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Full text of "Revue critique d'histoire et de littérature"

REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



TRENTE-QUATRIEME ANNEE 

II 

Nouvelle série. — Tome L 



ANNEE 1900 



TABLE DU DEUXIÈME SEMESTRE 



TABLE ALPHABETIQUE 

pages 

Abou'l Ala, Letties, p. Margoliouth (Carra de Vaux) .... 451 

Al-Mostatraf, trad. Rat (Carra de Vaux) 368 

Andler, Le prince de Bismarck (G. Pariset) 400 

Antonin (Le mur d') 409 

Aretin (!'), Le pronostic de i534, p. Luzio, (H. Hauvette) . 286 

Aristote, Poétique p. Hatzfeld, et M. Dufour, (My) 3 

Arndt (P.), Monuments Brunn-Bruckmann, livraison loi 

(H. Lechat) 323 

AssERETO, Gênes et la Corse (abbé Letteron) 410 

AuBRY, La musicologie médiévale (J. Combarieu) 420 

Babelon, Guide illustré du cabinet des médailles et des an- 
tiques de la Bibliothèque nationale (R, Cagnat) 146 

Bacchylide, 2* éd. p. Blass (My) 178 

Bainville, Louis II de Bavière (L, Roustan) i5i 

Balzani, Les Chroniques italiennes du moyen âge (R.) ... 413 

Bardot, La. question des villes impériales d'Alsace (R.). . . 72 
Barré, La géographie militaire et les nouvelles méthodes 

géographiques (B. A.) 358 

Barroux, Les sources de l'état civil parisien (G. P.) 25i 

Barth (Hans), Guide des cabarets d'Italie (Ch. Dejob). ... 157 

Baston, Mémoires p. Loth et Verger, (A. Gazier) 479 

Bauch, Mélanchton et l'Université de Wittemberg(R.) . . . 249 
Beaumont (G. de). Paroles d'un vivant, préface de Naville 

(E.) ; 339 

Bellaigue, Impressions musicales et littéraires (J. Combarieu) 423 

Benoist (Ch.) Le prince de Bismarck (G. Pariset) 400 

Benrath, Julia Gonzaga (H. Hauvette) 289 

Bentzon, Femmes d'Amérique (J. Lecoq) 356 

Bérard, L'Angleterre et l'impérialisme (E. d'Eichthal) ... 94 



«.f TABLE DES MATIERES 

pages 

Bernardin, Hommes et mœurs au XVI 1= siècle (R. Rosières). 1 1 3 
Bertha ;A. de), Magyarseï Roumains devant l'histoire (B. A.). 287 
Bertrand (L.)- Bibliothèque sulpicienne ou Histoire litté- 
raire de la compagnie de Jésus (J.) 462 

Bertrin, La sincérité religieuse de Chateaubriand l'R. Rosières) 54 

Betz, La littérature comparée (F. Baldensperger) 91 

Bibliothèques et bibliographies critiques (A. Rebelliau). . . 36 

BiGONi, Une carte de i325 (Ch. D.) 248 

BiscHOFFSHAisEN, Lc papc Alcxandrc VHI et la cour de 

Vienne (R.l 7^ 

Bismarck 40o 

BissiNG, Les bijoux de la reine Ahhotpou, I (G. Maspero) . 341 

Blayde, Adversaria critica in Sophoclem (A. Martin) .... 43o 
Blaze de Bury, Les romanciers anglais contemporains 

(J . Lecoq) 4^0 

Blok, Histoire des Pays-Bas, H (R.) 69 

Bonnet et Gâche, Stylistique latine (P. L.) 447 

Bonneval (général de), Mémoires anecdotiques (A. G.). . . . 440 

BoppE (A.), Le colonel Nicole Papas Oglou (A. G.) 2o5 

Boppe (P.), La Groatie militaire 1809-1813 (A. G.) 2o5 

Bolché-Leclercq, Leçons d'histoire grecque (P. Guiraud) . ici 

Boulanger (J.), Glemangis et Jacques de Nouvion (A. G.) . 477 

BoiRDEAL-, Le grand Frédéric, I (De Grue) 148 

Brandl, La Renaissance à Florence et à Rome (H. H.) . . . 238 

Breymann, Bibliographie phonétique (V. H.) 78 

Browne, Manuscrits musulmans de Cambridge (B. M.). . 449 

Brtgmann, Grammaire grecque (My) 83 

Brin (Félix), Bucy-le-Long (A. G.) 258 

Bri-n (Pierre), Henry Beyle-Stendhal (G. Stryienski) .... 55 

— (A. G.). 262 

Brtn-Durand, Dictionnaire biographique et biblio-iconogra- 

phique de la Drôme I (A. G.) 193 

Gabanès, Le cabinet secret de l'histoire (A. G.) 3i5 

Cantarelli, Mélanges (J. T.) 447 

Gantor, Conférences sur l'histoire des mathématiques, H, 2 

(P Tannery) 191 

Gapps, Les vainqueurs des Lénéennes. (A. M.) 485 

Garamelli (L.), Pensées choisies de Leopardi (H. H.). ... 175 

Gartellieri (Alex.), Philippe-Auguste, I, 3 (N. Jorga). ... 167 

Gauchie et Bayot, Les chroniques brabançonnes (R.). ... 5 18 
Ceci, Les trois collèges royaux de jeunes filles de Naples 

(Ch. Dejob) 383 

Chamberlain, L'écriture japonaise (M. Courant) 161 

Ghi';lard, La civilisation française dans le développement de 

l'Allemagne (R.) 227 



TABLE DES MATIERES Vif 

pagcf 

Chevalier (U.), Le saint Suaire de Lirey-Chambéry. — 

Turin (F, de Mély) 5o5 

Claassen, Le paysan suisse au temps de Zwingli (R.) 235 

Clark, Variantes des discours de Cicéron (E, T.) 487 

Classen-Steup, Le IV^ livre de Thucydide (Am, Hauvette) . 499 
Clausewitz, Les campagnes de i8i3 et de 1814, trad, Tho- 

MANN (A. C.) 2 50 

Clément, Henri Estienne et son œuvre française (E. Bour- 

ciez) i33 

Comeau, Souvenirs des guerres d'Allemagne (A. C.) 291 

Conford, La composition anglaise (F. Lecoq) ' 467 

CossA, Histoire des doctrines économiques (P. G.) 94 

Courant, Grammaire japonaise (A. M.) 174 

— Catalogue des livres chinois, coréens et japonais de la 
Bibliothèque nationale (Ed. Chavannes) 343 

Croenert, Dion Cassius (My) 8 

CuRcio, Les œuvres de rhétorique de Cicéron (P. L.). . . . 389 

— Gratius et Nemesianus (P. L.) 486 

CuRSCHMANN, Lcs disettes au moyen âge (R.) 459 

Damé, Histoire de la Roumanie contemporaine (N. Jorga). 172 
Dareste, HAUssouLLiER,Th. Reinach, Inscriptions juridiques 

grecques, II, i (p. Guiraud) 82 

Darricarrère, La langue basque et les idiomes aryens 

(Julien Viason) 5 12 

Dedem de Gelder, Mémoires (A. C.) 244 

Deeney, Les croyances des Gaels d'Irlande (Léon Pineau) . . 171 

Delbruck, Syntaxe, III (V. Henry) 119 

Deniker, Races et peuples de la terre (S. R.) 472 

Deschamps, La vie et les livres, V (S. R.) 355 

Des Marez, La propriété foncière dans les villes du moyen 

âge et spécialement en Flandre (R.) 5 18 

— La lettre de foire au xiii« siècle (L. -H. L.) 519 

— Les seings manuels des scribes yprois (L. -H. L.) 'j'j 

DiETER, Morphologie des dialectes germaniques (V. Henry). 345 
DiTTENBERGER, Recueil d'inscriptions grecques, II, 2* éd. 

(B. Haussoullier) 21 

DoNioL, Serfs et vilains au moyen âge (Frantz-Funck Bren- 

tano) 147 

Douglas (Fr.) Fra Angelico (S. Reinach) 398 

Driault, Les problèmes politiques et sociaux à la fin du 

xix* siècle (E. d'Eichthal) 206 

Drumann, Histoire de Rome, 2« éd. (P. G.) 87 

Du Bled, La société française du xvi« au xx= siècle (R. Ro- 
sières) 348 

Eckel, Charles le Simple (Robert Parisot) I25 



pages 



Vlil TABLE DES MATIERES 

El-Djahiz, le Livre des Beautés, p. Van Vloten, (A. Barbier 

de Meynard) 274 

Engel (Ch.), L'(3cole latine de Strasbourg (R.) 89 

Engelmann, Études archéologiques sur les tragiques (S. Rei- 

nach) 109 

Eschyle, Euménides, p. Blaydes (A.Martin) 43o 

EuRiNGER, Le Cantique des cantiques chez les Abyssiniens 

(A. L.) , 141 

Euripide, Hippolyte et Oresie, p. Wecklein (A. Martin). . 453 
Expert, Les maîtres musiciens de la Renaissance française 

(J. Combarieu) 421 

Eznik, Contre les sectes, trad. Schmid (A. Meillet) 374 

Faguet, Histoire de la littérature française (H. de Curzon) . 57 

Fechner, Nanna ou la vie de l'âme des plantes (Ch. J.) . . 443 
Fehr, Les éléments formels dans les vieilles ballades anglaises 

(Ch. Bastide) 99 

Feret, La faculté de théologie de Paris et ses docteurs les 

plus célèbres L (R.) -. 378 

— Lettre à M. R. et réponse de M. R 5 16 

Finlande (Ouvrages concernant les droits de la) — Jules 

Legras 442 

Flamini, Dante (H. H.) 174 

— Girolamo Ramussio (H. Hauvette) 201 

Florenz, Le Nihongi (M. Courant) i63 

FoNCK, Le flore biblique (Ch. J.) 327 

Fouillée, La France au point de vue moral (E. d'Eichthal) 268 

Frantsen, L'Evangeliaire de Reims (L. R.) 3o3 

Fredericq, Corpus de l'Inquisition néerlandaise, IV (R.) . . 458 

Friedlaender, Le Mahavrata (V. Henry) 143 

Frocard et Painvin, La guerre au Transvaal, l'offensive des 

Boërs ( A. C.) 2o5 

Flrtwaengler, Les gemmes antiques (S. Reinach) 102 

Gabotto, La commune à Cuneo (J. Brissaud) 255 

Gardini-Rimbaier, Voyage aux Etats-Unis (L. Rouslan.). . 383 

Garofalo, Etudes sur l'Espagne romaine fJ. Toutain) .... 486 

— Sybaris et Thurium (S. Reinach) i 

Geiger (L), Annuaire de Gœthe, XXI ( A. C.) 263 

Gentil, Traduction des Géorgiques de Virgile (E. T.). . . . 487 

GiRAUD, Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence (A. Molinier). 32 
GoDEFRov, La lettre P du Complément du Dictionnaire de 

l'ancienne langue française, 94-96 (A. Delboulle) 35 i 

GoNSE, Les chefs-d'œuvre des musées de France, la peinture 

(H. de Curzon) 482 

Gorgias, p. Steuder (A. M.) 485 

GossET, Les brûlements de papiers à Reims (A. C.) 175 



TABLE DES MATIERES IX 

pages 

Gower, Œuvres françaises, p. C. Macaulay ( A. Jeanroy) . . i85 

Gradenwitz, La papyrologie, I. (My) i8o 

Grunwedel, Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mon- 
golie (Sylvain Lévi) 471 

GuiLLOis, Les bibliothèques particulières de Napoléon (A C.) 25o 

Hagen, Le Gral (F. Piquet) . 411 

Harnack (F.) L'essence du christianisme (A. B.) 5o2 

Harrisse, Découverte et évolution cartographique de Terre- 
Neuve (A. C.) 427 

Hastings, Dictionnaire biblique (A. Loisy) 390 

Hauser, Etudes d'économie coloniale, L Les colonies alle- 
mandes impériales et spontanées 'ï3g 

Heinze, La saisie des paquebots-poste allemands par les 

Anglais (L. Roustan) 285 

Helbig, Etrennes offertes par ses amis (S. Reinach) 21 3 

Henry (V.), Lexique étymologique des termes les plus usuels 

du breton moderne (E. Ernault) 218 

Herbst, Notes sur le lirre VII de Thucydide (Am. Hauvette) 499 

HocK, Les légendes des vampires (V. Henry) 429 

HoeuFFT (Concours) 447 

HoLDER, Dictionnaire vieux-celtique, 12 (G. Dottin) 197 

HoLziNGER, l'Exode (A. Loisy) 370 

Hongrie, publications diverses (J. K.) 17 

HoRRic DE Beaucaire, lustructious aux envoyés français en 

Savoie-Sardaigne (G. P.) 25o 

HoRVATH, Kardos et Endroedi, Histoire de la littérature hon- 
groise (Z.) 80 

HouTiN, Dom Couturier (M. D.) 403 

Hubert (H.), et Mauss, Le sacrifice (S. Reinach) 2 

HuEHN, Les citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau 

Testament (A. L. j 141 

Inama-Sternegg, Histoire économique de l'Allemagne pen- 
dant les derniers siècles du moyen âge, I, (R.) 224 

IvE, Les dialectes romans de l'Istrie (A. Thomas) 416 

Izzet Fl'ad-Pacha, Les occasions perdues, la campagne turco- 

russe de 1877-1878 (A. C.) 317 

Jahn (Albert) 3o3 

Janosi, Histoire de l'esthétique, I, (J. Kont) i5o 

JoANNE, Dictionnaire géographique de la France (H. de C). 79 

JossET, A travers nos colonies (B. A.) 116 

JovY, Tissard et Aléandre (H. Hauvette) 200 

Kahn, Les Juifs de Paris pendant la Révolution (A. G.) . . . 509 

Kaluza, Grammaire historique de l'anglais (V. Henry) ... 11 

Kattenbusch, Le symbole apostolique (A. L.) 474 

Kavirohosyam, p, Heller (V. Henry) 273 



X TABLE DFS MATIERES 

page» 

Kevser, Thomasiusetle pictisme L. Roustan) 304 

KiNG (Bolton), Histoire de l'unité italienne (E. Denis ... ,i53 

Kiiàbel Mahasin, p. Schwally, I, (A. Barbier de Meynard). 274 

Knoke, Réponse à M. Schuchard (J. Toutain) 427 

KoECHLiN et Marqiet de Vasselot, La sculpture à Troyes et 

dans la Champagne méridionale (Emile Mâle) 187 

KoNiG, Les tissages saxons sous l'Empire (B. Auerbach) . . 3oi 
KouMANOUDis, Dictionnaire des néologismes grecs (Michel 

3ré3l) 5oo 

Kron, La méthode Gouin (L. R.) i38 

Krimbacher, Nouvelles éludes sur Romanos(My) 145 

KuKLLA, Tatian (A. L.) 3o2 

KusciNSKi,LesdéputésàrAssembléelégislativede 1791 (A. G.) 281 
Lacave La Plagne Barris, Gartulaires du chapitre de Sainte- 
Marie d'Auch (L. H. Labande) 456 

Lacour (L.), Les origines du féminisine contemporain, 
Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, Rose La- 
combe (A. G.) 3i3 

La Ferronnays, En émigration, p. Gosta de Beauregard 

(A.G.) . . .' 259 

La Mantia, Goutumes des villes de Sicile (J. Brissaud) ... i32 
Lamarzelle (G. de), La crise universitaire d'après l'enquête 

delà Ghambre des députés (S. R.) 16 

La Mazelière (de), La peinture allemande au xix« siècle 

(H. de G.) 284 

LANGLOisfGh. V.i, J. Petit, Gavrilovitch, Maury etTeodoru, 
Essai de restitution des plus anciens mémoriaux de la 

Ghambre des comptes de Paris (L. H. Labande) 169 

Langlois (Gh.V.), Laquestionde l'enseignement secondaire 

en France et à l'étranger (S. Reinach) 39 

Langmesser, Sarasin (A. G.) 439 

Lanore, La construction de la façade de la cathédrale de 

Ghartres (Emile Maie) i3o 

Lattes, Le droit coutumier lombard (J . Brissaud) 253 

Lavisse, Histoire de France, I (G. Lacour-Gayet) 376 

Lebeden, Russes et Anglais en Asie centrale (B. A.) 286 

Lebey, Laurent de Médicis dit le Magnifique (H. Hauvette) . 290 

Lechner, L'Engadine (L. Roustan) . 248 

Lefèvre, La Grèce antique (My) 497 

Lkgouis, Ghaucer et les deux Prologues des Femmes exem- 
plaires (J. Lecoq) 467 

Lenôtre, Paris révolutionnaire (A. G.) 283 

Le Palenc et Dognon, Lezat, sacoutume, son consulat (Frantz 

Funck-Breiitano) 433 

Lex, Souvenirs du général Thiard (A. G.) 440 



TABLE DES MATIERES XI 

pages 

LiDZBARSKi, Ephemeris sémitique (J.-B. Chabot) 322 

LiNDMEYR, Le vocabulaire de Luther, d'Emser et d'Eck (F, 

Piquet) 232 

Lipps, Comique et humour (F. Baldensperger) 90 

Louis, Giordano Bruno (H. H.) 174 

LucHAiRE, Etudes sur quelques manuscrits de Rome et de 

Paris (H.-L. Labande) 476 

Lucien, p, Sommerbrodt, III (My) 85 

LuLOFs, Antisthene (A. M.) 485 

Mac-Coll, Le sultan et les grandes puissances (B. A.) . . . . 319 

Maguire, Géographie militaire (B. A.) 139 

Maïstre, Giry 468 

Manuel, Œuvres complètes (F. H.) 78 

Marchand (J.), L'Université d'Avignon aux xvii« et xviii« 

siècles (L.-H. L) 199 

Marchesi, Les romans de Chiari (Ch. Dejob) 38o 

Marchot, Essais d'explication pour trois questions de phi- 
lologie romane (E. Bourciez) 217 

Mardrus, Traduction du Livre des Mille et une Nuits, V 

(Gaudefroy-Demonbynes) 32 1 

Maréchal (Léon), Lexicographie française (C.) 468 

Margerie (Amédée de), Dante Ch. Dejob) 457 

Marti, Le Livre d'Isaïe (A. Loisy) 371 

Martin (Henry), Histoire de la bibliothèque de l'Arsenal 

(M. Barroux) :>02 

Marucchi, Éléments d'archéologie chrétienne (J.-B. Chabot) . 454 
Mater, Formation du département de la Charente, lettres 

de Salle de Chou et de Dumont de la Charnaye (B. A.) . ii5 
Mau, Catalogue de la bibliothèque de l'Institut archéolo- 
gique allemand à Rome (R. C.) ']'] 

— Pom_pei_(R. Cagnat) i83 

Meunier (V.), Les ancêtres d'Adam (S. R.) 41 

Meusel, Compte rendu annuel sur César (P. L.) 445 

Meyer (A. O.), La diplomatie anglaise en Allemagne au 

temps d'Edouard VI et de Marie (R.) 174 

Meyer (P. M.), L'armée des Ptolémées et des Romains en 

Egypte (R. Cagnat) 407 

Meylan-Faure, Les épithètes dans Homère (M. D.) 253 

Michel (Emile), Essais sur l'histoire de l'art (H. de C). . . 99 

Milet, La destruction de Troyes, p. Haepke (E. Bourciez) . 1 1 i 

MisMER, Principes sociologiques, 2« éd. (E.) 337 

MiTTEis, Les papyrus grecs de l'Egypte (H. G.) 4o5 

MoHL, Introduction à la chronologie du latin vulgaire. . . . 

— Le couple roman lui (E. Bourciez) 61 

MoNCHAMP, Une lettre perdue de Descartes (P. Tanncry) . . 189 



XII TABLK DES MATIERES 

pages 

MoNTEFORTE, Hcrculc Strozzi, poèic ferrarais (H. Hauvette). 200 

MooRE, Le livre des juges (A. L.) 141 

MoRANE, Au seuil de l'Europe (B. Auerbach) 265 

Morel-Fatio, Une pièce de Tirso de Molina (H. de C.)- • • 382 
MoLRRE, D'où vient la décadence économique de la France 

(B. A.) 159 

Murrav, (J.-A. H), L'évolution de la lexicographie anglaise 

(Ch. B.) 247 

Nallino, L'arabe parlé en Egypte (O. Houdas) i65 

— Les manuscrits orientaux de la bibliothèque nationale et 

de l'Académie de Turin (B. M.) 289 

Naville, Le temple de Deir el Bahari (A. Moret) 164 

Nerra, Le siècle galant (Ch. Dejob) 77 

Newberrv, Les papyriis Amherst (G. Maspero) 3o5 

NiCASTRO, Étude sur la conjugaison française (E. Bourciez). 2 56 

Nicolaïdès, La question macédonienne (B. A,) 33 1 

Nicole etMoREL, Archives militairesdui"'' siècle (R. Gagnât). 124 

NiKEL, La restauration juive (A. L.) 373 

NiLsoN, Les Dyonisies (A. M) 485 

Normand (Gh.), Gours d'histoire de 1 789 à nos jours (A. G.). 468 

Odyssée, ÎX, p. Nairn, (My) 81 

Oltramark, Les épigrammes de Martial (T.) 487 

Orsi, L'Italie moderne (Gh. Dejob) 509 

OsGooD, La mythologie classique des poèmes anglais de 

Milton(Gh. Bastide) 240 

Paris (G.), Poèmes et légendes du moyen âge (H. de G.) . . . 'j'j 

Pascal, Opuscules et pensées p. Brunschvicg (A. G.) 5o8 

Pascal (G.), L'incendie de Rome et les premiers chrétiens 

(J. Toutain) 427 

Peskett, Guerre civile, III (E. T.) 487 

Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature 

françaises, VII et VIII (E. Bourciez' 74 

Pétrie, Les tombes royales de la première dynastie (G. Mas- 
pero) 36 1 

Petsch, Les dénouements du conte populaire (V. Henry) . . 379 

Petschenig, Ghoix d'Horace (P. L.) 445 

Pfister, Le journal du libraire nancéen Nicolas (R.) .... 249 

P1ERQUIN, Mémoires sur Pache (A. G.) 3i3 

Pinvert, Lazare de BaiffR. Rosières; 3 12 

PiscHEL, Grammaire des dialectes pracrits (V. Henry) .... 494 

Pocquet, Le duc d'Aiguillon et La Chalotais (G. Gazier). . 436 

Polenton, La Gatinia, p. Segarizzi (H. Hauvette) 236 

PoLiGNAC (Melchior de), Notes sur la littérature hongroise 

(J. Kont) 462 

PoLiTis, Les proverbes grecs (My; 10 



TABLE DES MATIEES XIII 

pages 

pRAROND, Abbeville au temps de Charles VII et de Louis XI 

(A. Delboulle) 67 

Price, Les grands cylindres de Goudéa (Fr. Thureau- 

Dangin) 117 

PuECH, Saint-Jean-Chrysostome (P. Lejay) 43 1 

Pulci, Le Morgante, p. Volpi (Ch. Dejob) 441 

Quentin, J. D. Mansi et les grandes collections conciliaires 

(Paul Lejay) 394 

Rahmani, Le Testament du Seigneur (J.-B. Chabot) 42 

Rajna, Les sources de Roland le Furieux (H. Hauvette). . . 17O 

Rasi, Sur Horace (P. L.j 486 

Reims, Répertoire archéologique de son arrondissement (S.). 447 

REiNACH(Salomon), Lettre au directeur 5i6 

— Répertoire des vases peints grecs et étrusques (H. Lechat). 1 10 

Renouvier, Victor Kugo le philosophe (R. Rosières) .... 114 

Reuss, Glaser à la courde Louis XIII (A. C.) 175 

Reymond (Marcel), La sculpture florentine (H. Hauvette). . 239 

RiAT, Paris (H. de C.) 79 

Rinonanopoli, Lamia et Lilith (A. L.) . 3o2 

RiTTER, Victor Cherbuliez, recherches généalogiques (A. C). 3 1 5 
RocHEL, Collection des chefs-d'œuvres du théâtre espagnol 

(H. deC.) 195-382 

RoDHE, La nouvelle réforme de l'orthographe (E. Bourciez). 5i i 
RôHRicHT, Pèlerinages allemands en Terre -Sainte (N. 

Jorga) 456 

RoMBERG, L'idée de la dictée par rapport aux verbes subs- 
tantifs verbaux en français moderne (E. Bourciez) . : . . . 112 

Rosières (Notice nécrologique) 444 

RossNER, Henri de Morungen (F. Piquet) 88 

RosTAGNo^' Le monumentum gonzagium de Benevoli 

(H. Hauvette) 201 

Roy, Saint-Nicolas I (Manuel DohI) 432 

Sacht-Villatte, Dictionnaire encyclopédique français-alle- 
mand et allemand-français, édition abrégée (B) 357 

Saint-Simon, Mémoires p. A. de Boislisle, XIV (G. Lacour- 

Gayet) 349 

Saitschick, Génie et caractère (L. Roustan) 354 

Sakellaropoulos, Conjectures latines (My) 76 

Sakmann, Voltaire et le duc de Wurtemberg (Ch. Dejob). . . 77 

Salembier, Le grand schisme d'Occident (L. Bavard) .... 33o 

Salomon, (L), Histoire du journalisme allemand, I (A. C.) . 204 
Sarwey et Hettner, Le limes germanique et rhétique, VII-X 

(R. Cagnat) 409 

Saski, La campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche, 

II (A. C.) 243 



XIV TABLE DES MATIKRES 

. . pages 

Sayois, Histoire des Hongrois, nouvelle édition (Z.). ... 79 
Saxe, développement historique de ses gymnases, I (L. Rous- 

tan) i36 

ScHAYÉ, L'Etat et la marine marchande française (B. A). . . 116 

ScHERiLLo, Les poésies de Leopardi i^Ch. Dejob) 264 

ScHMucKEL, La guerre dans la'vallée d'Aspe et la bataille de 

. Lescun (A. C.) 1 94 

ScHOENBACH, Etudes littéraires (A. C.) 3i6 

— Les anciens minnesinger (F. Piquet) 88 

ScHUCHARDT, Fouilles romano-germaniques dans le nord- 
ouest de TAllemagne (J. Toutain) 453 

ScHULTEN, L'Afrique romaine (M. Besnier) 181 

Scott (Walter), Old mortality, p. Nicklin (J. L.) 467 

Seidel, Les collections d'art prussiennes (H. Lemonnier). . 25i 

Sepet, Saint Gildas de Ruis (L.-H. Labande) 184 

Servière (de la), Le Père Porée (Ch. Dejob) i36 

— Jacques I®"" et Bellarmin (R.) 249 

Shakspeare, Jules César, trad. Beljame (Ch. Bastide). ... 38 1 

SiMOND, Paris de i8ooà 1900, V et VI (H. de C.) 78 

Skeats, Chaucer authentique (J. Lecoq) 466 

Smith, Grammaire du vieil anglais (C. H.) 448 

Smyth, (H. W.), Poètes grecs méliques (My) 498 

Soltau, Le poète Blacas (A. Jeanroy) 66 

Sophocle, Antigone trad. Martinon, (My) , . . 177 

Soutzo, Mémoires, p. Rizos (B. A.) 266 

Stevenson, Robert Grosseteste (Ch. Bastide) 233 

Stieve, Etudes et conférences (R.) 245 

Stock, Le but de la vie (H. Lichtenberger) 425 

Stowasser, Lexique latin allemand (P. L.) 445 

Strobel, La révolution espagnole, i868-i875(H. Léonardon) 5io 

Stryienski, Comment a vécu Stendhal (P. Brun) 461 

Stumpt, Tableaux pour l'histoire de la philosophie (M. D.). 397 

SuEss, La face delà terre, trad. Emm. de Margerie (B. A.). 100 

Syveton, Louis XIV et Charles XH (G. Pariset) 5i 

Tenicheff, Etudes critiques sur les connaissances et sur la 

psychologie (E) 338 

Thédénat, Le forum romain et les forums Impériaux (R. 

Cagnat) 184 

Thucydide 499 

Toth, Curiosa Hungarica (J. Kont) 194 

Tourneux, Table de l'amateur d'autographes et Notice sur 

Etienne Charavay (A. C.) 25o 

Toutée, Du Dahomey au Sahara (B. Auerbach) 211 

Tropea, Les écrivains de l'histoire Auguste (J. T.) 446 

Tl'gan Rabanow'sky, Histoire de la fabrique russe (F. Legras) 418 



TABLE DES MATIERES XV 

TuRMEL, L'eschatologie (A. L.) 3o2 

Urbain, Bibliographie de Bossuet (A. Rebelliau) 45 

Ussing, recueil d'études qui lui sont offertes (L. Pineau) . . 359 
Vagnair et Venture, Kléber en Egypte, Kléber et les Ven- 
déens (A. C.) 175 

Van Dam, Shakspeare (Ch. Bastide) 414 

Van Ortroy, Les délimitations en Afrique (B. Auerbach). . 267 
Vast, Les grands traités du règne de L.ouis XIV, 3. (G. La- 

cour-Gayet) 257 

ViLLALBA Harvas, Dg Alcolea à Sagonte. (H. Leonardon.). . 5 10 

ViNSON, Légendes bouddhistes (Sylvain Lévi) " 469 

Valiszewski, L'héritage de Pierre le Grand (F. de Crue) ... 14 

— Littérature russe (Jules Legras) 3o 

— Lettre et réponse 140 

Waltzing, Lexique de Plaute (P. L.) 4p3 

W^EBER (Fr.), Platon et Orphée (My.) 8 

Weisengrun, Le marxisme (H Lichtenberger) 5i3 

Weiss(B.), Les quatre Evangiles (A. L) 141 

Welschinger, Bismarck (G. Pariset) 400 

Wiedemann, Les morts de l'ancienne Egypte (G. Maspero) . 406 
Wieland, Une excursion dans la vieille Afrique chrétienne 

(My) 181 

Windenberger, Essai sur le système de politique étrangère de 
J.-J. Rousseau, La république confédérative des petits 

Etats (A. Espinas) 277 

Wolfram, Parzival et Titurel, p. Martin, L (F. Piquet) ... 41 1 

Wright, Eléments du gothique (V. H.) 466 

Wundt, Psychologie sociale. I La langue (A. Meillet). . . 489 

WuTTKE, La superstition allemande, 3« éd. (V. Henry) . 332 

Wyss, Le Çisianus de 1444 (R.) 478 

Xénopol, Réponse à M. de Bertha (B. A.) 287 

— (J. Kont) 465 

Zanetti, La loi Udine ou de Coire(J. Brissaud) 129 

Zanne, Proverbes roumains (J.) 468 

Zelterstern, L'alfiya d'Ibn Mouti (B. M.) 341 

Zimmermann, Elohim (A. L.) 373 

Zimmern, Contributions à la connaissance de la religion baby- 
lonienne, II (Fr. Thureau-Dangin) 117 

PÉRIODIQUES 

ANALYSÉS SUR LA COUVERTURE 



français 
Annales de l'Est. 



XVI TABLE DES MATIERES 

Annales de l'École libre des sciences politiques. 

Annales du Midi. 

Bibliographe moderne. 

Bulletin hispanique. 

Correspondance historique et archéologique. 

Revue celtique . 

Revue d'Alsace. 

Revue de la Société des études historiques. 

Revue de l'histoire des religions. 

Revue des études anciennes. 

Revue des études grecques. 

Revue des lettres françaises et étrangères. 

Revue d'histoire littéraire de la France. 

Revue historique. 

Revue rétrospective. 

Romania. 

Souvenirs et mémoires. 

ALLEMANDS 

A Itpreussische Monatsschrift. 

Annalen des historischen Vereins fiir den Niederrhein. 

Deutsche Literatur\eitung. 

Euphorion. 

Literarisches Centralblatt. 

Zeitschriftfur deutsche Wortforschung . 

Zeitschriftfur katholische Théologie. 



ANGLAIS 



Academy. 
Athenaeum. 



BELGES 



Musée belge . 

Revue de l' instruction publique (supérieure et moyenne) en Belgique. 

GRÉCO-RUSSES 

Revue by:{antine. 

HOLLANDAIS 

Muséum . 

POLONAIS 

Bulletin international de l'Académie des sciences de Cracovié. 
Le Puy, imprimerie R. Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N" 27 — 2 juiUet — 1900 



Garofalo de Bonmto, Sybaris et Thuriiim. — Hubert et >îauss. Le sacrifice. — 
Aristote, Poétique, p. Hatzfei.d et Dufour. — F. Weber, Orphée dans Platon. 

— Croenert, Dion Cassius. — Politis, Les pro%'erbes grecs. — Kaluza, Gram- 
maire historique de la langue anglaise. — Waliszewski, L'héritage de Pierre le 

• Grand. — G. de Lamarzelle, La crise universitaire. — Publications hongroises, 

— Académie des inscriptions. 



P. Garofalo di Bonito. Intorno Sibari e Turio. Qualche memoria. Napoli, Prass, 
1899. In-80, 214 p. Prix : 4 lire. 

Travail de dilettante, sans valeur originale, compilé d'après Gor- 
cia [Storia délie due Siciîie), Lenormant {Grande Grèce) et des 
articles d'encyclopédies italiennes, qui sont cités comme des sour- 
ces historiques. Les références semblent avoir parfois pour but 
d'émerveiller le lecteur, mais elles trahissent leur caractère postiche 
par la vénérable antiquité des millésimes (par exemple, p. 1 1 , la note 
sur Charondas). Le style est pompeux, souvent enfantin. P. 44, il 
s'agit de la mollesse des Sybarites : « Accordavansi nella città alcuni 
privilegi ; ma for se ail' animosu guerriero che avesse di/esa o salvata 
la patria ? Forse ad un magistrato integerrimo, ad un filosofo, ad un 
poeta, a un cultore deli arte salut are, ad un precettore délia gioventù ? 
Oibo ! I pes<atori e venditori di anguille, etc. » Et ainsi de suite, ad 
nauseam. Cette dissertation a pour complément une traduction 
italienne du livre XII d'Athénée (faite sur celle de Lefebvre de Vil- 
lebrune), laquelle est précédée d'une introduction sur l'auteur des 
Deipnosopliistes. Écrivant en 1899, M. G. di Bonito ignore l'édition 
de Kaibel (1887-1890) ; la dernière qu'il cite est celle de Dindorf (1827). 
Il ne connaît pas davantage la traduction anglaise de la collection 
Bohn. En somme, il sait peu de chose, à tel point que là où il est 
question de Sappho (p. 211). il transcrit une note inepte de Lefebvre 
(1789). comme marquant l'éiat de la science. On ne peut que trouver 
singulière la publication d'un pareil livre dans le pays d'Ettore Pais 
et de Gomparetti. 

Ce qui est plus singulier encore, et surtout plus scandaleux, c'est la 

manière dont l'ouvrage en question a été présenté à l'Académie royale 

de Belgique par un de ses associés, M. Joan Bohl {Bulletins, n° 11, 

oovembre 1899;.. Après avoir servilement énuméré les titres nobi- 

Nouvelle série.L. 27 



2 REVUE CRITIQUE 

liaires de l'auteur (« S. E. le grand commandeur napolitain, don Pas- 
quale Garofalo, duc de Bonito, marquis de Camélia, baron de Cai- 
rano »), M. Bohl vante l'originalité d'un travail où il n'y a rien, mais 
rien de nouveau, et cela, alors que M. G. di Bonito, qui est honnête, 
a toujours pris soin de reconnaître ses emprunts à Lenormant et à 
d'autres, notamment en ce qui concerne les vraies causes de la ruine 
de Sybaris. A la troisième page de celte notice, on lit ceci : « L'ou- 
vrage se termine par la version italienne du XII^ livre du Banquet des 
sophistes, écrit inédit [sic !], dont le grammairien grec Athénée dotait 
le 111"= siècle avant {sic!} notre ère. » Je veux bien qu inédit soit pour 
érudit et avant pour après; mais si l'Académie de Belgique ne pos- 
sède pas de bon correcteur, ne pourrait-elle veiller, du moins, à ce 
qu'on n'abusât point de sa publicité pour imprimer des boniments 
ridicules ? 

Salomon Reinach. 



H. Hubert et M. Mauss. Essai sur la nature et la fonction du sacrifice. Paris, 

Alcan, 1899. ln-8o. Extrait de VAnnée sociologique, t. II, p. 29-138. 

Ecrit dans une langue abstraite et compacte, présumant beaucoup 
de l'attention et, plus encore, du savoir de ses lecteurs, ce beau 
mémoire risque de ne pas être étudié partout où l'on aurait intérêt à 
le connaître. Je le signale donc avec insistance aux esprits préoccupés 
des faits essentiels du culte, qui sont à la base de tous les systèmes 
religieux et leur survivent. Mais je renonce à en épuiser les enseigne- 
ments dans un compte rendu ; on ne condense pas ce qui est déjà trop 
condensé. 

L'antique théorie du sacrifice-don, considéré comme le prototype 
du sacrifice, a été définitivement réfutée par Robertson Smith (1890). 
Cet homme de génie lui en substitua une autre, celle du sacrifice de 
communion totémique, d'où il fit sortir le sacrifice expiatoire ; puis 
M. Frazer montra que le sacrifice agraire se rattachait à la même 
souche, avec cette différence que la partie communiante n'est pas le 
clan ou la tribu, mais la terre elle-même. 

MM. Hubert et Mauss rejettent la théorie du sacrifice-don, mais ils 
estiment que M. R. Smith s'est trop aventuré : 1° en postulant l'uni- 
versalité du sacrifice totémique; 2° en comprimant à outrance le 
drame du sacrifice, au point d'en négliger quelques éléments essen- 
tiels. Smith admet, par exemple, que la victime, d'ores et déjà divine, 
constitue de piano un réservoir de sainteté où les sacrifiants vont 
puiser par la communion. Mais des rituels très anciens attestent, au 
contraire, qu'il faut d'abord procéder à toute une série d'opérations 
pour amener la victime au degré de sainteté que réclame l'efïicacité du 
sacrifice. D'autre part, le sacrifice terminé, il y a des opérations 



d'histoire et de littérature 3 

inverses (la sortie), qui doivent permettre aux sacrifiants de dépouiller 
une partie de la sainteté acquise, afin de pouvoir rentrer dans le monde 
profane. Rompant donc avec ce qu'il y a peut-être de trop simple 
dans la théorie de R. Smith et refusant de le suivre sur le terrain des 
causes originelles, les auteurs étudient avec détail un « schème » du 
sacrifice, comprenant Ventrée sanctification du sacrifiant, du sacrifi- 
cateur, du lieu, des instruments), la sanctification de la victime (ban- 
delettes, dorure des cornes, peinture en blanc, bains, libations, etc.), 
la sortie (« bain d'emportement », maniluve chrétien). Les faits parti- 
culiers leur sont fournis, en première ligne, par le rituel védique, en 
seconde ligne, par la législation dite mosaïque, accessoirement par les 
rituels grecs, romains et chrétiens, enfin, par la vaste littérature ethno- 
graphique. Une longue étude, qui n'est pas une digression, a pour 
objet les Boiiphonia, où MM. H. et M. reconnaissent, d'une part, une 
désacralisation (du blé récolté et battu au moyen de la victime qui le 
représente), de l'autre un rachat (des laboureurs qui ont profané la 
récolte en la coupant et vont la profaner encore en s'en servant), enfin 
un rite de communion (repas sacré). Dans tout ceci, il n'est pas ques- 
tion du sacrifice du bœuf considéré comme un meurtre, par cela seul 
que le bœuf, animal domestique, a dû être totem avant d'être domesti- 
qué; cette considération me semble pourtant essentielle et je ne vois 
pas que l'on ait moyen de justifier autrement le tabou protecteur des 
animaux domestiques — tabou dont la violation à dû être entourée de 
rites qui ont survécu à l'idée du totémisme. De même, dans leur long 
et excellent chapitre sur le sacrifice périodique du Dieu, je crois que 
MM. Hubert et Mauss ont accumulé des pierres sur leur route en 
refusant, par un scrupule d'ailleurs scientifique, de postuler la quasi- 
universalité du totémisme ; car le totémisme seul, où le Dieu n'est pas 
dans l'individu, mais dans le clan animal, me semble expliquer la 
répétition d'un rite dont l'effet utile serait autrement épuisé dès le 
premier acte. On ne peut objecter l'exemple de la messe, dans une 
religion affranchie du totémisme ; car cette conception est un emprunt 
réfléchi à des idées beaucoup plus anciennes qui peuvent remonter et 
remontent sans doute aux âges totémiques. 

Salomon Reinach. 



La Poétique d'Aristote, édition et traduction nouvelles, précédées d'une étude 
philosophique, par MM. Adolphe Hatzfki.d et Médéric Dufolr. Lille, Le Bigot 
frères, 1899: LXiii-iiyp. 

On distinguera dans cette nouvelle édition de la Poétique d'Aristote 
trois parties : i j l'introduction, qui est un essai sur les théories expo- 
sées dans la Poétique; 2) le texte, accompagné de notes explicatives, 
et précédé d'observations critiques; 3) la traduction. Nous allons exa- 



^ REVUE CRITIQUE 

miner comment MM. Hatzfeld et Dufour se sont acquittés de la 
triple tâche qu'ils se sont imposée. Le texte, nous dit-on, est en 
général celui de W. Christ, mais les éditeurs s'en écartent en un cer- 
tain nombre de passages, pour conserver les leçons du Parisinus 1741, 
guidés en cela par un excellent principe, à savoir qu'il faut craindre, 
en corrigeant le manuscrit, de corriger Aristote lui-même ; « il ne 
faut pas, disent-ils très sagement, exiger de la phrase d'Aristote une 
trop grande régularité ». Il y a cependant une mesure à observer : les 
fautes sont nombreuses dans le Parisinus, et je ne sais si MM. H.-D. 
n'ont pas quelquefois exagéré leur principe. Ils gardent par exemple, 
II, I 'la leçon du manuscrit èv aitr; oe tF, oiatiopà, en renvoyant à leur 
note, et cette note se borne à donner la traduction « c'est justement la 
différence qu'il y a... » C'est bien la pensée, car ici il n'y a pas à se 
tromper; mais il est impossible que cette manière de s'exprimer four- 
nisse ce sens; elle signifie, pour quiconque est familier avec le grec, 
« la différence elle-même » et non « cette différence même » ; il faut 
donc lire avec Casaubon Tajtr,, ou mieux avec Vettori èv oi if, ajtf, ota- 
(fooà, et traduire « il y a la môme différence ». De même III, 3 ils con- 
servent 'AOr,vai.o'., avec la note « anacoluthe ; suppléez xaÀojT-. », sans 
remarquer qu'il s'agit ici de l'opinion des Doriens, exprimée par oaa( 
et une série d'infinitifs, et qu'on ne peut attribuer à Aristote une 
pareille construction, non pas seulement parce qu'elle est irrégulière, 
mais parce qu'elle détruit le sens général. MM. H. D. ont cependant 
cru devoir modifier le texte en plusieurs passages, et pour une tren- 
taine, ce sont leurs propres conjectures, si nous en croyons les obser- 
vations critiques des pages lxi-lxiii, qu'ils ont introduites. Il est 
regrettable que celui des deux éditeurs qui s'est chargé du texte n'ait 
pas suffisamment consulté les éditions antérieures ; il eût évité de 
mettre les initiales H. D. après des leçons depuis longtemps connues. 
Le cas se présente bien une dizaine de fois ; et s'il arrive souvent que 
deux éditeurs se rencontrent, il n'en est pas moins fâcheux que des 
lectures soient présentées comme nouvelles quand elles se trouvent 
déjà dans des ouvrages qui sont à la portée de tous ', Ce qui est per- 
sonnel à MM. H. D. n'est pas d'ailleurs toujours heureux. Chap. ix, 
2 la ponctuation It^\ §£ xf,; xpayipoîa; • Twv yîvojjiEvtov ovofiâxcov àvTÉyovrat est 
inadmissible ; il est contraire au sens de suppléer toOto S^Xov y^cove, 



1. Je cite par les chapitres et paragraphes de la présente édition. 

2. En voici quelques-unes : II, 2 la restitution lltpja; remonte à Vettori. IV, 
9 TEToiaEToa Winstanley. VI, 9 la suppression de èv 0';... -^z-jfi: entre ô-o!a v.; et 
8ioTT£p acte proposée depuis longtemps; elle est mcme faite sans indication dans 
Egger. IX, 3 ÈitiTiOéaTi pour ôro-c. est dans quelques manuscrits et dans certaines 
éditions. X, i fè;] r,? Suscmihl. XVI, i 810 ti Bywater. XVII, 5 û:iô toû Oîqû Vahlen. 
XVIIl, I pour £'.; eJtj/isv <[5Ja6a(vei t, eî; ô'j5Tu/iav> on eût pu ajouter: d'après 
Gomperz, qui propose <£•.? Sjjt. aj|j.6. ?,> eî; ejTjytav. XXIII, 2 jxÉYa; se trouve 
dans plusieurs éditions. XXVI, i -noô; aÛToû; Hermann. 



d'histoire et de littérature 5 

car il s'agit simplement d'une opposition entre la tragédie et la comé- 
die, à propos des noms propres employés par chacune d'elles, et non 
pas de la confirmation, à la fois par l'une et par l'autre, d'une obser- 
vation précédente. VI, 2 à-Tro'^afvov-a; 'rn!)nr^'/ est corrigé, d'après VI, 9, 
en à-rrocpaîvovra'! Tt xaOôXo'j, bien inutilement ; les traducteurs ont voulu 
voir dans les deux passages une opposition entre « faits particuliers » 
et « idées générales », tandis qu'Aristote dit simplement dans le pre- 
mier « exposer une pensée », et dans le second « exposer quelque chose 
en général », par différence avec ce qui précède, àrooîtxvjoua' 11 oj; Eaxtv 
t] w; où-/, è'tt'.v, et qui n'est pas exprimé dans le premier. La fin du 
chap. IV a été diversement retouchée; on s'en tient généralement à 
l'Aldine, qui met un point après Hyi-oL:, et supplée r.ipl ijlIv oviv -.ojzayt 
Tojaùxa devant sjxw yj^uTv zlpr^ixhn; d'autres lisent la phrase d'un seul 
trait, sans rien suppléer, avec ou sans virgule après \h(z-z'x:. Les deux 
lectures peuvent se défendre, bien que je préfère la dernière, conforme 
au manuscrit, et satisfaisant aussi bien le sens que la grammaire. 
MM. H. D. ont adopté un moyen terme : ...H-^z-'xi, "Eutco... ; en note : 
£cnw, à savoir xoTTjta ; c'est ce qu'ils pouvaient choisir de moins bon. 
Passons à la traduction, et aux notes, dont beaucoup ne sont que la 
traduction même des termes du texte, et pourraient être supprimées 
sans inconvénient. Elle est coulante et de bon style ' ; et si l'on peut 
relever çà et là quelques longueurs, on reconnaît qu'elles sont pro- 
duites par un extrême désir de clarté, et l'on ne s'en plaint pas. La 
lecture, si on ne fait pas de rapprochements avec le texte, en est 
facile, agréable même, et l'on ne s'imaginerait pas, à suivre ces pages 
d'une langue souple et légère, que les traducteurs ont eu à lutter contre 
tant de difficultés, et que leur version représente un texte si ardu et si 
plein de pièges. Ils ont eu en même temps, cela va de soi, un grand 
souci de l'exactitude ; mais alors l'opinion change ; la traduction est 
en regard du texte, on compare l'une avec l'autre, et l'on est surpris de 
rencontrer maintes erreurs, maintes expressions inexactes qui, je crois, 
auraient pu être évitées. Je les attribue (je puis me tromper, cependant, 
sur leur origine) à ce que le texte n'a pas été étudié avec assez de 
pénétration. Ceci d'ailleurs n'a rien qui doive surprendre. Le texte de 
\di Poétique, et en général le texte d'Aristote, n'est ni obscur ni incom- 
préhensible, sauf, bien entendu, dans les passages corrompus dont 
on se borne avec raison à retrouver le sens général. Il a au contraire 
ceci de particulier qu'il paraît souvent très clair, qu'on le comprend, 
ce semble, du premier abord, tant l'expression est nette et sobre, et la 
phrase rigoureusement enchaînée. Il faut se défier de cette première 
impression : à une nouvelle lecture, on s'aperçoit que la phrase, pour 



I. Je note cependant une phrase incorrecte, p. 29 : « La poésie est plus philoso- 
phique et supérieure à l'histoire », où de plus « supérieure » est très inexact 

(ffTro'JOatÔTepov). 



6 REVUE CRITIQUE 

c'irc exactement traduite dans son vrai sens, a besoin d'être regardée 
de très près, qu'il faut l'analyser par le détail, qu'il est nécessaire de 
peser chaque mot et chaque tournure, et que souvent la traduction 
adoptée à première vue est en réalité imprécise, insuffisante ou même 
erronée. Un exemple, pris dans la traduction de MM. H. D., fera, je 
crois, mieux saisir cette pensée. Chap. iv, i : Deux causes naturelles, 
dit Aristote, semblent avoir donné naissance à l'art poétique; il con- 
tinue par une phrase assez longue, que l'on me permettra de citer en 
entier. Tô -e 'i%p ixiijiîTaOa'. TJuL'D'j-rov ToTî àvOpwuo'.ç t/. —aîowv estÎ, xa'. TO'jttji 
8ta»Éoo'jTt Ttov aXXwv ^okov, H-zi [j.![jiT,Tr/.coTaTÔv àax'., ■/.■x\ Ta; ;jiaOr^T£'.; TrotetTat 8tà 
|jit|j.-/,Jîto; ti; -ow-a;, /.a! -o y7.'.Çji'.j toT; |j.'.;j.r,;jta7'. Trâvxa; (ponctuation de 
MM. Hatzfeld et Dufour). La traduction, considérée en elle seule, 
semble excellente : « L'esprit d'imitation est inné à Thomme dès l'en- 
fance, et ce qui le distingue des autres animaux, c'est qu'il est de tous 
le plus imitateur. C'est à l'imitation qu'il doit ses premières connais- 
sances, et tout le monde goûte les imitations. » A l'analyse, on 
découvre que, si elle rend les mots du texte, elle n'en représente le 
sens en aucune façon, et une note malencontreuse vient confirmer 
cette opinion : « -/.a! to /x'.oi'm... irav-a; : anacoluthe; on attendrait xaî 
^aîpojai... TtivTs;. » Note et traduction montrent que les traducteurs ont 
vu dans cette phrase quatre propositions distinctes, dont chacune est 
reliée à la précédente par •/,%'. to [i.i|j.£ïT6a'. cjiji'^'jtov... ïtz'.^ (xal) o'.a'iîpojjt... 
i'T'.... ÈJTt, (-/.ai) TO'.ETTai, (/.a;) : to yaîoî'.v, d'où la nécessité d'expliquer la 
construction alors plus qu'étrange de la dernière ; l'anacoluthe est 
pour cela très commode. Or, en réalité, il n'y a, dans cette phrase 
très bien faite, que deux propositions, dont la seconde, construite 
comme entre parenthèses, est accompagnée d'une double détermina- 
tion ; la première a deux sujets (les deux causes en question), unis 
formellement par -i... -/.a!, selon l'usage : i) tô xt [jujasTciOai xaî tô yx'.^zvi 
TjjaojTÔv £7T'. ToT; àvOpoj-oiî, 2) xal oiaoÉpo'jî'.... 6't'. à) trz'.^ v.al b) -otslTai. La 
conséquence de cette traduction manquée, faute, comme je le crois, 
d'avoir approfondi le texte, est que MM. H. D. sont obligés de cher- 
cher la seconde cause dans a'-Ttov 81 xai toutoj (IV, 2), qui se rapporte à 
autre chose, et d'annoter : « tojto'j : à savoir toj tt,v TrotT,TtxT,v Y^vi^Oai » ! 
Je pourrais signaler d'autres phrases interprétées de la même manière 
superficielle ; je pourrais également relever de nombreuses expres- 
sions de détail inexactement rendues, toujours pour la même cause ' ; 



1 . L'n exemple de ce genre : VIII, 2 « de telle sorte que, l'une (des parties) étant 
changée ou supprimée, le tout diffère ou soit dérangé ». Quoi de plus simple et 
de plus clair ? Et qui croirait que le texte est mal rendu ? Or " changée » est amphi- 
bologique; il faut entendre « changée de place » (îJi£TaTt9ï[iévou), et « diffère » n'est 
pas le sens. La faute est aggravée par la note « ôia-fépsaôai, mâme sens que Sia-fi- 
p«iv .». A'.x'f<p£76ai n'a jamais eu le sens de « être différent », est ici un passif, non 
un moyen, et signifie « être mis en désordre ». Aristote n'emploie pas les mots au 
hasard. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 7 

mais je ne puis trop m'étendre; ce qui précède suffit, et je résume 
mon impression : cette traduction est œuvre de littérateur, non 
d'helléniste. 

L'introduction est, si je ne me trompe, la partie la plus importante 
du livre; texte et traduction semblent bien n'être là que pour complé- 
ter le volume et servir d'accompagnement au morceau d'ouverture. 
MM. H.-D. y exposent le plan de la Poétique, analysent les théories 
d'Aristote sur la tragédie, reconstituent la partie perdue qui traitait 
de la comédie, et proposent une explication de la xxOapaiç. La méthode 
à suivre est clairement définie dès le début : la Poétique fait partie d'un 
vaste système d'ensemble où toutes les théories s'éclairent et se com- 
plètent mutuellement; on ne saurait donc bien la comprendre et l'ex- 
pliquer qu'en la comparant aux autres œuvres d'Aristote, notamment 
à V Ethique^ à la Rhétorique et à la. Politique. C'est bien là, en effet, la 
saine méthode; il en est résulté un morceau de haute valeur littéraire 
et philosophique, où tous les détails sont mis en lumière, où les con- 
ceptions d'Aristote sont commentées avec science et pénétration, e^ 
dont la lecture ne saurait être trop recommandée ; quelle que doive 
être l'opinion qu'on en prenne, ces pages feront penser. La question 
fameuse et si souvent discutée de la purgation ou purification des 
passions par la tragédie y tient naturellement une grande place- 
MM. H.-D. en proposent l'explication suivante. « Purifier telle ou 
telle passion, c'est la ramener au bien. Le bien est un milieu entre le 
trop et le trop peu (p. m). La tragédie transforme les passions de 
pitié et de crainte en habitudes vertueuses. Elle les purifie, en les 
ramenant à une juste mesure (p. xxxii). En résumé, la tragédie nous 
représente des actions propres à exciter la pitié et la crainte dans la 
mesure qu'il convient. Par conséquent, elle nous donne l'habitude 
d'éprouver devant les mêmes actions dans la réalité les mêmes pas- 
sions au même degré. C'est en cela qu'elle les purifie (p. xlii).» On voit 
que c'est une explication morale. Elle n'est pas absolument nouvelle; 
sans parler de Lessing, que citent MM. Hatzfeld et Dufour, Racine 
avait déjà expliqué xxôaîpeiv de la même façon (cité par Egger, 4<^ éd. 
de la Poétique., 1875, p. 87) : « Une représentation vive, qui... purge 
et tempère ces sortes de passions, c'est-à-dire qu^en émouvant ces 
passions, elle leur ôte ce qu'elles ont d'excessif et de vicieux, et les 
ramène à un état modéré et conforme à la raison. » Je dois dire que 
la discussion de MM. H.-D. ne me semble nullement convaincante. 
Ils s'appuient principalement sur un passage de VEthique où il est dit 
que la vertu consiste dans un juste milieu entre l'excès et le défaut, et 
que la vertu trouve ce juste milieu lorsqu'il s'agit d'éprouver certaines 
passions, parmi lesquelles la crainte et la pitié. La vertu, le bien sont 
ici expressions identiques. Mais le raisonnement pèche par la base. 
Sans examiner si le spectacle tragique donne ou non une habitude, 
c'est-à-dire si le phénomène de la xiOaûd'.; est durable ou momentané, 



8 REVUE CRITIQUE 

sans rechercher si le sens de TrâOr.jjia, par apposition à -iOo;, est rigou- 
reusement établi, on remarquera que MM. H.-D. partent d'une affir- 
mation. Aristote dit bien que la tragédie purifie les passions ; il dit bien 
aussi que la vertu est un juste milieu; mais il reste à démontrer que 
purifier = ramener au juste milieu. Que devient alors l'explication 
morale? Je crains bien qu'après comme avant l'analyse de MM. Hatz- 
feld et Dufour il ne faille répéter leurs propres paroles (p. xxxii) : « De 
nombreuses interprétations ont été proposées, sans qu'aucune ait paru 

clore le débat. » 

M Y. 



Friedrich Weber, Platonische Notizen iiber Orpheus. Eine litterarhistorische 
Untersuchung (Progr. des K. Luitpold-Gymn. in Mûnchen 1898-99). Munich. 
impr. Lindl, 1899; 44 p. 

Il est assez souvent question d'Orphée dans les dialogues de Platon, 
Mais comment Platon le considère-t-il et que pense-t-il de lui, de son 
origine et de ses poèmes? C'est ce que discute M. Weber, en criti- 
quant les passages où est mentionné Orphée. Il résume clairement 
les résultats de cette recherche : Platon croit à l'existence d'Orphée et 
à l'authenticité de ses poésies (hymnes, poèmes mystiques, théogonie) ; 
mais il ne croit pas le moins du monde à son origine divine, qu'il 
semble plutôt tourner en raillerie. Ne parlant nulle part de sa patrie, 
il le regarde comme un Grec ; tout au moins ne le prend-il pas pour 
un Thrace. Les textes littéraires et les monuments figurés antérieurs 
à Platon apportent une nouvelle preuve, également négative, à l'appui 
de cette conclusion, qui, comme on le voit, ne manque pas d'intérêt. 

My. 



\V. Crœnert. Zur Ueberlieferung des Dio Cassius (tir. à part des Wiener 
Studien, t. XXI, t'asc. I, 1899, pp. 46-79). \'ienne, impr. C. Gcrold fils, 1899. 

La question qui est traitée dans ces quelques pages, sous la forme 
d'une critique de l'édition de Dion Cassius par Boissevain, est une 
des plus importantes parmi celles qui concernent l'ecdotique. Dion 
Cassius est du iii» siècle ; il prend manifestement pour modèles les 
écrivains classiques de la belle époque, et l'on ne peut douter qu'il 
ne connût sa propre langue dans toute sa pureté. D'autre part, il est 
peu probable qu'il ait pu, ou même voulu se soustraire à l'usage de 
son temps, et la langue du 111= siècle n'est plus la langue du iV siècle 
avant J.-C. Entin, après lui, le grec s'est encore insensiblement 
modifié, et il est à supposer que les copistes successifs de son œuvre 
(les premiers manuscrits sont du xi' siècle) peuvent avoir, volontai- 



d'histoire et de littérature g 

■fement ou non, conformé son texte à leur propre usage. Il suit de là 
que pour publier le texte de Dion, comme celui d'autres écrivains de 
la même époque, on peut être légitimement embarrassé, et à plus forte 
raison s'il s'agit d'écrivains postérieurs; d'autant plus que la con- 
naissance des divers stades de la langue est encore loin d'être parfaite. 
Une forme comme eopafjirjv, par exemple, est-elle due à un copiste 
postérieur, ou appartient-elle à la langue courante du iii« siècle ? Et 
dans ce dernier cas. doit-on l'attribuer à Dion lui-même, ou supposer 
au contraire qu'il a écrit £'jpô;j.r,v conformément à la langue classique ? 
Les troisièmes personnes du pluriel plus-que-parfait en — ô'.jav, 
opt. en — atîv sont sans nul doute de moins bonne langue que — ccrav, 
— etav, mais elles sont fréquentes dans les manuscrits et n'ont rien 
d'incorrect ; proviennent-elles des copistes, ou bien Dion les a-t-il 
employées, préférant l'usage de son époque à l'usage plus ancien et 
réputé plus pur? Telle est la question : on voit qu'il s'agit de nom- 
breuses formes grammaticales et d'une foule de variétés d'ortho- 
graphe. M. Crœnert en examine une grande quantité, en comparant 
le texte de Boissevain avec les leçons des manuscrits. De telles obser- 
vations sont très minutieuses et pourront sembler superflues; mais 
elles sont loin de l'être pour l'histoire d'une langue ; et la conclusion 
qui s'en dégage est qu'un éditeur ne doit rien négliger, qu'il doit se 
garder de corriger sous prétexte de remédier à un usage défectueux, 
et que son appareil critique doit recueillir soigneusement les variantes 
orthographiques, à plus forte raison les variantes grammaticales ; car 
elles ont bien plus, pour ceux qui étudient le développement histo- 
rique d'un idiome, qu'un intérêt de simple curiosité. L'article de 
M. Crœnert, plutôt sévère pour Boissevain, a le mérite d'appeler, 
ou de rappeler l'attention sur ces détails souvent négligés; mais 
il encourt lui-même des reproches analogues. Les renvois introu- 
vables ', les citations inexactes sont en trop grand nombre dans 
si peu de pages, sans compter que M. Crœnert attribue plusieurs fois 
à Boissevain des erreurs qu'il n'a pas commises \ Il faut compter 
avec les typographes (tous ceux qui font imprimer en savent quelque 
chose), mais on doit vérifier ses citations avant de faire dire à un 
autre ce qu'il n'a pas dit. 

Mv. 



1. Je n'ai pas tout vérifié; mais j'ai noté une vingtaine de renvois faux, dont 
huit que je n'ai pas pu retrouver. 

2. P. 5i : B. a gardé Aïo^xoJp'.ov; p. 5i) : B. préfère Atoffxôptov (B. écrit Aioaxô- 
peiov) ; p. 63 : Pourquoi B. croit-il devoir rejeter è'^wQé -ko-j} (c'est-à-dire écrire 
è'Çw6£v ; mais B. conserve s'ïwOa); p. 67 : B. donne partout èfioûAsto (B. écrit f.êoû- 
Xeto); l'tf. T.Xwaav est introduit à la place de ii\i»<sT/, mais ce changement est retiré 
à la note 42, 14, 3 (c'est exactement le contraire); p. 65 : tv asTclyciov (Zonaras) 
n'était pas à corriger en [Assôyaiov (51c; ainsi présenté, c'est inexact, B. dit en 
note « nonne .aeuÔYcuv ? at cf. y, 24, 4 » où il donne èv T?i fjLeaoyefa)) ; p. 74 ; B. con- 



lO REVUE CRITIQUE 

N. G. Poi.iTis. MeAiTat -nepi toÛ fSiou xai tt.; vî^wjxr,? toO £>.Xt,vixou >^ao'j. Ilapoiixiat. 
t. I (Bibl. Maraslis, n" 68-71, lîapip-cT.ixa 5). Athènes, impr. Sakellarios, 1899 : 
it-6oo pp. 

La bibliothèque Maraslis n'avait publié jusqu'ici que des traduc- 
tions; l'ouvrage de M. Politis est un travail original, du plus haut 
intérêt, et dont l'importance ne saurait échapper. Réunir en un seul 
corpus tous les proverbes connus dans les différents pays de langue 
grecque, en donner l'explication et l'application, les comparer entre 
eux et avec les proverbes semblables des autres peuples, ce n'était pas 
une tâche facile. M. Politis, dont on connaît les recherches sur les 
proverbes byzantins, s'est courageusement mis à l'œuvre, a dépouillé 
les collections déjà publiées, a mis à contribution les ouvrages où il 
pouvait rencontrer des proverbes, et a fait appel à la bonne volonté 
de correspondants intelligents, qui lui en ont communiqué de tous 
les points du territoire grec. Il a en outre admis dans sa collection 
les proverbes en usage à l'époque byzantine, qu'il a tirés soit de 
recueils déjà publiés, soit de manuscrits inédits; on trouvera ceux- 
ci publiés dans la première partie de ce volume. L'introduction nous 
donne d'amples renseignements sur ces manuscrits, avec une liste de 
tous les recueils modernes, par ordre chronologique ', et les noms 
des personnes qui lui ont communiqué le résultat de leurs recher- 
ches ; vient ensuite l'énumération des ouvrages consultés pour la 
comparaison avec les autres langues. La disposition générale de l'ou- 
vrage est la suivante : les proverbes sont rangés suivant un double 
ordre alphabétique : i» d'après les mots principaux, qui sont pour 
ainsi dire chefs de groupe ; 2° dans chaque groupe, d'après les lettres 
initiales de chaque proverbe. Cette disposition n'est pas à l'abri de la 
critique. Outre que le mot jugé le plus important par M. P. n'est pas 
toujours celui sous lequel on cherchera, il résulte du système adopté 
que des proverbes non seulement de même sens, mais de même forme 
et conçus en termes identiques, sont séparés les uns des autres s'ils 



serve dans Zonaras raouivio;, qu'il corrige dans Dion en Taêivio; (il ne s'agit pas 
dans Zonaras de Gabinius, mais des rao'jîvot, habitants de Gabies). M. G. cite ainsi 
parfois à la légère; par exemple, p. 53 à propos de Ta[xierai 48, 48, i M il ajoute : 
L semble avoir ici ■tatj.txi, oubliant, ou ne remarquant pas qu'une note de la page 
précédente nous avertit de la disparition de ce passage dans L; et p. 52 : l'ortho- 
graphe w'ie).!ï est la plupart du temps conservée dans la tradition; M. G. n'a vu 
que la note de la page I 446, où B. cite en etTet quatre exemples de i contre 2 de 
«'. ; mais la note 11 83 prouve que l'orthographe par ci est au contraire la plus 
fréquente. 

I. Il y manque un ouvrage que M. Politis cite d'ailleurs fréquemment par 
l'abréviation Mav. ; c'est le livre d'Emmanuel Manôlakakis, intitulé Kap-raftiaxâ, 
Athènes, 1896, qui contient aux pages 270-290 une collection de 341 proverbes. 
— Guriosité : M. P. sait-il que 4 proverbes néogrecs sont rapportés par Hoffmann 
dans le morceau intitulé die Irrungen? Ils sont pris sans nul doute dans Bar- 
tholdy, dont H. parle également. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 1 I 

commencent par un mot différent. C'est peu de chose pour les groupes 
qui ne comportent que quelques numéros; mais l'inconvénient est 
sensible pour des rubriques comme aXXo;, par exemple, sous laquelle 
sont rangés 182 proverbes. Dans cette série est le proverbe 6'7ro'.oî oxâ- 
<fT£i Xczxxov aXXo'j TT£OT£t 6 "oto? [jLîcTa ,' or les provcrbcs de cette forme se 
trouvent, suivant leurs lettres initiales, aux numéros i 5o, i55, iSq- 
i65, 167, 170-172, 174, et les numéros intercalaires n'ont avec ce 
proverbe aucun rapport. Malgré les renvois, on ne saisit pas facile- 
ment comment les divers pays grecs ont exprimé la même idée, et la 
comparaison est encore moins aisée quand il s'agit de proverbes iden- 
tiques rangés sous des étiquettes différentes. Ce qui importe, en effet, 
dans un ouvrage de ce genre, ce n'est pas seulement la collection des 
proverbes, c'est la réunion en un même groupe des proverbes de 
même sens, car c'est ainsi seulement que les études de mœurs et de 
langue sont facilitées. Mais c'est là, pour le moment du moins, plutôt 
l'expression d'un regret qu'une critique : le premier volume seulement 
est entre mes mains, et il ne comprend que les titres àoavia-àXwvt^oj. Je 
préfère attendre la fin de l'ouvrage, pour le mieux présenter aux lec- 
teurs, exprimer sur la méthode employée des conclusions plus cer- 
taines et soumettre à M. P. plus d'observations de détail, relatives 
soit à des comparaisons inexactes, soit au contraire à des rapproche- 
ments nouveaux. Je me borne à lui signaler un ouvrage qu'il semble 
ne pas connaître, dans lequel il trouvera une trentaine de proverbes 
intéressants : SuXXoyT( KoTiT'.xwv eirtaToXcov sic tt,v eyj^coptov oistXex-uov... auXXe- 
Ys'ïaa xa-. ÈxooôsTaa imo ** ; Athènes, 1878. 11 y verra entre autres le pro- 
verbe ôtXXoc 80 avec quelques variantes. Pour les proverbes français, la 
collection delà Mélusine et celle du Courrier de Vaiigelas pourraient 
être consultées avec fruit ; mais cette dernière est bien difficile à trou- 
ver aujourd'hui. Si M, Politis tient, comme je n'en doute pas, à par- 
faire son œuvre, nul addendum ne doit lui paraître à dédaigner, aussi 
bien dans les langues étrangères que dans la sienne propre. 

My. 



Historische Grammatik der englischen Sprache, von Dr. Max Kai.lza, Pro- 
fessor an der Universitaet Kœnigsberg. I. Gcschichtc der englischen Sprache. 
Grundzùge der Phonetik, Laut- und Formenlehre des Altenglischcn. — Berlin, 
E. Felber, lyoo. In-8, xvj-3oo pp. 

Nous ne manquons pas de bonnes grammaires de l'anglo-saxon : 
depuis 1896 seulement, j'ai eu l'occasion d'en lire quatre, deux en 
anglais, deux en allemand; et je ne suis pas sûr d'avoir vu tout ce 
qui a paru; et celle de M. Bulbring me parviendra incessamment. 
Cette surproduction scientifique me réjouirait davantage, si la France 
y prenait quelque part. 



12 REVUE CRITIQUE 

Mais la grammaire de M. Kaluza se distinguera de ses aînées, en 
ce qu'elle promet de nous conduire, des limbes prégermaniques de 
l'anglo-saxon par où elle débute, à travers la langue et la littérature 
du moven âge. jusqu'au seuil de l'anglais contemporain. Si, comme 
tout le fait présager, elle remplit nettement et brièvement son pro- 
gramme, elle sera la bienvenue dans toutes les écoles; car nous 
manquons jusqu'à présent, à un degré incroyable, de moyens pra- 
tiques d'enseigner et d'apprendre la grammaire du moyen-anglais. 
Quelques ouvrages de phonétique, excellents certes, mais rebutants à 
force de minutie consciencieuse; des monographies en petit nombre, 
et plus littéraires que linguistiques; des bribes grammaticales éparses 
en tète des éditions de Gower ou de Chaucer : c'est tout ce qu'il nous 
est donné de consulter; rien de coordonné, rien de suivi. Les langues 
de transition sont ainsi souvent des déshéritées: comme la connaissance 
du langage contemporain suffit à les faire entendre en gros, on ne 
prend point la peine d'y consacrer une étude spéciale; les purs litté- 
rateurs les méprisent, et le philologue épris d'antiquité les dédaigne. 

Pour le moment, M. K, ne nous donne qu'une grammaire de 
l'anglo-saxon rapporté à ses origines indo-européennes. Son histoire 
générale de la langue anglaise (pp. 1-39) est succincte, claire et 
agréable; son exposé grammatical, exact et complet; ses transcriptions 
phonétiques, notamment (p. 80), me paraissent très rationnelles : en 
sorte que je n'aurais guère à constater dans l'ensemble, entre lui et 
moi, que des divergences de méthode. Mais je me suis si souvent 
expliqué, ici même, sur ces questions de pédagogie protogerma- 
nique, que j'ai scrupule d'y revenir. Je ne veux donc qu'apporter ma 
contribution au relevé des menues erreurs ou des insuffisances de 
détail. 

P. 4 : après l'article si convaincant de M. d'Arbois de Jubainville ', 
il n'est plus permis de maintenir l'antique rapport établi entre le nom 
des Brittones et celui de la Britannia. — P- 47, l'o de boy est donné 
pour une brève pure, sans aucun signe de prononciation; or, cet o 
est tout au moins une demi-longue, ce que reconnaissent unanimement 
tous les phonéticiens même qui ne s'accordent pas sur son timbre 
précis '. — P. 90 : lat. oinos est attesté ; effacer l'astérisque. On nous 
reproche bien assez d'inventer des formes, pour que nous nous gar- 
dions de laisser suspecter celles qui ne sont pas de notre crû. — • 
P. 93 : le phénomène dit d'allongement compensatoire germanique 
est mal décrit : une voyelle nasale qui se dénasalise ne s'allonge point 
pour cela; si la voyelle nasale était brève, elle ne peut, je crois, phy- 
siologiqucment aboutir qu'à une voyelle orale brève. La vérité est 
que. dans le type ' fanhan devenu fdhan. Va était à la fois nasal et 



1. Revue Celtique, XIII, p. 3f,8. 

2. Cf. Victor, Klementc der Plwnetik, 3- éd. p. 80. 



d'histoire et de littérature i3 

long, en tant que cumulant le timbre et les deux mores de ^ -f- "• — 
P. 102, le type stréa « paille » ne me semble pas non plus expliqué 
de façon satisfaisante : ce n'est pas l'a qui s'est changé en ea dans le 
mot * straw -, mais le groupe aw tout entier qui a été traité comme 
germ. aini'. — P. ii6, sci'ifan ne signifie pas a beichten », mais 
mais to shrive « entendre en confession »; même observation p. i63. 

— P. 123, l'étudiant ne verra pas bien comment/i//fz/?n est sorti de 
* ful-téam. Il eût fallu rappeler la forme germanique de ce dernier 
mot, soit * taiim-, dont la diphtongue s'est affaiblie en syllabe de 
moindre accentuation. — P. 128, dire sans commentaire que Vu 
final se maintient, même après syllabe lourde, à sg. i du présent de" 
l'indicatif, c'est rendre gratuitement suspecte la constance des lois 
phonétiques; il était facile d'ajouter que le maintien de helpu est dû 
à l'analogie de berii. — P. 145, je ne saisis pas le rapport que paraît 
établir l'auteur entre ag. proiid et fr. prou. — P. 148 : dans ne ïi>iton 
« ils ne savaient pas », devenu nyton, le ^u initial ne disparaît pas 
purement et simplement, puisqu'il donne un timbre labial à la voyelle 
subséquente; il est probable qu'il en était de même dans les autres 
cas de syncope du w, encore que la graphie n'en ait pas gardé trace. 

— P. 149, 1. 2, lire got. naqaths. — P. i53, et cf. p. 172, etc. : c'est 
courir une grande chance, que de séparer le pi. ags. dagas du pi. 
got. (ia^o^; et vraiment le sk. véd. dcvdsas est trop peu représenté 
ailleurs pour qu'on se résigne volontiers à le retrouver si largement 
épanoui en germanique-occidental. Toute cette théorie mériterait au 
moins un grand point d'interrogation. — P. 173, il faudrait dire que 
dêath « mort » était jadis un thème en -11-. — P. 193, ags. exen ne 
peut représenter un germ. * iihsini:^, qui eût donné * yxen. — 
Pp. 204-205 : je ne vois pas l'utilité d'indiquer une ancienne finale 
d'accusatif pronominal indo-européen om -\- ôm\ ou bien il faudra 
supposer la même ajouture pour expliquer le neutre got. thata. Tous 
ces processus sont prégermaniques, mais non indo-européens. — • 
P. 233, ags. hwaet ne répond nullement au lat. qiiid^ mais au lat. 
quod; car c'est ici de la forme qu'il s'agit, et non de la fonction. — • 
P. 241, je vois un grave inconvénient pratique à changer les numéros 
de classes des verbes forts : qu'on étudie l'apophonie verbale dans 
l'ordre qu'on jugera le meilleur, soit; mais qu'on respecte dans la 
conjugaison l'ordre fixé par la tradition. C'est ainsi que j'ai fait. • — 
P. 266 : si È'oîOE vaut * ï-oto-t--:, oiov. ne peut procéder de * cpip-i-^;, et 
il ne faudrait pas le laisser croire. — P. 274 : sg. 2 du parfait fort 
n'est pas « emprunté au subjonctif»; blinde représente i.-e. * é-bhndh- 
es (aoriste thématique), aussi légitimement que germ. * /ôti{ est 
pour i.-e. * pod-es. — P. 289, lire sient, et non sicnt. 

M. Kaluza s'est très heureusement tiré de la première partie de sa 
tâche. Nous l'attendons à la seconde, la plus utile et la plus ardue, 
et il nous promet de ne pas s'y attarder longuement, V. Henry. 



I^. REVUE CRITIQUE 

K. \Vai.is^h\vski. L'héritage de Pierre le Grand. Règnes de femmes ; gouverne- 
niciit des favoris ^i-;zb-i-^\ . Paris, Pluii, lyuo. 

Au Congrès d'histoire diplomatique de la Haye, il nous souvient 
d'une brillante improvisation de M. Waliszewski, qui tint sous le 
charme tous ses auditeurs en les entretenant des tsarines du xvni« siè- 
cle. C'était comme un rapide aperçu du livre que ce littérateur fécond 
vient de publier. Après avoir écrit le Roman de la grande Catherine^ 
puis la Vie de Pierre le Grand, M. W. entreprend l'histoire des 
autocrates qui s'échelonnent de l'un à l'autre, et tout d'abord, dans le 
présent volume, de Pierre à Elisabeth, succession de princes et prin- 
cesses assez nuls : Catherine !*■■, Pierre II, Anne, Ivan III, dont le 
règne insignifiant contraste avec celui qui précède et ceux qui suivent. 
L'intérêt central se porte sur le gouvernement d'Anne Ivanovna 
(i 730-1 740), le plus long et le moins terne. 

Cette période, dénuée d'intérêt vraiment historique, n'a guère qu'un 
intérêt anecdotique. Dans une preste introduction, l'auteur, qui tient 
compte avec bonne grâce des critiques adressées à son œuvre précé- 
dente, excuse avec esprit son goût pour le détail pittoresque et sa ten- 
dance à ne pas conclure. Voilà qui convient spécialement à une his- 
toire de femmes et de favoris. Que d'anecdotes! que de portraits! 
Autour de la veuve, du petit-fils, de la nièce, du petit-neveu, de la 
fille du grand Pierre, s'agitent les Menchikov, que chassent les Dol- 
gorouki, les Dolgorouki que persécutent les Buhren, les Buhren que 
détrônent les Munnich, les Munnich que supplantent les Ostermann^ 
les Ostermann qu'exilent les Bestoujef, et ainsi de suite, succession de 
favoris éphémères se pourchassant les uns les autres, ne montant au 
pinacle que pour finir en Sibérie ou dans la chambre de la torture. 
Tous ces protagonistes et ces comparses, et surtout les femmes, sont 
artistement esquissés. A cette galerie, il ne manque à notre avis, que 
le portrait du premier maréchal Lacy. 

Pour préparer cette histoire, M. W. a lu tout ce qui lui était acces- 
sible. On peut regretter, à ce propos, qu'il néglige de donner un 
court résumé bibliographique des publications russes et étrangères. 
M. W. ne fait pas comme M. Bilbassov, qui a consacré deux volumes, 
soit plus de 1,400 pages grand in-S", à l'indication des livres relatifs 
à la grande Catherine, et encore il s'est borné aux livres étrangers à 
la Russie. Quant aux documents inédits, la Russie reste fermée aussi 
bien aux investigations qu'aux publications de M. W. Il a pris 
sa revanche en Allemagne, notamment à Berlin, d'où il a rapporté 
une ample moisson de documents qui donnent à son ouvrage, avec 
les Archives des Affaires étrangères de Paris, une saveur originale. 

M . W. rectifie certains renseignements historiques d'auteurs récents. 
Il relève les origines de Buhren, dit Biron, qui n'était pas un simple 
palefrenier. 11 ouvre des aperçus nouveaux présentés avec des argu- 



d'histoire et de littérature I'5 

ments devant lesquels il faut s'incliner. Voici les deux principaux. Le 
régime allemand d'Anne Ivanovna et de Biiliren, condamné en Russie 
sous le sobriquet de Bironovtchina, est loin d'avoir été funeste au 
pays. Il a heureusement triomphé des éléments rétrogrades mosco- 
vites pour maintenir le système de Pierre le Grand et entretenir la 
culture européenne dans l'empire des tsars. Quant à la révolution de 
1741, par laquelle Elisabeth Petrovna met fin au régime d'Ivan III et 
à la régence de Brunsvic, elle n'a pas été une revanche russe contre 
le joug germanique. La jolie fille de Catherine la Livonienne ne peut 
être, à aucun égard, assimilée à Jeanne d'Arc dans une œuvre de 
réaction nationale contre l'étranger; elle n'a absolument rien de la 
Pucelle. M. W. raconte l'événement d'une façon plus simple, et, à. 
notre avis, plus près de la vérité. Légère et frivole, devenue l'idole 
des soldats grâce à ses excessives familiarités, Elisabeth a employé les- 
régiments de la garde à supplanter les descendants d'Ivan de la même 
façon que ceux-ci ont pu écarter la famille de Pierre. L'argent de la 
France n'y est pour rien ou presque rien (2,000 ducats) ; l'esprit natio- 
nal russe pour pas grand' chose. C'est une de ces crises de gynéco- 
cratie prétorienne à la byzantine par lesquelles la Russie du 
XVIH8 siècle n'a cessé de passer. Je dis à la byzantine, et j'insiste, 
parce que M. Waliszewski me semble attribuer à tort, en l'espèce, à 
la femme slave un rôle historique qui est le propre des Placidie, des 
Eudoxie, des Pulchérie, des Theodora, des Irène, des Theophano et 
des Zoé et autres impératrices d'Orient. 

C'est là une des rares chicanes que nous pourrions faire à l'ouvrage. 
Une table des noms, heureusement orthographiés selon la pronon- 
ciation russe, en rend la consultation facile. Du reste, le livre est 
alertement écrit, un peu trop rapidement parfois pour la correction de 
la langue, abondant en descriptions pittoresques, en portraits frap- 
pants, en observations spirituelles '. 

De Crue. 



I. Nous nous permettons d'indiquer quelques rectifications. P. 3, 1. 5 : nièces 
(au lieu de cousines germaines), et 1. 20 : Oukraine [au lieu d'Ukraine); p. i3, I. 2 : 
i/iJ au lieu de 171 2 (pour la date de la déclaration du mariage de Catherine); 
p. 37, ï. ^ : La Bare-Dti-Parcq (au lieu de la Bare-D.); p. 175, 1. 18 : Mecklem- 
boHvg au lieu de Westphalie (origine des Bûhren); p. 184, 1. 24 : petits Russiens 
(au lieu de Prussiens) ; p. 227, 1. 22 : 1739 (au lieu de iSSg); p. 247, 1. 7 : 1736 
au lieu de 1786. P. 181 et 182 : le fils aîné et le fils cadet de Bûhren sont désignes 
tous deux sous l'unique nom de Charles. P. 287, 1. 14. Il y a un peu de vague 
dans l'indication des branches de Brunsvic : la branche de Wolfenbûttel est déjà 
confondue à ce moment avec la ligne aînée de Bevern par suite d'un mariage 
entre cousins. 



l6 REVUE CRITIQUE 

G. i»K I,.\MARZKLi.E. La crise universitaire d'après l'enquête de la Chambre 
des députés. Paris, Perrin, 1900. In-8°, 291 p. 

C'est de bonne guerre. Un sénateur de droite, M. de Lamarzelle, a 
lu de près la volumineuse enquête de la Commission Ribot sur l'état de 
l'enseignement secondaire (cf. Revue, 1900, I, p. 232j ; il en a extrait 
les doléances d'universitaires notables, qui accusent l'Université 
d'être routinière, centralisée à l'excès, tracassière, paperassière, de ne 
pas savoir donner l'éducation à côté de l'instruction, de produire des 
bacheliers ou des déclassés et non des hommes, etc. Cela fait, 
M. de L. conclut que, de l'aveu de ses représentants les plus illustres, 
la crise de l'enseignement universitaire tient à ses propres vices et il 
l'invite à se réformer sans prétendre inquiéter l'enseignement rival, 
qui ne se plaint pas. Posée ainsi — et elle l'a été par la Commission 
Ribot — la question ne comporte pas d'autre réponse que celle de 
M. de Lamarzelle. Si un marchand gère mal sa boutique et s'en 
accuse, il est bien mal venu à réclamer de l'Etat la fermeture de la bou- 
tique voisine qui prospère. Voilà où conduit un excès de timidité. On 
n'a pas voulu, à quelques exceptions près, envisager le problème sous 
son vrai jour et se mettre d'accord sur ce principe essentiel : l'ensei- 
gnement secondaire doit-il être laïque ou congréganiste ? On a laissé 
subsister l'équivoque entre l'enseignement libre et l'enseignement 
congréganiste ; en hn de compte, on a fourni des verges à ceux qui 
s'entendent fort bien à les manier et qui, pour l'instant, ont mis de 
leur côté les rieurs. M. de L. s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup 
de bonne grâce et d'esprit; son livre est d'une lecture attachante. Je 
n'y ai relevé qu'une erreur de fait : à la page 226, il attribue à Mgr 
Mathieu un niot qu'il trouve joli, et à juste titre, mais qui est de Ra- 
belais et non de Mgr Mathieu. 

M. de Lamarzelle insiste sur l'impuissance de l'Université à don- 
ner l'éducation, parce qu'elle n'a pas, suivant l'expression de M. Dou- 
mic, de « principe d'éducation », de doctrine. « Sur toutes les ques- 
tions essentielles, dit encore M. Doumic, le professeur est obligé de 
s'abstenir. Sur celles-là même qui intéressent la vie de la conscience, 
il est tenu de n'avoir pas d'opinion et de laisser croire qu'il ne pense 
rien. » Cela est tristement vrai et c'est là que gît tout le mal que 
l'Université, menacée de mort lente, n'ose pas regarder en face. Elle 
a des rivaux qui déploient un drapeau, qui le tiennent haut et ferme : 
elle cache le sien ou se fait honneur de n'en point avoir, d'être 
<< neutre f>. Cette neutralité est stérile, comme celle de Combabus. 
Le parii-pris de se désintéresser des consciences est une monstrueuse 
concession faite aux exigences de la théocratie ; c'est un métier de 
dupes et, par surcroît, une trahison envers la jeunesse. L'Université 
du xx« siècle travaillera franchement, ouvertement, à former des libres 
penseurs, des émancipés, ou elle retombera, à sa honte, sous la tutelle 
tyranniquc dont elle n'a jamais su qu'incomplètement s'affranchir. 

S. R. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE I7 

— Trois nouveaux fascicules viennent de paraître dans les réimpressions de 
VAncientte Bibliothèque hongroise. (Régi magyar Kônyvtdr, cf. Revue critique 
n» 14, 1900) : N" XVJI. Les poésies de Michel Fa:[ekas (Fa^ekas Mihaly versei, 
Budapest, Franklin, 1900, 206 pages) éditées par Rezsô Totu. Fazekas (1766- 1828) 
est un poète de l'Ecole populaire de Debreczen dont les poésies lyriques ne furent 
recueillies qu'en i836 par Eméric Lovâsz. Sans avoir le charme de celles de Cso- 
konai qui lui servirent de modèle, elles sont cependant très remarquables. Les 
réminiscences de nos poètes légers du xviii<^ siècle et les quelques traductions (entre 
autres celle du Philosophe des Alpes de La Harpe) ne doivent pas nous étonner, étant 
donné que la littérature française était très bien connue même dans ce cercle popu- 
laire de Debreczen et que Fazekas a fait, comme officier, la campagne de France. 
C'est très probablement un conte français qui lui inspira son poème burlesque en 
quatre chants : Ludas Matyi (181 5, 2« édit. revue et augmentée, 1817) où le serf 
vexé et opprimé par le seigneur se venge par des tours spirituels du hobereau qui 
le tourmente. M. Toth a fait précéder cette édition d'une remarquable étude 
(94 pages) parue d'abord dans la Revue d'histoire littéraire (1897) où il étudie avec 
beaucoup de patience les détails de la vie du poète, peu connus jusqu'ici, les sources 
de son inspirati'^n, et énumère les nombreux fabliaux et contes qui présentent une 
certaine parenté avec Ludas Maty\. Pages 62 et 68, il ne faut plus dire : Biblio- 
thèque royale (encore moins : royal) mais Bibl. nationale [Aq Paris). Page 83. Les 
deux quatrains de Bacsânyi sur la Prise de la Bastille ont paru dans le Magyar 
Muséum (1789) de Cassovie et non dans la Felsô-Magyarors:{ agi Minerva, revue 
fondée en 182?. — N" XVIII. Gesta Romanomm traduits par Jean Haller(édités par 
Louis Katona, 5i3 pages). Jean Haller, grand seigneur de Transylvanie (1626-97) 
a, pendant quatre ans de captivité, traduit en hongrois une Histoire d'Alexandre 
te Grand en se servant selon Faludi de la traduction française de Marie Dacier ; 
les Gesta Romanorum et \a Destruction de Troie de Guido de Columna. Il publia 
ces traductions sous le titre : Hdrmas historia (Trois livres d'histoire, i69.'>). Ce 
livre, à cause de la simplicité de son style, est devenu fort populaire; beaucoup de 
ces récits vivent encore dans la bouche du peuple. M. Katona qui s'occupe depuis 
des années de l'origine et des manuscrits des Gesta Romanorum nous donne une 
réimpression critique de la deuxième partie de l'œuvre de Haller avec une intro- 
duction fort savante (94 pages). Il discute la valeur des manuscrits, parle du texte 
'atin dit vulgaire, des diitérentes traductions (allemande, tchèque, anglaise, hol- 
landaise, française, polonaise et russe); compare le manuscrit de Budapest des 
Gesta (Codex Sztaray) avec les autres et donne une édition critique des plus exactes 
de ce recueil, un des plus répandus du moyen âge. En bas des pages, M. Katona 
cite le texte latin toutes les fois que la traduction présente un intérêt philologique. 
— N° XIX. Les Nuits d'hiver de François Faludi (Tel i éjts^akdk, 182 pages) édi- 
tées par Cornélius Ripp. Le jésuite Faludi (1704-79) est un des principaux repré- 
sentants de la littérature hongroise pendant la période de décadence (171 1-72) Ses 
œuvres morales, tout en imitant les meilleurs ouvrages étrangers de ce genre, ont 
néanmoins un tour original, beaucoup de saveur et un certain poli qui dénote à 
chaque page l'influence française. Les Suits d'hiver se composent de huit dialogues 
moraux dont les cinq premiers sont traduits des Noches des Invierno et les trcis 
derniers du français. — J. K. 

— Parmi les derniers fascicules des Mémoires de l'Académie hongroise nous rele- 
vons : 1° La dissertation du regretté historien Jules Schvarcz, mort au commen- 
cement de cette année : Hérodote et le décret d'Anylos {Herodotos es Anytos pse- 



,g REVUE CRITIQUE 

phismdia, Budapest, Académie, ^4 pagcs). L'auteur de la Démocratie athénienne 
était un véritable iconoclaste. 11 n'y a pas de gloire littéraire ou politique de 
l'Antiquité qu'il nait furieusement attaquée. Doué d'un sens critique très vif, con- 
naissant à fond la politique ancienne et moderne, ayant lu très attentivement les 
anciennes sources, il employa son beau talent à découvrir les tares de l'ancienne 
démocratie et de ses hommes illustres. Sa dernière dissertation veut prouver 
qu'Hérodote était bel et bien paye par les Athéniens pour l'éloge qu'il faisait d'eux 
et qu'il avait mânie otTert ses services à Corinthe qui les a refusés. Toute sa dis- 
sertation est une polémique contre Curt-Wachsmuth, Kirchhoff et Ranke qui, ne 
pouvant nier l'importance du passage connu du Hepl Tf.ç 'HpoÔÔTOj KaxoT.ôeCaç l'ont 
expliqué différemment. — 2» L Histoire de la paix de Karlovic^ [A Karlovic^i béke 
toerténete, 80 pages) par J. Acsady est une étude très détaillée des préliminaires de 
cette paix conclue en janvier 1699 entre Léopold I et les Turcs. Elle a mis tin à 
une guerre de seize ans où toute l'Europe orientale était engagée. Les délégués de 
tous les États, la France, la Suède et l'Espagne exceptées, prirent part à ce con- 
grès, et quoiqu'il s'agît principalement de la Hongrie, les hommes politiques de ce 
pays en furent écartés, le roi Léopold y ayant pris part comme empereur d'Alle- 
magne et non comme roi de Hongrie. La Turquie, de plus en plus affaiblie par les 
victoires d'Eugène de Savoie, perdit par le traité de Karlovicz 220,000 kmq. du 
territoire hongrois ; il lui resta encore, dans le district de la Save, à peu près 
3o,ooo kmq., mais elle ne pouvait plus menacer le royaume. M. Acsady a utilisé 
surtout les documents conservés aux archives de Vienne. — 3° M. Florian Matvas 
continue ses études chronologiques sur Thistoire hongroise des xi» et xii« siècles 
{Clironologiai megdllapitdsok haijdnk XI, es XII, s^d^adi toerténeteihe^, ^\ pages). 
Il rectifie quelques dates de la grande Histoire nationale éditée par Alexandre 
Szilâgyi et dresse en même temps la généalogie d'Yolanthe, femme de Jacques I. 
d'Aragonie, fille d'André 11, roi de Hongrie (i2o5-35). — 4° L'archiviste 
M. Charles Taganvi, nouvellement élu, a pris séance par un travail sur l'Ori- 
gine de l'administration autonome des Comitats {Megyei ônkormdny^^atimk Kelet- 
ke\ése, 19 pages). On sait que le comitat hongrois (vârmegye) jouit depuis les 
temps les plus anciens d'une grande autonomie. M. Tagânyi prouve qu'à l'origine, 
le comitat était domaine royal et que les megye-ispdn et udvarbirô étaient des 
administrateurs nommés par le roi dans chaque comitat. La grande noblesse 
jalouse du pouvoir royal, a combattu longtemps cette administration et au bout de 
trois siècles, sous le règne du dernier roi de la Maison Arpad, André 111 (1290- 
i3oi) elle est arrivée à supplanter les administrateurs royaux et à s'installer en 
maîtresse dans les comitats. Depuis ce temps, le vârmegye est devenu la citadelle 
des privilèges nobiliaires. Il est vrai qu'on y a souvent combattu pour la liberté 
nationale, mais le plus souvent le comitat était un obstacle aux réformes libérales 
et à la centralisation. Encore aujourd'hui il faut que le gouvernement fasse tous 
SCS efl'orts pour mettre fin à une autonomie sous le voile de laquelle on commet 
les pires abus. M. Tagânyi jette aussi un coup dœil sur l'organisation administra- 
tive de la Transylvanie, de la Croatie et de la Slavonie où le système du comitat 
n'a pas pu se développer de la même façon que dans la Hongrie proprement dite. 
— 5° M. Jean Karacsonvi consacre un mémoire à l'Origine et aux vicissitudes de la 
Bulle d'or {A\ arany bulla keletke^ése es elsù sorsa, 3o pages) la fameuse Charte 
de 1222 que M. l'erdinandy a étudiée dernièrement au point de vue juridique (Voy. 
Revue critique, 1899, no Sa). M. Karâcsonyi établit d'abord la grande confusion 
chronologique qui règne dans les chartes datant des premières années du gouver- 



d'histoihe et de littérature ig 

nement d'André II et prouve que la Bulle d'or fut extorquée au roi par le parti de 
l'opposition, l'ancien parti du roi Eméric, contre lequel André était toujours en 
rébellion. Le palatin Vejtefia, le juge suprême du pays : Nanafia Posa, Nicolas 
ispan de Bacs, Tiborcz de Presbourg, lUés de Bihar et Martin Mihâlyfia étaient à 
la tête de cette opposition qui força le roi à promulguer la charte. Quoique copiée 
en sept exemplaires, aucun des originaux de cette charte ne s'est conservé jusqu'à 
aujourd'hui. parce qu'elle fut longtemps oubliée ; elle n'acquit force de loi que sous 
le règne de Louis d'Anjou (1342-1382). — 6» M. R. Békefi, après avoir publié les 
ois et les règlements de la grande école protestante de Sarospatak (voy. Revue, 
1899, n» 52) donne aujourd'hui ceux d'un autre centre des études calvinistes : 
Debreczen. {A debrec^eni ev. réf. fôiskola XVII es XVIII s^d^adi tôrve'nyei, 
177 pages). Cette ville possédait, avant la Réforme, une école des Franciscains. 
En i55i, la population embrassa le calvinisme, et l'ancien couvent devint une 
école réformée. C'est là qu'enseignaient les théologiens les plus renommés des 
XVI» et xviio siècles; la Rome calviniste, comme on appelait Debreczen, organisa la 
hiérarchie protestante, et toute la jeunesse de l'Alfôld y affluait. Les premiers 
règlements sont calqués sur ceux de Wittemberg ; ils doivent leur rédaction défi- 
nitive à Georges Komaromi Csipkés, prédicateur et traducteur de la Bible qui les a 
copiés de sa propre main en 1657. M. Békefi les publie in-extenso (p, 79-117) en 
y ajoutant les lois de 1704, de 1705-17S8 et celles de 1792, ces dernières rédigées 
après la mémorable Diète de 1790-1791 qui reconnut lautonomie de l'Église pro» 
testante en matière d'enseignement. Le texte de toutes ces lois est en latin et peut 
être ainsi consulté par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la pédagogie. Il est 
curieux de savoir que parmi les langues dont l'étude était obligatoire pour les 
internes se trouve, outre l'allemand, le français et cela dès le xvii" siècle; que 
tout l'enseignement était donné en latin ; que, jusqu'à la fin du xviiio siècle, la 
conversation en hongrois était rigoureusement interdite, pour ne pas nuire à 
l'étude du latin ; que l'étude de l'hébreu et du grec était poussée assez loin pour 
que les futurs candidats en théologie pussent lire l'Ancien et le Nouveau Testa- 
ment dans l'original. — 7° M. Ignace Kunos, si compétent pour la langue et la lit- 
térature populaires des Turcs, publie une édition avec introduction, traduction et 
notes des Plaisanteries de Nasreddine Hodja (Nasp-eddin Hodsa tréfâi, 96 pages 
-f 46 pages de texte). Cette édition offre l'avantage que M. Kunos a recueilli sur 
place les traditions de cet Eulenspiegel turc du xvi' siècle et que son édition donne 
i63 plaisanteries. Les notes sont purement philologiques. L'introduction (3o pages) 
fait ressortir l'originalité, l'humour et la verve primesautière de l'écrivain turc et 
lui assigne une place éminente parmi les poètes populaires. Mentionnons, en 
même temps, que M. Kunos vient de publier dans les éditions de l'Académie de 
Saint-Pétersbourg un beau volume intitulé : Mimdarten der Osmanen, gesammelt 
und iiberset^t [bSS p.) formant le tome VllI des Proben der Volkslitteratur der tUr- 
kischen Stâmme. — 8" Un élève de M. Vâmbéry, M. Alexandre Kégl nous oiTrc 
dans sa dissertation : La chanson populaire persane {A per:{sa népdal, 47 pages) 
un spécimen du recueil qu'il réunit pendant un séjour à Téhéran de 1889 à 1890. 
La poésie populaire persane, peu accessible jusqu'ici aux savants, a beaucoup de 
parenté avec celle des Turcs. Les chansons d'amour publiées et traduites par 
M. Kégl montrent le génie du peuple persan sous une nouvelle face. — J. K. 

— Le 5 novembre 1899 un des meilleurs critiques hongrois, Eugène Péterfy^ 
professeur à Budapest, a mis fin à ses jours, a l'âge de cinquante ans. Son col- 
lègue et ami, l'académicien Frédéric Riedi. a publié dans la Budapesti S^emle et 



jjO REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE &T DE LITTÉRATURE 

fait tirer à part une biographie ot l'on sent encore vibrer la douleur que les lett^rs 
hongroises ont éprouvée par ce suicide (Péterfy Jen<T, Budapest, Franlilin, 1900. 
84 pa£;es avec un portrait). D'abord critique dramatique du journal Egyetértés, 
Pcterfv a consacré tous ses clïorts à cultiver un genre assez peu répandu en Hon- 
grie : !'es«ai littéraire. Ses modèles étaient Sainte-Beuve et Taineet il a appliqué 
leurs méthodes avec un rare bonheur aux grands écrivains magyars. Ses études 
les plus remarquables sont consacrées aux romanciers hongrois : Eôtvôs, Kemcny 
et Jôkai. Cette dernière a soulevé à son apparition (1881) une véritable tempête, 
parce que Péterfy y montrait la faiblesse du grand romancier comme psychologue 
et comme peintre de caractères. On doit encore à Péterfy, passionné pour Tltalie, 
une belle étude sur Dante, des pages remarquables sur la Tragédie. Dans ses der- 
riières annéesil avait commencé une Histoire delà littérature grecque dont quelques 
chapitres (Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane) ont paru en 1898 et 1899. 
Péterfy a traduit le Gorgias et le Philobe de Platon, le livre de Taine sur les Phi- 
losophes français du xix« siècle, et celui de Barthélémy Saint-Hilaire sur les Rap- 
ports de la philosophie avec les sciences et la religion. Il a commenté en esthé- 
ticien la meilleure tragédie hongroise, Bd'tk-bdn de Katona et le Macbeth de 
Shakespeare. La Société Kisfaludy, dont Péterfy était membre depuis 1887, a 
chargé M. David Angyal de réunir ces études qui ont paru, pour la plupart, dans 
la Budapesti Siemle. — J. K. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 22 juin i goo 

ta^place de membre ordinaire précédemment occupée par M. Ravaisson, décédé 
le 18 mai dernier, est déclarée vacante. 

• M. Derembourg est élu membre de la commission du Corpus inscriptionum 
semilicantm. 

M. G. Schlnmberger lit' une étude sur la dépouille mortelle ds l'impératrice 
byzantine de Nicée, Constance, aujourd'hui encore conservée dans la chapelle de 
Sainte-Barbe de la petite église de Saint-.lean, à l'hôpital de la ville de Valence 
(Espagne). l'ille naturelle, plus tard légitimée de l'empereur Frédéric H et d'une 
noble piénioniaise, Constance, appelée Anne par les Byzantins, fut, toute jeune 
encore, mariée en 1244a Jean 111 Ducas Vatatzès, empereur de Nieée, l'adversaire 
implacable des Latins de Constantiiiople. Celle union, qui souleva les colères de la 
papauté et de tout l'Occident chrétien, fut malheireuse. Après la mort de Vi'tatzès 
et celle de son hls. Constance, vainement dematidée en mariage par Michel Paléo- 
logue, fut enfin échangée contre un chef byzantin prisonnier des Latins et put 
ainsi, en 1269, se réfugier en Italie auprès de son frère, le roi Manfred. Cinq ans 
plus tard, à la suite de la mort tragique de ce frère et de son neveu Conradin, elle 
dut fuir de nouveau et se réfugia à Valence auprès de sa nièce, mariée au futur 
roi IMcrre d'Aragon. Elle vécut encore quarante ans dans celte ville, dans les exer- 
cices d'une austère pitié, toute dévouée au culte de Si.inte-Barbe rapporté par 
elle de son empire d'Asie. M. Schlumberger donne ensuite sur la sépiiliure de 
ccitc basilissa de curieux détails qu'il doit en partie à Madame la duchesse 
d'Albe. 

L'Académie se forme en comité secret. 

M. Oppert présente une série de remarques à propos du mémoire de M. Salomon 
Rcinach sur le totémisme. 

Léon Dorez. 

Le Profriçtairc-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 33. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N" 28 — 9 juillet — 1900 



DiTTENBERGER, Rccucil d'inscriptions grecques, II, 2C éd. — Waliszewski, Litté- 
rature russe. — GiRAUD, Pascal. — Franz Funck-Brentano, Bibliothèque de 
bibliographies critiques. — Ch. V. Langlois, La question de renseignement se- 
condaire. — Académie des des inscriptions. 



W. DiTTENBERGER. Sylloge inscpiptionum graecarum iterum edidit. Volumen 
alteriim, Leipzig, S. Hirzel, igoo, in-H», v-825 pages. 

Le second volume de la deuxième édition du Dittenberger, comme 
nous disons couramment en France, ne s'est pas fait longtemps 
attendre '. L'auteur et l'éditeur ont mené rondement la refonte de cet 
important recueil, auquel il ne manque, pour être complet, que les 
Index : ils formeront un fascicule séparé qui ne saurait tarder à paraître 
et que nous signalerons à nos lecteurs. 

La première édition comptait 470 textes; la deuxième en contient 
940, soit le double. Les divisions principales de ce second volume 
sont restées les mêmes {\ Res publicae. Il Ressacrae. III Vita pri~ 
vata). A ces trois grandes sections s'ajoute un Appendix titulorum 
his proximis annis erutorum. Les subdivisions sont plus nombreuses 
et amplement justifiées par l'abondance des textes nouveaux. Ainsi 
dans la section I je note les rubriques suivantes : 4 Iiidicia. 5 Pecu- 
nianim publicarum administratio. 6 Piierorum et epheborum disci- 
plina. 7 Res militaris et navalis. 8 Agrorum publicarum locationes. 
9 Aedificationes. Elles manquaient dans la première édition ou se 
trouvaient confondues avec d'autres. Dans la deuxième section, les 
subdivisions suivantes sont nouvelles : 5 Collegia et sodalitates sacro- 
rum causa institutae. 6 Vota et dedicationes. 7 Oracula. 8 Dirae et 
imprecationes. Souhaitons qu'une table des matières, qui manquait à 
la première édition, soit jointe aux Index et facilite les recherches 
dans ce recueil si considérablement enrichi. 

J'ai fait trop souvent, ici même, l'éloge de la méthode de M. D, et 
de ses précieuses qualités d'éditeur pour qu'il soit besoin de les redire 



r. Voir dans la Revue Critique de 1899, p. 4o3 suiv. le compte rendu du pre- 
mier volume. 

Nouvelle série L. a& 



2 2 REVUE CRITIQUE 

aujourd'hui. Ce dernier ouvrage est digne de ses aînés. Plus on Tétu- 
die, plus on rend justice à la science et à la sagacité dont Fauteur a 
fait preuve, dans rétablissement du texte non moins que dans les 
notes qui l'encadrent. La plupart des inscriptions qu'il a retenues 
sont depuis longtemps publiées ; je ne dis pas toutes, car O. Kern 
lui a encore permis de puiser dans le riche Corpus de Magnésie du 
Méandre et nous y avons gagné nombre de textes importants qui sont 
en quelque sorte à fleur de coin. Mais M. D. s'est également efforcé de 
s'approprier les unes et les autres, vieilles et neuves, usées et fraîches. 
Plus d'une est devenue sienne, pour ainsi dire, grâce aux restitutions 
qu'il y a introduites, et cet effort personnel donne justement à son 
livre une valeur singulière. 

L'impression est médiocre : les fautes dites d'impression sont très 
nombreuses, mais je laisse aux critiques allemands, qui savent si bien 
les dénicher dans les livres français, le soin de les noter et d'en dresser 
la liste inutile. Chemin faisant, j'en relèverai seulement deux ou trois. 
Il me semble, en effet, que le compte rendu d'un ouvrage de cette 
importance ne saurait s'attarder à des questions de détail et d'exté- 
rieur : il faut aller plus avant et, puisque dans sa préface et dans les 
Addenda M . D. a bien voulu tenir grand compte des observations 
que j'avais présentées sur son premier volume, je ferai de même pour 
le second. Sans m'astreindre à suivre l'ordre des n°% je soumettrai à 
nos lecteurs un certain nombre d'observations sur des textes choisis, 
voulant me faire le collaborateur plutôt que le critique de M. D, 

Les n°* 5ii, 53i, 827 sont trois inscriptions juridiques d'Amorgos. 
Les deux premières sont, par endroits, de lecture difficile et ont exercé 
l'ingéniosité de plus dun cpigraphiste. On n'en possède malheureuse- 
ment que des reproductions ou des copies insuffisamment soignées : 
ici les lacunes ne sont pas exactement indiquées, ailleurs un léger 
déplacement des caractères d'imprimerie fait croire à un vide qui 
n'existe pas, ailleurs enfin les lectures sont erronées, si bien que les 
essais de restitution sont d'avance condamnés. Souhaitons que l'on 
arrive à multiplier les reproductions photographiques de l'original ou 
de l'estampage, ou encore les fac-similé. Le n° 53 1, le plus important 
de tous les règlements de location qui nous soient parvenus (location 
du domaine de Zeus Téménitès , est, de nos trois inscriptions, celle 
dont le texte a le plus besoin d'être revisé. M. J. Delamarre, qui s'est 
chargé d'Amorgos dans les I G ins., n'attendra pas l'achèvement du fas- 
cicule pour la republier et la donnera prochainement dans la Revue de 
Philologie; sa copie, faite avec le soin minutieux dont il est coutu- 
micr, i<cra définitive. Il veut bien m'autoriser à faire connaître dès 
aujourd'hui les corrections suivantes. L. 6 : pas de lacune entre l^'-pr,- 
-«( et rr,v Yv. Le § 2 commence donc à Tr.v ^;7,-^ et le verbe à restituer 
ne se place pas au début de la phrase. — § 4 : au lieu de Tv.yJ.i tôt:'. 
fYJT.v [ttiv êaJ-jToî, lire : Tv.yiy. -.% r'Tn:ovT[a] àç' tl'j-.o'j àvop6w[5£t, « il répa- 



d'histoire et de littérature 2? 

rera à ses frais les murs qui viendront à tomber ». Pour les murs qui 
sont du côté de la route, il les confortera (-^piU'-), afin que la clôture 
soit bien exacte. Notons en passant que la mesure employée pour les 
murs est, à Amorgos, comme à Athènes, rôoY'j'-i (cf. n° 587, 1. 9). — 
§ 8. Dittenberger : Ta; Tpâ'^a[<;] op-'j^zi lix ut,-/; ['fljpatwvt, Htzok «v iraOdjLjTÎauiv- 
Tat 0' vî(OT:oTa'..Delamarre : Ijx [J^y,^/^- Eloao'.wv. ôroo av T:aQ[|JL]y^(Ta)v:ai o\ vôwroTat. 
Le mois Elpao-.ojv queWeil et Radet avaient presquedéchifFré (ElPAlIiiNl) 
est nouveau ; le nom est tiré d'un surnom de Dionvsos dont le culte à 
Arcésiné est attesté par une borne (BCH XV ''1891), p. 597). La borne 
provient précisément de la région, riche en vignes, où s'étendait le 
domaine de Zeus Téménitès. Ces importantes corrections, que je dois 
à l'obligeance de M. Delamarre, et nombre d'autres qu'il tient en 
réserve achèveront de transformer la vulgate. = Le no 5 1 1 mérite de 
prendre place dans le Rec. des Inscr. jurid. gr. J'ai commencé la revi- 
sion du texte sur une photographie de la pierre et sur d'excellents 
estampages que m'a gracieusement communiqués M, Delamarre et je 
peux déjà proposer les corrections suivantes, L. 24 suiv, : -rroioatv 

[Xj'jovTa To [(J/r^otaua ~6ot Totojà TOoOlsTjjLiav ir,v £•::•. ^[wv ]wv yz'Jo\[^é]'nf'^ 

TÛ);ji... — L. 27. Szanto a fort heureusement restitué trois noms propres, 
mais il n'y a pas de place pour T'.îjloxX[s(o£w] ; il faut lire Ti|jioxX[£o<;]. — 
L. 27-28. Radet, Szanto, Dittenberger : Mr^oz otra-. S(xa|t [S'.JEYpâor^crav {iiz\ 
~M [s'ij^aycovia;. Le verbe o'.sYP'i'f^.îrav ne laisse pas d'être embarrassant ; 
or je lirais plutôt à[-z]z:;p'xor,^:i^/. Je distingue, après l'iota qui est au 
commencement de la ligne, les deux jambages obliques d'un alpha, 
puis vient un espace trop considérable pour un iota ; la gravure est, en 
effet, très serrée et très soignée. Il faut donc distinguer entre les pro- 
cès portés devant les zlfiai'fiù'fz'.^ qui avaient Eurydikos pour président 
et les procès que les conciliateurs (o'.aXXaxTa-!) n'ont pu régler et ont 
fait afficher sur l'album. Pour désigner l'acte des plaideurs qui ont 
fait leur déclaration devant les zl<7%-(oi'{z~.c, le décret emploie le verbe 
oLTzrj-^'pi'ii'.w et la préposition l-\ [t.zo; est plus usité) ; pour l'acte des con- 
ciliateurs qui ont affiché les procès à juger, le verbe Ypâcps'.v (1. 3i) et 
oiavpâ'fï'.v (1, 47). — L. 39-40. L'explication proposée par M. D. pour 
ÉxâTEoo; ne me satisfait pas plus que lui-même; j'ai peine à me repré- 
senter un collège de fonctionnaires dont les membres n'agissent que 
deux par deux. N'est-il pas possible d'entendre : « pour l'un ou pour 
l'autre de ces actes » Vzl'y%'(iovz'j:; sera tenu d'une amende. Ces deux 

actes sont spécifiés à la 1. 40 : Iht cï z^i-fr,: r.-xpoi. xi YcvpaixiJiÉva r] TZo:/,Tr/. 
«■ s'il introduit un procès contrairement au décret ou s'il commet 
quelque acte (contraire audit décret] ». L'inscription mérite d'ailleurs 
d'être reprise tout entière ; le texte même peut être amélioré à l'aide 
des photographies et estampages. = N. 827. M. Delamarre a revu la 
pierre et approuve pleinement l'excellente restitution proposée par 
M. D. pour la 1. i ; la pierre a été coupée au ras de la I. 2. Mais Ross, 
dont tous les éditeurs ont. reproduit la copie, a sauté une ligne. Au 



24 REVUE CRITIQUE 

lieu de ÛttÔ Ntlxr.japÉTT,; z7,(: Y'Jvaixoç TJf;; Na'jxpâtoj; -/.a; xaTa ta; 8'.]aOT//.a;, il 
taui lire :... ti/,; NajxsaTou; xa- xupio'j XxjxpâTOj; xoti xaxà. . , M. D. aurait 
trouvé cette correction dans un article de Ziebarth {Sit^ungsber. der 
Akademie :{u Berlin, XXXI (1897), P- ^z^)- ^^ iallait également citer 
le même article (p. 674) dans le sommaire du n° 828. 

Les inscriptions d'Athènes sont, comme de juste, très nombreuses 
et je réunis dans un même paragraphe les observations qui sy rap- 
portent, 

N. 439. Règlement delà phratriedes Démotionides. Grâceaux belles 
études de Schœll et de Wilamowitz, ce texte difficile s'est singulière- 
ment éclairci. M.D. se meut avec aisance au milieu des solutions con- 
tradictoires et prend toujours le parti le plus sage, notamment dans 
rinterprétation des mots ô AsxcXîiwv oTxo; : la « maison des Décéliens » 
n'a rien de commun avec un vivo;. Je regrette seulement qu'il n"ait pas 
cité dans sa note les décrets de Karthœa (Ch. Michel, n°' 403-4041 où 
il est dit de nouveaux citoyens qu'ils choisiront leur tribu et leur oTxo;.. 
xa; ouXï,; ■/;; av |3ojXwvt-/'. xa'. o'.xoj (cf le décret des Klytides, SIG\ 5-1 et 
Pridik, de Cei insulae 7-ebits, p. 67). Pour les thiascs qui forment la 
phratrie des Démotionides, il fallait renvoyer à l'intéressante étude de 
G. de Sanctis, 'AtO.';, p. 65 suiv. et à la liste CIA II, 986, très heureu- 
sement citée par Sanctis. Dans cette liste les thiases sont désignés par 
un nom propre au génitif : 'AvTi'^âvo; Ofaio;, A'.ovsvo; 0!a7o; et ces per- 
sonnages sont, non des ancêtres, mais des vivants dont le nom figure 
en tèie de la liste. Même désignation dans une inscription de Chios 
quej'ai publiée en 1879 et que l'on trouvera SIG% 571, dansla note i : 
la phratrie chiote des norcEi... comprend deux «j'évr^ (ceux des AT,jxoYev(Sat 
et des ©pa'.x.'oa'.) et trois thiases (o'i TTiXiypo.), ol "Ep|jtio;, ol A-.ovjjoO-opo'j xal 
Iloîiiof-zoj', Enfin, nous aurions voulu savoir de M. D. comment il 
entendait le décret CIA IV, II 572 c, rendu en l'honneur du démarque 
d'I caria par les 'Ixap'.sT; et le or.iao; ô 'Ixap-iwv. Les 'Ixaptôt? sont-ils un 
•/Ivo;, comme le veulent Buck et Koehler, ou un oTxo; ? 

N° 495 b. La restitution du décret de Phanodémos l'atthidographe 
n'est qu'à demi satisfaisante. Oj 'éxajTÔ; èrci ih ovojjlx après toù ôrj[j.o'j res- 
semble fort à une cheville, et sont-ce bien les cinq membres du Con- 
seil nommés aux 1. 33-41 qui ont offert, aux Dionysia, le sacrifice 
dont il est parlé à la 1. 2 1 ? 

N" 5 18. Dans le sommaire, lire : P. Girard, au lieu de Giraud. 

N° 5 38, note i i.Cf. Revue de Philologie, XXII (1898), p. 362, note i. 
.le m'obstine d'ailleurs à regretter que, pour toutes ces inscriptions 
relatives aux aedificationes, les savants allemands ne fassent pas à 
l'ouvrage de Choisy l'honneur de le citer plus souvent. Les Études 
épigraphiqiies sur V architecture grecque leur rendraient autant de 
services qu'à nous, 

N'J 558 fin : eOîîoÛ); \li^ r, |Boj)>f,<t>» Ta i:pô; xô Oc"ov l'yr/. me semble 
préférable à (x)/, [io-Af/. -rà /-l. Cf. n° 681, 1. 4. 



d'histoire et de littérature î5 

N" 585. Manque une note qui eût cherché à expliquer l'emploi de 
l'ethnique 'AOr^vaToc, au lieu du démotique, dans la signature du sculp- 
teur. Cf. un autre exemple, n" i65. 

N'^ 587. Les importants comptes d'Eleusis sont parmi les textes dont 
le commentaire fait le plus d'honneur à M. D. On sait combien ces 
comptes sont instructifs et tout ce que nous y avons gagné sur cer- 
taines fêtes, telles que les Haloa, sur certaines catégories d'ouvriers, 
telles que les oT,[jLÔatot (cf. Waszynski, de servis Athenienshim publicis, 
diss. in Berlin, 1898, p. 89 suiv., et Hermès XXXIV (18991, p. 553 
suiv.). M. Foucart, qui a ouvert la voie à M. D., reviendra prochai- 
nement sur ces textes d'où il a déjà tant tiré. 

N° 593. Compléter la note i sur l'emploi du mot o7:o[jivTjîJ.aT!cr[j.($î pour 
désigner les décrets de l'Aréopage, en renvoyant au décret de l'Aréo- 
page retrouvé à Epidaure (Cayvadias, Fouilles d'Epidaiire, I,n" 206). 
On lit 1. I I suiv. : tôv SI xrjp'jxa., Ypâ(|/j.i x-^i 'ETîtoaupîcov ttôXei y.%1 StaTrlij.'l'aa- 
Qat tÔv 67rofivï)ijL«'îiff|Jt.6v. 

N° 6o5. Il ya plus à dire sur les aTTovSocpôpot d'Eleusis. M. D. pouvait 
citer, à côté du texte d'Eschine (II, i33), le CIA II, 6o5 : oîoôyOat toTc 
Y^vEsTiv eç wv 0'. ïrovoooôpot Iv.Tziixr.o'tzoï.'.. Les airovoocpôpo'. étaient pris exclu- 
sivement parmi les Kéryces et les Eumolpides. — L. 6. aTroYpiowv tt.v 
ïTtxYYsXîav ne veut pas dire seulement que le hiérophante donnait aux 
envoyés sacrés des lettres de recommandation, mais qu'il rédigeait 
pour eux des instructions. 

N°6i3. Dans la liste des dix citoyens choisis par le hiérophante 
pour préparer le lectisternium en l'honneur de Pluton, plusieurs sont 
connus par d'autres inscriptions, en dehors de ceux qu'a notés 
M. D. Ajouter que plusieurs appartiennent à la même tribu; ils n'étaient 
donc pas choisis un par tribu. 

No 634. L. 1-2, restituer plutôt /[[al -£[jn:r,Ta'. ^, t.o[xtJ^ que xa-. Tc).ea0^t 

f, T.. 

N" 638 et 640. Dans la note 4 du n° 638, citer aussi Foucart, Revue 
de Philologie^ XIX (1895), p. 27 suiv. — M. Foucart est cité dans les 
notes du n*^ 640, sans que le sommaire contienne le renvoi à son 
article, Rev. des et. gr., VI (1893), p. 324 suiv. 

N<^ 639, 1. 37 suiv. : xo 0£ àpY'Jp'-ov tô eJ; rv/ 6'j7tav TrpoôxveTaai xov raijLt'av 
TO'j 8-(^ao'j • h) Zi ToT; TipcoTO'.c voaoOî-ra'.; 7:ooT/0[jioO£tT;<Ta'. tw'. Tx;ji(a'... Pour 
l'explication de ce passage, M. D. se borne à renvoyer à la note 5 
du n» 137. Ajouter CIA IV, II, 128 b, p. 43, I. i5 suiv. La doubK' 
question des attributions financières des nomothètes athéniens et de 
l'ouverture des crédits supplémentaires (ou du budget extraordinaire) 
mériterait d'être traitée par quelque savant. Je me contenterai de rap- 
procher de nos décrets athéniens un très intéressant décret de Kymé 
que MM. Pottier et Reinach ont copié en 1880 et quia été publié 
en 1888, BCH XII, p. 363. (Cf. O. Hoffmann, diegricch. Dialektc, 
11(1893}, p. iio, ir^ 157). Il s'agit de dépenses qui n'ont pas été 



2<J REVUE CRITIQUE 

prévues au budget de Kymé. La cité invite le trésorier à faire l'avance 
des fonds [T.pot:aiwi'f/.oL:) Cl le décret ajoute que cette avance sera gagée 
sur les premières rentrées des crédits supplémentaires qui seront 
affectés l'année suivante à la défense du territoire (ètt- izôpiit xo'.ç -npiÔTot; 
Trpoa<r6T(ao|i.évoiiït e-ç xàiji ç'j)>ay.àv Ta; ywpa;). Cette avance porte intérêt (1. 5) 
'et il en était de même à Athènes où le terme employé est TooSavETira'. 
(cf. rpo/opr^Y^aa'. à Magnésie du Méandre, n<^ 928, 1. 3o). Le passage 
suivant, dont j'ai restitué quelques mots, est particulièrement inté- 
ressant et le rapprochement s'impose avec nos inscriptions d'Athènes : 
tÔv o£ àroosoîtvjjiivov e'.aaY^wyjî^a twv [y.al-rà] ^^[v y.a'.p]ôv s'.aevi-jV.a! aÙTo s'; to 
vojxoOetixov SixaTî-z-p'-OV, '(va '1 ÔTzipyri aTœàÀs'.a tS ■ttÔXei xal t^ /wp? £vvo;ji(o; xx'. 
ta iravTa | [£yxaj(^6f,]. Les dépenses extraordinaires (y.ol-.t. tôv xx-.pov ? ) s'op- 
posent aux dépenses ordinaires (xaià tov vo[jlov), c'est à dire aux dépenses 
•prévues par la loi de finances, telle que l'a votée le tribunal des 
'noraothètes avec ses différents chapitres. Si j'ajoute que MM. Pottier 
et Reinach ont eu grand'peine à copier ce texte important, dont il 
ne leur a pas été permis de pi^endre un estampage, on ne leur en 
aura que plus de reconnaissance. 

N'^ 646 b. Dans le § relatif à la trêve sacrée qui précède la célébra- 
tion des mystères d'Eleusis, M. D. admet aux 1. 5 i suiv. les restitutions 
d'Usener : [xlal t]oT; àxoX[o|'jG]ot<Tiv (cf. Thucydide IV, 118, 6) xa'. 
[yJpÉaaJatv (cf. n'* 55;, 1. 4) Te;(v) [rji6]v[c]iov.. La restitution /_péu.a]î'.v 
semble condamnée par la copie de Chandler qui lisait o-.atv. Kirchhofif 
(CIA IV, I, p. 4) propose à).X]o'.a;v et repousse ôoXJo'.-r-.v, parce que, dit- 
il, la première syllabe de ce mot doit s'écrire AOV et non AO. Mais cette 
dernière règle n'est pas certaine et dans la table des polètes où sont 
inscrites les ventes des biens appartenant aux Hermocopides, je lis 
avec Wilamowitz AO),ov = ooôXov (n° 41, note 3). 

N» 647, note'7. Citer de préférence l'article de Foucart dans la 
Revue de Philologie, XVII (1893), p. 161 ;il est plus détaillé que les 
Comptes rendus de l'Ac. des Inscriptions et donne déjà la restitution 

itopsjrja;. 

No 652. Nous savions par Wilhelm [Jahresh. des. oest. arch. Inst. I 
(1898], Beiblatt, p. 47) que LoUing avait découvert un fragment de 
cet important décret de l'époque impériale, qui ordonne le rétablisse- 
ment de la procession d'Eleusis, mais ce fragment était encore inédit: 
M. D. l'offre à ses lecteurs. Rappelons, à ce propos, deux belles décou- 
vertes de Wilhelm : il a retrouvé au musée d'Athènes un long frag- 
ment, depuis longtemps publié (CIA III, 49) de la lettre de Plotine 
aux disciples d'Epicurei7a/j;'ei-/K des. oest. arch. Inst. II (1899), p. 270]. 
Il a réuni deux fragments d'une lettre impériale, dont l'un a été 
découvert au Pirée et publié dans le Philologus XXIX (1870), p. 694, 
l'autre à Ténos, BCH VII (i883y, p. 25o. Wilhelm annonce la publi- 
cation prochaine de cette lettre qu'il attribue à Hadrien ; il se fonde 
sans doute, pour la dater, sur le nom de l'épimélète d'Athènes, T. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 2 7 

lulius Herodianus de Marathon, qu'il identifie avec Iulius Herodianus 
(CIA III, 489). — A la 1. II du no 652, restituer rÉaj^rî;/ plutôt que 
a](Y)2'.v. Le sens est différent : 'i';v.'/ -ro'j; èç-VlSoj; (1. 20), c'est conduire 
les éphèbes, se mettre à leur tête et faire la route avec eux ; -i[XT.zv/, 
c'est simplement ordonner leur départ, les faire partir. 

No 668 Aa. Ne peut-on restituer, en tête du fragment, [pa'{/w5oT;]? 

N° 706. Renvoyer à Aristote, 'AO/,v. r.ol. 56,3 et nommer la fête où 
fut remportée la victoire, les Thargélies. 

N° 789, 1. 36. Dittenberger : 6 8' èT:'.T:â-:r,i [àvajjsiaxî.. Je restituerais 
plutôt [o'.xTJcîffXs, comme je l'ai fait p. XXXI, 1. 8 de ï 'AO-/;v, roX. 

Une note mise auxAddetJcia et corrigenda, p. 807, me fournit l'oc- 
casion de revenir sur une importante inscription du premier volume, 
n° 1 7, décret du v« siècle relatif à Chalcis. Le § qui règle la condition 
des étrangers domiciliés à Chalcis a donné lieu à de très longues dis- 
cussions qu'on trouvera résumées dans Clerc, de la condition des 
étrangers domiciliés dans différentes cités grecques, p. i3 suiv. 
(Extrait de la Rev. des Univ. du Midi, 1898). Le texte, si embarrassé 
qu'il paraisse, doit être maintenu sans la moindre correction et Je féli- 
cite M. D. de se ranger à l'explication d'Ed. Meyer {Forschungen :{ur 
alten Gesch., II, p. 146-147); c'est également celle qu'adoptait impli- 
citement Ch. Michel quand il imprimait le texte épigraphique sans 
aucune des corrections proposées (n» 70). Le verbe tïXèv è; XaÀ/.'6x a 
deux sujets, tô; yyho;, TÔ; Iv XxXy.îo; et tô^ aXXo;, Le premier désigne 
d'une manière générale les étrangers domiciliés à Chalcis, le second 
les oppose à ceux des métèques qui n'ont pas les taxes et impôts à 
payer à Chalcis, soit parce qu'ils vont les payer à Athènes, soit parce 
qu'Athènes les en a exemptés. Pour le sens à donner à y.aOiTtsp hoi aXXot 
XaX/.to££ç, voy. Clerc, p. 16. 

Les inscriptions découvertes en dehors d'Athènes me retiendront 
moins longtemps. 

N° 3o3 (Abdère. Addenda, p. 816). La restitution rapportée par 
M. D et justem.ent louée est d'autant plus probable qu'elle a été pro- 
posée d'autre part au Collège de France par M. Foucart. S'aidant 
d'un estampage qu'il a communiqué à ses auditeurs, M. Foucart 

lisait, aux 1. 24 suiv. : ^[o'j^ Ô£ -poJvoo-jaivo'Jî toj àv-rioîxoj :^||jt.wv xa; Toojra- 
xo'jv:a[s oià T-Pj; TjÔjv TrpaYixâTiov TTxpxOidïîtiK tî xat r^î y.aO' y |aipa[v Y£vo;ji£v]r,; 
î'^oocîaî £::•. twv à-p'!a)v io'.XoTcoioôvxo. L'iota d'à-rpîwv est très net SUT I es- 
tampage qui confirme la plupart des lectures de MM. Hauvette-Bes- 
nault et Pottier. 

Le no 466 (Delphes) est enfin devenu très clair avec les lectures de 
Baunack {Addenda, p. 820). M. Dareste ne manquera pas d'en tirer 
parti quand il reprendra son étude sur le droit de représailles princi- 
palement chéries anciens Grecs \Rev. des et, gr., II f 1889) p. 3o5 suiv.). 

No 470 (Ephèse , note 2. On conçoit très bien qu'un étranger de- 
mande directement le droit de cité à l'assemblée du peuple. Un décret 



28 REVUE CRITIQUE 

antérieur peut Tavoir autorisé à se présenter devant rassemblée, où il 
s'efforcera d'obtenir les avantages qu'il pourra (îJpbOat rapà toO or^ao-j 
ôTt av 8jvT,tat àYxOôv, no 5/, 1. 2ii. Cf. 11° 56 1. 33 où se retrouve le verbe 
a'Tetaôx'.. 

N» 484 (Delphes), note 4 sur le sens des verbes -poô-jsiv, Trpoïspr.Tc-jetv 
(n° 599, 1. Il), :rpoïcpaTe«t (n" S27, 1. 6). M. D. ne cite pas les intéres- 
santes observations de Max Fraenkel sur ce dernier verbe qui s'est ren- 
contré dans une inscription de Pergame [die Inschriftcn von Perga- 
mon, no 248, 1. 14, p. 167). 

Les n*^ 552-554 sont d'importantes inscriptions de Magnésie du 
Méandre publiées pour la première fois. Le n° 553 est particulière- 
ment intéressant: c'est un décret réglant les fêtes qui seront célébrées 
lors de Tinauguration du temple d'Artémis et chaque année, au jour 
anniversaire de la naissance de la déesse, le 6 Artémision. Le jour est 
férié, les écoles sont fermées (1. 29 suiv. àv-ijôcoiav.. o- -aToî; èx-wv ;i.a6r,- 
axTov y.a; à-o -w Ipywv ôo^/o- ts xx; ooùXa'.); chaque habitant doit offrir 
un sacrifice devant la porte de sa maison et selon sa fortune (xa-:'o''y.oj 
^•jvafi'.v. 1. 9), sur un autel construit à cet effet. — N° 552, 1. 83, note 19. 
Le même signe, avec la même valeur (900) revient constamment dans 
les inscriptions de Didymes et se prête à d'ingénieuses combinaisons 
que je ferai bientôt connaître dans la Revue de Philologie. — N"^ 554, 
1, i5 : £•? "ô xa6' eÇajjiTjVov îïapaYtvôiiîvov o[ixar:T'p'.ov. L'explication propo- 
sée par M. D. me paraît inadmissible. L'idée de juges étrangers venant 
à époques fixes, deux fois par an, siéger à Magnésie me semble con- 
traire à tout ce que nous savons de l'administration de la justice en 
Grèce. Les juges dont il est parlé sont des Magnètes : deux fois par 
an, ils se transportent sur les lieux (■TtapaYtvôjji.ôvov), c'est à dire qu'ils se 
rendent dans le téménos de Sarapis; si l'autel du dieu a été déplacé, 
porté en dehors de l'enceinte sacrée, ils jugent et condamnent séance 
tenante le néocore, sur la plainte introduite par les £j6jvo!. Ces dépla- 
cements d'un tribunal ne sont pas faits pour nous surprendre (cf. 
Aristote, 'AOr,v. ro),., 57, 3); nous pouvons citer aussi l'exemple du 
Conseil des Cinq-Cents siégeant au Pirée, sur le môle, pour surveiller 
les préparatifs d'une expédition. CIA II, 809 b, 1. i5-i6y. 

N° 563 (Astypalaea). L'explication proposée par M.D. est ingénieuse, 
mais, outre qu'elle comporte une addition au texte, ne serait-il pas 
nécessaire de répéter la négation devant -Âlv^oii)! 

Le n° 575 (Smyrne) reste très obcur, mais je crois juste l'explication 
des mots TÔTrapazî-paiJiévov. H s'agit d'un droit adjugé (les Grecs disaient : 
vendu) au fermier de la dîme du téménos d'Aphrodite. Tô -apa-c-pa- 
jjiîvov 0.T.0 -zùiy TrXéôpcov équivaut peut-être à ~o r£7:ox;ji£vov à7:à Ttov rapaxeiixévojv 
7:)iOpcov. 

N<> 592 (Pergame), note 7. Il y a plus à dire sur les \tpo\ r.ouhç qui 
ne sont pas tous des UpôSojÀo!. 

N° 601 iHalicarnasse), 1. 3o : Or.ïaupov. Renvoyer à Hiller von Gaer- 



d'histoire et de littérature 29 

tringen, Thera, I ('1899), p. 260. Hiller a retrouvé à Théra le tronc du 
sanctuaire des divinités égyptiennes et les tigures jointes à son ouvrage 
ne manqueront pas d'intéresser le lecteur. 

N° 6o3 (Sinopei, note 8, sur le mois Taupswv. Ajouter : et Mileti 
(Revue de Philologie, XXIII (1899), p. 4-5. 

N» 626 (Lindos). Très ingénieuse explication de -rrpoj/xpa-.o; (Oysfa) = 
irpoîT/âpato; =: t.oo tï; soyâpa; y '•",'""' I^^''^- 

N° 627 (Milet), note 6, sur le paj-.Xs'j;. Ajouter : et Cliii fCh. Michel, 
no 707). 

N" 663 (Delphes), note i, sur le sens de tjv <!/d(oo'.; Ta"? èwôao'.;. Le 
renvoi au n° 438, 1. 21 n'est pas tout à fait exact, puisque dans ce 
dernier texte il ne s'agit pas d'un sote de l'assemblée du peuple, mais 
de la phratrie des Labyades. 

N" 679 (Halicarnasse), 1. i3. Li restitution ).a;i.iT]â8'. à-h rpi-ra; est 
très plausible. Dans plusieurs dédicaces inédites de Didymes, je lis : 
v'.X'/,Tavra Xa[j.-àooc tt,v à-ô [îwaoô y.-/ )>aij.râoa -TjV ttoo? ^oj[ji''v. 

N" 681 (Patmos). L'île appartenait alors aux Milésiens et je revien- 
drai prochainement sur ce texte. 

N° 686 (Olympie;, note i 2. Renvoyer à : Ane. gr. Inscr. in the Brit. 
Muséum, n0 928 '18931 au lieu de : Newton, Halicarnassus. — Note i5 
fin. Au lieu de : Wood, Ephesus.., renvoyer à : Ane. gr. Inscr. in the 
Brit. Muséum, n° 695 (1890). L'éditeur de ce dernier recueil, Hicks, 
lit d'ailleurs Upâ. 

N° 916 (Delphes) note i. Corriger t-:rziMr^. 

N° 931 (Delphes), note 39. Renvoyer à la remarquable étude de 
M. Foucart : XTpaTT,YÔ; 'j-'x-o^ • z-p-x-r^-^ô; àvOj-xTo; dans la Revue de 
Philologie \X\\Ï (1899), p. 254suiv. 

Le volume se termine par un feu d'artifice. L'Appendix titulorum his 
proximis annis erutorum ne contient que pièces nouvelles et brillantes. 
Ce ne sont guère que noms fameux, d'hommes ou de monuments, 
cités dans des dédicaces, décrets ou sénatusconsultes : Gélon (n° 910], 
le temple d'Aihéna Niké (n" 91 1), Alcibiade {n° 912), les fils de Ker- 
sébleptès (n° 91 3), Leucon, le souverain de Bosporos et ses fils 
(n° 914), Aristoie et son neveu Callisihénès (n° 91 5), Néarque, l'amiral 
d'Alexandre (n°9i6); plus loin, Pyrrhus (no9i9i, Philopémen ''n°926) 
et de nouveau d'importants textes découverts à Magnésie du Méandre 
(n"* 927-928. Cf. n" 923, décret des Etoliens accordant aux Magnètes 
une voix amphiciionique, '|/âoov Upo|j.vafjLov.y.àv iv to'j; '.\iji'ity.TJOva;, 1. 21). 
Citons enfin le sénatusconsulte de l'année 112 (n° 930), à qui nous 
devons d'être fixés sur la date exacte de tout un groupe d'archontes 
athéniens du deuxième siècle avant J.-C. Il provient de Delphes, 
comme la plupart de ces textes de la dernière heure, qui donnent tant 
de prix et d'éclat à cet appendice. Qu'il nous soit donc permis, en 
passant, de rendre justice aux belles fouilles de l'École française. Le 
Bulletin de Correspondance hellénique est en quelque sorte le dépôt 



30 REVUE CRITIQUE 

des archives de Delphes, et Je crois savoir qu'il tient en réserve plus 
d'une inscription de premier ordre, plus d'un nom fameux. Nous les 
ajouterons à la galerie que nous venons de parcourir. 

