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Full text of "Nouvelles annales des voyages"

McKEW PARR COLLECTION 




MAGELLAN 

and the AGE of DISCOVERY 




PRESENTED TO 

BRANDEIS UNIVERSITY • 1961 



w" 



NOUVELLES ANNALES 

DES VOYAGES- 

Douzième année. 
(JANVIER, FÉVRIER, MARS 1830.) 

TOME 45 DE LA COLLECTION ET 15 DE LA 2«ie SERIE. 



/ 



A. PIHAN DELAFOREST, 

IMPRIMEUR DE MONSIEUR LE DAUPHIN ET DE LA COUR DE CASSATION, 

Rue des Noyers , n° 37. 



NOUVELLES ANNALES 

DES VOYAGES 

ET 

DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES, 

CONTENANT 

DES RELATIONS ORIGINALES INÉDITES; 

DES VOYAGES NOUVEAUX DANS TOUTES LES LANGUES , TRADUITS 
EXTRAITS OU ANALYSÉS ; 

DES MÉMOIRES StJR L'ORIGINE , LA LANGUE , LES MŒURS , LES 
ARTS ET LE COMMERCE DES PEUPLES ; 

ET L'ANNONCE DE TOUTES LES DÉCOUVERTES , RECHERCHES ET 
ENTREPRISES QUI TENDENT A ACCELERER LES PROGRÈS DES 
SCIENCES GÉOGRAPHIQUES; 

AVEC DES CARTES ET DES PLANCHES ; 



PUBLIEES PAR 



MM. EYRIES, de LARENAUDIERE et KLAPROTH 



TOME PREMIER DE L'ANNÉE i83o. 



PARIS, 



LIBRAIRIE DE GIDE FILS, 

RUE SAINT-MARC-FEYDEAU , N" 20. 






1830. 



NOUVELLES ANNALES 

DES VOYAGE 

ET 

DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 



DES 

VOYAGES EN FRANCE. 



Nous dédaignons trop notre beau pays , cette 
France, objet d'envie pour toute l'Europe; nous je- 
tons un coup d'œil de pitié sur les ricbesses qui 
nous entourent , et nous allons à grands frais gravir 
des monts pelés et des cimes neigeuses; nous geler 
et risquer notre vie sur les glaciers du Montanvert 
et du Rhône ; parcourir des ruines, fouler la pous- 
sière des tombeaux, interroger des monumens étran- 
gers; chercher un ciel qui brûle, une terre qui dé- 
vore ses habitans, des volcans qui peuvent se rallu- 
mer sous nos pas ; nous exposer enfin à toutes les 
fatigues d'une longue route , à ta carabine des bri- 
gands, et aux écueils de la mer. La France nous 
paraît trop pauvre et trop petite; il faut, pour sa- 
tisfaire notre humeur voyageuse, la Suisse, l'Italie, 



6 NOUVELLES ANKALES 

l'Angleterre et ses trois royaumes (i); comme si la 
Providence ? qui nous a traites en enfans gâtés , n'a- 
vait pas prodigué ses plus abondantes faveurs aux 
heureuses contrées que nous habitons ; comme si la 
température modérée dont nous y jouissons n'était 
pas un bienfait inappréciable du ciel ; comme si nous 
n'avions pas aussi nos antiquités , nos châteaux dé- 

(i) Des lecteurs, des lectrices surtout, échauffés par 
les romans de l'infatigable Walter-Scott , -veulent visiter 
l'Ecosse montagneuse et stérile ; ils aiment ses babitans 
couverts de haillons et les pâtres de ses landes incultes. 
Un bourgeois de Paris, son livre à la main , parcourt les 
champs de batailles célèbres, et fouille des ruines illustres ; 
il va s'extasier devant les vieilles cathédrales , près des 

r 

arceaux détruits de Kenilworth , où la fîère Elisabeth vi- 
sita Leicester; il veut fouler le pavé de la belle ville de 
Perth, croyant encore y retrouver la jolie Catty. 

La Bretagne à elle seule n'est-elle pas aussi mélanco- 
lique et aussi sauvage que l'antique Calédonie , aujour- 
d'hui si fort à la mode ? Les rochers noirs de Penmark et 
de Plougastel, luttant contre la mer en fureur, et se pro- 
longeant jusqu'aux bornes de l'horizon , d'épais nuages de 
vapeurs roulant en tourbillons , le ciel et la terre qui se 
confondent, d'énormes masses d'écume qui s'élèvent , se 
brisent en bondissant dans les airs , ne suffisent-ils pas à 
ceux qui veulent être remués par des spectacles effrayans, 
et qui ne se plaisent que dans le bouleversement de la na- 
ture ? C'est encore quelque chose de bien plus terrible que 
l'aspect des montagnes crevassées , des torrens bondissant 
dans un lit étroit , de toute cette nature horrible , mais 
immobile des Alpes , rendez-vous obligé de tous les pro- 
meneurs. 



DES VOYAGES. 7 

labres sur le penchant des monts , nos chroniques , 
nos vieux et nos jeunes souvenirs , et par-dessus tout 
une abondance de paysages admirables , d'aspects 
gracieux ou sauvages ; des fleuves majestueux , des 
vallons étroits dont le pinceau de Daguère sait en- 
richir le Diorama, et des vallées riches pour les 
Poussins et les Claude Lorrains de nos jours ? 

Les costumes des Basquèses , des Normandes , des 
Provençales et des Guérandaises , ne sont-ils pas 
tout aussi piquans que ceux des femmes de Berne , 
des Italiennes et des Ecossaises ? Nos fêtes de vil- 
lage, nos kermesses, nos corps-saints (i), n'offrent- 
ils pas un spectacle aussi varié, aussi divertissant 
qu'en aucun lieu du monde ? Chaque ville n'a-t-elle 
pas son mail , son boulevard, son cours , sa grande 
et sa petite promenade , son musée , sa bibliothèque, 
son jardin botanique? 

Le Français d'ailleurs , avant de voyager dans les 
royaumes étrangers, ne doit-il pas connaître son 
propre pays? Certes l'étude des vingt-deux cantons, 
le berceau , l'asile de la liberté ; l'étude de l'Alle- 
magne patiente et routinière, de l'Angleterre indus- 
trielle, et de Rome, autrefois la maîtresse du monde 
et aujourd'hui réduite à montrer ses plaies , ne de- 
vraient passer qu'en seconde ligne dans nos explora- 
tions savantes ou d'agrément : e'est ainsi qu'on doit 
savoir par cœur l'histoire de France avant celle des 
Grecs et des Romains. 

(i) Les fêtes près d'Orléans s'appellent ainsi. 



8 NOUVELLES ANNALES 

Comment lire avec intérêt et avec fruit les jour* 
naux, si prompts à nous entretenir de tous les évè- 
nemens de quelque importance qui se passent chez 
nous ; comment prendre une part sérieuse à la con- 
versation , devenue aujourd'hui si positive, quand 
nous ne savons que par des^cartes géographiques la 
situation de ce fleuve dont les déhordemens ont été 
si funestes , le gisement de ces rochers dont la chute 
vient d'ensevelir des familles entières; la position 
exacte de ces plaines fertiles , théâtre d'un combat 
célèbre ; de ces riches vignobles ravagés par une 
grêle meurtrière, ou par un torrent subitement 
grossi ? Un canal vient d'être ouvert au commerce 7 
un pont suspendu réunit les deux rives d'un fleuve, 
une grande route sollicitée depuis long-temps , offre 
de nouvelles communications.... Eh bien ! si je puis 
dire: j'ai vu ce canal à peine ébauché, je sais où 
coule ce torrent destructeur , je l'ai franchi à pied 
sec ; comment! cette malheureuse ville de Salius, où 
j'ai couché il y a peu de temps, est réduite en cen- 
dres; quoi! la foudre a renversé cette belle flèche de 
Rouen, et ainsi de suite; alors je m'associe de bien 
plus'près au bonheur et au malheur de mes conci- 
toyens, que si je ne connaissais ce qui les touche de si 
près que par une théorie aride ettoujoursinsuffisante. 
Mats allons plus au fond de notre sujet. L'homme 
vraiment patriote qui, content de voir la fumée de 
son pays, n'ira point chercher des distractions et 
semer son or chez des peuples dont les mœurs, les 



DES VOYAGES. 9 

usages et la langue ne sont point les siens, et bor- 
nera son ambition à traverser , à explorer cette par- 
tie de l'Europe que bordent d'une part l'Océan et la 
Méditerranée, tandis que les Alpes et les Pyrénées la 
séparent des autres Etats, ne perdra rien au cbange, 
j'ose le lui assurer. Et d'abord, l'urbanité des mœurs, 
la politesse exquise , les charmes de la conversation, 
les moyens de s'instruire en tout genre, ne se trou- 
vent nulle part à ce baut degré de perfection qu'ils 
ont atteint en France. Nos arcs de triomphe, nos 
bains, nos fontaines, nos cirques ). nos tombeaux , 
pour être moins nombreux qu'en Italie , n'en sont 
pas moins dignes de tout l'intérêt du voyageur. « Il 
trouvera dans la patrie adoptive de Pétrarque et des 
troubadours, une réunion de monumens romains 
qui ne le cèdent en rien à ceux d'Italie (i).» Nîmes, 
Toulouse, Arles , Vienne , le triple pont du Gard r 
rappellent à l'observateur que les dominateurs 
de la terre ont passé par là. La Bretagne et 
l'Anjou n'ont-ils pas leurs dolmens , leurs pierres 
levées ; le pays chartrain ses temples de druides ? N/3 
montre-t-on pas dans toutes nos provinces des camps 
de César et des voies romaines? Auprès de la capi- 
tale , les aqueducs cTArcueil, de Marly , de Mainte- 
non, n'apparaissent-ils pas au milieu de nos paysages 
comme les accidens les plus heureux, comme une 
mine inépuisable de riches tableaux , comme des mo- 

(i) Alex, de Laborde, rapport lu à l'Académie le 3o 
juillet 1820. 



10 NOUVELLES ANNALES 

dèles de l'architecture la plus noble? Les châteaux 
habités par les rois des premières races , ou par ces 
fiers capitaines, bardés de fer, qui se battaient à ou- 
trecuidance pour leurs maîtres , et quelquefois contre 
leurs maîtres ; les ruines de nos vieilles abbayes , 
dont les pieux fondateurs , aujourd'hui trop légère- 
ment accusés de fainéantise, rendirent d'éminens ser- 
vices à l'agriculture et aux lettres ; Marmoutiers , 
près de Tours, sur les rives de la Loire; Saint-Denis, 
vaste tombeau de nos souverains; Jumièges, élevé 
par un prince danois, sur les bords de la Seine; 
Saint-Vaast, dans les plaines de la Flandre ; cette ba- 
silique de Notre-Dame de Paris , qui vit tant de 
grandeurs diverses : tout cela ne suffit-il pas à un 
Français , tout cela ne dira-t-il rien à l'homme qui 
sait se souvenir et penser ? J'aime mieux pour mon 
compte , fouler les champs de bataille de Bovines , 
d'Ivry, de Montmirail, que les plaines où se bat- 
tirent pour l'empire du monde César et Pompée; le 
Rhin, traversé par Louis, le Rhin, doublement im- 
mortalisé par Boileau et Sévigné, me plaît mieux 
que le Rubicon ; la chapelle de Guillaume Tell , 
toute sacrée qu'elle est à mes yeux, ne fait pas naître 
dans un cœur français des émotions aussi vives que 
la vue de l'étroit espace où combattirent les trente 
Bretons ; l'aspect de cette fatale porte de Compiègne, 
où, par une horrible trahison, fut faite prisonnière 
l'héroïque pucelle d'Orléans; les lignes où Condé je- 
tait son bâton de commandement, et les remparts 



DES VOYAGES. 1 I 

de Sedan où le jeune Turenne dormait paisible 
sur un affût de canon , et mille autres lieux qui 
gardent le souvenir de notre gloire. Est-il be- 
soin d'aller chercher ailleurs des débris et des 
inspirations? 

Au lieu d'établir sur des données presque tou- 
jours fausses ou insuffisantes quel est le trait distinc- 
tif des hommes qu'on voit en courant la poste et 
qu'on ne reverra jamais; avant de prononcer des ar- 
rêts injustes ou légers, et d'affirmer avec autorité 
que l'Allemand est bon et laborieux, le Suisse hos- 
pitalier, l'Italien vindicatif, l'Anglais fier et pétri 
d'égoïsme, le Russe déjà corrompu quoiqu'à peine 
civilisé, ne vaut-il pas mieux visiter sa propre fa- 
mille, étudier à fond ceux avec qui nous avons des 
rapports habituels de cœur ou d'intérêt? Ces Proven- 
çaux, si vifs et si spirituels, qui chantent les romances 
du bon roi (i), se souviennent encore de la mère et 
de la fille (2), et vivent gaîment sous un ciel parfumé, 
dans un pays ou fleurit l'oranger et où mûrit l'olive; 
ces Normands, un peu froids, un peu lents, même 
un peu chicaneurs, mais laborieux, qui s'occupent 
de leurs toiles, de leurs chevaux, de leurs bœufs, 
de mille industries lucratives , et qui s'engraissent 
au sein de riches vergers en buvant le cidre et 
le poiré; ces Tourangeaux, joyeux enfans de la 

(i) B.end d'Anjou. 

(2) Mesdames de Sévignc et de Grignan. 



12 NOUVELLES ANNALES 

Loire, que César appelait molles, et dont le Tasse 
a dit : 

La terra molle , e lieta , e dilettosa , 
Simili a se gli abitator produce ; 

ces Tourangeaux si franchement hospitaliers et si 
bons convives, qui ne courent point après la fortune, 
mais après le doux plaisir de ne rien faire ; ces Gas- 
cons, aimables conteurs, gens de ressource et de 
talent, qui poussent partout, comme le disait le 
Béarnais; ces Bretons , arriérés dans la civilisation 
et dans les arts, qui préfèrent encore aux pièces de 
5 francs les écus de 6 livres à la vache, comme ils 
conservent religieusement leurs cheveux longs et 
plats et leurs hauts-de-chausses bruns à plis multi- 
pliés , au lieu d'adopter les modes nouvelles ; ces gros 
Flamands qui, se gorgeant de bière et de tabac, 
passent leur vie à fumer et à cultiver avec soin des 
terres fertiles ; ces Champenois, fins et déliés, en dé- 
pit delà popularité d'un injuste proverbe; ces Pi- 
cards, dont la bonne foi, comparée à celle des Car- 
thaginois, est sans doute suspectée à tort; ces Lyon- 
nais , vrai type de l'activité commerciale ; ces Bour- 
guignons, heureux possesseurs de Nuits, de Vou- 
geot et de Chambertin ; ces Bourguignons qui 
donnèrent à la France des grands hommes en tout 
genre; ces Comtois, fidèles serviteurs et braves sol- 
dats ; ces Vendéens au large feutre , presque incon- 
nus il y a quarante ans à leurs propres voisins ^ et 



DES VOYAGES. l3 

<îont les malheurs et le courage ont retenti dans 
l'Europe; qui, laissant reposer le mousquet des 
guerres civiles, pressent de l'aiguillon le compagnon 
docile de leurs travaux ; sans parler des autres habi- 
tans de la France , dont le caractère n'offre pas des 
nuances aussi distinctes et aussi tranchées : tous ces 
peuples divers qui , protégés par le même sceptre , 
vivent à l'abri des mêmes lois , sous une zone à peu 
près semblable, ne méritent-ils pas mieux notre 
examen et notre étude que les enfans un peu dégé- 
nérés des fiers Romains, que les pauvres habitans de 
la Savoie, les descendans abâtardis des Suisses qui 
secouèrent le joug des princes autrichiens, que ces 
Anglais, nos rivaux dans les arts, en attendant 
qu'ils le deviennent sur les champs de bataille. 

Avant donc d'aller respirer la poussière bridante 
de la Lombard ie , d'affronter l'air fétide des Marais- 
Pontins, de s'exposer aux feux ardens et monotones 
du soleil (ï) , et de suivre des routes peu sûres, pour 
jouir du spectacle monotone des montagnes, des 
cascades et des paysages , épuisons notre admiration 
autour de nous. Quand nous aurons contemplé (c'est 
le mot qui convient) la vallée du Graisivaudan, 
traversée par l'Isère qui semble un ruban argenté 
jeté sur la prairie , et couronnée par les blanches 
montagnes de la Savoie, nous souvenant avec plaisir 

(1) Un chargé d'affaires à Rome, que je félicitais sur Je 
bonheur qu'il avait de vivre sous un beau ciel , m'écrivait : 
J' ai tant vu ce soleil ! 



ï4 NOUVELLES ANNALES 

du chevalier sans peur et sans reproches; quand nous 
aurons traversé cette vaste plaine de Tarbes arrosée 
par l'Àdour , plantée d'arbres si nombreux et si 
beaux , et d'où l'œil se promène avec délices sur les 
Pyrénées, dignes rivales des Alpes; quand nous au- 
rons pendant 5o lieues suivi le canal du Languedoc, 
depuis son origine à Cette, jusqu'à son embouchure 
près de Toulouse; quand nous serons descendus des 
monts volcaniques de l'Auvergne dans cette Lima- 
gne , vraie corbeille de fruits et de fleurs , où notre 
Delille prit naissance , au sein d'un village qui n'en- 
voie guère à Paris que de pauvres commissionnaires; 
quand nous aurons traversé le Bocage que parcourt 
le Lay encaissé d'une façon si pittoresque , que l'on 
se croit transporté comme par enchantement au mi- 
lieu de la Suisse; ce Bocage décrit avec de si fraîches 
couleurs par madame de La Rochejaquelein; quand 
nous aurons appris et débrouillé le cours de la Seine 
depuis Fontainebleau jusqu'au Havre, et compté, 
s'il se peut, les magnifiques et délicieuses habita- 
tions disséminées sur ses coteaux; que, laissant de 
côté Paris, lui seul l'objet d'un voyage, nous aurons 
vu les bois de Saint-Cloud et ce palais si riant qui 
plaisait fort au premier consul ; rasé la longue ter- 
rasse de Saint-Germain , qui ne le cède pas en beau- 
tés à celle de Windsor; salué Rosny où Sully reçut 
son maître victorieux, et dont les frais ombrages 
consolent aujourd'hui une veuve héroïque ; la Ro- 
che-Guyon , plus célèbre par les vers de Lamartine 



DES VOYAGES. I f> 

que par son vieux fort démantelé; le château de la 
Madeleine, délicieuse retraite où Casimir Delà vigne 
repose sa lyre ; Gaillon , dont la façade , digne des 
plus beaux temps de l'architecture, fut transportée à 
Paris par un miracle de l'art, dans ces jours néfas- 
tes où Ton mutilait tous les chefs-d'œuvre; observé 
dans tous ses détails l'industrie sans cesse crois- 
sante de la ville d'Elbeuf dont les produits avide- 
ment recherchés par les étrangers et par les natio- 
naux s'élèvent de 60 à 70 millions par an, et 
nous être un peu initiés dans les secrets heureux 
d'une fabrication pour ainsi dire populaire, avec ses 
habitans si pleins de sens et d'activité ; essayé d'em- 
brasser dans un coup d'œil rapide cette fraîche val- 
lée du Pont-de-1'Arche , si digne d'être explorée par 
le peintre, le poète, et le manufacturier; quand 
nous aurons vécu quelques instans au sein de la po- 
pulation active de Rouen qui s'assainit et s'embellit 
chaque jour; lorsque, malgré notre juste impatience 
de toucher le port delà ville du Havre, riche entre- 
pot de toutes les denrées coloniales , debout sur le 
pont du Havrais ou de la Duchesse cVAngouléme, 
munis d'une excellente lunette de Lerebours, nous 
aurons vu les restes du château de Bardouville per- 
ché sur une roche en face des ruines de l'abbaye de 
Saint-Georges, qui rappelle de malheureuses et cou- 
pables amours; jeté un coup d'œil de regret et de ra- 
vissement sur les vieux arceaux de Jumièges , rajeu- 
nis avec tant de bonheur par le crayon fidèle de 



l6 NOUVELLES ANNALES 

M. Taylor et le style de Nodier jeté un autre 
coup d'oeil sur les longues et irrégulières terrasses 
du château de la Meilleraye (i), dont les balcons 
rompirent sous le poids d'une foule immense ac- 
courue pour contempler les traits de ce jeune mo- 
narque , si digne , hélas ! d'un meilleur sort ! sur- 
monté avec bonheur le passage dangereux de la 
Traverse où gisent trop souvent les carcasses des 
navires échoués; vogué bravement au milieu de la 
flottille de voiles de toutes couleurs et de toutes for- 
mes , de bàtimens de nations et de constructions si 
diverses , qui se croisent en tous sens dans le vaste 
bassin de Quillebœuf; nous être dirigés au N.-N.-0 ? 
sur Tancarvîlle, vieux manoir en ruines dont la 
masse grise se dessine sur le fond sombre d'une col- 
line boisée, Tanearville, autrefois domaine seigneu- 
rial des Montmorency (2); passé devant Honfleur 
qui, défendu par un ligueur intrépide reçut environ 
3ooo boulets de canon avant de se rendre aux ar- 
mes du Béarnais; et quand, après toutes les mer- 
veilles de cette navigation enchantée nous aurons 
vu la prospérité du Havre , cette création de Fran- 

(1) C'est surtout quand on commence à découvrir le 
long et admirable rideau de verdure qui termine vers la 
Seine le parc de la Meilleraye , qu'on peut concevoir la 
réputation presque européenne dont jouit ce beau séjour 
après Versailles, Ermenonville ou Morte-Fontaine. 

(2) Il appartient aujourd'hui à madame la maréchale 
Suchet. 



DES VOYAGES. 17 

cois I er , cette prison du grand Gondé, qui n'était 
rien il y a quarante ans, et dont les bassins multi- 
pliés et agrandis renferment aujourd'hui 5oo navires 

partis de tous les ports du monde ; quand nous 

aurons, sur un bateau mu par la vapeur, sans fati- 
gue et sans danger , dans un salon élégant , avec des 
livres et une bonne compagnie , fendu les ondes de 
la Saône, de la Gironde, de la Charente, du Rhône 
et de la Loire, et joui des points de vue si variés et 
si admirables qui s'offrent à des yeux avides et à des 
intelligences perfectionnées par le goût et la ré- 
flexion; alors, moins mécontens, sans doute, de 
notre patrie , et plus empressés de l'apprécier en dé- 
tail, nous voudrons consacrer, chaque année, un 
mois ou deux , suivant notre bourse et nos emplois^ 
à savoir la France par cœur , et à nous mettre à 
même de défier les touristes (1) les plus enthousias- 
tes de nous citer une beauté ou une horreur, une 
rivière ou un ruisseau , une ruine ou un palais mo- 
derne , une forêt sombre , un vallon bien ouvert et 
bien gai , de hautes montagnes et de modestes co* 
teaux, qui soient étrangers à notre patrie. 

Peu satisfait d'avoir suivi rapidement dans une 
diligence le cours sinueux de la Seine, et comme 
saisi au vol les richesses que la, nature et l'art ont 
semées sur ses bords, essayez d'un autre fleuve plus 
grandiose et d'un nouveau mode de voyage plus fa- 

(1) On appelle ainsi, en Angleterre, ceux qui fcml le 
tour de l'Europe. 

(l83o.) TOME I. 2 



*8 jnouveli.es annales 

vorable à i' observation et à l'enchantement. Après 
un coup d'ceil donné à cet humble Loiret , tout fier 
d'avoir imposé son nom , autrefois obscur, à un beau 
département, quoiqu'il n'y ait que trois lieues entre 
sa source merveilleuse et son embouchure dans la 
Loire, frétez une petite barque dans la ville défen- 
due et sauvée par Jeanne la Puceîle, et embarquez- 
vous à Orléans avec un ami, des livres et des provi- 
sions, Si votre patron est habile et de bonne hu- 
meur, si vous êtes éclairé par un soleil par que 
tempèrent les vents et la fraîcheur des flots, j'ose 
vous promettre une navigation pleine de charmes. 
Mollement renversé sur l'arrière d'une cabane de 
sapin recouverte d'une toile grisâtre , votre crayon 
ou votre plume à la main ,• vous descendez le fleuve 
entre des îles verdoyantes et des grèves dorées par 
les feux de l'astre qui vous éclaire et vous échauffe ; 
passant tranquillement près de ces longs trains de 
bateaux aux voiles blanches qui portent à Paris, 
grâce au canal de Montargis, les vins de l'Anjou, 
les sels de la Bretagne, et parfois les denrées colo- 
niales débarquées dans le port de Nantes, vousJai- 
tes ainsi un cours abrégé de commerce. Bientôt vous 
aurez en vue la vieille abbaye de Ciéry, où reposent 
les cendres d'un roi superstitieux, mais à qui l'on 
doit l'invention des postes, l'ordre de Saint-Miche^ 
et la Bourgogne. Plus loin , entre des massifs d'ar- 
bres , vous apparaîtront les toits aigus de ce château 
cher à tous ceux pour qui l'amitié est le plus grand 



DES VOYAGES. IQ 

présent du ciel (i). Avancez, et le somptueux pa- 
lais de Menars (2) , dont les jardins en amphithéâ- 
tre descendent jusqu'aux bords du fleuve , vous rap- 
pellera une femme belle, spirituelle et puissante, et 
vous fera rétrograder jusqu'à cette époque de mol- 
lesse où la monarchie finissait dans un boudoir (3). 
Vous verrez briller au-dessus des vastes forêts de 
Chambord les cent flèches de la demeure chérie de 
François I er , offerte par la France au duc de Bor- 
deaux. Vous voici devant Blois : ses Etats tumul- 
tueux, l'assassinat de Guise, Gaston qui se consola 
de l'exil en faisant élever par Mansard un palais 
dont les ruines sont encore admirables; cette belle 
chaussée due, selon les historiens , à Louis-le-Dé- 
bonnaire, mais restaurée vingt fois, et récemment 
plantée (4) de peupliers pyramidaux, qui dessinent 
les contours majestueux du fleuve, demandent de 
nouvelles méditations et un instant de repos. La bar- 
que est amarrée au rivage ; il faut vous convaincre 
que toutes les femmes de cette jolie ville ne sont 
pas acariâtres, et n'ont pas les cheveux roux, comme 
un Anglais l'a prétendu dans un accès d'humeur (5). 

(1) Avaray, près Beaugency. 

(2) Bâti par madame de Pompadour, et qui appartient 
au duc de Beiiune. 

(3) M. de Bonald. 

(4) Par M. de Corbigny, préfet de Loir-et-Cher. 

(5) Le teint des femmes de Blois est rosé, le son de leur 
voix est doux , et le langage plus pur que dans toute la 



F 



rance, 



20 NOUVELLES ANNALES 

Montez à la terrasse de l'évêché, d'où la vue s'étend 
jusqu'à Amboise et à Tours. Sous une voûte de til- 
leuls élégamment taillés, à 3oo pieds au-dessus de la 
Loire, plongeant sur un bassin immense , sur les ro- 
chers boisés qui bordent le fleuve, et sur les forêts 
prolongées des deux Solognes , vous jouissez d'un 
vaste horizon et de l'aspect de toutes les richesses 
d\m sol fertile. Mais le nocher à la voix rauque et 
au front brûlé par le soleil, vous rappelle; il faut 
continuer le voyage. Ghaumont (i), dont les tours 
crénelées cachèrent quelque temps l'auteur de Co- 
rinne ; Amboise qui rappelle la naissance de Charles 
VIII, une conjuration célèbre, l'exil honorable d'un 
ministre (2), et les vertus du duc de Penthièvre ; 
Tours, se balançant entre les arbres qui l'envelop- 
pent de tous cotés; Tours, jardin au milieu du jar- 
din de la France; Cinq-Mars-la-Pile; Langeais qui 
vit les fiançailles de Charles et d'Anne de Bretagne; 
Saumur et sa tour carrée dont l'effet est magique 
lorsqu'elle est éclairée par la lune ; Angers et ses 
profondes carrières d'ardoises ; Saint-Florent, ho- 
noré par les cendres de Bonchamps, héros chrétien, 
qui demande en mourant grâce pour cinq mille pri- 
sonniers; Ancenis, pris et repris six fois dans les 
guerres civiles... , et Nantes , cité populeuse et riche, 
pleine de souvenirs doux et cruels ne voilà-t-il 

(1) Propriété de M. Rey , américain fort lie avec 
M.'Necker. 

(2) Le duc de Choiscuî. 



DES VOYAGES. Il 

pas de quoi contenter les curieux de toute espèce , 
l'antiquaire , le peintre, l'amateur de chroniques , le 
gastronome qui n'estime une contrée qu'en raison 
du vin, du gibier et des poissons qu'elle offre à son 
estomac difficile ; le commerçant qui ne voit à Or- 
léans que du sucre, à Beaugency que des vignobles, à 
Amboise des limes préférables à celles d'Allemagne, 
à Tours des soieries et des pruneaux, à Saumur des 
verroteries, à Angers des toiles, de la cire et des 
houilles, et à Nantes des navires à deux ou trois 
mâts qui rapportent aux armateurs, du thé, de l'in- 
digo et du café , et tout ce que cultivent pour notre 
bon plaisir les malheureux Africains _, dont la vente 
se fait encore parfois en dépit des lois et de l'huma- 
nité ? 

Mais ces billes d'acajou, ces bois de teinture, ces 
cotons à longue soie, ce fer, ce cuivre, ces chanvres 
du Nord; enfin les diverses productions que nous 
allons demander aux autres nations et à un nouveau 
monde, pour les approprier à nos besoins, à nos 
jouissances , leur donner mille formes ou l'art fait 
disparaître presque la matière , et les renvoyer aux 
pays d'où elles proviennent , travaillées et embellies 
occupent les bras d'un million d'ouvriers répandus 
inégalement dans nos provinces. La connaissance 
plus ou moins approfondie de cette industrie qui 
s'exerce sur toute la surface du royaume, est un 
des avantages les plus positifs que l'on doive retirer 
des voyages. On ne fera un crime à personne de no 



2 2 NOUVELLES ANNALES 

pas savoir jusqu'à quel point l'Angleterre peut rem- 
porter sur toutes les nations modernes par son ac- 
tivité commerciale , par l'importance de ses manu- 
factures et le nombre presque incalculable de ces 
machines mises en mouvement par l'eau et par le 
feu, qui s'appliquent à tous les besoins de la vie 
commune , comme aux exigences du luxe le plus 
raffiné ; mais ne serait-il pas honteux pour un 
Français de ne pas savoir à peu près les pas immen- 
ses que nous faisons chaque jour dans l'industrie , 
d'ignorer d'où nous viennent les tulles , les calicots , 
les dentelles, les toiles, les draps, les plus beaux 
ouvrages en bronze , en cuivre , en ivoire? Il faut 
aujourd'hui que tout homme élevé au-dessus des 
conditions vulgaires sache en quoi nous rivalisons 
avec nos voisins, et en quoi nous les surpassons. 
C'est bien plus par les voyages que par les livres et 
les feuilles publiques, que l'on appréciera, par 
exemple , l'accroissement prodigieux de la ville de 
Saint-Etienne, cette autre Manchester, qui s'avance 
comme un torrent dans un beau vallon, après avoir 
abandonné un roc étroit et stérile; que l'on sentira 
l'utilité de ces chemins de fer, si simples et à la 
fois si ingénieux, sur lesquels, sans effort, et comme 
par enchantement, roulent les plus pesantes voitu- 
res; chemins qui viennent d'être établis jusque dans 
le fond de la terre , dans ces antres d'où l'eau , la 
flamme et la fumée s'élèvent nuit et jour. C'est par 
ses yeux qu'il faut voir 40,000 métiers battre à Lyon 



DES VOYAGES. '2 3 

pour fabriquer ces riches et élégans. tissus qui vont, 
dans le monde entier , témoigner de notre goût et de 
nos progrès dans le dessin. Saint-Quentin et Mul- 
house, Louviers, Elbeuf et Sedan; la vallée de Dé- 
ville, près Rouen, où, à travers de hauts peupliers, 
on voit monter la fumée des pompes à feu employées 
pour la fabrication des étoffes de laine , de fil et de 
coton ; Troyes et Reims , Lisieux , Caen et Chollet ; 
les forges de l'Alsace, du Nivernais et du Berry; les 
papeteries si actives des Vosges, de l'Auvergne, 
d'Annonay et du Val-de-Vire; les fonderies de Ro- 
milly, du Creusot et des Indrets; les glaces de Saint- 
Gobain, les tapis d'Aubusson et de Beauvais; tout 
ce département du Nord où chaque ville, chaque 
village, chaque hameau exploite une industrie par- 
ticulière; ces fabriques établies aux portes de la ca- 
pitale (i), dans des lieux qui s'étonnent du bruit 
des marteaux et de ï'affluence des ouvriers; Paris lui- 
même , qui ne savait guère que créer de brillans co- 
lifichets et consommer les produits de nos provinces 
laborieuses, métamorphosé en un vaste atelier, en 
une manufacture universelle; Marseille, envoyant à 
la Grèce des approvisionnemens et des libérateurs; 
Toulon, qui vit sortir sur les vaisseaux du roi les 
héros de Navarin; la rade aussi sûre que vaste de 
Brest, d'où sont partis de savans capitaines pour 
faire le tour du globe et protéger notre commerce 
sur toutes les mers ; Beaucaire et son marché euro- 
(1) Ckoisy, Charonne, Clichy, Saint -Denis , Jouy, etc. 



%l\ NOUVELLES ANNALES 

péen : voilà ce qui doit piquer la curiosité déjeunes 
Français , bien plus vivement que les rochers péril- 
leux de la Suisse ? et ses cascades étourdissantes ; 
bien plus même que les ruines éloquentes de l'Italie, 
ou l'aspect des bruyères de l'Ecosse. 

Mais il est aussi des voyages presque uniquement 
consacrés au plaisir , c'est-à-dire aux délassemens de 
l'esprit; et c'est ici qu'il faut parler de ces promena- 
des délicieuses autour de Paris (i). Qui ne sent 
Combien de souvenirs philosophiques , historiques 
et littéraires, rappellent ces demeures dont quel- 
ques-unes ont subi les ravages du temps , ou la fu- 
reur des hommes , tandis que d'autres ont conservé 
tout leur éclat et tout leur agrément! Peut-on faire 
un pas sans évoquer un personnage fameux? Ainsi , 
vous retrouvez Racine se jouant sur les fossés du 
château de la Ferté-Milon ; le grand Condé cultivant 
des œillets à Chantilly; J.-J. Rousseau au désert 
d'Ermenonville et sous les châtaigniers de Montmo- 
rency; Bernardin de Saint-Pierre étudiant la nature 
sous les frais ombrages d'Essonne ; Molière etBoileau 
dînant à Auteuil , chez Barbin , leur libraire ; La- 
moignon et Bourdaloue dans les bois de Bâville; 
Catinat oubliant à Saint-Gratien la cour qui l'ou- 
bliait ; Voltaire mettant le feu , par une de ces dis- 
tractions trop communes aux grands hommes, à une 
des ailes du château de Maisons; Florian composant 

(1) Voirie Guide du Voyageur aux environs de Paris ; 
1 toI. in-i 8, avec une carte ; Audin, quai des Augustins. 



DES VOYAGES. 1 5 

des fables qui approchent le plus près de celles 
qu'on ne peut imiter , dans les jardins enchantés du 
duc de Penthièvre , à Sceaux ; Malesherbes , l'ami , 
le défenseur de son maître , plantant de ses propres 
mains, non loin des rochers de Fontainebleau, des 
cèdres , des sapins et des mélèzes , à l'ombre des- 
quels l'auteur du Génie du Christianisme , avant de 
partir pour les forets de l'Amérique, préludait à 
ses chefs-d'œuvre ; Richelieu , du fond de ses bos- 
quets de Ruel (i), dictant la loi à l'Europe : là , 
étrange effet des vicissitudes humaines ! dans une 
église obscure, dorment les cendres de Joséphine. 
Son tombeau ne porte d'autre inscription que ces 
mots : A Joséphine : Hortense et Eugène. Vous 
traversez Nanterre , dont la vierge modeste, pa- 
tronne de la France , mérita des autels dans le plus 
beau temple moderne; Clichy, dont le héros de la 
charité, Vincent de Paul, catéchisa les rustiques ha- 
bitans; Vaux , illustré par la disgrâce de Fouquet, et 
plus encore par l'amitié de La Fontaine; Port- 
Royal , masures célèbres qui rappellent de vaines et 
tristes disputes et l'école fameuse où Racine appre- 
nait Sophocle et Euripide , et où Pascal écrivait ses 
petites lettres qui fixèrent la langue française ; Meu- 
don , qui nous fait souvenir de Rabelais et du joyeux 
Pantagruel ; Champlâtreux , de l'inflexible Mole ; 
Vincennes , de saint Louis rendant , sous un arbre , 

(i) De notre temps B.uel fut habité par l'enfant de la 
victoire (Masséna ). 



20 NOUVELLES ANNALES 

la justice à ses moindres sujets , tandis qu'un des 

siens devait un jour La tant vieille tour de Mon- 

thléry vous redira la défaite des Bourguignons ; INan- 
touillet , près du chemin de Reims , où les restes pré- 
cieux d'un palais élégant sont devenus le grenier 
d'un laboureur, fait songer au passage du Rhin, ra- 
conté si gaîment par madame de Sévigné. Enfin, 
frappez la terre dans un rayon de 1 5 à 20 lieues 9 et à 
chaque pas il en sortira un grand homme. Ces bois, 
ces jardins, ces parcs, sont aussi possédés de nos 
jours par ceux dont les vertus , les talens et le cou- 
rage honorent notre patrie : de vieux guerriers tout 
couverts de blessures, d'équitables magistrats, des 
savans modestes, des hommes de lettres, des artistes, 
des négocians heureux et probes dans leurs spécula- 
tions, des gens de bien achèvent leur vie dans des 
retraites qu'ils se plaisent à embellir pour leurs en- 
fans et pour leurs neveux* Visitons donc ces illustres 
demeures, ces asiles de la gloire et du génie; com- 
parons la vieille France à la nouvelle, et sachons 
nous enorgueillir du pays qui nous a vu naître. 

Que de réflexions utiles , que de méditations sur 
îe néant des grandeurs sortiraient en foule du sein 
de ces palais de nos rois , situés tout autour de Paris, 
si quelque amateur voulait borner là ses excursions 
philosophiques ! Marly, demeure enchantée, temple 
des douze mois et du soleil, maison de jeu privilégiée, 
devenu un monceau de tuiles brisées, de pierres 
et de marbres; Saint-Cloud , teint encore du sang 



DES VOYAGES. 27 

d'Henri III , et où les bayonnettes de la garde con- 
sulaire, et la présence d'esprit de Lucien, frayèrent 
le chemin du trône à un homme qui, ce jour-là , 
faillit perdre la raison et peut-ctre la vie ; Fontaine- 
bleau , où Christine fit périr cruellement Mona- 
delschi; où Henri IV, donnant la main à Sully qui 
venait de tomber à ses genoux , lui disait : « Re- 
lève-toi , Rosny , ils croiraient que je te pardonne ; » 
où Pie VII résista noblement au maître de l'Europe, 
qui plus tard devait, dans cette même galerie de 
Diane, abdiquer l'empire; Compiègne, qui vit la fille 
des orgueilleux Césars unir sa main à un ancien élève 
de LaFère, qui était Napoléon; Rambouillet, où le 
restaurateur des arts, François I er , mourut dans une 
chambre étroite que n'habiterait pas aujourd'hui un 
bourgeois de Paris ; Saint-Germain , avec son im- 
mense foret enveloppée par la Seine, sa terrasse, 
l'un des plus beaux points de vue du monde, et son 
château de briques , où se logent assez mal quelques 
gardes-du-corps , tandis qu'il suffisait à la cour de 
Louis XIV et à l'exil d'un roi d'Angleterre ; et Ver- 
sailles enfin , chef-d'œuvre de la puissance et des arts, 
où la nature s'avoue vaincue, où 

Tout bosquet est un temple et tout marbre est un «lieu : 

ces sept châteaux ne méritent-ils pas un examen 
tout particulier , et naura-t-on pas fait un cours 
d'histoire de France, quand on aura consacré le 
temps nécessaire à cette étude agréable? Qu'avons- 



Îâ8 NOUVELLES ANNALES 

nous besoin après cela d'aller voir les résidences des 
autres princes, qui ne sont guère que de grandes 
et tristes maisons de campagne, si on les compare 
aux merveilles dont nous venons de parler? 

Ainsi donc, sans sortir de chez nous , comme Ci- 
néas le conseillait sagement au roi d'Epire , nous 
pouvons goûter mille jouissances diverses , et aug- 
menter notre instruction ; étudier la variété des 
mœurs et des usages, admirer les beautés que recèle 
la France , et qu'il ne faut que chercher ; observer 
l'agriculture qui se perfectionne, et l'industrie dont 
l'essor est si rapide et l'influence si puissante pour 
le bien-être général ; déchiffrer les monumens histo~ 
riques ; visiter le berceau des hommes célèbres par 
leurs vertus , leurs talens ou leur bravoure : voilà 
une tâche agréable et utile. Chacun peut choisir se- 
lon ses goûts et sa position sociale. Que le négociant 
voyage pour agrandir ses idées commerciales ; l'ar- 
tiste et le poète pour trouver des inspirations; l'a- 
gronome pour voir des défrichemens , des charrues 
perfectionnées ou des moutons de pure race ; le mi- 
néralogiste pour ramasser des échantillons de mar- 
bre , d'agate et de cailloux; l'horticulteur pour se 
procurer les fleurs qui manquent à son jardin ou à 
sa serre; l'écrivain habile pour dédommager les in- 
fortunés cloués au sol natal , par le récit fidèle des 
sites enchanteurs qu'il a parcourus; l'historien pour 
tracer sur les lieux mêmes le récit des faits glorieux 
de nos ancêtres et de nos contemporains; ceux qui 



DES VOYAGES. 20, 

ne possèdent pas la santé, le premier des trésors , 
et les guerriers couverts d'honorables blessures, pour 
se plonger dans des eaux salutaires ; l'homme de tra- 
vail, pour détendre un peu l'arc; celui qu'accable 
la douleur, pour tromper ses chagrins; enfin toutes 
les classes de la société ( comme l'a dit M. de La- 
borde , après avoir énuméré les avantages des voyages 
à l'étranger, avantages qui s'appliquent bien plus 
encore à ceux entrepris dans sa propre patrie), «pour 
« donner le goût et l'habitude de la méditation , for- 
« tifier le corps, développer les idées, calmer les 
« passions de l'âge, détruire les préjugés, et pour 
« acquérir les moyens iïêtre utile à son pays , en y 
« apportant tout ce qui se trouve plus perfectionné 
« chez les autres. » 

A. Egron. 



3o NOUVELLES ANNALES 



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LES YAQUI 



ET 



AUTRES INDIENS DE LA SQ1TORA. 



11 y a dans la Sonora , province du Mexique, sept 
tribus distinctes d'Indiens, ce sont : les Opatas, les 
Apachès, les Gérés, les Pirnas, les Yaqui., les Mayos, 
les Yumas , et les Tarumaras. 

Les Opatas, qui forment une partie de la popula- 
tion de la Sonora, habitent différens villages sur les 
rives du Dolorès , de l'Arispe , de FOposura , du Ba- 
tuquo et du Bahispe...; on estime leur nombre à 
io 7 ooo âmes. 

Les Apachès vivent dans le territoire baigné par le 
Rio Gila; leur nombre qu'on ne peut estimer est 
très considérable. 

Les Gérés sont bornés à l'île de Tiburon , à la cote 
de Tépoca, et au Pueblo de los Cérès près de Pitic ; 
population de 4?ooo au plus. 

Les Pimas demeurent sur les bords du Rio San 
Ignacio dans la Pimèria alta , et sur ceux du Matope, 
du Masalon et du San José de los Pimas dans la Pi- 
mèria baxa. 



DES VOYAGES. 3l 

Les Yaqui occupent huit; villages sur le Rio Yaqui; 
les Mayo en ont sur le Rio Mayo, et sur le Rio del 
Fuerte, enfin Santa Cruz cîa Mayo port de mer; popu- 
lation des deux tribus 00,000 aines. 

Les Tarumaras vivent dans des villages du Muia- 
tos, et les Yamas, ainsi nommés d'après la longueur 
extraordinaire de leurs cheveux , n'ont que quelques 
villages dans la Pimèria baxa , car cette tribu appar- 
tient proprement à la Californie inférieure. Les Ta- 
rumaras sont à peu près au nombre de 5,ooo. 

Ces nations offrent une grande diversité de carac- 
tère. Les Opatas sont guerriers et industrieux ; leur 
valeur extraordinaire a fréquemment sauvé la pro- 
vince des attaques des féroces Apachès. Ceux-ci ont 
l'humeur belliqueuse , mais vivent de pillage. 

Les Yaqui sont répandus sur toute la surface de 
la province. Ils sont mineurs , chercheurs d'or, plon- 
geurs pour la pêche des perles, agriculteurs et arti- 
sans ; en un mot, les plus industrieux et les plus uti- 
les de toutes les tribus de la Sonora dans les arts de 
la paix. Les premiers ils se soumirent aux Jésuites; 
ceux-ci en firent des esclaves et les obligèrent de bâ- 
tir leurs couvens, leurs églises et leur présidios for- 
tifiés; ils leur enseignèrent les arts mécaniques pour 
la défense de leurs missions , et indépendamment de 
la dîme exigèrent d'eux un tribut pour la permission 
de vivre dans leur propre pays. 

Mais la génération de guerriers spirituels a passé, 
et les misères des Yaqui n'ont pas cessé. Aux Jésuites 



3'2 NOUVELLES ANNALES 

ont succédé les cura , et l'esclavage a été changé en 
servitude. Un prêtre auquel , à raison de sa mauvaise 
conduite, on ne permettrait de résider nulle part, 
était envoyé chez les Yaqui pour y exercer son minis- 
tère. C'était l'usage au Mexique de condamner un ec- 
clésiastique au bannissement chez les Yaqui comme 
un autre coupable , dans un des présidios de la fron- 
tière. 

Enfin , la révolution renversa la domination de 
l'Espagne; une forme républicaine de gouvernement 
fut établie au Mexique : les Yaqui, de même que plu- 
sieurs autres tribus indiennes , furent déclarés ci- 
toyens libres, et participant également aux bien- 
faits de l'indépendancemexicaine. Pilais cette annonce 
fastueuse était une véritable déception, puisque ces 
Indiens n'avaient pas la faculté d'élire des députés 
parmi eux pour représenter leur nation , soit au con- 
grès général, soit au congrès des différens Etats. 
Les causes de l'oppression et les moines vicieux qui 
vivaient chez ces Indiens et s'engraissaient de leur 
substance, continuèrent à peser sur eux; mais comme 
un équivalent de cette liberté et de cette égalité qui 
leur avaient été octroyées , un droit additionnel fut 
imposé sur toute denrée qu'ils portaient à la ville 
à leurs concitoyens , n'importe qu'ils la vendissent 
ou qu'ils la remportassent. 

Incapable de supporter plus long-temps ces maux 
accumulés , toute la nation courut aux armes en 
i8a5, et plaça à sa tête Juan de la Bandera. Ce nom 



DES VOYAGES. 33 

lui avait été donné parce qu'il s'était emparé d'un 
drapeau déposé dans une église; il le présenta à ses 
partisans comme celui que les conquérans espagnols 
avaient traîtreusement enlevé au cacique Monte- 
zuma. Bandera portait toujours cette bannière avec 
lui afin d'animer ses gens à se battre en désespérés 
contre leurs ennemis, mais en même temps qu'il ex- 
citait leur valeur, il voulait qu'ils s'abstinssent d'ac- 
tions barbares et féroces. On dit qu'il est de petite 
taille et extrêmement laid, mais doué d'une élo- 
quence extraordinaire et en même temps d'un talent 
et d'une activité qui ont fait durer l'insurrection 
pendant deux ans, malgré tous les efforts du général 
Figueroa pour l'étouffer. 

Voici ce que l'on raconte des effets de son élo- 
quence. On a vu précédemment que les Yaqui occu- 
pent huit villages sur les rives du Rio Yaqui; à 
quinze lieues plus au sud coule le Rio Mayo, et à 
quinze lieues encore plus au sud le Rio del Fuerte. 
Sur chacun de ces fleuves on trouve huit villages 
habités par les Mayo ; le rapport de cette tribu à 
l'autre est celui des Portugais aux Espagnols. 

Au commencement, les Yaqui seuls prirent part 
à l'insurrection, les Mayo ayant refusé d'y coopérer. 
A cette nouvelle Bandera accourt chez eux quoi- 
qu'il sut qu'ils étaient ennemis de sa cause et qu'ils 
avaient promis au gouverneur de la province que si 
le chef des Yaqui venait chez eux ils le livreraient 
aux autorités civiles. Malgré cette inimitié déclarée 
( f 83o. ) TOME I. 3 



34 NOUVELLES ANNALES 



des Mayo, Bandera bientôt après son arrivée chez eux 
rassembla les habitans des seize villes et leur adressa 
un discours qui se terminait par ces mots : « Enimi- 
« tant notre exemple dans la lutte pour la liberté , 
« vous vous serez montrés dignes de la récompense, 
« dignes d'être appelés les descendans du brave ettrop 
« confiant Montèzuma.Jevousai offert une part dans 
« cette glorieuse entreprise, mais la sagesse, le cou- 
ce rage, et la valeur de vos ancêtres est une flamme 
« qui ne brûle plus; la terre l'a consumée, Fcaua éteint 
« le feu qui l'alimentait. Je vous ai présenté la liberté 
« pour prix, parce que je vous en croyais dignes ; mais 
« je vois que je me suis trompé. L'esclavage a abruit 
ce vos âmes; vous avez déshonoré vos ancêtres; vous 
« serez le mépris de vos enfans. Je vous ai trouvés 
« esclaves ; vous pouvez rester esclaves. » 

Il est difficile de rendre le véritable esprit d'une 
harangue indienne, mais l'effet produit par celle de 
Bandera sur les Mayo fut tel qu'ils se levèrent en 
masse, joignirent son étendard, et après avoir im- 
ploré son pardon , sollicitèrent sa bénédiction. 

La guerre ne tarda pas à prendre un aspect for- 
midable. On supposa que les Yaqui étaient en com- 
munication avec les Cérès de l'île Tiburon et de la 
cote. Quelque temps après une trêve fut conclue 
avec eux, afin de pouvoir ajuster les différens qui 
avaient amené une rupture si funeste aux blancs. 
L'armistice devait durer un mois; mais les délégués 
envoyés à Bandera ne réussirent pas dans leur 



DES VOYAGES. 35 

mission. Les Yaqui ravagèrent le pays entre Amolès 
et Villa del Fuerte. Ces succès de Bandera répan- 
dirent la terreur dans toute la Sonora. On pensa 
qu'il ferait une tentative pour s'emparer de Villa del 
Fuerte et du congrès afin de dicter les conditions de 
là paix. La victoire remportée par Bandera sur le 
colonel Guerrero à San Vicente, fit croire qu'on 
allait voir arriver les Yaqui. Heureusement ce ne fut 
qu'une terreur panique. Bandera avait marché sur 
Santa Cruz , située plus au nord, quoique le com- 
mandement en eût été donné à Cienfuegos, chef légi- 
time d'une nation indienne. Celui-ci avait une ar- 
mée suffisante pour défendre la \ille contre les Yaqui; 
mais tel était le talent de Bandera, et si grande la 
crainte que sa personne inspirait, que dès qu'il 
parut devant la place, une révolte générale éclata 
parmi les soldats de Cienfuegos, qui voulurent le 
faire prisonnier et le blessèrent de deux coups de 
flèche dans sa fuite. 

La peur rend généralement cruels les hommes ti- 
mides; les blancs d'Alamos avaient pris bien impru- 
demment le parti de fusiller tous les prisonniers qui 
leur tomberaient dans les mains, se figurant que par 
là ils diminueraient le nombre de leurs ennemis, et 
oubliant que les Indiens songeraient probablement à 
user de représailles : c'est ce qui arriva. Des Yaqui 
pris les armes à la main furent menés devant une 
cour martiale, condamnés à mort comme rebelles, 
et exécutés. Bandera fut instruit du fait; il avait en 



36 NOUVELLES ANNALES 

son pouvoir des prisonniers espagnols > parmi les- 
quels se trouvait un prêtre; il les fit comparaître 
devant une cour martiale qui les condamna comme 
agens des usurpateurs tyranniques de l'autorité de 
Montezuma. Le prêtre reçut Tordre d'administrer à 
ces malheureux les consolations de la religion; le 
lendemain matin ils furent fusillés avec les mêmes 
formalités observées à l'exécution des Yaqui à Ala- 
mos. 

Ensuite, Bandera écrivit au général Figueroa 
pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait, et lui 
recommander d'éviter à l'avenir la répétition de ces 
actes de cruauté qui, ajoutait-il, loin de produire 
aucun bon effet, ne servaient qu'à enflammer les 
passions de leurs partisans respectifs et augmentaient 
beaucoup les souffrances des victimes innocentes : il 
disait aussi qu'il n'avait fait que suivre l'exemple que 
lui avaient donné ceux qui se qualifiaient chrétiens 
et hommes civilisés, afin de le convaincre qu'il n'é- 
tait pas de caractère à être intimidé, qu'il n'était pas 
coupable de plus de sévérité qu'il n'avait été abso- 
lument nécessaire pour assurer la vie de ceux de 
ses soldats qui pourraient par la suite être faits 
prisonniers; enfin qu'il ne recourrait jamais à une 
telle extrémité , pourvu que le commandant général 
se conduisît à l'avenir d'après les principes de la rai- 
son et de l'humanité. 

Cette lettre , remplie des sentimens les plus justes 
et d'une saine politique, doit d'autant plus inté- 



DES VOYAGES. 3 7 

resser qu'elle a été écrite par un indien sans édu- 
cation. 

Cependant les Yaqui continuaient leurs ravages. 
Bandera , avec une troupe de 3oo hommes , armés 
pour la plupart de bâtons, de frondes et de pierres, 
et quelques-uns d'arcs et de flèches , entrait dans les 
villes et enlevait les bestiaux , l'or , l'argent, les 
marchandises. Ses succès inspirèrent de la confiance 
aux Yaqui et aux Mayo qui étaient encore tièdes. Il 
resta quelque temps à Tepuqué pour faire reposer 
son monde , et réunir à lui les mécontens. Bientôt il 
eut 2000 personnes en y comprenant les hommes , 
les femmes et les enfans , tandis que deux officiers 
du général Figucroa, par une estimation exagérée , 
disaient que son armée était de 4o,ooo guerriers. 

Dans une occasion , Bandera , avec ses hommes 
armés d'arcs , de flèches et de frondes , soutint le 
combat pendant toute une journée contre les troupes 
du général Figueroa : les deux partis dormirent sur 
le champ de bataille. Forcé, pendant la nuit, de s'é- 
loigner pour donner plus d'extension à ses opéra- 
tions et faire des recrues, Bandera laissa le com- 
mandement à un de ses capitaines. Le lendemain 
les Yaqui attaquèrent l'ennemi, mais privés du chef 
qui les animait au combat, ils furent défaits avec une 
grande perte; ils prirent la fuite en désordre, et il 
yen eut beaucoup de pris : cependant les autres se réu- 
nirent d'après un plan concerté d'avance par Ban- 
dera, dont l'esprit intelligent Calculait toutes les 



38 NOUVELLES ANNALES 

chances avec une précision presque prophétique. 
Une seconde défaite ne découragea point les Yaqui. 
Ils se retirèrent et attendirent Bandera. Il les con- 
duisait vers l'île Tiburon , lorsqu'il apprit par les 
espions qu'il avait dans tous les lieux habités de la 
Sonora,queles négocians deGuaymas le croyant très 
éloigné, allaient expédier une quantité considérable 
de marchandises à Pitic. Il se mit en embuscade et 
enleva tout le convoi dont la valeur était de 3o,ooo 
piastres. Après plusieurs escarmouches avec les 
troupes mexicaines , il fit passer sous leurs yeux la 
plus grande partie de son butin dans l'île Tiburon , 
puis se replia pour attirer l'ennemi qui ne jugea pas 
qu'il fût prudent de le suivre. 

Bientôt le bruit courut qu'il avait pris possession 
des riches mines d'argent près d'Alamos, et avait 
emporté beaucoup de métal. Malgré la vigilance des 
officiers du général Figueroa, les Yaqui commirent 
de grandes déprédations dans le voisinage de Pitic. 
Bandera, en vingt minutes démêlée, défit complet- 
tement i5o hommes de cavalerie commaudés par 
un colonel ; la terreur des Mexicains fut telle , que 
les Yaqui restèrent les maîtres des armes à feu , 
des sabres et des lances que leurs ennemis avaient 
jetés pour pouvoir fuir plus aisément. 

Cette défaite devait naturellement causer de vives 
inquiétudes, puisque 1 5o vétérans bien armés avaient 
été mis en déroute par quelques centaines d'hommes 
à moitié nus. Aux alarmes se joignirent les bruits 



DES VOYAGES. 39 

îes plus cxtravagans , répandus probablement par 
les émissaires de Bandera pour faciliter ses opé- 
rations de quelque autre coté ; car les Mexicains 
avouaient qu'il négligeait toujours de poursuivre ses 
avantages , en se mettant aux trousses des vaincus 
pour entrer avec eux dans leurs quartiers. D'après 
ce que l'on savait de sa finesse et de son intelligence, 
on ne peut pas supposer qu'une entreprise décisive 
fût au-dessus de ses moyens; il fallait donc que sa cir- 
conspection dérivât d'un pur sentiment d'humanité , 
vertu que ses ennemis mêmes lui accordaient. Comme 
il connaissait bien ses soldats , il pouvait aisément 
calculer les horreurs qu'ils commettraient s'il les 
laissait entrer en vainqueurs dans une ville consi- 
dérable et très peuplée , parce que , dans ce cas , 
son influence, quoique très grande, aurait été in- 
suffisante pour arrêter la fureur désordonnée des 
Yaqui. 

Bandera aurait certainement pu s'emparer de 
Villa del Fuerte, d'Alamos et de Pitic, s'il l'eût vou- 
lu ; mais il paraît que son seul objet était d'obtenir 
le redressement des griefs de sa nation , en prouvant 
au gouvernement mexicain que, quoique dépourvu 
d'armes à feu et indiscipliné , le peuple yaqui n'est 
pas aussi impuissant qu'on Fa constamment supposé. 
Il envoya donc des députés chargés d'adresser des 
représentations au président et au gouvernement de 
l'Etat ; d'exposer les plaintes de sa nation , et de dé- 
clarer qu'atissitô* qu'on y aurait fait droit, il iieen- 



4o NOUVELLES ANNALES 

cieraitses soldats, et tous retourneraient à l'instant 
chez eux. 

La guerre durait depuis deux ans, les Mexicains 
écoutèrent la voix delà raison. Les choses sepassèrent 
à la satisfaction des Yaqui et de Bandera. Le congrès 
de la Sonora publia un décret d'amnistie , et la paix 
fut rétablie dans la province. Les Yaqui reprirent 
leurs occupations tranquilles : et l'on doit espérer 
qu'à l'avenir aucune circonstance ne troublera l'har- 
monie qui existe aujourd'hui entre tous les partis. 

Les Pimas sont inoffensifs, mais n'ont ni l'esprit 
entreprenant ni le caractère laborieux des Yaqui; 
lesYoumas ont les mêmes inclinations que les Pimas. 

Les Opatas sont des guerriers très braves, et de 
plus des poètes et des musiciens excellens. Le pre- 
mier jour de Tannée un certain nombre de jeunes 
filles très bien parées dansent en rond autour d'un 
poteau d'une douzaine de pieds de hauteur , au som- 
met duquel sont attachées autant de longues bandes 
de couleurs différentes qu'il y a de danseuses; cha- 
cune en tient une à la main. La moitié d'entre elles 
va vers la droite, l'autre va vers la gauche, en 
changeant alternativement de direction, de sorte 
qu'après un certain nombre de révolutions le poteau 
est entièrement couvert d'une natte bariolée et très 
artistement tressée qui cache le bois et présente un 
aspect fort joli. Ces femmes dansent sur l'air d'un 
chant composé en l'honneur de la circonstance. Le 
poète considère les saisons comme dansant avec 



DES VOYAGES. 4 E 

beaucoup d'harmonie et de régularité ; il les repré- 
sente comme restreignant et étendant leur influence. 
Ainsi quand le poteau est entièrement entouré de 
la natte, les danseuses sont renfermées dans un 
cercle si étroit que l'on peut à peine voir leurs char- 
mes, on dit en conséquence qu'alors les saisons 
sont enveloppées; mais lorsque les jeunes filles, par 
suite de mouvemens contraires aux précédons, dé- 
font la natte, le cercle s'élargit, leur beauté et leurs 
visages gracieux réjouissent les regards des specta- 
teurs, et on dit que les saisons étendent et répandent 
leur influence sur tout le globe. 

La langue des Opatas est singulièrement poétique; 
tous les noms qu'ils ont donné aux villes et autres 
lieux sont emblématiques et désignent quelques par- 
ticularités locales. Par exemple, Aripa dont les Es- 
pagnols en le changeant en Arispe ont détruit l'éty- 
mologie, signifie: la grande réunion des fourmis, 
parce que jadis il y avait dans cet endroit d'im- 
menses nids de cet insecte. Babîpa qui a été méta- 
morphosé en Babispe, veut dire: le point où une 
rivière dérive de son cours précédent. « Cinoque ■» 
est le pays natal des guerriers; et Tcpache\ la ville 
des belles femmes. 

La danse et les chants des Opatas sont imités pat- 
toutes les autres tribus des Indiens de laSonora. Il y a 
une danse qui ressemble beaucoup à un quadrille de 
douze, excepté que le pas consiste en deux sauts sur 
un pied et deux sur l'autre. 



4^ NOUVELLES ANNALES 

Les Opatas ont une tradition suivant laquelle, 
avant la découverte du Mexique par les Espagnols, 
leurs ancêtres, dans leurs fêtes, avaient l'usage d'or- 
ner leur corps avec des morceaux d'or natif, dont 
on ne faisait dans ces temps là , aucun autre emploi. 
En 1821 trente Opatas résistèrent un jour et une 
nuit à huit cents hommes de troupes régulières, 
dans la ville de Tonichè. Ces Indiens ayant aban- 
donné leurs familles et leurs champs pour servir 
dans les armées mexicaines la cause de la liberté , 
trouvèrent à leur retour leurs femmes et leurs enfans 
mourant de faim et leurs champs couverts de mau- 
vaises herbes. Durant tout le temps qu'ils avaient 
passé sous les armes, ils n'avaient pas reçu de paye; 
se trouvant dénués de tout, sans aucun moyen de 
procurer du soulagement à leurs familles, ils s'adres- 
sèrent au commandant général pour une petite 
somme d'argent; non-seulement elle leur fut refusée 
de mauvais grâce, mais encore avec des menaces. 
Ce traitement barbare indigna tellement les Opatas 
qu'ils essayèrent aussitôt de provoquer le ressenti- 
ment de toute la nation ; leur tentative ayant échoué 
ils se retirèrent dans la ville de Tonichè qu'ils en- 
tourèrent d'une palissade de bois pour résister aux 
attaques de la cavalerie, déterminés à se reposer 
sur l'esprit belliqueux de leur trihu , et à attendre la 
crise. Tous furent grièvement blessés , et quoiqu'ils 
eussent pu aisément s'échapper, ils dédaignèrent 
de fuir. Après une résistance de vingt heures , ac- 



DES VOYAGES. /j3 

cables par le nombre, ils furent cernes et faits pri- 
sonniers. 

On aura de la peine à croire que ces braves go us, 
dignes de l'immortalité par une valeur si cclatante,et 
qui auraient pu être utiles au Mexique clans un temps 
de nécessité, furent cruellement fusilles de sang 
froid, à l'exception d'un seul. Celui-ci ayant reçu 
l'ordre de se mettre à genoux obéit, regardant en 
face le soldat qui devait tirer sur lui. Le fusil lit 
trois fois long feu; alors l'Indien se levant et se 
tournant vers le commandant général, lui dit tran- 
quillement: « Il ne plaît pas à Dieu que je sois fu- 
« sillé. » Puis il s'en alla sans que personne essayât 
de le retenir. 

Les Yaqui sont réputés pour leur esprit prodi- 
gieux; les Apacbès pour leur profonde connaissance 
des vertus des plantes ; les Tarumaras pour leur hon- 
nêteté ; les Cérès pour leurs flèches empoisonnées , 
et les Pimas pour leur peu d'intelligence et leur 
lenteur. 

Autrefois l'inimitié des Apachès pour les blancs 
était si forte, et leur vigilance si extraordinaire que 
l'on a assuré que quiconque sortait des murs du 
présidio de Bacuaché , passé quatre heures deTap'-ès 
midi, ne reparaissait plus. Tout le bétaii était réuni 
dans la place à deux heures; il y en avait une si 
petite quantité, qu'un homme qui possédait un che- 
val et une vache était réputé riche. Dans ce temps 
là, lesOpatas qui sont plus courageux que lesApa- 



44 NOUVELLES ANNALES 

chès censervèrent la province , et tirent des actes de 
valeur qui mériteraient d'être conservés par écrit. 
Les jours de danger, causés par l'animosité des 
Apachès, sont passés depuis long-temps; quoiqu'il 
soit difficile d'en assigner un bien réel motif. On 
vient de voir que le souvenir des services rendus 
par les Opatas n'a pas été utile à ceux-ci , dans des 
jours où ils auraient eu des droits à l'indulgence. 

( Travels info the Interior of Mexico, by Lient. 
Hardy. ) 



DES VOYAGES. Zp 



OBSERVATIONS 



SUR LE CLIMAT ET LA SALUBRITE 



DE 



DIVERSES PARTIES DE L'HINDOUSTAN 



Durant les mois de mai et de juin, le thermo- 
mètre, à Almorah, ville située sous le 29° 36' 
de latitude IN . . s'est soutenu entre 8o° et 86° (a 1° 3 r 
et 2 3° 38), tandis que dans les autres saisons il ne 
varie que de 74° à 78 (18 61 à 20 [\i) ; c'est dans 
la période de l'accroissement de chaleur que le cho- 
lera-morbus étend ses ravages. 

A Pouri Djaggarnath , l'air est pur et fortifiant : 
on nomme avec raison ce lieu le Montpellier de l'Est. 
Les convalescens, qui ont besoin de quitter les can- 
tons du Bengale un peu éloignés de la côte , font 
bien de passer les mois compris entre octobre et 
février à Pouri Djaggarnath, ou le thermomètre se 
soutient entre 64° et 76 (i4° 21 à 19° 54). Il est si 
facile d'aller a Pouri Djaggarnath, ou l'on jouit d'un 
climat uniforme et salubre, que les Européens peu- 
vent y rétablir leur sanlé bien plus commodément 



46 NOUVELLES ANNALES 

et à bien moins de frais que s'ils entreprenaient le 
voyage de l'Europe ou même celui du cap de Bonne- 
Espërance. 

C'est le désir d'éviter les embarras attaebés à ces 
longs voyages, qui fait rechercher dans l'Hindoustan 
tant de lieux dont le climat soit plus approprié a la 
constitution de la plupart des Européens que celui 
des plaines du Bengale. Le nord de l'Hindoustan , 
et surtout la chaîne du Massouri , a surtout fixé 
l'attention sous ce rapport. On a particulièrement in- 
diqué le rameau nommé Landaour, qui se dirige à l'est 
et à l'ouest, et dont le point culminant esta 3,ooo pieds 
du Massouri: la hauteur du chaînon de l'est est 
de 6,800 pieds au-dessus de Calcutta ; le sommet est 
couvert de chênes et de rhododendrum ; les flancs 
septentrionaux sont ombragés par des sapins. Des 
trois postes militaires situés dans le pays monta- 
gneux, Almorah a paru trop chaud en été : d'ailleurs 
on ne peut pas y arriver également dans toutes les 
saisons; Simla est trop éloignée et incommode, et 
le climat , quoique délicieux en été , a semblé trop 
froid en hiver ; mais les monts Massouri sont acces- 
sibles dans tous les temps, et il paraît que la chaleur 
ainsi que le froid y sont très modérés. 

On a commencé à construire sur le Landaour des 
barraques pour les officiers et les soldats dont la 
santé a souffert du séjour dans des cantons chauds. 

Les cantonnemens de Mollayi sont à peu près à 
100 milles au N. de Patna, et par conséquent sur 



DES VOYAGES. 47 

l'extrême limite du territoire de la Compagnie, qui 
confine au Népal , dans la portion septentrionale 
de la vallée Terhaï, probablement alluviale. Mollayi 
n'est qu'un village insignifiant. A peu près à 2 5 
milles plus au N. , on rencontre la première rangée 
des montagnes du Népal et au-delà de celles-ci, 
celles du Tubet , couvertes de neiges éternelles. Au 
sud de Mollayi, est le fertile canton de Terhout qui 
s'étend jusqu'au Gange , et à l'ouest celui de Tcham- 
parouu. Tout ce pays est plat et marécageux. Les 
principales rivières qui coulent près de Mollayi , 
sont le Gondock et le Bhagmotty; elles ne sont pas à 
plus de 10 à i5 milles des cantonnemens. Terbout 
est renommé pour sa manufacture d'huile de castor 
et pour sa teinture en indigo; c'est un des cantons 
de l'Inde où l'on recueille le plus de salpêtre, puis- 
que le terrain en est imprégné partout ; aussi, même 
dans les chaleurs, est-il si humide, qu'il est très 
difficile de se procurer de la terre assez compacte 
pour faire des briques, ou bien, lorsque celles-ci 
sont façonnées , de trouver un emplacement assez 
solide pour supporter le poids d'une maison. 

Les plus grands changemens dans l'atmosphère 
ont lieu durant les chaleurs et au commencement 
des pluies. Alors les parties septentrionales de Ter- 
hout surtout sont sujettes à des orages subits et ter- 
ribles. Dans une journée où la chaleur est étouffante, 
le thermomètre marquant 96 ou 98° ( 28 [\i ou 
29" 32 ) , on voit des nuages noirs et lourds se for- 



48 NOUVELLES ANNALES 

mer rapidement à l'horizon , et en mie ou deux 
heures, couvrir entièrement le ciel ; puis tout à coup 
éclate un ouragan épouvantable , accompagné de 
vent , de tonnerre, d'éclairs , de pluie, et au commen- 
cement de la saison chaude, de grêle très grosse, dont 
les grains sont quelquefois presque gros comme des 
œufs de poule. En un moment, la température baisse 
à i5° ou 20° («7 55 et-5° 77). Rarement l'orage 
dure plus de deux à trois heures, et le thermomètre 
revient bientôt à son élévation précédente. Ces ou- 
ragans arrivent à toutes les heures du jour et de la 
nuit, mais plus ordinairement vers le coucher du 
soleil ; alors les champs d'indigo encore jeune sont 
dévastés, les bosquets de manguiers sont jonchés de 
fleurs arrachées de ces arbres, et les récoltes des dif- 
férens grains sont détruites. Le vent d'est inclinant 
au sud souffle pendant 3oo jours généralement avec 
violence, et l'on éprouve ses effets pernicieux; si l'on 
reste long-temps exposé à son action le jour ou la nuit, 
on est attaqué de la fièvre ou de rhumatismes insup- 
portables : on doit soigneusement éviter de rester 
pendant la nuit à la pluie. 

Les cantonnemens de Mollayi sont placés sur la 
rive orientale d'un lac formant un lit abandonné par 
le Bhagmotty, et couvert dans tous les temps de 
beaucoup d'animaux et de végétaux aquatiques. Les 
brouillards ne sont pas très communs dans la séche- 
resse: mais dans les temps pluvieux et froids, quel- 
que clair que le jour ait été, une rosée très abondante 



DES VOYAGES. 4g 

tronimence à tomber clans la soirée , et lendemain 
matin, toute l'atmosphère est remplie d'une brume 
si épaisse, qu'un bâtiment éloigné de 45o pieds est 
à peine visible, et que le terrain est mouillé comme 
s'il fût tombé une pluie abondante. Lorsque le soleil 
levant commence à avoir un peu de force, on voit 
toute la masse des vapeurs rouler à la surface de la 
terre, comme une immense couverture que l'on ote- 
rait de dessus un lit. Cette masse est si épaisse, qui! 
semble presque possible de la suivre et de la pousser; 
elle se reploie vers l'horizon, et se repose, pour le 
reste du jour, dans un créneau énorme sur les som- 
mets des montagnes, offrant sans doute l'apparence 
dont parle le prophète Joël , lorsqu'il compare une 
armée nombreuse à l'aube du jour (c'est-à-dire le 
brouillard de l'aube du jour) qui s'étend sur les 
montagnes ( ch. XI , v. 2 ). On sait que les végé- 
taux vivans semblent avoir la faculté d'attirer l'humi- 
dité de l'air. Or on trouve toujours plus de rosée 
sur l'herbe que sur les endroits secs. Un sentier, 
par exemple , paraît entièrement sec et même pou- 
dreux dans quelques endroits , tandis que l'herbe des 
deux cotés est couverte d'une quantité d'humidité 
suffisante pour changer le chemin en un bourbier 
si elle y avait été aussi abondante. 

Pendant les pluies, le nombre des animaux à sang- 
froid est réellement étonnant , celui des grenouilles 
surtout. Aucun lieu n'est exempt de ce fléau, chaque 
trou, chaque coin des appartemens , soit les plus re- 
( i83o). tome 1. 4 



30 NOUVELLES ANNALES 



tirés, soit les plus fréquentés d'une maison, en est 
également infesté. Si on remue une table ou une 
commode, si on lève un tapis, on trouve les gre- 
nouilles nichées sous ces objets, par quinzaines et 
par vingtaines dans tous les coins, n'importe que ce 
soit dans une salle , une chambre à coucher ou un 
salon. Elles y restent pendant le jour, et vers le cou- 
cher du soleil elles commencent à sortir de leurs re- 
paires et parcourent toute la maison pour chercher 
leur proie. 

M. Tytler, à qui l'on doit ces détails, raconte 
qu'un matin au lever du soleil il fut réveillé par un 
bourdonnement très fort dans sa chambre, semblable 
à celui d'une foire qui se tient à une certaine dis- 
tance. En examinant ce qui l'entourait, il vit la fenêtre 
obscurcie et son lit occupé par une multitude in- 
nombrable de fourmis ailées , longues d'à peu près 
quinze lignes, grosses comme une plume de corbeau, 
et d'une couleur rouge foncée, elles formaient un 
courant continu sortant d'un trou entre les carreaux 
du plancher; ces essaims sont très ordinaires, quand 
ilssemontrent, l'air est rempli de corneilles et d'éper- 
viers qui arrivent pour les dévorer. Le soir, après le 
coucher du soleil, M. Tytler fut alarmé par un bruit 
qui ressemblait à celui d'un torrent de pluie ; il re- 
garde dehors, la nuit était très calme; la curio- 
sité le porta à allumer une bougie pour examiner la 
cause de ce qui se passait; il découvrit que le bruit 
provenait d'une quantité incroyable de scarabées 



DES VOYAGES. 5l 

noirs sortant du plancher ; il y en avait de plus gros 
que la première phalange du pouce, leurs bourdonne- 
mens réunis produisaient ce qu'il avait entendu. Dire 
qu'ils se poussaient hors du terrain par milliers et 
dixaines de milliers , ne donnerait qu'une idée im- 
parfaite de leur apparition ; il faut se les représenter 
comme jaillissant en un torrent continuel, de chaque 
point de la surface et remplissant l'atmosphère 
en s'en volant. Moliayi, plus que tout autre lieu, 
donne naissance va ces insectes qui détruisent les 
livres et les papiers. 

Malgré les plus grands soins, l'exposition à l'air 
et la propreté, l'extérieur des livres paraît comme s'il 
avait été percé de petits trous avec une épingle; ils 
semblent être faits pour ménager l'entrée à un ver 
blanc, long de trois lignes ; dont les colonies ayant 
ainsi pénétré parmi les feuillets, opèrent leur tra- 
vail de destruction. Ils les dévorent en décrivant des 
labyrinthes tortueux, jusqu'à ce que tout le livre soit 
consommé. Heureusement ils ont une sorte d'aver- 
sion pour l'encre, et attaquent rarement la partie 
des feuillets qui est imprimée, avant de s'être régalés 
des marges. 

On a également observé que dans la saison plu- 
vieuse les livres de toutes les sortes deviennent 
gonflés d'humidité et qu'une tablette ne peut alors 
contenir que trois volumes au lieu de quatre qui s'y 
plaçaient aisément dans la saison sèche. Les livres 
reliés en cuir mal tanné , notamment en cuir de 



02 NOUVELLES ANNALES 



l'Hindoustan, surtout si on les néglige pendant un 
ou deux jours sur une table , se couvrent d'une 
couche de moisissure blanche , épaisse au moins 
d'un huitième de pouce : la même chose arrive à 
peu près au meilleur cuir européen. Les planches 
sont alors trempées d'humidité, tandis que dans la 
saison sèche elles sont desséchées et courbées comme 
sion-les avait tenues devant le feu. On peut s'imaginer, 
d'après cela , que les vers dans les habits et les four- 
mis blanches qui dévorent tout , notamment le bois 
de charpente, sont proportionnellement aussi nom- 
breuses que les autres engeances dont il a été ques- 
tion. Enfin de petits champignons blancs crois- 
sent dans tous les coins qu'on a négligés, même 
dans les appartemens les plus fréquentés; mais ils 
sont généralement découverts et enlevés avant d'être 
parvenus à. maturité. 

Les maladies régnantes sont : des rhumatismes in- 
commodes , des fièvres d'un caractère ardent , et 
celles qu'on nomme fièvres desdjengles, qui ont un 
caractère de malignité. Les indigènes sont sujets à 
une diarrhée fatigante et incurable à un gonflement 
dans la gorge qui est le goitre des Alpes ou le ghèga 
de l'Hindoustan ; quelquefois il est énorme. 

Tel est le climat de Mollayi et de son voisinage 
immédiat, mais les parties méridionales de Therout, 
depuis la ville de Moudzafferpore jusqu'au Gange 
sont regardées comme extrêmement salubres. 

Asiotic Journal , mai 1829. 



DES VOYAGES. 53 

RELATION 

D'UN VOYAGE DE CALCUTTA 

EN EUROPE, 

PAR LA ROUTE D'EGYPTE EN 1827 (1). 

Par Madame CHARLES LUSHINGTON. 

« 

Plusieurs femmes européennes ont écrit des rela- 
tions de voyages aux Indes orientales; mais jusqu'à 
présent toutes celles qui avaient visité ces contrées 
lointaines y étaient allées par mer. Quelque fati- 
gante, dangereuse même que soit une traversée 
sur l'Océan , on peut assurer qu'il y a encore plus 
de peines , d'inconvéniens et de périls à traverser 
par terre une partie du vaste espace qui sépare 
l'Angleterre de Calcutta. Ainsi ce n'est pas une 
petite preuve de courage de la part de madame 
Lushihgton d'avoir effectué une tentative dont 
l'idée seule donne à penser aux hommes les plus 
aguerris. 

(1) Narrative ofjourney from Calcutta to Europe hy 
ivay of Egypt in t/ie years 1827 - 1828, by Mistrcss La- 
sttinglon. Loiuîoii, 1829. 1 voî. in- 12. 



54 NOUVELLES ANNALES 

Elle brave les tempêtes et les pirates de la mer 
Rouge, les fatigues des déserts d'Egypte, les alarmes 
qu'inspirent le sauvage Arabe et le Turc despotique ; 
elle explore sur les bords du Nil , les tombes et les 
ruines de l'ancien monde ; elle gravit sur les pyrami- 
des, et après avoir terminé cet intéressant voyage, 
elle donne le récit de ce qu'elle a fait et de ce qu'elle 
a vu , en employant un style et une manière qui fe- 
raient honneur à l'homme le plus instruit. Nous de- 
vons dire même qu'il y a un charme de plus dans la 
simplicité de la narration de madame Lushington et 
dans la fraîcheur avec laquelle elle décrit la route 
qu'elle a parcourue et les objets qu'elle a remarqués. 
Ces avantages sont dus à son sexe; car après Fitz- 
Clarence, Johnson et les récentes descriptions du 
même voyage, il est probable qu'aucun autre écri- 
vain ne nous aurait présenté ce qu'il y a de nouveau 
et d'agréable aussi bien que l'a fait madame Lu- 
shington. 

Après avoir fait connaître notre voyageuse à nos 
lecteurs par ce peu de mots , nous ne la suivrons pas 
dans l'Inde ni sur la mer Rouge; mais nous allons 
assister aux préparatifs qui précèdent la traversée du 
désert de Cosseir. 

ce II s'écoula quelque temps, dit madame Lushin g- 
ton , avant qu'une caravane aussi nombreuse que la 
nôtre fût pourvue de chameaux. On put s'en 
procurer la quantité nécessaire et même au-delà , 
mais il fallut un peu de temps pour les réunir. Us 



. DES VOYAGES. 55 

étaient blancs et noirs outre leur couleur fauve or- 
dinaire. Je dois ici faire remarquer que la distinc- 
tion entre les dromadaires et les chameaux n'existe 
en Egypte que par la manière dont on les emploie; 
on monte les premiers et on s'en sert pour porter 
les dépêches; les seconds transportent les fardeaux. 
Notre cavalcade se composait de quatre-vingt seize 
chameaux et de beaucoup d'ânes , train peu considé- 
rable, si l'on veut bien songer que nous emportions 
nos tentes, nos vêtemens, le vin , l'eau et les provi- 
sions. » Parmi ses compagnons de voyage, madame 
Lushington eut la bonne fortune de reconnaître M. 
Elphinstone, gouverneur de Bombay, que son carac- 
tère personnel, ses connaissances étendues, sa posi- 
tion élevée, et l'estime publique rendaient peut-être 
le meilleur guide et l'ami le plus utile qu'une telle 
caravane pût avoir. En voici une preuve : « Les an- 
niversaires, en pays étrangers, et à une grande dis- 
tance de la patrie , sont généralement célébrés par 
les voyageurs avec beaucoup de zèle et de cordialité. 
Et, malgré la crainte de faire naître l'ennui en ap- 
puyant sur des détails qui peuvent être dénués d'in- 
térêt pour les indifférens, j'essaierai de décrire la 
fête que nous donna M. Elphinstone le premier jour 
de l'an 1828. Malade comme j'étais et fatiguée par 
le chagrin auU«it que par le voyage, je désirai ce- 
pendant me réunir à ces messieurs sous la tente où 
l'on dînait. Je ris d'abord du contraste que je 
remarquai entre la narration- que je venais de lire 



56 NOUVELLES ANNALES 

et l'aspect que m'offrait la table et la compagnie qui 
l'entourait. L'auteur du livre en question décrivait 
le plaisir du voyageur arrivant aux puits près des- 
quels nous étions alors campés, la satisfaction qu'il 
éprouva lorsque après tant de privations il put étan- 
cher sa soif avec une eau abondante et pure; enfin 
il nous aurait persuadés que le désert où il avait 
passé, et dans lequel nous nous trouvions alors, 
était tel que l'a peint Burckbardt, n'offrant au voya- 
geur que du sable, la soif et la faim. Mais je voyais 
notre société composée de dix personnes assises sous 
une tente confortable couverte en serge jaune et gaî- 
ment éclairée. Une table garnie de linge propre, et le 
service composé de ce que je vais dire : dinde rôti, 
jambon, volaille, mouton de diverses espèces, riz, 
pommes de terre, tartelette, et pudding; vin de 
Madère, de Bordeaux , de Xérès, de Porto , et bière 
d'Hodgson. Pour le dessert : biscuits^ amandes et 
raisins, melons d'eau, pamplemouse, et une tarte 
aux prunes pour finale ! Ce qui m'étonnait , c'était 
l'aisance qui présidait à l'arrangement de ce repas. 
Je pense qu'il fout l'attribuer principalement à l'ha- 
bile direction d'Antonio, domestique en chef de M. 
Elpbinstone. Il était actif et robuste , bon tailleur et 
bon cuisinier, parlant un peu plusieurs langues, et 
parfaitement bien l'arabe, le français et l'italien. Il 
raccommodait nos harnais comme un sellier expé- 
rimenté; en un mot, il était propre à tout. La cui- 
sine , la tente , et tout l'appareil étaient partis le ma- 



DES VOYAGES. 5j 

tin de bonne heure avant nous, et à six heures du 
soir le dîner était servi. » 

Parmi les scènes dont madame Lushington fut 
témoin, elle signale l'apparition des Aimées : «Ma 
tente fut envahie par cinq ou six danseuses appelées 
Aimées. Je baissai immédiatement le rideau de soie, 
et je crus qu'elles le déchireraient au milieu de cris 
et de gestes pour obtenir un cadeau. Je ne pus 
m'empêcher de les voir, tout en m'efforçant de tenir 
le rideau baissé; il était réellement impossible de 
les apercevoir sans dégoût. Elles semblaient enflam- 
mées par les boissons spiritueuses , leur corps était 
presque nu, et elles ressemblaient plutôt à nos vi- 
goureuses femmes du peuple enivrées de liqueurs 
qu'à l'idée que je m'étais faite des élégantes et déli- 
cates Egyptiennes. Elles portent le même petit jupon 
que les Indiennes de mauvaise vie. Je paraîtrai peut- 
être bisarrement choquée des mœurs des peuples 
au milieu desquels je voyageais; mais ces femmes me 
semblaient doublement hardies et dégradées par 
l'absence de leur voile. Il est si contraire au préjugé 
du pays qu'une femme se montre sans être voilée , 
que l'épouse du dernier paysan ne verrait passer 
personne sans couvrir son visage de son grossier 
voile bleu : découvrir sa figure doit être le dernier 
degré de dépravation. » 

Après avoir traversé le Nil, madame Lushington 
visita Luxor, Carnac , Gournou, les Memnonium, 
JVÎedinet aboù et autres lieux célèbres avec lesquels 



58 NOUVELLES ANNALES 

les Européens sont aujourd'hui familiarisés; elle fait 
une description très pittoresque. de l'endroit où la 
caravane fit halte. 

a Nous étions près des bords de la rivière ; nous 
dominions la belle vue deLuxor, Carnac, Gournou, 
le grand dépôt des morts, le Memnonium, Medinet 
abou et les deux statues colossales placées dans la 
plaine comme deux frères jumeaux dans une soli- 
taire grandeur. Ces deux statues semblent avoir 
formé les piliers de quelque énorme portique. Les 
savans sont , dit-on , fort embarrassés de décider la- 
quelle de ces deux figures rendait un son aux pre- 
miers rayons du soleil ; mais , moi qui n'entre pas 
profondément dans ces discussions , je me contente 
de croire que le Memnon vocal est celui qui porte 
sur son piédestal tant d'inscriptions grecques , qui 
affirment que telles personnes ont entendu le son, et 
qui spécifient le jour et l'heure où le prodige a eu 
lieu. A moins que ces noms ne soient considérés 
comme autant de mensonges , je ne devine pas com- 
ment il peut s'élever un doute sur le fait. Un matin, 
tandis que nous considérions ces statues , la vue 
d'un Turc venant à nous me causa une grande sur- 
prise, car on rencontre rarement des Turcs dans un 
lieu aussi solitaire que celui où nous étions. Il nous 
fit les salutations musulmanes , et je fus fort étonné 
de l'entendre s'adresser à nous en bon anglais. Ce- 
pendant l'énigme fut bientôt expliquée , l'étranger 
était le major Temple , du quinzième régiment de 



DES VOYAGES. 39 

hussards, revenu récemment de Nubie. LuietM. Wil- 
kinson , habillé aussi en turc , avaient fait arranger 
deux tombeaux dans les montagnes de Gournou , et 
ils y faisaient leur résidence. L'habit turc peut com- 
mander le respect parmi les Arabes de la Haute- 
Egypte , mais il n'a certainement pas le même effet 
dans la Basse-Egypte, où les nations anglaise et fran- 
çaise sont si estimées que l'habillement franc est 
considéré comme la meilleure protection. Les pay- 
sans qui nous entouraient, et principalement ceux qui 
vivent dans les caves de Gournou ont un aspect fa- 
rouche et audacieux, Chaque homme était alors 
armé d'une lance pour résister, disait-on , aux levées 
forcées du pacha , qui avait reconnu l'inutilité de 
faire attaquer ces hommes dans leurs retranchemens. 
J'étais charmée de la beauté et de la tranquillité de 
notre nouvelle demeure; mais je fus entièrement dé- 
senchantée quand je découvris que le lieu que nous 
occupions avait été , quatre ans auparavant, témoin 
du massacre d'un grand nombre d'Arabes alors en 
état de résistance contre ce système de recrutement, 
et qui avaient été tués à coups de fusil tandis qu'ils 
essayaient de s'échapper à la nage. Les pauvres gens, 
dont nous étions entourés , étaient cependant fort 
civils pour nous , et je n'éprouvais aucune crainte 
de me trouver au milieu de ces Arabes avec un com- 
pagnon et même seule. Nous étions pourtant obli- 
gés de prendre des soins particuliers pour la conser- 
vation de notre bagage, et, à cet effet , le gouver- 



6o NOUVELLES ANNALES 

neur de Luxor nous fournissait six hommes pour 
veiller chaque nuit à la garde de notre campement. 
Néanmoins , une fois , après m'être endormie, je m'é- 
veillai comme on éteignait ma lumière et je sentis 
mon lit de camp soulevé par un homme qui s'était 
glissé dessous. Je me mis à crier, il s'enfuit et se dé- 
roba aux poursuites de mes six protecteurs comme 
il avait échappé à leur vigilance. » 

Ce ne fut pas la seule aventure personnelle à la- 
quelle notre héroïne fut exposée. Plus tard elle visita 
Denderah. 

