i
J
w
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
RECUEIL HEBDOMADAIRE
Directeur : M. Arthur CHUQUET
TRENTE-NEUVIÈME ANNÉE
DEUXIEME SEMESTRE
Nouvelle Série. — Tome LX
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE
DE l'kCOLE des langues ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, RUE BONAPARTE, 28, VI«
1905
'on-^
■s
I
ANNEE 1905
TABLE DU DEUXIEME SEMESTRE
TABLE ALPHABETIQUE
Actes des Apôtres, trad. Rose (Paul Lejay) 5o8
Ader, Poésies, p. Vignaux et Jeanroy (E. Bourciez) 406
Ahlberg, L'accent latin (E. T.) 296
Alger (Congrès d'), Recueil de mémoires et de textes
(Cl. Huart) 422
Allard, Julien l'Apostat 11 et iii (J. Bidez) 464
Alston, Le droit constitutionnel moderne (H, Hauser). . . 175
Altmann et Bernheim, Recueil de documents sur la Consti-
tution, V éd. (R.) 456
Amatucci, L'Amphitryon de Plante, I (E. T.)
— L'éloquence judiciaire à Rome avant Caton, I. (E. T.). 79
Amsterdam, Académie des sciences, Concours de poésie
latine (P. L.) 420
Angyal, Les rapports de la Transylvanie et de l'Angleterre
(R.) 494
Apôtres (Actes des), p. Wordsworth et White (P. Lejay) . . 446
Appleton, Une formule de vente (P. T.) 80
Archambault, Un traité de Justin l'apologiste (P. L ). . . . 419
Archives des affaires étrangères. Inventaire sommaire, cor-
respondance politique, I (A. C) 274
Arnim (d'), Zenon et ses disciples (J. Bidez) 326
Arnold, Les mètres du Véda (V. Henry) 401
AsMus, Les écrits de Julien (My) 87
Assyriologie (Contributions à 1'), V, 3 (F. Thureau-Dan-
gin) • •
AuDOLLENT, Carthagc romaine
— Lamelles imprécatoires (A. Merlin) 83
382
VI TABLE DES MATIERES
pages
Augustin, Lettres, III, p. Goldbacher (P. Lejay) 327
AuLARD, Actes du Comité, XVI 400
AuRiOL, La France, l'Angleterre et Naples de i8o3 à 1806
(A. C.) 35
AvENEL (d'), Les Français de mon temps, 6' éd. (L. R.). . . i35
Bâcher (W.), La terminologie des Amoréens (A. L.). . . . 217
Baillet, Les déesses-mères d'Orléans (C. E.-R.) 100
Ball, La satire de Sénèque, TApocolocyntose (P. Lejay). . 184
Bartholom.î:, Les gâthâs (A. Meillet) 181
Bastin, Précis de phonétique (Léopold Sudre) 447
Baudin (Pierre), L'armée et les états-majors (Henri
Baraude) i58
Baudrillart (A), Quatre cents ans de Concordat (A. Ma-
thiez) 73
Baumann (J.), Critique de Haeckel (A. L.) 217
BiiuMER, Histoire du bréviaire, trad. par dom Biron (Paul
Lejay) 43o
Baumgarten, Le but idéal de l'éducation (Th. Sch.) 36o
Bayet, Précis de l'histoire de l'art (A. C.) 296
Bellermann, Les drames de Schiller, 3" éd. (A. C.) 37
Ben Jonson, p. Mallory et De Winter (Ch. Bastide). ... 137
Berendts, Zacharie et Jean-Baptiste (P. L.) 349
— Porphyre Uspenkij (P. L.) 349
Berlière, Les évêques auxiliaires de Cambrai et de Tour-
nai (E.) 455
Bertholet, Le bouddhisme (Sylvain Lévi) 426
Besse (dom). Saint Wandrille (M. D.) 419
Besso, Rome et le Pape dans les proverbes (C. Pitollet). . . 484
Besson, Schiller et la littérature française (A. C.) 272
Betz-Baldensperger, La littérature comparée (A. C). . . . 295
BiESE, Choix des élégiaques latins (E. T.) 297
BissiNG (de) et Weigall, Le mastaba de Kemnikaï (G. Mas-
pero) 261
Bjoernbo et Petersen, Clavus (A. Loisy) 25
Blass, Le rythme de la prose asiatique (Paul Lejay). . . . 479
Blok, Histoire des Pays-Bas, II, trad. Hontrouw (R.) . . . 329
Bloomfield, Cerbère (E. T.) 298
Blôte, La légende du chevalier au cygne (Alphonse Bayot). 53
BocKENHEiMER, Maycuce et l'Union des Princes (A. C). . . 269
— Le maire mayençais Macke (A. C.) 269
BoiSACQ, Lexique étymologique grec fV. H) 99
BoNNEFONs, Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles (A. C). 257
BoNzoN, Les clubs de femmes sous la Révolution (A. C). . 270
Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides, I et II (H. d'Ar-
TABLE DES MATIERES Vif
pages
BouRciEz, Réponse à une lettre de M. Ant. Thomas 120
BouRDEAU, Socialistes et sociologues (A. C.) 398
Bourgeois (Em.), Manuel historique de la politique étran-
gère (R.). 488
Bourget et Salomon, Bonald (Paul Lejay). 5o8
BouTARD, Lamennais, sa vie et sa doctrine, la renaissance de
l'ultramontanisme (Léon Servien). 396
BoYER (P), Un vocabulaire français-russe de la fin du
xvi* siècle (V. H.) 483
Bradtke, Dialogue entre Simon et Théophile (Paul Lejay), 5o6
Brandes (G.), Figures et pensées (A. C.) 399
Brandes (W.), Auspicius de Toul (P. L.) 417
Brechts, Les auteurs des Litterae obscurorum virorum
(A. C.) 33o
Bréhier, Un discours de Psellos (My) 39
Brémond, Newman (Paul Lejay) 5o8
Brette, Documents sur la convocation des Etats-Généraux,
III (A. C.). 286
Breymann, Études sur Calderon, I (H. Léonardon) 8
Brockelmann, Grammaire syrienne, 2^ éd. (R. D.) 490
Broglie (abbé de), Preuves psychologiques de l'existence de
Dieu (A. L.) 218
Brown (E. H.), Belles-Lettres Séries (V. H.) 40
Brùgel, Les Universités populaires (Th. Sch.). ... ... 359
Brun (Félix), Inventaire sommaire des archives de la guerre,
III, I (A. C.) 274
Brunetière, Histoire de la littérature française classique, I,
I et 2 (Henri Hauvette) 14
Brunot, Histoire de la langue française, I (E . Bourciez). . 3oi
Bûcher, La formation de l'économie politique (Henri
Hauser) 75
Buffon, p. GoHiN (Marc Citoleux) 469
Byzantines (Chroniques) tome XI, fasc. i et 2 (My) ']"
Cabrol (dom), Dictionnaire d'archéologie chrétienne, V-
VII (P. L.) 416
Cagnac, Le respect de l'enfant (Th. Sch.). , ; 359
Gagnât et Besnier, Année épigraphique (P. G.) 469
Cahuet, La question d'Orient dans l'histoire contemporaine
(R. Guyot) 72
Galand, Le Sûtra de Jaimini (V. Henry) 421
Calmes, Les épîtres catholiques et l'Apocalypse (A. Loisy). 143
Cambridge Modem History, III, Les guerres de religion
(H. Hauser) \ . 28
Cambridge (Histoire moderne publiée par l'Université de)
YIII. Révolution française. — R. Guvot 3q3
388
V„T TABLE DES MATIERES
*"' pages
Candel, Les clausules de Sedulius (Paul Lejay) 481
Canonge, La campagne de 1769 en Corse et le maréchal de
Vaux (A. C.) 267
Caussy, Laclos (Ty) • • • 214
Chantepie de La Saussaye, Manuel d'histoire des religions,
3= éd. (Alfred Loisy) 5o4
Charavay (Et). Assemblée électorale de Paris, 2 septembre
1792-17 frimaire an 11 (A. C.) 269
Chardon, Nouveaux documents sur les comédiens de
campagne (L. R.)
Cheyne, Problèmes bibliques (A. Loisy) 21
Chiarini, Vie de Léopardi (Gh. Dejob) 41^
Chotzner, L'humour des Hébreux (Z.) 520
Cicéron, De Oratore, p. Courbaud (René Pichon) 466
Clairin, Exercices français entièrement nouveaux extraits
du Dictionnaire de l'Académie (E. Bourciez) 194
Clark, Le Cicéron deCluny (E. Thomas) 228
CoBB, Les systèmes de métrique hébraïque (A. Loisy). ... 168
C0NDAMIN, Le livre d'Isaïe (A. Loisy) 61
Congrès des Universités populaires (L. R.) 140
Congrès international des sciences historiques, actes, IV.
(N.) 495
Contributions à l'histoire ancienne, IV, 3 ; V, i (Am. Hau-
vette)
CoRDiER (Henri), L'expédition de Chine en 1 857-1 858, his-
toire diplomatique, noies et documents (A. C.) 60
CoRNiLL, Les livres canoniques de l'Ancien Testament
(A. Loisy) 141
Courtney, Bibliographie anglaise (Ch. Bastide) i38
Coutanceau, La campagne de 1794 à l'armée du Nord, II.
(A. C.) 287
Couvreur, Dictionnaire chinois (H. Cordier) 81
Criste, Le prince feld-maréchal Jean de Liechtenstein (A. C.) 271
Crohns, La sorcellerie (E.) 458
CuMONT et BoLL, Catalogue des manuscrits astrologiques
grecs (My) 253
Cunéiformes (textes) du Musée britannique, XVIII-XXI
(F. Thureau-Dangin) 223
CuRcio, Appendix Vergiliana (E. Thomas) i 5o
Dahlke, Essais sur le bouddhisme, II (Sylvain Lévi) 426
Dahlmann-Waitz, Sources de l'histoire d'Allemagne, I, 7' éd.
(R.) ' 405
Dareste, Haussoullier, Th. Reinach, Recueil des inscrip-
tions juridiques grecques, II, 2 et 3 (P. Guiraud) 64
Davies, Les tombes d'El Amarna, II (G. Maspero) 345
3
TABLE DES MATIERES IX
pages
Decharme (P.), La critique des traditions religieuses chez les
Grecs des origines au temps de Plutarque (Albert Martin). 46
De Jonge, Les clausules dans saint Cyprien (Paul Lejay). . . 481
Del Vecchio, Le sentiment juridique (E. T.) 297
Demoulin, La tradition manuscrite du Banquet des Sept
Sages (My) 39
— Les Rhodiens à Ténos (My) 3g
Derenbourg, Opuscules d'un arabisant ('Ch. Dejob) 161
Derrécagaix, Le maréchal Berthier, II (A. C.) i33
Desmons, La conquête de Tournai (Fb.) 334
Dessmann, La constitution agraire de la Silésie. (R.) 492
Destrem, Le dossier d'un déporté (A. G.) 33
Dhaleine, Hawthorne (Gh, Bastide) 437
DiÉMER (Marie), La légende dorée de l'Alsace (R.) 495
Dresch, Gutzkow et la Jeune Allemagne (A. G.) 339
Drescher, Les poésies satiriques de Rachel (A. G.) 266
Dreyfus (Robert), Vie et prophéties de Gobineau (G. T.). . 375
Droysen, Bibliographie des œuvres en prose de Frédéric II
(L. R.) 238
DuBiEF, A travers la législation du travail (H. Hauser) .... 176
Du Bled, La Société française du xvi* au xx« siècle, 5.
(L. R.) ' 139
DucROCQ, Du Kremlin au Pacifique (Ty) 259
DuHM, Les hommes de Dieu (A. L.) 216
Du Bourg, Saint Odon (M. D.) 219
DuFouRCQ, Saint I renée (Paul Lejay) 5o8
Dumas (F.), Le traité de commerce de 1786 (Gh. Schmidt). 369
DuvERNOY et Harmand, Le tournoi de Ghauvency (A. G.). . 265
Edda, p. Gering. (A. G.) 490
Eggeling, Gatalogue de manuscrits sanscrits [V. H.) ... . 38
Ehwald, Le poème d'Aldhelm sur la virginité (A. L.). . . . 417
EicHHOFF, Les deux plus anciennes éditions de Roméo et
Juliette (Gh. Bastide) 238
EisENMANN, Le compromis austro-hongrois de 1867; étude
sur le dualisme (B. A.) 5/
Elkar, Le Vindiciae contra tyrannos. (R.) 469
Ellis, Gatulle(E. T.) 40
Enders, La catastrophe dans le Faust de Gœihe (L. R.), .. 239
Enéide, I, p. Pascal; — III, p. Sidgwick (E. Thomas). . . 80
Engel (M""^) ou Régula Egli, l'Amazone suisse (A. G.). . . 71
Engerrand, Six leçons de préhistoire (S. R.) 474
— Société préhistorique de France (S. R.) 474
Erman, La religion égyptienne (G. Maspero) 241
Erman et HoRN, Bibliographie des Universités allemandes,
II (R.) 402
X TABLE DES MATIERES
pages
Ermoni, Saint Jean Damascène. (Paul Lejay) . 5o8
Esterhazy, Mémoires, p. E. Daudet (A. C.) 9
EvETTS, Histoire des patriarches d'Alexandrie (F. Macler). 124
Ewald, Les problèmes du romantisme (L. R.) 391
Eyth, Conférences sur l'Egypte (G. Maspero) io5
Fairclough, L'Andrienne. (P. L) 176
Faverot DE Kerbrech, Mes souvenirs (A. C.) 273
Ferrara, Le mot scutula (E. T.)
— La Laus Pisonis (E. T.) 298
Ferrero, Grandeur et décadence de Rome, I (Paul Guiraud). 86
Festa, L'Odyssée de Pindemonte (My) 237
FiEBiG, Mischna, trad. (A. L.) 519
Fischer (E.-F), La doctrine de Mélanchton sur la conver-
sion (A. L.) 217
Fisher, L'état napoléonien en Allemagne Ch. Schmidt). . 352
Flamini, Pages de critique et d'art (Ch. Dejob) 32
Flemming et LiETZMANN, Lcs écrits d'Apollinaire en syrien
(J.-B. Ch.) 383
Florenz, Histoire de la littérature japonaise (M. Courant). 32 1
Foerster (E.), Pourquoi nous restons dans l'Eglise (A. L.). 216
Forster, Chansons, p. M. E. Mariage (A. C.) 266
Fossey, Manuel d'assyriologie, I (H. Hubert) 41
François, La grammaire du purisme (E. Bourciez) 470
Francotte, Loi et décret dans le droit public des Grecs
(P. G.) 78
Frank, Une scholie de Médée (My) 38
Friedwagner, Chants roumains de la Bukovine (L. P.) . . . 3oo
Funck-Brentano, Les sophistes français et la Révolution
européenne (L. R.) 56
Furrer, La Vie du Christ (A. Loisy) 23
Gardiner, L'inscription de Mes (G. Maspero) 342
Garnett et Gosse, Littérature anglaise iA. c.) 35i
Gaskoin, Alcuin (P. L.) 35o
Gazier (Georges), Un manuscrit de Nodier.
— Les maisons natales de Nodier et de Proudhon (A. C). . 38o
Geiger (L.), La jeunesse de Chamisso (A. C.) 436
Geiger (W.), Le Dipavamsa et le Mahavamsa(V. H.) .... 341
Giese, Les droits fondamentaux des citoyens (N.) 494
Giesebrecht, La métrique de Jérémie (A. Loisy) 22
Giraud-Teulon, Les origines de la papauté (M. D.) 419
GiRoux, L'archevêque Pellevé 496
Glachant, Causeries sur Fontenelle (L. R.) 390
Glotz, La solidarité de la famille en Grèce (Théodore
Reinach) 497
GocKLER, La pédagogie de Herbart (Th. Sch.) 359
TABLE DES MATIERES XI
pages
GcetzeciDrescher, Hans Sachs, Fables et farces, V. (A. C). 266
GoLDSCHMiDT, Kant et Tau delà (Th. Sch.) 357
GossART, Espagnols et Flamands au xvi^ siècle (Albert Wad-
dington) 29
— (R.) ; 458
— L'auberge des princes en exil (L. R.) 238
Gosse, Editions anglaises (Ch. Bastide) 299
GoYAU, L'Allemagne religieuse (P. Lejay) 353
Grandmaison (L. de), Essai d'armorial des artistes français,
II (L.-H. L.) 378
Granié, De l'ancien re'gime à thermidor, Saint-Céré (A. C). 287
Grass, Les sectes russes (A. L.) 520
Grisebach, Schopenhauer (Th. Sch.) 358
GiTiLLAUME, Procès-verbaux du comité d'instruction publi-
que de la Convention, V (C.) 379
GuiLLOis (Alfred), Étude sur Olympe de Gouges (A. G.). . 270
Hale et Bœck, Grammaire latine (P. Lejay) 446
Hall, Nitokris-Rhodopis (G. Maspero) 263
Hamy, Le royaume de Tunis en 1271 (A. C.) 375
Harder, Homère (My) 38
Harnack, La chronologie de l'ancienne littérature chré-
tienne (Paul Lejay) loi
— La mission et l'extension du christianisme dans les trois
premiers siècles (P. Lejay) 4
— Militia Christi (P. L.) 416
Harper, Le texte d'Osée (A. Loisy) 168
Harrison, Herbert Spencer (Th. Sch.) 358
Harrisse, Le président de Thou et sa bibliothèque (A. C). . 409
Hatschek, Le droit public anglais, I. (E.) 486
Hauck, L'électrice palatine (R.) 459
Haumonte-Parisot, Plombières ancien et moderne (A. G.). 275
Hauvette (A.), Archiloque, sa vie et ses poésies (My) .... 65
Hedicke, Études sur Bentlei (P. T. 79
Hemme, Ce qu'il faut savoir de grec (My) 237
Hennecke, Les Apocryphes (A. Loisy) 24
Henschke (M°^® Marguerite], Prose allemande, Discours et
essais choisis (A. C.) 400
Hermann (J.), L'idée de l'expiation dans la Bible (A. L.). .. 216
Hermann (R.), Le Salut (A. L.) 519
Hermathena, XXX (P. L.) 177
Herriot, Un ouvrage inédit de M'"« de Staël (L. R.) .... 379
Herrmann (P.), L'histoire de Hrolf Kraki (L. Pineau). . . . 491
Herrmann ('W.). La foi en Dieu et la science de notre temps
(A. L.). . . : 2.7
Heumann, L'epyllium alexandrin 'Mv^ 88
XII TABLE DES MATIERES
pages
Heussi et MuLERT, Atlas de l'histoire ecclésiastique (P. L.). 218
Heyes, La Bible et l'Egypte (G. Maspero) 324
HiRSCH, Le Journal de Thierry de Buch (A. Waddington) . 38;
HoEHLBAUM, L'accord de Rense (R.) 328
HoELSCHER, Le canon biblique (A. L.) 519
HoFMANN (H.), La théologie de Semler (A. L.) 520
HoLL, Les Exercices d'Ignace de Loyola (N.) 458
HoLL, La Doctrine de la justification (A. L.) 52o
HoMBERG et JoussELiN, La femme du grand Condé (G. G.). 332
Horace, trad. Motheau (E. T.) 79
— Trad. Vogt et van Hoffs (P. L.)' 41 5
HoussAYE, 181 5, tome III (A. G.) 36
HussEY, Homonymes latins (E. T.) 298
HuYGENs, Œuvres complètes, X (C.) 259
Imbart DE LA Tour, Les origines de la Réforme (Henri Hau-
ser) 471
Imitation (Catalogue de 1'). — S 420
Irvine, L'armée des Mogols (Sylvain Lévi) 433
Islandaise (Société littéraire), I — E. Beauvois 449
Jacob, Bismarck et l'Alsace-Lorraine (A. C.) 292
Jacoby (F.), Le marbre de Paros (My) 248
Janke, Sur les chemins d'Alexandre le Grand (My) 169
Jaucourt, Correspondance avec Talleyrand (A C.) 336
Jebb, Traduction de Sophocle (My) ']']
Jeremias, Babylone dans le nouveau Testament (A. Loisy). 61
— Courants monothéistes dans la religion babylonienne
(F. Thureau-Dangin) 223
Jérôme (saint), Discours, p. Morin (Paul Lejay) 365
JoRAN, Le Mensonge du féminisme (S. R.) 461
— Université et enseignement libre (S. R.) j57
Jordan (H), Le rythme des textes chrétiens (Paul Lejay). . 480
JoRGA, Charles XII à Bender (R.) 492
Josèphe, trad. Th. Reinach (Paul Lejay) 444
JuRET, Etude grammaticale sur le latin de saint Filastrius
(P. L.) 418
JussELiN, Noies tironiennes dans les diplômes (L-H, L.) . . 375
Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais, II (Ch. Bas-
tide) 91
Justin, Apologies, trad. Pautigny (J. B. Chabot) 44
Juvenal, p Hot;sMAN(P, Lejay) 3 14
— p L. H. WiLsoN (P. L.) 176
Kaltenbacher, Le roman Paris et Vienne en ancien fran-
çais (A. Jeanroy) 385
KiTTEL, Bible hébraïque, I (A. Loisy) . 141
Kôhler (W), Catholicisme et Réforme (A. L.) 520
TABLE DES MATIERES Xllt
pages
KoRNEMANN, L'abrégé chronologique de Tite-Live (Paul
Lejay) i25
Krueger, Remarques sur la Chronologie de Harnack (Paul
Lejay) i o i
Krumbacher, Un manuscrit du Digénis (My) Sg
Krusch, Columban (P. L.) 367
Laborde-Milaa, Fontenelle (L. R.) 390
Lachèvre, Etienne Durant (A. C.) ^78
Lafaye et Gagnât, Inscriptions grecques relatives à Rome,
1905 (P. G.) 78
Lafenestre et Richtenberger, Rome, musées, collections,
palais (H. de G.) 260
Lanessan, La morale des religions (Alfred Loisy) 504
Lanzac de Laborie, Paris sous le consulat (A. Mathiez). . . 372
Lau, Codex diplomaticus de Francfort, II (E.) 456
Laveille, Jean-Marie de Lamennais (L. S.) 219
Leblond, La société d'après les romanciers contemporains
(F. Baldensperger) 1 15
Le Breton, Balzac (F. Baldensperger) ii5
Leclercq (dom), L'Afrique chrétienne, (P. L.)
L'Espagne chrétienne (P. L.) 4^8
Lefranc et Boulenger, Comptes de Louise de Savoie (H.
Hauser) 106
Lefranc (E), Les conflits de la science et de la Bible (A. L.). 519
Léger, Souvenirs d'un slavophile (A. C.) 440
Legg, Documents sur l'histoire de la Révolution française
(A. C.) . . . 10
Lemm (O. de), Études coptes, XXVI-XLV (G. Maspero). . . 323
Lenotre, Le drame de Varennes (A. C.) 95
Lesne, La hiérarchie épiscopale en Gaule et en Germanie
(P. L.) 368
Lestrade, Les Huguenots dans le diocèse de Rieux (Hau-
ser) 174
Letainturier-Fradin, Les joueurs d'épée (L. R.) i39
Levy (Em.), Les noms des divinités égyptiennes (G. Mas-
pero) 244
Lévy (L. G.), La famille dans l'antiquité Israélite (A. Loisy). 22 1
Libanius, p. Foerster, II (My) 426
Lichtenberger (H.), Heine penseur (A. C.) 338
Lietzmann, Collection de petits textes pour conférences et
exercices théologiques (P. L.) 218
Limes (Le), livraison XXIV 78
LiNDE, Art et religion (Th. Sch.) . 357
Litzmann, Le Faust de Gœthe (A. C.) 294
Lobstein (P.), Fiction et vérité dans notre religion (A. L.). 217
XIV TABLE DES MATIERES
pages
LoMMATZscH, La Mulomedicina de Végèce (E. T.) 298
Lo Parco, Pétrarque et Barlaam (L-H. L.) 377
LosERTH, Histoire de la fin du moyen âge (N. Jorga) . ... 4?!
LoTHAR, Le drame du présent (A. Cj 319
LoYsoN (M™5 H.), A travers rislam (J.-B. Ch.) 490
LucHAiRE (Achille!, Innocent III, la croisade des Albigeois
(L.-H. Labande) 327
LuMBROso, Pages vénitiennes (A. C.) 400
— Souvenirs sur Maupassant, sa maladie et sa mort
(A. C.) 439
Macdonell, Le Brhaddevata (V. Henry) 201
Mahabharata (le) de Pratapa Chandra Roy (A. Barth) . . . . 320
Mahon, Les armées du Directoire. I. Joubert et Champion-
net (A. C.) 289
Mallon, Grammaire copte (G. Maspero) 207
Mangold, Vers de Gresset à Frédéric II (L. R.) 239
Manheimer, La lyrique de Gryphius (A. C.) 33 1
Marcus, Choiseul et la catastrophe du Kourou (H. H. . . . 335
Marti, Le Livre des Douze (A. Loisy) 22
Martin (E.) et Lienhart, Dictionnaire des patois alsaciens,
II, 4 (V. Henry) 93
Martin (Eug.), Saint Columban (P. L.) 417
Marquiset, A travers ma vie (A. C) 291
Martersteig, Le théâtre allemand au xix« siècle (A. C.) . . 296
Martroye, Goths et Vandales (P. L.) 418
MASsoN(Fréd.), Jadis (A. C.) i34
— Souvenirs de Maurice Duviquet 'A. C.) i34
Mathews, L'espérance messianique dans le Nouveau Tes-
tament (A. Loisy) 309
Maurer, Ruhl (R.) 107
Maury, Le coq gaulois (Ty) 98
Mauss, L'origine des pouvoirs magiques dans les sociétés
australiennes (S. R.) 279
Meaux (vicomte de)), Souvenirs politiques, 1 871-1877 ' A. C.) 291
Medin, Venise dans la poésie (Ch. Dejob) 68
Meinhold, La Genèse (A. Loisy) 168
Meister, Doriens et Achéens (Myj 246
Meistermann, La ville de David (J.-B. Ch.) 490
Merlant, Le roman personnel (F. Baldensperger) ii5
Merlette (M"«), La vie et l'œuvre d'Élizabeth Browning
(Ch. Bastide) 299
Meyer (a.), La résurrection du Christ fA. Loisy) 186
Meyer (Edouard), Chronologie égyptienne (G. Maspero) . . 2o3
Meyer (P.), Pour la simplification de notre orthographe
(E. Bourciez) igi
TABLE DES MATIERES XV
pages
Meyer (R.-M.), Gœthe, 3«ed. (A. G.) 3i6
— Figures et problèmes (A. G.) .....' 3i6
Meyer (W.), Saint Alban (Paul Lejay) 366
— Mémoires sur la rythmique du moyen âge (Paul Lejay).. -j-j
Meynier, La Réveillère-Lépeaux, I (A. Mathiez) 371
Michaux-Bellaire et Salmon, El Qçar El-Kebir, une ville
de province au Maroc septentrional (N.) 100
Millet, Pargoire et L. Petit, Inscriptions chrétiennes de
rAthos(H. Pernot) 5i
Miquel-Dalton, Les médecins dans Thistoire de la Révo-
lution (A. G.). 270
Mitchell, La Law Merchant (H. Hauser) 173
Mollat, Doléances du clergé de la province de Sens
(L.-H. L.) 376
MoMMSEN, Discours et conférences. — Écrits juridiques, I
(Paul Lejay) 264
MoNOD (Bernard], Le moine Guibert et son temps (Georges
Bourgin) 212
MooRMAN, La nature dans la poésie anglaise de Beovulf à
Shakspeare (Gh. Bastide) 172
Moulin, Une année de politique extérieure (L. R.) .... 239
MouRRE, D'où vient la décadence économique de la France
(H. Hauser) 275
MuLLER (Sophus), Histoire de l'Europe primitive (Salomon
Reinachj 281
MuNCKER, Lettres de et à Lessing, I et IH (A. G.) 266
Musset, La coutume de Royan au moyen flge (L.-H. L.). . 377
Neumann, Le Sutta-Nipâta (V. Henry) 322
Newmann, Le soudoyer (A. Jeanroy) 482
NicEFORo, Les classes pauvres [H. Hauser) 460
NoRDEN, La papauté de Byzance (R.) 5io
Nouveau Testament (citations du) dans les Pères aposto-
liques (P. L.) 4i5
Nouvelle, L'authenticité du quatrième Evangile et la thèse
de M. Loisy (Alfred Loisy) i35
Novaesium(R. Gagnât) 283
NovATi, A travers le moyen âge (Gh. Dejob) 104
Oertel, Fragments du Jaiminiya-Bràhmana (V. Henry) . . 421
Omont, Acquisitions de manuscrits de la Bibliothèque
Nationale (P. L.) 3oo
Orientale (Une confédération). — J. B 375
Pactelery, Anthologie française au xix"^ siècle (L. Léger). . 29g
Pain, Histoire de la Scandinavie (R.) 435
Palladius, L'Histoire lausiaque, H, p. Butler (Paul Lejay) 348
pages
XVI TABLE DES MATIERES
Pange (de), Introduction au Catalogue des actes de Ferri III
(E.) 454
Parisot, Oberlin (R.) 4^0
Pascal (Carlo), Graecia capta (E. T.) 297
Paton, Traduction de cinq odes de Pindare (My) ']^
Paul, Épitre, trad. Lemonnyer (Paul Lejay) 5o8
Pears, La destruction de FEmpire grec par les Turcs
(N. Jorga) ^
Pélissier (L. G.), Cent heures à Cracovie (L. R.) 240
Pellegrini, Les petits rituels égyptiens (G. Maspero) .... i83
Pérouse, Le cardinal Louis Aleman (R.) 4^7
Perrenot, Les établissements burgondes dans le pays de
Montbéliard (C. Pf.) 99
Perse, Satires, p. Consoli (E. T.) 23o
Pétrie, Histoire d'Egypte (G. Maspero) 441
Picard, Bonaparte et Moreau (Louis Madelin) 112
PiER et Breasted, Une inscription d'Antouf (G. Maspero) . 442
Piloty, Autorité et pouvoir (Th. Sch.)! 355
Pizzi, L'islamisme.
— La religion arabe (René Basset) 225
Plessis, Poésie latine, Épitaphes (P. Lcjay) 3 12
PoLiTis, Traditions grecques (H. Pernot) 89
— Traditions populaires de la race hellénique, 1-2 (My) . . 171
PoLizzi, Questions de rhétorique dans Cicéron (A. C). . . 297
P0NTBRIAND (vicomte de), Le général Du Boisguy (A. C). . 288
PosNANSKi. Schiloh (P. Lejay) 427
PouzET, Les anciennes confréries de Villefranche-sur-
Saône (L.-H. L.) 378
Pradels, Geibel et la lyrique française (A. C.) 3i8
Preuss, Guillaume d'Orange et la maison de Wittelsbach
(R). 459
Rade, Christianisme inconscient (A. L.) 216
Ranzoli, Manuel des sciences philosophiques (Th. Sch.) , . 356
Rasi, Ennodius, III (P. L.) 419
Régnier (Jacques), Les premières étapes de l'anarchisme. . 100
Reich, Le roi à la couronne d'épines (P. L.) 41 5
Reinach (Salomon), Apollo, histoire générale des arts plas-
tiques (S.) i36
Regnaud, Esquisse de Thistoire de la littérature indo-euro-
péenne 296
Reuss, Jean Hermann, notes historiques et archéologiques
sur Strasbourg (A. C.) 267
— Idylle norvégienne d'un jeune Strasbourgeois (A. C.) . . 267
Reynaud (J.j, Lenau, poète lyrique (L. Roustan) 12
Rigillo, Alboin (E.) 453
TABLE DES MATIERES XVII
pages
RiTTER, Les quatre dictionnaires français (E. Bourciez). . . 438
RoMUNDT, La critique de la raison pure (Th. Sch.) 357
Rose, Les Actes des Apôtres (A. Loisy) 143
RosTOwzEw, Les tessères (R. Gagnât) 346
RousTAN et Latreille, Lyon contre Paris (L.-H. Labande). 379
RuGGiERO, Dictionnaire épigraphique, fasc. 80, 81, 82 . . . 78
Rydberg, Les pronoms compléments en français (E. Bour-
ciez) 190
Saint-Simon, Mémoires, XVII 1, p. Boislisle et Lecestre
(G. Lacour-Gayet) 355
Sallwurk, Logique et pédagogie (Th. Sch.) 359
Sandys, La renaissance des études en Italie (P.-L.) .... io5
Sauzey, Le contingent badois sous l'Empire (A. G.) .... 34
Schaefer (H.). Les mystères d'Osiris (G. Maspero) 36i
ScHENKL, Livre élémentaire grec, 24^ éd. (My) 78
ScHERMANN, La première guerre punique (Em. Thomas) . . 146
Schlumberger, L'Épopée byzantine à la fin du x* siècle,
troisième partie (Gh. Diehl) i5i
ScHMARsow, Principes d'esthétique (S. Reinach) 3i5
ScHMiDT (Gharles), La réforme de l'Université impériale en
181 1 (A. Mathiez) 189
— Le grand-duché de Berg (E. Denis) 129
ScHMiDT (L,), Histoire des peuplades germaniques, I.(E.) . 453
Schneider (H.), Les causes dans les chroniques allemandes
(Th. Sch.) 356
ScHOEN, Sudermann (A. G.) 3 18
ScHRijNEN, Introduction à l'étude de la grammaire comparée
(V. H.) 258
ScHROPP, Le Faust de Gœthe (L. R.) 139
ScHucHARDT, Trois mémoires à Mussafia (E. Bourciez) ... 193
ScHULTz (J.), Les bases de la physique (Th. Sch.) 358
ScHULz (O, T.), Vie de l'empereur Hadrien (E.Thomas) . 23 1
ScHWEiTZER, J. S. Bach, le musicien poète (Jules Gombarieu). 277
Scott (Eva), Le roi en exil (Gh. Bastide) 137
Séailles, La philosophie de Gharles Renouvier (G. Bougie). 233
Sébéos, Histoire d'Héraclius, trad. Macler (Gh. Diehl). . . 384
Seillière, Apollon ou Dionysos (L. R.) 74
Seybold, Lettre en réponse à l'article de M. Macler sur
l'Histoire despatriarchesd'Alexandrieéditéepar M. Evetts. 235
Simmel, Les problèmes de l'histoire de la philosophie
(Th. Sch.) 356
Smith (Russell), Le commerce océanique (H. Hauser) .... 174
Smout, Le dialecte d'Anvers (V. H.) 259
Société de philologie moderne de Stockholm, Etudes, III.
(L. Pineau) 491
I
XVltl TABLE DES MATIERES
pages
SoDEN (Hans de), Le recueil des lettres de Cyprien (Paul
Lejay] 347
SoLTAU. Ascension et Pentecôte (A. L.) 216
Sophocle, Œdipe roi et Œdipe à Colone, p. Blaydes
(Albert Martin) 143
SoTTAS, Une escadre française aux Indes en 1690. (Lacour-
Gayet) 485
SouTER, L'Ambrosiastre (Paul Lejay) 34g
Spingarn, La critique de la Renaissance, trad. ital. 299
— Les sources des Discoveries de Ben Jonson (Ch. Bastide). 1 38
Spranger, Les fondements de la science de l'histoire
(Th. Sch.) 357
Stade, La théologie de l'Ancien Testament, I (A. Loisy) . . 221
Staehelin, L'antisémitisme dans l'antiquité (A. L.) 216
Staerck, Grâce et péché (A. L.) 216
Steenstrup, La tapisserie de Bayeux (Ch. J.) 454
Steichen, Les Daimyô chrétiens (M. Courant) 38 1
Steindorff, L'oasis d'Amon (G. Maspero) i63
Steiner, La libre pensée (Th. Sch.) 3 58
Stenger, La Société française pendant le Consulat, III
(A. Mathiez) 372
Stern (W.), Hélène Keller la sourde et aveugle (Th. Sch.). 3 60
Stettiner, Le Tugendbund (Ch. S.) 38o
Stier, Pensées sur la religion chrétienne, réfutation de
Naumann (A. L.) 216
Stoïciens (fragments des) 326
Strack, Feuilles hessoises de folklore (V. H.) 258
Strasbou»'^ Sa bibliothèque municipale (A. C.) 236
Sty,ric'Commission historique, publications, xx-xxi (R.). . 495
"Taccone, Lettre à M. My et réponse de M. My 76
Taranger, Vieilles lois de la Norvège, II, i (L. Pineau) . . 491
Tardieu, Questions diplomatiques de l'année 1904 (L. R.) . 239
Ter-Mikaelian, Les hymnes arméniens (A. L.) 52o
Terry, Claverhouse (Ch. Bastide) 100
Tessier, Les relations anglo-françaises au temps de Louis-
Philippe, l'élection du roi des Belges (A. Mz.) 3g6
Thalbitzer, L'esquimau (V. Henry) i
Théodoret, Curatio, p. Raeder i^My) 249
Thomas (Antoine), Lettre à la direction 37
Thomas (Paul), Notes critiques sur les Florida d'Apulée
(P. L.j • 176
Thumb, Manuel du sanscrit, II (V. H.) 258
Thureau-Dangin (Fr.), Les cylindres de Goudéa (A. Loisy). 82
Tommaseo, Chants populaires grecs, p. Pavolini f.Tean
Psicharij 514
TABLE DES MATIERES XIX
pages
TuRMEL, TertuUien (Paul Lejay) 5o8
Ubald, Les Opuscules de saint François d'Assise (M. D.) . 219
Unamuno, La vie de don Quichotte (Camille Pitollet) .... 199
UssANi, Questions pétroniennes (E. Thomas) 147
UzuREAU;, Andegaviana, III 498
UzuREAU, Histoire du champ des Martyrs (A. Mz.) 3g6
— La constitution de Tan VIII (R.) 493
Vacandard, Études decritique etd'histoire religieuse (M. D.).. 219
— Saint Bernard (Paul Lejay) 5o8
Vancsa, Histoire de la Haute et Basse Autriche, I (R.) . . . 455
Vanson, Lettres de Campagnes (A. C.) 273
Vautier, Le voyage de Locatelli en France (L. -H. Labande). 333
Venturi, Histoire de l'art italien, III. L'art roman (F. de
Mély) 255
Vernier, Les deux Bourgognes au xiv^ siècle (L.-H. L.) . . 'i']']
ViARD et Déprez, La Chronique de Jean le Bel (E.) 456
Vidal, Lettres communes de Benoît XII, fasc. IV (L.-H. L.). 376
VîGNA.^'i, Etuf^>^ critiques sur la vie de Colomb avant ses
découvertes (B. A.) 432
ViLLARi, La République de Raguse (N. Jorg)a 7
Villars, Mémoires, VI (R.) 460
Vitry, Tours et les châteaux de Touraine (J. M. V.) .... 120
Vlachos, Le mont Athos (H. Pernot) 5o
VoïNov, La question macédonienne (L. R.) 140
VoLLMER, Merobaudes, Dracontius, Eugène de Tolède
(P. Lejay) 429
Wackernagel, Grammaire sanscrite, II, i (V. Henry) .... 121
Weber-Baldamus, Histoire contemporaine, IV (A. C.j . . . 293
Weil (R.), Inscriptions égyptiennes du Sinaï (G. Maspero). 307
Welcker, Pour ceux qui rient (Ch. Bastide) 299
Wendling, Le Marc primitif (A. Loisy) 309
Wiedemann, Magie et sorcellerie dans l'ancienne Egypte
(G. Maspero) 166
WiLKE, Isaïe et l'Assyrie (A. L.). . 217
WiNCKLER, Tableau de l'histoire orientale (F. Thureau-
Dangin) 382
WiTT BuRTON, Le problème synoptique (A. Loisy) 63
YouNG, Michel Baron (G. Gazier) 35 1
Zapletal, L'Ecclésiaste (A. Loisy). . 141
Zeck, Le traité de Dubois sur la Terre-Sainte (E.) 494
Zielinski, Les clausules dans les discours de Cicéron (Paul
Lejay) 481
Zimmermann (Fr.). Les archives d'Hermanstadt (R.) 496
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Séances de mai à
décembre 1905 (Léon Dorez).
PÉRIODIQUES
ANALYSÉS SUR LA COUVERTURE
FRANÇAIS
Annales de VEst.
Annales de l'Ecole libre des sciences politiques.
Annales du Midi.
Bibliographe moderne.
Bulletin hispanique et italien.
Correspondance historique et archéologique.
Revue celtique .
Revue d'Alsace.
Revue de la Société des études historiques .
Revue de l'histoire des religions.
Revue des études anciennes.
Revue des études grecques.
Revue d'histoire littéraire de la France.
Revue historique.
Revue musicale.
Romania.
ALLEMANDS
Altpreussische Monatsschrift .
Annalen des historischen Vereins fUr den Niederrhein.
Deutsche Literatur^eitung.
Euphorion.
Literarisches Zentralblatt.
Z eitschrift fUr katholische Théologie.
ANGLAIS
Athenaeum.
BELGES
Revue de l'instruction publique (supérieure et moyenne) en Belgique.
GRÉCO-RUSSES
Revue by:{antine .
HOLLANDAIS
Muséum.
POLONAIS
Bulletin international de l'Académie des sciences de Cracovie.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N° 27 — 8 juillet — 1905
Thalbitzer, L'esquimau. — Lehmann, Contributions à l'histoire ancienne, IV, 3 ;
V, I. — Cardinali, La Crète et la Grèce. — Harnack, Le christianisme aux
trois premiers siècles. — Pears, L'Empire Grec et les Turcs. — L. Villari,
La république de Raguse. — Breymann, Études sur Calderon, I. — Valentin
Esterhazy, Mémoires, p. E. Daudet. — Legg, Documents sur l'histoire de la
Révolution. — Reynaud, Lenau, poète lyrique. — Erunetière, Histoire de la
littérat-ure française, I, i et 2. — Académie des Inscriptions.
A phonetical Study of the Eskimo Language based on observations made on
a journey in North Greenland (rgoo-igoi), by William Thalbitzer. (Reprint
from Meddeielser om Groenland vol. XXXI.) — Copenhague, 1904. In-8,
xvij-406 pp., une carte et un fac-similé d'écriture.
Il ne manque pas de travaux sur les langues hyperboréennes de
l'Amérique, mais presque tous affectés de quelque défaut capital : les
uns émanent de missionnaires très dignes de foi et familiarisés par
une longue pratique avec l'un des idiomes indigènes, mais ignorant
tous les autres et surtout dénués de toute éducation linguistique ; les
autres, de linguistes exercés, mais qui seraient fort incapables de sou-
tenir en eskimau la moindre conversation et n'ont travaillé que sur
les documents fournis par les premiers. Pour combler cette lacune,
un jeune savant danois formé aux meilleures méthodes n a pas craint
d'affronter les rigueurs et les fatigues d'un séjour de plus d'un an au
Grônland : il a voyagé en traîneau de village en village, interrogé les
maîtres d'école, causé avec les illettrés, pris des volumes de notes ' à
la clarté des courtes journées d'hiver ou de la lampe fumeuse, et
rapporté de son exploration la matière d'un livre qui reléguera dans
l'oubli tous ceux de ses plus consciencieux devanciers.
A la suite d'une brève relation de son voyage, l'auteur rassemble
dans un exposé historique toutes les données qui ont été fournies sur
la linguistique et l'ethnographie du Grônland depuis la découverte
I. Ce que sont ces notes et quel triage judicieux en a dégagé l'esprit, on en
peut juger par les pp. 97-101, où l'auteur a reproduit intégralement, à titre de
spécimen, tous les documents par lui recueillis au sujet de la prononciation de
l'unique consonne v.
Nouvelle série LX. 27
2 REVUE CRITIQUE
(985) jusqu'au siècle dernier. Il aborde ensuite la description détaillée
du phonétisme du Grônland septentrional : consonnes et voyelles
classées selon la notation analphabétique de M. Jespersen '; dyna-
mique du langage, — ainsi qu'on peut s'y attendre, les Eskimaux
parlent avec une extrême lenteur, 2 syllabes brèves par seconde en
moyenne (p. 120), — quantité et accent de force (marchant de pair),
accent musical (noté musicalement) ; combinaison phonétique enfin,
ou phénomènes de phonétique historique autant qu'on les peut con-
jecturer pour une langue qui n'a presque pas d'histoire '.
M. Th. aborde ensuite la phonétique comparée des divers dialectes
qu'il a pu observer par lui-même, puis étend la comparaison à ceux
de l'Occident hyperboréen, tchiglerk du Mackenzie, etc., jusques et y
compris l'aléoute, pour lequel, naturellement, depuis la colonisation
partielle de l'Alaska par les États-Unis, il dispose de documents
beaucoup plus scientifiques que la grammaire de Véniaminov, seule
ressource des linguistes d'il y a trente ans. Aussi rectifie-t-il nombre
de leurs inductions, qu'il traite d'ailleurs toujours avec une indulgente
équité.
La III^ partie de l'ouvrage (p. 271-387J est dédiée aux folkloristes,
qui y trouveront amplement de quoi s'instruire en se divertissant :
devinettes et contes; vieilles chansons; jeux d'enfants; lettre d'un
indigène avec traduction interlinéaire ; cris d'animaux imités par les
chasseurs pour attirer le gibier (notation musicale) ; toponymiques
avec traduction du sens originaire; et enfin 12 pages de musique,
les airs notés des chansons transcrites plus haut (M. Th. est excellent
musicien).
Quelques pages d'additions et corrections et un index qui aurait
pu être plus complet terminent cet excellent ouvrage, qui ne demeu-
rera point isolé. A l'heure où j'écris, M. W. Thalbitzer procède
à ses apprêts pour une nouvelle exploration : en souhaitant qu'il
applique maintenant à la structure intime du langage le délicat talent
d'analyse qu'il a déployé dans la description de l'organisme extérieur,
il faut de tous nos vœux accompagner son endurance aguerrie.
V. Henry.
1. Cf. Revue critique, LVIII (1904), p. 134. — Parmi ces observations phoné-
tiques je relève celle d'une évolution surprise en cours : le g spirant, en grôn-
landais du Nord^ est devenu )/ guttural, mais non pas dans tous les mots (p. 86),
soit qu'en effet la transformation ne soit qu'en voie de s'opérer^ soit (plutôt) que
l'ancienne prononciation se restaure sous l'influence du Sud et parce qu'elle passe
pour plus distinguée.
2. J'ai peine à croire que le double s de inussiwoq « il rencontre des gens »
(p. iSg) contienne le k final de ittuk « homme » ; car cet atfixe guttural, qui dispa-
rait au pluriel et ailleurs, paraît un élément adventice qui n'a jamais dû faire
partie du thème.
d'histoire et de littérature
Beitraege zur alten Geschichte, iv^' Band, Heft 3; v" Band, Heft i, Leipzig,
Dieterich, 1904 et igoS.
— Cardinali (G.), Creta e le grandi potenze ellenistiche sino alla guerra di
Litto, Feltre, 1904, 28 p. in-S".
Le travail de M. Cardinali est extrait de la Rivista di Storia antica
(IX, I, 1904) : c'est pourquoi nous le rapprochons ici des deux der-
niers fascicules des Beitraege \nr alten Geschichte. — La Crète pas-
sait naguère pour avoir eu peu de relations politiques avec la- Grèce
et les autres États méditerranéens : sauf par ses mercenaires, elle ne
jouait, à l'époque classique, qu'un rôle effacé dans l'histoire grecque.
Des découvertes épigraphiques ont corrigé depuis quelques années
cette opinion inexacte, du moins en ce qui concerne la période hellé-
nistique ; et M. Cardinali, même en bornant son étude à l'espace d'un
demi-siècle, a rencontré sur son chemin bon nombre de documents
nouveaux. L'histoire de cette période, récemment écrite par M. Niese
dans le tome II de sa Geschichte der griechischen und makedonischen
Staaten et par M. Beloch dans le tome III de sa Griechische Ges-
chichte^ donne encore lieu à maintes discussions de détail. M. Car-
dinali connaît à fond tous les matériaux de cette histoire, et il en exa-
mine la valeur dans une série de minutieuses dissertations. — Le troi-
sième et dernier cahier du tome IV des Beitraege contient surtout
deux longs mémoires : l'un de M. O. Seek, qui fait suite à un précé-
dent article du même savant sur les sources de l"A6ïivai'tov •Ko'Kixda.
d'Aristote, l'autre de M. L. Holzapfel sur les origines de la guerre
civile entre César et Pompée. Parmi les Mittheilungen und Nachrich-
ten, nous signalerons une note, assez étendue, de M. C. F. Lehmann
sur les antiquités Cretoises {Ans und um Kreta) à propos d'un article
de M. S. Reinach dans la Galette des Beaux- Arts. — Le fascicule i
du tome V nous offre, sous le titre Polis et urbs, une étude comparée
d'histoire ancienne, due à M. Kornemann. M. L. Weniger continue
son mémoire sur la grande fête de Zeus à Olympie, et M. Stiihelin
étudie les fragments historiques tirés du commentaire, récemment
découvert, de Didyme sur Démosthène. M. Biittner-Wobst consacre
une dizaine de pages à des études sur Polybe. D'autres articles, dont
nous ne pouvons citer ici les titres, ne méritent pas moins l'attention
des spécialistes. Annonçons, pour finir, que cette excellente publica-
tion des Beitraege :{ur alten Geschichte prendra désormais le titre
plus court, et non moins expressif, de Clio.
Am. Hauvette.
REVUE CRITIQUE
Ad. Harnack, Die Mission und Ausbreitung des Christentums in den drei
Jahrhunderten; Leipzig, Hinrichs, 1902; xn-56i pages in-8°. Prix : 9 Mk.
Quatre livres : 1° Introduction; 2° La prédication en parole et
oeuvre; 3° Les missionnaires; 4° L'extension du christianisme. C'est
presque toute l'histoire de l'Église aux premiers siècles, mais vue sous
un angle particulier.
