 
par le seul fait de l'excédent des naissances sur les décès. En 1781), à la 

' llr^\vfiir(L lUstoiii of tlii- liidian Anliipi'liHjn; — Yctli. Java. 



JAVANAIS, ACCROISSEMENT DE LA POPULATION. 



3G1 



suite de « guerres sans cesse renaissantes qui avaient enlevé la nioitii' de 
la population et fait de cette île si riche et si belle un théâtre de cruauté et 
d'oppression ' », les Javanais étaient un peu plus de 2 millions; en 1888, 
ils sont au moins 25 millions, et chaque année trois à quatre cent mille 
individus, parfois même plus d'un demi-million d'hommes, s'ajoutent aux 
liahilants pressés dans les campagnes de Java. Déjà la densité de la po- 
pulation javanaise est de beaucoup supérieure à celle de la Hollande, et 
même est bien près d'égaler celle de la Belgique; peut-être même la 
dépasse-t-elle, car les communautés agricoles, sachant parfoitement que 
le cens est fait dans l'intérêt du fisc, ne se prêtent point à faciliter le tra- 
vail des recenseurs. Et puisque les deux tiers du sol javanais sont encore 



N° 7.-,. ACCROISSEMENT DE L.V POPULATION UE JAVA, COMPAIiÉE A CELLE DE LV ll»l.r,AMlE. 



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1850 1860 


1870 


:S80 





inciilles, rien n'empêche que le nombre des habitants ne triple encore 
(piand l'île entière sera défrichée. 

Cependant des reflux partiels ont eu lieu dans cette marée montante de 
vies humaines. En 1880, une famine, suivie de tout un cortège de mala- 
dies, réduisit de 108 000 habitants, soit plus du cinquième, la population 
de la province de Bantam, à l'extrémité occidentale de Java. En 1818, plu- 
sieurs districts de la province de Semarang furent aussi partiellement 
dépeuplés par la famine : on vit alors des mères vendre leurs enfants pour 
([uel(|nes florins, et même les donner, afin de les arracher à la mori ; dans 
sept provinces du centre, de Cheribon à Madioen, la population diminua 
de 554 000 personnes en quatre années*. Mais après les périodes de disette 
les familles croissent de nouveau, bientôt les vides sont comblés et au 
delà. Les paysans javarîais ne redoutent point, comme les petits proprié- 

' Slavniiniis, l'oi/rtf/c h Bat(n<in. 

' W. R. Iliic'vi'll en W. Bosc-li, De vrije Arbcid ofJnvn; — S. E. W. Roorda van Eysinga, mé- 
iMoiic cilé. 

XIV. 46 



362 NOUVELLE GÉOGRAPllIE UNIVERSELLE. 

Iniros français, d'avoir une trop nombreuse famille à lancer dans le monde. 
iJéjiourvus de loule amliilion, aussi lùcn pour leurs enfants que pour 
eux-mêmes, ils ne rêvent point pour les leui's une existence qui les élève 
au-dessus de la pauvreté héréditaire. Résignés d'avance au sort de leurs 
fils, ils leur enseignent par l'exemple à vivre de peu et sans espérance. 

Un certain nombre de Javanais émigrent vers Bornéo, Sumatra et 
autres îles de l'archipel, mais l'immigration des étrangers l'emporte de 
beaucoup sur l'émigration. Parmi ces gens du dehors, les Chinois sont 
les plus nombreux : ils dépassent deux cent vingt mille. Il est vrai que 
la plupai't sont des Pernakan, c'est-à-dire des Chinois natifs de Java, 
ayant pour mères des femmes indigènes. C'est par l'excédent des naissances 
sur les décès, et moins par l'immigration, que s'accroît la population chi- 
noise; mais le mélange des sangs ne modifie le type du père ou de l'aïeul 
qu'avec lenteur, et même après ])lusieurs croisements successifs, de gé- 
néralioii en généralion, on iccoiiiiail le descendant des Chinois sous le 
S(//'o/w/ javanais. Leurs enfants reçoivent une éducation chinoise d'institu- 
teurs venus de Chine ou même y ayant passé leurs examens. Ils ne se fou! 
jamais domesli(jues comme dans les autres colonies; ils veulent sans doute 
évitei- d'être associés à ces Javanais qu'ils méprisent; ils évitent aussi les 
Juifs, leurs rivaux dans le maniement de l'or'. En général, les « Enfants 
de Han » sont fort redoutés des autres habitants de Java : intermédiaires 
de commerce, entrepreneurs, fermiers de monopoles, prêteurs sur gages, 
coiilrebandiers et marchands d'opium, ils prélèvent la meilleure pari 
des bénéfices sur toutes les transactions; par les crédits et les avances 
de fonds, ils accaparent les récoltes et les héritages : en arrivant, ils se 
font humbles, et bientôt ils sont les maîtres; « ils s'épanouissent comme 
le lotus ». En ISlSj, leurs propriétés à Java représentaient une valeur de 
"2X0 millions de francs '. Les Européens voient en eux des concurrents 
pour le grand trafic, et cependant ils doivent les utiliser pour mettre à 
profit leur connaissance des hommes et des choses. De son côté, le gouver- 
Mcinrnt hollandais, tout en les tenant en suspicion à cause de leui' iudé- 
|)cndatice di' caractère, de leur esprit de solidarité nationale, de leurs con- 
cilialiulcs occultes, ne peut que s'adresser .à eux pour une foule d'emijlois 
(|iii dcinandcnt de la légularité et de la minutie. Aussi l'interdiction com- 
pli'lc (le l'iiumigraliou chinoise, ordonnée en 1857, fut-elle levée (juel(|ues 
années a|ir('s; mais l'entrée de l'île resta difficile aux <' Fils de l'Em- 

' (). Kiiii/i', Uni (lie El (h'. 

- Efiiifii- opiiicrlJiKii-ii l'ii hrscliiiiiwiinicii iii'cr dcii Ti)est(iii(l in IScdcrliiiiiIsrli Oiixl-liidir, ilniti 
l'en mut H(iofil-iimhtciiiiiii\ 



HAIUTAMS DE JAVA, LUI.NUIS. ARABES. ELRUI'ÉE.NS. 565 

piri" Flt'iiri ;> : droits de débarquement et de séjour, taxes de capitation, 
passeports, choix de garants responsables, impôts spéciaux sur cha(|a(' 
industrie, retardaient l'invasion; encore maintenant ils sont frappés par 
un impôt spécial sur le revenu. Aussi, et quoi qu'on en dise, leur accrois- 
sement est-il moindre que celui des indigènes '. 

Moins nombreux que les Chinois, les Arabes uni tni jirujiortidii une 
influence supérieure, grâce à leur religion : appartenant à la race élue, 
ayant pour eux les souvenirs de l'ancienne domination, ils sont considérés 
par les Javanais comme ayant une sorte de sainteté, surtout ceux d'entre 
eux qui ont fait le voyage de la Mecque. Cependant ils ont les mêmes 
industries que les Chinois et vivent aussi aux dépens des agriculteurs 
javanais comme intermédiaires du traiic. ^'aguère les Arabes (!<• .lava 
é'Iaient presque tous les descendants plus ou moins mélangés des 
anciens maîtres du pays; mais pendant le cours de ce siècle d'autres 
Arabes se sont dirigés vers les cités commerçantes de Java : ce sont les im- 
migrants de Hadramaut : en 1885 ils étaient déjà près de onze mille, cl 
leur nombre s'accroît, grâce aux facilités de communication qu'ullieut 
les bateaux à vapeur. S'occupant surtout de la vente de marchandises euro- 
péennes, les Arabes de Java se tiennent encore à part des autres habitants 
et dans la famille gardent précieusement le trésor de leur langue; cepen- 
ihnil tous les hommes parlent malais. Malgré l'insuffisance des écoles, 
t(tu^> savent lire et écrire, et quelques-uns même sont de véritables érudils 
dans les questions de théologie musulmane, de jurisprudence ou de gram- 
maire. Très sobres, très dévoués à leur famille et à leur clan, très respec- 
tueux des parents et des coutumes, les Arabes de .lava sont pour la plupart 
arrivés à la fortune et recherchent la fiiveur du gouvernement hollandais, 
liiut en évitant de s'attirer la haine des indigènes*. 

tjuaiit à la population européenne, même en y comprenant ceux qui sonl 
« assimilés aux Européens >• [uir leur ioni-tiun nu Irur ciillr. rllc c^t ilc 
quatre à cintj fois moindre que la colonie chinoise, cl quatre ccul Ircnlc 
fois inférieure à la foule des indigènes. Les maîtres étrangers dispai-ais- 
sent, pour ainsi dire, dans la mer d'hommes qui les entoure. Et même si 
l'on devait tenir compte strictement de la couleur, comme les préjugés de 
race obligent encore les statisticiens à le faire aux Elats-lnis, le nombre 



Accroissement de la population à Java et Madoera en 50 ans, de 1857 à 1880 : 

Population totale en 1857 : 11 l'iiBIi luibilants^; Chinois : 158550 

.. ., 188G : yi'J07259 i. » 225573 

Accroissement en 50 ans : 08 p. 100 " 65 p. 100 

Van den berg. Le Hadhramout el les eoloiiies anihes ildits l'unliipet Indien. 



364 NUUVELLE GEOGUAl'UlE UNIVEKSELLE. 

des « Européens /> de Java serait moins élevé; une lorle jiropoilioii des 
femmes appartenant aux familles des hhines sont en réalité de sang mêlé. 
Les employés qui se sont étalilis dans le pays et qui se sont unis à des 
femmes indigènes sont tenus d'élever leurs filles avec soin ; parfois même, 
lorsqu'ils viennent à manquer à leur famille, le gouvernement local se 
charge à leur place de l'éducation des métisses, destinées à devenir un 
jour les épouses d'Européens. Dès la deuxième génération, ces nanna, 
— ainsi qu'on les nomme à Java, — sont consiilérées comme ajiparle- 
uant à la race blanche, quels que soient d'ailleurs chez elles les indices 
persistants de la race javanaise'. Les hommes de sang mêlé, que l'on 
a[)pelle avec une nuance de mépris signa ou liplap, mais pour lesquels on 
ne sent nullement cette aversion qu'ont les Américains à l'égard des mu- 
lâtres', sont également sous la lulelle du gouvernemeni, qui leur donne 
pour emplois spéciaux les fonctions d'écrivains, de clercs, d'arpenteurs, 
de bas commis dans les administrations publiques. On dit que ces métis, 
inlelligents, mais paresseux, mous et très vaniteux, sont peu féconds, et 
que leius familles s'éteignent après un petit nombre de générations; mais 
la vérilé est qu'ils se mêlent peu à peu au reste des habilanls. (j'est avec 
ces métis que se sont fondus les rares descendants des l'orlugais venus 
au seizième siècle. 

L'inunigration des Européens était autrefois très découragée par les hauts 
fonctionnaires de l'Insulinde, qui ne voyaient dans les immenses posses- 
sions néerlandaises qu'un fief à exploiter au profit de l'État et nullement 
unecolonie ouverte aux hommes d'initiative. D'après le décret de 1818, (|ui 
resta longtemps en vigueur, nul Européen, Néerlandais ou étranger, pas 
même un ancien fonctioniuiire ou un officier retraité, n'avait le droit de 
pi'cndre résidence à Batavia ou dans une autre ville de Java sans autorisa- 
lion [)ersonnelledu gouverneur général ; après avoir obtenu ce permis, nul 
ne pouvait s'éloigner de sa résidence à plus de 7 ou 1(3 kilomètres, sui- 
vant les villes; une fois désigné, le lieu de séjour ne devait pas être 
changé sans l'assentiment du gouverneur, et le porteur de tout passeport 
avait à suivre strictement son itinéraire : un écart de 3 kilomètres le ren- 
dait passible des rigueurs de la loi. Désoi-mais l'accès de l'Ile ii'esl plus inlcr- 
dil,et les employés, les soldats, (juelques négocianis favurisés ne sont plus 
les seuls à visiter la merveilleuse terre; des ingénieurs, des agronomes, 
même des artisans s'y présentent aussi, mais rarement pour s'y établir à 



' Wernicli, Gcoçiritphisch-Medicinische Sliidieti. 
- Douwes Dekker (Mullatuli), Max Haveluar. 



KUKOl'EENS A JAVA. 305 

demeure. Les Eui'opéeiis qui vont dans l'insulinde le l'onl [)resque tous 
dans l'espoir de revoir la patrie, Java ne méritant plus comme autrefois le 
nom de « cimetière des blancs » : la mortalité annuelle des Mancs est 
peut-être dix ibis moins forte qu'au siècle dernier'. Les maladies (|ui les 
décimaient jadis sont beaucoup mieux connues et combattues d'une ma- 
nière plus énergicjue; les immigranis hollandais ont appris h. vivre comme 
les gens de Java et les règles de l'hygiène sont observées avec plus de soin ; 
les emplacements des demeures sont choisis dans les endroits salubres, et 
des stations de villégiature et de guérison, situées à diverses altitudes, per- 
mettent de graduer les climats pour les valétudinaires et les convalescents. 
A quelques kilomètres des plaines à l'atmosphère étouffante, on retrouve 
l'air vif de la patrie. Néanmoins la mortalité des Européens à Java est 
encore très élevée, et les maladies, surtout le l)eri-beri, que l'on croit être 
une fièvre d'anémie, sévissent parfois d'une manière terrible sur les sol- 
dats de toute nationalité qui composent l'armée coloniale de la Hollande. 
Les immigranis ont également à craindre l'amoindrissement de leur éner- 
gie morale; ils perdent de leur vivacité et de leur force d'initiative. 

Ne pouvant imposer par le nombre, les Européens ont dû, comme leurs 
prédécesseurs hindous ou musulmans, mettre leurs soins à maintenir les 
populations dans l'obéissance par une sorte de terreur religieuse. Tenus 
envers leurs maîtres à des témoignages de respect qui ressemblent à l'ado- 
ration, les Javanais finissent en effet par les adorer, par les craindre et les 
implorer comme les dispensateurs de la vie et de la mort. Sur les routes, 
tous se prosternaient naguère au passage de la voiture d'un blanc, même 
à 150 mètres de distance ; ceux qui portaient un parasol s'empressaient 
de le fermer, restant exposés à l'ardeur du soleil, et se tenaient le dos 
tourné, se gardant bien d'élever leur humble regard jusqu'à la figure du 
maître : devant le blanc la foule observe un silence religieux. Le Javanais 
qui recevait une lettre en présence d'un Européen ne manquait jamais de 
la remettre à son voisin, qui la lisait avant lui'. La règle première pour 
tous les blancs de Java est d'assurer le prestige de la race, en marquant 
les distances (pii doivent séparer les naturels et leurs dominateurs, les 
nobles Orang-Pouli. Dans les colonies, il était naguère interdit aux Eui'o- 
péens d'occuper une condition servile, même de s'engager comme cochei's 

' Décès des Eurojjéons à Batavia, d'après van Lecnl : 

En 1730 1 décès sur 2,02 résidents. 

182.5 1 » 8,31 » 

l8.-)0 1 » 20 1) 

^ \V. li. (lAlmeida, Lifi- in Javu. 



3«6 NOUVELLK CKOlilUPUlE UNlVERSELLi;. 

cm jaidiiiicrs. Ou'un olficier, qu'un soldat blanc soient condamnes à une 
peine inl'aniante j)our une cause quelconque, ils sont aussitôt renvoyés en 
Hollande pour y subir leur châtiment, qui doit rester ignoré des naliCs, et 
ne pas nuire au respect que ceux-ci gardent pour leurs maîtres. C'est en 
vertu du même principe qu'avant l'année 1864 il était interdit aux Java- 
nais d'apprendre la langue hollandaise et d'envoyer leurs enfants dans 
les écoles des blancs : l'èlre inférieur ne devait pas s'élever jus(|u'à la 
compréhension de l'idiome du maître. Il est vrai (|ue les Malais, considérés 
comme élant de race moins basse, avaient l'aulorisalion d'a|)prendre le 
hollandais, car il importail aux conquérants de faire des catégories dis- 
tinctes et hostiles parmi leurs sujets; — mais les fonctionnaires n'eussent 
pas toléré que le serviteur leur adressât la parole dans la langue noble : 
chez eux on parle le malais et ils le parlent eux-mêmes, le pur idiome 
néerlandais ne devant point se souiller au contact d'oreilles piofanes, qui 
d'ailleurs arrivent facilement à le comprendre. Le malais, langue franque 
de rinsulinde, est le dialecte officiel pour toutes les affaires de l'adminis- 
tration et de la justice. Naguère il était toujours ligure en caractères arabes; 
l'usage se répand de plus en plus de l'écrire et même de l'imprimer en 
lettres latines. 

(Juoique entourés de nombreux serviteurs, que du reste ils traitent 
d'ordinaire avec une grande bonté, les maîtres hollandais restent ainsi 
co'mme dans un monde su])érieur, séparés de la foule. Ils se gardaient 
jadis d'élever le Javanais par l'instruction; ils se gardent encore de le rap- 
procher d'eux en encourageant des missionnaires à leur prêcher la reli- 
gion chrétienne. Au fond, les Javanais sont encore païens, adorateurs des 
ancêtres et des forces de la nature, attribuant à des esprits tous les événe- 
ments de leur existence. Leur religion a même été désignée sous le nom 
de " javanisme » ; mais ils ont conservé de nombreuses pratiques des 
cultes hindous, et depuis que l'Islam est devenu la religion oflicielle, ils 
célèbrent les fêtes musulmanes, et de décade en décade avec plus de fer- 
veur ; des sectes de zélés, notamment celle des Naksjibendi, oui piis nais- 
sance au milieu d'eux, et depuis (|ue le pèlerinage de la Mec(pie n'est 
plus interdit, quelques milliers de Javanais profitent de l'autorisation ])our 
revenir costumés en Arabes et se dire tels'. Les écoles mahométanes sont 
de plus en plus fréquentées à Java et la plupart des paysans font au moins 
la prière du soir'. Des légendes chrétiennes se sont aussi introduites dans 

' Sujets lidlliindais se rcnitant il la Mecque en 1850, sous l'^uicicii ir;;inu' : O'J. 

De 1880 à 1880 : Ô7> 970, soil 5001 lui- ;ui en iiKiyeniiu. 
* Ecoles lualioiuélanes à Ja\a : 10 700, avec S.j.") 148 élèves. 



EIROPÉENS A JAVA, SYSTEME DE CULTURE. "itiT 

la niytluilojiic javanaise'. Comme leurs frères île race, les Ilova de Mada- 
gascar, et comme les insulaires des Moluques, les habitants de Java seraieni 
devenus chrétiens si on le leur eût ordonné; mais on ne les a point con- 
viés à le faire, et même souvent le permis d'établissement fui refusé 
à tout missionnaire non hollandais ^ A peine onze mille Javanais se 
trouvent-ils classés comme ayant la religion des blancs. 

Désireux d'éviter tout point de contact avec la population javanaise, afin 
de ne pas être ramenés à leur mesure humaine, les fonctionnaires hollan- 
dais ont préféré ne pas exercer directement le pouvoir. C'est par l'inter- 
médiaire des chefs indigènes que l'expression de leur volonté parvient au 
peuple. Des « régents » javanais, descendants des familles princières, onl 
gardé l'apparence de la dominalion et, grâce à de riches émoluments et à 
des parts au bénéfice de l'impôt, ils peuvent maintenir leur rang et leur 
faste; mais en échange ils ont à écouter les conseils que leur donnent les 
'( résidents » hollandais placés à côté d'eux : quoique tenus d'obéir, 
ils portent la responsabilité des ordres. L'action des fonctionnaires est ainsi 
masquée du haut en bas de l'échelle et les gouvernés n'ont aucune part 
dans le choix des administrateurs. Cependant on leur permet d'élire les 
chefs de village, chargés de répartir' les terres, les travaux, les corvées, les 
salaires, et cette élection rend ainsi les paysans partiellement responsables 
du sort qui leur est fait. Mais que le maire déplaise en haut lieu, on le 
destitue aussitôt. 

La traite des esclaves a cessé dans les îles hollandaises à la fin du dix- 
septième siècle et l'esclavage proprement dit n'existe plus à Java depuis 
1860; à cette époque, près de cinq mille individus cessèrent d'appartenir 
officiellement à leurs maîtres hollandais, chinois ou arabes. Mais peut-on 
dire que le reste de la population se compose d'hommes libres, alors 
qu'elle est astreinte au travail forcé en faveur du gouvernement? Aussi 
longtemps que les autorités n'intervinrent pas directement dans la direc- 
tion du travail et (ju'elles se bornèrent à réclamer l'impôt des cultures, 
fixé par Stamford Raffles, lors de la domination anglaise, à la moitié, aux 
deux cin(|uièmes ou au tiers des produits, suivant les terres, les résultats 
fiu'cnt hrs mauvais pour le lise, et chaque année le déficit des recettes 
allait s'aggravant. Mais en \^ôi le gouverneur général van den Bosch 
reçut pleins jiouvoirs pour modifier le régime existant et, dès l'année sui- 
vaiile, la ]i<i|iulali(in dul se conformer à un nouveau mode de cullurcs cl 



' Eiriil Mclz^'i'f, Mitllicihinficii iilu'r (ilniilicii iiiid Ak'iyliiiilicii hci Siinilaiirscii uiul Jiii'diicii. 
- C. C. I)iirckh:ii-,ll. lilriiK' Mi.ssioiis-Hihli„lli,-k. 



368 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

irimpùts, devenu Cameux sous le nom de « système >' el copié en grande 
partie sur les pratiques du monopole des tabacs dans les Philippines; tou- 
tefois le changement put se faire sans provoquer de crise, les édits du gou- 
verneur se trouvant en grande partie conformes aux anciennes coutumes 
ou adat observées par les princes indigènes. 

En vertu du « système de culture », qui devait remplacer l'impôt fon- 
cier par des récolles productives pour les Pays-Bas, chaque circuit agricole 
de l'immense « ferme » javanaise était placé sous la direction d'un contrô- 
leur ([ui délimitait un cinquième du sol, réservé au gouvernement ou à ses 
concessionnaires pour y introduire à son choix des cultures industrielles, 
s'attribuait dans toute la commune le cinquième jour du labeur, — plus 
tard le septième, — et de fait ordonnait les travaux, encourageait et pu- 
nissait les travailleurs. A la fin de l'année, le gouvernement se faisait 
livrer par les producteurs les diverses denrées d'exportation, café, sucre, 
indigo, thé, tabac, cannelle ou poivre, mais au « prix du marché », après 
déduction des deux cinquièmes pour l'impôt, el d'une somme fixe pour 
le transport. Or ce « prix du marché» dont parlait l'ordonnance première 
et ()ue les ordonnances successives continuJ'rent de mentionner, a toujours 
été lixé par le gouvernement bien au-dessous du cours réel et, d'après les 
statisti(iues officielles, les paysans javanais ont été frustrés de sommes qui 
s'élèvent à deux milliards depuis l'établissement du « système ». Sur une 
seule denrée, le café, i< pivot du régime colonial néerlandais >>, la spo- 
liation des indigènes au profit du budget de la mère patrie a représenté 
de 1(Sj1 à 1877 l'énoime total de 1700 millions de francs. Le \m\ réel du 
marché, après défalcation de l'impôt, a parfois dépassé du triple le prix 
officiellement avoué aux indigènes. Il n'est donc pas étonnant que le mi- 
nistre van de Putte et tant d'autres hommes politiques de la Hollande aient 
qualifié de « misérable système » cette exploitation des Javanais. D'autre 
j)arl, des |)rati(|ues gouvernementales procurant un « boni colonial » con- 
siiiérabb', souvent plus de 50 millions, ne pouvaient manquer d'avoir de 
nombreux admirateurs, bien que la masse de la ])opulation indigène restât 
miséi'able et affamée ', et des économistes ont célébré les agissements du 
gouvernement hollandais à Java comme un modèle de sagesse politique'. 

Il est vrai ({ue l'ère des bénéfices réguliers paraît définitivement close : 
la guerre d'Atjeh, puis les ravages des insectes dans les plantations de 
caliers, enfin l'accroissement forcé des dépenses budgétaires ont amené 



I W. R. vaii ll(i.-vcll, oiivnigi- cité. 

- J. W. MuMcv, U(}U< tii iniiiKKjo il Coloinj : — Alfroil l!. Wnlhico, Tlir Mtihiii ArchipctiKjci 




47 



SYSTEME DE CULTURES A JAVA. 571 

le (lôfu'it, el l'on constato iino fois do plus que le moiiopnlo fmil pur 
entraîner la ruine, non seulement ponr les spoliés, mais aussi pour 
l'État. Dans les dernières années, le « système » a été grandement mo- 
difié. Les corvées sont abolies, du moins sur le papier, si ce n'est pour 
les travaux d'utilité publique, routes, ports, canaux, édifices administra- 
tifs. Les particuliers, qui peuvent affermer les domaines de l'État et des 
communes pour une durée de 75 années ou davantage, ont à se procurer 
leurs travailleurs sans que le gouvernement intervienne dans la rédaction 
des contrats, et les terres possédées par les communes en vertu de droits 
héréditaires leur ont été cédées en toute propriété. Les cultures du thé, du 
tabac, de l'indigo, du nopal à cochenille, de la cannelle, ont été abandon- 
nées à l'initiative personnelle : le gouvernement n'a gardé le monopole de 
la vente que pour le sucre, jusqu'en l'année 1890, et pour le café, le pro- 
duit le plus fructueux, tant que des lois nouvelles n'en décideront pas 
autrement. 

On comprend que le système du travail forcé, c'est-à-dire de l'esclavage 
déguisé, ait eu pour conséquence le recul intellectuel et moral de la nation. 
Si les documents historiques manquent pour juger définitivement de l'état 
réel des Javanais aux époques antérieures, les édifices de l'époque hin- 
doue laissés en différentes parties de l'ile prouvent que les connaissances 
du peuple de Java en procédés industriels, en science et en art l'empor- 
taient alors de beaucoup sur celles de nos jours : « les pierres elles-mêmes 
crient » que depuis ce temps les hommes ont déchu. Sans doute l'initiation 
venait alors des Hindous, mais les œuvres réalisées témoignent des pio- 
grès accomplis par leurs disciples. Comment n'y aurait-il pas amoindris- 
sement et régression de la race, alors que pendant près de trois siècles la 
population indigène a toujours été tenue en dehors de l'école, de peur 
qu'elle n'appi'ît à penser et qu'elle ne tentât un jour de combler l'abîme 
qui la séparait des maîtres. Maintenant encore c'est à peine si, depuis 
1871, Java possède pour ses vingt-trois millions d'habitants quelques 
écoles où les enfants des indigènes puissent s'asseoir à côté de ceux des 
Européens ' : ainsi que le disent les régents, « il serait imprudent d'ai- 
guiser les klevan du menu peuple contre leurs propres poitrines ». La ser- 
vitude ne peut qu'avilir les asservis; el n'avilil-elle pas aussi les maîtres'/ 
La nation hollandaise est-elle encore aujourd'hui l'égale du peuple libre 
qui chassa les Espagnols et qui tint tète aux armées de Louis XIV? 

La terre est restée indivise dans les communes javanaises. Le souverain 

' Ecolos pi-imaiiTs incligèiios ouvortos à Jnva en 1887 : '201, avec Ô9 707 élèves. 



372 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

est toujours considéré comme le propriétaire éminenl, mais l'usufruit col- 
lectif des champs cultivés par les villageois appartient à ceux-ci : ensemble 
ils forment avec la terre communale un tout organique, la dessci, et ne 
comprennent guère un autre mode de tenure du sol. C'est en vain qu'en 
divers endroits ont été faites des tentatives poui- faire dominer le régime 
de la propriété privée parmi les pauvres cultivateurs des campagnes; sans 
doute il existe un certain nombre de lois qui se transmettent p;u' héritage 
dans les familles, mais l'organisation communale s'est maintenue : même 
lorsque des jongles ont été défrichées par un homme d'initiative, elles 
doivent, après un certain temps de jouissance, faire retour à l'association. 
D'après Vadat, la commune est la véritable personne : c'est elle qui est 
solidairement tenue de payer les impôts et de fournir les corvées. Comme 
dans les mir slaves, l'habitant de la dessa garde toujours sa maisonnette 
et son jardin et jouit avec tous les communiers de l'usage des bois et 
des terrains vagues ; mais les terres cultivées sont partagées entre les 
familles, soit chaque année, soit tous les deux ou trois ans, suivant les 
districts. Malheureusement, l'énorme augmentation des habitants pendant 
le cours de ce siècle a eu pour conséquence de réduire à de très faibles parts 
la portion de chaque cultivateur : en certaines régions cette part est d'une 
vingtaine d'ares seulement, ou même de moins encore, et le gouverne- 
ment ne vient pas au secours des communes pour leur concéder les terres 
en friche qui lui appartiennent. En moyenne, la maisonnette du Javanais 
vaut une vingtaine de francs et les revenus de son petit héritage peuvent 
s'élever au plus à 120 francs par an. Il lui est bien difficile d'en gagner 
autant par son travail dans les plantations des maîtres' ; la population tout 
entière voit donc son avoir diminuer constamment et se trouve menacée 
d'une lamentable misère ; néanmoins elle réussit à vivre, malgré l'impôt 
et la corvée. En serait-il de même si la |»ropriété particulière se consti- 
tuait dans les 40 000 communes^ et si la rapide inégalisation des parts 
réduisait bientôt presque toutes les propriétés à des parcelles inutilisables 
ou même privait de tout avoir la plupart des prolétaires? La condition de 
Java ne deviendrait-elle pas, toutes proportions gardées, la même que celle 
de l'Irlande, el la dépopulation ne serait-elle pas inévitable? C'est dans 
la province de Bantam que des propriétaires ont pu, sous la domination 
anglaise, se constituer les plus grands domaines privés, et l.à aussi le sol, 
appartenant à des maîtres presque ((nijours absents, est le plus mal cnl- 



' P. lirooshool'l , Memorïe over aen luestnnd in liitlic. 
■ (Ininmimes ou dessa privées do Ipiip : (>Ui. 



CULTURES DE JAVA, RIZ, CAFÉ. 573 

tivé, les malheureux y sont plus nombreux qu'ailleurs, et les famines y 
ont eu lieu plus fréquemment, amenant, à diverses reprises, les révoltes 
de la faim. Le fiimeux roman de Max Havelaar, qui remua profondément les 
esprits en Hollande, décrivait en termes éloquents la situation lamentable 
des paysans de Bantara, et cet état de choses n'a pas encore changé '. 

La culture par excellence, qui fait vivre le paysan javanais, est celle du 
riz. En maint district ce grain est la nourriture exclusive : aussi Java, 
malgré l'énorme production annuelle', n'a-t-elle d'ordinaire ([u'une très 
faible exportation de cette denrée, comparativement à la Barmanie et à la 
Cochinchine. Ensemble, l'étendue des rizières dépasse 2 450 000 hectares, 
et l'on cultive non seulement les bas-fonds marécageux et les vallons en 
pente, transformés en sawah régulièrement irrigués et s'élevant en amphi- 
théâtre de degrés parallèles qui brillent sous la lumière, on utilise aussi 
les tegal ou terrains secs, sur lesquels croissent les espèces les plus 
nutritives de riz, et les penchants de collines et de montagnes, jusqu'à 
l'altitude de 1500 mètres, au-dessous de la zone des cafiers. Après la 
récolte du riz, les fossés et les réservoirs sont vidés et l'on recueille les 
poissons qui durant l'année ont pullulé dans les rizières. Les fièvres 
endémiques régnent aux alentours des sawah, mais elles ne font pas 
autant de ravages qu'en d'autres contrées, pourtant plus éloignées de 
l'équateur : le peu de danger relatif que présentent les rizières de Java 
provient de ce que les paysans ne laissent point stagner les eaux, mais 
en entretiennent toujours le courant, et de ce qu'ils entourent leurs vil- 
lages d'un. rideau de grands arbres. Dans l'île de Madoera, dont le sol est 
presque partout doucement ondulé, on ne cultive guère le riz : le princi- 
pal grain nourricier est le maïs '\ 

Bien que les cultivateurs javanais ne boivent jamais de café, chacun de 
ceux qui habitent une région où la culture du cafier est ordonnée par le 
gouvernement doit en cultiver six cents pieds et fournir de nouveaux plants 
en cas d'insuccès. Le cafier est la plante qui donne à la Hollande, ou du 
moins qui lui donnait, les « bonis coloniaux )i, et c'est elle qui en consé- 
quence a valu aux indigènes le dur régime du travail forcé'. Ce végétal, qui 

' Salaire moyen par jour à Java en 1882 : 

En province : artisans, de 1 à 2 francs; manœuvres ou coulis de 25 centimes à 1 franc. 
A Batavia : ii de 75 c. à 5 fr; » n de 25 à 80 centimes. 

- Récolte du riz à Java en 1885 : 4370000 tonnes, soit environ 190 kilogrammes par tète. 

Exportation en 1887 71 252 tonnes. 

' K. W. von Goikom, De Oost-Indische Cultures. 

* Javanais employés à la culture forcée du café en 1886 : 

■475 000 familles, appartenant .i 0650 villages. 



374 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



(lovait un jour reprôsenler au point de vue économiciue une valeur Lien 
autrement grande que les épices, « les plus précieux trésors de l'Inde », 
ne fut introduit dans l'île de Java que dans les dernières années du dix- 
seplième siècle, et en 1711 l'exportation des baies débutait par un envoi 
d'environ 400 kiloprammes'. Actuellement la part de Java dans l'en- 



N"» -îi. ZUNKS SUPERPOSEES DES RIZIERES HUMIDES, DES RIZIERES SECHES ET DES CAFETERIES, 

SUR LES PENTES DU SOEMBIXG. 




semble de la production totale du monde est d'un sixième à un huitième, 
soit en moyenne de 60 millions de kilogrammes, d'une valeur de 50 mil- 
lions de francs. L'île hollandaise n'est dépassée que par le seul Brésil pour 
l'importance de la récolte du café; à égalité de territoire, l'expoi'tation ja- 
vanaise est de beaucoup la plus grande. Depuis que Java a l'ait retour 
aux Pays-Bas, après les guerres de l'Empire, l'accroissement de la produc- 
tion a élé l'oil considérable de décade en décade. Mais, nuoique de nom- 



' N. P. V;iii (Ion \]cr'^, Hisluriciil-Sldiislictil A"'''»' «" llic proilKcliiin iiiiil ciiiisinii/jUiiii iifijiffce. 



CULTURES LIE JAVA, CAFE, SUCRE. 575 

biciix jnopriétaires privés soient entrés maintenant en concurrence avec 
le gouvernement pour la culture ducaliei', l'industrie ne progresse guère 
ou même semble reculer. En 1876, le redoutable champignon hcmilcia 
mstoi/v'j", qui a déjà ruiné les caféteries de Ceylan, faisait son apparition 
dans celles de Sumatra, et trois années plus tard pénétrait dans les plan- 
tations javanaises; il faut protéger aussi le calier contre d'autres parasites, 
notamment contre l'insecte borer {xijlotricus quadrupes) ; le nombre des 
pieds de calé, qui dépassa 250 millions dans les plantations du gouverne- 
menl, est tombé à 150 millions e(, au lieu de 775 000 familles employées 
à la culture, on n'en compte plus que 475000'. Les j)lanteurs de Java 
foudcMl maintenant grand espoir sur le cafier de Libéria, qui résiste au 
cliam[)ignon et au borer; mais c'est toute une révolution économique 
il'avoir à remplacer plus de 200 millions d'arbres, en comptant ceux des 
propriétaires privés \ Les Javanais entourent les plantations d'arbustes à 
feuillage rouge pour effrayer les sangliers^, et dans la plupart des caféte- 
ries les plants de cafiers sont ombragés par des erythrhia ou dadap. Un 
petit rongeur, le paradoxurus mmanga, se nourrit de baies, dont il ne 
digère que l'enveloppe. Les petits tas de café musang que l'on rencontre (jà 
et là dans les plantations fournissent la boisson la plus appréciée. 