L'épigraphie grecque n'est donc pas à la veille de faire faillite et 
nous pouvons, comme M. D. dans la préface de son premier volume 
(p. ix), envisager avec confiance lesiècle qui va naître. Il nous donnera, 
pour ne parler que des Choix d'inscriptions, la suite du Recueil de 
Ch. Michel sous forme de fascicules complémentaires, puis — pour 
terminer par une indiscrétion qui me sera pardonnée — la deuxième 
édition du Mamial of greek historical Inscriptions de Hicks, avec la 
collaboration de G. F. Hill. Les études épigraphiques sont donc bien 
vivantes et M. Dittenberger est de ceux à qui elles doivent le plus. 
S'il se réunissait quelque jour un congrès d'épigraphistes, ils lui décer- 
neraient à l'unanimité un éloge et une couronne, n-îtsivw; tw-. \xz-f\r-M'. 
zv. TÔiv v6[jiwv. 

B. Haussoullier. 



K. Waliszewski. Littérature russe. Paris, A. Colin, 1900, in-S' écu, de x et 
447 p.; 5 fr. 

Certes, nul ne peut songer à refusera M. K. Waliszewski le talent : 
mais, le talent a plusieurs formes : jusqu'ici, l'historien polonais 
nous avait montré son habileté de metteur en scène, son art d'inté- 
resser le lecteur, même au prix de documents peu contrôlés ; or, dans 
sa Littérature russe, il témoigne, cette fois, d'un incontestable talent 
de grappilleur littéraire, et, s'il n'a pas lu la « Cuisinière bourgeoise », 
on ne peut nier, du moins, qu'il sache accommoder les restes. C'est un 
petit jeu, pour un lecteur au courant, que de retrouver, à propos de 
chaque page du livre, à quel écrivain elle est empruntée. Disons, 
toutefois, que la Geschichte der russischen Litteratur, de M. v. Rein- 
holdt et l'Histoire du roman russe (en russe), de M . Golovine, ont eu 
l'honneur de fournir les principales contributions. M. W. après avoir 
déclaré « qu'il ne voulait parler que de ce qu'il avait pu connaître et 
apprécier personnellement », a, en réalité, pillé sans vergogne ces 
deux écrivains, et quelques autres encore, parmi lesquels MM. Anatole 
Leroy-Beaulieu et de Vogué '. Parmi les additions personnelles de 
M. W., nous pouvons citer un grand nombre d'anecdotes dédaignées 
par ses auteurs, des anecdotes soit simplement douteuses, soit tran- 
chement odieuses, comme celle qui (p. 363) représente Tolstoï végé- 
tarien par ostentation, se relevant la nuit pour manger du rosbif. En 



r. La page 3o7 reproduit mot pour mot la page 140 du Roman russe smx Bakou- 
nine, tout en y corrigeant une erreur de biographie, grâce à une note de Reinholdt 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 3l 

outre, le nombre des anecdotes grasses est considérable, et d'autant 
plus frappant que M. W. se plaint de trouver de l'obscénité partout, 
chez Kantemir, chez Bogdanovitch, chez Batiouchkov, chez Pouch- 
kine, chez Lermontov, chez Tourgueniev! 

On pourrait croire que le livre de M. W., étant une adaptation, 
offre, à défaut d'originalité, une grande sécurité d'information. Il n'en 
est rien : ce livre est écrit avec une légèreté incroyable, et, toutes les 
dix pages, on y relève au moins une date fausse '. 

Les confusions des mots y sont innombrables % les confusions de 
faits, comme celle de deux présidences de la princesse Dachkov 
p. 127:, n'y sont pas rares. Un certain nombre de ces erreurs sont 
empruntées consciencieusement , à Reinholdt ip. 107; 117, par ex.), 
et la plus réjouissante de ces confusions du critique allemand repro- 
duites par M. W. est celle qui 'p. 409; attribue à Maïkov un poème sur 
la Cathédrale de Clermont, alors que les vers du poète célèbrent, en 
réalité, le Concile de Clermont! 

Pour la partie purement scientifique, qu'il me suffise de dire que 
M. W. disserte des qualités des Tatars (p. 5) qui ont envahi la Russie 
au xiii® siècle, d'après les observations personnelles qu'il a faites 
auprès des garçons tatars dans les restaurants de Saint-Pétersbourg, 
Ce qu'il dit de la langue russe (p. 1 1) est à l'avenant. 

Pour les jugements, le parti pris de dénigrement n'aurait rien qui 
pût nous déplaire, s'il était l'expression du sentiment vrai d'un Polo- 
nais pour les Russes ; mais, si l'on veut voir comment ces « exécutions >- 
sont obtenues, que l'on parcoure, par exemple, l'article Tchékhov. 
traduit de M. Golovine : tous les compliments du critique russe sont 
énervés ou supprimés, et toutes ses critiques sont enflées avec artifice. 
Si, enfin, nous voulions nous occuper de la forme, nous ne pourrions 
refuser de rendre justice à la vivacité de ton, au savoir faire, et à la 
grande connaissance que l'écrivain polonais a de notre langue. 
Toutefois, trop confiant dans sa facilité, il lui arrive d'écrire fréquem- 
ment dans un galimatias qui n'est ni français, ni allemand, ni russe 
ni, je pense, même polonais \ 

1. Ne pouvant les citer toutes ici, nous donnons une liste des principales pages 
visées : 43, 69, 107, 109, 117, 127, 145, 220, 418, etc. etc. 

2. Cf. p. 24. skoromokliy au lieu de skomorokhy ; p. 74, Krach ennikov pour 
Kracheninnikov ; p. 107, les prénoms de Kapniste (V. V. et non V. lakovlevitch) ; 
p. 139, Ga^jette pour Journal de Moscou (éd. par Karamzine); p. 148, Mamet pour 
Nameh; Ruslem pour Roustem, etc. etc. 

3. Nous n'avons ici que l'embarras du choix : qu'on se contente de savourer la 
page I ; la p. 145, et l'abracadabrant méli-mélo consacre (p. 2i5 sq.) à .Aksakov. 
Citons aussi cette simple phrase p. 33) : « Plus, dans l'aspect actuel de l'œuvre, 
que la simple fleur des champs, fraîche, vive de couleurs et parfumée, dont Bié- 
linski a eu la sensation, et moins. » — Enfin, des expressions bizarres : ^jh^o/, au 
sens de : plus tard, produit des effets comiques; manteau couleur de mur, pour 
couleur de muraille (p. 208); et, le « protocolisme trivial de Zola » p. 32o, 
sont d'un assez réjouissant exotisme. 



?2 REVUE CRITIQUE 

Ces remarques très simples, que l'on pourrait multiplier aisément, 
donneront une idée de la valeur originale et pédagogique du livre de 
M. Waliszewski. 

Jules Legras. 



Victor GiRAUD. ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de littéra- 
ture française à l'Université de Fribourg Suisse). Pascal, l'homme, l'œuvre, 
l'influence. Paris. Fontemoing, 1900, in- 1 8. 

L'ouvrage de M. Giraud n'est pas un livre; ce sont les notes prises 
par l'auteur pour un cours en 21 leçons sur la vie et l'oeuvre de 
Pascal. Fn dépit de cette apparence un peu abrupte, il intéressera 
certainement tous les Pascalicns, et ceux-ci doivent être assez nom- 
breux, si on compte les travaux sur l'ascal et les éditions des Pro- 
vinciales ex des Pensées que chaque année voit paraître. Ajoutons que 
l'auteur est parfaitement au courant du sujet, et qu'il l'aime, première 
condition pour en bien parler. On verra tout à l'heure si cet amour 
bien naturel ne l'a pas entraîné à quelques exagérations de forme et 
de pensée. 

Dans les premières leçons, M. Giraud raconte la vie de Pascal 
jusqu'à sa conversion définitive; il n'admet pas, et en cela il a certai- 
nement raison, qu'il ait jamais été incrédule au sens moderne de ce 
mot, il a pu, à un certain moment, être un chrétien un peu tiède, 
mais jamais il ne paraît avoir conçu le moindre doute sur la vérité de 
la religion chrétienne. Cette tiédeur relative se manifeste en i653, 
quand il s'oppose à l'entrée en religion de sa sœur, cette Jacqueline 
qui exercera plus tard sur lui une si grande influence; elle se montre 
encore au cours de ses relations avec le duc de Roannez et les mon- 
dains qui entourent celui-ci. A ce commerce avec des gens lettrés et 
spirituels, Pascal gagne de la finesse d'esprit, je ne dirai pas de la 
grâce, car c'est une qualité qu'il n'a jamais eue en partage. Très Jus- 
tement aussi, M. G. se refuse à croire à la réalité d'un roman, d'une 
intrigue innocente, d'où serait sorti le Discours sur les passions de 
l'amour, et ne voit dans cet opuscule qu'une simple dissertation ga- 
lante ; il croit pouvoir affirmer « qu'il n'y a eu dans la vie de Pascal 
aucun dérèglement d'aucune sorte ». L'affirmation paraîtra peut-être 
à certains imprudente; étant donnée la santé débile du grand écri- 
vain, on peut l'accepter. 

C'est en 1654, à la suite d'une longue évolution morale, que se pro- 
duisit la conversion définitive de Pascal. On sait qu'il en consigna le 
souvenir dans un écrit, qu'on appelle l'amulette et qu'il porta sur lui 
jusqu'à sa mort, et qu'il date lui-même l'événement de la nuit du 
23 au 24 novembre de cette année. Eut-il alors une vision : M. G. le 
nie, sans quoi, dit-il, « c'eût été un miracle » ; nous dirons plus sim- 



d'histoire et de littérature 33 

plement que Pascal eut, dans cette nuit mémorable, une hallucina- 
tion ; le fait semble ressortir de quelques expressions du document. 
Mais de tout cela, il suffit de retenir une chose : en 1654, Pascal est 
devenu le chrétien exalté qu'il restera jusqu'à sa mort, et, dès lors 
son génie est complètement formé; il possède les connaissances scien- 
tifiques, l'habitude du raisonnement et le talent littéraire qu'il va 
mettre un peu après au service de ses amis de Port-Royal. 

Dans les leçons sur les Provinciales, M. G. expose avec beaucoup 
d'impartialité les reproches qu'on a pu avec justice faire à Pascal ; 
ce dernier a apporté dans ces discussions une passion indéniable, il 
a visiblement interprété avec une certaine malignité quelques pas- 
sages, tronqué et altéré quelques unes de ses citations, et surtout, 
(mais sur ce point l'auteur n'a pas assez insisté à notre sens), il a 
négligé de parti pris l'histoire de la casuistique. Trop souvent il a 
prêté aux seuls pères de la Compagnie des assertions un peu étranges 
qu'on trouve chez beaucoup de théologiens, dominicains ou clercs 
séculiers, longtemps avant Loyola. Je n'aime pas non plus beaucoup 
les arguments que M. G. emploie pour justifier la casuistique ; toute 
philosophie, il est vrai, sans excepter celle du Portique, a produit 
des casuistes, mais il faut bien en convenir, la casuistique catholique 
l'emporte sur toutes les autres en subtilité et en raffinements. On 
souffre également à trouver dans la même phrase (p. 92) le nom 
d'Escobar et l'expression « conforme à l'esprit de l'Évangile ». La 
casuistique est sans doute une science nécessaire, surtout avec la pra- 
tique de la confession, mais elle entre dans des détails assez malpro- 
pres et on est un peu choqué de voir cette cuisine de la conscience 
rapprochée de la pure morale de Jésus. M. G. affirme encore que 
Pascal a « créé la légende du jésuite » ; n'y a-t-il pas là quelque exa- 
gération ? la question ne saurait être discutée ici ; remarquons seule- 
ment en passant que partout où la puissante Compagnie a apparu, 
elle a soulevé contre elle des haines terribles, et pas seulement chez 
les libres penseurs. Je crois avec M. Giraud, qu'en somme, Pascal a 
perdu son procès (p. 99), la morale des Jésuites l'a emporté, tout 
comme leur théologie, mais on peut se demander si au point de vue 
chrétien lauteur des Provinciales n'était point dans le vrai, et si l'on 
peut estimer chrétienne une morale que M. G. lui-même appelle la 
morale mondaine et des honnêtes gens. 

Après un chapitre fort intéressant sur les dernières années de 
Pascal, l'auteur aborde l'étude des Pensées, le plus célèbre, le plus lu 
des deux ouvrages. A quel moment fut conçu le projet de VApo- 
logie du christianisme, dont ces pensées sont les débris? M. G. sup- 
pose que l'idée date de la jeunesse de l'auteur, qu'il en fut comme de 
VEsprit des lois de Montesquieu. L'hypothèse nous parait peu accep- 
table, à cause de certains détails matériels ; Pascal, on le sait, tra- 
vaillait à l'ouvrage un peu après la mort de Cromwell et la restaura- 



34 REVUE CRITIQUE 

lion de Charles II ; de plus l'écriture de tous les fragments présente 
les mêmes caractères essentiels et doit dater d'une période assez 
courte. L'étude des sources des Pensées est complète ; elles sont 
d'ailleurs peu nombreuses ; la principale est Montaigne et M. Faguet 
a pu affirmer non sans raison que tout ce qui n'était pas purement 
théologique avait été emprunté aux Essais par Pascal; M. G. y 
ajoute Charron (le fait avait déjà été signalé), Epictère, Du Vair et le 
Socrate chrétien de Balzac. En ce qui concerne le plan, M. G. estime, 
et il pourrait bien avoir raison, qu'il est impossible de le rétablir; de 
tous les éditeurs, le plus sage a peut-être été M. Havet, qui a conservé 
l'ordre établi par Bossut, en collationnant le texte et en intercalant à 
leur place les nouveaux fragments découverts par Cousin et par Fau- 
gère. Le chapitre suivant sur la valeur littéraire de l'ouvrage est 
encore très intéressant; toutefois, je n'aime pas l'expression de 
lyrisme appliquée aux Pensées 'p. i58); elle aurait tout au moins 
besoin d'être expliquée. Rien dans le style de Pascal ne rappelle celui 
des grands lyriques, et on s'étonne à voir citer pêle-mêle sous le nom 
de poètes religieux Milton, Dante, Sainte Thérèse, l'auteur de Vlmi- 
tation, Bossuet et Victor Hugo ; j'avoue ne plus comprendre. 

M. G. parle ensuite de la valeur apologétique de l'œuvre de Pascal. 
Ici il y a lieu de faire quelques remarques et réserves. Il paraît bien 
téméraire d'affirmer que s'il avait terminé son œuvre, Pascal aurait 
été amené « à atténuer son jansénisme » ; cette assertion est contre- 
dite par tout ce que nous savons des dernières années de la vie de 
l'auteur, qui devenait de jour en jour moins opportuniste et plus 
intransigeant. J'admets avec M. G. que Pascal avait pour les preuves 
métaphysiques le dédain le plus absolu et le mieux justifié; j'admets 
encore qu'il voulait composer une apologie sentimentale et non 
intellectuelle, une sorte de Génie du christianisme d'allure plus sévère; 
le rapprochement, il est vrai, me paraît plutôt cruel pour l'auteur des 
Pensées, sans vouloir médire du grand romantique. S'ensuit-il que 
l'ouvrage ainsi conçu aurait pu conserver après deux siècles une 
valeur quelconque? A-t-on vraiment le droit de voir un travail d'exé- 
gèse dans cet Abrégé de la vie de Jésus, imhanon libre d'un traité de 
Jansénius? Autant tenter la défense des théories des physiciens du 
xvii« siècle. L'homme qui a écrit quelque part que les contradictions 
de l'Écriture en marquaient la vérité, pouvait être un admirable géo- 
mètre; il n'avait pas la moindre idée de ce qu'on appelle la critique 
historique. Enfin le fait seul de citer un livre aussi misérable que le 
Pugio Jidei de Raimond Martin, suffirait à prouver combien Pascal 
ignorait toutes ces questions théologiques. Au surplus, toutes ces 
apologies sont choses bien inutiles; elles n'ont jamais converti per- 
sonne. 

En somme, c'est la partie philosophique des Pensées qui seule a 
vécu et que seule on lit aujourd'hui, et c'est sur ce dernier point qu'il 



d'histoire et de littérature 35 

paraît utile d'insister. M. G. analyse longuement la théorie des trois 
ordres : matière, pensée et grâce formulée à plusieurs reprises 
par Pascal et y voit toutes sortes de choses; l'explication des deux 
infinis de grandeur et de petitesse, les développements sur la grandeur 
et la bassesse de l'homme lui paraissent de tous points convaincants, 
et il va jusqu'à dire quelque part que sans la foi, Pascal se fût montré 
en politique plus hardi qu'un Jean-Jacques et « que certaines de ses 
formules pourraient conduire au nihilisme et à la plus complète 
anarchie » (p. 175). Cette appréciation nous paraît fortement exagérée. 
Je ne sais trop ce qu'un physicien moderne dirait de la page célèbre 
sur les deux infinis; mais pour les pensées sur l'injustice des lois 
sociales, ce ne sont que boutades sans grande portée; la forme est 
de Pascal et elle est admirable, mais le fond est tout ce qu'il y a de 
plus banal et n'appartient à personne. L'auteur a forcé sa pensée, 
pour amener le lecteur à reconnaître avec lui que sans la religion 
tout n'est que vanité et concupiscence. Ce sont des réflexions de 
théologien, de prédicateur, de moraliste si on veut, mais non des 
arguments de philosophe. — Un peu plus loin, M. G. affirme que 
de tous les grands esprits du xvii^ siècle, Pascal serait le moins dé- 
-paysé parmi nous; puis il établit un parallèle entre les idées philoso- 
phiques de son auteur et le système de Kant; p. 228, il estime que 
Pascal était un manieur d'hommes de la race des César, des Richelieu 
et des Napoléon (singulière manière à coup sûr de faire l'éloge d'un 
grand esprit) ; p. 209, rappelant une phrase où Gœthe exprime une 
opinion très défendable, il dit dédaigneusement « que les Gœthe ne 
sont pas plus faits que les Voltaire pour comprendre Pascal. » Enfin 
parlant à la fin de son livre de l'influence exercée par ce dernier jus- 
qu'à nos jours, il retrouve trace de cette influence à peu près partout 
et termine « en félicitant nos contemporains de tenir davantage à pas- 
ser pour des fils de Pascal que pour des fils de Voltaire ' ». 

En un mot c'est un panégyrique complet, et glissant sur le jansé- 
nisme de son auteur, M. Giraud s'efforce de faire du défenseur 
passionné de Port-Royal, de l'ami d'Arnauld un catholique de nos 
jours. Il y aurait trop à dire sur ce point; il nous paraît plus utile 
d'insister sur une confusion, volontaire ou involontaire, bien souvent 
commise touchant les Pensées. Elle provient de ce fait que la plu- 
part des lecteurs de ce livre (je fais exception pour quelques-uns, dont 
M. Giraudj, la plupart des Pascaliens modernes n'en pratiquent et 

1. Voltaire n'a pas besoin d'être défendu contre le dédain de M. Giraud; il n'est, 
il est vrai, guère en faveur par ce temps de réaction intellectuelle et morale, mais 
son œuvre suffit à le justifier, cette œiivre dont le monde moderne vit encore, 
quoi qu'on en dise. Quant à sa philosophie, elle était bien aussi originale que celle 
de Pascal, empruntée tout entière à Montaigne, et j'avoue préférer le défenseur de 
Calas et de Sirven à l'homme d'esprit eu somme un peu étroit, qui damnait le 
monde entier sur un verset de S, Paul mal compris. 



36 REVUE CRITIQUE 

n'en citent qu'une partie. Dans toutes les éditions, sauf celle de 
M. Michaut, Touvrage se divise en deux sections, de valeur et d'inté- 
rêts inégaux; la première philosophique et morale, merveilleuse de 
stvle, pleine de réflexions profonde et primesautières, de développe- 
ments magnifiques, l'autre, la plus longue, où Pascal s'occupe de 
questions théologiques, et, n'en déplaise à certains critiques, cette 
seconde partie est inférieure de forme et aucun théologien sérieux 
ne peut en discuter le fond. Pascal y parle de questions qu'il con- 
naissait assez mal, et il emprunte une bonne part de ses raisonne- 
ments à ce méchant traité scolastique de Pugio fiJei, peu estimé et 
peu copié dès le moyen âge. Sur cent lecteurs des Pensées, combien 
ont lu ces pages insipides ? La plupart des Pascaliens s'en tenant à la 
première partie, on s'explique la fortune de cette hypothèse inadniis- 
sible d'un Pascal sceptique à ses heures. C'était bien au contraire le 
croyant le plus déterminé de son temps et tous ces arguments d'école 
empruntés à Montaigne, mais revêtus par lui d'une forme si person- 
nelle et si saisissante, n'étaient sous sa plume qu'un moyen d'humilier 
la raison humaine et de préparer l'àme de ses lecteurs à recevoir 
docilement la foi. C'est cette partie des Pensées qu'on lit encore 
aujourd'hui et qu'on lira tant qu'il y aura des amoureux de la belle 
langue, et non les développements pénibles et à peine ébauchés sur les 
mvstères, les figures et les miracles. 

Une dernière réflexion pour finir; l'église catholique aujourd'hui 
essaie visiblement de faire servir à ses fins cet illustre pe'nseur si 
longtemps tenu pour suspect ; c'est sans doute une bonne tactique. 
Mais les catholiques du xix« siècle paraîtraient peut-être des chrétiens 
bien relâchés à ce sectaire intraitable, qui éprouverait sans doute 
aussi quelque étonnement à se savoir lu et prôné par tant de pessi- 
mistes et de dilettantes découragés. 

A. MOLINIER. 



Bibliothèque de Bibliographies critiques publiées par la Société des Etudes 
historiques avec le concours des écrivains les plus compétents. — Paris, Fon- 
temoing '. 

La publication entreprise, sous les auspices de la Société des Etudes 
historiques, par M.Franiz Funck-Brentano, le savant sous-bibliothé- 
caire de l'Arsenal, sera certainement accueillie parles travailleurs avec 
sympathie et gratitude. Elle vient on ne peut mieux à propos dans un 
moment où, partout, on cherche ardemment à rendre plus prompte, 
plus abondante et plus commode l'information bibliographique. La 



I. Voir sur les récents congrès bibliographiques, l'article de M. Funck-Brentano, 
dans la Revue des Deux-Mondes, i«' janvier 1898. 



d'histoire et de littérature 3/ 

collection, toujours ouverte, accueillera, — la liste des fascicules déjà 
donnés ou annoncés en fait foi, — les matières les plus diverses : 
sciences, histoire, littérature, sociologie, beaux-arts. Et ce que le 
prospectus n'annonce pas, mais ce que promet formellement l'intro- 
duction (récemment parue dans une livraison particulière) du direc- 
teur de la collection, c'est que l'on- a le ferme dessein de tenir an cou- 
rant ces bibliographies. Aussitôt que, sur un des sujets déjà traités, 
le nombre des livres ou articles publiés sera suffisant, aussitôt un fasci- 
cule, — ou même, une simple feuille de supplément viendra s'ajouter 
et pourra s'annexer à la bibliographie déjà parue, « qu'elle complé- 
tera et mettra à jour ' «. Et c'est là l'important. Peu importerait que 
ce répertoire embrassât le plus grand nombre possible de matières, s'il 
ne devait pas suivre le mouvement de la production scientifique; et, 
le suivre non pas de loin, mais d'aussi près que possible. J'insiste, car 
comme l'a fort bien dit M. Ch. Mortet, cette mise au courant par des 
« éditions successives » ou des compléments fréquents est la « condi- 
tion » sine qiia non de l'utilité de ces répertoires bibliographiques. 
Que cette condition se réalise, et la Bibliothèque de bibliographies 
critiques deviendra, pour toutes les bibliothèques, privées ou publi- 
ques, l'outil indispensable. 

Aussi est-il bon de se demander déjà, — en vue de cette besogne de 
continuation qui peut, dès demain, avoir à commencer, — si ces 
compléments successifs ne devront pas différer quelque peu des 
bibliographies de début qui viennent de paraître ou vont paraître. 

Dans ces bibliographies de premier établissement, où les rédacteurs 
se trouvent en présence d'une littérature déjà vieille parfois de plusieurs 
siècles, un choix très rigoureux s'impose. Dans les suites, il faudra, 
ce me semble, être complet. Non pas que les bibliographies ultérieures 
doivent cesser d'être critiques; non pas qu'il faille en revenir à cette 
conception étroite et inutile de la bibliographie-catalogue, que 
M. Henri Stein a si justement et spirituellement stigmatisée dans l'in- 
troduction de son magistral traité de Bibliographie générale; « la cri- 
tique, dit-il, avec raison, doit être un des éléments constitutifs de la 
science bibliographique ». Mais un catalogue, même complet, peut 
être critique. Tout en s'imposant d'enregistrer tout ce qui concerne sa 
matière, — parce qu'il sait que cette fidélité et cette abondance sont 
requises de lui par les travailleurs scrupuleux, toujours inquiets d'être 
mal instruits, parce qu'il sait aussi qu'il n'y a si mauvais livre dont on 
ne puisse tirer profit, — le bibliographe n'est pas tenu d'enregistrer 
passivement, sur le même plan et le même rang, les productions que 
la librairie lui apporte. Dans ces continuations dont je parle, sa criti- 
que devra, je pense, s'exercer non pas par pure et simple élimination 



I. Introduction, par Fr. Frunck Brentano, p. 5, 



'^S REVUE RITIQUE 

d'ouvrages jugés par lui insuffisants, mais par l'indication de leur in- 
suffisance. 

Que si Ton objectait, — et en effet, il faut tout prévoir, — que ces 
notes, sévères au besoin, exposeraient la Bibliothèque et ses rédac- 
teurs à des réclamations de la part d'auteurs susceptibles, nous répon- 
drons qu'il y a bien des façons de formuler ces appréciations, ne fût- 
ce que par les « astérisques » dont M. Gabriel Monod, entre autres, 
s'est servi (dans son excellente Bibliographie de rHistoire de France). 
J'ajoute qu'il y aurait peut-être un moyen d'améliorer encore et de 
rendre plus précieuse cette partie critique : ce serait, — pour les livres 
qui auraient été l'objet de comptes rendus critiques dans les revues 
spéciales, — de mentionner ces articles. 

Pour ce qui est du j?/a;ï de ces bibliographies, la tolérance des direc- 
teurs de la collection s'annonce tout à fait large, — trop large à notre 
avis, — « La Société n'a pas voulu imposer à ses collaborateurs un plan 
trop nettement limité, trop rigoureusement défini. » Je ne sais si elle a 
raison, et si la variété des conceptions individuelles ne lui ménagera 
pas quelques surprises peut-être regrettables. Je suis convaincu que 
les collaborateurs distingués auxquels elle fait appel accepteraient 
sans rechigner la servitude tris supportable d'une uniformité plus 
sévère. Ils savent tous combien il est souhaitable que les recherches 
bibliographiques soient facilitées et abrégées; que les chercheurs se 
rebuteront, s'il leur faut, avant de consulter un de ces répertoires, se 
rendre compte de l'arrangement particulier où les documents y sont 
rangés et des principes variables qui auront inspiré cet arrangement ; 
que les bibliothécaires, comme les travailleurs, comme les bibliophiles, 
useront beaucoup plus volontiers des «bibliographies critiques ^), s'ils 
savent qu'ils peuvent y recourir à coup sûr, presque les yeux fermés, 
avec la certitude de trouver dans le même ordre et la même succession 
— autant qu'il est possible, — les renseignements dont ils ont besoin. 
Non pas, bien entendu, et il est à peine besoin de le dire, — que toutes 
ces bibliographies puissent être construites sur un plan identique : la 
diversité des sujets traités s'y refuse trop évidemment, — mais peut- 
être pourrait-on fixer sans trop de peine, pour chacun des genres de 
sujets possibles (il n'y en a pas tellement), un certain nombre de plans 
généraux, où la distribution des matières serait subordonnée à quelques 
principes, de chronologie ou de logique, incontestables. J'aurai préci- 
sément l'occasion de formuler cette observation à propos de la biblio- 
graphie de Bossuet due à M. l'abbé Urbain, qui forme le troisième 
fascicule de la Bibliothèque. 

Enfin les éditeurs me permettront, en terminant, un desideratum 
d'ordre matériel. Que la disposition typographique soit plus nette et 
plus uniforme ; tantôt plus ramassée, tantôt plus aérée au contraire. 
Que les titres des ouvrages mentionnés soient rédigés d'une façon 
identique, et toujours correcte (je ne dis pas complète), au point de vue 



d'histoire et de littérature .39 

bibliographique. Que l'emploi des capitales, des italiques, des chiffres 
arabes ou romains soit régulier et constant. Ce ne sont pas. là des 
-questions de coquetterie. Toutes ces menues précautions readent. la 
consultation plus facile, et rien de ce qui économise le temps n'est indif- 
férent à la science. ... : 

Alfred Rébellial-. . /.;: 



Ch. V. L.vNGLois. La question da l'enseignement secondaire en France et à 
l'étranger. Paris, Georges Bellais, 1900. ln-12, i38 p. Prix i tV. 5o. 

Il est bien vrai, comme l'observe M. Langlois, que les. innom- 
brables écrits consacrés à la question de l'enseignement secondaire 
contiennent mille redites fastidieuses et qu'il y a tout intérêt à résumer 
une bonne fois les thèses et les arguments en présence. Il n'est pas 
moins vrai qu'on a tort de s'occuper de ces questions sans s'informer 
de leur état à l'étranger — d'ignorer, par exemple, que la lutte entre 
l'humanisme et le réalisme n'est pas moins ardente en Angleterre et 
en Allemagne que chez nous. Parfaitement xenseigné, hostile à toute 
phraséologie vaine, M. L. a su condenser en i3o petites pages tout 
ce qu'il y a d'essentiel à dire sur ces problèmes complexes : l'ensei- 
gnement des langues anciennes, le baccalauréat, la bifurcation, l'édu- 
èâtion dans ses rapports avec l'instruction, l'internat, etc. Il ne prétend 
pas offrir à son tour une panacée et se contente d'une solution qui 
est plutôt l'indication d^one voie à suivre. Ce qu'il demande, c'est 
« l'éducation philosophique et pédagogique des maîtres », afin qu'ils 
deviennent non seulement les instituteurs de la jeunesse, mais les 
directeurs et les contrôleurs- de la conscience. Fort bien ; mais Jes 
professeurs ecclésiastiques enseignent, éduquent et dirigent au nom 
d'un credo formulé depuis longtemps, à la lumière de principes qui 
peuvent être absurdes, mais qui ne manquent pas de précision ; où 
veut-on que les maîtres laïques trouvent l'équivalent de cette norma 
vitae? On conçoit la conclusion presque désespérée de M. Nerrlich, 
demandant qu'une commission prussienne arrête les termes d'un 
nouveau credo religieux, à l'usage de ceux que les credos anciens ne 
satisfont pas. Mais comme cela n'est pas raisonnable, il faut chercher 
et trouver autre chose; c'est là. un ordre de considérations essen- 
tielles que M. L. a quelque peu négligé. Sans doute, le credo de 
l'éducateur laïque peut s'inspirer à la fois de l'idée de l'utilité sociale 
et de celle de la critique scientifique ; il tirerait une morale civique de 
l'une et une hygiène intellectuelle de l'autre. Un enseignement fondé 
sur ces bases n'est pas difficile à concevoir in abstracto ; mais on 
frémit en songeant aux obstacles qu'il rencontrerait dans la pratique, 
surtout dans les pays d'obédience romaine. Ce serait, pendant une 
génération au moins, un enseignement de combat, iconoclaste, point 



40 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

de mire des Veuillot et même des Jules Simon, qui le poursuivraient 
de leur haine ou de leurs épigrammes ; on aurait vite fait de le 
qualifier de maçonnique, d'antichrétien, d'athée, etc. Qu'on se sou- 
vienne de Taccueil fait autrefois à l'innocent Manuel de Paul Bert, ou 
qu'on prête l'oreille aux clameurs, non encore assoupies, faisant un 
crime à la troisième République d'avoir « chassé Dieu de l'école! » 

Aussi bien, M. Langlois ne se paye-t-il guère d'illusions; il reconnaît 
que la réforme des mœurs publiques devrait précéder celle de l'ensei- 
gnement et que la première de ces réformes ne peut résulter d'un vote 
parlementaire. Il est donc probable qu'on s'abstiendra de toute modi- 
fication radicale ; on laissera l'humanisme dépérir lentement et l'on 
attendra que le temps et la force des choses introduisent dans notre 
enseignement des formules nouvelles. Car — et c'est là un motif de 
ne pas désespérer — les méthodes et les doctrines pédagogiques 
évoluent comme tout le reste, indépendamment des faiseurs de pro- 
grammes, des novateurs et des réactionnaires; l'accommodation des 
institutions et des mœurs aux nécessités des temps est parfois lente, 
mais elle finit toujours par se produire, ce qui est nuisible ou stérile 
étant peu à peu éliminé. Le seul fait que la conception humaniste est 
déjà ancienne permet d'en présager la ruine prochaine ; le même 
motif nous oblige de croire à l'avenir de l'enseignement réel, qui, 
d'ailleurs, ne ressemblera pas à notre enseignement moderne, huma- 
nisme sans toge et sans perruque, mais, au demeurant, non moins 
érasmien que son rival. 

Salomon Reinach. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 2g juin i goo. 

L'Académie procède à l'élection d'un membre de la Commission centrale admi- 
nistrative : M. Croisct est élu; — d'un membre de la Commission des inscriptions 
et médailles : M. Cagnat est élu; — et d'un membre de la Commission des travaux 
littéraires : M. Gaston Paris est élu. 

L'Académie dcsii^ne comme lecteur à la séance publique annuelle M. Ed. Pottier. 

M. d'Arbois de Ju'nainville donne lecture d'un rapport sur les diplômes de Charles 
le Chauve recueillis et étudies par M. Giry. 

M. Philippe Berger communique un nouveau rasoir portant une inscription 
punique que lui a cnroyc le R. P. Delattre. Celte petite inscription porte le nom 
du défunt, suivi d'une formule pieuse, invoquant sur lui la protection d'Astarté. 
M. Berger insiste sur le grand service qu'a rendu le marquis d'Anselme, en décos- 
sant avec des soins intinis tous ces petits rasoirs. 

(A suivre) Léon Dorez. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 
Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23, 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N" 29 - 16 juillet - 1900 



V. Meunier, Les ancêtres d'Adam. — Testament du Seigneur, p. Raiimani. — Ur- 
bain, Bossuet. — SvvETON, Louis XIV et Charles XII. — Bertrin, La sincérité 
religieuse de Chateaubriand.— P. Brln, Henry Beyle-Stendhal. — Faguet, His- 
toire de la littérature française. — Académie des inscriptions. 



Victor Meunier. Les ancêtres d'Adam. Histoire de l'homme fossile. Edition 
A. Thieulien. Paris, Fischhacher. 19(^11. In-.S, xx.\iv-3i2 p. 

En 1875, un éditeur de Paris fît imprimer un ouvrage de M. Victor 
Meunier sur la découverte de Thomme fossile et l'histoire du veto 
académique dont les idées de Boucher de Perthes ont pendant long- 
temps été l'objet. Le livre achevé, l'éditeur fut effrayé de sa hardiesse 
et le mit au pilon. Un exemplaire, seul échappé du naufrage, restait 
entre les mains d'un fils de l'auteur. En 1900, un passionné de l'âge 
de la pierre, M. Thieulien, en apprit l'existence et le fit réimprimer à 
ses frais. M. V. M. a surveillé la réimpression, mais a laissé subsister 
le texte tel qu'il l'avait écrit il y a vingt-cinq ans. Dans l'intervalle ont 
paru l'excellente biographie de Boucher de Perthes par Alcius Ledieu 
et le beau chapitre du livre de White, A history of the ivarfare of 
science with theology, intitulé From Genesis to geology (t. I, p. 2Qg- 
247). — Une monographie de la controverse d'où l'hypothèse de 
l'homme fossile est sortie victorieuse reste à écrire avec le détail que 
comporte la haute importance du sujet. Mais celui qui l'entrepren- 
dra pourra se dispenser de recourir aux trois volumes de Boucher 
de Perthes et à toute la littérature polémique qu'ils ont soulevée en 
France ; le chapitre relatif au chercheur original d'Abbcville a été 
écrit, d'une manière exacte et divertissante, par M. Victor Meunier '. 

S. R. 



i. Il est injuste de reprocher à l'Académie des Sciences d'avoir montré tant 
d'indilTcrencc hostile en présence des découvertes de Boucher de Perthes, sans 
faire la part des graves défauts de cet homme, qui exposa toujours ses idées de la 
manière la plus confuse. Ce qui arriva à Boucher de Perthes faillit se répéter lors 
des découvertes de Schliemann ; dans l'une et l'autre occurrence, la « science 
officielle » ne fut pas seule à blâmer. 



Nouvelle série L. 19 



42 REVUE CRITIQUE 

Testamentum Domini nostri Jesu Christi. nunc primum edidit, latine reddidit 
Cl illuslravil Ipnalius Ephracni II Raumani, patriarcha antiochenus Syrorum. — 
Moguntiœ ; sumptibus F'r. Kirchheim, 1899; grand in-8, pp. 411-231. 

Mgr Rahmani annonçait depuis deux ans la publication d'un docu- 
ment de premier ordre, dans lequel étaient consignées les lois disci- 
plinaires de l'Église, la profession de foi, les formules liturgiques en 
usage à l'époque voisine des Apôtres. L'ouvrage est loin de répondre 
à cette promesse. Le bruit exagéré fait autour de cette publication 
avant qu'elle n'ait vu le jour et la déception qui en est résultée sont 
peut-être la cause de la sévérité avec laquelle elle a été jugée par 
quelques critiques. A la vérité, si l'ouvrage ne répond pas aux pro- 
messes de l'éditeur il est néanmoins intéressant et méritait à plus 
d'un titre d'être publié. 

L'apocryphe intitulé Testament du Seigneur forme les deux pre- 
miers livres ' d'une compilation syriaque conservée dans plusieurs 
manuscrits et dont Lagarde avait déjà donné un fragment dans se^ 
Reliquiae juris ecclesiastici. L'ouvrage a primitivement été composé 
en grec et fut traduit en syriaque par le célèbre Jacques d'Edesse, en 
l'an 687 de notre ère. 

La publication de Mgr R. comprend trois parties : l'introduction, 
le texte avec traduction latine du document, et une série de disserta- 
tions sur divers points de discipline. 

Dans l'introduction l'éditeur s'efforce de prouver que le Testament 
remonte au 11= siècle. Le point de départ de l'argumentation est fondé 
sur les rapports entre ce document et les Constitutions apostoliques. 
Selon l'éditeur, le Testament serait la source de ces dernières. Mais 
c'est justement l'inverse qui ressort de la comparaison, et cela avec 
une telle évidence qu'aucun des critiques qui ont examiné la question 
n'a songé à émettre le moindre doute à ce sujet. Des Constitutions au 
second siècle, il y a encore une grande distance. Mgr R. la franchit 
par une série d'affirmations gratuites, ou d'arguments négatifs qui 
n'ont aucune force probante. Nous ne pouvons ici les reprendre un à 
un. La lecture du document suffit à montrer que la composition ne 
peut en être reculée au-delà du v«, ou tout au plus à la fin du 
iv« siècle. 

Le premier livre débute par une apocalypse. Le Christ ressuscité 
prédit à ses apôtres les signes de la fin du monde. Nous pensons 
pour notre part que toutes les apocalypses ont à leur base une donnée 
réelle, souvent difficile à distinguer à cause des images confuses dont 
l'auteur l'a intentionnellement enveloppée. Je crois qu'ici il faut 
reconnaître dans les « princes de même race qui ne s'accordent pas entre 

1. Le 111' livre contient la Constitution ecclésiastique apostolique ; les livres I\'- 
VII, sont formes d'extraits du Ville livre des Constitutions apostoliques, et le \'III': 
contient les soi-disant Canons des Apôtres. 



d'histoire et de littérature 43 

eux », les fils de Constantin, et dans « le prince étranger qui vient de 
rOccident », Julien l'Apostat '. 

Après avoir donné les signes de la fin du monde, le Christ présente 
à ses apôtres un tableau des institutions ecclésiastiques qu'ils doivent 
prêcher et établir ; on trouve siiccessivement la description d'un 
édifice religieux, évidemment calquée sur le modèle des grandes 
basiliques constantiniennes (^ XIXj, les règles de l'élection et de 
l'ordination des évèques, de la célébration des offices, avec une 
très intéressante et très complète description de la liturgie eucharis- 
tique i'§ XXIII sqq.), enfin, les règles de l'ordination des autres mem- 
bres de la hiérarchie : prêtres, diacres, veuves, sous-diacres, lecteurs, 



vierges. 



Le second livre est consacré aux laïques et aux catéchumènes et 
expose en grands détails les rites du baptême. 

Dans les dissertations qui suivent (pp. 1 52-221 ), Mgr R. résume 
systématiquement les données du Testament sur la description des 
églises, la hiérarchie, la liturgie de la messe, les fêtes, les Jeûnes ', la 
prière publique et privée, le baptême. On regrettera que, citant cons- 
tamment l'ouvrage, il n'ait pas indiqué la page des passages auxquels 

1. Je ne puis développer ici cette thèse, ni répondre aux objections qu'elle pour- 
rait soulever. Cette idée m'est venue à la première lecture du document, depuis 
j'ai trouvé un indice tendant à la confirmer. Parmi les signes qui doivent suivre 
la venue de ce prince on indique : signa in cœlo,.... asstus maris et terras rugitus 

(§VI); draconum generatio adspectus (des nouveau-nés) uti jam provecto- 

rum in annis : cani enim erunt qui nascentur.... mulieres parient infantes qua- 
drupèdes ',^ VII), etc. — Or, je trouve dans la Chronique de Michel le Syrien (fol. 
148-151 de mon manuscrit) que sous le règne de Valens il y eut des tremblements 
de terre extraordinaires, la mer déborda d'une façon inaccoutumée, et «on vit dans 
les airs des hommes qui avaient l'apparence de gens armés. 11 naquit à Antioche 
un enfant qui n'avait qu'un œil au milieu du front, avec quatre mains, quatre pieds 
et de la barbe ». Ces récits sont d'ailleurs empruntés en partie à Socrate (H. E. 
IV, ni;. L'auteur ferait donc allusion ii des événements qui, selon la tradition des 
syriens, se seraient passés dans la seconde moitié du w" siècle. L'expression 
alienigena signifierait simplement que Julien n'était pas de la descendance directe 
de Constantin. 

2. A propos du jeûne il y a dans le Testament une expression embarrassante 
dont le vrai sens ne sera peut-être fixé que par la découverte du texte grec original. 
Il est dit à plusieurs reprises de l'évèque « Jejunet tribus tribus diebus per totum 
annum » p. 33), l'expression syriaque a le sens distributif et signifie tous les trois 
jours, ou chaque trois jours. Si la traduction est fidèle, cela parait devoir s'entendre 
du mercredi et du samedi. En tous cas, elle ne peut signifier, comme Tinterprètc 
l'éditeur, » tribus diebus singula.- hebdomadis » qu'en supposant une faute de tra- 
duction. P. 3.T, il est dit que l'évèque offrira le sacrifice » seulement le samedi 
(usage qui n'est pas antérieur au iv» siècle) ou le dimanche et le jour de jeûne ». 
P. 159, l'éditeur dit que les trois jours étaient le lundi, le mardi et le jeudi. 
Comme d'autre part le jeûne du mercredi et du vendredi était d'un usage 
général, l'évèque aurait ainsi été tenu au jeûne, au moins cinq jours par semaine. 
Si l'expression originale signifiait réellement trois jours par semaine, il faudrait 
plutôt l'entendre du mercredi, vendredi et samedi. 



44 REVUE CRITIQUE 

il renvoie. De plus, ces dissertations sont influencées par l'idée pré- 
conçue que le document est du ii« siècle, ce qui a parfois amené l'édi- 
teur à fausser le sens du texte. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il 
aflirme (p. 2o5; qu'il n'y a <« aucune mention du jeûne quadragésimal » 
(dont l'institution est du iv' siècle] bien que l'expression syriaque 
rendue par quadraginta paschœ (p. 126) n'ait jamais eu d'autre 
sens. 

La traduction latine est très généralement exacte. On pourrait lui 
reprocher de ne pas serrer le texte d'assez près, et de vouloir trop 
en préciser le sens par l'addition de mots explicatifs qui parfois sont 
une véritable interprétation. Un document de cette nature, qui doit 
être mis à la portée des hommes versés dans la critique historique, 
demande à être traduit presque servilement '. 

Il ne faudrait donc pas trop argumenter sur les mots de la traduc- 
tion dans les passages difficiles, sans un contrôle sérieux du texte. 

Celui-ci est imprimé correctement. Nous devons réparer un oubli 
de l'éditeur en disant qu'il a été obligeamment revu par M. Guidi. On 
aurait désiré y voir figurer les variantes des autres manuscrits que 
Mgr R. prétend connaître, et aussi les références bibliques pour les 
nombreux passages auxquels l'ouvrage fait allusion. 

Malgré ces imperfections de détail qui seraient sans conséquence 
dans un ouvrage de tout autre nature, la publication mérite les éloges 
et l'attention des savants, et nous espérons que l'accueil défavorable 
qu'elle a reçu de quelques-uns n'empêchera pas Mgr Rahmani de 
nous donner encore quelques autres documents de sa riche biblio- 
thèque privée. 

J.-B. Chabot. 



I. Quelques exemples feront comprendre ma pensée: p. 7,1. 16-17. Texpression 
que l'auteur traduit : « inter se cognati quidem sed non tamen sibi invicem consen- 
tientes », pouvait se traduire littéralement : « ejusdem generis sed non ejusdem 
mentis ». — P. 25, 1. 12, Y<on\: figura, le syriaque donne le grec typos ; 1. 18, 20 
(et partout ailleurs) au lieu de proto-dijcomis, il faut archidiaconus. — P. Iî5, I. 24, 
«ut et ilii cum timoré offerant », peut-être mieux : accédant cf. p. 59, 1. i3). — 
P. I 33, 1. 23 : « si quis accipit aliquod donum (i. e. cibum) » ; le mot traduit par 
donum, signifie miintis dans le sens le plus large de ce mot, « cibum » est une inter- 
prétation restrictive non justifiée; — 1. 25 : <- eo ipso die illud donet, si autem in 
crastinum illud apud se differt, addat aliquid ex suc et sic donum illud auctum 
dct »; il y a simplement : « .... donet ; si autem non, die crasiina superaddat ali- 
quid ex suis et sic dct illud ». — P. i35, 1. 1-2, Terreur est plus grave ; au lieu de : 
« Feria qiiinta uîtimœ hebdomadœ paschœ offeratur panis et calix : » il faut lire : 
fl Sabbatto ultimo paschœ vesperis dominicœ 'Restituez : [bcy]amsho d[had]beshaba) 
offeratur panis ci calix. » (Cf. p. 126, 1. 5.) Quant aux paroles suivantes que l'édi- 
teur traduit, en avouant ne pas comprendre : « et qui passus est pro eo quod ob- 
tulit, ipsc est qui accedit », il faut les traduire : « et qui passus et, pro eo qui ac- 
cedit, ipse offert. » ; ce qui veut dire qu'il n'y avait pas d'offertoire à cette messe, 
le Christ étant censé offrir lui-même ce que les fidèles avaient coutume de pré- 
senter. 



d'histoire et de littérature 45 

Bibliothèque de Bibliographies critiques, publiée par la Société' des Etudes histo- 
riques [fasc. 3|. Bossuet. par Ch. Urbain, docteur ès-lettres. P., Alb. Fonte- 
moing, 3i p. in-8. 

M. Tabbé Urbain était, parmi les travailleurs qui s'occupent du 
xvii= siècle, un des plus désignés pour faire la bibliographie de 
Bossuet. L'auteur de la thèse remarquée sur Coeffeteau a continué, 
depuis, de vivre dans la littérature et l'histoire de ce temps, et, sans 
parler d'ouvrages classiques où les parties qui se rapportent à nos 
grands écrivains sont traitées avec précision et souvent avec nou- 
veauté, il a donné à la Revue d'histoire littéraire de la France 
et à la Revue du Cierge', plusieurs articles qui ne prouvent pas seule- 
ment son érudition fureteuse, mais, ce qui vaut mieux, le sens de la 
critique et le respect absolu des faits, \ussi la notice bibliographique 
qu'il a faite sur Bossuet est-elle, dans son ensemble, excellente. Elle 
sera indispensable aux étudiants, aux professeurs, à tous ceux qui vou- 
dront se reconnaître et dans les œuvres de Bossuet et dans les travaux 
que ces œuvres ont suscités. 

La matière était considérable. On sait que l'abbé Bourseaud a rem- 
pli aisément un volume rien qu'avec « l'histoire et la description des 
manuscrits et des éditions originales des ouvrages de Bossuet ou des 
traductions qui en ont été faites et des écrits auxquels ils ont donné 
lieu à l'époque de leur publication '. » M. l'abbé U., qui descend jus- 
qu'à nos jours, devait faire un choix rigoureux dans une littérature de 
plus de deux siècles. Il l'a fait très judicieusement, et parmi ce qu'il 
a laissé de côté je ne vois guère que quelques omissions plus ou 
moins regrettables. 

1° A propos de la Politique, il eût été bon d'indiquer le chapitre de 
Frank, Réformateurs et publicistes de l'Europe au xvii^ siècle ; — de 
rappeler celui de M. Lanson, qui est un des plus remarquables de son 
Bossuet; — de noter surtout que M. Lanson a tiré d'une ancienne 
copie des premiers livres de la Politique (B. N. Mss. fr. 18 10) des 
variantes assez importantes, publiées par lui dans ses Extraits des 
œuvres diverses de Bossuet. Disons en passant combien il serait très 
désirable que M. Lanson, qui connaît si bien ce sujet de la Politique 
avec tous ses entours, y consacrât une étude spéciale. 

2° A propos du Traité de la Connaissance de Dieu, puisque M. U. 
cite Delondre, il fallait rappeler Nourrisson. 

3° A propos des Elévations et des Aléditations., puisque ces ouvrages 
sont encore aujourd'hui dans le fonds d'usage de la librairie pieuse, 
n'y avait-il pas quelque édition correcte, bonne à signaler ou à recom- 
mander ? 

Dans cet ordre idée, le comte de Caqueray a publié, en 1868, je 



I. Sec. édition, augmentée de l'Inventaire des manuscrits du Grand Séminaire 
de Mcaux, P., Alph. Picard, 1897, in-8» ;io fr.). 



46 REVUE CRITIQUE 

crois, un Credo de Bossuet ; il existe aussi un « le Chrétien à l'école 
de Bossiiet ». Il peut être curieux de voir, dans ces divers recueils, ce 
que la dévotion du xiv^ siècle a cru devoir prendre et retenir de celle 
du xvII^ 

4° A propos des Méditations sur VEvangile, déjà corrigées par 
Lâchât, il eût fallu rappeler que M. Lanson, dans les Extraits cités 
plus haut, a utilisé la copie de la Visitation de Mcaux, copie qui pour 
la seule partie des Béatitudes lui a fourni « plus de cinquante leçons 
nouvelles « . 

5° A propos des œuvres choisies de Bossuet publiées de nos jours, 
il eût été bon de mentionner l'édition Hachette en 5 volumes dans la 
collection des « Principaux écrivains français », et, surtout le recueil 
de M. Lanson dont j'ai parlé ci-dessus : Extrait des œuvres choisies 
de Bossuet, P., Delagrave, 1899, un gros volume de près de 700 
pages), Sans doute l'ouvrage est destiné aux classes, mais M. l'abbé U. 
sait mieux que personne qu'on peut mettre dans cette sorte de livres 
des choses, très dignes d'être connues des travailleurs eux-mêmes. 
Nous venons de voir que pour le texte, M. Lanson y donne des ren- 
seignements nouveaux. C'est ce « choix de Bossuet » qu'il faut indi- 
quer présentement à ceux qui veulent prendre rapidement un aperçu, 
exact et complet d'une œuvre immense et variée. « Je n'y ai pas choisi, 
dit M. Lanson (Avert. p. i), ce qui me plaisait comme conforme à 
mes goûts et à mes sentiments, ni ce qui devait plaire à des lecteurs 
d'aujourd'hui ;... j'ai seulement donné la préférence aux sujets litté- 
raires, historiques et moraux sur les questions spécialement théolo- 
giques ; et, sur chaque matière, j'ai pris ce qui m'a paru le plus 
caractéristique de l'homme, et de la forme que la religion catholique 
avait prise dans son esprit. Là même où ce grand esprit nous choque 
le plus, il y a toujours profit à l'entendre. » 

6° Pour les œuvres philosophiques, je ne vois pas que M. U. cite 
l'édition de Jules Simon (Charpentier, 1834; réimprimée probable- 
ment depuis; laquelle contient, avec la Connaissance de Dieu, le Libre 
arbitre, les Elévations^ et le Traité de la Concupiscence, précédés 
d'une introduction très solide au point de vue de la philosophie spi- 
ritualiste ; — ni celle de l'abbé M*** (Lecoffre, i858) : Traités de Lo- 
gique et de Morale. 

7° A propos de l'édition des Œuvres Oratoires de l'abbé Lebarq, 
dont M. U. met l'importance en relief, noter que le t. VI I*^ donne un 
index analytique, fort précieux, de la prédication de Bossuet, et que le 
1. 1 renferme une soixantaine de pages de Remarques sur la grammaire 
et le vocabulaire des sermons, remarques bien utiles en l'absence d'un 
Lexique de Bossuet. 

8° Dans les Témoignages des contemporains de Bossuet sur Bossuet, 
on s'étonne de ne voir cités ni Jurieu, ni Basnage, ni Leibniz, ni sur- 
tout Baylc qui a parlé tant de fois de Bossuet et de ses ouvrages. Et 



d'histoire et de littérature 



47 

quoique Tahbé Le Dieu soit indiqué plus loin, dans la section « Bio- 
graphie et histoire religieuse », il devait d'abord figurer ici. Si son 
Mémoire est postérieur à la mort de Bossuet et composé en vue de 
documenter le P. de La Rue, chargé de l'oraison funèbre, le Journal 
commencé en 169g (l'abbé était secrétaire du prélat depuis 1684) est 
une source tout à fait contemporaine. 

Il eût été bon de rappeler aussi, ne fut-ce que pour mémoire, 
Dangeau et Sourches ; — le curé Raveneau et le médecin Rochart 
dont l'abbé Réaume, dans son Histoire de Bossuet, et l'abbé Lebarq, 
dans son Histoire critique de la prédication de Bossuet^s& sont servis; 
— l'abbé de Saint-André, grand vicaire de Bossuet, de qui l'édition 
de Le Dieu par Guettée contient plusieurs opuscules à lire, entre autres" 
une relation de la mort de Bossuet ; — tn^n il convenait de nommer, 
ici déjà, l'abbé Philippeaux. La date de la Relation du Quiétisme (ij32) 
pourrait faire oublier et a fait oublier quelquefois qu'il fut tout à fait 
contemporain de Bossuet (étant mort en 1708) et assez intimement lié 
avec lui. 

q° Au\ Oraisons funèbres et Eloges académiques, puisqu'il fallait 
bien citer, pour avoir été prononcée à Rome, l'amplification vide du 
chevalier Paul-Alexandre Maffei, — ajouter que ce document, traduit, 
se trouve au t. IV des mémoires de Le Dieu, publiés par Guettée. 

lo'^ Dans la Biographie, l'iconographie qui intéresse toujours nom- 
bre de curieux, devait être représentée. Mentionner le P. Griselle, S.- 
J., Les principaux portraits de Bossuet, et Un portrait inconnu de 
Bossuet, par Mgr Ch.-F. Bellet (Extr. de V Université catholique de 
Lyon, 1899). 

S'il fallait pour cela supprimer en cet endroit la mention de la Vie 
de Bossuet par Lamartine, je m'en consolerais. J'ai peine à croire que 
Lamartine ait apporté quelque soin à s'instruire de l'homme sur lequel 
il avait à écrire, hâtivement, un morceau. Cette appréciation, élo- 
quente, passionnée, mais qui ne nous renseigne que sur l'état d'esprit 
de Lamartine, eut été mieux placée dans la critique littéraire. Si, 
comme je le pense, M. U. ne l'a mentionnée que pour faire entrevoir 
les opinions des lettrés du commencement du xix« siècle sur Bossuet, 
il eut mieux valu indiquer les articles de P. -F. Dubois, dans le Globe. 
11"^ Dans « Bossuet et le gallicanisme,» rappeler Griveau ;t. II.) 
dont l'abbé U. parle à propos du Quiétisme. L'étude sur le galli- 
canisme de Bossuet et l'ultra-montanisme de Fénelon est peut-être 
ce qu'il y a de plus intéressant dans cet ouvrage. 

12° Dans « Bossuet et le protestantisme, » ajouter à l'indication des 
articles du Bulletin historique du protestantisme français celle de la 
46*= année, p. 665 (document ayant trait à une mesure prise par 
Bossuet, évèque, contre le culte protestant de Bois le Vicomtes — 
Ajouter aussi, P. Stapfer, Bossuet, Adolphe Monod fFischbacher, 1698 , 
ouvrage intéressant non seulement par une bonne étude littéraire sur 



^8 REVUE CRITIQUE 

réloquence de Rossuet, mais par rappréciaiion large et hardie de 
Tautcur, protestant libéral, sur la controverse de Bossuet contre le 
protestantisme. 

i?" Dans la Critique et Vhistoire littéraire, il n'eût pas été que trop 
aisé de s'étendre. M. U. a grandement raison de se restreindre. Tou- 
tefois Sainte-Beuve n'a pas parlé de Bossuet seulement dans les deux 
volumes des Lundis auxquels, M. U. renvoie; il y a touché, quelque 
fois très brièvement, mais toujours d'une façon notable, aux tomes II, 
IV, V, XIII, XV. Citer aussi Scherer, Etudes critiques sur la Littéra- 
ture tomes IV et VI, et M. Brunetière, dans la 6^ série des Etudes cri- 
tiques sur l'histoire de la Littérature française^ (un article sur Bossuet 
qui, comme l'auteur l'indique en note, ne reproduit pas textuellement 
l'article de Bossuet de la Grande Encyclopédie). 

D'autre part, j'aurais souhaité de voir certains livres signalés avec 
plus de relief à l'attention du lecteur. Par exemple, la petite thèse de 
l'abbé Vaillant sur les Sermons, k laquelle il faudra toujours revenir 
quand on s'occupera de cette partie de la prédication de Bossuet, 
comme au premier travail inspiré par le célèbre mémoire de Victor 
Cousin sur les Pensées de Pascal. — Ainsi encore les écrits d'Eugène 
Gandar. Les introductions de Bossuet orateur et du Choix de Ser- 
mons de la jeunesse de Bossuet sont deux dissertations très remar- 
quables et assurément durables de critique paléographique et littéraire. 
Après dom de Foris, Gandar a été le plus clairvoyant éditeur du texte de 
Bossuet. Quel que soit même le mérite de l'œuvre considérable de l'abbé 
Lebarq, celle de Gandar, encore que moins étendue, me parait supé- 
rieure, et le critérium de l'orthographe, apporté par Lebarq, contribue 
à l'établissement de la chronologie des Sermons beaucoup moins 
que l'application ingénieuse, mesurée, sinon toujours très rigoureuse, 
faite par Gandar aux manuscrits de Bossuet des méthodes tradition- 
nelles. 

Au sujet de l'édition de l'abbé Le Dieu par l'abbé Guettée il est un peu 
injuste de se borner à dire que cette édition est « défectueuse ». Sans 
doute, il y a des omissions et des fautes nombreuses, mais il ne m'a 
pas paru, dans les corrections qu'une recension nouvelle du manus- 
crit a fournies à l'abbé U. (voy. Revue d'histoire littéraire de la 
France, 1897-1898), qu'il y eût rien de bien important. 

Sur l'œuvre du cardinal de Bausset, M. U. ne pouvait guère nous 
donner ici, mais je voudrais qu'il nous donnât un jour un juge- 
ment plus détaillé et plus précis. Il doit bien exister dans quelques 
archives, et spécialement à Saint-Sulpice, des documents permettant 
de définir plus exactement la valeur de cette première ^vanAe Histoire 
de Bossuet, que l'on continuera vraisemblablement à joindre aux édi- 
tions complètes, et qui, peut-être, est trop dédaignée. 

Touchant le Quiétisme, M. U. accorde très justement une mention 
spéciale à cet important ouvrage de M. Crouslc, dont le fond est si 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 49 

substantiel et si solide, la forme si pure, si élégante et si attachante. Il 
en marque, judicieusement, le caractère un peu antipathique à Féne- 
lon. Mais il eût été bon d'indiquer aussi que M. Crouslé n'a pas limité 
ses patientes et pénétrantes recherches à la querelle mystique des deux 
docteurs : les trois premiers livres .de son ouvrage fc'est-à-dire près 
de la moitié du premier des deux gros volumes) sont consacrés à la 
jeunesse, aux missions et au préceptorat de Fénelon. M. Crouslé 
compare, à propos de ces diverses questions, les tempéraments et les 
doctrines de Fénelon et de Bossuet. Et cette partie n'est ni la moins 
neuve, ni la moins juste. 

Dans la section a critique et histoire littéraire », je voudrais quelques 
lignes de notice sur les articles de Sainte-Beuve et sur l'attitude du 
grand critique à l'égard de Bossuet (Paul Albert en a marqué l'esprit 
d'une manière assez piquante), — quelques mots aussi sur la valeur 
exacte du livre savant, judicieux et sobre, trop sobre parfois, du P. de 
La Broise, Bossuet et la Bible '. — Mais je voudrais surtout qu'à 
propos de MM. Brunetière et Lanson, M. U. n'eût pas écrit, par 
inadvertance, le mot d'« idolâtrie «.On peut, sur quelques points, res- 
ter en deçà de l'admiration professée pour Bossuet par l'un et par l'au- 
tre de ces deux critiques, et j'ai eu l'occasion jadis (dans la Revue cri- 
tique et dans la Revue bleue de 1891), de marquer, à propos du livre 
de M. Lanson, les points sur lesquels l'auteur allait, à mon sens, trop 
loin. Mais le terme péjoratif d'« idolâtrie » implique des idées d'aveu- 
glement béat, d'admiration irraisonnée, impatiente de la contradic- 
tion, fermée à l'évidence des faits, qui ne conviennent, trop évidem- 
ment, ni à M. Lanson, ni à M. Brunetière. 

Mes dernières observations seront relatives au plan que suit M. 
l'abbé U. Ce plan consiste, pour les ouvrages imprimés de Bossuet, à 
distinguer ceux qui furent publiés du vivant de l'auteur de ceux qui 
ne parurent qu'après sa mort. Mais d'abord, dans ces deux classes, il 
semble qu'une distinction plus nette et plus visible à l'œil serait indis- 
pensable, entre les premières éditions, et les éditions ultérieures, ac- 
compagnées d'ordinaire de commentaires. 

Puis, et surtout, fallait-il, dans cette double liste, accoler à quelques 
uns de ces ouvrages les livres d'histoire ou de critique qui s'y rappor- 
tent, puisque dans le titre VI, « documents sur Bossuet et sur ses 
œuvres, » on devait y revenir? Avec ce système, les omissions, aussi 
bien que les répétitions étaient inévitables ; on l'a vu par quelques- 
unes des remarques ci-dessus. 

J'ajoute que, pour le lecteur aussi, obligé de chercher en deux ou 
plusieurs endroits, il y a danger d'oubli. Mieux eût valu, à mon sens, 
écarter de la liste des œuvres et des éditions de Bossuet tous les 
travaux sur Bossuet et les réserves pour le titre VI. Toutefois, dans 



I. Voir Rev. crit., 8 mai 189!^. 



5o REVUE CRITIQUE 

cette dernière partie, plus de rigueur dans le classement eût convenu, 
ou, au moins, plus de précision dans les titres. C'est une très bonne 
idée que d'indiquer à part les « témoignages contemporains >'. Bien 
des chercheurs peuvent avoir profit, ou simplement plaisir à trouver 
réunis les textes où les témoins de la vie d'un grand homme ont parlé 
de lui. Mais tous les « témoignages contemporains » sur Bossuet ne 
sont pas mentionnés dans ce paragraphe : — l'abbé Le Dieu, nous 
l'avons remarqué déjà, figure à la Biographie et histoire religieuse ; — 
les documents originaux sur les actes de Bossuet à l'égard des protes- 
tants sont à Bossuet et le protestantisme ; — les appréciations d'Ellies 
du Pin sont à la Critique et histoire littéraire. Et sans doute je vois 
bien les motifs que M. U. a eus de distribuer ainsi ces indications. Il 
a voulu, je suppose, grouper d'abord les témoignages contemporains 
qui peuvent éclairer, en général, la vie et l'œuvre de Bossuet dans 
leur ensemble ; — et grouper ensuite sous des chefs spéciaux, ceux 
qui se rapportent particulièrement à telle ou telle partie de sjn acti- 
vité. Mais il n'en est pas moins vrai d'une part que certains renseigne- 
ments donnés par Ellies du Pin ou parles documents protestants sur 
Bossuet, intéressent autant \t portrait de l'homme que sa théologie ; 
et d'autre part que les mémoires de Saint-Simon sont au moins aussi 
importants à connaître pour le rôle joué par Bossuet dans la querelle 
quiétiste que pour son caractère personnel. Je ne sais s'il n'eût pas 
fallu, ici encore, modifier le plan : par exemple, opposer dans deux 
grandes divisions, aux documents « contemporains «, les documents 
ii postérieurs », puis, dans chacune de ces deux divisions établir les 
subdivisions réelles c[UQ M. l'abbé U. a distinguées, sauf à les modifier 
un peu. 

Car ces subdivisions elles-mêmes pourraient aussi être discutées. Je 
ne sais s'il était essentiel de séparer les Oraisons funèbres et Eloges 
Académiques de la Biographie. En admettant même, — et cela bien 
volontiers, — que les Oraisons et Eloges soient singulièrement sujets 
à caution, encore sont-ils des documents presque contemporains. On 
sait qu'il y a des traits précis et instructifs dans l'oraison funèbre de 
Bossuet par le P. de La Rue, et des détails fort intéressants dans 
l'Eloge académique de Bossuet par Dalembert. — De même, ne s'at- 
tendrait-on pas à trouver plutôt dans l'histoire religieuse Ellies du Pin 
et l'abbé Bonaventure Racine, qui sont dans l'histoire littéraire ? 
C'est qu'en réalité l'Histoire religieuse et ÏHistoire littéraire d'un 
écrivain religieux ne sauraient guère être séparées. 

Je ne m'excuse pas de la minutie de ces observations. Les travail- 
leurs qui auront la patience de les lire, savent combien précieuse est 
une bibliographie bien faite, c'est-à-dire complète, judicieuse, claire- 
ment et rationnellement distribuée. Celle de M. l'abbé Urbain sur 
Bossuet est assez proche de la perfection pour qu'on soit tenté de lui 
conseiller quelques retouches. Alfred Rébelliau 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 5 I 

Gabriel Svveton. Louis XIV et Charles XII. Au camp d'Altransdtadt 1707 . 
La mission du baron de Besenval. Paris, Leroux, 1900, In-H», xvMi-281 pp. 

En 1706 et 1707, Charles XII campait à Altranstaedt, près de Leip- 
zig. Il semblait hésiter : dirigerait-il son armée vers TEst ou vers 
rOuest, contre la Moscovie ou en. Allemagne ? S'il allait en Allema- 
gne, comment interviendrait-il dans la guerre, alors en cours, de la 
Succession d'Espagne : pour ou contre Louis XIV ? Trois traités suc- 
cessifs, datés d'Aliranstaedt le 24 septembre 1706, le 16 août et le 
I" septembre 1707, réglèrent au profit de Charles XII les questions 
qu'il avait pendantes avec la Saxe, la Prusse et l'Empereur. Libre enfin 
de ses actes, le roi de Suède s'enfonça dans l'Orient. Mais, jusqu'au 
dernier moment, tout parut incertain. La France essaya d'utiliser 
cette longue année d'attente. Ricous fut désigné pour se rendre à 
Altranstaedt. Il tomba malade au nioment de partir; Besenval le 
remplaça. Sa mission fut double. Il devait d'abord « offrir à 
Charles XII d'interposer sa médiation entre Louis XIV et les Alliés ». 
II échoua. Puis, il essaya de « faire conclure la paix de Moscovie, 
pour entraîner les Suédois à la guerre d'.ALllemagne ». Il échoua 
encore. Charles XII voulait, comme dit Besenval lui-même, « portera 
sa perfection » son « ouvrage de Pologne ». II regardait « l'affermisse- 
ment du roi Stanislas, non seulement conforme à sa gloire, mais néces- 
saire » (Syveton, p. 252, 229, loi]. Bien qu'elle n'ait pas abouti, la 
mission de Besenval n'en reste pas moins très intéressante. Elle niar- 
que en quelque sorte le point de contact entre la guerre du Nord et 
la guerre de Succession d'Espagne. 

Elle était jusqu'ici très mal connue. M. S. a utilisé les archives du 
Ministère des affaires étrangères, à Paris, et les papiers de la famille de 
Besenval. lien a tiré bon parti. II poursuit avec finesse, jusque dans 
leurs oscillations les plus délicates, les intrigues des personnages grou- 
pés autour de Charles XII, et pourtant il ne s'encombre d'aucun détail 
inutile comme il arrive si souvent aux historiens de la diplomatie. 
Son récit est preste, vivant, clair, et si l'animation pittoresque en 
parait un brin conventionnelle ou fantaisiste 1 surtout dans la psy- 
chologie des personnages, du moins, ce n'est jamais au détriment de 
la vraisemblance historique. Les chapitres portent des titres pleins de 
promesses : Impressions d'audience; Orientales; Ce que M. de Besenval 
lut dans les galettes durant qu'il avait la goutte, etc., et ils tiennent 
leurs promesses. Les plus neufs semblent ceux qui se rapportent aux 
négociations suédo-moscovites, où Besenval s'entremit, avec l'aide de 
celte Palatine de Beltz, dont M. S. a fort joliment esquissé l'équivoque 
silhouette. Le volume est précédé d'une introduction de M. le duc de 
Broglie ; il se termine par un appendice consacré à l'inventaire som- 
maire des papiers de la famille de Besenval qui appartiennent aujour- 
d'hui au prince François de Broglie . 

Il est regrettable que la charmante étude de M. S. soit déparée par 



52 REVUE CRITIQUE 

des erreurs de fait ou d'appréciation, qui ne sont pas toujours sans 
importance. 

D'une façon générale, il nous a paru que M. S. a quelque peu exa- 
géré le rôle et l'habileté de Besenval. Il va jusqu'à le représenter 
comme « une sorte de diplomate général pour les affaires du Nord et 
de l'Orient » (p. 120^. L'amplitication est vraiment excessive. Dans le 
même passage M. S. classe Besenval parmi « les ouvriers conscients 
d'une œuvre nationale » et il déplore la disparition des « temps d'au- 
trefois «. D'accord. Bessenwaldt, dit Besenval, était en effet né Suisse, 
il baronnait du Saint-Empire et il épousa une Polonaise : au demeu- 
rant le meilleur Français du monde. Mais si vraiment il apparaît 
comme « un excellent exemplaire de la diplomatie d'ancien régime », 
on doit avouer que cette « admirable époque « avait la satisfaction 
facile, puisqu'aussi bien Besenval a échoué à Altranstaedt, comme 
ensuite dans la plupart des négociations où il a été employé (Syveton, 
p. 249-250). 

Sur les rapports de Charles XII et d'Auguste II, cf. Joh.-Rich. 
Danielson, Ziir Geschichte der saechsischen Politik iijob-ijog) [Hel- 
singfors, 1878, In-8°, i09-(2) pages], ouvrage dont M. S. n'a pas eu 
connaissance. De là, plusieurs omissions, elles-mêmes causes d'erreurs. 
Citons en deux seulement. Parmi les questions litigieuses que soule- 
vait l'exécution du traité du 24 septembre 1706 entre Charles XII et 
Auguste II, M. S. ne signale pas comme il aurait fallu (p. 72-74, cf. 
p. 82) celle qui coûta le plus cher à la Saxe, et lui pesa le plus lour- 
dement. Pendant un an plein, l'armée suédoise vécut aux frais des 
Saxons fson entretien fut ensuite évaluée à plus de vingt millions de 
risdales), et le traité ne parlait que de quartiers d'hiver, (voy. Daniel- 
son, p. 24-25, 42, 5i). Mais surtout, M. S. ne dit pas un mot du 
projet qui est bien certainement le plus étonnant de tous ceux qui 
furent alors imaginés à Altranstaedt : et l'on sait pourtant s'ils furent 
nombreux. Exclu de Pologne, le roi Auguste rêvait une compensation, 
et il songea très sérieusement à devenir roi de Naples, comme héri- 
tier des Hohenstaufen ! Si, finalement, il donna satisfaction à Char- 
les XII, pour l'entier accomplissement du traité du 24 septembre, 
ce fut beaucoup moins sur l'intervention des Alliés (Empereur, An- 
gleterre et Pays-Bas , comme le croit M. S., p. 76, que par l'espoir 
d'obtenir l'appui de Charles XII dans l'incroyable entreprise qu'il 
méditait (voy. Danielson, p. 31-46, 52, 55-58). 

En ce qui concerne les relations de Charles XII et de Frédéric I roi 
de Prusse, M. S. se contente de résumer, d'une manière superficielle 
et tendancieuse, un chapitre de Droysen. La « longue histoire des 
convoitises prussiennes » lui paraît « burlesque et tragique, toujours 
entachée d'une irrémédiable bassesse » (p. 187;. Sur le même ton — 
qui n'est pas le ton de l'histoire — les allemands parlent des Raub- 
kriege de Louis XIV. Un peu plus loin, p. 190, M. S. constate que le 



d'histoire et de littérature 5? 

traité du i6 août 1707 n'accordait à la Prusse rien de ce qu'elle aurait 
voulu, même pas la ville d'Elbing, et il ajoute — sans aucune preuve, 
mais nous y suppléons en note — : « A la vérité la raison n'apparaît 
guère pourquoi Charles XII eût dû bénévolement gratifier d'Elbing 
Sa Majesté prussienne. ' Mais il faut bien que les historiens prussiens 
s'indignent de ce traité du 1 6 août' 1 707, il faut bien qu'ils le déclarent 
abominable, odieux et inique', puisque Frédéric I, six ans plus tard \ 
l'a cyniquement violé ''. » Il serait difficile d'être plus inexact. 

Les ouvertures faites directement par Villars à Charles XII en juin 
1707 ne sont guère connues jusqu'à présent que par un passage, assez 
obscur, des Mémoires du Maréchal. M. Syveton le cite, p. i Sg, 
d'après l'édition Michaud (et avec une erreur de référence : au lieu de 
p. 184, lisez p. i63). Il aurait dû se servir plutôt du texte publié par 
'Vogué pour la Société de l'histoire de France ; et il aurait alors 
remarqué (édit. Vogué, t. 11, p. 239, n. i ; cf. du même, Villars, 
t. I. p. ?oo-3oij que Louis XIV était opposé au mouvement projeté 
par Villars pour rejoindre Charles XII : ce qui ne laisse pas d'être 
quelque peu contradictoire avec la mission confiée à Besenval. Il y 
avait là une difficulté critique fort intéressante et qui n'a même pas 
été aperçue. 

L'orthographe des noms propres est trop souvent fautive. Au lieu 
de: Altrandstadt, Anspach, Bronstait, Dantzig, Hall, Hochstaedt, Lec- 
zinski, Leisnick, Lunebourg, il faut : Ahranstaedt, Ansbach, Brunstatt, 
Danzig, Halle, Hoechstaedt, Leszczynski, Leisnig, Lunebourg (ou 
Lûneburg), et cette liste n'est sans doute pas complète; le livre n'a 
pas de table alphabétique. 

G. Pariset. 

1. La Prusse avait sur la ville polonaise d'Elbing des droits incontestables qui 
remontaient à 1657 (traités de Wehlau et de Bromberg), et ses troupes avaient 
même occupé la ville de la fin de 1698 au début de 1700, avec l'agrément du roi 
Auguste. En 1703, les gens d'Elbing avaient demandé à Frédéric un appui contre 
les Suédois qui exigeaient d'eux une forte contribution de guerre, et Frédéric I 
s'était offert à la payer, à condition de reprendre possession d'Elbing. Charles XII 
refusa, mais il reconnut lui-même, dans une déclaration du 4 février 1707, les 
droits de la Prusse sur la ville. 

2. Droysen qualifie le rôle de la Prusse en cette affaire de verlegen und depii- 
mirend (G. d. pr. Politik, 2" Aufl., Th. 1\', Bd. i, p. i^b). Si M. S. a utilisé une 
autre édition ou un autre historien, il était nécessaire qu'il donnât ses références. 

3. Six ans plus tard, Frédéric! était mort depuis plus de cinq mois (25 fé- 
vrier 1713). 

4. Dans l'acte de neutralité (La Haye, 20 mars 1710), le recès de séquestre 
Schwedt, 6 octobre 171 3) et le rappel du ministre suédois à Berlin (26 avril 171.^) 

— ce sont les trois principaux actes de la rupture entre la Prusse et la Suède après 
le traité de 1707 — il n'y a de « cynique » que le mot de M. S. Jamais peut-être au 
contraire, la diplomatie prussienne ne fut si lente, si désireuse de s'abriter derrière 
les vcrbalitésdu droit des gens d'alors, si défiante de l'action qu'elle n'accepta que 
lorsqu'elle lui fut en quelque sorte imposée. C'est une grave erreur de juger la 
diplomatie des deux premiers rois de Prusse d'après celle de Frédéric II. 



54 REVUE CRITIQUE 

L'abbc Georges Bertrin : La Sincérité religieuse de Chateaubriand : Paris, 
Lecotïrc, 1900. in- 12, 410 pp. 

M. Tabbé Bertrin vient d'écrire tout un volume pour démontrer que 
la religiosité de Chateaubriand fut sincère. Rien n'est plus difficile en 
général que de savoir avec certitude ce qui se passe au fond de la 
conscience d'un homme et beaucoup de philosophes pensent même 
que personne ne saurait voir tout à fait clair dans la sienne, mais avec 
quelque habileté on peut du moins établir certaines conjectures vrai- 
semblables. Or cette habileté M. B. ne Ta pas eue. 

Sa dialectique est, en effet, fort étrange. Elle peut se réduire à trois 
procédés de démonstration. 

1° Citer tous les passages ou Chateaubriand a exprimé Tardeur de 
sa foi et proclamer que ces passages sont des preuves péremptoires 
de sa sincérité. Si Chateaubriand est vraiment sincère, cela suffit en 
effet, mais comme c'est Justement sa sincérité qu'il faut démontrer, on 
ne voit pas quel bénéfice l'auteur prétend tirer de toutes ces citations. 
Il est rare de voir un cercle vicieux si aveuglément suivi pendant 
tout un volume. 

2° Déclarer nuls ou non avenus, pour des raisons plus ou moins 
spécieuses, les quelques témoignages des contemporains qu'il n'est pas 
permis d'ignorer et négliger tous ceux qui, moins connus, peuvent 
être passés sous silence. M. B. trouve ainsi moyen de nous donner un 
Chateaubriand d'une moralité irréprochable, qui fut le modèle des 
maris et n'eut même Jamais de sa vie la moindre liaison galante. C'est 
assurément travestir bien volontiers l'histoire, car sur tous ces points la 
lumière est faite d'une façon définitive. Quant aux contemporains, 
tous ceux qui ont approché quelque peu Chateaubriand, sont unani- 
mes à reconnaître en lui un acteur de premier ordre, et si l'on voulait 
rappeler tout ce qu'a cet égard ils ont dit de choses que M . B . n'a pas 
voulu entendre, on composerait un volume aussi gros que le sien. 
Lamartine lui-même, le moins médisant des hommes, n'avait pu s'y 
laisser tromper, et après avoir dit « c'était un rôle plus qu'un 
homme » ne craignait pas d'écrire en racontant ces derniers moments 
de l'auteur du Génie du Christianisme qui émerveillent si fort M. B. 
par leur belle piété : <( Nul homme n'a plus soigné la couleur de sa 
robe de chambre afin de se présentera la mort comme un apôtre pour 
les chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tri- 
bun de l'avenir pour les républicains les plus avancés » [Souvenirs et 
portraits : I, II, p. 140 et i5o). Artaud qui le conduisit à Saint- 
Pierre de Rome en observant son attitude, disait « Il sentait le besoin 
d'un effet : ne pouvant pas le sentir il l'affecta », Mais M. B. s'est 
bien gardé de rappeler tous ces témoignages. 

3° Prendre à partie Sainte-Beuve quia le plus ouvertement douté de 
la sincérité de Chateaubriand, rédiger contre lui un réquisitoire en 



d'histoire et de littérature 55 

règle énumérant tous les défauts de sou caractère et de sa critique (et 
M. B., écrit ici quelques pages qui ne sont pas sans justesse), entin en 
arriver à laisser clairement entendre que Sainte-Beuve a forgé, pour 
le besoin de sa démonstration, toute une page de Chateaubriand 
qu'il prétendait extraite des Mémoires d'outre-tombe et qu'on ne re- 
trouve dans aucune édition ni dans aucun manuscrit de cet ouvrage. 
Ici M. B. a vraiment joué de malheur. Une polémique s'est élevée 
aussitôt dans la presse. Des amis de Sainte-Beuve ont publié l'auto- 
graphe de la note prise par lui dans les mémoires de Chateaubriand. 
Des renseignements sont venus de toutes parts sur la manière dont 
Chateaubriand raturait et corrigeait sans cesse le texte de ses 
mémoires en vue de l'etiet qu"il voulait leur voir produire. Finale- 
ment M. Bertrin a retrouve lui même dans un manuscrit des Mémoi- 
res d' outre-tombe où il l'avait d'abord vainement cherchée, la page 
qu'il croyait imaginée par Sainte-Beuve. — Et tout est rentré dans 
l'ordre. Sainte-Beuve a gardé sa réputation de critique consciencieux, 
Chateaubriand est apparu un peu moins véridiquc encore qu'aupara- 
vant et sa sincérité religieuse devient plus douteuse que jamais après 
l'authenticité bien constatée de cette page. 

Raoul Rosières. 



Pierre Brln. Henry Beyle-Stendhal, un vol. grand in-8. i5o pages, Grenoble. 
.Alex. Gratier, 1900. 

Voici sur Stendhal un livre écrit sans parii-pris d'aucune sorte — 
le cas est rare et mérite d'être signalé. Il comprend une étude biogra- 
phique et une étude critique, et, en appendice, quelques notes fort 
intéressantes empruntées à un exemplaire de la Chartreuse de Parme 
que Stendhal avait fait interfolier pour préparer une seconde édition 
de son roman, édition qui est restée à l'état de projet. 

L'étude biographique contient l'essentiel, bien qu'à notre gré elle 
soit un peu écourtée — la carrière napoléonienne de Beyle valait la 
peine d'être racontée avec plus de détail. Quelques faits devraient 
être rectifiés. M. Brun dit, d'après R. Colomb, que Beyle assista à la 
bataille d'Iéna — or, la bataille d'Iéna est du 14 octobre 1806 et à 
cette date Beyle se trouve à Paris ainsi qu'en lait foi son Journal, 
p. 3?o. La nomination d'adjoint au commissaire des guerres n'est 
pas de 1806, mais du 1 1 juillet 1807. Delécluze demeurait rue de Clia- 
banais et non rue Cabanis. M. B. est bien sévère pour Delécluze qu'il 
nous montre « critique exact et pondéré^ sans l'ombre de talent et 
sans la moindre imagination » (p. 36). Ce ne fut pas un génie, tant 
s'en faut, mais on peut défendre Delécluze en prenant pour bouclier 
le très sympathique article que Sainte-Beuve lui consacre dans les 
Nouveaux Lundis, III (p. -j-j-xi^). M. B. dit lui-même que Sainte- 



56 REVUE CRITIQUE 

Beuve est notre maître à tous. Quant à Tinscription tombale, au 
fameux Milanese, M. B. ne semble pas en avoir compris la beauté. 
Sur Mérimée il y avait plus et moins à dire. Mérimée n'avait pas pris à 
Stendhal son amour de l'histoire de l'art, c'était chez lui un amour 
inné, et ce fut Mérimée qui révéla à Stendhal les secrets techniques 
de l'architecture ogivale; il ne lui avait pas non plus emprunté son 
libertinage littéraire, Mérimée était de première force à ce jeu-là et il 
n'avait nul besoin des encouragements de son ami. M. B. aurait pu 
insister davantage sur les relations extrêmement intéressantes de ces 
deux hommes et se renseigner tout d'abord avec plus d'exactitude. 
P. 33, le baron Girard est sans doute une faute d'impression pour 
Gérard. P. 18, 20, 21, 24, 3o et 3i, M. B. donne comme inédites des 
lettres de Stendhal à sa sœur Pauline, et des lettres de Mélanie Guil- 
bert qui toutes ont été publiées en 1893 dans un volume pourtant 
bien connu : Souvenirs d'Egotisme et Lettres inédites, p. 144-146; 
207; 210; 224-225; 226-22S. Les manuscrits de Grenoble ont été 
plus explorés que M. B. ne le croit et, tout compte fait, M. B. ne nous 
offre, comme nouveauté, que les notes de la Chartreuse, lesquelles 
notes proviennent d'une collection particulière. 

Nous sommes d'accord avec l'auteur au sujet de la légende don- 
juanesque qui s'attache si injustement à Stendhal et nous le félici- 
tons d'avoir su remonter ce courant. Mais il est bien dommage 
que M. Brun n'ait rien dit de l'histoire du mariage manqué de 
Beyle ; il la trouvera tout au long dans le Stendhal Inconnu de M. Au- 
guste Cordier, Chronique de Paris, 10 avril 1893, p. 8i et 82. 

L'étude critique est beaucoup plus développée que l'étude biogra- 
phique. M. B. l'a écrite avec plus de plaisir, cela se voit. On se de- 
mande pourquoi M. B., ayant à parler de Stendhal romancier, com- 
mence par la Chartreuse de Parme (1839) pour continuer par Ar- 
mance (1827 et non 1828] et par Le Rouge et le Noir (i83i). L'ordre 
chronologique était pourtant le seul qui convint, semble-t-il. Ceci 
dit, il faut reconnaître que M. B. juge avec beaucoup de finesse ces 
trois romans de mérite fort inégal. A propos de la Chartreuse, M. B. 
répond victorieusement à M. Faguet qui a écrit que Stendhal « était 
presque incapable d'idées générales »; il cite aussi Nietzsche, mais il 
aurait dû rappeler l'admirable jugement que ce philosophe porte sur 
Beyle. 

Passons au Rouge, Berthet fut exécuté en 1827, et non en 1828 
l'p. 55. Le portrait de M""^de Rénal est charmant; mais il est gâté 
par une phrase vraiment bien incompréhensible : « Elle a été élevée 
dans les jupes austères de sa tante, d'où elle est passée, par le couvent, 
dans le giron du mariage de convenances — si Von peut me concéder 
que le mariage ait un giron??? » (p. 60). Je signale, toujours 
à propos de mariage, un rapprochement d'assez mauvais goût : 
« Ce qui est typique, c'est que Mélanie, prévoyant et devançant 



d'histoire et de littérature 5j 

l'alliance franco-russe, se maria cette année même, avec un bovard » 

(p. 22). 

Le livre : De l'Amour irouve en M . B. un admirateur profond et 
un analyste très bien informé. L'auteur ne fait aucune restriction et 
il dit en manière de conclusion : « L'amour, c'est le microcosme 
idéal ; et celui qui, de tous, a le plus approché de la peinture entière 
de ce microcosme, c'est Beyle, qui a trouvé là l'occasion de déve- 
lopper sa psychologie merveilleuse et de dépasser de toute la tète et 
Platon, et Balzac, et Michelet, et Renan. » C'est peut être voler un 
peu haut. 

M. B. m'attribue la publication des Lettres intimes de Stendhal,, 
c'est une erreur; elles ont été éditées par M. Lesbros-Bigillon, petit 
neveu par alliance de Stendhal. 

Dans sa conclusion M. Brun nie l'influence de Stendhal, il la dé- 
clare à peu près nulle. 11 n'a qu'à lire ou à relire la préface de l'His- 
toire de la Littérature anglaise, et il verra s'il est possible de nier 
l'influence de l'auteur de « tant de livres décousus ». 

En somme, il est à souhaiter que ce joli volume, très agréablement 
illustré de vues dauphinoises et de portraits inédits, ait bientôt une 
seconde édition. Avec quelques sérieuses retouches et quelques im- 
portantes rectifications il sera tout à fait recommandable et ne dépa- 
rera point la collection déjà nombreuse des travau.K stendhaliens. 

Cette Revue, comme son nom l'indique, n'est faite que pour les 
articles utiles; que M. Brun voie dans ces quelques lignes une preuve 
certaine de rintérêt avec lequel j'ai lu son livre. 

Casimir Stryienski. 



Emile Faguet. Histoire de la Littérature française (I : depuis les origines jus- 
qu'à la fin du xvi« siècle; II : depuis le xvii" siècle jusqu'à nos jours); illustrée 
d'après les mss. et les estampes conservés à la bibliothèque nationale (224 plan- 
ches). — Paris, libr. Pion, 2 vol. in-io, d. 481 et 475 pp. Prix : 8 fr. 

Qu'il soit malaisé, à l'heure actuelle, d'écrire une histoire de la 
littérature française vraiment personnelle et neuve, c'est une chose 
dont on conviendra aisément. M. Emile Faguet a pourtant résolu le 
problème, d'une certaine façon, tout au moins; et l'on ne dira jamais, 
en lisant ses deux volumes : ce n'est qu'une histoire de plus, à ajouter 
à tant d'autres. Il est vrai qu'il a procédé d'une manière qui n'est pas 
donnée à tout le monde. Pour que son livre porte ses fruits et soit 
apprécié à sa juste valeur, il faut avant tout que le lecteur ait pleine 
confiance en son jugement, ou pour mieux dire en la compétence de 
son jugement. Car M. F. n'enseigne pas seulement, ne raconte pas 
uniquement ; à chaque pas, il donne son avis, il conclut : son œuvre, 
claire, nette, extrêmement informée, parfaitement indépendante, est 
essentiellement personnelle. 



58 



REVUE CRITIQUE 



C'est, à mon sens, ce qui en iaii le charme, et le mérite. Après tout, 
chacun ncn reste pas moins libre de penser autrement ; mais il n'est 
pas donné à tout le monde de juger avec tant de justesse et d'à-propos, 
d'un coup d'œil aussi bref. Il faut du reste s'entendre sur le caractère 
spécial de celte nouvelle histoire de notre littérature. C'est une cau- 
serie^ au fond, et M. E. F. a voulu qu'elle ne fut pas autre chose, car, 
s'il V a souvent des citations dans le texte, si d'ailleurs le texte, très au 
courant des dernières informations, est illustré de nombreux portraits 
ou fac-similé d'écritures, savamment choisis et parfaitement repro- 
duits, tout de même, on ne trouvera ici aucune référence, aucune 
note, aucune indication critique, soit sur les œuvres des auteurs, soit 
sur les travaux dont ils ont été l'objet. 

C'est tellement une causerie plutôt qu'une histoire, que peut-être 
M. E. F. ne s'est pas assez défié de la propension habituelle du cau- 
seur: à s'attarder sur les sujets qu'il pense plus inconnus de ses audi- 
teurs, ou qu'il trouve plus curieux comme thème pour lui-même, et 
à passer rapidement sur ceux dont le jugement qu'il pourrait porter 
est plus généralement admis, va sans dire, ne prête guère à contro- 
verse. De là, parfois, un certain manque de proportions entre les 
époques ou les écrivains, qui n'a d'ailleurs pas de grands inconvé- 
nients et qu'il suffit qu'on sache d'avance, pourvu qu'on ne croie pas 
que cette histoire doive renseigner sur tout et répondre à toutes les 
questions. De là aussi, en revanche, une foule de vues ingénieuses et 
vives, de jugements éloquents en leur brièveté, de mots heureux et 
originaux. 

On voit, par la division des matières de ces deux volumes, combien 
il insiste sur les périodes antérieures au grand siècle, et par suite, 
combien il lui faut marcher vite, et trop vite, après. Il se joue du reste 
avec bonheur des difficultés de la première besogne, et même sait 
expliquer les formes et les idées de ces époques qui passent géné- 
ralement pour arides et ennuyeuses, à l'aide d'exemples tirés des 
modernes : rapprochement un peu forcé, qu'on n'ose généralement 
pas, mais qui a de la liberté et de la vie. De jolies et adroites citations, 
surtout quand il s'agit des poètes, pour lesquels M. F. a un faible 
décidé ' (^à toute époque), contribuent pour leur bonne part à inté- 
resser le lecteur à la suite du brillant causeur. Et il est tout à fait 
gagné quand il lit les excellentes pages que celui-ci a ajoutées à la fin 
de chaque période, où il résume l'effort et le caractère témoignés par 
les œuvres, et conclut sur leur place dans l'histoire. 



I. 11 y a bien des rimailleurs au xvi« siècle, et on peut trouver que M. Faguet s'y 
attarde beaucoup. Il y en a d'autres qu'on connaît en effet trop mal et que quel- 
ques citations bien choisies relèvent et éclairent mieux. Mais quand il lâche cette 
conclusion : n Ronsard est un des trois ou quatre grands noms de la littérature 
française », il est permis de supposer que la fin de la phrase est restée au bout de 
sa plume, et qu'il voulait dire » du xv.° siècle «. 



d'histoire et de littérature 59 

C'est avec le xvii= siècle qu'apparaissent les disproportions dont je 
parlais tout à l'heure, dues à cette pensée que les très grands noms 
n'ont pas autant besoin qu'on y insiste, que ceux qui sont restés moins 
connus et mal expliqués. Ce n'est pas tout à fait l'opposé, mais peu 
s'en faut, de la méthode de M . F. -Brunetière dans son récent Précis 
de la littérature française. Ainsi, le croirait-on, Pascal occupe une 
page à peine chez M. F . , quand il en a huit dans l'unique volume de 
M. Brunetière, et le chapitre où Pascal et Descartes sont liquidés en 
quelques mots, justes d'ailleurs, est quatre fois plus bref que le cha- 
pitre qui suit, où précieux et burlesques ont été analysés. Mon Dieu, 
ce n'est pas que je blâme le procédé,, d'autant qu'il nous vaut peut-être 
des jugements d'autant plus solides en leur brusquerie ; mais il faut 
avenir. Ainsi ce mot sur Bossuet moraliste peut montrer comment 
M. F. sait s'en tirer quand il n'a pas 10 pages d'analyse à consacrera 
son homme : 

« On n'a pas assez dit à quel point il a été un penseur ; non pas 
sans doute un philosophe, et la philosophie de sa religion lui suffisait; 
mais un moraliste profond qui a fait autant de découvertes dans Tàme 
humaine qu'il a donné de fortes expositions de la foi. On n'y fait point 
assez attention, parce que les observations et les analyses sont répan- 
dues à travers tous ses ouvrages ; mais il est étrange que la Roche- 
foucauld passe pour un grand moraliste avec ses cent pages de 
pensées, alors que Bossuet en présenterait tout autant et d'aussi fortes, 
s'il s'était inquiété de les réunir en un volume. » 

En vérité on ne saurait mieux dire, et il y a ici une foule de juge- 
ments aussi nets et aussi nourris. Il y en a aussi beaucoup de spiri- 
tuels, qu'on aimerait à citer. Comme celui-ci, sur Voltaire, d'ailleurs 
développé ensuite : « Il n'a jamais bien su ce qu'il voulait, ce dont on 
ne peut lui faire un grand reproche, car le nombre de ceux qui ont su 
ce qu'ils voulaient est très restreint dans l'histoire universelle; mais il 
savait assez bien ce qu'il ne voulait pas. . . » 

Pour l'époque moderne et les écrivains de ce siècle (notons aupara- 
vant l'excellent jugement général sur le xviii" siècle), il n'y avait déci- 
dément plus assez de place, et le défaut de renseignements précis est 
aussi plus sensible qu'ailleurs. Il y a toujours de fines études et de 
justes jugements, mais ne faudrait-il pas les faire reposer un peu plus 
que sur rien, comme c'est trop souvent le cas ? Les principales œuvres, 
les œuvres essentielles à retenir ne sont pas toujours indiquées, et il 
n'y a même parfois /»^i' un seul titre cité (pour Balzac, par exemple). 
Avec les quelques lignes consacrées aux Lamennais, aux Quinet, aux 
Guizot, aux Mérimée, il est impossible de savoir ce qu'ils ont bien pu 
faire pour obtenir cette notoriété littéraire, et si, en revanche, le lecteur 
trouve quatre pages pour le seul Renan et quatre autres pour le seul 
Tainc, j'en sais qui ne regarderont pas cela comme une consolation. 

M. Faguet ne s'est peut-être pas toujours assez rendu compte à qui 



6o REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

il parlait, sinon à lui-même, voilà le fond de tout ceci. Mais il y à tant 
à gagner aux soliloques d'un esprit fortement nourri comme le sien, 
et qui rend si bien sa pensée, qu'il faut surtout se féliciter de la bonne 
fortune qui a permis à un chacun de l'entendre et de le lire. 

Henri de Curzon. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 2 g juin i goo (suite). 

M. Paul Tannery fait une communication relative à un certain Dominiciis 
Parisiensis, mentionné dans une Géométrie pratique composée à (^ulm vers 1400 
et sur lequel de longues recherches ont été entreprises par M. Maximiiicn Curtze. 
M. Curtze a retrouvé de nombreux mss. d'un ouvrage mathématique d'un intérêt 
considérable, écrit eu 1347 P^r un maître es arts de l'Université de Paris, Domi- 
niciis de Clavasio (Chivasso), qui fut ensuite docteur médecin et astronome ou 
astrologue d'un roi de France, probablement Jean le Bon, car il parait être mort 
entre i357 et r362. M. Curtze a établi le texte sur un ms. de Munich du xv« s. ; 
M. Tannery en a commencé la collation sur un ms. de Paris, daté de iSôg. — Il 
rappelle ensuite qu'en 1897 M. Curtze a également publié comme anonyme un 
court opuscule, Practica geometriœ, composé vers le milieu du xii^^ siècle, et parti- 
culièrement intéressant en ce qu'il montre le développement mathématique dans 
l'Occident latin au moment précis où l'intluence des traductions laites sur l'arabe 
va commencer. Cet opuscule a été rangé parmi les œuvres de Hugues de Saint- 
Victor, notamment par M. Hauréau. M. Tannery remarque que dans les mss. 
l'opuscule présente une suite (sur la cosmimétrie) qui mérite d'être publiée ; il 
conclut contre la tradition qui donne l'ouvrage à Hugues de Saint-\'ictor. Cepen- 
dant l'auteur a dû s'appeler Hugues; on peut proposer de l'identifier avec un 
maître es arts de l'Université de Paris, lequel portait ce nom et mourut en 1199 
après avoir exercé la médecine. 

Séance du 6 juillet i goo 

L' .académie se forme en comité secret. 

M. Babelon communique une note de M. A. Degrand, consul de France à Phi- 
lippopolis (Bulgarie). Dans cette note, M. Degrand signale la découverte, non loin 
de Philippopolis, d'une statue de marbre du 'cavalier ilirace, personnage héroïque 
que l'on trouve sur de nombreuses stèles funéraires et sur les monnaies antiques 
du pays. M. Babelon tait remarquer que ce type monétaire et sculptural se rapporte 
au culte des ancêtres qui était très en honneur chez les Thraces. 

M. Bouchê-Leclercq présente quelques observations sur le totémisme, à propos 
delà récente communication de M. Salomon Reinach. 

Léon DoRKZ. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 
Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23, 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 30 — 23 juillet — 1900 



MoHL, Introduction à la chronologie du latin vulgaire; Le couple roman lui. — 
SoLTAU, Le poète Blacas. — Prarond, Abbeville sous Charles VIT et Louis XI. 
— Block, Histoire des Pays-Bas, II. — Bischoffshausen, Alexandre VIII et la. 
la cour de Vienne. — Bardot, La question des villes impériales d'Alsace. — Pe- 
tit DE JuLLEviLLE, Histoirc de la langue et de la littérature françaises, VIII et 
IX. — Sakellaropoulos, Conjectures sur des auteurs latins. — Mau, Catalogue 
de la Bibliothèque de l'Institut archéologique allemand de Rome. — Des Marez, 
Les seings manuels des scribes yprois. — G. Paris, Poèmes et légendes du 
moyen âge. — Sakmann, Voltaire et le duc de Wurtemberg. — Neera, Le siècle 
galant. — Breymann, Bibliographie phonétique. — Eug. Manuel, Œuvres com- 
plètes. — Paris de i8oo à 1900, V-VI. — Riat, Paris artistique. — Joanne, Dic- 
tionnaire géographique de la France. — Sayous, Histoire des Hongrois, nouv. 
éd. — Horvath, Karbos et Endroedi, Histoire de la littérature hongroise. 



I, — Introduction à la Chronologie du Latin vulgaire. Etude de philologie 
historique, par F. -G. Mohl, lecteur à l'Université de Prague (122* fascicule de la 
Bibliothèque de V Ecole des Hautes-Etudes). Paris, Em. Bouillon, 1899; ' '^o^- 
in-S", de xii-33g p. 

II. — Le couple roman lui : lei. Ses origines et son histoire dans les dialectes 
vulgaires de l'Empire Romain (an tchèque avec résumé en français), par le 
D' F.-G. MoHL. Prague, 1899; i vol. in-S» de vi-i24p. 

I. — Voici — je n'hésite pas à le dire — le livre le plus important 
qui ait été publié depuis plusieurs années sur les origines romanes. 
Presque à son apparition, V Académie des Inscriptions lui a justement 
décerné une de ses plus hautes récompenses. Pour ma part, je l'ai lu 
avec infiniment d'intérêt, je dirai presque avec un peu d'effroi : le mot 
n'est pas trop fort, à la condition d'être bien vite expliqué. Sur beau- 
coup de points fondamentaux, que les romanistes s'étaient habitués — 
un peu par paresse d'esprit, il faut bien l'avouer — à considérer comme 
résolus ou acquis à la science, M. Mohl vient donner, proposer tout 
au moins des solutions à peu près nouvelles. Il le fait avec une tran- 
quille sérénité, la hardiesse d'un esprit très mûr, vigoureux dans ses 
déductions, en s'appuyant à chaque instant sur des recherches minu- 
tieuses et patientes qui lui permettent de ne généraliser qu'à bon escient. 
La première impression est que ce livre vise à tout renouveler, à 
changer d'orientation les procédés et la méthode, et qu'il va peut-être 
nous forcer sinon à adorer ce que nous avons brûlé, du moins à 

Nouvelle série L, 3o 



b2 REVUE CRITIQUE 

brûler ce que nous avons adore. Le sacrifice est toujours un peu 
pénible, et il est bien légitime qu'au premier abord le lecteur s'en 
trouve troublé dans une certaine mesure. Mais, après tout, la question 
n'est pas là, et je ne devrais pas m'attarder sur ces considérations. 
Que des habitudes prises soient dérangées par une publication de ce 
genre, où sera le mal, pourvu que la science en profite ? Ce qu'il s'agit 
de savoir, c'est en somme si l'auteur a raison, et dans quelle mesure? 
M. M., qui est un ancien élève de M. Bréal (auquel son livre est 
dédié), est parti de cette idée qu'on a généralement jusqu'ici cherché 
les origines du latin vulgaire à une époque infiniment trop récente, 
tout à la fin de l'Empire; qu'on a voulu le reconstruire artificielle- 
ment, en lui attribuant une unité chimérique et qu'il n'a jamais eue. 
Le latin vulgaire doit être considéré comme un compromis entre 
l'ancien sermo rusticus du Latium et les dialectes locaux (appelés ici 
du nom de peregrinitas italica) : c'est ce latin provincial d'Italie qui 
est la source de presque toutes les particularités du latin vulgaire. Il 
faut donc rechercher avant tout en quoi consistent ces particularités, 
et comment elles se rattachent aux anciens dialectes italiques tels que 
rOsque, l'Ombrien, etc. Il faut aussi les suivre à la trace en quelque 
sorte, voir comment elles ont pu subsister d'abord, puis peu à peu se 
répandre de proche en proche : d'où nécessité d'appeler à son aide 
toutes les lumières de l'histoire et de l'interroger dans ses moindres 
détails, d'examiner par exemple les translocations de populations, les 
établissements de colons, les séjours qu'ont pu faire certaines légions 
dans telle ou telle partie du monde romain. Il y a dans cet ordre d'idées 
un chapitre d'une pénétration singulière, et d'un puissant intérêt lin- 
guistique, quoique aucun fait linguistique proprement dit n'y soit allé- 
gué : c'est le chapitre III, assez étendu (p, 87-1 5 1) et consacré tout en- 
tier à l'Italie, montrant comment après la guerre sociale surtout, et à la 
suite de quels déplacements de populations il s'est produit une unifor- 
misation toute relative du langage parlé dans la péninsule. Car c'est 
toujours là qu'en revient M. M., et il le répète à plusieurs reprises en 
termes presque identiques, notamment à la p. i 5/ où il dit : « L'unité 
« du latin vulgaire, son identité presque absolue avec la langue écrite, 
« telle qu'elle nous apparaît vers la fin de l'Empire, au seuil de la 
« période romane, a été avant tout l'œuvre du temps. » 11 est vrai 
qu'ici l'expression semble un peu trahir la pensée de l'auteur : car 
enfin si le latin vulgaire s'est unifié, peu nous importe que cette unifi- 
cation se soit opérée tardivement ou non; l'essentiel c'est qu'elle a eu 
lieu dans une large mesure, et dès lors où serait l'intérêt immédiat de 
ces investigations dont on nous parlait précédemment, faites dans le 
vieux passé italique? A quoi bon ces fouilles méthodiques, si tout ce 
que nous pouvons espérer ramener au jour consiste en quelques 
formes archaïques qui se seraient conservées çà et là, comme vocitus 
pour vacuiis un peu partout, ou encore covus pour cavus attesté en 



d'histoire et de littérature 63 

Ibérie par l'espagnol ciieva (sans oublier l'Aquitaine, puisque la forme 
de l'ancien béarnais est également cube] ? Le résultat serait un peu 
maigre, et ce n'est point là évidemment ce qu'a prétendu M. M., mais 
il y a des moments où on serait tenté de le croire d'après ses paroles 
mêmes. La vérité, c'est que dans son livre la discussion, toujours inté- 
ressante, procède d'une façon un peu trop discursive : si la méthode 
y est entrevue, elle n'est point encore arrêtée cependant dans ses 
lignes définitives. Et ce n'est pas là un reproche que j'adresse à 
l'auteur, mais il fallait bien le constater. 

Parmi les très nombreux points de détail qu'a eu à aborder M. M., 
au courant de la discussion, parmi tous les faits sur lesquels il a. 
cherché à étayer ses démonstrations, il y en a aussi naturellement çà 
et là sur lesquels je ne suis pas d'accord avec lui, ou qui me parais- 
sent même présentés d'une façon peu exacte. Et je ne voudrais pas 
insister là-dessus, mais il faut pourtant que j'en cite quelques-uns. 
Est-il bien juste par exemple, au point de vue chronologique, de ne 
mettre (p. 5j) qu'un intervalle de trois siècles entre Polybe et Ulpien ? 
Dire qu'Ausone était Eduen fp. 69) est admissible à la rigueur — il 
l'était en effet d'origine, par son aïeul Agricius, — c'est cependant se 
servir d'une expression un peu forcée. Ce qui ne me paraît point 
exact non plus, et ce qui est sans doute un peu plus grave, c'est de 
comparer (p. 166) l'influence du latin littéraire sur les patois italiques 
à ce qui s'est passé en France vers l'époque du Saint-Alexis ou du 
Roland : il me semble que dans le premier cas nous avons à faire à 
une action tout autrement intense, à une pénétration de formes et de 
tours syntaxiques, tandis que dans le second cas il ne s'agit après tout 
que d'un emprunt de quelques termes savants et abstraits. Je n'aime 
pas davantage les considérations, qui suivent presque immédiatement, 
sur l'éternité possible des langues : mais ceci est affaire d'appréciation, 
et nous entraînerait trop loin. Citons encore quelques faits douteux : 
dans une note de la p. 83, M. M. se déclare « sceptique à l'égard de 
l'antiquité de ii en Gaule », mais il n'allègue pour soutenir son 
opinion qu'une preuve vraiment assez faible, l'existence aux environs 
de Paris d'un village appelé Marsan, et dont le nom remonte à une 
ancienne forme Murocinctus. Supposer (p. 248) que dans les formules 
impératives et négatives de l'ancien français, telles que ne dire, ne 
changier, se cachent d'anciens imparfaits latins {ne diceres^ ne cam- 
biares) ne me semble point non plus une hypothèse heureuse. Et ce 
que je puis encore moins admettre, c'est l'explication du provençal 
gla^i par une forme gladi [m) pour gladium (p. 285) : si l'on suppose 
le mot populaire, pour quelle raison 1'/ final s'y serait-il conservé? 
Parfois, M. M. a le tort de nous laisser espérer une explication qu'il 
réserve ensuite et ne donne pas : ainsi, dans une note de la p. 191, il 
dit d'une façon un peu énigmatique que la solution de la question du 
suffixe français -/er pourrait bien reposer sur une alternance en latin 



64 REVUE CRITIQUE 

vulgaire de -ario et de -aris, et cette hypothèse est reproduite à peu 
près dans les mêmes termes à la p. 285. C'est trop dire, ou trop peu : 
il faudrait s'expliquer ne fût-ce qu'en une ligne ou deux, car nous ne 
pouvons vraiment pas deviner comment la solution du problème se 
présente à l'esprit de l'auteur. Suppose-t-il qu'un lype panaris aurait 
abouti en vieux français à panier (auquel cas il aurait tort, puisque 
singularis devient sangler)! Mais, en vérité, nous n'en savons rien, et 
nous ne pouvons pas discuter dans le vide. Enfin, il y a un reproche 
qu'on pourrait adresser parfois à M. M., et qui tient à ce qu'il a 
employé dans ce livre une méthode discursive, à ce qu'il a présenté 
ses observations « sans beaucoup d'ordre et d'après un plan des plus 
larges », comme il le dit lui-même. Les mêmes faits sont allégués 
quelquefois à plusieurs reprises, et ce n'est pas là qu'est le mal : ce 
qui est plus regrettable, c'est qu'ils n'y sont pas toujours présentés 
sous un jour identique, et qu'il y a même désaccord entre certains 
passages, entre certaines formules. Ainsi, p. 80, je lis que le maintien 
du type domni en Italie a « une origine quelque peu différente » de 
celle qu'il a en Gaule ; je vais ensuite à la p. 214, et je vois qu'entre le 
domni du latin vulgaire d'Italie et celui de la Transalpine il y a une 
« différence absolue qui les sépare » : voilà deux formules qu'il fau- 
drait faire concorder. Il y a quelques vacillements encore dans la 
façon dont est présentée la transformation des neutres comme gaudia 
en singuliers féminins : à la page 177, c'est la théorie d'Appel qui est 
adoptée, celle qui repose sur les influences de la langue poétique ; 
mais je ne vois pas bien alors pourquoi plus loin (p. 199) il est ques- 
tion d'un singulier arma reconstruit d'après le pluriel armae, tout au 
moins en Italie. De même, on pourrait croire à la p. 82 que le tt ita- 
lien pour et est donné comme sorti d'une étape ht; il faut, en réalité, 
aller à la p. 3 16 pour avoir sur ce point la vraie pensée de l'auteur. 

Je ne veux point multiplier ces critiques de détail. Je ne veux pas 
laisser croire non plus qu'en fait de théories linguistiques, il n'y a dans 
ce livre que des vues provisoires et des excursus, quel qu'en puisse 
d'ailleurs être l'intérêt. A côté de cela nous y trouvons deux points 
qui ont été abordés de front et traités avec ampleur : l'un est relatif à 
la phonétique, l'autre à la morphologie, et tous les deux sont d'une 
importance vraiment capitale. Le problème de phonétique qu'a repris 
ici M. M. est celui de la palatalisation des gutturales latines (p. 289- 
3 18) : tout ce que je puis dire, c'est qu'à mon sens il ^lui a fait faire 
un bon pas. Il a vigoureusement combattu le scepticisme des roma- 
nistes, qui voudraient retarder jusqu'au vi^ ou au vii^ siècle les débuts 
de la palatalisation, il a fait ressortir l'invraisemblance d'une telle 
théorie. Pour ma part, il y a longtemps que j'admettais l'étape À*' pour 
le latin vulgaire de l'époque impériale; je serais disposé maintenant à 
aller plus loin, mais le problème se présente sous une forme vraiment 
trop complexe pour être aborde ici. Quant à la loi qui est posée 



d'histoire et de littérature 65 

p. 299 relativement à la Gaule (tsy de ty et de k -{- e, {; tts de ky, 
elle me paraît juste dans son ensemble, quoiqu'elle soit à vrai dire une 
constatation des faits plutôt qu'une explication. — L'autre théorie, 
qui a été plus qu'esquissée ici (p. 177-225), c'est celle de la déclinai- 
son en latin vulgaire et des destinées qu'elle a eues dans les diverses 
régions où devaient se développer plus tard des langues romanes. 
Rapportant essentiellement les faits à l'effacement ou à la conserva- 
tion de Vs finale, M. M. a déployé pour les exposer beaucoup d'origi- 
nalité et une singulière vigueur d'esprit : si tout cela n'est pas encore 
prouvé d'une façon définitive, il s'en faut de peu cependant que ce ne 
soit la vérité toute entière, et je crois bien qu'on n'en avait pas encore 
approché d'aussi près. Donnons une idée de cette hardiesse brillante 
dans l'interprétation des faits. Il est admis ici qu'au nominatif aussi 
bien qu'à l'accusatif singulier des noms masculins une finale inva- 
riable o a existé de tout temps dans le latin parlé d'Italie et d'Espagne. 
Et l'auteur voit bien la grave objection qu'on peut faire à cette théorie 
d'une forme domno ancienne : c'est l'existence de domnii en sarde. 
Pour parer à cette difficulté, il fait intervenir l'influence de l'Italie du 
sud et du vocalisme spécial à la langue osque : il n'en reste pas moins 
que le sarde logoudorien a dans sa conjugaison kanto en face des 
noms comme domnu, tandis que l'Italie méridionale dit uniformé- 
ment kantii, domnu, et il y a là quelque chose assurément qui est de 
nature à inspirer des doutes. La question n'est peut-être pas encore 
vidée complètement, et a besoin d'être serrée de près. L'explication 
donnée sur la formation du pluriel en italien (et du même coup en 
roumain) est extrêmement ingénieuse : ce sont des ïorm.Q?, patreis, dom- 
nets, qui ont fusionné, qui som devenues patris. domnis, pour aboutir 
uniformément a. patri, domni, car autrement on ne comprendrait pas 
que le nominatif ait pu succéder directement aux cas obliques 
(remarque qui me paraît d'une justesse incontestable). Par contre, les 
choses se sont passées tout autrement dans la péninsule ibérique et en 
Gaule, c'est-à-dire dans les régions où s finale est restée sensible : je 
regrette seulement qu'en parlant de la Gaule et en attribuant à des 
influences celtiques l'existence d'un féminin pluriel unique domnas en 
face de domni. domnos, M. M. n'ait pas rappelé que cette solution a 
déjà été proposée, il y a près de trente ans, par M. d'Arbois de Jubaiiv 
ville; c'est un oubli involontaire, j'en suis sûr. Je recommande enfin 
les pages (p. 225 et sq.i où les faits en apparence embrouillés et con- 
tradictoires, qu'on constate actuellement dans les idiomes rhétiqucs, 
sont allégués comme confirmation de tout ce qui précède. C'est par 
des constatations de ce genre, par une accumulation patiente de faits, 
que l'auteur nous fait entrevoir peu à peu les langues romanes plon- 
geant leurs racines fort loin dans le passé, plus loin peut-être qu'on 
ne voulait le croire jusqu'ici. Il arrive du même coup à faire ressortir 
le danger des constructions à priori, brillantes en apparence et dont 



66 REVUE CRITIQUE 

toutes les parties semblent liées entre elles d'une façon logique, sans 
qu'elles cadrent mieux pour cela avec la réalité et attestent autre chose 
qu'une stérile dépense d'ingéniosité. Le coup de cloche que donne à 
cet égard M. M. mérite d'être entendu, et aura certainement son 
utilité. On pourra bien reprocher à son livre des lacunes et des imper- 
fections, une méthode encore flottante parfois : il n'en est pas moins 
vrai que, si du premier coup il n'a pas complètement maîtrisé son 
immense matière (eta-t-on bien le droit de s'en étonner ?) il a cepen- 
dant par ailleurs, dans cet obscur sujet, pratiqué des percées lumi- 
neuses. Il ne pouvait pas espérer mieux, et on serait mal venu à lui en 
demander davantage. 

11. — Je ne sais pas le tchèque, et franchement je le regrette. Je 
n'ai donc pu suivre qu'approximativement la discussion relative aux 
origines du couple roman lui, lei : cette monographie a été publiée 
par M. M. en même temps que la Chronologie, pour montrer les 
résultats pratiques auxquels peut conduire la nouvelle méthode. Elle 
me paraît conçue d'une façon rigoureuse — quoique j'en juge essen- 
tiellement, je le répète, d'après le résumé français en cinq pages qui 
précède le texte lui-même. L'auteur combat résolument la théorie 
répandue qui consiste à voir dans /'//zn' une forme modelée sur le relatif 
cuiy et l'existence du féminin illei lui donne probablement raison. 
Pour lui tout se ramène à une spécialisation ancienne des démonstra- 
tifs hui{c) et ei, formant une sorte de « système générique » et joints 
de bonne heure exclusivement l'un aux noms masculins, l'autre aux 
féminins. Il n'est pas impossible que ce soit là la vérité, et la solution 
du problème. Tout ce que j'ajouterai, c'est qu'une grammaire complète 
du latin vulgaire construite sur ce plan et dans ces proportions serait 
excessivement intéressante : il est vrai, d'autre part, qu'elle serait 
colossale, étant donné qu'il y a ici 124 pages consacrées à l'étude 
d'une ou deux formes pronominales. N'importe, il faut souhaiter que 
M. Mohl nous la donne un jour, et le plus tôt possible, dût-il se résu- 
mer un peu, et condenser les faits, — ce qui souvent après tout n'est 
pas pour^nuire à la parfaite clarté de l'exposition. 

E. BOURCIEZ. 



O. Sot-TAi'. Blacatz, ein Dichter und Dichterfreund der Provence, biogra- 
phische Studie; Berlin, Ebcring i8y8, in-8" de 63 p. [Berlincr Deitrccge ^wr 
gerynanischen und romanischen Philologie, XVIII.) 

Dans cette monographie très bien conduite, M. Soltau établit la 
généalogie de Blacas(dont il a pu suivre les ascendants jusqu'au com- 
mencement du XII'' siècle) et énumère les pièces d'archives où il a ren- 
contré la mention du poète. Sa conclusion, contraire à l'opinion de 
M. de Lollis, est qu'il n'y a eu qu'un Blacas poète, né vers 1 165, mort 



d'histoire et de littérature 67 

en 1 237. Il dresse ensuite la liste des divers troubadours qui furent en 
relations avec lui ou le célébrèrent dans leurs vers. — Il faut signaler 
une digression (p. 46-51), qui n'a qu'un rapport lointain avec le sujet, 
mais qui est par elle-même intéressante, sur les deux pièces 386, 2 et 
4, relations à l'entrée en religion de deux jeunes filles, où l'on avait 
voulu voir jusqu'ici deux sœurs appartenant à la famille des Baux, et 
dont on n'avait pu retrouver aucune trace dans les nombreux docu- 
ments relatifs à cette famille. M, S. montre que c'était là une inter- 
prétation erronée et que la recherche en question ne pouvait aboutir'. 
La présente publication sera complétée par l'édition des œuvres de 
Blacas que M. Soltau promet de donner prochainement \ 

A. Jeanroy. 



Abbeville au temps de Charles VII, des ducs de Bourgogne maîtres du 
Ponthieu, de Louis XI (1426-1483) par E. Prarond, ap. Alphonse Picard, Paris, 
in-8, prix 7 fr. 

De 1426 à 1465, le Ponthieu et sa capitale Abbeville ne semblent 
pas avoir trop souffert, sauf de quelques incursions des Anglais qui 
s'étaient retranchés au Crotoy et de quelques pilleries des gens d'armes 
du duc de Bourgogne et de Charles VII. La ville a été plus éprouvée, 
j'allais dire plus oppressée, sous Charles le Téméraire qui avait sans 
cesse besoin d'armes, d'hommes d'armes et surtout d'argent. Les docu- 
ments recueillis par M. Prarond avec autant de patience que d'intelli- 
gence dans les archives et les registres municipaux du temps nous mon- 
trent pourtant que les maieurs et les échevins usaient de toute leur 
opiniâtreté de Picards, pour faire diminuer ou modérer les tailles et les 
impôts dont les chargeaient successivement le roi d'Angleterre 
Henri VI, les ducs de Bourgogne et enfin le roi de France Louis XI. 
Par leur soumission plus apparente que réelle à Henri VI qu'ils appel- 
lent Nostre Sire, par l'entrée triomphale « et le spectacle de Sirènes », 
qu'ils lui préparent en i 53o, ils ne se proposaient peut-être pas d'autre 
but que de soulager leurs administrés des misères de la guerre. On 
voit cependant que les victoires de Jeanne d'Arc avaient ému les 
habitants par ce fait que deux aventuriers, natifs d'Abbeville et parti- 



1. L'une de ces deux jeunes filles seulement, appelée Estefanie, était dona del 
Baus. M. S. n'a pas été plus heureux que ses prédécesseurs, et ce personnage 
reste à identifier. Quant au Bergonho nommé dans le texte le plus authentique de 
386,4, ne serait-ce point ce Bitrgundio qui figure dans le tableau généalogique des 
Vicomtes de Marseille, dressé par M. Springer Das altproven^alische Klagelied, 
p. yS) ? Un Bergonho, qui peut être le même personnage, est nommé dans la 
tenson de Taurel avec Falconet (148,2). 

2. Cette édition vient de paraître {Zeitschrift fiir romanische Philologie, 1899^ 
^sc. IV et 1900 t'asc. I). 



6â REVUE CRITIQUE 

sans du roi anglais, ayant injurié publiquement la Pucelle d'Orléans, 
furent arrêtés par le maire et retenus longtemps prisonniers. En 1435, 
Charles VII ayant, par le traité d'Arras, cédé au duc de Bourgogne 
tout le comté du Ponthieu, rachetable moyennant 400,000 vieux écus 
d'or, les Abbevillois crurent qu'ils allaient enrin vivre en paix, mais il 
leur fallut encore guerroyer plusieurs années contre les Anglais, et 
fournir tantôt au duc, tantôt au roi des subsides en argent et des 
hommes d'armes pour qu'ils pussent s'emparer de Dieppe, de Neuf- 
châtel, du Crotoy et autres places que les ennemis occupaient encore. 
En 1463, Louis XI n'eut rien de plus pressé — et il dut fort se repen- 
tir de sa précipitation — de rembourser au duc les 400,000 écus, et 
aussitôt il fit son entrée dans Abbeville. Un document curieux que 
cite M. P. énumère les préparatifs faits pour le recevoir. « Maieur, 
échevins, maieurs de bannière, officiers et autres gens notables et des 
commis d'icelle ville, iront à l'entrée de lui, de cheval, vestus tous 
d'une parure de drap de couleur perse, lui faire la révérence joyeuse- 
ment et humblement. » Les maisons furent en outre tendues de toiles, 
les rues jonchées d'herbes, et « des joyeusetez de mistères )) eurent 
lieu à la porte par laquelle il fit son entrée. On sait comment le roi, 
par suite de la guerre dite du Bien public, fut contraint « neuf mois 
après avoir payé les 400,000 écus, » dit Commynes, de restituer au 
comte de Charolais qui les garda jusqu'à sa mort, le Ponthieu et les 
terres de Picardie. Il fut accueilli dans la ville avec le même cérémo- 
nial que Louis XI, et à cette occasion, l'on ne manqua point de faire 
jouer encore plusieurs mystères à la porte Mercadé, au Marché, et 
autres lieux, comme devant « l'hôtel de la Thoison d'or ou ledit sei- 
gneur fut logié. » 

Ces divertissements scéniques plaisaient fort aux Abbevillois, mais 
ils n'avaient pas toujours lieu sans tumulte, car les Picards ont la tête 
près du bonnet, surtout quand ils ont bien dîné. Ainsi, pour que l'on 
pût jouer sans trouble les mystères de monseigneur Saint-Quentin en 
1451, et ceux de plusieurs autres saints, le maieur dut faire surveiller 
les représentations par plusieurs sergents. L'année suivante, les éche- 
vins paient la somme de dix écus d'or pour avoir le Jeu de la Passion 
par Ernoul (sic) Greban. En 1478, dans l'attente d'une visite du roi 
Louis XI, on fait des préparatifs coûteux pour représenter « l'Histoire 
de Daniel le prophette. » La choiile ou choie était encore un de leurs 
jeux favoris. Il avait lieu le lundi gras : on l'interdit, « pour eskiver 
aux noises, haines, débats et inconvéniens qui en étoient advenus par 
ci-devant, » et au lieu de chauler il est dit qu'on fera une course au 
bois. Les prédicateurs sont bien traités. Le moine Pierre Le Gros, cor- 
delier, reçoit douze livres parisis « pour les bonnes démonstrances 
qu'il fait souvent en la dite ville au peuple d'icelle. » En 1462, on 
(^onne au frère Didier « un plat de viande et une quenne de vin pour 
les belles prédications qu'il a encommanchees. » A Pierre de Cornay, 



d'histoire et de littérature 69 

carme du couvent de Montreuil, on accorde la somme de trois écus 
« pour sa rémunération de plusieurs belles et notables prédications. » 
Les échevins n'oublient pas dans leurs générosités les sœurettes du 
Béguinage, « eu égard à ce qu'elles ont fait et font très bien leur devoir 
a visiter les gens malades. » Cet éloge revient plusieurs fois. LesAbbe- 
villois sont, à maintes reprises, affligés par l'influence (sans doute 
l'influenza d'aujourd'hui) et les sœurettes sont appelées de tous côtés 
dans les maisons où sévit la contagion. Les barbiers sont commis à 
soigner, non, à saigner les malades. C'est encore le remède que Gui 
Patin, au x^W^ siècle, préconise à peu près pour toutes les maladies. 
Des faits, rien que des faits habilement groupés, coordonnés, extraits 
la plupart des archives du temps, nous instruisent des habitudes, des 
mœurs, des usages de la vieille cité. Ayant souffert dans ces temps 
malheureux, elle sait compatir aux souffrances des autres. Elle accorde, 
par exemple, aux bourgeois d'Harfleur, après la prise de leur ville par 
les Anglais, « de demourer à Abbeville jusques à deux ans, sans pour 
ce, paier tailles, aides quelconques, » etaux habitanlsde Montevilliers 
qui n'ont pas voulu subir la domination anglaise, « de travailler au 
drap selon les us de la ville.» Quant aux maieurs et échevins, s'ils veil- 
lent aux intérêts de leurs administrés, ils n'oublient pas les leurs et 
ont soin de se faire rembourser leurs frais de voyage et leurs dépenses 
en banquets. Leur élection ne se fait pas toujours sans brigues, et en 
1460 on prend des mesures pour y mettre obstacle : il n'y a rien de 
nouveau sous le soleil. Un dernier détail : quand un incendie éclatait 
dans la ville, les filles de joie étaient tenues de participer à l'extinc- 
tion. Drôles de pompiers! 

A. Delboulle. 



History of the people of the Netherlands, hy Petrus Johannes Blok, part II. 
translated by Ruth Pulnam. New- York and London,G.-P. Putnams Sons, 1899, 
VII, 420 p., in-8, cartes. 

On a rendu compte du premier volume de la traduction anglaise de 
l'important ouvrage de M. Blok, dans la Revue d\ji 27 février 1899. 
Depuis, le second volume de l'histoire nationale du savant professeur 
de Leyde a paru, renfermant les annales des Pays-Bas depuis le com- 
mencement du xve siècle jusqu'aux débuts des « grands troubles », 
sous Philippe II en iSSg; il expose ce qu'on peut appeler la période 
bourguignonne de leur passé, car Charles-Quint lui-même est cer- 
tainement bien plus Flamand qu'Espagnol. M. B. nous fait assister 
d'abord à la lente formation de cet empire bourguignon qui absorbe 
peu à peu par conquêtes ou par mariages, la Hollande, la Zélande, le 
Hainaut, le Brabant, le Limhourg, le Luxembourg, la Gucldrc, la 
Frise et l'évêché d'Utrecht, sans pouvoir arriver cependant à Tenticre 



7b REVUE CRITIQUE 

unification de ces vastes et riches domaines. Malgré son talent d'expof 
sition et son désir d'être court et clair à la tois, Fauteur a eu quelque 
peine, çà et là, à conserver à son récit la limpidité qui caractérisait 
son premier volume, soit qu'il fut réellement impossible de simplifier 
davantage la trame de la narration, soit qu'il n'ait pas voulu renoncer, 
au même degré qu'autrefois, à débrouiller les détails de ces conquêtes 
successives et de toutes les luttes, parfois séculaires, qui créèrent peu 
à peu le corps politique nouveau d'où sont sortis les Pays-Bas mo- 
dernes. Pour le lecteur un peu pressé, M. B. a mis peut-être un peu 
plus d'histoire locale dans ce second volume qu'il n'était absolument 
nécessaire; maison n'a pas le droit, en définitive, de lui en faire un 
reproche, car il a écrit avant tout pour ses compatriotes, désireux de 
connaître leur passé et non pour des étrangers, qui ne peuvent guère 
s'intéresser qu'à l'histoire générale de son pays. En revanche, on lira 
avec un vif intérêt les chapitres relatifs à l'organisation de ce nouveau 
pouvoir princier, plus centralisateur, qui s'établit sur les débris des 
organisations variées du moyen âge, sans réussir cependant à les faire 
disparaître tout à fait, et qui, malgré ses défauts, fut pourtant, d'après 
l'auteur, un pouvoir bienfaisant dans son ensemble'. Le tableau si 
vivant que M. Blok trace de la noblesse néerlandaise au xv* et au 
xvi* siècle, de l'organisation ecclésiastique des provinces bourgui- 
gnonnes, du commerce et de l'industrie comme de la vie sociale et 
intellectuelle de l'époque sera lu avec intérêt et profit par ceux même 
qui connaissent la matière, car l'auteur a su relever son exposé de 
nombre de traits caractéristiques, et l'on partagera généralement ses 
jugements équitables et topiques sur les hommes et les choses'. Le 
chapitre sur les beaux arts nous a paru un peu maigre ; sur un si beau 
sujet on aurait voulu un peu plus de développementset non un simple 
catalogue de noms propres . Pas plus que le premier, le second volume 
de la traduction de Miss Puinam n'a d'apparatus criticus ; un appen- 
dice spécial, Historical authorities, bien court pour les savants, assez 
inutile pour le grand public, représente seul l'élément érudit de ce 
très sérieux et consciencieux travail \ 

R. 



1. On peut accorder certainement que !a Bui-gtindian sovereignity was a blés- 
sing to city and couniry (p. 363), mais avec la restriction formelle qu'elle le tut 
puisque la noblesse et les villes furent longtemps assez puissantes pour l'empcchcr 
de tournera la tyrannie ; dès qu'elle se crut maîtresse incontestée, elle tenta d'abu- 
ser de son pouvoir. 

2. Quelques-uns cependant sont sujets à caution; quand l'auteur appuie, par 
exemple un peu naïvement, sur l'austérité des mœurs de Philippe II (p. 289) ou 
qu'il déclare que l'esprit d'Erasme dirigeait Guillaume d'Orange et Oldenbarne- 
yeldt, je crains qu'il ne trouve des contradicteurs. 

3. Nous ne nous arrêterons pas à relever quelques erreurs de détail; p. 174, 
Ferdinand I, le frère de Charles-Quint, est appelé son neveu ; p. 140, il nest pas 
exact de dire que Hagenbach gouverna les pays confiés à lui par Charles le Témé- 



d'histoire et de littérature 71 

■Papst Alexander VIII, und der WicnerHof (1689-1G91), dargestellt von l)f Sigis- 
mund Freiherrn von Bischoffshalsen. Stuttgart und Wien, J. Roth, 1900, xiv, 
188 p. in-8. Prix : 3 fr. yb. 

La monographie de M. de Bischoffshausen sur les rapports du pape 
Alexandre VIII avec la cour de Vienne, est solidement établie sur une 
série considérable de documents inédits, mémoires, relations, notes 
intimes et dépêches, tirés soit des archives impériales, soit de celles de 
la maison princière des Lichtenstein, à Vienne. Elle est peut-être un 
peu trop développée pour le sujet assez mince traité par l'auteur, vu 
qu'en tait de rapports avec Léopold I^"', le pape s'est toujours efforcé, 
pendant son très court pontificat, den avoir aussi peu que possible, 
afin d'échapper à l'alternative cruelle de se brouiller, d'une façon 
absolue, soit avec l'empereur, soit avec Louis XIV. M. de Bischoffs- 
■hausen nous raconte d'abord, par le menu, les agissements et les in- 
trigues du conclave d'où sortit, comme élu, le cardinal Pietro Otto- 
boni, qui prit le nom d'Alexandre VIII; il avait pour se guider dans 
ce récit les papiers du prince Antoine-Florian de Lichtenstein, envoyé 
extraordinaire de la cour de Vienne, diplomate honnête et conscien- 
cieux, mais qui n'était pas de taille à lutter contre les représentants de 
la couronne de France; aussi ne réussit-il point à rendre le nouveau 
pape favorable à son maître, et cela, d'autant moins que la lenteur 
traditionnelle des hommes d'État autrichiens le laissait trop souvent 
sans instructions définies. L'habileté des représentants de la Curie 
devait réussir vis-à-vis d'un personnage si peu dangereux, à éluder 
pendant longtemps ses demandes relativement modestes, tout en lui 
prodiguant les bonnes paroles ; mais il est douteux que les plus habiles 
monsignori et le cardinal-neveu lui-même eussent réussi à maintenir 
la balance égale entre les deux couronnes rivales, si Alexandre VIII 
n'était mort déjà en février 1691, après quinze mois à peine de ponti- 
ficat. L'auteur reconnaît lui-même, en définitive, que son règne éphé- 
mère n'a eu et ne pouvait avoir qu'une médiocre importance politique. 
Il est assez piquant de confronter son travail avec l'étude de M. Ch. 
Gérin, Le pape Alexandre VIII et Louis XIV, dans la Revue des 
questions historiques (année 1897), étude dont il est comme une ré- 
plique; on y voit que les diplomates français, avec moins de motifs 
sérieux peut-être, ne furent guère plus satisfaits de l'attitude hcsiiame 
du Saint-Père que les membres du Conseil aulique et le prince Florian 
de Lichtenstein '. R. 

rairc avec un « despotisme capricieux » ; despote, il l'était assurément, mais avec 
méthode et dans un but raisonné, obéissant aux ordres de son souverain; p. 141, 
je ne sais ce que l'auteur a voulu tiire en mentionnant « les cinq cites d'Alsace b; 
il y a confusion avec la Décapole. les dix villes impériales de la province. P. 124, 
lire Maçon pour Maçon; p. 234, aiidiencicr pour aitJcncicr; p. ?Gi, la torét de 
Sonien est sans doute la forêt de Soignes. 

