(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Biodiversity Heritage Library | Children's Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Nouvelles études de littérature et d'art"

'"m 




es 









f 







NOUVELLES ÉTUDES 

DE LITTÉRATURE ET D'ART 



OUVRAGES DU MÊ.ME AUTEUR 
PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C' 



Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux 
documents ; nouvelle édition. 1 vol. in-16. 

Ouvrage couronné par l'Académie française. 

La comédie de Molière, l'auteur et le milieu; 4" édition. 
1 vol. in-16. 

Études d'histoire et de critique dramatiques. 1 vol. in-16. 

Études de littérature et d'art. 1 vol. in-16. 



Prix de chaque volume, broché : 3 fr. 50 



Goulommiers. — Imp. Pall BRODARD. 



NOUVELLES ÉTUDES 



DE 



LITTÉRATUUE ET D'ART 



GUSTAVE LARROUMET 

Membre de l'Inslilul 



l'art avant I.OUIS XIV LA VIEILLE SORBONNE 

RACINE LAMARTINE J.-J. WEtSS H. TAINE 

M. EMILE ZOLA — M. JULES LEMAÎTRE 

A PROPOS DES SALONS — NAPOLÉON I*^' ET l'opINION 

MEISSONIER — M. E. FRÉMIET 

EN DANEMARK — IBSEN ET l'iBSÉNISME 

M. C. LOMBROSO — M. MAX NORDAU 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
1894 

Droila de trailuctiun el tle reproJucliun réservét. 



NOUVELLES ETUDES 



DE 



LITTÉRATURE ET D'ART 



L'ART FRANÇAIS AVANT LOUIS XIV ' 



Entre les divers objets d'étude qui nourrissent sa 
production littéraire, l'Université a longtemps négligé 
Tart moderne. Elle s'occupait volontiers d'art grec ou 
romain; mais il lui semblait que, pour être à la hau- 
teur de son propre sérieux, l'art dût avoir le prestige 
vénérable des siècles. Elle ne s'aventurait que par 
exception dans les musées de date récente. Cet état 
de choses semble devoir changer bientôt, pour le 
plus grand profit de l'Université et de l'art. Les rédac- 
teurs de programmes classiques ont fini par recon- 
naître que la représentation plastique de la nature et 

1. L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin, par 
Henry Lemomeh, professeur d'histoire à l'École des beaux-arts, 
1893. 

4 



2 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

de la vie était une part de Thistoire et que Tétude de 
toute civilisation, comme toute culture intellectuelle, 
offrirait une regrettable lacune si elle ne faisait une 
place à la manière dont chaque temps et chaque pays 
ont réalisé la beauté. Depuis trois ans, ils ont pres- 
crit dans nos lycées l'histoire de l'art à côté de l'his- 
toire politique et sociale. Désormais, dans notre 
pays, un homme ayant fait ses classes n'aura plus 
le droit d'ignorer Jean Goujon et Clouet, Puget et 
Lebrun, Houdon, Ingres et les deux David. 

Lentement imposée par un sentiment plus général 
et plus vif de l'histoire et de l'art, cette nouvelle 
étude doit beaucoup à l'initiative de quelques hommes 
qui ont pris en main sa cause. Je ne crois pas que 
personne ait plus fait pour elle que M. Henry Lemon- 
nier. Professeur dans les lycées de Paris, à l'École 
des beaux-arts et à la Sorbonne, historien de profes- 
sion et artiste par goût, il avait vu mieux que per- 
sonne quel secours mutuel peuvent se prêter l'histoire 
générale et l'histoire de l'art. Il paraîtrait que, non 
seulement il est pour sa grande part dans le mouve- 
ment qui vient d'aboutir à l'introduction officielle de 
l'histoire de l'art dans les programmes d'enseigne- 
ment, mais encore qu'il a tenu la plume pour leur 
rédaction. Si cela est, je l'en félicite : la partie de 
ces programmes qui intéresse l'art est un modèle de 
méthode et de mesure. C'est affaire maintenant à nos 
professeurs de tirer de ces programmes toute l'utilité 
qu'ils contiennent. S'ils s'y prennent bien, l'intérêt 
de leurs élèves les suivra volontiers. Je sais par 
expérience quelle promptitude et quel attrait d'atten- 
tion, à une époque où l'enseignement des lycées sem- 



l'art français avant louis XIV. 3 

blait ignorer Fart, un professeur pouvait exciter dans 
sa classe, lorsque, par goût personnel, il s avisait d'en 
parler; surtout si, profitant d\ine tolérance admi- 
nistrative, il prenait sur ses loisirs pour conduire 
ses élèves au Louvre et au Luxembourg, rem- 
plaçant ainsi par une promenade à travers les chefs- 
d'œuvre le morne « spaciement » de prisonniers ou 
de moines qui leur était imposé le jeudi et le diman- 
che, avec les Champs-Elysées ou les Tuileries comme 
cloître ou préau. 

C'est l'honneur de notre corps enseignant de tra- 
vailler en dehors des classes à la littérature générale. 
Une bonne part de la haute critique ne vit plus guère 
que par lui. Il devra désormais faire une place dans 
ses travaux à la critique d'art. Celle-ci peut y gagner 
autant que lui-même. Il faut bien reconnaître que, 
sauf exception, elle n'a encore ni trouvé nettement 
sa voie ni constitué son public. Entre la chronique 
au jour le jour et l'érudition pure, entre l'oisif qui 
ne lit que son journal et l'amateur qui demande 
surtout des catalogues, des dictionnaires et des 
monographies, y a-t-il une littérature qui s'inquiète 
régulièrement d'autre chose que des Salons annuels? 
y a-t-il un public constitué qui achète des livres « à 
images », en dehors du moment des étrennes? 11 
semble qu'à cette heure les écrivains d'art n'aient le 
choix qu'entre deux méthodes. Ou bien ils donnent 
dans « l'écriture artiste », une des formes les plus 
agaçantes et les plus fausses de la rhétorique, cher- 
chant la phrase chantante et l'épithète pittoresque, 
rivalisant de couleur avec le peintre et de forme 
avec le sculpteur: ou bien, ils font de l'art comme ils 



4 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTERATURE ET D ART. 

feraient de la grammaire ou de la botanique, purs 
érudits, plus préoccupés d'une date, d'un nom ou 
d'une citation que d'une belle œuvre, et, dans l'objet 
de leurs études, n'aimant que ces études mêmes. 

Entre ces deux façons d'écrire sur l'art, il reste- 
rait place pour une autre. Celle-ci s'inquiéterait sur- 
tout d'établir le rapport étroit qui existe entre la 
production artistique et la marche générale de la 
civilisation; de montrer comment, entre le génie ou 
le talent individuels qui sont la condition première 
de l'œuvre d'art, et le milieu, c'est-à-dire les mœurs, 
les idées et les faits de l'histoire, il y a une relation 
étroite; de prouver que, malgré la théorie inhumaine 
et absurde de l'art pour Tart, l'art n'existe que par et 
pour l'homme; de déterminer le rôle inégal que 
jouent dans la production de l'œuvre la puissance 
intellectuelle et le sentiment de la forme, l'idée et la 
technique; surtout elle prouverait que, parce que 
l'on parle ligne et forme, on n'est pas obUgé de faire 
des phrases et que, dans ce genre de littérature 
comme dans les autres, il n'y a de règle capitale que 
la sincérité du sentiment et la justesse de l'expres- 
sion. La critique littéraire, l'histoire, l'archéolo- 
gie, etc., ont depuis longtemps la pleine notion de 
leur objet et de leur méthode. Il serait temps que la 
critique d'art précisât à son tour la sienne. 

La littérature universitaire, avec ses qualités habi- 
tuelles de conscience et de sérieux, peut l'aider gran- 
dement à l'atteindre. On l'accuse, à tort, d'être 
uniforme et terne ; on est, du moins , obligé de 
reconnaître qu'en critique et en histoire eUe a sou- 
vent préparé le fond solide sur lequel des virtuoses 



L'ART FRANÇAIS AVANT LOUIS XIV. i) 

de la phrase ont brodé sans trop de risques. Le bril- 
lant Paul de Saint-Victor est redevable au modeste 
Patin, et l'on peut écrire d'excellents livres sans 
écrire comme Saint-Victor. Il y cinq ans, un pro- 
fesseur, M. Rocheblave, consacrait un travail so- 
lide, quoique çà et là paradoxal et tranchant, au 
comte de Caylus, un des grands amateurs d'art du 
wiir siècle ^ Plusieurs de ses collègues, MM. Gau- 
thiez, Lhomme, Normand, Gazier, etc., ont suivi cet 
exemple et écrivent avec profit sur les artistes fran- 
çais des deux derniers siècles ^ Voici que M . Henry 
Lemonnier publie un livre d'ensemble sur une vaste 
période de l'art français, peu et mal connue, celle 
qui s'étend de la mort de Henri IV au gouvernement 
personnel de Louis XIV. 



Il est, ce livre, d'une rare plénitude, riche de faits 
et d'idées neufs, écrit avec une méthode à la fois 
professionnelle et personnelle, dans un style sobre 
et nerveux. En raison de sa plénitude même, il y 
a lieu de distinguer entre ses éléments et d'en dis- 
cuter quelques-uns, car s'ils sont tous de grand inté- 
rêt, peut-être ne sont-ils pas d'une égale justesse. 

M. Lemonnier estime que l'attention de la posté- 
rité, en art, comme en littérature et en poUtique, 

1. Essai sur le comte de Caylus, pav Samuel Rocheblave, 1889. 

2. Prud'hon, par M. Pierre Gauthier; Raff'et et Ctiarlet, par 
M. Fr. Lhomme; J.-B. Greuze, par M. Ch. Normand; Philippe el 
Jean-Baplisle de Champaigne, par M. A. Gazier; les Cochin, par 
M. S. Rocheblave, dans les Artistes célèbres, collcotion publiée 
par la librairie de l'Art, 1886-1893. 



6 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

sacrifie la première moitié du xvii'^ siècle à la 
seconde. Il lui semble que le soleil de Louis XIV, en 
concentrant la lumière sur le règne personnel du 
grand roi, a rejeté dans Tombre tout ce qui Ta pré- 
cédé ou même a détourné au profit de son propre 
éclat bien des rayons qui ne lui appartenaient pas. 
Le premier auteur de cette injustice serait Voltaire. 
Longtemps l'histoire s'est reposée sur la définition 
par laquelle l'auteur du Siècle de Louis XIV mettait 
une période de cent ans à l'actif d'un seul homme, 
qui n a vécu que soixante-dix-sept ans et n'en a 
régné que soixante-douze de nom, cinquante-quatre 
de fait. En politique on ferait honneur à Louis XIV 
d'un système de gouvernement non seulement conçu, 
mais appliqué avant lui, et, en littérature, d'écri- 
vains comme Descartes, Corneille et Pascal, morts 
ou épuisés avant son gouvernement personnel. 
M. Lemonnier déclare donc que le « nom de 
Siècle de Louis XIV a fini par fausser l'histoire du 
xvii'^ siècle ». Comme pour la littérature, on donne 
à Louis XIV des artistes « qu'il n'a jamais connus 
en réalité, ainsi Poussin et Lesueur », et, après 
revue de quelques noms illustres comme ces deux- 
là, on néglige tout ce qui les entoure et les explique, 
tout ce qui les prépare et les accompagne, pour se 
borner à l'entourage immédiat de Louis XIV. Le 
résultat de cette double erreur serait de dénaturer 
l'histoire de l'art et d'en rendre l'intelligence impos- 
sible, de nuire également à la notion générale du 
siècle et à la notion individuelle de ses grands 
hommes. M. Lemonnier veut réagir contre cette 
façon de voir. Il n'admet pas que Louis XIV puisse 



l'art français avant louis XIV. 7 

retenir dans le fastueux cortège au milieu duquel 
il se présente devant la postérité, des artistes qui 
n'y ont jamais figuré et que la justice historique 
continue à négliger des noms dignes de mémoire. 
Il s'est donc proposé de retracer l'histoire de l'art 
français entre IGIO et 1660, de préciser ses origines 
et ses tendances, de mettre en lumière l'image qu'il 
donne du génie national, d'établir ses rapports avec 
les mœurs, les idées et les faits. 

La manière dont M. Lemonnier définit son sujet est 
un modèle de méthode, la manière dont il l'expose 
un modèle de précision. Je ne dirai pas qu'il entre en 
matière par des « généralités » sur l'art et l'histoire : 
on risquerait de se méprendre sur le sens de ce mot, 
qui désigne d'habitude des lieux communs déjà 
démontrés. Son premier chapitre est vraiment une 
déclaration de principes justes et neufs, dont il fixe 
quelques-uns pour la première fois et dont il adapte 
les autres à l'usage particulier qu'il en veut faire. Il 
montre avec une clarté parfaite comment, depuis le 
xvi^ siècle, « la doctrine artistique s'isole et remonte 
à l'antiquité, soit directement, soit par l'intermédiaire 
de la Renaissance italienne, et y puise son esthé- 
tique, sa technique même »; comment, par là, « l'art 
moderne s'est développé dans des conditions qui ne 
s'étaient jamais présentées avant le xvi'^ siècle »; 
comment « la plupart des sujets qu'il traitait et 
l'esprit qu'il y introduisait, ne pouvaient être com- 
pris et appréciés que par les initiés de la culture 
classique ». De ces idées premières découle naturel- 
lement la méthode que va suivre l'enquête instituée. 
Quelle est, dans l'art du xvii'' siècle, entre 1610 et 



8 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART. 

1660, la part de l'influence antique, de la Renaissance 
française, de Timitation italienne, du tempérament 
national, de l'originalité propre à chaque artiste? 
Quelle est celle de nos voisins autres que les Italiens, 
comme les Flamands et les Espagnols? Quelle est 
celle des croyances religieuses, des idées littéraires, 
des mœurs sociales ou artistiques? 

Ces diverses questions, M. Lemonnier les traite 
toutes avec le même soin. Il examine successivement 
ce qu'a été la connaissance de l'antiquité, ce que nos 
artistes allaient chercher en Italie et en rappor- 
taient; il expose les rapports des maîtres^ et des bre- 
vetés — c'est-à-dire des artistes soumis au régime 
des corporations ou émancipés de la maîtrise par la 
protection royale, — la fondation de l'Académie de 
peinture et de sculpture *, l'influence qu'elle eut sur 
la condition des artistes, les doctrines adoptées et 
les genres traités par eux. S'il établit ici des divi- 
sions un peu étroites et arbitraires, notamment pour 
la peinture, il définit avec justesse les caractères 
généraux de ces doctrines et de ces genres, il trace 
une esquisse nette et ferme du tempérament français 
en matière d'art, des portraits attachants et neufs 
de chacun des grands artistes rencontrés chemin fai- 
sant — architectes comme Salomon de Brosse, Le 
Mercier, Louis Levau, Lepautre; peintres comme 
Sébastien Bourdon, Lebrun, Poussin, les frères Lor- 



1. Ces questions très complexes sont traitées avec détail dans 
les ouvrages de L. Vitet, l'Académie royale de peinture el de 
sculpture, 1861, et de M. le comte H. Delaborde, l'Académie des 
Beaux-Arts, 1891. Voir aussi mes Études de littérature et d'art, 
1893, p. 249 et suiv. 



L ART FUANfjAIS AVANT LOUIS XIV. 9 

rain, Philippe de Champaigne, Lesiieur; sculpteurs 
comme Sarrazin, les Anguier, Simon Guillain, Dupré; 
— au-dessous d'eux, il retrouve beaucoup de noms 
dignes d'être retenus et signale beaucoup d'oeuvres 
intéressantes. Ces portraits, surtout, d'une précision 
iine et un peu sèche, comme des Clouet, sont peut- 
être la partie la plus intéressante et la plus méri- 
toire du livre. 



Dans tout cela, il n'y a qu'à suivre M. Lemonnier 
et on peut le faire en toute confiance. Où son lecteur 
reprend sa liberté et peut résister, c'est devant 
quelques-unes des idées générales de l'auteur. M. Le- 
monnier estime, d'abord, que « la Renaissance et 
l'antiquité ont lourdement pesé sur notre art », en le 
séparant de la vie réelle et de la nature pour l'appli- 
quer à un idéal conventionnel, en paralysant l'expan- 
sion du tempérament national et des originalités 
individuelles, et qu' « elles Font rendu incapable 
d'être populaire, de parler à Tâme et à l'intelligence 
des foules ». Il voit là « un véritable malheur ». 

Cette thèse n'est pas tout à fait neuve; elle a déjà 
été produite à propos de la littérature et de Tart du 
moyen âge ^ D'après elle, la Renaissance ne serait 
pas ce que son nom indique, une vie nouvelle succé- 



1. C'est la théorie de l'école médiéviste ; voir mes Études de cri- 
tique et d'histoire dramatiques, 1892, p. 53 et suiv. Au point de 
vue de l'art, on lira avec intérêt, pour la franchise avec laquelle 
la question est posée, l'étude de M. Mahgel Reymond, De Vin- 
/luence néfaste de la Renaissance, 189U. 



10 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

dant à la mort, mais un brusque arrêt de la tradi- 
tion nationale, une invasion étrangère venant nous 
opprimer et nous appauvrir. Pour établir la justesse 
de cette théorie, il faudrait prouver d'abord qu'au 
moment où, sous Tinfluenee de l'Italie, l'esprit anti- 
que reparut en France, la littérature et l'art du 
moyen âge avaient encore une vitalité et une puis- 
sance de production. Or, la vérité, c'est qu'ils étaient 
morts. Il est certain que l'idéal antique, c'est-à-dire 
une conception abstraite de la beauté d'après les 
chefs-d'œuvre grecs et romains, domina désormais 
l'étude de la nature, mais est-il vrai qu'il se soit sub- 
stitué à elle ? Il n'y a vraiment de littérature et d'art 
que lorsqu'un idéal de ce genre s'est formé dans les 
esprits. Sans lui, la production littéraire ou artis- 
tique s'exerce au hasard, car tout art, toute littérature 
supposent un choix dans les éléments fournis par la 
nature. Si la littérature du moyen âge est, sauf excep- 
tion, pauvre et laide, si son art, malgré d'admirables 
parties, est gauche et raide, c'est peut-être que les 
littérateurs et les artistes de ce temps étaient des 
réalistes pleins de foi, mais sans éducation tradition- 
nelle et sans idéal abstrait. Les artistes de la Renais- 
sance et des siècles suivants ont étudié la nature 
d'aussi près et avec autant de respect que leurs devan- 
ciers du moyen âge; mais grâce à l'exemple de l'anti- 
quité, à l'expérience déjà faite par elle, ils ont su 
choisir dans la nature ce qui mérite d'être reproduit, 
imiter de plus près et avec plus de vérité ce qu'ils 
choisissaient et surtout ramener l'art à son véritable 
but, qui est la création de la beauté d'après la nature. 
Et par beauté, ils n'entendaient pas seulement ce qui 



LART FRANÇAIS AVANT LOUIS XIV. il 

est agréable à Tœil, mais le style, le caractère, 
Ténergie, toutes choses qui n'existent pour nous que 
lorsque l'art a su les dégager et les exprimer, à tra- 
vers les éléments confus que lui offre la nature. 

Il ne me semble pas plus exact de dire que le tem- 
pérament national et les originalités individuelles 
aient été paralysés par l'idéal antique. Pour le tem- 
pérament national, il fut excité à produire par la 
révélation des oeuvres grecques et romaines, car il 
se retrouvait en elles. Nos meilleures qualités sont 
celles-là même que les Grecs et les Romains avaient 
réalisées avant nous. Longtemps privés de notre 
patrimoine par l'interruption de la tradition antique, 
la Renaissance nous l'a rendu; notre bien repris, 
nous avons continué notre histoire avec plus de force, 
de conliance et de succès. Il en a été pour les indivi- 
dus comme pour la race; ils n'ont pas été gênés, 
mais aidés, par ce que la Renaissance leur apportait 
d'exemples et de modèles. Chacun d'eux y a choisi 
ce qui convenait à ses préférences naturelles et s'est 
senti éclairé sur elles. 

Que cet idéal antique ait été incomplet et étroit, 
que les modèles choisis n'aient pas toujours été les 
meilleurs, on ne saurait le contester. L'antiquité n'a 
été retrouvée que peu à peu ; elle reparaissait mu- 
tilée et bouleversée; à l'heure actuelle, c'est à peine 
si nous commençons à ressaisir au complet ce que le 
temps et la barbarie en ont épargné. L'éducation 
antique de la Renaissance fut donc insuffisante, pleine 
de lacunes et d'erreurs. Gomme aussi elle remonta 
trop rarement aux premiers et vrais modèles, elle ne 
les vit souvent qu'à travers les imitations italiennes. 



12 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

C'était inévitable. Malgré l'ardeur que les humanistes 
et les artistes mettaient à chercher les œuvres anti- 
ques, ils ne les découvraient qu'une à une. Pressés 
de produire à leur tour, ils s'en tenaient à ce qu'ils 
avaient devant les yeux. Mais, peu à peu, cette édu- 
cation se complétait et somme toute, à voir aujour- 
d'hui l'œuvre du xvi'^ siècle, puis du xvii°, peut-on 
nier qu'ils aient ressaisi par un effort prodigieux 
l'essentiel de Fart grec et romain, qu'une disposition 
naturelle les ait portés d'instinct vers ce qu'il y a, 
dans cet art, de durable comme la nature? 

L'art du moyen âge était populaire et naïf; celui 
qui procéda de la Renaissance fut aristocratique et 
savant. M. Lemonnier le regrette. Ne vaudrait-il pas 
mieux expliquer pourquoi cette antithèse résultait de 
la marche même de la civilisation, et pourquoi, suivant 
la nature des sociétés, l'art peut être tantôt le bien de 
tous, tantôt le privilège d'une élite, sans cesser d'être 
l'art, c'est-à-dire de réaliser la beauté? En fait. l'histoire 
montre que ces deux manières d'être ont tour à tour 
dominé et façonné l'art. Dans la Grèce ionienne ou 
attique, le sentiment de la beauté artistique était 
commun à tous les citoyens libres; dans la France du 
moyen âge, grâce à l'intensité d'une même foi, il en fut 
de même en quelque mesure. Avec la Renaissance, la 
marche de la civilisation changeait désormais, elle 
allait obéir à l'impulsion de classes restreintes et, 
avec elle, l'art concentrait son action. Mais, ne 
gagna-t-il pas en élévation ce qu'il perdait en 
étendue? Il y a telles formes d'art qui sont d'autant 
plus expressives et fortes qu'elles s'adressent à un 
plus petit nombre d'hommes ; il y en a d'autres qui ont 



l'art français avant louis XIV. 13 

besoin, pour se produire avec succès, d'intéresser 
toute une société. Ce sont tantôt les unes, tantôt les 
autres que la marche de la civilisation fait apparaître 
et fleurir. Pourquoi condamner les unes au profit des 
autres? Le mieux serait d'expliquer leur alternance 
et d'en constater les lois. 

Pour avoir été d'inspiration antique et de public 
restreint, il ne s'ensuit pas que l'art de la Renais- 
sance ait été factice et en contradiction avec les 
mœurs et surtout les idées du temps. Celles-ci 
devaient à Finfluence antique encore plus que l'art 
lui-même; la littérature, qui traduisait la vie intellec- 
tuelle, en est une preuve frappante. Éloquence et 
morale , tragédie et comédie , demandaient leurs 
modèles et leurs sujets à l'antiquité, sans détriment 
pour la vérité contemporaine, ni pour l'originalité 
générale ou individuelle. L'idéal romain de Corneille 
traduisait à la fois le génie du poète et l'àme de ses 
spectateurs; dans des cadres grecs. Racine repré- 
sentait la passion telle qu'il la sentait et telle qu'il la 
voyait autour de lui. Peut-on dire sans injustice que, 
par amour de l'antiquité, ces poètes aient trahi leur 
temps ou eux-mêmes? C'est, au contraire, dans ce 
goût commun qu'est leur ressemblance avec leurs 
contemporains. Bien plus, l'action des idées antiques 
se faisait sentir sur les mœurs elles-mêmes et, en 
représentant celles-ci sous des costumes grecs et 
romains, l'art ne sortait pas toujours de la vérité. 
M. Lemonnier voit « une transposition grossière et 
maladroite » de l'idéal antique dans ces « Louis XIV 
coifï'és de la perruque, mais vêtus de lacuirasse romaine 
et les jambes nues ». A-t-il songé que ce costume, 



14 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

fort décoratif et expressif somme toute, Louis XIV 
l'a souvent porté dans ses fêtes et ses carrousels? 

Fait pour un roi, une cour et des classes res- 
treintes, l'art du xvii^ siècle n'a pu, dit M. Lemon- 
nier, être ni réaliste ni populaire. Réaliste, c'est-à- 
dire énergiquement expressif de la nature et de la 
vie, cet art l'a été à un moindre degré que la littéra- 
ture du même temps; il Ta été cependant et je crois 
que, si le mot réalisme est pris dans ce sens, il doit 
être appliqué non seulement à Philippe de Cham- 
paigne et aux frères Lenain, mais à Poussin et à 
Lesueur eux-mêmes. Populaire, il ne pouvait pas 
l'être, car la société était aristocratique; il subissait 
le sort de la littérature, où ni la poésie de Corneille, 
ni la morale de Pascal ne s'adressaient dans leur 
essence au peuple et aux illettrés. Mais cette littéra- 
ture est immortelle. Ne viendra-t-il pas un jour où, 
par cette marche de civilisation, qui avait restreint 
le public capable de la comprendre, mais qui de 
l'aristocratie nous amène chaque jour davantage à la 
démocratie, cette littérature deviendra accessible au 
plus grand nombre, à toute une nation de plus en 
plus élevée et éclairée? Non pas peut-être les œuvres, 
par un commerce direct, mais l'esprit qui les anime 
et qui passe dans l'esprit national? En ce cas, la lit- 
térature classique, après s'être séparée du peuple 
pour s'élever au-dessus de lui, s'en trouverait rap- 
prochée par le progrès du peuple lui-même; elle 
n'aurait fait que marcher en avant, jusqu'à ce qu'il 
ait pu la rejoindre. Préférera-t-on qu'elle l'ait attendu, 
au risque de manquer en ce moment unique de force, 
de fécondité et d'éclat qui fut le siècle de Louis XIV. 



l'art français avant louis XIV. 15 



Car c'est bien son titre, celui qu'il mérite et qu'il 
doit retenir. Il est évident que Louis XIV n'a person- 
nellement agi que sur la moitié à peu près du temps 
qui porte son nom et l'on pourrait, à son sujet, dire 
de beaucoup d'écrivains, de diplomates, de généraux 
et de ministres ce que M. Lemonnier disait tout à 
riieure des artistes. Cela n'empêche pas que, dans 
l'ensemble, toute la période qui s'étend de la mort 
de Henri IV à la Régence porte légitimement le nom 
de Louis XIV. Cela pour des raisons déjà données 
par Voltaire et aussi pour quelques autres. 

La période d'activité propre d'une génération 
d'hommes est de trente ans environ. Aussi, à parler 
avec rigueur, ne devrait-on attribuer à chaque géné- 
ration que ce qu'elle a vraiment fait elle-même du- 
rant ce temps. Mais la loi de l'hérédité s'exerce ici 
comme en toutes choses. Un homme n'est pas seule- 
ment responsable de ce qu'il fait lui-même; il l'est 
aussi, dans une certaine mesure, de ce qu'a fait son 
père et de ce que fera son fils; avantages ou inconvé- 
nients, il souffre ou profite de l'énergie dont il reçoit 
ou transmet le pouvoir. Tels caractères, telles qua- 
lités ou tels défauts étaient en germe dans les insti- 
tutions, la politique, les mœurs, les idées d'une géné- 
ration, mais ils n'avaient pas produit tout leur effet; 
ils restaient à l'état latent, en préparation, en puis- 
sance future. La génération suivante recueille cette 
somme de bien ou de mal dans l'héritage de celle 
qui l'a précédée; elle développe ces caractères, elle 



16 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

abonde dans le sens de ces qualités ou de ces défauts. 
Par là, elle leur imprime sa marque, elle les fait siens 
et c'est avec justice que, plus tard, Thistoire les porte 
à son actif ou à son passif. 

Pour Louis XIV, il a recueilli le legs politique de 
Henri IV, de Richelieu et de Mazarin, il a continué 
leur œuvre et leur système de gouvernement, il y a 
joint le patronat qu'ils avaient préparé sur la littéra- 
ture de l'art. Par ses qualité et ses goûts personnels, 
son instinct de grandeur, son aptitude à employer 
chacun selon ses mérites, sa sûreté de sens, son 
esprit de suite, il a dirigé le développement de la 
puissance politique et intellectuelle de la France vers 
un but de grandeur et de noblesse, mais aussi de 
mesure et de raison. Il aurait pu, avec l'autorité dont 
il héritait, dévier ce développement; il l'a dirigé 
d'une vue nette et d'une main ferme. Il n'y a pas un 
don ou une aptitude de la race, qui ne doive quelque 
chose à son action personnelle. Aussi la seconde 
moitié du xvii^ siècle a-t-elle vu, grâce à lui, l'apogée 
de l'ancienne France, préparée avant lui, compro- 
mise après lui. C'est donc avec justice qu'il a donné 
son nom au siècle tout entier. Ce titre n'enlève rien 
aux droits de la chronologie, mais la chronologie ne 
peut rien contre les raisons morales qui le justifient. 

M. Lemonnier estime que, sous Louis XIV, l'archi- 
tecture, la peinture et la sculpture, « dociles aux 
goûts de la cour et du monarque, deviennent exclusi- 
vement brillantes, superficielles, théâtrales », et que 
la deuxième moitié du siècle, en continuant la pre- 
mière, élimine « tout ce que celle-ci avait eu de plus 
libre, de plus vivant, de plus humain, en exagérant 



l'art français avant louis XIV. 17 

ce qu'il y avait en elle de factice, en cherchant le 
grandiose plutôt que la grandeur ». Il n'y a pas un 
seul de ces mots qui, ainsi généralisé, ne me semble 
contraire à la réalité des choses. Entre les grands 
artistes de la seconde moitié du siècle, un seul, 
Lebrun, encourt une partie de ces reproches et 
encore les qualités qu'il réalise rachètent-elles ample- 
ment ceux de ces défauts qu'il n'a pas évités. Mais 
ni Lenùtre, ni même Hardouin-Mansart, ni Girardon, 
ni même Puget, ni Mignard, ni Coypel, ni même 
Rigaud, n'ont mérité que leur art fût qualifié de 
superhciel et de théâtral; il est plus grand que gran- 
diose. Et je ne cite que des noms qui peuvent donner 
le plus de prise à la thèse de M. Lemonnier. 

Il va de soi que les vues générales de M. Lemon- 
nier inspirent et commandent nombre d'opinions 
de détails. J'aurais donc à réclamer encore contre 
d'autres idées qu'il expose au cours de son travail ou 
auxquelles il se trouve amené dans sa conclusion. 
Ainsi, ce qu'il dit des effets produits sur la condition 
des artistes par le patronage royal et la constitution 
de leur élite en Académie. Il y voit une cause de 
rupture entre les artistes et la bourgeoisie, une 
diminution de leur liberté. J'y verrais plutôt, comme 
pour les écrivains, une cause d'élévation sociale, de 
dignité et d'indépendance; mais dire pourquoi m'en- 
traînerait trop loin*. Je renvoie donc le lecteur au 
livre de M. Lemonnier. Ce livre est de ceux qui, par 
leur originalité même, provoquent la contradiction; 



1. Je l'ai dit ailleurs; voir Études de littérature et d'art^ 
p. i>'6 et suiv. 

9 



18 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

il est aussi de ceux qui, par leur probité dans la dis- 
cussion des idées, par leur précision dans l'exposi- 
tion des faits, sont des guides sûrs dans l'étude per- 
sonnelle de l'objet qu'ils traitent et, même s'ils se 
trompent, ne risquent pas d'égarer. Joignez à cela 
qu'il aborde un sujet neuf, difficile et de grand 
ntérêt; il montre par un exemple particulièrement 
probant combien, dans cet ordre d'études, peut être 
féconde Talliance de l'art et de l'histoire; le premier 
essai de cette méthode a produit une œuvre maîtresse. 

15 septembre 1803. 



LA VIEILLE SORBONNE 



Depuis quelques jours, étudiants et passants 
voient, collés aux murs noirs de la vieille Sor- 
bonne, de petites affiches jaunes annonçant une 
démolition prochaine. C'est un acte de décès, fort 
sec en sa forme administrative, et qui ne donne 
aucune place à la sentimentalité archéologique. La 
naissance de l'édifice avait été annoncée d'un autre 
style, en un temps où le pouvoir lui-même se piquait 
de beau langage, et mettait quelques considéra- 
tions de philosophie historique, souvent fort éle- 
vées, dans ses moindres déclarations. Aujourd'hui, 
l'administration est trop affairée pour s'amuser à 
cette rhétorique. C'est dommage, car le préfet de la 
Seine, signataire de l'ordonnance de démolition, est 
un ami des lettres; si l'usage l'avait permis, nul doute 
(jue M. Poubelle aurait exprimé dans une langue 
excellente ce qu'il y avait à dire dans l'espèce; son 

1. Xos adieux à la vieille Soi'bonne, par Octave Gréard, de 
l'Académie française, vice-recteur de l'Académie de Paris, 1893. 



20 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

français, j'en suis sûr, ferait bonne figure au regard 
du procès-verbal en latin de François de Harlay, 
archevêque de Rouen, qui posait, le 18 mars 1627, 
« la première pierre fondamentale de la grande salle 
de la Maison de Sorbonne, pour Mgr le cardinal de 
Richelieu ». Tel quel, et dans sa sécheresse voulue, 
Facte ofhciel de la destruction doit être conservé 
comme Tautre. Je ne doute pas que l'archiviste de 
l'Académie de Paris n'y ait pensé. 

En cas d'oubli, c'est M. le recteur Gréard qui ferait 
le nécessaire, autant par amour pour la vénérable 
maison et par scrupule d'historien que par devoir 
professionnel. Car la vieille Sorbonne lui doit une 
bonne fortune qui arrive parfois aux institutions qui 
la méritent. Elle a pénétré de son esprit, rempli du 
sentiment de son histoire, animé d'un pieux regret 
celui qui aura été son dernier chef. Voilà près de 
vingt ans qu'au cours de la carrière universitaire la 
plus unie, la mieux suivie, la plus simple dans son 
éclat, la plus fîère dans sa modestie voulue, M. Gréard 
recevait le rectorat de Paris. Professeur, administra- 
teur et écrivain, il avait parcouru tous les degrés de 
la hiérarchie, développé son expérience et établi son 
autorité dans tous les postes d'enseignement ou 
d'administration où il pouvait faire ses preuves et con- 
sacré ses rares loisirs à écrire des livres excellents, 
en rapport direct avec ses fonctions, non seulement 
provoqués par elles, mais qui étaient la continuation 
du devoir professionnel. Du jour où il se fut installé 
à la Sorbonne, le charme de la maison opéra sur lui 
et, tout en assumant une des plus lourdes tâches qui 
puissent incomber à un chef de service, il se mit à 



LA VIEILLE SORBONNE. 21 

étudier Thistoire de sa demeure, lisant les vieux 
livres, rares et incomplets, où elle était racontée, et 
recherchant les manuscrits, très volumineux, qui en 
étaient les matériaux encore bruts. 

De cette étude résulte le livre qu'il publie aujour- 
d'hui et dont le titre marque déjà le sentiment : Nos 
adieux à la vieille Sorborine. Plein, sobre et clair, ce 
livre résume, sans effort apparent, le dépouillement 
minutieux des documents originaux; il donne une 
idée complète de son sujet, fort célèbre mais très peu 
connu; surtout, il respire à chaque page cette piété 
que doivent inspirer les vieux édifices, à l'ombre des- 
quels une longue suite d'hommes voués aux mêmes 
études et soutenus par une même pensée a produit 
beaucoup de sagesse et beaucoup de science. C'est le 
matin, dit l'auteur, « avant le commencement de la 
journée de travail », qu'il a passé de longues heures 
à dépouiller les registres du prieur et du procureur 
de Sorbonne, « cherchant à en retrouver l'âme ». 
Cette âme, il l'a ressuscitée. Puis venait le labeur 
quotidien; mais, avec le soir, les pierres lui parlaient 
encore; elles reprenaient avec lui, pour le compléter, 
l'entretien matinal qu'il avait eu avec les parchemins 
poudreux. « Tous les monuments, ajoute-t-il, ont, pour 
être goûtés, leur heure propice. Je n'ai jamais mieux 
compris, quant à moi, le charme austère de la vieille 
Sorbonne que le soir, après que l'activité du jour a 
cessé, alors qu'au loin les bruits de la ville commen- 
cent à s'éteindre et qu'avec le calme de la nuit qui 
s'annonce, la paix de cette solitude, peuplée de tant 
do souvenirs, enveloppe la pensée, la repose et 
l'élève. » On sent dans ces lignes discrètes un regret 



22 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

profond, le regret de ce qui signifiait beaucoup et 
qui, pourtant, doit disparaître, condamné par des 
exigences que l'on subit à contre-cœur, si impérieuses 
qu'elles soient. 



Ce regret, tous ceux qui connaissent la vieille 
maison le partageront. Certes, c'est un très bel édi- 
fice que la nouvelle Sorbonne de M. Nénot et, dans 
le temps d'architecture discutée où nous vivons, il se 
présente bien devant la critique. Vaste et clair, habi- 
lement adapté aux exigences d'un service compliqué, 
il offre, par surcroît, à la science, une habitation 
majestueuse comme elle. La façade sur la rue des 
Écoles, surtout, est d'une ordonnance originale et- 
grandiose, avec ses hautes toitures d'ardoises, ses 
immenses fenêtres à meneaux, la combinaison légère 
de ses colonnes gigantesques avec un mur énorme. 
A l'intérieur, un vestibule sévère conduit au grand 
amphithéâtre, ou plutôt à Yaula académique, dont 
les pro})ortions et l'ordonnance donnent l'impression 
de l'harmonie dans la grandeur, tandis que, au fond, 
la fresque de Puvis de Chavannes, dans la douceur 
de ses tons atténués, symbolise avec un charme sou- 
verain tout ce que ces beaux mots de science et de 
littérature renferment de noblesse, de paix, de cou- 
rage et d'espoir. Et, partout, de la peinture et de la 
sculpture à profusion, surtout de la peinture, discu- 
table ou satisfaisante, superficielle ou approfondie, 
mais partout significative, inspirée d'idées et de faits 
bien choisis. 



LA VIEILLE SORBONNE. '23 

Oui, cela est beau et déjà l'administration, l'ensei- 
gnement, les fêtes universitaires en ont pris posses- 
sion; si longtemps à l'étroit, ils s'y étalent; encore 
ne leur a-t-on pas tout livré; c'est à peine la moitié 
de leur demeure totale. Et, malgré tout, quiconque a 
étudié, enseigné, vécu dans la maison de Richelieu, 
emporte une nostalgie d'exilé en quittant ces salles 
petites et obscures, ces entre-sols bas, ces amphi- 
théâtres dont un village n'aurait pas voulu comme 
salles d'école, ces étranges réduits, à la fois cabinets 
d'étude, bibliothèques et salles de cours, où, depuis 
soixante-dix ans, la Sorbonne des temps modernes 
égalait, surpassait celle de l'ancien régime. On se 
dit que, peut-être, toute l'ancienne Sorbonne aurait 
pu être conservée dans le vaste ensemble de construc- 
tions que développe la nouvelle et où le vieil empla- 
cement compte à peine pour un quart de la super- 
ficie. L'histoire et l'art étaient également intéressés 
dans la question. 

Car, outre les souvenirs qui s'y rattachent et les 
considérations purement morales qui plaidaient pour 
elle, la vieille Sorbonne est, elle aussi, un bel édifice, 
d'un grand caractère et d'une conservation parfaite. 

D'abord elle marque une date de l'architecture 
française. Ils ne sont plus communs, les spécimens 
du style Louis XIII, de cet art sobre et fort, qui con- 
serve l'élégance de la Renaissance en lui donnant 
de la gravité, et évite encore la pompe lourde qui 
va caractériser le style Louis XIV. Il existe à Paris 
quelques églises ou parties d'églises dans ce style, 
mais peu d'édifices civils '. Le Palais-Royal, du même 

1. Voir rindiration et les caractères des principaux édilices 



24 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

Richelieu, a été complètement dénaturé; laSorbonne, 
au contraire, avait conservé son ordonnance primi- 
tive ; elle n'avait eu à souffrir ni du caprice de ses 
hôtes, ni de l'odieuse manie qu'ont eue de tout temps 
les architectes, surtout en notre pays, de démolir ce 
qui était encore fort solide pour le reconstruire à la 
mode contemporaine. « Aujourd'hui encore, dit 
M. Gréard, on en retrouve le cadre exact et les prin- 
cipaux ornements, tels qu'ils sont sortis de la main 
de Lemercier. Les voûtes cintrées des deux entrées, 
les écussons de pierre, les boiseries sculptées où les 
palmes d'oliviers se croisent avec les armes cardina- 
lices semblent dater d'hier.... Au centre, et mettant 
en communication les trois corps de logis, la cour 
d'honneur avec son orientation si exacte que le soleil 
y vient en un jour toucher les trois méridiens, avec 
sa belle ordonnance dont les pavillons en saillie inter- 
rompent, sans la briser, la ligne harmonieuse, avec 
son perron qui forme à l'église une sorte de parvis, 
et en recule si heureusement la perspective. Un 
cloître, disait-on autrefois. Un palais, dit-on plus 
volontiers de nos jours. Ni cloître, ni palais, semble- 
t-il. Mais, sauf peut-être dans les vieilles universités 
d'Italie, trouverait-on ailleurs un asile plus simple- 
ment et plus noblement aménagé pour l'étude? » On 
ne saurait mieux dire, ni avec un sens plus juste du 
beau et du vrai. Pourquoi ces raisons, qui ont dû 
être exprimées le jour où le programme de la nou- 
velle Sorbonne fut établi, n'ont-elles pas convaincu 
les rédacteurs de ce programme? 

où dure encore l'architecture Louis XIII, dans le livre de 
M. Lemonnier, 3^ partie, chap. i et ii. 



LA VIEILLE SORBONNE. V5 

Je suppose que les architectes n'ont présenté que 
des projets où il était fait table rase du vieil édifice. 
L'architecte est Tennemi né des vieux monuments, 
même et surtout lorsqu'il est chargé de les conserver. 
Voyez ce qu'il entend par restauration de monuments 
historiques. Il a beau les admirer et les exalter, il faut 
qu'il les détruise pour les refaire et il appelle cela 
assurer la restauration. Sa profession, à lui, est de 
bâtir et il n'admet pas que l'on bâtisse à côté ou plus 
loin, sans démolir. Car un bâtiment qu'on ne démolit 
pas, c'est de la place prise aux architectes. L'archi- 
tecte n'admet pas qu'une ruine soit une belle chose, 
commencée par l'art, continuée par l'histoire, ter- 
minée par le temps, et à laquelle il ne faut toucher 
que dans le cas de nécessité absolue, car chacun des 
trois éléments qui ont concouru à la créer est sacré. 
Laissez faire un architecte de grande science, et de 
grande admiration pour le passé, comme VioUet-le- 
Duc : il reconstruira Pierrefonds, qui était une ruine 
superbe, disposée à la lisière de la foret de Compiègne 
comme par la main d'un décorateur de génie et que 
vous voyez aujourd'hui tout neuf et tout blanc, admi- 
rable pour les badauds, navrant pour les artistes; il 
restaurera les remparts de Carcassonne et l'évêchéde 
Narbonne, moitié avec les données positives de sa 
science, moitié avec les conjectures de son imagina- 
tion, et les monuments de l'histoire de France devien- 
dront les démonstrations géométriques des théories 
de Viollet-le-Duc. 

Les architectes qui ont préparé la reconstruction 
de la Sorbonne n'étaient pas de cette école-là; plus 
romains que médiévistes, ils n'ont pas songé à res- 



26 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

taurer, ils ont tout simplement condamné en bloc le 
vieil édifice. J'aurais voulu que M. Nénot, artiste 
hardi et prudent, traditionnel et novateur, eût l'ori- 
ginalité de le défendre et de le sauver. Parmi ses 
devanciers, il en est qui n'ont pas cru violer leurs 
propres droits en respectant de vieux murs et en 
les encadrant de bâtisses neuves. Sans remonter 
jusqu'au constructeur de l'église de Lurette qui enve- 
loppa d'un édifice luxueux la pauvre maison de la 
Vierge — car cet homme de foi croyait que les anges 
l'avaient transportée de Palestine en Italie, et il 
craignait le sacrilège, — tout près de nous, l'archi- 
tecte de Versailles n'a-t-il pas conservé le simple 
rendez- vous de chasse bâti par Louis XIII? Aujour- 
d'hui ce petit hôtel rouge et blanc, dont l'aspect 
composite résume deux siècles, est d'un charmant 
effet au centre de la majestueuse ordonnance déve- 
loppée autour de lui par les ailes successives de Man- 
sart et de Gabriel. J'ai vu jadis, à Blaye, au bord de la 
Gironde, une belle citadelle, construite par Vauban. 
L'endroit était fortifié depuis le roi Caribert, qui y 
avait élevé un château. Le grand ingénieur se garda 
bien de raser les grosses tours carlovingiennes. Il les 
conserva au centre de sa forteresse, pour le plaisir 
des yeux, et elles ne déparaient pas ses bastions géo- 
métriques, ses portes à frontons et ses échauguettes. 
La forteresse devint un jour prison d'État et la duchesse 
de Berry y fut enfermée. La duchesse avait l'imagi- 
nation héroïque; peut-être quelques heures de sa 
captivité furent-elles adoucies par ce qu'un tel assem- 
blage lui disait, lorsque, du haut des tours, où l'on 
avait établi pour elle un belvédère, elle regardait au 



LA VIEILLE PORBONNE. 27 

loin la perspective majestueuse et morne du grand 
tleuve. 

On peut imaginer de même la vieille Sorbonne 
intacte au milieu de la nouvelle, avec sa cour, son 
église, son horloge sonnant dans le silence de la cour 
et ses cadrans solaires bleu et or sur l'un desquels 
Apollon conduit un quadrige d'un beau style. Cela 
étant, on l'eût restaurée discrètement; on eût remis 
dans l'état primitif quelques parties défigurées au 
début de ce siècle. Ainsi les deux salles des actes, 
aula înajor et aida mlno)\ la première dont une moitié 
est devenue le grand amphithéâtre de la faculté des 
lettres, la seconde où les bureaux de l'Académie 
s'étaient installés, dans un rez-de-chaussée et un entre- 
sol. Vaula major surtout était un superbe vaisseau, 
qui occupait toute la hauteur du bâtiment. On la voit 
représentée dans un tableau de Terburg, qui est au 
Louvre *. Tous les hôtes, associés et professeurs de la 
maison, y sont réunis dans le costume de leur grade. 
De grandes fenêtres à losanges de verre serti de 
plomb y versent une lumière claire et douce. Les 
murs sont couverts de boiseries sculptées où ressor- 
tent en relief les initiales d'Armand, cardinal-duc 
de Richelieu, et ses armes parlantes de général des 
galères. J'imagine que la faculté des lettres aurait 
reçu avec reconnaissance cette salle remise dans son 

i. Catalogué sous le n» 2590 et sous le titre Assemblée d'ecclé- 
siastiques, ce tableau est gravé dans l'ouvrage de M. Gréanl, 
avec cette indication : « Assemblée du r; mars 1717 ». Il doit y 
avoir là une erreur, car Terburg est mort en 1G81. Dans la 11'' li- 
vraison de Paris à travers les âges, par Ch. Jourdain, un frag- 
ment de la même composition est reproduit avec la date de 
1732. 



28 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

état primitif. Ainsi, elle aurait été logée d'une manière 
digne d'elle et elle aurait conservé les murs où s'est 
faite son histoire. Dans les autres bâtiments de la 
cour, longs et étroits, la bibliothèque se fût étendue 
à l'aise. Voilà mon projet. Je l'indique avec d'autant 
moins de scrupule qu'il n'a plus aucune chance d'être 
adopté, qu'il n'engage personne, pas même moi, qu'il 
ne gênera pas M. Nénot et qu'il fera plaisir à M. Gréard. 
Ainsi, plus tard, lorsque la nouvelle Sorbonne aurait 
étendu l'orgueil de ses constructions neuves sur 
toute la pente de la colline Sainte-Geneviève, ses 
maîtres et ses élèves, sans compter les amis des 
vieux monuments, auraient pu visiter encore avec 
reconnaissance le berceau vénérable de la puissante 
institution qui s'appellera bientôt Y Université de 
Paris. 



Qu'était-ce au juste que cette Maison et Société de 
Sorbonne, pauvrement fondée entre 1242 et 12G7 par 
Robert Sorbon, sous le patronage de saint Louis? 
On le savait peu ou mal avant le livre de M. Gréard. 

L'institution était célèbre dans toute l'Europe et ce 
vieux renom n'a pas cessé. Il parait qu'aux fêtes de 
l'Université de Bologne, en 1888, lorsque le doyen 
de la faculté des lettres de Paris parut à son rang 
dans le cortège, et qu'il fut annoncé sous le titre : 
<( Monsieur le doyen de Sorbonne! » une rumeur 
de curiosité admirative parcourut la foule. Certes, 
M. le doyen Himly devait faire noble figure, en sa 
robe de soie jaune fourrée d'hermine; mais le public 



LA VIEILLE SORBONNE. 29 

italien, ami des grands titres, des riches couleurs 
et des belles prestances, confondait certainement 
deux Sorbonnes, celle d'autrefois et celle d'aujour- 
d'hui. Or, elles n'ont de commun que le local et le 
nom. La Sorbonne actuelle est un groupe de Facultés 
enseignantes qui retenait, jusqu'en 1880, la marque 
unique de Napoléon P'', son fondateur; la Sorbonne 
d'autrefois réalisait l'esprit du moyen âge par une 
de ses expressions les plus caractéristiques. 

L'ancienne Maison et Société de Sorbonne éta.it 
avant tout un collège, assez analogue comme organi- 
sation à ceux de Cambridge et d'Oxford, qui subsistent 
encore, formés à son image, comme, au reste, la 
plupart des collèges du moyen âge. Le but de l'insti- 
tution était l'étude de la théologie; on y entrait 
comme hôte et, les études finies, on la quittait, mais 
on y pouvait rester à demeure, comme associé. Pas 
d'autres obligations que la vie commune. Un Prieur 
et un Procureur nommés à temps et un Proviseur, 
nommé à vie, presque toujours un très haut et très 
puissant personnage, comme le cardinal de Riche- 
lieu, administraient Maison et Société. La Sorbonne, 
ainsi constituée, distribuait un enseignement libre, 
indépendant du contrôle de l'Université, et très 
apprécié, concurremment avec la faculté de théologie 
qu'elle abritait dans ses salles et avec laquelle, pour 
cette raison, on la confondait quelquefois, à tort. 
Avec le temps, cet enseignement de la Sorbonne, 
consacré par des épreuves fameuses, était devenu la 
règle suprême de la théologie scol astique. 

Jointe par délégation à la faculté de théologie, la 
Sorbonne était appelée à décider sur les cas douteux 



30 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

de doctrine ou de règle et à juger les livres qui lui 
étaient déférés. Cette organisation est restée exacte- 
ment la même, depuis la fondation au temps de saint 
Louis, jusqu'à sa destruction, le 5 avril 1792. Les 
membres de la Maison et Société de Sorbonne 
vivaient, étudiaient et enseignaient en commun, en 
toute simplicité et tout dévouement, laborieux, 
pauvres et modestes dans les masures où les avait 
installés leur fondateur Robert Sorbon, comme dans 
le palais qu'éleva pour eux, de 1626 à 1642, le car- 
dinal de Richelieu, leur proviseur. De siècle en 
siècle, la Sorbonne crût en renom et en autorité. A 
la veille de sa fermeture, malgré les attaques ardentes 
et bientôt victorieuses de l'esprit nouveau, elle n'avait 
rien perdu de son prestige. 

Que vaut aujourd'hui cette réputation? Exacte- 
ment ce que vaut la théologie scolastique elle-même 
au jugement de l'histoire, rien de plus, rien de 
moins. 

On remarquera d'abord que la gloire de l'ancienne 
Sorbonne est toute collective. Au contraire de ce qui 
est arrivé pour d'autres institutions, où le désinté- 
ressement personnel était aussi une règle capitale, 
comme Port-Royal, elle n'a produit aucun nom célè- 
bre, aucune œuvre marquante. On ne peut guère, en 
etfet, lui faire honneur de Turgot, qui ne joua un rôle 
qu'après en être sorti, ni de l'abbé Morellet, qui fut 
simplement un homme connu et médiocre. J'en ver- 
rais surtout la raison en ceci, c'est que Messieurs de 
Port-Royal, s'ils ont écrit des livres retentissants, 
parmi lesquels deux chefs-d'œuvre, l'ont fait à leur 
corps défendant, pour les besoins d'une lutte, parce 



LA VIEILLE SORBONNE. 31 

qu'ils étaient attaqués et persécutés. La Sorbonne, 
au contraire, représentait l'orthodoxie; elle n'avait 
besoin ni d'attaquer ni de se défendre; elle ensei- 
gnait et jugeait, fonction calme, d'où résultaient des 
cahiers d'élève et des arrêts, mais point de livres. 

Par son enseignement, par la vigueur qu'elle don- 
nait au raisonnement théologique, elle a contribué, 
pour sa part, à l'œuvre de la scolastique, stérile en 
elle-même, excellente pour la trempe de l'esprit 
français. Il ne reste rien de la scolastique ; elle n'a 
enrichi d'aucune vérité le patrimoine commun de 
l'humanité; des mots et des subtilités, voilà son 
bilan. Mais, pendant deux siècles au moins, elle mit 
notre race à la plus forte école de raisonnement qui 
ait existé depuis l'ancienne Grèce. La Réforme venue 
et le monde chrétien coupé en deux, la Sorbonne 
suit la destinée du catholicisme ; avec le xviie siècle, 
elle travaille à le restaurer et à l'affermir. Ainsi, 
de 1242 à 1700, elle est pour beaucoup dans l'œuvre 
commune du catholicisme; dans le développement 
de l'esprit français, elle contribue à lui donner ces 
habitudes de logique, de méthode et de sérieux qui, 
au contact de la pensée antique retrouvée, le ren- 
dirent assez fécond et assez fort pour concevoir à son 
tour de grandes idées et les réaliser dans de grandes 
œuvres. 

Puis le xviii*^ siècle arrive, qui se met à démolir et 
à reconstruire. Ce qu'il détruit, c'est l'édifice intel- 
lectuel dont la Sorbonne était un des soutiens. La 
Sorbonne, fidèle à son esprit, condamne donc l'es- 
prit nouveau, résolument, aveuglément, complète- 
ment. De là, des arrêts fameux comme celui dont 



32 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

elle frappe YÉmile. Ce jour-là, elle mit dans ses con- 
sidérants cette rhétorique furibonde, familière aux 
théologiens en fonction de censure, genre déplorable 
dont il faut reconnaître à sa décharge qu'elle n'a pas 
trop usé d'ordinaire. Mais, par des morceaux de ce 
genre, elle préparait sa propre condamnation. La 
Révolution pouvait-elle l'épargner? Après avoir été, 
selon l'expression de M. Gréard, « une force morale 
organisée », elle n'était plus qu'un obstacle. La Con- 
vention la traita donc selon ses mérites ; elle ferma 
ses écoles, sans molester ses membres. Double hon- 
neur pour la Convention et l'ancienne Sorbonne. 
Elles représentaient, l'une et l'autre, deux forces 
nécessairement hostiles, l'une abattue, l'autre en 
plein essor. La plus forte supprima la plus faible, 
« sans violence, presque avec respect ». 



De la Sorbonne vide, la Révolution fit un petit 
Louvre, c'est-à-dire qu'elle y logea une colonie d'ar- 
tistes. M. Gréard a raconté l'existence laborieuse et 
animée de ce microcosme, où la fantaisie, compagne 
des artistes, allégeait les petits ennuis de l'existence 
en commun. Non pas seulement la fantaisie, car un 
jour la passion y fit entrer la terreur, par un des 
drames les plus cruels qu'elle puisse provoquer entre 
deux êtres unis par lamour et séparés par une situa- 
tion fausse. Sur un mot mal compris, Mlle Mayer crut 
qu'elle ne serait jamais la femme du peintre Prud'hon, 
son maître et son ami; elle se tua aussitôt. M. Gréard 
s'est contenté de faire allusion à cette tragique his- 



LA VIEILLE SORBONNE. 33 

loire, sans doute comme trop connue. C'est pourtant, 
de tous les souvenirs qui se rattachent au Musée des 
Arts, le plus touchant et le plus digne d'être retenu*. 
Il a préféré égayer doucement son récit avec le jardin 
à la hollandaise de Vandaël, le peintre de fleurs et 
les impatiences altières de « Mme Knip, née Pauline 
de Courcelles », ainsi qu'elle signait elle-même ses 
paysages. Enfin, en 1821, la Sorbonne était afl'ectée 
à trois des facultés de l'Académie de Paris, théologie, 
sciences et lettres, et à Tadministration académique. 
Elle entrait ainsi dans la troisième et dernière 
période de son histoire. C'est alors qu'elle fut amé- 
nagée telle que nous la voyons encore aujourd'hui et 
que le grand amphithéâtre de la faculté des lettres, 
pris sur Yaula majoi\ reçut ces peintures remar- 
quablement laides - dont la disparition sera le seul 
bienfait de la démolition. C'est alors que, devenue le 
chef-lieu, le Capitole de l'Université de France, par 
l'enseignement, le concours général, les concours 
d'agrégation, les actes principaux et les grandes 
cérémonies de l'Instruction publique, elle vit passer 
tous ceux qui devaient honorer en France le titre de 
professeur. C'est alors surtout que, par les cours 
simultanés de Guizot, Cousin et Villemain, elle devint 
une des capitales intellectuelles de l'Europe. 



1. Voir Cu. Clément, Prud'hon, 1872, 5^ partie, et Edm. et 
J. DE Concourt, l'Art du dix-huitième siècle, 1,1882, 3* série. 

2. Complétées par une série de statues et de bustes digne 
de ces peintures. Voir, dans les Portraits contemporains de 
Sainte-Beuve, t. II, p. 387, le récit d'un incident motivé par 
la présence de Chateaubriand au cours de Villemain, « un jour 
d'été de 1827 » ; le critique tire de cette pauvre décoration une 
jolie suite de métaphores et d'allusions. 

3 



34 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

M. Gréard n a pas manqué d'esquisser au passage, 
en traits rapides et justes, la physionomie de ces 
trois hommes si divers et qu'une même émulation 
pour l'honneur des lettres et leur propre gloire asso- 
ciait à un but commun. Guizot, puritain et doctri- 
naire, fait pour le gouvernement et Faction, appor- 
tait dans l'étude de l'histoire des préoccupations 
d'homme d'État; il la renouvelait, il la créait, après 
Montesquieu. Systématique comme tous les générali- 
sateurs, il établissait les grandes lignes de recherche 
et de classification, que d'autres devaient élargir 
ou briser, mais tous les historiens, pendant notre 
siècle, allaient être ses disciples, avant de devenir 
ses contradicteurs. Il n'y a plus à définir Cousin 
après le petit chef-d'œuvre d'observation malicieuse 
et de finesse mordante que lui a consacré M. Jules 
Simon *, moins sévère pour l'homme qu'il n'aurait 
eu le droit de l'être, respectueux pour le philosophe, 
admirateur de l'orateur et de l'écrivain, infiniment 
amusé par le comédien à la mimique originale, aux 
attitudes étonnantes, aux mots grandioses. Villemain, 
c'était l'esprit fait homme et l'amour incarné de la 
littérature, avec tout ce que ces deux mots, esprit et 
littérature, renferment de ressources, de souplesse, 
voire d'enthousiasme, orateur et causeur, écrivain 
et rhéteur, grand esprit s'il eût été moins homme 
d'esprit, et grand critique s'il eût été plus simple. 
Si la salle où ils parlaient avait conservé quelque 
chose des graves et modestes propos qu'y avaient 
échangés longtemps les vieux Sorbonnistes, ses 

1. Victor Cousin, 1887, dans la collection des « Grands écri- 
vains français ». 



LA VIEILLE SORBOXNE. 35 

échos durent être souvent étonnés par la comparai- 
son. Jadis, une science impersonnelle, dédaigneuse 
d'ornements et de gloire; aujourd'hui des personna- 
lités exigeantes qui s'affirmaient avec l'égoïsme du 
talent, désireux de la foule et portes ouvertes sur la 
rue. 

C'est, désormais, ce qui va distinguer la Sorbonne 
universitaire de la Sorbonne théologique. La pre- 
mière n'est plus un tribunal dogmatique; c'est une 
tribune de libre parole. Au lieu du corps, où le 
mérite de chacun se subordonne à l'autorité collec- 
tive, une réunion de maîtres qui peuvent constituer 
des triumvirats, mais qui, avec le souci commun de 
la vérité, sont avant tout préoccupés d'eux-mêmes, 
de leur action et de leur renommée. 

Il sufïisait jadis, pour régler l'activité de toute une 
vie, d'être associé de Sorbonne; désormais on n'y 
sera professeur que pour être en même temps ora- 
teur et écrivain; le talent de parole ou de plume 
sera la mesure du mérite. Malgré tout, comme il 
est impossible que les efforts individuels, sous les 
mêmes titres et dans la même maison, ne concou- 
rent pas à un résultat unique, la Sorbonne profitera, 
comme personne morale, de tout ce qui se sera fait 
chez elle et, en quelques années, elle atteindra, elle 
dépassera la gloire collective du passé. 

J'arrête ici cette rapide étude d'après le livre de 
M. Gréard. Pour esquisser à grands traits ce que fut 
la vieille Sorbonne, de 1821, où elle fut rouverte, 
jusqu'en 1893, où elle va se fermer, il faudrait encore 
un long développement. Je viens de dire ce qu'elle fut 
pour l'Université de France et le seul catalogue des 



36 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET DART. 

noms qui s'y sont illustrés ou fait connaître rempli- 
rait des pages. Il me suffira d'ajouter que l'esprit des 
vieux murs doit passer dans les nouveaux. Cet esprit 
s'est élargi, car il anime un corps de maîtres et d'étu- 
diants triplé ou quadruplé. Pour que cet accroisse- 
ment produise des résultats en rapport avec son 
chiffre, la nouvelle Sorbonne doit s'approprier, 
comme maximes et comme règles, les considérations 
que M. Gréard formule dans ses dernières pages avec 
beaucoup de justesse et d'élévation. Pratique et désin- 
téressée, groupant des élèves et attirant des audi- 
teurs, remplissant ses devoirs envers l'État qui lui 
demande de former des maîtres et envers le public, 
qui se croit toujours droit d'accès chez elle, il importe 
qu'elle vise ce double but; il importe surtout qu'elle 
ne sacrifie aucun des deux. 

15 juin 1893. 



A PROPOS DE « BERENICE » 



Notre siècle, comme tous ceux qui l'ont précédé, 
suit une direction générale à laquelle la critique et 
l'histoire de l'avenir ramèneront sans trop de peine 
une foule de divergences, moins réelles qu'appa- 
rentes. Les réactions elles-mêmes ne sauraient être 
un retour vers le passé ; on progresse par cela seul 
que l'on marche, et il n'a jamais été donné aux 
hommes de remonter le cours du temps. Ainsi, nous 
avons beau nous jeter dans des chemins de traverse 
par caprice ou besoin d'originalité, ces chemins sont 
tout au plus les bas-cùtés d'une grande route sur 
laquelle une force supérieure nous maintient tou- 
jours; nous ne cessons pas de suivre l'étape, lors 
même que nous croyons être en avant ou en arrière, 
pour notre compte et à notre gré. Flux et reflux de 
l'opinion, révolutions de la littérature et de l'art, 
modes et caprices, ne sont ainsi que les illusions 
d'une liberté relative ; les plus illogiques ont un but, 
les plus exagérés une mesure et les plus fous une 



38 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

raison. Beaucoup de mouvements d'idées, auxquels 
nous attaciions une grande importance, faute de recul 
et de perspective, n'ont en réalité qu'une portée 
médiocre; d'autres, minimes pour nous, sont de 
grande conséquence. A travers tous, l'avenir finira 
par se reconnaître et placera sans trop de peine ses 
poteaux indicateurs. 

Si, comme je le crois, c'est là une des vérités que 
la critique littéraire ou historique démontre le plus 
sûrement, l'étonnement et la colère sont déplacés 
devant les spectacles variés qui, depuis vingt ans sur- 
tout, se succèdent avec tant de rapidité. Il suffirait de 
les définir et de les classer pour les comprendre. On 
ne s'étonnerait plus alors de voir le sentiment religieux 
se ranimer dans l'afi'aiblissement des croyances, le 
culte de Napoléon P'" surgir des ruines du bonapar- 
tisme ', l'exaltation de David et de Ingres triompher 
malgré la défaite du goût académique, l'admiration 
pour Bossuet et Racine renaître après la mort des 
genres classiques. Puisque la plus négligée jusqu'ici 
des tragédies racinienes, Bérénice^ trouve à cette 
heure un public et des juges, le premier qui y prend 
ou croit y prendre un vif plaisir, au lendemain d'un 
spectacle au Théâtre-Libre ou au Chat-Noir, les seconds 
qui exaltent de la même plume et sur le même ton la 
dernière traduction d'Hauptmann et la plus récente 
reprise de la Comédie-Française, je voudrais recher- 
cher pourquoi Racine et Bérénice surmontent toutes 
les causes qui sembleraient devoir les éloigner de 
nous. 

1. Voir ci-après Un nouveau « Retour des cendres ». 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 39 

(( Une action simple, soutenue de la violence des 
passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance 
de l'expression », c'est en ces termes que, justement 
dans la préface de Bérénice^ Racine définit lui-même 
son idéal tragique et, si jamais définition fut en par- 
fait rapport avec son objet, c'est bien celle-ci. La tragé- 
die racinienne, c'est, avant tout, un événement assez 
éloigné de nous pour que ses circonstances acces- 
soires s'effacent, dans ce recul, au profit de son carac- 
tère essentiel, assez général pour nous intéresser en 
lui à un fait universel et constant de la destinée 
humaine. Cet événement met en jeu des passions 
violentes, parce que, à cette distance, de petits inté- 
rêts et de minces intrigues seraient imperceptibles; 
comme dans les statues placées très haut, il importe 
que les gestes y soient larges et les attitudes expres- 
sives. « La beauté des sentiments » résulte de la vio- 
lence, c'est-à-dire de la grandeur des passions. Quant 
à l'élégance de l'expression, entendez par là, non 
seulement le choix, c'est-à-dire la propriété et la 
mesure, mais l'énergie maîtresse d'elle-même et 
revêtue de beauté. Pour que la définition fût tout à 
fait complète, il n'y aurait plus qu'à y joindre des per- 
sonnages de haute condition, rois ou demi-dieux, et 
la couleur historique; la condition qui multiplie, pour 
ainsi dire, l'intérêt propre des faits et des passions par 
tout ce qu'elle a de noblesse propre, et l'histoire d'où 
résulte le style^ c'est-à-dire l'énergie du caractère. 

Or le but principal du romantisme, puis du réa- 
lisme, c'avait été de remplacer ces conditions de la 
tragédie par des conditions non seulement diffé- 
rentes, mais exactement opposées. 



40 NOT^VELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

D'abord celles du drame. Ici, des actions chargées 
d'incidents, très déterminées dans le temps, plutôt 
voisines de nous, étudiées dans le détail des milieux, 
des mœurs et des costumes; des passions encore plus 
extraordinaires, ou même exceptionnelles, que vio- 
lentes; des sentiments de même nature que ces pas- 
sions, avec un fort mélange de grotesque, c'est-à-dire 
de laideur; un style chargé de couleur et débordant. 
Comme personnages, le mélange et l'antithèse des 
conditions. 

Au public las du drame, des sujets extraordinaires 
et complexes, du bric-à-brac et de l'emphase, le 
réalisme avait ensuite offert les actions basses, les 
sentiments vilains et l'expression brutale. Par une 
émulation progressive dans la poursuite du laid, la 
littérature dramatique en vint à reproduire surtout, 
en haut comme en bas, dans le drame comme dans 
la comédie, l'exception ignoble et à l'ériger en règle, 
avec une négation agressive de ce qui n'était pas 
répugnant et vil. Cela dura longtemps, cela dure 
encore, mais cela ne durera pas toujours et, surtout, 
cela ne dure plus seul. Les beaux jours du théâtre 
<( rosse », comme on dit, sont passés. Le public 
écœuré, et ce qui est plus grave, ennuyé, demande 
autre chose. Cette autre chose, c'est un peu de sim- 
plicité et de beauté, de grandeur et d'élégance, tout 
ce qui est contenu dans les deux lignes de Racine que 
je citais plus haut. 

De là, en dehors du théâtre, la renaissance du roman 
romanesque, des vieilles histoires sentimentales, des 
vieilles chansons naïves, et, au théâtre, le retour 
vers les sujets simples, les problèmes moraux, les 



A PROPOS DE (( BÉRÉNICE ». 41 

légendes poétiques, les vers. En attendant que nos 
poètes contemporains, tâtonnant et cherchant à la 
suite du public, se mettent à lui fabriquer ce qu'il 
demande et qu'une production courante s'établisse 
dans une nouvelle convention, les grandes pièces 
d'autrefois retrouvent des spectateurs. Jamais, depuis 
la Révolution, on n'a joué autant de « classique » 
qu'aujourd'hui. 

Et ce classique n'est pas celui qui nous ressemble 
le plus et nous impose le moindre chemin pour 
arriver jusqu'à lui. Il n'est pas nécessaire de nous 
ménager les transitions; nous aimons plutôt à les 
supprimer et rien ne nous plaît davantage qu'un con- 
traste violent. En fait de tragédie, nous préférons 
Racine à Corneille, car, ainsi que l'a démontré un 
spirituel écrivain ^ dans Corneille il y a déjà beau- 
coup de romantisme et, à cette heure, ce serait plutôt 
pour nous écarter de lui; heureusement pour lui, tant 
qu'il en ait, il en a toujours moins que les romanti- 
ques, et cela lui profite. Dans la comédie, même 
retour aux vieilles pièces. L'Odéon, l'an dernier, a 
trouvé un public pour les Esprits et les Contents, de 
Pierre Larrivey et d'Odet de Turnèbe. Soyez sûr que 
s'il monte l'an prochain une pièce de Plante ou d'Aris- 
tophane, ce même public lui restera fidèle, même si 
ce n'est pas du Plaute ou de l'Aristophane moder- 
nisés, comme M.Donnay l'avait fait i^ouv Lysistrata 2. 
La Comédie-Française, elle, est encore plus archaïque : 
depuis dix ans, elle devait de superbes recettes à 

1. Voir le Romantisme des classiques, par Emile Deschanel 
1883. 

2. Gr.ind-Tlu'àtro. 22 décembre 1H02. 



42 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Œdipe roi, alors qu'en 1850 elle avait dû Taban- 
donner au bout de quelques représentations; encou- 
ragée par ce précédent, elle a monté Antigone, puis 
Bérénice^ on sait avec quel succès. 

Ce que nous aimons dans ces vieux chefs-d'œuvre, 
ce sont ces mêmes qualités dont la tragédie raci- 
nienne nous donne le plus parfait et le plus complet 
modèle : l'énergie maîtresse d'elle-même, la simpli- 
cité forte et ce que l'auteur de Bérénice appelait 
« l'élégance de l'expression », 

Le goût dominant de notre siècle, celui qui, depuis 
Chateaubriand, avec Augustin Thierry et Michelet, 
avec Sainte-Beuve, Taine et Renan, a comme orienté 
la littérature, c'est le goût de l'histoire, le sens et le 
respect du passé. Alors que chacun des vieux siècles 
ignorait tranquillement ou, tout au moins, mécon- 
naissait celui qui l'avait précédé, nous avons cherché 
non seulement à connaître exactement les faits du 
passé, mais encore à pénétrer l'àme de chaque 
époque. Nous avons accompli, vers la vérité histo- 
rique, le plus grand effort qui ait été tenté dans 
aucun temps, et cela seul suffirait pour honorer la 
littérature du xix^ siècle. Aussi, après cette longue 
étude de l'histoire — dont le goût revêt mille formes, 
comme les caprices de la mode et la passion du bibe- 
lot, — les esprits se trouvaient-ils prêts à ces retours 
vers la littérature d'autrefois, où ils se complaisent 
en attendant que la littérature contemporaine ait 
renouvelé sa poétique épuisée. Et, parmi les œuvres 
classiques, ils s'attachaient de préférence à celles qui, 
outre les qualités propres dont l'étalage des défauts 
contraires nous faisait sentir plus vivement le prix, 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 43 

contenaient pour nous le plus d'histoire, c'est-à-dire, 
pleines des idées et des mœurs d'un temps, conser- 
vaient en quelque sorte son âme et nous donnaient 
l'illusion de vivre pendant quelques heures à une 
époque déterminée du passé. 