« A notre retour du temple , dit-elle , il faillit 
m'arriver une aventure désagréable. Après une 
longue promenade à cheval nous vîmes que nous 
avions passé l'endroit ou était le bac , et il fallait 
traverser un sable mouvant pour arriver à notre 
tente; en une minute ma monture enfonça jusqu'à 
la selle, et une seconde après j'étais enlevée et jetée 
en travers des épaules d'un Arabe. Un sac de blé 
n'aurait pas été traité avec moins de cérémonie. En 
toute autre circonstance, j'aurais tremblé en voyant 
seulement le vêtement de cet homme approcher de 
moi ; mais quand je fus revenue de ma première 
surprise, ma ridicule position m'aurait fait bien 
rire si je n'avais pas craint qu'il ne fût pris de 
la même envie et ne me laissât tomber dans le 
fleuve. Heureusement je ne me rappelai pas dans ce 
moment l'aveu que m'avait fait un batelier arabe , 
auquel j'adressais quelques remontrances sur son de- 



DES VOYAGES. 6l 

faut de propreté. Je lui demandai s'il se lavait sou- 
vent, à quoi il répondit avec beaucoup de simplicité, 
que cela lui était arrivé trois fois dans sa vie quand 
les cérémonies de sa religion le lui ordonnaient. 
Quel contraste avec les Hindous , qui lie laissent ja- 
mais passer un jour sans Taire de complètes ablutions, 
et qui, dans les temps les plus froids , baignent dans 
le Gange leurs membres frissonnans, et laissent sé- 
cher sur eux leurs vetemens mouillés. » 

Une dame anglaise, ladyBelmore , monta jusqu'au 
faîte de la grande pyramide avec beaucoup de faci- 
lité, suivant ce que rapporte un de ses compatriotes. 
Madame Lusbington trouve la tâche plus difficile; 
elle raconte ainsi son expédition : 

« A mon arrivée, j'aperçus plusieurs personnes 
près du sommet de la pyramide , et quelques au- 
tres qui commençaient à descendre. Elles étaient 
tout près du bord , et leur position qui sem- 
blait si périlleuse, justifiera la conviction où j'étais 
qu'il me serait impossible de monter jusque-là. Ce- 
pendant je résolus d'essayer. Je partis du point où 
Ton a fait l'entrée , et je parcourus toute la longueur 
d'un coté du carré jusqu'au coin opposé; c'était à 
peu près à quarante pieds du sol. Le bord était fort 
étroit et brisé en quelques endroits , de façon qu'il 
fallait faire une longue enjambée pour atteindre la 
pierre prochaine. Comme la pyramide formait un 
mur à droite et conséquemment une défense visible, 
le courage ne me manqua pas jusqu'à ce que j'eusse 



69. . NOUVELLES A IN N AXES 

atteint l'angle. Mais la montée étant là, absolument 
sur cet angle et n'offrant de protection d'aucun côté, 
je commençais à être fort effrayée ; lorsque j'entendis 
ensuite un de mes compagnons qui était au-dessus de 
moi m'engager à renoncera mon projet, et un autre 
me conseiller aussi de ne pas continuer, je fus fort 
aise de revenir et de pouvoir attribuer la non-réus- 
site de mon entreprise à leurs avis plutôt qu'à l'in- 
suffisance de mon courage. Ces messieurs me dirent 
en descendant que c'était un trajet très difficile et 
très fatigant, et ils semblaient en effet accablés de 
lassitude et de chaleur. Mais enfin à mes questions 
cent fois répétées : Pensez-vous que je ne puisse pas 
arriver jusqu'au bout? Ils me proposèrent de le ten- 
ter, et ils m'offrirent de m'accompagner. Je partis , 
et, avec l'assistance d'un tabouret dans quelques en- 
droits , l'aide des guides , et les encouragemens que 
me donnaient ces deux messieurs , j'arrivai à moitié 
chemin, m'écriant tout le temps que je ne pourrais 
jamais redescendre. Et, en vérité, la tête me tour- 
nait si fort , que je restai quelques minutes assise sur 
la pierre de repos qui se trouve à mi-route avant de 
pouvoir me reconnaître. Après m'être un peu re- 
posée, je continuai de monter , mais les guides étaient 
si bruyans, que d'abord je retournai sur mes pas. Le 
bruit qu'ils faisaient en se poussant etcriant, étaitaussi 
effrayant que la hauteur où nous nons trouvions. Mes 
compagnons rétablirent un peu l'ordre, tant en 
adressant des remontrances à ces hommes , qu'en les 



DES VOYAGES. 63 

envoyant presque tous au sommet de la pyramide ; 
ils en laissèrent seulement deux avee moi. Ce repos 
me rendit ma présence d'esprit. La marche devenait 
d'ailleurs plus facile , et j'atteignis le faîte du monu- 
ment aux acclamations de toute la société. Néan- 
moins je fus long-temps avant d'avoir assez de con- 
fiance pour regarder autour de moi , quoique je 
fusse sur une surface d'environ trente pieds carrés. 
La vue ne me satisfit pas , malgré la grande élévation 
où j'étais. Je découvris une immense étendue de terre 
cultivée, divisée en champs de froment verdoyant, 
et de chanvre jaune ; cela ressemblait aux carres d'un 
échiquier; puis le Nil et ses divers canaux qui répandent 
l'abondance , et de l'autre coté une vaste étendue de 
désert. Je dois avouer cependant que c'est par sou- 
venir que je me rendis compte de ce tableau. J'étais 
trop inquiète de la manière dont je descendrais pour 
être frappée de ce qu'il offrait de pittoresque. Une ba- 
lustrade , eût-elle été en paille, aurait donné quelque 
idée de sécurité ; mais il n'y avait absolument rien , 
et il fallait traverser et traverser de nouveau l'angle 
de la pyramide, parce que les bords brisés des as- 
sisses y obligeaient ; car ce serait une erreur d'ima- 
giner qu'il y a des marches. La route est formée de 
blocs de pierre et de granit, dont quelques-uns sont 
rompus, d'autres en décomposition, d'autres sont 
tombés et laissent un trou anguleux dans la macon- 
nerie; maîs tout cela est fort irrégulier. Parfois les 
pierres se trouvent égales en largeur et en hauteur ; 



64 NOUVELLES ANNALES 

mais le plus généralement la hauteur excède de 
beaucoup la largeur. Dans beaucoup d'endroits les 
blocs ont quatre pieds de haut. Une fois la pierre était 
si haute que je glissai, et je craignis qne mes pieds 
n'allassent au-delà du bord sur lequel ils devaient 
se poser, et qui n'avait que quelques pouces de largeur. 
Une autre fois je courus un plus grand péril : j'a- 
vais alongé un pied avec beaucoup de peine jusqu'à 
l'endroit qu'il devait atteindre , et comme l'autre al- 
lait le suivre, le bout de mon soulier entra dans 
une crevasse du roc , et je faillis perdre l'équilibre en 
in efforçant de me tirer de là. Dans quelques endroits 
les pierres étaient assez larges pour qu'on fît usage 
du tabouret, ce qui diminue considérablement la 
fatigue ; mais le plus grand nombre étaient beaucoup 
trop étroites pour qu'on pût y placer les trois pieds 
de ce siège, et je ne trouvai pas assez sûr de le faire 
soutenir par un Arabe tandis que j'aurais été dessus. 
Après tant de peines on peut aisément croire que je 
fus fort aise quand j'eus accompli cette entreprise ; 
car , s'il faut dire la vérité, mon plus grand plai- 
sir en montant sur la pyramide, était de pouvoir 
raconter plus tard que je l'avais gravie jusqu'à 
son sommet. » 

Revenons à Thèbes. Madame Lushington raconte 
une chasse aux momies : « J'acceptai du signor 
Piccinini , Italien au service du consul suédois 
à Alexandrie , qui avait demeuré environ neuf ans 
à Thèbes , l'invitation d'assister à l'ouverture d'une 



DES VOYAGES. 6S 

momie. Je devais emporter le scarabée et les orne- 
mens sacrés qui seraient trouvés dans le sarcophage. 
La demeure du signor Piccinini n'était autre chose 
qu'une hutte de terre sur les coteaux de Gournou. 
Je montai quelques marches pour arriver à la seule 
chambre qu'il y eût. Elle contenait la couche , les 
armes du maître , quelques dessins , et tout ce qu'il 
possédait de biens en ce monde; les volets, les mar- 
ches et le plancher étaient faits avec des cercueils 
de momies, peints en caractères hiéroglyphiques et 
qui avaient peut être quarante siècles d'existence. 
C'était une circonstance curieuse pour moi que d'a- 
percevoir cette profusion d'objets que j'avais été 
accoutumée à regarder comme des objets de grande 
valeur et dignes de figurer dans des musées ou dans 
des collections d'antiquités. J'avais accompagné le 
signor Piccinini avec beaucoup de joie, pensant que 
j'aurais de belles choses à raconter à mes amis d'An- 
gleterre. Quant à l'idée que je me faisais de l'ouver- 
ture d'une momie, je serais assez embarrassée de le 
dire; toutefois, il y avait quelque peu de classique 
et d'antique, et rien certainement de ce que c'était en 
réalité. Une demi douzaine d'Arabes se tenaient 
debout couverts de poussière, haletans de chaleur 
et de fatigue. Ils venaient de déposer leur fardeau et 
ils examinaient d'un œil curieux et avide la visite 
du contenu de la momie ( leur profit dépendant de 
la valeur de la prise). Les torches qu'ils tenaient à 
la main pour aider à faire les recherches éclairaient 
( i83o. ) tome r. 5 



()6 NOUVELLES ANNALES 

leurs physionomies impatientes. Le coffre extérieur 
était couvert de caractères hiéroglyphiques et l'inté- 
rieur représentait une figure aussi grande que nature 
dont le visage et les yeux étaient peints comme un 
masque. Quand on l'eut ouvert on n'aperçut qu'une 
masse de toile d'un jaune foncé et cette étoffe quoi- 
que formant au moins quarante plis tomba comme 
de la poussière sous la main impitoyable de l'opéra- 
teur et le squelette parut. Il se passa quelque temps 
avant que je pusse me remettre de la profonde horreur 
dont cette scène m'avait pénétrée. Je ne voulus pas 
en voir davantage; ce dont j'avais été témoin suffi- 
sait pour me faire remarquer tout ce qu'il y avait de 
dégoûtant dans le métier de ces dénicheurs de mo- 
mies, et dans la manière brutale dont ils le faisaient. 
On pourra appeler cela se livrer à la recherche de 
la science; quant à moi cela ne me paraissait qu'un 
outrage aux morts pour obtenir les chétifs ornemens 
avec lesquels ils étaient généralement ensevelis. En 
effet J ce n'était pas autre chose ; car dès qu'on eut 
constaté que la momie ne possédait aucun ornement, 
le squelette et le papyrus sur lequel étaient inscrits 
un grand nombre d'hiéroglyphes furent jetés comme 
d'inutiles débris. 

« Assez de papyrus et de reliques ont été fournis 
dans l'intérêt de la science; et je pense qu'en pu- 
bliant un édit qui chasserait de la contrée ces profa- 
nateurs des sépultures humaines, le pacha se ferait 
beaucoup d'honneur. Il avait ordonné que tous les 



DES VOYAGES. 67 

squelettes fussent enterres de nouveau; mais les faits 
prouvaient évidemment qu'habituellement on ne te- 
nait pas grand compte de cet ordre. Les scarabées 
sont rares, les fellahs nous en apportèrent quel- 
ques-uns sans valeur, pendant que nous errions 
dans les ruines. On trouve des anciennes médailles en 
abondance ; mais elles sont en trop grand nombre 
pour être curieuses, et elles n'étaient pas assez 
belles pour nous engager à les acheter. Le signor 
Piccinini avait trouvé une momie ornée de brace- 
lets larges d'environ un pouce et formés de petits 
grains de pierres de couleur. Ils étaient remarqua- 
bies par leur ressemblance avec ceux qui sont au- 
jourd'hui à la mode. Etant faits sans art, ils étaient 
bien moins jolis, mais les grains qui étaient de corail, 
de cornaline, d'améthyste et de porcelaine vitri- 
fiée d'un bleu très brillant > étaient enfilés ensemble 
et séparés à chaque intervalle d'un pouce par un fil 
ou un anneau d'or auquel tous étaient attachés afin 
de tenir le bracelet aplati sur le bras. Le signor Pic- 
cinini trouvait cela très beau; quant à moi, ces bi- 
joux ne me paraissaient avoir d'autre valeur que leur 
antiquité. 

« Durant son long séjour à Thèbes, le signor Picci- 
nini n'avait découvert qu'une seule momie qui lui 
offrit la chance de l'indemniser de ses travaux. 
Après avoir passé par sa misérable cuisine , dont les 
planches étaient faites aussi avec d'anciens cercueils, 
nous entrâmes dans un tombeau où reposait la mo- 



C8 NOUVELLES ANNALES 

mie en question qu'on supposait être celle d'un 
grand-prêtre en dignité. Elle était placée dans un 
cercueil de pierre dont le couvercle avait été enlevé 
et il était renfermé dans trois autres cercueils dont 
chacun avait à la partie supérieure un masque doré; 
le couvercle entier du dernier cercueil était égale- 
ment doré et parfaitement conservé; le corps était 
enveloppé d'un vêtement fait artistement avec de la 
dentelle d'or et en apparence d'un tissu très serré. 
Toute la figure était aussi fraîche que si elle eût été 
préparée quelques mois auparavant, mais l'enveloppe 
n'était pas déployée. Le signor Piccinini dit qu'il au- 
rait pu vendre cette momie cinq cents piastres à 
Alexandrie, mais qu'il la croyait d'une telle valeur 
qu'il avait le dessein de l'emporter lui-même en Tos- 
cane. Cette appréciation de la momie pourrait- 
elle exciter la cupidité des acquéreurs ; c'est ce que 
je ne prétends pas décider» 

« Les montagnes voisines appelées monts Gournou, 
ont servi de cimetières pendant plusieurs siècles; et 
malgré les ravages qu'on y a faits depuis quelques 
années, elles paraissent inépuisables. Ce n'est pas une 
exagération de dire que leur masse n'est que le toit 
qui recouvre des monceaux de momies. Les sarco- 
phages servent de chauffage dans tous les environs. 
Je n'ai pas vu brûler autre chose. Je ne pouvais 
d'abord m'habituer à l'idée de voir préparer mon dî- 
ner avec le bois des tombeaux; d'autant plus queplu- 
sieurs de ces couvercles qui ont , comme je l'ai déjà 



DES VOYAGES. 69 

dit, la forme d'une figure humaine, étant ordinaire- 
ment dressés debout contre l'arbre sous lequel le 
cuisinier exécutait ses opérations , leurs grands 
yeux semblaient s'ouvrir avec étonnement sur ce 
monde nouveau qu'ils regardaient fixement. Les cer- 
cueils sont ordinairement en bois de sycomore , ce 
qui peut, en quelque sorte, expliquer la disparition 
de cet arbre de toute la haute Egypte. Celui sous 
lequel on avait dressé ma tente était le seul qu'on 
eût trouvé dans les environs. Peut-être aussi faut- 
il attribuer cette extinction des sycomores à l'aridité 
croissante du sol. On a trouvé dans les montagnes 
un grand nombre de momies sans cercueils et seule- 
ment embaumées, c'était sans doute ainsi qu'on en- 
terrait les gens des classes les plus pauvres qui ne 
pouvaient pas adopter un mode d'inhumation plus 
dispendieux. » 

Les remarques de madame Lushington sur Thèbes 
ou plutôt sur ce que fut Thèbes, sont aussi. très in- 
téressantes. 

a Le sol d'Egypte est extrêmement fertile, et 
la surprenante variété des fourrages était une agréa- 
ble nouveauté pour nos chevaux. Des prairies cou- 
vertes du trèfle le plus beau , et où les troupeaux 
paissent et courent librement; des champs de blé , 
de maïs, de haricots de la plus douce odeur, d'in- 
digo, de coton, de chanvre, et je ne dois pas ou- 
blier de lupin bleu, que Ton emploie ici pour la 
table, se déploient de tous cotés. Mais au milieu de 



70 NOUVELLES ANNALES 

cette fécondité, je ne pouvais m'einpêcher de remar- 
quer la solitude de Tbèbes, si je puis nommer ainsi 
Carnac et Luxor. Les animaux et les oiseaux, les 
pigeons exceptés, viennent rarement troubler ce 
calme profond. Habituée que j'étais à la popula- 
tion nombreuse de Calcutta, la rareté des babitans 
de cette antique contrée me frappait; l'absence de 
pêcheurs sur le Nil était encore plus remarquable. 
Sur le Gange , les pêcheurs sont par centaines , et 
les vaisseaux sont fréquemment obligés de changer 
leur course pour éviter d'endommager les filets mul- 
tipliés; mais à Thèbes, le Nil coule silencieusement 
et tranquillement sans qu'un seul bateau vienne trou- 
bler ses flots. Je méditais sur cette différence, et mon 
imagination passant rapidement sur les évènemens 
de quelques semaines, me reporta aux Indes et me 
représenta le contraste qui existait entre Calcutta, 
cette ville des palais , remarquable par son activité 
commerciale et sa population, et cette Thèbes, au- 
trefois si magnifique, la ville aux cent portes, au- 
jourd'hui vide d'habitans , sans. commerce , dévas- 
tée, et n'offrant plus que les tristes restes de sa ma- 
jesté déchue. » 

Au Caire, madame Lushington visita les objets 
curieux de cette grande ville ; les détails qu'elle 
donne sur ce sujet sont fort intéressans. 

Voici comme elle décrit sa visite à Cboubra, mai- 
son de campagne du fameux Mohammed Àly 
pacha : 



DES VOYAGES. 7 I 

a Nous passâmes par une belle route, plantée de 
chaque coté d'acacias et de sycomores. Ces arbres 
devaient leur prompte croissance à la nature fertile 
du sol , et répondaient au caractère impatient du 
pacha qui, trois ans auparavant, avait fait abattre 
d'un seul coup l'avenue de mûriers. Nous arrivâmes 
bientôt à la maison , qui est située près du Nil et 
qui domine le fleuve et le Caire. L'extérieur du bâ- 
timent n'offre rien de remarquable. Après être 
montés sur une terrasse de quelques pieds carrés , 
nous entrâmes par une porte de bois brut , à peu 
près semblable à celle d'une basse-cour, et nous nous 
trouvâmes dans la salle d'audience du pacha. Elle 
était couverte de nattes et garnie autour des murs 
d'une rangée de coussins ; des oreillers de satin pla- 
cés à deux coins opposés incliquaient le siège qu'oc- 
cupait le pacha suivant la position du soleil. A l'ex- 
trémité de cette salle nous entrâmes par une porte 
basse dans une petite chambre où il y avait un lit à 
terre , c'était sa chambre à coucher. Aussi peu de 
luxe ne se rencontre certainement chez aucun mo- 
narque. Nous parcourûmes ensuite de magnifiques 
appartenons destinés à la première femme du ha- 
rem. Le centre de la pièce principale formait une 
espèce d'octogone avec trois cabinets , tous pavés en 
marbre ; les quatre angles s'ouvraient sur autant de 
chambres plus petites ornées de riches divans et de 
coussins de velours et d'étoffe d'or; des bains en 
marbre complétaient cette suite d'élégans apparte- 



*]1 NOUVELLES ANNALES 

mens. Les plafonds faits par un artiste grec étaient 
hauts et voûtes } enrichis d'or et de peintures repré- 
sentant des paysages, des palais et des colonnades. 
Le salon particulier de la sultane était encore plus 
somptueux ; le plafond offrait un ensemble circu- 
laire de palais dont les colonnes et les arcades étaient 
dessinés admirablement d'après les règles de la per- 
spective. Ces appartemens avaient été jusque-là occu- 
pés par la femme défunte de Mohammed et mère 
d'Ibrahim pacha par son premier mari. Leur splen- 
deur contrastait singulièrement avec la simplicité de 
ceux qu'habitait le pacha. Un de mes amis me de- 
manda à ce sujet si cela ne m'avait pas convaincue de 
la galanterie des Turcs , et il me somma de lui citer 
un mari anglais qui en fît autant pour le plaisir ex- 
clusif de sa femme. Je me contentai de répondre 
qu'avec mes habitudes errantes je ne changerais pas 
volontiers ma liberté d'aller où bon me semblait con- 
tre de telles preuves d'affection ? et que je craignais 
bien que fort peu d'Anglaises consentissent à être 
bonnes épouses, à la manière dont l'entendaient le 
pacha et Sancho Pança , en restant , suivant le pro- 
verbe , aussi constamment à la maison que si elles 
eussent eu les jambes cassées. 

« La défunte épouse de Mohammed Aly avait eu 
beaucoup d'influence sur lui , parce qu'il regardait 
son mariage avec elle comme l'origine de sa fortune. 
Elle était chérie et estimée du peuple; car elle em- 
ployait toujours son crédit pour obtenir justice et 



DES VOYAGES. fê 

miséricorde. Elle recevait beaucoup de requêtes et 
elle entretenait rarement le pacha de leur objet ; son 
pouvoir était trop bien connu des ministres pour 
qu'ils crussent nécessaire de recourir à cet appel. Si 
néanmoins , par suite de quelque hésitation de leur 
part , elle s'adressait au pacha , il répondait aux 
observations de ses conseillers : « C'est assez pour 
mes deux yeux ! qu'il soit fait selon qu'elle le désire.' 
Je le veux, par le feu , l'eau et la pierre. 

« Son altesse , durant les chaleurs de l'été , se 
tient dans une chambre disposée exprès pour y en- 
tretenir la fraîcheur , et au milieu de laquelle, dans 
un bassin de marbre, jaillit une fontaine. Sur un 
des murs on lit en grands caractères arabes un verset 
du Koran dont voici le sens : « Une heure de justice 
vaut soixante-dix jours de prière. » 

« Les jardins de Ghoubra , avec leurs fruits dorés 
et leurs fleurs aromatiques , ayant déjà été décrits 
par d'autres voyageurs, je parlerai seulement du 
magnifique pavillon qui est le principal embellis- 
sement de ce lieu , et qui fut terminé quelques se- 
maines avant ma visite. Ce pavillon a environ deux 
cent cinquante pieds de long sur deux cents de large. 
De chaque côté se déploient quatre galeries com- 
posées d'élégantes colonnes du plus beau marbre 
blanc, d'un ordre ressemblant au composite, et qui 
entourent une cour enfoncée, profonde de six pieds 
et pavée en marbre blanc. A chaque coin de la co- 
lonnade s'élève une terrasse sur laquelle l'eau passe 



74 NOUVELLES ANNALES 

pour tomber en cascade dans la cour j des poissons 
très bien sculptés en ornent les bords , et imitent si 
bien la nature qu'avec le voisinage de l'eau en mouve- 
ment ils semblent être animés. Toutes les eaux se réu- 
nissent ensuite pour s'élever par une fontaine qui est 
au centre et reparaissent par un magnifique jet d'eau, 
très haut, brillant et abondant. On contemple rare- 
ment des effets de ce genre sans appréhender que 
l'eau ne vienne à manquer ; mais ici les canaux sont 
alimentés par le Nil, et le spectateur sait que cette 
source ne peut tarir. Quand le temps est beau , le 
pacha se rend quelquefois à cette charmante fontaine 
avec les femmes du harem qui se rangent dans la 
cour pour l'amusement de son altesse assise sous la 
colonnade. Il s'opère un grand mouvement quand les 
femmes descendent dans le jardin ; à un signal donné 
les jardiniers disparaissent. Nous fûmes frappés de 
la fraîcheur et de la santé de ces hommes , ils étaient 
presque tous Grecs , chacun d'eux portait à la 
main un bouquet ou une branche de fruit , et les 
couleurs brillantes de leur costume pittoresque 
au milieu de ce riche tableau les rendaient plus 
semblables aux acteurs d'un ballet , représentant 
une fête de l'antique Arcadie, qu'à des ouvriers d'un 
despote. » 

Comme notre intention n'est pas d'accompagner 
madame Lushington à Malte , en Sicile , à Naples et 
en Angleterre , nous terminerons notre extrait par 
quelques anecdotes incidentes. La première est un 



DES VOYAGES, *] 5 

trait frappant de caractère qui eut lieu durant un 
combat malencontreux livré sur mer, au mois d'oc- 
tobre 1827. 

« Sir Thomas Fellowes avait deux de ses fils , 
dont un âgé de neuf ans ? à bord du Darmoutli , 
à la bataille de Navarin. Ces deux petits marins 
se conduisirent avec un sang -froid bien extraor- 
dinaire pour leur âge ; et , pendant l'action , l'aîné , 
âgé seulement de douze ans , eut l'admirable présence 
d'esprit de tenir son frère éloigné de la vue de son 
père, de peur d'exciter l'inquiétude de ce dernier. » 

A Giarra, en Sicile, nous avons vu un spectacle 
tout différent. Une troupe entière des matrones d'E- 
phèse pleuraient les objets de leur amour! 

« Le village avait été peuplé de cent-cinquante 
hommes avec leurs femmes et leurs enfans. Comme 
l'église était fort petite , on y entendait le service 
divin à différentes reprises. Les femmes étaient allées 
les premières , comme de coutume ; quand elles sor- 
tirent, les hommes avaient pris leur place. Mais à peine 
étaient-ils rassemblés qu'un tremblement de terre 
vint engloutir le prêtre et toute la communauté : pas 
un homme n'échappa. Celui qui me donnait ces dé- 
tails ajouta que ces pauvres femmes étant restées 
veuves , ici je m'attendais à un dénouement tragique , 
allèrent à une autre paroisse pour y recruter de nou- 
veaux maris. Car, disait-il, que peuvent-elles faire 
de mieux, sinon de rentrer en ménage le plus tôt 
possible. » 



76 NOUVELLES ANNA.LES 

Une notice relative aux antiquités égyptien^ 
nés peut être agréable à beaucoup de nos lec- 
teurs , aujourd'hui que nous avons de si fré- 
quentes communications avec l'antique pays des 
Pharaons. 

oc Les édifices égyptiens que M. Champollion a re- 
connus comme ayant été élevés sous les Pharaons , 
sont : les ruines de Sais, l'obélisque d'Héliopolis , le 
palais d'Abydos, ou El-Arabah , un petit temple à 
Dendera,Carnac, Luxor, Medinet abou, Gournou, le 
Memnonium, le palais appelé le tombeau d'Osyman- 
dias, les excavations de Biban el Moulouk,les hypo- 
gées dans les montagnes au-dessus de Thèbes, les tem- 
ples d'Élephantine et une portion des temples de 
Philae. Les Grecs et les Romains ont bâti: le temple de 
Babbert, le Kars-Keroun, le portique de Kaïul Kebir, 
le grand temple et le typhonium de Dendera, le por- 
tique d'Esneh, le temple du Nord, le temple et le 
typhonium d'Edfou , les temples d'Ombos , la plus 
grande partie des bâtimens de Philae, les ruines Pto- 
lémaïques, le temple d'Erment et de Tuât, le temple 
d'Edfou, d'Esneh, le temple d'Aphroditopolis, main- 
tenant appelé E'days au nord d'Esneh, Contralato- 
polis, petit temple à l'est et au bord du Nil ; El Hegs 
( Electhya ), de petits temples ruinés et d'intéres- 
santes catacombes à l'est et au bord du Nil. Le grand 
tombeau découvert par Belzoni est aussi appelé 
Amoun Mai Ramses; le tombeau visité par Bruce 
est celui de Ramses III. Le troisième était appelé 



DES VOYAGES. 77 

par les anciens le tombeau de Memnon : les plus 
belles sculptures sont celles des rois de la dix-hui- 
tième et de la dix-neuvième dynastie. Tous les au- 
teurs s'accordent à dire que Ramses, Sethosis et Se- 
sostris sont le même personnage. D'après des calculs 
qui ne manquent pas de probabilités, il aurait été 
contemporain de la guerre de Troie. On croit que 
M. Champollion ne partage pas cette opinion. Ramses 
Meiamon bâtit le palais de Médinet abou et quel- 
ques portions des bâtimens de Carnac et de Luxor. 
H était père d'Aménophis et grand-père de Ramses- 
le-Grand ou Sesostris. Les divinités de la mort qu'on 
trouve dans ces tombeaux sont différentes de celles 
qu'on voit dans les autres monumens. Les princi- 
pales sont Isis et Osiris. Les attributs des diverses 
divinités se confondent étant appliqués à chacune 
d'elle; mais le nom phonétique est généralement 
inscrit sur la figure. Les dieux ont des barbes frisées, 
le trône est la seule marque certaine à laquelle on 
reconnaît Isis. » 

Nous nous arrêterons ici en remerciant l'aimable 
auteur qui a prouvé que , même pour une femme , 
la route des Indes par terre , tant que nous sommes 
en paix avec la Turquie ? est préférable au voyage 
par mer ; elle exige moins de temps et moins de dé- 
penses , et est à tous égards plus agréable et plus 
instructive. Madame Lushington donne des instruc- 
tions à ceux qui voudraient suivre son courageux 



7 8 NOUVELLES ANNALES 

exemple ; et elle signale comme un des plus grands 
obstacles à ce voyage la connaissance imparfaite 
qu'on a de la mer Rouge. Puisse une exploration 
exacte de ces parages faire disparaître ces empê- 
chemens! 

J. C. L. M. 



DES VOYAGES. 79 



BULLETIN. 

ANALYSE CRITIQUE. 

Description de Péking traduite du chinois, 1 vol. 
in-8° ? avec un plan gravé en deux feuilles. 



Cette description tirée d'un livre chinois est traduite en 
langue russe parle père Hyacinthe ( M. Bilchourinski ) 
ancien supérieur du couvent russe à Péking, où il a résidé 
pendant dix années. 

Cet ouvrage est curieux; voici ce qu'il contient de plus 
intéressant : ' 

Péking forme un carré ohlong et a 7 lieues et demie de 
circonférence. Il se divise en deux villes distinctes : la sep- 
tentrionale, qu'on nomme ordinairement la ville tatare ; 
et la méridionale, ou la chinoise. La première renferme 
le palais impérial ; elle est occupée principalement par les 
troupes manlchoues, tandis que la seconde est la ville 
commerçante, habitée par la population chinoise. Péking 
est la résidence des empereurs depuis i42i. Cette ville est 
située au milieu d'une vaste plaine sablonneuse et fangeuse 
en plusieurs endroits. Les beaux temples qui se trouvent 
hors de ses murs, les couvens magnifiques et les cimetières 
des grands formeraient, par leur situation pittoresque, des 
tableaux délicieux, sans l'habitude qu'ont les Chinois d'en- 
sevelir leurs plus beaux édifices dans des enclos de murs 
élevés. 



80 NOUVELLES ANNALES 

Les campagnes environnantes, couvertes de moissons 
en été , offrent, dansleur inégalité montueuse, des paysages 
variés dont l'effet plaît à l'œil -, la ville elle-même, vue du 
haut des montagnes qui l'environnent au loin, se présente 
comme si elle était au milieu d'une épaisse forêt-, cela vient 
de la disposition oblique des bouquets de bois attenant 
aux. différens cimetières, puis des arbres plantés en avenue 
près des couvens , des villes et des bourgades du voisi- 
nage. Lorsque le voyageur s'approche de Péking par le 
nord, la hauteur des murs arrête ses regards impatiens. 
Les formes extraordinaires et gigantesques des tours pla- 
cées au-dessus des portes surprennent par leur nouveauté; 
mais, dès qu'on a pénétré dans l'intérieur de la ville, on 
est étonné de ne point apercevoir de ces superbes édifices, 
de ces rues propres et régulières qui font l'ornement prin- 
cipal des capitales de l'Europe. Au lieu de rues, on ne 
voit que de longues files de marchandises étalées ; au lieu 
d'hôtels et de palais, qu'un mélange de boutiques, d'au- 
berges et de couvens. 

On rencontre|rarement, dans les rues du premier ordre, 
quelque palais ou quelque autre édifice. Les bâtimens de 
cette espèce, de même que les maisons des habitans, sont 
dans de petites rues et dans d'étroits passages. A la vérité , 
les rues principales, et même le plus grand nombre des 
autres sont assez larges et assez droites-, mais dans plu- 
sieurs endroits les maisons sont mal alignées et délabrées; 
ailleurs se trouvent des puits au milieu des rues qui sont 
en outre bordées d'égoûts infects. En général, l'inégalité, 
le mauvais entretien des rues, ou plutôt des sentiers qu'on 
est obligé de suivre dans les rues, est un juste sujet de blâme 
contre la police chinoise; et l'insupportable puanteur d'u- 
rine qui sort des trous pratiqués dans les ruelles , presqu'à 
chaque recoin, est une des choses qu'on ne peut com- 



DES VOYAGES. 8j[ 

prendre , lorsqu'on songe à l'extrême délicatesse des Chi- 
nois sur d'autres objets. Cependant comme ia partie anté- 
rieure de chaque boutique ou magasin est disposée d'une 
façon particulière et avec des ornemens variés selon la 
nature des marchandises qu'on y débite, cette diversité 
de constructions embellies par le vermillon, l'azur, le 
vernis et la dorure, comme aussi par l'arrangement sy- 
métrique et remarquable des marchaudises, enfin les arcs 
de triomphe qui décorent les places publiques, toutes ces 
choses attirent l'attention de l'étranger, et lui font oublier 
les désagrémens dont nous avons parlé. 

Les théâtres, qui chez nous contribuent tant à l'embel- 
lissement des grandes villes, ne consistent, en Chine, 
qu'en échoppes ouvertes, transportables et sans décora- 
tions. Ce n'est qu'à la cour qu'il y a des théâtres permanens. 
La scène y est double et triple, c'est-à-dire à deux et trois 
étages, et les acteurs, répartis d'après l'action représen- 
tée, jouent une seule et même pièce dans le même temps > 
avec un tel accord de musique et de paroles, qu'ils ne 
sauraient mettre plus d'ensemble sur une seule scène. 

Parmi les plus beaux endroits qui s'offrent aux regards 
dans la ville tatare, il faut citer le lac situé à l'ouest du 
palais impérial, et entouré de saules pleureurs; l'île de 
marbre qui est au milieu, et les sommets ravissans du 
mont Kingchan, avec la magnifique entrée qui se trouve 
à son pied méridional -, mais l'accès en est interdit au pu- 
blic. Il n'y a autour de Péking aucune rivière navigable. 
Un seul petit canal, honoré du nom de rivière impériale , 
traverse la ville, et encore ses eaux ne sont-elles destinées 
qu'à alimenter les étangs et les canaux du palais. Les ha- 
bitans de la capitale ont de l'eau de puits à discrétion; 
mais en général cette eau est salée, et il faut envoyer au- 
delà des barrières pour s'en procurer de potable. Les puits 
( l83o. ) TOME I. 6 



$2 NOUVELLES ANNALES 

qu'on trouve au nord de la ville donnent une eau excel- 
lente. Péking est remarquable par la force de son assiette 
et les proportions colossales de ses murs ; mais d'autre 
part, elle ne peut recevoir que par le sud-est uniquement 
toutes ses subsistances. Le canal impérial par ou arrivent 
dans Péking les vivres et les combustibles , se dessèche 
quelquefois par suite des grandes chaleurs ; et dans le 
temps des révoltes et des guerres civiles, il est facile d'en 
fermer le passage : cette dernière circonstance fut une des 
principales causes de la chute de la dynastie mongole qui 
a régné en Chine, et dont les empereurs faisaient leur ré- 
sidence dans cette ville. 

La ville chinoise n'est que le faubourg méridional de 
Péking, et en effet elle n'est ceinte d'une muraille qu'à 
cause des deux grands temples du Ciel et de la Terre , dans 
lesquels l'empereur va sacrifier une fois par an. Elle est 
l'entrepôt de toutes les marchandises qui se vendent à Pé- 
king et dans la banlieue; c'est ce qui la rend si populeuse. 
Ou y voit toujours un concours incroyable de marchands 
et de voyageurs. Malgré son étendue., elle ne contient que 
peu d'objets dignes de remarque. Les militaires, aussi bien 
que les employés appartenant à des familles mantehoues, 
n'ont pas la permission d'y demeurer, ni même d'y passer 
la nuit. Comme la ville tatare est censée une place de 
guerre, quoiqu'elle soit convertie en place de commerce, 
la rigueur des anciens règlemens militaires s'y maintient 
encore. C'est pourquoi tous les lieux où l'employé et le 
bourgeois cherchent à se délasser et à se distraire , tous 
les agrémens et les jouissances de la vie, vers lesquels jeunes 
et vieux se portent avec tant d'empressement , sont con- 
centrés dans la ville chinoise. 

Les lieux voisins de la porte Tsian men, et principale- 
ment les rues Siau vu kheou et Ta cha lan , avec leurs 



DES VOYAGES. 83 

tenans et aboutissans , sont regardés comme le foyer de 
la joie et du plaisir. C'est dans la première de ces deux 
rues que se trouvent les plus fameux, restaurans dePéking. 
les Chinois y font bonne chère : un repas, qui consiste 
ordinairement en vingt plats et plus, coûte au moins 
i5oo petites pièces de cuivre, ou 9 à 10 fr. par tête. 

Le plan de Péking, qui accompagne la description du 
P. Hyacinthe , est en deux grandes feuilles bien gravées ; 
on doit regretter qu'il soit si vide de noms, et que ceux 
des rues et des grandes places y manquent entièrement , 
quoique la grandeur de l'échelle eût permis de les mettre 
tous. 



MELANGES. 

Discours prononce par M, Ouvarov , président de 
l' Académie impériale des sciences de Pètersbourg , 
à la séance extraordinaire du 16/28 novembre 1829» 

Messieurs , 

C'est une grande et noble pensée que celle qui nous 
fait voir dans l'universalité des connaissances humaines 
un centre unique auquel se rallient tant d'hommes épars 
sur la surface du globe. Divisés par mille nuances, sépa- 
rés par mille intérêts divers, ils se trouvent réunis aussi- 
tôt qu'ils s'élèvent à cette sphère supérieure où leurs plus 
nobles travaux, où. leurs impulsions les plus désintéressées 
ne forment qu'un faisceau et rentrent toutes dans ce do- 
maine commun qui appartient à tous les peuples, comme 
il se compose des trésors de tous les siècles. 

C'est là ce mobile puissant qui,, détachant les hommes 
de génie de tout instinct personnel, les pousse à des en- 



84 NOUVELLES ANNALES 

treprises lointaines, h de glorieux hasards dont la posté- 
rité recueillera tout le fruit. Voyez avec quelle ardeur, 
avec quelle force de volonté ces Argonautes de la science 
bravent tous les dangers. Quelle est la plage aride, quel 
est le désert inhabité qui n'ait pas été honoré par les ex- 
ploits ou !a perle de quelques-uns d'entre eux? Est-il vin 
point sur le globe vers lequel ne s'élance incessamment 
leur généreuse impatience? Ces paisibles mais difficiles 
conquêtes ont été le prix d'une constance que rien n'a pu 
abattre , et il n'est pas un trophée intellectuel qui n'ait 
été, pour ainsi dire, arrosé du sang de ces hommes cou- 
rageux. 

Plus heureux que ses illustres devanciers , un intrépide 
voyageur a bravé les feux du tropique comme il vient de 
sonder les profondeurs de la Sibérie. En nous faisant con- 
naître, sous un jour nouveau, les riches contrées de l'A- 
mérique, il a frayé une route que nul autre n'a parcourue 
avec un succès aussi éclatant. De bonne heure s'arrachant 
aux prestiges qui captivent le vulgaire, il s'est consacré 
tout entier à l'avancement des sciences naturelles dont 
chacun de ses travaux signale un nouveau progrès. Il 
n'est pas une seule d'entre elles à laquelle il n'ait imprimé 
son nom. Il eût suffi pour sa célébrité d'avoir exploré 
l'Amérique; mais combien sa gloire ne nous devient-elle 
pas plus chère, j'ose le dire, et plus précieuse, puisque 
née sur la cime des Andes, elle vient de se rajeunir sous 
nos yeux aux pieds de l'Altaï et de l'Oural, et qu'après 
avoir consacré ses premières investigations aux régions 
du Nouveau-Monde , il a reporté sa rare sagacité , son ad- 
mirable coup— d'oeil, son activité immense sur des pays 
qui forment lune des parties les plus intéressantes de l'em- 
pire russe. 

Si, mettant de côté tout intérêt scientifique, nous ne 
considérons dans cette noble entreprise qu'un nouveau 
moyen de nous faire connaître avec plus de précision notre 
vaste patrie ; ne devons -nous pas une double reconnais- 
sance à l'homme célèbre qui nous fournit quelques motifs 
de plus de nous enorgueillir du sol qui nous vit naître , de 
mesurer ses ressources avec plus d'assurance, de mieux 
apprécier sa force naturelle, d'approfondir enfin sa situa-- 
lion sous tant d'aspects importans? 



DES VOYAGES. 85 

Le voyage que vient de terminer M. de Hurnboldt , sa 
pre'sence aujourd'hui parmi nous, suffiraient, messieurs , 
pour prouver cette communauté d'intérêts et d'affections, 
ce cosmopolisme des sciences ,leur plus bel attribut et leur- 
caractère le plus distinctif. C'est ici , c'est dans ce sanc- 
tuaire fondé par Pierre-le-Grand, honoré par Catherine, 
protégé par Alexandre, dans ce sanctuaire où naguère vous 
avez vu leur digne successeur écrire son nom à côté du nom 
d'Euler , de Bernoulli et de Pallas, c'est enfin au sein de 
de l'académie et devant vous, messieurs, qu'il convient 
(l'exprimer à l'illustre voyageur qui siège au milieu de 
nous, les sentiments de notre sincère reconnaissance. Il 
convenait de lui montrer que, sensibles à l'éclat de son 
nom, pleins d'intérêt et d'estime pour ses travaux, péné- 
trés du haut prix de tout ce qui étend la sphère des scien- 
ces utiles, nous sommes tiers de le recevoir dans cette en- 
ceinte et de lui dire avec un ancien : « Entrez, car les dieux 
(( sont ici! » 

Oui, messieurs, ils sont partout, les dieux de l'in- 
telligence et de la pensée, partout où l'on sent le besoin de 
leur présence, partout où ils sont évoqués dans le calme 
de la méditation studieuse. Essentiellement cosmopolites, 
les sciences ne sont pas comme les arts de l'imagination, 
l'apanage exclusif de telle ou telle latitude, de tel ou tel 
peuple. 11 n'en est pas un seul qui ne puisse prétendre à 
jouir de leurs bienfaits, à s'associer à leurs triomphes. 
IN'est-ce pas au moyen de la civilisation , sous l'influence 
des lumières, que cet empire a pu reproduire dans un- 
sièclele long enfantement des monarchies européennes, et 
se déployer majestueusement depuis les bords de la Balti- 
que jusqu'aux rives de l'Araxe? N'est-ce pas un signe 
certain , un indubitable effet des lumières que cette modé- 
ration imperturbable, ce calme de la réflexion au milieu 
des triomphes, ce redoublement d'énergie dans le sein du 
malheur, ce développement progressif et eontinu de tous 
lesélémensde la vie sociale? 

Félicitons-nous , messieurs , du concours favorable 
des évènemens qui, à l'époque la plus brillante de notre 
histoire, a amené parmi nous l'homme le plus digne d\n\ 
apprécier les avantages. Qui mieux que lui pourrait se 
rendre compte de cet accord de la force physique et de la 



86 NOUVELLES ANNALES 

force morale qui constitue les grands Etats, et seul les con- 
solide? Que les scènes variées qui se sonL offertes de toutes 
parts à ses yeux ne s'effacent pas de sa mémoire; qu'il se 
souvienne long-temps d'un pays où son mérite a été appré- 
cié , ses taîens reconnus , son caractère estimé à sa véri- 
table mesure; qu'il dise à ses compatriotes, à l'Europe , 
qu'il a vu la Russie s'avançantdansla carrière quelui-même 
a illustrée, la Russie puissante au-dehors, tranquille au-de- 
dans, unanime dans ses vœux, unanime dans son atta- 
chement pour son auguste monarque , alarmée du moin- 
dre danger quand il s'agit d'une tête aussi chère, sans 
crainte s'il était question de le défendre ! Qu'il dise surtout 
à son généreux souverain que les liens du sang et de l'af- 
fection mutuelle attachent à nos destinées, que la Russie 
lui doit ce qu'elle préfère même à sa gloire, le bonheur 
individuel de l'homme de bien sur le trône et le spectacle 
touchant des vertus domestiques sous le dais des rois ! 



Discours prononcé par M» Alexandre de Humboldt à 
la séance extraordinaire de l % Académie impériale 
des sciences de Saint-Pétersbourg, tenue le 16/28 
novembre 1829. 

Messieurs , 

Si dans cette séance solennelle ou se manifeste une 
nobe ardeur pour agrandir et honorer les travaux de l'in- 
telligence humaine , j'ose eu appeler à votre iudulgence , 
ce n'est que pour remplir un devoir que vous m'avez im- 
posé. R.entré dans ma patrie après avoir parcouru la crèle 
glacée des Cordillères et les forêts des ba.sses régions équino- 
xiales, rendu àl'Europe agitée, après avoir joui long-temps 
du calme de la nature et de l'aspect imposant de sa sauvage 
fécondité, j'ai reçu de cette illustre Académie, comme une 
marque publique de sa bienveillance, l'honneur de lui être 
agrégé. J'aime encore aujourd'hui à reporter ma pensée 
vers Pépoque de ma vie où cette même voix éloquente 
que vous avez entendue à l'ouverture de cette séance, 
ni'appela au milieu de vous, et sut, par d'ingénieuses fic- 
tions, presque me persuader d'avoir mérité la palme que 



DES VOYAGES. 87 

vous m'aviez accordée. Que j'étais loin alors de deviner que 
je ne siégerais sous votre présidence , monsieur, qu'en re- 
venant des rives de l'Irtych, des confins de la Dzongarie 
chinoise et des bords de la mer Caspienne! Par l'heureux 
enchaînement des choses dans le cours d'une vie inquiète 

1 

et quelquefois laborieuse, j'ai pu comparer les terrains 
aurifères de l'Oural et de la Nouvelle-Grenade, les forma- 
tions soulevées de porphyre et de trachyte du Mexique 
avec celles de l'Altaï, les savanes (Llanos) de VOrénoque 
avec ces steppes de la Sibérie méridionale qui offrent un 
vaste champ aux conquêtes paisibles de l'agriculture, à 
ces arts industriels qui, tout en enrichissant les peuples, 
adoucissent leurs mœurs et améliorent progressivement 
l'état des sociétés. 

J'ai pu porter, en partie, les mêmes instrumens ou 
ceux d'une construction semblable, mais perfectionnés, 
aux rives de l'Obi et de l'Amazone. Pendant le long inter- 
valle qui a séparé mes deux voyages, la face des sciences 
physiques, surtout de la géognosie, de la chimie et de la 
théorie électro-magnétique, a considérablement changé. 
De nouveaux appareils, j'oserais presque dire de nou- 
veaux organes ont été créés, pour mettre l'homme dans 
un contact plus intime avec les forces mystérieuses qui 
animent l'œuvre de la création, et dont la lutte inégale, les 
perturbations apparentes sont sujettes à des lois éternelles. 
Si les voyageurs modernes peuvent soumettre à leurs ob- 
servations, en peu de temps, un plus grand espace de la 
surface du globe, c'est aux progrès des sciences mathé- 
matiques et physiques , à la précision des instrumens, au 
perfectionnement des méthodes, à l'art de grouper les 
faits et de s'élever à des considérations générales, qu'ils 
doivent les avantages dont ils jouissent. Le voyageur met 
en œuvre ce qui , par l'influence bienfaisante des acadé- 
mies, par les études de la vie sédentaire , a été préparé 
dans le silence du cabinet. Pour juger avec justesse et avec 
équité le mérite des voyageurs des différentes époques, il 
faut connaître avant tout le degré de développement que 
l'astronomie pratique, les connaissances géognostiques, 
l'étude de l'atmosphère et l'histoire naturelle descriptive 
avaient acquis simultanément. C'est ainsi que l'état de 
culture plus ou moins florissant du grand domaine des 



88 NOUVELLES ANNALES 

sciences doit se refléter dans le voyageur qui veut s'élever 
au niveau de son siècle; que les voyages entrepris pour 
étendre la connaissance physique du globe doivent, à dif- 
férens âges, offrir un caractère individuel, la physiono- 
mie d'une époque donnée; qu'ils doivent être l'expression 
de l'état de culture que les sciences ont progressivement 
traversé. 

En traçant ainsi les devoirs de ceux qui ont parcouru 
la même carrière que moi, et dont l'exemple souvent a 
ranimé mon ardeur dans des momens difficiles, j'ai signalé 
la source des faibles succès d'un dévouement que votre 
généreuse indulgence, messieurs, a daigné agrandir par 
des suffrages publics. 

Terminant sous d'heureux auspices un voyage lointain 
entrepris par ordre d'un monarque magnanime , puissam- 
ment aidé des lumières de deux savans dont l'Europe ap- 
précie les travaux , MM. Ehrenberg et Rose , je pourrais 
me borner ici à déposer devant vous l'hommage de ma 
vive et respectueuse reconnaissance; je pourrais sollici- 
ter de celui qui, très jeune encore, avait osé pénétrer dans 
ces mystères antiques (sources mémorables de la civilisa- 
tion religieuse et politique de la Grèce) de me prêter le 
secours de l'art de bien dire , pour exprimer pics digne- 
ment les sentimens qui m'animent. Mais, je le sais, mes- 
sieurs, le charme de la parole, dut-il même être d'accord 
avec la vivacité du sentiment, ne suffit point dans cette 
enceinte. Vous êtes chargés dans ce vaste empire de la 
grande et noble mission de donner une impulsion géné- 
rale à la culture des sciences et des lettres, à encourager 
les travaux qui sont en harmonie avec l'état actuel des 
connaissances humaines, à vivifier et à agrandir la pensée 
dans le domaine des hautes mathématiques, de la physique 
du monde, dans celui de l'histoire des peuples, éclairée 
par les monumens des différens âges. Vos regards se por- 
tent ,en avant sur la carrière qui reste à parcourir, et le 
tribut de reconnaissance que je viens vous offrir, le seul 
digne de votre institution , est l'engagement solennel que 
je prends de rester fidèle à la culture des sciences jusqu'au 
dernier stade d'une carrière déjà avancée, d'explorer sans 
cesse la nature, et de poursuivre une route tracée par 
vous et vos illustres devanciers. 



DES VOYAGES. 89 

Cette communauté d'action dans les fortes éludes, le 
secours réciproque que se portent les différons embran- 
chemens de l'entendement humain, les efforts tentés à la 
fois dans les deux continens et dans l'immensité des mers, 
ont imprimé un mouvement rapide aux sciences physi- 
ques , comme, après de; siècles de barbarie, la simulta- 
néité des efforts en a imprimé aux progrès de la raison. 
Heureux le pays dont le gouvernement accorde une au- 
guste protection aux lettres et aux beaux-arts qui ne char- 
ment pas uniquement l'imagination de l'homme, mais 
augmentent aussi sa puissance intellectuelle et vivifient les 
nobles pensées; aux sciences physiques et mathématiques, 
qui influent si heureusement sur le développement de l'in- 
dustrie et de la prospérité publique; au zèle des voyageurs 
qui s'efforcent de pénétrer dans les régions inconnues, ou 
d'examiner les richesses du sol de la patrie, de préciser 
par des mesures la connaissance utile de sa configuration. 
Rappeler ici une faible partie de ce qui s'est fait dans l'an- 
née qui va se terminer, c'est rendre au prince un hom- 
mage qui, par sa simplicité même, ne saurait lui déplaire. 

Pendant qu'entre l'Oural, l'Altaï et la mer Caspienne 
nous avons, par de communs efforts, MM. Rose, Ehren- 
berg et moi , examiné la constitution géognostique du sol, 
les rapports de sa hauteur et de ses dépressions, indiqué 
par des mesures barométriques les variations du magné- 
tisme terrestre à différentes latitudes (surtout les accrois- 
seinens de l'inclinaison et de l'intensité des forces magné- 
tiques), la température de l'intérieur du globe, l'état 
d'humidité de l'atmosphère au moyen d'un instrument 
psyclirométi ique, qui n'avait point encore été employé 
dans un voyage lointain , enfin la position astronomique 
de quelques lieux , la distribution géographique des végé- 
taux et de plusieurs groupes peu étudiés jusqu'ici du règne 
animal; de savans et intrépides voyageurs ont affronté les 
dangers que présentent les cimes neigeuses de l'Elbrouz 
et de l'Ararat. 

Je me félicite de voir heureusement retourné dans le 
sein de l'Académie celui dont nous venons de recueillir 
des notions précieuses sur les variations horaires de l'ai- 
guille aimantée, et à qui les sciences doivent (à côté d'in- 
génieuses et délicates recherches sur la cristallographie) 



90 NOUVELLES ANNALES 

la découverte de l'influence de la température sur l'Inten- 
sité des forces électro-magnétiques. M. Kupffer revient 
depuis peu de ces Alpes du Caucase où, à la suite de lon- 
gues migrations de l'espèce humaine, dans le grand nau- 
frage des peuples et des langues , se sont réfugiés tant de 
races diverses. Au nom de ce voyageur, notre savant con- 
frère, se joint par l'analogie des efforts le nom du physicien 
qui a lutté avec une noble persévérance, sur la pente de 
PArarat, regardé comme le sol classique des premiers et 
vénérables souvenirs de l'histoire, avec les obstacles qu'op- 
posent à la fois l'épaisseur et la mollesse des neiges éter- 
nelles. Je craindrais presque de blesser la modestie du 
père , en ajoutant que M. Parrot, le vovageur de l'Ararat, 
soutient dignement dans les sciences l'éclat d'une célébrité 
héréditaire. 

Dans les régions plus orientales de l'empire, illustrées 
à jamais par les travaux de Pallas, mon compatriote, 
(pardonnez , messieurs, si j'ose réclamer pour la Prusse 
une partie de cette gloire qui peut enorgueillir deux na- 
tions à la fois!) dans les montagnes de l'Oural et de Ko- 
lyvan , nous avons suivi les traces encore récentes des 
expéditions scientifiques de MTV!. Ledebour , Meyer et 
Bunge, de MM. Hoffmann et Helmerssen. La belle et 
nombreuse flore de l'Altaï a. déjà enrichi l'établissement 
botanique dont s'honore cette capitale, et qui s'est élevé, 
comme par enchantement , grâce au zèle infatigable et 
éclairé de son directeur, au rang des premiers jardins bo- 
taniques de l'Europe. Le monde savant attend avec impa- 
tience la publication de la flore de l'Altaï, dont le docteur 
Bunge lui-même, dans les environs de Zméïnogorsk, a pu 
montrer à mon ami, M. Ehrenberg, quelques productions 
intéressantes. C'était sans doute la première fois qu'un 
voyageur de l'Abyssinie, de Dongola , du Sinaï et de la 
Palestine eût gravi les montagnes de Riddersky couvertes 
de neiges perpétuelles. 

La description géognostique de la partie méridionale de 
l'Oural a été confiée à deux jeunes savans, MM. Hoffmann 
et Helmerssen , dont l'un a fait connaître le premier avec 
précision les volcans de la mer du Sud. Ce choix est du à 
un minisire éclairé, ami des sciences et de ceux qui les 
cultivent, M. le comte de Cancrin, dont les soins affec- 



DES VOYAGES. C)î 

tueux et la prévoyante activité nous ont laissé, à mes col- 
laborateurs et à moi, un souvenir ineffaçable. MM. Hel- 
merssen et Hoffmann, élèves de la célèbre école de Dor- 
pat, ont étudie pendant deux ans avec succès les divers 
embranebemens des monts d'Oural, depuis le grand Ta- 
ganaï et les granits de l'Iremel jusqu'au-delà du plateau 
de Gouberlinsk , qui se lie, plus au sud , aux monts Mou- 
godjares et à l'Ousl-Ourt entre le lac Aral et le bassin de 
la mer Caspienne. C'est là que la rigueur de l'hiver n a 
point empêebé M. Lemm de faire les premières observa- 
tions astronomiques précises qu'on ait obtenues de cette 
contrée aride et inhabitée. Nous avons eu la vive sa- 
tisfaction d'être accompagnés, pendant un mois, de 
MM. Hoffmann et Heîmerssen, et ce sont eux qui nous 
ont montré les premiers, près de Griasnouchinskaïa , une 
formation d'amygdaloïdes volcaniques, les seules que l'on 
connaisse jusqu'ici dans cette longue chaîne de l'Oural 
qui sépare l'Europe de l'Asie, qui offre sur sa pente orien- 
tale les plus abondantes éruptions de métaux , et qui ren- 
ferme, soit en filons, soit dans des attérissemens , l'or, 
le platine, l'osmiure d'iridium, lediamant, découvert par 
le comte Polier dans des alluvions à l'ouest de la haute 
montagne de Caichcanar, le zircon, le saphir, l'amé- 
thyste, le rubis , la topaze, le béryl, le grenat, l'anatase 
reconnu par M. Rose, la ceylanite et d'autres substances 
précieuses des Grandes-Indes et du Brésil. 

Je pourrais étendre la liste des travaux importans de 
la présente année du règne de sa majesté , en parlant des 
opérations trigonométriques de l'Ouest, qui parla réu- 
nion des travaux de MM. les généraux Schubert et Tenner, 
et du grand astronome de Dorpat , M. Struve , vont révéler 
sur une immense échelle la figure de la terre; de la cons- 
titution géologique du lac Baïkal, illustrée par M. Hess ; 
de l'expédition magnétique de MM. Hansteen, Erman et 
Dowe, justement célébrée dans toute l'Europe , la plus 
étendue et la plus courageuse que l'on ait jamais entre- 
prise par terre (depuis Berlin et Christiania jusqu'au Kam- 
tchatka, où elle se rattache aux grands travaux des capi- 
taines Wrangel et Anjou ); enfin delà circumnavigation 
du globe, qu'a exécutée , par ordre du souverain, le ca- 
pitaine Lutke, voyage fécond en beaux résultats astro- 



9^ NOUVELLES ANHALES 

nomiques, physiques , botaniques et anatomiques, par la 
coopération de trois excellens naturalistes le docteur 
Mertens, le baron de Kittliz et M. Posters. 

J'ai entrepris de signaler celte communauté d'efforts 
par lesquels plusieurs parties de l'empire ont été explo- 
rées, en y portant l'appui des connaissances modernes, 
celui de nouveaux insîrumens, de nouvelles méihodes, 
d'aperçus fondés sur l'analogie de faits jadis inconnus. 
C'est aussi par une communauté d'intérêts que, lancé en- 
core une fois dans la carrière des voyages, j'ai dû me 
plaire à orner mon discours de noms qui sont devenus 
ohers à la science. Après avoir admiré la richesse des pro- 
ductions minérales, les merveilles de la nature physique , 
on aime à signaler (c'est un devoir bien doux à remplir, 
dans une terre étrangère, au milieu de l'assemblée qui 
m'écoute) les richesses intellectuelles d'une nation, les tra- 
vaux de ces hommes utiles et désintéressés dans leur dé- 
vouement pour les sciences, qui parcourent leur patrie, 
ou , dans la solitude devancent par la pensée, préparent 
par la voie du calcul et de l'expérience, les découvertes 
des générations futures. 

Si , comme nous venons de le prouver par des exemples 
récens, la vaste étendue de l'empire de Russie, qui dé- 
passe la partie visible de la lune, exige le concours d'un 
grand nombre d'observateurs, cette même étendue offre 
aussi des avantages d'un autre genre qui vous sont connus 
depuis long-temps, messieurs, mais qui, dans leur rapport 
avec les besoins actuels de la physique du globe, ne me 
paraissent pas assez généralement appréciés. Je ne par- 
lerai pas de celte immense échelle sur laquelle, depuis la 
Livonie et la Finlande jusqu'à la mer du Sud qui baigne 
l'Asie orientale et l'Amérique russe, on peut étudier sans 
franchir les limites d'un même empire, le gisement et la 
formation des rochers de tous les âges ; les dépouilles de 
ces animaux pélagiques que d'anciennes révolutions de 
notre planète ont enfouis dans le sein de la terre , les osse- 
mens' gigantesques des quadrupèdes terrestres dont les 
analogues sont perdus, ou ne vivent que dans la région 
des tropiques.; je ne fixerai pas l'attention de cette assem- 
blée sur les secours que la géographie des plantes et des 
animaux (science à peine encore ébauchée) tirera un joui> 



DES VOYAGES. g3 

ni 5 une connaissance spécifique plus approfondie de la dis- 
tribution climatérique des êtres organisés, depuis les ré- 
gions heureuses de la Chersonèse et de la Mingréiie , de- 
puis les frontières de la Perse et de PAsie-Mineure jus- 
qu'aux tristes bords de l'Océan glacial ; je m'arrête de 
préférence à ces phénomènes variables dont la périodicité 
régulière , constatée avec la rigoureuse précision des ob- 
servations astronomiques , conduirait immédiatement à la 
découverte des grandes lois de la nature. 

Si l'on avait connu dans le sein de l'école d'Alexandrie 
et à l'époque brillante des Arabes (les premiers maîtres 
dans l'art d'observer et d'interroger la nature par la voie 
des expériences), les instrumens qui soin dus au grand 
siècle de Galilée, de Huyghens et de Fermât, nous sau- 
rions aujourd'hui par des observations comparatives , si la 
hauteur de l'atmosphère., la quantité d'eau qu'elle ren- 
ferme et qu'elle précipite, la température moyenne des 
lieux, ont diminué depuis des siècles. Nous connaîtrions 
les changemens séculaires de la charge électro-magné- 
tique de noire planète, et les modifications que peut avoir 
éprouvées, soit par une augmentation de rayonnement, 
soit par des mouvemens volcaniques intérieurs, la tempé- 
rature des différentes couches du globe croissant en raison 
de la profondeur-, nous connaîtrions enfin les variations 
du niveau de l'Océan , les perturbations partielles que 
cause la pression barométrique dans l'équilibre des eaux , 
la fréquence relative de certains vents dépendant de la 
forme et de l'état de surface des conti tiens. M. Ostrogradsky 
soumettrait à ses profonds calculs ces données accumulées 
depuis des siècles, comme il a résolu récemment avec 
succès un des problèmes les plus difficiles de la propagation 
des ondes. 

Malheureusement dans les sciences physiques la civili- 
sation de l'Europe ne date pas de très loin. Nous sommes, 
comme les prêtres de Sais le disaient des Hellènes, un 
peuple nouveau. L'invention presque simultanée de ces 
organes qui nous rapprochent du monde extérieur, du té- 
lescope, du thermomètre , du baromètre, du pendule et 
de cet autre instrument, le plus général et le plus puis- 
sant de tous , ie calcul infinitésimal, date à peine de trente 
lustres. Dans ce confiit des forces de la nature, conflit qui 



94 NOUVELLES ANNALES 

ne détruit pas la stabilité, les variations périodiques ne 
semblent pas dépasser de certaines limites : eiles font os- 
ciller (du moins dans l'état actuel des cboses , depuis les 
grands cataclysmes qui ont enseveli tant de générations 
d'animaux et de plantes) le système entier autour d'un 
état moyen d'équilibre. Or, la valeur du changement pé- 
riodique est déterminée avec d'autant plus de précision, 
que l'intervalle entre les observations extrêmes embrasse 
un plus grand nombre d'années. 

C'est aux corps scientifiques qui se renouvellent et se 
rajeunissent sans cesse, c'est aux Académies, aux Uni- 
versités, aux diverses Sociétés savantes répandues en 
Europe, dans les deux Amériques, à l'extrémité méridio- 
nale de l'Afrique , aux Grandes-Indes et dans celte Austra- 
lie, naguère si sauvage, où déjà s'élève un temple 
d'Uranie, qu'il appartient de faire observer régulièrement, 
mesurer, surveiller pour ainsi dire, ce qui est variable 
dans l'économie de la nature. L'illustre auteur de la mé- 
canique céleste a souvent exprimé verbalement la même 
pensée au sein de l'Institut où j'ai eu le bonheur de siéger 
avec lui pendant dix-huit ans. 

Les peuples occidentaux ont .porté dans les différentes 
parties du monde ces formes de civilisation , ce dévelop- 
pement de l'entendement humain dont l'origine remonte 
à l'époque de la grandeur intellectuelle des Grecs et à la 
douce influence du christianisme. Divisés de langages et 
de mœurs , d'institutions politiques et religieuses, les 
peuples éclairés ne forment de nos jours (et c'est un des 
plus beaux résultats de la civilisation moderne) qu'une 
seule famille, dès qu'il s'agit du grand intérêt des sciences, 
des lettres et des arts, de tout ce qui, naissant d'une 
source intérieure, du fond de la pensée et du sentiment, 
élève l'homme au - dessus des besoins vulgaires de la 
société. 

Dans cette noble communauté d'intérêts et d'action , 
la plupart des problèmes importans qui ont rapport à la 
physique de la terre et que j'ai signalés plus haut, peu- 
vent sans doute devenir l'objet de recherches simul- 
tanées, mais l'immense étendue de l'empire russe en 
Europe, en Asie et en Amérique, offre des avantages 
particuliers et locaux, bien dignes d'occuner un jour les 



DES VOYAGES. q5 

méditations de cette illustre Société. Une impulsion don- 
née de si haut produirait une heureuse activité parmi 
les physiciens observateurs dont s'honore votre pa- 
trie. J'ose signaler ici et recommander à votre surveil- 
lance spéciale , messieurs , trois objets qui ne sont pas 
(comme on*le disait jadis en méconnaissant l'enchaînement 
des connaissances humaines) de pure spéculation théorique, 
mais qui touchent de près aux besoins matériels de la vie. 
L'art nautique dont l'enseignement , encouragé par 
d'augustes suffrages, a pris (sous ia direction d'un grand 
navigateur) un si heureux développement dans ce pays ; 
l'art nautique réclame depuis des siècles une connaissance 
précise des variations du magnétisme terrestre en décli- 
naison , inclinaison et intensité des foi ces, car la décli- 
naison de l'aiguille en différens parages, dont l'appréciation 
est plus exclusivement requise par les marins, est iutime- 
mentliéeen théorie aux deux autres élémens, l'inclinaison 
et l'intensité mesurée par des oscillations. A aucune époque 
antérieure la connaissance des variations du magnétisme 
terrestre n'a fait des progrès aussi rapides que depuis trente 
ans. Les angles que forme l'aiguille avec la verticale et le 
méridien du lieu, l'intensité des forces dont j'ai eu le bon- 
heur de reconnaître l'accroissement de l'équateur au pôle 
magnétique , les variations horaires de l'inclinaison, de la 
déclinaison et de l'intensité, modifiées souvent par des au- 
rores boréales, des tremblemens de terre et des raouve- 
mens mystérieux dans l'intérieur du globe , les affolîe- 
mens ou perturbations non périodiques de l'aiguille que 
j'ai désignées dans un long cours d'observations , par le 
nom d'orages magnétiques, sont devenus tour à tour l'ob- 
jet des plus laborieuses recherches. Les grandes décou- 
vertes d'Oerstedt, d'Arago , d'Ampère, de Seebeck , de 
Morichini et de mistriss Somerville nous ont révélé les 
rapports mutuels du magnétisme avec l'électricité, la cha- 
leur et la lumière solaire. Ce ne sont plus trois métaux 
le fer, le nickel et le cobalt qui deviennent aimant. L'é- 
tonnant phénomène du magnétisme de rotation, que n on 
illustre ami, M. Arago , a fait connaître le premier, nous 
montre presque tous les corps de la nature transitoire- 
ment susceptibles d'actions électro-magnétiques. L'empiré 
de Russie est. le seul pays de la terre traversé par deux 



96 nouvelles annales 

lignes sans déclinaison , c'est-à-dire sur lesquelles l'ai- 
guille est dirigée vers les pôles de la terre. L'une de ces 
deux lignes , dont la position et le mouvement périodique 
de translation de l'est à l'ouest, sont les élémens princi- 
paux d'une théorie future du magnétisme terrestre , passe 
d'après les dernières recherches de MM. Hansteen et Er- 
man entre Mourom et Nijneï-Novgorod, la seconde quel- 
ques degrés à l'est d'Irkoutsk entre Parchinskaïa et Iar-^ 
binsk. On ne connaît point encore leur prolongement 
vers le nord, ou la rapidité de leur mouvement vers l'oc- 
cident. La physique du globe réclame le tracé complet 
des deux lignes sans déclinaison et d'intensité sur tous 
les points où MM. Hansteen, Erman et moi, nous avons 
observé en Europe, entre Saint-Pétersbourg, Cazan et 
Astrakhan, dans l'Asie septentrionale entre Iekaterinbourg 
Miask , Oust-Ruménogorsk, Obdorsk et Iakoutsk. Ces 
résultats ne peuvent être obtenus par des étrangers qui 
traversent le pays dans une seule direction et à une seule 
époque. Il faudrait arrêter un système d'observations sa- 
gement combinées, suivies pendant un long espace de 
temps et confiés à des savans établis dans le pays. Saint- 
Pétersbourg , Moscou et Cazan sont heureusement placés 
très près de la première ligne sans déclinaison qui tra- 
verse la Russie d'Europe. Kiakhta et Verkhué-Oudinsk 
offrent des avantages pour la seconde ligne, celle de Si- 
bérie. Lorsqu'on réfléchit sur la précision comparative des 
observations faites sur mer et sur terre, à l'aide des ins- 
trumens de Borda, de Bessel et de Gambez, on se per- 
suade aisément que la Russie, par sa position, pourrait 
dans l'espace de vingt ans, faire faire des progrès gigan- 
tesques à la théorie du magnétisme. En me livrant à ces 
considérations, je ne suis , pour ainsi dire, que l'inter- 
prète de vos propres vœux , messieurs. L'empressement 
avec lequel vous avez accueilli la prière que je vous 
adressai , il y a sept mois , relative aux observations cor- 
respondantes des variations horaires faites à Paris, à Ber- 
lin , dans une mine à Freyberg et à Cazan par le savant 
ei laborieux astronome M: Simonov, a prouvé que l'Aca- 
démie impériale secondera dignement les autres Académies 
de l'Europe dans l'épineuse mais utile recherche de la 
périodicité de tous les phénomènes magnétiques. 



DES VOYAGES. ifj 

Si la solution du problème que je viens de signaler est 
également importante pour l'histoire physique denoirepla- 
ncte et les progrès de l'art nautique, le second objet dont 
je dois vous entretenir, messieurs, et pour lequel l'ëleii- . 
due de l'empire présente d'immenses avantages , tient 
plus immédiatement à des besoins généraux , au choix 
des cultures , à l'étude de la configuration du sol , de la 
connaissance exacte de l'humidité de l'air qui décroît vi- 
siblement avec la destruction des forêts et la diminu- 
tion de l'eau des lacs et des rivières. Le premier et 
le plus noble but des sciences gît sans doute en elles- 
mêmes , dans l'agrandissement de la sphère des idées , 
de la force - intellectuelle de l'homme. Ce n'est pas au 
sein d'une académie comme la vôtre, sous le monarque 
qui règle les destinées de l'empire, que la recherche des 
grandes vérités physiques a besoin de l'appui d'un intérêt 
matériel et extérieur, d'une application immédiate aux be- 
soins de la vie sociale : mais lorsque les sciences , sans 
dévier de leur noble but primitif, peuvent s'enorgueillir de 
celte influence directe sur l'agriculture et les arts indus- 
triels ( trop exclusivement appelés utiles ) , il est du devoir 
du physicien de rappeler ces rapports entre l'étude et l'ac- 
croissement des richesses territoriales. 

Un pays qui s'étend sur plus de i35 degrés de longi- 
tude, depuis la zone heureuse des oliviers jusqu'aux cli- 
mats où le sol n'est couvert que de plantes licheneuses , 
peut avancer -, plus que tout autre , l'élude de l'atmo- 
sphère , la connaissance des températures moyennes (!e 
l'année et, ce qui est bien plus important pour le cycle 
de la végétation, celle de la distribution de la chaleur 
annuelle entre les différentes saisons.Joignez à ces données, 
pour obtenir un groupe de faits intimement liés entre eux, 
la pression variable et le rapport de cette pression avec les 
vents dominaus et la température, l'étendue des variations 
horaires du baromètre ( variations qui, sous les tropi- 
ques, transforment un tube rempli de mercure en une 
espèce d'horloge de la marche la plus imperturbable), l'état 
hygrométrique de l'air et la quantité annuelle des pluies, 
si importante à connaître pour les besoins de l'agriculture. 
Lorsque les inflexions variées des lignes isothermes ou d'é- 
gale chaleur seront tracées , des observations précises et 

( l83o. ) TOME I. n 



C)S NOUVELLES ANNALES 

continuées au moins pendant cinq ans dans la Russie d'Eu- 
rope , et en Sibérie -, lorsqu'elles seront prolongées jus- 
qu'aux côtes occidentales de l'Amérique où résidera bientôt 
un excellent navigateur, le capitaine Wrangel , la science 
de la distribution de laclialeur à la surface du globe et dans 
les coucbes accessibles à nos recherches, sera basée sur des 
fondemens solides. 

Le gouvernement des Etals Unis d'Amérique du Nord, 
vivement intéressé aux progrès de la population et d'une 
culture variée de plantes utiles, a senti depuis long-temps 
les avantages qu'offre l'étendue de ses possessions depuis 
l'Atlantique jusqu'aux Montagnes Rocheuses, depuis la 
Louisiane et la Floride, où se cultive le sucre, jusqu'aux 
lacs du Canada. Des instrumens météorologiques compa- 
rés entre eux, ont été distribués sur un grand nombre de 
points dont le choix a été soumis à une discussion appro- 
fondie, et les résultais annuels réduits à un petit nombre 
de chiffres sont publiés par un comité central, qui surveille 
l'uniformité des observations et des calculs. J'ai déjà 
rappelé dans un mémoire , où je discute les causes gé- 
nérales dont dépendent les différences des climats par 
une même latitude , sur quelle grande échelle ce bel 
exemple des Etats-Unis pourrait être suivi dans l'empire 
de Russie. 

Nous sommes heureusement loin de l'époque où les phy- 
siciens croyaient connaître le climat d'un lieu lorsqu'ils 
connaissaient les extrêmes de température qu'atteint le 
thermomètre en hiver et en été. Une méthode uniforme 
fondée sur le choix des heures et au niveau des connais- 
sances acquises récemment sur les vraies moyennes des 
jours, des mois et de l'année entière, remplacera les mé- 
thodes anciennes et vicieuses. Par ce moyen, plusieurs pré- 
jugés sur le choix des cultures, sur la possibilité de planter 
la vigne, le mûrier, les arbres fruitiers, le maronnier ou 
le chêne, disparaîtront dans certaines provinces de l'em- 
pire. Pour l'étendre aux parties les plus éloignées, on 
pourra compter sur la coopération de beaucoup de jeunes 
officiers très instruits, dont s'honore le corps des mines, sur 
celle des médecins animés de zèle pour les sciences physi- 
ques, et sur leséièves de cette excellente institution, l'é- 
cole des voies de communication , dans laquelle de fortes 



DES VOYAGES. Q9 

études m alh dm a tique s font naître comme un tact instinctif 
d'ordre et de précision. 

Acôié des deux objets de recherches que nous venons 
d'examiner dans leurs rapports avec l'étendue de l'empire 
( le magnétisme terrestre et l'étude de l'atmosphère qui 
conduit en même temps à l'aide des hauteurs moyennes 
du baromètre, à la connaissance perfectionnée de la con- 
figuration du sol ) je placerai, en terminant, un troisième 
genre de recherches d'un intérêt plus local, quoique lié 
aux plus grandes questions de la géographie physique. Une 
partie considérable de la surface du globe, autour de la mer 
Caspienne, se trouve inférieure au niveau de la mer Noire 
et de la Baltique. Cette dépression soupçonnée depuis plus 
d'un siècle, mesurée par les travaux pénibles de MM. Par- 
rot et Engelhardt, peut être rangée parmi les phénomènes 
géognostiques les plus étonnans. La détermination exacte 
de la hauteur barométrique moyenne annuelle de la ville 
d'Orenbourg, due à MM. Hoffmann et Helmerssen 5 un 
nivellement à Gouriev, port oriental de la mer Caspienne ; 
des mesures correspondantes prises pendant plusieurs mois 
dans ces deux lieux, enfin les observations que nous avons 
faites récemment à Astrakhan et à l'embouchure du Vol- 
ga, correspondant à la fois à Sarepla, Ojrenbourg, Cazan 
et Moscou, pourront servir ( lorsque toutes les données 
seront réunies et calculées avec rigueur) à vérifier la hau- 
teur absolue de ce bassin intérieur. 

Sur la côte septentrionale de la mer Caspienne tout pa- 
raît indiquer aujourd'hui un abaissement progressif du 
niveau des eaux, mais sans ajouter trop de foi au rapport 
de Hanway ( ancien voyageur anglais ,, d'ailleurs très esti- 
mable) sur les accroissemens et les décroissemens pério- 
diques , on ne saurait nier les envahissemens de la mer 
Caspienne du côté de l'ancienne ville de Terk et au sud 
de l'embouchure de Cyrus, où des troncs d'arbres épars 
(restes d'une forêt ), se trouvent constamment inondés. 
L'îlot de Pogorélaïa Plita, au contraire , semble croître et 
s'élever progressivement au-dessus- des Ilots qui le cou- 
vraient il y a peu d'années , avant ie jet des flammes que 

des navigateurs ont aperçu de loin. 

Pour résoudre solidement les grands problèmes rela- 
tifs à la dépression, peut-être variable , du niveau des 



10Q NOUVELLES A.MALES 

eaux et «Je celui d*: bassin continental de la mer Cas- 
pienne, il serait à désirer qu'on traçât dans l'intérieur des 
terres , autour de ce bassin dans les plaines de Sareptol , 
d'Ouralsk, et d'Orenbourg, une ligne de sonde, en réunis- 
sant les points qui sont exactement au niveau de la Bal- 
tique et de la mer "Noire , que l'on constatât par des mar- 
ques placées sur les côtes dans tout le pourtour de la mer 
Caspienne ( à l'instar des marques placées presque depuis 
un siècle sur les côtes de Suède par les soins de l'Acadé- 
mie de Stockholm ), s'il y a un abaissement général ou 
partiel , continu ou périodique des eaux , ou si plulôt 
(comme le soupçonne pour la Scandinavie le grand géo- 
gnoste, M. ï.éopold de Rucb) une partie du continent s'é- 
lève ou se déprime par des causes volcaniques agissant à 
d'immenses profondeurs dans l'intérieur du globe. L'isthme 
montueux du Caucase composé en partie de trachyte et 
d'autres roches, qui doivent leur origine indubitablement 
au feu des volcans , borde la mer Caspienne à l'ouest , 
tandis qu'elle est entourée à l'est de formations tertiaires 
et secondaires qui s'étendent vers ces contrées d'antique 
célébrité, dont l'Europe doit la connaissance à l'important 
ouvrage du baron de Meyendorlï". 

Dans ces considérations générales que je soumets à vos 
lumières, messieurs, j'ai lâché d'indiquer quelques-uns 
des avantages que l'histoire physique du globe peut tirer 
de la position et de l'étendue de cet empire. J'ai exposé 
les idées dont j'ai été vivement occupé à la vue des régions 
que je viens de visiter. Il m'a paru plus convenable de ren- 
dre un hommage public à ceux qui, sous les auspices du 
gouvernement, ont suivi la même carrière que moi, et de 
fixer les regards sur ce qui reste à faire pour les progrès 
des sciences et la gloire de votre patrie, que de parler de 
mes propres efforts et de resserrer dans un cadre étroit 
les résultats d'observations qui doivent encore être compa- 
rées à la grande masse des données partielles que nous 
avons recueillies. 

J'ai rappelé dans ce discours l'étendue de pays qui sé- 
pare la ligue sans variation magnétique à l'est du lac Baï- 
kel du bassin de la mer Caspienne ,des vallées du Cyrus 
et des sommets glacés de l'Ararat. A ces noms la pensée 
se porte involontairemnt vers cette lutte récente dans la- 



DES VOYAGES. IOÏ 

quelle la modération du vainqueur a agrandi la gloire des 
armes ; qui a ouvert de nouvelles voies au commerce et a 
affermi la délivrance de cette Grèce, berceau long-temps 
abandonné de la civilisation de nos ancêtres. Mais ce n'est 
point dans cette enceinte paisible que je dois célébrer 
la gloire des armes. Le monarque auguste qui a daigné 
m'appeler dans ce pays et sourire à mes travaux , se pré- 
sente à ma pensée comme un génie pacificateur. Vivifiant 
par son exemple tout ce qui est vrai, grand et généreux, il 
s'est plu, dès l'aurore de son règne, à protéger l'étude des 
sciences qui nourrissent cl fortifient la raison , celle des 
lettres et des arts, qui embellissent la vie des peuples. 



irts 



Extrait de la notice annuelle des travaux de la Société 
de géographie lue dans sa séance publique, le 1 1 dé- 
cembre 1829, par M. de Larenauclière , secrétaire 
général de là commission centrale. 

Messieurs, 

« Pendant l'année qui vient de s'écouler votre histoire 
s'est encore mêlée à celle de la science -, vous vous êtes as- 
sociés par de nobles encouragemens à de grands travaux 
géographiques. Le prix fondé pour la découverte la plus 
importante est échu à l'une des plus utiles et dès plus 
heureuses entreprises des temps modernes. Deux jalons 
avaient été posés par Hearne et Mackenzie sur les rivages 
hyperboréens de l'Amérique, le capitaine Parry avait re- 
connu de son côté les anciennes découvertes de Bylot, 
de Baffin , de Middlelon et de Fox ainsi qu'une partie de 
la presqu'île Melville. Mais d'immenses lacunes restaient à 
remplir, le capitaine Franklin et le docteur Richardson les 
ont en grande partie comblées ; grâce à leur zèle et à leurs 
talens le tracé des côtes nord du nouveau monde depuis la 
pointe Beechey jusqu'au cap Turnagain a été inscrit sur 
nos cartes. En accordant au premier la médaille d'or, et 
au second la mention la plus honorable , vous avez digne- 
ment apprécié l'importance de tels résultats, rehaussés par 



102 NOUVELLES ANNALES 

de nombreuses observations scientifiques. Votre suffrage 
s'est réuni à celui des deux mondes. 

«De plus modestes travaux sont venus se présenter à votre 
examen. Trois mémoires sur le nivellement d'une partie 
hydrographique de la France ont été soumis au concours. 
L'un d'eux , le n° j , ayant pour auteur M. Lepeudry et 
pour sujet le nivellement de la rivière de l'Aisne enlre 
Evergnicourt et l'Oise, a mérité vos suffrages. 

(( Aux différens prix que vous aviez déjà proposés et qui 
sont restés sur votre programme, vous en avez ajouté un 
d'une haute importance géographique. Il est destiné au 
premier voyageur qui sera parvenu jusqu'au lieu designé 
sur nos cartes sous le nom de Marawi. On demande à ce 
voyageur de nombreux renseignemens et des observations 
précises. Là sont de grands périls à affronter et de grandes 
conquêtes h faire. Ne désespérons pas qu'un de nos com- 
patriotes n'accomplisse cette tâche difficile. La France est 
en veine de bonheur. Quand on a pénétré dans Tembouc- 
tou on ne compte plus avec les obstacles, et les points les 
moins accessibles de l'Afrique semblent appartenir à la 
courageuse persévérance. 

«A ce nom de Tembouctouqui s'associe intimement avec 
celui de M. Caillé, s'éveille votre impatiente curiosité. Le 
récit de ce courageux explorateur est sur le point de pa- 
raître-, encore quelques jours et vous pourrez traverser 
l'Afrique avec lui et le suivre sur un sol que le pied de 
l'Européen n'a point encore foulé. Terres et peuples, 
mœurs et langages, beaucoup de choses seront nouvelles 
dans ce voyage qui réunit l'attrait du merveilleux à l'inté- 
rêt de la science. Cette dernière h'est pas oubliée. Le récit 
de M. Caillé est accompagné de notes qui servent à éclair- 
cir plus d'une difficulté. Elles sont dues à M. Jomard, qui a 
fait de l'Afrique l'objet d'une étude spéciale. 

(( D'aulres contrées musulmanes d'un accès plus facile ont 
été explorées par plusieurs de nos collègues. La Turquie 
l'Egypte et la Nubie ont été long-temps habitées et parcou- 
rues par M. Rifaud dans un but scientifique. Là, semblent 
inépuisables les richesses de la nature et les débris d'une ci- 
vilisation qui louche aux premiers âges. Aussi les abondantes 
récoltes faites par d'habiles voyageurs, et surtout parcelle 
immortelle expédition d'Egypte, l'honneur de la France, 



DI-S VOYAGES. 



io3 



n'ont pas empêché M. Rifaud de réunir les matériaux d'un 
grand ouvrage. Ses dessins sont nombreux ; beaucoup 
d'entre eux ont le mérite de faire connaître des choses 
nouvelles. Les antiquités, l'histoire naturelle, auront à 
gagner par la publication de ses travaux. 

« Ceux de M. Fontanier doivent vous intéresser à plus 
d'un titre. Ils sont spécialement géographiques et répon- 
dent souvent aux questions dont vous lui avez remis la so- 
lution. « Nous proposant de rendre compte de la relation 
que publie en ce moment ce savant voyageur, nous passe- 
rons sous silence cette partie de la notice. 

M. le secrétaire général s'occupe successivement 
des voyages ou excursions dans quelques contrées de 
l'Orient , de MM. Vidal , Guys , et Jouannin , et arrive 
à une exploration d'une toute autre importance, celle de 
Y Astrolabe . 

a La société de géographie, dit-il, s'est trop souvent as- 
sociée à cette mémorable campagne pour n'en pas rappe- 
ler les résultats dans une de ses réunions solennelles. M. 
d'Urville, digne successeur de MM. de Freycinet etDuper» 
rey, s'est attaché surtout à reprendre la suite des opéra- 
tions de M. d'Entrecasteaux. Les siennes ont commencé 
sur les côtes de la Nouvelle Zélande, dont un développe- 
ment de 4oo lieues a été tracé.Des baies, des îles, des canaux 
qui n'avaient pas été indiqués, sont venus se placer sur 
les cartes de V Astrolabe; elles constatent encore comme 
un fait nouveau que l'île nord de la Nouvelle Zélande est 
presque divisée en deux par un isthme très étroit. Dans 
cette expédition , la reconnaissance des îles Fidji, qui re- 
curent le nom national de Viti , présentent un fil d'opéra- 
tions habilement liées entre elles, et dont le résultat déter- 
mine la position et les contours de cent vingt îles ou îlots 
dont quelques-uns étaient inconnus. Les îles les plus mé- 
ridionales de l'archipel du St. -Esprit sont observées. On 
fait la géographie des îles Loyally, et le travail du naviga- 
teur français remplit cette lacune que les Anglais avaient 
laissé subsister dans l'hydrographie de cet archipel. Parmi 
les reconnaissances complètes ou détaillées, il faut citer 
celles des îles Langhlan,de ia partie orientale des îiesI3u~ 
Mon, des îles Elivi , delà côte méridionale de laNouvriic 
Bretagne, et de cette longue suite de rivages entre te dé- 



Io4 NOUVELLES ANNALES 

troit de Dampier et la baie de Geelwink 5 qui bornent la 
Nouvelle Guinée dans la partie du nord. 

En masse, l'expédition de 1' 'Astrolabe procure à la géo- 
graphie et à l'hydrographie la reconnaissance détaillée de 
près de 1000 lieues de côtes les moins connues du globe, 
et offre la position de près de 200 îles ou îlots, dont 70 à 
80 n'avaient encore figuré sur aucune carte. 

«Les résultats de ce voyage sous les rapports géologiques 
et de l'histoire naturelle intéressent a ussi la géographie phy- 
sique à laquelle ils se rattachent. MM. Quoy et Gaimard, 
naturalistes de l'expédition , ont exécuté ces travaux avec 
le zèle et le talent dont ils avaient déjà donné des preuves. 
Les collections qu'ils ont faites, les espèces nouvelles qu'ils 
ont recueillies , sont considérables , elles surpassent celles 
de leurs prédécesseurs : eux mêmes qui avaient donné 
le droit d'être exigeans à leur égard, se sont surpassés. 

«Su comme navigateurs, la science doit féliciter le capi- 
taine d'Urville et les habiles officiers de V Astrolabe, la 
France , comme citoyens , a des éloges à leur offrir. Ils ont 
eu le bonheur d'acquitter sa dette envers une grande infor- 
tune. Ils ont reconnu les tristes parages où disparurentles 
bàtimensdeLaPérouse: ils ont vu à travers les eaux transpa- 
rentes les restes disséminés de cette expédition. Mais si des 
débris inanimés ont révélé le lieu du naufrage, pas un dé- . 
bris vivant n'est venu consoler leurs regards, pas une voix 
française n'a répondu à la leur. Instruits par un silence de 
mort j ils ont payé aux mânes de nos malheureux compa- 
triotes le tribut de leur douleur et de nos regrets, et Vani- 
koro a vu les hommes de la France de Charles X élever sur 
son rivage un monument de deuil aux hommes de la France 
de Louis XVI. Un cénotaphe placé sur un point au milieu du 
grand Océan est donc aujourd'hui le seul résultat de qua- 
rante années de recherches. » 

M. le secrétaire passe successivement en revue les actes 
de la Société, les communications qui lui ont été faites et 
les principaux- travaux géographiques de ses membres. 
On apprend avec plaisir que l'orographie de l'Europe par 
M. Bruguière est sur le point de paraître. Cet important 
ouvrage d'un homme aussi savant que modeste est at- 
tendu avec une curiosité toute scientifique. Il a été im- 
primé aux frais de la Société, et forme le troisième volum.Q 



DES VOYAGES. Io5 

de ses mémoires. Ce ne sera pas le moins intéressant. 
Nous rendrons compte incessamment de quelques-uns des 
ouvrages honorablement mentionnes par le savant secré- 
taire de la société. La liste en est un peu longue; on voit 
que M. de Larenaudière était dans ses jours d'indulgence. 
Sa place le voulait ainsi. Il ne se montre pas toujours 
d'aussi bonne composition , et nous n'avons garde de lui 
en faire un reproche. En parlant de la statistique, il a si- 
gnalé comme des modèles à suivre , les grands travaux de 
M. le comte de Chabrol et de M. Balbi, et a fait voir l'u- 
tile influence que de telles compositions exerçaient sur les 
progrès de cette branche de la science qui prend tous les 
jours un caractère plus élevé et plus philosophique. 

Interprète des regrets de la société, M. le secrétaire 
termine son rapport en payant à la mémoire de MM. Pa- 
cho et de Rossel un tribut d'éloges légitimes. Lui-même 
avait déjà publié sur la vie et les travaux de l'explorateur 
la Cyrénaique, une excellente notice, dont les principaux 
traits se trouvent dans le N° 37 des Annales. Nous allons 
transcrire ici les lignes consacrées au savant navigateur. 

(( M. de Rosse!, dit M. Larenaudière, entré dans la ma- 
rine au sortir de l'enfance, se fit un nom militaire dans les 
combats des années 1781 et 1782. Une autre gloire lui 
était réservée, celie de la science; gloire pure de tout sou- 
venir amer et chère à l'humanité. Apprécié par le général 
d'Entrecasteaux , il fit avec lui cette grande campagne à la 
recherche de La Pérouse, ordonnée par Louis XVI. Gar- 
dien des matériaux réunis pendant cette longue et savante 
exploration , il eut le bonheur de les conserver sur une 
terre ennemie et de les rendre à la France enrichis du 
fruit de ses observations et de ses propres recherches. De 
la publication de ce voyage et du bel alias qui l'accompa- 
gne , date le nouvel essor de l'hydrographie parmi nous; 
ses brillans progrès sont attestés par les grands monu- 
mens publiés dans le cours des dernières années. 

« L'entrée de M. Rossel au dépôt de la marine fut une 
conquête du talent, et cependant ce savant navigateur se 
crut obligé de justifier un tel choix comme s'il eut manqué 
de titres. On sait avec quel zèle, quel dévouement , il a 
contribué au développement et à l'éclat de ce bel établisse- 
ment où ses efforts étaient partagés par des collaborateurs 



IOÔ NOUVELLES ANNALES 

ses anciens camarades, ses émules, ses amis, en tout cli- 
gnes de lui. 

« L'académie des sciences et le bureau des longitudes 
garderont long-temps le souvenir de son utile coopéra- 
tion. Ils consigneront dans leur histoire l'influence de ses 
écrits sur les progrès de l'art de la navigation et de l'astro- 
nomie nautique. 

«M. de Rossel vit dans la Société de géographie un éta- 
blissement éminemment utile; il fut undesesfondateurvS.il 
est resté constamment attaché à la sagesse de ses institu- 
tions primitives, à la pensée qui l'avait créée; il s'est fait 
un devoir delà rappeler toujours à sa véritable destination. 

« M. de Rossel vivait uniquement pour la science; peut- 
être , et c'est un regret de plus , son dévouement qui ne 
connaissait pas de bornes a-t-il contribué à sa mort pré- 
maturée. 