De même que pour le café, l'île de Java tient le deuxième rang dans le 
monde pour la production du sucre : elle vient après Cuba, avant l'Inde, 
les l'hilippines et le Brésil; sa récolte, qui d'ailleurs varie beaucoup d'an- 
née en année, suivant l'abondance des pluies et les autres phénomènes du 
climat, est eji moyenne la dixième partie du sucre de canne produit sur 
la Terre. La culture de la canne, qui compiend plusieurs espèces de plants, 
est une des anciennes industries de Java : dès l'année 1050, on comp- 
tait une vingtaine de manèges pour l'extraction du sucre dans les envi- 
rons de Batavia; au commencement du siècle suivant, ils avaient dépassé 
la centaine. Eu ISOS, la jiroductioii s'élevait à 5800 tonnes'; mais 



' 1'. C. lluyscr, hulisclic Gids, 188i>. 

- Récolte du café dans les }il;mtaliuiis du |,'OUvcriicnicnl : 

1S16 5 (100 loiines, 

1850 00 000 .> 

1879 (la plus forte du siècle) . . . 7'J 400 n 

1887 (ta moindre du demi-siècle) . 17 750 » 

Récolle totale du gouvernement et des particuliers en 1879 : 9-4 588 tonnes. 

{Imlischc Gids, 1888.) 
^ Otto Kuntze, Vm die Erdc. 
* Recuite moyenne du sucrr de 1857 à 180-'. . . . 105 700 tonnes 

)' » 1875 199 000 » 

Il » 1887 418 000 » 



376 .NOUVELLE CÉOGRAl'illE IMVERSELLE. 

c'est dans la douxiôme inoilié du siècle surtoul que les progrès ont été 
rapides, compensant en grande partie les pertes qu'ont faites les plan- 
teurs dans la culture des cafiers. La part de récolte qui appartient au 
gouvernement diminue chaque année, en vertu de la loi qui l'oblige à 
l'abrogation graduelle du travail forcé et à la concession de ses cultures 
sucrières à des entrepreneurs privés : bientôt il aura cessé toute con- 
currence avec ce qu'on appelle le « travail libre », c'est-à-dire avec les 
exploitations agricoles des princes indigènes, des banquiers et des compa- 
gnies financières qui possèdent de grands domaines par héritage, par 
location ou par achat. Quelques-unes des plantations, surtout dans les 
« pays des Princes », à Djokjokarta et Soerakarta, sont pourvues d'un 
outillage industriel qui ne le cède en rien à celui des plus belles usines de 
l'Europe. 

La culture de l'arbuste à thé, apportée du Japon en 182(3, n'a jamais pris 
dans l'ile de Java une importance qui lui permette de lutter sur les mar- 
chés avec la Chine et l'Assam. Le gouvernement hollandais, devenu pro- 
ducteur de thé, avait fondé des plantations dans toutes les parties de l'île, 
mais sans grand profit, et depuis 1865 cette industrie est complètement 
abandonnée h l'initiative privée. La production moyenne du thé est d'envi- 
ron 2400000 kilogrammes; mais dans les bonnes années la (juantité de 
feuilles recueillies, d'ailleurs d'une qualité médiocre, s'est élevée à [ilus de 
5 millions de kilogrammes. Les autres végétaux de Java i\\u fournissent 
soit des substances alimentaires, soit des condiments, sont encore d'une 
moindre valeur dans le commerce du monde. Les cacaoyers, les girolliers 
et cannelliers sont relativement peu nombreux, et même le poivrier, qui 
jadis fit la fortune de la province de Bantam et fut la principale cause de 
la prise de possession du pays par la compagnie hollandaise, a cessé d'être 
une culture profitable. On compte dans l'île plus de 23 millions de coco- 
tiers, dont 10 millions portant des fruits. 

Le tabac est l'une des denrées qui, malgré de grandes oscillations com- 
m'erciales, ont le plus d'importance dans le mouvement des exportations 
javanaises'; en outre, la consommation locale de tabac est fort considé- 
rable. Comme la plupart des autres grandes cultures, celle du tabac a cessé 
d'être un monopole du gouvernement, pour passer entre les mains de con- 
cessionnaires ; des spéculateurs chinois exploitent aussi cette industrie pour 
le commerce local ; mais il leur est interdit de cultiver le pavot à opium : 

' Exportaliuii du tabac de Java en 1831 1 14 G80 kiloyiamiues. 

)i ., 1, 1864 7 875 075 >> 

,) „ „ 1882 16 633 000 * 



CULTURES DE JAVA. 577 

c'est au gouvornemcnl qu'ils sont obligés d'acheter cette drogue, importée 
de l'Inde, de la Perse et de l'Asie Mineure. L'indigo, qui fut un des objets 
du monopole les plus jalousement surveillés, est maintenant livré à l'in- 
dustrie privée et n'a cessé d'être un produit de valeur dans l'agriculture 
javanaise, malgré l'invasion des couleurs extraites de la houille. Après 
l'Inde anglaise, mais très loin en arrière, Java est le pays du monde qui 
fournit le plus d'indigo'. Quant aux plantes textiles, le coton, le jute, la 
ramie, elles ne sont guère l'objet que de petites cultures locales; les 
indigènes emploient aussi le duvet qui s'échappe des fruits du kapok ou 
randoe {eriodendron anfractmsum). 

Le même arbre est utilisé comme bois d'œuvre et l'on sait quelle 
importance a pris dans l'industrie, pour la construction des navires, des 
édifices et des meubles, le précieux bois de tek, — le djati des Javanais, 
— dont les forêts occupent encore une superficie de 6000 kilomètres 
carrés. Dans ces derniers temps on a également employé pour le reboise- 
ment de Java un arbre non moins précieux, le chinchona. Des plants furent 
introduits de la Réunion en 18à'2, puis en 1854 le botaniste Ilasskarl 
apporta plus de quatre cents boutures de l'Amérique du Sud et put établir 
de vastes jardins d'essai sur les pentes du Gedé et du Malabar. Neuf an- 
nées après, on comptait déjà dans les plantations de l'Ile 540 000 arbres 
en forêt et 600000 en pépinière; mais la variété dont on avait fait choix 
est une de celles qui ont la moindre valeur, et l'on dut même l'abandonner 
pour les autres variétés, à écorce plus riche, notamment le calisaya, que 
l'on venait d'introduire dans les régions montagneuses de l'Inde an- 
glaise. En 1888, les parcs et les pépinières du gouvernement de Java con- 
tiennent plus de 700 000 arbres des meilleures espèces % croissant à 
diverses altitudes, de 1250 à 1950 mètres; en outre, l'industrie privée fait 
concurrence à l'État pour l'élève des chinchona. Par le bon choix des plants 
et le greffage, on a fini par obtenir des arbres dont l'écorce contient jus- 
qu'à 11 et même 15 pour 100 de quinine'. 

Java ne possède pas d'animaux domestiques en suffisance pour l'eii- 
Iretien du travail agricole. La partie occidentale de l'ile surtout est rela- 
livement pauvre : l'extrême province de l'ouest, Bantam, a seulement 
94 animaux, chevaux, buffles et bœufs par 1000 habitants, tandis que la 
province extrême de l'est, Banjoevvangi, en a 850, et de l'une à l'autre con- 
trée l'accroissement proportionnel se fait d'une manière assez régu- 

' Priiductidii (le l'indigo à Java t'ii 1887 : 817 000 kilogrammes. 

- Récolte de l'écorce en 1887 : .jàl 056 kilogiammes. 

■> Henry l). Forbes, A Natiiralist's Wanderiny in the Eastern Avrhipclago. 

uv. 48 



578 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



lière'. Mais dans toutes les parties de l'île il y a eu diminution absolue 
du cheptel pendant la deuxième moitié de ce siècle, alors que la popula- 
tion humaine augmentait d'une manière si considérable; des épizooties 
ont parfois sévi sur les animaux de joug : en 1880 et 1881, les paysans 



"3. FOnÈTS DE TEK ENTHE SEMARANG ET SOERABAJA 




des provinces occidentales perdirent près de 150 000 bœul's et buffles. 
Depuis, la quantité du bétail s'est accrue de nouveau ; cependant nombre 
de communes ne peuvent pas s'en pi'ocurer pour les travaux de la cam- 



' Gliepk'l lie Java et Madoeia en 1880, d'après Jaeger, et en 1886, d'après les rapports officiels : 





Java occidental 


Java oriental. 


Ensemble (1880| 


Ensemble (188 


BuClles . . . 


. 974974 


1380312 


2361 28G 


2 541936 


Bœufs. . . . 


. 187931 


1747291 


1935222 


2089404 


Chevaux. . . 


. 1(34238 


373039 


r.57877 


517854 


Total. . . 


. 1327 143 


5S07242 


4834383 


5149194 



AGRICULTURE. INDUSTRIE DE JAVA. 379 

pagne. Les chevaux de Java, tlescendanl d'animaux importés d'Aral)ie, 
ont beaucoup perdu en taille, mais ils ont gardé le feu et la Ibrce d'endu- 
rance : on vante surtout les trotteurs de la province de Cheribon et les tra- 
vailleurs de Kedoe; pourtant ces animaux n'égalent pas en vaillance et en 
perfection de formes les poneys de Sumatra. 

Les Javanais ont reçu de l'Europe la plupart des oiseaux de basse-cour, 
et leurs viviers, ainsi que les eaux de leurs baies, renferment des espèces 
nombreuses de poissons. Sans compter les cultivateurs qui possèdent des 
réservoirs, une cinquantaine de mille individus n'ont d'autre travail que la 
pêche maritime; mais tous ces produits servent à la consommation locale, 
à l'exception des holothuries et des ailerons de requins, qui sont expé- 
diés en Chine. On sait que les nids de salanganes {coUocalia esculenta), 
d'une qualité plus exquise à Java que dans toutes les autres îles, sont 
aussi destinés aux marchés de Canton et des autres ports chinois; pour 
obtenir cette précieuse denrée, que l'on vend jusqu'à 400 francs le kilo- 
gramme, les riverains des falaises, surtout dans les régences de Preang, 
descendent par des échelles de rotin qui mènent à l'entrée des grottes et 
réussissent à y pénétrer en construisant des galeries volantes au-dessus du 
flot grondant. Dans les régions basses du littoral, d'anciennes baies ont été 
aménagées en marais salants, que le gouvernement fait exploiter pour 
vendre le sel à ses sujets de l'Insulinde. Quoique la production saline 
augmente quelque peu de décade en décade, la consommation moyenne 
diminue chez les Javanais appauvris'. Une partie de la récolte est expédiée 
dans les îles avoisinantes. 

L'industrie moderne avec son puissant mécanisme n'a été introduite à 
Java que pour le service des grandes usines sucrières, celui des ports et 
des chemins de fer. Autrement les Javanais en sont restés à leurs métiers 
traditionnels pour la fabrication des objets d'usage ordinaire et de con- 
sommation locale. Les femmes tissent les étoffes et les ornent de couleurs 
très solides en les trempant dans un bain de teinture après avoir recouvert 
de cire les parties qui doivent rester en blanc; les hommes travaillent les 
métaux et savent en faire des armes élégantes, notamment des krlss ou 
poignards de formes ondulées. Dans les terres « princières » de Djokjo- 
karta s'est maintenue en toute propriété l'industrie des fabricants de 
gongs et instruments de musique pour les orchestres ou (jamdcuKj, ran- 
gées de cloches, cymbales, tambours, clochettes et languettes en cuivre 



l'niiiuclidii (lu sel à Java t'I Madoera en 1885: 

57 000 tdiini's, soit i kilogrammes et demi par tèle. Valeur : t.") 175000 francs. 



580 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



et en kimboii, que l'artiste frappe avec un marteau pour accompagner les 
représentations théâtrales ou les danses des roengeng ou bayadères. Les 
plus habiles artisans de Java sont les Chinois : c'est à eux que s'adressent 
surtout les Euroj)éens pour les travaux qui demandent de l'adresse et du 
goût. D'ailleurs l'art ne saurait se développer chez un peuple famélique où 
tout est subordonné aux nécessités urgentes de la vie matérielle et que 
l'on lait manœuvrer par grandes masses en des travaux où nulle initia- 
tive n'est laissée aux ouvriers. 

Les routes carrossables sont bien tracées et parfaitement entretenues, 
avec trottoirs latéraux et allées supplémentaires pour les lourds chariots, du 



\* 7t;. — cnKMiN^ in; ïkh m 




a'e 200 3 2Oa0 "• 200a^ 4000 '" 

-Lhem.ns de fer Routes a 

1 • 1 1 000 000 



moins entre les villes principales. L'artère maîtresse est la grande voie 
militaire, longue de 1503 kilomètres, qui fut construite d'Anjer à Ban- 
joewangi, par les ordres du redoutable Daendels, désigné encore par les 
Javanais sous le nom de « Maître du Grand Tonnerre ». Les ponts en bam- 
bou, de construction fort ingénieuse et d'une extrême solidité malgré 
leur apparence fragile, traversent les torrents et même les fleuves. Dans 
sa jalouse politique d'isolement, l'État hollandais se refusa longtemps à 
faire construire des voies ferrées pour faciliter les communications entre 
les diverses parties de l'île et laisser les visiteurs pénétrer librement dans 
les régions peu connues de l'intérieur. C'est en 1872 seulement que fut 
ouvert le premier chemin de fer de Java, ipii rattache Batavia, la capi- 
tale, à Builenzorg, le Versailles du gouverneur. Depuis cette épo(|ue, le 



ROITES ET OUEMINS DE FER DE JAVA. 



381 



réseau s'est accru lentement, et il est encore loin d'être terminé dans 
ses grandes lignes, indiquées nettement par la structure de l'île. Ce réseau 
primordial doit comprendre, de toute évidence, deux lignes côtières allant 
de l'une à l'autre extrémité de Java, et des voies transversales rattachant de 
distance en distance les deux rivages, par les vallées ouvertes entre les 
massifs de volcans. Mi les montants, ni les barreaux de cette échelle de 
chemins de fer ne sont achevés en entier; néanmoins le rattachement des 
trois grands ports de File, Batavia, Somarang, Soerabaja, aux riches et 



L[i.\t^ ItK KATtAlX A VAI'tL'U L'A>S L IN^lLlMit:. 







enkoelenX „ ra embanj '-—^ • * ' ^ V Ambom» " "»^v_i 

<3 



-° w Koepan§ 



Est de Greenwich 



populeux districts de l'intérieur ' a déjà contribué pour une forte part à 
l'accroissement du commerce, que desservent des bateaux à vapeur régu- 
liers, voguant d'escale en escale sur le pourtour de l'île et vers les autres 
ports du reste de l'Insulinde. Plus de la moitié des voies ferrées appar- 
tiennent à l'État, de même que tout le réseau des lignes télégraphiques'. 
Celles-ci se rattachent au réseau de l'Inde et de l'Europe par Singapour 
et Èi celui de l'Australasie par Timor. Des sociétés de navigation, pos- 
sédant ensemble plus de 60 bateaux à vapeur, d'un port de près de 



Chemins de fer et routes à vapeur ouverts au trafic à Java à la fin de 1887 : 1500 kilomètres. 
Dépenses d'établissement jusqu'à la fin de 1883, pour 932 kilomètres : 127994800 francs. 
- Réseau télégraphique des Indes Néerlandaises en 1880 : 923o kilomètres. 

Télégrammes envoyés 378 277 

Lettres reçues et expédiées dans les 198 agences postales 5161401 

Journaux 5 029 107 



582 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

100000 lonncaux, l'ont communiquer les îles de l'archipel entre elles et 
avec l'Eurojie '. 

La |j1us grosse part du commerce oe Java se fait encore directement avec 
les Pays-Bas, quoique depuis 1874 une loi supprime le régime différentiel 
pour les navires de diverses nations qui touchent à Java et réduise en 
même temps, dans une forte proportion, les droits d'entrée et de sortie 
d'un grand nombre de marchandises. Toutes les denrées d'exportation 
acquises au gouvernement par le monopole sont expédiées en Hollande 
par les soins d'une société fondée en 1S24 avec des privilèges royaux, 
dont une part lui reste encore : dans l'imagination des sujets, le nom de 
la Handel-Maatschappij se confond avec celui de l'Etat, et en effet la com- 
pagnie qui exploitait autrefois les richesses de l'Insulinde et qui, après 
avoir gagné des milliards, fit banqueroute à la fin du siècle dernier, avec 
une dette de 252 millions de francs, exerçait tous les droits de souverai- 
neté. Depuis que la liberté du commerce a été proclamée, en 1874, le 
mouvement des échanges avec la Grande-Bretagne a pris une importance 
notable : l'Angleterre achète des sucres bruts, qu'elle paye en cotonnades et 
en quincaillerie'. La Chine, les Etats-Unis, la France ont aussi avec Java 
un trafic de quelque valeur". Les matelots javanais sont d'une vaillance et 
d'une adresse étonnantes : c< pour grimper sur les haubans ils ne le cèdent 
qu'aux singes » *. 



' Voyageurs transportés par oateaux à vapeur dans l'arcliipel en ISSl : 10.")74G. 
' Cnnimcrcc île Java avec la Grande-Bretagne en 1880 : 

Exportitinn île Java 78909 450 francs. 

Importation 01066875 » 

Ensemble. . . . 1 10 0ù0.î25 francs. 
^ (!i)unnorce extérieur de Java en 1884, sans les transactions directes du f^ouvernenienl : 

Importation 257 800 000 francs. 

Exportation .>16 160 000 ii 

Ensemble . . . . 57.'i 960 000 francs. 

Ensemble du commerce libre de l'Insulinde néerlandaise. . . 742 255 000 francs. 
)) I) avec les transactions du gouvernement. 910 255 000 >> 

Mouvement de la navigation à l'entrée et à la sortie, en 1885 : 

Commerce extérieur. . 9 195 navires, jaugeant 2 227 280 tonneaux. 
Cabotage 10 502 » » 1122 725 » 



Ensemble. . . 19 697 navires, jaugeant 3 350 005 tonneaux. 

Flotte commerciale de Java en 1882 : 1060 navires, dont 34 à vapeur, jaugeant 93529 tonnes. 
(Van den Berg, Finances nnd economical progress o( Sethcrland India.) 

* VVindsir Earl, Enslcrn Sens. 



COMMERCE DE JAVA, BANTAM, BATAVIA. 385 

Au commencement du dix-septième siècle le commerce extérieur de Java 
avait pour point d'attache et pour entrepôt principal la ville de Bantam, 
située près de l'extrémité nord-occidentale de l'île, au bord d'une baie 
semi-circulaire, bien défendue des venls du nord par un cordon d'îles et 
d'îlots, mais obstruée par des bancs do vase qui gênaient la navigation 
et rendaient le district insalubre. C'est à Bantam que les Hollandais éta- 
blirent leur premier comptoir, en 1596, et les gravures anciennes la repré- 
sentent comme une vaste cité, avec de splendides édifices et un magnifique 
brise-lames en pilotis ' ; mais la capitale déchue n'est plus qu'un pauvre 
village, dont les maisonnettes se cachent sous les palmiers; cependant 
elle a conservé sa mosquée, qui date de l'époque antérieure à l'arrivée 
des Européens, et les tombeaux de ses princes et de ses imam. Comme 
toutes les villes antiques, Bantam a gardé aux yeux des indigènes un ca- 
ractère sacré, et les Chinois s'y rendent, à certains jours de fête, pour y 
vendre des lanternes de papier et des drapeaux. Le nom de Bantam est 
resté à la province, mais le siège de l'administration s'est déplacé : le 
chei'-lieu de la « résidence » est maintenant la petite ville de Serang, si- 
tuée à une douzaine de kilomètres au sud, au bord d'un ruisseau des- 
cendu des gorges du Karang. Une autre ville a pris le rôle de Bantam 
comme lieu de reconnaissance ou première escale pour les marins qui 
viennent du large : c'est Anjer, que détruisit en grande partie la formi- 
dable vague d'ébranlement, lors de l'explosion du Krakatau, en 1885. 
Enfin, comme centre du commerce, Bantam a été remplacée par Jaka- 
Ira, la ville que les Hollandais appelèrent Batavia en y fondant leurs 
entrepôts et leurs forts. 

La capitale de Java et de toute l'Inde néerlandaise occupe une immense 
étendue, en proportion du nombi'e des habitants : des pointes de ses 
jetées à ses quartiers les plus avancés dans l'intérieur des terres, la dis- 
tance en ligne droite dépasse '20 kilomètres. H est vrai que cet espace est 
occupé par plusieurs villes ne se rattachant les unes aux autres que par 
des canaux, des routes et des avenues. La ville ancienne, fondée en 1619. 
avait été construite au bord de la mer, sur la rive droite de la rivière ou 
tji Liwong : la citadelle, à quatre bastions aigus, s'élevait sur un îlot arti- 
ficiel à l'entrée du chenal. Peu à peu Batavia prit en effet l'aspect d'une 
cité « batave » avec ses canaux et ses fossés, ses maisons en brique à plu- 
sieurs étages et à pignons. Mais une pluie de cendres, projetée parle Salak. 
obstrua les canaux, dont l'eau avait été jusqu'alors vive et courante; des 

' Valenlijn, Beschrijvhig van Groot-Djava , etc., 1720 



384. 



NOUVELLE GÉOGRAl'UIE UNIVERSELLE. 



ATAVH EN 1628 



mares se lormèrejit dans les bas quaiiiers, tandis que les piaffes onuiic- 
taienl sur la mer'. Déjà fort insalubre, Batavia le devint plus encore et 
perdit en outre l'avantage d'être assise au bord de la rade. Elle est mainte- 
nant à 2 kilomètres de la 
mer, et sa rivière, changée 
en canal, a dû être prolon- 
gée de 2 kilomètres plus 
loin, jusqu'aux eaux pro- 
fondes. La laissant aux 
gardiens malais des entre- 
pôts et à la population 
grouillante des Chinois , 
les résidents européens ont 
(|uitlé l'ancienne ville pour 
fonder leur capitale nou- 
velle à quelques kilomètres 
plus au sud, sur des ter- 
rains plus élevés, et par- 
tout ils ont pris soin de 
ménager de larges ave- 
nues, de laisser des bou- 
(juelsde verdure, de plan- 
ter des jardins. Le quartier 
central de Weltevreden ou 
i< des Satisfaits )>, qui pos- 
sède les principaux édi- 
lices publics et les grands 
hôtels, est un admirable 
parc aussi bien qu'une 
ville, et l'on peut, en se 
])romenant sous les om- 
brages, voir la plupart des 
plantes tropicales remar- 
quables par l'éclat du feuillage, la beauté des fleurs, la majesté du port ou 
les bizarreries de la végétation, ravenala, multipliants, flamboyants, pal- 
miers de toute espèce. Autour de Weltevreden, situé dans les bosquets orien- 
taux de la vallée, et de la vaste pelouse dite Konings plein ou « Plaine 




' M. L. vaii Deventer, Geschiedcnis th'i IScderlaiidcrs op Java. 



nouvelle Géographie Universelle. T. XIV. PI. H. 



DÉTROIT DE LA SONDE 



ll;icliolle et C". Paris. 



Etl de Pans 






TeloUli IJftopnî 



f AI 



J» E R DE 



Kojzens Suai 
nu Bai'o de Seimm^a 

■I.Taboi 



oBliml.ii, 
Waiiœ Jloek 



Jiaje de Ltunpomf 
J.Rond 
J.Lagocndi 

I. Seboekxie 

J. Sehesi 



aru,.n...s.. 



Cap s! JViealas 



DuajsindenWcf 



~ C.Rmtanf 
Baie de ^^>_ * 

Mantoja. 



1 er^atert Eiland 



Lta^EOund .^"■'■*^«^'<^Trie«-Andj. 









l\pt,- ISu 



i^i^ 



Jh'insen. Eihuid 



Tfi-ecdc Puitt 
WtdlmmstBa 



EepstePuat 

JayuBuufd ïiyo^nf 



lloiirijef 



nl,na„ik 



:Mal,.u,„n,' 



CPePPOn, d'ap/w U e^aste- de. ItL' ^JlToTJveSe GcograjJùe liiivm'stJle''' e^ ti au/fc^ i 




WSERANC X)„j^^^ji^, BATAVIAU^ 

li:u.o.._ A k /^ j ) .îLsWConjdisVai 



'^ Lcbak 



Pi-aibadiuis 



delOOiSOOV •^■■^OoàlooO'i 



de lOOO'T'H mi-dclL. 



XiUoral reoourKFt par J" c , "'^ J eraption du «ralaUlm en JSS3 . 

Zc^ phares jont^ r^re^^'^ /"^ U^ ^„^,^ ^^™. . 



.M)kil. 







49 



lîATAVI.V 



Ô87 



(lu Roi », sur le jx'iicliiiiil occidi'iilal, se sont élevés (rnuires quartiers, 
éjjialeinont parsemés tie jardins et de bosquets, où les Européens se pro- 
mènent le soir, toujours tète nue. Une ville de maisons champêtres va 



T) — CATAVIA ET PORT DE TAXDJOSG l'niIlK. 




L t l_ b cenwich 






: COU 



2 kil. 



rejoindre au nord, le ion^ du canal, l'ancienne Batavia, taudis (ju'au 
sud elle se continue jusqu'à Meester Cornelis, autre groupe de quartiers 
épars, séparé de Batavia an point de vue adminislralif, mais apparte- 
nant au nuMue organisme. Des kroupoiK/ de villageois eufoureni les (rois 



•"88 NOUVELLE GÉOGRAPUIK IMVERSELLE 

cilés (le leur ceintuiT de palmes. Batavia est le siège des sociétés savantes 
les plus anciennes et les plus florissantes de l'Insulinde : l'une d'elles a 
plus d'un siècle d'existence. La cité possède une école de médecine, des 
bibliothèques, un musée, et l'on y publie des journaux scientifiques d'une 
haute valeur. 

Une quatrième ville, faisant également partie de Batavia, vient de se 
fonder : c'est le quartier maritime de Tandjong Priok. Récemment, Batavia 
n'avait point de port et les grands navires étaient obligés de mouiller 
au loin dans la rade, qui d'ailleurs est parfaitement abritée par toute une 
poussinière d'iles ; seuls les petits bateaux à vapeur et les barques pou- 
vaient entrer dans le canal. Chaque année, les alluvions apportées par le 
iji Liwong et |iar la rivière Angkee envasaient les abords; la ligne des 
plages reculait de plus en plus vite: de 1(S17 à 1874. elle s'éloignait du 
port au taux de 52 mètres par an'. Il était donc nécessaire de conquérir 
un abri par la construction de jetées en eau profonde, el l'on discuta long- 
temps sur le choix de l'emplacement. Un grand nombre de marins pro- 
posaient d'établir le port au nord-ouest de la rade, près de l'île Onrust, 
qui possède déjà un arsenal de la flotte; mais on a fini par se décider pour 
la pointe de Tandjong Priok, qui se trouve à 10 kilomètres seulement au 
nord-est de rancicnnc ville. En cet endroit, la côte, un peu plus élevée que 
sur le littoral voisin, s'avance dans la mer en jetée sablonneuse et se rat- 
tache à un cordon de plages exhaussées qui se prolongent vers l'est. 
Deux énormes digues de pierre, ayant l'uiic 1765, l'autre 1065 mètres 
de longueur, s'enracinent maintenant sur la pointe et se recourbent à leur 
extrémité septentrionale pour ne laisser aux navires qu'un passage d'envi- 
ron 150 mètres : l'espace enfermé par les murs de quai comprend près de 
200 hectares et les plus grands vaisseaux peuvent y mouiller à l'aise. Des 
bassins de carénage, des cales sèches, des ateliers de construction complè- 
tent l'outillage du port, que chemin de fer, route et canal réunissent à tra- 
vers les terrains marécageux au reste de la cité. Des villages et des cultures 
commencent à recouvrir le sol affermi dos deux côtés des voies de 
jonction. 

Les deux gros Ijourgs ae Tangerang à l'ouest et de Bokasi l\ l'est peu- 
vent être considéiés comme les dépendances directes de Batavia, les Chinois 
qui les habitent étant constamment attirés vers les marchés de la grande 
ville : grâce à un chemin de fer, Bekasi fait même partie de Batavia comme 
lieu de villégiature; maison ne voit nlus dans la contrée un seul descendant 

' Tijdsrlirifl ritii lirl A', l/istitiuit ran Iniienieiirs. jim. ISTT. 



TANGElîANn. lUlTEN/JIRG. 589 

dos pnvsans hollandais venus an milieu du dix-huitième siècle'. A Tanjje- 
rang el dans les environs, quarante à cinquante mille paysans et paysannes 
s'occupent, pendant la morte-saison, à tisser en fibres de bambou des 
chapeaux, des boîtes, des nattes, que les marchands chinois achètent pour 
le compte de commerçants parisiens. Le seul district de Tjilongok a expé- 
dié en 1887 environ 1 200 000 chapeaux, pour une somme de près de 
2 millions \ Plus au sud s'avancent les promontoires du volcan de (ledé, 
vers lesquels se dirigent la plupart des Européens pour aller respii(M' 
l'air pur et tâcher de rendre du ressort h leurs muscles. Buitenzorg' ou 
« Sans-Souci « avait été choisi dès l'année 1744 pour la construction d'un 
castel de plaisance, qui, par des agrandissements successifs, est devenu une 
résidence des plus vastes : c'est là que séjournent d'ordinaire les gouver- 
neurs généraux des Indes néerlandaises. Situé à 265 mètres d'altitude, sur 
un coteau boisé qui sépare les deux vallées du tji Liwong et du Iji Dani, 
Builenzoïg commande les paysages merveilleux des plaines l)oisées, des 
gorges sombres et des pentes qui se redressent, gracieusement infléchies, 
d'un côté vers le Salak, de l'autre vers le Gedé. Nulle part à Java la 
végétation spontanée n'est plus belle ni plus variée qu'à Buitenzorg, et 
nul jardin botanique n'est plus riche ni mieux disposé que celui dont 
les allées serpentent autour du palais de la résidence : il contient plus de 
0500 plantes d'espèces diverses. Buitenzorg n'est pas assez élevé pour 
i[u'on puisse le considérer comme un sanatoire. La station de Sindang- 
Laja, vers laquelle se dirigent les malades et les convalescents, est située à 
1070 mètres, sur les pentes septentrionales du Gedé, près du vaste jardin 
d'essai de Tjibodas. Ce lieu est, dit-on, le plus salubre de toute la partie 
occidentale de Java ; des centaines de soldats d'Atjeh y ont retrouvé la 
santé, et il aurait été plusieurs fois question d'y envoyer les officiers ma- 
lades des garnisons françaises de la Cochinchine'". 

Au sud de Buitenzorg, le chemin de fer franchit le seuil de partage 
entre les deux versants de l'île, puis, laissant au sud les régions très fai- 
blement peuplées qui descendent vers la baie de Wijnkoops et le port de 
Plaboean-Batoe, il se dirige vers l'est, passe aux stations importantes de 
Soekahoemi et de Tjandjoer, et pénètre dans le vaste bassin du Iji Ta- 
roera, entouré d'un amphithéâtre de volcans. C'est là que se trouve le port 
d'embarquement de Tjikao, d'une extrême importance avant l'ouverture du 
chemin de fer, les prao du littoral venant y chercher les denrées de l'in- 

' M. L. van Deventer, Geschiedciiis dcr Nederlanders op Jara. 

- Imlisclic Mcrcuur, 1888. 

3 Wernichf Ceogrnphisch-^iiedirinische Sliidirii. 



ôyO NOUVELLE OEOGR APIIIE UNIVERSELLE. 

téricur. l'Iiis à l'csl, h 741 moires d'iillitiicle, s'élî'vc Baiidoiif;, In gra- 
cieuse caj)italo des a régences de Preang >i, presque coniplèlenient cachée 
par la verdure des grands arbres, et dominée au nord par la longue croupe 
du Tangkoeban Prahoe. Xu delà de Bandong et de la slalion de T.jilJM- 
lenka, la dernière en 188<S,la voie ferrée traversera le seuil du plateau jxtur 
descendre dans la vallée du tji Manoek, oi!i elle s'unira à un embranche- 
ment de la ville de Garoet, au sud-ouesl ; puis, gravissant d'autres cols à 
l'est, elle gagnera par de longues rampes la plage méridionale, au port 
de Tjilatjap. Ce havre, le seul du littoral de l'Océan qui soit rattaché par 
chemin de fer au versant septentrional de Java, mais seulement par le 
tronçon oriental du réseau, est aussi, grâce à l'abri que lui offre l'île ou 
plutôt la péninsule de Kembangan, le lieu d'ancrage le meilleur et le plus 
sur de la redoutable côte du sud ; même à marée basse les navires trouvent 
au moins 5 mètres et demi de profondeur sur la barre et peuvent ancrer 
par 10 et 11 mèlres devant la ville. Des foi'tifications défendent Tjilatjap, 
le point stratégi(|ue le plus important du littoral. 

A l'est (le Batavia, la côte marécageuse, bordée de palétuviers et de bancs 
vaseux, n'a point de ports jusqu'au golfe de Cheribon, et les bourgs de 
l'inléiieur, tels que Poerwakarta, capitale de la province de Krawang, 
n'ont qu'une faible populatidii. liidramajoe, dans le delta du tji Manoek, 
qui pidduil le meilleur liz de Java, est un petit port de rivière, accessible 
seulement aux navires de tonnage moyen. La province de Cheribon, beau- 
coup |ilus peuplée et |dus productive que celle de Krawang, est une des 
parties de Java qui possèdent le plus de petites villes et de grosses boui- 
gades ; mais elle n'a point de cité considérable. Cheribon, la capitale, ainsi 
noninu'c du torrent tji Ribon, au bord duquel la ville a été construite, 
occupe un rang secondaire |)armi les centres commerciaux de Java ; d'ailleurs 
sa rade, ouverte aux vents du nord et de l'est, n'a ])as d'avantages uau- 
ti(|ues et les grands navires en évitent les approches. La belle race des che- 
vaux de (Cheribon est élevée dans les vallées du volcan Tjerimaï, dont les 
pentes viennent mourir près de la ville. Tegal, capitale de la province du 
même nom, ne possède, comme Cheribon, qu'un lieu d'ancrage très 
exposé aux vents, et ce n'est pas sans danger que les navires viennent cher- 
cher les denrées apportées à Tegal par les chemins de fer de Balap^elaiig et 
de Pangka. La plus grande ville de la côte septentrionale entri' Batavia et 
Seniaiang est Pekalongan, située sur les deux bords de la livière du même 
nom. Elle possédait jadis le mono|iole du commerce de l'indigo et les 
femmes y tissaient des étoffes de couleur très appréciées. 

Semarang ou Samarang, située vers le centre de la courbe (|ue forme 



SEMAKANG. 



593 



avec le reste de la cote fa péninsule de Japara, est, dans l'ile de Java, l'un 
des trois lieux de grand commerce; c'est elle qui expétiie surtout le sucre, 
le café, le tabac, l'indigo, produits par le « travail libre » ; pour ses ex- 
portations elle rivalise avec Batavia et Soerabaja ; à la lin du siècle dernier, 
elle était la pi'cmière. Cependant elle n'a point de port, et c'est à '2 kilo- 



Est de F, 




I : 6000(1 



mèlres au moins du rivage que doivent mouiller les luivires d'un Tort 
tirant d'eau; lors de la mousson d'ouest la mer est presque intenable: 
seules les barques et les chaloupes à vapeur peuvent entrer dans la ville 
par le caïud de Bandjir, creusé à l'ouest de Semarang, et ])ar la rivière 
canalisée, aux bords de laquelle s'élèvent les édifices de la cité. Si l'on con- 
struit un port, il faudra l'établir loin de Semarang, probablement à l'ouesl, 
dans le voisinage de la pointe de Kiwvelang, car devant la ville on ne trouve 
XIV. ÙO 



r.yi XJLVELLE (.ÉOtiUArillE l MVEliSELLE. 

les proluiuk'iirs de !) moires, nécessaires pour les graiuls navires, (lu'à la 
dislance de 8 kilomèlres de la plajie'. Un fort, dessiné en forme d"éloile, 
élève des baslions entourés de fossés dans la plaine marécageuse (jui sé- 
pare les deux passes; deux puils arlésiens, donl l'un est foré à côté de la 
cilndelle, fournissent de l'eau pure aux habilanls et aux navires. De même 
(|u';i lialavia, les résidents se sont groupés à Semarang suivant leurs nalio- 
nalih's et leurs professions : les Chinois ont établi leur kampong en amonl 
de la ville, sur la rive gauche du Kali Ngaran ou Semarang; les Javanais 
cultivateurs ont érigé leurs cabanes le long des routes, sous l'ombrage 
des cocotiers; les pécheurs campent dans le voisinage des canaux et de la 
plage, et les Européens, (jui sont au nombre de plusieurs milliers dans 
celle ville commerçante, ont l'ail choix, pour leurs hôtels et leurs villas, du 
ipiarlier de Bodjong, qui se relève au-dessus des lerres basses dans la 
dircclidu des montagnes. Des lieux de villégiature sont épars au sud-ouesl, 
à la base et sur les pcnles du volcan d'Oengaran. Des ruines de lemples 
hindous couronnent les bords de terrasses étagées sur les flancs du mon!, 
et (|uel([ues lidèles Indiens, résidant à Semarang, viennent apporter leurs 
oITrandes aux images de Siva et de Ganesa, qui trônent encore au fond des 
sanctuaires croulants. C'est à Semarang i[ue se trouve la plus grande com- 
munauté de Javanais convertis au christianisme. 