Aucun poète plus que Racine n'est capable de pro- 
duire cette illusion . Personnellement, malgré son 
grand respect de l'antiquité et le sens de l'histoire 
qui lui a permis d'écrire Britannicus^ il n'avait pas 
plus que ses contemporains le besoin de ce que nous 
appelons la « couleur locale ». Dans les sujets anti- 
ques, non seulement les plus lointains, mais les plus 
fabuleux, comme Phèdre, il faisait entrer les idées, 
les sentiments et les mœurs de son temps. Dans 
l'Athènes de Thésée, il transportait la religion de 
Port-Royal, et, dans le palais de Néron, la monar- 
chie de Louis XIV. Il n'a pas un vers qui ne respire 
l'esprit de son temps. Et quel temps! L'apogée de 
l'ancienne France, une période de grandeur unique. 
Ainsi, par là, ce poète, qui entendait si peu l'his- 
toire à notre manière, satisfait en nous ce goût de 
riiistoire qui nous est devenu un besoin impérieux. 
Il y joignait ce qui est proprement son génie, c'est- 
à-dire le don de faire agir et parler dans leur vérité 
la plus énergique ou la plus élégante les passions les 
plus terribles ou les plus charmantes, les sentiments 
les plus forts ou les plus doux. 

Ainsi, à l'image d'un temps, il ajoutait celle de 
l'humanité; à l'àme passagère d'une société, il mêlait 
l'àme permanente du genre humain. Et, cet assem- 
blage, il le revêtait d'une beauté, où, cette fois encore, 
ce qui est d'un temps et ce qui est de toujours 



44 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

s'unissaient dans une complète harmonie, beauté 
délicieuse jusque dans ce qu'elle empruntait à la 
mode, car ces traits étaient une vérité de plus. 



Pour appuyer d'un exemple la vérité de ce que 
j'avance, je ne pourrais souhaiter d'exemple plus 
probant et plus complet que Bérénice. Comme tou- 
jours. Racine a pris dans l'histoire le sujet de sa tra- 
gédie, et il a bien soin de le rappeler pour prouver sa 
fidélité à une règle du genre, mais, plus que jamais, 
il a transformé la donnée historique, en la dépouil- 
lant de ce qu'elle avait de particulier pour n'y laisser 
qu'une sorte de thème très simple; et, l'histoire 
d'autrefois qu'il en enlevait, il l'a remplacée par l'his- 
toire de son temps. 

(( Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui 
même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de 
l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré 
elle », invitus inviiam. Ces deux lignes de Suétone, 
surtout les deux derniers mots, contiennent tout 
le sujet et, volontairement. Racine a borné là sa 
recherche. S'il l'eût voulu, il aurait facilement trouvé 
dans ses livres de quoi tracer des deux personnages 
mis en scène une physionomie conforme à leur his- 
toire. Mais, s'il l'eût fait, il ne nous aurait présenté 
qu'un couple médiocrement intéressant et une aven- 
ture fort banale. 

On connaît l'étiquette sentimentale qui reste atta- 
chée au nom de Titus : il fut « les délices du genre 
humain », un bon empereur, humain et bienfaisant, 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 45 

mort trop tôt. En réalité, c'était une nature fort 
complexe, et Renan estime que « la mort vint le 
soustraire à une épreuve qui, trop prolongée, lui eût 
peut-être été fatale ». Avec un fonds sincère d'huma- 
nité et le ferme désir de bien remplir les divers rôles 
qu'il eut à jouer, habile, actif et brave, ce n'était, 
bien s'en faut, ni un Antonin, ni un Marc-Aurèle. 
Ambitieux et politique, il appliquait à ses actes 
autant de calcul et de volonté que de vertu natu- 
relle; vaniteux et maître de lui, il faisait beaucoup 
pour Topinion et le succès. Bon fils, il avait procuré 
l'empire à son père, mais avec la pensée très nette 
de recueillir sa succession ; nullement cruel, il avait 
mené le siège de Jérusalem avec une vigueur impi- 
toyable et, pour ne pas assumer l'odieux d'un ordre 
formel, il avait laissé brûler une ville qu'il importait 
de détruire. Toutes les fois qu'il en avait eu le temps, 
il avait mené une vie de plaisir qui contribua pro- 
bablement à sa mort prématurée. Pour Bérénice, il 
l'avait installée près de lui, dans la maison impériale 
du Palatin, et il vivait publiquement avec elle K 

Cette Bérénice, la vraie, n'était pas une jeune fille; 
ce n'était même plus une jeune femme : elle avait 
passé la quarantaine et se trouvait ainsi d'une quin- 
zaine d'années plus âgée que Titus. Elle était sœur 
d'Hérode Agrippa, petit prince médiatisé de Pales- 
tine, qui avait combattu dans l'armée romaine contre 
Jérusalem, et, tandis que son frère servait Titus les 
armes à la main, elle le servait à sa manière. Avant 

1. Voir E. Belle, le Véritable Titus^ dans la Revue des Deux 
Mondes du 1" décembre 1869, et E. Renan, l'Antéchrist et 
les Évangiles, 1873 et 1877. 



46 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Titus, elle avait eu trois maris, nombre d'amants et 
on laccusait d'inceste avec son frère Agrippa. Dans 
sa liaison avec le général romain, il entrait beaucoup 
de calcul. Titus lui avait promis le mariage et, en 
attendant, fort épris, il la laissait mener un train 
royal et régler la mode, avec ce besoin d'étalage et 
d'insolente vanité qui est pour la plupart des favo- 
rites un défaut professionnel. 

Devenu empereur, Titus réfléchit à la situation. 
Tout autre Feût fait, car un tel changement de for- 
tune modifie notablement les manières de voir; 
mais, avec son caractère, il dut raisonner plus que 
personne. Que sa maîtresse fût vieille et décriée, cela 
ne l'aurait peut-être pas empêché de l'épouser puis- 
qu'il l'aimait. L'obstacle politique était plus fort : 
Bérénice était reine et juive. Or les Romains avaient 
conservé leur vieille haine pour les rois, et, si l'anti- 
sémitisme n'existait pas encore, ils ne pouvaient être 
flattés de recevoir comme impératrice une femme de 
cette nation juive qu'ils venaient d'écraser et qu'ils 
méprisaient. Des symptômes très clairs montraient 
quels sentiments elle inspirait : à deux reprises, elle 
avait été publiquement insultée. Titus prit un grand 
parti : il renvoya Bérénice. Non sans peine ni résis- 
tance; les deux mots de Suétone, invitus invilam^ 
enveloppent certainement toute une série de scènes 
fort pénibles. Bérénice revint à Rome et essaya de 
rentrer en grâce, mais Titus refusa de la voir. Ainsi 
finit ce qu'un professeur de Sorbonne, au cours d'une 
récente soutenance de doctorat*, appelait spirituelle- 
ment un « amour de garnison ». 

1. De Regina Bérénice, thèse par M. Maurice Wahl. On trouvera 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 47 

Voilà Thistoire, et voici le théâtre. 

De tout ce qu'on vient de voir, Racine n'a conservé 
que ce simple fait : l'empereur Titus et la reine Béré- 
nice s'aimaient tendrement et ils se séparèrent avec 
beaucoup de peine. Au demeurant, il ne reste plus 
rien, dans sa tragédie, du vrai Titus et de la vraie 
Bérénice. Au Titus composé et politique. Racine a 
substitué une nature simple et franche; à la Bérénice 
vaniteuse, calculatrice et tenace, d'une sécheresse et 
d'un positivisme juifs, il a substitué une femme 
modeste et désintéressée, tendre surtout. 

Le Titus de Racine n'a pas souhaité l'empire; il a 
reçu avec tristesse une dignité fatale à son bonheur. 

J'aimais, je soupirais dans une paix profonde : 
Un autre était chargé de l'empire du monde; 
Maître de son destin, libre de mes soupirs, 
Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. 
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, 
Dès que ma triste main eut fermé sa paupière, 
De mon aimable erreur je fus désabusé : 
Je sentis le fardeau qui m'était imposé. 

Quant à Bérénice, elle « n'aime en lui que lui 
même », elle reçoit sans les désirer les grandeurs 
dont il la comble : 

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ? 
Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, 
Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien. 
Voyez-moi plus souvent et ne me donnez rien. 

Qu'un poète dramatique fasse parler ainsi deux 
amoureux, il n'y a pas à le lui reprocher, dût-il pour 

en tète de ce travail, l'indication des sources originales relatives 
à Bérénice et des études ou mentions dont elle a été l'objet. 



48 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

cela dénaturer deux caractères historiques, car, ce 
qu'il demande pour eux, c'est un intérêt de théâtre 
et, au théâtre, on ne s'intéresse qu'à l'amour géné- 
reux. 

D'autre part, ces deux amants sont des amants 
chastes, qui, depuis cinq ans, attendent patiemment 
le mariage; c'était alors le temps des longues con- 
stances. Aon seulement le poète a marqué cela tout 
au long de sa pièce, mais dans sa préface il a eu 
bien soin de nous dire que » Bérénice n'a pas eu ici 
avec Titus les derniers engagements o. 

La vérité historique était si peu son souci que, là 
même où il pouvait la conserver sans compromettre 
l'intérêt, il lui substitue de parti pris un intérêt dif- 
férent, emprunté à la société au milieu de laquelle 
vivent et lui-même et son public. 

La passion est un sentiment antique, la ten- 
dresse est un sentiment moderne. Titus et Bérénice, 
dans Racine, sont plus tendres que passionnés; les 
vers les plus délicieux que la mélancolie amou- 
reuse ait inspirés à Racine sont dans la bouche de 
Bérénice : 

Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-même 
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? 
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, 
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? 
Que le jour recommence, et que le jour finisse, 
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. 
Sans que de toutle jour je puisse voir Titus? 

Et Titus, déchiré à la pensée de tout ce qu'il va 
perdre, et en sentant plus que jamais la douceur 
infinie : 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 49 

Elle passe des jours, Paulin, sans rien prétendre 
Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre. 

Enfin tout ce qu'Amour a de nœuds plus puissants, 
Doux reproches, transports sans cesse renaissants, 
Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, 
Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle. 

Lorsque le mot terrible a été prononcé : 

Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer, 

certes, la Bérénice racinienne résiste, corne celle de 
l'histoire, mais avec quelle douceur! A travers la con- 
cision sèche de Suétone, on devine qu'il dut y avoir 
entre les amants vrais les récriminations d'usage; on 
entrevoit la résistance désespérée de la vieille maî- 
tresse, la dureté impitoyable du politique. Dans 
Racine, un tlot de larmes délicieuses baigne cette 
sécheresse et fond cette dureté. Sa Bérénice renon- 
cerait à tout pour conserver Titus. Elle ne demande 
plus que de rester à Rome et de respirer le même air 
que son amant. Titus ne refuse pas, mais il lui montre 
doucement que c'est impossible. Et enfin, elle se 
résigne, se sacrifie et part, consolée par cette seule 
pensée que Titus l'aimera toujours de loin et la pleu- 
rera comme elle le pleure. Où va-t-elle, en disant : 
« Tout est prêt, on m'attend » ? Non pas au port d'Ostie, 
d"où ses navires doivent la porter « dans l'Orient 
désert ». Tandis que, par un geste d'une tristesse 
infinie, le groupe douloureux des deux amants échange 
l'éternel adieu, nous entrevoyons la porte d'un cloître, 
du refuge où celles que les rois avaient aimées 
allaient se consoler avec Tamour divin, où quatre ans 
plus tard Louise de la Vallière recevra le voile des 
mains de Bossuet. 

4 



50 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Ce ne sont pas seulement des sentiments modernes 
et français que Racine prête au couple antique; il le 
détache sur un fond de tableau, qui est la cour de 
Louis XIV, peinte dans sa pompe et comme illuminée 
par les rayons du jeune roi-soleil. Voyez passer ce 
cortège royal, dans la cour du Louvre ou sur la ter- 
rasse de Saint-Germain : 

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? 
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? 
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, 
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, 
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, 
Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat; 
Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire, 
Et ces lauriers cncor témoins de sa victoire, 
Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts 
Confondre sur lui seul leurs avides regards; 
Ce port majestueux, cette douce présence.... 
Parle : peut-on le voir sans penser comme moi 
Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, 
Le monde en le voyant eût reconnu son maître. . 

Louis Racine est un bon écolier qui se trompe lors- 
qu'il nous dit que son père a pris tout cela dans 
Hérodien. Ne soyez pas dupe de quelques mots : 
bûchers, aigles, faisceaux, etc. : il n'y a qu'eux de 
romains, tout le reste est français et si exactement 
adapté à Louis XIV que, dans Molière par exemple, 
vous retrouverez l'équivalent '. Atmosphère héroïque, 
souvenirs des campagnes récentes en Flandre ou en 
Franche-Comté, galanterie précieus3, tout cela est 
de 1G70. 

1. Voir, surtout, parmi ces portraits, un des plus complets 
et des moins connus dans Mélicerte (acte I, se. m). 

Je vis cent choses là ravissantes à voir. 

Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, 

Sont lirillants et paros roniiiK" pour une frto.... etc. 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 51 

Enlin, il se trouve que, si Racine a traité ce sujet 
romain, c'est uniquement parce que c'était un sujet 
français. On connaît la gracieuse anecdote, qui raconte 
le tournoi poétique institué sur ce sujet entre Corneille 
et Racine par Henriette d'Angleterre ». Dans les deux 
lignes de Suétone, Henriette avait retrouvé le roman 
de sa jeunesse. Elle avait été aimée de Louis XIV; 
elle eut cette fantaisie princière de voir ce roman 
revivre sur la scène, paré de poésie. A cette époque, 
les grands ne cachaient pas leurs amours; ces « fils 
de dieux » en usaient avec la tranquille impudeur de 
l'ancien Olympe, et l'on sait qu'un moyen de faire sa 
cour à Louis XIV, pour un Benserade, ou même pour 
un Molière, c'était d'introduire dans leurs pièces les 
plus claires allusions à sa galanterie. Mais Louis XIV 
n'avait pas aimé seulement Henriette d'Angleterre; il 
avait eu la plus violente passion pour une nièce de 
Mazarin, Marie Mancini; il avait voulu l'épouser. 
L'Italienne n'était pas une nature banale. Elle avait 
trouvé le jeune roi fort ignorant, fort indolent, 
résigné à la dure tutelle que l'égoïsme de son 
ministre faisait peser sur lui, après l'avoir fort mal 
élevé. Dans cette âme somnolente, elle prit à tâche 
d'éveiller l'ambition et elle y réussit. Peut-être 
Mazarin aurait-il consenti au mariage, mais il craignit 
pour lui-même l'autorité que sa nièce prenait sur le 
roi, et il exigea une séparation. Marie Mancini défendit 
son amour et son espoir d'être reine avec une habi- 
leté toute italienne, tantôt violente et tantôt tendre. 

\. Sur l'origine, la date et l'authenticité de cette anecdote, 
comme aussi sur la comparaison des deux tragédies, voir l'édi- 
tion de Corneille de M. F. Hémon, 1887, t. IV. 



52 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Elle eut des mots touchants et que la cour retint : 
« Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars! » Il fallut 
partir cependant et épouser un prince italien, le con- 
nétable Colonna, à qui elle fit longuement expier sa 
déception *. 

Henriette était morte lorsque parurent les deux 
tragédies souhaitées par elle. Qu'aurait-elle trouvé 
dans celle de Racine? Son caractère et l'histoire de 
Marie Mancini. Le poète, en effet, avait fondu ces 
deux éléments avec une délicatesse infinie. Sa Béré- 
nice a la douceur, le désintéressement, la tendresse 
d'Henriette; elle a la conduite et les mots de Marie. 
Elle dit à Titus : 

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! 

Vous m'aimez, vous me le soutenez, 

Et cependant, je pars, et vous me l'ordonnez. 

Et Titus rappelle que, s'il a compris ses devoirs 
d'empereur, c'est aux conseils de Bérénice qu'il le 
doit, c'est pour lui plaire qu'il a voulu être grand : 

Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron, 

S'égarait, cher Paulin, par l'exemple abusée, 

Et suivait du plaisir la pente trop aisée. 

Bérénice me plut; que ne fait point un cœur 

Pour plaire à ce qu'il aime et gagner son vainqueur! 

Je prodiguai mon sang; tout lit place à mes armes. 

Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes 

Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux : 

J'entrepris le bonheur de mille malheureux. 

On vit de toutes parts mes bontés se répandre.... 

Je lui dois tout, Paulin. 



1. Voir, sur Marie Mancini, une charmante étude d'Arvède 
Barine, dans Princesses et Grandes Dames, 1890. 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 53 

Ainsi deux romans héroïques, deux aventures 
royales, fondus, transposés, dénaturés, complétés 
l'un par l'autre, telle est la trame sur laquelle Racine 
a brodé son élégie. Dans ce travail de vérité et de 
poésie, il n'y a pas un trait, pas un détail, pas une 
nuance qui ne soient pris aux mœurs contemporaines. 
Ces couleurs si vives et si douces, ce sont celles que 
le poète avait sous les yeux et qu'il lui suflisait 
d'appliquer avec la marque propre d'un génie fait de 
passion contenue, de force voilée, de mesure parfaite. 
En tout, Titus parle et pense comme Louis XIV ; le sen- 
timent qu'il a de son devoir, c'est celui que Louis XIV 
avait de son « métier de roi », comme il disait sim- 
plement et noblement. Et ceux qui l'entourent, ce 
sont aussi des hôtes de la cour de France. Antiochus, 
si brave, si amoureux et si discret, c'est un « cheva- 
lier français »; Paulin, c'est un de ces conseillers 
respectueux, fermes et lins, comme Louis XIV aimait 
à les écouter en son beau temps; Phénice, c'est une 
Mme de Lafayette. Et ce que nous aimons en eux 
tous, nous Français de 1894, peu tendres, peu galants 
et fort dégagés du culte monarchique, c'est le senti- 
ment qu'ils nous donnent de mœurs à jamais dispa- 
rues, d'idées et de passions qui ne sont plus les 
nôtres, c'est un plaisir d'évocation historique. 



Ce plaisir, nous ne pouvons le goûter qu'à une 
condition, c'est qu'il se trouve des artistes capables 
(le le rendre vivant, car il faut que ce plaisir soit un 
plaisir, et l'érudition, à elle seule, austère et froid 



o4 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART. 

passe-temps, reste chose morte, tant que l'art ne 
vient pas la ranimer. Or, un artiste ne plaît qu'à la 
condition d'être moderne, de ressembler à son temps, 
d'en incarner l'esprit, de lui offrir, rassemblé et con- 
centré, le genre de beauté qu'aime ce temps. Pourra- 
t-il, en restant moderne, se pénétrer d'antiquité et 
devenir classique sans cesser d'être vrai? Fusion dif- 
ficile et où bien peu réussissent. Parmi les hommes, 
nous avons un tragédien de génie, M. Mounet-SuUy; 
parmi les femmes, depuis Rachel, Mme Sarah Ber- 
nhardt eut ce don de vie dans tous les rôles classiques 
qu'il lui plut d'aborder. A force d'intelligence, de 
volonté et d'énergie, Mlle Dudlay nous donna dans 
Camille, Hermione, Roxane, le frisson du terrible et 
du grand. Voici que Mlle Bartet, après Iphigénie et 
Antigone, vient de mettre dans Bérénice tous les 
genres de vérité que le rôle exige, vérité éternelle, 
vérité du xvir siècle, vérité de notre temps, avec le 
charme sans lequel l'élégie racinienne serait un 
spectacle traînant et le don de résurrection qui 
prête à l'âme morte du passé la vie que nous respi- 
rons. 

C'est une nature à la fois complexe et une que 
celle de la nouvelle tragédienne; c'est une carrière 
des plus sinueuses et des plus droites qui l'a menée 
au point où nous la voyons. Les comédiens ont beau 
être souples et divers par métier, Mlle Bartet doit 
trouver, en repassant le souvenir de ses rôles, qu'elle 
a dû incarner nombre de personnages dont les âmes 
étaient sans rapport nécessaire les unes avec les 
autres. La Vivette résignée de VArlésienne, de 
M. Alphonse Daudet, devenait une coquette améri- 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 55 

caine dans VOncle Sam^ de M. Victorien Sardou, une 
aventurière cosmopolite dans Dom\ elle jouait du 
Barrière et du d'Ennery, du Quatrelle et du Gon- 
dinet ; et partout, en précisant sans effort apparent 
la physionomie de rôles si divers, elle demeurait 
Mlle Bartet, c'est-à-dire un type particulièrement net 
de Française et de Parisienne; et c'est ce qui lui a 
permis de devenir une des trois ou quatre premières 
actrices du temps présent K 

Fine et svelte, forgée avec ce métal infiniment 
résistant sous une apparence frêle, dont la nature, 
par grâce spéciale, a composé la matière féminine 
dans notre pays, d'une beauté régulière, mais où le 
regard et le sourire font des traits tout ce que veut 
rintelligence, la voix argentine et profonde, l'attitude 
et le geste réglés par le naturel le plus simple et le 
plus savant, elle a le don de l'émotion contenue, la 
mobilité des sentiments sur un fond sérieux, la 
force voilée, la tendresse nerveuse et vibrante, le 
sourire spirituel ou douloureux ; elle a surtout un 
instinct de goût et d'élégance qui éloignent jus- 
qu'à l'apparence de l'effort, jusqu'à l'approche du 
faux ou de l'exagéré; elle a la grâce, l'enjouement, 
l'esprit, et, par-dessus tout, le charme. Dans tous ses 
rôles, elle donne l'impression d'une âme faite de 
passion et de réserve, d'un cœur discret, capable de 
porter avec la même simplicité et le même courage 
le bonheur et le malheur, d'inspirer l'amour, ce qui 
est commun, et l'amitié, ce qui est plus rare. 

1. Voir, dans la Revue illustrée du 1"' janvier 1894, la liste 
des divers rôles joués par Mlle Bartet, depuis ses débuts au 
théâtre du Vaudeville, en septembre 1872. 



56 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Une nature comme celle-là, si variée et si équili- 
brée, est par excellence une nature de comédienne 
française, c'est-à-dire dont le talent ne peut trouver 
tout son emploi et être pleinement goûté que dans 
notre pays. Aussi ne craignez pas que Mlle Bartet 
aille courir TEurope et les deux Amériques. Elle 
serait mal à l'aise dans ces exhibitions cosmopolites, 
et les badauds des pays lointains ne Fapprécieraient 
pas à sa valeur. Je n'ai pas à parler de la femme, 
dont l'existence, faite de réserve et de tenue, se 
garde soigneusement de tout étalage; mais je suis 
bien sûr que, devant des propositions de voyages 
fructueux, elle s'est contentée de répondre qu'elle 
aimait trop Paris pour le quitter. 

Elle y est chez elle, en effet, et elle l'incarne dans 
ce qu'il a de plus capable d'être compris par les seuls 
habitants de ce pays singulier, où un mot, un geste, 
un sourire sont comme une franc-maçonnerie d'intel- 
ligence. Vous rappelez-vous ce charmant rôle de 
Mme de Trias, dans Chamillac^ où Feuillet vieillissant 
avait retrouvé pour elle sa plume des meilleurs jours? 
Mme de Trias racontait comment, femme du monde 
et jeune veuve à la veille de se remarier, un jour de 
pluie, elle avait traversé le boulevard, avec Mlle Vanda 
des Variétés : « J'avais un parapluie, mais elle, 
Mlle Vanda, n'en avait pas, et elle avait un petit 
chapeau, parfaitement frais et délicieux.... Alors, 
pour qu'elle ne perdît pas son chapeau en traversant 
pour gagner le fiacre.... » Elle avait commencé par 
dire: «Moi,... j'ai un faible pour,... pour les personnes 
qui ne se conduisent pas très bien..., il me semble 
toujours qu'il n'y a pas eu de leur faute,... qu'elles 



A PROPOS DE « BÉRÉNICE ». 57 

ont subi quelque fatalité,... car, enfin, il est si facile 
de marcher droit! )> Ce n'était rien, et c'était exquis. 
La même artiste, qui trouvait, dès qu'il était besoin, 
ce genre d'esprit fait de malice, de tact et d'indul- 
gence, était avec le même bonheur Denise et Fran- 
cillon. Après la femme qui sourit, la femme qui souf- 
fre et se révolte; mais toujours la femme qui ne fait 
rien sans grâce et met de Fatticisme jusque dans 
rémotion. 

L'atticisme! si ce mot grec a mérité de devenir 
français, c'est qu'il résume le meilleur des qualités 
françaises, mesure et finesse, souplesse et sobriété. 
C'est par tout ce qu'il signifie que la femme d'Alexan- 
dre Dumas et de Feuillet a pu être Armande des 
Femmes savantes^ la Reine de Buy Blas^ Camille d'Ow 
ne badine pas avec Vamour et aussi Iphigénie, Anti- 
gone et Bérénice. Cette Française, cette Parisienne 
est une Grecque et, le génie grec, c'est la force 
sans étalage, voilée de mesure et relevée de grâce. 
Mlle Bartet était entrée dans la tragédie par Advienne 
Lecouvreuj\ après avoir fait son apprentissage dans 
Iphigénie. Le rôle d'Adrienne avait été taillé pour 
Rachel; elle y fut Mlle Bartet, c'est-à-dire qu'elle 
enveloppa de justesse et de charme, qu'elle trans- 
posa pour ses propres moyens ce qui avait été écrit 
pour une nature très différente de la sienne, et il se 
trouva que, par cette notation personnelle, elle remon- 
tait, pour le rectifier, jusqu'au type original d'après 
lequel avaient travaillé Scribe et M. Legouvé. Elle res- 
semble aux portraits d'Adrienne; elle n'eut donc qu'à 
être elle-même pour rentrer dans la vérité historique 
et les qualités ([u'Adrienne, au temps des gros effets 



58 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATUIIE ET D'aRT. 

et des cris, avait réalisées dans la tragédie ramenée 
par elle à sa vraie notion, Mlle Bartet les retrouva 
dans son propre talent. 

Par la définition que j'essayais plus haut du rôle 
de Bérénice, jugez si elle n'y était pas destinée. 
Bérénice, c'est une Française du temps de Louis XIV 
et une Française de toujours. L'actrice qui avait excel- 
lemment joué Armande et qui aurait pu jouer Hen- 
riette, a mis dans son interprétation tout ce qu'était 
une princesse de 1670. Puis, comme il nous est venu 
un goût très vif d'archaïsme, forme de notre amour 
de l'histoire, elle a voulu nous montrer aussi une 
reine d'Orient, avec l'aspect d'originalité et d'exo- 
tisme que la reine de Judée avait dû transporter à 
Rome. Dans Antigone, elle avait été, avec ses blan- 
ches draperies, une statuette de Tanagra; dans 
Bérénice, conseillée par Gustave Moreau, le peintre 
de Salomé, elle a été une de ces ligurines d'Asie 
Mineure, comme le Louvre en possède quelques- 
unes, où le luxe de l'Orient est comme tempéré par 
l'influence de la Grèce. Ainsi nous l'avons vue, avec 
son diadème d'or, ocellé comme une queue de paon, 
ses lourds bracelets, sa robe vert d'eau sur laquelle 
tranchent, en hlets multicolores, les perles et les 
pierres. Élégance racinienne, luxe royal, image du 
grand siècle comme parée pour une fête de cour, 
goût d'art contemporain, charme de vérité et d'ar- 
chaïsme, tout y était. Et voilà pourquoi, toutes les 
fois que l'héroïne de Dumas voudra jouer du Racine, 
lorsqu'il lui plaira d'être, non pas Phèdre ou Roxane, 
mais Iphigénie, Junie ou Monime, nous la remer- 
cierons d'unir pour nous la majesté lointaine de 



A PBOPOS DE « BERENICE ». 50 

Tancienne France avec le goût d'art, composite et 
raffiné de la France contemporaine, et cela sans 
effort, sans disparate, dans une mesure parfaite de 
naturel et de vérité. 

15 février 1894. 



LAMARTINE 



Voici un bon livre et qui vient à son heure *. 
M. Emile Deschanel, continuant la publication de son 
cours au Collège de France, s'y montre semblable à 
lui-même, c'est-à-dire professeur excellent, critique 
bien informé, esprit souple et libre; à travers sa 
prose limpide, on retrouve sa vive parole. S'il était 
nécessaire de rouvrir à son sujet une querelle déjà 
vieille, et bien près de devenir oiseuse, son exemple 
fournirait un argument considérable à ceux qui pré- 
tendent qu'un cours littéraire peut être sérieux et 
s'adresser au « grand public », car la littérature est 
chose d'intérêt général, et, à l'inverse des autres 
connaissances, ce qu'elle renferme de spécial et de 
professionnel, au lieu d'y être la règle, n'est que 
l'exception. Le nouveau livre de M. Deschanel est 
donc celui d'un professeur, c'est-à-dire d'un homme 
qui parle avant d'écrire, et qui, en écrivant comme 

1. Lam.a)'line, par Emile Deschanel, professeur au Collège de 
France, sénateur, 1S93. 



62 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

en parlant, se préoccupe d'être accessible, de démon- 
trer quelque chose et de laisser un souvenir utile 
dans l'esprit de ceux qui l'écoutentou le lisent. 

Entre autres mérites, ce professeur a celui d'être 
franchement ce qu'il est. Il ne cherche pas à trans- 
porter dans la chaire des procédés qui ont ailleurs 
leur mérite ou même leur excellence, mais qui, trans- 
formés en moyen d'enseignement, ne procureraient 
le succès qu'en dénaturant la fonction. Il ne fait pas 
de polémique, il ne vise pas au paradoxe, il cherche 
plutôt la solidité que l'éclat, il a plus de souci d'être 
vrai que d'être neuf, sachant du reste que la vérité a 
souvent grande chance d'être neuve. Il est de son 
temps et de son âge. Lorsque, après trente ans d'in- 
terruption, il reprit l'enseignement qu'il avait quitté 
en honnête homme et en courageux citoyen, il s'y 
montra, dès le premier jour, à l'aise et sans inquié- 
tude. Les qualités par lesquelles il s'était distingué 
jadis dans la rhétorique de Louis-le-Grand, et qui, 
ensuite, avaient fait de lui un brillant et solide con- 
férencier, il les crut, avec raison, suffisantes pour le 
Collège de France. Ces qualités, c'étaient la méthode, 
le besoin de la clarté, le sentiment de la mesure, 
qualités de métier; c'était aussi l'esprit, l'aisance, le 
don d'une forme courte et pleine, qualités person- 
nelles. Ainsi M. Deschanel reprenait la tradition 
des « grands cours », celle de Villemain et de Saint- 
Marc Girardin; il s'y est tenu. 

Son nouveau livre est donc le résultat d'un cours, 
d'un cours bien préparé et bien fait. C'est sa marque 
et son mérite. Chaque page atteste les notes labo- 
rieusement prises, qui sont restées dans le porte- 



LAMARTINE. 63 

feuille, mais doiil la substance, parfois lindicalion, 
ont passé dans la page d'abord parlée, ensuite écrite. 
Vous y retrouverez les opinions de ses devanciers, 
reproduites aussi souvent qu'elles sont nécessaires à 
la pleine connaissance du sujet, parce qu'un profes- 
seur doit être complet, et dans leur texte, parce qu'il 
ne faut pas se faire honneur des mérites d'autrui. 
Vous y trouverez aussi les copieuses citations, si utiles 
dans une chaire, pour reposer le professeur, faire 
valoir le talent de lecteur qu'il a souvent, et aussi 
pour instruire un auditoire composite, avec lequel 
il serait imprudent de compter sur une étendue de 
lectures et de souvenirs que possède seule une élite de 
lettrés. Dans la manière de poser une question, de 
conduire une analyse, de caractériser les défauts et 
les qualités, le professeur suit une méthode particu- 
lière, excellente pour l'enseignement, qui n'est pas 
celle de la conférence, moins consciencieuse et moins 
méthodique, qui n'est pas non plus celle du livre, de 
l'article de revue ou de la chronique. 

Tenez, à propos de Grazlella, il n'y a qu'un profes- 
seur pour attaquer ainsi l'étude du délicieux roman : 
« Dans Grazlella, qui eut une grande vogue, on trouve 
un sentiment vif de la nature et de la condition 
humaine; il y a des parties traitées avec soin, d'un 
pittoresque vrai, entr'ouvant à peine la porte çà et là 
au faux descriptif; l'auteur se modère encore. Cet 
épisode, qui pour le fond est de 1811 et 1812, est 
daté par l'écrivain de 1823 et de 1843 à la fois. 
Sainte-Beuve dit avec malice... », etc. Je cite ce 
début sans aucune intention d'ironie. La première 
plirase, vous semble-t-il, poun-ait figurer, comme 



64 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

note de correction, en tête d'une copie d'excellent 
élève ; la seconde est du style de dictionnaire biogra- 
phique, et la troisième commence une citation. Oui, 
certes; mais lisez ce qui suit : alors ces procédés 
employés sans vaine dissimulation vous sembleront 
parfaitement à leur place, pour ne pas dire indispen- 
sables, dans l'enseignement tel que le pratique avec 
raison M. Deschanel. Cette manière de poser la ques- 
tion va lui permettre une analyse pénétrante d'une 
œuvre composite et cette citation de Sainte-Beuve 
rappelle qu'en son temps l'illustre critique a dit en 
termes définitifs sur Graziella une part de ce qu'il 
y avait à dire. De même, à la fin de son étude, 
M. Deschanel ne craint pas de citer en grande partie 
une des pièces les plus connues de Lamartine, le 
Premier Regret : ceux de ses auditeurs qui la con- 
naissaient l'auront entendue avec un nouveau plai- 
sir; pour ceux qui ne la connaissaient pas, c'aura été 
une révélation délicieuse; surtout, l'auditoire tout 
entier aura pu apprécier le grand talent de lecteur 
qui est un des mérites de M. Deschanel. 

Un professeur est, par définition, un homme qui 
sait beaucoup de choses; il doit en savoir tant qu'un 
titre comme celui de M. Deschanel, « professeur de 
littérature française », inspire à la fois le respect et 
l'inquiétude. Connaître la littérature française, la 
connaître toute, dans toutes ses parties, la connaître 
assez à fond pour l'enseigner, c'est un superbe et ter- 
rible emploi, pratiqué pourtant par beaucoup de 
gens, dont quelques-uns y excellent, à la fois mo- 
destes et fiers, car ils sont comme ces conservateurs 
de musées qui ne songent pas à augmenter de leur 



LAMARTINE. 65 

fait le nombre des chefs-d'œuvre, mais qui ont la 
conscience d'exercer un noble métier. M. Deschanel 
a prouvé, par la variété de ses livres, qu'il méritait 
pleinement le titre de sa chaire; dans son brillant 
paradoxe sur le Romantisme des classiques (car je dois 
dire qu'il a commencé par un paradoxe, mais c'était 
un paradoxe de professeur, en ce sens que la part de 
vérité y était prépondérante), il a rajeuni des sujets 
que l'on pouvait croire épuisés. Mais, si largement 
informé que l'on soit, il y en a que l'on aime ou que 
l'on possède mieux. M. Deschanel ne m'en voudra 
pas de lui dire que nous le suivons avec plus de plaisir 
et de sécurité lorsqu'il parle de Molière ou de Racine 
que lorsqu'il aborde Pascal ou Bossuet. 

Cette fois, avec Lamartine, il était particulièrement 
à l'aise et bien préparé. Comme tous les hommes de 
sa génération, il a aimé Lamartine dès sa jeunesse; il 
a été le témoin de sa vie, depuis les jours héroïques 
de 1848 jusqu'à la fin navrante du « grand homme 
d'honneur », esclave de sa signature et consumant sa 
vieillesse aux travaux forcés de la plume. Il a dépouillé 
toute cette littérature lamartinienne, qui s'augmente 
chaque jour, depuis les pieuses publications de sa 
nièce, Mme Valentine de Lamartine, jusqu'à l'iro- 
nique étude de M. Anatole Wance sur Elvire, en pas- 
sant par les livres, tous méritoires, de MM. Alexandre, 
de Pomairols, Reyssié, etc. \ On sent que les plus 



1. Poésies inédites et Correspondance, 1873 et années suivantes, 
publiées par Mme Valentine de Lamartine ; Cn. Alexandre, Sow- 
vetiirs sur Lamartine, 1884, et Madame de Lamartine, 1887; 
Ch, de Pomairols, Lamartine, 1889; F. Reyssié, la Jeunesse de 
Lamartine, 1892; Anatole Frange, VElvire de Lamartine, 1893. 

5 



6G NOUVELLES ETUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

beaux vers des Méditations chantent depuis longtemps 
dans sa mémoire. Il y a telle partie de la biographie 
où il avait une compétence particulière : ainsi pour 
apprécier la carrière de l'homme politique ; de fait, 
les sept chapitres où il retrace en détail cette car- 
rière sont des modèles d'analyse pénétrante et 
d'équité. 

Dans leur ensemble, ces deux volumes résument et 
complètent ce que Ion pourrait appeler l'état pré- 
sent de l'opinion littéraire au sujet de Lamartine. 
Longtemps voilée, la gloire du poète se dégage d'un 
crépuscule de négligence et de dédain; elle reparait 
à la lumière; elle arrive au plein éclat. A cette heure, 
Lamartine excite autant d'attention, plus peut-être, 
que Hugo, Musset et Vigny; il avait conservé quel- 
ques fervents, il retrouve faveur auprès du public. 
Comme il arrive dans ces réactions posthumes, les 
grandes œuvres émergent à travers le fatras des 
œuvres secondaires. Le livre de M. Deschanel établit 
très nettement ce départ. Je voudrais rechercher le 
pourquoi de la réparation qui commence envers le 
grand poète. 



L'éclipsé de cette gloire a duré si longtemps qu'on 
avait pu la croire éteinte; elle a duré près de qua- 
rante ans. On admettait que trois ou quatre pièces 
des Méditations et quelques pages des Confidences 
étaient immortelles, avec quelques beaux vers et 
quelques belles phrases retenus çà et là; mais l'en- 
semble de l'œuvre plongeait dans une ombre gran- 



LAMARTINE. 67 

dissante. On ne songeait même plus à comparer cette 
œuvre à celle de Victor Hugo, qui semblait énorme, 
une et indestructible; Musset survivait tout entier, et 
autour de Vigny grandissait un groupe d'admira- 
teurs, toujours accru depuis la publication des DesU- 
nécs. Aujourd'hui, c'est Hugo qui perd et Lamartine 
qui gagne, tandis que Musset, nié par une partie de 
la jeunesse, n'est plus un dieu incontesté, et que 
Vigny reste à l'écart dans sa haute et intime cha- 
pelle. Ces mouvements de l'opinion littéraire n'ont 
pas de quoi surprendre. Ils ne s'exercent pas seule- 
ment au sujet du cénacle romantique : ils se sont 
toujours produits et ils s'étendent souvent sur un 
espace de deux et trois siècles, avant que le juge- 
ment de la postérité soit rendu sans appel. On ne 
discute plus Homère, Virgile et Dante : ils sont 
passés dieux; mais deux et trois cents ans après la 
mort de Shakespeare, de Molière et de Racine, leur 
gloire avait encore des hauts et des bas. 

Pour Lamartine, cette éclipse passagère ne vient 
pas seulement, comme on l'a dit, de ce qu'il a trop 
produit, de ce qu'il s'était élevé si haut, un moment, 
qu'en vivant et écrivant encore il ne pouvait plus que 
déchoir. D'autres ont passé par cette épreuve sans 
en souffrir autant; ainsi jadis Corneille, dont on 
acclamait toujours le Cid au temps à^gésilas. Ce 
n'est pas non plus pour le rôle politique joué par 
Lamartine : Victor Hugo avait des ennemis politiques 
qui désarmaient devant le poète. 

Le jour où les Méditations parurent, le cri d'admi- 
ration qui les salua venait de ce qu'elles traduisaient, 
sous une forme qui leur semblait prédestinée, les 



68 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

troubles et les espérances, les douleurs et les joies, 
les illusions et les croyances d'une génération qui 
se reconnut et s'aima dans le poète. Elles chantaient 
l'aspiration de l'àme vers Dieu et le culte de l'amour; 
elles prouvaient Dieu par l'amour et élevaient l'amour 
jusqu'à l'idéal divin; elles respiraient le patriotisme 
et l'enthousiasme de la liberté; elles donnaient au 
problème de la destinée humaine une solution con- 
fiante. Ainsi, entre toutes les idées du romantisme, 
la poésie de Lamartine choisissait, en les épurant 
encore, les plus dignes d'inspirer un poète, les plus 
consolantes et les plus belles. Dans ce qui allait 
devenir une maladie morale, le « mal du siècle », 
elle ne prenait que ce qui était encore un remède. Et 
ces pures idées, elle les revêtait d'un vers limpide et 
chantant, fait d'harmonie et de lumière, sonore et 
continu comme la vibration d'une àme toujours émue 
par le spectacle de la vie, le retentissement de ses 
émotions et la tendresse qui la sollicitait sans cesse à 
se répandre et à s'exhaler. 

Puis, tandis que les autres poètes paraient leurs 
vers de couleurs changeantes, qu'ils suivaient les 
modes de l'archaïsme et de l'exotisme, qu'ils vou- 
laient ressusciter le moyen âge et donner l'illusion 
du Nord, du Midi et de l'Orient, qu'ils dédaignaient 
leur temps et sa vérité famihère, qu'ils affectaient le 
byronisme et le dandysme, Lamartine, descendant 
du ciel sur la terre, créait dans notre pays la poésie 
des simples et des humbles. Après le Zrtc, le Vallon, 
le Crucifix, venait Jocelyn. 

Jamais encore la langue française n'avait montré 
cette souplesse et cet éclat, cette puissance et cette 



LAMARTINE. 69 

variété d'harmonie dans une constante simplicité. 
Pour sa pureté et son élégance, Lamartine était bien 
dans la tradition française de Racine et de Fénelon; 
il résumait, à un degré inconnu de force expressive 
et de beauté, nombre d'efforts déjà essayés; mais il 
réalisait ce qu'aucun de ses devanciers n'avait osé 
encore : les grandes idées religieuses et philosophi- 
ques introduites dans la poésie élégiaque, le lyrisme 
jaillissant sans effort de la simple vie de l'âme, l'art 
et le métier invisibles à force de naturel, nulle conven- 
tion, nulle recherche, un vers noble et pur comme 
l'àme qu'il traduisait. 

Ainsi, par ce que lui offrait son temps et ce qu'il 
tirait de lui-même, Lamartine se trouva d'abord en 
accord parfait avec sa génération. Lorsque cette géné- 
ration, sortant de la jeunesse, agita d'autres idées et 
conçut d'autres besoins, la poésie de Lamartine pou- 
vait-elle lui suffire encore? Non, car le poète restait 
lui-même, tandis que tout changeait autour de lui. 

Pour lui, la souffrance elle-même était un thème 
d'adoration, et voilà que le siècle tournaitàla révolte 
et au blasphème. Didieret Antony, Albertus et Octave, 
violents, désespérés, emphatiques, criaient leurs souf- 
frances, déclamaient leurs plaintes, exaspéraient à 
l'envi leurs ironies et leurs colères; ils accusaient 
Dieu, l'homme, l'amour, la société, la famille. Pour 
Lamartine, la forme poétique semblait n'avoir aucune 
valeur par elle-même; les vers étaient le son naturel 
de son àme, le langage instinctif de sa pensée. Autour 
de lui, au contraire, la forme était de plus en plus 
recherchée, caressée, ciselée pour elle-même; la doc- 
trine de l'art pour l'art s'affirmait. Dans le dêveloj)- 



70 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

pemenl continu de sa rhétorique sublime, Hugo fai- 
sait de la poésie une science d'orchestration et de 
virtuosité. Les mots, les rythmes, les rimes semblaient 
avoir par eux-mêmes une puissance indépendante de 
la pensée. La beauté poétique devenait chose d'excep- 
tion et d'aristocratie, de rareté et de labeur. Lamar- 
tine tirait la poésie de sa vie intime, de son entou- 
rage, de son pays. Au christianisme, qui n'était pas 
chez lui sentimentalité vague ou moyen artistique, 
à la foi dans la Providence, à la confiance dans sa 
justice, il mêlait une sorte de fatalisme orientai qui 
lui faisait accepter la vie telle qu'elle s'offrait, justi- 
fiée par la volonté divine, immuable par Farrêt du 
destin. Il était bientôt seul à croire et à se résigner 
ainsi. Autour de lui, on accusait la vie et on la décla- 
rait mauvaise; on invectivait la puissance aveugle et 
sourde qui fait peser sur Fhomme une obscure malé- 
diction. 

Ces idées et ces procédés nouveaux amenaient 
logiquement une transformation de la poésie, c'est- 
à-dire l'abandon de ce qu'elle avait chanté et le dédain 
de la forme qu'elle avait donnée à ses chants. Au 
romantisme succédait le réalisme, qui en est la néga- 
tion, et l'art parnassien, réaction contre une part du 
romantisme. Autrefois, le poète se mettait tout entier 
dans ses chants : désormais, il prétendait n'appliquer 
à son œuvre que son art; il se tenait lui-même en 
dehors et au-dessus, avec une réserve dédaigneuse, 
un mépris hautain de ceux qui se racontent et pleu- 
rent. Après les Parnassiens, c'étaient les raffinés et 
les pervers, les amoureux du mal pour le mal, les 
sataniques les chercheurs de sensations rares. La 



LAMARTINE. 71 

mode les suivait et les encourageait tous, ou plutôt, 
comme ces théories, ces pensées et ces formes étaient 
les incarnations successives de ses pensées chan- 
geantes, à mesure que le siècle marchait, il oubliait 
chaque jour davantage les chants qui avaient traduit 
ses premières illusions et embelli ses premiers rêves. 
Lorsque Lamartine mourut, en 1809, il survivait à sa 
gloire depuis vingt ans. Trop belle et trop vaste pour 
être niée, son œuvre était délaissée. Celui qui avait 
eu pour lui radoration des femmes et Fenthousiasme 
des jeunes gens disparut sans que s'éveillât autour de 
son cercueil ce murmure de regret par lequel une 
génération se pleure elle-même et conduit les funé- 
railles de ce qu'elle a aimé. 



Ce silence autour de la tombe et de l'œuvre de 
Lamartine a duré jusqu'à ces dernières années. Puis 
une sorte de bruissement s'est fait entendre et a 
grandi; quelques fidèles ont déclaré tout haut leur 
culte persistant, le public lésa écoutés et approuvés. 
Peu à peu, Lamartine retrouvait des lecteurs et des 
admirateurs, des historiens et des critiques. Pourquoi 
ce retour d'admiration? 

C'est d'abord que la génération dont le dédain 
avait fait le silence autour de Lamartine disparaît à 
son tour; ou plutôt, deux générations se sont déjà 
succédé, depuis que, au lendemain des journées de 
Juin, le poète était entré dans la retraite et le labeur 
sans gloire. Ces trois générations, de 1820 à 1880, 



72 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

avaient traversé les étapes que je viens de dire : 
transformation du romantisme, réalisme, école par- 
nassienne, baudelairisme. Ces divers jeux de la 
pensée et de la forme avaient un défaut commun 
que n"a jamais la poésie de Lamartine : ils étaient 
plus ou moins factices et voulus. Devant nos yeux 
ont défilé d'étonnants artistes, d'incomparables vir- 
tuoses, voire d'habiles acrobates. C'était de Tart, 
souvent du grand art; c'était trop rarement la nature 
et la vérité. A cette heure, nous sommes fatigués 
de tant de spectacles; nous avons admiré et analysé 
trop de tours de force et d'adresse : nous deman- 
dons des gestes sans étude, des attitudes simples; 
nous voulons voir un homme marchant sa marche 
naturelle. 

Lamartine est cet homme. Il ne s'est jamais tra- 
vaillé; il chantait comme Ton respire. C'était son 
infériorité en comparaison de ses grands contem- 
porains. Sa négUgence croissante, sa pente peu à 
peu abandonnée vers l'improvisation — car il avait 
commencé, lui aussi, non par la contrainte, mais 
par l'étude, — avaient déçu l'admiration. Il ne se 
renouvelait pas, et le monde prenait l'habitude de 
chants toujours nouveaux. Mais, aujourd'hui, que 
nous importent des années de décadence et l'amas 
des œuvres sans relief? Nous revenons aux Médita- 
tions^ aux Confidences^ à Joceb/n. Dans un petit choix 
d'œuvres ou de pièces, nous ramassons les titres de 
Lamartine, et ces titres sont immortels, comme 
l'âme et ses besoins, comme la poésie, comme les 
sentiments qui en sont la source constante, et qu'il 
a exprimés avec une force, une élévation, un charme 



LAMARTINE. 73 

que rien ne surpasse, que peut-être rien n'égale. 

Il y a dans l'œuvre de tout poète une part qui 
touche surtout les contemporains et une autre que 
retient surtout la postérité. La première, ce sont les 
choses de virtuosité et de mode, les exceptions bril- 
lantes, les feux d'artifice inattendus, et aussi les 
œuvres où le poète se copie lui-même, sans autre 
nécessité que de retenir Tattention et de continuer 
l'affirmation de sa maîtrise. La seconde, ce sont les 
choses simples et belles, belles parce qu'elles sont 
simples, toujours jeunes parce qu'elles offrent à 
chaque génération l'image de sa jeunesse, toujours 
fraîches et brillantes parce qu'elles refleurissent au 
printemps de chaque siècle. Il se trouve, pour la 
gloire de Lamartine, que cette dernière part de son 
œuvre est incomparable. Voilà pourquoi le siècle 
finissant revient à lui; en parcourant les œuvres 
accumulées de ceux qui l'ont tour à tour charmé ou 
amusé, il retient surtout la sienne, parce qu'il y a 
peut-être le plus d'émotion et de sincérité, le plus de 
choses éternelles. 

Voilà ses titres pour le public, qui marque ses 
préférences sans y raffiner et ne s'en donne guère 
les raisons à lui-même. Lorsque la critique y regarde 
de plus près, elle découvre aisément les raisons de 
ce choix. Prenant un à un les traits de cette physio- 
nomie, les précisant et les mettant en lumière, elle 
arrive à reconstituer une des plus belles figures 
d'homme et de poète qui aient jamais paru dans 
aucun pays. 

C'était un fils de pure et vraie race française, un 
Bourguignon de beau sang, de belle santé morale. 



74 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

avec un fond de droiture et de raison contre lequel 
ne devaient jamais prévaloir tout à fait les caprices 
de sa propre imagination, non plus que les maladies 
de son temps. Regardez-y de près, et vous verrez 
qu'entre tous ses contemporains, Lamartine est en 
somme celui qui a eu le plus de cette qualité fran- 
çaise, si souvent compromise en notre siècle, le bon 
sens. C'est aussi celui dont l'éducation première a 
été la plus saine et d'effet le plus durable. Dans la 
maison natale, près d'un père de noble caractère, 
d'une mère et de sœurs qui réunissaient au com- 
plet les meilleures et les plus charmantes qualités 
de la femme, il a fait pour toute la vie provision 
de souvenirs qui seront la substance de son œuvre. 
Il vénère la forte douceur de la terre natale et de la 
vie de famille, il a le culte de tous les sentiments 
qui donnent sa dignité à l'homme et son prix à la vie. 
Comparez à cette première éducation la jeunesse 
errante de Victor Hugo, cette existence d'enfant de 
troupe, ballottée de pays en pays, tiraillée entre les 
volontés rivales ou même ennemies du père et de la 
mère; la jeunesse de Musset, grandi dans la triste rue 
des Noyers, imprégné d'esprit bourgeois et de dan- 
dysme parisien; la jeunesse de Vigny, sortant d'une 
caste fermée pour subir la dure contrainte du métier 
militaire. Vous reconnaîtrez vite de quel côté se trouve 
l'avantage moral et pourquoi le génie de Lamartine 
puisa dans le sol natal une sève plus riche et plus 
pure. Certes, tout sert au *génie; Victor Hugo prit 
dans les spectacles changeants dont se remplirent ses 
yeux d'enfant un besoin de sensations et d'images qui 
explique en partie sa prodigieuse faculté de vision 



LAMARTINE. 75 

pittoresque; Musset cueillit la fleur de l'esprit pari- 
sien, part exquise de l'esprit national; Vigny dut 
aux longs ennuis de sa jeunesse la noble tristesse 
d'où sortirent les Destinées^ après Servitude et Gran- 
deur militaires. Mais, quel que soit le prix de ces 
images, de cet esprit et de ce stoïcisme, une chose 
vaut mieux encore, je veux dire les émotions néces- 
saires à tous les hommes, inhérentes à leur nature, 
qu'ils reçoivent de la patrie et de la famille, de la jeu- 
nesse et de Tamour. Ils sentent d'instinct le prix de 
ces biens inestimables ; s'ils cèdent à d'autres ivresses 
et s'ils écoutent d'autres chants, ils reviennent tou- 
jours aux poètes qui ont doublé pour eux la première 
joie de vivre et d'aimer. 

Une âme imbue d'une telle éducation en reste 
pénétrée pour toujours. Celle de Lamartine n'admet 
rien de vil ni de bas. Il éprouva l'amour sans en 
médire, et le chanta sans le livrer à la risée; il souf- 
frit sans colère pour ce qui causait ses soufl"rances. 
Gomme il le disait lui-même, tout ce qui tombait 
dans son âme s'épurait à la flamme de ce brasier. 
Emporté par la vie et le besoin de l'action, il eut le 
tort de négliger l'art, et, son inspiration restant tou- 
jours aussi haute, il la traduisit trop vite, sous une 
forme qui en trahissait la beauté persistante par les 
négligences et les à-peu-près. Mais les Méditations 
restaient, et au seuil de la vieillesse il retrouvait 
au même degré l'inspiration et l'art de ses premiers 
chants, pour y concentrer tout le sens d'une longue 
vie, dans la Vigne et la Maison^ supérieur au Lac lui- 
même, et le plus beau poème peut-être qu'ait produit 
la poésie lyrique. 



76 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Il fut homme politique; redoutable épreuve des 
poètes, surtout en notre temps. S'il n'avait pas atteint 
dans ses vers le plus haut degré de sublime auquel 
puisse arriver le génie humain, ne Taurait-il pas réa- 
lisé par un seul acte de sa vie? Le jour où, devant 
THôtel de Ville, dans un cercle de baïonnettes et les 
balles sifflant autour de sa tête, il incarnait en sa per- 
sonne le drapeau de la patrie, lorsqu'il le sauvait 
par sa seule puissance de son nom et de sa parole, 
ne devint-il pas en quelques heures Tégal de tous 
ceux que le courage et le génie ont rangés parmi les 
chefs de Thumanité? Ici encore, comparez-le, dans le 
présent ou dans le passé, à ses plus célèbres rivaux, à 
tous les hommes de pensée qui ont voulu être hommes 
d'action, qui l'ont été ou qui ont cru l'être et vous 
verrez de quel côté se trouve l'avantage. Il n'est pas 
inutile de rappeler, après cette journée inoubliable, 
que ce rêveur, cet utopiste, ce lyrique, eut, au cours 
de sa vie politique, plus d'idées pratiques, de vues 
d'avenir, de sens patriotique, d'intelligence des 
nécessités écomiques et sociales, surtout plus de 
générosité sans duperie, de loyauté sans naïveté, que 
les politiques de profession et de carrière. Où les 
autres méconnaissaient le présent, il voyait et mon- 
trait l'avenir; son éloquence était pleine de ces éclairs 
qui, dans la nuit, inondent d'une nappe de lumière 
jusqu'aux extrémités de l'horizon, faisant discerner 
en un instant le port oul'écueil, la route ou l'abîme. 
Il disait : « Les partis, blancs, rouges ou bleus, ne 
sont que des passions, et des passions haineuses, et 
honteuses, et féroces, exploitant en riant quelques 
sentiments généreux et nobles «.Il défendait les che- 



LAMARTINE. 77 

mins de fer contre les railleries de Thiers, voyait 
poindre le second Empire au bout du cortège qui 
ramenait les cendres de Napoléon I", prédisait la 
guerre de 1870 et la Commune à propos de la loi sur 
les fortifications de Paris. Il s'écriait, à propos de 
Tunité italienne : « Une Prusse du Midi!... C'est assez 
d'une î » Et encore : « Si l'unité italienne s'accomplit, 
la guerre entre la France et l'Allemagne aura deux 
champs de bataille au lieu d'un ». 

Mais je ne t^oulais parler que de Lamartine poète. 
Le privilège et l'honneur des lettres, c'est que, dans 
ce qu'elles ont de durable, un moment arrive tou- 
jours où elles défient la négation et rallient les enthou- 
siasmes, tandis qu'il n'est pas une seule mémoire 
d'homme d'État où la controverse n'ait toujours à 
s'exercer. Il est si difficile, dans une gloire de chef 
d'armée ou de nation, d'établir une juste balance 
entre le bien réalisé et la part d'erreur, de crime ou 
de folie qui s'y mêle ! Dans l'oeuvre de Lamartine, il 
n'y eut rien que de pur et, par surcroît, cette beauté 
morale se retrouve dans sa vie. Rappelez-vous les 
deux termes extrêmes de cette existence, la pauvre 
maison natale de Milly et l'asile de vieillesse, le chalet 
de Passy, représentez-vous la physionomie du poète 
à ces deux dates, l'enfant de génie, courant les col- 
lines avec les petits pâtres, communiant avec la 
nature, ouvert à tous les souffles purs, et le grand 
vieillard foudroyé, l'homme qui avait afi'ronté le lion 
populaire, plus terrible que le sphinx antique, faites 
la synthèse de cette figure et de cette carrière, puis 
demandez-vous si, dans l'histoire universelle de la 
poésie, il y eut jamais une figure de poète plus com- 



78 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

plète et plus belle, plus vivante, plus largement sym- 
bolique, même au temps où, à Taurore de la civilisa- 
tion grecque, dans la jeunesse du monde, Homère pro- 
menait sa vieillesse aveugle à travers Tlonie. 

15 août 1893. 



MILLY ET SAINT-POINT 

Je venais d'écrire Fétude qui précède, lorsque, traver- 
sant la Bourgogne, je visitai Milly et Saint-Point. Je repro- 
duis ici les notes suivantes, prises sur place. 

MacOxN. — Au bord de la Saune, en face d'une 
mairie d"un joli style Louis XV, s'élève la statue de 
Lamartine par Falguières. Le poète est drapé dans le 
manteau romantique, des tablettes à la main, l'œil 
au ciel. Quelque peu alourdie dans le bas par les plis 
de l'étoffe, la silhouette est, en haut, d'un mouvement 
heureux, qui rappelle l'élégance aisée de l'homme 
et sa distinction naturelle. La tête se dégage, fine 
et bien posée, sur un corps jeune. Le piédestal est 
très élevé et c'est bien ainsi que doit être présentée 
une image de Lamartine, loin de la terre, près du 
ciel . Malheureusement , cette élévation ne permet 
pas de voir nettement la tête oii l'artiste a dû con- 
centrer son application et dont la beauté, physique 
et morale, lui offrait un rare modèle. De coté, cepen- 
dant, le profil de bronze s'accuse sur le bleu du ciel, 
avec son demi-sourire et cette fierté qui ne traduisait 



MILLY ET SAINT-POINT 79 

pas la morgue, mais la distinction dune àme coura- 
geuse et bonne. C'est là, au bord de cette rivière, 
que le jeune homme débarquait, au retour de ses 
premiers voyages, attendu par son père, de là 
qu'il regagnait la maison natale où Fattendaient sa 
mère et ses sœurs, tantôt dans la tristesse de ses 
premiers écarts, tantôt dans la joie de ses premiers 
succès. 

On y arrive, à cette maison natale, par des rues 
étroites et montueuses, toujours fraîches dans la 
chaleur d'août. Elle se trouve au sommet de la colline 
qui porte Màcon, à deux pas d'une petite place silen- 
cieuse et ombragée de tilleuls, que bordent une église 
sans caractère et un bel hôpital. C'est un vaste logis, 
tout un îlot de maisons, diverses d'âge et de style, où 
plusieurs branches d'une même famille vivaient côte 
à côte, réunies et séparées. Le poète est né dans la 
partie la plus ancienne, celle qui ouvre sur une 
ruelle par une petite porte du xvi^ siècle. S'il ne nous 
l'avait dit lui-même, nous devinerions par la seule 
vue de cette part d'habitation, fort modeste dans un 
ensemble luxueux, que son père, cadet peu fortuné, 
eut d'abord une existence étroite. On n'y pénètre pas; 
la porte est close comme les volets de tout le logis. 
Sur la façade, une inscription brille au soleil et rap- 
pelle la naissance du poète. Dans cette ruelle déserte, 
au milieu de ce silence, sur cette maison fermée, 
cette plaque de marbre, faite pour rappeler une nais- 
sance, éveille l'idée d'un tombeau. 

MiLLY. — En quittant la station de Saint-Sorlin, un 
sentier traverse une petite vallée, verte et fraîche, où 
des moulins, des maisons de plaisance, des fabriques, 



80 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

alignés au bord d'un ruisseau, forment un paysage 
gracieux. Le contraste s'accuse, d'autant plus net, 
avec la ligne de collines jaunes, sans arbres, plantées 
de vignes et coupées de murs en pierres sèches, sur 
laquelle on aperçoit bientôt Milly, surmonté d'un 
petit clocher. Le village s'étend à mi-côte, en ligne 
droite; formé de quelques maisons basses, il semble 
d'autant plus humble, qu'il est bâti dans un pli de 
terrain. Ces maisons sont d'aspect très pauvre de 
loin, presque misérable de près; lorsque, après une 
rude montée par un sentier étroit et pierreux, on 
pénètre dans le village, tout y dénote l'existence 
humble et pénible du paysan. 

Voici l'église , humble entre les plus humbles 
églises de campagne. Elle est abandonnée et l'on 
n'y célèbre plus régulièrement le culte; aujourd'hui, 
15 août, jour de grande fête, l'autel est nu. Sur 
les murs verdis par l'humidité, aucun ornement. 
Devant l'église, s'étend une petite place et, au bout, 
par-dessus un mur de clôture, on aperçoit le jardin 
au milieu duquel est bâtie la maison de Lamartine. 
Au milieu de la place, sur une colonnette, le buste 
du poète, par Adam Salomon, avec la date de 1874 
et une inscription rappelant que ce petit monument 
a été élevé « par les habitants de Milly ». Ainsi la 
rancune paysanne dont M. Emile Montégut ' avait ici 
même recueilH l'expression « (on ne veut pas élever 
une statue à un homme qui doit »), cette rancune a 
fléchi; sans doute parce que, depuis, tout a été payé. 

Une vieille porte, sous un arc à plein cintre por- 

1. Emile Montégut, SoMi-ewà-s de Bourgogne, 1874, xxin. 



MILLY ET SAINT-POINT. 81 

tant un écusson effacé, donne accès dans une cour, 
au fond de laquelle s'élève la maison. Avec le sou- 
venir des Confidences, on voit au premier coup d'oeil 
que l'aspect de la cour, et du jardin qui lui fait 
suite, a bien changé depuis Lamartine. De son 
temps, cette cour était simple, rustique, pauvre; la 
voilà soignée, bourgeoise, cossue, bien sablée, avec 
des pelouses de gazon et des massifs de fleurs, des 
sièges de fer venus de Paris. Il en est ainsi, nous dit 
le jardinier qui me conduit, depuis 1863, où le poète 
dut vendre sa maison. Celle-ci, en revanche, a con- 
servé sa physionomie extérieure. Elle est basse, à un 
seul étage, carrée et couverte de tuiles, avec des 
murs noircis au nord et dorés au midi. Au-dessus 
d'un perron de cinq marches s'ouvre une porte élé- 
gante de style Louis XVI, et, sur chaque façade, trois 
hautes fenêtres laissent apercevoir les poutrelles d'un 
plafond à la française. L'étage unique, jadis grenier, 
est très bas, avec de petits balcons, sur corbeaux de 
pierre, d'un joli effet. Le poète habitait une chambre 
située à l'angle nord-est et un lierre touffu, planté 
par sa mère, tapisse ce côté de la maison. C'est jour 
de fête; toute la famille, maîtres et domestiques, est 
allée entendre la messe à Saint-Sorlin, et il est 
impossible d'entrer. Mais, dit le jardinier, dans l'inté- 
rieur, réparé et meublé à neuf, rien ne rappelle plus 
le temps de Lamartine. 

Il faut donc se borner à voir le jardin et l'horizon 
qui l'entoure. Ce jardin lui-même a bien changé; 
la charmille de « sept tilleuls » a disparu; une dis- 
position savante a remplacé les simples carrés d'au- 
trefois; des vieux arbres, il n'y reste plus que quel- 

6 



82 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ques sapins, à travers lesquels pleure doucement 
cette petite voix que fait la brise à travers leurs 
brindilles. A Fouest et au midi, c'est le penchant 
arrondi d'une double colline en forme de cirque, cou- 
verte de belles vignes jusqu'à mi-hauteur et cou- 
ronnée au sommet, parmi les rochers et les buis, 
d'un boqueteau de chênes. Au nord, des plans 
échelonnés de collines basses offrent un paysage 
plus riant et parsemé de villages, de fermes et de 
châteaux : 

Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain. 

Par-dessus le mur du jardin, le buste du poète, 
érigé sur la place, domine l'enclos et regarde. 

C'est tout, et la meilleure part d'une jeunesse pleine 
de rêves a tenu dans ce petit espace; elle s'y est 
imprégnée de la poésie qui s'exhalait, pour elle, de 
cette terre, de ces pierres, de cet horizon restreint. 
Pour la sentir, il fallait l'àme de ce poète. En lui- 
même, ce séjour est sans caractère ; pourtant, c'est 
de lui qu'est sortie l'inspiration la plus large et 
la plus humaine du siècle. Le meilleur et le plus 
pur de ce que la terre natale et la vie de famille 
pouvaient produire de tendresse, de douceur et de 
force, dans une âme et un cœur qui s'ouvrent à la 
vie, s'est exprimé sur ce coin de terre. Nulle part 
on ne saurait trouver de preuve plus frappante que 
le génie tire de lui-même tout ce qu'il nous donne 
et que les modèles qu'il traduit en copies admira- 
bles, ne sont que le prétexte de créations dont la 
cause est en lui. Cette nature restreinte a été si vive- 



MILLY ET SAINT-POINT. 83 

mont sentie par Lamartine, qu'il y a pris lo plus pro- 
fond et le plus sincère sentiment de la nature que la 
poésie française ait exprimé ; dans la vie de famille, 
il lui a suffi de trouver une affection, des vertus et 
des exemples communs dans notre pays pour tracer 
de son père, de sa mère, de ses sœurs, de son édu- 
cation une image idéale . Ce pauvre Milly , cette 
simple maison, cette campagne modeste, sont désor- 
mais un lieu sacré. Le poète a vu depuis le Bourget, 
le Léman, l'Italie, la baie de Naples et l'Orient. 
Nulle part, il n'a trouvé de motifs plus émouvants 
que dans l'étroit vallon et sur les collines pier- 
reuses qui contenaient son nid. Et c'est en Italie qu'il 
disait : 

J'ai visité ces bords et ce divin asile 

Qu'a choisis {Jour dormir l'ombre du doux Virgile, 

Ces champs que la Sibylle à ses yeux dévoila. 

Et Cume, et l'Elysée : et mon cœur n'est pas là. 

Mais il est sur la terre une montagne aride,... 

(Il est) un sol sans ombre et des cieux sans couleur, 

Et des vallons sans onde! — Et c'est là qu'est mon cœur! 

Salxt-Point. — Après le site pierreux de Milly, 
c'est un soulagement physique de suivre, après Cluny, 
la fraîche vallée, bordée de peupliers, d'aulnes, de 
haies vives, qui conduit à Saint-Point. Entre une 
double ligne de collines couvertes d'arbres sombres, 
châtaigniers et chênes, ondulées et régulières comme 
des vagues, la route court, blanche et droite, le long 
des prés d'un vert intense, semblables à un velours 
épais. A deux lieues de Cluny, Saint-Point se dégage 
tout à coup derrière les rideaux d'arbres et apparaît à 
droite, sur un petit plateau détaché de la chaîne des 



8i NOUVELLES ETL'DES DE LITTERATURE ET D ART. 

collines. Si Milly est une simple maison bourgeoise, 
Saint-Point est un vrai château. La construction est 
basse, massive, sombre, flanquée aux angles de tours 
que Ton a rasées à la hauteur du toit, sauf une, assez 
haute et surmontée d'un toit conique. Un parc entoure 
le château et, tout au pied du mur de clôture, autour 
d'une petite église au clocher roman, on distingue 
un étroit cimetière, semé de simples croix noires, 
avec quelques rares dalles de pierre blanche. Ainsi 
les deux gîtes préférés du poète des Méditations et 
des Harmonies^ de celui qui, après le Génie du chris- 
tianisme, vint offrir aux âmes Tinspiration religieuse 
que Chateaubriand leur avait fait espérer, sont bâtis 
à côté d'une église, appuyant contre elle le foyer de 
famille, à la vue toujours présente de Tautel. 

De la route, par une pente très raide, on descend 
jusqu'au village de Saint-Point, qui groupe dans un 
vallon étroit quelques maisons insignifiantes, et un 
sentier tout aussi raide, escaladant la colline qui se 
relève brusquement, conduit au château. Tandis que 
je monte ce sentier, sous le soleil ardent qui me suit 
depuis Mâcon et Milly, la cloche de la petite église 
sonne à toute volée. Comment ne pas se rappeler les 
vers de Lamartine, inspirés par cette même cloche? 
Comment ne pas évoquer le souvenir du convoi, qui 
gravissait cette même pente à travers la neige, le 
4 mars 1869, et la vision du cercueil porté vers la 
tombe, comme une barque gagnant le port, aux sons 
que le poète interprétait d'avance? 

Moi, quand des laboureurs porteront dans ma bière 
Le peu qui doit rester ici de ma poussière; 
Après tant de soupirs que mon cœur lance ailleurs, 



MILLY ET SAINT-POINT. 85 

(juand des pleureurs gagés, froide et banale escorte, 
Déposeront mon corps endormi sous la porte 
Qui mène à des soleils meilleurs, 

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, 
Aux sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne, 
Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon ; 
Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe. 
Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe 
Au- seuil libre d'une prison! 

Ce n'était pas une « froide et banale escorte de pleu- 
reurs gagés » qui composait le cortège; si les Pari- 
siens y étaient rares, les habitants de la vallée sui- 
vaient en foule, village par village, leurs curés en 
tête, et ils pleuraient sincèrement K 

Au débouché du sentier sur le plateau, une chapelle 
funèbre apparaît : c'est là que Lamartine repose, entre 
sa mère et sa femme, à cùté de sa fille. Cette chapelle 
est simplement formée dune large baie gothique; elle 
est sans porte et s'ouvre sur le ciel. Au fronton, cette 
inscription : Speravit anima mea; au fond, le buste du 
poète; en avant la statue de sa femme, couchée sous 
le suaire et tenant V Imitation sur sa poitrine . La 
petite cloche s'est tue et un chant religieux se fait 
entendre. Bientôt elle recommence à sonner et une 
procession sort de Téglise, derrière la bannière de 
la Vierge. Elle traverse le cimetière en chantant 
VAve Maris Stella et le buste de marbre, tout blanc 
dans Tombre de la chapelle, semble regarder les 
vignerons et les laboureurs, les femmes et les jeunes 



1. Voir le récit ému de ces funérailles dans les Souvenirs siw 
Lamartine de M. Gh. Alexandre et, surtout, dans les Ëntr'acles 
de M. AlexandreDumas, 1" série, 1878, quelques pages admirables 
de simplicité et de sincérité. 



86 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

filles de Saint-Point. A quiconque aime la poésie et, 
croyant ou libre esprit, éprouve Témotion qu'éveillent 
les fêtes religieuses ou se borne à la comprendre, je 
souhaite, s'il va visiter la tombe d'un grand poète, que 
le hasard lui fournisse un spectacle capable de tra- 
duire avec autant de charme, sur cette tombe même, 
les sentiments chantés par celui qui dort là. 

Une petite porte met le parc du château en commu- 
nication avec le cimetière et Féglise; ainsi Lamartine 
pouvait, à toute heure, visiter ses morts et, par ce voi- 
sinage, ils continuaient en quelque sorte à partager 
sa demeure. La grande entrée du parc est un peu plus 
haut, sur le sentier qui monte du village. Ce parc est 
très beau, très soigné et, visiblement, il a beaucoup 
occupé son propriétaire. A Milly, sa maison natale, il 
avait voulu laisser à chaque chose la physionomie à 
laquelle s'étaient habitués ses yeux d'enfant et qui 
lui faisait revivre sa jeunesse. A Saint-Point, domaine 
acquis, il avait orné selon ses goûts personnels une 
demeure qu'il pouvait refaire sans sacrilège. Il y a 
une pièce d'eau sous des saules pleureurs, des allées 
tournantes, des pelouses où des paons promènent 
leurs queues brillantes, des massifs de sapins, arbres 
qu'il aimait, comme Virgile, car ils ont une voix et 
ils chantent comme les poètes, arguta pinus. 

On peut même trouver qu'il a trop cédé à ce goût 
de disposition personnelle, en arrivant au petit porche 
gothique à colonnettes et à clochetons, qui fait 
comme un vestibule extérieur à la porte du châ- 
teau. Pendant un voyage en Angleterre, il avait 
admiré l'architecture médiocrement pure de style et 
de goût, que l'aristocratie anglaise aime tant pour ses 



MILLY ET SAINT-POINT. 87 

châteaux. Il lui avait fallu, à lui aussi, un peu de 
gothique flamboyant pour Saint-Point et au retour, 
sur ce château massif, mais de fier et robuste aspect, 
il avait plaqué ce gothique trop léger pour lui et 
plus troubadour que féodal ^ 

Non seulement un porche, mais un long balcon à 
trèfles, de même style, court sur la façade. Passe 
encore pour celui-ci; style à part, il forme une sorte 
de promenoir, qui prolonge la demeure à Tair libre et 
double l'agrément de la campagne, en permettant de 
vivre en môme temps au dehors et au dedans. Et 
puis, la glycine et la vigne vierge ont tapissé la façade, 
et le faux goût des additions anglaises disparaît sous 
leur manteau. 