I. Sur le titre extérieur <Ju livre il faut changer iGoi en 1Ô91. — P. 177, lire 
multiplices au lieu de muliplices. 



7i REVUE CRITIQUE 

La question des villes impériales d'Alsace depuis le traité de Westphalie 
jusqu'aux arrêts de rcuniun du Conseil souverain de Brisach (1648-1680), par 
George Bardot. Paris, A. Picard, 1899, 295 p. in-8, 

La thèse de doctorat de M. Bardot forme un des plus récents fasci- 
cules de la nouvelle série des Annales de l'Université de Lyon. C'est 
une excellente contribution à l'histoire de la question d\ilsace, surgie 
au xvii« siècle, par suite des clauses contradictoires du traité de 
Munster qui cédèrent certaines parties de cette province à la couronne 
de France et devaient lui permettre d'en réclamer d'autres plus tard, 
quand elle jugerait le moment favorable venu. Dans l'ensemble des 
problèmes historiques, souvent délicats, que soulève cette question 
générale, si fréquemment controversée dans ces dernières années, 
l'auteur a choisi un chapitre particulier: la lutte des dix villes impé- 
riales, de la Décapole alsacienne, contre les exigences toujours crois- 
santes de leurs protecteurs français, devenus des maîtres'. Cette lutte 
inégale a commencé, en pleine Fronde, contre Henri de Lorraine, 
comte d'Harcourt, premier gouverneur général de l'Alsace et grand- 
bailli de Haguenau ; elle a continué contre le duc de Mazarin, son 
successeur, s'est terminée une première fois par l'occupation de Col- 
mar, en ifSjS, et a été tranchée en appel, si je puis dire, par Tépée de 
Turenne, sous les murs de Turckheim, en 1675. Finalement la ques- 
tion a été rayée de l'ordre du jour par les arrêts de réunion du Conseil 
souverain d'Alsace, sans cependant que cette solution ait été acceptée 
d'une façon officielle par l'empereur et le corps germanique, car, ni 
le traité de Nimègue, ni celui de Ryswick, ne contiennent autre chose, 
sur ce point spécial tout au moins, que la confirmation des para- 
graphes du traité de Munster, dont l'interprétation était, on le sait, 
absolument divergente de part et d'autre, et formait précisément le 
fond du litige de la Décapole. 

M. B. réunit deux qualités essentielles de l'historien, l'investigation 
patiente des documents afférents à son sujet, le besoin évident d'être 
équitable envers tous les partis et modéré dans ses jugements. 11 con- 
naît à fond la littérature du sujet; il a fait des recherches fructueuses 
aux Archives des Affaires Étrangères, et il a su débrouiller d'une main 
ferme le fil passablement enchevêtré des réclamations et contre- 
réclamations qui, pendant plus de vingt ans, s'échangent entre diplo- 
mates français et délégués alsaciens, par devant l'aréopage de Ratis- 
bonne \ 

1 . A la Bibliographie de l'auteur on peut ajouter aujourd'hui de nouveaux frag- 
ments du travail de feu Mossmann, sur La France en Alsace après la paix de 
Westphalie, publiés dans la Revue Historique (t. LXX), 1899, et dans la Revue 
d'Alsace, 1900, et celui de son successeur aux archives de Colmar, M. Eugène 
Waldner, sur Colmar et le duc de Mazarin en 1664, dans \c Bulletin du Musée 
historique de Mulhouse. 

2. Une des parties les plus neuves du travail de M. Bardot c'est l'exposé des 



d'histoire et de littérature j3 

La nature des sources principalement consultées par l'auteur a 
exercé une influence déterminante — trop déterminante peut-être — 
sur l'ensemble de son récit, ainsi qu'on le lui a déjà fait remarquer 
ailleurs. On y voudrait un peu plus de vie, un peu plus de couleur. 
M. B. s'est volontairement condamné à ne nous donner presque qu'un 
chapitre d'histoire diplomatique, en laissant à peu près de côté les 
parties militaires de son sujet, qui lui auraient 'permis de varier un 
peu le ton de son récit, et de reposer momentanément l'attention du 
lecteur. Il a laissé surtout de côté, s'il m'est permis de m'exprimer 
ainsi, l'enjeu même de cette longue partie jouée sur l'échiquier polir 
tique, à coups intermittents, par Louis XIV contre Ferdinand 111 et 
Léopold I«'' : les cités alsaciennes qui, pendant près d'un âge d'homme, 
ont passé par mille anxiétés successives et maintes péripéties de crainte 
ou de joie, avant que le sort eût définitivement fixé leurs destinées 
pour deux siècles à peu près. Sans doute M. B. en rédigeant sa thèse, 
pouvait trouver difficilement, soit à Grenoble, qu'il habitait alors, 
soit dans les archives parisiennes, les matériaux nécessaires pour 
donner à cette partie de son travail des développements plus consi- 
dérables, et il serait souverainement injuste de trop appuyer là-dessus; 
mais on doit regretter pourtant qu'il n'ait pas au moins tenté de nous 
montrer, un peu plus en détail, ce que pensaient les habitants de Col- 
mar, Wissembourg, Landau, etc., des efforts que faisait la France 
pour « veiller à leur conservation ». Il aurait su le faire, j'en suis sûr, 
avec toute l'impartialité voulue, et le mémoire de M. Eugène Waldner, 
que je citais tout à l'heure, tiré des archives de Colmar, montre com- 
bien de détails précis et pittoresques l'on peut ajouter aux données 
souvent incolores des dépêches, et, à l'aridité juridique des mémoires 
à l'appui de la diplomatie. 

Pour le reste, nous n'avons aucune critique sérieuse à présenter, ni 
surla façon dont M. Bardot a conduitson enquête, ni quant aux résultats 
qu'il a obtenus. Il est bien évident que, dès le début, l'antinomie entre 
des villes libres, immédiates, c'est-à-dire relevant effectivement de 
l'Empire, et, un protecteur qui était le roi de France, était flagrante ; 
il est non moins évident que le conflit n'a duré si longtemps que parce 
Louis XIV, pour une raison ou pour une autre, n'a pas voulu en brus- 
quer le dénouement, et que, dès qu'il jugerait le moment venu, il 
triompherait d'adversaires infimes, à moins qu'une grande guerre 
continentale ne parvînt à ruiner ou du moins à limiter la suprématie 
de la couronne de France en Europe. Il est évident, enfin, qu'il y eut 

efforts, longtemps couronnés de succès, faits par Gravai, l'envoyé français à Ratis- 
bonne, contre la politique plus outrancièrc de Coibert de Croissy cl de Pomponne. 
Il était d'ailleurs évident que Louis XIV, aussi longtemps qu'il songea le moins du 
monde à l'Empire, ne pouvait vouloir choquer les Etats siégeant à Ratisboime, en 
violentant les moindres d'entre eux ; cela explique amplement la patience du roj 
sans qu'on ait besoin de vanter sa magnanimité vis-à-vis des faibles, fort sujette 
à caution. 



74 REVUE CRITIQUE 

dans ce conflit, avant tout, une question de droit public, car, en fait, 
la liberté des villes de la Décapole ne fut pas beaucoup moindre après 
1680, qu'avant 1648 ; l'oligarchie régnante y garda ses privilèges et 
peut-être y eut-il un peu plus de justice et même de bien-être pour le 
menu peuple et les manants'. 

R. 



Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, des origines à 1900, 
ornée de planches hors texte en noir et en couleur, publiée sous la direction de 
L. Petit de Julleville, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de 
Paris, Tomes vu et viii : Dix-neuvième siècle (Période romantique — Période 
contemporaine). Paris, A. Colin, 1899- 1900; 2 vol. gr. in-8», de xi-873 et 928 
pages, avec 22 et 26 planches (fascicules 56 à 77.) 

Voici terminée sans accrocs et sans retards appréciables l'entreprise 
dont M. Petit de Julleville avait assumé la lourde direction, et pour 
laquelle il ne s'est pas associé moins de cinquante-et-un collabora- 
teurs. Tout s'est passé dans les délais prévus : le prospectus lancé en 
1894 annonçait que l'ouvrage serait achevé en 1900 ; il l'est. J'ai eu à 
trop de reprises, ici même, ^ l'occasion de faire ressortir les avantages 
et les inconvénients inhérents à une publication de ce genre, pour 
revenir encore sur ce sujet. Ces deux derniers volumes l'qui contien- 
nent respectivement 16 et i3 chapitres) sont consacrés à retracer le 
mouvement littéraire en France pendant le xix^ siècle : c'est assez dire 
leur attrait et la variété des sujets qui y sont abordés. Une coupure, 
pratiquée tout naturellement aux abords de i85o, divise la matière en 
deux périodes à peu près d'égale importance, et vingt collaborateurs 
se sont chargés de remplir le cadre ainsi tracé. A quoi bon entrer 
dans l'énumération de ces vingt-neuf chapitres ? Franchement, ils sont 
trop : pour apprécier, même le plus brièvement du monde, chacune 
de ces études bourrées de noms et de faits, ayant un caractère spécial, 
il me faudrait soulever trop de questions épineuses, et ne pouvant 
rendre justice à chacun en particulier, je préfère la rendre à tous en 



1 . P. 33, M. Bardot s'étonne de ce que les villes de la Décapole n'aient pas pro- 
testé, entre 1622 et i63o, contre leur occupation par les Impériaux; il n'y a rien 
d'étonnant à cela; la plupart, Wissembourg, Haguenau, Obernai, Rosheim, etc., 
avaient été saccagées et pillées par Mansfeld,ou du moins frappées de contribu- 
tions écrasantes. Ruinées, ou affamées, par les régiments qui campaient dans le 
voisinage, comment auraient-elles résisté, alors que le représentant du gouverne- 
ment impérial leur annonçait des « mesures efficaces » en cas de résistance ? L'ar- 
chiduc Léopold a simplement fait à Haguenau, en 1622, ce que Louis XIV fit à 
Cohnar, en 1673. — P. 38. La forme française de Moersperg est Morimont. — P. 236, 
lire Zinmeister au lieu de Zinmestre. 

2. Voir la Revue Critique du 14 décembre i8((6, celle du 14 juin 1897, celle du 
i3 juin 1898 et celle du 1-9 janvier 1899. 



d'histoire et de littérature j:5 

général. Ce n'est pas que l'intérêt serait absent d'une critique de 
détail : mais elle déborderait le cadre de cette Revue. Ainsi j'aimerais 
à parler du Victor Hugo que M. Gaston Deschamps a inséré dans 
le tome VII l'chap. vi) : il a déployé des qualités très particulières à 
résumer en cinquante pages cet immense sujet, cherchant à objectiver 
sa critique, à repenser cette vie si intimement mêlée à toutes les émo- 
tions du siècle, et il en résulte une étude assez vibrante, d'une allure 
fort originale. Je trouve au contraire que, dans le chapitre sur les 
Historiens it. Vil, chap. x , M. de Crozals aurait pu détacher un peu 
plus en relief la grande figure de Michelet : et ce n'est pas sa faute, je 
le sais bien, s'il le fait apparaître à l'improviste, après avoir parlé de 
V Histoire des Croisades de Michaud, — mais décidément, dix pages 
seulement sur celui qui a été à tant d'égards le plus prestigieux écri- 
vain du siècle, c'est un peu maigre, et c'est par trop le réduire à la 
portion congrue. Le dernier volume donnerait lieu à des remarques 
d'un autre genre : il est évident que la critique, ayant à s'exercer là 
sur des sujets actuels, y manque forcément de recul, et n'est plus dans 
un point de perspective qui lui soit favorable. Qu'on puisse déjà juger 
et classer Flaubert, Renan, Taine, je l'admets - et encore j'endoute 
un peu — mais que sera-ce, quand on en arrivera aux vivants, à ceux 
dont l'œuvre n'est même pas achevée, et que nous sommes exposés à 
coudoyer chaque jour? Ainsi M. Chantavoine, ayant eu à étudier les 
Poètes de i85o à i goo (t. VIII, chap. ii), s'est borné vers la fin à une 
énumération, qui est fort instructive, mais vraiment un peu sèche, 
et qui rappelle le Vapereaii : et notez qu'elle est très complète cette 
énumération, M. Chantavoine n'y a guère oublié volontairement qu'un 
nom, — le sien. Ayant à parler de la Critique (t. Vlll, chap. vu) pen- 
dant cette fin de siècle, M. Faguet, lui, a piocédé autrement : il ne 
pouvait guère se dispenser de parler de M. Faguet, et il l'a fait brave- 
ment, — je ne l'en blâme pas. Oui, bravement, de cette allure .dégagée, 
qui est sa caractéristique : mais on sent bien malgré tout qu'il est un 
peu embarrassé, et qu'il ne dit point sur lui-même, ni tout ce qu'on 
pourrait peut-être en dire, ni exactement ce qu'il y aurait à en dire. 

Tout cela n'est pas pour diminuer l'intérêt de ce dernier volume, 
et il en est même qui trouveront un attrait piquant à des coïncidences 
du genre de celle que je signale. Ce que je prétends, c'est que les cri- 
tiques ont eu à exercer là leur sagacité sur une matière encore bien 
flottante et d'une prise assez malaisée. Je devrais parler aussi des cha- 
pitres où M. Brunot s'est occupé de la langue frani;aise du xix^" siècle : 
ils sont intéressants comme d'ordinaire, pleins de recherches lexico- 
graphiques utiles et de détails assez neufs, notamment sur la période 
romantique. Mais, je l'ai dit déjà, je ne veux ni ne puis insister. Je 
tenais seulement à signaler à l'attention du public qui lit l'achèvement 
de cette histoire de notre littérature, importante à la fois par ses vastes 
dimensions, la variété de ton des chapitres, les références bien 



']^ REVUE CRITIQUE 

choisies contenues dans la partie bibliographique. C'est par là que 
ces huit volumes méritent de lîgurer dans les bibliothèques, et 
qu'après avoir fourni des lectures suggestives, ils deviendront le point 
de départ obligé de nouvelles recherches. Tel avait été le but de 
M. Petit de Julleville lorsqu'il s'est chargé de diriger cette publica- 
tion, et il l'a atteint. Dans les dernières phrases de sa conclusion, il 
remercie ses collaborateurs et constate que « tout différents qu'ils 
fussent entre eux de goûts et d'opinions, pour marcher d'accord jus- 
qu'à la fin, dans cette entreprise de longue haleine, il leur a suffi de 
mettre en commun leur sincère amour de la France, de sa langue et 
de sa littérature ». On ne saurait mieux dire : ajoutons seulement 
que l'éminent professeur de la Sorbonne avait dès le début délimité 
le cadre d'une façon magistrale, qu'il n'a pas un instant cessé d'en- 
courager ses collaborateurs, et qu'enfin, avec une rare abnégation, il 
s'est chargé de certaines parties de l'œuvre, — les moins attrayantes 
en apparence, mais dont il a toujours su tirer bon parti. 

E. BOURCIEZ. 



Les livraisons 6, 7, 8 du tome IV du Recueil d'archéologie orientale publié par 
M. Clermont-Ganneau, viennent de paraître à la librairie Leroux; elles contien- 
nent : § i3, Inscriptions grecques de Palestine et de Syrie; § 14, La « Tabelia do- 
votionis » punique; § i5, Le nom de Philoumenè en punique; § 16, Manboug- 
Hiéropolis dans les inscriptions nabatéennes ; § 17 Resapha et la Strata Diocle- 
tiana;§ 18, Inscriptions grecques du Haurân; § 19, Les inscriptions du tombeau 
de Diogène à El-Hâs. 

— Le premier fascicule de la deuxième année de VAyicien Orient (Der alte Orient) 
est consacré à une étude de M. Hugo Winckler, sur le développement politique 
des Babyloniens et des Assyriens (Pr. : 60 pf. ; Hinrichs, Leipzig). 

— M. V. Zettersteen vient de publier un Ver:[eichnis der Hebrceischen und 
Aramœischen Handschriften de la bibliothèque de l'Université d'Upsal (Lund ; 
Mœllers; in-8; pp. 22). Cette notice comprend plusieurs numéros désignant pour la 
plupart des textes hébreux de l'A. T., quelques Targums, des livres de prières, 
des traductions du N. T. en hébreu, un bréviaire syriaque et un ouvrage mandéen 
dont l'éditeur ne donne pas le titre. 

— M. Otto Procksch a donné, dans le cinquième volume des Leipyiger Studien, 
une étude bien documentée sur la vendetta chez les Arabes, dans laquelle il a l'oc- 
casion d'exposer les théories de la solidarité de la famille et de la tribu. Cette étude 
est dédiée à la mémoire du regretté professeur Albert Socin, mort le 24 juin 1899 
{Ueber die Blutrache bei den vorislamischen Arabern und Mohammeds Stellung 
:{u ihr ; Leipzig, Teubner, 1899; pp. 92). 

— M. Sakellaropoulos propose les conjectures suivantes à divers auteurs latins, 
sous le titre rpa|ji[AaTo7.0Y'.xi xal x_o'.T'./i i;i memoriam Litciani Muelleri, dans 
r 'ETcTT.pi; Toû napvajso'j de cette année (Extrait, 10 p. ; Athènes, impr. de l'ETTia 
1900). Suétone, Tiber. 10 scripta omnia eorum au lieu de scripta omnium. Cic. 
Brut. V, 19 la plupart des manuscrits : ad veterum rerum naturalium memoriam ; 
un élève de M. S. propose vatMm. natalium = originum. Cic. Brut.YUl, 3i solcbat 



d'histoire et de littérature 77 

(simplicibus) verbis. Cic. Titsc. V, 23, 66, excellente correction dimidiatum pour 
dimidiatis. Virg. Bue. I, ^^^ Wtq pecits . . . fetum graves... fêtas ; M. S. ajoute qu'il 
ne voit pas bien comment a pu se produire la faute qu'il suppose ; la correction 
est en effet difficile à justifier. Hor. Sat. I, 3, 20 immo habeo hautfortasse minora, 
Tite-Live XXI, 3o, 7 (Alpes) pervias haut paucis /t/me exercitibus est un exemple 
de correction faite d'après le sens désiré, mais quelles seraient ces armées aux- 
quelles Annibal fait allusion ? Tite-Live XXII, 8, 6 M. S. conserve après mitti la 
phrase supprimée par Mommsen, nec dictatorem populo creare poterat, en y rem- 
plaçant populo par prœtor; plus loin pro dictature pour dictatorem. Tite-Live 
XXII, 27, 9, suppr. volentcm et lire partem quatn n'a rien de probable, d'autant plus 
qu'il est inexact d'interpréter consilio par volentcm (texte : rerum consilio geren- 
darum) en le joignant à cessurum. Dans les premières pages M. S. propose, pour 
titre d'un ouvrage d'Accius, Didascalion libri au lieu de Didascalicon, explique les 
Heduphagetica d'Ennius par Hedu(pathia; phagetica, considère le Dulorestes de 
Pacuvius comme une corruption de Pyladorestcs, et lit Macrobe, Sat. I, 24. 1 1 de 
^Eneade (\Vi\aQm. mea (vulg. ^nea... meo). — Mv. 

— La librairie Lœscher à Rome a entrepris d'imprimer le catalogue delà biblio- 
thèque de l'Institut archéologique allemand, par M. A. Mau. Le premier volume 
seul a paru. Cette bibliothèque est extrêmement riche en publications d'ensemble 
ou de détail, toutes relatives aux antiquités grecques et romaines ; le catalogue 
sera donc, en somme, comme une bibliographie de l'archéologie. C'est à ce titre 
qu'il sera un précieux instrument d'information non point seulement pour ceux 
qui habitent Rome, mais pour tous les antiquaires où qu'ils demeurent et quelques 
bibliothèques qu'ils aient à leur disposition. — R. C, 

— M. G. Des Marez, en dépouillant une très riche collection de lettres commer- 
ciales de la seconde moitié du xni^ siècle, conservées dans les archives d"\'pres, 
a relevé les signes, à forme héraldique le plus souvent, apposés sur le revers de 
ces documents. Il est arrivé à démontrer que chacun d'eux n'était que la signature 
des clercs de la ville, qui accompagnaient les marchands aux foires de Champagne 
et se chargeaient de recouvrer leurs créances à l'étranger. Il a publié le résultat 
de ses observations et la figuration de ces différentes marques dans un article paru 
dans le n» 4 du tome IX, 5* série, des Bulletins de la commission royale de Bel- 
gique ex tWéà. part sous le titre: Les Seings manuels des scribes yprois au XIII' 
siècle (1899, '""^ ^^ '^ pages). — L.-H. L. 

— Avec un petit nombre d'études et d'articles suggérés, de 1861 à 1899. par ses 
recherches sur notre moyen âge littéraire, M. Gaston Paris a fait un livre intitulé 
Poèmes et légendes du moyen dge (soc. d'édition artistique, in-8 de 268 pp.) qui 
est du plus vif intérêt et charmera tous ceux que séduisent les premières et origi- 
nales poésies des peuples. Ces essais sont, en effet, essentiellement de la littérature 
comparée, matière difficile à traiter, parfois ingrate, où il faut un maître pour oser 
porter la main, et où M. G. Paris est si compétent. Son travail sur Huon de Bor- 
deaux, aussi amusant que considérable, avait paru dans la Revue Germanique en 
1861, ei l'on avait bien de la peine à le retrouver. Son étude sur Tristan et Iseut, 
si ardue à mener à bien, est tout à fait attachante par ce temps de Wagnérisnie. 
Ses pages sur Aucassin et Nicolettc, sur les Sept infants de Lara, sur l'une des 
Orientales de Victor Hugo et sa fausse physionomie mauresque, ne sont pas moins 
piquantes; d'autant que la souplesse du style fait souvent oublier combien d'éru- 
dition s'y cache: et le mérite est rare. — H. de C. 

— M. Sakmann a fait tirer à part un article qu'il a publié dans les Wilrtembergis- 



^8 REVUE CRITIQUE 

elle l'ierteljalirsliefte Jiir Landesgescllichte {nouveUe série, IX, 1900), sur les prêts 
à fonds perdus que Voltaire avait faits à Charles-Eugène de Wurtemberg. Le duc. 
avait reçu 40,000 thalers en septembre 1752, 3o,ooo en janvier i-b3, et s'était en- 
gagé à fournir en retour une rente viagère totale de 7,5oo thalers, dont une partie 
reversive sur Mme Denis. M. Sakmann expose les difficultés que Voltaire 
rencontre parfois dans le paiement de ses intérêts, et confirme ce que les archives 
de Colmar et de Stûttgard lui avaient déjà appris, à savoir que Voltaire se montre 
dans toute cette affaire, prudent, ferme, mais non point chicaneur et usurier. Il se 
plaint que Voltaire soit jugé depuis quelque temps en France avec malveillance, 
déclare l'ouvrage de M. Nicolardot sur les finances de Voltaire au-dessous de toute 
critique, et. naturellement, ramène sur l'eau l'affaire Dreyfus. — Charles Dejob. 

— II faut au moins signaler d"un mot un petit volume qu'une plume élégante, 
celle qui a fait connaître en France aussi bien qu'en Italie le pseudonyme de Neera, 
vient de consacrer aux héroïnes lettrées du xvni° siècle (Neera, // secolo galante, 
Florence, Barbera, 1900). Les Italiens trouveront plaisir et profit à lire ces notices 
tracées d'une main alerte qui leur apprendront comment Mlles Aissé et Lespinasse, 
MM":* du Deffand, Geoffrin, d'Epinay, d'Houdetot et de Genlis ont su mêler à la 
coquetterie et à la sensualité une curiosité d'esprit, une finesse de goût, une sensi- 
bilité vive qui rachètent en partie leurs fautes. L'ouvrage est joliment imprimé et 
orné de portraits. — Charles Dejob. 

— M. H. Brev.mann paraît s'être voué à la tâche ingrate mais méritoire des bi- 
bliographies. La Revue a annoncé en son temps (XLIII, p. 5y) sa Bibliographie 
Phonétique. Celle qu'il publie aujourd'hui n'est autre chose que le complément et 
la continuation d'un répertoire précédent, consacré à l'enseignement des langues 
vivantes et embrassant la période de 1876 à 1893 : Die neusprachlidie Reform- 
Literatur von 1 8g4-i 8gg, eine bibliographisch-kritische Uebersicht, Leipzig, 
librairie A. Deichert (G. Bœhme), 1900; in-8, 97 pp. — V. H. 

— Il ne nous appartient guère d'apprécier les recueils de vers contemporains ; mais 
il nous est permis de signaler ceux d'entre eux, et ils se font rares, qui ne seront 
pas oubliés dans le siècle où nous allons entrer. M. Eugène Manuel a publié 
récemment ses Œuvres complètes, 2 vol. de 4o5 et 4o6pages, chez Calmann-Lévy, 
1899. Le tome I est composé de deux recueils déjà publiés, Pages intimes et En 
voyage. Les Pages intimes avaient paru, en partie, dans la Revut des deux Mondes, 
en 1862; puis, en totalité, dans un volume de 1866 (?° édit. 1869). -^^ voyage àsiie 
de 1884. Le 2* volume contient les Poèmes populaires, Pendant la guerre. Après 
la guerre. Les Poèmes populaires, dont quelques-uns remontent à 1848, sont de 
1871-1872. Pendant la guerre est de 1872; Après la guerre, de 1898. D'un cer- 
tain nombre de ces recueils, M. Manuel avait composé, en 1888, ses Poésies du 
foyer et de l'école. C'est toute une œuvre et toute une vie qui sont condensées 
dans cette première édition des Œuvres complètes, qui laisse seulement de côté 
les œuvres théâtrales. — F. H. 

— A peine notre article sur le Paris de j8oo à igoo, publié par la maison Pion 
(sous la direction de M; Ch. Simond, p. 80) était-il composé, que cette excellente 
entreprise répondait au vœu exprimé par nos dernières lignes, en faisant paraître 
coup sur coup le 5c et le 6"= fascicules qui terminent le premier des trois tomes 
annoncés. Le volume atteint l'année i83o, avec 676 pages à 2 colonnes. Les 
deux séries dont nous rendons compte pour faire suite à notre article, compren- 
nent donc les années 1820-24 et i825-3o. La même profusion de reproductions de 
toutes sortes s'y fait remarquer, illustrant, soit des esquisses nouvelles, soit surtout 



,), 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE JQ 

des extraits, adroitement choisis, des récits, chroniques, souvenirs et journaux du 
temps. Enfin, comme un ouvrage fait pour être vraiment utile, le volume se 
termine par de commodes tables: des gravures (ordre chronologique), des portraits 
(ordre alphabétique), et des articles. — H. de C. 

— Dans une des collections, assez nombreuses depuis quelque temps, d'esquisses 
historiques et artistiques, où triomphe- la librairie allemande de vulgarisation, et 
qui, toutes bourrées qu'elles soient d'excellentes reproductions photographiques, 
restent à un prix si minime, vient de paraître une étude d'ensemble sur notre 
Paris artistique et archéologique : Paris, eine Gescliichte seiner Kunstdenkmceler 
vom Altertiim bis au/ unsere Tage (Leipzig und Berlin, Seemann. i vol. in-S*"; 
n° 6 des Berilhmte Kunststœtten, Prix, cartonné : 4 marks). Le piquant, c'est que 
l'auteur est M. Georges Riat, de la Bibliothèque Nationale, et que son texte alle- 
mand paraît avant son texte français, que nous savons pourtant être annoncé (chez 
Laurens), mais dont nous ne pouvons juger que sur cette édition allemande. 
C'est une revue pittoresque et historique des monuments et des richesses d'art de 
Paris, disposée suivant l'ordre chronologique approximatif, avec un dernier cha- 
pitre relatif à la sculpture et à la peinture françaises contemporaines. L'esquisse est 
brève mais soignée, et l'illustration (180 reproductions photographiques) bien 
choisie et bien venue. — H. de C. 

— Le Dictionnaire géographique de laFrance, publiésous la direction de M.Paul 
JoANNE (Libr. Hachette, in-4'' à 3 colonnes), continue d'un pas lent mais sûr sa 
progression alphabétique, et atteint aujourd'hui, avec Saint-Avit, la page 4o52. 
Nous l'avions laissé avec la page 3409, à la fin de l'énorme article Paris. Entre les 
deux, il faut citer parmi les articles les plus intéressants et les plus neufs, les 
études d'orographie et de géographie physique suggérées par le Gave de Pau, le 
massif de Péclet-Poset (en Savoie) et surtout les Alpes du Pelvoux (avec une excel- 
lente photographie d'ensemble), le massif du Pilât et celui du Mont-Pourri, les 
P/7-tf'«e'es (24 colonnes, où l'on sent bien la compétence de M. Schrader) le Queyras 
(Briançonnais), le Rhône (34 colonnes, monographie qui comptera), enfin le massif 
des grandes Rousses (excellent). Cependant il faut rendre justice aussi à la profu- 
sion et à la netteté d'information des articles plus statistiques des villes et départe- 
ments : Pe'rigueux (nombreuses photographies, et bien prises), Poitiers et le 
Poitou, \e Puy-de-Dôme, les trois départements des Pymie'e^, Reims, Rouen (3i 
colonnes), enfin le tableau général des noms de Saints avec étude des ctymologies et 
des transformations de noms, un coin de géographie historique bien curieux. Une cri - 
tique pourtant pour finir, d'autant que nous l'avions déjà faite : la série des cartes de 
départements ne sera pas inutile comme donnant quelques 'points de repère, 
mais à part cela... elle est trop souvent bien médiocre. Ces cartes ne sont pas 
toujours au courant, même des chemins de fer, et les indications routières sont 
très confuses. Ne pouvant faire que si peu, et dans de si petites proportions, autant 
valait presque s'abstenir. — H. de C. 

— La librairie Aihenaeum de Budapest et la maison Alcan de Paris publient, à 
l'occasion de l'Exposition universelle, deux beaux volumes illustrés. Le premier 
est une nouvelle édition de VHistoire générale des Hongrois du regretté Edouard 
Sayous, volume qui avait obtenu le Prix Thiers en 1877. On connaît suffisamment 
le mérite de cet ouvrage qui traite l'histoire des Hongrois depuis les origines jus- 
qu'à 1825. Dans cette deuxième édition (562 pages, avec 27 planches hors texte 
et 253 illustrations dans le texte) destinée surtout au grand public, on a supprimé 
l'appareil savant, notamment l'Introduction sur les sources de l'histoire magyare 



8o REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

et toutes les notes. Un journaliste ~iiongrois M. J. Dolenecz, et le fils du regretté 
historien, M. André Sayous, se sont chargés de revoir le texte et d'y ajouter quelques 
pages (5o6-558) sur les événements si importants qui se sont produits en Hongrie 
de 1825 à 1867. Certains passages se rapportant à la littérature et au mouvement 
jacobin de 1794 auraient dû être retouchés et le regretté historien, s'il avait pu 
surv'eilier cette réimpression, n'y aurait pas manqué. Notre reproche s'adresse uni- 
quement au journaliste magyar qui a laissé passer des bévues assez graves. P. 408. 
Ce n'est pas Anyos le poète élégiaque, qui a traduit La Calprenède et Marmontel, 
mais bien Alexandre Barôczy (1733-1809) membre de VEcole française; Péczeli, 
le traducteur de la Henriade, de Zayre et d'yl/f ire, n'a pas enseigné la théologie: il 
était pasteur à Komârom. Page 438. Parmi les chefs de la Conjuration Martinovics, 
Laczkovics n'était certainement pas « le plus remarquable ». C'était Hajnoczy, ce 
qui est suffisamment prouvé aujourd'hui par les études de Fraknoi, Concha, et 
G. Ballagi, parues après la première édition de cette histoire. Mais ces taches légères 
n'ôtent rien à la haute valeur de ce volume qui reste toujours le premier — et jus- 
qu'ici le seul — essai considérable d'une histoire du peuple hongrois écrite d'après 
les sources magyares. Les nombreuses illustrations et fac-similés plairont au grand 
public, comme aux historiens. — Le second volume est une Histoire de la littéra- 
ture hongroise par A. Horvath, C.Kardos et A. Endrôdi, adapté par J. Kont, avec 
une Préface de M. Gaston Boissier. (xn-420 pages, avec 20 planches hors texte et 
95 illustrations dans le texte). Cette histoire de la littérature depuis les origines 
jusqu'à 1867, se divise en quatre parties: les deux premières {Moyen dge et Renais- 
sance ; La réforme et les luttes nationales ; la Décadence) sont un abrégé du livrede 
M. Horvâth annoncé dernièrement 'Cf. Revue critique, 1900 n° 16); la troisième, 
de 1772 à 182 5, est détachée du livre de M.Kardos : A magyar s^épirodalum tœrténete 
(1892) et la dernière, la plus importante, traitant la Hongrie moderne (1825-67) est 
une adaptation du volume de M. Endrôdi : La littérature de notre siècle. ;Voy. Revue 
cri7. ibid.).Une bibliographie française de la littérature hongroise est ajoutée à cette 
belle publication, qui permettra au publicfrançais de faire plus ample connaissance 
avec une littérature peu connue. « Il est utile, dit M. Gaston Boissier, que nous 
puissions mesurer à la fois les progrès que la vie matérielle et la vie de l'esprit ont 
accomplis chez les Hongrois dans ces dernières années. Je ne doute pas que ce livre 
où ils nous initient aux œuvres de leurs poètes, de leurs romanciers, de leurs histo- 
riens n'obtienne, auprès des gens de goût, le même succès qu'auprès du grand 
public le palais où ils vont étaler les merveilles de leur industrie. » — Z. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23, 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 31 — 30 juillet — 1900 



Odyssée, IX. p. Nairn. — Dareste, Haussoullier, Th. Reinach, InscriptioNS 
juridiques grecques, 11, i. — Brcgmann, Grammaire grecque. — Lucien, p. Som- 
MERBRODT, 111. — Drlmann, Histoirc de Rome, 2« éd. — Scpoenbacu, Les anciens 
Minnesinger. — Roessner, Henri de Morungen. — Engel, L'École latine de Stras- 
bourg. — Lipps, Le comique et Thumour. — Betz, La littérature comparée. — 
CossA, Histoire des doctrines économiques. — Bérard, L'Angleterre et l'impé- 
rialisme — Eni. Michel, Essais sur l'histoire de l'art. — Académie des inscrip- 
tions. 



The Odyssey of Homer, book XI, edited with introduction, notes and appendices, 
by J. A. Xairn. Cambridge, University Press, 1900. xxxvi-92 p. {Pitt Press 
Séries) . 

Le chant XI de ÏOdyssée est le quatrième publié dans la collection 
intitulée Pitt Press Séries, qui comprenait déjà les chants IX, X et 
XXI. Ce volume renferme, suivant la méthode généralement adoptée, 
une introduction, le texte, l'annotation; sept appendices très courts 
touchent à différents points de la gramniaire et de la versification ho- 
mériques ; et quelques notes critiques se rencontrent çà et là parmi 
les notes explicatives. Le texte diffère du texte vulgaire dans une quin- 
zaine de passages, M. Nairn préférant, même dans le cas de l'accord 
des manuscrits, les formes plus spécialement homériques ; par exemple 
II TrovtoTTopsjjr,:; ; 61 j-vo; d'après Stobée, pour o'voq, parce que le F 
serait négligé dans ce dernier mot (ce n'est pas cependant une raison 
suffisante) ; pour le même motif 207 'V.eXov ax-.f, pour ay.tT, e'.'xôXov (M. N. 
semble ignorer que cette transposition a été proposée par Bentley)'; 
49, 88, 232 £aov pour î'.wv; 147 -/.'îâa:; pour y.vi Èîî. On voit par ce der- 
nier exemple que M. Nairn n'est pas choqué par la diectase; il con- 
serve en etfet 12 T/.'.ôtovTo, 292 âÇeXâav, 363 e'cropôcovTs;, etc. ; c'est trop 
de respect pour la tradition. Les notes, bonnes en général, sont peut- 
être trop sobres. L'introduction comprend une brève dissertation sur 
le monde souterrain d'après Homère, et, sous le titre de Grammaire, 
un résumé suffisamment exact des formes épiques. 

Mv. 



I. Mais pourquoi alors M. Nairn conscrve-t-il 363 oô Tt a'èiTxoacv ? — Lire 335 
65ï (au lieu de oxe), 442 iji7i8£ (jjlt.S'), 543, oït, (o"t,). 



Nouvelle série L. 3* 



82 REVUE CRITIQUE 

Dareste, Haussolllier et Reinach, Recueil des inscriptions juridiques grec- 
ques. Deuxième Série. Premier fascicule, Paris, Leroux, 1898. 

MM. Dareste, HaussouUier et Reinach, ont eu l'excellente idée de 
donner une suite à la première série de leur recueil. Le dernier fasci- 
cule qu'ils ont publié contient les documents que voici : 

1° Loi de Dracon sur le meurtre. On sait que cette loi nous a été 
partiellement conservée par une inscription qui date de Tannée 409; 8. 
Mais c'est à peine si quelques lignes peuvent en être déchiffrées au début; 
le reste a presque entièrement disparu. Heureusement les citations 
qu'en font les auteurs, notamment Démosthène dans ses plaidoyers 
contre Macartatos et contre Aristocrate, permettent d'en combler les 
lacunes. MM. D., H. et R., acceptent en général les jestitutions pro- 
posées parleurs devanciers, mais ils en présentent aussi deux] ou trois 
qui leur sont personnelles. Dans leur commentaire, ils élucident avec 
beaucoup de précision toutes les difficultés d'un texte qui n'est pas tou- 
jours clair ; puis ils examinent les modifications que la loi de Dracon a 
subies ultérieurement. 

2° Loi d'Ilion contre les tyrans et l'oligarchie. Elle fut rendue 
probablement en 281 par le parti démocratique, revenu au pouvoir 
après l'expulsion d'un tyran, et elle a pour objet de prémunir le 
I régime actuel contre un retour offensif de ses ennemis. Les peines 
qu'elle édicté sont d'une extrême sévérité, et on les a ingénieusement 
rapprochées de celles qui figurent dans nos lois révolutionnaires. Les 
commentateurs y ont joint une étude des lois analogues qui existaient 
à Athènes et dont la principale est reproduite dans un discours 
d'Andocide. 

3° Testaments ordinaires et donations à cause de mort. On a groupé 
sous ce chef cinq documents : le testament (ou donation 1 de Saotis, de 
Pétélia, le dépôt-testament de Xouthias à Tégée, le testament d'un 
anonyme de Dodone, celui d'Alkésippos découvert à Delphes, et la 
donation à cause de mort, d'Aristodamas de Corcyre. 

4° Fondations testamentaires. Ce sont le testament d'Épictétia de 
Théra, celui de Diomédon de Chics, et celui de l'Agasicratès de 
Calaurie. 

5° Donations entre vifs. On trouvera ici la constitution de terres 
accordée par le roi de Macédoine Cassandre à Perdiccas, la contribu- 
tion faite à Corcyre par Aristoménès et Psylla d'un capital destiné à 
des représentations théâtrales, un fragment de décret relatif à une do- 
nation faite à la ville de Leucade, et une donation d'Halicarnasse, 
offrant de grandes analogies avec celles de Thèra et de Cos, avec cette 
différence toutefois qu'elle a lieu par acte entre-vifs. 

6" Décret du sénat Athénien (iv« siècle), concernant un certain 
Sopolis qui était débiteur de l'Etat. 

il 



d'histoire et de littérature 83 

7" Jugements d'Erésos contre des tyrans. C'est une sorte de dossier 
renfermant une partie des pièces qui ont trait aux procès dont 
furent victimes les tyrans d'Erésos pendant le iV siècle. 

On voit par cette simple énumération l'intérêt qui s'attache à ce fas- 
cicule. Mais ce qui en fait surtout la valeur, c'est l'interprétation que 
donnent de ces textes les nouveaux éditeurs. Les qualités qui distin- 
guaient le premier volume apparaissent toutes ici au même degré. 
MM. Dareste, Haussoullier et Reinach n'ont pas la prétention de tout 
éclaircir; il y a des cas où ils avouent eux-mêmes que la difficulté est 
insoluble. Mais, sauf un petit nombre d'exceptions où le doute est 
commandé parla prudence, on est sûr de rencontrer chez eux le com- 
mentaire le plus exact, le plus substantiel et en même temps le plus 
sobre des documents qu'ils étudient. Ils disent tout ce qu'il faut dire, 
et ils ne disent rien de plus. A une connaissance très précise de la 
langue grecque ils Joignent un sens juridique très sûr, et ils rehaus- 
sent le mérite de leurs observations par une exposition claire, ferme et 
méthodique, qui fait de chacun de ces morceaux un véritable modèle. 

Paul GuiRAUD. 



Brlgmanx. Griechische Grammatik (Lautlehre, Stammbildungs — und Flexions- 
lehre und Syntax , 3''éd. Appendice : Griechische Lexicographie, par L. Cohn. 
Munich, Beck, 1900; xix-632 p. (Handbuch der klassischen Altertuniswissens- 
chaft, herausgg. von hvan Millier, t. 11, if* partie.) 

Comme la grammaire latine de Stolz et Schmal?:, dont il a été parlé 
ici même (5 février 1900), la grammaire grecque de Brugmann, main- 
tenant un volume à part, a reçu des développements considérables ; 
comparée à la première édition (i885 ; 2^ éd. 1889 , la troisième est un 
ouvrage nouveau ou peu s'en faut. Le nombre des pages montre à lui 
seul quels progrès ont été accomplis; en regard des i25 pages de la 
première édition, celle-ci en a 574; chaque partie prise à part avait, 
la phonétique 37 pages, la morphologie 44, la syntaxe 3i ; elles ont 
respectivement aujourd'hui i 37, 2o3 et 206 pages. Il est inutile d'ajou- 
ter que la bibliographie a été soigneusement mise au courant. M. B. 
n'a pas modifié son point de vue primitif : il s'est proposé, encore 
maintenant, non pas de recueillir au complet le matériel qui doit 
servir à une étude de la langue grecque ancienne — les bonnes gram- 
maires, de même que les ouvrages récents sur les dialectes anciens, 
suffisent pour cet enseignement — mais bien plutôt d'expliquer et de 
faire comprendre scientifiquement les phénomènes de la langue, con- 
formément à l'état actuel des études linguistiques. L'ouvrage est donc 
plus qu'une grammaire, et a une portée plus haute ; il ne faudrait pas 
se laisser induire en erreur par ce titre simple de Griechische Gram- 
matik, et l'auteur, si du moins je ne me trompe pas sur sa pensée, a 



84 REVUE CRITIQUE 

composé, en réalité, une « Grammaire grecque à Tusage des philolo- 
gues. » Les auteurs de grammaires grecques, chez nous, semblent 
peu familiarisés avec les études linguistiques ; dans des concours aussi 
élevés que ceux d'agrégation, les connaissances linguistiques que peu- 
vent avoir les candidats leur sont le plus souvent un bagage inutile, 
sous le prétexte spécieux que les professeurs de renseignement secon- 
daire n'ont pas à donner un enseignement de cette nature. Par suite, 
les professeurs, dans les universités, soucieux avant tout du bien de 
leurs élèves, négligent ou peu s'en faut cette importante partie de la 
grammaire, au grand dommage des études supérieures. C'est être 
volontairement trop superficiel. On peut évidemment être bon hellé- 
niste sans être linguiste, et je suis loin de prétendre qu'il faille savoir 
les langues congénères pour savoir le grec; mais on ne saurait nier 
que la connaissance d'une langue ancienne ne soit singulièrement 
élargie et précisée pour celui qui sait en même temps la composition 
des mots, la valeur primitive des formes, l'origine et le point de départ 
des tournures. 11 est toujours bon de connaître un outil avant d'en 
étudier le maniement; or ce sont des ouvrages comme cette gram- 
maire qui donnent cette connaissance ; ils donnent la raison des 
choses que les grammaires courantes se bornent à enregistrer. Une 
telle conception de la grammaire pourra cependant ne pas sembler 
justifiée de tout point. Si l'étude des mots dans leur origine, dans la 
combinaison de leurs éléments et dans les lois même de leur consti- 
tution est indispensable, il n'est peut-être pas sans danger d'appliquer 
la même méthode à l'étude de la proposition. Une langue comme le 
grec, au v^ et au iv« siècle, à l'époque pour laquelle nous avons les 
meilleurs modèles, exprimait les pensées d'une façon qui pour nous 
est définitivement fixée, à l'aide du matériel de mots et de formes dont 
elle disposait alors. La grammaire constate cet usage et formule les 
règles. Mais les fonctions des mots et de leurs formes, telles que les 
constate la grammaire, sont loin d'être les mêmes qu'à une époque 
antérieure, et encore plus loin d'être les fonctions primitives. L'étude 
linguistique en découvre la genèse : elle est alors portée, malgré elle, 
à vouloir faire de cette découverte la clef de toute connaissance, et à 
trouver dans la langue classique la répercussion nécessaire des sens 
et des constructions originelles. On en arrive à étudier la prose 
grecque, par exemple, avec l'idée d'y retrouver l'usage imposé par la 
nature des formes, sans s'apercevoir qu'on fait souvent violence à la 
langue. La théorie du mécanisme primitif ne saurait prévaloir contre 
l'usage dûment constaté, et l'observation, si elle n'est pas d'une absolue 
indépendance, court risque d'être faussée dès le début; que seront 
alors les conséquences? La théorie des fonctions primitives des 
formes grecques prédomine trop, peut-être, pour l'explication des 
faits de syntaxe, dans la grammaire de M. Brugmann ; et à ce point 
de vue encore, elle est essentiellement une grammaire pour les philo- 



D^HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 85 

logues; ceux-ci trouveront amplement matière à discussion dans 
certaines théories plus linguistiques que grammaticales, notamment 
en ce qui concerne certains points de la syntaxe du verbe. L'ouvrage 
n'en est peut-être que plus précieux : nul helléniste, à moins d'igno- 
rer l'allemand (mais en est-il encorechez nous?) ne devra s'en passer. 
— L'appendice sur la Lexicographie grecque est dû à M. Léop. Cohn ; 
le chapitre III, qui renferme la théorie, est particulièrement instruc- 
tif; on y trouve résumées les vues de Passow, de G. Hermann, de 
F. -A. Wolf, de K.-E.-A. Schmidt, sur la confection d'un Thésaurus 
totius grœcitatis qui réponde à toutes les exigences de la science 
actuelle; et l'auteur expose dans les dernières pages comment il com- 
prend lui-même l'exécution et la composition d'un aussi vaste travail. 
Mais verrons-nous un monument de ce genre? En attendant il va être 
fait pour le latin. 

Mv. 



Lucianus, recognovit J. Sommerbrodt. Vol. III. Berlin, Weidmann, 1899; 
x-3o6 p. 

Le troisième volume du Lucien dt M. Sommerbrodt renferme 19 
opuscules ; c'est la série qui dans les œuvres complètes s'étend du Bis 
accusatus au Navigium, à l'exception du Pseudologista. Le texte est 
suivi, comme dans les volumes précédents, des leçons des manuscrits 
comparées avec l'édition Teubner, et de notes critiques. Ces notes 
sont elles-mêmes suivies d' emendanda^ et de l'invitation que nous 
avons déjà vue dans la seconde partie du second volume : « Sicubi 
textus discrepat ab adnotatione critica rogo prœferatur adnotatio. » 
Elle n'est pas moins nécessaire ici, car il y a encore trop fréquemment 
à rétablir le texte conformément à l'annotation. La lecture du texte et 
des notes critiques suggère des observations analogues à celles que j'ai 
déjà faites (V. Revue des 4 février 1895 et 12 juillet 1897). M. S. se sert 
avec bonheur des manuscrits pour retrouver souvent la bonne leçon ; 
plusieurs des corrections qui reposent uniquement sur son interpréta- 
tion ne sont pas moins bonnes ; d'autres au contraire sont discutables, 
et quelques-unes me paraissent franchement inadmissibles, parce qu'il 
n'y a aucune raison pour modifier le texte de Lucien. M. S. comprend 
alors à sa façon, et refait le texte ; on peut aller loin dans cette voie, et 
quand le texte est explicable dans sa forme traditionnelle, sans qu'il 
soit besoin, pour le comprendre, de forcer le sens ou d'imaginer des 
constructions insolites, on nuit à un auteur en revêtant sa pensée d'une 
forme qu'il ne lui a pas donnée. On ne saurait trop, à mon avis, dé- 
fendre les anciens contre les abus de la critique. M. S., cependant, 
pour les morceaux de ce volume, me semble avoir été beaucoup plus 
prudent, et s'être laissé moins entraîner par ses vues personnelles ; on 



86 REVUE CRITIQUE 

rencontre quelques remarques de ce genre : Telle lecture semble meil- 
leure, mais j'ai préféré ne rien changer au texte. Venons à quelques 
détails. Bis. ace. 4 TzpoziOi'/xi..,. ■?, OiXst; rpoaYY£'.Xôjij.£v (lire -yîO.ojjjlîv! est 
excellent, au lieu de TrpoTiOîijLcv.., ■7z%py.-i-(i\ryj'xz^/, de môme que Navig^. 4 
%av'!co pour È7râv£[|jL'., dans la même construction, familière à Lucien. 
Anach. 16 [j-ôvo; est supprimé avec raison. Rhet. prœc. 4 r] yâp vaut 
mieux que il vàp, quoique 1'. yâo (Dind.-Didot) puisse être préféré ; id. 
5 avOpw-07 du Marcianus 436 est meilleur que à'jjiTropov. On trouvera 
jolie la correction certaine 'j-h tw <\ifjoo -rsTaYijiévwv au lieu de (j-o tô 
'\>t~jcoz,Adv.iniioct. 20. L'optatif est restitue à juste titre au lieu du futur 
en plusieurs passages, par exemple Herc. 7, Adv. indoct. 7. En réa- 
lité, le texte est souvent amélioré soit par de nouvelles leçons des ma- 
nuscrits, soit par des corrections dues en partie à M. S., en partie à 
Cobet, que M. S. qualifiait naguère de vir Lucianisshnus . Mais M. S. 
court grand risque de n'être pas approuvé dans ce qui suit. Rhet. 
prcec. 3 iTZiiir^Tt^ tt, ày.pa -/.aï alpr^aEc; où y.a[ji.à)v, etC II écrit alp/jffîtî 
Toù; Y^l^'^'-'î? voici pourquoi : atp-/,(T£'.; manque de régime; où xajjiojv est 
superflu, parce que ce dont il est question ne peut s'acquérir qu'avec 
beaucoup de peine, comme il est dit à plusieurs reprises; le prix pro- 
posé est, dans tout le morceau, le mariage avec la rhétorique. Mais 
TO'j; Y^I^o'-"? est ici incompréhensible, attendu qu'on ignore, dans tout 
ce qui précède, qu'il peut s'agir de cette union^ la rhétorique n'étant 
représentée sous la figure d'une femme que beaucoup plus loin ; 
alpy^aî'.î peut s'entendre absolument : tu obtiendras (ce que tu désires); 
enfin le rhéteur dit au contraire, expressément et en termes répétés, 
nous te conduirons non par une route pénible, mais par un chemin 
agréable, facile, où tu n'éprouveras aucune fatigue ; où xaiji.u)v est donc 
nécessaire. De domo, 2 3 TraoeXôôvxe xà SacrîXsia xaî Xa6ôvT£ oovîùo'j^tv auioco 
tôv AtYiorOov. Un des deux participes est de trop, dit M. S., et il écrit 
XaôôvTs xà paaîXsia. Je ne vois pas comment TrapîXOsTv et XaOsTv font double 
emploi, et je doute qu'on accepte XaOôTvxà j3. ; on serait plutôt en droit, 
si l'on juge une correction nécessaire, d'exiger TrapïXOsIv U. De Electr. 
3 àviTiXaTTOv oaa xa; ola ^p/j(T0[JLai aùxil). M. S. corrige £tç o<ja, en comparant 
Xénoph. Cyrop. 8, 8, 9 o-w;oXrj ttI T,;jLépa ypwi-rj i; xà; rpâ^st;. H n'ignore 
pourtant pas que ces pronoms neutres ne se construisent pas comme 
les substantifs : h est indispensable avec TToà^s-.;, mais inutile avec oia. 
Id. 6 [j«.Y,8£v TTpoaSoxrjarjc. M. S. propose \j.r\ [xyfivi.^ ce qui subordonne la 
proposition à TtpoXÉYOj, mais de quelle nécessité ? ,ur; n'est d'ailleurs pas 
dans le texte; ahtâar, qui suit est un indicatif futur, non un subjonctif 
aoriste. Philops. I o'i aùxo avs-j tt,; /p£''a; tô '^z'joo:; r.tp\ TtoXXoô f^c 
àXr^ÔEÎa; TÎOsv-ra-. ; c'est le texte des manuscrits, sauf aÙToî Vatic. 87 et 
Ttpo TroXXoù Vatic. 87 et 90. M. Sommerbrodt a été séduit par aù-roî, 
d'eux-mêmes, sponte sua (bien qu'avec ce sens ave.» Tf,; /p^fa; semble 
une redite, et qu'au point de vue paléographique on s'explique mieux 
aù"ro( corrompu de aù-cô par le voisinage de o'- queaÙTÔ de aùxoîj ; le texte 



d'histoire et de littérature 87 

vulgaire me semble pourtant bien préférable : le mensonge pour lui- 
même, sans besoin, comme nous disons « mentir pour mentir ». Il 
lit ensuite -pô -oXXoô et supprime -rr,? âXr^ôï-a;, estimant que ces mots 
sont de trop et se suppléent d'eux-mêmes. Je les crois au contraire 
indispensables, non pour le sens, mais à cause de l'allure générale de 
la phrase. Il est vrai que ce génitif est en Tair ; mais je ne serais pas 
éloigné d'admettre une confusion entre deux lectures, étant donné sur- 
tout que dans le Vatic. 90 ^po ttoàXo'j est au-dessus de la ligne, et qu'on 
doive lire alors r.zpl r.oXXo~j -koo t-Tjç àXï.Oîîa;. Une pareille manière de 
s'exprimer n'est pas inconnue: Platon, Crit. 54 b [xr, raloa; -nepî ttXe-ovo; 
-o'.oj TToô Toj o'.-/.a(o'j, — L'impression est notablement plus soignée que 
dans les volumes précédents; s'il y a encore beaucoup de fautes dans 
les notes critiques, il n'y en a que fort peu dans le texte. C'est d'un bon 
augure pour les volumes qui suivront ', 

M Y. 



DRUMANN,Geschichte Roms in seinem Ubergange von der republikanischen 
zur monarchischen Verfassung oder Pompeius, Caesar, Cicero und ihre 
Zeitgenossen. Z\v. Auflage herausgegeben von P. Grœbe. Erster Band. — Ber- 
lin, Verlag von Gebrûder Borntraeger, 1899, 10 mark. 

On sait le plan singulier que Drumann a adopté dans cet ouvrage. 
Au lieu de donner un récit suivi des événements, il a écrit la biogra- 
phie de tous les personnages qui ont pu y prendre part et il les a ran- 
gés sous forme d'un dictionnaire. Il est aisé d'apercevoir les défauts 
d'un pareil procédé; il expose notamment à des redites continuelles. 

Le volume qui vient de paraître dans la nouvelle édition contient 
les ^Emilii, les Afranii, les Annii, les Antistii, et les Antonii. Natu- 
rellement l'étendue de la vie de chaque individu est en rapport avec 
le rôle qu'il a joué; de là vient que le triumvir Marc Antoine occupe 
à lui seul 334 pages sur 396. 

M. Grœbe s'est interdit toute modification dans letexte de D. ; il n'a 
fait porter son travail de révision que sur les notes, et il s'est acquitté 
de cette tâche avec beaucoup de soin. Les textes anciens y sont cités 
d'après les meilleures éditions et la bibliographie est au courant. 
Toutes les additions sont placées entre crochets. On a rejeté en appen- 
dice (p. 399-404) celles qui étaient trop étendues pour être insérées 

I. P. 68, 1. II sjxw ; 6(), lô 4>siiTr.-^ôvT, ; 86, 25 «J/sôoo;; 90, i en bas tov circonflexe 
(lire TÔv); 92, 4 aiX^ixa ; 114, 23 tivw '.vaiAêcioiv (t'.vojv îatxS.) ; 176, 25 iis ^lire tî). 
Dans un assez grand nombre de mots où une voyelle initiale porte à la fois l'accent 
et l'esprit, ce dernier est tombé, par exemple 1 19, 2 ôîa ; cf. 5o, 2 i ; 5i, 10 jSg, 14; 
92, 3, II et i3; 118, 8; 09, 9 et 18; 186, i3; etc. Quelques a ne sont que des 
moitiés d'w, ce qui fait un effet désagréable : 67, 14; 68, i en bas; 187, 12. Dans 
la table, p. ix ÔESâTy-aXo; et -cst -oO a^ niT-î-Jeiv, 



88 REVUE CRITIQUE 

dans le corps du volume. Quelques unes sont de petites dissertations 
sur des points spéciaux. 

Ainsi rajeuni, l'ouvrage de Drumann rendra encore des services. 
C'est un immense répertoire défaits et de textes patiemment groupés et 
sérieusement étudiés. Il est fâcheux seulement que les jugements de 
l'auteur soient parfois peu équitables. 

P. G. 



Anton E. Schœnbach. Beitraege zur Erklaerung altdeutscher Dichtwerke. 

Erstes Stûck. Die œlteren Minnesœnger.Sitzungsberichte der Kais. Akademie der 

Wissenschaften in Wien ; Band CXLI. Vienne, Caii Gerold's Sohn, 1899, in-S, 

r54 pp. 
Dr Otto Rœssner. Untersuchungen zu Heinrich von Morungen. Ein Beitrag 

zur Geschichte des Minnesangs. Berlin, Weidmann. 1898. In-8, 96 pp. 

2 mk. 40. 

Henri de Morungen est l'un des plus originaux, sinon le plus ori- 
ginal des Mmnesinger. A ce titre, il mérite d'être étudié, et toutes les 
tentatives faites pour éclairer son œuvre poétique et percer le mystère 
de sa destinée sont assurées d'être accueillies avec un vif intérêt. 

Ce n'est pas à Henri de Morungen seulement que M. Schônbach a 
consacré ses Contributions^ mais aux anciens Minnesinger (les ano- 
nymes et les 17 premiers poètes du MSF.j, dont il a interprêté, avec sa 
pénétrante sagacité et son surprenant savoir, les passages obscurs ou 
mal entendus. C'est une critique de texte serrée, savante, ingénieuse, 
qui aboutit, grâce aux connaissances spéciales de l'auteur en matière 
de littérature religieuse et juridique, à des résultats nouveaux et inté- 
ressants. 

M. Rôssner s'est proposé un autre but que M. Sch. Il ne s'est pas, 
sauf quelques heureuses exceptions, préoccupé d'expliquer le sens des 
poésies de Morungen; il a essayé de jeter quelque lumière sur la vie 
de son auteur, notamment sur sa vie amoureuse, et de découvrir le 
rang et la personnalité des femmes avec lesquelles ses poésies permet- 
tent de croire qu'il s'est trouvé en relations d'affection. Comme M. R. 
n'a d'autres éléments d'information que les œuvres de Morungen, il 
est contraint d'admettre que pour Morungen la poésie est une traduc- 
tion de la réalité et que ce sont de véritables liaisons qui lui ont 
fourni le motif de ses chansons. 

Cette théorie de la réalité des faits dans le Minnesang paraît avoir 
fait son temps, et il est assez piquant de constater que M. Sch., dont 
le nom se trouve, dans cet article, associé à celui de M. R., après en 
avoir été l'un des plus vigoureux partisans, est venu à l'opinion con- 
traire, non sans dire les raisons de son évolution (cf. Die Anfœnge 
des deutschen Minnesangs, Graz, 1898, p. 120 sqq.). M. R., il est 
vrai, ne méconnaît pas le caractère aventureux de ses déductions et 



d'histoire et de littérature 8o 

c'est avec précaution qu'il s'avance sur le mouvant terrain de Thypo- 
thcse. Une fois engagé, il a été cependant jusqu'au bout et il a résolu- 
ment identifié la dame de Morungen. Pour arriver à ce résultat, M. R. 
n'a pas reculé devant beaucoup de suppositions et quelques opinions 
contestables. C'est ainsi qu'il dit, p.-24sqq., que le Af/w/ze^sa»^ n'inté- 
ressait le public que parce que le sujet de ces poésies était emprunté à 
la vie réelle. Comment alors s'expliquer le succès des poètes de pro- 
fession, dont les oeuvres, comme M. R. le reconnaît lui-même, au 
moins pour une partie d'entre elles, p. 1 6 sq., étaient de pure fiction ? 
Comment se fait-il aussi que Morungen, qui, selon M. R., est un 
de ceux qui ont fait passer le plus d'incidents vécus dans leurs poésies, 
paraisse justement avoir été si peu apprécié de ses contemporains, 
dont aucun ne cite son nom ? 

Si je ne crois pas à la théorie de M. R., je crois à son intelligence et 
à sa conscience. Il a étudié avec attention les œuvres de Morungen. 
Son livre, bien documenté, clairement écrit, apporte des vues nou- 
velles sur certains points importants. Il me paraît notamment avoir 
mis hors de doute que Morungen jouissait d'une situation considérée 
à la cour du margrave Dietrich de Misnie et qu'il a subi profondément 
l'influence de l'antiquité classique (fait également signalé et démontré 
par M. Schônbach, p. i5i de ses Beitrœge). 

Quelques taches légères n'enlèvent rien à la valeur du livre de M. R. 
Dans sa bibliographie, M. Rôssner omet parfois la date de publica- 
tion des ouvrages cités'. 

F. Piquet. 



Charles Engel. L'École latine et l'ancienne Académie de Strasbourg (i538- 
1621), avec une notice biographique par Rod. Reuss. Strasbourg, Schveickhardt 
et Schlesier, Paris, Fischbacher. 1900, xvii, 3 18 p. in-i8. Prix : 5 fr. 

Nous avons rendu compte autrefois, dans \di Revue du 22 avril 1895, 
du quatrième volume des Statuts et privilèges des Universités fran- 
çaises de M. Marcel Fournier, qui renfermait les pièces relatives au 
Gymnase, à l'Académie et à l'Université de Strasbourg, de i538à 
1621. M. Fournier avait eu pour collaborateur à ce volume, M. Charles 

I. A la p. 6, n. 3, il dit qu'on ne trouve fntot dans le Minnesang que'chez 
Dietmar(39, ii)etVeldeke (60, 17}. Vcldeke emploie /ri/o< au moins en quatre 
autres endroits ; 60, 25; 61, 25 ; 61, 33 ; 65. 27. — M. Rœssner écrit le nom de 
Veldcke de trois façons différentes : Veldagge (p. 6, n. 3, p. 63, n. 3 de la p. 62), 
Veldegge (p. 60, n. i;, Veideke (p. 80, n. i). — Il y a une erreur de citation à la 
p. 52, où une chanson à danser de Veideke est citée MSF., 62, i5 sqq. — A la 
p. 95, la reproduction de la strophe 2 du ton 143, 22 présente une erreur de ponc- 
tuation importante. Le point d'interrogation qui, dans MSF. se trouve à la fin 
du vers 33, devrait avoir été place par .M. R. (v. la note i de la p. 48) à la fin 
du V. 36, où se trouve un point simple. 



^O REVUE CRITIQUE 

Engel, professeur au Gymnase protestant, auteur de plusieurs excel- 
lents mémoires sur Thistoire de l'enseignement primaire et secondaire 
en Alsace, au moyen âge et au xvi* siècle. M. E. s'était proposé dès 
lors de mettre en œuvre lui-même les matériaux réunis grâce à son 
concours, et il avait commencé, dès 1896, à publier dans la /^ei'we 
internationale de renseignement une Histoire de VEcole latine et de 
l'ancienne Académie de Strasbourg, jusqu'à son érection en Univer- 
sité de plein exercice (1621). La maladie, puis une mort prématurée, 
arrêtèrent l'apparition des derniers chapitres, en 1898; mais ils ont 
été retrouvés dans ses papiers et les aniis du défunt ont pensé qu'il 
serait regrettable de ne pas conserver dans la littérature alsatique, un 
travail aussi consciencieusement établi sur les sources, par un his- 
torien compétent entre tous. Ce petit volume renferme, en effet, un 
tableau fidèle et détaillé de l'activité du grand humaniste Jean Sturm, 
l'organisateur de la Schola Argentinensis et son chef pendant qua- 
rante années ; appréciant équitablement les avantages et les défauts de 
sa méthode scientifique, il nous raconte ses luttes violentes contre 
l'orthodoxie luthérienne, qui finit par le faire déposer de ses fonctions 
de recteur de l'Académie. Nous trouvons aussi la description vivante 
de la vie académique d'alors, celle des professeurs comme celle des 
étudiants; à tous ces titres, il intéressera les historiens autant que les 
humanistes, et les pédagogues autant que les amateurs d'alsatiques. 
On a joint à la substantielle étude de M. Engel une courte notice 
biographique sur le savant modeste et le professeur émérite, qui, 
pendant près de trente-six ans. consacra ses aptitudes pédagogiques 
toutes spéciales à l'enseignement secondaire libre en Alsace, soit à 
Bischwiller, soit à Strasbourg, et dont le zèle scientifique promettait 
d'ajouter encore de nouveaux travaux de valeur à ceux qu'il avait déjà 
fournis. 

R. 



Theodor Lipps. Komik und Humor. Eine psychologisch. aesthetische Unter- 
suchung (Beitracgezur Aesthctik, VI). Hamburg und Leipzig, Woss, 1898, in-8 
de viii-264 p. 

Les premiers chapitres de cet ouvrage, qui est le remaniement 
d'études antérieures con?,2icrées klSi Psychologie du comique, se préoc- 
cupent surtout de discuter tout ou partie des définitions et des explica- 
tions de Hecker, de Hobbes, de Groos, de Kraepelin et de divers 
autres esthéticiens. Après ce préambule destructif, M. Lipps, — sou- 
cieux d'éviter le procédé employé par la plupart de ses devanciers, qui 
cherchèrent à définir ou à « décréter » l'essence du sentiment du 
comique plutôt que d'analyser d'abord les a objets » reconnus co- 
miques, — examine les diverses variétés de comique: d ingénieuses 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE QI 

analyses distinguent entre le comique objectif, le comique subjectif, le 
comique naïf, pour aboutir à cette détinition p. 99) : « Le sentiment 
du comique... naît toutes les fois que le contenu d'une perception, 
d'une représentation, d'une pensée, prétend ou semble prétendre à une 
certaine élévation, et en même temps n'a point, ou ne semble point 
avoir de droits à cette prétention. » Réductible malgré tout à des 
définitions antérieures, la proposition de M. L.-doit une bonne part 
de son intérêt au procédé d'analyse minutieuse dont elle est le résultat. 
La troisième partie du livre cherche à déterminer, avec des distinctions 
abondantes et parfois bien subtiles, les conditions et les lois du senti- 
ment comique. Enfin, après une quatrième partie consacrée aux « sous- 
variétés » du comique (et ces deux chapitres auraient fort bienpu être 
organiquement fondus dans la deuxième partie), l'auteur aborde la 
question de l'humour. Sa définition, trop exclusivement inclinée vers 
l'acception que l'Allemagne depuis Jean-Paul s'ingénie à donner à ce 
fuyant concept, oppose l'humour à une variété de comique qu'il a 
définie du nom de comique naïf: l'humour apparaît chaque fois que 
ce qui est relativement équitable, beau, raisonnable, se manifeste là où 
nos idées habituelles ne nous le faisaient pas prévoir. Pour toute cette 
dernière partie de son livre, il était naturel que M. L. abandonnât la 
méthode dont il s'était servi dans sa deuxième division : il n'y a pas 
d" « objets » humoristiques comme il y a des « objets » comiques, et 
c'est d'un état d'àme ou d'une conception des choses qu'il fallait ici 
s'inquiéter avant tout. On peut regretter cependant que M. Lipps n'ait 
point usé d'un procédé d'induction analogue à celui qui l'avait aidé 
auparavant : il consisterait à juxtaposer et à confronter deux idées, 
deux réflexions, deux caractères analogues et presque identiques, mais 
dont les uns appelleraient la désignation de comique^ les autres celle 
d'humoristiqtie, et à déterminer quel élément nouveau impose, dans le 
second cas, le second adjectif. 

F. Baldensperger, 



Louis P. Betz. La Littérature comparée, essai bibliographique ; introduction pan 
Joseph Texte. Strasbourg, Triibuer, 1900, in-8° de xxiv-i23 p. 

La Revue Critique a signalé déjà le précieux labeur de cet ouvrage ; 
quant à son opportunité et aux servicesque rendra à l'étude comparée 
des littératures cette collection de titres et de références, l'Introduc- 
tion du regretté J. Texte les met en lumière d'une façon trop défini- 
tive pour qu'il y ait Heu d'y revenir. Du moins le choix, l'organisa- 
tion et le«groupement des matériaux réunis par M. Betz appellent-ils 
quelques remarques. 

Il est regrettable que cet Essai, abandonnant avec raison l'ordre 
alphabétique par noms d'auteurs, adopté naguère pour sa première 



q2 REVUE CRITIQUE 

ébauche dans la Revue de Philologie française, ne se soit pas franche- 
ment rallié à Tordre méthodique par sujets, ou au moins par époques 
littéraires : c'est le seul qui soit vraiment inattaquable, celui que ne 
pourra manquer d'adopter, Tenrichissement de la matière aidant, une 
réédition de ce livre. L'ordre chronologique actuel disperse tout au 
long des chapitres les travaux qui concernent un même sujet, sans 
que VIndex alphabétique soit du moindre secours. J'imagine aussi 
que l'ordre méthodique sera, tout naturellement, plus accueillant à 
telles indications utiles, souvent absentes ici parcequ'elles ne consti- 
tuent pas des numéros bibliographiques apparents. La leçon de Sainte- 
Beuve sur la tradition en littérature' rentre nettement dans le chap. 1 1 ; 
une étude d'H. Fortoul intitulée De l'art actuel ' a le tort de ne point 
s'appeler Byronet Scott, et le romantisme français, car ce titre lui 
aurait assuré une place au chap. IV. Il y a ainsi un certain nombre 
d'omissions \ et aussi, inversement, d'adoptions injustifiées \ que ce 
souci dominant de la rubrique significative suflfit à expliquer; et 
l'énorme quantité des matériaux remués suffit aussi à les excuser \ 

Quant aux grandes divisions entre lesquelles M. B. a réparti ses ma- 
tériaux, il est évident qu'elles ne concernent point toutes la littérature 
comparée d'une manière également directe : il me semble qu'il faudrait 
se garder de trop grossir, et les appendices consacrés aux Etudes lin- 
guistiques et philologiques, qui ne sauraient souvent prétendre qu'à 
une valeur d'indication, et les deux derniers chapitres, V antiquité dans 
les littératures modernes, l'histoire dans les littératures, dont l'objet 
se confond fréquemment avec celui d'études confinées dans les bornes 



1. Caus. du Lundi, tome xv. 

2. Revue Encyclop., i833, tome ltx. 

3. Villemain se trouve à peine cité. Ne fût-ce qu'à titre de documents, plusieurs 
des ouvrages ou des essais de Herder ne devraient pas être oubliés. Sismondi 
mérite mieux que deux mentions presque indirectes. Je m'étonne de ne point 
trouver des ouvrages traitant de l'évolution de certains types littéraires, comme 
H. Tuick, Der géniale Menscli (lena, 1897), Léo Berg, Der Uebermensch in der 
modernen Litteratur (Paris, Leipzig, Mûnchen, 18971, K. Engel. Die Don Juan- 
Sage auf der Bùhne r)resdcn, 18S7). 

4. R.-M. Sieycr, Swift und Liclitenberg {p. 47) est la réunion de deux études, et 
non une étude comparative ; Balch, (p. 36) est la traduction d'un ouvrage intitulé 
Les Français en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance des Etats-Unis, 
(Paris, 1872), qui n'a rien à voir avec la littérature comparée ; Harway, L'état de 
la population d'origine française au Canada est d'un intérêt bien peu immédiat. 

5. Quelques erreurs de détail : le feuilleton d'A. Filon, cité p. 37 est du 2 7 août 
i8g5 ; lire Wright p. 38, Maack p. 5o; le travail d'.\. Haas (p. 92), s'appelle en 
réalité Ucber den Einfluss der epicureischen Staats-und Rechtsphilosophie aufdie 
Philosophie des 16. und 17. Jhdts. (Diss. Berlin, 1896). Wlislocki n'est point à sa 
place p. 82; P. Dôring, Der nordischc Dichterkreis intéresse plutôt les relations 
littéraires de l'Allemagne et de l'Angleterre que les littératures du Nord (p. 76); 
lire Vetter, /'//..au lieu de F., p. 108, et ajouter : (Frauenfcld, 1894); p. xvi, lire 
Jahresberichte, et non Jahrbuch [fur neuere deutschc Litteraturgeschichte). 



d'histoire et de littérature g3 

d'une même littérature. En revanche, il est à souhaiter que, par 
ailleurs, les subdivisions se fassent plus nombreuses et'plus indépen- 
dantes ; la littérature hongroise séparée des littératures slaves parmi 
lesquelles elle s'est égarée; les Etats-Unis dissociés de l'Angleterre; 
un chapitre attribué à l'influence celtique dans les littératures moder- 
nes '; un autre à la Bible considérée comme révélatrice, à sa manière, 
d'un mode littéraire d'orientalisme et de formes particulières de 
pensée et de style " : tels sont les chapitres autonomes ou nouveaux 
que devra nous donner un second remaniement de ce travail, qui, jadis 
esquissé seulement dans la Revue de Philologie, aujourd'hui Essai^ne 
peut manquer de s'appeler un jour Répertoire. 

Nous souhaitons que dans l'inte.'-valle, ce livre, dont l'utilité est 
déjà inappréciable, mais qui ne prétend point être complet ', s'enri- 
chisse de tous les addenda qui pourront en faire un véritable cata- 
logue de toutes les questions traitées par l'étude comparée des 

littératures. 

F. Baldensperger. 



1. Cf. G. Paris, Tristan et Iseut R. d. P., i5 avril 1894), et tels chapitres de 
l'Hist. litt. de la France. 

2. Cf. J. Bonnet, La Poésie devant la Bible (Paris, i858), H. Henkel, Goethe und 
die Bibel (Leipzig, 1890); J. Schlurick, Schiller und die Bibel (Leipzig, 189.^) et, 
pour Shakespeare, les études de T. R. Ea'on, C. Wordsworth, C. BuUock,.!. 
Bell, etc. 

3. Voici quelques travaux — antérieurs à 1900 — dont Tomission doit être 
signalée : chap. 111 : A, Béranger, Diderot et l'Allemagne {B. Un. 1868, t. Sa); 
O. Wichmann, l'Art poétique de Boileaii dans celui de Gottsched {BerVin, 1879); 
Becq de Fouquïtrcs, Lettres critiques sur A. Chénier (influence de Gessner) (Paris, 
1881); P. Schlenther, Molière im Deutschen (Mag. i3 avril 1893); R. Schwill, 
A. \V. Schlegel ilber das Theater der Fran^osen (Diss. Munchen, 1898); K. Levins- 
tein, Chr. Weise und Molière fOiss. Berlin, 1899); — chap. IV: V. Hugo, Lord 
Byron et ses rapports avec la litt. actuelle (Annales Romantiqnes, 1827-28); Thac- 
ker^iy, Dickens in France (Every Saturday, 1867); M. Arnold, Fssays in Criticisin 
iLondon, i88oj (Joubert et Coleridge); Swinburne, 7'ennyson and Musset (F. Rcv. 
fév. 1881); H.-L. Traubel, 'Wliitman and Murger {Poct Lore, oct. 1894); — 
chap. V : Gœtzinger, Ueber die Quellen der Bùrgerschen Gedichtc (Zurich, i83i); 
Th. \'ctter, Der Spectator als Quelle der Discurse der .^At/cr l'raucnfcld, 1887); 
A.-B. I-'aust, CSealsfield. der Dichter beider Hcmispitdren (Weimar, 1897:; Th. S. 
Baker, Lenau and Young Germany in America (Diss. Baltimore, 1897); J. Mac- 
kinnon, Carly^le and Goethe (dans : Leisure Hours in the Study, I.ondon, 1897); 
Th. S. Baker, The Influence of L. Sterne upon German Literalurc (.\mcricana 
Germ. 11, 4); C.-A. Behmer, L. Sterne und C. M. Wieland {D'iss. Mùnchcn, 1899); 
— chap. VI : Anonyme, G. Hauptmann in Italien ('Mag. 7 oct. 1899;; N. Martin, 
Platen et l'Italie dans : Poètes contemporains de l'Allemagne, Paris, 1860); A. Wil- 
son, English Poets in Italy ;Macniillan Mag. 1862]; — chap. VII : J.-G. Under- 
hill, Spanish Literature in the England of the Tudors (New-York, 1899^; •— 
chap. XII : G. .\malti, Zwei oriental. Episoden in Voltaires Zadig'Zxschr . d. Ver. 
fur Volkskunde, 1895, : passim, d'wcrs articles du Giobe. 



54 REVUE CRITIQUE 

Luigi CossA, Histoire des doctrines économiques (trad. française). Paris, 
Giard et Brièrc, 1899. Prix : lot'r. 

L'ouvrage de M. Cossa se divise en deux parties. La première est 
purement théorique : l'auteur y étudie l'objet et les limites de l'éco- 
nomie politique, ses divisions, ses rapports avec les autres sciences, 
ses principaux caractères, sa méthode. La deuxième, beaucoup plus 
étendue, est l'histoire des doctrines, depuis l'antiquité jusqu'à nos 
jours. Comme il était naturel, M. C. insiste principalement sur la 
période comprise entre le milieu du wm'^ siècle et les temps actuels. 
Il voit dans le Tableau de Quesnay le premier effort qui ait été tenté 
pour créer » un système déduit d'un petit nombre de principes et par- 
faitement homogène » ; mais c'est à Adam Smith qu'il attribue l'hon- 
neur d'avoir fondé la science économique. Il croit avec Roscher que 
« tout ce qui a été écrit sur ce sujet avant lui peut-être considéré 
comme une préparation à ses théories et tout ce qu'on a écrit depuis, 
comme leur complément «. Il passe en revue les écrits des économistes 
du xix= siècle, pays par pays, et non pas ^ce qui serait bien préfé- 
rable] d'après les affinités qu'ils ont entre eux. Il se montre assez 
sévère pour la France. Il estime que chez nous « l'économie politique 
n'a plusl'estimedes savants et qu'elle setrouve dans des conditions peu 
favorables si on la compare à la position élevée qu'elle conserve à l'é- 
tranger». Il reproche surtout à l'école française « de faire de la science 
la gardienne intéressée de l'organisation existante » et de s'opposer 
« non seulement à l'ingérence bienfaisante ou dangereuse de l'Etat, 
mais même aux plus légitimes manifestations de la liberté, lorsque 
celle-ci par la formation de groupes spéciaux spontanés ou autonomes, 
vient en aide à la faiblesse de l'ouvrier isolé et sans ressources devant 
la force débordante de l'entrepreneur capitaliste. » 

Ce livre est appelé à. rendre de grands services, comme instrument 
de travail. La bibliographie est abondante et précise, bien qu'on y 
puisse relever quelques omissions graves (par exemple le Traite' 
d'Economie politique en 4 volumes de M. Leroy-Beaulieu). Les doc- 
trines sont analysées d'une façon très sommaire, mais avec une exac- 
titude suffisante, et les appréciations sont en général celles d'un esprit 
judicieux et d'un homme compétent. 

P. G. 



L'Angleterre et l'Impérialisme par \'ictor Berard, i vol. iii-i8, p. 38i, A. Colin 
cl Cic, 190U. 

« Le phénomène le plus important de l'histoire récente en Angle- 
terre, c'est la dirtusion du sentiment impérial jusqu'aux couches les 
plus profondes du peuple britannique. » Ainsi s'exprime M. Bérard. 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE yS 

Il aurait dû dire que le développement de rimpèrialismc anglais est 
l'un des phénomènes capitaux de l'histoire contemporaine du monde, 
et sa pensée aurait été encore plus juste. M. B. a écrit plusieurs cha- 
pitres de la genèse de l'impérialisme britannique. Il a beaucoup des 
qualités nécessaires à cette tâche difficile et tentante : une profonde 
connaissance documentaire de l'Angleterre moderne, un grand éclat 
de style, qui rappelle Taine et certaines pages de M. Chevrillon, une 
remarquable ingéniosité d'observation. Je lui reprocherai une ten- 
dance marquée au simplisme qui facilite les oppositions saisissantes 
et éloquentes, les métaphores hardies et les conclusions retentissantes, 
mais qui n'est pas toujours conforme à une irréprochable méthode 
scieniitiquc. En Angleterre comme ailleurs, les phénomènes sociaux 
sont complexes et il est périlleux de ^'ouloir les résumer dans des for- 
mules trop concises : on y court le risque d'être one-sided (l'homme 
d'une seule vue;, comme disent les Anglais. M. B. l'est souvent. 

Si l'on tombait dans le défaut que je lui reproche, on pourrait dire 
que son livre renferme une série de ihèses simplistes, ingénieusement 
posées et démontrées avec une richesse d'argumentation tout à fait 
saisissante. Premier simplisme : « L'histoire anglaise n'est en somme 
que la rivalité guerrière, puis politique de deux peuples, celui de 
l'Ouest et celui de l'Est... Ce fut cette rivalité qui créa Birmingham, 
puis qui fit son importance et sa fortune. » 

Second simplisme : « La lutte séculaire entre le radicalisme du pays 
noir dont Birmingham est le centre et comme la capitale, et la 
« verte Angleterre y> normande et aristocratique, s'est terminée par la 
victoire des Midlands » ; de cette victoire sont nés Chamberlain et 
l'impérialisme. Troisième simplisme : L'incarnation du radicalisme 
de Birmingham, c'est Chamberlain, et comme le radicalisme mène à 
l'impérialisme, le « grand Joe » c'est l'impérialisme, etc. 

On pourrait continuer ainsi tout le long du livre de M. V. B. et je 
me hâte d'ajouter qu'on aurait tort : car sous cette apparence de syn- 
thèse un peu trop catégorique, son ouvrage contient des chapitres 
tout à fait instructifs et approfondis sur les faits eux-mêmes, envisagés 
en dehors des thèses auxquelles ils semblent servir de soutiens: tels les 
chapitres sur le développement du radicalisme anglais, sur la crois- 
sance de Liverpool et de Manchester, sur la carrière politique et parle- 
mentaire de Chamberlain, sur les mouvements commerciaux compa- 
rés de la Grande Bretagne, de l'Allemagne et des Etats-Unis, etc. 

M. B. cherche à employer dans son impétueux plaidoyer contre 
l'impérialisme, l'argument qui devrait avoir le plus de prises sur des 
esprits britanniques : l'argument des intérêts. Il s'évertue à prouver 
qu'impérialisme et commerce ne peuvent aller ensemble, que la vic- 
toire du jingoïsm de Birmingham sur le free tradc de Manchester, 
(qui ne peut vivre que dans et par la paix , a déjà été, et sera 
de jour en jour, le déclin de la suprématie industrielle de la Grande 



96 REVUE CRITIQUE 

Bretagne, que la//î/.s' grande Angleterre est la véritable ennemie de 
l'Angleterre triomphante commercialement des cinquante dernières 
années. Je ne sais si dans sa démonstration, presque véhémente et 
d'ailleurs appuyée d'un très grand nombre de chiffres, tous ses argu- 
ments portent également. M. B. invoque beaucoup de documents 
émanant des Chambres de commerce pour en tirer la preuve de la déca- 
dence, sur de nombreu.x marchés, des produits anglais. Il ne tient 
pas suffisamment compte d'une tendance, à laquelle il fait cependant 
lui-même allusion, celles qu'ont les intéressés, « à se plaindre toujours 
un peu » (il faudrait dire beaucoup). Dans son tableau de la prospé- 
rité sans cesse croissante des Etats-Unis et de l'Allemagne, qu'il 
oppose comme redoutables concurrents d'avenir à l'Angleterre, il 
n'évalue pas assez haut la puissance de consommation, également 
croissante, des différents peuples. « Il n'y a jamais vraiment surpro- 
duction de produits de grande consommation, dit avec raison un docu- 
ment émané de la Chambre de Manchester : seulement on produit des 
marchandises que le consommateur ne peut pas de suite payer. » Pour 
que le consommateur puisse payer, il faut qu'il s'enrichisse en pro- 
duisant lui-même des objets échangeables. De là le profit que l'un tire 
de la prospérité de l'autre, comme J. B. Say l'a admirablement 
démontré, contrairement au fameux adage de Montaigne. C'est là 
un point de vue qui semble échapper trop souvent à l'esprit attentif 
de M. B. La lutte pour le commerce n'a de commun avec la guerre 
véritable que certaines apparences : ici plus on a de gros bataillons 
contre soi, plus on peut leur fournir de produits, à condition de leur 
offrir ce qu'ils demandent, et de leur acheter ce qu'ils fournissent à 
bon marché. Un des dangers de l'impérialisme sera le renchérissement 
des produits anglais par le surcroît d'impôts et de charges militaires 
qu'il fera supporter à la mère-patrie. Là M. Bérard a raison détacher 
d'ouvrir les yeux anglais et de leur rappeler les saines traditions de 
l'école libérale. 

Il a également raison de signaler parmi les causesdu développement 
industriel de l'Allemagne, l'extension de l'enseignement scientifique, à 
tous les degrés, dans ce dernier pays, et de l'opposer aux lacunes de 
l'Angleterre sous ce rapport. Peut-être cependant est-il encore un peu 
péremptoire sur ce point. 

Il y a quelques années — le livre de M. Demolins est comme un 
aboutissant et un résumé de ce courant d'opinion — on proclamait 
que la supériorité des Anglo-Saxons venait en grande partie de leur 
hâte à jeter la jeunesse dans l'action pratique, sans l'amollir et l'éner- 
ver par une éducation scolaire trop prolongée et trop lourde. Aujour- 
d'hui la thèse a changé. La supériorité des Anglo-Saxons n'existe 
plus ; elle est détruite par la grandeur allemande, et précisément pour 
les raisons dont on faisait la racine de leur soi-disant supériorité : les 
lacunes de l'apprentissage scolaire en Angleterre. C'est là une des con- 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 97 

clusions du livre de M. B. Je me détie beaucoup a priori de ces 
systèmes catégoriques — et autant de l'optimisme de M. Demolins 
que du pessimisme de M. Bérard. 

Chaque peuple a son tempérament, ses traditions et ses procédés en 
quelque sorte nécessaires. Les États-Unis que M. B. voit progresser 
à pas de géant, usent de moyens tout différents de ceux de l'Allemagne 
et ne réussissent pas moins. Depuis un siècle la France a toujours 
voulu imiter un de ses voisins, d'abord l'Angleterre, puis l'Amérique, 
puis l'Allemagne : elle y a éprouvé quelques déconvenues. Les em- 
prunts de peuple à peuple sont dans une certaine mesure inévitables ; 
le succès les impose, mais il ne faut pas vouloir remonter le courant 
des mœurs ou des aptitudes séculaires. Une grande partie de l'impéria- 
lisme britannique, M . B. le reconnaît, est faite d'impérialisme alle- 
mand, et c'est la moins bonne partie qui a passé la Manche. C'est 
presque toujours ce qui arrive dans les imitations internationales. On 
prend l'étiquette ou les défauts, et on laisse les qualités. Cela nous est 
arrivé avec le parlementarisme anglais et le militarisme^allemand. La 
même chose pourrait se produire en Angleterre si elle voulait adopter 
aveuglément le scolarisme germanique. Elle y perdrait probablement 
quelques-unes de ses qualités de vigueur et d'entrain et n'y prendrait 
pas la méthode germanique. Certes, la science est bonne partout, et 
sur ce point nous avons à tirer parti des conseils de M. B. aussi bien 
que nos voisins d'Outre-Manche : mais ce n'est pas une raison pour 
enfermer la jeunesse dans l'école jusqu'à un âge relativement avancé, 
âge où elle n'a plus le goût et l'habitude des affaires ni la souplesse 
d'organisme nécessaire. M. B. accuse avec raison le service militaire 
universel de reculer beaucoup trop le moment où les jeunes gens en- 
trent dans la vie pratique. L'école trop prolongée offre les mêmes 
périls. Nous sommes, en France, grâce à la loi de recrutement, tombés 
en plein dans cet excès. Il faudrait, au sujet de l'école, rappeler à M. B. 
ce que lui-môme répond aux admirateurs anglais du militarisme alle- 
mand : « Le militarisme, disent quelques Anglais, a pu faciliter la 
grandeur de l'Allemagne commerciale en inculquant à toute la nation 
les qualités d'endurance, de sobriété, de travail commun... : qualités, 
habitudes, qui peut savoir au juste quelles conditions nous les incul- 
quent ou les développent en nous? N'est-ce pas plutôt ces qualités et 
ces habitudes mêmes, antérieures au régime militaire prussien, qui 
ont fait la force de celui-ci ? » Sages paroles qui s'appliquent à toutes 
les institutions sociales, et qui entraînent un certain scepticisme au 
point de vue de l'efficacité absolue du transport de l'une d'entre elles 
d'un sol sur un autre. « On peut absolument laisser de côté tout ce 
qu'ont failles hommes d'État allemands pour aider et guider l'ambi- 
tion de leur peuple, — ainsi s'exprime un des rapports officiels anglais 
que cite M. B. — Leurs admirables efforts auraient échoué s'ils 
n'avaient pas eu dans leurs mains ce peuple allemand si mervcilleu- 



g% REVUE CRITIQUE 

sèment doué pour Tentreprisc commerciale. » Donnez à ce peuple une 
« armée permanente d'hommes de science » qui dirigeront et éclaire- 
ront ses efforts; à cette conquête scientifique de la fortune, comme le 
dit justement M. B. « il apportera les mêmes qualités de conscien- 
cieuse précision, de minutieuse recherche que jadis les docteurs en us 
apportaient à Tctude du moyen âge ou de l'antiquité ». 

En face de ces qualités incontestables du commerçant allemand, 
M. B. exagère un peu la routine et la lenteur d'esprit de l'Anglais. Il 
en est encore à l'histoire du négociant qui, faute de notions précises 
sur les climats, envoie une cargaison de patins à Rio-Janeiro et 
s'étonne qu'ils reviennent invendus. « La machine anglaise, écrit-il, 
(p. iio) fabrique aujourd'hui ce qu'elle fabriquait il y a vingt ans, des 
lampes à huile quand tout le monde s'éclaire au pétrole, et des per- 
ruques quand on ne porte plus que des fausses dents. » Il a pris un 
peu trop à la lettre les doléances des consuls à l'étranger, dont le mé- 
tier est précisément de suivre d'un œil inquiet les progrès des concur- 
rents, et de stimuler les nationaux en leur reprochant leurs défauts. 
Rappelons-nous la vivacité des termes avec lesquels le rapport Rou- 
leaux dénonçait en 1876, au gouvernement allemand, la cmnelote 
germanique. Tout n'est pas devenu si bien d'un côté, ni si mal de 
l'autre. L'Allemagne a son socialisme ouvrier croissant et ses diffi- 
cultés agraires qu'il ne faudrait pas cependant oublier, ni négliger 
dans un tableau par trop idyllique de sa prospérité incontestable '. 

Et puis les uns peuvent grandir sans que les autres tombent dans 
une irrémédiable décadence. Les souvenirs de la conquête matérielle 
obsèdent toujours ceux qui parlent delà concurrence industrielle. On 
oublie simplement qu'en matière de commerce il n'y a pas invasion 
sans échange de produits. L'Angleterre, lorsqu'elle est devenue grande 
manufacturière, a été inondée par les produits alimentaires du monde 
entier, auquel elle vendait en échange ses tissus et ses fers. Elle s'y 
est formidablement enrichie. D'autres nations actuellement produisent 
des tissus et des fers : mais quelle sera la limite de la consommation? 
Personne ne la connaît. Vouloir établir une loi de succession pour la 
grandeur commerciale, comme on a pu le faire pour la grandeur poli- 
tique me parait téméraire. « Ceci tuera cela » peut se dire des armées, 
mais non des usines, à condition bien entendu que la paix et la liberté 
des échanges régnent entre les nations. Il est utile évidemment de sti- 
muler chacune d'elles dans la voie de l'étude et du travail par l'exemple 



I. 11 est d'ailleurs curieux de noter qu'en Allemagne mcmc, les prophètes de 
malheur au sujet de l'avenir du commerce allemand, abondent en ce moment. Ils 
opposent aux débouches restreints de l'Allemagne les horizons indéfinis des « trois 
empires mondiaux » (Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne) qui par les droits 
douaniers pourraient arrêter l'importation germanique. Voir sur la polémique qui 
est née à ce sujet : Économiste français, 9 juin 1900, l'article de M. Maurice Block: 
« L'avenir du commerce international allemand : sombres prévisions ». 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE QQ 

des progrès du voisin, mais il ne faudrait pas cependant propager 
l'idée que la grandeur de Tune est la décadence forcée de l'autre. Je ne 
sais pas d'idée plus contraire à la vérité économique, ni plus dange- 
reuse pour l'avenir du monde civilisé. 

Eugène d'EcHTHAL. 



— Sous le titre d'Essais sur l'Histoire de l'art ^soc. d'édition artistique, i vol. 
in-12), M. Emile Michel, à qui nous devons ces magistrales nioncgraphies de 
Rembrandt et de Rubens dont il a été parlé ici-mème en leur temps, a réuni deiix 
études importantes et très diverses, mais liées par un même goût, fin, subtil et 
difficile. L'une, intitulée De la production de l'œuvre d'art, esluuQ leçon de critique 
experte, raisonnée, nourrie d'expérience et d'études variées. On aimerait à l'ana-' 
lyser de plus près et l'on ne peut que signaler avec quel sens lumineux des carac- 
tères originaux des divers arts leur esthétique propre en est dégagée, et le travail 
d'inspiration et d'exécution étudié chez les maîtres de ces divers arts. — La musique 
est un de ces arts, et, comme la plupart des peintres, M. E. Michel en est profon- 
dément épris, surtout quand elle reste en son essence la plus pure, la plus déga- 
gée de tout autre élément, la plus féconde aussi. Dans son étude sur « Les Maîtres 
de la Symphonie », les critiques spéciaux les plus difficiles apprécieront la jus- 
tesse d'expression et le charme d'appréciation avec lesquels il a su caractériser 
le genre et ses ressources, et parler de ses anciens maîtres. Ils feront des réserves 
pour la un, pour l'époque moderne où M. E. Michel est certainement moins 
informé, car il oublie certains noms importants et ne rend pas tout à fait justice à 
d'autres. Mais le prix de cette étude n'en est pas moins très grand, parce qu'on 
n'avait pas vu souvent aussi bien rendue l'impression esthétique que peut causer 
la musique dans une âme de peintre qui sait analyser son art et raisonner ses 
jouissances. — H. de C. 

— M. Bernhard Fehk [Die formelha/ten Eleme)itc in den alten englischen Balladen 
L Berlin, Fromm 1900. 89 pp.-xxxiv) a choisi dans le célèbre recueil de l'évèquc 
Percy certaines ballades dont il étudie Ici « éléments formels ». Par là il entend les 
expressions toutes faites : tel substantif s'accompagne constamment de la même 
épithètc, le chevalier est toujours audacieux, la dame toujours belle, le matin tou- 
jours joyeux; tel adjectif en amène un autre, qui le complète ou s'oppose à lui, on 
trouve meek and mild. stout and strong, safe and sound 'sl coté de higli and low. 
m and good, quick and dead. D'ordinaire c'est une consonance, une altération, 
une rime, qui fixent ces expressions dans la mémoire populaire, mais le fait n'est 
pas constant, comme le montre très bien M. F. Celui-ci considère aussi comme 
éléments traditionnels des phrases telles que : le coq chante, le soleil brille. 11 a 
dressé la liste de ces éléments, les a savamment rangés chacun sous son étiquette, 
a recherché enfin des exemples analogues dans les œuvres littéraires qui ont pré- 
cédé ou suivi. Nous apprenons ainsi que Scott, Dickens et Burns ne font souvent 
que reproduire des lambeaux de phrase déjà ressassés il y a trois ou quatre cents 
ans par des poètes populaires anonymes. Apparemment M. Fehr ne s'est pas 
demandé quelles lois présidaient à la formation de ces constantes alliances de mots. 
On y reconnaît pourtant comme de véritables cristaux, dont les facettes unies et 
régulières viennent toujours se placer symétriquement les unes par rapport aux 



lOO REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

autres. Peut-être abordera-t-il cette question dans la seconde partie de son travail, 
qu'il promet dès à présent. — Ch. Bastide. 

— On a signalé ici (21 mars 1898 p. 236) l'apposition du tome i*'' de la Face de 
la Terre de Ed. Suess, traduit sous la direction de M. Emmanuel de Margerie. Le 
tome II (Paris, A. Colin, 1900. 878 p. 2 cartes en couleur et 1 28 figures dont 85 exé- 
cutées spécialement pour Tédition française) appelle les mêmes éloges que son 
devancier. Les interprètes ont rendu la pensée du maître avec une fidélité qui lui 
laisse à la fois sa précision et sa poésie; ils l'ont respectée aussi en ce sens qu'ils 
se sont interdit tout commentaire critique. Mais des notes brèves et discrètes indi- 
quent en quelle mesure les vues de l'auteur émises il y a 12 ans ont été confirmées, 
en quelles mesures contredites ou ébranlées par les explorations plus récentes. 
Tout ce travail de recherches et de mise au point, pieusement dissimulé en quelque 
sorte sous l'appareil bibliographique, donne à l'édition française — l'on dira plus 
justement édition que traduction — son originalité et son prix aux yeux des tra- 
vailleurs; l'œuvre à laquelle reste attaché le nom de M. de Margerie fait honneur 
à la science française. — B. A. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 1 3 juillet igoo. 

M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts communique un rap- 
port de M. Bonin sur sa dernière mission eu Chine. M. Bonin a reçu une subven- 
tion de r.\cadémie sur la fondation Garnier. 

Mgr Duchesne fournit quelques détails sur les travaux de MM. Homo et Lauer, 
membres de l'Ecole française de Rome. M. Homo a continué les fouilles commen- 
cées par lui l'an dernier à Dougga (Tunisie). 11 a dégagé les faces O., S. et N. du 
Capitole de cette localité, mis à découvert les places" qui le précédaient, la colon- 
nade qui l'entourait et une exèdre à colonnes qui lui faisait face. Autour de ce 
groupe monumental il a mis au jour diverses esplanades éiagées les unes au-dessus 
des autres, qui par leur réunion devaient constituer le forum de l'antique Thugga. 
Des inscriptions, mentionnant le macellum, les thermes et les rostres, ont été retrou- 
vées, avec quelques fragments d'architecture, une statue de marbre et une statuette 
de bronze représentant un satyre, d'un travail assez fin. — Mgr Duchesne pré- 
sente ensuite une planche chroinolithographique destinée au prochain fascicule des 
Mélanges de l'Ecole de Rome. On y voit figuré un personnage en costume antique, 
tunique et pallium, devant un livre ouvert sur un pupitre. C'est saint Augustin, 
caractérisé par le distique suivant, qui se lit au-dessous : 
Diversi divcrsa Patres sed hic omnia dixit 
Romano eloquio mystica sensa tonans. 

L'édifice où se voit cette peinture se trouvait sous la chapelle dite Sancta Sanc- 
torum, au palais de Latran. C'était sans doute une des salles de la bibliothèque. 
Si celte conjecture était admise, on aurait déterminé l'emphicement du scriniitm 
sanctum, c'est-à-dire de la chancellerie, des archives et de la bibliothèque du Saint- 
Siège dans le haut moyen âge. Cette peinture a été découverte par M. Lauer, au cours 
de touilles entreprises parlui dans ce qui rcstedel'antique palais dcLatran. D'autres 
peintures ornaient le portique en avant de la bibliothèque. On y remarque une 
curieuse représentation de la mort de Saint .Ican l'Evangélistc et du célèbre pro- 
diçe de la manne qui s'observait — dit-on — à son tombeau. 

Xi. Dieulatoy, à propos de la récente communication de M. S. Reinach, entre- 
tient r.A.cadcmie des légendes, des traditions ou des prescriptions religieuses. Il 
croit que l'on a trop abusé de l'hygiène pour en expliquer l'origine; mais il ne 
l^ense pas qu'il faille nier la valeiir des travaux antérieurs. La vérité en pareille 
matière risque de renfermer une part d'erreur comme l'erreur contient souvent 
quelques parcelles de vérité. — MM. Reinach, Viollei et d'Arbois de Jubainville 
présentent quelques observations. 

M. Clermont-Canneau tait une communication sur la mort de saint Léonce de 
Trifioli et sur deux inscriptions grecques publiées par M. Waddington. 

Léon Dorez. 

Le Propiiétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 
Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N° 32 — 6 août — 1900 



Bolché-Leclercq, Leçons d'histoire grecque. — Furtwaengler, Les gemmes an- 
tiques. — S. Reinach, Répertoire des vases peints grecs et étrusques, II. — 
Jacques Milet, La destruction de Troyes, p. Haepke. — Romberg, L'idée de la 
durée dans les verbes français. — Bernardin, Hommes et mœurs au wii» siè- 
cle. — Renouvier, Victor Hugo le philosophe. — Académie des inscriptions. 



Bouché-Leclercq. Leçons d'histoire grecque. Paris, Hachette, 1900. Un vol. 
in-i2 de 352 pages. 

M. Bouché-Leclercq a réuni dans ce volume onze leçons d'ouver- 
ture qu'il a faites à la Sorbonne depuis 1879. Les sujets qu'il y traite 
sont très variés. 

En voici la liste : Du fonds commun des religions antiques. — De la 
religion grecque considérée dans ses rapports avec les institutions po- 
litiques. — Des lois agraires dans l'antiquité. — De Vidée de justice 
dans la démocratie athénienne. — Les institutions pédagogiques de la 
Grèce. — La démocratie athénienne au IV^ siècle. — Vagonie de la 
république athénienne. — La Grèce sous la domination macédonienne. 
— L'Orient sous les Séleucides. — Introduction à l'histoire des 
Lagides. — Le culte dynastique en Egypte sous les Lagides. 

L'auteur s'est interdit tout appareil d'érudition, au point de ne ren- 
vover jamais à un texte ancien et de ne citer jamais un ouvrage mo- 
derne; mais on sent que chacune de ses phrases repose sur un fonds 
de connaissances solides. Bien que ces leçons aient toutes un caractère 
très général, elles n'ont rien de vague ni de fantaisiste. Des faits très 
précis leur servent de support, et ces faits sont puisés à la source 
même. Si abondants qu'ils soient, M. Bouché-Leclercq les domine et 
les manie avec une aisance qui atteste la vigueur de son intelligence, 
et il en tire des conclusions presque toujours justes, et souvent ingé- 
nieuses, qui montrent l'originalité de son esprit. Sa science s'étend à 
tous les domaines ; mais il est surtout attiré par les idées morales. 
C'est là ce qui le séduit le plus et c'est là qu'il excelle. 11 est peut-être 
moins frappé que d'autres par l'ensemble des phénomènes qui consti- 
tuent la partie proprement matérielle de l'histoire, et, sans les négliger 
complètement, il parait n'y attacher qu'une importance secondaire. 
Sa tendance est plutôt de suivre l'évolution et l'influence des croyances 
religieuses, des doctrines philosophiques, et ici il est vraiment passé 

Nouvelle série L. 5' 



loi REVUE CRITIQUE 

maître. Enfin, son style, clair et exact, quoiqu'un peu abstrait, est 
parfois relevé par une pointe d'humour, par un trait pittoresque, par 
une image imprévue, qui en rompent la sévérité, sans ressembler 
pourtant à ces agréments de pure forme qu'un littérateur soucieux 
de plaire plaque par endroits dans son exposition. 

Paul GUIRAUD. 



Adolf FuRTWAENGLER. Die antiken Gemmen. Geschichte der Steinschnei- 
dekunst im klassischen Alterthum. Giesecke et Devrient, Leipzig et Berlin, 
1900. 3 vol. in-4 de 67 pi., 33o et 464 p.. avec nombreuses gravures dans le 
texte. Prix : 2 3o mark. 

Si la dernière décade du xix« siècle a été très féconde pour les études 
de glyptique ancienne, il n'en a pas été de même des neuf premières. 
C'était l'époque du découragement et du scepticisme; les faussaires 
des générations précédentes avaient trop bien travaillé ; d'autre part, 
aucun archéologue ne s"était formé le jugement par une fréquentation 
assidue des originaux au point de pouvoir même esquisser une his- 
toire de la gravure en pierres fines. On citait les gemmes à titre de 
documents mythologiques ou iconographiques et on laissait le reste, 
c'est-à-dire la partie propre de l'art, aux amateurs. Le meilleur con- 
naisseur de pierres gravées, vers le milieu du siècle, fut un mar- 
chand, A. Castellani. Les archéologues s'abstenaient ou, dans les 
ouvrages généraux sur l'art antique, reléguaient en appendice quelques 
indications banales sur des camées célèbres. Et cependant, de tous 
les monuments du passé, les gemmes sont les seuls qui nous soient 
parvenus presque toujours intacts, dans l'état même où les anciens 
les ont laissés ! 

Brunn, en i858, avait réagi contre le scepticisme de Koehler (i833), 
dont la critique, superficielle sous des dehors érudits, ne reconnaissait 
plus pour authentiques que cinq des gemmes pourvues de signatures. 
Mais son travail, publié dans le tome II de la Geschichte der Kiinstler^ 
ne fut continué ni par lui-même, ni par d'autres. Au contraire, les pré- 
jugés de Kœhler parurent reprendre le dessus. Chabouillet, le direc- 
teur de notre Cabinet des Médailles, en était arrivé, en i885, à n'ac- 
cepter pour authentiques que les gemmes dont les « papiers » étaient 
en règle ; c'était l'abdication du goût devant la science livresque, du 
sentiment de l'art devant la brutalité de l'érudition. 

Précisément à cette époque, M. Furtwaengler, alors attaché au 
Musée de Berlin, commençait des études en vue de la publication d'un 
catalogue des pierres gravées autrefois inventoriées par Toelken. Un 
homme de cette valeur, élève de Brunn et habitué, par les fouilles 
d'Olympie, au contact direct de l'antiquité, ne pouvait manquer de 
reconnaître que tout était à faire ou à refaire, que la préparation d'un 



d'histoire et de littérature io3 



catalogue scientifique imposait, à son auteur, une revision complète 
de toutes les données sur lesquelles pouvait se fonder une histoire de 
la glyptique. La question des gemmes signées se présentait à lui dès 
l'abord : il fallait les rejeter en bloc avec Kœhler ou savoir pourquoi et 
dans quelle mesure on accepterait leur témoignage. De là, les quatre 
articles qui, dans le Jahrbiich de 1888 et de i88g, placèrent d'em- 
blée leur auteur au premier rang des connaisseurs de gemmes et ren- 
dirent détinitivement toute une série d'authentiques chefs- d'oeu- 
vre à l'admiration des archéologues. Bien plus, M. F. jeta, dans 
ces articles, les bases de la chronologie des gemmes, jusque-là vague- 
ment divisées en archaïques, étrusques et gréco-romaines ; cela con- 
sistait simplement à les faire rentrer dans le droit commun, mais n'en 
était pas moins un grand pas dans la voie scientifique où M. F. s'était 
engagé avec son ordinaireyi/r/a de travail. 

Le catalogue illustré des pierres de Berlin n'a paru qu'en 1 896. C'est 
un in-4° contenant la description d'environ 10,000 pierres ou pâtes, 
accompagnée de 71 planches de phototypie qui reproduisent 5,5 i 5 
sujets. Mon volume Pierres gravées, publié en 1895, avec 2,i5o repro- 
ductions de gemmes, était alors le plus riche recueil de camées et 
d'intailles qui eût encore paru ; j'écrivais à la fin de la préface : « Il se 
passera peut-être un demi-siècle avant que les progrès industriels per- 
mettent de publier une série de photographies d'empreintes aussi dis- 
tinctes et aussi nombreuses que les gravures du présent recueil. » Dès 
l'année suivante, ma prévision était convaincue d'erreur ; j'avais 
compté sans M. Furtwaengler. 

Transféré de Berlin à Munich, le savant badois, au milieu de ses 
mémorables travaux sur la sculpture, ne perdit janiais de vue les pierres 
gravées. Des voyages poursuivis à travers toute l'Europe, l'acquisition 
incessante de photographies et d'empreintes, lui ont permis de con- 
naître, mieux qu'aucun de ses contemporains, les collections pu- 
bliques et privées de gemmes, en particulier les riches cabinets des 
nobles anglais, jusque-là presque soustraits à l'étude. Dès 1894 com- 
mença l'impression du grand ouvrage dont nous annonçons aujour- 
d'hui l'achèvement et qui marque une date dans l'histoire de la dacty- 
liographie, comme la Doctrina nummorum d'Eckhel dans celle de la 
numismatique. Désormais, la période du dilettantisme est close; la 
glyptique est enfin pourvue de l'ouvrage fondamental qui lui man- 
quait—d'un prix, à la vérité, peu abordable, mais dont la richesse, tant 
du texte que de l'illustration, fait l'équivalent d'une bibliothèque. On 
peut cependant regretter que l'exécution matérielle, trop luxueuse 
pour un livre de science, ait inutilement augmenté le prix de ces trois 
volumes qui, imprimés sur papier moins fort, auraient pu facilement 
être réduits à deux. On aurait pu aussi, sans inconvénient, faire l'éco- 
nomie de l'énorme étui à dos de cuir dans lequel on les livre aux 
acheteurs, qui se garderont de les y laisser. 



104 REVUE CRITIQUE 

L'illustration se compose de 67 planches d'héliogravure, qui for- 
ment le premier volume, et de plusieurs centaines de dessins et de 
similis, qui sont dispersés dans les deux autres. Bien que supérieures 
à celles du catalogue de Berlin, les planches, comprenant 3, 600 sujets, 
sont inégales. M. F. n'a fait grandir qu'un petit nombre de spéci- 
mens ; il insiste même pour que les gemmes — œuvres d'art et non 
produits de la nature — soient reproduites à la grandeur d'exécution. 
Cela peut se défendre en principe, mais, dans la pratique, il en résulte 
des inconvénients. Je défie M. F. ou qui que ce soit, sans le secours 
d'une forte loupe, de deviner l'image gravée sur l'intaille pi. XLV, 
5j ; même avec une loupe, je ne distingue pas la silhouette du no 40 
de la pi. XXXVII, ni la tète du n^ 19 de la même planche (voir aussi, 
si Ton peut, pi. XXIII, 37, pi. XXXIV, 5i, 52, etc.). Mais ce sont-là 
des défauts légers; dans l'ensemble, on peut dire que ces planches sont 
ce que l'héliogravure a encore produit de mieux d'après les œuvres de 
la glyptique. Les similigravures des deux autres volumes ne méritent 
pas les mêmes éloges'. La plupart ont été maladroitement retouchées, 
plaquées de blanc, au point que l'aspect en est souvent très désagréable 
et même repoussant. Une similigravure sans retouches ne vaut jamais 
rien, du moins dans l'état actuel des procédés de reproduction ; mais 
la retouche doit être exécutée par un artiste sur l'épreuve photogra- 
phique, sous l'impression directe d'une empreinte, et non par un ou- 
vrier qui « met des clairs » au petit bonheur. La retouche du cliché 
lui-même donne toujours des résultats pitoyables, car elle ne peut se 
faire que brutalement à l'aide d'une pointe. Pt)ur citer de mauvaises 
similigravures dans l'ouvrage de M. F., je n'ai vraiment que l'em- 
barras du choix ; je me contente de renvoyer ceux que la question 
intéresse à la figure iSg du tome III, qu'on peut étudier comme un 
exemple d'un cliché typographique complètement gâté et dénaturé par 
la retouche. Quant aux vignettes, elles sont presque toutes lourdes et 
mal tirées, ce que la nature du papier explique en partie. A la p. i32 
du tome III est publié le dessin d'un groupe d'Aphrodite et d'Eros 
sur le chaton d'une bague de Lampsaque, d'après une gravure du 
Journal of hellenic Studies (1898, p. 129). Cette gravure laisse à dé- 
sirer, mais, si on la compare à celle de l'ouvrage allemand, elle parait 
presque un chef-d'œuvre. L'auteur de l'article du Journal, M. Per- 
drizet, prétend que le dessin publié par moi de cette intaille [Chrun. 
d'Or., Il, p. 471) en donne « a very inadéquate idea » ; comme j'ai 
sous les yeux un moulage et une galvanoplastie de l'original, j'ai le 
droit de dire que cette critique n'est pas fondée; j'ajoute que le dessin 



I . Au moment où je corrige les épreuves de cet article, on me prévient que mon 
exemplaire des Gemmen est un des exemplaires dits de luxe, sur grand papier du 
Japon; on m'assure que les gravures des exemplaires ordinaires sont beaucoup 
mieux venues. On fera donc bien de se contenter de ceux-là. 



d'histoire et de littérature io5 

des Chroniques a, sur celui du Journal anglais, l'avantage d'avoir été 
calqué sur un fort grandissement photographique. 

Le tome II des Antike Gemmen contient le commentaire et l'expli- 
cation des planches du tome I. L'ordre adopté est le suivant : i» gem- 
mes orientales (babyloniennes, syriennes, persanes archaïques); 
2° gemmes mycéniennes; 3° scarabées, scarabéoides et gemmes grec- 
ques archaïques; 4° gemmes grecques du style sévère; 5° gemmes 
gréco-persanes; 6'^ gemmes grecques du style libre ; 7° scarabées de 
Sardaigne; 8" scarabées étrusques ; 9° scarabées italiques; 10° chatons 
de bagues italiques; 1 1° gemmes hellénistiques et romaines de l'époque 
républicaine; 12° gemmes augustéennes; 1 3° gemmes impériales; 
14° gemmes signées; \b° camées ; 16° gemmes chrétiennes et byzan- 
tines, avec quelques spécimens de camées et d'intailles modernes, 
A chacune de ces divisions correspondent plusieurs planches dont la 
composition a dû coûter à l'auteur une peine infinie ; les sujets ana- 
logues (imitations de statues, portraits, animaux, etc.), ont été, le plus 
possible, groupés, et M. F. a fait de louables efforts pour éviter, dans 
ces tableaux composites, des disparates choquantes de dimensions et 
de style. Mais son mérite principal consiste dans le classement lui- 
même, qui pourra être contesté sur certains points (ainsi je ne crois 
pas que les pierres gréco-persanes soient à leur place), mais qui intro- 
duit pour la première fois un ordre rationnel et historique dans un 
amas de monuments jusqu'ici confondus — au point que des pierres 
grecques archaïques étaient considérées comme gnostiques, et inver- 
sement. M. F. lui-même a fait des écoles à cet égard, ayant donné 
comme gréco-mycénienne, dans son catalogue de Berlin (pi, II,no79), 
une intaille évidemment chrétienne. Il n'y aque ceux qui ne publient 
rien pour ne jamais se tromper. M. F. n'est pas du nombre ; il se 
trompe et il reconnaît ses erreurs, comme il l'a fait dans l'ouvrage qui 
nous occupe, en avouant que l'intaille de Julia Titi est parfaitement 
authentique, que la gemme de Heius ne l'est pas moins, etc. Mais pour- 
quoi faut-il qu'il éprouve le besoin, même dans un ouvrage de haute 
science, dans un ouvrage né pour durer, je ne dis pas de contredire, 
mais d'injurier ceux qui ne pensent pas comme lui? J'ai relevé toute 
une série de passages, à l'adresse de MM. Benndorf, Klein, Bloch, 
"Winter, etc., qui excèdent les limites de la polémique permise et font 
penser au mot de Talleyrand sur Napoléon : « Quel dommage qu'un 
si grand homme ait été aussi mal élevé ! » Ce qui concerne M. Benn- 
dorf est d'une gravité particulière. A la p. 298 du tome II. M. F. 
publie une gemme signée de Sosis, représentant Héraklès combattant 
un Centaure, qui a été acquise par un particulier de Leipzig à Alexan- 
drie. Cette gravure m'a fait d'abord mauvaise impression et je crois 
qu'aucun archéologue ne la verra sans qu'un doute, peut-être destiné 
à disparaître, ne traverse son esprit. Or, M, F. commence par déclarer 
— usant d'une formule qui lui est trop familière — que l'authenticité 



Io6 REVUE CRITIQUE 

de cette gemme ne peut être contestée que par des ignorants complets 
{gœn\lich Unkundige] ; puis il ajoute : « D'après le témoignage du 
possesseur, cette pierre a été jugée apocryphe par O. Benndorf, par le 
même savant qui a cru authentique la fameuse tiare de Saïtapharnes, 
la falsification la plus misérable et la plus éhontée de ce siècle, et a 
voulu la faire acquérir par le Musée de Vienne. » Il y a, dans ces 
quelques lignes, toute une série de fâcheuses incorrections. On n'a 
pas le droit de citer le u témoignage du possesseur » (dont M. F. ne 
dit pas même le nom) pour incriminer le jugement d'un confrère ; on 
n'a pas davantage le droit de reprocher à ce confrère une intention 
qu'on ne connaît que par oui-dire ; enfin, il est peu convenable d'ap- 
peler un objet « la falsification la plus misérable et la plus éhontée de 
ce siècle », quand on sait que l'authenticité en a été et est encore sou- 
tenue par des archéologues autorisés et respectables. Du reste, sans 
vouloir aborder ici la question de la tiare — M. F. ne serait pas si 
fort en colère s'il était sûr d'avoir raison — je ferai observer qu'à la 
p. 98 du tome III, M. F. traite aussi de « misérable falsification » le 
vase à deux têtes de Cléomène (au Louvre), qu'il a dénoncé une pre- 
mière fois dans Cosmopolis en 1896. Or, un avenir prochain montrera 
à M. F. combien est profonde son erreur à cet égard. — Même envers 
les archéologues dont il pense plutôt du bien, M. F. use de paroles 
dures, comme s'il ne pouvait pas en trouver d'autres : seltsam nnllkilr- 
lich, grundlos.., seltsam ve}'kehrt,... in n'illkïirlichster Weise^ telles 
sont les gracieusetés que je relève dans une seule note consacrée à M. 
Babelon (t. III, p. i 53 . Ailleurs, je reçois aussi mon paquet ; c'est 
comme un rythme de bastonade qui scande les développements de 
M. F. et en marque... le manque démesure. S'il avait supprimé une 
vingtaine de passages inutilement agressifs ou même haineux, croit-il 
donc qu'il aurait diminué la valeur d'une œuvre devant laquelle tous, 
amis et ennemis personnels, s'inclineront avec reconnaissance et 
respect ? 

C'est au troisième volume surtout qu'iront ces hommages, car il 
est impossible de ne pas admirer l'énorme effort de talent et de travail 
dont il est le résultat. On y trouve une histoire complète de la 
glyptique, suivie d'une histoire critique des études dont la glvp- 
tique a été Tobjet. Bien entendu, l'auteur ne se borne pas ici aux mo- 
numents de la gravure et aux particularités de technique et de style 
dont il a traité avec détail dans le livre II. Ayant introduit la glvp- 
tique dans l'histoire générale de l'art, il esquisse aussi l'histoire de 
l'art à propos de la glyptique et ne s'interdit pas les incursions dans 
les domaines limitrophes, ethnographie, histoire, religion. Sur laques- 
tion mycénienne, il a pris un parti très net, en opposition complète 
avec les vues de M. Helbig qui ont trouvé tant d'écho parmi nous; sa 
thèse est celle que j'ai soutenue dans le Mirage Oriental, parfois plus 
intransigeante encore, comme lorsqu'il admet, avec M. Evans, lapes- 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE IO7 

sibilité d'une communauté d'origine entre les graveurs de l'époque du 
renne (au moins 10,000 ans avant J.-C. !) et les Mycéniens. Comme 
moi, il cherche les Kefta en Crète, il rattache les Philistins aux Mycé- 
niens, il signale avec insistance le caractère européen et septentrional 
de cette civilisation mycénienne que beaucoup d'autres veulent tirer 
de la Phénicie. Les découvertes récentes d'Enkomi à Chypre et de 
Mélos lui fournissent des arguments nouveaux à l'appui d'une thèse 
qui n'a jamais été soutenue avec tant de science et d'éclat. Son chapi- 
tre sur la glyptique ionienne, intermédiaire entre la tradition mvcé- 
nienne orienialisée et l'art grec archaïque, n'est pas moins intéressant 
pour l'histoire générale de l'art; après le moyen âge hellénique, la 
renaissance mycénienne, dont les gemmes découvertes à Mélos offrent 
un frappant exemple. Que d'idées originales et de conceptions heu- 
reuses il y aurait à relever encore dans les chapitres consacrés à laSar- 
daigne, à l'Étrurie, à la période étrusque de l'art romain (que M. F. 
goûte à juste titre), aux œuvres archaisantes ! Mais il faut laisser au 
lecteur le soin de les y découvrir. La partie du livre relative aux ca- 
mées romains, qui est très développée, provoquera sans doute des con- 
tradictions. M. F. a la tendance de vieillir tous les camées, de les 
rapprocher de l'époque d'Auguste, comme si l'art postérieur avait été 
incapable de produire autre chose que des pauvretés. Ainsi, en pré- 
sence du camée Marlborough, aujourd'hui au Musée Britannique, où 
l'on a cru reconnaître les bustes de Julien et d'Hélène, œuvre d'une 
habileté technique incontestable, mais sèche et sans vie, il ne craint 
pas d'écrire (p. 327) : « Nous plaçons aussi ce camée à l'époque clau- 
dienne... Les bustes doivent être ceux de Claude et d'une de ses 
femmes (sous les traits de Cérèset de Jupiter;. La manière minutieuse, 
consciencieuse, mais sèche de l'artiste devait précisément plaire au 
docte vieillard. » Il me semble impossible de prendre cotte conclu- 
sion au sérieux et je veux croire qu'à l'heure qu'il est M. F. en est 
déjà revenu. De même, j'espère qu'il ne persistera pas à placer au 
temps d'Auguste le fragment d'un grand camée, aujourd'hui au 
musée de Belgrade, ou il a reconnu le roi thrace Rhœmetalcès (t. II, 
p. 454. Cette œuvre ne peut pas être antérieure aux Antonins et elle 
est peut-être d'un siècle plus tardive. En outre, rien n'autorise à appe- 
ler Rhœmetalcès le personnage à cheval qui occupe le milieu du tableau. 
La tête, très bien conservée, est celle d'Alexandre le Grand et je serais 
tenté d'établir un lien entre cette représentation d'un Romain en 
Alexandre et les célèbres médaillons du trésor de Tarse.. Quand on 
voit quels chefs-d'œuvre les portraitistes romains pouvaient encore 
produire au temps de Caracalla, on n'a vraiment pas le droit de refu- 
ser au second siècle ou même au troisième le douteux honneur d'avoir 
vu naître de lourds camées. 

Il y a un passage, dans le troisième volume, que je n'ai pu lire sans 
me demander si je rêvais. Après avoir magistralement repoussé, sur 



I08 REVL'E CRITIQUE 

le terrain de l'archéologie, le spectre toujours obsédant du mirage 
oriental, M. F., perdant tout à coup la boussole, s'est élancé à sa 
suite jusque dans l'Inde (p. 262). 11 s'agit des doctrines orphiques et 
pythagoriciennes, notamment de la migration des âmes. M. F. déclare 
qu'à son avis M. L. von Schrôder, dans un écrit de 1884,3 démontré, 
par des raisons concluantes, « l'origine indienne de la doctrine de 
Pythagore «. M. F. n'ignore pas l'opinion d'Erwin Rohde, qui attri- 
bue cette doctrine à la Thrace ; il sait aussi que M. Tylor a réuni de 
nombreux exemples de l'idée de la migration des âmes chez les peuples 
les plus divers. Mais il n'en a cure, car, suivant lui, ces idées de sau- 
vages ne sont qu'à la source des doctrines et c'est l'Inde seule qui en a 
tiré l'admirable roman de l'âme se purifiant à travers ses métamor- 
phoses. On pourrait d'abord demander à M. F. comment il sait que 
cette philosophie mystique était professée dans l'Inde avant Pytha- 
gore, quels écrits indous nous possédons de ce temps là, comment la 
communication d'idées aussi abstraites était possible alors qu'il n'y 
avait ni Grecs en Inde ni Indous en Grèce, etc. Mais le mieux est de 
lui conseiller de s'initier à la littérature ethnographique, de faire la 
connaissance (par exemple dans le livre de Burnet, Early gî-eek philo- 
sophy) des tabous primitifs qui forment le fond de l'enseignement de 
Pythagore, de demander enfin à Frazer ou à Jevons quels sont les 
caractères constants et universels du totémisme. Cela fait, il regret- 
tera d'avoir écrit que l'interdiction de manger des fèves a pour but 
d'éviter de troubler les sacrifices par des flatuosités (!). Les Grecs, dans 
leur ignorance du totémisme, ont déjà proposé des explications aussi 
absurdes de faits religieux; ils étaient excusables, mais nous ne le 
serions pas de faire comme eux. L'interdiction des fèves en Egypte 
gêne M. F.; aussi écrit-il impérativement : « Hérodote s'est trompé 
en attribuant aux Egyptiens la défense de manger des fèves. » Voilà 
qui est bientôt dit. A la même page, M. F. écrit encore : « La doc- 
trine indienne empruntée par Pythagore fut adoptée par les Orphi- 
ques. » Cela est encore faux, car les philosophies séculières naissent 
des théosophies, et non inversement. — Pythagore, dit-on, était fils d'un 
graveur de gemmes et avait, dans sa jeunesse, voyagé pour le compte 
de son père. On a même trouvé naturel qu'il eût poussé jusqu'en Inde 
afin d'y faire emplette de pierres fines. M. F. n'a pas tenu compte de 
ces informations et c'est dommage, car le voyage en Inde de Pytha- 
gore, à propo.^^de gemmes, s'explique mieux que celui de M. Furtwaen- 
gler pour le même motif. 

Salomon Reinach. 



d'histoire et de littérature 109 

Richard Engelmann, Archâologische Studien zu den Tragikern. Berlin, Weid- 
mann, 1900. In-8, 90 p. avec 28 gravures. Prix : 6 mark. 

Jahn et Welcker ont déjà mis en lumière l'influence du théâtre atti- 
que sur la peinture de vases du iv^siècle et les historiens de la littéra- 
ture grecque n'ignorent pas le profit qu'ils peuvent tirer de cette série 
de monuments. Toutefois, on est loin d'avoir épuisé les enseignements 
qui s'en dégagent, d'autant plus qu'il n'existe pas encore de recueil de 
dessins d'après les peintures que la tragédie a inspirées. M. Engel- 
mann nous promet, dans sa préface, de publier bientôt cette collection 
depuis longtemps attendue ; c'est un engagement dont nous prenons 
acte avec plaisir. 

Sa dissertation, qui est d'une lecture fort attachante, s'ouvre par un 
chapitre sur la scène ou, plus exactement, sur les colonnes du proské- 
nion, dont il reconnaît la présence sur plusieurs vases à sujets tragi- 
ques où ces supports ne se justifieraient pas autrement. J'hésite pour- 
tant à accepter son opinion à cause du vase de Xenophanios, dont il n'a 
rien dit. On voit sur ce vase [Compte rendu pour 1866, pi IV) des 
colonnes imitant les feuilles du sylphium et supportant chacune un 
trépied doré ; cependant la scène est beaucoup trop mouvementée pour 
qu'on puisse en chercher le prototype dans une tragédie. En revan- 
che, il est très vraisemblable que nous avons une représentation d'un 
proskénion richement décoré sur le vase d'Astéas à Madrid Monum. 
dell Instit., VIII, 10 . 

M. E. a signalé, avec plus ou moins de vraisemblance, l'écho de 
cinq tragédies perdues de Sophocle ('Eàévt.; àraîtr.T'.;, Laocoon^ Sxjptoi, 
Tyro A et B) dans des peintures de vases du Vaiican, de la collection 
Jatta à Ruvo, de Corneto, de Florence, de la collection Czartoryski 
(à Cracovie et non à Paris, p. 40), etc. 11 ne se dissimule pas combien 
il est dangereux d'expliquer des peintures par des tragédies perdues et 
de reconstituer, même partiellement, ces tragédies à l'aide des mêmes 
peintures; mais on ne peut nier que la plupart de ses conjectures ne 
soient séduisantes. Ainsi je crois qu'il a définitivement raison con- 
tre Kôrte, Dummicr et d'autres lorsqu'il reconnaît, sur plusieurs 
vases, Néoptolème quittant Skyros, scène qui faisait certainement 
partie, comme l'a montré autrefois Robert, de la tragédie de Sopho- 
cle intitulée Sy-joto-,. 

Quatre pièces d'Euripide, également perdues, ont été étudiées par 
M. E. : ce sont Alcmène, Andromède, Méléagre et Sthcnébéc. L'au- 
teur s'était déjà occupé d'^ Icmène, à propos d'un vase de Castle Howard 
(aujourd'hui au Musée Britannique), dans un programme de 1881, 
dont il a été question ici même Revue, 1882, II, p. 261); il réitère, 
avec des arguments nouveaux, sa thèse d'alors, suivant laquelle Alc- 
mène serait au moment d'être brillée sur l'autel par ordre de son mari 
involontairement outragé. Cette interprétation restera conjecturale 



I 10 REVUE CRITIQUE 

tant que nous ne pourrons alléguer aucun texte précis relatif à la 
vengeance d'Amphitryon ; elle n'en est pas moins, dans l'état de nos 
connaissances, celle qui cadre le mieux avec les données de la peinture 
et je crois que l'ancienne interprétation (apothéose d'Alcmène) doit 
être complètement écartée. 

Pour Sthénébée, nous possédons un résumé dans un manuscrit flo- 
rentin de Grégoire de Corinthe, malheureusement mutilé à droite; 
M. E. en a donné une reproduction photographique (p. 85) et une 
transcription rectifiée. Il n'a, d'ailleurs, invoqué à ce propos le témoi- 
gnage d'aucune peinture céramique. Traitant du Me/eagre, il a publié 
(p. 80) une peinture inédite du musée de Bari, qui représente Méléa- 
gre avec Atalante. ]JATidromède a inspiré plusieurs peintures où divers 
critiques ont déjà reconnu ce mythe; M. E. croit que l'une d'elles [Ar- 
chaeologia, XXXVI, pi. 6) figure le prologue de la pièce d'Euripide, 
au cours duquel, sous les yeux des spectateurs, on attachait la prin- 
cesse sur un rocher. Euripide aurait suivi l'exemple donné par Eschyle 
dans le Prométhée. Cela est assurément fort ingénieux. 

Salomon Reinach. 



Salomon Reijnach, Répertoire des vases peints grecs et étrusques. Tome II. 
Peintures de vases gravées dans les recueils de Millingen (Coghill) , Gerhard 
[Auserl. Vasenbilder), Laborde, Luynes, Roulez, Schulz (Ama^onetivase) Tisch- 
bein {Tomes /-T^), avec des notices explicatives et bibliographiques, une biblio- 
graphie de la Céramique grecque et étrusque, et un Indexdes tomes I et II. i vol. 
in-i2 de 424 p. Paris, Leroux, igoo. Prix : 5 fr. 

En annonçant ici même cf. Revue critique, 1899, JI> P- 4^7~4^9) 
le premier volume de cet ouvrage, j'ai dit assez nettement quels sérieux 
services et quel genre de services il était appelé à rendre aux archéolo- 
gues, pour n'avoir pas besoin d'y insister encore aujourd'hui. Il n'y 
a, d'ailleurs, rien de changé dans les reproductions ni dans les notices 
sommaires qui les accompagnent. On trouve à la fin un Index alpha- 
bétique général, commun aux deux volumes parus : un de ces copieux 
Index qui doublent la valeur pratique de tous les ouvrages de vulgari- 
sation qu'a publiés M. Reinach. Avant l'Index, une vingtaine de pages 
à deux colonnes sont remplies par une « Bibliographie de la céra- 
mique grecque et étrusque ». Cette bibliographie ne prétend pas con- 
tenir tout, absolument tout, jusqu'au plus insignifiant article perdu 
dans un recueil lui-même insignifiant ; mais elle est aussi complète 
que l'on peut raisonnablement le demander. Elle indique : « 1° les 
ouvrages où ont été publiées et décrites des peintures céramiques et 
dont les peintures forment l'objet principal ; 2° quelques articles célè- 
bres qui sont des tirages à part des périodiques; 3° l'indication des 
périodiques et des ouvrages généraux où il est souvent question de 



d'histoire et de littérature I T T 



peintures céramiques ; 4° un choix de monographies d'archéologie et 
de mythologie figurée, où Texégèse des peintures céramiques tient une 
place importante; 5° quelques ciiriosa ». Une épreuve décisive con- 
siste à chercher dans cette bibliographie les titres de quelques bro- 
chures que l'on a des raisons de" croire peu connues ; on s'aperçoit 
bien vite que, dans les limites, déjà très larges d'ailleurs, où M. R. 
l'a renfermée, la liste donnée par lui est vraiment complète. 

Quelques notes prises en passant. P. 14, n°' 1-2 : les inscriptions de 
ce vase sont fausses, et M. R. se demande si la peinture même en est 
antique. Remarquons qu'elle offre, en effet, une bien grande ressem- 
blance avec une peinture de lécythe reproduite deux pages plus haut, 
p. 12, n°s 7-8. — P. 19 : il semble que M. R. aurait pu exprimer plus 
sévèrement encore ses doutes sur l'authenticité de cette peinture. Le 
vase peut bien être antique, mais la peinture doit être fausse, archi- 
fausse. N'a-t-elle pas été inspirée par celle de la kélébè de Wùrtzbourg, 
reproduite p. 141 ? — P. 43, n» 7 : n'est-ce point là simplement une 
imitation libre et fantaisiste du sujet très connu, représentant l'expé- 
rience du rajeunissement opérée par Médée devant les Péliades ? — 
P.49, n°' I 3 : l'explication suggérée par M. Pottier semble aussi 
juste qu'ingénieuse ; les longs bois de la tète de cerf doivent être une 
déformation des ailes de Pégase ; peut-être aussi la kibisis (?) que 
Persée tient à la main n'est-elle qu'une déformation de la tête coupée 
de Méduse. — P. 62, n'' 4 : peinture reproduite dans les Wien. Jahres- 
hefte, II, 1899, p. 79. — P. 142 : si l'objet que porte le premier éphèbe 
est réellement une boîte à manuscrits, les deux tableaux pourraient 
être interprétés de la manière suivante. Premier tableau : l'Amour 
détourne la jeunesse de l'étude ; deuxième tableau : l'Amour incline la 
jeunesse à chanter sur la lyre. Cela serait d'un goût terriblement 
moderne, qui ferait douter que les peintures fussent bien antiques. 
— Quelques erreurs d'impression : p. 334, ^^ bas, lire le au lieu de 
la\ p. 374,5. V. Hartwig, lire ^riec/iz5c/ze;2 au lieu de griechischn; 
p. 409, s. V. Minotaure, lire 487 au lieu de 387. 

Henri Lechat. 



Kritische Beitraege zu Jacques Milets' dramatischer Istoire de la des- 
truction de Troye la Grant, par (3ustav Hakpki:. Marburg. \. Ci. llhveit, 1891). 
Un vul. in-8 de 140 pages. 

Cette étude sur le mystère de la Destruction de Troye forme le 
96» fascicule de la collection relative à la philologie romane, qui se 
publie sous la direction de M. Siengcl. Elle se divise en deux parties. 
Dans la seconde (p. 63-125), M. Haepke fait, par rapport à rédition 
princeps, un relevé des variantes qu'offrent les quatre principaux 
manuscrits 'il avait classé au préalable tous ceux qui >oni actutUe- 



I 1 2 REVUE CRITIQUE 

ment connus, au nombre d'une douzaine) : ce travail, autant qu'on en 
peut juger sans avoir les pièces sous les yeux, paraît fait avec soin et 
doit être exact dans ses détails. Quant à la première partie de l'opus- 
cule, elle consiste en une étude sur la langue et la métrique du mys- 
tère : l'auteur y présente d'abord quelques remarques de phonétique, 
relatives surtout à Ve féminin, puis relève certains traits caractéris- 
tiques de la flexion pronominale et verbale. Ce sont les observations 
sur la syntaxe qui ont reçu le plus large développement, et il ne faut 
pas nous en plaindre, car nous avons là une bonne contribution pour 
la période moyenne de la langue, et notamment ce milieu du xv^ siè- 
cle encore insuffisamment exploré. Dans sa courte introduction, 
M. H. s'est aussi posé une question non résolue, et s'est demandé d'où 
était originaire Jacques Milet, l'auteur de la Destruction de Troye. 