Centre de convergence du commerce des provinces les plus populeuses 
de Java, Semarang est aussi l'une des villes de Java les mieux pourvues de 
moyens de communication : elle possède routes, chemins de fer, omnibus 
à vapeui', canaux et paquebots côtiers. Une des lignes de navigation réunit 
SiMuarang à Japara, ville ancienne qui a donné son nom à la province donl 
le centre est occupé par la montagne de Moerio. Aux temps de la domina- 
tion hindoue, Japara fut une cité de grand commerce, et même au com- 
mencement de ce siècle elle était assez fréquentée par les navires; mais 
son port, graduellement envahi par les coraux, a Uni par se fermer en 
entier : à marée basse, on peut même se rendre à pied jusqu'aux îles qui 
défendaient auliefois les bâtiments ciuitre la houle du large. Maintenant 
déchue, Japara n'est plus qu'un centre administratif : la vie s'est reportée 
dans les villes, entourées de riches cultures, qui se succèdent au sud, le 
long de la voie commerciale tracée dans les terres basses entre le golfe 
de Semarang et celui de llembang. Une des pi'incipales villes de cette 
riche vallée est Demak, devenue fameuse chez les mahomélans grâce à sa 
inus(|uée, la première »jui ait été fondée dans l'Ile de Java. Plus à l'est 

' Mac U'od, Tijdschrifl van hct K. lnslituitl van Inijcn leurs, 1878-7'J. 



SEMARANfi, .lAPARA, AMBARAWA, MAf.ELANG. 595 

viennent les deux grands marchés de Koedoes et de Patti ; puis, dans le voi^ 
sinage du golfe oriental, l'ancienne ville de Djawana ou Joana s'élève sur 
les l)ords d'une l'ivii'i'e élargie en estuaire, où pénètrent des navires d'un 
tonnage moyen. Des sources thermales jaillissent au sud, dans la vallée du 
Loesi. Les plus remarquahles sont celles de Koewoe, associées à des gaz 
fjui s'échappent d'une masse limoneuse et saline sous forme de grosses 
ampoules éclatant à plus d'un mètre de hauteur. Dans la saison des 
pluies le bouillonnement des sources s'exaspère'. 

Au sud de Semarang le chemin de fer s'élève par un long détour vers 
Ambarawa ou le « Large Marais », que les Hollandais ont choisie pour en 
faire leur poste stratégique par excellence dans l'intérieui' de Java ; d'après 
Veth, il faudrait voir dans cette dépression le centre d'un vaste cratère 
comme celui du lac Manindjoe dans Sumatra. La construction dufort.jtour 
laquelle on employa en corvées les paysans des alentours j)ar dizaines de 
milliers, eut pour conséquence une longue famine, qui décima les p(i|)ula- 
tions\ Le vaste fort de Willem \, situé près d'Ambarawa, à 470 mètres 
d'altitude, commande plusieurs voies naturelles qui s'ouvrent entre les 
massifs de volcans : au nord-ouest, le seuil de séparation entre l'Oengaran 
et le Soembing;au sud-ouest, la province si po|)uleuse de Kadoe, dominée 
d'un côté par le Soembing, de l'autre par le Merbaboe et le Merapi ; au 
sud-esl, les plaines de Soerakarta et la haute vallée du Solo, conloui'uant 
le volcan d(^ Lawoe. La forteresse surveille de près la frontière des « Pays 
Princiers », les derniers qui se soient complètement soumis, et la rade de 
Semarang, d'où lui sont envoyés approvisionnements et renforts, est peu 
éloignée. Au sud-est d'Ambarawa, sur les premières pentes du Merbaboe, 
à 574 mètres, se trouve la ville de Salatiga, les « Trois Pierres », où fut 
signée en 1811 la capitulation qui livrait les Indes hollandaises à l'Angle- 
terre. C'est un des principaux sanatoires de Java, un de ceux qui comman- 
dent le plus bel horizon de monts fumants et de campagnes. 

La capitale de la province de Kadoe, Magelang, occupe près du « Clou de 
Java », le centre de la magnifKjue plaine qu'arrose le Progo et (jue fer- 
tilisent les cendres des volcans. Les eaux courantes, les arbres touffus aux 
branches entremêlées, les monts superbes dressant leurs cônes bleuâtres à 
l'horizon, font de Magelang une ville enchanteresse. C'est à une quinzaine 
de kilomètres au sud, sur une petite éminence voisine du Progo, (|ne se 
montre la plus belle ruine; hindoue de Java, la pyramide ouvragée de 



' Vetli, ouvrngecité; — S. E. \V. Roorda van Eysinga, Notes miuuisrrites. 
* Van Uoëvell; — Perelaer, etc. 



ù9t; 



KOUVKLLE CÉ.OGRAPIIIE UNIVERSELLE. 



81. — M.IGEL.ISG ET BUEBOE-BOEDHOER 



Boeroe-Boodluicr '. Reposanlsur une plaie-forme caiTco de 16'2 mètres sur 
chaque coté, l'édifice élève ses sept étages en recul jusqu'à la coupole ou 

diKjoba centi'ale, domi- 
nant de sa masse unie 
des milliers d(> sculp- 
tures. Chaque pierre est 
taillée et louillée : le 
long des galeries les 
bas-reliefs en Irachyte 
représentent des as- 
sauts , des batailles , 
des chasses, des nau- 
frages, des scènes d'in- 
térieur, des processions 
triomphales où figure 
l'éléphant, inconnu à 
Java ; aux angles des 
terrasses grimacent des 
idoles monstrueuses, et 
de distance en distance 
des effigies de Bouddha 
trônent sous des édi- 
cules à jour , mornes 
et dormantes suivant 
le type traditionnel et 
sans la liberté sincère 
du ciseau que présen- 
Iciil les bas-reliefs ; les 
cultes de Bouddha et 
de Siva se mêlent dans 
les sculptures. Le gran- 

, , diose monument, que 

des voyageurs ont com- 
paré au temple khmer d'Angkor pour l'ampleur des proportions et le fini 
des détails, a perdu un grand nombre de sculptures précieuses, que les 
princes et les fonctionnaires des environs ont enlevées pour l'ornement de 




Mot dérivt" iiwil-ètre du sanscrit Parn-Buiuldliii ou « Suprême Bnudillia ». 

(Ia'ou Feer, Aniiriles de l'Extrême Orietit, 1881-82.) 



BOEROE-BOEDHOER, SOERAKARTA. 397 

leurs palais et de leurs jardins; mais il en reste encore assez pour don- 
ner une idée du prodij^ieux travail (rarchitecture que les artistes javanais 
du huitième ou du neuvième siècle, guidés par des architectes hindous, 
ont laissé, en témoignage de leui' civilisalion, à leurs descendants dégéné- 
rés. On a récemment découvert que la base du temple est entourée d'un 
revêtement appliqué sur des murs sculptés et couverts d'inscriptions. Les 
archéologues espèrent trouver dans les fouilles de précieuses indications 
sur l'histoire de l'édifice et de la contrée'. 

Situées sur le versant méridional de l'île, les capitales des deux pro- 
vinces de Kadoe et de Bagelen, Magelang et la non moins gracieuse 
l'oerworedjo, appartiennent à la zone d'attraction commerciale du port de 
Tjilaljap. Un chemin de fer, presque parallèle au rivage de l'océan Indien, 
mais se maintenant à distance des étangs côtiers et des dunes, parcourt 
les plaines fertiles et populeuses. Au nord de la voie ferrée, Banjoemas, 
c'est-à-dire « Eau d'or >s capitale de la province du même nom, est sé- 
parée des campagnes du littoral par une chaîne de coteaux calcaires. 

La station centrale du réseau des chemins de fer de Java est la ville 
de Solo ou de Soerakarta, l'ancienne Kartasoera, « Œuvre des Héros », 
capitale de l'un des « pays princiers » encore laissés sous une apparence 
de gouvernement local. Par le nombre de ses habitants Soerakarta est la 
deuxième ville de l'île; elle en serait la première, si Batavia et Meester Cor- 
nelis étaient considérées comme formant deux cités réellement distinctes. 
Divisée en de nombreux quartiers (jui bordent la rivière Pepé, affluent 
occidental du Solo, la ville occupe un immense espace. Au centre, le kraton 
ou palais du soesoelioenan forme une ville à lui seul avec ses cours inté- 
rieures, ses casernes, son harem, ses kiosques et ses jardins : dix mille 
habitants, princes, courtisans, domestiques et soldats, vivent dans l'en- 
ceinte. Devant le palais s'étend une vaste place où s'assemble la foule dans 
les fêtes, dominée par le branchage touffu de deux waringin, qui, par 
leurs innombrables racines, symbolisent l'éternité de la dynastie. Mais 
près de là s'ouvrent les embrasures d'une citadelle hollandaise tenant 
l'empereur et sa cour sous la bouche des canons. 

Djokjokarta ou Djokjo, la capitale du sultanat de même nom, autre 
« pays princier « réputé indépendant, est moins grande que sa rivale : elle 
n'a que le cinquième rang parmi les cités javanaises : c'est la ville qui por- 
tait au dernier siècle le nom fameux de Malaram; elle a gardé son carac- 
tère javanais beaucoun plus que Soerakarta ou toute autre cité soumise 

' E. Metzger. Scotlisli (îeufinipliiral Maqntinc, 1888, n» 8. 



308 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



aux iiilluences européenne et chinoise. Située sur le versant de l'océan 
Indien, à 2j kilomètres de la mer en ligine droite, la « Ville Sûre », — 
tel serait le sens du nom de Djokjokarta, — est entourée d'admirables 
campagnes, qui se redressent au nord vers les pentes du Merapi. Comme 
Soei'akarta, elle groupe ses divers quartiers autour d'un kraton de près d'un 
kilomètre carré en étendue qu'habite le sultan, entouré d'une domesticité 
de [)lusieurs milliers d'individus et flanqué de fortifications anciennes, 



N" 82. LE MERAPI ET njOK.IOKAHTA 




désormais impuissantes. Quelques ruines de temples hindous sont éparses 
aux alentours, et au sud-est, sur une colline d'où l'on voit la mer .se briser 
coiilrc les rocs, se trouve la nécropole des princes de Mataram, vénérée par 
les Javanais. Quoique si rapprochée de la mer, Djokjokarta n'a point de 
pori, et l'on n'a pas donné suite au projet d'en établir un au bord de la 
cri(iu(' la plus voisine, dite de Mandjiengan. Le havre le moins éloigné est 
celui de l'aljilan, formé par ime indentalion de la côte rocheuse, à l'est 
des « Mille Montagnes »; mais ce port ne communique encore avec les 
villes de l'inlérieur ((ue par d'à|)res sentiers traversant un territoire l'ai- 



DJOKJUkAKÏA l'ATJlTAN, MADIOKN. j.jy 

l>icineiil hiii)ilc, quoiiiuc tori lichc on beaux niarhros. Le f^racieux lemiile 
si\aïle (le Cramhaiian. au nord-est de I),jokjo. est le premier qne les in-ré- 



S° 8j. PATJITA 




"^S" \ ''-^'W^t^c -"^ 



n"" PATJITAW/"^ "■ / 
V ^ '^ e# 




nieurs hollandais aient signalé : on le découvrit en 1797, sons un fourré 
de végétation. 

Madioen ou la « Ville du Durile », eliel'-lieu de la province du même 



400 NOUVELLE GÉOGRAI'UIE IMVERSELLE. 

jium, comprise entre les deux massifs volcaniques du Lawoe el du Willis, 
est située, comme Soerakarta, dans le bassin du Solo, au bord de la 
rivière de son nom, affluent navigable de cette grande rivière. Ngavvi, bâ- 
tie près de la jonction des deux cours d'eau, a de l'importance comme mai- 
ché, après avoir été jadis un point stratégique de premier ordre sur la 
frontière des « pays princiers )>. Bodjonegoro, l'une des villes riveraines 
du Solo, à l'entrée de sa grande plaine terminale d'alluvions, est aussi 
un centre commercial assez animé, et c'est de là que sont expédiées la 
[)lupart des denrées pour la cité maritime de Toeban, l'une des escales 
les plus fréquentées du littoral. Déjà fameuse au temps de la domination 
hindoue, Toeban est devenue par ses nombreux tombeaux de saints un 
des lieux de pèlerinage des mahométans et l'on y vénère un « figuier » de 
dimensions colossales. Quoique simple chef-lieu de district, Toeban est 
plus peuplée que la capitale de la ])rovince, Rembang, située plus à l'ouest, 
au bord d'une baie que liniilenl les deux promontoires volcanioues du 
Moerio et du Lasem. 

Soerabaja, la métropole de l'Est javanais et qui fut aussi pour un temps 
capitale de toute i'Insulinde, est un des grands entrepôts et le principal 
arsenal maritime ; elle a succédé en activité commerciale à sa voisine du 
nord, (îresik ou Grissee, ancienne colonie d'Arabes, d'où le mahométisme 
se répandit dans l'intérieur et qui devint la résidence d'une puissante 
dynastie de prcMres-rois. Les premiers navigateurs portugais vinrent trafi- 
(|uer à Grissee. La ville proprement dite de Soerabaja est bâtie sur la rive 
gauche de la rivière Branlas; mais on peut dire que, grâce à la plaine 
alluviale du bas Solo, elle se trouve également à l'issue de ce bassin fluvial, 
le plus considérable de Java. L'emplacement occupé par Soerabaja a été peu 
à peu déposé par les eaux du Brantas, qui força la iner à reculer de plu- 
sieurs kilomètres vers le nord, laissant la ville dans l'intérieur des cam- 
pagnes, comme elle a laissé Grissee, où l'on a dû forer le sol à 700 mèl-res 
de proibndeur avant de trouver une nappe aquifère au-dessous des terrains 
meubles. Le détroit dn Trechtei' ou " Entonnoir )•, qui .sépare la grande 
terre et l'île deMadoera, a gardé une largeur el une ])rofondeur suffisantes 
pour recevoir les navires d'un fort tirant d'eau; dans cette rade abritée 
de tous les vents, ils trouvent un mouillage parfait : des allèges et des 
barques vont et viennent entre les bâtiments du large et les entrepôts du 
bord. Certains quartiers de Soerabaja, coupés de canaux dans tous les sens, 
ressemblent aux villes de la Hollande; mais les kamj)ong javanais entou- 
rent la cité commerciale d'une ceinture de palmeraies, et les villas euro- 
péennes de Simpang sont nichées en des jardins touffus. Les anciens toni- 



MOlUd-I'AlIlT, 



hciiiix qui sp Iroiivoiil (Unis un l'iuil)our<i- voisin rappellenl l'arrivée des 
a Hommes Légendaires >s c'esl-à-dire des Hindous. Ce sont eux, dit la 
li-adilion, qui fondèrent le grand empire de Modjo-Pahit, l'État brahma- 



i:t i.r: ïiktroit m 



E.tde Far, s 




I 2°5L Est de Grée v ch 



de à i '7' d^ 5 '"et au delà 

1 : ISO 000 



iii(|ue (ioni les mahométans ne parvinrent à triompher que dans la 
deuxième moitié du quinzième siècle. 

Les ruines de la capitale hindoue se voient encore dans les campagnes 
du Brantas, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Soera- 
haja, près de la ville de Modjo-Kerlo; des fragments d'édifices en brique, 
d'un ti'avail |)arfait, y démontrent le recul de la civilisation javanaise 
depuis l'arrivée des Européens. En amont, dans la partie moyenne 



404 NOUVELLE fiÉOr.R AIMIIE UNIVERSELLE. 

de sa vaste circonférence, l'admirable vallée du Branlas conslilue la pro- 
vince de Kediri, un des paradis de Java, mais aussi l'une des contrées 
dont la population misérable, avilie par la servitude, est en même lemps 
le plus détériorée physiquement par l'abus de l'opium. La courbe supé- 
rieure de la vallée, enveloppant les massifs du Keloet et du Kawi, embrasse 
le pays de Malang, où se trouvent les plus riches caféteries et tabaqueries 
de Java. Près de Malang, dans la dépression ouverte entre les volcans du 
ivavvi et ceux du Tengger, se voient à Singosari de nombreux débris de 
constructions hindoues; les promontoires et les terrasses des montagnes 
portent aussi les restes d'anciens temples, enfermés maintenant pour la 
plupart dans les villas de grands propriétaires. 

Le village qui fait face à Soerabaja, de l'autre côté du détroit, n'a d'im- 
portance que par le va-et-vient des bacs à vapeur entre l'Ile et la grande 
terre : la ville commerçante de Madoera, Bangkalan, occupe, plus au nord, 
une baie tournée vers la haute mer. Elle est beaucoup plus riche et plus 
peu|)lée que le chef-lieu ofliciel de l'Ile, le bourg de Pamekasan, situé dans 
la plaine, à quelques kilomètres du golfe de Madoera; la principale indus- 
trie des côtes est la fabrication du sel, pour le compte du gouvernement de 
l'Insulinde. Le bétail de Madoera est très apprécié dans tout l'archijiel. Au 
nord, l'île de Bawean, qui dépend administrativement de Soerabaja, est 
habitée par des gens de race madoeraise, à en juger par le dialecte local. 
Klle envoie à son tour des milliers d'émigrants à Java, comme manœuvres 
et travailleurs de terre, et fait un commerce de cabotage actif. 

Au sud de c(^ même golfe, Pasoeroean ou le « Jardin de Bétel », qu'il 
serait plus juste d'appeler maintenant le i< Champ de Tabac », est la première 
grande ville de Java que traverse le chemin de fer après avoir dépassé 
l'ancien golfe de Modjo-Pahit, comblé par les alluvions. Déjà connue aux 
temps de la domination hindoue, Pasoeroean est, de toutes les cités java- 
naises, celle où se sont conservées le j)lus les coutumes d'origine indienne; 
les Javanais des environs apportent encore aux sources des offrandes de 
feuilles vertes et de fleurs et vénèrent les débris de sculptures ramassés 
dans les anciens temples de Siva. Le j)rincipal sanatoire du Java oriental, 
Tosari, est situé à 1780 mètres, à l'angle d'un épaulement du Tengger, 
d'où l'on jouit d'une vue merveilleuse sur la mer. les campagnes et les 
monts. 

A l'est de Pasoeroean, deux autres capitales d(> province, Probolingo 
ou Bangei-, puis Besoeki, se succèdent au bord du golfe de Madoera ; bnu's 
rades sont fort dangereuses en janvier et en IV'vrier, quand souille le glicv- 
dctig on vent tcnij)êlueux du sud. Au delà, sur les ])lages d'une cri(]ue, se 



MALANG, PASOEROEAN. BESOEKI, BANJOEWANGI. 405 

montrent les maisonnettes du bourg de Panaroekan, qui fut jadis une 
grande cité et l'un des marchés les plus actifs de l'Jiisulinde. C'est là que 
les Portugais, conduits par Affonso d'Alhuqueinpie, établirent leur premier 
comptoir à Java. A l'est de Panaroekan il n'y a plus que d'humbles villages 
au bord de l'eau, et la route, cessant de longer la mer, contourne la masse 
énorme du Raoen pour atteindre la ville de Banjoewangi ou des « Eaux 
Parfumées », qui se trouve sur la rive orientale de l'île, au bord du déti'oil 
qui sépare Java et Bali. Elle a remplacé comme escale de commerce le port 
de Blambangan, situé plus au sud, au bord d'un estuaire maintenant 
envasé. Banjoewangi est le point d'attache du télégraphe sous-marin (|ui 
relie l'insulinde à Port-Darwin en Australie. Le i)ays enviionnant, séparé 
du reste de l'ile par des montagnes sans chemins, est la contrée la moins 
peuplée de Java. Prescjue en dehors du cercle d'attraction de Batavia et 
de Soerabaja, elle appartient déjà par nombre de ses habitants à l'in- 
sulinde orientale'. 



Le pouvoir est absolu à Java et dans les autres îles ou possessions 
« extérieures )> de l'insulinde. Représentant le roi de Hollande, le gouver- 
neur général est souverain; le nom qu'on lui donne est celui de « grand 
seigneur «. Il commande les forces de terre et de mer, applique les lois 
votées par le parlement des Pays-Bas et possède lui-même le privilège de 
lancer des décrets et d'imposer des règlements administratifs, en confor- 
mité générale avec les décisions gouvernementales prises en 1854. Sa liste 
civile, récemment diminuée, dépasse encore 33(1 000 francs avec les frais 
de déplacement. Un conseil de cinq membres, proposés par lui et nommés 
par le roi, l'assiste pour l'aider dans l'œuvre législative, mais sans avoir 
de part au pouvoir exécutif. C'est en vain jusqu'à maintenant que des 
publicistes de Java et de la Hollande ont réclamé pour l'insulinde la jouis- 
sance de son propre budget et une part d'autonomie dans son gouverne- 
ment. Les Javanais n'ont quelques droits de tolérance que dans l'adminis- 
tration de la (Icssa ou commune; encore une forte ])i'oporlion des résidents 

' l'i-iiieipales villes de Java avec ieui- population en 188(1 : 

batavia 100 485 liai). 1 ,., n-,^ , ,-. , 

,, , „ ,. -, ,,„ I /l 9'25 habitants. 

Meester (jornelis . / 1 440 ii | 

Socraliarla ou Solo 1 .50 000 n 

Soerabaja 1 28 990 d 

Djokjokaita 90 000 i> 

Seniai'anj; 71 440 » 

Pasoeroean hO 000 » 



iOr, NOUVELLE f.ÉOORAPUIE UNIVERSELLE. 

se compose-t-c'llo de inanuonjKntg, gens « sans famille et sans pairie », 
auxquels on pouvait comparer naguère les lielmathlosen de la Suisse. 

On s'étonne que les ordres d'un maître puissent être obéis par tant de 
millions d'hommes, alors qu'il dispose de forces matérielles si peu consi- 
dérables. L'armée que commande le gouverneur est d'environ trente mille 
individus, dont une moitié seulement composée d'Européens, et ceux-ci 
ne sont pas même tous Néerlandais : mercenaires ou aventuriers, alle- 
mands, belges et d'autres nations', ils sont enrôlés spécialement pour 
le service des Indes et dressés à leur métier dans le « dépôt » de Ilaider- 
wijk, sur les bords du Zuiderzee. Blancs et indigènes de races diverses, 
Malais d'Amboine, métis, nègres, Arabes et Hindous, servent dans les 
mêmes bataillons, mais groupés, suivant les couleurs, en compagnies 
distinctes, et ce sont des officiers européens, très peu nombreux en pro- 
|)orlion de leurs troupes, qui encadrent tous ces éléments d'origine, de 
langue et de mœurs différentes. De même tous les canonniers sont euro- 
péens, mais leurs servants sont des natifs. Confoi'mément aux traditions 
des armées orientales, les soldats peuvent vivre dans les casernes avec 
leurs familles, légitimes ou temporaires, et parfois même se font suivre 
parleurs femmes en de courtes expéditions; la bande des vivandières est 
organisée en campagne suivant une hiérarchie militaire, qui répond à celle 
des maris, et reçoit régulièrement ses rations. L'armée est uniquement co- 
loniale; même pour la guerre d'Aljeh aucun détachement de troupes néer- 
landaises n'a été envoyé aux Indes, quoique l'empressement des volontaires 
auprès des officiers recruteurs ail notablement diminué. Ouant à la flotte, 
stationnée dans les ports de l'Indonésie, les meilleurs navires appai'tien- 
nent à la marine nationale*. 

Les Européens de Java et des autres Iles son! adniinislr(''s directemcnl 
|iar le gouviM'neui' général, mais les indigi'nes peuveni encore avoir l'illu- 
sion d'obéir aux descendants de leurs anciens princes et non aux conqué- 
rants éli'angers. Les diverses provinces sont divisées en régences, dont les 
chefs titulaires ou « régents » appartiennent à la lignée des familles autre- 

' Ainioe (le l'insulinde ;i la fin de 1887 : 

Européens 1 i 230 

Amboinais. 2 182 

Autres indigènes 10 152 

Ensenilile ."2 ;i4i 

- Forces navales de rinsullndr Inillaiidiiise '.i la lin de l'aniiér 188li : 

Vaisseaux de l'Elat. . . . 2.^, montés par 0002 lioninies, dmil 2ll."i(i Enropéens. 
)) insulindiens . . 88 » 1271 )) » 111 « 



GOUVERNEMENT ItE JAVA. 



407 



lois souveraines : ces toemewjgoemj . ou régenis de deuxième classe, et les 
adliipanl, ou régenls de première classe, sont presque tous radliea ou 
uriiices • le titre de pawicron est le plus élevé que puisse conférer le gou- 
verneur. Ouoique nommés par la « Couronne », les régents ont toujours le 
prestige que leur assure la richesse, car ils jouissent d'un salaire 
^levé, — de 20 000 à oOOOO francs, suivant les régences, — et lou- 
chent en outre une [.art de [.roduit sur les cultures. Mais à côté de ces 
régents javanais siègent des résidents néerlandais et des assistants, — 
prélVts et sous-préiels, — qui sont moins en vue, mais qui représen- 
lonl raulorité réelle; de même pour les eirconscriptions inlén.'ures. la 



DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE JA 




1. I',illll;uil. 

11. Lialavia. 
m. l'reangei- Regciil- 

schappen. 
IV. Krawang. 
V. Clierihoii. 



Vl. Ti-i;:il. 
Vil. I!anJUl■lna^ 
VIII. Pekalonga 

IX. Bageleu. 

X. Semarang 

XI. Kadoo. 



XII. Djokjokail,. 

XIII. Soerakail;L 

XIV. Japara. 
XV. liiMiiliaii-. 

XVI. MadioLMi. 
XVII. KiMJiii. 



XVIII. .Soerabaja. 
XIX. Pasocrocau. 
XX. Proboliiiggo. 

XXI. Besoeki cl BuihIjol'- 

XXII, JlailoiTn. 



surveillance dOs vedono ou dignitaires indigènes est coniiée à des contrô- 
leurs européens, élevés pour la plupart à l'Académie hollandaise de Delft 
et tenus de séjourner vingt-cinq années dans l'Ile avant de iirendre leur 
retraite ; ensemble, ces fonctionnaires européens sont au nombre d'envi- 
ron trois cents. Le représentant des maîtres réels est toujours à côté du 
personnage javanais, et peu à peu les sujets arrivent à ne jilus se faire 
d'illusions sur la part d'autorité laissée aux princes natifs. Graduellement 
les fonctionnaires indigènes sont écartés ou réduits à des rôles inférieurs : 
il n'est pas douteux que, tôt ou tard, ils disparaîtront comme intermé- 
diaires, laissant les con(|uérants et le peuple vaincu face à face. Dans les 
deux « pays princiers » {VonteHlandcn), Soerakarla et Djokjokarta, l'an- 
cien régime s'est encore maintenu avec les formes primitives. Soerakarta 
obéit officiellement à un empereur ou soewchociKtn, Djokjokarta reçoit les 



'm NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

ordres d'un sultan; mais l'un et l'autre sont tenus en respect parmi rési- 
dent hollandais, et de plus on a pris soin de leur susciter des rivaux indi- 
gènes, candidats au pouvoir que le gouvernement de Batavia a toujours 
sous la main; empereur et sultan ne peuvent même quitter leur kraton 
pour une promenade sans en aviser le résident. Les monopoles que pos- 
sédaient ces princes, devenus simplement de grands propriétaires, ont été 
en partie rachetés par le gouvernement hollandais. 

Un trihunal suprême siège à Batavia pour toutes les possessions néerlan- 
daises. L'Ile se divise en trois circonscriptions judiciaires, correspondant 
aux divisions naturelles du territoire : au-dessous des cours de justice de 
Batavia, Semarang et Soerabaja, des tribunaux secondaires sont établis 
dans les provinces, les régences et les districts. Chaque résident, assistant 
et contrôleur est un magistrat qui prononce les jugements, en conformité 
avec les précédents et après avoir consulté, le plus souvent pour la forme, 
des assesseurs musulmans qui connaissent les coutumes locales et les 
prescriptions de l'Islam. Les maires des communes ont aussi un certain 
pouvoir discrétionnaire pour réprimer les délits et distribuer les puni- 
tions. Les chefs des communautés chinoises, majors, capitaines et lieute- 
nants, chargés de maintenir l'ordre parmi leurs compatriotes, sont éga- 
lement armés du droit de punir, quoique dans une faible mesure. La 
peine de mort existe dans le code hollandais des Indes, mais elle est 
rarement appliquée. Les condamnés indigènes sont employés pour la plu- 
|)arl dans les arsenaux, les chantiers, sur les routes et les canaux. Si ce 
n'est dans les grandes villes, il n'y a point de police à Java. Les communes 
sont chargées de faire respecter lois et règlements sous leur responsabilité 
directe. 

Le budget « colonial », qui s'applique à Java pour plus des deux tiers, 
est, on le sait, alimenté en partie par la vente du café que produit le tra- 
vail forcé des indigènes. Les autres recettes principales sont la rente du 
sol et les monopoles de l'opium et du sel'. Environ un tiers du budget 
est appliqué à la défense, un autre à l'aduiinislralion proprement dite. 

' RucIgL't (( colonial » en 1888 : 

Principales rcLx'ttos : Vente (lu café on llollaniii'. ol ;i Java . . . . 53 M'2 520 francs. 

» » de l'ctain » » . . . . Il 151 770 » 

» Rente du sol 45 507 920 n 

» Monopole de rdiiiiiin ôi 562 000 » 

n » du sel 12 894 000 » 

I) Taxes douanières 1 9 Ô8II 000 i. 

Ensemble des receltes prévues en 1888 207 5G8 120 francs. 

» dépenses « » 277 753 054 » 



(;()l VEHNK.MKNT HE JAVA. 



409 



Tuiik'l'ois l'ensemble de rim[i()l esl heiuicoiij) plus considérable que ne le 
(lisent les registres officiels, car il laudrail y comprendre aussi la valeur des 
journées prises au paysan javanais pour le travail des plantations e( des 
roules. En évaluant au plus bas taux ce labeur forcé, c'est au moins à 
2o0 millions de francs que s'élève, d'après Brooshooft, l'imjml réellement 
payé par la population javanaise. 



Java etMadoera constituent vingt-deux provinces, dont les noms suivent 
dans le tableau, avec le nombre de leurs subdivisions ou régences, leur 
superficie et leur population recensée en lSf>!6 



IIIVISIOSS 
N.VTl'RELLES. 


rnoviNciis. 


CAPITALES. 


SUBDIVI- 
SIONS. 


SIPERFICIE 

en kilom. 


roPlLATION 


POPILATION 
lilLOMÉIIl. 




Bantaiii. 


Sei-ang. 


Ô 


8 505 


545847 


661iab. 




Batavia. 


lîatavia. 


A 


455 


1015884 


157 » 


Java occidental. 


Krawang. 


Pocrwaliai'la. 


3 


4 025 


331638 


72 » 




Clieribon. 


Clieribon. 


b 


6 750 


1569163 


203 » 




l'reang. 


Bandong. 


U 


21 245 


1654836 
4915558 


78 1) 


'2G 


47 580 


104liab. 




1 Tegal. 


Tcgal. 


5 


5 7'Jy 


1006556 


265 bab. 




Pelvalongaii. 


Pekalongaii. 


'j 


1 790 


558978 


501 )) 




Semarang. 


Scmarang. 


(5 


5 187 


1 412555 


272 » 




Japara. 


Palti. 


i 


5 122 


858166 


275 » 


Java cemual. . 


/ Banjoeinas. 


Banjot'inas. 


.") 


5 561 


1112120 


200 ), 




Bagelcn. 


Poerworedjo. 


5 


5 450 


1272552 


571 » 




Kadoe. 


MagL'laiig. 


•2 


2 048 


740278 


361 1) 




Soeraliarla. 


Socrakarla. 


5 


6 228 


1071 090 


172 )) 




Djotijoliarta. 


njokjokarta. 


8 


5 089 


642 728 


208 1) 
253 liai). 


40 


54 254 


8654785 




Rembang. 


lU'iidiaiig. 


4 


7 558 


1196402 


I59liab. 




Soei'abaja. 


Soerabaja. 


8 


6 022 


1889366 


514 .) 




Madioen. 


Madioen. 


5 


6 492 


1021995 


158 » 




1 Kcdiri. 


Kcdiri. 


5 


6 400 


979301 


155 » 


Java o^,lE^TAL. . 


' l'asofiwan. 


Pnscienieaii. 


') 


5 555 


838947 


157 1. 




l'robolingo. 


pÈ-olidling". 


3 


3 465 


506015 


146 ,. 




Besoelii. 


Besocki. 


5 


9 680 


591700 


61 » 


l'iisniililc 


Madoera. 

dl' l'ilo . . . ^ 


Paniekasan. 


4 


5 286 


1405 494 


265 1) 


57 


50 218 


8427118 


168 bab. 


105 


151 852 


21 997 259 


167 bal . 



52 



410 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



VI 



L'ilo de Bali, la « Pt^tite Java », ainsi qu'on l'a fréquemment tlc'si<;nce, 
est en effet, par sa structure et ses roches, un fragment de la grande île, 
dont la sépare seulement un canal étroit : entre les deux rives opposées la 
distance n'est pas même de 4 kilomètres, et sur le seuil le plus haut la 
profondeur est seulement de 16 mètres; le courant venu de l'océan liulien 
qui passe dans le détroit esl quelquefois tellement fort, que les voiliers ne 
peuvent en Iriompher. Ouoique presque javanaise par sa formation géo- 
logique, Bali est assez éloignée du centre de la puissance néerlandaise 
pour avoir conservé un caractère original. Le faible détroit a sufli pour 
différencier quelque peu la flore et la faune; il a contribué aussi à main- 
tenii' distinctes les populations et à retarder le mouvement d'évolution 
qui s'accomplit dans rinsulinde en se propageant de l'ouest à l'est. Bali 
est, j)our ainsi dire, au point de vue historique, une Java fossile; tandis 
que la grande terre devenait mahométane, Bali restait hindoue jiar le 
culte, les mœurs, les institutions et même, jusqu'à un certain point, par 
l'idiome. Aussi de nombreux savants, historiens et linguistes, ont-ils étu- 
dié celte île remanjuable; mais on connaît moins ses ressources matérielles 
et .ses forces productives. Aucun recensement précis n'a encore été fait ; 
d'après les documents officiels, Bali serait, comme Java, une des contrées 
du monde où les habitants se pressent en plus grand nombre'. 

La forme générale de Bali esl celle d'un triangle allongé dont le sommet 
pointe vers Java el dont la base esl tournée vers Lomliok. Dans la direc- 
tion de l'ouest à l'est se succèdent des montagnes d'oi'igim' «ruptive, dis- 
posées en chaînes ou en massifs, sans régularité apparente. Le premier de 
ces cônes volcaniques, le Bakoengan (1 400 mètres), se dresse en face même 
de la ville javanaise de Banjoewangi. Beaucoup plus élevé, le Batoe Kaoe 
ou |iic de Tabanan occupe presque exactement le centre géométri(|ue de 
l'Ile : le cône |)iinci|)al du massif, entouré de petits lacs, atteint 2025 mè- 
tres. Au nord-est de ce ])iton central el d'un lai'ge seuil, le volcan toujours 

' Siiperfu'ie et |iii|)iilalinn priilmlili' de Itali li Lomliok en 1886, d'aiiiès lo Hi'fiecriiujs Aliiinnak : 

Territoire liolliindais lie fiali 'J l.'id kil. carr. I U'J'Jô'i Lab., soit 48 hab. par kil. carr. 