L'introduction est une étude des conditions historiques du christia-
nisme :»extension du judaïsme, conditions extérieures (hellénisation,
unité politique, commerce international, nivellement démocratique,
etc.). Le premier chapitre sur le judaïsme réunit des données du plus
haut intérêt. La population juive, dans la mesure où l'on peut faire de
ces évaluations, formait le septième ou le huitième de la population
totale de l'Egypte au temps de Vespasien, le soixantième de celle de
Rome sous Tibère; dans tout l'Empire, on pouvait compter, au
moment où débute la prédication chrétienne, quatre à quatre millions
et demi de Juifs sur un total de cinquante-quatre millions, soit la pro-
portion énorme de 7 0/0. A qui voudra se rendre compte du chemin
parcouru depuis les temps de Baur, je recommande la lecture du
chapitre V, sur le passage de la prédication palestinienne à la prédica-
tion universelle. C'est un admirable morceau d'histoire. L'on y voit
vivre la communauté chrétienne, d'abord formée de vieux juifs et
d'hellénistes de la Diaspora, puis graduellement amenée par son
expansion même, à éliminer le judaïsme. Si la tâche de l'historien est
de montrer le passé comme une réalité présente, en dehors des sys-
tèmes et des combinaisons littéraires, M. H. l'a supérieurement
accomplie dans ces pages. Et cependant, sans Baur et ses disciples,
un tel tableau eût été impossible.
Le deuxième livre est une analyse de la prédication évangélique :
principes religieux (exposé confus d'un sujet fuyant), évangile du
salut (physique aussi bien que moral), évangile d'amour et de charité
(énumération précise des œuvres d'assistance), esprit et force, autorité
et raison, le livre et l'histoire. Deux des derniers chapitres étudient la
situation du christianisme vis-à-vis de la société, des chrétiens vis-à-
vis de leurs contemporains.
Le troisième livre est consacré au personnel de la prédication chré-
tienne, à la qualité des missionnaires, à leurs inspirations (charismes),
aux formes de leur prédication, et aussi à la réaction provoquée par
leurs efforts, persécutions sanglantes ou polémique littéraire.
Le dernier livre expose les résultats de la prédication, c'est-à-dire
l'extension du christianisme dans l'Empire. Que faut-il penser de la
fameuse tirade de Tertullien? D'abord que c'est un développement
traditionnel de la rhétorique religieuse. D'après les textes recueillis
par M. H. (p. I, n. i), on voit que Tertullien a repris une affirmation
d'histoire et de littérature 5
mise en circulation par les Juifs sur le judaïsme dès le temps de Sulla.
Sous Philippe, Origène (C. Celse, VIII, 69) affirme que le nombre des
chrétiens est très faible, par rapport à l'ensemble de la population. Ce
jugement émane d'un homme posé et qui a beaucoup voyagé. Il est
confirmé indirectement par la correspondance de Cyprien qui sup-
pose, à Carthage, une communauté de 10 à i5,ooo âmes. Nous voilà
loin des exagérations de Tertullien. A Rome, en 25o, les chrétiens
sont près d'atteindre le chiffre de 3o,ooo. La période qui suit est une
période de grande expansion. En quatre-vingts ans, les chrétiens sont
devenus très nombreux; ils obéissent à plus de i,5oo évéques; mais ils
ne forment pas la moitié de l'ensemble.
Cette population est d'ailleurs très inégalement répartie. Le chris-
tianisme est une religion de ville : immense avantage, qui lui assure
l'influence. M. Harnack répartit les provinces en quatre catégories. —
I** Provinces dans lesquelles, au commencement du iv^ siècle, les
chrétiens forment à peu près la moitié de la population et où leur
religion est la religion dominante : l'Asie-Mineure actuelle (en Phry-
gie, en Bithynie, dans le Pont, il y a des centres presque exclusive-
ment chrétiens), sauf quelques cantons écartés; la partie de la Thrace
qui fait face à la Bithynie; l'Arménie, dont le roi est chrétien (la
guerre deMaximin Daza est présentée par Eusèbe comme une guerre
de religion); Edesse. — 2° Provinces où les chrétiens sont nombreux
et disposent d'une certaine influence : Antioche et la Cœlésyrie;
Cypre; Alexandrie avec l'Egypte et la Thébaïde; Rome, l'Italie méri-
dionale et, partiellement, l'Italie centrale (à Rome, le populaire est
surtout gagné; les hautes classes vont résister jusqu'à la fin du iv^ siè-
cle); l'Afrique proconsulaire etlaNumidie; l'Espagne; certaines parties
de l'Achaïe, de la Macédoine, de la Thessalie, des îles, surtout les
côtes; la côte méridionale de la Gaule — 3° Provinces où le christia-
nisme est peu répandu : la Palestine (sauf Césarée et quelques bour-
gades), la Phénicie (sauf la côte), l'Arabie, quelques districts de Méso-
potamie ; l'intérieur de l'Achaïe, de la Macédoine, de la Thessalie;
l'Épire, la Dardanie, la Dalmatie, la Mésie, la Pannonie; les parties
septentrionales de l'Italie centrale; la partie orientale de l'Italie du
nord; la Maurétanieet la Tripolitaine. — 4° Provinces où le christia-
nisme n'a pas ou presque pas pénétré : les villes des anciens Philistins,
les côtes nord et nord-est de la mer Noire, la partie occidentale de
l'Italie du Nord (pas encore d'organisation ecclésiastique dans le
Piémont au commencement du iv^ siècle), la Gaule centrale et septen-
trionale, la Belgique, les Germanies, la Rhétie.
Il y a donc une grande différence entre l'Orient et l'Occident. Il y
a eu une chrétienté grecque depuis les temps apostoliques; une
chrétienté latine digne de ce nom ne paraît pas avant Marc-Aurèie
(p. 543).
Le livre de M. Harnack est le premier travail d'ensemble depuis
6 REVUE CRITIQUE
que la réunion des documents, textes est incriptions, permet d'élucider
le problème avec une approximation suffisante '.
Paul Lejay.
Pears (Edwin). The destruction of the Greek empire and the story of the
capture of Constantinople by the Turks. Londres, Longmans, Green et C'»,
1903, I vol. in-H", XXIV + 476 pp.
M. Pears paraît avoir voulu faire un livre scientifique, fondé sur
des sources de première main: il cite les Byzantins du xv^ siècle et il
s'est fait attribuer par l'Académie de Budapest un des rares exem-
plaires de la collection de sources concernant la prise de Constanti-
nople que cette Académie avait entreprise sans pouvoir la mener à
bonne fin.
L'intention de M. P. était encore de donner à ses lecteurs une
explication complète de la conquête de Constantinople par Moham-
med II, en présentant un tableau assez large de l'évolution du monde
byzantin dès l'époque, sensiblement éloignée de 1453, quand les croi-
sés et leurs alliés, les Vénitiens, établirent cette curieuse parodie féo-
dale, avec des éléments empruntés aux chansons de geste, qui fut
r « empire latin ». Enfin M. P. a voulu fixer à nouveau la topographie
du siège de la ville impériale de l'Orient par les Turcs.
Il n'a réussi que très peu à réaliser ces belles intentions scienti-
I. P. 3, le fait que les Juifs forment dans la Cyrénaïque une des quatre classes
de la population n'indique rien quant à leur nombre; cette division est purement
économique. — P. 23, n. i, 1. 6, lire : èttiv. — P. 24, 1. 9 de la n., lire : Porphy-
rius. — P. 3i, n. de la p. 3o. Est-il si « difficile » que le chiffre de douze années,
durée du séjour des apôtres à Jérusalem, ait été imaginé? C'est un chiffre rond et
un chiffre symbolique. — P. 53, « Turrianus », l'éditeur du pseudo-concile aposto-
lique d'Antioche, est le jésuite Fr. Torres. Le titre de l'ouvrage est : Pro canonibus
apostolontm et proepistolis decretalibus pontificmn apostolicorum defensio aduersus
Cenhiriatores Magdeburgenses (Florence, 15/2; Paris, 073; Cologne, i575) :
l'indication donnée par M. H. est tout à fait énigmatique; a-t-il vu l'ouvrage?
Mansi n'a pas tout publié. Au canon 9, la parole prophétique, non identifiée par
M. H., est Ps. XVI, 14, avec une confusion de ûe^wv et de uUwv. Le rapport établi
entre ces canons et Antioche vient de ce que l'auteur commence par parler du nom
de chrétiens, d'après Actes, II, 26. Le document me paraît provenir de Palestine
ou de Syrie et se rattacher à la prédication chrétienne de la fin du iv« siècle contre
les j.udaïsants et les païens. Le pape Innocent I l'aura rapporté d'Orient. Voy.
Revue du clergé français, i5 octobre 1903, p. 343 suiv. — P. 93, 1. i5, lire : Seele.
— P. io3, le passage cité de Théophile d'Antioche, Ad Aiit., II, 8, ne me paraît
pas prouver que les possédés aient désigné comme leurs démons les Muses ou
Apollon. Les poètes sont ici mentionnés comme les théologiens du paganisme. Voy.
Justin, Apol.,l, xxiii, 3, par exemple. — P. 109, note i,sur la dîme dans la Didascalie
et sur toute la question, voy. Fourneret, Les biens de l'Église après les édits de
proscription, p. 42. — P. bob, n, 2, est-il sûr que la prétention du siège de
Milan à remonter à l'apôtre Barnabe soit aussi ancienne que « le haut temps
byzantin », « frûh-byzantinischer Zeit » ?
d'histoire et de littérature 7
fiques. La plupart des solutions qu"!! donne ne sont pas nouvelles et
celles qui le sont ne paraissent pas Justes. Une vaine recherche de
l'originalité qu'on doit constater par endroits ne profite guère à l'ou-
vrage. Comme l'auteur connaît très peu tout ce qui se rapporte aux
Slaves des Balkans, aux Roumains, aux Turcs et aux Tartares — dont
il s'avise de faire un seul et même peuple ! — il ne peut pas évidem-
ment donner un enchaînement naturel des faits et trouver des vues
lumineuses sur leur ensemble. Nombre de livres nouveaux sur le
sujet — je dois mentionner aussi mes trois gros volumes de « Notes
et extraits concernant l'histoire des croisades au xv* siècle » — lui
sont restés inconnus, et la précision n'est pas une des vertus de son
œuvre.
Tout de même, c'est un livre écrit d'une manière alerte et qui serait
même intéressant, s'il avait un seul sujet bien défini et si des juge-
ments sains se trouvaient à la place des « faits divers » de Byzance
reproduits sans discernement d'après des sources qui sont assez habi-
lement rédigées pour pouvoir quelquefois induire en erreur des cher-
cheurs plus avisés que M. Pears.
N. JORGA.
The Republic of Ragusa, an épisode of the Turkish conquest {sic), by Luigi
ViLLARi ; Londres 1904; viii et 424 p. in-8.
Ce livre d'un Italien écrit en anglais sur l'histoire de Raguse ser-
vira sans doute à faire mieux connaître en Angleterre l'ancienne vie
ragusane, intéressante par la réunicjn des qualités de deux races :
slave et italienne, par le grand essor de commerce d'une très petite
cité, par l'imitation habile des institutions et des mœurs vénitiennes,
par l'influence continuelle des peuples de l'intérieur et de leurs chefs,
voévodes, bans, et ducs et rois, enfin, par un certain développement
de l'art et par un mouvement littéraire assez notable. Il donnera
enfin par les vignettes dont il est orné, la notion de Raguse d'aujour-
d'hui, qui a aussi, avec les traces nombreuses d'un meilleur passé,
toute la mélancolie des souvenirs.
M. Villari a fait son voyage de Raguse avant d'écrire l'histoire de
la République; il y a cherché aussi un peu sa bibliographie. Ayant
appris à connaître à Raguse même les travaux de M. Joseph Gelcich,
il s'est donné aussi la peine de feuilleter dans les « Monumenta Ragu-
sina », dans le grand recueil de Ljubic concernant l'histoire des
Slaves du sud, ceux de Pucic, voire même de Makuscew, mais je lui
donnerai sans doute une nouvelle intéressante en lui signalant la
publication, depuis quelques années déjà, de mon 3« volume de Notes
et extraits^ consacré exclusivement à Raguse; M. Villari connaît les
8 REVUE CRITIQUE
travaux irréprochables de Jirecek, dont il n'apprécie pas cependant
autant qu'il l'aurait dû, l'importance.
Il commence avec les origines, avec toutes les fables de ces origines
et ne s'arrête qu'à l'annexion de Raguse par l'empire d'Autriche. Des
chapitres assez étendus sont consacrés au commerce et à l'art ragu-
san. Le récit est bien disposé et vivant.
Cependant l'érudit et le connaisseur seront presque toujours désap-
pointés. Ce beau livre, magnifiquement imprimé, n'apprend rien de
nouveau et choque parfois par des erreurs ou des incertitudes qu'il
aurait été bien facile d'éviter. Il ne pas y avoir de doutes concernant
le nom même de Raguse : Raiigia est une forme vénitienne qui cor-
respond à celle de Vinegia pour Venise; Ragusa vient du grec 'Paxoj-
crtov (il y a aussi une Raguse dans cette Sicile si hellénique aux ori-
gines). Starea c'est r, j-rcoia, la Terre ferme de Raguse'. Diibroxvnik,
le nom slave de la ville, doit être mis en relation avec Trawnik et bien
d'autres noms bosniaques; la racine de ce mot a été établie par Jire-
cek. Le commerce ragusan dans les « ultra-marine partes » est bien
entendu celui d'à Outremer », avec la Syrie et l'Egypte, et, pas ainsi
que l'auteur veut bien nous l'expliquer, « le commerce au long du
cours des rivières navigables comme la Narenta et la Boïana » ^
Si M. V. avait employé ce précieux petit livre que M. Jirecek
publiait en 1899 : Die Bedeutiing von Ragusa in der Handelsges-
chichte des Mittelalters, il n'aurait pas commis les plus fâcheuses de
ses erreurs. Et celui qui aura cet opuscule ne sentira jamais la néces-
sité de recourir à la compilation de M. V., malgré les dehors d'érudi-
tion dont son auteur l'a parée \
N, JORGA.
H. Breymann. Calderon-Studien. I. Teil : Die Calderon-Literatur. Eine biblio-
graphisch-kritische Uebersicht. Munich et Berlin (R. Oldenbourg), igoS, in-8»,
X11-314 pp.
Cette bibliographie forme la première partie d'un ensemble d'études
sur Calderon que M. Breymann se propose de publier après y avoir
consacré pendant une vingtaine d'années ses laborieux loisirs. C'est
déjà une œuvre considérable que cette seule bibliographie, par l'abon-
dance et la variété des renseignements qu'elle nous apporte. M. Brey-
1. Peut-être que le nom de tribut ragusan nommé magarisium vient-il d'un
aaxapiatov quelconque (de (xaxaptÇw), et non d'un mot arabe qui veut dire :
« dépenses ».
2. M. V. place à l'année 1341 l'établissement en Europe des Turcs — ce qui est
faux — et leur donne comme chef dans cette entreprise « Oman » (!) (p. lyo)-
3. Cf. par exemple ce que dit M. V. sur les comtes vénitiens de Raguse aux
pp. 62-3, avec Jirecek, pp. 5o-i.
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 9
mann a catalogué d'abord les manuscrits, puis les éditions des comé-
dies, drames, actes, pièces diverses, poésies, etc. dûs au génie fécond
de Calderon. Il a pris soin de nous indiquer dans quelles biblio-
thèques et sous quelles cotes se trouvent les manuscrits, et il a
procédé de même pour les éditions rares. Ensuite il a dressé la
longue liste des traductions et adaptations dans les divers idiomes de
l'Europe, puis signalé les quelques portraits connus. Vient après la
mention des poésies en langues variées qu'a inspirées le grand drama-
turge. Enfin une division très remplie est consacrée au recensement
bibliographique des études critiques, essais de biographie, articles
divers consacrés à Calderon et à son œuvre, en tout pays, avec
adjonction des sources imprimées où pourra puiser le lecteur curieux
de se documenter sur la littérature, le théâtre, l'histoire et les mœurs
de l'Espagne au temps de Calderon. Notons en passant que M. Brey-
mann fait suivre la plupart des titres d'ouvrages ou d'articles cités
d'une série de références, renvois, assez souvent même d'une brève
appréciation de son crû ou empruntée à quelque critique autorisé.
Pour conclure, des tables copieuses facilitent l'usage de ce livre, qui
représente une somme de recherches effrayantes et qui sera vivement
apprécié des historiens littéraires de l'Espagne. En mettant sur pied
une pareille bibliographie, M. Breymann s'est admirablement outillé
lui-rnéme pour écrire la seconde partie qu'il nous annonce comme
étant en préparation et où il étudie la vie, les œuvres et l'époque
contemporaine de Calderon, Nous souhaitons qu'il mène rapidement
ce travail à bonne fin.
H. Léonardon.
Mémoires du comte Valentin Esterhazy, avec une introduction et des notes,
par Ernest Daudet. Trois gravures hors texte. Paris, Pion^ igob, lxii et 36o p.,
7 fr. 5o.
On remerciera M. Daudet de publier ces Mémoires dont Feuillet
de Couches avait révélé l'existence. lia eu communication du manus-
crit original et il en a compris l'intérêt qui est très vif. Non que la
dernière partie, relative à la Révolution, offre des renseignements nou-
veaux; il y a là, ce nous semble, peu de choses instructives et curieu-
ses, sauf peut-être sur l'état des esprits à Valenciennes et le voyage
du comte en Russie. Mais le récit delà jeunesse d'Esterhazy, de ses
juvéniles écarts et de divers épisodes de la guerre de Sept Ans est d'un
grand attrait, et les tableaux de la cour de Stanislas, de la société
viennoise, et du Versailles de Louis XV et de Louis XVI sont de
véritables tableaux de mœurs. L'introduction de M. Daudet est atta-
chante. Il y relève très bien la confusion entre les deux cousins
Esterhazy et il y donne des détails qui sont les bienvenus, sur la
10 REVUE CRITIQUE
famille de son héros ; il insiste avec raison sur le caractère chevale-
resque et courtois de la guerre de Sept Ans; il regrette — et nous
partageons ses regrets — que Valentin Esterhazy soit sur certains
points trop discret et réservé, notamment sur les rapports de Fersen
et de Marie-Antoinette et sur les propos qui se tenaient en avril 1779
dant la chambre de la reine alors atteinte de la rougeole et autorisée
par le roi à s'enfermer avec Guines, Coigny, Besenval et Esterhazy;
enfin, M. D, nous communique quelques fragments de la correspon-
dance d'Esterhazy avec sa femme et ces fragments, tout en fournissant
la preuve delà faveur inouïe dont Esterhazy jouissait à la cour, con-
tiennent de piquantes particularités sur la cour de France ainsi que
des témoignages de la passion de Marie-Antoinette pour Fersen (« Si
vous lui écrivez, dit la reine à Esterhazy, dites lui bien que bien des
lieues et bien des pays ne peuvent séparer les cœurs »), M, Daudet a
l'intention de livrer au public cette correspondance ou du moins la
partie la plus intéressante; qu'il n'hésite pas à le faire, et qu'il publie
toutes les lettres '.
A. G.
L. G. Wickham Legg, M. A. New Collège. Select documents illustrative of
the history of the French Révolution. Oxford, Clarendon Press. 1905. 2 vol.
XXII et 632 p. 12 shillings.
M. Legg essaie de raconter l'histoire de la Révolution dans les
I. Il y a beaucoup de fautes d'impression ou de transcription dans les noms
propres. Lire p. vi Rheinfels, non Rheinfeld; p. 33 Hastenbeck, non Hastenbek;
p. 34 Lynar, non Linar; p. 37 Zelle {Zell) et Wanfried {Wannfriede) ; p. 39 Linnich
(Limicli); p. 72 Weende (Vende) ; p. 91 Granby (Gi-amby); p. 95 et 174 du Muy
{de Miiy); p. gS (et 93) Mûhlhausen 'i3/»/i/a»se») ; p. 102 Geismar (GM!5wer);p. 104
Butzbach [Biitschbach); p. 106 Johannisberg [Johannesberg) ; p. 108 Amoeneburg
[Arnembourg) et 120 Palfy [Pafy); p. 126, Waldner {Valdner); p. 137, Dônhofl'
[Denhoff); p. 139 Pirna {Pirmà) ; p. 233 Autichamp (Antichamp) et Happoncourt
[Happancourt) ; p. 234 Saint-Sauve {Saini.-Saw) ; p. 255, note Blankenburg
{Blanckenberg); p. 3o2 Moitelle [Mottel); p. 3o6, Rozières (Rosière), etc., etc.
Quelques observations à faire : p.xxxi, ce Hesse n'est pas le futur général danois
et gouverneur du Holstein, c'est Hesse-Rheinfels, le général républicain, alors
mestre de camp commandant du régiment dont Esterhazy est propriétaire ; —
p. 123 Gorge est evidemmentM.de Georget, et il fallait dire qu'il était lieutenant-
colonel d'Esterhazy hussards, et M. de Froissy, major; — p. 25o il fallait une
note à ce mot « Convention nationale » qu'Esterhazy emploie pour désigner la
Constituante; — p. 295 dire l'archiduchesse Marie-Christine et non l'archiduchesse
«Marie »; — p. 3io et 3ii ce Bichoffsrode {\) est évidemment le Bischoffswerder
cité plus loin, p. 336; — p. 3i3 écrire, non pas Curshnahrung et Ciirshaven, mais
■< Kurische Nerung » et « Kurisches Haff »; — pourquoi, dans l'introduction, n'avoir
pas précisé l'époque où ont été écrits les Mémoires (cf. p. 207 « Berthier, aujour-
d'hui général des républicains en Italie »). Pourquoi n'avoir pas fait quelques
rapprochements avec les Mém. du duc des Cars (II, 204,219) et ceux de M"* Vigée
Le Brun (chap. xv, p. 3o9-3i3)? Pourquoi ne pas citer l'étude courte et solide
de M. Choppin, Trois colonels de hussards aiixwiiv s!éc/e(Berger-LevrauIt, 1896)?
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE I I
mots mêmes des contemporains français. Il publie des extraits des
journaux les plus importants de l'époque, du Moniteur, du Mercure,
de Desmoulins, de Prudhomme, de Brissot, de Gorsas, et d'une foule
d'autres, entre lesquels on trouvera le Lendemain et le Babillard. La
publication est ingénieuse, originale, instructive; elle sera utile des
deux côtés du détroit, et, sans y insister, il suffira de louer le profond
savoir de M. Legg qui semble connaître à merveille et la langue fran-
çaise et la période révolutionnaire, de louer le soin avec lequel il a
édité ses textes, la peine qu'il a prise en donnant à la fin de son
second volume des notes biographiques sur les personnages cités et
un index — d'autant que l'index est complet et que les notes, aussi
exactes que succinctes, témoignent de très sûres et solides connais-
sances. Bref, l'ouvrage fait grand honneur à M. Legg ; les travailleurs
français l'utiliseront; ils y trouveront maint document, mainte cita-
tion qui leur aurait échappé ; ils adniireront cet étranger qui possède
si bien les premières années de la Révolution, qui a lu avec profit tant
de brochures et de gazettes, et qui a su faire un si bon choix dans le
« great mass of material », qui a préféré, par exemple, les froids pro-
cès-verbaux de la municipalité deVarennes aux longs et inexacts récits
des gazettes et qui reproduit les plus importants articles sur la mort
de Mirabeau. Combien peu d'entre nous feraient un pareil recueil sur
l'histoire d'Angleterre"!
A. C.
I. L'éditeur a conservé dans le texte Torthographe donnée aux noms par les
scribes et imprimeurs de la Révolution ; il l'a rétablie dans l'index, mais il a fait
des fautes (dont quelques-unes inévitables), et il devra corriger : (Albert de) Riom
en Rions ; Basseville {Hugon de) en Bassville (Hugou de); Clooti en Cloots ; Dau-
doin en d'Andoins, Dumoustier en de Moustier; Floriac en Floirac; Goguelas en
Goguelat; Le Camus en Camus; Lepelletier en Le Peletier; Malleden en Maleden;
Ma^ielière en Mazellière ; Movassin en Moracin; Ophlise en Hoft'elize ; Pehondy
en Tschoudy ou Tschudy; Pétion en Pelion ; Signémont en Signemont; Talot en
Tinlot ; Veilecoitvt en Vellccour, et pourquoi n'avoir pas mis à la table des noms
de l'époque ou mcme du passé qui ont leur importance : Guignard 11,7 (avec
renvoi à Saint-Priest); Bender (11, 7); Porsenna, Scevola, Tarquin (11, 8) ; Peyre
(11, 12 et 107); Vincent (11, 12) ; Jé^^abel et Maratistes (11, 84); Vachart et Demoy
(11, 107)? Plusieurs erreurs se sont glissées dans les notes biographiques : Anthoine
était député de Metz, non de Marseille, et Bosc, administrateur des postes, non
des prisons; Tart. Chcnier est à refaire, car il s'agit dans les passages cités,
non de Chénier père, mais de ses fils Sauveur (I, 38-39) <^^ Marie-Joseph (11,
37); Bcrthier n'a pas été « murdered » ; Custine n'était pas député en l'année
1792; La Marck n'a pas servi après la Constituante dans l'armée autrichienne;
Loustallot était, non pas éditeur (ce nom convient à Prudhomme), mais rédacteur
des Révolutions de Paris; Maillard n'a pas survécu à la Révolution (il est mort le
1 5 avril 1794 d'une phtisie pulmonaire) ; Noailles fut employé en 1802, non en i8o3
et il mourut non dans, mais après le combat; Salle a siégé aussi à la Convention
et il était Girondin ; M™" de Tourzel est une Croy-Havré, et non d'Avray, et elle
naquit en 1749, non en 1748; Virieu était député de la noblesse, non de Grenoble,
mais du Dauphiné,
12 REVUE CRITIQUE
L. Reynaud. N. Lenau, poète lyrique. Paris, Société nouvelle de librairie et
d'édition, igoS, in-i8, pp. xvii, 461. Fr. 3 5o.
Malgré son titre restreint, c'est une étude d'ensemble sur Lenau
qu'a écrite M. Reynaud. Il n'est pas d'ailleurs possible de faire cette
distinction entre les poésies lyriques et le reste de l'œuvre; seulement
l'auteur s'est proposé d'examiner celles-ci plus attentivement et ce
départ peut ainsi se justifier. L'œuvre de Lenau est chez lui plus que
chez tout autre inséparable de sa vie, même si l'on ne cherche pas « à
déterminer les rapports de l'organisation morale avec la production
poétique », objet de cette étude. M. R. a eu raison de ne pas refaire
une biographie si souvent écrite; il a groupé en quelques chapitres
l'essentiel de ce qui doit éclairer l'examen des poésies : origines,
milieu, tempérament, passions successives du poète, enfin ses rap-
ports avec la littérature et la philosophie. Je suppose toutefois qu'il
ne se dissimule pas le danger de sa méthode synthétique; elle lui a
souvent fait perdre de vue la valeur relative des faits qu'il a reliés
ensemble et ouvert la porte aux conclusions exagérées. Cette pre-
mière partie consacrée à l'homme eût pu parfois être plus rapide,
plus discrète dans ses emprunts aux sources, plus difficile aussi en
matière de témoignages; quelques-uns, comme ceux d'Emma Nien-
dorf ou de Th. Kerner, restent assez suspects. Mais elle a une grande
valeur, grâce aux pages que la découverte de nouveaux documents a
permis d'écrire : ainsi sur les parents de Lenau, sur sa passion pour
Bertha, sur le voyage en Amérique et quelques autres points. Elle
vaut aussi, et c'est un mérite plus personnel, par une recherche plus
pénétrante des différentes influences philosophiques subies par le
poète. Sur la question des influences littéraires je me séparerai fran-
chement de l'auteur qui fait de Lenau un singe de Byron, en tout cas
le disciple le plus docile du « byronisme allemand ». Il y avait là
matière à un paradoxe amusant que M. R. a exploité jusqu'à la cari-
cature; mais l'insistance qu'il a mise à l'appuyer sur des arguments
bien fragiles risque de faire porter tout son livre à faux. D'une action
directe de Byron sur Lenau on n'a presque aucun témoignage; M. R.
les a recherchés, il en a même omis quelques uns ; mais tous réunis,
ils ne prouvent rien ou bien peu de chose, et soutenir que le poète
s'est toute sa vie donné un rôle, qu'il a été la victime d'une mode,
d'une manie littéraire, c'est chercher une explication bien lointaine,
alors que tant d'autres et de si naturelles s'offrent à l'esprit. Pourquoi
retourner contre Lenau tout ce qu'il y a eu en lui de morbide et
de pathologique, et dès la première heure? Sur cette question de
fond, comme sur bien des points biographiques touchés par l'auteur
je ne suis pas de son avis, mais je ne peux en aborder ici la discus-
d'histoire et de littérature I 3
sion'. En général, M. R. a dressé un réquisitoire trop partial ; je
sais bien que pour plaider contre Lenau ou ne manque pas de témoins
à charge chez les contemporains et chez lui-même de paroles impru-
dentes.
La conclusion de M. R. dans son étude de l'homme, c'est que
Lenau fut un faible, qui n'a pas su par sa faute arranger sa vie, qui a
laissé partout le pas à la sensibilité, à l'instinct. Dans l'activité poé-
tique cette faiblesse apparaît aussi; c'est d'ailleurs la même. Lenau
est impuissant à organiser ses sensations en une œuvre d'art, parce
qu'il est trop dominé par elles; dans quelques cas seulement il est
arrivé à cette rare maîtrise. Pareille sévérité n'empêche pas M. R.
d'étudier de très près la poésie sentimentale, pittoresque ou philoso-
phique de Lenau et de consacrer à l'art du poète d'excellentes pages
d'où il aurait dû seulement retrancher quelques redites. Ces critiques
faites au lyrique, souvent les mêmes que déjà ses contemporains lui
ont adressées, mais sans autant de pénétration, M. R. les eût formu-
lées avec non moins de finesse et plus de bienveillance, s'il avait eu
un idéal poétique moins étroit et ne se fût pas inquiété de donner une
leçon d'art à certains groupes littéraires. Pourquoi n'admettre qu'une
poésie dont la sensibilité sera toujours réglée par une sage sérénité?
L'harmonieux équilibre de Gœthe, cette norme poétique qui revient
si volontiers sous la plume de M. R., ne nous interdit pas de goûter
les productions moins régulières de sa jeunesse; on peut réclamer la
même justice pour Lenau.
Malgré les grandes réserves que j'ai cru devoir faire, cette étude
reste un travail intéressant, spirituellement écrit, neuf par certains
côtés, souvent d'une fine analyse et d'un jugement personnel, mais
parfois trop artificiellement construit, exagéré dans ses aflfirmations \
L. ROUSTAN.
1. Le milieu wurtembergeois est vraiment dénaturé; on dirait que l'auteur n'a
voulu regarder « les bons Souabes » que dans le Schwabenspiegel de Heine.
Comment peut-il porter sur les relations de Lenau et de Sophie un jugement
aussi absolu, quand nous ne possédons que des documents confus et tronqués?
2. J'ajoute quelques observations de détail. P. 25, écrire le csikos et non VEsi-
kos ; la blinda est un manteau et non une hutte, comme le texte pourrait le laisser
croire; p. 43, la colonie Rappiste d'CEkonomy n'avait rien de fanatique; p. i3o
Bélisaire est un opéra de Donizctti et non de Beethoven ; p. 14g, il est excessif de
dire qu'Emilie Reinbeck est morte pour Lenau ; p. i55 et suiv., le tableau qu'on
nous présente de Vienne n'est pas exactement celui que \e jeune Lenau a eu sous
les yeux; p. 164, ce n'est pas l'ami de Lenau, Boloz Antoniewicz, mais un cousin,
Niklas A. qui mit en tragédie le Corsaire; p. 180, les lettres de Lenau seraient
des copies très soignées : j'en ai eu beaucoup entre les mains et ce n'est pas tou-
jours l'impression qu'elles m'ont faite; p. 274, il n'y a pas d'étangs sur le chemin
de la Solitude; p. 277, il fallait dire que Karl Mayer était en fait député au Land-
tag; p. 279, la poésie Am R/iein est de i832 plutôt que de i838 (sur ces questions
de dates je différerais souvent d'avis avec l'auteur); p. 294, la pièce Wunsch étant
la première que Sophie eût reçue de Lenau (d'après une note inédite d'elle-même)
14 REVUE CRITIQUE
F. Brunetière, Histoire de la littérature française classique (1515-1830);
tome i'"', première et seconde parties (Le Mouvement de la Renaissance : la
Pléiade). Paris, Delagrave, 1904-1905. In-8", 484 pages.
Le moment n'est pas encore venu de Juger dans son ensemble cette
grande œuvre, à l'exécution de laquelle M. Brunetière apporte une
longue préparation et un talent universellement reconnu. Mais les
deux fascicules que nous avons sous les yeux traitent, d'une façon
complète, des origines de la Renaissance française et de ses relations
avec la Renaissance italienne; aussi peut-on discuter à part, sans
plus tarder, les conclusions de M. B. sur ces importants problèmes.
Soutenues par l'autorité de son nom, en un ouvrage destiné à une
grande diffusion, ces solutions ont chance d'être généralement
accueillies ; elles peuvent devenir classiques à bref délai; raison de
plus pour qu'on les examine avec la plus rigoureuse attention. Tous
ceux qui ont lu l'article-manifeste sur la « Littérature européenne »
{Revue des Deux-Mondes, i5 sept. 1900), dans lequel M. B, a pro-
clamé la nécessité d'éclairer d'un Jour nouveau l'histoire des littéra-
tures modernes par une étude approfondie de leurs relations et de
leurs influences réciproques, sont en droit de penser que cette intro-
duction à l'Histoire de la Littérature française classique repose sur
cette méthode comparative, et ils ne se trompent pas. Reste à voir
comment la méthode est appliquée. Je ne me dissimule pas que pour
entreprendre cet examen, il faudrait une autre compétence que la
mienne ; mais combien sont-ils, ceux qui peuvent se piquer de dis-
cuter à armes égales avec ce maître ? Il est du moins permis de faire
parler les faits, et, puisqu'on dit qu'ils ont leur éloquence, il faut la
leur laisser, sans essayer d'y rien ajouter.
L'Introduction (La Renaissance littéraire) est divisée en trois cha-
pitres : I, la Renaissance en Italie; II, la Renaissance européenne;
III, la Renaissance en France. A dire vrai, lech. 11 n'est qu'une étude
sur Érasme, choisi fort judicieusement comme représentant de l'es-
prit de la Renaissance, à la fois hors d'Italie et hors de France, et
avec moins de bonheur comme trait d'union entre ces deux pays,
qui se rejoignent parfaitement tout seuls. On voit poindre dans ce
choix un élément personnel et arbitraire, où se reconnaît la disposi-
ne peut être commentée sur ce ton; p. 3 14, une grosse distraction : Mischka ne
tend pas de crins son violon, mais seulement l'archet; p. 3i3, les pièces der arme
Judc et der Raiibschiiti n'ont rien à voir avec les poésies inspirées par le milieu
hongrois; p. 3 16, le /oA:o5 du porcher de Bakony ne peut être un long bâton;
c'est une arme de jet; p. 432, les dates pour la composition de Faust sont inexactes,
et il n'y a pas de scène Faust im Amphitheater, c'est la même que der Besuch;
p. 446, la poésie de Grillparzer s'appelle Nachruf et non^w Grabe Lenaus. —Les
traductions offrent rarement des négligences, mais p. 92, ordinàr, traduit par
ordinaire est un contre-sens. Les fautes d'impression enfin auraient dû être moins
fréquentes; elles sont toujours fâcheuses dans les noms propres.
d'histoire et de littérature i5
tion habituelle de M. B. à se servir d'un petit nombre de données
claires, adroitement disposées, en vue d'une démonstration détermi-
née, plutôt qu'à suivre dans leur infinie complexité les manifestations
de l'histoire et de la vie. Le ch. i n'accuse pas moins la même ten-
dance à simplifier les faits pour les « interpréter » plus aisément
(M. B. dirait peut-être : « à refaire l'histoire pour l'apprendre nous-
mêmes ou pour l'enseigner plus systématiquement », p. 55). Comme
d'ailleurs il s'agit d'un terrain qui est moins familier à l'auteur, il lui
arrive de s'y égarer, d'autant plus que pour s'y orienter il n'a pas
choisi les guides les mieux informés : l'un est L. Settembrini, dont
les Leçons de littérature furent professées avec éclat à Naples, de
1866 à 1872 (M. B. en cite une édition de 1894, la seizième, ce qui
ne les rajeunit pas), et ont fait époque ; mais il n'est pas plus juste
d'y chercher l'expression exacte de nos connaissances actuelles sur la
Renaissance qu'il n'est équitable d'y relever incidemment quelque
« déclamation » (p. 4) bien excusable, et en tout cas bien sincère, chez
ce patriote qui avait passé dix ans de sa vie en prison, après s'être
entendu condamner à mort ! Il suffit de dire que ses Leçons manquent
parfois de sérénité, et reflètent imparfaitement les idées de la généra-
tion actuelle en matière d'histoire et de critique; et cela signifie qu'il
ne faut pas s'y fier aveuglément. L'autre oracle de M. B. est Fr. De
Sanctis, dont la Littérature italienne (1870) est justement réputée,
comme les différents Essais du même auteur, pour plusieurs qualités
brillantes et solides, parmi lesquelles ne figurent cependant pas au
premier rang la plénitude de l'information et le sens historique. Les
récents volumes de MM. V. Rossi et F. Flamini sur le xv« et le
xvi« siècles [Storia letteraria d'Italia\ Milan, Vallardi), pour ne par-
ler que des ouvrages d'ensemble et ne rien dire des manuels, eussent
mieux renseigné M. B. sur les faits particuliers et sur les idées géné-
rales se rapportant à son sujet'.
I. Il faut savoir gré à M. B. de la correction avec laquelle sont imprimées ses
citations en italien ; sauf quelques accents omis, c'est presque parfait (pourtant
p. 19, lire : dal di fuori), et cela repose de l'humiliation que nous infligent presque
chaque jour les publications françaises où sont estropiées les phrases italiennes
les plus simples. Mais voici un autre genre d'erreurs qui n'ont cependant pas été
évitées: p. 20, la première édition du Roland furieux est de i5i6, non de i5i5 ;
p. 9, on ne peut dire que pour Boccace « le Décameron n'ait été que le délasse-
ment libertin de ses travaux plus sérieux, de son De Genealogia Deoriim »
puisque les deux œuvres, loin d'être contemporaines, sont séparées par plusieurs
années, et surtout par une crise, par une véritable conversion de leur auteur ; et
il ne faut pas ajouter : « ou de son DeViris illustribus » qui est le titre d'un
traité de Pétrarque; le livre de Boccace s'appelle De Casibus virorum illustrium,
et est également postérieur au Décameron ; ibid. Léonce Pilate, le maître de grec
de Pétrarque et de Boccace, était Calabrais et non de Thessalonique; p. 20, je ne
réussis pas à comprendre quelle malice M. B. a mise dans cette phrase :
« L'Arioste, lui, Messer Lodovico comme on l'appelle — et a-t-on jamais appelé
Pétrarque Messer Francesco, ni le Tasse Messer Torqiiatol — » ; si l'on ouvre au
l6 REVUE CRITIQUE
Ce qu'il eût pu y apprendre, surtout en y appliquant ce don de
réflexion et de généralisation dont il est si richement pourvu, c'est
par exemple qu'il est impossible de considérer Dante, Pétrarque et
Boccace comme ayant joué successivement un rôle identique dans la
première période de la littérature italienne et de les caractériser par
certains traits « qu'ils ont tous les trois en commun parmi leurs dif-
férences » (p. 6 et suiv.). Dante est, dans toute la force du terme, un
homme du moyen âge; à peine a-t-il, par le cœur plus que par la
pensée, quelques élans vers l'avenir, mais un avenir qu'il ne peut pas
concevoir différent du passé; son œuvre reste sans action sur la
Renaissance, qu'inaugurent vraiment Pétrarque et Boccace '. Mais
ni le Can:{oniere ni le Décaméron ne suffisaient à changer du jour au
lendemain l'orientation des esprits : « La Renaissance ne pouvait
absolument triompher que par l'intermédiaire de l'humanisme » ;
c'est M. B. qui le dit (p. 67), et cela devait tout au moins le dispenser
d'écrire, p. 1 1, à propos de la vogUe du latin au xv* siècle, c'est-à-dire
du triomphe de l'humanisme à cette époque : « On n'a pas donné la
raison de ce phénomène, car c'en est un, et j'avoue que je ne l'entre-
vois pas ! » Or ce qu'il y a eu de grand, de fécond, de vraiment origi-
nal dans la Renaissance italienne, c'est que, tout en s'abreuvant à
cette inépuisable source d'humanité que sont les lettres grecques et
latines, elle n'a pourtant renoncé à aucune de ses traditions natio-
nales, populaires, toujours vivantes malgré les exagérations de l'hu-
manisme : l'Arioste chante après Boiardo, après Pulci et après les
mot Messer le dictionnaire, de Petrocchi, on y trouve précisément comme exemples
Messer Francesco Petrarca, et Messer Cino, nom que, dans un sonnet, Dante
donne au grave jurisconsulte et poète d'amour Cino de Pistoia. P. 22-23, l'Aca-
démie platonicienne de Florence n'a pas été « fondée » par Laurent de Médicis
» pour soutenir Platon », dont il avait « plu à ce dilettante de prendre le parti » ;
c'est à Cosme, l'aïeul de Laurent, que revient l'honneur d'avoir découvert Marsile
Ficin, l'âme de l'Académie platonicienne, et M. A. Délia Torre, qui en a récem-
ment écrit l'histoire {Storia deW Accad. Platon, di Firen^e, 1902, in-4'', xvi-
858 pages) a bien établi que ce ne fut nullement une « Académie » au sens où ce
mot a été employé depuis (particulièrement p. 9 et suiv.). P. 66 : Jean Lemaire,
dont M. B. dit qu' « on n"a pu seulement savoir s'il était mort en 1548 ou en
i524 », est réellement mort en 1524 (voir A. Hamon, thèse sur Jean Bouchet,
1901, p. 100); p. 72 : c'est en i53o, non en i53i, que furent nommés les premiers
titulaires du Collège de France (A. Lefranc, p. 109); p. 73, première ligne : lire,
Oronce Fine; p. 76 : à propos des ouvrages de G. Budé, M. L. Delaruelle veut bien
m'avertir qu'il faut rectifier ainsi les dates ; De Asse, i5i5 (nouveau style) ; De
Studio litterarum... instituendo, i532 ; De Philologia, i532; p. 79 : on serait très
heureux que M. B. voulût bien donner des renseignements plus explicites sur
sa découverte de traductions exécutées par Jean de Montreuil !
I. On ne peut pas dire que Boccace, comme Dante et comme Pétrarque, ait eu
» à un haut degré la vénération ou la religion de Rome » (p. 8); d'ailleurs Rome
représente bien autre chose pour Dante et même pour Pétrarque, qui sur ce point
reste encore attaché à la tradition médiévale, que pour les purs humanistes du
xv siècle !
d'histoire et de littérature 17
cantastorie des carrefours, les exploits de Roland et de Renaud, tan-
dis qu'Andréa délia Robbia pétrit ses adorables madones avec un art
tout classique, et que Machiavel tire de ses méditations sur Tite-Live
des leçons de politique contemporaine. Expliquer le Roland furieux,
le Prince Qt l'Art de la guerre (et aussi les Madones?) uniquement
par « l'indifférence au contenu » (p. 18-22), c'est se contenter à trop
peu de frais. Il ne serait pas nécessaire d'appuyer beaucoup sur cet
ordre d'idées pour montrer que la Renaissance italienne n'est pas
«d'abord un effort pour resserrer, après plus de mille ans, la chaîne
interrompue des temps », et a ensuite comme un oubli, pour ne pas
dire une abjuration raisonnée de tout ce que ces mille ans ont eux-
mêmes ajouté à l'héritage de l'antiquité gréco-latine » (p. 24) ; c'est
essentiellement un épanouissement spontané des esprits et des sens,
qui s'ouvrent aux douceurs de la vie présente et de l'art. L'antiquité
ne joue d'abord que le rôle d'éducatrice; plus tard viendra un temps
où cette heureuse liberté dans l'imitation disparaîtra : deux siè-
cles exactement s'écoulent des premières pièces du Can\oniere à la
seconde édition, augmentée, du Roland furieux. Alors l'antiquité
finit par triompher; elle est adorée pour elle-même, imitée dans ses
idées, ses sujets, ses procédés ; c'en est fait de toute inspiration origi-
nale. Vers le second tiers du xvi'^ siècle, on voit s'établir en Italie un
classicisme étroit; c'est le commencement de la décadence ' : la perte
de toute indépendance politique et religieuse ne put que la précipiter.
Le génie italien s'était développé en pleine liberté; la contrainte
l'étouffé et le tue — c'est le mal dont a souffert le Tasse.
Ce qu'il faut bien mettre en lumière, c'est que, hors d'Italie, et
particulièrement en France, la liberté ne constituera pas, tout au
contraire, une condition indispensable au développement de la
Renaissance, et c'est encore que les autres nations recueilleront en
une seule fois les traditions de la Renaissance italienne déjà parvenue
à son apogée. On ne voit d'ailleurs pas ce que la Renaissance « euro-
péenne » pouvait ajouter d'essentiel à 1' « italienne » : la définition
certainement trop large que M. B. donne de l'humanisme (p. 27
I . Il y a beaucoup d'incertitude dans la succession des différents états qu'ima-
gine M. B. ; après avoir dit ce qu'a été « d'abord » et « ensuite » la Renaissance
italienne, il ajoute : « C'est le paganisme qui ressuscite.... On fait appel alors (?)
au platonisme pour idéaliser... ce réalisme dont on sent les dangers (qui donc
désigne cet on ?) mais on en fait évanouir la substance.... La Renaissance ita-
lienne a terminé son évolution, et la Renaissance européenne commence »(p. 25).
Voilà une excellente transition pour passer au ch. 11 ; mais comment tout cela
est-il situé dans le temps? — Le Platonisme inspire encore à M. B. cette curieuse
remarque : » Rien n'a contribué davantage à dénaturer l'esprit de la Renaissance
que ce faux et vague idéalisme... » (p. 2 3); mais quelle était donc la véritable
nature de cet esprit? Dans le même ordre d'idées, voir, p. 33, note i, le raison-
nement en vertu duquel les fresques de la chambre de la Signature sont a priori
lechef-d'œuvre de l'art de la Renaissance !
l8 REVUE CRITIQUE
et suiv.) peut convenir aussi bien — ou aussi mal — aux humanistes
d'Italie, dès Pétrarque, qu'à ceux d'Europe; abstraction faite du tour
d'esprit personnel d'Erasme, ni la forme ni le fond de ses Adages
(p. 38 et suiv.) ne constituent une grande nouveauté; son Ciceroniamis
est dirigé « contre les cicéroniens fanatiques, lesquels étaient tous ou
presque tous des Italiens » (p. 43), mais les Italiens de la génération
précédente n'étaient pas tombés dans ce ridicule excès : ils avaient su
adapter librement le latin aux idées et aux besoins de leur temps
comme le veut Erasme — voyez Pontano! Erasme n'a donc pas eu à
dépouiller l'humanisme « de ce qu'il avait eu pendant cent ans
d'exclusivement ou d'orgueilleusement italien » (p. 44); il retarde
d'une génération, simplement, et c'est sans doute un bonheur pour
lui, car son originalité propre s'aflfirme plus à son aise. Ce qu'il dit
des femmes n'est pas non plus aussi neuf que semble le croire M. B. :
le joli morceau sur l'allaitement maternel, dont M. B. tire un grand
parti, semble lui avoir été inspiré par une célèbre tirade du sophiste
Favorinus d'Arles (Aulu-Gelle, XII, i), et pour ce qui est de « morale
sociale » et de « civilité puérile et honnête » (p. 48) combien l'Italie
n'en avait-elle pas vu et n'en voyait-elle pas encore paraître de traités,
de Francesco da Barberino à L. B. Alberti, Castiglione, G. Délia
Casa, pour ne rien dire des ouvrages écrits en latin !
Il est vrai qu'Erasme mêle à ses traités de morale sociale un senti-
ment religieux (p. 48-49) qui, à cette époque, était entièrement tari
chez les Italiens, et inversement il manque de ce « sentiment de l'art»
(p. 5i) qui, dans la péninsule, tenait lieu alors de toute religion.
Voilà peut-être, si l'on met à part les différences de tempérament, ce
qui distingue le plus nettement la Renaissance italienne de la Renais-
sance européenne; et c'est aussi pour cette raison que, hors d'Italie,
la Renaissance est accompagnée d'un mouvement général de Réforme.
Mais de cela, M. B. ne veut pas entendre parler; pour lui, Renais-
sance et Réforme sont deux termes qui s'excluent; l'humanisme, avec
sa tendance à l'universalité, fraie la voie à 1' « idée catholique » (p. 33),
et M. B. essaie d'affirmer, non sans quelque embarras, que la
Réforme pourrait bien n'être sortie que de l'inintelligence artistique
de Luther'. Il est fâcheux pour cette thèse que tout la démente, et
I. Cette phrase sur Tindignation de Luther à Rome, en i5io, en présence du
« luxe esthétique » (le mot est joli!) de la cour pontificale, mérite d'être citée :
« Se tromperait-on si Ton disait que le mouvement de la Réforme n'est en partie
qu'une suite ou une conséquence de cette indignation? » (p. 5i). Qu'est-ce que
c'est qu'une chose qui en est seulement une autre en partiel Je propose de
corriger : « n'est qu'en partie »; ce n'est pas du tout ce qu'a voulu dire M. B.,
mais ce serait plus net et plus vrai.