Aussitôt entré dans le vestibule, à droite, s'ouvre 
une sorte de caveau voûté en ogive. Il a été aménagé 
en salle à manger et, entre des boiseries Louis XV, 
se déroulent des bergerades peintes en camaïeu, dans 
le goût de Boucher. Ici ce mélange de styles est des 
plus gracieux. Un escalier tournant, aux murs garnis 
de belles tapisseries, conduit au premier étage et, 
par une salle de billard, on arrive au salon. Vieux 
meubles, la plupart de style Louis XVI, portraits de 
famille, toiles, miniatures, dessins, souvenirs de tout 
genre y forment un ensemble plein de goût, qui 
atteste avec le respect du passé, le culte de la famille 
et d'une grande mémoire. Dans le demi-jour d'une 
bibliothèque voisine, le buste en marbre de Lamar- 
tine, par le comte d'Orsay, est disposé entre des 
fleurs, comme sur un autel. 

1. Voir Correspondance de Lamartine, t. III, p. 186; et F. 
Reyssié, la Jeunesse de Lamartine, p. 336. 



88 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D ART. 

A la suite du salon viennent la chambre à coucher 
elle cabinet de Lamartine; celui-ci, dans une tou- 
relle, dominant Téglise et le cimetière, réduit sombre, 
où il a tant écrit, au milieu de ses souvenirs intimes, 
des livres de sa mère, de ses poètes préférés. Partout, 
à Tordre et à l'arrangement, on sent la main d'une 
femme, gardienne pieuse de ce sanctuaire de gloire. 
Tout a été exactement laissé dans Tétat où Lamar- 
tine, à son dernier séjour, avait quitté le château. 
Voici, dans la chambre à coucher, une rame de 
papier, dans son enveloppe bleue à moitié déchirée 
par sa main, et, sur une table, une poignée de petits 
objets quil avait retirés de sa poche. Dans le cabinet, 
ses dernières plumes sont à leur place et les der- 
niers livres qu'il ait feuilletés se trouvent à Tendroit 
où il les avait déposés. 

On me permet de regarder longuement. Sur la ten- 
ture en cuir gaufré de la chambre à coucher pend, à 
une cordelière de soie, un sabre que le poète portait 
durant son voyage en Orient. Voici un trophée de dra- 
peaux tricolores, offerts par les gardes nationales de 
France au vainqueur du drapeau rouge ; puis des sou- 
venirs de 1848 : une gravure populaire représente le 
membre du gouvernement provisoire, à cheval, se ren- 
dant à l'Hôtel de Ville, au miheu des acclamations 
populaires. Quelques miniatures surtout retiennent 
l'attention. Ce sont des portraits de famille, et leurs 
rapports de ressemblance ou de contraste avec la phy- 
sionomie du poète leur prêtent un vif intérêt, d'au- 
tant plus que, pour quelques-uns d'entre eux, ils'esl 
plu à décrire souvent leurs modèles. 

D'abord sa mère. Il emportait cette image partout 



MILLV ET SAINT-PUINT. 89 

avec lui et la suspendait devant ses regards. Elle 
représente une jeune femme au teint blanc et rosé, 
aux yeux noirs, vifs et doux. Un petit bonnet blanc 
cache à moitié les cheveux noirs, une robe brune 
à longs plis enveloppe la taille. Ce vêtement modeste, 
qui a la simplicité austère d'un costume religieux, ne 
parvient pas à dissimuler le charme discret de jeu- 
nesse et de grâce, la puissance de vie qui se déga- 
gent de cette image. La créature de tendresse, de 
dévouement et de piété que révèlent les Confidences 
et le Manuscrit de ma mère est là tout entière. Le 
haut du visage rappelle les traits- de son fils; le bas 
est moins accentué. 

L'énergie, le poète l'a reçue de son père, dont la 
figure mâle rappelle le gentilhomme, le soldat et 
l'homme des champs. Construite à larges plans et 
haute en couleur, elle est couronnée de cheveux sans 
poudre, bruns, courts et frisés. Le menton est ferme 
et marqué comme celui de son fils. A la boutonnière, 
la croix de Saint-Louis. 

Puis la femme du poète. Un teint rose, des cheveux 
bruns, disposés à la mode de la Restauration, un 
front élevé, de grands yeux, une bouche gracieuse, 
une grande finesse dans les traits arrondis forment 
un ensemble d'une remarquable beauté. L'expression 
est discrète et sérieuse. C'est la compagne réservée 
dans les jours de gloire, dévouée dans les années 
(l'épreuve, partageant les douleurs de son mari plus 
encore que les joies, ne lui causant jamais un cha- 
grin et allégeant les douleurs qu'il lui apportait. 

Au moment où je vais partir, le domestique qui 
m'accompagne me demande de laisser mon nom, 



90 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

pour le remettre à la comtesse de Lamartine, 
« Madame Yalentine », comme on l'appelle dans tout 
le pays. C'est elle qui consacra sa jeunesse à la vieil- 
lesse du poète, sa fortune à sa pauvreté, qui l'aida 
par son aide multiple et discrète à sortir peu à peu 
de ses gigantesques embarras de fortune, le soutint 
dans le terrible labeur par lequel il essaya, vingt 
années durant, de dégager sa signature, lui ferma les 
yeux et, aujourd'hui, conserve sa demeure et veille 
sur son tombeau. Mme de Lamartine veut bien 
exprimer le désir de me voir et je suis introduit près 
d'elle. J'étais venu chercher ici la trace du poète. Je 
suis devant celle qui, avec sa mère et sa femme, Ta 
le plus et le mieux aimé. Elle a ses traits et elle 
exprime le culte de sa vie. Tout ce que j'ai éprouvé 
depuis le matin se résume et se fortifie dans un 
entretien où, par elle, j'ai senti présente et vivante 
l'àme éparse qui flottera toujours sur Milly et Saint- 
Point. 



J.-J. WEISS 



Les lecteurs de cette Revue * ne s'étonneront pas 
d'y trouver encore le nom de J.-J. Weiss. Il méritait 
ici une attention particulière, car nul plus que lui ne 
lut de la maison. Dès le premier jour, il avait prêté à 
Eugène Yung l'appui de son nom et de son talent : 
ils appartenaient à la même génération et à la même 
école; ils avaient les mêmes idées, c'est-à-dire un 
même amour de la liberté et le goût d'une même 
tradition littéraire. Entre les hauts et les bas de sa 
carrière accidentée, c'est ici que Weiss venait de 
préférence s'expliquer avec ses amis et ses ennemis, 
payer ses dettes de reconnaissance et de rancune, 
épancher sa résignation ironique et confier au public 
ce qu'il avait appris de nouveau sur les bizarreries 
de l'existence. C'est ici que l'enfant de troupe du 
régiment de Bontemps déposa son sac après sa der- 
nière étape. 

1. Cette étude a été publiée d'abord dans la Revue politique 
et littéraire {Revue bleue). 



92 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Il n'y a pas longtemps que nous possédons à son 
sujet les éléments d'une opinion complète. Il n'avait 
guère publié de livres; après avoir écrit, comme il le 
disait lui-même, la valeur d'une dizaine d'in-folio, il 
ne laissait à sa mort que trois volumes *. Un ami cou- 
tumier de ces sortes de services envers la littérature 
ou lart, et qui entoura ses derniers jours d'une déli- 
cate sollicitude, le prince Stirbey, et une sœur 
accourue près de lui, pour ne plus le quitter, aux 
premières atteintes de la maladie, s'occupent de 
réunir dans son œuvre ce qui mérite de durer. Quatre 
volumes de ce choix très varié ont déjà paru ^ Les 
deux éditeurs ne se nomment pas, mais ils me par- 
donneront de dire à qui le public est redevable du 
service qu'ils lui rendent. 



Pour la plupart des hommes, le caractère que la 
vie dégage de leur nature est la résultante de l'exis- 
tence entière. Chez Weiss, c'est surtout l'enfance et 
la jeunesse qui déterminèrent les traits principaux 
de sa physionomie. Je ne crois pas que l'on puisse 
recevoir plus profondément que lui l'empreinte de 
ces deux âges. Il se trouva, par surcroît, que sa pre- 
mière éducation fut la plus forte qui agisse sur l'être 
humain, celle du régiment. Au moment où l'approche 

1. Essais sur l'histoire de la littérature française, 1865; Au 
pays du Rhin, 1886; le Théâtre et les Mœurs, 1889. 

2. Autour de la Comédie-Française, 1892 ; A propos de théâtre; 
Sur Gœthe, avec une préface de M. Francisque Sarcey; Combat 
constitutionnel, 1893. 



J.-B. WEISS. 93 

de la mort comiiiençait a uoscurcir son intelligence, 
il retrouvait le meilleur de sa verve pour raconter en 
quelques pages, délicieuses de sincérité et de fraî- 
cheur, les années où il avait grandi, en capote grise 
et en pantalon rouge, « sous les enseignes du roi ». 
De ce temps, il n'avait gardé que reconnaissance. Il 
y avait pris cet esprit de courage et d'optimisme, 
que le clairon lui soutïlaitdans sa première traversée 
de la France, tandis que vieilles cités et paysages 
toujours jeunes défilaient sous ses yeux, depuis le 
roc de Charlemont battu par la Meuse, jusqu'à la 
mer, aperçue à travers les oliviers, au bout d'un 
grand chemin de Provence. Le chant de Talouette 
gauloise semblait rythmer le récit de cette marche 
joyeuse. Weiss conserva toujours, avec l'amour de 
l'uniforme et du drapeau, la notion nette des senti- 
ments qui font les armées. Il saisissait plus tard 
toutes les occasions de les exprimer. La vue d'un 
régiment, français ou étranger, lui donnait un frisson 
délicieux de souvenir; il louait ou critiquait en con- 
naisseur l'aspect de ces soldats, ce qu'il révélait, ce 
qu'il faisait craindre ou espérer. Devant un défilé 
prussien, sa mémoire évoquait aussitôt « un de nos 
régiments africains du temps de Louis-Philippe, 
tenue de route, la gamelle collée au sac, les deux 
pans de la capote relevés, la guêtre blanche, le dra- 
peau dans l'étui, la casquette rouge brillant au 
soleil », et, à trente-cinq ans de distance, il savait 
encore le numéro de ce régiment et le nom du 
colonel. Il déclarait que si c'était « plus lâché et plus 
troupier », cela ne donnait pas à un moindre degré 
l'impression de « la force consciente d'elle-même, 



94 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D'aRT. 

s'avançant paisible, et, devant soi, faisant marcher 
la terreur ». Le premier fond de son caractère, c'est 
l'humeur de Tenfant de troupe, avec sa souplesse 
agile, son courage moitié d'instinct, moitié d'éduca- 
tion, sa gaieté de moineau curieux. 

Puis vinrent le collège et l'École normale. Il y por- 
tait une intelligence déjà ouverte par ses premières 
lectures à bâtons rompus. A la caserne, il avait eu 
dans les mains quelques écrivains du dernier siècle, 
petits et grands. Tragédies et contes de Voltaire, comé- 
dies etromansde Marivaux, petits vers de Dorât et de 
Parny, ce seront désormais pour lui des « délices », 
des modèles de raison, d'esprit, de grâce, de ten- 
dresse sans sensiblerie, de force voilée. Les auteurs 
français plus anciens qu'il aimait également, c'étaient 
ceux qui ressemblaient le plus à ceux-là ou qui réa- 
lisaient à un degré supérieur des qualités du même 
genre; ainsi Racine, qu'il préférait à Corneille, et 
Regnard, dont le vers l'enchantait, plus encore que 
celui de Molière. L'éducation du temps était, avant 
tout, classique et libérale; de 1830 à 1850, le premier 
article du credo universitaire, c'était que, sans l'étude 
de l'antiquité, il est impossible de devenir un « hon- 
nête homme », d'acquérir la notion du vrai et du 
beau, l'art de raisonner juste, de bien écrire et de 
bien parler; le second, que les meilleures qualités de 
l'esprit français et l'esprit moderne tout entier se 
résument dans la littérature des deux derniers siè- 
cles. Weiss emporta donc du collège l'amour de l'an- 
tiquité et de la littérature classique; il ne cessa plus 
de croire qu'elles seules donnent à l'esprit l'élégance 
et la souplesse, comme faisaient pour le corps ces 



j.-j. wEiss. 95 

u danses mortes », menuet et gavotte, dont l'ensei- 
gnement est perdu et qu'il regrettait. L'École nor- 
male acheva de diriger ses préférences dans ce sens. 
Pour savoir comment se formèrent ces promotions 
de 1848 à 1850, qui comptèrent un nombre surpre- 
nant d'hommes distingués, lisez Etienne Moret de 
M. Francisque Sarcey; vous y trouverez une exacte 
analyse de leur trempe intellectuelle et morale. Elles 
avaient la passion de la justesse, de la précision, de 
la sobriété, partant le mépris de la phrase, l'aversion 
pour tout ce qui ne peut pas se démontrer, pour les 
systèmes ambitieux et vagues; par-dessus tout, elles 
prétendaient à l'indépendance d'esprit. Le roman- 
tisme touchait alors à sa fin; il n'avait réalisé qu'en 
partie ses ambitions; il s'était montré bavard et 
emphatique. Aussi les normaliens de 1848 ne l'ai- 
maient-ils guère et ils n'acceptèrent jamais qu'avec 
force réserves ce qu'il avait apporté de durable. Vol- 
taire était leur dieu, et, au-dessous, les écrivains qui 
disent en peu de mots des choses précises comme 
Stendhal. Sur l'enfant de troupe espiègle et chauvin 
qu'était Weiss se greffèrent un classique et un Fran- 
çais du dernier siècle. 

Comme le régiment, le collège et l'école ne lui lais- 
sèrent que de bons souvenirs. Quant à la société, ce 
qu'il en connaissait par la vie intime, la rue, la litté- 
rature lui semblait agréable et sain. Il aimait les 
comédies de Scribe, les romans de Dumas père, les 
mœurs bourgeoises; il ne détestait pas la politique du 
juste milieu; il trouvait dans tout cela des qualités 
françaises, l'esprit, la clarté, la bonhomie, l'honnêteté. 

Ses ambitions personnelles n'allaient pas très loin. 



96 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Comme la plupart de ses camarades d'école, il ne 
songeait qu'à mener Texistence modeste et suffisam- 
ment intéressante du professeur; il espérait y satis- 
faire en même temps ses goûts de bien-être bourgeois 
et ses préférences intellectuelles. A la manière dont 
il traçait, trente ans après, un programme d'existence 
au normalien débutant en province, on voit bien 
qu'une perspective de ce genre avait été pour lui le 
bonheur rêvé. C'est que cet esprit libre aimait les 
carrières assurées, la hiérarchie, les distinctions. Il 
voulait avancer régulièrement, devenir professeur de 
Faculté, être considéré dans sa ville, écrire à loisir 
des livres solides et, vers quarante-cinq ans, obtenir 
la croix. Tout cela lui eût été facile vingt ans plus 
tôt; entre 1830 et 1850, il aurait fourni une paisible 
carrière. Malheureusement, les temps avaient bien 
changé. A la République de 1848, à ses enthou- 
siasmes et à ses illusions, succédait brusquement 
un régime positif et brutal, uniquement préoccupé 
de réagir contre l'idéalisme et la liberté. Comme le 
pouvoir, l'administration se montrait despotique et 
inintelligente. A peine pourvu d'une chaire, Weiss se 
trouvait soumis à une autorité maussade; des chefs 
tracassiers lui rendaient la vie dure. Il avait beau se 
soulager par l'ironie ou la colère; bientôt il n'y pou- 
vait tenir et donnait sa démission. 

Cette dure expérience achevait de lui imprimer sa 
marque, en lui laissant le regret de ce qu'il avait 
entrevu durant sa jeunesse ; regret d'autant plus vif 
que les conditions d'existence imposées à son âge mûr 
lui étaient plus antipathiques. Le gouvernement, les 
mœurs et la littérature de la France, en 1847, lors- 



j.-j. wEiss. 97 

qu'il avait vingt ans, il les verra toujours à travers sa 
jeunesse, comme une ère de prospérité, en compa- 
raison de laquelle rien n'est plus que décadence. Il 
ne cessera de regretter le temps « où il y avait la 
sagesse sur le trône, la liberté, la paix et le bonheur 
dans le pays », où florissaient Dumas père et Scribe, 
« ces deux prodiges », et de marquer son aversion 
pour « le système de dureté morale et de brutalité 
de style le mépris sans pitié et sans douceur de la 
nature humaine, Tabus de l'adjectif, l'excès du genre 
descriptif et du procédé énumératif qui composent 
les traits saillants et généraux de notre littérature 
entre 1852 et 1880 ». A ces regrets et à cette antipa- 
thie, s'était jointe, par ses mécomptes de professeur 
mal administré, une rancune furieuse contre l'admi- 
nistration. Il avait senti, « avec toute sa griffe féroce, 
la stupidité administrative, le sot bureaucrate sco- 
laire, le ministre imbécile », et il ne réservait pas 
cette rancune aux seuls bureaux de l'Université; par- 
tout il tenait les gens à paperasses pour « des faquins 
et des cuistres bornés », faisant le mal avec une sot- 
tise prétentieuse. Il procédait à leur égard par cris 
de fureur : « Les bureaucrates! Les corps constitués! 
Les réputations établies, les gens établis, les gens de 
place, les gens de poids, les imbéciles considéra- 
bles! » Il leur en voulait de ses illusions perdues et 
de sa vie manquée. 

Ainsi, l'enfant de troupe, l'amateur de bonnes 
lettres, le Français de vieille race, le bourgeois 
libéral devenait un mécontent et un déclassé. Cet 
être composite se complétait par un célibataire peu 
soucieux de confort intime et d'élégance extérieure. 

7 



NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART. 



Il exprima durant trente ans, comme journaliste, 
les sentiments que Ton vient de voir; il combattit 
gouvernement et administration avec tout lui-même, 
gouailleries de régiment, finesses de lettré, libéra- 
lisme bourgeois, colères de démissionnaire contre les 
gens restés en place. 

iNon qull méprisât la besogne pour laquelle les 
fonctionnaires sont institués. Ce qu'il détestait, c'était 
la manière dont les fonctions étaient remplies; en 
elles-mêmes, il les trouvait utiles, désirables, parfai- 
tement dignes d'un esprit distingué. Il tourna tou- 
jours autour d'elles, avec le désir d'y entrer et, lors- 
qu'il y parvint, il s'y donna de tout cœur. Il n'y 
durait guère. Alors, redevenu journaliste, il regar- 
dait faire ses anciens collègues, les sots inamovibles, 
dont toute l'intelligence s'applique à conserver un 
rond de cuir, et ceux qui, un moment délogés par 
lui, avaient su reprendre la place. Il ruminait tout 
bas le mot de Figaro : « Tandis que moi, morbleu! » 
Il était, à l'égard des administrations publiques, dans 
cet état d'esprit, fort pénible, semble-t-il, à éprouver, 
mais fort amusant à constater, dont le temps pré- 
sent nous offre de curieux exemples. A cette heure, 
nombre d'hommes politiques ont été ministres ou 
chefs de service; avec une joie profonde ils ont signé 
ou préparé des arrêtés; ils ont formé des projets à 
longue échéance. Après une possession plus ou moins 
courte, il a fallu déguerpir et céder la place. Alors 
ont commencé pour eux les ennuis souvent éternels 



j.-j. WEiss. 99 

de l'attente. Ils ont, pour leurs successeurs, les senti- 
ments d'un amoureux éconduit; d'autant plus ulcéré 
contre son rival qu'il a connu l'ivresse de la posses- 
sion, qu'il se souvient et qu'il imagine. Weiss a long- 
temps offert un spectacle de ce genre. 

Journaliste, la ligne qu'il suivit fut plusieurs fois 
brisée, et ce sont toujours les souvenirs de sa jeu- 
nesse qui expliquent ses erreurs de jugement, ses 
vues chimériques , son attachement à des causes 
perdues, ses mécomptes d'ambition. Il avait plus de 
talent, de libéralisme et de clairvoyance qu'il n'en 
fallait pour prendre la tête de l'opposition contre un 
gouvernement despotique et maladroit, plus d'ins- 
truction et de qualités d'esprit qu'on n'en dépense 
d'habitude à faire une belle carrière. Il n'exerça 
pourtant qu'une action médiocre sur l'esprit public 
et ne fît que passer dans les hautes fonctions aux- 
quelles, par trois fois, il lui fut donné d'atteindre. 

Sa campagne au Journal de Paris est restée célèbre. 
Avec moins de tenue académique et plus de vivacité 
que Prévost-Paradol, il dirigeait contre les idées et 
les actes, les hommes et les choses de l'Empire auto- 
ritaire, un feu roulant de critiques et d'épigrammes, 
directes et hardies. Il dénonçait l'arbitraire et signa- 
lait les fautes de gouvernement ou de diplomatie, 
avec une vivacité de jugement, un éclat de raison ou 
d'ironie, une verve de style, qui le mettaient vite au 
premier rang de la presse. Mais il regrettait le temps 
de Louis-Philippe et il se fût accommodé de la liberté 
comme en 1847. Or, la logique de l'histoire n'admet 
guère cette disposition sentimentale et cette tendance 
à remonter le cours du temps. La liberté tend tou- 



100 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

jours à se développer; c'est la paralyser que de vou- 
loir l'enfermer dans des formes anciennes; à chacune 
de ses étapes, il lui faut de nouvelles conditions 
d'existence. Dans notre pays et au point où nous en 
sommes de notre évolution sociale, l'idée républi- 
caine est la seule qui suffise aux nécessités de ce 
développement. Weiss était libéral, mais il expri- 
mait son libéralisme par de tels souvenirs et de 
telles comparaisons, que la majeure partie des libé- 
raux le renvoyait aux « anciens partis ». Lorsque 
l'Empire aux abois essaya du libéralisme comme 
d'un expédient, Weiss crut à la sincérité et à la 
durée de ce changement; il accepta, avec grand 
plaisir, d'être secrétaire général de ministère : voyant 
les orléanistes rappelés dans « les conseils du gou- 
vernement », il croyait la liberté revenue comme au 
temps de Louis-Philippe. La joie qu'il en éprouvait, 
jointe à celle de se voir traiter selon son mérite, 
l'empêchait de comprendre que le mariage de l'Em- 
pire et de la liberté était plus impossible que celui du 
Grand Turc et de la République de Venise. Il devait 
dire plus tard que « la République conservatrice est 
une bêtise » ; il aurait pu trouver plus tôt cette for- 
mule pour l'appliquer à l'Empire libéral. 

La révolution du 4 septembre le détrompa rude- 
ment et le rejeta dans la presse. Cette fois, il s'in- 
quiéta de dire également la vérité à ses anciens amis, 
qui détenaient la République, et aux républicains, 
qui voulaient reprendre leur bien. Rôle absurde, car, 
si l'un des deux partis avait raison en principe, c'est 
celui-là, et celui-là seul, qu'il fallait soutenir en le 
conseillant. Mais Weiss était trop libéral pour prêcher 



J.-J. WEISS. 101 

la réaction, et pas assez pour admettre la République ; 
il se souvenait trop de 1847, où la France lui avait 
paru bien gouvernée, et de 1848, où les républi- 
cains avaient fait des sottises. Somme toute, il était 
surtout tendre à ses anciens amis, qui firent de lui un 
conseiller d'État. Aussi le premier soin des républi- 
cains, devenus les maîtres, fut-il de lui enlever son 
siège. Outre qu'ils en avaient besoin pour eux- 
mêmes, avaient-ils tort en principe? Peut-être eût-il 
été d'une bonne politique de s'attacher Weiss, en lui 
laissant un poste qu'il dominait de très haut; mal- 
heureusement, il ne s'y prêtait guère, car, écrivant 
toujours, il entendait conserver son franc parler et 
aucun gouvernement n'admet qu'on le serve en le 
critiquant. Il redevint donc journaliste, sans que 
cette école l'eût corrigé. Il était trop clairvoyant pour 
ne pas comprendre que ses anciens amis avaient défi- 
nitivement perdu la partie; il le leur disait avec infi- 
niment de justesse et d'insistance. Mais il était trop 
attaché aux idées de modération dont il se trouvait 
pénétré dès 1847 pour admettre le développement 
logique des idées républicaines et il les combattait 
dans leurs applications. Le résultat, c'était que ses 
anciens amis ne lui savaient aucun gré de leur dire 
des vérités désagréables et désormais inutiles, tandis 
que les républicains se trouvaient gênés par lui dans 
leur besogne de façon très importune. Pourtant, 
lorsque Gambetta devint premier ministre, il s'at- 
tacha Weiss comme directeur d'un très important 
service. Esprit libre et désireux d'assurer d'excel- 
lents collaborateurs à un gouvernement pour lequel 
il espérait la durée, il se croyait assez d'ascendant 



102 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

sur son parti pour imposer son choix. Il se trompait 
et ce fut un beau vacarme. Les républicains s'indi- 
gnaient de voir dans un tel poste le conseiller d'État 
révoqué par eux, Tancien fonctionnaire de l'Empire, 
le journaliste d'opposition. Plus jalouse que flattée 
du choix qui élevait un des siens, la presse oubliait 
pour une fois la solidarité professionnelle et blâmait 
avec ensemble le premier ministre; d'autant plus 
volontiers qu'il y avait une consigne générale pour 
l'ébranler. Les gens de « la carrière » étaient les plus 
montés; ils témoignaient au profane introduit dans 
le sanctuaire le mélange contradictoire et divertissant 
de fureur et de dédain qu'ils tiennent en réserve pour 
les cas de ce genre. Le ministère Gambetta ne dura 
pas longtemps; mais il comprenait beaucoup d'hom- 
mes qui tous se croyaient installés à demeure. Que 
de pots au lait brisés! Pour aucun des membres ou 
des auxiliaires du « grand ministère », la chute ne 
fut plus rude que pour Weiss. Il n'était plus jeune, 
il n'avait plus le temps d'attendre une nouvelle 
revanche, l'occasion manquée une dernière fois était 
irréparable. Il le sentait bien et il en souffrit cruel- 
lement. 



Le journalisme a cela de bon que, lorsque l'on a 
gros cœur, il permet de se soulager en parlant tout 
haut, la bouche ouverte. Weiss ne s'en fit pas faute; 
il reprit la plume au plus vite pour régler ses comptes 
avec ceux qui lui avaient témoigné leur bon vouloir 
de façon particulièrement sensible. Il épancha sa 



J.-J. WEISS. 103 

bile, d'un jet brillant et copieux, splendida hilis. Le 
meilleur article de polémique qu'il ait écrit est cer- 
tainement celui qu'il donna, ici même, sous le titre : 
r Esprit philistin; article merveilleux de verve, de 
malice, de force dialectique, et, par endroits, de 
raison. Je ne connais rien qui lui soit comparable 
dans la littérature contemporaine; c'est le ton, l'al- 
lure, le style, la passion surtout des Mémoires de 
Beaumarchais, ou même, pour la franchise de la 
confession personnelle, la rancune contre les hommes 
et la vie, le ton d'orgueil blessé et d'apologie, c'est le 
grand monologue du Mariage de Figaro. Weiss nous 
a donné là, avec le fond de sa pensée, la morale 
qu'il tirait lui-même de son voyage à travers son 
temps. Jugez du reste par ce court passage : « Un 
homme en France naît pauvre, et dans cet avant- 
dernier degré de Téchelle sociale où Ton doit défendre 
sa vie, à chaque minute et pied à pied, contre la sub- 
mersion de la misère, comme le Hollandais défend 
son pollder contre Tassant toujours menaçant du flot 
et du sable; il passe par le collège grâce à d'héroï- 
ques parents qui se privent de tout pour lui; sorti, 
presque mûr, des bancs de l'Ecole, au lieu de s'en- 
gager dans une hiérarchie quelconque, il prend la 
résolution de passer six années encore à cultiver 
dans une retraite silencieuse et indépendante les 
facultés qu'il a reçues de la nature et de la Provi- 
dence. A trente ans, il est tout formé pour les grands 
emplois et pour l'action. Mais justement, à trente 
ans, il se trouve placé par la coutume française et 
par la stupidité des gouvernements français géné- 
ralement quelconques, en face de Tune de ces deux 



104 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

alternatives : ou languir dans l'oisiveté en atten- 
dant qu'il meure dans l'ignominie, ou s'occuper 
d'arrache-pied à renverser le régime établi et à 
devenir sur ses ruines premier ministre. » Le mor- 
ceau est tout entier sur ce ton; il n'est pas court, car 
Weiss en a long à dire, mais il ne traîne pas et le 
même soufïïe l'anime jusqu'au bout. 

Il peut se résumer à peu près ainsi : «J'avais beau- 
coup de talent naturel et d'instruction. Je n'ai pas 
trouvé que l'Université, où, du reste, on me tracas- 
sait, fût un champ suffisant pour mon mérite. Je l'ai 
donc quittée, et j'ai fait mes preuves dans le jour- 
nalisme. Sur cette démonstration, l'opinion et le gou- 
vernement auraient dû me porter d'eux-mêmes aux 
plus hauts emplois et m'y maintenir. Au lieu de cela 
il s'est formé contre moi une coalition de jalousie et 
de sottise. Je suis au bout d'une carrière manquée, 
et mon temps a gaspillé la force que j'étais. » En 
somme, c'est un plaidoyer contre les hiérarchies à 
échelons et à barrières. Weiss estime que le chemin 
de traverse devrait être un moyen normal de par- 
venir, que notre société devrait admettre le déclassé 
de talent à se reclasser beaucoup mieux, que les 
filières ne sont favorable qu'aux sots et gênent 
les gens d'esprit, pour le plus grand dommage de la 
société. Son argumentation est très convaincue, mais 
elle n'est pas convaincante ; comme il lui arrive assez 
souvent, elle repose sur une pétition de principes. 
Dans une société un peu compliquée et périodique- 
ment remuée par les révolutions grandes ou petites, 
les règles d'avancement sont une sauvegarde. Sans 
elles, chaque changement de politique amènerait 



J.-J. WEISS. 105 

aussi un changement complet du personnel adminis- 
tratif, et Ton sait comment les affaires publiques se 
trouvent de cette méthode dans les pays où elle est 
pratiquée. On peut railler nos fonctionnaires, leur 
esprit de routine et de lenteur, leur suffisance, leur 
esprit d'autorité taquine. Le thème est facile et con- 
tient une part de vérité, mais lorsque Ton veut parler 
sérieusement, il faut reconnaître que l'administra- 
tion française dans son ensemble est probe, capable, 
laborieuse, et qu'elle nous permet depuis cent ans 
de nous amuser au jeu des révolutions sans émietter 
la France. Le déclassé est souvent un homme de 
mérite, qui n'a pas trouvé sa voie du premier coup, 
et il peut y avoir grand profit à utiliser ses aptitudes ; 
mais souvent aussi, il possède une mobiUté d'hu- 
meur, un besoin d'indiscipline, un goût de chimère 
qui paralysent son mérite. Il est très vrai que beau- 
coup de gens en place sont des sots, mais cela tient 
à ce que le nombre des sots est illimité, et que, notre 
pays ayant beaucoup de fonctionnaires, la grande 
famille des sots y contribue en proportion de son 
chiffre. Il n'est pas moins vrai qu'il ne suffit pas 
d'être fonctionnaire pour être un sot, ni de n'être pas 
fonctionnaire pour être un homme d'esprit, que 
beaucoup de fonctionnaires sont des gens de pre- 
mier mérite qui auraient marqué partout, et qui, 
avec les qualités par eux consacrées à leurs fonc- 
tions, auraient fait ailleurs une carrière aussi bril- 
lante et plus fructueuse. Que l'on puisse devenir 
ministre, dans notre pays, aussi facilement que l'on 
cesse de l'être, c'est un double mal, résultat d'une 
transition qu'il faut souhaiter aussi courte que pos- 



106 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

sible; le prestige de la fonction y perd, et Tintérêt 
public en souffre; seule, notre humeur nationale, 
mélange singulier d'irrévérence et de respect pour le 
pouvoir, y trouve aliment et matière. Mais la fonc- 
tion de ministre, à laquelle AYeiss ne visait pas — 
n'ayant jamais, que je sache, posé de candidature 
parlementaire, — et l'état de politicien, dont il eût 
repoussé l'étiquette avec mépris, échappent à son 
argumentation. Restent les postes de sous-ministres, 
ceux de secrétaires généraux, de conseillers d'État, 
de directeurs. Il est bon qu'un homme de valeur 
puisse y arriver sans passer par la filière et Weiss a 
fait l'expérience que c'était possible. Ce personnel 
n'est pas et ne saurait être hiérarchisé; mais, par 
cela même, il n'est pas inamovible. Lorsque, par 
ambition, ou, simplement, par docilité aux événe- 
ments, on s'y trouve introduit, le plus sage est d'y 
faire de son mieux et de se dire que cela ne doit pas 
durer toujours. L'aventure finie, on rentre dans le 
rang, pour y rester, si l'on s'y trouve bien, ou pour 
attendre une nouvelle faveur du sort, si l'on a pris 
goût à la chose. 

Sur un point, toutefois, Weiss avait pleinement 
raison : ses camarades n'avaient pas été, comme on 
dit, « gentils » pour lui. La jalousie est la plaie vive 
de la corporation à laquelle il appartenait; on n'y 
admet guère l'élévation du voisin, surtout s'il porte 
beau et s'il monte haut. Dans cette corporation, le 
devoir professionnel, c'est de gloser sur l'événement 
du jour. Autant de motifs pour que le favorisé du 
sort soit houspillé par les moins heureux. La der- 
nière fois surtout, Weiss souleva un concert formi- 



J.-J. WEISS. 107 

dable do railleries. Un des plus caustiques fut Edmond 
About, d'autant plus aigre qu'il ruminait les mêmes 
ambitions que Weiss, et ne pouvait en satisfaire 
aucune. Il disait, avec une ironie où il y avait du sou- 
rire et de la grimace : « On m'a tout proposé, j'ai 
tout accepté, et je n'ai rien obtenu ». Il écrivit donc : 
« Un de nos anciens camarades d'école vient d'entrer 
dans la diplomatie comme un moineau dans une 
cathédrale ». Le mot était méchant et joli; pour ces 
deux motifs, il eut un grand succès. En le relevant, 
Weiss rendit pois pour fèves au bon camarade : « Je 
ne suis pas le seul oiseau de mon espèce, répondait- 
il. Il est de notoriété publique qu'entre 1870 et 1872, 
M. Edmond About s'est beaucoup agité pour être cet 
oiseau-là. » C'était vrai, et la riposte valait l'attaque, 
mais la galerie renvoyait les deux camarades dos à 
dos. About a dépensé autant d'esprit dans le journa- 
lisme que dans la littérature, mais il avait le tort de 
croire que l'esprit suffit à tout; il était patriote et 
libéral, mais sa carrière politique est une suite de 
sauts de carpe; on peut tenir pour certain que, préfet, 
député ou diplomate, il aurait commis de mémo- 
rables maladresses. Weiss avait autant d'esprit, de 
patriotisme et de libéralisme qu'About; avait-il beau- 
coup plus de sens pratique? Ceux qu'il appelait 
les snobs et les philistins, c'est-à-dire le public, 
n'avaient pas tout à fait tort lorsqu'ils le croyaient 
peu fait pour obtenir ou conserver certaines fonc- 
tions. Il avait beau répondre qu'il était plus régulier 
et plus mandarin que tous les suiveurs de filière, 
car il avait passé plus d'examens, entassé plus de 
diplômes et fait plus d'études générales ou spéciales. 



108 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

La question n'était pas là. Outre que ses grades et 
même ses études n'avaient pas un rapport néces- 
saire avec les fonctions traversées par lui, ce n'est 
pas faute de grades qu'il avait été évincé, mais pour 
l'incertitude de sa politique, à un moment où la fer- 
meté simple des convictions chez les fonctionnaires 
était le premier besoin du parti républicain. 



Entre 1870 et 1882, Weiss avait mené sa plus bril- 
lante campagne de journaliste, campagne de par- 
tisan et de franc-tireur, hardie, brillante et stérile, 
toute en escarmouches et en pointes d"avant-garde. 
Courant le pays, il était passé d'un camp dans l'autre, 
libéral ou autoritaire, réactionnaire ou républicain, se 
battant pour son compte, selon son caprice et son 
humeur. Or, en politique, si Ton ne vise pas toujours 
un but, et rien qu'un, on s'use sans profit pour per- 
sonne et au grand détriment de soi-même. Weiss fit 
de cette vérité une épreuve particulièrement con- 
cluante. En 1882, il dut renoncer non seulement aux 
fonctions, mais au journalisme politique; à force de 
souplesse et d'agitation inutile, il n'avait plus d'auto- 
rité. J'ai rappelé à son sujet le Figaro de Beaumar- 
chais. C'est encore avec les mots fameux du Barbier 
et du Mariage qu'à ce moment de sa carrière on le 
définirait le mieux. Lui aussi avait vu que « la répu- 
blique des lettres était celle des loups, toujours armés 
les uns contre les autres », et que ses confrères 
se livraient au mépris commun par « leur risible 
acharnement » ; lui aussi était « fatigué d'écrire, 



J.-J. WEISS. 109 

ennuyé de soi, dégoûté des autres »; lui aussi, 
quoique parfait honnête homme, était devenu « équi- 
voque à tout le monde » ; lui aussi avait été « ambi- 
tieux par vanité, laborieux par nécessité », et, plus 
que jamais, il aurait été « paresseux avec délices ». 
Malheureusement, il était « léger d'argent », et il 
fallait vivre. Ne pouvant plus être journaliste poli- 
tique, il se fit critique littéraire. C'avait été son pre- 
mier métier, ce fut le dernier. Par un mélancolique 
recommencement de la vie, à Theure où tout allait 
finir, ce qu'il avait jadis considéré comme un appren- 
tissage, ce qu'il avait abandonné, avec quelque dédain, 
pour une littérature plus digne d'un homme d'ac- 
tion, devenait son suprême recours et son dernier 
but. Il accepta le feuilleton dramatique du Journal 
des Débats. 

Avait-il ce qu'il fallait pour y réussir? En partie. 
Depuis le commencement de notre siècle, c'est-à-dire 
depuis que la critique a pris une notion nette de ses 
moyens et de son objet, tous les critiques peuvent se 
ranger en deux catégories. Les uns ont apporté dans 
leur profession un ensemble d'idées générales, les 
autres n'y ont mis que leur humeur. Sainte-Beuve et 
Jules Janin représentent le plus nettement ces deux 
familles d'esprits, et l'importance que nous accor- 
dons aujourd'hui à chacun d'eux marque bien la 
valeur de chacune d'elles. Weiss n'avait eu toute sa 
vie que des impressions, dominées par les goûts per- 
sistants de sa jeunesse. Il porta dans la critique 
théâtrale cette façon de sentir, avec ses avantages et 
ses inconvénients. 

Il avait beaucoup de respect pour la critique dog- 



HO NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

matique, et il lui tirait sa révérence avec un respect 
sincère. Il en donnait même cette définition concise 
et juste : « Entre les cent manières possibles de con- 
cevoir et de pratiquer la critique, la plus ancienne- 
ment connue est encore la plus immédiatement pro- 
fitable pour le public, pour fart, et surtout pour les 
auteurs, quoique ceux-ci l'aient fort en grippe. La 
critique dont je veux parler suppose qu'il y a un 
beau et un système du beau; elle consiste à juger les 
œuvres et à en signaler les défauts et les qualités 
d'après des règles fixes qu'elle peut interpréter avec 
plus ou moins de largeur, mais qu'elle ne perd 
jamais de vue. » Rien de plus net; mais, cette cri- 
tique-là, Weiss ne la pratiquait guère. Qu'il y eût un 
beau et un système du beau, c'était pour lui une 
théorie acceptée, mais non suivie, comme pour ceux 
qui professent une religion sans la pratiquer. 11 
jugeait avec ses goûts et écrivait avec son imagina- 
tion. 

Il aimait beaucoup le théâtre. C'était, avec l'his- 
toire, le genre littéraire dont il s'était le plus occupé 
jadis, au temps de son apprentissage, lorsqu'il se 
préparait à l'action par l'étude. Il y avait exercé et 
fortifié cette préférence pour un petit nombre de qua- 
lités moyennes — raison, esprit, clarté, grâce légère, 
vivacité rapide, aversion pour la grandiloquence et 
l'affectation d'énergie, — qui lui faisait aimer, depuis 
ses premières lectures, les comédies de Regnard et 
les tragédies de Voltaire. Quarante ans de lecture et 
de spectacles n'avaient guère élargi son goût. Comme 
en 1840 et en 1860, il pensait que le romantisme est 
emphatique et le réalisme brutal. 



J.-J. WEISS. 111 

Or, en 1883, il trouvait Victor Hugo en pleine apo- 
théose et M. Alexandre Dumas fils à la tête du théâtre 
comique. 11 ne put en prendre son parti; toutes les 
fois qu'il eut à s'expliquer sur l'un ou sur l'autre, ce 
fut pour déclarer qu'il ne partageait pas l'admiration 
générale. « Le public actuel, disait-il, continue d'être 
favorable à la dramaturgie de Victor Hugo. Je le con- 
state en regrettant de ne pouvoir m'associer à la 
manière de voir et de sentir du public. Un drame de 
Victor Hugo me laisse sans aucune émotion, si ce 
n'est le plaisir exclusivement littéraire, et parfois 
exclusivement musical, d'écouter de beaux vers. » H 
ajoutait : « Victor Hugo est scénique et théâtral au 
plus haut point; je ne le trouve pas dramatique ». 
Avait-il tort ou raison de parler ainsi? Je me contente 
de faire observer que sa distinction est subtile et 
peu claire. Ce qui est certain, c'est qu'il heurtait de 
front le sentiment public; or, je crois que, surtout au 
théâtre, le critique doit, tout en exerçant sur l'opi- 
nion son rôle de guide, partager dans une certaine 
mesure le goût général de son temps. Peut-être, si 
erreur il y a, cette part accordée à une erreur géné- 
rale est-elle la rançon de son autorité et de son action . 
Pour M. Alexandre Dumas fils, Weiss était plus rétif 
que jamais. H lui accordait pleinement ce qu'il lui 
avait reconnu dès les premiers jours, la maîtrise dans 
le métier, « su et pratiqué à fond », c'est-à-dire l'art 
de construire une pièce, de conduire le dialogue, de 
faire évoluer les personnages, mais il se refusait à le 
prendre au sérieux comme « sociologue ». Sa pré- 
tention de donner à ses pièces une portée morale, 
lui faisait l'effet d'un « mille-pattes inexorable et 



112 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

inconcevable », logé dans son cerveau par les dieux 
jaloux de ses autres qualités. Il trouvait des parties 
admirables dans le Fils naturel, mais il ajoutait : 
« L'émotion finale qu'on en emporte n'est ni agréable 
ni saine ». Pas agréable, c'est possible; pas saine, 
c'est plus douteux. Il y a de l'amertume dans le Fils 
naturel, comme dans la plupart des pièces de 
M. Dumas, mais une amertume salutaire. Cette amer- 
tume, qui se rencontre toujours à une certaine profon- 
deur d'observation, est celle de Molière, dont Tartuffe 
et V Avare vont jusqu'à inquiéter la morale courante. 
II y a des chefs-d'œuvre tristes, comme il y a des 
chefs-d'œuvre gais, et peut-être, les plus forts, dans 
le théâtre comique, sont-ils ceux qui, après le rire, 
enfoncent dans le souvenir une pointe de réflexion, 
complexe et mélancolique. Si, comme je le pense, 
l'avenir doit ranger M. Dumas parmi les écrivains 
qui, dans chaque siècle, ont ajouté à l'objet et aux 
moyens d'un genre, c'est parce qu'il a fait entrer 
dans l'art dramatique l'examen de quelques graves 
questions, anciennes ou nouvelles, et qu'il y a joint 
cette excellence personnelle d'exécution qui fait les 
maîtres. 

Weiss ne tint que deux ans son feuilleton drama- 
tique. Il ne put donc, malgré son assiduité dans les 
théâtres de répertoire, parler que d'un petit nombre 
d'œuvres. Surtout il n'eut pas le temps de reprendre 
en détail, pour les appliquer au temps présent, les 
idées qu'il avait exposées en 1858, dans un article 
sur la littérature brutale, dont le titre dit assez l'es- 
prit. Cet article est le plus considérable et le plus 
plein qu'il ait écrit sur la littérature de notre temps; 



J.-J. WEISS. 113 

c'est là qu'il faut chercher le fond de sa pensée. La 
centaine de lundis qu'il a laissés n'en est pas moins 
d'un grand intérêt. Il y trouvait d'abord une occasion 
de repasser et d'exprimer son expérience de la vie et 
de la littérature. L'enfant de troupe gamin, le nor^ 
malien classique, le sujet reconnaissant du roi Louis- 
Philippe, le journaliste d'opposition, le haut fonc- 
tionnaire en retrait de plusieurs emplois, l'homme 
qui avait ri ou pleuré de tout son cœur aux pièces de 
Scribe et de Dumas père, s'amalgament pour former 
le critique des Débats. Cette originalité complexe, cette 
culture variée, cette expérience multiple tournent au 
profit du théâtre; tout cet humus d'idées nourrit un 
petit nombre de plantes vivaces, qui s'enroulent en 
végétation touffue et grimpante autour des sujets 
dramatiques, anciens ou nouveaux. 

Sa doctrine peut se résumer à peu près ainsi : 
aucune complaisance pour le romantisme, aversion 
pour le réalisme, goût persistant de l'ancien théâtre. 
Ses moyens, ce sont un esprit assez ouvert pour com- 
prendre le nouveau, même lorsqu'il ne l'aime pas, 
une extrême sensibilité au talent, le besoin de la 
franchise, la volonté de penser en tout par lui-même, 
un jugement personnel, même dans les choses de 
sens commun, un ton d'égal à égal avec tous les 
sujets, parfois une familiarité ou une irrévérence de 
gamin envers les grands noms et les grandes œuvres. 
A propos d' Œdipe roi^ il instituait le parallèle en 
règle de Sophocle et de Bouchardy, du fds de Laïus 
et du capitaine Buridan. Il regardait Molière comme 
un moraliste profondément immoral et un écrivain 
surfait. Pour la qualité de la langue et la facture du 

8 



114 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

vers, il tenait en égale estime Piron et Victor Hugo. 
Il consacrait à Mme Thérésa une étude complète, 
avec considérations esthétiques de haute portée; le 
« délire d'admiration » excité par sa rentrée au café 
chantant restait encore « au-dessous des qualités 
superbes de déclamation et de chant déployées par 
rhéroïque cantatrice »; il déclarait n'avoir éprouvé 
<( le frisson sacré » que trois fois : en entendant 
Rachel, la Marseillahe et Thérésa. L'ancien secrétaire 
général des Beaux-Arts faisait appel à toute son expé- 
rience administrative pour examiner, avec la compé- 
tence et le sérieux d'un rapport au ministre, l'orga- 
nisation de la Comédie-Française, l'application du 
décret de Moscou, les affaires Dudlay et Broisat, la 
question du Conservatoire. Le lettré, nourri d'his- 
toire, se lançait pour son plaisir, à propos de Made- 
moiselle du Vigean, dans une dissertation sur la 
Fronde et Condé, vivante comme du Michelet. Pour 
caractériser le rôle de Rotrou, l'enfant de troupe ren- 
contrait cette jolie métaphore : « Rotrou est une 
espèce de maréchal des logis fourrier de la littéra- 
ture; il est parti en avant-garde; il a préparé les 
gîtes ». Le libre esprit, possédé par un incoercible 
besoin de franchise, ramenait le Monde où l'on s'en- 
nuie^ le plus grand succès comique obtenu de notre 
temps sur le Théâtre-Français, aux proportions d'une 
(( comédie-vaudeville assez gaiementnouée et menée, 
mais sans fraîcheur et sans force ». Surtout, c'était 
le politique, voyant de haut et au loin, qui écrivait 
incidemment, à propos de VEtrangère, cette phrase 
étonnamment pleine : « Plusieurs phénomènes so- 
ciaux, d'une gravité exceptionnelle et d'une grande 



j.-j. wEiss. H5 

portée, se sont produits sous le règne de Napoléon III 
et n'ont fait que gagner en intensité sous les gouver- 
nements divers successivement émanés de la révolu- 
tion du 4 septembre 1870. Ces phénomènes sont la 
prise de possession de Paris par l'étranger; l'avène- 
ment de la race juive, qui peut devenir bientôt pré- 
pondérante; l'émancipation de la courtisane, qui était 
autrefois une espèce d'excommuniée civile, et qui 
forme de plus en plus maintenant une classe régu- 
lière, admise, consacrée, considérée; la concentration 
progressive des capitaux et du commerce, par le jeu 
du crédit, entre les mains de compagnies peu nom- 
breuses, qui, avant un demi-siècle, seront devenues 
pour la France ce que furent pour Rome ces lati- 
fundia^ d'où sortit la guerre sociale en permanence. » 
Quelques-uns des plus graves sujets agités par le 
temps présent sont concentrés dans ces quelques 
lignes. Aussi un tel résumé peut-il, à cette heure, 
sembler facile et banal ; en 1884, la presse n'avait pas 
encore commencé l'examen de ces questions et le 
plus grand nombre n'en soupçonnait pas l'urgence 
prochaine. 

Mais ce qui fait le grand intérêt de cette critique 
dramatique, c'est que Weiss s'y montre en possession 
plus complète que jamais de son talent d'écrivain. 
Elle suffirait à le ranger parmi ceux qui, de notre 
temps, ont le mieux écrit en français. Joignez-y son 
volume d'impressions de voyage, au Pays du Rhin, 
et vous aurez le meilleur de son œuvre. J'ai déjà dit 
ce qu'étaient sa verve, son esprit, son humeur, quelle 
aisance et quelle allure ils donnaient à son style. Mais 
d'autres ont eu ces qualités au même degré. J'en 



116 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

dirai autant de sa langue, claire, propre et concise, 
puisée aux bonnes sources quoique sans effort d'ar- 
chaïsme et portant bien la marque de son temps. 
C'est encore une qualité qui lui est commune avec les 
normaliens de sa génération. Ce qui lui appartient en 
propre, c'est l'imagination; il lui doit une vivacité, 
une originalité, une variété, une couleur surtout, 
auxquelles je ne vois rien de comparable. Un nom et 
un fait sont pour lui prétexte à des rapports et à des 
suites d'idées d'une justesse singulière, à des para- 
doxes d'un imprévu charmant, à des hyperboles que 
leur excès même ramène à leur juste valeur. De là ces 
rapprochements, ces parallèles, ces fusées tirées en 
tout sens, ces mille facettes, subitement taillées et 
scintillantes, qui multiplient et colorent la lumière. 
De là cette vivacité et cette fraîcheur d'impressions 
personnelles, qui rajeunissent les vieux sujets; de là 
l'intérêt qu'il prend à tout ce qu'il écrit. Il suffît d'un 
prétexte pour mettre en branle dans son esprit un 
tel monde de souvenirs, d'impressions, de sentiments 
que, de cette agitation, les idées jaillissent en flot 
pressé. Delà surtout sa faculté d'invention verbale, la 
couleur vive, sobre et juste de son style, cette richesse 
aisée d'images et de tours. 



Il existe, au palais de Fontainebleau, une salle qui 
respire un charme singulier de mélancolie. C'est la 
galerie de Diane. Construite par Henri IV pour la 
belle Gabrielle, elle est devenue une simple biblio- 
thèque. Ses fenêtres, devant l'une desquelles la cotte 



J.-J. WEISS. 117 

de mailles et Tépée de Monaldeschi sont disposées en 
trophée, donnent sur un vieux jardin, tracé sur les 
fossés encore visibles de Louis YII; jardin clos, triste, 
aux verdures sombres, sans promeneurs, et où mur- 
mure doucement une eau versée par des têtes de 
cerf, établies sous Napoléon I^^ dans un bassin qui 
date de Henri III. Comme perspective de fond, un 
gracieux portique de la Renaissance où sont sculptées 
les armes de François I". Pour un esprit nourri 
d'histoire et servi par une imagination vive, il serait 
difficile de trouver dans un même cadre de plus nom- 
breux motifs de méditation, sans parler des souvenirs 
qui, partout, dans le vieux palais, s'éveillent sous les 
pas : fêtes étincelantes des Valois, visite craintive de 
Charles-Quint, diplomatie galante de Catherine de 
Médicis, baptême de Louis XIII, adieux de Napoléon 
à sa vieille garde. 

Ni la connaissance de l'histoire, ni l'imagination ne 
manquaient à Weiss; la galerie de Diane fut l'asile de 
ses dernières années. A cette époque, il restait encore, 
dans les bibliothèques de France, quelques postes 
réservés aux hommes de lettres. Ils ne coûtaient pas 
cher à l'État, et, aux heures difficiles, ils permettaient 
de venir en aide à des écrivains qui avaient honoré 
leur profession sans y trouver la fortune ; c'était une 
forme décente de l'aumône nationale. Sauf exceptions 
rares, les titulaires gagnaient bien leur argent et fai- 
saient leur service avec scrupule; pour bien conserver 
des livres, en avoir fait n'est pas une mauvaise pré- 
paration. Aujourd'hui, ces grasses sinécures sont 
supprimées, et il n'entre plus dans les bibliothèques 
que des employés de carrière. Voilà donc un service 



118 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ramené aux vrais principes de la règle administra- 
tive, et c est sans doute un grand progrès. Pourtant, 
le jour où Weiss, subitement frappé d'un mal à 
longue échéance, s'était trouvé incapable d'écrire et 
sans ressources, Tabus n'était pas encore corrigé. La 
charité amicale d'un ministre put disposer en sa faveur 
du poste de bibliothécaire au palais de Fontainebleau. 
Il y termina sa vie, assez tranquille, malgré quel- 
ques réclamations parlementaires. Je crois que son 
traitement fut supprimé par économie, mais on put 
le rétablir de façon détournée, sans que la bonne ges- 
tion des finances françaises fût par trop compromise. 
Dans les intervalles de sa maladie, il écrivait un peu, 
mais, en tout temps, il remplissait ses devoirs avec 
exactitude; devoirs absorbants, car la bibliothèque du 
palais prête au dehors, et il y a un mouvement con- 
tinuel de sorties et de rentrées. Pendant quatre ans, 
les habitants de Fontainebleau l'ont vu à son poste; 
installé dans l'embrasure d'une fenêtre, il tenait ses 
registres en ordre et témoignait au public beaucoup 
de complaisance. Il ne se plaignait jamais de son sort 
et il ne rappelait son passé que pour raconter à quel- 
ques intimes des souvenirs sans amertume. Jusqu'au 
dernier jour, il fut doucement ironique comme un 
philosophe, optimiste comme un Français d'autrefois, 
gai comme un enfant de troupe. 

10 juin 1893. 



H. TAINE 



Comme les hommes de mon âge, j'ai ressenti de 
bonne heure la surprise et l'admiration que cause 
la première rencontre avec les livres de Taine. C'était 
vers 1867, dans un de ces petits lycées de province, 
où les proviseurs continuaient de trembler au sou- 
venir des débuts de l'Empire et n'osaient pas croire 
que l'adoucissement des temps nouveaux leur permît 
d'élargir un système sévère d'éducation et d'enseigne- 
ment. Rien de plus étroit que le choix des lectures 
permises. Je vois encore, dans notre bibliothèque 
de quartier, cette trentaine de volumes, conservant 
le timbre des anciens collèges royaux, qui devaient 
être notre seule distraction aux études du dimanche 
soir, les devoirs de la semaine terminés. 11 y avait 
les Trope?, de Dumarsais, VHistoire des Israélites de 
Fleury, Rollin, Corneille, VHistoire de la littérature 
française de Nisard et le Tableau de la littérature au 
xviii^ siècle de Villemain. Racine n'était que toléré et 
nous lisions Molière en cachette, grâce aux externes, 



120 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

qui nous apportaient les petits volumes à cinq sous 
de la « Bibliothèque nationale ». Nos professeurs, fort 
honnêtes gens et très dévoués à leurs fonctions, 
étaient pour la plupart des hommes mûrs, sachant 
bien l'essentiel des programmes et renseignant avec 
soin, mais ultra-classiques et cherchant plutôt à 
endormir qu'à éveiller nos curiosités intellectuelles. 
Elles reçurent une secousse soudaine, grâce à un 
jeune professeur de rhétorique. 11 sortait de l'Ecole 
normale et sa manière de faire une classe nous sur- 
prit fort, en nous enchantant. Il nous apprit d'abord 
que la critique n'en était pas restée à Nisard et à 
Yillemain, il prit sur lui de nous prêter les Lundis 
de Sainte-Beuve. Aux heures molles qui précédaient 
les congés, il nous faisait des lectures et, grâce à la 
durée des impressions premières, je n'ai plus oublié 
la bataille de Waterloo de la Chartreuse de Parme^ le 
Roi des Montagnes et Trente-et-Quarante . 

C'est lui qui, à propos de La Fontaine, nous lut, 
dans La Fontaine et ses fables^ le premier chapitre, 
sur « l'Esprit gaulois ». Ce nous fut un enivrement, 
comme pour des gens abreuvés d'eau claire, à qui 
l'on fait boire du vin nouveau. Dans un de ces 
groupes de camarades, qui passaient ensemble les 
récréations à causer, en tournant autour du préau, 
nous avions reconstitué à souvenirs communs une 
phrase que nous répétions avec une emphase enthou- 
siaste et l'accent sonore du Midi. Il s'agit du Rhin : 
« Le magnifique fleuve déploie le cortège de ses eaux 
bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles 
que lui : leurs cimes s'allongent par étages jusqu'au 
bout de l'horizon dont la ceinture lumineuse les 



H. TAINE. 121 

accueille et les relie; le soleil pose une splendeur 
sereine sur leurs vieux flancs tailladés, sur leur 
dôme de forêts toujours vivantes; le soir, ces grandes 
images flottent dans des ondulations d'or et de 
pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble 
à un roi heureux et pacifique qui, avant de s'en- 
dormir, rassemble autour de lui les plis dorés de son 
manteau ». A un retour de vacances, je trouvai chez 
un libraire de la ville, outre le livre qui contenait la 
phrase merveilleuse, V Essai sur Tite-Live et les Philo- 
sophes français du xix" siècle; nous les lûmes avec pas- 
sion. Puis, ce fut la sortie du lycée, la guerre et la 
vie. Dès lors, tout livre de Taine excitait une grande 
attente parmi notre génération. Il était vraiment un 
de nos maîtres intellectuels; il Tétait plus que Renan. 
Les collégiens de seize ans lisaient aussi la Vie de 
Jésus en cachette; mais, si elle satisfaisait ce pre- 
mier besoin d'émancipation intellectuelle qui est la 
contre-partie des docilités juvéniles aux habitudes 
religieuses, la pensée et le charme du grand scep- 
tique ne nous entamèrent que plus tard, avec les 
Dialogues philosophiques et Caliban. 



Pour ma part, l'idée que je me faisais de Taine à 
travers ses livres était à peu près celle-ci : un grand 
et rare talent, cela va de soi, une intelligence probe, 
droite et hautaine, une sensibilité ardente, mais plus 
intellectuelle que physique, le mépris tranquille de 
toutes les faiblesses d'esprit, la résolution inébran- 
lable de penser par soi-même, l'indifférence parfaite 



"122 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

pour les conventions et les préjugés; surtout, le culte 
de l'esprit nouveau, celui de notre temps, l'esprit de 
liberté politique et philosophique. A voir sa fécon- 
dité d'images, la hardiesse et la netteté tranchante 
de ses négations, sa confiance dans la méthode 
scientifique, sa rigueur dogmatique dans la démons- 
tration, sa recherche du définitif et de l'absolu, ce 
mélange unique de géométrie et de poésie, je me 
figurais un homme de parole hardie, d'affirmation 
catégorique, d'attitude assurée et peu accommodante. 
Je le vis pour la première fois, il y a dix ans. J'avais 
débuté, selon la coutume universitaire, par une 
thèse de doctorat, devenue un livre et présentée à 
l'Académie française. Il était un de mes juges et je 
lui faisais la visite d'usage. Il habitait alors, boule- 
vard Saint-Germain, une vieille maison d'aspect 
tranquille. Je fus introduit dans une vaste pièce, 
moitié salon, moitié bibliothèque, où s'accusaient 
l'amour de l'art et l'indifférence pour le luxe. Il lisait 
sous la clarté étroite d'une lampe de travail et mon 
émotion, très vive en entrant, ne dura guère. 

Je craignais son regard et sa parole, et voilà que 
le maître redouté était un homme de figure douce, 
de parole basse, chantante et mesurée, d'accueil 
bienveillant, avec un mélange singulier de réserve, 
de bonne grâce et de simplicité. Mon livre était sur 
sa table. C'était une étude sur Marivaux, et il y avait 
un portrait d'actrice d'après Vanloo. En feuilletant 
le livre, il me montra du doigt ce portrait et, après 
quelques mots justes et fins sur le caractère de la 
beauté féminine au dernier siècle, il se mit à réciter 
un sonnet de Théophile Gautier : 



H. TAINE. 123 

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, 
Portraits jaunis des belles du vieux temps, 
Tenant aux mains des roses un peu pâles, 
Comme il convient à des fleurs de cent ans. Etc.... 

Puis ce fut une série de questions sur ma carrière, 
mes études, mes projets d'avenir. Il me faisait 
parler plus qu'il ne parlait, écoutant avec beaucoup 
d'attention et de patience, sobre d'affirmations; rien 
de hautain ni qui fit sentir la supériorité ; autant 
de simplicité, d'aisance et de couleur sobre dans 
sa parole que ses livres montrent de complexité, 
d'effort et d'éclat. Je le quittai ravi de cette bonne 
grâce; non seulement je me Tétais figuré tout diffé- 
rent, mais je n'aurais jamais imaginé qu'un aussi 
complet contraste pût exister entre un homme et 
ses écrits. Aujourd'hui, ceux qui l'ont connu racon- 
tent sa vie discrète ^ Tous s'accordent à le repré- 
senter sous les mêmes traits, et, pour ma part, j'ai 
pris un vif plaisir à trouver dans ces témoignages 
autorisés la justification précise de mon souvenir. 
L'homme était bien celui que j'avais entrevu, can- 
dide en un temps d'àpre rouerie, naïf d'impres- 
sions et de sentiments autant qu'il était hardi de 
volonté intérieure et de pensée. Quant à l'écrivain, 
c'était un maître dans toute la force d'un terme 
aujourd'hui galvaudé. 

1. Entre les diverses études publiées depuis la mort de Taine, 
il en est une qui nous fait pénétrer profondément dans la con- 
naissance de son caractère et de son existence, celle de 
M. Gabriel Monod, la Vie dfHippohjte Taine, publiée dans la 
Revue de Paris du 1" mars 1894. Elle est écrite d'après des 
lettres de Taine, communiquées à l'auteur. Une partie de ces 
lettres, adressées à Prévost-Paradol, vient d'être insérée par 
M. Oct. Gréard dans son livre sur Prévost-Paradol, 1894. 



124 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Impropre à laction, indifférent aux côtés pratiques 
de la vie contemporaine, homme de pensée pure, 
il a tout transformé par l'élaboration intellectuelle, 
même le sentiment de l'art, même Tamour de la 
couleur et de l'image; il a demandé le sens de la 
nature et de la vie à la méditation et aux livres; 
avec cela, passionnément attaché aux questions du 
temps présent, de la vie sociale et de la politique; 
si persuadé de l'importance pratique de l'histoire 
qu'il a fait converger l'effort suprême de sa pensée 
et de son talent vers le problème posé par la Révo- 
lution française, c'est-à-dire la possibilité de fonder 
un monde nouveau sur la justice abstraite et qu'il 
a risqué de sacrifier à l'histoire l'art et la littérature, 
c'est-à-dire la réalisation du beau. 

De son premier livre au dernier, sa doctrine se 
précise avec une rigueur dont il n'y a pas d'exemple 
aussi frappant. Au début de sa carrière, fils de ce 
xviii^ siècle dont il devait, par un effet singulier de 
logique incomplète, attaquer si vivement l'œuvre et 
les idées, il voit dans la science l'instrument et 
l'objet, le moyen et le but de notre temps. Il traite 
l'autorité en matière de pensée comme si elle n'exis- 
tait pas; il applique la méthode scientifique sans 
réserves, sans autre considération que l'intérêt de la 
vérité. Il raille avec une ironie tranquille l'insuffi- 
sance de la philosophie officielle ; continuant l'œuvre 
de Yillemain et de Sainte-Beuve avec une logique 
qui les inquiète tous deux, il formule, pour s'y tenir 
étroitement, sa théorie de la race, du milieu et du 
moment, complétée par celle de la faculté maîtresse. 
C'est par elles qu'il explique La Fontaine, Tite-Live, 



H. TAINE. 125 

Racine, Saint-Simon, Balzac, toute la littérature 
anglaise, s'efTorçant de prouver que, malgré l'action 
de cette faculté maîtresse, Toriginalité individuelle 
explique moins la qualité des œuvres que les causes 
générales. Ainsi, il fait rentrer la critique littéraire 
dans l'histoire naturelle et toutes deux dans la phi- 
losophie positive. Des applications de l'esprit, il veut 
remonter à la nature de l'intelligence et renouvelle, 
jusqu'à la faire sienne, la philosophie de la sensa- 
tion. Il nie ou traite comme de simples hypothèses 
tout ce que le monde a longtemps tenu pour des 
dogmes ou des vérités démontrées. Il ne s'inquiète 
pas des frayeurs ou des colères qu'il soulève; il va 
aussi loin que Fanalyse et la logique le conduisent. 
Qu'il observe les mœurs anglaises ou la société pari- 
sienne, qu'il décrive les Pyrénées ou Fltalie, qu'il 
expose l'histoire de l'art grec ou flamand, qu'il raille 
le spiritualisme français ou discute les systèmes 
anglais, la méthode et le but sont les mêmes : appli- 
quer la méthode scientifique à toutes les manifesta- 
tions de la nature et de la vie, de l'action et de la 
pensée humaine. 



Comme il est Français, très attaché à son pays — 
malgré un goiU très vif pour l'Angleterre, que d'au- 
tres après lui, comme M. Paul Bourget, accentueront 
encore — et très préoccupé de la difficulté contre 
laquelle la France se débat pour organiser son exis- 
tence politique et sociale après la grande crise du 
siècle dernier, le jour où il se sent tout à, fait maître 



126 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

de la méthode, dans la force de Tàge et la plénitude 
du talent, il commence sa vaste enquête sur les Ori- 
gines de la France contemporaine. Avec une puissance 
de labeur, une ardeur de curiosité, une patience, 
un courage d'esprit dont un Érasme ou un Bayle 
offrent l'exemple dans le passé, mais qui, certaine- 
ment, n'a rien d'égal dans le présent, il recueille les 
faits, consulte les témoignages, fouille les archives, 
renonçant à toute autre étude et concentrant sur cet 
objet l'effort qu'il avait appliqué pendant vingt ans 
à des buts si divers, comme si tout le reste de son 
œuvre n'avait été que la préparation de sa méthode, 
avant de l'appliquer en toute sûreté à ce dernier 
labeur. 

A la date de 1875, où paraissait le premier volume 
des Origines^ Taine était un des écrivains les plus 
puissants de ce xix^ siècle qui touchait à sa fin et où 
tant de grands noms offraient de si redoutables points 
de repère pour le classement des derniers venus. 
C'était avant tout un logicien et un coloriste. Logi- 
cien, il déployait et poussait sa pensée avec une 
force écrasante. Ses preuves réunies, ses arguments 
groupés, l'ordre de son raisonnement établi, il se 
mettait en marche et on avait, à le voir avancer, 
l'impression d'un hoplite sous les armes; des armes 
solides et brillantes, où rien ne manquait de ce que 
l'arsenal de la logique peut mettre à la disposition 
d'un critique et d'un polémiste ; car, grâce à un rare 
dualisme, il était les deux choses. La forme con- 
stante de sa pensée, c'était le raisonnement imper- 
turbable, allant jusqu'au bout de lui-même, ne ména- 
geant rien dans son effort vers la vérité. Il tendait 



H. TAINE. 127 

vers elle, il y portait sa théorie et son lecteur, non 
sans fatigue, mais sans découragement, et, la démon- 
stration finie, il en commençait une autre. 

Cette contention d'esprit eût été écrasante pour 
lui-même et pour nous sans une beauté de forme par 
laquelle l'écrivain soulageait le logicien et dédom- 
mageait le lecteur. Très sensible à l'art, coloriste et 
poète, il avait la métaphore spontanée, neuve, jaillis- 
sante. Dans une même phrase, les images naissaient 
les unes des autres, se prolongeaient, s'enchaînaient, 
toujours justes et fraîches. Tantôt c'était une seule 
comparaison étendue jusqu'à l'ampleur d'un symbole, 
tantôt une suite de traits rapides et vifs, de touches 
brillantes et multipliées. Lorsque la pensée lui 
paraissait assez belle et comme assez plastique par 
elle-même, il la présentait nue, sans ornement. Alors 
la netteté de l'idée, la précision des termes abstraits, 
le rythme, le mouvement, la force harmonieuse don- 
naient à sa phrase une incomparable beauté. Il y a 
telles pages des Origines^ comme l'analyse de l'idée 
chrétienne et de l'esprit féodal, que rien n'égale 
dans Rousseau ou dans Montesquieu; il faudrait 
remonter jusqu'à Pascal et Bossue t pour trouver 
autant d'énergie tranquille dans la pensée et de 
beauté simple dans la forme. 

Ce qui lui manque, c'est l'aisance, la grâce, le sou- 
rire. Dans sa facture appuyée et ferme, jamais de 
détente ni de légèreté. Il a le sens de l'élégance et il 
en parle, à l'occasion, avec une touche délicate; mais 
ce qu'il goûte ailleurs lui manque à lui-même. Il con- 
vient d'ajouter que ce don charmant, s'il l'eût pos- 
sédé, l'aurait privé par son existence seule de ses 



128 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

qualités maîtresses, la force et l'éclat. On voit en 
effet, par comparaison avec ses devanciers ou ses 
contemporains, qu'on ne peut guère être à la fois 
subtil et énergique, délicat et vigoureux. Sainte- 
Beuve, avec sa souplesse insinuante, Renan avec sa 
molle douceur, n'avaient pas ce que possédait Taine. 
Où donc est le talent dont les qualités se définissent 
autrement que par leurs limites? 



Il est une autre loi plus rigoureuse encore, dont 
chaque constatation laisse un sentiment de mélan- 
colie singulière et que Taine a largement vérifiée par 
son exemple. Jamais il n'y a eu de grand penseur et 
de grand écrivain, d'homme exerçant une action pro- 
fonde sur les idées d'un temps, sans une théorie 
absolue et un système exclusif. 

Or, toute théorie est insuffisante, tout système est 
caduc. La vérité complète est trop vaste pour 
l'homme; il n'en embrasse jamais qu'une partie. 
Bien plus, il ne peut exprimer le peu dont il s'em- 
pare qu'en le mêlant d'incertitude et d'hypothèse. 
Aussi, de tous les systèmes produits depuis les 
origines de la littérature, de la science et de l'art, 
pas un n'a survécu. De ces édifices si péniblement 
élevés, il ne reste que des ruines; leurs matériaux 
ont servi à d'autres édifices destinés au même sort. 
Ce qui faisait la gloire des architectes — l'idée per- 
sonnelle, le plan, la distribution des parties, — c'est 
là justement ce que le temps n'a jamais épargné. Les 
plus favorisés parmi ces constructeurs de systèmes 



H. TAINE. 129 

sont ceux qui ont ajouté une simple pierre à rédifice 
de la science absolue, impersonnelle et anonyme. 

Taine est-il du nombre? Peut-être, mais il est 
encore trop tùt pour en décider. Déjà, cependant, 
nous pouvons discerner que, s'il reste quelque chose 
de son idée maîtresse, la plupart des applications 
qu'il en a faites doivent être abandonnées. Cette idée, 
c'est l'application de la méthode scientifique aux 
phénomènes de l'esprit et de l'activité morale, aux 
faits de l'histoire et à la constatation de ses lois; 
idée incomplète et qui, employée seule, fausse ces 
objets. Or, Taine n'a employé que cette méthode, 
sans tenir compte de ses insuffisances, sans les cor- 
riger par d'autres éléments de recherche; aussi, 
déjà, ses ouvrages valent-ils par le détail plutôt que 
par l'ensemble; ils valent surtout par la valeur litté- 
raire dont il se préoccupait beaucoup moins que de 
l'effet pratique. 

En philosophie, Taine se proposait d'expliquer les 
phénomènes de l'intelligence par l'activité propre 
de la matière organisée et de la sensation. 11 lais- 
sait donc de cùté toute hypothèse spiritualiste. Un 
moment arriva cependant où, devant la conscience 
que la sensation a d'elle-même, devant la différence 
qui sépare le mouvement mécanique et l'activité 
réfléchie , il dut reconnaître l'impuissance de la 
méthode à continuer ses explications. Il avait atteint 
lui aussi le bord du mystère insondable; il ne pou- 
vait à son tour qu'en constater l'existence. Sa méthode 
s'arrêtait au point où tendent toutes les méthodes; 
elle ne lui donnait pas de réponse à la seule question 
capitale que l'homme ait un suprême intérêt à poser 

9 



130 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

et dont, ne pouvant ni l'oublier ni la résoudre, il 
atténue l'horrible incertitude en appelant à son 
secours les religions et les philosophies. 