II suppose qu'il était de l'Est, et c'est bien possible. J'avoue cependant 
que les preuves linguistiques alléguées à l'appui de cette opinion ne 
sont ni très nombreuses, ni très convaincantes. Que lignie ait été 
employé pour ligniée, voilà évidemment une forme qui n'appartient 
pas à la France centrale : mais il ne faut pas oublier que maisnie pour 
maisniée y était devenu d'un usage courant. J'en dirai autant des 
quelques cas où les singuliers «o, vo, sont employés à la place de 
nostre, vostre, et aussi des deux exemples de f pour tu devant une 
voyelle. La forme fieulx rem plaçant ^/{, est peut-être à elle seule plus 
probante que le reste. Mais tout cela, si je ne me trompe, nous repor- 
terait plutôt à la région picarde: est-ce là ce que l'auteur a voulu dési- 
gner par V2id]ec\\^ ostfran\oesischen? Qno'x qu'il en soit, cett^ question 
de l'origine de Jacques Milet me paraît rester encore pendante : il est 
vrai qu'elle était accessoire; l'essentiel était d'étudier le texte d'une 
façon précise, et c'est ce qu'a fait M. Haepke. 

E. BOURCIEZ, 



L'idée de la durée par rapport aux verbes et aux substantifs verbaux en 
français moderne, par H.-B. Romberg. Gœteborg, Wald. Zachrissons, 1899. 
Un vol. in-i2de 1 55 pages. 

Cet opuscule est une thèse soutenue l'an passé devant l'Université 
de Lund : on ne voit pas trop le but que s'y est proposé l'auteur, et à 
vrai dire il ne l'indique nulle part d'une façon bien nette. Il part d'une 
distinction des verbes en deux grandes classes, ceux qui marquent 
une action déterminée (c'est-à-dire à terme fixe), ceux qui marquent 
une action indéterminée (susceptible de se prolonger) : c'est à peu près 
celle que Meigret esquissait déjà, au milieu du xvi" siècle, pour expli- 
quer la valeur exacte des formes passives. M. Romberg, lui, semble 
avoir voulu examiner comment s'exprime en français la circonstance 



d'histoire et de littérature I I 3 

de temps avec ces deux classes de verbes : il trouve que dans le pre- 
mier cas c'est à l'aide de la préposition en, dans le second à l'aide de 
pendant ou mots équivalents. A la règle ainsi posée il admet du reste 
toutes sortes d'exceptions, et il est bien forcé de reconnaître qu'il y a 
des verbes qui flottent entre les deux classes sans appartenir nettement 
à aucune. Après cela, il s'occupe de la construction telle qu'elle a lieu 
avec les substantifs verbaux, et termine par des considérations sur les 
déterminatifs répondant à la question « pour combien de temps ». 
Toutes ces analyses sont subtiles, je ne le nie pas : à mon avis, elles le 
sont même trop. Surtout, ce qui m'effraie un peu, c'est cette méthode 
qui consiste à placer in abstracto les faits linguistiques et à ne tenir 
aucun compte des antécédents : car, enfin, c'est dans le français mo- 
derne que s'est enfermé M. Romberg, ou pour mieux dire dans celui 
du xix« siècle 'je n'ai relevé en dehors de cela que cinq ou six exemples 
empruntés à Voltaire et à Racine . J'avais déjà remarqué des ten- 
dances analogues dans une thèse sur l'Analyse du langage publiée il 
y a deux ou trois ans à Upsal, par M. Cari Svedelius. Et certes, nous 
devons être très reconnaissants aux Suédois du zèle qu'ils déploient à 
explorer les parties encore obscures de notre syntaxe française : ils y 
apportent beaucoup de pénétration et d'ingéniosité. Mais il ne faudrait 
pas non plus que, par des voies détournées, on nous ramenât tout 
doucement vers cette « grammaire générale » chère aux logiciens du 
xviiie siècle et aux idéologues qui ont suivi. Que deviendrait alors la 
méthode historique, en dehors de laquelle il n'y a point de salut, et 
qui doit être appliquée à étudier le groupement des mots dans une 
langue donnée, aussi légitimement qu'à y rechercher l'évolution des 
sons et des formes ? 

E. BOURCIEZ. 



Bernardin, Hommes et mœurs au dix-septième siècle, in- 12. 36o p.. Paris. 

Société française d'imprimerie et de librairie, 1900. 

M. Bernardin réunit en ce volume un certain nombre d'articles ou 
de conférences qu'il a consacrés à quelques figures curieuses du 
xvii= siècle. Les personnages dont il nous entretient — le médecin 
Charles de l'Orme, Nicolas Faret, l'aventurier Zaga-Christ, le para- 
site Montmaur, le chevalier de l'Hermite-Soliers, le duc Henri II de 
Lorraine — ne sont pas de ceux dont la postérité s'occupe beaucoup, 
mais précisément parce qu'ils sont fort oubliés, ils gardent dans une 
étude littéraire tout l'imprévu et tout le pittoresque qu'ont depuis 
longtemps perdu les héros célèbres. M. Bernardin conte leurs aven- 
tures avec agrément, en un style vif et alerte qui convient très bien à 
l'exhibition de ces menues silhouettes qui n'ont d'autres rôles à jouer 
dans l'histoire que de paraître et disparaître après l'avoir égayée un 



I 14 REVUE CRITtQUË 

instant. On n'a guère à lui reprocher qu'une manière un peu superfi- 
cielle de les étudier et surtout, un déplorable abus de ficelles dramati- 
ques qui nuit singulièrement à la valeur historique de ses narrations. 

Raoul RosiÈRRs. 



Ch. Renolvier, Victor Hugo, le philosophe, in- 12, 37S p. Paris, A. Colin, 1900. 

Il était jadis de mode parmi les détracteurs d'Hugo, de soutenir 
qu'il était incapable de penser et même de trouver une seule idée qui 
fut bien à lui. La thèse a beaucoup faibli depuis lors. Déjà, il y a une 
dizaine d'années, M. Jules Lemaitre s'était vu obligé de reconnaître 
qu'il y avait au moins trois ou quatre thèmes différents dans l'œuvre 
d'Hugo. Depuis on en a découvert d'autres. On a enfin compris qu'il 
était fort injuste d'exiger d'un poète les systèmes philosophiques 
complets qu'on ne réclame d'ordinaire qu'aux philosophes, mais que 
si la qualification de penseur convenait à quiconque avait médité sur 
de nombreux problèmes, Hugo était certainement un des poètes fran- 
çais qui pouvait le mieux y prétendre. Et voici enfin aujourd'hui 
qu'un philosophe, M. Renouvier, consacre tout un volume à étudier 
Hugo comme philosophe. 

C'est peut-être cette fois dépasser le but. Hugo, était surtout poète 
et lorsque séduit par quelque pensée métaphysique, il la mettait en 
vers, il ne songeait nullement à élaborer un système et, son poème 
fait, passait volontiers à une autre pensée toute différente. Aussi M.R. 
commentant successivement toutes ses poésies y trouve-t-il un pèle- 
méle étonnant de doctrines diverses qu'il serait bien difficile de con- 
centrer en une doctrine quelque peu arrêtée. Il le voit tantôt platoni- 
cien, tantôt pythagoricien, ici d'accord avec Epicure, là se rapprochant 
de Kant, ailleurs orphiste ou brahmane. Ce n'est pas assez sans doute 
pour en faire un philosophe, mais c'est assurément plus qu'il n'en faut 
pour affirmer qu'il a formulé un très grand nombre d'idées et qu'en 
somme il a beaucoup pensé. 

Ce qui manque d'ailleurs un peu à M. R. pour établir stirement sa 
thèse, c'est la connaissance des sources d'inspiration du poète. Ce 
n'était pas toujours une méditation acharnée qui fournissait à Hugo 
le sujet d'un poème, mais souvent la lecture inopinée de quelque 
vieux livre oublié qu'il s'avisait de vouloir refaire à sa manière. Il me 
semble fort, à maints rapprochements de détails que je n'ai pas le loisir 
de poursuivre ici, qu'il a du tirer l'idée de la Fin de Satan de la 
Seconde semaine de Du Bartas. Et je suis plus certain encore que 
son Ane^ n'est qu'une refonte à la moderne du De vanitate Scentiarum 
de Cornélius Agrippa qui déniontre avec une dialectique toute pareille, 
l'inanité des conclusions fournies par les savants sur toutes les ques- 



d'histoire et de littérature ii5 

tions de philosophie et de morale, et se termine par un éloge iden- 
tique de la toute-sagesse de l'àne. Dès que son imagination est mise 
en branle par un sujet qui Ta séduite, elle le médite et l'approfondit, 
sans se demander s'il est d'une logique irrécusable ou s'il s'accorde 
avec d'autres sujets traités quelques pages auparavant, et elle le con- 
vertit en un admirable rêve de poète. Ce n'est pas là une œuvre de 
rhéteur, comme on se plaisait tant à le dire autrefois, mais très réelle- 
ment une œuvre de penseur, car il médite véritablement lui-même 
l'idée qui l'a frappé et refait sans le savoir les raisonnements de Py- 
thagore, de Platon, d'Epicure et de Bouddha. Seulement, et c'est ici 
qu'il n'est plus philosophe, il les refait une à une, au caprice de l'ins- 
piration, et sans se soucier de les concilier entre elles. 

Mais si M. R., trop philosophe pour ne pas voir de la philosophie 
partout, a exagéré notablement la puissance philosophique d'Hugo, 
il en a tout au moins vu très exactement la nature. « L'homme que 
V. Hugo appelle le Songeur, écrit-il, et qui remarquons le n'est pas le 
même que le Penseur^ est celui qui s'exalte à la pensée des inconnus, 
des possibles que l'imagination se peut peindre réels dans l'ordre de 
la création. C'est celui qui contemple le mystère, est saisi de l'hor- 
reur sacrée, sent l'immensité lui monter à la tête... Il a fortement senti 
les problèmes supérieurs de la vie et de la destinée, c'est incontestable : 
fortement, et mieux ou plus réellement, que tels philosophes qui se 
flattent de les avoir compris et résolus... Là où il nous paraît le plus 
manifestement avoir manqué 'de raison, nous devons trouver l'occa- 
sion d'admirer le plus la /brce déraison qui a permis à cet homme 
d'une imagination sans bornes, de résister à l'obsession des idées 
délirantes qui subjuguèrent l'esprit de son frère Eugène, et qui durent 
à certains moments le hanter lui-même ». Voilà l'idée juste qu'il 
fallait développer seule et c'est pour ne s'y être pas tenu queM.Renou- 
vier a écrit un livre un peu long, un peu diffus et d'une critique con- 
testable en bien des points. Mais il nous a du moins rendu le service 
de résumer très nettement les différentes théories philosophiques 
d'Hugo et de montrer ainsi les prodigieuses facultés méditatives de 
son génie. 

Raoul Rosières. 



— Aujourd'hui que le remaniement de nos circonscriptions territoriales préoccupe 
de bons esprits, il n'est pas vain de rappeler combien a été laborieuse et souvent 
artificielle la formation des départements, ce dont fournit un convaincant témoi- 
gnage l'intéressante brochure de M. D.M.\TER{Formation du département du Cher... 
Lettres de M. Salle de Chou, membre de l'Assemblée Nationale et de M. Dumont 
delà Cliarnaye ijSg-go, Bourges, Sire, 1899. io3 p. 2 cartes). Dans la correspon- 
dance des deux hommes de confiance qui négocièrent la constitution du dépar- 
tement se révèle la lutte des intérêts traditionnels souvent respectables contre la 



Il6 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

raison géographique. Le département n'englobe pas La Charité, située sur la rive 
droite de la Loire pour ■< une misérable raison de position géographique ». Il est 
vrai que l'on invoque le plus souvent pour asservir des localités la facilité des 
communications. Il tallut créer de nombreux districts, pour donner satisfaction aux 
villes « toutes ayant intérêt à se procurerun établissement public, à cause des avan- 
tages qui le suivent ordinairement ». Qui donc parle de supprimer les sous-pré- 
tectures et les petits tribunaux? — B. A. 

— Le livre de M. E. Josset.^I travers nos Colonies, Livre de lectures. Paris, Colin, 
igoo, vi-343 p.. i5 cartes et cartons, 200 gravures, est d'un véritable pédagogue 
au sens le meilleur du mot; rien qui rappelle la sécheresse didactique du Manuel 
ou Précis. C'est une série de leçons familières et animées, professées par un oncle 
à ses neveux qui expriment leurs curiosités et ne craignent pas d'interroger leur 
professeur, et celui-ci ne laisse point passer sans explication ou commentaire un 
seul terme insolite pour ses jeunes auditeurs; aussi a-t-il donné un petit lexique 
où figurent non seulement quelques noms géographiques mais des vocables de 
la langue courante (p. ex. aqueduc, arable, etc.); il pratique aussi l'enseignement 
par l'image, et le cours est illustré de vues nombreuses dont beaucoup sont accom- 
pagnées d'une courte légende. Nous ne savons si les jeunes lecteurs auxquels cet 
instructif volume est destiné, se laisseront «détourner de tant de carrières encom- 
brées et orienter vers le commerce, la marine, les colonies ». Ce qui est certain, 
c'est qu'ils en tireront des notices justes et saines sur notre empire colonial. — 
B. A. 

— Était-il bien utile qu'après l'ouvrage de M. J. -Charles Roux, M. P. -A. Schayk 
écrivit un opuscule sur VÉtat et la Marine marchande française (Paris, Fonte- 
moing 1900, 198 p.)? La partie statistique n'est ni neuve, ni suggestive; l'auteur 
néglige de mettre en vedette l'élément le plus décisif en la matière, la part mari- 
time du commerce français : le taux ressort en Allemagne, comme on sait, à 
56 0/0. Les chapitres relatifs à la législation constituent plutôt un exposé analy- 
tique qu'un commentaire critique : le plus souvent l'auteur invoque l'opinion 
d'autrui, notamment des orateurs parlementaires. A ce propos, on lui reprochera 
de n'avoir donné que des références sommaires ou incomplètes. II conclut avec 
la plupart des hoinmes compétents au rétablissement de la demi-prime. Il pro- 
teste contre les excès de la politique protectionniste et nationaliste qui stérilisent 
les efforts de notre commerce maritime. — B. A. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 20 juillet igoo. 

L'Académie se forme en comité secret. 

M. Salomon Reinach communique une note sur le v. 743 du livre VI de l'Enéide : 
Qinsquc suos patimiir mânes. 11 montre que ce vers a été mal interprété dès le pre- 
mier siècle et que le contre-sens commis dans les écoles et consistant à traduire 
mânes par supplicia, a eu pour etlet que Stace, imitateur de Virgile, a employé le 
mot mânes dans une acception qu'il ne peut avoir. Cette erreur s'est perpétuée 
dans les lexiques modernes. 

Léon Dorez. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 
Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnet, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N" 33 — 13 août — 1900 



ZiMMERN, Contribulions à la connaissance de la religion babylonienne, II. — Price, 
Les grands cylindres de Goudéa. — Delbrûc:;, Syntaxe, 111. — Nicole et Morel, 
.'Archives militaires du i"'' siècle. — Eckei,, Charles le Simple. — Zanetti, La loi 
- de Coire. — Lanore, La cathédrale de Chartres. — La Mantia, Coutumes des 
villes de Sicile. — Cléjient, Henri Estienne et son œuvre française. — La Ser- 
viÈRE, Le Père Porée. — Le développement historique des gymnases saxons. — 
Kron, La méthode Gouin. — Maguire, Géographie militaire. — Hauser, Les 
colonies allemandes. — Lettre de M. Waliszewski et réponse de M. Legras. 



I. Beitrâge zur Kenntnis der Babylonischen Religion von Dr Heinrich 
Zimmern ; zweite Lieferung, Ritualtat'eln fur den Wahrsager, Beschwôrer und 
Siinger; erste Hâlfte. Leipzig, Hinrichs, 1899, in-4, pp. 81-128, pi. XXI-XXXIX. 

II. The great cylinder iuscriptions A and B of Gudea by Ira Maurice Price. 
■ Part I Text and sign-list. Leipzig, Hinrichs, 1899; ^'^'41 v-iii pages. 

I. Le nouveau fascicule de Touvrage considérable auquel M. Zim- 
mern a donné le titre de « contributions à la connaissance de la 
religion babylonienne » comprend la première partie d'une étude 
consacrée aux tablettes cunéiformes de la collection de Kouyundjik 
ayant le caractère de rituels. Ces textes s'appliquent à trois catégories 
de prêtres : le devin (barû), l'exorciste (ashipu) et le chantre (zammaru). 
La livraison actuelle ne comprend encore que les textes ayant trait 
à la divination. Sur les 25 tablettes de ce type qu'à l'aide du catalogue 
de Bezold, M. Z. a pu grouper, 23 appartiennent à divers exemplaires 
d'un même rituel : le rapprochement des différents fragments permet 
une restitution partielle de ce long et important document. Deux ta- 
blettes n'ont pu être rattachées à cette série : l'une d'elles (le n° 24) 
est particulièrement intéressante par la mention qui y est faite d'un 
certain En-me-dur-an-ki, roi de Sippar, évidemment identique, ainsi 
que le suggère M. Z. au septième roi de la dynastie préhistorique de 
Berosc . 

La transcription et la traduction des textes ont été établies avec la 
précision, l'exactitude et la rare science qu'on pouvait attendre d'un" 
ûssyriologue aussi parfaitement compétent que l'est M. Zimmern. 
Sur un petit nombre de points des améliorations de détail pourraient 
être proposées. Ainsi n^*^ 1-20, 1. 46 dans une liste d'offrandes com- 
prenant miel, huile, dattes, etc. rigurent trois signes que M. Z. lit 

Nouvelle série L. -^3 



I l8 REVUE CRITIQUE 

se ir-qii et qu'il traduit par « gruncs(?) » (irqu de arâqu). Ne pourrait- 
on plutôt considérer ces signes comme formant un idéogramme com- 
plexe identique à (GISH) SHE-IR-QU qui, sur un vocabulaire du 
musée de Consiantinople (S 21 Rev. 6, cl. ZAVIII, p. 198] est expli- 
qué par shar-ru-u (espèce de fruit ou de plante ' ?) Ibid., 1, 44, M.Z. 
transcrit : a-du 3 akalu (?] 24 larakkas (-kas). Or les traces du signe 
transcrit a,Vrt/z/ se réfèrent difficilement à GAR (= akalu). De plus la 
présence de ce terme entre les deux chitl'res 3 et 24 s'explique mal. 
Il est plus vraisemblable d'admettre qu'on ait ici un chirtVe fraction- 
naire tel que 4-, t • Ce qui confirme cette manière de voir, c'est qu'à la 
ligne précédente la lecture 24 n'apparaît pas comme possible (en effet, 
le chiffre 4 est sur ces textes écrit comme le signe GAR). Je propose- 
rais pour ce passage la restitution suivante: «tu disposeras trois tables 
et sur chaque table tu placeras 28 pains de façon qu'il y ail trois fois 
et demi 24 pains pour les trois tables ». Ainsi le nombre requis serait 
84, soit la combinaison des deux nombres 7 et 12 (7 X 12;. 

L'introduction mérite d'être particulièrement signalée : M, Z. y a 
rassemblé les faits susceptibles de caractériser le rôle respectif du 
devin, de l'exorciste et du chantre. Ces quelques pages ne sont pas 
seulement précieuses à consulter pour Thistoire de la religion baby- 
lonienne; elles offrent, en outre, par l'interprétation qu'on y trouve 
de certains termes techniques, un grand intérêt au point de vue 
lexicographique. 

II. La publication des grands cylindres de Goudéa nécessitait un 
long travail de copie qu'il faut savoir gré à M. Ira Price d'avoir entre- 
pris et mené à bien. J'éprouve un vrai plaisir à signaler cet ouvrage 
auquel il est aisé de prédire le meilleur accueil. Je souhaite que M. P. 
ne nous fasse pas trop attendre la seconde partie annoncée, qui doit 
contenir la transcription et la traduction des deux inscriptions repro- 
duites dans le présent volume. 

La copie que M. P. nous donne des deux cylindres, est établie avec 
soin et parait exacte dans son ensemble. Néanmoins quelques 
lectures prêtent à discussion ' et il y aurait au sujet de la liste de 



1 . L'absence de she sur l'un des textes parallèles démontre (à moins de supposer 
une erreur de scribe] que she est ici déterminaiif. 

2. Voici, par exemple, un certain nombre de points sur lesquels je voudrais 
attirer l'alteniion de M. Price. Cyl. xV, I, 1, troisième ligne shir-fiir... — lli, 5 
bar au lieu de masli — i3 aucune trace de {fish — \'l, 7 sixième signe = shiib — 
Vil, 17 giali-sliid au lieu de gisli-dub — Vlil, i3 na au lieu de ki — X, i3 premier 
signe = ti — X, 23 deuxième signe = REC n» 378 (et non tsi]; troisième signe 
= REC no 3ûo igiir) — XI, 23 ge au lieu de gjn — XII, 11 deux premiers signes 
= iti {shi-dub et non slii-ra) — 21 ua au lieu de ki — 22 idem — XIII, 12 qua- 
trième signe =^ ge — 21 quatrième signe = iiini — XIV, 8 deuxième signe = da 
— Il id au lieu de da — 18 dïib (REC n° 373 j au lieu de edin — XV, 3 après tiin- 
erin lire ki-nin-erin — 14 au lieu de ni-ba-al lire iish-e — X\'l, 3 Kir {)) au lieu 
de gish — XVII, 23 troisième signe = hu-si REC n" 37^1 — XVIII, i cinquième 



d'histoirç et de littérature 1 19 

signes qui termine le volume des observations à présenter '. 
Malgré ces inexactitudes difficilement cvitables d'ailleurs dans une 
publication de cette étendue, l'ouvrage de M. Price constitue une base 
de travail très suffisamment sûre et solide. J'espère qu'il sera le point 
de départ d'études nouvelles sur ces deux importantes inscriptions 
qui, si on excepte un excellent article de Zimmern sur le songe 
raconté dans les premières colonnes du cyl. A, sont restées jusqu'ici 
presque entièrement inexpliquées. 

Fr. Thureau-Dangin. 



Grundrissdervergleichenden Grammatik der Indogermanischen Sprachen 
von Karl Brugmann und Berthold Delbrûck. Fûnfter Band : Syntax, von B. 
Delbrûck, III Theil und Indices (Schluss des Werkes). -r- Strasbourg, Trûbner, 
1900. In-8, XX-G08 pp, Prix : ib. mk. ". 

C'est avec le siècle que s'achève cet imposant résumé des conquêtes 
scientifiques du siècle dans un domaine à peu près inconnu avant lui. 
Il s'achève heureusement, ainsi qu'il a débuté : il s'est ouvert sur la 
phonétique indo-européenne, aujourd'hui si sûre d'elle-même et de 
ses lois, qu'à peine une science exacte peut apporter à l'esprit une 
satisfaction plus sereine ; il se ferme sur l'exposé des données de syn- 
taxe les mieux connues, les plus fermes, celles qui se prêtent le moins 
aux reconstructions arbitraires ou hypothétiques, et le moins les 
exigent. Ces données, l'auteur les a poursuivies et analysées, dans 
toutes les branches de l'indo-européen, — sauf le celtique, exclu 
d'emblée, — avec un si minutieux souci de parfaite exactitude, que 
cette partie de son œuvre au moins peut être considérée dans l'en- 
semble comme définitive. 

Il va de soi que je ne parle pas seulement d'exactitude matérielle. 



signe = gir-nun (REC suppl' n" i .îq) — XX, 27 troisième signe = se (REC n-^ 1 38) 

— XXI, 10 di ;iu lieu de ki [sa-dug-ga] — XXII, 4cinquième signe = g'e — XXIII^ 
8 na au lieu de ki — 11 premier signe = gir-nun (REC suppl' n" 159) — 2G rien 
entre mu et ni — XXIV, 22 si-ba au lieu de bji-ba — XXVI. 21 taÇi) au lieu de lai 

— 25 eme au lieu de ka — XXVII. 24, 2? une seule case au lieu de deux — 
Cyl. B, VIll, Il premier signe = shit — WW, 1 dernier signe = dar —XIV, 4 
sixième signe = Ka — XVI, 14 troisième signe = sig — ibid. 17 gu au lieu de 
buv — XXII, I premier sicne = a^ag XXIII, b" deuxième signe = fi/. 

1. N" 24 correspond seulement à us — n" 29 et. REC n» U — W 38 deuxième 
forme équivaut non à vi mais à nin (REC n» 294) — n<>94= chitlrc 2 ^cf. REC 
r," ^Hb) — n» y5 Ci. REC suppl' n» 127 — w 144 dv.uxiènie forme = n» 143 cf. 
REC n» 198 — n" 162 = kayn ^REC n» 216^ — n" i85 = dul ;cf. REC suppl» 
n° 277 bis) — no 241 = sal 1 (et. Zimmern Z.\ III, p. 234; — n»' 3i9 et 322 (cette 
dernière torme légèrement ditlérentc sur l'original; sont peut-être identiques à 
REC n° 437 (Br. n» 10242). 

2. Cf. Revue critique, XLV(i898n p. 45. 



•iYo RÊVtlE" CRITIQUE 

•C'est le moîndre mérite, — pourtant énorme, — de cet ouvrage Volu- 
mineux, où les citations de diverses langues tiennent tant de place. 
J'ai relevé, p. 1 18, 1. 17, la faute d'impression thathêti pour tathêti 
•fsk.), et p. 160, 1. 19, un mot grec a^aaTocpôpuxTo;, qui doit être lu, je 
suppose, -o'jp-ro;. Les citations de la p. igB (Chàndôgyôpanishad) sont 
•particulièrement maltraitées : l'apostrophe qui manque devant J^y^fa 
(1. 8 du bas) est venue se placer indûment un peu plus loin devant 
dhanusha^ et à la même ligne on lit Tinintelligible <iyatanam pour 
âyamanam. Enfin, p. 224, 1. 19, le mot qui signifie « les supérieures et 
les inférieures » est naturellement iittarddhards, et il n'en coûtait rien 
de l'accompagner d'une référence complète : Çat.-Br. V. 3.4. 21 ". 
L'exactitude des traductions n'est point en cause non plus. Sans 
doute. Je ne les contresignerais point toutes ; mais M. Delbruck n'a 
■pas écrit son livre pour faire œuvre d'exégèse védique, et force est 
bien de laisser tomber la controverse lorsqu'elle ne touche pas au 
fond même de la question de syntaxe débattue, à plus forte raison 
lorsqu'elle porterait sur ce qui ne semble qu'un simple lapsus, comme 
tydsj'ai (p. 45) rendu par « dir », ou saptd (p. 142) par « viel ». Pour- 
tant c'est à regret qu'on rencontre des sens qu'on pouvait croire défi- 
nitivement condamnés et que l'autorité de M. D. risquerait de réha- 
biliter pour un temps : ajd n'a que faire de signifier a Treiber » (p. 100 
et 170), et c'est déjà bien assez qu'on ait à choisir entre les deux 
-traductions « bouc » et « non-né », qui font calembour, sans qu'on 
les surcharge encore de cette complication inutile et encombrante ; 
ailleurs (p. 3oi), dans la séquence énigmatique de Dîrghatamas, 
M. D. lui-même écrit « des Ungeborenen » et nous voilà d'accord 
sur le mot, sinon sur la stance, que j'ai traduite tout différemment, 
-Avec autant de certitude, je crois, qu'on en peut apporter à la solution 
d'une énigme ^ Cette dernière divergence touche à la syntaxe, en ce 
que, pour moi, ckam ici est accusatif, et j'en ai pour preuve 1' « anti- 
thèse védique » évidente avec shash (R. V. L 164. 6). Voici qui 
l'intéresse de plus près. R. V. X. 37. 9, M. D. traduit dhndhnd par 
« de jour en jour » ; mais, outre qu'une « innocence » ne peut pas être 
« meilleure » qu'une autre, le concept de l'innocence étant de sa nature 
absolu \ le parallélisme de la répétition indique, à n'en pas douter, 
que dhndhnd, doit se construire avec vdsyasd-vasyasd et qu'il faut 
comprendre: « Lève-toi pour nous, ô Soleil, avec l'innocence, avec 
un jour chaque fois meilleur que le jour précédent. » De même 
:R. V. in. 5. 10 (p. 248) iittamô rôcandndm est un médiocre exemple 
de l'accord du superlatif avec le sujet, attendu qu'on peut parfaitement 



1. P. 180, 1. 8, Vi est de trop dans dryakriti. " • 

2. Voir mon Athavva-Véda, \'11I-1X, p. 108 (st. 7) et 146. 

3. Cet argument est peut-ctrc de natiiie trop logique pour la langue des Védas ; 
mais le suivant est irréfragable. \'oir atissi : Bcrgaigne, Quarante Hymnes, p. 64. 



d'histoire et de littérature I 2 I 



considérer iittamù comme isolé « le suprême » et faire dépendre rôca-t 
lidndm de nàkam « la voûte, des splendeurs = le ciel » ' : bien plus 
probant était sd dêvdtànàm ékô bhavati Çat. Br. III. i. i. lo, où éka 
joue un rôle de superlatif. 

L'objet du livre est la syntaxe de coordination : dans un premier 
chapitre, qui est le xxxv^ de l'ouvrage entier, l'auteur précise et divise 
sa matière. 

Le chapitre xxxvi traite du sujet et du prédicat, unis ou non par la 
copule. On peut s'étonner, vu la nationalité de l'auteur, qu'aux 
exemples du type ad duo milia capiiintur (p. lo) il n'ait pas cru devoir 
ajouter le mhd. \e dri^ic tûsent marken tpart den armen gegeben, 
très curieux en ce qu'ici le verbe est au singulier. P. 19, on regrette 
l'absence du vers d'Horace : mediocribus esse poetis. ... 

Au chapitre xxxvii® (propositions sans sujet), je crois constater que 
M. D. (p. 28), sans d'ailleurs me nommer, et en partant d'exemples 
différents des miens, est entièrement d'accord avec moi ' sur le type 
de phrase préhistorique d'où est sortie la tournure accusativus ciim 
infinitivo. Encore un problème dont la solution est désormais acquise. 

Dans l'étude de la place respective des mots (ch. xxxviii), je relève 
(p. 48) une jolie métaphore, et plus vraie qu'il n'est d'usage pour les 
métaphores : « Les particules sont les vallées qui unissent en les 
séparant les cimes du discours. » M. D. enseigne que, si ces particules 
sont entièrement atones, le verbe indo-européen ne l'était pas, mais 
affectait une tonalité inférieure à la moyenne : d'où son enclitisme 
subséquent ; il repousse dès lors les conclusions de M. Wackernage'l 
sur le caractère primitif de la position du verbe en germanique (p: 83): 
C'est dommage, car elles étaient fort séduisantes : je ne crois pas, en 
effet, qu'elles cadrent avec la majorité des faits constatés ; mais peut-- 
être parviendra-t-on à en sauver quelque chose. Je comprends moins 
bien, je l'avoue, pourquoi M. D. écarte l'identification lat. igitur == 
agitiir(p. 66) : le faitque les plus anciens documents qui contiennent 
igitur le placent en début de phrase, me paraît presque négligeable, 
un simple caprice du hasard ; et l'exemple de licet, scilicet et autres 
suffit à montrer avec quelle facilité une forme verbale a assumé en latin 
la^fonctiofl de conjonction. 

Le ch. xxxix traite de- l'ellipse. Celle du sk. kim bahund me paraît se 
résoudre au rnieux par la restitution dQcaritavyam (p. i23) : comparer 
le sens usuel et technique de la locution vdcd car. Celle du verbe de 



1. Bergaignc-Henry, Manuel Védique, p. 61. — Le mot rki'aii ne signifie pas 
« singend»(p. i3i), mais « mit Versen vcrschcn » ; la nuance n'est pas sans valeur. 
— Ibid., je crois avoir démontré {Me'm Soc. Ling., X, p. 85= Vcdica III 12) que 
maliishd ne signifie jamais que « buffle ». — Le sens " mouche " pour admasdd, 
(p. 168) a été établi par M. Geldncr, Vedische Studien, II, p. 179. • 

2. La' Proposition injimtive (Etudes de Syntaxe comparée, I), in Revue de 
Linguistique, XXU (1889), p. 33. 



122 REVUE CRITIQUE 

mouvement est largement représentée (p. i 25) dans la poésie allemande 
la plus populaire comme la plus élevée : woher so/rtieh, wo ane scho, 
Her Morgestern, enanderno ? (Hebel). 

La composition des mots (XL) est un chapitre de la syntaxe, surtout 
lorsqu'on en déduit les origines à la façon de M. Jacobi. Il est vrai 
que M. D. t'ait ses réserves (p. 162) sur les théories de son collègue de 
Bonn. Sa principale objection contre elles parait être que les mots en 
composition retîètent une nuance de sens différente de celle de leur 
juxtaposition syntactique, et il en donne çà et là, notamment p. 204, 
de bien délicats exemples. Rien n'est plus juste ; mais c'est aller trop 
loin, et presque jusqu'à la pétition de principe, que d'écrire ^p. 140) 
que la composition ne se serait pas développée si la juxtaposition 
syntactique avait suffi à l'expression adéquate de la pensée ; car la 
question est précisénient de savoir si le premier procédé n'est pas pri- 
mordial, ou au moins de beaucoup antérieur au second. Tout bien 
pesé, la thèse de M, Jacobi ne me semblerait excessive que si elle 
aboutissait à nier l'existence des propositions relatives en indo-euro- 
péen. Mais je ne crois pas que telle soit sa pensée : il y a eu une phase 
desubordination sans signes extérieurs, puis une phase de subordina- 
tion marquée par des pronoms relatifs et des conjonctions ; et celle-ci 
était déjà assez avancée lorsque s'est opérée la scission ethnique, en 
sorte qu'elle a prévalu et que la seconde n'a subsisté qu'à l'état de 
survivance et sous forme de composition nominale '. 

Dans le chapitre de l'accord (XLl), je note que mon explication 
purement analogique et grammaticale des pluriels neutres sanscrits 
purû et similaires^ (p. 243), encore qu'elle ait été traversée depuis 
par les théories beaucoup plus profondes et compréhensives de M. J. 
Schmidt sur le pluriel neutre indo-européen, n'en est pas infirmée, si 
l'on ne les admet en bloc, ce que M. D. n'est point disposé à faire: 
purû est altéré du régulier purû. 

La contamination (XLII), ce facteur essentiel de toute syntaxe, ne 
donne pourtant matière qu'à peu d'observations, par la raison fort 
légitime qu'il n'est guère de contamination proprement dite qu'on soit 
autorisé à faire remonter jusqu'à la phase proethnique. 

1. Parmi les trouvailles de l'auteur, je n'en s;iis guère de plus élégante que 
rexplication (p. 17?) de l'expansion du type dlianamjaj'd, et, en général, de la 
composition syntactique en sanscrit : à raison du caractère uniforme du vocalisme 
sanscrit, beaucoup de premiers termes de composés (soit vâsôvâyd), quoique 
n'ayant que la forme thématique pure, donnaient l'illusion d'un accusatif ; une 
fois l'accusatif entré par cette porte dans le système de la composition, les autres 
cas suivirent. — En revanche, pourquoi s"obstinc-t-il h considérer le type sanscrit 
pitânialid, (p. 218) comme une singularité déconcertante ? J'en ai dit un mot ici 
même (Rev. dit., XXX, p. 82), et à propos de l'ouvrage auquel il renvoie. Ne 
lit-il pas les comptes rendus de ses œuvres ? Ou ma solution lui at-elle paru trop 
sommaire ? Il pouvait, en tout cas, la mentionner sans se compromettre. 

2. Le Nominatif-Accusatif pluriel neutre dans les Langues Indo-Europe'ennes 
(Esquisses morphologiques, IV,) in Muséon, VI (1887), p. 558. 



d'histoire et de littérature 123 

XLIII. — Propositions interrogatives. — J'ai déjà dit qu'à mon 
sens le ne interrogaiif latin n'est pas une simple particule de renfor- 
cement (p. 263), mais la négation ellc-mcme : en d'autres termes, la 
tendance proethnique, conservée par les Latins et par les modernes, 
consistait à poser la question sous la forme néf^ative lorsqu'on atten- 
dait une réponse affirmative, et réciproquement. Lat. ^;z, au contraire, 
ne signiHant que « etwa ^> (p. 270), rien absolument n'empêche de 
l'assimiler à l'àv du grec. 

Après une courte étude des propositions prohibitives (XLIV), M. D. 
aborde la matière indéfinie des propositions relatives, où il distingue : 
le type âryo-grec (XLV), où l'indice de relation est * yô- et dérivés ; 
le type germanique (XLVI), où d'autres thèmes pronominaux con- 
courent avec lui ; le type italique et Jetto-slave, où le pronom inter- 
rogaiif fait fonction de relatif (XLVll). Chacun de ces métaplasmes 
syntactiques est analysé en détail avec la plus ingénieuse pénétration. 
Il est seulement fâcheux que l'équation got. ei = i. e. "yôd^ si satis- 
faisante au point de vue sémantique (p. 347), manque de soutien 
phonétique : non pas qu'elle soit impossible, témoin i- e. * kerdhyos 
devenu got. hairdeis, dont M. D. ne parle pas ; mais Justement il 
faudrait imaginer la Juxtaposition dans laquelle * j''6d aurait été pré- 
cédé d'une syllabe lourde, et je n'en vois pas le moyen, puisqu'il était 
initial ou ne pouvait avoir que * tôd pour antécédent. 

Si je ne m'arrête pas davantage sur ces i5o pages, y compris le 
chapitre final fparataxe et hypotaxe), c'est qu'il faut se borner et qu'un 
compte rendu rapide n'en apprendrait rien au lecteur. Ai-Je besoin 
d'ajouter que, si complet que soit l'exposé en tant que syntaxe indo- 
européenne, il n'exclut pas, il appelle au contraire les monographies 
futures, et leur trace la marche à suivre ? Par exemple, les particula- 
rités très variées et complexes de la construction hellénique par la con- 
jonction V. ne figurent point ici, et à bon droit, puisqu'elles sont exclu- 
sivement helléniques ; mais chacune d'elles, probablement, était en 
germe dans quelque construction indo-européenne, et toutes méritent 
au mc-ins d'être explorées à ce point de vue : ce que je constate, non 
pour reprocher une lacune à M. Delbrùck, — encore une fois ce 
n'était pas là son sujet, - mais pour ne pas laisser croire aux Jeunes 
linguistes que « tout soit dit et qu'ils viennent trop tard ». 

Les quatre index (op. 45 1-606), des mots, des matières, des passages 
cités et des noms d'auteurs, se réfèrent, bien entendu, à tout l'ouvrage. 
Le troisième ne renvoie qu'à trois textes : pour le sanscrit, le Rig- 
Véda ; pour le grec, Homère ; pour le latin, Plaute. C'est tout ce qu'il 
faut : un relevé intégral n'eût fait qu'allonger le livre et retarder la 
publication, presque inutilcincnt. Dans le dernier, je signale l'omis- 
sion du nom de M. d'Arbois de Jubainvillc, cité au tome III, p. 74. 

V. Henry. 



I 34 REVUE CRITIQUE 

J. Nicole et Ch. Morel, Archives militaires du I" siècle. Genève, H. Kûndig 
et Paris, E. Leroux, igoo, in-t'ol., ^^4 pages cl planches. 

MM. Nicole et Morel ont eu parfaitement raison de publier à part 
le papyrus du Fayoum qu'ils nomment Archives militaires du r"" siècle^ 
non pas, comme ils le disent parce que le format de la collection 
intitulée Les papyrus de Genève, qu'ils font paraître concurremment, 
eût été trop petit pour le fac-similé — il eût suffi de plier la planche 
une fois de plus — mais parce que le document mérite une mention 
toute particulière. Et c'est pour cela que, bien qu'ayant l'occasion 
d'en parler ailleurs avec quelque développement, Je tiens à en donner 
aux lecteurs de la Revue une analyse sommaire. 

Ce papyrus contient non pas une, mais cinq pièces distinctes. La 
première renferme les comptes de deux soldats, sans doute des légion- 
naires. Les recettes se composent uniquement de la solde payée en 
3 fois, suivant l'usage, ets'élevant en tout à 744 drachmes (la question 
est de savoir la valeur de ces drachmes). Les dépenses consistent en 
sommes rendues à l'Etat pour les vivres et les vêtements, en un dépôt 
de 4 drachmes fait ad signa et en une cotisation payée pour fêter les 
Saturnales. En outre, il est fait mention des économies déposées par 
les soldats pour grossir leur peculiwn castrense. La pièce date de la 
3^ année du règne de Domitien. 

Une seconde pièce nous fait connaître les missions militaires con- 
fiées à quatre personnages différents; les dates où chaque mission 
commence et finit sont soigneusement notées. Les uns étaient chargés 
d'aller chercher du blé dans des endroits spécialement mentionnés ; 
d'autres, de l'argent; d'autres, de faire fabriquer du papier; d'autres 
enfin de coopérer à la police du Nil ou de diriger des travaux exécu- 
tés sur le fleuve. 

Ces deux pièces occupent le recto du papyrus. Une place restait 
blanche dans le bas à gauche ; on s'en servit ultérieurement pour écrire 
une liste de quatre noms précédés d'une date consulaire relative au' 
xve consulat de Domitien. On ne peut dire quelle était la portée de 
cette partie du document. 

Le verso est occupé par deux pièces. En premier lieu on y lit une 
liste de neuf soldats dispensés du service courant (vacantes), mais 
chargés de fonctions spéciales qui expliquent la dispense accordée 
aux soldats. Ce sont des sous-officiers ou des ouvriers d'art ; l'un est 
nommé supranumerarius. La dernière pièce est d'un intérêt autrement 
plus considérable. Elle présente un tableau de service pour trente-six 
soldats pendant dix jours, les dix premiers jours du mois d'octobre. 
Les noms des soldats occupent la i'" colonne verticale, chaque jour 
étant représenté par une des colonnes suivantes. Les noms sont séparés 
les uns des autres par une barre horizontale. Chacun des carrés ainsi 
obtenus est rempli par un ou plusieurs mots ou groupes de lettres, 



d'histoire et de littérature 12 5 

qui indiquent Temploi donné au soldat aux différent s jours. Malheu- 
reusement un grand nombre de ces mots sont peu lisibles ou appar- 
tiennent à une langue spéciale militaire que nous ignorons. C'est ainsi 
qu'on rencontre plusieurs fois le mot ballio. Il est tout à fait regret- 
table que le document le plus nouveau par son contenu soit une 
suite d'énigmes. 

MM. Nicole et Morel ont commenté ce papyrus avec beaucoup 
de science et une grande ingéniosité. Ils sont les premiers à avouer que 
la plus grande partie des solutions qu'ils ont proposées sont tout à 
fait provisoires. 

R. Gagnât. 



Auguste EcKFL. archiviste paléographe, élève diplômé de l'Lcolc Jcs Hautes Études. 
— Charles le Simple (forme le 124* fascicule de la Bibliothèque de l'École des 
Hautes Études), i vol. grand in-8 de xxii-168 pages. Paris, Bouillon, 1899. 

Après les Derniers Carolingiens de M. Lot et le roi Eudes de 
M. Favre, le Charles le Simple de M. Eckel vient prendre rang dans 
la série des Annales de r histoire de France à l'époque carolingienne. 
M. E. a dédié son livre à la mémoire de son maître, M. Arthur Giry, 
si prématurément enlevé en novembre 1899 à l'affection de ses élèves 
et de ses amis ainsi qu'à l'estime du monde savant. On sait que le 
regretté défunt avait eu l'idée et pris la direction de cette importante 
publication des Annales, où il devait lui-même donner une histoire du 
règne de Charles le Chauve. 

La tâche qu'avait à remplir M. E. ne laissait pas que d'être ma- 
laisée. Si, en effet, les premières et les dernières années de Charles le 
Simple nous sont assez bien connues, grâce à des sources telles que 
\cs Annales VeJastini, les Chroniques de Réginon et de Flodoard, il 
n'en va pas de même de la période intermédiaire, sur laquelle, faute 
de documents contemporains, nous ne savons presque rien. En outre, 
il se trouvait que le début et la hn du règne de Charles avaient été au 
cours de ces dernières années l'objet d'études minutieuses. En écrivant 
la biographie du roi Eudes, M. Favre avait forcément raconté la lutte 
que l'ancien comte de Paris, élu en 888 roi de France, avait eu à sou- 
tenir quelques années plus tard contre Charles, l'héritier légitime de 
la couronne. D'autre part, les premières pages de la monographie du 
roi Raoul, par M. W. Lippert, étaient consacrées aux événements qui 
précédèrent l'usurpation du trône par le gendre de Robert, c'est-à- 
dire à la révolte de ce même Robert et de nombreux seigneurs français 
contre l'autorité de Charles le Simple. 

Toutefois, deux points importants restaient à traiter, les plus im- 
portants même du règne de Charles; nous voulons dire la concession 
aux Normands des territoires de la basse Seine et l'acquisition de la 
Lorraine. 



126 REVUE CRITIQUE 

Nous ne possédons par malheur que des renseignements incom- 
plets, peu précis et peu exacts, sur ces deux événements, considérables 
en eux-mêmes, et dont le premier était gros de conséquences pour 
l'avenir. Dans quelles conditions se sont-ils produits, c'est ce que ne 
nous apprend aucun auteur contemporain. Dudon de Saint-Quentin 
nous a laissé force détails sur l'établissement des Normands dans la 
région qu'arrose la Seine inférieure ; mais outre que cet historien 
n'avait pas été le témoin des faits qu'il raconte, il les tenait d'un per- 
sonnage qui avait intérêt à les embellir, le comte Raoul d'Ivry, frère 
utérin de Richard I^^, 

Le récit de Dudon a par conséquent un caractère légendaire nette- 
ment marqué. Il peut contenir, il renferme même très certainement 
une parcelle de vérité, mais comment la dégager, cette parcelle, com- 
ment la distinguer des inexactitudes ou des fictions qui l'entourent? 
M. E., dont on ne saurait trop louer la prudence et l'esprit critique, 
a su opérer lé triage des faits que ses sources lui fournissaient, indi- 
quer, d'une part, ceux qui lui paraissaient ne pouvoir être contestés, 
d'autre part, ceux qui étaient ou simplement probables, ou douteux, 
ou enfin complètement faux. 

Si, au début du x« siècle, les expéditions de pillage entreprises par 
les Normands à travers la France avaient cessé d'être fructueuses, en 
raison et de la résistance qu'opposaient les seigneurs et de la misère 
qui désolait les provinces du royaume, Charles, d'autre part, ne 
disposait pas de forces suffisantes pour chasser les pirates des régions 
voisines de l'embouchure des grands fleuves où ils avaient établi leur 
résidence'. Dans ces conditions, ne valait-il pas mieux pour le roi se 
résigner à faire la part du feu, accepter le fait accompli, reconnaître 
aux Normands la possession des contrées qu'ils occupaient, en les 
obligeant d'ailleurs à embrasser le christianisme, à s'abstenir désor- 
mais d'incursions, enfin à protéger le pays contre ceux de leurs com- 
patriotes demeurés païens qui tenteraient de le dévaster? Ce fut l'avis 
de Charles, et l'événement prouva qu'il avait eu raison. Pourtant les 
précédents, car il y en avait, n'étaient pas favorables à ce projet, sédui- 
sant au premier abord. Bien avant Charles le Simple, Lothaire I®"", 
Lothaire II, Charles le Gros, avaient abandonné une partie de la Frise 
à des chefs normands convertis. Le résultat n'avait nullement répondu 
aux espérances de ces princes. Les Normands, sans nul souci du 
baptême qui leur avait été conféré, ni des engagements qu'ils avaient 
pris, commirent toutes sortes de violences dans les provinces dont on 

i.Ce sont les fidèles des seigneurs, M. Eckel a raison de le dire (pp. 71-72) 
qui constituent à eux seuls les armées de celte époque. Si les grands se montrent 
empressés à repousser une invasion qui menace directement leurs domaines, ils 
font par contre la sourde oreille aux prières du roi, trop faible pour donner des 
ordres, quand il s'agit d'entreprendre une expédition lointaine, dont ils n'espèrent 
retirer aucun avantage. 



d'histoire et de littérature 127 

leur avait confié Tadministration : ils allèrent même jusqu'à tolérer, 
sinon à encourager, les incursions et les ravages de bandes de pirates 
venus de la Scandinavie. On tinit par renoncer à un système qui pré- 
sentait plus d'inconvénients que d'avanigges. 

Il réussit pourtant sur les bords de la Seine. Rollon et ses compa- 
gnons se montrèrent plus fidèles à leurs serments que ne l'avaient été 
Heriold, Roric ou Godfrid. Le pays qui leur avait été concédé re- 
trouva une tranquillité et une prospérité que depuis longtemps il ne 
connaissait plus. En somme, les résultats obtenus prouvent que 
Charles fit preuve de sagesse en concluant la paix avec Rollon. Le 
désir de laver ce prince des reproclies injustes que lui avait valus un 
acte fécond en heureuses conséquences n'a d'ailleurs pas entraîné 
M. E. à tomber dans l'excès contraire. Toujours mesuré, l'auteur n'a 
eu garde d'exagérer les mérites de son héros, de saluer en lui un pro- 
fond politique, qui aurait vu loin dans l'avenir. 

Indépendamment des motifs qui poussèrent le roi et le pirate à 
s'entendre, bien des questions se posent à propos de l'arrangement que 
Charles et Rollon conclurent à Saint-Clair-sur-Epte. M. E. leur a 
consacré un examen attentif. 

La plus importante est relative aux conditions de l'accord. Quels 
sont les territoires concédés par le roi de France aux Normands ? 
Quels engagements Rollon a-t-il pris vis-à-vis du roi? L'historien 
moderne ne peut qu'avec une extrême difficulté donner de réponse 
nette et précise : comment, en effet, démêler la vérité à travers les 
légendes qu'a recueillies Dudon de Saint-Quentin? 

Peut-être faudrait-il distinguer, c'est là une ingénieuse conjecture de 
M. E. (pp. 76-78), entre les territoires que Charles reconnut formelle- 
ment à Rollon par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, et ceux que le 
chef normand occupait déjà et dont il resta le maître après 91 1, bien 
que la possession ne lui en eût pas été confirmée. 

Charles a-t-il inféodé la Bretagne à Rollon ?M. E. ne le pense pas 
(pp. 78-79), le fait n'étant rapporté que par Dudon. On peut cependant 
objecter à M. E. que la cession de la Bretagne n'est pas plus invrai- 
semblable que celle delà Flandre, admise par lui. Si, pour se venger 
du comte Baudouin II, Charles a voulu donner la Flandre aux Nor- 
mands, pourquoi n'aurait-il pas pu tout aussi bien leur offrir ensuite 
la Bretagne? Remarquons qu'il n'exerçait en fait aucune autorité sur 
cette province : le cadeau ne lui coûtait donc rien. Comme du reste 
les Bretons n'auraient pas été plus disposés à subir la domination de 
Rollon que celle du roi de France, celui-ci créait à son nouveau vassal 
une occupation, qui l'aurait détourné de reprendre ses courses de pil- 
lage à travers le royaume. Ainsi, l'octroi de la Bretagne aux Normands 
ne présentait que des avantages pour le donateur. 

M. E. rejette avec raison la fable rapportée par Dudon du mariage 
de Rollon avec Gisèle, fille de Charles le Simple (pp. 79-83). Cette 



128 REVUE CRITIQUE 

princesse n'aurait pu avoir en 91 1 que quatre ans tout au plus, puis- 
que c'est en 907 que sa mère Frédérone épousa le roi de France. 

D'après M. E. (pp. 87-88) les Normands n'auraient pas attribué la 
même portée que les Français.à l'arrangement de Saint-Clair-sur-Epte. 
Pour les premiers, c'aurait été simplement la consécration légale de 
leur occupation de fait. Par contre, les Français auraient estimé que 
Rollon avait acquis à titre bénéficiaire Rouen et les comtés voisins de 
cette ville, que par suite il était astreint à certaines obligations vis-à- 
vis de Charles. Il nous semble hors de doute que le chef normand a 
prêté au roi serment de fidélité, et promis de lui rendre les services ordi- 
naires d'un vassal en retour de la cession territoriale qui lui était faite. 
Existe-t-il, comme le pense l'auteur (p. 74), une corrélation entre 
l'accord de Charles avec les Normands de la Seine et l'acquisition par 
ce prince du royaume de Lorraine ? La chose ne manque pas de vrai- 
semblance. Toutefois, pour se montrer nettement affirmatif, il faudrait 
tout d'abord savoir de quelle façon, à quel moment précis, avant ou 
après la mort de Louis l'Enfant, Charles a été appelé en Lorraine par 
les seigneurs de ce royaume. Les Lorrains sont-ils devenus, du vivant 
même de Louis qu'ils auraient abandonné, les sujets de Charles, ou 
ont-ils au contraire attendu — pour reconnaître ce dernier prince — 
que le fils d'Arnulf fût descendu dans la tombe? Vu la façon dont les 
Annales alamannici présentent le fait, on peut hésiter entre les deux 
hypothèses, M. E. nous semble avoir trop facilement adopté la pre- 
mière, comme s'il n'y en avait pas d'autre possible (p. 94). 

Si l'auteur a bien mis en lumière l'importance qu'avait pour Charles 
la prise de possession de la Lorraine (p. 97), s'il a donné une explica- 
tion satisfaisante (p. 97) du titre de rex Francorum, qui figure dès 
lors dans les diplômes de Charles, s'il a montré (p. 95) que la majorité 
des Lorrains resta fidèle à son nouveau souverain, nous lui reproche- 
rons de n'avoir pas vu que la Lorraine, au lieu de constituer purement 
et simplement une province française, avait conservé la situation de 
royaume autonome, que déjà elle possédait sous le règne de Louis 
l'Enfant : elle garde, en effet, sa chancellerie particulière, distincte de 
la chancellerie française. 

D'autres questions, telles que la frontière orientale du royaume de 
Lorraine (pp. 98, 100, 102, io3), la nature des fonctions exercées par 
Régnier (pp. 93 et 99), les familles lorraines apparentées à la dynastie 
carolingienne (p. 99), auraient mérité de la part de l'auteur un exa- 
men plus approfondi. Il y avait là des problèmes délicats, difficiles à 
résoudre, nous le reconnaissons, mais auxquels M.E. n'a pas donné 
une attention suffisante; il nous semble les avoir trop vite et trop som- 
mairement tranchés. Mais peut-être nous répondra-t-il qu'il avait à 
écrire les Annales du règne de Charles le Simple, et non une histoire 
de la Lorraine sous la domination de ce prince. 
Enfin, et ce sont là des reproches d'une portée plus générale, M . E. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE IlÇ) 

n'a pas suffisamment mis à contribution les sources diplomatiques, 
n'en a pas tiré tous les renseignements qu'elles lui auraient fournis ; 
d'autre part, à l'exemple d'un trop grand nombre d'historiens, il a 
totalement négligé les monuments de la numismatique. 

M. E. s'est montré, soit au cours de sa monographie, soit dans sa 
conclusion, un appréciateur équitable de Charles le Simple, de son 
caractère et de sa politique. Sans aller aussi loin que Borgnet, qui 
avait cru devoir prendre le contrepied des opinions émises par les 
historiens antérieurs, M. E. prouve qu'en différentes circonstances 
Charles a déployé de l'énergie, de l'habileté, et qu'il ne mérite nul- 
lement les reproches ni les qualificatifs infamants que la postérité a 
prodigués à sa mémoire. 

Nous avons déjà félicité M. Eckel de l'excellent esprit critique qu'il 
apporte à l'interprétation des documents. Le style de l'ouvrage ne 
mérite pas moins d'éloges: simplicité, précision et clarté en sont les 

qualités principales. 

En résumé, l'œuvre sérieuse et solide de M. Eckel mérite de rece- 
voir et recevra, nous n'en doutons pas, le meilleur accueil de tous ceux 
qui s'intéressent à l'histoire de l'époque carolingienne. 

Robert Parisot. 



G. L. Zanetti, Lalegge romana retica coirese o udinese, Hœpli, Milan, 1900 
(Studi giurjdici e politici. Universita di Pavia. Istituto di esercitazioni nelle 
scienze giuridiche e sociali. II). i5i p. 

Ce mémoire couronné au Concours Cossa, en 1897, et publié en 
vertu d'une décision de l'Institut juridique de Pavie, s'ajoute à une 
littérature déjà fort riche au sujet de cet abrégé de la Lex romana 
Wisigothoriim qui s'appela d'abord Epitome de Saint-Gall, puis Loi 
d'Udine et qu'on désigne aujourd'hui plus volontiers sous le nom de 
Lex romana Curiensis, Loi de Coire. On sait quelle est l'importance 
de ce document en ce qui concerne les origines du régime féodal. Le 
malheur est qu'on n'en connaît bien exactement ni la date ni la patrie. 
Est-ce un texte italien ? M. Schupfer l'a soutenu avec beaucoup de 
force; mais son opinion n'a pas prévalu. M. Z. donne un bon résumé 
des arguments qui militent contre Schupfer. La découverte récente 
(1897) d'un fragment de cet abrégé du Bréviaire d'Alaric fournit un 
motif de plus à ceux qui le rattachent à l'ancienne Rhetia Curiensis. 
Ce fragment a été trouvé, il est vrai, à la Bibliothèque ambrosienne, 
à Milan ; mais, s'il faut en croire MM. Mercati, Ceriani, et Patétta, lé 
manuscrit serait suisse et non italien. Disons en passant que M. Z. a 
joint à son mémoire une édition du fragment ambrosicn et une notice 
paléographique due au savant qui l'a découvert, M. Mercati. — Quant 
à la date dé la Loi. M. Zanetti se prononce pôin le milieu du 



l30 REVUE CRITIQUE 

viii« siècle et c'est l'opinion qui prévaut depuis les études de Zeumer. 
Ceux qui la placent au ix« siècle sont amenés par là à lui donner une 
tournure féodale qu'elle est loin d'avoir ; c'est ainsi que M. Schupfer 
voit dans les principes dont elle fait mention des comtes déjà à moitié 
indépendants, tandis que ce sont en réalité les rois francs ; M. Z. vou- 
drait en faire quelquefois des fonctionnaires supérieurs, mais je ne 
vois pas qu'il réussisse à bien établir son opinion. Les milites de la L. 
Rom. Ciir ne sont pas des chevaliers au sens féodal, mais ils semblent 
pouvoir servir de transition entre la militia du Bas-Empire et le vassus 
domnicus des Capitula Remedii; ils deviendront des vassaux plutôt 
qu'ils ne le sont. Ainsi des boni homines et des ciiriales dont le rôle 
n'est malaisé à fixer que parce qu'il est peu précis à cette époque de 
transition. En s'attachant successivement à chacune de ces questions 
sur lesquelles il subsiste encore des obscurités, en s'occupant de 
quelques autres problèmes comme l'application de la Loi Falcidie, le 
jus naiifragii, M. Z. poursuit toujours le même but qui est de com- 
battre les idées de Schupfer. Sa dissertation vaut surtout par ce côté 
critique, mais nous devons ajouter qu'elle doit beaucoup aux écrits 
antérieurs, en particulier à ceux de Zeumer, de Salis, de Béguelin, 
qu'elle n'a pas la prétention de remplacer. 

J. Brissaud. 



Maurice Lanore. Reconstruction de la façade de la cathédrale de Chartres 
au XII<= siècle. Extrait de la Revue de l'art chrétien. 1899-1900. 2? p. 

Un jeune archéologue, M. Maurice Lanore, vient de consacrer àla 
façade occidentale de la cathédrale de Chartres une, étude conduite 
avec la méthode la plus rigoureuse, et dont les conclusions offrent le 
plus vif intérêt. 

Il établit d'abord que le clocher du nord, qu'on appelle le clocher 
neuf, est en réalité le plus ancien. Il fut commencé très certainement 
après l'incendie de 1 1 34, tandis que le clocher du midi, qu'on appelle 
le clocher vieux, ne fut entrepris qu'après i 145. Les preuves que 
donne M. L. sont surtout des preuves archéologiques, et ce sont les 
meilleures. Il compare les profils des bases des colonnes engagées, 
des arcatures, des ogives, il compare les chapiteaux, et il conclut à l'an- 
tériorité du clocher du nord. 

Il va plus loin. Non seulement le clocher du nord est le plus ancien, 
mais dans la pensée des architectes qui relevèrent il devait être 
unique. Ce clocher, en effet fet c'est une des plus heureuses décou- 
vertes de M. L.) était isolé, et s'élevait, comme le clocher de Vendôme, 
plusieurs mètres en avant de la façade. Ce qui le prouve, ce sont les 
fenêtres encore visibles dans la partie du clocher qui se trouve main-. 



d'histoire et de littérature i3i 

tenant enfermée dans l'église. Ces ouvertures devenues inutiles ont été 
bouchées. 

En 1 145, l'évêque de Chartres, Geoffroy de Lèves, qui avait admiré 
les travaux entrepris par Suger à Saint-Denis, et qui avait assisté à la 
dédicace delà nouvelle église abbatiale, conçut un grand projet. Il Ht 
commencer un nouveau clocher au midi, puis, faisant abattre la vieille 
façade de la cathédrale, il en fit élever une nouvelle qui vint s'encadrer 
entre les deux clochers. C'est alors, et non pas du tout en 1 1 94, comme 
on l'a prétendu récemment, que furent exécutées les merveilleuses 
sculptures que nous admirons aujourd'hui. Leur analogie avec celles 
du Mans qui furent terminées en 11 58, et avec celles de Saint-Denis 
(que nous ne connaissons malheureusement que par les dessins de 
Montfaucon) est frappante. La date de 1 145 admise par Viollet- 
le-Duc et par M. Yôge doit donc être conservée. Ce qu'il faut ajouter, 
cependant, c'est qu'en 1 194, pour agrandir la nef, la façade fut avancée 
à l'alignement de la partie antérieure des clochers et prit alors l'aspect 
que nous lui voyons aujourd'hui. 

Ces constructions successives et ces remaniements sont exposés par 
M. L. avec une clarté parfaite. Mais son principal mérite est peut-être 
d'avoir mis en pleine lumière les rapports de l'évêque de Chartres 
Geoffroy de Lèves avec Suger. 11 devient certain maintenant que l'évê- 
que de Chartres s'inspira de l'œuvre du grand abbé, et qu'il fit venir 
de Saint-Denis les sculpteurs qui travaillèrent au portail de sa cathé- 
drale. J'accepte, pour ma part, d'autant plus volontiers toutes ces 
déductions de M. L., que j'étais de mon côté arrivé aux mêmes con- 
clusions en étudiant les vitraux qui ornent les trois grandes fenêtres 
de la façade occidentale de Chartres. Ces vitraux ont été faits par des 
verriers de Saint-Denis que Geoffroy de Lèves fit venir en même 
temps que les sculpteurs. 11 suffit pour s'en convaincre de comparer le 
vitrail de l'arbre de Jessé de Chartres avec les parties anciennes de 
l'arbre de Jessé du vitrail de Saint-Denis : on verra que les deux œu- 
vres sont identiques. Je puis donc affirmer à M. Lanore, puisque je 
vois qu'il élève des doutes à ce sujet, que la partie de la façade de 
Chartres où se trouvent les trois grandes fenêtres, est bien, comme le 
portail, de i 145. 

On commencera bientôt à voir nettement cette grande vérité qu'on 
avait à peine soupçonnée jusqu'à présent, que le grand art qui va s'épa- 
nouir à la fin du xii« siècle (architecture, sculpture, peinture sur verre) 
est vraiment né à Saint-Denis. Tout part de là. La vieille basilique qui 
a contenu toute notre histoire a porté en elle, à un moment, tout notre 
art national. Quant à Suger, il apparaîtra comme un des plus auda- 
cieux novateurs qu'il y ait dans l'histoire de l'art. 

Emile M.-^le. 



1-32 REVUE CRITIQUE 

ViTo La Mantia, Antiche Consuetudini délie Città di Sicilia. Païenne, A. Reber, 
1980. — ccciv-356 p. 

En dehors de quelques publications isolées, nous possédions les 
vieilles Coutumes des villes de la Sicile dans une édition d'ensemble 
due à un savant allemand, W. von Briinneck {Siciliens inittelalter- 
liche Stadtrechte, Halle, Niemeyer, 1881, lxv-383 p.). Il était à sup- 
poser que ce corps des coutumes siciliennes suffirait pendant long- 
temps aux besoins de la science. Mais dès son apparition, l'édition de 
M. de Briinneck fut vivement critiquée par un des jurisconsultes les 
plus au courant de Thisioire du droit sicilien, M. Vito La Mantia. 
Dans une série d'études dont il aurait dû donner la substance ', car 
elles sont éparses dans des recueils peu accessibles, la Legge, 1882, 
II, 279, leFilangieri, 1882, 565, etc., M. V. L. M. démontra que cette 
édition était inexacte et peu sûre; M. de Brunneck n'avait eu connais» 
sance ni des manuscrits des anciennes coutumes ni des plus vieilles édi- 
tions. C'est pour cela qu'il prit le parti de donner lui-même une édi- 
tion plus conforme aux exigences de la critique. Il suffit de comparer 
le volume considérable qu'il publie aujourd'hui avec celui de M. de 
Brunneck pour voir que cette édition réalise un grand progrès sur la 
précédente ; c'est le texte définitif des Coutumes siciliennes, avec 
toutes les indications sur son établissement, avec des détails sur les 
manuscrits et les éditions antérieures, que nous possédons aujour- 
d'hui. Nous n'avons qu'un regret à exprimer, c'est qu'il ne soit pas 
accompagné d'un index développé permettant d'utiliser jusqu'aux plus 
minimes renseignements fournis par ce corps de lois. Sauf ce deside- 
ratum, nous nous plaisons à reconnaître le mérite de cette publication ; 
la filiation des coutumes siciliennes y est établie ; les recherches faites 
à leur sujet paraissent des plus consciencieuses ; à moins de décou- 
verte imprévue de documents nouveaux, il sera malaisé d'y ajouter et 
la tâche des historiens du droit devra se borner à utiliser ce recueil de 
textes ; encore se trouve-t-elle facilitée par les travaux antérieurs de 
M. Vito La Mantia. 

J. Brissaud. 



I. Peut-être cependant ce reproche n'est-il pas justifié, au moins en ce qui con- 
cerne les critiques de détail, car, à propos de chaque Coutume, M. Vito LaMantiane 
manque pas de signaler les vices de l'édition de Brunneck. Ainsi, p. ccxv, il affirme 
et prouve qu'Hartwig qui prétendait reproduire en 1867 Védiùon princeps des Cou- 
tumes de Messine, 1498, s'attachait en réalité à une édition beaucoup moins bonne 
de 1796 ; Brunneck, en 1881 , s'en est tenu à la publication inexacte de Hartwig et y 
a joint de nouvelles erreurs. 



d'histoire et de littérature I J3 

L, -Clément, Henri Estienne et sou œuvre française. Paris, A. Picard, 18^9^ 
un vol. gr. in-8, de x-340 pages, avec trois planches hors lexte. 

M. Clément a public Tan passé sur Henri Estienne une étude 
fort intéressante, et avec laqueUe je suis bien en retard. Le livre 
heureusement pouvait attendre : construit solidement et à peu près 
définitif en un sens, résultant de recherches considérables et cons- 
ciencieuses, il n'est pas de ceux qu'une actualité hâtive emporte dans 
son tourbillon, il reste aujourd'hui ce qu'il était hier. L'auteur, 
comme il l'explique dans sa préface, n'a pas cherché à embrasser 
l'œuvre entière de H. Estienne : il a laissé de côté l'helléniste, et se 
limitant à l'œuvre française, il l'a soigneusement examinée sous ses 
divers aspects, et a réussi à nous en donner une vue d'ensemble 
beaucoup plus complète qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. L'introduction, 
(p. 1-77) est consacrée à la biographie d'Estienne et à élucider surtout 
les points qui en sont restés obscurs : nous connaissions déjà les 
pièces des deux grands procès qu'il avait subis devant le Conseil de 
Genève; en fouillant à son tour dans ces archives, M . C. a mis la 
main sur les pièces d'un troisième procès qui se rattache aux deux 
autres et les éclaire. Il a suivi ensuite Estienne, autant qu'on peut le 
faire, dans ses pérégrinations multiples et a insisté notamment sur 
ses séjours à la Cour de France pendant le règne de Henri III. Car il 
n'y a pas à dire — et ce n'est pas une des moindres ironies de cette 
époque si pleine d'antithèses — le roi très catholique est devenu, à 
un moment donné, le protecteur du huguenot qui avait écrit ïApo- 
logie et le Discours merveilleux, il a fallu qu'il le défendît contre ses 
propres correligionnaires, contre les intolérances d'un esprit étroite- 
ment sectaire. Tout cela a été mis ici en bonne lumière. ^ 

Dans la première partie du livre, celle où l'œuvre française est 
appréciée littérairement, on rencontrera aussi des chapitres fort inté- 
ressants, très nourris de faits, raisonnablement pensés et écrits. Ce 
qui est dit par exemple de V italianisme et de l'esprit de cour me paraît 
juste dans l'ensemble. C'est incontestablement sous le règne de 
Henri III que le mal a sévi jusqu'à devenir inquiétant, jusqu'à mettre 
en péril le développement normal de l'esprit français : mais il avait- 
cependant des racines lointaines; un « terrain de culture » favorable 
lui avait été préparé depuis longtemps, depuis la fin au moins du 
règne de François ^^ Cest ce que j'ai essayé de montrer moi-mèrae_ 
dans un livre. publié il y a quelques années sur la Cour de Henri II, 
et, si M. C. n'en disconvient pas, il fait cependant à cet égard plus 
de restrictions que je n'en admettrais pour ma part. Ce q^uc je nejui 
concéderais pas volontiers non plus, c'est que le livre de-Balthasar < 
Castiglione, // Cortegiano, soit vraiment le code «"de l'honnête 
homme, aux manières exquises, au cœur haut placé » : j'ai dit- que 
dans ce libro. d'oro, sous l'éclat des dehors, rentrevoyais la tare, une 



î34 REVUE CRITIQUE 

vertu de parade, des traces de servilisme, et je l'ai prouvé par des 
citations précises. Il se peut bien que M. Cian dans son édition 
publiée à Florence en 1894, MM. Luzio et Renier, dans leur livre 
sur la Cour d'Urbin publié à Turin en 189?, aient émis des opinions 
diamétralement opposées : mais, franchement, ne sont-ils pas suspects 
d'un peu de complaisance? C'est ce qu'il y aurait à voir. Voilà qui est 
assez — et même trop — plaider pro donio tnea : revenons vite au 
livre de M. Clément. Un des chapitres intéressants de cette première 
partie, le plus neuf peut-être, est celui où se trouve appréciée et 
expliquée la critique qu'a faite H. Estienne des poètes de la Pléiade. 
Oui, voilà qui est très neuf : confiants dans certains souvenirs, nous 
rappelant les passages où (par amour du grec!) les noms composés 
sont appréciés favorablement à la condition de n'en pas abuser, nous 
admettions généralement que le grand philologue avait marché dans 
le sens de la nouvelle école. Il n'en est rien cependant, ou tout au 
moins il faut en rabattre. Ce qui a servi de point de départ à l'auteur 
pour traiter cette question, c'est un petit volume qui se trouve à la 
Bibliothèque de Lyon, et qui lui a été obligeamment signalé par 
M. Brunot : ce précieux volume, auquel on n'avait point jusqu'ici 
prêté grande attention, n'est autre chose qu'une édition des poésies 
de Du Bellay, couverte d'annotations marginales par H. Estienne 
lui-même. M. C. a tiré bon parti de cette trouvaille, qui s'offrait 
comme une sorte de pendant au fameux commentaire de Malherbe 
sur Desportes, mais avec des différences qu'il importait de faire res- 
sortir, car, loin d'être un critique impitoyable, Estienne s'est borné 
au rôle de lecteur attentif et bienveillant. Ayant ce fil conducteur, il a 
suffi à M. C. de grouper autour de ces annotations certains passages 
empruntés à la Précellence, aux Dialogues, etc. pour en conclure 
légitimement qu'Estienne, au point de vue moral, reprochait aux 
poètes de la Pléiade leur paganisme; qu'il goûtait médiocrement le 
mysticisme chrétien de Du Bellay, pas du tout le pindarisme à froid 
et les métaphores furibondes de Ronsard. Bref, l'auteur du Thésaurus 
en voulait à la nouvelle école d'avoir mal compris le lyrisme grec, et 
de se complaire dans une sorte de pétrarchisme décadent : en fait de 
poètes français, il ne semble avoir goûté pleinement que Marot. De 
tout cela nous pouvions bien soupçonner quelque chose, mais n'était- 
il pas utile de l'établir d'une façon définitive, preuves en main, et par 
des rapprochements de textes? 

La seconde partie de ce livre n'est pas celle qui rendra le moins de 
services au public studieux. Elle diffère à vrai dire d'allure et de ton 
avec la première, elle paraîtrait môme lui être simplement juxtaposée, 
si on ne s'apercevait vite qu'elle en forme la suite et le complément 
tout indiqué. Car, après avoir exposé d'une façon historique la lutte 
qu'a soutenue H. Estienne pour h la défense de la langue française », 
il fallait bien en venir à donner les pièces du procès, à examiner des 



D HrSTOIRE ET DE LITTÉRATURE ï55 

théories lexicographiques ou grammaticales. C'est ce qu'a fait par le 
menu M. Clément, et ce travail est d'auiant plus méritoire, il sera 
d'autant plus utile, qu'on avait à faire à une matière plus dispersée. 
Estienne a d'ordinaire semé au hasard ce qu'il a pensé de plus juste 
sur la langue française : le livre, déjà un peu vieilli, de Livet n'offrait 
qu'une ébauche de coordination; l'édition récente de la Précellence 
par M. Huguet ne donnait qu'un fragment de l'ensemble. Désormais, 
pour prendre une idée juste de cette œuvre grammaticale si complexe, 
nons n'aurons plus besoin de recourir aux traités écrits en français ou 
écrits en latin : tout ce qu'ils contiennent d'essentiel a été résumé ici, 
classé d'une façon méthodique et commode, illustré de notes nom- 
breuses. On pourrait même plutôt, à cet égard, reprocher à M. C. un 
certain luxe de rapprochements et d'observations personnelles : mais 
il vaut mieux pécher par l'excès. Je n'ai point trouvé grand chose à 
reprendre dans ce commentaire suivi des théories d'Estienne, de ses 
idées, de ses étymologies souvent hasardeuses. Contentons-nous de 
quelques remarques, glanées çà et là. A la p. 242, il est dit que Plauie 
emploie couramment scioquod : je crois qu'il n yen a chez lui qu'un 
seul exemple, celui de VAsinaria (I, i), et encore la valeur de ce pas- 
sage a-t-elle été contestée, la tournure pouvant s'expliquer un peu dif- 
féremment. A la p. 282, l'étymologie du vieux verbe pier, tiré du grec 
«lîTv, est mise en doute, non sans raison peut-être : mais que pen- 
ser de l'hypothèse proposée en note ? La phonétique s'oppose 
à ce qu'on tire pier de pïpare^ sans parler du sens qui ne con- 
vient guère. Parlant du passage de la diphtongue wè à è simple 
(p. 309 et suiv.), M. C. dit que cette réduction est attribuée aux Pari- 
siens par Dubois dès i 53 i : il y aurait lieu de remonter bien plus 
haut encore, puisqu'elle date sans doute de l'époque de Philippe-le- 
Bel, comme me parait l'avoir démontré M. Suchier. Le mot voglie 
(p. 326) est-il une « locution purement italienne », et n'a-t-il pas au 
contraire été d'un certain usage? Il me semble, en tout cas, que Mon- 
taigne s'en est servi. A la p. 3 17, le vieux verbe atillier paraît ratta- 
ché sans réserves à aptiis'psiv un intermédiaire bas-lat. aptillare : c'est 
bien hardi. Il n'est pas non plus très exact de dire (p. 417) qu'Es- 
tienne « suit la prononciation parisienne » en écrivant guarir : n'est- 
ce pas là précisément la forme originaire du mot? A la p. 431, et à 
propos de l'expression il fit que sage, M. C. s'émerveille de voir son 
auteur « noter d'avance les tournures qui ne tarderont pas à devenir 
archaïques » : ne serait-ce pas plutôt que beaucoup de ces locutions, 
celle-ci entre autres, commençaient décidément à vieillir dans le der- 
nier quart du xvi« siècle ? Enrin, un peu plus loin (p. 436), à propos 
de l'expression faire de la sotte, il est remarqué que nous avons là 
une extension du sens partitif de la prépositiiion de : je ne dis pas non, 
mais je crois que nous avons à faire avant tout à un italianisme. La 
question d'ailleurs mériterait d'être examinée d'un peu près, cdr je ne 



f36 REVUE CRITIQUE 

l'ignore pas,- ce tour apparaît d'autre part chez Commines (ce qui ne 
serait pas une preuve contre son origine italienne), mais aiissi dans 
ies mystères du xv« siècle, où l'on trouve par exemple /trire du gros 
bis (faire l'important). — Je pourrais multiplier ces observations de 
détail : à quoi bon ? Elles ne sont pas bien graves, comme on le voit^ 
et ne sauraient en aucune façon infirmer le jugement favorable que 
nous avons porté sur la solide et consciencieuse étude de M. Clément. 

E. BOURCIEZ. 



Servière (J. de la). Un professeur d'ancien régime : le Père Ch. Porée S. J. 

(1676-1741). Paris, Oudin, 1899, in-8, de xL-489 p. 

. Cet ouvrage est une thèse française soutenue devant la Faculté de 
Poitiers par un ancien élève de la Faculté catholique d'Angers. 
L'auteur a eu l'occasion de consulter tout ce qui reste des livres de 
l'ancien- collège Louis le Grand et en a tiré tout le parti possible. Il a 
soigneusement étudié les documents manuscrits et les ouvrages 
imprimés qui pouvaient l'éclairer. Mais son sujet méritait-il la peiné 
qu'il s'est donnée ? On a déjà bien souvent exposé la méthode d'ensei- 
gnement des Jésuites, décrit la popularité dont elle jouissait : on 
connaît les exercices de rhétorique, les représentations théâtrales 
auxquels leurs élèves conviaient les familles; on ne connaît -guère 
moins les relations de Porée avec ses anciens disciples et avec le plus 
fameux de tous, S-ans doute il n'avait jamais encore été étudié .d'aussi 
près ; mais ce très honnête homme, ce dévoué professeur paraît avoir 
éié un esprit bien ordinaire. M. de la Servière, qui le }uge en toute 
liberté, est obligé de lui reconnaître un goût marqué pour l'affectation; 
Sénèque, le Quintilien des Controversiae, Fléchier, voilà pour Porée 
les modèles de. la parfaite éloquence. Il donne de sages et affectueux 
conseils à la jeunesse (encore, sur l'article des mauvaises lectures, 
me parait-il manquer de tact, v. p. 1 19-120); mais, sauf sur la fin de sa 
•vie, il n'ose pas, de peur d'éveiller le doute qui pourtant alors s'éveil- 
lait tour seul, exposer et soutenir la doctrine de l'Église. Peut-être 
sera-t-il fâcheux pour sa réputation littéraire qu'on ne s'en tienne plu-s 
désormais aux lignes que Voltaire lui a consacrées. — Parmi les 
documents joints au livre, nous citerons quelques gravures, du collège 
Louis le Cirand et dès livrets de tragédies et de ballets. - a 

Charles Dejob. 



.VerôfFentlichungen zuj Geschichte des gelehrten Schulwesens im Alberti- 
niscbeti Sàchsen hi:;.im Auftrag des sâchsischcnGymnasiallchrcrvcrcinS. prster 
- Teil : Ucbcrsicht ubcr die geschichtliche Enùifickelu'ng der Gymnasien. Leipzig, 
. Teubner igoô.' in-4°. p. 248. 

. L'association des professeurs-, des;, gymnases saxons .à entrepris la 



D'HISTOfkE- ET iJE LiTfÉRATURE "l3y 

publication de tout ce qui intéresse renseignement secondaire classique 
dans le Royaume de Saxe. Elle nous donne aujourd'hui, comme 
travail préparatoire des questions qu'elle se propose d'étudier, une 
courte esquisse du développement de ses lycées. La Saxe en possède 
dix-sept, en y comprenant les deux Fiirstenschiilen de Meissen et de 
Grimma. Dix-sept professeurs ou recteurs oni ïonvm^ chacun pour 
leur gymnase, une monographie, en adoptant, mais sans trop de 
rigueur, le plan de l'étude de M. H. Peter, recteur de l'école Sainte- 
Afra à Meissen et président de rassociation. Chacun de ces chapitres 
nous présente l'histoire du gymnase tracée à grandes lignes, puis nous 
renseigne sur son organisation actuelle, son installation, son personnel, 
sa population scolaire, ses bibliothèques, son budget, ses ressources, 
les fondations qui s'y rapportent, sur ses recteurs^ maîtres et élèves qui 
se sont fait un nom, et termine par une notice bibliographique. 
Tous ces gymnases qui, deux ou trois exceptés, remontent au xiv=, 

.xv= ou xvi« siècle, sont sortis pour la plupart des Chorschulen annexées 

-aux couvents ; la célèbre Tliojnasschule de Leipzig, dont Sèb. Bach 

•fut Kantor de 1723 à ijSo, a gardé jusqu'à nos jours la trace de cette 
origine. Avec la Réforme les écoles passent généralement sous la 
direction des municipalités et ont une fortune diverse suivant la soUi- 

-citude du conseil et le mérite des recteurs. L'influence de Melanchthon, 
dont les inspections sont souvent mentionnées, dont les livres étaient 
partout adoptés, fut très heureuse pour les écoles de Saxe. Là, comme 
ailleurs l'Humanisme vint rajeunir les études classiques, mais il dégé- 
nère là aussi en formalisme. Les événements politiques génèrent en 
outre le développement des gymnases : pendant la guerre de trente ans, 
ils sont souvent brûlés, visités par la peste, perdent leurs élèves, puis 
se repeuplent d'une génération grossière et indisciplinée : il fallut 

'longtemps avant que les derniers restes du pennalisinus (usage des 
brimades) eussent disparu. Au xviii" siècle les efforts de recteurs de 
talent, dont l'influence ne demeura pas bornée à leur école, comme 
Ernesti, Gesner, Thomasius, et d'un autre côté l'étude mieux com- 
prise de l'antiquité et la part faite au grec et à de nouvelles matières, 
l'histoire, la géographie, les mathématiques, le français, ainsi qu'aux 
exercices physiques, rendirent aux écoles plus de vigueur et de succès. 
La réorganisation de l'enseignement dans la Prusse, qui ici encore fut 
le duca e maestro., et les réformes politiques de la Saxe en i83i don- 

-nèrent, par la création d'un ministère de l'instruction publique, aux 
gymnases saxons l'homogénéité qui leur manquait et une direction plus 
uniforme. Mais en raison d'une longue tradition qui n'a jamais été 
brusquement interrompue, il n'en subsiste pas moins dans le détail 

'de l'organisation et du régime une grande variété. Ceux que préoc- 
cupent les réformes de notre propre enseignement secondaire auraient 
peut-être l'occasion d'étudier pratiquement dans cette vie scolirire 
plus riche et plus flexible que lu notre tel projet d'amélioration sur 



l38 REVUE CRITIQUE 

lequel les théoriciens discuteront sans fin '. Nous ne pouvons que 
souhaiter les prochaines publications dont ce premier travail est la 
promesse. Nous n'exprimerons qu'un regret : c'est de n'avoir pas 
trouvé, servant de prcMace à cette série d'esquisses qui ont tant de 
points de contact, un chapitre qui eût retenu les traits communs et 
fourni déjà un aperçu de l'évolution de l'enseignement classique en 
Saxe. 

L. ROL'STAN. 



R. Kron. Die Méthode Gouin oder das Serien-System in Théorie und Praxis. — • 
L. A. Marburg, EKvert, 1900, in-8, p. 181. Prix : 2 m. 80. 

Nous n'étions pas habitués à servir en pédagogie de modèles aux 
Allemands. Voici cependant qu'ils se sont pris d'un bel intérêt pour 
l'œuvre à peu près complètement inconnue chez nous d'un Français. 
Gouin (i83i-i89h) publia en 1880 un gros volume sur VArt d'en- 
seigner et d'étudier les langues. Le livre était mal fait, obscur, forte- 
ment utopique; il passa inaperçu. L'auteur fit ça et là quelques appli- 
cations de ses théories; le résuhat fut médiocre et, comme le livre, la 
méthode tomba vite dans l'oubli. L'un et l'autre contenaient cepen- 
dant une part de vérité qui leur a permis de renaître en Angleterre et 
d'être favorablement accueillis en Allemagne, comme le prouve le 
succès de la brochure de M, Kron, parue d'abord en articles de revue 
{Neuere Spraclien, III, 1-6). L'auteur qui a suivi à Londres un cours 
où la méthode est enseignée à des maîtres, qui a recueilli les expé- 
riences des autres et en a fait quelques unes, qui possède à fond la 
littérature de la question, a donné un résumé complet et assez clair, 
en même temps qu'une appréciation indépendante, du nouveau sys- 
tème d'enseignement des langues. 

Gouin partage le vocabulaire d'une langue en séries, séries générales 
et spéciales; chacune des 5o séries comprend environ 5o exercices de 
18 à 3o phrases chacun. L'exercice représente un acte, un fait simple, 
analysé dans ses éléments composants, et chaque élément s'appuyant 
logiquement et chronologiquement sur le précédent. La phrase, 
courte, de 3 ou 4 termes au plus, figure chacun de ces fragments de 
l'acte ou du fait étudié dans l'exercice. C'est là ce qu'il y a de plus 
fécond dans le système imaginé par Gouin, quoiqu'il se trompe beau- 
coup sur la façon dont l'acquisition s'opère chez l'élève, sur cette 
représentation intérieure de l'acte ou de l'objet qu'il croit provoquer 
en lui pour l'amener à penser dans la langue étrangère. D'ailleurs si 
le point de départ est juste, le détail est plein de demi-vérités, d'cxagé» 

I. A signaler, p. ex., le régime de l'internat qui existe à Meisscn, Grimma et 
ailleurs en partie. 



d'histoire et de LITTÉRATURi, I 3^ 

rations et d'erreurs. C'est l'outrance dans la systématisation, et la 
méthode qui se décore du nom de psychologique est encore plus 
mécanique. En particulier, l'enseignement grammatical, tel que Gouin 
le transforme, est compliqué et confus, et son nouveau commentateur 
n'a guère réussi à Téclaircir. 

Mais sans l'application que vaut une méthode? Celle-ci, malgré 
tout ce qu'on nous affirme, me parai.t incapable de tenir toutes ses 
promesses. Elle est surtout trop uniforme, trop raide, trop ariitîcielle 
à force de vouloir être naturelle; elle fait appel plus à la mémoire 
qu'à l'intelligence. Elle peut réussir avec de jeunes enfants, et seule- 
ment jusqu'à un certain âge. La plupart des témoignages communi- 
qués par M. Kron émanent en effet d'institutrices, de maîtres chargés 
d'une classe élémentaire. M. Kron lui-même, qui est un fervent dis- 
ciple de Gouin, n'a pas fait d'expérience sur toute une génération 
d'élèves d'un gymnase, pendant un cours d'études complet. C'est là 
que je l'attends. 

L. R. 



— M. T. Miller Maguire, avocat de profession et lieutenant des Inns of court 
rijle volunteevs, publie sous le titre : Outlines of Military gcograpliy (Cambridge 
geographical séries 1899, viii-339 p., 27 vues et cartes) un petit volume qui 
n'apprendra rien aux militaires ni aux géographes. L'auteur tend surtout à éveil- 
ler chez les jeunes gens de son pays qui se dérobent trop volontiers au service des 
armes (p. 56), avec le goût des choses militaires, l'inquiétude sur la sécurité de 
l'Empire britannique : l'histoire des cinquante dernières années, écrit-il, enseigne 
« que le relèvement des sociétés ne peut s'accomplir par la paix et par la paix 
seulement ». Cette proposition n'est d'ailleurs pas démontrée au cours du livre. 
Celui-ci est un recueil d'anecdotes ou d'épisodes de l'histoire militaire choisis dans 
tous les temps et sur tous les théâtres, souvent au hasard des souvenirs de l'auteur 
qui sont singulièrement copieux : on aurait désiré une dérinition et une classifi- 
cation plus rigoureuse des concepts et types géographiques, frontières, voies 
d'invasion, climats, etc. L'ouvrage méritait d'être signalé surtout comme un symp- 
tôme du nouvel esprit militaristeanglais. 11 se termine sur un mot de Sir Kennell 
Rodd : La Grands Bretagne trouvera toujours le concours de ses fils, « till she turns 
her back on Empire and torgets the sea ». — B. A. 

— Sous le titre Études d'économie coloniale, M. Henri Hauser entreprend une 
série dont le premier fascicule, consacré aux Colonies allemandes impériales et spon- 
tanées [Pavis, Nuny, 1900, x-139 p.), laisse bien augurer. C'est un exposé n:éihodique 
des connaissances actuelles sur les colonies et pays protégés; l'auteur emprunte ses 
données aux meilleures sources, parmi lesquelles on regrettera de ne point voir ciié 
le substantiel K)lO'iial!iandbuc!i de R. Fitanœr. M. Hauser s'intércs.ie surtout à la 
valeur économique des territoires acquis par l'Empire, préoccupation qui justifie 
le titre de son ouvrage. Si une colonie est une allairc, cela est vrai surtout pour 
les Allemands. 11 serait prématuré de dresser un bilan; on ne saurait encore 
qu'émettre des pronostics; mais ces pronostics sont de tous points favorables; les 
entreprises privées, initiatrices de la politique coloniale, ont triomplie- des erre- 
ments et des abus administratifs, endémiques, peut-on dire, comme le morbus coh- 



ai}.© REVUE CRITIQUE D^HISTOIRE ET DE 'LITTÉRARTUE 

nialis. Outre les Schut^gebiete, M. M. passe eu revue les colonies « spontanées » 
que formèrent — plus ou moins spontanément — les émigrés aux États-Unis, au 
Brésil, et sur tous les coins du globe où le Kolonialatlas et VAlldeutscher Atlas de 
•Langhans signalent des essaims d'origine germanique. Il y aurait à étudier l'éveil 
du sentiment national dans ces groupes, longtemps séparés et considérés comme 
perdus.pour la mère-patrie, et leur rôle social et politique dans leur pays d'adop- 
tion. Quoi qu'il en soit, ce sont là de sûres clientèles pour la métropole et celle-ci 
n'a point à regretter l'expatriation de tant de ses enfants. 



Lettre de M. K. Waliszkwski. 

Paris, 2 3 juillet 1900. 
Monsieur le Directeur, 
_ Je me suis fait une loi d'éviter toute polémique au sujet des appréciations dont 
mes livres peuvent être l'objet et l'article de M. Jules Legras sur Littérature russe, 
auquel la Revue critique a cru pouvoir faire accueil, m'éloigne trop de mes habi- 
tudes intellectuelles et sociales pour que je veuille, à son sujet, me départir de ce 
principe. Je crois devoir toutefois y signaler un trait, qui, constituant une déroga- 
tion aux habitudes communes de la presse de tous les pays, me parait réclamer 
une protestation. Je veux dire une absence égale de respect et pour la personne de 
l'auteur et pour la vérité. 

Ainsi M. Jules Legras signale à l'indignation de ses lecteurs une anecdote 
odieuse sur le compte de Tolstoï qui constituerait une addition personnelle, de ma 
part, aux auteurs français, russes ou allemands que je me serais appliqué à piller 
sans vergogne. Or voici ce que je dis à propos de cette anecdote, que j'ai dû signa- 
ler, parce que le livre de M^^Seuron, où elle a trouvé place avec beaucoup d'au- 
tres, moins flatteuses encore, a eu en Allemagne, et ailleurs, un retentissement 
considérable ; je dis (p. 363 de Littérature russe) : « On ne me soupçonnera pas 
de vouloir attacher une importance quelconque à ces envers, réels ou faux, d'une 
personnalité si grandement élevée au-dessus du niveau commun. » 

Les autres critiques de M. Jules Legras sont frappées au même coin d'exactitude 
et de bonne foi. 

Dans l'espoir que vous voudrez bien. Monsieur le Directeur, donner place dans 
votre recueil à ces quelques lignes, je vous prie de recevoir l'expression de mes 
sentiments très distingués. K. W.^liszewski. 

. Réponse de .\1 . Legr.\s. 

Mon cher Directeur, 

Ma réponse sera courte, car c'est parler bien longtemps d'un mauvais livre. J'au- 
rais, dit M. Waliszewski, « manqué de respect pour la vérité et pour sa personne» ; 
or, sa personne n'est pas en jeu ici, et, pour la vérité, j'espère avoir montré suffi- 
samment que c'est précisément sa Littérature russe qui n'en tient que médiocre- 
ment compte. Je n'ai jamais pensé ni dit qu'il eût inventé les anecdotes douteuses 
ou odieuses auxquelles il a, çà et là, donné asile ; j'ai seulement constaté avec 
tristesse que c'était une des rares choses qu'il eût ajoutées au texte des auteurs 
qu'il a excerpés. Voici qu'il condamne lui-mcme l'emploi de telles anecdotes : 
nous sommes donc d'accord. Seulement, je me demande pourquoi, s'il les dédaigne 
ou les méprise, il leur a si pieusement donné jUacc dans un livre de vulgarisation. 

Je comprends que M. W. soit fâché d'avoir écrit un livre indigne de son ordi- 
naire talent, et, surtout, de voir que les slavisants s'en sont aperçus. En pareil cas, 
le plus sage est de se taire. Toutefois, si, par hasard, il y tenait, je pourrais cor- 
ser ma trop courte liste de ses erreurs et de ses plagiats. Jules Legras. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 
Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N" 34 — 20 août — 1900 



MooRE, Le livre des Juges. — B. Weiss, Les quatre Evangiles. — Huehn, Les cita- 
tions de l'Ancien Testament dans le Nouveau Testament. — Euringer, Le Can- 
tique des cantiques chez les Abyssiniens. — Friedlaender, Le Mahavrata . — 
Krumbacher, Nouvelles études sur Romanos. — Babelon, Guide illustré du Ca- 
binet des Médailles. — Doniol, Serfs et vila-ns au moyen âge. — Bourdeau, Le 
grand Frédéric, I. — Toth, Questions hongroises. — Janosi, Histoire de l'esthé- 
tique. — Bainville, Louis II de Bavière. — Bolton-Ki.vg, Histoire de l'unité 
italienne. — H. Barth, Guide des cabarets d'Italie. — Mourre, D'où vient la dé- 
cadence économique de la France. — Académie des inscriptions. 



The Book of Judges in Hebre^w, with notes, by G. F. Moore. Leipzig, Hin- 

richs, 1900; in-4, 72 pages. 
Die vier Evangelien im berichtigten Text, von B. Weiss. Leipzig, Hinrichs, 

1900; in-8, x-604 pages. 
Die alttestamentlichen Citate und Reminiscenzen im Neuen Testaments, 

von E. HûHx. Tùbingen, Mohr, igoo; in-8, xi-3oo pages. 
Die Auffassung des Hohenliedes bei den Abessiniern, von P. S. Euringer. 

Leipzig, Hinrichs, 1900; in-S, vi-47 pages. 

M. Moore, à qui l'on doit un très remarquable commentaire des 
Juges (dan? la collection de V International Critical Commentaiy ; 
Clark, Edimbourg), a préparé l'édition de ce livre dans la Bible poly- 
chrome de P. Haupt. La distinction des sources est faite confor- 
mément aux conclusions de l'auteur dans son commentaire : deux an- 
ciens documents, J, vers 85o, et E, vers jSo, ont été réunis vers 640 par 
un premier rédacteur, puis remaniés par un écrivain deutéronomiste, 
et interpolés par des éditeurs poxtéxiliens. La critique du texte est 
conduite avec beaucoup de prudence, et les corrections introduites 
dans l'hébreu traditionnel sont pour le moins vraisemblables. On a 
réservé pour les notes quantité de conjectures, suggérées par divers 
savants, qui sont bonnes à connaître, bien qu'elles n'aient pas tou- 
jours une grande probabilité. 

L'édition critique du texte des quatre Évangiles par M. B. Weiss, 
dont nous annoncions dernièrement les prolégomènes (voir Revue du 
25 octobre 1899, p. 32o) ne s'est pas fait longtemps attendre. Une 
introduction substantielle résume les conclusions du savant excgètc 
sur l'origine des quatre Évangiles : Matthieu n'est pas une traduction 
de l'évangile hébreu attribué à l'apôtre de ce nom ; il a été composé 
Nouvelle série L. 34 



142 REVUE CRITIQUE 

en grec, mais, des trois Synoptiques, c'est celui qui a le mieux gardé, 
pour les discours et même pour les récits, le contenu de l'évangile 
hébreu ; le rédacteur a utilisé Marc; ce n'était pas un palestinien, et il 
n'écrivait pas pour les judéochrétiens de Palestine: il vivait probable- 
ment en Asie Mineure, et il écrivait pour les Juifs de la dispersion, peu 
après la ruine de Jérusalem ; Marc a écrit après la mort de Pierre, 
et avant Tan 70, en exploitant l'écrit araméen de Matthieu ; Luc s'est 
servi du second Évangile et d'une (?) ancienne source palestinienne ; 
il ne connaissait pas notre premier Évangile ; il a écrit en Italie, pour 
des convertis de la gentilité, entre 70 et 80; l'auteur du quatrième 
Évangile ne peut être que l'apôtre Jean, fils de Zébédée; il a connu les 
trois Synoptiques ; ses récits portent la marque de la vraisemblance 
historique et permettent de résoudre (?) toute une série de problèmes (?) 
auxquels la tradition synoptique ne fournit pas de réponse ; l'apôtre 
galiléen, ayant passé, après l'an 70, de longues années dans un milieu 
hellénochrétien, est devenu un autre homme ; il a changé de langue et 
d'opinions; il attribue aux faits et aux discours évangéliques un sens 
plus profond que la lettre ; sa conception du Logos n'est pas autre 
chose, au fond, que ce qu'avait enseigné Paul ; il n'a pas écrit dans 
une intention polémique, mais à seule fin de conduire ses lecteurs à 
la vie qu'on trouve dans la foi au Verbe incarné. Il y aurait bien quel- 
ques nuances à introduire dans certaines de ces opinions, principa- 
lement en ce qui regarde le quatrième Évangile, dont le caractère 
symbolique et dogmatique ne permet guère qu'on l'utilise pour com- 
pléter ou corriger les données historiques des trois premiers. A mesure 
que la critique pénètre le secret de ce livre, il devient de plus en plus 
douteux que son symbolisme soit fondé sur une tradition historique 
distincte de la tradition synoptique. Le texte évangélique est établi 
conformément aux principes posés dans les prolégomènes. Le 
témoignage de la version syriaque du Sinaï est comme non avenu; il 
n'en est même pas question à propos de Matth., I, 16. Aussi bien 
nous donne-t-on un texte « correct », et qui aurait sans doute passé 
pour tel au iv* siècle. Mais on a maintenant quelques raisons de 
penser que le texte primitif des Évangiles n'était pas d'une correction 
si achevée, et que M. Weiss, qui a mis tous ses soins à nous procurer 
un texte correct, nous restitue un texte quelque peu corrigé. Une sorte 
d'explication grammaticale et littérale, sans discussion critique, est 
jointe à ce texte et, venant d'un maître en exégèse, ne laissera pas d'être 
fort utile aux commentateurs. 

Rien n'est plus instructif pour l'exégète et le théologien que la com- 
paraison des citations de l'Ancien Testament qu'on trouve dans le 
Nouveau, avec l'original hébreu et la version des Septante. Les trans- 
formations du sens y sont plus remarquables encore que les variantes 
du texte. M. Huhn a donc fait une œuvre utile en recueillant toutes 
ces citations et en y joignant, autant qu'il a été possible, les simples 



d'histoire et de littérature 143 

réminiscences. Cette série de notes concises et érudites, chargées de 
multiples références, n'est pas analysable. Disons seulement qu'il 
n'existe pas, à notre connaissance, de travail aussi complet sur ce 
sujet important; que c'est un livre de critique minutieuse et docu- 
mentée, non de théologie, et encore moins d'apologétique. Le rapport 
des textes est soigneusement déterminé dans le détail, tant pour la 
lettre que pour le sens. L'auteur se contente de dire, par manière de 
conclusion générale, que les modifications du sens, parfois si extraor- 
dinaires et si curieuses, appartiennent à l'histoire de l'exégèse, et que 
des interprétations inacceptables au point de vue historique et cri- 
tique, peuvent avoir une grande valeur au point de vue religieux. Une 
table des citations n'aurait pas été inutile à la fin du volume. 

Le voyageur Bruce, et, d'après lui, M. W. Riedel {Die Auslegiing 
des Hnhenliedes, 1898) ont dit que l'église d'Ethiopie voyait dans le 
Cantique des cantiques une sorte d'épithalame composé pour le 
mariage de Salomon avec la fille du roi d'Egypte et qu'elle n'en per- 
mettait la lecture qu'au.x vieux prêtres. M. Euringer s'est mis en 
devoir de réfuter ces deux assertions et principalement la première. 
Il démontre, par les manuscrits de la Bible éthiopienne, que l'inter- 
prétation allégorique du Cantique a été reçue là comme ailleurs, et 
qu'elle a exercé une très grande influence sur la tradition du texte. La 
discussion des passages choisis par l'auteur est parfois un peu subtile 
et confuse; mais la thèse générale est suffisamment prouvée. 

A. L. 



Der Mahâvrata-Abschnitt des Çâ«khàyana-Àra>iyaka herausgegeben, ûber- 
setzt und mit Anmerkungen versehen, von Walter Friedlaender. — Berlin, Mayer 
et Mûller, 1900. In-S», 82 pp. Prix : 2 mk. 40. 

Cet ouvrage brahmanique, dit aussi Kaushîtaky-Àra/iyaka, fait partie 
deslivresliturgiques qui relèvent du cycle du Rig-Véda. M. Friedlandcr 
en a détaché les deux chapitres qui traitent de la cérémonie du Mahà- 
vrata, c'est-à-dire de la veille de la clôture du Gavàmayana ou grande 
session sacrificatoire dont les phases compliquées se poursuivent 
durant une année entière. J'ai déjà dit combien ces sortes de travaux 
méritent d'encouragements, et tous mes efforts tendent depuis long- 
temps à y orienter les jeunes sanscritistes de mon pays, qui s'y 
montrent fâcheusement rebelles : moins rebutants, somme toute, 
qu'ils ne semblent au premier abord, ils sont toutefois beaucoup plus 
difficiles, mais aussi bien plus profitables à la science, que les généra- 
lités vagues ou fausses sur l'idée de Dieu ou la genèse du mythe dans 
le Rig-Véda ou ailleurs,. et c'est dans cet ordre d'études qu'un esprit 
exact, muni d'une bonne préparation grammaticale et philologique, 
peut encore le plus aisément donner sa mesure. 



144 REVUE CRITIQUE 

M. F. est visiblement un de ces débutants : il sait bien le sanscrit 
et connaît les détours sinueux de la langue des Bràhma/ms; mais il n'a 
pas encore l'habitude de corriger des épreuves, car le premier venu se 
ferait fort de tripler au moins la liste de ses errata '. Ces fautes sont 
sans importance, précisément parce que tout lecteur les corrigera à 
première vue. Moins vénielle est la négligence qui consiste à publier 
un texte inintelligible sans s'efforcer de l'amender ou sans l'avouer 
tel ; mais le plus grave, peut-être, c'est de le comprendre, et je crois 
que Tauteur a encouru une fois ce reproche. Que l'on compare les 
lignes 9 et 8 (du bas) de la p. ig, aux lignes 10-12 de la p. 42, qui sont 
censées en donner la traduction : il m'est impossible devoir comment 
pareil sens, ou même aucun sens, peut sortir de pareil texte. A la très 
grande rigueur, la lâcheté de la syntaxe des Bràhma;zas pourrait excu- 
ser atapds nominatif singulier dans une phrase où il ne s'accorde pas 
avec le sujet; mais, pour traduire comme M. Friedlunder, il faudrait 
en tout cas supprimer l'astérisque devant bhùyô, et l'ensemble demeu- 
rerait peu satisfaisant au point de vue des idées brahmaniques. Je pro- 
poserais conjecturalement la double correction bhiiyô 'tapyathds^ et je 
traduirais : « Je suis ce que t'ai déjà dit, pas autre chose ; en vérité, ô 
sage, si même tu as pratiqué l'ascétisme plus [que tu ne l'as fait], ce 
serait cela même que je serais », c'est-à-dire « tu aurais beau être un 
ascète encore plus austère, tu n'en apprendrais pas davantage. » (Ou 
atapsyathds conditionnel?) 

M. Friedlânder s'est acquitté avec grand soin de sa tâche de com- 
mentateur ^ : il a collationné, point par point, le rituel du Çàwkhàyana 
et celui de l'Aitarêya; il les a complétés par les indications indispen- 
sables des Sûtras; il nous donne à la fin un catalogue complet des 
stances du Rig, dans l'ordre où ce grand jour en exige la récitation ■*. 
La valeur de ce début et l'expérience qu'il y aura puisée font bien 
augurer de la publication du Çànkhàyana tout entier, (p. 14, n. 3), 
qu'il se propose d'entreprendre dans l'avenir. 

V. Henry. 



1. P. 17, 1. 6 du bas, vivdjaç. — P. 18, 1. 2, ôja. — P. 21, 1. 6 et 3 du bas, pidjâ- 
patyatn et ttislinimçamsô. — P. 22, 1. 9, dvitiyéna ; 1. 14, sùdadôhasa ; 1. 6 du bas, 
un point sous 17 de adliytdliah. — P. 34, 1. 14, asat su en deux mots, etc., etc. 

2. Il ne suffit pas de constater en termes généraux (p. 41, n. i) que « ailleurs 
encore l'escarpolette liturgique est comparée au soleil » : il fallait citer, ou tout au 
moins rappeler, la métaphore, beaucoup plus ancienne, qui fait du soleil lui- 
même un prènkhd (R. V. vu. 87, 3) « C'est le sage roi Varu«a qui a construit cette 
escarpolette d'or que voici pour qu'elle rayonnât au ciel. » Celle du sacrifice, c'est 
le soleil descendu sur terre, et non pas une escarpolette terrestre élevée à la dignité 
solaire par glorification hyperbolique. 

3. 11 serait intéressant — et je le ferai quelque jour — de lire ainsi, dans l'ordre 
prescrit, tout un service divin, pour constater le secours éventuel que la liturgie 
apporterait à l'exégèse. 



d'histoire et de littérature 



Krumbacher. Umarbeitungen bei Romanos, mit cinem Anhang ûber das Zeital- 
ter des Romanos. (Ext. des Sit^ungsber. der philos-philol . iind d'hist. Classe d. 
k. bayer. Akad. d. Wiss. 1899, ^- ''• ^^^'^- I- P- i-i56). 

Ce volume peut servir de complément aux Études sur Romanos du 
même auteur. M. Krumbacher y étudie trois poèmes qui roulent sur 
un même sujet, la parabole des dix vierges, et qui présentent un inté- 
rêt particulier pour l'histoire de l'hymnographie (M. K. les a numé- 
rotés I, II, III, d'après leur ordre dans le principal manuscrit) : le 
second a été l'objet d'un véritable remaniement ; le premier et le troi- 
sième sont deux rédactions différentes d'un même sujet. Voici à 
quelles conclusions est arrivé M. Krumbacher, et je ne vois pas, pour 
l'ensemble, ce que ses observations peuvent laisser à désirer. Le 
second poème est donné, en tout ou en partie, par plusieurs manus- 
crits, qui sont, pour ne pas parler de ceux qui ne contiennent que 
quelques strophes, le Patmiacus 21 3 (Q), le Corsinianus 366 (C), et 
le Vindobonensis suppl. gr. 96 (V); mais tandis que le premier 
donne deux proèmes et 3i strophes, les deux autres ne renferment 
que le premier proème et 22 strophes. Ce qui est ici digne de remar- 
que, c'est que dans cette seconde rédaction il ne s'agit pas de la perte 
de quelques strophes et par conséquent d'une transcription incom- 
plète, mais d'un remaniement voulu, comme le prouve, entre autres 
raisons, le changement de l'acrostiche. C'est une sorte de condensa- 
tion du poème original, obtenue par des suppressions, par de fortes 
retouches, et par la transposition d'une strophe. On notera que 
C et V, représentants de cette nouvelle rédaction, sont des manuscrits 
d'origine italienne, que Q, au contraire, appartient à la tradition 
byzantine, et que par conséquent le remaniement de Thymne ne saurait 
être attribué à Romanos lui-même, M. K. donne, pour la première 
fois, le texte de Q, avec les variantes de CV au bas des pages ; suivent 
une étude métrique et des observations critiques. Une discussion ana- 
logue est établie au sujet des chants I et III, qui ont un rapport moins 
direct avec l'histoire des dix vierges; celle-ci n'y est que brièvement 
rappelée dans une strophe; III n'est qu'une rédaction plus courte de 
I, avec un acrostiche différent, et les deux poèmes sont donnés par 
le seul manuscrit Q. Le poème III est publié ici pour la première fois, 
et doit être attribué à un rédacteur byzantin, autant qu'on peut le 
croire d'après l'origine du manuscrit. Plusieurs points de ces conclu- 
sions sont évidemment provisoires : une connaissance plus approfon- 
die des manuscrits du Sinai et de l'Athos peut en effet les modifier; 
néanmoins il reste acquis que les poésies de Romanos ont été rema- 
niées par des poètes d'époque postérieure, et que, d'une façon géné- 
rale, il y eut, à côté de la tradition byzantine, une sorte de révision 
des poèmes liturgiques, opérée en Italie, dont les manuscrits C et V 
entre autres sont de précieux témoins. L'intérêt du travail de M. K. 
ne consiste pas uniquement dans la démonstration de ce fait, impor- 



146 REVUE CRITIQUE 

tant pour la critique et la constitution des textes; d'autres questions 
non moins curieuses sont soulevées çà et là, celle-ci par exemple : 
l'association, suivant des habitudes déterminées, de deux zXpiiol dans 
une même hymne, l'un pour le proème, l'autre pour le reste du chant ; 
cette autre encore : la double dénomination de certains v.pixoi dansles 
manuscrits, ou plutôt leur changement de nom dans la suite du 
temps. Mais ces questions ne sont qu'indiquées, et d'ailleurs il n'en- 
trait pas dans le plan de M. K, d'en chercher la solution. Dans le troi- 
sième poème, M. K. retrouve les variations qu'il a, dit-il, démontrées 
comme régulières dans ses Stiidien ^u Romatws, à savoir que le même 
vers peut avoir dans différentes strophes un nombre de syllabes diffé- 
rent; ici levers 5 aurait tantôt 10, tantôt 1 1 syllabes (p. 126 suiv). Je 
fais toujours les mêmes réserves à ce sujet ' ; la comparaison d'un vers 

strophe 16 [jlîtswc'.^Ôuîvo; xaO'r, ixÉpav avec Strophe 14 •/.x-r,Yoorîîî'. -ri -iT.py.- 
Y[j.£va indique nettement que asTcio ne fait que deux syllabes. Je per- 
siste à considérer l'affirmation de M. K. comme prématurée, d'autant 
plus que le vers en question n'a 1 1 syllabes que par exception, et seu- 
lement dans ce poème (5 fois et non 6) ; que le manuscrit est unique; 
et que le texte est souvent altéré. M. K. est obligé lui-même d'avoir 
recours parfois àdessynizèses comme y.a'.^ô, po'jXo;j.év7)_£Î;, A'-YJ-Tot/.?,;, 
et je crois que c'est dans des prononciations de ce genre qu'il faut 
chercher, en plusieurs cas, l'explication de ce qui paraît irrégulier. 
Cela vaut mieux, selon moi, que de vouloir ériger l'irrégularité en 
règle. — Romanos, selon l'opinion la plus acréditée, vivait au vi« siè- 
cle; M. Krumbacher incline maintenant à le placer au viii«, à cause 
d'une allusion faite aux Arabes dans le premier poème; l'empereur 
Anastase, sous lequel Romànos vint à Constantinople, serait Anas- 
tase II, et non Anastase I. 

My. 



Ern. Babelon. Guide illustré du Cabinet des médailles et des Antiques de 
la Bibliothèque Nationale. Paris, igoo, x\-368 pages, in-12, chez Ern. Leroux.. 

Parmi les qualités dont M. Babclon a fait preuve depuis qu'il dirige 
le Cabinet des médailles, il en est une dont les érudits doivent lui 
savoir gré avant tout, c'est du zèle avec lequel il a entrepris personnel- 
lement la publication de catalogues méthodiques. Non seulement il 
nous a donné des descriptions savantes des ensembles exposés depuis 
longtemps, des camées, par exemple, ou des bronzes; mais aussi, dès 
qu'il entre une collection nouvelle de quelque importance, comme 
celle de Waddington ou de Pauvert de la Chapelle, il s'empresse d'en 



I. V. la Revue du K janvier 1900. 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 1 4/ 

faire imprimer un inventaire qui met à la portée de tous les acqui- 
sitions nouvelles. Ce sont là des mérites qu'il convient de signaler : 
ils montrent comment M. B. comprend ses devoirs envers le public, 
quelle activité toujours renouvelée il sait déployer pour les remplir. 
Si j'ai tenu à commencer par ces constatations, c'est que, grâce préci- 
sément à ces différents travaux spéciaux conduits de front, M. B. a 
pu rédiger un petit catalogue général qui est un modèle du genre. Ce 
guide s'étend aux Antiques inscriptions, bas-reliefs, statues, argen- 
terie, gemmes, etc.) et aux objets d'art (trône de Dagobert, tombeau 
de Childéric, épée des grands maîtres de Malte, etc.) à l'exception des 
monnaies dont il est seulement fait mention en quelques lignes p. 200 . 
C'est, si l'on veut, un travail analogue à celui que Chabaullet a publié 
autrefois sous le titre de Catalogue des Camées^ etc. ; mais mis au 
courant des nombreuses acquisitions faites depuis i858 et surtout 
conçu et rédigé suivant les méthodes scientifiques actuelles. Cepen- 
dant il ne faudrait pas s'attendre à y trouver la mention de tous les 
objets de la collection, mais seulement des plus importants de ceux 
que le public doit regarder et que les érudits ne peuvent pas ignorer; 
comme le dit M. Babelon, « ce livret ne saurait tenir la place des 
catalogues spéciaux et techniques de chaque série, qui sont en cours 
de publication ». Des illustrations bien choisies et généralement bien 
réussies précisent aux yeux les détails dont les descriptions très claires 
de l'auteur donnent, d'autre part, une idée scientifiquement énoncée. 
Je regrette seulement que M. Babelon n'ait pas cru devoir terminer 
son livre par une table analytique, comme a fait, par exemple, 
M. S. Reinach pour le musée de Saint-Germain ou M. Héron de 
Villefosse pour les marbres antiques du Louvre. Il est une classe de 
visiteurs qui se servira couramment de son guide sans mettre les pieds 
à la Bibliothèque Nationale, ce sont les érudits. Pourquoi ne pas leur 
faciliter les recherches et ne pas épargner leur temps? L'auteur, qui 
emploie si bien le sien, sait pourtant ce qu'un bon index ajoute à la 
valeur pratique d'un livre, ce que l'absence de tables lui fait perdre. 

R. Cagnat. 



Henri Doniol, Serfs et Vilains au Moyen Age. Paris Alph. Picard, 1900, in-S" 
de VI-299 pp. 

M. Doniol a repris la première partie de son Histoire des classes 
rurales pubHée en 1 857. On sait que, depuis cette date, de nombreuses 
monographies consacrées à l'histoire des hommes de la glèbe ont mis 
entre les mains des historiens des matériaux inappréciables. L'iniiiativc 
de M. Léopold Delisle, écrivant sa célèbre histoire des classes agri- 
coles en Normandie, a été sur ce point, comme sur tant d'autres, admi- 



148 REVUE CRITIQUE 

rablement féconde. Utilisant les travaux les plus récents M. D. a donné 
à ses conclusions une forme claire, précise, d'une très belle tenue 
littéraire et que nous ne sommes pas éloigné de croire définitive. Une 
fois de plus M. Doniol montre que les institutions fondamentales 
d'une nation ne sont jamais le produit de la haine et de la tyrannie, 
de l'oppression à main armée. Le servage est né spontanément, néces- 
sairement, des conditions sociales de Tépoque où il se développa, et, 
à cette époque, il fut ce qu'il pouvait y avoir de plus favorable aux 
intérêts des travailleurs agricoles. La terre, il est vrai, tenait Thomme, 
mais d'autre part l'homme tenait la terre ; et dans l'effroyable anarchie 
des temps dont il s'agit c'était un bienfait inestimable. Le seigneur, 
il est vrai, percevait des redevances ; mais d'autre part au dur labeur 
de son corps, au péril de sa vie, il assurait le travail de ceux qui lui 
étaient soumis. Les serfs ne possédaient rien en propre, du moins ils 
ne pouvaient rien transmettre à leurs hoirs ; mais ils possédaient en 
commun, groupés en vastes familles — qui par subrogation duraient 
toujours — et dont les communautés taisibles du Nivernais ont été 
jusque vers le milieu de ce siècle des modèles surprenants de pros- 
périté et de vitalité. Aussi, quand il s'agit de supprimer le servage, à 
une époque ou la transformation de l'état social en exigea la dispari- 
tion, ce furent les serfs qui se firent tirer l'oreille pour entrer en con- 
dition libre, nonobstant les belles déclamations des rois de France qui 
faisaient magnifiquement appel en eux à la dignité humaine. 
Paradoxes ! dira-t-on. — Lisez le livre de M. Doniol. 

Frantz Funck-Brentano. 



Le colonel Bourdeau. Le grand Frédéric, t. 1., Paris, Chapelot, 1900, in-8. 

Voilà un bon livre de pure histoire militaire, où l'auteur étudie 
d'abord la stratégie du grand Frédéric, soit la position générale des 
opérations militaires, les plans de campagne, les lignes d'opérations, 
de communication et de retraite, les subsistances, les marches, 
manœuvres, batailles, etc. ; puis la tactique qui concerne l'exécution 
même de la guerre, partie dans laquelle le roi de Prusse a été vraiment 
supérieur. Un second volume complétera cette dernière étude. 

A chaque chapitre, après avoir énoncé les théories de Frédéric, 
l'auteur ajoute des exemples tirés des campagnes du roi. 

Le livre est écrit avec clarté, exactitude et impartialité. L'auteur 
reproduit surtout les jugements de Napoléon et de Clausewitz, un 
peu moins ceux de Jomini. C'est une lecture à recommander, non seu- 
lement aux officiers, mais encore aux historiens auxquels elle donnera 
des notions militaires autres que celles de fantaisie dont ils se con- 
tentent parfois. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 149 

Il n'y a pas d'erreurs historiques à relever. Toutefois on est quelque 
•peu étonné de voir cette allégation reproduite à plusieurs reprises 
(p. i^\ expassim] : « Ce serait une injustice flagrante d'attribuer à 
Soubise la moindre part de responsabilité dans la journée du 
5 novembre (à Rosbach) '. » 

De Crue. 



Curiosa Hungarica. Magyar ritkasâgok, par Bêla Tôth, Budapest, Athenaeum, 
1899, x-329 pages. Illustré. 

Comme supplément à ses beaux travaux sur les Paroles ailées des 
Magyars et les Curiosités de l'histoire universelle', M. B. Toth, le 
brillant chroniqueur du Pesti Hirlap, vient de publier un volume 
consacré exclusivement à la littérature, à l'histoire et à la vie sociale 
des Hongrois. Il y traite des questions les plus diverses, souvent fort 
embrouillées et qu'il n'a pu élucider que grâce à de nombreuses 
recherches et avec le concours de plusieurs savants. Voici d'abord un 
chapitre sur les Monuments linguistiques falsifiés^ où nous voyons 
que la Hongrie a eu aussi ses Vrain-Lucas qui ont trompé les savants, 
non pas pour gagner de l'argent mais pour prouver la parenté hypo- 
thétique des Scythes, des Huns et des Sicules de Transylvanie. Ces 
documents falsifiés sont : le Livre de prières de Celle, les Prières de 
l'époque d'André I (1046-61), le Livre en bois de Thurocz, le manus- 
crit de Rohoncz, les Chansons d'Antoine Somogyi et le Manuscrit de 
Karacsay. Ces supercheries furent dévoilées, en grande partie, par 
Charles Szabô, le distingué historien et bibliographe. — Le chapitre : 
Kocsi (Coche) établit d'une façon définitive que le coche est d'inven- 
tion hongroise et que son nom provient du village de Kocs(pron. 
Kotchej dans le comitat de Komdrom. Ménage l'a déjà affirmé dans 
les Origines de la langue française (i65o, page 780), Coche. Du mot 
hongrois Kotc'^y. Les coches sont l'invention des Hongrois. (Disons 
entre parenthèse que Ménage avait des vues beaucoup plus nettes 
sur la langue magyare que beaucoup de savants français de nos jours.) 
Nicolas Bergier dans De publicis et militaribus imperii Romani viis 
(Livre IVj dit également : « Puio ista véhicula convenisse cum nostris 
vehiculis quae Coches vulgo vernacule vocamus, voce ab Hungaris 
mutuata, a quibus et prima eorum inventio ad nos pervenit ». Le mot 
coche est donc avec hussard, kolpak, dolman et soutache (sujtâs) un 
des rares mots magvars passés en français. — Le Faust hongrois 

1. Lire p. 32 ; ij58 au lieu de i858 ; p. 32 : Les Russes s'étaient emparés de la 
Pruase. Pourquoi le point d'interrogation ? Il s'agit bien de la l'russc royale pro- 
prement dite. P. \5y et ailleurs : lire Bourkersdor/ cl non Birkersdorf. 

2. Voy. Revue critique, 1897. n» 5i. 



l5o REVUE CRITIQUE 

relate la vie du savant Etienne Hatvani (171 8-1786) qui, le premier, 
enseigna la physique au collège protestant de Debreczen et fut con- 
sidéré comme sorcier à cause des expériences dont il accompagnait 
son enseignement. — Nous apprenons également par M. Tôth que le 
vêtement hongrois qui porte le nom Attila n'a été baptisé ainsi qu'au 
commencement du xix« siècle ; que VFau de la reine de Hongrie fut 
connue à l'étranger par les colporteurs slovaques habitant le Nord du 
pays ; que le Diogène hongrois à Paris appelé par Charles Nodier 
Menteli, est un nommé Mendel qui parlait quinze langues et est 
mort à Paris, en i836, en allant puiser de l'eau dans la Seine ; que le 
baron Bêla Splénvi devint un saint chez les Mahométans. D'autres 
chapitres nous disent la vie des Jumelles de S:{07iy ( i 701-1723 Hélène 
et Judith; nous renseignent sur le tombeau de Gui-Baba à Bude, lieu 
de pèlerinage des Turcs; sur la Vigne d'or, sur l'histoire du paprika^ 
ce piment rouge qui est expédié de l'Alfôld hongrois à l'étranger ; sur 
les troncs plantés de clous (Stock im Eisen) qui se trouvent sur le 
territoire magyar, sur quelques sorciers et adeptes de Mesmer, sur 
les armes de Toldi, l'Hercule de la légende nationale, sur les grands 
tonneaux, sur les Momies hongroises que les mines de Vizakna ont 
rejetés en 1890 (ce sont les cadavres bien conservés de cinq honvéds 
qu'on a jetés en 1849 dans le puit Ekho), sur les expériences aérosta- 
tiques faites à Pest, deux mois après celles des frères Mongolfier, par 
le professeur Szablik ; sur les instruments à vent, nommés tdrogatô 
employés dans l'armée de Rakoczy et tinalement sur les calèches 
(hinto) qui sont mentionnées pour la première fois en Hongrie en 
1342. Autant de contributions précieuses à l'histoire de la civilisation 
magvare, exposées avec beaucoup de goût et rendues accessibles au 
grand public. 

J. KONT. 



Az aesthetika tœrténete (Histoire de l'Esthétique; par Bêla Janosi. Tome I. 
Budapest, Académie, 1899, 504 pages. 

M. Janosi a remporté, en 1891, le prix Gorové avec une Histoire de 
l'esthétique. Le travail remanié et adapté aux besoins du public lettré, 
fut accepté par l'Académie pour la Collection destinée à répandre le 
goût des lettres et de l'histoire. On nous en donne aujourd'hui le 
premier volume, renfermant l'esthétique des Grecs et des Romains. 
Se conformant à la tradition établie pour ces éditions, M. J. a fait 
avant tout œuvre littéraire. Il n'entre pas en d'arides discussions ; il 
expose les doctrines dans une langue claire et sobre, plutôt qu'il ne 
les discute. Les notes rejetées à la Hn du volume ip. 443-5041 prouvent 
cependant qu'il connaît à fond tout ce qu'on a écrit en France et en 
Allemagne sur ce sujet. 11 a ainsi évité les défauts des ouvrages ana- 



d'histoire et de littérature i5i 

logues de Zimmermann et de Schasler qui, en voulant faire la critique 
des doctrines esthétiques des Anciens, défigurent souvent la pensée 
des auteurs et nous donnent des idées herbartiennes ou hégéliennes au 
lieu de l'esthétique de Platon et d'Aristote. L'auteur hongrois a pu 
profiter de l'ouvrage remarquable de Walter : Die Geschichte der 
Aesthetik im Alterthiim (1893) qui lui a montré que, dans l'exposé 
des doctrines esthétiques, il faut également consulter les poètes, les 
orateurs et les grammairiens. Les parties les plus remarquables de ce 
livre sont celles consacrées à Platon (p. 62-180) et à Aristote p. 181- 
328). Dans la première, on croirait lire Cousin ou Levèque. C'est 
clair, limpide et attrayant ; on voit, malgré la grande réserve de juge- 
ment que M. J. s'est imposée, qu'il penche du côté des doctrines pla- 
toniciennes. Dans la seconde partie, très fouillée, nous trouvons le 
premier commentaire sérieux de la Poétique ({n' on ait fait en Hongrie. 
On aurait aimé entendre quelquefois une opinion personnelle, ainsi 
dans la fameuse question de la Katharsis où tant d'opinions contraires 
se sont manifestées, l'auteur aurait pu dire hardiment qu'aujourd'hui 
l'explication Weil-Bernays est généralement acceptée. 

M. Jânosi conduit son sujet jusqu'à Plotin, Longin et Philostrate 
en passant par Cicéron et Horace. Il offre ainsi au public magyar 
la première histoire complète des doctrines esthétiques, très au cou- 
rant des travaux les plus récents (il cite Tolstoï et même le Sàr Péla- 
dan!) et donne dans son Appendice une bibliographie complète à 
l'usage de ceux qui veulent approfondir certaines questions '. 

J. Kont. 



J. Bainville, Louis II de Bavière. Paris, Perrin. 1900.111-12. pp. IX, .^10. 

Le livre de M. Bainville s'adresse plus au grand public qu'aux his- 
toriens. Malgré son intention de dégager la biographie du roi Louis 
de tout ce que la légende a amassé autour de son nom, l'auteur n'a 
peut-être pas soumis à un contrôle assez sévère les témoignages qu'il 
recueillait \ D'autre part, le rôle historique du roi, si mince qu'il ait 
été, et celui qu'a joué la Bavière pendant son règne de vingt-deux ans 
n'ont pas trouvé dans la biographie la place qu'ils méritaient. M. B., 
il est vrai, a volontairement écarté cette partie du sujet, pour se borner 
à un portrait psychologique. Aussi bien le roi Louis ne mérite-t-ilpas 
davantage. Le souverain mégalomane n'intéresse pas plus l'histoire 

1. P. 447. 11 aurait fallu dire que la première édition de l'Histoire de l'art de 
Winckelmann date de i J64. 

2. Les livres de Heigcl, M* de Kobell, Gerster, Beyer, Cramer, Haufingen, 
Lampert sont ses principales sources ; certaines paraissent plutôt suspectes. Les 
formules on dit, on raconte reviennent aussi trop souvent. 



i:)2 REVUE CRITIQUE 

que tel autre principicule de l'Allemagne du xviieou xyiii® siècle, jadis 
célèbre par ses extravagances et oublié aujourd'hui ; Louis H appar- 
tient à l'anecdote et au feuilleton. 

A titre d'étude psychologique la biographie de M. B. est complète 
et attachante. Elle commence par indiquer les tares héréditaires des 
Wittelsbach, Téducation maladroite que reçoit le prince et qui fera de 
lui un rêveur et un lycanthrope ; elle nous explique son mariage 
avec Sophie de Bavière, son amitié durable avec l'impératrice d'Au- 
triche Elisabeth, ses premiers conflits avec les ministres et la Chambre. 
Nous aurions aimé être un peu mieux renseigné sur certains points, 
comme sur l'éducation religieuse du roi, ses principes politiques, les 
appuis et les résistances qu'il trouva autour de lui. L'auteur glisse 
rapidement sur l'attitude de Louis II en 1866, son rôle avant et après 
la fondation de l'empire allemand, mais il nous donne de copieux 
détails sur l'autocratisme politique du souverain, ses fantaisies dispen- 
dieuses, et tous les troubles de l'imagination et de la volonté qui abou- 
tissent à la catastrophe de Berg. On sait que pour celle-ci les avis 
sont partagés : le roi se jeta-t-il à l'eau dans un accès de folie ? voulut- 
il au contraire y précipiter le Dr . Gudden ? c'est la dernière hypothèse 
qu'admet M. Bainville ; mais malgré sa démonstration des doutes 
subsistent toujours. 

Ce qui en France a fait surtout la popularité de Louis II, c'est sa 
passion du beau ; c'est aussi le côté de sa biographie que M . B. a fait 
le mieux ressortir, sur lequel il nous donne une information abondante 
et judicieuse et qui me paraît offrir la partie la mieux venue du volume. 
Il le rappelle avec raison, les Wittelsbach ont eu en commun ce goût 
de l'art ', qui fut la monomanie de leur descendant. Pour M. B. 
Louis II manquait du véritable sens artistique, il n'a eu qu'un tempé- 
rament romanesque ; incapable de rien créer d'original, il n'a été 
qu'un romantique attardé, une dilettante érudit. Il eût été intéressant 
de nous montrer l'origine des préférences du roi pour telle forme 
d'art, pour telle période historique, surtout lorsque ces préférences 
sont celles de toute la nation et se trahissent dans des créations mul- 
tiples : romans de Freytag, Dahn, Schefîel, poèmes de W. Jordan et 
de J. Wolff, opéras de Wagner, dessins, toiles ou marbres de Corné- 
lius, Kaulbach, Schwind, Schwanthaler, Bandel,etc., Dans l'évolution 
moderne de l'art allemand Louis II comme Louis I*^"" caractérisent 
bien cette obsession de la légende héroïque germaine qui n'a pas 
encore tout à fait cessé. Quelques détails sur les artistes qui furent les 
collaborateurs du roi dans la réalisation de ses ruineux caprices eussent 



I. M. B. qui est bien indulgent pour les prétentions poétiques de Louis 1<", eût 
dû signaler aussi l'intérct que Maximilien II témoigna aux lettres ; il fallait rap- 
peler les noms de Geibel, Bodenstedt, P. Heyse, H. Lingg, Schack, et tout le 
groupe de l'école de Munich , 



d'histoire et de littérature i53 

été aussi les bienvenus ; il a sans doute employé beaucoup de ma- 
nœuvres, mais certains noms méritaient un peu plus d'égards. On ne 
peut pas faire le même reproche à M. B. pour celui de ces artistes 
à qui revient la première place. Il a consacré un long chapitre aux 
rapports de Wagner et de Louis II, montrant justement que le roi 
entendait en soutenant le musicien servir surtout son ambition per- 
sonnelle. Les lettres de Louis II à Wagner, publiées en 1899 dans un 
journal de Vienne, nous sont communiquées au cours de la biographie 
et dans l'appendice, pour nous donner des preuves du lyrisme étrange 
où atteignait parfois Famitié du souverain. Je crains seulement que la 
traduction n'exagère beaucoup trop ces effusions de sentimentalité ; 
sans compter qu'il ne faut pas juger du style épistolaire des Allemands 
par le nôtre. 

L. ROUSTAN. 



A history of italian unity par Bolton King, Londres; J. Nisbet and C°. 1899. — 
I.- XVIU-416 ; Il xi-43!. 

En écrivant ce livre, nous dit M. Bolton King, je me suis proposé 
un double but : j'ai voulu donner un récit fidèle d'un grand épisode 
de l'histoire contemporaine qui n'a encore trouvé, ni en Angleterre 
ni même en France, de narrateur digne de lui; les Italiens qui ont 
publié sur la question tant de monographies et nous accablent impi- 
toyablement sous un monceau indigeste de documents d'intérêt 
variable, n'ont pas su dégager de tous ces matériaux une œuvre bien 
ordonnée et lisible. De là l'ignorance étrange des Anglais sur l'Italie 
et les erreurs lamentables dans lesquelles tombent leurs journaux. Les 
liens qui unissaient jadis les deux nations se relâchent, et pour réta- 
blir le courant de sympathie mutuelle qui les rapprochait, il faut 
s'efforcer de dissiper l'ignorance qui crée les préjugés ou l'indifférence. 
— Ces regrets, d'un pessimisme peut-être un peu exagéré, sont en 
somme fondés et ce n'est pas seulement au-delà de la Manche que 
certains journalistes, — et non pas parmi ceux dont l'action sur la 
foule est la moindre, — témoignent d'une fâcheuse ignorance de l'his- 
toire des peuples voisins. Cela tient en partie à ce qu'ils se plaisent à 
chercher leurs renseignements dans les ouvrages les moins sûrs et j'ai 
grand peur que la plupart d'entre eux ne consultent pas le livre de 
M. B. King. Cela tient aussi à ce que la curiosité générale ne semble 
pas se développer aussi rapidement que devraient le faire supposer la 
facilité des voyages et la connaissance plus répandue des langues 
étrangères. Je n'oserais pas affirmer que nous soyons à ce point de vue 
en progrès sur le xviii'^ siècle. L'histoire étrangère est partout assez 
négligée. De temps en temps quelques noms illustres triomphent de 
notre indifférence, maissi nous consentons à goûter Ibsen, Sudermann. 



I 54 REVUE CRITIQUE 

Tolstoï OU d'Annunzio, nous ne nous soucions guère de les placer 
dans leur milieu et de comprendre les conditions qui les ont inspirés : 
si bien qu'en dernière analyse, nous avons d'eux une idée à peu près 
aussi juste qu'en ont de Wagner les mélomanes qui n'ont Jamais 
entendu de lui que quelques fragments isolés dans les concerts. La 
tentative de M. B. K. est donc digne d'éloges, et il est à souhaiter que 
son livre trouve de nombreux lecteurs. Les idées qu'ils y puiseront 
seront en général sommairement justes, je veux dire qu'ils n'y appren- 
dront pas de grosses erreurs et que l'auteur a la meilleure volonté du 
monde de ne leur enseigner que la vérité. S'il ne souligne pas d'un 
crayon très énergique les services que la France a rendus à l'Italie, il ne 
fait en cela que suivre une mode, un peu ridicule ; mais les événements 
ici ont une telle évidence qu'ils apparaissent en dépit de toutes les 
réticences. Quelque sympathie qu'ait pu nourrir le ministre Palmer- 
ston pour les unitaires italiens, sa bonne volonté platonique aurait 
difficilement remplacé l'intervention de Napoléon III, et, à travers les 
variations obscures des ambitions et des idées de l'empereur il n'est 
guère douteux que dans la crise décisive, c'est lui avant tous qui a 
encouragé et soutenu Cavour et ses successeurs. M. B. K. ne le dit 
pas assez clairement, mais du moins il ne le nie pas et il ne tombe pas 
dans la faute de M. Stillman qui nous a donné, en anglais aussi, il y 
a quelque temps, une histoire de l'unité italienne, dans laquelle il n'a 
pas su oublier assez qu'il était un des anciens auxiliaires de Crispi. 

M. B. K. écrit de l'histoire; M. Stillman écrivait une sorte de pam- 
phlet. Est-ce pour cela que si le livre de M. B, K. est plus apaisé et 
plus serein, il est d'une lecture moins intéressante? — En partie, mais il y 
a d'autres raisons. Nous ne saurions exiger d'un auteur qui résume une 
période aussi vaste de nous apporter des documents nouveaux : dans 
l'espèce, la plupart du temps, ils ne seraient pas accessibles et les 
archives gardent encore leurs secrets. Nous avons du moins le droit 
de demander que le récit qu'il nous présente soit construit d'après 
une méthode strictement rigoureuse, et la manière dont il établit sa 
bibliographie nous permet de juger ses procédés de travail. M. B. K. 
a mis à la fin de son second volume une bibliographie très copieuse et 
il nous dit qu'il a consulté plus de neuf cents ouvrages. C'est beau- 
coup, et je dirai volontiers que c'était trop. Il y a là beaucoup de 
fatras; insuffisante compensation pour tout ce qu'on voudrait y voir 
et qu'on y cherche en vain. D'abord, il est à peu près impossible de 
comprendre l'ordre qu'il a suivi dans le classement de ses textes : 
pourquoi, par exemple, placer parmi les ouvrages généraux les lettres 
de Chateauvieux, ou les quatre ministères deDrouynde Lhuys? — Il 
en résulte qu'il est souvent très difficile de se rendre compte des ou- 
vrages qu'a connus l'auteur et de ceux qu'il a négligés. 