Et puisqu'il est question du « luxe esthétique » de la cour de Rome, comme
d'une peccadille à laquelle seul un barbare du Nord pouvait attacher quelque
importance, je rappellerai cette phrase célèbre de Machiavel, non certes à
M. Brunetière qui la connaît aussi bien que moi, mais à ceux qui pourraient
d'histoire et de littérature 19
notamment ce fait que les premiers et authentiques représentants de
la Renaissance française, dans la première moitié du xvi' siècle,
Marot, Rabelais, et Marguerite de Navarre, sont des catholiques bien
suspects! Sans doute ils ne furent pas protestants dans le sens que
prit ce nom vers i 570 — et pour cause! — mais ils furent encore moins
catholiques selon la formule qui fut exigée vers la même date. M. B.
ne veut même pas que Marot soit un homme de la Renaissance : « Son
rôle. ... a consisté à interrompre ou à retarder le mouvement
de la Renaissance » (p. 85). Voilà qui est extraordinaire! Evidemment
M. B. prend ici « Renaissance » dans l'acception de : avènement du
classicisme pur, ce qu'on ne verra qu'avec la Pléiade \ Mais en
France comme en Italie, la période classique a été précédée d'une
période, beaucoup plus courte, de Renaissance « à l'italienne », c'est-
à-dire où les écrivains unissent librement aux influences antiques et
italiennes les traditions littéraires de la génération précédente, les
inspirations de leur tempérament particulier, de leurs idées ou de leur
foi; de ce « moment » de notre Renaissance, Marot, Rabelais et
Marguerite sont les parfaits représentants. Il est fort intéressant à cet
égard que l'églogue la plus personnelle, la plus émue de Marot, toute
remplie d'allusions à des contemporains (M. B. la cite p. 96) soit
pleine de souvenirs mythologiques et comme imprégnée de Théocrite;
que l'œuvre de Rabelais, si neuve et si puissante, soit à la fois nourrie
d'antiquité classique et d'Italie, et « encore engagée dans le Moyen-
Age de toute une partie d'elle-même » (p. i58); que Marguerite enfin
mette dans une imitation du Décaméron tant de pensées graves et
pieuses qui ne doivent rien à Boccace, et que son symbolisme rappelle
encore le Roman de la Rose et même Dante. Après i5 5o seulement,
notre Renaissance devient proprement classique — et catholique :
l'unité, l'autorité, en matière intellectuelle et morale aussi bien qu'en
politique, allaient constituer le régime sous lequel le génie français
devait donner les plus "beaux fruits dont l'étroite poétique classique
paraisse susceptible, c'est-à-dire dans des conditions diamétralement
opposées à celles qui avaient favorisé l'éclosion des chefs d'œuvre du
génie italien.
Sans méconnaître la valeur des pages magistrales que M. B. con-
sacre, en ces deux premiers fascicules, ici à Rabelais, là à Marguerite
l'avoir perdue de vue : « Per gli esempi rei di quella corte (Roma\ questa provincia
(ritalia) lia perduto ogni divo^ione ed ogni religione Abbiamo adunque con
la Chiesa e con i preti, nui Italia)ii, qucsui primo obbligo, d'esseie diventati sen^a
religione e cattivi » (Discorsi, I. c. xii). La seule différence entre l'Italien et
l'Allemand est donc que le premier prend fort bien son parti de cet état de choses
— et c'est la seule raison de l'échec de la Réforme en Italie — tandis que l'autre
réagit vigoureusement.
I. A cet égard on doit regretter que, dans son chap. sur les Origines de la
Pléiade, M. B. n'ait fait aucune mention de l'influence, incontestable, des dassicistes
d'Italie.
20 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
de Navarre ou encore à Ronsard, on doit regretter qu'il les ait fait
entrer dans un dessein général trop artificiel, qui donne des multiples
et fuyants aspects du xv'^ et du xvi^ siècle, une image aussi partielle —
on est bien tenté de dire : aussi partiale. On doit le regretter, parce
que l'heure paraissait venue d'écrire l'histoire définitive de la littéra-
ture classique; et qui était mieux en mesure de le faire que M. Brune-
tière ? Au lieu de cela, c'en est plutôt une théorie qu'il nous donne,
la sienne.
Henri Hauvette,
ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
Séance du g juin igo5
M. Collignon, président, annonce la mort de M. Mussafia, ancien professeur de
langues rolnanes à l'Université de Vienne, correspondant étranger de l'académie
depuis 1876.
M. Collignon communique ensuite une note de M. le commandant Lenfant sur
les résultats pratiques de la mission Niger-Bénoué-Tchad. — M. VioUet présente
quelques observations.
M. Clermont-Ganneau annonce que M. Clédat a découvert en Egypte un
papyrus très mutilé et écrit en beaux caractères hébreux carrés, dans le dialecte
araméen qui est devenu la langue des Juifs après l'exil. Il semble qu'on ait affaire
à un livre de comptabilité agricole. On relève dans ce document le nom foncière-
ment juif de « Jolianan ».
M. le D"" Hamy communique un rapport sommaire envoyé de Mopti par M. le
lieutenant Desplagnes et résumant les résultats de la mission qui lui avait été
confiée sur les crédits de la fondation Garnier. M. Desplagnes a complètement
fouillé un grand tumulus à El Ouabedjï, établi la distribution géographique des
monuments analogues dans la région du Niger moyen, décrit un certain nombre
d'ateliers mégalithiques situés dans les îles et sur les berges du grand fleuve, et
des monuments de pierre, comme les piliers sculptés en forme de tètes humaines
du Trondidarou. Il a relevé enfin une série d'inscriptions rupestres et rapporté
des notes nouvelles sur l'ethnographie et la sociologie des populations primitives
des îles du Niger et des montagnes du centre de la boucle, Bozos, Habbès,
Tombes, etc.
M. Philippe Berger fait un rapport oral sur le Congrès des Orientalistes auquel
il s'était rendu comme délégué de l'Académie. La section la plus intéressante a
été la section musulmane, où se trouvaient réunis de nombreux savants anglais
et allemands et aussi beaucoup de cadis et de muftis représentant le monde mu-
sulman de l'Algérie. Plusieurs communications ont été faites au sujet du Coran,
dont une édition doit être prochainement donnée par les soins du gouvernement
français. — M. Barbier de Meynard ajoute quelques observations au sujet de
cette publication et de l'accueil qui lui parait réservé en Afrique.
M. Valois termine la lecture d'un mémoire où, plus que la fausseté de la
Pragmatique sanction de saint Louis, il cherche à établir l'épocjue de
son apparition et de sa composition. Produit pour la première fois dans l'assem-
blée de Chartres de 1450, ce document était déjà connu vers 1445 de Gérard
Machet, évèque de Castres et confesseur de Charles VII; il doit avoir été forgé
vers cette date par quelque secrétaire désireux de complaire aux prélats gallicans.
Malgré l'effet considérable produit par l'apparition de cet acte faux, quelques
esprits clairvoyants, notamment dans l'Université, semblent avoir dès le début
conçu des doutes sur l'authencité de la Pragmatique attribuée à saint Louis.
M. Héron de Villefosse dépose, au nom'du R. P. Delattre, une série de dix
figurines en terre cuite découvertes dans la nécropole punique de Carthage et
donne lecture du rapport relatif â cette découverte. Conformément au désir
exprimé par le R. P. Delattre, 1 Académie attribue ces dix petits monuments au
Musée du Louvre.
Léon Dorez.
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
U Fuy, imp. R. Harchessou. — PeyriUer, Rouehoa et Oamon, successeurs.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N" 28 — 15 juillet. — 1905
Cheyne, Problèmes bibliques. — Giesebrecht, La métrique de Jérémie. — Marti,
Le Livre des Douze. — Furrer, La vie du Christ. — Hennecke, Les Apocryphes.
— Bjœrnbo et Petersen, Clavus. — Cambridge Modem History, III, Les guerres
de religion. — Gossart, Espagnols et Flamands au XVI^ siècle. — Flamini,
Pages de critique et d'art. — Destrem, Le dossier d'un déporté. — Sauzey, Le
contingent badois sous l'Empire. — Auriol, France, Angleterre et Naples. —
HoussAYE, i8i5, III. — Bellermann, Les drames de Schiller. — Lettre de
M. A. Thomas. — Eggeling, Catalogue de manuscrits sanscrits. — Hahder,
Homère. — T. Frank, Une scolie de Médée. — Krumbacher, Un manuscrit du
Digénis. — Demoulin, Le banquet de Plutarque et Les Rhodiens à Ténos. —
Bréhier, Un discours de Psellos. — Ellis, Catulle. — Brown, Belles-Lettres
Séries.
Bible problems and the new material for their solution, by F. K. Cheyne. Lon-
don, Williams, 1904; in-12, 271 pages.
Jeremias Metrik am Texte dargestellt von F. Giesebrecht. Gôttingen, Vanden-
hoeck, 1905 ; in-8, viii-52 pages.
Dodekapropheton erklârt von K. Marti {Kttr^ev Hand-Commentar :{um Alten
Testament, Lief. 20). Tùbingen, Mohr, 1904; gr. in-8, xvi-252 pages.
Das Leben Jesu Christi, von K. Furrer. Zweite Auflage ; Leipzig, Hinrichs,
1905; in-8, viii-262 pages.
Handbuch zu den Neutestamentlichen Apokr3rphen, herausgegeben von
E. Hennecke. Tùbingen, Mohr, 1904; gr. in-8, xvi-604 pages.
Le volume de M. Cheyne est d'une lecture aussi facile qu'instruc-
tive. L'auteur y traite principalement de l'influence exercée par la
mythologie ancienne sur la Bible et les croyances bibliques. Il s'oc-
cupe d'abord du Nouveau Testament et principalement de la concep-
tion virginale du Christ, de sa descente aux enfers, de sa résurrection
et de son ascension au ciel. La critique de M. C. est méthodique,
nullement arbitraire ; les rapprochements qu'il fait ont leur raison
d'être ; ses conclusions sont accompagnées des réserves qui convien-
nent en un pareil sujet. Peut-être n'a-t-il pas assez insisté sur la pro-
fondeur et l'étendue de la transformation que le sentiment religieux
juif et chrétien a fait subir à la tradition mythologique. Il fait d'ail-
leurs très bien valoir l'idée morale qui est au fond des crovances
chrétiennes. Il semble ne pas tenir suflisamment compte de la part
qu'il faut attribuer aux apparitions du Ressuscité dans la genèse de la
Pfpuvelle série LX. 34
22 REVUE CRITIQUE
foi à la résurrection. Ce n'est certainement pas à cause des mythes
solaires et de leur adaptation messianique antérieure à l'Évangile que
les apôtres ont cru que Jésus mort était toujours vivant. Autant qu'on
en peut juger, la foi est née de visions chez des hommes déjà familia-
risés avec l'idée générale de la résurrection ; elle s'est fortifiée par la
contradiction et a cherché un appui dans les Écritures; pour s'affir-
mer et se défendre elle a eu besoin de se préciser de plus en plus, et
c'est à cette détermination progressive que se rapportent les analogies
signalées par M. C, c'est là que s'est exercée l'influence de la tradi-
tion apocalyptique, non sur la croyance initiale dont cette tradition
n'a pas été le point de départ et qu'elle ne suffirait pas à expliquer.
Les origines de la croyance à la conception virginale demeurent très
obscures. M. C. doit avoir raison de soutenir, contre M. Harnack,
qu'elle ne peut procéder d'une conclusion exégétique sur la traduc-
tion grecque d'Is. VII, 14, et qu'il faut plutôt chercher du côté de la
tradition apocalyptique. En ce qui concerne l'Ancien Testament,
M. C, tout en rendant justice aux travaux de M. H. Winckler, fait
des réserves, sans doute légitimes, sur plusieurs de ses conclusions.
On peut trouver que lui-même abuse un peu du droit de conjecture
en matière de critique textuelle. Le caractère historique de Gen. xiv
lui semble tout à tait contestable, et il me reproche discrètement
d'avoir écrit que ce chapitre est pour Abraham un assez bon certificat
d'existence personnelle : je commence moi-même à trouver que le
certificat n'est pas des plus sûrs.
M. Giesebrecht entreprend de reconnaître et de fixer les parties
métriques du livre de Jérémie, Il admet que le prophète a employé
des mètres différents suivant les circonstances, bien qu'il se soit servi
le plus ordinairement de celui qu'on trouve appliqué dans les Lamen-
tations. Selon M. G., le mètre est gouverné par la tonalité, sans que
le nombre des syllabes non accentuées ait rien de fixe; ainsi le vers
des Lameniations comporte cinq accents, trois et deux, la phrase
rythmique comprenant deux parties inégales. Cet essai est conduit
avec une critique prudente et devra être consulté par les commenta-
teurs de Jérémie.
Avec le second fascicule des Petits prophètes s'achève l'important
commentaire de l'Ancien Testament publié sous la direction de
M. Marti (sur le premier fascicule des Petits prophètes, voir Revue
du 21 mars 1904, p. 223). On y trouve l'introduction générale au
livre des Douze et l'explication des textes à partir de Jonas, avec les
introductions particulières. L'existence du recueil est attestée par
Eccli. xLix, 10, vers l'an 180 avant notre ère; mais M. M. estime que
des additions notables (principalement Zach. ix-xiv) y ont encore été
pratiquées ensuite et que le livre n'a acquis sa forme définitive que
vers l'an 100. Jonas a pu être écrit vers 3oo ; le cantique (/o«. 11, 2-10),
inséré après coup, n'^ peut-être été ajouté que postérieurement à la
d'histoire et de littérature 23
constitution du recueil. Des trois parties dont se compose le livret de
Michée, la première (i-iii, sauf quelques additions) remonte au pro-
phète contemporain d'Ezéchias (vers 705-701); les morceaux qui
composent la seconde partie (iv-v) auraient été écrits vers l'an 5oo; la
troisième partie (vi-vii), dans son ensemble, ne remonterait pas plus
haut que le second siècle. Il paraît certain que le livret primitif a été
augmenté par des additions successives. Il paraît également certain
que le début de Nahum, le commencement et la fin d'Habacuc ont
été ajoutés par un procédé identique, pour donner plus de corps aux
oracles ; on a mis en tête de Nahum la majeure partie d'un psaume
alphabétique (i, 2-10), avec une pièce de suture (i, 1 2-1 3 ; 11, i, 3);
Habacuc a été pourvu de deux psaumes, l'un en tête (i, 2-4, 12 a, i3,
II, 1-4 ; ce psaume paraît avoir été écrit d'abord en marge de l'oracle ;
d'où l'amalgame des textes), l'autre en queue (m). M. M. rapporte ce
psaume au second siècle ; il pense que le premier et celui de Nahum
pourraient n'être pas plus anciens.
En terminant cette analyse, il convient de féliciter M. Marti et ses
collaborateurs pour l'œuvre remarquable et vraiment utile qu'ils ont
su mener à bonne fin.
Le livre de M. Furrer a été parlé avant d'être écrit et il garde une
forme très oratoire. La critique de l'auteur, aussi sincère que sa reli-
gion, manque peut-être un peu de profondeur et elle aboutit à cer-
taines conclusions particulières où le sentiment mystique paraît
l'avoir emporté sur le tact de l'historien. Le quatrième Évangile est
abandonné, mais l'emploi qu'on fait des Synoptiques peut sembler
défectueux à beaucoup d'égards. Est-ce la peine, par exemple, quand
on néglige la naissance du Christ à Bethléem, de maintenir sa filia-
tion davidique ; quand on nie la personnalité du démon, de conduire
Jésus à Jérusalem pour la seconde tentation, et au mont des Oli-
viers (!) pour la troisième; quand on ne croit pas que le Christ ait
marché sur les eaux, de décrire avec minutie l'itinéraire qu'il aurait
suivi réellement (?) dans la circonstance indiquée par les évangélistes ;
de garder les prophéties de la passion et d'un triomphe par la mort,
en contestant l'annonce littérale de la résurrection au troisième jour;
d'écarter le miracle du figuier desséché, pour y substituer une
remarque de Jésus sur un arbre malade? Cette méthode exégétique
a fait son temps et l'on aurait tort de vouloir la restaurer. Une ana-
lyse plus pénétrante des discours évangéliques épargnerait aussi bien
des subtilités d'interprétation. Tout dans ces discours n'est pas à
prendre pour expression directe de la pensée du Sauveur; avant d'ex-
pliquer éloquemment le grand discours apocalyptique {Marc, xiii, et
parallèles) par l'idée du royaume céleste déjà présent dans les cœurs,
il serait bon de s'assurer que le fond du discours appartient à la tra-
dition authentique et primitive de l'Évangile ; d'autre part, on devrait
s'abstenir d'invoquer une raison de sentiment pour introduire dans
24 » REVUE CRITIQUE
l'enseignement du Christ l'idée d'un appel possible de la damnation
après la mort et le jugement, car on y met ainsi une contradiction qui
le rend sans objet. Ce n'est point par crainte du pape que les critiques
de nos jours contestent l'authenticité des paroles que Jésus, dans le
premier Évangile, adresse à Simon-Pierre après la confession mes-
sianique, et il est aussi contraire au sens naturel du texte qu'à la
vraisemblance historique d'entendre ces paroles comme si elles signi-
fiaient que la foi exprimée par Pierre sera le fondement de la société
instituée par le Christ et que Pierre ne se trompera jamais en jugeant
toutes choses d'après cette foi. L'interprétation des paroles : « Prenez
et mangez ; Ceci est mon corps », « Buvez; Ceci est mon sang etc. »
n'est pas mieux réussie. M. F. y trouve : « Sentez parfaitement que
je donne ma vie pour le salut des hommes ».
La traduction des apocryphes du Nouveau Testament, publiée sous
la direction de M. Hennecke (voir Revue du i«' février 1904, p. 83),
se complète fort utilement par un volume important qui renferme
les introductions critiques et les notes relatives à ces livres ou frag-
ments. Les collaborateurs de M. H. sont les mêmes que pour le
volume de traductions. Ainsi le lecteur a sous la main tous les ren-
seignements désirables concernant les apocryphes dont il s'agit : tra-
ductions soignées, notices substantielles, bibliographie abondante et
détaillée, commentaire critique et historique. L'étude de cette littéra-
ture soulève maints problèmes qui ne peuvent être actuellement réso-
lus. Il n'y a pas lieu en général d'en tirer quoi que ce soit pour
l'histoire du Christ et des apôtres, mais seulement pour celle de la
tradition chrétienne. Quoi qu'en dise M. H., on ne voit pas bien, par
exemple, comment les Actes de Jean confirmeraient la venue de cet
apôtre à Éphèse; tout ce qu'on y raconte est de pure fantaisie et ne
s'accorde pas avec la légende locale, déjà suspecte, que représente la
lettre de Polycrate au pape Victor. Il n'est pas étonnant qu'un auteur
probablement contemporain de Polycrate et d'Irénée admette comme
eux le séjour de l'apôtre Jean à Éphèse et soit heureux de l'exploiter ;
mais le suffrage de ce romancier ne peut être qu'une médiocre garan-
tie pour la réalité du fait en question.
Traitant de l'Évangile de Pierre, M. A. Stùlcken discute le rap-
port de Justin avec cet apocryphe et conclut à la dépendance de l'un
et de l'autre à l'égard d'une source commune qui ne nous est point
parvenue ; il ne croit pas devoir identifier cette source aux actes de
Pilate (voir Revue du 3o mai 1904, p. 422) que Justin mentionne en
termes exprès. L'existence de ce document apocryphe au temps de
Justin lui paraît d'ailleurs certaine, bien que le renvoi du même écri-
vain aux actes de Qrurinius ne laisse pas de l'embarrasser un peu.
Vu l'analogie des deux cas, il ne paraît pas seulement possible mais
probable que Justin n'a pas plus vu le prétendu rapport de Pilate
qu'il n'a vu les registres du recensement opéré par Qrurinius : il
DHISTOIRE ET DE LITTERATURE 2 5
aura supposé que le rapport et les registres devaient exister, à moins
que cette double hypothèse n'ait été faite par d'autres avant lui.
Quant à l'hypothèse d'une source commune à Justin et à l'Evangile
de Pierre, elle peut sembler plus probable que la dépendance de Jus-
tin à l'égard de l'apocryphe dont on possède maintenant un fragment
notable; mais il conviendrait de rapporter à cette source telle parti-
cularité que n'explique pas la dépendance de l'apocryphe à l'égard
des évangiles canoniques, par exemple, l'introduction de la pêche
miraculeuse comme première apparition du Christ ressuscité, trait
où l'Évangile de Pierre reflète sans doute plus exactement que les
récits canoniques la tradition primitive touchant la résurrection.
Alfred Loisy.
Fyenboen Claudius Claussœn Swart (Claudius Clavus), Nordens aeldste
Kartograf '. En Monografi af Axel-Anthon Bjœrnbo og Cari S. Petersen
(Extrait des Mém. de VAcad. R. des Sciences et des Lettres de Danemark, 6<= sér.
Lettres, t. VI, n° 2, p. 45-3o2). Copenhague, 1904, 260 p. in-4, avec un résumé
français et trois cartes.
De courts extraits de la plus longue des deux nomenclatures géogra-
phiques de cet auteur, contenus dans les écrits de Schoner (i5i5) et
d'Irenicus ( 1 5 1 8), avec des mentions élogieuses par eux, par le Pogge,
par Lyschander, Pontanus, Ed. Erslev (1886), Gust. Storm (1889),
avaient donné une haute idée de ses mérites, que ne justifie d'ailleurs
pas l'abrégé de sa carte du Nord insérée dans le Ptolémée de Nancy
(1427). On aurait pu supposer que l'original avait été altéré dans cette
copie. Il n'en est rien, comme on en peut juger par la troisième carte
du présent mémoire, qui a été construite d'après les données précises
du manuscrit accompagnant l'exemplaire de Nancy. L'idée que Clavus
se faisait des contrées du Nord n'a pas plus de fixité que de réalité; il
les a décrites de deux manières passablement différentes. Nos auteurs
ont, en effet, retrouvé dans des manuscrits de Vienne en Autriche deux
copies de la sèche géographie composée postérieurement par Clavus,
et avec l'indication de la latitude et de la longitude pour chaque loca-
lité, ils ont pu dresser une carte encore plus informe que celle de
Nancy et assez semblable à celle du Ptolémée de la bibliothèque
nationale de Florence, (Cl. XIII, n" 16, reproduite dans la pi. I).
A part quelques îles danoises, il n'y a là pas d'autre figure à peu
près ressemblante que celle du Grœnland, bien inférieur à celui de la
carte des Zeno, étant beaucoup trop étriqué et plus mal orienté par
rapport à la Norvège. On a néanmoins soutenu que Nicolo Zeno le
Jeune avait imité Clavus, au lieu de se baser, comme il l'affirme, sur
I. Il est aussi nommé : Clavius Svartho, Clilaus Niger, Nicolaus Niger, Nicolaus
GotliHS, Clavus Cymbricits.
20 REVUE CRITIQUE
des levers faits vers l'an 1400 par des marins Vénitiens, compagnons du
corsaire Frislandais Zichinni ou Zicno. Comme les papiers de famille
auxquels se référait N. Zeno n'existent plus et ne sont connus que par
des extraits publiés en i558, plus d'un siècle après la géographie de
Glavus, on a pris la dernière carte de celui-ci pour le prototype du
Groenland des Zeno. Nos auteurs soutiennent cette thèse, tout en nous
fournissant les meilleurs moyens de la réfuter, Glavus se targue d'avoir
levé mathématiquement les très nombreuses positions qui figuraient
sur sa seconde carte perdue; mais, si c'était vrai, il n'aurait pas
donné au Danemark, sa patrie, à la Norvège et à la Suède, qui lui
étaient alors unies, une configuration tout à fait fantastique. S'il en
est ainsi pour les pays dont il devait connaître une partie, comment
se fait-il qu'il ait donné une forme et une situation moins incorrectes
au Grœnland que ne fréquentaient plus les Scandinaves de son temps?
Et à supposer qu'il y ait fait un ou plusieurs voyages, était-ce suffi-
sant pour en reconnaître l'immense littoral? Il a donc dû avoir sous
les yeux une carte dressée par des marins du midi, les seuls qui, au
xv» siècle, nous aient laissé des portulans passablement exacts. Or
c'étaient des méridionaux, les auxiliaires de Zichinni qui, s'étant
établi à Trin au sud du Grœnland, purent à loisir en faire le périple
et en dresser une carte nautique.
La nomenclature que porte la carte des Zeno est sans doute difficile
à expliquer, ce qui l'a rendue suspecte, mais elle n'est du moins pas
romanesque comme celle de Glavus. Nos auteurs ont eu laperspicacité
de reconnaître que cette dernière n'a absolument rien de géographique.
Il est vrai que pour arriver à ce résultat, ils ont eu besoin d'ajouter un
mot fij = deux ou daus) et d'en modifier sept autres. Le tout forme un
quatrain avec son refrain et en voici le sens : « Il demeure un homme
dans une rivière du Grœnland et il doit s'appeler Spieldehbedh. Il
possède plus de blancs harengs que de lard gras. Du Nord vole le
sable de nouveau. » Pour composer ces vers insipides avec une série
de noms géographiques relevés sur quelque ancienne carte du Grœn-
land et mieux reproduits par dix autres cartographes du xv« siècle,
Glavus a dû retoucher la plupart d'entre eux, et en transposer quel-
ques-uns. G'est ainsi que le nom général du pays Engroneland
(Grœnland intérieur), estropié dans les deux manuscrits de Vienne
{Eyngromenden land ex Eyngromenland)^SL\x lieu d'occuper l'intérieur
du pays, a été arbitrairement localisé sur un point de la côte orientale
par 64° de lat. N. et i2''25' de longitude; et que Spichbod {Boutique
à lard ou à graisse de cétacé et de phoque; en is,\a.nà.sàs Spikbud,
en danois Spekbod, en suédois Spœckbod, comme il y en a encore
sur le littoral du Grœnland), a été changé en un nom d'homme,
Spieldehbedh, auquel pourtant est assignée la latitude de 63°3o' et la
longitude de i i^So'. La situation des autres mots du quatrain, y
compris les articles, les pronoms, les prépositions, est indiquée avec
d'histoire et de littérature 27
autant de précision que si c'étaient réellement des noms géographiques.
Ce n'est pas par ces injustifiables procédés que l'on aurait pu obtenir
la configuration approximative du Grœnland ; ils ont été appliqués
avec aussi peu de succès à trois pays que Clavus aurait pu mieux con-
naître, puisqu'ils dépendaient, comme son île natale, du roi de l'Union
Scandinave : en Islande, ce sont des noms de runes, non pas figurés
comme des signes algébriques ni considérés comme des initiales,
mais écrits en toutes lettres ; dans l'île de Gotland et au Nord de la
Norvège, ce sont des mots qui n'appartiennent à aucune langue (à
moins que Ynesegh ne soit le ^aWo'isynysig, îlot, en gaélique innseag),
et que nos auteurs ne se chargent pas d'expliquer et encore moint
d'identifier avec des localités réelles, quoique les positions soient
ponctuellement indiquées. Pour ces trois derniers pays on ne peut
même pas supposer, à la décharge de Clavus, qu'il usait, comme
peut-être dans sa nomenclature grœnlandaise, d'un moyen mnémo-
nique pour soulager la mémoire de ses élèves. On est forcé d'induire
qu'il voulait tout simplement jeter de la poudre aux yeux des cosmo-
graphes méridionaux qui ne pouvaient le contrôler au moyens des
sagas, des cartulaires, des pouillés, des terriers et de nombreux autres
documents septentrionaux. Il paraît avoir été coutumier du fait :
pour se faire bien venir du Pogge, il avait affirmé qu'un exemplaire
complet de Tite-Live existait à la bibliothèque des Cisterciens de Sorœ
en Sélande; on chercha en vain ce manuscrit qui aurait fait bonne
figure parmi les trouvailles de la Renaissance.
De leur côté nos auteurs se sont efforcés de jeter un voile sur les
mystifications et les erreurs de leur compatriote; s'ils n'y sont pas
parvenus, ils nous ont du moins donné une étude des plus fouillées et
qui nous dispensera d'en entreprendre de nouvelles sur ce personnage
surfait, tant que l'on n'aura pas eu comme eux l'heureuse chance de
découvrir de nouvelles pièces concernant sa vie ou ses écrits. Aux
maigres notions qu'il nous donne sur lui-même, comme la date de sa
naissance (i388) à Sallinge en Fionie, ils n'ont pu ajouter que deux
ou trois faits et quelques dates, mais ils ont décrit, transcrit les deux
rédactions de ses cartes, traduit et reproduit l'une d'elles en fac-similé,
comparé sa nomenclature avec celle de onze autres cartes, classé
d'après plusieurs types un très grand nombre de celles qui se rattachent
aux siennes, noté les différences, commenté avec beaucoup d'érudition
les passages difficiles et, en un mot, fait un travail tellement soigné
et approfondi que, tout en différant d'opinion avec eux sur la valeur
de Claudius Clavus, on ne peut s'empêcher de louer ce mémoire
comme une des plus précieuses contributions à l'histoire de la carto-
graphie septentrionale.
Eug. Beauvois.
28 REVUE CRITIQUE
A. W. Ward, g. W. Prothero, Stanley Leathes. The Cambridge modem
history. Vol. III The wars of religion. Cambridge, University press. In-8°.
xxviii-914 p.
Ce troisième volume de la Cambridge modem history n'est pas
exempt de quelques-uns des défauts signalés par la Revue dans les
deux premiers (voy. 1903, II, 3i et 1904, I, 458), Si ce volume pré-
sente dans l'ensemble une certaine unité, s'il doit étudier le dévelop-
pement de la Contre-Réforme et la formation graduelle du concept
de l'État moderne, cette unité disparaît quelque peu à travers les
vingt-deux chapitres, dus à seize auteurs différents.
Non seulement il existe, entre ces divers chapitres, une inégalité
fatale en de semblables entreprises, mais l'ensemble est plutôt un
recueil de monographies que l'exposé total d'une évolution. Chacune
de ces monographies est obligée de répéter, d'un point de vue nou-
veau, les faits exposés dans les séries parallèles. Certaines de ces
monographies {Toscane et Savoie) portent même sur des sujets trop
restreints. Quelques unes sont excellentes, par exemple, celle où
M. Ugo Balzani {Rome under Sixtus V) a su grouper autour d'une
figure centrale, dessinée en plein relief, les faits essentiels de la con-
tre-réforme. Les deux chapitres de M. Sidney Lee sur Elizabeth
(noter le joli portrait d'Essex) ne sont pas moins réussis, ni celui de
M. Brosch sur l'Apogée de la puissance ottomane (mais il est obligé
de remonter jusqu'en 1529, tandis que la date initiale du volume est
1 555-1 56o). Citons également celui de M. R. Dunlop sur l'Irlande,
dont le caractère historiquement insulaire est bien mis en lumière.
Dans beaucoup de chapitres, l'histoire des événements prend trop
de place, au détriment de celle de la civilisation. Cependant, si l'his-
toire de l'art est aussi fâcheusement absente que dans les volumes
précédents, il n'en est pas de même de celle des lettres. Le chapitre
consacré par M . A. Tilley à V Humanisme français et Montaigne
résume une partie de son History of the french literature. D'autres
chapitres traitent de VEliiabethan Age et de la fin de la Renais-
sance italienne. Quant au chapitre terminal, sur la pensée politique
au xvi* siècle, c'est une bonne tentative, mais le résultat manque de
netteté et il y a bien des lacunes '.
M. Delaruelle se plaignait avec raison que la France fût sacrifiée
dans le volume sur la Réforme. Ici nous avons déjà vu qu'elle obte-
nait un chapitre d'histoire littéraire. Elle en a deux pour l'histoire
politique, et si le premier est un simple résumé des guerres civiles,
sans le moindre effort pour peindre l'époque, le second, sur Henri IV,
est bon, et contient un tableau suffisamment complet de l'état social'.
1. Surtout le traité de Th. de Bèze Du droit des magistrats sur leurs sujets, si
bien mis en lumière par M. Cartier en 1900.
2. Singulier lapsus p. 68 1 (et aux- Index) ; Châtelhérault (ce qui risque d'induire
plus d'un lecteur anglais en péché géographique) pour Chàtellerault.
d'histoire et de littérature 29
Les bibliographies, toujours bizarrement rejetées en fin de
volume, présentent entre elles les mêmes inégalités que les cha-
pitres '. Quelques-unes — le très petit nombre — ne sont guère que
des titres d'ouvrages classés très artificiellement '. La plupart sont
au contraire bien divisées, distinguent les sources des travaux ■'.
Quelques-unes donnent même des renseignements sur les sources
manuscrites ', et l'une d'elles est une sorte d'inventaire sommaire
d'un fonds d'archives \
Tel quel, ce volume paraît supérieur à ses aînés. Et, si la Cam-
bridge history souffrira jusqu'au bout des inconvénients attachés à
son plan parcellaire, elle rendra, comme collection de monographies
généralement bien faites, de réels services. Un atlas et un index géné-
ral compléteront cette collection *'.
Henri Hauser.
Ernest Gossart, Espagnols et Flamands au xvr siècle. L'établissement du
régime espagnol dans les Pays-Bas et l'insurrection, i vol. in-S», xii,
33i p., Bruxelles, Lamertin, igoD.
Il y a longtemps déjà que M. Gossart, conservateur à la Biblio-
thèque Royale de Bruxelles, s'occupe de l'histoire des Pays-Bas au
xvi^ siècle, et il s'est acquis sur ce terrain, par de nombreuses études
de détail, une autorité incontestable. On ne peut donc que se féliciter
de le voir continuer ses recherches et compléter la série de ses tra-
vaux. Son dernier ouvrage, qui vient de paraître à Bruxelles, est un
des plus importants qu'il ait composés. Sans apporter peut-être des
résultats très originaux, il n'en a pas moins de réels mérites : d'une
part, il rend service aux historiens en établissant nettement l'état de
nos connaissances actuelles sur les commencements du règne de Phi-
1 . On a sagement groupé en une seule notice les ouvrages afférents aux deux
chap. (v et xxi) sur le Saint-Empire, aux trois chap. (vi, vn,xix) sur les Pays-Bas,
les deux chapitres (xv, xvi) sur l'Espagne. On renvoie souvent (voy. p. 787), avec
références précises, à des instruments bibliographiques plus complets.
2. Exemple, celle des guerres civile» en France. La série II. Historiés, mêle
Agrippa d'Aubigné et Kervyn de Lettenhove ; elle admet les Mémoires de la ligne,
qui devraient être à Contemporary letters, etc., à Biographies and Memoirs les
sources voisinent avec les travaux. — Lamyrault pour Amyrauit. La Noue {une
lettre de) sur sa conversion ; c'est sur la conversion de Henri IV.
3. Celle de M. Tilley distingue œuvres et commentaires (généraux; monogra-
phies) ; celle de la Pologne, sources et travaux. Celle de l'Empire, avec sa division
par Etats, est un modèle.
4. Espagne (il aurait fallu citer les fonds Simancas de Paris), Rome, Allemagne,
Turquie.
5. Celle sur Rome sous Sixte Quint.
6. Chaque volume se termine par un index spécial et une table chronologique.
3o REVUE CRITIQUE
lippe II dans les Flandres, et en utilisant pour cette période dont
l'américain Motley a popularisé les dramatiques péripéties, les mul-
tiples publications de documents qui, depuis un demi-siècle, ont en
partie renouvelé le sujet; d'autre part, il expose avec une information
sûre et dans une langue agréable ' des événements du plus haut inté-
rêt, les mettant à la portée d'un p'ubiic qui, rebuté par les livres d'éru-
dition, n'a trop souvent pour aliments que les fantaisistes élucubra-
tions de publicistes ignorants ou légers.
Comme l'annonce le titre, M . G. a cherché avant tout à expliquer
comment et pourquoi Philippe II a introduit aux Pays-Bas le régime
espagnol, dont Charles-Quint, plus avisé et d'ailleurs mieux disposé
pous ses compatriotes flamands, avait soigneusement modéré dans
ces régions le despotisme intransigeant ; il a, en outre, étudié les con-
séquences du système nouveau, l'insurrection générale de 1572, la
perte des provinces du nord définitivement aliénées, et la ruine des
provinces du sud assujetties. Il s'est, chemin faisant, préoccupé de la
politique générale de l'Espagne, démêlant avec dextérité les intrigues
souvent enchevêtrées où s'est complu le génie minutieux et perfide
de Philippe II, et montrant les complications de toutes sortes sus-
citées du côté de l'Allemagne par le caractère irrésolu et la tolérance
de l'Empereur, Maximiiien II, du côté de l'Angleterre par l'hostilité
mal dissimulée d'Elisabeth, du côté de la France par les volte-face
perpétuelles de Charles IX et de Catherine de Médicis. Cette étude de
faits très différents et parfois sans lien apparent aurait pu rendre le
récit incohérent et confus ; il n'en est rien grâce à l'excellente ordon-
nance du volume, et grâce au souci constant de l'auteur de ne jamais
laisser perdre de vue la question capitale, celle du sort des Pays-Bas,
qui prime tout et vers laquelle il a su avec art faire converger ses
développements \
Les quatre premiers chapitres racontent successivement l'avène-
ment de Philippe II, l'organisation du gouvernement de sa sœur, la
régente Marguerite de Parme, et de Granvelle, la lutte religieuse pro-
voquée par l'établissement de l'inquisition et la généralisation des
« placards » contre les protestants, les sanglants débuts du duc d'Albe
en 1567-68. C'est un exposé clair et complet, où se dégage d'abord le
caractère vexatoire du « nouveau régime », où éclate ensuite dans
toute son horreur la répression cruelle et sournoise à laquelle prési-
dèrent au nom du roi Fernand-Alvarez de Tolède et son Conseil des
Troubles. La prudente circonspection de Guillaume d'Orange et son
1. Je me permettrai seulement de relever deux fautes de français qui ont échappé
à Tauteur, p. i32 : « jusqu'à ce qu'il aurait été fait droit », et p. 148 : « on en
voulait à l'Empereur de ce qu'il favorisât ».
2. Je reprocherai cependant à M. G. de n'avoir pas toujours défini clairement
dans son introduction la politique de Charles-Quint vis-à-vis des Pays-Bas, qu'il
aimait, et qu'il sacrifia pourtant aux intérêts de sa. mgjson,
d'histoire et de LITTERATURE 3l
attitude indécise, voire même équivoque, au point de vue religieux
jusqu'à la révolte ouverte de i568, sont en même temps très juste-
ment mises en lumière. Les deux chapitres suivants (Mission de l'ar-
chiduc Charles en Espagne en 1568-69, et Démêlés avec la reine
d'Angleterre) contiennent des faits moins connus et comptent parmi
les meilleurs de l'ouvrage; il est curieux, par exemple, de constater
que Philippe II paya, fort irrégulièrement il est vrai, sa quote-part
dans les contributions d'Empire, et qu'il put s'en prévaloir pour
réclamer l'interdiction aux rebelles de faire des levées en Allemagne
(p. 120-21). Peut-être M. G. n'a-t-il pas suffisamment expliqué le refus
de Maximilien II, qui, s'il ménagea son cousin, à cause des liens de
famille, ne cessa de témoigner plus ou moins publiquement son aver-
sion pour l'Espagne et la politique espagnole; peut-être aussi n'a-t-il
pas montré assez nettement l'impuissance de l'Empereur dans l'Em-
pire, au milieu d'électeurs et de princes qui lui accordaient à peine
une autorité nominale.
Le duc d'Albe avait étouffé dans le sang les velléités de révolte ; il
avait persécuté les protestants, rétabli l'ordre par la terreur, et courbé
sous le joug les dix-sept provinces. Tout semblait fini, quand il s'avisa
de toucher aux intérêts matériels et d'établir des impôts indirects
oppressifs, ce qu'on appelait en Espagne des alcavalas (le 20^ du pro-
duit des ventes d'immeubles, le 10* du produit des ventes mobilières).
Cette mesure détermina l'explosion de i 572. L'initiative hardie des
« gueux de mer » sous Guillaume de La Marck ', la prise de la Brielle
et l'occupation de Flessingue donnèrent aux insurgés la base d'opé-
rations qui leur manquait, tandis que l'entrée en scène du prince
d'Orange leur assurait un chef énergique. La Saint-Barthélémy com-
promit un moment leur cause en les privant brutalement des secours
de la France et surtout des huguenots; elle permit la reprise par l'Es-
pagne des provinces méridionales des Pays-Bas, épuisées et misé-
rables; du moins le nord résista avec le plus farouche courage, et le
duc d'Albe quitta son poste en décembre iSy'i, chargé de la haine
universelle et prévoyant un échec que son orgueil seul se refusait
à admettre. Il partit d'ailleurs la tête haute et sans remords ; il
n'était nullement disgracié ; il savait que son maître approuvait ses
effroyables effusions de sang ; Philippe II n'écrivait-il pas alors qu'il
aimerait mieux perdre les Pays-Bas que les posséder -« sans qu'ils
fussent catholiques \» ?
Le volume se termine par une table des ouvrages et documents
consultés, qui n'a qu'un tort, celui de ne pas être absolument com-
plète. On s'y rend compte pourtant de l'énorme somme de travail
1. M. G. a donné d'utiles détails (p. 2i5 ss.) sur l'origine de ces « gueux de
mer », et sur leurs relations avec les pays voisins, surtout avec l'Angleterre.
2. Cf. Documentos itieditos para la historia de Espana, in-8", Madrid, 1842 ss.,
CXI, 276, 24 juin 1573.
32 REVUE CRITIQUE
qui a été fournie et de la quantité de documents espagnols, hollan-
dais ou flamands que M. G. a mis en œuvre et qu'il a eu l'excellente
idée de rendre accessibles, par la traduction de nombreux passages
aux lecteurs peu familiarisés avec ces langues.
Albert Waddington.
FLAMiNi(Francesco). Taria : pagine di critica e d'arte. Livourne, Giusti, 1905.
In-8° de x-35o p. 3 francs.
Cet ouvrage se compose d'une quinzaine de morceaux qui avaient
paru isolément et que l'auteur a retouchés. Un mot d'abord sur les
premières et sur les dernières pages qui ont le plus de portée.
M. F. est un des plus savants parmi les jeunes maîtres de la cri-
tique italienne et il est justement fier de l'éducation qu'il a reçue. Ni
lui, ni l'Italie ne seront jamais assez reconnaissants aux hommes qui
ont chassé des universités italiennes la pure rhétorique, qui d'ailleurs,
en son temps, avait contribué au réveil du patriotisme. Mais il se
demande si l'heure ne serait pas venue de retirer à l'érudition le
monopole qu'elle s'est adjugé. Il lui semble que cette science si vaste,
si sûre, qu'on élabore autour de lui ne pénètre pas dans la nation, ne
sort pas du cercle des futurs professeurs; et il croit que la faute en
est à la manière dont on la présente. Ce n'est pas du tout pour se jus-
tifier de réimprimer des articles de Revues ou des discours de cir-
constance, qu'il conseille dans sa préface de quitter parfois les doctes
dissertations pour des articles plus alertes, où la science se cacherait
au lieu de s'étaler; on sent que la question lui tient au cœur; il la
traite explicitement dans une partie du morceau qui termine le
volume et qu'il faut lire attentivement. Le très juste souci de ne pas
rouvrir la porte aux déclamations creuses, y jette quelquefois un peu
d'obscurité; quand M. F., après avoir judicieusement déclaré qu'un
professeur de littérature dans une chaire d'Université n'est pas un
professeur d'esthétique, ajoute qu'il doit présenter la somme et non la
fusion, la synthèse de tous les travaux auxquels une œuvre d'art peut
donner lieu\^. 335), quand il semble ne pas voir de milieu entre les
monographies et les généralités vides (p. 341), on craint qu'il ne par-
tage la prudence excessive de ceux qui renvoient toujours à l'avenir le
moment de tirer des faits sûrs qu'ils entassent une véritable nourri-
ture pour les esprits. Mais ailleurs, il explique avec une clarté parfaite
l'effort nouveau qu'il demanderait à la science de son pays : il vou-
drait qu'elle produisît plus souvent de ces travaux d'ensemble qui
résument et coordonnent les résultats acquis (p. 342). On devine com-
bien il regrette que l'Italie n'ait plus de D"e Sanctis; il appelle de ses
d'histoire et de littérature 33
vœux un De Sanctis moins dédaigneux des talents secondaires. Et il a
raison. Certes les travaux d'ensemble qu'il conseille n'ont jamais rien
de définitif ; les conclusions en tiennent toujours plus au moins au
tour d'esprit de l'auteur, aux opinions de son temps; mais les mono-
graphies mêmes sont-elles définitives, et, en attendant, font-elles autant
penser écrivains et lecteurs ? Marquent-elles aussi bien, pour l'ins-
truction de la postérité, une étape de l'esprit humain ? Espérons que
le conseil de M. F. sera entendu- et que ses élèves nous donneront de
vrais livres, fallût-il y préluder par cette autre sorte de travaux d'en-
semble que l'on appelle des éditions richement annotées, genre où
l'Italie contemporaine a produit des chefs-d'œuvre, mais s'est exercée
trop rarement.
Parmi les autres morceaux, nous signalerons une fine étude de la
différence qui sépare la manière de Dante et le dolce stil niiovo qui
existait avant lui (Dante est le premier qui revienne après coup sur
l'histoire de ses amours, la médite, l'arrange), un piquant résumé sur
les frottole primitives semblables aux fatras de France, aux ensaladas
d'Espagne, sur le goût des gens de lettres et du grand monde dans
l'Italie du xv^ siècle pour l'improvisation réelle ou simulée accom-
pagnée de musique. Surtout nous signalerons de délicates études sur
Léopardi et surTommaseo. M. F. démêle fort bien ce qu'aurait été
Leopardi sans ses infirmités précoces, la modestie avec laquelle il
eût vécu heureux dans les recherches de l'érudition, la tendresse
expansive qu'il eût gardée même après l'éveil des passions ; il estime
que, loin de s'étonner de quelques torts ultérieurs uniquement impu-
tables à ses souffrances, il faut l'admirer de n'avoir pas perdu la rai-
son (p. 239). Incidemment, il juge avec une clairvoyante et courageuse
sévérité la plupart des lyriques italiens qu'il accuse d'avoir manqué
de sincérité (p. 242-3). Il explique avec une équité lucide l'injuste
âpreté de Tommaseo et cite de lui d'admirables vers d'amour.
Charles Dejob.
Jean Destrem, Le dossier d'un déporté de 1804, avec une préface de A. Aulard
etrn portrait du déporté. Paris, Reliais, 1904. In-8°, 197 p.
M. Jean Destrem a, comme il dit dans sa préface, élevé l'an der-
nier, lors du centenaire de cette année 1804 qui vit l'évasion et la
mort de Hugues Destrem, un monument à son grand-père. Il a, à
force de temps et de recherches, recueilli une foule de pièces sur le
proscrit. La jeunesse de Hugues Destrem, son rôle à la Législative
et à Toulouse où il fut commissaire du Directoire et suscita contre
lui les violentes attaques du journal V Antiterroriste, ses travaux au
Conseil des Cinq-cents, son attitude au.ciub du Manège et dans
34 REVUE CRITIQUE
les Journées des 18 et 19 brumaire, les coups de poing qu'il envoie
à Bonaparte, tout cela nous est raconté par l'auteur d'après les docu-
ments les plus sûrs. Mais, comme on nous le dit (p. 83), Brumaire
termine la vie politique de Hugues Destrem, et nous le voyons dans
la seconde partie du livre interné deux fois de suite à Saint-Martin-
de-Ré, puis déporté à Cayenne, s'échappant au moment même où il
obtient sa grâce, et mourant presque aussitôt à Gustavia dans l'île
Saint-Barthéiemy. Grâce à ce récit, la mémoire de Hugues Destrem
vivra; sa noble figure, son caractère courageux et ferme apparaissent
nettement dans la suite des notes rassemblées par son petit-fils '.
A. G.
Commandant Sauzey. Les Allemands sous les aigles françaises. Le contin-
gent badois. Avec une préface de M. J. Margerand. Paris, Chapelet, 1904.
In-8», IX et I 70 p.
Ce deuxième volume, consacré aux troupes allemandes de la confé-
dération du Rhin au service de la France impériale, est aussi bien
documenté, aussi consciencieusement fait que le premier. M. Sauzey
devrait soigner davantage ses traductions ; mais il a fouillé avec suc-
cès dans les archives des pays étrangers, dans les manuscrits, les
mémoires, les livres allemands, et on peut dire que presque rien ne
lui a échappé. Il nous montre comment les Badois, d'abord assez
médiocres, sont devenus de bons soldats. On les voit faire d'abord la
campagne sur les derrières de l'armée; ils assurent le service des
transports et des convois; puis ils reçoivent au siège de Danzig le bap-
tême du feu, et dès lors ils figurent dans nos rangs en première
ligne, en Espagne, à Essling et à Wagram, en Russie — d'où de
4881, 145 seulement sont revenus — sur la Bérésina et à Leipzig. Ils
eurent d'ailleurs la bonne fortune d'avoir des chefs qui leur don-
nèrent l'impulsion, comme le prince héréditaire de Bade et le comte
de Hochberg. Souhaitons que M. Sauzey continue cette série
d'études militaires si bien commencée et qu'il ait assez de loisirs,
pour nous donner l'historique de nos autres alliés, bavarois, saxons et
wurtembergeois \
A. G.
1. M. Jean Destrem a cité Despaze; il aurait pu citer une brochure contempo-
raine de quatre pages, signée Jacques-Philippe B. et intitulée Liste générale des
huit cents Jacobins-, on y trouve p. 3 les lignes suivantes : « Peut-on craindre une
Société, en tête de laquelle se trouvent des membres distingués du Corps législa-
tif, tels que Lucien Bonaparte, Deistremm {sic) et tant d'autres députés »?
2. P. 26 le Bulach cité est un Zorn de Bulach sur lequel l'auteur trouvera des
renseignements dans notre Alsace en 1S14 (p. SgS); — p. 28 l'auteur, citant un
passage de Rôder, s'écrie que ce petit tableau est complet; mais pourquoi dit-il
d'histoire et de littérature 35
Ch. AuRioL, La France, l'Angleterre et Naples de 1803 à 1806, Paris, Pion,
1904. 2 vol. in-S", 684 et 834 P- 20 fr.
Il faut remercier et féliciter M. A.uriol de cette publication qui lui
a sûrement coûté beaucoup de temps et de labeur. C'est moins un
livre qu'une collection de pièces. Si l'auteur parle de son chef dans le
premier et le dernier chapitre, s'il relie par de solides résumés les
lettres qu'il nous donne, s'il met souvent au bas des pages des notes
instructives, il a fait surtout et avant tout un recueil de documents.