« Un esprit juste présidait à ses travaux. Les mers lui 
étaient familières, et peu d'bommes connaissaient mieux 
que lui le sillage desdifférens bàtimens de découvertes de- 
puis Colomb jusqu'à nous. Elève, ami, admirateur de 
Fleurieu et de Borda, il avait appris d'eux cette critique 
hydrographique qui permet de restituera chacun ce qui 
lui appartient, et de signaler les lacunes de la science ou 
ses véritables conquêtes. Ses connaissances, fruit de l'ex- 
périence et de l'étude, le rendaient indispensable lors- 
qu'il s'agissait de tracer le plan d'une expédition de dé- 
couvertes, et le mérite de ses instructions fut toujours ap- 
précié par les officiers chargés de les exécuter. 

a II rapportait volontiers à l'expédition du général d'En- 
trecasteaux 1rs résultats des autres explorations; personne 
ne s'étonnait de cette disposition habituelle de sa pensée. 
C'était bien raison qu'il associât volontiers une gloire an- 
cienne à des gloires plus nouvelles, et qu'il fût souvent 
préoccupé d'une navigation périlleuse qui avait enrichi les 
sciences, honoré sa patrie, et qui lui rappelait ces jours 
heureux de la jeunesse consacrés à d'utiles services. 

« Dans ses ouvrages élémentaires, les méthodes et les 
formules les plus simples sont toujours préférées, comme 
si M. de Rossel avoit à cœur d'initier le vulgaire à de tels 
secrets , et de se mettre à la portée de toutes les intelli- 
gences; c'est un titre de plus dans un siècle éclairé. » 



DES VOYAGES. I 07 

Abano et ses bains. 

Le village tl'Àbano (1) est dans une grande plaine, à 
trois milles des monts Euganéens, et les maisons occu- 
pées par les personnes qui viennent aux eaux sont encore 
plus proches de ces monts. De cette plaine s'élève une es- 
pèce de tertre naturel, de forme à peu près circulaire, haut 
d'une quinzaine de pieds, et dont la circonférence est de 
plus de cent pieds. Il paraît être composé des mêmes sub- 
stances que les collines voisines; c'est peut-être les débris 
de l'une d'elles,, consistant en pierre calcaire , en tuf, et 
autres matières indiquant une origine volcanique. 

Deux à trois ruisseaux d'eau thermale, assez chaude 
pour cuire un œuf jusqu'à devenir dur, prennent leur 
source dans ce monticule; une partie de ces courans d'eau 
sert à remplir les bains et les cavités où s'échauffe la 
boue; une partie se perd dans des tranchées et des fossés 
au milieu des prairies, et une partie met en mouvement ia 
roue d'un moulin qui tourne dans un tourbillon de fumée. 

Les prairies, qui sont d'une richesse surprenante, se 
prolongent sans interruption à peu près à deux milles. Là 
elles sont bornées par une colline isolée entièrement cou- 
verte d'arbres, de broussailles et de vignes. Du pied de 
cette colline sortent des ruisseaux fumons; plus loin s'é- 
lève une autre colline isolée qui ne donne naissance à 
aucune eau thermale. La structure de ces collines, le ca- 
ractère et la position de leurs couches, montrent évidem- 
ment qu'autrefois elles appartenaient au groupe desEuga- 
néens. - 

Il y a d'autres sources de la même nature , et qui toutes 
ont plus ou moins des vertus médicales , ce qui a fait nom- 
mer anciennement ce lieu Aponon , nom dérivé probable- 
ment de Va privatif et de 7rovoç douleur (2). 

Tous les lieux semblables sont supposés avoir été bono- 

(1) 11 est à 2 lieues S.-O. de Padoue. 

(2) Abano est nommé Aponuspar Tile-Live. Ses eaux thermales, 
Fontes Aponi , ont été célébrées par Suétone, Martial et Claudien. 
Suhant le témoignage de Cassiodore , Théodoiïc les fit entourer d'un 
mur. 



108 NOUVELLES ANNALES 

rés par des visites ou par le séjour de demi-dieux. C'est 
ce qui est arrivé à Abano. Suivant le poète Claudien, or- 
gane des traditions populaires^ Hercule avait tracé à !a 
charrue deux longs sillons que l'on voyait dans un rocher 
de m arbre , on peut supposer que c'était pour la distribu- 
tion des eaux (i). 

Il est bonde remarquer que la même fable sur Hercule 
était racontée par Jes habitans de Leontium en Sicile, où 
il y avait également des eaux thermales , et que les eaux 
sulfureuses étaient, je le crois, généralement consacrées 
à ce demi-dieu , j'ignore par quelle raison. 

Abano fut de plus sanctifié par des oracles qu'inspirait 
vraisemblablement la vapeur méphy tique sortant des tis- 
sures de la colline-, plusieurs divinités locales y étaient 
adorées- on supposait qu'elles présidaient à ces sources 
salutaires, dont il paraît que la renommée fut répandue au 
loin , et on est fondé à penser que dans les derniers temps 
de l'empire romain , ce lieu tenait le même rang que Bayes 
dans le voisinage de Naples. On pourrait citer, à l'appui 
de cette assertion, divers passages des auteurs anciens, 
et des restes magnifiques de thermes et d'édifices indiquant 
qu' Abano fut jadis très célèbre. 

Mais, non-seulement ces ouvrages des hommes sont 
tombés en ruines, ceux de la nature elle-même ont senti 
la main du temps, et je trouve peu de ressemblance entre 
le paysage que j'ai devant moi et celui que décrit Claudien, 
qui visita ces eaux du temps d'Honorius. Il s'est conservé 
des traditions relatives à des changemens soudains opérés 
ici par l'action du feu volcanique , et je fus moi-même té- 
moin d'un de ces phénomènes que probablement la nature 
s'amuse continuellement à produire, car j'ai vu le plus 
grand des ruisseaux, sortant du tertre cité plus haut, 
changer son cours, et prendre brusquement une direction 
différente. 

Cependant, ce n'est pas sur ses merveilles géologiques 
que repose principalement la célébrité moderne d' Abano. 
Ce lieu est fameux, pour ses boues, que l'on tire des bas- 
sins thermaux , et qui sont appliquées en totalité ou en 
partie, suivant que l'état du malade l'exige. Quand on en 
a fait usage, elles sont jetées, et à la Cm de la saison re- 

(î) Voy. ri'liîlé de Claudien intitulée jiponus. 



DES VOYAGES. I (X) 

placées clans les eaux thermales où elles restent jusqu'au 
printemps suivant, afin qu'elles puissent s'imprégner des 
vertus minérales qu'elles sont supposées contenir. Les 
principales, aux yeux d'un homme ignorant, sont le sel 
et le soufre. Les boues, quand elles sortent du réservoir, 
sont extrêmement chaudes , et il faut qu'on les pétrisse et 
qu'on les remue, avant qu'elles puissent être supportées. 
Quand on les applique, ce qui ressemble beaucoup au 
procédé de mouler en plâtre, elles conservent leur cha- 
leur, sans une grande diminution sensible pendant trois 
quarts d'heure. Leur effet est de rubéfier légèrement la 
partie malade, et de produire une transpiration abondante 
dans tout le corps; disposition qui continue plus particu- 
lièrement, quand le froid ne s'y oppose pas, dans la partie 
où. elles ont été employées. Voilà pourquoi la chaleur est 
considérée comme si essentielle pour seconder leurs opé- 
rations , qu'Àbano est entièrement abandonné à la fin 
d'août; néanmoins quelques personnes y restent pendant 
tout le mois de septembre. 

Les bains, regardés quelquefois comme salutaires par 
eux-mêmes, sont plus généralement considérés comme 
auxiliaires, dans l'usage des boues, auquel on 1rs entre- 
mêle, et on commence par y avoir recours, parce qu'on 
suppose qu'ils ouvrent les pores et donnent plus de sensi- 
bilité à la peau. 

Sans doute dans cette partie de l'Italie il règne une sorte 
de fanatisme relativement à la vertu de ces eaux, qui 
passent pour être efficaces dans beaucoup de cas où il se- 
rait difficile de supposer qu'elles le sont; d'une autre part, 
il paraît qu'il règne autant d'incrédulité déraisonnable 
chez les médecins de l'autre côté des Alpes. 

Du reste, il n'y a maintenant ni médecin, ni apothi- 
caire habile à Âbano, ni même aucune personne qui puisse 
guider un malade dans l'emploi des eau\. Il n'y a pas 
même une chambre de bain où se trouve une sonnette, ou 
un thermomètre. 

Aux inconvéniens dont je viens de parler, il faut ajouter 
un air humide et lourd , qui émousse l'appétit et amortit 
le courage des robustes et des riches, tandis qu'il occa- 
s'one des lièvres parmi les hommes débiles et pauvres, il 
est donc évident que Pair ne peut aider à la vertu des 



IIO NOUVELLES ANNALES 

bains et des boues, et qu'au contraire il diminue leurs 
effets salutaires. 

Enfin , l'absence totale des moyens ordinaires de diver- 
tissement paraît aussi mal calculée pour seconder les vertus 
des eaux. 

Chacun sait l'avantage de tenir l'esprit amusé durant 
tonte espèce de cure. Or, à Abano , il est très rare que l'on 
puisse lire un journal dans un café ou se procurer un 
livre, à moins de le faire venir de Padoue. Mais peut-être 
1rs plaisirs de ce lieu sont-ils calculés plutôt pour un Ita- 
lien que pour un Anglais. Ils consistent à jaser au café ou 
à écouler un improvisateur, à danser au son d'un violon 
raclé par un ménétrier aveugle et ambulant, à jouer le 
jour au billard, la nuit au pbaraon. 

Mais la source la plus réelle d'amusement est le fond de 
bonne humeur et de gaîté que les malades apportent ici 
avec eux , et que chacun met volontiers dans la masse 
commune. Les personnes des deux sexes, après avoir pris, 
les boues ou les bains , se réunissent en groupes , si la cha- 
leur le permet, sous une avenue qui fait le charme d'un 
jardin mélancolique: là on n'entend pas la moindre plainte 
et l'on n'aperçoit pas le moindre signe de mécontentement. 
Chacun fait naturellement société avec un autre , nul ne 
craignant , comme chez nous , d'avoir l'air d'être connu de 
quelqu'un qui pourrait le déprécier aux yeux de ses amis 
plus ennuyeux ou du bon ton. Tout est aisé", naturel et 
gai. Du resîe, ce système de sociabilité est universel en 
Italie. 

Mais rien ne peut mieux donner une idée du manque 
d'activité et de l'esprit d'entreprise des habitans d'Aba- 
no , que le fait suivant. 11 y avait dans le principal 
hôtel, durant le plus fort de la saison, deux cent soixante- 
dix familles, qui composaient au moins six cents per- 
sonnes. A cette maison, tenait une pièce de terre d'environ 
un acre , cultivé en maïs. Il paraît qu'il n'était jamais venu 
à l'idée du propriétaire qu'avec un peu plus de dépense et 
de travail, il pourrait tirer un profit dix fois plus considé- 
rable de ce champ, s'il le convertissait en jardin. J'ai 
passé plusieurs semaines sans goûter d'autres plantes po- 
tagères que quelques tomates ou des pommes de terre, 
qui maintenant sont répandues dans toute l'Italie. On 

















\5i V' o^: V >■*'." 



M I ? 

v4 ■ 






DES VOYAGES. 1 I I 

pense généralement sur le continent que les Anglais sont 
un peuple très Carnivore. Cette opinion me semble fausse. 
Je pense qu'ils sont celui qui mange le plus de végétaux. 

Quoique Abano ne soit pas actuellement infesté par le 
malaria , ce lieu n'est cependant pas très éloigné des can- 
tons sujets à ce fléau. On a beaucoup entendu parler de 
ce malaria, et il en est question dans la plupart des ou- 
vrages relatifs à l'Italie, comme désolant les terrains hu- 
mides et marécageux, et le voisinage des bois de l'Italie 
méridionale. La maladie produite par le malaria est ordi- 
nairement une fièvre intermittente, de la nature de celle 
qui régna à Walcherep , et qui est , je le crois , connue aux 
Indes orientales sous le nom de fièvre des djengles. Elle 
présente toutes sortes de modifications, et quelquefois ar- 
rive à un tel degré de violence, qu'elle tue en quelques 
heures, comme je l'ai vu dans les marais de Syracuse. 

Mais ce n'est pas seulementdans les lieux reconnus pour 
être infestés par le malaria que se renferme la fièvre in- 
termittente ordinaire. Cette maladie est commune dans 
toute l'Italie, notamment dans les terrains où l'on cultive 
le riz et dans les contrées basses , comme celle-ci , qui sont 
coupées de canaux remplis d'eau. Elle est si commune à 
Abano, que vingt personnes en ont été attaquées dans la 
maison où je me trouve, depuis que je l'habite. 

{Letters from tlie north of Italy.') 



Cintra, 

Cintra est pour les habitans de Lisbonne ce que Rich- 
mond est pour ceux de Londres. Dans les mois d'été les 
citadins y viennent le samedi soir pour y passer le diman- 
che et retourner à la ville le lundi matin : la ressemblance 
ne s'étend pas plus loin , car presque toutes les maisons 
de campagne, même celles des nobles, sont dans un ét;-ï 
de délabrement complet. 

Je ne sais comment vous décrire les étranges beautés de 
Cintra: je n'ai jamais vu de tableau plus propre à exciter à la 
ibis l'admiration et le dégoût. Cette montagne est couverte 



112 NOUVELLES ANNALES 

d'un coté de pâturages, de l'autre elle s'élève en rochers 
coniques si étrangement entassés les uns sur les autres 
que les effets du déluge, et ceux des plus épouvantables 
volcans, ne sauraient même en rendre raison. Presque aux 
pieds de la montagne est Cintra avec son palais, amas con- 
fus de matériaux surmontés de deux cheminées qui res- 
semblent à celles d'une verrerie. De tous côtés on aperçoit 
des bois touffus qui font un lieu de délices de celte retraite. 
On voit des maisons anglaises dispersées çà et là sur le 
flanc de la montagne et à moitié cachées au milieu des 
lièges, des ormes, des chênes, des coudriers, des noyers, 
de la riche verdure des citronniers. C'est sur un des som- 
mets qu'est situé le couvent de Panha qui s'aperçoit des 
hauteurs de Lisbonne. Sur un autre pic, sont les ruines 
d'un château maure, quia encore dans son enceinte une 
citerne constamment remplie par une source de l'eau la 
plus pure qui jaillit de son centre. La vue se prolonge à 
travers une contrée mélancolique, d'un côté jusqu'à Lis- 
bonne, et de l'autre jusqu'au couvent de Mafraj et par- 
delà jusqu'à la mer. Il serait fastidieux de décrire les as- 
pects variés que présentent les diverses aspérités de ce 
rocher sauvage. 

Le couvent de Liège est un hermilage célèbre , creusé 
en partie dans le roc qui forme les murs de l'église, de la 
sacristie, et du chapitre. Les salles souterraines sont éclai- 
rées par des soupiraux coupés obliquement dans la pierre ; 
l'intérieur est tapissé avec du liège pour garantir de l'hu- 
midité. C'est de cette circonstance que le monastère a pris 
son nom. 11 est habité par une vingtaine de religieux de 
l'ordre de St. -François qui se nourrissent de poissons, de 
fruits, et d'un pain grossier. Ils demeurent dans des cel- 
lules séparées bâties chacune sur un tombeau, et n'ayant 
qu'un matelas pour tout meuble. 

La vallée de Coulanes est un des lieux le mieux cultivé 
et le plus riche du royaume. La plus grande partie de cette 
vallée est couverte d'arbres fruitiers } surtout d'orangers 
qui sont tellement serres les uns près des autres que leurs 
branches s'entrelacent. lis donnent une grande quantité 
de ces pommes délicieuses; aussi les marchés de Lisbonne 
en sont-ils abondamment fournis. Les melons muscats, 
les melons d'eau, y viennent également eu teile profusion 



DES VOYAGES. Tl3 

que dans la saison , on ne les vend que deux sous la pièce. 
Le terrain de Coulanes a sans doute une qualité particu- 
lière , car la vigne y porte des raisins d'une espèce diffé- 
rente que ceux des autres parties du Portugal ; le vin qu'on 
en tire est connu de toute l'Europe. 

Le marquis de Mariai va a ici une très jolie habitation. 
G'est dans une de ses salles que fut signée la convention 
de Cintra. 

(Southey's and Murphy's let'ers. ) 



Famille bédouine. 

« Parlons un peu delà famille bédouine dans le voisi- 
nage de laquelle nous avions campé pendant la nuit, du- 
rant notre excursion au désert de Libye. Le père de fa- 
mille était un vieillard robuste , à la chevelure blanche et 
bouclée-, menant une vie isolée dans ce canton avec trois 
vieilles femmes qui formaient une partie de sa propriété. 
Il habitait une hutte construite en branchages de palmier, 
et en paille de dourrah -, elle était fermée seulement de 
trois côtés, et trop basse pour qu'on pût s'y tenir debout. 
« Le Bédouin était entièrement nu, sauf un morceau de 
toile en loque qui lui entourait les reins ; il portait sur sa 
tête un bonnet de laine déchiré , et dont la couleur mon- 
trait que ses femmes ne s'occupaient pas du blanchissage. 
Celles-ci étaient vêtues d'une pièce de toile de lin extrême- 
ment sale , qu'elles avaient jetée sur leur tête et autour de 
leur corps ; elles gardaient les troupeaux de leur seigneur 
à l'aide de longs bâtons de dattier. 

« Quoique nu , le vieillard possédait plusieurs cha- 
meauxet un certain nombre de bœufs, et d'ânes, sept cents 
brebis , et quelques centaines de chèvres. Par le moyen 
d'une perche transversale munie d'un-contre poids à une 
extrémité et d'un panier à l'autre, il tirait d'un puits l'eau 
nécessaire pour arroser son petit jardin où il cultivait du 
dourrah, du tabac et desmelons.il avait élevé contre le 
puits une digue s' abaissant par un plan incliné et formant 
un canal qui aboutissait à la partie supérieure de son jar- 

( l83o, ) TOME I. 8 



I I 4 NOUVELLES ANNALES 

din; U y avait pratiqué des issues qu'il pouvait ouvrir avec 
la main, ou boucher avec de la terre, de sorte qu'il con- 
duisait l'eau où il voulait. 

« Nous n'aperçûmes sous le toit du vieillard ni armes 
ni ustensiles, excepté un fusil et la moitié de Pécorce d'une 
calebasse; quelques baillons d'étoffe de laine paraissaient 
former les seules couvertures de la famille pendant la nuit. 
Les femmes dont le menton était peint en bleu, se tenaient 
toujours à distance de leur seigneur, et quand elles dési- 
raient lui parler, elles lui faisaient signe de venir à elles. 
Leurs visages n'étaient pas cachés, mais quand nos cour- 
ses nous amenaient près d'elles, elles abaissaient entravers 
de leur bouche un coin de la toile qui couvrait leur tête, 
pourtant elles ne bougeaient pas de leur place. La nourriture 
de ces gens consistait en pain cuit sur des pierres échauf- 
fées, et en lait ; nous ne pûmes jamais en obtenir sans faire 
un présent au propriétaire. 

« Malgré la pénurie et la misère qui caractérisent cette 
existence nomade, l'expression inolfensive de la physio- 
nomie du vieillard nous inspirait une sorte de vénération 
pour sa simplicité. Les privations qui paraissaient accom- 
pagner sa manière de vivre étaient réellement produites 
par le petit nombre des besoins qu'elle exige; tout ce qui 
nous entourait faisait naître en nous un vif souvenir du 
temps des patriarches. » 

(Reisen von Ilemprich und Ehrenberg. ) 



Manuscrits mexicains. 

La bibliothèque royale vient de faire l'achat de plusieurs 
manuscrits mexicains apportés il y a quelque temps en 
Europe, et faisant partie delà célèbre collection de Bot- 
turini : l'un est le Rapport des explorateurs envoyés par 
Montezuma dans le camp espagnol ; il représente en hié- 
roglyphes l'office de la messe et autres cérémonies reli- 
gieuses. Le manuscrit ne se compose que de quelques 
feuilles, et n'est qu'une copie : l'original a été brûlé. Un 
autre est écrit sur du papier fait de fibres de M agave ame- 



DES VOYAGES. ï I 5 

ricana; il consiste en une seule feuille, longue de 5 à 6 
pieds, et large d'un pied : c'est le budget de Montézuma. 
L'empire y est divisé en provinces; à chacune d'elles est 
marqué le nombre des mesures de maïs , des pots de miel 
et des animaux qui en formaient le revenu. Un troisième 
manuscrit est moitié pittoresque , moitié hiéroglyphique : 
il représente les sacrifices humains ; c'est un original 
peint sur papier d'agave. Le quatrième est un desshi de 
l'arrivée de la flotte espagnole au Mexique; un dominicain 
paraît avoir attiré particulièrement l'attention du peintre. 
C'est aussi un original d'environ 2 pieds carrés, mais exé- 
cuté d'une manière puérile. 

L'ouvrage le plus important de toute la collection est un 
gros volume in-folio, contenant la division du Mexique 
par paroisses, telle qu'elle fut établie par les Espagnols 
après la conquête. C'est le registre officiel pour l'an i58o, 
écrit pour la chancellerie du vice-roi. Chaque commune 
comprend un chapitre ; on y voit le nom de la commune 
écrit en espagnol et en hiéroglyphes mexicains ; puis vient 
le chef de la commune, mettant un genou en terre, et 
portant une espèce de diadème sur la tête. Il est habillé 
d'un manteau, et de sa bouche sort l'hiéroglyphe qui dé- 
signe son nom; au-dessus est écrite la prononciation de 
l'hiéroglyphe en caractères romains. Après la figure du 
chef suivent les têtes des pères de famille, avec leurs 
noms en hiéroglyphes et avec la prononciation. Cette cir- 
constance donne un grand prix à l'ouvrage, car jusqu'à 
présent on a bien eu soit des dictionnaires mexicains 
écrits et expliqués en espagnol , soit des manuscrits 
hiéroglyphiques; mais il n'existait aucun moyen de re- 
trouver les mots de la langue mexicaine représentés par 
ces signes idéographiques. Cet ouvrage donne la clef de 
10,000 hiéroglyphes mexicains avec leur prononciation, 
par laquelle on peut trouver leur véritable signification 
dans les dictionnaires alphabétiques mexicains et espa- 
gnols. Quoiqu'il y ait beaucoup de répétitions parmi ces 
10,000 signes , ils donnent pourtant plusieurs mille mots 
qui peuvent servir d'introduction à la lecture des écrits 
hiéroglyphiques des anciens Mexicains, dont plusieurs se 
trouvent dans les principales bibliothèques de l'Europe. A 
la vérité, cette conquête ne fournit pas le moyen de re- 



Il6 NOUVELLES AjVNALES 

trouver les signes qui indiquent les formes grammaticales, 
mais la connaissance de la grammaire mexicaine ne peut 
manquer de les indiquer aux scrutateurs qui voudraient 
s'occuper du déchiffrement des écrits mexicains. C'est le 
savant M. Abel Rémusat qui a fait acheter ces manuscrits 
précieux, et on doit se réjouir qu'ils soient déposes à la 
bibliothèque du roi, où tous les savans pourront les con- 
sulte»'. [Le Temps.) 



Les bouches du Cattaro. 

Les habitans de ce canton sont de structure athlétique. 
Jamais je n'oublierai les cinq hommes que je vis dans un 
café à Castel INuovo, vêtus de leurs habits de dimanche, et 
tout briilans de leurs armes d'argent; leurs nobles figures 
formaient un contraste singulier avec le maigre visage d'un 
procureur affublé de noir. La lecture du règlement affiché 
leur fit ôter leur chapeau avec cette précision qui appar- 
tient à un militaire. Il y eut un moment où je m'imaginai 
voir revivre Tell et ses compagnons en armes. La per- 
sonne qui était avec moi fut frappée de la même idée, et i! 
fallut qu'elle employât tous les argumens que la prudence 
put lui suggérer, pour m'engager à ne pas dessiner la scène 
intéressante que nous avions sous les yeux; les parties 
étaient occupées à la rédaction d'un contrat. 

Les habitans de ce pays ont conservé dans toute sa vi- 
gueur leur caractère national, malgré le changement ré- 
pété de domination. Le paysan ne veut pas rendre les 
armes qu'il porte à sa ceinture, ni son long fusil albanais 
resplendissant d'ornemens d'argent, quoique des meurtres 
et des actes de vengeance sanguinaire aient depuis lone- 
temps inspire au gouvernement Je désir de le. désarmer. 
Les soldats de la garnison des forts ne s'associent jamais 
avec ces gens-là; l'orgueil respectif et la jalousie mutuelle 
ont élevé un mur de séparation entre eux. et les militaires 
sont obligés de se tenir constamment sur leurs gardes. Les 
Hongrois, qui composent la masse de la garnison, par- 
laient de ce lieu comme d'une Sibérie autrichienne; mais 



DES VOYAGES. II7 

la transpiration abondante que nous éprouvions prouvait 
que la comparaison clochait , du moins relativement au 
climat. 

A la mort d'un indigène, les femmes de son voisinage 
sortent échevelées, se déchirant le visage et le sein avec 
les ongles , et hurlant en cadence. Plusieurs se coupent les 
cheveux, les attachent au corps du défunt, et placent des 
branchages sur sa tombe. Les moines et tous les ecclésias- 
tiques jouissent de peu de considération. Nous trouvâmes 
établi parmi le peuple l'axiome suivant lequel ceux qui re- 
gardent la religion comme un moyen de gagner leur pain , 
ne peuvent pas être religieux. Un meurtre atroce, précédé 
d'un viol commis par un ecclésiastique peu de jours au- 
paravant, semblait être la cause principale de la haine 
générale contre cette classe, et il faut avouer que s'il y 
avait quelque vérité dans les récits des énormités dont on 
accusait les prêtres de ce canton , ils méritaient l'exécra- 
tion que l'on avait pour eux. 

Les Bocchese sont en partie catholiques, en partie grecs 
schismatiques, et le rapprochement de deux rivalités si 
prononcées est probablement l'occasion de toutes sortes 
de brouilles; les grecs sont les plus nombreux ; leurs jeûnes 
sont longs et rigoureux, point sur lequel les catholiques 
se rapprochent des grecs; même le fromage, les oeufs et 
le poisson sont prohibés. 

On nous conseilla, pour notre sûreté, de ne prendre 
pour guide qu'un indigène lorsque nous irions visiter un 
lieu éloigné. La langue dominante est Pillyrien, mais par- 
tout on trouve des gens parlant l'italien , ou se faisant 
comprendre dans cet idiome. 

Les Bocchese portent des souliers grands et aisés , des 
bas de couleur, des culottes courtes peu échancrées,, et 
une veste attachée avec de grands boutons et quelquefois 
ornée de larges plaques dorées auxquelles ils ajoutent or- 
dinairement un gros bouton de verre enchâssé dans de 
l'argent. Ils ont autour du corps une ceinture en étoffe de 
laine rouge, dans laquelle est fiché un coutelas à fourreau 
d'argent; le coutelas est tenu par une chaîne de ce métal ; 
ordinairement il est accompagné d'un autre plus petit et 
d'un pistolet richement orné. Une jaquette de laine pend 
en travers de l'épaule gauche ; la chevelure lisse est cou- 



I I 8 NOUVELLES ANNALES 

verte d'un chapeau rond, à bords passablement larges ; la 
main est armée d'un fusil albanais élégamment orné. Un 
sac à tabac pendant à la ceinture, et une longue pipe avec 
une tête à la turque et une embouchure d'ambre, com- 
plètent le costume d'un Dalmatien, 

L'habillement des femmes est bien moins recherché. 
Une tunique de dessus sans manches, et ajustée d'une 
manière très peu convenable, ne permet de faire aucune 
conjecture sur les avantages du corps. Les cheveux sont 
négligemment attachés ensemble , ou enveloppés d'un 
morceau de toile. 

Castel Nuovo est situé sur le flanc d'un coteau dont le 
fort occupe le sommet élevé d'à peu près quatre cents 
pieds au-dessus de la ville. Une partie de la place est dé- 
fendue par de hautes murailles, et l'autre est suspendue 
au-dessus de précipices escarpés ; les maisons sont petites 
et ont une apparence chétive; la plupart sont appuyées 
contre le roc; quelques-unes forment des ruelles roicles, 
et une quinzaine par leur réunion font une sorte de place 
où il y a un puits portant une inscription arabe. 

Cattaro n'est ni plus grand ni plus beau. Les environs 
de Castel Nuovo offrent une riche moisson aux amateurs 
des recherches historiques par les ruines, les murailles et 
les inscriptions que l'on y rencontre. La population est 
d'environ 1000 âmes; celle de Cattaro ne peut pas être 
beaucoup plus considérable. 

( Reisen von Hemprich und Êhrenberg. ) 



Ombres coloriées. 

Nous trouvant dans les parages de Candie le i er sep- 
tembre, vers le coucher du soleil, nous vîmes le soleil 
entouré d'un grand halo, auquel succéda le pourpre ar- 
dent et foncé du soir. L'atmosphère était pure et sans 
nuage, l'air serein et clair-, il nous parut très singulier 
que, dans des circonstances semblables, toutes les ombres, 
sur le navire, eussent une teinte, phénomène qui accom- 
pagne ordinairement la double réfraction. Les ombres 



DES VOYAGES. I 19 

qui tombaient sur les écoutiiles blanches étaient d'un bleu 
«l'azur, et celles qui tombaient sur les manoeuvres et sur 
les voiles auxquelles le soleil avait imprimé une légère 
teinte rougeâtre, variaient du bleu au vert; quelques-unes 
étaient d'un vert-clair et brillant; la mer était agitée, et 
ne réfléchissait pas les rayons du soleil. Le vert l'empor- 
tait sur le bleu sur les portions des voiles que le soleil avait 
colorées du rouge le plus foncé. 

Un phénomène semblable et non moins brillant fut ob- 
servé le 3 septembre, et dans les deux cas, non-seulement 
il n'y eut pas d'ombre double , mais le soleil fut entouré 
d'un halo. La teinte imprimée aux ombres doit avoir été 
produite par la couche jaunâtre-grise de brouillard inter- 
posée entre le navire et le soleil. 

( Relsen von Hemprich und Ehrenberg. ) 



Nouvelle Guinée. 

Le roi des Pays-Bas ayant ordonné d'explorer les 
côtes septentrionales de la Nouvelle-Guinée, le laiton, 
commandé par le capitaine Steenboom , et accompagné 
du brig VIsis , sont partis pour remplir cette mission et 
prendre possession du pays au nom de ce monarque. Plu- 
sieurs officiers d'administration et des savans ont accom- 
pagné cette expédition. En longeant la côte, on a décou- 
vert par 3° 42' S. et i53° 5y' E. de Greenwich une baie qui 
a été nommée Baie du Triton, et regardée comme con- 
venable à l'exécution du plan projeté. Avec l'assistance 
des indigènes, qu'ils trouvèrent très doux et trailables, 
les Néderlandais construisirent un fort qu'ils nommèrent 
Bus , et où le pavillon national fut arboré le 24 août 1828, 
jour anniversaire de la naissance du roi des Pays-Bas. 

Suivant ce que l'on sait à Bruxelles , cette expédition a 
constaté plusieurs faits intéressans pour la géographie , 
l'histoire naturelle et la science nautique. L'établissement 
permanent d'un comptoir européen dans la Nouvelle- 
Guinée conduira, sans doute, à des découvertes impor- 
tantes, parmi lesquelles sera la reconnaissance complète 



ISO NOUVELLES ANNALES 

de la rivière Dourga, qui se trouvera probablement être 
au détroit, formant ainsi une île de la partie méridionale 
de la Nouvelle-Guinée. 

( Gazette des Pays-Bas. ) 



Climat de V Estramadoure espagnole. 

Depuis quelque temps nous jouissons d'une température 
délicieuse. Tout, autour de nous, déploie la plus riche 
verdure. Les pois et les fèves sont en fleur, et promettent 
une récolte abondante; le froment, encore jeune, présente 
la plus belle apparence. La récolte des olives a manque à 
cause des ravages d'un ver auquel ce fruit est sujet, et 
cette circonstance occasionera probablement des préju- 
dices considérables à beaucoup de familles. Les vignobles 
ont non-seulement été très productifs, mais même le vin 
est de si bonne qualité, que déjà une partie de celui qui 
a été mis clans des tonneaux neufs a un goût aussi agréable 
que les meilleures sortes de vin de Porto. Les oranges et 
les citrons sont si abondans, que même ici ils se vendent 
à moins d'un quart de piastre le cent, tandis qu'à Elvas en 
Portugal, qui n'est éloigné que de quelques milles, ils 
coûtent seize pences le cent. Tous les jours de marché, 
on peut se procurer des melons en grande quantité, et les 
échoppes sont garnies de brocolis, de choufleurs et de 
pommes de terre nouvelles. Pour un shilling , une famille 
de dp uze personnes peut avoir non-seulement les meil- 
leures plantes potagères, mais même les plus beaux fruits 
de la saison, pour la consommation d'un jour; nous avons, 
de très bon vin pour deux pences la bouteille. Le pain ici 
est délicieux et à très bon marché : les paysans en mangent 
de très blanc, qui serait regardé comme une chose de 
luxe même par les plus opulens babitans de Londres; et 
cependant il est surprenant qu'à Elvas, ville si voisine, 
le pain soit d'une qualité si inférieure, que celui qui vient 
d'Espagne forme un des principaux objets de vente au 
marche d'Elvas. La faute doit tenir à la manipulation, car 
on ne peut guère voir de meilleur froment que celui de 



DES VOYAGES. 12 I 

quelques cantons de l'Alemtejo , même à Talavéra de la 
Ëeyna , si fameuse par ses grains à faire du pain. Il y a 
plusieurs Anglais à Elvas et à Badajoz; ce qu'ils regrettent 
le plus est le beurre frais qu'ils ont si bon dans leur pays. 
On en fait fort peu , même ici , tandis qu'à quelques milles 
plus loin, en Espagne, on ne peut se procurer que du 
beurre d'Irlande , et il n'y a pas d'autre fromage que celui 
qui vient de Hollande. En général, les denrées sont ici 
d'un tiers meilleur marché qu'en Angleterre,, et il est très 
possible avec une grande familie d'y jouir de toutes les 
aisances de la vie et même des choses de luxe pour un peu 
moins de trois cents livres sterling par an, mais on est 
privé des plaisirs de la société. 

[Extrait d'une lettre de Badajoz, en date 
du 2 janvier 1829.) 



Projet de voyage à travers V Amérique septentrionale» 

M. J. Murace Willis, voyageur anglais., a précédem- 
ment visité la Russie, où il a éprouvé beaucoup de poli- 
tesse de la part du gouvernement et des hommes lettrés de 
ce pays. On a récemment reçu en Angleterre de ses nou- 
velles; sa lettre est datée de Chippawa dans le Haut-Ca- 
nada, 17 février 1829. Il parle de la réception affectueuse 
que lui a faite M. Brandt, chef des Indiens des six nations, 
et s'étend notamment sur l'hospitalité avec laquelle il a été 
traité pendant trois mois de séjour chez une tribu d'Indiens 
payens, ignorant entièrement les langues et les coutumes 
de l'Europe. M. Willis consulta ces Indiens sur la possi- 
bilité d'aller par terre aux colonies russes sur la côte de 
l'Amérique septentrionale baignée par le grand Océan. 
Ils essayèrent d'abord de le dissuader de son projet; mais 
voyant qu'il y persistait, deux d'entre eux lui offrirent 
obligeamment de l'accompagner jusqu'aux rives de la 
Columbia. M. Willis se promet tfn voyage intéressant, 
quoique dangereux et triste à travers le continent améri- 
cain, dans une étendue de 2000 milles, au milieu de fo- 
rêts immenses fréquentées par des bêtes farouches et des 



111 NOUVELLES ANNALES 

tribus sauvages, sans avoir la chance de rencontrer un 
être civilisé pour le guider ou le récréer pendant sa course 
périlleuse. S'il parvient à l'embouchure de la Columbia , 
il a le dessein de passer au Kamtchatka, puis, avec l'aide de 
ses anciens amis les Russes, d'arriver à St.-Pétersbomg 
avant le commencement de l'hiver. 

La lettre de M. Willis est accompagnée d'un beau dessin 
du saut du Niagara. Peu de temps avant que M. Willis fît 
ce dessin, un morceau considérable de rocher, près du 
centre de la chute , était tombé avec un fracas épouvan- 
table. M. Willis suppose que le morceau détaché avait une 
surface d'un acre de terrain ; cet accident a changé l'aspect 
du saut. 

{Literary Gazette.} 



. Madagascar. 

(Extrait d'une lettre de M. J. Holman, lieutenant de 
vaisseau de la marine royale. ) 

Port Louis , — Ile Maurice, i5 juillet 1829. 

Je suis arrivé ici le 8 de ce mois sur le vaisseau du roi^ 
le Maidstone, après une traversée de vingt-trois jours, de- 
puis le cap de Bonne-Espérance : coïncidence étrange, 
notre ami, le docteur Lyall, entrait le même jour dans le 
port, après avoir reçu de la reine de Madagascar l'avis 
officieux que les dieux de son pays ne voulaient pas lui 
permettre d'y séjourner. Mais avant son départ de Tana- 
narive, le docteur avait subi diverses épreuves pour con- 
vaincre les indigènes qu'il n'était pas un sorcier. D'abord 
ceux-ci le firent prisonnier ainsi que son fils, et les condui- 
sirent à un village, éloigné de six lieues de la capitale. 
Tous deux furent étroitement gardés; ils ne pouvaient ni 
sortir de la maison, ni y rentrer que d'après l'ordre des 
dieux. Ces dieux sont généralement des morceaux de ra- 
cine d'arbre, enveloppés de toile. Les prisonniers restèrent 
ainsi pendant cinq jours, au bout desquels on envoya au 



DES VOYAGES. 1^3 

docteur sa femme et ses quatre autres enfans. Quand la 
famille eut été réunie , les Madécasses jetèrent des ser- 
pens dans les maisons qu'elle occupait; les habitations 
étant si petites, qu'il lui en fallait trois pour se loger. Les 
Madécasses en usaient ainsi pour voir si ces reptiles atta- 
queraient le sorcier ou quelqu'un de sa famille, heureu- 
sement ces animaux n'en eurent pas la fantaisie. Ce genre 
de tourment dura près de quatre semaines ; les Madé- 
casses laissèrent ensuite leurs prisonniers tranquilles pen- 
dant une quinzaine de jours, au bout desquels les dieux 
déclarèrent que le docteur Lyall et sa famille devait inces- 
samment gagner la côte et quitter l'île. 

[Literary Gazette?) 

M. Holman, qui a écrit cette lettre , est aveugle; il était 
déjà venu à la côte de la Sénégambie , de là il était allé au 
Brésil d'où il avait passé au cap de Bonne-Espérance. Il 
annonce, en finissant sa dépêche , qu'il va partir pour le 
Bengale. 



Opinion de Napoléon sur la géographie. 

La géographie, soit naturelle, soit politique, a plusieurs 
des caractères* qui constituent les sciences exactes; les 
faits sont nombreux, les points de contestation multipliés, 
les changemens fréquens -, son domaine s'accroît à mesure 
que celui de l'esprit humain s'étend ; elle s'enrichit par des 
découvertes; elle est sujette aux changemens par l'effet 
des révolutions politiques et phvsiques. Les premiers élé- 
meos qui peuvent s'apprendre dans l'instruction ne sont 
rien en comparaison de la science. Si dans un point cen- 
tral, tel que Paris, il existait plusieurs professeurs de géo- 
graphie qui pussent rassembler des connaissances éparses, 
les comparer, les épurer, qu'on fût dans le cas de les con- 
sulter avec sécurité pour être mieux instruit des faits et 
des choses, ce serait une bonne, une utile institution. On 
devrait donc préférer à tout autre établissement littéraire 
celui de quatre chaires de géographie pour chacune des 
quatre parties du monde. Là, comme dans une sorte de bu- 
reau de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, on 



1*4 NOUVELLES ANNALES 

aurait sous la main les renseignemens les plus exacts, les 
notions précises des découvertes nouvelles et des change- 
mens survenus. Chacun de ces professeurs serait pour 
ainsi dire un livre vivant, et leurs cours offriraient à toute 
personne ayant le désir ou le besoin de s'instruire beau- 
coup d'utilité et d'intérêt. 

( Le Temps. ) 



Exploration du continent nord-américain. 

Les Américains du nord continuent d'explorer leur im- 
mense continent. Parmi les entreprises de ce genre , on 
cite surtout le voyage de découvertes que fait maintenant 
le capitaine Henri Austin, de New-York. Il a préparé un 
bateau à vapeur, V Ariel , et une goëlette de 3j tonneaux ; 
avec ces embarcations, il a dû se rendre, au mois de sep- 
tembre, à l'embouchure du Rio del Norte. L'Ariel a une 
machine à vapeur de la puissance de 36 chevaux; il porte 
environ ioo tonneaux, ne tire que 3 pieds 4 pouces d'eau, 
et fait n milles et demi en une heure de temps. 

De la Nouvelle-Orléans à Matamores ou Refygio, lieu 
situé à l'embouchure du Rio del Norte, il y a une distance 
de trois à quatre journées; le bateau à vapeur pourra re- 
monter le fleuve jusqu'à Chihuahua , également en trois 
ou quatre jours. Chihuahua est la capitale d'un Etat de la 
république du Mexique; elle est située à 6oo milles (anglais) 
de la côte. Quand les eaux sont hautes, un bateau peut arriver 
jusqu'à quinze lieues au-dessous de Santa-Fé,sans avoir des 
rapides ou des tourbillons à craindre. Ainsi le capitaine 
pourra franchir en quatorze jours un espace pour le 
trajet duquel on emploie maintenant, par la route de terre, 
plusieurs mois. 

Le Rio del Norte a sa source auprès de celle de l'Ârkansas; 
il traverse le Nouveau-Mexique, et se jette dans la mer au- 
près de la province de Texas. Si la navigation était prati- 
cable et facile sur ce fleuve, les Etats américains de l'ouest 
auraient une nouvelle route de communication pour le 
golfe du Mexique , et un nouveau débouché pour les pro- 
ductions de leur sol. 



DES VOYAGES. 12 5 

Celle province du Texas , par laquelle plusieurs ri- 
vières débouchent dans le golfe du Mexique, est en ce 
moment convoitée par plusieurs puissances. Une tentative^ 
qui a été essayée il y a quelque temps, de faire duTexasune 
république indépendante , a échoué , et le Mexique main- 
tient jusqu'à présent son droit de souveraineté sur cette 
province. Cependant elle se trouve trop éloignée du centre 
de la confédération mexicaine, et trop près de la Louisiane 
pour que le Mexique ne doive désirer céder le Texas contre 
une bonne somme d'argent, qui en ce moment est encore 
plus nécessaire au gouvernement mexicain qu'une province 
de plus. 

On prétend qu'une compagnie de commerçans anglais 
a offert cinq millions de dollars pour la cession des terres 
du Texas , qui seraient placées alors sous la protection 
anglaise ; mais on ajoute qu'aussitôt le gouvernement des 
Etats-Unis s'est engagé à fournir la même somme. Si cette 
dernière proposition était acceptée, les Etats-Unis feraient 
probablement du Rio del Worte leur limite du côté du 
Mexique. L'expédition du capitaine Austin fournira pro- 
bablement des renseignemens intéressans sur le cours et 
les bords peu connus de ce fleuve. 



Détention de 31. Siebold. 

Nous avons eu occasion de parler plusieurs fois de 
M. Siebold, célèbre professeur d'histoire naturelle, en- 
voyé au Japon par le gouvernement néderlandais. Ses ef- 
foris ont été couronnés de succès , car il a expédié à Leyde 
soixante-deux caisses remplies d'objets rares et curieux. 
Mais il a ensuite été la victime de son zèle trop ardent. Il 
avait trouvé le moyen de se procurer une carie de l'empire 
du Japon. Le gouvernement de ce pays en ayant été ins- 
truit, a fait saisir la carte et divers documens statisliques , 
et, résolu d'effrayer les étrangers par un terrible exemple, 
il a condamné M. Siebold à une prison perpétuelle. D'après 
la force des préventions des Japonais , on peut craindre 
qu'aucun Européen n'ait assez d'influence pour obtenir le 
pardon de cet infortuné savant. 

f Asiatic journal. ) 



12.6 NOUVELLES ANNALES 

Colonie de Swan-river. 

Le 23 octobre t 829 , le navire le TVarrior ( guerrier ) 
destiné pour la colonie de Swan-river, est parti de Ports- 
ro outh, avec deux cent cinquante personnes qui vont s'é- 
tablir dans ce pays lointain ; plusieurs jouissent d'une 
fortune indépendante, et ont employé des sommes con- 
sidérables dans cette entreprise. On en cite entre autres 
deux qui ont payé 1000 livres sterling pour avoir toutes 
les commodités que le bâtiment pouvait procurer à leurs 
familles et à leurs suites. Six pianos ont été embarqués. Il 
y a de plus sur le vaisseau cinquante cbiens des meilleures 
races, plusieurs troupeaux de moutons, deux vacbes lai- 
tières, et trois chevaux de prix. 



Vaisseau pris par les indigènes de la N.-Zèlande. 

Extrait d'une lettre écrite de la baie des Iles, le 17 mars 1829, 
par M. James, capitaine du brig Haweis. 

« Le 26 février dernier, je partis de Tourouga , port de 
la baie Plenty , pour aller à Ouakatang, établissement situé 
à une quarantaine de milles à l'est de là ; je voulais m'y 
procurer des codions. Quelque temps auparavant j'y avais 
trafiqué, et mes relations avec les indigènes avaient été 
très amicales. Maintenant, comme je n'avais que vingt 
cochons à préparer , et que je voulais épargner le temps , 
je mouillai sous l'île Mallora, où je voulais curer et saler 
ces animaux. Je pris avec moi le principal chef d'Quaka- 
tang, afin qu'il y conduisît le navire, parce que je ne con- 
naissais pas le mouillage. 

«Le lundi 2 mars, au point du jour, j'engageai ce chef 
et quatre hommes à nous aider à débarquer et curer les 
cochons ; je voulais appareiller dans la soirée. À une heure 
après midi, ne voyant pas revenir le maître, comme je 
m'y attendais, je m'embarquai dans une petite pirogue 
avec deux matelots, laissant à bord le second maître et 
trois hommes; le chef en question s'y trouvait aussi, et 



DES VOYAGES. 127 

hait à neuf autres indigènes étaient le long du navire. Eu 
arrivant à terre, je vis un vieux chef et un homme de la 
baie des îles assis sur le sable. La physionomie de ce der- 
nier coquin ne me plaisait pas ; quelque temps auparavant 
j'avais eu des altercations avec lui. Nous étions sur le point 
de nous rembarquer, lorsque le maître s'aperçut que la 
hache avait été prise; aussitôt il me demanda si je Pavais 
envoyé chercher. Cet incident m'inquiéta un peu, et avant 
que nous eussions pu remettre le bateau en mer , nous en- 
tendîmes tirer des coups de fusil à bord du brie. Quand 
la pirogue fut en mer, nous découvrîmes que les avirons 
avaient été enlevés, et à notre surprise, nous vîmes le 
vieux chef qui les emportait. Quelques-uns de mes gens 
coururent après lui , et réussirent à les reprendre ; mais , 
avant que nous eussions pu faire mouvoir le bateau , des 
coups de fusil nous furent tirés de derrière les rochers, et 
une troupe d'indigènes accourue sur le bord du rivage , 
nous suivit en faisant feu sur nous. Nous nous dirigeâmes 
vers le navire aussi vite que nous pûmes, mais nous re- 
connûmes l'impossibilité de l'aborder, puisque uous n'a- 
vions pas de fusils dans le bateau. 

« Dans ce moment , le brig était au pouvoir des indi- 
gènes ; deux de nos gens avaient été tués de coups de fusil, 
et deux, pirogues, portant une centaine d'hommes, allaient 
au vaisseau. Nous n'avions que trois avirons; nous fîmes 
toute la diligence que nous pûmes pour atteindre Tou- 
rounga; nous savions que le capitaine Glarke y était avec 
son navire, le New-Zealander. Le lendemain matin, à 
cinq heures, nous étions à Tourounga. Je racontai notre 
malheur au capitaine Glarke. Aussitôt il fit mettre sa goé- 
lette en état, et à midi nous partîmes ; mais la faiblesse du 
vent fut cause que nous ^arrivâmes que le lendemain à 
deux heures après midi au lieu où nous avions laissé le 
Haweis. Il était à l'ancre tout près de la terre; à trois 
heures nous y parvînmes. Etant montés à bord armés , nos 
yeux furent frappés d'un spectacle alTreux : le pont était 
couvert de sang caillé et de cheveu^ ; c'était là que les tètes 
de nos malheureux compagnons avaient été brisées en 
morceaux. Après avoir nettoyé te pont et fait les disposi- 
tions nécessaires , nous nous rapprochâmes de la goélette, 
et à minuit, profitant de la brise de terre, nous sortîmes ; 



Il8 NOUVELLES ANNALES % 

la goélette nous ayant pris à la remorque, le lendemain 
nous mouillâmes à Tourounga. 

« Ayant appris que mon second maître Atkins était en- 
core en vie, le capitaine Claïke envoya des indigènes le 
chercher. Au bout de trois jours, ils revinrent avec lui; ils 
avaient donné pour sa rançon un fusil de chasse, une es- 
pingole, un pistolet et trois boîtes de poudre à tirer. Sans 
les bons offices du capitaine Clarke, que je ne puis assez 
hautement reconnaître, nous aurions tous péri. » 

( Sydney gazette. ) 



Ouverture du canal de TVelland , au Canada. 

Il y a cinq ans que ce grand ouvrage a été commencé i 
les dépenses en ont été énormes; mais son utilité commer- 
ciale aussi bien que politique indemnisera amplement 
ceux qui les ont faites. Dans aucune portion de l'ancien 
ni du nouveau monde, il ne se trouve autant de lacs que 
dans le pays qui forme la frontière du Canada et des 
Etats-Unis ; mais la communication entre les deux plus 
importantes de ces mers intérieures , l'Erié et l'Ontario , 
avait été jusqu'ici empêchée par la chute du Niagara, 
obstacle que, même dans ce siècle de découvertes, nul 
pouvoir humain n'est parvenu à surmonter. La seule 
chose praticable était d'ouvrir un canal de communication 
entre les deux lacs, dans une autre direction. C'est ce 
qu'on vient d'exécuter sur la rive anglaise des lacs, et avec 
moins de peine qu'on n'en trouve généralement à creuser 
des canaux d'une pareille longueur, la rivière Welland et 
d'autres cours d'eau qui sillonnent l'intervalle des deux 
lacs ayant diminué de beaucoup l'étendue des travaux. Le 
nouveau canal a d'abord été parcouru par deux embarca- 
tions , l'une anglaise et l'autre américaine, qui, sorties du 
lac Ontario à la fin de novembre, passèrent promptement 
et sans obstacle dans TErié , et atteignirent une station 
américaine où. elles furent reçues avec un salut et d'autres 
marques de cordialité. 



T. E. GIDE père. 



DES VOYAGES. I2Cj 

VOYAGE AUTOUR DU MONDE 

PENDANT 

LES ANNÉES 1826, 1827, 1828, 1829., 

PAR M. DUHAUTCILLY 

COMMANDANT LE NAVIRE LE HÉROS. 



Extrait du journal de M. Edmond Le Netrel , 
lieutenant à bord de ce vaisseau. 



Autrefois, un voyage autour du monde avait 
quelque chose d'extraordinaire; une expédition de 
ce genre n'était généralement entreprise que par un 
gouvernement. Aujourd'hui les progrès de la navi- 
gation et la liberté du commerce sur les cotes de 
l'Amérique occidentale, ont rendu la circumnaviga- 
tion du globe plus commune, et il serait difficile 
de donner la nomenclature de toutes ceiles qui 
été faites depuis le retour de la paix générale en 
Europe. Un jeune marin a bien voulu nous confier 
le journal qu'il avait tenu à bord du Héros. Nous 
en avons extrait les faits qui nous ont paru les plus 
importans. Ce n'est pas à des découvertes de terres 
(i83o.) tome 1. 9 



l3û NOUVELLES ANNALES 

nouvelles quil faut s'attendre clans un voyage exé- 
cuté uniquement clans un but mercantile. D'ailleurs, 
parmi les îles du grand Océan , il en est probable- 
ment bien peu qui n'aient pas été aperçues; un exa- 
men critique prouve que la même île a , à diverses 
époques, reçu des noms différens, et qu'un même 
point est décrit sous des dénominations dissembla- 
bles par les navigateurs qui l'ont vu successivement, 
chacun croyant être le premier qui l'ait rencontré. 
A défaut de la description de contrées nouvelles , 
nos lecteurs trouveront dans la notice que nous 
allons leur présenter, des renseignemens intéressans 
sur divers lieux de la cote d'Amérique , notamment 
sur les missions de la Californie, pays immense, 
qui, par la marche progressive de la civilisation, 
pourra parvenir à un haut degré de prospérité , 
mais où l'état social est encore dans l'enfance. 

Le capitaine et les officiers du Héros ont con- 
stamment fait usage des méthodes savantes usitées 
généralement de nos jours pour guider la marche 
des navires. Les observations de divers genres ont 
été mises en usage avec un zèle infatigable, et grâce 
à ces soins , la véritable position du navire a tou- 
jours été assurée autant que les circonstances le 
permettaient, et l'on attérissait sur les points où l'on 
voulait aborder avec une précision jadis bien rare, 
plus commune aujourd'hui, et toujours louable. 

Le Héros, navire à trois mâts, du port de 36s 
tonneaux, monté de trente -deux hommes d'équipage. 



DES VOYAGES. l3* 

armé de douze canonnades de huit, et commandé par 
M. Duhautcilly, était expédié par MM. Martin 
Lafitte et compagnie. 

11 partit du Havre le 9 avril 1826; le 26, on 
passa entre Palma et Goméra , îles de l'archipel des 
Canaries; le 2 mai, on aperçut Buena Vista , île 
très sablonneuse de l'archipel du Cap-Vert : elle 
paraît aride et peu habitée. On vit successivement 
l'île de Sel, qu'on dit un peu plus peuplée, et l'île 
de Mai, fréquentée par quelques bâtimens qui y 
chargent du sel pour le Brésil. 

Le 27 mai, le navire jeta l'ancre dans la rade de 
Rio- Janeiro, où il resta jusqu'au i3 juin; le 3o , 
on était par 5o° 11 de lat. S. , et 63° 1 de longit. O. 
A mesure qu'on s'avançait vers les hautes latitudes , 
les vents étaient variables, souvent très forts, souf- 
flant du N. N. O. au S. S. O. Le temps , presque 
toujours froid, brumeux et humide, la mer souvent 
grosse et très houleuse. Le thermomètre de Réau- 
mur ne marquait , à midi , que 3 à 4° au-dessus de 
zéro. On apercevait des damiers , des albatros , des 
mouettes plus jolies que celles d'Europe, et divers 
autres oiseaux aquatiques; enfin, quelques baleines 
et beaucoup de varec. 

Le 4 juillet , on eut connaissance de l'île Soledad , 
la plus orientale des Malouines ; le 8 , il neigea et 
gela assez fort; le 18, on avait doublé le cap de 
Horn. L'hiver régnait dans ces régions australes; à 
trois heures après midi, il ne faisait pas assez clair 



b3 % 2 NOUVELLES ANNAXES 

pour que l'on pût voir à sa montre quelle heure iî 
était, et à neuf heures du matin , on était obligé d'a- 
voir de la lumière pour déjeûner. On éprouva plu- 
sieurs coups de vent , un entre autres qui dura dix: 
heures , et que l'on put appeler une tempête : la mer 
était affreuse et couvrait constamment le navire. Les 
courons très forts portaient dans PE. N. E. On aper- 
çut deux navires dont l'un, auquel on parla, était 
un brig anglais parti depuis quatre mois et demi de 
Londres pour le Chili; il manquait d'eau; le capitaine 
lui en fit donner deux barriques et un baril de bœuf. 
Lorsque la chaloupe de ce brig eut quitté le Héros , 
le temps devint si sombre , que l'on perdit l'une et 
l'autre de vue. 

Le temps brumeux empêchait souvent de faire des 
observations. On vit de nombreuses troupes de mar- 
souins qui, au lieu d'être noirs comme ceux de nos 
pays , sont tout blancs. 

Le 3 août, on eut connaissance de la côte du 
Chili; le 5, dans la soirée, le Héros mouilla sur la 
rode de Valparaïso : il y trouva le Lancier , brig de 
guerre , que montait M. de Rossi , commandant la 
station du Chili et du Pérou; la gabarre la Moselle, 
plusieurs navires français appartenant au commerce, 
et d'autres de diverses nations. 

a La rade de Valparaïso, ouverte du N. N; E. au 
N. N. O., est dangereuse dans les vents de N. , qui 
par bonheur sont rares. Cependant , le ] o , les brises 
de N. N. O. et N. se firent sentir, et continuèrent à 



DES VOYAGES. I 33 

fraîchir jusqu'au i3. La mer était grosso, le temps 
avait une mauvaise apparence : on prit toutes les 
mesures que commandait la circonstance. Le 1 4 , le 
temps fut affreux, la mer extrêmement grosse, les 
vents soufflant avec violence et par rizées. A deux 
heures après midi, notre câble de bas bord cassa; 
nous mouillâmes aussitôt notre grande chaîne , qui 
étala notre navire, et nous sauva. Un bâtiment amé- 
ricain , à trois mâts , qui était mouillé à une demi 
encablure de nous , ne fut pas aussi heureux : ses 
deux chaînes cassèrent ; au même instant , il vint le 
travers à la côte ; en moins de deux heures il fut en- 
tièrement démoli, sans qu'il fût possible de lui por- 
ter le moindre secours. Sur seize hommes d'équi- 
page, trois seulement furent sauvés. Nous vîmes ces 
infortunés, montés dans les haubans, demandant 
une assistance qu'il était impossible de leur procurer. 
Enfin , la mâture tomba , et ils furent engloutis sous 
ses débris. 

$ Dans la nuit, il venta encore grand frais; les 
navires qui avaient été forcés de filer de longues 
touées, s'abordaient continuellement : ce craquement, 
joint aux coups de tonnerre, aux éclairs, et au sif- 
flement du vent, produisait un effet terrible et si- 
nistre. Le i5, le temps se calma et la mer devint 
belle. Le 1 7 , les vents passèrent au S. , et il fit beau , 
ce qui dura jusqu'à notre départ. 

« La ville de Vaîparaïso est longue, étroite, et 
assez mal bâtie; la moitié est sur un petit morne. 



j3/i NOUVELLES ANNALES 

Les femmes sont généralement jolies et affables, 
surtout pour les Français. 

<c Les marchandises d'exportation consistent en 
or, argent, platine, cuivre, et quelques peaux de 
chinchilla d'une assez mauvaise qualité. 

« Nous revîmes à Valparaïso le capitaine du brig 
auquel nous avions donné des vivres dans les parages 
du cap de Horn. Il nous raconta qu'après qu'il nous 
eut quitté, le vent avait tellement fraîchi, qu'il avait 
fallu jeter à la mer ce que nous lui avions fourni. 
Ce ne fut qu'au bout de quatre heures , et non sans 
courir de grands risques, qu'il put rejoindre son 
bâtiment. » 

Le 2.J août, le Héros appareilla de Valparaïso : 
temps clair, belle brise du S.; on avait la terre en 
vue , et les Cordillères des Andes , qui sont con- 
stamment couvertes de neige. 

Le 9 septembre, on laissa tomber l'ancre sur la 
rade de Payta. « A peine nous étions mouillés , que 
plusieurs embarcations vinrent à bord nous propo- 
ser des chapeaux , des fruits et divers produits du 
pays ; d'autres furent amenées par la curiosité, car il 
est très rare de voir sur cette rade un navire euro- 
péen. 

« La ville de Payta est très petite, et présente un 
état de misère difficile à peindre. Le sol est extrê- 
mement aride , et dans une étendue d'une lieue de- 
puis la ville jusqu'au bord de la mer , on n'aperçoit 
pas même la plus petite plante. 



DES VOYAGES. I 35 

u Le 1 8, diverses personnes vinrent à bord prendre 
part à une collation. Les dames , au lieu d'avoir sim- 
plement leurs beaux cheveux noirs tressés comme à 
l'ordinaire , portaient de petits chapeaux assez sem- 
blables à ceux dont les paysannes de la Normandie 
font usage. » 

Le 20 , on aperçut la pointe de Sta.-Helena, qui 
se montre comme une île , même lorsque l'on en est 
très près ; quand le navire eut mouille , on expédia 
un messager à la ville de Sta.-Helena, pour prévenir 
les habitans qu'ils trouveraient à bord du Héros 
toutes les marchandises qu'ils pourraient désirer. On 
vit arriver divers acheteurs accompagnés de l'al- 
cade, du curé et de sa sœur. On vendit du drap, 
des indiennes et d'autres objets, entre autres de pe- 
tites chaînes de jaseron doré, que le curé devaitbénir 
le lendemain, afin qu'elles préservassent ceux qui 
les porteraient de maladies contagieuses et autres 
maux. 

« La rade de Sta.-Helena est assez bonne : le ter- 
rain est marécageux et fournit beaucoup de sel. C'est 
la seule production qui alimente le commerce de 
cette petite ville. » 

On mouilla le 23 dans la petite baie de Salango , 
afin d'y faire du bois et de l'eau , que l'on n'avait pu 
se procurer ailleurs. 

« Nous fîmes notre eau à une jolie rivière qui se 
jette dans la mer , à une portée de canon de l'endroit 
où nous étions mouillés. Les matelots descendirent. 



l36 NOUVELLES ANNALES 

à terre pour laver leur linge et leurs hardes. Je re- 
montai à une lieue de distance la ravine où coule la 
rivière : le site nous parut ravissant; nous fûmes 
surtout enchantés du parfum des belles fleurs qui 
bordaient le chemin. Dans ces contrées équinoxiales, 
le moindre filet d'eau courante répand la fertilité et 
l'agrément dans les lieux qu'il arrose. La verdure la 
plus riante ornait ce ravin, qui avait un double 
charme pour des marins fatigués de la monotonie de 
la mer. 

« Le lendemain, nous retournâmes à terre, et, 
malgré la pluie, nous continuâmes à admirer la belle 
végétation de ce canton, entre autres des cafeyers et 
des cacaotiers qui poussaient avec la plus grande 
vigueur. On voit sur le bord de la mer trois à quatre 
petites cases en roseaux, et couvertes en feuilles de 
latanier : elles sont élevées à six pieds de terre et 
supportées par de forts poteaux. Les habitans font la 
chasse aux cochons sauvages et aux jaguars, qui sont 
communs dans les environs. 

« Le curé de Xipixapa, petite ville située à dix 
lieues de la baie de Salango , vint le 26 à bord ache- 
ter diverses marchandises. Les opérations étant ter- 
minées , on partit à six heures du soir. 

« Pendant tout le temps que nous restâmes sur la 
côte du Pérou, nous n'éprouvâmes pas de fortes 
chaleurs : le thermomètre ne monta pas à plus de 1 7 
à 18"; mais , dès que nous fûmes au nord de l'équa- 
teur, nous eûmes une température très chaude; à 



DES VOYAGES. 1^7 

midi , le thermomètre s'élevait jusqu'à 26 et 27 . Ou 
prit beaucoup de bonites, de dorades, de tortues, 
de marsouins, de requins. » 

Le 20 octobre, on aperçut auN., à une grande 
distance, la terre par 18° 9 N. Pendant toute la 
journée du lendemain , des roseaux , des branches 
et des troncs d'arbres, passèrent le long du navire; 
il y avait souvent sur ces débris des oiseaux aqua- 
tiques nommés fous : presque toutes les nuits on en 
prenait qui venaient se reposer sur le navire. 

Dans la nuit du 24 , il y eut un violent orage, le 
vent soufla grand frais du S. E. ; la pluie tomba par 
torrens ; les feux Saint-Elme furent long-temps fixés 
sur le grand mât et sur l'artimon. 

Le 26 , au point du jour , on eut connaissance de 
la cote de Californie , à midi on passa très près de 
la pointe méridionale de cette presqu'île; le 28, on 
mouilla dans la baie de San José , où il y avait deux 
navires baleiniers, l'un anglais, l'autre nord-amé- 
ricain. 

« Le 5 novembre, je descendis à terre avec notre 
capitaine , nous fûmes bientôt à la mission qui est à 
deux milles du rivage; le padre Thomas nous ac- 
cueillit amicalement. Vers quatre heures après midi, 
je montai à cheval avec une personne de notre bord 
que je devais accompagner dans l'intérieur. Nous 
étions bien montés et bien armés , et nous avions un 
guide ; nous suivions une ravine dont la largeur est 
à peu près d'une portée de canon. Il n'y coule de 



I 38 NOUVELLES AJN'JVALES 

l'eau que dans la saison chaude. Je ne vis qu'un ran- 
cho, sur une petite élévation à gauche de la route 
qui était fort helle et droite, mais à en juger par la 
grande quantité de bestiaux qui couvraient le ter- 
rain , il devait y avoir d'autres fermes cachées par 
les arbres. Après nous être reposés un instant à 
Santa Anita, nous nous remîmes en marche; il fal- 
lut gravir sur un coteau assez escarpé , au haut du- 
quel s'étend la superbe plaine appelée la Mesa. On 
estime qu'elle a 2 5 ou 3o lieues de circuit. 

<c A onze heures du soir, nous arrivâmes au rancho 
Caduano , composé de trois cases assez solide- 
ment construites. Les lits consistaient en cuirs de 
bœufs tendus sur un châssis : il n'y avait pas d'autres 
matelats. Le lendemain, nous suivîmes une route 
bien moins agréable que celle de la veille , et nous 
montâmes la Costa blanca, ainsi nommée avec rai- 
son , puique le sol en est blanchâtre , très dur , et 
très crevassé par suite des pluies. Au sommet de ce 
coteau nous aperçûmes un cerf qui resta quelques 
instans h nous regarder, puis s'élança dans les bois; 
nous descendîmes de nouveau , et au bas de la cote 
je remarquai des arbres qui ont beaucoup de rap- 
ports avec les chênes verts d'Europe, et des formes 
variées ; ils sont d'assez forte dimension ; ils m'ont 
paru propres à la construction. 

«Le village de San Yago est disposé en deux par- 
ties , chacune sur une petite éminence , séparées 
l'une de l'autre par un espace d'environ un mille. 



DES VOYAGES. I 3q 

La belle rivière de même nom coule à peu de dis- 
tance, à la droite du chemin ; de ce coté , il } r a une 
quinzaine de cases; les environs ne sont pas cultivés; 
on y fait beaucoup de fromages d'une bonne qualité. 
Les cuirs y sont tannés et travaillés avec assez de 
goût; je vis entre autres un beau manteau de peau 
de bœuf, dont le bas était taillé en dents de loup , 
avec des dessins extrêmement variés : on m'en de- 
manda vingt-cinq piastres. 

tf Nous reprîmes notre route le long de la rivière ; 
de chaque coté s'élèvent deux petites montagnes 
sur lesquelles on a planté une grande croix en bois. 
A deux milles de San Yago, nous nous reposâmes 
dans le rancho d'un brave homme qui était venu à 
bord du Héros ; sa maison est bien construite et très 
propre , ce qui est bien rare dans ces contrées. A 
coté , il y a un parc qui renfermait alors deux cents 
têtes de bétail, et vis-à-vis, un champ de cannes à 
sucre fort belles. On fait dans ce rancho du fromage, 
du tafia qui est assez mauvais, et de la viande 
sèche (tasso). 

« Au-delà de ce rancho, nous traversâmes plu- 
sieurs fois , et dans diverses directions , le Rio San 
Yago; après avoir monté un coteau peu escarpé , 
mais assez long et bien boisé, nous entrâmes dans 
une plaine plus couverte de bois que celles que nous 
avions traversées précédemment; les renards , les 
lièvres et les lapins étaient très communs, et pas- 
saient près de nous sans être effrayés. Le petit ran- 



l4° NOUVELLES ANJVALES 

cho de los Martyres, à cinq lieues de San Yago, et à 
une et demie du bord de la mer , ne consiste qu'en 
trois méchantes huttes assez mal construites : nous 
y fûmes bien reçus : nos lits étaient absolument sem- 
blables à ceux de Caduano. 

« Le «7 , après avoir parcouru cinq milles , nous 
nous trouvâmes au bord de la mer, vis-à-vis de 
l'anse Palma. Nous passâmes plusieurs rivières ; la 
première et la plus considérable, est le Rio de 
Très Colorés ; toutes étaient guéables , parce que 
nous étions dans la saison sèche, mais dans le 
temps des pluies le trajet en est très difficile et même 
dangereux. Au bout d'une heure de marche le long 
du rivage, laissant un grand ravin sur la droite , 
nous reprîmes le chemin de l'intérieur. Au-delà 
d'une montagne longue et mal aisée, nous descen- 
dîmes sur les bords du Rio de los Thoros, jolie ri- 
vière, qui peut avoir vingt pieds de largeur à l'en- 
droit du passage ; elle est rapide et son eau excel- 
lente ; elle coule entre d'énormes blocs de granité 
très fin. Ensuite nous fûmes obligés d'aller très dou- 
cement dans un chemin rempli de trous et de cre- 
vasses , et très dangereux pour les chevaux. Notre 
guide avait beau nous assurer que nous pouvions 
galoper, nos montures étant accoutumées à cette 
mauvaise route, et, pour nous le prouver, il faisait 
caracoler son cheval : il ne put nous persuader. Nous 
attendîmes à Agoa Caliente que la chaleur fût pas- 
sée. Ce petit bourg est ainsi nommé des eaux ther- 



DES VOYAGES. I 4 1 

maies qui jaillissent avec assez de force d'un rocher 
en partie caché sous terre ; elles ont à peu près la cha- 
leur des bains ordinaires. Les environs sont cultivés 
en cannes à sucre et en maïs. La plupart des habitans 
s'occupe à tanner et à préparer les peaux de bœuf. 
« Nous marchâmes ensuite dans une jolie plaine, 
ayant la mer à droite à six lieues de distance; puis 
il fallut gravir par un chemin étroit, pierreux, bordé 
de profonds précipices, et fort mauvais, sur un morne 
très élevé, et au bas duquel est la ville de San An- 
tonio; elle est composée d'une soixantaine de mai- 
sons ou cases, bâties assez solidement en roseaux 
enduits d'une espèce de chaux; elles sont couvertes 
en chaume ou en feuilles de latanier. L'ameuble- 
ment consiste en une mauvaise table, quelques 
sièges faits en roseaux, et des châssis couverts d'une 
peau tendue qui servent de lits. Les habitans qui 
descendent des Espagnols, sont très honnêtes envers 
les étrangers , mais extrêmement paresseux. Ils man- 
quent des choses les plus nécessaires, quoiqu'ils 
vivent dans un pays dont le climat est doux et le sol 
fertile , et qui , cultivé convenablement , produirait 
en abondance tout ce qu'ils pourraient désirer. Le 
commerce, très peu important, consiste en cuirs de 
bœuf, viande sèche , fromage et maïs ; on fait aussi 
un peu de tafia. Tous ces objets sont portés à un pe- 
tit port nommé la Paz , et éloigné de huit lieues de 
San Antonio ; de là ils sont expédiés par de petits 
navires à Mazatlan , San Blas et autres ports de la 



l/\'l NOUVELLES ANNALES 

cote occidentale du Mexique. Il y a aux environs de 
San Antonio plusieurs mines d'argent et de plomb 
que nous n'eûmes pas le temps d'aller visiter; mais 
je vis travailler le minerai, et cette manipulation 
diffère suivant la qualité qu'il présente. 

« Le costume des femmes est très simple ; elles ont 
une chemise blanche et un petit jupon attaché au- 
dessus des reins ; une sorte de châle carré à dessins 
bleus et blancs ( robotos ) leur cache une partie de 
la figure , et laisse le sein passablement à découvert. 
Presque toutes portent des bas et des souliers extrê- 
mement propres ; elles sont généralement jolies et 
très affables pour les étrangers. Les hommes ont 
une culotte courte , terminée en pointe par le bas , 
et dessous un large caleçon blanc qui dépasse la jar- 
retière de quelques pouces , des souliers lacés sur le 
coté; des morceaux de cuir tanné et orné de dessins 
leur servent de bottes. Ils montent parfaitement à 
cheval, et savent lancer toute espèce de quadrupèdes 
avec une adresse extraordinaire. La population de 
San Antonio est évaluée à 3,ooo âmes. Les deux tiers 
sont des Indiens qui paraissent vivre en bonne intel- 
ligence avec les créoles ou gente de razon. Les en- 
virons de la ville ne sont presque pas cultivés. » 

Ayant terminé les affaires qui l'avaient amené à 
San Antonio , M. Le Netrel en partit le 1 1 no^ 
vembre avec le commandant, un ecclésiastique et 
quelques commerçans. On dormit à la belle étoile, 
au milieu d'une plaine, auprès d'un grand feu; le 



DES VOYAGES. | I/|3 

padre fit tuer un bœuf, dont la viande fut rôtie pour 
la provision de route. On suivit le même chemin 
qu'en venant jusqu'à Costa blanca , là on en prit un 
autre, et le 1 5 on arriva à la mission de San José. 

La baie de San José, située par a3° 3' de lat. N., 
et lia de longit. O, est un assez bon mouillage, 
excepté dans la saison de l'hivernage qui se fait 
sentir à la même époque qu'aux Antilles ; cependant 
quoiquecette période fût passée, le Héros fut obligé 
d'appareiller deux fois , ayant été menacé par des 
orages du sud , qui heureusement n'eurent pas de 
suite. On y fait du bois et de l'eau avec facilité; les 
pommes de terre, les patates, les ignames et autres 
végétaux comestibles y sont à bon marché; il en est 
de même de la viande qui est très bonne. Le prix or- 
dinaire d'un bœuf ou d'une vache de forte taille, est 
de cinq à six piastres. La peau se vend une piastre et 
même deux piastres aux navires américains qui fré* 
quentent constamment les cotes de la Californie. Ce 
pays abonde en gibier de toute espèce; on y voit 
aussi plusieurs reptiles, entre autres le serpent à 
sonnettes; quelques-uns ont six pieds de long; il y 
a également à San Yago des caméléons et d'autres 
lézards qui varient par la grosseur et la couleur. Le 
pays est très sain pour les étrangers. Peu de maladies 
affligent les habitans qui parviennent ordinairement 
à un âge avancé , et leur vieillesse est exempte d'in- 
firmités. 

Le 17, le Héros sortit de la rade de San José pour 



].'44 NOUVELLES ANNALES 

aller à Mazatlan, où il arriva le 11. Il avait à bord 
le commandant de la basse Californie, qui allait à 
Mexico. H y a deux mouillages à Mazatlan : le pre- 
mier à l'île Venado à l'O., l'île Paxanos au N. O., l'île 
Creston au S.E. ; il est le plus sûr dans la mauvaise 
saison, parce que l'on peut appareiller en cas de be- 
soin; mais dans les temps ordinaires, le second est 
aussi bon que l'autre , et offre l'avantage d'être plus 
proche du débarcadaire, qui est composé d'une tren- 
taine de cases. La ville de Mazatlan est à six lieues 
de la côte, une autre nommée El Rosario est à vingt 
lieues ; on dit qu'elles sont l'une et l'autre assez con- 
sidérables. Le Héros trouva au mouillage la Rose, 
bâtiment génois à trois mâts, venant de Canton. 

Le narrateur observe que les coutumes et les 
moeurs de la province de Sonora sont à peu près les 
mêmes que dans la basse Californie , mais que les vi- 
vres y sont extrêmement chers, du moins dans les 
environs de Mazatlan qui sont mal sains ; la moitié 
de la population est malade ou convalescente; on 
peut se procurer du bois et de l'eau , mais pour en- 
trer dans la rivière, il faut passer par-dessus une 
barre , et quand le vent est un peu frais , on risque 
de chavirer; alors, comme le courant est fort, il se- 
rait très difficile de se sauver : plusieurs bâtimens y 
ont perdu des hommes. 

« A Mazatlan , comme à San Blas, le commerce 
étranger éprouve de grandes entraves et paie des 
droits considérables; il est défendu à un bâtiment 



DES VOYAGES. 1^5 

de décharger sa cargaison, et s'il en vend la moindre 
partie, il est forcé de débarquer la totalité. Nous y 
avons cependant mis quelques objets à terre : c'é- 
tait en vertu d'un arrangement particulier. A cette 
époque, on parlait beaucoup d'un traité de com- 
merce entre la France et le Mexique , et tout le 
monde espérait que bientôt les étrangers jouiraient 
des mêmes facilités que sur les cotes du Chili et du 
Pérou. 

« Le 1 5 décembre , le Héros partit de Mazatlan 
pour retourner à San José, où l'on mouilla le 17. Le 
capitaine étant allé à terre, revint le soir avec Jean 
Perdrine , ancien marin français , dont j'ai oublié de 
parler précédemment; du temps de l'empire, il avait 
servi sur les vaisseaux de l'Etat; il habite depuis six 
ans la Californie , où il est marié. Il est fort aimé 
dans le pays , et y jouit d'une considération méritée. 
Il fait le commerce ; il nous rendit fréquemment de 
petits services. » 

Le 1 8 , le Héros appareilla pour aller à un mouil- 
lage situé à 7 ou 8- lieues au S. de San José. Il y 
avait un brig à l'ancre : il tira un coup de canon en 
hissant le pavillon des îles Sandwich; il venait de 
l'île Cuadalupé où il avait fait la chasse aux pho- 
ques , et allait repartir pour l'île Whoahou. L'équi- 
page du Héros fut obligé, pour se procurer de bonne 
eau , de creuser deux puits dans le sable. Le 2 5 , on 
quitta la baie de San Lucas , qui est un assez bon 
mouillage. Sa position fut déterminée par M. Du- 

f l83o. ) TOME I. 10 



1^6 NOUVELLES ANNALES 

hautcilly à 22° l\C)' N., et m" io' O. Le pays voisin 
n'est pas cultivé ; il n'est habité près du bord de la 
mer que par deux ou trois familles dont la seule oc- 
cupation est d'élever des bestiaux. Ces gens les tuent 
pour en vendre la peau aux étrangers. Il y avait 
dans une de ces cases un cerf bien apprivoisé, et 
qui reconnaissait parfaitement la voix de son maître. 

Le 29, le vent qui soufflait du S. E. avec beau- 
coup de pluie et un temps brumeux, sauta brusque- 
ment au N. N. O. forte brise. Avant qu'on eût pu 
manœuvrer pour faire arriver le navire, il reçut à 
l'arrière un coup de mer qui défonça les fenêtres de 
la chambre du capitaine et l'inonda entièrement; 
l'eau prit son cours dans le carré, et mouilla une 
quantité d'objets. Quand on descendit dans la soute 
aux poudres, on reconnut que plusieurs barils avaient 
été mouillés. 

Le I er janvier 1827, on eut connaissance de l'île 
Guadalupé (29° 3o' N. 1 19 5 7' O. ); elle peut avoir 
environ dix-huit lieues de tour, et n'est pas habitée; 
elle est assez haute , et sa surface offre de profonds 
sillons. La pointe sud est coupée à pic", et la poinlc 
nord terminée par des rochers qui paraissent séparés 
et détachés. Les phoques y sont très nombreux; plu- 
sieurs navires viennent faire la chasse à ces animaux. 

On eut souvent la mer grosse, de fortes brises, et 
un temps couvert qui empêchait parfois de faire des 
observations. On longeait la terre à peu de distance, 
et fréquemment la brume la cachait. Le 19, on 



DES VOYAGES. l^ 

aperçut l'entrée de la baie San Francisco. Ce ne fut 
que le 27 que l'on put y pénétrer à cause des obs- 
tacles que la forte boule , les vents variables , et l'é- 
paisseur de la brume avaient fait éprouver. Il fallut 
toute l'activité et la présence d'esprit du capitaine , 
aidé des efforts d'un excellent équipage , pour em- 
pêcher le navire d'être jeté sur les brisans et d'autres 
écueils , notamment sur les Farcllones, îlots très 
dangereux. 

On laissa tomber l'ancre devant le presidio; mais, 
sur les représentations d'un Anglais, qui avertit le 
capitaine que ce mouillage était mauvais à cause de 
plusieurs roches sous l'eau qui pouvaient faire courir 
des risques au navire , on gagna la petite baie nom- 
mée Hierba buena. En levant l'ancre pour y aller , 
on trouva que le bec était cassé , ce qui faisait trois 
ancres de moins; on venait d'en laisser une sur la 
cote de Californie, et on avait perdu la première à 
Rio-Janeiro; il ne restait plus que la grande ancre 
et une autre beaucoup trop faible pour mettre au 
bossoir; l'accident était d'autant plus malheureux, 
qu'il est impossible de le réparer sur ces plages loin- 
taines. La latitude du mouillage d'Hierba buena fut 
déterminée à 45° 33 ; N. 

« Divers habitans du presidio vinrent à bord , 
entre autres le padre Thomas, homme rempli de 
connaissances , mais trop âgé pour conduire la mis- 
sion de la manière convenable. Etant allés le 1 1 à 
celte mission, le capitaine, une autre personne de 



1 48 NOUVELLES VNNALES 

l'équipage «t moi, nous assistâmes à la messe. Le 
padre la fît précéder d'un long sermon sur le sixième 
commandement de Dieu. Les Indiens des deux sexes 
chantèrent des cantiques ; quoique leur voix fût un 
peu rauque, il y avait beaucoup d'ensemble dans 
leur chant. 

« Le but de notre excursion avait été de chasser 
dans les plaines de San Bruno, éloignées du mouil- 
lage d'environ cinq lieues. Nous tuâmes beaucoup 
de gibier de différentes espèces ; nous revînmes par 
un chemin différent de celui que nous avions suivi 
en allant : il était très montagneux , mais pitto- 
resque. 

« On observa, le ai février, que dans l'E. N. E. 
le ciel était extrêmement rouge ; on pensa d'abord 
que cela annonçait un incendie considérable; ensuite, 
comme on apprit que de ce coté il existait à une 
trentaine de lieues dans l'intérieur un volcan qui 
faisait fréquemment des éruptions, on pensa qu'il 
devait en ce moment y en avoir une très forte. Le 
11 , à une heure du matin, nous fûmes réveillés par 
une violente secousse de tremblement de terre, qui 
dura à peu près trois secondes; à deux heures, on 
en ressentit une deuxième qui fut moins forte , mais 
plus prolongée. Le 2 3 , nous apprîmes que le trem- 
blement de terre avait endommagé beaucoup de 
cases, sans cependant causer des accidens considé- 
rables. 

« Le 5 mars, je fus expédié à la mission San Fran- 



DES VOYAGES. I 4Q 

cisco avec une baleinière que nous venions de cons- 
truire. Arrivé dans le fond de la baie , je remontai 
l'Estero à environ deux portées de canon ; j'y trou- 
vai le débarcadaire et deux cases habitées par les 
Indiens; elles sont construites en roseaux, couvertes 
en chaume , rondes et terminées en pointe , absolu- 
ment comme les meules de blé que l'on élève dans 
plusieurs provinces de France. Pour y entrer, il faut 
ramper à quatre pattes. J'eus la curiosité de pénétrer 
dans une de ces huttes , et j'y trouvai quatre à cinq 
Indiens couchés autour d'un grand feu. On ne peut 
se figurer rien de plus sale et de plus dégoûtant que 
ce que je vis dans ce petit espace. Au moment de 
mon arrivée , les habitans de ce réduit étaient occu- 
pés à chercher et à manger leurs poux. 

« La baie de San Francisco est magnifique : c'est 
avec raison qu'un de nos navigateurs l'a appelée une 
Méditerranée. Un mauvais fort, situé à gauche, en 
défend l'entrée ; le presidio se trouve à peu de dis- 
lance : c'est là que résident les autorités. La mission 
du même nom en est éloignée de 6 milles, ainsi que 
je L'ai déjà dit. A une distance de i5 à 20 lieues dans 
le S. E., sont les missions de Santa Clara et San 
José, beaucoup plus considérables et plus riches que 
celle de San Francisco. Le pays est montagneux et 
peu cultivé; des animaux de toute espèce y abondent; 
les plus remarquables sont les ours et les cerfs. Les 
Californiens leur font une chasse continuelle, sans 
autres armes que le lacet, dont ils se servent avejc 



l5o NOUVELLES ANNALES 

beaucoup de dextérité. Le suif du cerf est générale- 
ment très beau. Il est acheté par les navires qui vont 
au Pérou , et forme une des principales branches de 
commerce des Californiens. 

« Parmi les navires qui vinrent mouiller dans la 
baie de San Francisco , il y avait un brig russe ar- 
rivant de la Bodega, qui est à une vingtaine de lieues 
plus au nord. Les Russes y ont formé un établisse- 
ment; ils sont servis par des indiens Rodiaks qui 
qui font la chasse aux loutres marines et aux pho- 
ques, et poursuivent quelquefois les premières jus- 
que dans la baie San Francisco : ils se servent à cet 
effet de leurs baïdars , sorte de petite embarcation 
de forme singulière , recouverte de peaux de pho- 
ques cousues ensemble. Ils la manœuvrent avec beau- 
coup d'adresse. » 

Le 7 , on appareilla ; on longea la cote à deux 
lieues de distance. Le lendemain , on jeta l'ancre dans 
la baie de Santa Cruz , pour y prendre un charge- 
ment de maïs que l'on devait porter à Monterey , 
qui est éloigné d'à peu près 2 1 milles. L'aspect de la 
mission de Santa Cruz est extrêmement agréable, la 
quantité immense de sapins qui couvrent la côte , 
et les belles plaines cultivées qui s'étendent jusqu'au 
bord de la mer, présentent un coup d'œil charmant. 
Les ours sont communs dans ces cantons, etlesran- 
cheros ou fermiers ont quelquefois bien de la peine 
à garantir leurs bestiaux de l'attaque de ces animaux, 
qui cependant sont souvent terrassés par les Cali- 



DES VOYAGES. 1 5 I 



foriiiens ; c'est un plaisir pour ceux-ci de leur faire 
une chasse continuelle. 

Le 9 , on mouilla dans la rade de Montere y. Di- 
verses marchandises furent portées à terre dans 
un petit magasin. Les charpentiers furent envoyés à 
une grande forêt de sapins pour y couper du hois , 
principalement pour y prendre de la petite mâture. 

Un grand dîner et un hal furent donnés à bord le 
i8,les principaux personnages du pays y vinrent 
avec leurs familles. Cette politesse fut rendue trois 
jours après par un commerçant anglais. 

La rade de Monterey est assez bonne et le fond 
en est excellent pour la tenue. On ne peut y craindre 
que les vents de nord, qui heureusement sont rares. 
Il est impossible de trouver une baie plus poisson- 
neuse; on y sala plusieurs barils de maquereaux et 
de morues. Le poisson plat y est très commun , et 
trois hommes peuvent en charger un canot ordinaire 
en moins de trois heures. 

La position du presidio est fort belle; les envi- 
rons sont verdoyans; les forets de sapins qui com- 
mencent très près du rivage , s'étendent presque de 
tous les côtés à perte de vue. On voit des cerfs et 
d'autres bêtes fauves , cependant il est prudent de 
ne pas s'aventurer trop loin pour les poursuivre , 
surtout à pied, car les ours sont très communs et dif- 
ficiles à éviter , lorsque l'on n'y est pas habitué. Du- 
rant notre séjour au presidio , l'on en prit un que 
Ton fît combattre contre un taureau. C'est un diver- 



l5a NOUVELLES ANNALES 

tissement que les hommes de la gente de razon , se 
procurent souvent. Le petit gibier n'était pas abon- 
dant durant notre séjour ; mais les oiseaux mouches 
étaient alors très communs. 

« Lorsque nous fîmes nos visites d'adieu, les dames 
nous témoignèrent leurs regrets de ce que nous étions 
arrivés pendant le carême, temps fâcheux pour les 
plaisirs , les padres prohibant expressément toute es- 
pèce d'amusement durant cette période de jeûne et 
d'abstinence. » 

On partit deMonterey le 27, et on fît route au S.E. 
Le lendemain au soir, le navire étant mouillé le long 
de la cote par 4o brasses d'eau fond de vase , on fut 
étonné de sentir une odeur de bitume ; on apprit 
d'un passager , qu'il y avait le long de la cote un 
volcan , nommé Breat, qui bien que peu considéra- 
ble était presque toujours en éruption, et que sou- 
vent la mer, près de ce rivage, était couverte debi- 
tume. En effet, le lendemain 29, on remarqua que 
l'eau offrait l'apparence de brai gras ; et l'odeur de 
bitume était tellement forte, que l'on s'en trouvait 
gêné. 

On continua de serrer la cote que la brume fai- 
sait souvent perdre de vue. Le 3o , on mouilla près 
de la mission de Santa Barbara, où Ton vendit quel- 
ques marchandises. Cette mission est une des plus 
belles et des plus riches de la Californie. Le village 
est sur une hauteur à environ une lieue du bord de 
la mer, et , aperçu du mouillage, présente un beau 



DES VOYAGES. I 53 

point de vue. Le presidio est à moitié chemin du 
rivage à la mission ; il est plus considérable que ce- 
lui de San Francisco. Sa latitude déduite de plu- 
sieurs observations faites au mouillage est de 34° 
il^ jc/'N. Sur cette rade , on doit toujours se te- 
nir prêt à mettre à la voile. 

On en partit le 8 avril ; on mouilla le 9 devant le 
cap de San Pedro , on mit des marchandises à terre 
qui furent expédiées à la mission St.-Gabriel , et on 
embarqua descuirs. « Dans la nuit du 16, les hommes 
de quart vinrent annoncer que le canot ne se trou- 
vait plus à l'endroit où il avait été amarré la veille ; 
on conjectura aussitôt que les Indiens qu'on avait 
pris à bord à San Francisco , avaient enlevé l'em- 
barcation pour se sauver à terre. Le capitaine 
s'embarqua tout de suite dans la yole, et je me 
jetai dans la baleinière , pour aller à la poursuite 
des fugitifs : parvenus à la côte, nous prîmes cha- 
cun une direction opposée ; je marchai vers San 
Pedro. Lorsque le jour parut, je découvris le canot 
échoué sur les rochers de la pointe , la mer avait 
beaucoup baissé , il n'avait éprouvé aucune avarie. 

«M. Duhautcilly reçut de la mission St. -Gabriel 
deux petits ours qui avaient été pris au lacet. Le 
mouillage de San Pedro est mauvais dans presque 
toutes les saisons ; il faut constamment se tenir prêt 
à appareiller. Le pays voisin ne présente aucune 
espèce de distraction , il n'y a pas d'habitation près 
de la mer ; la moins éloignée est un rancho fort ri- 



l54 NOUVELLES ANNALES 

che,quiest à cinq lieues dans l'intérieur, et qui 
possède i4 7 ooo têtes de bétail. Le pueblo de los 
Angeles est à dix lieues du mouillage. La mission 
de St. -Gabriel est à i5 lieues de la baie de San Pe- 
dro. Il est presque impossible de se promener puis- 
que la plus grande partie du pays est couverte de 
plantes très bautes entre lesquelles les serpens à 
sonnettes sont très nombreux. Ce canton est le plus 
triste de tous ceux que nous ayons visités sur les 
côtes de la Californie. » 

Le 17 on leva l'ancre, et le lendemain après avoir 
eu connaissance des îlots Coronados et de la pointe 
Lorna , on vint mouiller dans le port San Diego. 
Les environs ne fournissent pas de bon bois, les 
lièvres , les lapins et les perdrix y abondent : le 
port est le meilleur de la côte de Californie, mais 
cet avantage est compensé par la difficulté de se 
procurer du bois et de l'eau. Le presidio est à peu 
près à quatre milles du rivage, l'eau n'est pas assez 
profonde pour qu'on puisse y aller en canot : on est 
réduit pour tout moyen de transport à de très mau- 
vaises charrettes qui cassent à chaque instant. Il 
fallut employer quatre jours pour faire parvenir 
au presidio quatre barriques de mélasse et d'eau- 
de-vie ; on éprouvait le même inconvénient 
pour se fournir d'eau*, la rivière passant près du 
presidio. 