1) princier (le Bail et LoMibok. 8708 » TiiOdOO » 142 .. 

Ensemble. . 10 858 kil. earr. 1 rj4'."J."2bab., soit l'ii bab. par kil. earr. 



BALL 



411 



atlif (le Baloer (1950 moires), lance de deux cratères mugissants des 
colonnes de vapeur', tandis qu'à sa base nord-orientale les coulées de 
laves sont descendues jusqu'au bord d'un beau lac bleu, qu'elles ont même 
partiellement vaporisé; une forte saillie de rebroussement,que présente la 
coulée à son extrémité, s'expliquerait par le coullit des laves fluides et des 
masses gazenzes dégagées soudain par la vaporisation de l'eau : d'après le 
mythe balinais,le volcan est la demeure d'un dieu, et sa femme, la déesse, 



-N° 86. UALI. 




^f Oa 200 ?■ de 200 ^ /COO "■ o'e /OOO ': 

i . 1 500 000 



habite les eaux du lac. Au sud-est de Batoer se succèdent d'autres volcans, 
éteints en apparence : le goenong Abang ("2000 mètres) et le goenong 
Agoeng ou le « Grand Mont », appelé aussi le pic de Bali, dont le cône 
nu, jaunâtre, parsemé de blocs, ouvre son cratère à plus de 5200 mètres 
au-dessus du niveau de la mer. A l'extrémité orientale de l'île, un autre 
volcan, le Seraja (1250 mètres), n'est plus qu'une immense ruine. Lors 
d'une éruption ({ue l'histoire n'a pas racontée, toute la partie supéiieure 
de la montagne fut emportée et se dispersa en poussière dans les plaines 
et dans l'Océan : il ne reste plus (jue la base effondrée du volcan. Au sud 



• laWmgiiV. Pfiernuinn's Mitllii'iliiiiticii, 1S04; — Jiicubs, Eciiiiicii Tijd onder de Haliëfs. 



412 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(le ces massifs d'éruption s'étendeiil des campagnes dont les cendres vol- 
caniques ont été remaniées par les eaux, et vers le sud se montrent quel- 
ques assises de roches tertiaires. Tel est l'îlot de Badoeng, qu'un isllinie 
bas a rattaché à Bali ; mais Noesa Penida ou Pandita, — l'ile des Prêtres, 
— de formation analogue, est restée isolée dans le détroit oriental. 

Quoi(jue les pluies tombent en abondance à Bali, les rivières, man(juant 
d'un espace suffisant pour se formel', n'ont qu'un foible courant, cl 
s'assèchent même pour la plupart pendant la mousson du sud-est : l'eau 
est employée presque en entier pour les irrigations des rizières, dirigées 
avec le plus grand soin par les cultivateurs indigènes. Très peuplée et cou- 
verte de champs, Bali manque de bois, et l'on doit en importer de Java. 
A l'exception de quelques tigres qui rôdent dans les brousses des mon- 
tagnes, au nord et à l'ouest, l'île n'a point de fauves. 

Les Balinais, frère des Javanais par la race, sont en moyenne un peu 
plus grands et plus forts ; moins accoutumés à la servitude, et ne voyant 
que rarement leurs maîtres hollandais, ils ont l'attitude plus ferme et le 
regard plus fier. Dans les régions montagneuses de Bali, les goitres sont 
extrêmement communs : en certains districts, plus de la moitié des habi- 
tants en sont affligés, et l'on ne renconti-e presque pas de femmes qui ne 
soient déformées par ces excroissances; mais, d'après Jacobs, le crélinisme 
n'accom|)agne jamais le goitre chez les Balinais comme chez les monta- 
gnards des Pyrénées et des Alpes. On parle dans l'île deux dialectes bien 
distincts : la langue originale paraît être le « bas » balinais, qui diffère 
notablement du dialecte de Java et qui ressemble aux idiomes des îles 
orientales; au contraire, le « haut » balinais se rapproche beaucoup du 
haut javanais et ne s'en distingue guère que par de nombreux emprunts 
faits à l'ancienne langue sacrée, le kari, que parlent encore les prêtres 
et les lettrés. De même qu'à Java, les serviteurs et les pauvres sont tenus 
de s'adresser en haut langage à leurs sn])érieurs, et ceux-ci répondent en 
langue basse. 

La civilisation hindoue paraît avoii' eu beaucoup plus de pi-ise sur les 
insulaires de Bali que sur les Javanais. Ce n'est pas seulement par l'immi- 
gration des fuyards du royaume de Modjo-Pahit, dont les descendants 
vivent encore à part des autres Balinais', que l'on peut s'expliquer la per- 
sistance des religions hindoues dans l'île de Bali ; des colonisateurs ont dû 
venir aussi directement de la côte de Coromandel, car on ne voit pas trace 
à Java d'une aussi forte constitution des castes (|ue dans la société bali- 

' il. v;m Eck, Prom'diiHis o( Ihe H. Geop-aphiad Sonclii. Miiicli 1880. 



lîALI ET BALINAIS. 413 

naiso'. Ofncipllemcnt toute la population se divise, comme dans l'Inde, en 
quatre castes : celles des Brahmanes, des Kchatrya, des Yaïsya et des 
Soudra; mais ces groupes primordiaux se subdivisent en de nombreuses 
sous-castes, et l'ancienne noblesse balinaise, dans laquelle on choisit géné- 
ralement les chefs de villages, constitue une caste spéciale, classée entre 
la troisième et la quatrième. Naguère les princes se mariaient avec leurs 
sœurs pour préserver la pureté du sang royal. Les limites entre les castes 
sont maintenues par la coutume avec une impitoyable férocité : une iille 
de l)rahmane qui se donne à un homme de caste inférieure est livrée aux 
llammes et son amant est cousu dans un sac et jeté à l'eau; même dans 
les deux provinces qui dépendent directement de la Hollande, les magis- 
trats doivent, sous la pression de l'opinion ])ubli(jue, prononcer la peine 
du bannissement contre les jeunes gens qui violent la loi des castes. On a 
vu souvent le brahmane tuer de sa main sa fille coupable d'infraction à la 
coutume. Néanmoins les croisements de caste à caste sont nombreux, les 
brahmanes et les princes ayant le droit de prendre dans les rangs infé- 
rieurs autant de femmes qu'ils veulent et transmettant leur propre no- 
blesse à leurs héritiers. A l'exception de trois princes, qui appartiennent 
à la deuxième caste, tous les autres sont originaires de la troisième, qui 
constitue ce que l'on peut appeler la « bourgeoisie » de Bali. Les soudra 
sont les prolétaires, les gens de corvée, presque des esclaves. Mais quand la 
guerre éclate entre gens des castes supérieures, les Soudra n'y prennent 
aucune part ; ils continuent de vaquer à leurs travaux ordinaires, sans 
souci de la querelle des grands\ 

Le culte des Balinais est la religion trinitaire hindoue, et devant des 
milliers de temples, devant les maisons des prêtres et des chefs, flotte le 
(ha]teau tricolore, — rouge, blanc, bleu, — dans lequel maint voyageur 
hollandais a cru reconnaître les couleurs de sa patrie, tandis qu'il symbo- 
lise les trois personnes de la Divinité, le Créateur, le Conservateur et le 
Destructeur. Mais les images de Brahma et de Vichnou ont été remplacées 
presque partout par celles Dourga et Ganesa^ ; en outre, l'influence boud- 
dhique persiste à travers le brahmanisme, et Siva, représenté parle lingam, 
cl de beaucoup le personnage le plus adoré, est invoqué comme un dieu 
bienveillant. D'ailleurs les Balinais ont peu de /i-le religieux et ne mani- 
leslenl aucune intolérance à l'égard des gens de culte différent; même 
(|uel(jues milliers d'entre eux, appartenant à la basse caste, se sont con- 

' Tciiiniinck. Coup d'œil gcnéral sur les Possessiuiis néerlandaises dans l'Inde. 

- liiniie, De invloed van de Hindoe-Bescliaviny. 

' Kan et Timmerman, Tijdschrift van het Nederlandseli Genoolscliap te Amsterdam. 



414 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

vertis à l'Islam, afin de se relever ainsi au point de vue social; en 1881, 
à la suite du meurtre d'un missionnaire, les tentatives de propagande 
chrétienne, d'ailleurs complètement inutiles, ont été abandonnées dans 
l'Ile. Evidemment les temples hindous épars dans les diverses parties de 
Bali sont trop nombreux pour les fidèles, car il en est beaucoup qui 
tombent en ruine et qu'on ne songe point à réparer, et des lieux de pèle- 
rinage où l'on venait jadis de toutes les parties de l'île, sont délaissés 
maintenant. Les cérémonies religieuses que les Balinais observent avec le 
plus (le zèle se rapportent à la culture du sol : peuple de paysans, ils 
aiment à faire des processions autour des champs, à s'arrêter devant les 
cabanes de bambou qui servent de temple à la déesse de la moisson, à 
se couronner de fleurs après les heureuses récoltes. 

La jurisprudence religieuse est fort dure et des pénitences sont fré- 
quemment imposées au peuple quand les prêtres ont observé quelque mau- 
vais présage. Une femme meurt-elk^ en couches, ou donne-t-elle naissance 
à un enfant mal conformé, ou bien, — événement plus grave encore, — 
devient-elle mère de deux jumeaux, garçon et tille, les plus terribles mal- 
heurs menacent la population, et il faut les écarter par le jeûne et les 
prières : naguère il fallait répandre le sang humain, parfois même tortu- 
rer les victimes. On raconte que, parmi tant d'autres inventions horribles, 
les prêtres avaient trouvé celle d'étendre et d'attacher les condamnés sur 
des pointes de bambous naissants, dont les cônes durs et siliceux péné- 
traient dans la chair vive de l'homme et le faisaient périr après quelques 
jours de tortures abominables'. Les épouses des brahmanes et des princes 
étaient tenues moralemenl de se jeter sur le bûcher de leur époux et de le 
suivre dans la mort : celle qui se refusait au supplice était désormais con- 
damnée à l'opprobre. On vit jusqu'à 74 femmes se sacrifier sur le bûcher 
du mari\ Vingt ans après que la dernière sali eut été brûlée dans l'Hin- 
(loustan, Bali avait encore ses holocaustes de veuves'. Depuis la défense du 
gouvernement hollandais, on a chercht'' à la tourner en poignardant d'a- 
bord les victimes avant de les lancer dans les flammes. D'autres cérémo- 
nies, qui paraissent horribles aux voisins des Balinais, se sont mainte- 
nues, et les changer serait commettre un attentat contre la piété filiale. 
Chaque famille lient à brûler ses morts avec grand luxe de parfums, de 
fleurs, de repas; nulle cérémonie n'est plus coûteuse, et pour se préparer 
à ces dépenses il faut des semaines et des mois, parfois même des années. 

* .Ligiii-, Shiiiiiporc, Mnlacrii. Jnva. 

* John Crawfiii'J. //i.v/ori/ of ihc Iiidiait ArihipehHjo. 
^ Jacobs, ouvrage cité. 



15AL1 ET liALINAIS. 415 

l*eiulanl ce temps, on conserve le corps dans la cabane, lavé el pariumé, 
mais en pourriture; des pierres placées sur le cadavre en facilitent la mo- 
mification lente par l'expulsion des gaz et des liquides. Seuls les corps 
des varioleux el des lépreux sont immédiatement enterrés. 

Les Balinais vivent presque exclusivement de riz, d'autres grains et de 
l'ruils. Si la chair du bœuf leur est défendue par la religion, l'urine 
et la lienle de cet animal sont leur principale |iharmacopée. La seule viande 
qui leur soit permise est celle du cochon; mais les prêtres s'en abstien- 
nent. Les palmeraies de cocotiers sont très étendues et donnent une 
énorme quantité d'huile. L'industrie domestique est, de même que l'agri- 
culture, plus développée à Bali qu'à Java ; mais les indigènes sont de très 
mauvais marins. Parmi les artisans on trouve des joailliers, des ciseleurs, 
des armuriers fort habiles, et les femmes tissent et teignent de belles 
étoffes en coton et en soie. Dans un temple de Boeleleng on conserve en- 
core une copie antique des coutumes javanaises sur le règlement des com- 
munautés de villageois et les syndicats d'irrigation. 

Le niveau moyen de l'instruction est très élevé chez les Balinais. Bien 
qu'ils n'aient pas d'écoles, la plupart des hommes et des femmes des 
castes supérieures savent lire et écrire le balinais, et même le kavi : c'est 
par milliers qu'ils possèdent des " livres » ou paquets de feuilles de 
lontar ou burassns gravées avec un poin(;on et pressées entre deux plan- 
chettes : histoire, théologie, jurisprudence, éthique, poésie, théâtre, rien 
ne man(jue à la littérature de Bali, et d'a[)rès van der Tuuk, qui a vécu 
lui-même dans l'ile jiendant de longues années et y a formé une très 
riche bibliothèque, c'est dans le poème balinais de Tantryn qu'il faudrait 
chercher, au moins en partie, l'origine des Mille et une Nuits. Souvent les 
gens de Bali se réunissent le soir pour assister à des représentations théâ- 
trales, qui se rapportent poui' la plupart à des mythes ou à des événements 
(le l'Inde et que des acteurs de la caste brahmanique déclament dans la 
langue sacrée, comme on le faisait jadis à Java ; dans ces « mystères», les 
ancêtres des Balinais sont ligures comme des géants ou rakchasa. Entre 
autres indices d'une civilisation antique, d'origine hindoue, on cite aussi 
la division du temps qui prévaut chez les Balinais. Leur année officielle, qui 
n'a rien d'astronomique, mais dont le caractère est purement rituel, se 
compose de deux cent dix jours et se divise en six mois, partagés chacun en 
sept groupes penthémérides' ; mais en pratique on compte le temps par 
moussons : chacune de nos années correspond à deux années des Bali- 

' Ciawl'unl, ouvrage cité: — Selberg, Reine iiacli Jiiva. 



Uij NOUVELLE (i ÉOGH Al'IllE IMVEItSELLE. 

nais. Leur jour est de seize heures, correspoiulanl chaeune à une lieurc 
el demie des calendriers européens et comniençanl à partir du lever du 
soleil. Les princes se servent, dans leurs dépèches, île la chronologie ma- 
hométane. 

Quoique fort remarquable encore, la civilisation de Bali témoigne d'une 
grande décadence pendant les deux derniers siècles. Les récils des anciens 
voyageurs parlent d'un commerce considérable qui se faisait dans les ports 
de l'île et de voies de communication qui réunissaient alors les diffé- 
rentes villes; maintenant le trafic est déchu; on ne voit plus guère que 
d'âpres sentiers el il n'existe plus de chars que dans un district de plaine 
au sud de Bali. L'usage de l'opium, qui est répandu dans toutes les castes, 
les guerres civiles de province à province, les expéditions des marchands 
d'esclaves qui pendant longtemps ont ravagé les campagnes du littoral, 
enhn l'avilissement de la femme, réduite à n'être plus qu'un objet de Iralic, 
ont été les causes de ce recul de la civilisation balinaise, et c'est mainte- 
nant de l'étranger que la population de l'Ile doit attendi'e des éléments 
nouveaux pour reprendre sa voie de progrès et d'initiative. Les colonies 
chinoises ont attiré toute l'activité de la contrée. 



Les deux |)ruvinces balinaises les plus rapprochées de Java, Djembrana, 
sur la côte méridionale, et Boeleleng, sur la côte du nord, sont soumises 
directement à l'administration hollandaise el dépendaient naguère de 
Danjoewangi, située sur la rive opposée du détroit. Le bourg de Boeleleng, 
composé de hameaux épars à une faible distance de la mer, est la rési- 
dence principale des fonctionnaires et prend rang comme capitale, mais 
il lui mantjue un port : sa marine, Pabean, n'est (|u'um> plage où vien- 
iicnl se hi'iser les vagues. Presque tous les villages ont gardé l'aspect de 
l'éduils fortifiés. 

Sept provinces de Bali oui été laissées au pouvoir de princes protégés, 
qui jouissent encore de droits souverains, mais dont la puissance mili- 
taire a été brisée pendant les guerres sanglantes de 1840 et 1N49 et qui se 
savent surveillés de près. A en juger par le cérémonial de leurs cours, 
ce seraient de grands potentats : on n'approche d'eux qu'en se proster- 
nant, et quand ils meurent, tous leurs sujets doivent, en signe de deuil, 
se faire raser la tète. Ils héiilenl de la fortune, des femmes et des 
esclaves de tout indigène qui n'a pas de légataires directs et de tout crimi- 
nel condamné au bannissement : or ce sont eux (jui jugent, et quand il 
leur convient, ils n'ont qu'à siéger sous leur somptueux dais de justice pour 




Y s ; 15 



il, I 



HALI. LOMIIOK. 410 

s'iidju^^or un (Idiiiiiiiic coiivdilr. Une des jiiiiicipalcs ressources de leur 
l)U(lji;et consiste dans la location des t'emines (|ue leur procurent ces nom- 
breux héritages'. 

La principauté deBangli, (|ui cimline du coté de l'est au lîoeleleng, est 
la région sacrée de Bali, puis(|ue le volcan de Batoer s'élève sur son terri- 
loire; cependant c'est une autre province, celle de Kaloeng-Koeng, située 
sur la côte sud-orientale de l'île, qui est considérée comme la première en 
noblesse : son chef, l'un des princes les moins puissants de Bali, n'en 
est pas moins le k Grand Homme», et les autres souverains lui rendent 
hommage. Le pays de Gjanjar, situé à l'ouest du Kaloeng-Koeng, est l'État 
le plus populeux de Bali, et de toutes parts les immigrants accourent, grâce 
à la prospérité relative dont on jouit dans cette contrée fertile, moins du- 
rement gouvernée que les terres voisines. Quant à la principauté méridio- 
nale, Badoeng, où se faisait jadis le plus grand commerce de Bali, elle est 
maintenant presque sans habitants : le trafic des esclaves l'avait trans- 
formée en désert. Quant aux deux provinces occidentales, Tabanan et 
Mengwi, elles seraient toutes les deux extrêmement peuplées. La province 
(irientale, Kai-ang-Assem, qui fait face à Lombok, a |)our souverain le 
radjah de cette île. 



Le tableau suivant donne la liste des provinces de Bali, avec l'estimatior 
recensée ou approximative de leur superlicie et de leur |)0|)ulalion : 



rnuvi\i;h;s. 


M.:rtwn:ii:. 




,, . , „ , ■ Djeinbi-ana 

l'rdMiues liollanihusos „ , , 

( Hoeleleng 

EnseiiililL' 

Ti>rritnircs princiers : liangli, Taijanan, Mi'iigwl. 
liailcjeng, Gjanjar, Kaloeng-Koeng, Karang-Assem. 


700 kilom. carrés. 
1 4.50 )) 1) 


20 040 haliilanls. 
7fi 890 » 


!2 150 kiluni. canvs. 
5 2G0 Idlom. carrés. 


102 y.îO habilanls. 
700 000 hal)ilanls. 




S02 '.l.')0 lialiilants. 







Bali et Londiiik apparlieiineni dcjxiis l!S8"2 à la même circonscription 
idminisirative de l'empire néerlandais. 



' Jacobs. ouvrant' cité. 



420 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



Ml 



L'ile de Lombok, ainsi nommée par les Enropéens d'après l'un de ses 
villages, situé sur la côte nord-orientale, au bord du détroit d'Âllas, est 
connue des indigènes sous l'appellation de Selaparang ou Selaparan, et 
les Malais la désignent d'ordinaire par le nom de Tanah Sasak ou " Pays 
des Sasak » — et non pays du « Radeau «, ainsi que l'interprétait Craw- 
furd. — Lombok offre, à peu de chose près, la même superficie que Dali 
et les lies adjacentes, mais elle est moins explorée, à cause de la nature 
plus montueuse du sol et de la moindre civilisation des habitants. Depuis 
le milieu du dix-huitième siècle, Lombok est sous la dépendance des Ba- 
linais, et quoique ceux-ci m^ constituent qu'une faible colonie iclalive- 
ment aux indigènes Sasak, ils ont fait de l'ile une annexe politi(|ue de 
leur mère patrie'. 

Dans la géographie générale del'lnsulinde ce détroit de Lombok, qui n'a 
|)as empêché les Balinais de s'emparer du territoire opposé au leur, est un 
Irait qui ne semble pas avoir une imporlance bien considérable; dans sa 
pallie la plus étroite, il a seulement .10 kilomètres de l'ive à rive, mais 
sa plus grande profondeur, sur le seuil, dépasse 1000 mètres : c'est là, on 
[iciil le dire, que se termine la mer de Java, dont la mince couche d'eau 
est, dans toute son étendue, nnundre de 200 mèti'es; le courant s'y pro- 
page du sud au noid avec une vitesse moyenne de 7 kiiomèti'cs à l'Iieuie. 
On sait, depuis les explorations de Wallace, que ce faible détroit de 
l>ombok, siin|ile fossé en comparaison de tant d'autres manches de l'In- 
sulinde, l'orme pourtant ,"i beaucoup d'{''gards, pour la dislrilmlioii des 
espi'ces, la princi|)ale limit(> entre le monde indien et le monde aiislra- 
lien. Le palmier areng (nrciH/n sacrharifcrn) manipie à Lombok. (iette 
île n'a pas non plus le bois de lek, ni les fougères, les orchidées, les 
mousses de la flore javanaise, i'our la faune les différences sont |)lns 
grandes encore. Lombok n'a point de tigres, ni autres félins : la phqiart 
des oiseaux qui vivent dans les bois de .lava et de Bali sont inconnus à 
Lombok, qui, d'autre part, possède de nombreuses espèces australiennes, 
enire autres les fameux mn/fi poil lus ijinihlii, ces étranges gallinacés (pii 

' Superlicie cl |i(i|mla(ion probalili' lie LuiiiLuk, (l':i|iivs le Rctiecriiu/x-AhiKiniik tU- ISSS : 
54."5 kildinétres carrés; .Mil (11)11 lialiilaiiK. Miil Klll lialiilaiit- par kilniiiétrf t-aiiv. 



421 



eni'ouissent ioiirs œiil's cl les l'ccoiivi'eut d'amas ik' terre el de branches, 
ayant parfois jusqu'à 12 mètres de hauteur et 12 mètres de tour. Les ka- 
katoès d'Australie sont éfjalement des oiseaux de Lonihok, mais on les 



IiKllmn m; l.uMl: 



Est de Par 




D'après les cQr-t 



trouve aussi plus à l'ouest, dans la petite île de.Pandita qui n'est séparée 
de Bali que par des eaux basses : peut-être ces animaux ont-ils été im- 
portés par delà le détroit. Toutefois la transition se poursuit d'une île à 
l'autre et, d'après Martin', c'est plutôt dans les mers de Timor.au nord- 



liciisilmiJiiflijlif Vocnlriichtcii te Aiiisterddiii, ISSÔ 



in NOUVKLLK (,KO(;itAI'IIIE IM VKKSKLI.E. 

uuest de coite île, qu'il l'aul elierchcr la vérilalile liiiiile entre l'Asie et le 
monde australien. 

De même que Java et Bali, Loniliuk ulïie deux saillies parallèles de 
roches, l'une au midi, composée de formations sédimentaires, l'autre au 
nord, dressant à de grandes hauteurs ses cônes volcaniques. La chaîne 
méridionale, peu élevée en moyenne, puisqu'elle ne dépasse pas 500 mètres, 
repose sur un socle régulier, qui déborde à l'ouest et à l'est on dehors de 
la ligne des rivages. Ouelquec buttes de scories éruptives, entre autres 
celles qui dominent, au sud-ouest de l'île, la profonde baie dite Laboean 
Tring, ont traversé les assises qui s'élèvent en falaises au bord de l'Océan 
Indien. Des amas de tuf, provenant d'explosions antérieures, rattachent 
cette chaîne du sud aux volcans du nord et forment au milieu de l'île 
une voussure do partage, le Sasan, d'où les eaux s'écoulent d'un côté vers 
le détroit do Lombok, de l'autre vers celui d'Alias. Au nord, la rangée dos 
volcans commence en face do Bali par le cône de Wangsit (1200 mètres), 
auquel succèdent plusieurs autres monts aux cralèi'os éteints, puis, vers 
le milieu de la chaîne, s'élèvent en cercle les sommets nus d'un grand 
massif volcani(iuo, le lleiuljani, ayant encore au centre do son ])lateau 
terminal une hutte fumante, i'A])i on le .< Fou », d'où s'échapj)ont en 
volutes des vapeurs sulfureuses. Un giand lac ou daitoc, h^ Segara Anak, 
emplit une dépression latérale. Le pilon le plus élevé du massif, désigné 
d'orilinaire sons le imm do pic de Lombok, est sinon le mont culminaul 
lie rinsiilinde, du moins l'nn de ses plus hors sommets : les diverses 
évaluations d'altitude varient entre 55i'2 et 4200 mètres. Aucun Kuropéon 
n'en a fait l'ascension '. 

Les Sasak, qui constituent presque toute la population de Londxik, no 
diffèrent que peu des Dalinais par l'apparence et parlent une langue 
d'origine analogue, mais plus rapprochée du dialecle de Soombavva : l'al- 
phabot qu'ils emploient est le balinais. Tous convertis à l'Islam, ils con- 
Iraslent avec leurs voisins de l'ouest par les prati<[ues religieuses, les 
inu'urs et les institutions. Ils ne l'oconnaissent point do castes et les 
mariages se font librement entre gens de toute provenance. On no voit 
guère de mosquées dans le pays, ce qui ne témoigne pas en l'aNour do 
leur zèle : ne se distinguant guère des mahométans que par leur Jiourri- 
ture. ils mangent du bo'uf el abhori'ont la viande de porc, tandis que les 
Balinais croiraient commettre un crime s'il goûtaient la chair du bœuf, 
leuraniinal sacré. La population sasak, assujottio aux Balinais, est celle qui 

' Ed. Colleaii, En Occdnu: 



LO.MBUK. .423 

paye les taxes et (|ui se soiunet aux coi'vées. J,a nation des envahisseurs, 
représentée ]iar une cdlonic d'ciniron vinjil mille individus, dont les kain- 
pniifi se^Toupenl dans la partie occidcnlale de l'Ile, est exemple de tous 
impôts. 

Malaram, la capitale du royaume, est située dans une plaine, à 7 kilo- 
mètres de la cote orientale : sa marine, la ville d'Ampanan, est un lieu de 
marché prospère, composé de (|ualre kampong, habités chacun par une 
nation distincte. Malais, Dalinais, Bougi de Celèbès et Sasak. PendanI 
la mousson du sud-est, la mer y es! |)arfaitenient calme et les navires y 
uiouillent sans danger; mais quand sourilciil les vents d'ouest, les vagues se 
hiisenl avec fureur sur la plage, et lors des grandes marées, dont l'oscil- 
lalioii est d'environ 5 mètres, toute communication est interrompue entre 
les embarcations et le rivage. Malaram, où les Balinais seuls ont le droil 
de passer à cheval, est une ville admirablement tenue; les rues sont 
larges el liieii ombragées de multipliants; les routes qui rayonnent en 
diverses directions ont en moyenne plus de '20 mètres entre les fossés et 
traversent les ruisseaux et les ravins sur des ponts de bambou bien entre- 
tenus. A une petite distance au sud de Malaram se trouve le village sasak 
(jui fut la cajdtale de l'île avant la conipiète du pays par les Balinais : 
il porte le nom de Karang Assem, comme la province orientale de Bali, et 
se trouve assujetti au radjah de Lombok depuis 1849. 

Les campagnes qui s'étendent à l'est de Mataram vers les collines de 
Sasan, sont peut-être, dit Wallace, les |ilus admirablement cultivées de 
toute l'Insulinde, où pourtant on voit tant d'autres merveilles du travail des 
paysans. L'Europe n'offre point d'exemple de pareils jardins : sur des 
espaces de plusieurs centaines de kilomètres carrés, les eaux des rivières 
el des ruisseaux y sont divisées el réparties avec un art infaillible dans le 
réseau des canaux d'arrosement qui contournent les flancs des collines 
elles hémicycles des ravins, se succédant en étages comme les gradins d'un 
amphithéâtre. Les principales récoltes des Sasak sont le riz et le café, 
(pi'ils exportent par la marine d'Ain[»anan. Ils vendent aussi à l'étrangei' 
des chevaux de petite taille, mais pleins de feu, et des canards d'une 
espèce jtarticulière, qui marchent presque droits comme des pingouins el 
(|ue les marins appellent les ■< soldats balinais ». La seule monnaie qui ail 
cours à Lombok est la ligature chinoise. 

Les lois sont fort sévères dans la principaulé de Lombok et de Karang 
Assein. Tout vol, tout adultère sont punis de mort. Les jeux de hasard, 
l'usage de l'opium sont interdits sous peine de bastonnade; la loi prévoit 
même les cas où la mort des condamnés sera [irécédée par la torture. 



i'ii MtlVliLLK (.EOdliAPUll': l.M VKKSELLi:. 

Les héritajjes ne soiil attribués aux lils qu'à la condiiinu de incndrc à leur 
charge l'entretien de toute la famille. L'armée du radjah, ((luiiKisée d'une 
vingtaine de mille hommes, munie des meilleures aimes à l'eu, manœu- 
vre avec une précision que l'on voit rarement chez les troupes orientales. 
Le radjah de Lombok est représenté dans le Karang Assem par un vice-roi. 
et des échanges de colons se sont faits plusieurs fois par ordre eniro les 
deux moitiés de la [)rincipaulé. 



VIII 

s n E M n A W A 

Plus grande que Bali et Lombok réunies, Soembawa, — dont le vrai 
nom indigène est Sambava, — se compose en réalité de plusieurs terres 
distinctes qu'une faible dénivellation séparerait complètement, tandis 
qu'un mouvement peu considérable en sens inverse l'unirai! à des îlots du 
voisinage, tels que Mojo au nord, Sido et Tengani au sud-est. Vers le 
milieu de sa longueur, Soembavva est réduite à un mince pédoncule d'une 
vingtaine de kilomètres : une large baie, médilerranée en miniature, 
pénètre de la mer de la Sonde dans l'intérieur des terres, se ramiliaiil çà 
et là en criques latérales, où les embarcations trouvent un abri parfait 
contre tous les vents. Plus à l'est, d'autres baies découpent le littoral en 
forme de fjords : telles sont la baie de Tjempi, sur la côte méridionale, et 
celle de Bima, sur la côte du nord. La j)lus grande partie de File est mon- 
tueuse et formée de massifs distincts, d'origine éruptive, (pii ont emjùété 
sur la mer par les débris rejetés de leurs crevasses; éteints ou actifs, les 
cratères seraient au nombre de vingt-deux dans Soembava. Cependant au 
sud de l'ile se voient quelques formations sédimenlaires, ([ui conlinuenl 
vers l'est les alignements des monts calcaires de Java, Bali etLondjok. La 
pointe sud-occidentale" de Soembavva est précisément formée par une mon- 
tagne d'assises non volcani(jues se terminant par un plateau régulier : 
on lui donne le nom de Tafelberg ou « mont de la Table » comme à 
tant d'autres monts d'aspect analogue. 

Le volcan de Ngenges (1653 mètres) est le premier grand massif dans 
la partie occidentale de l'île, puis vient le Lanieh (1,'iilS mi-Ires) ; mais ces 
monts superbes sont dépassés par le Tiinboro ou Tamiidra. dont le cône 
lron(pié s'avance en dehors de Soembawa, emplissant de ses longues pentes 
toute une vaste péninsule. Le plus haut |)ilon du Timboro s'élève à "iToli 
mètres, maison dit (pi'avanl [Xih la monlagne dépassiiil iUOO mèlics en 



VULC.V.NS llK SUi;.\ll!.\\\.\. 



i'ib 



haulciir : elle (lomiiiiiit alors parmi les mollis de l'insuliiiilc. Le i>iliiii 
que l'on voit aujourd'hui eu voguant au nord de Soembawa n'est plus 
qu'une gigantesque ruine, dont l'énorme cratère, profond de 550 mètres, 
a 25 kilomètres de lonr. Dans la soirée du 5 avril 1S15, le sommet de 
la montagne lit explosion et les nuages de cendres, éclairés pai' des rellels 
d'incendie, recouvrirent le ciel. Pendant dix l'ois vingtniuad'e heures, 



PMITIK CENTRALi: DE SOEMCA 




L.t de l-an 







_^T ^ ^ 



^^ 






' J' 



Est de Greenv 



Pnofont^ei^rS' 



CsOà/O^ 






Soeml)awa et les mers avoisinanles restèrent perdues dans la nuit ra^ée 
d'éclaiis : le fracas des éruptions retentissait au loin jusqu'à Ceh'bès, à 
Bornéo, à Java et à Sumatra, et la pluie de cendi'es, portée de tous les 
côtés par les alizés et les contre-alizés, mais surtout dans la direction de 
l'ouest par les vents supérieurs, tomba sur un espaci» de plusieurs millions 
de kilomètres carrés ; le ciel en était obscurci jus(|u'à l'ouest de Semarang; 
dans les eaux rapprochées du volcan, la couche ilotiante de pierres ponces 
dépassait un mètre en épaisseur et les navires se trouvèrent arrêtés en 



i'JB NOUVELLE CKiMiUAl'IllE UNIVERSELLE. 

pleine mei'. Les récits des indigènes el des iiiiurhaiids iindies (|iii (Vlia|i- 
pèrent au désastre ne lurent pas recueillis et contrôlés à temps poui' (ju'ii 
ait été possible d'évaluer la quanlité de débris projetés alors par le cratère 
du Timboro; mais les quelques laits mis hors de doute ])rouvent que la 
masse répartie ainsi autour du volcan représente certainement des centaines 
de kilomètres cubes, plus de trois cents, dit Junjihuhn, plus de mille d'a- 
près Zollinger. Les douze mille habitants des petits États circonvoisins 
furent ensevelis sous la pluie de cendres ; mais la famine, les épidémies 
(jui se succédèrent ensuite à Soembawa et dans les iles rapprochées, par 
suite de la destruction des forêts, de la perle des bestiaux, de la ruine des 
canaux d'ii'rigation, causèrent la mort d'un bien plus grand nombre, 
peut-être de iOOUOO personnes. La disette lit périr plus de 40 000 Sasak 
dans l'île de Lombok ; la population totale de Soembawa, ipii aurait été 
de 170 000 individus en 1815, n'était plus que de 75 500 personnes en 
18i7, soit trente-deux ans après, l'île n'ayant pu encore recouvrer sa végé- 
tation nourricière'. Même de nos jours, trois quarts de siècle après l'ex- 
plosion, la péninsule du Timboi'o est restée pres([ue complètement déserte. 
Dans une grande partie de l'insulinde, la « nuit des cendres » fut long- 
temps considéiée comme l'événement capital de l'histoire et comme la 
dale de comparaison pour tous les faits ordinaires delà vie. 

Dans la partie orientale de l'île, coupée de hautes falaises et souvent se- 
couée par de violents ti'cmblements de terre, les pitons volcaniques sont 
nombreux. Uindi, Sont Mandi ou le » Père Smid >', Aroe Hassa, ]irès des 
côtes se[itentrionales, ont respectivement 1570, I3S(S, 1677 mètres de hau- 
teur, et vers l'angle sud-oriental s'élèvent les deux cônes de Sambori 
(1250 mètres) et de Lamboe (1413 mi'Ires). Knlin, en dehors de Soem- 
bawa, le mon! insulaire de Sangeang, a|>pelé aussi goenong Api ou 
« mont (lu Feu ", allciul 2 KM) mètres. C'est un volcan dont le l'oyei', 
comme celui du Siromboli, est en agitation constante : d'cii bas on voit 
le jel de va|)eur et de cendres, puis la nue se dissipe peu à [)eu, le vol- 
can l'ait silence, et tout à coup, après un intervalle de quehjues minutes, 
d'un (|uart d'heui'c [tarfois, un nouveau souille lancé par le volcan ternit 
le lileu du ciel. 

Les gens de Soembawa, de race malaise comme leurs voisins, ont subi 
riniluence des habitants de Celèbès, avec les(|uels ils lônt une part notable 
de leur tralic el dont leur île est une dépendance administrative : l'idiome 



Suiierlicii' cl |i{i{iiihiliiji] de Suciiiiuittii : 

lô'.ISO kilimiélies carrés; I.jUUI)U habitaiils. suil 11 liali. |i;ii- kiloiiiclir carré. 