En histoire — dans toute sorte d'histoire, poli- 
tique, littéraire, artistique, — Taine a dégagé les élé- 
ments irréductibles que découvre l'analyse et il n'y a 
qu'à reconnaître la vérité générale de sa théorie de 
la race, du milieu et du moment. Mais, ceci admis, 
l'essentiel reste à expliquer. Au-dessus de ces raisons 
constantes, il y a les raisons passagères; surtout, 
au-dessus de ces raisons claires, il y a les raisons 
obscures. Comme les hommes, les peuples ont un 
mobile d'action mystérieux, âme ou esprit, qui 
échappe à l'analyse et qui, seul, donne un sens à 
l'histoire. Après avoir énuméré les causes accessibles 
d'un fait, la méthode scientifique constate le plus sou- 
vent qu'une raison dernière lui échappe, sans laquelle 
tout reste inexpliqué et qui, si l'on pouvait la dégager, 
à elle seule expliquerait tout. Sans doute, les causes 
du génie grec, ce sont le climat, le sol, l'équilibre des 
forces naturelles; l'état des peuples voisins; c'est 
encore autre chose, et, cela, Taine l'a senti sans le 
saisir. La Révolution française, c'est le résultat de 
l'ancien régime, de l'esprit classique, du tempéra- 
ment français, etc.; c'est encore autre chose et cela, 
pas plus que Lamartine et Michelet, Taine n'a su le 
trouver au bout de son analyse. Bien plus, par 
méfiance du sentiment, auquel Michelet et Lamartine 
s'étaient abandonnés, il a nié ce qu'ils avaient deviné, 
la force irrésistible de cette crise, la plus terrible et la 
plus féconde que l'humanité ait traversée depuis le 
christianisme. 



H. TAINE. 131 

La mt'ine insuffisance de méthode l'a égaré sur les 
hommes et les œuvres. Oui, pour le savant, Napo- 
léon I" c'est un ensemble d'éléments divers, généreux 
ou vils, qui ont réalisé un type d'humanité où l'ana- 
lyse retrouve le mélange de bien et de mal qui est 
dans tous les hommes. Taine concluait pourtant, ou 
peu s'en faut, que Napoléon était un monstre, prodi- 
gieux en tout, surtout dans le mal. Conclusion pas- 
sionnée, c'est-à-dire nullement scientifique ; incom- 
plète surtout, car il resterait à déhnir la cause 
première qui, avec toutes ces causes secondaires, 
avait fait Napoléon P% c'est-à-dire un exemplaire 
d'homme colossal, mais parfaitement humain. Oui, 
pour le savant, Racine, Saint-Simon, Shakespeare, 
c'est la tendresse, rimagination passionnée et la curio- 
sité de la vie; c'est aussi le Français duxviF siècle ou 
l'Anglais de la Renaissance ; mais, cela dit, il resterait 
à expliquer pourquoi, parmi des millions d'Anglais 
et de Français qui vécurent au xvi*^ et au xvif siècle, 
il n'y a eu qu'un Racine, qu'un Saint-Simon et qu'un 
Shakespeare, essentiellement différents de leurs con- 
temporains : pourquoi la curiosité de la vie, l'imagi- 
nation passionnée et la tendresse n'ont trouvé qu'une 
seule expression comme celles-là. Oui, la littérature 
est le greffier de la civilisation et le témoin des 
mœurs; mais, avant tout, elle a son objet propre, qui 
est d'exprimer la beauté. 



Ainsi, de tous les objets auxquels s'est appliquée 
la méthode de Taine, il n'y en a pas un auquel elle 



132 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ait suffi. Toujours, il a enrichi les sujets qu'il trai- 
tait; sur aucun, il n'a été définitif; sur la plupart, il a 
provoqué les résistances et les réfutations. Après lui 
comme avant, la philosophie demande à des causes 
inexpliquées le sens de la nature et de la vie. L'his- 
toire interroge toujours lame des peuples et s'efforce 
de saisir, dans ses réponses confuses, l'explication de 
tous les grands faits. La Révolution française, dont 
Taine voulait montrer lillogisme et le danger, entre- 
tient les mêmes espérances dans la réalisation future 
de la justice sociale, un de ces principes abstraits, 
qu'il eût voulu remplacer par l'intelligence de la tra- 
dition, chose fort respectable, mais dont les peuples 
se débarrassent dès qu'elle les gêne. La critique litté- 
raire, reprise à la science, établit de nouveau cette 
vérité que la littérature a pour seul objet l'expres- 
sion de la beauté et que ce qu'elle nous donne par 
surcroît, au lieu d'être l'essentiel, n'est que l'acces- 
soire. 

Joignez à cette insuffisance d'une méthode absolue 
quelques traits de caractère, toujours respectables, 
mais parfois gênants dans les études de philosophie 
et d'histoire, vous aurez, je crois, une dernière expli- 
cation de quelques erreurs habituelles à Taine. 

C'était un solitaire et il jugeait l'action sans l'avoir 
pratiquée; il était candide et il voulait pénétrer dans 
le secret des âmes complexes; il prétendait s'abstraire 
de la vie contemporaine, et il subissait vivement le 
contre-coup des faits. Cet esprit si ferme et si coura- 
geux n'avait pas vu sans effroi l'explosion de la 
Commune, et c'est en partie dans cette impression 
qu'il faut chercher la cause de l'empressement avec 



H. TAINE. 133 

lequel il s'absorba dès lors dans Tétude de cette Révo- 
lution, dont la Commune n'était pour lui qu'un épi- 
sode nécessaire. Mauvaise disposition pour une 
enquête scientifique : il était encore tout secoué d'in- 
dignation et il entreprenait une œuvre de froide 
recherche. Le résultat, c'est que cet historien et ce 
philosophe méconnut les plus simples règles de la 
critique historique, assemblant les témoignages sans 
les contrôler, amer, pessimiste, s'échaufïant jusqu'à 
la colère et à l'injure. Résultat : beaucoup de faits 
nouveaux, d'idées fécondes, de pages superbes, mais 
une enquête incomplète; non pas à recommencer, 
car un tel objet ne peut encore être dominé par un 
seul homme, mais à poursuivre en commun. 

Cet emploi exclusif d'une méthode incomplète, 
cette méconnaissance des lois capitales qui déter- 
minent la philosophie, l'histoire, la littérature et 
fart, n'empêchent pas que Taine ne soit un des pre- 
miers écrivains de notre temps. Chez lui comme chez 
Renan, qui soulève des objections de même genre, le 
talent sauve tout; ce talent qu'ils dédaignaient l'un et 
l'autre ou, du moins, bien au-dessus duquel ils met- 
taient leurs méthodes et leurs idées. Ainsi, chacun 
d'eux fournit son argument contre cette étrange doc- 
trine qui sacrifie toute la littérature aux intérêts de 
l'histoire et de la philosophie, c'est-à-dire d'une simpl^ 
part de la littérature. Les idées de Taine seront niées 
et réfutées, transformées et reprises ; les débris de son 
système, les faits et les preuves assemblés par lui, 
entreront, à l'état de simples matériaux, dans d'autres 
systèmes aussi incomplets et aussi éphémères. Ce qui 
ne périra pas, ce sont ses analyses de psychologue, 



134 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

ses jugements de critique, ses tableaux de paysagiste, 
ses effusions de poète. Comme Buffon il a fait entrer 
la science dans la littérature; comme Sainte-Beuve, il 
a mis la psychologie au service de la critique, comme 
Micheletil a complété Thistoirepar le lyrisme. Autant 
de contradictions philosophiques ou scientifiques, 
autant de titres littéraires. 

15 mars 1893. 



M. EMILE ZOLA 



(( Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune 
homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que 
lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe 
majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus 
charmants.... Cela va plus loin qu'on ne peut vous 
dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux 
et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce 
soit? Des Adonis, des Géphales, des Paris et des Apol- 
lons? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi 
Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur 
les épaules de son fils. » C'est en ces termes d'une 
ironie énorme que la Frosine de VAvarc explique au 
seigneur Harpagon les idées personnelles de la jeune 
Marianne sur le mariage. La tranquillité de cette 
ironie montre assez ce que Molière, son public et ses 
personnages eux-mêmes pensaient de la question. 
Pour le poète de la bonne loi naturelle, il n'est plus 

\. Le docteur Pascal, par M. Émilk Zola, 1803. 



136 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ridicule illusion chez un vieillard que de se croire 
aimé d'une jeune fille; pareille chose serait mons- 
trueuse et odieuse, une perversion du droit sens; 
quant à l'amour d'une jeune fille pour un vieillard, 
on ne le suppose même pas. 

M. Emile Zola est d'un tout autre avis. Pour con- 
clure et couronner son histoire desRougon-Macquart, 
il a très sérieusement pris la contre-partie de Molière. 
Ecoutez-le : << Maître, ma joie est que tu sois âgé et 
que je sois jeune, parce que le cadeau de mon corps 
te ravit davantage. Tu serais jeune comme moi, le 
cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et 
j'en aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma 
beauté, je n'en suis fière que pour toi, je n'en triom- 
phe que pour te les offrir. » C'est en ces termes d'un 
lyrisme très sérieux que la jeune Glotilde, après 
s'être « offerte n à son vieil oncle Pascal, qui accepte 
le don sans résistance ni remords, explique les rai- 
sons de son choix. Car elle pouvait choisir. Deux 
hommes l'aimaient, deux médecins : l'un, le docteur 
Ramond, avec « sa tète souriante et superbe de beau 
médecin adoré des femmes, sa barbe et ses cheveux 
noirs puissamment plantés, tout l'éclat de sa virile 
jeunesse »; l'autre, le docteur Pascal, « sous ses che- 
veux blancs, avec sa barbe blanche, sa toison de 
neige, si touffue encore ». 

C'est Pascal que Clotilde a voulu, après mûre 
réflexion. Si la jeune fille n'a certainement pas lu 
Molière, elle a longuement feuilleté la Bible, une 
ancienne Bible à images, où l'on voit le vieux roi 
David, la main posée sur l'épaule nue d'Abisaïg, la 
jeune Sunamite. Cette image la hantait; comme Abi- 



M. EMILE ZOLA. 137 

saïg, elle voulait faire à un vieux maître « le don 
royal » de sa jeunesse et lui rendre ainsi la vigueur 
perdue. Elle a poussé jusqu'au bout cette interpréta- 
tion hardie du saint livre. Elle la développe en 
paroles enthousiastes, elle l'applique en scènes brû- 
lantes, elle la peint dans un grand tableau, où l'idéa- 
lisme, le réalisme et l'allégorie mystique se confon- 
dent. Malheureusement, cette eau de Jouvence ne 
réussit pas à tous Jcs vieillards. Après quelques mois 
d'idylle, le remède a tué le malade : le docteur Pascal, 
très malheureux d'une brusque séparation et, sans 
doute aussi, quelque peu surmené, meurt d'une ma- 
ladie de cœur. 

Tel est, dans sa donnée essentielle, le sujet que 
Emile Zola vient de développer avec beaucoup de 
conviction. Il y avait vu, sans doute, une donnée 
neuve et hardie. Il doit être bien étonné à cette 
heure, car, tout d'une voix, la critique a trouvé cette 
donnée extrêmement déplaisante. 

Pourtant, son livre se présentait dans des condi- 
tions particulièrement favorables. L'apaisement se 
faisait autour de M. Zola ; longtemps exalté et dénigré 
avec un égal acharnement, ses deux derniers romans 
lui avaient ramené une grande partie de l'opinion. 
Devant le courage de son labeur, l'ampleur de son 
œuvre, sa robuste confiance en lui-même, devant ses 
concessions aussi et son dessein visible de moins de- 
mander à la brutalité voulue et à l'obscénité étalée, 
il prenait une place moins contestée, entre la rési- 
gnation de ses ennemis et l'enthousiasme de ses 
amis. Il y avait comme une entente tacite *à ne plus 
mettre en ligne de compte que celles de ses œuvres 



138 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

dont une très large morale pouvait à la rigueur 
prendre son parti, avec cette conclusion que, dans le 
reste, le talent primait tout. La jeunesse venait à lui 
et Tacclamait; il lui répondait par des conseils pleins 
de sagesse. Comme Victor Hugo et beaucoup plus 
tut que lui, sans mélange de politique, il entrait 
dans la paix du triomphe. J'espère que le Docteur 
Pascal ne compromettra pas cette belle situation; au 
point où en est la fortune littéraire de Fauteur, un 
nouveau livre, donnât-il, comme celui-ci, une con- 
clusion insignifiante à une œuvre considérable et 
surtout à une doctrine qui prétendait prouver beau- 
coup, fût-il en contradiction avec cette doctrine, fût-il 
môme, comme valeur d'exécution, inférieur à Tun 
quelconque de ceux qui l'ont précédé, il ne saurait 
prévaloir contre le résultat acquis. Une telle erreur 
n'en est pas moins curieuse à étudier. 



D'abord, pourquoi un tel sujet? Il est de ceux dont 
l'idée seule étonne et choque. Malgré le souvenir 
biblique de David et d'Abisaïg — et faut-il dire que, 
pour les choses d'amour, le Saint livre ne saurait 
guère fournir à la littérature beaucoup de sujets 
heureux ou même acceptables? — une passion de 
vieillard pour une jeune femme, si elle est malheu- 
reuse, n'intéresse guère, et, si elle est heureuse, 
excite la répugnance. Cheveux blancs et cheveux 
noirs, rides et fraîcheurs, ne vont pas ensemble dans 
l'amour sensuel. La vieillesse est surtout respectable 
parce qu'elle éveille une idée de paternité; joignez-y 



M. EMILE ZOLA. 139 

l'amour, et le dégoût vous prend. Cela va contre les 
lois de la nature. Aussi, jamais poète, jamais artiste 
ne nous ont-ils montré l'amour heureux chez des 
vieillards. Le Mithridate de Racine et le Ruy Gomez 
de Victor Hugo, qui veulent prendre pour eux des 
jeunes filles destinées à des jeunes gens, n'évitent 
l'odieux que parce qu'ils souffrent; et, même en ce 
cas, les vieillards amoureux, ne fussent-ils qu'à moitié 
ridicules, et à moitié vieillards, sont plutôt du domaine 
de la comédie, témoin l'Arnolphe de Molière. 

Admettons à l'extrême rigueur qu'en des temps 
très anciens, dans les sociétés patriarcales ou héroï- 
ques, avec le lointain de l'histoire ou le prestige de 
la légende, pour des rois d'une gloire, d'une puis- 
sance et d'une vigueur surhumaines, dans une civi- 
lisation qui accordait à l'homme toutes les supério- 
rités et tous les despotismes, ces David ou ces Char- 
lemagne, couronnés d'or et drapés de pourpre, aient 
pu, je ne dis pas faire partager, mais imposer leur 
amour à leurs jeunes contemporaines, c'est possible, 
quoique rare, et le contraire est aussi vrai. Mais ce 
vieux médecin et sa nièce ! Malgré sa redingote étoffée 
et son chapeau à larges bords, le docteur Pascal est 
une piteuse silhouette en comparaison du roi David; 
sa nièce a beau se peindre en Abisaïg, ils excitent 
tous deux l'étonnement, puis le sourire, puis le 
dégoût. Ils vont jusqu'à l'ennui, les malheureux. 

Donc, pourquoi ce sujet? C'est que, une fois de 
plus et à un degré supérieur, M. Zola est victime 
d'une prétention et d'une erreur qui lui ont joué déjà 
plus d'un vilain tour et qui, en fin de compte, sont 
les deux principales causes de ce qu'il y a dans son 



140 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

œuvre de faible et de caduc. Cette prétention consiste 
à transporter les hypothèses scientifiques de notre 
siècle dans le roman; cette erreur consiste à croire 
que l'actualité développée en roman peut communi- 
quer à ce roman quelque chose de l'intérêt qu'elle 
soulève. M. Zola n'a guère cessé, surtout dans ses 
derniers livres, d'ajuster sa fable sur la théorie 
scientifique à la mode, celle que les « causeries » 
scientifiques et les comptes rendus d'académies 
répandent dans le public. Fort impressionné par 
Claude Bernard et Darwin, Pasteur et Charcot, il a 
mis en romans leurs expériences ou leurs hypothèses, 
comme on faisait avec l'histoire romaine au temps de 
Mlle de Scudéry, comme M. Jules Verne fait de nos 
jours avec l'astronomie ou la géographie. Il diffère, 
certes, par ailleurs, de l'auteur De la Terre à la Lune 
et de celui du Grand Cyrus, mais le procédé est le 
même. 

Cette fois, M. Zola est surtout tributaire de 
M. Brown-Séquard ; il applique au roman cette 
théorie des piqûres, qui prétend rendre toutes les 
puissances de la jeunesse aux vieillards épuisés. Le 
docteur Pascal pique et se pique ; il met en liqueur 
excitante force cervelles de moutons; il expérimente 
cette méthode, qui fait tantôt réfléchir et tantôt 
sourire, dans tous ses procédés, depuis les mixtures 
compliquées jusqu'à l'eau pure ; il en éprouve tous 
les succès et tous les échecs. Sans les célèbres com- 
munications faites à l'Académie des sciences par 
l'honorable professeur du Collège de France, nous 
n'aurions pas le Docteur Pascal^ pas plus que nous 
n'aurions V Assommoir sans M. Charcot. 



M. EMILE ZOLA. 141 

Joignez à cette préoccupation de l'activité scienti- 
fique celle de la question politique ou sociale qui 
vient d'occuper Topinion, et vous aurez, je crois bien, 
les deux forces génératrices qui renouvellent Tinven- 
tion de M. Zola. Les grèves lui ont donné Germinal^ 
et la débâcle de l'Union générale VArgent. M. Zola 
est un homme qui lit attentivement les journaux, 
feuillette les revues, prend quelques notes dans les 
traités spéciaux, et, de la sorte, se croit de très bonne 
foi un savant. Parti, comme tous les romanciers, de 
la fiction pour la fiction, et contant pour conter, il a 
cru s'élever peu à peu jusqu'à la physiologie, à la 
sociologie, à l'économie politique et porter avec lui 
le roman à la même hauteur; il a écrit les étonnants 
manifestes qui composent 's^on Roman expérimental; il 
a dressé cet arbre généalogique dont les feuilles de 
vigne s'épanouissent en tète du volume et nous pré- 
sentent pour la seconde fois l'évolution résumée de 
sa famille typique. 

Le malheur est que la science et la politique ne 
se sont jamais prêtées à cet usage httéraire. Autant 
les changements des mœurs et des lois sont matière 
à littérature, comme le prouve, par exemple, de notre 
temps, l'œuvre de M. Alexandre Dumas, autant les 
théories scientiques ou les polémiques de journaux y 
répugnent. La science a des façons de s'exprimer et 
de raisonner qui, très commodes dans son langage 
spécial et pour ses adeptes, tournent au jargon dès 
que vous les faites passer dans la littérature; quant 
à la politique, avec sa facilité d'engouement et sa 
promptitude à se déprendre, elle vieillit très vite les 
livres qui lui demandent son intérêt passager. 



142 NOUVELLES ETUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Dans une page curieuse de Pot- Bouille^ M. Zola 
nous montrait avec complaisance un romancier natu- 
raliste vivant dignement et largement, dans l'obser- 
vation et le travail, au milieu des laideurs et des 
bassesses qu'il étudiait; ce « docteur es sciences 
sociales », comme eût dit Balzac, voyait de haut ses 
tristes modèles. On avait supposé, non sans raison, 
que, dans cette figure sympathique et caressée, le 
peintre réaliste avait fait son portrait idéal. Cette 
fois, dans une page écrite d'enthousiasme, il exalte 
l'ampleur de son œuvre terminée : « N'est-ce pas 
beau, un pareil ensemble, un document si délînitif 
et si total, où il n'y a pas un trou? On dirait une 
expérience de cabinet, un problème posé et résolu au 
tableau noir.... Quelle masse effroyable remuée! que 
d'aventures douces ou terribles! que de joies, que de 
souffrances, jetées à la pelle, dans cet amas colossal 
de faits!... Il y a de tout, de l'excellent et du pire, du 
vulgaire et du subUme, les fleurs, la boue, les san- 
glots, les rires, le torrent même de la vie charriant 
sans fin l'humanité. » On peut sourire du portrait et 
de la page, de l'intrépidité de bonne opinion qu'ils 
révèlent; mais, somme toute, l'écrivain est en droit 
de parler ainsi. Il a trop souvent demandé le succès 
à de tristes moyens, mais son existence est un modèle 
de conviclion et de labeur; son œuvre, si elle est 
confuse et lourde, éclate de force et de couleur. 

Ce qu'il est impossible de lui accorder c'est que, 
dans la société présente, l'écrivain, même naturaliste, 
soit un être à part, meilleur que ses contemporains et 
les dominant de toute la supériorité, je ne dis pas de 
son talent, mais de sa profession et de sa méthode. 



M. É.MILE ZOLA. 143 

Surtout, il ne nous fera pas admettre qu'un roman 
ou un ensemble de romans soient « une expérience 
de cabinet, un problème posé et résolu au tableau 
noir ». Il a beau s'écrier : « Ah! ces sciences com- 
mençantes, ces sciences où l'hypothèse balbutie et où 
l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine 
des poètes autant que des savants! Les poètes vont 
en pionniers, à l 'avant-garde, et souvent ils décou- 
vrent les pays vierges, indiquent les solutions pro- 
chaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre 
la vérité conquise, définitive, et l'inconnu, d'où l'on 
arrachera la vérité de demain. » C'est surtout de ces 
sciences commençantes, encore confuses, d'un manie- 
ment si délicat, que le Httérateur doit se méfier : il 
n'y trouverait que pièges et ténèbres, et, ce qui est 
plus grave, que longueur et ennui. Aussi, dans 
l'œuvre entier de M. Zola, je ne trouve rien de plus 
lourd, de plus traînant, de plus indigeste que les 
cent premières pages du Docteur Pascal^ ces disser- 
tations infinies sur l'hérédité, l'innéité, la cellule. Ce 
style spécial, dont les savants seuls peuvent se servir 
avec quelque précision, dès qu'il est mêlé d'emphase 
et de sentiment, devient du pur galimatias. 



Ce n'est donc pas, à mon sens, ce badigeon scienti- 
fique et la vertu de l'idée mère qui donnent la cou- 
leur et l'intérêt à l'histoire « naturelle et sociale » des 
Rougon-Macquart. M. Zola vaut uniquement par ses 
([ualités de peintre et de poète. 



144 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Peintre, il a le sens des masses et des ensembles; 
il fait gros, mais large et puissant. Poète, son tem- 
pérament romantique — qu'il a vainement traité par 
la méthode scientifique pour s'en guérir, qu'il a tra- 
cassé et dévié tant qu'il a pu, mais qui, finalement, 
triomphe et s'étale — lui donne sa faculté d'évoca- 
tion, plutôt que de description, et sa puissance à 
saisir 1 ame des êtres collectifs. L'existence d'une 
petite ville enfiévrée par une crise politique, la nature 
reprenant un parc pour en faire une forêt, une âme 
d'ambitieux, un cabaret de faubourg populaire, un 
grand magasin, une mine, l'angoisse de Fart, la 
Bourse, une armée, voilà ce qu'il rend avec le sens et 
l'amour de la vie, un souffle de lyrisme, un tour 
épique, une couleur chaude et sombre dans sa mono- 
tonie. Où est la part de la science dans tout cela? 

A l'en croire, l'idée mère de son œuvre serait la 
théorie sur l'hérédité. Mais, cette théorie, le docteur 
Pascal en confesse lui-même l'incertitude et la res- 
treint jusqu'à la détruire. Il lui oppose celle de l'in- 
néité et se donne, lui, en qui la race aboutit, comme 
le contraire de tout ce que cette race a réalisé 
d'énergie vitale. La conclusion c'est que, l'enfant qui 
va naître, c'est l'inconnu et il espère qu'il sera tout 
le contraire de ses ascendants. M. Zola avait com- 
mencé par trouver la vie absurde et mauvaise, tour- 
mentée par la douleur inutile, ignoble de platitude et 
de vilenie. Dans Pot-Bouille^ dans la Joie de vivre^ 
dans la^Terre^ il avait accumulé, sur l'instinct de vice, 
d'égoïsme et de méchanceté dans lequel il voyait le 
mobile suprême de l'activité humaine, plus d'inven- 
tions méprisantes et humiliantes que Schopenhauer, 



M. EMILE ZOLA. 145 

alors à la mode, et Hartmann, plus sévère quoique 
moins célèbre, n'en avaient concentré dans le dogma- 
tisme de leurs doctrines pessimistes. Et voilà que 
l'œuvre finit par un hymme à la vie, à sa bonté, à sa 
puissance, à la légitimité de son amour, à la néces- 
sité de la transmettre. Je préfère ce point de vue, 
mais il s'accorde mal avec l'ancien. Je me conten- 
terais d'en remercier M. Zola et de fermer ce livre 
final sur une impression salutaire, si je ne retrouvais, 
ici comme partout, cette fâcheuse et agaçante pré- 
tention scientifique, cause permanente d'illusion pour 
l'auteur, d'ennui pour le lecteur. 

A la fin du siècle dernier, un romancier qui eut du 
génie une seule fois et sans le faire exprès, Bernardin 
de Saint-Pierre, avait tenté le même mariage entre la 
science et l'imagination. Il en est résulté les Harino- 
nies de la nature, un des livres les plus ennuyeux et 
les plus ridicules qui puissent servir d'exemple en 
signalant un écueil. Lui aussi partait d'une science 
mal digérée et gâtée par l'esprit de chimère pour 
philosopher sur le sentiment et vaticiner sur les des- 
tinées de l'homme; il aboutissait à une théorie des 
causes finales, où le melon et la citrouille étaient 
élevés à la dignité d'arguments. Heureusement pour 
lui et pour nous, il a écrit Paul et Vh-ginie, un chef- 
d'œuvre qui durera autant que la langue française, et 
qui est un chef-d'œuvre parce que le mélange de 
science y est réduit au minimum. J'espère que M. Emile 
Zola ne m'en voudra pas de ce rapprochement, quoi- 
que, au premier abord, ses fioles d'alcool, de vitriol 
et de liqueur Brown-Séquard, semblent être d'un par- 
lait contraste avec Paul et Virginie. Mais s'il y a, dans 

10 



146 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

son œuvre, réquivaleiit — je ne dis pas le semblable 
— de Paul et Virginie^ je parierais bien que ce sera 
celui de ses livres où Ton trouve le moins de science, 
où l'hérédité des Rougon-Macquart ne revient pas à 
chaque page, où les actes des personnages s'expli- 
quent par des raisons immédiates et sans qu'il soit 
besoin à l'auteur de nous rappeler que Tancétre de 
la lignée, tante Dide, est enfermée comme folle à 
l'asile des Tulettes. 



En revanche, le Docteur Pascal a ce grand intérêt 
de nous offrir un raccourci exact, sinon du talent de 
M. Zola, car il n'y est pas tout entier, au moins de sa 
manière, c'est-à-dire de ses procédés bons ou mau- 
vais. 

M. Zola vaut surtout par le souffle et la poussée 
de ses livres, et ce n'est pas ici le cas; mais il excelle 
aussi dans le morceau. Lorsqu'il tient un thème qui 
éveille en lui des sentiments profonds, il en tire des 
pages superbes. A ce point de vue, il y a dans le 
Docteur Pascal un bel orage — quoique mélodrama- 
tique, — un beau coup de mistral, et bien placé, une 
belle nuit d'été, une belle promenade de deux mal- 
heureux en détresse à travers une ville indifférente. 
Et si, comme il arrive à tout écrivain dont le nom 
demeure célèbre après qu'il est moins lu; si, comme 
pour un Balzac ou un George Sand, on fait plus lard 
un recueil de morceaux à travers l'énorme amas de 
ses livres; s'il devient, suprême honneur, matière 
à lectures et récitations d'écoher, on n'aura que 



M. EMILE ZOLA. 147 

rembarras du choix. Cependant le Docteur Pascal 
se prêtera moins que d'autres à l'opération : la fac- 
ture y est moins sûre et plus monotone; le tic et le 
procédé y sont plus visibles : ainsi la manière arti- 
ficielle de poser et de conduire la scène, Tabus de 
la répétition pour enfoncer une impression dans 
l'esprit du lecteur par le retour des mêmes mots; 
— ici, c'est le mot large : tout est large, le geste, 
la parole, l'horizon ; il y a même une « maturité 
large ». On y trouve aussi, et visiblement caressés, 
des morceaux qui seront un bel exemple de mau- 
vais Zola. Ainsi, dans la note scientifique, ce double 
développement, à quelques pages de distance, d'une 
donnée médicale : le saignement de nez qui fait 
mourir le petit Charles et la combustion spontanée 
de l'oncle Macquart. Tous deux visent au terrible 
et atteignent le burlesque; le second surtout, qui 
finit sur une plaisanterie digne de Paul de Kock : 
l'oncle, saturé d'alcool, s'allume comme un punch 
avec sa pipe, et il ne reste plus de lui que cette pipe, 
avec une pincée de cendres et un tlot de fumée qui 
s'envolent au vent de la porte; de sorte qu'il est 
impossible de rendre au vieil ivrogne les honneurs 
d'un enterrement chrétien. 

Il y a toujours, chez M. Zola — et ceci est d'un 
maître, — une atmosphère spéciale, un fond, une 
teinte générale qui donnent à chacun de ses livres 
son caractère et sa couleur. Dans Page d'amour c'est 
le panorama de Paris, dans la Joie de vivre c'est la 
mer, dans /a Terre c'est l'horizon de la Beauce, dans 
l'Argent c'est la rumeur trépidante de la Bourse. Sou- 
vent c'est le meilleur du livre, parfois c'en est le 



148 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

plus mauvais, la note risible, comme l'escalier de 
Pot-Bouille et sa solennité bourgeoise. Dans le Doc- 
teur Pascal, le cadre et le décor sont du bon Zola. Le 
romancier a passé sa première jeunesse en Provence; 
il y a fait provision pour toute sa vie de sensations et 
d'images. Quiconque a vu ses villes gallo-romaines, 
ses collines blanches et rouges, les lignes classiques 
de ses horizons, la splendeur de lumière qui les 
revêt, quiconque a goiité le contraste délicieux qu'y 
font avec une atmosphère brûlante les fontaines qui 
murmurent sous les platanes au pied des ruines 
romaines, trouvera dans le Docteur Pascal cette dou- 
ceur du souvenir que l'art nous procure en nous ren- 
dant nos impressions rajeunies et avivées. M. Zola 
avait déjà décrit avec ce bonheur Taire Saint-Mitre 
et le « cours » de Plassans, il avait ampUfié jusqu'à 
l'énorme, le vieux parc du Paradou; peut-être leur 
préféré-je encore, pour la sobriété forte de la des- 
cription, le domaine de la Souléiade. 

Je répugne vivement à certains aspects du talent 
de M. Zola : sensuahté brutale et triste, monotonie, 
lourdeur, abondance verbeuse, absence de psycho- 
logie, attitudes répétées à rinfini et remplaçant la 
vue des âmes. En revanche, j'admire beaucoup la belle 
ordonnance de ses hvres, sa puissance de couleur, 
la qualité de sa langue, dont le romantisme et le 
lyrisme n'ont pu altérer la netteté. Les Rougon-Mac- 
quart ne plaisent ou ne déplaisent pas à demi; c'est 
la marque des œuvres fortes. J'aurais souhaité que le 
Docteur Pascal fût vraiment un livre synthétique, où 
il nous offrît en raccourci l'ensemble de ses qualités 
et de ses défauts. Il aurait beaucoup gagné à ce bilan 



M. EMILE ZOLA. 149 

final. Au lieu de cela, il nous donne un livre incom- 
plet. Cela pour avoir voulu faire trop bonne mesure. 
Avec la Débâcle il atteignait un total de dix-neuf 
volumes; il a poussé jusqu'au vingtième pour le plai- 
sir d'avoir un chiffre rond. C'est un de trop. 

lo juillet 1893. 



M. JULES LEMAITRE 



Avec sa variété infinie, le roman admet aujour- 
d'hui tous les sujets et sollicite quiconque se sent 
capable d'invention. Le plus souple peut-être de tous 
nos jeunes écrivains, le plus visiblement désireux 
d'aborder toutes les formes de la pensée contempo- 
raine, devait donc s'y essayer. On attendait à bref 
délai le premier roman de M. Jules Lemaître. A 
l'époque où, tout voisin de ses débuts, il dégageait 
son originalité, quelques pages exquises, Sérénus, 
avaient fait pressentir ce qu'il pourrait être comme 
romancier d'analyse morale. Voici les Bois. Depuis 
Sérénus^ le critique a continué sa brillante carrière 
et l'auteur dramatique s'est affirmé. Le talent de 
M. Lemaître n'a cessé de gagner ; il est tout entier 
dans son dernier livre. 



1. Les Rois, par M. Jules Lfmaitre, 1803. — Un drame en quatre 
actes a été tiré par M. Jules Lemaître de son roman et repré- 
senté au théâtre de la Renaissance, par Mme Sarah Bernhard, le 
tj novembre 1893. 



152 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Le sujet, à la fois neuf et ancien, exposait l'auteur 
à passer par des chemins déjà suivis et il y rencon- 
trait de si graves questions qu'elles ne pouvaient 
guère être épuisées en une fois. De là d'inévitables 
réminiscences qui l'ont certainement gêné et qui ne 
pouvaient pas échapper au lecteur. De là aussi la 
nécessité de ne prendre corps à corps qu'une partie 
de son sujet, en se contentant d'effleurer le reste. Ce 
sujet n'est rien moins que le problème capital dont 
la discussion se poursuit depuis un siècle. Posé par 
la Révolution française, il formule une antinomie 
entre la tradition et le progrès : les sociétés actuelles 
et les vieilles formes de gouvernement ne peuvent 
plus s'adapter les unes aux autres. Peuples et rois 
ont beau se prêter à toutes sortes de conciliations; 
les deux principes rivaux, démocratie et monarchie, 
marchent fatalement vers un conflit suprême. La 
monarchie a cédé sur tant de points qu'elle achève 
de perdre sa raison d'être; la démocratie, profitant 
de ses victoires partielles, suit la logique inflexible 
de sa définition. De là un malaise profond. Parmi les 
États de la vieille Europe, les uns débarrassés de 
leurs princes, mais façonnés par des siècles de pou- 
voir monarchique, sont encore garrottés par les 
débris de leurs chaînes; dans les autres, la monar- 
chie prétend doser elle-même l'octroi d'une liberté 
dont le premier exercice est de se tourner contre 
tout ce qui la restreint. Telle est la thèse abstraite. 
Voici comment M. J. Lemaître l'incarne dans sa fic- 
tion. 

Le roi d'Alfanie, Christian XVI, a longtemps gou- 
verné comme ses ancêtres, sans autres bornes à son 



M. JULES LE MAITRE. 153 

autorité que le sentiment des devoirs impliqués par 
le droit divin. Vieux et malade, il remet à son fils, le 
prince Hermann, un pouvoir qu'il n"a plus la force 
d'exercer. Hermann est un rêveur, gagné par l'es- 
prit moderne, une àme douce et tendre, que tour- 
mente le désir de la justice sociale. Longtemps sou- 
mise à ses princes et à ses nobles, l'Alfanie touche à 
une crise redoutable. « Dans ce royaume protégé 
auparavant contre la contagion révolutionnaire par 
sa situation géographique et où l'institution de la 
monarchie absolue s'était jusque-là conservée intacte, 
la rapidité du progrès industriel avait ce résultat 
inattendu que la question sociale s'y trouvait posée 
avant même la question politique. » Cette question, le 
prince Hermann se donne pour tâche de la résoudre, 
avec la crainte intime qu'elle ne soit insoluble, mais 
avec la ferme volonté d'aller jusqu'au bout de la ten- 
tative, quel que soit le danger pour le pouvoir dont 
il a reçu le dépôt. Mari d'une femme, la princesse 
Wilhelmine, qui tient la monarchie et ses rites pour 
une religion, père d'un enfant débile, qui, s'il règne, 
sera écrasé par le poids de la couronne, frère d'un 
viveur cynique, le prince Otto, chez qui la dignité 
royale est tombée à la plus dégradante bassesse, il ne 
trouve encouragement que dans l'amitié de Frida de 
Thalberg, fille d'honneur de la princesse Wilhelmine. 
Cette amitié pure et ardente est faite d'une commu- 
nion mystique dans le même idéal de justice et de 
pitié. Petite-fille d'un proscrit russe, Frida est la 
fille adoptive de Audotia Latanief, une illuminée 
socialiste qui l'a fanatisée de son dévouement pour 
la cause des malheureux. 



154 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D ART. 

Autour de ces protagonistes se groupent nombre 
d'auxiliaires et de comparses : un prince du sang, 
Renaud, dégoûté de son rang, et de la civilisation 
occidentale; le comte de Mœllnilz, premier ministre, 
et sa femme, coquette sans scrupules, le juif Issa- 
char, l'avocat politicien Helbronn, une petite gymna- 
siarque, Lolia Tosti, une fille de garde-chasse, Kate, 
instrument inconscient de la catastrophe finale. 

L'action, c'est la tentative du prince Hermann 
pour résoudre par la liberté le problème de l'injus- 
tice sociale. Hermann institue le système représen- 
tatif; il accorde au parti ouvrier le droit de manifes- 
tation publique. Mais l'opposition des privilégiés 
paralyse la réforme électorale; la foule envahit le 
palais, et il faut la chasser par la force. Horrible- 
ment malheureux de cet échec et de cette répression, 
Hermann va se consoler auprès de Frida, dans le 
petit château forestier où ont lieu leurs entrevues. 
La princesse Wilhelmine l'y surprend et, dans un 
accès de jalousie, le tue d'un coup de revolver. Frida 
se noie de désespoir; Audotia est pendue, et le vieux 
roi Christian, reprenant le pouvoir, rétablit les pures 
pratiques du pouvoir absolu. 



Un tel sujet devait amener nombre de situations et 
de personnages déjà connus. En effet, à chaque page 
se retrouvent des faits et des acteurs récemment 
suscités par la vie ou imaginés par la fiction. 

Le fond, c'est l'aventure de l'archiduc Rodolphe 
d'Autriche et la catastrophe de Meyerling; la thèse. 



M. JULES LEMAITRE. 155 

ce sont les réformes plus ou moins heureuses ten- 
tées en Europe par l'initiative des souverains et dont 
Tune des dernières fut Fessai de socialisme d'Étal 
par lequel l'empereur d'Allemagne, inspiré, dit-on, 
par une Égérie de palais, fit ses débuts de prince 
touche-à-tout. Dans le détail, nombre d'allusions à 
la réalité. Ainsi quatre faits typiques, empruntés à 
r « Almanach des souverains », groupent en quel- 
ques lignes une série d'événements qui se passaient 
hier en Autriche, en Roumanie, au Brésil, en Bavière : 
« Ici, une impératrice névrosée, empoisonnée de 
morphine et publiquement amie d'une écuyère de 
cirque. Là, une reine écrivassière, qui, pouvant 
exercer le métier de reine, préférait celui d'homme 
de lettres, mendiait l'approbation de ses confrères 
bourgeois, se faisait imprimer dans toutes les lan- 
gues et concourait pour les prix des Académies. 
Ailleurs, un roi morose qui ne se montrait guère à 
ses sujets, qui ne songeait qu'à faire des économies 
pour organiser des voyages scientifiques et qui n'as- 
pirait qu'au renom de bon géographe. Non loin, un 
prince mélomane à l'àme cabotine s'était noyé une 
nuit, parmi des cygnes, dans un lac des Niebelungen 
aux rives machinées en décor d'opéra. » C'est encore 
la déchéance de l'empereur dom Pedro, révolution 
d'espèce nouvelle, u où les peuples sont polis et les 
rois résignés », où le souverain descend du trône 
sans résistance et quitte son royaume parmi les 
marques de respect. Une figure particulièrement 
intéressante du roman, le prince Renaud, est des- 
sinée en grande partie d'après cet autre archiduc 
autrichien qui, renonçant à son rang, à son nom et 



156 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

à son pays, s'expatriait sous prétexte de voyage 
maritime et, pour vivre à sa guise, se faisait passer 
pour mort. 

D'autre part, la princesse Wilhelmine, le prince 
Wilhelm, le prince Otto ont déjà paru dans les Rois 
en exil de M. Alphonse Daudet. Le Juif Issachar, c'est 
Jansoulet du Nabab et le baron de Horn du Prince 
d'Aurec. L'avocat libéral Helbronn, conservateur dès 
qu'un coup de fortune l'a porté au pouvoir, court 
la même aventure que le Rabagas de M. Victorien 
Sardou. C'est à son propre Député Leveau que 
M. Lemaître reprend le couple Mœllnitz. 

Ces souvenirs de la vie réelle et ces analogies avec 
d'autres fictions ne diminuent pas trop, dans les 
Rois, le mérite de l'invention. Ils prouvent que 
l'auteur, très désireux de vérité, a étudié sur le vif 
son action et ses personnages; et aussi que son 
sujet est assez intéressant et assez fécond pour être 
depuis vingt ans une matière commune. Ses prédéces- 
seurs ne l'avaient pas épuisé; il l'aborde par un autre 
côté et y pénètre plus avant. Par exemple, après les 
Rois en exil^ les Rois posent différemment le pro- 
blème des royautés finissantes. Ils ne montrent pas 
comment les rois détrùnés se consolent à Paris en 
faisant la fête, comme jadis, dans le carnaval de 
Venise, ceux de Candide \ ils mettent en jeu les 
causes profondes de divorce qui, partout, tendent 
à séparer les peuples et les rois. 

Le premier mérite de ce roman, c'est que, çà et là, 
dans le courant du récit, la philosophie de l'auteur 
s'indique en touches fines ou fortes. C'est bien sa 
nature de pensée, faite d'ironie et de pitié, son 



M. JULES LEMAITRE. 157 

grand désir do voir juste, de nétre dupe de rien, pas 
même de son pays, de sa profession ou de ses pré- 
férences littéraires. La France, pour lui, « c'est le 
pays où Ton trouve, en somme, le moins d'hypo- 
crisie el le plus de bonté ; et puis tout y arrive cent 
ans plus tôt qu'ailleurs » ; Paris, c'est <( la ville de 
joie; l'ironie et l'irrespect se respirent dans son 
air »; mais il a dit souvent et il tient à répéter ce 
que « cette ironie a d'un peu mince et ce qu'elle 
recouvre quelquefois de niaiserie et de snobisme ». 
Somme toute, il goûte vivement « ce scepticisme 
léger et dépourvu de pédanterie, aboutissant à un 
détachement qui, bien que superficiel, se rencontre 
souvent avec la sagesse la plus profonde, et à une 
douceur qui, bien qu'inactive, équivaut dans plus 
d'un cas à la charité même ». Parmi les snobs de 
notre temps, il caractérise très joliment les enfants 
gâtés de la tolérance parisienne, le personnel des 
nouvelles écoles littéraires, « jeunes gens générale- 
ment chevelus et mal bâtis, qui, sous leurs esthé- 
tiques abstruses, dissimulent des prudences de 
notaires, des vanités de ténors, des intolérances 
d'imbéciles et quelquefois... »; mais, ici, je renvoie 
au roman. Est-il besoin de souligner par un nom 
contemporain et français la silhouette de ce pro- 
fesseur d'université allemande, « homme illustre, 
de renommée européenne, qui, dans ses leçons, 
menait ses idées jusqu'au bout et qui, trouvant dans 
la métaphysique l'ivresse d'une sorte d'alcali volatil, 
s'emportait aux audaces les plus intransigeantes de 
destruction et de reconstruction spéculatives et n'en 
était pas moins, dans la vie réelle, respectueux des 



158 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

contingences utiles, avide d'honneurs, de décora- 
tions et de places, profondément impressionné par 
la puissance et les grandeurs de chair »? Vous savez 
aussi comment s'appellent « les littérateurs distin- 
gués qui ont entrepris de nous redonner une àme, 
n'ont pas la foi dont ils font les gestes et mènent 
une croisade où la croix n'est qu'une métaphore »; 
gens qui, « tandis qu'ils discourent sur TÉvangile, 
n'arrivent même pas à pratiquer la charité ». 

Ainsi, à chaque page, des formules vives et pleines 
où se concentrent des qpinions très personnelles sur 
l'esprit de notre temps, sur les préoccupations pas- 
sagères ou permanentes qui l'amusent ou l'inquiè- 
tent, sur l'excès de ses engouements, le ridicule de 
ses modes, son angoisse d'un avenir prochain. 
Courtes réflexions ou pages entières, silhouettes ou 
portraits, tout est revêtu de cette langue limpide et 
coulante, de cette couleur sobre et juste, de cette 
raison attique dans la plus libre fantaisie qui appar- 
tiennent en propre à M. Lemaître; forme qui, à côté 
de la touche papillotante de M. Alphonse Daudet, 
des lourdes et puissantes poussées de M. Emile Zola, 
de l'analyse subtile et complaisante de M. Paul 
Bourget, est sa marque déjà classée. 

Cependant, les Roh ne seraient qu'une œuvre 
agréable, sans la gravité du fond et la sincérité avec 
laquelle M. Lemaître exprime sa pensée sur quel- 
ques-uns des problèmes contemporains. La démo- 
cratie veut procurer au plus grand nombre la plus 
grande somme possible de bonheur. « Croyez-vous 
donc, objecte l'auteur, que l'on supprime la souf- 
france par des lois et des institutions? On ne la 



M. JULES LEMAITRE. 159 

diminue mémo pas, puisque Thomme, à mesure que 
sa condition matérielle s'améliore, découvre de nou- 
velles façons de souffrir. » Lidéal de cette démo- 
cratie, c'est la justice en ce monde : « Il s'agit de 
jouir de la terre, d'en jouir le plus possible, moyen-, 
nant un minimum d'effort et de travail pour chacun, 
d'en jouir tous ensemble, sans que le fort prenne la 
part du faible. » Il y a là une antinomie, objecte 
encore M. Lemaitre : « Cela suppose une charité, une 
tempérance, un empire sur soi, des vertus enfin 
qui, jusqu'à présent, n'ont jamais eu de meilleur sup- 
port que les croyances religieuses. Bref, l'accomplis- 
sement de ce rêve païen exigerait des vertus chré- 
tiennes, des vertus dont l'essence est précisément de 
le répudier. » Je cite ces claires formules entre beau- 
coup d'autres. Nous n'en trouverions de plus lumi- 
neuses ni de mieux venues chez aucun de nos roman- 
ciers contemporains. 



Non que M. Lemaître ait abordé le premier le 
genre de sujets qui peuvent procurer à un écrivain 
l'honneur de les dégager. Je viens de dire au con- 
traire que les Rois continuent une série. Mais il est 
certain que la manière dont M. Lemaître réfléchit sur 
le spectacle de son temps est un élément notable de 
son originalité; de même qu'il lui doit son action 
comme critique et qu'elle lui a permis, après ce 
qu'on pourrait appeler la psychologique domestique 
de Itévoltée, d'être au théâtre, dans le Drputé Lcveau^ 
un peintre attachant des mœurs contemporaines, elle 



160 x\OUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

lui permet déjà d'indiquer une note nouvelle dans le 
roman. Parmi les romanciers du temps présent, quel- 
ques-uns se passent complètement d'idées générales, 
et il y paraît à la qualité de leurs œuvres, Taptitude 
à ces idées mesurant assez bien la valeur vraie de 
tout écrivain. D'autres en ont de manière intermit- 
tente et inégale : en ce cas, leurs livres valent ce 
qu'ont valu leurs idées inspiratrices. Dans Toeuvre de 
M. Daudet, les Rois en exil et VÉvangéliste se distin- 
guent de V Immortel^ par exemple, ou même du Nahab^ 
par l'intérêt propre de l'idée abstraite qu'elles met- 
tent en action; de même l' Assommoir et Germinal chez 
M. Zola, qui, d'habitude, sent plus qu'il ne pense. 
Si les amis de M. Paul Bourget, d'abord séduits, puis 
inquiétés par ses pénétrantes études des problèmes 
moraux, et aussi par sa complaisante admiration des 
prétentions puériles que lui offrait la vie élégante, 
peuvent suivre désormais avec une vive sympathie 
les grands progrès de son talent dans le Disciple et 
Cosmopolis, c'est que ces deux livres sont inspirés, 
soutenus, soulevés par une idée morale et que, de 
plus en plus, au milieu du flot de romans qui nous 
submerge, l'attention s'attache à ceux où se trouve 
quelque chose qui vaille la peine d'être retenu. 

Non seulement M. Lemaître a, lui aussi, quelque 
chose à dire, mais sa pensée est d'une qualité rare. 
C'est grâce à elle surtout que son roman mérite 
l'attention. Il est composite et fragmentaire, ce 
roman, l'adresse du récit est inégale, les divers 
« morceaux » ne sont pas de même valeur, on y vou- 
drait souvent un dessin plus ferme, une couleur plus 
vive, plus de pénétration. N'importe; plusieurs des 



M. JULES LEMAITRE. 161 

qualités qui s'y trouvent réalisées ou indiquées sont 
de premier ordre et elles tiennent toutes à la valeur 
de la pensée. En effet, talent d'imaginer et de conter, 
si haut qu'en soit le prix, la force de la pensée le 
surpasse encore, pour la raison toute simple que la 
littérature, même la littérature de fiction, c'est le 
domaine des idées. 

Au point où en est arrivé le développement litté- 
raire du siècle, la perspective d'après laquelle se 
classent déjà nos auteurs dramatiques et nos roman- 
ciers, morts ou vivants, confirme de manière frap- 
pante ce rapport entre l'intérêt des œuvres et celui 
des idées qui les inspirent. Que la mauvaise réputa- 
tion des œuvres « à thèse », c'est-à-dire conçues pour 
développer une théorie abstraite, ne nous abuse pas. 
Les idées sont la force et la fortune d'un livre, à la 
condition de le dominer et de n'être pas dominées 
par lui. Confuses ou systématiques, nées d'un goût 
d'abstractions au lieu d'être le résultat accepté de 
l'expérience, elles gâtent l'œuvre d'un écrivain; ainsi 
pour les romans de George Sand, où la sincérité de 
la passion et l'éclat de l'éloquence ne sauvent plus 
l'incohérence des doctrines. Nettes et bien liées, 
résultat d'une pensée tournée vers les choses graves, 
elles soutiennent aujourd'hui des œuvres d'autant 
plus discutées à leur apparition qu'elles dépassaient 
de plus haut le niveau commun. C'est pour cela que 
M. Alexandre Dumas accuse, parmi nos auteurs dra- 
matiques, une originalité qui nous apparaît chaque 
jour plus frappante et plus dominatrice; pour cela 
que, longtemps sacrifiés à Hugo et à Musset, Lamar- 
tine et Vigny reprennent faveur. 

11 



162 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART. 

Pourtant Vigny et Lamartine sont fort inférieurs 
comme artistes à Musset et Hugo ; beaucoup d' « hom- 
mes de théâtre » préfèrent Augier à M. Dumas. 
N'importe. La question d'art conservant toute son 
importance, et le mérite de l'exécution demeurant 
toujours la nécessité suprême en littérature, la valeur 
des idées générales détermine la valeur propre des 
œuvres. Il arrive même que des livres où la forme 
est médiocre reçoivent de Tidée mère une valeur 
faite pour surprendre : ainsi les romans de Stendhal. 
Il arrive aussi que des livres d'artistes, mais où la 
forme vaut beaucoup plus que l'idée, comme les 
romans de Mérimée, soient d'une importance secon- 
daire dans le mouvement littéraire d'un temps. Il 
arrive enfin que, dans l'œuvre d'un même auteur, la 
valeur de l'idée mère soutienne un seul livre à l'exclu- 
sion de tous les autres : ainsi, chez Flaubert, Ma- 
dame Bovary, si au-dessus de Salammbô, de V Educa- 
tion sentimentale et de la Tentation de saint Antoine. 

A cette heure, le roman français incline visible- 
ment vers les idées sérieuses et, loin d'y perdre en 
intérêt, il y gagne, car la gravité des choses n'admet 
pas seulement l'émotion ou l'éloquence : elle appelle 
aussi l'ironie ou la grâce, le piquant ouïe pittoresque, 
tout ce que nous sommes en droit d'attendre d'un 
genre dont le but principal est de plaire. A bien des 
points de vue nous nous trouvons dans un état 
d'esprit et de mœurs, de croyances et d'institutions, 
assez semblable à celui que la France traversa au 
dernier siècle avant d'atteindre la Révolution. Nous 
sentons que les vieilles formes de gouvernement 
achèvent de perdre la confiance des peuples ; que la 



M. JULES LEMAITRE. 163 

marche terriblement accélérée de la civilisation nous 
entraîne vers un but inquiétant; qu'à des besoins 
nouveaux il faut des satisfactions nouvelles, que tout 
ce qui ne peut s'élargir ou se restreindre à la mesure 
de la démocratie, doit être brisé et changé. Ce qui 
nous distingue de nos pères, c'est qu'ils étaient opti- 
mistes et que nous ne le sommes pas; ils croyaient 
que Ton peut bouleverser un État sans léser per- 
sonne, et nous savons par expérience que la moindre 
révolution est une œuvre de ruines et de sang. Voilà 
pourquoi leurs fictions étaient gaies, même le Ma- 
riage de Figaro^ pourquoi les nôtres sont tristes, 
même le Prince d'Aurec, soit dit sans comparer 
autrement les deux œuvres. Surtout, voilà pourquoi, 
au théâtre et dans le roman, ceux de nos contempo- 
rains qui aiment à penser s'attachent avec suite à des 
sujets qui, de prime abord, semblent dépasser les 
limites du roman. 



J'ai nommé tout à l'heure MM. Daudet et Zola. Je 
n'y insiste pas, car, quel que soit toujours leur talent, 
leur carrière est plus près de se fermer que de s'ouvrir. 
Au contraire, MM. Bourget et Lemaître sont des 
jeunes; arrivés à la célébrité, ils s'orientent encore et 
ce qu'ils nous ont déjà donné nous fait espérer davan- 
tage. Le Disciple de M. Bourget a marqué son premier 
effort vers les œuvres vigoureuses. Après s'être long- 
temps complu à scruter des cœurs d'hommes et de 
femmes qui ne méritaient pas toujours cet honneur, 
il s'est demandé un jour si l'extrême liberté de la 



164 NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART. 

philosophie spéculative ne mettait pas en péril la 
simple morale pratique, et si Fégoïsme intellectuel 
ne risquait pas de tourner au crime pratique. Œuvre 
d'un écrivain jusqu'alors classé comme féministe, ce 
Disciple était une œuvre mâle; l'analyste des frivo- 
lités mondaines s y présentait comme un esprit grave ; 
sa mélancolie de voluptueux et de dilettante devenait 
de la tristesse. Puis, il nous a donné Cosmopolis. 
Cette fois, l'affaiblissement ou la persistance de la 
trempe originelle dans la civilisation internationale, 
-et, à côté, l'action ou l'impuissance d'une foi, d'une 
règle et d'une patrie, voilà les deux problèmes dont 
M. Bourget faisait la matière de son livre. Peut-on 
dire que la qualité de l'œuvre et la valeur de l'écri- 
vain n'y ont pas gagné? 

Avec son originalité propre, M. Jules Lemaître a 
suivi les mêmes voies. Il a commencé, en débutant, 
par s'amuser d'un spectacle nouveau pour lui, la vie 
de Paris. Il ne songeait alors qu'à faire au mieux son 
métier d'écrivain en vogue et à confirmer par les 
mêmes moyens la faveur qui l'avait accueilli. Dési- 
reux de tout comprendre, plus porté à l'irrévérence 
qu'au respect, il choisissait des sujets d'intérêt fort 
divers, Renan ou M. Ohnet, M. de Maupassant ou 
M. Grosclaude, et, de tous, avec une sûreté de sens 
déjà frappante, mais surtout avec la plus spirituelle 
gaminerie, il tirait ce qu'ils lui semblaient contenir 
d'intérêt ou d'agrément. C'a été sa première origi- 
-nalité. Peu à peu, ce charmant esprit a découvert au 
public un fond d'idées, de sentiments, de croyances 
longtemps voilé. Dans ce Paris où il vit et qu'il aime, 
dans ce milieu d'hommes de lettres dont il fait partie 



M. JULES LEMAITRE. 165 

et où rinfatuation semble une nécessité profession- 
nelle, il a dit courageusement que bien des choses lui 
semblaient mesquines ou misérables. Après les essais 
ironiques de la Revue bleue sont venus les feuilletons 
pénétrants du Journal des Débats^ puis l'étude émue 
de Révoltée, puis le problème pénible de Marmge 
blanc; après un cas de dissolution sociale, plaisam- 
ment et sérieusement exposé dans le Député Leveau, 
ça été, avec Plipote, l'esquisse spirituelle de ce qu'il y 
a de plus léger au monde, dans tous les sens du mot, 
les mœurs de coulisse. Voici maintenant les Rois. 
Je répéterai en finissant que l'œuvre pourrait être 
plus égale et plus adroite, d'une conduite plus cohé- 
rente et d'une exécution plus serrée; en plusieurs 
points, on voudrait que le sujet fût serré de plus près ; 
quelques personnages gagneraient à n'avoir pas cet 
air de déjà vu. Telle qu'elle est, pourtant, c'est mieux 
qu'un livre agréable. Elle fait espérer que, chez 
M. Jules Lemaître, le romancier vaudra bientôt ce 
qu'est déjà le critique et ce que l'auteur dramatique 
a commencé d'être. Ce n'est pas peu dire. 

13 avril IblOS. 



A PROPOS DES SALONS 



Je ne songe pas à offrir au lecteur, dans les pages 
qui suivent, les nomenclature, description et appré- 
ciation de toutes les œuvres dignes d'intérêt qui sont 
réunies aux deux Salons des Champs-Elysées et du 
Champ-de-Mars. Avec les procédés héroïques de Tin- 
formation contemporaine, c'est le jour même, c'est 
la veille de l'ouverture que sont publiés par la presse 
quotidienne des comptes rendus qui, même incom- 
plets ou peu motivés, me remplissent d'admiration 
pour leurs auteurs; et, dans le nombre, il y en a 
d'excellents. Paraissant le même jour, ils ne sauraient 
se copier les uns les autres. Il n'est donc pas pos- 
sible que quelques hommes de génie fassent la 
besogne des autres. Tous supposent une rapidité 
d'examen, une facilité de jugement, une justesse de 
plume qui tiennent du prodige. Le résultat prochain 
de ce nouveau genre de critique sera de tuer l'an- 
cienne, celle qui datait de Diderot, et qui, après plu- 
sieurs noms célèbres, peut en citer encore de très 



168 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

estimés; critique motivée et complaisante, qui pre- 
nait son temps, s'espaçait sur des semaines et des 
mois, visait à la philosophie et au style, ou même 
rivalisait de relief avec Fart. En vertu de la loi univer- 
selle de l'adaptation, le genre lui-même se trans- 
forme. Désormais, la presse quotidienne se réservera 
la nomenclature, plus ou moins développée; la presse 
périodique devra se rabattre sur les questions géné- 
rales que soulève toute exposition d'art. 

On ne trouvera donc ici qu un petit nombre de 
noms et de titres. Je suppose les salons déjà connus 
par les journaux ou les visites personnelles; il me 
suffira de signaler au passage les œuvres qui exigent 
une mention pour leur importance dans la carrière 
de l'auteur, leur valeur exceptionnelle ou leur rap- 
port avec le développement de l'art. Si j'avais quelque 
regret de procéder ainsi, je me consolerais en pen- 
sant que, en fait d'art, la description la plus complète 
ne vaut jamais la vue rapide de l'œuvre. On peut, à 
la rigueur, se faire une opinion sur une pièce de 
théâtre par une analyse bien faite; il faut voir un 
tableau ou une statue. C'est pour cela que, malgré 
les écrivains de talent qui s'y sont appliqués, la cri- 
tique d'art fut toujours un genre incertain et flottant, 
qui ne pouvait trouver de règles logiques, c'est-à- 
dire une raison d'être et des moyens propres. Je 
crains même qu'il ne les trouve jamais. Dire pour- 
quoi m'entraînerait trop loin, et je m'en abstiens 
pour aujourd'hui. En revanche, si la description 
d'une œuvre d'art est une tâche de limites indécises 
et d'utilité contestable, l'expression des sentiments 
qu'elle éveille n'a rien que de légitime et de facile. 



A PROPOS DES SALONS. 169 

A plus forte raison, lorsque, dans un ensemble d'œu- 
vres d'art, on s'efforce uniquement de saisir les 
caractères communs qu'elles accusent. C'est ce que 
je voudrais essayer pour les deux Salons. 



Car il y a toujours deux Salons, rivaux sinon 
ennemis, et vous pouvez tenir pour certain que leur 
coexistence est un fait désormais acquis, dont il faut 
faire son deuil ou sa joie. Lorsque, à la suite de 
l'Exposition universelle et des conflits d'intérêt ou 
d'amour-propre qu'elle avait soulevés parmi les 
artistes, la Société nationale des Beaux-Arts sortit de 
la Société^ longtemps unique, des Artistes français^ il 
fut permis d'espérer que cette scission ne durerait 
pas. Il était trop évident que les artistes avaient tout 
intérêt à demeurer unis, qu'ils diminuaient leurs 
forces en les séparant, qu'ils augmentaient leurs 
dépenses d'installation et de publicité, et surtout 
qu'ils risquaient de fatiguer l'intérêt du public en lui 
imposant une double tâche. On s'employa donc avec 
un vif désir de conciliation à réunir les frères séparés. 
Durant deux ans, ces tentatives n'aboutirent pas, 
mais rien n'indiquait qu'il fallût désespérer. Enfin, 
l'année dernière, on se crut sur le point d'aboutir. Au 
banquet de la Société des Artistes, qui réunissait, 
par une hospitalité courtoise, les chefs des deux 
sociétés, M. Léon Bourgeois, ministre des Beaux-Arts, 
lit un appel éloquent à la conciliation. Avec sa loyauté 
habituelle, M. Bonnat, président de la Société des 
Artistes, se déclara prêt à la conclure; M. Puvis de 



170 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Chavannes, président de la Société des Beaux-Arts, 
prit avec la même franchise la main qui lui était 
tendue. Ministre et présidents avaient compté sans 
les positions prises, les intérêts engagés, et même la 
complicité de l'opinion, qui voyait sans peine ces 
deux camps aux enseignes différentes lutter d'efforts 
pour lui plaire. Il fut certain, au lendemain de ce 
banquet d'union, que la discorde était irrémédiable. 
Cette année, les amateurs de situations nettes doi- 
vent être contents. Si c'est bien, au total, l'art fran- 
çais qui s'affirme au Palais de l'Industrie et aux 
Champs-Elysées, il y a là, comme après la Réforme, 
deux religions dans une même foi. 

Ce qui domine aux Champs-Elysées, c'est le respect 
de la tradition qui, depuis trois siècles, règle le déve- 
loppement de l'art national. Cette tradition enseigne 
qu'il y a des genres et une hiérarchie entre eux, que 
le pouvoir d'imaginer et la science de composer sont 
des nécessités initiales ; que le dessin est à l'œuvre 
ce que le squelette est au corps vivant; qu'il y est 
indispensable comme dans la nature, dont il est la 
géométrie latente et parfaite; qu'une intention est 
peu de chose si elle n'est suivie d'effet et le détail 
sans valeur propre s'il ne concourt pas à un ensemble. 
Elle recherche des qualités que l'on peut dire fran- 
çaises par excellence, la clarté, la mesure, l'adresse, 
voire l'esprit; non pas cet esprit plus littéraire qu'ar- 
tistique qui s'occupe avant tout du sujet, ou même 
de l'anecdote, mais celui qui consiste dans la nou- 
veauté forte ou gracieuse des moyens, l'aisance ingé- 
nieuse, le choix dans le naturel. Quahtés de grand 
prix, auxquelles nous ne renoncerions qu'en cessant 



A PROPOS DES SALONS. 171 

d'être nous-mêmes, mais qui ont leurs insuffisances et 
leurs dangers. 

En effet, si la clarté est un besoin intellectuel de 
notre race, il y a dans le mystère à demi pénétré un 
charme profond et nous savons le sentir. Nous ne 
sommes pas seulement hellènes et romains; nous 
avons été initiés à la poésie du Nord, qui nous a 
donné le sens du fantastique et le désir de l'incon- 
naissable. La mesure est chose exquise, mais elle 
touche à la médiocrité; l'adresse est une forme de 
l'originalité, mais elle peut tenir du seul métier; si 
l'esprit est le sourire de Fart, Témotion en est la 
vie. Entin, il n'y a pas de véritable artiste sans 
fièvre, sans une poursuite inquiète du nouveau. 
Voilà ce dont on est plus convaincu au Ghamp-de- 
Mars qu'aux Champs-Elysées. Ici on est plus sage, là 
plus hardi; sauf exceptions, bien entendu, et avec 
toutes les réserves de détail que l'on voudra. 

Cette année, il n'y a ni aux Champs-Elysées ni au 
Champ-de-x\fars d'oeuvre tout à fait hors de pair, de 
celles qui s'imposent à l'attention et marquent dans 
le souvenir. Rien de comparable, par exemple, à ce 
que furent en leur temps le Gloria vktis ou le Bois 
uicré. En revanche, quelques œuvres de premier 
ordre et un grand nombre d'excellentes. Jamais, 
parmi les maîtres consacrés, M. Bonnat n'a montré 
plus de vigueur expressive ([ue dans le portrait de 
sa mère qu'il expose cette année et où il a mis, par 
surcroît, l'émotion discrète de la piété filiale; jamais 
M. Benjamin Constant n'a été mieux servi par son 
amour de la couleur que dans celui de Lord DufTerin. 
De même, les huit portraits de M. Carolus Duran 



n-2 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

vont une fois de plus attirer la foule et surprendre les 
artistes par leur étonnante variété dans la constante 
richesse de la facture. Jamais M. Jean-Paul Laurens 
n'enferma plus de sens historique et d'énergie que 
dans son Saitii Jean Chrysostome^ ni M. Jules Breton 
un sentiment plus juste de la nature que dans ses 
deux envois. La Poésie héi^oique de M. Falguières, 
fine, svelte, frémissante de vie, rappelle ses Dianes 
exquises sans en répéter aucune et VArchitecture 
de M. Barrias est bien la fille charmante de l'inspi- 
ration mélancolique et vigoureuse d'où sortirent 
les Premières funérailles. Parmi les jeunes, M. Da- 
gnan-Bouveret, cherchant toujours et réalisant chaque 
année quelque chose de profondément personnel, 
nous offre un ensemble de toiles où la précision 
se voile d'une grâce infinie, où des natures com- 
plexes se livrent avec discrétion, où Tatmosphère 
enveloppe la physionomie humaine comme une ca- 
resse. A côté de lui, le groupe d'amis, que l'on pour- 
rait appeler déjà la petite école de Neuilly, et où 
chacun maintient son originaHté dans un désir com- 
mun de vérité, MM. Gustave Courtois et Muenier 
notamment, déjà classés par le grand public, sont 
encore en progrès dans l'estime des artistes. M. Injal- 
bert, le vaillant tailleur de marbre, avec son Eve 
après la faute, repliée sur elle-même dans un déli- 
cieux mouvement de confusion, M. de Saint-Marceaux 
avec sa Communiante, si naturelle de ferveur, vien- 
nent d'égaler, par des œuvres très différentes, ce 
qu'ils avaient fait de mieux jusqu'ici, car, pour chacun 
d'eux, l'antithèse est complète avec V Enfant coureur 
ou V Arlequin. 



A PROPOS DES SALONS. 173 

La conclusion de ces remarques, c'est que chacun 
des deux Salons a son intérêt propre, mais difTérent; 
intérêt supérieur peut-être, cette année, au Champ- 
de-Mars, qui n'était pas aussi heureux Tan dernier. 
C'est aussi qu'avec les deux on en ferait un d'excel- 
lent, et surtout que le rapprochement des œuvres 
aujourd'hui séparées en augmenterait la valeur d'en- 
seignement. Imaginez la Poésie héroique de Falguières 
dressée au Champ-de-Mars : quel moyen de com- 
paraison pour les sculpteurs troublés et le public 
incertain ! Transportez aux Champs-Elysées, dans le 
salon d'honneur, le camaïeu de M. Puvis de Cha- 
vannes, Hommage de Victor Hugo à la ville de Paris^ 
et, après avoir contemplé, en haut du grand escalier, 
le Charles le Téméraire de M. Roybet, où il y a d'ad- 
mirables qualités de peintre , les visiteurs et les 
artistes verraient d'un coup d'œil de quelle simple 
ordonnance et de quelle harmonie de lignes résulte 
l'art de composer. 



Les idées ne sont pas la matière de l'art et ce 
n'est pas avec elles que l'on sculpte ou que l'on peint. 
Il est certain, toutefois, qu'elles le dominent, c'est- 
à-dire que, de tout temps, l'art obéit à une direction 
générale que lui imprime le sentiment public. C'est 
par là que lui aussi représente non seulement les êtres 
et la physionomie extérieure, mais l'àme et l'état 
moral d'un temps. Pendant deux ou trois ans, une 
poussée de mysticisme nous avait valu quelques œu- 
vres religieuses, les unes très neuves, comme le Christ 



174 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

de M. Lhermilte, d'autres surprenantes, comme le 
Calvaire de M. Jean Béraud et le travestissement japo- 
nais des Pèlerins d'Emmaûs^div M. Jacques Blanche. 
Il semble cette fois que, si ce mouvement n'est pas 
encore arrêté, il vas affaiblissant. Les sujets emprun- 
tés à l'histoire sainte sont plus rares et, sauf le Christ 
mort de M. Doucet, où le peintre savoureux du nu 
féminin s'est très sincèrement souvenu d'Holbein et 
d'Henner, sauf, peut-être, la Tentation du Christ de 
M. Paul Buffet, il n'y a guère lieu de s'y arrêter. C'est 
que la mode avait plus de part que la foi dans ce 
retour aux sentiments religieux; ou, si l'on veut, 
l'inquiétude multiple de Tàme contemporaine se 
marquait en ceci comme en bien d'autres choses. 
Désorientés et troublés, nous ne savons où nous 
diriger et comment nous calmer; de courts accès 
de fièvre secouent notre atonie morale et cessent 
aussi vite qu'il sont venus, symptômes d'une même 
maladie, lente et sourde, qui nous mine sans qu'une 
crise amène une réaction. Le sentiment religieux 
étant un besoin de notre nature, il ne meurt pas, 
mais dans l'aff'aiblissement général de la faculté de 
croire, il ne parvient pas à vivre de façon normale; 
son expression est intermittente comme son action. 
J'en dirai autant du sentiment héroïque et patrio- 
tique. Voilà vingt-trois ans qu'après une guerre 
désastreuse nous sommes sevrés de gloire, d'une 
gloire neuve et qui nous appartienne en propre. Nous 
avons cherché d'abord une consolation dans les 
souvenirs de l'année terrible; nous avons exalté ce 
qu'ils révélaient d'honneur individuel et de succès 
fragmentaire. C'est la veine qu'ont suivie Alphonse 



A PROPOS DES SALONS. 175 

de Neuville et M. Edouard Détaille, avec assez d'ori- 
ginalité pour former école et une sincérité assez 
profonde pour nous communiquer leur émotion. 
Puis, nous avons eu les petites victoire du Tonkin et 
du Dahomey, où notre jeune armée retrouvait, du 
premier coup, toutes les vertus de la race; mais 
nous battions ces ennemis-là sans nous comparer à 
eux. Pour les artistes, ces combats se livraient trop 
loin et dans des conditions trop peu connues; ils ne 
pouvaient ni les voir ni les imaginer. Alors nous 
nous sommes rejetés d'un bond vers les souvenirs 
de la Révolution et de l'Empire, de l'Empire surtout. 
En attendant que vienne le tour de notre génération 
et qu'elle puisse régler l'échéance toujours différée, 
mais inévitable, nous y trouvions la plus ample 
satisfaction à notre besoin d'enthousiasme. Jamais le 
génie militaire ne s'est incarné de façon plus com- 
plète et plus frappante que dans Napoléon P^ 
L'homme au petit chapeau et à la redingote grise est 
une de ces silhouettes simples que l'œil embrasse 
d'un seul regard, une de ces natures complexes dont 
l'historien cherchera toujours le dernier mot. Long- 
temps l'intérêt national que la France prend à sa 
gloire s'était ici trouvé en conflit avec l'intérêt poli- 
tique; aujourd'hui, s'il est un parti dont les espé- 
rances ne soient plus inquiétantes, c'est le parti 
bonapartiste. Aussi, voilà cinq ou six ans que l'em- 
pire et l'empereur reviennent à la mode. On les 
étudie avec passion ; histoires et mémoires, objets 
d'art et souvenirs, meubles et costumes, tout ce qui 
les touche est remis en lumière. Le livre de Marbot a 
précipité le mouvement ; nous avons tous lu ces 



176 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

commentaires de l'héroïque Gascon, qui avait tra- 
versé en pleine jeunesse l'épopée impériale et qui 
avait assez vécu pour la raconter avec simplicité, 
sans mélange de servilité admirative, comme Las 
Cases, ni excès de tristesse, comme Ségur, sans le 
goût d'emphase qui, de 1792 à 1815, gâtait la gran- 
deur des choses par le faste des mots. De tout cela 
résulte un nombre respectable de tableaux consacrés 
à Napoléon ou dominés par sa pensée. Voici Saint- 
Jean d'Acre, par M. Aimé Morot, les Grenadiers de la 
garde à Fssling de M. Cormon, Cest lui! de M. Fla- 
meng, les Défenseurs de Saragosse de M. Orange, 
le /4c de ligne à Eylau de M. Royer. Marbot en per- 
sonne occupe le centre de ce dernier, monté sur sa 
terrible jument Lisette, et recevant, pour le rap- 
porter à l'empereur, le drapeau que les débris du 
régiment ne peuvent plus défendre. 