Parmi ceux-ci, il a écarté systématiquement les journaux. — Quelque 
faible connaissance que j'aie de cette littérature, nous dit-il, j'en sais 



d'histoire et de littérature i55 

assez pour affirmer qu'elle ne nous fournirait à peu près aucune indi- 
cation nouvelle, et il est étonnant combien un livre tel que celui de 
Gori, Storia délia rivoliiiione italiana, fondé sur l'état détaillé des 
fouilles contemporaines, a peu accru notre savoir, — Il faudrait s'en- 
tendre : il y a, en effet, quelque naïveté à demander à des journalistes 
mal renseignés, pressés et partiaux, le détail exact des faits, mais ils 
nous donnent l'impression produite par les faits sur l'opinion et cette 
impression devient à son tour un des facteurs de l'histoire. La presse 
n'est pas un bon témoin, mais c'est un acteur, et à ce point de vue il y 
a quelque imprudence à la dédaigner complètement. — Il en est à peu 
près de même des recueils officiels contemporains, et Je crois volontiers, 
comme l'auteur, que les livres bleus, verts ou jaunes, parle choix cal- 
culé des pièces qu'ils nous donnent, non seulement ne nous disent pas 
tout ce que nous voudrions savoir, mais altèrent volontairement la 
vérité. Seulement, n'y a-t-il pas aussi quelque intérêt à rechercher 
quelle est la prensée qui a déterminé tel ou tel gouvernement à modi- 
her les faits dans un sens donné? N'est-ce pas là un moyen pour 
dégager ses intentions secrètes? Ou bien M. B. K. aurait-il la préten- 
tion de ne se servir que de documents sûrs? — On ne comprendrait 
pas alors pourquoi il fait si souvent usage de lettres des personnages 
mêlés aux événements et de Mémoires. Chaque lettre n'est-elle pas 
plus ou moins un plaidoyer et les auteurs de Mémoires n'ont-ils pas 
pour but éminent de nous tromper, volontairement ou non, sur le rôle 
qu'ils ont joué? — En résumé, en histoire, presque tous les docu- 
ments sont suspects. La grande difficulté est de nous retrouver au 
milieu de ces témoignages qui poursuivent un objet déterminé et qui 
sont altérés par une tendance égoïste. C'est un procédé trop simpliste 
que d'en écarter toute une catégorie, et cela ne va pas sans inconvé- 
nient. L'étranger, nous dit l'auteur, ne peut pas se pénétrer de cette 
essence subtile qui constitue comme l'âme et la vie du peuple. — C'est 
ce qu'il faudrait cependant chercher. Peut-être si M. B. K. avait 
moins redouté ces pamphlets et ces documents immédiatement con- 
temporains, son livre serait-il moins gris, plus animé, plus vivant. 
Nous n'y respirons pas l'air d'Italie. 

Ce qui est plus grave, c'est que l'auteur a écarté tous les ouvrages 
allemands qui n'ont pas été traduits en anglais ou en français. C'est là 
une résolution des pl-us étranges. Qu'il laisse de coté des ouvrages 
tels que ceux de Reuchlin ou telles autres études générales, c'est sans 
doute regrettable, mais après tout on peut l'admettre. Un écrivain 
— à ses risques et périls, — a le droit de négliger des travaux de se- 
conde main, quelle qu'en soit la valeur. Mais, ce qu'on ne saurait 
accepter, ce qui à mon sens atteint la valeur essentielle du livre, c'est 
que dans le grand procès engagé entre le Piémont ci l'Autriche, — et 
c'est à cela en définitive que se réduit l'histoire de l'Italie jusqu'en 
1866, — on néglige de parti pris le témoignage d'un des deux intércs. 



l56 REVUE CRITIQUE 

ses. N'y a t-il pas une singulière imprudence à ne consulter ainsi ni 
les correspondances et les journaux de Gentz,ni le recueil de Neu- 
mann ni aucun des ouvrages de Springer, de Schmidt ou d'Helfert 
qui sont appuyés sur l'étude des archives de Vienne? — Le récit que 
trace M. B. K. de la campagne de 1866 n'est pas faux, en ce sens 
qu'il reconnaît que les Italiens ont été vaincus à Custozza et à Lissa ; 
mais il atténue singulièrement les faits et je doute qu'il eût écrit que 
« même avant Sadowa, il est permis de penser que les Autrichiens 
étaient décidés à évacuer la Vénitie, » s'il avait consulté le travail de 
Fredjung, Der Kampf lun die Vorherrschaft in Deuischland. 

Gomment peut-on aussi espérer écrire une histoire précise des rela- 
tions entre la Prusse et l'Italie en 1866 sans citer l'ouvrage de Sybel 
et les Mémoires de Bernhardi ? 

D'une façon générale, M. B. K. n'est pas assez rigoureux dans la 
critique de ses sources et ses affirmations semblent quelquefois bien 
audacieuses. Que M. de Bismarck à Biarritz ait consenti à certains 
arrangements à propos de la Moselle et du Rhin, ce n'est sans doute 
pas invraisemblable au point de vue psychologique : mais c'est ce 
qu'aucun texte ne nous permet d'affirmer. Il est beaucoup plus dou- 
teux encore qu'il ait été disposé à offrir le Palatinat après Kôniggratz, 
et je ne vois non plus aucune raison pour dater du mois de juillet 1 866 
le projet de traité relatif à la Belgique. Tout cela manque un peu 
de précision, le récit est flottant et nous laisse trop souvent une 
impression d'inquiétude. Ce n'est pas sans quelque étonnement que 
nous voyons ainsi présenter le plébiscite de 1870 comme une sorte 
de confirmation de la victoire du parti libéral, et j'ai aussi la plus 
grande peine à admettre que l'Empereur ait dit au mois d'août 1870: 
Plutôt les Prussiens à Paris que les Piémontais à Rome. En dépit de 
publications retentissantes, nous sommes tort incomplètement rensei- 
gnés sur les négociations qui se poursuivirentavec beaucoup de lenteur 
de 1866 à 1870 entre la France, l'Italie etl'Autriche. Les témoignages de 
Beust et du prince Napoléon sont suspects par définition, et quelques 
réserves eussent été prudentes. 

Si j'insiste sur ces questions, c'est que ce sont celles qui intéressent 
le plus l'auteur. lia prétendu faire une histoire politique, et ne s'oc- 
cupe de philosophie et de littérature que quand il y serait absolument 
obligé. Suivant moi, et dans un pareil sujet, c'était une conception 
trop étroite. Trois ou quatre pages consacrées au romantisme, c'est 
vraiment un peu maigre et la place réservée à Manzoni, à Léopard i 
ou à Guerchet aurait pu sans inconvénient être moins parcimonieu- 
sement ménagée. Il me semble aussi que dans une étude qui est en 
somme conçue sur un plan assez large, il eût été naturel de nous indi- 
quer à grands traits comment dès le xvin* siècle se prépare sourdement 
l'œuvre de transformation qui s'est accomplie de nos jours et qu'il eût 
été indispensable de nous montrer le mouvement des esprits pendant 



d'histoire et de littérature i57 

la domination française. Pour cela, M. B. K. n'aurait eu d'ailleurs 
qu'à suivre l'exemple qui lui avait été donné par Tivaroni, et il aurait 
trouvé de précieux renseignements dans les livres excellents de Bouvy 
sur Verrietde Dejob sur Madame de Staël et l'Italie. 

Il n'est que juste d'ajouter que si le livre que nous apporte M. B. K. 
prête ainsi à d'assez nombreuses critiques, il était fort difficile à écrire ; 
il y a des tâches qu'il est honorable d'entreprendre même si on ne 
réussit pas complètement à les mener à bout. Les historiens rapportent 
de cette lecture quelque déception, c'est peut-être après tout que le 
livre n'est pas fait pour eux; la psychologie de l'auteur n'est pas très, 
pénétrante, ses personnages sont dessinés d'un trait un peu mou et le 
récit est quelquefois monotone dans son uniformité ; du moins on y 
avance sans heurts et sans secousse, le ton est simple, l'allure aisée et 
la pensée sage. C'est une œuvre de bonne foi qui témoigne d'une appli- 
cation méritante et qui est parfaitement propre à relever le niveau 
moyen des connaissances. Plus développe que le livre de M. de 
Crozals, moins vivant et peut-être aussi moins solide, il peut rendre 
des services analogues. 

E. Denis. 



BARTH(Dr. Hans), Italienischer Schenkenfûhrer. Oldenbourg ci Leipzig, Sch- 
wartz, 1900. petit iii-8 de 68 p. 

L'éditeur de cet opuscule, dont l'objet est de faire connaître aux 
voyageurs les meilleurs cabarets d'Italie, a souhaité qu'il fût annoncé 
dans la Revue Critique. Il eût peut-être été difficile de déférer à ce 
désir ; car ce ne sont pas précisément des informations de cette nature 
que nos lecteurs attendent de nous. Heureusement l'auteur a mis en 
tête de son livre, avec beaucoup de bonne grâce, une idée générale qui 
appelle le commentaire de l'érudition. La voici, dans la langue même 
où il l'énonce : « Si latet in vino veritas, invertit veriim Teuto. » Or ce 
serait un amusant objet de recherches que de reci>eillir dans les clas- 
siques italiens les preuves de l'étonnement que causait chez un peuple 
éminemment sobre la capacité stomachique des Allemands. On con- 
naît le mot de Dante : « Li tedeschi liirchi. » [Enfer, ch. 17 : v. 19.) 
Dès avant lui, on voit un Italien mettre à profit la soifteutonique. Ce 
Farinata degli Uberti, qui tenait l'enfer en grand mépris, était un 
homme fort avisé : n'ayant pu obtenir de Manfred une véritable armée 
contre les Guelfes de Florence, il se fait du moins donner 100 cava- 
liers, leur verse quelques rasades et les lance tout seuls à l'assaut du 
camp florentin ; ils sont naturellement défaits et la bannière impériale 
est insultée ; dès lors, il faut bien que Manfred envoie pour la venger 
un secours plus etîectif. (Chronique de Giov. Villani liv. VI, ch. 76- 



l58 REVUE CRITIQUE 

77) Au XV' siècle, le lansquenet allemand devient dans les Canti 
Carnascialeschi une sorte de type consacré qui paraît sous les cos- 
tumes les plus divers ; on le voit musicien, pèlerin, pêcheur de harengs, 
écuyer tranchant, fabricant de seringues, mais un des thèmes qu'il 
traite le plus volontiers dans son Jargon, c'est l'éloge du vin. Dans le 
Morgante Maggiore de Pulci, un musulman à qui Roland donne tort 
dans un combat singulier l'appelle allemand plein de saindoux qui 
doit absorbe?' plus de vin qu'une éponge n'absorberait d'eau (ch. XXI, 
oct. 1 38.) ; et une des cinq manières de perdre l'eau est, selon le poète, 
de l'employer à laver une table où des Allemands ont dîné (ibid, ch. 
VII, oct. 276). Laurent le Magnifique, dans le 4^'"'= capitolo de ses 
Beoniy affirme que, si les Allemands aimaient autant l'eau qu'ils la 
détestent, le monde serait à sec. Dans la comédie de Cecchi I Manas- 
dieri, il y a un Allemand qui baragouine et aime le bon vin. Dans la 
Secchia rapita de Tassoni, c'est la soif qui amène les Allemands sur 
les champs de bataille de l'Emilie '^I, oct. 68; III, oct. 8 ; VI, oct. 46;. 
— E chi piii n'Iiapiù ne metta '. Il faut pourtant dire que, dans notre 
siècle, les malins propos qui couraient sur les Allemands dans le 
Lombard-Vénitien les épargnaient sur cet article. (V. Folk-lore ve- 
ronese : aneœdoti satirici sui Tedeschi par M. Balladoro, Vérone-Pa- 
doue, Drucker, 1897). 

Charles Dejob. 



— Nous avons à signaler dans VArchiv fur Religionswissenchaft , III. i, les articles 
suivants : C. F. Lehmann, Reiigionsgeschichtiiches aus Kaukasien und Arménien; 
L. H. Gray, The Indo-Iranien DeityApam. Napat; H. Haas, Der Zug zum Mono- 
theismus in den homerischen Epen; H. Schukowitz, Richterlehre (Ein Beitrag 
zur Geschichte der Standespredigt in Oesterreich). 

— On trouvera un relevé complet des manuscrits dont la critique dispose pour 
1 édition des versions latines de certains livres de IWncien Testament, dans la bro- 
chure de M. P. Thielmann, Bericht ilber das gesammelte handschriftUche Mate- 
rial ^H einer kritisclien Ausgabe der lateinischen Ueberset:{imgen biblischer Bûcher 
des alten Testaments (Extrait des comptes rendus de l'Académie royale de Bavière, 
section de philosophie et d'histoire, III, 11, 2o5-243;. Les livres dont il s'agit sont 
la Pagine, lEcclésiastique, Esther, Tobie et Judith. L'auteur prépare une édition 

I. Dans La Estrella de Sevilla de Lope de V'cga, un valet, admirant la résigna- 
tion de SanchoOrtiz condamné à mort, demande ce que ferait de mieux un ivrogne 
allemand au ne^ rougi par les caresses de la bouteille. Dans la comédie de 
J.-B. Rousseau, Le Café, un valet imagine un plan de campagne qui consiste en 
particulier à s'emparer des vignes qui bordent le Rhin : « Les Allemands n'ayant 

plus de vin il faut qu'ils crèvent Par conséquent, me voir maître de tout 

ce pays-là. » Au ch. VII du Diable boiteux, Lesage parle d'un hôtelier emprisonné 
parce qu'un étranger vient de crever dans sa taverne : « On prétend que la qualité 
du vin a fait mourir le défunt, l'hôte soutient que c'est la quantité ; et il sera cru 
pn justice ; car l'étranger était allemand. » 



d'histoire et de littérature iSq 

critique d'Esiher, et se propose d'éditer les autres livres, puis les Machabées, 
Baruch et le III« livre d'Esdras. 

— Sir W. MuiR, dans une brochure intitulée : Moslems invited to read the Bible 
(Edinburgh, Clark, 1899; in-8, 5o pages), prouve par le Coran l'autorité divine de 
l'Ancien et du Nouveau Testament, afin -d'engager les musulmans à lire les Écri- 
tures juives et chrétiennes. Il ne paraît pas que cette lecture soit bien recom- 
mandée par le Coran. Mais la brochure de S. Muir échappe à la compétence de 
la Revue critique. 

— La conférence de M. E. Vischer, Albrecht Ritschls Anschaitung von evangelis- 
chem Glauben iind Leben (Tùbingen, Mohr, igoo ; in-8, 36 pages), traite principa- 
lement de l'attitude de Ritschl à l'égard du piétisme et montre comment cette 
attitude du célèbre théologien est en rapport avec sa conception générale du 
christianisme. 

— D'où vient la décadence économique de la France ? se demande M. le baron 
Charles Mourre (Paris, Pion [1899] 460 p.) L'auteur qui se pique d'être historien, 
puisqu'il enseigne « ce que doit être l'histoire » (p. 437-51) s'avise à bon droit de 
rechercher les causes de cette décadence dans le passé le plus lointain du pays. 
Les germes ne sont pas congénitaux à la race puisque aussi bien on serait en peine 
de définir la race française ; ils ont évolué avec les institutions et les idées natio- 
nales. C'est dès l'établissement de la féodalité le mépris de la classe noble pour le 
travail et le travailleur ; c'est plus tard la désertion des campagnes par les pro- 
priétaires, qui mangent leurs revenus à la cour ; c'est, avec le triomphe de la 
monarchie absolue, l'intervention de l'Etat dans le commerce et l'industrie. Voilà 
les maux légués par l'ancien régime; le régime moderne les a en plus aggravés et 
en a enfanté de nouveaux. Le fossé s'est élargi entre la bourgeoisie qui a rem- 
placé — fort mal — la noblesse, et le monde ouvrier ; la bourgeoisie ne professe pas 
un moindre dédain pour les besognes lucratives, et tourne ses ambitions vers les 
fonctions publiques ; l'ingérence de PEtat non seulement n'est point redoutée, 
mais est invoquée par tous les intérêts ; la natalité décroît, etc. Et si l'on objecte 
que la France a connu une longue période de prospérité, M. M. répond que cette 
prospérité était prise de l'impuissance économique des autres pays ; ceux ci ont 
pris l'essor à leur tour et M. M. trace de la brillante fortune de l'Allemagne et de 
l'Angleterre un tableau flatteur auquel la France sert, si l'on peut dire, de repous- 
soir. Toutes ces considérations pour n'être point inédites sont assurément sensées, 
et l'auteur, bien que souvent il résume en style de précis ses lectures historiques, 
est homme de réflexion. Mais — et c'est là le côté, sinon le plus original, du moins le 
plus représentatif de son étude — sa puissance de réflexion est celle du bourgeois 
conservateur, et môme réactionnaire ; voici les remèdes les plus efficaces qu'il 
propose pour le relèvement économique du pays : 1° réduction du nombre des 
fonctionnaires ; 2° décentralisation 3° diminution des appointements des fonc- 
tionnaires ; ajoutez : le retour à la religion, et subsidiairement à la monarchie. Il 
semble que tout le travail de transformation sociale, la modification de l'idée de 
propriété, le problème des rapports entre le capital et la main d'œuvre, que toutes 
ces questions qui dépassent l'idéal bourgeois n'aient pour M. M. aucune signifi- 
cation ; de même il ne discerne pas l'influence déprimante de l'Église catholique, 
partout où elle règne en maîtresse. Mais si les vues de M. M. sont tant soit peu 
courtes, elles sont souvent justes et généreuses et ses raisons méritent d'être 
méditées par les lecteurs auxquels son ouvrage est plus particulièrement destiné. 
- B. A. 



l60 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRARTUE 

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 2g juillet igoo. 

M. le Secrétaire perpétue! donne lecture d'une lettre du président de la Société cen- 
trale des Architectes français, annonçant que cette Société a décerné à M. Demargue, 
membre de l'Ecole française d'Athènes, sa grande médaille d'argent annuelle. 

M. Bouché-Leclercq. comparaison faite du totémisme avec les autres méthodes 
d'exégèse appliquées aux mythes et rites religieux, estime : 1° que le totémisme ne 

f>eut être une explicationintégrale et suffisante d'une religion quelconque, même de 
a religion des tribus chez lesquelles il a été constaté, à plus forte raison, des 
mythes et cultes helléniques; 2" qu'il ne peut pas rendre raison de son point de 
départ (c'est-à-dire duchoix de ses totems et tabous) sans recourir au symbolisme, 
qu'il regarde comme une explication surannée; 3° qu'il correspond à un état d'es- 
prit très raffiné dans son incohérence, qu'on ne peut pas considérer comme une 
phase intellectuelle par laquelle auraient passé tous les peuples. En conséquence, 
M. Bouché-Leclercq pense que le totémisme est une superstition qu'on a voulu 
indûment généraliser, et que la critique doit, jusqu'à plus ample informé, l'élimi- 
ner de l'histoire ou de la préhistoire des peuples classiques. — M. Bréal présente 
quelques observations. 

M. Salomon Reinach, répondant à M. Bouché-Leclercq, insiste sur la nécessité 
de distinguer la religion de la mythologie. Pour l'explication des légendes mytho- 
logiques, on peut avoir recours à différents principes d'exégèse : l'allégorie, la 
mythologie, la météorologie, etc. Mais pour remonter à l'origine des idées reli- 
gieuses, la seule méthode légitime est l'étude de la psychologie des peuples qui, 
de nos jours, sont restés à un stage primitif de civilisation. Cette étude prouve, 
suivant M. Reinach, que le totémisme, c'est-à-dire le culte des espèces d'animaux, 
précède partout l'anthropomorphisme et la naissance des myihologies proprement 
dites. C'est donc aux données du totémisme qu'il faut avoir recours pour expliquer 
les faits religieux les plus anciens que nous ont conseivés les rituels des peuples 
classiques, ôrecs, Romains, Etrusques, etc. Dans la Bible même, les vestiges incon- 
testables en sont nombreux. 

M. le Président propose de fixer la séance publique annuelle au 16 novembre pro- 
chain. Cette date est adoptée par l'Académie. 

M. Maspero. suivant la tradition de sa première direction, présente un rapport 
sommaire sur les travaux qu'il a exécutés en Egypte au cours de cette année. Il a 
surtout exploré deux endroits. Sakkarah et Thébes. A Sakkarah, il a repris les 
fouilles au point où il les avait laissées en 1886. Les pyramides se composent : 
I» de la p}'ramide même; 2» d'une enceinte dallée et murée sur laquelle s'élevait : 
3» à l'Est, la chapelle du mort, où étaient creusés : 4» des souterrains pour les 
membres secondaires de la famille du mort. M. Maspero avait alors ouvert les pyra- 
mides ; il a cette année achevé cette ouverture en pénétrant dans la pyramide de 
Zaouiét el Aryân, jusqu'à présent non ouverte ; elle ne contenait rien. 11 s'est appli- 
qué a déblayer l'enceinte des autres, et il s'est attaqué à la pyramide d'Ounas. Les 
travaux diriges par .M. Barsanti ont duré de novembre à mai. t)n a retrouve la cha- 
pelle, malheureusement ruinée, les souterrains, dont l'exploration n'a pu être ter- 
minée, et un certain nombre de monuments vierges, un mastaba de la vi* dynastie, 
trois tombes de l'époque persane, dont la dernière renfermait des bijoux d'une finesse 
admirable. Il y a dans le voisinage d'autres tombeaux de la même série que l'on 
ouvrira l'an prochain. — A Thèbes, M. Maspero a essayé de consolider et de préser- 
ver les monuments et les tombeaux, surtout le Ramsesséum. 11 a été aidé puissam-j 
ment par le nouvel inspecteur général, M. Carter. Mais l'effort de la campagne a porté 
sur Karnak. Le rapport complet sera publié dans les Annales du service, mais il 
faut insister sur l'activité déployée par M. Lcgrain. C'est à lui que M. Maspero a 
confié le déblaiement des seize colonnes éboulées le 3 octobre dernier: il a mené 
son œuvre avec une intelligence remarquable; elle pourra être finie l'an prochain. 
Vers la tin de janvier, un nouveau danger s'est produit : le pylône menaçait de 
s'écrouler. M. Legrain prépara l'étayage du pylône qui fut exécuté du 20 avril au 
20 mai par un ingénieur allemand, M. Ehrlich. A cette heure, le pylône est étayé 
solidement, et il y a tout lieu d'espérer qu'il résistera jusqu'à ce que l'on puisse 
entamer la reconstruction. Il reste pourtant un danger sérieux, et il est possible 
qu'en octobre, au retrait de l'inondation, on ait à enregistrer un nouveau désastre. 

Léon Dorez. 
Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 

Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 



N° 35 — 27 août — 1900 



Chamberlain, L'écriture japonaise. — Le Nihongi, p. Aston et Florenz. — \a- 

viLLE, Le temple de Deir el Bahari. — Nallino, L'arabe parlé en Egypte. 

Alex. Cartellieri, Philippe-Auguste,!, 3. — Petit, Gavrilovitch, Maurv et 
Teodoru, Les plus anciens mémoriaux de la Chambré des Comptes. — Rajna, 
Les sources de Roland le Furieux. — DEENEY,Les croyances des Gaels d'Irlande. 
Damé, Histoire de la Roumanie contemporaine. — Courant, Grammaire japo- 
naise. — Flamini, Dante. — Louis, Giordano Bruno. — A.-O. Meyer, La diplo- 
matie d'Edouard VI et de Marie Tudor. — Relss, Glaser à la cour de Louis XIII. 

— Gosset, Les brûlements de papiers à Reims. Vagnair et Ventura, Klcber. 

— L. Caramelli, Pensées choisies de Leopardi. 



A practical introduction to thestudy of japanese writing, by Basil Hall Cham- 
berlain. I vol. in-4, Londres, 1899. 

Le bel ouvrage, avant tout pratique, que vient de publier, avec un 
grand luxe d'impression, M. B. H. Chamberlain, a toute la solidité et 
toute la précision qu'on est en droit d'attendre d'un homme tel que 
l'auteur; il devra désormais être l'un des livres de chevet de tous ceu.x 
qui voudront étudier le Japon dans les documents originaux. Je sais 
bien que ceux-là ne sont pas nombreux chez nous et je n'ai pas l'in- 
tention d'en rechercher les raisons. Mais, par d'autres que par des 
Français, par des Européens même résidant au Japon, l'étude du japo- 
nais est souvent comprise aussi de manière bien insuffisante. Beau- 
coup avaient espéré, il y a quelques années, voir une transcription en 
lettres latines adoptée par les Japonais eux-mêmes; «la romanisaiion 
« aurait servi à deux fins; elle aurait considérablement simplifié la 
« tâche de tous ceux, natifs ou étrangers, qui doivent apprendre la 
« langue, et elle aurait mis la masse des Japonais en rapports plus 
« immédiats avec les habitudes mentales et la littérature de l'Occident. 
« Mais, en fait, les efforts de la Société de romanisation ont totale- 
« ment échoué, comme aussi ceux de la Société des kana, qui voulait 
« substituer l'usage exclusif du syllabaire à celui des caractères chi- 
« nois. » Malgré tout, poursuit l'auteur, « de dignes gens continuent 
« de s'attacher à la croyance, ou plutôt à l'espoir suprême, que s'ils 
« lisent les kana^ ils auront fait leur devoir, que les kana sont en fait 
« l'écriture japonaise..., que les Japonais finiront par adopter les kana 
« comme seule écriture nationale, ou qu'ils peuvent le faire, ou qu'ils 
« pourraient le faire, ou qu'ils devraient le faire, parce que alors les 
Nouvelle série L. 35 



Ib2 REVUE CRITIQUE 

« choses seraient beaucoup plus simples. . . » Mais c'est là une erreur, 
en partie volontaire de la part de plusieurs; et Ton voit au con- 
traire le nombre des idéogrammes s'accroître chaque jour dans la 
phrase japonaise, puisque c'est en associant des caractères chinois que 
"l'on forme des expressions pour rendre tous les nouveaux termes 
scientifiques, économiques, industriels, parlementaires et que, sans 
■ les caractères chinois, on ne peut comprendre des mots comme vac- 
cination, district électoral, compte-courant, etc. Depuis quelques 
. semaines, la question de la romanisation a été de nouveau soulevée 
au Japon par un journal étranger : un journal japonais, avec beaucoup 
de sens, a demandé à voir avant tout, écrits seulement en kana ou 
en lettres latines, un décret impérial, un texte de loi, un article scien- 
tifique, une nouvelle, une poésie. Cette tentative réussissant, la roma- 
nisation aurait quelque chance de succès: mais, pour que cette trans- 
. cription fût intelligible, il faudrait créer une langue nouvelle. 

Aujourd'hui, à qui veut apprendre le japonais, il faut donc apprendre 
l'écriture japonaise, sous peine de se fermer l'accès aux documents et 
de se classer, aux yeux des indigènes, au-dessous du cuisinier ou du 
couli, qui lisent le journal et écrivent eux-mêmes des cartes postales 
émaillées de caractères chinois. Le livre de M. Chamberlain est donc 
de la plus grande utilité; car il faut bien reconnaître que l'écriture 
japonaise est sans doute la plus compliquée qui soit usitée à notre 
époque : caractères idéographiques chinois augmentés de quelques- 
uns d'invention japonaise, caractères syllabiques appartenant à diverses 
séries et employés concurremment, idéogrammes lus tantôt en japo- 
nais pur, tantôt suivant l'un de trois systèmes différents de prononcia- 
tion sino-japonaise, pris parfois avec une valeur purement phonétique 
qui vient elle-même d'une source ou d'une autre, mélange de tous ces 
éléments sans règle, ou du moins avec des exceptions aussi fréquentes 
qu'inattendues, abréviations graphiques, formes cursives d'une audace 
désespérante, tel est le premier aspect de l'écriture japonaise. Et celui 
qui la connaît à fond (je parle des Japonais eux-mêmes) peut toujours 
être arrêté par la fantaisie orthographique d'un nom propre, par l'im- 
prévu graphique d'un simple billet. Ce dédale n'avait jamais été 
l'objet d'une étude aussi complète. M. Chamberlain ne nous mène 
sans doute pas dans tous les recoins, mais il nous montre les grandes 
avenues par des principes exposés avec la clarté qui lui est propre, et 
il nous conduit dans bon nombre de chemins, grâce à un système 
d'exercices choisis avec soin et expliqués en détail. 

Maurice Courant 



Nihongi. Chronicles of Japan from the earliest times dcn\n to A. D. 697 
translated by \V. J. Aston 2 vol. in-8". Londres. 1896 (Transactions and proce c 
dings of the Japan Society, supplément). 



d'histoire et de littérature t63 

Nihongi oder japanische Annalen ûbersetzt und erklârt von Dr. Karl Florknz 

6 cahiers grand in-8". Tokyo, iJ^yi-iXgy (Miitheilungen der deutschen Gesell- 
schaft fur Natur— und Vôlkerkunde Ostasiens, supplément.) 

Peut-être est-il un peu tard pour parler de ces deux publications : 
mais le Dr. Florenz ayant, dans son avant-propos, annoncé qu'après 
la troisième et dernière partie du Nihongi, il ferait paraître la seconde, 
puis la première, j'attendais l'achèvement de la traduction pour la 
signaler, avec la traduction anglaise, aux amis de l'histoire d'Extrême 
Orient. Il semble que le Dr. F. ait renoncé à achever son ouvrage, 
puisque trois ans se sont écoulés sans qu'il en ait donné la suite, et 
puisqu'il vient d'entamer la traduction d'une autre série d'anciens 
textes, les norito ou formules de prières. Aussi bien, la troisième 
partie du Nihongi est particulièrement intéressante : elle contient les 
annales du vn« siècle (593-697), époque où le Japon a adopté en bloc 
un grand nombre d'institutions chinoises et a accompli une évolution 
qui n'a de comparable que celle qu'il a effectuée depuis un demi- 
siècle. D'ailleurs, pour la totalité de l'ouvrage, nous avons la traduc- 
tion de M. Aston, bien faite pour diminuer nos regrets au sujet de 
l'état incomplet de l'œuvre du Dr. Florenz. 

L'intérêt particulier du Nihongi vientdu fait que c'est l'un des plus 
anciens ouvrages historiques japonais ; il a été achevé en 720 par une 
commission officielle que présidait le prince Toneri. Auparavant avait 
été écrit le Ko zi ki, qui comprend en partie la même période histo- 
rique (jusqu'à 628; et qui a été traduit il y a près de vingt ans par 
M. B. H. Chamberlain. Quant aux cinq autres ouvrages qui, avec le 
Nihongi, forment les Ritu koku si (les Six histoires nationales) et qui 
contiennent les annales japonaises jusqu'à la date de 887, ils attendent 
encore leurs traducteurs ; il serait peut-être bien difficile à des Euro- 
péens d'accomplir ce travail autre part qu'au Japon, où ils auraient 
sous la main tous les documents japonais, avec un grand nombre 
d "œuvres chinoises et coréennes, et où ils pourraient recourir aux 
lumières des savants japonais versés dans leur histoire nationale. 

Le Dr. F. dans une introduction, donne d'abord des renseigne- 
ments intéressants et précis sur l'ancienne littérature historique japo- 
naise, puis il étudie les gloses et variantes du texte, les manuscrits et 
les éditions imprimées qui en existent, ainsi que les commentaires 
publiés par de nombreux auteurs japonais. Dans sa traduction, comme 
dans celle de M. A. des notes renseignent le lecteur sur les institu- 
tions japonaises, rapprochent les faits de ceux qui sont exposés dans 
les ouvrages chinois et coréens, discutent et éclaircissent les assertions 
des écrivains japonais. M. A. a illustré son ouvrage de gravures 
soignées représentant divers monuments des anciens âges du Japon. 
Les deux traducteurs ont fait preuve d'une érudition éienduc, d'une 
critique sévère et leurs œuvres sont au premier rang parmi celles qui 
nous révèlent la vie antique de l'Extrême Orient. Maurice Courant. 



164 ftEVUE CklTlQUË 

Ed. Naville. The temple of Deir el Bahari, Part. III. 1898. (i vol. royal folio, 
21 p. et. pi. LVI-LXVll) — At thc offices of the Egypt Exploration Fund, 37 
Great Russell Street, London. 



Le troisième volume de la magistrale publication de M. Naville 
comprend les inscriptions et bas-reliefs des murs de soutènement nord 
et sud de la terrasse supérieure du temple. Au sud sont les scènes de 
Texpédition au pays de Pount déjà publiées par Diimichen et Mariette. 
M. N. leur adjoint une inscription datée de Tan 9 de la reine Hatshop- 
sitou (pi. LXXXVl) où la reine raconte comment, pour complaire à 
son père Amon, elle voulut « faire du pays de Pount le propre jardin 
du dieu » en y envoyant quérir les arbres à encens. Cette inscription 
avait été seulement signalée par Diimichen ; elle est malheureusement 
très mutilée ; le début de chaque colonne et cinq lignes entières 
manquent. . ■ 

Le mur nord nous a conservé des tableaux restés inédits et du plus 
haut intérêt historique. Ce sont d'abord les scènes de la naissance 
divine de la reine Hatshopsitou ; elles sont au 11^ volume de la publi- 
cation de M. N. L'inscription qui accompagne les bas-reliefs et ceux- 
ci mêmes sont identiques aux scènes de la naissance divine d'Amé- 
nophis m à Louxor ; ces dernières ne sont donc que des copies de 
Deir el Bahari. Après la naissance de la reine venait son intronisation, 
dont les scènes se déroulent de la pi. LVI à la pi. LXIV de notre 
3<= volume. Nous pouvons désormais nous représenter avec précision 
le cérémonial du couronnement d'un roi d'Egypte, que nous ne con- 
naissions jusqu'à présent que par des textes tels que celui gravé sur 
un groupe du musée de Turin au nom du roi Horemheb (début de la 
xix*^ dynastie). L'action commence à la pi. LXI oùl'on voitTouthmès V^ 
roi régnant, assis sous un pavillon, tenant entre ses bras sa fille 
Hatshopsitou qu'il va associer à son trône, et la présentant aux grands 
dignitaires de la cour (« nobles royaux, hommes au collier scihoii, 
amis, esclaves du palais, chefs des connus du roi » ). Les cérémonies 
qui suivent se divisent en 4 séries, i" Le roi à introniser est embrassé 
par le roi régnant (ou à son défaut par le dieu principal, le dieu de la 
capitale), puis la proclamation des noms officiels du nouveau roi [ran 
OU)' <' le grand nom» ) est faite par les soins des hérauts et des magi- 
ciens-officiants. 2° On fait la « réunion des 2 pays » [sam toouï): le roi 
se rend dans deux naos, un de la Haute, un de la Basse Egypte ; là 
2 prêtres, costumés en Horus et Sit, lui mettent successivement sur 
la tête la couronne blanche de la Haute Egypte, la couronne rouge de 
la Basse Egypte, dont la réunion forme le Pschent. 3*^ Le roi fait une 
procession autour d'une salle appelée « Salle du Nord » (rer ha) 4° Le 
roi fait des offrandes solennelles aux dieux des 2 Egyptcs. A Deir el 
Bahari une inscription dite du « voyage » (pi. LVIl) dit que la reine 
Hatshopsitou ne se contenta pas d'envoyer des dons aux divers sanc- 



d'histoire et de littérature i65 . 

tuaires, mais qu'elle les visita en personne, et les gratifia d'Eléphan- 
tine au sud à Bouto dans le Delta. En revanche les dieux du Midi et 
du Nord défilèrent derrière elle à l'envi pour lui faire des passes et lui 
« communiquer leur fluide magique » fsotpoii-saj. — Telles sont les 
cérémonies énumérées dans l'inscription du couronnement l'pl, LXII 
1. 3 1-32) et décrites dans les bas-reliefs. On les retrouve toutes men- 
tionnées au sacre d^ Horemheb (Transactiojis of the Society of biblical 
Archaeology,x. III, p. 486, pi. II, 1. 16 sqq. .) ; maisà Deirel Bahari 
au lieu d'un simple texte, on a, grâce à M. Naville, la réalité vivante 
des scènes figurées. 

La publication de M. N. suggéreraii bien d'autres remarques. Faute- 
de place je signalerai seulement la légende de la pi. l.XIV où l'on voit 
la reine, couronnée déjà, « aller et venir dans sa salle, qui est la large 
salle de la fête Shed » (ouskhit heb shed). Ce seul mot nous permet 
d'être enfin fixé sur le caractère des fêtes Shed^ les fameuses panégyries 
soi-disant trentenaires (xptaxovcaeTTipîowv gén.) du décret de Rosette, On 
sait par la représentation, mutilée il est vrai, d'une des fêtes Shed 
(Ed. Naville, Thejestival Hall of Osorkon II) à Bubastis, qu'elles 
comprenaient, tout comme le couronnement royal, un embrassemcnt 
du roi par les dieux, une intronisation sur les trônes des 2 Egyptes, 
une procession royale autour de la Salle du Nord, une visite aux dieux 
du Sud et du Nord amenés à la fête dans leur naos par leurs prêtres 
délégués. Il n'y a plus lieu de douter que la fête 5/?ei symbolisait une 
commémoration de l'intronisation royale (dont le but était de renou- 
veler de temps à autre, à des dates indéterminées, « le fluide magique » 
donné par les dieux au roi), puisqu'à Deir el Bahari un des édifices 
où a lieu le couronnement du roi s'appelle « salle de la fête Shed ». 
Ajoutons que les diverses cérémonies royales étaient imitées du rituel 
du culte divin, qui, lui même, dérive en droite ligne des rites funé- 
raires privés. 

Le IV^ tome de Deir el Bahari est annoncé ; souhaitons que 
M. Naville ne nous fasse pas trop longtemps attendre la suite d'une 
publication aussi remarquable par la beauté de l'exécution que par 
l'intérêt des documents et la sûreté de l'interprétation proposée. 

A. Morkt. 



C. A. Nallino. L'arabo parlato in Egitto, Grammatica, dialophi c raccolta di 
circa 6,000 vocaboli. Ulrico Hoepli. Milano, igoo. 

Dans la préface qu'il a mise en tête de son manuel, M. C. A. Nal- 
lino nous apprend qu'il avait été chargé de faire une seconde édition 
du Mamiale d'arabo volgare de Riccardo de Sterlich, mais qu'aprCs 
réflexion il a cru ne pas devoir s'en tenir à une simple relonte de l'ou- 
vrage de son prédécesseur et qu'il lui a paru préférable de taire une 



l66 REVUE CRITIQUE 

œuvre tout à fait nouvelle. Il ajoute ensuite qu'il rejette cette expres- 
sion si impropre d'arabe vulgab'e pour la remplacer par celle d'arabe 
parlé. On ne peut qu'approuver la double résolution prise par 
M. C. A. N. et, en particulier, la dernière. Il est étrange, en effet, que 
Ton persiste en Europe à se servir d'une dénomination que rien ne 
justifie. Sans doute les mots n'ont jamais que la valeur conventionnelle 
qu'on leur attribue et une bonne définition acceptée par tous suffit à 
en préciser la valeur et à leur ôter toute ambiguïté. Mais, jusqu'ici du 
moins, il n'existe pas de définition rigoureuse de l'expression arabe 
vulgaire. Pour les uns, ce nom ne s'applique qu'à l'arabe parlé ; pour 
d'autres, il comprend à la fois la langue telle qu'on la parle ou qu'on 
l'écrit dans l'usage courant. Enfin il en est qui appellent vulgaire un 
texte écrit quand on le lit sans prononcer les voyelles finales et donnent 
à ce même texte le nom de littéral dès qu'on fait sentir toutes les 
voyelles dans la lecture. Sans entrer dans de longs détails que ne 
comporte pas un article bibliographique, il n'est peut-être pas inutile 
de fixer en quelques mots les idées sur ce point. 

Les Arabes possèdent une langue classique ou nationale qui s'est 
formée par l'agrégation au dialecte du Hedjaz d'un certain nombre de 
mots spéciaux ou de formes particulières empruntés aux dialectes par- 
lés dans le reste de l'Arabie. Cette langue, déjà fixée dans ses princi- 
pales lignes par les poètes antéislamiques, a reçu une consécration 
définitive lorsque Mahomet a révélé le Coran qui, aux yeux des 
Arabes, est la forme même que Dieu a employée pour transmettre aux 
hommes les principes de la religion musulmane. Mais cette langue si 
pure subissait, du vivant même de Mahomet, des modifications plus 
ou moins profondes quand elle servait aux usages courants. Les hadits, 
qui cependant reproduisent les paroles textuelles du prophète, en 
fournissent de nombreux exemples et prouvent que Mahomet lui- 
même ne parlait pas à son entourage dans une langue identique à celle 
du Coran. Cette distinction entre l'arabe parlé et l'arabe écrit, ou pour 
mieux dire littéraire, s'est maintenue dans tous les pays musulmans : 
elle tient d'une part à l'ignoranee de la masse de la population, et, 
d'autre part, à ce que toute langue écrite a besoin d'un surcroît d'in- 
dices grammaticaux afin de suppléer à l'intonation, aux gestes et à 
la physionomie de celui qui parle et qui a en outre la faculté de répé- 
ter sa pensée sous une autre forme quand il s'aperçoit qu'il n'a pas été 
compris. Ce premier écart entre la langue parlée et la langue écrite 
s'est accru dans la suite quand la langue arabe a été employée par des 
populations d'origine étrangère répandues sur d'immenses espaces sans 
rapports fréquents entre elles. De là sont nés ces dialectes issus d'une 
même souche, mais ayant subi l'influence du milieu dans lequel il 
s'étaient répandus, empruntant aux anciennes langues locales nombre 
de mots nouveaux ; en même temps la prononciation normale s'altérait 
plus ou moins profondément dans la bouche des peuples qui n'étaient 



d'histoire et de littérature 167 

pas de race arabe. Mais si l'expression parlée n'était pas toujours con- 
forme aux principes stricts de la langue classique, la langue littéraire 
restait identique dans tous les pays musulmans. Certes tous ceux qui 
écrivent en arabe ne s'expriment pas dans un style aussi pur que le 
Coran, mais c'est uniquement par insuffisance d'instruction et non, 
comme on paraît l'avoir cru longtemps, en vertu de principes gramma- 
tfcanx ou iexicographiques différents. Tout le monde en France n'écrit 
pas aussi purement que Racine ou Voltaire et personne n'a songé 
à en donner pour raison qu'il existe xin français vulgaire et \xn français 
littéral. Le seul fait particulier que présente l'arabe parlé, — et encore 
il est tout à fait normal en réalité, — c'est que les personnes instruites 
parlent de la même façon que les ignorants. La raison en est toute 
simple : l'instruction est si peu répandue que le lettré quiemploieraitdes 
formes un peu trop correctes ne serait jamais compris de son interlo- 
cuteur. 

Dans son Manuel M. C. A. Nallino s'est occupé exclusivement du 
dialecte égyptien qui ne s'écarte ni plus ni moins que les autres dia- 
lectes de la forme écrite. Il a pensé qu'il valait mieux donner une 
transcription en caractères latins que de faire usage de l'alphabet arabe. 
Il est certain quecelaest plus commode pourles Européens. Toutefois 
ce système a un inconvénient : il ne laisse pas voir nettement la racine 
des mots et par suite la parenté qu'ils ont entre eux. Il eut été possible 
d'éviter cela sans recourir aux caractères arabes en imprimanten carac- 
tère gras, par exemple, les lettres qui constituent la racine de chaque 
mot. Cela eût compliqué la composition typographique, mais en revan- 
che ceux qui auraient fait usage de ce livre y auraient trouvé une plus 
grande facilité d'étude. L'idée de ranger les mots par ordre de matières 
après les avoir fait précéder de dialogues sur divers sujets est excel- 
lente dans la pratique, car elle permet souvent de retrouver au besoin 
un mot arabe que l'on entend et qu'on aurait quelque peine à chercher 
dans un dictionnaire arabe-français, fût-il écrit en caractères latins ; 
l'oreille du débutant n'étant pas toujours suffisamment exercée pour 
reconnaître exactement la notation qui conviendrait aux sons émis. Tel 
qu'il est, le manuel de M. C. A. Nallino rendra donc de bons ser- 
vices à tous ceux qui voudront pratiquer le dialecte arabe parlé en 
Egypte et les très légères erreurs ou incorrections qu'il contient ne 
méritent pas d'être signalées. 

O. HOLDAS. 



Al. Cartei.likri. Philipp IL Augiist, Kccnig von Frankreich. .111. Buch. Philipp 
Augustu. Heinrich II von England (i 186-1 189). Leipzig, Friedrich Meycr, 1900, 
in-8. Pp. XXVIII + 193-322, ii3-i6i (pièces justiricativcs). 

L'exellent ouvrage de M. Cariellicri avance rapidement. L'auteur 



l68 REVUE CRITIQUE 

vient de nous donner le troisième livre, qui termine le premier 
volume. 

Ainsi que le montre le sous-titre, ce troisième livre traite surtout 
du conflit entre le roi de France et son puissant vassal. Cependant, 
un premier chapitre s'occupe des affaires de Bourgogne et plus loin 
un autre s'étend sur les relations entre la France et l'empire et les 
affaires de Cologne. 

Mais l'intérêt se concentre sur les relations de Philippe-Auguste 
avec Henri II et ses fils révoltés. Question du Vexin, différend tou- 
chant Adélaïde de France — le vieux roi anglais qui séduit la fiancée 
d'un de ses fils et ceux-ci qui l'accepteraient quand même pour femme 
sous certaines conditions — , révolte du fils aîné de Henri II et sa 
mort, premiers agissements de ce chevalier sans peur, sans scrupules 
et sans pitié, de ce batailleur enragé, dont les historiens faisaient jadis 
un personnage presque sympathique : Richard Cœur de Lion, sou- 
lèvement et mort de Geoffroi de Bretagne, trahison de Richard envers 
son frère, qui ne méritait pas certainement les cruelles offenses appor- 
tées à sa vieillesse, alliance du fils rebelle avec le roi de France, qui 
ne demande pas mieux que de gagner à cette lamentable querelle de 
famille, dernière guerre entre Henri 1 1 et ses ennemis, voilà les points 
que traite l'auteur avec sa grande compétence, dans une forme toujours 
claire, souvent attachante. Le dernier chapitre, la fin du vieux roi et 
la ruine de ses grands projets impériaux — il trouvait, cet orgueilleux 
et cet infatigable, que « la terre est trop petite pour un puissant et un 
vaillant » —, ce dernier chapitre est écrit avec force et chaleur. On 
aurait pu attendre un peu plus sur la personnalité exceptionnelle du 
plus grand parmi les rois anglais du moyen âge; mais M. Cartellieri 
n'a probablement pas voulu répéter ce qu'il avait dit ailleurs, dans des 
pages d'une haute envergure, sur ce grand prince, mort d'une ma- 
nière misérable, tué par la révolte victorieuse de Richard et la trahi- 
son lâche du pitoyable Jean sans Terre. En échange, le résumé qui 
termine le volume, ne néglige rien de ce qui peut servir à comprendre 
le développement de la politique de Philippe-Auguste jusqu'à 1189. 

Le tout se termine par des nouveaux documents empruntés à des 
formulaires de lettres, par des rectifications et des additions, par une 
bonne table alphabétique et des tables généalogiques '. 

N. JORGA. 



1. Le fascicule contient aussi une répétition de la Préface, augmentée de quel- 
ques nouvelles observations, et une bibliographie générale pour le premier vo- 
lume. L'auteur se défend contre l'objection qu'on lui a faite de ne pas suivre 
l'ordre strictement chronologique dans son exposition; il me semble que l'objec- 
tion n'en valait guère la peine. 



i 



d'histoire et de littérature 169 

Essai de restitution des plus anciens Mémoriaux de la Chambre des comptes 
de Paris, par MM. Joseph Petit,... et Gavrilovitch, Maury et Teodoru. Avec 
une préface de Ch.-V. Langlois,... —Paris, F. Alcan, 1899. In-8° de xx-264 pages. 
(Bibliothèque de la Faculté des lettres de l'Université de Paris. VII.) 



Les fonctionnaires de la Chambre des comptes de Paris avaient, 
dès les premières années du xiv^ siècle, commencé à recueillir les 
documents les plus intéressants au point de vue domanial et finan- 
cier, qui pussent leur servir pour la rédaction de leurs actes; avec 
leurs copies d'ordonnances, instructions, extraits de comptes, etc., 
ils constituèrent des manuels, espèces de codes ou de formulair-cs. 
Cette pratique fut consacrée par une ordonnance de Vivier-en-Brie, 
rendue en i320, et dès lors commença une série officielle de Mémo- 
riaux. 

Ces registres, de la plus haute importance pour notre histoire 
nationale, on le conçoit aisément, furent conservés au dépôt du greffe 
de la Chambre des comptes ; malheureusement, ils furent la proie des 
flammes, le 27 octobre 1737. A ce moment, on sentit si bien la 
perte que Ton éprouvait qu'on décréta officiellement la reconstitution 
de ces précieux volumes. Ce travail, exécuté avec plus de bonne 
volonté que de méthode, cessa à l'époque de la Révolution. Depuis, 
plusieurs érudits ont bien essayé de le reprendre ; ils ont été rebutés 
sans doute par la masse énorme de recueils à compulser et d'ouvrages 
à dépouiller. Il est certain que c'est une œuvre de très longue haleine, 
qui doit être conduite avec beaucoup d'habileté et qui ne peut guère 
aboutir que si elle est le produit de la collaboration de plusieurs per- 
sonnes dévouées. 

M. Langlois, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris, a 
pensé qu'une pareille tâche entreprise sous sa direction par un groupe 
d'étudiants serait pour eux un excellent exercice et constituerait une 
véritable éducation scientifique. MM. Joseph Petit, Gavrilovitch, 
Maury et Téodoru ont répondu à son appel, et ils n'ont pas eu à s'en 
repentir. 

Il n'y avait pas à songer à achever toute l'œuvre officielle, que la 
Révolution avait interrompue, mais seulement à en reprendre cer- 
taines parties. Or, il importait surtout de restituer les premiers de ces 
Mémoriaux, et en particulier ceux qui avaient pris place avant la série 
inaugurée à la suite de l'ordonnance de i32o; ils contenaient en 
effet les documents les plus anciens. 

Élimination faite des registres divers et des doubles, leur liste a été 
établie ainsi (ils sont cités avec leur dénomination consacrée): Pater, 
contenant des pièces datées de 1254 à i33o; Noster ', exécuté pour 
Jean Mignon, maître de la Chambre des comptes, aujourd'hui con- 
servé en original à la Bibliothèque nationale lat. 12814;; Noster*^ 
dont la composition. était très analogue à celle du ms. fr. 2833 de la 



170 REVUE CRITIQUE 

Bibliothèque nationale, et qui prit la place de Noster\ lorsque celui-ci, 
au xve siècle, disparut des archives de la Chambre; Qui es in cœlis, 
présentant de grandes analogies avec Noster ' ; Croix (et son double 
Saint-Just^j, qui est aussi à rapprocher des deux derniers registres, et 
enfin Saiiit-Just ', copie d'un ms. appartenant à Robert d'Artois et 
concernant plus particulièrement la Normandie. 

M. Langlois et ses élèves ont éliminé ce dernier volume, qui a dé;à 
fait l'objet d'une monographie de M. Marnier et dont le contenu est 
trop spécial. Ils ont restitué tous les autres et ont même fait une sem- 
blable opération pour le premier registre de la série officielle, autre- 
fois coté A. Ils ont donné l'analyse de tous les actes et les références 
pour en retrouver le texte. Puis, ils ont choisi parmi les pièces iné- 
dites celles qui leur ont paru les plus importantes, pour les publier 
intégralement : ils en ont donné ainsi 44. 

Ce recueil est donc extrêmement utile et il faut savoir beaucoup de 
gré à ses auteurs d'avoir surmonté toutes les difficultés de ce travail,- 
d'avoir eu la persévérance de le mener à une aussi bonne fin et de 
frayer une voie où il serait à souhaiter qu'ils fussent suivis. 

L.-H. Labande. 



Pio Rajna. — Le fonti dell' Orlando Furioso; ricerche e studi. Seconda edi- 
zione corretta e accresciuta. — Firenze, Sansoni, 1900 ; 8", xiv-63i pages (10 fr.).? 

Nous n'avons pas la prétention de révéler aux lecteurs de la Revue 
Critique ce livre excellent et devenu classique ; depuis tantôt vingt- 
cinq ans que la première édition en a paru, il est peu d'ouvrages se 
rapportant à la littérature italienne qui aient été plus justement appré- 
ciés et plus utilement consultés. Mais il est impossible de laisser pas- 
ser sans un mot de bienvenue cette seconde édition que rendait néces- 
saire l'épuisement de la première. Ce n'est pas une simple réimpres- 
sion : M. Rajna prend soin, dans sa préface, de nous avertir que pas 
une page de la première rédaction n'est restée intacte. Ceux qui con- 
naissent la méthode de travail de l'éminent professeur l'en croiront 
sur parole, et nous en sommes témoin, nous qui avons eu l'occasion 
de voir entre ses mains l'exemplaire sur lequel il préparait cette 
seconde édition. La méthode et l'esprit du livre n'ont subi aucun 
changement notable, non plus que les idées qui s'en dégagent ; si le 
volume est devenu sensiblement plus épais, c'est à une plus grande 
richesse d'informations et de rapprochements qu'il faut attribuer cet 
accroissement. M. R. s'est en outre appliqué à rendre son ouvrage 
d'un maniement plus aisé; deux index sont à cet égard dune grande, 
utilité : l'un, Vindice ariostesco, contient, chant par chant, stance par; 
siance, les renvois à tous les passages du livre qui se rapportent aiij 



d'histoirk lt de littérature i-i 



texte du poète; l'autre est l'index de tous les ouvrages chés à titre de 
sources ou de rapprochements. Il est donc désormais aisé de s'orien- 
ter et de faire rapidement des recherches dans cet incomparable arse- 
nal de renseignements sur tout ce que concerne les légqndcs chevale- 
resques. 

Henri Hauvette. 



Peasant Lore from Gaelic Ireland, collected by Daniel Deeney (London, 
David Nutt, 1899, i vol. 80 p. Pr. i sh.). 

Je disais ici même, en rendant compte, il y a quelques semaines, du 
livre de M. Feilberg sur la tie du paysan danois, qu'il n'est pas vrai- 
semblable que l'étrange similitude qui nous frappe dans les croyances 
et les usages des populations du Jutland et de celles de nos provinces 
puisse être attribuée soit à l'emprunt, soit à l'identité de l'esprit qui, 
sous les climats les plus divers, eût fait éclore de la même plante 
humaine partout la même fleur avec ses mêmes nuances. 

Il est évident qu'avant d'essayer de porter un jugement, il faudrait 
être sûr d'avoir en main toutes les pièces de la question ou à peu près. 
Malgré les nombreux recueils de folk-lore de ces dernières années, il 
est à craindre que nous soyons encore bien loin de compte. La preuve 
en est que dans chaque nouvel ouvrage qui paraît, il est rare que 
dans les déblais du collectionneur il ne se trouve quelque précieuse 
pépite qui vaut à elle seule toutes les peines de l'ouvrier. Du reste, 
quand même tel ou tel usage eût déjà été signalé au nord, ce n'est pas 
une redite que de le relever au midi : ce sont là autant de jalons indis- 
pensables, le travail préliminaire de la science. 

Dans le livre ci-dessus annoncé de M. Daniel Deeney sur le fond 
commun de croyances aux revenants, aux esprits et aux fées et de 
pratiques superstitieuses que l'on observe aussi bien chez les peuples 
Scandinaves que chez nos paysans et les Gaëls d'Irlande, je ne signa- 
lerai que deux points entre bien d'autres, mais qui me paraissent des 
plus importants. 

Quand un fermier irlandais a une de ses vaches atteinte d'une cer- 
taine maladie dont les signes caractéristiques sont le gonflement, le 
refus de nourriture et les beuglements plaintifs, il fait venir le « cow- 
doctor ». Si celui-ci la reconnaît « frappée » (par les fées), il prend un 
charbon ardent et, avec un cérémonial particulier, en trois endroits 
différents il la marque du signe de la croix; puis, de son coude au 
bout des doigts il la mesure de la queue aux cornes, et cela trois fois 
aussi. Si la longueur trouvée est plus courte la deuxième fois que la 
première et la troisième que la deuxième : c'est que l'animal guérira, 
sinon, il est condamné. En ce cas, on le voue à saint Martin. Pour 
cela on lui fuit une incision à l'oreille, le sang coule et la mort est 



I 72 REVUE CRITIQUE 

détournée, la bête ainsi marquée ne peut plus être vendue. On la tue 
et on en fait un festin la veille de la fête du saint. 

Évidemment, il y a là recours et sacrifice à une divinité; mais 
laquelle? — Je n'hésite pas, pour mon compte, à reconnaître en ce 
saint Martin des Gaéls le vieux Dieu Tor qu'invoquent les bergers 
norvégiens et qui, lui aussi, imprimait sa marque aux jeunes velles, la 
marque de son marteau, le signe de la croix. 

Dans nos campagnes de France, la veille delà Saint-Jean, on allume 
des feux auxquels on fait fumer les bestiaux, vaches et chèvres, afin 
de les préserver de maladie. Ainsi fait-on en Irlande. Bien plus, le 
Gaël prend à ce feu des braises qu'il va jeter dans ses champs de 
pommes de terre : assuré, en ce faisant, de rendre sa récolte plus 
abondante. On se souvient, sur les confins de la Touraine et du Poi- 
tou, d'avoir vu, il y a peu d'années encore, des paysans prendre, eux 
aussi à ce même feu, des charbons qu'ils jetaient aux quatre points de 
l'horizon, en disant : « Ceci est pour mon champ de tel endroit! Cela 
pour mon champ de tel autre endroit! » 

Dira-t-on que c'est là aussi le résultat d'un emprunt ou du hasard? 
- Franchement, je ne puis le croire. 

Il n'est, à mon avis, qu'une explication de possible : c'est que dans 
les pays Scandinaves comme en France et en Irlande, ainsi que dans 
bien d'autres contrées d'Europe, sans doute, il y ait un substratum 
de populations de même race — quel que soit, du reste, le nom sous 
lequel on les désigne. 

Le recueil de M. D. Deeney, élégamment édité par M. D. Nutt, se 
présente à nous tout simplement, sans l'apparat d'aucune note : il n'en 
a pas moins, ainsi qu'on vient de le voir, une réelle valeur documen- 
taire. A ce titre, nous aurions aimé que l'auteur eût précisé la source 
de ses matériaux ; mais ce que nous lui reprocherons surtout, c'est 
de ne pas nous en avoir donné l'index analytique. Désormais, tout 
livre qui touche à la science, en doit avoir un : sinon il s'expose 
de plus en plus au danger d'être purement et simplement laissé 
de côté. 

Léon Pineau. 



Frédéric Damé. Histoire de la Roumanie contemporaine (1822-90). Paris 
Alcan, 1900, 451 pp. in-8 et une carte. 

Cet ouvrage est la première histoire de la Roumanie contemporaine 
qui ait été publiée jusqu'ici. Elle se propose donc de renseigner le 
public sur un sujet absolument nouveau. 

L'auteur, M. Damé, qui prétend être « un ami de la Roumanie, » 
est un Français naturalisé roumain, qui a occupé des situations 
importantes dans l'enseignement public de son pays d'adoption, qu'il 



d'histoire et de littérature 173 

a quitté tout récemment. Comme écrivain, il a publié un bon diction- 
naire roumain-français, des traductions, etc., et a rédigé même un 
journal littéraire écrit en roumain. 

Il avait donc les moyens de connaître parfaitement ce qu'il raconte 
aujourd'hui. Comme il a été en relations assez étroites avec quelques 
hommes politiques roumains, on pouvait espérer même trouver de 
l'inédit, du nouveau et du piquant dans cette « Histoire de la Rou- 
manie contemporaine. » Et certainement, on avait le droit d'attendre 
de cet ancien professeur une appréciation impartiale et correcte des 
■ partis et des personnages politiques, mais surtout un jugement juste 
sur les efforts qu'ont faits les Roumains pour recommencer, sous des 
' formes constitutionnelles modernes, leur vie nationale. 

J'ai lu avec attention le livre et je suis désabusé sur tous ces points. 
M. D. ne s'est vraiment pas donné de la peine en écrivant son livre. 
Il connaît des brochures sensationnelles, des articles de journal carac- 
téristiques, qu'il cite dans son récit, uniquement d'après d'autres 
ouvrages, d'une lecture facile. Il ne connaît pas même le nom de très 
importants recueils qui devaient lui servir de guide pour certaines 
époques et il ne se doute pas même que des correspondances diplo- 
matiques étrangères aient été publiées pour l'époque des hospodars ; 
il n'a jeté jamais un regard sur la correspondance politique de Michel 
Stourdza, dont il prétend étudier le règne dans tout un chapitre. 

La manière dont on le voit utiliser les sources ne rassure guère sur 
la solidité du livre. Il invente des clauses de traités, qui n'ont jamais 
existé ; il découvre que la Bessarabie a appartenu à la Russie bien 
avant l'année 1812 quand cet Etat la « reprit » — et il prend le soin de 
répéter trois fois cette grosse erreur ; il fait imprimer « LaNareinte » 
le nom de la Narenta, rivière de l'Herzégovine, etc. 

Quant à l'esprit dont le livre est animé, il est franchement condam- 
nable. M. D. n'hésite pas à apprécier défavorablement l'action poli- 
tique de la France et il a la coutume de trouver que les Roumains 
n'ont jamais raison. En échange, il exalte la politique passablement 
égoïste que la Russie fait en Orient : il ne manque pas une occasion 
pour déclarer, avec force sophismes justiricatifs, que les Roumains 
ont le devoir de se développer dans la direction et dans la mesure 
voulues par la Russie. Il les blâme d'avoir eu le mauvais goût, la 
prétention absurde de se soustraire à un protectorat hypocrite qui 
devait précéder l'annexion, de combattre pour avoir un Etat indé- 
pendant et une civilisation nationale ; même quand la Russie, l'alliée 
de 1877 contre les Turcs, récompense les Roumains en leur prenant 
la Bessarabie, M. D. croit que ses compatriotes du Bas-Danube 
devaient se taire ou marchander avec sang-froid pour obtenir de plus 
fortes compensations. 

M. D. croit nécessaire aussi de se mêler des querelles de partis, qui 
ne sont pas en Roumanie plus légitimes, plus nobles et plus utiles 



I "4 REVUE CRITIQUE 

qu'ailleurs. Au lieu de donner au lecteur étranger une idée nette de la 
vie constitutionnelle roumaine, du développement de la richesse du 
pays, de l'œuvre de civilisation qui y a été réalisée, cet étrange histo- 
rien, prenant à cœur les intérêts des « conservateurs » contre les 
«libéraux », se livre à des polémiques aussi déplacées qu'inutiles (pour 
le public bien entendu). Le lecteur, ayant terminé le livre, ne sait rien 
de précis et de sérieux sur la Roumanie, mais il connaît parfaitement 
les qualités et défauts des plus infimes parmi les intrigants politiques 
du pays. 

C'est tout de même une manière d'écrire « l'histoire » ad usum 
patfoni. Mais, puisque le public n'a rien à voir dans les affaires per- 
sonnelles de M. Damé, il est bon de l'avertir du contenu de ce livre. 
C'est ce que j'ai fait. 

N. JORGA. 



— M. Maurice Courant vient de publier une Grammaire de la langue japonaise 
parlée assez brève (127 pages), très claire et rédigée sur un plan nouveau, 
emprunté aux grammaires indigènca. Tous les exemples, et ils sont nombreux, 
sont donnés en écriture japonaise et en transcription de manière à habituer l'élève 
à lire en même temps qu'il apprend la langue. — A. M. 

— Dans une élégante brochure in-40, publiée à l'occasion d'un mariage (Nozze 
Volpi-Buonamici, 23 avril 1900, (Padoue, i5 pages.) M. Fr. Flamini publie l'épi- 
logue d'un cours professé à l'Université de Padoue : lordinamento dei tre regni e 
il triplice significato délia Commedia di Dante, Nous nous bornons à signaler 
cette importante étude, qui est la promesse d'un volume consacré à Dante ; pour 
exposer les idéeà de M. Flamini et les apprécier, attendons qu'il leur ait donné 
toute leur ampleur, mais ne tardons pas à annoncer la bonne nouvelle que la 
brochure nous apporte. — H. H. 

— Le 17 février dernier a ramené le troisième anniversaire du supplice de 
Giordano Bruno. A cette occasion M. Gustave Louis a publié sur ce personnage 
une substantielle brochure : Gîo»-rf^«o iîr»«o, seine Weltanschaining iind Lebens- 
aiiffassung {BerVin, E. Felber 1900 : in-i6, IV-143 pages), destinée sans doute à 
répandre dans le public quelques notions précises sur les idées philosophiques et 
sur l'existence de ce martyr de la pensée. On y trouvera des renseignements puisés 
aux sources les plus sûres et des indications bibliographiques utiles sur les 
ouvrages antérieurs consacrés à G. Bruno. — H. H. 

— Le travail de M. Arnold-Oscar MEVERSurla diplomatie anglaise en Allemagne 
au temps d'Edouard VI et de Marie Tudor, est une thèse inaugurale soutenue à 
Breslau en juillet jgoo. Cette dissertation {Die englische Diplomatie in Dentschland 
:jiir Zeit Eduards VI und M ariens. Breslau, Marcus, igoo, 1 13 p.in-8*) comprend 
deux chapitres d'inégale longueur ; le premier nous expose l'organisation de la 
diplomatie britannique dans la seconde moitié du xvi* siècle, la situation person- 
nelle et pécuniaire de ses agents, leur activité et leurs moyens d'information, etc.; 
le second énumère les diftérents envoyés qui se sont succédé, à intervalles très 
rapprochés, à la cour de Charles-Quint, durant les dix dernières années de son 
règne. Ce furent pour la plupart des personnages assez obscurs, les affaires qu'ils 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE [-5 

traitèrent ne sont pas de haute importance, et leurs dépêches, comme le démontre 
• facilement l'auteur, ne sont pas précisément des documents historiques à suivre 
aveuglément. Le plus sympathique à M. M. c'est sir Richard Morison, dont il parle 
assez longuement et dans les écrits duquel il prétend trouver quelque chose du 
délicieux humour de Dickens. Sans avoir consulté de documents inédits, l'auteur 
a soigneusement dépouillé la littérature imprimée, et naturellement avant tout les 
séries afférentes des State papers, et fait de la sorte un travail utile, facilitant la 
tâche des historiens qui voudront raconter plus tard les relations politiques de 
l'Angleterre et du Saint-Empire de 1.147 à i556. — R. 

— Dans un extrait des « Annales de l'Est », Une mission strasbourgeoise à la 
cour de Louis XIII, M. Rod. Reuss retrace la mission de Josias Glaser chargé en 
i63i par le Magistrat de Strasbourg d'encaisser un emprunt conclu secrètement 
avec la cour de France. Glaser a fait à son retour un très curieux rapport que 
M. Reuss analyse ou cite dans son travail et qui méritait, « ne fut-ce qu'à cause de 
sa forme primesautièrc », de ne pas rester inconnu. Il y a d'ailleurs dans la rela- 
tion de Glaser certains détails piquants ou qui ne manquent pas d'intérêt comme 
la présentation de Glaser à Louis XIll au château de Monceaux, l'entretien de 
Richelieu avec l'envoyé strashourgeois et son mot sur les troupes réglées (oportet 
habere industriosos et exercitatos milites), le discours du Père Joseph assurant 
qu'il aime ainsi que le roi d'un amour égal les tils de l'Eglise et les héritiques, 
l'ignorance du trésorier La Bazinière qui ne sait où est Strasbourg, et plusieurs 
points de cette brochure serviront à mieux marquer l'attitude du cardinal à l'égard 
des états protestants de l'Allemagne au moment où éclatent les victoires de 
Gustave-Adolphe. — A. G. 

— Dans une brochure intitulée Les brùlements de papiers à Reims, i jg3 (Reims, 
Monce. 1900). In-S", 27 p. M. le Dr. Pol Gosset publie, d'après les registres et les 
liasses du fonds révolutionnaire des archives de Reims, quelques notes intéres- 
santes sur les papiers brûlés dans cette vîlle en 179? et sur les circonstances de 
ces autodafés : le 10 août, brûlement des titres féodaux provenant sans doute des 
nobles et des notaires ; le 5 brumaire, brûlement des portraits des rois, reines, 
princes et « autres suppôts du despotisme » ; le 3o frimaire, brûlement des titres 
féodaux et des pièces du Cartulaire de la ville. « Les documents perdus, dit 
M. Gosset, sont, il est vrai, de valeur bien inégale ; mais si les lettres de bache- 
lier ou les cartes k jouer détruites nous laissent indirtérents, qui ne regrettera le 
pillage du Cartulaire de la ville et la destruction de certaines archives particu- 
lières ? » — A. C. 

— MM. Rod. Vagnair et F. Venture viennent de publier à la librairie Dubois 
deux brochures, l'une Kléber en Egypte (Ïn-S", 48 p. i fr. 5o) où l'on trouve des 
lettres de divers officiers à Kléber et notamment une lettre où Menou annonce la 
reprise du Caire, des rapports des capitaines de frégate Martinet et Barré sur la 
défaite d'Aboukir, une relation de Devouges (un des passages échappé au massacre 
de VAnémone) ; l'autre Kléber et les Vendéens, décembre i~g.^, Le Mans. Laval, 
Savenaj' In-S", 25 p. i fr.), plaquette où l'on remarque de fort intéressants détails, 
particulièrement sur la déroute du général Mullcr à qui Prieur de la Marne 
« applique quelques coups de plat de sabre » 'p. 18 rotlkier dont le nom est resté 
en blanc est d'Obenheim). Nous n'osons dire, comme les éditeurs, que ces docu- 
ments soient inédits; mais ils sont authentiques et tirés d'un recueil des papiers 
de Kléber recueillis et copiés par un ami du général, M. de Chaicaupiron. —A. C. 

— Une traduction française des Pensées de Lcopardi, ou plutôt de Pensées chût- 



Ij6 IIEVUË CftîTîQUE d'histoire ET DE LÎTTÉRARTUE 

sies (mais le choix est très large et donne une idée suffisante de l'œuvre) vient de 
paraître à Grenoble (A. Gratief éditeur, 1900) par les soins d'une jeune italienne, 
M''<^ L. Caramelli. L'entreprise était délicate assurément; elle l'eût été inème pour 
un traducteur français. M"*' G. s'en est tirée avec honneur. — H. H. 

— Le tome IV du Paris pendant la réaction thermidorienne et sot4s le Directoire, 
recueil de documents pour Vhistoire et l'esprit public à Paris, publié par M.A.Aulard, 
a paru récemment Paris. Cerl. Noblet. Quantin. In-S", 794 p.) Le volume va du 
21 ventôse an V au 2 thermidor an VI, c'est-à-dire du 11 mars 1797 au 20 juil- 
let 1798. 

— La Société pour le progrès des études philologiques et historiques, fondée à 
Bruxelles en 1874 par des membres de l'enseignement supérieur et secondaire de 
l'enseignement officiel et libre en Belgique, reconstituée en 1898 après une assez 
longue période d'assoupissement, grâce aux efforts énergiques de son nouveau 
secrétaire général, M. Paul Frkdéricq, professeur d'histoire à l'Université deGand, 
vient de publier un Annuaire-Bulletin (Gand, Annoot-Braeckman 1900), pour les 
années 1898 et 1899. Il contient, outre la liste de ses membres, les procès-verbaux 
des réunions générales et sectionnelles, tenues au cours de chaque semestre. On y 
remarque surtout la discussion entre M. H. Pirenne et le R. P. De Smedt sur la 
nouvelle méthode historique de M. Lamprecht, méthode dont on parlait ici naguère, 
et qui parait soulever en Belgique les mêmes débats qu'en Allemagne, bien que 
pour des raisons plutôt théologiques que scientifiques. — R. 

— M. Albert Soubies a ajouté deux nouveaux volumes, l'un sur la Belgique des 
origines au xtx» siècle, l'autre sur VEspagne au xix' siècle, à sa jolie collection de 
VHistoire de la musique qui paraît chez Flammarion. 

— Viennent de paraître dans la nouvelle édition de classiques allemands que 
publie à Leipzig la librairie Hesse: 1° les œuvres complètes de Henri de Kleist édi- 
tées par M. K. Siegen ; le volume, en quatre parties, est précédé d'une introduction 
de quatre-vingt-dix pages environ. 2'' les œuvres complètes de Lenau, éditées par 
M. Ed. Castle ; le volume, en deux parties, contient une préface de soixante pages. 
Ces deux volumes sont de belle exécution, de forme commode et d'un prix peu 
élevé. 

— A l'occasion du soixante-dixièm.e anniversaire de la naissance de Christophe 
Sigwart, ses collègues lui ont offert un volume de dissertations philosophiques 
Philosophische Abhandlungen (Tubingue, Fribourg et Leipzig, Mohr. In-8°, 248 p.) 
dont voici les titres : Benno Erdmann, Umrisse ^ur Psychologie des Denkens ; 
W. Windp;lband, vom System der Kategorien ; H. Rickert. Psychophysische Cau- 
salitât und psychophysischer Parallelismus \ L. Busse, Die Wechsehvirkung :jivis- 
chen Leib und Seele und das Geset:^ der Erhaltung der Energie; R. Falckenberg, 
Zwei Briefe von Lot:^ an Seydel und Arnoldt; Vaikinger, Kant, ein Metaphysiker ; 
A. RiEHL, Robert Mayers Entdeckung und Beweis des Energieprincipes ; Dilthey, 
Die Entstehung der Hermeneutik ; Ed. Zkli.er, Ueber den Einfluss des Gefiihls auf 
die Thatigkeit der Phantasie ; H. Maier, Logik und Erkenntnistheorie . 



Le Propriétaire- Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N° 36 — 3 septembre — 1900 



Sophocle, Antigone, trad. Martinon. — Bacchylide, 2* éd., p. Blass. — Graden- 
wiTZ, La papyrologie, I. — Schulten, L'Afrique romaine. — Wieland, La vieille 
Afrique chrétienne. — Mau, Pompei. — Sepet, Saint-Gildas de Ruis. — Gower, 
p. Macaulay. — KoECHLiN et Marquet, La sculpture à Troyes. — Monchamp, 
Une lettre perdue de Descartes. — Cantor, Histoire des mathématiques, II, 2.. — 
Dictionnaire biographique et biblio-iconographique de la Drôme, p. J. Brun- 
Durand. — La guerre dans la vallée d'Aspe et la bataille de Lescun, p. Schmuc- 
KEL. — Académie des inscriptions. 



Sophocle, Antigone, traduction en vers par Ph. Martinon. Paris, Fontemoing, 

1900 ; 56 pp. 

Dans Antigone, la troisième tragédie de Sophocle qu'il a traduite, 
M. Martinon n'a fait que peu de coupures : plusieurs passages sont 
supprimés dans le rôle du gardien ; une tirade de Créon et une 
d'Hémon, dans l'entrevue de ces deux personnages, sont sensiblement 
réduites ; le début du premier morceau de Tirésias est laissé de côté ; 
enfin dans le rôle d'Antigone manque le passage célèbre où la jeune 
fille explique qu'elle n'aurait pas fait pour un époux ou pour un 
enfant ce qu'elle a fait pour son frère, et dans lequel de nombreux 
critiques ont voulu voir une mauvaise adaptation d'un passage connu 
d'Hérodote. M. M. estime que la Comédie Française a eu tort de ne 
pas faire de coupures dans cette pièce ; il me permettra de ne pas être 
de son avis, du moins pour quelques-unes de celles qu'il a pratiquées; 
je veux parler des rôles de Tirésias et du gardien. Le devin expose à 
Créon que ses ordres relatifs au corps de Polynice vont causer le 
malheur de Thèbes. Comment le sait-il? Par des présages terribles 
qui viennent de se révéler à lui, et qui motivent son intervention ; il 
les montre dans une quinzaine de vers énergiques qui sont bien con- 
nus : El; vàp -aXa-.ôv Oà/.ov ôoviOor/.ô-ov Itiov etc. ; M. M. les supprime, et 
l'on ne comprend plus suffisamment la venue du vieillard. Le rôle du 
gardien est écourté plus malheureusement encore; M. M. en a 
retranché précisément tout ce qui dessine le caractère. Ce ne sont 
pourtant que quelques vers, une quinzaine en trois endroits, mais ils 
sont indispensables pour mettre en relief les sentiments qui agitent le 
personnage, dont les traits caractéristiques sont à la fois la timidité du 
faible devant le puissant, la crainte d'être puni pour n'avoir pas 
découvert le criminel, et la joie d'être enfin quitte après avoir surpris 
la jeune fille, joie mélangée pourtant de pitié pour le malheurd'auirui. 

Nouvelle série L. 3ô 



IjS REVUE CRITIQUE 

Cette psychologie d'un personnage épisodique, si finement saisie par 
Sophocle, on ne la retrouve pas chez le traducteur, que le peu d'im- 
portance du rôle a sans doute empêché de lui accorder l'attention 
qu'il mérite : Sophocle y perd. Quant à la tirade d'Antigone, elle 
pourrait choquer notre goût moderne, cela est certain; et M. M. a 
bien fait de la laisser de côté, quoiqu'elle ne soit pas « sûrement 
interpolée», comme il le déclare; c'est là d'ailleurs une question 
qu'un traducteur, qui en même temps adapte pour le théâtre, a le 
droit de négliger. Mais on voudrait qu'il se fût borné à supprimer le 
passage suspecté par la critique, et qu'il eût conservé la fin du mor- 
ceau, qui est authentique, où les plaintes d'Antigone entraînée à la 
mort atteignent le dernier degré de l'émotion. A part ces desiderata, 
la traduction de M. Martinon est fidèle, et c'est un mérite ' ; elle se 

lit avec intérêt, et c'en est un autre; mais à quoi bon répéter ce 

que j'ai déjà dit à propos d' Œdipe Roi et ai Œdipe à Colone? Le vers 
a les mêmes qualités, et aussi les mêm.es défauts \ 

My. 



Bacchylidis carmina cum fragmentis iterum edidit Fr. Blass. Leipzig, Teubner, 
1900 (sur le faux titre 1899); LXXV-207 p. {Bibî. script, grcec. et rom. Teub- 
neriana.) 

Un peu plus d'un an s'est écoulé, et M. Blass a donné une seconde 
édition de Bacchylide. A vrai dire, on ne trouvera dans celle-ci que 
des modifications sans grande importance. Il n'y a plus, à la fin, de 
fragments sedis incertœ : M. B. a cru en retrouver la place ; les plus 
importants sont intercalés, les uns au début de la première ode, qui a 
subi de ce fait un assez sérieux remaniement, les autres au milieu de 
l'ode VII. La préface est sensiblement restée la même ; une page a été 
ajoutée sur l'allittération ; et les arguments de divers morceaux ont 
reçu les additions et modifications nécessitées par de récents travaux, 
notamment l'argument de l'ode III, où M. B. discute l'opinion de 
M, Homolle relative à la base de Gélon. La date des odes VI et VII 
(452) est révélée par un fragment de catalogue d'Olympioniques 
récemment découvert. On notera plus particulièrement que M. B. se 
range maintenant, provisoirement du moins, à l'avis de M. Kenyon, 

1. Pourtant le beau vers Oûxoi auvéyeetv, iXkà aii|ji(piXeîv isuv est bien faiblement 
traduit par Mais moi, je ne sais pas haïr. 

2. De malheureuses concessions à ia rime : Ces deux enfants sont folles de'sor- 
mais. J'en prends à témoin l'Olympe que voici. Je ne puis m'empêcher de verser 
une larme. Des expressions impropres ou obscures: L'édit qui rougit notre front. 
Vous défendrez mon arrêt d'un outrage. Le monde entier n'a rien que l'homme ne 
surpasse. Sans larmes... je vais entrer... (11 faut entendre : Sans qu'on me pleure). 
Où trouver couple mieux assorti? est d'un ton peu relevé; c'est d'ailleurs un 
contre-sens. 



d'histoire et de littérature 17g 

en ce qui concerne l'âge du papyrus, auquel le savant anglais assigne 
pour date le milieu du I^"" siècle avant J.-C. Le texte, en dehors des 
passages où ont été insérés les fragments, présente quelques change- 
ments ; M. B. est souvent revenu à la leçon du papyrus : III, 18 
6i|;'.oa'.oâ)-cov (I'"e éd. •j<|/'.oa'.oàXwv), 64 ixi'(ci.vn,-z (-vîtej ; IV, l4K'ppa; (raîa^i ; 
V, 23 'îp'j'.yt^ (-f^E'j), Il5 TO'jç (oG;) ; IX, 46 o'ày.ptTO'j; (o'.a/.p(-0'j;) ; X, g2 
zp'.<T/.:i'.oty.oL (xpetor/.) ; XVI, 10 ivvâ (âêpâ), 80 tj'joevooov fsùp'Jîopovi, 86 TX'isv 
(TàxEvj, 98 £va)avat=Ta'. (-vxÉTai). En ce dernier passage, la lecture à/.'.vadxai 
(Palmer) me semble s'imposer ; elle rétablit le mètre, et l'on admettra 
facilement que le scribe a inséré âv devant âX'., ce dernier mot, par sa 
place à la fin d'une ligne, ne semblant pas appartenir à un composé. 
M. B. ne recule pas, d'ailleurs, devant d'autres corrections plus radi- 
cales, et moins justitiées : 111, 87 î'j/porjva (pap. EÙcppoTjva) n"a rien d'in- 
dispensable ; faire un mot nouveau, dont le sens n'est pas des plus 
clairs, dépasse les droits delà critique. XVI, 87 sv. yAlz'jai 0' Ixa-rôvTopov 
yh c'joaîoaXov vàa est refait, pour le sens qui paraît nécessaire à 
M. Blass, sur xéÀîjtï -e -/.a-:' ovipov t'ayCEv (pap. ''a/E'.vj.. ; si nous ne démê- 
lons pas encore le sens de cette phrase, je ne vois pas bien comment 
on peut la concevoir comme une corruption de la précédente. V, igS 
les raisons invoquées en note ne me convainquent pas de la nécessité 
de substituer 7:£'.0ô;jL£6' àTîîOoijiat. S'il s'agit de restitutions, au contraire, 
il est permis d'être plus hardi. On sait combien, sous ce rapport, le 
texte de Bacchylide est redevable aux travaux de M. Blass ; les odes 
VI II, IX, XII entre autres, dans cette seconde édition, témoignent 
encore de sa sagacité. Parfois cependant il a abandonné ses propres 
conjectures pour revenir à des lectures proposées par d'autres : III, 
5 TEJOVTO Kenyon (I'^''^ éd. y^'^ovto), 44 ypjaoo-votî K. (y.aXX'.o(va4),6g Oîcc^'.X^ 
Herwerden \vJïi\r]) ; V, 56 xot'. (j.iv K. (-rtpÔTOsv), 122 -âvTa? Ludwich 
(-ÀEJva;). XII, 48 se lit maintenant dans le texte la conjecture certaine 
de Desrousseaux èXecpavxôxwTrov ; mais 111, 78 je ne vois pas celle de 
Th. Reinach, [c:'] àé^Etv, que je considère comme également certaine, 
et qui devait au moins être mentionnée dans les notes. M. Blass a 
pourtant tenu cette édition soigneusement au courant des travaux 
publiés depuis la première ; la liste en est donnée p. LXXII sv., et les 
notes critiques se sont notablement accrues. Malgré les progrès accom- 
plis, il reste encore beaucoup à faire, tant à cause des dilliculiés 
métriques, qui sont loin d'être aplanies, principalement dans l'ode V 
et dans le dithyrambe XVI, que des incertitudes du texte, soit pour le 
sens, soit pour la construction, en plusieurs passages. Le papyrus, 
quoique généralement correct, renferme un bon nombre de fautes 
évidentes ; il est à souhaiter que Ton corrige celles qui ne sont pas 
encore corrigées, et une étude approfondie de la manière probable 
dont ces fautes ont été commises hâtera certainement la solution des 
questions encore pendantes. Imaginer ce que le poète à dû dire ne 
peut au contraire que les compliquer. My. 



l8o REVUE CRITIQUE 

O Gradenwitz. Einfûhrung in die Papyruskunde. Fasc. I. Erkiarung ausge- 
wâhltcr Urkunden. ncbst cinem Contrâr-Index und einer Tafel in Lichtdiuck. 
Leipzig, Hirzel, 1900 ; xv-197 pp. 

Il n'est personne qui ignore quelle importance a prise, dans ces 
dernières années, depuis les récentes publications, Tétude des papy- 
rus, la papyrologie, comme on Ta appelée; indispensable pour l'his- 
toire de la langue grecque, précieuse pour Thistçlre de la littérature, 
elle n'est pas d'un moindre secours pour la connaissance du droit ; 
toutes les branches de la philologie ont gagné à la découverte ; et pour 
ce qui concerne les papyrus d'ordre juridique, il suffirait dé citer les 
noms de Wilcken et de Mitteis pour remettre en mémoire les résultats 
acquis. Le présent volume de M. Gradenwitz a pour but d'initier le 
philologue à la connaissance de certaines transactions, contrats de 
vente, prêts, quittances, et autres actes analogues. Le plan de l'ou- 
vrage est très clair : la première partie étudie quelques textes choisis 
(en grande partie dans les papyrus du musée de Berlin;, et en propose 
une restitution et une interprétation méthodiques; la seconde examine 
dans leurs types généraux et dans leurs formules plusieurs contrats 
grecs, dont la rédaction, quand il y a lieu, est comparée avec des do- 
cuments romains de même nature ; la troisième enfin entre dans une 
discussion approfondie sur certains détails relatifs à la forme et à la 
technique de ces documents. L'intérêt, comme on peut le pressentir, 
est multiple; si d'un côté l'on pénètre, grâce à ces pièces d'un genre 
spécial, dans les mœurs et les relations journalières des hommes du 
temps, d'un autre on apprend à connaître, par la forme extérieure de 
ces transactions, quels étaient les moyens employés pour en assurer 
la validité, pour constater l'identité des personnes, pour régler les 
difficultés possibles lorsqu'il s'agissait d'illettrés, pour donner en un 
mot à ces pièces toute l'authenticité nécessaire; et comme les termes 
employés ne peuvent être indifférents, on s'instruit enfin de leur va- 
leur précise dans la langue juridique, valeur souvent à peine indiquée, 
parfois même manquant totalement dans les dictionnaires. Qu'y a-t- 
il de plus curieux, par exemple, que de voir les pièces du type 
ôiaoXoYÎa, généralement des actes de vente par devant témoins entre 
personnes présentes, contenir régulièrement le signalement non seu- 
lement des contractants, mais aussi des témoins, et des xjp'.oi lorsque 
les parties sont des femmes ? et ce signalement consister seulement 
dans Tàge et dans ce que nous appelons aujourd'hui signes particu- 
liers, d'où la mention a7ï,ao4 quand' l'individu ne porte aucune cica- 
trice ? La rédaction des divers genres de contrats est ainsi étudiée par 
M. Gradenwitz jusque dans les derniers détails ; mais il serait difficile 
de le suivre dans une simple analyse, précisément parce que chaque 
point particulier amène des discussions et des comparaisons trop 
nombreuses et trop minutieuses pour être recensées une à une. 
Chaque formule, chaque terme spécial sont l'objet d'une étude qui les 



d'histoire et de littérature i8i 

met en relief, en éclaire la signification, en fixe le rôle et la place dans 
la teneur du contrat. C'est pourquoi le juriste comme le philologue y 
trouveront leur compte : comme l'espère M. Gradenwitz, ils puiseront 
dans son ouvrage, l'un les principes philologiques, l'autre les prin- 
cipes juridiques qui leur faciliteront l'étude et la connaissance des 
papyrus. — Ce volume se termine par plusieurs indices : l'un (IV; des 
mots spécialement étudiés; un autre (11) des sources, notamment des 
papyrus cités ; un autre (III) des corrections et restitutions proposées 
par M . Gradenwitz dans divers documents. 1^'index I, dont l'utilité 
est évidente pour les restitutions, comprend, rangés en ordre alpha- 
bétique inverse, c'est-à-dire par ordre de finales, les mots contenus 
dans les tables des deux premiers volumes des papyrus des Musées de 
Berlin, du volume des papyrus d'Oxyrhynchos, et du second volume 
des papyrus du British Muséum ; l'auteur a été aidé dans cette tâche 
par M. von Rchbinder. L'héliogravure représente, aux trois quarts de 
l'original, le papyrus UBeM 179, curieux document étudié p. gS et 
suiv., qui contient une quittance partielle, sert en même temps de re- 
connaissance pour le prêt du reste de la somme, donne enfin, après 
paiement, quittance de ce reste, et est annulé par rature. 

My. 



A. ScHULTEN. Das rœmische Afrika, Leipzig, Dieterich, 1899, in-8, vi-i 16 p. 
Fr. WiELAND. Ein Ausflug ins altchristliche Afrika, zwanglose Skizzen, Stutt- 
gart et Vienne, Roth, 1900, in-8, 196 p. 

I. Le nouveau livre de M. Schulten est une œuvre de vulgarisation 
destinée à mettre le public allemand au courant des recherches archéo- 
logiques entreprises depuis cinquante ans en Algérie et en Tunisie. 
M. Schulten a publié d'importants mémoires sur divers problèmes 
d'épigraphie et de droit concernant l'Afrique romaine; il a voulu faire 
profiter ses compatriotes des connaissances générales qu'il a acquises 
sur ce pays et son histoire. 11 a tracé à grands traits, en une centaine 
de pages, un tableau de l'Afrique sous la domination romaine, et par- 
ticulièrement au début du m'' siècle, à l'époque des Sévères. L'auteur 
n'a pas cru qu'il fût nécessaire de diviser son récit rapide et clair en 
chapitres. On y distingue cependant plusieurs parties. Les seize pre- 
mières pages forment l'introduction (intérêt actuel des études archéo- 
logiques en Algérie et en Tunisie, grandes publications auxquelles 
elles ont donné lieu, destinéee de l'Afrique du Nord dans l'antiquité, 
marche de la civilisation romaine). Vient ensuite une étude des élé- 
ments pré-romains (pp. 17-32); M. Schulten passe trop rapidement 
sur les Carthaginois, mais il insiste avec raison sur la race berbère et 
sur les traces qu'on retrouve d'elle, jusqu'au temps du christianisme, 
dans les monuments, la religion, la langue, l'onomastique ; il apprécie 



l82 REVUE CRITIQUE 

en bons termes la politique des Romains à l'égard des vaincus et leurs 
efforts pour fixer les nomades au sol. Enfin, la civilisation propre- 
ment romaine est décrite. Sans s'astreindre à suivre un ordre rigou- 
reux, M. Schulten passe en revue un certain nombre de questions et 
tait sur chacune d'elles quelques observations; les principales villes et 
les principaux monuments sont étudiés au passage Thysdrus, p. 35, 
les nécropoles de Carthage, p. 40, Timgad, p. 61, Cherchel, p. jS, 
Lambèse, p. 84). Il s'agit tour à tour de la population et des routes, 
des cultures, du régime économique pp. 41-47; de ce dernier point 
M. Schulten a fait ailleurs un examen approfondi ; il se borne ici à 
énoncer ses conclusions), de la vie des grands propriétaires africains 
d'après les mosaïques (pp. 47-52), de l'utilisation des eaux, de l'aspect 
des villes et du développement de la vie municipale, de la valeur de 
cette civilisation, dont la prospérité matérielle contraste avec la pau- 
vreté intellectuelle et le manque d'originalité artistique, enfin, de 
l'armée romaine d'Afrique et de la défense des provinces. La conclu- 
sion nous montre la chute de l'Afrique romaine sous les coups des 
envahisseurs barbares, à la suite des guerres civiles et des progrès du 
christianisme. Les notes bibliographiques et critiques sont rejetées 
aux dernières pages, pour ne pas retarder la marche de l'exposé. Elles 
prouvent que l'auteur est parfaitement au courant des travaux les 
plus récents de l'érudition française et leur rend pleine justice ; 
c'est d'ailleurs au Directeur des Antiquités tunisiennes. M. P. Gau- 
ckler, que l'ouvrage est dédié. Ce petit volume agréable continuera à 
bien faire connaître et apprécier au delà du Rhin, en dehors du cercle 
restreint des archéologues et des épigraphistes de profession, l'œuvre 
scientifique que poursuit la France sur le sol de l'Afrique romaine '. 
2. Le livre de M. l'abbé Wieland témoigne, comme celui de 
M. Schulten, de l'attention croissante qu'on accorde en Allemagne à 
l'archéologie africaine. M. Wieland a profité de son séjour à l'Institut 
catholique allemand de Rome [Campa Sa?îto de' Tedeschi) pour faire, 
à l'exemple des membres de notre École française, une excursion en 
Algérie et en Tunisie. Il nous donne, sous forme de simples esquisses^ 
un récit de son voyage, qu'illustrent de nombreuses et jolies gravures. 
L'auteur n'a pas la prétention de nous apporter du nouveau; il dit 
très simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a appris en route; il fait part de 
ses impressions, en produisant au besoin à l'appui de ses appréciations 
quelques textes littéraires, quelques inscriptions ou même quelques 
plans. M. Wieland s'occupe personnellement d'archéologie chré- 
tienne ; ce sont de préférence les basiliques africaines et les légendes 
des martyrs qui l'attirent et le retiennent; mais il n'a pas négligé de 

I. On sera surpris de voir p. 56 que M. S. donne le mot thalweg comme la tra- 
duction française du mot oued. — P. 108 : c'est à M. Cuq, et non à M. Cat, que 
l'on doit un mémoire sur le colonat partiaire à propos de l'inscription d'Henchir 
Mettich. 



d'histoire et de littérature i83 

visiter chemin faisant les ruines païennes et les villes modernes. On a 
plaisir à le suivre de Carthage à Tipasa, par Tunis, Dugga, Tébessa, 
Timgad, Lambèse, Constantine. Il est fâcheux que la carte d'en- 
semble de la dernière page soit si petite et sommaire. 

Maurice Besnier. 



A. Mai.-. Pompei, its life and art, Londres, 1809, in-S", 5oi pp. chez .Macmillan 

Ce livre, écrit en anglais, n'est point, dit la préface, la traduction 
d'un ouvrage déjà publié; M. Mau l'a écrit spécialement en vue du 
public anglais ; mais il l'a écrit en allemand et M. Kelsey s'est chargé 
de le traduire. Cela devait être dit au début de ce compte rendu 
comme cela a été dit au début du volume. Personne ne s'étonnera, 
d'ailleurs, que l'auteur qui a fait des ruines de Pompéi sa province, 
qui y passe tous ses étés, qui a mis au point l'ouvrage vieilli d'Over- 
beck, qui est devenu, dans les revues allemandes, le moniteur officiel 
des découvertes que chaque année amène avec elle, se soit décidé à 
composer, à son tour, un ouvrage d'ensemble sur la célèbre ville dont 
tant d'autres avaient parlé avant lui. 

Le plan de son travail ne diffère pas, d'ailleurs, sensiblement de 
celui qu'avaient adopté ses devanciers; aussi bien est-il presque 
imposé par la matière. Après quelques généralités sur l'histoire de 
Pompéi, de sa destruction, de sa résurrection par les fouilles, il faut 
bien parler des matériaux qui ont servi à la bâtir et des différents 
styles d'architecture qu'on y rencontre, puis décrire successivement 
les édifices publics et privés, puis arriver à létude des œuvres d'art, 
des objets usuels, des inscriptions. Le tout est de parler de ces choses 
en pleine connaissance de cause; et nul autre que M. M. n'était 
plus qualifié. Je ne pense pas d'ailleurs que les érudits, déjà au 
courant du sujet, trouvent beaucoup de nouveau dans ce livre ' ; et ce 
n'est pas là ce que cherchait l'auteur. Il a tenu à y présenter, en des 
pages claires et précises, mais sans aucun appareil scientifique, sans 
aucune référence aux livres antérieurs ou aux articles de revue, un 
résumé de ce qu'il savait, c'est-à-dire de ce qu'on sait, sur Pompéi. 
La nouveauté est, à chaque ligne, dans la façon toute personnelle 
dont les faits sont présentés. 



i..Ie signalerai pourtant, entre autres détails, Tappellation du Comitium (salle 
de vote) donnée fermement à une pièce, située entre le forum et la Rue de 
l'Abondance, dont on avait fait d'abord une école; et celle du Temple de Z eus 
Milicliius attribuée au sanctuaire qu'on nomma d'abord temple d'Esculape et que 
les savants regardaient comme un Capitole (Overbeck, p. 110). M. Mau estime 
qu'il servit, en effet, de Capitole, mais seulement par intérim pendant qu'on 
reconstruisait celui du Forum, 



184 REVUE CRITIQUE 

Les illustrations sont intéressantes; c'est à peine si j'ai retrouvé çà 
et là quelques-uns de ces clichés qui, de Touvrage d'Overbeck. ont 
passé dans tous les livres relatifs à Pompéi ou même aux antiquités 
romaines, telle cette boutique avec une marmite fumante qui forme 
la figure i83 d'Overbeck. Par contre on ne compte pas les clichés 
obtenus directement d'après des photographies — • certaines phototy- 
pies, plus grandes, sont données hors texte — et, ce qui est infiniment 
précieux, les descriptions sont éclairées par de nombreuses recons- 
titutions d'ensemble ou de détail. On a fort habilement tiré parti 
pour tout cela des ressources que fournissent les procédés actuels de 
reproduction. 

En somme le livre de M. M au est, sinon une œuvre de vulgarisa- 
tion, du moins une œuvre de large information plutôt qu'un livre de 
science ; ce n'en est pas moins un livre savant qu'on trouvera profit à 
consulter avant de chercher ailleurs. 

R. Gagnât. 



H. Thédenat. Le forum romain et les forums impériaux {2" édition]. Paris, 
Hachette, 1900. 

Il y a deux ans à peine, j'annonçais ici même l'apparition du livre 
du R. P. Thédenat sur le forum. Le succès du livre a été tel que le 
voilà déjà parvenu à sa deuxième édition. Celle-ci ne diffère pas 
essentiellement de la précédente. En attendant la fin des fouilles 
entreprises par M. Baccelli, qui amèneront un remaniement plus 
profond, l'auteur s'est contenté d'ajouter à la rédaction précédente, 
outre des remaniements dans le texte, un chapitre complémentaire et 
une gravure hors texte, celle du frontispice. De la sorte les érudits et 
les voyageurs sont à même d'attendre, sans être exposés à de grosses 
ignorances, la prochaine édition. 

R. Gagnât. 



Marius Sepet. Saint-Gildas de Ruis. Aperçus d'histoire monastique. Paris, 
P. Téqui, 1900.111-12 de 417 pages. 

Les annales de l'abbaye bretonne de Saint-Gildas de Ruis pour- 
raient tenir en quelques pages : M. Sepet en a écrit plus de.400. Il 
est vrai que dès l'introduction nous sommes avertis que ce livre est 
« un peu conçu comme une sorte de voyage, accompli dans le temps 
au lieu de l'être dans l'espace », et pour lequel l'auteur demande qu'on 
veuille bien lui « concéder, à l'occasion, les détours, les excursions, 
les ascensions, les rencontres, les incidents, les insistances, quelque 
chose en un mot de la liberté et de l'imprévu qui ne sont pas précisé- 
ment le moindre agrément des voyages proprement dits ». 



d'histoire et de littérature r85 

De cette liberté M. S. a largement usé : les détours sont ici très 
fréquents et les excursions souvent bien longues. Ainsi, comme 
introduction au chapitre I^"" et comme explication de la fondation du 
monastère, il nous fait le résumé de la conquête de l'Armorique et de 
la Grande-Bretagne par les Romains, de la christianisation de ces 
pays, de l'invasion des Anglo-Saxons dans la Grande-Bretagne, des 
migrations des Bretons dans la presqu'île armoricaine. Abélard fut 
quelque temps abbé de Saint-Gildas : c'en est assez pour raconter en 
détail, pendant près de 200 pages, la vie aventureuse de ce célèbre dia- 
lecticien. Les démêlés d'Abélard avec saint Bernard donnent occa- 
sion de faire Thistoire de la vocation et de célébrer la vie ascétique de 
ce dernier, d'analyser la règle de Citeaux, de décrire les construc- 
tions de Clairvaux, etc. 

On voit d'ici combien peu de place tient dans cet ouvrage l'histoire 
proprement dite de l'abbaye de Saint-Gildas de Ruis. Et encore pour 
cela, M. Sepet ne fait-il qu'emprunter à des devanciers les éléments de 
son récit. C'est donc un livre de vulgarisation qu'il a écrit. 

Considéré à ce point de vue, il offre certainement un réel intérêt. 
Les différents aspects de la vie monastique au moyen âge et dans les 
temps modernes y sont bien présentés; même le chapitre consacré à 
Abélard est très attachant, car il donne une idée juste de ce qu'était 
au xn^ siècle l'enseignement supérieur en France, des mœurs sco- 
laires de cette époque, des passions qui venaient battre et ébranler la 
chaire où professaient des Guillaume de Champeaux, des Abélard, 

des Anselme de Laon, etc. 

L.-H. Labande. 



The complète works of John Gower, edited from the manuscripts with 
introductions, notes, and glossaries by G. G. Macaulay : the french works ; 

Oxford. Clarendon Press, 1899; in-80 de lxxxvii-564 p. 

On savait que Gower avait écrit trois grands poèmes, intitulés Vox 
clamantis (en latin), Confessio amantis (en anglais) et Spéculum me- 
ditantis (en français), dont le dernier était considéré comme perdu. 
M. Macaulay a eu, il y a cinq ans, l'heureuse chance de retrouver 
celui-ci, dissimulé sous le titre de Miroiir de Vhomme. C'est une im- 
mense composition religieuse et morale, en strophes de douze vers 
(aabaab bbabba) qui, bien qu'il ait perdu au moins un millier de vers, 
en compte encore près de 3o,ooo. L'ouvrage n'a pas une grande 
valeur littéraire, mais il est curieux en ce qu'il nous montre ce que 
le français était devenu en Angleterre à la fin du xiv^ siècle et aussi en 
ce qu'il nous fournit un tableau de la société anglaise, malheureu- 
sement assez peu précis, à la veille de la grande crise sociale de i 38 1 '. 



I. M. M. le date de 1 376-1379. 



1 86 REVUE CRITIQUE 

Ce poème est ici publié avec le plus grand soin, ainsi que les autres 
œuvres françaises de Gower, les Cinquante Ballades et le Trait ié 
pour essampler les amants mariés ' . 

Une des parties les plus intéressantes est l'Introduction : M. Ma- 
caulay y démontre l'identité du Spéculum meditantis et du Mirour de 
l'homme. Nous avons un sommaire, par l'auteur lui-même, du pre- 
mier, et le second y correspond exactement ; on trouve dans les deux 
œuvres la même classification des vices, qui ne se rencontre pas 
ailleurs ; un grand nombre d'anecdotes, de comparaisons, de cita- 
tions (parfois également fausses) leur sont communes; enfin, mêmes 
procédés de style de part et d'autre : tels sont les arguments dont se 
compose cette démonstration, rendue plus lumineuse encore dans les 
notes, où on trouvera de nombreux rapprochements de détail entre le 
Mirour et les deux autres œuvres de Gower 2. Une autre partie, éga- 
lement fort importante, de l'Introduction est consacrée au relevé des 
principaux traits phonétiques de la langue de l'auteur; elle n'otîre pas 
seulement une précieuse collection de faits, mais abonde en vues ori- 
ginales et justes. Le texte est très correctement publié; il ne présen- 
tait pas du reste de grandes difficultés, le manuscrit étant très voisin 
de l'original. Les notes qui lui font suite nous renseignent sur la 
source de certains développements, relèvent diverses particularités 
linguistiques, expliquent les passages difficiles. Enfin, un glossaire 
très abondant termine ce beau volume, qui, dans son ensemble, ferait 
honneur à un romaniste de profession. 

Nous y signalerons seulement quelques lacunes qu'il eût été très 
facile de combler. Si la phonétique du texte est l'objet d'un examen 
étendu et consciencieux, il n'en est pas de même de la morphologie et 
de la syntaxe. La première est tout à fait sacrifiée ; la seconde est 
traitée dans les notes, par bribes et d'une façon parfois assez incom- 
plète. Le dépouillement que j'ai fait des 5oo premiers vers montre 
qu'il y avait là bien des traits intéressants à recueillir \ Il ressortirait 



1. Le présent volume forme le tome I d'une édition qui en comprendra quatre; 
dont deux pour les œuvres anglaises et un pour les œuvres latines. 

2. La transcription de Mirour de l'honimc par Spéculum meditantis s'explique 
aisément : (îower aura voulu donner la même désinence au titre de ses trois 
ouvrages. 

4. En voici les principaux résultats. Il y a confusion constante entre les genres; 
ce ne sont pas seulement les adjectifs qui revêtent indifféremment, comme le dit 
M. M. (p. xvii), la forme masculine ou féminine ; la confusion porte aussi sur les 
substantifs [pomme, arbre, peine, sont masculins; péché, office, féminins); erreur 
dans l'emploi des pronoms de la troisième personne (le datif est pris pour l'accu- 
satif, voy. i65, ?>g(), ou réciproquement, 83, 142), de même {12G), de cliacuu (pris 
comme pluriel, i), de la négation (38i), de que (considéré comme explétif, il^5); 
-confusion entre les modes (conditionnel pour indicatif ou subjonctif; voyez les 
notes) ou les temps (imparfait pour passé dérini, 06, i5(j, 177, 1^34, 348; passé 
défini pour imparfait du subjonctif (3o5, 327) ; les mots sont fréquemment dé- 



d'histoire et de littérature 187 

de cet examen que le français était dès lors en Angleterre une langue 
morte, apprise à grand'peine dans les livres, et que l'auteur le plus 
soigneux était incapable d'écrire correctement. La plupart des fautes 
s'expliquent par une influence de la syntaxe anglaise. L'influence de 
la langue de l'auteur ne s'exerce pas moins sur son vocabulaire ; les 
remarques qu'on pourrait faire à ce sujet sont loin d'être épuisées 
dans les pages xxxii-v. Enfin, la main du non-spécialiste se reconnaît 
à quelques erreurs de détail, trop légères, je le reconnais volontiers, 
pour ôter rien au mérite du savant éditeur '. 

A. Jeanrov. 



La sculpture à Troyes et dans la Champagne méridionale au XVIc siècle. 
Étude sur la transition de l'art gothique à l'italianisme, par Raymond 
KoECHLiN et Jean-J. Marquet de Vasselot, attaché des Musées nationaux. 
Paris (Armand Colin), 1900, i vol. in-8, jésus, 241 p. et 116 fig. hors texte en 
phototypie. 

Sainte-Beuve dit quelque part : « L'humanité passe son temps à 
détruire, à raser le passé, à tâcher de l'abolir; puis, quand on en est 
bien loin et qu'il est trop tard, à tâcher de le retrouver, de le déterrer 
et à vouloir s'en ressouvenir. Les moindres débris, les moindres 
bribes qu'elle en ressaisit la transportent. La difficulté fait le mérite. » 
Si la difficulté fait le mérite, celui de MM. Koechlin et Marquet de 
Vasselot n'est pas petit. On admire ce qu'il leur a fallu de persévé- 
rance et de sagacité pour nous rendre ce chapitre de l'histoire de la 
sculpture française. Pendant plusieurs années, ils ont parcouru les 
villages de la hCampagne méridionale, explorant chaque église et pho- 
tographiant (souvent avec quelles peines!) toutes les statues qu'ils 



tournés de leur emploi ou de leur sens {ester est pris activement 186 ; oreiller, au 
sens de « chuchoter », 4i5 ; issue, de race, 42; femeline, de femme, i33; décès, 
de séparation, 199); les barbarismes même ne manquent pas {mengiit pour men- 
gea, 147, i53; botu:[ pour bute^, 171 : cherice pour chérit, 254; remis pour renies, 
340; terrere pour terre, 358); enfin, certains mots sont forgés de toutes pièces, 
quelques-uns, semble-t-il, d'après l'anglais (eucress = croissance, 202; crétine =: 
inondation, 5o/e/»j = seule). 

I. P. xxin. La forme vais {vado) est donnée comme antérieure à vois. -^ Perestre 
(voy. glossaire) n'est pas « paraître » mais « être », précédé de par augmentatif. — 
La construction signalée (note sur le v. 2?) comme particulière à Gower : [je croi 
que vostre talent cliangeast est tout à fait usuelle; il faut de même eflacer la 
note (v. ii5) sur la locution il avoit. — 11 faudrait écrire autiel (non au tiel, 
passim), en liireté (227), /o/ délit (261), etc. J'aurais écrit o [apud) au lieu de ove, 
cum au lieu de cumme, partout où ces deux dernières formes faussent le vers; il 
est évident qu'elles proviennent du copiste. A propos des exemples de la forme 
strophique employée, il fallait renvoyer (p. xliii), non plus à la liste donnée par 
M. Raynaud, mais à celle, beaucoup plus complète, de M. Nactebus (Dj'c niclit- 
lyrischen Strophenformen des altfran^^œsischen, n» XXXVI). 



l88 REVUE CRITIQUE 

rencontraient. Puis, recourant aux documents d'arcliives publiés par 
les érudits locaux, registres de fabriques, livres de comptes des cha- 
pitres, ils ont essayé de retrouver la date et le nom des auteurs de 
quelques-unes de ces œuvres d'art. Ils ont eu parfois cette bonne for- 
tune. Enlevant à Dominique Florentin, à Juliot, à Gentil une foule 
d'œuvres que la légende leur attribuait, ils ont su leur rendre deux ou 
trois morceaux authentiques. Mais la plupart du temps ils se sont 
trouvés en présence d'œuvres anonymes. Car telle est la malechance 
de nos vieux imagiers français : quand les livres de comptes nomment 
un artiste, son œuvre a généralement disparu, et quand l'œuvre sub- 
siste, les livres de comptes sont muets. Seul, Dominique Florentin, 
avec ce bonheur insolent qu'ont toujours eu les artistes italiens, a 
reparu, grâce à la concordance des œuvres et des documents, avec une 
physionomie parfaitement distincte. Renonçant donc à retrouver des 
noms d'auteurs et des dates, MM. K. et M. ont essayé de grouper les 
œuvres d'après leurs analogies. Quand nous savons interroger une 
œuvre d'art, elle nous révèle sur ses origines presque autant de choses 
que pourrait faire un document écrit. Le véritable historien de l'art, 
sans jamais dédaigner les pièces d'archives, doit savoir, quand il le 
faut, s'en passer. Ses documents ce sont les œuvres elles-mêmes. 
Avec une finesse de goût très remarquable, MM. K. et M. ont noté 
des ressemblances, groupé des œuvres, et retrouvé ce qu'ils appellent 
des ateliers. A Troyes, au commencement du xvi"" siècle, il y avait 
plusieurs de ces ateliers. A la tête de chacun d'eux, se trouvait un 
maître d'une personnalité très forte qui imposait ses inventions et son 
style aux compagnons qui travaillaient sous ses ordres. C'est pour- 
quoi les œuvres, souvent très inégales, qui sont sorties d'un même 
atelier ont un air de famille ; on peut les reconnaître. Je crois que les 
archéologues et les artistes accepteront généralement les groupements 
tentés par MM. K. et M. Le soin minutieux qu'ils apportent à l'exa- 
men des œuvres, et la sûreté de leur goût inspirent confiance. Parfois 
cependant, le désir d'organiser, de ramener à l'unité tant d'œuvres 
éparses, les entraîne peut-être un peu loin. Je ne suis pas aussi cer- 
tain qu'eux que la fameuse cène de Saint-Jean soit de Juliot ou même 
de son atelier. — D'ailleurs ce ne sont pas ces groupements qui font 
le principal intérêt du livre de MM. Koechlin et Marquet. Le vrai 
sujet de leur livre, c'est la lutte entre le vieux génie gothique et l'art 
italien. C'est Courajod, le premier qui vit le drame, et passionna toute 
cette histoire. Rien de plus intéressant. Dans les premières années du 
xvi* siècle on voit nos vieux maîtres gothiques, jusque-là si sûrs 
d'eux-mêmes et de leurs traditions, s'émouvoir, devenir inquiets. Ils 
ont entrevu l'art italien, et désormais ils n'auront plus de repos. La 
belle simplicité de leurs draperies leur semble de l'indigence : ils com- 
mencent à les soulever, à les chiffonner, à y creuser des plis pro- 
fonds. La modestie des attitudes leur semble de la froideur : les 



d'histoire et de littérature 189 

saintes se mettent à hancher, ou semblent toutes prêtes à danser. La 
recherche du trait caractéristique dans le costume, dans la physio- 
nomie leur semble de la vulgarité, et petit à petit on voit apparaître la 
draperie vague, à l'antique, et la tète de style. Voilà ce qu'on peut 
étudier à Troyes, mieux peut-être que partout ailleurs, à cause de 
l'abondance des œuvres et de leur heureuse continuité. — On aurait 
voulu que les auteurs, négligeant quelques menus détails de peu de 
prix, aient présenté cette histoire passionnante avec plus de force 
encore. Elle y est bien, mais dispersée. Leur livre serait devenu une 
œuvre d'art d'un puissant intérêt dramatique, qui eut séduit lesplus 
ignorants. Quels chapitres ils auraient pu écrire en opposant l'art go- 
thique à. l'art italien, d'un côté un art habitué à rendre la douleur, la 
résignation, la pitié, tous les côtés-humbles de l'âme; de l'autre un art 
qui ne veut exprimer que la beauté, la santé, la force et « l'orgueil de 

la vie »! 

Mais nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre. MM. Koechlin 

et Marquet de Vasselot ont donné aux érudits un livre trop précieux 
et qui leur a coûté trop de peine pour qu'on ne les remercie pas sans 
réserves. 

Emile Mâle. 



G. MoNCHAMP. Une lettre << perdue » de Descartes, à propos de la nouvelle 
édition de ses œuvres. — i3 pp. in-8, extr. du Bull. deVacad. roy. de Belgique, 
n» 8, 189g. 

M. l'abbé Monchamp, qui a publié, en 1886, une excellente His- 
toire du cartésianisme en Belgique, a trouvé bon de reproduire à 
nouveau le texte d'une lettre de Descartes à Mersenne, du i3 dé- 
cembre 1 647, que l'abbé Emery avait fait connaître dans son ouvrage : 
Pensées de Descartes, etc. (Paris, 181 1 ; rééd. 1842), et dont l'origi- 
nal, volé par Libri aux Archives de l'Institut, n'a pas encore été 
retrouvé. Le savant belge paraît avoir craint que M. Ch. Adam et 
moi, 'dans la nouvelle édition des Œuvres de Descartes, n'utilisions 
pas cette source, que nous avions pourtant citée à une autre occasion, 
ainsi qu'il le remarque lui-même. Le voilà rassuré ; mais il nous 
aurait rendu un service plus réel en nous signalant des fautes ou des 
erreurs dans les trois volumes déjà parus aujourd'hui. Pour mieux 
l'y inviter, je lui demanderai pourquoi il a imprimé, dans le texte de 
la lettre ; « M. de Zuglichem >->. Descartes a toujours correctement 
écrit « Zuvlichem ». 

La lettre, ainsi publiée pour la troisième fois, est au reste particu- 
lièrement intéressante, parce que Descartes y rappelle qu'il avait 
« averti -> Pascal de faire l'expérience du vif-argent au haut et au 
bas d'une montagne, et demande s'il a donne suite à cette idée. 



IpO REVUE CRITIQUE 

D'après ce que Pascal a publié, celui-ci venait précisément d'écrire, 
le i5 novembre 1647, à son beau-frère Pcrier pour lui demander de 
faire l'expérience sur le Puy-de-Dome ; d'après la même lettre, il 
aurait fait connaître son projet à « tous nos curieux de Paris », et 
Mersenne en aurait déjà avisé ses correspondants, en s'engageant à 
leur faire part du résultat. Or, dans la Préface de ses Refîectiones 
Physico - Mathcmaticœ, terminée au plus tôt en novembre 1647, 
Mersenne parle bien de l'expérience comme à faire, et ailleurs de 
Pascal comme préparant un traité pour l'explication du phénomène 
du vide, mais il ne dit nullement que Pascal s'occupe de ladite 
expérience. Bien plus, j'ai récemment découvert dans un ms. de la 
Hofbibliothek de Vienne (n" 7049) , des documents compliquant 
encore la question. Le 8 janvier 1648, Mersenne écrivait à Le Ten- 
neur, qu'il croyait en Auvergne, pour l'inviter à se charger de l'entre- 
prise. Ce Le Tenneur, qui est d'ailleurs un ami de Perier, et qui a 
précisément assisté, le 14 octobre 1647, ^ '-^'^^ expérience du vide 
faite à Clermont chez le beau-frère de Pascal, répond de Tours, le 
16 janvier 1648 à Marsenne, une lettre dans laquelle, entre autres 
passages curieux, on lit celui-ci : 

« Outre cela, croyésvous qu'il soit fort facile de porter un tuyau 
« de verre et 20 livres de mercure au haut d'une montagne pareille à 
« celle-là? Certainement je crains fort de ne pas venir a bout de cette 
« expérience lorsque je seray dans le pays. Mais puisque vous avés un 
« Prince a Paris qui fournit a l'apointement, donnés lui avis de faire 
« faire l'expérience a ses despens sur quelque haute montagne, en 
« donnant cette commission a quelqu'un qui en soit proche. Car 

«pour la grande dame qu'on vous a dit m'honorer fort, de 

« despenser un double pour l'avancement des sciences, croyés moy 
« qu'elle ne se cognoist point a cela, et qu'il ne le faut point atendre 
« d'elle. » 

La grande dame est la « bonne et espaisse Marquise d'Eflfiat, » qui 
habitait Clermont. Quant au Prince, je n'ai pu trouver jusqu'à pré- 
sent aucune autre indication, et je serais heureux si on pouvait m'en 
fournir. 

Paul Tannery. 



Vorlesungen iiber Geschichte der Matheinatik, von Moritz Cantou. Zwcitcr 
Band, zvveiler Halfband, von i55o-i668. Mit 97 in dcn Tcxt gedrucklcn Figuren. 
Zweite Auflagc. Leipzig-, Tcubncr, 1900. Or. iii-8, x-944 p. 

Il est inutile de faire l'éloge d'une Histoire de la mathématique en 
trois épais volumes, dont le succès a été assez éclatant pour qu'avant 
même l'achèvement de l'impression de la dernière partie, l'auteur ait 
dû préparer une nouvelle édition. Le second volume de la première 



d'histoire et de littérature igi 

avait paru en .1892 et comprenait 864 pages ; en tenant compte de la 
différence de justification, il a, dans la réédition, un accroissement 
de près d'un vingtième. C'est assez dire que M. Cantor a très sérieu- 
sement retouché son ouvrage et qu'il Ta notamment mis au courant 
de tous les travaux parus depuis huit ans. La préface complète même 
la revision, en mentionnant les documents survenus pendant l'impres- 
sion, en particulier ceux publiés dans la Festschrift qui, l'année 
dernière, a marqué le soixante-dixième anniversaire de Tillustre 
historien. 

Pour un tel ouvrage, ce n'est que sur les détails que la critique 
peut s'exercer; mais à cet égard elle aura toujours à glaner, précisé- 
ment parce que le travail de M. Cantor vaut non moins par la 
richesse des informations que par la compétence et la clarté tech- 
niques. Or, il lui était matériellement impossible de contrôler tous 
les documents qu'il cite; la tâche de remonter aux sources était assez 
lourde en ce qui concerne les questions historiques d'un intérêt spé- 
cial ; celle-là, l'auteur l'a accomplie avec une patience et une cons- 
cience réellement admirables, même pour ceux qui ne partagent 
point toutes ses opinions. S'il lui est échappé quelques erreurs, qiias 
humana parum cavit natura, il y a cependant peut-être d'autant plus 
d'intérêt à signaler les plus minimes que l'ouvrage aura sans doute 
encore d'autres éditions et que, dans la présente, je retrouve quelques 
fautes d'impression de la première : ainsi, p. 481, 1. 27-28, Scala 
grimadelli (lire grimaldelli) pour le titre dfe l'ouvrage de Feliciano ; 
p. 486, 1. 9, 12 février (au lieu de 18) i539, pour la date d'une lettre 
de Tartaglia à Cardan ; p. 509, 1. 3 en rem. ; au lieu de addo tantiim 
utriqendue, lire addenda tantum utrique ; p. 5 10, 1. 2, au lieu de 
binomium, lire trinonium ; p. 621, 1. 20, lire ibjo au lieu de 1579 ; 
p. 638, I. 16, Vire paraplerosis et non paraperosis . 

Voici donc quelques-unes des observations que j'ai faites sur le 
demi-volume qui vient de paraître. 

P. 481, l'attribution à Uberti (d'après Libri) du Thesoro tiniversale 
de abacho est en contradiction avec la note 7 de la page 3o5, qui 
restitue cet ouvrage à Tagliente. 

P. 490, « Luigi Ferrari, der dankerfiillte Schiller Cardan'os, der 
« sich mit seinem Lehrer so sehr eins wusste, dass er sich selbst von 
« ihm geschaffen, che sono creato sua, nannte ». Creato suo ne 
signitie point « créé par lui », mais veut simplement dire « son domes- 
tique » (ce qui naturellement est à entendre ici dans le sens du mot 
au xvic siècle). 

P. 496. Le récit fait par Tartaglia à la tin du livre VI des Qiiesiti 
n'est pas très exactement rapporté, Tartaglia ne dit point qu'il tut 
renvoyé de l'école, faute de pouvoir payer le maître, avant d'avoir 
appris à écrire plus de la moitié des lettres de l'alphabet, mais bien 
qu'étant à ce point, il quitta volontairement l'école après s'être pro- 



192 REVUE CRITIQUE 

curé des modèles complets de son maître, et qu'il put ainsi éviter le 
terme de pension qui allait échoir. 

P. 5 16. Il y a une preuve assez curieuse que le dialogue des 
Ragionamcnti entre Tartaglia et Richard Wcntworth est purement 
hciif, ainsi que le soupçonne M. Cantor : dans la réédition posthume 
de i562, l'imprimeur Curtio Trojano n'a eu aucun scrupule à se 
substituer à Tinterlocuteur anglais. 

P. 549. Jean de la Pêne n'est connu que sous la forme latine de 
son nom, Pena, identique à la forme provençale. La transcription 
française de cette forme est une fantaisie de Montucla ; la famille s'est 
perpétuée jusqu'à notre siècle sous les noms Pena, Pêne, de Pêne ; le 
premier devrait seul être conservé à l'élève de Ramus. 

P. 582. D'après les récentes recherches de M. Ritter, l'historique 
concernant "V'iète (nous devrions écrire 'Viettei est à rectifier sur plu- 
sieurs points. Malgré ses relations personnelles avec des huguenots 
qualifiés, rien ne prouve qu'il ait jamais abjuré le catholicisme ; c'est 
en 1564 qu'il quitta sa position d'avocat à Poitiers pour s'attacher à 
la dame de Soubise ; nommé en 1574 conseiller au Parlement de 
Rennes, il fut presque immédiatement détaché pour le service du roi 
Henri 111 qui, dès i58i, le nomma maître des requêtes au Conseil 
privé ; il n'a jamais fait partie du Parlement de Tours ; enfin la légende, 
d'après laquelle il aurait détruit la plus grande partie des exemplaires 
de son Canon mathonaticus, à cause des fautes d'impression qui le 
déparaient (p. 583) n'est nullement justifiée par l'étude de cet ouvrage. 

P. 597. Ce n'est pas à Heidelberg, et en 1609, que fut fondée la 
première chaire d'arabe en Europe, puisque celle du collège de 
France remonte au moins à 1 569. 

P. 659. La séparation de l'Arithmétique et de la Musique dans 
l'édition de Théon de Smyrne par Bouillau n'est nullement une 
erreur ; ce qui manque à cette édition, c'est le texte de l'astronomie, 
publié pour la première fois en 1 849 par Th . -H. Martin. 

P. 660. Par une singulière confusion. M, Cantor fait un moine de 
Jacques Golius, le célèbre orientaliste qui professa à Leyde, et lui fait 
apporter en Occident le manuscrit arabe de Florence, qui servit à 
Borclli pour la première publication (1661) des derniers livres des 
Coniques d'Apollonius. Le manuscrit de Florence contient le texte 
d'Abou'l Fath d'Ispahan, et avait été donné, avec d'autres, au grand- 
duc Ferdinand I {1587-1608), parle patriarche d'Antioche, Ignace 
Néama ; il ne sembla point d'ailleurs que ce soit Borelli, mais bien le 
prince Léopold, qui ait en i658 conçu le projet de publication. — 
Un autre texte, celui d'Abdelmelik de Chiraz, fut apporté d'Orient 
par Ravius (professeur à Upsal) et servit pour l'édition d'Apollo- 
nius qu'il donna de concert avec le mathématicien Samuel Rcyher 
(Kicl, 1660), édition que M, Cantor a omis de mentionner. Le manus- 
crit est actuellement à la bibliothèque Bodléienne. — Enfin, le manus- 



d'histoire et de littérature iq3 

crit fen double exemplairej que Golius avait rapporté à Leyde et sur 
lequel il fournit des notes au P. Mersenne (Minime et non pas Mino- 
rité], renfermait la version de Thabit-ben-Corah ; elle a été utilisée 
plus tard pour l'édition de Halley (1710). L'un des manuscrits est à 
Leyde, l'autre à la Bodléienne. 

P. 683. Le voyage de Descartes en Angleterre est une invention de 
Baillet;le vovage en Danemark a eu lieu en i63i, non en 1634. — 
La fille de Descartes, Francine, était déjà morte, lorsqu'il écrivit, le 
28 octobre 1640, à son père qui venait de décéder sans qu'il en eût 
été informé. — Ce n'est nullement pour visiter la princesse Elisabeth 
que Descartes retourna trois fois en France, puisqu'elle résidait en 
Hollande et ne quitta ce pays que pour aller à Berlin. 

P. 820. La première édition latine de la Géométrie de Descartes, 
parue en 1649, aurait dû être mentionnée. 

P. 878-880. Ce n'est qu'en i638(et non en i635) que Fermât et 
Descartes eurent connaissance de la quadrature de la cycloïde par 
Roberval et qu'ils en donnèrent leurs démonstrations. Toutefois 
Roberval lavait communiqué, dès 1637, à Mersenne, qui, cette année 
même en fit l'objet d'une remarque dans un appendice de son Harmo- 
monie universelle. C'est d'ailleurs en 1637 que devait avoir lieu le 
concours pour la chaire de Ramus pour lequel Roberval réserva, 
dit-il, sa découverte pendant un an. Elle est donc, au plus tôt, du 
commencement de i636 et c'est par une erreur de mémoire que, dans 
ses lettres à Torricelli, il la fait remonter à 1634. 

Paul Tannery. 



Dictionnaire biographique et biblio-iconographique de la Drôme, par 

J. Brln-Durand. Tome I. A à G. Grenoble. Falque et Perrin. 1900. gr. in-S», 
X et 41 3 p. 

M. Brun-Durand fait là une œuvre patiente, consciencieuse et très 
utile. On ne peut que louer son labeur et rendre hommage à l'étendue 
de ses recherches. Il a raison de dire qu'il n'a rien négligé pour com- 
poser un ouvrage solide qui puisse être consulté avec fruit ; il a con- 
sulté nombre de documents imprimés et manuscrits ; il a fouillé les 
archives départementales et communales, et même les dépôts de nos 
ministres de la guerre et de la marine. Il indique d'ailleurs les sources 
auxquelles il a puisé ses renseignements et il n'avance rien qui ne lui 
seniblc parfaitement établi. Enfin, il se contente d'exposer la vie et les 
actes de ses personnages, et il se garde presque toujours des apprécia- 
tions et des jugements. Nous ne lui reprocherons que d'avoir dans ses 
notices le style un peu lourd et traînant. Il a, en outre, oublié certains 
hommes de la Drôme qui méritaient une mention, comme l'imprimeur 
Aiirel qu'il cite dans l'art. Louis Gallet (cf. Jeunesse de Napoléon., II, 



1Q4 REVUE CRITIQUE 

i6i et 317), les d'Artlian (cf. id. 192 et 333) et Théophile ChanceL le 
défenseur d'Huningue (cf. VAlsace en 1814. 436). Enfin, il a çà et là 
commis de légères erreurs ou laissé des lacunes : Argod ; il était 
maître d'écriture et Victor lui donna cette note : << exerce parfaitement 
les fonctions de son état, paraît avoir assez de capacité d'être promu à 
un grade supérieur» ;Bon : M. B. D. n'est pas d'accord avec Charavay 
[Les généraux morts pour la patrie^ 64) ; Championnet : il eût fallu 
citer la part qu'il prit à la bataille de Kaiserslautern (cf. Hoche, 87) ; 
Cosîon : c'est exagérer que de dire que son ouvrage est classique ; 
Daudel : il eût fallu mentionner sa belle attitude à Champignv : Dupuy 
de Bordes : M B.-D. trouvera quelques détails nouveaux sur ce 
personnage dans le livre déjà cité {Jeunesse de Napoléon, 1, 340 et 
477) \ Faujas de Saint-Fond : il voyagea en Allemagne et sous prétexte 
d'études géologiques, y fit métier d'espion (Pingaud, D'Antraigues, 
195) '. Ces menues observations n'atténuent en rien la valeur de ce 
travail; nous souhaitons le prompt achèvement de l'ouvrage et il serait 
à désirer que tous les départements eussent un Dictionnaire biogra- 
phique comme celui que M . Brun-Durand consacre à la Drôme. 

A. C. 



La guerre dans la vallée d'Aspe et la bataille de Lescun, par le lieutenant 
ScHMUcKEL du 1 8« d'infantcric. Pau, Empérauger 1900. In-S", io5 p. avec carte, 
2 francs. 

M. le lieutenant Schmuckel a. grâce aux recherches qu'il a faites 
non seulement aux archives d'Oloron, de Pau et d'Espagne, mais 
dans les papiers des mairies et de quelques familles (notamment le 
récit du sergent Larricq), retracé aussi exactement et complètement 
que possible la bataille ou mieux le combat livré à Lescun, le 5 sep- 
tembre 1 794, par le comte de Castel-Franco au 5« bataillon des Basses- 
Pyrénées. Sa longue et patiente enquête dans la vallée d'Aspe lui a 
permis de reconstituer presque heure par heure et avec un luxe 
extraordinaire de détails cette affaire si honorable pour nos armes. Il 
ne se borne pas à retracer l'action : il montre les fautes que vain- 
queurs et vaincus ont commises, les uns en se disséminant, les autres 
parce qu'ils étaient fort mal commandés. Le volume est d'ailleurs une 
histoire de la vallée d'Aspe au point de vue militaire ; l'auteur nous 
raconte son occupation en 1814. On trouve dans des annexes un état 
des officiers du 5« bataillon des Basses-Pyrénées, et une biographie de 

I. Art. Ftigière, lire « ne tiendra pas » et non ne viendra pas (cf. Jeunesse de 

Xapoléon, II, 228 et ^42). M. Brun-Durand nous pcrmct-il de lui rappeler qu'à la 

fin de notre livre sur VEcole de Mars (p. 270) il trouvera le nom des élèves 
envoyés à cette école par les districts de la Drôme ? 



d'histoire et de littérature 195 

Laclède, le futur colonel, qui montra dans la journée de Lescun tant 
de bravoure et de décision et qui, de sa main, fit prisonnier, à 
l'attaque du moulin, le baron de Hoortz, chef des gardes wallonnes. 

A. C. 



— La maison Garnier publie quelques volumes nouveaux de littérature espa- 
gnole, qui prouvent décidément que le goût des lettrés comme les éludes des 
érudits se portent de ce côté depuis peu. C'est d'abord un nouveau tome de la 
Collection Mérimée, dont il a déjà été question ici, avec plus de développement ; 
deux comédies de Moratiii: La Comedia nueva et El Si de las Nitias, éditées par 
M. F. Oroz, qui les avait précédemment traduites en un volume signalé également. 
L'introduction est intéressante et les notes sont soignées. Ces textes sont sur les 
programmes de l'enseignement de l'espagnol dans nos Universités du Midi. — Moins 
précisément utile et sans but bien défini, nous apparaît une petite Collection qui 
débute, de traductions de Clie/s d'œitvve du Théâtre Espagnol ancien et moderne, 
par M. Clément Rochel. D'après le programme indiqué à l'avance, on a choisi 
sept pièces du théâtre classique, et sept du théâtre moderne. II n'y aurait rien à 
dire sur le goût personnel qui a fait préférer au traducteur telle ou telle pièce, 
plutôt que d'autres plus importantes et d'intérêt plus général, s'il n'avait, dans le 
nombre, compris plusieurs pièces déjà plusieurs fois et même récemment traduites. 
Cela parait'non seulement superflu mais dangereux. Car pour la pièce de Moreto ; 
Dédain pour Dédain , qui \'ieni de peraîlre 'ainsi que la Petite Niaise de Lope de 
Vega, celle-ci peu connue), un esprit mal intentionné qui voudrait rapprocher de 
la traduction de .M. Rochel celle que Habeneck a fais jadis paraître, serait amené 
tout naturellement à montrer qu'une foule de passages sont identiques dans les 
deux versions et en déduirait que le nouveau traducteur s'est un peu trop inspiré 
de son prédécesseur. Il l'a cependant corrigé parfois, mais ne pouvait-il éviter ce 
rapprochement, en laissant cette pièce ? De même pour d'autres de Lope et de Cal- 
derou, de même aussi pour Don Juan Tenorio, qu'il annonce également, et qui a 
été traduit déjà deux fois, en dernier lieu il y a un an à peine. — H. de C. 



ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES 



Séance du 3 août i goo. 

MM. Diels, secrétaire de l'Académie des Sciences de Berlin, et Gomperz, de 
Vienne, correspondants étrangers, assistent à la séance. 

M. Salomon Reinach fait une communication sur les phénomènes généraux du 
totémisme animal. 

De cette définition du totémisme animal : « Un pacte d'alliance entre un clan 
d'hommes et un clan d'animaux », M. Reinach déduit 12 séries de faits qui seraient, 
suivant lui, les conséquences logiques du principe posé. Ainsi certains animaux 
ne sont ni tués ni mangés, mais cependant élevés et nourris ; quand ces animaux 
sont tués sous l'empire d'une nécessité pressante, on leur fait des excuses et l'on 
s'etTForce d'atténuer la responsabilité du meurtre ; on pleure un animal qui meurt 
de mort naturelle ; les hommes revêtent la peau des animaux dans certaines céré- 
monies, etc. Tous ces faits se retrouvent à la l'ois chez les tribus totémiques 
modernes et dans les civilisations antiques ; d'où M. Reinach conclut que les 



196 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

religions de l'antiquitc ont passé elles-mcines par une période de totémisme. I 
ajoute que cela peut d'ailleurs s'établir a priori, car l'homme primitif ne sait pas 
.distinguer nettement le règne humain du règne animal, et comme les clans 
humains primitifs contractent des alliances entre eux, il est naturel qu'ils en 
aient contracte aussi avec les clans d'animaux. 

M. Bréal explique par l'analogie la formation du mot aristotélicien h/-;tKi/y.%, de 
ÈvxiXf,;. qu'il rapproche de auvÉ/sia, formé de <j'jvé/t,;. — 11 propose aussi une 
explication du mot homérique, T£i/25'.7:Xf,Ta, auquel on a supposé le sens de 
« qui ébranle les murs ». 11 croit que -)vr,TT,î ne peut venir que du verbe -êAoïxa:, 
synonyme de l'.\x'.. Le mot signifierait donc « qui réside dans les murs », c'est-à- 
dire « qui veut mettre en sûreté ses déprédations », et serait un synonyme de 
« brigand », ce qui convient fort bien au passade d'Homère où les Déesses injurient 
le dieu de la guerre, de la violence. 

Séance du 10 août i poo. 