La position de San Diego est assez gaie, ou y 
trouve une grande variété de fleurs dont le parfum 



DES VOYAGES. I 55 

embaume l'air. M. Le Netrel observe que chaque 
fois que l'on allait à terre on trouvait quelques ser- 
pens à sonnettes. Le padre qui est à la tête de la 
mission a un jardin parfaitement cultivé , les vignes 
y étaient superbes , tous les fruits de l'Europe tem- 
pérée y abondaient ; mais ils n'étaient pas encore 
arrivés à leur maturité. L'église est petite, mais 
très bien tenue. Le port San Diego est situé par 3a° 
3c/ N. et ii9°37 / 0. » 

On en partit le 3o. On relâcha le 4 ma i à San 
José ; le 8 on mouilla de nouveau à Mazatlan , où 
l'on renouvela la provision d'eau et de bois; on en 
repartit le i3 ; le 1 1 juin on rentra dans la baie San 
Diego. Dans ces traversées on avait péché des tor- 
tues qui sont moins bonnes au goût que celles de la 
mer des Antilles, et récemment Ton avait vu des 
albatross et quelques paille-en-queue; une grande 
quantité de méduses et diverses espèces de nautiles 
assez singulières. 

a Le i 7 à trois heures du matin , nous ressentîmes 
une secousse de tremblement de terre qui dura près 
de quinze secondes; plusieurs maisons du presidio 
furent endommagées ; la mission souffrit beaucoup, m 
Le 22-, le Héros sortit du port ; le 29 , il était 
à Santa Barbara. Il y trouva Je Karimakoo , brig 
goélette des îles Sandwick , venu à la cote de Ca- 
lifornie pour y vendre différentes marchandises de 
la Chine. Il avait débarqué sur l'île Guadaloupe des 
hommes pour faire la chasse aux phoques. 



l56 NOUVELLES ANNALES 

« J'accompagnai à terre, le i er juillet ? le capitaine 
qui voulait aller au volcan de Breat; nous prîmes 
en passant le subrécargue du Karimakoo : à la mis- 
sion nous montâmes achevai, un guide nous mon- 
trait le chemin. Tout à coup je fus saisi d'un étour- 
dissement, et je lâchai la bride de mon cheval qui 
s'écarta de la route , sauta un ravin profond de six 
pieds , et large de dix, et me jeta à terre où je restai 
étendu sans connaissance. Tous mes compagnons me 
prodiguèrent les soins les plus affectueux; je fus 
près d'une demi-heure à revenir à moi. J'en fus 
quitte pour la peur et pour des écorchures au visage. 
Cet accident nous força de retourner sur nos pas. » 

On partit le 3 , le temps calme fournit l'occasion 
de relever la position respective des îles San Nicolas, 
Santa Barbara, Santa Catalina , Encapah , et Santa 
Cruz. Aucune de ces îles n'est habitée, elles ne pré- 
sentent toutes que des terres arides et desséchées ; 
il faut en excepter SantaCatalina qui a un bon port 
et où l'on fait de l'eau avec facilité ; beaucoup de 
navires y déposent leurs cuirs pour les préparer à 
être embarqués. 

« L'île San Nicolas n'est point portée sur les 
cartes de Vancouver ; nous remarquâmes dans PO. 
N. O. de cette île un rocher qui a toute l'apparence 
d'une embarcation à la voile. Un passager nous as- 
sura qu'il se joignait à l'île par une chaîne de rochers 
sous l'eau. » 

On mouilla de nouveau le i6danslaraded'Hierba 



DES VOYAGES. 1 5j 

buena , de la baie San Francisco. « Nous revenions 
dans la haute Californie pour y prendre un char- 
gement de suif que nous devions porter au Pérou. 
Cette opération devait être extrêmement avanta- 
geuse pour les intéressés à l'expédition du Héros , 
mais elle nous contrariait beaucoup, parce que ce 
voyage n'empêchait pas de faire celui que nous 
avions à effectuer à la cote N. O, et par con- 
séquent alongeait d'un an la durée de notre cam- 
pagne. Nous commencions à nous ennuyer des lon- 
gues et pénibles stations que nous étions obligés de 
faire dans chaque port de la Californie. Il s'était 
déjà écoulé près d'un an et demi depuis notre dé- 
part du Havre , et nous n'étions pas avancés. La 
cargaison très mal choisie pour les lieux que nous 
visitions ne se vendait qu'avec peine, difficulté et 
lenteur et à des prix bien inférieurs à ceux que 
l'on avait fait espérer aux intéressés. Heureusement 
pour ceux-ci les opérations étaient dirigées par 
l'homme le plus capable de les faire prospérer. 

« Envoyé plusieurs fois à terre pour recueillir 
les marchandises qui devaient être embarquées, je 
fus à même d'examiner les environs de la baie San 
Francisco. On va dupueblo de San José à Santa Clara 
par une belle allée d'arbres magnifiques et bien 
taillés; à droite coule un petit ruisseau dont l'eau 
est claire et limpide ; à gauche s'étend une plaine 
large de quatre à cinq lieues , et où paissent vingt- 
cinq à trente mille bœufs appartenant à la mission. 



I 58 NOUVELLES ANNALES 

Cette jolie promenade a une lieue et demie de lon- 
gueur; nous la parcourûmes au petit pas de nos 
chevaux, tant nous y prenions de plaisir. Le jardin 
de la mission est abondamment pourvu de fruits et 
de légumes d'Europe; ils étaient d'un goût délicieux. 
Les Indiens pour séparer le grain de l'épi le font 
fouler aux pieds par les chevaux, comme dans le 
midi de l'Europe. 

« L'église de la mission est assez bien tenue , le 
padre fit venir quelques Indiens musiciens; ils 
chantèrent et exécutèrent assez bien les morceaux de 
musique. Il est étonnant qu'un seul homme ait eu 
assez de patience et de persévérance pour enseigner 
à des êtres aussi stupides que le sont les Indiens de 
la haute Californie , à lire la musique et à jouer de 
divers instrumens. Il y a un atelier où se fabriquent 
les couvertures de laine, seul habillement des In- 
diens des missions : la laine n'est presque pas dé- 
graissée, de sorte qu'elle forme un tissu lourd et 
grossier. 

« Rien de plus misérable que la demeure des 
Indiens de la mission de San José ; leurs huttes sont 
les plus malpropres et les plus infectes qu'il soit 
possible d'imaginer; on a de la peine à concevoir 
comment des hommes peuvent exister au milieu de 
l'ordure la plus dégoûtante. Aussi n'est-il pas éton- 
nant que dans cette mission les maladies soient 
plus communes que dans les autres que j'ai visitées ; 
celles-ci sont plus propres et mieux tenues. Cette 



DES VOYAGES. I 5o, 

négligence provient-elle du padre, ou bien ses ordres 
sont-ils mal exécutés? 

«Le ii juillet, j'étais à Santa Clara ; c'était la 
veille de la fête de la mission. Le padre envoya six 
vaqueros prendre un ours au lacet, afin de nous pro- 
curer le spectacle d'un combat de taureau. L'après- 
midi, les Indiens des deux sexes, au nombre d'en- 
viron deux mille, se réunirent devant la mission, 
pour recevoir les présens d'usage qu'on leur fait en 
mémoire de la grande Santa Clara. La distribution 
s'en fit avec beaucoup d'ordre, les femmes eurent 
chacune un robazos ou mouchoir , les hommes une 
couverture de laine , les vaqueros une culotte et des 
souliers , afin que tous fussent en état de se montrer 
parés ; excepté cependant les pauvres gentils ou ceux 
qui nouvellement pris et amenés de l'intérieur, n'ont 
pas encore été baptisés. On les regarde comme des 
sauvages, et on ne leur accorde aucun vêtement. 
La fin de la journée se passa en préparatifs pour la 
fête du lendemain : des feux furent allumés de tous 
les côtés. Vers dix heures du soir, mon compagnon 
et moi , nous fûmes réveillés par des hurlemens ef- 
froyables; nous regardâmes aussitôt si notre porte 
était bien fermée. Un instant après , on vint nous 
avertir que les vaqueros étaient de retour et ame- 
liaient quatre ours. 

«Dès le matin, le 12, nous allâmes voir ces ani- 
maux ; je fus émerveillé de leur grosseur : il y en 
avait un si mutilé qu'il ne pouvait combattre. A neuf 



iGo NOUVELLES ANNALES 

heures, nous assistâmes à la messe. Elle fut chantée 
par les Indiens, qui s'accompagnèrent de leurs vio- 
lons , basses et grosses caisses ; ils étaient environ 
quarante. Pendant près de deux heures ce fut un 
tintamarre épouvantable. L'office divin terminé , 
tous les individus appartenant à la gente de razon 
des environs furent invités à dîner. A deux heures , 
les ours et le taureau furent amenés. L'ours qui de- 
vait combattre le premier fut attaché par la patte de 
derrière au pied de devant du taureau, par un lacet 
qui leur laissait libre un espace de quinze pieds entre 
eux. Ce premier combat dura une demi-heure ; le 
taureau fut vainqueur. Le second ours fut attaché 
de la même manière; le taureau furieux lui porta 
un coup de corne bien appuyé; l'ours, sans se dé- 
courager, lui sauta au col, lui posa une de ses pattes 
sur la tête , et ne lui laissant faire aucun mouvement, 
le tint dans cette position jusqu'à ce qu'il l'obligeât 
de tirer la langue : comme il attendait ce moment , 
il la lui saisit avec son autre patte et la lui arracha. 
Ils continuèrent à se battre encore quelque temps , 
et finirent par expirer tous deux. Le troisième com- 
bat ne fut pas moins sanglant, mais le taureau resta 
vainqueur. 

a Les Indiens vinrent , le 1 3 après midi , danser 
devant la mission; ils étaient tout nus; les uns 
avaient le corps barbouillé avec de l'ocre rouge et 
du noir, les autres étaient couverts de plumes de 
toute espèce : c'était un ensemble de figures hi- 



DES VOYAGES. l6l 

deuses et repoussantes, et ce divertissement me 
sembla plus curieux qu'amusant; les femmes ne dan- 
saient pas.» 

Le 22 juillet, le Héros sortit de la baie San 
Francisco; il toucha, le i/±, à Santa-Cruz pour 
prendre des cuirs. Le 27 , il était à Monterey où il 
trouva la Comète , navire de Bordeaux , qui , de Ma- 
zatlan, était allé porter à Whoabou des missionnaires 
français. Ayant terminé ses opérations à Monterey , 
le Héros en partit le 8 septembre ; le lendemain , 
mouillé à la Conception, il eut le malheur d'y casser 
le bec de sa meilleure ancre. Il était grand temps que 
l'on quittât la côte de Californie, car il ne restait plus 
qu'une ancre moyenne et une ancre à jet; heureuse- 
ment on était dans la belle saison. Après une autre 
relâche à San Diego , on sortit de ce port le 20 oc- 
tobre, la traversée fut difficile jusqu'au Callao, où 
l'on arriva le 16 décembre. Il y avait sur rade la 
Bayomiaise, corvette française , la Brandy wine, fré- 
gate des Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, et 
dix-huit navires du commerce, parmi lesquels il ne 
s'en trouvait qu'un de français, venant de Marseille. 
Le bourg du. Callao, qui devait être très joli par sa 
situation, a été presque entièrement détruit en 1824 
parle feu des batteries du fort. Il n'y reste maintenant 
que des décombres et des maisons inhabitables. Ce- 
pendant leur aspect montre encore combien ce lieu 
devait ttre riche et florissant avant la guerre civile 
qui l'a dévasté. On rencontra dans les environs une 
( t83o.) tome 1. 1 1 



162" NOUVELLES ANNALES 

quantité de cadavres qui n'avaient pas reçu la 
sépulture, et que l'ardeur du soleil avait desséchés. 
Plusieurs étaient encore revêtus de leurs uni- 
formes. Des fossés, ou plutôt des espèces de sou- 
terrains, étaient remplis d'ossemens humains; on 
apprit que c'étaient ceux de moines et de femmes 
qui s'étaient réfugiés dans ces lieux pendant le 
siège du Callao, et qui y étaient morts de soif et de 
faim. 

« On sait que Lima est une grande et belle ville ; 
autrefois elle était très commerçante. Mais depuis 
que le Pérou est agité par la révolution , les affaires 
V sont beaucoup moins actives. J'admirai avec plaisir 
les églises magnifiques qui font le plus grand orne- 
ment de cette capitale; leur intérieur est extrême- 
ment riche , cependant ce n'est rien , dit-on , en com- 
paraison de ce qu'il était il y a dix ans. Je vis au 
théâtre une tragédie espagnole intitulée Don Juan de 
Salas; elle fut assez bien jouée, et suivie d'un petit 
vaudeville fort gai. La place du palais où nous nous 
rendîmes ensuite est ordinairement appelée les Por- 
tâtes. C'est là que se réunit tous les soirs une partie 
de la population de Lima : tout le monde y est pêle- 
mêle, et souvent la femme la plus honnête s'y trouve 
à côté d'une prostituée : ce n'est qu'en leur adressant 
la parole qu'on peut les distinguer. On va là pour 
prendre du refresco, espèce de limonade et de glace. 
Quand on a bien bu, fumé et causé jusqu'à onze 
heures du soir, chacun se retire. Le costume des 



DES VOYAGES. l63 

femmes m'a semblé particulier à cette ville; elles por- 
tent la saillas, espèce de jupon en soie et à plis tel- 
lement serrés et multipliés, qu'il forme pour ainsi 
dire un étui qui dessine parfaitement la taille et les 
hanches; elles ont aussi la mantilla qui est fixée au- 
tour des reins au-dessus de la saillas , et qui se rabat 
par-dessus la tête , de manière à cacher entièrement 
le visage, et à ne laisser apercevoir qu'un œil, de 
sorte que l'on peut passer à coté de vingt femmes de 
sa connaissance , et n'en pas reconnaître une seule. 
Le soir il n'en est plus ainsi : les saillas et les mantillas 
font place à des toilettes recherchées, qui me pa- 
raissent convenir bien mieux aux jolies femmes de la 
capitale du Pérou ; c'est surtout au spectacle que l'on 
peut s'en convaincre. 

« J'étais allé à Lima en compagnie d'un officier 
de la marine royale. Nous en partîmes par la dili- 
gence du soir , et nous rejoignîmes nos vaisseaux 
respectifs sans accident; je note ce dernier point, 
parce que , bien que la distance qui sépare Lima du 
Callao ne soit que de deux lieues , il se passe rare- 
ment un jour sans qu'il y ait quelque voyageur dé- 
valisé sur cette route; il est très heureux, dans ces 
cas là, s'il en est quitte pour des coups de sabre; 
car souvent les brigands assassinent l'homme sur le- 
quel ils ne trouvent pas une somme suffisante pour 
satisfaire leur cupidité. Durant notre séjour au Cal- 
lao , nous n'avons eu que trop d'occasions dé nous 
convaincre de la manière défectueuse dont se fait la 



l64 NOUVELLES ANNALES 

police dans ce pays. Tous les objets nécessaires h 
l'habillement y sont très chers, » 

Ayant terminé ses affaires, remplacé les ancres qu'il 
avait perdues, et renouvelé ses vivres, le Hêrbs partit 
du Callao le 28 février 1 818, et fit route au nord. Le 6 
avril, on eut connaissance, comme on s'y était attendu 
d'après les observations de la veille , d'une petite île 
portée sur les cartes anglaises, et nommée île Cloudy. 
Suivant les observations des Français, elle est située 
par 1 16 i& O. Elle paraît très aride , et peut avoir 
une lieue et demie de long sur trois quarts de lieue 
de large ; elle est de moyenne hauteur, et par un beau 
temps , est aperçue facilement à sept ou huit lieues 
de distance. Le 3 mai, on jeta l'ancre devant Mon- 
terey. Quoique l'on fût à la fin de mai , le temps était 
toujours brumeux et froid , la bise souvent très forte 
du N. O. et N. N. O. 

Afin de tirer parti des marchandises qui lui res- 
taient, le capitaine résolut d'aller à l'établissement 
russe de la Bodéga, nommé communément Ross. 
On partit donc de Monterey le 3o mai , et le i er juin 
on eut connaissance du presiclio de Ross , et comme 
il était déjà tard , on mit en travers pendant une 
partie de la nuit. Le 2 , à huit heures du matin , on 
aperçut plusieurs de ces singuliers bateaux dont les 
Rodiacs font usage; ils se dirigeaient vers le Héros. 
Dans l'une d'elles se trouvait le gouverneur de réta- 
blissement, supposant que ce navire arrivait de très 
loin , il apportait un mouton, du laitage et des fruits. 



DES VOYAGES. l65 

M. Duhautcilly, après lui avoir expliqué le motif 
de son arrivée, lui dit que son intention était d'aller 
le plus tôt possible dans le petit port de la Bodéga , 
éloigné d'environ neuf lieues de l'établissement. Le 
gouverneur, qui avait renvoyé ses Kayouques, accom- 
pagna le Héros jusqu'au mouillage , où on laissa 
tomber l'ancre par cinq brasses d'eau , fond de sable 
vaseux. 

« J'allai à terre le 3 : ce lieu n'est pas habité ; il 
n'y a que quelques Indiens vivant dans de méchantes 
huttes sur le bord de la mer. Elles sont aussi dégoû- 
tantes par leur malpropreté que par leur puanteur; 
ces Indiens sont généralement très sales. Le terrain 
abondait en fraises qui étaient d'un goût délicieux. 
Ce mouillage ne mérite pas le nom de port; car, 
par un vent de S. ou de S. C, même soufflant avec 
peu de force, un navire courrait un très grand dan- 



ger. » 



Le Héros alla ensuite à Monterey, à Sta. Barbara, 
à San Pedro , enfin à San Diego , ou il chargea des 
chevaux pour les îles Sandwich. Le capitaine donna 
passage sur son navire à une partie de l'équipage du 
Teignmouth , navire anglais de Calcutta qui, étant 
mouillé sur la rade de San José , avait été jeté à la 
cote par un ras de marée extrêmement violent; plu- 
sieurs hommes avaient été noyés ; le reste ne s'était 
sauvé qu'avec beaucoup de peine. Il y avait parmi les 
gens de l'équipage soixante Lascars. 

En s'éloignant de cette côte, le narrateur donne 






l66 NOUVELLES ANNALES 

le résultat de ses observations sur le pays qu'il quit- 
tait pour la dernière fois. « La Californie, comprise 
entre le 22 e et le 38 e degré de latitude nord, a été , 
je crois , en partie découverte par les Espagnols qui 
y formèrent des établissemens plutôt religieux qu'u- 
tiles au commerce. Depuis que l'Espagne a perdu 
toutes ses possessions sur le continent américain, la 
Californie a suivi le sort du Mexique; mais la nou- 
velle république, de même que la monarchie, né- 
glige cette belle contrée de l'Amérique septentrio- 
nale. Les établissemens, ou pour mieux dire les mis- 
sions, sont aujourd'hui au nombre de vingt-cinq, et 
encore gouvernés par des moines espagnols; ceux-ci 
n'ont pas encore voulu reconnaître le gouvernement 
républicain du Mexique, disant qu'envoyés par le roi 
d'Espagne , ils n'avaient d'ordre à recevoir que de la 
métropole ; mais comme ces bons pères sont généra- 
lement très âgés , on ne les contrarie pas ; on a tou- 
jours pour eux le respect qui leur est dû ; à mesure 
qu'il en meurt , on les remplace par des padres du 
Mexique. 

« Il y a aussi en Californie quatre presidios ou éta- 
blissemens militaires , qui sont San Francisco , Mon- 
terey , Santa Barbara et San Diego. 'Un officier su- 
périeur mexicain, portant le titre de commandant 
générai de la haute et basse Californie , représente 
le gouvernement central du Mexique. Il reçoit direc- 
tement ses ordres , et les transmet aux commandans 
des presidios. 



DES VOYAGES. iGj 

a Les Californiens , qui sont les dcscendans des 
Espagnols et des Indiens, et que l'on nomme gente de 
razon pour les distinguer de ces derniers , sont gé- 
néralement forts, vigoureux, et très adroits à tous 
les exercices du corps ; malheureusement ils sont très 
adonnés au jeu et paresseux ; ils ont presque tous les 
défauts des hommes civilisés, sans en posséder les 
qualités. L'occupation favorite d'un Californien est 
de prendre au lacet les hœufs, les cerfs, les ours, dont 
il vend la peau et le suif : c'est uniquement en quoi 
consiste le commerce de leur pays; il pourrait être 
beaucoup plus considérable, si l'on se donnait la peine 
de cultiver la terre, qui est très fertile; le froment, 
qui y vient très bien, procurerait un trafic très im- 
portant par soil exportation à la cote du Pérou, où 
il se vend toujours à un prix très avantageux. Les 
Californiens pourraient également cultiver la vigne , 
et faire du vin et de l'eau-de-vie dont ils trouveraient 
un débit prompt et facile sur toute la côte du 
Mexique, du Guatemala, et d'autres pays au nord 
et au sud. La vigne y croît presque sans culture; et , 
dans quelques missions, j'ai bu du vin assez bon, 
mais on n'en fait qu'en petite quantité, et seulement 
pour l'usage des padres. 

« La quantité de cuirs que l'on exporte annuelle- 
ment de la Californie , s'élève à trente ou trente-cinq 
mille ; ils sont ordinairement achetés par des navires 
américains qui font dos stations de plus d'un an 
pour se procurer un. chargement complet. La quan- 



l68 NOUVELLES ANNULES 

tité de suif exporté chaque année peut être évaluée 
à 4°? OGO arobes ? mais le suif ne trouve de débou- 
ché qu'au Pérou, et dernièrement, il ne s'y plaçait 
qu'à vil prix. 

« Une cargaison de marchandises d'Europe bien 
choisies se vendrait très avantageusement eu Cali- 
fornie ; mais que prendre en retour ? C'est le point 
•difficile, et pour avoir une chance de bénéfice , on 
serait probablement obligé de faire le voyage de la 
Chine, ce qui occasionerait de très grands frais. 
Lorsque nous arrivâmes en Californie, les droits 
d'entrée sur les marchandises étrangères étaient de 
49 pour cent , mais durant notre séjour le long de la 
cote de ce pays, ils ont été définitivement fixés par un 
tarif ou arancel à tant pour cent sur chaque objet. 

«Nous avons passé près de deux ans sur les côtes 
de la Californie où nous ne devions rester que trois 
à quatre mois , nous n'y fîmes pas des affaires bril- 
lantes : le voyage à Lima n'avait pas rendu à beau- 
coup près ce que l'on avait supposé ; il restait encore 
à bord du Héros diverses marchandises dont la vente 
était très difficile ; le voyage à la cote nord-ouest 
était définitivement manqué : l'ensemble des opéra- 
tions présentait jusqu'à ce moment des résultats bien 
différens de ceux que l'on avait espérés. Du reste, à la 
satisfaction de tout le monde nous étions depuis le 27 
août en route pour les îles Sandwich ; quoique bien 
éloignés encore de la France, ce chemin était celui que 
nous devions prendre pour nous en rapprocher , et 



DES VOYAGES. 1 69 

chacun de nous avait repris cette gaîté qui fait sup- 
porter aux marins l'ennui et les fatigues d'un long 
Voyage. 

« Le 1 1 septembre à midi , notre calcul nous pla- 
çait par 2i° 8' N. et i58° 36' O. Le temps assez 
beau mais nuageux à l'horizon , nous empêchait de 
voir la terre que nous présumions avoir en vue ; à 
deux lieues nous aperçûmes au-dessus des nuages 
l'immense montagne MownaKaak, s'élevant sur l'île 
d'Owaïhy, à 27 lieues au sud de nous. Ce mont moins 
escarpé que le pic de Ténériffe , le surpasse en hau- 
teur et présente un aspect vraiment majestueux, 
Nous eûmes bientôt connaissance des îles Mowi et 
Morotoï , que nous passâmes pendant la nuit. Le 
12 , au point du jour, nous étions en vue deWhoa- 
hou, lieu de notre destination; à deux heures nous 
mouillâmes sur la grande rade; le lendemain, avant 
le jour , le pilote était à bord , il fit tirer tout de 
suite quelques coups de canon pour appeler les em- 
barcations des navires à l'ancre dans le port , afin 
qu'elles nous aidassent à remorquer le bâtiment , 
suivant l'usage de ce pays. Le calme nous favorisant, 
nous donnâmes bientôt dans les passes assez diffi- 
ciles qui conduisent au port d'Hanaroura : après y 
avoir laissé tomber l'ancre , nous saluâmes la ville 
de treize coups de canon qui nous furent rendus à 
instant coup pour coup. Nous trouvâmes au mouil- 
lage deux navires américains , dont un allait pren- 
dre un chargement de bois de sandal pour la Chine. 



I^O NOUVELLES ANNALES 

Nos chevaux n'avaient pas souffert dans la traver- 
sée; ils étaient en aussi bon état que le jour où nous 
les avions pris à bord : nous nous dépêchâmes de 
les débarquer , ils furent vendus aussi bien que l'on 
pouvait le désirer. 

« Le 10, , nous eûmes la visite de Tao Kéaoli, roi 
des îles Sandwich ; il était accompagné de Boki , 
gouverneur de l'île , et de plusieurs autres chefs ; il 
accepta avec plaisir la collation qu'on lui offrit, et 
resta trois heures avec nous. Lorsqu'il se fut embar- 
qué pour retourner à terre, nous le saluâmes de 
treize coups de canon. 

« L'île Whoahou, siège ordinaire du gouvernement 
des îles Sandwich, quoiqu'elle ne soit pas la plus 
considérable de cet archipel , est la plus fréquentée 
par les navires étrangers qui viennent y charger du 
bois de sandal pour la Chine ; ce sont surtout les 
bâtimens baleiniers anglais et américains qui y vien- 
nent en grand nombre dans les mois de novembre et 
d'avril pour s'y fournir de vivres qu'ils y trouvent 
en abondance , et pour profiter des avantages qu'of- 
fre l'excellent port d'Hanaroura, lorsqu'ils ont be- 
soin de réparation. Le roi , jeune homme de seize à 
dix-huit ans , n'a pas encore pris les rênes du gou- 
vernement: la régence est entre les mains de Boki , 
qui cependant n'agit que par les ordres de la reine 
Raou Manou , et de concert avec elle; cette princesse 
est déjà avancée en âge , elle a une grande force de 
caractère. 



DES VOYAGES. I 7 t 

« Le gouvernement des îles Sandwich est entière- 
ment féodal ; le peuple est tenu dans une sorte d'es- 
clavage. La moitié du produit des ventes, même les 
moins importantes que font les insulaires , appar- 
tient au roi; il en est de même de leur temps, dont 
la moitié est consacrée à son service. 

« Il y a dans presque toutes les îles des mission- 
naires américains qui y exercent un pouvoir absolu- 
ment arbitraire , surtout à Owaïhi et à Mowi , où 
leur joug se fait sentir avec le plus de force, sous le 
prétexte de la religion, et à ce qu'ils prétendent 
pour le bien du peuple. Ces missionnaires com- 
mettent des cruautés ; conduite d'autant plus inex- 
cusable que les naturels de ces îles sont peut-être 
les hommes les plus dociles et les plus pacifiques 
du monde. Mais le pouvoir de ces personnages 
impitoyables ne saurait durer encore long-temps, 
leurs compatriotes mêmes ont horreur de leur 
barbarie ; on pense généralement qu'aussitôt que le 
roi Tao Reaoli gouvernera en personne , un des 
premiers actes de son autorité sera d'expulser ces 
missionnaires. A Whoahou il y a également trois 
missionnaires français , dont M. Bachelet est supé- 
rieur ; ils sont plus tranquilles que les autres. Etant 
les derniers arrivés , ils n'ont pas encore acquis une 
grande influence. Naturellement leur présence ex- 
cite la jalousie des autres (i). 

(1) Depuis le retour du Héros en France, les mission- 
naires français ont quitte les iles Sandwich. 



1^2 NOUVELLES ANNALES 

« Les îles Sandwich ont une population nombreuse. 

Les habitans sont extrêmement doux, affables et 

• 

obligeans ; doués de beaucoup d'intelligence , ils 
cherchent toutes les occasions de s'instruire. Quoi- 
qu'ils aient perdu la plupart de leurs anciennes 
habitudes, ils mangent encore du poisson cru ,etdu 
chien rôti. Les femmes qui sont assez jolies et sur- 
tout parfaitement bien faites, n'ont rien changé 
à leur conduite envers les étrangers. Le jour de 
notre arrivée nous eûmes un spectacle entière- 
ment nouveau pour nous, et bien inattendu. A peine 
le travail fut-il terminé, que nous vîmes arriver à 
bord soixante à quatre-vingts femmes d'Hanaroura. 
Le capitaine avait d'abord eu l'intention d'empê- 
cher ces sortes de visites, mais quand il en eut re- 
connu l'impossibilité , puisque ces beautés viennent 
presque toujours à la nage et montent à bord sans 
être aperçues , et que d'ailleurs c'est un usage 
adopté dans l'île et par tous les bâtimens qui mouil- 
lent dans le port d'Hanaroura , il fut permis à l'é- 
quipage de recevoir à bord autant de femmes qu'il 
voudrait, mais seulement après l'ouvrage fini, et 
sous la condition expresse de ne pas passer le grand 
mat ; ordre qui fut ponctuellement suivi , quoiqu'il 
y eût toujours plus de femmes que l'équipage n'en 
désirait : l'entre-pont était large , spacieux et très 
commode. 

« Ces insulaires ont presque tous pour vêtement le 
tapa j, espèce d'étoffe faite de l'écorce du mûrier à 



♦ 



DES VOYAGES. 1^3 



papier; souvent elle est blanche, quelquefois peinte 
de différentes couleurs. La pêche est la principale 
occupation des naturels qui habitent près de la mer; 
ils la font avec des pirogues très artistement cons- 
truites. Comme le bois qu'ils emploient est très étroit, 
ils sont obligés de recourir à un balancier pour les 
empêcher de chavirer; ce balancier consiste en 
deux bouts de bois arrondis, fixés solidement à un 
tiers de la hauteur de la pirogue sur l'avant et sur 
l'arrière, de sorte qu'ils tombent à fleur d'eau : une 
autre pièce de bois également arrondie, mais plus forte, 
est amarrée aux extrémités des deux autres,, et par 
son poids forme équilibre. Les insulaires ont aussi 
quelques pirogues doubles, c'est-à-dire tenues en- 
semble par deux morceaux de bois ronds dont l'un 
sert de balancier à l'autre. 

« Les maisons de la ville d'Hanaroura sont bâties 
en bois, maçonnées avec de la terre glaise, et cou- 
vertes en paille ; l'intérieur est tapissé en nattes du 
pays; les lits consistent en nattes; tout cela est géné- 
ralement d'une propreté recherchée. Quelques chefs 
ont des lits à la mode d'Europe. Hors de la ville 
s'étend une grande plaine qui se termine par plu- 
sieurs jolies collines sur lesquelles s'élèvent beaucoup 
de maisons; les habitans cultivent les terres voisines 
qui produisent en abondance des plantes potagères et 
des légumes de toutes espèces ; avantage bien pré- 
cieux pour les navires qui maintenant relâchent 
continuellement aux îles Sandwich. Un Hollandais, 



174 NOUVELLES ANNALES 

M. Jernoce , qui habite Whoahou y a planté de I'in* 
digo qui est venu assez bien; si cette culture réussis- 
sait complètement, elle fournirait une nouvelle 
branche de commerce à ces insulaires , qui n'ont 
d'autre objet d'exportation que le bois de sandal; 
chaque jour il devient plus rare et il est plus difficile 
de se le procurer. Durant notre séjour à Whoahou , 
il coûtait huit piastres le pikle ( i38 livres). Quant 
aux objets dont ces insulaires font usage et qu'on 
pourrait leur apporter d'Europe , ils les font venir 
de la Chine à bien meilleur compte. Les îles Sand- 
wich sont un très bon pays. Les vivres de toute es- 
pèce , les chèvres , les cochons , les pommes de terre, 
les patates y sont à bon marché , on y trouve en 
général tout ce que l'on peut désirer après une lon- 
gue traversée. 

« Pendant que nous étions à l'ancre dans le port 
d'Hanaroura, il y arriva plusieurs bâtimens balei- 
niers tant anglais qu'américains. Nous eûmes sou- 
vent la visite de M. Charton, consul anglais, homme 
rempli de mérite , vraiment digne d'estime et très 
obligeant , il a rendu service à plusieurs Français qui 
ont réclamé sa protection. Nous allions fréquemment 
chez lui , il nous accueillait comme ses compa- 
triotes. 

« Le 1 5 novembre, le Héros mit à la voile; le roi, 
le consul anglais et d'autres personnes l'accompa- 
gnèrent en rade. Dans la traversée, nos observations 
nous convainquirent que les cartes du grand Océan 



DES VOYAGES. 1^5 

dont nous faisions usage étaient défectueuses sur 
plusieurs points. Le 10 décembre, toutes nos obser» 
vations qui étaient parfaitement d'accord, nous pla- 
çaient à une petite distance des îles les plus septen- 
trionales des Marianes : quoique le vent fût assez 
faible, on mit en travers à minuit. Le 1 1 à cinq 
heures du matin , on laissa porter à l'ouest; au jour 
on eut connaissance de l'île de l'Assomption , et bien- 
tôt d'Ayrigan; nous fîmes route ensuite à l'O. et à 
PO. N, O., toujours favorisés par la brise : mais le 
i4,lc temps qui avait été généralement assez beau , 
devint pluvieux et orageux : il ne nous permettait de 
voir qu'à une petite distance , circonstance désagréa- 
ble dans ces parages dangereux, nous étions alors 
par i33° Jja/ s^E. Le 19a midi, on aperçut la terre 
qui fut reconnue pour être les îles Botoi tabaco 
xima. La mer devint extrêmement grosse. Le navire 
fatiguait considérablement et faisait beaucoup d'eau. 
Le lendemain on vit la côte de la Chine, et une 
quarantaine de bâtimens chinois qui paraissaient 
occupés à faire la pêche. 

« Le 22 , on découvrit les îles entre lesquelles pas- 
sent les navires pour se rendre à Macao ; le temps 
était brumeux et pluvieux, la mer très houleuse. 
Nous étions environnés d'une immense quantité de 
bateaux chinois ; nous tirâmes un coup de canon 
pour appeler un pilote , un instant après une des 
embarcations qui se trouvaient près de nous, mit 
son canot a la mer : trois Chinois montèrent à bord 



Ï76 NOUVELLES ANNALES 

du Héros et offrirent de nous conduire à Macao, 
mais le prix exorbitant qu'ils demandaient empê- 
cha d'accepter leur proposition. Bientôt une autre 
embarcation nous accosta, et d'après l'arrangement 
conclu avec le pilote , nous fîmes route sous sa di- 
rection. Le capitaine alla chercher à Macao un pi- 
lote pour remonter la rivière jusqu'à Canton. Le 
temps toujours brumeux et pluvieux nous empêchait 
de jouir du beau coup d'œil des bords du fleuve. A la 
seconde barre il y avait cinq vaisseaux de la com- 
pagnie anglaise des Indes auxquels leur grand tirant 
d'eau ne permettait pas de faire leur chargement à 
Whampoa. Nous laissâmes tomber l'ancre à ce mouil- 
lage le 27 ; c'est là que se tiennent les navires qui 
commercent avec Canton ••> situé cinq lieues plus 
haut. 

« Notre séjour à Whampoa fut extrêmement triste, 
quoique, de quelque coté que la vue se portât, le pays 
offrît un aspect enchanteur ; mais la difficulté d'aller 
à terre ou l'on est continuellement insulté par les 
Chinois , nous fit préférer de rester à bord , où l'en- 
nui nous accablait. 

ce J'allai plusieurs fois à Canton, soit pour me 
promener , soit pour les affaires du navire , et ce ne 
fut pas sans un grand étonnement que je contem- 
plai l'immense quantité de bateaux habités qui se 
trouvent le long de la rivière : la population de ces 
maisons flottantes peut être évaluée à 200,000 âmes. 
La ville de Canton , ou pour mieux dire la partie 



DES VOYAGES. ïh*J 

de cette cité où les étrangers peuvent pénétrer, est 
située sur la rive gauche du fleuve ; les maisons n'ont 
rien d'extraordinaire dans leur construction; les 
rues sont excessivement étroites , car il y en a plu- 
sieurs où trois personnes ne pourraient passer de 
front. Les factoreries sont des bâtimens magnifiques 
et ressemblent plutôt à des palais qu'à des maisons 
de négocians. 

a Les Chinois sont les hommes les plus fins et les 
plus fourbes que l'on puisse imaginer; rien n'égale 
leur adresse à tromper. Ils sont avec raison fiers de 
leurs pays , et méprisent souverainement tout ce qui 
leur est étranger. La police est parfaitement faite 
par les mandarins : ces fonctionnaires publics sont 
singulièrement respectés et craints par le peuple ; 
leurs ordres sont exécutés à l'instant. 

«Durant notre séjour en Chine, nous apprîmes la 
malheureuse affaire du navire le Navigateur. de Bor- 
deaux, capitaine Santa Roman. Il était en août 1828 
sur la cote de la Cochinchine pour y prendre une 
cargaison qu'il devait porter à Manille; lorsqu'il l'eut 
embarquée , il mit à la voile, mais bientôt il toucha 
sur des rochers , accident qui le força de retourner 
au port d'où il était parti , afin de réparer les ava- 
ries qu'il avait éprouvées. Le capitaine , n'ayant pu 
s'y procurer les objets nécessaires, et voyant que son 
bâtiment était hors d'état de reprendre la mer , le 
vendit; ensuite, il prit passage avec son équipage 
sur une jonque chinoise qui allait à Macao. Pendant 
( i83o. ) tome 1. 12 



1^8 NOUVELLES AN3VALES 

la traversée , les Chinois conçurent et exécutèrent 
le projet abominable d'égorger les Français, afin de 
s'emparer de leur argent et de leurs effets. Un seul 
homme, nommé Mangiapou, s'étant sauvé à la nage, 
fut recueilli par une jonque chinoise destinée pour 
Macao. Il fit aussitôt la déclaration de ce qui s'était 
passé. Les mandarins s'empressèrent d'expédier à la 
découverte leurs bateaux, qui ne tardèrent pas à 
s'emparer de la jonque où se trouvaient les assassins 
de l'équipage français. Ils furent mis en jugement 
et décapités à Canton au mois de février 1 829 , au 
nombre de dix-sept. Les autres complices de ce 
crime furent renfermés dans des cages de fer pour 
être promenés ainsi à Canton, puis dans tout l'in- 
térieur de la Chine. 

« Notre cargaison de bois de sandal fut vendue à 
neuf piastres le pikle, ce qui est un prix fort bas; 
mais deux ou trois navires , qui arrivèrent après 
nous , n'obtinrent que cinq et six piastres; les pelle- 
teries de la cote nord-ouest de l'Amérique se ven- 
daient mieux. Nos réparations terminées , et notre 
chargement, qui consistait en sucre , thé, cannelle , 
camphre, soie, etc., pris à bord, nous quittâmes 
Whampoa le 1 \ février. Nous étions le a4 devant 
l'île Linting, ou mouillent ordinairement les navires 
qui font la contrebande, notamment celle de l'opium. 
Il y en a qui y passent des années entières , unique- 
ment pour servir de magasins aux marchandises que 
l'on y apporte de tous côtés, et que l'on veut intro- 



DES VOYAGES. I^t) 

duire à Canton sans payer les droits. Ces navires 
sont obligés d'être constamment prêts à prendre la 
mer pour éviter la visite des mandarins; c'est un in- 
convénient qu'ils ont rarement à redouter, car ces 
visites ne sont pas fréquentes; dans ces cas-là , les 
navires en sont quittes pour louvoyer devant Macao 
pendant cinq à six jours; ensuite ils reviennent au 
mouillage de Linting. » 

Le 2 5 , le Héros mit à la voile ; le 3 mars , il était 
devant Poulo Sapata ; le 7, étant par ^"Sô'N. 3 on 
aperçut une grosse pièce- de bois flottante; aussitôt 
on mit un canot à la mer, et l'on reconnut que c'é- 
tait un tronc de tek , qui fut amené à bord et em- 
barqué non sans difficulté ; il avait quarante-sept 
pieds de long , sur vingt pouces de diamètre : il fut 
coupé et fournit une bonne provision de bois à brû- 
ler dont on n'était pas bien pourvu ; on en réserva 
un morceau de dix pieds pour un cas de besoin. Le 
9 , on vit Poulo pisang et Poulo aor ; le lendemain , 
on coupa la ligne pour la cinquième fois, et le 11 , 
on eut connaissance de Poulo toty, ensuite, on entra 
dans le détroit de Gaspard , dont on- évita heureu- 
sement les dangers , quoique le temps fût générale- 
ment orageux. Le 18, on aperçut la montagne de 
Bantam sur l'île de Java. Un. canot vint de terre 
chargé de singes , d'oiseaux, de cocos et d'autres pro- 
ductions du pays; le 20, on était hors du détroit de la 
Sonde. On avait constamment eu en vue des navires 
européens, les uns sous voile, les autres à l'ancre. 



l8o NOUVELLES ANNALES 

On découvrit , le i o avril , les montagnes de l'île 
Bourbon , le lendemain on aperçut les navires mouil- 
lés sur la rade de Saint Denis; mais la mer était 
tellement grosse, que de terre on fit signal au Hé- 
ros de ne pas approcher. M. Duhautcilly se rendit 
à bord d'un navire de Nantes , dont il ramena avec 
lui le capitaine. Ce dernier nous apprit que depuis 
trois jours le mauvais temps empêchait d'aller à terre. 
Il ajouta que le 9 février dernier, un ouragan ter- 
rible s'était fait sentir, que beaucoup de bâtimens 
avaient éprouvé des avaries considérables, et que 
sur le nombre de ceux qui avaient appareillés , tant 
de l'île Bourbon que de l'île de France, dix-huit 
n'avaient pas reparu. Parmi ceux-ci se trouvait la 
goélette du roi, la Turquoise , dont M. Marion offi- 
cier que nous avions connu à Lima , venait de pren- 
dre le commandement ; ce malheureux jeune homme 
avait été englouti avec les soixante hommes qui 
composaient l'équipage de son navire. Des débris de 
toute espèce avaient été jetés sur les côtes : on éva- 
luait à deux cents la quantité de personnes qui 
avaient péri dans cette affreuse tourmente. 

« Voyant que le vent ne s'apaisait pas , et qu'il 
serait absolument impossible d'envoyer un canot à 
terre, nous allâmes mouiller à Saint Paul. Entre au- 
tres personnes qui vinrent nous voir pendant que 
nous restâmes sur cette rade 7 je citerai M. de Roque- 
feuille , précédemment capitaine de Bordeaux , qui 
avait fait le même voyage que nous dix ans aupa- 



DES VOYAGES. l8l 

ravant. Il apprit avec plaisir des nouvelles de plu- 
sieurs personnes qu'il avait connues en Californie 
et aux îles Sandwich : la conversation de ce marin 
fut très intéressante pour nous (i). 

« Le i ^ on leva l'ancre. Le 8 mai , étaut par 3a° 
3i' S. , et 19 59' O. , le temps extrêmement ora- 
geux et de mauvaise apparence , la brise variable du 
N. au S. E. ; à une heure après midi , un grain fon- 
dit à bord, accompagné d'un coup de vent impé- 
tueux, les perroquets étaient déjà serrés, on n'eut 
que le temps d'arriver vent arrière , de carguer et de 
ramasser toutes les voiles. Nous crûmes un instant 
que les trois mâts allaient s'abattre. Le tonnerre gron- 
dait avec un fracas épouvantable ; plusieurs fois la 
foudre tomba à côté du navire. Ce temps terrible 
dura deux heures et demie dans toute sa violence. 
Heureusement pour nous , le navire avait viré avec 
promptitude; car si nous eussions reçu le vent par 
le travers, nous aurions certainement perdu nos 
mâts , ou bien nous aurions immanquablement cha- 
viré. Personne de l'équipage ne se souvenait d'a- 
voir éprouvé un grain semblable. Les plus intré- 
pides étaient épouvantés, Ce moment fut le plus si- 
nistre de tout notre voyage. A six heures du soir, 
le temps était encore orageux , mais le vent avait 



(1) M. Roquefeuille a publié la journal de son voyage 
en 1 vol. in- 8°. Paris, 1 823. 11 en a été rendu compte dans 
les Nouvelles Annales des Voyages. T. XVIII. 



182 NOUVELLES ANNALES 

repassé au S. E., et nous permit de continuer notre 
route vers l'O. 

« Le 2 juin , nous étions sur la rade de Sainte- 
Hélène, où nous embarquâmes de l'eau. Le 9 juillet, 
nous vîmes le pic de Fayal dans les Açores. Nous 
/ avions le plus grand espoir d'être bientôt au bout de 
notre longue et ennuyeuse traversée : les vivres com- 
mençaient à nous manquer ; enfin , les cotes d'Angle- 
terre, puis celles de Fiance s'offrirent à nos yeux, 
et, le 19 juillet, nous rentrâmes dans le port du 
Havre. » 



DES VOYAGES. 



î83 



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MEURTRE 



DE 



DEUX OFFICIERS ANGLAIS, 



Deux officiers anglais, M. Bedingfield et M. Burl- 
ton , ayant tous deux le rang de lieutenant, étaient 
allés à INunclow dans les monts Cossyah , afin d'y 
rétablir leur santé. Une lettre de M. Scott agent 
du gouverneur général dans l'Assam a donné la triste 
nouvelle de leur mort. Us ont été tués par les habi- 
tans du pays. Les Cossih et les Garraous , réunis au 
nombre d'environ cinq cents, entourèrent la maison. 
M. Bedingfield étant sorti sans armes pour voir ce 
qu'ils voulaient , fut égorgé sur le lieu , ensuite ces 
barbares séparèrent sa tête de son corps. Quant à 
M. Burlton , apercevant le sort de son ami , il se ré- 
fugia dans le bungalow (i) avec quelques Cipayes et 
ses domestiques , et se défendit jusqu'au lendemain 

(i) Maison commode construite par les Euro» Viens au 
Bengale , et très bien adaptée au climat de ce pays. Elle 
est entièrement en bois , en bambou , en nattes et en paille. 
Elle peut se construire en très peu de temps et à peu de 
frais. 



l84 NOUVELLES ANIVALES 

matin ; aiors les ennemis ayant mis le feu à la maison, 
il en sortit, et parvint en faisant retraite à dix milles 
de là du côté de Gowahatty. Le feu soutenu de la 
petite troupe tint constamment les Cossih à distance; 
mais une forte ondée ayant mouillé les munitions et 
mis les armes hors d'usage 7 chacun se dispersa de 
son côté, ceux qui se retirèrent dans les broussailles 
échappèrent. Un des Cipayes réussit à gagner Assam 
où il rencontra un détachement qui se rendait à 
Nunclow. Cet homme raconta qu'il avait vu M. Burl- 
ton et un écrivain européen tomber épuisés de fa- 
tigue sur le grand chemin dont ils n'étaient pas 
sortis; ils furent massacrés à l'instant. M. Burlton 
était occupé à extraire une flèche de son poing 
lorsqu'il fut égorgé. M. Scott était alors à ïcherra 
pounghi , à une distance considérable au sud de 
Nunclow, dans la chaîne des monts Pendoa, du côté 
de Syihet. Il avait demandé un détachement de la 
milice de ce lieu ; il comptait retourner à Nunclow 
avec cette troupe. Les principaux membres de la fa- 
mille du radjah de Nunclow étaient venus trouver 
M. Scott et lui avaient témoigné leur horreur de l'atro- 
cité perfide dont nous venons de parler ; on dit pour- 
tant qu'elle a été commise en présence de ce radjah. 
Les Cossih , habitans des monts Pendoa , ont été 
représentés sous un jour favorable par un voyageur 
qui a visité leur pays (i). Son récit était bien loin de 

(1) Nouvelles Annales des Voyages , t. XIV, 2 e série , 
p. 3i4. 



DES VOYAGES. l85 

faire soupçonner qu'ils fussent capables de com- 
mettre un acte de violence tel que celui que nous 
venons de rapporter. Il paraît que ce sont des hom- 
mes très grossiers , vivant dans le canton mon- 
tagneux , qui s'étend sur une largeur de cin- 
quante milles entre l'Assam et Sylhet. Tous les rap- 
ports s'accordent à les peindre comme n'étant pas 
dénués de ces vertus agrestes particulières aux mon- 
tagnards. Comme on ne peut imputer le meurtre 
commis sur leur territoire à aucun motif raison- 
nable , il faut peut-être l'attribuer à quelque accès 
de vengeance aveugle , fondé sur un principe mal 
entendu, auquel les peuples sauvages et farouches 
cèdent parfois. On dit que par leur langue, leur ex- 
térieur, non moins que parleurs coutumes , ils dif- 
fèrent essentiellement des tribus voisines. Ils ignorent 
l'usage des armes à feu, et se servent d'arcs et de 
flèches dans leurs guerres. 

Par un traité conclu il y a près de trois ans, le rad- 
jah de Nunclow s'est reconnu sujet de la compagnie 
des Indes et a placé son pays sous la protection de 
notre gouvernement ; alors l'agent politique éleva , 
avec sa permission , un bungalow, pour les malades, 
à Nunclow capitale de ses Etats. L'emplacement choisi 
pour cet hospice est sur un plateau élevé d'environ 
6,000 pieds au-dessus des plaines ; le climat y est 
si froid que , durant trois mois , les ruisseaux sont 
dans la matinée bordés de glace, et la terre est fré- 
quemment couverte de neige ; cependant ce lieu n'est 



1 86 NOUVELLES ANNALES 

qu'à trois semaines de route de Calcutta. Le choix 
en avait été approuvé non-seulement parce que cet 
endroit est favorable à la santé , mais aussi parce 
qu'il pouvait faciliter des relations amicales avec les 
peuples voisins , et les moyens d'améliorer les routes 
dans une contrée raboteuse jusqu'alors peu connue 
des Européens. 

Après le massacre de Nunclow, qui a coûté la vie 
à une quarantaine d'hommes y compris les deux 
officiers anglais , Radjah Tirout Singh marcha au 
sud , peut-être dans l'intention de s'emparer de l'a- 
gent politique. Cependant quels qu'aient pu être ses 
desseins ultérieurs , ils furent déjoués par la promp- 
titude des opérations de l'agent politique qui , appe- 
lant à son aide le bataillon d'infanterie légère de 
Sylhet , donna l'ordre au capitaine Lister, comman- 
dant de ce corps , de s'avancer contre les révoltés. 
En conséquence, cet officier apprenant que le radjah, 
avec un corps considérable de troupes, avait pris po- 
sition dans Moumli , village fortifié à trois milles à 
l'ouest de Tcherra pounghi , ne perdit pas de temps 
pour aller attaquer cette place; après quelque résis- 
tance elle fut emportée d'assaut, plusieurs soldats du 
radjah furent tués ; mais il parvint à s'échapper à la 
faveur de l'épaisseur des broussailles. 

Le capitaine Lister instruit ensuite que le radjah 
ou une troupe de ses adhérens était à Ly-rentchou , 
situé sur une montagne à prèsde'3,ooo pieds de 
hauteur et séparé de Moumli par une large vallée 7 



DES VOYAGES. 187 

fit ses dispositions pour y aller. Les difficultés de 
la route et la facilité avec laquelle plusieurs par- 
ties pouvaient en être défendues , suggérèrent l'idée 
d'essayer de la prendre par surprise. En conséquence, 
le ]4 avril 1829 à minuit , le capitaine Lister, à la 
tête d'un détachement de cent Cipayes, marcha se- 
crètement sur Ly-rentchou pendant un orage accom- 
pagné de pluie; il arriva un peu avant le point du 
jour à la place qu'il trouva évacuée; après avoir laissé 
reposer ses troupes quelques heures, il revint à 
Mamli. On disait que Tirout Singh était encore 
dans le voisinage , mais le nombre de ses partisans 
avait éprouvé une grande diminution. 

M. R. Bedingfield était lieutenant de l'artillerie 
du Bengale. Il a péri à l'âge de vingt-sept ans ; de- 
puis quelque temps il était employé à lever la carte 
de l'Assam inférieur. 



M. P. H. Burlton appartenait également au corps 
de l'artillerie du Bengale ; il n'était âgé que de vingt- 
cinq ans. Ce jeune officier s'était déjà distingué par 
sa persévérance à découvrir les sources du Bourram- 
poutre. Ses travaux poursuivis avec une ardeur 
louable avaient beaucoup ajouté aux faibles connais- 
sances que l'on avait auparavant sur la géographie 
des pays situés au nord de l'Assam { 1). 

(1) V. Nouvelles Annal 's des Voyages,^ série. T. VII , 
p. 266. 



l88 NOUVELLES ANNALES 



•^ Vtl^ "fc/V^. W^> Wi "VTV^ %AVTk "îkAlAi, *W^'W% V^X W* "WV* "V^V^ W^'^Ti/W'i'^lAy^.'VV^Vl/Vli'V^V VV\,X/V^ 



MONTAGNE BRULANTE 



DE 



L'AUSTRALIE. 



Le révérend M. Wilton de Paramatta est allé exa- 
miner le prétendu volcan voisin du Hunter's -river. 
Il a publié sur ce sujet, dans la Gazette de Sydney , 
une notice très intéressante qui rectifie les descrip- 
tions faites précédemment de ce phénomène (ï). 

« Il n'y a ni bouche, ni cratère, ni ouverture, 
entre les pics des deux montagnes , à laquelle les 
indigènes aient donné le nom de Ouingen. La por- 
tion du mont Ouingen aujourd'hui brûlante, et qui 
est un grès compact, comprend des parties des 
deux pentes de la même montagne. Le feu a 
récemment fait des progrès en descendant le long 
de l'éminence septentrionale qui est plus élevée; 
maintenant il remonte , avec une grande fureur re- 
mmenée opposée qui est celle du sud. La situation 
du feu dans une cavité entre deux faîtes de la même 

(1) Voy. Nouvelles Annales des Voyages. T. XJV, 
( 2 e série ) . 3 p. 279. 



DES VOYAGES. 189 

montagne a probablement induit M. Mackie à ap- 
peler les crevasses de ce mont un cratère. Le fait est 
que le rocher, à mesure que le feu souterrain aug- 
mente , se fend en plusieurs ouvertures concaves de 
largeurs différentes. J'examinai particulièrement la 
plus considérable. Le rocher , masse solide de grès 
offrait une crevasse large de deux pieds, laissant son 
flanc supérieur et méridional exposé à la vue; la 
partie crevassée s'étant fendue par en bas, s'était 
enfoncée et cette cavité formait la surface convexe 
de la roche échauffée. Je regardai dans cette ouver- 
ture à une profondeur d'une quinzaine de pieds. 
Les flancs du rocher étaient chauffés à blanc comme 
ceux d'un four à chaux, et des vapeurs sulfureuses 
et humides s'élevaient du fond de la cavité. Je me 
tenais sur la partie du rocher qui avait été séparée de 
celle du haut ; je jetai des pierres dans l'ouverture, 
le bruit qu'elles faisaient en tombant , semblait se per- 
dre dans un vaste abîme sous mes pieds. L'étendue 
de la montagne maintenant brûlante peut-être d'un 
acre ; on voit sur sa surface plusieurs crevasses , de 
largeur dissemblable, d'où s'exhalent constamment 
des colonnes de fumée sulfureuse , et dont les bords 
sont tapissés d'effloressences de soufre cristallisé ; 
la couleur de ces cristaux varie, de l'orange le plus 
foncé causé par un mélange de fer , à la couleur de 
paille la plus claire , dans les endroits où l'alun do- 
mine. La surface du terrain près de ces crevasses, 
était trop chaude pour que je pusse y rester long- 



IO/> NOUVELLES ANNALES 

temps: et les vapeurs qui sortaient de ces trous affec- 
taient désagréablement mes poumons J'observai sur les 
bords des crevasses les plus anciennes une substance 
noire bitumineuse et luisante. On n'apercevait ni 
lave, nitrachyte d'aucune sorte; je ne vis pas non plus 
apparence de houille. Il y a une source d'eau excellente 
sur la pente méridionale de la montagne ; je conseil- 
lerai à tous les voyageurs qui visiteront ces régions 
d'y faire attention, parce qu'elle fournit une ressource 
précieuse, après qu'on a été presque suffoqué par les 
vapeurs du feu souterrain. L'élévation de la partie 
brûlante du mont Ouingen au-dessus de la mer, 
peut être d'environ i,5oo pieds, en prenant pour 
base du calcul la hauteur donnée par M. Cunnin- 
ghain au sommet extrême de la chaîne des monts 
Liverpool qui sont voisins. 

« Je pense que la combustion de cette montagne 
dure depuis un temps qui précède de beaucoup la 
mémoire de l'homme, qu'elle est antérieure à la gé- 
nération actuelle des indigènes de l'Australie , et 
qu'elle continuera à faire des progrès. Des matériaux 
souterrains ont été allumés de temps en temps, soit 
par l'effet' de l'électricité, soit par toute autre cause 
inconnue : ils se sont efforcés de trouver une issue, 
ont éclaté par la force expensive de la chaleur et 
de la vapeur, et ont déchiré et fendu en grands 
blocs, les masses solides de rochers de grès et a 
ainsi formé des crevasses continues. Sur une partie 
de la montagne qui montre un aspect de rupture , 



DES VOYAGES. IQI 

semblable à celle où le feu est maintenant en action; 
il y a des arbres très âgés qui sont en plein» végé- 
tation , et qui doivent avoir poussé depuis que l'in- 
cendie s'est répandu sur le terrain où ils se trouvent, 
car tous ceux qui couvraient l'espace actuellement 
brûlant, ont été détruits; les troncs de plusieurs 
sont couchés à demi consumés sur la surface de la 
terre. 

« Je grimpai sur le sommet le plus élevé de la 
montagne, qui est au-dessus du champ actuel et le 
plus récent de conflagration; sa cime et ses flancs, qui 
ont à peu près ioo acres de superficie, ont été en 
quelque sorte cuits à la vapeur; plusieurs pierres 
qui les couvrent semblent avoir été vitrifiées; sur 
cette partie de la montagne on voit de grands arbres 
dont beaucoup sont évidemment très âgés. M. Mackie 
dit dans son récit que : « dans un espace d'environ 
« un mille et demi en descendant , il n'y avait pas, 
a à l'exception de quelques souches carbonisées , la 
« moindre apparence de végétation; pas une feuille 
« d'herbe ne se montrait pour récréer l'œil; tout 
« depuis le cratère jusqu'à un mille et au-delà est 
« un désert raboteux, stérile et aride. » Mais à l'é- 
poque de ma visite , il y avait des arbres et de l'herbe 
à la distance de quelques pieds^ de la partie de la 
montagne maintenant en feu. A quelques pas de cet 
emplacement je remarquai qu'on avait ramassé le 
moule d'une coquille dans le grès, et j'observai dans 
une cavité à la base de la montagne , la présence du 



I92 NOUVELLES ANNALES 

calcaire noir : et sur ses flancs des blocs épars de 
grès rouge, ainsi que des fragmens de pierre ferru- 
gineuse. Je trouvai aussi en montant de petits échan- 
tillons de calcédoine et d'agate. 

« J'ai comparé le phénomène que présente cette 
montagne avec des descriptions écrites de l'action 
des volcans et du feu souterrain dans d'autres con- 
trées du globe , et je ne puis découvrir aucune res- 
semblance exacte entre les faits. On peut, je le pense, 
regarder comme unique la montagne brûlante de 
l'Australie : c'est encore un des exemples des singu- 
larités de la nature dans cette région ; elle semble ne 
pas s'y conformer aux lois que les philosophes de 
l'ancien monde lui ont assignées. 

« Quelques personnes pourront penser que la 
houille forme une des principales substances offrant 
un aliment à la voracité des Ouingen; je leur ferai 
observer que j'ai trouvé des fragmens de ce minéral 
dans le lit des étangs nommés Kingdom ponds , à 
peu près à sept milles de cette montagne. Le canton 
voisin est évidemment de formation houillère. On a 
rencontré ce minéral à St.-Hiliars , à Merton , à 
Bengula , sur le Foybrook , sur le Falbrook , sur le 
Westbrook , enfin en grande abondance à Newcastle 
et au lac Macquarie, sur les bords duquel une belle 
couche de kennel excellent sort de dessous la houille 
ordinaire. 

a Nous savons que les tremblemens de terre sont 
fréquens dans les pays volcaniques , et on voit dans 



DES VOYAGES. 10,3 

l'almanach de Sydney que l'on en a ressenti diffé- 
rentes secousses en Australie depuis l'établissement 
de la colonie, notamment dans les années 1788, 
1800, 1804 et 1806. Le 3o octobre 1828, le ciel 
étant sombre et l'atmosphère épaisse , on entendit 
à Paramatta, à Eastcreek, à Prospect, et à Sydney , 
dans la direction du nord au sud , un grand bruit 
semblable à celui d'une décharge de grosse artille- 
rie. Il y a deux ans, un bruit de même nature fut 
entendu à Paramatta, et j'ai appris de témoins croya- 
bles qu'un fracas terrible , comme celui d'une mine 
qui sauterait, fut remarqué dans le voisinage et dans 
la direction de la montagne brûlante avant sa dé- 
couverte en 1828. 

M. Wilton ajoute à sa notice des observations mi- 
néralogiques faites dans le cours de son excursion. 
« A peu près à un mille de distance , en allant à 
Ouingen , je passai par une montagne où je trouvai 
épars des galets et des cailloux d'agate rubanée et 
figurée en fort beaux échantillons. L'intérieur de 
plusieurs rognons était rempli de cristaux magnifi- 
ques. Le bois pétrifié est très commun depuis les rives 
du Dalbrook jusqu'au coteau de Newcastle surmonté 
du télégraphe voisin des étangs nommés Kingdom 
ponds. J'ai vu des troncs d'arbres.,, debout en terre , 
qui paraissaient être pétrifiés sur l'endroit même où 
ils avaient poussé. Dans le lit du Hunter à Glendon , 
la fracture des fragmens roulés de cette sorte de pé- 
trification présente des raies et des bandes variées 
( i83o. ) TOME I. i3 



194 NOUVELLES ANNALES 

comme celles d'un superbe ruban onde. Cette sub- 
stance peut recevoir un très beau poli. Dans quel- 
ques endroits, le bois est fortement imprégné de fer. 
« Le long de la côte, à peu-près à trois milles au 
sud de Newcastle , j'ai découvert , sous une falaise , 
au-dessous d'une couche de houille , à la marque de 
la marée haute, dans une position droite, une souche 
d'arbre qui > ayant été cassée , parut d'un beau noir 
et passant à une sorte de jais. Sur la cime du coteau 
du télégraphe à Newcastle, j'ai remarqué à peu 
près à un pied au-dessus de la surface, dans une po- 
sition horizontale , presque à angle droit avec les 
couches de la falaise, ie tronc couché d'un arbre pé- 
trifié , d'une texture grenue et fine , de couleur blan- 
che , et traversée par des veines de calcédoine. La 
houille , qui se montre à la vue sur la surface des fa- 
laises , est de formation indépendante , et paraît cou- 
rir généralement dans trois couches horizontales et 
parallèles ; dans quelques endroits , elles s'abaissent 
un peu; dans une partie, la houille alterne avec de 
l'argile schisteuse , du grès et des coquilles , et avec 
des impressions de feuilles ; dans une autre partie , 
avec du gritstone graveleux, et une roche dure et 
quartzeuse. 

Une roche de gritstone , de structure schisteuse , 
sort de dessous la houille , au coteau du télé- 
graphe', et dans une partie, des marques de sub- 
stance houillière abondent dans un grès grossier. 
Des rognons d'argile, de pierre ferrugineuse, des 



DES VOYAGES. ig5 



troncs et des tiges de plantes arundinacées dans la 
pierre ferrugineuse , se voient fréquemment dans les . 
couches alternatives de la falaise , et dans un endroit 
on remarque une couche mince de pierre ferrugi- 
neuse portant des impressions de feuilles ; enfin , de 
petites lames de pierres ferrugineuses dont la sur- 
face est traversée par des coupes carrées et déformes 
diverses, se trouvent sur différentes parties du ri- 
vage, tant sur la surface de la falaise parallèlement 
avec les couches de houille que se prolongeant dans 
la mer , et composant la cote de mer basse. 

« On rencontre d'excellente pierre calcaire dans le 
canton où j'ai voyagé. J'ai obtenu à Saint Hilliars , 
sur le flanc d'un coteau , un bel échantillon d'une 
espèce très forte, abondante en coquilles bivalves. On 
en avait fait usage pour la construction d'une mai- 
son. A Glendon, dans le lit du Hunter , à peu près à 
soixante pieds au-dessous du bord, il y a une singu- 
lière formation de calcaire. Elle se présente sous la 
forme de masses rondes et ovales de deux à douze 
pieds de diamètre; leur surface est arrondie; si on les 
brise, la cassure est concave. Plusieurs fois j'ai re- 
marqué que la pierre se fend en bandes concen- 
triques. Ces masses sont traversées par des veines de 
calcédoine lamelleuse, dont quelques-unes ont deux 
tiers de pouce d'épaisseur. Il y a une cinquantaine 
de ces jeux de la nature , leur aspect rappelle celui 
d'un kraal des Hottentots. Il est clair qu'ils ne doivent 
pas leur forme à une action récente des eaux de la 



I96 NOUVELLES ANNALES 

rivière , car on en voit d'autres semblables au même 
niveau, qui sortent de dessous l'argile de la rive 
gauche du fleuve. 

Je ramassai parmi ces derniers un groupe curieux 
de cristaux calcaires, ressemblant par leur figure 
au minerai de fer sulfaté, ou aux pyrites si com- 
munes dans la craie de Surrey et de Sussex. Je re- 
cueillis du lit du Hunter, du Westbrook, et des 
étangs nommés Ringdomponds, des fragmens de gra- 
nité blanc et rouge, de porpbyre , de siénite , de 
quartz blanc et rouge, et de brèche. De Glendon, 
au voisinage immédiat de la montagne brûlante , le 
voyageur ne peut manquer de remarquer le terrain 
alluvial disposé en rangs ou sillons réguliers , comme 
si la charrue eût passé dans le pays. Si l'on questionne 
les indigènes sur la cause de ce phénomène , ils ré- 
pondent que jadis il y eut dans ce canton d'abon- 
dantes récoltes de grain. J'observai que toutes ces 
ondulations conservaient la même direction , qui est 
du nord-ouest au coté opposé. Elles ont sans doute 
été produites par la retraite des eaux , après quelque 
forte inondation venant de la montagne; peut-être 
par la catastrophe qui sépara du continent l'île 
Nobby y à l'embouchure du Hunter. » 

( A siatic journal. ) 



DES VOYAGES. J97 



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BULLETIN. 

ANALYSE CRITIQUE. 

Voyage archéologique dans V ancienne Etrurie par 
3Ï. le docteur Dorotv, etc. y etc., avec 16 planches 
contenant une suite d'antiquités trouvées par l'au- 
teur ou conservées dans la galerie de Florence; 
traduit de l'allemand sur le manuscrit inédit de 
M. Dorow par M. Eyriès. 1 . vol. in-4°. Paris ? Mer- 
lin , 1829. 



La Toscane est un pays de liberté , un pays favorisé du 
ciel. Là , point d'inquisition , point de police ombrageuse , 
point d'intolérance, de fanatisme, de bigoterie et d'hypo- 
crisie. A ses frontières , les écrits politiques des gouver- 
nemens constitutionnels ne sont pas arrêtés comme des 
marchandises de contrebande. Les journaux de toutes les 
couleurs se lisent dans cette contrée, dont les habitans 
laborieux et actifs ont toutes les vertus des peuples heu- 
reux. Eu Toscane , la police et la justice semblent 
comme inaclives , tant elles ont peu de chose à réprimer 
ou à punir. Des routes sûres et bieu-entretenues , permet- 
tent de circuler sans danger dans cette belle partie de l'I- 
talie f où l'on se sent à l'aise , où règne la plus touchante 
hospitalité, et dont le voyageur conserve long-temps un 
doux souvenir. 



î()8 NOUVELLES AKJVALÉS 

Là encore les beautés de la nature et les monument 
des vieux jours appellent l'étranger. La terre des Etrus- 
ques , foyer d'une antique civilisation, doit être fouillée 
par l'homme qui cherche dans les débris de l'industrie et 
des beaux-arts des âges primitifs, l'histoire de la vieille 
Europe, et les rapports de ses anciens habitans avec 
d'autres nations contemporaines. 

C'est en vue de telles recherches , que M. le docteur 
Dorow a parcouru une partie del'Etrurie, rarement visitée, 
Personne mieux que lui ne pouvait mettre à profit une 
semblable excursion et la rendre utile à l'archéologie, 
M. Dorow est du petit nombre d'hommes dont l'instruc- 
tion est vaste , l'esprit droit, la critique consciencieuse , 
et qui ne se font pas d'avance un système arrêté , laissant 
aux seuls faits à déterminer son opinion. 

Ce fut le 28 juillet 1827, que ce savant partit de Flo- 
rence en compagnie d'un jeune peintre de talent., M. Lu- 
cherini,etM. chevalier Inghirami, connu par son Guida 
per V Etruria , et surtout par ses Monumenti JEtruschi j 
qui jeta d'abondantes lumières sur les arts de l'ancienne 
Etrurie. Passons rapidement avec cette docte caravanne à 
San Giovanni, à Terra NovelJa , qui n'a de remarquable 
que sa position charmante aux pieds des Apennins, la ré- 
gularité de ses rues , de ses murailles et de ses huit tours, 
ouvrage du dixième siècle; et portés dans une douce voi- 
ture, gravissons à l'aide des bœufs , la montagne sur la- 
quelle la vieille Cortone est assise. Ici commence la cam- 
pagne des antiquaires. L'exploration de la bibliothèque pu- 
blique, du musée et des collections particulières , offre à 
M. le docteur Dorow, de curieux monumens antiques ; il 
signale surtout parmi les bronzes, une figure de Bacchus 
tenant la foudre à la main , attribut que les anciens Etru- 
riens donnaient à ce d.ieu t II aperçoit dans d'autres bronzes 



DES VOYAGES. I99 

une grande analogie avec les figures des divinités et des 
prêtres gaulois , obtenus dans des fouilles faites le long du 
Rhin , et trouve dansées divers morceaux tout le caractère 
des premiers essais tentes pour imiter une figure humaine. 
Les environs de Cortone ont fourni des urnes cinéraires et 
des sarcophages en albâtre et en marbre, où les traces d'une 
bonne période son empreintes. Ces styles divers mettent la 
critique sur la voie de la vérité, et démontrent que ce 
ne fut point d'abord à la Grèce que les Etrusques primitifs 
demandèrent des modèles. 

Suivons maintenant M. le docteur Dorow dans cette 
partie de la Toscane , où les fouilles ont produit d'heu- 
reuses découvertes ; Ghiusi et ses environs appellent notre 
antiquaire : il s'y rend, précédé d'amicales recommanda- 
tions. Cette route deTCortone à Chiusi est charmante. On 
parcourt de belles campagnes, parfaitement cultivées. On 
a en vue de magnifiques forêts, et le lac de Trasimène, 
puis des coteaux élevés, riches en sources minérales, 
parmi lesquelles les eaux de Chianciano sont les plus fré- 
quentées. Plus loin, Montepulciano, célèbre par ses vins 
exquis, se présente sur une hauteur comme une réunion 
de bâtimens en ruines. Enfin , les montagnes de Chiusi se 
montrent avec leurs paysages romantiques; non loin, un 
petit lac limpide et ses rives couvertes de vignes et d'ar- 
bres fruitiers réuuis par de légères guirlandes de feuillage, 
ajoutent un charme de plus à cette scène pittoresque. 

Chiusi a dans son aspect quelque chose de très antique, 
comme toutes les villes d'origine étrusque : il est assis 
sur une haute montagne d'où l'oeil découvre un horizon 
varié. Les coteaux, les vallées , les tourelles et les vieux 
châteaux du moyen âge s'y succèdent et animent le paysageo 
La ville est petite et mal bâtie ; mais habitée par des 
hommes instruits, polis et aimables, à la tête desquels il 



200 KOUVEL.LES AJVïCALIïS 

faut placer les ecclésiastiques qui se distinguent ici par 
leurs connaissances , leur tolérance et leur prévenance 
bienveillante envers les étrangers. « Une seule fois, dit 
M. Dorow , on m'a demandé si J'étais catholique ou pro- 
testant • mais l'ecclésiastique qui m'adressait cette ques- 
tion en fut aussitôt réprimandé par un autre qui lui en fit 
sentir l'inconvenance. » Quelle différence avec plusieurs 
pays de l'Allemagne , de F Angleterre et même de la 
France ! 

Comme à Cortone, M. le docteur Dorow passe successi- 
vement en revue les différentes collections d'antiquités des 
savans du pays, et apprécie en archéologue instruit l'âge 
des divers monumens qu'il a l'occasion d'examiner ; il s'é- 
lève contre les copies fautives de ces monumens auxquels 
les dessinateurs ne conservent pas toujours leur véritable 
caractère. L'atlas de M. Micaîi est particulièrement l'ob- 
jet de sa critique, qui n'a rien de malveillant , mais où les 
fautes sont soigneusement particularisées. Nous ne nous 
arrêterons pas sur cette savante partie de l'ouvrage de 
M. Dorow, nous aimons mieux le suivre dans ses intéres- 
santes excursions au milieu des campagnes de Cbiusi , et 
l'accompagner au milieu des ruines antiques. 

ce A peu près à trois jinlles de Chiusi, dit notre voyageur, 
à peu de distance du petit lac si heureusement situé ; mais 
qui par ses exhalaisons rend ce terrain inférieur très insa- 
lubre, un cbemin conduit par des plantations de vignes, 
d'oliviers et de figues qui alternent avec des chênes verts, 
à une ferme appartenant au grand-duc, et dans laquelle 
on a découvert, il y a quelques années, une voûte sépul- 
crale entière , d'ancienne construction étrusque , et que 
jusqu'à présent on a laissée intacte, et conservée religieuse- 
ment avec tout ce qui a y été trouvé. La voûte et les murs 
qui la soutiennent ont, dans leur construction et dans l'as- 



DES VOYAGES. 201 

semblage des pierres sans mortier , beaucoup de ressem- 
blance avec le caveau que j'avais vu à Cortone. Le sentier 
qui mène à cette chambre sépulcrale des temps anciens, 
plaît déjà par la magnifique vue du lac , sur les bords du- 
quel s'élèvent deux tours antiques, qui donnent un aspect 
romantique au paysage. La lune brillait déjà sur l'horizon 
quand nous arivâmes à la ferme. Les portes, parfaitement 
conservées ^ consistent en deux grandes dalles de pierre, 
dont l'une se meut dans une emboîture de pierre; elles im- 
priment à ce monument un caractère colossal. Mais si 
nous fûmes satisfaits de ce superbe ouvrage, nous ne 
pûmes assez admirer la construction parfaite de la voûte. 
La chambre sépulcrale a dix pieds de large, sur douze 
pieds de long. Autour des trois côtés intérieurs règne un 
banc haut de six pouces , et large de deux pieds; il sup- 
porte huit sarcophages en pierre , dont le plus grand peut 
avoir quatre pieds de long. Tous ces monumens sont or- 
nés de sculptures, et me semblent par leur style ancien, 
annoncer une époque bien plus reculée , et une période 
meilleure et moins gâtée par les imitations , que la plupart 
des monumens de ce genre que j'avais vus à Chiusi. 

<( Nous avions pour guide dans cette voûte sombre , un 
véritable ange : c'était une jeune fille tenant une lampe à 
la main ; sa physionomie qui exprimait la candeur et la 
naïveté, l'air de santé qui brillait sur son visage, offraient 
un contraste frappant avec les restes inanimés qui nous 
entouraient. Il était dix heures du soir quand nous sor- 
tîmes de ce tombeau. Nous étions éclairés par la lune en 
retournant chez nous par un chemin plus court que nous 
firent prendre à travers un joli bocage de chênes des 
paysans regagnant leur demeure. A minuit nous rentrâmes 
dans Chiusi. » 

M. Dorow, en véritable antiquaire, fait l'inventaire 



202 NOUVELLES AJNNALES 

exact de ce précieux trésor , et donne avec détail la des- 
cription de trois autres chambres sépulcrales découvertes 
également il y a peu de temps à deux milles et demi de 
Chiusi; elles renfermaient aussi plusieurs sarcophages en 
marbre, en albâtre, en terre cuite, avec des inscriptions 
■étrusques, et le sol était jonché de débris de vases peints. 

Dans l'ouvrage que nous annonçons, il est souvent ques- 
tion de vases en terre noire avec des figures en relief ap- 
pliquées. La plupart des dessins joints à cette relation, ont 
pour sujet la représentation de ces curieux échantillons 
de Fart antique , qui ont donné et qui donneront proba- 
blement lieu à de nombreuses recherches. 

Notre savant voyageur en fait l'objet d'un examen 
étendu. Ces vases, pour la plupart en forme de canettes ou 
de cruches, n'ont pas été cuits au feu , mais séchés au so- 
leil et à l'air. Leur cassure est gris-noir. L'humidité des 
chambres sépulcrales les a très amollis ; ils se brisent faci- 
lement, et il est rare de les trouver entiers. Tout indique 
que ces poteries en général sont un des plus anciens pro- 
duits de l'industrie et de l'art des Etrusques, mais celles de 
Chiusi seulement; car les vases trouvés à Arezzo n'ap- 
partiennent évidemment pas à la même époque; ces der- 
niers sont cuits au feu, noirs et luisans. Les vases de 
Chiusi sont à anses ou sans anses-, ils n'étaient pas destinés 
aux usages domestiques, mais religieux-, la plupart des fi- 
gures qui les décorent représentent des scènes relatives à 
Bacchus et à ses mystères. Ces ligures appliquées ont un 
quart à trois quarts de ligne de saillie; assez souvent elles 
semblent tracées à la pointe. Tantôt on remarque sur ces 
vases un guerrier cuirassé , que menacent des animaux 
féroces ; tantôt des prêtres et des prêtresses d'un âge 
avancé, enveloppés d'une riche draperie, sauf le visage et 
les mains, qui tiennent un lien ou des bandelettes; tantôt 



DES VOYAGES. 203 

un homme ou une femme debout qui portent d'une ma- 
nière expressive les mains sur la poitrine ou sur le front 5 
tantôt des animaux fabuleux et des bêles sauvages. Ces dif- 
férens sujets montrent une affinité très ancienne avec les 
idées et les productions des arts de l'Egypte, et semblent 
se mouvoir dans un cercle de mythes qui sont devenus la 
source de toutes les religions de l'Asie antérieure et 
moyenne. Dans le dernier sujet dont parle M. Dorow, 
peut-être verra-t-on un prêtre qui, par l'imposition des 
mains sur la poitrine et sur le front, donne sa bénédiction 
à une prêtresse ou à un mort. Chez la plupart des nations 
de l'Orient > te corps des personnages considérables est 
encore enterré habillé en prêtre ou en prêtresse , et je 
crois même avoir lu quelque part que ces cadavres , 
avant d'être inhumés , étaient ordonnés prêtres. Ajou- 
tons que l'attouchement de certains organes du cor ps dans 
les occasions solennelles, par exemple, dansles prestations 
de serment, les consécrations et les bénédictions, sem- 
ble avoir été exclusivement un usage dans la religion des 
Egyptiens et des peuples voisins. 

Un des nombreux témoignages de la très haute antiquité 
de ces vases, se trouve dans les traits des têtes humaines 
qui les décorent. Les reliefs des mêmes vases rappellent un 
style qui se rapproche entièrement de celui des figures de 
Persépolis, et encore plus des hiéroglyphes égyptiens. 

Cette opinion s'éloigne du système absolu de ceux qui 
n'ont voulu expliquer les monumens de l'Elrurie que par 
ceux de la Grèce. Non queles inspirations et même les imi- 
tations des idées grecques ne soient venues diriger plus 
tard les artistes étrusques. Mais cette imitation est étrangère 
à la première période de leur histoire, période contempo- 
raine d'une civilisation qui n'avait point encore passé par la 
Grèce, (l'une civilisation qui avait un type original, empreint 



204 NOUVELLES ANNALES 

toutefois de liaisons intimes avec les hommes de l'antique 
Orient. 

En suivant le val Chiana 3 dont les délicieux paysages 
attirent l'attention du voyageur, et lui laissent d'agréa- 
bles souvenirs , M. Dorow termine son voyage par l'explo- 
ration de la jolie ville d'Arazzo, si souvent décrite , dont il 
explore les édifices religieux , monumens des âges gothi- 
ques, avec cet intérêt qu'il porte à toutes les périodes de 
l'art. 

La traduction de cette courte relation, enrichie de 16 
planches , représentant un grand nombre de sujets, n'était 
pas sans difficultés, M. Eyriès les a surmontées en homme 
versé dans la langue allemande , et dans les matières ar- 
chéologiques. 

Larenaudière. 



MELANGES. 

Lettre de M. Des salines D' Orbigny (îj. 

Buénos-Ayres , le 18 novembre 182g. 

v 

« Après un voyage par mer de quinze jours , je viens 
de débarquer à Buénos-Ayres où, du moins je puis a ivre 
en sûreté et oublier ce que j'ai souffert pendant huit mois 
de séjour dans la Patagonie, et au milieu d'Indiens qui ne 
m'ont pas laissé un instant de repos. 

(1) M. d'Orbiguy, qni voyage depuis quatre ans aux hais du gou- 
vernement , a déjà parcouru uue très grande partie de l'Amérique mé- 
ridionale. Le muséum d'histoire naturelle vient de recevoir la nou- 
velle de l'arrivée prochaine des collections que ce zélé naturaliste a 
recueillies dans ces conl; ies. 



DES VOYAGES. 20 "5 

(c II serait beaucoup trop long de vous donner des dé- 
tails sur tout ce qui s'est passé depuis le départ de ma der- 
nière lettre ; je me bornerai à ceux qui suivent. Je vous 
parlais d'un voyage dans le nord du -village del Carmen, 
sur le Rio-Negro , dont j'avais été obligé de revenir à la 
hâte, pour me sauver de la fureur des Indiens. Les deux 
premiers mois qui suivirent cette époque, il ne me fut pas 
possible de voyager sans m'exposer, si ce n'est pendant 
les nouvelles lunes, le temps des pleines lunes étant si- 
gnalé tous les mois par des incursions de ces barbares. J'al- 
lai vers le sud, où je vis tout ce qu'il est possible de se 
figurer de plus aride. Les déserts affreux de l'Afrique peu- 
vent seuls y être comparés. Lorsque je trouvais des hommes 
assez braves pour vouloir me guider, j'en réunissais trois 
ou quatre , et tous bien armés , nous voyagions emmenant 
avec nous quinze ou vingt chevaux : les uns portaient les 
vivres et bagages, les autres nous aidaient à supporter les 
fatigues du voyage. Nous faisions sans nous arrêter vingt 
à vingt-cinq lieues , et cela dans de vastes déserts où rien 
ne peut fixer pour la route à suivre. Une uniformité fati- 
gante et un horizon immense se montrent de tous côtés. 
Le sol de ces tristes lieux , où pas même le chant d'un oi- 
seau ne vient troubler un affreux silence , ne fut peut-être 
jamais foulé par un Européen avant moi : aussi les peines 
et les fatigues que j'ai éprouvées, ne peuvent se décrire. 
Ces voyages ne sont pas d'une longue durée ; cependant 
j'y ai tué des lions marins, une foule d'animaux intéres- 
sans, et ce fameux condor, qui d'après les relations exa- 
gérées des premiers Espagnols, donna lieu à des fables 
dont on fit le Roc des Mille et une nuits. 

« A la fin d'avril les Pal#gons et quelques peuples voi- 
sins alliés nous inspirèrent par leur départ de Patagone 
des craintes qui se réalisèrent peu après. En effet, ils vin- 
rent au nombre de 1,200 à i,5oo, et, d'abord commen- 
cèrent par enlever de nombreux troupeaux qui se trou- 
vaient dans les environs , en massacrant les hommes qui 
les gardaient. Puis ils dirigèrent leur attaque du côté de 
la partie sud de la rivière. Nous nous trouvions alors dans 
une position des plus difficiles; car nous n'avions à opposer 
à ces assaillans que 200 hommes, 100 nègres composaient 
l'infanterie et 100 habitans la cavalerie dont je faisais 



20Ô NOUVELLES ANNALES 

partie. Nous essayâmes inutilement de conserver cette 
rive; nous fûmes obligés de nous borner à défendre celle 
du nord où se trouvait établi le fort. Retirés sur cette 
partie , les Indiens usèrent de ruse et firent un détour 
pour nous surprendre, ils étaient à peine à une demi portée 
de canon du fort lorsque nous les aperçûmes. Nous ne 
fûmes cependant pas surpris, et malgré leur attaque im- 
prévue, nous parvînmes à leur résister, mais ils ne vou- 
lurent entendre parler de paix que lorsque les canons du 
fort eurent tiré sur eux. La paix se fit et sembla certaine 
un instant; mais lorsque ces sauvages eurent obtenu ce 
qu'ils demandaient ils recommencèrent leurs hostilités 
et sans un exeès de vigilance et de courage, nous eus- 
sions infailliblement été victimes de cette troupe de bar- 
bares. Je quittai enfin, non sans courir de grands dangers, 
ce malheureux pays, lorsque les habitans semblaient 
menacés d'une perte inévitable et prochaine. Mais avant, 
j'omettais de le dire, je hasardai la course la plus péril- 
leuse que j'aie faite depuis mon arrivée en Amérique : 
tandis que nous étions bloqués au nord par les indiens , je 
pris six hommes déterminés avec moi, je passai la rivière 
et je fis un dernier voyage de six jours dans les dé- 
serts qu'occupaient les sauvages indiens; ma petite armée 
était composée de braves que j'animais par mon extérieur 
tranquille. Je fus assez heureux pour ne pas rencontrer 
de naturels ; mais j'eus à souffrir d'une autre manière : il 
ne fait pas chaud en Patagonie, c'était dans le fort de 
l'hiver, il fallait comme à l'ordinaire coucher à la belle 
étoile, et pour comble de malheur, le pauvre naturaliste 
accablé par des pluies continuelles et par les rigueurs du 
froid , n'avait d'autre abri quetfjes buissons , et pour lit que 
de misérables cuirs glacés. 

« Laissons les sujets qui me regardent pour parler des 
mœurs des Indiens : dans cette langue de terre qui forme 
l'Amérique méridionale, depuis Buénos-Ayres jusqu'au 
détroit de Magellan, il y a seulement trois races d'Indiens, 
les Araucanos , qui sont les plus guerriers, les plus nom- 
breux et les plus à craindre; les Puelches, qui ont été 
presque détruits par leurs guerres avec les Araucanos ; et 
les P ala<rons , qui habitent les terres plus au sud jusqu'au 
Rio-Negro. J'ai étudié tous ers Indiens avec soin; j'ai des 



DES VOYAGES. JlOy 

vocabulaires de leur langue ; mais les Patagons, par leur 
bizarrerie, m'ont fourni le plus d'observations intéressan- 
tes. Ils ne sont pas des géans, mais seulement de très 
beaux hommes, vigoureusement constitués. Les hommes 
et les femmes se peignent la figure de rouge , le dessous 
des yeux de bleu, et lors des combats, ils se mettent au- 
dessus des sourcils de grandes taches blanches. Les femmes 
sont couvertes d'une mante attachée en avant par une 
épinglette d'argent large de six pouces; leurs cheveux 
sont disposés en deux tresses qui tombent sur leurs épaules, 
et auxquelles elles attachent des grelots ou des morceaux 
de cuivre. Leurs oreilles sont ornées de boucles d'argent 
carrées, de trois pouces de diamètre; elles ont des brace- 
lets aux bras et aux mains ; et lorqu'elles montent à che- 
val, un chapeau paré de plaques de cuivre, ressemblant 
assez à un plu» qu'on renverserait, couvre leur tête. Les 
hommes, pendant la guerre, sont affublés d'une cuirasse 
de peau , d'un chapeau de cuir, et armés d'arcs, de fron- 
des, ainsi que de redoutables boules, qui dans leurs 
mains font trembler les plus hardis. 

« Leurs moeurs sont très singulières. Comme les autres 
Indiens du sud, ils vivent dans de petites lentes de cuir , 
qu'ils transportent avec eux lorsqu'ils voyagent. Ils ado- 
rent le génie du mal, qu'ils appellent Gualechu. Ce génie 
est aussi quelquefois le dieu du bien; mais leur culte est 
plutôt dû à la crainte qu'à la reconnaissance. Ils se li- 
vrent dans les divers actes de leur vie, et particulièrement 
à l'occasion* de leur mariage, à des cérémonies qui sont 
extrêmement bizarres, et qui déplairaient assez à nos jeunes 
dames qui , en effet, se soucieraient fort peu d'être plon- 
gées à diverses reprises dans de l'eau, souvent très froide, 
lorsqu'elles passeraient de l'état nubile à celui de femme. 
Un sort affligeant semble toujours, dans ce pays, réservé 
aux femmes lorsqu'elles deviennent veuves ; elles sont 
aussitôt dépossédées de tous les biens qui appartenaient à 
leur mari, et elles sont livrées pendant le reste de leur vie 
' à des chagrins et à une misère déplorables. Les animaux 
appartenant au défunt sont détruits ; les bijoux eux-mêmes 
sont enfouis avec lui. r 

« Tandis que j'étais à Patagone , les Buénos-Ayriens se 
faisaient une guerre à mort , et dans le cours de laquelle 



208 NOUVELLES ANWAXES 

les habitans ont eu à supporter les misères les plus affli- 
geantes. La vie y était tellement chère, que le pain se 
vendait jusqu'à cinq francs la livre, et tout à proportion. 

« C'est à la hâte que je vous écris aujourd'hui, mais 
j'adresse nu muséum un grand nombre d'objets d'histoire 
naturelle et des lettres y sont jointes. 

« Mes voyages m'ont tellement vieilli que j'ai presque 
tous les cheveux blancs, et que vous aurez de la peine à 
me reconnaître , lors démon retour en France, etc. » 



Naufrage de la goélette V Aventure. 

Ce fut le 28 mai 1825 que, guidé par une malheureuse 
étoile , je fi» voile du Port-Louis ( Ile-de-France) , sur 
la eoelette l' Aventure 3 allant aux îles Crozet (1). Le dé- 
sir de connaître ces îles, et l'espoir de bénéfices assez con- 
sidérables m'avaient engagé à faire ce voyage dont le but 
était de débarquer sur une des îles des barriques pour 
être remplies d'huile d'éléphant marin (2), et des vivres 
pour la partie de l'équipage qui devait restera terre, afin 
de faire cette huile, après le départ du navire. L'armateur, 
M. Black, avait confié la direction de la pêche à un M. Fo- 
theringham, et, comme sujet anglais, ce dernier avait ex- 
pédié la goélette. 