Un même sens de l'histoire, un vif désir de la 
comprendre telle qu'elle fut, sans l'altérer par le 
mélange des idées propres à notre temps, inspire 
tous ces tableaux. L'antiquité elle-même, dont, il n'y 
a pas si longtemps, les réalistes ne voulaient plus 
entendre parler, profite de cet effort vers la vérité. 
Il est admis aujourd'hui par la grande majorité des 
artistes que tout a les mêmes droits devant l'art, 
même la mythologie, même le symbolisme, et qu'il 
n'y a qu'une peinture, la bonne, en dehors et au- 
dessus de tout parti pris d'école, sans privilège de 
noblesse ou de vulgarité. Pour qui se rappelle les 
lourdes plaisanteries de Courbet et de ses amis, c'est 
un notable progrès. Un artiste de grande conviction 
et de labeur acharné, M Henri Martin, peut figurer 



A PROPOS DES SALONS. 177 

aux yeux tout un système philosophique, le pessi- 
misme, ou faire voltiger autour de ses Troubadours^ 
sous forme de vierges aériennes, le souffle de l'in- 
spiration : ni confrères, ni public ne raillent cette 
imagination et cette facture, aussi peu banales Tune 
que lautre. Notre siècle finissant accuse par ce long 
éclectisme un des sentiments qui lui ont coûté le plus 
de peine et qui lui font le plus d'honneur. Il a étudié 
rhistoire avec tant d'ardeur qu'il en a contracté le 
respect et il a tant fait pour l'émancipation de l'indi- 
vidu qu'il reconnaît tous ses droits. L'imagination 
plastique n'a d'autres limites qu'elle-même et per- 
sonne n'ose plus l'enfermer dans une formule. 



A cette heure donc, le sujet n'a plus guère d'impor- 
tance propre ; nous admettons que la vision person- 
nelle et l'aptitude à faire sailhr le caractère ont 
seules une valeur. Depuis Millet, nous trouvons qu'il 
peut y avoir autant de noblesse artistique dans un 
paysan en haillons que dans un brillant seigneur, et 
de beauté dans une fille du peuple que dans une impé- 
ratrice. Ici, le sentiment de la dignité humaine a 
complété celui de l'histoire. Jadis, on n'était peintre 
d'histoire que si l'on savait draper ou armer des 
Grecs et des Romains. Aujourd'hui, nous voyons 
l'histoire partout, dans la vie intime, dans le fait de 
la rue. Il n'y a pas encore longtemps que notre cos- 
tume moderne était tenu pour anti-artistique. Sauf 
dans les scènes de genre, réputées inférieures, un 
peintre ou un sculpteur ne représentait une redingote 

12 



178 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

qu'à contre-cœur. A force de talent, quelques artistes 
épris de vérité, comme Dalou, ont guéri leurs con- 
frères et le public de cette erreur, fort préjudiciable 
au temps présent. Si elle se fût prolongée, notre 
époque eût disparu sans laisser la marque de son 
pittoresque spécial. Elle n'a plus à craindre un tel 
sort; l'avenir sera suffisamment renseigné sur elle. 

A ce point de vue, l'immense tableau de M. Roll, 
le Centenaire^ un des plus grands efforts qui aient 
été tentés depuis le Sacre^ de David, renferme un 
ensemble complet de documents. En représentant la 
fête célébrée à Versailles le 5 mai 1889, l'artiste a 
groupé les divers échantillons de la société fran- 
çaise, depuis le Président de la République jusqu'au 
camelot. Dans cette foule pressée jusqu'à l'étoufife- 
ment, uniformes militaires, costumes officiels, toi- 
lettes élégantes, vêtements populaires se mêlent dans 
une formidable poussée d'enthousiasme patriotique. 
Ce n'est pas seulement l'aspect de la fête que le 
peintre a saisi, c'est encore et surtout Fâme une et 
multiple qui l'inspirait. 

Ainsi entendu, le réalisme rejoint l'idéalisme pour 
unir la force d'expression particulière à chacun d'eux, 
le réalisme ne songeant qu'à représenter ce qui se 
voit, l'idéalisme surtout attaché à ce qui se sent. 
C'est encore une toile réaUste que le tableau de 
M. Schommer, M. Carnot à Bouiogne-sur-Mer\ réaliste 
par la vérité des attitudes, du paysage, de la lumière, 
de toute la disposition matérielle; la postérité y verra 
comment le chef de l'État exerçait, en voyage, sa 
magistrature et ce qui persiste, en 1890, de respect 
officiel ou populaire pour l'autorité suprême ; mais le 



A PROPOS DES SALONS. 179 

mérite principal d'une représentation de ce genre, 
c'est de symboliser un régime, une date, un milieu 
par une scène unique. Ce mérite, M. Roll et M. Schom- 
mer Font atteint, mais il convient d'en reporter 
rhonneur à notre temps autant qu'à eux-mêmes. La 
vérité simple qu'ils ont poursuivie, n'eût pas été sup- 
portée il y a vingt-cinq ans ; un arrangement plus 
respectueux leur eût été prescrit et la vérité eût perdu 
tout ce que la convention eût gagné. 

A côté du réalisme sans autre but que lui-même, 
et pourtant dominé par l'idéalisme, voici, par un 
exemple contraire, le plus conventionnel des genres 
artistiques, la peinture décorative, pénétré par le 
sens historique et le souci de vérité propre à notre 
temps. Ainsi, dans les Quatre Saisons exécutées par 
M. Prinet, pour le palais de la Légion d'honneur. 
Autrefois, l'artiste se fût tiré d'affaire avec quelques 
mythologies roses tlottant au-dessus d'un paysage 
bleu, souvenir composite de la Renaissance romaine 
et des peintres galants du siècle dernier. Avec 
notre commun souci d'exactitude historique, M. Pri- 
net s'est préoccupé d'adapter sa décoration à la 
date de l'édifice. Il a donc choisi des costumes et 
des passe-temps de même date. Pour figurer le décor 
d'une époque qui lisait Jean-Jacques, accueillait 
Pierre le Grand, se passionnait pour la musique ita- 
lienne ou allemande et tournait à l'idylle une civili- 
sation raffinée, il a combiné les souvenirs des Con- 
fessions^ de ÏÉmile, des modes russes, des concerts 
champêtres, etc. Le résultat est une œuvre exquise, 
qui, tout en portant la marque d'hier, semble con- 
temporaine du prince de Salm. 



180 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Les autres variétés d'art — genre, paysage, por- 
trait — montreraient à l'analyse un semblable mé- 
lange d'éclectisme historique et d'observation réaliste, 
une même foi dans l'égalité originelle des êtres et 
des choses devant l'art, un même dédain pour les 
vieilles hiérarchies, surtout un éloignement de plus 
en plus marqué pour le travail de l'ateher, où les 
modèles et la lumière sont également convention- 
nels, un entraînement impérieux vers l'observation 
directe de la nature et de la vie. C'est en Artois ou en 
Normandie, que M. Jules Breton trouve Thumble 
poésie de la vie rustique; c'est devant des paysages 
tristes et longtemps réputés sans noblesse, dans la 
banheue parisienne ou sur les quais de la Seine, que 
M. Billotte saisit la mélancolie du jour finissant et 
les jeux de la lumière crépusculaire sur l'horizon 
embrumé. Voyez encore les études populaires de 
M. Buland, l'effroyable Mêlée de M. Adolphe Binet, 
les portraits de MM. Baschet, Cormon, Chartran, 
Mathey, etc. ; c'est, dans les faires les plus divers, le 
même effort pour saisir le caractère moral à travers 
l'aspect extérieur, le même respect de la vérité, le 
même penchant à étudier l'humanité aussi bien chez 
les simples, les humbles et les souffrants que dans 
les physionomies façonnées par une existence supé- 
rieure. 

Je ne crois pas que ce mélange d'idéalisme et de 
réalisme puisse aboutir à un art plus élevé et plus 
sincère, plus complexe et plus simple, qu'avec les 
médailles de M.Roty. Il s'agit ici de faire entrer dans 
un minimum de matière et d'espace la vision com- 
plète d'une physionomie, d'une existence, d'une insti- 



A PROPOS DES SALONS. 181 

tution, d'une idée. L'artiste résout ce problème en 
unissant, par des prodiges de synthèse, les éléments 
que lui imposent la stricte vérité et les ressources de 
l'abstraction symbolique . Ainsi dans la plaquette 
consacrée à la Préfecture de police : une femme, 
drapée à l'antique, vigilante au milieu de la nuit, 
l'œil et l'oreille tournés vers une fenêtre, où s'enca- 
drent la llèche de la Sainte-Chapelle et la tour de la 
Conciergerie, devant une table qui supporte le télé- 
graphe, le téléphone, l'épée de l'officier de paix, et, 
je crois bien aussi, une paire de menottes K 



Un des points où se marque le plus nettement l'an- 
tagonisme des deux salons, un de ceux qui offriraient 
le plus de motifs à une étude sur les tendances de 
l'art contemporain, c'est la différence de traitement 
que chacun d'eux applique à l'art industriel. Il y a 
une section d' « objets d'art » aux Champs-Elysées, 
il y en a une au Champ-de-Mars, mais la première 
est aussi restreinte que la seconde est considérable. 
On voit que la Société des Artistes fait place de mau- 
vais gré à ce genre d'objets, tandis que la Société des 



1. Si je ne parle pas ici de M. Chaplain, c'est qu'il n'avait pas 
exposé au Salon de 1893; j'aurais été heureux de pouvoir carac- 
tériser, à côté de M. Roty, ce talent vigoureux et sobre, clas- 
sique au meilleur sens du mot, dont chaque œuvre est un 
modèle de précision, de largeur et de franchise. Kn ce moment, 
l'école française de gravure en médailles est à la hauteur de 
notre école de sculpture; non seulement elle a renoué la 
grande tradition du xvi® et du xvii* siècle, mais elle la dépasse, 
ei, pour lui trouver un terme de comparaison digne d'elle, il 
faudrait remonter jusqu'à la Renaissance florentine. 



182 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Beaux-Arts les accueille avec empressement. La pre- 
mière, en effet, agit ici par imitation et la seconde 
par initiative. Il a fallu du temps pour faire admettre 
à nos artistes que dans un plat, un bijou, une arme, 
il peut y avoir autant d'art que dans un tableau, une 
statue ou même un édifice. C'était une vérité admise 
au temps de Benvenuto Cellini et de Bernard Palissy, 
lorsque Tartiste et l'ouvrier ne faisaient qu'un ; depuis 
qu'ils s'étaient séparés pour travailler chacun de son 
côté, elle était obstinément niée. Le résultat avait été 
un affaiblissement de l'art pur, de plus en plus poncif 
et dédaigneux, comme de l'art industriel, de plus en 
plus utilitaire et vulgaire. Joignez à cette cause de 
décadence une architecture découronnée de sa maî- 
trise sur les deux autres arts, la juxtaposition des 
œuvres opérées par le hasard au lieu de la subor- 
dination à un plan commun, une géométrie sèche et 
l'imitation remplaçant chez beaucoup d'architectes 
l'invention et la souplesse, vous aurez constaté les 
principales causes qui achevaient de tuer l'art indus- 
triel. 

Quelques hommes d'initiative ont commencé la 
réaction contre ce déplorable état de choses. Par 
leurs efforts, une grande société s'était constituée, 
V Union centrale des arts décoratifs^ qui avait pour but 
de rapprocher les artistes et les industriels, de fournir 
à ceux-ci des modèles, à ceux-là des thèmes d'appli- 
cation. Sur son exemple, d'autres associations se sont 
formées, comme la Société d'encouragement à Vart et 
à Vindustrie^ une des plus récentes et des plus pra- 
tiques. Peu à peu, l'art industriel s'imposait aux 
préoccupations des artistes, des ouvriers et des fabri- 



A PROPOS DES SALONS. 183 

canls. Aujourd'hui, il a partie gagnée près de l'État 
et du public, mais c'est grâce au Salon du Champ-de- 
Mars qu'il a pris sa place dans les expositions 
annuelles, seul moyen d'intéresser l'opinion à son 
développement. Cette année, ce Salon en ofTre un 
grand nombre de spécimens, admirables ou char- 
mants, avec les émaux de M. Thesmar, les meubles et 
les cristaux de M. Galle, les céramiques de MM. Car- 
rière, Chaplet, Dammouse, Delaherche, Lachenal , 
les étains de MM. Charpentier et Dubois, les reliures 
de MM. Wiener et Prouvé. La curiosité que cette 
partie de l'exposition excite chez le public est une 
preuve frappante du progrès accompli par l'éduca- 
tion du goût. La Société des artistes se tromperait 
lourdement en n'y travaillant pas avec le même zèle 
et la même largeur d'esprit. 

i:i mai 1803. 



UN NOUVEAU (( RETOUR DES CENDRES » 



S'excitant Tun l'autre, avec la complicité de Topi- 
nion, la littérature et l'art sont en train de renou- 
veler à cette heure la cérémonie du 15 décembre 1840 : 
l'Empereur mort revient une fois de plus. Les histo- 
riens étudient sa politique et les peintres représen- 
tent ses batailles, les auteurs de mémoires sortent 
des oubliettes pour le raconter par le menu, et les 
collectionneurs exposent tout ce qui porte la marque 
de son temps. Gomme il fallait s'y attendre, en ce 
pays où tout aboutit au théâtre, directeurs et auteurs 
suivent le mouvement, et nous verrons cet hiver trois 
ou quatre pièces napoléoniennes *. Quant au public, il 
lit et accueille tout cela avec la même curiosité. Il n'en 



1. On sait quel a été le succès de Madame Sans-Gêne, 
comédie en quatre actes, de MM. Victorien Sardou et Emile 
Moreau, représentée au théâtre du Vaudeville, le 27 octobre 1893, 
et de Napoléon, épopée en six actes, de M. L. Martin-Laya, 
représentée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 5 décembre 
de la même année. 



186 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

a jamais trop, il en redemande. Le temps présent 
pourrait prendre comme devise les vers fameux : 

Toujours lui! lui partout! Ou brûlante ou glacée, 
Son image sans cesse ébranle ma pensée.... 

Non pas lui seulement, mais tout ce qui le touche, 
tout ce qui le rappelle, tout ce qui peut s'autoriser 
de son nom et de son souvenir, ses généraux et ses 
femmes, ses soldats et ses maîtresses, ceux qui l'ont 
aimé et ceux qui l'ont haï, les fidèles et les traîtres. 

Au lendemain de sa chute, sa mémoire exerçait 
encore une action si puissante, que, durant plus 
d'un demi-siècle, il continua de régner sur les cœurs. 
La France entière avait reçu son empreinte, com- 
battu et souffert sous lui, vécu par lui une épopée 
surhumaine; toute génération entretenait en lui l'or- 
gueil d'elle-même. L'obsession était si forte qu'après 
l'avoir admiré vivant, la France de 1840 voulut l'avoir 
mort; la pression de l'opinion publique obligea donc 
le pacifique et fin Louis-Philippe à ramener de 
Sainte-Hélène le cercueil du prodigieux soldat. Le 
roi ne se faisait certainement aucune illusion sur les 
dangers de la légende qui grandissait autour de 
l'Empereur et, après le règne passé, lui préparait un 
règne futur. Il n'aimait guère Lamartine, mais il dut 
applaudir tout bas lorsque le poète, répondant aux 
apologies de Napoléon, faites par des amis de la 
liberté, s'écriait à la tribune, sans convaincre la 
Chambre : « Prenez garde de donner une pareille 
épée pour jouet à un pareil peuple! Faites attention 
à ces encouragements au génie à tout prix. Je les 
redoute pour notre avenir. Je n'aime pas ces hommes 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 187 

qui ont une foi et un symbole opposés, qui ont pour 
doctrine officielle la liberté, la légalité, le progrès, 
et qui prennent pour symbole un sabre et le despo- 
tisme. Je ne me fie pas à ces contradictions : j'ai 
peur que cette énigme n'ait un jour son mot. » 

Notre génération à nous Fa connue, la solution de 
cette énigme : le mot final a été Sedan. Si, le mois 
dernier, Tempereur d'Allemagne s'est donné le plaisir 
délicat de faire parader son armée autour de Metz, 
c'est qu'un premier Empire n'avait pas suffi à la 
France, et qu'il en avait fallu un second. Celui-ci ne 
nous a pas coûté seulement Metz et Strasbourg : il 
nous a valu, par surcroit, cette hostilité de l'Europe, 
ce mélange singulier de peur et de colère soulevé, 
entretenu, exploité contre nous, de par les projets 
que l'on nous croit ou que l'on nous suppose, ces sen- 
timents que traduisent, d'un coté, les manifestations 
et les voyages princiers par lesquels la chevaleresque 
Italie se crée des titres à l'étonnement de l'histoire; 
de l'autre, les promenades maritimes par lesquelles 
l'Angleterre essaie sournoisement de compenser l'effet 
des fêtes russes. 

Aussi, en présence de la ferveur napoléonienne 
qui se rallume, y a-t-il au premier abord de quoi 
s'étonner. Qui nous l'eût dit en 1871, ou seulement 
il y a cinq ans? C'était le temps où le duc d'Audiffret- 
Pasquier, dans un jour unique de grande éloquence, 
et Gambetta toutes les fois que le parti bonapartiste 
fouettait ses colères de patriote et de républicain, 
établissaient le bilan du second Empire; où Taine, 
arrivant au bout de son enquête sur les origines de 
la France contemporaine, prenait corps à corps Napo- 



188 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D ART. 

léon comme chef d'empire, chef d'armée, législateur 
et administrateur, comme homme surtout, et con- 
cluait que c'était plutôt un monstre qu'un génie. 



Les jugements sévères de nos orateurs politiques ne 
sont pas revisés. Ils ont été si complètement adoptés 
par l'opinion qu'il n'y a plus trace, à cette heure, de 
parti bonapartiste : personne n'attaque plus l'impé- 
rialisme, parce que personne ne le défend, et que, 
reprendre l'accusation, ce serait proprement décla- 
mer, c'est-à-dire s'échauffer de parti pris sur ce qui 
ne passionne plus personne. Mais il s'en faut que le 
lYapolpon de Taine ait le même bénéfice d'accepta- 
tion. Loin d'obtenir la fortune que semblait lui pro- 
mettre le nom de son auteur, il constitue, lui, un 
procès à reviser. Non seulement les arguments de 
l'historien n'ont convaincu personne, mais la base 
même de son enquête est contestée. A des preuves 
incomplètes ou mal choisies on en oppose de nou- 
velles et l'on incline déjà vers d'autres conclusions. 
Taine voyait dans Napoléon un monstre simple de 
perversité morale ; on lui répond que c'était une 
nature complexe, dans laquelle, comme chez tous les 
hommes, ne manquaient ni la bonté, ni la pitié, ni 
la tendresse, aucune des humbles vertus qui sont le 
lot de l'humanité moyenne. 

Ce qu'il y a de plus surprenant peut-être dans 
cette opinion nouvelle, c'est son calme parfait. Les 
nouveaux historiens de Napoléon ne s'échauffent pas; 
ils trouvent leur sujet très intéressant, mais non 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 189 

passionnant. Taine aura été peut-être le dernier des 
Français sur qui Napoléon ait produit, après sa 
mort, un des deux sentiments qu'il produisait tou- 
jours de son vivant : l'enthousiasme ou l'indignation. 
Et, visiblement, l'opinion pense comme les hommes 
de lettres ou les artistes qui, à cette heure, étudient 
l'Empereur : il n'y a chez elle aucune fièvre. Pour le 
curieux qui s'arrête docilement devant le spectacle à 
la mode, comme pour l'écrivain qui écrit le livre dont 
le sujet est dans l'air, comme pour l'artiste à qui l'ac- 
tualité impose un motif de représentation plastique, 
il en est de Napoléon, mort depuis moins d'un siècle, 
comme pour César, mort depuis deux mille ans. Ce 
sont deux objets d'évocation sans fièvre, l'un plus vif 
parce qu'il est plus voisin, l'autre plus archéologique 
parce qu'il est plus éloigné, mais sans plus d'effet 
l'un que l'autre sur la marche des événements con- 
temporains. Je ne crois pas qu'il se trouve à cette 
heure un nombre appréciable de Français pour 
regretter Napoléon autrement que d'un regret pla- 
tonique et pour souhaiter le retour d'un régime sem- 
blable à celui qu'il voulut créer. La fièvre boulangiste 
était autre chose; mais je n'ai garde de lever ce 
lièvre-là. Il me suffit d'étudier Napoléon I^"^ au simple 
point de vue de la littérature et de l'art. 

Pour l'un comme pour l'autre, c'est un merveilleux 
sujet, et ils y reviennent avec d'autant plus d'empres- 
sement qu'ils le trouvent déblayé à souhait, par le 
temps et les circonstances, de tout ce qui pouvait y 
gêner leur curiosité. Jusqu'à ces derniers temps, 
malgré le beau livre de Thiers, Napoléon appartenait 
moins à l'histoire qu'à la polémique. Il était trop 



190 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

mêlé aux questions du jour. Pendant un demi-siècle, 
la France agitait encore les problèmes posés par lui 
et aucun parti ne pouvait proposer de solutions sans 
accepter ou combattre les siennes. Mais voilà qu'avec 
la troisième République, les événements ont marché 
si vite que toutes les questions où il était un argu- 
ment nécessaire se sont évanouies et transformées. 
Gouvernants et gouvernés s'occupent à cette heure de 
périls où la pensée napoléonienne n'a rien à voir, 
parce que rien de semblable n'existait au moment où 
elle s'affirmait. L'évolution économique et industrielle 
qui nous emporte, le socialisme qui en est la consé- 
quence, ont besoin, s'ils peuvent être guidés, d'autres 
modérateurs que les idées du Mémorial. Certes, nous 
voudrions bien avoir un politique et surtout un 
général de la force de Napoléon, quitte à prendre nos 
sûretés avant de nous mettre une fois de plus en de 
telles mains, mais nous ne craignons plus que les 
héritiers de son nom ou de son système viennent nous 
imposer, pour nous tirer d'embarras, les moyens 
dont il a laissé la formule. 

Cette situation est très favorable à la littérature et 
l'art. Tandis que le public, guidé par eux, leur prouve 
son intérêt par son attention, ils reconstruisent à 
vue d'œil Napoléon et son épopée. 



C'est l'art qui a commencé. Il lui faut des figures 
nettes, des costumes brillants, des scènes énergiques, 
des sentiments simples. Le premier Empire lui 
offrait abondamment tout cela. Profitant de ce que, 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 191 

après une cuisante humiliation militaire et une 
longue paix, un sourd besoin d'émotions héroïques 
tourmentait les esprits, il a évoqué les spectacles 
guerriers de TEmpire avec un singulier mélange 
d'enthousiasme et d'ironie. De là naquit V Epopée du 
Chat-Noir. Comme Fauteur avait une originalité et 
que la mise en scène était curieuse, le succès fut 
vif. Cette fantaisie suffit à précipiter le mouvement. 
Cependant, les vrais artistes n'avaient pas attendu ce 
signal; Meissonier avait déjà peint 1807 et 1814^ 
deux chefs-d'œuvre, et M. Edouard Détaille recon- 
stituait, avec sa précision énergique, les types de 
l'armée impériale. Mais, pour la foule, ce n'était pas 
encore l'essentiel de leur œuvre. Lorsqu'elle trouva 
chez eux ce dont une mode soudaine lui avait donné 
le goût, elle y porta un enthousiasme tout neuf et, 
naturellement, d'autres artistes suivirent la mode ; 
ce fut à qui la satisferait. 

Du même coup, des oubliés et des dédaignés sor- 
tirent de l'ombre discrète où un petit groupe d'ad- 
mirateurs entretenait leur culte : nous eûmes les 
expositions de Charlet et de Rafîet; de simples des- 
sinateurs, ils passèrent grands peintres. Vous verrez 
dans quelques semaines un heureux résultat de cet 
engoûment. Raffet va avoir son monument devant le 
Louvre — où, soit dit en passant, il n'y a pas un seul 
croquis de sa main — et, sur le socle, un maître de 
notre école de sculpture, M. E. Fremiet, a dressé le 
tambour du Réveil^ ce tambour fantôme qui, dans la 
célèbre lithographie de Raffet, bat la diane des morts. 
M. Fremiet l'a dégagé de la poussière funèbre pour le 
lancer en avant, comme aux jours de victoire, mar- 



192 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

chant au pas de charge en tête d'une armée que 
Fimagination supplée ^ 

Pendant ce temps la littérature travaillait au même 
résultat. Par un contraste piquant, au moment où 
Taine allait appliquer à Napoléon P'' sa puissante 
méthode et ses fortes couleurs, un livre tout de 
finesse et de nuances, un simple récit de femme, les 
Mémoires de Mme de Rémusat venaient de nous mon- 
trer un Napoléon intime, dans un genre d'intérêt 
auquel ni Thiers ni Las Cases ne nous avaient 
habitués. Le Napoléon de Taine était si en relief et si 
excessif, qu'il avait fait scandale : l'on sait la belle 
colère du prince Napoléon en voyant son oncle figuré 
de la sorte. On avait regardé ce Napoléon avec l'in- 
térêt que méritaient le modèle et le peintre, mais il 
ne faisait pas école et restait seul de son espèce. 
Malgré le talent dépensé et l'exemple donné, il n'était 
pas accepté comme vrai, et, contrairement à ce qui 
arrivait d'ordinaire pour Taine, il n'y avait pas d'his- 
torien à la suite. Au contraire, le Napoléon de 
Mme de Rémusat, peint par petites touches, et n'ac- 
cusant aucune prétention à la majesté de l'histoire, 
contribuait pour beaucoup au mouvement d'intérêt 
qui commençait autour de l'Empereur. Soyez donc 
un des grands esprits de votre siècle, préparez-vous 
à un grand sujet par un énorme labeur, appliquez-y 
tout l'effort de votre talent, pour être ainsi vaincu, 
dans une concurrence fortuite, par une femme qui 
conte en souriant des souvenirs de dame dhonneur! 

Et puis ce fut Marbot. Je ne crois pas que, même au 
temps où le général de Ségur racontait la retraite de 

1. Voir, ci-après, M. E. Frémiet. 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 193 

Russie à ceux qui l'avaient faite, un livre militaire ait 
produit un tel ébranlement dans les esprits. Ségur 
visait à Téloquence; il était pompeux et tendu; il 
avait le triple sentiment de son sujet, de son grade 
et de son nom. Marbot, petit cadet de Gascogne et 
simple colonel à Waterloo, était plus simple et plus 
vivant. Depuis d'Artagnan, le héros imaginaire de 
Dumas, ou même depuis un autre Gascon, très réel 
celui-là, Biaise de Montluc, on n'avait pas encore 
raconté l'héroïsme avec autant de verve, d'instinct 
militaire et de pittoresque. En quelques semaines, 
le livre de Marbot remplit les imaginations de sou- 
venirs saisissants : le combat avec les gendarmes 
espagnols, le cimetière d'Eylau, les exploits de la 
jument Lisette, etc. Jusqu'à la simple photographie 
qui servait de frontispice à l'un des volumes, et qui 
était héroïque : un énorme shako entaillé à fond 
d'un coup de sabre et un chapeau écorné par un 
boulet. On songeait, en les regardant, au mot de 
Napoléon : « Que pensez-vous des soldats qui sur- 
vivent à de pareils coups? » 

Autour de Marbot bruissaient les archives de fa- 
mille, simples cahiers de notes ou apologies person- 
nelles, depuis les cahiers du capitaine Coignet et les 
souvenirs du sergent Gille, jusqu'aux volumineuses 
explications d'un louche officier recruteur, l'adju- 
dant-général Landrieux; tous dévorés avec passion, 
si frustes ou si indigestes qu'ils pussent être. Et de 
cet amas de documents, comme d'une carrière d'où 
surgit peu à peu un piédestal de statue, la silhouette 
de l'Empereur se dégageait, de plus en plus nette. 
Comment la voyons-nous à cette heure? 

13 



194 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 



Dans l'art, tout le monde connaît sa forme popu- 
laire : la redingote grise et le petit chapeau. Elle n"a 
pas changé, parce qu'elle est vraie. De bonne heure, 
Napoléon avait fixé son aspect extérieur avec la 
sûreté d'instinct commune à tous les grands hommes 
de guerre. Il n'en est pas un, en effet, qui ne se soit 
imposé à l'attention par une simplicité à moitié natu- 
relle, à moitié voulue, et qui n'ait tranché sur l'aspect 
traditionnel des soldats, épris de dorures et de pana- 
ches. Annibal marchait en tète de ses troupes sous 
un petit manteau de laine, et César portait la cui- 
rasse du légionnaire. Plus près de nous, Charles XII 
se battait pendant dix-huit ans en habit bleu à bou- 
tons de cuivre. Au milieu des superbes grenadiers 
que lui avait légués le roi-sergent, Frédéric II che- 
vauchait, le dos rond, avec son grand chapeau rous- 
sâtre et sa grosse redingote. Ce qui, entre autres 
molifs, ferait concevoir des doutes sur la quaUté de 
l'esprit militaire qu'affiche le jeune empereur d'Alle- 
magne, c'est qu'il change trop souvent d'uniformes 
et les choisit trop brillants, travesti le même jour en 
garde du corps, en hussard rouge, en cuirassier blanc 
et en amiral. Tous ceux qui ont aimé sérieusement 
la guerre ont laissé à des sous-ordres, hommes de 
main plus que de tête, comme Murât, l'étalage du 
clinquant. 

Napoléon, lui, avec un sens génial de ce qui frappe 
l'esprit des hommes, avait voulu une armée riche- 
ment vêtue, parce que ce luxe martial est une part 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 195 

de Tesprit militaire, et, au milieu d'elle, il saisissait 
Tattention par la simplicité de son aspect. On aurait 
dit un « riz-pain-sel », comme l'appelaient les soldats 
dltalie, un » petit caporal », comme disaient ceux 
de la Grande Armée. Peu à peu, la tête maigre du 
premier consul, ce profd d'oiseau de proie, se rem- 
plit et arrondit ses angles; il prit la beauté d'une 
médaille antique. Alors, sur son cheval blanc, dans 
le simple habit des chasseurs ou des grenadiers de 
sa garde, la tête puissante, le regard d'acier, les mou- 
vements rares, dressé sur les tertres qui dominaient 
les champs de batailles ou parcourant les lignes 
de bonnets à poils, l'Empereur offrait une silhouette 
inoubliable, avec de rares points brillants qui 
tiraient l'œil dans cette tonalité sombre : la selle de 
velours à crépines d'or, le cordon rouge de la Légion 
d'honneur sous le revers blanc, la plaque d'argent 
sur la poitrine. Qui l'avait vu l'oubliait d'autant moins 
qu'il était toujours semblable à lui-même : cette 
petite taille, détachée sur le ciel, en avant de géné- 
raux colosses, ce modeste habit de guerre sur un fond 
de richesses étalées, hantaient le souvenir et entre- 
tenaient la terreur. 

Pour nous, la postérité, les artistes nous l'ont 
enfoncé dans les yeux. Saisis eux-mêmes par cette 
forte vision, ils lui ont imprimé un caractère définitif. 
Elle est si synthétique qu'il leur suffit d'un coup 
de pinceau pour l'évoquer, de face, de profil, de dos, 
toujours frappante. Il n'est pas nécessaire de donner 
à Napoléon, comme faisait Van der Meulen pour 
Louis XIV, tout le milieu d'un tableau : un peintre 
peut le placer à l'extrême arrière-plan de sa toile, 



196 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

comme Meissonier dans ses Cuirassiers de 1805; k 
peine visible sur l'horizon, il dominera toute la scène 
et le spectateur ira chercher cette indication imper- 
ceptible. Mais comme il supporte, lui aussi, le pre- 
mier plan, et tout Teffortde l'artiste concentré sur lui 
seul! Yoyez-le, dans i8i4^ marchant, les traits de 
marbre, en tête de son état-major somnolent, sur le 
flanc d'un régiment qui piétine dans la boue. Voyez-le 
encore, dans / 507 , à mi-toile, le visage éclairé d'un 
sourire et soulevant son chapeau pour répondre à 
l'acclamation de ses cuirassiers qui défilent au galop 
de charge : ici et là l'impression est la même, aussi 
forte et aussi vive. De même dans les admirables 
lithographies de Raffet, VŒU du Maître, 1807, 
1813, y Inspection, la Revue nocturne. 

Autour du chef se groupent ses généraux et ses 
soldats. Pour eux encore l'impression plastique défie 
toute comparaison. Il y a eu de superbes généraux 
dans l'ancienne France : ainsi Condé etTurenne.Ceux 
qui ont vu, à la Comédie-Française, Mlle du Vigean, 
n'ont pas oublié le général de race et d'instinct, que 
nous montrait, à vingt-deux ans, M. Delaunay : il était 
charmant de grâce héroïque. J'aurais plaisir à voir 
représenté de même Turenne , plus rassis et plus 
grave, avec la mélancolie de l'homme compatissant 
que son métier oblige à tuer, général d'observation 
et d'expérience, un Moltke moins « tête de mort ». 
Mais ils sont déjà trop loin de nous; ils nous inté- 
ressent sans nous émouvoir. Au contraire, les géné- 
raux de la République et de l'Empire, tout jeunes 
ou déjà blanchis. Hoche et Marceau, Lannes et Ney, 
comme ils nous prennent l'esprit et l'âme, ces grands 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 197 

soldats qui ont donné à la France nouvelle, en vingt- 
cinq ans, autant de gloire que la vieille monarchie 
en deux siècles! Comme ils sont beaux à voir, ceux 
de la République avec leurs grands panaches et leur 
simple redingote que bordent les feuilles de chêne, 
et ceux de l'Empire avec leurs habits étincelants ! 
Quant aux soldats, il n'est pas un enfant de France 
qui ne puisse décrire leurs uniformes, volontaires 
de la République ou grognards; il n'est pas un 
homme ayant lu et regardé qui ne les évoque à tra- 
vers les tableaux des artistes et les vers des poètes : 

.... Et le hussard rapide 
Parant de gerbes d'or sa poitrine intrépide, 
Et le panache blanc des agiles lanciers, 
Et les dragons mêlant sur leur casque gépide 
Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers. 



La littérature étudie naturellement Napoléon I''" 
d'une manière moins extérieure et plus complexe. Il 
est à peine besoin de dire pourquoi il lui inspire un 
si vif intérêt. Le domaine de la littérature, c'est 
l'étude de l'homme et de l'activité humaine : or quel 
homme donna un exemple plus universel de toutes 
les facultés humaines et, surtout, agit plus que 
lui? 

On admire, pour en revenir à Taine, à quelle 
étrange conclusion et bien inattendue une étude 
aussi profonde de son sujet avait conduit ce grand 
esprit. Pour les Bourbons et leurs partisans, Napoléon 
était un monstre, « l'ogre de Corse », un fléau de 



498 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Dieu, un prodige de crime et de perversité; opinion 
naturelle, car on ne saurait demander Téquité aux 
partis politiques. Ce qui est stupéfiant, c'est que, 
avec sa science et sa méthode , Taine soit arrivé 
aux mêmes conclusions. J'ai déjà dit ^ quelle dispo- 
sition d'esprit avait provoqué ce résultat. 11 suffit, 
au contraire, d'un examen plus superficiel, mais 
moins passionné — ainsi , tout simplement celui 
de Thiers, dans la conclusion de VHistoire du Con- 
sulat et de VEmpire — pour reconnaître que ce qui 
explique avant tout le génie de Napoléon I", c'est que 
son organisation était très humaine, en ce sens que, 
s'il ne lui manquait rien des grandeurs de l'humanité, 
il avait toutes ses faiblesses. 

Sur son génie militaire et politique, son instinct de 
grandeur en toutes choses, sa puissance d'organisa- 
tion, sa connaissance des hommes, je n'ajouterai pas 
quelques lignes banales d'admiration à tout ce qui 
en a été dit. Ce qui est plus neuf, ce qui ressort de 
tout ce qui se publie à son sujet depuis dix ans — 
mémoires, confidences, études intimes, — c'est que, 
contrairement à l'attitude qu'il se donnait et au sen- 
timent qu'il voulait inspirer, il ne manquait ni de 
simplicité ni de bonté. Lamartine — qui ne l'aimait 
pas et qui a marqué son aversion en prose et en vers 
— lui disait : 

Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure : 
Sans haine et sans amour tu vivais pour penser.... 

Il se trompait. Napoléon aima passionnément José- 
phine; il fut un bon mari pour Marie-Louise; il eut 

1. Voir, ci-dessus, H. Taine. 



UN NOUVEAU « RETOUR DES CENDRES ». 199 

un goût très vif pour la comtesse Walewska et quel- 
ques autres ^ Je sais bien que Ton peut aimer et 
être un parfait égoïste, l'amour n'étant assez souvent 
que la forme suprême de Tégoïsme. Mais ce n'était 
pas le cas pour Napoléon : il aima autrui pour autrui. 
Son fils était pour lui autre chose que l'héritier de sa 
dynastie, et, la veille de la Moskowa, il s'attendrissait 
devant son portrait. Comme tous les grands manieurs 
d'hommes, il méprisait l'humanité; pourtant il lui 
arriva de s'attacher sincèrement à quelques-uns de 
ceux dont il se servait. Il versa de vraies larmes à 
la mort de Lannes et de Duroc. 

Obligé de se donner au dehors une attitude le plus 
souvent dissimulée et impénétrable, il se détendait 
dans l'intimité; il se montrait alors simple, uni, avec 
— dût le mot étonner — des moments de naïveté, 
c'est-à-dire d'abandon et d'étonnement. On connaît 
son pouvoir de séduction : il ne le mettait pas tou- 
jours au service d'un calcul et, souvent, s'il charmait, 
c'est tout simplement parce qu'il avait le désir d'at- 
tirer la sympathie, pour en jouir. Lorsqu'il provo- 
quait les acclamations de son peuple ou de son 
armée, il jouait un rôle et il n'y trouvait qu'un plaisir 
d'orgueil; mais il lui arrivait aussi, sans intérêt, de 
montrer à nu des qualités aimables, qui étaient vrai- 
ment à lui : ainsi la bonne humeur, l'esprit sans 
apprêt, l'art de se mettre à la portée de tous. Lisez, 
à ce point de vue, un témoin depuis longtemps connu 
et qui ne l'aimait guère, Metternich, ou un autre 



1. M. Frédéric Masson a tiré de ce sujet tout un livre, très lu, 
Napoléon et les femmes, 1893. 



200 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

dont la déposition est toute récente, le comte Chaptal, 
qui, pour d'autres motifs, ne laimait pas davantage : 
ils s'accordent sur ce point et lui rendent justice, 
parce qu'ils l'ont vu de près. 

Aujourd'hui nous avons le même privilège. Après 
le Napoléon en costume impérial ou en redingote 
grise, il nous est donné de connaître l'homme intime, 
dans son cabinet, à table et dans sa chambre ^ S'il 
nous intéresse tant, c'est que, partout et toujours, 
dans le grand homme nous trouvons un homme, par- 
fois aussi petit que le plus humble d'entre nous. Pour 
l'expUquer, dans l'essence de sa nature et le fond 
dernier de son caractère, Taine a cru ne pouvoir lui 
trouver de terme de comparaison en France et dans 
le génie français. Il voit en lui un Italien, un aventu- 
rier de république florentine oupisane, un Castruccio 
Castracani. Je crois qu'il se trompe. Quoique sorti 
d'une île géographiquement italienne, l'éducation et 
le milieu avaient assez profondément agi sur Bona- 
parte pour que la partie italienne de sa nature se fût 
subordonnée de bonne heure à ce qu'on pourrait 
appeler l'acquis français. Il fut autre chose qu'un de 
ces aventuriers d'outre-monts, comme il en est tant 
venu dans notre pays, et dont les plus marquants, 

1. Un des livres qui ont eu le plus de succès dans ces derniers 
temps est, à ce point de vue, Napoléon intime, par M. Arthur 
Lévy, 1893. M. François Coppée, l'un des premiers, dans ses 
articles hebdomadaires du Journal, avait saisi toutes les occa- 
sions d'exprimer son culte pour la légende napoléonienne; il 
a réuni une partie de ces articles dans un livre qui répond 
pleinement à son titre, Mon franc-parler, 1894. Les côtés épi- 
sodiques du premier empire étaient racontés avec un enthou- 
siasme ardent et sincère, quoique emphatique, par M. Georges 
d'Esparbès, dans la Légende de l'Aif/le, 1894. 



UN NOUVEAU (c RETOUR DES CENDRES ». 201 

simples intrigants ou vrais politiques, dans le genre 
de Concini ou de Mazarin, restaient toujours Italiens 
et n'appliquaient à leur carrière que les qualités et 
les défauts de leur pays. Napoléon, lui, quoi qu'il ait 
pu dire par boutade, s'était pénétré de l'air qu'il avait 
respiré dès sa première enfance; il pensait et agissait 
en Français. 

Il ne s'ensuit pas que la phrase fameuse de son 
testament soit une vérité. « Ce peuple français» qu'il 
prétend avoir « tant aimé » ne fut pour lui qu'un 
instrument. Lorsqu'il étendait jusqu'à l'impossible 
les frontières de l'empire, sans doute il obéissait à la 
logique d'une situation plus forte que sa volonté, 
mais, n'eùt-il pas été poussé par la fatalité des évé- 
nements, son ambition n'aurait pas eu d'autre but 
que sa propre grandeur. Lui et sa dynastie, l'exer- 
cice de son génie et la gloire de son nom, voilà pour- 
quoi il travaillait. S'il n'avait eu en vue que la gran- 
deur de la France, il aurait pu consolider son œuvre; 
il ne nous aurait pas valu, en fin de compte, avec 
l'invasion, la perte de ce que la Révolution nous avait 
donné. 

C'est pour cela que, si grand par ailleurs, il reste 
au-dessous de fondateurs d'État dont le génie poli- 
tique ou militaire était inférieur au sien. Il n'a pas 
créé un royaume ou un pays, comme Henri IV ou le 
grand Frédéric. Ceux-là travaillaient pour u leur 
peuple », avec le sentiment du possible et du durable; 
lui n'avait en vue que lui-même, avec cette part iné- 
vitable de chimère qui naît toujour.? de l'égoïsme. 
Voilà pourquoi, lorsqu'il rétablit à son profit la 
monarchie française, il choisit le titre d'empereur. 



202 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Ce n'était pas seulement parce que, dix ans après 
l'exécution de Louis XVI, le titre de roi eût répugné 
aux Français. C'est que Napoléon était avant tout 
imperator, c'est-à-dire conquérant. C'était là le vrai 
titre de son rôle. A la tête de la France en armes, il 
voulut conquérir l'Europe, pour lui et les siens. Or, 
la France ne désirait pas la conquête de l'Europe; ce 
n'est point pour cela qu'elle avait fait la Révolution. 
Il a donc dévié notre histoire et fait à notre pays un 
mal irréparable. Si l'Europe nous doit les idées de 
1789, partout semées à la suite des armées impé- 
riales, non seulement elle ne nous en garde aucune 
reconnaissance, mais c'est pour cela qu'une bonne 
moitié de ses chefs nous craint et nous déteste. 
Jamais nous n'avons eu de cette vérité une démons- 
tration plus nette qu'aujourd'hui. Aussi, comme cette 
démonstration coïncide avec ce que j'ai appelé un 
nouveau « Retour des Cendres », il faut souhaiter 
que celui-ci ne produise pas autre chose qu'un 
mouvement passager de curiosité littéraire et artis- 
tique ^ 



1. Les étapes du mouvement dont j'essayais d'indiquer ici le 
sens et la portée ont été précisées dans une étude de M. Francis 
Magnard, la Résurrection cVune légende, publiée par la Revue de 
Paris du 1" février 1894. 



lo octobre 1893. 



LEXPOSITION DE MEISSONIER 



Quelques mois avant sa mort, Meissonier m'invitait 
à voir, dans son atelier du boulevard Malesherbes, 
l'esquisse d'une grande composition décorative qu'il 
destinait au Panthéon. Cette esquisse était superbe 
et, chose rare, il était content de son travail, enlevé 
en quelques jours avec une ardeur de jeune homme, 
car il ne fut jamais plus vigoureux et plus confiant 
dans la vie qu'au moment où elle allait lui échapper. 
A grands traits de fusain, sur la plus vaste toile qu'il 
eût encore abordée, il avait massé un cortège triom- 
phal, représentant l'apothéose de la France. C'était 
une chevauchée de chefs d'empire, Clovis et Cliarle- 
magne, saint Louis et François P'", Henri IV et Napo- 
léon, tous ceux qui ont fait notre histoire; précédés 
de fanfares et de drapeaux flottants, ils marchaient 
vers un but commun, la gloire de la patrie ^ 

Jamais le peintre de la Barricade et de 1814 
n'avait montré un sens plus profond du réalisme 

1. Voir, ci-après, Meissonier et la décoration du Panthéon. 



204 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

épique; jamais il n'avait uni dans un ensemble plus 
expressif la précision de la forme et la faculté d'évo- 
cation morale. Et, comme je m'étonnais que quelques 
jours lui eussent suffi pour une pareille tâche, il me 
dit en souriant : « Il y a longtemps que je m'y pré- 
parais ». Alors, sur une des tablettes qui rayonnaient 
les murs de l'atelier, il prit, entre plusieurs autres, 
un paquet de petits panneaux : « Regardez », fit-il. 
C'était une série d'études peintes, relatives pour la 
plupart au premier Empire, généraux à cheval, sen- 
tinelles l'arme au bras, casques, chapeaux, poignées 
de sabre, objets de harnachement ou d'équipement, 
et la moindre de ces études formait un vrai tableau. 
Dans un espace de quelques centimètres carrés, la 
physionomie des hommes et des choses, leur âme 
vivaient et se racontaient. Une même attitude, un 
seul détail de costume avaient été repris cinq ou six 
fois et, sous chaque aspect, se retrouvaient la même 
intensité d'expression, la même sûreté de facture; 
une modification imperceptible dans la pose ou dans 
l'effet de lumière, un rien, expliquaient la reprise 
continuelle du même travail. Jamais, sauf au musée 
de Montauban, devant la collection de dessins léguée 
par Ingres à sa ville natale, je n'ai *eu à un pareil 
degré le sentiment de ce qu'une carrière d'artiste 
peut représenter de labeur, de conscience et de 
volonté. « Il y en a des mètres cubes comme ça », 
ajouta Meissonier en remettant le paquet à sa 
place. 

En effet, il y en avait des mètres cubes et je viens 
de les retrouver tout à l'heure, avec beaucoup de 
grandes et de petites toiles, dans une salle basse des 



l'exposition de meissonier. 205 

galeries Georges Petit, où ils sont empilés en atten- 
dant le jour de l'exposition publique. Pas luxueuse 
cette salle; juste le mobilier d'une cave ou d'un 
« débarras », des murs gris, un jour de souffrance, 
mais l'impression n'en était que plus vive : on aurait 
dit une de ces caves à trésors, comme en décrivent les 
vieux contes. Grâce à l'obligeance de M. Charles Meis- 
sonier, j'ai pu examiner en détail ce surprenant 
amas de richesses artistiques, en compagnie de 
quelques amateurs. Nous ne songions guère à nous 
plaindre du froid et de la poussière. Chacun de nous, 
accroupi devant son tas, cherchait, regardait, consul- 
tait son voisin, et, de temps en temps, c'était un cri 
d'admiration. Toile ou panneau, la trouvaille était 
portée sous la lucarne étroite; le verre qui la recou- 
vrait ou la peinture elle-même étaient essuyés d'un 
revers de manche — ou même d'un coup de langue, 
à la façon des peintres, — et nous regardions lon- 
guement. En quelques heures, nous avons parcouru 
ainsi toute la carrière du maître, de 1834 à 1890. Et 
le souvenir nous revenait, ravivé et précisé, de toutes 
ses œuvres. Ensembles et détails, préparations et 
rendus, tout était là, plus attachant encore, plus 
expressif, plus savoureux que l'œuvre complète, car 
la pensée et la main de l'artiste y étaient saisies sur 
le fait. 

Toiles et études, nous les reverrons dans quelques 
jours, bien classées et faciles à regarder, dans l'or 
dos cadres, sous la lumière égale des salles d'exposi- 
tion, mais je n'oublierai pas notre matinée dans la 
cave poudreuse : j'ai eu là un sentiment complexe de 
mort et de résurrection, de mélancolie funèbre et de 



206 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

joie vivante. Un des premiers sujets qui m'étaient 
tombés sous la main, c'était un petit portrait du 
maître peint par lui-même. Je Ty retrouvais, tel qu'il 
était dans les dernières années de sa vie, avec son 
œil vif, sa barbe de fleuve, l'épi rebelle qui hérissait sa 
chevelure courte ; il s'était représenté debout, devant 
son chevalet, avec la carrure et l'air « d'attaque » du 
vaillant ouvrier qui se met à la besogne et la regarde 
en face. Dédaigneux de l'éloge banal, mais très fier 
et sachant bien ce qu'il valait, il semblait présider 
lui-même à l'inventaire posthume de son œuvre, et 
il en était content. Les visiteurs qui vont se succéder 
dans les galeries de la rue de Sèze penseront comme 
lui. 

Je ne dis pas qu'un nouveau Meissonier se révélera 
pour eux : l'imprévu n'a guère de place dans cet 
ensemble. Mais la nature de son talent, la suite de 
son effort, l'originalité de ses moyens, sa conception 
de l'art s'éclaireront d'une si vive lumière que rare- 
ment exposition posthume aura mieux atteint son 
but, si l'objet de ce genre d'épreuve est bien de fournir 
à la postérité commençante les éléments d'une opi- 
nion définitive. 



D'abord ce peintre est un vrai Français, un repré- 
sentant typique du génie national. Il a les meiUeures 
qualités de notre race : le choix dans la vérité, la pré- 
cision dans l'énergie, la sobriété dans la force. L'élé- 
gance et la légèreté lui manquent, mais étaient-elles 
compatibles avec ses autres qualités? On se prend à 



l'exposition de meissonier. . 207 

songer parfois, devant ces silhouettes si fermement 
écrites, liseurs et gentilshommes, cavaliers et soldats, 
aux personnages de même dimension et de même 
espèce que Watteau peignait avec une grâce fuyante 
et les Moreau avec une souplesse spirituelle. Le faire 
de Meissonier est tout différent. Il aimait trop le 
définitif et Tarrêté pour se satisfaire avec des indica- 
tions d'attitude. Dans la moindre figure, il voulait 
mettre un caractère, une habitude, la marque défini- 
tive d'une profession. Aussi tout ce qu'il a signé est-il 
très fait, non pas appuyé, mais achevé. On Ta traité 
de Hollandais. Ah! que non. Les Hollandais, que ce 
soient Miéris ou Ostade, Metzu ou Téniers, n'ont pas 
ce genre de concision; si minutieux, si expressifs, si 
pénétrants qu'ils soient, ils analysent avec un sens 
moins précis et moins serré de la composition; ils 
voient sous une lumière plus diffuse et ils rendent 
avec une énergie ou moindre, ou plus déployée. Le 
propre de l'esprit français, c'est d'accuser un carac- 
tère avec un simple trait et de faire saillir les détails 
essentiels en des résumés concis. Meissonier est bien 
français en cela. 

Il Test encore par la façon particulière dont il 
entend la composition, c'est-à-dire le rapport du 
détail et des ensembles. Il peint comme Mérimée écri- 
vait, avec la volonté de choisir en tout ce qui déter- 
mine l'originalité, d'enfermer un sens dans chaque 
trait, comme l'autre dans chaque mot. Il n'est pas du 
tout littérateur, en ce sens qu'il ne fait pas de mise 
en scène théâtrale, qu'il a l'horreur de l'emphase, de 
la déclamation et de la sensiblerie, en un mot qu'il 
applique à la nature et à la vie les seuls moyens de 



208 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

la peinture, ceux qui n'appartiennent qu'à elle. Mais 
il a le goût, la passion de l'histoire, comme un 
peintre doit l'avoir, c'est-à-dire que, dans les aspects 
des choses, il rassemble, par un mélange de divina- 
tion et d'observation, ce legs du passé qui donne à 
chaque époque sa physionomie, à chaque personnage 
l'empreinte de sa race, de son temps et de son état, 
à l'humanité sa noblesse et ses titres. 

Il commence à peindre en 1834, c'est-à-dire en 
plein romantisme. C'est l'époque où l'histoire d'Au- 
gustin Thierry et de Michelet, la poésie et le roman 
de Victor Hugo, le drame de Shakespeare échauffent 
les imaginations d'artistes. 11 n'est pas de ceux qui 
contractent cette fièvre, d'ailleurs si féconde, à laquelle 
nous devons Delacroix. 11 n'aime dans l'histoire que 
les époques où nous pouvons encore atteindre, plus 
rapprochées de nous que le moyen âge, et dont l'in- 
terprétation peut s'appuyer sur des documents 
authentiques. 11 n'a pas le goût de l'exotisme et de 
l'Orient. Aussi ne remontera-t-il guère plus haut que 
le xvi^ siècle, et, se rapprochant toujours de l'époque 
contemporaine, il finira par se fixer au début de 
notre siècle, dans l'épopée impériale, avec de fré- 
quents retours vers la réalité contemporaine. 

C'est qu'il a Ihorreur de l'a peu près et de l'incer- 
tain; il cherche en tout la vérité pleine et le définitif. 
On lui a beaucoup reproché de se cantonner dans le 
passé et de ressusciter laborieusement les morts au 
lieu d'observer sans peine les vivants. A chaque 
Salon, devant ses liseurs, ses fumeurs et ses buveurs, 
la critique réaUste , d'autant plus agressive qu'il 
. l'écoutait moins, lui faisait observer avec rudesse 



LEXPOSITION DE MEISSONIER. 209 

que, nous aussi, nous savons lire, fumer et boire, 
qu'il n'est pas nécessaire, pour se livrera ces distrac- 
tions, de se costumer en seigneur Louis XIII ou 
Louis XV, en reitre ou en garde-francaise, enfin que 
notre temps a aussi ses droits devant la peinture K II 
aurait pu répondre que le peintre lui-même a le droit 
d'aimer l'histoire, qu'un gilet de buffle est plus amu- 
sant qu'un veston, enfin que chacun est libre de suivre 
ses préférences. 

Mais, objectait encore la critique, comment con- 
trôler la vérité de vos tableaux, puisque les termes 
de comparaison nous manquent et que , jamais , 
aucun de nous ne verra de personnages vêtus comme 
les vôtres? En ce cas, il faudrait interdire à Augustin 
Thierry de raconter les temps mérovingiens, puis- 
qu'il n'y en a plus de témoins parmi nous, ou à 
Michelet de décrire Jeanne d'Arc, dont les cendres 
ont été jetées dans la Seine. L'histoire est aussi légi- 
time dans l'art que dans la littérature; ou même ne 
pourrait-on pas dire que, littéraire ou artistique, 
elle n'existe pas encore pour les contemporains et que 
le temps la crée, puisqu'elle consiste dans le souvenir 
des hommes? Il y a une vérité historique, de même 
qu'il y a une vérité contemporaine, et, même en art, 
la plus difficile à saisir n'est pas toujours la première. 
Laissons donc chaque peintre vivre à sa guise et sans 
chicane dans le présent ou le passé; ne lui deman- 
dons que de parler aux yeux. Il n'y a rien de plus 
stérile et de plus vain que ce genre de discussion a 

1. Voir l'expression toujours reprise de ce même reproche 
dans les Salons de Castagnary, récemment publiés, 1892. 

14 



210 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

priori sur les sujets anciens ou nouveaux. Il n'y a 
qu'une peinture, la bonne. 

Celle de Meissonier est rarement moderne, mais il 
est rare qu'elle ne soit pas excellente; je ne crois pas 
qu'il ait rien signé de médiocre ou de banal. On a 
tout dit sur ses scrupules et sa ferme volonté de 
ne laisser sortir de son atelier que des toiles sans 
reproche devant sa conscience d'artiste. Dans cha- 
cune, loyal avec son sujet, il voulait mettre tout ce 
que demandait ce sujet, rien de plus, rien de moins. 
C'est là un des secrets de Fart et l'explication de 
toute maîtrise : être à la hauteur de la tâche que Ion 
entreprend, mais se subordonner à elle, servir son 
sujet au lieu de s'en servir, croire que l'artiste est fait 
pour l'art et non l'art pour l'artiste. Si l'artiste est 
quelqu'un, il est rare que l'art ne le récompense pas 
de cette fière modestie. 

Autre reproche : la petite dimension de ses toiles. 
Meissonier aurait pu répondre que la peinture sur de 
vastes surfaces ne l'effrayait pas, à preuve les Cui- 
rassiers de i 805 ei J 807 . Mais qui ne sait que la 
dimension en art et l'étendue en littérature sont 
affaire de préférence et non de talent? La médiocrité 
s'étale volontiers sur des mètres carrés ou en plu- 
sieurs volumes, et tel tableautin ou telle nouvelle 
contiennent une somme énorme d'invention et de 
vérité. L'un des premiers, dans notre pays, où l'on 
aimait trop la peinture étalée et où l'on croyait que, 
pour être digne de l'exposition publique, un tableau 
devait être d'envergure imposante, Meissonier com- 
prit non seulement qu'en principe la dimension est 
rarement une nécessité du sujet, car l'artiste a d'au- 



l'exposition de meissonier. 211 

tant plus le droit de serrer son faire qu'il voit plus 
juste, mais qu'il y a telle catégorie de sujets où 
rétendue est un contresens. Si vous voulez peindre le 
sacre de Napoléon, le pont de Taillebourg ou la 
bataille des Cimbres, vous avez le droit de choisir 
votre toile en proportion de l'espace que de telles 
scènes occupèrent dans la réalité; encore pourriez- 
vous concevoir votre sujet de telle sorte qu il pût con- 
tenir au complet dans un mètre carré. Mais pourquoi 
donner à la reproduction artistique plus d'importance 
relative que les originaux n'en ont dans la réalité ? 
Vous voulez me montrer l'aspect d'un cavalier, d'un 
piéton, d'un passant. Comment m'intéressent-ils? 
Seulement par l'impression qu'ils laissent à mon 
œil et à mon esprit. Je les ai vus à distance, réduits 
à quelques centimètres par la perspective. Je vous 
tiens donc quitte si vous me les montrez dans cette 
proportion; mais si, par surcroît, vous les retracez 
avec assez de vigueur et de vérité pour que je 
retrouve en eux les caractères profonds d'une action, 
d'un état, d'une vie humaine, vous êtes un véritable 
artiste; si, faisant davantage encore, vous me révélez 
une àme, si vous créez à votre tour un être vivant 
avec les éléments que vous fournit la nature, vous 
êtes un grand artiste. 



C'était le cas de Meissonier et telle est l'impression 
que laissent ces petits êtres pleins de vie et de vérité 
que l'on a longtemps traités de « bonshommes », 
avec quelque dédain, et qui sont, à cette heure, les 



212 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

plus expressifs témoins de leur temps, liseurs et 
joueurs, fumeurs et buveurs, cavaliers surtout, dans 
le rôle qu'il aimait à représenter : 

La vedette perdue en un bois isolé. 

Quiconque a rempli ce rôle au naturel ne les 
regarde pas, ces petits cavaliers, sans un petit fris- 
son de souvenir. La poignante poésie de la vie mili- 
taire est là tout entière, avec sa tristesse, sa griserie 
du danger et cette nécessité de commander violem- 
ment à ses nerfs qui est la loi vite subie de la situa- 
tion. Parmi ces vedettes figurent surtout des dragons 
à plastrons jaunes ou rouges sur l'habit vert. Tannés 
par le soleil d'Egypte et d'Espagne, la figure rasée, 
sur la cuisse le long fusil h capucines de cuivre, la 
latte à fourreau de cuir coupant en ligne oblique le 
flanc du cheval, solides et légers, cavaliers et fantas- 
sins, ils furent parmi les protagonistes de la Républi- 
que et de l'Empire ; Meissonier les peint avec la prédi- 
lection que leur témoignaient alors les chefs d'armée. 

Il retend, cette prédilection, à toutes les variétés 
de soldats et de chevaux. Pour ceux-ci, il les a pra- 
tiqués, étudiés et peints toute sa vie. Il était, on le 
sait, homme de cheval dans toute la force du terme. 
Ses montures et ses attelages étaient justement 
réputés. Plusieurs de ces bêtes, blanches comme le 
cheval légendaire de Napoléon P"", ou alezanes, une 
teinte chère aux coloristes, ont eu leur célébrité. Il 
les montait et les conduisait avec une énergie que sa 
petite taille rendait méritoire. Voyez, dans la Bataille 
de Solferino, le groupe d'officiers qui forme l'état- 



l'exposition de meissonier. 213 

major impérial. Parmi eux, le peintre en uniforme 
vert est campé sur la selle avec une solidité d'atti- 
tude qui n'est pas fantaisie ou désir d'étalage; car il 
était là et il se représentait tel qu'il était, en franc 
cavalier. Chacun des officiers, par sa vérité particu- 
lière, pourrait figurer, à titre d'exemple, dans un 
traité d'équitation. Pour les détails de harnachement, 
la pose du cavalier aux diverses allures, la construc- 
tion chevaline, les groupes équestres, voyez la Tête 
de cheval bridé ^ la Batterie d'artillerie^ V Étude de 
guide^ YOfficier d'état-major au trot avec ses deux 
hussards d'escorte, le Général Championjiet au pas, 
suivi d'un peloton de dragons, le Cuirassier chargeant, 
le Maréchal Bessières, etc. 

C'est que, dans le cheval, Meissonier voyait ce qu'il 
est, une des plus admirables combinaisons mécaniques 
dont les animaux nous offrent l'exemple, et il aurait 
cru commettre, disait-il, une « insulte à la nature », 
s'il l'avait représenté de chic. Cet organisme où tout 
est calculé pour la course, ce système de leviers qui 
dépendent tous les uns des autres, ces détails si 
exactement appropriés à leur objet, comme la con- 
struction du pied et de la jambe, les contrepoids de 
l'avant-main et de l'arrière-main, le balancier formé 
par la tête, étaient pour lui matière à des obser- 
vations infinies. Il me montrait une superbe bête qui 
lui avait servi de modèle pour un Cavalier sonnant 
de la trompette, dans sa composition décorative du 
Panthéon. Le pauvre animal n'était pas encore remis 
des fatigues de la pose et boitait. C'est que, pendant 
des heures, le peintre lui avait fait maintenir une des 
jambes antérieures par un garçon d'écurie dans un 



214 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

mouvement de piaffe, et il craignait bien qu'il n'en 
restât estropié : « Ah! rattachant objet d'étude! me 
disait-il. On n'aime pas le cheval comme le chien, 
car ce n'est pas un esprit et il s'attache peu. C'est 
même le plus bête des animaux intelligents, et sa 
mémoire, qui est excellente, se souvient beaucoup 
mieux des châtiments que des bons procédés. Il s'af- 
fole, il répond par un coup de pied à une caresse et il ne 
comprend que ce qu'il sent. Mais quel plaisir de faire 
fonctionner cette mécanique ! Songez que le moindre 
mouvement de celui qui le monte, la moindre action 
de la main ou des jambes, le moindre déplacement 
du corps ont leur effet immédiat sur ses mouvements 
et qu'un vrai cavalier joue de sa bête comme un 
musicien de son instrument. Pour le peintre, c'est 
une gamme de lumière et de couleur. Cet œil calme ou 
excité, les frissons de cette robe et les ondes qui la 
parcourent, la variété de ces lignes et la beauté de 
leurs combinaisons, il y a là de quoi étudier toute sa 
vie. » 

Il n'aimait pas la photographie instantanée appli- 
quée à cette étude et, en rendant justice au talent 
des peintres qui l'emploient, il estimait, avec raison, 
je crois, que les mouvements révélés par elle n'ont 
d'intérêt qu'au point de vue de l'anatomie et de la 
physiologie. « Pour l'artiste, remarquait-il, il n'y a 
qu'une catégorie de mouvements, ceux que son œil 
peut saisir. Il n'a pas plus le droit de mettre sur une 
toile ce qui est visible à l'aide du seul objectif que d'y 
peindre ce que lui montrerait un microscope. » Son 
œil lui suffisait à lui. C'était l'un des plus justes et 
des plus complets que la nature ait donnés à un 



l'exposition de meissonier. 215 

peintre. Par la combinaison singulière de deux infir- 
mités, celle du myope, qui n'y voit J)ien que de 
près, mais saisit le moindre détail, et celle du pres- 
byte qui n'y voit bien que de loin, mais dont l'obser- 
vation embrasse exactement les ensembles, il possé- 
dait un instrument grâce auquel il s'emparait en même 
temps des ensembles et des détails. D'où ce genre de 
peinture à laquelle je ne connais pas d'analogue, 
minutieuse et large, précise et massée, que l'on peut 
examiner à un pouce de la toile et à plusieurs pas. 

Il me montrait aussi le cheval blanc dont il faisait 
la monture habituelle de ses Napoléon P'\ Posant au 
repos, celui-là était — ou était devenu — une bête 
fort calme, à laquelle son maître ne demandait que 
l'immobilité. Un jour il eut beaucoup de mal à 
l'obtenir. Il travaillait à son dernier tableau, le Napo- 
léon à léna qui fut exposé en 1890 au Champ-de- 
Mars. On se rappelle la composition : au centre, sur 
un monticule, l'Empereur arrêté observe une charge 
de cuirassiers vus de dos. Meissonier peignait son 
tableau dans la cour de son hùtel, boulevard Maies- 
herbes; mais en même temps, dans la cour à coté, 
son voisin et ami M. Edouard Détaille travaillait à son 
Colonel d'artillerie de la garde^ au galop, en tête de 
son régiment, sur une pente raide, et qui semble 
charger le spéciale dans un si bel élan. M. Détaille avait 
besoin, pour son cheval-modèle, d'attitudes violentes, 
et il les obtenait en effrayant l'animal par des tapages 
variés. Chacun de ces tapages avait son contre-coup de 
l'autre cùté du mur, sur le cheval de Meissonier, et il 
fallut convenir d'un accord entre le bruit et le 
silence. 



216 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Meissonier a mis bien des cavaliers en selle, gen- 
tilshommes ou officiers, trompettes ou porte-éten- 
dards, chefs d'armée ou simples soldats, depuis le 
xvi° siècle jusqu'à nos jours. Tout près de nous, 
c'était le superbe Héraut Louis XIII chargé d'an- 
noncer la fête de Paris-Murcie; vers le milieu de sa 
carrière, il peignait àQS Mousquetaires du même temps, 
en vedette, au sommet d'une côte, sur une lande 
dépouillée ou à la lisière d'un camp, aux environs de 
la Rochelle et du Pas-de-Suse, ou encore la Halte, 
ces deux seigneurs buvant le coup de l'étrier au 
seuil d'une auberge, toile merveilleuse où l'on croit 
entendre l'ébrouement des montures — haut mon- 
tées sur jambes et d'un type auquel il revenait sou- 
vent, — le craquement des cuirs, le cliquetis des 
gourmettes, et aussi le souffle de la forêt ; car, sans 
théories ambitieuses, ce minutieux observateur de 
l'homme et de l'animal, attentif surtout à leur aspect 
solide , s'inquiétait aussi , avec son souci habituel 
d'une exacte vérité, des vastes perspectives, de la 
lumière libre, du plein air. Voyez, à ce point de vue, 
la Route de la Salice à Antibes^ où l'on a la sensation 
singulièrement juste d'un paysage provençal inondé 
de lumière et comme chauffé à blanc ; voyez surtout 
l'officier du Coup de vent^ trottant au bord de la mer, 
sous l'embrun des lames, la tête baissée contre 
l'orage, dans la pénombre du crépuscule, ou le 
Général Championnet, avec son escorte, au fla.nc 
d'une colline italienne dont les herbes rases et sèches 
craquent sous les sabots de l'escadron. 

Dans la Halte, outre la vérité, il y a par surcroît de 
la poésie et l'on songe au délicieux couplet du Fan- 



l'exposition de meissonier. 217 

tasio de Musset : «... Quelque chose de pensif comme 
ces petites servantes d'auberge des tableaux flamands 
qui donnent le coup de l'étrier à un voyageur à larges 
bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval 
blanc. Quelle belle chose que le coup de Tétrier! Une 
jeune femme sur le pas de sa porte, le feu allumé 
qu'on aperçoit au fond de la chambre, le souper pré- 
paré, les enfants endormis; toute la tranquilité de la 
vie paisible et contemplative dans un coin de tableau ! 
Et lui, l'homme, encore hatelant, mais ferme sur sa 
selle, ayant fait vingt lieues, en ayant trente à faire; 
une gorgée d"eau-de-vie, et adieu! La nuit est pro- 
fonde là-bas, le temps menaçant, la foret dangereuse; 
la bonne femme le suit des yeux une minute, puis elle 
laisse tomber, en retournant à son feu, cette sublime 
aumône du pauvre : Que Dieu le protège! » Sauf 
ces différences que le tableau de Meissonier est bien 
français, que la scène est vraiment dans une forêt de 
l'Ile-de-France, Fontainebleau ou Compiègne, qu'un 
clair soleil l'éclairé et que les cavaliers, robustes et 
afTmés, n'ont guère besoin d'un souhait charitable, 
l'impression qu'il produit est analogue à celle du cou- 
plet. Le peintre et le poète ont traduit, chacun à sa 
manière, un même thème de poésie et de vérité. 



Parmi tant de cavaliers, les plus nombreux sont 
ceux de l'époque impériale, et cette préférence n'est 
pas pour surprendre. Meissonier recherchait par- 
dessus tout le caractère, c'est-à-dire la marque spé- 
ciale, l'empreinte distinctive que la nature, laprofes- 



218 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

sion, rhabitude, Faction prolongée du même genre 
de vie et des mêmes circonstances impriment à l'être 
humain. Il aimait les soldats, parce que, entre tous 
les métiers, celui des armes est celui qui façonne 
riiomme de la manière la plus impérieuse, qui pétrit 
son corps et son âme d'une main particulièrement 
puissante. Or, en aucun temps, le soldat ne fut plus 
soldat que sous le premier Empire. Songez que, parmi 
ces dragons et ces cuirassiers, ces grenadiers et ces 
chasseurs, les plus vieux étaient au service depuis 
1791 et que beaucoup avaient porté Thabit blanc des 
troupes royales, puis l'habit bleu des levées répubh- 
caines, puis les uniformes étincelants de la garde 
impériale; qu'ils avaient traversé les neiges de la 
Hollande avec Pichegru, les brouillards du Rhin 
avec Hoche et Moreau; qu'ils avaient couché dans 
les marais d'Arcole avec Bonaparte, souffert la soif 
dans le désert d'Afrique avec Kléber ; qu'ils avaient 
pris Saragosse avec Suchet, chargé à Eylau avec 
Murât, vu flamber Moscou et passé la Bérésina. 
Lorsque, en 1815, ils déposèrent les armes sur la 
Loire, il y avait vingt-quatre ans qu'ils promenaient 
à travers le monde leurs casques et leurs bonnets à 
poil, leurs colbacks et leur shakos. A aucune époque 
et dans aucun pays, même lorsque les vétérans de 
César faisaient toucher à leur général les marques 
que la jugulaire du casque avait durcies sous leur 
menton, jamais l'être humain ne se plia plus forte- 
ment, avec une semblable faculté de souplesse et de 
résistance, aux habitudes physiques et morales de la 
guerre. 

Meissonier a donc choisi les soldats de l'Empire 



l'exposition de meissonier. 219 

comme des types achevés et il les a ressuscites pour 
nous, avec les rides de leurs fronts, les plis de leurs 
uniformes, l'aspect de leurs armes, l'allure de leurs 
corps incrustés sur la selle par les chevauchées épi- 
ques, de leurs jambes guétrées pour les marches 
surhumaines. Afin de les voir aussi nettement que 
s'ils étaient devant lui, de pénétrer dans leurs âmes 
comme s'il entendait leurs récits, il multipliait les 
recherches et les lectures, recueillant leurs reli- 
ques, possesseur d'un harnachement complet de 
Napoléon I" et, sur la fm de sa vie, très en colère 
pendant quelques jours contre le directeur des 
Beaux-Arts qui ne s'était pas cru le droit de lui 
prêter la redingote grise ^ Il n'a pas eu le temps de 
lire Marbot; mais un des plus beaux éloges, je crois, 
que Ton puisse faire du maître peintre, comme de 
l'écrivain militaire, qui, compatriote de Montluc, de 
Murât et de Bessières, a combattu sous les deux der- 
niers et semble parfois avoir retrouvé la plume du 
premier, c'est que Meissonier était digne de peindre 
les récits de Marbot et Marbot de fournir des sujets à 
Meissonier. 
Cependant, détail digne de remarque, ce peintre 

1. Cette redingote historique, aujourd'hui aux Invalides, était 
alors au musée du Louvre, comme un reste de l'ancien musée 
des Souverains. Or, tout objet catalogué parmi les collections 
nationales n'en peut sortir que par décret et pour un intérêt 
public. En vain le directeur des beaux-arts offrait à Meissonier 
de faire aménager au Louvre un atelier où il aurait copié 
à son aise : Meissonier déclarait qu'il ne pouvait travailler 
que chez lui. Le peintre alla porter sa requête au Ministre, qui 
dut lui répéter les mêmes raisons. Meissonier finit par dire : 
« Monsieur le Ministre, si Napoléon 1" vivait encore, il me prê- 
terait cette redingote. — Mais non, répondit le Ministre, s'il 
vivait, il la porterait. » 



220 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

de soldats n'a pas représenté de mêlées. C'est que, 
très respectueux de la vérité, il estimait que, pour faire 
voir des mêlées, il faut les avoir vues. Or, il n'avait 
vu que la bataille de Solférino, dans Tétat-major de 
Napoléon III, et le siège de Paris, aux avant-postes. 
Il se bornait donc à peindre des soldats au repos, 
prêts à l'action ou prenant le galop décharge, comme 
les Cuirassiers de 1805 et ceux de 1807. Pour que 
notre temps eût des peintres capables de peindre le 
combat, il a fallu que 1870, en versant toute une géné- 
ration dans les rangs de l'armée, apprît les sinistres 
vérités du champ de bataille à des peintres comme 
Alphonse de Neuville et M. Edouard Détaille. 