M. Salomon Reinach cherche à préciser la nature du tabou, sorte d'interdiction 
religieuse dont le nom est polynésien, mais que Ton retrouve dans les civilisations 
les plus diverses, anciennes et modernes. Le tabou est une interdiction non moti- 
vée, non accompagnée de la menace de l'intervention d'un législateur, qui a pour 
but de soustraire des hommes à des dangers non apparents, en particulier au péril de 
mort. Le type du tabou est la défense adressée au premier homme : « Tu ne man- 
geras de ce fruit, ou tu mourras. » Le Décalogue primitif était sans doute conçu 
suivant ce modèle, qui transparaît sous les rédactions tardives que l'on en pos- 
sède. Ainsi la défense : « N'insulte pas ton père ou ta mère, ou tu mourras » nous 
est parvenue sous la forme singulière : « Honore ton père et ta mère, afin que tu 
vives longuement. » La promesse de récompense, qui a embarrassé les commen- 
tateurs n'est autre chose que la menace de mort immédiate, transportée et comme 
retournée lors du changement de la défense en précepte. — MM. Éouché-Leclercq 
et Bréal présentent quelques observations. 

Séance du ij août iqoo. 

M. Bréal fait une communication sur le mot lOVXMENTA, qui figure dans une 
inscription récemment découverte au Forum romain et que l'on a très diverse- 
ment datée (du vii^ siècle a. C. jusqu'au iii« ou ii« siècle). Il établit que la lettre X 
n'est pas un signe d'antiquité. Cette lettre n'existe ni en osque ni en ombrien, et 
la place même qui lui a été donnée, tout à la fin de l'alphabet, fait penser que c'est 
une lettre ajoutée qui dérive du / grec (le son Ks représenté par % j et plus sou- 
vent par /T : de là, par abréviation, la notation /). — M. Bréal entretient ensuite 
l'Académie des parfaits en -ATTED, qui n'existent que dans l'Italie du Sud et 
dont il trouve l'origine dans la forme en -aTxw des verbes en-à;w (Sox'.jjiiTTw = 
Sox'.;xi;oj, ôixâxxw = S'.xâ^w), verbes qui ont eu, comme ceux en -i;o), une fortune 
tout à fait particulière. — Enfin M. Bréal rapproche de divers mots sanscrits, latins 
et grecs le mot %z'i'x\T^. — MM. Boissier, Weil, Reinach et Bouché-Leclercq pré- 
sentent quelques observations. 

M. Salomon Reinach commente deux passages de Diodore et de Plutarque qui, 
s'ajoutant à un vers célèbre d'Homère, viennent à l'appui de découvertes épigra- 
phiques récemment faites à Crète, où M. Evans a exhumé toute une bibliotnèque 
de tablettes en terre cuite couvertes de caractères non encore déchiffres. Ils 
prouvent, suivant lui, que l'antiquité avait conservé le souvenir d'un système 
d'écriture contemporain de la guerre de Troie et différent de ceux qui furent en 
usage, à l'époque classique, en Grèce, en Egypte et en Assyrie. — M. Oppert pré- 
sente quelques observations, auxquelles répond M. Reinach. 

M. Pottier lit une note sur des vases donnés au Musée du Louvre par M. le 
baron de Baye et par M. Paul Gandin, les uns rapportés du Caucase, les autres 
de Cappadoce. Il en tire quelques conclusions sur l'existence du style géomé- 
trique en Orient, que l'on avait contestée à tort. 

Séance du 24 août iqoo. 

M. Barbier de Meynard fait une communication sur la monographie d'Avicenne 
qui vient d'être publiée par M. le baron Carra de Vaux. Il termine ainsi : « Ecrit 
avec une profonde coimaissance de la philologie scolastiquc et témoignant d'une 
prédilection marquée pour cette étude peut-être trop négligée de notre temps, le 
livre de M. de Vaux la remet en sa véritable place et rend ainsi un service signalé 
lion seulement à l'érudition orientale, mais, en un sens plus élevé, à l'histoire de 
l'psprit humain. » Léon Dorez. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 

Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 37 — 10 septembre — 1900 



HoLDER, Dictionnaire vieux-celtique, 12. — Marchand, L'Université d'Avignon. — 
JovY, Tissard et Aléandre. — Monteforte, Ercole Strozzi. — Benevoli, Monu- 
mcntum Gonzagium, p. Rostagno. — Flamini, Ranusio. — H. Martin, His- 
toire de la Bibliothèque de l'Arsenal. — Salomon, Histoire du journalisme alle- 
mand, I.— P. BoppK. La Croatie militaire. — A. Boppe, Nicole Papas Oglou. — 
Frocard et Painvin, La guerre au Transv^aal, I. — Driault, Les problèmes politi- 
ques et sociaux à la tin du xix^^ siècle. — Toutée, Du Dahomé au Sahara. 



Altceltischer Sprachschatz von Alfred Holder, Zwœlfte Lieferung, Norici- 
Poeninus. Leipzig, Teubner, 1900, gr. in-8, col. 769-1023. 

La douzième livraison du dictionnaire vieux-celtique contient les 
importants articles : Norici, Numantia, Pados, Parisii, Pictavi, Picti, 
Poenimis^ où Ton trouve tous les éléments de monographies complètes 
et détaillées. Voici quelques remarques. 

Olle-cnus (coll. 846) semble à rapprocher de Ollo-cnus, Ollo-gnatus. 
Pour le changement de o en e, cf. Seno-magli etSene-magli, 

Orgiacus (col. 876), Orge, n'est pas un nom de ruisseau ; c'est un 
nom de lieu qui servait à déterminer un ruisseau anonyme ; on disait 
le ruisseau d'Orge, comme on dit en Bretagne la rivière de Crach, 
Crach et Orge étant situés non loin des cours d'eaux qu'ils servent à 
dénommer. Actuellement le nom d'Orgé n'existe que dans l'expression 
gué d'Orge, anciennement doit d'Orge, qui désigne un faubourg de 
Laval. 

Ortiagon (col. 880) est un nom isolé que l'on ne peut ni expliquer 
ni rapprocher d'aucun mot de forme analogue. 'OpiiàYcov est la leçon 
de Plutarque, De mulieriim virtutibus p. 2 58 d, qui reproduit un 
passage de Polybe, cité d'autre part par Suidas. Tite-Live écrit 
XXXVIII, 19, 2 : Ortiago ; mais 24, 2 et 9 : Orgiagontis, Orgiagon- 
tem. C'est aussi l'orthographe de Valèrc Maxime ; Florus écrit Orgia- 
contis. La confusion de OPTlAHiN avec OPriAFON est facile à expliquer. 
Il n'y a pas de raison pour attribuer la faute à Tite-Live plutôt qu'à 
Plutarque, l'un et l'autre copiant Polybe. La leçon Orgiagon aurait 
l'avantage d'être apparentée à toute une série de noms gaulois : Orge- 
tins, Orgeteius, Orgetorix, Orgia^ Orgiiis. 

Oximensis pagus (col. 895) pourrait être rapproché du nom des 
Ossismi pour lequel on a la variante Oximorum dans la Notitia 
Galliariim. 

Nouvelle série L. 37 



198 REVUE CRITIQUE 

Le nom des Oxubii (col. 896J doit être comparé à celui des Ubii, 
que l'on adopte ou non l'explication de ox- par l'irlandais os « au 
dessus de ». D'autre part Oxubii ne peut guère être séparé de Esubii 
(variante de Esiivi^ Essui) qui n'a vraisemblablement rien à faire 
avec le dieu Esus. 

Paramiis (col. 928) pourrait être une forme abrégée de Paramagus. 

Il est douteux que le premier \.evme para- ne soit pas celtique, si 

Para-semis (col. 929] est le nom d'un Gaulois ; dans cette hypothèse, 

paraveredus ne serait pas un composé hybride influencé par -apiTtTro;. 

Parecorius (col. 932) semble avoir le même second terme que 

Petrii-corii, Tri-corii, Ver-corio. 

Partegoria (col. 95o), nom qui n'a rien de celtique et qui désigne 
une affranchie du temps d'Hadrien, est peut-être une faute de graveur 
pour Paregoria (IlapTQY^?'*)! nom grec dont on aie masculin napr^yôpto;. 
Le t proviendrait du et précédent : et Paregoria. 

Pellus (col. 963) ne peut être identique à l'irlandais ciall, gallois 
pnyll qui l'un et l'autre représentent * qeisla. 

Petor-ritiim (col. 973) présente une forme curieuse et isolée d'un 
premier ievn\Q petor qui partout ailleurs apparaît sous la {ovmQ'petru- 
petro- : Petrii-corii, petru-decametos, Petro-mantalum. Les leçons 
des manuscrits sont : petorritiim, petoritum, pretoritum ; il est pos- 
sible qu'aucune ne soit tout à fait correcte et que la forme primitive 
du mot ait été petro-ritum ; l'interversion de Vr aurait été produite 
sous l'influence de l'étymologie donnée par les anciens qui y voyaient 
les uns le grec 7:lxo|jLat, les autres Vosque petora. 

Petru-decametos (col. 980) a un second terme intéressant qui doit 
être rapproché du gallois degfed « dixième ». Le composé nous atteste 
qu'en vieux celtique « quatorzième » et sans doute « quatorze » ne 
s'exprimaient pas comme dans les dialectes modernes au moyen d'une 
périphrase. 

Pitrigori : Villa quae vocatur Pitrigori , in pago Limovicino 
(col. 1 010) est probablement une corruption de Petrucorii que l'on 
trouve écrit Petrecorico et Petrogoricae dans des manuscrits de 
Grégoire de Tours. Le changement de e en i nous est attesté dans 
le texte même qui porte Pitrigori par la forme Limovicino pour 
Lemovicitio, 

G. DOTTIN. 



L'Université d'Avigûon aux xvii' et xviii» siècles, par J, Marcha.nd,... Paris, 
A. Picard et fils, 1900. In-S» de xin-Say pages. 

Sous ce titre, M. J. Marchand vient de publier un livre qui ne 
mérite guère que des éloges. Après une exploration complète de ce 
qui reste des archives de l'ancienne Université avignonaise, après 



d'histoire et de littérature r^9 

une étude approfondie de tous les documents imprimés, il a retracé 
un tableau des plus complets de la vie des maîtres et étudiants 
depuis 1600 jusqu'en 1792. On pourrait même dire que son ouvrage 
donne plus que ce qu'il annonce, puisqu'il passe aussi rapidement en 
revue l'évolution des différents organes de l'Université depuis leur 
création jusqu'au xvii<= siècle. 

On jugera de l'intérêt de ce travail seulement d'après la nomencla- 
ture des principales matières. Le livre I^'", consacré à la corporation 
universitaire, à sa constitution et à son gouvernement, est d'abord 
l'étude du Collège des docteurs agrégés en droit, qui étaient les 
véritables maîtres de l'institution et exerçaient une tutelle souvent 
gênante sur les autres Facultés. Le chef de ce Collège était le primi- 
cier, élu chaque année, pourvu de droits nombreux et doté de privi- 
lèges importants : même le roi de France tinit par lui reconnaître la 
noblesse héréditaire dans certains cas. En son absence, il eut des 
lieutenants ; quelquefois, une partie de ses attributions passait au 
doyen du Collège, et dans tous les temps il eut près de lui des avocats 
chargés de suivre les procès de l'Université et de plaider pour elle, 
un bedeau, qui était « à la fois appariteur en chef, secrétaire, garde 
des bâtiments, archiviste et au besoin, trésorier. » Bien que se gou- 
vernant elle-même, la corporation universitaire avait à subir jusqu'à 
un certain point le contrôle des évêques ou archevêques d'Avignon 
et du pouvoir centrai : l'étude de ses relations avec ces « autorités 
étrangères » constitue même un chapitre assez curieux. 

Le livre II concerne « les études et les étudiants », et considère 
l'organisation des différentes Facultés (droit, médecine, théologie et 
arts), les modifications apportées dans le recrutement des profes- 
seurs, l'enseignement donné par ceux-ci, le programme de leurs cours 
(M. J. M. a été assez heureux pour retrouver un certain nombre de 
cahiers d'étudiants\ les examens que les élèves avaient à subir, les 
conditions de leur stage scolaire, les droits à acquitter par eux. C'est 
aussi un historique assez complet, malgré sa brièveté voulue, des 
divers collèges qui, depuis le xiv= siècle, entretenaient une partie des 
étudiants, et de la confrérie de Saint-Sébastien, qui les englobait tous. 

La situation matérielle et la vie extérieure de 1' « Université », tel 
est le titre du troisième et dernier livre. Tout d'abord un chapitre 
pour la description des bâtiments où se faisaient les cours, des audi- 
toires plus ou moins primitifs où maîtres et élèves s'entassaient, des 
bibliothèques mises à leur disposition. Puis la comptabilité : l'auteur 
a relevé dans les comptes des primiciers le détail et les variations des 
recettes ordinaires constituées parle revenu des greffes de Carpentras, 
Pernes, L'Islc, Cavaillon, Malauccne, Valréas et Monteux incorporés 
à l'Université, par le produit des rentes et pensions, par les droits 
perçus sur les gradués. Les ressources extraordinaires ne provenaient 
que des emprunts, qui d'ailleurs étaient assez exactement et rapide- 



2O0 REVUE CRITIQUE 

ment remboursés : il semble que les docteurs s'étaient fait unf)oint 
d'honneur de désintéresser au plus tôt leurs créanciers. Les dépenses 
comprenaient les honoraires des professeurs, bien peu élevés pour- 
tant, les frais d'entretien des bâtiments, les salaires des agrégés et 
régents de chaque Faculté et surtout les frais des procès. Les relations 
du corps universitaire avec les autres Universités, avec le roi de 
France et avec la ville d'Avignon, font encore l'objet d'un chapitre 
très curieux, où l'on voit quelle place importante il tenait dans le 
pays et avec quel acharnement il défendait ses privilèges. 

Malheureusement, dès le début du xviii" siècle, sa prospérité était 
plutôt fictive. Il lui manquait de savoir renouveler ses méthodes 
et son enseignement, il lui manquait des professeurs vraiment à la 
hauteur de leur tâche et bien secondés ; il était en outre dans l'inca- 
pacité de couper court aux abus et de se reformer lui-même. En vain, 
essayait-il, par de scandaleuses facilités d'examen, d'attirer ses étu- 
diants en plus grand nombre : la vie se retirait de lui peu à peu. A la 
Révolution c'était déjà presque un cadavre. 

Je n'ai donné qu'une sèche analyse du livre de M. J. Marchand ; 
puisse-t-elle cependant donner l'idée des nombreux enseignements 
qu'on y puise et du talent très réel avec lequel il a été traité ! 

L.-H. L. 



E. JovY. François Tissard et Jérôme Aléandre : Contribution à l'histoire des 
origines des études grecques en France. — i^' fascicule ; Vitry-le-François, typ. 
Denis, 1899 ; in 8° de 143 pages. 

Carmelo Monteforte. Ercole Strozzi poeta ferrarese. — Catane, typ. « La 
Sicilia », 1899 ; 8' de 87 pages. 

E. RosTAGNo. Il « Monumentum Gonzagium » di Giovanni Benevoli o Buo- 
navoglia. — Florence, Olschki, 1899 ; 28 pages (Extrait de la Bibliofilia, I, 
fasc. 6-7). 

F. Flamini. Girolamo Ramusio (1450-1486) e i suoi versilatini e volgari. — 
Padoue, 1900, 3i pages (Extrait des Atti e Memorie délia R. Accad. di Se. lett. 
ed artiin Padova, vol XVI). 

Ces quatre brochures se rapportent à l'histoire de l'humanisme à la 
fin du xv'^ siècle et au commencement du xvI^ La première s'ajoute 
aux publications déjà nombreuses qui, en ces dernières années, sont 
venues éclairer d'un jour nouveau la figure de Jérôme Aléandre. 
M. Jovy consacre d'abord une notice substantielle à François Tissard, 
qui publia divers textes grecs à Paris de iSo; à 009 ; puis il aborde 
la vie d'Aléandre, qu'il ne conduit, en ce premier fascicule, que jus- 
qu'en i5o8, au moment où le fameux humaniste quitte Venise pour se 
rendre à Paris. M. J. est bien au courant de tous les ouvrages tant 
anciens que modernes qui se rapportent à son sujet, et il cite copieu- 
sement les documents sur lesquels s'appuie son exposé. 



d'histoire et de littérature 20I 



Les autres humanistes dont les noms sont écrits en tête de cet 
article sont surtout des poètes. Le moins oublié est Ercole Strozzi, 
ce contemporain et ami de l'Arioste et de Bembo, ce favori de Lucrèce 
Borgia, qui aurait pu se faire un nom plus illustre dans la poésie 
italienne, s'il n'avait été assassiné en i 5o8 : il n'avait pas encore trente- 
sept ans. Cinq sonnets amoureux constituent le maigre bagage poé- 
tique avec lequel il peut à peine prendre place parmi les pétrarquistes 
de son temps ; mais ses poèmes latins, plus nombreux et plus impor- 
tants, donnent une idée assez avantageuse de son talent poétique. 
Cette vie courte, dont le théâtre est Ferrare, l'un des milieux les 
mieux connus de la Renaissance, cette œuvre restreinte et facilement 
accessible, constituaient un sujet bien limité et assez facile, fort bien 
choisi en somme pour un débutant. M. C. Monteforte Ta traité sage- 
ment, sans qu'on puisse dire qu'il en ait tiré tout le parti que l'on 
pouvait espérer. Il a des maladresses de composition et de style qui 
désarment : mais en fin de compte ce travail consciencieux, quoique 
très peu personnel, n'est pas inutile. Malheureusement l'impression 
en est très négligée. 

Girolamo Ramusio a ceci de commun avec E. Strozzi qu'il est mort 
également fort jeune après avoir composé en latin des vers erotiques 
et divers poèmes, ainsi que des sonnets médiocres, quoique plus 
nombreux que ceux de Strozzi. Mais Ramusio, médecin et commen- 
tateur de Galien, orientaliste et traducteur d'Avicenne, n'était poète 
qu'à ses moments perdus ; sous cet aspect il était à peu près inconnu. 
M. Flamini a eu l'heureuse idée de nous le révéler, et il l'a fait avec la 
sûreté et la précision auxquelles il nous a dès longtemps habitués. 

Le Monumentum Goniagium est un poème latin en sept chants, 
composé entre i522 et i525 par un Mantouan, Giovanni Benevoli ou 
Buonavoglia. Les érudits du siècle passé, Zeno, Mazzuchelli, Affô, 
n'ont possédé que d'assez vagues renseignements sur ce poème, imité 
surtout de Stace, et sur son auteur. Le manuscrit autographe en est 
récemment devenu la propriété de l'éditeur L. S. Olschki, ce qui a 
permis à M. Rostagno de donner une analyse détaillée de cette œuvre 
assez médiocre, mais non dépourvue d'intérêt au point de vue his- 
torique : ce sont tous les événements militaires dont l'Italie fut le 
théâtre de i5i5 à i522 que le poète a pris pour sujet, et ses person- 
nages principaux sont Federigo da Bozzolo et Federigo da Gonzaga, 
premier duc de Mantoue. A cette analyse du poème viennent s'ajouter 
quelques renseignements biographiques précis sur son auteur. 'Voilà 
donc un point obscur éclairci. 

Henri Hauvette. 



202 REVUE CRITIQUE 

Histoire de la bibliothèque de l'Arsenal par Henry Martin, conservateur 
adjoint à la bibliothèque de l'Arsenal; Paris, Pion, 1899, xv et 664 p. in-8. 

M. Alfred Franklin avait déjà fait précéder d'une courte notice his- 
torique le catalogue des manuscrits de la bibliothèque Mazarine dû à 
M. Aug. Molinier. Plus récemment M. Ch. Kohler a placé une véri- 
table introduction en tête du catalogue des manuscrits de la biblio- 
thèque Sainte-Geneviève. Celui de la troisième grande bibliothèque 
publique de Paris, la plus considérable des trois et qui n'avait eu 
encore aucun historien, vient d'être complété par la publication de 
tout un gros volume formant le tome "VIII et que M. Henry Martin a 
intitulé Histoire de la bibliothèque de l'Arsenal. Ce n'est pas là 
en effet simplement un exposé des notions qu'il est utile de posséder 
au sujet des séries de manuscrits que le dépôt renferme, mais un 
récit qui s'applique à la fois à la formation de ses collections de ma- 
nuscrits et d'imprimés, à la période de la fondation de la bibliothèque, 
à la manière dont elle a été administrée pendant tout le cours du 
xix« siècle. Il semblera, j'imagine, à certains esprits que le résultat 
n'est pas en proportion de l'effort dont ce livre témoigne et qu'il n'y 
a pas lieu de tant s'attarder, avec de si grands détails, à l'étude de 
l'état ancien des dépôts. On ne sait cependant pas assez en général 
combien difficilement les dépôts publics se sont constitués, par 
quelles vicissitudes souvent malheureuses ils ont passé avant d'abou- 
tir à la situation, somme toute favorable, où ils se trouvent aujour- 
d'hui. Les bibliothécaires, les archivistes ont eu bien plutôt le tort, 
pendant longtemps, de ne pas s'intéresser aux questions de cet ordre. 
Qui devra donc connaître l'histoire de leurs services, si ce n'est eux ? 

Les divisions générales adoptées par M. M. sont bonnes ; seule- 
ment il n'a pas indiqué d'une façon assez apparente pourquoi il a 
compris entre telles et telles dates les différentes périodes des acquisi- 
tions de livres faites par le marquis de Paulmy, créateur de la biblio- 
thèque de l'Arsenal, et quelques-unes mêmes des subdivisions ne 
paraissent avoir été faites que pour donner aux chapitres ou à leurs 
diverses parties des longueurs à peu près équivalentes (voir parti- 
culièrement 2= partie, chap. iv à vi). Quelques raisons qu'il y ait eu 
de procéder ainsi, ce n'est pas non plus sans un certain étonnement 
que l'on voit les Annales de la bibliothèque interrompues par trois cha- 
pitres relatifs aux dépôts littéraires. II n'y a d'ailleurs pas lieu d'insis- 
ter autrement sur ces différents points. M. M. a justement cri- 
tiqué la date de 1757 qu'on assignait à la fondation de la biblio- 
thèque et y a substitué la date de 1754 (p. 49). Il a de plus établi que 
les collections du marquis ont été quasi publiques dès 1767 (p. 62), a 
mis en lumière le rôle de ce bibliophile, « le plus sagace et le plus 
persévérant qui ait peut-être jamais existé » (p. 36), a su par de 
patientes investigations reconstituer partiellement sur le papier beau- 



d'histoire et de littérature 2o3 

coup de collections par celui-ci acquises. Au cours de son récit il a, 
entre autres particularités intéressantes, signalé l'importance des tra- 
vaux faits pour Paulmy par le relieur Bradel l'p. 92), le prix de vente 
de la bibliothèque au comte d'Artois (41 2,000 francs, p. 339), l'in- 
fluence exercée sur Paulmy par d'Argenson (p. 120), la valeur des 
collections Gaignat, Milsonneau et d'Heis (pp. 177, 17g et 240), celle 
des livres de la maison des Pères de la doctrine chrétienne dite Maison 
de Saint-Charles (p. 5o6), les dilapidations qu'eut à subir la biblio- 
thèque des Célestins (p. 489), la main mise sur l'Arsenal par le Sénat 
en l'an X (p. 414), le genre de mérite qu'a eu Nodier, pour lequel 
fut créé un titre inutile (p. 574). Il a rendu justice à ces excellents 
fonctionnaires qu'ont été Germain Poirier (p. 418), Louis Godin 
(p. 566), Alexandre Duval, à qui Ton doit la richesse de la biblio- 
thèque en pièces de théâtre (p. 571). 

Il est tout au moins curieux aussi de relever dans cette Histoire 
combien furent nombreux les bibliothécaires qui successivement en- 
treprirent ou furent chargés d'entreprendre le catalogue de tant de 
manuscrits et l'on doit de même constater qu'on avait autrefois la 
sagesse de ne pas craindre de vendre les livres qui paraissaient être 
devenus inutiles (p. 56i'. Aujourd'hui, par trop de timidité, on se 
garderait bien de déplacer un ouvrage inscrit sur un catalogue et ce 
n'est pas pour une autre raison que la bibliothèque de l'Arsenal con- 
serve trois tomes d'un recueil dont les quatorze autres tomes sont dé- 
posés à la Bibliothèque Nationale (p. 485). La dispersion peut avoir 
ses avantages, mais évidemment non dans un cas semblable. Cette 
publication sévère n'est pas sans contenir même ici et là quelques 
détails amusants, les renseignements qui concernent le voleur de 1 8 1 2 
(p. 55o) ou la personne induement logée pendant 5o ans ^p. 570). La 
publication de M. M. présente enfin cet avantage qu'il en a profité 
pour rectifier lui-même, sans embarras, certaines erreurs ou omissions 
que son catalogue renferme i'p. 1:1, 140, 478, 5o3). 

Je n'adresserai à M. M., en terminant, qu'un petit nombre de légères 
critiques. Comme il était naturel de s'y attendre de la part du rédac- 
teur d'un catalogue de manuscrits et malgré le développement donné 
aux Annales, son histoire est avant tout une étude des collections 
manuscrites ; il n'y est parlé qu'accessoirement des volumes imprimés ; 
quelques indications sur la provenance des plus précieux de ceux-ci 
n'auraient pas été superflues (cf. p. 477 et 5 18). Puis ce qu'on y dit à 
propos des cartes et plans, et particulièrement des estampes, est par 
trop succint. J'aurais désiré aussi que M. M. qui n'insère que peu de 
renvois désignât parfois plus expressément ses sources (cf. p. 379). Cette 
observation me fournit l'occasion de faire remarquer qu'il aurait 
trouvé aux Archives de la Seine, trop facilement oubliées, quelques 
actes de l'état civil peut-être à mentionner : l'acte de décès du marquis 
de Paulmy, les actes de naissance et de décès d'Ameilhon, ceux de 



204 REVUE CRITIQUE 

Saugrain ; l'acte de décès d'Ameilhon fait connaître le nom de sa 
femme, Al. H. Drouart, à laquelle il n'a pas survécu un an, et un 
autre acte, celui du mariage du baron d'Heiss, venant se joindre aux 
documents déjà connus, fixe la forme orthographique du nom de ce 
collectionneur (cf. p. 228). Une liste des sources aurait été utile et 
M. M. qui a voulu être si complet, aurait pu dresser une table géné- 
rale de concordance entre les anciens et les nouveaux numéros des 
manuscrits, ainsi que Tont fait dans leurs publications MM. Kohler et 
Molinier. Ajoutcrai-je que la partie récente de cette histoire me semble 
écourtée ? Il est vrai que si l'auteur eût mentionné à bon droit parmi 
les dons celui de la correspondance d'Anatole de Montaiglon, il ne lui 
appartenait guère de dire que le dépôt des périodiques, ordonné en 
1880, se fait fort mal (cf. p. 59 1) et de sortir pour toute cette période 
d'une certaine réserve. 

Mais M. M. est trop maître de son sujet, à tous égards, pour qu'il soit 
possible de lui reprocher d'avoir commis quelque véritable faute. 
Après avoir fait les simples remarques qui précèdent, il reste à le 
remercier de ce qu'il a fait suivre d'une table aussi développée son 
très consciencieux ouvrage. 

Marius Barroux. 



Geschichte des deutschen Zeitungsw^esens, von Ludwig Salomon. Erstcr Band, 
Das XVII, XVII und xviii Jahrhundcrt, Oldenburg und Leipzig, Schuize. In-8', 
p. 265, 3 mark. 

Ce livre est le premier volume d'une Histoire du journalisme alle- 
mand ; il se termine à la fin du xviii<= siècle; le volume suivant ira 
jusqu'à l'année 1870. L'auteur est évidemment très supérieur à 
Schwarzkopf et à Prutz, d'autant qu'il a pu, pour son premier tome, 
se servir de travaux, comme ceux de Grasshoff, de Stieve, d'Opel, de 
Milberg, de Zenker, et d'une foule de monographies parues dans ces 
derniers temps. Il a su d'ailleurs diviser et distribuer son sujet. Les 
titres de ses chapitres sont un peu longs : « La vie intellectuelle 
cherche à trouver son expression dans la littérature», ou encore 
« L'agitation politique croissante donne de plus en plus aux revues 
un ton politique ». Mais le récit se développe avec clarté. Il y a 
toutefois en beaucoup d'endroits des traces de rapidité ; M. Salomon 
insiste trop sur les choses connues et ne s'étend pas assez sur ce 
qu'on ignore d'ordinaire; on regrettera qu'il n'ait pas fait plus de 
citations. A-t-il lu tout ce qu'il mentionne? Il n'a pas même feuilleté 
le Genius der Zeit de Hennings qui, dit-il, se distinguait par un clair 
jugement! Il oublie ci Claudius, le « Messager de Wandsbeck « et 
Stùudlin, et Armbruster, et Halem, et \ai Main-{er Zcitiiuf:: de 1792- 
1793, et les Friedenspràliminarien de Huber. 11 omet Hcrder lorsqu'il 



d'histoire et de littérature 2o5 

parle de Klotz qui n'a du reste qu'une demi-page et le Boie de 
Weinhold à propos du Musée allemand. Clair, aisé, intéressant, l'ou- 
vrage de M. Salomon est incomplet et trop peu original. 

A. C. 



La Croatie militaire 1809-1813. Les régiments croates à la Grande Armée, 

par le commandant P. Boppe. Avec six planches en couleurs cl une carte. Paris, 
Berger-Levrault, 1900. In-S", 267 p. 
Le colonel Nicole Papas Oglou et le bataillon des chasseurs d'Orient, 1798- 
1815, par Auguste Boppe. Paris, Berger-Levrault, 1900. In-S", 80 p. 

. L'auteur de la Légion portugaise et des Espagnols à la Grande 
Armée vient de consacrer aux régiments croates un travail qui 
témoigne du même soin, des mêmes recherches minutieuses que ses 
précédentes études. M. P. Boppe rappelle d'abord les origines des 
Grœn^er, des six régiments frontières, et les événements qui amenèrent 
leur incorporation. Il retrace ensuite la nouvelle organisation des 
régiments où les lieutenants-colonels et la plupart des officiers étaient 
restés, la nomination des colonels qui, à l'exception du major Sliva- 
rich, furent choisis parmi les Français de l'armée d'Illyrie, la création 
de deux adjudants-majors « parlant illyrique » dans chaque régiment, 
l'uniforme, etc. Il raconte l'attitude de ces Croates en Illyrie dans 
l'année 181?, comment ils se retrouvèrent aussitôt autrichiens, com- 
ment ils « désertèrent en masse ». Enfin, il suit les régiments qui 
combattirent à la Grande Armée et y firent bonne figure : en face des 
Russes, et sous les ordres de Napoléon, ils déployèrent les solides 
qualités militaires de leur race ; Delzons écrivait que le premier pro- 
visoire croate avait fait des merveilles à Ostrovno et Merle, que le 
troisième provisoire s'était couvert de gloire àPolotsk. 

M. Auguste Boppe a, dans sa brochure, reconstitué la carrière du 
colonel Nicole Papas Oglou et fait en même temps l'historique du 
bataillon des chasseurs d'Orient, que Nicole commanda pendant toute 
la durée du premier Empire. On lira avec le plus vif intérêt la vie si 
singulière, si aventureuse de cet amiral de la flottille des Mamelouks 
que Bonaparte fit officier français et qui défendit héroïquement Parga 

en 1814. 

A. C. 



Lieutenant-colonel Frocard, breveté d'état-major, et capitaine Painvin, du 78» d'inr 
fanterie, La guerre au Transvaal. L'offensive des Boers (septembre-janvier) 
avec cartes. Paris, Cerf. in-S», SgS p. 

A l'aide des meilleures sources, les deux auteurs retracent d'abord la 



2o6 REVUE CRITIQUE 

situation du Sud-Africain. Ils nous présentent ensuite l'armée anglaise 
et l'armée boer. Vient enfin le récit proprement dit, consacré à l'offen- 
sive des Boers. Ils Font divisé en deux parties ; autour de Ladysmith 
(Glencoe, Elandslaagte, la Tugela) : la marche sur Kimberley (Bel- 
mont et Graspan, Modder River, Magersfontein). La narration est 
très intéressante, animée, pleine de détails curieux. Les deux auteurs 
ont consulté des sources nombreuses : les lettres des correspondants 
de journaux, des lettres privées, les rapports des généraux. Ils disent 
modestement qu'ils n'ont pas fait un travail définitif, mais qu'ils 
donnent un premier compte rendu sérieux, et telle est, en effet, 
l'impression que produit leur travail d'ensemble. Il témoigne d'un 
grand soin et d'une scrupuleuse conscience ; il sera évidemment com- 
plété, précisé sur la plupart des points, mais il ne sera pas contredit. 
On ne peut donc que recommander cette étude, d'autant qu'elle 
dégage déjà de l'exposé des événements — qui se sont passés avant 
le i^"" janvier 1900 — des conséquences remarquables: notamment 
que la guerre s'apprend et qu'il faut une école où on l'apprenne, un 
cadre permanent pour l'étudier; que l'instruction du tir doit être 
poursuivie avec plus de soin qu'on ne l'a fait jusqu'à présent ; que la 
tactique offensive a toujours l'avantage parce qu'elle est la lutte de 
l'intelligence contre la machine et du mouvement, de la volonté, de 
l'activité contre l'inertie. 

A. G. 



Les problèmes politiques et sociaux à la fin du xix« siècle. I vol. in-8» de la 
Bibliothèque d'histoire contemporaine, par Edouard Driault, professeur agrégé 
d'histoire au lycée d'Orléans i à 338 p. F. Alcan, 1900. 

M. Driault qui traitait il y a deux ans la « question d'Orient » a, 
cette année, élargi son horizon. Le simple énoncé des sujets qu'il 
aborde dans le présent volume indique l'ampleur de son exploration. 
L'Alsace-Lorraine, la question romaine, celle de l'Autriche-Hongrie, 
l'Orient, la Méditerranée, la Mer Rouge, l'Afrique, l'Asie, les États- 
Unis, la Triple Alliance et l'Alliance Franco-Russe, passent successi- 
vement sous les yeux des lecteurs dans des études relativement déve- 
loppées : l'auteur, en plus, reprend son sujet dans sa généralité en 
résumant ses vues dans trois sections finales : « les grandes puissances 
et le partage du monde — Les conflits et la paix. — La société : église 
et science. » 

C'est, on le voit, un coup d'œil étendu que l'auteur a voulu jeter 
sur le présent et l'avenir du monde policé — en comprenant dans les 
destinées de ce dernier celui qui n'en fait pas encore partie et que pré- 
cisément les nations civilisées sont en train de se partager ou d'ouvrir 
à leur influence. 



d'histoire et de littérature 207 

L'écueil d'un pareil sujet c'est son immensité même, où la proxi- 
mité des faits ne permet pas aisément à l'historien de distinguer les 
grandes lignes et les traits fondamentaux de ceux qu'il est permis et 
même utile de négliger. Seul un certain recul donne aux éléments de 
l'histoire leur valeur relative définitive. Ce n'est pas ce que prévoit 
l'historien qui importe : c'est ce qui est sorti réellement de la comple- 
xité des événements pour devenir une réalité vivante. Aussi, autant le 
passé des questions est aisé à établir, autant leur état présent est diffi- 
cile à préciser : la sélection même des faits et des données suppose 
chez l'historien une opinion qui ne peut être qu'une conjecture,. Je 
ferai, pour cette raison, deux parts dans l'ouvrage de M. Driault. 
Tant qu'il étudie le passé des problèmes politiques et sociaux, je trouve 
qu'il rend de grands services à cette démocratie souveraine dont il 
parle dans sa préface et qui a besoin d'être éclairée sur les questions 
extérieures aussi bien que sur les rouages de l'organisme intérieur. 
Quand il envisage le présent et l'avenir, je constate que tantôt sa pru- 
dence se traduit par d'innombrables points d'interrogation, et tantôt 
sa hardiesse de vues touche à la simple hypothèse. Je ne voudrais pas 
lui en faire un reproche : mais là, son livre cesse d'être un livre d'édu- 
cation pour devenir plus ou moins une thèse personnelle, suggestive 
sur certains points, discutable sur d'autres. 

Je ne puis analyser ici la partie proprement historique du volume : 
elle est un résumé en général bien fait des événements antérieurs. 
Cependant l'auteur y mêle trop souvent et dans la trame même du 
récit ses préoccupations d'avenir. Il fait comme un auteur dramatique 
qui prépare son dénouement dès les premiers actes de la pièce. C'est 
s'exposer, dès le début, à bien des objections. M.D. va de lui-même au 
devant d'une critique : « j'encours dès l'origine — à propos de l'Alsace- 
Lorraine — le reproche de ne voir les choses qu'au point de vue fran- 
çais. J'accepte le reproche : je consens volontiers que ce livre ait dès 
la première page une marque française : j'ai conscience d'ailleurs que 
de la France, comme centre, on peut jeter sur le monde un regard 
suffisamment impartial. » Voilà qui est très séduisant pour les Fran- 
çais, assez portés par instinct à tout rapporter à notre pays. Il n'est 
pas sûr qu'au point de vue mondial, ce soit tout à fait exact. M. D. à 
dire vrai, cherche à justifier son assertion par la place qu'il assigne à 
la question d'Alsace-Lorraine dans l'équilibre général de l'Europe et 
même des deux hémisphères. Il montre avec raison que l'origine de la 
paix armée qui nous dévore est là — que les armements de la France 
et de l'Allemagne ont amené ceux des autres puissances, et que tant 
de millions d'hommes et de milliards d'argent immobilisés dans les 
camps ou le matériel de guerre, dépendent du trait de plume qui a 
arraché à la France une partie vivante d'elle-même. 

Il faut en tous cas reconnaître que bien des causes de trouble se sont 
jointes, depuis, à cette plaie toujours béante. Le livre même de M. D. 



208 REVUE CRITIQUE 

en est rénumcratîon et l'analyse, et quoi qu'il dise, le lien -de ces 
foyers d'agitation avec la question d'Alsace-Lorraine n'est pas tou- 
jours très apparent. Beaucoup de ces loyers subsisteraient, même si 
l'Allemagne chevaleresque et libérale que M. D, voit presque réalisée 
à force de le désirer — (nous prenons souvent en France nos désirs 
pour des faits), — renonçait un jour à sa conquête de 1 870 et déchirait 
le traité de Francfort. 

Je ne suis pas sûr que M. D. se place toujours à un point de vue 
suffisamment objectif pour étudier ces phénomènes morbides et les 
remèdes qui les guériraient. 11 envisage quelques-uns d'entre eux 
en bon républicain français, nourri dans les traditions de 1789, con- 
fiant dans le mouvement scientifique contemporain, qui attend tout 
d'une démocratie instruite, comprenant à la fois ses intérêts et son 
devoir. 

L'Italie — dont il exagère la crise politique, religieuse et sociale — 
ne sortira de cette crise « que si l'organisation du parti républicain 
s'achève dans la Péninsule... Il faut que ce parti affiche partout un 
programme scientifique très net, très simple, très clair aux esprits les 
moins préparés, fondé sur les principes de l'éducation populaire et de 
l'organisation sociale par la liberté... La démocratie italienne a charge 
d'humanité. » — « Pour l'Autriche-Hongrie déchirée par des luttes de 
nationalité. » M. D. fait le rêve — mais un « rêve aussi près que pos- 
sible de la réalité » — des Habsbourg fondant sur le loyalisme des 
États « un franc et large régime de libertés provinciales ou plutôt dépar- 
tementales... Ils brisent les rivalités provinciales en modelant une 
mosaïque administrative sur une mosaïque ethnographique... La 
France aussi fut jadis composée de provinces mal liées, mais qui se 
fondirent ensuite dans l'unité départementale... «Il y aurait seulement 
ici moins de centralisation qu'en France. D'ailleurs à un moment la 
dynastie pourrait être remplacée par un conseil fédéral comme celui 
de la Suisse. » 

Sur d'autres points de la carte, où les questions sont encore plus 
embrouillées que sur le Rhin, en Italie, ou en Autriche, M. D. s'abs- 
tient avec raison de prévisions trop positives. Il sait au besoin faire 
leur part aux hasards de la force, et quiconque a suivi les péripéties de 
l'histoire, l'approuvera. Je le trouve cependant trop favorable à l'em- 
ploi de la force quand il s'agit de la France, et trop sévère quand il 
s'agit des autres pays, notamment de l'Angleterre. Il faut ou répudier 
complètement l'esprit de conquête, et alors toute la grande politique 
coloniale qui a les prédilections de M. D. et qui est d'ailleurs proba- 
blement une fatalité du xix^ siècle finissant, est condamnée en bloc : 
ou bien il faut accepter, dans une certaine mesure, de la part d'autres 
peuples, des procédés d'action que nous avons pratiqués nous-mêmes. 
Gardons nos sévérités pour les véritables abus de la politique du 
plus fort et condamnons-les partout où ils se produisent sans accep- 



d'histoire et de littérature 209 

tion de drapeaux. L'impartialité donnera d'autant plus de poids aux 
reproches qui seront adressés aux actes répréhensibles ou révoltants 
pour l'humanité commis dans ce vaste travail d'organisation de 
l'Afrique et de l'Asie qui sera une des pages essentielles de l'histoire 
du monde. 

Ce travail d'organisation soulève des problèmes politiques et éco- 
nomiques redoutables : M. D. traite des premiers avec une compétence 
indiscutable : Je le trouve moins bien armé quand il s'agit des seconds : 
il répète sur ce sujet des phrases toutes faites comme on en lit trop 
dans les journaux, sur les débouchés, les grands courants commer- 
ciaux, l'inondation des produits, les trésors de l'Orient etc., etc. qui 
sont devenues de véritables clichés. Il ne recule même pas devant le 
« trident de Neptune » qui est bien suranné. Il y a dans toutes ces 
questions de commerce des mirages où les chiffres, s'ils étaient plus 
souvent cités et rappelés, ramèneraient les imaginations à la réalité. 
« Le transsaharien devra être la grande voie commerciale jetée entre 
Alger et le Soudan »... Chiffrez les produits probables, et vous verrez 
à quoi se réduit « cette grande voie commerciale ». — « L'Inde four- 
nit aux Anglais d'incomparables trésors. »... Comptez les frais de l'ar- 
mée, des chemins de fer et des routes, les famines, la baisse de la rou- 
pie-argent, l'amoindrissement des débouchés pour les tissus anglais 
par la construction de fabriques indigènes, tout l'engrenage politique 
et financier où l'Angleterre est engagée pour défendre, envers et 
contre tous, les routes de l'Inde : et vous verrez que ces trésors ne 
sont pas si « incomparables » — Pour une fois M. D. donne un 
chiffre : Il s'agit du Khorassan. « Le chemin de fer projeté de Recht à 
Téhéran et Méched livrerait aux Russes le monopole économique 
de tout le Khorassan. En un an, de 1895 à 1896, les importations 
anglaises à Méched sont tombées de 8 à 3 millions de francs : dans 
le même temps l'importation russe s'élevait de i à 2 millions et 
demi.» — Les chiffres ne sont pas bien gros et d'ailleurs ne coïnci- 
dent pas : n'importe : « Les Russes sont à tous égards de formi- 
dables ennemis pour les Anglais ». — « La Chine révéla, dès qu'on 
y put pénétrer, d'incalculables trésors : ... la clientèle commerciale de 
plus de 3oo millions d'hommes. » Mais quelle est la puissance d'ab- 
sorption de ces 3oo millions d'hommes? Jusqu'ici elle a été relative- 
ment faible et c'est ce que M. D. omet de constater. Il serait bon cepen- 
dant de rappeler que les importations annuelles en Chine ne sont pas 
le cinquième de celles faites en France — bien que celle-ci compte 
près de dix fois moins d'habitants. Il y aurait avantage considérable, 
dans toutes les questions de politique commerciale internationale, à 
serrer de près les réalités et à écarter les grands mots qui flattent des 
préjuges ou des passions plus qu'ils ne répondent à des faits saisis- 
sables. Les cartes où l'on plante de petits drapeaux sèment des idées 
fausses : elles n'indiquent que les surfaces géographiques, et non la 



210 REVUE CRITIQUE 

valeur des hommes ni des produits. Tout publiciste sérieux qui veut 
faire de la saine géographie politique, doit réagir contre cette impres- 
sion des cartes à petits drapeaux ; les petits drapeaux peuvent 
engendrer de grandes guerres. 

Celles-ci sont la sombre inconnue du nouveau siècle, comme la 
crainte de les voir éclater a été depuis 3o ans l'anxiété du siècle Hnis- 
sani. Il y en a eu de sanglantes dans ce laps de temps : mais on n'a 
pas vu sévir celles qu'on craignait le plus, et auxquelles on était en 
quelque sorte presque préparé. Il semble que l'horreur des catas- 
trophes prévues les ait fait éviter, tandis que d'autres événements plus 
inattendus mettaient les armes aux mains des hommes et semaient le 
deuil dans leurs foyers. Est-ce à dire que comme l'écrit quelque part 
M. D. « la politique contemporaine ressemble à un jeu de devi- 
nettes ? » S'il l'avait cru tout à fait, il n'aurait pas écrit son livre. Mal- 
gré bien des incertitudes sur l'avenir, M. D. pense, et je pense avec 
lui, que « l'état moral des sociétés humaines sera dans un temps 
donné, capable de modifier les relations des gouvernements, de fonder 
de nouveaux rapports diplomatiques, de résoudre ou de supprimer les 
questions politiques en quoi consiste aujourd'hui la politique. » Il a 
pour cela confiance dans l'extension universelle de la démocratie. Seu- 
lement il la voit plus profondément et plus rapidement transformée 
par le socialisme qu'il ne me paraît compatible avec les conditions 
nécessaires de toute organisation politique et productive. M. D. est 
un intéressant exemple de l'influence qu'exerce actuellement sur un 
grand nombre d'intelligences ouvertes et cultivées, ce que j'appellerai 
le courant socialiste universitaire. Ce courant a son point de départ 
dans des ouvrages dûs à des plumes normaliennes brillantes, notam- 
ment le livre de M. Ch. Andler sur les « Origines du socialisme d'Etat 
allemand ». Les aphorismes pessimistes de cet auteur sur l'injustice 
du capitalisme, sur la servitude des salariés, analogues aux conclu- 
sions du marxisme, sont trop souvent acceptés comme paroles 
d'Évangile, sans aucune vérification puisée dans les faits, et passent 
pour des vérités démontrées. On admet d'autre part que « la terre est 
assez riche pour suffire au bien-être de tous les hommes si l'on exclut 
des rapports des hommes l'injustice et l'oppression.» Ce sera, écrit-on, 
l'œuvre propre du socialisme de faire cesser « les spoliations actuelles, 
génératrices de misère, qui compromettent la production.» Il y a dans 
cette partie du livre de M. D., d'autant plus saisissante qu'elle n'est 
qu'une digression, plus d'intentions généreuses que d'indications pra- 
tiques. Je n'en veux retenir que la vue générale, exacte dans sa géné- 
ralité, d'une société future s'attachant avec passion à l'exploita- 
tion industrielle de la planète, ayant confiance, pour la guider dans 
cette exploitation, aux enseignements de la science plus qu'aux com- 
binaisons des politiques de profession ou qu'aux prédications des 
Églises établies. L'idéal St-Simonien est là en pleine floraison, tout 



d'histoire et de littérature 21 j 

en se revêtant d'un caractère scientitique plus précis qu'en i83o. 
M. Driault termine son livre par une sorte d'hymne à la science. 
« La science, s'écrie-t-il, permettra tous les progrès moraux et maté- 
riels de l'avenir... Quand la sagesse des peuples, plus instruits et 
plus honnêtes, aura réglé les grands conflits qui les tiennent en armes 
et en haines, la gloire sera de reculer les frontières de la science, 
d'élever la conscience morale de l'humanité... » Belles paroles et 
belles espérances dont il ne faut pas sourire. Plus elles seront expri- 
mées ou partagées par un nombre croissant d'hommes, plus les 
chances de paix générale augmenteront : car celles-ci dépendent avant 
tout aujourd'hui de l'opinion et de la volonté des peuples. 

Eugène d'EiCHTHAL. 



Commandant TouTÉE. Du Dahomé au Sahara, La Nature et l'Homme, avec 
une carte hors texte en couleurs. Paris, A. Colin 189g, xii-272 p. 

Le commandant Toutée ne s'est pas cru quitte de sa tâche comme 
tant d'autres explorateurs, « pour avoir parcouru un itinéraire éla- 
boré par le département » et hissé le pavillon tricolore sur quelques 
postes du territoire du Niger. Tout en cheminant, presque sans 
relâche (« le nombre des jours de marche est de 87/100 pour i3/ioo 
séjours »), il a eu l'œil ouvert sur « la nature et l'homme », et il les 
décrit en traits si précis et pittoresques que l'on se console à demi de 
la perte des clichés détruits en un accident de navigation. 

C'est d'abord la constitution du sol entre la côte et la vallée Nigé- 
rienne, avec des zones successives, la Terre de Barre, le fossé déprimé 
de l'Alama qui coupe celle-ci, la tranchée du Niger de Farca â Akassa, 
d'une effroyable uniformité, sur 10 degrés plus de 3ooo kilomètres. 
L'auteur signale dans cette province africaine une véritable calamité 
géologique, l'absence de calcaire ou de chaux. « Peut-être la pénurie 
de phosphate de chaux suffirait-elle à expliquer des différences de 
structure ou de développement cérébral » entre le noir et le blanc. Ce 
qui est moins hypothétique, c'est que le manque de cette matière si pré- 
cieuse influe sur le mode de peuplement ; point de demeures solides 
point de monuments durables, c'est là sans doute une des causes de 
l'instabilité des occupants. 

Grâce à la célérité de sa marche, M. T. a perçu avec une singulière 
netteté la gamme des climats des paysages et des cultures entre le golfe 
de Guinée et le Sahara ; c'est ainsi qu'il désigne comme point de 
« suture » entre pays équatoriaux et pays tropicaux l'île de Patachi 
la porte du paradis équatorial près d'un des rapides de Boussa. 

L'on entend professer que le nègre n'a pas besoin de solliciter la 
terre maternelle et nourricière : M. T. atteste qu'il faut que le nègre 



212 REVUE CRITIQUE D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 

peine pour vivre tout comme un simple blanc et qu'il est capable au 
même degré que le blanc, d'efforts intelligents et de progrès. L'agricul- 
teur noir pratique une rotation culturale, un système d'assolement 
rémunérateur, et M. T. augure qu'il exportera un jour du grain et du 
coton, des liqueurs distillées de fruits sucrés, dignes d'enivrer l'Euro- 
péen — ce sera une légitime revanche — et enfin des jambons de 
porcs engraissés à la banane. M. T, voit les beaux côtés des choses 
comme aussi des hommes ; il insiste plus volontiers sur les qualités 
que sur les défauts des populations qu'il a rencontrées : il vante la 
vertu des Dahoméennes et des négresses en général, moins faciles 
qu'on ne l'a dit à l'égard du blanc, il trouve la justice nègre plus 
humaine que la nôtre, il prête même au noir un besoin de connaître, 
de frayer avec ses semblables qui le pousse à d'incessants voyages. 

M. T. apporte un argument à l'idée que l'organisation sociale est 
régie plutôt par le milieu qu'elle ne repose sur <( le principe des natio- 
nalités » ou pour mieux dire la communauté ethnique. Tandis que 
les races se sont mélangées, les cadres sociaux se sont conservés 
intacts : l'absolutisme au Dahomé, la féodalité dans le Bargou, etc. 
Les groupements politiques ou les principautés se laissent géographi- 
quement définir. « C'est la portée du commandement qui peut être 
exercé par un seul homme ». Plus grandes en pays de plaine, plus 
petites en régions forestières ou nombreuses, où la circulation est le 
plus difficile. 

Ce qui donne du prix à ces renseignements dont nous ne mention- 
nons que quelques-uns, c'est qu'ils sont originaux et procèdent de 
l'observation directe à laquelle ne peut suppléer pour ces parages ni 
livres, ni manuscrits, ni monuments. 

M. T. termine par les conseils obligatoires aux explorateurs et aux 

colons : qu'ils se défient des traités d'hygiène coloniale, des conserves 

métropolitaines et qu'ils méditent les préceptes et les recettes que 

M. Toutée leur offre de si bonne grâce. 

Bertrand Auerbach. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 38 — 17 septembre — 1900 



Etrennes offertes à M. Heibig. — Marchot, Trois questions de philologie romane. 
— V. Henrv, Lexique étymologique du breton moderne. — iNAMA-StERNKCG. 
Histoire économique de l'Allemagne dans les derniers siècle du moyen-âge. — 
CuÉLARD, La civilisation française dans le développement de l'Allemagne. '— 
LiND.MEVR, Le vocabulaire de Luther, d'Emser et d"Eck. 



Strena Helbigiana sexagenario obtulerunt amici. Leipzig, Teubner, igoo. 
In-4'', 348 pages, avec nombreuses planches et vignettes dans le texte. 

Ce beau volume a paru fort à point. Hommage de savants de 
toute nationalité à M. Heibig, ancien secrétaire de l'Institut de Rome 
et secrétaire perpétuel de l'archéologie romaine, il a été mis en vente 
au moment même où cet éminent érudit était couvert d'injures par 
une certaine presse pour avoir démasqué les procédés antiscientitiques 
de M. Barnabei, alors direttore dei Scavi, dans l'aftaire des fouilles 
de Narce. Depuis, la tempête s'est calmée; M. Barnabei a été rem- 
placé; de nouvelles révélations ont appris au monde combien M. Hei- 
big avait eu raison et chacun s'est remis au travail ' — ce par quoi, 
peut-être, il eût mieux valu commencer. 

Les éditeurs de la Strena avaient demandé à leurs collaborateurs 
éventuels des articles très courts, de 3-4 pages. C'était une excellente 
idée et une réaction bien opportune contre le bavardage archéolo- 
gique. La plupart ont tenu parole ; il y a donc lieu de regretter que 
tout le monde n'en ait pas fait autant et de blâmer les éditeurs de 
n"avoir pvas tenu la main à ce que la conveittion proposée par eux fût 
observée. 

Il n'est pas facile de donner une idée de cinquante-sept mémoires 
qui apportent tous quelque chose de nouveau. C'est pourtant le 
devoir de la critique de le tenter, au risque d'oublier qu'elle est la cri- 
tique, mais en songeant qu'il vaut mieux, dans l'intérêt du public, 
résumer dix articles que d'en discuter un. 

W. Amelung, Chevauchée d'un satyre à travers les vagues. A pro- 
pos d'un groupe du Casino Borghèse 1 Clarac, 707, 1681^, bien repro- 
duit à la p. 2. Le Jonas de Sainte-Marie du Peuple est un écho du 
même motif. 

P. Arndt, Alcibiade. Le prétendu Alcibiade serait Philippe II de 
Macédoine. 

Nouvelle sérip L. 38 



2 14 RKVUE CRITIQUE 

Barracco, Tctc de Mars ou de Runmlus. Belle tète, belle plan- 
che. 

F. ^^^ von Blssing, Date des vases égéens dans les monticules de 
débris de Kahun. Appartiendraient au début du Nouvel Empire et non 
à la XI l^ dynastie. 

. G. Bo'issier, La première Catilinaire. Reconstitution ingénieuse de 
ce discours perdu d'après II Cat. 6. 

H. Bulle, Odysseus parmi les Sirènes. Vase corinthien inédit, le 
plus ancien exemple connu de cette représentation. 

R. Càgnax, Bas-relief funéraire d'Aumale (Algérie). Tombe d'un 
beneficiarius, avec représentation curieuse du « mauvais œil » sur le 
devant du socle. 

M. Co\\\%non, Lion funéraire sur un lécythe blanc d'Athènes. Le 
lion, debout sur la stèle, est nourri par une femme. Inexpliqué. 

G. di Petra, Sur le fronton oriental du temple de Zeus à Olj'mpie. 
Discussion sur la désignation des figures.) 

A Dieterich, Matris cena{C\c.., Epist.^ IX, i6, 7). Jolie explication 
par Athen., 11, 44 tY le végétarien Matris. 

A. von Domaszewski, La cuirasse de la statue d'Auguste à Prima 
Porta. C'est Mars Ultor, accompagné de son loup, qui reçoit les 
enseignes des Parthes. 

L. Duchesne, Germia et Germo colonia. Distinction de ces deux 
sièges épiscopaux. 

F. von Duhn, Souvenirs d'un voyage en Sardaigne., en particulier 
de Tharros. Long mémoire, important pour le commerce de Carthage, 
qui introduisit dans l'île des céramiques grecques dès le vi^ siècle. 

H . von Fritze, Les anneaux d'or tnycéniens et leur signif cation 
religieuse. Ces anneaux seraient de fabrication orientale et les scènes 
qui y figurent se rapporteraient à une religion sémitique. Travail de 
dilettante, 

A. Furtwaengler, Pallas Albani. Cette statue, admirée par Win- 
ckelmann, puis disparue, est identique à l'Athêna Hope aujourd'hui à 
Deepdene, dont l'état civil avait été altéré par une fausse indication de 
provenance. 

G. F. Gamurrini, Les statues de la villa de Pline in Tuscis. 
C'étaient les statues autrefois possédées par Granius Marcellus 
(Tacite, Ann., I, 74.) 

B. Graef, Tête d'Hélios trouvée à Rome. Marbre colossal apparte- 
nant à M. Hiller von Gaenringen à Berlin seconde moitié du 
iv* siècle). 

P. Hartwig, Représentation antique du Kat^enjammer. Sous ce titre 
est décrit un vase attique acquis en Italie par M, Warren i Silène 
debout devant une Ménade assise. Le Silène s'appelle Xtx'iwo;, la Mé- 
nade Kpa-.raÀT,, ce qui semble indiquer à l'auteur que « la femme assise 
est une personnification du Katzenjammer ■>. Credat Apclla. 



d'histoire et DR LITTÉRATURE 21 5 

F. Hauser, Construction du mur de V Acropole. Vase du Louvre; 
un géant porte des pierres sous la direction d'Athéna. 

H. de Villefosse, Sur la forme matérielle d'un monument de Lam- 
bèse. Il s'agit du piédestal de la colonne avec les débris de l'ordre du 
jour d'Hadrien. 

Henriette Hertz, Découverte des livres de Numa, fresque de Jules 
Romain à la villa Lante. Publication d'un fragment inédit de ces 
peintures, conservé dans une collection privée à Rome. 

L. Heuzey, La sculpture à incrustations dans l'antiquité chai' 
déenne. « Antécédents orientaux de cet art de la toreutique que la 
Grèce n'a certainement pas inventée de toutes pièces. » 

Hiller von Gaertringen, Masque d'Héraklès de Lindos. Fragment 
appartenante l'auteur, 

Chr. Hiilsen, Sur l'architecture du forum de César. Notes sur le 
temple de Venus Genitrix. 

G. Kaibel, Les fragments du livre d'Héraclide sur Athènes. Publica- 
tion critique du texte. 

G. Karo, Les êtres fabuleux de la vieille Grèce. Types d'animaux 
fantastiques dans l'art corinthien du vii^ siècle. 

O. Kern, Sur le culte hellénique. Trois notes, l'une sur le « culte du 
trône » d'après Reichel, la seconde sur les tumulus de Thessalie (con- 
sacrés à Hermès), la troisième sur le mot "A-7:a;, désignant une fonc- 
tion religieuse en Asie-Mineure. 

G. Kieseritzky, lasios. Fragment d'un vase de Chersonnèse, où est 
figuré lasios frappé de la foudre par Zeus. 

G. Koertc, Thésée., transformé en Héraklès, devant Minos sur un 
miroir étrusque. Curieux exemple de la confusion des mythes grecs 
sur les monuments de l'Etrurie. 

F. Léo, Le chapitre de Varron sur la fertilité de l'Italie. Edition 
critique de 34 lignes. 

Ersilia Lovatelli, Fragment dhin bas-relief représentant un combat 
de gladiateurs. La seule figure bien conservée serait celle d'un 
lanista. 

E. Lœwy, Le pavé du temple de Zeus à Olympie. La partie sombre, 
en calcaire d'Eleusis, avait pour but d'empêcher que l'effet de la statue 
de Phidias ne fût diminué par les reflets d'un sol blanc. 

A. Mau, Lieu de la trouvaille du Doryphore de Naples. La statue 
n'était pas placée sur la base de tuf dans le petit portique près du 
temple d'Isis à Pompei, mais par terre près d'une colonne. 

L. Milani, Deux répliques inédites de la Vénus de Médicis. L'auteur 
publie une réplique florentine connue dès i 357 (aujourd'hui à Chicago) 
et une tibule de bronze de Populonia, ornée d'une statuette représen- 
tant le même motif. On aurait dû empêcher M. Milani d'attribuer à 
ceux qui s'occupent de Praxitèle le parti-pris d'ignorer ses décou- 
vertes ; la note où il exhale ses plaintes à ce sujet (p. 192) gâte un 



2 I 6 REVUE CRITIQUE 

mcmoire dont la conclusion est intéressante : la Vénus de Mcdicis 
serait une copie d'un bronze de Praxitèle transporté à Rome et détruit 
par un incendie sous Claude. 

Th. Mommsen, Gatta et Avista. Inscription inédite d'un monument 
funéraire du iii^ siècle, en latin plébeeien. 

O. Montelius, Vase de bt'onie de travail italique trouvé en Suède. 
Découverte de Bjersjôholm à Schoncn et autres analogues 

A. S. Murray, Un ivoire mycénien. Rondelle trouvée à Chypre. 

F. Noack, L'opcToOjpr, dans le Megaron d'Odysseus. Critique de l'ar- 
ticle de Reichel, /lrc/7. Epigr. MzY^/î., XVIII (1895), p. 6. L'auteur 
insiste sur le désaccord entre le texte de l'Odyssée et les restes des 
monuments mycéniens. 

P. Orsi, "EpuaTa ToiY^T^va |j.opÔEvta. Exemples de boucles d'oreilles 
répondant à cette désignation (Helbig, Hom. Epos, p. 271). 

G. Perrot, Une correction au texte de Pausanias {III, 12, 10). Les 
anciens n'ont jamais, quoi qu'en dise ce texte, exécuté des statues en 
fonte de fer. 

L. Pigorini, Instruments de musique des terramaricoles. Une flûte 
en or et une corne en argile. 

L. PoUak, Les années romaines de K. L. Fernow. Publication de 
deux lettres de Fernow (1796 et 1797) à son Mécène le comte de 
Burgstall. 

S. Reinach, i)e la prière pour les morts. Sources gréco-égyptienne 
et orphique de cet usage, qui n'a pénétré chez les Juifs qu'au i" siècle. 

E. Reisch, Un vase d'enfant d'Athènes et un lécythe àfigures rouges 
de Gela. Le motif peint sur le lécythe rappelle celui de la Vénus de 
l'Esquilin. 

A. Riegl, Portraits romains de basse époque. Publications d'un 
buste appartenant à l'auteur, avec un remarquable commentaire sur 
les caractères de l'art romain à son déclin. 

C. Robert, Le torse du Vatican. Serait un Prométhée. 
M. Rostowzew, Livie et Julie. Portraits de Livie et de Julie sur des 
tessères de plomb. 

B. Sauer, Une statue d'Achille. Il s'agit de Clarac 854 A, 2154 A 
(similigravure à la p. 266.) 

A. Schiff, L'inscription de Boulos à los. Le nom de Boulos est à 
rayer du catalogue des artistes ; l'inscription est celle d'un tombeau de 
basse époque. 

Th. Schreiber, Nouveaux portraits d'Alexandre. Utile classitica- 
tion des types, avec quelques exemplaires nouveaux. 

F. Spiro, Un Alexandrin disparu. Ce disparu est le grammairien- 
poète Euphorion, auquel seraient dues les désignations traditionnelles 
des mètres grecs. 

Eugénie Strong, Sur un Apollon de l'Ecole de Calamis. Publication 
d'une belle tête trouvée à Rome et aujourd'hui au British Muséum. 



d'histoire et de littérature 217 

J. Strzygowski, Villa Lante. Histoire de la villa qu'habite le pro- 
fesseur Helbig. 

L. Traube, Date duCodexromantis de Virgile (Vatic. lat. 3867). Ce 
manuscrit, réputé très ancien, n'est pas antérieur au vi^ siècle. 

H. Usener, Formation jumelle : « Ce qu'est dans le langage le mot 
double Idvandva), la formation jumelle Test dans la légende et dans 
l'image . » Étude sur les dieux et les animaux à double tête et sur les 
images conjuguées. 

U. von Wilamowitz-Moellendorff, Le Colosse manqué. Ce « colosse 
manqué », dont il est question dans le Traité du Sublime, serait le 
Zeus de Phidias, objet de critiques acerbes dans l'antiquité. 

G. Wissowa, Observation sur les inscriptions romaines relatives aux 
équités singulares. Sur le culte de Salus et de Félicitas. ^ 

R. Wunsch, Le départ de Rome à la fontaine Trevi. Etude sur un 
curieux usage populaire, d'après lequel une personne quittant Rome 
doit jeter une pièce de monnaie dans la fontaine après y avoir bu. 

Grâce à la générosité de MM. Jacobsen, Barracco, Warren etc.,- ce 
volume de mélanges a été illustré avec grand luxe ; il peut être placé 
à côté de la Festschrift offerte à M. Benndorf comme ce qu'on a 
encore fait de plus beau en ce genre. En tête, figure la photographie 
d'un buste en marbre de M. Helbig ; on aurait préféré une photogra- 
phie d'après l'original, qui ressemble moins à Bismarck et a l'air 

« meilleur enfant ». 

Salomon Reinach. 



Paul Marchot : Essais d'explication pour trois questions de philologie 
romane. Turin, H. Loescher, 1900; in-8, de 8 pages. 

Dans ce court opuscule, extrait du vol. VIH des Studi di filologia 
roman{a^ M. Marchot propose du refrain de la plus ancienne aube 
connue [L'alba part umet^ etc.) une explication un peu différente de 
celle qu'en avait donnée M. Monaci, et qui paraît assez plausible. Il se 
demande ensuite si le type roman */!autare{en ancien h./Iaiiter, etc.) 
n'est pas une métathèse d'un verbe "fautlare, formé sur une mélodie 
a, ut, la : la principale objection à cette façon de voir, c'est que, les 
noms de la gamme ayant été inventés vers le début du xi« siècle, le 
verbe latin serait en tout cas de formation savante et bien tardive. — 
Le plus important de ces trois petits articles, c'est assurément le pre- 
mier, quoique rédigé lui aussi d'une façon très sommaire : M. M. y 
reprend la question de l'énigmatique verbe roman andare, cette ques- 
tion si souvent débattue, toujours pendante. Avons-nous enfin la solu- 
tion attendue ? Je n'ose l'affirmer, mais il est certain que l'explication 
proposée ici offre un caractère de simplicité assez séduisant. Elle con- 
siste tout bonnement à partir d'un type vulgaire *antedare (donner 



2 l8 REVUE CRITIQUE 

de l'avant, avancer, aller), qui se trouverait être en quelque sorte le 
pendant du classique prodere. En post-scriptum, M. Marchot propose 
en outre un type se *adminare (cf. le français populaire s'amener] 
pour expliquer Tistro-roumain dmna^ et admet décidément le participe 
allatus comme base du français aller. Je serais d'autant plus porté à 
lui concéder ce dernier point, que j'ai eu personnellement de longues 
hésitations à ce sujet : il faut ajouter du reste que cette solution a déjà 
été proposée depuis longtemps (voir le n" 43 i du dictionnaire de Kôr- 
ting). L'objection provenant de la non présence des deux / ialatus, 
alare, etc. dans les Gloses de Reichenau) n'est peut-être pas invincible : 
le participe currentem, qui est certainement devenu de bonne heure 
*curente dans le latin vulgaire de la Gaule, n'offre-t-il pas lui aussi, une 
réduction un peu analogue? Bref, tout cela est intéressant et mérite 
d'être pris en sérieuse considération. 

E. BOURCIEZ. 



Victor Henry. Lexique étymologique des termes les plus usuels du breton 
moderne. Rennes, Plihon et Hervé, 1900; xxix-35o p. gr. in-8 ^Bibliothèque 
bretonne armoricaine publiée parla Faculté des Lettres de Rennes, III). 

Une amicale communication de M. Henry m'ayant appris la pro- 
chaine apparition de ce livre, je l'attendais avec une impatience où, à 
la curiosité scientifique, se joignait le désir d'être fixé sur ce point : 
l'œuvre nouvelle allait-elle être définitive, et me dispenser d'en ache- 
ver une du même genre, que je garde depuis longtemps sur le chan- 
tier? Le titre même du Lexique, en se restreignant aux termes les 
plus usuels, indique que le champ reste libre à bien des recherches 
complémentaires; car les ressources verbales du breton moderne sont 
très dispersées, tant dans les textes écrits que dans les parlers actuels. 
Quant à savoir s'il y aura lieu de reprendre même les problèmes 
dont s'est occupé M. Henry, la question ne peut être décidée qu'après 
un examen attentif de l'ouvrage que la direction de la Revue critique 
a bien voulu me confier l'honneur et la tâche délicate de présenter ici 
au monde savant. 

La lexicographie bretonne est semée de pièges subtils ; l'auteur a su 
généralement s'en garer, dans l'établissement de sa nomenclature 
moderne. Je n'ai guère de réserves à faire que sur les mots : abevlec'h, 
transcription adoucie du bret. moyen abeuffrlech par H. de la Ville- 
marqué, qui a donné la référence ; amouka qui, s'il existait, serait 
*amouga, voir Ztschr.f. celt. Philol., 11, 5o6;a«A', cf. Rev. ce/f.,XIX, 
332; deûi, kefn, formes imaginées par Le Pelletier; digouéga,, cf. 
Mém. Soc. ling., X, 340 ; boulas, bourgeon, lisez boulas par / mouillé 
(= langued. bouias, boulhas^ grande mare, cf. bouio, boulho renfle- 
ment, boutons, pustules à la tête» Mistral; franc, bouillon, en terme 



d'histoire et de littérature 219 

de vétérinaire) \giiltan^ lis. giiltan par n nasal, forme vannetaise, voir 
Rev.celt., VII, 3 10, 3ii \Ztschr., II, SgS. La mention de ce dialecte 
manque à ankoé, arg-oiired, ave\ bourboiiten blaireau (de bourboutein 
grogner, murmurer, pris au v, fr. boiirbeter barboter, murmurer), 
karvek, frougadeî, gloiiecli, serein, rosée (mot qui, par conséquent, 
répond en gall. à gwlitli et non kgivlych). Lire a^-Jleu^ leih, v. alfô, 
leii; sulyein brûler à demi, v. sii\a. — Goumon goémon, qualifié de 
« vieilli », existe sous diverses formes dialectales, voir Journ . des Sav., 
août 1897, p. 495. 

La liste serait autrement longue, des méprises relatives au bret. 
moyen ; et pourtant, il est beaucoup plus facile d'être exact sur ce 
point. Le mal vient, en grande partie, de ce que M. H. n'a pas pris 
garde à la distinction observée dans mon Glossaire moy. bret., entre 
les mots attestés avant le xvii« siècle et ceux que diverses inductions 
permettent seules de faire remonter à cette époque, sous une forme 
parfois plus archaïque. Voici, pour la lettre a, les anachronismes qui 
sont résultés de cette inadvertance : ae\en (mod.) ; hallaff [la. date de 
cette forme est douteuse) ; amgros, lis. mod. amgroas [amgros est 
gallois ; le m. br. aagroasefin, augrosent) ; ampafalek, pafaîa, mod.; 
ctidennec sombre (c'est le van. cudennêc) ; arhme, arsuMf (van.). — 
M. br. caffun, lis. caliun, mod. ciiffiin ; caffon, lis. caffou ; erer aigle, 
lis. er; giiei sauvage, lis. goue\; guinfher, lis. guiu/her. Abardae^^ 
soii-;, est qualifié gratuitement de « mot très ancien » : il ne se trouve 
ni en vieux bret. ni dans aucune autre langue celtique, et les deux 
étymologies rapportées sont déclarées inadmissibles. J'en avais pro- 
posé une autre, qui reste soutenable sous cette forme nouvelle : le m. 
br. abreitidahei est un dérivé en -e\ d'un verbe signifiant « il se fait 
tard >), proprement « il est grand temps», de abret,k temps; la va- 
riante rare abardahe^ qui a fini par évincer l'autre (à cause de la spé- 
cialisation de abret au sens opposé « assez à temps », « tôt, de bonne 
heure »), est due à l'influence d'un mot * pardei\, fin du jour, com- 
posé comme le haut bret. parbatte, fin du battage, et devenu inverse- 
ment lui-même par Jae^. La formation nouvelle abretdahe^ a suppléé 
d'abord, puis complètement évincé l'ancien correspondant armori- 
cain du gall. iicher, v. irl. fescor, etc. — Coiihat est m. br., trii- 
caraiic et ui {v. vi) v. gall. Lire m. br. cre/^ craie, v. kleii 2; gall. 
angeu, v. ankou. Le v. irl. ciad-^ v. kudon, est une mauvaise lecture 
"poux fiad- fW. Stokes;. Lire gaul. Belatucadros^x. kaer \ Ilevvooutvôoi;, 
v. penn (oy étant consonne ne pouvait porter l'accent). 

L'auteur a trop rarement, à mon avis, mentionné avec références 
les étymologies antérieures qu'il n'adopte pas. Goulten fanon, rap- 
porté au fr, collet, paraît devoir au moins quelque chose à goule, 
comme on peut le voir Gloss. m. br., v. goultrenn. Il est, d'ailleurs, 
naturel de s'y reporter ; mais combien de lecteurs s'aviseront de 
chercher au mot neff du même ouvrage, un complément indispen- 



2 20 REVUE CRITIQUE 

sable, sinon une rectification, à Part, arné d\i Lexique ? Que les nou- 
velles hypothèses sur baskik^ goiirélin, soient ou non préférables à 
celles de Isi Rev. ce/f., XVIII, 241; XVI, 190, n'est-il pas toujours 
plus sûr de comparer, avant de décider? Une plus large part faite à 
la littérature du sujet eût, en outre, facilité au lecteur les inoyens de 
consulter l'historique et les variantes dialectales des mots précédem- 
ment étudiés, ce qui est essentiel pour l'appréciation d'étymologies 
exposées sommairement. Elle eût empêché l'auteur de présenter 
comme inédites certaines explications, telles que celles de damant 
{Gloss., 142), distrounka [Rev. celt., XI, 365 ; remplacée d'ailleurs, 
Gloss., 664), mil\in^ plarik, poc'han, stambouc'ha {Gloss., 71, 497, 
5oi, 430 et 648; 649). Sans doute aussi elle l'eût fait revenir sur plus 
d'une opinion trop absolue ; quand, par exemple, il condamne tacite- 
ment des tentatives d'explication comme celles de aven, voir le Dic- 
tionnaire étym. du bret. moy. qui suit mon édition du Mystère de 
sainte Barbe, p. 218 ; glesker, gn'esklé, Ztschr., II, 394, 395 ; louad, 
Rev. ceît., XVI, 223 ; ou quand, deux étymologies étant déjà émises, 
il ne tient compte que de la première : aloubi, voir Annales de Bret., 
XIV, 528; keûsteûren, besken, la\oiit, Gloss., 60, 747, 746; en em, 
Rev. celt., VIII, 36-46; Loth, Chrestom. Bret. 475, 476; gô, 
Ztschr., II, 392 ; reûstla, Rev. celt., XIX, 200-202 ; lorsque enfin, 
à une ancienne étymologie concordant avec la phonétique et l'histoire 
de la langue, il en substitue une autre qui n'a pas le même avantage, 
du moins jusqu'à preuve du contraire ; telles sont celles de anaoué, 
diskoue\a, cf. Rev. celt., VIII, 34, 35; XIX, 199; anoiied, ansaô, 
Gloss., 3o-32; araou\, arvest, benndk, libistr ', Me'm. Soc. ling., XI, 
92, 93; 107; 327-339; 106; ave'; davéein (cf.. v. fr. avei chemin, 
route; aveier, aveer, mettre sur la voie, conduire, yoir Ztschr., II, 5 10); 
be{a, mont (conjug.), diyuana, goiilc'her, hôgan, nîch, trichen, Dict. 
étym., V. oiiff, aff, diuan (gall. dychwyn se monxo'w), gourcher, lic- 
guen I, nigal, ihouchenn ; klei^ 3, klisia, kujen, diel, diribin, hoc'ha, 
iski\, stonn, strùbinel, sulbéden, torpe\, treski^, Gloss., 262, 607, 
552, 691,' 574, 191, 229, 698, 665, 637, 677, 557 et 717; kraoua- 
den, Ztschr., II, boo;jalod, saotr, Ann. de Br., XIV, 556, 558, 
559; saragére\, Dict. étym., 374, Gloss., 592. 
Je ne veux pas dire, ce qui serait bien ingrat de ma part', que M. H. 

I. L'auteur rapproche libistr, boue de gléb mouille; mais l'origine germanique 
du mot est confirmée par le normand du Bessin liboudcù, gluant, visqueux (3/t?'m. 
Soc. ling., IV, i56), qui rappelle surtout le breton liboudcù, femme sale. L'hypo- 
thèse d'un g initial tombé ne peut nullement s'appuyer sur lé^oii : ce mot, où le 
Lexique voit un pluriel de gla{, glas, répond au limousin /; laissa, etc., voir Ann. 
de Bret., XV, 547, 548. 

3. Je n'ai pas tiré ae^en du basque ai^e, mais supposé un emprunt commun au 
fr. aise (d'où « rafraîchissement », puis « vent rafraîchissant »). L'art, grullu pour- 
rait me faire attribuer, sur l'origine de l'argot grelu blé, une opinion que j"ai com- 
battue, R. Celt., XV 360. Sur :jôken, voir Gluss. 628, G29, 63 1. 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 22 1 

n'ait point cité ceux qui se sont aventurés avant lui sur ce terrain dan- 
gereux de l'étymologie bretonne. Bien des fois aussi il a su choisir 
judicieusement entre leurs opinions divergentes, et attribuer à cha- 
cune ce qu'elle contient de vraisemblance, ou de vérité partielle. Il est 
juste d'ajouter que même dans cette portion de son œuvre où il n'était 
guère possible qu'il fût original pour le fonds, il a rendu à la science 
des services très appréciables, ajoutant à des étymologies connues un 
détail important, comme la comparaison de glin avec l'angl. to kneel ; 
exposant, en d'autres cas, des vues ingénieuses sur les évolutions 
sémantiques probables (malheureusement, en pareille matière le vrai 
n'est pas toujours le plus vraisemblable); ou enfin traçant, avec une 
sobre élégance, le tableau des affinités qui lient tel mot breton à ses 
congénères indo-européens. 

Parmi les étymologies qui, autant que j'en puis juger, se produisent 
pour la première fois dans ce livre, il n'en manque point qui tiennent 
suffisamment compte des lois phonétiques constatées et des conditions 
historiques de la langue, pour qu'on doive y voir, au moins, des trou- 
vailles très dignes d'attention ; par exemple ; deok de * decavmn d'après 
octavum ; ejenn, ags. êad ; hiron, fr. Hiiron ; horden, v. fr. se hoiir- 
der ; peiireiâ, h. lat. * perolia pour peloiida ; serc'h = * sterg- -j- 
* serk- ; spéô, fr. cépeau (cepiaii, s'piau, serrure de bois, entrave de 
bois, dans le Vocab . du Haut-Maine du comte de Montesson) ; strûj^ 
ang. to stnit, etc. Aussi est-il permis d'affirmer, à l'encontre de la 
trop modeste déclaration de l'auteur, p. xiii, que ce volume appren- 
dra bien des choses nouvelles, et est propre à mieux qu'à « stimuler 
quelques curiosités ou à rafraîchir quelques souvenirs ». 

Je ne crois pas cependant que dans ces étymologies nouvelles, don- 
nées d'ailleurs souvent pour de simples conjectures, le certain ou le 
probable l'emporte sur le reste. Sans essayer d'établir à cet égard une 
statistique dont il faudrait justifier trop longuement les bases, je don- 
nerai quelques exemples des raisons qu'on peut faire valoir contre 
plusieurs de ces explications, qui ne sont pas toujours des moins 
remarquables par la science ou l'ingéniosité. Comme l'a dit M . G. Paris 
(Af. Soc. Ling. i 291, 292), « en étymologie, si on ne met pas du pre- 
mier coup le doigt sur le point juste, on s'égare souvent d'autant plus 
qu'on est plus ingénieux et plus érudit ». 

Il y a de ces étymologies qui sont incompatibles avec des formes 
bretonnes plus anciennes ; ainsi pour crrw^tîii, treiijen, m. br. anuoat, 
treungenn ; ou avec des faits phonétiques certains : diboiifa ne se rat- 
tache pas à Oî//", ni le van. déouiein à déou (léon.), voir R. Celt. xxi 
I 38, i 39 ; ell ne saurait venir de e\el, ni . br. esel., ni liiré paresse de 
le:{irek, du m. br. lesir, Gloss. 2>6g, cf. plutôt luro leurre ; lâche, pares- 
seux en Limousin, Mistr. ; poitevin lure manie, Lalanne ; ni lurel 
bande, ligature (des enfants au maillot) de lisière : c'est le v. fr. lurelle 
langes, lorrain id. braie, linge pour envelopper les enfants, voir Ann. 



222 REVUE CRITIQUE 

deBret., XV, 548, 549. Ou bien l'opposition provient des autres 
langues celtiques. Malgré gôr-hesk, qui est dû à une étymologie popu- 
laire, hesked tient solidement à l'irl. uescôit, gaél. iieasgaid. L'expli- 
cation de lusen 2, premier lait d'une vache par ttjo; se heurte à l'irl. 
w«5, tant qu'on n'aura pas trouvé en cette langue des n- prothéti- 
ques ; on pourrait sauver cette étymologie en admettant qu'un ancien 
irl. *iiSQ. subi l'influence analogique de nûadh nouveau. 

Souvent la difficulté est de savoir à quel idiome demander la clef de 
certains mots bretons : au breton lui-même, ou à ses congénères cel- 
tiques, ou à quelque parent plus éloigné? ou bien faut-il admettre un 
emprunt au latin, au germain, au français? Et lors même que le cher- 
cheur a la chance d'être sur la bonne voie, il y est encore harcelé par 
maintes questions accessoires d'étymologie populaire et de contami- 
nation analogique, capables de tenir en échec les lois phonétiques les 
plus sûres. 

L'analyse des formations bretonnes ne paraît pas toujours heureuse. 
Pérdk^ m. hr. perac, doit être abrégé âeperac abec pour quelle cause, 
perac tra pour quelle chose. Padal {pa-dal, deGoësbriand, Fables 20, 
bas van. pedal Bar\. Br. 344) = pa dal « quand il vaut », d'où « cela 
étant », « bien que cela soit », cf. m. br. nedel bichanoch « quominus». 
Pempii, quintefeuille, m. hw pempes= pemp \b)is cinq doigts. DiroII, 
m. br. dyrolU vient de roll ; moulbenni depenn. Moucha couvrir le 
visage a été extrait de mouchouer mouchoir pris au sens de « bandeau 
pour les yeux », comme au jeu de colin-maillard. Forc'hein sevrer 
vient de difoi'hein séparer, Gloss.^ 166; je crois que ranvel sersin 
[R. Celt. IV i65) vient de même de diranva égrener, = v. fr. deramer 
déchirer, démembrer, ital. diramare éhrsLUchQv. Dorlôi doit être anté- 
rieur à l'armoricain, cf. Ztschr. 11 40 1 . Jàtôrel goitre n'est pas un com- 
posé breton, mais vient de * joterel = poitevin jotteriaux gonflement 
des amygdales, Lai. ; bas-angoumoisinjô^rd oreillons, Rousselot, Les 
modificat. phonét. du lang. 405. L'explication de torlosken par « brû- 
lure du ventre » a contre elle cette observation de D. Le Pelletier, que 
les Bretons « ne connoissent point la punaise domestique, mais seu- 
lement la champêtre » (cf. Rev. Celt. m 236 ; Ann. de Br. xiv 532-534). 
— Ar ne peut être l'article dans armerc'h (cf. gall. annerthu) ; dar- 
grei\ [kreii est masc). Dianvéai est un doublet de diavéa:{, et klei- 
\en I de dlei^en. Ce n'est pas au franc, qu'est due l'addition d'un r 
dans lorbein, voir Ann. de Br. xiv 548. Butum vient de butun, cf. 
fortumm fortune l'A.; etc. 

Sur la finale de béôtei, berje{, voir i?. Celt. vi 389; sur celle de 
biorc'h, ibid. xvii 234, 235 ; Gloss. 36-; il faut, je crois, ajouter lan- 
dourclien, en petit Tréguier « femme de grande taille et indolente », 
qui se rattache au fr. lendore, cf. Kpj—xoix vi 3 i . Patcled bavette n'est 
pas un dérivé breton de patte mais un emprunt au v. fr. patelette 
petite patte; bande d'étoffe. Kava\a insulter, tiré du m. br. cavall (lis. 



d'histoire et de littérature 2 23 

canal) roussin, vient du v. fr. caviller plaisanter, railler; langued. 
caviha, cavilha chicaner, critiquer ; agacer, railler. 

Hinnôa (forme douteuse), ou plutôt hinnôal braire ne vient pas de 
hinnire. Le Nomenclator de i633 donne, p. 2x5, hinnoal^ ober hin~ 
-no, litt. « braire, faire hi-han » ; le P. Grégoire hinnoal part, hinnoët 
id., hinnod action de braire, hinnôd m. Le Gon. ; celui-ci voit là, 
avec raison, une onomatopée. Cf. anc. fr. hin Iian, portug. en â ! enô ! 
(Rolland, Faune pop.), allem. y-a, d'où le werhe yanen. 

Kefiniant, expliqué par le latin, est plutôt celtique, cf. Gloss. bij\ 
de même oglen.cï. van. aiigleenn et aiiguenn rutoir Gr., voir Gloss. 
200, 201. Mi:^ 2, m. br. mis, est le fr. mise. Sourin, regardé comme 
celtique, est sans doute le v. fr. soiilin, solin, sollin rez-de-chaussée, 
etc., picard seulin poutre, solive, fr. solin intervalle entre les solives. 
De même pour tarval (goujon, cheville de bois qui joint les jantes 
d'une roue, Gr.), du v. fr. tarevelle tarîère, taravelle outil de forge- 
ron, cf. langued. taravello, dauph. tarvello billot, bâton court pour 
tourner le moulinet d'une charrette. Sur mell 2, cf. Gloss. 402. 

Des étymologies populaires paraissent admises beaucoup trop faci- 
lement ; entre autres v. dislévi, édrô, raoulin (note), foeltr (cf. R. 
celt., XIX, 324). Palouer brosse est une variante de parouër « paroir, 
boutoir », « plane », Gr., du h. paroir (« lame pour gratter les pièces 
à étamer », Littré) ; cf. poitevin parour m. « espèce de peigne ou de 
brosse... dont se servent les tisserands », Lai. 

Atersein s'informer, rapporté à adresser, se rattache au v. fr. enter- 
cier mettre en main tierce ; séquestrer, saisir; revendiquer, réclamer; 
rechercher. Lomber [lombèr lucarne Gr., lomber, loumber Roussel 
ms., aussi loiiber, Pel.), mal expliqué également Gloss. 3-3, est le v. 
fr. loubier, non traduit par Godefroy, mais toujours usité en ce sens 
à Poitiers (cf. ab. Lalanne, Gloss. du pat. poit., 1868). Loakr 
louche, m. br. loacr, loagr, doit tenir au toulousain lugre id. ; pitoul 
friand au lim. pitouei, dauph. pitouel, gascon putoï, petoï putois; 
terme d'injure (bordelais pitoch, petouch, cf. bret. pitouch drôle de 
corps, Gloss. 493). Sivellen surfaix est le v. fr. civelle, bande de cuir, 
sangle, cf. Gloss. 667 ; tatina railler, le v. fr. tatiner tâter, presser 
légèrement; tripoter, battre, norm. id. bavarder, chuchoter, dauph. 
tatin coup, etc. ; tinel, tente, le fr. tinel salle basse où les domestiques 
mangent dans une grande maison, Lit. ; langued. tinèl cuvier; réfec- 
toire d'un couvent ; en Guienne, préparation du repas, Mistr. ; tint 
étai, chantier, le langued. tind, tindou, tenon, id. ; à vagane'ein s'éva- 
nouir, comparez prov. vaganàri coureur de champs, v. fr. vagant 
errant, inconstant; s. m. vagabond, débauché; valgoriein balbutier 
= * vagori-, angl. vagary caprice, fantaisie, anciennement to vagarie 
errer, cf. v. fr. vagarant\ vagabonds, angl. vagrants, l'addition de / 
est amenée par Vr suivant (cf. la seconde partie de mon étude sur 
V Epenthèse des liquides en breton., dans les Annales de Bretagne). 



2 24 REVUE CRITIQUE 

Mais il est temps de conclure. Tout en témoignant de louables 
efforts, le Lexique est venu trop tôt pour pouvoir être une œuvre 
définitive dans son ensemble. Elle ne l'est que pour certaines parties. 
J'aurais pu insister davantage sur celles-ci, dont ne manquera de tenir 
compte aucun travail sérieux sur la même matière; le nom de l'auteur 
Jouit, à bon droit, d'une si haute autorité, en des domaines linguis- 
tiques voisins, que j'ai cru plus utile aux progrès de la science de 
signaler surtout les points les plus faibles d'un ouvrage estimable par 
lui-même, et attachant aussi par les conditions où il s'est produit. 
M. H. a déclaré d'avance, p. ix, que ni l'indulgence ni « la juste sévé- 
rité » de la critique ne sauraient intîuer sur la direction ultérieure de 
ses études ; s'étant fait de la Bretagne une autre petite patrie, il a 
voulu lui payer sa dette d'affection, mais il croit le moment venu de 
retourner au dialecte alsacien de sa terre natale. Il est à souhaiter que 
cette seconde tâche patriotique, dont aucun Français ne sera tenté de 
le distraire, ne lui fasse pourtant pas perdre entièrement de vue la 
première ; et que plus tard il veuille bien à son tour critiquer ici- 
même l'ouvrage qui, suivant la voie tracée par lui, viendra prochaine- 
ment, je l'espère, faire concurrence à son Lexique. 

Emile Ernault. 



Deutsche Wirtschaftsgeschichte in den letzten Jahrhunderten des Mittelal- 
ters von D' Karl Theodor von Inama-Sternegg. Band I. Leipzig, Duncker u. Hum 
blet, 1899, XIII, 454 p. 8» Prix : i5 fr. 

L'histoire économique de l'Allemagne pendant les derniers siècles 
du moyen âge forme le troisième volume du grand ouvrage consacré 
par M. de Inama-Sternegg, professeur honoraire à l'Université de 
Vienne, à l'histoire du développement économique du Saint-Empire 
romain depuis ses origines. A vrai dire, l'auteur remonte bien plus 
haut encore, car le tome! delà Deutsche Wirtschaftsgeschichte débute 
par le tableau des temps primitifs de l'antique Germanie. Esquissant 
d'abord à grands traits des tableaux sommaires, qui, forcément em- 
pruntent à la conjecture et à l'hypothèse une partie de leur coloris et 
de leurs contours, il aborde un terrain plus propice en entrant dans 
l'ère carolingienne où déjà les lois, les coutumes, les traditions, plus 
nombreuses et plus fidèlement transmises jusqu'à nous, donnent au 
récit des contours plus arrêtés, sans empêcher pourtant que, là encore, 
bien des faits ne restent vagues et bien d'autres inconnus. En arrivant 
à Tcpoque du moyen âge proprement dit, dans le second volume de 
l'ouTragCjle récit, grâce à l'abondance des documents qui se rencontrent 
désormais un peu partout, change d'allure; au résumé succinct des 
quelques faits généraux, seuls connus, se substitue un tableau riche 
en détails, qu'on a peine à maintenir dans le cadre où se pressent les 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 22 D 

matériaux qui déjà surabondent. Cependant le développement écono- 
mique est encore, à peu près partout, sensiblement le môme. Mais 
cette uniformité relative change avec le xu'^ et le xiii* siècle. Dans le 
troisième volume, qui nous retrace le situation économique de l'Em- 
pire dans la seconde moitié du moyen âge, le narrateur voit sa tâche 
se compliquer par le développement de plus en plus divergent des 
divers territoires, et par le fait que la quantité des documents inédits 
ou déjà publiés, cartulaires, urbaires, cadastres, rotules colongers, 
édits territoriaux, règlements municipaux, etc. est si considérable 
qu'on ne peut qu'y faire un choix, lequel risquera toujours d'être trop 
individuel et par là même incomplet. 

M. de I. S. a divisé cette première moitié de son troisième volume 
— la seconde suivra bientôt — en quatre chapitres. Le premier nous 
présente, pour ainsi dire, la carte économique de l'Allemagne d'alors 
et la statistique, très approximative s'entend, de sa^population ; il nous 
montre cette dernière continuant sa grande évolution migratoire vers 
l'est et le nord-est, alors qu'au sud elle est terminée dès le xii« siècle. 
Vers la Prusse, vers la Pologne, vers la Hongrie même, l'expansion 
colonisatrice continue, si bien qu'il se fonde encore 400 villes au 
xiii« siècle et 3oo au siècle suivant '. Le second chapitre nous rappelle 
rapidement les modifications diverses qui se sont produites dans les 
différentes couches sociales durant la première moitié du moyen âge. 
Là aussi le mouvement s'est, dirais-je volontiers, cristallisé vers la fin 
du XII' siècle. La société du moyen âge est désormais immuable dans 
sa dure et hautaine hiérarchie, qui va du puissant seigneur territorial 
au pauvre paysan taillable et corvéable à merci. L'auteur appuie, à 
bon droit, sur cette dégradation matérielle et morale des populations 
agricoles, qui après avoir vu au xiii« et auxiv« siècle, une amélioration 
notable de leur sort, sont au xv^ victimes d'exactions croissantes, aux- 
quelles elles commencent à répondre par de nombreuses jacqueries. 
Si le paysan décline, la bourgeoisie des villes se forme et s'élève, cons- 
tituant une puissance économique nouvelle. Nous étudions leur 
constitution économique et politique, les groupes bientôt hostiles des 
bourgeois de la cité, patriciens et gens des métiers, l'initiation des 
villes à la vie politique, leur importance financière croissante etc. 

Letroisième chapitre est consacré tout entierà la propriété foncière ; 
l'auteur nous montre comment elle se partage et comment elle est 
administrée. Une série de paragraphes nous parlent des domaines de 
l'Empire, dont de faibles débris existent seuls encore au xiv<: siècle; 
des possessions des grands seigneurs territoriaux, d'étendue fort iné- 
gale ; des terres appartenant aux évêques et au clergé régulier, en dimi- 



I. Au xv"^ siècle, c'est à peine s'il vient s'y ajouter encore une centaine de fonda- 
tions nouvelles. Seulement il ne faut pas oublier que beaucoup de ces villes res- 
tèrent insignifiantes. M. de I. -S. estime que l'immense majorité d'entre elles ne dé- 
passe guère 1, 200-1, 5oo âmes. 



2 20 REVUE CRITIQUE 

nution notable vers la rin du moyen âge ; de celles qui sont entre les 
mains de la petite noblesse, et dont le nombre augmente par contre, 
tant au dépens des grands territoires qu'à ceux des paysans. L'auteur 
étudie aussi bien les possessions urbaines, banlieue, forêts etc. ; que la 
propriété des classes agricoles, de nature si variée, appartenant tantôt à 
l'individu isolé, tantôt exploitée par l'activité commune et qui, sous les 
noms les plus divers, est de plus en plus chargée par les pouvoirs 
civils et religieux. 

Le quatrième chapitre enfin traite de la production du sol et de la 
façon dont s'en partagent les revenus. M. de L S. y traite, entre autres 
des rapports entre les seigneurs et les serfs, les propriétaires et les 
fermiers; il expose l'exploitation des champs, des vignobles, des 
forêts, les procédés agricoles, l'élève du bétail; il nous dit ce qu'on 
peut savoir d'à peu près certain sur l'organisation des salaires — ce 
n'est pas encore grand chose — et montre une fois de plus, quel far- 
deau croissant les dîmes, les rentes, les impôts, les corvées (qui 
s'étendent finalement Jusqu'au service militaire) imposent aux popula- 
tions rurales, vers la fin du moyen âge. 

Le livre de M. de Inama-Sternegg n'est pas précisément d'une lec- 
ture facile ; bien qu'écrit avec une lucidité parfaite de style, il parti- 
cipe forcément de la sécheresse qu'un lecteur un peu superficiel 
reprochera toujours à un traité de droit et d'économie politique, et 
c'est bien un traité de ce genre que l'auteur a voulu écrire, et non pas 
une histoire de la civilisation allemande au moyen âge. On pourrait 
désirer sans doute qu'il eût égayé çà et là l'austérité de ses déductions 
juridiques et de ses tableaux statistiques par quelque trait de mœurs 
emprunté à ses sources, par quelques détails plus vivants s'appliquant 
à des localités précises et définies et non pas seulement à des catégories 
abstraites. Mais à cela l'on peut répondre qu'on ne lit pas un ouvrage 
pareil pour s'amuser et que sa belle et sévère ordonnance est précisé- 
ment l'un de ses grands mérites. Souhaitons seulement que l'auteur 
avance dorénavant un peu plus vite; une pareille histoire économique 
de l'Allemagne pour le xvi^ et le xvii^ siècle est un desideratum si 
impérieux de la science actuelle qu'il faut insister auprès du savant le 
plus capable de nous la fournir, pour qu'il ne nous la fasse pas 
attendre trop longtemps '. 

R. 

I. N'oublions pas de mentionner les 22 appendices de notre volume qui nous 
fournissent des données statistiques sur la population urbaine de l'Allemagne au 
moyen âge, sur les impôts payés dans certaines villes au xiii* siècle, sur les reve- 
nus de quelques couvents de Bavière et de Westphalie, sur les tarifs d'ouvriers 
agricoles payés dans l'Allemagne du Sud et en Saxe au xv<= siècle, etc. — J'ignore 
quelles peuvent être les deux villes de France, mentionnées avec Paris et Troyes 
comme étant visitées par les négociants de Constance auxiii* siècle (p. 17); l'auteur 
les appelle Prufis et Laeni. Serait-ce Provins et Lagny ? 



d'histoire et de littérature 227 

Raoul Chélard, La civilisation française dans le développement de l'Alle- 
magne (moyen âge). Paris, Société du Mercure de France, 1900, 358 p. in-8". 
Prix : 7 fr. 5o. 

C'est un livre intéressant que celui de M. Chélard, par cela même 
qu'il n'est pas écrit par un savant de cabinet, mais par un homme qui, 
évidemment a vu pas mal de pays, a voyagé souvent et résidé, soit en 
Allemagne, soit en Autriche, en observant les hommes et les choses, 
et qui d'ailleurs a l'esprit ouvert, à la façon de l'éminent et regretté 
Léon Sav, auquel notre ouvrage est dédié. Son volume est écrit avec 
une certaine verve, et si la science y est parfois un peu sujette à cau- 
tion, lui venant de seconde ou de troisième main, ses convictions sont 
absolument sincères et l'on n'y trouve aucune trace de ce chauvinisme 
méprisant et vulgaire qui aurait pu facilement se glisser et même 
s'étaler dans un sujet de ce genre. M. C. professe une estime sérieuse 
pour les races germaniques; il reconnaît que c'est le sang germain qui 
a « reconstitué » la société ; sans lui, dit-il, le vieux monde eut infail- 
liblement péri, « avant tout, et y compris, la Gaule ». 

Avec tous ces mérites je ne suis pas bien sûr que ce tableau de la 
civilisation française et de son développement en Allemagne, plaira 
beaucoup dans les cercles d'outre-Rhin. Personne, assurément, n'y 
conteste, parmi les auteurs sérieux, la part considérable d'influence 
que la civilisation occidentale a exercée pendant des siècles sur la Ger- 
manie barbare du moyen âge, mais on n'est pas habitué à la désigner 
du mot, absolument inexact avant le x^ siècle, de civilisation /;•««- 
caise ; on n'est surtout pas disposé peut-être à s'entendre répéter, avec 
une conviction, fort éloquente si l'on veut, mais un peu énervante 
aussi, à force d'insister, que tout ce qu'on a pensé, fait et chanté n'est 
qu'un écho de l'action et de la pensée voisines, qu'on fut une annexe 
sauvage, un hinterland (le mot y est) de la France mérovingienne et 
carolingienne, et qu'après '(l'exotisme othonien », il fallut attendre 
que la France fut capable de développer une nouvelle activité céré- 
brale, pour que l'Allemagne, elle aussi, put sortir de « la matérialité 
bestiale » qui l'avait envahie tout entière. 

Nous n'aurions pas à nous préoccuper ici de cette disposition de 
certains lecteurs si, pour le fond, nous étions entièrement d'accord 
avec l'auteur ; mais la vérité incontestable de sa thèse, restreinte pru- 
demment dans certaines limites, n'empêche pas qu'on ne sente, dans 
la façon outrancière dont il la déduit, une exagération manifeste, dan- 
gereuse même pour la cause qu'il défend. Cette exagération, je la 
trouve en premier lieu dans le titre même du livre, et je m'en expli- 
querai tout d'abord. « Nul esprit cultivé n'ignore que la France a 
rendu d'énormes services à la civilisation du monde entier. » C'est le 
début de l'ouvrage de M . Ch. et nul, je pense, ne refusera d'y sous- 
crire. Mais ce que nul esprit cultivé ne peut ignorer davantage, c'est 
que toutes les nations tant soit peu civilisées qui ont successivement 



2 28 REVUE CRITIQUE 

dominé sur notre globe ont transmis à des races encore incultes cette 
civilisation qui se modifie sans cesse. Les Grecs n'ont été que les 
héritiers de l'Egypte et de l'Asie; ils ont été les maîtres de Rome, et 
ce que nous avons donné à l'Allemagne du moyen âge, c'est un bien 
faible reflet de la civilisation antique, ravivé par le flambeau nouveau 
du christianisme, qui nous venait également, tout entier, du dehors. 
Depuis nous avons reçu nous-mêmes de l'Italie du xv« siècle le culte 
et la révélation de Part; de FAllemagne du xv^ siècle, le plus puissant 
engin de la culture intellectuelle, l'imprimerie ; de l'Angleterre du 
xvii" et du xvin« siècle, les formes de notre vie politique, encore bien 
peu développée; nous devenons, en ce moment même, de plus en 
plus tributaires de l'Allemagne contemporaine et même de l'Amé- 
rique, pour notre industrie et notre sustentation matérielle. Il y a 
donc une circulation continuelle de services reçus et rendus de 
peuples à peuples et il serait absurde de revendiquer pour aucune na- 
tion du globe une espèce de primauté perpéiuelle vis à vis des autres, 
en fait de civilisation. Il n'est pas permis davantage, je crois, à l'his- 
torien, pour peu qu'il se pique d'exactitude, d'attribuer à la civilisation 
d'aucune d'elles une originalité telle que les nations étrangères n'en 
seraient qu'un pâle reflet, alors que pourtant cette civilisation, spé- 
ciale à chacune d'elles, se compose d'apports inégalement em- 
pruntés aux époques les plus reculées et aux régions les plus loin- 
taines. 

Mais si l'on n'a pas le droit, au point de v.ue de la philosophie géné- 
rale de l'histoire, de mettre uniquement à l'actif de. la France, tous les 
éléments de civilisation, transmis à travers ses frontières, à la Germa- 
nie orientale, on a moins encore le droit de parler d'une civilisation 
française, dans ces quatre ou cinq premiers siècles du moyen âge, où 
la France, et tout ce qui la constitue comme entité nationale, n'exis- 
tait pas encore. Il n'y a pas de France sous les chefs mérovingiens ; 
il n'y a pas de France, sous ceux que M. G. appelle, Dieu sait pour- 
quoi, « les Carolins »; il y a un empire franc, dont les meneurs sont 
essentiellement germains, et la civilisation, très relative d'ailleurs, 
qu'ils transmettent à leurs compatriotes d'outre-Rhin est romano- 
chrétienne et n'a rien de spécifiquement/"r^;jç<ï/5 '. Ce n'est que sous 
la troisième race que naît enfin la conscience d'une nationalité nou- 
velle et encore le grand mouvement des croisades, mouvement reli- 
gieux et cosmopolite s'il en fût, doit-il intervenir pour mélanger les 
peuples, rapprocher entre elles les hautes couches sociales de chacun 

1 . Pour prendre un exemple bien frappant dans l'histoire contemporaine, vien- 
drait-il à l'idée d'un historien de prétendre que le prodigieux bouleversement du 
Japon qui s'est produit sous nos yeux, est le fruit d'une civilisation anglaise, fran- 
çaise ou américaine? Elle est le résultat de l'importation de la civilisation eiéro- 
pc'enne, c'est-à-dire de l'ensemble des idées et des inventions modernes qui cons- 
tituent \e fond commun des nations à la tin du xix' siècle. 



d'histoire et de littérature 229 

d'entre eux et créer cette société chevaleresque du second moyen âge, 
qui se développe en effet tout d'abord en France et de là fait la con- 
quête de l'Europe tout entière et notamment aussi de l'Allemagne 
impériale et chrétienne. A partir de ce moment, mais de ce moment 
seulement on peut parler à bon droit de l'influence de la civilisation 
française sur l'Allemagne. 

En résumant ainsi, d'une façon forcément écourtée, notre manière 
de voir sur la matière traitée par M. Chélard, nous avons indiqué 
d'avance sur quels points nous nous séparons de lui et sur quels points 
nous sommes d'accord. Des trois livres de son ouvrage le premier 
traite de la période mérovingienne, le second de la période carolin- 
gienne, le troisième enfin de la période capétienne. Nous ne songeons 
pas à nier que dans les deux premières, une puissante influence civili- 
satrice ne se soit fait sentir sur les peuplades germaniques des deux 
côtés du Rhin, toujours plus forte à travers les siècles, toujours en 
marche de l'occident vers l'orient. Mais, dans les premiers siècles, 
cette influence est purement ecclésiastique. Elle s'exerce par l'entre- 
mise de missionnaires, nullement français pour la plupart, mais irlan- 
dais et anglo-saxons, et quand l'auteur, pour répondre à cette objection 
qui ne laisse pas d'être embarrassante pour sa thèse, nous affirme que 
ces moines furent « une espèce de légion étrangère ecclésiastique, au 
service des rois francs », il se met en opposition flagrante — pour les 
premiers siècles du moins — avec les faits historiques. C'est en fuyant 
la cour et la sphère d'influence des rois d'Austrasie, c'est en oppo- 
sition avec l'épiscopat franc, que les grands missionnaires du vi'' et 
vu* siècle, ont pénétré dans les solitudes des Vosges et de la Forêt 
Noire ; si plus tard ils ont été englobés dans la hiérarchie de l'empire 
franc, cela n'a pas été sans une sourde mais tenace résistance, et il 
fallut l'énergie des Pépin le Bref et des Charlemagne, l'habileté de 
S. Boniface, l'appui du Saint-Siège dont l'influence s'accentue déplus 
en plus, pour faire de ces légionnaires une milice momentanément 
obéissante au pouvoir séculier de cette dynastie, foncièrement germa- 
nique d'ailleurs '. Quand M. Ch. écrit que « Boniface a su mettre la 
clef de voûte à l'œuvre de la civilisation allemande, depuis longtemps 
préparée par la France », il commet un double anachronisme; S. Boni- 
face n'avait cure de la civilisation ; ce qu'il a voulu, ce qu'il a fait, 
c'est donner la Germanie chrétienne mais hiérarchiquement indé- 
pendante, à la papauté et la France n'a rien pu préparer de semblable, 
pour la simple raison qu'elle n'existait pas à ce moment. 

Plus tard, sans doute, bien plus tard, l'influence française fut for- 

I . M. Ch. n'a pas, ce me semble, une idée bien nette de l'activité de ces moines 
missionnaires, qui parcouraient la Germanie « animes d'un profond mépris pour 
les langues tudesques » ; s'iniagincrait-il par hasard qu'ils prêchaient aux païens 
de Frise ou de Saxe en langue romane vulgaire ou en latin ? 



2 3o REVUE CRITIQUE 

tement marquée par toute rAllemagne, celle du sud et môme celle du 
nord ; après les premières croisades, la réforme monastique de Cluny, 
Tépanouissement de la chevalerie, la prépondérance de la littérature 
épique française, donnent un cachet exotique particulier aux classes 
dominantes du Saint-Empire romain germanique. Mais là encore, 
l'auteur gâte l'effet de ses démonstrations par l'exagération manifeste 
qu'il donne à certaines vérités. Qu'on lise par exemple ce qu'il dit 
(p. 258-268) de l'action exercée par les religieux de Cluny : « L'Alle- 
magne enfoncée dans un chaos d'idées mal assises, se montra réfrac- 
taire, malgré les assauts furieux que la jeune communauté réformatrice, 
dans sa fièvre d'expansion, livrait à l'esprit germanique... Par un coup 
de génie les Pères vinrent résoudre le problème ; Cluny se mit, pour 
ainsi dire, dans une peau allemande, et, sous cet avatar, put traverser 
triomphalement les forets de Germanie... Par tous les pores... le 
corps germanique pouvait ainsi s'imprégner du génie français \ .. . 
Pas un hameau, pas une forêt où, soit des moines français, soit des 
moines allemands, sujets des maisons françaises, n'élevassent un cou- 
vent comme un monument à la gloire de la France... . En parcourant 
les chroniques allemandes de l'époque, à chaque instant, le nom de la 
France est relevé, souligné, comme quelque chose de supérieur.. » 
Quel dommage qu'aucun des passages si curieux de toutes ces chro- 
niques ne soit cité dans une note! Comme on aurait étonné l'excellent 
diplomate-évêque, Othon de Freising, en lui apprenant qu'il « répan- 
dait à pleines mains l'esprit et le génie français » et que son collègue 
dans l'épiscopat, Everard de Bamberg, et tant d'autres, étaient de 
zélés « propagateurs des idées françaises en Germanie » ! Aussi « leur 
manière de penser détonnait-elle sur le fond de Tintellectualité alle- 
mande », ce qui ne laisse pas d'étonner un peu puisque l'auteur affir- 
mait plus haut que les évêques et les abbés allemands du moyen-âge, 
étaient la plupart du temps, soit Français d'origine, soit élevés en 
France. 

La même exagération se retrouve dans le tableau de la société 
chevaleresque du moyen âge. Admettons encore « que dès la fin du 
XIII* siècle tout Allemand qui se respecte singe les Français » ; admet- 
tons qu'il « n'est guère de château de quelque rang qui ne renferme 
son instituteur et son institutrice français », mais protestons tout au 
moins quand on nous affirme, confondant sans doute le xiii^ et le 
xviii* siècle, qu'au temps de Philippe de Souabe et de l'empereur Fré- 
déric II, « les châteaux allemands regorgent de.... cuisiniers et de 
coiffeurs français. » Demandons aussi quelque preuve tout au moins 
de l'assertion que la " gallomanie » se répandit alors « dans la classe 
moyenne et même dans le bas peuple . » 

Il y aurait encore mainte observation de détail à présenter, par 

I . C'est nous qui soulignons. 



d'histoire et de littérature 23 I 

exemple sur le lableau de la littérature allemande au moyen âge; on 
pourrait être tenté de défendre la pauvre nonne Hrotsuit d'avoir écrit 
« des drames fort lestes », alors qu'elle croyait naïvement avoir écrit des 
pièces morales- pour l'édification des pensionnaires de son couvent; 
on pourrait exprimer un léger doute sur l'existence de ce « réseau 
d'écoles « dont le clergé des Gaules avait couvert le pays » et qui 
étaient de '< véritables écoles primaires » etc. Mais nous ne voulons 
pas avoir l'air de chercher chicane à l'auteur sur des points d'aussi peu 
d'importance en définitive. Ce que nous aurions désiré aussi, c'est, 
de lui voir consacrer un peu plus de temps à la révision de son style. 
Le volume de M. Ch. est écrit, nous l'avons dit, d'une plume alerte 
et déliée, mais un peu négligente parfois. Nous signalerons comme 
exemple cette « première église de Hambourg sacrée par ordre de 
Charles » ;'p. 204) ; nous n'aimons guère « une vie intellectuelle refé- 
condée .) .'p. 430) et nous ne comprenons pas bien ce que faisait Théo- 
dulf quand, il s'occupait à « réinstituer quantité de vieux manuscrits » 
(p. 1 82). Nous comprenons moins bien encore une métaphore, comme 
celle de la p. 27, où les évèchés et abbayes d'outre Rhin deviennent 
(^ des pores par lesquelles le corps germanique aspirait la vieille civili- 
sation latine.... que la société gallo-franque lui avait, pour ainsi dire, 
mâchée. . .. » '. 

Nous avons parlé plus longuement de cet ouvrage, d'abord parce 
que le sujet en lui-même est intéressant, que l'auteur a pris quelque 
peine à en réunir les éléments épars et qu'il l'a rédigé avec une entière 
bonne foi et sans intentions « tendencieuses » comme disent les cri- 
tiques allemands; mais nous avons voulu montrer aussi, nous 
l'avouons, en soulignant ses défauts, combien l'exagération, même très 
sincère, d'une thèse fort juste dans certaines limites, peut faire de tort 
au but poursuivi en provoquant des protestations légitimes et peut- 
être plus tard des exagérations en sens contraire. Nous souhaitons 
vivement qu'il évite cet écueil dans son second volume '. 

R. 



1. 11 aurait aussi été fort désirable que l'auteur adopte un système d'ortho- 
graphe fixe pour les noms propres, au lieu de mélanger les formes germaniques, 
latines et françaises modernes presque à chaque page. 

2. Nous joignons ici une petite liste de corrigenda, notés au cours de notre lec- 
ture et qu'il serait facile de doubler: 

P. 25, lire Loeher au lieu de Hoelier. — P. 119 lire Schiittem, Xemviller, Sarre- 
bourg au lieu de Schutteu. Xeuvillcrs, Saarbiirg. — P. 198, lire la Lamvcrs au lieu 
de Lainvers. — P. 216, 1. Xova au lieu de Xitova. — P. 217, 1. Saint-Vit au lieu de 
Saint-Veit. — P. 228. un même personnage s'appelle Titiilon et Tutilon à. la page 
suivante. — P. 23 (, lire Jnséplic au lieu deJoseplius. — P. 255, lire Gandersheim au 
lieu Gandersheim. — P. 2^2, 1. Blaitbeucrn au lieu de Blaubenern. — P. 2G4, I. Ilfeld. 
au Ueu de I If éd.— P. 2S1 ,\.Wencestas au lieu de VVe«^e/.— P. 284. 1. /l"^/u'i7 au lieu 
de Autlieii. — P. 287, on voit paraître un Electeur de Bade qui n'existe qu'après 
la paix de Lunéville (1801). — P. 3o2, 1. Maricustadt au lieu deMarientsadt. — 
P. 3 10, 1. Parcifal et Scliuli;; au lieu de Pacifal et Shult^. — P. 3 18. 1. Hauscn au 
lieu de Hansen. 



232 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

Der Wortschatz in Luthers, Emsers und Ecks Uebcrsetzungdes « Neuen Testa- 
ments. » Ein Beitrag zur Geschichte der neuhochdeutschen Schriftsprache, von 
Dt Bernh. Lindmevr. Strasbourg, Trûbner, 1899. In-8", 106 pp. 2 mark 5o. 

On sait, par le témoignage d'Eck lui-même, qu'il s'est servi pour 
sa traduction de la Bible, parue à Ingolstadt en 153-, de la version 
faite avant lui par Emser, qui s'est très souvent inspiré de la traduc- 
tion du Nouveau Testament publiée en i522 par Luther. M. Lindmeyr 
s'est proposé d'étudier, au point de vue du vocabulaire, les relations 
qui existent entre ces trois versions, complétant ainsi les recherches 
faites par M. Kluge dans son important ouvrage : Von Luther bis 
Lessing '3^ éd. Strasb., 1897). M. L. démontre qu'Eck n'a pas utilisé 
l'édition originale d'Emser, mais une des nombreuses réimpressions 
de cette œuvre, soit celle qui a été révisée par Dietenberger en 1529, 
soit une réédition de cette dernière. M. L. caractérise ensuite : 1° la 
traduction d'Emser ; 2° la révision de ce texte faite par Dietenberger, 
3° le remaniement d'Eck. 11 recherche pour chacun de ces textes la 
cause des modifications apportées au vocabulaire et met ainsi en 
lumière les divergences qui, au point de vue de Tusage et du sens des 
mots, séparaient l'Allemagne du Nord-Est de l'Allemagne du Sud- 
Ouest. A ces études, M. L. a Joint un lexique étendu (p. 34-106) où 
sont examinés, le plus souvent avec reproduction du contexte, les 
mots qui dans les versions d'Emser et d'Eck diffèrent de ceux qu'a 
employés Luther. Le livre de M. Lindmeyr contient d'utiles rensei- 
gnements. Il sera bien accueilli de tous ceux qu'intéresse l'histoire 
des origines du haut-allemand moderne. 

F . Piquet. 



Le Propriétaire- Gérant : Ernest LEROUX, 



Le Puy, — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N° 39 — 23 septembre — 1900 



Stevenson, Robert Grosseteste. — Claassen, Le paysan suisse au temps de Zwin- 
gle. — Polenton, La Catinia, p. Skoarizzi. — L'Aretin, Le pronostic de i534, p. 
Luzio. — Brandi, La Renaissance. — Bknrath, Giulia Gonzaga. — Reymond, La 
sculpture florentine, IV. — Osgood, La mythologie de Milton. — Saski, Campa- 
gde de i8og, II. — Dedem, Mémoires. — Stieve, Etudes et conférences. — Mur- 
ray. L'évolution de la lexicographie anglaise. — Lechner, La Haute Engadinc. — 
BiGONi, Une carte de i325. — Bauch, Melanchton et l'Universiié de Wittemberg. 
La Servikre, Jacques I et Bellarmin. — Pfister, Le journal du libraire nancéen 
Nicolas. — Horric de Beaucaire, Instructions aux envoyés français envoyés en 
Savoie-Sardaigne. — Guillois, Les bibliothèques de Napoléon. — Clausewitz, 
i8i3-i8i4, trad. Thomann. — Tourneux, Table de l'amateur d'autographes et 
notice sur Etienne Charavay. — Barroux, Les sources de l'ancien état civil pa- 
risien. — Skidkl, Les collections d'art prussiennes. 



Francis S. Stevenson. Robert Grosseteste, Bishop of Lincoln Londres. Mac- 
miilan 1899. 348 pp. 10 S. 

Les Anglais mettent souvent au nombre des précurseurs de la 
Réforme, avant Wycliff et les Lollards, Robert Grosseteste, évêque de 
Lincoln. M. Stevenson, membre du Parlement d'Angleterre, vient 
d'écrire une biographie de ce prélat que nous allons résumer en 
quelques lignes. Fils d'un pauvre fermier du Suffolk, Grosseteste étudia 
à Oxford, devint chancelier de l'Université puis évêque de Lincoln, et 
mourut fort âgé en i523. On l'appela longtemps Saint-Robert de 
Lincoln, mais le Saint-Siège ne ratifia jamais cette canonisation popu- 
laire. Son contemporain et ami, Roger Bacon, après l'avoir comparé 
à Salomon, Aristote et Avicenne, déclare que « personne ne savait 
mieux que lui les-sciences à cause de sa longue vie et de son expérience, 
autant que de son application et de son zèle. » Il avait appris le grec. 
Un rabbin d'Oxford lui enseigna l'hébreu. Les preuves abondent de 
l'intérêt qu'il portait au sort des Juifs. Un zélateur, sous la République 
(i658), imprima pour la première fois le gros livre que Grosseteste 
écrivit pour leur conversion. Il faut ajouter qu'il cherchait d'ailleurs 
à les détourner de la pratique de l'usure en leur attribuant des terres, 
car la piété chez lui prenait le plus souvent la forme de l'action. 

Un instant, il est vrai, la vie monastique le tenta, mais c'était celle 
que St François venait d'inaugurer. Il était ascète sans raideur, son 
ascétisme ne lui enlevait ni son humour ni son bon sens. Trois choses, 



2 34 REVUE CRITIQUE 

soutint-il devant un dominicain trop austère, sont nécessaires au salut, 
la nourriture, le sommeil, la bonne humeur. A un autre moine de 
complexion mélancolique qui lui demandait une pénitence particuliè- 
rement rigoureuse, il répondit « buvez une coupe de bon vin ». 

Il était énergique. Dans une de ses lettres, il se vante de son « cœur 
de fer à l'épreuve des séductions des flatteurs ». Certains chroniqueurs 
lui reprochent la brutalité avec laquelle il réprimait le luxe des cou- 
vents. Il nous le montre pénétrant dans les cellules, renversant les 
couchettes des moines, piétinant avec fureur les joyaux qu'il y trouvait 
dissimulés. * 

C'est à soixante ans seulement, dès sa tardive élévation à l'épis- 
copat, qu'il eut l'occasion de révéler la fougue de son caractère dans 
une double lutte engagée contre les deux ennemis de l'Eglise : le Pape 
et le Roi. Cette guerre, il ne la commença pas de propos délibéré, 
les circonstances l'amenèrent fatalement à la rébellion. Ainsi, tandis 
qu'il appelait les Franciscains dans son diocèse, les moines de Can- 
torbéry, à l'instigation de l'opulent abbé de Bardney, l'excommu- 
niaient. C'est que l'Eglise, comme toute société humaine, se parta- 
geait dès ce moment en deux camps ; les Franciscains formaient un 
élément démocratique très impopulaire auprès des vieux ordres 
monastiques qui se recrutaient parmi les hautes classes. 

Un jour le pape enjoignit à Grosseteste par une lettre hautaine 
d'admettre au nombre des chanoines de Lincoln son neveu, un cer- 
tain Frédéric de Lavagna, incapable du reste d'occuper utilement une 
charge ecclésiastique. Grosseteste refusa d'obéir en alléguant que le 
pape ne peut rien exiger de contraire à l'Ecriture. « Fiiiater et obedi- 
enter non obedio, contradico et rebello ». L'attitude de l'Evêque était 
habile ; en assimilant le pape au roi d'Angleterre, incapable en droit 
de faire mal, il proclamait l'irresponsabilité du chef de l'Eglise, et 
quelle que fut l'issue du conflit, les prérogatives du Saint-Siège res- 
taient intactes. 

Envers le roi, Grosseteste suivit la même ligne de conduite ; il ne 
prêchait l'obéissance au souverain que dans les limites où celui-ci 
commandait à ses sujets des choses justes. M. S. examine dans le plus 
grand détail le rôle de l'Evêque de Lincoln au concile de Merton (i 236), 
au Parlement ( 1 244), où son autorité empêcha la discorde de se mettre 
dans le Comité des douze chargé par le Parlement de faire des 
remontrances au Roi. A côté de lui siégeait, dans ce même comité, 
son ami, le fameux Simon de Montfort. De retour dans son diocèse, 
Grosseteste Ht publier dans toutes les chaires une sentence d'excom- 
munication contre ceux qui violaient la grande charte. 

Il y a donc en germe dans la vie de cet évêque la révolution 
politique de l'Angleterre aussi bien que sa réforme religieuse. En 
s'autorisant de la parole divine pour désobéir à un ordre du pape, il 
annonçait Luther. En s'alliant aux Franciscains contre les ordres aris- 



d'histoire et de littérature 2 35 

tocratiques, en défendant les libertés anglaises contre le roi, il annon- 
çait Cromwell et la démocratique Angleterre du xvii= siècle. Sa vie 
fait comprendre aussi le caractère particulier de l'Eglise anglicane. 
Il est Jaloux de soustraire l'Eglise à tout contrôle étranger ; sans cher- 
cher à innover ni à bouleverser, il veut rester indépendant ; il exerce 
une sorte de protectionnisme religieux, et justifie ce que sa conduite 
a d'audacieux au moyen de ces ingénieuses fictions juridiques qui sont 
encore aujourd'hui le principe du droit constitutionnel anglais. 

C'est rendre un hommage insuffisant au livre de M. Stevenson que 
de le résumer d'une façon si brève. Il a écrit la biographie définitive 
de Robert de Lincoln. Des documents nouveaux qui pourraient jeter 
quelque clarté sur les chapitres obscurs de cette vie, n'infirmeront pas 
les conclusions de l'historien. Grosseteste est un de ces fils zélés de 
l'Eglise qui, par amour pour elle, s'appliquent à réformer les abus, 
sans voir qu'en restaurant un édifice antique, on risque souvent de 
l'ébranler jusqu'en ses fondements. 

Ch. Bastide. 



Schweizer Bauerûpolitik im Zeitalter Ulrich Zwinglis von Walter Claassek. 
Berlin, Felber, 1S99, xiii, 168 p. in-8". Prix : 6 fr. 25. 

Le travail de M. Claassen fait partie de la série des Socialgeschicht- 
liche Forschungen que MM. Etienne Bauer et Maurice Hartmann pu- 
blient comme supplément à leur Zeitschri/tftir Social=und Wirt/i- 
schaftsgeschichte\ c'est un mémoire très fouillé au point de vue tech- 
nique, très documenté sur des pièces d'archives de Zurich, relatif à 
l'état social des classes rurales de la Suisse allemande, dans le premier 
tiers du xvi« siècle '. L'auteur a plus particulièrement recherché quelle 
influence la réforme religieuse de cette époque a pu exercer sur la 
situation économique des populations et quelles modifications l'on 
peut y signaler comme se rapportant à cette influence. S'il a mis en 
vedette sur le titre de son volume le nom de Zwingle, c'est qu'en effet 
le réformateur de Zurich, homme de gouvernement, s'il en fût, esprit 
largement ouvert à toutes les questions sociales du temps, a exercé sur 
ses concitoyens une influence s'étendant bien au delà de la sphère pure- 
ment morale et religieuse. Même après le beau travail de M. Staehe- 
lin, dont nous avons parlé ici, à plusieurs reprises ', il restait à faire 
sur ce point des recherches nouvelles, comme la présente étude le 
démontre d'une façon péremptoire. Sans doute il ne faudrait pas 

1. Nous aurions préféré seulement un titre plus facilement compréhensible que 
celui de Bauerupolitik, qui peut induire en erreur, Der sdiwei^erische Daticrn- 
stand, p. exemple. 

2. Voy. Revue Critique, 1 1 mars i8()5 et 21 mars iSgS. 



2 36 REVUE CRITIQUE 

croire que Zwingle se soit jamais gcrc en économiste ou qu'il ait sys- 
tématiquement travaillé à introduire sur le territoire de Zurich un 
ordre de choses économique et politique nouveau. D'autre part, cer- 
tains changements qui se sont produits à cette époque se seraient vrai- 
semblablement produits même si le réformateur n'avait point existé. 
Mais il est néanmoins intéressant de retrouver dans ses discours et 
dans ses écrits la preuve de l'importance qu'il attachait à certaines 
modifications dans la vie pratique et l'existence matérielle de ses con- 
citoyens, alors que d'autres coryphées du mouvement religieux con- 
temporain, Luther, par exemple, ont évité, pour autant qu'il leur a 
été possible, de franchir les limites du domaine théologique, afin de 
ne point paraître usurper sur le pouvoir civil des princes et des 
magistrats. 

Nous ne saurions entrer ici dans le détail de l'ouvrage de M. Claas- 
sen ; on y trouvera de nombreux et précieux renseignements sur la 
population rurale de la Suisse allemande d'alors, sur ses habitudes 
professionnelles (produits du sol, extension des différentes cultures), 
sur la grande et la petite propriété, les biens communaux, le servage, 
les charges de la propriété rurale en impôts, dîmes et rentes diverses, 
etc. '. Ce travail bourré de chiffres, enrichi de tableaux statistiques 
en appendice, n'est pas précisément, je dois le dire, d'une lecture 
facile ; mais, comme toutes les monographies sérieusement faites 
analogues, il sera très utile à l'historien général du xvi^ siècle, qui 
aurait à retracer le tableau de la vie des campagnes et de la société 
rurale d'alors, en lui fournissant les données précises pour documen- 
ter son tableau ". 

R. 



Sicco PoLENToN. — La Catinia, le Orazioni e le epistole, cdite cd illustrate da 
Arnaldo Segarizzi. — Bergamo, Istituto italiano d'arti grafiche, 1899; 8°, lxxxvh- 
i53 pages (7 fr.}. 

Pietro Aretino. — Un pronostico satirico (mdxxxiih), cdito cd illustrato da Ales- 

1. Nous recommandons à tous ceux qui s'imaginent que la tâche est facile de cal- 
culer le prix des choses en monnaie contemporaine et d'établir une échelle chro- 
nologique des valeurs, la lecture des p. 141 -146. En voyant toutes les données con- 
tradictoires réunies par le consciencieux auteur, pour une période relativement 
courte et pour un territoire de médiocre étendue, on comprend qu'il ait déclaré à 
peu près insoluble le problème de fixer le pouvoir de l'argent d'une façon tant soit 
peu certaine pour le xv" et le xvr siècle. 

2. Pour bien comprendre son texte, le lecteur fera bien de se reporter sans cesse 
au petit glossaire qui termine le voiomc ; ce dernier renferme en effet, dans les 
citations de textes contemporains, une foule d'Iielvctismcs qu'on risquerait fort de 
ne pas trouver dans un dictionnaire allemand-français ordinaire. // aura sans doute 
aussi quelque peine à se faire aux dénominations locales des mesures de surface 
[Juchai-t, etc.) ; peut-être devrait-on s'entendre pour appliquer partout dans la lit- 
térature scientifique le système métrique. 



d'histoire et de littérature 237 

sandro Luzio. — Bergamo, Istituto italiano d'arti grafiche, 1900; 8», xli-i63 pages 

(7 fr.). 

Ces deux coquets volumes font partie d'une collection qui mérite 
d'être sigrialée autant pour sa valeur intrinsèque que pour sa perfec- 
tion typographique, la Biblioteca storica délia letteratura italiana. 
M. F. Novati, qui la dirige, lui a imprimé le double caractère qui le 
distingue lui-même : la rigueur scientifique dans la publication et le 
commentaire des textes, et un goût tout aristocratique de distinction 
et d'élégance. Ce ne sont pas des ouvrages de vulgarisation, mais plu- 
tôt des éditions de luxe destinées à perpétuer des documents et des 
textes difficilement accessibles du moyen âge et de la Renaissance. 
M. Novati lui-même a inauguré la série de ces publications avec 
une Navigatio Sancti Brendani, dans une rédaction vénitienne du 
XIV* siècle ; puis sont venues le Rime di Dante da Maiano^ la Storia 
di Merlmo, et le Rime di Riistico di Filippo. Les deux volumes que 
nous annonçons ci-dessus portent les numéros 5 et 6 de la collection ; 
le programme des fascicules suivants et les noms des collaborateurs 
que M. Novati a su associer à son œuvre (nous y relevons ceux de 
Pio Rajna, Francesco Flamini, Vittorio Rossi, etc.) nous dispensent 
de souhaiter bonne chance à la Biblioteca storica ; son succès est dès 
maintenant assuré ; ses preuves sont faites. 

La Catinia est ce dialogue entre buveurs, écrit dans un latin gros- 
sier, que les historiens de la comédie italienne citent infailliblement 
parmi les premiers essais dramatiques de la Renaissance, la plupart 
d'ailleurs sans l'avoir lu. En réalité, ce n'est pas une comédie au sens 
classique du mot, mais un simple délassement d'humaniste en belle 
humeur, une farce comme en composaient les clerici vagantes, avec 
une certaine intention morale ou plutôt satirique ; elle n'a jamais été 
destinée à la représentation. Il faut savoir gré à M. Segarizzi de nous 
en donner un texte correct, d'après un manuscrit de la Marcienne, et 
surtout d'avoir réuni sur son auteur, le médiocre humaniste trentin 
Sicco Polenton (né en l'ijb ou 1376, mort vers 1447), un nombre res- 
pectable de documents, grâce auxquels il a pu lui consacrer une 
monographie précise et solide. 

Après avoir rappelé que l'Arétin, entre autres méthodes d'intimi- 
dation dont il usait à l'égard des rois et des princes, lança pendant 
plusieurs années des giudi^i, dans lesquels il prédisait, à la manière 
des astrologues et dans leur style, les événements de l'année qui 
s'ouvrait, M. A. Luzio, auquel on doit déjà tant d'importantes publi- 
cations sur l'Arétin, fait connaître le seul spécimen complet, qui nous 
soit parvenu de ces giiidi^i satiriques. Le texte nous en a été conservé 
dans un ms. delà Bibliothèque Impériale de Vienne (n° i5ii5), sous 
ce titre : Pronostico dell' anno MDXXXIIII composto da Pietro A ré- 
tine /lagello de Principi et quinte Evangelista. Les quarante pages 



238 ftEVUE CRITIQUE 

d'introduction et les soixante-dix pages de notes qui accompagnent ce 
document d'une audace inouïe, d'une « verve canaille » (ce sont les 
termes qu'emploie M. L.), en donnent un commentaire qui ne laisse 
rien à désirer, et que complètent encore sept documents inédits publiés 
en appendice. Personne n'était plus capable que M. L. d' « illustrer » 
avec cette abondance un texte tout rempli d'allusions perfides et 
malicieuses. Ce volume est certainement une des contributions les 
plus remarquables et les plus instructives que M. Luzio ait publiées 
sur l'Aretin et sur son temps; on y trouvera notamment une foule de 
renseignements, en partie inédits, sur les relations de l'effronté libel- 
liste et de François U% auquel était dédié le pronostic de i534. 

Henri Halvette. 



Karl Bran'di. Die Renaissance in Florenz und Rom. Acht Vortraege. Leipzig, 
B.-G. Teubner, 1900 viii-258 pages (5 m.). 

Les huit chapitres dont se compose le livre de M. Brandi sont divi- 
sés en deux séries égales : quatre sont consacrés à Florence ou à la 
Friihrenaissance {la. fin du moyen âge et Dante; la société florentine 
et l'humanisme; les artistes du xv'' siècle; Le principal des Médicis ' 
et Savonarole), quatre à Rome ou à la Hochrcnaissance (les papes 
souverains temporels; Tàge d'or et Raphaël; Michel-Ange; la fin de 
la Renaissance). On voit assez par cette simple table des matières que 
l'auteur n'a pas prétendu écrire une histoire continue de l'arc ni de la 
littérature italienne à l'époque de la Renaissance ; ce sont des études, 
des tableaux détachés, présentés dans l'ordre chronologique, et que 
relient seulement entre eux les idées générales que l'auteur a sur la 
Renaissance. Ces idées, sans prétendre à une grande originalité, ont 
le mérite de se fonder sur l'étude consciencieuse des meilleurs 
ouvrages relatifs à cette période parus en ces dernières années; M. B. 
est fort au courant de la « littérature y: de son sujet. On lui reprochera 
d'autant moins les quelques lacunes de son plan et la docilité avec 
laquelle il a adopté des idées aujourd'hui assez généralement reçues, 
qu'il a voulu visiblement faire œuvre de vulgarisation ; c'est au 
grand public qu'il s'adresse et non aux spécialistes; l'aspect même de 
son livre, imprimé avec soin et décoré de lettrines, de frontispices et 
de culs-de-lampe dans le style renaissance, sans notes encombrant le 
bas des pages (elles sont ramassées à la fin du volume), est agréable 
et artistique; il sollicite le lecteur, et celui-ci trouve en M. Brandi un 
guide aimable, bien informé, et qui se fait écouter volontiers. L'on ne 
saurait demander plus à un ouvrage de ce genre. H. H. 

I. Le mot Prhtppat applique à l'influence politique des Médicis du xv« siècle, 
Connc et Laurent, n'est pas des plus heureux, car ils ne furent nullement des 
princes. 



d'histoire et de littérature 239 

Karl Benrath, Julia Gonzaga ; ein Lebensbild aus der Geschichte der Reformation 
in Italien (Schriften des \'ereins fur Reformationsgeschichte, nr, 65). Halle, 
Niemeyer, 1900; in-8°, ix-126 pages. 

Voici une excellente monographie sur l'une des femmes les plus 
célèbres de la Renaissance italienne; Giulia Gonzaga, après avoir 
attiré les regards de ses contemporains par sa beauté et le charme de 
son esprit, intéresse maintenant les historiens de la Réforme par l'ac- 
cueil qu'elle fit aux doctrines nouvelles. Est-ce à dire qu'elle fut 
luthérienne? Nullement; elle ne connut guère que les idées de l'esr 
pagnol Juan de Valdès sur la rédemption par la mort du Christ et sur 
la justification par la foi ; en dehors de ces idées capitales, elle mon- 
tra peu d'intérêt pour les questions de discipline ecclésiastique, ce 
qui lui permit de rester jusqu'à sa mort catholique de nom; et, reti- 
rée en une demie claustration dans un couvent de Naples, soupçon- 
née d'hérésie, mais non poursuivie, elle ne se fit pas faute de soutenir 
de ses conseils et de sa sympathie ceux que Rome persécutait alors 
pour leur foi. N'y a-t-il pas là, entre Giulia Gonzaga et Marguerite 
de Navarre, une singulière ressemblance? — On saura gréa M. Ben- 
rath d'avoir raconté avec impartialité et en faisant justice de bien des 
légendes, la vie de cette femme éminente, et d'avoir fait revivre une 
des figures les plus charmantes et les plus pures de la Renaissance. 