L'équipage était composé de seize hommes, Français , 

(1) Les îles Crozet ou Marion sont sitne'es dans la mer des Indes 
et divise'es en deux groupes , sous les 4d° 3o' de lai. S. Le premier 
sous 35° 6' ; le second sous 44° 54' de longit. E. Elles furent dé- 
couvertes le i3 janvier 1772, par Marion du Fresne , navigateur fran- 
çais. Cook qui les vit ensuite en 1776, nomma les premières îles du 
prince Edouard , et les secondes , Marion et Crozet. Rochon pu- 
blia la relation du voyage de Marion d'après les journaux de Crozet, 
un des officiers de l'expédition. Cook , en revenant de son second, 
voyage autour du monde, vit au cap de Bonne-Espérance Crozet 
qui lui communiqua la notice de sa navigation. Les îles n'y étaient pas 
indiquées par des noms spéciaux. E. 

(2) Ces éléphans et les léopards marins dont il est fait mention 
plus bas, sont des mammifères du genre des phoques. 



DES VOYAGES. 200, 

Anglais , Espagnols , Portugais et Hollandais , mélange 
qu'il est difficile d'éviter dans les colonies , où les marins 
sont rares et se paient extrêmement cher. Neuf hommes 
devaient rester sur l'île avec le maître de pêche , le reste 
était destiné à revenir à Maurice sous mes ordres , lorsque 
le chargement du navire serait effectué. Ces dispositions 
faites , on s'attendait généralement à une réussite : 
nous étions loin de prévoir quelle serait la fin de l'ex- 
pédition. 

Avant de commencer le récit de nos malheurs , je crois 
devoir prévenir mes lecteurs que l' Aventure était du port 
de 55 tonneaux , et qu'une traversée de vingt-cinq à 
trente jours au plus, ayant été jugée suffisante pour nous 
rendre à Crozet, l'armateur avait fait charger le navire 
autant qu'il l'avait pu, ne réservant qu'un très petit es- 
pace pour la quantité de pièces à eau nécessaires à la 
consommation pendant quarante jours. 

Poussés par un bon frais de vent de sud, nous perdîmes 
bientôt de vue les côtes de PIIe-de-Francë et les hautes 
terres de Bourbon, et dans peu de jours nous ressentîmes 
les vents variables. Du 9 au 19 juin le temps fut extrême- 
ment mauvais, et le froid se fit sentir d'une manière vio- 
lente. Une meige épaisse tombait tout le jour, et la lune 
seule éclaircissait le ciel, et nous dirigeait par l'ob- 
servation de ses hauteurs méridiennes. Sans ce Secours, 
il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de navi- 
guer en hiver dans ces hautes latitudes sud, le soleil ne s'y 
montrant guère pendant les mois de juin et juillet. Les 
mers sont d'ailleurs très grosses , et chaque nuit est mar- 
quée par un coup de vent. Les temps terribles que nous 
éprouvions, nous avaient déterminés à ne faire délivrer 
qu'une bouteille d'eau par homme, dès le 10 juin; elle 25, 
nous rationnâmes à une demi-bouteille par homme, ration 
que l'usage des viandes salées fait, comme on doit bien le 
penser,' trouver extrêmement petite. 

Le 4 juillet au soir_, nous vîmes une terre, et le 5 , nous 
mouillâmes par un coup de veut de nord-ouest sur la côte 
du sud-est de l'île occidentale des îles Crozet. Malgré le 
besoin pressant d'eau, nous ne pûmes, à raison du mau- 
vais temps, envover aucune embarcation en faire à terre. 
INous restâmes à bord, spectateurs de la scène pittoresque 

( l83(\ ) TOME I. l4 



2IO NOUVELLES ANNALES 

que nous avions devant les yeux. L'île était couverte de 
neige, le ciel était noir et menaçant, les vents soufflaient 
avec fureur, des oiseaux marins , surpris de voir un na- 
vire aussi près du rivage qu'ils avaient choisi pour asile , 
nous entouraient de tous côtés. Celte tristesse générale de 
l'île , à notre arrivée , cette image de désolation qui régnait 
partout , m'affectèrent : je crus y voir un pronostic de 
nos malheurs , et cette impression m'a vivement frappé 
depuis. 

Le mauvais temps dura jusqu'au a5 juillet, c'est-à-dire 
pendant 20 jours consécutifs, durant lesquels il nous fut 
constamment impossible de nous rendre à terre pour 
nous procurer de l'eau. Nous avions, dès le 10, réduit la 
ration à un verre par jour pour chaque homme; et le 26 
toute l'eau était épuisée : nous nous décidâmes donc à ex- 
pédier une pirogue à terre pour en faire , quoique le temps 
fût encore terrible et la mer très grosse. Neuf hommes 
s'embarquèrent, et nous eûmes bientôt, à l'aide de nos lu- 
nettes, la satisfaction de les voir débarquer sains et saufs. 
Nous ne restions à bord que trois hommes bien portans ; 
le reste était malade. Quelques-uns d'eux faisaient même 
craindre pour leur vie. Nous avions expédié dans la piro- 
gue les plus robustes et les plus agiles de l'équipage. Les 
ordres les plus stricts avaient été donnés au patron de re- 
venir à bord aussitôt l'eau faite; mais le temps qui sur- 
vint peu après leur départ du bord ne nous permit pas 
d'espérer que nos ordres fussent exécutés. La nuit l'ut ter- 
rible. Vers minuit, un des câbles se rompit; et, à deux 
heures du matin, la chaîne-câble, notre dernier espoir, 
éprouva le même accident. Nous nous mîmes à la cape , 
dès que nous fûmes au large de l'île. Pendant les dernières 
heures que nous passâmes au mouillage , le navire fut 
entièrement et continuellement inondé par des lames ef- 
frayantes, et alors nous perdîmes notre seconde pirogue, 
qui fut enlevée par un fort coup de mer. Nous résolûmes 
d'aller à l'une des îles orientales , et de nous assurer d'un 
endroit où nous pourrions nous approcher assez de terre 
pour y envoyer un radeau , et, par ce moyen _, nous pro- 
curer de l'eau. Nous visitâmes donc l'île du roi Charles, 
mais en aucun endroit nous ne pûmes approcher la terre 
de moins d'un mille. Nous fîmes voile vers l'île Chabrol . 



DES 'VOYAGES. 211 

et nous découvrîmes bientôt ses sommets blanchis : les 
vents soufflaient encore violemment. Nous parcourûmes le 
sud et l'est de l'île, et nous n'y vîmes que brisans. Dès que 
îc temps se modéra, nous nous présentâmes à l'entrée 
d'une baie où la mer ne nous semblait pas aussi agitée que 
sur les côtes ; nous y mouillâmes le 28 juillet au soir, à un 
mille de terre, avec notre ancre à jet. Le vent avait perdu 
de sa force. 

Vers le soir, un calme profond succéda aux tempêtes 
du jour, et, plein d'ardeur à la vue d'un changement 
aussi inopiné, nous travaillâmes sans délai à notre radeau, 
qui fut terminé le 29 vers deux heures. M. Fotheringham, 
quoique malade, accompagné du matelot Louis, s'y em- 
barqua ; trois hommes , dont deux aussi malades, les sui- 
virent. On plaça deux pièces à eau sur le radeau, et ils 
sYiforcèrent, à l'aide d'avirons, de gagner la terre. Leurs 
eiTorts furent vains : après trois heures de tentatives in- 
fructueuses, ils furent obligés de revenir à bord. Le jour 
se faisait, et bientôt les vents, se fixant au nord, nous 
chassâmes sur notre ancre à jet. Nous voulûmes appareil- 
ler, parce que la direction dans laquelle chassait le navire 
nous faisait craindre d'être portés sur les brisans que nous 
avions derrière nous, et sur lesquels nous nous fussions 
d'ailleurs perdu corps et biens, les vents soufflant du nord 
avec violence, et rendant la mer très grosse. Nous levâmes 
notre ancre , et nous nous efforçâmes de sortir de la baie ; 
mais nous eûmes la douleur de voir que chaque bord nous 
approchait du rivage. Nous laissâmes encore tomber notre 
ancre à jet , espérant qu'elle pourrait prendre entre deux 
rochers, et par ce moyen retarder notre perte. Elle ne 
tint pas le navire, qu'une vague très élevée emporta sur 
un récif, sur lequel la mer déferlait avec fureur. La se- 
cousse terrible qu'éprouva la goélette fit tomber le mât 
de misaine. Une seconde vague nous retira du récif et nous 
porta sur un autre récif à une encablure de terre. Alors, 
le navire s'ouvrit, et chacun chercha à se sauver : je m'é- 
lançai à l'eau , et une forte lame me porta en peu de temps 
à terre. La violence de la lame me pressa tellement contre 
une roche à mon arrivée , que je perdis la respiration par 
le choc subit que j'éprouvai. Cependant, craignant une 
autre vague, je fis mes efforts pour gagner le haut du ri- 



212 NOUVELLES ANNALES 

vage , que j'atteignis sans peine. Aussitôt en sûreté, je re- 
gardai autour de moi, j'aperçus deux de mes compa- 
gnons d'infortune , pareillement sauvés , et qui tâchaient 
de gagner le lieu où je me trouvais. Bientôt je vis le reste 
de notre malheureux équipage porté sur quelques maté- 
riaux et sur la vergue sèche. Ils s'y rendirent tous heu- 
reusement, et, à neuf heures, nous nous trouvions sur le 
rivage au nombre de sept hommes. Nous jetâmes les yeux 
autour de nous, et nous contemplâmes quelques instans , 
dans le plus grand silence, le tableau désolant de cette 
déserte solitude. Une neige épaisse couvrait la terre , et la 
blancheur du rivage n'était ternie, çà et là, que par quel- 
ques troupeaux d'éiéphans marins. Le froid nous lira 
bientôt de notre contemplation , et nous fit naturellement 
penser à nous en garantir. J'avais eu la précaution, lors- 
que je vis la perte du navire assurée, de me munir d'une 
corne d'amorce , contenant environ un quart de livre de 
poudre, et de deux pierres à fusil. La poudre avait été 
mouillée lorsque je vins à terre; mais cependant )'en trou- 
vai une partie assez sèche pour pouvoir espérer d'être à 
même par ce moyen d'allumer du feu. L'île était dénuée 
de bois, mais quelques éléphans marins se trouvaient sur 
le rivage , et nous nous mîmes en devoir d'aller sur-le- 
champ en tuer un, pour employer sa graisse à notre feu, 
La houle, entre autre objets, venait de porter à terre 
un aviron de canot; nous nous en servîmes pour assommer 
le plus jeune éléphant du troupeau., les autres ayant quitté 
la piace dès qu'ils nous virent nous avancer vers eux. 
Nous dépeçâmes l'animal à l'aide de trois couteaux que 
nous nous trouvions avoir, et nous en portâmes la graisse 
à l'endroit où nous voulions allumer le feu. A l'aide de la 
poudre et d'un morceau de velours provenant du collet 
de ma veste , nous eûmes bientôt du feu, sur lequel nous 
passâmes plusieurs pièces de graisse , et la grande quan- 
tité d'huile qui en découlait produisit dans peu de temps 
une flamme superbe. Nous nous approchâmes tous, et nous 
tâchâmes de nous réchauffer. Dès que nous fûmes revenus 
de l'engourdissement général que nous avait causé le froid, 
nous retournâmes au rivage, sur lequel se trouvaient épars 
quelques objets précieux pour nous dans cette circons- 
tance , entre autres quelques vergues et le grand mât de 



DES VOYAGES. 2 1^ 

hune, avec leurs gréemens et voiles, quatre barriques vi- 
des, un sac contenant environ cinquante livres de biscuit, 
et le fond d'un coffre du charpentier, dans lequel il y avait 
une scie, une hache de tonnelier, une grosse vrille et un 
marteau. Nous transportâmes aussitôt ces objets dans un 
endroit où. la mer ne pouvait les atteindre, et nous prîmes 
les voiles pour nous mettre à l'abri de la neige. Nous 
dressâmes une tente, au milieu de laquelle nous entre- 
tînmes le feu, et nous nous disposâmes à nous garantir du 
temps terrible dont nous menaçait !a nuit prochaine. Un 
besoin réel se faisait vivement sentir, la faim nous pres- 
sait, le sac de biscuit était tellement mouillé , que le pain 
n'était guère mangeable. Cependant, nous nous rationnâ- 
mes à une galette chacun : nous la mangeâmes et nous la 
trouvâmes bonne. Nous coupâmes ensuite quelques tran- 
ches de la chair de l'éléphant marin que nous avions lue , 
et nous les fîmes rôtir à l'aide de deux morceaux de cercle 
de barrique; dès que nous les jugeâmes suffisamment rô- 
ties, nous essayâmes d'en manger; mais le goût eu était 
tellement mauvais , que nous fûmes obligés de nous déci- 
der à terminer notre repas de la même manière dont nous 
l'avions commencé, c'est-à-dire aux dépens de notre sac 
de biscuit. Le repas achevé , nous formâmes un cercle au- 
tour du feu. La neige qui* traversait la tente nous empê- 
chait de nous livrer au sommeil. Qu'elle fut cruelle et 
longue pour moi celte nuit , la première de ma captivité! 
Querd'idées ne me suggéra-t-elle pas ! Je me trouvais sur 
une île située par de hautes latitudes sud , une île dont la 
position était très peu connue, que les navires ne fréquen- 
tent jamais, qui n'offrait aucune trace de végétation, et 
qui semblait n'avoir été produite que pour servir d'asile 
aux monstres marins. Je me trouvais sous un climat ri- 
goureux, sans vetemens pour me garantir du froid, sans sa- 
voir même ce que nous devions employer pour nous mettre 
à l'abri du temps, et incertains si nous pourrions toujours 
nous procurer des alimens. Le souvenir d'une mère chérie, 
d'une sœur et de deux frères que j'affectionnais, que j'é- 
tais probablement condamné à ne plus revoir , absorba 
tellement mes idées, qu'accablé de lassitude, je m'endor- 
mis sur une douvelle de barrique sur laquelle j'étais assis 
pour me préserver de la neige. Mon sommeil ne fut mai" 



2I/J NOUVELLES AiVJN"ALES 

heureusement pas de longue durée : un tourbillon de 
vent emporta les voiles qui nous couvraient , et nous 
fûmes ainsi exposés aux injures du temps. Nous fûmes 
obligés alors de nous lever et de nous tenir toujours en 
mouvement pour ne pas geler. Enfin, le jour parut et 
nous nous rendîmes aussitôt au rivage pour voir ce que 
la mer y avait jeté pendant la nuit. Nous n'y trouvâmes 
que les débris du navire, et des paquets de douvelies de 
barriques. Nous allâmes à la recherche des voiles que le 
vent nous avait enlevées la nuit dernière : nous n'en trou- 
vâmes qu'une , l'autre ayant probablement été emportée à 
la mer. Nous fûmes ensuite détruire un second éléphant 
pour l'entretien de notre feu, et nous revînmes déjeûner 
sur notre sac de biscuit , dont nous retirâmes un peu l'a- 
mertume en le faisant imbiber d'eau douce. 

Après cela^, nous nous consultâmes pour décider à quel 
ouvrage nous devions nous livrer d'abord, et nous arrê- 
tâmes que nous devions nous bâtir une maison des dé- 
bris du navire ; mais qu'en attendant nous devions cher- 
cher un abri provisoire contre l'air, et voir si la partie 
de l'île dans laquelle nous étions n'offrait aucun moyen 
de subsistance préférable à celui que nous avions déjà 
employé. Nous nous séparâmes donc en deux bandes, 
j'allai avec l'une m'assurer d'un asile pour la nuit, et 
M. Fotheringham , avec l'autre, visita la vallée. Je trou- 
vai bientôt à une netite distance du lieu du naufrage une- 
caverne entaillée dans le roc, pouvant contenir cinq à 
six personnes. J'annonçai cette bonne nouvelle à mes 
compagnons d'infortune : un cri de joie fut leur réponse. 
Nous y établîmes donc notre feu, et la vue de l'autre 
bande revenant chargée de jeunes oiseaux, acheva de 
nous donner du courage. Ils nous dirent avoir parcouru 
la vallée aussi loin qu'ils y avaient pu s'enfoncer, à cause 
de la grande quantité de neige qui la couvrait ; ils ajou- 
tèrent qu'elle était terminée de tous côtés par de très 
hautes montagnes, qu'ils n^y avaient trouvé aucune trace 
de végétation, et qu'ils nous apportaient douze jeunes 
albatros, dont ils présumaient la chair meilleure que celle 
d*éléphant marin : c'était tout ce qu'ils avaient pu trou- 
ver. Nous fîmes rôtir cette viande , et nous la trouvâmes 
excellente, malgré la fumée dont elle était couverte. Nous 



DES VOYAGES. 2l5 

travaillâmes ensuite à mettre en sûreté tout le bois que nous 
trouvâmes sur le rivage. Vers le soir, nous nous retirâmes 
dans notre caverne, et nous soupâmes de chair d'albatros 
rôtie au feu de graisse, et de notre biscuit avarié. La soi- 
rée se passa plus gaîment que la soirée précédente : quoi- 
que consternés à la vue du sort qui les menaçait, et des 
risques qu'ils couraient de passer toute leur vie, ou plu- 
sieurs années, sur un pareil rocher, mes compagnons 
ne se laissèrent pas abattre entièrement ; mais pensant à 
se résigner à leur malheur et à se procurer le plus de 
commodités possible, ils entamèrent une conversation sur 
les moyens de se les donner et de pourvoir à leur subsis- 
tance. Nous résolûmes donc de commencer dès le lende- 
main notre maison , nous réservant d'imaginer plus tard 
un moyen de la couvrir, la caverne dans laquelle nous 
étions étant très incommode à raison de son peu d'éléva- 
tion, qui n'était guère que de trois pieds; à cette déci- 
sion se joignit celle de tâcher de fabriquer quelques us- 
tensiles de cuisine avec le doublage en cuivre du navire 
qui se trouvait sur plusieurs morceaux des débris qui 
étaient venus à terre. Une chose cependant nous inquié- 
tait : il fallait, pour entretenir notre feu, un grand nom- 
bre d'éléphans marins , et nos gens nous rapportaient en 
avoir vu très peu sur la grève. La crainte de manquer de 
feu par la suite, diminua un peu notre courage. 

Le ier août, nous sortîmes de notre caverne, et nous 
courûmes sur ie bord de la mer, où nous trouvâmes plu- 
sieurs objets, véritables trésors pour nous, et venus à 
terre d'une manière extraordinaire dans le rouf que nous 
avions sur le pont. De ce nombre se trouvaient une 
caisse contenant une douzaine de couteaux, des fusils, 
une lance, une marmite qui bien que cassée, venait fort 
à propos à notre secours , un matelas qui m'appartenait , 
un outil de lonnelerie sept planches entières, composant 
le dessus du rouf, etc. Nous nous emparâmes aussitôt de 
tous ces objets et les portâmes à notre magasin, nom que 
nous donnâmes à l'endroit où nous déposions les débris 
sauvés. Nous continuâmes ensuite les travaux du jour 
précédent, et nous eûmes vers le soir, une quantité 
suiïlsante de pierres pour les murs de la maison. La nuit 
fit cesser le travail-, en retournant à la caverne, nous 



Ûl6 NOUVELLES ANNALES 

rencontrâmes un amphibie récemment venu à terre j( 
différant beaucoup de l'éléphant marin : la variété de sa 
peau nous fit lui donner le nom de léopard de mer. Nous 
le tuâmes sur-le-champ à coups de lance ; nous le dépe- 
çâmes et l'emportâmes à la caverne. Cet animal avait huit 
pieds de long, la tête longue et plate, les mâchoires gar- 
nies de deux rangées de dents très aiguës, et il se remuait 
ainsi que l'éléphant; mais il avait les nageoires infiniment 
plus longues que ce dernier. Nous en fîmes cuire la chair 
dans la marmite cassée que nous venions de trouver -, 
mais, quelque mauvaise qu'elle nous parût, nous préfé- 
râmes la chair de l'éléphant à celle du léopard : cette der- 
nière avait un goût si détestable , que quelques-uns se 
crurent empoisonnés après en avoir mangé. 

La joie d'avoir sauvé tant d'objets nécessaires, et par- 
ticulièrement les couteaux, fut sensiblement diminuée 
dans cette soirée par la manière dont notre écpiipage 
commençait à se conduire envers M. Fothcringham et 
moi. Quoique nous fussions les premiers à l'ouvrage tou- 
tes les fois que l'intérêt général le demandait, ils ne lais- 
saient pas de trouver à redire sur notre conduite à cet 
égard , et osaient très souvent accompagner leurs repro- 
ches d'injures et même de menaces. Le partage des cou- 
teaux et la réclamation que je fis du matelas qui avait été 
sauvé, comme m'apparlenant, et dans fintention , d'ail- 
leurs, de le prêter à un malade pour y reposer un peu 
plus commodément que sur la dure , donnèrent lieu à une 
vive discussion, k la fin de laquelle le ton ferme et dé- 
cidé que nous prîmes , ferma la bouche à leurs clameurs. 

Le 2 août, la grande quantité de neige ne nous permit 
pas de travailler à la construction de la maison. Nous par- 
courûmes le rivage de la baie et nous trouvâmes une boîte 
renfermant un instrument de navigation et une légère 
somme d'argent. Le propriétaire ramassa l'instrument^ 
mais, croyant l'argent chose inutile désormais pour lui, 
il le laissa sur le rivage, et personne n'y toucha, tant était 
grande la persuasion que l'île devait être notre tombeau. 
Nous rencontrâmes vers le milieu de la baie un troupeau 
d'éléphans marins, composé de sept de ces animaux. Nous 
en tuâmes trois et en transportâmes la graisse et la chair 
4 la caverne. Nous fîmes bouillir une épaule entière, car 



DES VOYAGES. 217 

îî ne nous restait plus que trois caleltes de biscuit, dont 
nous 11 mes sept parts, que nous mangeâmes avecl épaule 
bouillie. Tandis que nous avions du pain , la chair d'élé- 
phant nous parut dégoûtante; mais lorsque nous fûmes 
privés de cet aliment, nous trouvâmes à cette chair à peu 
près le même goût qu'à la chair de bœuf. 

Le 3, nous commençâmes les murs de notre future ha- 
bitation. 

Le 4 , nous nous livrâmes aux mêmes travaux. 

Le 5 au matin, nous trouvâmes que le jour tardait beau- 
coup , ce que nous regardâmes d'abord comme un effet de 
l'ennui que nous éprouvions dans notre asile souterrain. 
Cependant un de nous s'étant avancé à l'entrée de la ca- 
verne , ne tarda pas à s'apercevoir que la neige en avait 
bouché l'ouverture. Il vint d'un air consterné nous an- 
noncer ce malheur. Nous levant aussitôt , nous mîmes la 
main à l'œuvre pour abattre le mur et déblayer l'entrée de 
la caverne : le mur fut abattu j mais un amas de neige 
qui n'était retenu que par le rempart, tomba sur-le-ehamp 
et forma un second rempart plus difficile à déblayer que le 
premier. Enfin , rivalisant d'ardeur pour nous tirer de cette 
dangereuse position, nous parvînmes, au bout d'environ 
deux heures, à revoir le jour. Nous continuâmes à tra- 
vailler jusqu'après avoir rendu le passage libre, et nous re- 
bâtîmes ensuite le mur. Alors, pour notre sûreté future, 
nous établîmes un quart, composé de deux hommes char- 
gés de déblayer le passage, à mesure que la neige l'en- 
combrerait. Cette nuit, grâce à ces précautions, nous nous 
reposâmes en sécurité, après un souper excellent de chair 
d'éléphant bouillie dans notre morceau de marmite. Nos 
gens de quart eurent beaucoup à faire dans la nuit, la 
neige ne discontinuant pas de tomber. 

Le 8, n'ayant plus rien à manger, nous courûmes sur 
le rivage pour tacher d'y trouver un éléphant. Quelle fut 
notre surprise d'y voir échouée une partie du navire, et 
notamment une partie du rouf. Nons nous occupâmes sur- 
le-champ à démolir le rouf, qui était formé de planches 
très belles et fort propres à couvrir notre maison. Nous 
portâmes ces planches au magasin avec ce que nous avions 
trouve dans le rouf, consistant en trois livres de navigation 
et un exemplaire anglais des Nuits d'Young , une boite de 



2l8 NOUVELLES ANNALES 

compas, deux lances à éléphant, et un sac contenant en- 
viron dix livres de haricots rouges , gonflés par l'eau 
salée. Possesseurs de ce dernier ohjet, nous nous ren- 
dîmes à la caverne, où nous déjeunâmes de ces haricots, 
que nous mangeâmes avec avidité, après en avoir réservé 
une partie pour semer au printemps prochain. A la suite du 
déjeuner, nous travaillâmes à la maison, quoique le froid 
se fît sentir d'une manière très vive. Avec un de mes com- 
pagnons, je parcourus le rivage pour tâcher de trouver 
un éléphant, niais, en dépit de mon attente, nous n'en 
trouvâmes aucun. Arrivés à l'autre extrémité de la haie , 
nous montâmes sur une colline qui la séparait d'une pe- 
tite anse, et nous y descendîmes en nous laissant glisser 
sur la neige. Ne trouvant rien sur cette grève, nous nous 
disposions à nous en retourner , lorsque j'aperçus, à l'ex- 
trémité de l'anse, quelques taches sur la neige. Voulant 
m'assurer de ce que c'était, je m'y rendis; et là je trouvai 
une centaine d'une espèce de pingoins couchés sur leurs 
nids ; et qui , effrayés sans doute de nous voir si près 
d'eux , se mirent en devoir de nous disputer le terrain. Ce- 
pendant, les hâtons dont nous étions armés l'un et l'autre 
ayant hientôt décidé la victoire en notre faveur, les pin- 
goins abandonnèrent leurs nids, dans lesquels nous trou- 
vâmes cent trente-huit œufs. Nous les ramassâmes avec 
ravissement, et les portâmes à la caverne , où nous trou- 
vâmes nos compagnons d'infortune déjà rendus, ayant ter- 
miné deux des murs de la maison. Les œufs nous servirent 
pour souper, etle lendemain ils formèrent notre déjeuner. 
Nous les fîmes frire, à l'aide de notre marmite cassée, 
dans de l'huile d'éléphant, et nous les trouvâmes très bons; 
nous en mangeâmes soixante-douze entre nous sept. Ces 
œufs sont un peu plus gros que les œufs de poule, ont la 
coque très dure, et diffèrent des autres œufs en ce qu'ils 
sont ronds et en ce que la partie que l'on nomme commu- 
nément le jaune, est d'un rouge éclatant. Ils ont, comme 
nous l'avons éprouvé depuis, la propriété d'être un violent 
purgatif. 

Le 9, le temps fut sombre et enclin au dégel. 

Le io, un temps épouvantable nous empêcha de sortir ; 
nous restâmes dons la caverne autour de notre feu. 

Le n, le temps se radoucit , et nous vîmes luire le soleil 



DES VOYAGES. • '2ig 

pendant toute la matinée, ce que nous n'avions pas vu de- 
puis long temps. Cette journée fut donc la mieux employée 
depuis noire naufrage. 

Le 12, le temps fut froid et nébuleux; nous nous ren- 
dîmes sur la grève de la baie, et nous y vîmes cinq éîéphans 
mâles: nous nous armâmes de lances, et en attaquâmes deux 
que nous réussîmes à tuer. Ensuite, nous nous occupâmes' 
à paver l'intérieur de notre habitation } et à y transporter 
la graisse et la ebair des deux clépbans que nous avions 
détruits. La nuit mit fin à nos travaux. 

Lei3, nous transportâmes notre bagage à notre nouvelle 
demeure, où l'on tira au sort à qui choisirait les pinces. 
Chacun ayant sa place désignée , s'occupa à s'installer le 
mieux qu'il lui fut possible; prenant des pièces des débris 
du navire pour se garantir de l'humidité du pavé et s'en 
former un siège et un lit tout à la fois. On plaça le feu au 
milieu de la maison. Tout ce jour, nous fûmes assaillis 
d'une nuée d'oiseaux, seule espèce d'oiseaux terrestres que / 
j'aie jamais vue dans ce pays et que j'appelle pigeons. La 
graisse qui se trouvait sur les peaux d'éléphans qui cou- 
vraient la maison les attirait en foule ; mais nous ne pou- 
vions les atteindre à coups de pierres, tant ils étaient 
prompts à s'envoler dès que l'un de nous sortait de la mai- 
son. Vers le soir, le temps, qui avait été couvert tout le 
jour , s'éclaircit; je m'écartai de la maison, et je montai 
sur la colline au pied de laquelle elle se trouvait. De là je 
vis toute la vallée dans laquelle nous étions, et les hautes 
montagnes qui la bordaient en tous sens. La neige la cou- 
vrait entièrement, etle vent en faisait voler des tourbillons 
jusque sur le sommet de la haute montagne de l'est. Quel- 
ques éléphans mâles faisaient paraître au-dessus de la sur- 
face blanchie leur énorme rotondité; et semblaient, par 
leur immobilité; défier les frimas et les tempêtes. Des dé- 
bris de navire, des paquets de douvellcs de barriques, 
épars çà et là sur le rivage, attestaient un naufrage ré- 
cent, et le toit rougi de notre demeure indiquait que des 
êtres humains y avaient survécu. La vallée pouvait avoir 
deux milles de profondeur. Je vis entre deux montagnes 
une gorge qui semblait devoir abréger le chemin à faire 
pour aller en quelque autre endroit de l'île. Cette décou- 
verte et la certitude que j'avais de l'existence d'une autre 



220 ' NOUVELLES ANNALES 

vallée dans le nord-ouest me firent prendre îa résolution de 
partir le lendemain pour découvrir cette vallée, et m'assurer 
en même temps si elle était plus abondante en éléphans 
que celle dans laquelle nous vivions. Je descendis donc, et, 
à mon arrivée à la maison , je communiquai mon projet à 
M. Fotheringham ; ii se décida à m'accompagner, et nous 
convînmes de partir le lendemain matin , à la pointe du 
jour. Dans la soirée, nous fîmes cuire quelques morceaux 
de chair d'éléphans pour porter avec nous dans notre 
voyage. 

Le 24, au point du jour, nous nous mîmes en route, 
M.. Fotheringham et moi, par un temps humide et bru- 
meux, munis chacun d'un bâton et d'un sac de toile con- 
tenant nos vivres. Arrivés au bout de la vallée, après une 
marche d'environ deux heures dans la neige, nous entrâ- 
mes dans la gorge que j'avais aperçue la veille. Nous mon- 
tâmes pendant à peu près une heure ; après quoi , la brume 
augmentant , nous suivîmes un étroit défilé sur le haut de 
la montagne, aussi loin que nous le pûmes. Nous fûmes 
bientôt arrêtés par une masse énorme de neige qui se 
trouvait au pied d'une autre montagne qui nous parut 
extrêmement haute. Nous trouvâmes cependant un endroit 
par lequel nous montâmes jusqu'au sommet avec beau- 
coup de difficulté , la pente ne formant qu'un morceau de 
glace, et étant obligé de percer avec nos bâtons l'endroit 
où nous voulions mettre le pied. Apres une marche péni- 
ble , entourés d'une brume épaisse , nous arrivâmes dans 
un endroit où nous crûmes pouvoir descendre. Nous nous 
assîmes donc sur la glace-, et, nous gouvernant avec nos 
bâtons, nous nous laissâmes glisser jusqu'au bas de la 
montagne que nous fûmes 1res aises de gagner, la rapidité 
de la descente nous ayant presque coupé la respiration. 
Nous suivîmes une gorge qui partait enpente douce du pied 
de la montagne, et qui nous conduisit dans une vallée 
quenous crûmes aboutir à la mer. Des cris variés attirèrent 
notre attention, et nous en reconnûmes bientôt quelques- 
uns pour des cris d'éléphans ; mais ce ne fut qu'au bout 
de la vallée, et près du rivage , que nous vîmes d'où par- 
taient les autres cris. Plus c!e trois millions d'une espèce 
de pingoins , bien différèns de ceux que nous avions trou- 
vés près de notre baie, étaient rassemblés sur un plateau 



DES VOYAGES; 221 

de pierres, au milieu duquel coulait un. fort ruisseau , et 
la place qu'ils occupaient était sans neige, mais répandait 
au loin une odeur infecte. Les petits, encore couverts de 
duvet, se tenaient ensemble, et tout autour d'eux étaient 
rangés leurs pères et mères. Un espace large d'environ 
deux pieds était laissé inoccupé pour donner un libre pas- 
sage, jusqu'au milieu du lieu de la ponte, aux pingoins 
qui revenaient de la mer pour nourrir leurs petits. L'har- 
monie la plus parfaite semblait régner parmi eux, et tous 
leurs efforts paraissaient se borner à chasser loin d'eux 
cette espèce de pigeons dont j'ai parlé, et qui tâchaient de 
se faire donner les alimens* réservés aux jeunes pingoins. 
Nous nous rendîmes ensuite sur la grève, où nous trou- 
vâmes quelques éiéphans marins. En parcourant le rivage, 
nous aperçûmes une voûte qui nous parut noircie; nous 
nous approchâmes et reconnûmes qu'on y avait fait du 
feu, trouvant d'ailleurs deux pierres longues et plates qui 
avaient sans doute servi à poser les grilles. Un peu plus 
loin , nous trouvâmes plusieurs planches que nous pen- 
sâmes provenir de quelque canot, mais dont le mauvais 
état nous prouvait la vétusté} près de là se trouvait une 
centaine de ces mômes pingoins que nous avions vus dans 
la baie du nord-est, tous couchés sur leurs nids. Nous 
leur trouvâmes des œufs, mais tous trop couvés pour pou- 
voir être mangés ; nous n'en rapportâmes donc aucun. 
Nous étant avancés vers le sud de la vallée , nous y vîmes 
une quantité de ces oiseaux appelés nelleys , que j'appel- 
lerai corbeau austral ; ils avaient tous des nids faits sur la 
neige ; ils ne les quittèrent pas quand ils nous virent nous 
avancer vers eux-, nous leur supposâmes des œufs, et à 
coups de bâton nous les forçâmes à se lever de leurs nids , 
ce que plusieurs ne firent qu'après avoir été frappés à mort, 
en vomissant sur nous les matières fétides que contenait 
leur panse. Nous trouvâmes quarante-cinq œufs que nous 
mîmes dans nos sacs pour les porter à la maison; plus 
loin, nous vîmes de jeunes albatros sur un plateau de 
neige; nous en tuâmes douze, en ^prîmes six chacun, et 
nous nous acheminâmes vers notre demeure , à nuit tom- 
bante , lassés, mais contens de la découverte que nous ve- 
nions de faire, et enchantés de connaître le lieu de la 
ponte des pingoins royaux, car nous savions que ces pin- 



2 22 NOUVELLES ANNALES 

goins sont toute l'année à terre ; ainsi, nous étions certains 
que tant!que nous aurions des forces pour aller chercher 
notre nourriture dans cette vallée , que nous nommâmes 
vallée de l'Abondance, nous ne souffririons jamais delà 
faim. Quant à y demeurer , cela devenait impossible , 
parce que nous n'y avions vu aucune caverne, et qu'in- 
dépendamment du bois que nous serions obligés d'y trans- 
porter , pour bâtir une maison , nous serions aussi dans 
la nécessité d'y porter des pierres, les grèves qui bor- 
daient le rivage étant composées de sable mouvant et 
de cailloux trop petits pour élever un mur. Pleins de ces 
réflexions, nous suivîmes pour nous en retourner, la 
route que nous avions faite le matin; mais la nuit nous 
ayant surpris en sortant de la vallée, nous nous égarâmes, 
et après une marche de trois heures dans la neige qui 
couvrait la terre, et qui tombait à gros flocons depuis 
le commencement de la nuit, nous nous trouvâmes sur le 
haut d'une montagne où le froid nous saisit d'une manière 
si violente , que nous fumes obligés de laisser là nos jeunes 
albatros et nos œufs pour pouvoir marcher plus vite et 
nous exercer plus activement. Après plusieurs marches 
çà et là , sur le haut de la montagne, nous arrivâmes au 
bord d'une glacière qui nous semblait s'étendre douce- 
ment jusqu'au pied de la montagne; nous crûmes donc 
n'avoir rien de mieux à faire que de nous y laisser glisser, 
comme nous avions fait le matin. Nous ne fûmes pas plutôt 
sur la glace que nous fûmes obligés de nous étendre sur 
le ventre et de laisser nos bâtons, pour tâcher de nous 
accrocher avec les doigts , la pente étant beaucoup plus 
forte que nous ne nous l'étions imaginé. Après avoir roulé 
pendant très peu d'instans, nous perdîmes prise à un en- 
droit perpendiculaire , et nous fûmes jetés sur la neige , 
qui heureusement se trouvait molle dans l'endroit de notre 
chute. J'eus tout le côté meurtri et le pouce gauche de- 
mis. M. Fotheringham étant tombé sur les pieds, en fut 
quitte pour éprouver une vive douleur dans les cuisses, 
douleur qu'il a ressentie plus d'un an après cet accident. 
Le pouce me faisait bon ibïement souffrir; mais je l'enve- 
loppai et je le pressai vivement clans un mouchoir que 
j'avais sur moi. Décidés à ne plus ainsi risquer notre vie, 
en essayant de descendre, nous restâmes toujours en exer- 



DES VOYAGES. 2^3 

cice près de l'endroit de notre chute, et attendant impa- 
tiemment le jour. Le froid nous tourmentait violemment, 
et une neige épaisse nous traversait jusqu'aux os. 

Le i5, le jour si ardemment désiré, parut enfin, et nous 
permit d'examiner ie lieu où. nous nous trouvions. Notre pre- 
mier soin fut de regarder d'où nous étions tombés, quelle 
fut notre surprise de nous trouver vivans, lorsque nous 
vîmes que nous avions parcouru, en tombant, un espace 
d'au moins cinquante pieds. Nous remerciâmes avec re- 
connaissance l'être puissant et bon qui nous tendait une 
main secourable, au milieu de tant de misères, et qui 
veillait lui-même sur une vie qui commençait à nous être 
à charge, et à laquelle, sans nul doute, nous ne tenions 
plus que par le lien naturel , qui est l'horreur de la des- 
truction. Le temps s'éclaircit au point du jour, et nous 
permit de retrouver notre chemin. Une pluie abondante 
succéda à la neige, et comme nous marchions à grands 
pas, nous trouvâmes bientôt un endroit par lequel nous 
descendîmes dans la vallée. Vers midi nous arrivâmes à 
la maison. Nous trouvâmes nos gens assis autour du feu, 
déplorant déjà la triste fatalité par laquelle nous avions 
été entraînés à parcourir ces montagnes glacées, que des 
crevasses remplies de neige rendent très dangereuses, et 
dont ils s'entendaient retracer les risques par quelques- 
uns qui avaient été à l'île Kergueien , et qui accompa- 
gnaient leurs démonstrations d'exemples terribles. Quoi- 
que sans égards pour nous, et d'une insolence sans 
égale, ils eussent été fâchés de nous perdre, en ce que 
nous avions toujours soutenu leur courage en leur mon- 
trant l'espoir d'une délivrance prochaine, par un navire 
venant de l'Ile-de-France. D'ailleurs, nous avions avec 
nous la poudre que nous avions sauvée du naufrage, seul 
moyen d'allumer du feu dans l'île, si nous avions le- mal- 
heur de laisser éteindre ie nôtre. Gette dernière considé- 
ration, je n'en doute pas, contribua beaucoup à la joie 
qu'ils éprouvèrent en nous voyant de retour. Ils la té- 
moignèrent d'une manière non équivoque. Notre état, il 
est vrai était pénible; nous étions transis de froid, entiè- 
rement mouillés , nu-pieds , nos souliers étant restés dans 
la neige, et nos joues extraordinaircment cnilées lais- 
saient à peine voir des yeux dont l'abattement devait 



11 L\ NOUVELLES ANNALES 

prouver l'anéantissement de nos forces. Notre premier 
besoin fut de faire sécher nos vêtemens auprès du feu. 
Dès qu'ils furent secs , nous voulûmes nous livrer au 
somn eil, mais la douleur que me causait mon pouce, 
éiait trop vive pour me laisser fermer l'oeil. Je résolus 
donc d'y mettre un appareil , que je priai un 3e nos gens 
de faire. C'étaient deux petits morceaux de bois engougés, 
que j'appliquai des deux côtés du pouce. Un de nos gens 
les entoura d'un fil de caret qu'il raidit jusqu'à faire joindre 
les deux morceaux de bois , afin de faire tenir le pouce 
droit. La douleur que me causa celte opération fut inouie. 
Les personnes qui ont éprouvé de pareils accidens pour- 
ront seules s'en faire une idée. L'opération finie, je gar- 
dai l'appareil bien raidi sur le doigt, et je résolus de ne 
plus y toucher. Me trouvant alors un peu plus à l'aise, 
et n'ayant aucune envie de manger, je leur fis part du 
succès de notre voyage, qui se trouvait presque sans 
fruit, dès que nous ne pouvions habiter cette vallée, 
ayant à parcourir pour nous y rendre, un chemin impra- 
ticable pendant l'hiver. Si je ne leur apprenais rien de 
consolant, ce qu'ils me dirent ne le fut guère pour moi, 
lorsqu'ils me rapportèrent que les oiseaux avaient dévoré 
la chair des éléphans mâles que nous avions tués, et qu'il 
n'en restait plus qu'un morceau, qui nous devait à peine 
suffire pour la journée ; qu'ils avaient essayé d'en tuer 
d'autres , mais qu'ils s'étaient tous enfuis à leur approche, 
après avoir vu couler le sang du premier auquel ils 
avaient donné un faux coup de lance. Nous résolûmes 
donc de nous rationner, sur ce morceau, jusqu'à ce que 
nous vissions quelque éléphant sur la grève. Vers le soir, 
un léopard de mer monta très près de la maison; mais il 
se retira dès qu'il nous vit près de lui. Dans la soirée je 
pus dormir , et je me remis un peu des fatigues de la nuit 
précédente. 

Le 16, la neige dura tout le jour, et le vent en amon- 
cela une grande quantité auprès de la maison. N'ayant 
rien à manger, nous nous hasardâmes à sortir pour tâ- 
cher de trouver quelque éléphant; mais après avoir par- 
couru la grève, nous revînmes à la maison sans avoir rien 
rencontré : pas un éléphant, pas un pingoin ne s'y voyait. 
Les oiseaux marins même, cherchant un abri derrière 



DES VOYAGES. H 2 5 

d'énormes rochers, semblaient participer à la désolation 
générale. Un très petit morceau de chair d'éléphant fut 
partagé en sept parties bien égales ; mais ce léger repas 
n'assouvit pas notre faim. Tout le jour se passa de même , 
et vers le commencement de la nuit , n'ayant plus de 
graisse pour entretenir notre feu , nous fûmes obligés 
de brûler le bois que nous avions sauvé du naufrage. La 
faim nous tourmenta vivement toute la nuit ; je tâchai , mais 
en vain, d'apaiser la mienne en buvant beaucoup d'eau. 
Dans la nuit, la neige cessa, mais il gela très fort. 

Le 17, 'le temps fut le même que la veille. Au jour, 
je me levai , et je voulus sortir , croyant être plus heu- 
reux que le jour précédent ; mais je ne fus pas plus tôt 
au ruisseau qui nous séparait de la grève de sable, que je 
vis qu'il n'y avait pas moyen de le passer, la neige y étant 
élevée de plus de dix pieds. Je rentrai donc à la maison, 
et je communiquai ces nouvelles à mes malheureux com- 
pagnons. Alors ils crurent que c'en était fait d'eux : depuis 
le 16 au matin nous n'avions pas mangé. Des plaintes sur 
leur situation, des cris de rage et de désespoir, désormais 
devenus inutiles , furent les suites de cette persuasion. 
Ce fut dans cet état d'accablement que se passa la terrible 
nuit du \j au 18. Les élémens semblaient conjurés pour 
nous délruire. Les vents soufflaient avec une fureur inouïe; 
un temps noir, triste précurseur des tempêtes, laissait à peine 
voir la vallée couverte d'une neige épaisse. Ce fut une nuit 
de douleur, une nuit de pensées amères et de regrets dé- 
chirans. Je savais que nous pouvions supporter la faim 
encore deux jours; mais si ce temps continuait, la mort me 
paraissait inévitable. 

Le 18, nous vîmes enfin le jour-, mais il ne servit qu'à 
nous éclairer sur notre malheureuse position. Notre fai- 
blesse augmenta, ce jour, au point que quatre de nos com- 
pagnons ne purent sortir de la maison. Je continuai à 
noire de la neige fondue , et je crus y trouver un sou- 
lagement. Personne ne voulut suivre mon exemple. Vers 
le soir, j'eus encore assez de force pour aller chercher 
quelques morceaux de bois à notre magasin, afin d'en- 
tretenir le feu -, mais ce fut tout ce que je pus faire. A mon 
retour, je tombai de lassitude, et je restai en cet état jus- 
qu'au lendemain. 

( l83o. ) TOME I. l5 



2^6 NOUVELLES ANNALES 

Le 19, il ne neigeait plus aussi fortement. M. Folherin- 
gbarn et moi , qui nous sentions encore les plus forts , 
nous sortîmes, et nous eûmes la force de parcourir la 
grève. Nous ne trouvâmes rien , et revînmes à la maison 
sans aucune espérance. La mort nous paraissait certaine. 
Deux hommes commençaient déjà à en ressentir l'ago- 
nie , et je craignis que le manque d'alimens n'engageât 
quelqu'un à proposer le sacrifice d'un de nous pour sauver 
les six autres. Celle horrible pensée fit qu'après avoir bien 
réfléchi, je m'écriai, vers midi, que si quelqu'un voulait 
m'accompagner à la grève de l'Abondance, je.» nie ferais 
fort d'en être de retour promptement avec des provi- 
sions ; j'affirmai avec assurance que la neige étant de- 
venue très molle, nous n'aurions à courir aucun risque si 
nous marchions avec précaution. Je leur fis ensuite envi- 
sager la certitude d'une mort prochaine , si nous ne fai- 
sions point tous nos efforts pour nous en garantir. Ces 
considérations déterminèrent deux d'entre eux à accom- 
pagner M. Fotheringham etmoi à la vallée de l'Abondance; 
mais nous n'avions pas de chaussures : nous coupàsnes 
une des peaux de la couverture de la maison • nous la 
partageâmes endiversmorceaux,etnouslaçâmes les pièces 
autour de nos pieds. Cette chaussure , toute froide et tout 
incommode qu'elle était, ne laissait pas de nous être très 
utile pour marcher dans la neige. Nous partîmes donc 
aussitôt au nombre de quatre, et, vers six heures, nous 
arrivâmes à la vallée de l'Abondance, après avoir couru 
les risques d'être engloutis mille fois dans les amas de neige 
entassés au pied de la montagne. Nous trouvâmes quel- 
ques éléphans sur la grève ; nous les tuâmes, et nous 
allumâmes un grand feu sous la voûte que nous avions 
vue le 24. Nous fîmes rôtir quelques morceaux de chair ; 
et je l'avouerai ici, celte viande, toute fumée, tout huileuse 
qu'elle était, me parut le mets le plus agréable que j'eusse 
iamais mangé. Je me gardai de me livrer entièrement à 
mon appétit , et j'exhortai mes compagnons à suivre mon 
exemple , ce qu'ils firent celte fois sans murmurer. Nous 
passâmes la nuit dans cet état, et, heureusement pour 
nous, elle ne fut pas aussi mauvaise que les nuits pré- 
cédentes. 

Le 20, au point du jour , nous prîmes chacun une 



DES VOYA.GES. 11^ 

charge de chair d'éléphant et de jeunes albatros, et nous 
prîmes le chemin de la vallée du Naufrage. Nous y 
fûmes vers les cinq heures du soir , ayant été obligés 
de laisser sur une montagne un de nos compagnons, qui, 
dégoûté de tant de misère, jeta là sa charge, s'étendit 
dans la neige , et fut sourd aux invitations que nous lui 
fîmes de se lever. Désespérés de sa résolution, nous es- 
sayâmes de le porter ; mais cette entreprise était au- 
dessus de nos forces. Nous prîmes sa charge de provi- 
sions, lui fîmes nos derniers adieux , et le laissâmes 
là ! ... A notre arrivée à la maison, nous trouvâmes nos 
trois compagnons dans un triste état; ils ne pouvaient 
se lever, et avaient laissé le feu s'éteindre. Ils ne répon- 
daient plus que vaguement à nos questions, et la vue de 
la nourriture que nous leur apportions ne parut faire 
aucune impression sur eux. A l'aide d'un peu de poudre, 
nous allumâmes du feu, et nous fîmes aussitôt cuire 
la viande que nous avions apportée. Aucun d'eux ne 
voulut y toucher ; mais nous les forçâmes à en manger , 
en leur mettant nous - mêmes les morceaux dans la 
bouche, et les obligeâmes à les mâcher et à les avaler. La 
fatigue nous fit ensuite nous endormir, et chacun reposa 
aussi profondément que la pensée du malheur arrivé ce 
jour à l'un de nous pouvait le permettre. Vers minuit, des 
cris effroyables me réveillèrent en sursaut. Je me levai, et 
incertain d'où ils pouvaient provenir, j'éveillai mes com- 
pagnons. En entendant les cris répétés pour la deuxième 
fois , ils furent saisis d'une frayeur extrême. Us s'imagi- 
naient que c'était l'ame duHollandais Metzelaar, l'homme 
qui était resté sur la montagne, qui leur demandait des 
prières -, quelques-uns crurent qu'elle faisait des me 
ces, et affirmèrent qu'elle parlait hollandais. À I <5i- 
sièmes cris, je reconnus la voix, et je ne oui 
ce ne fut leHollandais en personne qui se trouvait là. Mais 
ce que je ne pus comprendre, celait comment . avait 
pu revenir pendant la nuit de cet endroit périlleux, et 
quelle pouvait être la cause» de ses cris effrayans. Je sor- 
tis sur- le-ehamp de la maison avec M. Fotheringham , et 
les plus braves d'entre eux nous suivirent par derrière. 
Nous nous acheminâmes au lieu d'où partaient ces cris , 
et, rendus au ruisseau dont j'ai déjà parlé, nous en dé- 



22 8 NOUVELLES ANNALES 

couvrîmes la cause. Nous y trouvâmes Metzelaar au milieu 
d'un monceau de neige , faisant des efforts pour s'en re- 
tirer , et ne pouvant en venir à bout. Nous le déga- 
geâmes avec assez de peine , et enfin nous fûmes obligés 
de le transporter jusqu'à la maison. Là, il reprit ses sens, et 
nous raconta qu'il s'était endormi où nous l'avions laissé; 
qu'il avait été réveillé à la nuit par une grande douleur 
dans les jambes, et qu'il avait essayé alors de marcher 
pour s'en délivrer, ce qui lui avait réussi; qu'après une 
marebe pénible, et tombant à tous rnomens dans des trous 
de neige, il avait gagné le bord du ruisseau , et croyant 
pouvoir le passer, il avait été englouti dans un endroit 
profond où il enfonçait à mesure qu'il voulait s'en déga- 
ger. Nous lui donnâmes le matelas des malades pour s'y 
coucber,et un sommeil non interrompu le conduisit, ainsi 
que nous , au lendemain matin. 

Le 2 1 , à notre lever , nous aperçûmes près de la 
maison cinq élépbans mâles, et en allant versle ruisseau, 
nous en découvrîmes une quantité dans la vallée. Pleins 
de joie , nous déjeunâmes des vivres de la veille , et en- 
suite nous attaquâmes à coups de lance deux, des élépbans 
que nous avions vus. Nous eûmes le bonbeur de les tuer. 
Nous en prîmes toute la graisse et la chair que nous 
trempâmes dans de l'eau de mer, et que nous suspen- 
dîmes ensuite dans la maison pour fumer, dans le cas où 
de nouveaux mauvais temps nous empêcheraient encore 
de trouver des vivres dans la vallée. Nous prîmes aussi 
les peaux; nous les étendîmes sur la maison, pour en 
faire des chaussures quand nous serions obligés de voya- 
ger. Le reste du jour, nous nous occupâmes à réparer nos 
effets avec le fil de caret que nous avions déjà fait du 
gréement. 

Tout le reste du mois d'août fut employé à perfectionner 
notre habitation, et à la clore toutes les fois que le temps 
permit d'y travailler. Dans cet intervalle , les élépbans 
montèrent en grand nombre sur le rivage , et nous ne 
craignîmes plus de manquer de vivres ; mon pouce ne 
me causait plus qu'une légère douleur, et nos différentes 
occupations firent reprendre à chacun une certaine 
gaîté. 

Au commencement de septembre , les femelles des clé- 



DES VOYAGES. 220, 

phans marins montèrent à terre, et bientôt toute la grève en 
fut couverte, ainsi que de leurs petits. Les mâles se tenaient 
sur la grève entre la mer et leurs femelles, pour les empê- 
cher de se re tirer àl'eau,et délaisser leurs petits sans soutien , 
et d'autres mâles plus jeunes croisaient dans les brisans du 
rivage, pour y faire retourner celles qui eussentpu trom- 
per la vigilance de leurs gardiens. Il est inconcevable avec 
quelle fureur se battent ces animaux : leurs cris sont af- 
freux, et ils se déchirent souvent en pièces avant d'aban- 
donner le champ de bataille. 

Les petits éléphans nous fournirent une ressource très 
grande. Nous en écorchâmes un grand nombre , et nous 
fîmes sécher leurs peaux dans la maison ; ces peaux, bien 
séchées et frottées avec soin pendant un temps considéra- 
ble, devenaient aussi souples que de l'étoffe -, nous en fimes 
des vestes, des pantalons, des gilets, des bas, des souliers 
et des chapeaux, et nous trouvâmes ces vêtemens très 
chauds. Tout le mois fut employé à ces occupations ; nous 
ne nous apercevions du mauvais temps que lorsque nous 
étions obligés de sortir pour faire notre provision de graisse 
et de chair d'éléphant. Les pingoins royaux, qui commen- 
çaient à se montrer en quantité dans notre vallée , nous 
permettaient de varier nos mets. De temps eu temps nous 
allions à la grève où nous avions trouvé les premiers oeufs 
de pingoins, et nous en revenions avec une charge de vingt 
à trente œufs. 

Notre santé se raffermit considérablement ; nos mala- 
des avaient repris toute leur vigueur, et je commençai à me 
résigner à ma destinée. Nous avions tout réglé relative- 
ment au ménage: chacun avait sa semaine de cuisine, et, 
en récompense , durant le temps de son service, il était 
exempt de toute corvée. Deux hommes étaient chargés de 
transporter chaque jour à la maison une quantité suffi- 
sante dégraisse pour l'entretien du feu , et deux autres se 
relevaient la nuit pour veiller à ce qu'il ne s'éteignît pas. 
Ceux que leur tour faisait rester à la maison, réparaient 
dans ces intervalles les effets déchires et en mauvais étal. 
Les corvées générales étaient les voyages au lieu de la 
ponte des pingoins, les attaques des éléphans mâles, et 
les réparations de la hutte. Le service ainsi disposé, tout 
commençait à bien aller; souvent ou semblait oublier ce 



23o NOUVELLES A]\ T JN r ^LES 

que notre exil avait d'affreux , pour ne penser qu'aux 
commodités que nous avait procurées notre industrie; avec 
quel plaisir entendions - nous le vent siffler autour de Sa 
hutte, lorsque, réunis près d'un grand feu de graisse 9 
nous savions pouvoir Je braver impunément! TNolre, hutte 
était petite, et par conséquent, la chaleur y était forte; mais 
la fumée nous incommodait extrêmement; nous résolû- 
mes donc de tâcher d'y remédier. Nous pratiquâmes 
nne cheminée à un des murs de la hutte, et elle ne fuma 
effectivement que très peu: mais nous tombâmes deCarybde 
en Scylla. Le froid violent quise fît sentir dans la maison , 
après cette opération, nousengagea àsuivre noire premier 
plan : nousbouchâmes donc la cheminée, etnous remîmes 
le foyer au milieu de l'habitation. 

Tout le mois de septembre fut terrible sous le rapport 
du froid et du vent Nous en vîmes avec plaisir la fin, es- 
pérant qu'en octobre, qui répond à avril dans l'hémisphère 
boréal, nous trouverions le temps plus modéré , et sur- 
tout le terme de la chute des neiges, qui nous empê- 
chaient très souvent de sortir de chez nous. Les équU- 
noxes se firent sentir fortement , et , pendant près 
d'un mois , le vent fut continuellement véhément. Oc- 
tobre ne s'annonça pas sous de meilleurs auspices. Le 
froid continua à être vif, et la neige tomba toujours en 
abondance- 

Les derniers jours d'octobre furent assez beaux, c'est-à- 
dire sans neige, et le froid diminua sensiblement dès cette 
époque. 

Le 3i, nous nous hasardâmes à aller visiter la vallée de 
l'Abondance, pour nous procurer quelques jeunes albatros, 
et nous trouvâmes que le chemin n'en était plus aussi dan- 
gereux qu'auparavant. 

Le i cl novembre , nous parcourûmes la côte du nord- 
est de l'île, et nous trouvâmes une espèce de pîngoins qui 
nous était absolument inconnue : une colline entière était 
couverte de ces amphibies, oui en avaient déblayé la nteige 



t s'y étaient composé des nids avec des petites pierres. 
J'évaluai à trois millions le nombre de ces pinçoins. lis 



me parurent être de l'espèce des huppés du premier genre, 
et nous leur trouvâmes soixante-quatre œufs ; nous re- 
tournâmes à la maison , pleins de joie de cette dé- 



DES VOYAGES. 



3l 



couverte , et nous promettant bien de venir, dans quel- 
ques jours y retirer tous les œufs que nous pourrions 
ramasser. 

Les 2,3, 4 , 5 et 6 , le temps e'tant excessivement 
mauvais et les pluies continuelles , nous ne sortîmes que 
pour des destructions d'éléphans destinés à notrecuis'me et 
à notre feu. 

Le 7 , le temps étant un peu plus beau, nous volâmes 
au lieu de la ponte des pingoins huppés, et nous en re- 
tirâmes sept à huit mille œufs -, nous pratiquâmes sur le 
haut du rivage un carré avec des pierres, et nous les y 
cachâmes. Ayant apporté avec nous des sacs de peau de 
jeune éléphant, nous en prîmes une charge et nous re- 
vînmes à la maison. Ce jour, la neige avait presque en- 
tièrement disparu de la vallée , et nous commençâmes à 
voir le sol qui nous avait toujours été caché. Le milieu 
de la vallée était composé de petites pierres , parmi les- 
quelles s'élevaient quelques tertres couverts d'une petite 
mousse, et de cette mousse sortait une plante à laquelle 
nous donnâmes le nom de chou. Nous la contâmes, mais 
nous la trouvâmes excessivement a mère : néanmoins 
nous nous en servîmes en guise de légumes dans un ra- 
goût que nous fîmes le soir, avec de la chair d'éléphant 
cuite dans notre morceau de marmite , et des œufs 
de pingoins. Nous avions rapporté , à quatre , quatre 
cent quatre - vingts œufs dans nos sacs , et , ce qu'on 
aura peine à croire, nous mangions dans un seul repas , 
à nous sept , de quatre - vingts à quatre-vingt-dix de ces 
œufs, dont la grosseur est au moins le double d'un œuf 
de poule. 

Tout le reste du mois fut pluvieux et très venteux. Nous 
nous bornâmes à expédier chaque matin deux de nous 
pour chercher au lieu de la ponte des pingoins le nombre 
d'œufs nécessaires au lendemain. Vers la fin du mois, 
toute la neige avait disparu , à l'exception de celle des 
montagnes, et nous eûmes le bonheur de voir montera 
terre, non loin de la maison, des pingoins huppés de la 
seconde espèce, venant pondre et élever leurs petits. 
Nous leur prîmes tous leurs œufs , au nombre d'environ 
cinq à six mille , et nous les trouvâmes meilleurs au goût 
que ceux de tous les autres pingoins. 



!l3l NOUVELLES ANNALES 

Quoique, vers la fin de novembre, je ne conçusse plu* 
aucun espoir de délivrance , et que je fisse tous m< j s efforts 
pour me résigner à ma triste situation, je ne laissai pas 
d'affecter ma gaîté ordinaire , et de continuer à parler 
de mes espérances de libération par un navire venant de 
l'Ile de France. 

L'île nous étant totalement inconnue, M. Fotherin- 
gbam et moi , nous résolûmes de la reconnaître. Le temps, 
quoique généralement pluvieux, n'était plus aussi froid, et la 
neige avait disparu de dessus les collines. Nous nous pré- 
parâmes donc à un long voyage. Le 29 novembre, au point 
du jour, nous nous mîmes en route. Nous nous dirigeâmes 
vers le sud de l'île , et nous parvînmes au bout de la val- 
lée , qui pouvait avoir quatre milles de longueur dans ce 
sens. Nous escaladâmes ensuite une très haute montagne , 
et, arrivés au sommet, nous vîmes une autre vallée, 
mais bien plus longue que la nôtre. Nous découvrîmes la 
mer couverte de bancs de glace d'une hauteur étonnante. 
En descendant la montagne du côté du sud, nous trou- 
vâmes un terrain couvert de matières jaunes et métalli- 
ques ; nous creusâmes environ à la profondeur d'un pied 
avec nos bâtons, et nous retirâmes encore plusieurs mor- 
ceaux de ces matières que je crois être du cuivre. 

Le lendemain matin nous partîmes au point du jour , 
et nous nous dirigeâmes vers l'est de l'Ile. Je marchais un 
peu devant mon compagnon , la tête baissée, pour 
éviter les raffales de pluie que le vent me portait à la 
ligure, lorsqu'un cri terrible partit d'un endroit très 
voisin. Je portai sur-le-champ les yeux de ce côté , et je vis 
sur une roche , au pied de la montagne , un énorme 
loup marin me menacer en secouant la tête et en me 
montrant les dents : sauter de la roche, et se faire un 
passage à la mer entre nous deux, fut pour lui l'affaire 
de peu d'instans. Peu après nous en vîmes un autre , 
mais beaucoup plus petit : nous réussîmes à le tuer, 
nous l'écorchâmes et en emportâmes la peau. J'en trou- 
vai le duvet très beau , et je compris sur-le-champ com- 
bien il nous était important de connaître la partie de l'île 
où se trouvaient ces animaux; car leur duvet fait que leur 
peau est beaucoup plus convenable à l'habillement que la 
peau d'éléphant; elle est, d'ailleurs, infiniment plus souple. 



DES VOYAGES. ^33 

Après une journée pénible, nous vîmes enfin notre 
vieille demeure, et ce fut avec un grand plaisir que nous 
nous reposâmes à l'abri, après trois jours de courses. 

Nous trouvâmes, en arrivant, nos gens dans le plus 
grand désordre : ils s'étaient battus, et avaient presque 
assommé le matelot hollandais qui avait reçu une grave 
blessure par un coup de couteau que lui avait donné le 
Portugais Salvador. Nous nous fîmes rendre compte des 
causes du tumulte, et il nous parut que le massacre des 
Anglais à Amboine (Java) par les Hollandais , pendant le 
siècle passé, avait donné naissance aux troubles. De san- 
glans reproches avaient été faits à ce sujet, à Metzclaar 
qui avait répondu par des invectives contre les Anglais 
et même contre les Français. L'honneur national avait 
aussitôt poussé les deux Français, qui étaient témoins de 
la dispute , à venger l'injure faite à leur pays. Ils s'étaient 
saisis de bâtons, et avaient réduit le malheureux Hollan- 
dais au point où nous le vovions. Le Portugais même 
avait poussé la rage jusqu'à lui porter un coup de cou- 
teau dans le dos, au moment où il était tombé. Nous 
nous déclarâmes contre une inhumanité aussi grande, en 
leur annonçant que désormais nous n'habiterions plus 
sous le même toit. 

Le lendemain matin, décidés à nous séparer, nous 
cherchâmes un emplacement pour bâtir une maison : en 
ayant trouvé un, nous mîmes sur-le-champ la main à 
l'œuvre. En huit jours, nous eûmes une maison longue 
de huit pieds et large de six , avec une hauteur suffisante 
pour s'y tenir droit: nous nous y installâmes de suite, et 
prîmes avec nous le Hollandais qui commençait à mar- 
cher. 

Le 11 décembre fut un jour célèbre de notre histoire. 
Vers les trois heures de l'après-midi, je me promenais 
près la pointe est de notre baie, lorsque, entraîné par 
mes réflexions » je m'acheminai sans y penser, dans le 
fond de la vallée. Levant tout-à-coup les yeux , j'aper- 
çus une caverne près d'un énorme roche r \ j'y entrai , et 
quelle fut ma joie en y voyant des deux côtés du ruis- 
seau une terre bleue très fine , que je reconnus être d'ex- 
cellente argile. Tout le fonds de la caverne était composé 
d'une terre très sèche, pareille au bois d'un vieil arbre. 



2 34 NOUVELLES ANNALES 

Je conçus sur-le-champ l'idée d'essayer à faire de la po- 
terie, et de me servir de cette terre pour la cuire. Je cou- 
rus donc au logis ; je fis part de cette découverte à M. Fo- 
theringliam ; il vint avec le Hollandais , et nous transpor- 
tâmes à ia maison assez d'argile pour faire une couple de 
pois, et une quantité de cette terre pour tenir lieu de 
combustible ; tant était vive mon ardeur pour cet ou- 
vrage , que j'y passai toute la nuit. 

Le lendemain, j'avais terminé six pots. J'allumai alors 
un grand brasier avec cette terre sèche qui fit bientôt un 
feu aussi ardent que celui du charbon, et je plaçai mes 
pots au milieu de la braise. Après une cuisson de six heu- 
res , je les retirai. Le soir, nous y fîmes bouillir une épaule 
d'éléphant avec une sauce d'œufs de pingoins battus en- 
semble-, nous décidâmes que c'était., sans contredit, le 
meilleur souper que nous eussions fait depuis notre nau- 
frage. Je fus long-temps indécis si je ferais jouir nos 
gens de la grande maison du bénéfice de ma découverte ; 
mais l'humanité, et peut-être un peu de vanité, l'emporta 
sur le ressentiment. J'allai leur montrer mon pot; je leur 
dis où trouver les matières, et je leur expliquai le procédé 
que j'avais suivi pour fabriquer mes vases. Ils se dirent 
très reconnaissons de ma démarche, mais ils ne pouvaient 
profiter alors de cette découverte , attendu qu'ils avaient 
construit un canot pour aller à l'île du Roi Charles , où ils 
espéraient trouver meilleure chance qu'à IMe Chabrol. Je 
fus curieux de voir ce canot-, il était construit de douvelles 
de barriques amarrées ensemble par des fils de caret , et 
le tout était recouvert d'une peau d'éléphant mâle. Ce ca- 
not avait dix pieds de long sur trois de large. Je fis mes 
efforts pour les dissuader de s'exposer ainsi à une mort cer- 
taine-, sourds à mes avis , ils persistèrent à me dire qu'au 
premier beau temps ils courraient leur chance. Je leur sou- 
haitai alors un heureux voyage, et les quittai, bien per- 
suadé que je leur avais parlé pour la dernière fois. Je fis 
part de leur résolution à mes deux compagnons; M. Fo- 
theringham en fut affligé, mais le Hollandais vit dans celte 
mort une juste punition de la manière dont ils l'avaient 
traité.; et, plein de cette opinion, il ne déplora point 
leur sort. 

Le 17, au point du jour, le Hollandais me réveilla, eu 



DES VOYAGES. 2*35 

médisant que les quatre démons , telle était son expression, 
étaient déjà embarqués. Je me levai, et je'vis effectivement 
le eanot sortant de la baie; il avait une voile latine faite 
de peau de jeunes éléphans, et semblait voguer rapide- 
ment. Il me paraissait très chargé. Nous montâmes alors 
sur une haute montagne pour îe voir plus long-temps. Le 
temps était clair; il ne ventait pas violemment; mais de 
larges bandeaux de brume paraissaient à l'horizon. Nous 
perdîmes de vue le canot, et nous descendîmes à la maison. 
Vers huit heures, les vents passèrent au sud, grand frais , 
et nos inquiétudes sur le sort de nos malheureux compa- 
gnons se changèrent en certitude de leur perle ; nous sa- 
vions, en effet, que les vents du sud les empêcheraient 
de gagner l'une ou l'autre île, et qu'ils devaient alors né- 
cessairement périr à la mer. Toute l'après midi, le vent 
s'accrut, et le soir, nous eûmes une véritable tempête. 

Vers minuit ou une heure, des coups redoublés sur la 
porte , et une confusion de voix se firent entendre au de- 
hors ; des coups plus violens que les premiers menacent de 
faire tomber la porte : je saisis mon couteau de chasse, je 
coupe la couverture en peau du derrière de la maison, et, 
mes deux compagnons faisant de même, nous sortons sur- 
le-champ. Au même instant, la porte cède aux efforts des 
assailians; ils entrent , regardent avec surprise où nous 
pouvons être, brisent nos pots, et sortent avec la porte et 
un paquet de peaux de jeunes éiéphans que nous réservions 
pour nous en faire des vètemens. 

Au jour, nous prîmes donc nos armes; je saisis mon 
couteau de chasseque je portai en ceinture, et, une lance 
d'éléphant à la main droite, je m'acheminai vers la grève. 
M. Fotheringham avait aussi son couteau de chasse , et 
portait un bâton au bout duquel se trouvait fixé un gros 
clou. Le Hollandais avait une énorme massue. Dans cet 
accoutrement militaire , et remplis d'une ardeur martiale , 
nous arrivâmes près de la maison de nos gens. Ea nous en- 
tendant frapper à leur porte, car ils l'avaient déjà mise en 
place , le maître d'équipage vint ouvrir, et nous demanda, 
d'un ton arrogant, ce que nous voulions. Je lui pointai 
aussitôt la lance au cœur, et lui déclarai que s'il ne me 
rendait mes peaux sur-le-cbamp , je lui ôterais la vie sans 
aucun scrupule. Ses camarades voulurent ie secourir; mais 



236 NOUVELLES ANNALES 

le mouvement que je fis pour percer l'Espagnol de ma 
lance leur fit aussitôt jeter le paquet de peaux en dehors 
de la maison. Nous nous retirâmes alors , et de dehors , je 
les sommai de me dire quels avaient été les motifs de leur 
conduite de la nuit passée. L'Espagnol sortit seul, et dit 
qu'après avoir couru les plus grands dangers dans le ca- 
not, qu'ils avaient été obligés de laisser au gré des flols 
pendant vingt-quatre heures, ils avaient profité delà saute 
des vents pour retourner à notre île; qu'ils y avaient 
abordé dans le sud ; que le canot avait chaviré dans les 
brisans, et qu'ils avaient tous été assez heureux pour ga- 
gner le rivage ; qu'ils s'étaient mis en route sur-le-champ 
pour retourner à la vieille vallée, où ils étaient arrivés vers 
onze heures du soir, et que, voyant leur porte enlevée 
ainsi que d'autres objets, ils avaient résolu de s'emparer 
de tout ce qu'il y avait chez nous. Je leur répondis que la 
certitude où nous étions de leur mort nous avait fait faire 
cette démarche ; mais qu'à l'égard de leur conduite , rien 
ne pouvait la rendre excusable, en ce qu'il me semblait 
prouvé que leur intention avait été de nous ôter la vie. Je 
me retirai en les prévenant qu'une seconde tentative de ce 
genre nous ferait leur déclarer une guerre qui ne finirait 
que par leur mort à tous. 

Nous passâmes tout le mois de janvier à la chasse des 
loups-marins, et nos gens de l'autre maison firent de même. 
Vers la fin du mois, nous en eûmes ramassé près de deux 
cents peaux. Cette chasse était très pénible, parce que 
nous étions obligés de nous rendre par les montagnes au 
lieu fréquenté par ces animaux, et de rapporter les peaux 
à notre habitation. Or, une charge de douze peaux est 
forte pour un homme. On concevra donc que nous de- 
vons avoir eu de fréquens voyages à faire pour rappor- 
ter deux cents peaux à notre ancienne vallée. Aussitôt 
notre arrivée de la chasse, nous nous occupâmes à fa- 
briquer des lits en peaux pour nous coucher , et telle fut 
notre industrie à cet égard , que nous nous crûmes aussi 
bien dans nos lits de peaux que dans le meilleur lit de 
l'Europe. Nous nous fîmes aussi plusieurs effets, et nous 
nous disposâmes à passer l'hiver plus commodément que 
le précédent. 

Janvier fut généralement beau ; il fit môme quelquefois 



DES VOYAGES. 23j 

chaud vers le milieu du jour; mais le coucher du soleil 
rendait toujours l'air très froid. 

Février vit disparaître le beau temps. Il tomba une 
neige très forte pendant trois jours ; mais elle ne tint 
pas sur la terre. Nous profitâmes d'un intervalle de beau 
temps pour recouvrir notre maison avec les peaux des 
eléplians mâles qui venaient muer à terre. Nous trans- 
portâmes près de l'habitation une grande quantité de tour- 
bes pour conserver le feu pendant notre sommeil ; nous 
rendîmes enfin notre hutte aussi commode que possible. 
Ces dispositions faites, nous attendîmes bravement l'hiver 
et ses frimas. 

Mars se fit bientôt sentir, et amena les tempêtes et la 
neige. Les cimes des montagnes , dont la blancheur avait 
été souvent ternie au mois de janvier dernier, reprenaient 
leur ancienne couleur. Près de deux mois s'étaient 
déjà écoulés sans que nous eussions communiqué avec 
nos compagnons , lorsqu'un matin on vint nous annon- 
cer que l'un d'eux venait de mourir, et l'on nous in- 
vita à aller constater sa mort naturelle. Nous nous y ren- 
dîmes, et, vérification faite , nous jugeâmes qu'il était 
mort d'épuisement. Le cadavre fut confié à la terre. Nous 
revînmes à l'habitation. Personne n'avait encore ouvert 
la bouche; nous semblions tous occupés de la même idée, 
tous saisis de la crainte de subir bientôt un pareil sort sur 
cet affreux rocher. 

Sur le point de nous séparer pour retourner à notre 
maison , je fus accosté par notre Hollandais , qui me 
dit qu'il désirait nous quitter pour vivre avec ses com- 
pagnons. Nous restâmes donc seuls , M. Fotheringham 
et moi. 

L'hiver s'annonça par des tempêtes violentes et des 
chutes de neige pendant des semaines consécutives. Nous 
eûmes toujours des éiéphans jusqu'au mois de juin ; mais à 
cette époque, ils nous manquèrent, et nous fûmes obligés 
souvent d'aller chercher des vivres à la vallée de l'Abon- 
dance, ce qui nous occasionait des maux inouis et de ter- 
ribles fatigues. 

Un jour, nous revenions accablés dejassitude, après 
avoir passé une nuit sans feu dans la vallée de l'Abondance, 
nons mangeâmes à notre retour une partie des vivres que 



2 38 NOUVELLES A3YNALES 

nous avions apportés, et nous nous couchâmes.Nous nous 
endormîmes aussitôt. Après un sommeil d'environ deux 
heures, nous fûmes réveillés par une masse d'eau qui, tom- 
bant sur la couverture delà maison, la défonça, renversa 
deux mûrs, et remplit la maison de goémon/ 

J'avoue que ma première idée fut que l'île était sub- 
mergée. Nous parvînmes à sortir, et très heureusement 
pour nous, car nous étions à peine dehors, qu'une vague 
très élevée balaya tous les murs , et dispersa tout ce qui 
se trouvait dans la maison, Nous nous aperçûmes sur-le- 
champ que cette inondation subite ne provenait d'autre 
chose que d'un très fort raz-de-marée. Nous passâmes la 
nuit entière à tâcher de recueillir tout ce que la lame re- 
jetait au plain, et, le coeur gonflé d'amertume à la vue 
de ces désastres inopinés, nous ne cessions de nous de- 
mander l'un à l'autre ce que nous allions faire. Nous 
nous décidâmes à rebâtir notre maison pius enfoncée 
dans la vallée , pour que la mer ne pût nous inquiéter 
dorénavant ; et, Je lendemain matin, ayant sauvé presque 
tout ce que nous avions perdu , nous mîmes la main à 
l'œuvre. Nos gens avaient vu les effets du raz-de-marée ; 
mais comme leur maison était beaucoup plus loin que. la 
nôtre du bord de la mer, ils ne s'en étaient pas ressentis. 
Ne voyant plus notre maison le lendemain, ils se rendi- 
rent à son emplacement, et nous aperçurent de là occupés 
'à en bâtir une autre ; alors ils nous engagèrent si fortement 
à retourner demeurer avec eux, que nous nous décidâmes 
à condescendre à leurs désirs. 

A l'exception de cet accident, l'hiver se passa sans rien 
de remarquable. Deux de nos gens furent constamment 
malades, et nous souffrions tous beaucoup des pieds, 
étant chaque jour obligés de marcher sans chaussure, 
dans la neige. J'ai souvent, dans les temps de brume, 
suivi les pas de mes compagnons aux traces du sang que 
laissaient^ couler sur la neige leurs pieds enflés et fendus 
parle froid; mais, autant que possible, nous évitions de 
quitter la vallée , à raison des dangers que nous courions 
en passant des nuits sans autre abri que le ciel ; cependant 
cela nous arrivait quelquefois. 

Les éléphans furent rares jusqu'au mois de septem- 
bre , où les femelles montèrent à terre. La quantité 



DES VOYAGES. 2 3q 

en fut encore très considérable. Nous écorchâmes un 
grand nombre de petits , et nous en fîmes sécher les 
peaux. 

L'hiver, en général^ ne fut pas aussi rude que celui de 
1825. La neige couvrit la terre depuis la fin de mars jus- 
qu'à la fin d'octobre ; mais nous ne trouvâmes pas le froid 
aussi violent. 

Une nuit du mois de septembre , je rêvais auprès de 
noire feu, sur les chances que nous pouvions avoir d'échap- 
per à la destinée qui nous menaçait, lorsque deux idées se 
présentèrent à mou esprit. 

Je savais que les jeunes albatros, en quittant leur nid, 
et en prenant l'essor pour la première fois , se dirigent 
toujours vers le nord, et se rendent souvent dans ses pa- 
rages que fréquentent les navires, à bord desquels ils sont 
quelquefois pris à l'hameçon. Je formai donc le projet de 
leur attacher au col de petits sacs de peau dans lesquels 
je déposerais un billet qui indiquerait la position des îles, 
et par lequel je prierais le navigateur entre les mains du- 
quel ce billet pourrait tomber , de dévier un peu de sa 
roule pour nous retirer de notre misérable situation ; 
j'engagerais , en outre , un baleinier à y venir par l'ap- 
pât de la grande quantité d'huile que l'on y pourrait faire 
en peu de temps. Toutes les fois, en effet, qu'un baleinier 
dépèce une baleine dans ces mers, il est entouré d'un grand 
nombre d'albatros, et j'avais lieu d'espérer que la curio- 
sité de savoir ce que contenait le petit sac suspendu au 
col de l'albatros, engagerait quelque personne à s'efforcer 
de le prendre. 

Le lendemain , je mis la main à l'œuvre , et je fis 
cent sacs de peau. J'écrivis ensuite cent billets de même 
teneur , et j'en plaçai un dans cbaque sac bien cousu. 
Au premier beau temps, nous nous acheminâmes tous 
vers la vallée de l'Abondance , et nous attachâmes 
nos sacs aux jeunes albatros. Notre illusion fut si grande, 
que nous crûmes être certains de sortir de l'île par ce 
moyen. 

La seconde idée qui m'avait préoccupé eut des résultats 
plus importans. Il n'était rien moins question que de con- 
struire un canot, afin de nous mettre en mer pour tâcher 
de rencontrer quelque navire ou quelque terre, en nous 



l{\0 NOUVELLES A1VNALES 

guidant sur les astres, en place de compas de route dont 
nous étions privés. Cette résolution, toute téméraire qu'elle 
était, fut adoptée par M. Fotlieringham et un de nos com- 
pagnons. Les trois autres déclarèrent qu'ils nous aideraient 
à travailler, mais qu'ils ne s'exposeraientpoint sur une aussi 
frêle embarcation. * 

Le i5 décembre, l'ouvrage, qui avait été poussé jour 
et nuit quelquefois, fut complètement achevé. Nous étions 
possesseurs d'une embarcation ayant seize pieds de quille 
et six pieds de bau , très bien pontée et matée. Notre voile 
était faite de peaux de jeunes éiéphans cousues ensemble 
et rendues souples par le frottement. Nous avions rempli 
d'eau douce une barrique vide sauvée du naufrage, et 
nous l'avions placée dans le canot avant de terminer Je 
pont. Une autre barrique était pleine de viande d'éléphant 
que nous avions salée avec du sel extrait de l'eau de mer, 
et nous avions entassé dans les extrémités du bateau une 
certaine quantité d'œufs de pingoins pour varier nos mets 
à la mer. 

' Nous attendîmes donc, pour lancer notre bateau et nous 
mettre en mer, que nous l'eussions couvert en peaux; et, 
à cet effet, nous résolûmes d'aller le i5 décembre com- 
mencer la chasse des loups-marins; mais la providence, 
qui veillait sur nous, ne permît pas que nous entrepris- 
sions un voyage qui devait indubitablement nous exposer 
à une mort certaine. 

Le i5 décembre , il avait fait une brume épaisse dans la 
matinée. Vers onze heures, le temps s'éclaircit, et M. Fo- 
tlieringham étant sorti de la maison , poussa tout-à-coup 
un grand cri, et rentra sans pouvoir proférer un seul 
mot. Surpris de cela, je l'invitai à parler ; il ne me répon- 
dit qu'en faisant des contorsions. Je crus d'abord que les 
misères qu'il éprouvait avaient affaibli le cerveau de ce 
jeune homme-, mais à la fin il me fit signe de sortir; et 
quels furent ma joie et mon étonnement, lorsque je vis 
clairement un navire courant sur la terre , et n'en étant 
éloigné que d'environ trois lieues. Tous mes compagnons 
vinrent admirer ce spectacle nouveau, et nous allumâmes 
aussitôt un grand feu sur une colline. Mais à la nuit, il 
disparut, et nous laissa livrés au plus affreux désespoir; 
nous craignîmes que l'île ne lui eût paru inabordable, et 



DES VOYAGES. 2/Jl 

qu'il ne l'eût tout-à-fait quittée. Nous formâmes iuiile con- 
jectures sur cette apparition inattendue ; elle anéantit 
notre projet de lancer notre bateau , et elle nous fit rôder 
tous les jours par toute l'île , suivant le navire qui se pré- 
senta pendant quinze jours trois fois à notre vue , deux 
fois surtout à une très petite distance de terre. Nous fîmes 
toujours des feux, mais il ne les aperçut jamais. 

Le 5 janvier 1827, un de nous, sortant de la maison la 
nuit, vit un feu très près de terre ; il nous appela , et nous 
vîmes comme lui ce feu que nous pensâmes provenir des 
fourneaux du navire , sans doute , occupé à faire de l'huile. 
Le navire fit diverses manœuvres sous la terre, mais ne 
s'approcha point de la baie , à notre grand dépit. 

Le 6, il continua les mêmes manœuvres, mais sembla 
avoir en but de gagner la baie. Vers quatre heures, nous 
eûmes la joie de voir une embarcation se diriger vers le 
rivage ; elle attérit bientôt , et nous vîmes encore , après 
dix-huit mois, des figures humaines -, car nos figures cou- 
vertes de suie , nos longues barbes et les peaux qui nous 
couvraient , semblaient nous avoir ôté le droit de préten- 
dre au titre d'hommes. Dès que les marins de l'équipage 
du canot furent à terre, ils restèrent à nous regarder avec 
étonnement, et se risquèrent enfin à nous demander en 
anglais qui nous étions et ce que nous faisions dans ce 
pays. Après avoir répondu à leurs questions, je les priai 
de nous recueillir, et leur demandai à mon tour, quel 
heureux hasard les avait conduits en ces lieux. Ils me ré- 
pondirent qu'ils nous mèneraient avec joie à leur bord, et 
qu'ils ne doutaient pas que leur capitaine ne nous reçût 
avec grand plaisir; que le navire en vue était the Cape- 
Packet y de Londres-, que, poursuivant des baleines, après 
avoir été aux îles du Prince-Edouard , ils avaient été très 
surpris de se trouver un matin sur des îles qu'ils ne savaient 
pas exister dans cette latitude , mais qu'ils avaient présu- 
mé être les îles Crozet ; qu'ils n'avaient vu nos feux à 
terre que la nuit dernière , et qu'ils avaient déjà fait quel- 
ques tonneaux d'huile sur l'île la plus au sud. 

Alors s'évanouirent toutes mes craintes. Un riant avenir 
se présenta devant moi, et à sept heures du soir, je quittai 
l'île Chabrol, sur laquelle j'avais passé dix-sept mois et 
huit jours. Nous arrivâmes à bord du Cape-Packet, vers 

fï83o.) TOME I. 16 



ll^l NOUVELLES ANNALES 

huit heures. Nous fûmes reçus par le capitaine Dupou , 
avec toule l'humanité possible, et il nous permit d'aller , 
aussitôt son chargement terminé, délivrer tle l'île Dau- 
phine les neuf hommes que nous y avions laissés. 

Le 3 février, le chargement du Cape-Pachet étant ter- 
miné , nous fîmes route pour l'île Dauphine, où nous re- 
vîmes les neuf hommes de notre équipage que nous y 
avions laissés, et les prîmes à bord; ils étaient tous en un 
triste état, ayant vécu d'ailleurs de la môme manière que 
nous. 

Nous nous dirigeâmes ensuite vers le cap de Bonne- 
Espérance , où nous arrivâmes et débarquâmes le 5 mars 
suivant, y ayant trouvé le navire le Fils-de-France , armé ' 
par M. T. Dobrée, de Nantes, et alors commandé, sur son 
retour de Chine à Nantes , par M. Geoffroy. Je m'y em- 
barquai, et le 7 mai de cette année j'arrivai à Saint-Nazaire, 
où je respirai l'air de cette vieille patrie si chère pour tous 
les cœurs français! 

W. Lesquin. 
F x irait du Navigateur, Journal du Havre. 



Colonie de Swan-river. 



Depuis quelque temps il est si souvent question de cette 
nouvelle colonie , que sans doute on ne lira pas sans in- 
térêt les détails suivans sur la découverte de cette partie 
de l'Australie; ils sont, extraits de la gazette de Sydney. 

« En 1696, le navire le Geelvink commandé par le ca- 
pitaine Cornélius de Viaming, partit du Texel pour aîier à 
la recherche d'un navire de la compagnie des Indes hol- 
landaises que l'on supposait avoir péri sur la côte de la 
Nouvelle-Hollande, dans sa traversée du cap de Bonne-Es- 
pérance à Batavia- Au mois de décembre de celte même 
année, Vlaming eut connaissance de la côte occidentale 
du continent par 32° de latitude du sud; ayant débarqué 
sur une île voisine de la terre et très boisée avec les niloîcs 



DES VOYAGES. 243 

d'un doggre et d'une petite galère, qui étaient également 
sous ses ordres , il trouva le terrain qui était extrêmement 
stérile, percé de tous les côtés, de manière à former des 
sillons horizontaux; il pensa que c'était l'ouvrage de rats, 
ce qui l'engagea à donner à l'île le nom de Rottenest 
qu'elle a toujours porté depuis. Mais l'on a ensuite dé- 
couvert que ces sillons étaient les demeures d'un animal 
non décrit, ayant les habitudes d'un kangarou des bois ; 
et cependant, formant selon M. Peron , savant naturaliste 
français, un genre distinct et dont lé caractère est remar- 
quable. » 

Vlaming et ses compagnons décrivirent la côte du con- 
tinent, nommée terre d'Edel , depuis le rivage occidental 
de l'île Rottenest, et l'oestuaire d'un fleuve, fis remontè- 
rent celui-ci à une certaine distance de son embouchure, 
et y virent beaucoup de cygnes , qui à l'approche de ces 
perturbateurs de leur repos s'envolèrent; comme on ne 
cessa de rencontrer un grand nombre de ces oiseaux à 
mesure que l'on s'avançait dans le fleuve , dont le dessin 
fait par Van Keulen , qui était du détachement existe 
encore, on donna naturellement le nom de rivière des 
Cygnes noirs, à celle que l'on parcourait. 

Il ne paraît pas que les navigateurs aient ensuite porté 
leur attention sur la contrée voisine du Swan-river, pen- 
dant tout le cours du dix-huitième siècle. Mais au dix- 
neuvième, les corvettes françaises le Géographe et le Na- 
turaliste expédiées par le gouvernement pour faire des 
découvertes touchèrent à la côte occidentale de l'Australie 
et abordèrent deux fois à l'île Rottenest et à l'embou- 
chure de la rivière des Cygnes, la première en juin et 
juillet 1801 ; la seconde, en mars i8o3. Celte rivière fut 
examinée et remontée bien au-delà du point où les navi- 
gateurs hollandais étaient parvenus. M. L. de Freycinet 
donne le résultat de la reconnaissance qu'il a faite en 
canot (1). 

• Le Swan-river fut visité de nouveau en 1827 P a r 
M. Stirling, capitaine de vaisseau de la marine royale de 
la Grande Bretagne. Les observations de cet officier sur 
la fertilité du sol et sur les qualités du pays voisin, jointes 

(1) Voyagede découvertes aux terres australes. T. III, p. 269, etc., 
de l'édition in. 8° publiée chez Arthus Bertrand. 



a 44 NOUVELLES ANNALES 

aux remarques du botaniste qui accompagnait ce marin^ 
donnèrent l'idée la plus avantageuse de cette contrée j en 
conséquence , il fut résolu d'y fonder une colonie ; une 
compagnie se chargea de l'établissement. 

Nous avons donné à plusieurs reprises des détails sur 
cet objet. 

New-South-ïVales. 

M. Frazer, botaniste de la colonie , donne les rensei- 
gnemens les plus favorables sur les bords du Brisbane 
river, et sur les environs de la baie Moreton; les rivières , 
les plaines, les ruisseaux , les forêts, les montagnes et les 
vallées , y prennent un aspect de grandeur et de majesté 
que l'on n'a pas encore vu dans les cantons voisins de la 
côte qui ont été découverts jusqu'à présent ; car tons les 
fleuves de la colonie et les pays fertiles d'alluvion décou- 
verts précédemment étaient d'une petite étendue; mais à 
la baie Moreton , tout paraît dessiné sur une plus grande 
échelle. Enfin, l'importance de cette contrée semble être 
incomparable, et M. Frazer, dont l'opinion sur ce sujet 
est de quelque poids , lui donne une préférence décidée 
sur les terrains voisins du Swan-river, que l'on a tant 
vantés. 

( Australianl) 



Grands réservoirs de VAssam» 

Il est difficile de voir des réservoirs plus vastes que ceux 
deRangpour dans l'Assam : notamment que ceux que l'on 
nomme Djayasagar , Sivasagar , Gaourisagar et Roudra- 
sagar; ils ont été creusés par Ptoudrasingh, Sivasingh, 
Radjezvarsing et Lakchmising, rois d'Assam. Le Djaya- 
sagar est le plus considérable ; quoiqu'il ait été fait il y a 
cent vingt-neuf ans, son eau est encore extrêmement 
claire. 