En attendant, Meissonier avait représenté tous les 
types militaires de l'armée impériale, depuis Napo- 
léon et le maréchal de France jusqu'au simple guide 
d'escorte. Voyez le Bessières de 1807, à son rang 
dans l'état-major de l'Empereur : colonel-général de 
la cavalerie de la garde, il examine, avec l'œil du 
chef responsable, la colonne de cuirassiers qui tourne 
au galop le monticule, sabre haut et criant : « Vive 
l'Empereur! » Celui dont Napoléon P'" disait qu' « il 
vécut comme Bayard et mourut comme Turenne », le 
Méridional froid qui, doucement plaisanté par son 
maître sur une origine dont il ne parlait jamais, 
répondait : « Moi, sire, je n'aime pas à me vanter », 
le voilà tout simple dans son habit, sans autre orne- 
ment que les aiguillettes de la garde et la plaque 
de la Légion d'honneur, le visage rasé, les traits de 
marbre, le front bandé de soie noire, la tournure 
d'un centaure sur son cheval qui baisse le cou et 
souffle au passage des escadrons. Voyez maintenant 



l'exposition de meissonier. 221 

le simple cavalier à brisques des Cuircmiers de 1805. 
C'est un homme de quarante ans, un peu gros, un 
peu lourd, mais sans fatigue, et qui serait aujourd'hui 
un beau gendarme. Celui-là va charger et il est 
fort calme : il en a vu bien d autres! Tandis qu'un 
officier d'état-major indique au colonel le point de 
direction, qu'un sous-lieutenant flatte de la main le 
cou de sa superbe béte qui s'impatiente et piaffe, 
qu'un camarade, descendu de cheval, prend ses pré- 
cautions, que les jeunes soldats un peu nerveux, 
assurent leur paquetage et regardent du coin de l'œil 
le colloque du colonel et de Tofficier d'état-major, lui 
vient de s'essuyer le front, parce qu'on a trotté pour 
se mettre en ligne et qu'il fait chaud; il replace 
méthodiquement son mouchoir au fond de son casque 
et, dans un moment, il va mettre sa latte au clair, 
sans plus de prétention qu'un bourgeois prenant sa 
canne. 

Raffet est aujourd'hui fort en honneur, et c'est jus- 
tice. De ce simple dessinateur, modeste en son vivant, 
et à qui la postérité n'accordait jusqu'à ces derniers 
temps qu'une place de second ordre, nous venons de 
faire un artiste de premier rang, et c'est de toute jus- 
tice. Mais l'opposer à Meissonier, le lui préférer, en 
faire son maître, cela passe la mesure. Conservons les 
hiérarchies nécessaires. Malgré ces deux chefs-d'œu- 
vre, la Grande Revue et le Réveil, sans sortir de l'his- 
toire pour entrer dans la légende, et de l'évocation 
réaliste pour recourir à l'imagination fantastique, le 
peintre de i S07 et de i8i4 garde sa supériorité, 
celle delà couleur. 

Car Meissonier est coloriste, bien qu'on lui ait con- 



222 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

testé ce titre avec beaucoup d'injustice. Certes, ce 
n'est pas un Yéronèse, ou un Velasquez, ou même un 
Téniers. Il a la couleur de son genre d'observation, 
mais c'est bien de la couleur, aussi juste, aussi vraie, 
aussi variée que celle des êtres, des pays et de la 
lumière qu'il peignait. D'autres ont fait éclater les 
splendeurs d'Italie et d'Espagne ou rassemblé tout ce 
que le ciel hollandais peut verser de variété en un 
beau jour sur une fête de campagne. Meissonier 
reproduit les ciels voilés, les uniformes fanés, les ors 
ternis, les bottes poudreuses. Le dessinateur, qui est 
hors de pair, surpasse le coloriste; mais ne serait-il 
pas juste de reconnaître que ce dessin parfait exige 
cette couleur; qu'elle en est la conséquence néces- 
saire; que, regardés dans l'ensemble ou examinés à 
part, ses personnages et ses scènes sont aussi vrais 
de couleur que de structure; qu'il est aussi impec- 
cable pour leur distribuer la lumière que pour les 
construire elles dresser? Certes, on lui voudrait sou- 
vent une touche plus souple et plus légère, fût-elle 
un peu moins précise; on songe, en étudiant son 
faire, aux vives piqûres de lumière, aux plis cassés, 
aux délicatesses délicieusement fondues de Watteau, 
ou même, dans l'ordre du dessin, aux libres sou- 
plesses de Callot, à ces conduites de crayon que l'on 
voit dans les dessins d'Ingres, si fines, si fortes et si 
justes qu'il est impossible à l'œil de les supposer 
autres qu'elles ne sont, car un point de plus ou de 
moins les dénaturerait. Il faut prendre Meissonier tel 
qu'il est, avec sa marque puissante, sobre et un peu 
dure; c'est un maître, mais il a eu ses plus et ses 
moins, comme tous les maîtres. 



l'exposition de meissonier. 223 

On lui souhaiterait encore plus de grâce et de 
charme. Il est excessif de dire qu'il ne savait pas 
représenter la femme : voyez Tétude pour le portrait 
de Mme Sabatier et regardez nombre de croquis 
féminins dont le catalogue de l'exposition vous rap- 
pellera la destination * . Cet art dans la pose du modèle, 
cette vérité dans la physionomie et le vêtement, cette 
fine souplesse des attitudes, sont d'un homme qui ne 
craignait pas ce genre de sujets et qui, s'il Teût voulu, 
y eût excellé. Mais il est certain qu'il ne voulait pas. 
Au total, la femme a peu de place dans son œuvre et 
le nu encore moins. L'élégance des contours, les jeux 
de la lumière sur Tépiderme, les frissons de la vie, 
tout cela le laissait indifférent. Il préférait les armes, 
les vêtements, les meubles, les chevaux. Mieux eût 
valu qu'il aimât tout, et Thomme et la femme et les 
animaux, et tout ce que les êtres vivants marquent de 
leur empreinte. C'était possible, car d'autres ont 
éprouvé cette large sympathie. Mais, tel qu'il est, son 
lot est assez beau et assez vaste. 



Vous serez de cet avis en parcourant son exposi- 
tion, une des plus instructives que l'art français de 

l. Ce catalogue a formé un volume, illustré d'eaux-fortes 
et précédé d'une étude sur Meissonier par M. Alexandre Dumas, 
qu'une étroite amitié unissait au peintre : « Vous qui entrez 
dans cette salle, disait en commençant l'illustre écrivain, pré- 
parez-vous au respect, à l'émotion, à la reconnaissance. Il y a là 
soixante ans du labeur le plus sincère et le plus opiniâtre, de 
l'amour le plus ardent et le plus noble de l'art, de l'idéal le plus 
pur. » 11 concluait, après avoir montré la simplicité, l'unité, 
l'énergie, la conscience de cette belle vie consacrée au travail, 
en disant: «Je l'ai beaucoupaimé parce que je l'ai bien connu ». 



224 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

notre siècle nous ait préparées. Il serait à souhaiter 
que le Louvre et TÉcole des Beaux-Arts fussent assez 
riches pour y choisir ce qu'il y a de plus caractéris- 
tique, de plus digne d'être proposé comme modèle 
de conscience et de vérité à l'admiration du public et 
à l'instruction des artistes. Malheureusement, la 
caisse des Beaux-Arts est pauvre; faute d'entente et 
de suite dans les projets, nos collections nationales 
s'appauvrissent : riches au début du siècle, le temps 
qui s'écoule sans les augmenter y cause des lacunes 
irréparables et, si cela continue, Paris fera bientôt 
médiocre figure au regard de Londres et de Berlin. 
Mais il n'est pas dans mon sujet de traiter cette 
grosse question. Je me contente aujourd'hui de 
dire ceci pour conclure. Si vous voulez connaître 
Ingres, allez au musée de Montauban et examinez 
longuement ses dessins; si vous voulez vous faire 
une idée juste de Meissonier, regardez en détail 
l'exposition de la salle Petit. Le musée de Montauban 
nous reste, grâce aux dernières volontés du maître, 
tandis qu'il a fallu couper en deux l'héritage artis- 
tique de Meissonier et quil faudra bientôt le dis- 
perser définitivement. Mais, si je rapproche ces deux 
noms, ce n'est pas seulement pour exprimer un 
regret. Avec Ingres et pour quelques-unes des mêmes 
raisons, Meissonier est un des maîtres de la peinture 
française en notre temps. Cherchez, en elBfet, groupez 
les grands noms de notre école depuis le premier 
Empire et la Restauration, et demandez-vous si, 
après l'avoir, selon notre habitude, trop exalté et 
trop dénigré, beaucoup honoré et un peu négligé, 
nous ne devons pas, à présent qu'il est mort, qu'il 



MEISSONIER ET LA DÉCORATION DU PANTHÉON. 525 

ne préside plus de jurys et ne fonde plus de sociétés, 
inscrire son nom parmi les huit ou dix qui, dans 
notre siècle, sont assurés de durer. 

1*=' mars 1893. 



MEISSOMER ET LA DECORATION DU PANTHEON ' 

Il y a déjà longtemps que Meissonier avait reçu la 
commande d'une composition décorative pour le Pan- 
théon : il se trouvait compris, dès le 7 mai 1874, 
dans les propositions de M. Ph. de Chennevières, 
directeur des Beaux-Arts, et devait représenter sainte 
Geneviève ravitaillant Paris assiégé par les Francs. 
« J'avais cru, écrivait à ce sujet M. de Chennevières, 
que les souvenirs du dernier siège de Paris devraient 
rémouvoir par quelques épisodes poignants, éternel- 
lement humains et qui avaient pu être communs aux 
deux famines de la même ville -. » 

Malheureusement, ce sujet ne disait rien à Meisso- 
nier : il aurait voulu peindre Attila et ses cavaliers. 
Aussi, pendant des années, laissa-t-il vide sa part de 
murailles, tandis que le reste se couvrait de pein- 
tures. Ses confrères et la presse ne manquèrent pas 
de le prendre à parti : s'il ne se mettait pas au travail, 
disait-on, c'est qu'il se sentait incapable, lui peintre 

1. Voir ci-dessus, p. 203. 

2. Voir Ph. de Chennevières, les Décorations du Panthéon, ISSo, 
p. n et 92. 



•226 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

de petites toiles, de s'attaquer à une vaste surface. Il 
laissait dire, mais, s'il ne voulait pas du sujet proposé, 
il ne renonçait pas au principe de la commande, car, 
en 1887, lorsque Gastagnary parla de la lui retirer, il 
défendit énergiquement son droit. 

L'affaire était pendante lorsque, en arrivant à la 
direction des Beaux- Arts, je repris les pourparlers avec 
lui. Comme à mon prédécesseur, qui l'avait refusée, 
il me fit la proposition de traiter le siège de Paris en 
1870-71. Je dus lui faire observer, à mon tour, qu'une 
telle composition jurerait par trop avec le reste des 
peintures et les choses en restèrent là jusqu'en 1889. 
A cette époque, au mois d'août, quelques jours après 
l'inauguration de la nouvelle Sorbonne, il se plaignait 
avec quelque amertume de n'avoir pas été compris 
dans les commandes de peinture faites pour la décora- 
tion de l'édifice. Je lui répondis que mes prédéces- 
seurs étaient excusables, après l'expérience faite au 
Panthéon, de n'avoir pas songé à lui. « Eh bieni me 
dit-il, fînissons-en avec le Panthéon. Puisque vous ne 
voulez pas du siège de Paris, puis-je chercher un 
autre sujet? » Je l'y engagai vivement. Il était alors 
dans des dispositions particulièrement favorables : ses 
confrères, français et étrangers, l'avaient nommé pré- 
sident du jury de peinture à l'Exposition universelle; 
il y était très admiré et très loué; la vue de certaines 
peintures de la Sorbonne le piquait d'émulation; il 
voulait, me disait-il, terminer sa carrière par une 
œuvre où non seulement il se mettrait tout entier, 
mais où, comme la plupart des grands peintres, il se 
mesurerait avec un vaste sujet de décoration. Un jour 
donc, au jury, il m'exposa de vive voix l'idée de ce 



MEISSONIER ET LA DÉCORATION DU PANTHÉON. 227 

qu'il appelait une « Apothéose historique de la France 
dans la paix ». Le titre était compliqué, mais l'idée 
était belle et il la développait avec chaleur. Je m'em- 
pressai de l'approuver en principe; il me promit de 
la préciser et, en effet, quelques jours après, il 
m'adressait la lettre suivante : 



Personnelle. Paris, 8 septemhre 89. 

Cher Directeur^ 

Le sens de ma composition est un Triomphe de la 
France. Elle s'avance portant la lumière., offrant la 
paix; ceux qui la voient venir la saluent avec enthou- 
siasme; ceux qui la suivent., la suivent avec amour. 

Je la représente sur un char traîné par des lions 
conduits par la Prudence et la Force; de sa main 
droite^ elle élève un flambeau; de sa gauche., appuyée 
sur les tables de la loi, elle tient les balances de la jus- 
tice. Minerve la protège. 

A ses côtés s'avancent les Lettres et les Arts, à droite 
la Sculpture, V Architecture et la Peinture se tenant 
par la main, précédées par la Poésie. Des enfants por- 
tent en se jouant devant ces figures les attributs pro- 
pres à chacune d'elles. A gauche., je personnifierai la 
Philosophie, l'Histoire, le Théâtre et les Lettres. 

Derrière le char seront portées, par des ouvriers des 
villes, des étudiants et des ouvriers des champs, VLidus- 
trie, la Science et V Agriculture. Des cavaliers suivront, 
portant des étendards; ils figureront les peuples divers. 

Devant le char, d'autres cavaliers, sans armes, mais 
couronnés de lauriers, tous jeunes et pleins de force, 
montreront des branches d'olivier, symbole de paix, et. 



228 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

en tête du triomphe^ un d'eux portera notre drapeau 
que tous acclameront. 

Sur la frise d'en haut^ je peindrai^ comme une vision 
se passant dans le ciel, non plus des figures symboli- 
ques, mais les personnages réels qui ont fait notre glo- 
rieuse histoire : Clovis et ses Francs, Charlemagne et 
ses preux, saint Louis et ses chevaliers., Jeanne d'Arc 
et ses compagnons, François I^% Henri IV, Louis XIV, 
Napoléon. 

Voilà sur quoi je vais m^emballer. Je crois que la 
piste est assez large pour quon puisse le faire sans 
danger. 

Si vous êtes heureux de ma résolution, soyez certain 
que je ne le suis pas moins de vous l'avoir communi- 
quée à vous le premier, et d'avoir vu combien vous 
l'approuviez. 

A vous bien cordialement. 

E. Meissonier. 

Ainsi présenté, le sujet était plus qu'acceptable : il 
pouvait compléter de manière grandiose et nette la 
décoration picturale du Panthéon. J'engageai donc 
Meissonier à me remettre une note officielle dans le 
même sens et je la soumis au Ministre, M. Fallières, 
qui approuva la proposition. 

Le nouveau sujet fut donc substitué à celui de 1874. 
Aussitôt l'exposition terminée, le peintre se mit à 
l'œuvre; quelques semaines après, il m'engageait à 
venir voir son esquisse et demandait qu'elle fût sou- 
mise au comité des travaux d'art. Celui-ci l'accepta 
à l'unanimité. Cette esquisse suivait exactement la 
description contenue dans la lettre que Ion vient de 



MEISSONIER ET LA DÉCORATION DU PANTHÉON. 229 

lire. On a pu la voir à Texposition posthume orga- 
nisée, au mois de mai 1893, a l'École des Beaux-Arts. 
La famille du maître en a fait don à TÉtat, qui l'a 
attribuée à TÉcole. 

Le premier directeur des Beaux-Arts qui ait eu l'idée 
de demander à Meissonier une grande composition, 
M. de Chennevières, écrivait dans un rapport au 
Ministre : « Bien que le talent qui place M. Meisso- 
nier si haut dans l'estime de l'Europe ne se soit 
exercé que dans des œuvres d'un genre tout différent, 
et j'allais dire opposé, je crois qu'il serait extrême- 
ment intéressant d'offrir à ce vigoureux artiste l'oc- 
casion de lutter sur une large surface contre des dif- 
ficultés nouvelles pour lui ». Plus tard, en 1887, 
M. de Chennevières ajoutait : <* Meissonnier peignant 
l'une des murailles du Panthéon, on m'a bien raillé 
depuis, et la fin semble devoir donner raison aux 
railleurs.... Je ne puis croire, encore aujourd'hui, que 
si cet homme de volonté puissante et d'inflexible 
conscience, nourri aux fortes études, ce grand arran- 
geur, ce très grand dessinateur, ce grand exprimeur 
des passions les plus violentes comme des plus 
nobles enthousiasmes et des émotions les plus graves, 
témoin la Rixe, les Bravi, Friedland^ la Barricade, 
la Campagne de Finance, s'était mis en tête de com- 
poser un carton, fût-ce à son échelle accoutumée, puis 
de le faire grandir et ébaucher sur toile dans la pro- 
portion voulue, c'est-à-dire plus que naturelle, par 
ceux de ses élèves que nous devinons tout disposés 
à appliquer les leçons de leur maître à des figures 
de dimension ordinaire, je ne puis croire que, se 
trouvant face à face alors, et avec des yeux frais, 



230 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

devant la vaste conception historique sortie de son 
cerveau, il n'eût su lui imprimer, par des procédés 
inconnus à lui-même, une vérité à lui, une énergie 
très personnelle, allât-elle jusqu'à la sécheresse et à 
la dureté.... Que voulez-vous, en un mot, en regar- 
dant au verre grossissant la trame des travaux de 
Meissonnier et l'espèce si solide de son génie d'ar- 
tiste, je me figurais une œuvre de lui supérieure aux 
imaginations des peintres d'histoire les plus retors 
en leur métier. Mais tout cela n'aura été qu'un 
rêve ^ » 

La lettre de Meissonier et l'exécution de l'esquisse 
prouvent que le rêve fut bien près de se réaliser et 
qu'en principe M. de Chenue vières avait raison. 

1. Les décorations du Panthéon, p. 93. 



M. E. FRÉMIET 



S'il fallait un nouvel exemple de cette vérité que 
la carrière est presque toujours plus facile et le 
succès plus rapide pour le peintre que pour le sculp- 
teur, M. Emmanuel Frémiet nous le fournirait parti- 
culièrement topique. Né en 1824, il n'a cessé de pro- 
duire depuis 1843. Or, depuis quelle époque est-il 
apprécié à sa valeur et classé à son rang? C'est en 
1887 que ses confrères lui ont décerné la médaille 
d'honneur, il est entré à l'Institut en 1892, et je ne 
crois pas que son nom soit devenu vraiment popu- 
laire avant 1871, où sa Jeanne (TArc fut érigée sur la 
place des Pyramides. C'était pourtant, dès ses débuts, 
un artiste de premier ordre et, au bout de quelques 
années, un maître. Le Chien courant blessé, qui est de 
1850, le Cheval à Mont faucon, daté de 1855, la suite de 
statuettes militaires exécutées de 1855 à 1859, le Cava- 
lier gaulois de 18G3, le Louis d'Orléans de 1870 sont des 
œuvres capitales. Chacune d'elles attestait cette faculté 
de renouvellement et de progrès, dans la continuité 



232 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

d'une même facture, qui est le premier caractère de 
Toriginalité artistique/Dans l'intervalle, se pressait 
une quantité de figures dont aucune n'était banale 
ou indifférente. Et pourtant, cette production féconde, 
tranquille et forte n'attirait que peu à peu l'attention 
de la foule et les consécrations officielles; bien plus, 
l'existence modeste et discrète de l'artiste était tra- 
versée par une succession d'épreuves qui auraient 
découragé une volonté moins énergique et tué un 
talent moins robuste. 

Il ne s'est jamais plaint, que je sache, étant de 
ceux qui prétendent ne livrer au public que leurs 
œuvres. Jusqu'à ces derniers temps, sa biographie 
écrite était tout entière dans les livrets du Salon. 
L'homme, en effet, n'a rien de cette expansion 
emphatique et bavarde qui est une forme du cabo- 
tinage et qui ne fut pas rare dans sa génération. Avec 
sa haute taille, sa figure calme, la correction de sa 
tenue, la réserve de ses manières, malgré la sève 
bourguignonne qui circule dans ce corps maigre et 
lui donne la force physique dont un sculpteur ne 
saurait se passer, vous le prendriez dans la rue pour 
un officier d'arme savante en tenue civile, pour un 
de ces hommes d'action et d'étude dont l'énergie est 
réglée par la science et l'aspect extérieur par la dis- 
cipline morale. Le premier abord est donc plutôt 
froid, et sa parole ne va pas au-devant de la curio- 
sité; très poli, il risque de laisser, à qui le connaît 
peu, l'impression d'un timide et d'un silencieux. 
Cette réserve n'est que respect de soi-même; lors- 
qu'elle n'a pas lieu de s'exercer, dans l'intimité con- 
fraternelle, par exemple, elle fait place à une cour- 



M. E. FRÉMIET, 233 

toisie confiante. Alors il répond volontiers, si on 
l'interroge, et il raconte sa vie avec un tour savou- 
reux d'ironie bienveillante et de modestie tranquille. 
Cette vie d'artiste, on dirait parfois un chapitre de 
Vasari par tout ce qu'elle contient de sincérité, de 
traverses et d'efforts. 



Il semble pourtant que les débuts auraient dû lui 
être plus faciles qu'à un autre. Neveu et élève de Rude, 
avec un tel appui dans sa propre famille et à une 
telle école, sa vocation artistique une fois prouvée, 
n'allait-il pas marcher vite et sûrement? Mais Rude 
et son élève étaient d'un temps où le génie du pre- 
mier comme les aptitudes du second écartaient plutôt 
la fortune et le succès qu'ils ne les attiraient. L'école 
classique dominait dans les ateliers, régentait le goût 
public et pesait lourdement sur les expositions. Rude 
devait finir pauvre comme Barye, et, comme lui, 
rester à la porte de l'Institut. Il mourut, du reste, au 
moment où son neveu atteignait la trentaine; or, si 
à trente ans un peintre peut aujourd'hui être riche et 
célèbre, un sculpteur commence tout juste à percer. 
L'apprentissage fut donc particulièrement pénible et 
prolongé pour le neveu. Il dut, pour vivre, prendre 
sur les travaux de l'ateUer le temps d'exécuter une 
longue série d'étranges besognes. 

Dupuytren et Orfila avaient créé une branche 
d'industrie, en introduisant dans l'étude de la méde- 
cine les figures de cire coloriée. Cette industrie rele- 
vait de l'art, car il y fallait la plus exacte fidélité. Le 



234 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

jeune Frémiet fut trop heureux d'être l'un des sculp- 
teurs qu'elle employait. Avec le genre de modèles 
auxquels il avait affaire : cadavres dévastés par la 
maladie, plaies ou blessures, ruines humaines, on 
devine qu'il lui fallut des nerfs solides et quelque 
ténacité. Il travaillait d'ordinaire dans un atelier du 
faubourg Saint-Antoine, alimenté par l'hôpital voisin. 
Seul, au fond d'une cour, il passait là de longues 
heures à modeler des pourritures et à copier des 
sanies. Une après-midi de mars, où les premiers 
souffles du printemps commençaient à tiédir, il trou- 
vait, en arrivant à latelier, une grande terrine pleine 
d'un liquide bleuâtre où baignait une blancheur con- 
fuse. Sans y prêter autrement d'attention, le sculp- 
teur se mettait au travail, lorsque entrait le médecin 
qui l'employait. Ce médecin retroussait sa manche, 
plongeait la main dans la terrine et en tirait une 
peau de femme, bien complète; après avoir constaté 
l'état de la préparation, il la replongeait dans le 
bain, en disant : « Voici le carnaval, elles ne seront 
pas rares cette année ». Le carnaval, paraît-il, était 
des plus gais, cette année-là, et chaque nuit de bal 
masqué, semant les pleurésies, faisait entrer à l'hô- 
pital nombre de jeunes femmes. Cette peau avait 
dansé, soupe et aimé avant d'aboutir à cette terrine. 
Préparateur de pièces anatomiques, le jeune sculp- 
teur était encore, à la Morgue, un auxiliaire de la 
médecine légale. Un soir, on l'appelait en hâte pour 
mettre une charbonnière coupée en morceaux à 
même de figurer utilement dans une confrontation ju- 
diciaire. Il trouvait le cadavre reconstitué, et, devant 
lui, le médecin légiste, en tenue de soirée et atten- 



M. E. FRÉMIET. 235 

dant avec impatience, car il dînait en ville. Un coif- 
feur avait été mandé aussi. L'artiste se mettait â 
l'œuvre (c'est le sculpteur que je veux dire) : il rou- 
gissait les joues et les lèvres, redonnait à ce visage 
marbré les couleurs de la vie. Puis c'était le tour du 
coiffeur; blême de peur et le peigne tremblant dans 
sa main, il accommodait cette chevelure. Enfin, le 
médecin, délicatement, du bout de ses doigts gantés, 
plaçait dans les orbites vides des yeux de verre, en 
essuyant avec son mouchoir la buée qui les ternissait. 

Le Jardin des Plantes faisait diversion et compen- 
sation à ces travaux funèbres. L'étude prolongée du 
cadavre humain avait donné au sculpteur le désir de 
représenter l'animal vivant. Aussi, au printemps et 
en été, dès l'aube, il était devant les cages, le crayon 
à la main, et, sous les vieux arbres, devant les formes 
vigoureuses, les attitudes souples, les pelages mou- 
vants sur les muscles sains, il oubliait avec bonheur 
l'hôpital et la Morgue. 

Ces études d'amphithéâtre et de ménagerie étaient, 
somme toute, une école excellente. M. Frémiet y 
apprenait pour toujours, par la nécessité de l'exacti- 
tude, ce respect de la nature qui, dans les arts plas- 
tiques, est la loi souveraine, et il y découvrait une 
direction de talent que l'atelier seul ne lui aurait 
peut-être pas révélée. Le grand Rude, son maître, 
n'était pas du tout un animalier, et, sans l'animal, 
l'art de M. Frémiet serait diminué au moins de moitié. 
Au demeurant, il doit beaucoup à l'enseignement que 
le puissant artiste opposait sans déclamation ni for- 
fanterie à celui des ateliers officiels. 

Le premier article du credo très simple et très 



236 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

court que professait Rude, c'était le respect de la 
nature. Il ne croyait pas que l'art y pût rien ajouter; 
en quoi il se trompait : par cela seul que Thomme 
copie la nature, il y joint sa personnalité, et, pour 
peu qu'il invente, il dépasse la nature ou, du moins, 
il produit autre chose qu'elle. Cependant, Rude avait 
raison en ceci, que, malgré le mot fameux de Pascal *, 
comparée à l'œuvre de nature, l'œuvre d'art reste 
toujours inférieure, ainsi le torse du Vatican à côté 
d'un torse vivant. Surtout à une époque où l'art 
demandait plus à l'imagination qu'à la nature, où 
Tartiste était poussé par l'esprit du temps à sortir 
des limites nécessaires de son art, les élèves du grand 
sculpteur trouvaient un préservatif dans ce précepte 
trop modeste, mais dont l'observation, même étroite, 
risque moins d'égarer que n'importe quelle autre 
esthétique. 

Ce que Rude enseignait encore, c'est que, s'il faut 
toujours copier la nature, même en imaginant d'après 
elle, il ne faut jamais imiter personne, qu'un maître 
doit être un conseiller, jamais un modèle; que le 
premier devoir d'un artiste, c'est d'être lui-même, 
c'est-à-dire de réaliser la part d'originalité que la 
nature lui a départie. Or c'était, en ce temps-là, un 
précepte subversif. La sculpture classique avait alors 
deux modèles : l'antiquité et l'École; à toutes deux, 
elle demandait un idéal et des règles; de la sorte, les 
œuvres approuvées par l'École étaient des imitations 
d'imitations. 

1. « Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par 
la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux. » 
{Pensées, vu, 31.) 



M. E. FRÉMIET. 237 

Par Tapplication scrupuleuse de ces deux pré- 
ceptes, Rude prêchait d'exemple. Dans une série 
d'œuvres où la part de l'invention est si grande 
qu'elle mérite chaque fois le nom de génie, il a tout 
pris à la nature, sauf sa pensée. D'autre part, qui a 
mieux senti l'antiquité que l'auteur d'Hébé jouant 
avec Vaigle de Jupiter et de Prométhée animant les 
Ar/s? Ainsi se trouvait réalisée, par un homme qui 
n'était rien moins qu'un esthéticien, cette concilia- 
tion difficile de la tradition et du progrès, de l'obser- 
vation personnelle et de l'enseignement, également 
nécessaires pour assurer la continuité de l'art et 
l'originalité de chaque temps. 

A l'atelier de Rude, M. Frémiet devait donc, outre 
la vénération que le maître inspirait à tous ses élèves 
et la leçon qu'était pour eux le seul souvenir de ce 
noble génie, le besoin de la vérité et de l'indépen- 
dance. Ce besoin fut la sauvegarde de ses débuts et 
le guide de sa vocation. Son œuvre la plus ancienne 
date de l'époque où il travaillait encore chez le 
maître. C'est un simple exercice d'élève, conservé sur 
le désir de Rude. Il représente un Charmeur de ser- 
pents, c'est-à-dire un nègre portant un boa enroulé 
autour de son corps. Voilà, semble-t-il, un sujet fort 
conventionnel. Pourtant, on devine que l'élève s'est 
documenté. Ce pagne à fanfreluches sauvages et ce 
turban emplumé, cette tête lippue, ce corps où les 
masses musculaires s'accusent en fortes saillies^ l'ap- 
prenti sculpteur les a vus peut-être dans une fête de 
banlieue, peut-être seulement dans un recueil d'es- 
tampes. C'est sur ce souvenir, sur cette part de vérité 
approximative que son imagination a travaillé; mais. 



238 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

visiblement, il a tout repris d'après le modèle vivant. 
Surtout, il a observé de près, au Jardin des Plantes, 
Taspect du serpent, Tenroulement de ses anneaux, le 
modelé de ce corps lourd, dont on sent, pour ainsi 
dire, le poids en regardant la statuette, et dont on 
devine la singulière consistance, flasque en dessous, 
dure par son revêtement d'écaillés. 

L'union de Ihomme et de l'animal réalisée dans 
cette statuette est déjà un indice. Elle annonce et 
contient en germe Toeuvre entier de M. Frémiet. 
Séparés ou associés, l'être humain et la bête vont 
être ses modèles, étudiés avec un tour très personnel 
d'observation et reproduits d'après trois groupes 
d'idées principales. Des leçons reçues à l'atelier, il 
n'y reste de visible que le respect de la nature; le 
choix des sujets et le faire lui-même ne rappellent en 
rien ceux de Rude. 

Je ne sache pas, en effet, que Rude ait jamais 
sculpté d'autres animaux que l'aigle mythologique 
de son Hébé et le petit oiseau que caresse une jeune 
fille dans le monument funéraire de Cartelier au 
cimetière du Père-Lachaise. Or M. Frémiet débute au 
Salon de 1843 par une Gazelle et, jusqu'en 1855, il 
expose des chiens — parmi lesquels un de ses chefs- 
d'œuvre, le Chien courant blessé^ dii musée du Luxem- 
bourg, — des chats, des chevaux, un dromadaire, un 
chameau, un ours, un renard, un héron, une poule 
cochinchinoise, etc., et pas une figure humaine. 
Ainsi, les préférences inspirées par l'étude person- 
nelle au Jardin des Plantes dominaient, chez le débu- 
tant, les souvenirs de l'atelier. 

C'était déjà une marque d'originalité. Et ce débu- 



M. E. FRÉMIET. 239 

tant ne quittait pas une- école pour se mettre à une 
autre. A ce moment, Barye, tout dédaigné qu'il fût 
par l'art classique, était célèbre depuis plus de 
vingt ans. Les dédains officiels, ce n'était pas pour 
éloigner de lui un élève de Rude et il semblait néces- 
saire qu'un animalier débutant laissât voir à quelques 
indices qu^il avait beaucoup étudié son grand devan- 
cier. L'apprenti a longuement regardé le maître, cela 
n'est pas douteux, mais, ce qui est aussi certain, c'est 
que ce maître n'est pas son maître. D'abord, le choix 
des sujets diffère sensiblement. Barye modèle de 
préférence des lions, des tigres, des ours, des bêtes 
féroces et, s'il y joint des animaux domestiques, ce 
n'est guère que comme pâture. M. Frémiet, on vient 
de le voir, s'attache aux bêtes plus familières. Non 
certes par timidité de talent ou faiblesse de facture : 
sans mettre ses modèles aux prises dans les batailles 
formidables auxquelles se plaît Barye, il abordera 
plus tard, avec plein succès, des sujets comme le 
Centaure emportant un ours^ Rétiaire et Gorille^ le 
Dénicheur (Toursons^ le Gorille enlevant une femme. 
S'il préfère d'abord les animaux calmes et isolés, c'est 
encore, je crois, par désir de vérité : il peut les voir, 
les approcher, les toucher, les mesurer, leur appli- 
quer, en un mot, les préceptes de Rude. C'est seule- 
ment lorsqu'il se sentira maître du règne animal, 
longuement observé par tous les moyens en son pou- 
voir, qu'il se risquera, lui aussi, à imaginer des scènes 
dont l'homme de nos jours ne saurait guère plus être 
témoin. 

Il sera autre chose qu'animalier, mais il ne cessera 
jamais de Têtre. Depuis la Gazelle de 1843 jusqu'à 



240 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ïAne du Caire de 1890, il reviendra volontiers, dans 
l'élargissement graduel de sa manière, aux sujets qui 
l'auront d'abord attiré, à ces animaux domestiques, 
compagnons de l'homme, que l'on peut étudier lon- 
guement dans rintimité de chaque jour, aux portraits 
de nos « frères inférieurs », avec quelques études sur 
des types plus spéciaux, que lui offriront ses visites 
au Jardin des Plantes ou des événements fortuits 
comme FExposition de 1889. Ainsi le Chameau tar- 
tare^ où se montre de manière frappante l'adaptation 
que la nature fait des mêmes espèces aux divers 
milieux où elles doivent vivre ; le Renard d'Egypte^ 
encore plus instructif à ce point de vue : par la taille, 
la construction, la physionomie, c'est tout à fait notre 
renard d'Europe et on lui devine même caractère et 
mêmes habitudes, mais le poil est ras, au lieu d'être 
long, parce que le climat d'Egypte, sec et chaud, 
rend superflue l'épaisse enveloppe dont l'animal a 
besoin sous le ciel d'Europe. VAne du Caire, c'est le 
gentil bourricot, imprévu et drôle comme une plai- 
santerie arabe, qui contribuait pour sa part à l'aspect 
amusant d'un quartier de l'Exposition. 

M. Frémiet reproduit encore la souplesse du singe, 
la silhouette pensive du héron, la masse agile de l'élé- 
phant, le corps pataud de l'ours. Mais ce ne sont là 
que des intermèdes. Ses modèles favoris, ce sont, 
par ordre d'intérêt, le cheval, le chien et le chat. 



Lorsque, artiste ou cavalier, on aime le cheval, on 
ne l'aime pas à moitié. C'est, en effet, de tous les 



M. E. FRÉMIET. 241 

objets d'étude ou de « sport », le plus attachant, 
parce qu'il est le plus varié. Au cavalier, si expert 
qu'il soit, un cheval nouveau réserve toujours des 
surprises; rétif ou docile, il est rare qu'il ne lui 
donne pas une occasion d'observer et d'apprendre 
encore, car chaque bête a sa façon particulière d'obéir 
ou de résister. L'artiste, lui, lorsqu'une fois il a 
sérieusement étudié le cheval, ne se lasse pas d'y 
revenir, et l'on sait, parmi les peintres, avec quelle 
passion Géricault et Meissonier l'ont représenté. 
Construction, mouvements, airs de tête, expression 
de l'œil, couleur, autant de motifs d'étude, très 
attachants parce qu'ils sont très beaux; et ils sont 
très beaux parce que la nature y révèle, avec une 
variété singulière, son secret de logique, c'est-à dire 
de proportion et d'adaptation. Le premier cheval de 
Frémiet est, je crois, de 1850; depuis, quelle cava- 
lerie! Toutes les variétés de chevaux y figurent : 
cheval de guerre, de course, de trait, d'utilité ou de 
luxe, cheval français ou étranger, nu ou harnaché, 
libre ou monté, sain ou malade. 

Plus que malade est ce cheval de 1855, le Cheval 
à Montfaucon : il est condamné à mort. Jeune et 
robuste, la malheureuse bête, faite pour durer, attend 
l'équarrisseur, car elle a une jambe cassée et, les yeux 
bandés, la tête dressée, elle aspire dans lair l'odeur 
du sang, avec une terreur qui fait courir un frisson 
sur sa peau. Autour d'elle rude déjà le rat de charnier. 
Une impression indicible de pitié se dégage de cette 
œuvre puissante, dans laquelle l'artiste, sans désir de 
sensiblerie, a représenté ce qu'il a vu, laissant à la 
vérité le soin de produire l'émotion qu'il a ressentie 

16 



Vcl NOUVELLES ETUDES DE LITTERATURE ET D ART, 

lui-même. Le Cheval à Mont faucon fut acheté par 
l'État et destiné à l'École vétérinaire d'Alfort. Il y 
eût été à sa place, comme une leçon permanente de 
pitié, donnée à des élèves dont la vie doit être con- 
sacrée non seulement au soulagement, mais à la 
protection de l'animal. Le directeur de l'École refusa 
l'offre des Beaux-Arts, sous prétexte qu'Alfort ensei- 
gnait à soigner les animaux, et non à les tuer. Le 
cheval fut donc relégué au dépôt des ouvrages d'art 
de TÉtat; il y resta quarante ans. C'est là qu'un direc- 
teur des Beaux-Arts le découvrit en 1890, au fond 
d'un hangar sombre, sous la poussière et les toiles 
d'araignée. Estimant que la première grande œuvre 
de Frémiet méritait mieux que cet abandon, il s'in- 
quiéta de lui trouver une place où elle pût être vue. 
Le directeur de l'École vétérinaire de Toulouse, plus 
accueillant que son collègue d'Alfort, reçut l'œuvre 
avec reconnaissance. 

Le cheval de guerre a les préférences de l'artiste 
et c'est justice. Jamais les qualités naturelles de 
l'animal et sa beauté propre ne s'accusent mieux que 
monté par l'homme armé. Généralement, les che- 
vaux de M. Frémiet sont immobiles ou au pas. C'est 
que le sculpteur fixe plutôt les mouvements calmes 
que les attitudes violentes. Peut-être aussi, avec son 
désir constant de vérité, a-t-il préféré l'aspect sous 
lequel il pouvait étudier les chevaux avec le plus 
d'attention et les représenter avec le plus de pré- 
cision. 

Ses premiers chevaux de guerre sont des chevaux 
de troupe, dans la série de ses statuettes militaires. 
Il n'y en a pas un qui ne soit un modèle de vérité. 



M. E. FRÉMIET. *243 

D'abord le Clieoal entravé^ avec harnachement com- 
plet, correct comme un soldat sous les armes, la tête 
droite, le corps frémissant et les jambes développées 
sur place, les oreilles dressées à un appel de trom- 
pette. Puis le cheval de carabinier, piaffant sur place, 
encensant, se défendant, mais solidement maintenu 
par son cavalier, la main haute et les jambes près; 
cheval de luxe, par sa finesse robuste, car il ap- 
partient à un corps d'élite, presque de parade, où 
l'homme et sa monture coûtent fort cher. Voyez 
encore le cheval de cuirassier en vedette, limousin 
plus pratique, piété sur un arrêt brusque; le che- 
val d'artilleur, bête normande, de trait autant que 
de selle, les membres gros, la tête lourde, la cri- 
nière et la queue touffues; le cheval de chasseur, 
petit Tarbais, tout feu et tout nerfs, que l'on devine 
impatient, querelleur, ruant à la botte, et dansant 
dans le rang. 

Les chevaux du Cavalier romain et du Chef gaulois^ 
de Jeanne d'Arc, de Louis d'Orléans^ de Saint Hubert^ 
de VAieul^ de Velasquez^ du Porte-falot, de Saint 
Georges, moins réalistes, aussi vrais, sont proprement 
des chevaux statuaires par l'ampleur des formes et 
le caractère décoratif. Chacun d'eux cependant repré- 
sente une variété bien déterminée de l'espèce : le 
cheval romain, l'encolure énorme et la crinière en 
brosse, comme un cheval de bas-relief, le cheval 
gaulois, à moitié sauvage, celui de Jeanne d'Arc, 
solide et pesant, cheval d'homme d'armes, fait pour 
porter un poids énorme et à l'aise sous un corps de 
jeune fille, mais l'arrière-main serrée et le talon en 
dehors, tenu en main avec une vigueur de paysanne. 



244 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

La monture de Louis d'Orléans est bien un cheval de 
tournoi, celles de Saint Hubert et de l'Aïeul sont bien 
des chevaux de chasse et de voyage, celle du porte- 
falot un cheval bien soigné dans les écuries de la Ville, 
attentive à la bonne tenue de sa livrée. Le cheval de 
Saint Georges, cabré devant le monstre, fou de peur, 
les oreilles couchées, la queue serrée, cherchant à se 
dérober par un écart et maintenu par la vigueur 
divine de son cavalier, est, à mon sens, le plus beau 
de la série, de même que le genêt d'Espagne monté 
par Velasquez, tout enrubanné, souple et fin comme 
une danseuse andalouse, est le plus élégant. Avant 
M. Frémiet, Tart français n'avait pas encore atteint 
cette variété et cette vérité dans la représentation du 
cheval statuaire. Pour mesurer le progrès de cet art, 
regardez le Velasquez, dans le jardin du Louvre, où 
il vient d'être érigé, et allez ensuite, quelques pas plus 
loin, sur le Pont-Neuf, voir le Henri IV équestre de 
Lemot. 

Le cheval est construit pour porter, plus encore 
que pour traîner, et la selle gâte moins ses formes 
que le harnais. Aussi, quoique bien artificiel, le 
cheval de course est-il encore une bète que l'ani- 
malier modèle volontiers. M. Frémiet s'est souvent plu 
à rendre l'aspect de ces longues et élégantes saute- 
relles, avec la hauteur de leur arrière-main, la lon- 
gueur de leurs foulées, leur port de tête allongé 
comme un éperon de navire. Il a aussi des bêtes plus 
voisines de la nature et aussi belles dans un caractère 
différent, comme le Cheval prbné^ monté par son 
garçon de ferme, et surtout les Chevaux de halage, une 
calme jument d'âge mûr attelée avec un cheval plus 



M. E. FRÉMIET. 245 

jeune et plus ardent, saisis l'un et l'autre dans une 
parfaite justesse de mouvement, le pied mordant le 
sol dans le premier temps de l'effort. 

Autour de ces bêtes typiques, nombre de variétés 
montrant les différences que la race, le climat ou 
l'éducation impriment à l'espèce : chevaux de char 
romain, enlevés par leur cocher, cheval de faucon- 
nier, cheval arabe descendant une pente avec sa 
merveilleuse sûreté de pied et son incomparable 
élégance, cheval de saltimbanque, portant avec rési- 
p;nation sa charge grotesque, mule espagnole, ornée 
de pompons, de filets et sonnailles, sous un guita- 
riste, qui racle avec amour le «jambon ». 

Après le cheval, le chien est le plus attirant des 
animaux domestiques. 11 y a donc beaucoup de chiens 
dans l'œuvre de M, Frémiet. Une Étude de chien^ 
exposée en 1846, fut son second Salon. Tout le 
monde a vu le Chien courant blessé du Luxembourg, 
essayant d'enlever le bandage qui serre sa patte; on 
connaît moins le groupe de chiens bassets, Ravageod 
et Ravageode, du palais de Compiègne, et c'est dom- 
mage. Je cite au hasard, pour compléter le chenil. 
Ravaude et Mascareau^ VEpagneul couché^ les Chiens 
danois^ le Terre-neuve debout^ le Groupe de lévriers^ le 
Chien s'étlrant^ etc. Il faut bien qu'il y ait parmi les 
bêtes une hiérarchie naturelle ou artificielle, mais 
logique, fondée sur leur taille, leur force et leur uti- 
lité, puisque, malgré son intelligence, ses qualités 
affectueuses et son intimité constante avec nous, le 
chien est classé moins haut que le cheval. C'est une 
grande injustice. D'abord, les variétés de l'espèce 
sont ici beaucoup plus nombreuses et pourvues de 



246 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

caractères plus tranchés ; de là une plus grande 
richesse de types. Les mouvements et les attitudes 
de chaque individu sont autrement multipliés, dis- 
tincts et caractéristiques. La somme d'inteUigence, 
enfin, ne peut même pas être comparée. Pourtant, 
si Ton aime le chien, on admire le cheval; on prend 
celui-ci beaucoup plus au sérieux que celui-là. Il 
passe quelque chose de ces sentiments dans le prix 
d'art attaché à la représentation de ces bêtes. La 
valeur d'exécution, cependant, est la même, quel 
que soit le modèle. Aussi, en ne s'attachant qu'à 
cette valeur et en songeant que le chien, aussi brave 
que le cheval, a une beauté différente, mais égale, 
que, s'il nous coûte moins cher et nous est moins 
utile, il nous aime davantage et, avec une grande 
utilité, nous procure lui aussi de grands plaisirs, 
surtout qu'il offre à notre regard les aspects les plus 
plastiques, nous saurons gré à M. Frémiet de lui 
avoir fait une large place dans sa production et nous 
irons chercher dans cette part de son œuvre quel- 
ques-uns de ses plus beaux morceaux. 

Voici maintenant, en suivant Téchelle des animaux 
familiers, le chat, « le tigre de poche », descendu de 
la férocité féline à une domesticité à la fois très 
intime et très libre, mais retenant beaucoup encore 
de cette férocité. Réduite à sa taille et inoffensive 
pour nous, elle s'exerce encore sur ses semblables, 
sur ses petits, dans ses amours. M. Frémiet l'a 
observé dans la béatitude de son bien-être, la sou- 
plesse silencieuse de sa marche, la gentillesse de ses 
jeux, la drôlerie de ses attitudes, les apprêts de sa 
toilette et aussi le placide égoïsme de sa physio- 



M. E. FRÉMIET. 247 

nomie, Tatrocité de quelques-uns de ses appétits, 
rimprévu de ses poses et de ses installations. Je 
note ainsi la Famille de Chats, la Châtie dévorant 
ses petits, Jeune Chat buvant du lait et Mésange, Chat 
de deux mois, Chat faisant sa toilette, etc. Parmi ces 
figures, quelques-unes sont de grandeur naturelle. 
Je ne dirai pas qu'elles donnent Tillusion de la \ie; 
elles y ajoutent. D'autres sont minuscules et font 
songer, dans un art plus viril, à la précision spiri- 
tuelle des Japonais. 

Enfin la basse-cour, avec une échappée de vue sur 
la campagne libre. Dans une série d'amusants petits 
bronzes, le mouton rumine, le front étroit et sans 
pensée; la chèvre grimpe et danse; le coq claironne, 
dressé sur ses ergots, le corps allongé pour pousser 
son chant plus loin et plus haut; des poules se dis- 
putent un rat mort; des canards tirent sur une proie 
du môme genre; un courlis, poussant au ras du sol 
son bec long et effilé comme une épée, donne la 
chasse à une grenouille; une souris, la queue prise 
dans la coquille refermée d'une huître, se dresse 
avec une détresse comique, posée sur la valve qui la 
retient. 

Cette dernière figurine est un petit chef-d'œuvre 
d'arrangement ingénieux et vrai; les autres, moins 
imprévues, dénotent une observation aussi juste, et, 
devant ces délassements du puissant artiste, qui a 
modelé quelques-unes des plus énormes pièces de 
notre temps, en voyant ce qu'il a mis d'observation 
et d'esprit, de vérité et de linesse, de science et de 
perfection plastique dans ces minuscules sujets, 
nous songeons à la poésie fine et forte de La Fon- 



'248 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'ART. 

taine, à son observation d'apparence nonchalante, 
et si profonde, à Tesprit infini, à toutes les sortes 
d'esprit qui se jouent parmi ses vers, à la peinture 
large et précise qu'il enferme dans ses petits cadres, 
surtout au sens profond de la nature, à la connais- 
sance complète de Tanimal qu'il donne comme fond 
à son étude de l'homme. Toute comparaison avec 
La Fontaine étant écrasante, je me garderai bien 
d'appliquer celle-ci à l'œuvre de M. Frémiet. Il suffît 
que Fanimalier rappelle le fabuliste, et c'est déjà un 
grand honneur. 



Comme Barye, M. Frémiet ne cherche dans ces 
petits sujets que le délassement de ses grandes 
œuvres. Dans celles-ci, il réalise surtout les gracieux 
souvenirs d'une mythologie riante, les scènes féroces 
des temps préhistoriques, les rêves des premiers 
hommes; il recherche les premiers essais de la vie 
animale ou évoque ce qui reste encore de sauvagerie 
effrayante dans les contrées où l'homme continue de 
lutter, sans autre secours que les armes naturelles, 
contre de formidables ennemis. Le petit Pan^ du 
Luxembourg, est devenu populaire. Couché sur le 
ventre, le dieu chèvre-pied agace deux oursons; il 
s'amuse à les écarter, avec une baguette, des rayons 
de miel qu'ils flairent en grognant d'impatience et 
de gourmandise. C'est gracieux comme du Théocrite 
et fort comme du Lucrèce. Avec un autre joueur, un 
tel passe-temps ferait frémir; mais la tranquillité du 
divin espiègle rassure et l'on admire en souriant 
Farrangement spirituel de la scène, le modelé fin et 



M. E. FRÉMIET. 249 

robuste de ce corps moitié béte et moitié homme, 
cette physionomie franchement animée, la gaucherie 
des oursons. 

Dans cet ordre de sujets fictifs, où la fantaisie et 
Tobservation ont une part égale, la banalité est aussi 
commune que Toriginalité est rare, car il est à la 
fois très facile et très difficile de faire œuvre d'art 
en sortant de la vérité. M. Frémiet y mêle avec 
bonheur sa connaissance profonde de l'animal vrai et 
linvention créatrice. A la fontaine de fObservatoire 
— où il s'est associé avec Carpeaux, son ancien 
camarade chez Rude, pour combiner une des plus 
belles œuvres de décoration monumentale qu'il y ait 
à Paris, — ses chevaux marins, cabrés sous les jets 
d'eau que leur lancent des tortues, sont aussi chimé- 
riques qu'il convient, mais la vérité de leurs mouve- 
ments est scrupuleusement juste. 

Le même mérite s'accuse dans les animaux fantas- 
tiques qu'il a modelés pour l'escalier du château de 
Pierrefonds. Ici il montre un sentiment du moyen 
âge sur lequel des œuvres plus importantes vont me 
permettre de revenir, mais je dois constater à ce 
sujet combien la faculté de ressaisir le caractère de 
cette époque est rare chez nos artistes contempo- 
rains. Presque tous imitent gauchement la fantafsie 
grotesque ou terrifiante des vieux imagiers. On a 
pu, au contraire, placer en toute vérité d'adaptation, 
dans la cour d'une forteresse féodale, ce taureau 
ailé qui s'absorbe, avec une attention de chien sur- 
pris, dans la contemplation d'un escargot; ce pélican 
à ailes de griffon et à corps de lézard, dont les gros 
yeux s'hypnotisent sur le vide ; surtout cette bête 



250 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

d'une si fière tournure héraldique, où se combinent 
une tête d'aigle, coiffée d'un capuchon de mailles, et 
un corps de quadrupède, muni par devant de serres 
puissantes et derrière de deux pieds humains chaus- 
sés de solerets à éperons. 

Ceci ne vise quà l'amusement de Toeil; un des 
plus énergiques enseignements que Fart puisse 
donner par révocation du passé se trouve dans la 
figure où M. Frémiet a reconstitué, d'après les données 
de la science, un des plus anciens exemplaires de 
l'homme. Par un effet que le sculpteur a produit 
plusieurs fois, son Homme de l'Age de fierre^ juste- 
ment placé au Jardin des Plantes, a commencé par 
étonner et a soulevé de vives discussions avant 
d'obtenir l'admiration qu'il méritait. L'homme d'au- 
jourd'hui ne s'est pas reconnu sans répugnance dans 
cet ancêtre à la face stupide, dont le corps massif 
exprime par une danse lourde la joie d'une bonne 
chasse. Pourtant, il a quelque raison d'être content, 
cet habitant des cavernes, car la tête d'ours qu'il 
rapporte en trophée représente pour lui la destruc- 
tion d'un ennemi redoutable et la subsistance de 
plusieurs jours. Entre la tête morte de la bête et la 
tête vivante de l'homme, on ne sait vraiment laquelle 
est la plus féroce. Nous pouvons à volonté être 
modestes ou fiers devant cette figure, qui nous fait 
mesurer le chemin parcouru depuis notre origine. 
Quant à la faune au milieu de laquelle vivait l'homme 
de ce temps, vous en trouverez les gigantesques échan- 
tillons dans les Arilmaux du Trocadéro exécutés pour 
l'Exposition de 1878, et qui, tout en formant autour 
de la cascade un motif de décoration qu'il eût été 



M. E. FRÉMIET. 251 

bon de confier à un seul artiste, offraient, au milieu 
d'une exposition universelle, un contraste aussi sug- 
gestif que le Troglodyte du Jardin des Plantes domi- 
nant une foule endimanchée K Nous sommes encore 
dans le même temps avec le Dénicheur d'oursons^ 
surpris par la mère ourse, qui lui brise les reins 
dans un embrassement formidable. 

Mais Fart de M. Frémiet atteint dans la statuaire 
colossale le suprême degré d'expression avec le 
Gorille enlevant une femme^ qui lui valut la médaille 
d'honneur. Cette femme est une négresse aux formes 
vigoureuses, et l'artiste, qui a rarement abordé le nu 
féminin, a prouvé là, par la justesse du modelé, ce 
dont il eût été capable, s'il l'eût voulu, dans cette 
partie de l'art. Le bras droit serrant la femme à demi 
morte, mais dont les bras résistent encore, tandis que 
les jambes pendent inertes, le gorille défend sa proie, 
un quartier de roche dans la main, une flèche 
enfoncée au creux de l'aisselle et sa tête hideuse 
tournée vers les poursuivants que l'on devine. Gomme 
aspect d'ensemble, balancement des masses, mérite 
d'exécution déhcate ou large, je ne vois pas, dans 
la statuaire contemporaine, d'oeuvre dont ce groupe 
ne soit l'égal. Il atteint cette beauté dans l'horreur, 
qui a valu au Laocoon sa popularité séculaire. 



1. Ces animaux sont simplement en plâtre doré. Ils devaient 
être coulés en bronze, après l'Exposition, mais, les fêtes finies, 
on ne donna pas suite au projet. Aujourd'hui, écaillés et à 
demi ruinés, ils tomberont bientôt en miettes. 11 convien- 
drait, après seize ans, de prendre à leur égard une mesure 
définitive, c'est-à-dire de les fixer en matière durable ou de 
les enlever. Ce genre de négligence, trop fréquent dans notre 
pays, n'est digne ni de la Ville de Paris, ni de l'artiste. 



252 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Et pourtant, universellement admiré des artistes, 
il a subi d'abord Teffet de répugnances diverses, qui 
ont marqué de façon bien curieuse l'impression 
qu'une même œuvre peut produire sur l'extrême cul- 
ture et l'extrême ignorance. Il faut convenir que 
cette œuvre-ci est inquiétante et que Ton n'en sent 
la beauté qu'après une surprise complexe. Elle 
excite d'abord une sorte d'indignation confuse : nous 
n'admetttons pas qu'un désir puisse monter de la 
bête vers l'être humain; nous y voyons une insulte 
d'autant plus intolérable à la dignité de notre espèce 
que le rapprochement de deux formes identiques 
diminue la distance qui sépare cette brute de sa 
proie. Puis, les conséquences possibles ou, tout au 
moins entrevues par Timagination, d'un tel enlève- 
ment, ajoutent le dégoût à la colère. On se calme en 
songeant que, dans cette femme expirante, il n'y a 
qu'une proie. 

Tous les spectateurs, pourtant, ne se calmaient 
pas. Après la première exposition du groupe, au 
Salon de 1865, une équipe d'ouvriers belges fut char- 
gée de le transporter au Trocadéro où il devait être 
remisé. Il n'arriva pas à destination : on le trouva le 
lendemain, dans un terrain vague, mis en pièces 
avec un tel acharnement, qu'il fut impossible de le 
reconstituer. Pris de colère, les ouvriers l'avaient 
brisé; dans ces têtes aux idées courtes et violentes, 
l'idée confuse que j'essayais de définir tout à l'heure 
avait-elle surgi et s'était-elle exaspérée à la vue pro- 
longée du monstrueux assemblage? Avaient-ils vengé, 
à leur manière, la dignité méconnue de notre espèce? 
Le groupe refait, longtemps après, le sculpteur l'ex- 



M. E. FRÉMIET. 253 

posait à nouveau et, naturellement, en demandait 
Tachât aux Beaux-Arts. Le ministre d'alors, savant 
illustre, refusa en donnant pour motif que le fait 
représenté n'était pas admis par les naturalistes et 
qu'il importait de ne pas consacrer une erreur par 
une représentation durable. C'était trop subordonner 
Tart à la science et enlever au premier son droit 
d'ajouter à la nature; c'était, surtout, méconnaître le 
mérite propre d'une création plastique, qui n'a, au 
fond, d'autre but qu'elle-même. Tout ce qu'on peut 
demander à l'œuvre d'art, c'est de ne pas compro- 
mettre les droits de la beauté ou de la morale, en 
prenant chacun de ces mots dans le sens le plus 
large. Peut-être, comme il arrive parfois en matière 
d'administration, le ministre n'avait-il pas donné la 
vraie raison de son refus. Cet homme de haute cul- 
ture avait-il éprouvé, lui aussi, le même sentiment 
que les Belges iconoclastes? Ce dont on peut être 
assuré, c'est que le sculpteur, avec la dignité de son 
caractère, n'avait aucunement cherché, dans le choix 
de son sujet, un élément de succès scandaleux. Dans 
le rapprochement de deux êtres, à la fois si voisins 
et si lointains l'un de l'autre, il n'avait vu que l'oppo- 
sition artistique de deux natures où toute ressem- 
blance ofifre en même temps une différence et où, 
pour ainsi dire, l'antithèse repose sur l'analogie. 



Un animalier ne peut être qu'un réaliste. Aussi, 
comme Barye, M. Frémiet commença t-il par se tenir 
aussi éloigné du romantisme que de l'école classique. 



25 i NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D ART. 

Il semblait se rattacher étroitement au mouvement 
réaliste, qui commençait au moment même où il 
débutait lui-même et qui, escomptant la mort du 
romantisme expirant, dans lart comme dans la litté- 
rature, réclamait sa succession avec l'assurance que 
Ton sait. En peinture, le réalisme devait entraîner à sa 
suite une grande part de l'école française ; en sculp- 
ture, il ne pouvait être aussi heureux, par le besoin 
que le sculpteur aura toujours du nu, dont la vie 
réelle n'admet qu'une exhibition très incomplète, et 
de l'abstraction idéaliste, que le réalisme combat de 
tout son pouvoir. Et cependant, prouvant une fois de 
plus que toute classification artistique ou littéraire, 
toute définition d'école ou de genre est fausse, pour 
peu qu'elle soit étroite et impérieuse, M. Frémiet, 
réaliste de goût, revenait au romantisme sans cesser 
d'être lui-même, et il se trouve aujourd'hui qu'une 
part très considérable de son œuvre mêle étroitement 
les deux systèmes opposés. 

Le romantisme artistique et littéraire était né de 
l'imitation du moyen âge, mais avec quelle liberté 
et quelle ignorance il avait traité son modèle! Sans 
insister sur ces étonnants troubadours, ces cheva- 
liers et ces châtelaines, motifs favoris du « style pen- 
dulesque », il est certain que Préault comme Louis 
Boulanger prenaient leurs motifs dans une archéo- 
logie fort approximative. Le moyen âge fut ainsi plus 
représenté que connu jusqu'au moment où Viollet- 
le-Duc, architecte contestable et théoricien exclusif, 
mais archéologue très informé, mit à la disposition 
des artistes les résultats de sa science. M. Frémiet 
avait déjà prouvé son sentiment de l'histoire par ses 



M. E. FRÉMIET. 255 

deux cavaliers du musée de Saint-Germain, lun gau- 
lois, l'autre romain, exécutés grâce aux études gallo- 
romaines que poursuivait alors Napoléon III, lors- 
qu'il reçut la commande d'une statue équestre de 
Louis d'Orléans, pour le château de Pierrefonds, que 
Viollet-le-Duc venait de rebâtir sous prétexte de res- 
tauration. Cette statue fut le point de départ de ses 
figures vêtues de fer. 

C'est par le caractère énergique dont un tel vête- 
ment rehausse l'homme de guerre que M. Frémiet 
fut d'abord attiré. Ces armures du moyen âge don- 
naient au corps humain un aspect d'animalité farou- 
che. Sur un cheval armé comme lui, le combattant 
d'autrefois constituait avec sa monture une sorte de 
bête fantastique. Et, dans le détail, quel riche motif 
d'étude! Ces armures avaient la beauté propre à tous 
les objets en rapport parfait avec leur destination. 
Merveilleusement ajustées aux formes et aux mouve- 
ments du corps, c'étaient, en leur genre, des modèles 
de sculpture. Songez en outre au caractère si pro- 
fondément marqué sur les visages de ce temps, qui 
respiraient avec une égale énergie le courage, la foi, 
l'orgueil nobiliaire, la brutalité. L'un des premiers 
chevaliers modelés par M. Frémiet, le Louis d'Orléans, 
est aussi l'un des plus beaux. Comme en toutes 
choses, l'artiste a scrupuleusement étudié chaque 
pièce de l'équipement, chez le cheval comme chez 
l'homme; il a fait œuvre de science avant d'aborder 
Tœuvre d'art. Puis, en traduisant l'expression de 
la physionomie, l'allure, l'attitude, il a campé son 
personnage de manière à exprimer pleinement son 
originalité, le caractère de l'homme et celui de son 



i'56 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

temps. Dans cette figure élégante et forte, un lettré 
retrouve le prince élégant et brave que dit l'histoire ; 
pour le visiteur ignorant, un aspect du temps passé 
se révèle d'un coup d'œil et lui parle. 

L'impression est encore plus forte avec la Jeanne 
d'Arc de la place des Pyramides, parce que la même 
fidélité réalise un personnage plus complexe. Ce 
corps de jeune fille, robuste et fin, cette tête illu- 
minée par le rayonnement de l'idée intérieure, ce 
front sérieux, cet œil qui fixe un double but, l'un 
lointain, l'autre présent, cette bouche aux lèvres 
serrées, ce bras élevant la bannière d'un geste vigou- 
reux, cette couronne d'or nimbant la chevelure de 
l'héroïne, c'est à la fois la Jeanne d'Arc de nos pères 
et la nôtre, la Pucelle marchant contre la porte de 
Tournelle et la libératrice consacrée par la recon- 
naissance nationale . Elle surprit d'abord, parce 
qu'elle était trop vraie : nous n'étions pas encore 
habitués à un détachement aussi complet de la con- 
vention. Nous l'admirons aujourd'hui grâce à une 
éducation historique et artistique plus avancée, et je 
crois bien que, avec les années, cette admiration ne 
fera que grandir. C'est un grand honneur pour la 
sculpture contemporaine que l'émulation de nos 
artistes autour de cette figure; leurs efforts sur un 
même sujet nous ont valu au moins trois œuvres 
maîtresses, diversement belles et également dignes de 
leur objet K 

1. La prédilection de M. Frémiet pour Jeanne d'Arc et son 
amitié pour le compositeur Auguste Mermet ont donné lieu 
à une suite d'aquarelles, exécutées pour la Jeanne d'Arc que 
le compositeur faisait représenter le 5 avril 1876. Cette suite 
est conservée à la bibliothèque de l'Opéra et mériterait d'être 



M. E. FKÉMIET. 257 

On peut mettre à cuté du Louis d'Orléans et de la 
Jeanne cTArc, pour la plénitude du caractère, une 
simple statuette, équestre comme elles, le Saint 
Georges, acquis par l'État en 1890 pour le musée 
du Luxembourg. Le caractère de sainteté, indiqué 
dans la Jeanne d'Arc avec la mesure discrète qui con- 
venait, s'accentue ici. Ce cavalier qui terrasse un 
monstre, c'est un être descendu du ciel pour une 
œuvre exigeant une force surhumaine. Il nous éloigne 
singulièrement de l'ange candide et rond, moitié 
éphèbe, moitié premier communiant, auquel l'ima- 
gerie religieuse, et même la statuaire classique, nous 
avaient habitués. Sous la visière relevée du casque, 
le Saint Georges découvre une figure d'homme mûr, 
guerrière et accentuée, telle que pouvaient la conce- 
voir les hommes d'armes d'autrefois et que, selon la 
règle constante de l'anthropomorphisme, ils for- 
maient à leur propre ressemblance. Un détail amu- 
sant fait retrouver l'animalier observateur dans cette 
figure d'imagination. L'élément principal du monstre 
transpercé par la lance du Saint a été fourni par un 
simple lapin, un lapin écorché, dont l'artiste, en tra- 
versant sa cuisine, avait remarqué l'aspect bizarre et 
auquel il lui suffit, pour le rendre terrifiant, d'ajouter 
une tête et des pattes de lézard. 



reproduite. L'exactitude des costumes et des armes, le caractère 
des types, la vigueur des attitudes lui donnent un grand prix 
artistique et documentaire; elle réunit, à un rare degré, la 
sûreté d'information historique et la valeur d'invention per- 
sonnelle. J'y signalerai notamment le Roi, Jeanne d'Arc en 
bergère et en habit d'homme, des paysans et paysannes, un 
fou, une bohémienne marchande de chapelets, un trompette 
et deux évèques montés sur des mules. 

17 



258 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

L'esprit du moyen âge parle un langage aussi clair et 
aussi conforme à l'histoire, dans nombre d'autres figu- 
res, tantôt individuelles comme VIsabeau de Bavière^ 
tantôt symboliques, comme Saint Michel à pied, le 
Saint Hubert et la Sainte Cécile^ tantôt synthétiques, 
comme YAieul^ qui semble sortir de la Légende des 
siècles, le Ménestrel, le Porte-falot de l'Hôtel de Ville. 
Il arrive à M. Frémiet de préciser par diverses 
reprises un aspect particulier d'un type qu'il avait 
déjà représenté sous une forme générale ; ainsi il 
est revenu plusieurs fois à Jeanne d'Arc, comme dans 
la figurine à pied, intitulée Orliens, qui marche sous 
sa bannière à la délivrance de la Loire, dans la figu- 
rine à genoux, qui semble prier sur un tombeau, 
dans la petite paysanne écoutant ses voix. Il a regardé 
tant de vieilles tapisseries et feuilleté tant de manus- 
crits enluminés, qu'il a pu multiplier sans jamais se 
répéter les statuettes à cheval ou à pied emprun- 
tées aux diverses époques du moyen âge . Deux 
d'entre elles, notamment, sont devenues populaires 
par la plénitude de l'expression et l'éloquence de 
l'idée, autant que par la beauté de la forme. Ainsi le 
Saint Louis, à la figure empreinte de bonté, de can- 
deur et de finesse, ceint de l'épée et la croix sur la 
poitrine, tenant d'une main un sceptre feuillu, taillé 
dans le chêne de Vincennes, dans l'autre le modèle 
de la Sainte-Chapelle; et surtout le Credo, ce cheva- 
lier déployant de ses deux bras largement étendus la 
devise des vieux siècles où le courage et la foi s'exal- 
taient l'un par l'autre. 

Les études historiques de M. Frémiet ne se sont 
pas bornées au moyen âge. De même qu'il était 



M. E. FRÉMIET. "259 

remonté jusqu'aux temps gallo-romains, il a traversé 
le x\T siècle avec ses duellistes, le xvii° avec le 
Condé du. château de Chantilly, le xviii^ avec Télégant 
Incroyable, que l'animalier a signé en lui mettant un 
chat sur l'épaule. Je dirais du Condé que c'est une 
de ses plus belles figures équestres, si déjà je n'avais 
dû qualifier de la sorte nombre de ses œuvres, dans 
l'impuissance où se trouve la description à dégager 
en quelques mots, toujours les mêmes, le caractère 
qui s'accuse au premier coup d'œil dans une œuvre 
d'art. Cette impuissance est d'autant plus inévitable 
que la plupart de ces figures sont dans la même 
attitude et le même mouvement. L'artiste a pu y 
éviter la monotonie; l'écrivain n'y échapperait que 
par de longues descriptions. 



L'écueil serait le même en arrivant à la série de 
statuettes dans lesquelles M. Frémiet a représenté les 
principaux types militaires du second Empire. C'est 
pour répondre à un désir personnel de Napoléon III 
qu'il l'avait entreprise. Par un procédé employé jus- 
qu'alors par les seuls marchands de jouets et qu'il 
élevait à la dignité artistique, il avait commencé par 
les modeler avec de la terre, sur laquelle il collait 
ensuite de la poudre de drap. Il en était résulté une 
collection unique en son genre et qui, si elle avait pu 
arriver dans un musée, y serait restée comme un 
document précieux pour l'histoire de l'armée et un 
spécimen original d'une manière exceptionnelle. Mal- 
heureusement, l'Empereur la conservait aux Tuile- 



260 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

ries, sous vitrine, dans une pièce réservée aux récréa- 
lions du prince impérial. Un enfant, fût-il prince et 
très surveillé, parvient toujours à ouvrir une vitrine, 
fût-elle fermée d'une triple clef, par cela seul qu'elle 
est fermée et qu'il lui est défendu d'y toucher ; surtout, 
si cette vitrine contient des images de soldats, c'est- 
à-dire des jouets particulièrement amusants. Celle-ci 
fut donc ouverte et il en résulta un désastre : bientôt, 
les débris de la petite armée jonchaient le sol. M. Fré- 
miet répara le mal, mais les petits soldats ne devaient 
pas survivre à l'Empire : ils furent détruits dans 
l'incendie des Tuileries, sous la Commune. Heureu- 
sement, il avait conservé les modèles de quelques- 
uns et il a pu les reproduire en bronze. 

Cavaliers ou fantassins, ils ont tous été faits d'après 
de vrais soldats, choisis dans les casernes, et non 
d'après des modèles costumés pour la circonstance. 
On ne saurait imaginer, sans les voir, la vérité des 
types, la justesse des attitudes, la fidélité minutieuse 
des détails. Ces figurines ne sont pas traités en 
maquette, par indications sommaires; documents 
autant qu'œuvres d'art, la précision y est poussée à 
l'extrême limite du possible. Dans leurs vingt cen- 
timètres de hauteur, elles sont aussi nettes que 
pourraient l'être des statues de grandeur naturelle; 
on peut y compter les anneaux d'une gourmette 
et les piqûres d'un harnais. Plusieurs, comme le 
Cuirassier en vedette et V Artilleur en manteau^ ont 
une largeur de style qui permettrait de les placer, 
en les agrandissant, sur un arc de triomphe; toutes 
fixent un aspect particulier de l'éiégance ou de 
la force militaires. L'armée du second Empire fut la 



M. E. FRÉMIET. 261 

dernière où la durée du service, en façonnant lon- 
guement chaque espèce de soldat, lui donnât une 
empreinte spéciale, qui ne permettait pas de con- 
fondre une arme avec une autre. Un artilleur, en ce 
temps-là, ne ressemblait pas, physiquement, à un 
dragon, ni un zouave à un chasseur. Chaque corps 
de troupe avait une physionomie qui dominait toute 
sa manière d'être. La variété des uniformes, encore 
beaux, conservait les traditions particulières et entre- 
tenait l'esprit de corps. Beaucoup d'entre eux remon- 
taient, par l'ensemble ou par quelque détail caracté- 
ristique, jusqu'aux temps de l'ancienne monarchie; 
et, par eux, un peu de l'àme de tous ceux qui les 
avaient portés survivait dans les rangs de leurs suc- 
cesseurs. Un tel aspect n'est plus possible dans les 
armées contemporaines. Avec la nécessité d'habiller 
(les millions de soldats, il a bien fallu simplifier les 
uniformes et faire de chacun d'eux une variante 
légèrement modifiée d'un même type. Avant cette 
révolution, indispensable, mais peu artistique, et où 
des qualités nouvelles doivent remplacer celles de 
l'ancienne armée, M. Frémiet a fixé l'aspect des der- 
niers corps militaires où se soit conservé un certain 
genre de beauté. Désormais, le soldat en a une autre, 
différente de l'ancienne; il est bon que celle-ci ait été 
reproduite par l'art; si elle ne vit plus, son souvenir 
ne périra pas. 