Henri Halvette. 



Marcel Reymond, La sculpture florentine; le xvi« siècle et les successeurs de 
Técole florentine, — Florence, Alinari, 1900, in-4''; vni-244 pages. 

Avec cette quatrième partie s'achève la vaste publication consacrée 
par M. Reymond à l'histoire de la sculpture florentine. On remar- 
quera la rapidité avec laquelle se sont succédés ces quatre volumes : 
le premier porte la date de 1 897 ; celui-ci a paru au printemps dernier. 
Une pareille continuité dans l'effort, de la part de l'auteur et aussi de 
la part de l'éditeur, ne s'explique que par la longue et sérieuse prépa- 
ration qui précéda la mise en train de l'entreprise. Cette rapidité n'a 
dès lors que des avantages : il y a unité parfaite dans l'exécution de 
l'œuvre, dans son apparence extérieure comme dans les idées qui y 
sont développées. Ce n'est pas là un mince avantage; avec un tour 
d'esprit systématique comme celui dont M. R. a fait preuve dans la 
conception de son ouvrage, il est toujours à craindre que de trop 
longs délais d'un volume à l'autre ne laissent voir des fluctuations, des 
changements parfois profonds dans la pensée de l'auteur. Tel n'est pas 
le cas ici : la thèse que M. R. a soutenue dès son premier volume est 
confirmée et développée par les trois suivants; le critique a sur la 
Renaissance en général, et sur la sculpture de cette période, un cer- 



240 REVUE CRITIQUE 

tain nombre d'idées très nettes sur lesquelles il n'a cesse de revenir 
avec insistance, et qui forment un véritable corps de doctrine; lorsque 
l'on discutera les idées de M. R. sur cette époque, — ce que l'on ne 
saurait manquer de faire — du moins ne pourra-t-on se plaindre qu'il 
les ait formulées avec hésitation et sans les pousser jusqu'à leurs 
extrCmes conséquences. 

Quelles sont ces idées, les lecteurs de cette Revue le savent déjà ; il 
est donc inutile de les répéter. Ce qu'il faut dire, c'est combien elles 
empêchent peu l'auteur d'être impartial dans l'appréciation des œuvres. 
Amené par son sujet à parler de l'époque classique et des artistes qui 
ont définitivement rompu avec la tradition charmante des maîtres du 
xiv" et du XV* siècle, on pourrait s'attendre à ce que M. R. se montrât 
impitoyable pour ces tendances nouvelles et pour les œuvres où elles 
s'affirment. Il n'en n'est rien : le chapitre sur Michel-Ange contient 
bien quelques critiques sévères, exprimées sans détour ; mais le génie 
de cet incomparable artiste y est apprécié et caractérisé avec esprit, et 
avec un vif sentiment de ses qualités supérieures; M. R. a même 
trouvé des charmes dans les compositions d'un Bandinelli, d'un 
Ammanati, d'un Bernin (car le Bernin termine la série des sculpteurs 
étudiés : peut-être s'étonnera-t-on de le voir rattaché à l'école floren- 
tine ? Mais assurément l'on ne se plaindra pas que M. R. lui ait con- 
sacré un chapitre). Lorsque l'on a tant soit peu admiré les créations 
d'un Donatelloou d'un Luca délia Robbia, il est difficile de n'être pas 
tour à tour affligé et agacé par les œuvres d'un Bernin, et j'imagine 
que M, R. a dû éprouver ce sentiment. Mais lorsqu'il s'est mis à étu- 
dier de plus près ces œuvres d'un art dégénéré, il lui a été impossible 
de ne pas sentir les qualités réelles qui s'y manifestent, fussent-elles 
exactement l'opposé des qualités qu'il avait louées ailleurs. Il s'y est 
alors attaché ; il a découvert que le Bernin était un grand artiste et 
n'a pas craint de le dire. Voilà, chez un critique, un bel exemple de 
probité et d'impartialité; c'est que M. Reymond n'a pas jugé en théo- 
ricien prisonnier de son système, absolu dans ses idées, mais en 
artiste épris du beau sous toutes ses formes. 

Un théoricien et un artiste ; voilà bien les deux hommes qui ont 
collaboré à cette belle histoire de la sculpture florentine ; et s'il était 
possible de les séparer, de préférer l'un sans faire tort à l'autre, le choix 
ne serait pas douteux; c'est à l'artiste qu'iraient nos préférences. 

Henri Hauvette. 



C. G. OsGooD. The classical mythology of Milton's English poems. New. 
York, Holt, 1900, in-H", lxxxv-iii pp. 

Sous sa forme première de thèse de doctorat, ce livre n'était, 
comme on disait autrefois, qu'un « dictionnaire de la fable », indi- 



d'histoire et de littérature 241 

quant les mythes que Milton emprunte à l'antiquité et les sources 
auxquelles il les puise. En publiant sa thèse, l'auteur y ajoute une 
préface pleine d'intérêt. Dans Milton, nous dit-il, les mythes antiques 
servent à trois fins : introduits sous forme de comparaisons, ils 
éclairent et ornent le récit poétique; quelquefois ils font la matière 
d'un épisode, Eve découvrant sa beauté dans le miroir des eaux rap- 
pelle l'histoire de Narcisse et Circé a transmis à son fils Cornus plus 
d'un trait de son caractère ; enfin les descriptions de la nature se 
colorent sans cesse de souvenirs classiques. A ce propos M. O. fait 
observer que le poète aime aussi à mêler à des réminiscences d'Ho- 
mère et d'Hésiode une image empruntée aux Psaumes ou au livre 
de Job. 

Ici se posaient quelques questions auxquelles M. O. n'a pas cru 
devoir répondre : ayant analysé avec soin ces poèmes de jeunesse 
dont la pure beauté antique fait songer un peu à Chénier, il a laissé 
de côté les épopées. Mais nous voudrions savoir comment le Puri- 
tain qu'était Milton a pu sans sacrilège parler de l'Olympe en traitant 
de la chute de l'homme ou du dogme de la rédemption. Pourquoi 
cite-t-il presque dans un même vers Jupiter et le Christ, Saturne et 
Satan? Pourquoi peuple-t-il de dieux païens l'Eden et l'Enfer? Ces 
dieux, il est trop convaincu pour les évoquer, afin seulement d'étaler 
son savoir ou de laisser tomber le vers sur un nom propre d'une belle 
consonance. Pourquoi enfin préfère-t-il, comme M. O. le signale, 
les mythes primitifs, les Titans, Saturne, le Chaos? Pourquoi passe-t- 
il sous silence des créations purement poétiques, les Grâces, les 
Muses, les Amours, ou du moins en modifie-t-il le caractère ? Autant 
de problèmes que M. O. n'a pas résolus. 

Or, on a l'impression, à la lecture de Milton, que les mythes avaient 
pour lui une valeur réelle ; ses dieux sont plus que des machines 
épiques, ils existent, et l'homme en ressent encore la fatale puissance. 
Au premier livre du Paradis Perdu, le poète s'explique très nettement, 
en dénombrant les forces sataniques. Une multitude de démons, ano- 
nymes, deviendront les idoles du monde païen ; non seulement 
Moloch et Astarté, Isis et Osiris, sont des anges déchus, mais les 
« dieux ioniens », et le forgeron infernal qui élève le Pandemonium 
s'appellera plus tard Vulcain ou Mulciber (v. 740 sq.) '. 

Pour expliquer cette conception de la mythologie, il faudrait con- 
naître en détail les croyances religieuses en Angleterre au xvii" siècle. 
M. O. a sans doute cru que l'examen de cette question sortait des 
limites d'une préface de pure analyse littéraire. Bornons-nous à indi- 



I. D'après certains passages que cite M. Osgood, Milton, comme Bacon {Sagesse 
des Anciens), aurait prêté aux mythes un sens allégorique. S'il doute quelquefois 
de leur vérité littérale, c'est, croyons-nous, que pour lui les Grecs ont emprunté 
aux Hébreux leurs mythes en les altérant (Par. Reconq., 4, 339), ^'<>^ sa prédi- 
lection pour les mythes primitifs» 



2^i REVUE CRITIQUE 

quer le sens dans lequel on pourrait chercher la solution du problème. 

On sait que l'idée de voir des démons dans les divinités païennes 
date des premiers siècles du christianisme. Ce sont les Pères qui l'ont 
développée. Elle persista pendant tout le moyen âge et au-delà de la 
Renaissance. Les passions religieuses l'exploitaient, témoin le passage 
où Burton, ayant déclaré que « les dieux des Gentils sont des 
démons », ajoute « les papistes les honorent présentement sous le 
"nom de saints » [Anatomy of Meîancholy. I, 2, 1. i [1622]). 

La crédulité des Anglais au xvii^ siècle aide à comprendre ces 
étranges opinions. Des esprits vigoureux, habitués par devoir profes- 
sionnel à se prémunir contre l'imposture, se laissent guider par des 
croyances qu'on retrouverait difficilement de nos jours dans le bas 
peuple. On vit paraître comme témoin à charge dans un procès de 
sorcellerie présidé par l'intègre et judicieux Matthew Haie, et qui se 
termina du reste, par une double condamnation à mort, l'aimable au- 
teur de Religio Medici, Sir Thomas Erowne' [Lecky, Ration, en Eu- 
rope, vol. I, ch. i). Pour confondre ceux qui nient la résurrection, 
deux théologiens hardis, précurseurs du rationalisme moderne, Glan- 
vill et More, citent des histoires d'apparitions. Un esprit fort comme 
Hobbes, tout en niant la réalité des fantômes, avait, dit-on, peur de 
l'obscurité. Le i 5 juin i663, il se passa une scène curieuse à un dîner 
officiel auquel assistait, en sa qualité de haut fonctionnaire, le fameux 
Pepys. Comme les convives, grands seigneurs pour la plupart et dis- 
posés au libertinage d'esprit, se demandaient si un démon pouvait 
animer le cadavre d'un mort, l'un d'eux, Lord Sandwich, conclut dans 
le sens de l'affirmative en racontant une histoire de fantôme. 

Le sens historique manquait autant que le sens critique. L'anachro- 
nisme s'acceptait. Les canons braqués par les démons sur les cohortes 
célestes et dont l'irrévérencieux Voltaire s'est tant moqué, n'ont pas 
dû surprendre les Puritains. Pour les contemporains de Cromwell 
et de Charles II, toute l'histoire était disposée sur un même plan, 
comme la nature pour les naïfs enlumineurs du moyen-âge. Ils ne 
songeaient pas à séparer les chefs-d'œuvre de la littérature grecque et 
la Bible, si distincts pour un siècle qui a entendu les leçons de M. Re- 
nan, Si Thomas Farnaby, par exemple, explique telle forme latine par 
des mots hébreux, c'est que la langue dans laquelle il a lu le récit de 
la création lui semble naturellement la mère de toutes les autres. 
Quelque temps après, le savant Gale croira que l'antiquité doit sa ci- 
vilisation à Moïse, et toute l'Europe le croira avec lui. Dès lors, on 
comprend que les dieux d'Homère aient été assimilés aux idoles ca- 
nanéennes. 

Ajouterons-nous que rien dans l'enseignement des Universités ne 
pouvait éveiller ni le sens critique, ni le sens historique? A Cambridge, 
dit M. Masson (Vie de Milton, Ii, Milton passait son temps à ratioci- 
ner sur '( la musique des sphères », « les avantages du jour sur la 



d'histoire et de littérature 243 

nuit ». Plus tard, quand la philosophie nouvelle aura pénétré à Oxford 
et à Cambridge, quand la Société Royale aura commencé ses recher- 
ches, après Locke et Newton, après l'action immense exercée par les 
réfugiés français , catholiques et protestants, par Saint-Evremond 
comme par Bayle, les divinités païennes, reculées dans le lointain des 
siècles, cesseront de vivre, les poètes ne verront dans l'Olympe qu'un 
magasin de décors et, à la place du gigantesque Pandémonium de 
Milton, Pope élèvera un petit théâtre de variétés, où les dieux, en per- 
ruque poudrée, viendront soupirer des pastorales ou déclamer la 
Boucle de cheveux enlevée. 

C'est ainsi que l'illusion est la source la plus féconde de la poésie. 
Milton ne doit pas seulement à sa crédulité d'avoir donné aux dieux 
de l'antiquité une réalité et une vie singulièrement grandioses et ter- 
ribles ; aux fleurs harmonieusement belles que produit, grâce aune 
savante culture, le sol de l'Attique, il a mêlé quelques fleurs sauvages 
de Judée et de Galilée '. 

Ch. Bastide 



La campagne de 1809 en Allemagne et en Autriche par le commandant 
Saski. (Publication de la section historique de l'Etat-major de l'armée). Tome II. 
In-S". 36o p. Avec cartes et tableaux, 1900. Paris, Berger-Levrault. 10 fr. 

Ce deuxième volume qui mérite les mêmes éloges que le précédent, 
embrasse la première période de la campagne, c'est-à-dire les opéra- 
tions poursuivies sous la direction de Berthier jusqu'à l'arrivée de 
Napoléon, et les manœuvres par lesquelles l'empereur rétablit les 
affaires. On voit d'abord le major-général activer les derniers prépa- 
ratifs de guerre et l'intendant-général Daru compléter les services 
administratifs des cinq corps principaux qui constituent l'armée 
d'Allemagne. Puis commencent les hostilités : Berthier se conforme 
tant bien que mal aux instructions générales que l'empereur lui donne 
le 3o mars, puis à la lettre qu'il reçoit au soir du i3 avril ; mais il est 
embarrassé, il appelle, il réclame Napoléon « pour éviter les ordres et 
les contre-ordres » (p. 162), et la situation se trouve bientôt à demi 
compromise parce qu'il a fait juste le contraire de ce qu'il fallait faire 
(p. 195) lorsque l'empereur arrive» avec la rapidité de l'aigle » (p. 201), 
et alors se succèdent les combats : Thann, Abensberg, Landshut, 
Eckmùhl, Ratisbonne. Tous les documents français sont réunis dans 
cette publication, et outre les ouvrages imprimés, comme les souvenirs 
de Lejeune et de Berthezène et le livre de Stutterheim, M. Saski a 
consulté non seulement les. archives de la guerre et les archives natio- 
nales, mais des archives particulières, celles du comte Gudin, du comte 

I. Relevons une faute d'impression qui a échappé à la vigilance de M. Osgood : 
XXI, n. 2 ; lisez : 60, pour 86. 



244 REVUE CRITIQUE 

de Lorencez, des princes d'Essling et d'Eckmùhl. On remarquera sur- 
tout parmi ces pièces les rapports des opérations du 3*^ corps, et de la 
2^ division (Priant) de ce 3"= corps, la relation de Boudin de Roville 
(aide de camp de Saint-Hilaire), le récit d'Eckmuhl par le chef d'esca- 
dron wurtembergeois Bismarck, et nombre d'extraits de journaux histo- 
riques. Nous regrettons de ne pas trouver à la fin de ce recueil de 
matériaux si importants quelques pages qui résument les événements 
en les accompagnant de réflexions et de remarques techniques '. 

A. C. 

Un général hollandais sous le premier Empire. Mémoires du général baron 
de Dedem de Gelder, 1774-1825, Paris, Pion, 1900, In-8', VI et 414 p. 7 fV. ?o. 

Ces mémoires, très intéressants et d'ailleurs bien annotés, com- 
prennent en somme trois parties. Dans la première, Dedem, fils de 
l'ambassadeur des Provinces Unies à Constantinople, retrace ce qu'il a 
vu en Orient ; le voyage qu'il fit en Egypte avec M. Fauvel est parti- 
culièrement attachant. La deuxième partie nous le montre ministre 
plénipotentiaire du roi Louis de Hollande près du roi de Westphalie 
et du roi de Naples ; le portrait du roi Jérôme et des personnages 
qui l'entouraient est vivant; piquante, la description de la cour de 
Piombino ; instructive, la peinture de Naples sous Murât. La troisième 
partie représente Dedem devenant, de général-major au service de 
Hollande, général de brigade dans les armées de Napoléon et tenant 
si bien son nouveau rôle qu'il s'étonne et se fâche de n'être pas 
général de division. Ses jugements sur les hommes de guerre qu'il 
fréquente alors, ont du prix. Il fait un grand éloge de Davout, bourru, 
malhonnête, brutal, mais nullement cruel ; « il n'était pas toujours 
aimable, mais je suis fier d'avoir servi sous ses ordres, d'avoir été 
chez lui à une école instructive ; avec lui, ou est sûr d'être bien com- 
mandé, ce qui est quelque chose et de petits desagréments sont corn 
pensés par de grands avantages. » Il voit dans Priant un vrai manœu- 
vrier mais un homme de peu d'esprit. Il trouve que Ney avait le sens 
droit et jugeait bien sur le champ de bataille, mais v dans les moments 
difficiles autres que ceux de la guerre, tombait dans le vague et l'in- 
certitude ». Son récit de la campagne de 1812 renferme plus d'un 
curieux détail: il note, par exemple, que Napoléon était cruellement 
trompé par les rapports qu'on lui faisait et qu'on osa lui dire officiel- 
lement avant Moscou que la division Priant avait des vivres pour dix- 
sept Jours alors qu'elle était réduite aux expédients ; il remarque qu'on 
eut tort à la Moskowa de ne pas pousser en avant dès le matin l'aile 
droite de l'armée pour déborder l'ennemi et que la faute est due au 
manque de bonnes cartes et à l'ignorance complète des localités ; il 

I . p. .^4 lire Colaud au lieu de Collott 



d'histoire et de littérature 243 

assure qu'il y avait à Moscou de grands approvisionnements, qu'avec 
un peu d'ordre on aurait pu distribuer des vivres pour trois mois,, 
mais que la discipline n'existait plus ; lui aussi est d'avis que Tempe- 
reur eut mieux fait de rester à Smolensk, d'empêcher ainsi la Porte 
de faire la paix, de réorganiser les troupes et d'entrer en campagne 
l'année d'après ; mais l'empereur « ne savait ni négocier ni tempo- 
riser ». Dedem l'a observé pendant la retraite: < Il était calme sans 
colère, mais aussi sans abattement ; c'était l'homme qui voit le 
désastre et reconnaît tout ce que sa position offre de difficile, mais qui 
se dit : « c'est un échec, il faut s'en aller, mais on me retrouvera. » 
Durant la campagne de 181 3, Dedem appartint à la division Girard. 
Il loue la bravoure de ses soldats ; presque tous avaient la gale ; mais, 
disaient-ils, « si nous sommes sales, nous nous battrons bien ». Et, en 
effet, ces Jeunes gens se battirent bien. Mais après la lutte, ils étaient 
comme « ahuris «et «pétrifiés» : leur coup d'essai avait été trop violent, 
et s'ils avaient dû recommencer vingt-quatre heures après, ils n'au- 
raient rien valu : « peu à peu ils reprirent de la gaieté, mais il ne 
fallait point leur donner le loisir de réfléchir, car ils retombaient dans 
la tristesse, et par la suite ils gagnèrent tout à fait le spleen, » Une 
courte narration de la seconde journée de Leipzig et des opérations 
de l'armée d'Italie sur la ligne du Taro termine le volume (après la 
mort de Gratien, Dedem commanda la i''« division de réserve sous 
les ordres de Maucune qui commandait en chef le corps de la droite 
du Pô). Quoi qu'on puisse penser de certaines appréciations de Dedem 
et bien qu'il nous paraisse un ambitieux qui, bien qu'aristocrate et 
dédaigneux des « simagrées plébéiennes » accepte de la démocratie 
honneurs et emplois, il avait, comme il dit lui-même, de la perspica- 
cité et de la finesse ; ses mémoires ne sont pas du tout à dédaigner '. 

A. C. 



Abhandlungen, Vortraege und Reden von Félix Stieve. Leipzig, Duncker u. 
Humblot, 1900, XII, 420 p. in 8» (avec portrait). Prix : 10 fr. 5o. 

Elève de M. Cornélius, dont nous parlions ici naguère, M. Félix 
Stieve, professeur à l'Université et à l'Ecole polytechnique de Munich, 
est mort dans cette ville, à un âge encore peu avancé, le 10 juin 1898. 
Intrépide fouilleur d'archives, il était connu surtout dans le monde 
savant par la grande collection des Briefe und Akten -{ur Geschichte 
des dveissigjaehrigen Krieges, qu'il publia conjointement avec 
M. Moritz Ritter, sous les auspices de l'Académie royale de Bavière. 

1. Lire p. 109 Reubeli et non de Rewbell ; p. 283 el ailleurs le grand maréchal 
et non le maréchal Duroc ; p. 284 Lefebvre et non Lefèvre \ p. 3G8 Dessair et 
îion Desaix, etc. 



246 REVUE CRITIQUE 

Les volumes IV et V de la série, parus de 1880 à i885, sont dus à ses 
recherches '. Il avait débuté, si je ne me trompe, dans la carrière, en 
1875, par un travail Der Kampf um Donaun'oerth . Son dernier travail 
de longue haleine est une histoire de la révolte des pavsans de la 
Haute-Autriche en 1626, publiée en 1891 '. Il a disséminé un nombre 
considérable de mémoires, en partie volumineux, dans les Denkschrif- 
ten et les Sit^ungsberichte de ladite Académie ; ils sont relatifs presque 
tous à l'histoire de l'Allemagne et spécialement de la Bavière, au xvi« 
et au xvii^ siècles \ Il a inséré déplus une série de notices biogra- 
phiques relatives à la même époque, dans VAllgemeine deutsche 
Biographie ; on en trouvera quelques-unes dans le présent volume \ 
Mais la majeure partie du livre est formée par une douzaine de con- 
férences prononcées, soit à Munich, soit peut-être ailleurs, devant un 
public mixte, pendant les dernières quinze années environ de sa vie. 
Ces confér,ences nous révèlent un Stieve nouveau que le public 
érudit, en dehors de Munich, ne connaissait guère, orateur de talent, 
vraiment éloquent parfois, maniant avec facilité les idées générales, 
jugeant d ordinaire les hommes et les choses de haut. Animé d'un 
patriotisme ardent et sincère, Stieve a également pris part aux luttes 
religieuses, si vives en Bavière, de 1870 à 1880, et appartint d'abord 
au groupe vieux-catholique pour s'écarter finalement de toute église 
officielle \ Ce qui frappe avantageusement à la lecture de ces confé- 
rences, c'est leur extrême brièveté ; la plupart n'ont que douze à 
quinze pages et l'on peut se demander si les textes imprimés n'étaient 
pas simplement des canevas sur lesquels l'orateur brodait ensuite libre- 
ment devant son auditoire". Quelques-uns de ces morceaux remontent 
au moven âge iHenri IV à Canossa. — Le tnouvement hussitei ; 
d'autres appartiennent à l'histoire du seizième siècle (La Réforme en 
Bavière)^ la plupart au dix-septième iLa politique et les passions au 
xvu* siècle — La destruction de Magdebourg — Gustave Adolphe — 
La conversion de Wallenstein au catholicisme exe). Il n'en est aucune 
qu'on ne lise avec intérêt et le professionnel lui-même pourra trouver, 
dans les dernières surtout, des aperçus nouveaux, l'auteur connaissant 
admirablement Thistoire des cinquante années qui se terminent à la 
signature des traités de Wesiphalio. 

1. Voy. sur eux Revue Critique 17 avril 1880 et i3 juillet i885. 

2. Der Oberoestreicliische Bauemaufstaud von 16:26, 2 vol. 8". Une faute d'im- 
pression de la préface de notre volume donne à cette révolte la date de 1.126. 

3. Parmi les plus importants nous citerons Verhandlungen iiber Kaisers Rudolf 
Naclifolge 1880), Der Kalenderstreit des 16. Jalirhunderts in Deutschland (i883) 
Zur Geschiclite Wallensteins (1898). 

4. Celles sur les empereurs Rodolphe H, Ferdinand II et Ferdinand III. 

5. On peut voir à ce sujet les études du présent volume, Ignace de Docllinger 
et De l'importance et de l'avenir du vieux catholicisme. 

G. La préface bien courte de .M. Hans de Zwiedineck ne nous apprend rien à ce 
sujet. On regrettera certainement que ni lui, ni la veuve du regretté savant, n'ait 
songé à joindre au volume une notice biographique qui aurait été la bien venue. 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 247 

M. Stieve était aussi fort apprécié à Munich comme orateur dans les 
fêtes et les banquets politiques ; les curieux trouveront quelques spé- 
cimens de ce genre d'éloquence centenaire de l'empereur Guillaume I, 
fêtes en l'honneur du prince de Bismarck) vers la fin du volume. Mais 
le dernier morceau qu'il renferme, Deux jours dans un cachot français^ 
intéressej'a peut-être davantage ; ce sont des souvenirs de voyage ou 
plutôt les souvenirs d'un épisode fort désagréable du voyage entrepris 
par le jeune savant lorsqu'il travaillait aux archives de Paris. Rentrant 
chez lui dans la soirée du i i juin 1869, il fut englobé sur les boule- 
vards dans une rafle de sergents de ville qui arrêtaient quelques 
« manifestants » d'alors, et après avoir été fort maltraité parles agents 
de l'époque, qui n'étaient pas tendres aux « fauteurs de désordres » il 
fut conduit à Bicêtre et y passa quarante-huit heures en fort mauvaise 
compagnie et dans des locaux d'une malpropreté extrême, jusqu'à ce 
que son ambassadeur put le réclamer. On comprend qu'il n'ait pas 
gardé très bon souvenir de l'hospitalité parisienne. 

R. 



Jamçs A. H. MuRRAv.The évolution ofEnglish Lexicography. Oxford. Frowde, 

1900. 5i pp. 2 s. 

En souvenir du professeur Romanes, l'Université d'Oxford 
demande tous les ans une conférence à l'un des plus illustres savants 
de l'Angleterre. Les étudiants ont pu ainsi entendre dans le Sheldo- 
nian théâtre, au milieu de l'imposant cérémonial toujours observé dans 
les fêtes de la vieille Université, des hommes comme Huxley et Glad- 
stone. Le docteur Murray, auquel est dévolu cette année l'honneur de 
la « Romanes lecture», a pris comme sujet l'évolution de la lexicogra- 
phie en Angleterre depuis lesbrefs glossaires que rédigeaient les moines 
anglo-saxons jusqu'au volumineux dictionnaire historique dont il 
dirige lui-même en ce moment la publication. Il donne quelques 
détails sur le célèbre dictionnaire de Johnson, le précurseurdes lexico- 
graphes modernes. S'il faut en croire Spence, l'idée première d'un 
dictionnaire remonterait à Pope. Le dictionnaire de Johnson parut 
en 1755. Son autorité est telle que des fautes d'impression que l'auteur 
a oublié de corriger ont imposé aux Anglais, entre autres anomalies, 
la confusion des deux mots coco et cocoa et la fausse orthographe des- 
patch pour dispatch. Il fallut à Johnson huit ans et demi pour ache- 
ver cet ouvrage immense. M. Murray et ses collaborateurs ont tra- 
vaillé neuf ans avant de publier les trois premières lettres de leur 
dictionnaire. C'est qu'ils ont voulu, d'après M. Murray lui-même, un 
dictionnaire rigoureusement historique, et non un dictionnaire de la 
langue- actuelle — comme celui de Littré — dont chaque article est 
accompagné de remarques historiques. Le travail de vérification des 



248 REVUE CRITIQUE 

citations a été fait avec un tel soin qu'on n'hésite pas, par exemple, à 
recourir au Neii' English Dictionaiy pour l'explication d'un passage 
corrompu de Shakespeare. Ajoutons cependant que ce dictionnaire 
indispensable au philologue ne servira guère au littérateur en quête 
de remploi correct d'une expression. 

Ch. B. 



E. Lecunkr. Das Oberengadin. 3<= édit. Leipzig, Engelmann, 1900, pp. viii, in-S" 
Prix : Mk. 3. 

Ce livre, écrit surtoutpour les touristes, est cependant moins et plus 
qu'un guide. Il ne contient pas les renseignements pratiques indispen- 
sables au voyageur; mais il l'informe d'une manière abondante, sûre et 
agréable sur l'histoire, les mœurs, la langue et la littérature du pays, 
et à ce titre il mérite d'être plus qu'une lecture de villégiature. Après 
une courte introduction géographique, M. Lechner traite de l'histoire 
de la Haute-Engadine. Son esquisse ne prétend pas à être complète,, 
elle manque même d'un plan rigoureux ; mais certains points, déve- 
loppés avec plus d'ampleur que ne le comportait le cadre du livre, 
offrent par cela même un réel intérêt. On lira avec profit les détails 
sur les stations sarrasines dans les Alpes, surtout sur l'introduction et 
les progrès de la Réforme, sur les luttes des deux maisons rivales des 
Planta et des Salis et l'adroite politique de bascule que le rusé petit 
pays joua si longtemps entre l'Autriche et la France avant de se fondre 
dans la Confédération Helvétique. Le chapitre suivant consacré à la 
^angue et à la littérature latine est un peu insuffisant. M. L. eût pu, 
grâce à son long séjour dans le pays, nous donner de ce curieux débris 
linguistique une monographie qui eût ajouté beaucoup de traits inté- 
ressants à la psychologie du Romanche. Nous aurions aussi souhaité 
rencontrer quelques 'V^olkslieder parmi les textes communiqués à titre 
d'échantillons et qui sont tantôt des traductions modernes de poésies 
allemandes, tantôt des morceaux originaux dont M. l^echner a fourni 
lui-même une heureuse version. La dernière partie, Wandcrskii\en, 
est plus spécialement écrite pour les visiteurs de l'Engadine, qu'elle 
promène d'excursion en excursion, complétant ainsi, parfois à l'aide 
d'illustrations, — nous eussions préféré des cartes — l'introduction géo- 
graphique du début, un peu sommaire dans ses généralités. 

L. Roi STAN. 



— M. Guide BiooNi, dans un article extrait du Giornale storico e letterario delta 
Liguiia mai-juin 1900), estime que la carte dressée en l'Sab par Angclino Dali' 
Orto était destinée aussi bien aux marins qu'aux « terriens »; il constate qu'elle 
est en progrès sur les cartes antérieures pour la Bretagne, la Scandinavie, les 



d'histoire et de littérature 249 

cotes de la Baltique, la Bohème, le cours du Danube, du Tigre et de l'Euphrate, 
et réclame pour l'auteur la carte parisienne de iSSg. — Ch. D. 

— M. Gustave Bauch vient de tirer des Archives de Weimar une série de pièces 
inédites relatives aux réformes que Mélanchthon proposa d'introduire en i523 
dans les matières et les méthodes d'enseignement de l'Université de Wittemberg 
[Die Einfithrung der Melanchthonischen Declamationen vnd andre gleich^eitige 
Refovmen an der Univcrsitaet ^u Wittenberg. Breslau, Marcus, 1900, 24 pp. in-8')_ 
Il résulte de ces documents, qui sont principalement des rapports adressés par 
Spalatin aux électeurs Frédéric-le-Sage et Jean de Saxe, de i523 à i525, que 
renseignement, à ce moment, laissait beaucoup à désirer, que les humanistes 
convaincus comme Mélanchthon avaient à lutter sans cesse contre l'ignorance de 
leurs auditeurs et que la théologie nouvelle, comme autrefois la scolastique du 
moyen âge, absorbait le plus clair du temps et du zèle des étudiants, au détriment 
des études classiques. Quelques notes relatives aux savants et aux autres person- 
nages mentionnés dans cette correspondance n'auraient pas été de trop. — R. 

— On peut se demander s'il était bien nécessaire de consacrer deux cents pages 
in-8° à l'analyse de la controverse poursuivie, de 1607 à 1609, entre le roi 
Jacques I" d'Angleterre et le cardinal Bellarmin, sur les limites réciproques du pou- 
voir royal et de celui du Saint-Siège. M.Joseph de la Servière, élève de l'Université 
catholique d'Angers, l'a fait dans une thèse présentée à la faculté des lettres de 
Poitiers, qui n'est pas précisément d'une lecture facile {De Jacobo I Angliae rege 
cutn Cardinali Roberto Bellavtnino S. J. super potestate cum regia titm pontificia 
disputante. Parisiis, Oudin, 1900, XXXI, 169 pp. in-S"). Peu de personnes sans 
doute s'inscriront en faux contre le jugement porté par l'auteur sur le théologien 
couronné que Sully appelait le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais 
je crains bien qu'en dehors de la Compagnie, naturellement partiale pour un si 
illustre confrère, bien peu de politiques ou de penseurs modernes partagent son 
admiration pour le célèbre jésuite et — ce qui est plus difficile que de l'admirer 
en bloc — aient la patience de le suivre dans tous les détours de sa casuistique 
politique. Assurément la question pouvait sembler brûlante, elle l'était même 
certainement au xvii' siècle; de nos jours encore, il est bon de connaître ces 
controverses célèbres d'autrefois. Mais une vingtaine de pages suffirait largement 
pour en résumer les traits principaux, sans qu'on s'astreigne à les suivre dans 
tous les méandres de leurs fatigantes redites et de leurs invectives réciproques. — S. 

— M. Ch. Pi'isTER, professeur d'histoire à l'Université de Nancy, vient de faire 
■paraître dans les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine et en tirage à part, 
un intéressant Journal de ce qui s'est passé à Nancy depuis la paix de Rysivick 
jusqu'en l'année iy44, dû au libraire nancécn Jean-François Nicolas, le bibliophile 

lorrain bien connu par ses rapports avec Dom Calmet, Chevrier et d'autres érudits 
du temps. Sans présenter des faits nouveaux pour l'histoire générale, le Journal 
de Nicolas (Nancy, Crépin-Leblond, 1900, 178 pp. in-8'') est riche en détails curieux 
sur les événements quotidiens, sur les mœurs de la petite capitale et sur la façon 
de voir de ses habitants, relativement aux changements qui s'opérèrent dans leurs 
destinées par les guerres de Louis XIV d'abord et surtout par le départ de Fran- 
çois III de Lorraine et son remplacement par le roi Stanislas. Le bon libraire vit 
arriver le monarque polonais avec un déplaisir qu'il marque à mainte page de 
ses notes. Celles-ci sont donc une contribution précieuse à l'histoire de la Lorraine 
au xvni« siècle, encore qu'il faille les utiliser avec prudence. M. Pfistcr a joint à ce 
texte, emprunté à l'une des nouvelles acquisitions de la Bibliothèque Nationale, 



250 REVUE CRITIQUE 

une notice biographique très complète, où il juge cquitablcmcnt Thomme et 
l'historien. — R. 

— M. HoRRic DE Beaucaire a récemment donne deux nouveaux volumes du 
Recueil des Instructions diplomatiques, public sous les auspices de la Commission 
des archives diplomatiques au Ministère des affaires étrangères (chez Alcan). Le 
tome I" contient les instructions données aux envoyés à la cour de Savoie-Sav- 
daigne de 1648 à 1748; le tome II va de 1748 à 1789; il fournit en outre le^ 
instructions aux envoyés près les ducs de Mantoue de 1648 à 1708 (date de la 
disparition du duché) puis une série de neuf appendices (listes chronologiques des 
ambassades, tables généalogiques de Savoie et Mantoue, texte des traités de i655 
entre Louis XIV et le duc de Mantoue), et il se termine par une table alphabétique 
très développée. La publication est faite avec grand soin. Dans ses introductions, 
M. H. de B. retrace sommairement l'histoire des relations diplomatiques de la 
France avec la Savoie et Mantoue sous l'ancien régime; avec raison, il remonte 
aux origines antérieures à 1648, car les traités de Westphalie ne constituent pas 
pour l'Italie une date aussi importante que pour le reste de l'Europe, et il y a 
peut-être lieu de regretter que le plan général de la collection n'ait pas permis à 
M. H. de B. de donner au moins le texte des instructions rédigées sous le minis- 
tère de Richelieu. Ces introductions constituent d'utiles chapitres d'histoire diplo- 
matique, solides et clairs; et si M. H. de Beaucaire estropie parfois les noms 
propres, ou s'il laisse passer quelque inadvertance, comme d'appeler Frédéric- 
Guillaume le roi de Prusse en 1704 (t. I, p. lxviii), son érudition n'en est pas 
moins de bonne qualité, et ses notes, avec leurs références abondantes et précises, 
sont excellentes. Quant aux instructions elles-mêmes, plusieurs sont de médiocre 
intérêt; mais nous n'avons pas ici à reprendre les critiques déjà souvent faites 
contre la conception générale du recueil. — G. P. 

— Sous le titre les bibliotlièques particulières de Napoléon (Paris, Leclerc. In-8°, 
22 p.), M. Ant. GuiLLois retrace avec une foule d'intéressants détails, l'histoire des 
bibliothèques personnelles de Napoléon, telle qu'elle lui a été racontée maintes fois 
par M. Louis Barbier, le fîls d'Antoine Barbier (le successeur de Ripault et le biblio- 
thécaire de l'Empereur) et d'après les pièces que M. Louis Barbier et ses descen- 
dants lui ont confiées. On voit dans ce travail que Napoléon n'a jamais négligé la 
lecture des grands auteurs, qu'il lisait même les nouveautés — quitte à les jeter 
en voyage par la portière de sa voiture, et les pages qui les ramassaient en faisaient 
leur régal — que les fonctions de son bibliothécaire n'étaient pas une sinécure, 
etc. Signalons à M. Guillois une note du premier consul [Corr. 'VI, 533) deman- 
dant à Ripault un catalogue de la bibliothèque du Directoire pour « choisir les 
livres qui seront à son usage ». — A. C. 

— Après avoir publié la traduction des études de Clausewitz sur 1812 et i8i5, 
la librairie Chapelet fait paraître aujourd'hui la Campagne de i8i3 et la cam- 
pagne de j 814 (In. 8°, 208 p.). La traduction de cet ouvrage de Clausewitz est due 
au commandant Thomann qui dédie son travail aux camarades de l'armée française 
comme Clausewitz avait dédié son œuvre aux camarades de l'armée prussienne. 
On trouvera, dit le traducteur avec raison, de multiples et précieux enseignements 
dans l'exposé de ces deux campagnes et principalement dans les critiques qui 
l'accompagnent et qui, de l'avis du général Pierron, sont un chef-d'œuvre. — A. C. 

— M. Maurice Tourneux a publié chez Noël Charavay une Table générale des 
lettres et documents contenus dans VAmateur d'autographes (Première série, 
deuxième période, 1875-1892}. Il avait déjà donné en 1877 '^"'^ Table des documents 



d'histoire et de littérature 25 I 

de la première période; mais elle ne comportait, comme l'indiquait le titre, que les 
pièces inédites. La seconde Table qu'il présente aux chercheurs donne, avec la liste 
des documents originaux de tout genre, celle des articles, des comptes rendus de 
ventes et de livres, des nécrologies et des nouvelles diverses contenues dans chaque 
numéro. — A. C. 

, — Le même érudit a fait tirera part de la « Révolution française » (mars igoo, 
à deux cents exemplaires sur papier vergé) sa notice sur Etienne Charavay, sa vie 
et ses travaux. On ne relira pas sans émotion les pages consacrées par M. Tourneux 
à la vie de ce modeste et savant historien qui disait qu'il faut vaincre l'ignorance 
et que, dans cette immense tâche, chacun trouve sa place, si infime qu'elle soit. 
M. Tourneux a d'ailleurs énuméré aussi complètement que possible les travaux 
d'Etienne Charavay : il les a divisés en deux classes, ceux qui appartiennent aux 
sujets les plus divers et ceux qui tiennent à la science des autographes. — A. C. 

— Les actes de l'état civil parisien antérieurs à i86o ont été brûlés en 1871, et 
la commission chargée de les reconstituer a fonctionné jusqu'en 1897. Dans son 
étude sur Les Sources de Vancien état civil parisien (Paris, Champion, 1899, in-S", 
vii-i36 pages), M. Marius Barroux,, archiviste adjoint de la Seine, s'est proposé, 
non pas de faire l'histoire de la reconstitution, mais de dresser la liste complète 
de tous les documents qui peuvent être considérés aujourd'hui comme les sources 
de l'état civil parisien et avant 1860, que ces documents aient été, ou non, utilisés 
par la commission de reconstitution. Ce sont : i" les « actes » de l'état civil soit 
« sous la forme authentique » (registres des paroisses, des établissements hospita- 
liers ou religieux, des non-catholiques), soit « sous la forme non authentique » 
(copies ou extraits); 2° les « documents >> d'état civil (registres d'ordre des diffé- 
rents cultes, des établissements hospitaliers, archives de l'enregistrement, procès- 
verbaux d'apposition des scellés, anciennes listes des périodiques, registres des 
pompes funèbres, archives des cimetières, épitaphiers, papiers de famille). Dans 
ce cadre méthodique, chaque groupe de documents est noté en son lieu, analysé 
et décrit avec une scrupuleuse précision. Le volume se termine par une utile table 
alphabétique, où sont notamment mentionnés les noms d'une centaine de Pari- 
siens célèbres, dont M. B. a relevé en passant les sources d'état civil. Indispen- 
sable à l'étude de l'état civil parisien, l'excellent répertoire critique de M. B. four- 
nit un grand nombre d'indications qui, telles quelles ou par analogie, pourront 
être utilisées aussi pour la recherche des dates de naissance et de décès dans les 
villes de province. — G. P. 

— M. Paul Seidel, directeur des collections royales de Prusse, vient de publier 
deux catalogues, qui se rattachent à l'exposition de 1900, mais dont l'importance 
et l'intérêt dépassent de beaucoup le provisoire de cette exposition. Le premier : 
Les collections d'œuvre d'art françaises du xvin« siècle appartenant à S. M. l'Empe- 
reur d'Allemagne (grand fol. illustr.), retrace l'histoire des toiles, sculptures, 
tapisseries, rassemblées surtout par le roi Frédéric II, grand amateur de notre 
art, aussi bien que de notre littérature. Le second : Les collections d'art de Frédé- 
ric le Grand, à l'exposition universelle de Paris, est l'inventaire explicatif de celles 
de ces œuvres, aujourd'hui presque populaires, qui décorent le Pavillon allemand 
de la Rue des Nations. Le grand catalogue, tiré à 3oo exemplaires, est malheureu- 
sement presque impossible à acquérir. On peut recommander aux historiens d'art 
d'acquérir au moins le petit, très facilement accessible. Personne n'était plus 
qualifie que M. Seidel pour écrire une étude complète et savante sur des œuvres 
qui restent pour nous nationales, et il faut en outre le remercier de la sympathie 



2 52 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

particulière — et intentionnelle — avec laquelle il l'a écrite. MM. Paul Vitry et 
Marquet de Vasski,ot, attachés aux Musées du Louvre et de Versailles, en la vul- 
garisant pour le public français dans une bonne traduction, ont bien mérité de 
tous ceux qui goûtent notre art du xviir siècle si délicat, si élégant, si personnel 
et original. — Henry Lemonnier. 

— Le XLI" fascicule de VexceUent Schwei^erisches Idiotikon, Woerterbiicli der 
schwei^erdeutschen Sprache (Frauenfeld, Huber) contient les p. i 585-1744 et va de 
burga à bus et ses composés. Signalons, en passant, une légère erreur : p. 1 658, on 
donne comme composé de passade, le mot itspassade avec un exemple de Rodt, 
drei Auspassaden; le mot a été mal lu ; il faut lire Anspessaden (cf. le français aus- 
pessade). 

— M. Vittorio Ferrari vient de donner une b^ édition complètement refondue 
an Manuel de littérature italienne de Cesare Fenini des origines à 1748 (Milan, 
Hœpli); il s'y attache surtout à marquer le rapport de la littérature avec les vicis- 
situdes de la politique et le développement général de l'esprit. — Ch. D. 

— Le Dictionnaire général de la langue française par MM, Hatzfeld, Arsène 
Darmesteter et Antoine Thomas, qui vient de se terminer et qui avait déjà obtenu 
le prix Jean Reynaud, a obtenu le grand prix de l'Exposition Universelle de 1900. 

— Nous apprenons avec le plus vif regret la mort de M. le Chevalier D"" Vin- 
cenzo Joppi, le i" juillet dernier. Le D'' Joppi, qui avait pris cette année même sa 
retraite de bibliothécaire de la ville d'Udine, était l'homme connaissant le mieux 
l'histoire du Frioul. Malgré son grand âge, il avait conservé toute son activité qu'il 
mettait ainsi que sa science au service de ceux qui y avaient recours. 11 avait été 
président de la Deputazione Veneta di Storia Patria. — Henri Cordier. 

— On nous écrit d'Athènes : Les éditions de la Bibliothèque Marasli se suc- 
cèdent. Les traductions de l'Histoire grecque de Curtius (Lambros), de la Poésie 
Latine de Ribbegk (Sakellaropoulos), d'Alexandre le Grand et des Diadoques de 
Drovsen (Pantazidis), sont complètement terminées. Nous avons de même le pre- 
mier volume de V Archéologie de Gilbert (Politis) et le premier volume de la 
Littérature Byzantine de Krumbacher (Sotiriadis). Nous avons déjà signalé la tra- 
duction de la Littérature dramatique de Saint-Marc-Girardin (Vlachos) et de YHis- 
toire des monnaies anciennes de Head (Svoronos), qui sont aussi terminées depuis 
quelque temps. Nous y ajoutons les deux premiers volumes de Y Histoire d'Angle- 
terre de Macaulay (Rhoïdis) et les Leçons de linguistique de Whitney et JoUy (Chad- 
jidakis]. On a aussi publié dans la même Bibliothèque la traduction d'un poème 
de Pouchkine, et celle de Hamlet (Damiralis). 

De pair avec les traductions marche la publication de plusieurs ouvrages origi- 
naux : Jean Capodistrias par Hidromenos, le )>remier volume des Proverbes de 
N. G. Politis (prix de l'Association pour l'encouragement des études grecques de 
Paris), dont compte a été déjà rendu dans la Revue Critique, et enfin les deux 
volumes intitulés T^vaYiovr, véojv ^.éHswv etc. Ce dernier ouvrage est un dictionnaire, 
œuvre posthume de Koumanoudis, qui renferme soixante mille mots formés depuis 
la prise de Constantinople jusqu'à nos jours (sciences, administration, finances, 
tribunaux, etc.). Il rendra des services signalés à tous ceux qui s'occupent de la 
langue néohellénique. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N° 40 — 1" octobre — 1900 



Meylan-Faure, Les épithètes dans Homère. — Lattes, Le droit coutumier lom- 
bard. — Gabotto, La Commune à Cuneo. — Nicastro, Etude sur la conjugaison 
française. — Vast, Les grands traités du règne de Louis XIV, III. — F. Brun, 
Un village soissonnais. — Costa de Beauregard, Souvenirs de La Ferronnays. — 
P. Brin, Henry Beyle-Stendhal. — Annuaire de Goethe, XXI. — Scherillo, Les 
poésies de Leopardi. — Morane, Finlande et Caucase. — Soutzo, Mémoires, p. 
Rizos. — Van Ortrov, Les délimitations en Afrique. — Fouillée, La France au 
point de vue moral. 



Mevlan-Faure Les épithètes dans Homère, Lausanne, 1899. 

L'étude de M. Meylan-Faure sur Les épithètes dans Homère est 
une thèse présentée à l'Université de Lausanne. C'est un résumé 
succinct, clair et élégant des principales questions relatives au choix, 
à la signification, à la place des épithètes dans Homère. L'auteur s'est 
surtout inspiré des théories de Diintzer et de Brugman. Comme il ne 
prétendait point à faire œuvre originale, nous ne saurions lui repro- 
cher de n'avoir rien ajouté de nouveau à ce que savaient déjà tous 
ceux qui se préoccupent de restaurer et d'interpréter le texte de VIliade 

et de l'Odyssée. 

M. D. 



Al. Lattes, Il diritto consuetudinario délie città lombarde, con una appendice 

di tcsti ineditti. Hœpli, iMilan, 1899, xvi-463 p. 

Jusqu'ici le droit coutumier lombard n'avait fait l'objet d'aucune 
étude d'ensemble; nous n'avions à son sujet que des indications 
éparses dans les histoires du droit italien comme celles de Fertile, de 
Schupfer, de Salvioli ; les coutumes de Milan de 12 16 éditées par 
J. Berlan en 1866 étaient seules mieux connues. M. Alessandro 
Lattes, auquel nous devons déjà des recherches sur le droit statutaire 
italien, s'est proposé de combler la lacune qui existait dans la littéra- 
ture juridique italienne en nous donnant une histoire externe des cou- 
tumes municipales de la Lombardie au xni« et au xiv* siècles et un 
exposé systématique de la législation qu'elles renferment. Il y a joint 
le texte des coutumes inédites de Bergame et celui des coutumes de 
Brescia dont on n'avait qu'une édition incomplète. 

Nouvelle série L. 40 



2 54 REVUE CRITIQUE 

Il nous semble que, sans trop grossir son livre, il aurait pu multi- 
plier les citations de textes au bas des pages ; nous regrettons surtout 
qu'un ouvrage de ce genre ne soit pas accompagné d'un index détaillé 
permettant d'utiliser rapidement, sans de longues recherches, les nom- 
breuses indications qu'il contient ; la table des matières, quoique 
commode, est loin d'être suffisante ; ainsi à la p. 209 il est question du 
retrait, à la p. 209, 211, des guadia ; si l'on consulte la table, ces 
matières ne sont traitées qu'aux p. 269 et 196 ; il n'y a, pour ainsi dire, 
aucun point à propos duquel cette observation ne put être faite. 

M. L. ne s'est occupé que des coutumes proprement dites et les a 
distinguées des statuts émanés de l'autorité publique. Je ne sais si 
cette distinction est heureuse. En réalité coutumes et statuts se 
mêlent et s'enchevêtrent constamment; un statut n'est souvent, au 
fond, qu'une coutume passée à l'état de loi. La seule raison par 
laquelle la méthode de M. L. se Justifie, c'est qu'il lui a bien fallu se 
borner. 

Il est impossible de donner une analyse même sommaire d'une 
oeuvre comme celle de M. Lattes. Nous nous contenterons de 
quelques remarques de détail, après avoir constaté que sous une 
forme très sobre et très nette, on y trouve, bien groupées, bien éclair- 
cies, les dispositions coutumières suivies par les cités lombardes. 

C'est surtout à propos du Liber consuetudinum Mediolani que 
M. L. insiste; à ses yeux, c'est une œuvre privée qui rappelle, avec 
un caractère moins marqué de personnalité, le traité postérieur en 
date de Bertaldo sur les coutumes de Venise (Splendor Venetorum 
civitatis consuetudinum) ; l'auteur du recueil des coutumes milanaises, 
P. Judex, serait peut-être P. Villani, qui fut juge et assesseur du 
podestat de Milan en 1200 et auquel on attribue une compilation 
d'usages féodaux; conjecture pour conjecture, celle-là vaut bien les 
hypothèses de Porro et de Berlan. 

En ce qui concerne le droit public lombard, on lira avec intérêt les 
pages relatives à la bourgeoisie ou vicinatico de Cannobio, aux ori- 
gines de cette commune et aux vestiges qui s'y rencontrent de la pro- 
priété collective du sol. Seuls, les vicini pouvaient être propriétaires 
des immeubles situés sur le territbire de Cannobio : d'où il résultait 
que les créanciers d'un vicinus ne pouvaient recevoir en paiement les 
immeubles qui lui appartenaient que s'ils étaient eux-mêmes vicini ou 
bourgeois. Le retrait des voisins existe à côté du retrait lignager ou 
agnatique dans l'intérêt de la famille. Les associations entre frères qui 
vivent en commun rappellent la vieille organisation de la famille. 

Dans l'ensemble du droit privé on retrouve le double courant 
romain et germanique avec des usages particuliers issus des besoins 
de la pratique. Ainsi la procédure romano-canonique est passée avec 
ses traits essentiels dans les coutumes lombardes, mais elle s'y nuance 
de pratiques barbares, de traits nouveaux, surtout en matière de 



d'histoire et de littérature 255 

preuves (duel judiciaire, etc.) et à propos de la procédure d'exécution : 
exécution d'autorité privée à Gôme, art. 44-48, arrêt conventionnel de 
la personne du débiteur par le créancier [expressum pactum inter con- 
trahcntes de capiendo et detinendo)^ pratiques infamantes en cas de 
cession de biens. Les titres exécutoires assimilés à une sentence judi- 
ciaire, ayant la même efficacité, apparaissent à Brescia, dès 1225 (cf. 
Gôme, 1281 : condemnacio per confessionem). 

Chaque chapitre, chaque paragraphe appellerait des remarques ana- 
logues : à propos de l'émancipation, p. 180, les ressemblances avec 
l'affranchissement ; à propos de la condition des femmes, p. 181, lés 
autorisations requises pour la validité des actes par elles accomplis, 
des détails sur les professiones legis ; à propos des obligations, p. 196, 
la curieuse fusion de la tidéjussion romaine et des guadia lombards ; 
en matière de vente, p. 210, l'usage des cautions garantissant l'ache- 
teur contre l'éviction et corroborant l'obligation du vendeur [cï.fide- 
jussores de carta guarendi à Aoste). M. Lattes a touché à tant de 
points qu'il ne faut pas songer à signaler, ne fut-ce que d'un mot, 
même les plus importants. 

J. Brissaud. 



F. Gabotto. Il « comune » a Cuneo e le origini comunale in Piemonte. Mes- 
sine, Greco et Sabella, 1900. — P. 17 à 94 (extrait du Bollettino storico-biblio- 
grafico subalpine, V, I-II). 

Les origines des communes italiennes ne sont pas moins obscures 
que celles des communes ou des consulats français. M. Ferd, Gabotto, 
professeur d'histoire moderne à l'Université de Messine, dans des 
écrits divers sur Biella, Asti, Pignerol, avait soutenu, avec Davidsohn, 
Geschichte von Flore?î\, 1896, que les communes se rattachaient à la 
vicinia ecclésiastique (habitants du viens, vicini, groupés par la néces- 
sité de subvenir aux besoins du culte) Tout en maintenant ce point de 
vue, il insiste, à propos de Guneo, sur le caractère seigneurial des 
communes en Piémont. A Pignerol, à Verceil, à Ivrée, la commune 
n'est qu'un consortium de seigneurs. Des membres d'une même famille 
féodale jouissaient dans un même lieu de droits divers dont l'exercice 
était réglé dans un colloquium commune, confié à certains d'entre eux 
qui prenaient le nom de Gonseils. La commune ne serait donc qu'une 
forme de la coseigneurie. S'il n'est pas trop surprenant qu'elle ait eu 
ce caractère dans les villes anciennes, on est étonné de le retrouver 
dans des villes neuves, comme Guneo, au xii« siècle. G'est ce que 
M. Gabotto s'est proposé cependant d'établir par l'analyse de docu- 
ments dont il donne les plus importants en appendice. Sa conclusion 
peut-elle être étendue à des villes plus importantes comme Alexandrie ? 
Il y a lieu d'en douter. En tout cas, elle est de nature, même restreinte 



256. REVUE CRITIQUE 

à une petite ville," à confirmer ce que l'on admet communément au 
sujet de nos consulats méridionaux, à savoir qu'une place y était 
faite à la petite noblesse. 

J. Brissaud. 



Philippe NicASTRO : Etude sur la conjugaison française. Ragusc, G. Destefano, 

1899; un vol. in-4", de 193 pages. 

Muni d'une couverture bleu-pâle, imprimé avec un certain luxe 
typographique, le volume de M. Nicastro se présente bien à l'œil : 
malheureusement le contenu ne répond pas au contenant, et l'on s'en 
aperçoit dès qu'on a parcouru les premières pages du livre. Qu'a 
voulu faire l'auteur? On ne le voit pas trop. Est-ce une étude histo- 
rique, ou un guide pratique destiné aux étrangers qui désirent 
apprendre la conjugaison française ? C'est tout cela à la fois, semble-t- 
il, mais en visant les deux buts, M. N. n'en a atteint aucun. Je ne puis 
m'attarder à le démontrer ici. La partie intitulée Histoire et théorie 
s'étend de la p. 7 à 71, mais les pages y sont courtes, très courtes en 
général, encombrées par des notes multiples et de toutes provenances. 
Il y a là des renvois aux grammaires de Larousse, de Larive et 
Fleury ; des citations tirées de Burguy et naturellement de l'inévi- 
table Brachet (jusqu'à quand les ouvrages de Brachet seront-ils un 
obstacle à tout progrès sérieux dans l'enseignement historique du 
français?) M. N. connaît, à vrai dire, d'autres auteurs, Diez par 
exemple et aussi M. Chabaneau, il a lu les grammaires de MM. Clé- 
dat et Brunot : comment se fait-il que de cette lecture, si elle a été un 
peu attentive, il n'ait pas tiré une idée plus nette de la conjugaison 
française, et ait laissé subsister la plus complète incertitude dans son 
exposé ? En fait de phonétique, il n'admet pas e|ue / se soit vocalisée 
en II devant une consonne; mais il croit par contre que le t de aime-t- 
il représente celui de amat. Il \\v& aller de ai^ar^ (d'après Brachet 
bien entendu) ; parlant de la production d'une dentale accessoire entre 
n et r, il cite comme exemple prendre — supposant apparemment que 
prehendere n'est pas un mot latin — et ainsi de suite. N'insistons pas. 
Tout cet exposé procédant au hasard, sans aucun lien systématique 
qui coordonne les faits entre eux, est arriéré de quarante ou cinquante 
ans. Nous ne pénétrerons pas non plus dans les multiples et redou- 
tables tableaux dont est hérissée la seconde partie du livre. Nous y 
apprendrions cependant des choses assez nouvelles : ainsi que, le 
radical de savoir étant sach, on obtient savoir en changeant cJi en v, 
et la forme du parfait nous y serait expliquée par un diagramme théo- 
rique s lach =) u-s. Comprenne qui pourra : je plaindrais de tout 
mon cœur les élèves qui chercheraient à se loger dans la cervelle la 
conjugaison française en suivant de tels procédés. Devons-nous 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 25 J 

remercier M. N. d'avoir rédigé son livre en français ? Oui, en prin- 
cipe. Il faut bien reconnaître cependant qu'il écrit notre langue d'une 
façon un peu pénible, et qu'il a laissé subsister un grand nombre 
d'erreurs typographiques. Dans la première phrase de son avant-pro- 
pos, M. Nicastro déclare modestement que son essai sur le verbe 
français « est loin de satisfaire à des besoins réels » • je regrette de ne 
pouvoir pas le contredire. 

E. BOURCIEZ. 



Henri Vast. Les Grands Traités du règne de Louis XIV, 3<: fascicule. Paris, 

Alph. Picard et fils, 1899, in-8, 223 pp. 5 fr. 25. (Fascicule 28 de la Collection 
de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire.) 

Avec ce troisième fascicule, M . Henri Vast a terminé la publication 
des grands traités du règne de Louis XIV. A propos des fascicules 
précédents, la Revue critique a déjà loué les qualités qui recom- 
mandent d'une manière toute spéciale cette édition de textes diplo- 
matiques ; grâce à l'abondance et la précision de leurs renseignements, 
les « notices » qui servent d'introduction à chaque traité constituent 
une excellente histoire en raccourci de notre diplomatie de 1648 à 
17 14. Il suffira donc de signaler le contenu de ce dernier fascicule. 

Une « Notice sur les négociations qui ont amené la paix d'Utrecht » 
(1-59) est un exposé admirablement clair de toute notre action diplo- 
matique depuis le traité de Ryswick ; les travailleurs sauront un gré 
particulier à M. V. des nombreuses références qu'il leur fournit dans 
les Archives des affaires étrangères, dans les Archives nationales et 
dans le Dépôt de la guerre. A la fin de cette introduction, Tauteur a 
justement mis en lumière la part glorieuse et toute personnelle qui 

revient à Louis XIV dans l'œuvre de ses ministres. « La postérité 

ne peut reprendre dans le vieux roi aucune pensée, aucun sentiment 
qui n'ait été réellement français... Jusqu'au dernier jour, il a conduit 
personnellement les négociations avec une hauteur de vue, une luci- 
dité, une possession de lui-même qui n'ont subi aucune éclipse.. . » 

(p. 59). 

Le fascicule comprend ensuite le texte minutieusement coUationné, 
avec introduction bibliographique et notes diplomatiques ou histo- 
riques, de neuf traités signés en 171 3 et 17 14 à Utrecht, Rastadt et 
Bade, entre Louis XIV, la reine Anne, Jean V de Portugal, Frédéric- 
Guillaume le"" de Prusse, Victor-Amédée de Savoie, les États généraux, 
l'empereur Charles VI et l'empire. Il se termine par une table géné- 
rale des personnages cités et un index géographique, qui se rapportent 
à l'ensemble des trois fascicules. 

M. Vast vient de rendre un grand service à tous ceux qui s'inté- 
ressent à notre histoire nationale pendant le règne de Louis XIV; 



258 REVUE CRITIQUE 

souhaitons qu'il puisse avoir un jour de nouveaux titres à leur recon- 
naissance, en écrivant l'histoire d'un de ces grands diplomates qui ont 
su si bien exécuter les pensées du grand roi. Personne ne saurait être 
mieux désigné par cette tâche que le savant éditeur des Grands Traités 



du règne de Louis XIV. 



G. Lacour-Gayet. 



Un village soissonnais. Notes pour servir à l'histoire de Bucy-le-Long, 1634- 
i8i5. Mculan, Réty, 1900. In-S% i25 pp. (tiré à cent exemplaires). 

Ce petit volume est charmant, et quand même on ne serait pas 
enfant de Bucy, on le lit d'une traite. Ce n'est qu'une série de notes ; 
mais l'auteur, M. Félix Brun, n'avait pas d'autre but, et son seul 
défaut, si défaut il y a, serait peut-être de laisser par instants percer 
le catholique. Il est écrit avec finesse, avec agrément; il renferme 
une foule de menus détails intéressants ; il se développe nettement en 
huit chapitres. L'auteur retrace d'abord le culte, énumère les curés 
d'après les archives paroissiales (l'un d'eux, Hinaux, devint curé de la 
paroisse des Blancs-Manteaux), reproduit l'acte de baptême des trois 
cloches de l'église. Il fait la biographie des maires de l'endroit et 
donne la liste des maîtres d'école en y joignant quelques particulari- 
tés sur deux religieuses de l'Enfant-Jésus qui enseignèrent à Bucy 
pendant la Révolution. Il relève ensuite à certains intervalles le 
nombre des naissances et celui des morts (la population de Bucy ne 
cesse de décroître depuis la seconde moitié du xviii<^ siècle) et passe 
en revue les professions exercées dans le village (celle qui se ren- 
contre le plus souvent est celle de vigneron, puis celle de tonne- 
lier), mentionne les noms de famille qui sont demeurés. Il consacre 
plusieurs pages à certains personnages, aux Simon de Bucy (dont 
l'un fut évêque de Paris), à Bussy-Castelnau (né d'ailleurs à Ancien- 
ville et non à Bucy), au général Dutour de Noirfosse, lieutenant de 
Bussy et de Lally, à l'ermite Bertrand dont il fera bien, comme il en 
a l'intention, d'étudier de plus près les faits et gestes. On remarquera 
dans les pages relatives aux fêtes révolutionnaires de Bucy le compte 
rendu de la fête de l'Agriculture et le programme de la solennité qui 
eut lieu en 1 798 à l'occasion des réparations de la route. Un chapitre 
tout militaire clôt dignement le livre : M. B. y raconte le combat du 
i3 mars 1814 (à noter la lettre que l'officier prussien dépose sur le 
missel de l'église après avoir trouvé le village désert et les extraits de 
la correspondance conservée aux archives de la guerre) et cite quel- 
ques noms de soldats de la Révolution et de l'Empire nés à Bucy, le 
capitaine Ferté, le commandant Crépeau, et le pauvre canonnier 
Pignon, mort prisonnier des Anglais et qui écrivait en apprenant le 
prochain mariage de sa sœur ; « Je vous souhaite beaucoup de plai- 



d'histoire et de littérature 259 

sir et d'agrément à la noce ; mais je vous prie de m'envoyer pour 
boire un verre de vin à la santé de la fiance de ma sœur ». Cette 
lettre fournit à M. Brun le mot de la fin : « grâce au canonnier 
Pignon, conclut-il, et si mélancolique qu'ait été d'ailleurs son des- 
tin, ces dernières pages où 18 14 mit tant de larmes et de sang, vont 
s'achever dans un sourire ». 

A. C. 



En émigration. Souvenirs tirés des papiers du comte A. de La Ferronnays, 1777- " 
1814 par le marquis Costa de Beauregard, de l'Académie française. Paris, Pion, 
igoo. In-80, III et 428 pp. avec portrait; 7 fr. 5o. 

• 

Auguste de La Ferronnays n'avait que treize ans lorsqu'il fut 
emmené en émigration. Après avoir terminé chez les Prémontrés de 
Bellelay, non loin de Porreniruy, des études commencées dans la pire 
pension de Paris (p. i3), le jeune homme s'engagea ainsi que son 
père dans l'armée de Condé. Il fut ordonné soldat à l'affaire d'Ober- 
kamlach (p. 43), puis gagna la Volhynie avec les colonnes con- 
déennes, puis revint se battre sur les bords du Rhin et après le com- 
bat de Constance, comprit pour la première fois ce que c'était que la 
guerre (p. 94). Cependant il avait été attaché d'abord avec le titre 
bizarre d'ordonnance permanente, ensuite avec le titre définitif d'aide 
de camp, au service du duc de Berry, qui, dès l'arrivée des Con- 
déens à Dubno, s'était engoué, malgré la dissemblance de nature, du 
pauvre petit cavalier noble. Ces rapports de la Ferronnays avec le duc 
de Berry eurent sur son destin une très grande influence. Il avait 
connu à la cour de Brunswick vers la fin de 1794 M"*^ Albertine de 
Montsoreau; il la revit à Dubno et durant le trajet de la Pologne au 
Rhin. Le mariage n'aurait pas eu lieu, car le comte de Montsoreau 
trouvait que c'était folie d'unir des enfants dans un pareil temps 
(p. 1 18) ; le duc de Berry intervint, un revenu solide fut trouvé pour le 
jeune couple, et le père, non sans soupirer, finit par dire oui. Mais il 
fallut bientôt se séparer, La Ferronnays, devenu le deuxième gen- 
tilhomme de la maison du duc, accompagna le prince de Klagenfurt 
à Vienne, puis dut le suivre en Angleterre; sa vie, dit M. Costa de 
Beauregard, est si mouvementée qu'on dirait un roman de cape et 
d'épée (p. 173). Encore souffrit-il à diverses reprises de l'humeur du 
duc, égoïste, fantasque, emporté, injuste. Mais ces voyages de la Fer- 
ronnays qui l'éloignèrent fréquemment de sa femme et de ses enfants, 
nous ont valu une correspondance dont M. C. de B. nous donne 
d'intéressants extraits. La Ferronnays se rend à Varsovie, puis à 
Mitau, à la cour ou, comme disait Louise de Condé, à la courette de 
Louis XVIII, ce roi« absolument désillusionnant » (p, 160). Il se rend 
à Londres, et, en passant par Hambourg, il est, malgré son déguise- 



200 REVUE CRITIQUE 

ment et son nom de Phlîps, dénoncé à Bourrienne (p. i8o). Revenu 
à Brunswick en 1806 où il a laissé les siens, et comptant sur les vic- 
toires prussiennes, il est obligé de fuir à Altona, de là à Husum, et 
de regagner l'Angleterre. L'année suivante, il est en Suède, auprès 
de Gustave IV ' et de Gothembourg, amène Louis XVIII sur le sol 
britannique. Il repart pour la Suède en 1808 : il y voit Fersen « ce 
serviteur si dévoué de la pauvre reine », le duc de Piennes, Armfeld, 
sir John Moore. De retour en Angleterre, il passe le temps à étudier 
les langues étrangères et à observer cette morne cour de Hartv»ell où 
il n'y a « plus d'autre champ de bataille que celui des querelles et des 
chasses, d'autre position à disputer que sa place à table et au jeu du 
roi » (p. 275). En 181 3, il est chargé d'une véritable mission diploma- 
tique ; Louis XVIII renvoie portera Pétersbourg une proclamation 
et sonder les dispositions du tsar, tenter d'obtenir pour Monsieur ou 
l'un de ses fils un commandement dans l'armée russe, pressentir la 
cour de Russie sur un mariage possible entre le duc de Berry et la 
grande-duchesse Anne, entrer en rapport avec les officiers français 
prisonniers pour prévoir leur attitude au moment d'une restauration, 
enfin s'assurer des dispositions de Bernadotte (p. 325). Il arrive à 
Stockholm; il voit d'abord M"»' de Staël : « Que d'esprit chez cette 
femme ! Il dépasse de beaucoup ce qu'on m'en avait dit I Jamais on 
n'a vu les choses de plus haut qu'elle. On remue chez elle plus d'idées 
en une heure que pendant un mois à Hartwell (p. 339) ». Mais Ber- 
nadotte refuse de le recevoir, et le secrétaire intime du prince royal. 
Camps, lui prédit un insuccès complet. La Ferronnays est boule- 
versé ; Camps lui a dit de cruelles vérités, lui a dit que ses maîtres 
n'avaient plus de droits à une couronne qu'ils n'avaient eu ni la force 
ni le courage de conserver; que, si les émigrés rentraient en France, 
ils devraient se défaire de leurs vieilles idées, « s'accoutumer à la 
langue forte qu'on parle à Paris », laisser tout tel qu'ils le trouvaient 
établi, ne réformer qu'eux-mêmes. Et la Ferronnays écrit ces lignes 
qui lui font honneur : « Camps est odieux de forme et de langage. 
Il a commencé par n'être qu'un petit commis qui sûrement n'a pas 
reçu d'éducation. Ses coudes ne sont pas aussi arrondis, et sa tète, 
quand il salue, ne descend pas aussi bien que celle de M. de Vau- 
dreuil. En revanche, il impose davantage. II ne dit guère de fadeurs 
aux femmes, mais il sait ce qu'il dit aux hommes. Sa conversation 
est toujours sérieuse. Les têtes de ce monde-là sont habituées à de 
fortes pensées. Que nous sommes loin en Angleterre de voir les 
choses sous leur vrai jour! Que nous jugeons mal ce qui se passe en 
dehors de nous et de nos préjugés! Nous en sommes encore au point 
où la Révolution nous a surpris. Quand tout a changé dans le monde, 

I. Il doit le revoir plus tard à Hartwell et Gustave lui donne son épée <> d'un air 
à la fois solennel et égaré » (p. 3o6) ; cf. une nouvelle et étrange apparition de 
Gustave IV à Dresde, p. Sgo. 



d'histoire et de littérature 261 

nous demeurons sottement fiers de notre sang et de notre éducation, 
pourtant si détestable. Le plus habile chez nous ne serait pas en état 
de tenir un quart d'heure contre le dernier secrétaire du dernier 
bureau du dernier département de TEmpire! » Toute cette dernière 
partie du livre est fort attachante. La Ferronnays voit à Stockholm le 
ministre de Russie, Suchtelen, qui lui déclare que les alliés rédui- 
ront la France aux frontières de 89 sans lui imposer une forme de 
gouvernement. Il voit à Pétersbourg le chancelier Roumianzov qui 
le paie de belles paroles, Armfeld qui lui révèle le caractère versatile 
d'Alexandre et les mots mêmes de Bernadotte au tsar : « Faire son lit 
sans les Bourbons et les empêcher par dessus tout de se mêler aux 
affaires », un jeune officier de C..., prisonnier des Russes que la 
gloire de Napoléon a fasciné, qui affirme que jamais homme n'a su 
électriser ni récompenser les soldats comme l'empereur, que tous, du 
plus grand au plus petit, n'ont pas le moindre souvenir des Bour- 
bons. De Pétersbourg, La Ferronnays se rend à l'armée : Anstett et 
Nesselrode lui font le même accueil que Roumianzov, et le tsar qui 
lui donne deux audiences, tout en le recevant avec sa grâce ordi- 
naire, lui dit qu'il est surchargé d'occupations, qu'il ne peut rien faire 
dans ce moment pour le comte de Lille (Louis XVIII), que le réta- 
blissement de la légitimité est la seule base de la paix, mais qu'il faut 
d'abord jeter Napoléon de l'autre côté du Rhin. Ici se termine le 
livre : La Ferronnays aborde bientôt avec le duc de Berry les côtes de 
France et « il s'agenouille pour baiser amoureusement la terre d'où 
il est banni depuis vingt ans ». C'est un attrayant ouvrage que nous 
donne M, Costa de Beauregard. Certains aimeraient peut-être mieux 
qu'il ait simplement publié tels quels les charmants mémoires que 
M""^ de La Ferronnays avait écrits sous le titre Souvenirs d'une pauvre 
vieille dédiés à ses enfants et les lettres de son mari qu'elle avait 
classées (p. 11 11. M. Costa de Beauregard a préféré faire un livre 
dont « les lettres du mari et les souvenirs de la femme font la trame ». 
On connaît sa manière, les qualités agréables de son style, et aussi sa 
recherche, son afféterie, ses rapprochements inattendus (« c'est à 
Anne Radcliffe qu'il faudrait emprunter le décor du cantonnement » 
de Volhynie, p. 104; « l'éternelle plainte de la vie de Chateaubriand 
et de La Ferronnays fut l'écho de la vague qui les avait bercés », p. 2; 
Fersen « inconsolable d'avoir conduit à Varennes le convoi funèbre 
de la monarchie », p. 234, etc.). On peut aussi lui reprocher des 
inexactitudes qui déparent son récit. La campagne de France n'a pas 
été « une longue suite d'intrigues nouées et dénouées par dessus la 
tête de Brunswick » et ce n'est pas « en exaspérant les rivalités diplo- 
matiques de la Prusse et de l'Autriche » que Dumouriez a vaincu 
(p. 28). Brunswick n'a pas pris Mayence et ce n'est pas « une violente 
discussion avec "Wurmser qui acheva de le dégoûter de la coalition » 
[id.]. La Rosière de Salency^ la comédie de M""' de Genlis, est nom- 



202 REVUE CRITIQUE 

mée la Rosière de Saltensi (^p. 5i) et Tabbé Alary, l'aumônier du 
quartier général des émigrés, Vsxhhé Alaric{p. 84)'. 

A. C. 



Pierre Brun. —Henry Beyle-Stendhal. Grenoble, Alexandre Gratier et C'% 1900, 
in-8», 145 pp. 

La plupart des lettres que l'auteur croit inédites ont déjà été publiées 
par M. Casimir Stryienski à la suite des Souvenirs d'egotisme et il y 
a quelques erreurs dans la biographie de Beyle. La plus amusante est 
celle-ci : « A Lausanne, dit-il (p. 16), Beyle n'oublia pas de se jeter 
fort sottement aux genoux de la baronne de Montolieu qui prit très 
mal la plaisanterie. » Comment M. Brun a-t-il pu avancer pareille 
chose ? En lisant trop vite la page 22 de l'étude très négligeable d'Al- 
fred de Bougy. Le corps de Beyle, dit Bougy, était « difficile à mou- 
voir comme celui de Gibbon qui un jour, à Lausanne, dans un 
paroxysme de passion, s'étant jeté aux pieds de la baronne de Monto- 
lieu, ne put se remettre sur ses pieds ». M. Brun attribue à Beyle ce 
qu'Alfred de Bougy racontait de Gibbon. Ajoutons que Mélanie ne 
s'est pas mariée « cette année même «, c'est-à-dire en i8o5, avec un 
boyard (p. 22) ; que Beyle n'a pas suivi la Grande Armée à partir de 
1807 » [id.) puisqu'il est en 1807 et en 1808 à Brunswick, et de 
décembre 1808 à avril 1809 à Paris ; qu'il n'eut pas en 18 14, à Gre- 
noble, une « mission diplomatique » (p. 32); qu'il n'a pas en 1800 
« fleureté sérieusement » avec Constance Pipelet (p. i3); que Jacque- 
mont n'est pas du tout une « physionomie poétique à la Millevoye » 
(p. 33); que Georges Washington ne paraissait pas dans le salon des 
Tracy, et qu'il faut lire Georges-Washington Lafayette, fils du général 
Lafayette et filleul de Washington [id.) ; que l'Octave (yAi'mance ne se 
noie pas, mais s'empoisonne (p. bj). A ces inexactitudes et étourde- 
ries s'ajoute un style plein de recherche. M. B. nous parle (p. 39) de 
la névrose « dont la morsure rend plus doux les rares baisers de la 

I. Il faut écrire Wurnnser et non Wiirmser, Clerfayt et non Clairfaict, Ferino 
et non Fivino, Landshut et non Laudçiit, Wicliczka et non Wilitclika; Happon- 
court et non Apponcourt, le Lech et non la Lcch, Windisch et non Windisli, Kla- 
genfurt et non Klagenfurth, Cobenzl et non Cobent^^el, Libau et non Lipeau (!), 
Young et non Yimg {^p. 274), Cathcart et non Catliiard {p. 38i et 383), Lebzel- 
tcrn et non Lebi^elstem. Le magistrat émigré, cité p. 126 sous le nom de Rech, 
doit 6lrc l'alsacien Roesch qui tut sous-préfet de Schlestadt sous la Restauration. 
P. 162, qu'est-ce que « l'offre étrange que Bonaparte avait faite à Louis XVIII de 
lui céder sa couronne à beaux deniers comptants? » Pp. 240-241, pourquoi ces 
deux si longues notes sur Moore et Armfcld, et rien sur les autres personnages? 
P. 3i6, il est curieux que l'auteur ne cite pas parmi ces attaques, crimes et vio- 
lences, l'assassinat tragique de d'Antraigues et de sa ferame (il eût fallu d'ailleurs 
rappeler, p. 278^ que d'Antraigues avait aidé Puisaye dans la lutte contre d'Avaray). 



d'histoire et de littérature 203 

vie, crée les élans fous et fait fleurir dans les cœurs la pourpre des 
roses et du sang «. Il écrit (p. 69) qu'il faut, pour parler de Tamour, 
« avoir essayé de forcer les cœurs féminins, et afin d'être un cambrio- 
leur de premier ordre, que cela vous soit venu, non pas en entendant 
chanter, mais en entendant grincer le rossigtîol >>. Malgré ces défauts, 
malgré l'affectation de la forme et ses familiarités voulues, malgré le 
ton trop souvent feuilletonesque, ce travail, d'ailleurs un peu trop, 
court, témoigne d'une attentive lecture de Stendhal; il contient de 
fins aperçus et d'utiles remarques (outre un bon index chronologique 
d'ouvrages et articles à consulter sur Beyle, parmi lesquels l'article de 
M. G. Paris sur Paton dans notre Revue de 1874) ; il offre une lecture 
agréable et le livre est d'une très belle exécution ; on peut dire de la 
publication à tous égards qu' « elle a d'assez beaux yeux pour des 
yeux de province ' ». 

A. G. 



Gœthe-Jahrbuch, hrsg. von L. Geiger, XXI, Band. Frankfurt am Main, Rûtten 
et Loening, 1900, in-S", x et 349 pp. 

Le Gœthe-Jahrbuch de cette année contient dans la première partie : 
1° des lettres inédites de Gœthe à cette Ulrique de Levetzow qu'il eut 
un instant la pensée d'épouser; elles sont publiées par M. Suphan 
qui les accompagne d'un précieux commentaire; 2° une intéressante 
communication de M. Schiiddekopf sur Gœthe et lesMonumenta Ger- 
maniae ; 3° deux fragments d'un drame Fa/^^o^ que Gœthe avait com- 
mencé ; 4° une lettre écrite en octobre 181 5 par le poète à Charles- 
Auguste. — La deuxième partie du volume renferme des études de 
M. Fulda sur l'épilogue du Tasse, de M'"^ Malwida de Meysenbug 
sur la vie de Gœthe, de M. Munch sur Gœthe dans les écoles alle- 
mandes, de M. Ad. Stern sur Gœthe et Dresde, de M. L. Geiger sur 
Hirzel et Bernavs, de M. Gœbel sur Homunculus, de M. Tùrck sur 
la Magie et le Souci dans le Faust, de M. Diintzer sur Hermann et 
Dorothée, de M. Seuffert sur l'histoire du texte de Werther. M. Diin- 
tzer, toujours ardent et un peu irréfléchi dans son zèle gœthéen, 
prétend justifier un vers connu du chant IV. Ce vers est étrange et 
certaines éditions le suppriment. La mère souhaite à son fils qu'il ait 
une femme et que « la nuit devienne pour lui la belle moitié de la 
vie ». Le vers sied évidemment mieux à Philine qu'à Lisbcih, et la 
rieuse, frivole et sensuelle actrice le répète mot pour mot dans Wil- 



I. Lire p. i3 et 26, Bigillion et non Bigilion ; p. 26, Mallein et non Mallin ; p. 
34, Thurot et non Tu rot ; p. 56, StrogonotV et non Stroganojff ; p. 93, Shatiwcll et 
non Sadn'cl ; p. 94, Wicse et non Wiesse ; Lenau et non Levaii ; p. 100, Cramer et 
non Crâner. 



264 REVUE CRITIQUE 

helm Meister. Or, M. Dùntzer assure que Gœthe veut parler simple- 
ment de r « ouverture des cœurs » ; il n'admet pas que le poète ait pu 
« détonner». Il me suffira, pour le réfuter, de lui citer ce mot d'un de 
mes vieux amis auquel je demande à brûle-pourpoint s'il a lu Her- 
mann et Dorothée : « Je Tai lu, me répond-il, à Tàge de quinze ans, 
au collège, en troisième dans une traduction et je ne me souviens que 
de ce passage qui m'a fait rêver, que la nuit est la belle moitié de la 
vie » '. — La troisième partie de l'Annuaire est consacré aux mélanges : 
nous y relevons des articles sur la légende du fer à cheval (Boite), sur 
le postillon Kronos (Kluge), sur VErlkœnig (Petsch), sur Clodius et 
les figures mythologiques dans la lyrique de Gœthe (Alt), sur une 
recension d'Arnim et un jugement de Jean de Miiiler (Geiger). Nous 
avons peine à croire que Napoléon III ait irsiàmimein Her^ istschxper 
par mon cœur souprimé ; ne faut-il pas lire opprimé? (p. 292I. — Le 
volume a, comme toujours, une bibliographie et un index; il se 
termine, cette fois, par un Festvortrag tenu à l'assemblée générale de 
la Société de Gœthe le 9 juin 1900 par M, R. Eucken : Gœthe et la 
philosophie. 

A. G. 



ScHERiLLo (Michèle . I canti di Giacomo Leopardi illustrât! per le persone 
coite e per le scuole, con la vita del poeta narrata di su l'epistolario. Milan, 
Hoepli, 1900. In-i6 et 32 1 p. 

Ce volume, très élégamment imprimé et orné d'un portrait fidèle de 
Leopardi, se compose de trois parties. — Dans la première, le savant 
professeur de l'Académie scientifico-littéraire de Milan interprète 
avec sagacité les nombreux documents publiés dans ces dernières 
années sur la vie du poète et nous donne, non pas une biographie 
complète, mais une réfutation de quelques erreurs encore trop répan- 
dues. 11 s'attache en particulier à justifier le père de Giacomo d'im- 
putations qui remontent à Giacomo lui-même. Il trace un portrait 
vivant de Monaldo Leopardi. Ce gentilhomme récanatais ne fut ni un 
avare ni même un hobereau insignifiant. Parini et Alfieri avaient 
retrempé les cœurs de ceux même dont ils n'avaient point émancipé 
les esprits : Monaldo vécut un peu en guelfe du moyen âge qui limite 



I. Qu'on me permette à ce propos une autre remarque, toute personnelle. Dans 
le dernier fascicule de la Zeitschrift ftiv deutsche Philologie, II, 282, M. Dûntzer 
dit que j'ai publié une édition de la Campagne de France où Goethe avoue « l'inin- 
telligence du généralissime allemand », pour amuser des jeunes Français : pir 
Belustigung jiinger Frani^osen. Je me contenterai de répondre à cette assertion 
de mauvais goût que la Campagne de France devait être expliquée par les can- 
didats à l'Ecole militaire, et qu'il n'y avait pas d'édition française de ce texte qui, 
d'ailleurs, n'est pas amusant. 



d'histoire et de littérature 265 

la patrie aux murs de la ville natale, mais l'aime profondément, et se 
jeta dans les luttes politiques et religieuses au point de se faire violent 
journaliste; seulement Tart de se conduire lui manquait, et, acculé à 
la banqueroute par ses prodigalités et ses spéculations malheureuses, 
il avait dû se laisser mettre en tutelle par sa femme, personne hon- 
nête et pieuse, mais vaniteuse et sèche, qui souhaitait le plus sincè- 
rement du monde le paradis à ses enfants et aurait même voulu les y 
voir tout de suite pour restaurer moins malaisément le patrimoine de la 
famille. — Viennent ensuite les poésies de Leopardi publiées avec les 
corrections 'que le poète avait préparées pour l'édition qui devait en 
être donnée à Paris ; et enfin des notes où l'on remarquera surtout, 
outre de belles pages empruntées à Fr. De Sanctis et à MM. Carducci, 
D'Ovidio, Zumbini, de très curieuses observations touchant l'in" 
fluence exercée d'abord par Monti sur Leopardi, sur la promptitude 
avec laquelle Leopardi s'en affranchit, sur son goût plus durable pour 
Byron et les poètes allemands. 

Charles Dejob. 



Pierre Morane. Au seuil de l'Europe, Finlande et Caucase, Paris, Pion, 1900, 
vii-286 p. 

« Le seuil de l'Europe », comme hélas ! l'intérieur du continent, est 
le théâtre de ces drames poignants qui sont la lutte pour l'existence 
des petites nationalités ou encore des communautés religieuses dont 
l'idéal dépasse le niveau d'une orthodoxie officielle. Cette lutte est 
ailleurs aussi ardente, elle n'est nulle part plus brutale que dans 
l'empire russe. M. Pierre Morane en raconte les épisodes aujourd'hui 
les plus illustres: ceux qui se déroulent en Finlande et chez les Armé- 
niens et quelques-uns plus obscurs, comme la persécution des sec- 
taires du Caucase. Il a observé de près les affres de ces populations et 
il a le courage d'exposer leurs maux et de plaider leur cause dans un 
volume qui s'adresse au public français. On se demande vraiment 
après avoir lu ce livre si la Russie n'a pas provoqué sincèrement le 
règne de la paix entre nations pour permettre à quelques Etats d'ac- 
complir chez eux sans être troublés certaines besognes. 

S'il est peut-être juste du point de vue géographique de situer la 
Finlande au « seuil de l'Europe », on reconnaîtra qu'elle est profon- 
dément européenne par sa civilisation; elle l'est à coup sûr plus que 
la Russie. Ce serait donc pour elle un recul que d'être russifiée, et 
c'est ce dont le peuple finlandais a conscience. Tout en montrant ce 
que la constitution du Grand-Duché a d'archaïque et même d'illibé- 
ral ; tout en déplorant que les deux nationalités suédoise et finnoise 
se combattent — la Russie les a divisées pour régner. — M. M. a été 
remué par le spectacle du deuil national qui suivit l'oukase du 3/ 1 5 fé- 



266 REVUE CRITIQUE 

vrier 1899, coup mortel à l'autonomie de la Finlande. « Ayons pitié, 
s"ccrie-t-il, de ce peuple que la Russie vient de frapper.... en plein 
etîort, en pleine promesse !... » Osera-t-on chez nous manifester une 
pitié peu flatteuse pour le « précieux allié » ? L'on regrettera que 
M. M. n'ait pas abordé le côté international du sujet, ni révélé à quelle 
préoccupation de cet ordre la diplomatie russe obéit en poussant son 
action sur les bords du golfe de Finlande. 

Ce qui attire M. M. dans le Caucase, c'est moins le pittoresque que 
la présence de spécimens de races très différentes réunis dans un cadre 
étroit ; de toutes les races la plus intéressante par son passé, par son 
avenir, comme par son infortune présente est celle des Arméniens. On 
a dénoncé depuis quelque temps déjà le rôle joué par la Russie dans 
les massacres arméniens et M. M. n'y contredit pas. Selon lui, la 
Russie ne poursuit pas une politique d'annexion territoriale, car elle 
redoute d'incorporer un élément réfractaire dont l'instinct libéral et 
démocratique est irréductible et dont l'activité commerciale créerait à 
ses nationaux une fâcheuse concurrence. M. M. croit que l'Arménien 
pourrait être gagné par la douceur et par la liberté : cette conclusion 
est d'un sceptique. 

M. M. professe moins de sympathie pour les Géorgiens dont les 
vertus nationales semblent s'être évaporées, et qui s'accommodent 
fort bien de leur état de sujétion ; quant aux sectaires exilés dans le 
Caucase, Molokanes ou buveurs de lait et Doukhobortses dont la 
récente histoire est singulièrement curieuse, il constate que le tols- 
toisme se répand parmi eux et ainsi au-dessous ou plutôt au-dessus 
du lacis étouffant de l'orthodoxie d'État, s'étend, par toute la sainte 
Russie, le réseau aux mailles plus larges d'une religion à la fois plus 
proche de l'Evangile et de l'àme populaire, 

B. AUERBACH. 



Mémoires du Prince Nicolas Soutzo, grand logothète de Moldavie, 1 798-1871, 
publiés par Panaïoti Rizos, Vienne, Garold et C'« 1899, xii-434 p. 

Ces Mémoires éclairent la période de l'histoire des principautés de 
Moldavie et Valachie depuis le Règlement organique qui suivit le 
traité d'Andrinople 'i 83 1-2) jusqu'à l'avènement du roi Carol. L'auteur 
fut mêlé à la vie publique jusqu'en i863, date de la consommation 
de l'union sous le gouvernement d'Alexandre Couza. Il fut malgré ses 
origines et ses préjugés un serviteur sincère de son pays d'adoption, la 
Moldavie. 

Par sa naissance, il appartenait à cette caste du Phanar qui a laissé 
un assez mauvais renom et c'est, quoiqu'il en ait, la politique phana- 
riote qu'il représenta, politique dont il montre les beaux côtés ; car 
les Phanariotes ont consolide l'héllénisme en Turquie et dans les prin- 



d'histoire et de littérature 267 

cîpautés dont la Porte leur confiait l'administration, ils ont travaillé à la 
régénération deces peuples plus misérablement traités par leurs maîtres 
indigènes que par le Turc. (p. 248 et suivantes). Ce sont les boyards 
moldaves qui par leurs intrigues,, leurs malversations, entraînèrent la 
ruine matérielle et morale du pays; c'est contre eux que le prince 
Soutzo eut à lutter dans les divers emplois qu'il occupa sous les règnes 
de Michel Stourdza et de Grégoire Ghica. Il ne cesse de signaler les 
vices fondamentaux de la société moldave ; il trace des principaux 
boyards des portraits à la Saint-Simon. Le remède au triste état de 
choses dont souffraient les principautés résidait, suivant le prince, 
dans le protectorat étranger. Soutzo fut un russophile avéré, ce qui ne 
contribuapas peu à son impopularité. C'est dans la Russie que les petits 
peuples d'Orient ont trouvé leurs puissants patrons pour plaider leur 
cause devant les Congrès européens et pour présider à leur émanci- 
pation ; aussi le prince Soutzo fut-il un ennemi convaincu du roma- 
nismCj parce que ce mouvement, selon lui, tendait «à servir purement 
la politique autrichienne », proposition qu'il néglige de démon- 
trer. Mais on lira avec curiosité ses arguments contre les réformes 
du recteur Laurian introduites vers i85o (p, 188); quant aupanrouma- 
nisme,le prince s'en défia également parce qu'il le considérait comme 
un instrument révolutionnaire (appendice Décrit en 1857, p. 276). Aussi 
le régime constitutionnel inauguré par Alexandre Couza ne fut-il 
pas de son goût, d'autant qu'on l'avait évincé de la commission char- 
gée d'élaborer le Statut. Si Ton passe condamnation sur les rancunes et 
les partis pris de l'auteur, il est intéressant de consulter son jugement 
sur les événements dont il fut témoin. 

Ces événements, pourpeu édifiants et glorieux qu'ils soient, appellent 
l'attention de l'historien parce qu'ils racontent comment les nationa- 
lités chrétiennes se dégagent en quelque sorte de la gangue orientale 
pour naître aux formes et aux idées politiques de l'Occident : ce n'est 
pas un des épisodes les moins significatifs de la question d'Orient. On 
tire aussi de cet exposé cette conclusion, que l'avènement d'une dynas- 
tie étrangère fut une nécessité encore plus qu'un bienfait. Les Mémoires 
du prince S. se lisent sans fatigue, le style un peu ancien régime en 
est agréable ; l'auteur ne néglige point les détails personnels et par 
exemple il nous fait pénétrer dans la vie intime de la société phana- 
riote, au milieu des Turcs dont elle subit les avanies. On trouvera en 
annexes du volume quelques documents diplomatiques qui ne 
manquent pas d'intérêt. B. A. 



F. Van Ortrov. Conventions internationales définissant les limites actuelles 
des possessions, protectorats et sphères d'influence en Afrique, publiées 
d'après les tcxics authentiques. (Bruxelles, Soc. belge de Librairie, 1898, xix-5i7 
p. avec une carte en couleurs à l'échelle de 1 : i8,825ooo. 

Le dossier des actes relatifs aux délimitations territoriales en 



268 REVUE CRITIQUE 

Afrique s'enfle chaque jour ; aussi saura-t-on gré à M. V. O. d'avoir 
rassemblé ceux qui marquent une possession d'état et les plus impor- 
tants de ceux qui rappellent une phase décisive de l'histoire des 
partages africains. M. V, O. n'a d'autre ambition — il le déclare 
modestement — que de rassembler des documents; encore a-t-il dû 
opérer un tri et un classement. Parmi les conventions et arrangements 
internationaux, il a publié : i° les pièces concernant des cessions éven- 
tuelles de territoires ; 2* celles qui fixent les limites actuelles ; 3° enfin 
des sentences arbitrales réglant des litiges de frontières. Il a cru devoir 
ranger les pièces par ordre chronologique et cette disposition serait 
de nature à déconcerter les recherches s'il n'y était remédié par une 
table où le groupement géographique est respecté. Une table analy- 
tique des matières excellente de tous points, une liste des signataires 
des traités et conventions facilitent encore la consultation de ce réper- 
toire. Enfin, il faut louer M. V. O. d'avoir donné les textes originaux 
dans les langues des parties contractantes. Cette précaution, rare dans 
les recueils diplomatiques, est une garantie de saine interprétation. 
Le corps de l'ouvrage comprend encore l'année 1896 ; en annexe 
figurent des actes de 1897 et 98. C'est une invitation à M. Van Ortroy 
à continuer sa tâche qui n'est pas près d'être achevée. 

B. AUERBACH. 



La France au point de vue moral, par Alfred Fouillée. Un vol. in-8", i-vi. i- 
416. Félix Alcan, éd. 1900. 

M. Fouillée aborde cette fois, avec sa large abondance habituelle de 
points de vue et d'idées, ce grand problème : le moral de la France. 
Dès les premières pages du livre je sens naître dans mon esprit une 
objection ; qu'est ce que la France prise au point de vue moral ? Il y 
a une France matérielle, territoire, gouvernement, institutions poli- 
tiques, judiciaires, administratives : y a-t-il réellement une France 
morale? Est-ce que quand on veut étendre à la totalité de notre pays 
telle ou telle disposition d'esprit ou de caractère, tel penchant, telle 
faculté, tel défaut ou telle qualité, observée dans certains groupes ou 
dans certaines classes d'individus, on ne risque pas une généralisation 
périlleuse et contraire à la bonne méthode scientifique ? Les premiers 
chapitres du livre de M. F. ne me rassurent pas complètement, je 
l'avoue, sur ce point : je le vois énoncer comme des aptitudes géné- 
rales de la race, des tendances qui ne me paraissent appartenir qu'à 
des catégories restreintes. M. F. arrive à cette définition : La France 
représente les grands principes de la révolution, « l'idée des droits 
égaux de la justice, de la fraternité humaine, inspirée par le culte de 
la raison ». M. Brunetière, dont M. F. rappelle les paroles, pour les 
combattre, avait déclaré, lui, que « la France c'est le catholicisme ». Ni 



d'histoire et de littérature 269 

l'une ni Tâutrô de ces affirmations absolues ne me satisfont : ceux qui 
les émettent risquent, en étant trop catégoriques, de prendre la partie 
pour le tout. En réalité, il y a, je crois, en France, peut-être pour 
notre malheur, plusieurs ÎFrances morales qui se combattent, se para- 
lysent ou se poussent Tune l'autre aux excès. Et ce pourrait bien être 
là le vrai mal moral, ou la vraie crise morale, dont il faudrait recher- 
cher à la fois les causes historiques et les remèdes possibles. 

Au fond c'est bien l'étude qu'entreprend M. F. quand, laissant de 
côté les généralités, il aborde successivement les différentes parties de 
son sujet. Il tranche même tout de suite dans le vif en commençant 
son exploration par la « crise religieuse «. Après quelques sévérités 
adressées aux philosophes qui se sont trop désintéressés du mouve- 
ment du monde contemporain, ou qui ont vu dans^ le spectacle de 
celui-ci un pur objet de dilettantisme intellectuel, il n'est pas plus 
indulgent pour le catholicisme, dont il analyse avec beaucoup de 
finesse et de courage les irrémédiables lacunes : — et il ne déclare 
celles-ci irrémédiables qu'après avoir fait un effort consciencieux pour 
ramener « l'esprit chrétien » à « l'esprit du siècle ». Mais il sait 
bien qu'à force d'élargir le premier il le change en « une religion 
morale et sociale » qui n'a plus que le nom de commun avec la reli- 
gion traditionnelle. « La caractéristique du xix« siècle fut l'effort, plus 
ou moins heureux, pour séculariser la religion en transposant les 
idées religieuses dans la philosophie et dans la science. Cette œuvre... 
c'est la France qui l'a accomplie, c'est elle qui a conçu et ébauché une 
religion de l'humanité : c'est elle qui, au xx« siècle, doit s'efforcer 
d'achever sa tâche. » Et l'auteur, non sans quelque ironie, passe en 
revue les tentatives qui ont été faites soit pour libéraliser l'Eglise « au 
point d'y comprendre les mahométans ou les bouddhistes de bonne 
foi, et même les juifs qu'on brûlait jadis, de façon que nous sommes 
tous catholiques sans le savoir et sans le vouloir » ; soit les échecs du 
néo-catholicisme suscité par de jeunes littérateurs contemporains et 
dont M. F. dit avec raison qu'il « était en réalité superficiel et mon- 
dain, politique plutôt que religieux, étranger à l'élite des penseurs 
comme à la masse du peuple ». « Certes, ajoute l'auteur, devant tous 
les dangers suspendus sur notre pays par les passions politiques et 
sociales, comme par le fanatisme anti-religieux, un bon nombre de 
familles ont accentué une sorte de retour aux pratiques religieuses, 
tout au moins un mouvement vers les établissements d'éducation 
chrétienne : mais tout cela est à la surface et ne provient pas d'une 
foi véritable aux dogmes... foi politique qui recouvre l'incroyance 
théologique » ; — qui recouvre, je crois, — et là j'aurais voulu voir le 
philosophe analyste qu'est M. F. pousser plus loin et plus profondé- 
ment son investigation, — qui recouvre trop souvent bien d'autres 
préjugés et d'autres instincts peu louables de snobisme aristocratique 
singulièrement développés dans notre bourgeoisie, depuis quelques 



270 REVUE CRITIQUE 

années, non sans que rEglise,qui y trouve son intérêt, l'y ait poussée 
de diverses façons. 

Après la religion M. F. en vient à la presse, et il a raison de la 
placer au plus haut rang parmi les influences sociales actuelles : ce 
qui ne veut pas dire : parmi les influences profitables au point de vue 
moral. Le procès de la presse contemporaine est facile à faire : M. F. 
dresse l'acte l'accusation sans laisser de côté aucun des griefs légi- 
times qu'on peut formuler contre elle : la recherche du scandale, le 
mépris de la vérité, les concessions à la pornographie, la promptitude 
à la diffamation, la vénalité des informations ou des opinions qui dis- 
tinguent un trop grand nombre de nos feuilles, au moins de celles 
qui sont le plus lues, et qui pour être lues font fi de tout scrupule 
moral : sur tous ces points M. F. est un juge aussi bien instruit que 
sévère. Certes personne n'exagérera le mal que fait une telle presse 
dans un pays de suffrage universel où l'opinion est, nous l'avons trop 
vu, constamment corrompue ou trompée. M. F. demande avec raison 
qu'on ne se repose pas sur l'excès du mal pour guérir le mal, et il réclame 
une modification de « l'état chaotique» où, en vertu de préjugés regret- 
tables, est tombée notre législation sur la presse, surtout depuis la 
mauvaise loi de 1881, inspirée d'une fausse notion de la liberté démo- 
cratique : mais il se contente d'indications générales, sur le sens des 
réformes à accomplir. Aussi bien ce n'était pas pour lui le lieu 
d'entrer dans un examen détaillé de la question peut-être la plus 
grave et la plus ardue de celles qui touchent à nos mœurs publiques : 
question qui sera probablement insoluble tant qu'il ne se sera pas 
produit une grande modification dans notre conception de la liberté 
et de la souveraineté populaire. L'un des premiers résultats de cette 
modification dans l'état des esprits serait une réorganisation des par- 
tis qui tiendraient, au moins les partis modérés et vraiment libéraux, 
à posséder à eux une presse respectable, et qui feraient, pour l'avoir, 
les sacrifices d'argent nécessaires. 

Les autres problèmes auxquels touche M. F. rentrent en général 
dans le cadre des questions de criminalité et des questions d'édu- 
cation — celles-ci devant, dans la pensée de l'auteur, exercer une pro- 
fonde influence sur celles-là. Peut-être pourrait-on trouver que son 
livre, ici, s'éloigne un peu des vastes horizons qu'il avait d'abord 
semblé vouloir envisager, et auxquels il n'a en somme consacré 
que la moindre partie de son volume, pour y revenir, à la fin du livre, 
dans une « Conclusion » assez rapide. Cependant il faut bien avouer 
que la criminalité est comme le miroir ou plutôt le thermomètre de 
la moralité pathologique d'une nation et il est bon pour un moraliste 
d'examiner à fond les indications qu'elle fournit. Elles sont bien loin 
d'être satisfaisantes pour notre pays. La criminalité juvénile notam- 
ment y a fait des progrès lamentables sur lesquels M. F. s'étend lon- 
guement en en recherchant les causes, qui ne sont pas d'ailleurs — pas 



d'histoire et de littérature 271 

plus que le mal lui-même — particulières au peuple français. Ici encore 
il rencontre ~ parmi d'autres sources de l'infection — la presse quia 
sa bonne part de responsabilité dans l'extension du fléau. Le dévelop- 
pement de l'instruction et notamment de l'instruction primaire avait 
pendant longtemps passé pour devoir être le remède infaillible contre 
la démoralisation. Stuart Mill raconte dans ses Mémoires que son père 
pensait que tout irait bien dans le monde le jour où chaque homme 
saurait lire et écrire. Nous avons, sous le second Empire et au début 
delà 3^ République, entendu à satiété ce refrain. Il a fallu en rabattre, 
comme de beaucoup d'autres préjugés qui n'ont pas résisté à l'expé-, 
rience des faits. M. F. combat avec raison ceux qui prétendent que 
l'École a été une source de vices : mais il combat avec une raison égale, 
à la fois, ceux qui pensent que telle qu'elle est constituée elle suffit à la 
véritable éducation delà démocratie, et ceux qui voudraient la réforme 
en intégralisant Vinsxructïon. Il montre avec force que l'accumulation 
des notions positives n'est pas une éducation des caractères ni des 
volontés, et que celle-ci seule est une éducation morale. Il a confiance 
dans l'efficacité d'un enseignement « sociologique» insistant auprès de 
l'enfant sur les questions de solidarité sociale, d'interdépendance des 
êtres composant le tout dont chacun est partie et qui crée à chacun à la 
fois des droits et des devoirs. Je crois qu'il est dans la bonne voie en 
réclamant l'orientation de notre enseignement public, à tous les degrés, 
dans ce sens : il fournit d'utiles suggestions sur les moyens d'ame- 
ner cette transformation qui devrait se produire dans les corps ensei- 
gnants avant de descendre aux bancs de l'école : mais il faut reconnaître 
que le recrutement et l'organisation actuelle du corps enseignant sont 
de grands obstacles à la transformation désirée. Elle exigerait pour se 
réaliser un petit nombre d'esprits et de caractères d'élite qui agiraient 
ensuite avec autorité sur la masse : mais la démocratie a produit là 
comme partout son travail d'éparpillement, et sinon d'abaissement, du 
moins de foisonnement de la médiocrité. La quantité a été cherchée au 
lieu de la qualité. De plus, on a posé des barrières infranchissables 
entre les divers degrés d'enseignement. L'instituteur est devenu un 
personnage beaucoup trop politique et non universitaire. C'étaient 
là probablement des nécessités du suffrage universel : il faudra cepen- 
dant remonter le courant sur bien des points si le suffrage universel 
veut vraiment réagir contre ses causes de destruction. Au lieu d'émiet- 
ter son budget, l'état démocratique devra en garder quelques mor- 
ceaux importants pour former des centres d'éducation qui attireront 
des éducateurs de premier ordre, pris aux plus hauts rangs du person- 
nel enseignant et destinés à renouveler l'esprit du corps tout entier. 
L'Église offre, dans son passé, et même dans son présent, des exemples 
qu'il faudrait avoir sans cesse sous les yeux. Elle a toujours su orga- 
niser sa hiérarchie, en en renouvelant le principe quand la nécessité 
lui en était démontrée. Aujourd'hui même, nous la voyons, en pré- 



272 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

sence du recrutement inférieur de son clergé séculier, user largement 
de l'influence des prédicateurs réguliers. Un problème du même ordre 
se présente devant la société laïque. Ce n'est pas sur les bataillons des 
maîtres d'école, tout dévoués d'ailleurs qu'ils soient, à leur œuvre qu'il 
faut compter pour renouveler la vertu morale de l'enseignement : mais 
sur certaines hautes personnalités, qu'il faudrait de plus en plus atti- 
rer vers les questions d'éducation, leur assurant, par les distinctions 
désirables, la considération dans l'Etat. C'est d'elles que viendra, 
s'il doit venir, le souffle qui fécondera au point de vue moral l'ensei- 
gnement nécessairement élémentaire donné dans l'école. Les hommes 
et non les programmes sont des sources de moralité. Nous avons déjà 
vu dans l'enseignement supérieur et dans celui des jeunes filles des 
exemples de ce que peut être le prestige de certaines individualités, et 
leur influence générale sur la jeunesse. Des personnalités du même 
ordre, en se multipliant et en associant leur apostolat, pourraient 
réchauffer et élever dans le sens moral l'enseignement primaire, et aussi 
l'enseignement secondaire qui n'en a pas moins besoin que son frère 
cadet. On connaît les idées de M . F. sur la réforme de nos lycées. Il 
soutient avec une ardeur communicative le maintien des études clas- 
siques et le couronnement de ces études par une classe de philosophie, 
d'ailleurs transformée et élargie dans le sens que nous indiquions tout 
à l'heure. Mais là comme pour l'école primaire, tant vaudront les pro- 
fesseurs enseignants, tant vaudra l'enseignement au point de vue moral. 
Je ne crois pas, pour ma part, pas plus d'ailleurs que M. F. lui-même, 
à la vertu moralisatrice des lettres classiques livrées à leur propre valeur 
et si un habile éducateur n'y sépare pas l'ivraie de la bonne semence. 
De même pour la philosophie. M. F', montre mieux que personne ce 
qu'elle peut contenir, et ce qu'elle a contenu et contient encore, telle 
qu'on l'enseigne trop souvent, d'oiseux ou de périlleux, de stimulants 
à la subtilité, à la quintessence, aboutissant comme résultat flnal au 
dilettantisme ou au socialisme métaphysique. Là encore M. Fouillée 
voudrait avec raison l'extension de la « sociologie » et de « la morale 
sociale » : mais qui ne sent tout ce qu'il faudrait d'abord changer à la 
tète pour faire descendre le sang vivifiant dans les membres? 

Eugène d'EicHTHAL. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 41 — 8 octobre — 1900 



Kavirahasyam, p. Heller. — El Djahiz, Le Livre des Beautés, p. Van Vloten. — 
Le Kitàb el-Mahasin, p. Schwally, I. — Windenbergkr, La république confédé- 
rative de Rousseau. — Kuscinski, Liste des députés et suppléants de la Législa- 
tive. — Lenôtre, Paris rérolutionnaire. — La Mazelière, La peinture aile-' 
mande. — Heinze, La saisie des paquebots-poste allemands par les Anglais. — 
Lebeden, Russes et Anglais en Asie centrale. — A. de Bkrtha, Magyars et Rou- 
mains devant l'histoire. — Xénopoi-, Réponse à M. de Bertha. 



Halâyudha's Kavirahasya in beiden Recensionen, herausgegeben von Ludwig 
Heller. (Sanskrit-Drucke, eine Sammlung indischer Texte begrûndet von K. F. 
Geldner. L) Greifswald, Abel, 1900. In-8, viij-102 pp. Prix 5 mk. 

Leurs titres ont toujours quelque chose de rare. . . Kavirahasyam 
« Le Secret du Poète » ! Ne songez ni à Olympio ni à Henri Heine : 
c'est uniment un «Jardin des Racines Sanscrites. » 

Et quel jardin ! Un fouillis, cela va sans dire, comme toutes les 
élucubrations grammaticales de ITnde. Aucun semblant d'ordre, soit 
logique, soit alphabétique. A peine, çà et là, quelque vague rappro- 
chement fondé sur l'homophonie ou la synonymie : ainsi (^ 4?), les 
deux racines stii et nu sont accouplées en une stance, parce qu'elles 
signifient toutes deux « louer »; en revanche ip 218), on constate 
l'étonnant mélange des deux racines yam et anc/i, sous le fallacieux 
prétexte que la première, pourvue du préfixe d, fait àyacchati, qui 
ressemble de bien loin à dnchati. Et partout de même, à grand renfort 
de métaphores, d'allitérations et de calembours, ces fleurs préférées de 
l'horticulture de décadence, qui d'ailleurs déguisent fort mal l'intolé- 
rable monotonie du fond. L'auteur, en effet, a prétendu réaliser ce 
tour de force, d'encadrer le tableau général des racines sanscrites et 
de leurs formes verbales, attestées ou non par la littérature, dans 
l'énumération des vertus d'un souverain idéal, le Grandisson des rois, 
le héros sans peur et sans faiblesse ; et il en résulte souvent un balan- 
cement de stance dont voici le type : « Lui dont la pensée ne vacille 
jamais dans le devoir, dût-il lui en coûter toute sa fortune, mais qui 
fait sans cesse vaciller l'espoir de vivre de la troupe de ses ennemis. » 
Encore les versiculets de ce genre ont-ils un mérite : on les comprend 
à la lecture ; mais on en prend assez vite la nausée. Ce livre veut être 
savouré lentement. 

Nouvelle série L. 4' 



274 REVUE CRITIQUE 

Il se compose de deux recensions (a et Ji), Tune de 299 stances, 
Taiure de 274, de divers mètres, mais çlôkas en majorité, avec intro- 
duction et conclusion identiques : très peu destances reviennent sans 
variantes dans les deux textes; beaucoup même diffèrent notablement 
entre elles, quoique portant sur les mêmes racines ; et quelques racines 
manquent dans l'une qui figurent dans Tautre, ou réciproquement. 
M. Heller a multiplié les références qui permettent de les confronter : 
je remarque que a 294 devrait renvoyer à [i 88, et inversement, 
puisque ciir et cûr sont des variantes d'une seule et même racine. 
Entre autres particularités, j'ai relevé : le verbe l'iij « briser » (a 247) 
avec le complément au génitif, ce qui, d'après le PW., est excep- 
tionnel quand ce complément désigne une personne ; le verbe ric^ au 
causatif, avec le sens de « se vider » fJ3 98), ou du moins Je n'en vois 
guère d'autre possible; le mot apamrtyam « danger de mort », auquel 
il faut sans doute substituer apamrtyiim ( ^ 174) ; le mot parigraha 
(p 224), avec le sens de « malédiction, juron », marqué d'un astérisque 
au Dictionnaire ; le barbarisme au moins apparent nihsimàm « im- 
mense /; accusatif féminin singulier, alors qu'on ne trouve que l'adjec- 
tif 7n'h5jwan (p 227), 

Mais toutes ces observations sont prématurées. M. Heller sait mieux 
que personne qu'un ouvrage de ce genre ne peut avoir de valeur qu'au- 
tant qu'il est accompagné de notes lexicographiques, d'extraits du 
commentaire et d'un classement des racines. 11 se propose de nous 
donner tout cela dans la suite, et la minutieuse précision, la forte con- 
naissance de la langue, la sagacité, enfin, qu'il a apportées à la colla- 
tion des manuscrits, nous font très bien augurer de l'achèvement de 
sa tâche. On doit souhaiter qu'il ne se fasse pas trop attendre. C'est là 
un heureux début pour la collection de textes sanscrits dont M. Geld- 
ner entreprend la publication. 

V. Henry. 



Le livre des beautés et des antithèses, attribué à Al-Djahiz, texte arabe publié 

par G. van Vloten. Leyde, Brill, 1898, un volume in-8°, xiv et 383 p. 
Ibrahim ibn Muhammad Al-Baïhaki-Kitâb al-Mahasin Wal-Masa^vi, heraus- 

gegcbcn von D' V. Sciiwallv. i tcil, Gicssen, 1900, 224 pp. 

De ces deux publications dont le sujet est identique la première a 
déjà deux années de date. Nous attendions pour en rendre compte 
que le savant éditeur l'eût complétée en y ajoutant l'introduction, les 
notes et surtout l'index qui en rendront la lecture plus facile. Ce sup- 
plément indispensable n'a pas encore paru. Fort heureusement le 
texte non moins intéressant dont M. Schwallv vient de donner le 
premier fascicule — il y en aura trois — nous fournit l'occasion d'ap- 
peler l'attention sur le travail de M. Van Vloten et de dire en quel- 
ques mots ce que l'on peut attendre de l'un et l'autre ouvrage. 



d'histoire et de littérature 275 

Mais tout d'abord, en remerciant M. V. V. d'avoir rédigé sa pré- 
face en un français correct et clair, nous lui ferons une petite chicane 
3ur la traduction par trop littérale, partant un peu vague qu'il a don- 
née du titre arabe. Au cours des trois premiers siècles de l'hégire se 
produisit un genre particulier d'écrits qui s'attachaient à opposer les 
beaux côtés de la nature humaine à ses faiblesses et à ses laideurs, en 
particulier à ce que les Arabes prisent le plus, par exemple, la bravoure 
en face de la lâcheté, la générosité opposée a l'avarice et ainsi de 
suite. Le génie littéraire de cette race si riche en souvenirs, si mer- 
veilleusement douée pour l'anecdote s'est plu à compulser documents 
écrits et traditions pour y trouver des modèles à suivre, des exemples 
à éviter, quelque chose, en un mot, comme une morale en action 
avec des contrastes bien choisis pour en rehausser la valeur. Or ce 
que M. V. V. traduit par Livre des beautés et des antithèses nous 
laisse dans le doute. Je reconnais que l'extrême concision de l'arabe 
en rendait la traduction malaisée, mais J'aurais préféré, à tout prendre, 
un équivalent comme Livre des vertus et des vices, ou bien encore 
Des belles qualités et de ce qui leur est opposé, traduction assez 
lourde, J'en conviens, pourtant moins imprécise. 
, Quelle que soit celle qu'on préfère, il n'en est pas moins vrai que 
tel est le sujet traité avec une verve intarissable à la fois par un écri- 
vain très connu des Orientalistes, El-Djahiz et par un certain Beïhaki 
dont le nom se révèle ici pour la première fois. Disons d'abord quel- 
ques mots du premier qui doit, il est vrai, sa célébrité moins à ses 
ouvrages fort maltraités par le temps, qu'à la hardiesse de ses opi- 
nions philosophiques et à une indépendance d'esprit voisine de l'hé- 
térodoxie. J^l-Djahiz appartient au iii« siècle de l'hégire ; on ignore la 
date de sa naissance, mais les biographes musulmans les plus autori- 
sés placent sa mort en l'année 255 de l'hégire (869 de notre ère). Ses 
opinions rationalistes, qui le rattachent à la grande école libérale des 
Moutazélites, paraissent l'avoir desservi aux yeux de ses contempo- 
rains et c'est peut-être là qu'il faut chercher la cause de la disparition 
de ses principaux traités. Dans l'état de mutilation où ils nous sont 
parvenus, il est difficile d'établir sa valeur réelle comme chef d'école, 
bien qu'il ait donné son nom à une secte, celle des Djahi^yeh, et de 
constater la part qui lui revient dans l'évolution de l'esprit musulman 
alors dans toute sa force d'expansion. Un pareil jugement serait d'au- 
tant plus incertain que plusieurs des écrits qui portent son nom sont 
à coup sûr ou apocryphes ou remaniés avec le sans-façon que les 
mœurs littéraires de l'islam ont toujours autorisé. 

Un écrivain arabe bien connu, Maçoudi, l'auteur des Prairies d'Or, 
après avoir fait un éloge pompeux d'El-Djahiz, ajoute un renseigne- 
ment qui vient à l'appui de ce que nous disions plus haut de l'impo- 
pularité où le rigorisme musulman avait relégué cet esprit indépen- 
dant. Un de ses ouvrages venait de paraître et n'avait aucun succès dans 



276 REVUE CRITIQUE 

le monde des lettrés. El-Djahiz, choqué de ce dédain injustifié, écrivit 
peu de temps après, un traité de médiocre valeur, mais qu'il eut soin 
d'attribuer à El-Mokaffa' ou à un autre savant des âges précédents. 
L'accueil fut tout autre ; on porta le livre aux nues et le véritable 
auteur put ainsi se convaincre du goût peu éclairé de ses contempo- 
rains et de la partialité de leurs jugements. 

Quoi qu'il en soit de l'authenticité de ses œuvres, El-Djahiz fut un 
des hommes les plus éclairés de son temps : philosophie, belles- 
lettres, sciences naturelles, il traita à peu près de tous les sujets et, par 
un juste retour des choses d'ici-bas, plusieurs savants qui ne le 
valaient pas furent obligés, pour assurer quelque succès à leurs tra- 
vaux, de lui en attribuer la paternité. 

Est-ce aussi le cas du texte publié par M. V. Vloten ? Le Livre des 
beautés est-il bien de l'auteur dont il porte le nom, mais plus ou 
moins remanié par ses éditeurs, ou bien n'est-ce qu'un apocryphe? 
M. V. V. ne manquera pas sans doute d'élucider cette question d'ori- 
gine. C'est par là, croyons-nous, qu'il devra compléter son utile tra- 
vail avant de poursuivre la publication des œuvres que la tradition 
attribue à El-Djahiz, et dont la véritable origine restera toujours dou- 
teuse. Dès à présent et sans préjuger des conclusions auxquelles un 
examen minutieux des deux ouvrages pourra donner lieu, il semble 
qu'on est en droit de les rapporter l'un et l'autre à une seule et même 
source. En d'autres termes, El-Djahiz et Baïhaki, loin de se faire des 
emprunts réciproques, ont eu sous les yeux le même document ori- 
ginal qu'ils ont tantôt remanié, tantôt reproduit sans changement, ce 
qui, pour les compilateurs musulmans, ne constitue nullement un 
plagiat. Tel est d'ailleurs, je crois, le sentiment de M. V. V. qui 
serait porté à placer le texte primitif entre le règne de Motewekkil et 
celui de Moukiadir, c'est-à-dire dans une période d'environ un siècle, 
entre la seconde moitié du ix= et la première moitié du x*^ de notre ère. 
Le document parallèle (le Kitùb el-Mahasin, etc.) dont M. Sch- 
wally vient de commencer la publication et qui, selon sa promesse, 
ne tardera pas à être achevé, ne nous donnant encore qu'un fragment 
et des variantes, il serait prématuré de lui consacrer une analyse 
détaillée. 11 n'est cependant que juste de reconnaître que, sous le 
rapport de la critique et de la correction du texte, il mérite d'être mis 
au même rang que l'ouvrage de M. V. V. Toutefois en ce qui con- 
cerne la valeur intrinsèque des deux livres, j'inclinerais, autant 
qu'une lecture un peu rapide m'y autorise, à accorder une certaine 
préférence à celui qui porte le nom de Baihaki. Son plan est plus 
régulier, mieux suivi, la thèse et l'antithèse y sont mieux en relief; 
l'étude politique et sociale du khalifat des trois premiers siècles aura 
beaucoup à prendre dans ce document, si la suite répond à la partie 
déjà publiée. Le style est plus sec que celui d'El-Djahiz, on y trou- 
vera moins d'anecdotes galantes, moins de poésies du genre nesib^ 



d'histoire et de littérature 277 

mais une foule d'anecdotes et de traits de mœurs ayant tous les carac- 
tères de rauthenticité y complètent dans une large mesure les histo- 
riens classiques, Tabari, Ibn el-Athîr, etc. 

En résumé et sans pousser plus loin le parallèle entre denx publi- 
cations inachevées, je n'hésite pas à constater qu'elles font Tune et 
l'autre le plus grand honneur aii savoir consciencieux des deux érudits 
qui les ont restituées à la science. C'est grâce à des textes de cette 
date et reconstitués avec un soin aussi scrupuleux que la connaissance 
du monde arabe, de sa civilisation et de ses mœurs à l'apogée de son 
existence fera chaque jour de nouveaux progrès. Le travail méritoire 
de Weil a fait son temps et ne peut plus suffire aux exigences de la 
critique moderne. On ne saurait donc accueillir avec trop d'encoura- 
gements les efforts des Jeunes savants qui préparent avec une si 
louable émulation les matériaux de l'histoire définitive de l'Orient 

musulman. 

A. Barbier DE Meynard. 



J.-L. WiNDENBERGER : Essai sur le système de politique étrangère de J.-J. 
Rousseau : La république confédérative des petits États. A. Picard, 1900. 

Selon M. Windenberger, le Contrat social est inachevé. Restreinte 
aux dimensions d'une ville, la cité idéale de Rousseau est, de son aveu, 
fort en péril. Tous les États « tendent à s'agrandir aux dépens de 
leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes» (II, ix). « Les faibles 
risquent d'être bientôt engloutis ». Les petites cités ou républiques ne 
pourront donc atteindre leur fin qui est d'assurer la conservation, la 
liberté et l'égalité des individus, si elles ne trouvent un moyen de se 
garantir contre les entreprises des grands États ou monarchies. Ce 
moyen, Rousseau le leur suggère ; c'est l'établissement de confédé- 
rations. Il se proposait de l'exposer dans la suite de l'ouvrage (III, 
XVI en note). Ce qui l'en a empêché, il ne nous le dit pas ; mais nous 
savons qu'il avait rédigé des Principes du Droit de la guerre ><■ mes 
principes du Droit de la guerre ne sont point prêts », dit-il à son édi- 
teur en 1758. Et à la fin de ÏEmile, il annonce qu'il en traitera quelque 
jour et qu'il cherchera le remède aux maux de la guerre dans « une 
bonne association fédérative ». Très probablement la publication an- 
noncée eut compris, selon la méthode de composition de Rousseau, 
le grand fragment du manuscrit de Neuchâtel sur l'état de guerre : 
.(( Mais quand il serait vrai... » (n° 7856 du catalogue) et quelques 
autres moins étendus {n° 7840); elle eut contenu enfin les 32 pages 
sur les confédérations léguées par Rousseau au comte d'Antraigues, 
et détruites par celui-ci. A défaut de ce document irremplaçable, est-il 
possible, avec les fragments dont nous disposons et les passages des 
divers écrits de J.-J. qui peuvent avoir trait à ce qu'il appelle le 



2-8 REVUE CRITIQUE 

droit des gens de reconstituer l'ensemble de ces idées sur ce sujet? 
M. W. l'a pensé et tel est l'objet de son livre. 

L'entreprise n'était pas facile. Il est déjà malaisé de saisir la pensée 
de Rousseau là où il l'a exprimée : nous avons montré que celui-ci 
n'est jamais parvenu à se mettre d'accord avec lui-même sur les points 
essentiels de sa philosophie sociale '. Pour tirer de cette philosophie 
générale une doctrine particulière non exprimée qui y serait implici- 
tement contenue, il faut attribuer aux idées de Rousseau une cohé- 
rence, une liaison qui, croyons-nous, leur manque à un degré rare. 
Ainsi a fait M. W. qui ne tient pas compte de notre travail. Il procède 
comme nous faisions jadis à l'agrégation de philosophie, il repense le 
système de Rousseau ; il le ramène à de grandes lignes continues et 
symétriques, et cela fait, il s'enhardit à le compléter, là où le dessin 
appuyé s'arrête, par une nouvelle figure régulière en pointillé qui fait 
exactement pendant à l'ensemble de la composition tel qu'il le conçoit. 

Voici son raisonnement. Rousseau déclare que, tandis que les indi- 
vidus sont sortis de l'état de nature, les corps politiques y sont en- 
core. Comment ceux-ci pourront-ils passer à l'état civil? Évidemment 
de la même façon que les individus, par un contrat. Il y a donc lieu 
d'appliquer aux cités la suite des propositions qui forment la trame 
du Contrat social. Et alors M. W. écrit le Contrat social des peuples 
qui lui paraît devoir se clore par cette conclusion : le seul moyen de 
faire sortir les corps politiques de l'état de guerre est de les unir sinon 
tous, du moins les plus petits, en confédérations, qui seront à chacun 
d'eux ce qu'est l'Etat à chaque particulier. 

Cela est ingénieux et peut séduire. A une première lecture rapide, 
des connaisseurs y seront pris peut-être. Mais quand on examinera ce 
système à tête reposée, les objections surgiront de toutes parts. 

D'abord les textes manquent. M. W. écrit des pages entières sans 
références, sans qu'on sache si c'est lui ou Rousseau qui a la parole. 
Ou bien il transcrit simplement des textes qui s'appliquent au pacte 
individuel, sans établir qu'ils s'appliquent aussi dans la pensée de 
Rousseau au pacte international. Ou bien enfin il fait entrer dans son 
exposé, en les infléchissant, des considérations que Rousseau a émises 
à propos d'un tout autre objet. Les grandes discussions sur la société 
générale du genre humain et sur l'état de guerre ne sont point du tout 
chez Rousseau le préliminaire d'une théorie des confédérations. Elles 
se réfèrent à la question très différente de l'origine de la société civile 
et à la réfutation de Hobbes. L'honnêteté des intentions n'exclut pas 
ici quelque artifice esthétique. La construction reste ainsi trop sou- 
vent sans autre appui que des analogies ou des vraisemblances i^Exem- 
ples : pp. i3 1 et i 53) . 

Ensuite la théorie repose sur des propositions dont plusieurs n'eus- 

I. Revue internationale de V Enseignement, iScjS. 



D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 279 

sent probablement pas été acceptées par Rousseau. S'il s'est abstenu 
d'écrire sur ce sujet, c'est qu'il avait ses raisons et le jugeait plus en- 
core « au-dessus de ses forces » que le droit politique intérieur. Voici, 
par exemple, le principe de tout le raisonnement, à savoir que l'État est 
une personne réelle, possède un moi véritable, peut par conséquent 
entrer dans une société nouvelle comme unité irréductible. Rousseau 
n'a jamais pu se poser nettement cette question du caractère abstrait 
ou organique de la personnalité collective, encore moins adopter l'une 
ou l'autre des solutions qu'il entrevoyait. M. W, s'embarrasse à sa 
suite dans les aspects fuyants de ce débat où la sociologie moderne est 
encore engagée. Tantôt une nation, selon Rousseau interprété par lui, 
est une véritable personne, un être concret, elle a un corps et une âme; 
tantôt elle n'est qu'une personnalité fictive, une abstraction; tantôt 
son indépendance est absolue, tantôt «son autonomie, absolue en elle- 
même ne l'est pas absolument » (p. i52). Au moment où Rousseau re- 
nonça à couronner le Contrat social par une théorie des confédé- 
rations, il était aux prises avec la grande difficulté qui remplit VEmile 
de contradictions : la société est-elle un état naturel, résultant d'un 
penchant inné et providentiel, ou bien est-elle une déchéance, un dé- 
menti violent donné par l'art à la nature, qui aurait fait l'homme par- 
fait dans son isolement primitif? L'homme ne s'éloigne-t-il pas de la 
nature en s'associant pour former des États et encore plus en unissant 
par le lien fédéral les sociétés politiques du premier degré? C'est ce 
qu'il n'osait plus décider avec lui-même et c'est pourquoi il s'abstenait 
de poser de telles questions. Dès 1765, il ne savait plus si la confédé- 
ration des pièves corses ne « compliquerait pas le jeu de la ma- 
chine». Poser pour lui ces questions, les résoudre pour lui sous pré- 
texte de compléter sa pensée, est une tentative assurément périlleuse. 
Enfin nous craignons que le problème débattu par M. W ne soit 
pas celui que Rousseau a signalé à la fin de VÉmile et au cours du 
Contrat comme trouvant sa solution dans l'établissement des confé- 
dérations. Oui, Rousseau parle de droit des gens, de droit public, de 
relations « externes ». Mais il ne songe nullement à une ligue qui 
grouperait les petits États historiques comme la Suisse, les Provinces- 
Unies et la Suède contre les grandes monarchies. Deux passages 
extraits le premier du Projet de constitution de la Corse, le second du 
Gouvernement de Pologne, eussent montré à M. Windenberger, s'il 
en avait tenu compte au lieu de reprendre simplement la thèse du 
Contrat^ que la pensée du législateur de Genève visait les villes (nous 
disons les communes) devenues autonomes par le fractionaement des 
nations en cités contractuelles, et leur association au sein d'une même 
république pour s'assurer une base plus large et une défense plus 
facile contre les monarchies survivantes. On pourrait, dit-il, en par- 
lant de la Corse, « diviser l'île en plusieurs petits États confédérés 
dont chacun aurait à son tour la présidence... » et s'adressant aux 



28o REVUE CRITIQUE 

Polonais : « Que si ces retranchements de territoire n'ont pas lieu, je 
ne vois qu'un moyen qui puisse y suppléer peut-être; et ce qui est 
heureux, ce moyen est déjà dans l'esprit de votre institution '. Que la 
séparation des deux Polognes soit aussi marquée que celle de la 
Lithuanie ; ayez trois États réunis en un. Je voudrais, s'il était pos- 
sible, que vous en eussiez autant que de palatinats. Formez dans 
chacun autant d'administrations particulières. Perfectionnez la forme 
des diétines, étendez leur autorité dans leurs palatinats respectifs, 
mais marquez-en soigneusement les bornes, et faites que rien ne 
puisse rompre entre elles le lien de la commune législation et de la 
subordination au corps de la république. En un mot, appliquez-vous 
à étendre et à perfectionner le système des gouvernements fédératifs, 
le seul qui réunisse les avantages des grands et des petits états et par 
là le seul qui puisse vous convenir », Ainsi il s'agit manifestement 
pour Rousseau d'un lien extérieur à chaque cité, mais intérieur à la 
nation. Le mot de fédération avait gardé ce sens pendant la Révolu- 
tion non seulement quand éclata la lutte entre les tendances fédéra- 
listes et les tendances unitaires, mais quand d'un bout à l'autre du 
territoire, les communes en armes allèrent se promettre un appui 
mutuel contre les « brigands». Ces grands dangers qui auraient, 
selon d'Antraigues, menacé la France dès 1790, si le manuscrit de 
32 pages avait été publié alors, c'est le fractionnement de la monar- 
chie en un nombre immense de communes autonomes : en quoi l'al- 
liance entre les petits États de l'Europe eut-elle pu saper et même dé- 
truire l'autorité royale ? Rousseau d'ailleurs dans le traité sur le Gou- 
vernement de Pologne se sert indifféremment des deux termes : confé- 
dération et forme fédérative. Ils sont pris l'une pour l'autre dans la 
même phrase. Confondre cette confédération intérieure des cités dans 
une même république avec une ligue permanente des petits États 
européens contre les grands nous paraît être une grave méprise. 
D'autant plus que l'union entre la Suède, la Suisse et les Provinces- 
Unies n'aurait jamais pu dépasser en intimité les conditions d'une 
alliance défensive et n'aurait pu constituer un obstacle bien redouta- 
ble aux desseins des grands États. Le but que se propose Rousseau en 
suggérant aux cités républicanisées à l'antique de se confédérer en 
une seule république n'est pas, comme le croit M. W., de fournir une 
solution au problème de la suppression de la guerre, problème inso- 
luble pour Rousseau ; il est de rétablir l'équilibre entre les corps so- 
ciaux, qu'il compare aux tourbillons de Descartes, et de permettre aux 
communes libres de soutenir la guerre contre les monarchies en res- 
tant unies au sein de grandes républiques. Ce problème : si et com- 
ment de grandes républiques sont possibles, a été présent à l'esprit 



I. Il y avait en Pologne un mode dégroupement rcvolutiunnuirc des provinces 
qui s'appeait justement Confédération. . 



d'histoire et de littérature 281 

des théoriciens politiques les plus importants du xyiii^ siècle, avant et 
pendant la Révolution. 

Nous regrettons d'avoir à formuler ces critiques. M. W. nous 
remercie gracieusement de quelques conseils que nous lui avons don- 
nés. Le principal était de ne point postuler l'unité et la symétrie des 
idées de Rousseau. Il n'en a point tenu compte et d'un bout à l'autre 
de son livre il célèbre la cohérence et l'enchaînement des conceptions 
de son auteur, conceptions qui sont fécondes, mais dont la plupart 
ne se rejoignent pas ou se rejoignent très péniblement. C'est une 
erreur à notre avis, mais qu'il a commise avec Taine, ce qui est peut- 
être une circonstance atténuante. Il y a bien chez Rousseau une 
tendance à faire des provinces confédérées des unités en partie indé- 
pendantes et égales ; mais il n'est point allé jusqu'au bout de sa pensée 
et ses commentateurs doivent s'arrêter là où il s'est arrêté lui-même. 
Il craignait en traçant en 1765 une constitution pour la Corse de 
« compliquer la machine » par la fédération des districts ; en fin de 
compte, il n'a point publié son essai ; il a renoncé à compléter le Con- 
trat comme il avait promis : ne transformons pas d'incertaines vel- 
léités en un système géométrique. Tous les lecteurs de M. Winden- 
berger reconnaîtront avec nous que si sa tentative de construction ou 
de reconstruction est quelque peu téméraire, elle renferme d'excel- 
lentes parties, notamment son étude du droit de la guerre chez Rous- 
seau qui est une chose neuve et un chapitre important de l'histoire 
des idées politiques. Ils verront que le jeune philosophe, là où il 
renonce à réinventer les théories de l'auteur du Contrat, et là même 
où il se livre à ce jeu périlleux, fait preuve d'une connaissance appro- 
fondie de ses ouvrages, connaissance qui serait parfaite si elle était 
plus assaisonnée de critique. Ils lui sauront gré enfin d'avoir donné 
en appendice des morceaux considérables des manuscrits de Neuchà- 
tel, les uns inédits, les autres soigneusement revisés et heureusement 
débarrassés des erreurs étonnantes qu'y avait accumulées M. Dreyfus- 
Brisac en les publiant dans les Appendices de son Contrat social. 

A. ESPINAS. 



Les députés à l'Assemblée législative de 1791, listes par départements et 
par ordre alphabétique des députés et des suppléants avec nombreux détails 
biographiques inédits par Auguste Kuscinski (^Publications de la Société de 
l'histoire de la Révolution française). Paris au siège de la Société, rue de 
Furstenberg, 3. 1900, in-S", v et 171 p. 

M. Guiffrey nous avait donné la liste des conventionnels et 
M. Brette, celle des constituants ; M. Kuscinski nous donne aujour- 
d'hui celle des membres de l'Assemblée législative. 

La tâche de M. K. était plus facile que celle de ses devanciers. 



282 REVUE CRITIQUE 

Plus de bailliages et d'élections par ordres ; le département est la cir- 
conscription électorale et une seule assemblée choisit les députés. En 
outre, la Législative dure moins que la Convention, et le personnel 
change moins. 