SOKMli.WVA, 11 ni A. 427 

(les Boiifii (le G^lt'bi's s(î irn^lange a\TC d'aulres dialcclcs malais dans fjiiel- 
fjuos dislricls d(^ la c(Uc septentrionaK^ cl la iangiu^ de Macassar psi la seule 
fjui s'(îci'ive dans le pays'. Presque Ions les habitants de Soembawa se récla- 
ment de l'Islam, mais ([uelques groupes d'Orang Dongo ou « montagnards » 
habitant les forc-ts, au sud du volcan d'Aroe Hassa, sont encore païens, 
tout en gardant quehpies cérémonies (jui témoignent du passage des mis- 
sionnaires hindous dans leurs montagnes. Ils donnent aux esprits le nom 
de (leva, qui appartient au sanscrit et leur font des offrandes de fruits et de 
fleurs. La nuit, ils s'éclairent à la flamme des torches, comme leurs 
ancêtres : la lumiî're de la lam[ie leur porterait malheur. Quand un des 
leurs vient à mourir, sa fortune est partagée également entre tous les héri- 
tiers, mais il garde une des parts : on sacrifie sur la tombe les b(Mes qui 
lui sont échues, et l'on brûle ou enterre les autres objets, afin qu'il les 
emporte avec lui dans l'autre monde. Ces montagnards interdisent aux 
Européens l'entrée de leurs for(Ms, et le petit commerce de troc (pi'ils entre- 
tiennent avec les marchands (Hrangers se fait en des clairières convenues 
sur les limites de leur territoire'. 

Le royaume occidental de Soembawa est celui qui porte spécialement le 
nom de l'île : sa capitale, appelée également Soembawa, est située au bord 
d'une baie de la cale septentrionale, ouverte aux vents du nord-ouest. Di- 
vis(>e en plusieurs kampong (ju'habitent des gens de diverses races, natifs 
de l'ile, Bougi. et autres émigrants de Celèbès, Soembawa est p(Miplée d'au 
moins six mille individus : lors de l'explosion du Timboro, vingt-six per- 
sonnes seulement avaient pu échapper au désastre. C'est de Soembawa que 
l'on exporte surtout les vaillants petits chevaux qui font la gloire de l'ile; 
les marchands de la ville expédient aussi du coton, du bois de sandal, et, 
pour le compte du gouvernement hollandais, le précieux bois de sapan, espèce 
de cœsifilpiniaoa « bois rouge », (jue l'on emploie pour la teinture, notam- 
ment au Japon. D'autre part, les mai'chands de Soembawa doivent impor- 
ter l'huile de C(K'0, h^s plantations de cocotiers étant fort rares dans l'île. 

La ville de Bima, bâtie sur la rive orientale de la baie du m(''me nom, 
est jiresque runi(|ue marché de la moitié de l'île silu('e à l'est du Timijoro, 
et en même temps la capitale d'un Ktat indigène qui comprend aussi, à 
l'es! du déiroil de Sapi, le vieux cratère ébréché de Gili Banla ou >' Barre 
la Houle », le groupe de Komodo ou « île d(^s Rats », quelques îlots, et 
le ])ays de Mangkaraï, partie occidentale de l'île Flores; jadis l'île de 



' II. Zollinger, Biimi en Socnibmvd . 

- C. Rclnwardl, ftc/.v iitiar den liidisilini Airliipol, — II. Ziillint;i'i'. Rcis over Hiili en Loiiibol,. 



i28 NOUVELLE GÉOGRAPHIE ENIVERSELLE. 

Soemba en t'aisait également partie. Le |)oil (l(^ Binia est nn des meilleurs 
(le rinsulinde. La baie qui pénètre en forme de cluse entre les roebers à 
plus de 25 kilomètres dans l'intérieur des terres et qu'entoure un am])hi- 
théàtre de volcans, n'a pas moins de 150 mètres de j)rofondeur à l'entrée, 
et devant Bima, où elle s'élargit en lac, les navires sont parfaitement à l'abri 
des vents du large et mouillent par des fonds de 25 à 55 mètres. Un 
(|uartier spécial, kampong Wolanda nu " village Hollandais », est la rési- 
dence des marchands européens et, des fonctionnaires qui surveillent le 
sultan et prélèvent sur le commeire la part réservée au gouvernement de 
Batavia. Bima, de même ([ue Soembawa, exporte des cbevaux d'une re- 
marquable beauté, qu'achètent surtout îles marchands arabes. Le blason 
du royaume est. l'image d'un cheval et, dans les écuries royales, un de ces 
animaux, à la santé duquel est attachée la prospérité de l'Etat, est traité 
avec des honneurs pres(|ue divins : quand il meurt, « d'une manière mys- 
térieuse >', disent les indigènes, il est aussitôt remplacé par un auli'c 
d(Mni-dieu. Lors du voyage de Zollinger, en 1849, le sultan de Bima ne 
|)ossédait ])as moins de dix mille chevaux. Bima, entourée de volcans, a fié- 
(|uemment à souffrir de tremblements de terre : lors de l'explosion du 
Tiniboro, une vague monstrueuse, soulevant les navires, les laïu'a dans 
la ville, au-dessus des maisons brisées. Dans le voisinage de Bima se 
voient (]uelques tombeaux hindous, datant probablement de l'époque où 
celte région de Soembawa était tributaire de l'empire javanais de Modjo- 
l'aliil.Oii a h(Uivédans le pays des inscriptions indi'chilTraliles, dues à un 
peuple inconnu'. 



IX 

FLORES, ARCHIPELS DE SDLOli ET d'm 1,(111 

l^es terres, classées encoïc |iarnii les >< j)etites Iles de la S(Mi(le ", font 
partie (le la longue chaîne (|iii s'est formée à r(*st du (b'Iroit, sur les lis- 
sures (lu loy(>r des laves, et qui se continue par une courbe doucement 
inlléchie jusqu'à l'îlot de Nila. Flores et ses voisines de l'est sont d'origine 
volcanique, comme b^s terres occidentales; nK'-me dans ces étroites îb\s, 
s'allongeant en forme de mur entre d(Mix mers, la rangée de monts s(Hli- 
menlaires, ({ue l'on voit à Java, à Bali et à Lombok, nian(|ue coiii|il('lernenl : 
le^ promonloire^ m(''i'idionaux de Floi'(^s sont des monts à ci'al("'res, ('leinls 

' I!. Ziilliii^'i'C, Hiiiia cil Soemliairii . 



BIMA, FLORES. 429 

OU llaiiiLlant encore. Quoique lorl riches en productions de toute espèce, 
ces terres sont assez négligées par leurs possesseurs européens : l'immense 
empire colonial de l'Insulinde est trop vaste pour qu'on ait pu encore l'ex- 
ploiter dans toute son étendue d'une manière méthodique. Jusqu'en l'an- 
née 1850, les Hollandais et les Portugais se disputaient la partie orientale 
(le Flores et les archipels voisins : un traité adjugea à la A'éerlande tout le 
territoire en litige, mais sans qu'il ait été, depuis cette époque, beaucoup 
mieux exploré. On n'a pas même de données approximatives sur le nombre 
des insulaii'es : c'est par des évaluations indirectes, d'après le rendement 
des impôts et le commerce des ports, que l'on arrive à donner comme pro- 
bable le chiffre d'environ quatre cent mille individus pour toute la popu- 
lalion de Flores et des deux archipels de Solor et d'Allor'. 

Des volcans s'alignent le long de la côte méridionale de Flores. Le 
Rokka, — Omboeoe Soro, — projetant ses laves en ])romontoires dans la 
mer des Indes, atteint "20(80 mètres. Au delà, vers l'est, dans le pays d'Kn- 
deb, dont le nom est parfois appliqué à l'Ile entière, se dresse le goenong 
Ki^o ou Homba, que l'on croit être le sommet le plus élevé de Flores : il 
atteint 2800 mètres. Le volcan appelé spécialement goenong Api ou « Mon- 
tagne de Feu » domine l'extrémité d'un promontoire, au sud du village 
d'Fndeh ou Ambogaga, et les indigènes disent qu'au nord du même vil- 
lage un autre mont volcanique, le goenong Kingo, a fait éruption à di- 
verses reprises pendant les temps historiques. A l'angle sud-oriental de 
Flores, le volcan de Lobetobi profile son double cône, l'un toujours fumant, 
le Laki-Laki ou « Homme » ('2170 mètres), l'autre, le Perampoean ou 
<' Femme » (2265 mètres), percé d'un cratère que des incrustations de 
soufre revêtent à l'intérieur. Un volcan éteint, le Kabalelo (2281 mètres), 
commande un des passages du détroit de Larantoeka, en face de l'île Solor. 
Enfin la péninsule terminale, ([ui se recourbe en hameçon à l'extrémité 
nord-orientale de Flores, porte aussi son cône volcanique, le Larantoeka 
ou llimandiri, haut de 157(3 mètres ; il est à l'état de re])os, mais à sa base 
jaillissent de nombreuses sources thermales, par les(juelles s'échappe la 
chaleur du foyer souterrain. Peut-être existe-t-il encore un autre volcan 
sur la côte du nord, près du village de Geliting, à l'endroit où l'île de 
Flores se rétrécit en isthme ; mais il serait possible que les navigateius de 

' Siiiiorlicic et p{i|iiil;itii]ii de Flores et des archipels voisins: 

Flores 1 () .577 liilomètres carrés. 'J.'iO 000 liaLilanls. 

AiTlii|iel de Solor. . 'J 05") » » 40 000 » 

d'All.ir . . 3 525 )i » 85 000 « 



'iisend)le . . 'il 055 kiloiiièlres carrés. 375 000 hrdulaiils. 



/t.-o NuiiVELLr; GÉncnu'iuE universelle. 

la mer inléiieuiv aient vu une colonne de vapeurs qui s'élevail de la cùle 
du sud et qu'ils l'aient attribuée à une cime du littoral opposé'. 

Au sud du Tandjong Boenga ou « promontoire des Fleurs », — d'où le 

X" 8J. DÉTROIT Di: LARANÏOEKA. 




PfO foni^eu^^ 



1 • 1 nooooo 



nom poitugais di' Flores, — un >< poi-lail » qui n'a pas plus de 1 il 10 mètres 
de large dans la partie la plus léirécie du passage, sépare Flores de l'île 
d'Andonaré : les voiliers ne s'y engagent pas toujours sans péril, caries 



I'. ,1. \clli, .\,nilnil,xLiiii(liii CciioulsilKi}) Ir Aiiislndinii. 1X70.' 



l-'L(IHi;s. «1 

vc'iils .s'cii^ouirieiitiiaiis IVtroile ouvcrlmv, les courants y sont l'orl ramtlos 
cl parlois s'y renversent brusquement. Mais, dans ces parages, d'autres 
voies s'ouvrent entre les deux mers de Flores et de Timor, la rangée vol- 
canique de la Sonde s'élant divisée en de nombreux fragments. L'ile de 
Solor, qui a donné son nom à rarchi{»el le plus rapproché de Flores, est 
la plus |)etile de son groupe; au nord, File d'Andonaré, beaucoup plus 
po|iiil('iisc, esl aussi plus étendue : puis, à l'csl, l'ile de Lomblem est encore 
plus considérable. Les deux iles du groupe d'Allor, Pantar et Ombaaï, que 
visita l'igafetla, le compagnon de Magalbries, et qu'il décrit sous le nom 
de Malouva, sont aussi des îles plus vastes que Solor; en outre, un grand 
nombre d'Ilots et de récifs sont parsemés dans le voisinage des teri'es 
principales. Toutes sont monineuses et des volcans y ont épanché des 
courants de lave. Le Lamahalé (1555 mètres) s'élève dans l'ile d'Ando- 
naré, et le Lobetollé (1490 mètres) forme le promontoire septentrional de 
Ldudilein. 

La population de Flores et des îles voisines est mélangée d'éléments 
divers. Les habitants des côtes, qui parlent pour la plupart l'idiome malais 
de Dima, appartiennent au même groupe que les insulaires de Soembawa, 
à l'exception des Bougi et autres immigrants de Celèbès qui se sont établis 
dans les ports; ils construisent aussi leurs demeures à la mode malaise, 
en les appuyant directement sur le sol, et non en les plaçant sur des 
pilotis à la façon des Papoua. Cependant les naturels de l'intérieur des 
terres, à Flores et à Solor, auraient le teint plus noir que les riverains, et 
par leurs traits, aussi bien que par le genre de vie, témoigneraient de leur 
[larenlé ethnique avec les indigènes papoua de la Nouvelle-Guinée'. Le 
mahométisme est, comme dans les iles de l'ouest, à l'exception de Pâli, la 
religion à laquelle les insulaires du groupi' de Flores prétendent api)arte- 
iiir; mais les Portugais, qui possédèrent jusfpi'au milieu de ce siècle une 
|)artie de Flores et les petits archipels voisins, étaient beaucoup plus zélés 
que les Hollandais pour la conversion des natifs : aussi ne manque-t-il pas 
de Malais des îles qui se disent à la fois « Portugais » et >-' chrétiens » 
et ont probablement en effet un peu de sang portugais dans les veines. Des 
prêtres de Timor viennent parfois visiter leurs communautés, baptiser les 
enfants, bénir les mariages, asperger les tombeaux. 

C'est une ancienne place fortiliée des Poi'lugais, Laranloeka, située au 
pied du volcan de même nom et au bord du délioil de Flores, qui est 
devenue le chef-lieu des ])ossessions hollandaises dans ces parages. Tous les 

' George Windsor Earl, Tlic ^idwc Races of Ihc liirlitin Airliiiwlago. 



iô'j INOLIVELLK (.KUl.li.U'IllK IMVEKSELLE. 

ans, uiio iloUille de bateaux vieiil de Celèl)ès avec la mousson du noi'd- 
ouest poui' api)oi-ter des arlicles de mercerie, des poteries et des métaux, 
puis elle s'en retourne avec la mousson du sud-est, emportant des écailles 
de tortue, des holothuries, des nids d'hirondelles et autres produits du 
pays. Jadis on exportait aussi des esclaves de Flores, notamment du district 
occidental, leMangeraai. Avant l'année 1750, Flores était une des îles où 
la compagnie des Indes Orientales interdisait tout commerce sous les 
peines les plus sévères, de peur que les navires ne prissent un chargement 
de cannelle sauvage, qui eût foit concurrence au produit dont la compagnie 
s'était réservé le monopole. 

Moins importantes que Larantoelva, Andonaré, dans l'Ile du même nom, 
Lawajang, capitale de Solor, et Allor Kaijil. à la jiointe nord-occidentale 
d'(.)mliaai, sont aussi visitées parles marchands de Celèhès. Ces villes, avec 
leurs archipels, dépendent toutes de la province de Flores, tandis (|u'une 
parlic mi'me de la gi'ande île, le Mangei'aai, se rattache adminislralive- 
menl à Soendjawa. 



Cette île, dite aussi ^> de la Sonde )', (juoi(jue elle se trouve en plein 
océan Indien, en dehors de la rangée des îles qui continuent Java, forme un 
pclil monde à part. Séparée de Komodo et de Flores par un bras de mer 
d'une ci'iitaine de kilomètres en largeur moyenne, ayant plus de '200 mètres 
en [trorondeur, Soemba n'est pas même parallèle à la chaîne régulière des 
monis volcaniques : sa masse ([uadrilalérale se recourbe dans la direction 
(In nord-ouest au sud-esl. 1/iie n'a |ias non plus de cratère fumant, et les 
roches d'éruption n'y occuperaient, d'après le dire des voyageurs, (ju'une 
faible étendue. On croit que l'île pres(|ue en entier est de formation sé- 
dimentaire : sur toute la côte du sud, ses rochers sont de structure calcaiir 
et se terminent en falaises percées de grottes; en aucune partie de l'insu- 
linde, dit-on, les salanganes ne se pressent en vols plus épais. Vers le 
centi'e, les terrains, j)eu accidentés, ont l'aspect d'un plateau, s'élevant 
jusqu'à 600 mètres d'altitude, et le sol ne se redresse en collines et en 
montagnes que le long du littoral (bi nord. Parmi les divers noms que 
l'on donne à l'Ile de Soemba (Tjindana), il en est un qu'elle ne mérite 
plus guère, celui de Sandclhoul-eiland ou <c île de Sandal «, car les arbres 
de cett3 essence qui peuplaient la côte ont presque entièrement disparu, 



snFMIfA, ll.KS SAWOi:. .135 

|i;ir siiiU' (l'iiiic L'\|iloiliilioii à oulraiice. Il n'en reste plus que dans l'in- 
l(''iienr de I île. Des deux vaiiélés de hois de sandal, la rouge et la grise, 
celle-ci est la plus estimée : le bois, réduit en poudre, est employé surtout 
en cosmétiques et en remèdes. Soeniba possède aussi quelques gisements 
aurifères : ce fut l'une des k îles d'Or >■ de la légende. M. Hamy pense 
(ju'il faut y voir l'Ile que le dnci)bridor (iodinlio de Eredia se vante d'avoii' 
explorée le premier '. 

(juoique les insulaires, divisés en un grand nombre de petites commu- 
nautés, n'aient jamais oITert de résistance sérieuse aux marchands ni aux 
fonctionnaires hollandais, l'ile de Soemba est encore fort peu connue, et 
récemment c'est de deux cent mille à un million d'habitants que vaiiaient 
les chiffres relatifs à la po[)ulalion de Soemba; on l'évalue actuellement, 
mais sans renseignements statistiques précis, à 400000 individus, 
nombre relativement considérable pour une surface de 10 900 kilo- 
mètres carrés. De race malaise, les habitants de Soemba parlent un 
dialecte spécial, que ne comprennent pas les autres insulaires; dans les 
combats et les cérémonies guerrières, ils ont encore l'apparence de gens 
du moyen âge, avec leurs longues lances, leurs cottes de mailles, leurs 
boucliers. De même que leurs voisins des îles Sawoe, situées à l'est, à 
mi-chemin de Timor, ils ont conservé le culte des ancêtres, mélangé 
de cérémonies et de croyances qui témoignent de l'influence hindoue : 
c'est ainsi (ju'ils parlent d'une trinité de dieux mystérieux, le Bon, le 
Protecteur et le Méchant'; mais ce n'est pas à ces esprits supérieurs 
que leurs anciens apportent des offrandes : c'est aux vagues de la 
mer, aux grands arbres, aux promontoires, aux tombeaux des aïeux. 
Les gens de Soemba n'ont ni temples ni prêtres, si ce n'est les chefs 
de famille et les vieillards; mais dans les îles Sawoe on donne le nom de 
prêtre au bourreau, qui se tient à côté du tribunal des radjah el qui 
tranche la tète aux condamnés. Les chefs sont enterrés assis, le menton 
appuyé sur les genoux. 

Le havre de Nangamessi, où un marchand arabe s'est établi av( c une 
petite colonie de compatriotes, est le j)rincipal marché de Soemba. De ce 
port, bien situé sur la rive septentrionale, à l'issue d'une belle vallée, on 
exporte d'excellents chevaux, non seulement dans les autres terres de 
l'Indonésie, mais aussi à Maurice et en Australie. Jadis l'expédition des 
esclaves se faisait en secret sur les côtes de cette île écartée : encore en 



' Bulletin (le 1(1 Société de Géographie, juin 1878. 

- 1'. I'. lioui-da vaii EvsinKa, Luiid- en Volkenlmnde van Picdeiiandscli hitlië 



4"4 NOUVELLE GEUGli Al'UlE UMVE[{SELLE. 

IcSOO le rôsidenl de Timor lit détruire dix embarcations qui allaient 
prendre un chargement de captifs à Soemba '. 

Les îles de Sawoe, visitées par Cook au siècle dernier, la « Grande Sa- 
woe », Randjoena et Dana, constituent un ensemble administratif avec 
Soemba et dépendent de la résidence de Timor. La population des îles 
Sawoe dépassait oOOOO individus en 1860, lorsqu'une épidémie de variole 
se répandit dans l'archipel, enlevant jtius de la moitié des habitants. Actuel- 
lement, on évalue à 16000 le nombre des insulaires, assez pressés sur 
leur étroit territoire de 480 kilomètres carrés. Naguère les femmes de 
Sawoe se tatouaient comme les Polynésiennes. D'après Wallace, les habi- 
tants de Sawoe ressemblent physiquement b(;aucoup plus à des Hindous ou 
à des Arabes qu'à des Malais. 



XI 

TIMOn ET AnCHU'EI. IlE lUlTTI. 

L'île de Timor, la plus étendue de celles qu'on embrasse sous le nom de 
« Petites Iles de la Sonde », est, comme Soemba, en dehors de la rangée 
des îles volcaniques. Orientée dans le sens du sud-ouest au nord-est, elle 
l'orme avec celte chaîne un angle aigu, mais il semble (ju'en la croisant 
elle l'ait infléchie pour lui faire suivre sa propre direction : les îles orien- 
talesqui eonlinuenl la ligne javanaise des volcans se recourbent de manière 
à ])i'olonger jusqu'à Nila l'axe de Timor; il paraît donc probable (jue, dans 
la |)lastique terrestre, Timor et ces îles auront été soumises à un mémo 
plissement du sol. De même que Sumatra et Madagascar, Timor |iréseiile 
du côté de l'océan Indien une côte beaucoup plus r(''gulière que le rivage 
tourni' MU nord Ncrs les détroits el les mers basses. Les iialurcls distin- 
gui'ut l)ien entre les deux mers opposées : celle du sud, qui |)ousse ses 
vagues formidables contre les falaises, est la « mer virile » ; la mer du nord, 
plus calme, moins p('Milleuse pour les embarcations, est la <■ nier ('(''minine' ». 
Malgré son impoitance géographique, à l'angle sud-orienlal de l'Insulinde 
et en face de la côte australienne, Timor est une des îles qui oui l'Ié 
assez peu étudiées jusqu'à nos jours pour qu'on ne puisse en évaluer la 
population d'une manière précise. La Néei'lande et le Poilugal, qui se |)ar- 
lagcnl cette grande terre à peu près par moitié, se sont disdibué très iné- 



' AdidiijLnhiiiiiluj cil sldlisliscli WuDrdcnducii v<iii ycdriliiiidscK liulië. 
- Vai|i\iiilias, linldiin du Socind/iiU' do Geoijrcipliui de Lixlina. 18SÔ. 



ILES SAWOE, TIMOR. 435 

paiement les sujels limoriens : la j)aiiie poiiupaise, qui rlépend adminis- 
Iralivemeut de Macao, comprend ciiiquanle-qiialre " royaumes », dont 
(pielques-uns, jouissant encoi'e (i'une complète indépendance, auraient 
phis d'un demi-million d'Iiabitants, d'après les recensements détaillés ou 
sommaires faits en 1879 pour chaque Etat par M. Vaquinhas. Quant au 
territoire hollandais, (pii n'est pas non plus complètement soumis, il auiait 
à |ieitie 2j0 000 habitants'. 

Le nom de Timor, d'origine malaise, n'a point de signiiication ethnique: 
« Orient », tel en est le sens. Les marins de l'Insulinde y voyaient la terre 
la plus orientale de leurs périgrinations nautiques et distinguaient cette 
grande île et les îlots situés plus à l'est par les dénominations de Timor- 
besar ou « Grand Orient » cl de Timor-ketjil ou « l'dil Oiicnt ». D'après la 
tradition, les indigènes de Timor étaient des sauvages ignorant l'agricul- 
ture et ne vivant que du produit de la cueillette et de la pèche, lorsque 
les premiers immigrants se présentèrent dans l'Ile, vers le milieu de 
la côte méridionale, là où se trouve aujourd'hui la petite |)rincipauté de 
Waiwiko-Waihali. Ces colons, qui apportaient le riz et le mais et qui se 
servaient d'instruments et d'armes de 1er, seraient arrivés, dit-on, à la fin 
du quatorzième ou au commencement du quinzième siècle. Originaires 
de Ternale, les envahisseurs étrangers, devenus bientôt les maîtres, 
firent souche de familles princières, dont les divers royaumes étaient cen- 
sés dépendre du sultan de Ternate, sinon par des tributs et des hommages 
directs, du moins par une sorte de lien mythique. Lorsque la Compagnie 
des Indes Orientales disputait aux Portugais la possession de l'île, elle se 
réclamait d'une abdication formelle, obtenue du sultan de Ternale*. 

Il est certain que les premiers navigateurs blancs (|ui débarquèient à 
Timor furent des Portugais : c'est vers l'année 1520 et vers le milieu de la 
côte du nord, au village de Lifau, encore occupé par eux de nos jours, 
qu'ils auraient pris d'abord possession du sol; peu après, ils élevèrent 
aussi un fort à Koepang, la ville qui est actuellement le chef-lieu des pos- 
sessions néerlandaises. Les Hollandais n'abordèrent à Timoi' que près d'un 



' Siipcrricic cl |i(ipulali(iii pi-iibable de Timor et des îles voisines : 

Supei'ticic. Population. l'opiil. kilom. 

Timor poiliipiis el Kainliirip. . 10 8i7 kil. carrés. 53B 000 liali. .V2 hab. 

I) liollaiidais t.") 448 » 250 000 » t'J » 

Ensemble. . . 50 295 kil. carrés. 7SU 000 liab. 26 hab. 

IleSamaoe 421 kil. carrés. 3 000 bab. 7 hab. 

Archipel Rolli 1 004 » 54 000 » .")4 » 

2 P. J. Vetb. Hct Eildiid Timor. 



406 NOUVELLE CÉOCRAPUIE LMVEUSELLE. 

!?iècle jilus l;ii(l, on 1(51"), dniis iiiie cxiH'ililioii de guerre coiilre leurs 
rivaux. Une lois établis solidement, ils eurent à lutter sans relâche contre 
les « Portugais blancs » et plus encore contre les « Portugais noirs», 
c'est-à-dire contre des potentats indigènes qui. par les croisements de 
race, avaient quelque sang portugais; jusqu'au milieu du dix-huitième 
siècle, la place de Koepang eut à repousser des attaques. La guerre 
qui désolait le pays avait pris de telles proportions, que la Compagnie 
hollandaise entretenait en 1757 une armée de 15 700 hommes. Euro- 
péens, Timoriens, gens de Rotti, affranchis et esclaves. Suivant les vicis- 
situdes des combats, les chefs se faisaient baptiser protestants ou catho- 
liques et prenaient des noms hollandais ou portugais. Pendant ce siècle, 
les discussions diplomatiques ont remplacé la guerre, jusqu'au traité 
de 1859, qui a fini de régler la question des frontières entre les deux 
Étais. 

Il parait probable, d'après les explorations partielles qui ont été faites 
sur le pourtour et dans l'intérieur de File, que dans sa partie médiane 
Timoi' présente, d'une extrémité à l'auli'e, une ossature de plateaux el de 
monts appartenant à des formations anciennes, schistes, grès et calcai- 
res; mais de part et d'autre, sur les deux versants, se sont déposées des 
assises plus récentes, notamment la craie; les couches argileuses sont très 
épaisses : de là une extrême difficulté à construire des chemins à lia vers 
les terres coulantes '.Des roches coralligènes, qui frangeaient la jiarlic sud- 
occidentale de l'île, ont été graduellemeni soulevées à plusieuis cenlaines 
de mi'Ires au-dessus du niveau marin \ Kn certains endroits, les roches de 
la chaîne se redressent brusquement en obélisques et en citadelles : ces 
masses de pierre dominant les croupes environnantes sont désignées sous 
le nom de faloe, « roches » [baloe en malais), tandis que les monts aux 
longues pentes régulières sont appelés netem. Un des fatoe que l'on voit 
de Koepang, au sud-ouest de l'île, le Leeoe, s'élève à 1200 mètres envi- 
ron ; jilus loin se succèdent des montagnes plus hautes, mais dans la moi- 
tié hollandaise de Timor aucune cime n'atteint 2000 mètres. Dans la par- 
lie portugaise de l'île, les sommets sont |)lus fiers, le pays est plus âpre: 
le |)ic (le Kabalaki, que visita Forbes, dépasse 5000 mètres; le mont 
d'Alas, qui se dresse à peu de distance à l'est de la frontière, immédiate- 
ment au nord de la côte de l'océan Indien, n'aurait pas moins de 575S 
mètres : c'est le rival du Semeroe de Java el du jiicde Lombok. S'il existe 



II. (>. Kiiik's, omra^'i' citi'. 

Bi'rli- Jiik.'s, Yoiiiifie nf thc n Fly ». 



M(intai;m:s uv. timui!. 



457 



(les volcans indjui'iiiciit dits dans l'ilc de Timor, ro donl on donlc encore, 
ils ne sont certainement pas nombreux : d'après Ileinwardi ', une mon- 
tagne appelée Iloen-bano, dans la partie occidentale de l'île, aurait fait 
éruption en 1850 et causé quelque dommage dans le pays; l'année sui- 
vante, un mont du territoire portugais, le Bibiluto, aurait rejeté des 
cendres. Wallace dit aussi qu'un pilon, situé au centre de Timor, aurai! 
été en grande j)artie réduit en débris par explosion au milieu du dix- 



TIMOK tr ILKS VOISIN 



Est de P, 




eye/ÛÛÛJt 2000 '" 
1 , n.ïonono 



o'e2000'"eiâu<ye/A 



septième siècle. En maints districts, des porphyres et des serpentines se 
sont fait jour à travers des roches sédimentaires. Vers l'exlrémilé du sud- 
ouest de Timor, dans une baie de l'ile Samaoc, s'élève un locher de 
grès, un de ces nombreux îlots qui portent le nom de Kambing, synonyme 
de l'italien Caprera. A la cime de cet îlot s'ouvre une sorte de cratère, 
dépourvu de toute végétation, et renfermant des monticules épars, de 3 à 
8 mètres de hauteur : ce sont des volcans de boue, comme les macca- 
Itibe siciliennes. Chaque éruption de gaz est suivie d'une coulée d'argile 
grise qui descend sur les pentes du monticule et l'agrandit peu à peu 



' Reis in tien IikHscIwii Anliipel. 



438 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

jusqu'à ce que la pression intérieure s'ouvre une nouvelle issue. Au pied 
des buttes, des fissures du sol sont emplies d'une eau saumâlre, qu'ai- 
ment beaucoup les cerfs, puisqu'ils viennent à la nage de l'île de Samaoe 
pour s'y abreuver ; souvent les chasseurs les attendent à l'affût dans Kam- 
binj;'. Près des sources s'arrondit en dôme un noemoek, espèce de mul- 
tipliant, dont le branchage, supporté par « trois mille troncs «, dit Teni- 
minck, abriterait toute une armée. Dans l'îlot de Landoe, au sud de 
Semaoe, se sont aussi formés des volcans de boue. 

Timor, la terre de l'Insulinde la plus rapprochée de l'Australie, a des 
saisons beaucoup plus nettement tranchées que les grandes îles occiden- 
tales, Java. Sumatra, Bornéo. Pendant la mousson du sud-est, de mai en 
octobre, le vent qui vient de passer sur le continent australien n'apporte 
aucune humidité : la végétation se flétrit et les monts prennent des tons 
rouges, jaunes, grisâtres, partout où leurs pentes sont couvertes seule- 
ment d'herbes ou d'arbustes. Les ruisseaux, les rivières même tarissent 
complètement, pour ne couler de nouveau qu'à la mousson d'ouest, quand 
la (erre verdoie et refleurit. Le mois de noveml)r(\ qui doit amener la mous- 
son du nord-ouest avec les pluies bienraisantes-, est attendu avec impa- 
tience; la première pluie est saluée dans chaque village par la musique et 
la danse. Des deux versants de l'île, c'est celui du nord, la bandade dentro, 
le « coté du dedans », comme disent les Portugais, (jui est le mieux ar- 
rosé et le plus verdoyant; c'est là que sont les plus longues rivières, les 
[dus vastes forets, et que la population s'est établie en groupes relative- 
ment nombreux et prospères. Le versant du sud ou bouda de fora, le « côté 
(In dciiors >i, est plus sec, moins verdoyant et moins riche; cependant il 
est loin d'être infertile, comme on l'a dit souvent, ])Our l'avoii- vu seule- 
ment pendant la saison des sécheresses. 

Le contraste que présentent les deux versants |)our l'abondaïu'C des eaux 
et l'aspect de la végétation se retrouve dans la flore et la faune. La côte 
qui i-egarde l'Australie est la plus riche en espèces australiennes ; celle 
(jui est tournée vers les îles de la Sonde et les Moluques a surtout les 
espèces appartenant à ces régions. D'ailleurs, on le sait, Timor est relati- 
veincnl j)auvre en formes végétales et animales : elli; dépend plus de la 
Nouvelle-Hollande que de l'Asie et l'on y voit l'eucalyptus, l'arbre caracté- 
ristique de l'Australie. Dans l'intérieur de l'île, nombre de plantes 
rappellent la flore africaine. Timor n'a d'auties félins qu'un chat 



' 1'. .1. Vi'lli, miMiioire citi''. 

* Rlink. Winil- iiiid Mccn'sstiviiiiijificii im Cchicl ilcr KIciiicii Siiiiild-liisfin. 1887. 




s5E/l|AiUl^= 



Dessin ilc (.. NuiH"-'' "'' 



TIMOR ET SES HABITANTS. 441 

sauvage à longuos oreilles; sou plus grand (juadrupède est une espèce 
de cerf qui se rapproche d'un cervidé de Java et des Moluques. Elle ne pos- 
sède qu'un singe, le cercopithecus cynomolgns ; les deux tiers de ses mam- 
mifères se composent de chauves-souris. Les animaux les plus redoutés 
de la faune tiraorienne sont le trigonocéphale vert et le crocodile, duquel 
les princes de Koepang prétendaient autrefois être descendus. Quand un 
nouveau souverain prenait le sceptre, les sujets se préci]>i(aient au bord de 
l'eau pour rendre également hommage à ses parents les sauriens : celui de 
ces animaux qui apparaissait le premier était le cousin du roi, et on lui 
amenait comme épouse une belle jeune (ille, parée et parfumée, qu'il dé- 
vorait aux applaudissements de la foule. 

Les habitants de Timor ne sont pas classés parmi les Malais projtremeni 
dits et paraissent se rapprocher des Dayak de Bornéo. Quoi qu'en aieiil dil 
plusieurs écrivains, il n'y a point de peuplades noires dans l'Ile de Timor' ; 
tous les indigènes ont la peau claire, jaunâtre, du Malais et ne dilTèrenl 
guère les uns des autres : c'est par le costume et les armes qu'ils se dis- 
tinguent, plus que par la stature et les traits. Les peuplades distinctes 
sont fort nombreuses, et, d'après Cravvfurd, on ne parlerait pas moins de 
quarante « langues » — ou plutôt dialectes — dans l'île de Timor. Le 
groupe ethnique le plus considérable est celui des Ema-Velou, appelés Be- 
lonais [Beloeneezen) par les Hollandais. Ils occupent toute la moitié orien- 
tale et une grande partie de la région du centre et comprennent un nom- 
bre considérable de tribus : de là ce nom de Yelou, qui signifie « Amis » 
ou « Alliés >'. Ils prétendent être venus des Moluques, ce (pii est probable- 
ment vrai pour les familles de leurs chefs, et ils attribuent une origine ana- 
logue à leurs voisins occidentaux, les Timoriens proprement dits, quoi- 
qu'ils leur donnent aussi l'appellation d'Ema-Davan ou « Javanais )>. Ces 
Timoriens ou Toh-Timor habitent les régions occidentales de l'Ile, à l'ex- 
ception de la pointe extrême, où vivent les Aloeli Koepang, dont le ]irince 
réside à l'ouest, dans l'île de Samaoe'. Des marchands étrangers, bougi, 
chinois, européens, se sont établis dans les ports, et l'on sait qu'une race 
mélangée, celle des « Portugais noirs », a fait souche dans la partie sep- 
t<>ntrionale de l'île, notamment dans les principautés d'Ambenou, d'O- 
kussé et de Noimuti, qui forment une enclave portugaise au milieu du 
territoire hollandais. Les princes, même dans le territoire hollandais, ont 
reçu le nom defettor, du portugais /)'//o/'. intendant. 



' Riedel, liiillcli/i ae in Soctcté de Géoyrnphie, 187'.t. 