Les plus expressifs parmi ces petits soldats de 
bronze me semblent être, outre les deux cavaliers 
dont je parlais plus haut, le Soldat d'infanterie de 
ligne et le Gendarme à pied. Largement chaussé, 
étroitement guêtre, le shako sur la tête, le sac au 



262 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

dos et la capote relevée, le petit fantassin, l'infati- 
gable marcheur est arrêté sous les armes, les deux 
mains tenant le long fusil dont la crosse repose à 
terre. Le gendarme, son sabre de cavalerie pendant 
au baudrier, le chapeau à cornes sur les yeux, cor- 
rect, propre et calme, lit avec attention un papier 
timbré, quelque passeport. A elles deux, ces figures 
représenteraient fidèlement les deux aspects prin- 
cipaux de l'ancienne armée, celle du dedans et celle 
du dehors , le gendarme qui assurait l'admirable 
sécurité de la France rurale, le fantassin qui prolon- 
geait la patrie au delà de la Méditerranée, jusqu'au 
centre de l'Afrique, et, entre temps, admirable instru- 
ment d'une déplorable politique, ajoutait une gloire 
stérile, mais combien brillante, à notre histoire mili- 
taire, en Crimée, en Italie, au Mexique. Ce fantassin 
a duré près de quarante ans sous le même aspect, de 
1830 à 1870. Au milieu de sa carrière, en 1850, RafiFet 
l'avait déjà représenté dans une de ses plus belles 
lithographies : Prêts à partir pour la Ville éternelle. 
La statuette de M. Frémiet rappelle exactement cette 
lithographie; non qu'il y ait eu imitation du dessi- 
nateur par le sculpteur; mais, par cela seul qu'ils 
s'attaquaient au même type, ils devaient se rencon- 
trer et cette rencontre ne fait que démontrer, pour 
chacun d'eux, la fidélité propre de leur art dans la 
représentation de ce type. 

Il était juste que le jour où, après la première 
exposition complète de l'œuvre de Raffet, trente ans 
après sa mort, l'opinion eut enfin mis à son rang 
l'auteur de la Grande Bévue et du Réveil^ l'exécution 
d'un monument en son honneur fût confiée à M. Fré- 



M. E. FRÉMIET. 263 

miet. Dans la représentation du soldat, Raffet, simple 
dessinateur, s'était élevé à la hauteur de la pein- 
ture historique et, s'il y avait des sculpteurs dliis- 
toire, lequel de nos sculpteurs contemporains méri- 
terait ce titre plus justement que M. Frémiet? Il fut 
donc choisi et, il y a quelques semaines, le monu- 
ment exécuté par lui était inauguré au seuil du Lou- 
vre. Il manque peu de chose à cette œuvre pour être 
excellente. Une colonne porte le buste en marbre de 
l'artiste et, pour symbohser son caractère, fait de 
gaieté, d'insouciance et d'esprit parisien, un moi- 
neau de bronze est posé au coin du chapiteau. Sur le 
piédestal, à droite, un tambour du premier Empire 
bat la charge; à gauche, un faisceau de drapeaux, 
surmontés de la pique républicaine, de l'aigle impé- 
riale et du coq de Juillet, fait pendant au tambour, 
avec la copie d'un plastron de cuirasse de carabinier 
percé d'un boulet à Waterloo * et un clairon. Ici est 
la partie faible : pour donner du corps à ce motif assez 
maigre par lui-même, malgré la glorieuse cuirasse, il 
a fallu disposer les trois drapeaux en éventail, ce qui 
produit un écartement disgracieux des hampes. La 
même intention a fait placer sur les drapeaux un qua- 
trième objet, de signihcation peu nette, car il vise 
à un symbolisme compliqué, alors que la statuaire 
n'admet que des idées simples. Cette addition malheu- 



1. Cette cuirasse, ramassée sur le champ de bataille, appar- 
tenait à Mme la marquise Arconati Visconti. Elle avait été 
donnée par elle au colonel Lichtenstein, qui l'a léguée au musée 
dartillcrie. Par le numéro matricule, le colonel avait retrouvé, 
aux archives du Ministère de la guerre, le nom du soldat qui 
la portait, Fauveau, et M. Frémiet a gravé ce nom sur sa repro- 
duction. 



264 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

reuse consiste en une pièce d'artifice garnie de fusées. 
Vous comprenez ridée?Tant de gloire militaire fut un 
feu d'artifice. Oui, si l'on veut; il n'empêche que cette 
carcasse pyrotechnique est singulièrement déplacée 
à coté de ces drapeaux. 

En revanche, le tambour est un morceau superbe. 
M. Frémiet n'avait plus à faire ses preuves d'inven- 
tion; aussi, empruntant modestement un motif à 
l'œuvre même de l'artiste qu'il s'agissait d'honorer, 
il s'est contenté de jeter en bronze le tambour du 
Réveil. Mais quelle liberté dans cet emprunt! On se 
rappelle la composition de Raffet. Au centre d'un 
champ de bataille couvert de cadavres, un tambour, 
un vieux tambour de voltigeurs, bat la diane, et les 
morts se réveillent « de leur repos sanglant ». 
Décharnés par la tombe, ils secouent la poussière 
funèbre qui souille leurs uniformes en lambeaux et 
ils saisissent leurs armes, prêts à suivre encore les 
marches qui les ont menés à travers le monde, du 
Rhin à la Moskowa, en passant par les Pyramides. 
Dressé par M. Frémiet en plein soleil, ce tambour 
n'a plus son allure de spectre et son expression 
farouche; il ne bat plus le rappel d'un charnier, 
mais le pas de charge vers la victoire. Immobile avec 
Raffet, il marche avec M. Frémiet, l'œil confiant, dans 
un vrai mouvement de voltigeur, léger, rapide, enlevé. 
Avec cette simple figure, le sculpteur d'histoire a fait 
comme l'apothéose d'une épopée. 

Et si, maintenant, vous voulez la traduction poé- 
tique dans un même morceau des deux idées, celle 
de Raffet et celle de M. Frémiet, lisez, dans X^sReise- 
bilder^ de Henri Heine, l'histoire du tambour Legrand : 



M. E. FRÉMIET. 265 

« Il tambourina les vieux combats de la liberté, les 
anciennes batailles, les exploits de l'Empereur, et il 
semblait que la caisse fut un être animé qui se 
réjouissait d'exprimer son bonheur intime. J'en- 
tendis le grondement du canon, le sifïlement des 
balles, le bruit des armes; je revis le courage 
héroïque de la garde, les drapeaux tricolores, je vis 
l'Empereur achevai.... Mais insensiblement se glissa 
un son sinistre au milieu de tous ces joyeux roule- 
ments; du fond du tambour s'échappaient des sons 
où l'allégresse la plus vive et le deuil le plus pro- 
fond étaient confondus; il semblait que ce fût à la 
fois une marche triomphale et une marche funèbre; 
les yeux de Legrand s'ouvraient largement comme 
des yeux de spectre, et j'y voyais un vaste champ de 
glace, blanc et uni, et couvert de cadavres.... Il bat- 
lait la bataille de la Moskowa. » 



Plusieurs fois, au cours de cette étude, j'ai cité le 
nom de Barye; en terminant, je ne saurais éluder 
deux questions qui se posent d'elles-mêmes. Que doit 
M. Frémiet à son grand devancier? Quelle est son 
originalité propre? 

Génie profondément original, le plus puissant, 
avec Rude, qui ait paru depuis Puget, Barye eut à 
rompre, comme animalier, avec une tradition singu- 
lièrement oppressive et pour y réussir, il lui fallut un 
courage égal à son génie. Depuis le moyen âge, où 
elle avait si fidèlement représenté l'animal, la sta- 
tuaire française avait perdu avec l'habitude de l'ob- 



266 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

server, le sens et le respect de sa beauté propre. Uni- 
quement attentive à l'homme, elle dénaturait l'animal 
par une figuration de plus en plus conventionnelle. 
Outre qu'elle ne songeait même pas à le modeler 
pour lui-même et qu'elle y voyait un simple motif de 
décoration, un support ou un accompagnement de la 
nature humaine, un ornement d'architecture, bon à 
figurer sur une rampe ou sur une grille, sur un 
fronton ou dans une pièce d'eau, elle avilissait les 
plus nobles spécimens de la beauté animale. Le lion, 
avec elle, la patte sur une boule, devenait un simple 
roquet. 

Méprisant cet art abâtardi, Barye revint droit à la 
nature; il prétendit rendre les animaux tels qu'ils 
sont, et il s'attacha de préférence aux plus sauvages, 
parce qu'ils sont les plus vrais. Aussi, en dehors de 
quelques groupes mythologiques, comme son admi- 
rable Thésée combattant le Minotaure^ et des études 
équestres où, naturellement, il unit l'animalàl'homme, 
il a surtout représenté l'animal seul, dans l'exercice 
de sa fonction naturelle, comme la lutte et la chasse, 
sans plus le subordonner à l'homme que ne le fait la 
nature. C'était une grande audace pour le temps et 
Barye l'éprouva. On sait les épreuves que lui fit subir 
l'intolérance routinière de ses confrères, maîtres des 
Salons. 

Représenter des animaux, suivant les mêmes prin- 
cipes de vérité que Barye, c'était déjà faire preuve de 
courage. M. Frémiet doit ce courage à une de ces 
vocations impérieuses qui sont la première marque de 
l'originalité et de la force. Mais il ne dut à Barye que 
cet exemple. Non seulement il ne reçut pas ses leçons, 



M. E. FRÉMIET. 267 

car Barye n'en donnait à personne, mais il n'imita 
pas ses œuvres exposées. D'abord dans leurs sujets. 
J'ai déjà fait observer que ce qui attirait surtout 
Barye, c'étaient les animaux féroces et que, créateur 
autant qu'observateur, il faisait servir ses observa- 
tions à des créations : ainsi ces combats effrayants, 
qui sont la partie géniale de son œuvre. M. Frémiet, 
au contraire, étudiait surtout le cheval, le chien, les 
animaux domestiques. Créateur, lui aussi, certes, il 
l'était mais uniquement dans la statuaire humaine, 
par le sens de l'évocation historique, jointe à l'étude 
du document. En outre, tout en admirant comme elle 
le méritait la facture de Barye, il n'avait garde de con- 
struire, de modeler et de grouper comme lui, car, 
cette facture, c'est la marque du génie et, surtout ici, 
l'imitation n'eût produit qu'un copiste. Barye fait 
large; ses plans semblent taillés d'un seul coup 
d'ébauchoir; le moindre trait, chez lui, détermine un 
ensemble; jusque dans les plus petits motifs, comme 
ses lièvres et ses lapins, il semble procéder avec la 
sûreté nette et rapide que nous supposons à la nature. 
Il est certain que le moindre de ses modèles est le 
résultat d'un travail attentif, mais ce travail est tel- 
lement sûr dans ses résultats qu'il semble avoir trouvé 
du premier coup le trait définitif. La facture de 
M. Frémiet, simplifiant quand il le faut, est plus 
attentive au détail et c'est par l'exacte justesse de 
chaque partie qu'elle arrive à la largeur de l'en- 
semble. 

Ce n'est point pour reprendre un procédé de l'an- 
cienne rhétorique que j'ai institué ce parallèle, mais 
simplement pour préciser l'originalité de M. Frémiet. 



268 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Il est des cas où Ton ne peut juger que par compa- 
raison et celui-ci en est un. 

Ainsi, M. Frémiet me semble avoir surtout reçu de 
Barye un exemple et un encouragement. Dans ce voi- 
sinage redoutable il a su rester lui-même; de même 
qu'à l'école de Rude il n'avait pris, avec l'éducation 
technique, que l'amour du grand art et le respect de 
la nature, il n'a voulu prendre devant l'œuvre de 
Barye que la leçon d'un exemple. Barye restant le 
créateur d'un genre, M. Frémiet s'est approprié dans 
ce genre ce qui convenait le mieux à sa propre origi- 
nalité, sans vaine ambition, avec le sens juste et net 
de ce qu'il pouvait à son tour. Or ceci était beaucoup 
et complétait l'œuvre de son premier maître. Barye 
était entré dans la ménagerie et, l'ouvrant sur la 
nature libre, avait en quelque sorte recréé la vie sau- 
vage des animaux. M. Frémiet est entré, lui aussi, 
dans la ménagerie, mais, surtout, il s'est installé dans 
l'écurie, le chenil, la basse-cour. En même temps, il 
remontait par la science à la vie des premiers hommes 
et il ressuscitait l'histoire. Unique dans plusieurs 
parties de son art, égal dans les autres aux plus grands 
de ses contemporains, il a suivi l'un des premiers, 
en l'élargissant, la voie que le génie de Barye avait 
ouverte à l'école française et, dans une autre, plus 
ancienne, mais longtemps conventionnelle, la sta- 
tuaire équestre, il l'a renouvelée. 



13 avril o[ 1" mai 1894, 



AU PAYS D'HAMLET 



Tout voyageur quelque peu formé aux bonnes 
lettres ne peut arriver dans un pays consacré par un 
de leurs grands souvenirs sans que, dès le premier 
aspect, son imagination ne soit hantée par eux. C'est 
une obsession à laquelle d'abord tout se subor- 
donne. Lorsque, par un petit jour d'automne, à 
l'heure où « le matin, en manteau rouge et brun, 
marche, à travers la rosée, sur les hautes collines 
qui sont là-bas à l'Orient », le passager qui s'est 
endormi, au sortir de Kiel, s'éveille en face de 
Korsôr, le premier regard qu'il promène sur la côte 
est pour chercher l'esplanade du château d'Elseneur, 
où « Hamlet, prince de Danemark », vit apparaître 
l'ombre de son père. Peu importe qu'Elseneur soit 
encore bien loin, sur la cote opposée de l'île, et que 
rien ne manque davantage dans tout le Seeland que 
de (( hautes collines »; peu importe qu'Hamlet n'ait 
peut-être jamais mis les pieds dans Elseneur et qu'il 
ait vécu cinq ou six cents ans avant l'époque où Sha- 
kespeare déroule son aventure, avec un caractère et 



270 NOUVELLES ETUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

une carrière tout différents de ceux que lui attribue 
le poète; peu importe même qu'Ophélie, Laërte et 
Polonius n'aient jamais existé. Une fois de plus, la 
création poétique a dominé l'histoire; le Danemark 
reste à jamais le pays d'Hamlet. 

Aussi, tandis qu'au sortir de Korsôr, le chemin de 
fer vous emporte vers Copenhague, l'image du sombre 
rêveur peuple pour vous le paysage. Vous ne pensez 
que plus tard à tout ce que cette terre éveille de sou- 
venirs, héroïques ou tristes, au grand fait d'histoire 
contemporaine dont le principal auteur, le tsar, est 
là-bas, au château de Fredensborg. Vous vous sur- 
prenez à retrouver, dans les physionomies entrevues 
et les sites qui se déroulent, quelque chose des 
impressions et du décor qu'a évoqués jadis pour vous 
la première lecture à'Hamlet. Cependant, tout est 
anglais, rien n'est danois dans le drame de Shakes- 
peare. Pour voir le paysage et respirer Tair d'/^aw/e^, 
c'est dans le comté de Warwick qu'il faudrait aller. 
Là, tout les commente. Vous y verriez la lumière 
voilée qui glisse sur l'eau profonde où disparût Ophé- 
lie, le château féodal dont les orgies nocturnes du 
roi Claudius rougissaient les fenêtres, la ville tapie à 
ses pieds dans une campagne herbeuse, le petit cime- 
tière où les fossoyeurs poussaient de leur pelle les 
vieux ossements. Maintenant, chassez ces images et 
regardez. 

Devant vos yeux s'étend une plaine à peine relevée 
par de légères ondulations. Sous un ciel bas, la ver- 
dure assourdit ses teintes; des fermes apparaissent 
de loin en loin, abritées par des épis de bois contre 
les neiges de l'hiver; des chemins droits, de lentes 



AU PAYS d'hamlet. 271 

rivières sillonnent l'étendue monotone. L'aspect serait 
triste, à cette époque mélancolique de Tannée, si de 
superbes forêts de hêtres, aux tronc élancés d'un seul 
jet et aux feuilles de pourpre, ne relevaient d'une 
note éclatante la paix grise du tableau K La race qui 
peuple ce sol doit lui ressembler, comme lui calme 
et pleine de sève, avec un grand fonds de douceur 
et des poussées d'énergie. Aujourd'hui commerçants 
et agriculteurs, pacifiques par nécessité, les Danois 
furent jadis les conquérants que l'on sait, les terri- 
bles « rois de mer », qui promenaient leur humeur 
aventureuse et pillarde sur toutes les côtes de l'Eu- 
rope. Depuis, ils se sont fait une histoire superbe. Je 
ne crois pas que jamais peuple ait dépensé autant de 
courage pour être finalement traité avec plus din- 
justice par le sort. Entre les puissances européennes, 
la place qu'il occupe aujourd'hui est à peine le 
dixième de ce qu'elle fut longtemps. Peu à peu, et 
sans qu'on puisse imputer ce résultat à ses fautes, 
son territoire s'est réduit à l'extrémité d'une pénin- 
sule moyenne, le Jutland, et à quelques îles; la 
Suède et la Norvège se sont séparées de lui ; la Prusse 
l'a dépouillé de ses plus belles provinces. Ce n'est plus 
qu'un tout petit État. Est-il destiné à disparaître? 
L'avenir tui ménage-t-il des compensations? 

Le trajet n'est pas long deKorsôrà Copenhague, et 
la capitale du Danemark apparaît bientôt, assise au 
bord de sa rade. L'aspect est charmant. Moins de 
lumière et de mouvement qu'à Marseille; une archi- 
tecture moins fastueuse qu'à Bordeaux ; quelque chose, 

1. Sur l'aspect du Daneniark en éti', voir Copenliague^ par 
M. Andhé Michel, clans les Capitales du monde, 18'J2. 



272 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

pourtant, de ces deux belles cités maritimes, avec 
une originalité marquée. Près de la gare, c'est la 
ville neuve. D'épaisses verdures, arbres et gazons, 
s'étagent sur un terrain dont les mouvements, à 
la fois capricieux et réguliers, ne copient pas l'im- 
prévu déjà banal du parc anglais. Elles alternent 
avec des constructions d'un grand air, larges façades 
de palais ou d'édifices publics. Bientôt commence la 
vieille ville, aux carrés géométriques, aux longues 
rues droites, mais Taspect des maisons la préserve 
de la monotonie. Les fenêtres, très rapprochées sur 
les hautes façades, et doubles à cause des grands 
froids, affleurent les murs extérieurs et leur donnent 
le miroitement qu'auraient de gigantesques pièces de 
cristal serti. Les magasins sont à demi engagés dans 
le sous-sol, et, le soir, les trottoirs, vivement éclairés, 
mettent aux pieds des promeneurs comme une illu- 
mination souterraine. 

Çà et là, des palais noircis par le temps. Ce sont 
les témoins de l'ancienne puissance danoise; alors, 
chaque roi bâtissait volontiers. Aujourd'hui, la dynas- 
tie ne vise plus au faste; elle n'a gardé pour son usage 
qu'un petit nombre de ces palais; comme dans notre 
Paris démocratisé, plusieurs d'entre eux sont devenus 
le siège d'administrations et de sociétés savantes, des 
musées : ainsi Charlottenborg et Prindsens-Palais. 
D'autres, incendiés, ne sont pas reconstruits, comme 
Christianborg. Remontant aux trois derniers siècles, 
depuis les types de la Renaissance hollandaise jus- 
qu'au style Louis XVI, ces édifices accentuent encore 
l'originalité que tout revêt en Danemark. Ainsi la 
Bourse, dont l'architecte, par une inspiration toute 



AU PAYS d'hamlet. 273 

nationale, a conçu un motif où les sculpteurs bar- 
bares, qui façonnaient des animaux terrifiants pour 
les proues des barques normandes, auraient retrouvé 
leur genre d'imagination. Cest une flèche formée 
de quatre dragons posés sur le ventre et entrela- 
çant leurs queues à cinquante mètres dans Tair ^ 

Si vous entrez dans les maisons, si vous causez 
avec les habitants — dont l'accueil est une forme 
particulièrement cordiale de l'hospitalité, — si, par 
les journaux, les conversations politiques, les bruits 
publics, vous pénétrez le peu de la vie nationale 
qu'un séjour de quelques semaines vous permet de 
saisir, voici, à peu près, Fimpression que vous em- 
portez. 

Comme vie privée, des mœurs à la fois libres et 
saines, plus amies du plaisir et de l'existence au 
dehors que celles de Hollande, moins entravées par 
le cant et le piétisme que celles d'Angleterre. On 
aime, à Copenhague, les repas, les réunions, les bals; 
on sort volontiers de chez soi et les « parties » s'orga- 
nisent vite. Le travail y est acharné comme dans 
toutes les villes commerçantes; mais, la journée finie, 
le marchand ne s'enferme pas dans la paix morne de 
sa maison. Il a des goiHs athéniens, et, le soir, il rem- 
plit les salles de spectacle ou va retrouver ses amis. 
Sa vie intellectuelle est très active; il lit beaucoup, 
d'abord sa littérature nationale, qui a compté des 

1. Avec la tour de l'Observatoire, qu'il déclare être « une 
pièce fort curieuse », cette flèche est le seul monument qui 
ait paru à Regnard digne de quelque attention dans ses Voyages 
de Danemavck : « La Bourse, dit-il, est un fort beau bâtiment.... 
Son clocher est d'une manière assez particulière; quatre 
lézards, dont les queues s'élèvent en l'air, en forment la flèche. « 

18 



274 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

écrivains de premier ordre, comme les poètes dra- 
matiques Holberg et Ohlenschlœger, comme le roman- 
cier Andersen ; puis les livres français, et aussi les 
livres allemands, qui font aux nôtres une concurrence 
active. Les journaux sont nombreux et bien faits. 
L'un deux, PoUiiken, spirituel, d'allures vives, volon- 
tiers agressif et mordant, plus préoccupé de vie 
mondaine que de politique, rappellerait notre Figaro, 
tandis que le Dannehrog et les ISationaltidende^ plus 
graves, ne sont pas sans analogie avec le Temps ou 
les Débats. 



De tout cela résulte une vie sociale animée et 
pleine, mais où la liberté n"a pas seulement des 
limites dans le sérieux du caractère national; elle en 
trouve aussi dans les lois et dans les mœurs poli- 
tiques. Nous sommes dans un pays de vieille monar- 
chie, et le pouvoir royal, quoique tempéré par des 
institutions parlementaires, est encore assez fort 
pour imposer ses prétentions à une assemblée plus 
libérale que lui. Depuis de longues années, le roi 
Christian maintient son ministère contre les votes 
répétés du Folksthing. Il s'en faut que la littérature 
et la science puissent y satisfaire ce besoin de libre 
examen, qui devrait être le premier de leurs droits, 
comme il est le premier de leurs besoins; il y a tou- 
jours, en Danemark, une religion, une morale, une 
critique d'État. En France, après des persécutions 
qu'un pouvoir ombrageux et fort s'efforça d'atténuer 
par des compensations, Taine et Renan sont morts 



AU PAYS D HAMLET. 275 

comblés d'honneurs ou paisibles possesseurs de chai- 
res publiques. En Danemark, un professeur d'Uni- 
versité, M. George Brandes, esprit libre et hardi, crut 
pouvoir appliquer leurs doctrines à la critique litté- 
raire. Il perdit sa chaire et dut s'expatrier. De retour 
dans son pays, après s'être fait un nom européen et 
avoir exercé une action profonde sur la littérature des 
pays Scandinaves, il n'a pu rentrer dans les cadres 
officiels et a dû se borner à l'enseignement libre ^ 

Cela est fâcheux pour Tétat moral d'un pays. Voici 
qui est plus innocent. La hiérarchie sociale est réglée 
par une série de classes, qui n'ont pas la rigueur du 
tchin russe, mais qui s'en rapprochent. Chacun porte 
un titre qui lui est scrupuleusement donné dans la vie 
courante. On n'est pas seulement « Monsieur le Con- 
seiller », ou « Monsieur le Professeur », ou « Monsieur 
le Docteur »; on est aussi « Monsieur le négociant en 
gros », qualité reconnue et spécifiée par décret royal. 
Les Danois racontent à ce sujet une anecdote dont ils 
s'amusent eux-mêmes. Sur un bateau à vapeur se trou- 
vent réunis une dizaine d'entre eux, pour une tra- 
versée de quelques heures. Leur premier soin est 
de se présenter les uns aux autres, avec énonciation 



\. Jusqu'à CCS derniers temps, nous ne connaissions pas 
assez M. George Brandes, quoique une partie de ses ouvrages 
soit écrite en allemand. Il commence à profiter lui aussi de 
l'attention que nous portons aux littérateurs Scandinaves et 
son nom se présente assez fréquemment dans nos journaux 
et nos revues. Il a été notamment l'objet d'une étude sévère 
de M. J. Thomel {la Critique inlernationale, M. George Brandes) 
dans la Hevue des Deux Mondes du 15 septembre 1893, contre 
laquelle il a réclamé dans le Figaro du 9 octobre suivant, et 
d'une appréciation plus bienveillante, de la part de Mme L. Ber- 
nardini, dans la Revue hebdomadaire du 13 janvier 1894. 



276 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

de leurs qualités respectives. Appuyé contre le bor- 
dage, un gros homme fume sa pipe et n'a pas encore 
été compris dans l'échange des saluts. Un des « pré- 
sentés » se dirige vers lui pour lui rendre le même 
office et lui demande son nom. « Je m'appelle 
Petersen », répond le fumeur. Petersen est là-bas un 
nom générique comme MuUer ou Weber en Alle- 
magne. Il ne saurait suffire pour une présentation en 
forme, et rintermédiaire demande quel titre il y faut 
joindre. « Je vis de mes rentes. « Grand embarras de 
rintermédiaire, qui parvient cependant à trouver une 
formule convenable et, amenant son homme au 
milieu du groupe, présente : « Monsieur le passager de 
première classe Petersen ». 

Ce n'est pas l'initiative de la cour — d'ailleurs très 
simple et toute patriarcale, à l'exemple de la famille 
régnante — qui réagira contre ces habitudes de 
scrupuleuse hiérarchie. Il y a chez elle, en effet, une 
grande ferveur monarchique. La dynastie danoise 
pourrait adopter, sauf un mot, la fameuse devise 
de l'Autriche : Tu, felix Austria^ nube. Heureux, 
les rois de Danemark ne le sont guère depuis long- 
temps, mais celui qui règne à cette heure a remar- 
quablement établi ses enfants. L'un de ses fils est roi 
de Grèce; de ses filles, l'une est princesse de Galles, 
l'autre tsarine de Russie. Et c'est la présence en ce 
moment, près de lui, au château de Fredensborg, de 
cette famille d"enfants et de petits-enfants, régnants 
ou appelés à régner, qui attire sur le Danemark les 
yeux de toute l'Europe; elle est passionnément atten- 
tive à ce qui s'y passe, car, dans le cercle familial, 
gendre et mari excellent, parent très aimé, se trouve 



AU PAYS d'hamlet. 277 

l'arbitre de la paix et de la guerre, le maître du plus 
puissant empire qu'ait vu le monde depuis Charle- 
magne et Napoléon P"", le tsar, l'empereur de toutes 
les Russies. C'est à cause de lui que, recueillant ses 
paroles, épiant ses gestes, interprétant les moindres 
indices de ses pensées, toutes les chancelleries regar- 
dent vers Fredensborg. 

Près du joli lac d'Esrom, au milieu d'une forêt de 
hêtres, le tsar vient chaque année se joindre à la 
famille de son beau-père et passer Tété dans l'exis- 
tence la plus simple. Le château est aussi modeste 
que le site est agréable. C'est une grande construc- 
tion du siècle dernier, « logeable », mais sans luxe : 
un banquier de Londres, de Vienne ou de Paris ins- 
talle les siens à la campagne de façon plus somp- 
tueuse que le roi Christian. En complet de toile ou en 
blouse de chasse, le tsar se promène aux environs du 
château avec la simplicité d'allures d'un homme qui 
aime la campagne pour elle-même et s'y détend 
avec délices. Il chasse dans le voisinage et lorsque, 
égaré ou trop éloigné, il doit recourir aux bons 
offices des paysans, il retrouve, avec un naturel 
parfait, les aventures classiques d'un Joseph IL Un 
de ses plaisirs au château, c'est de faire jouer les 
enfants de la famille royale à renverser l'empereur. 
Il se campe, immobile, sur ses jambes d'athlète, 
croise les bras et commande l'assaut. 11 paraît que 
ce petit peuple ne l'a pas encore renversé. 

D'autres fois, toute la famille se fait photographier. 
Elle s'aligne sur un banc et s'offre à l'objectif, d'abord 
de face, puis de dos; ce qui fait qu'en collant deux 
épreuves sur les deux côtés d'une même carte, on voit 



278 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

l'auguste compagnie sous un aspect complet, et l'on 
a la sensation de tourner familièrement autour d'elle. 
Ils sont une vingtaine à la file, et, tel le clocher au 
milieu du village, le tsar les domine de sa haute taille. 
Il faut, pour se faire une idée de cette prestance 
colossale, voir la photographie en question. Seul 
parmi ces silhouettes sombres, le tsar est vêtu de 
blanc : aussi ressort-il avec une extraordinaire 
énergie de carrure. Sous le banc, ne quittant pas son 
maître, un gros dogue est couché. 11 est aussi rassu- 
rant que les fameux chiens de M. de Bismarck, sou- 
vent photographiés eux aussi, sont inquiétants et 
comme faits à l'image de leur maître. 

Quand arrive l'époque de la séparation, c'est pour 
tous un vrai chagrin. On était heureux et tranquille 
à Fredensborg, et chacun va reprendre les soucis du 
pouvoir. La reine Louise pleure, et, si le roi Christian 
fait bonne contenance, il a le cœur gros. Tous deux 
accompagnent leurs enfants à Copenhague, et, sur le 
quai d'embarquement, on se quitte en s'embrassant 
à pleines lèvres, sous les yeux des diplomates immo- 
biles dans leurs uniformes chamarrés et du peuple 
qui pousse des hourras. Les yachts royaux de 
Russie, d'Angleterre et de Grèce sont en rade et 
attendent leurs passagers. Au moment où le canot de 
la princesse de Galles, qui s'embarque la dernière, va 
« pousser », la reine Louise n'y peut tenir et descend 
à côté de sa fdle. Le vieux roi sourit, la laisse partir, 
lui recommande de rentrer le soir, et remonte seul 
dans les voitures de la cour, qui sont arrivées pleines 
et repartent vides. Je sais bien que ces effusions de 
famille et cette simplicité de mœurs ont pour accom- 



AU PAYS d'hamlet. ^79 

pagnement les salves d'artillerie et les clairons son- 
nant aux champs, mais la tendresse est toujours 
touchante. Quels que soient le costume et le décor, 
dans l'homme il n'y a que l'homme, c'est-à-dire un 
être dont les joies sont courtes, les douleurs longues, 
et qui, roi ou paysan, éprouve également les tristesses 
de la séparation et de la solitude. Dans ce pays 
shakespearien, « le lait de Fhumaine tendresse », 
pour reprendre un mot du poète, est, comme par- 
tout, une source de douceur et d'amertume. 



Le tsar parti, les visiteurs de Copenhague peuvent 
songer à autre chose qu'aux intérêts politiques, qui 
passent ou se transforment. Il y a ici beaucoup de ce 
qui dure toujours, beaucoup d'art et de poésie. 

L'art danois est très ancien. Pour suivre le déve- 
loppement de son histoire, il n'y a qu'à visiter, au 
Prindsens-Palais, le musée des antiquités du Nord, 
et, aux environs de Copenhague, sur la route d'Else- 
neur, le musée historique de Frederiksborg. Ce qui 
frappe surtout, dans ces belles collections, c'est la 
parenté, lointaine certes, mais visible, de l'art Scandi- 
nave avec l'art roman. Je me contente d'indiquer ici 
un rapprochement qu'il faudrait établir avec quelque 
détail. Mais, pour quiconque a regardé l'appareil 
décoratif, les chapiteaux de colonnes dans nos églises 
primitives de France, les armes, les plaques de cein- 
turons, les agrafes de manteaux dans nos musées, 
c'est la même façon de traiter l'animal et la plante, 
d'imaginer l'ornement, de combiner les entrelacs ou 



280 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D ART. 

même de construire. Les contacts fréquents des « rois 
de mer » avec les populations des côtes européennes 
et leur établissement durable en Normandie devaient 
produire cette influence de l'art du Nord sur celui de 
l'Europe centrale. Certes, l'art dit gothique est bien 
français, mais je crois que, sans diminuer son origi- 
nalité, il y aurait à faire une part, dans l'histoire de 
ses origines, aux importations Scandinaves. 

Il n'y a pas encore longtemps que le Danemark 
s'est mis à étudier ses origines artistiques. Il les 
dédaignait, et suivait, lui aussi, le mouvement de la 
Renaissance; il cherchait des modèles en Grèce et en 
Ilalie. Je ne suis pas de ceux qui regrettent cette 
direction \ et la thèse contemporaine qui voit dans 
la Renaissance une déviation de la civilisation euro- 
péenne me paraît un simple paradoxe d'ingratitude. 
J'estime que la Renaissance fut bien ce que son nom 
indique : la vie succédant à la mort, car, depuis deux 
cents ans, le moyen âge agonisait, lorsque, au 
xvF siècle, l'art et les lettres anciennes vinrent pro- 
voquer un renouvellement de la civilisation. Mais, à 
l'heure où nous sommes, après avoir nourri trois 
grands siècles, l'esprit antique semble s'appauvrir 
à son tour, et il est bon de chercher dans le moyen 
âge des moyens d'enrichissement. Il n'est pas à 
craindre que l'esprit gréco-latin en soit dénaturé; il 
continuera longtemps encore d'inspirer la civilisation 
européenne. Un efî"ort de ce genre a déjà produit la 
période romantique, et comme, à certains égards, la 
connaissance vraie du moyen âge ne fait que com- 

1. Voir, ci-dessus, VArt avant Louis XIV. 



AU PAYS d'hamlet. 281 

mencer, nous pouvons encore en attendre beaucoup. 
Cependant ne condamnons par pour cela le résultat 
antérieur d'une nécessité historique. Nulle part la 
largeur du goût et le respect de Fhistoire ne sont 
plus nécessaires que dans cette question-ci. 

Ce serait en manquer que de ne pas rendre pleine 
justice au sculpteur danois Thorwaldsen, qui fut, 
autant que David et Ingres, un fervent de Fantiquité. 
Après une admiration universelle, nombre d'artistes 
et d'historiens de l'art sont maintenant sévères pour 
lui; ils le classent dans le genre « pompier »; ce ne 
serait, d'après eux, qu'un Canova un peu plus éner- 
gique et moins gracieux. En réalité, ce fut un vrai 
génie, original, fécond et puissant. Les artistes d'au- 
jourd'hui remarquent qu'il ne travaillait pas assez 
ses marbres et comptait trop sur le praticien; en 
effet, mais l'abondance et la force des idées, la jus- 
tesse des attitudes et des mouvements, l'énergie 
créatrice subsistent. La nouvelle critique lui reproche 
surtout de n'avoir pas regardé autour de lui, d'avoir 
dédaigné son pays, d'être allé chercher au loin, en 
Italie, des modèles qui étaient le contraire de ce que 
son pays et son temps pouvaient lui offrir. C'est le 
plus injuste des jugements a priori. Ne demandez 
pas à un artiste de penser comme vous; inquiétez- 
vous plutôt de ce qu'il a pensé lui-même et entrez 
dans son dessein pour le comprendre; appréciez en 
elle-même son œuvre réalisée, au lieu de regretter 
qu'il n'ait pas deviné votre esthétique. Nombre d'ar- 
tistes en tout pays se prêteraient mal à l'autre façon 
de juger et comment, par exemple, l'appliquer à 
notre Prud'hon? Entrez, à Copenhague, dans le musée 



282 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

OÙ la reconnaissance danoise a consacré Thorwaldsen 
et, si vous voulez bien regarder ce que l'artiste a 
fait, au lieu de lui reprocher préalablement de n'avoir 
pas suivi le goût de nos jours, vous éprouverez une 
des plus fortes émotions que Fart puisse inspirer. 

Ce musée est un monument d'apothéose. Au centre, 
dans une cour carrée, sorte de Campo-Santo indi- 
viduel, l'artiste repose sous un simple tertre, planté 
de fleurs et bordé de granit; autour de ce tombeau 
se déroulent quarante-deux salles contenant toutes 
ses œuvres, en originaux ou en copies. Ces salles 
sont petites et éclairées par le haut; chacune d'elles 
ne contient que trois ou quatre œuvres, d'habitude 
un groupe ou une figure, dressés au centre, avec 
deux bas-reliefs encastrés dans les murs latéraux. 
Pas d'ornements inutiles, pas de pâtisseries moulées 
et dorées, aucune erreur d'architecte sollicitant pour 
lui-même l'attention qui doit aller aux seules œuvres 
exposées; rien que des teintes plates sur les murs, 
rouge antique ou vert foncé. Les bas-reliefs surtout 
sont admirables. Jamais on n'a ressaisi avec moins 
d'effort apparent le secret de la grâce antique, des 
attitudes naturelles, des formes heureuses, des en- 
sembles expressifs, avec un plus grand souci du 
naturel et de la vérité. Plusieurs de ces motifs sont 
populaires, ainsi les Ages de Vamour et la Nuit^ por- 
tant ses deux enfants, le Sommeil et la Mort; je pré- 
férerais peut-être, comme plus vigoureuses, plus 
personnelles et moins pompéiennes les scènes tra- 
duites d'Homère. On connaît aussi le Lion blessé de 
Lucerne; on connaît moins le Christ et Apôtres^ le 
Monument de Pie VII^ les Trois Grâces^ Ganymède et 



AU PAYS d'hamlet. 283 

Jupiter. Si l'on songe que la plupart de ces ligures 
ont été exécutées à Rome, devant Fœuvre du Bernin 
et au temps de Ganova, on admirera doublement la 
tranquille sûreté avec laquelle le maître danois, lais- 
sant peu à peu, comme il le disait, « la neige de 
son pays fondre dans ses yeux », a revêtu ces nobles 
marbres d'élégance grecque et de force latine '. 

A vivre dans les environs de ce musée, on doit 
contracter un goût très vif de la sculpture. C'est là, 
probablement, qu'un grand brasseur de Copenhague, 
M. Jacobsen, a éprouvé pour la première fois la 
passion qui est devenue le délassement de sa vie 
laborieuse. Près de sa maison, il a formé peu à peu 
tout un musée et, en connaisseur, il y a donné la 
première place aux maîtres français de notre temps. 
Les plus belles œuvres de Paul Dubois, Gérome, 
Ghapu, Falguière, Barrias, Mercié, Delaplanche, Gau- 
Iherin, etc., y garnissent une vaste salle, la salle 
française. A côté d'eux figurent les artistes danois, 
Bissen, Freund, Stein, Jerichau, etc. L'art contem- 
porain ou moderne n'a pas suffi à M. Jacobsen et 
il y a joint une collection d'antiques, où se trouvent 
nombre de pièces de premier ordre . L'ensemble 
forme la Glyptothèque de Ny-Carlsberg et, pour 
assurer la perpétuité de cette création, M. Jacobsen 
la lègue après lui à la ville de Copenhague. En atten- 
dant, il l'ouvre libéralement aux visiteurs. 



1. Nous avons, en français, une très complète étude sur Thor- 
Nvaldsen, par M. Eugène Plon, Thorwaldseti, sa vie et son œuvre, 
1867. Elle est inspirée par une vive admiration; comme cor- 
rectif, voyez un jugement comparatif du comte H. Delaborde, 
dans ses Études sur les Beaux-Arts, Italie, XI, 1864. 



284 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

Musée Thorwaldsen ou musée Jacobsen, c'est de 
Tart ancien ou classique. A cette heure les artistes 
danois se portent résolument en sens contraire. Je 
n ai garde, pour les raisons que je disais plus haut, 
de leur en faire un reproche. La vie contemporaine 
réclame ses droits, surtout en peinture, et elle peut 
raviver les sources d'inspiration. En Danemark 
comme en France, c'est elle dont s'inspirent « les 
jeunes », et ils ont déjà produit nombre d'œuvres d'un 
sentiment juste, vif et neuf. Nous connaissons quel- 
ques-uns des nouveaux maîtres danois par nos 
salons annuels, et il en est même qui figurent au 
Luxembourg. MM. Kroyer, Hansen, Kiss, Mois, Zacao 
— je cite au hasard de la mémoire parmi beaucoup 
d'autres, — sont en train de donner à leur pays une 
école, sœur de l'école hollandaise, et aussi de la jeune 
école française, car ils reconnaissent eux-mêmes 
avec beaucoup de bonne grâce ce qu'ils doivent à 
nos leçons. 

Déjà, et plus vite qu'en France, l'art décoratif suit 
ce mouvement de rénovation par l'étude immédiate 
de la nature et de la vie contemporaine. Nous en 
avons vu le plus agréable spécimen par les porce- 
laines de la manufacture de Copenhague, qui furent 
si remarquées à l'Exposition de 1889. Cette manufac- 
ture, comme notre Sèvres, se traînait dans la repro- 
duction des vieux modèles. Elle s'est tout à coup 
renouvelée par l'étude de l'art japonais, auquel elle a 
emprunté ses caprices et son ingénieuse irrégularité, 
en y joignant l'étude attentive de la lumière, de la 
flore et de la faune du pays. De là, ces pièces aux 
teintes bleu pâle comme le ciel et la mer de Dane- 



AU PAYS d'hamlet. 285 

mark, cette atmosphère opaline, infiniment douce et 
changeante dans la lumière voilée du jour ou les 
ténèbres transparentes de la nuit , ces paysages 
neigeux, ces fleurs simples et éminemment décora- 
tives, chardons ou pissenlits, ces animaux réels ou 
fantastiques, serpents branchés, chouettes dans le 
brouillard ou chauves-souris dansant autour de la 
lune, etc. Jusqu'à Tart du mobilier qui est en train 
de se renouveler. J'ai vu des meubles, de forme pra- 
tique et d'aspect original, qui portaient bien la marque 
de leur pays et dont l'idée première avait sans doute 
été prise au musée des antiquités du Nord. Ils don- 
nent aux intérieurs danois un cachet remarquable 
d'élégance et d'originalité. 

Je voudrais parler de la littérature, mais je n'ai 
pas l'espace nécessaire pour aborder cette question 
avec le détail qu'elle mériterait. Vous savez le bruit 
qui se fait en France autour des œuvres d'Ibsen * et de 
Bjoernson; tout le monde en parle, surtout les snobs, 
qui se pâment à ces deux noms. Ce sont deux Nor- 
végiens, mais ils tiennent la tête de la littérature 
Scandinave, à laquelle se rattache le danois, malgré 
des différences de langue assez sensibles. Je nom- 
mais tout à rheure M. George Brandes : son frère, 
M. Edouard Brandes, critique lui aussi, est un auteur 
dramatique très digne d'attention. 

1. Voir, ci-après, Ibsen et Vlbsénisme. Mme L. Bernardini, dont 
je citais le nom tout à l'iieure, poursuit en ce moment, dans la 
Revue hebdomadaire, sur la littérature des pays Scandinaves, 
une série d'études qui dénotent une information sûre et com- 
plète. 



!86 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 



« Scène : Elseneur. — Une esplanade devant le 
château. » Ainsi commence Hamlet\ ainsi finit, néces- 
sairement, un séjour dans le Seeland. Depuis que 
nous sommes à Copenhague, il ne s'est point passé 
de jour où nous n'ayons regardé vers le nord-ouest. 
Toujours la hantise de Shakespeare. De ce côté se 
trouve Helsingôr, dont nous avons fait Elseneur. 

Pourquoi Shakespeare a-t-il placé la scène dCHamlet 
en cet endroit plutôt que dans tout autre palais de 
Danemark, Frederiksborg, par exemple, plus riche 
en souvenirs historiques? Il est certain qu'il n'y est 
jamais venu de sa personne; mais on me dit qu'il y 
avait de son temps à Elseneur une colonie de mar- 
chands anglais et qu'il a pu entendre vanter par eux le 
caractère sauvage du site. Quoi qu'il en soit, il était 
impossible de mieux choisir le décor d'un tel drame. 
Ici, la rêverie et la tristesse, les longues méditations 
sur une pensée unique, sont, nécessairement, l'état 
habituel de l'àme. 

A proprement parler, il n'y a pas un château 
d'Elseneur, mais, à cinq cents mètres de la ville, le 
château de Kronborg ou château de la Couronne. On 
l'aperçoit en sortant de la gare; mais on s'en fait dif- 
ficilement une idée, malgré les hautes fenêtres des 
combles et la flèche élancée qui le domine, car il est 
masqué par des constructions de tout genre. L'im- 
pression est d'autant plus vive à mesure que l'on 
approche et qu'il se découvre peu à peu. C'est d'abord 
une série d'enceintes à la Vauban, en briques rouges, 



AU PAYS d'hamlet. 287 

avec des talus gazonnés et des fossés jDleins d'eau 
morte. On passe sur des ponts et sous des portes aux 
beaux ornements largement taillés dans la pierre, 
en suivant un chemin sinueux, conçu pour la défense 
militaire, à Tépoque où elle était possible dans une 
forteresse de ce genre. Par-dessus les remparts, on 
aperçoit de temps en temps une lucarne, un bout de 
cheminée. Tout à coup, au sortir d'une voûte, c'est 
comme un enchantement. Devant vous jaillit une 
longue façade, d'un goût riche et sobre, dans le style 
de la Renaissance hollandaise, mais, comme tou- 
jours, avec l'originalité de la fantaisie danoise. Le 
plan est simple, le style pur, l'ensemble grandiose. 
Imaginez l'aile septentrionale du château de Blois, 
avec ses bandeaux, ses balcons et ses tourelles; 
transportez-la sur le Sund, et vous aurez une idée 
de Kronborg. 

Le noble édifice se développe en quadrilatère sur 
une cour intérieure, régulier de plan, varié d'exécu- 
tion . Les façades qui entourent cette cour sont, 
naturellement, les plus riches, car c'est là qu'abou- 
tissait la vie de la résidence royale. On songe à l'ani- 
mation qui la remplissait aux temps prospères, aux 
cortèges qui s'y formaient, aux armes qui sonnaient 
sur les dalles; on évoque la splendeur chaude des 
velours, le faste des fourrures sur l'acier des cui- 
rasses. Si l'on pénètre à l'intérieur, l'ampleur des 
salles, la richesse des boiseries sculptées, les tableaux 
noircis et les tapisseries éteintes complètent l'im- 
pression. Cependant, les guides vous disent les sou- 
venirs et les traditions. Nous traversons l'apparte- 
ment où la reine Caroline-Mathilde fut enfermée. 



288 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

après la chute de son ministre Struensée, et j'avoue 
que, si le souvenir de Shakespeare plane partout 
dans le château, celui de Scribe ne s'impose guère, 
malgré Bertrand et Bâton, qui mit en comédie ce 
drame de cour. Au fond des casemates, dit la légende, 
veille toujours Holger Danske, Ogier le Danois, le 
héros qui protège le Danemark et sort de sa retraite 
lorsque le pays est en danger. 

Jusqu'ici, depuis que l'on est entré dans le château, 
on n'a pas encore vu la mer. Elle est voisine et bat 
les murs, on la devine et on l'entend, mais la hauteur 
du rempart la cache. On a hâte de monter sur la 
célèbre esplanade; au sommet d'un sentier très raide, 
le Sund apparaît tout à coup. Voici, pour la première 
scène à'Hamlet^ un cadre dont aucun décorateur de 
théâtre n'égalera par l'imagination la mélancolique 
beauté. Pourquoi la Comédie-Française, si soucieuse 
d'exactitude et de pittoresque, n'a-t-elle pas envoyé 
copier ce site, lorsqu'elle a remonté Hamletl Elle 
nous montrait de fort beaux décors, mais combien 
inférieurs à la réalité! Derrière nous, c'est la vieille 
façade, avec ses balcons et ses combles; tout autour, 
c'est la mer, très vaste à droite et à gauche, très 
étroite devant le château, car la cùte de Danemark 
et celle de Suède, qui lui fait face, sont très rap- 
prochées; le Sund, à cet endroit, n'a pas quatre kilo- 
mètres de large et l'on voit distinctement le coteau 
boisé au pied duquel est bâtie la ville suédoise d'Hel- 
singborg. L'esplanade est une longue et étroite ter- 
rasse sur laquelle s'aligne une batterie de vieux 
canons, jadis redoutables, aujourd'hui inoffensifs. 
C'est Flag-batterie., la batterie du drapeau. En effets 



AU PAYS d'hamlet. 289 

au sommet d'un mat flotte le pavillon danois, rouge 
à croix blanche. A la porte d'une échauguette, un 
artilleur monte la garde, en manteau rouge et le 
sabre à la main. Déjà le crépuscule s'étend sur le 
Sund;il semble que des gazes sombres montent de 
la mer et enveloppent le château de leurs traînes. 
Une bise aiguë souffle et le ciel brille d'un rouge vif. 
Sous les remparts s'élèvent les cimes lointaines d'un 
bois de hêtres rouges. Un phare rouge s'allume au 
sommet d'une tour, au moment même où un sous- 
officier amène le pavillon, qui doit disparaître avec le 
soleil. Ainsi, partout, la couleur Scandinave, la teinte 
boréale, et cette lumière écarlate qui semble jaillir du 
pôle voisin. 

Hamlet pourrait donc revenir ici et engager la con- 
versation avec la sentinelle, qui marche à grands pas 
pour se réchauffer. Là-bas, accoudés sur le parapet, 
se masse un groupe de soldats. Nous savons leurs 
noms; ils s'appellent Francisco, Bernardo, Marcellus, 
u hommes liges du roi de Danemark », et, dans le 
murmure indistinct de leurs voix, on devine ces répli- 
ques : « Bien des remerciements pour m'avoir relevé 
de faction; il fait un froid piquant, et je suis transi 
jusqu'à la moelle. — Avez-vous eu une garde pai- 
sible? — Pas une souris n'a remué. » Là-bas, ces deux 
hommes, le manteau sur les yeux, c'est Hamlet, qui 
cause avec son ami Horatio : « L'air pique rudement; 
il fait très froid. — Oui, l'air est âpre et mordant. — 
Nous approchons de l'heure où le spectre a l'habitude 
de faire son apparition. » A ce moment, ajoute le 
poète, un bruit strident de fanfares éclate dans le châ- 
teau : « Le roi donne ce soir un réveillon, dit Hamlet; 

19 



290 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET DART. 

il s'amuse à boire, et, toutes les fois qu'il a vidé son 
hanap, la timbale et le tambour braient de cette façon 
le triomphe du toast qu'il porte. » Cette impression 
même ne manquait pas aux visiteurs de Kronborg, à 
riieure où nous y étions. Une partie du château est 
devenue une caserne, et, au loin, une sonnerie mili- 
taire vibrait dans la tristesse du soir. 

Mais il faut partir, et vite. D'abord, pour ne pas 
manquer le train qui doit nous ramener à Copen- 
hague. Puis, nous voulons résister à la tentation 
d'aller voir, au milieu d'un jardin aménagé par un 
aubergiste, sous le château, un tertre surmonté d'une 
colonne, qu'il a baptisé le Tombeau d'Hamlet, et, 
un peu plus loin, un ruisseau qu'une imagination du 
même genre donne comme celui où s'est noyée 
Ophélie. Les Anglais ne manquent pas d'y cueillir, 
moyennant redevance, des branches d'arbres, qu'ils 
emportent pieusement. Pour nous, il nous sufht de 
songer aux vers du poète : « Près d'un cours d'eau, 
il y a un saule qui mire ses feuilles blanchâtres 
dans la glace de l'onde; elle est venue là avec des 
guirlandes fantasques;... eUe et ses trophées de ver- 
dure sont tombés dans l'eau gémissante,... et elle 
chantait des fragments de vieux chants ». 

Au retour, dans une maison de Sôlvgade, nous 
trouvons réunis d'aimables convives, autour d'une 
table servie à la danoise. Notre goût d'exotisme et 
le principe nécessaire à tout voyageur de se con- 
former aux habitudes du pays où il se trouve, ne 
nous empêchent pas de faire parfois une grimace 
discrète : trop de viandes fumées et de poissons salés. 
Mais les compensations abondent. Il y a quelques 



LA FRANCE ET LE DANEMARK. 291 

plais qui, en tous pays, seraient exquis, et dans les- 
quels, sous des noms nouveaux, nous retrouvons de 
vieilles connaissances. Les yeux sont charmés par le 
luxe de la table et de la salle : vieille argenterie aux 
formes capricieuses, lourds flambeaux, appliques de 
cuivre poli, tableaux aux perspectives d'épis mûrs, de 
champs blanchis par la neige, de fiords baignés de 
vapeur. Nos convives sont des artistes et des gens 
de lettres; nous repassons avec eux nos souvenirs de 
la journée. Ils sont très patriotes, mais extrêmement 
sensibles à la poésie, et, plus que nous encore, ils 
accordent à Shakespeare la faculté de création et de 
conquête. C'est Tun d'eux qui m'a donné mon titre; 
pour lui, le Danemark c'est <( le pays d'Hamlet ». 

15 novembre 1893. 



LA FRANGE ET LE DANEMARK 

L'article suivant, publié dans le Figaro du 29 octo- 
bre 1893, complète à quelques égards l'étude qui précède. 

Nous avions assez de distractions, pendant ces 
huit derniers jours, avec ce qui se passait en France; 
aussi ne lisions-nous guère les journaux étrangers. 
Parcourez-les, maintenant que les fêtes franco-russes 
sont finies; ce vous sera un passe-temps, d'abord 
agaçant, puis amusant. Amis ou ennemis, tous ceux 
qui s'intéressent à nous, en Europe, attendaient 
quelque chose qui n'était pas dans le programme 
des fêtes; ils ne savaient pas au juste quoi, mais ils 



292 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

comptaient sur « rincident ». Cette attente ne s'ex- 
primait pas en de longs articles, mais en « filets », 
en courts télégrammes, à marque visiblement alle- 
mande, italienne ou anglaise, quoique datés de 
Toulon ou de Paris. Sérieux ou plaisants, ils prépa- 
raient à mots couverts l'annonce d'un mécompte ou 
d'une maladresse. La situation était si nouvelle en 
Europe, la diplomatie s'exerçait d'une manière si 
éloignée de ses procédés habituels, que cette curio- 
sité — fiévreuse, contenue, bavarde avec réserve — 
prenait, elle aussi, des formes nouvelles. On ne 
s'étonnera pas qu'elle ait été d'un vif intérêt pour 
un Français que les circonstances éloignaient à ce 
moment de son pays. 

La ville où il se trouvait lui offrait cette compen- 
sation que, nulle part, l'écho des fêtes ne pouvait 
lui arriver plus vif et plus direct. Dans cette jolie 
ville de Copenhague, qui ressemble assez exactement 
à ce que serait Bordeaux transporté aux bords de la 
Baltique, la France est aimée depuis longtemps. Sa 
langue, sa littérature et son art y sont en grand hon- 
neur; aux devantures des libraires brillent les noms 
de nos romanciers et de nos poètes; on n'entre pas 
dans un restaurant ou un café sans entendre parler 
français; à Carlsberg, chez M. Jacobsen, qui s'est fait 
un musée de sculpture pour lui seul, la plus vaste 
salle est consacrée aux maîtres français. Dans le 
port, à cette heure, notre drapeau fiotte sur deux 
superbes vaisseaux de guerre, et, dans les rues, pas- 
sent les uniformes très regardés de nos marins. 

Plus que jamais, donc, la France est chez elle en 
Danemark. Cette fois, elle y rend visite au peuple 



LA FRANCE ET LE DANEMARK. ■ 293 

qui, au méuie moment, la visite chez elle. La Russie, 
c'est un peuple incarné dans un homme; elle est 
donc ici, car le ïsar habite, à quelques lieues, le châ- 
teau de Fredensborg. 

Respectueux, francs et avisés, les Danois obser- 
vent de tous leurs yeux et réfléchissent avec tout 
leur bon sens. Ils sont fiers d'avoir comme hôtes, 
avec le Tsar, l'héritière de la couronne d'Angleterre 
et quantité de princes et princesses, tous à moitié 
Danois par filiation ou mariage. Ils sont inquiets 
aussi, car l'histoire leur a donné, avec une prédi- 
lection cruelle, ses leçons de philosophie. Jadis très 
puissants, maîtres de la Suède, de la Norvège et 
d'une partie de l'Allemagne du Nord, ils sont réduits 
maintenant à la plus simple expression, plus petits 
que la Relgique ou la Suisse, sans la sauvegarde de 
la neutralité. A leur porte, le formidable voisin qui 
les a déjà dépouillés avec une avidité féroce, les 
guette et les surveille. Or, voilà que deux puissances 
plus que suspectes audit voisin ont imaginé de se 
donner rendez-vous chez eux et d'intéresser toute 
l'Europe à un pays forcément modeste, qui vou- 
drait ne se mêler à rien ni de rien. Ne vous étonnez 
donc pas si les Danois accusent autant d'impatience 
et d'ennui que le permettent le calme de leur nature, 
la fierté de leurs grandes alliances et leurs vieilles 
sympathies pour la France. 

Lettrés et amis des apologues, ils vous content 
volontiers, d'après leur poète national, Andersen, 
l'histoire que voici. Il y avait une fois un géant et un 
nain, tous deux fort braves et aventureux, qui fai- 
saient commerce d'amitié. Ils partirent en guerre, et 



294 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

le nain, d'autant plus désireux de bien faire qu'il 
était plus petit, allait toujours en avant. La cam- 
pagne fut rude; le nain perdit d'abord une jambe, 
puis un bras; puis l'autre jambe, puis l'autre bras. 
Réduit à l'état de tronc, il fut rejoint par le géant. 
Celui-ci avait reçu sa part de coups et il saignait 
comme un bœuf, mais, comme il était fort gros, les 
blessures restaient à la surface et ne lui avaient 
rien enlevé d'essentiel. « Je vous aimerai toujours 
beaucoup, dit le nain à son ami, mais ce jeu-là est 
trop coûteux pour moi. Il ne me reste plus que la 
tête et, la prochaine fois, je l'y laisserais. » 

Le Danemark estime que cette histoire est la 
sienne et il ne veut plus se compromettre avec les 
géants. En 1807, son alliance avec Napoléon lui valut 
le bombardement de Copenhague et la capture de sa 
flotte par l'Angleterre; en 1810, un général français, 
Bernadotte, lui enleva sa dernière chance de reformer 
l'Union Scandinave, en prenant la Suède pour lui- 
même; en 1814, la Sainte-Alliance lui prit la Nor- 
vège pour la donner à la Suède et il dut faire la paix 
avec la Prusse, au prix de la Poméranie; en 1865, 
au mépris d'un traité garanti par les grandes puis- 
sances, la Prusse lui prit le Slewig et le Holstein, 
ses deux plus belles provinces. De fait, à cette heure, 
il ne lui reste que la tête. 



On peut compter que, le cas échéant, il la défen- 
drait bien. Ce petit peuple, en effet, est un peuple de 
héros. En 1807, surpris par une odieuse agression, 



LA FJIAN'CE ET LE DANEMARK. 29j 

il refusait, sous les canons anglais, d'abord la capi- 
tulation, puis Talliance, puis la paix; en 18i8, il ne 
se laissait pas intimider par la Prusse, acceptait la 
guerre et était vainqueur; en 1804, attaqué par la 
Prusse et l'Autriche, il préférait une lutte sans espoir 
à l'abandon de son droit et se faisait écraser en méri- 
tant l'admiration de l'Eurojie, tandis que Napoléon III 
rêvait au principe des nationalités. 

II faisait tout cela simplement, car la race est 
calme; elle pratique l'héroïsme sans gestes inutiles 
et le sublime sans déclamation. Revenue de bien des 
choses, elle n'a plus, si elle l'a jamais eue, la folie 
des grandeurs. Aussi, ne vous étonnez pas que les 
litres pompeux et dangereux lui répugnent. Il y a 
peu d'années, un Français enthousiaste disait à un 
de ces lecteurs d'Andersen : « Il vous faudrait une 
alliance franco-danoise ». Le Danois répondit : « Dieu 
nous en préserve! » Et, comme il connaît aussi bien 
notre littérature que nous ignorons la sienne, il 
compléta son explication en rappelant quelques titres 
de La Fontaine. 

A cette heure, il cite les deux fabulistes avec la 
même complaisance. Petersen (c'est en Danemark un 
nom générique) en a plein la bouche, tandis que le 
ïsar visite V/sb/ et que, dans la rade de Copenhague, 
le canon, tonnant à bord de tous les navires, éveille 
les vieux échos de 1807. Sur le quai s'entasse une 
foule énorme que contiennent sans peine une ving- 
taine d'agents de police. Le Tsar arrive sans escorte; 
il traverse un groupe de privilégiés assez nombreux 
auxquels on a permis de prendre place le long de 
l'escalier qui descend à la mer. Il est de taille colos- 



296 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

sale, la bouche large et la barbe touffue; il a Tenco- 
lure et Tallure d'un géant, d'un bon géant, car Toeil 
est très doux sous la paupière lourde, et la couleur 
blonde de la barbe sur un teint clair atténue l'énergie 
des traits. On devine que ces lèvres s'ouvrent rare- 
ment et ne laissent échapper que des paroles consi- 
dérables. Le dialogue dans lequel cette visite a été 
annoncée à notre chargé d'affaires n'a pas eu plus de 
vingt mots. Tout à l'heure, en montant à notre bord, 
au moment même où les navires russes entraient dans 
le port de Toulon, et en examinant avec une attention 
très informée le superbe croiseur que la France lui 
envoie, il marquera sa satisfaction de façon aussi 
brève. Il sait que chacun de ses mots porte et l'engage. 

Le lecteur les connaît et je n'ai pas besoin de les 
répéter. Le jeune diplomate, porteur d'un nom illustre, 
à qui échoit l'honneur de représenter la France à ce 
moment décisif, provoque ces démarches et reçoit 
ces paroles avec un tact infini. Cependant Petersen, 
spectateur sans projet d'alliance, fait ressortir la 
signification nette de tout cela. Il en est d'autant 
plus frappé qu'il n'y a pas ici de dessous et de 
secrets. Chacun sait à Copenhague que le Tsar n'a 
pas eu d'entretien particuher avec M. Pasteur. Tout 
s'est passé en public, devant des cercles nombreux, 
au milieu d'yeux et d'oreilles fort ouverts. 

Après le Tsar, tout Copenhague, tous les Petersen 
sont admis à bord de nos navires et ils s'y rendent 
tous. C'est un peuple de marins et ils regardent, eux 
aussi, en connaisseurs. La visite est d'abord silen- 
cieuse et, sur les ponts noirs de foule, à peine un 
murmure de réflexions discrètes. A mesure, cepen- 



LA FRANCE ET LE DANEMARK. 297 

dant, que la journée s'avance, un courant d'effusion 
naît et grandit à travers cette foule. Les conversa- 
tions s'engagent avec nos officiers et nos matelots. 
Voici que deux jeunes filles, délicieuses figures aux 
cheveux d'or pâle et au teint de neige rosée, accep- 
tent des rubans frappés du mot : Ishj, que leur pré- 
sente un enseigne, et les épinglent autour de leurs 
bérets. La foule regarde et sourit. Cependant, le 
soleil descend sur l'horizon. Vous savez quelle simple 
et grandiose cérémonie se passe à cette heure-là sur 
nos vaisseaux de guerre. La garde se range en 
bataille ; la main sur la drisse, un quartier-maître 
attend le moment d'amener le pavillon. Le soleil dis- 
paraît; au même moment, « les couleurs » descen- 
dent, l'officier de quart se découvre, un coup de 
canon éclate, le tambour bat et le clairon sonne : 
les armes françaises saluent notre pavillon. 

Aussitôt après, voici ce qui se passe : tandis que 
les dernières notes du clairon français vibrent sur la 
rade, de cette foule tout à coup remuée part une 
acclamation formidable. La grandeur du spectacle l'a 
transportée et, avec un rythme, un ensemble et un 
sérieux qui nous prennent aux entrailles, nous les 
Français présents à bord, elle pousse trois hourras, 
de ces hourras du Nord, pleins et lents, où semble 
rugir l'antique férocité de la race. Et nous avons les 
larmes aux yeux, tandis que, les pieds sur ces plan- 
ches françaises, nous entendons ce salut de l'étranger 
à notre patrie lointaine et présente. Petersen n'a pu 
y tenir : marin et soldat, patriote et bienveillant, il a 
communié de cœur avec nous dans cette cérémonie 
militaire. 



298 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 



Le surlendemain, à dix heures, un convoi funèbre 
monte Solvgade, le long du jardin royal. Pendant les 
salves de Favant-veille, une « tape » de bois, oubliée 
dans un canon — pas un canon français, — est allée 
frapper un marin russe en pleine poitrine et Ta tué 
net. En tête, autour du corbillard, flottent les pavil- 
lons russe et français; derrière, superbes de tenue, 
marchent deux sections de matelots , français et 
russes. Jusqu'ici, ils se mêlaient, à Cronstadt et à 
Toulon, mais par groupes libres; ici, ils vont ensemble, 
au pas militaire, conduits par leurs officiers. Petersen 
regarde, très sérieux, et, derrière cette centaine 
d'hommes, il voit distinctement deux armées et deux 
peuples : « Ce pauvre matelot, fait-il, on Ta pas tué 
exprès, mais comme tout se combine ! La première 
fois que deux troupes, française et russe, auront 
marché sous le même commandement, il faut que ce 
soit à Copenhague. » 

Le cortège a tourné depuis quelques minutes la 
grille du jardin royal. Petersen va rentrer chez lui, 
lorsque, de la caserne voisine, sort une petite troupe, 
danoise cette fois. C'est la garde montante, une com- 
pagnie d'infanterie. Ils sont beaux à regarder, ces 
soldats. Au rythme étrange de leurs tambours, ils 
marchent d'une allure ferme. Blonds et petits, dans 
leur uniforme sombre, ils représentent quelque chose 
de très particulier dans la gamme de l'élégance mar- 
tiale. Ce n'est pas la pesante régularité prussienne; 
c'est encore moins l'agilité délurée de nos troupiers. 



LA FRANGE ET LE DANEMARK. 299 

Entre la crànerie f^auloise, qui va gaiement, précédée 
de claires fanfares, et la lourdeur allemande, accen- 
tuée encore par de tristes sonneries, cette petite 
troupe accuse son caractère propre, sérieuse, solide 
et souple; elle n'a pas le nombre et ne tient pas à 
l'éclat, mais elle n'éveille aucunement l'idée du petit 
peuple qui joue au soldat. Je songe, en écoutant leur 
musique, à un air que j'entendais chanter la veille. 
C'est le ciioral que Gustave-Adolphe avait composé 
lui-même pour ses soldats, avant la bataille de Lutzen, 
et dont les premiers mots veulent dire : « Ne crains 
rien, petite troupe... ». 

En 18(U, à Diippel, la petite armée danoise a dé- 
fendu pied à pied, contre deux grands États, ce qui 
restait de sa patrie. C'est Petersen, avec qui je cause, 
qui me rappelle cela. Il me dit encore : « Avez-vous 
remarqué, en arrivant à Copenhague, des remparts 
en constructi(jn? Ils montent vite et, bientôt, nous 
pourrons les armer. Pourtant nous n'avons pas de 
budget d'Etat pour ces travaux ; il y est pourvu à l'aide 
de contributions volontaires et, parmi elles, il en est 
de méritoires :je pourrais vous nommer des officiers, 
qui, sur une solde de deux mille francs, en abandon- 
nent, chaque année, cinq cents pour les remparts. » 



Voilà ce qu'un Français pouvait entendre et voir à 
Copenhague, du 13 octobre, où le Tsar montait à bord 
de 17s///, jusqu'au 18, où il quittait les eaux danoises 
sur YEtoile Polaire. Je n'étais plus chez Petersen 
lorsque les fêtes franco-russes ont pris fin. Est-il ras- 



300 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

suré à celte heure? Je le souhaite et l'espère. Nous 
n'avons rien fait chez lui qui puisse le compromettre, 
et rhôte puissant qui vient le visiter chaque année 
n'a point pour habitude de parler ou d'agir trop. Le 
Danemark aime la France et veut la paix; il peut 
écouter ses sympathies, sans crainte pour ses intérêts. 
La France vient de prouver qu'elle veut ce qu'il veut 
lui-même et elle n'est pas seule à le vouloir. La paix 
est une garantie surtout pour ceux qui, dans une 
guerre européenne, auraient plus à perdre qu'à 
gagner. « Ne crains rien, petite troupe. » 



IBSEN ET L IBSÉNISME 



La France du xix^ siècle finit comme elle a com- 
mencé, en témoignant une curiosité très vive pour les 
littératures étrangères et en leur demandant des 
moyens ou des prétextes de renouvellement. Entre 
1800 et 18:20, elle regardait vers Tltalie et l'Espagne, 
TAngleterre et TAUemagne. Aujourd'hui, elle passe 
par-dessus ses anciennes écoles, et, d'un bond, elle 
va jusqu'en Russie et en Norvège. Ce que Mme de 
Staël avait entrepris, M. Melchior de Yogiié Ta recom- 
mencé dans une certaine mesure; en nous révélant 
le roman russe, il a fait entrer dans notre cou- 
rant littéraire des idées capables de l'élargir. Mérimée 
l'avait essayé avant lui, mais avec moins d'ampleur 
et, surtout, sans aucune ambition morale. Même 
l'adoption de Tourgueneff par la France avait moins 
fait, pour nous attirer vers « l'àme slave », que les 
Etudes sur le roman russe et les nombreuses tra- 
ductions qui ont suivi. Le mouvement se continue, 
et nous saurons dans quel([ue vingt ans ce que, 
finalement, il peut produire. Bien entendu, la mode 



302 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

s'en est mêlée. Snobs et caillettes, boulevardiers et 
bons jeunes gens se sont jetés sur cette pâture. 
Tandis que l'initiateur, et, avec lui, quelques esprits 
sérieux appliquaient à cette étude beaucoup de con- 
viction et de talent, une russophilie de genre et de 
papotage sévissait dans les salons et les cénacles : 
résultat inévitable de tout renouvellement d'idées. Il 
faut que celui-ci ait une forte raison d'être pour n'y 
rien perdre de son sérieux. 

Tolstoï, Dostoïevski et les autres ont eu la bonne 
fortune de nous être présentés par un écrivain émi- 
nent, qui, en les étudiant, se faisait lire pour lui- 
même. Voilà maintenant que la littérature norvé- 
gienne arrive chez nous et y fait le même chemin, 
sans autre secours que quelques traductions et quel- 
ques représentations théâtrales. A cette heure, Ibsen 
et Bjoernson excitent, à eux deux, autant de curiosité 
que la nombreuse troupe des écrivains russes. Pour- 
tant ils n'ont rencontré jusqu'ici aucun allié de mar- 
que. Lorsque Ibsen a paru sur les scènes du Théâtre 
Libre, du Vaudeville et de FOEuvre, M. Francisque 
Sarcey a déclaré tout net qu'il n'y comprenait rien et 
que ça l'ennuyait. M. Jules Lemaître l'a analysé sans 
plus d'enthousiasme et avec beaucoup de réserves. 
Dans la jeune critique, après M. Edouard Rod qui 
avait mis en tête de la traduction princeps d'Ibsen 
quelques pages fines et mesurées, M. René Doumic 
n'a fait que prendre texte du dramaturge norvégien 
pour définir ce qu'il appelle « le théâtre d'idées » *. Il 



1. Voir JuLKs Lemaître, Impressions de théâtre^ cinquième, 
sixième et septième séries, 1891-1893; Edouard Rod, préface à 



IBSEN ET l'IBSÉNISME. 303 

ny a pas lieu dinsister autrement sur quelques prô- 
neurs bruyants, qui, en ceci comme en toutes choses, 
dépensent plus de mots que d'arguments, et, surtout, 
accusent plus d'ambition personnelle que de dévoue- 
ment à une cause. Mieux vaut signaler le livre très, 
instructif, quoique enthousiaste, dans lequel M. Au- 
guste Ehrhard présente au complet Tœuvre d'Ibsen ^ 

Malgré cette attitude de la critique française, les 
soirées sans lendemain offertes au Théâtre Libre et à 
l'Œuvre par M. Antoine et M. Lugné-Poë, comme les 
représentations que M. Albert Carré tentait au Vau- 
deville, sont un fait considérable dans l'histoire de 
notre théâtre. Ces tentatives resteront un titre pour 
leurs auteurs et il faudra les citer dans l'histoire du 
mouvement dramatique en notre siècle. Je souhaite 
que Bjœrnson ait la même bonne fortune. Récem- 
ment, le Théâtre Libre a essayé de lui donner son 
tour, mais la représentation à' Une faillite n'a répondu 
ni à l'attente du public, ni aux désirs de l'auteur. 
Bjœrnson nous a fait savoir, avec quelque mauvaise 
humeur, que cette pièce, trop ancienne, ne pouvait 
donner une idée juste de ce qu'il est, et que, par 
surcroît, elle était défigurée. Quant au public, il n'a 
trouvé dans ce spécimen rien d'imprévu. La critique, 
elle, a été vraiment cruelle, vu les idées du jour, en 
rappelant le souvenir de Scribe. 