On trouve dans ces deux volumes la correspondance d'Alquier, notre
ambassadeur à Naples, et celle de Gouvion Saint-Cyr qui comman-
dait le corps d'occupation de Tarente; les lettres d'Acton, de Nelson
et d'EUiot, l'ambassadeur d'Angleterre à Naples, le conseiller du cabi-
net napolitain, l'inlassable adversaire delà politique napoléonienne ';
celles de Tatistscheff, le représentant de la Russie, qui à l'heure de la
crise finale joue un rôle considérable; celles de la reine, de Lascy, de
Gircello, de Gallo, etc. L'auteur a fouillé non seulement dans nos
archives des affaires étrangères et de la guerre, mais dans celles de
Londres et de Naples. Il montre ainsi comment le royaume des Deux
Siciles est, dans le bassin de la Méditerranée, « le principal facteur » de
la lutte entre la France et l'Angleterre ; comment Napoléon est amené
à chasser les souverains qu'il maintenait en 1801 et à les remplacer par
son frère Joseph. Ces souverains, c'étaient ceux qui avaient violé la
capitulation de 1799 et restauré si cruellement leur pouvoir ; ils ne
surent cacher leur haine contre la France, ils lièrent leur politique à la
politique anglaise et Napoléon crut qu'il pouvait agir envers eux sans
ménagement. Lorsqu'il vit Elliot gagner leur esprit, il comprit que
le sud de l'Italie ne lui fournirait aucun appui et il décida leur perte.
M. Auriol aurait pu diminuer ces deux gros volumes en laissant de
côté les lettres de Napoléon et en renvoyant le lecteur à la Corres-
simplement « le mameluk Roustan me donna du pain et du vin », alors qu'on lit :
Roustan ouvrit la portière de la voiture impériale, me fit asseoir sur le marche-
pied et me donna du pain et du vin. » ; — id., « Masséna, dit l'auteur, reçoit Hoch-
berg comme un enfant qu'il croyait perdu », non, mais comme l'enfant prodigue » \
— p. 3o « un trompette ramassa le drapeau, pour la prise duquel Sainte-Croix fut
promu colonel »; il y a autre chose dans Rôder : «Un trompette ramassa le dra-
peau, mais Sainte-Croix le lui arracha et le porta à Masséna en assurant qu'il
lavait pris »; — id. l'auteur dit que Hochberg commande à l'infanterie badoise
d'aborder l'ennemi sans « se servir de moyens d'approche abrités et qui pouvaient
l'empêcher d'être légèrement éprouvée »; il fallait traduire : « sans se servir d'un
moyen d'abri qui aurait pu facilement lui nuire aux yeux du maréchal »; —
p. 34-35 lire Kageneck et non Krageneck; — p. 56 il est inexact de dire que Bar-
banègre « rendit son épée » à Hochberg; — p. 61 « cette scène inoubliable »;
Hochberg dit « cette scène si saisissante pour tous. ».
I. L'auteur remarque très biwi son esprit d'initiative et fait là-dessus d'uliles
réflexions (I, 488 et II, 818).
36 REVUE CRITIQUE
pondance. Il aurait pu tirer de ses documents un intéressant récit, une
narration continue qui lui appartiendrait en propre. Mais l'ensemble
de pièces qu'il nous fournit, sera favorablement accueilli et une
publication semblable faite avec ce soin et cette connaissance étendue
du sujet rend toujours de grands services '.
A. G.
1815, par Henry Houssaye, de rAcadémie française. La seconde abdication. La
Terreur blanche. Paris, Perrin, igoS. In-8», 602 p.
Ce troisième volume du i8i5 de M. Henry Houssaye est peut-être
moins dramatique que les deux volumes précédents. Non que le talent
de Fauteur ait baissé. M. H. déploie les qualités que nous connais-
sons; il a toujours le même savoir étendu, la même documentation
consciencieuse, la même exactitude rigoureuse, le même agrément de
la forme, la même clarté, la même façon intéressante et vive de racon-
ter les choses et de faire passer tant de détails sans que le lecteur
éprouve un instant d'ennui et de fatigue. Mais Napoléon a succombé,
la question est tranchée, et nous n'avons pas 1' v anxiété » de la France
qui attend des nouvelles de l'armée (p. i). Quoi qu'il en soit, le volume
mérite tous les éloges et nul ne s'étonnera du nouveau et grand succès
qu'il a valu à l'auteur. Il comprend, comme l'indique le sous-titre,
deux parties : la seconde abdication et la Terreur blanche. On remar-
quera surtout dans la première partie tout ce qui concerne les menées
de Fouché, les premiers mouvements royalistes, les atermoiements de
Napoléon et dans la seconde partie les pages consacrées à l'armée de la
Loire, à l'occupation du territoire et aux mesures de répression. Nous
n'insistons pas davantage. M. Houssaye a fait une grande œuvre, une
œuvre superbe, admirable, qui sera longtemps lue et consultée. Il
faut le féliciter de sa vaillance, le remercier d'avoir poussé jusqu'au
bout sans jamais faiblir l'histoire de ces deux années 18 14 et 181 5 —
les plus tragiques du dernier siècle avec l'année 1870 — et de joindre
à tous les mérites dont témoignent ses quatre volumes une « foi
robuste et ardente dans la fortune de la France ' ».
A. G.
I
1. I, 454 sur Roze (et non Rose) voir notre Légion germanique.
2. Lire p. 65 et 481 Garrau et non Carreau ou Garraud; p. 122, Rheinfelden et
non Rhinfeld ; Bessoncourt et non Besancourt; p. 3 14, Monk et non Monck; p. 460,
Bizannet et Partouneaux, au lieu de Ri^annet et Patournaux ; p. 455 et 492, Rode-
mack au lieu de Rodermarck ; p. 487, le baron de Baden et non de Badeu ; —
p. 122, on s'est battu sur la Savoureuse et non à Savoureuse ; — p. 168, Evain était
chef du bureau de l'artillerie; — p. 5o2, Gimel était chef d'escadron et non colo-
nel; — p. 504, mobilisés et vétérans sortirent avec le reste de la garnison; — il
fallait citer p. 445-449, à propos de Marseille et Toulon, les Souvenirs de Pouget,
et p. 554, à propos de la sédition de Dalousi, l'art. Le général Strasbourg paru
dans la « Revue de Paris » du i5 avril 1902; — le titre du troisième livre la
France crucifiée me semble manquer de simplicité.
d'histoire et de littérature 37
Schillers Dramen, Beitrâge zu ihrem Verstândniss, von Ludwig Bellermann,
3* édition, 3 vol. in-S", vi et 348, 332, 328 p. (Berlin, Weidmann, igoS).
A l'occasion du centenaire de la mort de Schiller, M. Bellermann
a publié une nouvelle édition de son excellente étude sur les drames
du grand poète. On sait qu'il a donné récemment une bonne édition
des œuvres de Schiller en quatorze volumes, et il est sûrement
l'homme du monde qui connaît le mieux son Schiller. Dans la publi-
cation que nous annonçons, il étudie et les drames et les passages
difficiles des drames, et, bien qu'il soit parfois un peu long, bien qu'il
revienne trop souvent sur ce qu'il a déjà dit, il a fait un commentaire
solide, souvent ingénieux, très profitable et presque indispensable.
Nous avons du reste parlé ici même de la deuxième édition. Voici la
troisième qui compte, non pas deux volumes, comme la précédente,
mais trois. C'est que M. Bellermann a, cette fois, analysé le Nachlass
dramatique de Schiller, et il déploie dans cette analyse les qualités
que nous avons louées en lui : il s'efforce d'être complet, d'éclairer le
sujet sous toutes les faces, et il sème au passage d'utiles remarques et
de fins aperçus. Il insiste sur le Warbeck et particulièrement sur le
Démétrius où l'on voit, dit-il (III, 3 19), Schiller « s'élever et s'avancer
dans sa création de puissance artistique ». Le plan et l'ordonnance de
l'ouvrage n'ont du reste pas changé : l'auteur l'a revu avec soin d'un
bout à l'autre et il a de ci de là opéré quelques légers changements.
Nous souhaitons avec lui que son travail puisse, comme il dit, gagner
de nouveaux amis et continuer à servir pour sa part à faire mieux
comprendre et apprécier Schiller.
A. C.
— M. Antoine Thomas nous écrit : « La Revue critique a fait bonne mesure à
mes Nouveaux Essais de philologie française puisqu'elle leur a consacré deux
comptes rendus distincts, l'un de M. A. DelbouUe et l'autre de M. E. Bourciez.
Voulez-vous me permettre — après avoir remercié mes aimables et savants cri-
tiques — de répondre à deux observations de détail présentées par M. Bourciez,
uniquement dans l'intérêt de la science? — M. Bourciez déclare (p. 472) qu'il a de
la peine à admettre que Arvernicum soit le prototype immédiat de Auvergne et
qu'il lui paraît nécessaire de supposer une forme latine intermédiaire Arvernia.
Il oublie que la seule forme romane autorisée du nom de la province que nous
appelons aujourd'hui ^î<wrg^«e, en faisant de ce mot un substantif féminin, est
Alvernlie, primitivement Alvcrnge {(orme constante du chansonnier Ade Bartscli),
substantif masculin, dont Ve final et le genre sont inconciliables avec le type
Arvernia. On ne peut pas non plus supposer Arvernium, qui aurait donné Alvernh
sans e final. Donc, Arvernicum s'impose, et c'est à la phonétique à expliquer
pourquoi Arvernicum a abouti a Alvernlie, tandis que Rutenicum a donné Roergue
(auj. Rouergue), Petrocoricum Peiregorc [slu). Périgord), Santonicum, Saintonge,
Vellavicum Fe/aî'c (auj. Velay), etc. — M. Bourciez croit que c'est par inadver-
tance que j'assigne à encombrier et à recovrier des types incomberium çt recupe-
38 REVUE CRITIQUE
RiuM. Il faut s'entendre : j'ai parlé de types « primitifs ». Il va de soi que, dans
ma pensée, les substantifs encombrier, recovrier sont sortis du croisement des
formes verbales encombrer^ recovrer avec les formes substantives non attestées
directement encombier recovier : ce sont ces dernières formes qui reposent sur
des types incomberium, recuperium, types conformes au latin classique deside-
RiUM, et dont l'existence en latin vulgaire me semble vraisemblable ».
— M. J. Eggeling, professeur à l'Université d'Edimbourg, continue la publication
du Catalogue of tlie Sauskrit Maniiscripts in tlie Library of tlie India Office. Le
présent fascicule (Londres 1904, in-40 carré, 214 pp. cotées 141 5-1628) fait partie de
la section VII (Sanskrit Literature) et en comprend lesn»« 3740 à 4109 {Poetic Com-
positions in Verse and Prose) et 41 10 à 4203 {Dramatic Literature). Les notices —
est-il besoin de le dire? — sont rédigées avec un soin et une autorité indiscutables ;
quelques-unes, lorsqu'il s'agit d'ouvrages inédits ou peu connus, minutieusement
détaillées. Mais l'auteur n'a évidemment pas eu la prétention d'être complet dans
rénumération des traductions européennes de pièces sanscrites : le public français,
notamment, est beaucoup mieux informé de cette littérature que ne le donneraient
à supposer ces sommaires indications. — V. H.
— La librairie Freytag-Tempsky (Leipzig-Vienne) continue à s'enrichir d'ouvrages
utiles pour l'interprétation et la lecture des auteurs grecs. Elle a publié récemment
un volume de M. Chr. Harder destiné à faciliter aux élèves des gymnases l'intel-
ligence des poèmes homériques [Homer, ein Wegiveiser :^ur ersten EinfUhriing in
die Ilias und Odyssée, avec 96 figures et 3 cartes, 1904, viii-282 p.). Après une
introduction, qui explique ce qu'était la Grèce à l'époque de la guerre de Troie,
et donne un résumé des deux poèmes, M. H. expose, sous le titre général Le monde
homérique, l'ensemble des connaissances qu'il est nécessaire de posséder pour bien
comprendre l'œuvre du poète; il montre, avec de perpétuels renvois à l'Iliade et à
rOdyssée, quelle opinion l'on se faisait alors des dieux et des héros, quel sentiment
et quelles notions l'on avait de la nature et de ses productions, et quelles étaient
les idées psychologiques et morales des peuples. La vie privée est ensuite dépeinte
dans ses principaux traits, le mariage, l'éducation, les soins du corps et la nourri-
ture, la culture de la terre, les relations commerciales, les funérailles, etc. Vient
alors l'organisation sociale, politique, militaire et religieuse. Une brève histoire des
poèmes homériques montre comment l'Iliade et l'Odyssée ont pu se former, quelles
légendes primitives en composent le fond, et par quels accroissements successifs
elles sont arrivées à l'état dans lequel nous les connaissons. Cette dernière partie
est nécessairement plus incertaine, et M. H., tout en essayant de n'enseigner que
ce qui est généralement admis, n'a pu éviter de donner quelques détails contes-
tables. Un chapitre final caractérise sommairement les héros grecs et troyens, et
apprécie la composition et le développement poétique des deux épopées, pour s«
terminer par quelques pages sur les sentiments de l'Allemagne à l'égard d'Homère,
et sur l'influence d'Homère sur ses grands poètes. Le meilleur éloge que je
puisse faire du livre de M. Harder est de dire qu'un ouvrage conçu sur un plan
analogue, et rédigé dans le goût français, serait d'une utilité incontestable pour
intéresser à l'étude d'Homère les élèves de nos lycées. — Mv.
— Dans un bref mais très suggestif article des Decennial Publications de l'Uni-
versité de (Chicago, vol. VI, p. 63-68 (.4 stichometric scholium to tlie Medea of
Euripides, Chicago, Univ. Press, igoS; tir. à part, 8 p.) M. Tenney Frank corrige
et explique une scholie de la Me'de'e d'Euripide au vers 38o, aiy?i Sôtiouî siafidld' V
è'j-cpwTX'. ).É/o;. Ce vers est encore donné par la tradition comme vers 41, et Didyme,
d'histoire et de littérature 39
suivant une autre scholie au vers 356, l'aurait également connu, tout en le blâmant,
après ce vers. La scholie du vers 38o est obscure; les termes ètù tûv p' n'ont pas
reçu d'explication satisfaisante, malgré les eflorts des critiques. M. T. F. propose
de lire èizl tw xv6', d'où le sens ; « Didyme remarque que les acteurs ont tort de
placer ce vers après le vers 352. >> Ainsi les deux scholies concordent, celle du vers
356 signifiant : « Didyme blâme les acteurs de placer ici le vers aiyfi etc. » Les vers
40-43 sont interpolés, comme on le reconnaît généralement aujourd'hui après
Nauck; ils n'étaient sans doute pas connus de Didyme, qui n'aurait pas manqué,
comme on peut le supposer, d'exprimer son opinion sur le vers 41 . L'hypothèse de
M. T. F", est ingénieuse et très probable. — My.
— M. Krumbacher signale un nouveau manuscrit du Digénis Akritas, ce qui
porte à cinq — ou à sept si l'on tient compte de deux autres manuscrits sans valeur
— le nombre des manuscrits de la célèbre épopée byzantine {Eine neiie Handschrift
des Digenis Akritas, QyHv. des Sit^ungsber. der philos. -philol. wid der histor. Klasse
derkgl. Bayer. Akad. d. Wissensch. 1904 fasc. Il, p. 3o9-356, avec 2 planches).
C'est un manuscrit de l'Escurial (^'-14-22) du xvi« siècle, qui contient le Digénis
par fragments mélangés avec d'autres ouvrages en grec vulgaire. M. K. le décrit,
en donne plusieurs passages, qu'il met en parallèle avec les mêmes morceaux tirés
des quatre autres manuscrits, et en apprécie la valeur. Il est surtout voisin du
manuscrit d'Andros, mais renferme des motifs nouveaux, ce qui lui donne un prix
particulier. D'après une minutieuse comparaison de ce qu'il en a pu connaître avec
les autres textes, M. K. établit que le Digénis, dans ce que nous en possédons
aujourd'hui, ne remonte pas, en ce qui concerne la langue, au delà du xv siècle.
Mais alors que les autres manuscrits nous présentent une langue soit nettement
archaïsante, comme celui de Grotta-Ferrata, soit mélangée à divers degrés d'élé-
ments puristes, comme ceux d'Andros et de Trébizonde, soit enfin, comme celui
d'Oxford, colorée dialectalement, le manuscrit de l'Escurial, et c'est par là encore
qu'il a de l'importance, est rédigé en une langue franchement populaire, sans
influence dialectale ni savante. L'article se termine par des conseils aux futurs édi-
teurs, relativement à la métrique, à l'orthographe et à la manière de corriger le
texte. — My.
— Pour sa publication, dans les Moralia de Plutarque, du iJaM^wef des Sept sages,
M. Bernardakis n'avait consulté que huit manuscrits. M. Hubert Demoulin nous
donne les plus importants résultats de la collation de vingt-deux manuscrits [La
tradition manuscrite du Banquet des Sept sages de Plutarque, Extr. du Musée Belge,
VIII, 1904, p. 274-288; Louvain, Peeters, 1904). Il les divise en trois familles : les
manuscrits qui représentent une tradition de Planude; ceux qui représentant une
tradition différente de ce recueil; les manuscrits mixtes. Il estime que le témoi-
gnage le plus sûr est celui de la seconde classe, dont P (Palatinus Heidelb. i53,
xii* siècle) est le meilleur représentant.
— La Revue a reçu également de M. Demoulin un tirage à part d'un article inti-
tulé Les Rhodiens à Ténos, inséré dans le t. XXVII (1903), p. 233-259, du Bulletin
de Correspondajice hellénique. Six inscriptions y sont publiées, qui jettent un jour
intéressant sur l'histoire de Rhodes, sur sa puissance et son influence dans les
Cyclades au second siècle avant notre ère, et en particulier sur ses relations avec
Ténos. — My.
— M. Louis Bréhier, professeur à l'Université de Clermont-Ferrand, a reproduit
dans un tirage à part le discours de Psellos qu'il avait publié dans la Revue des
Études grecques, x.WIqxXWW {Un discours inédit de Psellos; Accusation du
.'.
40 REVUE CRITIQUE D HISTOIRE ET DE LITTERATURE
patriarche Michel Cériilaire devant le Synode [io5g)', Paris, E. Ler«ux, 1904).
Ce discours est intéressant à plusieurs titres; c'est un nouveau spécimen du genre
oratoire d'alors, une peinture, qui ne manque pas de vivacité, de certains côtés de
la société byzantine au xi" siècle, un pendant curieux à l'oraison funèbre du même
patriarche, composée également par Psellos (publiée par Sathas). On remerciera
M. B. d'avoir publié ce texte, et de l'avoir fait précéder d'une brève, mais subs-
tantielle introduction. On ne saura pas moins de gré à M. H. Lebègue, dont la
nouvelle collation du manuscrit (fij'è/. Nat. gv. 1 182) a rectifié de trop nombreuses
erreurs dans la première partie (ch. i-xxx), et a permis de publier plus exactement
la seconde. Malgré cela, il reste encore, dans la première partie, d'assez nom-
breuses fautes. M. B. n'était peut-être pas suffisamment préparé à la lecture et à
la publication des manuscrits grecs. — My.
— M. Rob. Ellis revient, d'un mouvement naturel, à Catulle pour examiner de
plus près et plus à fond des questions qu'il n'avait pu qu'effleurer jadis dans sa
grande édition. Dans une brochure de 3o p. in-8" [Catullus in the XIV Century.
London, Frowde, 1905), il suit les traces que paraît avoir laissées, au début du
XIV* siècle, la découverte du manuscrit de Vérone ; il retrouve des extraits de
Catulle (surtout dans le Compendium moraliiim notabilium de Montagnone, imprimé
à Venise, i5o5 dont M. E., a revu quatre manuscrits), aussi des imitations du
poète (surtout àa.n?,V Achilles et dans quelques élégies d'Albertino Mussato (1261-
1329); enfin dans Guglielmo di Pastrengo et dans Pétrarque, au xiv« siècle. Donc
très intéressante contribution à l'histoire de l'humanisme. Un appendice de six
pages traite d'abord de Mussato et de la tragédie intitulée Achilles; puis en une
page de rapprochements entre Pétrarque et Properce relevés par le prof. J, S. Phil-
limore. — E. T.
— La collection anglaise dite The Belles-Lettres Séries, dirigée par M. E. N.
Brown, professeur à l'Université de Cincinnati, et publiée à Boston et Londres,
librairie Heath, en petits volumes cartonnés de format in-i6 carré, consacre sa sec-
tion i""» à la littérature des premiers siècles jusqu'à l'an iioo. Cette section com-
prend, pour l'année 1904, cinq publications: — 1° The Gospel of Saint John, in
"West-Saxon, edited by J. W. Bright; — 2" The Gospel of Saint Matthew, in West-
Saxon, edited by J. W. Bright;— S» The Battle of Maldon and short Poems
from the Saxon Chronicle, edited by J. W. Sedgefield ; 4° Juliana, edited by W.
Strunk (poème de Cynewulf, par conséquent de la fin du wiiu" siècle, sur le mar-
tyre de Sainte Julienne); — 5" Judith., an Old English epic Fragment, edited by
A. S. CooK (poème de la fin du viiic siècle ou du début du ix^, que M. Cook serait
tenté d'attribuer également à Cynewulf, et dont le sujet est la légende juive bien
connue; avec fac-similé du manuscrit). — Chacun de ces textes s'accompagne d'un
apparat critique. Chaque volume, à la seule exception de l'Evangile selon Saint
Mathieu, qui recevra son complément par la publication des deux autres synop-
tiques, contient en outre une introduction, une bibliographie, des notes détaillées
et un glossaire spécial très complet : tout ce qu'il faut, en un mot, pour orienter
l'étudiant et même pour satisfaire l'autodidacte. Il serait presque déplacé d'insister
davantage sur les mérites d'une collection qui se recommande d'elle-même par le
seul nom des éminents professeurs qui y collaborent. — V. H.
Propriétaire-Gérant: Ernest LEROUX.
le Puy, imp. R. liarclieiseu. — Pepll«r, Keuchon et Gainen, aucctSHUrt,
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N» 29 — 22 juillet — 1905
FossEY, Manuel d'Assyriologie, I. — Justin, Apologies, p. Pautigny. — Decharme,
La critique des traditions religieuses chez les Grecs, — Vlachos, L'Athos ; Inscrip-
tions chrétiennes du Mont-Athos, p. Millet, Pargoire et Petit, I. — Blôte,
La légende du chevalier au cygne. — Th. Funck-Brentano, Les sophistes fran-
çais et la Révolution européenne. — Eisenmann, Le compromis austro-hon-
grois. — CoRDiER, L'expédition de Chine.
Ch. FossEY. —Manuel d'Assyriologie (Fouilles, Ecritures, Langues, Littérature.
Géographie, Histoire, Religion, Institutions, Art), t. I : Explorations et fouilles;
Déchiffrement des cunéiformes ; Origine et histoire de l'écriture. Paris, E. Leroux,
1904, XIV-470 pp. in-8°, avec 3 plans et une carte.
Les nouvelles d'Angleterre et d'Allemagne nous apprennent com-
ment les spécialistes ont accueilli l'ouvrage de M. Fossey. L'auteur
a reçu des éloges qui ont peut-être paru exagérés à sa modestie.
Il les mérite et nous y joindrons les nôtres. Il a pensé que les
études d'assyriologie dataient déjà d'assez loin et avaient assez pro-
duit pour qu'il valût la peine de les récapituler. La masse de travaux
de détail et de découvertes particulières est assez grosse pour qu'il soit
déjà difficile à ceux qui s'initient à ces recherches de se faire une idée
des connaissances acquises. Avant de se porter en avant à leur tour, il
leur faut tâtonner péniblement et sur une longue route tortueuse, mal
établieet mal éclairée. M. Fossey s'est proposé de remédiera cet état de
choses. D'autre part, grâce aux progrès faits par l'assyriologie en ces
dernières années, notre connaissance des civilisations mésopotamien-
nes est aujourd'hui suffisamment complète pour que les spécialistes ne
soient plus seuls à s'y intéresser. Les exégètes s'en sont inquiétés et
déjà ceux qui s'adonnent à l'étude comparative des institutions trou-
vent d'abondants matériaux dans les textes assyro-babyloniens inter-
prétés scientifiquement ; ils ne peuvent manquer d'accueillir avec
faveur la publication d'un manuel qui contribue à laïciser Vassyviolo-
gie. Enfin l'assyriologie a fini par se donner assez de précision pour se
constituer dès à présent en philologie systématique; ce n'est plus une
science occulte, divinatrice et inspirée ; nous eussions souhaité que
M. F. eût marqué lui-même dès sa préface à quel point elle tendait à
sortir de l'arcane. M. F. s'objecte à lui-même que ce que nous savons
aujourd'hui est peu de chose, en comparaison de ce que nous pou-
vons espérer de savoir un jour; le nombre des textes publiés et tra-
Nouvelle série LX. 29
42 REVUE CRITIQUE
duits est infime en regard de celui des textes qui sont publiés, mais ne
sont pas traduits, de ceux qui ne sont pas publiés ou qu'on trouvera
certainement sous les tertres qui ne sont pas encore fouillés. Applaudis-
sons à l'audace de M. F. qui ne se laisse pas arrêter par la crainte de
faire œuvre éphémère. Il nous rappelle qu'il est encore près de ses
débuts en Assyriologie, Nous souhaitons que sa maturité lui laisse le
courage de finir l'œuvre commencée.
Ce premier volume ne contient encore que des préliminaires, his-
toire des explorations et des fouilles du déchiffrement, des controverses
relatives à l'origine de l'écriture. Pour le prochain, M. F. nous
annonce une grammaire que nous attendons avec impatience. L'his-
toire des voyageurs commence au xn« siècle avec Benjamin de
Tudèle, qui parle incidemment des ruines de Ninive et de Babylone,
celle des fouilles avec Botta qui, le premier, en 1842, rendit au jour,
à Khorsâbad, des monuments assyriens. M. F. nous mène jusqu'aux
fouilles de M. de Morgan, à Suse, et de la mission allemande, à Baby-
lone. Cet exposé est accompagné d'une excellente carte, œuvre de
M. Lesquier, la première carte archéologique de la Mésopotamie
qui ait encore été dressée. Elle est aussi complète que possible.
Si nous étudions à la fois le texte et la carte, nous pouvons nous
faire une idée du champ parcouru par les explorateurs et aussi de
ce qui reste à faire. Aucune fouille jusqu'à ce jour n'a été pratiquée
entre la rive gauche du Tigre et la Perse ; aucune n'a été métho-
diquement faite à l'exception des fouilles de Place à Khorsâbad,
des fouilles allemandes de Babylone et de Kalaat Sirjat et des der-
nières fouilles de Suse. Des lecteurs non prévenus pourraient être
déroutés par l'aspect des noms propres. M. F. a renoncé aux for-
mes conventionnelles et contradictoires auxquelles nous ont jusqu'à
présent habitué nos livres. Il a pris la peine d'en vérifier autant que
possible l'orthographe originale et d'uniformiser les transcriptions.
L'histoire du déchiffrement est à la fois plus sobre et en même
temps plus complète que la récente histoire de M. A. J. Booth The
discovery and decipherment of the trilitigual cuneiform inscriptions,
London, 1902). Il étudie successivement le déchiffrement des trois
écritures présentées par les inscriptions trilingues de la Perse, qui,
comme l'on sait, sont le point de départ de toutes les recherches.
Pour chaque signe de l'écriture perse, il donne l'histoire de son inter-
prétation. A la p. 146, un tableau, fort commode, résume le tout.
Contrairement à l'opinion courante, qui veut que cette écriture soit
une adaption intentionnelle, faite d'un seul coup, du syllabaire baby-
lonien à la transcription du perse, M. F. incline à croire qu'elle est
sortie lentement et de longue date des écritures mésopotamiennes.
Pour l'écriture susienne, le nombre des signes (i 1 1) est déjà trop
considérable pour qu'il soit possible d'entrer dans le même détail ;
mais la méthode de chaque savant a été suflfisamment expliquée. M. F.
d'histoire et de littérature 43
a pris la peine d'analyser longuement un important mémoire de
Westergaard, en danois, qui avait été négligé par les précédents
historiens.
Pour la troisième écriture, il pouvait être moins encore question
de montrer comment on avait fini par expliquer chacun des cinq cents
signes, histoire faite d'ailleurs par Menant. Il s'agissait surtout de
montrer comment, et par quelles difficultés, le déchiffrement avait été
retardé, alors que, semble-t-il, la première écriture eût dû en fournir
rapidement la clef. L'histoire des objections faites au déchiffrement,
histoire que M. Booth a laissée complètement de côté, n'est pas la
moins intéressante.
Que M. F. me permette de lui dire que la troisième partie de son
volume ne satisfera pas tous ses lecteurs, même ceux qui seront de
son avis, à l'égal des deux premières. Il s'agissait d'y démontrer que
l'écriture cunéiforme a été empruntée par les Sémites babyloniens à
un peuple hypothétique, les Sumériens, qui aurait avant eux occupé
la Chaldée. Cette thèse de l'origine non sémitique de l'écriture sou-
tenue dès i85o par HinckSj fut contestée à partir de 1874 par
M. J. Halévy. Il en résulta des polémiques dont la violence n'a pas
contribué au bon renom de l'assyriologie. M. F. en fait l'histoire : il le
devait. Il a pris partie dans la querelle : c'était son droit. Mais il la
continue dans son Manuel : c'est précisément ce que Je regrette. Il ne
l'expose pas avec la sérénité et l'impersonnalité qui conviennent à
un livre de cette espèce. Il se laisse aller à de fâcheuses vivacités d'ex-
pression. M. F. a cru devoir faire suivre chacun des arguments de
M. Halévy d'une réfutation en règle. L'utilité n'en est pas évidente.
Peu nous importe aujourd'hui que M. Halévy ait quelquefois mal
raisonné ou qu'il ait commis des erreurs de faits. S'il était nécessaire
d'entrer dans les infimes détails de la controverse, des notes suffisaient
pour relever ses fautes. M. F. pouvait attendre , pour fermer la bouche
aux « antisuméristes », qu'il puisse leur montrer dans son prochain
volume, par sa grammaire du sumérien, que le sumérien est bien une
langue. S'il ne réussit qu'à moitié à faire cette démonstration, ses
raisons, fussent-elles les meilleures du monde, n'auront qu'une demi-
probabilité. En tous cas, M. F. ne devrait pas méconnaître totale-
ment la bonne foi de ses adversaires et de ceux qui les écoutent, ni
dédaigner les légitimes inquiétudes qu'ils éprouvent à l'égard de ces
Sumériens auxquels on voudrait attribuer tant et dont on connaît
si peu.
M. F. a eu la bonne idée de ne pas nous faire attendre la fin des
sept ou huit volumes qu'il nous promet pour nous donner un index
et une bibliographie. La bibliographie est très complète, méthodique
et chose précieuse, elle est analysée dans l'index final.
H. Hubert.
44 REVUE CRITIQUE
Justin. Apologies. Texte grec, traduction française, introduction et index par
L. Pautigny, agrégé de l'Univ. Paris, Picard; 1904, in-12; pp. xxxvi-200 (2 fr. 5o).
Ce volume inaugure la collection des Textes et Documents pour
l'étude historique du Christianisme, publiée sous la direction de
MM. Hemmer et Lejay. Rien n'est plus facile que de se procurer à
bon compte une édition convenable de n'importe quel ouvrage des
classiques grecs ou latins; mais s'il s'agit de ce qu'on pourrait appeler
les classiques de l'histoire du christianisme, il faut recourir ou aux
grandes collections patristiques peu accessibles et peu maniables, ou
a des éditions critiques très savantes, d'un prix inabordable pour le
commun des lecteurs. Le développement considérable qu'a pris
depuis quelque temps l'étude historique des origines chrétiennes,
l'application qu'apportent à cette élude non seulement les membres
du clergé mais aussi les laïques instruits qui se préoccupent des
questions religieuses^ faisaient sentir le besoin d'éditions commodes
et pratiques des principales sources de la tradition chrétienne. La
collection des Textes et Documents, qui se propose de satisfaire à ces
desiderata, est par là même assurée d'avance d'un légitime succès. Les
éditeurs n'ont point en vue un travail critique : ils se bornent à
reproduire le meilleur texte connu. Une introduction précise et un
index détaillé doivent accompagner chaque ouvrage.
Le premier volume que nous avons entre les mains et qui est
consacré aux deux Apologies de Justin, répond aux conditions du
programme. Il nous paraît cependant susceptible de quelques amé-
liorations que nous souhaiterions voir introduire dans les volumes qui
suivront '.
Naturellement^ il n'y a rien à dire du texte des Apologies, qui
reproduit, dans un caractère net et très lisible, celui de la 3« édition
(1904) de G. Krueger '', qui repose elle-même sur celle d'Otto.
Mais quelques critiques pourraient porter sur la traduction. Les
directeurs de la collection peuvent être persuadés qu'un bon nombre
de lecteurs se contenteront de lire la traduction française. Il importe
donc, semble-t-il, qu'ils insistent près de leurs collaborateurs pour
avoir des versions aussi littérales que possible, sacrifiant la recherche
et l'élégance dès que cela est nécessaire pour mieux préciser le sens.
La version des Apologies de Justin que nous donne M. Pautigny est
1. L'insertion des références bibliques ou autres dans le texte grec lui-même
est d'un effet très disgracieux; on pourrait avantageusement les placer en note, au
bas de la traduction, sans grossir les volumes d'une seule page. L'index compre-
nant les noms propres, les ouvrages cités par l'auteur, les faits principaux et un
choix de termes philosophiques ou théologiques, est unique et disposé selon
l'ordre de l'alphabet grec. L'inconvénient n'est pas très grand pour le présent
ouvrage parce que l'index n'est pas volumineux, mais pour des oeuvres plus
considérables, l'Histoire d'Eusèbe, par exemple, il y aura souvent confusion ou
incertitude pour le lecteur si toutes ces indications sont réunies en un seul index.
3. Avec quelques modifications introduites par M. Lejay,
d'histoire et de LITTERATURE 45
fidèle dans son ensemble; du moins, nous l'avons trouvée telle dans
les dix ou douze chapitres que nous avons comparés minutieusement
avec le texte; mais, dans bien des cas, le même sens aurait pu être
rendu en serrant l'original de plus près sans nuire en rien à la correc-
tion de la phrase française. Voici quelques exemples de ces légers
reproches que j'adresse au traducteur. Fe Ap.^ VI, i. « Oui certes,
nous l'avouons, nous sommes les athées de ces prétendus dieux, mais
nous croyons au Dieu très vrai.... ». Il n'y a rien qui réponde à
« nous croyons », et on pouvait dire en suivant exactement le grec :
« nous avouons être les athées de ces prétendus dieux, mais non pas
du Dieu » — VIII, 2; le texte porte « persuadés et convaincus »,
le second terme n'est pas rendu dans la traduction — VIII, 3. « Voilà
notre espérance, la doctrine que nous avons apprise »; rien
n'empêchait de dire littéralement : « Voilà ce que nous espérons et
avons appris » — XII, 9; or^w. n'est pas rendu dans la traduction;
XII, 10; « sa parole » ne précise pas suffisamment le sens du grec ta
oco'.oavaiva j-' rko^i. La corrélation entre oGtoj; et w? n'est pas rendue
en français. — XVII, i ; « c'est là encore un précepte du Christ » n'est
pas littéral; — XVII, 4;« c'est le Christ qui l'a dit », on pouvait traduire
littéralement : « comme le Christ l'a déclaré en disant ». — XXVIII,
4. « Prétendre que Dieu ne se met pas en peine c'est nier.... »; je
préférerais : « Celui qui ne croit pas que Dieu prend soin.... nie »
— LU, 2. « Les faits passés qu'on ne connaissait que par les prophé-
ties se sont réalisés ». Le contexte semble indiquer qu'il faut entendre :
« Les faits passés prophétisés, bien que méconnus, se sont réalisés »
— LUI, 8; « un étranger Chaldéen » ; il y a : « un étranger, chaldéen
d'origine ». — LUI, 9. « Toute leur contrée resta déserte, brûlée et
stérile »; littéral.: « Toute leur contrée devint déserte et brûlée et resta
stérile ». — LVII, i « réservé aux impies »; litt. : « au châtiment des
impies » ; 'faùXc. n'est pas rendu dans la traduction. — LXIV, 3
« Coré, fille de Zeus, est une copie de cet Esprit de Dieu » ; littér. :
« A l'imitation de cet Esprit de Dieu ils ont inventé Coré, fille de
Zeus » — Assez souvent l'infinitif a été rendu sans nécessité par
un mode personnel, et plus souvent encore un mode personnel par
l'infinitif français. Je préférerais aussi, pour ma part, que la 2^ pers.
du sing. soit toujours rendue par le sing., et non par le pluriel
de politesse. Le traducteur s'est servi indistinctement des deux
manières. Mais ces légers reproches que je lui adresse feront peut-être
son mérite aux yeux d'autres lecteurs qui trouveront sa version d'une
lecture plus courante. Nous en avons néanmoins la conviction ; ceux
qui auront recours à la collection des Textes et Documents en vue
d'une étude sérieuse préféreront comme nous des versions aussi litté-
rales que possible '.
I. Il peut arriver que la traduction littérale soit vraiment impossible; c'est le
cas pour 7!w>>oî, piillus iLIV, 5 et suiv.) employé génériquement pour désigner,
46 ftEVUE CRITIQUE
J'ajoute, pour être Juste, que si ces critiques et ces améliorations
sont aujourd'hui faciles à signaler, c'est que nous possédons le tra-
vail de M. Pautigny.
On voit par l'Introduction mise en tête de ce volume que le tra-
ducteur est au courant de ce qui concerne les œuvres de Justin. Il y
donne une bibliographie étendue qui guidera dans leurs recherches
ceux qui voudraient pousser plus loin cette étude.
J.-B. Chabot.
Paul Decharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs des
origines au temps de Plutarque. Paris, A. Picard, 1904. Un vol. in-8» de
xiv-5 [8 p.
L'ouvrage que publie M. Decharme est la suite et le complément
de son beau livre sur la Mythologie de la Grèce antique. Après
avoir raconté l'histoire des dieux des Grecs, il était naturel que
M. Decharme voulût nous faire connaître ce que les Grecs, à mesure
que l'esprit de critique s'éveillait chez eux, ont pensé de cette histoire.
Le premier de ces deux ouvrages était tout empreint de poésie : l'au-
teur avait à exposer, à expliquer ces mille interprétations que les
Grecs ou leurs ancêtres imaginèrent, des phénomènes de la nature.
Toute une floraison d'êtres mythiques avait, aux époques primitives,
fait l'office d'une cosmogonie. Que devint toute cette poésie le jour
où l'homme soumit à l'examen de sa raison naissante toutes ces créa-
tions légères de son imagination? C'est là une des évolutions les plus
intéressantes de l'esprit grec. Comme la mythologie n'avait été
autre chose qu'une explication naïve du monde, une véritable cosmo-
gonie poétique, le premier effort de la critique s'appliquant aux choses
religieuses marque les débuts de la philosophie et de la science ; c'est
le rationalisme qui se substitue ici, non à la révélation, mais à l'ima-
gination. Il y a peu de sujets qui présentent un intérêt aussi grand,
aussi général.
Le livre commence par l'étude de la Théogonie qui porte le nom
d'Hésiode. On comprend que M. Decharme n'ait pas voulu traiter de
l'origine des dieux homériques. Cette question, qui, dans ses der-
nières années a été agitée avec un surcroît d'intérêt par P. Cauer,
O. Gruppe, et tant d'autres, n'entrait pas véritablement dans son
sujet. Avec Hésiode, au contraire, nous pouvons déjà saisir et, dans
une certaine mesure, déterminer le travail de critique et de réflexion
sans spécifier, le poulain et l'ânon. Toutefois, « poulain » n'ayant en français que
le sens spécifique de << petit du cheval «, n'aurait pas dû être employé dans la
phrase biblique : « il attachera son poulain à la vigne » car, il s'agit au contraire
d'un ànon dans ce passage. — P. 41, 1. 27, dans l'expression : « Ne craignez pas
que ceux qui vous tuent, mais ne peuvent », le sens est complètement ren-
versé par l'addition de « que », qui est une faute d'impression.
d'histoire et de littérature 47
qui nous échappe dans Homère. Hésiode a recueilli et groupé les
traditions éparses ; il les a classées ; il a essayé de concilier leurs con-
tradictions, de lier leurs incohérences. 11 a fait plus : il a ajouté à ces
traditions et il les a souvent modifiées. Où a-t-il pris ces données nou-
velles? Évidemment l'influence de l'Assyrie et surtout de la Phénicie
a dû être considérable. Mais quelle est la raison des emprunts faits
par Hésiode à ces sources étrangères? Ceci nous amène à une question
plus importante encore : quelles sont les tendances de la Théogonie?
Pour la résoudre M. Decharme résume à grands traits les idées prin-
cipales du poème; il insiste sur un certain nombre d'idées, de mythes
qu'Hésiode ne doit pas à Homère et qui ont dans son système théogo-
nique une importance capitale, le Chaos, Eros, Cronos, les Erinnyes
nées du sang d'Ouranos. Aussi M. D. conclut-il en attribuant au
poète un véritable esprit critique : il a, dit-il, le goût de l'analyse et
celui de la synthèse; il se préoccupe de cette recherche des origines
qui passionnera la philosophie naissante ; il établit des principes
premiers; sous l'image d'Eros, il indique une des grandes lois de la
vie. Mais il est encore trop esclave des mythes et des figures pour
qu'on fasse de lui un vrai philosophe. « Il reste un poète : un poète
grave, occupé des plus hauts objets de la pensée, un poète réfléchi,
dont la réflexion s'éclaire de certaines lueurs d'esprit philosophique. »
L'œuvre d'Hésiode fit éclore, dans les âges suivants, d'autres Théo-
gonies aujourd'hui perdues. Le désir de traiter les questions reli-
gieuses était si vif que la première peut-être des œuvres de la prose
grecque a été une théologie. Elle a été écrite par Phcrécyde de Syros.
Quelques fragments nous en sont parvenus. Pour Phérécyde, Zeus
n'est pas un dieu récent, fils d'Océanos, engendré tardivement dans
un monde plus ancien que lui : il existe de toute éternité avec Chro-
nos et la Terre. On voit par ce seul passage combien nous sommes
loin d'Homère. Ce qui nous étonne peut-être le plus dans ces premiers
essais d'interprétation religieuse, c'est la liberté avec laquelle on traite
alors les questions religieuses. Est-ce bien des questions religieuses ?
Sans doute, mais si différentes, si éloignées des nôtres ! Chaque
auteur a son système, sa façon de comprendre l'énigme du monde ; et
c'est d'après ce système qu'il traite la mythologie qui est l'explication
de l'énigme; chacun arrange comme il l'entend les généalogies, les
parentés des dieux. C'est ainsi qu'Hésiode a fait après Homère ; après
Hésiode, est venu Phérécyde; après lui, viendront les Orphiques, les
lyriques, les tragiques. M. Decharme attribue ces changements ou
plutôt cette évolution de la mythologie aux progrès de la raison
humaine. A mesure qu'une explication, qu'une vérité nouvelle est
découverte, elle est formulée dans un mythe nouveau qui se fait sa
place comme il peut au milieu des anciens mythes, refoulant ceux-ci,
voilant complètement ceux-là. Sous l'image d'Eros, Hésiode a pro--
clamé la grande loi d'amour qui est un des principes premiers et uni-
48 REVUE CRITIQUE
versels de la vie ; les orphiques, dans le mythe d'Adrâstée, qui n'est
autre chose que la fatalité, «vâvy-^, proclament l'inflexibilité des lois de
la nature. D'autres causes ont agi que les progrès de la raison humaine,
des causes secondaires sans doute, moins pures souvent, par exemple
l'intérêt de famille ou de castes. Les nobles faisaient remonter l'ori-
gine de leur race à quelque dieu ou à quelque héros. Plus d'une fois
les légendes de ces êtres mythiques ont été altérées pour satisfaire
l'orgueil aristocratique; le fait est sûr, par exemple, pour Œdipe et
Oreste ; il est probable pour bien d'autres demi-dieux.
Nous nous sommes arrêté quelques temps sur cette première partie
de l'ouvrage de M. Decharme .Ces régions si lointaines de la préhis-
toire, précisément parce qu'elles sont couvertes d'ombre et de mys-
tère, piquent plus fortement notre curiosité et sollicitent plus vivement
notre attention. Avec l'avènement de la philosophie, nous avons le
terrain un peu plus solide. Il est cependant bien difficile de déterminer
nettement quelle a été l'œuvre d'un Thaïes, d'un Anaximandre, d'un
Xénophane, d'un Parménide. Non seulement il ne nous est parvenu
que de trop rares fragments de l'œuvre de ces philosophes; mais cette
œuvre même, si elle nous était parvenue complète, présenterait pour
nous bien des obscurités. Cela est sûr pour Xénophane, qui faisait
profession de ne pas révéler toutes ses pensées. « Sur rien, dit Aris-
tote {Métaph., i, 5; 986 b 21), Xénophane ne s'est expliqué avec une
clarté suffisante. »
Il serait trop long de suivre pas à pas toute l'exposition de M. De-
charme. Il nous suffira de signaler quelques-uns des passages les plus
importants. Le caractère d'Hérodote, qui est si profondément reli-
gieux et qui, en même temps, ne peut résister à des velléités de cri-
tique, est parfaitement expliqué. M. D. fait très bien ressortir l'esprit
nouveau que révèle son extrême réserve au sujet des choses divines :
« Les poètes d'autrefois ne se condamnaient à aucune réticence sur les
« dieux; ils racontaient franchement, naïvement, tout ce qu'ils savaient
« d'eux, sans aucun scrupule de convenance, avec une sorte d'insou-
« ciance morale et de sans-gêne familier qui trouvait facilement son
« excuse dans le commerce fréquent des dieux avec les héros chantés
« par l'épopée. Depuis ce temps-là, moins mêlés aux affaires du monde,
« les dieux 'se sont retirés un peu plus avant dans les profondeurs du
« ciel. D'autre part, sur la terre est née et s'est développée, à l'ombre
« des temples, une sorte de science sacrée, dont les prêtres ne révèlent
« que quelques parties à un petit nombre d'initiés ».
Pour les poètes tragiques, pour Euripide en particulier, M. D.
n'avait qu'à se reporter à ce qu'il a dit ailleurs. Aristophane est bien
jugé. Il n'est pas plus impie, dans l'ensemble de son œuvre, que la
comédie ancienne tout entière. Je ne ferai qu'une réserve, c'est à pro-
pos de la pièce des Equités. L'année 424, où cette comédie fut repré-
sentée, me semble marquer pour Aristophane une heure critique* Urt
D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 49
souffle de scepticisme ou plutôt de liaine contre les dieux, complices
et protecteurs de Cléon, traversa un moment l'âme de ce zélé défenseur
du vieil esprit conservateur athénien. Je n'en veux pour preuve que le
passage où un oracle comme celui de Delphes est associé à la stupi-
dité (v. 221).
Le chapitre relatif au procès d'impiété est un des plus intéressants
de l'ouvrage. Mais combien nous sommes peu renseignés! Sur le plus
retentissant de ces procès, celui de Socrate, que d'obscurité! Que
d'appréciations différentes aujourd'hui encore ! En somme, le nombre
des procès d'impiété, dont le souvenir nous est parvenu, est très
restreint.
Nous sommes obligé de passer rapidement sur les chapitres consa-
crés à Platon et à Aristote. L'attitude des deux philosophes est la même
en face des dieux, de l'indépendance avec un sentiment très marqué de
déférence. Le caractère si complexe d'Épicure est très bien indiqué,
ce philosophe qui a pu être accusé d'impiété par Cicéron et Plutarque,
et qui, d'autre part, a professé la doctrine de l'amour pur de Dieu,
avec une telle ardeur qu'on a pu raprocher de lui les mystiques mo-
dernes, sainte Thérèse etM™''Guyon. Une place considérable devait être
faite, dans cet ouvrage, à la doctrine stoïcienne, qui avait entrepris une
véritable réhabilitation de la mythologie, qui s'appuyait même sur la
mythologie pour prouver ses principes, qui expliquait les mythes
homériques et hésiodiques comme des allégories sous lesquelles étaient
cachées les vérités philosophiques. L'ouvrage se termine par une étude
sur Plutarque. M. D. examine avec complaisance les opinions de ce
moraliste qui a été peut-être l'esprit religieux le plus raisonnable de
l'antiquité, en qui nous devons admirer « une grande ouverture d'es-
« prit, une entière liberté de jugement, une critique sérieuse surtout
« qui, pour rendre compte des faits, les rapproche, les compare d'un
« peuple à l'autre, et sait habilement tirer de ces comparaisons des
« conclusions ingénieuses qui ne sont pas toutes fausses ».
Tel est le livre de M. Decharme. On le voit, c'est tout un chapitre
de l'histoire morale de Thumanité qu'il a traité. Il l'a traité avec l'am-
pleur que le sujet comportait. Une à une il a exposé et analysé toutes
les opinions, toutes les doctrines qui, à une époque de réflexions, ont
été formulées sur une des idées essentielles de la conscience humaine,
l'idée religieuse. C'est en Grèce seulement qu'il a étudié le problème;
mais la Grèce est un des pays où l'idée religieuse a évolué le plus
librement et a été formulée, par les écoles philosophiques, sous les
formes les plus diverses. L'étude du problème religieux en Grèce pré-
sentait donc un vif intérêt. Cette étude devait être faite avec sincérité,
c'est-à-dire sans arrière-pensée de dénigrement, sans autre souci que
celui de la vérité. En même temps, comme le sujet est dispersé dans
le temps, qu'il présente des faces multiples, on pouvait craindre que
'intérêt ne se dispersât aussi et que l'exposition ne fût lâche eî floU-
5o REVUE CRITIQUE
tante. M. Decharme a su satisfaire à toutes ces exigences. Son livre
est sincère ; il forme un tout bien complet. On retrouvera dans la com-
position de Touvrage, même dans ce qu'on peut bien appeler le tissu de
la discussion, les qualités littéraires qui étaient déjà connues, mais
qui apparaissent ici sous une forme nouvelle. Il faut surtout noter le
désir de se borner au problème moral, le parti pris de ne pas sortir du
domaine des idées. En ce sens, le titre de l'ouvrage est des plus jus-
tifiés; c'est une critique de doctrines. Pour juger l'œuvre de M. D. à
ce point de vue, on n'a qu'à la comparer avec un des livres qui, dans
ces derniers temps, ont obtenu le plus légitime succès, ces Griecliisclie
Denker de Gomperz, dont une traduction française est en voie de
publication. Les deux auteurs traitent souvent les mêmes questions,
expliquent les mêmes personnages. Rien de plus intéressant, après
avoir lu un chapitre chez M. Decharme, que de lire le chapitre ana-
logue chez Gomperz, par exemple celui qui commence ainsi sur Xéno-
phon : (c Les voyageurs qui, vers l'an 5oo, parcouraient les provinces
« de la Grèce, rencontraient parfois un vieux ménestrel qui marchait
« d'un pas alerte, suivi d'un esclave qui lui portait sa guitare et son
« modeste bagage. »
Albert Martin.