Il existe sur les bords de chacun de ces réservoirs trois 



DES VOYAGES. »45 

temples avec trois images de Siva, de Viebnou et de 
Dourga -, de riches fondations ont été établies pour leur 
entretien et pour celui des danseuses attachées à chacun 
de ces sanctuaires. 

Chacun de ces réservoirs est consacré à une divinité 
particulière : le Djayasagar, à Vichnou; le Sivasagar, à 
Mahadeva le dieu des dieux; le Gaourisagar , à Dourga, 
qui est la même que l'éternité, la science et la joie (Satch- 
tchitanandmayi); et le Roudrasagar, à Mahadeva. L'éten- 
due du Djayasagar est de près de 35o bigahs , celle du Si- 
vasagar et des deux autres est un peu moindre. 

( Asiatic journal.) 



Destruction d'un requin. 



Je me promenais sur les rives du Hougly dans un 
moment où des bateaux du pays débarquaient leurs 
chargemens à terre. Un nombre considérable de coulies 
ou porteurs étaient occupés sur le rivage à cette opération; 
tout à coup je les vis qui s'enfuirent tous du bord de 
l'eau comme saisis de frayeur, puis ils revinrent comme 
par un mouvement de curiosité, etcependant craignant de 
s'approcher d'un objet;, enfin ils s'éloignèrent de nou- 
veau. J'appris que ce trouble était occasioné par l'appari- 
tion d'un poisson énorme et d'un aspect étrange qui na- 
geait tout près du rivage , et presqu'au milieu des ba- 
teaux. Sachant que les alligators étaient assez: communs , 
je conjecturai d'abord que le poisson en question devait être 
un de ces terribles reptiles,mais me rappelant ensuite qu'ils 
étaient bien connus des indigènes, je me dirigeai vers la 
grève, pour reconnaître quel était l'animal singulier qui 
paraissait si terrible : bientôt j'aperçus un requin mons- 
trueux, tantôt nageant à la surface de l'eau , tantôt s'en- 
fonçant comme s'il eût poursuivi sa proie. 

Dans cet instant un Hindou placé sur le toit de la 
chambre de l'un des bateaux, et tenant à la main une 
corde qu'il roulait lentement , épiait les mouvemeus da 



lt\6 NOUVELLES ANNALES 

requin, d'un œil indiquant évidemment qu'il avait l'inten- 
tion sérieuse de l'affronter dans son propre élément. 11 
avait fait une sorte de nœud coulant à la corde , et la sai- 
sissant d'une main, il étendait l'autre bras comme s'il eût 
déjà nagé; son attitude était vraiment pittoresque pendant 
qu'il attendait l'approche du requin. Celui-ci se montra près 
de la surface de l'eau à une vingtaine de pieds du bateau , 
aussitôt l'Hindou plongea dans le fleuve, à une très petite 
distance des effroyables mâchoires du monstre. Le requin 
se retourna immédiatement et nagea lentement vers 
l'homme : ce dernier à son tour, nullement intimidé, 
alongea son bras resté libre et s'avança vers son ennemi. 
Arrivé à peu près à deux pieds de lui, l'Hindou plongea 
sous son ventre, et presque au même instant l'animal s'en- 
fonça dans l'eau. L'agresseur intrépide dans cette lutte 
épouvantable reparut bientôt de l'autre côté du requin, 
nageant hardiment avec la main qu'il avait libre, et tenant 
de l'autre la corde derrière son dos. Le requin qui s'était 
également montré de nouveau, nagea aussitôt vers lui et 
tandis qu'il s'élevait au-dessus du corps de l'Hindou, afin 
de pouvoir saisir sa proie , l'homme faisant un effort vio- 
lent descendit perpendiculairement , les pieds en avant ; 
le requin le suivit par un mouvement tellement simultané 
que je ne pus me défendre de l'idée qu'ils s'étaient enfon- 
cés dans l'eau en combattant. 

Autant que je pus en juger ils restèrent près de vingt 
secondes hors de vue, pendant tout ce temps, l'inquiétude 
m'empêcha de respirer , et je tressaillais d'horreur en 
attendant l'issue de ce combat affreux. 

Tout à coup l'Hindou parut tenant ses deux mains au- 
dessus de sa tête, et criant: Tan, tan, d'une voix qui 
annonçait la victoire qu'il venait de remporter dans le 
fond des eaux. Les gens du bateau étaient prêts, ils ti- 
rèrent aussitôt la corde, et la victime qui, en se débattant 
frappait l'eau de colère, fut amenée sur le rivage et dé- 
pêchée. 

On mesura le requin, sa longueur était de six pieds neuf 
pouces, et sa plus grande de circonférence trois pieds sept 
pouces. L'Hindou qui avait mis à fin cet exploit avec au- 
tant d'intrépidité que d'adresse ne portait d'autres marques 
de son redoutable ennemi qu'une coupure au bras gauche 



DES VOYAGES. 'll^ 

qu'il avait évidemment reçue en se trouvant eu contact 
avec sa queue ou une de ses nageoires. 

( Asiatic Journal, ) 



Iles Bahrein. 

L'iman de Mascat a échoué clans son attaque contre 
Babrein. Ses grandes frégates ne purent pas naturellement 
s'approcher de l'île. Ses troupes furent débarquées en dé- 
sordre, et battues par des soldats très peu nombreux, 
sans frapper un coup, ainsi que sa haulesse en est con- 
venue avec une candeur admirable, se soumettant avec 
une humilité exemplaire et caractéristique h la volonté 
de Dieu. Douze au plus de ses gens furent tués , et une 
cinquantaine fut noyée , accident dû probablement à quel- 
que funeste erreur, ou à quelque manque d'adresse. C'est 
le second échec du même genre quesa hautessea essuyé au 
même lieu-, mais la première fois la faute en fut évidem- 
ment à la trahison de ses propres troupes*, la seconde fois, 
il s'est probablement passé quelque chose de semblable. 

Le prince est brave, intelligent et entreprenant : mais 
fréquemment il n'est pas bien soutenu. On pense , dans 
1 'Inde anglaise , que l'on devrait faire des vœux pour que 
ses attaques contre Bahrein eussent du succès, et qu'il pût 
étendre ses conquêtes dans l'Arabie, parce que ce serait 
un moyen qui faciliterait les progrès de la civilisation 
parmi les habitans de ce pays. 

On doit les détails sur le caractère du prince à un Arabe 
de ses sujets, qui est très avant dans sa confiance, parle 
couramment l'anglais, et a eu de fréquens rapports avec 
les Européens. Quand on lui eut expliqué quelques-uns 
des effets que produisait la presse; quand on lui eut mon- 
tré avec quelle rapidité elle répandait les connaissances, 
et quels bienfaits elle opérait comme police morale en 
mettant au grand jour les délits de tous les genres, quels 
services elle rendait en opposant un frein à la mauvaise 
conduite des gens en place , et en portant les plaintes et 
les griefs du peuple sous les yeux des princes qui les gou- 



^48 NOUVELLES ANNALES 

vernent, il leva ics mains au ciel avec un air de surprise 
et de satisfaction, et exprima le vœu que sa baulesse, l'i- 
man de Maseat, possédât un tel instrument du bien public. 
Tout ce cjue l'on apprend du caractère de ce prince fait 
conjecturer qu'il n'empâcb era.it pas l'établissement d'une 
imprimerie dans ses Etats, pourvu qu'elle fût étrangère à 
toute discussion théologique , à toute tentative directe de 
conversion : ce que tout bon musulman , soit sunnite, soit 
chiite, ne peut raisonnablement tolérer. 

( Bengal chronhcle, 28 février, 1829. ) 



Le Huon river. 

Le Hobart TownCourier, du 16 février 1829, donne les 
détails suivons sur le Huon river, ileuve de la Tasmanie. 

a M. Woodward est de retour de son expédition au Huon 
river, après un voyage difficile et fatigant; durant trois 
jours, il a , ainsi que ses compagnons, été absolument sans 
vivres. À quelques milles au-delà du point où se fait le che- 
min actuel, il arriva sur ies bords d'une grande rivière, 

7 O * 

qu'il conjectura être le Huon, mais en la suivant vers son 
embouchure, il reconnut que c'était le West-Bay-river, 
sur les rives duquel il y a des fermes déjà établies. Tout 
le pays voisin est couvert de forêts épaisses; les arbres sont 
très grands et peuvent fournir d'excellentes pièces de 
charpente, quoique croissant dans des lieux généralement 
trop inaccessibles pour être d'aucun usage. 

Alors M. Woodward marcha vers le Huon, qu'il trouva 
seplmilles plus loin. Dans une partie, il y aune vaste plaine, 
mais où les gros arbres sont trop nombreux pour qu'on 
puisse la cultiver aisément. Le terrain haut, entre les ri- 
vières, est entièrement tapissé de fougères arborescentes 
d'une espèce magnifique, qui étendent au loin leurs belles 
feuilles palmées, et procurent un abri agréable au voya- 
geur qu'elles ombragent; par malheur le sol est trop 
embarrassé de bois mort. L'arbre , nommé cèdre, et qui est 
un me lia , abonde dans ce canton ; sans doute, il ne tar- 
dera pas à devenir important pour l'économie domestique, 



DES VOYAGES. 2^f) 

ainsi que pour l'exportation, le bois en étant plus dur et 
d'un grain plus serré que celui du cèdre de New-South- 
Wales, et se rapproche davantage de l'acajou. 

Les voyageurs se dirigèrent ensuite vers le New-Norfolk, 
en traversant le faîte des coteaux élevés , dont le mont 
Wellington forme l'extrémité. Arrivé à la source du So- 
reil, qui n'est qu'un ruisseau, M. Woodward en suivit le 
cours jusqu'au New-Norfolk. Tout le pays parcouru est si 
complètement boisé, ou si stérile , qu'il n'a pas pro- 
curé aux voyageurs la moindre chose qui pût leur servir 
d'aliment; ils n'y virent ni kangarou, ni oiseau, ni même 
un bandicoat. On aperçut dans le lit du Sorell un crabe de 
terre , passablement gros , et des traces de plusieurs de ces 
srustacées. 



La vallée de Kobbou dans VA va. 

Des lettres reçues récemment de Mennipour parlent 
d'une excursion dans la vallée de Kobbou, située dans une 
partie de la frontière où aucun Européen n'avait encore 
pénétré. Quand on est sur l'emplacement d'une ville où. de- 
puis la dernière guerre il n'y a eu ni un habitant, ni une 
cabane , et qui se trouve sur un point élevé de la rive mé- 
ridionale du Numpero-Nellah, aune cinquantaine de pieds 
au-dessus du lit de cette rivière, on jouit d'une belle vue de 
montagnes : quelques pics s'élèvent à 5,ooo et 6,000 pieds 
au-dessus du niveau de la mer. 

Partout où l'on a pénétré, l'on a vu de vastes forêts de 
tek, de sal et de keo; très probablement si l'on jugeait 
convenable d'étendre jusque, là nos limites de ce côté, les 
forêts de Kobbou , qui paraissent inépuisables, fourniraient 
de bois de charpente l'Inde inférieure. 

Ces forêts sont fréquemment coupées par des ruisseaux 
pittoresques , dont l'eau est claire comme le cristal, et qui 
coulent sur des lits de galets qui, la plupart, ont été re- 
connus pour des fragmens de grès de divers degrés de soli- 
dité; il y a aussi beaucoup de morceaux auguleux de 
roche quartzeuse. 



5o 



NOUVELLES A1VWALES 



Les eniplacemens des différens villages, comprennent 
des espaces circulaires, défrichés au milieu des forêts; quel- 
quefois ils se trouvent sur le bord des rivières. Durant la 
saison de la chaleur et celle des pluies, les Mennipouriens 
qui restent dans le Kobbou , sont immanquablement at- 
taqués de la fièvre des djengles, qui passe généralement 
de la rémittente à l'intermittente. Cependant les habilans 
duîiobboune sont pas sujets à cette maladie; ils sont remar- 
quables par leur aspect musculaire et l'emportent même , 
en ce point, sur les Birmans. 

Ceux de cette nation avec lesquels les voyageurs anglais 
communiquèrent, montrèrent beaucoup d'affabilité. Un 
gouverneur d'un petit canton, qui avait une position re- 
tranchée près de la ligne delà frontière, prit un moyeu 
singulier de produire une impression imposante sur les 
étrangers relativement à la force de ses troupes. Il envoya 
tous ses hommes, cr.valiers et fantassin., par un chemin 
latéral, à travers les broussailles, vers un lieu éloigné d'un 
mille, d'oùiîsrevinrentdélibéremment , en marchant dans 
les clarières du chemin près de la limite. Malheureusement, 
pour PeiFet présumé de la tentative., un Anglais, pour l'édi- 
fication duquel ce spectacle avait été préparé, se trouvait 
muni d'un télescope de Dollond, de trois pieds et demi ; 
il put., par le moyen de cet instrument, voir distinctement 
les personnages de la supercherie, parmi lesquels il en 
aperçut dont la ligure lui était familière, et qui jouaient le 
rôie de nouvelles recrues. Quelques Birmans qui étaient 
ià , ayant obtenu la permission de regarder avec le téles- 
cope, eurent bien de la peine à garder leur sérieux, et 
poussèrent des cris d'étonnement, en reconnaissant la 
faculté du verre qui révélait la vérité. 

Le riz est la principale production du pays; la récolte 
en est très abondante, même dans les saisons ordinaires ; 
de sorte que deux ou trois bonnes moissons le rendent 
très commun; ainsi, quand même la population actuelle 
éprouverait une augmentation considérable, elle n'aurait 
pas de peine à se nourrir. 

Déjà le Mennipour a changé d'une manière avantageuse 
depuis que nous le connaissons, des bungalows très com- 
modes y ont été construits , avec de jolis jardins bien 
plantés. 



DES VOYAGES. 2,5 I 

11 y a peu de temps, le choiera niorbus éclata dans la 
vallée, et enleva plusieurs personnes; jamais cette ma- 
ladie ne s'y était montrée. Les chaleurs avaient été in- 
tenses; mais les pluies ayant commencé à tomber abon- 
damment , le fléau et la terreur qu'il inspirait disparurent 
entièrement. Les indigènes attribuèrent l'apparition , sans 
exemple , du choiera morbus parmi eux, à la présence de 
Bengalis, venant de Syihet, qui tombèrent malades sur la 
route, et dont beaucoup moururent. 

( Calcutta, govermnent gazette. ) 



Tremblement de terre à Bangalore. 

Le 12 mars 182g, à huit heures dix minutes du soir, un 
tremblement de terre s'est fait sentir à Bangalore. Pin- 
sieurs maisons dans le fort et le cantonnement furent tel- 
lement ébranlées que plusieurs personnes qui étaient à 
table dirent qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, 
et que d'autres qui s'étaient couchées de bonne heure , se 
levèrent et s'informèrent de ce que c'était. Un habitant 
sortit de chez lui et courut sur la place publique , de 
crainte que le toit de sa maison ne lui tombât sur la tête. 
La secousse ne dura que quelques secondes. Deux jours 
avant, le temps était très lourd et étouffant; depuis il est 
devenu plus frais, et Je vent a soufflé. Le tremblement de 
terre fut accompagné par une raffaie bruyante, que quel- 
ques personnes prirent pour le roulement d'un carrosse sur 
la route. ( Asiatic journal. ) 



Plantes fossiles. 

On a trouvé dans la baie de Grysthorp, près de Scar- 
borough, un vaste amas de végétaux fossiles carbonisés, 
qui présentent plusieurs variétés non décrites encore» 
Ces débris déplantes se trouvent dans un schiste argileux 
qui alterne avec l'argile pure, de la roche ferrugineuse 
et une couche mince de houille ; ils consistent principale- 
ment en tiges et empreintes de feuilles de fougères équi- 
noxiaîes: plusieurs échantillons sont de grandes dimensions 
et très bien conservés. 



%5% NOUVELLES ANNALES 

Conférence avec les indigènes de New-South-TVales. 

La conférence annuelle du gouverneur avec les tribus 
aborigènes a eu lieu le 17 janvier 1829, clans la ville de 
Paramatta. Il s'y trouva environ deux cents indigènes ve- 
nus de cent milles de distance, de divers côtes *, et quel- 
ques-uns d'aussi loin du port Macquarie. Nous avons été 
témoins de plusieurs spectacles de ce genre, mais nous ne 
nous souvenons pas d'avoir vu autant de ces gens vêtus 
décemment ; il semblerait qu'un sentiment de modestie a 
à la fin prévalu chez ces hommes ignorans. 

Les années précédentes beaucoup d'indigènes s'é- 
taient imaginé que le gouverneur voulait s'emparer de 
leurs enfans; en conséquence, très peu de ceux-ci accom- 
pagnaient leurs parens; mais dans cette dernière entrevue, 
les enfans ont été singulièrement nombreux; on nous dit 
qu'une mère en avait amené huit , ce qui est considéré 
dans ces circonstances comme une chose très remarqua- 
ble et même sans exemple. De bonne heure elles montrent 
les marques de l'âge , ayant les cheveux gris, le visage ri- 
dé et la démarche tremblante. Il y en avait trois ou quatre 
qui paraissaient avoir passé la période ordinaire de l'exis- 
tence appartenant à ces pauvres mortels. Le vénérable 
Boungari avec ses filles , dont une, mademoiselle Diana, 
est moins noire que ses parens, était au milieu du groupe. 
Un jeune Anglais fit beaucoup d'attention à mademoiselle 
Boungari, qui n'osa lever les yeux que lorsque son père 
courroucé, lui eut donné une marque sensible de sou déplaif 
sir, accompagnée d'expressions qui n'ont pas dû flatter les 
oreilles de la jeune personne. Plusieurs chefs, dont quelques- 
uns exerçaient l'emploi honorable deconstable des bois, se 
faisaient distinguer tant par leur figure officielle que par les 
plaques suspendues sur leur poitrine. 

A une heure le gouverneur, suivi de son état-major, ar- 
riva et prit sa place au milieu du cercle, qui avait été for- 
mé par le moyen d'une enceinte de cordes entourant des 
arbres dont l'ombrage préservait l'assemblée des rayons 
d'un soleil ardent. Aussitôt après l'entrée du gouverneur, 
le dîner fut servi. Il consistait en soupe, bœuf rôti, lé- 
gumes, pain, plum-poudding, abondance de grog, et 



DES VOYAGES. 2 53 

beaucoup d'autres choses. Quanti il fut termine, une am- 
ple distribution de tabac eut lieu. Le chef et les vieillards 
reçurent des chapeaux et des vestes; les femmes ne furent 
pas non plus oubliées, Chacune fut gratifiée de quelque 
chose pour sa parure et celle de sa famille. 

{Sydney Gazette. ) 



Malacca. 

Les Européens, soit Anglais, soit Hollandais et leurs 
descendans conservent les usages de leurs pays respectifs. 
Leurs maisons sont communément hautes, aérées et com- 
modes ; la partie de la ville qu'ils occupent est toujours 
propre. Ils sont généralement tempérans, ne se permettent 
aucun excès, excepté pour fumer; toutefois le goût de la 
pipe diminue. Ils sont rarement malades ; du moins ils ne le 
sont pas plus fréquemment que les personnes des mêmes 
classes en Europe. Les enfans sont pour la plupart sujets 
aux vers , ce qui vient probablement de ce qu'ils mangent 
trop de fruits qui ne sont pas mûrs. 

Les Portugais sont extrêmement dégénérés parleur mé- 
lange avec les indigènes, et par leur éloignement de l'es- 
prit entreprenant ou belliqueux de leurs ancêtres ;lescon- 
quérans de Malacca sont desbommes paresseux, orgueil- 
leux , ignorans et superstitieux. Presque tous vivent prin- 
cipalement du produit de leurs pêcheries qu'ils font en 
grand. Leurs maisons sont construites en bois ou en 
Kelit keyou et artap; les appartemens sont petits et étouffés : 
on n'y fait pas beaucoup attention à la propreté, soit des 
choses, soit des personnes. Autant que j'ai pu l'apprendre, 
ils ne sont pas sujets à des maladies particulières. Plusieurs 
de ceux qui existent maintenant, ont atteint l'âge de quatre- 
vingt-dix ans et au-delà; leurs enfans ont un air de santé 
qui annonce leur bonne constitution. Les personnes aisées se 
nourrissent presque de la même manière que les Européens; 
les gens de la classe inférieure mangent principalement du 
poisson et des fruits. 

Les Malais de ce lieu, par l'effet de leurs longues rela- 
tions avec les Européens, semblent avoir perdu leur féro- 



2 54 NOUVELLES ANNALES 

cité naturelle et sont inoffensifs et paisibles. Ils sont bien 
faits, très actifs quand il s'agit de leur plaisir, par exemple 
de jeu ou d'exercices gymnastiques; mais pour leur profit 
ou leurs aises, ils sont extrêmement indolens. Ceux qui 
embrassent une profession, s'ils demeurent sur la côte ma- 
ritime, deviennent marins,, soit en équipant de petits prôs 
pour la pêche ou pour le commerce; s'ils habitent l'intérieur, 
ils cultivent une petite quantité de ri* pour l'approvision- 
nement de leurs villages. Leurs maisons sont généralement 
isolées , construites en bois et cachées dans des bocages 
d'arbres à fruits, notamment de jaquiers. Ils sont sujets à 
des fièvres et à des maladies d'entrailles , ils ont bientôt 
l'apparence delà vieillesse. L'état de la médecine chez eux 
est extrêmement arriéré : leur principale nourriture con- 
siste en riz, poisson et fruits de diverses espèces. Dans les 
grandes occasions , telles que les mariages , ils mangent 
de la chair de buffle ou herbaou en quantité. 

( A siatic journal. ) 



Mines du Brésil. 

Jamais les compagnies des mines du Brésil, formées par 
des Anglais, n'ont été dans \*n état aussi florissant. La 
principale qui est l'Impérial Brasilian mining association , 
a établis ses travaux à Gongo Soco, à dix journées déroute 
en poste de Rio Janeiro. Le capitaine Lyon , connu par 
ses voyages au Fezzau, au Mexique , et enfin aux ré- 
gions boréales de l'Amérique avec le capitaine Parry, est 
directeur des travaux de Gongo Soco ; ses appointemens 
annuels sont de 800 livres sterling. Tout i'or que l'on obtient 
est fondu et converti en barres à Saharsa , à peu de dis- 
tance de Gongo Soco-, chaque barre pèse cinq à six marcs; 
leur titre est de vingt-deux karats ; elles sont transportées 
par Ouro Preto à dos de mulets à Rio, et là embarquées 
sur le premier paquebot ou navire destiné pour Londres. 

Au commencement de l'année 1829, le capitaine Lyon 
découvrit une nouvelle veine d'or qui en dix jours produi- 
sit 344 marcs. La mine n'a pas cessé d'être fort riche, 
et depuis ce temps a donné tous les dix jours 200 à 



DES VOYAGES. 1 55 

48o marcs. Le 23 j.invier on eu retira 67 livres 2 onces. A 
l'arrivée de ces nouvelles à Londres, les actions des mines 
éprouvèrent une hausse extraordinaire, et à mesure 
qu'elles passèrent de bouche en bouche, les livres de- 
vinrent des quintaux. 

La valeur totale des lingots d'or envoyés de Rio en An- 
gleterre, du i or janvier au 1 er juillet 1829,5e monte à 
5oo millions de reis (4, 166,666 fr. ). Depuis le premier juil- 
let il a été expédié i48 barres. (Journaux anglais,} 



Commerce de V Asie centrale. 

Orenbourg, 2 décembre i8'2Q. 

On sait que nous avons des relations de commerce con- 
stantes avec la Boukharie , Khiva , Kokand , Tachkent et la 
steppe desKirghiz. Les habitans de la Boukharie, notam- 
ment ceux de la classe inférieure, n'emploient pour se 
vêtir que des tissus fabriqués chez eux, regardant comme 
une honte de porter des étoffes étrangères. Toutefois ce 
préjugé disparaît chaque jour de plus en plus dans les 
classes supérieures et riches, qui ont connu les mœurs eu- 
ropéennes. Celles-ci font venir leurs châles de Kaboul; et de 
Russie, le sucre, les métaux façonnés, le drap, les tissus 
de coton et de soie, Jescuirs, les couleurs, la verrerie, les 
miroirs , la poterie, et presque tous les objets de nécessité. 
Les Boukhars se procurent leur bétail par des échanges 
avec les Rirghiz ; il est défendu d'introduire des liqueurs 
spirhueuses ; les montres sont très recherchées. 

Les habitans de Khiva le cèdent aux Boukhars en civi- 
lisation et en bon goût. Us tirent, comme eux , de Russie 
les choses dont ils ont besoin , mais c'est en moins grande 
quantité, et elles sont inférieures en qualité; ils com- 
mercent aussi avec la Boukharie, Kachgar, Tachkent, 
Balkh, le Kaboulistan, et les Kirghiz. 

Le commerce de Kokant et de Tachkent peut cire con- 
sidéré comme un négoce de transit avec la Chine et les 
pays voisins, parce que depuis quelque temps les Chinois 
ont rompu tout rapport direct avec la Boukharie et les au- 
tres contrées de l'Asie moyenne. On exporte de Russie, 



2 56 NOUVELLES ANNALES 

par les douanes de Sibérie et par Troïsk, du fer et des 
marchandises qui vont aussi en Boukharie. Les Kirghiz 
qui n'ont que des produits bruts se procurent par échange 
tout ce dont ils ont besoin pour leur habillement, chez leurs 
■voisins d'Asie, mais principalement chez nous. 



Le territoire d 9 Arkansâs* 

Le journal intitulé Columbus inquirer annonce le retour 
de Benjamin Marshall, un des chefs desCriks, qui arrivait 
de l'Arkansâs, et continue ainsi : « Il raconte que le climat 
de ce pays est extrêmement bon ; le sol fertile et propre à 
la culture; arrosé par des rivières poissonneuses; les fo- 
rêts et les prairies nourrissent des quantités de bisons et 
d'autres bêtes sauvages. Les premiers rapports sur la con- 
trée à l'ouest du Mississipi étaient si contradictoires 
qu'un grand nombre d'indiens , parmi lesquels se trou- 
vaient beaucoup d'amis de Marshall, ne purent se résoudre 
à y aller, à moins qu'un homme de leur tribu, dans lequel 
ils auraient confiance , ne visitât ces cantons , et , après les 
avoir examinés, ne revînt rendre compte à la nation du ré- 
sultat de ses observations. Ce fut exclusivement pour 
éclairer ses concitoyens que Marshall partit, à ses frais, 
pour l'Arkansâs. Aujourd'hui il nous apprend que tousses 
compatriotes, sans exception , auxquels il a communiqué 
ses remarques sur la région qu'il a parcourue, sont très 
satisfaits et disposés à émigrer. Il pense qu'au moins la 
moitié de la nation émigrera dans l'Arkansâs avant l'au- 
tomne prochain. » 

On a découvert dans l'Arkansâs, sur la frontière septen- 
trionale de la Louisiane , soixante-dix sources thermales : 
la plus chaude a une température de 180 degrés de Fah- 
renheit ( j5° 63 ), il n'y en a aucune au-dessous de i5o de- 
grés (53° 75). L'eau que l'on y puise reste très long-temps 
cbaude , de sorte que lorsque l'on en verse le soir dans une 
baignoire , elle a encore le lendemain matin la chaleur re- 
quisepour le bain. On se sert de cette eau pour se baigner, 
et aussi pour exposer le corps à la vapeur qui s'en exhale ; 
mais tout ce qui concerne l'administration de ces remèdes 
extérieurs est encore bien imparfait. 



DES VOYAGES. 1$n 



REVUE. 

L'empire russe comparé aux principaux États du 
inonde , ou essai statistique de la Russie , consi- 
dérée sous les rapports géographique y moral et 
politique , précédé de la série chronologique de ses 
souverains 9 de ses agrandissemens y et des époques 
les plus remarquables de son histoire, etc., etc. x etc.*, 
par Adrien Balbi. 

M. Balbi poursuit le cours de ses travaux statistiques, 
et acquiert par de nouvelles publications , de nouveaux 
droits à l'estime et à la reconnaissance du monde éclairé. 

La balance politique du globe, savante introduction de 
sa grande entreprise a été suivie de la Monarchie fran- 
çaise. C'est le tour aujourd'hui du plus vaste empire du 
monde : la Russie est le sujet de son dernier tableau. ïci , 
comme dans les premiers , même abondance de faits , 
même critique consciencieuse, mêmes détails variés, mêmes 
doutes sur les chiffres incertains , mêmes soins apportés 
aux divisions politiques , aux populations, à la .topogra- 
phie; à la classification ethnographique, même attention 
à s'appuyer des autorités les plus respectables, même 
ordonnance, enfin, dans la composition matérielle de 
ce nouveau travail. 

Déjà dans la balance politique l'auteur avait signalé tout 
le vague et tous les doutes qui accompagnent les rela- 
tions relatives aux travaux statistiques en général. Les 
difficultés deviennent plus sensibles et plus insurmon- 
tables lorsqu'il s'agit d'un immense empire, dont les con- 
quêtes et les agrandissemens ont marché plus vile que la 
civilisation , et qui ne se connaît pas bien lui-même dans 
toutes ses parties. 

La chronologie des souverains russes , et les époques 
les plus remarquables de cet empire rédigées par M. Hé- 
reau , occupent la première colonne du tableau. Dans ce 

( l83o. ) TOME ï. , 17 



258 NOUVELLES ANNALES 

travail , M. Balbi a fait entrer la série des augmentations 
successives de la Russie , celles du moins qui ont une vé- 
ritable importance, et n'oublie pas les dates des conquê- 
tes ou acquisitions par les souverains russes des pays sur 
lesquels ils étendent leur domination actuelle. Les super- 
ficies sont empruntées au Statistischer Umriss de M. Has- 
sel , dont la science déplore encore la perte. On sait que 
ses évaluations diffèrent beaucoup de celles de M. Wey- 
demeyer. La préférence donnée provisoirement au pre- 
mier par M. Balbi , repose sur l'adoption que Malte-Brun 
avait faite des chiffres de Hassel. C'est un hommage rendu 
à la sagacité d'un illustre géographe, et j'aime à voir 
M. Balbi s'appuyer de l'autorité d'un homme, qui le pre- 
mier lui rendit justice en France. 

L'empire russe offre de grandes différences dans l'orga- 
nisation de ses divisions administratives. En combinant ce 
que l'on trouve dans MM. Hassel, Zablovsky, Storch et 
autres auteurs , avec les reuseignemens que l'on doit à 
MM. de Tolstoy et Klaprolh, nous voyons que l'empire 
russe est partagé actuellement en 4g gouvernemens et 
12 provinces ( oblast ). A ces divisions il faut ajouter le 
territoire des Cosaques du Don , espèce de république 
militaire, le grand duché de Finlande, quia une admi- 
nistration entièrement particulière ; le royaume de Polo- 
gne, qui n'a de commun avec l'empire que le souverain 
qui le gouverne. Viennent ensuite plusieurs pays vassaux 
de nom ou de fait, dans la région du Caucase, -dans la 
Sibérie, etc., etc., savoir : les Rhanats de Tarkou, de 
Rourai, d'Avar, d'Akzaï, d'Endery et des Knzi-Koumuk; 
la grande et la petite Cabarda, la Mingreîie, la petite 
Abassie, le pays des Raïtak, de Thabasseran , etc., etc ; 
les Rirghiz de la petite et de la moyenne Horde, et de- 
puis 1819, une partie de ceux de la grande; enfin, plu- 
sieurs autres pays entièrement indopendans, tels que la 
république de Roubitchi; les Mitsdjeghi, à l'exception de 
la partie des Ingouches , qui sont vassaux ; les Ossètes , 
moins le petit nombre de ceux qui sont soumis : les Tcher- 
kesses occidentaux, les Abasses delà grande Abassie, les 
Noga'ï à la gauche du Rouban, et les Tchouktchi à l'ex- 
trémité nord-est de l'Asie, ainsi que les Rolioudjes et au- 
tres peuples de l'Amérique russe. Les provinces (oblast) 



DES VOYAGES. 2 59 

ne stmt, à proprement parler, que de petits g'ouvertiemen&> 
puisqu'elles sont indépendantes des gouvernemens propre- 
ment dits, dont elles ne différent que par leur étendue 
ou leur population. Le gouvernement russe ne reconnaît 
pas la distinction faite par les géographes entre la Russie 
d'Europe et celles d'Asie et d'Amérique. 

On est encore bien loin de pouvoir fixer avec exacti - 
tude l'étendue en milles carrés des divisions administra- 
tives de l'empire russe. Malgré les évaluations précises 
données par M. Storch, évaluations qui ont presque tou- 
jours servi de base aux statisticiens nationaux et étrangers 
qui l'ont suivi, tels que Ziablovsky, Arseniev, Vsevo- 
lojski , Wichman , Brœmsen , Hassel, et autres, on doit 
avouer que ce problème est encore à résoudre. 

Au milieu de toutes les incertitudes, M. BaJbi s'attache 
aux évaluations les plus probables, aux données des hom- 
mes les plus spéciaux ; c'est ainsi qu'il adopte les calculs 
de Hermann pour les surfaces , calculs faits sur la grande 
carte de Russie; qu'il suit les estimations de Hassel pour 
ce qui regarde la région du Caucase et les steppes des 
Kirghiz ; qu'il adopte provisoirement pour les détails de 
population les chiffres du même savant, en portant à 
60,000,000 la population générale de l'empire-, que dans 
les colonnes 6 , 7 , 8 et 9 de son tableau, il donne d'a- 
près M. Klaproth, les revenus principaux de toutes les 
divisions administratives , et d'après les méthodes de 
M. Schnitzler , les rapports des écoliers à la population. 
M. Balbi cite encore beaucoup d'autres autorités , toutes 
de nature à inspirer la plus grande confiance, mais dont 
l'énumération serait passablement fastidieuse. 

On sait qu'un semblable travail se refuse à l'analyse, 
et ne permet que des résumés, des rapprochemens ou des 
comparaisons. M. Balbi en indique un petit nombre d'in- 
téressans, comme échantillon de ceux qu'on peut faire 
soi-même. INous terminerons par quelques-uns des chif- 
fres généraux de ce tableau , en nous bornant à la Russie 

seule. 

Population de l'empire , 60,000,000. — Superficie en 
milles carrés , 5,912,000. — Revenus en fr. , 4oo,ooo,ooo. 
— Dette , i,3oo,ooo,ooo. — Armée , 1,039,000. — Flotte, 
5o vaiss. de lig., 3o frég.? 5o bot. div.? — Produits du rè- 



2ÔO NOUVELLES ANNALES 

gne minéral; or, marcs 19,320. — Argent, ioo,o32. — 
Plomb, quintaux, 18^000. — Cuivre , 74,000. — Fer, 
2,123,000. — Houille , » . — Sel , 7,5oo,ooo. — Partage 
du sol relativ. aux principaux produits du règne végétal. 
Russie d'Europe, culture des céréales, 200,000,000 ar- 
pens (1). — Prairies et pâturages, 4 > 000 >° 00 - — Vigno- 
bles ? — Forêts , 3oo,ooo,ooo. — Animaux domestiques ; 
Russie d'Europe. —Chevaux et mulets, 12,000,000. — 
Bœufs, 19,000,000. — Brebis, 36,ooo,ooo. — Cochons , 
i5,8oo,ooo. — Importation et exportation ; Moyenne des 
ann. 1825, 26, 2j ; en roubles assig. Imp., 180, 633, 000. 
Exp., 217,095,000. — -Inégalité dans la pop. absolue des 
divisions adm. Maximum. Poltava, 1,878,000; minim. 
Ienisseïsk, 1 85, 000. — Inégalité dans la pop. relative des 
divisions adm. Max. Moscou, 1827, sur 1 mille car., 
i45 habit. ; min. Ienisseïsk, o, 25. — Rapport du revenu 
à la pop.; pour chaque habitant, 6 f. 2. — Rap. de la 
dette à la pop.; pour chaq. hab., 28 f. 8. — Rap. de l'ar- 
mée à la pop.; 1 soldat sur 5 1 / hab. — Rapport des écoliers 
des deux sexes à la pop. (i824), 1 écol. sur 726 hab. 
(1826), 1 écol. sur 296 h.; maximum St.-Pélersbourg 
(i824), 1 écol. sur i4a h.; minimum, Saratov, 1 écoi. 
sur 4,757 hab. — Rap. des causes criminelles à la pop. 
(1826), St.-Pétershourg, 1 cause criminelle sur 139 hab.; 
Kalouga, 1 cause crira. sur 2,734 hab. 

La division de la population par langues, peut être 
établie de la manière suivante : Souches, Slave, 5o,8i 2,000: 
Turque, 2,5oo,ooo ; Ouralienne ou Finoise , 2,190,000; 
Caucasiennes , 1,800,000 ; Germanique , 770,000; Sé- 
mitique (Juifs et Arabes) , 590,000 ; Greco latine ., 45o,ooo ; 
Arménienne, 279,000; Mongole, 210,000; Persane, 
170,000; Toungouse , 5o,ooo ; Esquimaux, 47,000; 
Sanskrite ou Hindoue, 20, 000(2.); Sa 'jnoyède, 18,000; Sibé- 
riennes, 5o,oooj Américaines de la côte "N. O., 24,ooo. 
Il est inutile d'ajouter que ces évaluations n'ont rien d'ab- 
solu, et qu'on ne peut les recevoir que comme des don- 
nées approximatives, lien est de même de la classification 
par religion, qui est ainsi présentée par M. Balbi. 

(1) Un Ripent ou morgen de Berlin contient 25,920 pieds car. fran- 
çais. L'hectare selon l'Annuaire en contient 94,768. 

(2) C'est vraisemblablement une faute d'impression, pour 200. Red 



DES VOYAGES. 



>6l 



Eglises Grecque ou nationale , 45,353,ooo hab. ; Ca- 
tholique , 7,3oo,ooo ; Luthérienne , 2,600,000 ; Armé- 
nienne , 279,000 ; Calviniste, 80,000, autres sectes chré- 
tiennes, 20,000 J Islamisme, 2,735,000; Judaïsme , 578,0005 
Lamisme (Bouddhisme), 210,000; Idolâtrie et pratiques 
superstitieuses sans religion positive , 845,ooo. ' 

Nous devons , dans l'intérêt de la science, engager 
M. Balbi à continuer la série de ses tableaux statistiques, 
qui mettent dans la circulation une masse de faits cons- 
ciencieusement passés au creuset de la critique , et per- 
mettent d'asseoir les théories sur des bases positives. 

Larenaudière. 



NOUVELLES. 

M. Prosjjer Girardùi. 

M. Pro c »per Girardin est de retour de sa mission dans le 
haut Sénégal. Nous sommes informés que cet agent du 
gouvernement a réussi à recueillir , pendant son séjour à 
Bakel , l'es squelettes des animaux les plus remarquables 
de l'Afrique. 

Nous signalerons dans cette collection l'Eléphant, le 
Koba, l'Youk, la Girafe , son Foetus et une nouvelle es- 
pèce d'Antilope qu'on ne trouve ordinairement que dans 
les plaines de Bambara. 

Nous ajouterons que ce sera sans doute à M. P. Girardin 
que nous serons un jour redevables de la naturalisation du 
Schea dans nos colonies, dont il vient de déposer entre 
les mains de M. Jomard, membre de l'institut /plusieurs 
graines germées. C'est avec le fruit de cet arbre que les 
indigènes obtiennent une substance végétale butireuse, 
connue vulgairement sous le nom de beurre de Galam.'Nul 
doute que cette matière, préparée- convenablement par 
des mains européennes, offrira une ressource précieuse à 
l'industrie et à l'économie domestique des habitans des ré- 
gions situées entre les tropiques. 

Au surplus la mission de M. P. Girardin ayant eu pour 



2Ô2 NOUVELLES ANNALES 

but spécial l'extension de notre commerce dans le haut Sé- 
négal, nous donnerons bientôt quelques détails sur cet objet 
important, d'après les mémoires que ce voyageur publiera 
sur la géographie des contrées qu'il a visitées et parcou- 
rues depuis cinq ans. 

M. Machlot. 

On a reçu, à Francfort, des nouvelles ultérieures de 
M. Macklot, voyageur, né dans cette ville, et dont nous 
avons déjà parlé (1). Ses dernières lettres sont du 8 mai 
1829 , et datées deKoupang, dans l'île de Timor. Il y avait 
passé six mois,attendant l'époque de pouvoir faire un voyage 
dans l'intérieur où aucun voyageur n'avait encore pénétré. 
Cependant il avait fait de petites excursions, et à la fin d'a- 
vril, il était de retour d'un voyage qui avait duré un mois. 
Hélait allé d'Ataprépor, sur la côte septentrionale, à dix- 
huit lieues dans l'intérieur, pour visiter des mines de cui- 
vre. Voyager dans ce pays est extrêmement incommode, 
non-seulement à cause de l'escorte que l'on est obligé 
de prendre pour sa défense , mais surtout parce que l'ar- 
gent monnoyé n'est pas connu, et qu'il faut se procurer 
tout par échange; ainsi on est obligé d'emporter *avec soi 
toute une boutique de marchandises ; cela empêche de faire 
de longues courses. Le voyage dans l'intérieur est une vé- 
ritable expédition de guerre-, on ne peut l'effectuer qu'avec 
un corps de i.oo:) hommes. 

Durant son séjour à Koupang, M. Macklot a tué un cro- 
codile long dé dix-huit pieds. Il raconte à ce sujet que les 
llottynès ou Malais de i'ile Rotty, étaient venus offrir 
au crocodile mort des bananes, du riz et d'autres choses: 
cela tient à leur opinion , qui fait descendre leurs rois d'un 
crocodile. La coutume des Koupanès de sacrifier, à la 
mort d'un roi, une vierge, a cessé de même que tous les 
sacrifices humains. 

M. Macklot est un peu ennuyé de son séjour à Koupang. 
Il dit que les hommes vivent dans une indolence complète, 
et ne s'occupent que de recueillir la cire et le bois de san- 
dal, qui sont les principales productions de l'île ; tous les 

(1) Vny. T\ XIII, p. 3 7 8. 



J)ES VOYAGES. l63 

autres travaux retombent sur les femmes ; elles construisent 
les maisons et cultivent les champs; préparent les repas et 
font les habits. Le vêtement des nommes consiste en deux 
morceaux de grosse toile, ornée de dessins et de couleurs 
vives ; la plus petite entoure les reins , l'autre couvre les 
épaules en guise de manteau. Les femmes portent une es- 
pèce de sac qui est noué au-dessous du sein. Elles teignent 
le fil, puis en font des tissus ; les figures et les dessins en- 
trant dans le tissage, l'imperfection des outils fait que 
l'ouvrage ne va que très lentement : de sorte qu'une pièce 
n'est souvent achevée qu'en un an. 



Colonies du Cap. 



M. Lichtenstein, professeur d'histoire naturelle à Ber- 
lin, a reçu des lettres du 29 août 1829, datées des cantons 
les plus reculés de la colonie du Cap ; elles annoncent 
qu'après une sécheresse de plusieurs années, qui avait 
presque détruit les bestiaux des colons-, on avait éprouvé 
au commencement de juin , par conséquent à l'approche 
du solstice d'hiver pour les régions australes, un froid si 
rigoureux que les hommes les plus âgés ne se souvenaient 
pas d'en avoir ressenti un semblable. Les vêtements les plus 
épais ne mettaient pas à l'abri de FefFet glacial du vent du 
nord. Comme dans les terrains bas, notamment dans le 
Roggeveld, il est tombé beaucoup de neige, qui, à la vé- 
rité , n'a pas tardé à fondre ; on s'attend, avec raison, à une 
grande fertilité pour plusieurs années. 

La gazette de Hambourg observe qu'à la même époque, 

11 le grand froid s'est fait sentir à l'extrémité méridionale 



ou 



de l'Afrique , la température a été extraordinaircment 
froide sur les bords de l'Elbe inférieur. 



Nouveaux renseignemens sur M. Siebold. 

Le docteur Siebold a écrit au gouverneur-général des 
Indes néderlandaises : ses lettres sont du i5 et du 19 fé- 
vrier 1829. Il annonce que par suite d'une difficulté sur- 
venue entre l'astronome japonais qui lui avait fourni des 
cartes et d'autres renseignemens, et un de ses compa- 
triotes, ce dernier porta une dénonciation aux magistrats 



264 NOUVELLES ANNALES 

de Nangasaki. L'astronome et d'autres Japonais ont été ar- 
rêtés ; M. de Siebold a subi un interrogatoire ; mais l'on a 
eu beaucoup d'égard pour ]ui. On peut donc espérer qu'il 
n'a pas été condamné à une prison perpétuelle comme le 
racontait V Asiatic journal. 

La mère du docteur Sieboîd vient de recevoir du gou- 
vernement néderlandais, l'assurance que rien de fâcheux 
n'est arrivé à son fils, et que l'on va mettre tout en œuvre 
pour sa prompte délivrance. 



M, Bonpland. 

Suivant des nouvelles venues de Londres, M. Bonpland 
a enfin obtenu du docteur Francia, la permission de sor- 
tir du Paraguay et de retourner en Europe. 

Deux Portugais, venus de Buenos- Ayres, racontent qu'ils 
ont laissé M. Bonpland à ïtapua , où il se préparait à des- 
cendre le Parana juqu'à Corrientes, et de la jusquW Bue- 
nos-Ayres. 

Assassinat de M. Scliultz. 

Nous avons parlé dans notre précédent volume (page 
385), de M. le docteur Scliultz et de son voyage en orient, 
aux frais et par les ordres du roi. Une lettre de Tiflis, du 
1 er janvier, nous apprend que cet intrépide et intéressant 
vovageur vient d'être massacré dans le Kourdistan , aux 
frontières de Ïnal-Huerilé, entre les villages de Bach-Kul- 
lah et de Perihan-Nichin. C'est l'envoyé d'Angleterre à 
Tauris, qui a fait donner les premières nouvelles de ce 
cruel événement, dont on ignore encore les détails; deux 
domestiques, un soldat et un sergent persan qui accom- 
pagnaient le malheureux M. Schultz, ayant également été 
massacrés. M. le colonel Maccionaîd, chez qui le voyageur 
avait reçu la plus noble hospitalité pendant son séjour à 
Tauris, s'est empressé d'envoyer sur les lieux un homme 
de confiance pour recueillir, si c'est possible, les papiers 
et les effets du docteur Schultz, et a fait les premières dé- 
marches pour assurer la punition des coupables. L'Envoyé 
de Russie a également pris le plus vif intérêt au sort de 
M. Schultz. 

T. E. GIDE père. 



DES VOYAGES. a65 

DE L'INFLUENCE DU CLIMAT 

SUR 

LE CARACTÈRE DES NATIONS. 

PAR M. SCHOW, 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE COPENHAGUE. 



Discours prononcé à l'ouverture du semestre d'hiver 

de 1828 à 1829. 

Pour parvenir à détruire l'opinion erronée et si 
commune, qui porte à regarder les causes naturelles 
comme modifiant presque exclusivement le caractère 
des nations, il est d'une extrême importance de ne 
pas oublier que, même dans le monde physique, 
quelque manifeste que soit leur influence, le climat, 
le sol et la constitution naturelle d'un pays, ne peu- 
vent nullement servir à expliquer tous les phéno- 
mènes qui appellent l'attention de l'observateur. 
Cette remarque s'applique surtout à la distribution 
des diverses familles de végétaux et d'animaux sur 
la surface de la terre. Il est impossible d'expliquer , 
par cette seule donnée, pourquoi l'Angleterre et la 
' ( i83o. ) tome 1. 18 



266 NOUVELLES ANNALES 

terre Van Diemen , quoique sous un climat sem- 
blable, diffèrent si considérablement par les produc- 
tions végétales et animales; ou pourquoi la flore de 
l'Afrique méridionale présente un caractère si dis- 
semblable de celui de la flore des contrées septen- 
trionales de ce continent; ou pourquoi enfin les 
plantes de la Nouvelle-Hollande sont si particulière- 
ment essentielles à son sol. 

Le climat ou le sol nous mettront encore moins 
en état de rendre compte des différences physiques 
qui caractérisent les différentes familles ou races du 
genre humain. On a coutume d'attribuer la couleur 
noire des nègres à la chaleur extraordinaire causée 
par le soleil dans les régions où ils naissent ; mais 
l'Hindou olivâtre, et l'insulaire du grand Océan, au 
teint encore moins foncé , n'habitent-ils pas sous des 
latitudes semblables ? Ou bien , la peau du nègre 
devient-elle moins noire quand elle est exposée à 
l'air moins brûlant de la Jamaïque ou des Florides ? 

Quoique placés dans les mêmes circonstances mé- 
téorologiques , l'Européen , l'Asiatique du nord , et 
l'Indien aborigène de l'Amérique septentrionale, of- 
frent des dissemblances frappantes dans la couleur 
qui les caractérise ; le Groenlandais et le Lapon ont 
le teint plus foncé que les Européens ; et les Indi- 
gènes de la terre Y an Diemen , quoique vivant sous 
un climat tempéré , sont d'une couleur qui ne s'é- 
loigne pas beaucoup du noir. 

Nous nous trouverons également embarrasséspour 



bES VOYAGES. lè'j 

essayer de déduire d'autres sortes de variations, des 
prémisses ordinaires que nous avons d'abord exposées; 
les cheveux laineux du nègre , la haute stature du 
Patagon , la taille grêle du Papou, et les petits yeux 
clignotans des Chinois, ne peuvent en aucune ma- 
nière être mis sur le compte du climat, ou rapportés 
à la nature du sol. Si nous recherchons l'influence 
des causes physiques chez les individus , nous nous 
trouverons également en opposition avec toute no- 
tion raisonnable ? en essayant de faire résulter les at- 
tributs intellectuels d'une race humaine , de causes 
de ce genre. Dans le même pays , dans le même lieu , 
enfin sous le même toit , nous trouvons des indi- 
vidus entièrement dissemblables les uns des autres 
par leurs facultés mentales ; mais il serait ridicule 
d'assigner les dissemblances aux effets du climat , de 
la nourriture ou de la boisson. L'intelligence ne res- 
semble pas à un ananas ; elle ne peut ni être entre- 
tenue , ni appelée à l'existence par une chaleur ar- 
tificielle. 

En examinant les traits caractéristiques des na* 
tions, il est impossible de ne pas observer les nuances 
marquées de différence qui séparent un peuple d'un 
autre , même lorsque le climat est précisément sem- 
blable, ou n'est pas essentiellement dissemblable. 
Les Européens cultivent la terre, demeurent dans 
des villes , vivent sous des formes régulières de gou- 
vernement , et en général s'occupent des arts et des 
sciences; tandis que la plupart des pays de l'Asie, où 



'J.68 NOUVELLES ANNALES 

le climat est le même qu'en Europe, sont habités 
par des tribus nomades , qui tirent leur subsistance 
de leurs troupeaux, sont entièrement étrangers à la 
politique sociale, et n'ont pas d'idée d'un état de ci- 
vilisation plus parfait; tandis que les aborigènes de 
l'Amérique septentrionale sont des sauvages gros- 
siers, errans d'un lieu à un autre, allant des bois 
dans les plaines. L'Hindou faible, paisible, indu- 
strieux, vit sous un climat qui diffère à peine de celui 
sous lequel respirent le nègre athlétique, belliqueux 
et paresseux, ou les indigènes de l'Amériqueméridio- 
nale , dont l'extérieur farouche et les gestes gauches 
excitent à la fois la pitié et l'aversion. Sous tous les 
rapports, les Chinois diffèrent d'une manière frap- 
pante de toutes les autres nations entourées des 
mêmes circonstances naturelles , et l'Anglais, fier et 
ingénieux, a peu de traits caractéristiques communs 
avec le misérable et timide habitant de la terre Van 
Diemen. Nous trouvons les masses d'hommes les 
plus discordantes entre elles, mêlées et vivant en- 
semble sous le même ciel ; dans les parties les plus 
intérieures de l'Afrique , l'Arabe habite à coté du 
nègre, qu'il surpasse beaucoup par les facultés in- 
tellectuelles, Dans les contrées méridionales, le Ca- 
fre erre avec le Hottentot, duquel il diffère entiè- 
rement; et sur les confins les plus septentrionaux 
de la Scandinavie, le Lapon occupe sa hutte à côté 
du Suédois et du Norvégien. 

Si nous pesons les effets des circonstances phy- 



DES VOYAGES. 269 

siques auxquelles on impute ordinairement la for- 
mation du caractère national , nous trouverons que 
celui-ci ne dépend ni nécessairement ni démonstra- 
tivement de l'influence qu'on suppose à ces causes : 
au contraire, nous remarquerons fréquemment l'af- 
finité de caractère la plus intime, existant lorsque 
ces circonstances présentent les différences les plus 
grandes. Une atmosphère claire passe pour entre- 
tenir la douceur des mœurs, et donner la vie aux 
arts et aux sciences ; et on cite la Grèce et l'Italie 
pour preuve de la justesse de cette induction. Mais la 
surface du globe nous montrera une contrée où l'atmo- 
sphère est encore plus raréfiée que dans celles-là ; 
telles sont les îles du grand Océan, ou les. plateaux 
du Pérou, de Quito et du Mexique, et cependant 
y découvrirons-nous les mœurs et l'énergie intellec- 
tuelle des anciens Grecs? tandis que sous le climat 
épais et humide de l'Angleterre, l'homme a atteint 
à un état d'avancement intellectuel auquel peu d'au- 
tres nations sont parvenues. 

D'un autre côté, les grands fleuves sont regardés 
comme favorisant les relations et les communica- 
tions sociales , et par conséquent la civilisation de 
l'homme; et on tire du Nil et de l'Indus la preuve de 
cet argument. Mais les plus grands fleuves du monde 
sont ceux de l'Amérique méridionale, et, le long de 
leurs -rives, des Indiens sauvages cherchent péni- 
blement à se procurer, une existence grossière et 
misérable ; tandis que le Danois, qui n'est guère in- 



27O NOUVELLES ANNALES 

férieur aux peuples contemporains les plus inteîîi- 
gens , vit sur un sol que pas un seul fleuve ne 
fertilise. La Méditerranée est citée pour montrer 
l'influence propice appartenant à de grandes masses 
d'eau entourées de terre, mais apercevrons-nous la 
moindre trace de civilisation le long des immenses 
lacs de l'Amérique septentrionale, autour de la mer 
Caspienne, ou parmi les îles innombrables et si rap- 
prochées les unes des autres, des mers de l'Inde? 
Les cotes du Cattegat, où les communications so- 
ciales sont entravées par des tempêtes , des bancs de 
sable et des champs de glace flottans, sont anoblies 
par des institutions civiles , et un développement 
d'énergie morale , que l'on chercherait en vain parmi 
les îles du grand Océan. 

La faible influence dérivant du climat deviendra 
encore plus apparente lorsqu'on se rappellera que 
des nations qui ont abandonné leur terre natale, et 
cherché une habitation sous un ciel étranger, n'ont 
éprouvé nul changement dans leur caractère. Parmi 
les colons qui se sont établis dans l'intérieur du ter- 
ritoire du cap de Bonne-Espérance, il n'est pas dif- 
ficile de reconnaître le Hollandais; néanmoins son 
habitation est placée sur des plaines hautes , qui sont 
fameuses par la sécheresse du sol et celle de l'atmo- 
sphère , tandis que ses ancêtres vivaient dans un 
pays uni, bas et humide , et enveloppé d'une atmo- 
sphère épaisse de brouillard. Dans l'Inde, il ne sera 
pas plus mal -aisé de distinguer un Anglais , qu'un 



DES VOYAGES. 27 [ 

Espagnol dans l'Amérique méridionale , ou Un des» 
cendant des Gaels et des Bretons dans les Canadas 
ou dans les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale ; 
tandis que les Juifs ? dispersés au milieu de toutes 
les nations , et épars sous toutes les espèces de cli- 
mats, offrent une preuve bien intéressante que les 
traits caractéristiques d'une race particulière peuvent 
être fidèlement conservés sans les dissemblances les 
plus marquées des circonstances physiques. 

Souvent on peut remarquer une détérioration du 
caractère national , quoique le sol et le climat n'é- 
prouvent aucune altération. En vain nous cherche- 
rions à reconnaître parmi les Grecs de nos jours ces 
traits d'énergie , et ces développemens de grandeur 
intellectuelle, qui ont distingué leurs ancêtres aux 
jours les plus glorieux de leur splendeur , et néan- 
moins le ciel de la Grèce n'est pas moins transpa- 
rent , ni l'atmosphère moins bienfaisante que dans 
les siècles passés ? et si jamais celte race infortunée 
réussit à sortir de son état actuel d'abaissement , 
une chose du moins est absolument hors de doute, 
c'est qu'elle ne devra pas son élévation à une révo- 
lution dans le climat. Le ciel de la Scandinavie n'a 
subi que peu ou même pas de changement , et pour- 
tant l'habitant de cette contrée s'est élevé d'une bar- 
barie profonde à un état de prospérité civilisée. 

Que l'on ne s'imagine pas néanmoins que nous 
soyons enclins a nier absolument l'influence du cli- 
mat et des autres causes physiques. Il y a des régions 



272 NOUVELLES ANNALES 

où elles opèrent avec une action si funeste, que leurs 
habitans, quoique combattant sans cesse contre ses 
effets, sont rendus incapables d'arriver jamais à au- 
cune amélioration intellectuelle , et tel doit être le 
résultat partout où le climat est excessivement chaud 
ou froid. Toutefois les Islandais offrent un exemple 
signalé du succès avec lequel les facultés intérieures 
de l'homme sont capables de vaincre ces obstacles 
physiques. 

Les effets de ce qu'on nomme causes morales sur 
le caractère national , sont hors des limites du pré- 
sent discours ; cependant nous ne pouvons nous em- 
pêcher d'observer que, sous ce rapport aussi, on a 
donné trop de valeur à des faits isolés. Les uns veu- 
lent expliquer ces effets par l'influence des institu- 
tions politiques et de la législation ; d'autres les rap- 
portent à l'éducation ; d'autres enfin , à l'impulsion 
de la religion. Sans doute toutes ces causes coopè- 
rent., et même elles exercent une influence bien plus 
grande que ne le fait aucune action physique; et 
néanmoins elles ne sont que d'une faible influence, 
quand on les place à côté de ces agens puissans qui 
existent dans les qualités innées de l'esprit humain: 
car ce qu'on appelle causes morales est ordinai- 
rement le résultat immédiat du caractère national ; 
et , d'après ce principe, le despotisme est la consé- 
quence de la dépravation et de la servilité d'un 
peuple. 

Ainsi 7 sous quelque point de vue que nous consi- 



DES VOYAGES. 1"jZ 

délions ce sujet, nous sommes fondés à dire que 
Dieu a doué chaque nation , ainsi que chaque indi- 
vidu , d'un caractère spécial, dont le développement 
est favorisé ou retardé par des circonstances exté- 
rieures , quoiqu'il ne puisse jamais devenir l'objet 
d'un calcul direct et infaillible. 



1 74 NOUVELLES ANNALES 



*%? *WTfc"WX'^/^*i"W^'W^ "V^% ■W^k,"VTVTi"\. , \i.'*i ^/V^'iAyr^'^/^i, Çj i TV%'VV%"VTl/^*l''V'V'i/V , L^/V^^/V 1 ^VV^'V^ , %» 



MELANGES 



SUR 



L'EMPIRE OTTOMAN 



Quand les évènemens même les plus désastreux 
fixent l'attention publique sur un pays , aussitôt li- 
braires et éditeurs sont en mouvement , et épient le 
retour des voyageurs pour leur arracher, par de 
douces flatteries et par l'appât de l'argument irré- 
sistible , le recueil de leurs notes et leur journal ; et 
les invitent à raconter tout ce qu'ils ont vu et sou- 
vent beaucoup de choses qu'ils n'ont pas vues; quel- 
que maigres que soient les matériaux qu'ils obtien- 
nent, ils servent en quelque sorte comme d'esquisse 
d'un tableau ; ensuite ils sont remis dans d'autres 
mains qui savent y appliquer les couleurs; et il ré- 
sulte de ce travail un volume qui assez souvent excite 
l'étonnement de la personne dont il porte le nom. 

Telles sont les réflexions qui ont été faites parles 
auteurs de la Literary gazette lorsque, quelque temps 
avant la conclusion de la paix entre la Russie et l'em- 
pire ottoman , ils ont vu paraître dans un intervalle 



DE5 VOYAGES. 2^0 

d'un mois trois ouvrages sur la Turquie. Une de ees 
relations est celle de M. Macfarlane ; comme elle a 
été traduite en français nous n'en entretiendrons pas 
nos lecteurs ; nous allons successivement nous occu- 
per des deux autres. 

Voyage à Constantinople et retour en 1827 

et 1828 (1). 

Par le capitaine Charles Colville Frankland. 

w 

L'auteur est allé de Vienne à Constantinople en 
traversant la Hongrie , la Transylvanie , la Vala- 
quie, la Boulgarie et la Roumélie. Il est revenu des 
rives du Bosphore à la capitale de l'Autriche par les 
Dardanelles , Ténédos , les plaines de Troie, Smyrne, 
Napoli de Romanie , Athènes , iEgine , Poros , 
Cypre , la Syrie, Alexandrie, Malte, la Sicile, l'I- 
talie , lTstrie , la Carniolie et la Styrie. 

On voit que le capitaine Frankland a parcouru 
des pays souvent visités; ainsi nous nous abstien- 
drons de parler des choses déjà connues, et nous ne 
nous arrêterons qu'à ce ce qui nous paraîtra le plus 
nouveau et le plus digne de remarque. Nous devons 
dire d'abord que le livre du capitaine Frankland n'é- 
tant qu'un journal ou une narration personnelle, les 
descriptions y sont très courtes, et que l'on n'y trouve 
pas les patientes recherches du voyageur qui répan- 

(1) Travels to and from Constantinople in the years 
1827 et 1828. — London, 1829. 2 vol. in-8°. 



276 NOUVELLES ANNALES 

dent la lumière sur des contrées imparfaitement con- 
nues ou sur des particularités de mœurs qui aient 
échappé à ceux qui l'ont précédé. Comme , malgré 
la conclusion de la paix Schouinla offre encore de 
l'intérêt, nous allons rapporter ce qu'en dit M.Fran- 
kland qui y passa en avril 1827, en retournant de 
Constantinople à Vienne. 

« Nous arrivâmes à Schouinla ou Choumla vers 
deux heures, après avoir traversé une chaîne haute 
et escarpée de coteaux sablonneux mais bien boisés; 
nous y fûmes surpris par une violente tempête ac- 
compagnée de neige et de pluie. Le nom de Ther- 
mopyles de la Boulgarie est donné à Choumla ; en 
effet , le passage à travers les montagnes qui séparent 
cette ville du Danube est fort difficile; mais cette 
place est commandée par les hauteurs qui l'entourent 
de trois côtés en forme de croissant. Ces hauteurs 
semblent imprenables et font la principale défense de 
la forteresse ou plutôt un vaste camp retranché. Il 
y a dans cette ville un grand nombre de tailleurs et 
de chaudronniers, ce qui lui donne une apparence 
d'activité et de commerce. De nombreux vignobles 
couvrent également les coteaux sablonneux qui en- 
vironnent Choumla , et conséquemment je présume 
que l'on fait du vin à Choumla. 

«Les Russes se sont deux fois avancés jusqu'à Choum- 
la, en 1774 et en 1810; mais ils ne l'ont jamais prise. 
Je considère cette forteresse comme ne pouvant tenir 
dans les mains des Européens. 



DES VOYAGES. 27 7 

« Le docteur Clarke , qui a long-temps avant moi 
voyagé dans ces contrées, incline à penser queChoumla 
est l'ancienne Marianopolis, capitale de la Mœsie infé- 
rieure. C'est une grande ville irrégulièrement entou- 
rée de murailles et flanquée par intervalles de tours en 
briques qui, dans plusieurs endroits , sont délabrées 
et tombent en ruines. On y fait un commerce çonsi* 
dérable d'babits et de chaudronnerie. La campagne 
environnante est superbe, même dans la saison avan- 
cée. Nous prîmes le café au khan avec les Turcs, nous 
changeâmes de chevaux et nous continuâmes notre 
route vers un village nommé Dragoleu , après avoir 
aperçu à notre droite cinq monticules très hauts 
et très remarquables qui se dessinaient sur l'horizon. » 

Voici un échantillon des mœurs publiques à Con- 
stantinople : 

« Le ^4 mai, tandis que j'étais occupé à dessiner 
sur le bord de la route au-dessus delà plaine deDolma 
Batchi, une jeune femme turque, suivie d'un esclave 
noir et de quelques enfans, vint à moi, et après avoir 
long-temps regardé par-dessus mon épaule, en me 
parlant, elle se plaça devant moi et souleva son voile. 
J'osais à peine remarquer ce mouvement, sachant 
qu'il n'est pas d'usage en Orient d'adresser la parole 
à une femme en public. Toutefois elle me sembla 
désirer que je dessinasse sa figure, et elle me fit 
signe de commencer. Je la regardai fixement pen- 
dant quelque temps et je me mis à tracer le contour 
de son visage sur une petite feuille de papier. Elle 



Û 7 8 NOUVELLES ANNALES 

était si jolie que je ne pus m'empêcher de baiser la 
pointe de mon crayon et de lui envoyer ce baiser en 
soufflant comme on fait en France aux enfans; alors 
elle rougit jusqu'au front , fit un geste comme pour 
tirer une épée , et puis un mouvement de sa main 
comme si elle eût dit : « Si tu oses recommencer je 
te ferai couper la tête. » Elle fut de plus prodigue 
d'épithètes qui, d'après ce que je savais, n'étaient 
pas des plus flatteuses, Je commençais à redouter les 
conséquences de mon indiscrétion , et je pensai que 
je n'avais rien de mieux à faire qu'à continuer mon 
esquisse de Scutari sans tenir compte de la colère de 
cette belle. Elle resta quelques instans à la même place, 
puis vint à moi , regarda par dessus mon épaule et 
voyant que j'avais interrompu son portrait, elle me 
frappa doucement sur le dos, me parla d'un ton ca- 
ressant et reprit sa place en face de moi dans l'espé- 
rance que j'achèverais de dessiner son visage; mais 
pendant que nous nous échangions ces petites coquet- 
teries, des Turcs parurent; alors elle prit l'alarme, 
se sauva rapidement et me lança , en s'en allant , un 
regard très-expressif. Les Turcs passèrent; déjeunes 
filles survinrent, après avoir regardé mes dessins 
elles firent tomber mon chapeau de dessus ma tête 
et me crachèrent à la figure. Je ne pus endurer un 
traitement, aussi malhonnête, jç me levai et je les 
chassai comme elles s'armaient de pierres et de mottes 
de terre qu'elles se disposaient à me jeter. Je ne sais 
pas comment cette scène aurait fini sans quelques ef- 



DES VOYAGES. 279 

fendis qui vinrent à passer. Ils réprimandèrent les 
jeunes filles et les renvoyèrent. J'essuyais mon visage, 
j'arrangeais mes habits et reprenais mon chapeau , 
lorsque des dames grecques qui avaient vu ma dé- 
tresse arrivèrent et me consolèrent en me disant en 
italien : « Ah\ signore ! son cattiva gente, gente bar- 
bara , canaglia ; non turbatere , signore , son mala- 
detta gente , senzafede. » 

« Dans une autre occasion j j'examinais les évolu- 
tions de quelques cavaliers turcs qui s'exerçaient au 
djerid dans la plaine de Dolma Batchi, et j'y pre- 
nais grand plaisir; soudain je fus assailli d'une grêle 
de pierres ; m'étant tourné vers le coteau sur lequel 
est situé le kiosk du sultan , dont le mur était garni 
dune foule de femmes turques j j'aperçus , à une 
petite distance sur la gauche, deux hommes qui les 
amusaient à mes dépens en me lapidant du mieux 
qu'ils pouvaient. Ce fut en vain que je changeai de 
place , plus je montrais de modération plus ils m'ac- 
cablaient ; enfin je songeai à mes armes , et brandis- 
sant un pistolet en l'air, je visai nies adversaires , es- 
pérant les forcer à se retirer ; mon intention n'était 
pas de faire feu, et je pensais que la vue seule de cette 
arme produirait un heureux résultat ; en effet , dès 
que mes deux assaillans eurent vu briller le canon 
du pistolet, ils s'enfuirent en riant. Plus tard, quand 
je racontai cette circonstance à l'ambassade , on me 
dit que si je pouvais reconnaître ceux qui m'avaient 
insulté, l'ambassadeur les ferait punir; le grand sul- 



â8o NOUVELLES AMVAXES 

tan voulant que les Francs fussent protégés de la 
manière la plus efficace. Sa Hautesse l'avait prouvé 
d'avance en désarmant la populace de la capitale , 
elle a par là fait le premier pas pour y parvenir. Les 
Turcs ne se sentant plus possesseurs d'un pistolet 
chargé ou d'imyatagar bien affilé , qui étaient tou- 
jours prêts à assurer leur supériorité , ne sont plus 
aussi enclins à insulter les Européens. » 

Les réflexions suivantes sur l'état de la Turquie 
sont dignes d'attention : 

« La bonté des Turcs pour les animaux est étran- 
gement opposée à leur cruauté envers les hommes , 
et ils balanceraient moins à faire bâtonner ou déca- 
piter toute une province qu'à maltraiter un cheval 
ou un chameau. Leur conduite extérieure est re- 
marquablement décente et réservée, mais en secret 
ils se livrent à toute espèce de vices abominables. Ils 
ont en apparence des manières franches et cordiales, 
mais ils cachent souvent les plus infâmes desseins 
sous le voile de la bienveillance , et ils complottent 
la ruine et la destruction de leur victime en l'en- 
tretenant dans une fausse sécurité par toutes les 
démonstrations de l'intérêt et de l'affection. On vante 
beaucoup la justice musulmane, mais il est notoire 
que chez aucune nation de la terre il n'y a si peu de 
conscience parmi les magistrats. Si la justice est re- 
présentée avec des balances , ce n'est pas la bonté 
de la cause, mais l'or des plaideurs qui les fait pen- 
cher, et quoique la loi punisse de mort les faux 



DES VOYAGES. 28 1 

témoins , ils ne sont nulle part aussi nombreux qu'en 
Turquie. Si l'on avait pour maxime de juger les ver- 
tus d'un peuple par les aetes et l'influence de son 
gouvernement , et par les effets de sa politique , on 
arriverait à cette conclusion: que la nation ottomane 
est la pire ennemie du genre humain et le plus dur 
fléau que la providence ait jamais employé pour 
châtier la race humaine. Des rives du Danube aux 
bords de la Propontidele voyageur trouvera de nom- 
breuses raisons pour raisonner ainsi. Il verra de fer- 
tiles provinces demeurer sans culture , des villes 
abondamment peuplées par la mort, et qui ne sont 
pour les vivans que des demeures ruinées et désolées; 
il verra les débris des arts et de la civilisation d'un 
temps ancien et meilleur, et nulle marque de l'ère 
présente, sinon celles qui annoncent la barbarie et la 
décadence. Le peu de villes qu'il rencontrera dans ce 
long et aride voyage tombent en ruines , et la seule 
route ( ce grand moyen de civilisation ) , la seule 
route qui existe et qui puisse mériter ce nom date 
du temps des Romains ou du règne du grand sultan 
Soliman ; encore le pavage en est-il si mauvais qu'il 
vaudrait mieux qu'il n'y en eût pas. Partout où l'Os- 
manli a passé, la dévastation et la destruction ont 
marqué ses pas. La civilisation et les arts ont fui 
pour faire place à la barbarie et au silence du désert 
et du tombeau. « L'herbe ne croît plus où a passé le 
« cheval du sultan , » dit le proverbe turc , et il est 
d'une funeste vérité. 

( ï83o.) tome 1. 19 



• 



3&2 NOUVELLES MSJXALES 

« La grande cité de Constantinople et les villages 
bien peuplés du Bosphore présentent , à la vérité , un 
contraste avec le triste tableau que je viens de dé- 
crire ; mais ils doivent leur prospérité apparente à 
la désolation des provinces dotit les misérables ha- 
bitons, pour fuir les extorsions et l'oppression des 
autorités locales , arrivent en troupeaux vers la ca- 
pitale où j comme dans tous les pays , ils sentent 
moins la main du pouvoir et la persécution des pe- 
tits tyrans. Je regarde cette pléthore du cœur comme 
un des plus forts symptômes d'une maladie fatale 
qui affecte tout le système. Stamboul même , riche 
et belle comme elle est, penche vers sa décadence. En 
s'aliénant la nation grecque, elle a perdu le plus beau 
joyau de son diadème impérial. Elle est privée par là 
de la masse de sa population maritime, commerciale 
et littéraire. Elle est entrée maintenant dans une lutte 
héroïque contre des maux qui s'accumulent, et cela 
ressemble plutôt à l'effort convulsif d'un colosse 
mourant qu'à l'action énergique et régulière d'un 
corps sain. Nous n'avons dans Phistoireaucun exemple 
de la régénération d'un peuple tel que celui-ci , qui 
témoin des progrès de la civilisation , de l'accroisse- 
ment de la puissance physique et morale de toutes 
les nations qui l'environnent, reste à peu près dans 
le même état où il était lorsqu'il se fraya par la force 
la route de l'Europe , avec cette seule différence qu'il 
a depuis long-temps cessé d'effrayer et de vaincre 
les peuples de l'occident par sa belliqueuse énergie». 



DES VOYAGES. 1 83 

Le caractère personnel et les magnanimes efforts du 
sultan peuvent beaucoup ; mais il est seul ; il n'y a 
personne qui le suive dans la marche vers la réforme. 
S'il tombait , il est à craindre que les Ottomans ne 
reprissent leur vieux système : car ils sont par leur 
nature opposés à la nouveauté , et regardent toute 
innovation comme une infraction aux préceptes de 
leur loi. Constantinople, quoiqu'en apparence très 
peuplée ,?à néanmoins depuis vingt ans éprouvé une 
perte rapide dans sa population , ce signe de la pros- 
périté d'une nation. » 

Quelques observations sur l'organisation du ni" 
zam-djedid méritent également l'attention du lecteur. 
«Cestroupessontdiviséesencorpsde iooo hommes 
chacun , ce nombre constitue une légion ou un ré- 
giment qui est commandée par un bin bachi ( chef 
de mille). Ces corps sont subdivisés en bandes de ioo 
et de 10 commandées respectivement par un guious 
bachi (chef de cent) , et un oni bachi ( chef de dix ). 
Ces derniers officiers sont généralement pris dans 
l'armée de Mehmet Aly , et ont été instruits dans la 
tactique européenne au Caire par des instituteurs 
français. Ils paraissent infatigables pour discipliner 
leurs troupes, et ils réussissent jusqu'à un certain point 
à faire manœuvrer le peloton; anais je doute qu'ils 
puissent également parvenir à les faire agir par ba- 
taillons ou en corps nombreux. Ces troupes sont en 
général composées d'hommes très jeunes et d'enfans; 
je me souviens d'avoir vu à Pera un corps de garde 



2 84 NOUVELLES ANNALES 

composé d'individus si jeunes, qu'il semblait qu'avec 
le secours d'un aide, on aurait pu galopper au-dessus 
de toute la troupe lorsqu'elle défilait dans la rue. 

« Néanmoins j'admire dans cet arrangement la 
sagesse du grand-seigneur. Il savait bien que les 
hommes faits et les soldats du vieux régime n'adop- 
teraient jamais le nouveau , et il sentit que la géné- 
ration qui s'élève fournissait les meilleurs sujets pour 
former une armée soumise à un nouveau système de 
tactique. Dans l'espace de quelques années , ces en- 
fans deviendront des hommes et de bons soldats. On 
a calculé que le grand sultan peut lever dans son empire 
quatre cent mille hommes du nizam-djedid; mais les 
personnes les mieux informées sur ce sujet disent que 
les ressources financières du pays, qui ne sont pas or- 
ganisées , ne suffiraient pas long-temps à une pareille 
dépense. Quoi qu'il en soit, le sultan saisit tontes les 
occasions d'assimiler autant qu'il est possible ses 
nouvelles institutions à celles de l'Europe , et s'il 
vivait long-temps il effectuerait de grandes améliora- 
tions dans l'état des choses de ce pays. » 

Le capitaine Frankland accompagna le ministre 
suédois dans une excursion que celui-ci fît en Grèce 
et sur les cotes voisines , notamment en Troade ; 
et malgré la précipitation avec laquelle cette visite 
eut lieu , il croit avoir découvert quelques colonnes 
inconnues jusqu'ici. Il est assez singulier qu'un autre 
voyageur récent, M. Madden , s'imagine aussi avoir 
fait une semblable découverte au même lieu. De là , 



DES VOYAGES. 285 

M. Frankland passe à Smyrne et nous donne la des- 
cription d'un phénomène naturel très curieux. 

« Tandis que nous recevions des soins très hospi- 
taliers à Bournabat, le consul français à Smyrne 
mourut , et fut accompagné à la tombe par tous les 
consuls des nations étrangères, et par les chefs des 
armées navales en station dans la baie. Dans ce 
moment, une immense nuée de sauterelles, qui de- 
puis quelques jours se montraient en grand nombre, 
passa sur la ville, tomba sur les toits des maisons où 
elle forma une couche de deux ou trois pouces d'é- 
paisseur, puis se précipita dans la mer en telle quan- 
tité, que ces insectes formaient des bancs continus 
que l'on pouvait distinguer à plusieurs lieues de la 
terre, et qui ressemblaient, pour l'aspect et la cou- 
leur, à des millions de crevettes cuites. Ces masses 
apportées dans le port par la brise de mer, furent 
jetées sur le rivage et contre les quais en si grande 
quantité , que leurs corps putréfiés infectèrent, 
l'atmosphère dans toutes les directions. Le passage 
de ces animaux dura plusieurs jours, et la nuit 
quand ils passaient devant la lune , la lumière qu'ils 
réfléchissaient les faisait ressembler à des flocons 
de neige, ou même à des étoiles qui filent. La cha- 
leur à cette époque était si intense, que la nuit je 
dormais les fenêtres ouvertes, d'où il résultait que les 
sauterelles entraient dans ma chambre et couvraient 
ma moustiquaire , en sautant sur le plancher et se 
glissant dans mon lit, m'incommodaient extrême- 



286 NOUVELLES ANNALES 

ment. Je remarquai , d'après les naturalistes , qu'il 
y avait une sorte de sauterelle qui différait essentiel- 
lement des autres ; elle ressemblait plutôt pour la 
forme à un gros grillon , quoiqu'elle fût couverte , 
comme les autres sauterelles, d'une brillante cotte de 
mailles. Elle était plus courte , plus épaisse , et beau- 
coup plus forte que l'autre sorte qui offre la figure 
de la sauterelle commune. Ces insectes sautent avec 
une force prodigieuse ; mais ils ne semblent pas vo- 
ler très bien. Ils sont très féconds, et déposent leurs 
œufs partout, et en grande abondance. Les volailles 
de toute espèce aiment passionnément à manger les 
sauterelles ; mais cela produit un très mauvais effet 
sur leurs œufs, qui sont alors d'une saveur très forte 
et ont le jaune complètement rouge. Les gens du 
pays n'en mangent pas à cette époque, et disent 
qu'ils sont fort malsains. » 

Passons maintenant à un autre ouvrage où il est 
question de l'empire ottoman , il est intitulé : 

Voyages en Turquie , en Egypte , en Nubie et en 

Palestine. 

t. 
Par Madden (i). 

Cette relation est écrite sous la forme de lettres. 
L'auteur est médecin de profession. Les détails sur la 
Turquie contiennent peu de choses nouvelles ou d'un 

(i) Travels in Turlcey _, Egypt j Nubia and Palestine 
in 1824, i825, 1826, 1827- London, 1829. 2 vol. in -8°. 



DF.S VOYAGKS. 287 

intérêt général. Ce que M. Madden cliL sur là société 
des femmes de ce pays est sans doute exact ; mais il 
faudrait , pour en être bien sûr, résoudre la ques- 
tion de savoir qui de ce voyageur ou du docteur 
Clarke a raison : M. Madden condamne souvent le 
docteur Clarke. « Il ne nous appartient pas, dit à 
« ce sujet la Literary gazette ', de décider si ce cter- 
a nier a bien jugé des perfections des dames tur- 
a ques; mais l'homme habile qui était médecin de 
« l'ambassade britannique à Constantinople, nous a 
« assuré que , dans le cours de plusieurs années où 
« il a exercé sa profession dans cette capitale , il a 
« été fréquemment surpris de ce qu'elles déployaient 
« de savoir et de talens. » 

Les remarques de M. Madden sur la Troade, et 
l'importante découverte de fossés et de redoutes , 
qui sont probablement les débris d'un camp grec , 
peuvent passer pour très puériles. Mais arrivé en 
Egypte , et à la vue des ruines deThèbes, Fauteur 
est saisi d'un enthousiasme qu'il exprime à sa ma- 
nière , c'est un des plus beaux échantillons de pathos 
que Ton puisse citer. 

« Vous devez avoir souvent observé l'effet de l'im- 
mensité matérielle sur l'imagination; comme les 
yeux errent dans une espèce de délire sur la magni- 
licence de Carnac, qu'ils ne peuvent saisir dans 
son ensemble; comme le sens de la vue se fatigue 
avec délices par la succession de ces vastes merveilles, 
et comme la rétine, ainsi que le sensorium^ est ac- 



288 NOUVELLES ANNALES 

câblée d'images qui demandent le silence et la soli- 
tude pour être contemplées! L'impression que pro- 
duit Thèbes sur le voyageur est indélébile , la frivo- 
lité de son esprit , quelque marquée qu'elle puisse 
être, en doit diminuer; et sa gravité, si grande qu'elle 
ait été jusque là , ne peut manquer d'en augmenter! » 

La visite à lady Esther Stanhope est intéressante ; 
citons-en une partie. 

« Les babitans de Sidon se moquèrent de moi 
quand je parlai d'aller rendre une visite à lady 
Esther Stanhope. Les plus grands seigneurs, di- 
sait-on , n'avaient pu être admis , et tout récem- 
ment des étrangers avaient en vain sollicité une en- 
trevue. J'écrivis un billet à sa seigneurie; je lui 
demandais la faveur d'une audience; j'annonçais 
quelle était ma profession, et de quelle nature étaient 
mes recherches Dans la soirée, à la surprise de tout 
Sidon, deux chevaux arrivèrent pour moi, avec une 
lettre fort polie de la part de lady Stanhope. Sa sei- 
gneurie m'assurait qu'elle serait heureuse de me re- 
cevoir, mais sans un seul domestique. Lady Stan- 
hope demeure à huit milles de Sidon, dans l'intérieur 
des montagnes. Elle habite une villa qu'elle a fait 
construire, et qui se nomme D'joun. Il n'y a pas un 
village dans les environs. Entourée de tous cotés par 
des montagnes arides , cette demeure est séquestrée 
du monde, et se trouve à la merci des Bédouins 
s'ils avaient l'audace de l'attaquer; mais il n'y a nulle 
crainte à cet égard, ils respectent lady Stanhope 



DES VOYAGES. 289 

comme la reine du désert , quoiqu'ils ne lui donnent 
d'autre titre que celui de sitti inglis, la dame an- 
glaise. Quand je fus près de quitter Sidon, tous les 
marchands et les Juifs de la ville m'entourèrent; 
l'un me baisait les mains, l'autre bénissait ma barbe, 
et j'étais l'objet de toutes ces politesses parce qu'on 
supposait que j'étais l'agent de sa seigneurie, et que 
j'arrivais avec un vaisseau chargé d'espèces pour son 
usage. Je prostestai que je n'étais pas porteur d'un 
seul paras , et comme je ne pus pas les convaincre , 
je continuai ma route. Après deux heures de marche, 
la scène devenait à chaque pas plus sauvage ,, et en- 
fin , au sommet d'une montagne , et loin de toute 
habitation humaine, je découvris l'humble demeure 
de lady Esther Stanhope. J'approchai de la maison 
avec un sentiment de crainte que je ne pouvais pas 
vaincre. Les hautes murailles qui entourent le bâ- 
timent , les grilles massives qui ferment les portes , 
les sombres fenêtres qui en dominent l'entrée; tout 
contribue à donner à l'étranger des idées qui ré- 
pondent peu à celles d'une entrevue immédiate avec 
la célèbre propriétaire du lieu. Quand les portes fu- 
rent ouvertes , je demeurai surpris de l'élégante dis- 
tribution des promenades, et de la symétrie des pots 
de fleurs placés dans la cour que je traversais. Tout 
à l'extérieur était sauvage et barbare , et tout dans 
l'intérieur annonçait le meilleur goût. Je fus conduit 
de la cour dans un petit jardin à l'extrémité duquel 
se trouvait une espèce de kiosk , composé de deux 



2t)0 NOUVELLES ANNALES 

pièces, un salon et une chambre à coucher, meu- 
blés à l'européenne , garnis avec des chaises et des 
tables. Tout semblait avoir été préparé pour mon 
arrivée. En peu d'instans un excellent dîner fut servi, 
et diverses sortes des meilleurs vins du Liban furent 
mises sur la table. Je croyais être dans un palais en- 
chanté : les domestiques allaient et venaient sans 
desserrer les lèvres. Je leur parlai , et ils me ré- 
pondirent par des saluts et des signes. J'aurais donné 
tout au monde pour trouver à qui parler; dans l'a- 
près dîner, je reçus un billet de sa seigneurie , qui 
me prévenait qu'une affaire l'empêcherait de me voir 
jusqu'au magrab ( coucher du soleil ); que si je man- 
quais de quelque chose, je n'avais qu'à l'écrire sur 
un papier que je donnerais au domestique. L'instant 
solennel de l'entrevue arriva enfin. Je me revêtis de 
mon plus beau costume de mameluk , et je suivis le 
domestique qui avait apporté le message de sa sei- 
gneurie. La salle où je fus introduit était dans le 
goût arabe. Un long divan, placé au fond de la 
chambre, s'élevait a un pied et demi de terre, et 
autant que la lumière vacillante d'un lampe me 
permettait de distinguer les objets, j'aperçus dans 
l'angle le plus éloigné une grande figure vêtue du 
mâle costume du pays : c'était lady Esther Stanhope. 
Elle me reçut de la manière la plus gracieuse, se 
leva quand j'entrai, en me disant que ma visite lui 
faisait grand plaisir. Au bout d'une heure nous étions 
dans les meilleurs termes; nous causions comme si 



DES VOYAGES. 20, l 

nous nous étions connus depuis plusieurs années. Sa 
seigneurie me connaissait si bien après les deux pre- 
mières heures de notre entretien, soit par l'étude 
de la physionomie ou celle des astres, qu'elle aurait 
défini les traits et les particularités de mon esprit et 
de mon caractère, avec autant de facilité et de net- 
teté qu'elle aurait tracé les linéamens de ma figure. 
«J'étais étonné de sa pénétration ; mais je ne doute 
pas que pour juger les étrangers, sa seigneurie ne con- 
sulte les astres moins que les traits de la personne 
qu'elle désire connaître. Pendant sept heures que je 
restai près de lady Stanhope , la conversation ne s'ar- 
rêta pas un instant. Tout ce qui avait rapport à la 
littérature orientale fut discuté, et toutes les obser- 
vations de sa seigneurie prouvaient un degré d'in- 
telligence qui me surprenait. Son langage avait une 
énergie qui me pénétrait de l'idée que je parlais avec 
une femme d'une capacité peu ordinaire. La singu- 
larité de quelques-unes de ses opinions ne détruisait 
en aucune manière la profondeur générale de ses 
réflexions , et quoique je ne partageasse pas ses idées 
abstraites sur l'influence des astres et sur l'astrologie, 
cela ne diminuait en rien l'idée que j'avais conçue de 
ses rares facultés, qui néanmoins me paraissaient 
malheureusement dirigées vers des études fort spé- 
culatives. 

«On est trop disposé, chez nous, à douter du mé- 
rite des gens qui diffèrent en un seul point des opi- 
nions reçues. 11 n'y a pas un médecin anglais qui ne 



2Q1 NOUVELLES ANNALES 

tourne en ridicule la pensée qu'il y a une ombre de 
vérité dans les effets attribués au magnétisme , et ce- 
pendant les hommes les plus savans en France ont 
assuré , je crois avec raison , que son action n'était 
pas absolument une illusion. Mais en supposant que 
c'en fût une, et pour aller plus loin, que la puis- 
sance accordée à une baguette , placée entre les 
mains de certaines personnes, d'indiquer les lieux 
où l'on doit trouver l'eau , soit complètement ima- 
ginaire, je ne conçois pas que la dame, qui Tune des 
premières fit connaître en Angleterre cette décou- 
verte ou cette jonglerie allemande , ait passé pour 
avoir la tête peu saine : on n'aurait pas plus de rai- 
son de penser que lady Stanbope fût en proie aux 
extases et à la superstition, parce qu'elle a les opi- 
nions qui dominent, non-seulement parmi les Arabes, 
mais, tout étrange que cela peut paraître, parmi les 
gens les plus savans en Syrie, parmi quelques-uns 
des Européens les plus éclairés qui demeurent en 
Egypte, et parmi beaucoup de voyageurs; j'en connais 
deux, qui sont des Anglais de distinction , et dont 
les opinions relativement à la magie ne sont pas 
moins singulières que celles de lady Esther Stanbope. » 

Une citation peut apprendre aux voyageurs à se 
tenir en garde contre le titre de médecin que beau- 
coup de gens prennent dans les pays de l'orient. 

«En naviguant sur le Nil , nous rencontrâmes un 
kengea avec un pavillon anglais. C'était celui de 
M. L , un de mes compatriotes, qui voyageait. Nous 



DES VOYAGES. 2 9 3 

dinàmes ensemble; j'appris qu'il était médecin-ama- 
teur, et qu'il avait soigné les Arabes vivant au-delà 
de la seconde cataracte. Je fus surpris de voir 
que son équipage était composée de Nubiens, exces- 
sivement pâles et maigres , et je le fus encore d'ap- 
prendre que chacun de ces hommes avait souffert 
d'une maladie contagieuse occasionée par le voisi- 
nage insalubre de Renneh. M. L. entreprenait très 
charitablement de les guérir , et de petites frictions 
très actives furent jugées nécessaires. M. L. m'avoua 
qu'en si petite quantité que soit administré le remède 
qu'il avait employé, il produisait des effets terribles, et 
que son équipage avait déjà perdu les dents. Je deman- 
dais voir le médicament, et je m'aperçus avec effroi que 
par une erreur de la personne qui avait écrit l'ordon- 
nance , on avait employé un onguent d'une énergie 
extraordinaire au lieu d'un simple Uniment. Les Turcs 
et les Arabes peuvent prendre impunément une grande 
quantité de poison ; d'autres n'auraient pu survivre 
à cette cure. 