En attendant que Bja_'rnson nous soit ofï'ert sous 
des espèces qui obtiennent au moins son propre suf- 

la Iradiicliondes Revenants cXûc Maison de poupée, pav M. Prozok, 
18'J2: Re.nk DoL'siic, De Scribe à Ihsen, s. d. 

\. llenrik Ibsen et le tlirdtre co7ilemporaiii, par Avgvste Ehrhakd, 
1892. 



304 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

frage, serait-il possible de parler d'Ibsen d'un ton 
uni, sans engouement ni dénigrement, avec une 
même aversion pour le snobisme, qui avale tout, et 
le dédain, qui repousse tout, avec une parfaite indif- 
férence pour les mises en demeure d'admirer, sous 
peine d'excommunication, avec le seul désir de faire 
œuvre critique, c'est-à-dire de s'instruire soi-même 
en éclairant autrui? 



11 nous faut d'abord, nous autres Français, prendre 
notre parti de ne connaître encore que par à peu près 
toute une part de l'œuvre d'Ibsen. Les traducteurs ne 
nous ont mis à même de lire que sept pièces de son 
théâtre, dont la plus ancienne est de 1886 et la plus 
récente de 1891 , alors qu'il a commencé d'écrire 
en 1850, et qu'il n'est pas seulement auteur drama- 
tique, mais poète et romancier *. Force nous est, pour 
les deux tiers de son œuvre, de nous en remettre à 
ce que M. Ehrhard nous en dit. 

Le caractère de l'homme , l'état intellectuel et 
moral de son pays, la marche générale de la littéra- 



1. Je viens de citer la traduction des Revenants et de Maison 
de poupée; M. PhozoR nous a donné encore le Canard saiwaqé. 
Rosmershohn et Hedda Gable?', en 1891; et, en 1892, MM. Ad, 
GHEiXEViÈRE et H. JoHANSEN, la Damé de la me?' et tin Ennemi 
du peuple. Des traductions partielles d'Ibsen et de Bjœrnson 
ont paru dans la Revue hleue, la Revue d'art dramatique et 
plusieurs autres recueils. — Depuis la date de la présente étude, 
M. Prozor a publié la traduction de Solness le constructeur, 
M. Trigant-Geneste celle des Prétendants à la couronne et des 
Guerriers à Ilelf/eland, et MM. P. Bertrand et E. de Nevers celle 
des Soutiens de fa société et de VUnion des jeunes. D'autres tra- 
ductions sont annoncées. 



1 



IBSEN ET L'IBSÉXISME. 305 

tiire européenne me semblent avoir contribué à cette 
œuvre dans des proportions à peu près égales. Malgré 
ce qu'en disent ses fervents et, sans doute, ce qu'il 
en pense lui-même, Ibsen a plut<')t suivi que guidé 
son temps. Je ne dis pas cela pour le diminuer. D'au- 
tres que lui, et des plus grands, comme Victor Hugo, 
n'ont fait que marcher avec leur siècle et aller où il 
les conduisait; ils ne le dominent pas moins, et de 
ti'ès haut. Il leur a suffi de donner aux idées de 
leurs contemporains une expression de génie. 

Comme le reste de l'Europe, la Norvège a suivi, 
depuis le commencement du siècle, deux étapes lit- 
téraires, romantisme et réalisme; seulement elle lésa 
suivies de loin et avec un retard marqué K En 1850, 
date des débuts d'Ibsen (il avait alors vingt ans), les 
écrivains norvégiens en étaient encore à écrire des 
drames où, sous prétexte de couleur locale et de 
lyrisme, ils défiguraient l'histoire et s'amusaient à de 
purs jeux d'imagination. Pour Ibsen, un Catilina lui 
servait à dire leur fait à tous les tyrans et à toutes 
les tyrannies, une Nuit de Saint-Jean à pasticher la 
féerie shakespearienne, Dame Ingard d'Œstraat à 
mêler dans une même intrigue l'idée mère d'Bamlef. 
et celle de Macbeth, la Fête de Solhaug à pousser au 
noir le style troubadour. Cette dernière pièce parais- 
sait en 1857. C'était l'année où le roman nous don- 
nait en France Madame Bovary, et le théâtre la Ques- 
tion d^ argent, après la Dame aux Camélias et le 
Demi-Monde. 

1. Sur les idées inspiratrices, le développement et la direc- 
tion de la littérature Scandinave dans notre siècle, voir les 
études signalées plus haut de Mme L. Bernardini. 

20 



306 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Ainsi, à cette date, Ibsen, en rapport exact avec le 
développement de sa littérature nationale, retardait 
sur nous d'environ vingt ans. Il importe de remar- 
quer aussi qu'à cette même date nous avions tra- 
versé le mouvement humanitaire et socialiste qui, en 
politique, s'était traduit par la révolution de 1848, et, 
dans la littérature, par les romans de George Sand 
et d'Eugène Sue. Ces romans tenaient encore au 
romantisme, et très étroitement; mais une part des 
idées dont ils s'inspiraient avait passé au théâtre 
avec M. Alexandre Dumas fils, qui leur prenait ce 
qu'elles avaient de durable pour les revêtir de logique 
et de précision. 

Cependant, Ibsen n'est pas encore au bout de l'évo- 
lution romantique, car il donne successivement les 
Guerriers à Helgelmid^ sujet de mythologie Scandi- 
nave, la Comédie de Vamoin\ dont le héros est comme 
un frère puîné du Frank d'Alfred de Musset, les Pi^é- 
tendants à la couronne^ sujet d'histoire nationale, 
traité à la façon d'un opéra sans musique. Cela nous 
conduit jusqu'en 1864, et, dans le même temps, 
Bjœrnson traite des sujets analogues . Viennent 
ensuite, de 18G7 à 1875, Brandy Peer Gynt^ Empereur 
et Galiléen^ que les fervents du maître qualifient de 
drames philosophiques et qui, en fait, sont toujours 
du romantisme, même Brandy avec mélange de quel- 
ques thèses morales et historiques. La discussion de 
ces thèses, singulièrement confuse dans Ibsen, avait 
déjà occupé, sans parler de Shakespeare et pour 
rester en France, Michelet, Quinet, Renan et quel- 
([ues autres. 

A vrai dire, si mêlés et si bizarres que soient ces 



IBSEN ET L'IBSÉNISME. 307 

drames, le véritable Ibsen, l'homme de Tavenir, com- 
mence à se dégager. L'évolution de son esprit n'est 
pas complète; il passera encore par bien des avatars 
et, à l'heure actuelle, il a si peu trouvé la formule 
définitive de ses idées que chacune de ses dernières 
pièces nie les idées des précédentes. Pourtant l'homme 
s'est développé et son talent accuse déjà une maî- 
trise. Ibsen a vécu et voyagé; il a pratiqué la vie et 
élargi ses horizons. D'abord étudiant en pharmacie 
et, par une ironie amusante du sort, débutant par les 
occupations d'Homais pour arriver au pessimisme de 
Flaubert, il a été journaliste, poète satirique et régis- 
seur de théâtre; il a fait de longs séjours en Italie et 
en Allemagne. 

Comme idées, voici, à peu près, ce qui ressort de 
ses œuATes publiées avant 1875. D'abord et avant 
tout un mépris hautain pour la société et une haine 
violente pour ses institutions. C'est une vraie fureur 
de nihilisme et d'anarchie. Elle prend sa source dans 
un double sentiment, très noble et très légitime en 
lui-même. Ibsen est passionnément individualiste. Il 
estime que le premier droit et le premier devoir de 
l'homme, c'est de développer son énergie et d'exercer 
sa volonté. Or, la vie sociale, avec ses contraintes 
hypocrites, est un obstacle perpétuel à l'exercice de 
l'action individuelle. Il faut briser cet obstacle et c'est 
à quoi le poète travaille de toutes ses forces. Sur les 
ruines d'un état social mauvais, la liberté humaine 
élèvera un édifice nouveau, fondé sur la justice et 
l'amour. Le malheur est que cette conception de 
l'homme et de son r(Me social conduit Ibsen à un 
abominable despotisme. Le héros de lirand est un 



308 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

pasteur enflammé d'un zèle farouche pour le bien; 
il sacrifie son enfant, torture sa femme et afl'ole son 
troupeau pour réaliser l'idéal de vertu que sa volonté 
s'est proposé: 

C'est bien lace que je vois ou crois voir à travers 
ces divers drames, et je m'aperçois que, bien malgré 
moi, en résumant ainsi cette doctrine, je la dénature. 
En fait, elle est autrement complexe. Tantôt les héros 
d'Jbsen voient clair dans leur vocation et marquent 
nettement le but de leur volonté, tantùt ils s'inter- 
rogent avec angoisse. Mais, tranquilles ou troublés, 
ils écrasent toute résistance autour d'eux et comptent 
pour rien le droit d'autrui à vivre lui aussi pour lui- 
même et selon sa volonté. Ibsen exalte l'amour et 
condamne le mariage; il n'admet pas que le respect 
des parents soit une vertu nécessaire pour les enfants. 
Pourtant il ne veut pas détruire la famille. Il est 
aristocrate de pensées et de goûts, révolutionnaire 
d'instinct et d'intention. Il a horreur de l'Église, de 
tout dogme, de toute vérité immuable; avec cela, il 
est si pénétré de la nécessité et de la force du senti- 
ment religieux que c'est au nom d'une foi et par ses 
effets, dans Brand, qu'il veut rajeunir une société 
vieillie. Il faudrait de longues analyses pour montrer 
les élans et les retours, les affirmations et les néga- 
tions, les contradictions surtout de cette pensée. Son 
résultat final est un chaos moral. 

Et, malgré tout, l'impression de beauté littéraire 
et de vie réalisée est des plus fortes. A travers les 
nuages amoncelés par ce cerveau fumeux, une vive 
lumière brille par intervalles. Le sujet a beau être 
incertain, les personnages sont nets, les situations 



IBSEN ET l'IBSÉNISME. 309 

neuves, le style énergique. Je ne connais rien, au 
théâtre, de plus poignant que la scène où la femme 
du pasteur Brand consent, au prix dune lutte affreuse 
entre la charité et l'amour maternel, à donner à un 
pauvre les dernières reliques qui lui restent de son 
enfant mort. 



Mais, pour en revenir au fonds moral, non seule- 
ment la pensée d'Ibsen est toujours confuse, quoique 
violente; elle est vieille et comme usée avant d'avoir 
servi, du moins pour nous autres Français. J'ai 
nommé tout à l'heure George Sand. Bien avant 
Ibsen, elle avait réclamé contre le mariage indisso- 
luble et fait de l'union des cœurs la seule raison 
d'être du lien conjugal. L'expansion de l'individua- 
lisme et l'alFirmation répétée de ses droits, est-ce 
autre chose qu'une part du lyrisme romantique? 
Tant qu'Ibsen affuble ses héros de costumes histo- 
riques, on croit entendre, à travers leurs déclama- 
tions, les voix connues d'Hernani et de Didier. Et 
lorsque, pasteurs en lévite, ils déclarent la guerre à 
une société mal faite et prêchent une religion nou- 
velle, nous reconnaissons les anathèmes lancés par 
Jean-Jacques, au nom du droit naturel et de la bonté 
originelle de l'homme, contre la vie sociale de son 
temps; nous songeons au vicaire savoyard. 

A partir {ï Empereur et Gaiiléen, Ibsen abandonne 
déiinitivement les sujets historiques; il veut peindre 
la vie réelle et contemporaine telle qu'il la voit, sous 
des couleurs vraies, sans costumes d'emprunt. Ses 



310 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

idées vont-elles devenir plus originales et plus nettes? 

Remarquons d'abord qu'à ce moment, vers 1875, 
la littérature européenne, ou, si l'on veut, la littéra- 
ture française a conservé son avance sur la littéra- 
ture norvégienne. Ibsen devient réaliste à Theure où 
le réalisme de Gustave Flaubert, des frères de Con- 
court et de Ghampfleury, cède la place au natura- 
lisme de M. Emile Zola et à l'impressionisme de 
M. Alphonse Daudet. 

L Union de la Jeunesse met en scène les princi- 
pales variétés de politiciens, depuis l'aristocrate 
jusqu'au démagogue, et conclut à rindifférence pour 
les changements d'étiquette et les réformes par- 
tielles. Prenez un à un ces types, très vivants, du 
reste, et que l'on devine très vrais; ils auront tous 
pour vous un air de déjà vu. Vous les avez rencon- 
trés dans les Effrontés et Rabagas^ sans parler des 
Rougon-Macquart ^ des Rois en exil et du Nabab. 

Mômes vieilles connaissances dans les Soutiens de 
la société^ où vous retrouverez par surcroît un per- 
sonnage de nos vaudevilles, tourné au beau téné- 
breux, le parent qui revient d'Amérique après for- 
tune faite. 

Maison de poupée^ avec son héroïne très attachante 
et très vivante, Nora, c'est la femme enfant de Dickens, 
mais c'est aussi, dans une transposition Scandinave, 
la petite Française, la Parisienne menue, élégante, 
folle de plaisir, sans idées, chez qui une crise de pas- 
sion ou de malheur amène tout à coup une révolu- 
lion morale. Rappelez-vous Froufrou^ rappelez-vous 
aussi, en changeant de milieu et d'âge, la femme du 
bourgeois égoïste, dans Maître Guérin, révélant dans 



IBSEN ET l'IBSÉNISME. 311 

une révolte finale un fonds insoupçonné de rancune 
et de volonté. Nora prétend imposer le respect de 
son être moral et quitte la maison de Thomme qui 
ne la comprend pas; les femmes de George Sand 
n'avaient pas de plus chère prétention et, tout près 
de nous, Théroïne de Francillon^ moins solennelle, 
fait trembler son mari à l'idée d'une vengeance plus 
immédiate que celle de Nora. Où Nora n'est plus 
Française, c'est lorsqu'elle quitte ses enfants sans un 
regard ni un regret; Froufrou pleure le sien et Lio- 
nette, de la Princesse de Bagdad^ refuse de fuir 
parce que son fils survient. 

Depuis Maison de poupée, nous sommes en pré- 
sence de pièces traduites et que nous pouvons lire 
d'un bout à l'autre. Est-ce pour cela, et parce que, 
désormais, la comparaison est plus facile, que les 
réminiscences françaises nous viennent plus nom- 
breuses et plus frappantes à mesure que nous avan- 
çons dans la lecture? 

Les Revenants mettent en drame une double thèse. 
Celle-ci d'abord : l'éducation nous remplit l'esprit et 
le cœur d'idées et de sentiments faux, qui nous 
dupent, paralysent notre énergie et nous empêchent 
de goûter « la joie de vivre », le seul vrai bien que 
nous offre la nature. Puis cette autre : nous sommes 
les victimes innocentes des fautes de nos parents et 
nous héritons souvent d'un corps que leurs vices ont 
souillé d'avance, préparé à la souffrance imméritée 
et voué à une mort horrible. Ici, vraiment, est-il 
nécessaire de chercher un antécédent français, et ne 
suiïit-il pas de dire que la philosophie épicurienne, 
comme le dogme du péché originel, sont de date 



312 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

assez vieille clans le monde? Faut-il ajouter que la 
science moderne étudie avec ardeur la question de 
riiérédité et que M. Zola en a tiré vingt volumes de 
romans, dont le premier est de 1871, si le dernier 
est de 1893? 

A cùté de ces deux thèses capitales, il y en a de 
secondaires; par exemple, celle-ci : nous ne devons 
aucun respect et aucune reconnaissance à nos 
parents ou à leur mémoire, lorsqu'ils ont mal vécu 
ou qu'ils nous ont maltraités. M. Alexandre Dumas 
s'était contenté de dire, dans le Fils naturel, que 
la vue d'un père ne dit rien à un fils abandonné par 
lui avant la naissance, mais un révolté dont Ibsen 
doit goûter lapre énergie, Jules Vallès, a présenté en 
trois volumes Tingratitude filiale comme un devoir. 

Le peuple est ignorant et la majorité servilement 
attachée à l'intérêt matériel. Celui qui veut instruire 
le peuple et qui conseille à la majorité de mettre l'in- 
térêt moral au-dessus de tout risque de se faire 
lapider. Les fonctionnaires sont conservateurs, crai- 
gnent l'opinion et essayent de peser sur elle. La 
vérité, même la vérité morale, n'est pas un bien 
immuable, conquis une fois pour toutes par l'huma- 
nité, mais un ensemble de notions contingentes, que 
chaque génération modifie. Voilà ce qui résulte 
essentiellement d'Un Ennemi du peuple. Flaubert 
professait de même le dédain de la majorité et tout 
lettré, tout artiste, est fortement porté à partager 
cette opinion, formulée par Renan avec une hauteur 
suprême d aristocratie intellectuelle. Ce n'est pas en 
Norvège seulement que les intérêts moraux sont en 
conflit avec les intérêts matériels. Des fonctionnaires 



IBSEN ET l'IBSÉMSME. 313 

à l'image du préfet qui promène sa casquette brodée 
à travers Un Ennemi du peuple, nous en avons assez 
répandu, dans le théâtre et le roman, pour adminis- 
trer la terre entière. Pascal était d'avis que la morale 
humaine est un abîme de contradictions; quant à la 
vérité, Renan a dit que c'est « un phare à feux chan- 
geants ». 

Si le joyeux Labiche a mis quelque part une idée 
([ui mérite discussion et où l'affirmation soit malaisée, 
c'est dans Doit-on le dire? Plus encore que le Voyage 
de M. Perrichon, Célimare le bien-aimé ou le Misan- 
thrope et V Auvergnat, ce simple vaudeville soulève un 
problème de solution malaisée. C'est avec un grand 
sérieux, un sérieux sombre, qu'Ibsen aborde ce même 
problème dans le Canard sauvage. Le titre n'annonce 
guère, au moins pour nous, ce que la pièce contient. 
On peut, à volonté, le trouver bizarre ou poétique, 
mais il est certain que nous n'en avons pas d'ana- 
logue. En revanche, la pièce abonde en connais- 
sances familières au lecteur français. Vous avez vu 
chez M. Alphonse Daudet le photographe Ekdal; il 
s'appelait Delobelle et était comédien. Sa fille Hed- 
Nvige, une délicieuse figure enfantine, offre une 
parenté moins prochaine, reconnaissable pourtant, 
avec la petite Désirée. Les bohèmes variés qui fré- 
quentent la maison du photographe se trouveraient 
chez eux dans celle du poète Amaury d'Argenton, 
le solennel et malfaisant héros de Jack. 

Rosniersliolm, c'est la peinture de Thonneur héré- 
ditaire et de l'influence des milieux, c'est aussi la 
mise en scène de l'antagonisme entre la tradition et 
le progrès, c'est enfin le remords d'un crime qui a 



314 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

réussi empêchant le criminel de jouir du succès et 
l'obligeant à se châtier lui-même. Balzac et Augier 
nous offrent une partie de tout cela, en gros ou en 
détail, comme application constante d'une méthode 
ou comme étude spéciale. Quant à la reprise du 
vieux sujet de Macbeth^ M. Emile Zola Pavait tentée 
dans Thérèse Raqmn. 

La Dame de la ??ier, c'est une étude de névrosée, 
c'est aussi une marine, dans laquelle la mer est 
comme le fond immobile et changeant d'une enquête 
psycho-physiologique. La névrosée, hélas! est par- 
tout dans notre littérature depuis cinquante ans, et 
la mer a été pour M. Zola le prétexte d'une étude 
ample et puissante; j'avoue qu'après avoir lu la Dame 
de la mei\ je sens plus vivement la saveur française 
du Flibustier de M. Richepin et de la Mer de M. Jean 
Jullien. 

Autre névrosée, l'héroïne d'Bedda Gabier. Elevée 
pour le luxe et condamnée par le mariage à une exis- 
tence médiocre, femme d'un homm.e vulgaire et bon 
qu'elle méprise, courtisée par un fat, elle trans- 
porte en Norvège quelque chose de Mme Bovary, de 
Mme Lescande, de Froufrou et de beaucoup d'autres. 

Dans cette revue faite en courant, je ne puis que 
réduire les pièces d'Ibsen à leur sujet le plus simple, 
mais rien n'est plus complexe et plus touffu que ces 
scénarios. D'habitude deux ou trois intrigues s'y croi- 
sent et, souvent, linlérêt est dans les personnages 
secondaires autant que dans les protagonistes. Au 
demeurant, poussée en tout sens dans ces pièces 
si pleines, l'analyse rencontrerait toujours des élé- 
ments de même nature, c'est-à-dire la reprise de 



IBSEN ET L'IBSÉNISME. 315 

vieux sujets et de vieux types. Et je conclus : Où est, 
dans tout cela, la nouveauté de fond qui nous est 
offerte en modèle? 

Absente des sujets, des personnages et des idées, 
cette nouveauté serait-elle dans la combinaison des 
éléments, la marche de Tintrigue, la coupe des pièces? 
Il faut reconnaître qu'Ibsen use peu de ce lieu com- 
mun dramatique qui prend comme motif un mariage 
à conclure et fait tourner Taction autour de cet inté- 
rêt. Mais voilà, depuis cinquante ans, quelques chefs- 
d'œuvre de notre théâtre, et nombre de pièces inté- 
ressantes, où nous nous passons de ce thème fatigué. 
Au demeurant, moins adroite et moins logique, la fac- 
ture d'Ibsen est sensiblement la même que chez nos 
auteurs dramatiques durant la même période. 

Est-elle, cette nouveauté, dans l'emploi des idées 
morales, des théories politiques ou scientifiques? 
Nous avons eu Molière et Beaumarchais, nous avons 
M. Alexandre Dumas. Si le théâtre peut s'accom- 
moder du symbolisme, nous en avons tout au moins 
fait l'expérience avec la Femme de Claude. 

Un grand mérite qu'il faut reconnaître à Ibsen, 
c'est le travail continuel de sa pensée sur elle-même, 
sa force d'affirmation et de négation, sa ferveur de 
prosélytisme, le sombre courage de son nihilisme 
linal. Toutes réserves faites sur la valeur propre de 
ces idées, il les conçoit avec une fécondité étonnante 
et les exprime avec une admirable vigueur. Mais, si 
c'est là une originalité de grand prix, elle n'est pas 
unique. Vraiment, est-il encore nécessaire de nommer 
M. Alexandre Dumas? 

Ce qu'Ibsen possède à un degré unique, c'est ce 



316 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

que Ton pourrait appeler rincohérence morale. Il 
est successivement, ou à la fois, pour et contre la 
société, le mariage, la vérité, le mensonge. Dune 
pièce à l'autre, il exécute des sautes de pensées pro- 
digieuses. Dans cette tête toujours en travail, les 
systèmes se mêlent, s'engendrent, se dévorent les 
uns les autres. Qui voudrait l'accepter pour guide 
moral se mettrait dans un cruel embarras et une tête 
de force moyenne y risquerait la folie. Je voudrais 
encore analyser, pour prouver le plus possible, mais 
la tâche serait infinie en raison de sa complexité et 
je renvoie aux œuvres mêmes. L'Ibsen de la seconde 
manière, l'Ibsen réaliste et symboliste, procède à 
l'égard des idées comme celui qui évoluait de Cati- 
lina à Empereur et Galiléen. Il leur demande l'ivresse, 
une ivresse métaphysique, ardente et changeante. Il 
y a des ivresses logiques, il y en a d'incohérentes. 
La sienne est de celles-ci. Elle se tourne en colère, 
en violence et en génie. 



Oui, en génie, car Ibsen prouve, une fois de plus, 
que le fonds moral d'une œuvre peut être de qualité 
mauvaise et la mise en œuvre excellente. Ses qualités 
de forme et sa puissance d'expression le mettent au 
premier rang des maîtres du théâtre. Il est bien de 
cette famille d'esprits faits pour traduire les aspects 
concrets de la vie plutôt que pour démêler les lois 
abstraites qui régissent le monde moral. Il ne fait 
qu'obscurcir et confondre celles-ci; il donne à ceux-là 
un admirable relief. 



IBSEN ET l'IBSÉXISME. 317 

Ce qu'il offre avant tout, c'est un fort et savoureux 
goût de terroir. Il est de son pays autant que l'on en 
puisse être, et ce pays est particulièrement attachant. 
Il a eu beau le quitter, visiter l'Europe, goûter à 
Florence et à Rome l'éclat d'une lumière plus pure 
et la douceur d'un air plus tiède, il a conservé 
l'amour profond de la terre natale. Il aime ses neiges 
et ses brumes, ses forêts de sapins et de hêtres, ses 
horizons de mer, ses longues nuits, ses étés rapides, 
ses villes calmes qui semblent dormir au bord des 
fiords et où bouillonne une vie inquiète, une force 
singulière de passion, un désir de rénovation sociale. 
Ces villes, il en pénètre l'existence et en reproduit 
le décor; il sait ce que pensent leurs habitants; il les 
fait agir et parler avec un accent de vérité incompa- 
rable. Cet individualiste, cet homme si plein de sa 
propre pensée, observe avec une netteté de regard et 
une force de création qui lui permettent, tout en 
exprimant ses idées personnelles par la bouche de 
ses personnages, de leur donner une vie intense. 
Beaucoup de ceux-ci sont des types; tous ont, dans 
leur habitude physique ou morale, leurs tics, leurs 
costumes, une personnalité qui ne se copie jamais 
elle-même et ne s'oublie pas. 

Ibsen peut être traînant et maladroit; il peut, quoi 
qu'il en pense, reproduire de vieilles idées, de vieux 
types et de vieilles formes; il n'est jamais banal ni 
médiocre; il est souvent obscur, il n'est jamais 
ennuyeux. C'est que, chez lui, les qualités de forme 
emportent tout et, par elles, il est un grand écrivain. 
Justesse et sobriété de la couleur, précision des 
termes et plénitude de la phrase, originalité dans 



318 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

remploi des mots les plus simples, il a tous les dons 
qui, au théâtre, font les maîtres. Je ne puis que 
deviner le poète et le romancier par le peu qui nous 
en est dit, mais je serais étonné que, si excellents 
qu'ils puissent être, l'auteur dramatique ne leur fût 
pas supérieur. Aussi est-ce par le théâtre que, dans 
son pays, il a forcé d'abord l'attention, puis Tadmi- 
ration, et qu'il est sorti de rsorvège pour entrer dans 
la littérature européenne. 

D'abord surpris devant ce nouveau venu, choqués 
par les mises en demeure violentes par lesquelles 
nous étions sommés de nous mettre à son école, nous 
avons résisté. Souhaitons que les barnums, fort indif- 
férents au fond des choses, passent à de nouveaux 
exercices; il suffit, pour nous faire sentir Ibsen, de 
le traduire, de le représenter et de l'analyser. Mais 
que l'on ne nous parle pas à son sujet de renouveler 
le fond et la forme de notre théâtre; le fond de l'ibsé- 
nisme n'est pas neuf et la forme est inimitable, 
comme toutes les formes de génie. Récemment, 
Bjœrnson nous signifiait d'assez haut que la littéra- 
ture française vaut plus par la forme que par le 
fond. Je crois qu'il se trompe et que l'originalité de 
nos (( bons auteurs », comme on disait du temps où 
les mots n'étaient pas plus gros que les choses^, c'est 
l'égale valeur dans leurs ouvrages de la forme et du 
fond. En admettant que nous puissions nous faire de 
lui-même une idée plus juste et plus complète, il 
nous permettra d'appliquer sa remarque à Ibsen. 

15 décembre 1893. 



DÉGÉNÉRESCENCE? 



Sous ce titre menaçant, auquel je me permets 
d'ajouter un point d'interrogation, un écrivain alle- 
mand, M. Max Xordau, étudie les plus récentes mani- 
festations de la littérature française, et, de façon très 
affirmative, déclare qu'elles attestent un affaiblisse- 
ment intellectuel et moral, voisin de Tidiotisme et de 
Timbécillité, tout au moins dans nos classes supé- 
rieures '. Il accorde que la population de nos campa- 
gnes et une partie de nos ouvriers et de nos bour- 
geois sont « encore sains », mais, « chez les riches 
habitants des grandes villes, ceux qui s'intitulent eux- 
mêmes la société », dans ces « dix mille supérieurs », 
qui ont imaginé le mot « fin de siècle », il trouve 
tous les symptômes d'une « fin de race », minée par 
l'hystérie et la neurasthénie. 

Ces termes de médecine mentale ne sont pas 
employés au hasard par M. Nordau. Physiologiste en 

i. Dégénérescence, par Max Nordau, traduit de l'allemand par 
Auguste Dietrich, t. I : Fin dasiècle, le Mysticisme; IS'Ji. 



320 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

même temps que littérateur, il professe une robuste 
confiance dans la science des aliénistes. Son livre est 
par lui placé sous le patronage du professeur ita- 
lien Cesare Lombroso; dans une dédicace enthou- 
siaste, il exalte le a génie » de ce maître; il voit en 
lui « une des plus superbes apparitions intellectuelles 
du siècle » ; il le félicite d'avoir « répandu sur de 
nombreux chapitres obscurs de la psychiatrie, du 
droit criminel, de la politique et de la sociologie, un 
véritable flot de lumière que seuls n'ont point perçu 
ceux qui se bouchent les yeux par entêtement ou qui 
ont la vue trop oBtuse pour tirer profit d'une clarté 
quelconque ». 

Le savant ainsi magnifié par M. Nordau n'est pas 
un inconnu chez nous; il y a trouvé des lecteurs, en 
dehors des spécialistes qui poursuivent son genre 
d'études. Deux de ses ouvrages, C Homme criminel et 
r Homme de génie, traduits en français \ ont fait quel- 
que bruit dans ces dernières années. En dédiant sa 
Dégénérescence à leur auteur, M. Nordau n'a fait que 
reconnaître une dette. Il y trouvait, en effet, le plus 
récent modèle de la méthode qu'il applique lui-même 
et, sinon sa propre manière d'écrire, au moins sa 
façon de penser. 

Que vaut cette méthode? Elle me paraît juste le 
contraire de cet esprit scientifique, dont elle prétend 
être l'expression la plus haute, comme s'attaquant 
aux plus graves questions que soulève l'étude de 
l'être humain, celles qui traitent de la pensée et de 



1. Le premier par MM. Régnier et Bournet, en 1887; le second 
par M. Colonna d'Istria, en 1889. 



DÉGÉNÉRESCENCE? 321 

ses maladies. L'esprit scientifique, c'est, avant tout, 
l'esprit d'observation et de critique; il recueille des 
faits et les contrôle; il les classe d'après leurs carac- 
tères et, de ces caractères seuls, il tire des lois. Cette 
recherche des faits est son premier besoin et ce con- 
trôle sa première règle. Sans une quantité de faits 
analogues, il n'y a pas de matière scientifique et, 
sans authenticité dûment établie, cette matière est 
sans valeur. Quant aux classifications et aux lois, si 
elles partent nécessairement d'une hypothèse initiale, 
cette hypothèse ne prend corps et valeur, ne s'élève 
au rang de théorie, que si elle trouve sa justification 
dans les faits. Il n'y a pas de méthode plus sûre, 
mais à la condition d'être suivie dans toutes ses règles 
avec la dernière rigueur. 

Or, c'est la rigueur scientifique qui manque le plus 
dans les livres de M. Lombroso. Lorsqu'on les aborde 
après avoir pratiqué des ouvrages français ou alle- 
mands sur les mêmes matières, la première impres- 
sion est un grand étonnement, à constater que des 
titres semblables puissent désigner des œuvres aussi 
différentes. Parcourez les ouvrages généraux de 
MM. Bail ou Huchard sur les maladies mentales, ou 
telle étude sur un cas particulier, comme le livre du 
D»* Môbius sur la folie de J.-J. Rousseau, ou, tout 
uniment, les études d'un simple philosophe, comme 
M. Ribot, sur les maladies de la mémoire ou de la 
volonté — tous écrits avec la simplicité et le sérieux 
qui sont la vraie marque du style scientifique, — et 
ouvrez ensuite les traités de M. Lombroso : il vous 
semblera que vous quittez la science contemporaine 
pour remonter de deux siècles en arrière, au temps 

21 



322 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

des médecins de Molière. Je ne voudrais pas, avec 
une remarque dont le but est simplement d'établir 
une distinction qui importe à la science seule, déso- 
bliger les Italiens qui me feront Thonneur de me lire 
et, dans ce moment délicat, contribuer pour ma part 
à grossir leur dossier de gallophobie; d'autant plus 
qu'il va quelques jours, dans une lettre adressée au 
Figaro sur Taffaire d'Aigues-Mortes, M. Lombroso 
professait, à l'égard de notre pays, des sentiments 
très corrects. Mais enfin, je suis bien obligé de dire 
que cette manière antiscientifique d'écrire sur les 
sujets scientifiques n'est pas une exception en Italie. 
Le plus connu chez nous, avec M. Lombroso, des phy- 
siologistes italiens, M. le professeur Mantegazza, 
traite la science dans le même esprit. Sa Psychologie 
de Vamour et son Amour dans Vhumamté^ celui-ci tra- 
duit en français , sont de pur galimatias , où , si 
M. Lombroso relève de Molière, Gustave Flaubert 
aurait pu trouver quantité de perles pour Bouvarl et 
Pécuchet. 

C'est par son style, échauffé et redondant, que 
M. Mantegazza nous étonne; M. Lombroso écrit d'habi- 
tude de façon un peu plus unie, mais sa méthode, 
surtout dans Y Homme de génk^ célébré par M. Nordau 
comme la Bible de la matière, n'est pas moins sur- 
prenante en un tel sujet. Reprenant cette idée fort 
ancienne, qu'il n'y a pas de génie sans un mélange 
de folie, M. Lombroso enchérit et déclare que « les 
signes de la dégénérescence se rencontrent encore 
plus souvent chez les hommes de génie que chez les 
aliénés ». Là-dessus, il déplore d'avoir à remplir un 
triste devoir : « Il n'est pas de mission plus dou- 



DÉGÉNÉRESCENCE ? 323 

loureuse que d'avoir à déchirer, à déchiqueter 
même, avec les ciseaux de l'analyse, tous ces voiles 
délicats qui embellissent, en nous la dérobant, notre 
orgueilleuse médiocrité, et de ne pouvoir donner, en 
échange d'idoles si vénérées, que le sourire glacé du 
cynique! » M. Mantegazza a dû goûter cette phrase 
de début, mais, après ce sacrifice à la rhétorique 
nationale et professionnelle, M. Lombroso le prend 
d'un ton moins sublime et applique sa méthode sans 
autre souci que de prouver sa thèse par une énumé- 
ration abondante de caractères communs au génie et 
à la folie, et de faits démontrant ces caractères. 

Et voici comment il procède. Parmi les marques 
physiques de la dégénérescence sont la petitesse de 
la taille et la maigreur; or Horace, Philopœmen, 
Alexandre, Gibbon, Spinoza, Montaigne, Thiers, 
Louis Blanc et Albert le Grand étaient petits; d'autre 
part, Démosthène, Cicéron, Pascal, Napoléon et Vol- 
taire étaient maigres; donc la maigreur et la peti- 
tesse sont caractéristiques du génie aussi bien que de 
la dégénérescence. N'objectez pas à M. Lombroso 
que Marins, Guillaume le Conquérant, Mirabeau, 
Alexandre Dumas père et Renan — pour énumérer 
à sa façon — furent gros, gras et de haute ou suffi- 
sante taille : les caractères que ne lui fournissent pas 
ici la stature et l'embonpoint, il les trouvera dans 
d'autres particularités, physiques ou morales, comme 
la violence, la vanité, la mégalomanie, la bizarrerie 
et le goût du plaisir. 

Si ses classifications sont étonnantes, la manière 
dont elles sont obtenues l'est encore plus. Les menus 
faits, puérils, ridicules ou controuvés, qui traînent 



324 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

dans les bibliographies, ce que le commérage et le 
goût des petitesses a colligé ou imaginé à travers 
l'histoire des hommes célèbres, le produit net du 
genre où ont diversement brillé Plutarque, Suétone et 
Saint-Simon, le ténébreux butin des fureteurs de 
bibliothèques et des bavards d'antichambre , le 
résidu des Bouillet et des Larousse, les médisances 
de journaux, les calomnies d adversaires, tout ce que 
la crédulité et la méchanceté humaines ont pu 
inventer ou accueillir contre tout ce qui s'élève et 
dépasse, voilà le fonds sur lequel M. Lombroso 
établit son enquête scientifique. Il ne choisit ni ne 
contrôle ; il prend de toutes mains et fait sien tout ce 
qu'il amasse. 

Quant au plan du livre, aux divisions qui servent 
à classer tout cela, il est des plus simples. Il consiste 
à énumérer comme subdivisions de chapitres les 
divers phénomènes de la folie, depuis la faiblesse 
partielle d'intelligence jusqu'à la folie furieuse, et, 
sous ces rubriques, à aligner sans ordre, même chro- 
nologique, un certain nombre de noms propres et 
d'anecdotes. Vous y apprendrez que l'abbé Gratry et 
Foscolo furent des hommes de génie ; vous y verrez 
figurer au même titre Tibère, Bertillon(!) et Michel- 
Ange, tous trois gauchers; vous y apprendrez avec 
stupeur que « Lamennais dictait à seize ans les 
Paroles d'un croyant », et que « Mirabeau prêchait à 
trois ans » ; que « le vagabondage est fréquent chez 
les hommes de génie », à preuve Gautier, Musset — 
et M. Maxime Du Camp; que Luther était fou; que 
« Passanante, Lazzaretti, Drabicius(?), Fourrier et Fox» 
furent aussi des fous, mais « avec très peu ou point 



DÉGÉNÉRESCENCE? 325 

de génie » ; que Gay-Lussac et Davy étaient certai- 
nement détraqués, car, « après une de leurs décou- 
vertes, ils dansèrent en pantoufles dans leur cabinet » ; 
que Molière était « sujet à des accès d'épilepsie »; et 
quantité de révélations du même genre sur nos 
hommes célèbres, insoupçonnées en France et dont 
on devra dire désormais, non plus : « C'est de l'his- 
toire ! » mais : « C'est de la science ! » 

Conclusion : « Le génie est une psychose dégéné- 
rative du groupe épilep tique ». Et le livre hnit 
comme il a commencé, par un élan lyrique à la 
Mantegazza, comme si, naturellement peu styliste, 
mais patriote, M. Lombroso avait fait un efl'ort pour 
mettre la marque flamboyante de son pays sur la 
première et la dernière page de son livre. Il nous 
conseille donc de « ne point nous laisser trop éblouir 
par ces génies, qui au lieu de s'élever sur la gigan- 
tesque orbite des planètes, pourraient, étoiles filantes 
éperdues, s'abîmer dans l'écorce de la terre, au 
milieu des erreurs et des précipices ». 



On me permettra, au sortir de cette analyse, et 
comme dédommagement, de rappeler encore Molière. 
Lorsque l'infortuné Pourceaugnac est livré aux 
médecins chargés de constater sa folie, ces sinistres 
fantoches établissent leur diagnostic d'après une 
méthode que vous retrouverez exacte et complète, 
avec la majesté de l'in-octavo scientifique, dans le 
livre de M. Lombroso. Les médecins de Pourceau- 
gnac nous font rire et trembler, car, à certains 



326 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

moments, nous reconnaissons chez eux les procédés 
que nos aliénistes appliquent encore à qui tombe 
dans leurs mains redoutables. Comme les clients de 
M. Lombroso sont morts pour la plupart et que la 
majorité de ses lecteurs, n'ayant pas de génie, n'a 
rien à craindre de son enquête, je crois qu'elle ne 
fera qu'en rire. 

Mais voici qu'avec M. Nordau, il faut, semble-t-il, 
finir de rire et se remettre à trembler. 

Il ne rappelle plus, lui, la consultation grotesque 
de Pourceaugnac. Il est écrivain, et bon écrivain; on 
peut ne pas juger comme lui, mais il mérite d'être 
discuté sérieusement par la critique littéraire, car, 
où les savants italiens sont de pauvres stylistes, 
il réalise une œuvre de littérature qui sort du 
commun. 

Pourtant, il tient à la science, voire à la science 
italienne. J'ai déjà dit qu'il dédie son livre à M. Lom- 
broso et, modestement, se déclare son disciple. Il a 
le culte respectueux de la médecine en général, et de 
ce médecin en particulier. Au moment où nos jeunes 
lettrés se portent vers la rêverie et l'idéal, choses peu 
scientifiques, où ils accusent la science de « banque- 
route » et prétendent substituer le sentiment trop long- 
temps méconnu à la raison trop exaltée, M. Nordau 
atteste sa robuste confiance dans la raison et sa 
méfiance pour le sentiment. Il affirme que la science 
n'a manqué à aucune de ses promesses, que, si elle 
semble trompeuse, c'est qu'on lui demande ce qu'elle 
ne s'est jamais engagée à donner. Sa foi dans la 
science est fière, hautaine même. Appuyé sur elle, il 
prend en mépris ceux qui l'accusent, faute de l'avoir 



DÉGÉNÉRESCENCE ? 327 

comprise, et la renient, n'étant pas dignes d'elle. lia 
donc, sur le but, l'esprit et le culte de la science, des 
pages très justes et très belles. Quelles que soient les 
prétentions formulées au nom de la science, mais 
sans son aveu, si ambitieux et mensongers que 
soient tels programmes où elle n'a pas mis sa signa- 
ture authentique, la science, selon M. Nordau, n'a 
pas cessé d'être la reine du monde, de donner à 
l'activité humaine une règle et un but. Rêveurs et 
idéalistes peuvent la railler ou l'injurier; elle ne s'en 
inquiète guère, elle poursuit sans eux une œuvre où 
ils n'ont rien à voir. Les poètes et les romanciers, les 
stylistes et les symbolistes de ce temps grouillent et 
bruissent en vain : leur exemple et leur effort ne 
sauraient priver les laboratoires d'un savant, ni 
retarder une expérience. 

En défendant ainsi l'honneur de la science, en défi- 
nissant son rùle, M. Nordau est dans la justice et 
dans la vérité. Oui, mais la médecine est-elle une 
science? Question controversée. C'est un art, vous 
disent quelques-uns de ceux qui sont le plus qualifiés 
pour la définir. Et, en effet, les moyens dont elle se 
sert le plus volontiers ne sont pas toujours des 
moyens scientifiques; bien plus, une bonne part, la 
plus grande peut-être, de ses procédés, transitoires, 
relatifs et personnels, sont tout le contraire de la 
science permanente, absolue et universelle. Mettons 
qu'il y a dans la médecine une part de science, mais 
seulement une part, et non la plus grande. Le 
médecin est un homme d'esprit autant que de 
science, auquel il faut encore plus de sens que d'ac- 
quis, de tact que de méthode; il doit se résigner à 



3^28 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'aRT. 

parler souvent sans savoir, à prescrire sans être sûr, 
à tromper pour être utile, ce à quoi ne consentira 
jamais le pur savant. Il s'appuie tant qu'il peut sur 
les résultats de la science et il lui demande tout ce 
qu'elle est en état de donner, mais, si la science 
l'abandonne, il continue sans elle. 

La marche de la science est sûre et droite ; elle 
offre peu d'erreurs et de détours. La géométrie, la 
physique, la chimie, une fois en possession de leur 
méthode, n'ont guère dévié. Chaque génération de 
savants, dans l'ordre des sciences mathématiques ou 
naturelles, ajoute son œuvre à l'œuvre de la généra- 
tion précédente; il n'y a guère de travail perdu. Un 
principe une fois prouvé, les déductions suivent, 
fatales et immuables comme les lois de la nature, 
dont ce principe n'est qu'une formule partielle. En 
médecine, au contraire, chaque génération détruit ou 
modifie profondément l'œuvre de la génération précé- 
dente. De trente en trente ans, si l'anatomie, la phy- 
siologie et, en partie, la chirurgie s'accroissent de leurs 
acquisitions, la thérapeutique se renouvelle. Chaque 
siècle, respectant les savants du siècle précédent, se 
moque des médecins contemporains de ces mêmes 
savants. Et il a raison, car ces praticiens utiles ont 
voulu devancer la science et parler pour elle sans 
son aveu. C'est que le malade les y obligeait. Il ne 
veut pas attendre, lui, que la science ait vu clair 
dans sa maladie, pour être guéri, ou, tout au moins, 
soulagé. Avec lui, les bonnes et vaines paroles sont 
souvent aussi efficaces que les conquêtes de la 
science. Hypothèses, tâtonnements, prescriptions 
conjecturales, c'est encore les trois quarts de la 



DÉGÉNÉRESCENCE? 329 

médecine. Voilà pourquoi elle est un art avant d'être 
une science. 

C'est pourtant en sa faveur que M. Nordau réclame 
tous les droits de la science. Et pour quel genre de 
médecine? La plus obscure, la plus nécessairement 
vouée à l'arbitraire et à l'a peu près, celle des mala- 
dies mentales. Ici, l'observation s'applique à l'invi- 
sible et le remède matériel à ce que la main n'atteint 
pas. Spiritualistes ou matérialistes, tous les savants 
sont obligés de confesser que l'essence de la pensée 
leur échappe et que, pour l'expliquer, il faut avoir 
recours à l'hypothèse; or, si l'hypothèse est un 
moyen scientifique, elle n'est jamais une loi, c'est-à- 
dire un principe démontré par l'expérience et accepté 
par la raison. M. Nordau veut que l'aliéniste soit 
cru comme le mathématicien et le chimiste. Il 
n'admet pas que la réserve et l'ironie, sauvegardes 
de notre ignorance contre le pédantisme confiant, 
insultent à la majesté de la médecine aliéniste, fût- 
elle affublée de rhétorique grandiloquente, et plus 
panachée d'épithètes que le casque de Mangin n'agitait 
de plumets. Il ordonne de la croire, de la respecter, 
de la vénérer. Et cela, non seulement chez les spé- 
cialistes, mais chez les simples amateurs. Encore 
M. Mantegazza et M. Lombroso ont-ils fait leurs 
preuves et pris leurs grades; ils se présentent à nous 
avec l'estampille de ces vénérables Universités d'Italie 
où la science a écrit quelques-unes de ses plus nobles 
pages, si la comédie leur a emprunté quelques-uns 
de ses types les plus joyeux. Mais je ne sache pas 
que M. Nordau soit « un médecin de la médecine », 
comme dit Toinette. Parce qu'il a lu les libres de 



330 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

M. Lombroso, qu'il y a pris plaisir et pense y avoir 
trouvé profit, est-il donc nécessaire de le croire dans 
tout ce qu'il lui plaira d'affirmer dans ses livres, avec 
quelques titres d'ouvrantes spéciaux mis en note ? Ce 
serait un étrange abus de cette « autorité », qui 
domina jadis la connaissance humaine, mais que la 
science n'admet plus. 

D'autant que, pour nous autres Français, M. Nordau 
nous présente sa thèse de façon personnellement et, 
peut-être, intentionnellement désagréable. Emprun- 
tant à M. Lombroso sa théorie de la dégénérescence, 
c'est à nos dépens qu'il prétend en prouver la justesse. 
Il avait l'Italie, qui pouvait lui fournir quelques beaux 
cas de mégalomanie, jusque dans les conseils de son 
gouvernement; il avait la Russie, où le mysticisme, 
une des maladies auxquelles il en veut particulière- 
ment, ne manque pas; il avait l'Angleterre avec ses 
manies esthétiques; même l'Allemagne, son propre 
pays, où il aurait observé de près, sans dérangement, 
les diverses maladies littéraires qu'il énumère dans 
son livre. C'est à nous, pourtant, qu'il a donné la 
préférence. Ce qu'il pouvait étudier à loisir et en 
famille, il est venu le chercher en France, au prix 
de voyages, peut-être agréables, mais certainement 
rapides. Cette façon de servir la Triple Alliance n'a 
rien de scientifique. 



M. Nordau en veut à l'expression « fin de siècle »; 
aussi nous en veut-il de l'avoir créée. Sommes-nous 
donc si coupables d'avoir constaté que nous sommes 



DÉGÉNÉRESCENCE ? 331 

en 1894 et que, dans six ans, nous serons en 1900? 
« Seul, dit-il, le cerveau d'un enfant ou d'un sauvage 
a pu concevoir la grossière idée que le siècle est une 
sorte d'être vivant, né à la façon d'un animal ou 
d'un homme; qu'il parcourt toutes les phases de 
l'existence, enfance, jeunesse, âge mûr, puis vieiUit 
et dépérit peu à peu, pour mourir à l'expiration de 
la centième année, après avoir subi dans les derniers 
dix ans toutes les infirmités d'une pitoyable sénilité. » 
C'est là une vigoureuse critique d'une métaphore 
créée par un homme d'esprit et dont on abuse. Pour- 
tant cette métaphore renferme un fonds de vérité. Il 
est certain que, tous les cent ans, il se produit dans 
l'humanité un sentiment de lassitude et un désir de 
renouvellement. Voyez, par exemple, la fin des trois 
derniers siècles dans notre pays : on ne peut nier 
que, dans les vingt dernières années de chacun d'eux, 
se préparait quelque chose de nouveau et de consi- 
dérable. Visiblement, nous sommes en gésine de 
quelque chose comme cela. 

Ce quelque chose sera-t-il nécessairement une 
<( dégénérescence »? Oui, selon M. Nordau, qui voit 
de tous côtés, chez nous, les symptômes de ce mal 
redoutable. Et il énumère les principaux. 

D'abord, nous n'avons plus d'originalité : cabotins 
imitateurs, nous copions par snobisme, sans goût 
vrai, les modes d'autrefois. Nos costumes, nos habi- 
tations, notre mobilier, accusent une manie d'imita- 
tion niaise et de collection futile. Incapables d'ac- 
tion, nous sommes épris de rêverie creuse; nous 
donnons dans le mysticisme, forme arriérée du sen- 
timent religieux, « stigmate capital du dégénéré ». 



332 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Notre littérature, avec ses petites chapelles, est 
devenue une vaste entreprise de réclame mutuelle, 
de surenchère dans Tabsurde et d'appel à la curio- 
sité par le scandale. Nos peintres, atteints dafï'ec- 
tions de la rétine, se font une esthétique de leur inca- 
pacité physique à voir les choses comme elles sont. 
Aux Anglais nous prenons les aberrations antipictu- 
rales de leurs préraphaélites; aux Russes, le tols- 
toïsme; aux Allemands, le culte de Wagner. Nous 
n'avons plus de formes d'art ni de littérature qui ne 
soient gâtées dans leur essence par le mal du siècle. 
Ce mal, c'est la dégénérescence, sous ses deux formes 
principales, hystérie et neurasthénie. De cette dégé- 
nérescence, M. Nordau établit, en trois copieux cha- 
pitres, les symptômes, le diagnostic et Tétiologie. 
Pas une de ses constatations qui n'ait pour point de 
départ et pour but une notion de médecine aliéniste. 
Il croit à une maladie mentale, il la cherche d'après 
ses maîtres, il la trouve et il la décrit. 

Que la France ait perdu toute originahté, c'est 
ce qu'il est difficile d'admettre pour peu que l'on 
regarde à l'étranger. Non seulement notre littérature 
et notre art, mais nos modes, paraissent à nos voi- 
sins assez neuves pour être, aussitôt, copiées ou 
démarquées. Les théories qui ont cours dans les labo- 
ratoires et les cliniques du monde entier sont aux 
deux tiers françaises; le nom de Pasteur domine à 
cette heure la science universelle, et de très haut. 
En politique, demandez aux hommes d'État ce qu'ils 
pensent des idées françaises; qu'ils les adoptent ou 
les combattent, ils s'accordent à reconnaître d'où 
viennent les principes qui apportent partout leurs 



DÉGÉNÉRESCENCE? 333 

menaces ou leurs espérances. La victoire de TAUe- 
magne en 1870 n'a rien pu changer à cela et ce n'est 
pas elle qui détient rhégémonie morale du monde. 

M. Nordau blâme avec colère le goût de l'archéo- 
logie et de la collection. C'est que, fortement nourri 
de science, il n'est pas le moins du monde historien 
ni artiste. S'il l'était, il reconnaîtrait que le goût des 
choses anciennes et belles, suivi docilement par la 
foule moutonnière, est, chez les initiateurs, une 
forme de cette étude passionnée de l'histoire qui a 
rempli notre siècle et qui l'honore. Forme utile et 
neuve, qui distingue heureusement notre époque de 
celles qui l'ont précédée, qui a sauvé bien des trésors 
et partout répandu le sentiment et le respect du 
passé. Cette passion nous a empêchés, dit-on, de nous 
créer un art décoratif qui nous soit propre. Est-ce si 
sûr que cela? On ne constate l'existence d'un style 
que lorsqu'il a terminé son évolution ; peut-être le 
xx^' siècle trouvera-t-il que nous avons eu le notre. 

Nous sommes incapables d'action? En moins de 
dix ans nous avons relevé des ruines sous lesquelles 
d'autres pays seraient peut-être demeurés ensevelis. 
Mais, là-dessus, il n'y a pas à s'étendre, puisque 
M. Nordau n'insiste pas. 

Nous sommes atteints de mysticisme? M. Nordau 
prend sans doute pour une armée la petite troupe de 
nos néo-mystiques. En fait, ces croisés sont quelques 
douzaines. Les jeunes gens et les femmes qui donnent, 
s'ils les suivent, quelque force k ces courants de sen- 
sibilité, ne sont guère entraînés par celui-ci. On parle 
du mysticisme dans quelques salons, on en écrit dans 
quelques revues, et puis c'est tout. Ainsi le nouveau 



334 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

Sermon sur la Montagne n'est pas arrivé jusqu'à 
Foreille des foules. Au demeurant, si le mysticisme 
n'est qu'une forme inférieure du sentiment religieux, 
il ne saurait mourir qu'avec celui-ci. Or, tant que la 
science n'aura pas dit son dernier mot, et je crois 
bien qu'elle ne le dira jamais, tant qu'elle n'aura pas 
tout expliqué, l'homme se demandera toujours, avec 
une angoisse dont l'intensité est la mesure de sa 
noblesse morale, quel est le sens de la vie. Toujours 
il essaiera de répondre à l'éternelle question par une 
foi quelconque. La science de M. Nordau, si contiante 
qu'elle soit dans sa propre excellence, si ferme et si 
nette qu'elle paraisse dans l'expression de son dur 
positivisme, est un simple système de philosophie 
aristocratique. Il faut autre chose à l'humanité. Si le 
besoin d'idéal et l'aspiration vers l'au delà sont une 
maladie, elle n'est pas près de guérir. 

Notre littérature et notre art sont la proie des 
impuissants et des charlatans? M. Nordau, pendant 
son séjour à Paris, a trop lu de petites revues, trop 
fréquenté le café François P'" et les exhibitions de la 
Rose f Croix, pas assez les librairies, les théâtres et 
les expositions. Il faut arriver de Berlin ou de Vienne 
pour courir, sa valise aussitôt ouverte, à ces excentri- 
cités conçues pour les badauds, y voir la seule mani- 
festation d'une activité littéraire ou artistique et 
prendre au tragique ce que nous ne prenons pas au 
sérieux. 

Nous admirons les archaïsmes de la peinture an- 
glaise, le roman russe et la musique wagnérienne? 
Oui, quelques douzaines de convaincus et quelques 
centaines de snobs s'y pâment d'enthousiasme ou s'y 



DÉGÉNÉRESCENCE? 335 

ennuient pour leur plaisir, sans compter ceux qui 
ne regardent rien, ne lisent rien, n'écoutent rien et, 
pourtant, font grand bruit autour de toutes les nou- 
veautés. Mais ces engouements sont-ils particuliers 
à la France et n'avons-nous pas d'autres peintres, 
d'autres romanciers, voire d'autres musiciens que nos 
ruskinistes, nos tolstoïstes et nos wagnériens? 

Ainsi du reste. Une agitation de surface, un peu 
d'écume à la crête du flot ont fait croire à M. Nordau 
qu'il avait observé et jugé à fond les eff'ets et les 
causes de Tactivité française. De tout ce qui naît et 
meurt chez nous d'idées et de sentiments, il n'a vu 
et compris qu'une partie insignifiante. Persuadé a 
priori que nous étions malades, il a noté quelques 
symptômes épars, rangé des manifestations très 
diverses sous une seule rubrique et conclu du parti- 
culier au général. Ce défaut de méthode est commun 
chez les spécialistes; ils voient partout la maladie 
dont ils ont fait leur domaine. Il est encore plus 
grave et plus affirmatif chez les profanes qui se font 
une instruction scientifique avec un peu de lecture et 
beaucoup d'engouement. M. Nordau, littérateur de 
profession, a lu quelques livres de médecine aliéniste, 
et comme il arrive aux profanes en pareil cas, il a vu 
partout les maladies décrites dans ses livres. D'habi- 
tude, c'est à soi-même que l'on applique cette science 
improvisée et l'on se croit atteint de toutes ces mala- 
dies. Ce genre fâcheux d'illusion constitue même à 
lui seul une maladie nouvelle. M. Nordau n'a évité ce 
danger que pour tomber dans un autre. Ce sont les 
autres, ses confrères français qu'il a jugés malades. 
Critique, il a amalgamé ses procédés d'écrivain avec 



336 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

son acquis d'aliénisle improvisé. Dégénérescence est 
le produit de cet amalgame. 



A tenter un essai de ce genre, nous venons de voir 
que M. le professeur Lombroso a compromis sa 
médecine sans faire œuvre littéraire. Plus heureux, 
si M. Nordau n'est pas devenu médecin, il a gardé 
intact son talent de littérateur. C'est que ce talent est 
de premier ordre. 

M. Nordau pense et écrit avec une égale force et 
une égale netteté. Indépendant et courageux, il 
exprime ses opinions sans égards pour les idées 
reçues et les amours-propres en jeu. Il a souvent de 
rhumeur, mais c'est qu'il sent vivement et attache 
du prix aux choses; il est le contraire d'un sceptique 
ou dun dilettante. Il a la main dure et caractérise en 
termes énergiques ce qui lui paraît mauvais; il lui 
arrive de commencer sur un ton de belle colère et de 
finir par l'invective. Cela n'est point pour déplaire au 
lecteur et, lorsque l'auteur est dans le vrai, cela ne 
Tempèche pas d'avoir raison. La verve et la convic- 
tion sont un don littéraire et une qualité morale d'un 
trop grand prix pour diminuer la valeur ou l'action 
de ceux qui les possèdent, même au prix de quelque 
déclamation. Je ne me plains pas, pour ma part, 
lorsque M. Nordau frappe comme un sourd sur ce 
qu'il n'aime pas. Je lui sais gré de dire des choses 
vraies, que d'autres ne savent pas ou n'osent pas dire, 
et qu'il est bon, qu'il est nécessaire de proclamer. 
Les pages excellentes sont nombreuses dans son livre. 



DÉGÉNÉRESCENCE? 337 

Il suffit, le plus souvent, pour les trouver d'une 
entière justice, d'oublier son titre et sa thèse médi- 
cale, de biffer par la pensée les formules d'aliéniste 
qu'il ramène à chaque instant. Ainsi réduit à son rôle 
de critique littéraire, M.Nordau se trouve avoir écrit, 
sur quelques exceptions de la littérature et de Fart, 
un des meilleurs livres critiques de ce temps-ci, un 
des plus vigoureux, des plus intéressants et des plus 
utiles. 

Voulez-vous quelques échantillons de sa manière? 
Une dizaine de jeunes gens, dévorés d'ambition et 
d'envie, se forment en cénacle, invectivent tout ce qui 
a mérité quelque succès et quelque renom, et s'exal- 
tent mutuellement, jusqu'à ce que l'un d'eux, plus 
bruyant et plus audacieux que les autres, se soit fait 
une manière de réputation, auquel cas les autres le 
renient et le déchirent. Les badauds les trouvent 
volontiers « très forts » et une part de la critique, 
indifférente au fond des choses ou désireuse pour 
elle-même d'un succès du même genre, leur fait de 
la réclame. M. Nordau, lui, leur dit leur fait en quel- 
ques phrases cinglantes. Il estime que « en dépit de 
maints caquetages obscurs et de tentatives de mys- 
tification », il n'y a chez eux « aucuns principes artis- 
tiques communs, aucune vue esthétique claire », 
mais, simplement, qu'ils poursuivent « un but inavoué 
quoique facile à reconnaître, celui de faire du bruit 
dans le monde, d'attirer par l'étrangeté l'attention 
sur soi, et de parvenir de cette façon à la gloire et à 
la jouissance, à la satisfaction de tous les appétits et 
de toutes les vanités dont était remplie jusqu'au bord 
l'âme dévorée d'envie de ces flibustiers du succès ». 

22 



338 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

M. Nordau ne craint pas d'appeler les gens parleur 
nom; voyez son étude sur la vogue de M. Verlaine; 
ou sur M. Mœterlink, qui fut chez nous une manière 
de grand homme pendant quelques mois. Celui-ci 
n'est pour M. Nordau qu'un « pasticheur débile d'es- 
prit », et voici ce qu'il pense de sa poétique : « Que 
Ton s'imagine un enfant à l'âge où il est juste en état 
de suivre la conversation des grandes personnes, 
devant lequel on aurait joué ou lu Bamlet, le Roi 
Lear^ Macbeth, Roméo et Juliette^ Richard II, et qui, 
retourné dans la chambre de ses petits frères et 
sœurs, leur raconterait à sa façon ce qu'il a entendu. 
On aura alors une idée juste de la Princesse M aleine. » 
Voilà pour un individu; voici pour un défaut natio- 
nal : « Le positivisme lucide de l'Anglais réclame 
des indications exactes, des mesures, des chiffres. 
Qu'on lui livre tout cela, il est content et ne critique 
pas les points de départ. L'Anglais accepte un délire 
lorsque celui-ci se présente avec des notes au bas des 
pages, et il est conquis par un radotage accompagné 
de tableaux statistiques. » Ceci est écrit à propos de 
l'esthéticien Ruskin, qui « possède au plus haut degré 
cette particularité anglaise de l'exact dans l'absurde, 
des mesures et des nombres dans le délire de la 
fièvre ». 

Dans l'ordre des questions générales, lisez les pages 
sur les illusions des encyclopédistes au siècle dernier, 
sur les limites de la science, sur l'évolution du roman- 
tisme, sur le préraphaélisme anglais, sur le but de la 
peinture, surtout la discussion de l'œuvre de Wagner; 
alors vous oubUerez vite l'admirateur du professeur 
Lombroso et vous reconnaîtrez un métaphysicien, un 



DÉGÉNÉRESCENCE ? 339 

critique, un écrivain de race, un original et puis- 
sant esprit. 

Le volume que M. Dietrich vient de traduire n'est 
que le premier des deux qui composent Touvrage 
allemand. Le second {Égotisme, Réalisme^ le Ving- 
tième Siècle) doit paraître bientôt. Il permettra sans 
doute de préciser certaines notions qui, posées dans 
ce livre de littérature à moitié médicale, intéressent 
la notion même de la littérature. Dans quelle mesure 
la science et la littérature, pour s'élargir et se for- 
tifier, et sans cesser d'être elles-mêmes, peuvent-elles 
se pénétrer mutuellement, se nourrir Tune l'autre? 
Pour la philosophie, en particulier, que doit-elle 
retenir pour elle-même? que doit-elle céder à la 
physiologie, partant à la médecine? Que doit-elle leur 
emprunter? Où en est aujourd'hui la question que 
discutèrent jadis le matérialiste Broussais et le spiri- 
tualiste Jouffroy? Si j'ai montré les excès, les insuffi- 
sances et les injustices de la méthode mi-partie litté- 
raire et scientifique, employée par M. Nordau, je ne 
méconnais, en principe, ni la légitimité ni même la 
nécessité de cette méthode en bien des questions : le 
tout est de savoir si elle est constituée, c'est-à-dire si 
elle a la notion nette de ses moyens et de son but. 
Je crois que oui, mais chez d'autres que M. Nordau, 
et surtout que MM. Lombroso et Mantegazza. 

Pour m'en tenir èi M. Nordau, prophète de malheur, 
Jérémie de l'aliénisme, sa condamnation de notre 
<( fin de siècle » me rappelait souvent un arrêt de 
même genre, porté avec la même assurance sur une 
époque assez difïérente de la nôtre : « Nous sommes 
arrivés à la lie de tous les siècles ». Cette ligne était 



340 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

tracée en 1664, au moment où commençait la période 
qui a valu à Louis XIV le nom de grand et au siècle 
entier celui de siècle de Louis XIV. Et l'auteur? C'était 
un médecin, fort savant, du reste, et homme de beau- 
coup d'esprit, le docteur Gui Patin. Un rapprochement 
avec un tel ancêtre en divination, presque un con- 
frère, ne saurait déplaire à M. Xordau. 

15 janvier 1894. 



P. -S. — En écrivant l'étude précédente, je ne con- 
naissais de M. Nordau que le livre dont je rendais 
compte. Cette étude m'a valu d'obligeantes commu- 
nications qui me permettent de rectifier deux erreurs. 

J'avais tort de mettre en doute le droit de M. Nordau 
à parler médecine : il est médecin et il exerce son 
art à Paris depuis plusieurs années. Je le croyais 
Allemand, et il est Hongrois. 

Ainsi, M. Nordau n'a pas établi son enquête de 
façon superficielle et rapide; il a eu le loisir de nous 
étudier à fond; sa sévérité pour les mœurs, la litté- 
rature et l'art de la France est sans rapport avec sa 
nationalité; elle résulte simplement d'une doctrine 
et d'un tour d'esprit. Mais si la cause change, le 
résultat reste le même et je dois maintenir contre ses 
jugements les réserves que j'ai tirées des faits. 

En appliquant les données de la médecine à la 
critique littéraire et artistique, M. Nordau n'est pas 
un amateur sans titres scientifiques; il a toute l'auto- 
rité que peuvent donner les diplômes régulièrement 
obtenus. Mais, ici encore, ma remarque subsiste, et 
je ne vois rien à changer au fond des choses. Esprit 



DÉGÉNÉRESCENCE? 341 

plus vigoureux et plus net que M. Lombrosol — en qui, 
médecin lui-môme, il est encore moins excusable de 
voir un maître — , surtout écrivain d'une tout autre 
portée, il évite le galimatias et les puérilités, mais il 
ne justifie pas davantage la prétention de subor- 
donner la critique à Taliénisme. Il se trompe avec 
plus de sens et d'information littéraire, mais il 
arrive à des conclusions encore plus inacceptables, 
car son mérite d'écrivain, en les rendant parfois 
spécieuses, oblige à les examiner de plus près, et 
j'estime plus que jamais qu'elles ne résistent pas à 
Texamen. 

J'avais cherché inutilement trois autres ouvrages 
de M. Nordau, portés sur les catalogues de librairie, 
le Mal du siècle et la Comédie du sentiment, romans, 
et les Mensonges conventionnels de notre civilisation^ 
étude de philosophie sociale. Je viens de les lire. Des 
deux premiers, j'ai à dire simplement que M. Nordau, 
nature de polémiste et de logicien, me semble mal 
à l'aise dans la fiction. Sa vigueur s'y tourne en 
lourdeur, et il imagine avec moins d'aisance qu'il ne 
discute. 

Au reste, les idées qui commandent ces deux 
romans tiennent étroitement à la philosophie copieu- 
sement exposée dans les Mensonges conventionnels 
de notre civilisation. Ici, M. Nordau étudie suc- 
cessivement toutes les variétés de mensonges — 
religieux, monarchique, aristocratique, politique, 
économique, matrimonial, plus « divers petits men- 
songes » — sur lesquels repose, à son avis, l'institu- 
tion sociale, telle que nous la subissons aujourd'hui. 
Il part de cette idée, trop juste, qu'à l'heure actuelle 



342 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

un profond mécontentement règne dans tout le monde 
civilisé. « C'est, dit-il, la note caractéristique de 
notre époque, comme la joie naïve de Fexistence est 
celle de l'antiquité classique, et la dévotion celle des 
premiers siècles du moyen âge. » Ce mécontente- 
ment, il en voit la cause dans la contradiction qui 
existe entre les vieilles formes de la civilisation, deve- 
nues autant de mensonges et de moyens d'exploita- 
tion du grand nombre par quelques privilégiés, et les 
droits d'une humanité plus éclairée, qui aspire à la 
justice par la vérité, c'est-à-dire par la science. Il 
espère fermement que ce malaise se dissipera et son 
livre se termine par un cri d'espérance. Lorsque la 
solidarité humaine, réalisée par la justice et la 
science, sera devenue l'unique source « de toute 
morale et de toutes les institutions », alors, dit-il, 
« l'humanité, qui aujourd'hui est une idée abstraite, 
sera un fait ». Il conclut : « Heureuses les généra- 
tions futures! Caressées par l'air pur de l'avenir et 
baignées de rayons lumineux, il leur sera donné de 
vivre au sein de cette union fraternelle, sincères, 
instruites, libres et bonnes! » 

On voit que les idées de M. Nordau ne diffèrent 
pas sensiblement de celles qui, formulées dans la 
seconde moitié du xviii^ siècle, arrivèrent par la 
Révolution française à se réaliser en partie. Il ne dit 
pas assez quelle est leur origine et leur patrie ; surtout, 
il est trop porté à voir l'œuvre-propre du xix^ siècle 
dans un travail de reconstitution sociale qui a com- 
mencé avant lui et qu'il se borne à continuer. C'est 
moins la science, moyen de notre temps, que la 
raison, moyen du siècle dernier, qui a dégagé les 



DÉGÉNÉRESCENCE? 343 

principes de la Révolution. En outre, M. Nordau con- 
tinue en l'aggravant cette erreur des philosophes du 
XVIII'' siècle, de Rousseau surtout, qui consiste à 
compter sur la bonté originelle de la nature humaine 
pour réaliser la justice. Il croit qu'il est possible à 
rhomme d'arriver au bonheur; et c'est encore une 
erreur. Il méconnaît nombre d'instincts inhérents 
à la nature humaine et que la civilisation ne par- 
viendra jamais à détruire tout à fait, comme le 
besoin du merveilleux et la loi de la guerre. Il nie 
des vérités historiques, comme la supériorité morale 
de la monogamie sur la polygamie. Il estime que 
l'inégalité des biens disparaîtra, sans dire comment 
disparaîtra aussi celle des intelligences et des forces. 
Il veut la solidarité et, très souvent, la suite logique 
de ses idées, c'est l'individualisme. Il n'admet pas 
l'autorité conventionnelle et, le plus souvent, l'autorité 
ne peut reposer que sur une convention. Enfin il traite 
toujours par l'absolu des questions qui sont, par 
excellence, le domaine du relatif. 

Voilà pour le fond. Quant à la forme, c'est le talent 
propre à M. Nordau. C'est aussi la violence, la bru- 
talité, les gros mots, les couleurs crues, la grosse 
déclamation qui s'étalent dans le premier volume de 
Dégénérescence. 

Du second volume de ce dernier ouvrage, je dirai 
simplement qu'il complète bien le premier et aussi 
qu'il étend aux pays étrangers une enquête jusqu'ici 
appliquée de façon trop exclusive à la France. Avec les 
égotistes, les parnassiens et les diaboliques, les déca- 
dents et les esthètes, M. Zola et son école, M. Nordau 
étudie l'ibsénisme, l'œuvre de Fr. Nietzsche et les 



344 NOUVELLES ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d'aRT. 

pasticheurs « jeunes allemands ». Le livre se termine 
par une vue sur le xx^ siècle, avec « pronostic » et 
« traitement » des maladies que le xix^ va lui léguer. 
Les remèdes de M.Nordau, ce sont la raison opposée 
au charlatanisme et la santé de Fesprit aux diverses 
formes de la folie littéraire et artistique. Si sa raison 
était moins impérieuse et s'il donnait une forme 
moins médicale à ses conseils pour guérir la littéra- 
ture et Fart, il n'y aurait qu'à accepter. ses conclusions 
finales, réserves faites sur nombre d'affirmations 
qu'il prodigue chemin faisant et aussi sur les « vices 
unis à l'humaine nature », que le xx^ siècle ne sup- 
primera pas. Sans parler de la civilisation, le rùle de 
la critique, dans l'avenir comme dans le passé, est de 
combattre les effets de ces « vices », pour les res- 
treindre; mais, comme ces vices sont originels et 
nécessaires, ils ne disparaîtraient qu'avec la nature 
et la vie. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

I. — L'art français avant Louis XIV i 

IL — La vieille Sorbonne 19 

IIL — A propos de Bérénice 37 

IV. — Lamartine. — Milly et Saint-Point 61 

V. — .I.-J. Weiss 91 

VI. — H. Taine 119 

VIL — M. Emile Zola 135 

VIII. — M. Jules Lemaître 151 

IX. — A propos des Salons 167 

X. — Un nouveau « Retour des Cendres » 185 

XL — L'Exposition de Meissonier. — Meissonier et la 

décoration du Panthéon 203 

XII. — M. E. Frémiet 231 

XIII. — Au pays d'Hamlet. — La France et le Danemark.. 269 

XIV. — Ibsen et l'ibsénisme 301 

XV. — Dégénérescence? 319 



Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. 



v^ 



GETTY RESEARCH INSTITUTE 



il, 
3 3125 00990 5130