H X£pffôvT,aoç TOÙ 'AyLOU ôpou; "AÔw xxt al h aÙTfi [xoval xal o'. [lova^^ot, -iXai xz xotl vuv.
Ms)v£X'ri '.ffxop'.xT, --cal xpiTiXTi 6t6 KOSMA BAAXOr S'.axôvo'j. Volo, typographie Pla-
taniotb, 1903, xy'-f Syô pages, in-8». En vente chez O. Harrassowitz à Leipzig;
prix : 5 m.
Recueil des inscriptions chrétiennes du Mont-Athos recueillies et publiées
par MM. G. Millet, J. Pargoire et L. Petit. Première partie. Contenant
56 figures dans le texte, 11 planches hors texte et de nombreuses reproductions
(Bibl. des Éc. fr. d'Athènes et de Rome, fasc. 91). Paris, Fontemoing, 1904,
192 pages, in-S".
L'auteur du premier de ces volumes a commencé ses recherches
dès 1888. En 1893, après avoir réuni de nombreux matériaux et
formé, nous dit-il lui-même, une belle collection de reproductions
photographiques, il a voulu entreprendre un grand ouvrage relatif à
l'Athos, mais ni les prospectus illustrés imprimés à Vienne, ni sa
correspondance aux quatre points cardinaux n'ont pu lui gagner les
appuis qu'il sollicitait. La présente publication n'est qu'un fragment
de celle qu'il projetait et qu'il ne paraît pas du reste avoir définitive-
ment abandonnée '. Après avoir retracé les destinées de la Sainte
Montagne siècle par siècle et en s'aidant souvent de documents manus-
I. Par un avis inséré à la lin du volume, M. Vlachos annonce en effet la pro-
chaine apparition d'un ouvrage grec, plus considérable que celui-ci et intitulé
Contributions à l'histoire des monastères et des religieux du Mont Atlios. Le tome
premier, pour lequel il demande des souscriptions, comprendrait environ
4a feuilles d'impression et serait mis en vente au prix de 10 francs.
d'histoire et de littérature 5i
crits, M. C. Vlachos nous donne sur les couvents d'aujourd'hui, sur
leurs rapports et sur la façon dont ils sont réglementés et administrés,
des renseignements qui ne pouvaient nous venir d'une source plus
autorisée, puisque l'auteur remplissait en 1901 et remplit peut-être
encore les fonctions d'épitrope au monastère de S. Paul. Ecrit sans
prétention, ce volume s'adresse plus particulièrement aux Grecs,
mais tous les Européens qui s'intéressent à l'histoire médiévale, à la
vie monastique en pays de race hellénique ou à l'état actuel de la
presqu'île de l'Athos, le parcourront avec profit et sans grande
fatigue, car il est clairement rédigé.
Le livre que publient en collaboration M. G. Millet, maître de con-
férences à l'École des Hautes-Études, et les PP. J. Pargoire et
L. Petit, des Augustins de l'Assomption, est d'allure plus sévère et
vise un tout autre but que le précédent. Il renferme les inscrip-
tions chrétiennes des couvents suivants : Protaton, Vatopédi, Panto-
crator, Stavronikita, Iviron, Philothéou, Caracallou, Lavra, S. Paul,
Dionysiou, Grigoriou, Simopétra et Xiropotamou. C'est l'avant-cou-
reur du Corpus des inscriptions grecques chrétiennes dû à l'initiative
de M. HomoUe; bientôt il sera suivi d'une seconde partie, qui com-
prendra la Préface, la fin des Monastères, les Skites et les Kellia, enfin
un Supplément, où « les lacunes de la présente publication seront
comblées à la suite d'un nouveau voyage et de nouvelles recherches».
Il serait donc prématuré de vouloir porter aujourd'hui un jugement
définitif sur l'ouvrage et même sur cette première partie. De celle-
ci, on peut dire pourtant dès maintenant qu'elle fait honneur à ceux
qui l'ont publiée : nombre d'inscriptions en mauvais état ont donné
lieu à de bonnes restitutions, d'autres ont été éclaircies par des docu-
ments originaux consultés à l'Athos, enfin les passages tirés des
écritures ou empruntés à des textes liturgiques ont été signalés avec
soin et avec la compétence qu'on pouvait attendre des éditeurs. Au
point de vue linguistique, les résultats qui se dégagent de ces inscrip-
tions sont à peu près nuls, ce dont personne ne sera surpris : elles
ne sont presque jamais rédigées dans la langue parlée; et il en sera
ainsi pour la plupart des inscriptions d'époque turque et pour beau-
coup d'autres encore, plus anciennes. En revanche les données histo-
riques qu'elles nous fournissent, et qui sont naturellement considé-
rables en ce qui concerne l'Athos, s'étendent bien au-delà de la Sainte
Montagne; elles intéressent le monde hellénique tout entier. Ce
recueil est dès maintenant un livre de première nécessité pour tous
ceux qui étudient la civilisation byzantine et néo-grecque; il suffira
de copieux index pour en faire un ouvrage très souvent cité.
Je soumets aux auteurs quelques observations en vue de leur
second volume. Afin de faciliter la lecture de ces inscriptions aux per-
sonnes qui ne connaissent qu'imparfaitement le grec « corrompu »,
n'eût-il pas été bon d'augmenter le nombre des transcriptions en
52 REVUE CRITIQUE
orthographe académique? Daus aXXa tov aytov tyjc ôeou vj[jLCfr,i; tt^ttov |
[T(]v «yveXcov cpaXaYY^î oxvo'jat pajTTjv (n° 83), combien de lecteurs distin-
gueront du premier coup, à la finale, ox.vo'jt' i^piTzr^w = oy.vo\)5i, yjpâaOrj ?
Il y aurait, je crois, un grand avantage à adopter, pour les publica-
tions similaires, la méthode que voici : donner en premier lieu l'ins-
cription, avec toutes ses fautes, en notant par les signes [], <> et (),
comme l'ont fait les éditeurs, les additions, les suppressions, les
abréviations résolues ; puis corriger en note, mais en note seule-
ment, ce qu'on estimerait incorrect, toute graphie non corrigée
devant être considérée comme approuvée par les éditeurs. Même
poussées Jusqu'à ces extrêmes limites, les notes n'augmenteraient pas
d'une façon sensible les dimensions d'un volume. — N» 82, v. 7, je
lirais o]v au lieu de tj]v. N° 88, [Aîtà Tzl-/,ptsiixx -uîôv ypôvwv, donné par
l'inscription, pourrait être conservé, il me semble; éd. lûio. N° 107,
■t, vîjao;, au lieu de vr^uiov, paraît indiqué et se trouve d'ailleurs exigé
par le mètre, de même qu'au vers suivant 0' au lieu de ol. N° 280, il
n'y a pas lieu de songer k-zpk pour remplacer xpeTç, puisque l'inscrip-
tion ne contient aucune faute d'orthographe. N" 294, en signalant
l'hypermétrie des v. 2 et 4, on eût pu indiquer le remède. S' au lieu
de ol et suppression de yàp. N° 3o5, ajOsvxà est-il sûr et ne faut-il pas
lire a'j6£VTo<;? Pour le n° 541, à propos des pérégrinations du bois de
la vraie croix et de Dapontès, voir Jardin des Grâces, ch. v, v. 3o6
sqq. =: Legrand, Bibl. gr. vulg., t. III, p. 61 sqq. Dapontès y raconte
comment il demanda le précieux bois, dans l'espoir de se débarrasser
des moines de Xiropotamos, qui voulaient le charger de quémander
auprès du voïvode Constantin, pour la reconstruction de leur église
alors en ruines. Grande fut sa stupéfaction, quand, le dimanche de la
Pentecôte, on lui présenta solennellement la relique. Il s'exécuta du
reste de bonne grâce, gagna la Valachie, où le prince le paya de bonnes
paroles, se rendit ensuite en Moldavie, revint encore en Valachie, où
cette fois il fut plus heureux, visita Constantinople et rentra au Mont
Athos, en passant par Samos et Chio, après un voyage de neuf ans,
durant lequel la croix avait été pour lui, suivant sa propre expression,
« une corne d'Amalthée ». L'inscription en question est citée entiè-
rement par Dapontès (ch. vi, v. 173-190), dont elle fut peut-être
l'œuvre, mais avec une addition de quatre vers relatifs à Andronic et
au sultan Sélim ; cf. ch. viii, v. i65 sqq. Au même chapitre, v. 181 et
suivants, Dapontès parle aussi de l'inscription n» 56i ; pour le n° 546,
voir ch. XVI, v. 106 sqq. ; deux inscriptions du monastère de Cout-
loumousi sont encore reproduites par le même auteur, ch. x, v. 141
sqq., ch. xvi, v. 127 sqq. Enfin ch. x, v. 1 5 et suivants, se trouvent des
détails sur la vasque du 11° 5 5 5. Elle fut taillée, peut-être par Dapontès
lui-même [h.o'\ici.), en tous cas sous ses ordres, dans les carrières de
marbre voisines de la ville de Chio, ce qui prouve que ces carrières
aujourd'hui abandonnées étaient encore exploitées à h fin dtt
DHISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 53
xviii« siècle '. Comme rinscription est de 1778 ei que Dapontès revint
à l'Athos le 11 septembre 1765, il est vraisemblable que les lettres
furent gravées à l'Athos même. Les vers qui mentionnent le nom de
C. Dapontès en même temps que l'origine chiote de la vasque sont
trop dans la manière de cet auteur pour ne pas être de lui, et il est
probable qu'au v. 4 XXwpoTro-càiJLOj pour Sy]po7TOTà;jL0'j n'est qu'un trait
d'esprit, une appellation poétique donnée au monastère par celui qui
devait y terminer ses jours.
Hubert Pernot.
J.F.D. BlÔte, Das Aufkommen der Sage von Brabon Silvius, dem braban-
tischen Schwanritter {Verliandelingcn der koninklijke Akademie van Weten-
schappen te Amsterdam. Afdeeling Letterkiinde. Nieuwe reeks. Deel V. N" 4).
Amsterdam, J. Mûller, 1904. Gr. in-80, 127 pp.
La version brabançonne de la légende du chevalier au cygne est
restée peu connue jusqu'à présent. Le mémoire de M. Blôte, dont elle
fait le sujet, continue une série remarquable d'articles consacrés par
le même auteur aux diverses formes de cette légende et qu'il a dissé-
minés un peu partout — trop disséminés, peut-être, car il est assez
malaisé de les réunir, lorsqu'on veut en prendre une idée d'ensemble,
avant d'aborder la lecture d'un travail tel que celui-ci.
D'après M. Blôte, la tradition rattachant les ducs de Brabant au
célèbre chevalier n'a pu prendre naissance avant la seconde moitié du
xii^ siècle. Son origine doit être cherchée dans le mariage d'Henri I"
avec Mathildede Boulogne, en 11 79. Apparemment, à cette époque,
la légende était tout à fait fixée dans la maison de Boulogne-Bouillon.
Les enfants d'Henri I" pouvaient donc se réclamer du mystérieux
héros par leur mère. D'un autre côté, on sait que les ducs de Bra-
bant succédaient à Godefroid de Bouillon comme titulaires du duché
de Lothier. Les noms de Brabant et de Bouillon, avec celui de Lothier
pour moyen terme, ne tardèrent sans doute pas à se confondre. On
en vint par là à faire du chevalier au cygne l'ancêtre direct de la
famille ducale, ainsi que la légende faisait déjà pour Godefroid de
Bouillon. La localisation brabançonne s'établissait de la sorte sous
l'influence convergente d'un double élément : une alliance de famille
et une confusion de noms.
La première mention de cette localisation est due seulement à Van
Maerlant, vers 1290. Le raisonnement par lequel M. Blôte veut trou-
ver des preuves de son existence dès i235 et 1248, en se fondant sur
des passages de Gert van der Schueren et de Jean de Leyde, est plus
ingénieux que convaincant. Aussi peut-on s'étonner à bon droit, s'il
1 ( Cf. Fustel de Goulanges, Mémoire suv l'ile de ChiOj Paris» 1857, p. 2 s=! 483/
54 REVUE CRITIQUE
est vrai que la tradition brabançonne remonte à la fin du xii^ siècle,
de n'en point trouver de trace auparavant.
A cette période de début, il semble bien que la version nouvelle se
modelait sur la légende française plus ancienne d'Hélyas, encore que
les témoignages absolument probants fassent défaut sur ce point : son
héros devait être un chevalier appartenant à un monde supérieur et
pouvant vivre sous la forme d'un cygne. Mais, vers 1 325, nous la
voyons subir un remaniement savant. Elle est dépouillée de ses traits
extra-naturels pour être reliée à César et à Octave. Alors apparaît le
nom de Brabon Silvius, appliqué au chevalier, et quant au cvgne, le
souvenir n'en subsiste plus que dans l'épisode d'une chasse donnée à
cet oiseau. Cette forme altérée de la tradition primitive arrive à son
plein épanouissement chez le chroniqueur Guillaume de Berchen.
Elle se maintient dans ses traits essentiels jusqu'au commencement
du xvi" siècle, où les Illustrations de Gaule de Jean Lemaire de Belges
font entrer la légende dans une troisième phase de son développe-
ment. Ici, les versions de Clèves et de Brabant se mêlent l'une à
l'autre. C'est ce compromis qui, par la suite, fournira la vulgate de la
légende brabançonne.
A aucun moment de son évolution, notre version n'a inspiré une
grande œuvre littéraire. L'élément poétique, qui, dans le principe,
devait y être assez développé, puisqu'elle ne faisait que répéter l'his-
toire d'Hélyas, s'y est trouvé fort réduit dès le xiv« siècle, à la suite
des transformations arbitraires qu'on lui fit subir. Aussi sa valeur
d'art est-elle restreinte. Sous sa forme complète ou mutilée, elle n'a
pas davantage une signification mythique bien grande. C'est surtout
une légende savante, qui a vécu et s'est transformée chez des chroni-
queurs de second ordre; il est même fort probable que la croyance
populaire n'a joué aucun rôle dans sa formation. On ne peut pré-
tendre non plus qu'elle ait servi à exprimer de façon saisissante un
sentiment, un idéal caractéristique du Brabant ancien. Enfin, sa date
relativement récente lui enlève presque toute importance pour des
recherches ultérieures sur la donnée fondamentale de la légende du
cygne. A ces différents titres, l'intérêt que pourrait offrir l'histoire de
Brabon nous apparaît singulièrement diminué.
Toutefois, pareille constatation n'ôte rien à la valeur du mémoire
de M. Blôte, et elle ne tend pas davantage à en contester l'utilité. On
sait la vaste érudition du professeur de Tilbourg et combien ses
inductions révèlent d'acuité d'esprit. Ajoutons que le présent travail
se distingue par la sobre clarté de l'exposition aussi bien que par l'en-
tière originalité des conclusions. Les chapitres dans lesquels l'auteur
retrace point par point les destinées de la tradition brabançonne sont
remarquables de pénétration et de logique. Il démêle fort bien
l'écheveau des récits relatifs à Brabon Silvius, indiquant les liens qui
les rattachent entre eux, reconstituant les intermédiaires disparus,
D^HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 55
signalant au fur et à mesure les modifications apportées aux données
de la légende. Accessoirement aussi, il arrive à des résultats intéres-
sants dans le domaine de l'histoire littéraire. Ainsi, il enlève à Van
Maerlant l'opuscule intitulé Clarasien ou Declaracyen qui, au
xv*" siècle, circulait sous son nom. En outre, il met en lumière des
chroniques brabançonnes encore ignorées ou peu connues.
Cependant, le travail que nous analysons n'est pas de ceux qui
entraînent après eux une entière certitude. Des doutes subsistent lors-
qu'on l'a relu, notamment sur la solution donnée au problème des
origines. Là où il manie l'hypothèse pure, l'auteur ne semble pas
toujours indiquer suffisamment le caractère dubitatif des explications
qu'il propose. Entre la possibilité d'un fait et sa vraisemblance et sa
probabilité, il y a des nuances. Peut-être demanderaient-elles parfois
à être mieux marquées dans l'exposé. Il est possible qu'en 1179 les
comtes de Boulogne aient cru à leur ascendance merveilleuse; il est
possible que les enfants d'Henri I"' aient pris le souci de se rattacher
à l'ancêtre fabuleux de leur mère ; il se peut qu'on ait confondu les
noms de Brabant et de Bouillon; tout cela est possible^ rien de plus.
La dernière de ces conjectures est même peu vraisemblable, car, pas
plus à l'époque où nous sommes, de même que par la suite, la famille
des ducs de Brabant n'a été confondue avec celle de Godefroid de
Bouillon, et les deux légendes sont toujours restées distinctes l'une
de l'autre. Les vers de Van Maerlant cités par M. Blôte en fournis-
sent précisément une preuve.
On ne doit donc accepter que sous réserve la théorie formulée par
M. Blôte pour expliquer la fixation en Brabant du thème légendaire
dont tant de familles ont fait leur profit au moyen âge. Peut-être
d'ailleurs se méprend-on à vouloir éclairer ces adaptations de nature
purement généalogique aux lumières de la raison et de l'histoire.
La vanité familiale s'est en tout temps accommodée de bien moins que
cela et la flatterie des écrivains intéressés récèle une force créatrice
que l'illogisme et l'absurdité sont peu faits pour rebuter.
Quant à la date extrême à laquelle il est permis de reporter notre
version, M. Blôte dit fort bien qu'elle ne peut être très ancienne, la
famille qui a régné sur le Brabant étant sortie de celle des comtes de
Hainaut, et la légende étant toujours restée étrangère au Hainaut.
Remarquons toutefois que l'argument tiré ici de la légende du
mariage de Baudouin VI avec le diable n'est guère pertinent. Cette
légende, que l'auteur connaît seulement de source tierce, peut diffi-
cilement passer pour une parodie de celle d'Hélyas; les coïncidences
portent seulement sur certains traits extérieurs, le fond reste différent.
De plus, rien ne permet de la dater du xin^ siècle; elle ne semble
pas remonter au-delà du xv®, et la façon malveillante dont elle tra-
vestit la grande figure historique de son héros porte à croire qu'elle a
pris naissance en dehors du Hainaut. Sans doute est-elle une sorte
56 REVUE CRITIQUE
de prologue explicatif ajouté à l'histoire de l'imposteur Bertrand de
Rays. En tout cas, Jacques de Guise ne la mentionne pas, ne fût-ce
que pour la rejeter. Si M. Blôte fait état de son silence relativement au
chevalier au cygne, il doit procéder de même en ce qui concerne cette
seconde légende. Mais quoi qu'il en soit, l'épisode du mariage crimi-
nel de Baudouin de Constantinople ne peut servir à prouver l'inexis-
tence en Hainaut d'une forme quelconque de l'histoire du chevalier
au cygne.
En somme, le défaut de l'auteur, dans le travail qui nous occupe,
comme dans ceux qui ont précédé, est d'avoir voulu résoudre à tout
prix la question de l'origine des versions qu'il étudiait, même lors-
qu'il manquait des éléments nécessaires pour arriver à une solution
de tous points acceptable. Ce qui restera du labeur immense et
si consciencieux qu'il s'est imposé, ce sont des matériaux admirable-
ment préparés pour les travaux de synthèse. Un jour viendra où, les
nuages qui nous entourent ayant été peu à peu dissipés, la vieille
légende, dont l'irradiation apparaît partout, surgira devant nous en
pleine lumière. Ce résultat, on le devra en grande partie au zèle
vigilant et éclairé du savant néerlandais.
Alphonse Bayot.
Th. Funck-Brentano, Les Sophistes français et la Révolution européenne.
Paris, Pion, igoS, 8", p. 33o. Fr. 6.
Pour la troisième fois M. Funck-Brentano s'attaque aux sophistes :
après les Grecs, les Anglais, les Allemands et les Russes, le tour des
Français est venu. Tout le livre cependant ne leur est pas consacré;
un bon tiers traite au contraire de ceux que leur oppose l'auteur, les
génies du xvii^ siècle qui avaient établi dans la politique, dans
l'économie, dans la philosophie, dans le droit une tradition glorieuse
et féconde en heureux résultats, si les hommes d'esprit du xvm^ siècle
n'étaient venus lui substituer leurs. erreurs, leurs utopies et toute une
sophistique dont l'application sera réservée aux sectaires de la Révo-
lution. Richelieu, Colbert, Bossuet, à titre de grand politique.
Descartes, Arnauld, comme auteur de la Logique de Port-Royal,
Pascal et le modeste Domat qui ne se fût pas laissé mettre sans pro-
tester en si illustre compagnie, forment le groupe des génies dont les
saines doctrines et les sages vues réalistes ont été malheureusement
abandonnées, parce qu'elles se sont trouvées incomprises ou mal
interprétées par leurs successeurs. Ceux-ci, les hommes d'esprit,
Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert et Condillac,
sont allés chercher à l'étranger, chez Bacon et Locke, Bolingbroke et
Pufendorf, des doctrines funestes, sources d'erreurs sans fin. A leur
égard l'auteur est aussi peu ménager de ses critiques qu'il l'a été de ses
d'histoire et de littérature 57
éloges pour les premiers. Je ne me chargerai pas de ramener les unes
et les autres à une plus juste mesure. On pourrait penser que les
reproches vont augmenter d'intensité en abordant le troisième
groupe, celui des sectaires; il n'en est rien. La responsabilité de leurs
actes pèse sur les semeurs d'utopies ; ils n'ont fait eux qu'appliquer
de bonne foi et en toute rigueur les principes dont ils ont été nourris,
quand la sophistique eut pénétré dans les masses. Aussi Condorcet,
Mirabeau, Danton et Robespierre sont-ils traités avec une indulgence
relative.
Il n'y a pas ici de discussion à ouvrir. Je me suis borné à indiquer le
plan et l'esprit général du livre. Il est profondément conservateur, et
on ne sera pas surpris qu'épris à ce point de traditionalisme l'auteur
ait été indisposé à l'égard d'un siècle dont la tendance rationaliste a
été aussi accentuée, disons, s'il le veut, aussi outrée. Mais on peut en
reconnaître les exagérations sans apporter à le Juger dans l'ensemble
la prévention qu'y a mise M. F.-B. Dans cette étude même il a donné
assez de preuves du sens qu'il a d'une évolution historique pour que
le lecteur se persuade avec lui qu' « un abîme s'est ouvert dans la
pensée française entre les deux siècles » et qu'à la fin du xvii" com-
mence la période des « doctrines informes et sans fondements ».
L. R.
Louis EisENMANN, Le Compromis austro-hongrois de 1867. Étude sur le dua-
lisme (Paris, Soc. Nouv. de librairieet d'édition, 1904, xx-695 p. 10 fr.).
« Le Compromis domine l'histoire politique contemporaine de
l'Autriche-Hongrie ». Et cette histoire politique révèle le secret des
destinées présentes et prochaines de cet État, secret que l'on cherche
plus volontiers d'habitude dans le conflit des races et des nationalités.
Il semble bien que sur ce théâtre agité deux actions parallèlent se dérou-
lent, dont les péripéties se brouillent souvent, mais dont tantôt l'une,
tantôt l'autre se Joue au premier plan. Toutefois le ressort et la morale
de la pièce, n'est-ce pas l'effort des groupes ethniques pour conquérir
leur personnalité et leur autonomie? Et le Compromis, qu'est-ce autre
chose au fond que le brevet d'indépendance et d'individualité du groupe
magyar? Il y aurait donc quelque artifice à dissocier trop rigou-
reusement les deux termes du problème. Mais l'histoire politique
demeurait dans la pénombre : M. E. a projeté sur elle un faisceau
lumineux et voici que l'on surprend, dans son fonctionnement, dans
son frottement, la mécanique si laborieusement ajustée qu'est l'Au-
triche-Hongrie,
On hésite encore à tracer le trait d'union entre ces deux noms. Et
pourtant ce trait d'union, M. E. professe que la nature l'a dessiné
elle-même : c'est la vallée danubienne, agent d'unité de ce complexe
58 REVUE CRITIQUE
disparate. Peut-être est-ce Tillusion d'une géographie trop complai-
sante : en réalité le Danube allemand se dépayse dans le cadre nou-
veau de la Hongrie. Si le Danube est le « centre de gravité » de la
monarchie, Bohême, Galicie, Tyrol forment des contre-poids péri-
phériques, et les régions proprement danubiennes en deçà de la Lei-
tha font un peu l'effet de poids morts. En somme, la Hongrie, avec
son Danube à elle, est un enclos isolé. Ne vaut-il pas mieux convenir
que par sa complexion physique, la monarchie des Habsbourg est
condamnée à la division et que les Habsbourg n'ont cessé de protes-
ter et de réagir contre cette fatalité : la germanisation n'a été qu'une
des formes de cette tentative. « Elle n'a pas au début, écrit M. E., elle
n'aura pas pendant longtemps un sens national. L'idée allemande est
étrangère à cette dynastie ». Sans doute c'est un instrument de cen-
tralisation; mais ce n'est pas contre la centralisation administrative en
elle-même, c'est contre la centralisation allemande que très tôt les
groupes ethniques se cabrent. Et l'auteur, quelques lignes plus haut
(p. 5) semble donner raison à cette thèse. « Si l'État autrichien n'avait
pas semblé se confondre avec l'Allemagne, si l'unité autrichienne
n'avait pas paru signifier l'absorption par une nation étrangère, ni la
Bohême ni surtout la Hongrie n'auraient défendu leur indépendance
avec autant d'acharnement qu'elles le firent ».
De toutes les provinces de l'empire habsbourgeois, seule la Hon-
grie n'a pas subi ou a vite fait de secouer le joug unitaire. M. E.
signale judicieusement la cause de cette exceptionnelle fortune : c'est
que la Hongrie eut pour protecteurs de son indépendance les Turcs
qui l'ont occupée, et indirectement tous les ennemis de l'Autriche.
Le dualisme est né dans les douleurs : chaque défaite, chaque bou-
leversement de l'Autriche a été pour la Hongrie une source de force
et d'épanouissement. Il procède surtout de la Révolution : c'est à la
Diète de 1790-1 qu'il s'affirme et se définit; c'est la Révolution de
1848 qui achève en Hongrie l'État, mais l'État magyar ayant pour
foyer Pest, « la vraie capitale nationale, ville magyare et révolution-
naire » (p. 86). D'ailleurs les crises politiques ont leur contre-coup
dans la conscience des nationalités : « sitôt le système de Metternich
tombé, chacun s'abandonne à son penchant national, les Allemands
se tournent vers Francfort, les Slaves rêvent d'une autonomie pro-
vinciale, les Magyars constituent un État hongrois indépendant »
p. 141).
La dynastie ne se tint pas pour battue : elle reprit en sous-œuvre
sa politique unitaire, en des expériences dont M. E. suit les phases
un peu trop dans le détail : le libéralisme doctrinaire de Stadion,
l'absolutisme bourgeois et bureaucratique de Bach, le rêve d'hégémo-
nie autrichienne — dans la monarchie aussi bien qu'en Allemagne —
de Schmerling : le Diplôme d'octobre 1859, la Patente de février
1861 sont les monuments de ces régimes, qui exaspérèrent la haine
d'histoire et de littérature 59
des Magyars contre le germanisme sous tous ses masques. La rupture
était en l'air : les Prussiens la hâtèrent. Après Sadowa, le Compro-
mis est un acte accompli.
La première partie du volume est consacrée à en annoncer et expli-
quer les raisons et les modes. Le lecteur, à travers ces 5oo pages, ne
perd pas le fil, bien que M. E. s'engage dans les discussions de doc-
trines constitutionnelles, évoque et fasse défiler hommes d'État et
publicistes allemands, hongrois, tchèques — car les Tchèques appa-
raissent aussi dans le tableau comme repoussoirs. La narration bien
que touffue est animée, relevée de réflexions qui ne pèchent jamais
par l'indulgence et qui piqueront aussi bien les Gis que les Trans-
leithaniens.
Le livre ne pouvait s'arrêter à la conclusion du Compromis qu'il
fallait voir en action. Le premier effet en fut qu'il donna corps et
figure — pour ne pas dire : âme — à une Autriche qui n'a de raison
d'être que comme pendant de la Hongrie ; à une Autriche qui, « sans
ce rôle, n'aurait ni consistance propre ni individualité distincte »
(p. 494). Dans cette Autriche, façonnée pour les besoins de la Hon-
grie, le Compromis provoque le plus déconcertant des résultats ; c'est
que rien ne fut changé ; l'ancien état de choses fut simplement traduit
en articles dans la Constitution de 1867 dont M. E. donne une ana-
lyse pénétrante, raffinée, impitoyable, à l'usage des Autrichiens de la
stricte observance, s'il en est encore. En Hongrie, le Compromis a
favorisé l'éclosion des institutions libres et modernes.
Le Compromis est une façon de raison sociale. Que couvre-t-il ?
Une association à laquelle conviendrait bien l'épithète anglaise limi-
ted, limitée dans les apports, les charges et le temps. M. E. après
avoir donné le dispositif du contrat, avec sa singulière hiérarchie
d'affaires communes et d'affaires d'intérêt commun, ne se met pas en
peine d'une définition de ce type politique? Est-ce une union réelle,
une confédération d'États, un État fédératif? Que les docteurs de
droit public dissertent sur ce thème. Les seules devises qu'il importe
de retenir, c'est unité et communauté. Le Compromis est ceci et non
pas cela. M. E. démontre péremptoirement la fragilité de cet échafau-
dage si machiné et truqué. Mais cet échafaudage écroulé, la monar-
chie habsbourgeoise ne s'effondrera pas pour cela ; elle se transfor-
mera si les peuples ont conscience de leur intérêt, en « une Suisse
monarchique ». Mais l'auteur se garde de prophétiser ou dogmatiser :
« Peut-être, dit-il en terminant et en pirouettant sur ses talons, ce
régime n'a-t-il aucune chance de pouvoir jamais être appliqué ».
Cette conclusion, d'un scepticisme déconcertant à la dernière page
d'une œuvre si forte et si fouillée, est une leçon. Elle remet au point
les affirmations tranchantes des prophetœ minores — nous les avons
signalées ici (i^ev. Cr/f., 28 oct. 1901. i2déc. 1904) — qui ont leurré
l'opinion française. Celle-ci trouvera dans cet exposé d'une docu-
6o REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
mentation solide et puisée aux sources originales (allemandes, hon-
groises, tchèques) des éléments d'appréciation sûrs et des aperçus à
bien des titres nouveaux pour elle. M. E. les lui livre en un style
alerte, nerveux, plein de formules heureuses et qui garde toujours
la tenue d'une œuvre de science. Ce n'est pas du seul public français
que M. E. aura bien mérité ; à Vienne comme à Pest on lui saura gré
d'avoir entrepris cette Histoire du Compromis, qu'un Français seul
pouvait écrire avec ce sens critique, ce désintéressement et cette con-
viction.
B. A.
Henri Cordier. L'expédition de Chine en 1857-1858. Histoire diplomatique.
Notes et documents. Paris, Alcan, igob. In 8°, 478 p., 7 francs.
Comme l'indique le sous-titre, le volume de M. Henri Cordier est
un recueil dénotes et documents sur l'histoire diplomatique de l'expé-
dition de Chine. Il sera très utile. On y remarque, dès le début, les
renseignements que donne l'auteur sur la ville de Canton et son bom-
bardement à la suite de l'affaire de VArrow^ le jugement qu'il porte
sur la précipitation des Anglais (sir Michael Seymour et sir John
Bowring)qui agirent comme des étourneaux et engagèrent à fond leur
pays, le portrait qu'il trace de M. de Bourboulon, les instructions
données aux nouveaux ambassadeurs, le baron Gros et lord Elgin.
Viennent ensuite les négociations des deux diplomates (en passant,
M. C. montre comment ils déjouèrent les combinaisons du ministre
américain Reed qui voulait à leur insu jouer un rôle de médiateur),
leurs mesures énergiques, et, après la capture du vice-roi Yé et la
prise de Canton, leur voyage à Chang-Haï et au Peï-ho qui, selon le
mot du baron Gros, les rapproche de Pe-King et ajoute à la pression
qu'ils veulent exercer sur le gouvernement chinois, leur arrivée à
Tien-tsin après l'enlèvement des forts de Ta-Kou. Alors se présentent
les hauts commissaires de l'empereur. Les traités — à noter ici ce que
dit l'auteur de l'habileté du comte Poutiatine — sont signés, traité
russe, traité américain, traité anglais, traité français ; mais, comme
remarque M. C, le traité anglais contenait les germes de sérieuses
difficultés. Ce nouvel ouvrage du savant professeur, plein d'informa-
tions inédites et de documents ignorés jusqu'ici, accompagné d'un
index alphabétique très complet, est indispensable à quiconque veut
étudier et connaître les relations de la Chine avec l'Occident.
A.C.
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
Le Puy, Imp. R. Marchessou. — Peyriller, Rouchon et Gamon, successeurs.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N" 30 — 29 juillet. — 1905
CoNDAMiN, Le livre d'Isaïe. — Jeremias, Babylone dans le Nouveau Testament. —
WiTT BuRTON, Le problème synoptique. — Dareste, Haussoullier et Th. Rei-
NACH, Recueil des inscriptions juridiques grecques, II, 2 et 3. — A. Hauvette,
Archiloque. — Medin, Venise dans la poésie. — Mémoires de Régula Egli,
l'Amazone suisse. — Cahuet, La question d'Orient. — Baudrillart, Quatre
cents ans de concordat. — Seillière, Apollon ou Dionysos. — Bûcher, La
naissance de l'économie, 4" éd. — Deuxième lettre de M. Taccone et réponse
de M. My. — Sophocle, trad. Jebb. — Cinq odes de Pindare, trad. Paton. —
Chroniques byzantines XI, 1-2. — Schenkl, Exercices grecs, 19" éd. — Ruggiero,
Dictionnaire d'épigraphie, 80-82. — Le Limes, XXIV. — Lafaye et Cagnat,
Inscriptions grecques. — Francotte, Loi et décret dans le droit public des
Grecs, — Amatucci, L'Amphitryon de Plaute; L'éloquence avant Caton. ~
Hedicke, Études sur Bentlei. — Horace, trad. Motheau, — Enéide, III, p. Sidg-
yficK. — Enéide, I, p, Pascal. — Appleton, Une formule de vente.
Le livre dlsaie, traduction critique avec notes et commentaires par le P. A. Con-
damin, s. J, Paris, Lecoffre, igoS; gr. in-8, xix-400 pages,
Babylonisches im Neuen Testament, von A. Jeremias. Leipzig, Hinrichs,
1905; in-8, i32 pages.
Principles of literary criticism and the synoptic problem, by E. De Witt
Burton, Chicago, University Press, 1904; in-4, 72 pages.
Le recueil d'oracles qui constitue le livre d'Isaïe soulève une quan-
tité de problèmes intéressants pour la critique, mais qui sont parfois
déconcertants pour l'exégèse dite traditionnelle. Il semble que l'on a
voulu, dans le volume que vient de publier le P. Condamin, éviter de
les aborder tous en même temps. Ce volume contient une introduction
des plus sommaires, la traduction avec des notes critiques, la discus-
sion des morceaux pour ce qui est de leur structure littéraire et poé-
tique, de leur sens général, quelquefois de leur origine, quand on
croit pouvoir conclure à leur authenticité. « Parmi les questions
d'authenticité, nous dit-on, il en est qui concernent surtout Torigine
du livre d'Isaie en tant que livre^ et dont la solution n'est pas abso-
lument indispensable à l'intelligence du texte (ch. xiii-xiv, 23; xxiii-
XXVII ; xxxvi-xxxix, xl-lxvi); elles seront discutées, s'il plaît à Dieu,
dans le volume » d'introduction qui paraîtra ultérieurement. Espérons
que Dieu permettra prochainement au P. Condamin de se prononcer
sur l'origine des chapitres dont il s'agit.
La nouvelle traduction d'Isaïe, où l'on s'est efforcé de suivre le
rythme poétique, est très exacte, très soignée. La critique du texte est
conduite avec une liberté dont il n'y a pas eu jusqu'à présent beau-
coup d'exemples chez les commentateurs catholiques. Les notes,
Nouvelle série LX. 3^
62 REVUE CRITIQUE
succinctes et substantielles, servent surtout à justifier les corrections
admises par l'auteur; les petites dissertations jointes à chaque mor-
ceau en contiennent le véritable commentaire et en facilitent l'intel-
ligence ; elles sont très claires et bien ordonnées; par ci par là une
certaine sécheresse de style qui touche à l'âpreté, presque à la mau-
vaise humeur. Beaucoup penseront que la préoccupation théologique
a dicté l'interprétation de la fameuse prophétie d'Emmanuel [Is. vu,
14) : « Si la Vierge promise » — à qui promise? et s'agit-il d'une
vierge? la prophétie est-elle conditionnelle? — « venait maintenant
à concevoir et à enfanter, l'Emmanuel, son fils,. . . n'aurait pas encore
atteint l'âge de discrétion qu'on se verrait déjà en face des faits
accomplis ».
Il se pourrait que le défaut capital de cette œuvre importante fût
dans le système strophique adopté par l'auteur et qui est celui qu'un
autre jésuite, le P.Zenner, a cru découvrir dans les Psaumes. Comme
« une démonstration complète de la composition des poèmes en
strophes » est aussi renvoyée au volume d'introduction, il y aurait
mauvaise grâce et peut-être inconvénient à critiquer dès maintenant
les résultats auxquels arrive le P. Condamin. Disons néanmoins
qu'il paraît s'autoriser beaucoup de son système pour supposer des
transpositions dont la probabilité n'est pas toujours autrement
garantie, et qu'un tel procédé ne laisse pas d'être dangereux. On est
tenté de même assez souvent de se demander si le rythme vrai n'a
pas été sacrifié aux exigences du prétendu cadre strophique.
M. .Teremias, qui traitait naguère des rapports de l'Ancien Testa-
ment avec les mythologies orientales (voir Revue du 4 juillet 1904,
p. 2), discute maintenant les traces d'influence babylonienne dans les
écrits apostoliques. L'idée dominante est la même que dans le pré-
cédent ouvrage : caractère absolu de la révélation biblique et de la
religion chrétienne; emploi des légendes mythiques qui avaient cours
dans le milieu où est né le christianisme. Le côté théologico-philoso-
phique de la thèse n'est pas à discuter ici. Il semble bien que, dans
l'histoire, l'absolu ne se manifeste que sous la forme du relatif. La
plupart des analogies indiquées par M. J. ont déjà été signalées par
d'autres ; mais ce savant est d'autant plus enclin à les multiplier, au
moins sur certains points, que son système les rend ou prétend les
rendre inoffensives.
C'est ainsi qu'il commente par le mythe du dieu mort et ressuscité
non seulement certaines images de l'Apocalypse, mais la dérision du
Christ par les soldats romains, et les paroles de Paul (I Cor. xv, 36-
37,42) et de Jean (xii, 241 sur le grain qui meurt pour renaître. Le
dernier rapprochement paraît fort douteux. A propos du second, M. J.
nous dit que Jésus fut réellement supplicié en roi des fous et il explique
par là l'inscription de la croix, le crucifiement des deux voleurs, la
couronne d'épines, tout en admettant que ce dernier trait pourrait
d'histoire et de littérature 63
n'avoir pas de valeur historique. Mais Tinscription de la croix a sa
raison d'être indépendamment de l'hypothèse dont il s'agit, puisqu'elle
exprime le motif juridique de la condamnation. Quant à l'hypothèse,
elle soulève une difficulté et elle entraîne une conséquence que M. J.
a négligé d'examiner. La difficulté consiste en ce que Jésus, condamné
par Pilate, n'aurait pas été exécuté dans les formes régulières de la jus-
tice romaine. Le procurateur aurait abandonné à ses soldats trois con-
damnés qui étaient pour lui également vulgaires, avec faculté d'user
d'eux pour la fête qu'on doit supposer avoir été annuellement coutu-
mière à cette troupe païenne. La scène de dérision dans le prétoire
paraissant aussi bien garantie que la condananation même, il est pro-
bable que Pilate aura décidé cette aggravation du supplice de Jésus.
Reste la conséquence : que devient l'épisode de Barabbas. On s'est
autorisé d'un passage de Philon pour conjecturer que Barabbas était
précisément le nom traditionnel du roi des fous (voir Salomon Reinach,
Cultes, mythes et religions, I, SSg) ; serait-ce que Pilate aurait fait
crucifier Jésus en manière de Barabbas, non à sa place, et l'histoire
de la grâce proposée ne serait-elle qu'un expédient conçu, en partant
d'une formule équivoque ou mal comprise, pour dégager la respon-
sabilité de Pilate et le montrer favorable au Christ, en faisant des Juifs
les véritables auteurs de la passion ? M. J. ne dit rien non plus, et l'on
a lieu de s'en étonner, touchant l'analogie qui se remarque, en sui-
vant le même thème, entre le dieu mort qui ressuscite et le Christ
ressuscitant après sa mort. Certes, ce n'est pas le mythe qui a créé la
foi des apôtres à la résurrection de Jésus; mais on pourrait constater
dans certains détails et certaines déterminations de la croyance une
affinité avec les idées courantes de la mythologie orientale.
Une certaine confusion règne dans tout le livre de M. J., et cette
confusion ne provient pas uniquement de ce que les données mytho-
logiques y sont amenées un peu pêle-mêle en commentaire des données
bibliques, mais aussi de ce que le point de vue général de l'auteur est
défectueux.
L'originalité du travail de M. E. de Witt Burton sur le problème
synoptique consiste principalement dans la rigueur de sa méthode
logique. L'auteur commence par établir une sorte de carte des rapports
possibles entre les trois premiers Évangiles; puis il fait l'application
des diverses hypothèses, cherchant à déterminer celles qui sont réa-
lisées dans les textes. Mais combien il est difficile, en pareille matière,
d'embrasser toute la série des possibilités! et le tout n'est pas de cons-
truire une belle machine critique, mais de la faire marcher conve-
nablement.
Les sources de Matthieu et de Luc seraient Marc ou un document
à peu près identique à notre second Évangile; un document dit gali-
léen, qui aurait contenu la matière de Luc, m, 7-1 5, 17-18; iv, 2 6-1 3,
i6-3o;v, i-ii;vi, 20-49; vu, i-viii, 3; un document dit péréen, repré-
64 REVUE CRITIQUE
sente par Luc, ix, 5i-xviii, 14; xix, 1-28. Matthieu aurait eu de plus
un recueil de discours, les Logia dont parle Papias, et de là viendrait
Tattribution traditionnelle du premier Évangile. Les récits propres à
Matthieu et à Luc, notamment les récits de l'enfance, viendraient de
sources particulières, mais qui pourraient avoir été orales, sauf celle
des récits de l'enfance dans le troisième Évangile.
On peut trouver la distinction des sources principales un peu méca-
nique et artificielle. La question des sources de Marc n'est pas abordée :
le rédacteur du second Évangile n'aurait-il pas pu connaître les Logia,
non pas ceux de Papias, mais ceux qui ont existé et que les deux autres
Synoptiques ont exploités? Est-il bien nécessaire que la prédication
du Baptiste, dont Marc reproduit un morceau, que la tentation, dont
Marc donne aussi un abrégé, que la majeure partie du prétendu docu-
ment galiléen aient été d'abord écrits à part et qu'ils ne se soient pas
trouvés dans une ou plusieurs copies ou recensions des Lo^/a? Ne
peut-on pas dire la même chose du document péréen, source de Luc
et non de Matthieu, mais recension particulière des Logia plutôt que
relation originale et indépendante? L'analyse des grands discours de
Matthieu n"induirait-elle pas à voir dans ces discours une œuvre de
seconde main, non la forme primitive des Logial Pour expliquer
sinon pour résoudre le problème synoptique, il ne faudrait pas seule-
ment considérer les possibilités abstraites de la rédaction afin d'en
tirer un tableau géométrique des matériaux de l'Évangile, mais scruter
attentivement l'esprit et la manière de chacune des rédactions. On ne
peut pas traiter comme un paquet de lettres mortes, que leurs premiers
détenteurs auraient enchevêtrées diversement, ces textes ou s'est
exprimée la foi vivante et grandissante des premières générations
chrétiennes.
Alfred Loisy.
DAREStE, Haussoullier et Th. Reinach, Recueil des inscriptions juridiques
grecques, 2' série, fascicules II et III. Paris, Leroux, 1904. In-8.
Les auteurs du Recueil des inscriptions juridiques viennent de
publier deux fascicules qui contiennent les textes suivants.
L Règlements de la phratrie delphique des Labyades et la phratrie
athénienne des Démiotonides. — Au commentaire proprement dit est
joint un exposé assez détaillé de toute la procédure usitée à Athènes
pour la constatation de la légitimité des enfants. Quelques obscurités
subsistent encore par endroits, notamment en ce qui concerne l'olxo;
des Décéliens, que je considère, pour ma part, comme le '(ho; dont le
nom a passé au dème. Je relève à la p. 223 une bonne remarque sur
la médiocre importance du rôle que jouaient ici les phratries athé-
niennes, et à la p. 226 une réflexion juste, quoiqu'un peu exagérée,
sur le caractère archaïque de la phratrie des Labyades, comparée à
celle des Démiotonides
D^HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE 65
II. Actes d'affranchissement. — Ils sont au nombre de 5o, et
appartiennent à toutes les régions de la Grèce et à toutes les périodes
de son histoire. Les auteurs ayant été obligés de se limiter, il est natu-
rel que tous les documents intéressants n'aient pas été reproduits par
eux; mais leur choix est en général fort judicieux. Le commentaire
fournit une étude très sobre, mais très nourrie, de l'institution. J'aurais
voulu qu'on insistât davantage sur ce fait que la rançon était le plus
souvent effective; on peut ajouter d'autres preuves à celles qui sont
indiquées p. 256. Sur la question si controversée des éranes, j'adhère
à l'explication proposée aux pages 267-269.
III. Textes crétois. — 1° Traité entre Gortyne et Rhizène (v^ siècle),
établissant une espèce d'IsoTroXiTeta, mitigée par une certaine subordi-
nation de la deuxième cité. (Je doute que le fragment de la p. 323 se rap-
porte aux repas publics. N'est-il pas possible de songer à un partage
de fruits entre un propriétaire et son tenancier?). 2° Décret de Gor-
tyne sur la monnaie de cuivre (iii« siècle).
IV. Règlements commerciaux. — 1° Décret d'Olbia sur le commerce
de l'or et de l'argent (iv^ siècle). 2° Décret de Kyparissia sur l'impor-
tation et l'exportation des marchandises (iii« ou ii« siècle).
V. Décret de Mitylène sur le retour des bannis (peu après 324). —
II semble que les biens aient été partagés par moitié entre les proscrits
qui rentraient et les acquéreurs.
VI. Décrets de Tanagra (m" siècle), très précieux en ce qu'on y aper-
çoit un jury d'expropriation pour cause d'utilité publique; et c'est là
une grande nouveauté.
VII. Contrat de prêt entre la cité phocidienne de Drymaea et la
confédération des Œtéens (i 68-1 58). L'emprunt fut fait au trésor
d'Héraclès, et le remboursement souffrit des difficultés, bien qu'il
s'agît seulement d'une somme de 90 mines.
VIII. Liste de condamnés à mort pour fabrication de fausse mon-
naie (Dymé en Achaie; fin d u iii^ siècle ou début du ii«).
Je n'ai pas besoin de rappeler avec quel soin et quelle compétence
tous ces textes sont établis, traduits et expliqués. On eût souhaité que
les auteurs continuassent une œuvre, qui est un modèle d'exacte et
solide érudition, et qui, à ce titre, rend tant de services. Tout le monde
regrettera qu'ils la déclarent dès à présent terminée. Quand aurons-
nous un recueil pareil pour les papyrus?
Paul GUIRAUD.
Amédée Hauvette. ArChiloque, sa vie et ses poésies. Paris, Fontemoing, igoS :
x-3o2 p.
Le livre de M. Hauvette a les deux qualités que l'on demande à un
ouvrage de littérature; il est intéressant et instructif. Intéressant, non
sreulement parce qu'il traite d'un poète dont la vie a quelque chose de
66 REVUE CRITIQUE
romanesque et dont les vers, en grande partie, révèlent la personna-
lité, mais parce qu'il est écrit en une langue claire et élégante, qu'il
évite les longueurs et les superfluités, et qu'il sait être savant sans
pédanterie. Instructif, parce qu'il discute sainement les témoignages,
qu'il commente les textes en dehors de toute fantaisie, et surtout
parce qu'il met Archiloque en sa place, qu'il apprécie son œuvre dans
ses Justes rapports avec le temps et le milieu, et qu'il lui attribue son
rôle exact dans l'évolution historique de la poésie grecque. Car c'est
là, en réalité, le véritable but des recherches de M. H, Étudier un
écrivain dans ses ouvrages, faire ressortir ses qualités de pensée et de
style, mettre en lumière le développement de son art, et les phases
successives de son activité créatrice; montrer, si c'est un poète, quelles
sont les sources de son inspiration, comment il manie le vers, quels
effets il sait tirer de la forme poétique, c'est sans doute une grande
part de la critique littéraire; et nous verrons que M. H. a su analyser
la forme aussi bien que le fond des poésies d'Archiloque, pénétrer
ses sentiments et ses conceptions morales, et retracer de lui une
image non moins vivante que fidèle. Mais il n'a pas cru, avec raison,
que là dût se borner son rôle de littérateur. Un poète, pas plus qu'un
orateur, un historien ou un philosophe, ne saurait être considéré iso-
lément; ce serait s'exposer à ne donner de lui qu'une connaissance
incomplète et superficielle. Il a subi, même inconsciemment, l'in-
fluence des poètes antérieurs, il a exercé la sienne sur ceux qui sont
venus après lui ; il est donc à la fois un descendant, et, s'il a du génie,
un précurseur, et c'est sous ce double aspect qu'il faut observer sa
personnalité. Il est le produit d'un état social et d'une époque dont il
reflète les mœurs, les opinions et les croyances; quel que soit son
degré dvindividualisme, il n'échappe jamais entièrement à la civilisa-
tion dans laquelle se sont développées ses facultés et sa culture intel-
lectuelle, et c'est là encore un élément d'appréciation qu'on ne peut
négliger. M. H. a donc voulu étudier Archiloque, non seulement au
point de vue purement esthétique et littéraire, mais encore au point
de vue de l'histoire de la civilisation et de l'histoire de la poésie.