M. K. a pourtant rencontré quelques difficultés. Il n'a pas trouvé 
dans les procès-verbaux des élections toute la précision désirable; 
beaucoup ont été rédigés sans soin ; les noms sont défigurés ; les pré- 
noms et les qualités des élus manquent. M. K. a rempli ces lacunes 
grâce au registre de Camus qui contient les noms, prénoms et quali- 
tés des députés : le 1 1 octobre 1791, Camus, garde des archives 
nationales, avait dans la salle de l'assemblée fait l'appel des représen- 
tants qui se trouvaient là au nombre de 434. 

Il n'en est pas de même pour les suppléants. Camus ou un scribe a 
ajouté leurs noms un peu au hasard sans énoncer prénoms et quali- 
tés. M. K. a pris la peine de dépouiller aux archives nationales la 
série qui contient les listes des électeurs et des notables, et il a pu, 
après de longues recherches, nous donner, à très peu d'exceptions 
près, les prénoms des suppléants. 

M. K. a divisé son travail en six chapitres. Il reproduit d'abord les 
lois ou les parties de lois qui se rapportent à l'élection et à la convo- 
cation de la Législative. Il expose ensuite quelques détails intéressants 
sur le personnel, sur les comités, sur le bureau de l'assemblée : nous 
apprenons que le clergé y comptait dix évêques, trois vicaires épis- 
copaux, treize prêtres ou moines et deux ministres protestants Jay et 
La Source) ; que l'armée y était représentée par quatre maréchaux de 
camp, trois colonels, trois lieutenants-colonels et vingt-trois officiers 
ou anciens militaires ; que les savants et professeurs étaient au 
nombre de douze (Condorcet, Tenon, Broussonet, La Bergerie, 
Lacépède, Guyton-Morveau, Arbogast, Allard, Lejosne, Dusaulx, 
Pastoret et Koch), et les médecins, au nombre de vingt-huit ; mais 
M. K. a renoncé à faire le compte des hommes de loi ainsi que des 
cultivateurs;» cette dernière qualification, dit-il, paraissait être de 
mode à l'époque, et les plus riches propriétaires fonciers se plaisaient 
à s'en revêtir ». Vient la liste des députés et suppléants par départe- 
ments (M. K. dit chaque fois par qui était présidée l'assemblée élec- 
torale) ; puis l'exposé des changements survenus dans le personnel 
(démissions et remplacements) ; enfin, deux listes alphabétiques, 
celle des députés et suppléants qui siégèrent à l'assemblée, et celle des 
députés et suppléants qui ne siégèrent pas. Dans des notes au bas des 
pages de ces deux dernières listes M. K. indique aussi souvent que 
possible, sous la forme la plus brève, ce que sont devenus les person- 
nages cités, s'ils ont appartenu à la Convention, au Conseil des An- 
ciens ou des Cinq-Cents, au corps législatif, etc. 

On ne peut que savoir le gré le plus vif au modeste et consciencieux 
érudit à qui nous devons cette utile publication. Que de noms elle 



d'histoire et de littérature 283 

rétablit sous leur véritable orthographe comme Marie-Bon Montaut 
(et non Maribon) et que de détails curieux elle fournit (Sausse prési- 
dant rassemblée électorale de la Meuse, Drouet élu troisième sup- 
pléant de la Marnej ! Elle a coûté ù M. Kuscinski beaucoup de temps, 
de patient labeur, et il a bien mérité de l'histoire de la Révolution '. 

A. C. 



Paris révolutionnaire. Vieilles maisons, vieux papiers, par G. Lenôtrk. Paris, 
Perrin, 1900. In-S", 362 p. 

Ce volume, d'une très agréable lecture, contient une foule d'anec- 
dotes et de portraits : le roman d'amour de Camille et de Lucile Des- 
moulins, l'existence de Charlotte Robespierre, des policiers Héron et 
Dossonville, l'histoire de cet homme qui mourut en i858 à Versailles 
sous le nom de M'^^ Savalette de Langes, les derniers jours d'André 
Chénier, de Tallien et de Pache, la maison de Cagliostro, l'aventure 
de Napoléon à l'hôtel de Cherbourg et son mariage avec Joséphine, ce 
qu'était le mari de la Du Barry et ce que devint le nègre Zamor, la 
vie d'un marquis qui demeura cinquante ans en prison pour avoir 
sifflé la reine, la brouette dont se servait Couthon, l'odyssée de 
Leblanc qui livra Pichegru, Saint-Just à Blérancourt, le convention- 
nel Rouzet devenant l'intime ami de la veuve de Philippe-Égalité 
qui le fait inhumer dans la chapelle de Dreux. Chemin faisant, 
M. Lenôtre résout de petits problèmes de topographie parisienne : 
il prouve, par exemple, que l'appartement de Desmoulins était, non 
au-dessus du café Voltaire, mais à l'angle de la rue Crébillon. Il a 



I. Lire p. 47 Panattieri et non Panatieri et p. 79 Steinmetz au lieu de Stei- 
met\; ^. qo, il fallait dire que Koch était professeur à VUniversité et Arbo- 
gast, à l'Ecole d'artillerie : p. io3, lire Raynouard et non Reynouard (c'est évi- 
demment l'auteur des Templiers); p. 120, André de l'Orne est prénommé Claude 
et p. 83, Charles; p. 127, Coppens a été député du Nord sous la Restauration; 
p. 128, Crublier d'Obterre a été général. Mais je n'ose aller plus loin dans ces 
obscrs'ations qui portent sur les notes mises au bas des pages de la liste alpha- 
bétique. M. K. dit dans son avertissement qu'il a donné sur la biographie politique 
ou privée des législateurs les renseignements qui lui ont « paru intéressants à 
produire », et je risquerais fort de mettre ici des choses qu'il connaît. J'aurais 
voulu pourtant qu'il dit en note que Dcliégc a été juge au tribunal révolution- 
naire, que G. -M. Dumas fut général de division, conseiller d'État et comte de 
l'Kmpire, que Forfait est le futur ministre de la marine. P. 140, Lambert qu'(m 
nomme à l'assemblée Lambert-Lauterbourg est un instant sous-préfet intérimaire 
de Wissembourg en 1814. P. 161, Eggerlé était ingénieur-géographe du conseil 
souverain d'Alsace et tut longtemps adjoint au maire de Colmar. P. 164. Kuhn 
avait été maire d'Erstein. P. i65, Levrault est le fameux imprimeur de Stras- 
bourg, procureur-général syndic du Directoire du département, plus tard recteur 
de l'Académie et conseiller de préfecture. P. 167, cl. sur Panattieri, Jeunesse de 
Napoléon, III, 149. 



284 REVUE CRITIQUE 

reirouvé la demeure de ses héros : il s'est penché, rue Saint-Honoré, 
275, à la fenêtre d"où Héron voyait passer ses victimes; il est entré 
dans le logement où mourut la fausse Savalette, dans la bâtisse où 
vivait Cagliostro (rue Saint-Claude, à l'angle du boulevard Beaumar- 
chais), dans cet hôtel de Cherbourg (aujourd'hui 33, rue Vauvilliers) 
qu'habita Napoléon; il est monté au deuxième étage de la masure delà 
rue Maître-Albert où Zamor termina sa vie en 1820. M. Lenôtre ne 
se contente pas de fureter dans les vieux papiers ; il visite, il fouille les 
vieilles maisons, il les découvre comme celle des Duplessis à Bourg- 
la-Reine (elle est encore à peu près telle quelle, en bordure et à droite 
de la route qui vient de Paris, à l'entrée du village). Et c'est surtout 
par quoi valent ces études. Quelques-unes ne contiennent rien de neuf 
et le sujet pouvait être creusé davantage ; mais l'auteur sait reconsti- 
tuer le décor; il croit que « les pierres s'assimilent quelque parcelle 
de la vie des êtres qu'elles ont abrités » et il lui semble « qu'un fluide 
émané d'eux flotte encore, longtemps après qu'ils ne sont plus, autour 
des murs où ils ont vécu ' ». 

A. C. 



La Peinture allemande au XIX° siècle, par le marquis de la MAZELièRE. Paris, 
Pion, 1900, I vol. gr. in-8° de 423 p. et io3 reproductions. 

Ce n'est pas une idée banale, que d'avoir été prendre la peinture 
allemande contemporaine comme sujet d'étude et objet de recherches, 
mais c'est une idée peut-être prématurée. Le siècle n'est seulement 
pas achevé et un jugement tant soit peu solide serait possible sur une 
école, sur plusieurs écoles successives, dont le principal mérite est la 
recherche incessante d'une personnalité ! 

Un critique, hardi certes, et même intransigeant, dont nous avons 
eu l'occasion d'étudier ici une histoire générale de la peinture, con- 
clut ainsi ses pages sur l'Allemagne ; « Il y eut pourtant de remar- 
quables peintres en Allemagne, qui surgirent vers le milieu de ce 
siècle, et, à l'heure actuelle, il est d'excellents artistes qui savent 
observer et qui savent peindre. Mais bien que de très belles carrières 
soient maintenant à peu près accomplies, nous nous trouvons en pré- 
sence déjà de notre propre temps, et le moment où ils vivent n'ap- 
porte jamais aux hommes que sujets de discussion, incertitude. Avec 
Durer, Holbein, Cranach, nous n'avons pas eu de ces doutes. L'avenir 
seul pourra dire si, après deux siècles de silence, la prodigieuse acti- 
vité de ce temps-ci a enrichi l'humanité, ou si ce ne furent que 
bruyants prestiges. » 

Pour qui sait lire entre les lignes, surtout après les pages qui pré- 

T, P. 2?4 lire Reichardt par Laquiante et non Reinliardt par Lequiant. 



d'histoire et de littérature 285 

cèdent, on sait fort bien ce que cela veut dire, et si cette revue était 
une revue d'art, nous pourrions commenter ce jugement, d'ailleurs 
aussi réservé que possible, et dire en quoi il nous semble la vérité. 
C'est pour la même raison que nous ne saurions entrer dans une 
étude sérieuse du gros livre que M. le marquis de la Mazelière a con- 
sacré à toute cette peinture du xix^ siècle, mais avant tout et de pré- 
férence à celle de la seconde moitié de ce siècle. Du moins faut-il 
dire qu'il est le résultat de recherches considérables, minutieuses et 
infatigables, qu'il fait preuve d'une pratique intime et enthousiaste de 
son sujet, et qu'à ces titres-là, sans compter d'autres, le livre est pré- 
cieux et rendra (peut-être plus encore dans l'avenir) de sérieux ser- 
vices. 

La seule critique qu'on lui puisse faire, c'est de n'avoir pas assez 
évité un défaut souvent justement reproché aux Allemands, l'encom- 
brement. On n'imagine pas ce qu'il y a de rapprochements et de 
digressions philosophiques, esthétiques, politiques, poétiques, musi- 
cales, littéraires, historiques, sociales, parfois quand on s'y attend le 
moins. 11 est vrai que le critique, l'analyste voit tant de choses dans 
l'obscurité symbolique et la profondeur transcendentale de certaines 
choses, qu'il ne saurait nous les faire valoir autrement. 

Ce qui est plus clair, c'est la bibliographie qu'il a pris soin de dres- 
ser à la fin de son ouvrage, et d'ailleurs les références soigneusement 
données cà et là. C'est aussi 4a richesse de l'illustration, une centaine 
de reproductions généralement bonnes et qui caractérisent avec jus- 
tesse la plupart des peintres dont il est traité dans le livre. Volume 
fort élégant en outre, et dont la disposition générale fait honneur à 
l'auteur et à son éditeur. 

H. DE C. 



W. Heinze, Die Beschlagnahme der deutschen Postdampfer durch die En- 

glacndcr. Hcidclberg, Winler. Sans date, pp. vu, 95, in-S". Prix : ink. 1.80. 

On n'a pas oublié l'incident qui en janvier igoo passionna si forte- 
ment l'opinion en Allemagne : trois de ses paquebots-poste saisis suc- 
cessivement par l'Angleterre. M. de Bulow, qui régla sans peine 
l'incident, — un paiement d'indemnités vient de le clore en ce 
moment dértnitivcment — signala et la presse reconnut à l'unanimité 
le besoin de préciser le droit maritime international encore si flottant 
et en particulier la nécessité de sauvegarder plus effectivement les 
intérêts des neutres. C'est à ce point de vue général que s'est placé 
M. Heinze en exposant dans sa brochure les points juridiques soule- 
vés par le différend anglo-allemand. Au début, il résume les faits et 
donne à la fin des extraits de la séance du Reichstag du 19 janvier 
1900 et du livre bleu anglais. Les journaux nous ont déjà renseignés 



286 REVUE CRITIQUE 

là-dessus ; mais il nous manquait les éléments de la controverse. La 
législation actuelle repose sur la Déclaration de Paris de i856, « la 
charte d'affranchissement des neutres », substituée à l'antique conso- 
lato del mare, et résumée dans le principe bien connu : le pavillon 
couvre la marchandise. Mais la clause réservant les droits des belli- 
gérants, relative à la contrebande de guerre, ouvre la porte à toutes 
les interprétations et à tous les abus. M. H, montre en des pages très 
documentées Textension qui a été donnée par les Juristes, depuis 
Grotius jusqu'à Bluntschli, à cette notion de contrebande, à ces 
oh]e\.s atiticipitis usiis^ admis par les uns, interdits par les autres. Il 
expose comment, dans la pratique suivie par les différentes puis- 
sances maritimes, l'Angleterre en général s'est assez peu préoccupée 
des droits des neutres dont la France a toujours tenu un compte plus 
libéral. Tout cet aperçu historique est d'un vif intérêt et donne à cette 
brochure d'actualité une certaine valeur scientifique. Les pages sui- 
vantes sur la question de savoir s'il peut y avoir contrebande entre 
ports neutres, sur la procédure des droits d'arrêt, de visite, de 
recherche et de détention regardent plus spécialement les juristes. 
D'ailleurs, il ressort des cas analogues cités par l'auteur (cas du Trent, 
du Springbok, i86i-i863) et plus encore du dernier incident anglo- 
allemand que la solution de ces différends a toujours été politique et 
jamais juridique. M. de Biilow a abandonné sans hésiter la thèse de 
droit qu'avait soutenue à Londres l'ambassadeur d'Allemagne, et il a 
obtenu des réparations et des concessions suffisantes. Mais il est 
peut-être excessif de penser que ce succès est aussi un succès pour 
les neutres. Seul un développement considérable des marines des puis- 
sances continentales pourra faire admettre par l'Angleterre un code 
maritime international moins léonin qu'il n'a été jusqu'à présent. 

L. ROUSTAN. 



V. T. Lebeden, Russes et Anglais en Asie Centrale. Vers l'Inde. Projet de cam- 
pagne russe. Trad. parle capit. Cazalas (Paris, Chapelot, 1900, 25i p. 4 cro- 
quis, I carte). 

L'invasion de l'Inde « bénie » hante de longue date les rêves ambi- 
tieux des Russes. La conquête de l'Asie centrale ne semble avoir été 
considérée que comme une étape de cette vaste entreprise et la cons- 
truction du tronçon ferré de Merv à Kouchk est une nouvelle pointe 
offensive ; des plans de campagne ont été à plusieurs reprises élabo- 
rés dont celui de Skobelev avec un mot d'ordre des plus truculents : 
irruption d'une masse de cavalerie irrégulière « sous la bannière du 
sang et de l'incendie ». Celui de M. Lebeden est minutieusement étu- 
dié. Sans entrer ici dans une critique qui n'est pas de notre compé- 
tence, nous reconnaissons qu'un travail de ce genre, qui ne sacrifie 



d'histoire et de littérature 287 

pas à la fantaisie, a le mérite de préciser les traits géographiques du 
théâtre des opérations ; le premier acte serait la prise de Hérat 
aujourd'hui facile ; puis se dérouleraient les phases fatales de la 
guerre, l'occupation de Kandahar et de Kaboul, la marche sur l'in- 
dus et au-delà de ce fleuve. L'auteur traite les forces anglaises presque 
comme une quantité négligeable. Quel serait le résultat de la vic- 
toire ? Selon Lebeden, la Russie devrait se contenter du protectorat 
de l'Afghanistan et ne point risquer la grosse aventure de la conquête 
de l'Inde ; au contraire, elle devrait conclure alliance avec l'Angle- 
terre, et c'est ainsi que ce drame historique finirait comme un vaude- 
ville, par un mariage de raison entre la baleine et l'éléphant. 

B. A. 



A. DE Bertha, Magyars et Roumains devant l'histoire. Paris Pion, 1899, v-483 p. 
A. D. Xknopol. Réponse à M. de Bertha. Paris, Leroux, 1900, 29 p. 

M. de Bertha assume devant le public français l'ofïice d'avocat du 
magyarisme, office d'autant plus agréable que l'on cultive chez nous 
une sympathie traditionnelle pour les Hongrois et que l'on s'intéresse 
assez peu à ce qui se passe chez eux; aussi a-t-on beau jeu à nous 
présenter les choses de Hongrie sous les dehors les plus flatteurs. 
M. de B. expose un des plus irritants problèmes dont se complique 
la politique du royaume de Saint-Etienne : le procès entre Magyars 
et Roumains. Procès toujours pendant, bien que M. de B. jure sur 
la tête du roi de Hongrie et du roi de Roumanie que depuis l'échange 
de visites des deux souverains « cette question, artificiellement entre- 
tenue dans l'opinion publique européenne, est morte ! » Ce volume 
n'offrirait donc qu'un intérêt rétrospectif et l'auteur se serait donné 
beaucoup de peine pour adapter au goût du lecteur français l'ouvrage 
considérable du docteur Benoît Yancso : « L'histoire et l'état actuel 
des tendances nationalistes roumaines ». Nous avons la naïveté de 
croire que le litige n'est point tranché ; mais nous estimons qu'une 
des parties s'est placée sur un mauvais terrain. Les Roumains, on le 
sait, invoquent le droit historique, en vertu de leur indigénat et 
de leur titre de premier occupant dans les pays de la monarchie 
hongroise, où ils sont établis aujourd'hui. Les historiens magyars 
depuis Rœsler ont attaqué la prétendue descendance des colons daco- 
romains et ont montré combien cette thèse historique est précaire. 
A ce point de vue, le livre de M. de B. n'apporte aucun argument 
nouveau, mais il a le mérite de fournir une documentation précieuse 
et plus complète qu'elle ne figure dans aucune publication française 
sur la matière. Les sources roumaines aussi bien que magyares sont 
mises à contribution et pour qui ne cherche que la suite des faits, 
c'est un suffisant répertoire. M. de B. a donc manié tous les éléments 



2 88 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

d'une œuvre historique sérieuse; Ton n'en regrettera que davantage 
qu'il ait donné à son exposé le ton et l'allure d'un pamphlet, 11 écrit 
par exemple (p. 339) « qu'il faut toujours tenir compte, dans l'intel- 
lect roumain, d'une certaine absence de contrôle sérieux », p. 392 
qu'en 1848 les Roumains « dans leur ignorance profonde étaient 
tout à fait incapables de comprendre quelque chose au succès parle- 
mentaire du libéralisme magyar », et autres menues aménités à 
l'adresse des adversaires. Ce qui semble exaspérer M. de B. c'est que 
les Roumains se soient mis (c'est le titre de son livre troisième) « au 
service de la réaction ; » mais il se garde bien de dire que les Roumains 
aussi ont subi l'influence des idées révolutionnaires et dans les cha- 
pitres consacrés à cette période, on ne trouve point trace de cette 
action. M. de B. n'admet pas que ce qui a été légitime de la part 
des Magyars ne le soit pas chez les Roumains; de même il passe 
condamnation sur l'inégalité politique dont souffrent présentement les 
Roumains du royaume de Hongrie, pour qui est en vigueur un 
système électoral particulier. « Il est incontestable, se borne à dire 
M. de B. (p. 481) que le cens électoral, quelque faible qu'il soit, ne 
favorise pas encore les Roumains pour le moment.» 

Le lecteur étranger n'a point à prendre parti dans le duel à coups 
de textes entre Roumains et Magyars, mais peut-être, applaudirait-il 
avec plus de cœur aux efforts des Roumains, si ces derniers éten- 
daient au droit historique le bénéfice de la prescription et se réclamaient 
uniquement du droit naturel et des principes modernes, en délestant 
leur cause du poids mort des hypothèses. 

M. de Bertha écrit notre langue avec clarté sinon avec élégance : 
la marque étrangère se décèle plutôt dans la composition un peu 
embrouillée des chapitres qui se terminent le plus souvent sans 
résumé ni conclusion, dans l'emploi de certaines expressions qui 
sonnent assez étrangement à notre oreille : raison d'être plus éthique, 
politique transcendante de Mathias Corvin; règne glorieux de Fran- 
çois-Joseph ; l'Autriche demie-sœur chérie de la Hongrie, etc. 

Nul n'était plus qualifié que le savant auteur de VHistoire des Rou- 
mains de la Dacie Trajane pour réfuter les arguments historiques ou 
autres de M. de Bertha. Mais dans ce duel il semble que les coups ne 
portent pas, tant les armes sont émoussées par un long usage, et les 
ripostes prévues. Ce qu'on relève de plus intéressant et de plus actuel 
dans l'habile réplique de M. Xénopol, c'est un désaveu des visées uni- 
taires des Roumains : ceux-ci n'aspirent pas à se grouper en un seul État 
ethnique et politique ; les Roumains de Transilvanie ne demandent 
qu'à vivre mais libres et respectés dans une Hongrie forte, afin que 
Roumains et Magyars combattent le bon combat contre les Slaves 
qui les encerclent et menacent de les étouffer. Pium voium. B. A. 

Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 

Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 42 — 15 octobre — 1900 



Nallino, Les manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale et de rAcadémic 
de Turin. — Lkbey, Laurent de Medicis. — Comeau, Souvenirs des guerres 
d'Allemagne. — Koenig, Les tissages saxons sous l'Empire. — Turmel, L'es- 
chatologie.— KuKULA, Tatian. — Rinonanopoli, Lamia et Lilith. — Albert Jahn. 
— Frantsen, L'Evangéliaire de Reims. — Keyser. Thomasius et le piétisme. — 
RiAT, Paris. 



I. Manoscritti arabi, persiani, siriaci e turchi délia Biblieteca nazionale e délia 
R. Accadcmia dellc scienze diTorino, illustrati da C. A. Nallino. Turin, igoo, 
in-4», 10 1 p. 

Pour épargner au lecteur toute déception, disons d'abord que ni la 
Bibliothèque nationale, ni l'Académie de Turin ne possèdent une col- 
lection orientale qui se distingue par le nombre ou la rareté de ses 
acquisitions. 

La bibliothèque renferme tout au plus une centaine d'ouvrages 
arabes répartis entre soixante copies. La doxologie chrétienne et 
musulmane, la grammaire et la lexicographie y sont représentées par 
quelques traités bien connus et dont plusieurs ont été publiés en 
Europe. — Le fonds persan (n"^ 66 à 97) est un peu mieux doté, au 
moins pour ce qui concerne la poésie et le soufisme. Parmi les 40 ou- 
vrages dont il se compose, il est bon de citer un poème anonyme du 
xni" siècle, intitulé Mihr o vèfa qui paraît être une composition mys- 
tique d'un certain intérêt : tout au moins a-t-elle le mérite d'être 
unique et entièrement inédite. — Je ne vois rien à signaler dans les 
manuscrits qui forment le groupe turcosmanli (n»* 97 à 109), saut 
peut-être une sorte d'épopée [Sule'iman-namèh] en l'honneur du sultan 
Soliman !«'', et un traité sur les devoirs de la charge de vizir par 
Kinali-Zadèh. 

Plus modeste encore est la collection de l'académie de Turin : on 
y compte une douzaine de manuscrits arabes et turcs dont la plupart 
sont tombés depuis longtemps dans le domaine public; pour le fonds 
syriaque: un fragment de l'évangile de Saint Luc, un autre des Actes 
des apôtres et un bréviaire à l'usage des jacobites. 

Mais oubliant l'exigu'ité et la valeur très relative de ces deux collec- 
tions, nous ne saurions trop louer M. Nallino de l'exactitude scien- 
tifique, du zèle fcrupuleux avec lesquels il les a classées et décrites. 

Nouvelle s<{rie L. 42 



290 REVUE CRITIQUE 

Rien ne manque en son catalogue de ce que le lecteur le plus exigeant 
peut demander à un ouvrage de ce genre : description tidèle de chaque 
ouvrage et, quand il s'agit, ce qui est fréquent ici, de volumes de 
mélanges, analyse de toutes les pièces qui les composent et notices bio- 
graphiques; enfin, chose plus précieuse encore, indication des éditions 
et des travaux dont chaque texte a été l'objet, soit en Europe, soit en 
Orient, aucun de ces renseignements n'a été omis par le savant biblio- 
graphe. Et ce n'est pas seulement un bon instrument de travail que 
M. N. vient de donner à nos études, il fournit aussi à son pays un 
exemple qui, nous l'espérons, ne sera pas perdu. 

Par sa situation géographique comme par son passé historique, ses 
transactions commerciales, sa propagande religieuse, l'Italie aurait 
pu former une collection inestimable de manuscrits orientaux. Ce 
qu'elle possède est encore assez considérable pour que le monde savant 
en fasse son profit. Il y a, je crois, une vingtaine d'années, le minis- 
tère de l'Instruction publique avait compris cette nécessité en inaugu- 
rant une série de catalogues sous le titre de Codici oi'ientali di alcune 
biblioteche d'Italia. Six fascicules ont paru à intervalles inégaux; puis, 
je ne sais par quel concours de circonstances fâcheuses, raisons bud- 
gétaires ou autres, le travail s'est arrêté. C'est une raison de plus pour 
adresser nos félicitations et nos encouragements à M. Nallino, sans 
oublier de remercier aussi l'académie de Turin qui a fait les frais de la 
publication. Il est hautement désirable que l'initiative prise par cette 
docte compagnie donne une impulsion nouvelle aux catalogues des 
fonds orientaux des bibliothèques d'Italie. Cette publication serait 
accueillie avec une vive gratitude par tous ceux qui s'intéressent aux 
progrès de l'érudition. 

B. M. 



André Lëbëy. Essai sur Laurent de Médicis dit le Magnifique, Paris, Librai- 
rie académique Perrin et C'^ ; 1900, in- 16 ; 11 -3 16 pages. 

Il est certainement regrettable de décourager les romanciers et les 
publicistes qui manifestent la noble ambition d'aborder le domaine 
de l'histoire ; ils se persuadent naturellement à eux-mêmes et à une 
partie du public que les spécialistes traitent leurs essais d'amateurs 
avec une sévérité qu'inspire seule une basse jalousie ; en quoi ils se 
trompent. C'est à eux-mêmes de nous donner plus souvent l'occasion 
d'accueillir avec joie leurs tentatives. Voici un écrivain, qui, après 
avoir publié des vers et s'être essayé dans le roman, a entrepris de 
faire revivre l'attachante figure de Laurent de Médicis. Rien de mieux : 
mais pourquoi se flatte-t-il de « faire sortir de l'ombre où elle était 
oubliée la vie d'un grand homme »? Voilà une grande naïveté! Car 
peu de figures sont mieux connues et ont plus souvent arrêté l'atten- 



D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 29 I 

tion des historiens de la Renaissance que celle de Laurent. Il est vrai 
que M. Lebey a renouvelé le sujet en transformant l'étude biogra- 
phique en apologie politique, et même en y mêlant le venin de nos 
discussions actuelles : « J'ai aimé, dit-il, me rendre compte de la façon 
dont une âme fervente et réfléchie (faut-il lire : violente et réfléchie?) 
était parvenue à museler la chimère d'un gouvernement républi- 
cain... » Nous ne suivrons pas M. L. sur ce terrain glissant, si glis- 
sant même que l'auteur en a perdu parfois toute notion de chronolo- 
gie comme dans le passage où il paraît placer l'exil de Dante après les 
principales œuvres de Giotto, après Boccace même (p. 45-46). C'est 
dommage ; car malgré un style bizarre et des métaphores incoercibles, 
M. L. sait animer une scène ou peindre un tableau. Ce qui lui manque 
c'est, avec une préparation suffisante, le sens même de l'histoire. 

Henri Hauvette. 



Souvenirs des guerres d'Allemagne pendant la Révolution et l'Empire, par 
le baron de Comeau, colonel d'état-major, chambellan bavarois. Paris, Pion, 
1900. In-8", 397 p. 7 f. 5o. 

On ne connaissait pas le baron de Comeau. On le connaîtra mainte- 
nant, grâce à lui-même, grâce à ses récits, et l'on saura désormais que 
c'était un grand homme : la Bavière fut bien aise de l'avoir à son ser- 
vice et sans lui, que serait devenu Napoléon ? Mais oyez la carrière de 
Comeau, telle qu'il nous la raconte, très longuement, trop longuement, 
et pourtant de façon très amusante. 

Sous-lieutenant d'artillerie en 1789,11 est en 1790 envoyé avec sa 
compagnie à Lyon où il réprime une émeute, puis il émigré, sert à 
l'armée de Condé et devient capitaine d'artillerie dans les troupes bava- 
roises. En 1800, il reçoit sa première mission : il est envoyé à Paris 
auprès de Bonaparte. Et ici, Comeau trace un parallèle entre le pre- 
mier consul et. .. lui-même (p. 1 76) : « Nous étions de même âge. Nous 
avions eu chacun quatre frères et trois sœurs. Après qu'on nous eut 
destinés à l'état ecclésiastique, nous entrâmes dans la même année au 
corps royal de l'artillerie. C'est ainsi que sans nous connaître, les 
canons de bronze et leur pénible étude préliminaire ont affranchi des 
études latines, préliminaires des canons de l'Église, un pauvre gentil- 
homme corse et un gentilhomme, pas riche, de Bourgogne. Ces deux 
vocations se manifestèrent en 1784. Celle du Corse fut aidée parla 
générosité du roi et celle du Bourguignon par les gênes et les priva- 
tions de son père. A Brienne, il s'intrigua fort secrètement et adroite- 
ment pour être envové à l'École militaire de Paris et entrer ensuite 
dans l'artillerie. A cause du privilège de cette École, il pouvait être 
nommé d'emblée lieutenant en subissant l'examen sur tout le cours 
de mathématiques en une fois ; ce qu'il fit en se livrant avec ardeur 



292 REVUE CRITIQUE 

à cette seule étude et négligeant tout le reste. Il eut sa lieutenance 
en 1786. A âge et savoir égal, les élèves de l'école spéciale de Metz ne 
pouvaient obtenir que la sous-lieutenance, ce qui fut mon cas. Mais 
il y avait si peu de rang entre nous, parce qu'il avait un des derniers 
numéros, et moi un des premiers de ma promotion, qu'en 1791 nous 
obtinmes en même temps le grade de lieutenant en premier ou capi- 
taine en second, comme on disait alors dans l'artillerie. >) 

Je demande la permission de faire ici une parenthèse et de reprendre 
ligne par ligne tout ce que vient de dire Comeau. Le brave homme se 
trompe sur bien des points. Bonaparte n'avait pas été destiné à l'état 
ecclésiastique. Il entra dans l'artillerie en 1785, et Comeau, en 1786. 
Il n'intrigua pas pour être envoyé à l'École militaire de Paris, et cette 
École n'avait pas le privilège dont parle Comeau. Lorsque Comeau se 
présenta devant l'examinateur Laplace en 1786, il pouvait être, comme 
Bonaparte l'année précédente, admis officier, et dix-sept sujets qui, 
ainsi que lui, n'étaient qu'aspirants, obtinrent ce grade d'emblée; mais 
il ne connaissait qu'une partie du programme et il fut reçu élève ; il 
n'y eut pas de concours en 1787 et en 1788 (ce dont Comeau ne s'est 
pas souvenu) et en 1789, à une seconde épreuve, il fut reçu officier 
le io« sur 41. Il y avait, quoi qu'il en dise, beaucoup de rangs entre 
Bonaparte et lui, puisque Bonaparte était dans la promotion de 1785 
le 42= sur 58 et qu'il y eut ensuite la promotion de 1786 qui compta 
61 officiers: sur la liste des sous-lieutenants, Bonaparte avait donc 
plus de quatre-vingts rangs d'avance sur Comeau. Si tous deux eurent 
au i®"" avril 1791 le grade de lieutenant en premier (que Comeau a 
tort de confondre avec le grade de capitaine en second), c'est que la 
réorganisation de l'armée fit avancer un grand nombre d'officiers. 

Je ferme la parenthèse et poursuis aussi rapidement que possible le 
récit de la vie militaire de Comeau. Il continue ainsi son parallèle : 
« Ainsi donc, à dix-neuf ans, nous pouvions bien nous comparer sans 
vanité. Il était laid, et moi, sinon beau, au moins joli garçon, puisque, 
lorsqu'on m'envoya à Lyon, je défilai sous les fenêtres d'un chapitre 
de chanoinesses ; une exclamation de « Mesdames, Mesdames, venez 
donc voir un joli officier », garnit comme par enchantement les vingt 
croisées de figures de dames qui deux à deux penchaient la tête pour 
mieux voir, disant : « Ah ! qu'il marche bien ! Qu'il est frais ! »... Or il 
est certain que si, au lieu du jeune Bourguignon blond et rose, ces 
dames avaient vu défiler le triste Corse, jaune et trapu, elles auraient 
ajourné leurs exclamations... au moins jusqu'au pont d'Arcole. Mais 
j'ai mon pont, aussi. Constance : cela compte, et qu'on ne dise pas 
qu'Arcole c'était en avant, toujours battant, et Constance en arrière, 
toujours en retraite. Nous, de l'armée de Condé, avec notre cocarde 
blanche et nos drapeaux fleurdelysés, nous étions toujours battants, 
jamais battus, et nul n'a jamais vu notre dos ! » 

Ce passage donne une idée du ton de Comeau et de sa suffisance. 



d'histoire et de littérature 2q3 

Qu'il ait eu plus belle mine que Bonaparte, soit, et permis à lui d'en 
tirer vanité, encore que notre Corse, au sortir de Técole militaire, n'ait 
pas semblé déplaisant aux dames de Valence. Mais comparer le pont 
d'Arcole et le pont de Constance, affirmer que les émigrés n'ont 
jamais tourné le dos, avouons-le, c'est de la gasconnade. Le reste de 
ce singulier parallèle est d'ailleurs erroné : « Quand l'avancement nous 
arriva, il le reçut, et j'y renonçai pour émigrer ; près du prince de 
Condé, je me plaçai comme simple soldat; le Corse devint en peu de 
temps lieutenant-colonel d'artillerie, mais sans emploi, presque sans 
appointements à cause des assignats. Repoussé dans cette arme parce 
qu'il était noble, les clubs, les émeutes furent ses ressources; il en 
dirigea plusieurs à Paris. » Bonaparte n'a jamais été lieutenant-colo- 
nel ; de capitaine il devient chef de bataillon, puis général de brigade ; 
il a eu de l'emploi, il a eu des appointements, il n'a pas été repoussé 
comme noble, il n'a pas dirigé plusieurs émeutes à Paris. 

Mais venons à la mission de 1800. Comeau porte à Paris une 
dépêche cachetée et rapporte de même une dépêche cachetée ; ce 
serait un traité d'alliance, et un soir, après un dîner chez Talleyrand, 
pendant qu'il cause avec le diplomate, il croit que le premier consul 
l'écoute derrière une porte : Bonaparte « voulait me voir et n'être pas 
vu... voulait me reconnaître, s'assurer si j'étais bien son ancien cama- 
rade, gai, franc, bon enfant, et que je pourrais lui être utile >>. Qui lui 
a dit que Bonaparte l'écoutait ? Suffit-il pour croire à la présence de 
Bonaparte, d'entendre « un éclat de rire derrière la porte » ? Était-ce un 
éclat de rire qu'il a entendu ? 

L'alliance porte ses fruits. En i8o5. Napoléon écrit de Strasbourg à 
l'Electeur de Bavière de lui envoyer le capitaine Comeau qui sera 
attaché à l'état-major « parce que Comeau parle français et allemand 
populaire ', et non pas seulement l'allemand classique de grammaire 
que le peuple ne comprend pas ». L'Électeur dit à Comeau : « Allez », 
et comme il le voit silencieux et froid : « Dame ! c'est votre ouvrage ! 
Quel est le premier qui m'a fait comprendre que Bonaparte allait 
devenir roi de France et que la guerre prendrait une autre tournure? 
C'est vous, mon cher, qui, avec le télescope de votre imagination, 
avez découvert cette nouvelle planète et m'avez fait sentir qu'il fallait 
être de ses satellites ! Allez, vous avez semé, il faut récolter ! » 
L'Électeur est très spirituel, et il atteste que Comeau a fait l'alliance 
franco-bavaroise ; mais doit-on croire Comeau ? Ce propos, comme 



I. Il a l'air, en effet, de mieux savoir rallcmand populaire que l'allemand clas- 
sique, car il fait des fautes et il écrit Innfirtel pour Innviertel (p. 244); Reichtropf 
et Reichtvoupes pour » Reichstropfen » et « Reichstruppen » (p. 92), Rousland 
pour <■ Russland «(p. i33), Durchlaut pour « Durchiaucht » (p. 166), et lorsqu'il 
prétend que Marchflue signifie «bourg à foires» (p. 297), c'est évidemment « Markt- 
flecken » qu'il faut lire. 



294 REVUE CRITIQUE 

tant d'autres qui suivront, a été écrit en 1 841 , plus de trente-cinq ans 
après les événements ! 

Comeau part. Il rencontre l'empereur en pleine campagne, et 
Napoléon lui fait aussitôt des compliments : « Voilà une des capacités 
de notre vieille école ! Songis, qu'il ne vous quitte pas ! C'est dans 
sa tête chauve, quoique jeune, que se trouve tout ce que vous me 
demandiez à Boulogne. Vous l'entendez. Messieurs, j'ai des amis par- 
tout. Il est de la vieille école, de celle dont je suis sorti. Nous avons 
fait des équations ensemble. Songis, je vous recommande Comeau , 
de la vieille école. Il a dans sa poche le matériel de trois Marengo. 
Berthier, faites marcher et qu'on ne lambine pas ! Il sait la langue, il 
connaît le pays. Ce n'est pas un mioche, n'est-ce pas, d'Andréossy? Je 
l'ai connu lieutenant avant que la politique nous ait séparés, et je 
l'aimais beaucoup. » Quel enthousiasme pour cet émigré parce qu'il 
avait été lieutenant d'artillerie I Mais tous ceux qui entouraient Bona- 
parte, ses camarades du régiment de la Fère et du régiment de Gre- 
noble, Lariboisière, Gassendi, Songis, etc., etc., sortaient, eux aussi, 
de la vieille école, et Comeau, entraîné par sa verve de conteur, se 
trompe en disant qu'il a fait des équations avec Napoléon, puisqu'il 
n'a été avec lui ni à Brienne ni à Paris. 

La connaissance est renouée, et dès lors Comeau sera le con- 
seiller de l'Empereur : « Il était avec moi de la plus parfaite politesse, 
recevant mes services, mes avis, mes idées avec attention, douceur, 
approbation ou objection s'il y avait lieu. Je parlais, j'étais écouté 
par lui comme si nous avions toujours été deux officiers d'artillerie 
de la même promotion. Il avait de moi un besoin moral et il craignait 
que je ne m'en aperçusse. Il voulait être avec moi officier d'artillerie 
sans faire ombrage aux chefs des trois corps : artillerie, géographie et 
génie, et surtout sans détruire le prestige d'aucun de ces généraux 
divisionnaires ! » 

Dans la campagne de i8o5, le capitaine Comeau ne se signale pas 
encore. A Austerlitz, il n'a fait que porter un ordre; Napoléon lui a 
« donné la mission de faire charger par Kellermann un carré russe de 
la droite ». Mais en 1806 il prévoit la guerre contre la Prusse, il pré- 
dit que la Prusse sera écrasée. Ce n'est pas lui qui gagne la bataille 
d'Iéna. Toutefois, l'empereur « l'envoya observer l'Autriche en 
Bohême ». Comeau était un jour dans le groupe de l'état-major : par 
trois fois Napoléon le regarde sans que Comeau baisse les yeux ; il 
l'appelle : « Votre armée est là, n'est-ce pas ? Vos deux généraux De 
"V\''rède etDeroy? Je suis content de vous. Vous avez eu une bonne 
idée de masquer et échelonner vos réserves en regard sur la Bohême. 
Quarante mille hommes, n'est-ce pas ? Allez-y, et si ces bougres-là 
bougent, tombez-leur dessus. Vous savez comme je fais : tête baissée, 
sur un seul point, et marche rapide en avant. Vous n'êtes pas général, 
mais j'ai vos généraux avec moi ; vous ne serez pas contrarié. Allez. » 



d'histoire et de littérature 295 

Et Comeau va : il remarque que rien ne remue du côté de l'Autriche, 
qu'il n'y a que des commandants de poste et un chef subalterne de 
cordon, pas d'armée, pas de corps détachés. Il revient et voit l'em- 
pereur à Berlin. Sitôt qu'il aperçoit Comeau, Napoléon le fait appro- 
cher : « Je sais, lui dit-il, qu'il y a dans le pays de Bayreuth une for- 
teresse qui passe pour imprenable. C'est trop près de l'Autriche; s'ils 
y mettaient du monde, cela me déplairait fort. Elle coupe les com- 
munications entre la Bavière et la Saxe. Je n'aime pas ces forteresses 
que l'on oublie au milieu du pays dont on est maître. Prenez-moi 
cela, Monsieur l'élève de Bélidor. Emportez avec vous vos vieux 
livres d'artillerie et vos munitions. Je vais vous en donner d'autres qui 
feront peut-être aussi bon effet : le nerf de la guerre; faites-vous don- 
ner cent mille francs. Vous comprenez : cent mille francs, et allez. » 
Et Comeau va : il touche cent mille francs ; il se présente devant la 
forteresse de Plassenbourg ; il « prend » deux bataillons de troupes 
bavaroises, bloque la place, n'épargne rien pour s'en emparer et s'en 
empare après avoir déployé des ruses de toute sorte. Son récit est en 
cet endroit très divertissant : il se présente en parlementaire au com- 
mandant du fort, « vieille ganache du temps de Frédéric II », il parle 
haut dans le conseil de guerre, il parle basa travers une porte avec la 
fille du commandant; bref, Plassenbourg se rend sans que Comeau 
ait dépensé les cent mille francs de Napqléon. 

Faut-il accepter ce récit? Plassenbourg qu'il se vante d'avoir con- 
quis à lui seul, a été cerné dès le 10 octobre par le colonel comte 
Beckers et le 6= régiment d'infanterie bavaroise Duc Guillaume ; sur 
le Rehberg, à huit cents pas de la forteresse, le major Lamey et le 
capitaine d'artillerie Pusch avaient élevé trois batteries; une autre 
batterie était sur le Buchberg, à cinq cents pas du château ; treize 
pièces arrivaient en même temps de Bavière : voilà pourquoi la Plas- 
senbourg fut rendue le 25 novembre par son commandant (qui s'ap- 
pelait Uttenhofen et non Outinhof). Selon Comeau, l'empereur aurait 
dit en le revoyant : « Messieurs, voilà le vainqueur en deux Jours de 
la citadelle de Plassenbourg, Maret, lisez cette capitulation ; donnez-en 
connaissance à ces Messieurs. Bertrand, vous aurez soin de la mettre 
dans le bulletin . » Reportons-nous à ce bulletin : nous y lisons que le 
fort était muni de vivres pour plusieurs mois, mais que l'empereur a 
fait préparer à Kronach et à Forchheim des pièces d'artillerie, que 
vingt-deux pièces étaient en batterie, « ce qui a décidé le commandant 
à livrer la place ». Comeau n'est pas même cité; mais « M. de Beckers, 
colonel du 6^ régiment et commandant le blocus, a montré de l'acti- 
vité et du savoir-faire dans cette circonstance ». Notre émigré n'a 
donc pas eu le rôle prépondérant qu'il s'attribue ; il faut dire simple- 
ment, avec Schrettinger p. 583 i, qu'il déploya activité cl habileté dans 
l'accomplissement des dispositions qui furent prises pour le siège. 
La prise de Plassenbourg « m'avait mis, dit Comeau, avec l'Empe- 



296 REVUE CRITIQUE 

reurdans un rapport d'intime bienveillance ». Il accompagna Napo- 
léon dans la campagne d'hiver, et lui conseilla de ressusciter la 
Pologne. Mais il n'assista pas à Eylau et à Friedland. Il eut mission 
sur mission, il était un homme « auquel Napoléon avait reconnu de 
l'adresse et qu'il employait à des choses si différentes que l'une faisait 
oublier l'autre » . On doit néanmoins recoonaître le bout de rôle qu'il 
joua dans l'affaire de Heilsberg : par ses paroles et par l'assurance de 
la prochaine arrivée des renforts, comme dit Schrettinger (p. 583), il 
ramena au combat une partie de l'infanterie de Saint-Hilaire qui avait 
reculé. Aussi fut-il décoré de la légion d'honneur sur le champ de 
bataille. 

Le clou du livre, qu'on nous passe l'expression, c'est la campagne 
de 1809. Comeau a prévu que l'Autriche ferait la guerre. Il a exploré 
la frontière et « vu arriver un prochain orage » ; il a reconnu un 
général autrichien conduisant comme charretier de petites charrettes! 
Vite, après s'être concerté avec le roi de Bavière, il part pour Paris. 
« L'ambassadeur français, endormi à Vienne par des fêtes et des égards, 
assure Napoléon de la solidité de la paix » ; mais Comeau arrive ; il est 
introduit sur-le-champ dans le cabinet de l'empereur qui était à moitié 
couché sur des cartes d'Espagne, en présence de Duroc, de Bertrand, 
de Caulaincourt et de quelques officiers: « Qu'y a-t-il ? — Sire, attaque 
violente aussitôt que Votre Majesté sera engagée en Espagne. — Bien 
choisi, je pars demain.» Caulaincourt veut douter et dit à demi-voix 
quelque chose de fort malhonnête. Napoléon fait sortir tout le 
monde, même Duroc : « Parlez ; hier encore j'ai eu de M. Otto des 
rapports bien opposés à ce que vous venez de m'apprendre, » Comeau 
rapporte ce qu'il a observé. L'empereur sonne, demande Champagny. 
« Les rapports avec Vienne? » — « Sire, ils sont des plus satisfaisants, 
un calme parfait ». — « Votre ambassadeur est une bête ; écrivez-lui 
qu'il prenne de meilleures lunettes ! Faites garder à vue Metternich. On 
nous la gardait bonne là-bas ! Eh bien, il n'y aura plus d'Autriche! » 
Un autre coup de cloche. « Le prince de Neufchàtel! » Berthier 
entre. « Encore la guerre en Autriche !... Tout en mouvement des 
Pyrénées au Rhin; dirigez tout sur l'Allemagne. La réunion en 
Souabe ! Sur le Rhin tout ce qui allait en Espagne! Tous les maré- 
chaux, ma garde à Strasbourg! » Troisième coup de cloche. « Le duc 
de Bassano ! » Maret entre : « Encore toute l'Europe sur les bras! Le 
Tyrol révolté! Une armée envahissant la Bavière!.. Il faut assommer 
tout cela d'un coup de massue. Préparez tout. C'est en Allemagne 
que j"e vais faire la guerre. Envoyez-moi Bertrand et Duroc... 
Duroc, vous étiez prêt, ce n'est qu'un changement de direction ; tout 
en Allemagne. Bertrand, les cartes pour la guerre en Allemagne ; 
oui, les Alpes, et plus les Pyrénées; voilà un officier. Bavarois de 
nom, mais Français de cœur, et de la vieille école. » Et Comeau, 
retraçant cette scène, cette audience inopinée, admire la précision 



d'histoire et de littérature 297 

des ordres de Napoléon et de ses combinaisons diamétralement 
opposées aux précédentes. 

Par malheur, dans cette scène, tout est inventé d'un bout à l'autre. 
Comeau assure qu'Otto était « Joué » et que lui, Comeau, émigré, 
officier d'une puissance secondaire, a persuadé l'empereur (p. 343). 
Or, dès le mois de juin 1808, le vigilant Otto avertissait Napoléon 
que l'Autriche faisait des invasions en Bohême et Napoléon l'enga- 
geait à se tenir sur le qui-vive. En juillet, l'empereur réclame un 
mémoire sur les chemins qu'il faudrait suivre, pour déboucher en 
Autriche par Neiss ou par Eger. En août, il demande publiquement 
à Metternich si l'Autriche veut lui faire la guerre ou l'intimider. En 
octobre, il écrit à François-Joseph qu'il a craint un instant le renou- 
vellement des hostilités. En décembre, il augmente la force de l'armée 
du Rhin. En janvier 1809, il prévient Otto d'avoir l'éveil sur les mou- 
vements de l'Autriche qui semble avoir perdu la tête, et loin d'être 
averti par le roi de Bavière, c'est lui qui avertit le roi de Bavière, 
c'est lui qui, de Valladolid, envoie à ce prince un officier d'ordon- 
nance pour l'instruire que l'Autriche fait des « démarches dirigées 
par l'esprit de vertige et de folie ' ». 

Napoléon n'a donc pu remercier Comeau et lui dire (p. 346) : 
« Savez-vous bien que sans vous, les Autrichiens auraient pu réussir? 
J'aurais été occupé ailleurs, et c'eut été à recommencer en Italie 
comme en Allemagne. » Mais Comeau ne s'en tient pas là. 11 donne 
des conseils, il propose un plan : laisser le Tyrol se révolter, porter 
l'armée d'Italie sur la Carinthie pour menacer Vienne, refuser l'aile 
gauche, attaquer vivement par le centre et marcher le long du Danube 
sur la capitale. « Vous avez raison », s'écrie Napoléon, et Berthier, 
mandé par un coup de cloche, reçoit l'ordre de faire agir le vice-roi 
d'Italie sur Vienne, de mettre Davout en campagne, d'ébranler la 
grande armée qui suivra la rive droite du Danube. Encouragé, Co- 
meau continue : que l'empereur arrive, qu'il fasse une pointe pour 
dégager l'armée bavaroise, qu'il appelle l'armée de la confédération, 
que Davout débouche à propos. « Partez tout de suite, s'écrie Napo- 
léon, criez aux armes, levez toute la confédération, envoyez partout 
des estafettes, envoyez en surtout en Franconie, en Franconie, enten- 
dez-vous, allez. » Et Comeau va, comme précédemment. Sur sa route, 
il remarque déjà l'effet de sa mission. Il voit à Vitry, à Chàlons, à 
Strasbourg, les troupes s'ébranler. 

Il est dommage pour lui que nous ayons les lettres de Napoléon. 
Le i5 janvier 1809, de Valladolid, bien avant d'avoir vu Comeau, 
Napoléon assure déjà au roi de Bavière qu'il fera entrer le vice-roi 
en Carinthie avec i 5o, 000 hommes, qu'il a lui-même i 5o,ooosoldatset 
qu'il sera avec eux à Munich, quand il le faudra, qu'il joindra d'ailleurs 

1. Inutile d'ajouter que Caulaincourt, alors en Russie, n'a pu assister à la scène. 



298 REVUE CRITIQUE 

à ces forces 100,000 hommes des troupes de la confédération, quç 
Davout marche déjà sur le Danube avçc 200 canons et ses belles divi- 
sions de cuirassiers, qu'Oudinot se porte sur Augsbourg. 

Mais c'est dans le récit des combats d'avril que Comeau se surpasse. 
Il assure qu'au 21 avril Napoléon lut ordonne de « dire à Wrède de 
prendre Landshut et de descendre l'Isar en droite ligne »; Comeau 
ne dit pas qu'il joignit Wrède ; mais il rencontre les brigades bava- 
roises de Zandt et de Beckers et les mène à l'attaque de Landshut. On 
peut lui objecter que dès quatre heures du matin Berthier avait 
ordonné à Wrède de se porter sur Landshut, que Wrède reçut cet 
ordre à la pointe du jour, que Napoléon n'eut donc pas besoin de 
l'envoyer par Comeau, et, d'autre part, quoi qu'en dise Comeau, la 
brigade Beckers qu'il aurait menée, ne figura pas à l'attaque de Lands- 
hut ; la brigade bavaroise qui donna, fut celle de Zandt, et elle fut 
conduite par Bessières. 

Le jour même ou le lendemain (Comeau ne nous renseigne pas là- 
dessus), il conseille à Napoléon de s'emparer du pont de Ratisbonne. 
et auparavant d'Eckmiihl où commence un terrain marécageux; l'em- 
pereur juge que Comeau a raison cette fois encore, et il commande à 
Davout de venir à Eckmuhl, toutle monde doit se diriger sur Eckmiihl, 
et l'on n'entend que les mots « Eckmuhl, qu'est-ce qu'Eckmuhl ? Où 
est-ce?» Davout, frémissantde colère, doit, sur l'ordre de Comeau, rétro- 
grader sur Eckmuhl. Le pauvre Comeau a été ici, comme ailleurs, et 
plus cruellement qu'ailleurs, trahi par son imagination. Il annonce à 
l'empereur que l'archiduc Charles arrive : « Vous n'avez pas défait 
toute l'armée autrichienne, vous n'en avez battu qu'une partie. Voyez 
ces vigies dans le lointain et voyez-en au-dessus de ce corps qui est 
de votre côté. » Quel œil que l'œil de Comeau! De Landshut, il voit 
les patrouilles de l'archiduc déboucher à plusieurs lieues de distance 
par le pont de Ratisbonne! Sait-il même ce que c'est qu'Eckmuhl ? A 
l'époque où il rédige ce passage de ses Mémoires, il n'a plus que des 
souvenirs confus ; il se rappelle qu'en allemand Eckmuhl signifie 
« moulin du coin » et, sans songer qu'Ekcmùhl est un village, il 
assure sérieusement qu'il faut occuper le moulin du Coin, ce mou- 
lin dont on voit les toits. Il ne pense pas que les témoignages des con- 
temporains réfuteront ses dires : le nom d'Eckmùhl, qu'il semble révé- 
ler à Napoléon et à ses lieutenants, est prononcé dès le 20 avril par 
Napoléon et par Berthier; le 21, l'empereur ordonne à Lefebvre de 
pousser sur l'archiduc Charles à Eckmuhl, et à Davout d'appuyer 
Lefebvre; le 21, au matin, de son propre mouvement, Davout occupe 
les hauteurs d'Eckmùhl et il tient dans cette position jusqu'au lende- 
main où l'empereur le rejoint. 

Comeau ajoute qu'il acheva la déroute d'Eckmùhl ; que, sans per- 
mission de Wrède et sans ordre de l'empereur, il prit six régiments 
de cavalerie bavaroise ainsi que la cavalerie wurtembergeoise et la 



d'histoire et de littérature 299 

colonne du général Lagrange et fit charger par cette masse les esca- 
drons autrichiens qui se retiraient sur Ratisbonne, C'est encore là 
évidemment une de ces hyperboles dont il est coutumier, et, s'il 
avait joué ce rôle à Eckmiihl, rôle qui serait bien plus brillant qu'à 
Heilsberg, les documents du temps en feraient mention ; or, pour 
l'année 1809, Schrettinger (p. 584) dit simplement que Comeau fut 
datîs cette campagne attaché de nouveau à Tétat-major français. 

Que conclut Comeau, à cet instant de la campagne de 1809 ^ 
« Seul J'ai vu, deviné, annoncé. Deux lieutenants de même âge, de 
même arme, de même école vont s'entendre et combiner ensemble. 
Le faible, le proscrit va aller de pair avec le tout-puissant ! » 

Je n'insiste pas et ne suivrai pas Comeau de crainte d'être trop 
long, à Essling, à Wagram et en Russie. Mais voici quelques 
erreurs et exagérations qu'il faut encore signaler aux lecteurs de ces 
Mémoires. 

Comeau dit dès le début qu'il commandait le détachement d'ar- 
tillerie qui fut adjoint aux troupes de La Chapelle chargées de répri- 
mer l'émeute de Lyon (p. 34) et qu'il eut comme mentor le sergent- 
major Pichegru. Il ne commandait pas ce détachement et ne pouvait 
le commander puisqu'il n'était que lieutenant en second. Toute sa 
compagnie fut placée à Trévoux, et Comeau avait au-dessus de lui 
son lieutenant en premier, La Génardière, et son capitaine en premier, 
Tardy de MontraveL C'est Tardy, et non Comeau, qui a donné tous 
les ordres relatifs à l'artillerie, et il est impossible que Comeau ait 
été, comme il dit, « chef de corps, chef d'état-major, et le bras droit 
du général en chef ». 

Il raconte qu'à Lyon, à la même époque, au commencement de 
1 79 1 , il se promenait sur les quais lorsque quelqu'un le prit par le bras, 
entr'ouvrant une capote grise (déjà!) et montrant l'uniforme de l'artil- 
lerie. C'était Bonaparte, de passage à Lyon. « Je vous cherchais, lui 
dit Bonaparte. Vous êtes compromis. Les clubs savent qu'il y a une 
conspiration royaliste. Brûlez les papiers dangereux. J'ai sollicité 
votre place ; elle m'est promise ; en vous remplaçant, je ne voudrais 
ni me compromettre ni vous causer aucun embarras. Allez, nous 
nous reverrons, et peut-être bientôt. » Étourdi par ce coup — ajoute 
Comeau — de la part surtout d'un officier que je savais être un pilier 
de clubs, j'allai de suite chez le général. Il avait reçu des ordres de 
Paris. Il me dit très vivement : « Allez. Tessonnet ' est déjà arrêté ; il 
l'a été à Villefranche et on l'a amené à Pierre-Scize ». Tout cela est 
bien confus, obscur, et du reste erroné. Nous savons de source cer- 
taine que Tessonnet a été arrêté, avec Guillin et d'Escars, le matin du 
10 décembre 1790 par ordre de la municipalité lyonnaise qui les soup- 
çonnait très justement de conspiration (soit dit en passant, Tessonnet 

I. Et non Tessonne, 



?00 REVUE CRITIQUE 

n'a donc pas été appréhendé à Villefranche). Or, Bonaparte, venant 
de Corse et allant à Auxonne, passa le 8 février 1791 à Saint-Vallier- 
sur-Rhône, et Comeau prétend l'avoir vu le 9 décembre 1790 ! 

Par suite, lorsque Comeau raconte (p. 208) qu'à Besançon, à la 
table des lieutenants, il a jeté sa serviette au milieu de la table en 
disant au domestique qu'il ne voulait pas être à côté d'un officier qui 
allait au club, il se trompe de nouveau. S'il a vu Bonaparte à Besan- 
çon, c'est, de son propre témoignage, avant 1791 ; or, Napoléon a 
quitté le continent du i5 septembre 1789 à la fin de janvier 1791 ; 
lorsqu'il est venu à Besançon, il n'avait donc pu aller dans les clubs 
qui n'existaient pas encore, et l'anecdote de Comeau est fausse. Pas 
tout à fait pourtant; elle courait dans le monde de l'émigration; Ro- 
main la rapporte dans ses souvenirs, et il est plus véridique que Co- 
meau : c'est le lieutenant royaliste Du Prat (cité d'ailleurs par Co- 
meau p. 116) qui, à 'Valence, en 1 79 1 , pria tout haut la servante de ne 
plus mettre son couvert à côté de celui de Bonaparte. 

Comeau dit que Senarmont, son camarade, faisait partie de sa pro- 
motion ( p. i32). Comeau, répétons-le, est de la promotion de 1789, 
et Senarmont fut reçu officier en même temps que Napoléon en 1 785, 
le 24'' sur 58. 

Il dit également que Duroc (qu'il nomme à tort le maréchal Duroc, 
p. 341) et Savary étaient ses anciens camarades, et une note des édi- 
teurs ajoute que Duroc faisait la cour à ses professeurs et que Savary 
espionnait ses camarades (p. 3o6). Le malheur est que Savary, duc de 
Rovigo, n'a jamais servi dans l'artillerie ; Comeau, ainsi que ses édi- 
teurs, l'a confondu avec son frère, reçu officier en 1786 et mort d'ail- 
leurs en 1802. Quant à Duroc, élève de l'Ecole royale militaire de 
Pont-à-Mousson, élève de l'Ecole d'artillerie de Chàlons où il fut 
reçu en mars 1792, le 29^ sur 42, il n'a pu être le camarade de 
Comeau. 

Enfin, n'est-ce pas aller trop loin que de faire du prince de Condé, 
le chef des Condéens, un général de premier ordre? Comeau affirme 
que le prince aurait égalé le grand Condé et même Napoléon (p. 74), 
qu'il n'a jamais été vaincu (p. 142) ! ' 

Comeau a de l'esprit, de l'entrain, et il mérite d'être consulté (non 
sans une extrême précaution) malgré ses défauts. Il peint drôlement 
la marche en avant de l'armée française qui lui semble une marche en 
déroute, un arrive qui peut, de l'ordre fait avec du désordre : il lui 
paraît que tout s'éparpille et ne pourra plus se réunir, et soudain, 

I. Autres bagatelles: p. 28 (mais cette faute incombe aux éditeurs), Colonge n'a 
pas été le premier colonel de Napoléon ; — p. 71. Il est prouvé aujourd'hui que 
Saint-Just n'a pas promené la guillotine en Alsace. — p. 102 lire Ostrach et non 
Ostrock. — p. 356. (( Saint-Laurent était avant la Révolution un officier clubiste de 
mon régiment. » Comment pouvait-il être clubiste avant la Révolution? — id. 
qu'est-ce que la brigade bavaroise Bechars? lire Bcckers. 



d'histoire et de littérature 3or 

lorsque se produit un temps d'arrêt, voilà que tout se reforme, se range, 
s'avance avec une étonnante précision. Il fournit quelques détails sur 
l'armée de Condé et sur l'armée bavaroise, Mais c'est le type de ces 
vieux officiers qui se retirent dans leurs foyers, non sans mauvaise 
humeur, parce qu'ils n'ont pas eu les honneurs rêvés ; ils racontent à 
leurs entours ce qu'ils ont fait; ils embellissent leurs moindres actions, 
et peu à peu, à force de prôner leurs exploits, ils finissent par y croire ; 
ils inventent de longues conversations qu'ils auraient tenues avec le 
victorieux dont ils étaient l'aide de camp ou l'officier d'ordonnance ; 
ils s'imaginent qu'ils ont puissamment secondé leur général, et que, 
sans eux, il n'eût pas triomphé. 

A. C. 



Albin KôNiG. Die Sâchsische Baum-woUenindustrie amEnde des vorherigen 
Jahrhunderts und -waehrend der Kontinentcilsperre Leipziger Studien aus 
dem Gebiet der Geschichte V'f Band. III'" Heft Leipzig, Teubner, 1899 ^" 
370 p.). 

L'enquête de M. Kônig porte sur une des périodes les plus critiques 
de l'histoire économique et sur un des articles les plus intéressants du 
commerce général. Elle raconte l'effort de l'Angleterre pour maîtriser 
à la fin du dernier siècle et au début de celui-ci le marché cotonnier 
en toutes ses branches et la lutte de la fabrication saxonne contre la 
concurrence anglaise ; cette concurrence ne triomphe à vrai dire que 
dans la dernière décade du xviii' siècle : jusqu'alors c'est l'Inde, la 
Saxe et la Suisse qui pour la plus grande partie défraient la consom- 
mation européenne. En dix années, ces produits sont évincés : de 
nouvelles machines anglaises donnent un filé plus égal, plus lisse, 
plus solide, mais tout aussitôt les articles anglais, les piqués, mousse- 
linettes, basins, etc. sont imités tant à Chemnitz que dans le Vogt- 
land. Cet essai de résistance faiblit bientôt et dès 1804 la place de 
Leipzig est noyée sous l'avalanche des cotonnades anglaises. Leipzig 
devient une factorerie où régnent souverainement quelques firmes 
britanniques comme les Humphreys de Manchester : ces maisons y 
travaillent pour leur propre compte et peu d'affaires s'v traitent par 
commission ; alors s'élèvent les doléances « tragiques » des produc- 
teurs indigènes auxquels le blocus continental permet de s'outiller et 
de s'armer. L'on suit dans l'exposé de M. K. tous les effets du décret 
de Berlin qui fut complété par le tarif de Trianon ; la première con- 
séquence en fut l'éviction des produits manufacturés anglais de la 
Saxe à l'exception des filés devenus indispensables et le déplacement 
du foyer distributeur qui par raison de contrebande fut transféré à 
Hambourg et à Vienne. En réalité, le blocus continental fut favorable 
à la Saxe : de 1806 à 181 1, en dépit de la guerre, le nombre des tis- 



3o2 REVUE CRITIQUE 

sages et des ouvriers ne diminua pas; quant à la production, elle aug- 
menta terriblement. (Voir tableau, p. 258.). Ce ne sont pas les seules 
conclusions statistiques que M. K. voudrait tirer de ses recherches : 
à ce tournant de l'histoire, ce n'est pas une simple transformation des 
procédés mécaniques qui s'accomplit dans l'industrie; c'est une trans- 
formation sociale qui s'ébauche, à savoir l'entrée en jeu du capital de 
plus en plus concentré en quelques mains et la formation d'un prolé- 
tariat ouvrier tels que tisseurs et mécaniciens. Ces considérations 
semblent avoir échappé a M. Louis Bein, auteur d'un ouvrage sut 
l'industrie du Vogtland saxon. M. Kônig ne s'est pas borné à la mise 
en œuvre de riches matériaux d'archives, il a envisagé la portée loin- 
taine de l'épisode qu'il a raconté. 

B. AUERBACH. 



— M. J. TuRMEL a réuni en brochure les articles publiés par lui, dans la Revue 
d'histoire et de littérattue religieuses, sur L'eschatologie à la fin du iv° siècle 
(Paris, Picard, 1900 ; in-8°, 97 pages). Il s'agit, à proprement parler, de l'ensei- 
gnement des Pères du iv« siècle touchant la durée des peines de l'enfer en ce qui 
regarde les chrétiens. Sous l'influence d'Origène, la doctrine du salut de tous les 
chrétiens eut alors des partisans très nombreux. M. T. étudie successivement 
l'eschatologie origéniste, la croyance au salut universel des chrétiens, la façon 
dont les théologiens postérieurs ont expliqué les textes des Pères. Il montre fort 
bien, dans la seconde partie de son travail, le rapport qui existe entre l'évolution 
de la doctrine du salut et celle de la discipline pénitentiaire. — A. L. 

— Le discours aux Grecs, de Tatien, a fourni à M. R. G. Kukula le sujet d'une 
très solide et intéressante étude, en deux opuscules qui se complètent mutuelle- 
ment : Tatians sogenannte Apologie (Leipzig, Teubner, 1900, in-8°, 64 pages) et 
Altersbeweis » laid Kiinstlerkatalog in Tatians Rede an die Griechen (Wien, 
librairie de l'auteur, 1900; in-S", 28 pages). Dans le premier, M. K. établit que 
l'œuvre de Tatien est un véritable discours, une sorte de leçon inaugurale, qui 
doit nous avoir été conservée à peu près telle qu'elle a été prononcée quand le 
docteur chrétien ouvrit l'école que, d'après Irénce, il fonda en Asie-Mineure ; le 
discours aux Grecs aurait été composé vers l'an 172. De la discussion d'un cer- 
tain nombre de passages difficiles ou mal compris il ressort que Tatien ne mérite 
pas la réputation d'obscurité qu'on lui a faite. Dans l'autre brochure, M. K. repro- 
duit, avec des notes critiques, le texte de la seconde partie du Discours, et il fait 
voir comment les remarques de Tatien sur l'antiquité de Moïse et sur les œuvres 
de l'art païen se rattachent à l'objet de sa démonstration. Le morceau où l'on a 
voulu trouver un catalogue des artistes n'est évidemment pas d'un artiste ni d'un 
archéologue, mais il est d'un moraliste qui juge, à son point de vue, les œuvres 
de l'art païen qu'il a remarquées au cours de ses voyages. — A. L. 

— En quelques pages, M. Rinonapoli [Lamia e Lilith nelle leggende grcche e 
semitiche. Estratto de Vesta, II, i; in-8% 7 pages) veut établir l'identité de la 
Lamia classique avec la Lilith d'Isaïe et de la tradition rabbiniquc, en rattachant 
l'origine de l'une et de l'autre à la mythologie chaldéo-assyrienne, qui connaît une 
espèce de démons désignés par le nom de lilu (mâle) et lilitu (femelle). Il est bien 



ft 



d'histoire et de littérature 3o3 

probable, en effet, que la lilitli d'Isaïc est une lilitti chaldéenne; mais rien ne 
prouve que cette lilitli représente un individu, non une espèce, et qu'elle ait eu en 
Assyrie sa légende, plus ou moins ressemblante à celle de Lamia. Les rapproche- 
ments de M. R. ne sont peut-être pas aussi concluants qu'il parait le croire. — A. L. 

— La traduction du quatrième livre d'Esdras, publiée par M. H. Gunkel dans 
le recueil de Kautzch, Die Apocryphen und Pseudepigraphcn des A. 2"., tst réé- 
ditée par son auteur, avec une introduction, mais sans apparat critique, dans un 
élégant petit volume : Der Prophet Esra ; Tûbingen, Mohr, 1900, in-S», xxxii- 
100 pages. Les références bibliques et les notes utiles pour rinteiligence du texte 
sont renvoyées à la fin du volume. — A. L. 

— Il ne nous appartient pas de discuter à fond la conférence de M. H. Seli, sur- 
la mission du protestantisme allemand au x.V siècle : Zukun/tsau/gabe» des 
deutschen Pvotestantismus im ncuen Jahrhtindert (Tûbingen, Mohr, 1900, in-8», 
36 pages). Nous en indiquons simplement les quatre points : la mission religieuse 
du protestantisme allemand est de défendre le christianisme en le maintenant 
d'accord avec la science moderne ; son devoir ecclésiastique est l'amélioration du 
service divin public par le moyen de l'art religieux ; son devoir politique est 
d'inspirer aux classes dirigeantes le sentiment de la justice sociale ; son devoir 
national est l'établissement de la paix confessionnelle. — F. G. 

— Nous n'avons pas davantage à examiner la thèse de M. M. R.\de sur la vérité 
delà religion : Die WahrJieit der christlichen Religion (Tûbingen, Mohr, 1900; 
in-8", vii-80 pages). L'auteur traite successivement: de la vérité; de la religion 
chrétienne comme expérience actuelle; de la religion chrétienne comme souvenir; 
de la religion chrétienne comme espérance. — O. P. 

— L'Ecole française d'Extrême-Orient, dirigée par M. L. Finot, vient de donner 
le premier volume de ses publications ; Numismatique Annamite par M. Désiré 
Lacroix, capitaine d'artillerie de marine (Saigon, imp. Ménard et Legros). Ce vo- 
lume intéressant est accompagné d'un album de quarante planches. Souhaitons à 
notre Ecole de Saigon le succès de ses sœurs aînées d'Athènes, de Rome et du 
Caire. — Henri Cordier. 

— Nous avons le vif regret d'annoncer la mort du philologue helléniste Albert 
Jahn, décédé à Berne le 23 août à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, après quelques 
jours de maladie. Jusqu'à la fin de sa verte vieillesse il a étudié les textes grecs. 
Le dernier numéro de la. Revue de philologie conùent de lui, à titre de spécimen, 
un commentaire sur les 23 premiers vers des Oracula chaldaica. Il y a un mois à 
peine, le copieux apparat de son édition d'Aristide Quintilicn, De musica, nous 
était confié par lui. La littérature profane et chrétienne de l'antiquité grecque lui 
doit un grand nombre de publications savantes qui témoignent d'une érudition et 
d'une mémoire prodigieuses. Le seul reproche qu'on pût lui adresser, c'est la pro- 
digalité même avec laquelle il en répandait les fruits. Les textes qu'il éditait dis- 
paraissaient pour ainsi dire sous la multitude des rapprochements dont il les illus- 
trait. Nous ne pouvons passer sous silence la siîreié de ses relations et la parfaite 
intégrité de son caractère. — C.-E. R. 

— Dans la Revue russe du Ministère de l'Instruction publique M. V. A. Frantsev 
publie, à propos de l'édition/ac simile de l'Evangéliairc de Reims récemment entre- 
prise par M. Léger, un important article sur l'histoire de la première édition de ce 
texte célèbre. M. Frantsev a dépouillé au musée de Prague la correspondance de 
Hanka. Dans cette correspondance figurent de nombreuses lettres du Polonais 
Jastrzemski qui le premier songea sérieusement à publier l'Evangéliaire. L'une de 



:'04 REVUE CRITIQUE D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

ces lettres nous apprend que la Société d'histoire et de littérature polonaise de Paris 
songeait à prendre sous son patronage l'édition de l'Évangéliaire. Ce fut, comme on 
sait, l'empereur Nicolas qui fit allouer à Silvestre une somme de i3,ooo francs pour 
les frais de l'édition. La correspondance de Hanka fournit également de curieux 
détails sur l'édition imprimée qu'il publia à Prague en 1845. M. Frantsev nous 
apprend encore que le Père Martynov avait songé vers i853 à donner à son tour une 
nouvelle édition du manuscrit. Grâce à M. Léger, dit M. Frantsev, toutes ces ten- 
tatives font aujourd'hui partie du domaine de l'histoire. L'article de M. Frantsev 
a été tiré à part : K istorii u:[danii reimskago Evangelija; (in-S» de 3o pages, Saint- 
Pétersbourg, imprimerie Balachov). — L. R. 

■ — HansXe programme accompagnant le compte rendu annueldu Wilhelm-Gymna- 
sium de Hambourg {Ch.Tliomasius und der Pietismus, Lùtke, Hambourg, 1900, p. 32 
in-4*), M. Keyser s'est proposé d'étudier les rapports de Thomasius avec le piétisme. 
Ils sont de nature assez complexe. En embrassant la cause de Francke contre les 
théologiens de Leipzig et en se fixant à Halle, la citadelle des piélistes allemands, 
Thomasius semblait s'être inféodé au groupe. M. K. démontre qu'il fut vite mécon- 
tenté par le prosélytisme intransigeant de ses nouveaux amis, que ceux-ci de leur 
côté le jugèrent trop engagé dans le camp mystique, en particulier avec Breckelin et 
surtout Arnold, l'auteur de la Unparteiische Kirchen-itnd Ket:^er-Historie, à laquelle 
a collaboré Thomasius lui-même. Par son tempérament ouvert, gai et vigoureux 
il répugnait au piétisme; c'est plutôt par une certaine parenté dans les idées qu'il 
s'y rattache. Mais M. K. aurait dû plus nettement établir que cette ressemblance 
ne doit pas être attribuée à une influence subie, mais à un libéralisme d'esprit 
tout disposé à accueillir certaines revendications des piétistes. Eux et lui sont d'ac- 
cord dans leurs principes négatifs; dans l'ensemble des opinions positives qui 
représentent la philosophie vulgaire d'ailleurs de Thomasius, ils sont très éloignés. 
Le résultat le plus utile du travail de M. K. me parait être d'avoir précisé que 
Thomasius, couramment appelé « le père de l'Aufklacrung », est tout le contraire 
d'un rationaliste; il est de l'école de Bœhme, anti-cartésien, défenseur de la révéla- 
tion et des miracles. - L. Roustan. 

— Nous avons déjà signalé ici, mais sous sa forme allemande, le joli volume 
que M. Georges Riat a consacré à Paris dans une collection intitulée Les villes 
d'art célèbres. L'édition française a paru à son tour, chez H. Laurens : même 
format, ou peut s'en faut, et même illustration. Tout au plus peut-on remarquer, 
comme une perte, quelques photographies parues en Allemagne et qu'il a fallu 
retirer ici, et comme un gain, l'absence de quelques gravures sur bois qui dépa- 
raient l'édition allemande. Reste à souhaiter que ce soit là, chez nous aussi, le 
point de départ d'une de ces jolies collections, dont le bon marché n'exclut pas 
l'élégance, comme on sait si bien en faire depuis quelque temps, à Leipzig. — 

H DE G. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Carnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N° 43 — 22 octobre — 1900 



Newberry, Les papyrus Amherst, — Pinvert, Lazare de Baif. — Pierquin, Pache. 
Lacour, Olympe de Gouges, Théroigne et Rose Lacombe. — Cabanes, Le cabi- 
net secret de l'histoire, IV. — Ritter, Victor Cherbuliez. — Schoenbach, Etudes 
littéraires. — Izzet Fuad-Pacha, Les occasions perdues, la campagne turco- 
russe. — Mac Coll, Le sultan et les grandes puissances. 



Newberry, The Amherst Papyri, being an account of the Egyptian Papyri in 
the Collection ot" the Right Hon. Lord Amherst ofHackney, F. S. A. at Didling- 
ton Hall, Norfolk by Percy E. Newberry, with an Appendix on a Coptic Papy- 
rus by W. E. Crum, M. A., with twenty-four autotype Plates, Londres, Qua- 
ritch, 1899, iii-4''' 61 p. et XXIV planches en autotypie. 

La belle collection de lord et de lady Amherst of Hackney con- 
tient, entre autres monuments provenant de l'Egypte, une série impor- 
tante de papyrus hiératiques, démotiques, grecs, coptes, arabes. Le 
noyau en fut formé dès 1868, lorsque lord Amherst acheta la collec- 
tion du D"" Lee, et elle n'a cessé de s'enrichir jusqu'à ce jour. Le 
volume que M. Newberry vient de publier tient, par certains côtés, de 
la notice sommaire, et, par certains autres, du catalogue détaillé. Les 
textes hiératiques, littéraires, scientifiques ou légaux y sont repro- 
duits en fac-similé, et, pour une bonne part au moins, traduits et 
transcrits in extenso; le reste, à l'exception d'un testament copte 
interprété par M. Crum, est décrit en quelques lignes et réservé, s'il 
y a lieu, pour la publication ultérieure. 

Les papyrus proprement littéraires ne contiennent que des frag- 
ments d'ouvrages déjà connus. Ceux qui portent les numéros I-IV 
sont tous reproduits sur la planche 1 ; ils appartiennent au premier 
empire Thébain et ils font doublets avec les papyrus de Berlin. Ce ne 
sont malheureusement que des débris sans importance. Le papyrus 
n'^ V est le papyrus Lee, déjà traduit par Chabas et par Dévéria. Le 
papyrus n"^ VI a été publié puis traduit par Chabas. Les transcriptions 
et les traductions que M. N. donne de ces documents sont utiles^ 
puisqu'elles constituent une revision de traductions déjà vieilles, mais 
la partie vraiment neuve de l'ouvrage ne commence qu'avec le papy- 
rus n-^ VIII, à la planche VIII et la page 29 du texte. C'est un des 
manuscrits qui furent endommagés par l'explosion d'une poudrière, 
Nouvelle série L. 4^ 



3o6 REVUE CRITIQUE 

tandis qu'ils étaient déposés à Alexandrie, dans la maison de M. Har- 
ris. Heureusement, M"e Harris en avait, vers 1860, exécuté des 
calques qui furent acquis par lord Amherst, M. N.a complété, au moyen 
de ces calques, le fac-similé qu'il nous donne de ce qui subsiste des 
originaux. On doit joindre ce texte aux pièces que nous connaissions 
de la grande enquête engagée sous Ramsès Nolirkerî de la XX« dynastie 
contre les bandes de voleurs qui infestaient la nécropole thébaine. Il 
est daté de l'an XVII de ce roi, le premier mois de Pérît, le 5, et il 
contient, en huit pages, une liste de personnages impliqués dans l'af- 
faire et qu'on prétendait avoir volé eux-mêmes ou reçu, comme affiliés 
à la bande, des quantités plus ou moins considérables des objets en 
métal volés. Le titre dit explicitement qu'il renferme les « Minutes 
« des dépositions au sujet des métaux [Centre les mains] des voleurs 
« qu'on a reconnus avoir volé la bonne place^ et dont le comte Kha- 
« mouaisît, ainsi que le premier prophète d'Amonràsonther Amanhat- 
« pou ont, dans le temple de Mait, de Thèbes, recueilli les dépositions 
« qu'ils ont mises en forme d'écrit, pour être examinées dans la main 
« du maire Paaouàa ', du scribe greffier Ounnofri ' » et de plusieurs 
autres fonctionnaires mentionnés ailleurs. Les individus examinés 
ainsi par le comte et par le pontife n'étaient pas très nombreux; 
c'étaient Amanouàîtou, fils de Harai ^ et ses trois fils Paisanou, 
Harai, Pakanou, puis Pantaouirît, fils d'Amannakhouîtou et ses trois 
fils, Nakhîtminou, Amanhatpou, Masou. Ils avaient dénoncé chacun 
plusieurs personnages, qu'ils accusaient d'avoir en leur possession des 
cuivres provenant des vols, et c'est la liste de ces dénoncés qui couvre 
les pages du papyrus. On y lit l'indication des titres, de la filiation, 
des quantités de métal qu'on les accusait de posséder indûment, parfois 
le nom d'une autre personne chez qui ils avaient déposé leur gain, 
ainsi le marchand Pakharoui a cinq tabnou de cuivre dans les jnains 

1. M. Newberry transcrit ce nom Pa-ser-da, confondant le signe du vieillard 
avec celui du chef : l'examen du fac-similé et la comparaison du signe tracé en 
cet endroit (VIII, 6} avec le signe tracé pins loin (XII, i) dans le nom propre d'un 
autre personnage ne laissent subsister aucun doute sur la lecture Paaouda. i'a\ aïs 
déjà lu ce nom de la sorte, il y a trente ans, dans mon mémoire sur Une enquête 
judiciaire à Tlièbes, p. 8, note 2, et Spiegelberg a proposé de nouveau cette même 
lecture tout dernièrement Recueil-, t. XXI, p. 44). 

2. Newberry, J'/ie Amherst Papyri, pi. VIII, 1. 4-6 et p. 29-31, où la traduction 
diffère sensiblement de la mienne. M. Newberry pense que tous les individus énu- 
mérés avaient été examinés par le comte et par le grand-prêtre, puis que leurs 
noms avaient été inscrits et la liste remise à Paaouàa et à ses collègues, pour que 
ceux-ci pussent procéder à l'arrestation des inculpés. En fait, huit individus seuls 
ont été appréhendés et examinés : les autres ont été dénoncés par ceux-là, et la 
liste des noms envoyée à Paaouàa pour qu'une enquête fût ouverte à leur sujet. 

3. M. Newberry lit le nom de ce personnage Xmcnuà-shert (p. 3i, n° 8): l'oi- 
seau du mal n'a pas ici la valeur shere, c'est le déterminatif du mot oud, surtout 
sous la forme ouaiti, ouditou, répondant au copte ouôt. Le nom Amanouàîtou 
signifie Amon est unique. 



d'histoire et de littérature 307 

du marchand Paiîsabou '. Pour donner une idée du document, le 
mieux est d'en traduire un paragraphe complet, le premier de tous : 

« Déposition du voleur Amanouaitou, fils de Haraoui, de la Nécro- 
pole. 

« La vilaine Annoura, concubine du scribe Shanaî, décédé — une 
fiole en bronze de la valeur de 35 tabnou\ un bol en bronze de la 
valeur de 10 tabnoii. 

« Le marchand Khonsoua.... ' de She-oirît (le Fayoum), — une 
aiguière en bronze de la valeur de 20 tabnou. 

« Le scribe Baoukounikhonsou du palais, — cuivre, [idem], 20 [tab- 
nou] \ 

« Le gardien Nouzhi-Montounakhouîtou du temple d'Amon, qui 
est de la dépendance ^ du premier prophète d'Amon, — cuivre [idem] 
10 [tabnou]. 

« L'esclave portier Annouraka du premier prophète d'Amon, — 
[cuivre, idem] 5 [tabnou]. 

« Le pêcheur Nibânou, du deuxième prophète d'Amon, — [cuivre, 
idem] 10 [tabnou]. 

« Le marchand Nassousobkoui de la ville de Shesanaraît, du 
Fayoum — cuivre, i fiole, bronze, i aiguière, de la valeur de 10 tab- 
nou '\ 

Les dépositions ne sont pas toutes aussi détaillées : ainsi Haraouî 
indique les noms et la condition d'un certain nombre d'individus, 
mais sans mentionner les quantités de métal qu'ils avaient reçues 
(pi. XII, 1. 17, à pi. XIII, 1. 1 1), et Pakanoufait de même pour une par- 
tie de ses soi-disant complices (pi. XIII, 1. 12-17). Toutefois, comme 
cette particularité ne se rencontre que sur une seule page, celle qui 
est reproduite à la planche Xlll.il est fort possible que nous ayons ici 
à soupçonner un oubli du scribe, et que la déposition renfermât, à l'ori- 
gine, les mentions de quantité qui manquent dans notre exemplaire. 
J'ajouterai que chacun des témoins ne craignait pas de mettre en cause 
les personnes appartenant à la famille des autres. Ainsi Paisanou 
dénonce la vilaine Tatitiya, concubine du voleur Masou, fils de Pan- 
taouirît(pl. XII, 1. 6), et la vi/^rme Tasanouîii, qui était sa concubine 
à lui (pi. XII, 1. 10). 

Les listes sont données telles qu'elles avaient été recueillies de la 
bouche de chacun des inculpés : aussi les mêmes noms y reviennent- 
ils assez fréquemment. La vilaine Annoura, qui fut la première 
dénoncée par Amanouaitou, reparaît la dernière dans la déposition de 



1 . PI. X, 1. I ; cf, d'autres cas identiques, pi. XI, 1. 16, pi. XII, 1. 7 et i?, etc. 

2. Le nom est mutile dans l'original. 

3. Ici etplus loin dans le texte, le greffier a abrégé la formule, qui était d'usage 
courant, et il n'en a plus écrit que les passages essentiels. 

4. Litt. : « Au bâton du premier prophète d'Amon u. 

5. Newberry, Tlie Amiierst Papyri, pi. VIII, 1. 8-i3,et p. 3o-3i, n»' 8-i5. 



3o8 REVUE CRITIQUE 

Pakanou, le fils d'Amanouaîtou (pi. XIV, p. viii, 1. 2), avec son compte 
de 5 tabnoii de cuivre. Le cordonnier Pabounakhouîtou du château de 
Ramsès III, aux ordres du premier prophète d'Amon, paraît dans 
deux dépositions différentes, mais sous des inculpations diverses : si 
Nakhouîtminou Taccuse de détenir du cuivre pour une valeur de 
3 tabnou (pi. IX, 1. i5), Paisanou déclare qu'il a de l'argent pour une 
valeur de 5 tabnou (pi. XII, 1. 16). Pantaouirît dénonce le reis des 
bateaux Aufniamanou du château de Ramsès III, aux ordres du pre- 
mier prophète d'Amon, comme détenteur de dix tabnou de cuivre 
volé (pi. VIII, 1. 18), tandis que plus loin Amanhatpou l'indique 
comme possédant vingt tabnou (pi. IX, 1. i-j,). Le porteur d'eau Panà- 
souhiramanou du premier prophète d'Amon est porté pour vingt 
tabnou de cuivre dans la déposition de Nakhouîtminou (pi. X, 1. 4) 
et pour cinq seulement dans celle d'Amanhatpou (pi. XI, 1. 7). Le 
marchand Panakhouîtimnouît figure pour cinq tabnou de cuivre 
parmi les gens signalés par Nakhouîtminou (pi. IX, 1. 12) et par 
Masou (pi. XII, 1. 2). Le manœuvre Sannozmou de la nécropole 
avait eu pour sa part cinq tabnou de cuivre, au dire de Nakhouîtmi- 
nou (pi. X, 1. 3), et quatre seulement au dire d'Amanhatpou (pi. X, 
1. 18). Paisanou porte dix tabnou de cuivre à Tactifde Baukournoura, 
sous-officier de la police éthiopienne (pi. XII, 1. 1 1), ainsi que Paka- 
nou (pi. XIV, 1. 5). La récurrence de certains noms très fréquents 
sous les Ramessides ne permet pas toujours de décider si les dénon- 
ciateurs ont entendu parler d'un seul et même individu ou de plu- 
sieurs personnages homonymes. Ainsi, on lit, parmi les noms livrés 
par Nakhouîtminou celui d'une vilaine Tamî, la chatte^ qu'il affirme 
être dans la main du manœuvre Nahsi, le nègre, de la nécropole et 
qui aurait reçu dix tabnou de cuivre (pi. X, 1. i5). Masou cite à son 
tour une vilaine Tamî, qu'il dit être de la ville, sans préciser davan- 
tage, mais qui avait elle aussi dix tabfiou de cuivre (pi. XI, 1. 12). Pai- 
sanou, de son côté, accusait « la vilaineTam\,]a. concubine d'un blan- 
chisseur du premier prophète d'Amon », de receler dix tabnou de 
cuivre (pi. XII, l.;i 5), tandis qu'Haraoui connaissait une l'/Zcri/ze Tamî, 
qui était la concubine du quatrième prophète d'Amon (pi. XIII, 1. 6), 
sans mention de la quantité de cuivre qu'elle avait reçue. Il semble 
qu'il y ait là au moins trois femmes différentes : il se pourrait pour- 
tant que les témoins, mal informés de l'état civil, et parlant par ouï 
dire plus que par connaissance directe des personnes et des choses, 
n'aient eu qu'une même personne en vue. 

Tous ces gens n'étaient encore que dénoncés, et la liste que nous 
en avons est celle qui fut transmise à la commission secondaire d'en- 
quente, formée, comme on Ta vu plus haut, du maire Paaouàa, du 
greffier Ounnofri et de plusieurs autres fonctionnaires : ils n'étaient 
peut-être pas tous coupables, mais nous ne possédons encore aucune 
pièce qui nous apprenne ce qu'il en advint d'eux. C'étaient pour la 



d'histoire et de littérature 3o9 

plupart d'assez petites gens, et les mots qui désignent leur condition 
sociale seraient curieux à étudier de près. Les femmes rentrent dans 
deux catégories : un petit nombre sont esclaves, esclaves du temple 
d'Amon, sous Tautorité — ou, comme dit l'Égyptien, au bâton, — 
du premier prophète d'Amon (XII, 9, XIII, 9, XIV, 4), la plupart sont 
des vilaines (dnkhoui-nou-nouitj du secteur Ouest de Thèbes (XIV, 
20), qui résident dans divers quartiers, ainsi au grenier du temple de 
Khonsou (XI 11,4); elles vivent comme concubines (habsoui) d'hommes 
de leur condition, manœuvres (IX, 18, X, i5, XI, 12), blanchisseurs 
(XII, i5), matelots (XIII, 3), voleurs (XII, 6, 10), menuisiers (XIV, 
8), plus rarement d'hommes d'un rang meilleur, attachés à la maison 
de la divine adoratrice d'Amon. c'est-à-dire de la princesse qui faisait 
fonction de grande prêtresse d'Amon (XI, 20), ou d'un quatrième pro- 
phète d'Amon (XIII, 6). Parmi les hommes, on rencontre beaucoup de 
manœuvres employés aux travaux de la nécropole (IX, 17, X, 3, 18, 
XII, 8), ou par les scribes de la nécropole (XIII, i3, 14, XIV, 2), des 
briquetiers sakhonatiou ', dépendant du temple d'Amon en général 
(IX, 2, 3, 4, 6, XI, 6, 7, XII, 17, XIII, 8, i7cfr. XIV, i, 14), un jardi- 
nier du château de Ramsès III (X, i3), des porteurs d'eau du premier 
prophète d'Amon (X, 4, XI, 7) et d'un hiérogrammate au service d'un 
grand seigneur (XIII, i, 5), un menuisier de la maison de la Divine 
adoratrice d'Amon (IX, i), des bronziers du château d'Aménôthès III 
(X, 19) et de la nécropole (IX, 14, XIV, i5), des brasseurs, dtkhoii^ du 
château de Ramsès III (X, 5) et de la Divine adoratrice d'Amon (XI, 
i6), des bouilleurs d'huile — pasfou-saknanou, — du temple de Khon- 
sou (X, 7), du temple d'Amon (X, 8, 9), du Chef des chasseurs 
d'Amon (X, 14), un boulanger du château de Ramsès III (XI, 2), des 
cordonniers du château de Ramsès III (IX, i5, 16, XII, 16), un bar- 
bier (XIV, iij, un coureur (XIV, 12), un héraut qui paraît avoir été 
compromis dans une autre affaire du même genre {mah-sapou-sanou) 
et qui est récidiviste (XI, 14), un magasinier du temple d'Amon (XI, 
i3), un domestique (sotmou) ào. la maison de la Divine Adoratrice 
d'Amon (XI, 18), un cuisinier (?) du temple de Sovkou (IX, 8), des 
pêcheurs (VIII, 14, IX, 9), des matelots (XIV, 3, 16) et des capitaines 
de barque (VIII, 18, X, 17, XII, 12), des blanchisseurs (XIII, 2, 7, 
XIV, 17), des gardiens de temples ou d'édifices publics (VIII, 12, IX, 
5, 7, XI, 8, XIV, 7, 9], des esclaves (Vlll, i 3, XI, 10). Un groupe de 
marchands, presque tous indiqués comme originaires du Fayoum, 
étaient également impliqués dans l'affaire (VIII, 10, i5,IX, i2,i3,X, 
1,2, 5, 10, XI, 4, 5, 12, XII, 2, 5, i3, XIV, 18, 19), et avec eux quelques 
personnages d'ordre plus relevé, un officier de la police éthiopienne 
(XI, II, XIV, i5), un médecin-en-chef du temple d'Amon (XIV, 10), 

I. M. Newberry traduit tisserands : ce sont les briquetiers représentés dans le 
tombeau de Rakhmirî (Newberry, thc Life of Rekmard, pi. XXI). 



3 10 REVUE CRITIQUE 

des chefs de corvée du temple d'Amon (XI, i5), de la Chanteuse 
d'Amon (XII, 3), du scribe du temple d'Amon (XIII, lo), des prêtres 
attachés soit aux temples de la ville, soit à ceux de la nécropole (IX, lo, 
XI, i3, XII, I, XIII, I 5, XIV, 6), des scribes dépendants des mêmes 
administrations que les prêtres (VI II, i i, i7,X, 1 1, XI, i, 3, XIII, 1 1). 
Ces gens étaient presque touségyptiens : un petitnombreseulement sont 
trahis par leurs noms comme étant d'origine étrangère, l'esclave Annou- 
raka (VIII, i3), le brasseur Ouanoura (X, 5), le sous-officier Baouk- 
Ournoura (XI, ii, XIV, i5), le domestique Maharbal (XI, i8) '. Ils 
relevaient en général de l'une des autorités religieuses qui se par- 
tageaient le territoire de la nécropole, le temple d'Amon Thébain, le 
temple de Moût, le temple de Khonsou, le château de Ramsès III à 
Médinèt-Habou, VEscabeau de Ramsès I^"" et celui d'Aménôthès III, 
la^/rtce de Thoutmôsis II, le Château d'Aménôthès III au Memno- 
nium. Ces temples consacrés au culte des Pharaons morts et les édi- 
fices qui dépendaient d'eux portaient des noms appropriés à leur 
importance, le château — ta-hdït^ — quand ils étaient grands, la 
place — ta isît — ou l'escabeau — pa kanaou — lorsqu'ils étaient 
moindres ; ils formaient, comme les tombeaux des sultans mamelouks 
auprès du Caire, de véritables domaines de main-morte, entretenant 
un personnel nombreux. Les employés et les vassaux du Château de 
Ramsès III à Médinet-Habou paraissent avoir été fort compromis 
dans les affaires de vols, si bien que le greffier a souvent abrégé son 
nom et l'a appelé le Château tout court (VIII, i8, XI, i3, 17, XIII, 
16); on mentionne parmi les complices, comme lui appartenant, des 
capitaines de bateau (VIII, 18, XI, 17, XII, 12), un jardinier (X, i3), 
un boulanger (XI, [2), des cordonniers (IX, i5, 16, XII, 16), des 
scribes (X, 11, XIII, 16). En même temps que le domaine sur lequel 
les voleurs vivaient, on mentionne celui des hauts fonctionnaires 
duquel ils dépendaient plus directement. Le château de Ramsès II 
mouvant au temple de Karnak, ses vassaux étaient « au bâton du grand- 
prêtre d'Amon », et, sous le grand-prêtre, «au bâton» d'un autre officier, ■ 
le majordome, par exemple (X, i 3, XIII, 16). Le grand-prêtre d'Amon 
avait d'ailleurs, en dehors du château de Médinet-Habou, beaucoup 
d'individus « à son bâton » (VIII, 12, X, 18, XI, 3, 6, 17, 19, XII, i, 
9, I 5, XIII, 2, 8, 9, 17). Certains vassaux du château d'Aménôthès III, 
étaient « au bâton » du sam de ce monument (IX, 10, X, 19). Enfin, 
dans quelques cas, le dénonciateur avait joint, aux nom et condition 
de son complice, l'indication de l'endroit dans lequel il ou elle siégeait 
(homsou-f, homsou-s) d'ordinaire. Ainsi l'esclave Mahouf-panabanaou 
appartient à un marchand « dont la résidence est l'escabeau d'Amon » 



I. Je considère que des gens appelés Pakharoui, le Syrien (x, i), Nahasi, le nègre 
(x, 19), Tashasouî, la Bédouine, (xiv, 9), ne sont pas plus des étrangers en Egypte 
que chez nous, les Lallemand, les Langlais, les Suisse, les Lenègre. 



d'histoire et de littérature 3 I I 

(XI, lo). Le magasinier Rouraîti du temple d'Amon, « son siège est le 
grand portail 'du temple d'Amon, » (XI, i3). Le briquetier Qanoui est 
sous bonne garde % et « sa résidence actuelle est en ville », peut-être 
comme les prisonniers du Papyrus n° VI, au portail du temple d'Amon 
(XIV, i). Le coureur, le saïs^ Kinaba'naou a pour « résidence l'escabeau 
de Ramsès I"" » (XIV, 12 ,, et un briquetier « la maison de Pharaon, 
au côté du Sérail nord » (XIV, 14). Un marchand Kazaiaî loge dans 
le bateau d'un autre marchand Nassousovkouî (XIV, 18), et une 
femme, « la vilaine Tanîtpabaou, loge au « grenier du temple de 
Khonsou » (XIII, 4). 

Il y aurait encore bien des détails à relever dans ce texte, qui fait 
revivre de façon si précise toute une partie de la population thébaine, 
vers le xii^ siècle avant notre ère : je les néglige afin de ne pas allonger 
trop ce compte rendu, et Je ne dirai rien non plus du papyrus géogra- 
phique, ni des fragments du Conte d'Astartê \ qui sont fascimilés en 
entier et analysés fort bien. J'ai examiné de fort près le travail de 
M. Newberry, et j'y ai remarqué fort peu de points sur lesquels je 
ne fusse pas entièrement de l'avis de l'auteur. Je ferai pourtant une 
observation, à propos du rendu en hiéroglyphes des textes hiératiques. 
M. Newberry, entraîné par l'exemple de nos confrères berlinois, a 
transcritcertains caractères d'une façon qui nemeparaîtpas convenable 
à l'âge où les Papyrus furent rédigés. Ainsi, il a interprété directement, 
par l'homme tenant un casse-tête^ le déterminatif hiératique que nous 
traduisons d'ordinaire par le bras armé. Cette transcription, si elle est 
admissible pour les textes hiératiques des temps memphites, devient 
moins bonne pour ceux de la xn« dynastie et incorrecte pour ceux du 
second empire Thébain. Comme M. de Rougé l'avait dit, en établis- 



1. M. Newberry (p. Sy, n» i3) n'a pas reconnu le mot sharâa. non plus qu'au 
Papyrus n" VI, où ce mot se recontrait déjà (p. 28, 1. 3), et où il a rendu par pri- 
son les groupes sha da ri en lesquels il le décompose. C'est un mot sémitique yrj; 
porta, forum quod in portis erat. L'égyptien a déplacé Vain et transcrit tantôt sliaâra, 
tantôt sharda : il a même adopté la forme dialectale yiri- Le mot parait désigner 
en égyptien et la porte même, où l'on passait et où l'on rendait justice, et les deux 
tours du pylône ainsi que les chambres qu'elles renfermaient. Au Papyrus n" VI, 
je traduirai le passage de la pi. Vil, 1. 2-3, comme il suit : « Voleurs de la tombe 
endommagée de ce dieu, qu'on a mandés au premier prophète d'Amon, pour qu'ils 
fussent amenés et constitués prisonniers (iittt. : « en état d'hommes gardés) » dans 
le portail du temple d'Amon, avec leurs complices, du châtiment desquels le Pha- 
raon, notre maître, aura à décider ». 

2. Sakhoiiiti Qanoui saaou, littéral. « le briquetier Quanouî, gardé ». Un bon 
exemple de saouou, gardé, est donné plus haut, à la note qui précède immédia- 
tement celle-ci. 

3. A propos du Papyrus d'.-Vstartè, je ferai observer que le fragment VII, de la 
première page, s'ajuste exactement au fragment I : la première, la seconde, lu 
troisième ligne du fragment VII se joignent aux lignes trois, quatre, cinq, du frag- 
ment I. Le caractère li du verbe liai, commencé à la ligne quatre du fragment I, 
se continue à la lii^ne trois du fragment VII, et ainsi de suite. 



3 12 REVUE CRITIQUE 

sant à ses cours le texte du poème de Pantaouirît, les inscriptions hié- 
roglyphiques les plus anciennes donnent en e^eiV homme armé comme 
déterminatifoùrhiératiquea le signe correspondant; sous la xii^ dynas- 
tie, le signe hiératique de Vhomme armé répond, en hiéroglyphes, de 
plus en plus rarement klliomme arme lui-même, de plus en plus sou- 
vent au bras armé; sous le second empire thébain, Vhomme armé 
n'apparaît plus que par exception comme déterminatif dans les hiéro- 
glyphes, et c'est le bras armé qu'on rencontre dans ce rôle. Si un 
Égyptien avait voulu mettre en hiéroglyphes les Papyrus de la XX" dy- 
nastie publiés par M. Newberry, il aurait partout employé le bras 
armé et non Vhomme armé. Je crois qu'en cette matière, il faut ne pas 
se montrer plus Égyptien que les Égyptiens, mais agir comme Tusage 
des textes monumentaux nous prouve qu'ils agissaient eux-mêmes. 
C'est là une observation qui ne touche en rien au fond de l'œuvre : 
le volume des Papyrus Amherst fan grand honneur et au noble amateur 
qui, après avoir assemblé cette riche collection, a voulu la publier à ses 
frais, et au savant qui a su réaliser si bien les intentions libérales de 
l'amateur. 

G. Maspero. 



Lucien Pinvert : Lazare de Baxf, in-8, i3o p. Paris, Fontemoing, igoo. 

Lazare de Baïf, père du poète Antoine de Baïf, jouissait de son 
temps d'une réputation considérable. Les contemporains s'accordaient 
à le considérer comme le premier humaniste de France après Guil- 
laume Budé. Il était en correspondance régulière avec tous les grands 
érudits de l'Europe : Érasme, Lascaris, Bembo, Sturm, Gerbel, etc. 
Il écrivait des traités latins sur maintes questions d'érudition : De re 
vestiaria. De vascuîaris, De re Jiavali., traduisait les quatres premières 
Vies de Plutarque, et mettait en vers français VÉlectre de Sophocle 
et VHécube d'Euripide. François I^"" en faisait pendant cinq ans son 
ambassadeur à Venise et, plus tard, l'employait encore en Allemagne. 
On se demande comment la célébrité d'un pareil homme a pu être si 
complètement étouffée depuis par celle de son fils, d'autant plus que 
ce fils est de beaucoup le plus mauvais poète de la Pléiade. Il y avait 
donc là, à la fois, une recherche historique fort curieuse à entre- 
prendre et une injustice à réparer. M. Pinvert s'est fort bien acquitté 
de sa tâche. Avec une patience des plus méritoires, il est allé fouiller 
les archives et les vieux livres du xvi"' siècle les plus oubliés et a pu 
reconstituer ainsi la vie entière de son héros. C'est une biographie 
excellente de tous points. 

Raoul Rosières. 



d'histoire et de littérature 3 I 3 

Louis PiERQuiN. Mémoires sur Pache, sa retraite à Thin-le-Moutier. Charle- 
ville, Jolly, 1900, in-8°, 276 p. et 4 planches. 

Ce livre renferme d'intéressants détails sur la retraite de Pache à 
Thin-le-Moutier, et, ce qui vaut mieux encore, la réimpression de trois 
brochures rarissimes du révolutionnaire : 1° ev 2° sur une affaire 
pendante à la troisième section du tribunal civil de la Seine; (un cer- 
tain Tronchet réclamait des dommages et intérêts à Pache pour avoir 
été emprisonné par ordre de l'ancien maire de Paris et Pache lui répond 
en donnant force détails sur son administration; 3° sur les factions et 
les partis, les conspirations et les conjurations et sur celles â V ordre du 
jour (cette troisième brochure avait été, il est vrai, réimprimée dans 
le tome XX de la revue La Révolution française). M. Leblond, profes- 
seur agrégé de philosophie, a joint à l'ouvrage une étude sur un traité 
philosophique de Pache, lequel n'a aucune valeur (p. 255-273). Dans 
tout le cours du volume, M. Pierquin n'a pour Pache que des éloges, 
et il a raison de vanter son labeur assidu, sa probité, son patriotisme. 
Mais dire que Pache a préparé le lit dans lequel Carnot s'est couché 
« assez petit pour se réveiller tout d'un coup organisateur de la vic- 
toire », c'est vraiment aller trop loin. Nous croyons, nous, que Pache, 
en croyant bien faire, avait désorganisé tous les services. M. Pierquin 
semble nous promettre une Vie documentée de Pache ; nous doutons 
qu'il réussisse à « réhabiliter ce fier méconnu ». 

A. C. 



Les origines du féminisme contemporain. Trois femmes de la Révolution, 
Olympe de Gouges, Théroignede Mcricourt, Rose Lacombe, parLéopold Lacour. 
Avec 5 portraits, Paris, Pion. 1900, In-8° 432 p. 7 fr. 5o. 

Sans nous occuper du point de vue spécial de l'auteur qui voit dans 
Olympe de Gouges, Théroigne et Rose Lacombe les précurseurs du 
mouvement féministe actuel, nous dirons que ces trois études histo- 
riques ont été composées avec soin et conscience. L'étude de M. Lacour 
sur Olympe de Gouges est bien supérieure à celle de Monselet ; elle 
renferme nombre de détails jusqu'ici peu connus ou ignorés. De 
même, l'étude sur Théroigne : M. L. a retracé la destinée de l'aventu- 
rière d'après un petit volume précieux publié en 1892 par Strobl- 
Ravesberg. L'étude sur Rose Lacombe est peut-être la plus neuve : 
Rose Lacombe se prénommait en réalité Claire, et c'est en demandant 
aux archives nationales le dossier de Claire, et non celui de Rose, que 
M. L. a trouvé de nouvelles particularités sur cette femme de la Révo- 
lution. On remarquera notamment tout ce qu'il nous rapporte sur le 
club des « Républicaines révolutionnaires » et sur l'amant de Claire 
Lacombe, le jeune terroriste Leclerc qui voulut, comme Jacques Roux, 



3 14 REVUE CRITIQUE 

continuer Marat. On aurait désiré que M. L. eût cité dans Tœuvre 
d'Olvmpe de Gouges le Camp de Grandprc, et son étude sur Théroigne 
est peut-être trop longue, un peu alourdie par d'inutiles réfutations de 
sesdevancierset de copieuses citationsde lapresse royaliste. Ons'étonne 
même qu'il se soit contenté de résumer ou de reproduire Strobl-Raves- 
berg; puisqu'il veut aller aux sources, en finir avec les ouvrages de 
seconde main (p. v), puisque Strobllui semble avoir mis des phrases à 
la place de « preuves » et de « détails » (p. 149) et n'avoir pas utilisé 
tous les documents, il devait aller à Vienne consulter toutes les pièces 
si intéressantes énumérées par M. Winter (p. 1 19), et il peut être sûr 
qu'un chercheur fera un jour le voyage et le travail. En terminant ce 
compte rendu et en félicitant M. L. de l'étendue de ses recherches et 
de l'esprit critique qu'il y montre. Je crois lui prouver ma reconnais- 
sance en lui communiquant sur Théroigne ce témoignage très impor- 
tant de Forster qu'il n'a pas connu : « Quand Je pense, écrit Forster à 
sa femme, que la créature réellement très intéressante qui était prison- 
nière à Kufstein, doit s'être attiré auparavant à Turin par ses excès la 
grosse vérole qui est tout à fait inguérissable, elle rne devient un objet 
de dégoût et de mépris », et il mandait auparavant le 23 Juillet 1793 : 
« Théroigne est une Jeune fille brune de vingt-cinq à vingt-huit ans, au 
visage le plus ouvert, aux traits qui étaient beaux autrefois, qui le 
sont en partie encore, et qui trahissent son caractère simple, ferme. 
plein d'esprit et d'enthousiasme; elle a surtout dans les yeux et la 
bouche quelque chose de doux et d'attirant. Tout son être est comme 
plongé dans l'esprit de liberté ; elle parle sans cesse de la Révolution, 
et, ce qu'il faut bien remarquer, les jugements qu'elle exprimait hier, 
étaient frappants sans exception, précis et touchaient précisément le 
point dont il s'agissait. Elle apprécie le ministère de Vienne avec une 
compétence que seule, l'aptitude à observer Juste peut donner. Elle 
est du Luxembourg et, à rrai dire, c'est pour la liberté de sa patrie et 
de l'Allemagne qu'elle est le plus zélée. Elle ne parle que français, 
couramment et énergiquement, quoique sans correction. Elle est ici 
soupçonnée d'avoir été corrompue par l'Autriche parce que l'Empe- 
reur l'a fait remettre en liberté — mais ces hommes savent si peu 
juger, puisqu'ils ne connaissent pas et ne possèdent pas le sentiment 
moral, la vraie pierre de touche ! C'est même une martyre de la 
liberté; il y a six ou sept semaines les furies qui siègent dans les tri- 
bunes de la Convention la traînèrent au dehors dans le jardin des 
Tuileries, lui frappèrent la tête à coup de pierres et voulurent la noyer 
dans le bassin. Par bonheur on vint à son secours. Mais elle a depuis 
les douleurs de tête les plus terribles et elle a l'air vraiment piteux. 
Hier, elle souffrait beaucoup et parla néanmoins avec chaleur et inté- 
rêt. Elle a, dit-elle, une grande soif de savoir, elle veut aller à la cam- 
pagne et là étudier les sciences qui lui manquent ; elle désire la société 
d'un homme qui ait des connaissances, qui parle et écrive bien; elle 



d'histoire et de littérature 3 I 5 

Tentretiendra et lui donnera par an deux milles livres ; elle n'est, dit- 
elle encore, qu'une paysanne, mais elle sent le besoin d'instruction. 
Elle doit avoir de quoi vivre, bien qu'elle assure avoir perdu toute sa 
fortune, car sa mise est tout à fait convenable et elle a encore une 
voiture. » 

A. C. 



D' Cabanes, Le cabinet secret de l'histoire, 4° série. Paris, Maloine, 1900, 
in-8°, 320 p. 

Le grand public lira volontiers ce recueil d'études à cause des sujets 
qu'elles traitent. Elles n'apportent guère de faits nouveaux, mais 
elles ont été composées avec soin, elles témoignent d'une lecture con- 
sidérable et l'opinion d'un médecin est bonne à connaître. M. Caba- 
nes nous dit donc que François I"" n'est pas mort de la Féronnière (le 
roi a eu la siphylis, mais n'a pas succombé à ses suites), que Fernel 
ne fit pas cesser la stérilité de Catherine de Médicis, qu'en octobre 
1592 Loyseau soigna Henri IV qui avait un retour de son affection 
(rétrécissement uréthral dénature blennorrhagique), que Louis XIII, 
gaillard dans ses propos en sa Jeunesse, eut soudain une « modifica- 
tion d'humeurs » et que Louis XIV n'a avec lui aucune ressemblance 
physique. Il nous raconte comment Marie Leczinska devint reine de 
France et comment fut consommé le mariage de Louis XVI. Il réfute 
l'accusation d'inceste portée par Hébert contre Marie-Antoinette — 
et nous apprend en passant qu'il ne croit pas à la mort de LouisXVII 
au Temple. Enfin, dans une étude, la meilleure du volume, qu'il a 
composée d'après des documents d'archives, il nous renseigne sur la 
prétendue folie du marquis de Sade qui fut enfermé à Charenton non 
pour Juliette ou Justine^ mais pour ZoIoe\ pamphlet violent contre 
Joséphine. 

A. C. 



Victor Cherbuliez, Recherches généalogiques, par Eugène Ritter, professeur à 
la Faculté des lettres de Genève. Genève, Kiindig, 1899. In-S», 35 p. 

Dans ce nouveau travail qui, comme ses précédentes études sur 
Rousseau et M'"<'de Staël, lui a coûté de très longues et patientes 
recherches, M. Ritter expose les origines genevoises de Cherbuliez, 
Deux points offrent un réel intérêt : 1° cinq ou six des ascendants 
directs.de Cherbuliez ont une place dans l'histoire littéraire de 
Genève : Isaac Cornuaud, qui approuva l'annexion de Genève à la 
France parce que la petite république « abandonnait sa misérable 
existence particulière pour participer à celle d'une grande et triom- 



3 I 6 REVUE CRITIQUE 

phante nation » ; Abraham Cherbuliez, bon négociant, et ses fils, An- 
toine l'professeur à la Faculté de droit de Genève et correspondant de 
l'Institut de France) et André (père de Victor Cherbuliez, professeur 
de littérature latine, d'abord théologien et qui resta neutre entre les 
deux partis qui se combattirent dans l'Église de son pays) ; Marc- 
Théodore Bourrit, connu surtout comme alpiniste ; Jean-Pierre Bé- 
renger, auteur d'une Histoire de Genève; 2" comme on le voit par le 
tableau ascendental que M. R. a pu dresser sans lacunes jusqu'au qua- 
trième degré, un grand nombre de famillesdont descend Victor Cher- 
buliez, sont venues de France pour s'établir à Genève. Plus de la moi- 
tié de son ascendance est française. Lorsqu'il réclama la nationalité 
française, il ne fit donc que revenir au pays de ses pères. 11 lui suffit, 
pour se faire réintégrer dans ses droits, ainsi qu'il nous l'apprend par 
une lettre (p. 25), d'invoquer sa qualité de descendant de Cornuaud; 
« en remontant, dit-il, de ma grand'mère paternelle Jusqu'au premier 
Cornuaud qui quitta le Poitou, cette filiation est de degré en degré 
tout à fait limpide «. Mais on rencontre dans l'énumération si soi- 
gnée et approfondie qu'a faite M. Ritter, plus de trente familles d'ori- 
gine française, et Victor Cherbuliez avait des ancêtres dans la plu- 
part de nos provinces.. 

A. C. 



Gesammelte Aufsaetze zur neueren Litteratur in Deutschland, Oesterreich, 

Amerika von Anton E. Schœnbach, Graz, Leuschner und Lubensky, 1900. In-8°, 
xvii et 443 p. 

M. Schœnbach a bien fait de réunir ces essais, un peu courts, mais 
à la fois sagaces et solides, où la pénétration du jugement s'unit sou- 
vent à l'étendue des recherches. C'est ainsi qu'il examine dans Uhland 
le dramaturge, et il reconnaît justement que « l'aptitude d'Uhland 
aux travaux dramatiques n'était pas grande ». Il montre que Freytag 
est resté fidèle à son idéal politique, mais qu'il y a dans son style 
« un élément considérable de rhétorique «. Il fait bien ressortir ce 
que MuUenhofî (qui ressemblait physiquement à un vieux grognard 
de Napoléon] avait de brusque et de rude, mais quelle conscience, 
quel scrupule il apportait dans ses travaux et ses leçons; ce que 
Schreyvogel, le rédacteur du Sonntagsbiatt, avait de conservateur et 
de « lessingien », et sa connaissance profonde du théâtre espagnol; 
les qualités autrichiennes de Grillparzer et comment son œuvre a le 
goût de terroir, comment il a « introduit de nouveau l'Autrichien dans 
la littérature allemande » et ouvert par r^//»/raz< une nouvelle ère à 
l'Autriche intellectuelle. On lit avec un pareil intérêt et un semblable 
profit les pages consacrées à Fitger et à Steub, à Bauernfeld, ce « type 
brillant du vieil Autrichien », à Anastasius Grun, à Gilm, le poète du 



d'histoire et de littérature 3 I 7 

Tyrol, à Leitner qui se rattache au groupe des romantiques souabes, à 
Anzengruber, à Fenimore Cooper que M. S. met bien au-dessous de 
Walter Scott, aux drames de Longfellow qui n'ont de drame que le 
nom. Deux études, l'une sur le roman américain d'aujourd'hui, 
l'autre sur Hawthorne, terminent le volume. Ce sont les plus longues 
et les plus fouillées, les meilleures peut-être et les plus utiles, les plus 
instructives à coup sûr, car la plupart des Aiifsœt\e ne sont guère que 
des notices. M. Schônbach regarde Hawthorne comme le plus grand 
écrivain des États-Unis, comme un auteur tout à fait original, tout à 
fait du crû, qui a reçu la culture anglaise sans être dominé par elle ; 
quant au roman américain, après avoir analysé consciencieusement 
ses meilleures productions, il conclut que nombre d'auteurs sont bien 
près d'être des auteurs de premier rang. 

A.C. 



Général Izzet Fuad-Pacha, Les occasions perdues, Étude stratégique et cri- 
tique sur la campagne turco-russe de 1777-1878 avec 10 croquis, Paris, Chape- 
lot, 1900, in-8°, VIII et 21 3 p. 

Les occasions perdues, ce sont les occasions que les Turcs négli- 
gèrent de saisir en 1 877-1 878. 

Les soldats étaient et sont excellents, et ils ont de telles qualités 
guerrières qu'une armée turque se forme en un rien de temps. Malgré 
les ressources immenses dont dispose le tsar, malgré l'obligation 
d'observer Serbes, Grecs et Bulgares, les Turcs faillirent gagner la 
partie ; ils remuèrent la terre comme des fouines et combattirent 
comme des lions; les Russes n'auraient pu, sans les Roumains, avoir 
raison de Plewna. 

Mais les officiers turcs devaient leur place au favoritisme et au 
caprice. Ils étaient absolument inexpérimentés. Jamais l'état-major 
ne donna d'ordres écrits. On n'avait fait sous Abdul-Azis qu'une seule 
manœuvre qui dura un seul jour ! L'auteur du livre qui galopait 
volontiers, reçut avis d'un gros pacha qu'il ne fallait pas aller si vite, 
que cela produisait une très mauvaise impression dans les hautes 
sphères. Bref, on ignorait que « la vie en campagne est faite de l'en- 
semble de toutes les connaissances requises en temps de paix » et que 
« la continuité des rapports qui existent entre les grands et les petits 
dès le temps de paix, assure le succès ». 

Le premier général qui commanda l'armée turque de l'Est, le trop 
vieux A-bdul Kérim, ne fit rien à Choumla du i i avril à la fin de juin 
pour organiser son état-major et entraîner son monde. Il ne concen- 
tra pas l'armée — d'ailleurs constituée par divisions et non par corps 
— sur certains points stratégiques ; il l'éparpilla sur un front de plus 
de cent kilomètres et s'affaiblit ainsi sur tous les points à la fois. Il ne 



3l8 REVUE CRITIQUE 

se renseigna pas. Lorsqu'au 27 juin Tavant-garde russe franchit le 
Danube à Sistova, il ne pensa pas à la culbuter en poussant aussitôt 
sur elle. 11 reçut le 3 juillet du Séraskierat l'ordre de bouger; mais, 
au lieu de courir à Sistova quand le déploiement de l'armée russe 
n'était pas achevé, au lieu de marcher sur les communications de 
Gourko qui descendait vers les Balkans et de le couper du gros mos- 
covite, il remonta vers le Danube avec une extrême lenteur. 

Ici l'auteur narre une très amusante anecdote. Le 9 ou le 10 juillet 
le maréchal Ahmed-Eyoub était à Gûl-Tchechmé où Echref-pacha le 
rejoignait avec la division de Roustchouk. Que font les deux chefs? 
Ils s'asseoient sous un arbre sur un moelleux tapis et Echref lit à 
Ahmed-Eyoub des ballades persanes de sa composition ! Pendant ce 
temps l'avant-garde russe engage un combat d'artillerie et le colonel 
turc qui commande la brigade de droite, se retire tranquillement sans 
même prévenir ses supérieurs ! On rentra donc à Roustchouk et à 
Choumla. 

A la suite de cet échec, Abdul-Kerim est remplacé par Mehemmed- 
Aly qui concentre toutes les troupes à Razgrad, mais pour les égrener 
de nouveau et les répandre du nord au midi, non plus de l'ouest à 
l'est. Pourtant, il prend l'offensive et le 29 juillet, sa ligne de défense 
qui devient dans son énorme étendue une ligne d'attaque, refoule au- 
delà du Lom les avant-gardes ou « détachements-tampons » du tsaré- 
vitch. A quoi bon, puisqu'elle n'avance pas plus loin et ne sait où est 
l'armée russe, puisque Mehemmed-Aly n'a qu'une cavalerie faible, 
incapable d'explorer, tout à fait inférieure à la cavalerie ennemie ! 

De même Osman Pacha. Il fait le seul mouvement stratégique de 
la campagne ; il se porte de Widin sur Plev^^na, et là, le 2 1 et le 3 1 juil- 
let, il repousse les Russes . Mais pourquoi le 2 1 et le 3 i juillet n'a-t-il 
pas poursuivi les vaincus qui se retiraient dans le plus grand désordre ? 
Parce qu'il n'avait pas de cavalerie '. 

Quant à l'armée turque du sud, elle n'entreprend rien d'important : 
celui qui la commande, Suleyman, refuse d'obéir au serdar Mehem- 
med-Aly et veut enlever tout seul, pour devenir ministre de la guerre, 
la position de Sveti-Nicolas. Vainement Mehemmed-Ali demande que 
Suleyman lui soit subordonné. A l'instant où il se décide à une 
bataille, il est remplacé par ce Suleyman. Si les hommes changent, les 
erreurs restent. Immobiles, inertes, les Turcs laissent les Russes cer- 
ner Plewna et l'on peut dire avec notre auteur qu'à part les journées 
de Plewna et la défaite de Suleyman à Philippopoli, cette guerre de 
six mois n'est qu'une suite de petits combats partiels. 

Le 10 décembre, Osman se rend. Les Turcs battent en retraite de 
tous côtés, et notre auteur pense qu'ils auraient dû s'arrêter non à Phi- 



1. Notre auteur assure néanmoins que même avec quelques cavaliers, Osman 
devait poursuive l'adversaire, qu'il était certain du^succès. 



d'histoire et de littérature 3x9 

lippopoli, mais cà Tirnovo-Seymenly où leurs l'io bataillons, les uns 
reconstitués, les autres tout frais, auraient battu les Russes dissémi- 
nés et épuisés, usés par la fatigue et le froid. Il était alors en mission, 
et il a vu les envahisseurs déboucher des Balkans dans un état lamen- 
table sur un front de trois cents kilomètres. Mais le chef manquait. 
Suleyman commandait encore, et c'était un écrivain, un kiatib, non 
un militaire. Il n'avait plus d'autre idée que de reculer ; il abandonna 
sa ligne naturelle de retraite sur Andrinople; il s'adossa au Rhodope 
et lorsqu'il se vit coupé, se jeta vers la mer Egée par les sentiers du 
Despoto-Dagh où il perdit son artillerie. Un épisode caractéristique 
clôt cette débâcle : les plénipotentiaires turcs, furieux contre les mili- 
taires, chargèrent leur maître d'hôtel de porter à Constantinoplc les 
documents relatifs à l'armistice. 

Izzet Fuad-Pacha n'a pas fait un livre didactique. Son ouvrage est 
parfois décousu. Le général cause, conte, disserte; il ne suit pas un 
ordre logique ; il abonde en digressions et en parenthèses ; il se répète 
à diverses reprises. Il aurait dû, dès le début, tracer un tableau plus 
complet, plus minutieux des forces turques et de leur emplacement. 
Il aurait dû aussi, en un chapitre particulier, exposer au long les 
défauts de l'armée ottomane qu'il décrit au fur et à mesure que se 
déroule son récit. Enfin, peut-être eût-il bien fait d'insister sur plu- 
sieurs points, et son livre ne sera compris en son entier que de ceux 
qui connaissent déjà la campagne russe-turque dans ses grandes lignes. 

Mais il manie le français très aisément ; il en connaît tous les secrets ; 
il l'écrit avec une désinvolture charmante, avec verve, avec brio. Son 
expression est très souvent vive et piquante. Il sait prendre tous les 
tons, un ton de tristesse lorsqu'il déplore les défaillances des géné- 
raux, un ton d'autorité mêlé d'affection — qui nous rappelle certains 
passages du prince de Ligne — lorsqu'il exhorte ses camarades à 
méditer les leçons du passé, et parfois un ton d'humour et de gaîté 
maligne qu'il ne peut réprimer, malgré son indignation patriotique, 
lorsqu'il rapporte d'extraordinaires bévues'. 

A. C. 



Malcolm Mac Coli., Le Sultan et les Grandes Puissances. Essai historique 
trad. de l'anglais par Jean Longuet, préface d'Urbain Guhier. Paris, Alcan, 1899, 
xvi-247 pp. 

L'auteur, secrétaire du Comité de Grosvenor Hotise, institué pour 
secourir, les Arméniens et les chrétiens d'Orient, a rassemblé en un 
volume des articles publiés en septembre-octobre 1896 dans la Daily 
Clironicle. De ces écrits un peu diffus se dégage cette idée maîtresse 

I. L'auteur écrit tantôt Kridner, tantôt Kvidenev ; lire KrUdener. 



320 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

que l'Angleterre ne peut agir efficacement en Orient qu'avec le con- 
cours de la Russie et subsidiairement de la France. L'auteur combat 
la conception trop classique de l'intégrité de l'empire ottoman ; selon 
lui, c'a été une faute d'admettre la Turquie dans le concert européen 
et il faut se hâter de réparer le mal. Peut-être l'auteur va-t-il trop loin 
dans sa haine de l'Islam qui ne saurait se manifester que sous la 
forme théocratique et par conséquent est condamné à exclure de 
l'égalité politique les dissidents. Est-ce à l'Islam seul que l'on pour- 
rait faire ce reproche? Ce qui embrouille un peu Texposé de l'émi- 
nent publiciste anglais, c'est qu'il y mêle sans cesse la politique des 
partis en Angleterre et scrute les actes, paroles ou pensées des Glad- 
stone, Salisbury, Roseberry, etc. Quelques-unes de ses assertions 
pourront étonner, notamment sur l'origine de la guerre de Crimée 
qui n'aurait été qu'un complot à trois entre Napoléon 111, Lord 
Stratford de Redclifife et Lord Palmerston ; c'est là du reportage plu- 
tôt que de l'histoire. 

Le volume est précédé d'une préface d'Urbain Gohier, vibrant et 
généreux plaidoyer en faveur des opprimés. 

B. A. 



L"ETC£TT,pl<; (Annuairej du Parnassos de 1900 contient, entre autres articles, 
une biographie de Paul Janet par Diom. Kyriakos ; 4>LXo)wOYixi par Gr. Bernarda- 
Kis, rpa[jL[xaTo)voyixàxal xpixixà par S. G. Sakellarqpoulos ; trois dissertations topo- 
graphiques, sur Sermyle par Chrysochoos, sur la Béotie par A. Skias, sur Thèbes 
par SoTiRiADis, etc. 

— Gitons parmi les nouvelles publications grecques: Ilspi "Apyo'j xoû i^avôirTou par 
Dem. GouDis (Dissertation inaugurale. Athènes, Sakellarios 1899). — Apost. Arva- 
NiTOPOULOs, riïpl Twv eùOuvwv twv dp/ôvTwv (secoude partie d'une série de questions 
de droit attique. Athènes, Barth 1900); — Numismatik Makedoniens par M. Ale- 
xander Lambropoulos (Berlin 1899); — une petite brochure du capitaine du génie 
DousMANis sur l'emplacement de la bataille de Pharsale. 



Le Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX. 



Le Puy. — Imprimerie Régis Marchessou, boulevard Garnot, 23. 



REVUE CRITIQUE 

D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 

N" 44 — 29 octobre — 1900 



Le Livre des Mille et une Nuits, trad. Mardrus, V.— Lidzbarski, Ephemeris sémi- 
tique. — Monuments Brunn-Bruckmann, p. P. Arndt, ioi. — Fonck, La flore 
biblique. — S.vlembier, Le grand schisme d'Occident. — Nicolaïdès, La ques- 
tion macédonienne. — Wultke, La superstition allemande, 3° éd., p. E. H. 
Meyer. — MiSMER, Principes sociologiques, 2' éd. — Tenicheff, Les connais- 
sances et la psychologie. — G. de Beaumont, Paroles d'un vivant. 



Le Livre des Mille et une Nuits : traduction littérale et complète du texte arabe 
par le D' G. Mardrus. Paris. Edit. de la Revue Blanche, t. V, 1900. 

J'ai dit ici {n°^ 21 et 27) quelle connaissance superficielle et vulgaire 
de la langue arabe M, Mardrus possède, et aussi quel goût des grossiè- 
retés; j'ai montré que sa traduction n'est ni complète, ni exacte. Je ne 
recommencerai point à en donner les preuves. 

Le cinquième volume de M. M. fait voir que l'auteur a réellement 
entre les mains un manuscrit des Mille et une Nuits, que c'est ce ma- 
nuscrit qu'il traduit tant bien que mal, que ce manuscrit est l'œuvre 
d'un ignorant, que la version qu'il contient est inférieure aux versions 
classiques et sans aucun intérêt, que l'auteur de ce manuscrit a un 
goût très développé pour les basses grossièretés, que ce manuscrit, 
dont M. M. vante le « parfait état de conservation », est vieux de 
quelques années à peine. 

Le copiste de M. M. est un ignorant : cela ressort de la vulgarité 
de sa version d'où ont disparu tous les détails caractéristiques et dé- 
licats, et aussi de l'absence des trois quarts des vers, qui, pour un ci- 
tadin illettré, sont en effet incompréhensibles. — Quant à sa grossiè- 
reté, je n'ai pas l'intention de remuer, même du bout de la plume, 
toute la fange que la version nouvelle de M . M. a étalée sur les ver- 
sions classiques ; à publier mes notes à ce sujet, je remplirais trois ou 
quatre numéros de la Revue, et cela sentirait vraiment trop mauvais. 
— Pour la date du manuscrit M . , je prie le lecteur de la chercher à 
la page 94, où il est question de brasseries à femmes dans le pays bleu 
où s'égara Qamar ez Zeman. 

Ces co'urtes remarques suffisent à montrer que le cinquième volume 
de M. Mardrus n'est pas indigne des précédents, 

Gaudekrov-Demombvnes. 

Nouvelle série L. 44 



322 REVUE CRITIQUE 

Ephemeris fUr semitische Epigraphik von Mark Lidzbarski (I Band, I Heft, 

pp. i-io8)J. Rickcr, Gicsscn, 1900, in-8° (avec 18 figg.) Prix : 5 marks. 

M. Lidzbarski, après nous avoir donné un hon Manuel dont j'ai dit 
beaucoup de bien (cf. Revue critique, 189g, no 39), a entrepris la publi- 
cation d'une Ephemeris, qui paraîtra à époques indéterminées, et sera 
consacrée à l'étude des nouvelles découvertes faites dans le domaine 
de l'Épigraphie sémitique. Le premier fascicule que nous avons entre 
les mains nous montre que cette publication sera quelque chose 
d'assez analogue au Recueil d'archéologie publié chez nous par 
M. Clermont-Ganneau. L'auteur qui a déjà donné dans son Manuel 
les preuves de ses aptitudes spéciales, est fort fort bien préparé pour 
cette tâche et nous ne doutons point que sa publication n'obtienne le 
meilleur succès. 

Ce premier fascicule contient : 

Des observations sur la stèle de Mesa et sur celle de Siloé ; l'analyse 
d'un certain nombre d'articles du Recueil d'archéologie (t. III) de 
M. Clermont-Ganneau ; des études développées sur les inscriptions 
puniques de Carthage et de Maktar, récemment publiées par M, Ber- 
ger ; un index des noms propres puniques nouveaux, fournis par le 
fascicule récemment publiés du Corpus I S. (Pars I. t. II, fasc. II, 
nos 906-1901) ; le texte d'un certain nombre d'inscriptions de Cons- 
tantine; des informations sur les fouilles de Carthage, tirées des 
Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions ; une longue et très 
intéressante dissertation sur les inscriptions araméennes de Cappa- 
doce, aujourd'hui au Musée de Constantinople; un certain nombre 
d'inscriptions palmyréniennes publiées tout récemment ; et enfin, 
comme choses inédites : onze cachets accompagnés d'anciens carac- 
tères sémitiques , aujourd'hui conservés au Musée Ashmolean à 
Oxford, et cinq textes mandéens d'incantations. . 

On n'attend sans doute pas de moi que je discute ici les opinions 
émises par M. L. au sujet de ces divers textes épigraphiques. Il en est 
sur le nombre qui ne me paraissent pas acceptables : et comment 
pourrait-il en être autrement quand, par exemple, le même passage 
est expliqué de trois manières différentes par trois différents auteurs 
bien qu'ils soient d'accord sur la lecture matérielle des caractères? Il 
en est d'autres, au contraire, où il me semble avoir amélioré les inter- 
prétations de ses devanciers. Partout, il fait preuve d'une grande sa- 
gacité et de beaucoup d'érudition. 

Cette nouvelle publication est une marque de l'extension qu'ont 
prise en ces dernières années, les travaux d'épigraphie sémitique '. 



I. H ne nous est point désagréable de constater en parcourant le premier fasci- 
cule de V Ephemeris que sur 45 ouvrages ou articles que M. L. a pris pour base 
de ses dissertations et notes, plus des deux tiers viennent de France. Il serait à 



d'histoire et de littérature 323 

Lorsque Renan organisa, il y a vingt-cinq ans, la publication du Cor- 
pus Inscriptionwn semiticarum — qui sera, soit dit en passant, la 
partie la plus sérieuse et la plus durable de son œuvre — on était loin 
de prévoir l'importance que les nouvelles découvertes donneraient à 
cette étude ; ces découvertes vont en se multipliant et nous apportent 
chaque jour de nouvelles contributions à l'étude de l'antiquité ; le 
lexique des dialectes phéniciens, nabatéens, palrnyrénien (pour ne 
parler que des Sémites du nord) s'accroît peu à peu et déjà on entre- 
voit la possibilité de tracer les grandes lignes d'une grammaire com- 
parée de ces langues. Les historiens, les archéologues et les philolo-- 
gues sont également intéressés au progrès de l'épigraphie sémitique. 
La publication de M, L. qui promet d'apporter une forte contribu- 
tion au développement de ces études mérite donc d'être louée et en- 
couragée. Elle répondait à un véritable besoin, déjà signalé par la 
Commission du Corpus I. S. et auquel celle-ci se préoccupe depuis 
assez longtemps de remédier par une publication périodique '. La 
multiplication des instruments de travail ne pourra que profiter aux 
travailleurs. 

J.-B. Chabot. 



Denkmseler griechischer und rœmischer Sculptur, herausgegeben von Heinr 
rich Brumn und Friedrich Bruçkmann. Neue Folge unter wissenschaftiicher Lei- 
tung von Paul Arndt. Livraison loi. Planches 5oi-5o5. — Munich, Verlagsans- 
talt F. Bruçkmann, 1900. 

Les Denkmœler de Brunn-Bruckmann, pour les appeler du nom 
abrégé auquel on est habitué, devaient, d'après le plan primitif conçu 
par Brunn et Julius, être limités à 400 planches environ. Sous 
l'impulsion de M. Paul Arndt, qui avait été associé à la publication 
après la mort de Julius, et qui, dans les dernières années de la vie de 



souhaiter que ces études fussent partout cultivées avec autant d'ardeur que chez 
nous : contribuer à obtenir ce but sera un des plus heureux résultats, espérons-le, 
de VEphemeris. 

I . Au moment où je corrige les épreuves de cet article, j'ai entre les mains 
celles du premier fascicule du Répertoire d'Kpigraphie sémitique public par la 
commission du Corpus. Conçu sur un plan un peu dillérent de VHpItemeris, il ne 
comporte point comme celle-ci de longues dissertations. Il est destiné, dit la Pré- 
face, à mettre rapidement à la disposition des travailleurs les textes nouveaux, et 
il recueillir tout ce qui peut contribuer soit à préparer les parties inédites, soit à 
améliorer les parties déjà publiées du Corpus. Comme l'ouvrage magistral auquel 
il est destiné à servir de complément provisoire, le Répertoire aura un caractère 
impersonnel ayant pour but premier, non de publier les travaux de quelques-uns, 
mais de faciliter, de provoquer, de réunir et de résumer toutes les études qui . 
peuvent contribuer d'une manière quelco