* Tcirimincli, Coup d'œil sur les Possessions Néerliiinhiises dans l'Inde ArrliijxUnqiiine 

XIV. M 



U-2 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

Les Bcloiiais cl les Timoriens non oncorc soumis à riulhience des mis- 
sionnaires catholiques ou jtrolestants ont un culte animiste assez déve- 
loppé. Ils adorent un « Maitie de la Lumière », Ousi-Neno, qui demeure 
dans le soleil et qui a pris la lune j)our épouse. Ils voient dans les astres 
les résidences d'autant de divinités d'ordre inférieur; mais, tout en révé- 
rant ces dieux lointains, ils adressent surtout leurs prières aux objets de 
la nature (pi'ils voient à côté d'eux : montagnes et rochers, arbres et fon- 
taines; ils apportent aussi des offrandes aux âmes des morts, intermé»- 
diaires obligés de toutes les communications des hommes avec les dieux 
supérieurs. Les lieux vénérés deviennent pomali pour eux, et nul ne peut 
V jiénétrer sans la permission des prêtres : abattre une branche dans un 
bois sacré, se baigner dans une source sainte, seraient autant de crimes 
dignes de la mort. Les lois du tabou ne sont pas moins respectées à Timor 
que dans les îles polynésiennes et chez les Sakalaves, et les ressemblances 
des cultes sont telles, qu'on doit y voir moins l'effet d'une évolution natu- 
relle à l'esprit humain que les indices d'une civilisation jadis commune aux 
insulaires de Madagascar, de Timor et de l'Océanie. Chaque village a son 
temple, caché dans un bois sacré et entoui'é d'une forte barrière. Chaque 
État a son sanctuaire particulier, lieu terrible, duquel les profanes n'osent 
ap|Moclier dès qu'ils ont vu, à travers le feuillage, les crânes de buffles (pii 
en ornent les portes. Ces temples sont l'habitation du loul'tk ou génie pro- 
tecteur, qui siège, au centre de l'édifice, sur une pierre jetée du haut du 
ciel par le dieu de la lumière. Les Timoriens croient aussi à de mauvais 
génies, auxquels ils offrent eu sacrifice des bêtes noires, tandis que les ani- 
maux h poil roux sont réservés pour les dieux protecteurs'. 

Les Timoriens se tatouent diverses parties du corps avec des épines, se 
liment les dents en pointe et souvent se les peignent en rouge, de la cou- 
leur des giaiiis de grenade, afin de » ne pas resscinblcr à des singes >> ; 
dans quelques tribus les indigènes liches ornent leurs dents de lamelles 
d'argent ou d'or. Les mœurs, relativement au mariage et à l'héritage, 
varient singulièrement suivant les peuplades. Tandis que dans certaines 
contrées les femmes sont toujours prises en dehors de la tribu, il en est 
d'autres où les unions sontendogames : ici prévaut le droit paternel avec 
l'héritage de père en fils, ailleurs le droit maternel avec l'héritage de l'onde 
au fils de la sœur. Il est des tribus où le jeune homme n'entre dans l'as- 
semblée des égaux et ne peut contracter mariage qu'après avoir abattu une 
ou plusieurs tètes, comme le Dayak de Bornéo, mais seulement en guerre 

' Vi'tli, iiR'iiiciirp cité; — Ailiilf Bastian, liidûiicsint (jdrr <lif liiscl/i des Mutiiiihchcii Anliiin-t 



TIMOUIENS, KUEl'A.NG. «3 

(ItTlaréc. ou dans les eérémonios funèbres. Aussi les guerres élaienl-elles 
incessantes entre les tribns; mais, d'après la coutume, elles devaient se 
faire en observant un certain « droit des gens ». Les crieurs ou « chiens 
du pays » appelaient aux armes tous les hommes valides, puis une bande 
choisie se rendait sur la frontière pour jeter, en signe de provocation, une 
tête de chien noir sur le territoire ennemi. Dès qu'un homme est tué, le 
combat s'arrête, le vainqueur s'élance sur le cadavre, crie son {)ro|)re nom 
et demande celui du vaincu. Après le rétablissement de la paix, il rem! le 
crâne de la victime, avec une amende versée par la communauté; sinon, il 
aurait à payer « sang pour sang »'. Les lois timoriennes sont très sévères 
et la peine de mort est prononcée |)our la plupart des crimes ou délits; 
mais le rachat de la condamnation est permis : les pauvres sont donc les 
seuls que frappe la loi ■. 

Les princes ou « lils du Soleil » sont, comme en beaucou|) d'auli'es 
pays, censés ne pas mourir. Us « s'endorment » seulement et ne sont enter- 
rés (|ue très longtemps après le commencement du long « sommeil ». En 
quebjues districts on les expose en des cercueils ouverts au sommet des 
arbres ; ailleurs les épouses gardent le corps sur leurs genoux pendant des 
mois entiers, et on ne l'ensevelit qu'à l'état de momie desséchée, couché 
sur le dos, « afin qu'il puisse regarder son père ». Ses trésors sont en- 
fouis avec lui et jadis on lui donnait une escorte d'esclaves; encore de 
nos jours on le fait accompagner d'un chien, qui doit le guider sur la 
roule d'outre-tombe; chacun de ses sujets doit lui apporter un présent. 
Des buttes de pierres, d'autant plus hautes que le personnage était plus 
puissant, sont érigées sur les fosses. Cependant ou craint que les morts 
ne reviennent et le chemin qu'a sui\i le cadavre; est fermé |iar uiu- |ialis- 
sade de bambous. 



Koe[)ang, la capitale de la partie hollandaise de Timoi' et des iles du 
sud-ouest, est une des villes les moins salubres de l'Insulinde. Située sur 
la rive méridionale d'une baie qui échancre profondément l'extrémité sud- 
occidentale de Timor, elle occuj)e un sol trop bas et l'air n'y est pas assez 
icnouvelé : les chaleurs y sont (''louffanles. Néanmoins cette ville, jieuplée 
d'environ 7000 habitants, Timoriens, Malais, Chinois et Européens, est 
devenue, grâce à sa rade et au choix qu'en ont fait les autorités néerlan- 



' U. 0. Forbes, ouvrage cilc''. 

* A. de Castro, Ans allai Wcllllicilcii, déc. l!S7'i. 



m 



NOUVELLE (iÉOGRAPHlE UNIVERSELLE. 



daisL's, la |(laco tic commerce la plus importante de Timor : elle est très fré- 
quentée pendant la mousson du sud-est, mais les boutres des marchands 
de Solor et de Celèbès l'évitent pendant la mousson d'ouest. On exporte 
surtout de Koepang du bois de sandal, des chevaux, des oranges exquises 
et la cire de l'abeille sauvage (apis dorsctta), qui suspend son nid aux 
branches des grands arbres ; en outre, les marins de l'archipel de Solor 
viennent pêcher dans ses eaux des poissons de toute espèce, poursuivre les 



KOEPANG. 



i2l'i5- Est de Par-îs 




I83°35- Est de Greenwich 



^r'o/'ont/euns 



1 : 300 000 



cétacés, recueillir les huîtres perlières. C'est à eux que les Chinois achètent 
les ailerons de requin, l'écaillé de tortue, les holothuries. Quant aux gens 
de Timoi' et de Rotti, ils se hasardent rarement en mer; ils sont presque 
exclusivement agriculteurs. Ceux de Rotti préparent en abondance du vin 
de palme très apprécié et vendent d'excellents petits chevaux, » grands 
comme des chiens de Terre-^euve ■>. 

Alapoepoe, vers le milieu de la côte septentrionale de Timor, est aussi 
une bourgade ouverte au conimeice étianaer. Elle est située non loin de 



KOEPANG, ItILLI. .445 

la IVontièro portugaise, dans la province de Filarang, l'une de celles ([ue 
l'on dit être le plus riches en veines de cuivre; pourtant ce métal n'a pas 
encore été sérieusement exploité. C'est à l'est d'Atapoepoe que se trouvent 
les districts habités par les « Portugais noirs », dont le chef-lieu est Okussé, 
autre village riverain. Les régions montagneuses qu'on aperçoit au sud 
appartiennent au petit Etat de Sonebaït, où réside un lioraï, c'est-à-dire 
un '< empereur », de qui dépendaient jadis presque toutes les principautés 
occidentales de Timor. Un autre « empereur » a pour capitale le village de 
Waiwiko, sur le rivage de la mer des Indes. Les Timoriens n'ont guère de 
villages; leurs cabanes, dont on ne voit par côté que le toit, posé sur le sol, 
sont éparses en petits groupes, habités chacun par une famille'. 

Centre administratif d'un territoire plus populeux que la moitié néerlan- 
daise de Timor, la ville de Dilli, où demeure le gouverneur portugais, est 
de moindre importance que Koepang; elle a même déchu de|)uis le milieu 
du siècle : plus de 5000 personnes l'habitaient alors, tandis qu'en 1S7U 
sa population n'atteignait pas 3100 habitants avec les faubourgs. Encore 
plus que Koepang, c'est une ville insalubre, exposée à l'air pestiféré des 
marécages ; mais elle possède une assez bonne rade et, du large, présente 
une belle apparence. La plupart des maisons sont à demi ruinées; seuls 
l'église, le couvent, le séminaire, qui dominent Dilli du haut d'une ter- 
rasse voisine, sont restés en bon état d'entretien. Quelques bannis repré- 
sentent la part la plus considérable de la colonie portugaise. DesBougi, des 
Chinois, des Arabes, et deux ou trois Indiens de Goa, occupant un faubourg 
distinct, sont les principaux intermédiaires du commerce, (jui comprend 
surtout le café, la cire, le bois de sandal à l'exportation, et le riz à l'im- 
portation'. Le café de Timor est de (jualifé supérieure; aussi de nom- 
breuses caféteries se sont-elles récemment fondées dans les provinces les 
plus rapprochées de Dilli. Les plantations de canne à sucre et de tabac 
sont beaucoup moins importantes, et les plants de chinchona, dont le gou- 
verneur de Java avait fait présent à celui de Dilli en 1874, ont été négli- 
gés : à peine en trouve-t-on encore trois ou quatre exemplaires dans les 
plantations de la montagne'. Le froment, <|ue l'on cultive sur les plateaux 
et sur les pentes, à 1000 mètres d'altitude seulement, est de très bonne 

' II. 0. Korbes, ouvrage cité. 
- Commerce de Uilli en 1884 : 

Importation I 114 410 francs. 

Exportation i 4.")9 850 



Tohd :> 544 '240 francs. 

' José ilos Sanlos \ai|MiMliiis, UdIcHiii du Sutk'iliiilc ilc licuyrapliid ilc Lisluiii, 1881. 



«(! .NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

(|ualili5'. Une des principales industries dn Timor por(iij;ais est le lissa<>e 
des sacs en fibres de plantes diverses : ce sont les femmes qui se livrent 
à ce travail au profit des négociants chinois. 

Balugudé, près de la frontière hcillandaise, Mauliara, situé en face de la 
pointe orientale de l'île d'Omliaai. Manatuto, à l'est de Dilli, sont des vil- 
lages de la côte septentrionale qui font aussi (juekjue commerce. Près de 
Maubara, les roches sont traversées de riches mines de cuivre encore inex- 
jiloilées. D'après Yaquinhas, les « Portugais noirs » de Lifau parlent le 
portugais, et même quelques naturels le lisent et l'écrivent. La force pu- 
blique portugaise, dite « infanterie de Timor », se compose exclusivcmenl 
de condamnés aux travaux puldics. 

Au nord de Dilli s'élève en pleine mer la montagne escarpée de Kam- 
bing, la seule île, en dehors de Timor, que les traités aient laissée aux 
Poilugais ; sa population est de '2000 habitants. 



XII 

ip 

ILES Dr (( SlD-nlEST » (UT Zrin-WESTKR EII.A.VDEN. 

Ces terres, groupées sous le nom commun d'îles >< Sud-Occidenlales », 
})ai'ce qu'elles se trouvent pour la plupart au sud-ouest d'Amboine, le 
centre administratif et commercial dont elles dépendent, sont plus fré- 
quemment désignées par les marins anglais sous l'appellation de Servvatty. 
dérivée par corruption de la dénomination hollandaise Zuid-Wester". 
Ouoi(|ue réunies par le gouvernement en une même province maritime, 
elles ne constituent nullement une division naturelle, car elles appar- 
lieniH'iit à des rangées et à des grou|ies distincts. Les îles méridionales, les 
plus nombreuses, continuent à l'esl la grande île de Timor, dont elles ne 
sont, pour ainsi dire, que les fragments; les îles du centre, plus clairse- 
mées, mais comprenant la terre considérable de Wetter, font partie <le 
l'alignement volcanique de Java et Bali ; enliii le cône du goenong Api ou 
de la montagne Brûlante et quelques îlots émergés de faibles dimensions 
soni considérés par Junghuhn comme formant l'extrémité orientale d'une 
autre rangée volcanique, indiquée de dislance en distance au-dessus des 
Ilots. Mais, si différentes qu'elles soient les unes des autres par leur ori-- 
giiie sédimeiilaire, coralligi'iie ou volcanicpie, les îles Sud-Occidenlales se 



' AVallaci', DUvnige cilt'. 

- I). IL Kdiff. Voiidçies of Ihc Dulili biig l)i>iiiija,W.inf.li\cA liy Georye Wiailsui- Eiiil. 



TIMOR, ILKS « SI D-OCCIDENTALES ». Ai^ 

rt'ssemijk'iil par leur liisloirc j)oliti(HiL' i'I commerciale. Faililemeiit peu- 
plées, elles ont été longtemps délaissées comme sans importance aucune, 
et en 1825 et 1826, quand un hrick néerlandais fit la tournée de ces iles, 
trente, quarante années, même un demi-siècle s'étaient écoulés depuis que 
les indigènes n'avaient aperçu un navire de la nation à laquelle ils élaienl 
censés appartenir. Ils accouraient au-devant des Hollandais, précédés 
de leurs chefs, qui s'étaient parés de l'hahit et du tricorne à la mode 
de 1780 et brandissaient leur hàlon d'Iionneui' mar(|né aux armes de la 
Compagnie. 

Les iles les plus remarquables par leur forme et leur relief sont naturel- 
lement les îles volcaniques. La montagne du «Feu», le goenong Api, 
isolée au milieu de la mer et complètement inhabitée, dresse un cône 
supeibe, d'où ne sortent plus de vapeurs. La grande île Wetter ou Wella, 
(jui fait face à la côte septentrionale de Timor, prolonge parallèlement à 
celle île une chaîne de pitons volcaniques, d'apparence stérile, au milieu 
desquels se sont réfugiés de timides naturels. Kisser ou Kissa, située plus 
à l'est, près de la côte de Timor, est également une terre montagneuse. 
Choisie au dernier siècle comme centre administratif des îles du Sud- 
Ouest, elle est aussi celle dont la population est le plus policée; mais 
la famine y a souvent fait des ravages : les pluies ne tombent pas sur ses 
pentes en assez grande abondance pour les cultures, et souvent les indi- 
gènes ont dû émigrer vers les terres voisines. Roma, qui succède à Wetter 
et à Kisser vers le nord-est, environnée d'îlots et de récifs, est au con- 
traire une île féconde, exportant une partie de ses récoltes. Puis vient 
Damma, culminant au nord-est par une montagne toujours fumante, dont 
la base laisse échapper des sources thermales; ses forêts étaient autrefois 
riches en muscadiers, que fit arracher la Compagnie des Indes et qu'une 
autre compagnie cherche à iulroduire de nouveau dans l'île. Nila, échan- 
crée à l'ouest d'un cratère et dominée par un volcan, quelquefois actif 
(485 mètres), puis Saroea, terminent à l'orient la chaîne javanaise des 
volcans. 

La rangée méridionale des îles qui semble continuer Timor commence 
avec Letti, la plus populeuse des îles Sud-Occidenfales, une de celles 
dont les habitants se distinguent par la probité et la sévérité des mœurs. 
Jadis les parents tuaient eux-mêmes leui's enfants coupables d'avoir violé 
la coutume; la Compagnie, cherchant des esclaves pour ses plantations 
d'épices à Banda, intervint pour commuer la peine de mort en servitude 
à son profit : elle put augmenter ainsi ses chiourmes de travailleurs. Moa, 
])eu éloignée de Letti, et dominée au nord-est par un morne, le « pilon du 



448 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Buffle », qui, toutes proportions gardées, ressemble au pic de Tenerife, est 
aussi une terre très peuplée et ses habitants font un assez grand com- 
merce ; mais la coutume ne permet pas aux navires d'ancrer dans les eaux 
de cotte île, et les indigènes ne doivent pas exporter de denrées : les trai- 
tants de Letti viennent les chercher en de petites embarcations et les 
portent dans leur île; tout autre mode de traiîc attirerait le malheur sur 
les gens deMoa. Lakor, très voisine de Moa, n'est qu'un banc de corail 
émergé s'élevant d'environ 6 mètres au-dessus de la mer; elle n'a point 
de fontaines, et les habitants doivent recueillir l'eau de pluie dans leurs 
citernes. Loeang est aussi environnée de récifs, où l'on pèche les holothu- 
ries ou biches de mer les plus appréciées de tout l'archipel. La haute 
Sermatfa, longue chaîne lie collines escarpées, sans criques accessibles à 
sa base, est rarement visitée, tandis que Babber ou Baba, entourée d'îlots 
nombreux, est fréquentée par les caboteurs. Comme les Pajwua des îles 
situées plus à l'est, les gens de Babber s'enduisent les cheveux de chaux et 
d'autres substances pour leur donner une belle couleur jaune d'or, et les 
attachent gracieusement avec un mouchoir éclatant ou une feuille de pal- 
mier. La pelile île de Wetang est un magniti(|ue jardin dépendant de 
Babber'. 

Au siècle deiiiier, lorsque la Compagnie entretenait un comptoir et un 
forlin dans presque toutes les îles du Sud-Ouest, les indigènes avec les- 
([uels les Hollandais se trouvaient en fréquentes relations s'étaient con- 
vertis au christianisme et, en témoignage de leur changement de foi, 
avaient pris un costume noir et des noms européens. En 1825 et 1820, le 
chapelain qui accompagnait l'expédition de Kolff était à peine débarqué 
dans un village, (jue les « chrétiens » l'entouraient pour faire bénir leurs 
mariages et baptiser leurs enfants. Ces chrétiens, dont quelques-uns 
savaient encore lire et écrire, sont presque partout considérés comme 
étant de race supérieure, et en maints endroits les indigènes restés païens 
sont tenus |)ar eux dans une demi-servitude. Leur autorité est d'autant 

' Supeilkk' fl jxipiihlion présiimi'e des îles SmI-Occidenlales : 

Weller 2 721 kildin, c.més. 7 540 liab. d'après Riedel, en 1SS(!. 

, Kisser 97 » 9 800 n 

Roma 589 » t 145 » 

Dainma et ilols vnisiiis .... .")20 » i 697 ii 

Nila et Saroea t.V2 o 2 590 n 

Letti, Moa et Lakor 720 « t0 897 » 

Loeang. Sermalta et îlots voisins 200 » 6 881 » 

Baldier, Wetang, Daai .... 618 » 21 871 » 

Ensemble. . . . 5 197kiloin earrés. 62 -427 habitants. 



ILES (I SUD-ORIENTALES ». 449 

plus grande (|irils se larguent du lilif d'Anak Compania ou " Fils de la 
Compagnie », dû à l'union d'aïeux européens avec des femmes indigènes. 
Le missionnaire Rinnooy constate que, malgré la faible part de sang hol- 
landais restant après quatre ou ein(| générations chez les naturels « lilancs » 
de Kisser, descendants de soldats de diverses nationalités européennes, 
nombre d'entre eux ont encore un teint notablement j)lus clair que celui 
de leurs voisins, des yeux bleus et la chevelure blonde; d'après Mayer, 
leurs champs seraient cultivés par des esclaves achetés sur les côtes por- 
tugaises de Timor. Kn ces derniers temps, l'Islam a l'ait des conquêtes 
dans l'archipel. Les naturels de plusieurs îles, notamment de Wetter et 
de Kisser, (|ui fuient la présence des blancs, sont désignés sous le nom 
d'Alfouroii, ap|iellalion (|ui d'ailleurs n'a pas de sens elhni(jue. Chaque vil- 
lage est administré par un uranij-kaija, choisi parmi les notables et, dans 
quel(jues-unes des îles, un chef supérieur commande à ceux de tous les 
autres villages; mais leur titre est surtout honorifique, et la puissance de 
la coutume ne leur permet guère de donner cours à leurs caprices. En 
maints endroits prévalent encore des mœurs communautaires : c'est ainsi 
que les indigènes de Lakor et de Moa vont d'une île à l'autre sans em- 
porter de provisions; ils prennent ce dont ils ont besoin dans les planta- 
lions de leurs voisins, et ceux-ci leur rendront la pareille à l'occasion, 
sans que, même en temps de querelle, il soit jamais ((ueslion entre eux 
de vente ou de payement'. 

XIII 

ILES « SL'D-OniF. NT.VLES », ARCIllI'KLS DE T E M M B E R ET DE KEl. 

Il eût semlih' naturel d'indiquer la position gi''ogiaplii(|ue de ces îles 
par rapport avec la grande terre de la Papouasie, dont les îles Kei sont à 
120 kilomètres seulement ; mais les marchands hollandais (jui ont en cer- 
tains endroits modifié la nomenclature malaise de l'insulinde ne connais- 
saient que leurs entrepôts de commerce, et c'est relativement au port 
d'Amboine, le chef-lieu des Moluques et leiu- marché ])rinci])al dans ces 
possessions lointaines, qu'ils fixèrent la position des aichipels de Tenim- 
ber et de Kei : ils en tirent les îles « Sud-Orientales )>, comme ils avaient 
fait de Wetter et de ses voisines les îles << Sud-Occidentales ». D'autre part, 
les navigateurs de Macassar avaient donin' le nom d<' Timor-Laoet, « Orient 
des Mers », à la plus grande des îles de Teiiimber, |iour en indii|uer la 

' Kollï, ouvra^'c cité. 

xiT. 57 



4J0 NOUVELLE GÉOGRAIMIIK UNIVERSELLE. 

position sii(l-oi'iL'iil;ilo par l'apporl à (^cIôIjôs. Au [loiiil de vue de la géo- 
graphie générale, ces îles, (jui appartienueut eneore à la région malaise, 
pcuvenl être considérées comme l'ormanl la limite orientale du monde 
indonésien : à l'ouest s'étend la mer île Banda, parsemée d'iles où vivent 
des populations malaises; à l'est commence la mer dite d'Ai-al'oura, dont 
les rivages sont habités parles populations papouasiennes et australiennes. 

D'une superficie assez considérable, mais iai])leiiienl peuplées', les lies 
Sud-Orientales ne sont pas encore bien connues des marins, et le con- 
tour des côtes est rà et là (racé en lignes incertaines. Même à une époque 
toute récente on croyait que la grande île de Tenindier ou Taiiah Imber se 
prolongeait sans interruption juscju'à la pointe méridionale de l'archiitel, 
et la plu|)art des caries usuelles piésenleni encore cette erreur, l'ourtant 
les naturels, avec lesijuels les marchands hollandais traitent de[tuis [ilus de 
deux siècles, savent parrailemeni que leur territoire se divise en deux 
îles ilistinctes, et ils donnent à chacune d'elles un nom dilT(''rent. Owen 
Stanley, <pii \isila Tenindier en ISGD, dit aussi (|u'elle comprend " plu- 
sieurs lies sépari'-es' ». Enlin, en 1(S7N, un naviic de lianda, \'lùjcf<)ii, 
rraïuhit le détroit profond qui s'ouvre entre Vamdena et Selai'oe, et dont 
les baies latérales olTrent d'admiraljles poris de l'clnge, par des fonds va- 
rialilcs de I,") à SI) mètres. .Mais il reste bien des n'cherchcs à faire avant 
que l'exploration hydrographiipu' de l'archipel Tenimber puisse être con- 
sidérée comme achevée. Kncoi'c en l(S(SS, le navire Sawaramj a signalé 
vers l'extrémiic' sud-occidciitale de rai'(hi|(el une Ile inconnue de |)lus de 
3 kilomètres de longueur. 

Les deux îles, com|)osées de roches calcaires, n'ont dans pres(|ue t(uile 
leur ('leiidue (|u'iin faible relief : la j)lus haute cime de l'archipel, piès 
de la i-nW. occidentale de Vamdena, est le volcan insulaiic de l,aibobar,côn<> 
paifailemenl i'(''gulier (pii s'i'lèveiail, d'après Forbes, à (iOO mètres envi- 
ron : des [lierres ponces glissent des pentes de celte monlagne et flottent 
dans les parages des alentours. Les falaises de Vamdena, de formation 
coralligène, sont biusquemenl coupées sur une grande partie du pour- 



• SiiiiiTliiii' cl |iii|Miliiliiin |.njliiililcs (les ilcs SiKl-Oricnliiirs : 

Viiiiulcnn .'(18 1 Ivildiii carri's. ) 

Scl:ivn(. IKiU „ i 



li'Oli liaii. cf:i|iro-^ ttlcdol. 



Tenimbkii . . , , 

[ Autres it.'s 1(100 .. ( 

j.. \ ('.È-iimic KM 082 » 588(1 » 

'■'■■■ ■/ Autres it.'S (lo l'aiTlii]ieL .Vill ;. 117(10 " 

Eusi'u\lil(' (les ik's Su(l-fli'ieliliili.'S . . 7i4.j kiluiu. t-arrcs. 5(l.jt'J tialiitautB. 

- Itonry (j. F(U-l)cs. .Imiriuil ofllw R. Veujiriipliirnl Sociclfi. Mardi 1884. 



TEMMBER, 



451 



(out\ et il on ost (|iii ii'alleignont p;is moins do 50 mètres au-dossns du 
flot', ce (ini lémoifinc d'oscillations considéraldes dans le niveau relatil'des 



N° 92. TEMMBEn. 



130' Est de 




d'après Forbes et les -caf-t 



Pro /on c/ei> ^~s 
ûeOÀ/OO"" c/e'ÛO'"et^^ c/e/À 



lOOO 



50 kil. 



terres et des mers. L'ilc de Larat, que l'éti'oit canal de Wallace, pareil à 
un sinueux marifiot, mais navigable même ])our de grands navires, sépare 
de Yamdena, est également une terre basse, tandis (jue l'extrémité sep- 



Anna F(iil)us, IimiiliiKlc. E.rpciiciice uf a ^'dliirdlisl's wifc in Ihc Euslern Anliipcltigo. 



452 NOUVELLE GEOGRAPHIE IMVERSELLE. 

k'iilrioiialt' du groupe de Tenimbcr, l'ile de Verdate,sc dresse en promon- 
toires escarpés. Parallèlement aux iles maîtresses de TenimLer se succè- 
dent à l'ouest de petites îles, des ilols et des récifs (juc les faibles pro- 
fondeurs de l'eau rendent en maints endroits d'un très difficile accès et 
dont le tracé sur les cartes marines est encore tout [)rovisoire. 

La nature calcaire du sol, percé de grottes dans lesquelles disparaissent 
les eaux de pluie, a privé les îles Tenimber de ruisseaux fécondants, et de 
vastes étendues du territoire sont restées infertiles et inhabitées. Cepen- 
dant des brousses impénétrables recouvrent çà et là les pentes; aucun 
félin ne s'y cache, mais le bétail lâché j)ar les j^iemiers navigateurs y est 
devenu sauvage : les indigènes ])oursuivent ces bœufs noirs, aux cornes 
droites, et les capturent au moyen d'un lacet de rotin ou les luent à coups 
de flèches. Les cochons .sauvages rôdent aussi en grands troupeaux aux 
alentours des villages. Tenimber, de même que la plu|)art des Moluques, 
n'a point de singes dans ses forêts'. L'ensemble de la faune, oiseaux et in- 
sectes, présente un aspect néo-guinéen. 

Les habitants de Tenimber vivent sans maîtres. quoi(jue certains indi- 
vidus se donnent h vain lilie de chef. Peu nombreux, puisque les régions 
de l'intérieur et la partie scplentrionale de Yamdeiia sont inhabitées ou 
parsemées de rares hameaux, ils ressemblent beaucou[) plus aux Malais 
qu'aux Pa|)oua, bien que la race soit évidemment mélangée. La nuance de 
leur peau est foncée, leurs cheveux, jaunis par les onguents, sont légè- 
rement crépus, mais leurs liails ont une grande régularité et nombre 
d'entre eux ne diffèrent des Kuropéens que par la couleur. Les femmes sont 
plus grandes et mieux faites que la plupart des autres insulaires leurs 
VDisines. Les jeunes hommes sont des modèles achevés d'équilibre, de 
force et de grâce :nul voyageur (jui ne décrive avec admiration les groupes 
de ces beaux adolescents, à la chevelure dorée, aux rouges draperies flot- 
tantes, se penchant en arrière pour bander leur arc ou se lançant en 
avant pour darder le javelot. Les gens de Tenimber, hommes et femmes, se 
tatouent légèrement le front, le< joues, la |ioilrine et les poignets. Les 
femmes sont ornées de bracelets et de colliers en verroteries rouges et, 
lors du mariage, portent des chevillères en cuivre (pii s'entre-choquent 
à chaque pas. Les riches indigènes qui obtiennent des monnaies d'or en 
échange de leurs holothuries et de leur écaille de tortue en fabriquent de 
lourds anneaux et des pendants d'oreilles. Le goût artistique les distingue 
des Malais, (pii leur sont très inférieurs pour le sens du beau : ils déco- 

' Kulft, oima^'c cili'. 



TEMMBER. «3 

ront leurs pran à liahuicicr de lèles (raiiiinaux, réels ou fanlasli(jues, 
sculptées éléfiammeut, cisèlent les pilotis de leurs cabanes en l'orme de 
crocodiles et de poissons qui se comballent, s'entremêlent et se dévorent. 

Les hommes chantent souvent, mais les femmes n'ont point le droit de 
les accompagner de la \iiix. Tenues ponr iid'érieures, elles sont toujours 
vendues par leurs parents, et, tant (jue le prix d'achat, consistant en objets 
d'or et en dents d'éléphant, n'a pas été payé en entier, elles restent en 
gage, elles et leurs enfants, dans la demeure paternelle; mais les îles de 
Tenimber n'ont ni mines d'or ni troupeaux d'éléphants, et le jeune homme 
doit a((en(li'(^ s(uivenl |)en(lant d(>s années avant d'avoir pu échanger sa 
nacre de perle et son Irepang contre le |)récieux douaire apporté de Singa- 
pour par les traitants badjo. L'homme qui ravit une jeune fille à un fiancé 
ayant déjà payé la dot est puni de mort. .V Tenimber les préceptes de l'hy- 
giène convenue obligent les mères à bercer leurs nourrissons au-dessus 
d'un feu à grande fumée, qui chasse les mousli([ues et entretient une tem- 
pérature élevée dans la boite à fond plat oii l'enfant est couché de ma- 
nière à s'aplatir le sommet de la tète; mais on ne déforme point les crânes 
au moyen de planchettes, comme en certains dishicis de Celèbès. Les morts 
honorés sont toujours déposés dans le voisinage de la mer, sur une ]»lale- 
forme de branches ou sur un bloc de corail; souvent les gens de Tenimber, 
de même que le faisaient les ancêtres des Malgaches, placent le corps dans 
un canot, qu'ils décorent de marionnettes et de banderoles pour écarter 
les mauvais génies, (jnand un homme a été décapité dans un combat, on 
remplace sa tête par une noix de coco pour tromper l'esprit du défunt et 
lui faire croire qu'il est encore entiei''. 

Des Arabes et d'autres Mahométans ont cherché à répandre leur culte 
dans les lies Tenimber, mais sans succès : les indigènes ne veulent à aucun 
prix consentir à se priver de leurs boissons spirilueuses et de la viande de 
porc. Ils adorent un dieu suprême, Douadilah, symbolisé par un poteau 
.sacré autour duquel ils dansent le tjikehr, et par des images grossières 
qu'ils placent dans lenis demeures en face de la porte : ils s'inclinent 
devant ces objets saints et leur présentent toujours une partie de leur 
repas. Même en voyage, ils portent une effigie du dieu qui les patronne 
et ils s'arrêtent pour l'invoquer. Ils croient aussi à une existence 
future pour eux-mêmes et pour tout ce qui vit : le pêcheur ne manqucia 
jamais de rejeter dans la mer une partie de sa capture, afin que l'âme du 
poisson puisse voyager dans le monde des cs[)rits. Les gens de Tenimber 

' Anna Foi'bes, oiivr;igc cité. 



454 NOUVELLE GÉOGRAIMIIE UNIVERSELLE. 

montrent au loin sur la mor la terre où ils se rendront après la mort, 
mais ils se gardent bien d'aller la visiter pendant la vie; les marins 
l'évitent avec une sainte frayeur. 



Les îles Kei ont pi'ohahienii'nt l'een leur nom des Portugais : ce sont des 
cai/ux ou des écueils comme les Arysde la Floride; les marins de ces parages 
leur donnent le nom d'Kvar ou « îles des Cochons ». Plus rapprochées que 
les Tenimber de Banda et d'Amboine, elles se trouvent par cela même 
dans le centre d'allraclion de l'islam, et une partie de leur population, 
peut-être le quart, se compose de mahométans, paiini lescjuels les fugitifs 
d'autres îles et les immigrants volontaires sont assez nombreux. (Quelques 
habitants des Iles fabri(|uent des poteries (jue l'on expoi'te dans tous les 
ai'chipels environnants. Les insulaires sont aussi de très habiles construc- 
teurs de bateaux, et les marins de (ieram, de Banda, de Celêbès viennent 
leur en acheter. L'île la plus considérable, dite la Grande Kei, (jui se 
prolonge en forme de navette à l'est de l'archipel, contient à elle seule 
les deux tiers de la jjopulation; mais la slalidii la plus fréquentée, Doela, 
se trouve dans un îlot voisin de la Petite Kei, à l'ouest de la Grande : là 
tout un cercle de collines insulaires, abritant une rade profonde, constitue 
un |)ort admirable, visité depuis des siècles par les acheteurs d'holothuries 
et d'écaillé : en aucune partie de l'insulinde ces denrées ne sont de meilleure 
(jualité. Les eaux de l'archipel siinl aussi d'une l'ichesse extiêiu<' en pois- 
sons. Depuis quehjues années, des j)lanteurs se sont établis dans les îles. 

En IS,"),"), deux petites îles entourées de récifs émergèrent des flots 
dans le voisinage de la (irande Kei, à la suite di' Iremblemenls de terre et 
de mer. 

XIV 

CEI, K 11 f; s ET ILES VOISINES. 

Cette grande terre, la troisième de l'insulinde par la superficie, et la 
quatrième j»ar la population et l'importance commerciale, rivalise avec 
Java poiu' la beauté des aspects et la variété des phénomènes; pour la 
bizarrerie des contours, elle n'est (''galée que ]iar les arcbi|)els des l'égions 
(Voides du noid et du sud, tailladés de l'j(M(ls dans tous les sens. Celêbès 
ne se compose, jiour ainsi dire, que d'une ossature de montagnes; les 
plaines d'alluvions qui, dans Bornéo, ont comblé les anciens golfes 
ménagés entre les chaînes, maïKjueiit dans sa rivale de l'est : elle est 



ILES Klil. CELKISKS. 



i^^ 



loiile en péninsules qui se ramifient autour d'un nonul central. Jadis on 
croyait que c'était un arcliipel ; Joào tle Barros, dans ses Décades, parle des 
llhas dos Celebes (îles des Celèbès), et même des ilhas dos Macacares, 
comme si Macassar se trouvait en dehors des Celèbès. Au nord, se re|doie 
en une double courbe la presqu'île d(^ Gorontalo et de Minahassa; au mi- 
lieu, Celèbès se divise en deux autres langues de terre, qui pointent, l'une 
au nord-est, dans la mer des Moluques, l'aulre au sud-est, dans la mer 
de Banda; enfin, au sud, l'île s'amincit et se [)rojette au loin vers la mer 
de Flores pour former la péninsule de Macassar. En outre, des ramilica- 
tions terminales donnent un aspect île pinces aux membres du graiiil corps 
insulaiie, et des îles, qui appailiennent évidemment à la même formalion 
que Celèbès, prolongent dans la mer chacune de ses articulations. Mais 
en laissant de côté les îles et les Ilots celèbiens, la seule grande terre oITre 
en comparaison de sa surface un developt)eraent de côtes tout à fait extraor- 
dinaire. Avec une superficie légèrement supérieuie au tiers de la France, 
elle n'a pas moins de 5000 kilomètres pour l'ensemble de ses rivages, non 
comprises les indenlalions secondaires : son pourtour côtier égale celui 
de la France et de la péninsule lbéri(pie réunies. Partout dans Celèbès 
les habitants sont rapprochés du liltoi'al; le |ioinl le plus éloigné de la 
mer, dans les montagnes de Lalimodjong, vers le point de diramation des 
chaînes j)éninsulaires, est à une centaine de kilomètres de l'Océan. 