La tâche, il faut le reconnaître, était délicate. Il ne nous reste d'Ar-
chiloque que des fragments, nombreux il est vrai, mais qui, à part le
papyrus de Strasbourg et trois ou quatre autres morceaux d'ailleurs
de peu d'étendue, ne dépassent pas quatre ou cinq vers. De plus, les
témoignages des anciens sur le poète lui-même ne sont pas toujours
bien précis ni bien concordants, et les renseignements historiques
qu'ils fournissent ne se concilient pas sans difficultés avec ce que le
texte d'Archiloque permet de supposer. M. H., qui commence son
ouvrage par une étude chronologique et biographique, n'est ni un
audacieux qui jongle avec les textes et en exagère la portée, ni un
habile qui les plie aux exigences de ses combinaisons ; il évite avec
soin les hypothèses que n'autorise pas la forme grammaticale, et, si
d'histoire et de littérature 67
parfois sa critique dépasse le but, il n'est le plus souvent que le com-
mentateur scrupuleux de l'expression grecque et le fidèle serviteur du
bon sens. Je ne partage pas son opinion relativement au passage
d'Hérodote I, 12, où Archiloque est dit contemporain de Gygès, et
je dois dire qu'aucune des raisons invoquées pour l'expulsion de cette
phrase ne me paraît convaincante (p. i5 svv.); elles sont au contraire
toutes facilement réfutables, et la conclusion « Hérodote n'est donc
pas l'auteur du rapprochement chronologique entre Gygès et Archi-
loque » (p. 21) me semble à rejeter, tant qu'elle ne s'appuiera pas sur
des preuves plus solides. Mais ici M. H. pèche plutôt par excès de
prudence, car en somme le texte d'Hérodote serait plutôt utile à sa
thèse, suivant laquelle Gygès serait mort en 652, et Viy,ix-r^ d'Archi-
loque se rapporterait à 665. En revanche, on appréciera la justesse
des observations de M. H. sur l'inscription de Déméas et sur la valeur
exacte des expressions d'Archiloque relatives à une éclipse de soleil
(fr. 74 Bergk) et aux « malheurs des Magnètes » (fr. 20). Je ne puis
insister comme je le voudrais sur les différentes parties de l'ouvrage :
la reconstitution de la vie d'Archiloque, l'histoire de ses poésies et de
leur influence, les innovations du poète, l'étude de son caractère et de
sa violence satirique, le jugement littéraire sur son style et sa manière
de composer ; mais je retrouve partout les mêmes qualités de sincé-
rité et de finesse, d'érudition et de simplicité. Qu'il s'agisse de la cri-
tique alexandrine de l'œuvre d'Archiloque, des rapports de sa poésie
avec la poésie épique, de sa métrique et de sa langue, ou encore de
ses sentiments patriotiques, de l'àpreté de ses inimitiés, de son amour
pour Néoboulé et de ses suites funestes, M. H. est toujours maître
de son sujet; il est d'ailleurs documenté de toute manière, et les inter-
prétations des modernes ne lui échappent pas plus que les témoi-
gnages des anciens.
Je ne saurais dire, toutefois, que tout dans l'ouvrage soit d'égale
sûreté, et que la critique ne trouvera pas à s'exercer sur quelques
points. L'étude du vocabulaire d'Archiloque manque de précision, et
deux des listes de mots dressées p. 237 et 240 sv. renferment des
erreurs '. La discussion sur les génitifs en 010 (p. 128 svv.) est insufïi-
I. L'une de ces listes contient les mots d'Archiloque que « la quantité de leurs
syllabes excluait du mètre épique », au nombre de 22. Il faut en supprimer près
de la moitié, dont les uns, comme èpyiTK; et ôpéuxooc;, peuvent entrer dans l'hexa-
mètre même sous la forme donnée; d'autres, comme oîxi'ti, peuvent s'y trouver
dans certaines conditions, cf. èayâpri Ç 52, acpevSôvri N 600; d'autres, comme dtvTa-
|is£6£a9at et xaTauxvstv, s'y prêtent par exemple sous les formes i-nr^^ieiëz-zo et xaTau-
avôei;; d'autres enfin, comme èpyiTT,;, peuvent s'y rencontrer à leurs cas terminés
par une voyelle, cf. -irapatêâTat W i32, éitiaToixTi p 455, èpyixa. àvSpt fin de vers dans
Théocrite X, g. Les syllabes brèves sont si fréquentes dans Homère devant le
groupe muette + p, aussi bien dans le corps des mots qu'en finale, qu'une forme
àÔpotÇsTai ne peut être déclarée impossible dafîs l'hexamètre épique. Ce n'est donc
pas la seule raison de leur quantité, comme il est dit, qui a fait que ces mots
68 REVUE CRITIQUE
santé, en ce qu'elle ne tient pas compte du fait que Aiwvjto-.o est dans
un tétramètre (fr. -]"]], ce qui ne laisse pas d'être une grave difficulté.
L'effet vu dans quelques fragments repose sur une lecture incertaine,
par exemple fr. 8 (p. 274), où ôe-.Xoy est une correction plus spécieuse
que sûre. Si oTvo; ÈpjOpô.; (fr. 4) doit être considéré comme une « épi-
thète de nature, sans rapport avec la circonstance » (p. 267), la tra-
duction qui en est donnée p. 198 est bien peu d'accord avec cette
opinion. L'interprétation de la tirade célèbre oj txot Ta rÛYsw, etc.
(p. 199 svv.) me semble bien, comme à. M . H., inadmissible selon
l'hypothèse de Jurenka; mais celle que propose M. H. n'est
pas, à mon sens, beaucoup plus satisfaisante : « Ce qui est sûr, c'est
que le poète opposait aux prétentions exorbitantes, aux ambitions
démesurées de quelques uns de ses adversaires, les goûts simples
d'un homme de condition modeste » (c'est-à-dire les siens) ; il m'est
impossible de voir rien de pareil dans ce morceau '. Je pourrais
noter encore quelques minuties, mais tout cela disparaît dans l'heu-
reuse impression d'ensemble produite par l'ouvrage, impression que
précise et fortifie la conclusion de M. Hauvette. Il y résume excel-
lemment en quelques pages tout ce que ses recherches lui ont permis
de dégager sur la chronologie d'Archiloque et sur l'importance de
son rôle poétique. C'est une synthèse du caractère d'Archiloque, qui
ne le dépeint plus dans les traits épars de son individualité, mais qui
explique le poète par l'homme, qui rattache sa production littéraire
aux mœurs et à la civilisation de l'époque, et qui montre en lui non
seulement le créateur d'un genre nouveau et l'intermédiaire entre la
poésie épique et la poésie dramatique, mais aussi l'un des premiers
représentants de l'esprit ionien et de la culture ionienne au vu* siècle.
My.
Medin (Antonio), La storia délia repubblica di Venezia nella poesia. Milan.
Hoepli, 1904. In-8 de xvi-623 p. 7,5o.
Ce très docte ouvrage a obtenu le prix dans un concours ouvert par
VIstituto Veneto di scien:{e, lettere ed arti et il le mérite. Il suppose
un travail considérable puisqu'il embrasse toute l'histoire de Venise
Jusqu'au traité de Campo-Formio et que l'auteur a su retrouver en
Italie et au dehors une étonnante quantité de textes imprimés ou
manuscrits; il est clairement distribué. Enfin l'auteur fait bien ressor-
tir les particularités curieuses qu'offre l'histoire de cette poésie poli-
manquent dans l'épopée. Dans l'autre liste, au contraire, sont enregistrés des
mois dont la quantité, eussent-ils été connus d'Homère, interdisait l'emploi, comme
à-OT/oX-jTiTw, SiOûoaaSo;, xo/ix'j[it,>.ov, et qui devaient donc être dans la première.
I. Je ne suis pas non plus complètement d'accord avec M. H. relativement aux
amours d'Archiloque et à l'interprétation des fragments que l'on peut y rapporter
(p. 71 svv., 277 svv.); mais sur ce point ce que l'on peut retrouver est très
incertain, et M. H. sait lui-même que le terrain n'est pas solide.
d'histoire et de littérature 69
tique, par exemple le caprice qui parfois en guide les préférences ;
ainsi c'est très tard qu'elle célèbre la paix que Venise eut l'honneur
de voir conclure entre Frédéric Barberousse et Alexandre III; par
exemple encore, les rimeurs se taisent sur la conjuration de Baja-
monte Tiepolo, sur celle de Marino Faliero; il est vrai qu'on sait
que le peuple irrité autant qu'effrayé chantait tout bas des vers contre
la répression de ces deux complots et qu'on peut attribuer la dispari-
tion de ces couplets à la vigilance des vainqueurs ; mais ceux-ci
auraient eu beau jeu dans tous les sens du mot pour rimer leurs vic-
toires et ne l'ont pas fait.
M. M. ne dissimule pas que l'intérêt historique est presque tou-
jours le seul que présentent ces panégyriques et ces satires ; presque
jamais on n'y rencontre un trait d'esprit, un mouvement oratoire ;
j'ajoute qu'on y relève assez rarement des faits précis, des détails nou-
veaux sur les événements; On y revoit plutôt, en vers tout ou plus
médiocres, ce qu'on a déjà lu dans la prose plus habile des chroni-
queurs. M. M. l'explique par des causes secondes ; la cause première
me paraît être une idée fausse dont le grand Alighieri, qui l'avait
d'abord adoptée, n'avait guère réussi à désabuser en Italie que lui-
même, savoir que la grande poésie n'était faite que pour la fiction et
pour l'amour; jusqu'au milieu du xviii^ siècle, presque tout Italien
vraiment doué pour la poésie prend son inspiration hors de la vie
nationale; il sèmera dans ses vers les souvenirs des beautés littéraires
de l'Italie, les allusions à son histoire; en ce sens, le poésie italienne
est plus nationale que la nôtre; mais l'impression profonde des joies,
des douleurs publiques qu'on trouve si souvent chez nos poètes dès
l'époque la plus reculée est beaucoup plus rare chez leurs confrères
d'au-delà les Alpes; chez les plus grands Italiens, l'expression poé-
tique du patriotisme tourne vite au lieu commun, moins encore par
indifférence que par crainte de s'écarter de ce que l'on croit la vraie
matière de la poésie. En tout pays, certains préjugés tyrannisent le
poète, cette chose soi-disant si légère et si fantasque I pensez, pour ne
pas sortir de l'Italie, au mal qu'y a fait le préjugé qu'un poète qui se
respecte ne doit pas s'astreindre à une clarté continue!
Mais M . M, a eu raison de croire qu'on lirait néanmoins avec plai-
sir sa patiente nomenclature : on aime à repasser, même en compa-
gnie de ces faibles rimeurs, l'histoire d'une ville pour qui en
somme le grand public n'est pas juste; on se croit quitte envers elle
quand on lui accorde, avec l'entente du commerce, une intelligence
malicieuse et déliée, un pinceau éclatant. On oublie que seule en Ita-
lie elle a su fonder un gouvernement régulier, un empire étendu,
durable, maintenu par une marine nationale, et que son courage a
survécu trois ou quatre siècles à celui du reste de la péninsule. On est
obligé de s'en souvenir quand on lit les chapitres de M. M. sur la
conquête, la défense de la Terra ferma, sur la guerre contre les
70 REVUE CRITIQUE
Turcs. Je signale en particulier les pages où l'auteur relève certains
historiens qui, antidatant beaucoup trop leur gratitude pour le Pié-
mont, prétendent que l'honneur de l'Italie s'était réfugié dès le
premier quart du xvii^ siècle à la cour de Charles-Emmanuel ; le fils
du vainqueur de Saint-Quentin a eu le mérite (c'en était un alors
pour un prince italien) d'être ambitieux; mais, quant à la suite dans
les idées et à la dignité, c'est Venise et non pas lui qui en tenait alors
école dans la Péninsule, et M. M. est généreux en ne qualifiant la
conduite de Charles-Emmanuel que d'un peu inconsidérée.
D'ailleurs quelques chapitres échappent à l'inconvénient de ne rien
apporter de vraiment instructif, notamment ceux qui roulent sur la
lutte de Venise et de Paul V au xviii*^ siècle, sur celle des conserva-
teurs et des novateurs en matière de Constitution au xviii^ siècle; on
verra d'une part que Venise couvrit en 1606-7 non pas seulement ses
graves théologiens, mais ses auxiliaires bouffons; d'autre part on se
dédommagera d'avoir vu jusque là les débats des versificateurs porter
exclusivement sur la politique extérieure de Venise et l'on verra con-
firmé pour la politique ce qu'on savait déjà pour la littérature, c'est-
à-dire qu'à la fin du xviii" siècle Venise n'a plus qu'un souci, n'être
pas dérangée dans ses habitudes. M. M. soulève aussi une question
intéressante, la part qu'eut le gouvernement vénitien dans l'inspira-
tion des pamphlets ou des panégyriques; il pense qu'elle fut très
grande ; mais il l'affirme plutôt qu'il ne le prouve ; le fait curieux que,
dès le XIV' siècle, les registres publics mentionnent les poésies compo-
sées en l'honneur de Venise (p. 26) n'est pas un argument décisif.
Notons en passant, p. 898, un trait à ajouter, touchant la réputation
d'ivrognerie des Allemands, à ceux que j'ai réunis dans mon article du
. Bulletin italien (juillet-décembre 1901) sur le type de l'Allemand dans
la littérature italienne; je saisis l'occasion d'y ajouter de mon crû en
renvoyant à Giulio Cesare Scaligero, réplique au Ciceronianus
d'Erasme, à Trajano Boccalini (2^ centuria des Ragguagli del Par-
nasso, no' 6 et 28), à Enea Silv. Piccolomini (passage cité p. 3o de la
récente thèse latine de M. Pérouse, Lyon, Legendre, 1904). Nos his-
toriens recueilleront p. 149-164, 167-9, d'autres données sur des fac-
turas composés ou encouragés par les Français lors de la ligue de
Cambray.
L'ouvrage est très bien imprimé, les citations de français presque
toujours correctes, mérite peu fréquent dans un livre italien (p. 167,
lire remémore au lieu de remore]; à la F® p., on trouvera une repro-
duction de V Apothéose de Venise de Paul Véronèse et à la fin une
bibliographie en 873 articles qui à elle seule forme le meilleur éloge
de M. Medin, une liste des capoversi des poésies étudiées, une table
onomastique et méthodique.
Charles Dejob.
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE 7 I
Fritz Baer. Die Schweizerische Amazone (chez Beck, à Bâle, Kohlenberg, 7).
In-80, 164 p. 2 fr.
Ces mémoires d'une soldate, de Régula Egli, V « Amazone suisse »,
femme d'un colonel au service de la France, Florian Engel, ont paru
en 1821 et en 1828. Régula narre dans la première partie les guerres
qu'elle a vues, et dans la seconde, ses voyages et aventures à travers
le monde après Waterloo.
La première partie nous importe seule. Régula raconte qu'elle eut
21 enfants. 9 moururent dès leur naissance et en bas-âge. Ceux qui
survécurent, devinrent officiers pour la plupart : deux périrent à
Marengo, deux autres à Waterloo, un autre à Toulouse, un autre en
Espagne, un autre décéda à la Nouvelle-Orléans, deux autres étaient
avec Napoléon à Sainte-Hélène. Restent 3 filles mariées, l'une au
général Perrier qui mourut à Leipzig, l'autre à Muret, aide de camp
de Desaix, la troisième à Prame.. secrétaire du général Mouton-
Duvernet.
Régula avait épousé en 1778 Florian Engel, sergent-major au régi-
ment suisse de Diesbach, et elle l'accompagna partout, en Alsace, en
Corse, en Flandre sous l'ancien régime, et dans toutes ses campagnes,
sous la Révolution et l'Empire. Lieutenant en 1789, capitaine au
4^ léger en 1793, Engel était devenu chef de bataillon du 4* régiment
de ligne, puis colonel du 4^ léger lorsqu'il fut tué à Waterloo. Sa
femme qui combattait à ses côtés^ le pistolet au poing, le vit tomber
ainsi que son plus jeune fils âgé de dix ans, et sur un point du champ
de bataille succombait son quatrième fils.
Hélas! tout cela est faux! 11 n'y a pas eu dans les armées de
l'Empire d'Engel, fils de Florian Engel et de Régula Egli; il n'y a pas
eu de frères Engel à Sainte-Hélène; il n'y a pas eu de général Perrier;
il n'y a pas eu d'aide-de-camp Muret!
Et du mari de Régula, de Florian Engel, nulle trace dans les
documents des archives de la guerre. Il n'y a pas d'Engel, lieutenant
au régiment de Diesbach, pas d'Engel chef de bataillon au 4^ de ligne,
pas d'Engel colonel du 4" léger!
Entrerons-nous dans le détail? Ab iino disce omnes. Régula assure
qu'elle se rendit après son mariage, en septembre 1778, à Strasbourg
où stationnait le régiment de Diesbach; qu'elle y mit au monde le
27 juillet 1779 un enfant qui eut pour parrain le prince Max et pour
marraine une princesse dont le mari était colonel de régiment de
Hesse-Darmstadt ; qu'elle accoucha l'année suivante, en 1780, à
Schlestadt, d'un deuxième enfant. Or, Diesbach était en 1778, en
1779, en 1780, non à Strasbourg et à Schlestadt, mais en Bretagne,
à Brest et à Morlaix ; le prince Max est en 1779 non à Strasbourg,
mais à Metz, avec son régiment de Royal Deux-Ponts, et le futur
landgrave Louis, le colonel du régiment de Hesse-Darmstadt —
qui stationne d'ailleurs à Nancy et en Bretagne — ne commanda ce
72 REVUE CRITIQUE
régiment qu'en 1780! Régula ajoute qu'elle partit ensuite pour la
Corse, qu'elle séjourna à Calvi, à Saint-Sébastien (elle veut dire sans
doute Saint-Florent). Or, Diesbach n'est jamais allé en Corse!
Qui croira dès lors que Régula obtint de Robespierre la liberté de
son mari, qu'elle eut en Egypte deux jumeaux qui furent les filleuls
de Bonaparte, qu'elle était attachée en 1809 au service de Marie-
Louise, qu'elle suivit Napoléon à l'île d'Elbe, qu'on la prit à Marseille
et à Nîmes pour Laetitia ? ^
Encore des Mémoires fabriqués!
A. C.
Albéric Cahuet, La Question d'Orient dans l'histoire contemporaine (1821-
1905). Paris, Dujarric et C'«, 1905, gr. in-i8, iii-537 p.
En écrivant ce volume, M. C. n'a pas eu l'intention de faire œuvre
nouvelle et de nous donner le résultat d'une première étude de main,
mais seulement de réunir en recueil commode les principaux faits
relatifs à l'histoire de l'Empire ottoman et des Etats balkaniques
depuis le début de l'insurrection grecque jusqu'en igoS. Il ne faut
donc demander à l'ouvrage que les qualités d'un bon manuel, et il les
a toutes, à une exception près, que je préfère signaler tout de suite : il
n'y a pas de bibliographie. Un bon travail du genre de celui-ci doit
mettre le lecteur à même de s'informer davantage s'il en a le besoin
ou seulement la curiosité; une partie de l'effort de l'auteur est perdue
s'il ne nous fait profiter de ses recherches en signalant, non pas
seulement le titre des ouvrages, mais de quel point de vue le sujet y
est considéré et dans quel esprit ; autrement dit, tout manuel bien fait
requiert une bibliographie succincte, mais systématique et critique.
Elle manque ici et c'est regrettable, car M. C. aurait certainement pu
la faire, sinon excellente — il n'y en a guère de telles, — du moins
aussi bonne que possible. Cette réserve faite, je ne vois presque rien
qui ne soit à louer dans ce travail. La division en trois parties (La
Question d'Orient avant le traité de Paris ; — L'exécution du traité de
Paris et le développement des nationalités ; Le traité de Berlin et les
questions actuelles) est claire et conforme à la suite chronologique ;
les questions essentielles y sont traitées, sinon toujours très profon-
dément, du moins avec une information suffisante; peut-être M. C.
aurait-il pu faire un plus grand usage des documents officiels étran-
gers, et notamment des livres verts italiens. La plupart des vues
générales paraissent empruntées aux meilleurs travaux contemporains,
et en particulier aux cours de droit international professés par
M, Renault. Le style, sauf quelques rares phrases venues des jour-
naux quotidiens (p. ex. p. 517 où on lit : « Les vues échangées sur ce
point se cristallisèrent en un programme de réformes »), est en
d'histoire et de littérature 73
général clair et même agréable. En somme, l'ouvrage de M. G. est
bien adapté à son objet et pourra rendre de très utiles services '.
R. GUYOT.
Alfred Baudrillart. Quatre cents ans de Concordat. Paris, Poussielgue. Lille,
René Giard. igoS. 386 p. in-8*.
Ce livre de circonstance, formé de la réunion de sept conférences
données l'hiver dernier à l'Université catholique de Lille, est naturel-
ment aussi un livre à thèse. M. G. s'est efforcé de démontrer qu'à
toutes les époques le régime concordataire n'a eu, somme toute, en
France que de bons effets aussi bien pour l'Église que pour l'État, —
ce qui lui permet de conclure qu'il faut le conserver à tout prix. Ce n'est
pas ici le lieu de discuter cette thèse plus politique qu'historique. Au
reste, si M. B. est un bon juge de ce qui est le bien de l'Église, on
peut récuser son autorité quand il s'agit du bien de l'État et cependant
c'est d'une définition préliminaire du bien de l'Église et du bien de
l'État que dépend nécessairement toute la démonstration. Si on admet,
avec M. B. et les théologiens, que les fins de l'État doivent être subor-
données aux fins de l'Église, alors sa ihèse tient debout, — mais le
tout est de l'admettre.
L'historien ne peut que constater le parti qu'ont tiré des Concor-
dats les différents gouvernements et les différents papes. Son rôle
s'arrête à cette constatation. Il lui est difficile, sinon impossible, de
préjuger si les choses auraient été autrement en régime de séparation,
ce régime n'ayant jamais fonctionné réellement en France, même pen-
dant la période du Directoire, car le Directoire eut son église offi-
cielle. Quant à savoir si l'ancienne monarchie aurait retiré un sur-
croît de force ou subi un amoindrissement du fait de la constitution
de l'église de France en église nationale séparée de Rome et si cette
église eut été plus ou moins vertueuse, c'est aussi matière à conjec-
tures. M. B. estime que l'église de l'ancien régime n'a pas été ni aussi
servile ni aussi dissolue qu'on le dit; peut-être? Mais combien il est
délicat de dresser ainsi le bilan des vertus et des vices!
Il n'en faut pas moins remercier M. B. de nous avoir donné cette
revue rapide de l'histoire des rapports de l'Église et de l'État depuis
la Pragmatique de Bourges jusqu'à nos jours. Son livre rendra des
services, malgré ses partis pris, parce qu'il est en général bien
informé. Je n'y ai pas relevé d'erreurs de faits et les citations sont
correctes. Une utile bibliographie, bien qu'incomplète, termine le
volume.
A. Mathiez.
I. Quelques fautes d'impression, il faut lire : p. 27, kxx'.^o;; p. 1 14, n., Dares^.?;
p. iio, n. 2, Westmor^/and ; p. 261, Morava; p, 414, n., Privât = und ôffenlichc
Recht et p. 443, n. 2, ôfl'eniiches Recht; p. 439, n. 2, de Clcrc^, ete.
74 REVUE CRITIQUE
Ernest Seillière. Apollon ou Dionysos? Etude critique sur Frédéric Nietzsche et
l'utilitarisme impérialiste. (La Philosophie de l'Impérialisme. IL) Paris, Pion,
1905, in-80, pp. XXVII, 354.
M. Seillière qui avait abordé il y a deux ans son étude de la phi-
losophie de rinnpérialisme par un volume sur Gobineau, la continue
par un second consacré à Nietzsche, ce représentant si brillant et si
trouble de l'impérialisme individuel. M. S. a soumis à une analyse
très attentive l'œuvre entière de Nietzsche, en suivant son évolution
où les contradictions ne manquent pas. L'impérialisme individuel que
Nietzsche a baptisé « volonté de puissance » est sorti de l'impéria-
lisme de race. Celui-ci, à le considérer dans l'histoire de la civilisation
grecque, la plus familière à Nietzsche par ses études professionnelles,
la seule, on peut dire, qu'il ait connue, a été marqué à ses origines
des traits propres à la divinité des Doriens conquérants, Apollon, le
dieu de lumière, de raison et d'ordre, triomphant du dieu asiatique,
Dionysos, l'incarnation de l'instinct débridé, du débordement mys-
tique et des effusions lyriques. Apollonisme et Dionysisme, pour
employer la terminologie de M. S., représentent dès lors les deux
pôles entre lesquels a oscillé la pensée du moraliste. C'est à expliquer
ces oscillations que l'auteur s'est attaché.
Il a montré dans la période de jeunesse de Nietzsche un franc dio-
nysisme prenant sa source dans son premier enthousiasme pour
Wagner et aboutissant à la religion du génie, cette déconcertante
métaphysique où se perçoivent des échos de tous les individualismes
romantiques issus de Rousseau. Dès 1877 environ, quand il a rompu
avec Wagner, qu'il a abandonnéSchopenhauer pour Darwin, Nietzsche
se convertit à un utilitarisme, qui est souvent le reflet outré des mora-
listes français, de Vauvenargues ou d'Helvétius (d'Helvétius même
serait la formule de la volonté de puissance), mais qui reste en tout
cas plein de méfiance à l'égard du mysticisme. C'est la période d'éla-
boration de sa pensée qui aboutit à ce qui dans son système a obtenu
le plus de large popularité : la morale du surhomme. Ici Nietzsche est
nettement utilitariste impérialiste. Mais une évolution inquiétante le
ramènera au dionysisme. Il accuse les tendances rationalistes qu'ont
développées le socratisme, puis le christianisme, d'avoir étouffé l'ins-
tinct pour laisser triompher une morale plébéienne. Dans ces vues
négatives il a eu des devanciers : Rousseau, Stendhal, Heine, Stirner,
et M. S. a tiré de cette parenté dans la critique révolutionnaire un
très attachant chapitre. Quant aux vues positives, elles sont insépa-
rables de leur fondement pathologique. Sous l'influence delà maladie,
Nietzsche fonde sur la souffrance, sur la cruauté volontairement
acceptée et délicieusement savourée, une étrange métaphysique de la
Volonté de puissance, qui l'incline vers le premier dionysisme de sa
jeunesse. Vers la fin de sa vie, Nietzsche fut amené, vraisemblablement
sous l'influence des ouvrages de Gobineau — et c'est une première
d'histoire et de littérature y 5
justification de l'étude qui a précédé celle-ci — à examiner la théorie
de l'impérialisme ethnique, et de ses réflexions nouvelles combinées
avec ses anciennes spéculations éthiques est sorti son système reten-
tissant des deux morales, la morale des maîtres et la morale des
esclaves. Ici encore son critique montre que ce surhomme de l'ave-
nir a gardé bien des traits de l'idéal dionysien.
Avec une très grande aisance, M. S. s'est acquitté d'une tâche déli-
cate. Ramasser en un corps de doctrine une pensée dispersée dans
sept ou huit mille aphorismes n'est pas facile. N'est-ce pas aussi un
peu décevant? M. S. qui ne tient qu'en une demi-estime pour leur con-
tenu philosophique les ouvrages d'ensemble tels que Zarathoustra
avoue le premier qu'avec d'adroites combinaisons on peut faire de
Nietzsche « l'avocat de causes nombreuses et diverses ». Cette œuvre
en effet, qu'il appelle avec raison des Confessions, ne nous livre que
des matériaux, et elle les fournit en assez grand nombre pour autoriser
bien des interprétations. Il n'en reste pas moins que l'analyse très
pénétrante du critique aura dégagé les résultats les plus originaux et
les plus durables d'une spéculation souvent malaisée à suivre et à
coordonner. Il faut aussi lui savoir gré de la mesure qu'il a toujours
gardée dans l'appréciation de théories qui n'ont pas partout rencontré
la même patience indulgente. M, S. a estimé avec raison que le carac-
tère nettement pathologique de certaines phases de la méditation de
Nietzsche ne dispensait pas la critique de moins d'attention et de
justice.
L. R.
Karl Bûcher. Die Entstehung der Volkswirtschaft. 4''" Aufl.Tûbingen,Laupp,
1904. In-8", vi-456 p.
Les éditions de ce petit livre célèbre se suivent avec une remar-
quable rapidité. La première était de 1893, celle-ci est la quatrième.
Elle ne diffère guère de la troisième, parue en 1900. La division en
dix essais subsiste, avec une pagination identique. L'auteur s'est
borné à supprimer un appendice polémique. On peut lui reprocher
de n'avoir pas sensiblement rajeuni sa bibliographie. Il cite (p. 440,
n. i) des statistiques de 1890.
La substance de ce livre a si bien, depuis douze ans, passé dans
tous les ouvrages français d'histoire économique et d'économie
sociale qu'il est aujourd'hui très malaisé de lui rendre pleinement
justice, de réaliser tout ce qu'il apportait de nouveau lors de sa pre-
mière apparition.
Il a donné le coup de grâce à Vhomo œconomicus, au concept clas-
sique de « Robinson dans son île ». A l'homme abstrait, artificielle-
ment pourvu par les économistes de tout un arsenal de besoins, il a
substitué l'homme réel, tel que le révèlent l'anthropologie, la préhis-
toire et l'histoire. Tandis que chez les économistes tous les phéno-
76 REVUE CRITIQUE
mènes apparaissaient sur le même plan, il les a classés en séries
chronologiques, il a introduit dans cette science jusqu'alors déduc-
tive la notion du devenir.
Aujourd'hui que nous avons profité du travail de M. K. B., il nous
est facile d'en signaler les parties faibles. De même que la loi des
trois états d'Auguste Comte n'est vraie que d'une vérité toute subjec-
tive, et qu'elle ne se vérifie pas dans l'histoire totale de l'humanité,
mais plutôt dans l'histoire de chaque fragment d'humanité ; de même
l'évolution biichérienne, de l'économie naturelle à l'économie natio-
nale puis à l'économie mondiale, ne se développe pas en série linéaire
depuis l'âge des cavernes jusqu'au xx® siècle. Il y a eu des réalisations
anticipées du capitalisme industriel, des retours vers le mécanisme
primitif des échanges, des « moyen âge » et des « renaissances » éco-
nomiques. C'est avec ce correctif seulement que l'on peut considérer
comme valables les formules de M. K. B.
Henri Hauser.
DEUXIÈME LETTRE DE M. TACCONE
Encore une fois je m'adresse à votre impartialité et à votre justice pour insérer
dans votre Revue quelques observations à M. My (voir numéro du 24 juin,
p. 5oo).
i) M. My a bien eu raison de déclarer que dans sa critique il n'a pas voulu
m'accuser de plagiat, puisque la démonstration que dans sa réponse il voudrait,
au contraire, donner de ce plagiat, ne conclut rien après tout ce que j'ai écrit
dans ma première lettre, a, 2= alinéa.
2) La remarque de M. My, que je serais bien embarrassé de donner la formule
de la loi que j'ai appliquée au lieu de celle de Porson, n'a pas de sens, puisque
la formule est précisément celle que, par malheur, j'ai adoptée en suivant
M. Masqueray. M. My a besoin de lire plusieurs fois avant de comprendre.
3) Pour la vérité : ce n'est pas une expression peu exacte de M. Masqueray que
j'ai notée à p. 34-35 de ma Memoria, mais une erreur très grave, et M. My n'au-
rait pas dû laisser sans aucune mention dans son compte rendu ma recherche à
propos du pseudo-dactyle, de même que d'autres points de mes deux travaux.
4) Lorsque je déclarais dans ma première lettre que je n'ai pas l'honneur de
connaître M. My, j'entendais l'inviter, d'une façon qui ne me semblait pas man-
quer de toute perspicuité, à signer avec son nom ses articles et ses réponses : c'est
une méthode trop commode que d'écrire des critiques sans manifester son nom,
mais elle fait risquer quelquefois de perdre la considération des lecteurs. Je renou-
velle ici l'invitation plus explicitement.
Angelo Taccone.
RÉPONSE DE M. MV.
M. Taccone s'est-il, oui ou non, étrangement trompé dans tout ce qu'il dit sur
la loi de Porson? Alors qu'il cesse d'insister et laisse M. Masqueray tranquille.
Y a-t-il, oui ou non, une ressemblance fâcheuse, que, par excès de scrupule ou
d'indulgence, j'ai attribuée au hasard, entre les deux passages de son livre et ceux
de Masqueray que j'ai donnés comme exemples? Alors que réclame-t-il ? Eût-il
préféré que je prononçasse les mots de plagier ou de démarquer? Je n'hésite pas
à le faire, pour renseigner le lecteur, lorsque j'ai les mains pleines de preuves :
M. T. voudra bien se le rappeler. Quant à Vinvitation explicite du dernier para-
graphe, il ne me plaît pas d'y répondre : elle est faite sur un ton que je juge
I
d'histoire et de littérature 'J'J
impertinent. Il y a bientôt vingt ans que j"ai l'honneur de collaborer à la Revue cri
tique; j'ose me flatter que la signature My y est considérée comme une garantie
d'impartialité; et voici M. Taccone, un débutant, qui me menace de perdre la
considération des lecteurs! Qu'il se tienne donc en repos; je lui certifie expressé-
ment, en toute bienveillance, qu'il ne peut que gagner en s'abstcnant de récla-
mations intempestives.
My.
— La traduction de Sophocle, par le savant éditeur sir R. Jebb, sera la bien-
venue pour le lecteur anglais qui ne pourra pas lire le texte lui-même ; elle ne
sera pas moins utile pour guider et soutenir celui qui voudra étudier le poète
grec dans sa langue. L'helléniste en remarquera la fidélité générale et par
endroits la scrupuleuse exactitude. La langue, autant que j'en puis juger, est
ferme et élégante; l'emploi de certaines formes et d'expressions plus relevées lui
donne une couleur poétique qui ne messied pas à la traduction des drames
anciens [The tragédies of Sophocles, translated into English prose; Cambridge,
Univ. Press, 1904; 376 p.). — My.
— M. Paton, l'helléniste bien connu, a essayé de rendre en strophes anglaises
cinq odes de Pindare, les i'-, 2% 3«,4« et 9" Pythiques [Five Odes 0/ Piudar ren-
dered into English verse; Aberdeen Univ. Press, 1904; 43 p.). Ma compétence ne
va pas jusqu'à pouvoir apprécier avec sûreté la valeur poétique de ces morceaux;
quant à la traduction en elle-même, la forme adoptée a obligé trop souvent le
traducteur à s'écarter du texte grec, soit en retranchant, soit en paraphrasant.
Traduire Pindare en prose est déjà peu facile; combien plus difficile en vers, et
surtout en conservant la même disposition strophique! — My.
— Les fascicules i et 2 du tome XI des BuÇav-rtvi Xpo^n^i {Vissant . Vremennik)
publiées à Saint-Pétersbourg sous la direction de M. Regel, forment un seul
volume de 464 pages, qui contient des articles originaux, en russe, de MM. Kra-
cheninnikov, sur la tradition manuscrite des Excerpta rîpl npî'aêswv (suite);
Ilinski, sur l'histoire de l'alphabet slave ; Koulakovski, sur le nom et l'histoire du
thème de l'Opsikion ; Papadimitriou, sur le mariage de la princesse russe Dobro-
déa, fille de Mstislav, avec le prince grec Alexis Comnène ; Sakharov, sur le texte
du Spanéas ; en grec, de M. Béis, inscriptions byzantines de Dimitsana et de Kary-
téna. Le reste du volume renferme des recensions et des notes bibliographiques
sur de nombreux ouvrages récemments parus, diverses communications (en russe
et en grec), et une intéressante notice (en français) sur l'abbaye de Grottaferrata,
par M. Palmieri. Sous la rubrique Chronique sont deux articles de M. Sonkine
sur l'Institut archéologique russe à Constaniinople en 1902, et sur les fouilles de
J. Clédat à Baouît, et une Chronique de Palestine et de Syrie par le P. Vailhé. A
la fin, notices nécrologique sur Alex. Zvenigorodski et Em. Legrand. Un intérêt
tout particulier s'attache à un document grec du xi« siècle, publié en appendice par
le P. Louis Petit, avec une bonne introduction sur le texte, sur le monastère dont
il y est question, et sur son fondateur le grand domestique Grég. Pacourianos,
le général byzantin connu et l'un des plus dévoués partisans d'Alexis Comnène.
C'est la charte de fondation ou typikon du monastère de Pétritzos, dont on ne
connaissait qu'une traduction imparfaite en grec vulgaire, publiée en 1888, et
dont le texte original a été heureusement retrouvé dans une copie du xviii« siècle,
à l'Académie de Bucarest [Typikon de Grégoire Pacourianos pour le monastère de
Pétritzos [Batchkovo) en Bulgarie, xxxii-63 p.), La valeur de ce document réside
surtout dans l'inventaire des objets précieux donnés au monastère par le fonda-
78 REVUE CRITIQUE
teur. Bien qu'il reste encore plusieurs corrections à faire, le texte en est soigneu-
sement publié. — Mv.
— La Revue a signalé en leur temps les exercices de traduction de l'allemand en
grec, à l'usage des classes supérieures, par M. Karl Schenkl. Le même auteur
avait publié un ouvrage du même genre pour les classes élémentaires, dont nous
avons reçu la 19' édition [Griechisches Elementarbuch, Vienne, Tempsky, igo5,
238 p.), revue par MM. H. Schenkl et FI. Weigel. Ce sont des exercices d'applica-
tion sur la grammaire classique de Curtius - v. Hartel, 24^ édition, revue par
M. Weigel, consistant en versions et thèmes formés de phrases détachées; des
morceaux suivis, en grec et en allemand, y sont intercalés. La partie relative à la
syntaxe ne comporte que des exercices de thème. Une seconde partie donne, pour
chaque exercice, le sens des mots inconnus et indique les tournures nécessaires;
on y trouve en même temps quelques observations grammaticales pour guider la
traduction; c'est là une excellente manière d'habituer l'élève à la phrase
grecque et de la familiariser avec l'usage. Un vocabulaire grec-allemand clôt le
volume. — Mv.
— Nous venons de recevoir les fascicules 80, 81 et 82 du Di:{ionario cpigrafico
de M. de Ruggiero (Rome, Pasqualucci), Le fascicule 80 qui commence la lettre
G, contient de bons articles sur Galatia (M. Voglieri), sur Galba (M. Ghirlan-
zoni) et Gallia (M. Toutain). Ce dernier article se continue dans le fascicule 81.
Le fasc. 82 renferme la suite des fastes consulaires.
— La librairie Otto Peters de Heidelberg vient de publier la livraison xxiv^ du
Obergermanisch-Raetische Limes. Elle contient la description du fort de Urspring
par M. E. Fabricius et celle du fort de Theilenhofen par M. Eidam.
— Le recueil (Paris, Leroux, igoS) des Inscriptiones graecœ ad ves romanas
pertinentes s'est accru d'un nouveau fascicule, dû à la collaboration de MM. La-
FAYE et Gagnât. 11 contient 3o6 inscriptions de Syrie, 9 de Palestine et 172 d'Ara-
bie. Le fond provient de Waddington; mais un tiers environ de ces documents
est empruntée aux publications ultérieures. Le plus intéressant est le célèbre
tarif de Palmyre (n' io56). Je signalerai en outre, les numéros 1002, 11 12, 1252
(opérations d'arpentage sous Dioclétien), 1020 (confirmation par Valérien des pri-
vilèges du Zeus de Baetocaeca), io5o-io53 (mention d'un juvoSiâp/T,?, espèce de
chef de caravanes), 11 19 (prohibition contre les soldats de passage et les voya-
geurs), ii85 (nom de l'empereur Decius martelé, probablement par les chrétiens),
1191 (interprète des procurateurs), ii36, 1247 (^fp3tT'''iyôî des Bédouins de Syrie),
1261 (nom d'Avidius Cassius martelé), i283 (fragment très court de quelque tarit
de douane), 1341 (fragment d'un édit contre les dégâts faits dans les vignes), 1375
(mention d'un ancien Phaenicarche). Le commentaire est, comme toujours, sobre
et exact. — P. G.
— Loi et décret dans le droit public des Grecs, tel est le titre d'une brochure
de M. Francotte, extraite du Musée belge (10 p.). Pour Athènes, il arrive à cette
conclusion que toute la différence entre l'un et l'autre se trouve « dans la durée
plus ou moins longue qui leur est assurée. » Le décret peut être abrogé comme
on veut, au lieu que la loi est protégée par des formalités compliquées contre les
innovations téméraires. Dans le reste de la Grèce, c'était au peuple qu'il appar-
tenait de décider chaque fois si la mesure adoptée serait une loi permanente et
irrévocable, ou un simple décret, et il arrivait souvent que dans le premier cas
toute proposition de révision ou d'abrogation fut interdite par des peines
sévères. — ' P. G.
i
d'histoire et de LITTERATURE 79
Nous avons seulement reçu tout récemment un mémoire de M. Aurelio Giu-
seppe Amatucci, lu à l'Académie d'archéologie, lettres et beaux arts de Naples le
i3 février 1904 : Emendai^iom e Interpretaiioni Plautine. Parte I, Amphitrtio (gr.
in-4% 22 p. Naples, Alf. Tessitore e liglio, 1904). Cette série de notes est, je pense,
une sorte de supplément à une édition d'Amphitryon dont il est question ici dans
quelques notes et que je ne connais pas. Seize passages, corrompus dans la tra-
dition manuscrite, sont discutés avec minutie, ainsi que les remèdes que l'on a
imaginés. Si quelques remarques méritent d'attirer l'attention (p. ex. importance
de usque, au v. i53), aucune des conjectures proposées par M. A. ne me paraît
évidente; la plupart soulèvent de graves objections. Je dois ajouter que la lec-
ture du mémoire manque d'agrément; les indications bibliographiques sont sou-
vent très insuffisantes; beaucoup de noms propres sont affreusement estropiés, et
il y a quantité de fautes d'impression dont quelques unes fort agaçantes. — E. T.
— Nous avons reçu du même auteur un extrait de La Biblioteca délie Scuole
Italiane, X, 17 : L' eloqueni^a giudi\aria a Roma prima di Catone, Naples, Luigi
Pierro, 1904, 14 p. C'est, je pense, la suite d'un ouvrage de M. Amatucci que je
ne connais pas et qui a eu une seconde édition à Turin, (Clausen) en 1896 :
L'eloquenza latina nei primi cinque secoli de Roma. Dans notre brochure, M. A.
se reportant aux textes, souligne ce qu'il y avait d'exagéré dans une phrase où
EUendt a soutenu que, dans le genre judiciaire, particulièrement dans les procès
publics, l'éloquence n'aurait joué aucun rôle à Rome avant Caton. J'ai peur
qu'en tout ceci M. A. n'ait enfoncé une porte ouverte. Je ne trouve pas très fon-
dées les objections faites à M. Cima (p. 12, etc.). Ici encore il s'en faut, que l'im-
pression soit toujours correcte. — E. T.
— Dans un programme de Freienwald sur l'Oder, le directeur, M. Edm. Hedicke,
poursuit les Studia Bentleiana dont j'ai eu déjà occasion de parler (1904, II, p. 19).
C'est aujourd'hui le tour d'Ovide. Les notes ont été relevées au British Muséum,
sur des éditions de Heinsius, i658, et de Burmann, 1727. Bentlei avait eu commu-
nication, vers 1706, de trois manuscrits qui sont maintenant à Berlin (xn", xiii' et
xiv« siècles) et qui y ont été consultés par Merkel et par Owen. Pour les Héroïdes
et pour les Remédia, Bentlei s'est servi aussi de deux manuscrits de Cambridge
(xii^etxve s.) M. H. reproduit toutes ces notes parce qu'elles n'ont été publiées
jusqu'ici que d'une manière incomplète et inexacte. Les travaux de reliure en ont
malheureusement fait tomber quelques-unes. Tous les latinistes seront recon-
naissants à M. H. d'avoir mis à leur portée, dans un ordre clair et commode, les
notes, rapprochements et conjectures du grand critique du xvni« siècle. — E. T.
— Trois publications récentes sur Virgile. M. Alphée Motheau dont j'ai signalé
autrefois (1901, II, p. 418) une traduction en vers de l'Enéide, donne aujourd'hui
chez Foniemoing un Horace en vers avec préface et notes. A la fin 70 p. de
notes et en tète cette indication qui nous apprendrait de reste que l'auteur n'est
pas du métier et que la date de son éducation nous reporterait pas mal dans le
passé ; « Ces notes mythologiques, historiques, géographiques ou anecdotiques
sont tirées pour la plupart des traductions de Darti^ de Nisard, de Panckoucke et
des commentaires de Lemaire ». Heureusement un extrait de Jules Lemaitre, dans
la préface, nous ramène à notre temps. Alors môme que j'aurais eu la pensée de
faire la critique détaillée du livre, j'y aurais renoncé en lisant la dédicace : à la
mémoire de mon malheureux fils, le d^ René Motheau, médecin des administra-
tions tunisiennes, mort du typhus à Tunis. Pieux souvenir. » — A côté des Pitt
press séries, on vient de créer à Cambridge des Séries for schools and trainings
Collèges qui sont des livres classiques tout à fait analogues, dûs souvent aux
80 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DÉ LITTERATURE
mômes auteurs, mais plus courts, plus simples, pourvus de lexiques et tout élé-
mentaires. On nous a envoyé, de la collection, le livre III de l'Enéide de
M. A. SiDGwicK, «1 reader of-Greek » à l'Université d'Oxford. Nous avons vu la
valeur des livres classiques descendre, dans ces dernières années, avec une telle
rapidité que, malgré toutes les raisons données, nous ne pouvons rester indiffé-
rents en sentant où l'on nous mène. Il me semble qu'ici cependant nous touchons
le fond : au dessous il n'y a rien à moins qu'on ne se borne à épeler les mots.
Je dois reconnaître cependant que le petit livre de M. S. est bien imprimé et
soigné dans le détail. Au v. 23o, la leçon clausam sera, surtout pour des débu-
tants, tout à fait inintelligible. — Nous sommes au pôle opposé avec le premier livre
de VEnéide par M. Carlo Pascal, le professeur de Catane dont le nom est bien
connu de nos lecteurs. Un mot d'abord du recueil dont cette édition fait partie.
La collection de classiques latins chez Remo Sandron, contient jusqu'ici César,
Cornélius Nepos, Phèdre, Salluste, deux livres des Annales et le dialogue de
Tacite, les Captifs de Plante, quatre livres d'Ovide, dix ouvrages de Cicéron, une
moitié d'Horace^ un choix de TibuUe et les Bucoliques. On annonce en prépara-
tion dix-sept nouveaux livres parmi lesquels je remarque Martial. Les noms les plus
connus des savants italiens se retrouvent dans la liste. L'œuvre sera certainement
considérable. J'avoue qu'en parcourant le livre de M. Pascal, je ne pouvais conce-
voir quel plan au juste il a suivi, et à quels lecteurs il croyait s'adresser. Bien des
notes contiennent des renvois à des séries de livres de science souvent en langue
allemande, ou encore développent longuement une polémique : quel est l'intérêt de
tout cela pour des élèves ? Je ne vois pas là se vérifier la promesse de la préface
(E neppur credo aver perduto di mira l'intcnto scolastlco.) Qui ne connaît chez
nous la misère de ces livres qu'on déclare » bons pour tout le monde », élèves,
professeurs, gens du monde ? Pure réclame ; le bons sens ne dit-il pas qu'à poursui-
vre à la fois des buts différents, on a la meilleure chance de les manquer tous ?
Pour le nouveau Virgile de M. P., je dirai très sincèrement Di meliora. .. — E. T.
— Extrait des Sttidi in onore di Vittorio Scaloja : Ch. Appletom, prof, à
rUniv. de Lyon : La clause apochatum pro iincis duabus et l'histoire de l'as
sextantaire; 34 p. in-8», Prato, 1904, Giachetti e c. Je résume cette plaquette en
quelques mots. M. A. relevant la formule qui se trouve dans le texte de deux
ventes d'esclaves (142 et 160 ans après J.-C.) : apochatum pro ttncis duabus
(quittance pour deux onces), la rapproche de la mancipation sestertio tiummo ou
assium quatuor et prouve que, de part et d'autre, nous n'avons là qu'une valeur
fictive. Il s'agirait d'onces de cuivre (non d'or ou d'argent; la valeur réelle
(i I centimes) en serait insignifiante. Cette phrase empruntée aux formulaires, était
dans la pratique, nécessaire tout au moins aux marchands d'esclaves; car ils
justifiaient par là qu'ils étaient bien propriétaires de l'esclave sans révéler pourtant
son prix de revient. M. A. termine son mémoire en prouvant que la formule qu'il
vient d'étudier contient, comme beaucoup d'autres formules, le souvenir d'une
antique institution et qu'elle nous fournit une confirmation imprévue du fait qu'à
une certaine époque, sûrement avant la loi Flaminia de 537, probablement avant les
guerres puniques) l'as sextantaire a eu un caractère légal, officiel; qu'alors on ne
se bornait pas à compter, qu'on pesait encore la monnaie de cuivre, et que l'unité
monétaire était justement deux onces de cuivre. Ainsi se trouvent confirmés
plusieurs textes dont Mommsen avait à tort mis en doute l'exactitude. — E. T.