« Il y a environ cinquante médecins praticiens à 
Constantinople , principalement des Francs de l'Ita- 
lie et de Malte , et quelques Grecs des îles Ioniennes, 
des Arméniens et des Coptes ; de ce nombre, cinq peut- 
être sont des médecins instruits , dont deux Anglais. 
Chaque médecin a un quartier assigné; il le parcourt 
journellement pour chercher des malades, et visite 
tous les cafés du district avec son interprète grec. 
M. Maddeu , médecin de profession , raconte que , 



S>t)4 NOUVELLES ANNALES 

pour connaître les usages du pays , il a eu recours à 
un de ces drogueman , et que celui-ci lui a conseillé 
de ne jamais donner son avis à un malade , ou à un 
de ses amis, avant d'avoir reçu son salaire. Sa seule 
occupation consistait à tâter^ le pouls aux malades ; 
dans les cas douteux , il n'avait autre chose à dire 
que « In challah, ou à la volonté de Dieu, » et dans 
les cas désespérés a AUahhérim, ou Dieu est grand !» 
Un Turc , quand il est malade , promet des sommes 
considérables pour être guéri ; mais une fois conva- 
lescent, il ne songe plus à sa promesse. M. Madden 
fut appelé auprès d'une femme malade; mais il ne lui 
était pas permis de la voir; il devait se trouver dans 
une chambre attenante à celle où elle était , et il n'o- 
sait pas lui tâter le pouls. « D'après le dire des do- 
mestiques qui la servaient , je pouvais supposer, dit- 
il, qu'elle avait un cancer; eh bien , que pouvais-; e 
faire? Je lui ordonnai un opiat ! » Une femme , en 
Turquie , n'est respectée qu'autant qu'elle est mère, 
et toutes demandent au médecin un remède pour 
devenir fertiles ; les hommes demandent des aphro- 
disiaques j qu'Us appellent madjoun , et sont com- 
posés des pistils de la fleur du chanvre réduite en 
poudre, et mêlée de miel., de clous de girofle, de noix, 
de muscade et de safran. L'usage de l'opium est pres- 
que général chez les Turcs. Les cafés où se ras- 
semblent les mangeurs d'opium sont situés sur une 
grande place, près delà mosquée de Soliman. On 
connaît l'effet prodigieux de cette drogue enivrante, 



DES VOYAGES. 2q5 

qui doit produire des rêves agréables. L'auteur a 
voulu eu faire l'essai sur lui-même; il ne s'en est pas 
hien trouvé. — Ce que M. Madden dit de la peste qu'il 
a eu occasion d'observer à Constantinople et à Can- 
die , ne décide point la question relative à la conta- 
gion de cette maladie. 

Dans la Haute-Egypte , l'auteur a pris des rensci- 
gnemens sur les tombeaux renfermant des momies. 
Ces tombeaux se trouvent en grand nombre dans la 
montagne de Libye, au nord-ouest de Thèbes ; cette 
montagne en est couverte, depuis le pied jusqu'au 
sommet. Les plus remarquables et ceux qui sont les 
mieux exécutés sont gardés par des Arabes, au 
nombre de trois cents. Dans le trafic des momies il 
paraît qu'il y a beaucoup de fraude ; car l'auteur as- 
sure que dans tous les cabinets de l'Europe, il n'y a 
peut être pas vingt momies dans le même cercueil 
qui leur a été primitivement destiné; il cite à ce sujet 
plusieurs faits qui ne paraissent pas douteux, et dé- 
crit ensuite plusieurs métbode s d'embaumer. — Pour 
connaître quels étaient les descendans des anciens 
Egyptiens momifiés, il a fait une collection de crânes 
des différent habitans de l'Egypte , Turcs , Juifs , 
Coptes, Arabes et Grecs; voici sa conclusion : La 
tête d'un aborigène de l'ancienne Egypte est d'une 
forme si particulière , qu'il est impossible de la con- 
fondre avec celle d'un Turc , d'un Grec ou d'un 
Arabe. Elle est extrêmement étroite au front , et 
oblongue à l'extérieur. Parmi des milliers de têtes 



2()6 NOUVELLES ANNALES 

fie momies que l'auteur a examinées, il n'en a jamais 
trouvé une seule qui ait eu le front large , c'est-à- 
dire, en langage phrénologique , que les organes 
extérieurs qui dénotent de l'esprit et du jugement 
n'ont jamais été bien développés. C'est chez les Nu- 
biens , dit-il , qu'il faut chercher les véritables des- 
cendans des Egyptiens. 

Après un assez long séjour en Egypte, l'auteur s'est 
préparé à visiter la Palestine. Son voyage à travers 
le désert, tout pénible qu'il était, lui fournit l'occa- 
sion de faire un grand nombre d'observations inté* 
ressantes , dont les principales sont relatives au sable 
du désert et à son origine. Les déserts, dit-il, par leur 
situation particulière , furent les dernières places 
d'où se retirèrent les eaux du déluge; le dépôt de 
sable était par conséquent plus grand que partout 
ailleurs. Ce sable est le même que celui de l'Océan; 
il est formé des mêmes particules transparentes de 
quartz et de silex. Dans les temps anciens , il n'oc- 
cupait pas comme à présent la dixième partie de la 
surface du globe; mais lorsque la population diminua 
et que la culture cessa , les sables de l'intérieur fu- 
rent dispersés dans les plaines par les ve^nts régnans, 
particulièrement ceux du nord et de l'ouest; et le 
sol, faute d'irrigation, devint une surface aride. 

La seconde partie du second volume contient une 
description curieuse delà Terre-Sainte. En parlant de 
la mer Morte, que l'auteur contemplait du sommet 
d'un rocher stérile , et qui était à trois cents pieds 



DES VOYAGES. 297 

au-dessous de lui, il s'exprime ainsi : « La lune bril- 
lait dans tout son éclat oriental ; autour de moi 
les ombres des promontoires rocailleux se réfléchis- 
saient dans le lac, sur la surface duquel on ne voyait 
pas une seule vague ; le silence de la mort y régnait, 
et la malédiction du ciel était écrite sur le sol. A de 
grandes distances autour de moi , la vie ne se mon- 
trait nulle part, ni dans les airs, ni sur la terre, ni 
dans l'eau. Je me reposai sur le roc aride pendant 
une demi-heure; mes pieds étaient coupés en plu- 
sieurs endroits par les cailloux tranchans qui abon- 
dent ici , et ce ne fut qu'avec peine que je pus 
descendre la montagne. Vers six heures du matin , 
j'atteignis le rivage, et je résolus de prendre un 
bain. Je voulais savoir s'il était vrai que rien ne s'en- 
fonce dans la mer Morte. Je nageai à une distance 
considérable du rivage, et à environ quatre yards 
de la côte, je trouvais l'eau assez profonde; elle était 
excessivement froide et son goût détestable; c'était 
une solution de nitre , mêlée avec une infusion de 
quassia. Je pus m'étendre comme un bloc sur la 
surface, malgré les efforts que je fis pour descendre 
plus bas. En sortant , les blessures à mes pieds me 
causèrent de grandes douleurs ; la qualité vénéneuse 
de l'eau avait enlevé la peau et fait un ulcère de 
chaque plaie , ce qui me retint quinze jours à Jéru- 
salem , et devint si pénible à Alexandrie , que mon 
médecin craignait la gangrène. » 

Ajoutons à ces extraits de voyages un morceau 
( i83o. ) tome 1. 20 



2C)8 NOUVELLES ANNALES 

assez curieux que nous empruntons à la Literafj 



gazette. 



Le fratricide royal légalisé en Turquie. 

Macfarlane dans son ouvrage sur Constantinople 
insiste, avec une juste indignation, sur le carac- 
tère sanguinaire des législateurs ottomans, et cite 
Mahomet III, commeayant donné surtout un exemple 
signalé de cette cruauté. L'usage inhumain du fratri- 
cide parmi les princes fut pourtant légalisé par les 
législateurs turcs plus de 1 3o ans avant Mahomet III, 
et cette loi était évidemment empruntée aux cou- 
tumes sanguinaires établies par leurs ancêtres. 

Les anciennes annales des républiques , aussi bien 
que celles des gouvernemens despotiques, offrent de 
nombreux exemples de fratricides commis dans une 
vue politique. On n'a pas oublié que des écrivains ont 
excusé avec chaleur, tandis que d'autres ont con- 
damné avec indignation , le meurtre de Timophanes, 
tyran de Corinthe, parTimoléon; on sait qu'aucune 
plume n'a signalé à l'aversion publique Gentius Fll- 
lyrien , ni Persée le Macédonien , qui avaient trempé 
leurs épées dans le sang d'un frère, afin de régner 
avec plus de sûreté ; mais les satrapes de l'Orient 
ont dépassé de bien loin leurs rivaux de l'Occident, 
et les puissans monarques de la Perse outrageaient 
les lois de la nature sans le moindre scrupule , toutes 
les fois que la mort d'un frère semblait devoir aug- 



DES VOYAGES. 2Ç)C) 

menter la stabilité de leur pouvoir ensanglante. Un 
îles plus horribles récits qui souillent les pages de 
l'histoire de Perse , est celui du meurtre commis par 
Darius et ses cinquante frères, sur leur vieux père Ar- 
taxerxès. Ce fut, dit-on, pour venger ce crime, qu'O- 
chus, qui s'était empare du diadème, mit à mort les 
cinquante meurtriers ses frères, ainsi que leurs femmes 
et leurs enfans, sans distinction d'âge ni de sexe. Jus- 
tin nous apprend encore que Ferhad ou Phraates IV 
réunit , en sa seule personne , l'exécrable privilège 
d'être à la fois parricide, fratricide et infanticide : 
car son père, son fils et ses trente frères tombèrent 
victimes de sa cupidité furieuse. Les historiens ob- 
servent à cette occasion , que le diadème persan 
semblait briller d'un nouveau lustre quand il cei- 
gnait un front parricide ou fratricide. Le code du 
despotisme persan était cependant étranger à toute 
disposition législative qui justifiât le meurtre d'un 
proche parent pour assurer la stabilité des trônes. 
Une telle doctrine était réservée pour former l'hor- 
rible trait distinctif des clauses de la jurisprudence 
turque , proposées par Mahomet II , conquérant de 
Constantinople. « Les hommes savans dans la loi, dit- 
il, ont en général déclaré que ceux de mes illustres en- 
fans et descend ans , qui à l'avenir porteront le sceptre, 
pourront faire mettre à mort leurs frères dans V in- 
térêt de la paix du genre humain , et ils gouverne- 
ront (V après ce principe. » Othman , le fondateur de 
l'empire ottoman , avait donné le premier l'exemple 



3oO NOUVELLES ANNALES 

de se débarrasser d'un parent importun par Tassas* 
sinat de son oncle; et Bajazet, le foudre de guerre , 
donna le premier exemple de fratricide , en assassi- 
nant son frère à son accession au trône impérial. Ma- 
homet II , son arrière petit-fils , ne se contenta pas de 
marcher sur ses traces ; il décida que dorénavant le 
fratricide serait autorisé par la loi, et que son pro- 
pre exemple servirait de règle à cette jurisprudence. 

Nos lecteurs doivent connaître la triste histoire de 
Zizime, frère de Bajazet II , successeur de Mahomet; 
l'infâme Borgia , Alexandre VI , fut gagné par le 
grand sultan pour donner un breuvage empoisonné 
au prince persécuté. Mais on connaît moins sans 
doute la conduite atroce de Selim I envers ses frères 
et ses neveux , dont le sort affreux mérite d'être rap- 
porté. 

« Selim , dit son historien Deskénabi , était un 
homme d'une haute intelligence, d'un esprit entre- 
prenant et d'un jugement prompt; il avait le génie 
poétique et une profonde pénétration; mais il élait 
d'un caractère violent , irritable et tyrannique. A 
l'appui de cette dernière assertion , nous citerons ce 
qui se passa entre lui et Pir pacha son grand-visir. Le 
ministre lui dit un jour . moitié sérieusement, moitié 
en plaisantant : « Je suis persuadé, seigneur Padi- 
« chah , qu'un jour ou l'autre tu trouveras moyen de 
« faire mettre à mort ton pauvre esclave; daigneras- 
« tu alors m'aecorder vingt-quatre heures afin que 
a je puisse mettre ordre à mes affaires dans ce monde 



DES VOYAGES. 3o l 

« et dans l'autre? » Le sultan rit beaucoup des 
justes appréhensions de Pir pacha , et répliqua : « Il 
« est vrai ; j'ai eu long-temps cette idée en tête : mais 
« je n'ai personne pour te remplacer dans ta charge, 
« autrement il me serait facile de céder à tes vœux. » 

La froide férocité avec laquelle ce scélérat fît mou- 
rir ces cinq neveux éclate dans le récit de Menavia. 
« Le jour du sabbat (27 novembre 1 5 1 1 ), cinq chefs 
des janissaires reçurent l'ordre d'arrêter les cinq 
princes à Brousse et de les amener au palais. L'un 
d'eux avait sept ans , les autres avaient le double et 
le triple de cet âge. Ils furent tous saisis et enfermés 
dans le palais pour être égorgés le lendemain. Le plus 
jeune tomba à genoux devant les exécuteurs , et les 
supplia d'épargner sa vie, puisqu'il était prêt à servir 

le sultan fidèlement Mohammed, jeune homme 

de la plus grande espérance, âgé d'environ vingt 
ans , brisa l'arme d'un des bourreaux quand ils s'ap- 
prochèrent, et blessa l'autre mortellement. Selim , 
qui assistait au supplice de ses neveux dans la salie 
voisine, envoya d'autres assassins pour achever la 
tragédie. On lia les mains des princes, et l'acte san- 
glant fut achevé sans que les meurtriers courussent 
de nouveaux périls. » 

Rorkud , frère de Selim , ayant été chassé de son 
palais , à Magnésie , fut découvert dans une caverne, 
avec Pialé son fidèle compagnon , et conduit à 
Brousse. « Lorsqu'il approchait de la ville, disent 
les annalistes turcs , le kapidji-bachi Sinan fut en- 



3o2 NOUVELLES ANNALES 

voyé à sa rencontre, comme pour le féliciter au nom 
de son frère sur son arrivée; mais, en effet, pour lui 
porter sa sentence de mort. Sinan força Pialé à quit- 
ter son seigneur pendant la nuit : alors il réveilla 
le prince par la nouvelle de sa condamnation. Kor- 
kud sollicita une heure de délai, s'assit et composa 
quelques vers plaintifs, dans lesquels il reprochait 
amèrement à son frère sa trahison. Le lendemain 
matin , on porte son corps aux pieds de son meur- 
trier avec les vers qu'il lui avait adressés, comme son 
dernier legs. Des larmes , telles que le remords ou 
l'hypocrisie en peuvent répandre, tombèrent sur les 
joues de Selim ; un deuil de trois jours fut ordonné. 
Quinze musulmans qui avaient envahi le palais où 
le prince était réfugié, étant venus à Brousse ré- 
clamer leur salaire, furent exécutés. Le fidèle Pialé 
ne cessa jamais de déplorer la perte de son maître , 
et il veilla jusqu'à la dernière heure de sa vie sur le 
coin de terre où étaient déposés les restes de Tin- 
fortuné Rorkud. » 

Le seul frère de Selim qui eût survécu , Ahmed , 
gouverneur d'Amasie, ayant levé l'étendard de la 
révolte, fut défait non loin de Brousse; en fuyant, 
il se jeta dans une rivière où il fut pris. Il demanda 
d'être conduit en présence de son frère; mais celui 
qui l'avait fait prisonnier s'y refusa, en disant « qu'il 
devait recevoir l'investiture d'un sandjak ( ou princi- 
pauté ), digne d'un prince ottoman. » Ces mots fu- 
rent son arrêt de mort ; et le même Sinan, qui avait 



DES VOYAGES. 3o3 

été* te bourreau de Korkud, accomplit encore ce san- 
glant office. Ahmed ôta de son doigt une bague d'un 
grand prix , estimée égale en valeur au tribut annuel 
du Roumili, et la remit à l'exécuteur comme l'héri- 
tage de son frère dénaturé. Son corps fut déposé près 
des restes de ses cinq neveux , dans le tombeau d'À- 
murat II , à Brousse. 

Ces anecdotes sont un commentaire suffisant de la 
loi de Mahomet sur le fratricide royal ? et j'ajouterai 
que le sultan régnant, gouverne aussi d'après ce 
principe. 



3o4 NOUVELLES ANNALES 

% 

SOUVENIRS 

D'UN VOYAGE AUX ALPES. 

( 1er ARTICLE. ) 

Il faut que l'homme dont le cœur est déchiré par 
la douleur, pour ne pas succomber aux chagrins 
qui le pressent, s'exile un instant , qu'il s'éloigne 
des lieux où tout lui rappelle ce qu'il a perdu. Dans 
de nouveaux climats , la variété des scènes , des 
rapports forcés avec des êtres inconnus , le désir de 
voir des mœurs, des contrées, des habitudes nou- 
velles , chassent pour un temps les noirs souvenirs , 
et remplissent, malgré lui, son ame de sensations 
moins pénibles. Mais rien n'est plus capable de ra- 
fraîchir un cœur desséché par le vent de l'infortune, 
que l'innocent spectacle de l'amour maternel , des 
jeux de l'enfance, des épanchemens de l'amitié, ou 
de la beauté pudique. Alors des larmes de joie rem- 
placent celles de la tristesse , et on se sent presque 
consolé de son malheur, en s'associant au bonheur 
des autres. 

En descendant le Montanvert, un de mes compa- 
gnons de voyage chancelé et tombe. Une horrible 



DES VOYAGES. 3o5 

meurtrissure est la suite de cette chute. Le pied enfle 
à vue d'œil. Cependant le guide et moi nous pou- 
vons nous convaincre qu'il n'y a point de fracture. 
Alors la plaie douloureuse est légèrement frottée 
avec de Peau-de-vie, réservée pour d'autres usages ; 
un linge blanc enveloppe la partie malade, le pauvre 
voyageur est hissé sur un des chevaux qui nous at- 
tendait aux sources de l'Arveyron. Grâces à Dieu , 
nous pouvons continuer notre route. Et quelle route ! 
Nous avions résolu ( tant la soif de voir et de gravir 
nous avait saisis! ) de traverser la Tête Noire (i). 
Malgré les sentiers escarpés , en dépit des obstacles 
et des dangers , quoique notre blessé jetât de temps 
en temps les hauts cris, forcé qu'il était de faire sur 
sa monture un terrible trajet, le long des plus 
épouvantables précipices, nous arrivons sans en- 
combre au bas de la montagne, dans un humble 
village placé sur le bord d'un torrent , près de l'en- 
trée du Valais. Dans une petite auberge, nous ren- 
contrâmes , par un bienfait inespéré de la Provi- 
dence , une jeune et belle hôtesse , dont la voix était 
d'une douceur angélique , et dont tous les traits 
respiraient le calme le plus parfait. En moins d'un 
quart-d'heure mon compagnon était logé , couché , 
pansé. Etendu aussi mollement qu'il le pouvait sur 
un lit de feuilles sèches, dans sa petite chambre, à 
sept heures du soir, il se reposait de ses fatigues, 
'Ct l'espérance d'une prompte guérison était entrée 
(i) Passage difficile pour entrer dans le Valais. 



3o6 NOUVELLES ANNALES 

dans son cœur en même temps que les premières 
paroles de la garde - malade avaient frappé son 
oreille. Cette femme , grave et sensible tout à la fois , 
avait manqué sa vocation : elle était née pour être 
sœur de la charité. Une petite fille charmante, qui 
revenait des bois , tenant dans ses mains une touffe 
de lis tigrés, prépara, de concert avec deux ser- 
vantes modestes quoique jolies , le repas de ceux qui 
n'avaient point éprouvé d'accident. Dans cette ca- 
bane hospitalière tout était à l'unisson. Le lait , le 
miel et les œufs étaient exquis. Le vin valait mieux 
qu'aux hôtels renommés du Lion d'or et de la Cou- 
ronne. Bref, le lendemain, après un léger repas, 
préparé sans bruit comme la veille , le convalescent 
et ceux qui se portaient bien , continuèrent leur 
route , en bénissant la jeune hôtesse qui les avait 
charmés par sa figure, par sa voix et ses attentions 
délicates. 



Avant d'entrer dans la petite ville de M.artigny, la 
végétation reprend ses droits ; les rochers qui s'a- 
baissent se couvrent d'une terre végétale plus abon- 
dante; les tristes sapins, les noirs mélèzes, cèdent 
peu à peu le terrain aux arbres fruitiers de toute 
espèce. Les prairies sont entourées de clôtures vi- 
vaces; et les vergers arrosés par de petits courans 
d'eaux vives , rappellent aux Français ces cours om- 
bragées de la Normandie , si fraîches et si paisibles. 



DES VOYAGES. 3c>7 

Dans un cîc ces enclos où le soleil ne laissait entrer 
que ce qu'il fallait de lumière pour éclairer la scène , 
une grande femme, les pieds nus, un chapeau de paille 
suspendu à son bras , et tenant une jeune fille à la 
main , portait sur sa tête un enfant âgé de quelques 
mois. Cet enfant se jouait mollement sur une natte 
de jonc , recouverte de quelques morceaux de toile 
blanche. La pauvre mère , chargée de son précieux 
fardeau , suivait les détours d'un sentier frayé à tra- 
vers les herbes fleuries ; quelquefois les branches des 
arbres ou les ondulations du terrain , me la déro- 
baient; mais bientôt les petits pieds du bambin s'é- 
levaient au-dessus de ce berceau aérien ; il soulevait 
sa tête charmante , et alors mes frayeurs se dissi- 
paient. Car je tremblais qu'à chaque pas le pied de la 
nourrice ne se heurtât contre quelque pierre. J'igno- 
rais combien est industrieuse la tendresse d'une mère! 
Celle-ci, guidée par la nature seule, balançait son 
corps avec un art admirable. Elle sentait, aux mou- 
vemens égaux de son fils, qu'il ne courait aucun 
danger : sans doute elle chantait au*jsi quelques-uns 
de ces airs si doux qui appellent le sommeil sur les 
paupières de l'enfant. 

Ce groupe, digne du pinceau de l'Albane, dispa- 
rut bientôt à mes yeux ; mais le souvenir en restera 
toujours gravé dans ma mémoire. Ce sont là de ces 
spectacles enchanteurs qui calment une ame souf- 
frante , et chassent pour quelque temps les plus som- 
bres pensées. La mort, avec son triste cortège, est 



3o8 NOUVELLES ANNALES 

si loin des ébats innoccns de l'enfant qui ne fait en- 
core qu'essayer la vie ! 



Dans lés plaines de la Lombardie on pratique 
tin usage que l'on devrait adopter en France, et par- 
tout où l'on veut que les enfans prennent un accrois- 
sement rapide , et jouissent d'une santé brillante. 
Au lieu de laisser ces malheureux renfermés dans 
une salle basse et obscure (i), durant tout le temps 
que les père et mère passent au milieu des champs , 
le petit nourrisson est apporté dans un berceau et 
placé au bout du sillon , à l'ombre de ces vignes qui 
s'entrelacent d'une manière si pittoresque avec les 
mûriers; ou bien encore, il est ombragé par les 
hautes tiges du maïs. Tandis que la famille se livre à 
ses pénibles travaux, une jeune sœur, un frère en- 
core incapable de cultiver la terre , font sentinelle 
auprès de l'enfant qui dort; ils écartent les insectes 
malfaisans avec de légers rameaux; s'il s'éveille, ils 
apaisent ses cris par leurs caresses et par leurs jeux. 
ï)e temps en temps , la mère inquiète s'approche de 
la couche nomade, calme les douleurs de son fds en 
lui donnant le sein , et du milieu même du champ 
qu'elle cultive , l'endort par ses chansons rustiques. 
Ce berceau mobile, ces enfans qui l'entourent, leurs 
jeux , leurs caresses naïves , les arbres qui protègent 
cette scène maternelle , occupent agréablement l'es- 

(i) Comme dans l'Orléanais et la Touraine. 



DES VOYAGES. 3og 

prit du voyageur , et font naître en lui le doux sou- 
venir de sa mère et de sa patrie. 



Par une belle soirée du mois de mai, lorsque le 
soleil avait déjà disparu de l'étroit vallon de Saint» 
Gervais (i), deux jeunes Anglais, frais comme la 
rose , légers comme le chevreuil , bondissaient au 
milieu de la troupe morose des baigneurs souffrans, 
et presque toujours ennuyés , qui tâchent , chaque 
année , de dissiper des chagrins réels, plus que de 
guérir des maladies incertaines. Secouant le joug 
d'une gouvernante qui tenait d'une main mal assurée 
le sceptre provisoire de l'autorité maternelle, ces ai- 
mables lutins, invités plusieurs fois au repos de la 
nuit, dont l'heure accoutumée avait sonné depuis 
long-temps, échappaient à ses poursuites; pendant 
qu'elle les chassait devant elle vers le pavillon, comme 
une bergère fait de son troupeau peu docile , ils mé- 
ditaient de nouveaux moyens de fuite; et au moment 
même où la pauvre Mary croyait les tenir captifs, 
s'évadant par une issue qu'elle n'avait pas devinée, 
on les voyait reparaître au milieu d'une joie mo- 
queuse , parmi les spectateurs qui protégeaient cette 
lutte amusante. Lasse de perdre sa morale, ses me- 
naces et ses tendres rigueurs , Mary quelquefois re- 
courait à l'éloquence du sentiment, et faisait do beaux 
discours à nos petits drôles qui ne les écoutaient 

(1) Bains nouvellernent établis auprès de Sallenches. 



3 10 NOUVELLES ANNALES 

guère. Pour comprendre leur agilité , leurs ruses 
et leur tactique, il faut avoir vu courir dans la 
prairie un jeune coursier indompté, à qui son 
maître veut imposer le frein pour la première fois. 
Il bondit, il caracolîe; puis il s'approche et fuit, 
va et revient en hennissant. On le caresse, on va 
pour saisir sa crinière flottante, et, en trois sauts, 
il est à une énorme distance de la main qui croyait 
déjà le saisir. 

Pourtant cette petite rébellion prit fin. Les mutins 
avaient épuisé leurs forces; ils craignaient d'avoir 
contristé la bonne Mary : puis le bruit d'un fouet 
s'était fait entendre dans le lointain, et des éclaireurs 
annonçaient que les grands parens revenaient de leur 
course au plateau de Bellevue. Une capitulation en 
règle fut arrêtée : d'une part , on promit le silence 
le plus absolu sur cette légère désobéissance; de 
l'autre, on jura d'être à l'avenir plus sages et plus 
dociles. Alors les enfans, soumis et caressans, prirent 
le chemin de la chambre à coucher , non toutefois 
sans envoyer du haut balcon de leur fenêtre, des 
baisers et des complimens à la compagnie des bai- 
gneurs que cette folie avait beaucoup divertis. Où 
étaient les peintres qui ont une ame, pour saisir au 
vol ces petites espiègleries de l'enfance, et pour les 
encadrer dans un riant paysage? Mais le pinceau le 
plus fécond ne pourrait tout au plus fixer sur la 
toile qu'un instant bien fugitif. Malgré le talent de 
l'artiste le plus spirituel, il lui est impossible de re- 



DES VOYAGES. 3ll 

tracer clans un étroit espace une série de faits , et de 
représenter une comédie à cent actes divers; c'est à 
l'écrivain heureusement inspiré qu'il appartiendrait 
d'embrasser tout entier un sujet si riant. J'ai joui déli- 
cieusement a la vue de ces enfans qui tourbillon- 
naient près de moi : leurs propos naïfs, leurs caresses 
charmantes, leur jolie figure, leur aimable vaga- 
bondage , demanderaient un style plein de grâce , de 
légèreté, de vie et de fraîcheur. Ah! si les femmes 
me lisent , elles devineront ce qui manque à ce ré- 
cit, et leurs enfans s'y reconnaîtront peut-être. 



Si jamais le charme des contrastes m'a été révélé, 
c'est le jour où sortant des nuages et des neiges de la 
Grimsel (i), trop heureux de trouver un gîte et des 
botes bienveillans , après les inquiétudes poignantes 
et de véritables dangers, respirant un peu dans l'at- 
tente d'un repas et d'un repos bien nécessaire , je vis 
arriver sur les larges degrés de pierre de notre ché- 
tive hôtellerie, trois jeunes et jolies Bernoises. Om- 
bragées ou plutôt défendues par de larges parapluies 
en perkale bleue , ces voyageuses , dans tout le luxe 
de leur costume original , avaient courageusement , 
pendant sept heures, traversé les rochers entrecou- 
pés de ruisseaux, les pelouses glissantes, et reçu 

(1) Montagne des Alpes , entre le canton de Berne et le 
Ilaui-Yalais , à fi^ooo pieds au-dessus du niveau de la 
mer. 



3l2 NOUVELLES ANNALES 

des torrens de pluie, pour embrasser une sœur aînée 
et passer vingt-quatre beures auprès d'elle. La recon- 
naissance eut lieu sur la dernière marche de l'escalier. 
Alors les grands chapeaux de paille se heurtèrent, les 
manches bouffantes de toile blanche se confondirent 
pendant les étreintes de l'amitié , et ce groupe char- 
mant, après quelques paroles brèves et animées, pé- 
nétra dans l'Hospice (i) pour se reposer et réparer le 
désordre inévitable survenu dans la toilette du voyage. 

Ces femmes, qui venaient de la délicieuse vallée 
de Méringhen, en moins d'un quart- d'heure, avaient 
réparé leur joli accoutrement. Tapies dans un coin 
d'une salle étroite, timides et embarrassées devant 
des étrangers, elles finirent, à la sollicitation de la 
sœur aînée, par se mêler à la conversation géné- 
rale, voulurent bien me donner quelques leçons d'al- 
lemand, et la soirée se termina par des romances 
capables de faire oublier toutes les fatigues de la 
journée la plus malencontreuse. 

Certes, cette aimable réunion dans une cabane en- 
fumée , d'où l'œil, à travers de petites fenêtres, n'a- 
percevait au loin que des roches pelées et d'épais 
brouillards; ces cantatrices qui faisaient entendre 
des voix délicieuses au milieu de voyageurs de toute 
espèce , de patres grossiers , et de vieilles femmes 
vouées aux pénibles soins du ménage, tandis qu'un 

(1) Celte maison était autrefois desservie par des reli- 
gieux : l'intérêt fait aujourd'hui ce que conseillait la 



religion. 



DES VOYAGES. 3 I 3 

énorme chien des Alpes parcourait en gromelant 
l'auditoire attentif. Tout cela formait un spectacle 
bizarre et piquant. Lorsque blasés par la jouissance 
nous arrivons sans fatigue dans une loge , pour as- 
sister à un concert annoncé depuis long-temps, l'en- 
nui qui était entré avec nous s'assied sur les ban- 
quettes , et nous fait bailler toute la soirée , sauf 
pendant quelques passages qui réveillent notre 
oreille émoussée.... Mais à l'hospice du Griinsel , 
dans un désert, au milieu des embarras d'un hôtel 
ou plutôt d'une ferme, un concert improvisé vous 
charme et vous délasse. Vous écoutez tout attenti- 
vement, vous applaudissez à tout; vous voudriez que 
ces airs simples , ces chants qui sentent les montagnes 
et respirent la patrie , ne finissent jamais. Cependant 
les actrices et les spectateurs obéissent aux lois de la 
nature. Le sommeil réclame ses droits ; on cède à la 
nécessité Mais on s'endort dans une sorte d'i- 
vresse , en murmurant les paroles harmonieuses qui 
sont restées pour toujours gravées dans la'mémoire 
et dans le cœur. 



( i83o. ) tome i 21 



3l4 NOUVELLES ANNALES 



^^/W»^ r V^ , VVVW»^UAV^ Vty^^^y^T^v^'VTVX , a^/X,U/V^ V^\W^ 1 W\'WW , V4\^"^ , ^W^% -VW^Wfc, 



MELANGES 



SUR L'HINDOUSTAN. 



Géologie et minéralogie du pays compris entre 

Simlah (i) et TakJio. 

Par le docteur Govan. 

L'espace compris dans le bassin du Setledje à une 
élévation qui va de 9,000 ou 10,000 a près de 16,000 
pieds au-dessus du niveau de la mer, offre de vastes 
surfaces occupées par des modifications d'une ou deux, 
roches qui ne changent pas; ce sont principalement 
le gneiss et le mica-schiste, ou partiellement le gra- 
nité, avec un petit nombre d'assises subordonnées. 

Quelquefois des irruptions de torrens et des dé- 
bordemens de rivières, qui portent devant eux la dé- 
vastation, rendent service au minéralogiste en met- 
tant à découvert des couches et des veines. Des lits de 

(1) Simlah poste anglais dans les montagnes de PHin- 
doustan septentrional , entre le Setledje et le Djemna , à 
7,200 pieds au-dessus de la mer. 






DES VOYAGES, 3l5 

gypse ont été découverts de cette manière en 1829, 
ce qui a fourni un objet d'échange avec les habitans 
de la plaine. 

Le premier dépôt calcaire étendu succède au 
grauwacke, dans le bassin du Kouthar-Noddi , ri- 
vière du troisième ordre qui sort des hauteurs si- 
tuées à 6,000 pieds au-dessus de la mer dans le 
versant N. O, tourné vers le Setledje. La longueur 
du cours de cette rivière est de [\o à l[5 milles. « L'é- 
lévation absolue de son lit à Sabathou , est à peu 
près de 1,200 pieds au-dessous de ce lieu, ou de 
3,ooo pieds; celle du Setledje , au confluent des deux 
cours d'eau, est de i,5oo pieds calculée d'après 
des niveaux barométriques ; le terme de ^,ioo pieds 
étant pris pour celle de Sabathou, et i,o5o pieds 
pour celle de Sahanronporc. Des couches de tuf cal- 
caire, enveloppant des feuilles de mousses et d'autres 
matières, nommées ordinairement incrustations, s'y 
rencontrent sur différens points, et montrent la 
quantité de matière calcaire dissoute par les eaux 
et emportée des rochers où cette rivière prend nais- 
sance, ou sur lesquels elle passe. » 

M. Govan remarque qu'à peu de distance de Sa- 
bathou, ce qui paraît être la roche fondamentale de 
ce canton , est mis à nu par le Routhar - Noddi : 
c'est un schiste argileux en couches verticales , of- 
frant quelquefois une légère inclinaison a l'est, et 
dont la direction s'écarte peu de celle du N. au S. 
Près de Dion , au confluent d'un des principaux af- 



3lG NOUVELLES ANNALES 

fluens du Kouthar, où leur lit commun est- creusé 
a près de i,4°° pieds au-dessous du niveau de Sa- 
bathou , et où la stratification argileuse est bien 
manifeste , le lit de l'affluent, large de 3o à 4o pieds, 
court entre des précipices droits comme des murs à 
une hauteur de <|uelques centaines de pieds; l'on 
peut de chaque coté suivre l'extrémité de strates 
semblables qui ont été séparés , dans une direction 
presque la même que celle que Ton a observée dans 
le lit du Koutliar. 

Un des faits les plus frappans relativement au bas- 
sin du Kouthar est l'existence de plaines d'allu- 
yipnsj à différentes élévations sur ses bords, et entre 
plusieurs de ses berges; elles s'étendent, par exemple, 
à Kouniar en un plateau considérable. 

« On monte à cette plaine à travers des cours 
d'eau sinueux et à pente douce, qui sont les issues 
naturelles par lesquelles les eaux ont quitté et quit- 
tent maintenant les plaines plus hautes ; on a de 
chaque coté des hauteurs alluviales escarpées, sou- 
\enl comme des murs; elles offrent un refuge à des 
troupes nombreuses de pigeons sauvages. 

Une argile calcaire grisâtre, ou d'un jaune pale, 
mêlée de sable en proportions différentes, semble 
former la principale partie constituante de ces pré- 
cipices calcaires si abruptes , qui quelquefois s'é- 
lèvent de 5o à 200 pieds du lit de la rivière. La 
substance calcaire qu'ils contiennent semble , dans 
quelques endroits^ s'être contractée en un tuf cons*s- 



DES VOYAGES. 817 

tant en masses dures, irrégulières, aplaties, souvent 
cellulaires ou percées. Cette roche, et des masses 
plus tendres de marne dans laquelle on ne distin- 
guait pas le moindre reste organique, mais qui sou- 
vent était extrêmement chargée de suhstance car- 
bonatée, couvrent le lit de la rivière, au-delà de 
l'élévation de la portion rocailleuse de son lit, se 
prolongent dans le schiste argileux, et le remplissent 
d'une grande diversité de débris. » 

Suivant les observations barométriques , l'éléva- 
tion de Kouniar est degoo à i,o4o pieds au-dessous 
du niveau de Sabathou Le petit nombre de hauteurs 
rocailleuses qui percent le plateau de Kouniar pa- 
raissent être calcaires, de la même formation que 
celle dont il a été question près de Dion. 

« Tandis que les précipices alluviaux de Kouniar 
semblent reposer immédiatement sur le schiste ar- 
gileux , ceux de Kouthar s'élèvent, en quelques en- 
droits, à près de a5o pieds sur des couches de galets 
argileux, parmi lesquels on voit des masses ou des 
bolders de grauwacke qui forment les sommets de 
plusieurs éminences, s'élevant à 4>77° et 4V9 oc >piéds 
au-dessus du niveau de la mer. Le mont de Sou- 
gartehi, sur la rive gauche , a près de 5, 000 pieds 
d'élévation, et présente du schiste de grauwacke mi- 
cacé. Sur son somjmet, de vastes masses de grau» 
wacke ont le grain plus fm , et semblent passer au 
quartz rougcatre ou gris cendré. » 

Dans un mont palissade^ près de Sabathioto, sur 



3l8 NOUVELLES ANNALES 

la rive droite , le grauwacke montre une tendance 
à la structure amygdaloïdale. 

Dans le lit d'une des rivières dont il vient d'être 
question , on a trouvé une masse roulée de green- 
stone , c'est la seule de cette sorte de roche que 
M. Covan ait aperçue dans ces «mtons. On en ren- 
contre aussi d'énormes blocs sur la pente des bords 
d'une rivière , qui sont de schiste argileux , friable , 
d'un rouge foncé , fortement chargé d'oxide de fer , 
et qui contient également du gypse. Le schiste argi- 
leux renferme de même , dans quelques endroits , 
des couches de calcaire d'un bleu tendre , coupé 
dans toutes les directions par des veines de spath 
calcaire. 

A une hauteur de ^ioq pieds , à la surface su- 
périeure d'une couche de calcaire , reposant sur du 
schiste argileux ^ on rencontre la première couche 
dans laquelle M. Govan ait observé des restes orga- 
niques en quantité. 

« Quoique la masse entière de ce calcaire semble 
dans plusieurs endroits consister en un amas de co- 
quilles ou de leurs débris , dans lesquels on ne 
peut voir la matière de la coquille, ce n'est qu'a- 
près de longues recherches que l'on en trouve des 
échantillons contenant leurs restes en assez bon 
état pour qu'on puisse les rapporter avec exacti- 
tude à quelque genre. » 

Les principaux restes organiques découverts par 
M. Govan , étaient à une élévation d'environ i,5oo 



DES VOYAGES. 3lO, 

pieds , dans des localités situées entre les affluens 
du Setledje , à la rive gauche et sur le flanc nord- 
est des sommets neigeux , au-delà desquels cette ri- 
vière a sa source ; ils sont à la surface d'une couche 
d'argile schisteuse qui se décompose. L'ammonite ou 
nautile paraît être le plus distinct, ainsi que quelques 
espèces de cardium, etc. 

Jusqu'à ce que l'on obtienne des échantillons plus 
complets, il serait prématuré d'essayer de décider à 
quel genre appartiennent les coquilles contenues 
dans le calcaire ; mais l'on peut observer que ce sont 
particulièrement des bivalves. 

Depuis le niveau du lit du Kouthar à Dionthel 
au sommet du Takho, on rencontre des variétés de 
roches porphyritiques et de conglomérats compacts 
et schisteux, dont les limites n'ont pas encore été 
déterminées. Le sommet de Takho offre du mica- 
schiste contenant des grenats , et se dirigeant à l'est. 
Il est associé à du quartz gris, et renferme plusieurs 
masses de quartz blanc de neige et vitreux. Un des 
torrens du voisinage abonde en minerai de fer ma- 
gnétique : on regarde le métal qui en provient comme 
d'excellente qualité. 

Minéraux du Gundwana et de VOrissa. 

M. Rose , ingénieur , fit présent, le L\ février 1829, 
au comité de physique de la Société asiatique de 
Calcutta, d'une collection d'échantillons de minéraux 



32 O NOUVELLES ANNALES 

recueillis durant une inspection des routes de Mid~ 
napour et de Sombhelpour, et de là à Cottak et à 
Balasore. 

Le minerai avec lequel on fabrique le fer à Am- 
diah , sur la route de Sombhelpour , se tire d'une 
rangée de montagnes à peu près à deux milles au 
nord de ce village. Le procédé employé pour le 
fondre est le même que dans tout le pays. On peut le 
qualifier simple et grossier; le voici : 

Les ouvriers réduisent le minerai en poudre ; font 
un four en terre, qui est arrondi et ouvert au fond 
rétréci au sommet ; il y a au centre , au-dessus du 
foyer, un cylindre en terre qui sert de cheminée; 
on le remplit de charbon; on allume le feu dessous, 
on jette en petite quantité le minerai pulvérisé sur le 
charbon dans la cheminée , et quand il est fondu , il 
tombe dans le four dont la bouche est fermée avec 
de la terre pour empêcher que l'air n'y pénètre , à 
l'exception de celui qui est procuré par deux soufflets 
construits grossièrement; la quantité qu'ils en four- 
nissent est remarquable. 

A Sombhelpour, le Mahaneddi a plus d'un mille 
de largeur d'une rive à l'autre, et a un lit très ro- 
cailleux ; des fragmens et des blocs de rochers que 
l'on y voit sont très grands. Il coule au sud-est , et 
au mois de mars, sa largeur entre les berges est de 
3oo pieds, et sa profondeur de 4; mais dans les 
temps de pluie , la rivière s'élève assez haut pour 
que les rochers qui remplissent son lit disparaissent. 



DES VOYAGES. 3^1 

M. Rose a aussi envoyé à la Société divers échan- 
tillons recueillis dans le canal du confluent de Tlb et 
du Mahaneddi , à près de t i milles au nord-ouest de 
Sombhelpour. On trouve fréquemment des diamans 
dans le sable de 11b. Les D'jharras, classe d'Hindous, 
les cherchent pour le compte du radjah. On ren- 
contre aussi des diamans dans le lit du Mahaneddi , 
mais jamais au-dessous de Sonepour , à près de 60 
milles de Sombhelpour. 

Géologie du pays entre Jiaïdernbad et Masu/i- 

patan. 

Par M. Macpherson } lieutenant du 1er re'giment d'infanterie de 

Madras. 

Les groupes de montagne de la péninsule de 
l'Inde peuvent être considérés comme tenant par 
leur connexion immédiate à l'une ou l'autre ligne 
des Ghâts, et sous le rapport plus vaste de leur po- 
sition comme une continuation des branches qui 
dépendant de la chaîne de l'Himalaya s'abaissent 
respectivement dans les plaines du Gange et du 
Sindh. A part des considérations d'analogie géogra- 
phique, la région qui s'abaisse au nord de la Kistna, 
de Haïderabad a Masulipaian , offre des carac- 
tères semblables à ceux des montagnes de la ligne 
du Setledje avec laquelle elle réclame de l'affinité. 
Cette portion de l'inclinaison orientale est primi- 
tive, et la formation superposée qui lui succède la 



32 1 NOUVELLES ANNALES 

première dans l'ouest, s'étendant jusqu'à la cote op- 
posée, présente une série complète d'une grande 
division. Son plan est traversé par les rangées de 
montagnes de Haïderabad, de Condapilly et de 
Beizouarra. La région granitique embrasse la pre- 
mière, et s'étend jusqu'à la naissance du gneiss qui 
forme le talus occidental de la seconde. Le quartz , 
auquel passe le gneiss, forme seul le canton occi- 
dental du groupe de Condapilly; et celui de Bei- 
zouarra montre un vaste dépôt de scbiste argileux. 
Au-delà de Singavéram on voit des masses énor- 
mes de fer magnétique, tantôt de niveau avec le 
granité de la vallée, tantôt s'élevant irrégulièrement 
au-dessus. A Nundigaum on aperçoit du calcaire 
primitif, de la chlorite, du schiste, etc. En Rappro- 
chant de la partie orientale du groupe de Condapilly, 
qui s'élève brusquement en s'entrecroisant au-delà de 
Porteal , ces cantons s'abaissent dans une plaine al- 
luviale. L'immense alluvion d'Ellore, entre l'entrée 
des deux grandes rivières , présente un dépôt cal- 
caire uniforme reposant sur une couche à diamant. 
Dans le voisinage de Porteal la terre végétale de la 
superficie a quinze pieds d'épaisseur, la couche de 
tuf en a cinq à six, et le lit de diamant deux. L'obs- 
curité attachée à l'histoire géologique du diamant 
résulte plutôt de l'insuffisance des recherches que 
de la nature des terrains d'alluvion avec lesquels 
cette substance est généralement associée. Sa matrice 
dans l'Inde et au Brésil paraît être évidemment uu 



DES VOYAGES. 323 

conglomérat tic grès uni généralement à des roches 
carbonatées; c'est à cette série que les sédimens qui 
contiennent cette gemme peuvent être uniformément 
assignés. 

Les groupes de Condapilly et de Beizouarra con- 
tiennent des grenats et des minéraux très variés, 
tandis que les montagnes de la côte plus au sud 
paraissent offrir des suites riches et presque conti- 
nues de dépôts métalliques : il ne faudrait que du 
travail et des capitaux pour en faire des sources pré- 
cieuses d'opulence. 

Climat de Allahabad. 

Extrait du rapport de M. Tytlor, dans Calcutta governement 

gazette. 

Le climat de ce canton se distingue par son ex- 
trême sécheresse durant une partie de l'année, et par 
une humidité excessive durant une autre. On y ob- 
serve trois saisons différentes et bien distinctes , la 
chaude, l'humide, la froide. La première commence 
vers le milieu de mars, généralement le 12 ou le 
i5, lorsque le soleil revient vers Féquateur, et la 
température s'élève constamment jusque vers le i5 ou 
20 de juin : alors arrivent les pluies, c'est la saison 
humide. Le caractère de la saison chaude est ainsi 
une sécheresse excessive accompagnée de fortes raf- 
fales. La surface de la terre devient complètement 
brûlée; les petites plantes se flétrissent, et dans plu- 



< 



3^4 NOUVELLES ANNALES 

sieurs endroits à peine découvre-t-on quelque vestige 
le végétation; l'aspect du terrain dans ces lieux est 
celui d'un désert de sable. Le vent qui durant les 
mois précédens soufflait de l'ouest, augmente consi- 
dérablement de violence, à cause de la raréfaction de 
l'air, du côté de la source de la chaleur, c'est-à-dire 
du coté du soleil ; et les couches inférieures de l'at- 
mosphère recevant de forces émissions de calorique 
de la superficie du sol, s'échauffent singulièrement 
et produisent ces courans atmosphériques nommés 
vents chauds. Ceux-ci commencent vers 10 heures 
du matin et cessent vers 5 heures du soir ; mais dans 
quelques parties de l'Inde ils continuent plus ou 
moin» pendant la nuit. Durant la saison chaude , le 
thermomètre à l'ombre monte quelquefois jusqu'à 
112 et iao° (35 Q 5i à 3o,° 8) et dans la partie la plus 
froide de la maison, il baisse rarement au-dessous 
de 8o ou o,o (2i° 3i à a 5° 75) dans le milieu du 
jour. 

La saison pluvieuse commence du i5 au 20 juin 
et dure ordinairement jusqu'à la fin de septembre ou 
aux premiers jours d'octobre. La quantité de pluie 
est quelquefois très grande, les terres basses sont 
entièrement inondées , et les cantons élevés sont 
coupés en ravins profonds qui envoient des torrens 
dans les plaines et aux rivières. Dans beaucoup de 
lieux, Feau séjourne pendant quelques mois sur la 
surface du terrain : auparavant il était aride et dé- 
nué de végétation, maintenant il est partout ('ouvert 



DES VOYAGES. 3^5 

d'une riche verdure. Dans cette période les orages 
accompagnés de tonnerre et d'éclairs sont fréquens : 
entre les ondées, l'atmosphère est souvent tranquille; 
et l'air dont la température est très haute, est lourd 
et désagréable. 

La saison froide commence assez tard dans le 
mois d'octobre, et dure jusqu'à la fin de février. 
Alors le thermomètre descend fréquemment pen- 
dant la nuit jusqu'au point de la glace , et quelque- 
fois va au-dessous* Le soleil a souvent, à cause de la 
clarté de l'atmosphère, une grande force, et fait 
élever du sol humide des quantités considérables de 
vapeurs qui se condensant pendant la nuit, retom- 
bent en forme de rosée très abondante; celle-ci hu- 
mecte la surface du terrain et les feuilles des plantes; 
de sorte que la végétation ne cesse pas de déployer 
sa magnificence jusqu'à la saison chaude. Cette rosée, 
par son excès, nuit quelquefois aux récoltes. 

Antiquités. 

A peu près à trente milles au nord de Dacca, à 
quelques milles au-dessus de remplacement de l'an- 
cienne forteresse d'Akdala, et à peu de distance des 
rives du Lockiah, se trouve Maousa Radiabarv ap- 
partenant au pergannah de Bhowal,et renfermé dans 
la division moderne du thannali de Djamalpore. Là 
sur la cime d'un coteau peu élevé on voit un ancien 
édifice appelé par les indigènes Moggès Nat. II est de 



3^6 NOUVELLES ANNALES 

forme pyramidale , comme tous ceux de même genre 
dans l'Hindoustan , mais extrêmement solide, et con- 
tient une petite chambre carrée , voûtée. Il est très 
délabré, mais maintenu par quelques vieux arbres 
des banians , qui l'ont entouré de leurs racines 
entrelacées, dont plusieurs sont très grosses : ces 
arbres attestent l'antiquité de ce monument, par 
leur vaste dimension et leur âge. Leur position éle- 
vée en fait aussi un point de reconnaissance visible 
à une distance considérable. Tout près de cette pyra- 
mide, il y a un réservoir assez grand qui a certaine- 
ment coûté beaucoup de travail et de grosses sommes: 
il doit avoir été creusé durant la période florissante 
des radjahs hindous. Il paraît que d'autres édifices 
étaient voisins de la pyramide. 

A peu près à deux milles au nord-ouest de cet édi- 
fice, s'élevait le palais de Radjah Tchenda ; sur une 
petite colline entourée d'un fossé large et profond : 
l'intérieur est couvert débroussailles et d'herbes, mais 
un grand réservoir nommé le Denwa Dighi et les 
débris épars d'anciens bâtimens en briques, montrent 
que ce lieu fut jadis habité par Fhomme. 

Suivant la tradition vulgaire relative au monu- 
ment pyramidal, la rani Moggi, après une longue sé- 
paration partit avec une suite magnifique pour aller 
voir son frèreïchenda radjah. Celui-ci averti de l'ap- 
proche d'une troupe nombreuse d'hommes armés, 
s'imagina que les musulmans venaient piller son pa- 
lais , et s'enfuit aussitôt. Cependant la rani ayant 



DES VOYAGES, 3^7 

apaisé ses craintes, le frère et la sœur se rencontrèrent 
en ce lieu ; et l'édifice fut érigé par la rani en mé- 
moire de cet événement. 

Il y a une quarantaine d'années, un paysan ou 
rayât countch qui creusait la terre, trouva une ta- 
blette de cuivre. Elle fut envoyée à Lackbenaraïn 
raë zemindar de Bhowal : Goiacknarian raë , fils 
de ce dernier, l'a donnée à M. Walters, membre de 
la société de Calcutta. Elle paraît être écrite en carac- 
tères devanagari, sanscrits, et bengali. Après beau- 
coup de peine elle a été déchiffrée en partie par 
Bheyrob Tchender Terklankar pundit de la cour de 
justice delà ville deDacca; elle contient, suivant lui, 
l'acte par lequel Dan Pouttour radjab Djaiè Sin dis- 
pose de ses biens : cette pièce commence par une in- 
vocation à Narayounou, puis vient la nomenclature 
des objets donnés, parmi lesquels il y a des royaumes, 
et la désignation des personnes auxquelles ils sont 
laissés. M. Waltersse fiant à l'exactitude du travail du 
pundit croit pouvoir fixer la date du document vers 
le milieu du quinzième siècle de notre ère, il aurait 
ainsi trois cent quatre-vingts ans d'antiquité. 

Dans la séance du 6 mai 1 829 , le secrétaire de la 
société asiatique de Calcutta a lu des observations 

sur la tablette de cuivre et sur les inductions de M. 

Walters, tirées de la traduction du pundit. 

L'inscription est dans un caractère qui en grande 

partie ressemble au bengali moderne; mais quelques 

lettres sont d'une forme inusitée, d'autres ne sont pas 



3^8 NOUVELLES ANNALES 

déchiffrables; une portion considérable de la plaque 
est usée, de sorte que les lettres ne sont plus lisibles. 
Quant à la copie faite par le pundit, elle est extrê- 
mement et inutilement défectueuse; à peine la moi- 
tié de la tablette est copiée, et dans ce qui est donné 
on rencontre des phrases tronquées et détachées , 
et fréquemment des syllabes et des lettres isolées. 
Elle ne garantit nullement l'explication donnée ; el 
tout ce qui concerne la donation où il est question 
d'éléphans , de pièces d'or, de roupies, d'esclaves, 
paraît être de l'invention du pundit. 

Une nouvelle copie a été faite à Calcutta par trois 
pundits; en la comparant avec l'original on a pu 
s'assurer de sa fidélité. Il en résulte que cette inscrip- 
tion ressemble aux documens du même ^enre; elle 
contient une concession de villages et non de pro- 
vinces, faite à des brahmines et non à des princes. 
Elle offre une généalogie qui pourrait être précieuse, 
s'il y avait moyen de la suivre distinctement, mais 
les noms sont en trop mauvais état pour présenter 
un résultat satisfaisant. Tout ce qu'on peut inférer du 
nom de Belal Va Vellala Sena , roi hindou du Ben- 
gale dans le douzième siècle de notre ère, c'est que 
l'inscription est de cette période. L'inscription pour- 
rait jeter quelque lumière sur la généalogie de la fa- 
mille régnante au Bengale dans les onzième et clou- 
zième siècles, si on vient à bout de la déchiffrer 
d'une manière satisfaisante ; mais le mauvais état de là 
plaque de cuivre, rend ce résultat très problématique. 



DES VOYAGES. 3'2Q 

Une autre plaque de cuivre a été trouvée en no- 
vembre 1828 près de Djousie sur la rive gauche ou 
septentrionale du Gange, vis a vis d'Allahabad, et 
contient une concession d'un village par un radjah. 
Aujourd'hui ce village n'existe plus, et son nom est 
inconnu ; néanmoins on voit encore de vastes ruines 
dans cet endroit , et suivant la relation , la ville 
fut détruite il y a 5oo ans par un tremblement de 
terre, en punition de la perversité des habitans. 

Sur quelques fêtes des Hindous. 

Babou Ramcommaul chen , brahmine et membre 
de la société asiatique de Calcutta , définit ainsi le 
tcharak ou tchakra , dans un mémoire lu à cette 
compagnie. Ce mot signifie un cercle ou un mou- 
vement dans une direction circulaire. Le Tcharak 
sannyasa implique le renoncement aux occupations 
mondaines, les abstinences et les privations, et 
l'observation de pénitences pour se rendre Siva pro- 
pice. Cette fête est improprement nommée par plu- 
sieurs personnes tcharak poudja , peut-être d'après 
une idée que toute cérémonie pratiquée par les Hin- 
dous du Bengale est une poudja, et quoique exécutée 
seulement par des gens des classes les plus basses ; 
tout le corps des Hindous est pour ainsi dire devenu 
accusable des superstitions d'un petit nombre. 

Il y a deux espèces de sannyasas : le siva sannyasa 
et le dharma sannyasa ; le premier se célèbre dans 
( i83o. ) tome 1. 11 



33o NOUVELLES ANNALES 

le mois de tchovtra, et le second dans celui de bai- 
sakha. Les gens qui pratiquent ces sannyasas sont 
nommes sannyasis. Le tcharak sannyasa dure un 
mois, et le dharma seulement quinze jours. 

Le tcharak n'est pratiqué que par des hommes 
de la caste des soudra , et généralement par les gens 
les plus dissolus des castes les plus hasses. L'institu- 
tion de cette fête est attribuée à Vanou radjah., mo- 
narque, et daitya qui, par des actes de renoncement 
à lui-même et de torture , obtint la faveur spéciale 
de Mahadéva. Quelques-uns de ceux qui observent 
ce rite , le considèrent comme un acte de piété en 
commémoration de Vanou radjah , mais le plus 
grand nombre ne s'y conforme qne pour gagner de 
l'argent, en se donnant en spectacle, ou pour ac- 
quérir la réputation de souffrir courageusement. 
Toutefois, dans quelques cas, la pénitence est obli- 
gatoire; par exemple, des parens accablés de mal- 
heurs ou de chagrins ont fait à Siva le vœu que leurs 
enfans exécuteront le sannyasa pendant un certain 
nombre d'années : les fils doivent l'accomplir. 

La forme et la manière du sannyasa varient; les 
cérémonies primitives ont été multipliées , et des 
additions ont été faites suivant la fantaisie des gens. 
Le temps du sannyasa a été réduit d'un mois à quinze, 
à huit , à quatre et à deux jours , enfin dans quelques 
cas seulement à un jour. En somme , une cérémonie 
qui pouvait être considérée dans l'origine comme un 
acte de dévotion , a dégénéré en un simple prétexte 



DES VOYAGES. 33 I 

de boire, de jouer, de se livrer à la dissipation et 
à l'immoralité. 

Voici les cérémonies telles qu'elles se pratiquent 
maintenant. Le kanta sannyasa et le phalabhanga 
consiste à se jeter sur des branches de plantes épi- 
neuses répandues à terre, à les ramasser ainsi que 
les fruits, et à vivre seulement de ceux-ci. Le pata 
sannyasa consiste à se laisser tomber d'un échafaud 
dressé devant l'image de Siva , sur une rangée de 
bâti ou couteaux. Le phoula sannyasa, ou comme on 
le nomme aussi l'agouta sannyasa , est de ramasser 
des matières combustibles , et de jouer avec ces sub- 
stances quand elles sont embrasées. Souvent on se les 
procure en pillant les jardins, et enlevant les ba- 
lustrades, les portes, les encadremens de fenêtres: 
le soir on fait un feu de joie de tous ces objets, on 
saute et on se promène par-dessus la flamme, et on 
joue avec les cendres chaudes , en se les jetant de l'un 
à l'autre. Lenila sannyasa est l'adoration de la déesse 
Nilavati, épouse de Siva. Les dévots visitent les ka- 
lighat ou les temples de Sacti et de Siva, où ils se 
percent les cotés, la langue et la peau du front. 
Dans ces occasions ont fait une quête dans l'assemblée, 
mais les spectateurs bien loin d'encourager ces gens 
qui se torturent , leur donnent quelque chose pour 
se débarrasser de ce spectacle dégoûtant. Le djouhla 
sannyasa consiste à grimper sur un échafaud , et à 
se suspendre la tête en bas au-dessus d'un feu ardent. 
Le tcharak sannyasa est l'action de tourner sur le 



3j2 nouvelles annales 

tcharak gakh, ou poteau érigé à cet effet, et pendant 
ce temps, le personnage dévoué mange du son. 

Les instrumens employés dans les tcharak con- 
sistent en cordes, poteaux , clous , pointes , crochets. 
Le vetrasana ( le rotin ou bâton de sanyassi) est un 
emblème d'autorité. Quand une dispute s'élève entre 
le prêtre et les sannyasis , ou quand ces derniers , 
dans leurs processions, rencontrent une autre troupe, 
ils posent le vetrasana en travers de la route et de 
l'entrée de la maison de Siva. La troupe contre la- 
quelle il a été placé doit s'arrêter à l'instant , parce 
que l'on ne peut passer sur cette barre sacrée sans 
violer les lois du tcharak, et sans commettre un pé- 
ché qui lui ôterait la possibilité de devenir de nou- 
veau sannyasi. A la fin on n'obtient , qu'à certaines 
conditions , la permission de passer sur le vetrasana. 



DES VOYAGES. 



30 '2 



^H/TV^^/Tiflk VV^^/VT^'VlV^ia/V^'WV^^/UTL'VV^.^/iy^ VTWW^WTk VV^ WV* ^VW^ , ^&' , mHV%< ^TVlfc wtv^n, 



VOYAGES 



DANS 



LE MEXIQUE. 

PAR M. LE D« G. SCHIEDE DE CASSEL. 



Le 28 novembre 1828, je partis à cheval de Ja- 
lapa , avec M. Deppe , mon compagnon de voyage , 
pour aller a Papantla, situé dans le pays chaud, ou 
Tlerra caliente. J'avais eu l'intention de faire cette 
excursion à pied, les avis de mes amis m'en dissua- 
dèrent. Notre domestique indien ne voulut pas nous 
suivre , parce que tous les habitans du pays haut ont 
une aversion extrême pour descendre dans la région 
inférieure. Un jeune homme gai et dispos, fils de 
païens blancs , consentit à nous accompagner , et 
nous nous mîmes en route. Nous avions de plus avec 
nous un conducteur de mulets , et deux de ces ani- 
maux pour porter le bagage. Passant par la Bande- 
rilla San Miguel del Soldado et las Vigas, nous 
montâmes constamment , et traversâmes un pays très 
âpre; au-delà de la Gruz blanca, nous descendîmes 
au milieu de forêts d'arbres résineux; à Jalacingo, 
nous retrouvâmes la douceur du climat de Jalapa. 



334 NOUVELLES ANNALES 

En sortant de ce lieu , le chemin était si mauvais , 
qu'il fallut doubler le nombre des mulets. 

Partis le matin de Jalacingo, nous avions parcouru 
à peu près deux lieues, lorsque nous entrâmes dans 
une des plus belles forets du pays tempéré ( tierra 
templada ), que j'eusse jamais vue. La matinée était 
superbe : une végétation fraîche, telle que celle qui 
est le partage exclusif des contrées où règne un 
printemps éternel , nous entourait et frappait nos 
yeux partout où ils se tournaient. Sur une pente es- 
carpée s'élevaient de grands arbres, à l'ombre des- 
quels croissaient des fougères hautes de trente pieds; 
à gauche, au fond d'un abîme, des chutes d'eau 
écumeuses : le sol , les rochers , les troncs des arbres 
étaient revêtus de plantes d'une verdure tendre , en 
fleurs , et des formes les plus délicates. Nous conti- 
nuâmes à jouir de ce spectacle ravissant pendant près 
d'une demi-heure. Ensuite nous entrâmes dans une 
atmosphère plus chaude, et, en même temps, la vé- 
gétation offrit davantage le caractère intertropical. 
Du haut de dos de montagne découverts, la vue se 
portait au loin sur des paysages pittoresques. Vers 
le soir , après avoir descendu d'environ 3,ooo pieds, 
nous arrivâmes à Huistanaico, village de la Tierra 
caliente. Le lendemain , nous continuâmes à des- 
cendre vers Mctapulco et Guapa, où nous passâmes 
la nuit. Cuapa est sur une colline basse , entourée 
de forêts épaisses, composées en grande partie de 
bambous, qui est la forme de plante la plus pittoresque 



DES VOYAGES. 335 

que je connaisse. Le soir , nous découvrîmes les mon- 
tagnes de Chicantla , le coffre de Perote et les monts 
d'aspect grotesque , qui sont du côté de la mer. La 
cabane où nous dormîmes était \ comme toutes celles 
de ce canton, construite en bambous et couverte en 
feuilles de palmier. 

Au-delà de Cuapa , nous voyageâmes dans une fo- 
ret sombre et fraîche , où j'aperçus pour la première 
fois le myrte piment. Ensuite nous atteignîmes un 
marais où les chevaux restaient souvent embourbés ; 
les halliers, composés de bamboux épineux, et tom- 
bant en décomposition, nous causaient de grands 
embarras. Enfin , nous parvînmes à la savane de Me- 
sacbica , et au village de ce nom. Une chétive cabane 
nous reçut , et ne nous procura guère d'autre com- 
modité que celle de nous mettre à couvert. Dans 
cette région, quand on arrive dans un lieu où l'on 
veut passer la nuit, on va de maison en maison, et 
Ion demande au propriétaire s'il veut que l'on entre 
chez lui : l'on ne s'arrête que lorsque l'on a obtenu 
l'hospitalité. Alors on décharge les bétes de somme , 
on apporte tout le bagage dans la maison, et l'on 
cherche à terre un espace non raboteux alin d'y 
étendre son lit. 

Les savanes de Mesacbica , étant arrosées par de 
nombreux ruisseaux , sont infestées de moustiques, 
qui, dès que l'on s'arrête seulement quelques instans, 
couvrent et tourmentent les parties du corps laissées 
à découvert. 



336 NOUVELLES ANNALES 

De Mesachica , nous sommes allés à Mapilque; 
nous avons pris notre gîte dans une cabane dont le 
maître était absent : il ne s'y trouvait absolument 
rien ; faute de vivres , il a fallu partager le biscuit 
du muletier. C'est dans une forêt voisine que sont 
les ruines d'Elpueblo piejo de Mapilque, ancienne 
ville mexicaine. Pendant la nuit , les zancudos , es- 
pèce de moucheron qui remplaçait les moustiques , 
et les chauve-souris qui volaient dans la hutte , ne 
me laissèrent pas un instant de sommeil : divers 
empêchemens s'étaient opposés à ce que l'on tendît la 
moustiquière. Pendant la nuit, les chauve-souris su- 
cent le sang des hommes endormis, de même que 
celui des chevaux; mais leur morsure n'est ni dou- 
loureuse ni dangereuse. 

Nous passâmes la journée suivante à Mapilque , 
et le soir nous prîmes le chemin des ruines du Pue- 
blo viejo , qui sont enterrées dans une forêt touffue. 
Nous y comptâmes vingt maisons ; il y en avait une 
fort grande , sa longueur était de soixante-dix pas ; il 
nous sembla que c'était un palais. Les restes des mai- 
sons ont à peine six pieds de haut , les débris du pa- 
lais en ont dix : la partie supérieure manque entiè- 
rement ; il n'y a que la base des murs que l'on voit 
encore distinctement. Leur forme me fit d'abord 
supposer qu'ils appartenaient à un système de py- 
ramides , telles qu'il en existe dans d'autres cantons 
du Mexique. Mais ensuite, il me parut plus vraisem- 
blable que ce pouvaient être les restes d'habitations, 



DES VOYAGES. 337 

bien que je fusse étonné de ce que leur partie supé- 
rieure fût tellement détruite, qu'il n'y en eût plus de 
traces. Peut-être les maisons étaient-elles en bois et 
les fondemens en pierre ? 

De Mapilque, nous sommes allés par un mauvais 
chemin à Papantla. L'Estero, sur le Rio de Tecoluta, 
fut le premier grand village indien que nous vîmes. 
Il est habité par des Totenaques ; ils parlent une 
langue différente de l'aztèque, usité par les Indiens 
des environs de Jalapa ; il y en a bien peu qui com- 
prennent l'espagnol. Le lendemain, nous entrâmes 
dans Papantla. 

Les Indiens de ce canton ne sont pas médians ; 
mais ils se montrent très réservés envers les créoles 
ou gente de razon : il est donc très difficile de les bien 
connaître, car la plupart sont restés fidèles à la langue 
totenaque ; ils semblent être moins dociles que les 
Indiens de Jalapa : peut-être parce qu'ils vivent en- 
semble en masses compactes, ne sont pas opprimés, 
et vivent dans des montagnes où ils ont tout en 
abondance. En effet , le canton de Papantla est extrê- 
mement riche en productions du règne végétal , no- 
tamment en vanille, piment et salsepareille qui 
croissent spontanément dans les forêts. On ne 
peut se faire une idée de la facilité avec laquelle un 
Papantéco gagne une piastre. On cultive cependant 
aussi la vanille , mais cela n'exige pas un grand tra- 
vail. On fait tous les ans deux récoltes de maïs; la 
banane ne coûte presque aucun soin ; il en est de 



338 NOUVELLES ANNALES 

même de beaucoup d'autres fruits et racines comes- 
tibles. Le coton, le tabac , la canne à sucre, dont ou 
extrait de Peau-de-vie par la distillation , viennent 
très bien : ce n'est que parce qu'on n'en a pas l'en- 
vie que l'on ne plante pas le cafier. Au milieu de 
cette profusion d'objets nécessaires à la vie, l'Indien 
n'a que très peu de besoins ; il mange des tortillas 
avec du piment , des bananes et quelques racines ; 
il est satisfait parce qu'il ne connaît rien de mieux. 
S'il veut se construire une maison, il va dans la fo- 
rêt voisine remplie des plus beaux arbres, coupe 
avec le coutelas qu'il porte toujours à son côté , dès 
qu'il sort du village , un certain nombre de pieux ; 
il les apporte sur son terrain, les enfonce en terre, 
et les enduit de terre et de mortier; il fait le toit 
avec une espèce de bois d'acajou, ou plus fréquem- 
ment avec des bottes de paille. Son lit consiste en 
baguettes de bambou fendu , sur lesquelles il arrange 
une couverture tressée. Il tire de la forêt la cire qui 
lui sert à éclairer sa cabane clans la soirée. Sa prin- 
cipale dépense est celle de ses babits, qu'il achète 
les plus beaux qu'il lui est possible , pourvu qu'ils 
soient légers et simples. Les hommes portent une 
culotte courte en toile, attachée par une ceinture , 
et retroussée le dimanche par en bas , de la même 
manière qu'autrefois , en Europe , on arrangeait les 
bouts d'une cravate blanche. La seconde .pièce du 
vêtement est une chemise , souvent à jabot , qui passe 
par-dessus la culotte. C'est habillé ainsi , de blanc 



DES VOYAGES. 33g 

éblouissant , que l'Indien se montre toujours dans le 
courant de la semaine et le dimanche, sauf que ce 
jour-là la toile est plus fine. 

En général, les Indiennes sont également vêtues 
de blanc. Elles ont une robe de toile de coton blan- 
che qui descend jusqu'aux hanches , est retroussée 
d'un côté , et , pour le dimanche , brodée en fleurs 
et autres figures de couleur rouge et bleue : elles 
passent par-dessus une pièce de toile qui a une ou- 
verture pour la tête, et se termine en pointe par de- 
vant et par derrière. Elles nattent leurs cheveux en 
tresses , avec des rubans de couleur , et les entor- 
tillent autour de la tête. 

Quoique les Indiens dépensent beaucoup d'argent 
pour s'habiller, cela ne suffit pas pour employer tout 
ce qu'ils ont gagné. Prêter des capitaux à intérêt , 
est une chose qu'ils ne connaissent pas; et d'ailleurs 
dans un pays où il n'y a pas d'industrie , ils ne trou- 
veraient pas beaucoup de preneurs. En conséquence, 
l'Indien enterre son argent, et au moment de sa 
mort il ne dit pas à son plus proche parent où il a 
déposé son trésor, afin qu'il ne lui fasse pas faute 
quand il ressuscitera. Je ne crois pas que cette idée 
vienne du christianisme , je pense qu'elle s'est pro- 
pagée chez ces gens -là depuis les temps les plus 
anciens. Le curé de ces Indiens se plaignait de ce 
qu'ils n'étaient pas de bons catholiques : ce qui con- 
firme ma conjecture. 

De Papantla , nous allâmes à l'embouchure du Rio 



34o NOUVELLES ANNALES 

de Tecoluta , et nous fîmes une ample collection 
d'objets d'histoire naturelle. Les Indiens vinrent en 
grand nombre me consulter ; ils ont rarement recours 
aux médecins : leurs femmes les guérissent par des 
médicarnens domestiques; mais la triste maladie ré- 
pandue dans les pays civilisés , comme dans ceux qui 
ne le sont qu'à moitié , l'est malheureusement aussi 
dans ce canton : ce qui occupe le plus les médecins. 
En général, nous avons trouvé ici moins de plantes 
curieuses que dans les environs de Jalapa. On y ré- 
colte de la salsepareille , de la résine de sandragon , 
du piment, de la vanille. De Tecoluta, nous ga- 
gnâmes la plaine qui s'étend le long de la côte jus- 
qu'à Nautla. La mer brise avec tant de violence sur 
le rivage, qu'on en entend le bruit à trois lieues de 
distance. Nous remontâmes en pirogue la rivière de 
Nautla jusqu'à ce village, qui est dans une situation 
très pittoresque. 

Notre pirogue se glissait à travers les bouquets de 
manglier, singulier arbre qui croît aux embouchures 
des rivières de la zone torride. Il forme des groupes 
très touffus, est suspendu au-dessus de l'eau, et 
trouve un appui et sa nourriture par le moyen de ses 
racines qui descendent des branches. Au-delà de ces 
bocages bizarres , on aperçoit les montagnes impo- 
santes des environs de Misantla. 

A Nautla , nous reçûmes l'hospitalité chez un Es- 
pagnol : ces hommes persécutés au Mexique s'at- 
tachent volontiers aux autres Européens. Nous re- 



DES VOYAGES. 34 t 

trouvâmes là des personnes de Papantla que nous 
connaissions, et l'une d'elles nous accompagna jus- 
qu'à l'embouchure du Rio de las Palmas. 

Le 22 février 1829, nous arrivâmes à Misantla , 
où l'on nous accueillit très amicalement. De là , nous 
sommes retournés à Jalapa. 



On a reçu des nouvelles plus récentes des deux 
sa vans voyageurs. Une lettre datée de Mexico , le 28 
octobre, annonce qu'ils se préparaient à accompagner 
M. Schmidt dans un voyage géognostique aux districts 
des mines du Mexique. M. Scbiede mande qu'il a 
quitté pour quelque temps la région des palmiers , 
et qu'il gratifiera ses amis de plusieurs espèces de 
cactus rares, et de diverses plantes d'ornement. Il dé- 
crit aussi son voyage à Ghinconquisaco ; il y est allé 
en passant par Ghitoyaqua , village indien, situé sur 
les flancs d'une vallée remplie de lave. Cette coulée 
de lave, dont il a parlé précédemment sous le nom 
de Malpays de Naulingo , indique une immense érup- 
tion latérale du coffre de Perote, qui s'est étendue 
jusque dans la Tierra caliente. Sur les limites de ces 
laves , M. Scbiede vit des plantations de cannes à 
sucre , dont la verdure fraîche forme un contraste 
magnifique avec la couleur sombre de ces masses 
pierreuses. Sur le plateau où l'on arrive, après 
avoir escaladé la cote escarpée de Naulingo , la vue 
plonge sur la vallée , et l'on aperçoit le Maccutépee, 



34'2 NOUVELLES ANNALES 

au pied duquel est bâti Jalapa ; dans le lointain , le 
volcan d'Orizaba, avec son cône blancbi par la neige 
perpétuelle, et le coffre de Perote, qui doit son nom 
mexicain de Naukhampatepetl aux rochers anguleux 
formant sa crête ; à cinq lieues plus loin , se trouve 
Naulingo , grand village créole , qui produit une im- 
pression plus imposante que beaucoup de petites 
villes d'Allemagne. La plupart de celles-ci, transpor- 
tées sur le penchant des Alpes du Mexique, ou sur 
ce grand plateau , paraîtraient extrêmement chétives. 

Après avoir passé par Acantlan , village tote- 
naque , le docteur Schiede se rendit à Chiconqui- 
saco , situé à plusieurs milliers de pieds au-dessus 
de Jalapa , et où le climat est si rude , qu'en hiver 
il y neige et il y gèle. Le lendemain , les voyageurs 
gravirent sur le Cumbre del Obispo , puis redescen- 
dirent dans la Tierra caliente , et revinrent à Jalapa. 

Le docteur est allé de cette ville à Mexico, en voi- 
ture et en bonne compagnie ; quelquefois on traver- 
sait des plaines nues , mais en général , le climat des 
plateaux est extrêmement beau , et le ciel y est con- 
stamment serein. 



DES VOYAGES. 3/j3 



^^.11 fVT\. ^X/^-^ O-V^ "V*^ Wi "^i/^"^ W* W^^/t^^.'V*^/^/^ - Ti/V% V*^ 'X' 1 ^Tk*W^^l.'\v'X^/V^.'W^,tv^^ 1 



REMARQUES TOPOGRAPHIQUES 



SUR 



QUELQUES CANTONS TRANSCAUCASIENS 



ET SUR LA PERSE. 



Ces remarques sont ducs à un médecin de l'armée 
russe pendant les campagnes de 1827 et 1828. Il 
commence son récit à la sortie des troupes de Tiflis. 

« Le village de Kody est à s5 verst de Tiflis dans 
une plaine ondulée qui des montagnes s'étend du 
sud-ouest à Test le long du Kour, de l'Alghetka et 
du Rhram ; elle est passablement peuplée, on y voit 
deux cents métairies et de beaux vignobles, il n'y a 
pas de ruisseaux; mais l'eau des puits y est limpide 
et saine. Kody est habité par des Géorgiens, leur fi- 
gure annonce la santé : il règne rarement des ma- 
ladies dans ce village. Le terrain est argileux , mais 
fertile ; le canton voisin est couvert de champs et de 
prairies qui malheureusement sont desséchées par la 
chaleur dès le mois de juillet. 

« A peu près à 10 verst de Kody coule l'Alghet- 



344 NOUVELLES ANNALES 

ka , qui au commencement de l'été est distribué dans 
des canaux pour arroser les campagnes : ce n'est 
que par le moyen de cette irrigation artificielle qu'il 
est possible de rendre fécond un pays où le thermo- 
mètre de Réaumur monte jusqu'à l\ 5 et 5o°, et où 
l'air est à peine rafraîchi une fois le mois par une 
pluie bienfaisante. On trouve sur l'Alghetka, les 
ruines d'un vieux pont de pierre dont l'arche du mi- 
lieu s'est écroulée, ce qui force de passer cette rivière 
à gué. En été elle n'a que deux pieds de largeur et 
une archine à une archine et demie de profondeur : 
en plusieurs endroits elle disparaît entièrement dans 
les canaux de dérivation; mais quand la saison des 
pluies commence dans les montagnes, et au prin- 
temps, elle devient assez considérable. L'eau de 
cette rivière est salubre : on y pêche de petits pois- 
sons, notamment des truites. 

A 8 verst de l'Alshetka nous sommes arrivés sur 
les bords du Rhram. Entre ces deux rivières qui 
coulent presque parallèlement, le sol consiste en 
une terre de jardin très meuble; aussi quand il a 
plu la boue est elle passablement profonde. Nous 
vîmes là beaucoup de prairies et de beaux champs de 
blé, de melons et d'arbouses (melon d'eau). Le Rhram 
reçoit une quantité d'affluens qui tantôt se séparant , 
tantôt se réunissant, forment de petites îles remplies 
de buissons. Le plus grand de ces affluens a a5 pieds 
de large et près de deuxarchines de profondeur. L'eau 
du Rhram est claire, et, plusieurs personnes disent 



DES VOYAGES. 345 

qu'elle est aussi très saine : cette rivière est rapide, et 
son fond pierreux. Quand elle est haute, sa largeur 
s'étend à une verst. Nous trouvâmes sur la pente de 
ses rives plusieurs sources et des marais remplis de 
roseaux et de broussailles ; une quantité de subs- 
tances végétales et animales y pourrit : leur décom- 
position remplit l'air d'émanations dangereuses ; ce 
qui rend en été ce canton si insalubre queleshabitans 
d'un village situé 10 verst plus haut ont été con- 
traints de l'abandonner entièrement pour échapper 
aux fièvres bilieuses et à d'autres maladies mortelles 
qui y régnaient. On raconte que ces villageois avaient 
de grands vignobles et des jardins plantés de pê- 
chers, d'abricotiers, de figuiers et d'autres arbres 
fruitiers très beaux : ils les abattirent exprès, afin 
de ne pas être exposés à la tentation de revenir. 
Plusieurs personnes assurent que la disposition en- 
démique aux fièvres est si forte dans ce territoire 
que même les animaux domestiques tels que les 
chiens, les chats et les poules en sont attaqués. 

Les maladies dominantes étaient les fièvres bi- 
lieuses et la dyssenterie. Au printemps, le Khram 
déborde au loin , et devient si rapide par les eaux 
venant des montagnes que souvent l'inondation 
atteint les voyageurs, et emporte leurs voitures. 
Cette rivière abonde en truites, truites-saumonnées 
et autres poissons; on rencontre dans ce canton des 
■canards, des plongeons, des oies, des faisans et 
autres oiseaux sauvages. 

( i83o, ) TOME I, 23 



34(> NOUVELLES ANNALES 

Le village de Choulavery est situé au-dessus de 
Tiflis à l'extrémité supérieure de la plaine dont il 
vient d'être question, et à l'entrée d'une petite ra- 
vine à 3o verst de Kody; entouré de trois cotés par 
de hautes montagnes, il est tellement exposé à la ré- 
flexion des rayons du soleil, que suivant le témoi- 
gnage des habitans la chaleur y est aussi forte que 
dans ce dernier village. Aujourd'hui, i ornai, à midi, 
au soleil le thermomètre de Réaumur est monté 
à 4 X % et à l'ombre, dans une tente, a 36°. Ce 
village est sur le Ghalovcrka, ruisseau qui se jette 
dans le Rhram; son eau est peu abondante et insa- 
lubre; quand on en boit on éprouve des douleurs 
dans le bas ventre; il s'ensuit des tranchées et assez 
souvent des diarrhées. Les jardins de ce village pro- 
duisent beaucoup de fruits et procurent de grands 
profits aux habitans qui s'occupent aussi du labou- 
rage et de l'élève du bétail. On aperçoit au milieu 
de Choulavery les ruines d'une citadelle. 

Une route va de là le long du Chaloverka dont 
la largeur n'est en cet endroit que de trois archines 
et la profondeur d'une demi archine , et monte vers 
un ravin assez difficile et marécageux. Là commen- 
cent les versans du dos du mont Akhsébeiouk ; on 
aperçoit une forêt qui depuis la frontière du terri- 
toire turc, jusqu'aux monts Bombak a en largeur 
une étendue de Go verst; on y voit des chênes, des 
tilleuls , des trembles, des noyers , des platanes, des 
cerisiers et d'autres arbres ; elle sert de retraite à des 

' .Ali 



m 



DES VOYAGES. ?>l\^ 

loups, des renards, des lièvres, des sangliers, des 
ours et autres bêtes sauvages et à divers oiseaux. 
Nous y entendîmes un rossignol dont la voix était 
moins forte, moins étendue et moins agréable que 
celle des oiseaux de la même espèce en Russie. 

Les arbres étaient abattus de chaque coté de 
la route sur une largeur de quinze brasses ; le che- 
min qui serpente continuellement entre les mon- 
tagnes sur leurs pentes et dans des ravins , traverse 
plusieurs fois le Chaloverka. Plus loin il passe par 
un terrain marécageux et abondant en sources, 
notamment après la pluie. La marche des voitures 
est très difficile dans ce canton. Sur plusieurs som- 
mets de montagne, il y a encore de la neige : elle ne 
fond qu'en juillet, par conséquent la température y est 
très modérée. Au soleil le thermomètre de Réaumur 
monte à 18 et 25°; pendant la nuit, il tombe à i4 ? 
10, et même 5°. Tous les jours il pleut, L'herbe 
croît abondamment dans les vallées et partout où la 
terre n'est pas couverte de neige. 

A ' 1 5 verst de Choulavery, un pont en bois, nom- 
mé Agkerpi ( pont blanc), sert à passer le Bollnissa, 
petite rivière à la pente septentrionale du mont 
Akhsebeiouk; elle a deux archines de profondeur et 
huit de largeur. A 4 verst de là s^élève la montagne 
de Cuivre ainsi appelée d'après sa richesse en mines 
de ce métal; elle est presque toujours enveloppée de 
nuages; plus à l'est il y a une exploitation d'argent 
et de cuivre appartenant au gouvernement russe. 



348 NOUVELLES ANNALES 

Le mont Akhsebeiouk ou Akhsynbeiouk , ce qui 
signifie en tartare grande bouche, est le plus haut 
de ce canton. Le chemin qui y mène est long de 
trois verst; la cime do ce mont est rocailleuse, nue, 
et presque continuellement battue par des vents 
froids et pcrçans. Une foret touffue de chênes s'étend 
du pied au sommet, d'où l'on aperçoit les groupes 
demontagnes qui s'élancent du fond d'abîmes sombres 
à une hauteur de 5o à 200 brasses, tantôt comme 
des cônes immenses, tantôt comme des pointes de 
rochers escarpés. Vue de ce point, la foret verdoyante 
qui couvre ces monts, ressemble à un beau tapis de ver- 
dure. Plus loin, du côté de la Turquie et dans le voisi- 
nage du fort Zalka, brillent des montagnes neigeuses. 
Au pied de ce mont on voit sourdre l'Akhsebeiouk , 
petit ruisseau qui porle ses eaux au Ramenka. 

Là éclata parmi les bestiaux occupés au transport 
des vivres, une maladie nommée tarkoull par les 
Géorgiens et dabakh par les Tatares, ce qui signi- 
fie mal du sabot. Elle ressemble à Vungulitis : elle 
attaque également les moutons, les cochons et les 
cerfs; on a vu des exemples de ces derniers animaux 
qui, souffrant de ce mal , se sont laissé prendre à la 
main par des bouviers. 

Suivant le récit des habitans le tarkouli se montre 
tous les sept ans à Chamadill, à Rasakh , et à Bort- 
chalinks, ainsi qu'en Somkheti; il atteint également 
les bestiaux de tout âge, n'importe que les fourrages 
aient été de bonne ou de mauvaise qualité. Il n'est 



DES VOYAGES. 3/^C) 

pas contagieux; et l'on a souvent vu qu'une partie 
d'un troupeau en était tourmentée tandis que l'autre 
continuait à être saine et ne le gagnait pas. Cette 
maladie ne règne ordinairement qu'au printemps, 
dans les mois de mai , juin et juillet : elle dure deux, 
trois et quatre semaines et est rarement mortelle. 
Rarement aussi l'animal malade perd son sabot , et 
souvent la plaie ne fait pas des ravages autour du 
point où elle se manifeste. 

Pour la guérir on fait macérer dans du vinaigre de 
l'absinthe fraîchement cueillie, et on en imbibe un 
linge dont on enveloppe le sabot : cela se renouvelle 
deux fois par jour. Ou bien on enduit le sabot de la 
graisse fraîche de la queue des moutons kirghiz; ou 
bien encore on le lave deux fois par jour avec de 
l'eau chaude, et on l'entoure d'un morceau de toile 
bien sèche. 

Djelal Oglou, forteresse russe est située dans une 
vallée assez grande sur la Ramenka entre deux 
hauts coteaux appartenant à l'Akhsebeïouk et au 
Besabdal. Cette rivière a sa source dans les monts 
K>aragod; elle coule ici dans un ravin profond et ro- 
cailleux; plus loin elle prend le nom de Debeda et 
se jette dans le Rhram : sa largeur est de deux à 
trois brasses et sa profondeur de deux arehines : son 
eau est limpide et saine, on y pêche surtout des 
truites; un pont de bois joint ses deux rives. Le cli- 
mat de Djelal Oglou est froid , au printemps et en 
automne il y pleut presque tous les jours : en hiver 



35o NOUVELLES ANNALES 

le gelée est forte et continue, et il tombe beaucoup 
de neige. Aujourd'hui 11 mai, le thermomètre de 
Réaumur marque pendant le jour, au soleil, 16 à 
2 5°, et la nuit 1 2, 4, et i°. Dans le fort qui renferme 
quelques bâtimens en bois et des cabanes en clayon- 
nage, on a construit un hôpital : un bataillon du ré- 
giment d'infanterie de Tiflis , demeure hors du fort 
dans des cabanes en terre et des maisonnettes en 
bois. Les jardins de cette colonie produisent des 
chous, des carottes, des betteraves, des ognons , 
des pommes -de-terre et autres plantes potagères. 
Nous sommes redevables à la salubrité de l'air de ce 
lieu, d'avoir en été comme en hiver, si peu de soldats 
malades. Djelal Oglou est entouré d'une forêt sombre 
dont les arbres sont la plupart des chênes et des bou- 
leaux : les pâturages sont bons et le sol fertile. 

A peu près à deux verst au-dessous de Djelal 
Oglou , sur la Ramenka , nous avons aperçu les 
ruines de Lori, ville arménienne, jadis forte et belle^ 
sauf des monceaux de pierre et de décombre, il n'en 
reste plus rien que des murs épais et à moitié écrou- 
lés, et un fragment de tour. Lori était bâtie sur une 
espèce de presqu'île formée par la Kamenka et une 
gorge profonde. Triste témoignage de l'instabilité 
des choses de ce monde, un misérable village s'élève 
à côté de ces ruines. 

A 20 verst au-dessous de Lori, on rencontre, sur 
les bords de la Kamenka , Senain , couvent armé- 
nien , bâti très anciennement en basalte : l'ardu- 



DES VOYAGES. 35 I 

tccturc , quoique très mélangée, ne manque cepcn- 
pendant pas d'une certaine beauté. Les moines 
vivent , dans ce vaste édifice , sous l'autorité d'un 
arkhiiercï. A i vcrst de ce monastère, on passe la De- 
beda sur un grand pont de plusieurs arches ; les moines 
disent qu'il est construit depuis plus de cent ans. 

Gherghery, à 11 milles au-dessous de Djelal 
Oglou , est un village sur une rivière du même nom 
qui porte ses eaux à la Kamenka. Depuis 1826, le 
quartier de l'état-major du régiment d'infanterie de 
Tiflis est dans ce village. Le climat y est tempéré et 
salubre j on voit rarement des malades parmi les sol- 
dats qui demeurent dans des maisonnettes et des ca- 
banes de terre. 

Le mont Bcsabdal s'élève à 3 verst de Gherghery. 
La route que nous suivîmes pour y arriver est es- 
carpée et longue de 6 verst. Le sommet de ce mont 
qui fait le prolongement d'une haute branche de mon- 
tagne est couvert, en plusieurs endroits, de neige 
qui, ici de même que sur l'Akhsebeiouk, ne fond 
qu'en juin et juillet. Nous y avons grimpé le 2 juin, 
les arbres de sa cime n'avaient encore que des bou- 
tons, tandis que sur ses flancs les feuilles étaient 
déjà développées , et qu'à son pied ils étaient en pleine 
fleur. De même que l'Akhsebeiouk, il est tapissé de 
toutes sortes de plantes et d'arbres, surtout de 
chênes, de tilleuls, d'érables, de bouleaux, de 
noyers, de cerisiers et d'autres, La route serpente 
beaucoup en montant. Au pied du Bcsabdal coule le 



352 NOUVELLES ANNALES 

Pamba, qui, plus bas, tombe dans le Bambakh , 
c'est une petite rivière rapide , large de trois brasses 
et poissonneuse : son eau est saine. En général, il 
faut observer que la plupart des rivières de la Perse 
et de la Géorgie , à l'exception de l'Àraxe et du Rour, 
sont petites et peu profondes, mais assez impé- 
tueuses ; ce caractère est commun à tous les torrens 
de montagnes , cependant ici une autre cause y con-* 
tribue , c'est que les babitans détournent les rivières 
dans des canaux, tant pour arroser leurs champs 
que pour approvisionner d'eau leurs villages. Les 
Persans avaient construit un pont de pierre sur le 
Bambakh; ils l'ont détruit. Le long de cette petite 
rivière , s'étendent des vallées herbeuses : les mon-* 
tagnes voisines sont peu boisées. 

Karaklissy est un grand village arménien où , jus* 
qu'au commencement de la guerre , le régiment d'in- 
fanterie de ïiflis était cantonné. Le climat en est modé- 
rément froid et salubre. Il y avait très peu de malades 
dans les hôpitaux ; on y observait peu de maladies 
propres aux cantons chauds. La marche de Choulavery 
à Karaklissy est très pénible, à cause des montagnes et 
des chemins tantôt montant , tantôt marécageux. 