Cette île étonnante, que ses golfes et ses baies rendeni si facile d'accès 
dans toutes ses parties et qui possède en oulie le sol le plus fertile, les 
productions naturelles les plus riches, est pourtant presque déserte en 
proportion de ses ressources' : peuplée comme Java, elle aurait trente rail- 
lions d'habitants; les statistiques a|)proxinialives n'évaluent pas même 
à un million d'individus l'ensemble de la population du groupe insulaire 
de Celèbès. On s'étonne que sous le régime de la domination ou de la 
suzeraineté hollandaise les familles se soient si lentement acci'ues ; c'est 

' Superficie et population de Celèbès et des îles vuisiues : 
Celèbès et terres attenantes, Kabaena, 

*Wo\voni, etc 177 32Ukil. carrés. G50 000hab. 

Saleijer et îlots voisins 085 » hl 000 ii 

Boeton et Moena 8 O.ïà » '20 000 .. 

Tanah Djainpca et îlots voisins. . . . -453 » 50(1 )i 

Pcllinf! et Bangaaï .î HO » 10 000 .. 

Arcliipel de Soela 6 '2'i'2 » 500 n 

p de Togean 7-i5 ). 500 « 

i> de Sangi 950 » 40 000 i. 

i> deTalaoef 007 » 5 000 i. 

Ensemble 1 1)8 4'J5 kilom. carres. 788 500 liabitanls. 



456 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

que les Alfourou, qui consliluent les tribus de Celèbès dans l'intérieur 
de l'île, vivent encore pour la plupart en état d'isolement et de haines hé- 
réditaires. En maints endi'oits des « coupeurs de têtes » rôdent aux abords 
des villages, et, jusqu'à une é[)oque récente, des pirates, cachés deri'ière 
les îlots et les promonloires, étaient aux aguets pour se saisir des indi- 
gènes et les vendre comme esclaves. Si ce n'est en quelques districts favo- 
risés, on n'dsail ])lus culliver le sol (ju'en |)assaiit; l'agriculture était aban- 
donnée pour la chasse et la pèche, et des marches inhabitées séparaient 
tous les « royaumes ». Enfin, la conquête des Etats populeux de l'île par 
les Européens ne s'est pas faite pacifi(juement comme en d'autres terres 
de l'insulinde. Il a fallu livrer de sanglants combats, qui ne se sont pas 
loujoui's tei'minés à l'avantage des envahisseurs blancs : c'est pied à pied 
que le territoire sur lequel les Hollandais se sont établis solidement a 
été conquis par eux, et souvent, même pendant ce siècle, des retours offen- 
sifs ont été tentés par les insulaires, Bougi ou Alfourou. D'abord les Eu- 
ropéens vinrent eu hôtes, et les premiers coullils n'eurent lieu qu'à propos 
de privilèges commerciaux, puis, en 10(30, c'est comme ennemis du Por- 
tugal que se pi'ésenlèreut les Hollandais et (ju'ils s'emparèrent du fort de 
Macassai', défendu par une garnison portugaise. Longtemps ils n'occupè- 
rent que ce point du littoial. (juel([ues années plus tard, ils concluaient 
un trail('' d'alliance et de protectorat avec divers Etats de la péninsule sud- 
occidenlale. Depuis celte éjioque, ils n'ont négligé aucune occasion d'ac- 
croilre leurs privilèges et de les transformer en domination effective; 
mais dans la pluj)art des royaumes de l'intérieur ils n'ont encore ni fonc- 
tionnaires, ni représentants : c'est même à de longs intervalles que se 
fiiil la visite officielle des côtes. 

Celêbès n'a |)as encore été explorée dans son entier et quel(|ues parties de 
son relief ne sont connues que d'une manière générale. Les montagnes de 
Latimodjong, qui constituent le nonid central et desquelles descendent les 
rivières les plus longues et les plus abondantes, sont précisément une des 
régions les plus ignorées dans ses détails géogi'aphiques, et les voyageurs 
n'ont pu évaluer encore la hauteur des cimes. D'a()rès Schneider', Ja rangée 
de monts que l'on doit considérer comme la chaîne maîtresse est celle qui, 
partant du cap Palos ou Donggala, sur la côte occidentale, se dirige au 
sud-est vers le LatinKidjong et se prolonge par la péninsule sud-orientale. 
L'ossature de ces monts est composée de gneiss; même, en certains en- 
droits, des massifs de granit arrondissent leurs dômes au-dessus des 

' Jtilirbiicli lier K. K. Geoloyisclicii RciclisniisUill. 1S7G. 



CELEBES. 



457 



roches secondaires cl lerliaires de leurs deux versaïUs. Un chaînon laté- 
ral de gneiss se détache du nieud ccnlral ])our lormer l'ossalure de la 
presqu'île de Balanle. (hiaiil à la péiiiiisulc méridionale, celle de Macas- 
sar, elle est égaleracnl doniinéc par des nionls ciislallins ou paléozoïques : 



RKCION? EXPLORKES DE CELEBES. 



E .t é 




ûeûà-POÛ'" e/<^SûÛÀ/ÛOO"' ^<^/ÛOÛ^Sûûû"' a£2ûûû&'fûûû'" i^/sfSS'û'Waua'^/Â 

I • 8 000000 



Los pnriios lo 



(II' i;i raitd i-epréseuteut les régions de Celèbès eomplêteinent explorées par les Hollatulais 



mais, an lieu de s'aligner en une rangée médiane parallèle aux côtes, ces 
monts sont disposés en chaînons transversaux dirigés vers le sud-ouest ; 
une de ces arêtes de granit se termine au cap Mandhar. Vers le sud de la 
presqu'île, un massif distinct, appartenant aux formations secondaires, du 
permien au jura, dresse ses voussures à une hauteur considérable : c'est 
XIV. 58 



458 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE IMVERSELLE. 




j aALEIJER 
/)• (p'ent jyt 



là que s'élève le sommet culminant de l'île (.317)0 mètres), appelé de di- 
vers noms, entre autres Dikhuik ou « Gros Vende», mais plus souvent 

désigné, d'après la ville de sa base, 
r 91. — sALEiiKn. comme le <f j)ic de Bonthaïn >> (Ban- 

laëng); de loin il parut au natura- 
liste Beccari d'être d'origine volca- 
ni(jue. 

L'angle sud-oriental de la pénin- 
sule se continue en mer par quelques 
îlots et par la longue île monlueuse 
de Saleijer, dont les cimes abruptes 
dépassent 1(1(10 mètres; la jilus haute 
atteint ITîSO mètres. L'île, ipie l'on 
apj)elle aussi Limbangang, a la forme 
et le nom d'un poisson effilé (jui se 
joue dans les eaux environnantes. 
Le détroit qui sc'-parc Saleijer tle la 
grande terre est fort dangereux el les 
marins qui s'y engagent observent 
un silence religieux pendant la tra- 
versée; quand ils sont obligés de 
parlei', ils se servent d'un argot 
spécial |i()ui' (b'router les génies mal- 
veillants, et le nom de Saleijer n'est 
jamais pi'ononcé. Les îlots Tambo- 
longang et Poelasi, (|ui se trouvent 
au sud de Saleijer, en sont la minia- 
ture j)resque exacte, et des polypiers 
grandissants unissent peu à peu les 
deux îles en une seule terie'. Un 
phénomène des plus curieux, non 
encore expli(pié, est la lueur (jue 
l'on observe par les soii's de grand 
vent aux deux extrémités d(! l'île : 
tl'après les indigènes, ce reflet serait 




A^^c 




/^rofo/^c^etyrs 



I ■ 900 000 



dù à l'existence de veines d'or dans les roclx's des promontoires. 

Les îles, telles que Roesa, Tanah Djampea, Bonerate, (jui continuent Sa 



U. E. t). Eiigelliaid. PcU'nnunn's Milleilumicn , 188(3. 



SALEIJER, MOiNTAGiSES DE CELÊBÈS. -ijO 

leijer au sud et au sud-est dans les mers de Flores appartiennent adininis- 
tivement à Celèbès et l'on peut éf;alenient les considérer comme en élanl 
des dépendances <;éo(;raphi(iues; presque toutes sont habitées par des pê- 
cheurs paisibles, depuis (pie les pirates ont cessé de parcourir ces parages. 
D'autres îles, séparées de la péninsule sud-orientale de Celèbès, en font 
certainement partie au point de vue géologique, bien que de tortueux dé- 
troits les en séparent : l'une d'elles, Boeton, porte un ancien volcan sur 
l'un de ses promontoires orientaux. 

Les voyageurs n'ont pas signalé l'existence de volcans dans la partie 
centrale de Celèbès et dans les péninsules méridionales, mais il est certain 
(pi'à une é|)oque antérieure des éruptions considérables ont eu lieu, car 
en plusieurs districts, notamment aux environs de Maros, dans la pro- 
vince de Macassar, on constate que les dépôts calcaires, quelle qu'en soit 
l'épaisseur, sont entièrement superficiels et reposent sur des assises de 
basalte, que révèlent les érosions des torrents : çà et là même cette roche 
éruplive s'élève en dômes entre les roches sédimentaires'. Un des promon- 
toires qui s'avancent au sud dans le golfe de Gorontalo, comme pour 
rcjdindi'e l'archipel de Togean, poilci le nom d'Api ou « Feu » ; mais, 
d'après le récit des indigènes, cette aj)pellation n'est point due à des érup- 
tions volcaniques : le « feu » provient de gaz qui s'enllamment quand on 
remue le sol vaseux des alentours \ 

La presqu'île septentrionale de Celèbès, rattachée au reste de l'île par un 
mince pédoncule dont la saillie est peu élevée au-dessus des eaux, constitue 
géogi'apbiquement une terre distincte, puisque, h l'exception de quelques 
sauvages, nul ne s'y rend que ])ar mer des autres contrées de Celèbès. 
(jéologiquement, cette presqu'île forme aussi une province à part. A l'est 
de Tomini, où la largeur de l'isthme est réduite à une trentaine de kilo- 
mètres, et que domine au nord-ouest l'une des plus hautes montagnes de 
Celèbès, le Donda (2900 mètres), des rangées de collines et de monts, com- 
posés de gneiss et de quartz aurifères, se prolongent à mi-distance entre 
les deux rives; puis, à l'endroit où la péninsule se recourbe vers le nord- 
est, des buttes et des montagnes de laves et de cendres se sont fait jour à 
travers les autres roches. Tel est le Sapoetan (1882 mètres), qui s'est ou- 
vert plusieurs fois pendant ce siècle, et près duquel, vers le nord, jail- 
lissent les eaux thermales et boueuses de Panghoe. Une des sources bouil- 
lonne dans un bassin calcaire, d'une rondeur parfaite, comme s'il eût 



' Alfred R Wallace, ouvrage cité. 

- C. van doi' Uart, Reise rondoiu hcl cihiiid Ccichcs. 



460 NOUVELLE CÉOGR APUIE LMVERSELLE. 

été creusé de iiiiiin d'iiorame; paiiuis des jets de gaz s'élancent avec Iiruil, 
soulevant l'onde en colonnes. Les volcans de houe sont aussi très actifs 
et rejettent incessamment des nappes d'ai'gile fluide, bleues, rouges, 
grises, qui s'épanchent à quelques mètres de distance. Au milieu du groupe 
des huttes s'étend un petit lac de vase bouillonnante, que l'on croit se 
prolonger souterrainement au-dessous des cônes d'éru|ition. 

Vers l'extrémité septentrionale de Minahassa, s'élèvenl d'autres volcans, 
le Klabat (2072 mètres), aux deux cimes, dont l'une renferme un lac dans 
son cratère; les Doevva Soedara (1085 mètres) ou les << Deux Sœui's >^; le 
Lakon (1054 mètres), habité, disent les indigènes, parunespiil rcdou- 
tahle : sur des pentes boisées se voient les traces d'une éiuj)lion ipii dut 
faire d'énormes ravages, puisque les naturels en parlent encore après cinq 
siècles d'intervalle. D'après la légende, un géant aurait enlevé le sommet 
du Lakon d'un coup de glaive et l'aurait placé sur le Klabal. Ces hautes 
montagnes son! visildes jns(ju'à Teiiiale. La cliaine V(il(ani(|ue se continu(^ 
en mer, mais en se dirigeant IVaiichement vers le nord pour rattacher 
rinsulinde aux Philippines par le promontoire méridional de Mindanao. 
Plusieurs îles de cet archipel de jonction portent des volcans actifs. L'ilol 
de Doeang, à côté de la terre |)lus grande de Tagoelanda, est un côiu' de 
500 mètres qui flambait en LSMi; Sjauw, (jui s'élève plus au nord, est 
souvent environné de fumées et recouvert de ceiulres que lance son cra- 
tère; enliii, dans la grande île de Sangi ou Sanghir, qu'environnent une 
cinquanlaine d'îliits, le v(dcan d'Aboe ou de " Cendre j> dresse son cône 
ébréché au-dessus dupromontoii'e septentrional. Cette pyramide superbe est 
une de celles dont les explosions ont causé le plus de désastres. En 1711, 
des milliers de personnes furent englouties sous la pluie de cendres; en 
1812, des coulées de laves s'épanchèrent sui-les campagnes des alentours, 
rasant les bois de cocotiers qui faisaient la richesse de l'île. En 1856, une 
explosion nouvelle lit périr 2800 individus dans les cendres, les laves ou 
les courants d'eau bouillanle. ("est pai- ce mont destructeur, home bien 
connue des marins, ipie se termine l'Iiisiilinde piopicmcnl dite. 

l>a forme de Celèhès, avec ses étroites jiéninsules, ne lui permet pas 
d'avoir de longs cours d'eau. A peine les ruisseaux ont-ils écha[)pé aux 
cirques des montagnes, qu'ils atteignent la mer. Cependant cerlaines 
rangées de monts sont orientées de manière à former des plaines longitu- 
dinales, dont les rivières ne rejoignent la mer qu'après avoir longtemj)s 
coulé parallèlement aux côtes. C'est ainsi que, dans la péninsule du sud- 
est, la rivière Bahoe Solo, qui prend naissance dans le lac de Tafoeli, offre 
un cours développé d'environ 250 kilomètres. Dans la iirc-tprile de 



MI.NAUASSA. 



461 



I\l;ic'nss:ii', lu rivirrc Sadaiifi, qui foiirl entre deux chaînes de moiilagnes 
oMmiiics, n'a pas moins d(^ 400 kilomètres. Sur le versant oriental de la 
même |)res(|u'ile, l'aboiidanle rivière de Tjenrana, que les bateaux re- 
raontenl jus(ju'à une centaine de kilomètres dans l'intérieur, a |)our 
ainuents du nord et du sud d'autres livières ([ui coulent ]iarallèlement à la 
cote. L'n lac, situé au milieu de la péninsule, alimente la Tjenrana : c'est 



N» 9S. MISAIIAS 



Est de Rai 






^c/cAf^^dic/j 





^ ^ /i-e/^éeh 






E^t de Gre 



d'après l'Ciat-Mdjo 



/^rofona^et^^S 



1 . 1 ÎIllO 000 



le Tamparang ou Tem|ie, (|ui n'a pas plus de 9 mètres dans la partie la 
plus creuse de son bassin, (juelques autres dépressions des régions mon- 
tagneuses sont également remplies par des eaux lacustres sans grande pro- 
fondeur. Une des plus belles est le lac de Tondano, situé à 600 mètres 
d'altitude à l'est du volcan de Lakon, près de l'extrémité septentrionale 
du Minahassa. Le toi'rent ([ui s'échappe du Tondano entre dans une cluse 
tortueuse, puis, tout à cou]), [donge ;i plus de I jO mètres dans un cirque 



462 NOUVELLK GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rocheux, où commence la large vallée qui descend au noi'd vers Menado : 
celte cascade est l'une des plus fameuses de l'Insuliude. 

De même que Bornéo, Celèbès est traversée par l'équateur : les trois 
péninsules du sud sont dans l'hémisphère austi'al; la jiéiiinsulc du nord 
est dans l'hémisphère boréal. La lenipérature moyenne est donc élevée, 
oscillant entre les extrêmes de 52 degrés pendant le jour à 21 degrés pen- 
dant la nuit; mais l'écart ordinaire est beaucoup moindre, l'alternance dey 
brises de terre et de mer qui frangent tout le [)ourlour de l'île aidant 
sans cesse à l'égalisation du climat. Située vers le milieu géographique de 
rinsulinde, (Jelèbès est aussi, pour ainsi dire, le milieu climatique entre 
Sumatra et Timor : la « mauvaise mousson >>, c'est-à-dire le vent d'ouest 
et de nord-ouest, y est moins forte et moins humide que sur les côles 
d'Atjeh et de Padang; le vent alizé du sud-est y est moins régulier et moins 
sec que dans les îles voisines de l'Australie; on remar(|ue souvent, sur- 
tout dans le détroit de Saleijer, au sud de la presqu'île de Macassar, que 
les deux vents opposés, de l'ouest et de l'est, se tiennent en équilibre, sou- 
levant la mer et causant des orages locaux d'une grande violence : appor- 
tés par l'une et l'autre mousson et trouvant en ti-avers de leur l'oute l'ob- 
stacle des montagnes, les nuées dévei-sent des pluies abondantes sur les 
deux côtés de l'île, principalement sur la côle de Macassar, exposée à la 
« mauvaise mousson .. Des brouillards pèsent IVéquemmtMit sur les hau- 
teurs el en cachent la vue aux marins qui voguent à leur base. Il est 
rare que Celèbès ait à soulTrii' de la sécheresse, puisque les pluies y 
vai'ient de 1 à 4 mètres par an'; d'autre part, le sol offre presque par- 
tout des pentes d'écoulement et les eaux ne s'amassent pas en marécages 
coinpai'ables à ceux des trois autres grandes Iles. Celèltès est une des 
terres les plus salubres de l'insulinde. 

l'ar la magnificence et la variété de sa llore, Celèbès égale presque les 
îles occidentales; ses forêts semblent même plus belles, parce que, dans 
jilus de la moitié du territoire insulaire, elles ont gardé leur aspect pri- 
mitif. WaUace a constaté que dans la merveilleuse presqu'île deMinahassa, 
un (les paradis de la Terre, la végélalion foreslière se mainlient dans toute 
sa beauh', du lilloral de la mer à des altitudes de plus d'un millier de 
mètres. La cause en est surtoul, d'après lui, à l'épaisseur du sol vé- 
gétal qui recouvre les pentes el les plateaux : les racines Irouveiil partout 
des couches de cendres volcani(|ues ou <le sable argileux et peuvent y péné- 

1 Pluies tombées en diverses parties de Oli-hés. il,' 1,S79 ;, 1880: 

Macassar 5"',2'J8 pai' an ; Kniilliaiii I'».r>.42 par an ; 

Menailo 2=,0'J4 » Goninlalo I^.IOJ » 



FLORE, FAl'NE DE CELEBES. 465 

Irer aussi loin que dans la lorre des plaines. En mainls endroits, des 
clairières naturelles alternent gracieusement avec les forêts. 

On retrouve à Celèbès la plupart des espèces végétales des îles situées 
plus à l'ouest; mais pour la faune les différences sont beaucoup plus 
grandes. On sait, par les recherches de Wallace et d'autres naturalistes, 
que Celèhès, séparée des terres voisines par de profonds détroits, paraît 
avoir son indépendance insulaire depuis des temps très anciens, tant sa 
faune présente un caractère original. Située à mi-chemin entre l'Asie et 
le continent australien, elle possède quelques espèces appartenant à ces 
deux aires zoologiques, mais elle offre aussi de nombreuses formes ani- 
males complètement distinctes : elle est un centre de dispersion, et ses 
espèces particulières ont plus de ressemblance avec les formes africaines 
qu'avec celles de l'Inde et de l'Australie. Parmi les animaux propres à 
Celèbès se trouve une espèce de singe, le cyuopitliecus nigrescem, qui est 
fort commune dans toutes les parties de l'île, mais qu'on ne rencontre en 
aucuiu^ autre terre insulindienne, si ce n'est dans la petite île de Caijan, 
où elle a été probablement introduite accidentellement, h'aitoa di'pi'cssi- 
eorim, que divers naturalistes classent parmi les bœufs ou les buflles, 
bien que d'après ses cornes il faille y voir une antilope, a l'apparence 
d'une vache et ressemble beaucoup à certaines espèces africaines. Son nom 
malais signifie « bœuf des bois ». On ne le voit que dans les régions mon- 
tagneuses, et jamais dans celles que parcourt le cerf. Celèbès possède aussi 
une espèce particulière de sanglier, et le cochon-cerf, ce fameux babiroussa, 
dont le mâle a quatre défenses, deux à la mâchoire inférieure et deux au- 
tres sortant verticalement de la mâchoire supérieure pour se recourijer en 
arrière, au-dessus du crâne. Celèbès n'a point de félins, mais sa faune 
compreiul cinq écureuils, les représentants de ce genre qui se sont avancés 
le j)lus loin vers l'orient, et deux marsupiaux, avant-garde occidentale des 
animaux de cette famille. Au point de vue de la faune, les îles voisines, 
telles que Saleijer, Boeton, l'archipel de Sangi, dépendent de Celèbès : on 
a aussi reconnu que les îles de Soela appartiennent à la même aire zoolo- 
gique, bien qu'elles soient plus rapprochées des Moluques. 



D'ordinaire on divise les habitants de Celèbès en Malais et en Alfourou, 
mais ce partage se rapporte beaucoup moins à l'origine qu'à l'état de 
civilisation. Les populations policées du littoral qui parlent ou comprennent 
le malais ou des idiomes rapprochés sont classées comme appartenant à la 
race maîtresse de l'Insulinde, tandis que les tribus sauvages de l'intérieur, 
XIV. .^9 



46G NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

quelles (jue soient d'ailleurs leur apparence ])hysiquc et leur langue, sont 
dites Alfourou ; les progrès de la culture, en les modifiant peu à peu, leur 
font aussi changer de nom : telle peuplade que l'on qualifiait d'alfourou 
quand elle vivait encore indépendante dans les forêts, a cessé de l'être 
depuis qu'elle cultive le cafier et paye régulièrement les impôts aux con- 
trôleurs hollandais. Toutefois il est certain qu'il y a eu diversité de 
provenance parmi les Celèbiens. De même que la l'aune asiatique et celles 
de la Papouasie et de l'Australie ont dans la grande ile leurs représentants 
respectifs, de même on y retrouve des éléments ethniques différents, 
venant de l'ouest et de l'est. En maints endroits, on rencontre des indi- 
vidus ayant des traits et une chevelure qui ressemblent à ceux des Papoua. 
Les idiomes indiquent aussi le croisement d'influences diverses; enfin, on 
reconnaît au nord, notamment dans l'archipel de Sangi, la proximité des 
îles Philij)pines'. 

Une des populations dominantes de Celêbès est celle des Bougi, dont le 
domaine originaire est le royaume de Boni, dans la péninsule du sud-ouest, 
mais qui se sont répandus dans les provinces voisines, et même ont 
essaimé par delà les mers vers toutes les îles de l'archipel Indien. Les 
Bougi, et leurs voisins les Mangkassar et les Wadjo, sont des hommes de 
taille moyenne, mais trapus, forts et adroits, dont le teint est d'ordinaire 
un peu i)lus clair que celui des autres Malais. Ils ont l'allure décidée et le 
regard fier comme des gens qui ont conscience de leur valeur; ils ne se 
courbent point devant l'outrage comme les Javanais, depuis longtemps 
asservis, mais ils y répondent par la vengeance : chez eux la vcndette divise 
longtemps les familles. Guerriers très braves, les Bougi et les Mangkassar 
combattirent vaillaninient les Hollandais; et ceux-ci, de leur côté, recru- 
tèrent jadis de nombreux soldats parmi ces indigènes : mais ils durent y 
renoncer, les Malais de Celêbès étant, de tous les Insulindiens, ceux qui, 
dans un moment de colère, ou bien dans le paroxysme frénéti(iue de 
l'ivresse ou du jeu, sont le plus fréquemment entraînés aux fureurs de 
Vamok; quand ils « courent l'amok », armés de leur kriss ondulé, ils 
frappent au hasard hommes, femmes, enfants, jusqu'à ce qu'on les abatte 
ou les garrotte. C'est pour faciliter leur capture (ju'on arme les agents 
de polic(> d'une espèce de fourche avec laquelle ils tiennent les furieux à 
dislance; autrefois les coureurs d'amok étaient condamnés au supplice 
de la roue. Les Espagnols des Philippines, qui curent aussi fréquemmeul 
l'occasion de rencontrer des coureurs d'amok parmi les pirates maho- 

' Alfivd U. \V;ilhii'(\ nuvrase cité. 



llAlilTANÏS l»E CELÊBÈS. -407 

mclaiis de Mimlanao et de Jolô, leur doiiiiont le nom de juruDicnlados. 
« asscrmenlés » ; ces malheureux se lient par le sermenl religieux de 
mourir en tuant. 

De tout temps les Bougi ont eu la réputation de marins inirépitles, de 
marchands pleins d'initiative et d'entreprise. En plusieurs îles de l'Indo- 
nésie, ils ont monopolisé le trafic et chaque ville commerçante a son kam- 
pong hahilé uni(piement par des Bougi, qui s'administrent eux-mêmes el 
ne laissent point l'étranger empiéter sur leurs privilèges héréditaires. Très 
solidaires les uns des autres, ils s'entr'aidenl partout où ils se l'encontrent, 
et quand des flottilles de pirates' écumaient les mers de l'Insulinde, ils 
naviguaient de conserve et faisaient bravement la chasse à leurs enne- 
mis; ils n'achetaient point d'esclaves, mais, comme créanciers, ils rédui- 
saient leurs débiteurs à la servitude : l'homme était le gage de la dette, 
et fréquemment ce gage n'était libéré que par la mort. Encore de nos 
jours, de nombreux débiteurs sont, avec la connivence des juges, réduits 
à l'affreuse condition de pandellngen, c'est le terme hollandais. Les mar- 
chands voient dans cet asservissement du débiteur la garantie essentielle 
de leur commerce. Chez les Bougi, les femmes jouissent en général d'une 
certaine liberté : on leur enseigne des métiers, notamment le tissage et 
la broderie, et quelques-unes d'entre elles apprennent aussi à lire et à 
écrire, soit le malais, soit le bougi, qui possède des caractères spéciaux, 
de même que la langue des Mangkassar. La littérature indigène est assez 
riche, surtout en lalôca, collections de proverbes relatifs aux mœurs, îi la 
conduite de la vie, aux traditions politiques, des plus instructives pour 
l'histoire de la civilisation dans l'Insulinde. Les Bougi sont, parmi les 
nations de l'Indonésie, une de celles qui se sont le plus tardivement con- 
verties à l'Islam. C'est vers le milieu du dix-septième siècle que l'ancienne 
religion animiste, mêlée de pratiques hindoues, finit par céder à l'influence 
des missionnaires musulmans; cependant on observe encore maints 
usages religieux qui se rattachent au culte sivaïte du lingam, et la croyance 
à la métempsycose s'est maintenue : de là les hommages que l'on rend 
aux anguilles et aux crocodiles qui se trouvent dans les fossés des cita- 
delles'. Les Bougi des villes ont cessé de porter le costume national; mais 
dans les campagnes nombre d'entre eux revêtent encore leur simple 
sarong de cotonnade bleue ou rouge admirablement tissée et, comme les 
nègres du haut Nil, s'entourent les bras et les jambes d'anneaux de cuivre 
ou de fil d'archal. 

' S. E. W. Roorda van Eysinga, Notes manuscrites. 



468 .NOUVELLE GÉUGHAPUIE LMVERJ^ELLE. 

Au nord de la péninsule de Macassar, dans le corps central de l'ile, 
la population des montagnes, toujours restée en dehors de la domina- 
lion hindoue et de la zone d'attraction du commerce avec Arabes et Chi- 
nois, se compose d'Alfourou sauvages, divisés en de nombreuses tribus : 
telle est celle des Toradja, qui peuple les vallées du massif de Latibodjong 
et dont le nom est parfois appliqué d'une manière générale à tous les 
païens indépendants de l'intérieur. Il en est qui vivent à l'état de lutte 
constante et n'ont guère d'autre industrie que la chasse à l'homme, soit 
pour couper des tètes et en orner leur cabane ou celle de leur liancée, soit 
pour capturer des esclaves. Les Topantunuasu ou « Mangeurs de chiens )>, 
qui habitent dans le voisinage du lac Posso, dévorent la cervelle et boivent 
le sang de leurs ennemis. Même dans les îles du littoral vivent des peu- 
plades de ces Alfourou ayant encore les mœurs de bètes fauves. Ceux de 
l'île Peling, près de la péninsule de Balante, errent nus dans les forêts 
et gîtent la nuit sur des branches d'arbres'. D'après Mayer, l'usage de dé- 
formei' le crâne des enfants est très commun chez les Alfourou de Celèbès. 

Par la civilisation de ses habitants de diverses races, mais depuis long- 
temps confédérés, le pays de Minahassa, c'est-à-dire de la « Fraternité », 
rivalise avec Macassar, qui occupe l'autre extrémité de l'île : c'est aux deux 
bouts du grand diamètre de Celèbès que les indigènes policés se pressent 
en groupes plus nombreux et retirent du sol la plus grande quantité de 
produits : aussi est-ce là que les Hollandais ont le plus solidement éta- 
bli leur pouvoir. Les Minahassans et leurs voisins de l'ouest, croisés d'élé- 
ments divers sur le littoral, mais à l'état ])ur sur les plateaux de l'inté- 
rieur, se distinguent de presque tous les aulies habitants de l'insulinde pai- 
la clarlé de leur teint. Kombre d'enli'e eux, nolaniment ceux d'Amoerang 
cl (h' Toli-Toli, sont aussi blancs que des Européens, et, n'était la forte 
saillie de leurs pommettes, ils pourraient eu effet être considérés comme 
tels ; MM. de Qualrefages, Hamy, Montano voient en eux un type de ces 
Indonésiens blancs qu'ils croient avoir précédé les Malais dans l'insulinde; 
ceux de Toli-Toli sont les plus petits parmi les insulaires de Celèbès. 
Dumont d'Urville a été frappé de la ressemblance étonnante des Indoné- 
siens de Minahassa avec les Polynésiens orientaux, Tonguiens et Maori. Au 
commencement du siècle, la plupart des tribus de Minahassans guer- 
royaient les unes contre les autres, «chassant des tètes» comme les Dayak 
de Bornéo, et|)arfois même, en de grandes fêles, mangeant de la chair hu- 
maine. A la mort d'un chef il fallait orner sa tombe de deux tètes fraîche- 

' V;iii (1er Harl, tieisc roiidoiii licl Eilanil Cclcbcs. 



MINAIIASSA ET MINAUASSANS. -469 

ment coupées, et si l'on n'avait pas de captifs sous la main, on tuait des 
esclaves. Les indigènes n'avaient pour vêtements que des écorces d'arbres. 
A l'exception de (piehjues peuplades encore revèches, les Minahassans sont 
devenus des hommes traufjuilles et pacifiques, très laborieux, habiles à 
toutes sortes de métiers. Leurs villages, aux rues propres et bien tenues, 
se composent de maisonnettes en bois, blanchies à la chaux et reposant 
sur des pilotis de 2 mètres de hauteur peints en bleu; l'ameublement, de 
style hollandais, est travaillé avec soin, et des jardins lleuris, des haies de 
roses, séparent les cabanes des plantations. Les chefs portent avec aisance 
le costume européen, et le langage de l'école, le pur malais, remplace peu 
à peu les mille dialectes des indigènes. 

C'est la culture du sol qui a le plus contribué à la civilisaticm des Mina- 
hassans. En [S'i'-l, le cafier fut introduit dans la presqu'île, aux environs 
de Mcnado, et les premières plantations réussirent admirablement : le 
café obtenu était le meilleur de l'archipel. Peu à peu les pentes des mon- 
tagnes se recouvrirent de caféteries, entre 500 et I.jOO mètres d'altitude; 
les chefs de villages, désormais connus sous le nom de « majors », devin- 
rent entrepreneurs de cultures, et le gouvernement convint avec eux d'un 
prix fixe pour l'achat des produits, dont un vingtième leur revient, tandis 
que le reste est distribué en salaire aux travailleurs, après déduction des 
avances : ceux-ci se groupent en associations de labeur ou mapalou, qui 
finissent par constituer de grandes familles. D'après Wallace, qui visita le 
Minahassa en 1859, le système javanais du « despotisme paternel » serait 
accepté sans murmure par les populations asservies; mais on s'étonne d'a- 
voir à constater que le nombre des habitants ne s'accroît pas dans cette 
conlrée, qui pourtant est des plus salubres et produit en suraliondance 
toutes les denrées nécessaires à la vie. La mortalité est très forte sur les 
enfants, abandonnés dans les cabanes par leurs mères qui s'en vont tra- 
vailler pour les majors dans les caféteries. Presque tous les Minahassans 
sont convertis au christianisme, tandis que les autres Celébiens policés 
appartiennent à l'Islam. 

Le cafier n'est pas la seule culture industrielle de Celèbès : le Minahassa 
et le pays de Macassar ont aussi des plantations de muscadiers, des champs 
de cannes, de tabac et de kosso, la même plant(> que l'abacâ ou « chanvre 
de Manille » ; mais le travail des indigènes s'emploie presque en entier à 
la production des « vivres », sagou, riz ou maïs. Le commerce d'exporta- 
tion consiste surtout en denrées recueillies dans les forets ou pèchées 
dans la mer : gutta-percha et gommes diverses, cire et miel, nacre, écaille, 
holothuries, algues comestibles, nids de salanganes. La partie septentrio- 



^70 NOUVELLE GÉOGRAl'UlE UNIVERSELLE. 

naie de Celèbès fournit aussi un peu de poudre d'or au commerce extérieur. 
En vertu d'anciens traités, les petits États de la péninsule de Menado 
étaient tenus de livrer au gouvernement hollandais un tribut annuel de 
poudre d'or, calculé d'après le nombre des habitants ; mais les laveries sont 
devenues trop pauvres pour qu'il ait été possible de maintenir cet impôt. 
De même que Soembavva, Celcbès possède une excellente race de petits 
chevaux, dont Java et les autres îles importent quelques centaines par an. 



La cité la jilus fameuse de Celèbès est Mangkassar, — dont le nom s'est 
transformé en Macassar pour les Européens : pour les indigènes, c'est 
rOedjoeng l'andang ou la « Pointe des Pandanus » ; — les Hollandais la 
désignent aussi par l'appellation de Ylaardingen, qui appartient spéciale- 
ment à l'un de ses forts, érigé au centre de la ville. Les arbres cachent les 
quartiers extérieurs, et l'on ne voit d'abord que la partie commerçante de 
la cité, avec ses quais, ses jetées, les bateaux de toute forme amarrés au 
rivage et son port toujours calme. Ce noyau central de Macassar s'étend à 
la distance d'un kilomètre envii'on le lourde la nlase; mais, au nord, les 
maisons parsemées sous les arbres, puis les chantiers et les entrepôts, 
continuent la ville jusqu'à l'extrémité d'un cordon littoral que des marais 
et des rizières séparent de la terre ferme. Le quartier européen ne touche 
pas à la ville commerçante : il commence au sud du fort Ylaardingen ou 
Rotterdam et se prolonge à [ilus il'un kilomètre entre les jardins et les 
avenues de grands arbres, loin du tumulte des quais et des rues, où se 
pressent les marchands chinois, arabes et bougi. Macassar est, avec Bandjer- 
massin et Soerabaja, l'une des trois grandes villes de trafic qui occu[)cnt la 
position la plus heureuse dans la région centrale de l'insulinde. Elle était 
déjà fréquentée depuis longtemps par les Malais quand le Portugais Antonio 
Galvào s'en empara en 1538. Les Hollandais sont établis définitivement à 
Macassar depuis 1665, époque où ils édifièrent Ylaardingen à la place 
d'une foi'teresse malaise; le mouvement d'échanges s'y accrut rapidement 
lorsque le port fut déclaré franc de tous droits, en I(S46; mais il a diminué 
depuis cette époque. L'exportation de Macassar compi'cnd, outre les denrées 
de la contrée environnante, divers produits de l'industrie locale, entre 
autres l'huile lakalava, extraite de la pulpe du badoe et bien connue 
en Europe sous le nom d'huile de Macassar'. On a tenté, mais sans suc- 

' Valciii' iiiuyenno des éclianges dans lo port de Macassar : 25 000 000 francs. 