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
Le Puy, iop, R. llarcïessou. — Peyriller, Rouchon et Gamon, successeurs.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N» 31 — 5 août — 1905
Couvreur, Dictionnaire chinois. — Fr. Thureau-Dangin, Les cylindres de Goudéa,
I, — AuDOLLENT, Cflrthage romaine; Lamelles imprécatoires. — Ferrero,
Grandeur et décadence de Rome, L — Asmus, Les écrits de Julien. — Heumann,
L'epyilium alexandrin. — Politis, Traditions grecques. — Jusserand, Histoire
littéraire du peuple anglais, II, — E. Martin et Lienhart, Dictionnaire des
patois alsaciens II, 4. — Lenotre, Le drame de Varennes, — A. Maury, Le
coq gaulois. — Boisacq, Lexique étymologique grec. — Perrenot, Les établis-
sements burgondes dans le pays de Montbéliard. — Baillet, Les déesses-
mères d'Orléans. — Terry, Claverhouse. — Michaux-Bellaire et Salmon,
El-Qçar, — J. Régnier, Les premières étapes de l'anarchisme.
Dictionnaire classique de la langue chinoise par F. S. Couvreur, S. J. Ho
Kien Fou, Imprimerie de la Mission catholique, 1904, gr. in-4'', pp, xii-1080,
60 fr.
Le grand dictionnaire du R. P. Séraphin Couvreur a paru en 1890
sous le titre de Dictionnaire Chinois-Français à Ho Kien Fou ; la
valeur de cet ouvrage fut reconnue par l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres qui lui décerna le prix Stanislas Julien; d'ailleurs l'édi-
tion fut vite épuisée, et malgré la concurrence des Dictionnaires de
S. W. Williams, et de H, A. Giles, le besoin d'un nouveau tirage se
faisait sentir; comme le dit l'introduction, « le travail a été repris à
nouveau ; le fond reste le même; mais beaucoup de changements ont
été introduits. Un ordre et un titre différents ont été adoptés. Comme
l'indique ce titre, les exemples cités sont la plupart tirés des livres
classiques. Les autres sont empruntés à la littérature moderne ou
contemporaine, aux pièces officielles, aux romans, aux comédies, et
même quelques-uns au langage ordinaire.... Le nombre des articles
est de 21,400 environ, « Ainsi donc, ce dictionnaire qui renferme les
exemples du Chi-King, du Chou-King, du Li-Ki, des Se-Chou,
en un mot les Classiques chinois dont le P, Couvreur a donné de
si excellentes traductions et, dont ce volume forme une sorte d'index,
servira également pour l'étude des documents diplomatiques et celle
de la littérature populaire.
Le R. P. Couvreur est depuis la mort du P. Zottoli l'un des doyens
des études sinologiques et nous le félicitons sincèrement de l'achève-
ment d'une œuvre monumentale qui fait honneur à la science
française.
Henri Cordier.
Nouvelle série LX. 3i
$2 REVUE CRITIQUE -
Les cylindres de Goudéa, transcription, traduction, commentaire, grammaire
et lexique, par François Thureau-Dangin. Première partie : Transcription et
traduction. Paris, Leroux, igoS; gr. in-8, ici pages.
Les deux inscriptions de Goudéa dont M. F. Thureau-Dangin
publie la traduction et annonce le commentaire sont du plus haut
intérêt pour l'histoire de la religion chaldéenne et l'on peut presque
dire pour l'histoire de la religion en général; car il n'existe pas beau-
coup de textes religieux aussi étendus et remontant à une époque
aussi reculée dont l'interprétation présente autant de garanties. Les
quelques lignes de la préface laissent deviner seulement le long et
minutieux travail dont une simple traduction, à la fois claire et
littérale^ nous apporte maintenant les résultats.
Sur le premier cylindre (A), Goudéa raconte la construction du
temple qu'il a érigé dans sa capitale au dieu Nin-gir-su\ sur le second,
il raconte la dédicace du même temple. Les deux relations sont assez
amples et détaillées. Le récit commence en quelque façon dans le
ciel, où Bel décrète la construction de l'éditice ; il se continue par un
songe révélateur dont Goudéa cherche l'explication. La prière du roi
à Nina, « la reine devineresse des dieux », contient un récit développé
du songe, que Nina reprend ensuite trait par trait en l'interprétant :
la patési doit construire à Nin-gir-su le temple e-ninmi ; mais c'est le
dieu lui-même qui en indiquera le plan. D'où nouvelle prière et
nouvel oracle. On assiste ensuite aux travaux, dont il semblerait
que les dieux ont toujours Tinitiative. Goudéa, qui rapporte leurs
ordres comme ses propres demandes, n'indique pas le mode de divi-
nation par lequel il a obtenu ses réponses. Les comparaisons qu'il
emploie volontiers sont loin de donner toujours à sa pensée la netteté
qu'on pourrait souhaiter. Il décrit la dédicace avec beaucoup de
complaisance : on voit que ce fut une semaine de fête où l'inégalité
des conditions avait disparu et où la paix avait régné avec la joie dans
les familles et dans la cité ; « pendant le jour il y eut des prières, et
pendant la nuit des oraisons ». Rien de plus curieux que l'installation
de Nin-gir-su avec toute sa famille et toute sa cour, où l'on trouve
les lieutenants du dieu, son conseiller, son ânier avec un baudet,
son berger, son musicien, son chantre, son cultivateur, son garde-
pêche, son intendant, son architecte. D'après la cour du dieu l'on
peut se faire quelque idée de celle du roi ; mais surtout on perçoit la
naïveté de la conception religieuse qui préside à l'organisation de tout
cet attirail divin. Goudéa énumère avec complaisance les pièces prin-
cipales du mobilier sacré qu'il a placé dans le temple et les mesures
qu'il a prises pour mettre en plein rapport le domaine du dieu, son
parc et ses étangs. Le patési est grand pontife ; il immole les victimes ;
il donne la flûte au musicien de Nin-gir-su ; il installe les divinités.
L'inscription se termine en une dernière prière pour la glorification
du temple E-ninnu « qui a été construit au eiel et sur la terre »
d'histoire et de littérature 83
L'importance de cette publication n'est pas à discuter. Il faut sou-
haiter que M. Th.-D. se charge lui-même de commenter historique-
ment, et non seulement par des notes philologiques, les textes dont il
a si patiemment élaboré la traduction. Nul mieux que lui ne peut
nous édifier sur la religion de Goudéa.
Alfred Loisy.
A. AuDOLLE.NT, CarthagG romaine (146 av. J.-C.-698 ap. J.-C). Bibliothèque
des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, fascicule 84*. Paris, Fontemoing,
190 1, 85o p. in-8», 3 cartes en noir et en couleurs dont deux hors texte.
Defixionum tabellae quotquot innotiterunt tam in Graecis Orientis quam in totius
OcciJentis partibus, pi-aeter atticas in corpore inscriptionum atticarum éditas.
Paris, Fontemoing, 1904, cxxvin-568 p. in-80.
M. AudoUent a présenté à la Faculté des Lettres de l'Université
de Paris, pour obtenir le grade de docteur, deux ouvrages considé-
rables.
Dans sa thèse française, il s'est proposé d'étudier Carthage romaine,
son histoire, sa topographie, son administration et son commerce,
ses cultes païen et chrétien, son essor artistique et littéraire ; de nous
tracer, en un mot, un tableau complet de cette ville, de ses destinées
politiques, matérielles, religieuses, économiques, intellectuelles,
depuis le moment où elle s'est relevée des coups que lui avaient si
rudement portés les soldats de Scipion jusqu'au jour où elle est tom-
bée aux mains des Arabes. Quelles qu'aient été l'ampleur et les diffi-
cultés de cette tâche, M. A. a réussi à l'accomplir d'une façon digne
de tout éloge : on ne pourrait souhaiter un exposé plus minutieux
et plus précis, une érudition plus scrupuleusement informée, une
discussion plus scientifique. Quand on envisage la quantité de livres,
de brochures et d'articles que l'auteur a dû dépouiller, la multiplicité
des questions qu'il a été successivement contraint d'aborder, l'abon-
dance des faits qui se répartissent sur ces 820 ans de la vie de Car-
thage, on doit féliciter très vivement M. A. de n'avoir pas reculé
devant un pareil effort, d'avoir su traiter avec une égale compétence
des problèmes aussi divers et disposer avec autant de clarté des maté-
riaux si nombreux, si dispersés et souvent si ténus.
Après une Introduction critique très pénétrante, consacrée à l'exa-
men des ouvrages de ses devanciers, M. A. entre dans le vif du sujet.
Le livre P"" traite de V Histoire de Carthage romaine : la tentative
infructueuse de C. Gracchus, l'essai plus heureux de César et d'Au-
guste, les années prospères du i^"" et du n« siècles, les révoltes du in«
et du iv«, les périodes sombres avec les Vandales, le brillant déclin
au moment de la reconquête byzantine, la chute irrémédiable sous les
Arabes sont tour à tour étudiés avec un luxe de détails et une exacti-
tude qui ne laissent rien à désirer.
84 REVUE CRITIQUE
Le livre II a pour objet la Topographie. L'auteur nous promène
dans les faubourgs, dans la ville basse et la ville haute, essayant de
fixer avec toute la rigueur possible remplacement des divers édifices.
Dirai-je que, malgré toute l'ingéniosité de M. A., il subsiste encore
bien des doutes et des obscurités? Les textes anciens ne suffisent
guère dans le domaine de la topographie : leurs renseignements, vagues
et fragmentaires, ne nous permettent presque Jamais, quelle que soit
la prudente perspicacité des savants qui les interprètent, de situer un
monument d'une manière sûre; pour mettre fin à nos hésitations, il
faut que le sol lui-même nous révèle ses secrets : la terre carthagi-
noise, malgré les belles découvertes récentes, ne nous a pas encore
livré tous ceux qu'elle cache; il faut souhaiter seulement qu'on se
hâte de l'interroger, car, chaque jour, la main destructive des Arabes
fait disparaître un peu plus des vestiges de l'antique cité.
Dans le livre III, intitulé Administration, Armée., Marine et Com-
merce, le premier rang est occupé par l'organisation municipale; un
autre chapitre est réservé à l'énumération des fonctionnaires impé-
riaux, d'ordre administratif ou financier, ayant eu leur résidence habi-
tuelle à Carthage ; dans le chapitre ni, nous signalerons surtout les
paragraphes relatifs à la garnison, au service de l'annonce, au com-
merce.
Livre IV, le Paganisme. La place d'honneur est pour Caelestis, la
Tanit phénicienne romanisée, « le génie de Carthage » ; les pages,
dans lesquelles M. A. analyse le concept de cette divinité, en décrit
la religion, sont, à notre avis, parmi les meilleures du livre. Les cultes
secondaires, Saturne, Esculape, Sarapis, la Victoire ; — le culte impé-
rial, rendu par le concilium provincial siégeant à Carthage ou par les
Jlamines divorum dans les temples municipaux ; — les usages reli-
gieux : superstitions populaires, croyances aux magiciens, aux devins,
aux astrologues, traditions funéraires, forment le thème des trois
autres chapitres de cette partie.
Plus considérable comme étendue, touchant à des matières plus
délicates et souvent compliquées, est le livre V : le Christianisme . Ce
n'est pas un des moindres mérites de M. A. de nous avoir fait con-
naître, comme il Ta fait, l'histoire de l'église de Carthage : il insiste
en particulier sur l'épiscopat de Saint-Cyprien et le Donatisme ; il
suit les vicissitudes de la chrétienté carthaginoise sous les Vandales
et jusqu'au pontificat de Grégoire VII; il nous initie à son organisa-
tion intérieure, aux degrés de sa hiérarchie, aux pratiques de son culte.
Les Beaux-Arts, architecture, peinture, sculpture, mosaïque, les
arts industriels : terres cuites figurées, lampes, bijoux... se partagent
le livre VI. La littérature remplit le livre VII : les chapitres où l'au-
teur parle de l'esprit public, de la société lettrée et des écoles, de la
langue, des productions païennes et chrétiennes, ne sont pas parmi les
moins intéressants de l'ouvrage. Apulée, TertuUien, Saint-Cyprien,
d'histoire ET DE LITTÉRATURE 85
Saint-Augustin, tous ceux qui vinrent à Carthage, qui durent à la
capitale de l'Afrique quelque chose de leur talent ou de leur inspira-
tion, défilent devant nous, jusqu'aux poètes de l'époque vandale.
Trois appendices, contenant l'un les textes anciens relatifs à la topo-
graphie de Carthage romaine; un autre, les textes du Moyen Age et
des temps modernes jusqu'en i833, relatifs aux ruines de Carthage;
un troisième, une liste des évêques de cette cité, terminent le volume,
suivis d'un copieux erratum et addendum. Nous regrettons de n'avoir
pas aussi trouvé, à la fin d'une dissertation de cette longueur, un
index : le livre de M. A. compte 85o pages; une table alphabétique
aurait singulièrement facilité les recherches et permis d'utiliser, avec
plus de rapidité et de fruit, tous les précieux renseignements que
l'auteur a accumulés avec tant de science.
Les mêmes qualités de patiente et méticuleuse investigation, d'ex-
position nettement ordonnée se rencontrent dans la thèse latine de
M. A. C'est un Corpus de ces lamelles généralement en plomb, de ces
dejixionum tabellae, co[i\ertes d'inscriptions imprécatoires, auxquelles
on avait recours chez les Romains, surtout pendant les procès, dans
la fièvre des jeux du cirque ou dans les aventures amoureuses, pour
vouer à la colère des dieux ses adversaires ou ses rivaux. Quiconque
a jeté les yeux sur un de ces grimoires comprendra aisément quel fut
le labeur de M. A. Déchiffrer ces suites de jambages tracés en hâte et
très imparfaitement, en démêler le sens parfois obstinément fermé,
en collationner le texte, sont autant d'opérations qui demandent beau-
coup de temps, coûtent beaucoup de peine et exigent une constance
et une application tout à fait rares.
Parmi les 3o5 numéros que compte l'ouvrage, bon nombre avaient
déjà été publiés ; d'autres, surtout de provenance africaine, étaient
inédits : tous ont été décrits avec la plus scrupuleuse exactitude,
commentés avec un soin extrême. Sauf les lamelles qui figurent au
CIA^ l'auteur a réuni toutes celles dont il a pu avoir connaissance :
jamais on n'avait encore présenté un tel ensemble. Le livre de M. A.
est désormais le livre classique en la matière, nul doute qu'il ne le
demeure longtemps. Le recueil est précédé d'une préface très déve-
loppée où M. A. étudie, en cinq chapitres et en cent vingt-huit pages,
différents points concernant les defixionum tabellae. Après avoir rap-
pelé ceux qui se sont adonnés jusqu'ici à ces travaux et rendu hom-
mage au plus célèbre d'entre eux, M. Wuensch, le savant éditeur des
tablettes dans le CIA.^ M. A. explique ce qu'est la defixio, et la dis-
tingue en particulier de la devotio ' : la devotio abandonne quelqu'un,
parfois son auteur, comme victime expiatoire, à la merci des dieux;
la defixio a un caractère lâche et inéluctable : elle vise à « fixer »
une personne à son insu, de telle sorte que celle-ci ne puisse échap-
per au châtiment qu'on appelle sur sa tête, et en même temps à con-
I. Cf. ce qu'il avait déjà dit à ce sujet dans les Mélanges Boissier, p. 3j et suiv.
86 REVUE CRITIQUE
traindre la divinité d'intervenir dans le sens qu'on lui impose, par
une série de pratiques et de formules spéciales. Ces formules, de qui
dépendait le succès de l'exécration, étaient d'une importance capi-
tale ; aussi devaient-elles revêtir une allure particulière, renfermer
tous les termes, toutes les paroles propres à la ruine de celui qu'on
haïssait et qu'on voulait voir disparaître. M. A. détermine ces élé-
ments et en examine la teneur, il montre dans quels cas principaux
on en faisait usage, comment les habitudes variaient avec les régions
et comment on accommodait aux superstitions locales les principes
généraux. Une fois la tabella écrite, on la glissait dans un endroit
sombre, tombeau, puits ou source, et on n'avait plus qu'à attendre
l'effet du sortilège.
Le volume est pourvu d'excellents indices, très détaillés, compre-
nant i4ipages : il rendra certainement les plus appréciables services
et fait le plus grand honneur à M. Audollent.
A. Merlin.
G. Ferrero, Crrandeur et décadence de Rome, Tome I, La Conquête (trad. fr.).
Paris, Plon-Nourrit, 1904,111-12,
M. Ferrero, professeur à l'Université de Turin, a récemment publié,
sous ce titre, un ouvrage excellent, qu'on a eu l'heureuse idée de
traduire en français. C'est un travail d'un rare mérite. D'abord il est
fort bien écrit, parfois avec un peu d'emphase, et il se lit avec agrément.
Tout y est clair, net et vivant. L'auteur a soin de mêler ensemble le
récit des faits extérieurs et des événements intérieurs. Il mène de
front l'étude des conquêtes, des transformations politiques, sociales
et économiques, des changements moraux et intellectuels, tout cela
avec sobriété, mais avec exactitude, et, malgré la complexité du récit,
il garde partout une allure facile et alerte. C'est plus que la marque
d'un grand talent littéraire; c'est aussi la preuve que M. F. possède à
fond son sujet. Même dans la première partie, que de son propre
aveu, il a écourtée, on rencontre à chaque instant des tableaux bien
présentés et des vues ingénieuses. Quoiqu'il soit visible que dans
ces chapitres il s'est beaucoup servi des ouvrages de seconde main,
on sent néanmoins qu'il s'est habituellement reporté aux textes et
qu'il a su en tirer profit. Mais c'est surtout depuis la mort de Sylla
qu'il a fait œuvre personnelle. Loin d'étaler son érudition, comme
tant d'autres, il la dissimule; mais on la devine dans tout ce qu'il
dit, et s'il préfère raconter plutôt que de discuter, on s'aperçoit qu'il
ne serait pas en peine pour indiquer ses sources et pour défendre la
manière dont il les interprète.
Je lui reprocherai d'avoir peut-être surfait Lucullus, non pas, si
l'on veut, le personnage, mais son rôle politique. L'impérialisme
romain ne date pas de lui; il remonte beaucoup plus haut, et je
d'histoire et de LITTERATURE 87
regrette que M. F. n'ait pas suffisamment mis en relief les raisons
profondes qui l'ont provoqué et les étapes par où il a passé. Il appa-
raît trop chez lui comme le dessein d'un homme, et non comme la
suite naturelle des faits. En revanche le caractère de César et ses
premières démarches jusqu'à son consulat sont ici très habilement
analysées; M. F. montre à merveille que César est longtemps
demeuré obscur et qu'il y a eu dans sa conduite beaucoup d'incohé-
rence. L'histoire de Catilina est aussi très neuve à bien des égards.
Enfin j'ai beaucoup goûté tout le dernier chapitre et ses rapproche-
ments discrets avec l'époque contemporaine.
Paul GUIRAUD.
Rudolf AsMus. Julians Galilâerschrift im Zusammenhang mit seinen tibrigen
Werken. Ein Beitrag zurErklârung und Kiitik der Julianischen Schriften (Progr.
Gymn. grand-ducal de Fribourg en Brisgau). Fribourg, impr. univ. Hochreuther,
1904; 60 p. in-40.
Dans ce programme, M. Asmus s'est proposé d'établir la compa-
raison entre les aôyoi xaxà TaXtXatwv (ou Xp'.ijTtavwv) de l'empereur Julien
et ses autres écrits, à savoir ses discours, ses lettres, les Césars et le
Misopogon. Ce traité, qui ne nous est connu que par les extraits de
Cyrille (publié par Neumann, 1880), fut probablement le dernier
composé par l'empereur, et, par conséquent, peut être considéré
comme l'expression la plus complète de ses sentiments; M. A. pense
y trouver une source d'exacte appréciation des autres œuvres, et des
opinions de Julien en matière religieuse et philosophique. L'ouvrage
est divisé en deux parties : la première réunit tous les passages des
œuvres de Julien qui offrent quelque rapport avec les expressions du
Katà raXtXa(tov;la seconde expose les conclusions qui peuvent être
tirées de cette concordance. L'ordre suivi est l'ordre probable du dis-
cours de Julien; M. A. y relève tous les termes qui reviennent iden-
tiquement ou qui ont leurs analogues dans les autres écrits, et par
lesquels l'empereur caractérise, souvent avec ironie, la mythologie et
la cosmogonie mosaïques, la loi judaïque, le Christ, Paul, Jean l'Évan-
géliste, etc. ; il en tire cette conclusion générale, que le discours contre
les chrétiens est en accord évident, non seulement pour le contenu,
mais aussi pour la forme, avec les autres œuvres de Julien. Une autre
conséquence de cet accord si remarquable est que l'empereur composa
cet ouvrage, il est vrai, vers la fin de sa vie, mais qu'il en avait conçu
le plan bien antérieurement, et qu'il l'avait longtemps mûri; c'est, en
effet, ce que remarque M. A. en revenant sur les écrits de Julien sui-
vant leur ordre chronologique. Aux sentiments de Julien à l'égard du
christianisme correspondent ceux qu'il professait envers les cyniques
de l'époque; la plupart de ces philosophes étaient pour lui des amis
des ehrétièn», Sa philosophie, oti plutôt i'ensêfnble de iU conception»
88 REVUE CRITIQUE
théologiques, telles qu'elles apparaissent dans le contra Christianos^
s'inspirent des idées de Jamblique. Les dernières pages contiennent
rénumération de nombreuses corrections au texte des ouvrages de
Julien, reposant, en général, sur des comparaisons avec d'autres pas-
sages. L'étude de M. Asmus est donc une utile contribution à la cri-
tique et à l'histoire des œuvres de Julien; il est regrettable seulement
qu'elle soit surchargée d'abréviations qui en rendent la lecture extré-
ment pénible '.
My.
J. Heumann. De Epyllio Alexandrino (Diss. inaug. Leipzig). Kœnigsee, impr.
Selmar v. Ende, 1904; 65 p.
Le sujet choisi par M. Heumann est vague et ne pouvait prêter ni à
de longs développements ni à une conclusion d'ensemble bien ferme;
le terme epyllium manque de précision, ne caractérise pas un genre
nettement défini, et le peu de poèmes que Ton puisse appeler de ce
nom sont trop disparates pour qu'il soit possible d'en dégager les lois
avec certitude, si tant est que les anciens en aient fait un genre à part.
M. H., suivant l'usage moderne, entend par epyllia de petits poèmes
narratifs, en hexamètres, dont le sujet est pris dans les fables erotiques
ou les aventures des héros, et qui forment un tout par eux-mêmes;
il reconnaît comme tels, outre des poèmes dont il ne reste plus que
les noms ou de maigres fragments (parmi lesquels VHékalé de Calli-
maque), Hérakliskos et Héraklès tueur du lion de Théocrite (XXIV
et XXV), Europe de Moschus, Megara (de Moschus?), auxquels il
ajoute le Cyclope et Hylas (Théocr. XI et XIII). Il expose en pas-
sant son opinion sur deux questions embarrassantes, celle des sources
de Catulle 64 (Noces de Thétis avec l'épisode d'Ariane), et celle de
l'origine de la fable de Paris et Œnone dans Quintus de Smyrne, sans
d'ailleurs les faire avancer; les éléments dont on dispose me semblent
insuffisants, et nous n'aurons jamais sur ces deux points que des
hypothèses plus ou moins subjectives; on se bornera à reconnaître
qu'il y a imitation ; mais que le Grec, comme le Latin, aient imité un
poème alexandrin déterminé, rien n'est moins prouvé. M. H. l'affirme
avec Rohde contre Kehmptzow, dans le cas de Quintus, et le nie contre
Reitzenstein pour Catulle. Quant aux caractères propres de Vepyllium,
que M. H. essaie de retrouver, on ne s'étonnera pas s'il ne peut arri-
ver qu'à un résultat assez indécis ; il nous parle du choix des motifs,
I . M. Asmus, dans une remarque finale, dit que le peu d'espace mis à sa dispo-
sition a peut-être donné à son exposition un caractère « allzu abrupt m; la forme
en a certainement souffert, et le lecteur doit s'armer de patience en rencontrant
partout des phrases comme celle-ci : v. den H. i. allg. u. d. athen. Gesetzen i.
bes.; évidemment c'est compréhensible, mais à la longue c'est agaçant.
d'histoire et de littérature 89
du récit, de l'action et des descriptions, des parties et de l'unité, et a
recueilli ainsi plusieurs détails exacts en eux-mêmes, mais qui ne sau-
raient constituer les traits d'un genre. Beaucoup d'ailleurs ont déjà
été étudiés dans d'autres ouvrages, que M. H. connaît et cite souvent;
il a au moins le mérite d'être au courant de ce qui a été fait avant lui,
et de ne pas ignorer les travaux français. Un premier chapitre, qui
occupe le tiers de la dissertation, étudie les relations entre Callimaque
et Apollonius, pour conclure que rien, dans ce qui reste des ep^llia,
ne peut être considéré comme ayant rapport aux dissensions des deux
poètes. Il a raison, mais c'est là un vrai hors-d'œuvre. En somme,
beaucoup d'inexpérience; mais comme nous savons que M. Heumann
vient à peine d'atteindre sa vingt-cinquième année, il ne convient pas
de se montrer trop sévère.
My.
N. G. PoLiTis, M£>>sT3(t Tspi TO'j piou xal ff,!; Y>,w(j!rr,î toû 'E);>>t,v'.xo'j XaoO. IlapaôÔTêiî,
l'e et2« parties (Bibliothèque Marasli, fasc. 255-202). Athènes, librairie G. Beck,
2 vol., 1348 pages et 6 planches, in-8°.
Est-il besoin de présenter encore aux lecteurs de la Revue la Biblio-
thèque Marasli ? Créée il y a huit ans par Je mécène dont elle a pris
le nom et qui continue à la faire vivre de ses deniers, elle a pour but
la traduction en langue grecque des principales œuvres scientifiques
ou littéraires parues à l'étranger et la publication d'oeuvres originales
dues à la plume de savants Hellènes. On voit fréquemment en Grèce
de tels exemples de générosité éclairée, car les livres indigènes ache-
tés par le public et par conséquent susceptibles de rémunérer les édi-
teurs y sont encore en nombre infime, mais c'est la première fois
qu'une subvention littéraire prend dans ce pays de pareilles propor-
tions; en l'accordant, M. Marasli s'est acquis des titres exceptionnels
à la reconnaissance de ses compatriotes et à la gratitude du monde
scientifique.
Cette gratitude s'accroît encore aujourd'hui par l'apparition des deux
volumes de Traditions que vient de publier M. Politis, professeur de
mythologie et d'archéologie grecque à l'Université d'Athènes. Cet
ouvrage devait suivre les Proverbes du même auteur, qui en sont actuel-
lement au tome IV, mais la cessation du prêt des livres pendant l'instal-
lation de la Bibliothèque de l'Université dans son nouveau palais, en
forçant M. P. à rendre les quatre ou cinq volumes rares qui lui étaient
indispensables pour la continuation de son travail, vint interrompre
ce dernier pour un temps indéterminé. Il etjt été facile, semble-t-il,
de remplacer les volumes en question par autant de planchettes de
mêmes dimensions, ce qui aurait même eu l'avantage d'éviter à ceux-
ci les périls du déménagement. Mais à quelque chose malheur est
bon, et si quelque événement pouvait consoler les folkloristes du
go REVUE CRITIQUE
retard apporté, pour un motif si futile, à rachèvement d'une œuvre
comme la Collection des Proverbes, c'était assurément la publication
de ces deux volumes.
Le premier comprend les traditions elles-mêmes, divisées en
38 chapitres ; histoires antiques; Constantinople et Sainte-Sophie;
villes et pays ; villes et endroits engloutis ; rois et princes; Hellènes
et géants; édifices et marbres anciens; dieux et héros antiques; le
Christ et la Passion ; saints ; églises ; le ciel, les astres et la terre; les
phénomènes de l'atmosphère ; personnes et objets changés en
marbre ; plantes ; animaux; monstres; dragons et serpents; ogres;
: trésors et nègres ; esprits et lieux hantés ; esprits marins et mers han-
tées ; faitauds (yajxoopây-ta) ; farfadets (y.aXXi/.av-^àpo'.) ; ânes malins
(àvar/.sXâoî;) ; néréides; lamies ; strigles ; Jours; sorciers et sorcières;
le diable ; apparitions; maladies; fées; morts et âmes; vampires; la
mort, les enfers, Charon ; causes. On voit par cette simple énuméra-
tion quelle riche contribution apporte M. Politis à l'étude du folklore
hellénique et, pour donner aux lecteurs de \a Revue le désir de lire
l'ouvrage en entier, je ne saurais mieux faire que de citer les deux
traditions suivantes empruntées au dernier chapitre. N° 994, Les
femmes de Mars (Athènes). « Le mois de mars a deux femmes, l'une
très jolie et pauvre, Taytre très laide et très riche. Mars dort au
milieu, avec ses deux femmes à ses côtés. Quand il se tourne vers la
laide, il se renfrogne ; le monde devient triste et sombre. Quand il se
tourne vers la jolie, il rit; le monde se réjouit et brille. Mais le plus
souvent c'est vers la laide qu'il se tourne, parce qu'elle est riche et
qu'elle nourrit l'autre. » N" 10 10, Pourquoi les chiens se flairent Vun
l'autre (Patras). Quand les chiens virent qu'ils mouraient comme des
chiens, sans médecin, ils prirent une résolution, payèrent d'avance et
envoyèrent un des leurs en Europe, pour y apprendre la médecine et
l'art de guérir. Ce chien, comme s'il eût été un homme, prit l'argent
et ne revint pas. Depuis ce temps-là, les autres le cherchent et, quand
deux chiens se rencontrent, chacun flaire l'autre, pour vérifier s'il ne
sent pas les remèdes et si ce n'est pas là le médecin qui leur a joué le
tour. »
Le second volume renferme une partie dès références et des notes,
dont la fin formera le tome troisième. Ceux qui connaissent les pré-
cédents travaux de l'auteur sur les superstitions néo-helléniques
savent d'avance qu'ils trouveront dans celui-ci non seulement des
observations de premier ordre sur les traditions de la Grèce moderne,
mais aussi une excellente étude de folklore comparé, et c'est le cas en
effet. Pour faire l'éloge de ce second volume, il suffit de dire que
M. P. y a mis la précision et la richesse d'informations qui lui sont
habituelles.
La langue de l'ouvrage est double. Les notes ont été rédigées en
. gfêê savant ;■ s'est, on le sah. la kngug aujov^t'd'bui ernployég en Grèê^
DHISTOIRE ET DE LITTERATURE Ql
dans les publications scientifiques ; elle est accessible à tous ceux qui
ont conservé quelque souvenir du grec ancien. En revanche, les tra-
ditions sont rapportées en grec vulgaire, quelques-unes même en dia-
lecte ; mais, sauf pour ces dernières, c'est un grec vulgaire simple et
facile à comprendre avec un dictionnaire et quelques notions gram-
maticales élémentaires. Les Traditions de M. Politis ont donc leur
place marquée dans la bibliothèque de tous les folkloristes; la modi-
cité de leur prix, 20 francs pour les trois volumes, leur en facilitera
l'accès.
Hubert Pernot.
JussERAND, Histoire littéraire du peuple anglais, vol. II, de la Renaissance à
la guerre civile. Paris, Firmin-Didot, 1905, 994 pp.
Il serait difficile, sans dépasser les limites d'un compte-rendu, de
résumer ce volume compact, où M. Jusserand a voulu ressusciter tout
un siècle de littérature. Nous nous bornerons à signaler deux ou trois
points intéressants. La théorie des races, sur laquelle l'auteur avait
paru insister dans le premier volume, est réléguée maintenant à
l'arrière-plan. Une allusion discrète à la « faconde des Celtes » qui
« tiendra la foule attentive dans l'enceinte du Globe », p. 252; une
définition de l'humour « sérieux saxon et ironie normande », p. 553,
rappellent seules une idée séduisante mais très discutable, surtout en
ce qui concerne l'influence de l'élément celtique dans la formation de
l'esprit anglais. En revanche la méthode historique, que l'on associe
quelquefois à la théorie des races, a présidé à la composition du
livre. Rien déplus rigoureusement conforme à cette méthode que la
série des chapitres sur Shakespeare et le théâtre anglais. Bien des
questions restées obscures s'éclairent à la lumière d'une science, qui,
pour faire comprendre l'homme, reconstitue le « milieu » où il a
vécu. Le merveilleux génie que fut Shakespeare, si indépendant
d'allures, si détaché, semble-t-il, des préoccupations de son temps,
s'est en réalité plié docilement aux exigences de la tradition et de la
mode. Quand M. J. nous a décrit une représentation au théâtre du
Globe, quand nous avons feuilleté avec lui les livres de comptes du
chef de la troupe, questionné les acteurs et les machinistes, quand
enfin nous avons vu les résultats d'une enquête sur le passé du poète,
nous commençons à saisir le sens de l'œuvre; depuis le monologue
d'Hamlet jusqu'aux coq-à-l'âne du portier dans Macbeth, tout, poésie
et prose, coups d'aile et grossièretés, s'explique par la nécessité
impérieuse des circonstances. On ne saurait concevoir d'argument
plus fort en faveur du déterminisme.
On s'étonne en général que le théâtre anglais, après avoir brillé
é'an vif ëcJâi m lemps de Shakespeare, »olt j'apidameni; iombé en
94 REVUE CRITIQUE
décadence, ou plutôt ait disparu brusquement de la littérature. C'est
la grandeur de Shakespeare qui donne cette illusion. M. J. montre
très bien que le théâtre de Charles II fait suite au théâtre d'Elisabeth.
Ce n'est pas la fermeture momentanée des théâtres sous la République
qui pouvait modifier du tout au tout les habitudes de la scène issues
d'une longue tradition et conformes au goût moyen des spectateurs.
Le théâtre du xvi^ siècle porte en soi des germes de mort. Le drame,
la comédie ne sont pas pour les contemporains de Shakespeare des
genres littéraires. On va entendre //aw/^f, comme on va au cirque,
pour assister à un spectacle qui secoue les nerfs. Un poète qui tient à
sa réputation écrit des sonnets ou des églogues, s'il s'avise de composer
des pièces, c'est qu'il est besogneux. D'ailleurs les auteurs qui prati-
quent l'art bas et vulgaire d'amuser la populace forment un monde à
part, très fermé, suspect à Thonnête bourgeoisie, et à juste raison, car
ils ont souvent maille à partir avec le justice. L'un des plus respec-
tables, puisqu'il était admis à contribuer aux divertissements royaux,
Jonson, ne dut qu'à un archaïsme de procédure d'échapper à la
potence Les défauts du théâtre de la Restauration se trouvent déjà
chez les confrères de Shakespeare, chez Shakespeare lui-même. L'em-
phase de la tragédie, le slap-dash de Dryden, Marlowe en avait donné
les premiers exemples. Ni Shadwell ni Sedley n'ont dépassé en licence
Beaumont et Fletcher; la scène la plus répugnante d'Aphara Behn
est empruntée à Middleton. En somme le théâtre anglais est toujours
resté en marge de la littérature comme les auteurs dramatiques et les
acteurs ont vécu en marge de la société.
Les modes, pas plus que les genres littéraires, ne disparaissent
brusquement. M. J. nous semble trop affirmatif en limitant à quelques
années la vogue de l'euphuisme (pp. 452, 454). Euphiies eut non seu-
lement des lecteurs, mais des imitateurs attardés. Le 26 juin 1670, le
vieux secrétaire d'État Morrice écrivait au futur Lord Shaftesbury
une lettre où se retrouve au moins une des caractéristiques de Teu-
phuisme : « When men cease to be, they commence intoa nobler
life, if they live in history (as a fly involved in amber acquires a braver
being than life could afford him). . . As when dévotions. . were to be
paid at the Temple (as of old among the Jews and yet among the
Mahomedans) those who could not go thither were obliged in their
orisons to look towards them, so my grateful respects and honour-
able reflections shall be ever towards you », (Christie, Life of
Shaftesbury, II, 46).
On lira avec non moins d'intérêt d'autres chapitres, tel celui sur
Spenser, celui encore où M. J. expose les débuts de la Renaissance
en Angleterre. Malgré des travaux récents (entre autres l'ouvrage de
M. Einstein), la question restait obscure. M. J. a montré comment
l'Angleterre, pays de civilisation moins avancée, est entrée, parmi les
dernières nations de l'Europe, dans la voie tracée par l'Italie et la
d'histoire et de littérature 93
France. M. J. a su faire la part de l'influence française et italienne.
L'action de Montaigne par exemple est immense. Les contemporains
de Shakespeare, pas plus que leurs ancêtres du moyen âge, ne s'étaient
complètement soustraits à la tutelle des pays de culture classique. Ici
M. J. aurait peut-être pu accorder un peu plus d'importance à l'Eu-
phuisme. C'est avec Lyly que la phrase anglaise commence à se
dépêtrer des liens d'une construction barbare.
On voit par ces quelques exemples combien le livre de M. J. est
d'une lecture attachante. Ce qui constitue la valeur de cette Histoire
littéraire, c'est que les idées générales ressortent d'une étude minu-
tieuse et précise ' des faits. D'ailleurs, pour exigeante qu'elle soit,
l'érudition est mise au service de l'intelligence la plus ouverte et du
goût le plus délicat.
Ch. Bastide.
Wôrterbuch der Elsâssischen Mundarten bearbeitet von E. Martin und
H. LiENHART, II, 4. — Strasbourg. Trûbner, 1905. In-8, 160 pp. cotées 480-640.
Prix : 4 mk.
La lettre S est si effroyablement touffue en allemand, que ce fasci-
cule ne fait que l'achever et entame à peine la suivante. Comme il ne
sera question dans le présent article que à's initiale devant une con-
sonne, je l'écrirai partout s pour plus de simplicité, étant entendu
qu'elle se prononce partout sch.
Un mot, d'abord, de mes repentirs. Je crois bien que j'ai dû me
tromper dans mon Lexique (p. 217) en signalant un spàlt « fente »
féminin : c'est le genre français qui m'aura induit en confusion ;
mais je n'ai ici aucun moyen de vérifier. Je ne suis pas sûr non plus
du pi. stdchl « aiguillons » ; je crois cependant l'avoir entendu.
Quant à stdmpjl « timbre », je ne le conteste pas, puisqu'on le donne
pour panalsatique ; mais dans mon milieu on ne disait jamais que
stdmpl, et en tout cas la forme colmarienne correcte ne pourrait être
que stdm/J.
Et à ce propos je m'applaudis de constater que je ne suis plus le seul
à formuler les lois mpj > m/ et nts > ns. Si l'on cite svâns « queue »
en le mettant sous ma responsabilité exclusive, je vois cité à la même
page svdnsle « frétiller de la queue » (Durrenentzen), plus loin spàls
« grand maigre » (Roppenheim), etc., tous mots qui n'ont pas été
I. Si précise et si minutieuse qu'une lecture attentive n'a pas permis de relever
d'erreur grave dans ce volume de près de mille pages. Les fautes d'impression,
très rares d'ailleurs, se corrigent d'elles-mêmes {sequelette, p. 800 n.; Atlartiide,
p. 942); 4g J pour 4g5, p. 3 17, n. 2). Peut-être pourrait-on discuter l'interpré-
tation donnée à un vers de Shakespeare, p. yoS (V. Beljame, Texte et traduction
jie Jules César, p. 236 a). On désirerait, p. 280, à propos du tombeau de Gower,
une note : l'église Sainte-Marie où le poète est enseveli s'appelle depuis 1640
l'église Saint-Sauveur,
94 ÏIEVUE CRITIQUE
fournis par moi ; et strômf « bas » pi. strém/ est attribué à plusieurs
localités outre Colmar. Il est probable qu'on l'assignerait à un plus
grand nombre encore, si la graphie des témoins n'était influencée
par la tradition ancienne ou par l'orthographe du haut-allemand
moderne.
Je maintiens aussi ce que j'ai dit ailleurs de la simplification du
groupe s -\- sch, soit donc ônilstêlik « intolérable », hàlstàrik « opi-
niâtre », avec sch simple et non ssch. Mais j'accorde qu'il n'y a là
qu'une simple nuance : un appareil de l'abbé Rousselot ou même
une ouïe fine décèlerait peut-être la première sifflante.
P. 483 : le prénom Samuel se prononce smôle à Colmar. — P, 488 ;
le verbe smise « jeter » est à peu près inusité, sauf les locutions du
genre de i smis ti nils « je te flanque dehors ». — P. 493, sous
schneiden, il fallait noter la facétie en àpksnétenr un quart de vin »
(une demi-bouteille à demi pleine) et « un circoncis ». — P. 522,
sous schix^ager, la graphie swôjer n'indique pas le timbre del'd, qui
est très ouvert : nuance importante, en ce qu'elle se rattache, comme
je l'ai montré, à tout un ensemble rigoureux de faits phonétiques. —
P. 53o, sous scliweren, lire e kàts nàme (= in Gottes Namen). —
P. 53 1 : il fallait noter que swàsiere est emprunté au fr. (clwisir). —
P. 535 : la locution énsri khàts frést oy k/tè spdk « notre chat non
plus ne mange pas de lard » équivaut comme sens au fr. « ils sont
trop verts ». — P. 55o : « des chiffons » spdtr {a pur), et non pas
spàtr mspèti-. — P. 55i : « hôpital » spétdl [d teinté d'o) et non pas
spitâl^ qui, s'il existe à présent, doit sa voyelle i à l'influence du
haut-allemand. » — P. 564 : le pi. du présent du verbe « se tenir
debout » est stén [é long ou demi-long), et non pas sté. — P. 573 : le
mot weinsticher « gourmet » répond au fr. <( piqueur de vins », qui,
autant que je puis voir, manque au Dictionnaire Hatzfeld. — P. 5/5 :
stiitdnt « étudiant » ; pour ma part, j'ai toujours entendu stôtdnt,
sans doute par analogie de stôtiere. — P. 589 : énstàliere n'aurait
pas dû figurer sous stàl dont il n'est pas dérivé ; c'est le fr. installe!'.
' — P. 6 15 : la « scorsonère » ('tel est son nom français) s'appelait dans
mon milieu stôrtsenêri, avec l'accent sur ïé fermé pénultième et 1'/
final très nettement marqué. Je suppose, comme les auteurs le
laissent entendre sans le dire, que l'altération de l'initiale est due à
stôrtse a des souches ». — P. 619 : je ne vois nulle part le mot stàt
« ville ». — P. 629 : le passage sémantique de strék « lacet » au sens
de « coquin » n'est pas expliqué : l'intermédiaire est kàljestrék « corde
à potence > gibier de potence ». — P. 635 : la Jakobstrasse « Voie
Lactée » est « le chemin de S. Jacques [de Conipostelle] », pèlerinage
jadis couru de toute l'Europe. — P. 638 : aux « thés » alsaciens
énumérés il y a lieu de joindre le léntepluestê « infusion de fleurs df
tilleul 7>,
d'histoire et de littérature 95
G. Lenotre. Le drame de Varennes, juin: 1791. (Dessins inédits de Gérardin,
gravures sur bois de Deloche). Paris, Pcrrin, igoS. In-S", 403 p. 5 fr.
Ce nouveau livre de M. Lenotre est très intéressant et le plus
attrayant, le plus saisissant que nous ayons lu sur le drame de
Varennes. Des tableaux, des descriptions coupent agréablement le'
récit. M, L. a fait, comme Alexandre Dumas, sa « route de Varennes »;
il a étudié le sujet dans les documents imprimés et manuscrits avec
conscience, avec scrupule, avec minutie ; rien ou presque rien ne lui
a échappé.
11 est neuf sur certains points : il prouve que la fameuse berline
était confortable, mais simple, qu'elle s'arrêta à Chaintrix où les fugi-
tifs furent reconnus, qu'ils furent pareillement reconnus à Châlons,
qu'en revanche Drouet ne les reconnut pas à Sainte-Menehould. Il
précise l'endroit où les commissaires de l'Assemblée rencontrèrent
le roi. Il insiste avec raison sur l'extravagante conduite de Léonard.
Il retrace avec verve ce qui se passait et à Paris et dans l'Assemblée,
tandis que la famille royale suivait son « affreux calvaire ' ».
11 nous permettra pourtant quelques critiques. Tout ce qui forme
le corps du livre, tout ce qui concerne la fuite et le retour de la famille
royale, — bien qu'il y ait parfois quelque incertitude dans le cours de
la narration et qu'en certains endroits l'auteur n'adopte pas une solu-
tion ferme — est digne d'éloges, et de grands éloges. Il manque au début
une étude sur la littérature du sujet, notamment sur les relations du
drame, et M. L. aurait dû rassembler en cette sorte d'introduction les
appréciations qu'il a éparpillées dans ses notes. Il manque surtout
un chapitre sur Bouille — qui, en somme, a plus d'importance que
Fersen — et sur les préparatifs de la fuite \ Quant à la fin, elle semble
brusquée. Certes, le dernier chapitre Varennes après le drame est
bien à sa place. Mais les chapitres sur Léonard, Sauce, Radet,
Drouet et Fersen mériteraient plutôt de figurer dans une troisième
série de Vieilles maisons^ vieux papiers. Ils ont peu d'originalité, car
Combler et Fournel ont tout dit sur Radet et Drouet ; ils sont trop
longs ; l'auteur y redit des choses que nous avons lues précédemment,
et il y abuse des notes.
Mieux valait, au lieu de tant développer ces derniers chapitres, trai-
ter plusieurs points qui ont été négligés. Nous apprenons ce qu'é-
taient et ce que devinrent les Varennois. Mais M. L. est très peu
documenté sur Signemont. Il dit que c'était un ancien officier;
1. P. i35. Il y avait là à propos de Paris dans la matinée du 21, un mot de La
Marck à citer : que le sentiment le plus universel fut la terreur, qu'on crut être
sauve si le roi était arrêté, et que lorsqu'on sut qu'il était arrêté, on passa rapide-
ment du sentiment de la terreur à celui de la vengeance.
2. Ce que nous lisons p. 66-67 et dans la note de la p. 68 aurait pu figurer dans
ce chapitre préliminaire et il faut remarquer à ce propos que certains détails con^
tenus dans les notes (par exemple la note sur Rohrig) auraient pu être avantageu-
sement insérés dans le texte.
96 REVUE CRITIQUE
c'était mieux que cela. Signemont avait été retraité en mars 1791
comme maréchal de camp ou général de brigade, pour avoir été douze
ans lieutenant-colonel des grenadiers royaux de la Lorraine. Rien
d'étonnant qu'il ait, comme remarque M. L., aligné les gardes natio-
nales et obtenu Tordre. Il avait commandé ses compatriotes de la
Meuse aux fédérations de Nancy, de Bar et de Paris ; il put imposer
son autorité, et il a écrit lui-même qu'il avait « commandé tout ce qui
s'était formé de volontaires à l'arrestation du roi « et qu'il avait con-
duit Louis XVI sain et sauf de Varennes à Sainte-Menehould. Enlevé
par les Prussiens l'année suivante, enfermé six semaines à la cita-
delle de Verdun, délivré par Kellermann, il devint commandant de
Longwy, puis de Sarrelouis.
Il est également regrettable que M, L. n'ait pas mentionné, outre
Fersen (dont le mot p. 390 devait être, chronologiquement, cité deux
pages plus loin), Breteuil et Mallet du Pan. En septembre 1792, Mallet
et Breteuil s'attristent, l'un qu'on n'ait encore fait aucun exemple sur
Varennes, l'autre, que l'exécution de Varennes ne doive pas avoir lieu'.
De même, il est fâcheux que M. L. ne renseigne pas du tout son
lecteur sur l'entrée des Prussiens à Varennes. C'est le 3 septembre —
non le 6, comme dit M. L. p. 392 — qu'un détachement prussien
occupa le village et Dumouriez assure que cette troupe était guidée
par un fils de Bouille. Elle ne se borna pas à prendre le drapeau
d'honneur (M. L. le décrit d'après une note de Fournel) ; elle enleva
le maire George qui fut emprisonné à Verdun, et il y avait une belle
page à écrire sur ce George que les émigrés voulaient écraser sous les
pieds de leurs chevaux et qui, par sa force d'âme, excita l'admiration
de Gœthe, des officiers prussiens et des commissaires de la Con-
vention.
Mais laissons Signemont, George et Varennes. Pourquoi n'avoir
pas cité le décret du i5 juillet qui ordonne l'arrestation de Heymann,
d'Hoffelize, de Klinglin, de Desoteux, etc. ? Qu'avaient-ils fait? Que
sont-ils devenus ? Quel a été le destin des trois gardes du corps Valory,
Malden et Moustier? Qu'étaient-ce que les autres « particuliers »
poursuivis par l'Assemblée? Pourquoi prescrit-elle d'appréhender au
corps Moracin, Tinlot, Vellecour, Tschoudy? M. L. devait nous le
dire, et cela lui était facile, puisqu'il sait explorer les archives et qu'il
a lu tout ce qui a paru sur Varennes, et notamment la deuxième édi-
tion de Bimbenet?
Enfin, ne fallait-il pas une sorte de conclusion? Pourquoi n'avoir
pas résumé le drame, déroulé ce que Fournel appelle un long enchaî-
nement de malheurs et de maladresses, montré en un tableau d'en-
1. Voici un mot très curieux que l'auteur ne semble pas avoir connu. « Une dame
de la cour disait l'autre jour devant la reine : si les émigrés entraient, je voudrais
qu'ils foudroyassent Varennes. La reine lui répondit : Vous êtes bien vive, Madame »
(Pellenc à La Marck, 3 janvier 1792).
d'histoire et de littérature 97
semble les fautes qui firent échouer l'opération si bien combinée par
Bouille? Pourquoi n'avoir pas prouvé en quelques lignes ou quelques
pages que ces fautes vinrent et des sous-ordres de Bouille et du roi?