Amlamly , assez grand village à 1 5 verst de Be- 
sabdal , était auparavant habité par des Arméniens : 
aujourd'hui il est entièrement vide. C'est là que 
disparaissent les dernières traces de forêts, de sorte 
que sur le reste de la route , jusqu'à Erivan , on ne 
rencontre plus ni bocages ni buissons. A 8 milles 



DES VOYAGES. 353 

tic ce village, on voit le long du chemin un monu- 
ment en pierre que le gouvernement a élevé au 
brave major Montresor. Cet officier y mourut de la 
mort des héros en 1812, dans un combat contre 
les Perses. Avec 120 soldats et une pièce de canon , 
il défendit le défilé pendant long-temps contre 4?ooo 
ennemis. La plupart de ses soldats étaient déjà tom- 
bés, lui-même était grièvement blessé, néanmoins il 
continua de charger et de tirer le canon , jusqu'au 
moment où il fut accablé par le nombre. 

A 3 verst de ce monument , nous trouvâmes près 
du chemin , au pied d'un coteau , une caverne creu- 
sée dans le roc, et dont l'entrée était assez étroite, 
ensuite elle s'élargit sans devenir profonde , de sorte 
qu'elle forme une espèce d'appartement voûté , où 
une trentaine de personnes pourraient tenir. La lu- 
mière d'en haut y pénètre par une fente dans le 
rocher : on raconte que plusieurs familles armé- 
niennes se tinrent cachées dans cette grotte pendant 
un temps de persécution : rien n'indique qu'elle ait 
été habitée ; l'air est supportable dans son intérieur. 

Au-delà du mont Pamba, qui n'est ni très haut ni 
escarpé, s'ouvre la ravin deMaragh qui faisait au- 
trefois la limite entre la Russie et la Perse, et le long 
des côtés duquel courent les rameaux des monts 
Bambaki, dont le sommet est encore tapissé de neige 
au mois de mai. xiu sud, on aperçoit l'Alaghès 
(l'Œil gris), couvert de neiges perpétuelles, et 
égal en hauteur a FArarat : pas un arbre ne croît sur 



354 NOUVELLES ANNALES 

ce mont rocailleux dont les flancs , revêtus d'un peu 
de terre argileuse, produisent un peu d'absinthe et 
quelques autres plantes. En revanche, les vallées et 
les gorges , le long des torrens, abondent en herbes, 
les champs sont semés en froment et en orge, et le 
long de l'Abaran , il croît de très belle herbe. 

Derrière l'Alaghès, la montagne s'aplatit gra- 
duellement , et 1 5 verst plus loin , au village d'Al- 
tarag , elle se confond avec la plaine qui , sur une 
largeur de l\0 à 5o verst et plus> et une longueur 
de 200 verst, s'étend le long de l'Araxe. Cette plaine 
est bornée, au nord, par l'Alaghès et ses ramifica- 
tions ; à l'ouest , par les monts Reroglin qui se pro- 
longent jusqu'au territoire turc ; au sud par l'Ararat 
et le Sinegh qui en dépend. Au village de Sardaiack , 
elle se rétrécit un peu ; mais elle s'élargit de nouveau 
à Abas - abad. Autrefois elle faisait une province de 
la grande Arménie, aujourd'hui elle comprend les 
districts d'Erivan , Sigat-Tchoukharou , Rirboulakh , 
Chouraghel , Ourdabot , Migri , et les territoires de 
Ghinei, Ranad et de Tchowrou. Le district de Si- 
gat-Tchoukharou est situé de l'autre coté de l'Araxe, 
au pied de l'Ararat, et s'étend du château d'Akhory 
à Rolpi, sur une largeur de 7 à 20 verst. 

Cette plaine a beaucoup de villages, de jardins, 
de prairies et de pâturages; du couvent d'Etchmia- 
dzin à Dawalou , on ne compte pas moins de 60 vil- 
lages, et autant de châteaux habités. Les habitans 
sont en partie des Arméniens , en partie des Tatares 



DES VOYAGES. 355 

de différentes tribus , tels que Charoules , Kurdes , 
Mougalines, Airiounicn et Kacapapaehes, qui de- 
meurent sur la rive méridionale du lac Hoktchi. 

Parmi les rivières qui arrosent cette plaine, l'Arase 
est la plus considérable; il reçoit l'Abaran , le Ka- 
rassou , l'Aparchaï , le Garnitchaï , le Veditchaï , le 
Natchichevanssou, et plusieurs autres; une multi- 
tude de petits ruisseaux qui tombent dans ces rivières, 
n'ont de l'eau qu'au printemps par les pluies et la 
fonte des neiges : en été , ils tarissent. On ne peut se 
flatter d'établir une navigation dans cette contrée , 
quoique l'Araxe ait une largeur de4o à 70 brasses, et 
une profondeur suffisante ; mais le grand nombre de 
gués rend la chose impossible. Dans les espaces où il n'y 
en a pas , on navigue avec des bourdjouks: ce sont des 
outres de peau de buffle et de bœufenduitesdenaphte; 
on les enfle, on les réunit, et on pose des planches par 
dessus : on en fait usage en Perse sur le Tigre , et au- 
dessous de Mosoul ; on entretient ainsi les communi- 
cations dans une étendue de 4oo verst. Ce fut aussi 
avec ces bourdjouks , qu'au siège d'Abas-abad on fit 
sur l'Araxe un pont sur lequel l'artillerie passa. 

La population de la province d'Erivan, en 181 8, 
était, suivant les habitans , de 100,000 âmes, dont 
4,4oo familles arméniennes. Les revenus du sardar 
d'Erivan sont, dit-on, de 670,000 roubles en argent. 

Le district d'Erivan passe pour le plus riche de la 
Perse ; il est le plus peuplé, bien cultivé et fertile. Ses 
productions consistent en vin, riz, froment, orge, 



356 NOUVELLES ANNALES 

coton et soie; on fait de l'huile avec la graine du rkin 
quiy croît abondamment; mais on ne sait pas recueillir 
la cochenille du kermès qui y est, dit-on, assez com- 
mune. Il se trouve aussi dans ce territoire un terrain 
salé, qui approvisionne de sellaplus grande partie du 
Caucase. 

Le sol est généralement argileux et sablonneux ; 
dans quelques endroits la couche supérieure est mêlée 
de vase, de terreau noir, ou de marne avec de l'ar- 
gile; souvent le sel fait efflorescence à la surface delà 
terre qui alors est couverte de cristallisation, comme 
après un gelée blanche. 

Il n'y a pas de forêts : en revanche , le pays a beau- 
coup de marais et de lacs, parmi lesquels le Sevtchau 
et le Hoktchi sont les plus considérables. Ce dernier 
a 80 verst de circuit; au milieu se trouve l'île de 
Sevanga,où nous avons vu un vieux couvent armé- 
nien , des moines l'habitent sous l'autorité d'un ar- 
khiiereï. Les marais sont remplis de roseaux , notam- 
ment entre Etchmiadzin et Sardarabad,sur les bords 
du Rarassou,et au pied de l'Ararat. Les habitans en> 
ploient cette plante au lieu de lattes pour le toit de 
leurs maisons, et la recouvrent d'argile qu'ils ont mêlée 
de paille longue et de paille hachée. Ces toits sont si 
c ompacts que, quoique très plats, la pluie ne les pénètre 
pas. On fait aussi avec les roseaux, pour les chambres 
à coucher, des lits qui souvent sont très élégans. 

Le manque de bois à brûler est cause que les mai- 
sons sont construites en terre mêlée de paille et 



DES VOYAGES. 3 $7 

de cailloux. Toutes les habitations, sauf celles des 
gens riches, sont enfoncées en terre; les cabanes des 
paysans ont, au lieu de fenêtres, une ouverture au 
toit : au-dessus des portes, qui chez les pauvres sont 
généralement en roseaux, on place toujours, du 
coté du nord, un auvent. Dans les villages, chaque 
maison a un jardin plus ou moins grand, suivant 
les facultés du propriétaire ; on y cultive des vignes, 
des arbres fruitiers et des peupliers. Ces derniers 
servent de bois de charpente. Les villages sont bâtis 
très irrégulièrement ; les rues en sont tortueuses , 
extrêmement étroites et plantées en peupliers; par- 
dessous passent des canaux souterrains dérivés des 
rivières; on y puisse l'eau nécessaire aux besoins du 
ménage et à l'arrosement du jardin. Tous les villages 
sont entourés de murs en terre, hauts et garnis de 
tours , ou ont au moins une citadelle. Il faut faire 
venir à grands frais le bois de construction de Tiflis. 
Chaque habitant, par suite de la jalousie orientale, 
enclôt sa maison et son jardin d'un mur élevé. 

Pour le chauffage, on emploie les sarmens de 
vignes , le gazon des steppes , les épines , les ro- 
seaux, des perches de peupliers, et une espèce de 
fougère qui a une tige courte, enfoncée en terre, 
s'élargissant au-dessus de la racine, et se terminant 
par des rameaux touffus , minces et épineux. 

Le climat de ces plaines est très chaud et très 
sec ; il y pleut rarement , le ciel y est constamment 
serein; au mois de juillet et d'août, le thermomètre 
de Réaumur y monte, au soleil, à 45 et 48°, et à 



358 NOUVELLES ANNALES 

l'ombre, à 33 et 36° ; mais clans le ravin , la réfrac- 
tion des rayons du soleil et le manque de courant 
d'air , rendent la chaleur beaucoup plus intense. La 
grêle y est rare et peu forte , probablement à cause 
du voisinage des montagnes. 

Les habitans sont de taille moyenne , maigres et 
bruns , ils ont les cheveux noirs ; les femmes ne sor- 
tant pas de la maison , sont blanches et jolies. 

L'habillement est à peu près le même en été et en 
hiver : il consiste en un juste au corps sur lequel 
on met un akhalouk , espèce d'habit court ressem- 
blant à une veste de chasse ; on a de plus un 
tchoukha , ou sorte de robe de chambre en drap , 
et un manteau de feutre, dont on s'enveloppe dans 
le mauvais temps, et aussi quand il fait chaud. En 
hiver, et surtout dans les endroits froids, on ajoute 
à tout cela une pelisse. L'expérience prouve que le 
manteau de feutre préserve de la chaleur , et voici 
comment je l'explique : la chaleur du corps qui va 
jusqu'à 3î2 , est moindre que celle de l'atmosphère 
dans ces contrées , par conséquent , si sous le man- 
teau de feutre, on ressent une chaleur considé- 
rable, elle ne peut néanmoins égaler celle de l'air 
qui est assez souvent de 45, 4 8 et 5i° de Réaumur; 
par conséquent la chaleur du corps n'est ni aussi nui- 
sible ni aussi fatigante. Il est bon de remarquer à 
ce sujet, qu'un vêtement blanc renvoie les rayons 
du soleil et réfléchit la chaleur. 

En été, beaucoup d'habitans se retirent dans les 
montagnes , afin d'échapper à l'ardeur de l'air; d'au- 



DES VOYAGES. 35g 

très restent clans les villages , ne sortent pas dans le 
jour, et font leur ouvrage, soit le matin de bonne heure, 
soit dans la soirée. Les hommes se couvrent la tête 
de hauts bonnets de peau de mouton , nommés pa- 
packi'j comme ils sont rasés, ils ne les quittent jamais. 
A l'exception des Arméniens, tout le inonde se 
nourrit de la même manière. De juillet en septembre , 
on ne mange pas du tout de viande, parce qu'on pré- 
tend qu'elle engendre des maladies; de même que les 
Géorgiens , les habitans de cette contrée ne font leur 
nourriture que de carottes , de persil et autres plantes 
potagères, de fruits et de lait aigre. Ils préparent 
avec ce dernier de l'arian , boisson très saine pendant 
la saison chaude, et très efficace pour les maladies 
du foie. Au lieu de pain, on pétrit des galettes avec 
de la farine détrempée dans l'eau; et sans la faire 
fermenter on la roule en lames minces , qu'on met 
sécher dans des pots de terre ronds, ou bien qu'on fa- 
çonne en petits gâteaux. La partie principale du repas 
est le pilau, qui est chez eux du riz cuit dans de l'eau 
avec du sel, et qu'ils retirent avant qu'il crève; lorsqu'il 
est réduit en bouillie, ce mets prend le nom de chilo- 
pliais. Quand le riz est égoutté, on le fait un peu tor- 
réfier. On le mange sans autre préparation, ou bien 
l'on y ajoute du beurre , de la graisse de queue de 
mouton , des raisins secs , du gingembre et d'autres 
épiceries, de la chair de mouton, de la volaille ou 
du gibier. On boit de l'eau, en été, de l'arian. On 
mange des fruits à jeun, ou à peu près deux heures 
avant le repas , et l'on se garde soigneusement de 



36o NOUVELLES ANNALES 

tout mets à la graisse qui pourrait engendrer des ma- 
ladies. On dîne de bonne heure , et , en général , le 
peuple est sobre. Conformément aux préceptes du 
Roran , il ne boit ni vin , ni eau-de-vie ; mais plu- 
sieurs enfreignent en secret la défense : ils se régalent 
principalement de rhum. 

Les Arméniens mangent de la viande dans tous 
les temps; mais en revanche, sur deux semaines, 
ils en ont presque une de jeûne; ils boivent du vin 
et de l'eau-de-vie : de même que les Tatares , ils ai- 
ment beaucoup les plantes potagères , les oignons , 
l'ail et le lait aigre ; les épiceries, et surtout le safran 
et le gingembre font leurs délices. Dans les repas 
àes riches , on ne sert aucun mets qui ne soit épicé. 

Les habitans de ce pays atteignent à un âge de 
soixante à soixante-dix ans ; les femmes sont vieilles 
de bonne heure : par exemple, à vingt-cinq ans ce 
sont déjà des matrones âgées, et à trente ans, le 
changement de leur visage est si grand , qu'il n'y 
reste pas la moindre trace de leur beauté. Mais elles 
sont formées de bonne heure; dès l'âge de huit à neuf 
ans , les filles sont nubiles et se marient. La cause de 
cette puberté précoce, provient de la vie sédentaire 
à laquelle elles sont condamnées : pour remplir leurs 
nombreux momens de loisir, elles filent du coton, 
et se livrent à cette occupation les jambes croisées; 
il s'ensuit naturellement qu'elles manquent d'appétit 
et mangent peu. Ainsi le corps n'acquiert pas la 
force nécessaire pour parvenir à un âge avancé. 



DES VOYAGES. 36 1 

BULLETIN. 

ANALYSE CRITIQUE. 

Voyages en Orient entrepris par ordre du gouverne^ 
ment français de Vannée 1821 à Vannée 1829, 
ornés de figures et d'une carte; par V. Fontanier, an- 
cien élève de l'école normale , membre de la commis- 
sion centrale de la société de géographie. Tome I er , 
Turquie d'Asie. — Tome II, Constantinople , Grèce, 
évènemens politiques de 1827 à 1829. — 2 vol. in-8°. 
Paris, librairie universelle de P. Mongie aîné. 



M. Fontanier n'est point un de ces voyageurs entraînés 
par désceuvremenl vers les régions lointaines, c'est dans 
un but tout scientifique qu'il est allé visiter les contrées de 
l'Orient. Naturaliste attaché à l'ambassade de France à 
Constantinople ., il devait d'abord explorer la mer Noire 
et l'empire ottoman; les circonstances ont restreint son 
itinéraire à quelques parties de ce vaste empire , et l'ont 
très étendu sur d'autres contrées orientales. Dans ses longs 
voyages il a toujours eu en vue les progrès de la géogra- 
phie et des branches secondaires qui s'y rattachent, et 
s'est en môme temps livré à l'examen de la législation des 
peuples, de leur industrie, de leur commerce , de leur ci- 
vilisation, des bases de leur état social et de leur adminis- 
(l830.) TOME I. l[\ 



362 NOUVELLES ANNALES 

tralion intérieure 9 et bien que la politique générale fut 
hors du cadre qu'il s'était tracé , il n'a pas reculé devant 
ce qui s'y rapportait. Il était difficile qu'il pût garder le si- 
lence en présence des grands évènemens dont il a été le 
témoin. Il a vu sur les lieux, mêmes le commencement et 
la fin de la révolution grecque, il a entendu les derniers 
soupirs des janissaires, il a assisté à la destruction de ce 
corps jadis redoutable aux ennemis du croissant , et tou- 
jours dangereux à ses maîtres. Les menées ténébreuses et 
inutiles de la diplomatie européenne , et les stupides dé- 
dains du divan ne lui ont pas échappé; mais, avant de le 
suivre dans le détail de ses courses et de ses observations, 
prenons une idée de l'ensemble de son itinéraire. 

Parti de France en 1821, M. Fontanier se rend d'abord 
à Constantinople, puis à Odessa , puis dans les provinces 
russes du Caucase. 11 visite Bakou et quelques parties des 
rivages de la Caspienne. Il pénètre en Perse par Erivan , 
Nakchivan, Tauris, Caswin 5 il parvient à Bagdad par Ha- 
madan et Kermanchah ; il descend le Tigre jusqu'à Bas- 
sora , prend par le sud de la Perse et la traverse jusqu'à 
Tauris. Il se rend eu Géorgie pour rétablir sa santé dé- 
labrée ; il parcourt le Guriel et la Mingrelie et revient à 
Constantinople en longeant la côte des Lazzes jusqu'à 
Trébizonde , en explorant le pachalik d'Erzeroum, en 
visitant les villes de Gara Hissar, Sivas, Tocate , Amas- 
sée, etc., etc., et prenant enfin la route la moins par- 
courue, celle de Guéïvé s pour gagner la capitale de l'em- 
pire ottoman. Il s'y livre à de nouvelles observations, eî la 
quitte pour se rendre à Smyrne par Brousse, ApoIIonie , 
Mohalich , etc. Son voyage se termine par les îles de l'Ar- 
chipel qu'il visite à une époque fertile en grands évène- 
mens dont il trace un tableau rapide et animé. 

On voit par les deux volumes que M. Fontanier public 



DES VOYAGES. 363 

aujourd'hui, qu'il ne s'astreint pas dans sa relation à 
l'ordre de son itinéraire , c'est à peu près par la fin de ses 
courses qu'il débute. Il commence par la Turquie d'Asie 
qu'il fait suivre du récit de ses deux séjours à Constanti- 
nople et de son retour par les îles grecques. Lui-même 
nous apprend ce qui l'a déterminé à cet arrangement. 
« J'aurais pu suivre , dit-il , l'ordre qui a dirigé mon 
voyage , j'y aurais trouvé l'avantage de passer de ce 
mélange de barbarie asiatique et de féotlalité européenne 
qui distingue les Russes, à la civilisation toute asiatique des 
Persans; puis j'aurais examiné le passage des mœurs ori. 
ginales de la Perse aux mœurs des parties moins policées 
tle la Turquie, et ensuite à celles qui le sont davantage. 
D'autres considérations ont prévalu , je désirais ajouter 
quelques notions sur un peuple qui attire aujourd'hui l'at- 
tention de l'Europe; mon voyage devant d'ailleurs conte- 
nir des détails sur la géographie et sur la géologie, d'autres 
raisons que j'indiquerai m'ont porté à commencer par la 
Turquie. » | 

Suivons-le d'abord sur les côtes de l'ancienne Colcbide, 
fameuse par l'expédition des Argonautes, fameuse par son 
ancien commerce, alors qu'elle était le centre des commu- 
nications entre l'Europe et l'Asie. Le Caucase est derrière 
nous, devant nous les hautes chaînes de l'Asie mineure, 
deux grands systèmes de montagnes à peu près parallèles et 
courant l'un et l'autre, quoiqu'avec quelque différence, 
du nord-est au sud-ouest. Au pied de ces montagnes s'éten- 
dent les plaines humides et marécageuses et les vastes forêts 
de la Mingrelie et du Guriel , où ^coulent le Pbase et la 
Copi qui sortent du Caucase, où domine une végétation 
active d'un vert foncé , où des brumes épaisses couvrent 
le sol, où vivent des habitans au teint jaune, affaiblis par 
des fièvres endémiques , et hideux de maigreur. 



364 NOUVELLES ANNALES 

En gagnant !cs rivages c!e la Turquie d'Asie la nature 
devient plus belle et pius pittoresque, elle est ravissante 
jusqu'à Trébizonde. Aucun pays ne serait plus fertile s'il 
n'était le théâtre cela plus complète barbarie et de guerres 
continuelles. M. Fontanier nous donne, sur la division du 
territoire dans le petit pacbalik de Trézibonde, de curieux 
détails qui rappellent le u morcellement féodal de l'Occident 
au moyen âge. Les chefs de ces petites seigueuries héré- 
ditaires ont le titre d'agas , et sont la plupart en révolte 
ouverte contre le pacha. Comme les seigneurs féodaux , ils 
habitent des châteaux fortifiés , quelques-uns garnis de 
pièces de canon , où ils renferment leurs familles et leurs 
trésors ; ils marchent environnés de domestiques et de 
partisans armés, imposent des droits, lèvent des contribu- 
tions, puis se réfugient dans leur retraite d'où ils bravent 
l'autorité du grand seigneur même. Protégés par la nature 
de leur territoire, on ne peut s'en débarrasser que par la 
ruse et la trahison. C'est l'anarchie la plus complète. Dans 
Trébizonde même il y des forteresses appartenant à des 
particuliers qui se font la guerre. M. Fontanier donne h 
cette ville, dernière capitale de l'empire grec , une popu- 
lation de 60,000 âmes dont 800 chrétiens grecs, arméniens 
et catholiques divisés entre eux et se dénonçant récipro- 
quement. Son commerce d'exportation est considérable , 
c'est un lieu de passage pour les marchands qui trafiquent 
entre la Perse et la Turquie, un lieu d'entrepôt pour les 
marchands d'esclaves. Ce sont des prisonniers de guerre 
que font les peuplades barbares du Caucase, des enfans 
de la Mingrelie et du Guriel dérobés à leurs parens 
ou vendus par eux-mêmes. Cette traite de blancs qui se 
fait le long de la côte ou par la voie d'Anapa diminue, 
grâce aux entraves qu'y met le gouvernement russe, ce 
qui est loin de lui attirer les bénédictions des jeunes gar- 



DES VOYAGES. 365 

çons et des jeunes filles du pays comme l'a déjà remar- 
que M. Klaproth , les premiers regretteront long-temps 
encore celle facilité avec I ami elle ils échangeaient la 
vie rude et sauvage de leurs montagnes contre l'opu- 
lence; et le pouvoir auxquels ils pouvaient parvenir, et 
l'imagination des jeunes filles les transportera plus d'une 
lois dans ce harem dont elles devenaient souveraines; e! ? e 
leur montrera les riches habits , les jovaux précieux qui 
devaient remplacer la sale chemise de soie et les velemens 
grossiers qui les couvrent dans leur patrie. 

La route de Trebizonde à Erzcroum fournit à M. Fon- 
tanier l'occasion de relever quelques erreurs géogra- 
phiques, et d'augmenter nos connaissances positives sur 
une partie peu fréquentée de l'empire turc. La place de 
Gumuch-Khané ne lui- semble pas exacte sur nos caries, 
surtout sur celle deDanvilïe; elle est plus au nord-est, 
et la distance de plus de vingt lieues, dont on la sépare 
de la mer, doit être réduite à une dizaine. Dans les mon- 
tagnes au nord-est de Sunnur sont les sources du Kizil- 
Ërmaq (rivière rouge) que les géographes font venir tlu 
sud. Ils devraient ne pas faire passer à Gumuch-Khané, le 
Kerkout qui coule près de Trebizonde, et dont la direc- 
tion générale est vers le nord-ouest; une partie du sys- 
tème oroçraphique et hydrographique du plateau d : Er- 
zeroum est établi dans l'ouvrage de M. Fonlanier. Ce pla- 
teau , si l'on prend pour guide les coupes de terrain jointes 
à ce volume , est un vaste nœud de montagnes, un centre 
d'où elles se répandent au loin et d'où partent de grands 
cours d'eau, qui se dirigent en sens divers. 

L'auteur trace en peu de mots la marche et la direc- 
tion du Taurus, et ce morceau nous a paru assez géogra- 
phique pour mériter d'être cité tout eu l'abrégeant. Le 
Taurus est cette montagne à une lieue de laquelle est bâti 



366 NOUVELLES ANNALES 

Erzeroum , elle court du nortl-est au sud-ouest. En face , 
au nord, s'élève l'Agh-Dagh ou l'Anti-Taurus ; ces deux 
chaînes se rapprochent à six lieues à l'est de la ville, près 
de Hassan-Kalé, c'est là que Strabon avait placé les portes 
Caspiennes (1). Au nord de l'Anti-Taurus sont des chaînes 
parallèles moins élevées qui séparent l'ancienne Ibérie de 
l'Arménie; ce sont les monts Moschiques des anciens , les 
monts d'Akalsik d'aujourd'hui. Un rameau courant vers le 
nord, près de Souram, va rejoindre le Caucase, et domine 
au couchant les plaines de la Mingrelie et du Guriel, l'an- 
cienne Colchide. L'Anti-Taurus suit sa direction en dimi- 
nuant de hauteur, et après avoir formé les montagnes dit 
Carabagh, il se termine à la jonction du Rour et de l'A- 
raxe. 

Le Taurus, au contraire, se divise en deux grandes 
chaînes bien distinctes -, d'une part , dans sa direction sud- 
ouest , il forme le pic élevé de Dévé-Boïné ; celui de l' A- 
rarat borde le sud de la mer Caspienne, où il prend le nom 
d'Elbourz. Au nord, il encaisse l'Araxe ; au sud, il borde 
les plaines de Tauris , de Caswin, de Téhéran ; plus loin , 
il traverse le Khoraçan et va joindre Y Himalaya (2). A sa 
base est tracée une des routes qui conduisent de la Perse 
dans l'Inde. La seconde chaîne du Taurus s'incline vers le 
sud où elle renferme le lac de Van, forme le Curdistan, 
limite la Perse par les monts Zagros, puis suivant les bords 
du golfe Persique va se perdre dans le Scind. Des chaînes 

(1) Les anciens géographes donnent ce nom à plusieurs autres dé- 
file's. L. R . 

(2) Il serait, je crois, plus exact de dire que dans le plateau du Kho- 
raçau vont se perdre, d'un côté , les derniers e'clielons de la chaîne qui 
longe le bord méridional delà Caspienne, et que, de l'autre côté, 
se montrent les derniers sillons de la chaîne du Caboul qui dépend 
du grand système de l'Himalaya. L. R. 



DES VOYAGES. 30 7 

parallèles et plus basses se montrent au sud; ce sont les 
monts Cordouennes qui forment la lisière de cette partie 
de l'Arabie. Au nord-est de cet ensemble domine le Cau- 
case qui sépare les deux mers, et dont la direction est pa- 
rallèle au Taurus. Celte chaîne, dit M. Fontanier, n'a de 
rameau commun avec les précédentes que celle qui vient 
de l'Arménie et traverse l'Ibérie-, je crois, ajoule-l-il, que 
c'est le mont Amarante des anciens.. 

En regardant vers le couchant, on remarque d'abord 
une marche plus uniforme*, le Taurus suit sa direction 
nord-ouest, et des chaînes parallèles dessinent les grandes 
vallées de Sunnur, de Sivas , de Tocate et d'Osmanjik. 
Ces chaînes diminuent d'élévation. Le Taurus placé au 
centre , borde les vallées où le climat est le plus froid. 
Quand on traverse le système on trouve les productions 
plus méridionalesà mesure que l'on s'en éloigne. Jusqu'au 
près de Boli, on remarque cette espèce de symétrie; mais 
là on entre dans les montagnes de la Bilhynie, dont l'O- 
lympe et Tlcla sont les points les plus élevés. Celles-ci 
bornent la mer Egée, celle de Marmara, et leurs dernières 
ramifications s'étendant jusqu'à Constantinople vont y 
joindre les Balkans, tandis qu'au midi elles s'unissent aux 
monts Liban s, et concourent à la formation de celle vaste 
ceinture qui embrasse dans un arc de cercle les plaines 
immenses de PArabie. 

Nous devons à M. Fontanier quelques détails curieux sur 
la minéralogie du Taurus et de la grande vallée qui règne 
entre cette chaîne et l'anli-Taurus. «En considérant, dit- 
il , l'ensemble des roches, on peut assurer que le mont 
Taurus est formé d'un noyau calcaire sur lequel sont super- 
posés l'euphotide et le grès schisteux primilif- par-des es 
cette formation se trouvent les roches volcaniques. Le bas 
sin^enfin, est composé du calcaire que nous avions reconnu 



368 NOUVELLES ANNALES 

auparavant dans les montagnes situées au-dessus de la 
ville. C'est lui qui forme toute la vallée comprise entre le 
Taurus et l'Anti-Taurus. A Eldija , près des sources miné- 
rales, on rencontre du calcaire coquiîlier superposé; des 
débris de roches volcaniques sont répandus sur toute la 
plaine , et dominent les monticules sans y adhérer : tel est 
l'ensemble géologique que présente Erzeroum. » 

L'Anti-Taurus présente la même formation, on y observe 
le même calcaire que dans le Taurus, avec cette différence 
que Peuphotide est remplacée par la serpentine, qui al- 
terne trois fois avec le calcaire. Ce dernier, sur les 
bords de l'Euphrate , prend une apparence schisteuse, 
en s'adossant au calcaire primitif de l'Anti-Taurus. 

Le point le plus élevé de cette dernière chaîne est le 
sommet de l'Agh-Dagh, d'où l'ensemble des montagnes se 
présente à la vue. La pureté de l'atmosphère ne contribue 
pas peu à la magnificence du spectacle. Douze lieues vous 
séparent d'Erzeroum , et cependant on l'aperçoit dans le 
lointain. En Perse , comme dans cette partie de la Turquie, 
Pair est d'une transparence parfaite. Rarement le soleil est 
voilé par des nuages, aussi les mêmes phénomènes s'ob- 
servent-ils de part et d'autre. Celui qui a le plus frappé 
M, Fontanier est le peu de durée de l'aurore et du crépus- 
cule ; le soleil paraît se lever et se coucher spontanément. 
L'hydrographie de cette partie de l'Asie mineure, est ra- 
pidement indiquée par le voyageur, et seulement pour 
prouver ce que nous avons déjà vu, qu'Erzeroum forme 
le plateau le plus élevé de ces pays. Toutefois, les grands 
cours d'eau qui prennent leur sources dans les montagnes 
arméniennes ne portent pas des noms vulgaires , ce sont 
entre autres l'Araxe, le Tigre, l'Euphrate, l'ancien Halys, 
tous noms intimement liés aux annales des vieux jours, ainsi 
qu'aux brillantes époques historiques de l'Asie musulmane. 



Ï>ES voyages. 36g 

M. Fonlanier saisit cette occasion pour émettre une con- 
jecture sur l'identité du Phase. Il croit que la Quirila a 
plus de droits à ce nom de Phase que la branche qui le 
porte aujourd'hui, et qui devient dans ce système l'Hippus 
des anciens. 

De cette manière, ajoute-t-il, on comprendrait pour- 
quoi Strabon dit que le fleuve vient des monts Arméniens 
( chap. 4, Ibérie); pourquoi Pline est du même avis; 
pourquoi Appollonius de Rhodes prétend qu'il dessine 
des forêts toujours vertes, épaisses et riches en pins. Tous 
ces détails s'appliquent parfaitement à la Quirila, et ne 
paraissent pas s'accorder, dit M. Fontanier, avec ce que 
nous nommons Pbase dans ce moment. 

Si la direction de tous ces cours d'eau, en sens divers , 
n'était pas la preuve de la position élevée de la plaine d'Er- 
zeroum , la nature de la végétation tendrait à établir ce 
fait de géographie physique. Les fruits n'y croissent qu'a- 
vec difficulté. Le blé que l'on sème au commencement de 
juin doit être récolté trois mois après. De quelque côté 
qu'on se dirige en s'éloignant de cette hauteur, on trouve 
des productions de plus en plus méridionales. D'abord les 
arbres fruitiers, puis la vigne, les mûriers, le coton et le 
riz; enfin, sur les bords de la mer Noire comme sur ceux 
de la Méditerranée , comme sur les rivages de la Cas- 
pienne, comme sur les terres de l'Arabie, l'olivier et 
l'oranger. 

<c Erzeroum , dit M. Fontanier, est pour ainsi dire la 
limite de deux climats bien différens. Si nous tournons les 
yeux vers l'Orient, nous ne verrons que de vastes plaines 
nues et sans arbres, flanquées de rochers qui se présentent 
comme des murailles, et où la végétation n'arrêtant f pas 
les éboulemens leur permet de se faire avec tant de régu- 
larité, qu'une ligne droite pourrait être tirée du pied des 



370 NOUVELLES ANNALES 

montagnes jusqu'à leur sommet; telles sont la Perse et le 
Caucase. Vers le couchant , au contraire, le système étant 
plus serré,, l'évaporation des eaux plus difficile, la -végéta- 
tion est plus abondante ; aussi trouve-t-on de magnifiques 
paysages et une terre riebe et fertile : telle nous voyons 
une partie du Caucase et de l'Asie mineure. » 

Erzeroum, situé au pied du mont Taurus, dans une 
plaine divisée par l'Eupbrate, joue un rôle trop important 
dans cette partie reculée de la Turquie d'Asie pour que 
nous la passions sous silence. On lui donne 100,000 lia- 
bitans. On ne sait trop sur quelle base s'établit ce calcul , 
dit M. Fonlanier. Toutefois il ne lui paraît pas exagéré. 
Le dictionnaire de M. Kilian lui fait présent d'une forte- 
teresse immense, à quatre portes, où. il loge toute la po- 
pulation turque. M. Fontanier se contente d'y loger le pa- 
cha et sa garnison. Quant aux quatre portes, ce sont celles 
de la ville et non de la citadelle. L'eau d'Erzeroum est en 
grande réputation. Elle descend du Taurus, et se rend 
dans la ville en abondance. Hors les murs, une belle 
fontaine est destinée à la recevoir. Un café est établi dans 
cet endroit, afin que les caravanes qui arrivent de la 
Perse, et qui n'ont pas terminé leurs affaires de douanes, 
puissent au moins jouir de deux choses que l'on estime le 
plus dans ce pays : de l'eau et du café. Les Arméniens sont 
ici en grand nombre; il n'y a point de Grecs, et la faible 
population catholique est dirigée par un vicaire aposto- 
lique. M. Fontanier, dans une visite qu'il fît à i'évêque 
arménien, remarqua , suspendus dans la salle d'étude des 
enfans, les portraits de l'empereur et de l'impératrice de 
Russie, que, pour le dire en passant , tous les schisma- 
tiques de l'empire turc considèrent comme leurs légitimes 
souverains , ce qui n'est pas très rassurant pour la Porte. 
La position géographique d'Erzeroum lui assure une ini- 



DES VOYAGES. 37 I 

portancc commerciale ; ses relations avec la Géorgie ont 
acquis peu d'intérêt, à raison des inimitiés russe et turque; 
ses rapports avec la Perse sont le résultat de la situation 
politique du Curdistan , qui éloigne le commerce de cette 
route dangereuse. Les Persans ont fait d'Erzeroum le lieu 
d'entrepôt, entre leur pays etConstantinopïe. Les produc- 
tions locales du pays sont la gomme adragant, provenant 
d'une espèce d'astragale qui croît dans les montagnes , à 
deux journées de la ville. On apporte aussi des montagnes 
du poil provenant de la poitrine des chèvres, que l'on 
appelle chevron de Perse. L'on expédie à l'intérieur beau- 
coup de chevaux et de moutons, et une grande quantité 
d'armes, réputées les meilleures de l'empire. Les armuriers 
tirent leur fer de la Sibérie et de l'Inde. Ce dernier sert 
pour faire ces sabres damasquinés qui ont un si grand prix. 
Un armurier d'Erzeroum, dit M. Fontanier , s'était acquis 
une grande réputation par l'habileté avec laquelle il damas- 
quinait les sabres. Le pacha du lieu le chargea de lui en 
faire un qui , à une belle apparence, joignît le mérite d'une 
grande pesanteur. Mais l'armurier voyant qu'après plu- 
sieurs expériences il ne réussissait pas, s'avisa à la fin d'en 
fabriquer un de plomb. Le sabre convint et resta long- 
temps dans ie fourreau, sans qu'on s'aperçût de la super- 
cherie. Un jour, cependant , le pacha ayant parié que son 
sabre était meilleur que celui d'un de ses amis , on les 
frappa l'un contre l'autre, et l'étonnement fut grand quand 
on vitl'arme favorite coupée si facilement. Le seigneur turc 
manda aussitôt l'armurier; mais comme il ne voulait que 
plaisanter sans perdre un artiste précieux, il se contenta 
de lui faire couper le nez, et l'obligea de prendre le nom 
de Bournou-sez (sans nez ). Aujourd'hui les meilleurs sa- 
bres de la contrée ont conservé le nom de l'ouvrier, et une 
lame qui porte son chiure acquiert une grande valeur. Son 



3^7. NOUVELLES ANNALES 

fils racontait ces détails à M. Fonlanier avec un sentiment 
d'orgueil et de plaisir. Il faut être turc pour cela. 

Je rie sais si le pacha actuel d'Erzeroum se permet de ces 
plaisanteries là; Galib pacha en serait bien capable. On 
l'a tu à Paris , sous Napoléon, comme ambassadeur du 
sultan. I! conserve certaine admiration pour le grand 
général; il ne s'en cache pas, ce qu'on peut se permettre 
à Erzeroum sans craindre la police. Il entretint M. Fe-n- 
tanier de ses bonnes fortunes, et, s'il ne mentait pas, 
il n'avait point à se plaindre des Françaises ; il préférait 
cependant , à la vie de Paris , la douce quiétude des 
rives du Bosphore. C'est un petit homme à barbe noire 
et longue, à l'air malade, aux formes féminines, élé- 
gantes et distinguées, à l'esprit fin et délié. La manière 
dont il s'y prit pour faire exéculer les ordres de son 
maître, relatifs à la suppression des janissaires, ferait 
honneur au ministre de la police le plus rusé. iLes ja- 
nissaires étaient par milliers à Erzeroum, répartis en cor- 
porations, dont les chefs Baïractars, pris dans toutes les 
classes de la société, exerçaient cette influence que donne 
la richesse ou la réputation de courage et de dévotion. 
Quelques-uns d'entre eux avaient sous leurs ordres jusqu'à 
trois mille partisans. Lui , pacha , n'avait pas plus de cinq 
cents hommes à sa disposition : une des principales forte- 
resses n'était même pas en son pouvoir. II avait affaire, 
d'ailleurs, à des hommes sans frein, qui exerçaient la 
tyrannie la plus révoltante, et c'était à de pareils brigands 
qu'il fallait faire comprendre qu'ils allaient être soumis 
aux lois et au souverain. Galib les réunit, leur commu- 
nique le firman. Après la lecture de cette pièce officielle, le 
pacha prenant un air piteux et d'abandon , déclara que 
s'ils ne voulaient pas lui laisser exécuter ses ordres, ce 
qui dépendait d'eux parce qu'ils étaient les plus forts, lui, 



DES VOYAGES. 3 -7 3 

pauvre infirme et dévoué à son maître, était prêt à se re- 
tirer : il ajouta qu'il ne craignait pas pour sa tête, mais 
qu'il redoutait la vengeance du sultan pour le pays qu'il 
avait administré, et qui allait avoir à combattre toutes les 
forces de l'empire. Cette artificieuse éloquence fut cou- 
ronnée d'un plein succès. Les janissaires furent touchés, 
et l'adroit orateur profita de ce bon moment pour deman- 
der les clefs de la forteresse qu'il n'avait pas, et pour y 
faire entrer ses troupes; puis ii manœuvra habilement 
auprès des chefs, les tint éloignés les uns des autres, et 
accomplit sans violence une mesure qui, moins bien prise, 
eût fait couler des torrens de sang. 

Tout est ricochet en Turquie, ces despotes si terribles 
pour leurs administrés voient toujours l'épée de Damoclès 
suspendue sur leur tête. Ils craignent de paver de leur 
vie les services qu'ils rendent au divan. Des nuées d'es- 
pions rodent autour d'eux ; ils se défient les uns des 
autres comme des bandits sans foi et sans honneur. 
M. Fontanier fut témoin pendant son séjour à Erzeroum 
de l'arrivée du pacha de Kars que l'on envoyait comme 
gouverneur à Cahissarié. Ce pacha était en route à la tête 
d'environ deux mille hommes. Tous les villages voisins 
mettaient à l'enchère la faveur de ne point le loger. Le 
fardeau tomba sur une pauvre bourgade arménienne dont 
les habitans prirent la fuite, en ne laissant que ce qu'ils ne 
pouvaient pas emporter. Cependant les portes d'Erzeroura 
étaient fermées; Galib pacha envoya un de ses officiers 
complimenter son confrère, et ne sortit point de la ville. 
Après des conférences en règle, il n'en permit l'entrée au 
pacha de Kars qu'avec une escorie déterminée; le soir, 
après son départ, on fermait les portes et l'on faisait 
bonne garde; et telle était la confiance réciproque, 
que ni l'un ni l'autre des pacîias ne prenait de café de 



3^4 NOUVELLES ANNALES 

peur qu'il ne fût empoisonné. Ne dirait-on pas deux 
espions de police, chargés de se surveiller mutuelle-* 
ment. 

Je me suis arrêté plus que de raison à Erzeroum; il est 
temps d'en sortir avec M. Fontanier qui ne perd pas l'oc- 
casion de nous donner d'utiles renseignemens sur la ma- 
nière de voyager dans la Turquie d'Asie, qu'on est à peu 
près obligé de traverser comme si on fuyait, et dans la- 
quelle il faut souvent faire ses observations entre les mau- 
vais procédés de la peste , des pachas, des cadis , des rayas 
Grecs, des Arméniens, des Musulmans et des brigands 
nomades qu'on appelle Curdes. Une physionomie toute 
spéciale , des formes rudes et franches , une vie de pillage, 
une grande passion d'indépendance et de liberté, et des 
mœurs hospitalières et patriarcales, répandent sur ces 
tribus vagabondes des couleurs dramatiques et piquantes, 
qui appellent tout l'intérêt de l'observateur, enchanté Ré- 
chapper pour un moment à la barbarie systématique des 
Turcs. 

Ces hommes sont répandus dans toute la partie orientale 
de l'empire où ils sont appelés Curdes, et Turcomans à partir 
deTocate, en allant à l'ouest. Toutefois ils n'appartiennent 
point à ce peuple qui habite les montagnes du Curdistan. Ces 
derniers sont véritablement une nation à part, dont la langue 
est mi-partie de turc et de persan. Ceux des environs de 
Sivas habitent les montagnes au sud de la ville ; ils for- 
ment là une puissance tout-à-fait à part, reconnaissant la 
suprématie du grand-seigneur, mais ne se soumettant 
aux pachas que selon les circonstances. C'est à l'aide de 
la ruse que ceux-ci en triomphent. Quand les tribus sont 
unies, elles se lèvent quelquefois d'un commun accord, in- 
terceptent la route et pillent les villages. Une fois le pacha 
de Mossul s'empara d'un de leurs chefs qui était venu le vi- 



DES VOYAGES. ^ 5 

siter sans défiance ; il allait le faire périr lorsque ies ha- 
bitais de la ville redoutant la vengeance des Curdcs, ob- 
tinrent sa liberté. A quelque jours de là, le pacha faisait sa 
tournée , tout à coup une femme se présente à sa ren- 
contre à la tête de dix mille cavaliers ; elle lui reproche sa 
déloyauté, le traite avec tous les dédains d'un cœur ou- 
tragé et finit par lui déclarer qu'elle ne lui accorde la 
vie qu'à la prière de son amant. Alors el!e lève sa lance 
et force le turc orgueilleux de passer avec sa suite sous le 
fer de l'amazone. C'était la fiancée du prisonnier du pacha. 
Ces Curdes sont de grands voleurs , et n'aiment guère à 
restituer. Lorsqu'ils avouent le vol, ce qu'ils ne font pas du 
premier coup, ils ne manquent pas d'ajouter : Je t'ai pris 
ton bien par la force, reprends-le de même, ou tu ne 
l'auras pas. Ils se font justice eux-mêmes. Quand un 
membre de la famille a été tué, son plus proche parent, 
s'il est homme d'honneur, comme on l'entend dans le 
pays, ne doit pas dormir sans s'être défait du meui trier; 
il doit prendre du sang pour du sang, et s'il réussit la fa- 
mille du défunt doit à son tour le venger. Heureusement que 
les lois de l'hospitalité arrêtent ces terribles représailles. 
Si un meurtrier parvient à s'introduire dans la tente d'un 
parent du défunt , s'il s'y établit sans être aperçu , s'il se 
met au pouvoir de son hôte sans condition, celui-ci est 
obligé de faire la paix avec lui et de lui donner un baiser 
sur le front comme marque de réconciliation. L'état so- 
cial de ces Curdes ressemble à celui de tous les nomades 
du désert. C'est le gouvernement patriarcal avec des 
formes démocratiques , inoffensives, et la supériorité na- 
turelle des familles anciennes, riches et fortes par leurs 
alliances. Musulmans de nom, superstitieux sans into- 
lérance ; ces tribus vivent fraternellement avec les chré- 
tiens et leur montrent une franchise et une générosité 



376 NOUVELLES ANNALES 

qu'ils chercheraient vainement chez les Turcs. Les Yezedis, 
ou Manichéens, fameux par leurs brigandages, se trou- 
vent au milieu des Curdes, depuis Sivas jusqu'en Perse. 
Près de Sivas aussi se rencontre une autre secte composée 
d'hommes nommés Kozul-Bàch. Ceux-là reconnaissent le 
pape comme souverain pontife; ils appellent leurs prêtres 
dedés , ils n'ont pas de livres de religion et font leurs 
prières en chantant; ils consomment le mariage en public. 
Pour cette cérémonie, ils se placent en cercle dans l'appar- 
tement , tandis que le dedé chante à la porte en s'accom- 
pagnant de la petite guitare usitée dans le pays; la jeune 
fille tourne sur un pied pendant que le futur court au- 
tour de l'appartement: à un signe du père, il se rapproche 
d'elle, puis la cérémonie terminée, ils hurlent tous en- 
semble comme des derviches, jusqu'à ce qu'ils tombent 
épuisés de fatigue. Ils communient avec recueillement 
sous les deux espèces. Les jours de fête, ils consacrent un 
mouton qu'ils couvrent de tapis et de leurs étoffes les 
plus précieuses, ils se prosternent ensuite devant lui et 
finissent par le manger. Dans la société mahoméiane, ils 
vont à la mosquée et tiennent leur culte secret. Lorsque 
l'un d'eux est découvert il est inévitablement mis à mort. 
M. Fontanîer est, je crois, le premier qui ait fait connaître 
cette secte bizarre ; mais comme il en parle d'après un ouï- 
dire il faut attendre de nouveaux renseignemens avant 
d'inscrire au rang des vérités historiques cette nouvelle 
folie de l'imagination humaine. Toutefois il résulte de ces 
détails qu'il existe près de Sivas une population dont le 
culte secret diffère de celui des Manichéens. 

Nous l'avons déjà dit, l'itinéraire de M. Fontanîer le 
conduit successivement dans les grandes villes de la Tur- 
quie asiatique. Sa marche est rapide, et ne l'empêche ce- 
pendant pas de recueillir bon nombre de faits géogra- 



DES VOYAGES. 377 

phiques, de renseignemens géologiques et de détails de 
mœurs. Il donne 20,000 âmes à Cara-liissar , où les des- 
cendais de Mahomet sont en fort grand nombre. Dans le 
voisinage se trouvent des mines d'alun, qui fournissent tout 
ce qui en est consommé par les fabriques. Les campagnes 
bien cultivées des environs de Sivas , et l'heureuse condi- 
tion des paysans, attirèrent ses regards. Le propriétaire 
perçoit ses fermages en nature , et ces fermages ne sont 
pas plus élevés qu'en Europe. L'ancienne Sebasta , qu'on 
croit la Sivas actuelle', lui semble devoir être cherchée à 
six lieues au sud de la ville , dans des ruines dont le site 
paraît plus conforme au récit de Xénophon, que la posi- 
tion de la moderne Sivas. Ici , l'air pur et sain , l'élévation 
du plateau et le voisinage des montagnes ne permettent pas 
à la peste d'étendre ses ravages, tandis qu'àTocate, contrée 
plus chaude où l'on élève le vers à soie, où mûrissent le 
raisin et les fruits des pays méridionaux , le terrible fléau 
moissonnait la population. Tocate, jadis l'apanage de la 
sultane Validé, fait partie du domaine de la couronne; 
elle compte 17,000 maisons, il y a en outre, 1,000 fa- 
milles arméniennes et 5oo catholiques. On peut porter 
sa population à plus de 100,000 habitans. Cette ville 
est riche ; elle est industrieuse ; son commerce fait des 
progrès , ses toiles peintes s'exportent dans la Russie 
méridionale. A Tocate , les mœurs ont déjà quelque 
élégance, et quand on y entre en venant de l'Orient , 
on croit quitter le pays de la barbarie pour celui de la 
civilisation. La ville a une apparence tout européenne; 
vue de loin, elle ne présente pas l'aspect monotone des 
cités mahométanes. On peut aussi remarquer que là com- 
mence l'influence de la richesse, et que la différence de 
religion met moins de distance entre les hommes. 

Amasée, ou Amassia, patrie du plus philosophe des géo- 
( l83o. ) TOME I. 2 5 



37 8 NOUVELLES ANNALES 

graphes de l'antiquité, est encore placée comme elle l'était 
du temps de Strabon; elle compte 10,000 mille maisons, 
dont 1,000 arméniennes et cent grecques. Les environs en 
sont délicieux, les fruits y abondent et s'y vendent à vil prix. 
Sa fertile vallée, que baigne l'Iris des anciens ( le Tocat leu 
sou ), est parsemée de jolies maisons de campagne'; la soie 
est la principale branche de son commerce. M. Fontanier 
en évalue la récolte à cent charges de mulet, et le produit à 
2,000,000 de piastres par année. Des négocians de Diar- 
békir, d'Alep , de Damas , viennent chaque année s'établir 
dans le caravansérail pendant la récolte , et achètent suc- 
cessivement ce que les paysans apportent des villages. 
C'est le vendredi que ce marché a le plus d'activité. « J'ai 
été souvent témoin , dit notre voyageur, de l'honnêteté des 
vendeurs et des acheteurs. Lorsqu'on criait l'heure de 
midi, et qu'il fallait se rendre à la mosquée, chacun 
des villageois déposait sa marchandise dans la pre- 
mière boutique , courait faire sa prière, puis revenait 
prendre son dépôt, sans que jamais il y eût la moindre 
contestation. » 

Amasée, comme plusieurs autres villes de la Turquie 
d'Asie, est administrée par un conseil communal, conseH 
oligarchique où sont admis les ayans ou grands proprié- 
taires terriens. Quand le pacha est trop faible pour peser 
sur les habitans de la ville , c'est le conseil qui se charge 
de la tyrannie : car , en Turquie , il faut toujours que quel- 
qu'un opprime. Au nombre des privilèges d' Amasée est 
celui d'envoyer jusqu'à une certaine distance battre la cam- 
pagne , et piller les voyageurs qui ne prennent pas la pré- 
caution de se munir, avant de partir, d'un teskeré contre 
le vol, espèce de police d'assurance qu'il faut payer à beaux 
deniers comptans. 

Lors du passage de M. Fontanier, vivaient, exilées à 



DES VOYAGES. 379 

Amasée , les grandes familles grecques du Fanar. Elles y 
traînaient, dans des rêves d'orgueil , une vie sans ënerqie ; 
elles y regrettaient leurs palais du Bosphore , leurs intri- 
gues, leur importance diplomatique; elles n'avaient de 
soupirs que pour des honneurs perdus, honneurs couverts 
de servitude, et pas une larme pour les hautes infortunes 
de leurs courageux compatriotes. M. Fontanier se plaint 
de ce qu'on n'a pas assez estimé les services qu'ils ren- 
daient aux ambassades. Il les présente comme d'utiles in- 
termédiaires entre les Européens et les Turcs. C'était pos- 
sible alors que les puissances chrétiennes jouaient à la 
politique européenne avec un divan qui ne connaît que les 
argumens de la force et les exigences de la victoire. 
Cette vérité a été mise au grand jour dans les derniers 
temps. Que ferait-on aujourd'hui des Grecs du Fanar. Les 
Russes n'ont pas eu besoin d'eux pour dicter leurs volon- 
tés, et la France et l'Angleterre n'ont qu'à parler haut 
pour être écoutées. Jamais peut-être en aucun temps ces 
deux puissances unies, n'ont été en meilleure position 
d'accroître leur influence sur les affaires turques ; jamais 
elles n'ont été plus en mesure d'obtenir des faveurs et des 
garanties pour leur commerce. La Porte , quels que soient 
son aveuglement et son orgueil, doit savoir que sa vie 
politique est entre leurs mains. 

Les détails de mœurs ne manquent pas dans le récit de 
M. Fontanier. Les contrées qu'il explorait sont favorables 
à cette branche d'observation. Dans la Turquie d'Asie, le 
type national n'est presque pas altéré : le Turc musulman, 
sans rapports habituels, sans mélange avec les nations eu- 
ropéennes , y conserve bien son insolent orgueil , sa vani- 
teuse ignorance, ses préjugés, ses antipathies religieuses, 
son apathie native, sa routine, sa barbarie froide et me- 
surée. Là, plus qu'ailleurs, il vit sous la loi de la destinée 



38o NOUVELLES ANNALES 

et des passions violentes. La cour des pachas est une école 
de cupidité honteuse : places, distinctions, privilèges, tout 
Y est à l'encan. C'est avec le droit de vendre les emplois, 
et de piller avec impunité, que les gouverneurs turcs 
paient leurs officiers. Quand ceux-ci restent pauvres , les 
pachas s'en moquent, comme d'imbécilles qui n'ont pas 
su profiter de leur position. Ces satrapes musulmans ont 
encore des fous en titre et des médecins renégats, qu'ils 
estiment d'autant plus qu'ils courent bien à cheval, et 
qu'ils savent lancer un djirit. Ecoutez, dans ces contrées, 
les Turcs discourir de guerre et de politique, et voyez 
leurs progrès. Si vous nous avez vaincus , disaient-ils à un 
Persan qui se pavanait des succès de ses compatriotes , 
c'est parce que vous vous appliquez plus que nous au 
Koran , parce que vous remplissez mieux vos devoirs 
de religion-, car le courage vient de Dieu, et le gain des 
batailles vient de Dieu; celui qui adore Dieu est tou- 
jours le plus fort ; enfin , il n'y a de Dieu que Dieu , et 
Mahomet est son prophète. Voilà la tactique des Turcs de 
de l'Asie mineure. Leur politique est de même force : ils 
croient que le chef des chiens de Moscovites a profité de 
la destruction des janissaires pour se révolter contre le 
fils de l'esclave ( le grand-seigneur ) , parce qu'il ri? a pas 
voulu le faire roi , non plus que son frère Constantin, le 
fou. Ils s'imaginent que les autres rois infidèles se révolte- 
ront aussi , qu'ils ne paieront plus de tribut , et que les 
vrais croyans seront forcés de les châtier. La plupart d'en- 
tre eux déplorent les innovations du sultan ; ils craignent 
qu'il n'adopte les usages des infidèles , et n'établisse des 
quarantaines comme s'il n'y avait plus de destinée. Il faut 
avouer cependant que, malgré la destinée, ils commencent 
à fuir la peste, et prennent même quelques précautions 
contre ce terrible fléau qui accompagnait M. Fontanier 



DES VOYAGES. 38 I 

sur toute sa route. J'avoue que j'ai plus d'une fois désiré 
de le voir trempé jusqu'aux os dans les chlorures de 
M. Labarraque ; avec cela il aurait pu toucher à tout et se 
faire une jolie réputation décourage. Son livre, au surplus, 
lui fera certainement celle d'un bon esprit et d'un bon ob- 
servateur. Larenaudiere. 



MÉLANGES. 

Fruit à pain de la Terre fan Diemen. 

En creusant la terre à la profondeur d'un pied à un pied 
et demi, on trouve une production singulière et non en- 
core décrite. Elle a la forme d'une pelote ronde , recou- 
verte d'une enveloppe mince, semblable à celle d'un igname 
ou d'une pomme de terre; elle est quelquefois aussi grosse 
que la tête d'un homme. Coupée en deux , elle présente 
une substance d'une nature fongueuse ou spongieuse, mais 
plus solide ^ et contenant une proportion considérable de 
nourriture. On n'a, jusqu'à présent, découvert nulle espèce 
de racine qui tienne à ce corps. Les indigènes le connais- 
sent à une petite feuille qui croît à la surface du terrain , 
et avec laquelle il communique par des fibres extrêmement 
tenues, et qui cassent quand on le tire de terre. 



Chevaux de la Terre fan- Diemen» 

On peut dire que les chevaux de la terre Van Diemen 
sont remarquables par la faculté de supporter la fatigue 
d'un long voyage. Des colons ont souvent parcouru des 



382 NOUVELLES ANNALES 

distances de 3o à 4o milles sans s'arrêter pour faire ra- 
fraîchir leurs chevaux; et il arrive fréquemment qu'un 
cheval aille en deux jours de Hobart Town à Launceston , 
quoique ces deux villes soient éloignées de 12 milles l'une 
de l'autre. Quand on veut réunir ensemble les bestiaux 
sauvages, le travail que font les chevaux est incroyable. 
On les voit, avec un cavalier sur leur dos, traverser les 
plaines, monter et descendre les défilés les plus escarpés 
et les plus raboteux, toujours au galop, depuis le matin 
jusqu'au soir. On peut, en quelque sorte, attribuer ce 
courage infatigable à ce que ces animaux vivent tant en 
plein air, le jour et la nuit, et ne sont pas énervés par la 
chaleur de l'écurie. {Hobart Town courier. ) 



Lac dans l'intérieur du New-South-FP aies. 

Voici des détails donnés par des indigènes à un colon 
anglais, sur un lac dans l'intérieur du pays. 

Trois indigènes des environs de Bathurst, interrogés 
séparément par un guide de leur nation , se sont accordés 
dans leurs réponses sur les faits suivans : 

En partant d'une habitation désignée sur les rives du 
Lachlan, on suit pendant trois jours le cours de cette ri- 
vière; ensuite on marche au N.O. pendant un jour, et l'on 
arrive à ce qui était autrefois une nappe d'eau aussi éten- 
due que les plaines Bathurst , mais qui est réduit mainte- 
nant parla sécheresse, à un marais dans sa partie centrale: 
les indigènes le nomment Cowel. Ils peuvent, de l'habita- 
tion ci-dessus indiquée sur le Lachlan, aller en trois jours 
au Cowel, mais ce chemin direct, quoique ouvert et her- 
beux, est sans eau : on est donc forcé, pour se désaltérer, 
de boire la liqueur acidulée que l'on peut se procurer en per- 



DES VOYA.GES. 383 

çant des arbres à fruits, que les colons nommant des 
pommiers. 

Au-delà duCowel, on longe pendant six jours, en se 
dirigeant à l'ouest, les bords d'un ruisseau dont l'eau est 
abondante ; le septième, on tourne au nord-ouest, et l'on 
atteint le grand lac Oualambinghie; il faut trois jours pour 
en faire le tour, ce qui équivaut à 72 milles. L'eau de ce 
lac est très profonde ; il en sort une grande rivière qui pa- 
raît couler parallèlement avec le Wellington. L'Oualam- 
bingliie abonde en gros poissons -, on y voit des animaux 
qui ressemblent à de grands cbiens, qui agitent beaucoup 
la surface de l'eau : les indigènes craignent extrêmement 
d'être pris par ces animaux. L'eau de l'Oualambingbie est 
non-seulement douce , mais très bonne. Les plaines qui 
entourent ce lac sont beaucoup plus vastes que celles de 
Balliurst. Le pays est, en général, médiocrement boisé; 
la terre y est noire et fertile ; il y a de gras pâturages; il 
est très bien arrosé. On y voit de nombreuses troupes 
d'émious, et une grande espèce de kangarou, de couleur 
rouge. Les indigènes y sont bien plus nombreux que dans 
le pays de Bathurst. ( Sydney gazette , 1829. ) 



Cimetières turcs. 

Ils sont rarement visités par les liommes ; au contraire, 
dans tous ceux où je suis entré, j'ai toujours rencontré 
quelque femme affligée, assise sur le tertre verdoyant ou 
le tombeau de marbre qui couvrait les restes d'un objet 
aimé et encore chéri ; elle s'imaginait lui avoir déjà dit un 
adieu éternel, car les préceptes de sa religion la privent de 
toute espérance de s'unir de nouveau dans un autre monde 
avec ceux sur lesquels les portes de la mort se sont fer- 
mées dans celui-ci. LesTutcs ne sont pas non plus dénués 



384 NOUVELLES ANNALES 

d'affection domestique ; mais l'usage national et un sen- 
timent alimenté par l'idée de la supériorité de l'homme , 
leur ont persuadé qu'il est dégradant pour sa dignité de faire, 
comme les femmes, un étalage de sensibilité. Chez les 
Grecs , qui semblent copier l'extérieur brillant plutôt que 
les qualités solides des Musulmans , cette idée de la supé- 
riorité des hommes l'emporte sur toutes les suggestions de 
l'amour ou d'un attachement perpétuel. L'Osmanli en- 
seigne l'infériorité de la femme dans un autre monde, mais 
il lui accorde ce qui lui paraît être son domaine légitime dans 
le monde présent; le Grec , au contraire, la soumet à une 
dégradation actuelle, comme pour lui faire entendre que 
l'abaissement de la vie présente est payé du bonheur de 
la vie future : la conduite du premier est due à une erreur 
de la tête, celle du dernier l'est à une théorie tyrannique 
du cœur. J'ai souvent entendu même les Hydriotes parler 
avec ravissement de leurs petits enfans, les vanter comme 
des amours brillans de beauté, et se glorifier de la vigueur 
mâle que promettent leurs formes enfantines; tandis que 
ni leurs filles, non moins belles et aimables, ni leurs ten- 
dres épouses ne sont jamais nommées, ou que si quelqu'un 
fait mention d'elles, ils ne s'en occupent qu'un moment, et 
tout de suite la conversation revient sur leurs fils. 

Dans plus d'une circonstance de danger imminent, 
M. Hamilton , capitaine du Camhrian , homme bien connu 
par son amitié pour les Grecs , a été sollicité par les chefs 
de recevoir à. bord de son vaisseau leurs fils, pour y trou- 
ver abri et protection ; mais les femmes et les filles étaient 
laissées à attendre leur sort au milieu des gros meubles de 
la maison. De même, tandis qu'il imite, dans les choses 
les moins importantes, les coutumes de ses ancêtres, 
le Grec abandonne la substance pour l'ombre. Ses pis- 
tolets relevés en bosses et richement dorés, ne sont magni- 



DES VOYAGES. 38S 

fiques que dans la monture , tandis que le canon et les 
parties les plus importantes ne valent généralement rien. 
Le pommeau de son sabre est souvent garni de pierreries, 
et la lame est rongée de rouille. Les vêlemens légers et 
flottans des Musulmans , qui réunissent si admirablement la 
grâce à la commodité, sont rejetés par les Grecs, parce 
qu'ils ne peuvent pas être couverts de galons et de bro- 
deries en or, comme sa veste serrée et dépourvue d'élé- 
gance, et l'écharpe fraîche en soie qui serre l'habillement 
du Turc, sans ajouter à la chaleur accablante du climat, 
est mise de côté pour la roide ceinture en cuir à pistolets, 
telle que la portent les Albanais; mais elle peut être ornée, 
ce qui fait oublier son inconvénient d'échauffer au point 
de donner la fièvre. 

( Le tiers from the JEgean, byJ. Emerson. ) 



Les Betjouanas de Latakou. 

Extrait d'une lettre de Grnan-Reynet. 

Le 18 juillet 1829, dans la soirée, nous arrivâmes au 
Nouveau Latakou. Le lendemain nous reçûmes la visite de 
Matibé, roi de la tribu des Matchappis. Cet homme de figure 
chétive, était vêtu d'une souguenille fort sale, eu peau de 
chacal; son visage était couvert d'une crasse épaisse de 
quelques lignes. 11 avait autour du cou quelques cordons de 
grains de verroteries noirs et blancs , et auxquels pendaient 
une corne de mouton tenant lieu de tabatière , quelques os 
vieux et malpropres, des sabots de mouton, dont les Be- 
tjouanas se servent en guise de dés pour faire des prédic- 
tions et annoncer leschangemensde temps, d'après le côlé 
dont la surface est en haut. Enfin, à un collier fait des 
intestins de quelque animal, étaient suspendus un couteau 



386 NOUVELLES ANNULES 

beljouana et une aiguille ou un poinçon employé pour 
façonner les tuniques. 

« Il nous accosta par la phrase ordinaire aux Betjouanas : 
ni'pa niackcukou ( donne - moi du tabac ) , et appliquant 
en même temps son doigt à son nez, comme s'il eût pris 
du tabac. Ayant fait droit à sa demande , les autres chefs 
qui l'accompagnaient répétèrent la phrase de leur maître , 
et par le même geste significatif, firent promptement con- 
naître ce dont ils avaient besoin. Pvien de plus misérable 
que toute la personne de Matibé : sa barbe en désordre ,. 
couverte d'ordures de toutes les sortes, et qui je crois n'a 
jamais été nettoyée depuis qu'elle a commencé à croître, 
ses cheveux enduits de sibilo et sa souguenille grasse , 
crasseuse , pendant en lambeaux sur son dos , n'étaient 
pas de nature à donner à un étranger une idée avanta- 
geuse du monarque des Betjouanas. Il n'y avait dans toute 
sa physionomie aucun de ces traits expressifs qui carac- 
térisent en général cette nation ; on y retrouvait plutôt 
l'indolence flegmatique des Cornannas. On dit que, par sa 
mère, il est issu de ce peuple. Après que je lui eus pré- 
senté un rouleau de tabac et quelques autres bagatelles , 
il me demanda des grains de verroterie ; nous promîmes de 
lui en apporter dans l'après-midi à sa maison, et de les of- 
frir à Matchéta, sa femme. Alors il s'en alla, l'air très sa- 
tisfait de notre promesse : sa suite sortit avec lui. 

« L'après-midi, nous traversâmes la rivière pour aller à 
la ville, qui est à peu près à un demi-mille de l'établissement 
des missionnaires. Nous trouvâmes le monarque accroupi 
dans un kraal, au milieu de ses principaux capitaiiies* 
Quand nous nous approchâmes, il se leva et nous con- 
duisit à sa maison qui était à moitié finie ; nous eûmes 
l'honneur d'être présentés à la reine. Elle était accroupie 
à terre , et entourée de ses enfans ; en ce moment elle s'oc- 



DES VOYAGES. 387 

cupait à faire la chasse à certains insectes dont l'intérieur 
de sa tunique fourmillait. Il paraissait qu'elle avait de quoi 
se divertir ; le roi s'étant place dans la môme posture gra- 
cieuse , nous prouva qu'il était très habile à ce passe-temps 
nécessaire dans ces régions. 

« Nous trouvâmes que Matchéta était une personne bien 
plus intéressante que son époux ; quoiqu'elle approchât de 
la ciaquantaine, elle avait encore des restes de beauté. 
Son portrait fait il y a quatorze ans par M. Burchell , est 
très ressemblant, tandis que celui que l'on voit dans le 
voyage de Campbell, n'offre rien qui se rapproche de la 
vérité. 

« Je ne puis dire que peu de choses des maisons ou 
même de la ville du Nouveau Latakou, leshabitans venant 
de commencer les bâtisses, parce qu'ils étaient très récem- 
ment venus s'établir dans cet emplacement, après avoir 
abandonné la vieille ville, située à trois milles au N. O. de 
la source du Kourouman. La résidence de Matibé n'était 
qu'une cabane temporaire pour être à l'abri du vent; j'a- 
perçus dans un coin une vieille culotte de soie noire, un 
vieux sabre rouillé , une vieille plaque de cercueil, et plu- 
sieurs autres objets de manufacture européenne, auxquels 
il ne semblait pas attacher un grand prix, quoique les do- 
nateurs les eussent sans doute considérés comme des pré- 
sens d'une certaine importance ; mais une livre de tabac 
ou une masse de verroterie , auraient été des dons beau- 
coup plus agréables pour Matibé. Au milieu de l'habitation 
s'élevait un mimosa dépouillé de son écorce, et aux bran- 
ches duquel pendaient une demi-douzaine de camelos ou 
vases en bois pour le lait , une écaille de tortue remplie de 
peinture rouge dont ces gens se barbouillent le corps, un 
sac plein de sauterelles, deux sacs à lait, et quelques au- 
tres choses dont je ne pus apprendre l'usage. Dans un autre 



388 NOUVELLES ANNALES 

Coin , il y avait un grand tas de tuniques de toutes les fa- 
çons, une demi-douzaine de zagaies , et un tchacka (hache 
de bataille ) , très artistement fait. Je manifestai le désir de 
l'acheter ; mais Matibé répondit d'abord qu'il ne lui ap- 
partenait pas, ensuite que c'était tout ce qu'il avait pour 
se défendre contre ses ennemis^ et qu'en conséquence il 
ne pouvait s'en défaire. 

La conversation de ce monarque n'étant pas très inté- 
ressante, et nos yeux se fatigant bientôt de contempler 
l'occupation du roi et de sa femme, qui n'avaient pas cessé 
un instant de s'y livrer , nous sortîmes du palais avec un 
sentiment de dégoût inexprimable. 

Notice sur Alger* 

L'Etat d'Alger qui occupe l'ancienne Nurnidie et la Mau- 
ritanie chrétienne , si vantées autrefois par leur étonnante 
fertilité et par leur nombreuse population, s'étend sur le 
littoral de la Méditerranée du levant au couchant sur une 
longueur de 180 lieues. Sa largeur moyenne du nord au 
sud-est est d'environ 5o lieues., non compris l'aride Gé- 
tulie au-delà de l'Atlas. 

Traversé d'orient en occident par une double chaîne de 
hautes montagnes, le petit et le grand Atlas, il est arrosé 
par une multitude de rivières et de ruisseaux qui en descen- 
dent et qui y répandent la fraîcheur et la fécondité. 

Garanti par l'Atlas des vents du midi, il jouit de la plus 
douce température et de la plus grande salubrité ; les ma- 
ladies y sont très rares, et les Européens qui l'habitent 
n'y sont jamais exposés à ces épidémies meurtrières qui 
les moissonnent dans les Antilles avec une si effrayante 
rapidité. 

L'ophthahnie même, si commune en Egypte, y estmeon- 
nue. 



DES VOYAGES. 38g 

Inculte clans la plus grande partie , livré à des tribus 
nomades et pastorales que leur vie errante dérobe facile- 
ment aux exactions et aux violences d'un gouvernement 
tyrannique, ce pays pourrait devenir un asile fécond pour 
ces nombreuses émigrations européennes qui se précipi- 
tent sans cesse vers l'Amérique. 

Sa proximité de l'Europe et son étonnante fertilité ob- 
tiendraient à coup sûr la préférence sur des pays éloignés 
et à demi-sauvages. 

Outre les laines fines , les huiles , la soie et la cire, qu'il 
fournirait dans la plus grande abondance à l'Etat qui en 
ferait la facile conquête, une grande partie de son terri- 
toire se prêterait sans peine à la culture de la canne à 
sucre , du coton et de l'indigo -, enfin, il nourrit dans les 
pâturages de l'Atlas des essaims des meilleurs chevaux de 
cavalerie que l'on connaisse. 

La population totale du pays peut s'élever de 1,800,000 
à 1,900,000 âmes environ, savoir : 
Maures , Arabes , cultivateurs et ouvriers. . 1,200,000 

Arabes indépendans 4oo,ooo 

Berbers établis dans des villages 200,000 

Juifs 3o,ooo 

Turcs, renégats, formant l'aristocratie. . . 20,000 
Descendans des mêmes, mais d'une classe in- 
férieure 20,000 



Total. ...... 1,870,000 

La ville d'Alger a, du côté de terre, environ 1,200 toises 
de circuit. Extrêmement forte du côté de la mer , où son 
mole et ses remparts bastionnés sont hérissés d'une nom- 
breuse artillerie, elle n'est pas du côté de la terre suscep- 
tible d'une grande résistance. Sa courtine et ses bastions 
sont faibles et mal entendus , sans chemins couverts, et ses 



3gO NOUVELLES ANNALES 

fossés peu larges et peu profonds. A l'angle occidental, 
dans l'endroit le plus élevé, est la citadelle nommée Cas- 
saubah. L'angle du sud et l'angle oriental sont défendus 
par des fortins et quelques batteries. Deux faibles châ- 
teaux, placés sur des mamelons hors de son enceinte et 
garnis d'artillerie, en défendent encore l'approche. Elle 
est entourée et dominée par un grand nombre de coteaux 
élevés, d'où on pourrait la foudroyer avec facilité. 

La garnison est composée de 6,000 à 6,600 Turcs ou re- 
négats. Les coulolis et les Maures qu'on pourrait y armer 
s'élèvent de 7,5oo à 8,5oo. Total, i4 à i5,ooo hommes. 
Dans ce nombre se trouvent compris 2,000 hommes de ca- 
valerie. 

Le dey, chef de l'aristocratie militaire qui domine à 
Alger, a sous lui 3 lieutenans ou vassaux presque indépen- 
dans, connus sous le nom de bey. 

Celui du Levant réside à Constantine, l'ancienne Cirta, 
peuplée d'environ 60,000 âmes. Bâtie à 16 lieues de la 
mer, dans les terres, elle est éloignée de 70 lieues d'Alger; le 
bey qui y commande a sous ses ordres environ 2,000 soldats 
turcs, et peut réunir sous ses drapeaux 5 à 6,000 hommes 
de cavalerie maure et arabe , tout-à-fait indisciplinée. 

Le bey du couchant a sa résidence à Trémécen et à 
Mascara, villes sans défense et peu distantes de la mer, 
mais éloignées de 90 lieues d'Alger. Sa force militaire est 
d'environ i,5oo Turcs, à laquelle pourraient se réunir 4 à 
5,ooo cavaliers maures et arabes, en tout comparables 
aux précéderas. 

Un vaste désert de sable, celui d'Anga, sépare dans cette 
partie occidentale l'Etat d'Alger du royaume de Fez. 

Le bey du midi n'a pas de résidence fixe ; depuis long- 
temps même le dey n'en nomme pas ; il se contente d'en- 
voyer un de ses principaux officiers, à la tête de 1000 



DES VOYAGES. 891 

Turcs , rançonner les tribus d'Arabes et de cabiles ouber- 
bers qui habitent l'Atlas et les plaines qui sont aux pieds 
de ces montagnes. Du reste , ces soldats, sans tactique et 
sans courage, sont armés d'un mauvais fusil sans baïon- 
nette, d'un poignard et de deux pistolets à la ceinture. 

Nous passerons sous silence la nomenclature de quel- 
ques petites villes ouvertes et sans importance dans l'inté- 
rieur, à l'exception pourtant de Tifeh, petite place médio- 
crement forte sur les frontières d'Alger, du côté de Tunis; 
mais la côte offre sur son littoral, ou à peu de distance de 
la mer, une assez grande quantité de villes, autrefois flo- 
rissantes, mais aujourd'hui pauvres et dépeuplées depuis 
qu'elles gémissent sous la barbarie d'un gouvernement 
oppresseur. 

En suivant la côte du couchant au levant, on trouve les 
villes de Nédroma; Oran, qui a 12,000 âmes-, Mustagnan, 
cité assez considérable , qui exporte beaucoup de blé ; 
Tenis ; Sercelle , dont les environs sont couverts de ver- 
gers ; Alger , la capitale, située au milieu de vallées et de 
coteaux fertiles; Bugie, bon port, d'où l'on tire de l'huile, 
des figues et du bois, défendu par 5oo janissaires; Culen 
Coulhou, d'où l'on exporte des cuirs; Bona, l'ancienne 
Hippône, bon port dont le territoire est couvert de magni- 
fiques oliviers et d'orangers, défendu par 200 janissaires; 
plusieurs autres villes moins importantes , et enfin le Bas- 
tion de France, et La Calle qui nous appartient. 

Les tribus d'Arabes les plus puissantes, et qui jouissent 
en raison de cela d'une espèce d'indépendance, sont : 

i° Celle des Benni Ammcr, à peu de distance de Tré- 
mécen ; 2 trois autres auprès de Bléda , et dans la même 
province, qui , quoique moins nombreuses et moins re- 
doutables , n'en repoussent pas moins les prétentions du 
bey de Trémécen et lui paient souvent à coups de fusil le 



3g 1 NOUVELLES ANNALES 

tribut qu'il exige ; 3° les Béni Albas et les Couces , dans le 
voisinage de Bugie , tribus nombreuses qui en agissent de 
même avec le bey de Constantine ; enfin, vers les sources 
de la Mejerda, aux frontières de Tunis , habitent les Hen- 
neïschas., tribus de berbers presque indépendante. Ils 
occupent une assez grande étendue de territoire dans les 
vallées et les montagnes de l'Atlas; d'autres camps assez 
multipliés d'Arabes, à raison de leur faible population, t ont 
incapables de résistance et paient le tribut. 

Les revenus de la régence consistent : 

1° Dans les redevances des deux beys ; 

2° Dans les tributs que l'on perçoit sur les Juifs et sur 
les Maures cultivateurs ou ouvriers ; 

3° Idem sur les camps d'Arabes et de berbers nomades; 

4° Dans le monopole des blés; 

5° Dans le produit des douanes à l'importation et à l'ex- 
portation ; 

6° Dans les amendes et les avanies, casuel fiscal auquel 
le gouvernement donne le plus d'extension qu'il lui est pos- 
sible ; 

7° Enfin , dans les tributs déguisés sous le nom de présens 
qu'il reçoit des puissances chrétiennes. 

La totalité s'élève à environ deux millions de piastres 
d'Espagne, non compris les bénéfices considérables des 
percepteurs et des beys dont nous avons parlé. 

La tyrannie du gouvernement qui pèse sur le pays 
d'Alger , la peste qui y pénètre tous les douze à quinze* 
ans, les a dépeuplés insensiblement. La population , il y a 
deux à trois siècles, était peut-être double de celle que l'on y 
compte à présent. La civilisation et l'industrie n'y ont fait 
aucun progrès ; l'art de la guerre même, le seul auquel les 
barbares attachent quelque prix, est resté stationnaire, 
tel, en un mot, qu'il était au seizième siècle. 



DES VOYAGES. 3 0,3 

La première expédition tenlëe contre ce pays , sous le 
règne de Ferdinand d'Aragon, en i5o8, fut commandée 
par Fernand de Cordoue. L'embarquement eut lieu à Ma- 
laga, l'armée était de 12,000 hommes; on prit Oran, il fut 
impossible, avec une si faible armée de pénétrer dans le 
pays. Oran fut perdu. 

En i5io, nouvelle expédition de 11,000 fantassins et 
4,d6o cavaliers sous Pierre de Navarre. Oran est repris, on 
s'empare de Bugie. 

En i5i6, Diego Vera veut assiéger Alger à la tête de 
9,000 hommes, il perd un tiers de son monde et revient en 
Espagne. 

Charles- Quint part de Maîaga, dans la plus mauvaise 
saison, avec 25,ooo hommes, il débarqua sans obstacle le 
20 octobre i54i dans la baie de Temensfust à 4 lieues 
d'Alger. Une tempête furieuse fait manquer l'expédition ; 
Charles ne ramène que la moitié de ses troupes. 

En 1681, Louis XIV envoya 3, 000 hommes à Gigeri 
pour y établir une colonie française et tenir les Algériens en 
bride ; mais attaqués par des forces supérieures, les Fran- 
çais furent obligés de se rembarquer après avoir perdu 4oo 
hommes. 

Bombardement d'Alger parles Français en 1 683 et i684. 
Diverses expéditions furent envoyées par l'Angleterre et la 
Hollande contre ce repaire de pirates, dans le cours du 
i8 me siècle. Il y en eut aussi une faite par les Espagnols 
en 1775 ; ils avaient 20,000 hommes, elle fut infructueuse. 

En 1816, lord Exmouth, commandant une escadre 
anglaise attaque Alger et brûle la flotte des pirates. 

Côtes maritimes du pays d'Alger. 

Article extrait de la ge'ographie de Rilter. 

Le savant auteur dit que l'on a diverses descriptions du 
pays soumis à cet Etat barbaresque, et cite un ouvrage 
( l83o.) TOME j. 26 



3g4 nouvelles an n axes 

allemand (1), où sans doute elles sont indiquées, puis il 
ajoute : ((Depuis ces voyages il a été publie un ouvrage clas- 
sique du célèbre Shaw (2), témoin occulaire, sur l'inté- 
rieur de cette contrée devenue plus inaccessible qu'autre- 
fois. La dernière expédition des Anglais contre Alger, en 
i8i6(3),a fixéde nouveau l'attention sur la capitale de cet 
Étal dominé par des pirates. Pananti en a parlé avec beau- 
coup de détails (4). D'ailleurs il n'apprend aucun fait nou- 
veau sur le reste de la côte. M. Biaquiere, capitaine de 
vaisseau, le marin qui connaît le mieux les cotes de la 
Barbarie, avoue qu'avec le peu de connaissance que nous 
avons sur ce pays, il y aurait de la témérité à vouloir en 
donner une description géographique détaillée (5). Un 
nouveau Vasco de G-ama(6)a publié par fragmens sur cet 
Etat quelques observations générales dignes d'être lues. 

C'est donc la relation de Shaw qui, bien que la plus an- 
cienne est encore la meilleure autoritéconnuerelativement 
à la côte qui s'étend entre l'embouchure du Malouia à l'ouest 
et celle du Zaïné à l'est ; Pananti donne également ces deux 

(1) Nachrichten und Bemerkungen ûber Algier\ Allona, 1798, 
3 parties in- 8°. 

(2) Travels or observations on seperal parts of Barbary and the 
Levant. Oxford, 1738, in-folio avec cartes et figures. Traduit en 
français sous ce titre: Voyages dans plusieurs provinces de la Bar- 
barie et du Levant. Lattaye, 17^3, 2 vol. in-4°. Seconde e'dition de 
l'original anglais. Londres, iy5y, in-4°. 

(5) *Salamé Narrative of the expédition to Algier. Londres , 1819, 
in-8. 

(4 ; Avventure e osservazioni di Filippo Pananti sopra le coste di 
Barberia. Milan, 1817, 3 vol. in-12. Cet ouvrage traduit en anglais 
l'a ensuite éle' en français sous ce titre : Relation d'un séjour à Alger. 
Paris , 1820, in-8°. 

(5) Blaquiere lettersfrom the Mediterranean. Londres , 1823 , 
2 vol. in-8°. 

(6) Vasco de Gama. — Dans l'ouvrage de Jacksou sur Maroc. 



DES VOYAGES. 3<)5 

fleuves pour limites à l'Etat algérien. Mais une suite cons- 
tante d'incursions récentes parterre clans la province limi- 
trophe entre Constantine et l'ancienne frontière de la ré- 
gence de Tunis, ont fait oublier celles qui séparaient 
autrefois les deux Etats de ce côté, et ont singulièrement 
changé l'aspect de ces cantons d'ailleurs très peuplés et 
très fertiles. M. Blaquièré donne sur cette partie orientale 
de la côte, les détails les plus récens, fournis par des té- 
moins oculaires. 

Constantine, capitale de cette province orientale du 
royaume d'Alger, comptait encore 3o,ooo hahitans ; cette 
ville est située dans un canton très fertile, qui obéit main- 
tenant à un bey particulier pouvant mettre 20,000 hommes 
sur pied, mais qui pourtant dépend encore d'Alger. Cons- 
tantine est dans une position très forte et a beaucoup de 
ruines romaines; ses hahitans sont hospitaliers; on dit que 
l'on peut aller de là en sûreté dans l'intérieur du pays. 
Entre Constantine et la côte, vcrs.La Calie et Tabarca, sur 
les bords du Zaïué qui sépare le pays d'Alger du pays de 
Tunis, on trouve beaucoup de forêts, chose rare dans ces 
contrées, et très précieuse pour les constructions navales. 

LaCalle, portmédiocre mais très bien situé près du Cap- 
Bon, était autrefois le principal comptoir de la compagnie 
française d'Afrique; il est très bien fortifié; les environs en 
sont très fertiles. La France le perdit pendant la guerre de 
la révolution. En 1806, les Anglais proposèrent au dey 
d'Alger de leur céder, moyennant une rente annuelle de 
1,100 livres sterling : c'était pour y établir un poste mili- 
taire qui aurait contribué à soutenir leur domination ma- 
ritime à Malte; ils échouèrent dans cette négociation. 

Sur les limites des Et at& d' Alger et de Tunis ; à l'em- 
bouchure du Zaïné,se trouve la petite île de Tabarca, dont 
les Génois furent maîtres jusqu'en 1798. Depuis celte 
époque, les Barbaresques la possèdent. C'est sur cette 



396 NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES. 

partie de la côte que la pêche du corail a le plus d'impor- 
tance ; elle se fait principalement par des Français,, des 
Sardes de Cagliari, des Siciliens de Trapani j les Barba- 
resques la troublent souvent, mais dans les temps ordi- 
naires elle peut occuper neuf cents bateaux et neuf mille 
hommes. 



Ouvrages sur Alger. 

On conçoit qu'un pays tel que celui dont nous nous 
occupons n'offre nul attrait aux voyageurs guidés par la 
seule curiosité. Ainsi nous n'avons de descriptions spéciales 
d'Alger que celles qui ont été données soit par des Euro- 
péens faits prisonniers et réduits à l'esclavage, soit par 
des hommes ayant exercé des fonctions publiques, auprès 
du dey, soit par les religieux qui allaient à la rédemption des 
captifs. On en trouve la notice dans le tomeYV delà, biblio- 
thèque des voyages par M. Bouclier de la Richardière. Cet 
auteur remarque, au sujet de l'histoire d : 'Alger •parjjâugier 
deTassy, ouvrage excellent, que ce livre fait le fond d'un 
Etat général etparticulier du royaume et ville d'Alger par 
Leroi, et qu'ensuite un Anglais y ayant joint une analyse 
des Mémoires sur Tunis par Saint Gervais, publia le tout 
dans sa langue sous ce titre: A compleat history ofthepira- 
tical States of ' Barbary , etne cita pas les auteurs dont il em- 
ployait le travail. Plus tard, il fut traduit en français par que i- 
qu'un qui certainement ignorait l'origine du livre anglais. 

Aujourd'hui tout ce qui concerne Alger, attirant naturel - 
lement l'attention, on a vu paraître en peu de jours quatre 
ouvrages sur ce pays. Nous n'en entretiendrons pas nos lec- 
teurs, mais nous devons leur faire observer que celui qui 
est intitidé Histoire d'Alger, 1 vol. in~8°, avec une carte 
du pays et une vue de la capitale, est tout simplement la 
réimpression du livre de Laugier de Tassy; l'éditeur aurait 
bien dû l'annoncer sur le titre ; il y a ajouté une relation 
du bombardement d'Alger par lord Exmouth. 



TABLE DES MATIÈRES. 3<)7 



»■•> .'MA'MWMMMa^MaiVMMMIMVM Wk%»VfcW%l/WWXk'%'W^.TW%'WVW»'W* w% 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES 



DANS CE VOLUME. 



Des voyages en France. 5 

Les Yaqui et autres Indiens de la Sonora. 3o 

Observations sur le climat et la salubrité de diverses 

parties de l'Hindoustan. 45 

Relation d'un voyage de Calcutta en Europe par la 

route d'Egypte , par madame Charles Lushington. 53 
Voyage autour du monde pendant les années 1826, 

1827, 1828, 1829, par M. Duhautcilly. 129 

Meurtre de deux officiers anglais. i83 

Montagne brûlante de l'Australie. 188 

De l'influence du climat sur le caractère des nations, 

par M. Schow. 265 

Mélanges sur l'empire ottoman. 274 

Souvenirs d'un voyage aux Alpes ( i cr article). 3o4 

Mélanges sur l'Hindoustan. 3i4 

Voyage dans le Mexique , par M. Schiede de Gassel. 333 
Remarques topographiques sur quelques cantons 

transcaucasiens et sur la Perse. 343 



3c)8 TABLE 

BULLETIN. 

ANALYSES CRITIQUES. 

Description de Péking traduite du Chinois. 79 

r 

Voyage archéologique dans l'ancienne Etrurie par le 
docteur Dorow, etc. , etc. , traduit de l'allemand 
par M. Eyriès. 197 

Voyages en Orient entrepris par ordre du gouverne- 
ment français de l'année 1821 à l'année 1829, par 
V. Fontanier. 36 1 

MÉLANGES. 

Discours prononcé par M. Ouvarow , président de 
l'Académie impériale des sciences de Pétershourg 
à la séance extraordinaire du 16/28 novemhre 
1829. 83 

Discours prononcé par M. Alexandre de Humholdtà la 
séance extraordinaire de l'Académie impériale des 
sciences de Saint-Pétersbourg, tenue le 16/28 no- 
vembre 1829. 86 
Extrait de la notice annuelle des travaux de la société 
de géographie lue dans sa séance publique , le 1 1 dé- 
cembre 182g, par M. Larenaudière. 101 
Abano et ses bains. 107 
Cintra. 111 
Famille bédouine. 11 3 
Manuscrits mexicains. ii4 
Les bouches du Cattaro. 116 
Ombres coloriées. 118 
Nouvelle Guinée. 1 1 9 



DES MATIÈRES. 899 

Climat de l'Eslramadoure espagnole. 120 
Projet de Voyage à travers l'Amérique septentrio- 
nale. 121 
Madagascar. 122 
Opinion de Napoléon sur la géographie. 123 
Exploration du continent nord-américain. 124 
Détention de M. Siébold. 12 5 
Colonie de Swan-river. 126 
Vaisseau pris par les indigènes de la Nouvelle-Zé- 
lande. Ibid. 
Ouverture du canal de Welland , au Canada. 128 
Lettres de M. Dessalines d'Orbjgny sur la Patagonie. 204 
Naufrage de la goélette V Aventure, 208 
Colonie de Swan-river. 242 
New-Sou th-Wales. 244 
Grands réservoirs de l'Assam. Ibid. 
Destruction d'un requin. ^45 
lies Bahrein. 247 
Le H uon river. 248 
La vallée de Robbou dans l'Ava. 249 
Tremblement de terre à Bangalore. 25 1 
Plantes fossiles. Ibid. 
Conférence avec les indigènes de New-South-Wales. 232 
Malacca. 253 
Mines du Brésil. 254 
Commerce de l'Asie centrale. 255 
Le territoire d'Arkansâs. 256 
Fruit à pain de, la Terre Van Diemen. 38 1 
Chevaux de la Terre Van Diemen. Ibid. 
Lac dans l'intérieur du New-South-Wales. 382 
Cimetières turcs. 383 
Les Betjouanas de Latakou. 385 
Notice sur Alger. 388 



400 TABLE DES MATIÈRES. 

Côtes maritimes du pays d'Alger. 3o,3 

Ouvrages sur Alger. 396 

REVUE. 

L'empire russe comparé aux principaux Etats du 

monde , par Adrien Balbi. 257 

NOUVELLES. 

M. Prosper Girardin. 261 

M. Macklot. 262 

Colonies du Cap. 263 

Nouveaux renseignemens sûr M. Siébold. Ibid. 

M. Bonpland. 264 

Assassinat de M. Schulz. Ibid. 



PLANCHE. 
Vue de Cintra. P a g e 1 1 1 



T. E. GIDE pire. 






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