En I88(j : Iniportalion lH)lil400 » 

i> Exporlation du calé . . . . l'iO 000 liilogrriniines. 



MACASSAR, MAROS. 



471 



ces, d'obtenir de l'eau douce à Macassar par un puits artésien creusé à une 
grande profondeur. Des récifs, des îlots, des traînées d'îles, désignés en 
masse par l'appellation d'archipel de Sperraonde, protègent la rade contre 



MACA>SAR ET LA POINTK >rD-OCCIDENTALt: I)F. CELKDES 



tst de Paris 




Est de Graerwlch 



/^ro for>c/Gur-s 



c/e/OÂ/CO"' o'c/S'ÛAôOO'"afeSffO'"et3ut^e/À 

1 : SIS 000 

30 kil. 



tous les vents. Au sud, l'île dite Tana keke, la « Terre des Sorciers », est 
évitée avec soin par les marins superstitieux. 

La province de Macassar, (pioique appartenant aux Hollandais depuis 
plus de deux siècles, n'a pourtant qu'un bien petit nombre de voies de 
communication faciles. La plus importante est celle qui longe le littoral au 
nord et au sud de la capitale, en certains endroits au bord même de 
l'eau, mais presque partout à une certaine distance dans l'intérieur des 
terres. La ville de Maros, résidence d'un roi vassal, est l'un des premiers 



472 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

lieux d'étape sur la roule du uoid. qui se continue, à travers plusieurs 
« royaumes», jusqu'à eelui de Tanette; la rivière qui passe à Marcs, 
l'une des plus pittoresques de Celèbès, plonge en superbes cascades et dis- 
paraît sous des voûtes de rochers. Une autre route, celle de l'est, traverse 
la région montagneuse, au nord du jiic deBonlhaïn, pour aboutir sur la 
côte orientale, à Sindjaï et à Balang Mpa. La route du sud passe à Goa ou 
(lowa, oîi demeure l'héritier déchu d'un Etat jadis puissant, puis elle 
touche à j)lusieurs bourgades côtières, Glisong, Takalar el autres, habi- 
tées par des marins très hardis, que le gouvernement hollandais recrute 
|iour sa flotte insulindiennc. Sur la côte méridionale de la péninsule de 
Macassar, baignée par la nier de Flores, la ville jirincipale est celle de 
Bonthaïn ou Bantaeng. située à l'issue d'une vallée rajiide qui remonte au 
nord vers le grand pic de Celèbès. Elle a succédé comme capitale de district 
à un autre port du littoral, à demi ensablé, celui de Boeloekomba, qui se 
trouve à une trentaine de kilomètres j)lus à l'est. Le district environnant 
est celui de Celèbès qui produit la plus gi'ande quantité de café, de 5 à 
4 millions de kilogrammes par an. 

D'autres « royaumes « occu|)ent le versant oriental de la péninsule de 
Macassar et les deux presqu'îles de l'est ; mais leurs chefs-lieux ne sont 
que d'Inunbles villages, et quoique de nombreuses stations de pèche se 
soient établies au bord des cri(jues et dans les détroits abrités, aucune n'a 
pris d'im|iortance dans le commerce international : dcN Chinois et des 
Malais viennent y troquei' des marchandises étrangères contre les denrées 
du ]>ays. Badjoa, le jtort du royaume de Boni, jadis le |)lus puissant de 
Celèbès, est une des escales les |)lus actives, une de celles dont les marins 
s'aventurent à de grandes distances le long des côtes : grâce à enx, 
presque tous les royaumes de la péninsule sud-oiientale et des îles voisines 
étaient devenus les vassaux du roi de Boni. Le meilleur port de ces parages, 
au nord de l'archipel des îles sud-orientales, mais sur la terre ferme, est 
la baie de Kendari, qui communique avec la mer par un étroit goulet; 
elle s'élargit à l'intérieur, olïiant un vaste bassin de mouillage aux |ilus 
grands navires. Par deux fois les Ilollaiulais s'y sont établis, mais pour 
l'abandonner bientôt après, l^a côte orientale de Celèbès n'offre presque 
partout, dans la succession infinie des anses et des promontoires, que l'é- 
tendue monotone des forêts inhabitées. Les j)ècheurs qui explorent les côtes, 
à la recherche du trepang et des tortues à écaille, sont des Orang-Badjo, les 
« Tsiganes de la mei' », frères des Orang-Sekat de Bangka et des Orang- 

* Viiii lier ll:iil, iiiivi;i"e cité. 



BONTIIAI.N. BAI1.IOA, l'AHIlii, l'AI.OS. 475 

Liiocl de Rornon, goiis timides qui couchent l'aremeiit sur la terre ferme : 
ils naquirciil sur leur prao que berce la vague, et c'est là qu'ils mourront. 

Les bords du golfe de Tolo ou Tomaïki, ouvert entre les deux péninsules 
orientales et bordé par les deux royaumes de Taboenkoe et de Bangaaï, pos- 
sèdent, au point de vue géographique, toutes les conditions favorables pour 
la fondation d'un grand port de commerce, excellents mouillages, salu- 
brité du climat, richesse de la végétation, et, en l'absence de routes, pas- 
sages relativement faciles à travers les isthmes des presqu'îles vers les 
golfes voisins. Pourlant il n'existe sur ces côtes que de ])auvres villages, 
et ceux-ci ont été fréquemment ravagés par les corsaires. Des îles voi- 
sines, fort étendues, sont complètement désertes : c'est ainsi (pie dans 
l'archipel de Soela, qui s'avance à l'est de Celèbès vers les Moluques, deux 
îles seulement sont habitées, Soela Besi et Soela Taliaho; la po|)ulalion 
totale de l'archipel, qui s'était élevée à quarante mille individus, avait été 
réduile par les pii'ales et les marchands d'esclaves au se|)lième du nombre 
primilif. I/archipel de Togean ou les îles « Écailles de Tortue » {Scliildjxid- 
eihniiloi), situé dans le golfe de Toraini, au nord de la péninsule de 
Balante, n'a pas plus de quatre cents habitants, d'origines diverses. 

Le bourg de Parigi, à la racine de la péninsule du nord-est, ne 
|touvait manquer d'être un lieu de débarquement et de commerce, grâce 
à sa position sur le pédoncule le plus étroit de l'isthme. Un trajet d'envi- 
ron 55 kilomètres ])ermet aux marchands d'éviter un énorme détour de 
8t)0 kilomètres, qu'il faudrait accomplir pendant deux moussons succes- 
sives. Sur la rive occidentale de Celèbès, le sentier de Parigi aboutit au 
golfe de Palos : en un jour les porteurs et les cavaliers font le voyage de 
l'une à l'autre rive. La position de Palos, dans une région fertile et bien 
cultivée, sur une baie profonde et à l'abri des vents, offre des avantages 
commerciaux exceptionnels : on ne saurait douter que dans un avenir 
prochain, lorsque les régions centrales de Celèbès et celles de Bornéo qui 
lui font face seront ])euplées et cultivées, Palos et son avanl-posle, Don- 
gala, à l'entrée de la baie, ne deviennent des villes de pi-emière importance 
dans la gé'ographie économique de l'Insulinde. On s'étonne que les Hol- 
landais n'aient pas encore fondé un établissement sur ce point vital de 
Celèbès et qu'un chemin de fer ne relie pas les deux côtes voisines. 

Au nord de l'isthme de Parigi, la péninsule se rétrécit encore entre les 
deux baies opposées de Dondo et de Tomini, qu'unit un sentier de monta- 
gnes ; là aussi un petit commerce se fait de l'un à l'autre port à travers la 
presqu'île : mais le pays est presque dé[ieiq)lé, et Tomini, le bourg d'a[)rès 
lequel on désigne [larfois le vaste golfe de Gorontalo, est composé d'une 
XIV. CO 



m NOUVELLE GÉOnRAPUlE UNIVERSELLE. 

dizaine de cabanes seulenienl. Ouanl aux habilanls de la côte septen- 
trionale, ils restèrent longtemps sous la domination des hardis pirates de 
Tonloli ou Toli-Toli, qui rôdaient dans les mers de Jolô : la forteresse 
de ces corsaires, hàlie à l'est de Dondo, sur la rive du même golfe, fut 
détruite en 1822 par les Hollandais et j)lus de trente bateaux de course 
lurent livrés aux flammes. Les orpailleurs recueillaient autrefois une 
assez grande quantité de poudre d'or dans cette région de la presqu'île, 
industrie précaire qui est presque entièrement abandonnée. 

La ville de Gorontalo ou Holontalo, improprement désignée parfois sous 
le nom de (loenong Tello (mont Tello), a donné son nom à la presqu'île 
nord-orientale deCelèbèset à l'un de ses grands golfes; elle est située dans 
une plaine jadis lacustre, à l'issue d'une étroite vallée parcourue par un 
torrent qui descend du lac de Limbolto; les ruines d'anciens forts domi- 
nent les promontoires au-dessus de la ville. Gorontalo fut, comme Tonloli, 
un nid de ])irates; mais elle est actuellement un lieu de marché pacifique, 
et des sentiers la font communiquer avec Kwandang et Soemalata, au 
noid de l'ile. Au delà de Gorontalo, vers l'est, la côte est presque déserte 
jus(|u'aux rivages du Minahassa, où se succèdent les deux ports de Be- 
lang et de Kema : ils sont unis par de bonnes roules, à travers la pénin- 
sule, à Menado, chef-lieu de la province cl rivale de Macassar pour l'im- 
portance politique et la valeur des échanges. 

Menado ou Manado, ïo. Wenang des indigènes, est située au bord d'une 
large baie ouverte dans la direction de l'ouest et protégée au nord par plu- 
sieurs îles, dont Tune est Menado Toevva ou « Menado la Vieille « : c'est là 
que se trouvait en effet rancienne ville. Les habitants l'abandonnèrent en 
|(iS2 à cause du manque d'eau et de la trop grande facilité d'accès que 
leur île offi'ait aux ennemis : ils se réfugièrent sur la teire ferme, |)rès de 
rem[)Iacenieiit de la Menado aciuelle, «pii s'est peu à peu formée aulour du 
fort de Nieuw-Âmsterdani. La petite cité hollandaise est l'une des plus 
charmantes de cette Insulinde, qui ])0ssède tant d'autres villes gracieuses : 
Menado n'est qu'un vaste jardin, parsemé de maisons rustiques et tra- 
versé pai' des allées ombreuses, dont chacune se termine par une admi- 
ralili' pi'ispective sur la mer, les îles ou les montagnes éteintes ou brû- 
lantes. Un (les quartiers de Menado est habité ])ar une tribu d'Allourou, 
les Bantek, (|iii ont résisté aux tentatives de conversion des missionnaires 
chrélicns, et (pii ont gardé en partie leurs anciennes UKeurs; ce sont des 
hommes 1res laborieux et on leur confie ])res(|ue tous les travaux du |i()rl, 
don! le conimerce est affranchi de taxes douanières. 

Menado (^sl entourée de cultures r('mplarant les ioivts primiliv("-, et 







-■':? '?^ 




MENADO, TUNDANU, llIVlSIONS DE CELÈBÈS. 477 

CCS cham|is sont traverses de belles routes qui iacilitent l'accès du ma- 
f,niili(|iie plaleau de Tondann, avec ses cafeteries, ses forêts et son beau lac 
sinueux d'où s'épanche la su|i<irbe cascade de la rivière de Menado. I^a 
ville de Tondano ou des » A(|uali(jues » est située maintenant sur une 
liaulc berye, |»rès de l'elTluenl du lac; mais c'était, au commencement du 
siècle dernier, une cité lacustre, bàlie sur pilotis et peuplée de gens liers, 
([ue les Hollandais eureni ^rarid'peine à léduire; aussi ne manquèrent-ils 
pas de déplacer la ville. A une petite dislance à l'ouest s'élève sur une ter- 
rasse, à lOOl) mètres d'allitude (Miviron, le village de Roeroekan. C'est le 
groupe d'Iiabilalioiis le jilus liaul de loiil le Minahassa, et proljalilemenl 
de File entic'i'e de Celèbès'. 

Au nord de Celèbès, les habitants des iles Sangi et Talaoet, Alfourou en 
grande partie policés, avaient été baptisés de force dès le seizième siècle 
par des missionnaires catholiques, et l'on voit encore chez eux les ruines 
d'églises de ce temps. Comme les Néo-Guinéens, les gens du littoral habi- 
tent des maisons construites sur pilotis; généralement plusieurs familles 
sont l'éunies sous le même toit. 



Les divisions politiques et administratives de Celèbès ne corres|ioiulent 
pas aux divisions naturelles. C'est ainsi que Soembawa, l'une des iles de 
la rangée volcanique du sud, fait [»artie du « gouvernement » deMacassar, 
tandis que dans l'Ile même de Celèbès les petits Etats qui bordent le golfe 
de Tolo ou Tomaïki, enlie les deux péninsules orientales, appartiennent au 
sultan dcTernate et dé[iendent par consé(|uent d'un îlot lointain. Ce vaste 
lerriloire n'est pas le seul que la Hollande possède uniquement comme suze- 
raine, par l'intermédiaire d'un vassal :1a plus grande partie de Celèbès con- 
siste en petits États indigènes, dont les uns sont classés parmi les lèuda- 
taires médiats ou immédiats, et les autres parmi les alliés; il en est aussi 
qui ont gardé une complète indépendance. Les districts soumis directement 
à l'administration hollandaise n'occupent qu'une faible étendue relative : 
là même les anciennes procédures administratives se sont partiellement 
maintenues, et le pouvoir est exercé par des régents indigènes, que sur- 
veillent des résidents ou assistants hollandais. Enfin, les diverses colonies 
commerciales établies dans les villes du littoral ont chacune leur eonstitu- 

' Villes inincijiales de Celèbès, avec leur |io|iulati()ii recensée ou présumée : 



Macassar tiO 000 hab. 

Menado i 000 » 

lionlliain 5 àOO » 



Tondauu .") 000 bab. 

Kenia. 'i 000 ,) 

Palos 2 000 » 



NOUVELLE OEOGRAPUIE UNIVERSELLE. 



(io)i spéciale cl leur chef responsable. Le mode de j;ouverncmeiil dilTère 
dans les nombreux « royaumes », petits et grands, qui se partagent 
Celèbès; la plupart sont des monarchies électives, limitées par la coulurae, 
jtar l'autorité des notables et le pouvoir religieux des prêtres. L'Etat de 



s" 97. DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE CELEBES. 



EstdePor,. 




•iiR-iil .le Celèbès. Hésideuce ,1e Meuado. Résideliee de Tenmle. Uùsideucc a .Vii.l.uli 



Wadjo, sur la côte orientale de la province de Macassar, est une répu- 
bli([ue de grandes familles ayant un prince élu pour chef nominal : le con- 
seil souverain se compose de quaranle délégués, parmi lesquels siègent 
quelques femmes, en vertu de leur fortune ou de leurs droits héréditaires. 
Les divers royaumes des Bougi sont également des Etats oligarchiques 
dont le souverain n'est (|ue l'exécuteur di^s volontés de ses vassaux. 



CELEBKS, MOLUQUES. 



479 



Le tal)lenu suivant iii(li(jue, d'aprôs le Regeerivgs Âlmonnk,\Q^ divisions 
poiiliqut's el administratives de Celèbès — moins Soembawa : 



i':i(iviNi:i;s 


DIVISIONS HOLLANDAISES. 


IlOVACMES VASSACX. 


nOÏACMES ALLlliS. 


AITRF.S. 




Macassar. 


Boni. 


Goa. Boeton el 


Wodjo. 






Districts (lu nord (Ma- 




îles voisines. 








n.s, etc.). 


Tanelle. 


Mandhar, Kajeli 


Toradja. 




CiXÙBKS . . . 


Districts (lu sud (Boii- 
1 thaïn, etc.). 
' Districts de l'est (Ba- 
lang Nipa, etc. 

Saleijer et Iles voisines. 

Iles Manoewi et W'owoni 




(Palos et Don- 
gala), Loewoa, 
LaiwoeiouKan- 
dari) , Tontoli 
ouToli-Toli,etc. 






Iti''|ii>mlances 
(le Tci'iiato. 


Côte orientale de Ce- 
li>bès. 
1 Archipel de Bangaai. 
Archipel de Soela. 

Menado (Minahassa). 
Gorontalo. 










Mi;nado . . . 


Côte septentrionale t\r 

Cek'bés. 
Iles de Sangi et de Ta- 

laoet. 












1 









XV 



MOLUQUES DU SUD. 

BOEBOE, CEBAM, AMBOINE, BANDA 



Un seuil sous-maiMU, oîi l'on ne ti'ouve pas même 200 mètres en pio- 
fondeur, relie Celèbès et l'archipel de Soela à Boeroe. la plus occidentale 
des Moluques. D'autre part, cette île ovale fait partie d'une rangée de terres 
recourbée en arc de cercle, qui com[ii"end Ceram, Goram, divers îlots, el 
va croiser au groupe de Kei une autre rangée de terres émergées, les îles 
ilii « Sud-Est ». Cette chaîne des Moluques méridionales, dont la courbe 
se prolonge sur un espace d'environ 750 kilomètres, d'abord de l'ouest à 
l'est, puis vers le sud-est, parallèlement à la côte de la Nouvelle-Guinée, 
est bien délimitée au nord et au sud par des mers profondes : d'un côté, 
l'abîme de séparation entre Ceram et les Moluques du nord a plus de 
.IIHKI inèlics; de l'autre, la mer de Banda se creuse à plus de (jOOO mètres, 



4S() NOUVELLE C.ÉOGIiAI'HIE LM VEliSELLE. 

in/'nic en un ciidroil li'rs r;i|)|ii()cli(' du volcim de |}aiid;i, ii 7<S|,") iiiMi'os 
aii-di'ssoiis de la siiil'acc. (l'csl |)i'écis(''iiK'iil au (•ciilrc de ci'llf mer 
(|iic se rcdicssc, couiiiic uiiu bulle au milieu d'un cfalèrc, le plateau sous- 
niaiin de l,uei|iai'a, avec ses quelques récifs exoiulés. A re\ee|ilioM li'Aiii- 
hoiue el de Hauda, donl le <>i'(iu|ie ii'esl ])as silué dans le même ali<;iiemenl 
(|ue les autres Molutjues méridionales, toutes ces îles se trouvenlen deliors 
de la ziine v()leaiii(|ue de l'Insulinde. 

La |ielite ile d'Amltoine el la poussinière de Banda, plus pclile encore, 
eurent jadis une importance commerciale l)ien sn|)érieure à celle des 
^l'aiides iles de ces parafes, et (|ii()i(|ue leur nilc ait dimiiUK". elles ont 
|u)urtanl j^ardc' la pi'ééminence admiiiisiralive, en \crlu de leur ancienne 
^loii-e et de l'aiilorilé (|ue donne la durir. Mais il est pr()l)al)le ([ne le 
centre de jiravit('', an moins |)our les pioductions aj^i'icoles, finira par se 
déplacer vei's Hoeroe el (lei'am, qui l'empoilent déjà jiour le nombre des 
lialiilanis et possèdeni aussi d'excellenls ports'. 

lîiieroe, rime des iles les moins connues de raichipel insniindien et 
pourlani l'une des plus l'erliles. des plus riches en icssouires nalurelles, 
pr(''S('nte du c(")l('' de l'ouest sa l'ace la plus escarp(''e : c'est non loin de 
crtie rive occideiilale (|ue se di'esse la monta<;ne culminante de l'Ile, le 
i.amandam; (Ui mont de l'onialioe, liaiil de 'J,"»!l!l mètres. A ce lici' sonnnel 
se relient d'auti'es nmntagnes, en cbaînes el en massil's, qui s'abaissent 
fii'adnellement dans la dii'cction de l'est, mais plus hautes el plus escar- 
pé'es le lonii de la côle uK'i'idiomde (lue sur le lilloral oppos(''. Hans l'en- 
semlili', le l'cliel' monlauneux de lîoeroe es! dispos{'' en un demi-cercle 
don! la convexiii' est loiirnée vers l'est : un ^land lac, le Wakoliolo, 
occupe, à TiiSO mi'Ires d'altitude, une dépression, en l'orme de crati're, dans 
la r(''jiion cenlrale de l'île ; sa prolondeur n'esl pas considérable si l'on en 
croil l'ancienne carte dessiiK'c dans l'ouvrage de \ aient ipi, d'apii's hop ici le 
les plus j^ramls fonds seiaieni iruiie vinglaine de brasses. Korbcs n'a 
tidiivi' dans le Wakoholo (pi'iine seule esjK'ce de jxtisson, ran^uille. 
La c("ile orientale esl ('■chanciée par la mai;iiirK[ue baie de Kajeli, (pi'eu- 

' Suprriicii' l'I |iii|iiilali(iii recensai', rvaliiiT (iii |iivsiiiurc', des Miilii(|U('s niri idinrintcs : 

liofiiic cl Aiiililiniw . . . 8 771luliiiiirlivs(;invs. fi'i OOO liiiljilaiils. 

Cci-ain 18 1118 « » '20(1000 )i 

(in)ii|pi' (le Oniin-Luii'l . 138 i> » 2 000 )■ 

Connu 7).'.! )i )) i.MIO n 

AnilHiiiic 08"» Il 11 .",2 000 ,. 

Iles (teliiissoi' 26.'j 11 II 20 000 « 

Gr()ii|i(> (le Bandii .... U ii » G 000 ii 

Eiisciiilili'. . . 28 r.O Kilduiclics canvs. TmO ,"i00 li ililhinl.;. 



lioKiKii:. amikhm;, (ir;i,i \sski;. 



1S1 



(ouïr uni' l;ii'i;(' |il;nii(' (IduiiiKv |i;u- un ;ini|ilnlli(''i'ili-(' de iikhiIm^ucs. Lu 
[iclilc ilr (rAniMiinw, sihK'cnu suil-csl de lîocidr. ix'ulcn rire coiisidriu'c 
('nniiiic une sini|il(' (l(''(ii'ii(hiMct'; rllc csl jiussi lii's Muinhijiucusc, cl des 
l'écils en hoi'dcnl les rivii^vs. 

Les [iclilcs îles (|ni ialla( lii'ul lîiicroc ;i Oiain. Manipu, kcliin^, |{((ii(im, 
soni, au {Kiinl de vue i;c'u;^ra|ilii(|U(', de simples IVanmcnls dr (Icrain, de 
iiièinc (|uc SCS [K'iiinsulcs terminales, l/ilc d' Aniltoiiic, cl les irnis ilcs (|ui la 



N" 08. — DOEIlOIi. 



Est de' Paris 



•i,rt,fi,' ^ 









/S" 



l?/° Est de Gr 



d^preiMulk 



Profortc/^c^/^S 



OaOàôO'" a'cSûàSÛO'" c/eôûai/OÛO'" ai'e/C%%?â.SOÛO"''i:reaOOC-euwa'e/.i 

1 : 3 000000 



siliveiil à l'os! elquel'on réunil sous le nom commun d'Oeliasser, Oma on 
llaroekoe, Saparoea el JNoesa Laoel ou " île de la Mei' », re|)oseiil sur l(^ 
niiMiie socle de Icitcs iniiiicrji(''cs (pic la jurande ierre di- (Icrani. Anilioinc 
csl Icllcniciil découpée, qn'cui la considère coninic l'orméo de deux pénin- 
sules; lliloe, celle du nord, de heanconp la plus liaule, csl couverte di; 
collines pénibles à ;j;ia\ir; nu isilinic sald(Hincn\, (pii n'a pas iM(~'ine 
'i kilomclrcs de largeur, réunil la prcsiprilc de lliloe à celle du sud, Ley- 
linior. A l'csl, llaroekoe cl Saparoca onl des pilons de 400 el 500 mèlres 
de liauleur ; A'oesa Laoel csl plus liasse : on l'appelle aussi « île de l'Or », 
soil parce (|u'on y recueillail de la poudre d'or, soil jmrce que ses lerres 
sonl d'une :;iandc l'erlililé. D'après Wallacc, Anilioinc serait une terre vol- 



18'2 NOUVELLE r.ÉOr.RAPHIE UNIVERSELLE. 

canique, et parfois un cratère, ouvert dans la partie oceiclenlale de l'ile, 
aurait lancé des vapeurs et des cendres ; une nouvelle bouche d'éruption 
se serait même formée en 1824. Cependant des résidents européens d'Am- 
l)oine nient l'existence de tout volcan dans cette ile des Moluques. 

Cerani ou Serang, la plus grande des îles du groupe méridional, est 
également celle dont les monts sont le plus élevés. La partie occidentale, 
dite Hovvamoel ou la « Petite Ceram » et recouverte d'une forêt continue, 
est la moins haute; mais au centre s'élèvent des monts de plus de 
2000 mètres, et vers l'est, sur le méiidien de Banda, la montagne de 
Noesaheli dresse son piton culminant à 29(30 mètres d'altitude : les 
indigènes, qui l'appellent le ■< Xomhiil ■• de l'ile, la tiennent en véné- 
ration. La roche dominante de Ceram est le granit, d'après quelques 
voyageurs, et des couches d'argile rougeàtre s'étendent à la base des 
escarpements. Des récifs frangent les rivages, et les îles qui continuent 
Ceram vers le sud-est sont en grande partie formées de calcaire coral- 
ligène. L'île de Goram, l'une des plus considérables de ce groupe, con- 
siste en un noyau central de rochers autour desquels les polypiers ont 
construit lenrs lécifs ; mais d'autres îles d'égale étendue, telles que Mana- 
woko et iMalabello, sont uniquement formées de corail soulevé. Au-dessus 
des basses roches du pourtour, (lt'|iassaiil à peine le niveau delà mer, le sol 
s'élève en pente douce vers la base de falaises blanches, çà et là perpendi- 
culaires et s'élevant à 50 ou même à (30 mètres : ce sont des masses pures 
(le calcaire corallien, dans lequel disparaissent les eaux de pluie. Les lis- 
sures de la roche offrent des passages aux indigènes pour escalader le 
plateau supérieur où se trouvent les villages et les cultures'. 

Le petit groupe de Banda contraste avec les grandes îles et les archipels 
voisins j)ar son isolement et l'incessante activité de sa « montagne de Feu « 
ou goenong Api. Les six îlots sont très rapprochés les uns des autres et 
trois d'entre eux, Lonthoir ou (irande Banda, Banda Neira et le Volcan, 
sont disposés en cercle de manière à former un véritable lac intérieur 
dont on ne voit pas les entrées; ce fut probablement une immense bouche 
d'éruption. Deux des îles qui entourent ce bassin naturel. Grande Banda 
et Banda Neira, sont verdoyantes jusqu'à la crête de leurs collines, tandis 
(|ue le cône superbe de la montagne fumante n'a sur les pentes inférieures 
([u'une légère teinte verte et, plus haut, n'offre que des talus de pierres, 
toutes blanches d'efflorescences salines au sommet : des vapeurs s'élèvent 
en tourbillons de cratères et d'entonnoirs ouverts au-dessous de la cime et 

> AH'ivd H. WallacL', ouvrage cilé. 



CKFtAM, 1!AM)A. 483 

se réuniss(Mil on niiaoos que déroule le veut. Les îles de Banda Iremblenl 
fré(juemnient, et les vagues produites par la secousse viennent se heurter 
au littoral, rasant les habitations et ravageant les jardins. Des laves et des 
cendres constitueraient la masse des îles, si des coraux ne s'étaient 
formés autour de leurs rivages, leur donnant ainsi une ceinture de roches 
calcaires, que les oscillations du sol ont soulevée jusqu'à plus de 100 mè- 
tres au-dessus du iii\eau niaiiu. Les eaux de pluie disparaissent enlirrc- 
ment dans les talus de cendres des îles, si ce n'est dans la (irande 
Banda et à Banda iNeira, oi'i s'épanchenl quebpies rares i'onlaines; le 
bétail des Moluques méridionales se serait accoutumé, dit-on, à boire 
l'etiu de mer'. C'est dans les parages de Banda que l'on observe le plus 
fréquemment, pendant les mois de juin et de septembre, le curieux 
phénomène de la « mer de lait » : les eaux paraissent blanches durant 
la nuit et s'éclairent d'une vague phosphorescence. Mais les raz de 
marée qui se produisent alors mettent en danger les navii'es d'un faible 
tonnage. 

Placées entre l'Insulinde [)i'opremenl dite et la JNouvelle-Ijuinée, les 
Moluques du sud participent au climat des deux régions'; de même leurs 
espèces végétales et animales témoignent de la transition entre deux 
mondes; cependant chacune des îles possède niu' faune caractérisée 
par des formes originales, si ce n'est pour les mammifères terrestres, 
qui leur manquent pres(|ue complètement. Les Moluques méridionales 
n'ont pas même de singes; après les chauves-souris, les espèces les mieux 
représentées sont celles des marsupiaux : par ces animaux, notamment 
par le cuficus, qu'avait déjà signalé Bougainville, les Moluques appar- 
tiennent à l'aire de la Nouvelle-Guinée; d'autre part, le curieux babiroussa 
de Celèbès, que l'on voit aussi dans l'archipel de Soela, a pénétré dans l'île 
de Boeroe, qui, par ce sanglier, fait partie du domaine insulindien; elle 
s'y rattache également par ses pythons énormes, c< troncs d'arbres mou- 
vants )i, qui s'attaquent à l'homme et le dévorent. Pauvres en mammi- 
fères, les Moluques sont prodigieusement riches eu oiseaux, qui pour la 
plupart ressemblent aux formes papouasiennes : dans la seule île de Ceram, 
Wallace a découvert 55 espèces d'oiseaux qui ne se trouvent point ailleurs : 
en(r(> autres, un casoar casqué, haut de plus d'un mètre et demi et portant 
au lieu d'ailes des faisceaux de noires aiguilles cornées. Boeroe lui fournit 



' ,1. II. ili' Honilyi'k-Basliaanse, Voyctijc de l n liis n. 

" Miiyi'iiiir lies pluies pendant une série de huit années dans les M(dui|ups : 

Aniboine : 5'°,7li'J; Saparoea : ô'",,"(5ti ; Banda Neira : 'J'°,S77; Teriiale : 2'", 192. 



iS4 NOLVELLK (iÉnr.RAI'IIIK UNIVERSELLE. 

iiiissi 17 l'sprics iiouvellos. Les Moluqiu's soiil pni'liculii'icmcnl rirlirs l'ii 
perroquets, en pigeons, en martins-pècheurs, tous brillants des couleurs 
les plus vives. De même pour les poissons, les Moluques.cl principalement 
celles du sud, sont une des régions privilégiées du monde. M. Bleeker a 
trouvé dans les ports et les criques de la seule îled'Amboine 7S0 espèces de 
poissons, presque autant qu'en possèdent tontes les mers et les rivières de 
l'Europe, et des centaines d'entre eux, Laiiolés ou mouchetés de bleu, 
de vert, de rouge ou de jaune, offrent une variété infinie d'aspects : il n'est 
probablement pas sur la Terre, dit Wallace, de baie où la vie animale ait 
une plus grande diversité de formes que dans les « jarilins marins » du 
petit golfe d'Amboine. Les mollusques et les infînimenl petits de l'Océan 
y sont aussi représentés par des multitudes d'espèces. Pour les insectes, 
notamment pour les papillons, Amboine est également l'endioit de la 
Terre qui possède les plus grands et les plus beaux : c'est le paradis des 
naturalistes. Et par un étrange contraste, qu'on ne peut s'expliquer, la 
partie orientale de Ceram, pourtant fort bien ])artagée jiour la végétation, 
est, comparée à la région occidentale de l'île, d'une extrême pauvreté en 
formes animales. 



Les haliilanls non encore pdlicés des Moln(|ues méridionales sont ilési- 
gnéssousle nom d'Allouroii, conimeà Celèbèset en d'autres îles de l'Insu- 
linde; mais, au lieu de se rattacher, comme les Cclèbiens, aux Dayak de 
Bornéo et aux Batta de Sumatra, ils ressemblent beaucoup plus aux l'apoua 
de la JNouvelle-Guinée et paraissent être de même origine; on se demande 
avec étonnement |)ourquoi la simple coïncidence d'un nom géograplii(|ue 
des légendes polynésiennes avec celui de Boeroe a pu faire croire à cer- 
tains ethnologistes' que cette île est le lieu d'origine des rtices de la Poly- 
nésie. Les Alfourou de cette île craignent même de voir la mer; elle 
est tabouée pour eux et malheur leur arriverait s'ils entendaient seu- 
lement le bruit des vagues'. Ils sont de taille moyenne ou élevée, leur 
peau est d'un brun foncé, et chez qnel(|ues-uns d'entre eux la chevelure 
frisée ou houlTaiile occupe un rs|iace (Miorme, (piaiid ils ne la i'amè- 
neni pas en chignon ou en nceud sur l'une îles tenq)es. Us aiment beau- 
coup les ornements, et ceux d'entre eux (jui n'ont ni verroterie, ni corail, 
ni métaux, portent des bracelets et des chevillères en herbes tressées et 



Haie. Elliiioiiidj/hii iiikI l'ItilohHjii ; United Slalcs E.i/jluiiiiii E.rpicliliuii. 
U. (J. Eorlii's, uuvraw cili''. 



ALFOl'ROr I)i:S MOLUOIES. 48^ 

percent des noyaux de IVuils un des baies jionr s'en faire des colliers. Mais 
il est rare de rencontrer ces Paitona de Boeroe et de Ceram à l'état pur, 
car il n'y a qu'un très petit nombre de villages à l'intérieur : presque 
toute la population vit sur le littoral, et là des Malais et d'autres immi- 
grants se sont croisés avec la race primitive et en modifient diversement 
le type. Dans l'île Manawoko, à l'est de Ceram, l'élément malais semble 
avoir pris le dessus et les métis issus des deux races sont de Ibrt beaux 
hommes, aux traits agréables et à l'opulente chevelure. On dit aussi que 
})armi les Amboinais la physionomie hindoue se retrouve chez de nom- 
breux insulaires, et la langue témoignerait d'une ancienne influence asia- 
tique par une foule de mots et de tournures; dans la plupart des îles 
orientales de la Malaisie le nom de lieu Modjo-Pahit rappelle l'ancien 
empire hindou de Java '. 

Les indigènes « alfourou » de Boeroe n'ont plus les mœurs féroces des 
gens de Ceram; les premiers ont cessé, depuis une époque immémo- 
i-iale, de couper les tètes de leurs ennemis pour en parer leurs demeures, 
tandis que les Alfourou de Ceram sont passionnés pour la guerre et pour 
les trophées sanglants qu'elle leur procure. Mais, à part celle différence 
capitale, les naturels des deux îles se ressemblent beaucoup par les 
croyances, les mœurs et les institutions. Les uns et les autres croient à un 
être suprême, le créateur et le conservateur de la terre, du ciel cl de la 
mer, le grand juge qui récompensera les bons et punira les méchants, 
dans cette vie et dans celle qui est à venir. Toutefois ils n'adorent [)oint 
ce grand esprit, et réservent leurs prières et leurs conjurations pour les 
génies innombrables, bons et mauvais, qui vivent autour d'eux, dans les 
rochers, les arbres, les ruisseaux et le vent. Des sorciers et astrologues, 
auxquels on vient apporter des offrandes, sont les intermédiaires des 
hommes et des génies, et grâce à eux les maladies se guérissent, les 
plantes fructifient, les barques voguent heureusement sur la mer. 

Les femmes sont toujours achetées dans une tribu différente : tous les 
mariages sont exogames; la femme, emmenée dans la tribu du mari, cesse 
de connaître les siens; en cas de veuvage, elle ne peut se remarier qu'à un 
parent ou