L'entreprise aurait réussi si d'Agoult avait accompagné le roi; il con-
naissait le caractère du monarque; il n'aurait pris conseil que de lui-
même '. Stendhal s'est moqué à ce propos de la futilité et de l'étroi-
tesse d'esprit des hommes de l'ancien régime qui n'avaient pas le bon
sens simple et pratique d'un Drouet, et il assure que Drouet aurait
mené Louis XVI au bout du monde; mais parmi ces gentilshommes,
il y avait encore des hommes d'action qui valaient Drouet.
Le Drame de Varennes, curieux, vivant, pittoresque, n'est donc pas
aussi complet qu'on l'aurait souhaité, et il ne fera pas oublier la sérieuse
et solide publication de Victor Fournel, V Evénement de Varennes^
dont M. Lenotre a grandement profité. Mais il présente un très vif
intérêt, surtout dans les chapitres imhxxlés fuite, poursuite^ retour,
re«^ree, et on y trouve à la fois beaucoup de savoir et beaucoup d'art\
A.C.
. . . . . L.
1. Cf. le Mémoire de Louis de Bouille, p. 1 18, note i.
2. Nous rejetons ici de menues observations. Lire p. 8i Fischbach et non
Fisbach. — P. roi : ce que dit Fournel du rôle de Rohrig et des hussards can-
tonnés à Varennes me semble expliquer, au moins en partie, ce que M. L. juge
inexplicable. — P. ii3, 176, 182, 187,395, lire Signemont et non Signémont. — On
nous dit, sans nous expliquer ce changement d'itinéraire p. i3o, que Bayon « se
lancera sur le pavé de Valenciennes » et p. 144, que le même Bayon se dirige sur
Metz. — De même, p. 176, on oublie que Signemont a déjà été mentionné p. ii3-
114. — P. 179, lire Rattentout et non Ratantout. — P. 189, il fallait citer sur la
mort de M. de Dampierre (qui était seigneur de Hans), VHistoire de Sainte-
Menehould de Buirette, II, 558-56o. —P. 223 et ailleurs, lire Petion et non Pé^i'on.
— Id., le « député de Moulins » Tracy, est le même que l'auteur a mentionné
p. 214. — P. 223-224 on aurait dû dire quelques mots de Mathieu Dumas. —
P, 203, pourquoi ne pas citer, outre le journal de 1903, \qs Papiers d'un émigré,
p. 26? — P. 290, il n'y avait pas à la Conciergerie « nombre de Mayençais ». —
P. 293, il n'était pas inutile de dire que le fils aîné de Sauce reçut un sabre d'hon-
neur pour sa bravoure à Novi. — P. 304, c'est un détachement, non un « régi-
ment » qui entra à Saint-Mihiel. — P. 3 14 (et p. 390-398), l'auteur mêle et confond
les époques; il dit que « dès le printemps de 1792 » beaucoup de Varennois ont
pris la fuite, qu' « aux premiers jours du printemps de 1792 la terreur redouble »;
mais, si l'on se reporte à Fournel, on voit que celte émotion date de septembre et
d'octobre 1791; d'ailleurs, la guerre n'a été déclarée qu'en avril 1792, et elle ne
commence sur cette frontière que dans la seconde moitié d'août; il est donc exagéré
de dire que Radet est nommé commandant de la garde nationale en février, et chef
de bataillon du canton en mars, parce qu'il est « devenu pour ses compagnons
affolés le dieu tutélaire ». — Id.^ pourquoi ne pas dire que Radet était dans Verdun
et qu'il a signé la capitulation; ce qui explique qu'il ait ensuite circulé librement.
— P. 3i5 (qui n'est qu'une paraphrase du Radet de Combler), il est encore exa-
géré de dire qu' « un bataillon volant » de femmes portait des renseignements au
camp français; Combler ne cite que deux femmes. — P. 33o, il fallait rectifier
l'erreur de Drouet dans son récit : Ferrand commandait à Maubeuge, non Fran-
cheville (et sans doute Drouet voulait dire Pinteville). — P, 332, le récit de Stetten
est intéressant, mais nous avons aussi celui de Neuilly, que l'auteur aurait pu rap-
peler, et puisqu'il reproduit toute une page de Fersen, pourquoi ne pas donner ce
gS REVUE CRITIQUE
Les emblèmes et les drapeaux de la France. Le coq gaulois, par Arthur
Maurv, Paris, 6, boulevard Montmartre, 190^. in-S» de 254 pages avec gravures
et planches en couleurs, prix 5 francs.
L'auteur s'est proposé de « réhabiliter » le coq gaulois comme
emblème national (p. 8). La France n"a pas d'armoiries ; M. Maury
pense qu'elle pourrait adopter le blason suivant : d'azur, au coq posé
sur une terrasse et la patte dextre levée sur une boule, le tout d'or, le
coq crête et barbé de gueules. Dans ces armoiries, c'est précisément
le coq qui a été critiqué ; on lui a reproché d'avoir servi d'emblème
officiel à la monarchie de juillet. M. M. s'est attaché à rétorquer cette
objection en montrant que l'origine de la signification emblématique
du coq est fort ancienne, et, en tous cas, bien antérieure à la monar-
chie de i83o. Dans sa démonstration. Fauteur fait œuvre de collec-
tionneur plutôt que d'historien : son livre est un recueil d'estampes
où sont reproduites avec commentaires à l'appui, les allégories, cari-
catures, etc., les plus remarquables dans lesquelles le coq a figuré en
qualité d'emblème de la France. Mais, en étendant son enquête à la
littérature, M. M. aurait eu la surprise de plus d'une trouvaille inté-
ressante. Ainsi, il est regrettable qu'il n'ait pas mentionné la ballade
d'Eustache Deschamps (Édit. Queux de Saint-Hilaire, "VI, 29) où le
coq gaulois est mis vis-à-vis de l'aigle en fort honorable posture. Le
poète présage une guerre en Italie et oppose dans une allégorie les
grues, buses, corneilles, chouettes, « oyseaulx villains », menés par
l'aigle, aux alouettes, cygnes et paons, tous « oyseaulx amiables » qui
se rangent sous les ordres du coq et se déclarent ses « féables ».
M. M. consacre la seconde partie de son livre aux « drapeaux et
emblèmes de la France ». Le coq n'a pas été si « souvent associé » aux
drapeaux que l'auteur veut bien le dire (p. 8), puisqu'avant i83o, il n'a
fait qu'une apparition timide et éphémère sur les emblèmes militaires
de la Révolution et puisque c'est seulement sous la Monarchie de
juillet qu'il surmonte la hampe des drapeaux et étendards. Ce chapitre
relatif aux drapeaux n'offre rien de nouveau sur un sujet complexe
qui reste encore à traiter dans le détail; il a du moins le mérite d'un
résumé consciencieux et généralement exact '.
Ty^
mot de Drouet à Caraman qui reprochait au conventionnel l'arrestation du roi :
o Tout cela dépend de l'opinion; c'était un acte de vertu en France; ici, c'est un
crime» ? — P. 367, Floirac était capitaine et non lieutenant. — P. SyS, l'auteur
admire trop 1' « ordre » de ces paysans, et il oublie que tous ou presque tous étaient
gardes nationaux. — P. SgS, dans une pétition que le Comité militaire de la
Législative reçut le 3i décembre 1 791, Guillaume déclare qu'il n'a accepté aucune
récompense pécuniaire et demande de l'emploi dans la gendarmerie nationale.
1 . Page 29 1 : l'auteur appelle ordonnance le décret du 27 octobre 1 790. — p. 3 1 5 :
il a tort de parler de changements d'inscriptions effectués sur les drapeaux distri-
bués le 10 mai i852 ; en effet, les cinq inscriptions portées sur les drapeaux
distribués à cette date n'étaient pas d'anciennes inscriptions modifiées, car les
emblèmes de 1848, que ces drapeaux remplaçaient, n'en avaient aucune. — Les
drapeaux actuels ont distribués en été 1880 et non en i8yg.
d'histoire et de littérature 99
— Nous recevons les deux premières feuilles du Lexique étymologique de la
Langue grecque que va publier en fascicules M. Emile Boisacq, professeur de
philologie comparée à l'Université de Bruxelles. L'ouvrage, qui formera un vol.
gr. in-S" de 720 pages environ et coûte 25 fr. net en souscription, comblera une
grave lacune des études actuelles. 11 se présente sous les meilleurs auspices, tant
par la réputation de l'auteur, excellent helléniste et linguiste très averti, que par
les suffrages éclairés qui l'ont accueilli dès avant son apparition et lui ont 'valu
en 1901-1902 le prix Gantrelle décerné par l'Académie Royale de Belgique. Le
spécimen que nous en avons sous les yeux ne dément point ces promesses : les
nombreuses autorités citées sont des meilleures, et l'originalité de l'auteur con-
siste, tout en s'entourant de toutes les garanties possibles par la consultation
scrupuleuse de ses devanciers, à faire entre leurs opinions un choix judicieuse-
ment motivé. — V. H.
— M. Th. Perrenot^ professeur au lycée de Marseille, a publié dans les
Mémoires de la Société d'émulation de Montbéliard et fait paraître à part une
très curieuse étude, intitulée : Les Établissements burgondes dans le pays de
Montbéliard, i38 pages avec carie. Il étudie les noms de lieux de cette région et
il arrive à cette conclusion : 70 noms de lieux sont d'origine celtique et romaine ;
140 sont d'origine burgonde. Les uns sont aux autres dans la proportion exacte,
mathématique, de i à 2. Or on sait que les Burgondes, établis dans ces pays
commQ fœderati, ont laissé aux Romains un tiers des terres et ont pris les 2/3
pour eux; l'onomastique actuelle conserve la preuve de la trace de ce partage.
Cette thèse est tout à fait ingénieuse; mais naturellement elle prête à discussion.
On peut se demander d'abord si M. Perrenot ne répartit pas d'une façon un peu
arbitraire ces noms dans le casier romain et dans le casier barbare. Pourquoi
attribuer aux Romains les villages qui portent des noms de saints : Saint-Georges,
Sainte-Suzanne, Saint-Valbert ? Ces noms ne datent en général que de l'époque
mérovingienne, c'est-à-dire après le partage des terres et certainement Valbert
— Waldebertus — est un abbé de Luxeuil mort le 2 mai, vers 665 '. Pourquoi,
d'autre part, donner aux Burgondes les noms exprimant des défrichements? Il y
y eu des essarts de tout temps, et ces essarts, faits par les hospites, sont surtout
nombreux au xii" siècle. Je me demande aussi si l'on peut faire des noms bour-
guignons d'Ui^elle, Eloie, Socliaux, Délie, etc.? En second lieu, M. Perrenot sup-
pose que le partage se serait fait de la façon suivante. Le territoire d'une grande
villa romaine aurait été partagé en trois parties : l'une avec les maisons, le centre
de la villa, aurait été laissée au propriétaire romain; les deux autres auraient été
abandonnées à deux hôtes germaniques, qui auraient créé avec leurs familles et
leurs esclaves des villas nouvelles. Tous les villages à désinences germaniques
seraient ainsi des localités nouvelles, et l'on arrive à cette thèse au moins para-
doxale que la fin du v« et le début du vi^ siècle fut l'une des époques les plus pros-
pères pour l'agriculture ! Nous croyons qu'il y a dans le livre de M. Perrenot
beaucoup de conclusions trop hâtives; mais il fait réfléchir et contient des
remarques intéressantes. Nous l'engageons à continuer ses études; la toponymie
peut nous réserver plus d'une surprise. — C. Pf.
1. Fons Arnulphi, Noirefontaine, a été ainsi nommée de Saint-Arnoul, évéque
de Metz au début du vii^ siècle. On ne peut raisonner sur ce nom pour le
v^ siècle.
lOO REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
— La Société archéologique et historique de TOrléanais vient de faire paraître
le tome XXIX de ses Mémoires. Nous y relevons, à côté de travaux d'intérêt spé-
cialement local, une importante dissertation de M. Jules Baillet sur Les déesses-
mères d'Orléans. A. propos d'une statuette trouvée en i885 sur l'emplacement de
Genabum, M. Baillet reprend la question desMatres gauloises. Il croit que de ce
type « serait issu celui des madones du xiii* siècle ». — C. E. R.
— M. Terry, dans une biographie très documentée de Claverhouse (London,
Constable, 1905, 377 pp. 12 s. 6 d.) réhabilite une victime des historiens whigs.
Ceux-ci ont adopté le point de vue des Puritains d'Ecosse, auprès desquels la
réputation de Claverhouse vaut celle de l'intendant Basville auprès des Protes_
tants français. En lisant l'ouvrage de M. T., on a l'impression que le vainqueur
deBothwell Bridge et de Killie Craukie, était un condottiere fidèle au service des
Stuarts. La farouche énergie avec laquelle il défendit la mauvaise cause favorisa
la formation d'une légende où son nom symbolise les excès d'un régime odieux.
C'est la justice du peuple. On ne peut pas lui demander d'avoir les balances
exactes d'un historien moderne. — Ch. Bastide.
— Le secoad numéro du volume II des Archives Marocaines (228 p. in-S", Paris,
Leroux, 1904) est tout entier consacré à une étude sur^Z-Qçar El-Kebir, une ville
de province au Maroc septentrional, ans à la collaboration de MM. E. Michaux-
Bellaire et G. Salmon. Le premier volume des Archives avait donné une série de
monographies sur Tanger; mais il est évident qu'une ville de l'intérieur, resiée à
l'abri du contact européen, devait offrir du milieu marocain une image plus ori-
ginale et plus complète. Les auteurs n'ont pas manqué de signaler au cours de
leur enquête ce caractère conservateur d'une petite ville provinciale et ils ont sur-
pris plus d'une institution en train de disparaître. El-Qçar avec ses 1,800 maisons
et ses 7,000 à 8,000 habitants (à la p. 5, mais la p. 34 en donne 9,000) est bien
déchue de son ancienne prospérité ; toutefois elle a gardé d'un passé qui fut bril-
lant assez de restes qui lui donnent, par exemple au point de vue religieux, une
physionomie spéciale. Une étude aussi précise ne peut ici être même résumée ; je
me borne à en signaler les chapitres. Après la description topographique de la
ville, les auteurs en étudient les origines et l'histoire, puis son organisation admi-
nistrative, les particularités qu'offrent la vie domestique et la famille, le régime
économique, les institutions commerciales, la vie religieuse; enfin ils terminent
en passant en revue les grandes familles établies à El-Qçar. — N.
— On cherchera vainement une idée neuve dans les cinq pages de la brochure
de M. Jacques Régnier, Les premières étapes de l'anarchisme (extr. de la Nouvelle
RevuCy 1905).
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
Le Puy, Imp. R. Marchessou. — Peyriller, Rouchon et Gamon, successeurs.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N" 32 — 12 août. — 1905
Harnack, La chronologie de l'ancienne littérature chrétienne. — Krueger, Re-
marques sur la Chronologie de Harnack. — Novati, A travers le moyen âge. —
Sandys, La renaissance des études en Italie. — Lefranc et Boulenger, Comptes
de Louise de Savoie. — Maurer, Rûhl. — Picard, Bonaparte et Moreau. ~ Le
Breton, Balzac. — jMerlant, Le roman personnel. — Leblond, La société
d'après les romanciers contemporains. — Vitry, Tours et les châteaux d§
Touraine. — Lettre de M. Bourciez.
Adolf Harnack, Die Chronologie der altchristlichen Litteratur, II {Geschichte
der altchristlichen Litteratur, II, 2). Leipzig, Hinrichs, 1904, xii-574 pp. in-8°;
prix : 14 Mk. 40.
G. Krueger, Kritische Bemerkungen zu Adolf Harnacks Chronologie der
altchristlichen Literatur von Irenâus bis Eusebius (aus den Gôttingischen gelehr-
ten An:^eigen,Janu3v igoS). Gôttingen, igo5, Dieterich; 56 pp. in-8°.
Un sous-titre indique les limites chronologiques du volume de
M. Harnack : Die Chronologie der Litteratur von Irenaeus bis Euse-
bius. Cette matière est répartie en deux livres : la littérature de l'Orient,
la littérature de l'Occident.
Dans le premier livre (III' de l'ouvrage), M. H. passe en revue les
écrivains alexandrins, les écrivains influencés par les Alexandrins, les
écrivains étrangers ou hostiles aux Alexandrins. La place des Alexan-
drins de la fin du second siècle au commencement du iv^ est ainsi
marquée dès les titres de chapitres; c'est autour d'eux que s'ordonne
l'histoire.
La chronologie de Clément d'Alexandrie présente des difficultés
particulières. Elle fait encore l'objet d'un post-scriptum de M. H.
Voici les dates auxquelles il s'arrête : Protreptique, entre 180 et 190;
Strornates^ I-IV, et Pédagogue, entre 190 et 202 ; en 202 ou 2o3,
Clément quitte Alexandrie; Stromates, V-VII, sont écrits en Syrie,
comme le prouvent les nombreuses hérésies mentionnées. Ce qu'Eu-
sèbe et d'autres appellent le VHP livre des Stromates est un fragment
désigné ainsi dans quelques manuscrits. M. H. considère comme
séduisante l'hypothèse de M. von Arnim : Clément avait commencé à
préparer un huitième livre que la mort l'a empêché de finir; les frag-
ments déjà écrits sont ceux que nous possédons sous divers titres.
Pour Origène, nous avons les renseignements précis d'Eusèbe. M. H.
dresse, d'après le livre VI de V Histoire ecclésiastique, le registre de la
Nouvelle série LX. 32
102 REVUE CRITIQUE
vie d'Origène. Puis, il donne la liste des écrits d'après saint Jérôme
et la complète d'indications chronologiques tirées de diverses sources.
La signification historique de Denys d'Alexandrie est mise en relief
par M. H. C'est le premier évêque d'Alexandrie qui ait étendu son
influence hors de l'Egypte et qui ait placé la chaire de Marc à côté de
celle de Pierre. 11 a inauguré l'action œcuménique des patriarches qui
se développera jusqu'à Dioscore. Nous sommes assez mal renseignés
sur ses œuvres par Eusèbe, parce que d'après M. H., Denys n'était
pas un origéniste aussi aveugle et aussi absolu qu'Eusèbe.
Les fragments coptes, publiés par M. Crum sous le nom de Pierre
d'Alexandrie, ne sont pas authentiques. Ils reposent sur des données
vraies, mais qu'il est impossible de séparer du faux.
Anatolius était à Alexandrie sous Galien. Il était en 264 en Syrie et
devint évêque de Laodicée vers 268. Le Liber Anatoli de ratione pas-
chali est une habile falsification, qui se rapporte à la controverse pas-
cale de Rome avec la Bretagne au v^-vi* siècle. Les fragments de
VArithmetica peuvent être authentiques; la place donnée à Aristote
rappelle qu'Anatolius demanda l'autorisation d'ouvrir une école aris-
totélicienne à Alexandrie.
Le catalogue biblique du Claromontanus (ms. D de saint Paul, vi* s.)
peut être considéré comme un catalogue égyptien du m* ou du com-
mencement du iV siècle.
Les auteurs influencés par les Alexandrins sont Jules l'Africain,
Alexandre de Jérusalem, Grégoire le Thaumaturge, Firmilien, Pam-
phile et Eusèbe de Césarée.
Grégoire le Thaumaturge n'est pas arrivé auprès d'Origène avant
236, ni après 238 ; il l'a quittée entre 240 et 242 et est devenu évêque
de Néo-Césarée vers 243. Les légendes rapportée par Grégoire de
Nysse, une vie syriaque et Rufin sont beaucoup moins solides que
les indications d'Eusèbe, de Jérôme et de Basile. Mais elles reposent
sur une tradition locale qui n'est pas à négliger.
Voici les dates d'Eusèbe, d'après M. H. Avant 260-265, naissance;
3o3/3i3, à Césarée, à Tyr, en Egypte; 3i3/'3i5, évêque de Césarée;
325, concile de Nicée; 325-33o, polémique avec Eustathe d'Antioche;
33 j, concile antinicéen d'Antioche; 334, tentative de déposition
d'Athanase dans un synode de Césarée; 335, déposition d'Athanase au
synode de Tyr présidé par Eusèbe; 335, synode et dédicace d'église à
Jérusalem; tricennalia de Constantin; commencement de l'action
contre Marcel d'Ancyre; 335, synode de CP.; condamnation de
Marcel; Panégyrique de Constantin; 'iZ-j^ij mai, mort de Cons-
tantin; 3o mai 338? 339? 340? mort d'Eusèbe; 341, été, concile
d'Antioche ; son élève et successeur, Acace y est présent. — Après
3o3 au plus tard. Chronique ; 3o3-3o5, Eclogae prophetarum; 3o5
à 3i2/3i3, préparation de l'Histoire, qui devait d'abord avoir sept ^
livres; 307-309, biographie d'Origène (en collaboration avec Pam-
d'histoire et de littérature io3
phile); 3o9-3i2, biographie de Pamphile; 3i2/3i3, Hist.eccL, I-VII et
VIII, i-xiii, 7 terminés ; 3i3, Z)e martyribus Palestinae en deux édi-
tions, la plus courte pour les lecteurs de VH. E.\ 3i3-3i4, //. £*.,
VIII, XIII, 8 à VIII, XVI et IX; entre la fin de 324 et les premiers
mois de 325, livre X, publication du tout, continuation de la Chro-
nique jusqu'en 325. M. H. croit que le discours Ad sanctum coetiim
n'est pas d'Eusèbe, mais d'un contemporain.
Les écrivains étrangers ou hostiles à l'influence alexandrine sont des
orientaux, Bardesane, Sérapion, Géminus, le Pseudo-Clément du
De uirginitate^ Fabius d'Antioche, Paul de Samosate, Méthode, Ada-
mantius, Anthime, les synodes d'Ancyre et de Néocésarée, les Acta
Edessena^ les Acta Archelai^ Symmaque, les Elkésaïtes. En somme,
la partie importante de ce chapitre touche au christianisme « syrien »,
à l'influence d'Antioche. Si important que soit le rôle d'Alexandrie,
peut-être M. H. lui sacrifie-t-il un peu sa rivale, au moins dans son
plan. Il eût été utile de mieux marquer les origines d'un courant qui
devait devenir très puissant, dont les remous devaient atteindre l'Occi-
dent, dont il était intéressant de saisir la source et de la séparer plus
nettement d'autres mouvements contemporains.
Un dernier chapitre, Varia, traite surtout de la littérature pseudé-
graphique, des oracles, des textes gnostiques.
Le deuxième livre (IV" de l'ouvrage) est consacré à la littérature de
l'Occident. Il est divisé, assez artificiellement et parce qu'il fallait divi-
ser une matière trop étendue, en deux chapitres : Avant Dèce, De Dèce
à Constantin.
Cette partie a été le principal objet de l'article de M . G. Krûger,
M. K. y relève les rares lacunes de l'information de M. Harnack : la
principale est d'avoir connu, après achèvement du livre, le Lactance
de M. Pichon. J'ai surtout remarqué la discussion à laquelle M. K.
soumet les conclusions du livre IV (littérature de l'Occident) : la date
de naissance de Tertullien, que M. H. recule vers i55 et même au
milieu de i 5o; la date de l'écrit Ad martyres, 197, d'après M. H.,
202-2o3 d'après M. K., qui considère comme vraisemblable l'hypo-
thèse de Harris, que l'écrit est une « Consolation » adressée à Perpétue
et à ses compagnons; la date du livre ^cf uxorem, qui appartient plutôt
au début de la période montaniste; l'intégrité du livre Adiiersus
ludaeos ; la part de Tertullien à la rédaction des actes de Perpétue; la
date de VOctaiiius, que M. K. place vers 180 avant Tertullien, M. H.
au iii^ siècle après Tertullien (longue discussion); la langue originale
du fragment de Muratori (latin d'après M. H., grec d'après M. K.);
le début de Cyprien Ad Donatum (on s'étonne de voir M. Harnack
admettre que les quatre lignes indigentes, publiées par Hartel, III,
272, sont le début du livre; voy. Rev . critique, 1900, I, 265); la
provenance an De aleatoribus [M. K. tient pour l'Afrique); les petits
écrits de Novatien (d'après M. H., Z)e cibis iudaicis, De bono pudi-
104 REVUE CRITIQUE
citiae, De spectaculis, Aduersus ludaeos, De lande martyrii : M. K.
conteste rattribution pour les deux derniers).
La critique de M. Krtiger est le meilleur hommage que Ton pouvait
rendre au livre de M. Harnack.
Un appendice du volume est réservé aux actes de martyrs, à la litté-
rature canonique, aux Clémentines. Sur ces derniers écrits, M. Har-
nack adopte les théories récentes de M. Waitz (voy. Revue, igoS, I,
p. 127) : c'est, peut-être, aller un peu vite.
La Chronologie, terminée maintenant, est une œuvre forte, constam-
ment appuyée sur une étude approfondie et détaillée. Elle sera le sou-
bassement de toute histoire à venir de la littérature chrétienne.
Paul Lejay.
NovATi (Francesco). Attraverso il medio evo. Bari, Laterza, iqoS. In-S» de
414 p. 4 fr.
Des articles qui ont paru sous la signature de M. N. n'ont pas
besoin pour attirer l'attention des savants qu'on en signale la réim-
pression. Toutefois, comme les huit morceaux dont se compose le
présent volume furent publiés dans des Revues différentes, il ne sera
pas inutile d'en rappeler l'objet.
Le premier roule sur VAnticerberus, poème en 1,41 5 vers de diffé-
rentes mesures mais tous rythmés, composé et commenté par le fran-
ciscain Bongiovanni qui vivait au xiii« siècle : œuvre fort médiocre,
mais qui fournit à M. N. l'occasion d'étudier la manière, dont, au
moyen âge, on compose un livre édifiant par un mélange de lieux
communs et d'emprunts à des traités antérieurs (ici, par exemple, au
Liber Floreti^ à VEpistola ad Rainaldum ou (p. 47-53) aux dictons
moraux. Il fait de plus remarquer que si Bongiovanni ne connaît de
l'antiquité classique que Lucain et Virgile, il pille celui-ci, même
quand il s'agit de décrire l'Enfer et le Paradis, au point de placer,
parce que Virgile l'a voulu, la Pauvreté, si chère à son Ordre, parmi
les monstres infernaux. Incidemment, M. N. trace un savant résumé
de la littérature médiévale relative à l'Antéchrist fp. 26-28) et aux
avant coureurs du jugement dernier (p. 29).
Le deuxième propose une explication originale de la lutte légen-
daire du Lombard et de la limace ; quelque plaisant se serait avisé à
l'époque où l'on qualifiait les Lombards de poltrons de reconnaître un
d'eux dans les personnages que les enlumineurs mettaient aux prises
avec des limaces autour des initiales de leurs manuscrits.
3° Si Méphistophélès dans Gœthe est, à sa façon, serviable et de
bonne humeur, c'est bien parce que le grand poète l'entendait ainsi,
mais c'est également parce que la tradition l'exigeait, témoin le Faust-
biich (1587) qui fut traduit en plusieurs langues et imité par Marlowe;
d'histoire et de littérature io5
on y voit que Méphistophélès était à l'origine un lutin, c'est-à-dire un
être malfaisant et bienfaisant tour à tour. M. N. nous fait aussi décou-
vrir des follets dans les soi-disant démons de l'évêque avare des
Gesta Karoli Magni du moine de Saint-Gall, dans le serviteur pave-
san de la chronique de Jacopo d'Acqui et du Liber de Modernis Ges-
tis de Marzagaia. Il cite quelques légendes analogues et il accepte
pour le nom de Méphistophélès l'étymologie proposée par M, E. Ros-
cher : \>.z'{\<ixiài^k\-i]Ci (tôcpiXrji; était un des qualificatifs de Pan dans la
mythologie).
4° M. N. estime que le Lamento délia sposa padovana, qu'il pro-
pose d'appeler le fragment Papafava, est non pas d'origine populaire
autant qu'aulique, mais imité du Roman de la Rose malgré la glorifi-
cation de l'amour conjugal qu'on y trouve, puisque ce thème se ren-
contre aussi parfois dans de vieilles poésies en Italie et ailleurs.
5° Il croit que la comtesse pisane Bombaccaia a parfaitement pu
exister, vu que les propos gaillards qu'on lui attribue n'auraient pas
effarouché toutes les grandes dames du temps.
6° Il ne pense pas que l'influence de la France se soit à peu près
limitée en Italie au nord de l'Apennin et que le hasard seul ait fait
choisir le français à Brunetto Latini et à Rusticiano de Pise. Les
6j manuscrits français qui faisaient partie de la bibliothèque dispersée
aujourd'hui des Gonzagues avaient été recueillis surtout par Guido
Gonzague et par son fils Lodovico, tous deux amis de Pétrarque ; ils
témoignaient du goût que notre littérature après Dante continuait à
inspirer aux Italiens ;
7° Dans un article sur deux poésies consacrées aux fruits, il émet
l'intéressante conjecture que, dès avant i35o, les seigneurs de Flo-
rence exigeaient de leurs syndics référendaires le talent poétique ;
8° Il montre par un exemple comment de vieilles poésies deviennent
des jeux d'enfants.
Inutile d'ajouter qu'il y a beaucoup d'érudition dans chacun de ces
articles, plus encore dans les notes et appendices qui les accom-
pagnent, que cette érudition est souvent spirituelle et que l'auteur
prouve quand il le veut qu'il est de ces savants auxquels, trop sévère
peut-être, il réserve le droit d'essayer d'embrasser de vastes horizons.
Charles Dejob.
Harvard lectures on the revival of the learning by J. E. Sandys. Cambridge,
at the university press, igo5; xvi-212 pp. petit in-8°. Prix: 4 sh. 6.
M. Sandys a entrepris une histoire de la philologie dont le premier
volume a paru en 1903 (voy. Revue, 1904, I. p. 85). Au commence-
ment de cette année, l'université Harvard l'a appelé à donner six
leçons sur un sujet connexe à la littérature latine. Il a choisi la
Io6 REVUE CRITIQUE
renaissance des études en Italie : Pétrarque et Boccace, l'âge des
découvertes (découverte des auteurs latins) ; la théorie et la pratique
de l'éducation ; les académies de Florence, de Venise, de Naples et de
Rome, les centres de l'humanisme (Florence, Camaldoli, Arezzo,
Certaldo, Sienne, Venise, Padoue, Vérone, Come, Milan, Lodi,
Mantoue, Ferrare, Bologne, Rimini, Ancône, Urbin, Naples, Rome);
l'histoire du cicéronianisme. Comme le tableau de la découverte de
l'antiquité serait ainsi incomplet, M. S. a ajouté une septième leçon,
sur l'étude du grec. Ces leçons étaient destinées à un public cultivé,
mais non spécialiste. M. S. a su être intéressant, donner un ensemble
assez complet sans se perdre dans le détail, faire sentir que les décou-
vertes des humanistes étaient des conquêtes du goût et de la raison
plutôt que de l'érudition, être à la fois précis et agréable. On recom-
mandera la lecture de son livre aux philologues débutants qui
veulent s'animer de l'enthousiasme des grands ancêtres. Les gens du
monde y verront de leur côté la portée des études classiques. Les
érudits y trouveront un tableau qui les aidera peut-être à situer leurs
recherches et à en déterminer les rapports. Dans une prochaine
édition, M. Sandys fera bien d'ajouter un chapitre sur la découverte
de l'antiquité figurée et la renaissance de la vieille Rome. Un index
permet de retrouver facilement les mille détails habilement groupés
dans cet aimable volume \
P. L.
i
Ahel Lefranc et Jacques Boulenger. Comptes de Louise de Savoie (1515,
1522) et de Marguerite d'Angoulême (1512, 1517,1524,1529,1539). Paris
H. Champion, igoD. In-S", viii-122 p.
Les comptes et états copiés par M. A. Lefranc et publiés sous la
surveillance de M. G. Boulenger nous conduisent jusqu'en i539, c'est-
à-dire jusqu'à la date où s'ouvrent les comptes de Marguerite publiés
par H. de la Ferrière.
Il est regrettable qu'on n'ait pu sauver que deux années des comptes
de Louise. En les rapprochant des comptes de Charles d'Alençon
(i5i2, i5i7, 1524) et de Marguerite (1529, i539), ^^^^^ permettent
d'identifier quelques personnages du Journal de la régente. « Ma petite
Bigote », citée au Journal'sous la date du 8 juillet i5i4, se retrouve
ici parmi les « dames et damoiselles » de 1 5 1 5 ; en i522, elle est
Julienne Bigote, dame de Latour. Quant au « seigneur des Brusles »,
I. On ne sait dans quelle mesure on peut signaler les lacunes de la bibliogra-
phie. P. 9, cependant, l'étude de M. Henry Cochin sur le Frère de Pétrarque eût
pu être citée. P. 36, Manilius : manque à l'index. P. 67, de quelle langue est
Texpression verde antique ? 11 n'est pas question de la résurrection de Catulle ;
cf. p. 127 (non cité à l'index), P. 108 ; Henry Stephens, lire : Estienne.
d'histoire et de littérature 107
qui figurait dans la môme anecdote, il er-t chambellan du duc d'Alen-
çon en 1524. Regnault de Refuge, qui était avec Louise le 28 août
i5i4, est son écuyer d'écurie en i522. — Signalons, parmi les femmes
de chambre de la mère du roi, « Katherine la grecque ».
On relèvera sur ces comptes les noms des Briçonnet, de Jean de
Selve, de Clément Marot, de Gérard Roussel, d'Antoine Pocque le
« Nicodémite », d'Antoine Hérouet, de Pierre Lizet^ etc. La préface y
signale « deux des devisantes de VHeptaméron. »
L'esprit éclairé de Marguerite se révèle dans la liste des vingt
« escolliers pensionnaires » de iSSg (p. 96). Parmi ces studieux per-
sonnages qui reçoivent des secours « pour leur entretien à l'estude »,
nous trouvons Etienne de la Forge (est-ce un Hls du martyr de i 535 ?)
et Jacques Amyot.
L'excellente table mise par les auteurs à la fin du volume rendra de
grands services à l'onomastique du xvi<= siècle.
Henri Hauser.
Rûhl, ein Elsaesser aus der Revolutionszeit, von D' Alfred Maurer. Stras-
sburg, Heitz und Mûndel, igoS, IV, 14''' p, 8°. Prix : 3 f. 10 c.
Parmi les représentants du peuple, victimes de la crise ultra-réac-
tionnaire qui suivit la journée du i prairial, figure un Alsacien dont
la figure relativement vieillotte ' tranche d'une façon marquée sur le
groupe juvénile des jacobins ardents auquel un caprice du sort, plus
qu'une parfaite communauté d'espérance et de regrets, Tassocia dans
une défaite commune. C'est Philippe-Jacques Rùhl, fils d'un bour-
geois de Worms, que l'étude de la théologie avait amené à Strasbourg
et que sa passion pour une jeune Strasbourgeoise y retint. Avant de
trouver une place de pasteur à la campagne, il accepta, pour vivre,
celle de maître d'école dans la ville libre royale, et le futur conven-
tionnel naquit ainsi à Strasbourg, le 3 mars 1737. On ne s'était guère
occupé jusqu'ici de sa biographie ; les contemporains n'ont, en général,
noté sur lui que des impressions isolées et fort subjectives ^ et parmi
la littérature plus récente, en dehors des quelques lignes consacrées à
Ruhl par M. J. Claretie dans ses Derniers Montagnards ^]q ne trouve
guère d'appréciation un peu détaillée de son rôle politique que dans
le court chapitre du troisième volume de M. Bonnal de Ganges sur
les Représentants du peuple en mission près les armées, qui témoigne
d'une assez médiocre connaissance des choses d'Alsace en général et
1. Rùhl, au moment de sa mort n'avait que cinquante-huit ans, mais la plupart
des conventionnels étaient si jeunes qu'il leur paraissait un « vénérable » ancêtre.
Bourdon de l'Oise l'appelle, le 12 prairial, « un vieillard hydropique de 70 ans ».
2. Souvent même perfides, comme le célèbre ex-professeur Bahrdt «au front
d'airain », dans ['Histoire de sa vie, écrite en prison (1790), au tome III,
I08 REVUE CRITIQUE
de la vie de Ruhl en particulier '. Le récent Dictionnaire de la Révo-
lution et de l'Empire du D'' Robinet, ne mentionne même pas
son nom 1
C'est donc avec un vif intérêt que nous avons parcouru le travail
■ — thèse de doctorat présentée à la faculté de philosophie de Strasbourg
— consacré par M. Alfred Maurer à son compatriote. C'est une étude
de dimensions restreintes, mais fort bien documentée, pour sa pre-
mière moitié surtout, qui repose principalement sur la correspon-
dance de Riihl avec le prince de Linange, son maître jusqu'en 1790.
Cette correspondance (lettres d'affaires et parfois épanchements plus
intimes) est conservée aux Archives départementales de la Basse-
Alsace, et si elle avait été mentionnée déjà par M. Manfred Eimer
dans son mémoire sur la Révolution de ijSg à Strasbourg, elle
n'avait pas été vraiment exploitée jusqu'ici. Quelques autres lettres de
Riihl figurent aux Archives grand ducales de Carlsruhe, mais elles
sont sans importance historique. M. Maurer est venu également à
Paris faire des recherches aux Archives Nationales ; c'est là qu'il a
pris connaissance des pièces relatives à la dernière mission de Riihl
en Alsace (juillet-aoiit 1794), mises depuis par M. Aulard dans les
quinzième et seizième volumes du recueil des Actes du Comité du
Salut public. Tous ces matériaux divers ont permis à l'auteur de nous
donner un bon portrait en pied du représentant du Bas-Rhin, dont
l'image s'est singulièrement effacée dans la pénombre du passé,
même dans son pays d'origine, son suicide étant peut-être le seul
événement de sa vie qui ait persisté dans la mémoire des générations
actuelles. Ce n'est pas un portrait flatté du tout, et l'on peut même
trouver que M. M. accentue un peu trop uniformément les ombres du
tableau; mais il y règne néanmoins un courant plutôt sympathique
aux idées dont s'enthousiasma Y&y.-Hofrat du prince de Linange, au
point de passer dans les rangs des Jacobins extrêmes et de ne pas vouloir
survivre à leur défaite. Etudiant en théologie pendant quelques mois,
pour plaire à son père *, puis étudiant en droit, précepteur dans une
famille noble, il devint en 1 765 instituteur à l'école primaire supérieure
de Durkheim (dans le Palatinat) et entra de la sorte au service de la
maison comtale, puis princière de Linange. Tout en faisant le métier
de maître d'école pour vivre, il continuait ses études particulières sur
le droit public et la généalogie et elles lui valurent bientôt une certaine
réputation dans le monde scientifique voisin, si bien qu'il fut nommé
1. Op. cit., III, p. 195-202. M. E. Barth dans ses Notes sur les hommes de la
Révolution à Strasbourg et les environs publiés dans la Revue d'Alsace (années
1878-1884) a bien connu la littérature locale, mais il a mis beaucoup de confusion
dans les extraits relatif à Rûhl (comme pour bien d'autres). — M. Aulard avait
plus récemment mis au jour la correspondance avec le Comité de Salut public,
durant sa mission dans la Marne, dans les vol. Vil et VIII de son grand recueil.
2. C'est à cela que se borna sa carrière pastorale, dont parle M. Bonnal de
Ganges (III, p. 199), qui l'a probablement confondu avec son père.
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE I OQ
en 1769 archiviste à Durkheim et employé par le prince Charles-
Frédéric-Guillaume de Linange-Hartenbourg à des missions spéciales,
puis tout particulièrement à la tâche compliquée d'établir ses droits à
l'héritage, devenu vacant, du rameau des Linange-Dabo. Rtihl se
consacra pendant des années à ce labeur absorbant, écrivit de nom-
breux mémoires juridiques sur la matière, et en fut largement récom-
pensé non seulement par un traitement relativement considérable
mais par une série de titres honorifiques (conseiller de cour, conseiller
intime, conseiller de Consistoire, conseiller de gouvernement) si bien
que, vers 1780,1e futur membre du Comité de sûreté générale se
voyait non seulement le premier fonctionnaire de la petite principauté,
mais encore le compagnon quotidien, on peut dire l'ami, de son sou-
verain. Grâce à ses connaissances très variées, sa conversation caus-
tique, ses lectures étendues qui lui rendaient familières toutes les
œuvres nouvelles de la littérature française et de la littérature alle-
mande, il devint l'oracle et le centre intellectuel de la petite société
élégante et cultivée qui se rencontrait au château de Durkheim, pour
y commenter les auteurs du jour, jouer la comédie et pour y philoso-
pher aussi sur les événements de la politique contemporaine. Malheu-
reusement Rtihl était de santé délicate et dans les vingt dernières
années de sa vie, il souffrait d'un hydrocèle, qui nécessitait presque
chaque année des opérations douloureuses et cela devait forcément
influer sur un état d'âme hypocondriaque déjà de nature. Quelques
désagréments d'affaires lui firent quitter le Palatinat pour Strasbourg,
en 1784, où il se livra plus entièrement à ses travaux historiques.
Mais la confiance du prince, son maître, le maintint au poste d'admi-
nistrateur du comté de Dabo, et de temps à autre, il allait visiter ce
coin de terre perdu dans les Vosges ; il fut pour les paysans encore
un peu sauvages de cette région couverte de forêts immenses, un
gouvernant intègre mais assez sévère et veillant avec vigilance au
respect des droits seigneuriaux. Peu populaire pour cette raison, rien
en lui ne semblait alors prohiettre une métamorphose aussi complète
que celle par laquelle Ruhl étonna ses contemporains. Cependant
l'aristocratique et sarcastique Hofrat trouva, vers la fin de juillet 1 789,
son chemin de Damas, et avec sa franchise naturelle, suivant les
impulsions un peu capricieuses de son tempérament, il ne se gêna
pas pour révéler ses convictions nouvelles au prince de Linange, qui
en reçut la confidence avec une bonhomie vraiment touchante, si
elle n'était pas inspirée seulement par la crainte de la Révolution
déjà menaçante, et le libéra de son service ; il lui avait assuré déjà,
en 1779 et en 1781, une pension fort respectable, vu l'état de ses
finances '.
I. Ce n'est pas précisément le trait le plus édifiant de son caractère que l'âpreté
mise par R. à réclamer d'abord au pouvoir exécutif, puis au Directoire du départe-
ment, la reconnaissance de cette charge grevant les revenus de Dabo. Dans sa séance
IIO REVUE CRITIQUE
Le reste de la carrière de Rûhl est mieux connu et M. M. ne nous
apporte pas sur elle des lumières bien nouvelles. Mais il a bien résumé
les sources, il les a jugées d'ordinaire avec discernement et si l'on
regrette qu'il n'ait pas développé çà et là les idées ou les intentions
de Ruhl, alors que l'analyse de ses discours au Moniteur le lui aurait
permis, il a du moins mieux rendu qu'aucun de ses prédécesseurs la
physionomie du député de 1792, devenu à l'Assemblée législative
l'un des plus radicaux adversaires du Saint-Empire et de ses princes
qu'il avait si longtemps étudiés et servis, le contradicteur acharné de
son collègue de la députation du Bas-Rhin, G. G. Koch, le profes-
seur de droit public, le rapporteur du Gomité diplomatique. Il l'a
suivi également après sa réélection à la Gonvention, dans sa carrière
de plus en plus agitée, louvoyant entre les partis qui se disputaient le
pouvoir dans sa ville natale comme sur les bancs de la représentation
nationale, et au milieu desquels l'ex-administrateur princier, le savant
de cabinet a perdu plus d'une fois la claire notion de ce qu'il voulait
lui-même. Il se laissait entraîner par des sympathies et des antipathies
irréfléchies, par des accès de fièvre physique et morale, tantôt à droite
et se voyait conspué dès lors par les Jacobins locaux, tantôt à gauche
et les modérés et les feuillants le dénonçaient à leur tour '. Au fond,
c'était plutôt un homme à tendances modérées ; sans la tempête
révolutionnaire qui l'exalta il aurait écrit certainement le second
volume de son Histoire de la maison de LinaJige-Dabo, et serait
mort sans doute conseiller intime d'un ou de plusieurs petits princes
du Saint-Empire romain-germanique. G'est une calomnie de pré-
tendre « qu'il se montra sanguinaire dans les départements de la
Marne et de la Haute-Marne » et qu'il y « passait sa vie à fournir les
prisons et les échafauds » ".
La partie du travail de M. M. qui nous satisfait le moins, c'est la
dernière, où le laconisme de son récit devient extrême, soit qu'il ait
craint de fatiguer le lecteur, soit qu'il n'ait pas voulu dépasser un
du i5 février 1793, l'administration départementale statuant sur la pétition de R.
(présent alors à Strasbourg comme commissaire de la Convention) lui délivra
l'attestation voulue pour toucher les 2400 livres (pas 2000 livres, comme dit
M. Maurer) ; chacune des deux pensions était de 1200 livres. J'ai la copie du
procès-verbal du i5 février sous les yeux.
1. M. M. aurait pu, ce me semble, tirer un peu plus largement parti des nom-
breux documents, où il est question de Rûhl, empilés plutôt que groupés dans
le Recueil des pièces authentiques servant à l'histoire de la Révolution à Strasbourg
publié en lygS et connu sous le nom du Livre Bleu; personne n'a encore étudié
de près leur origine ; ils se trouvent sans doute aux Archives municipales de Stras-
bourg, mais personne n'a encore entrepris la confrontation nécessaire entre l'im-
primé d'Ulrich et les originaux, pour voir s'ils sont tous authentiques — ce qui
est assez probable — et surtout complets, ce qui l'est moins peut-être.
2. Bonnal de Ganges, III, p. 201. Est-ce parce que R. a brisé la Sainte-Ampoule
à Reims et forcé ainsi Charles X à commettre une fraude pieuse en 1825, qu'on
le dénonce ainsi ?
d'histoire et de littérature III
certain nombre de pages d'impression. Et pourtant c'est après le
9 thermidor, après que la réaction commence à s'accentuer à la fin
de 1794, que Ruhl mérite le plus nos sympathies et montre le mieux,
par son attitude, combien ses convictions républicaines sont sincères.
Il n'est nullement compromis personnellement comme tel autre
terroriste ; il n'aurait rien à craindre, s'il se tenait tranquille, et
surtout s'il se rangeait du côté des vainqueurs, très accueillants d'ail-
leurs comme on sait, pour les plus cruels bourreaux. Il y eut donc
de sa part un véritable courage à lutter, comme il le fit, le soir du
7 nivôse an III, par exemple, lorsque fut nommée la commission des
Vingt-Un à propos de l'accusation de Lecointre. Il ne commit aucun
acte coupable non plus en se levant à son banc, le i^"" prairial, et le
Moniteur lui-même constata d'abord (XXIV, p. 504) qu'il « tâche
d'apaiser un peu ceux qui l'entourent », ce qui certes n'avait rien
d'illégal '. Cela n'empêcha pas, une fois le danger passé, le « respec-
table » Garran-Coulon de dénoncer Rtihl « qui, le premier, a appuyé
la proposition » des Jacobins. En vain. Bourdon de l'Oise, bien
féroce lui-même, mais mû par un sentiment de pitié pour un collègue
innocent, essaie de le soustraire au sort des montagnards déjà incul-
pés. Il y a peu de scènes aussi révoltantes dans l'histoire de la Révo-
lution que cette séance du 2 prairial ; c'est le digne pendant et la juste
mais triste revanche de celle du 3i mai et dû i®"" juin 1793. On n'y
voit pas seulement « un tas d'anonymes exaspérés par la terreur »,
comme l'a dit M. Claretie, mais des personnages marquants, raison-
nables d'ordinaire, un Boissy d'Anglas, un Grégoire, un Dubois-
Crancé, qui, à côté de crypto-royalistes comme Henri Larivière,
d'anciens maratistes, comme André Dumont, demandent en paroles
exaspérées la punition des traîtres. Et pourtant Boissy d'Anglas, tout
en l'accusant, le défend en réalité contre ces déclamations furibondes,
quand il constate que Rtihl lui a, la veille, remis au bureau sa propo-
sition « de ne pas porter atteinte à la Constitution de 1798 et de
s'occuper sans relâche d'assurer les subsistances de Paris ». Or l'une
de ces mesures était absolument légale, puisque cette Constitution
était la seule reconnue par le suffrage de l'assemblée et le suffrage
populaire, et la seconde allait être votée à l'unanimité de ceux qui
accusaient Rtihl et ses collègues. Quoiqu'on puisse penser des agisse-
ments de certains d'entre eux (comme de Prieur de la Marne, par
exemple, voulant dissoudre les comités), il est certain que le député
du Bas-Rhin n'avait rien fait de plus que cent autres droitiers du
Marais, c'est-à-dire qu'il était resté à sa place, au milieu du tumulte
effrayant qui, des heures durant, emplit la salle des délibérations.
C'est Clauzel qui, dans la séance du 8 prairial, raconte pour la pre-
mière fois la grande forfaiture de Rtihl haranguant les révoltés,
I. Cela n'empêche pas M. Bonnal de Ganges de parler de « l'odieuse conduite »
de R., « excitant les passions des tricoteuses » [op. cit., p. 202).
I I 2 REVUE CRITIQUE
« convertissant en motion la demande consignée dans leur signe de
ralliements, la tribune étant encore fumante du sang de Féraud ».
Et c'est pour amener la condamnation de ses collègues, alors que
leur doyen d'âge les avait déjà précédés dans la mort, que le représen-
tant Sévestre vint lire, le 23 prairial, un extrait de ce procès-verbal
de la séance, tel qu'il avait été primitivement établi. Tout ce dénoue-
ment du drame méritait mieux que les deux courtes pages dont M. M.
a fait l'aumône à ce compatriote.
Je suis assez de l'avis de l'auteur que Riihl n'était pas peut-
être d'un commerce très agréable en temps ordinaire, ni surtout dans
les journées fiévreuses de la Révolution ; j'accorde volontiers qu'il a
eu parfois des hésitations singulières dans sa ligne de conduite,
encore qu'on puisse les expliquer par les relations personnelles de
droite et de gauche qui, tour à tour, agissaient sur une nature prime-
sautière et sur un corps débile que la maladie chronique avait détra-
qué de bonne heure. Mais d'avoir continué à se prononcer pour des
principes politiques, alors qu'ils étaient devenus une cause de suspi-
cion ; d'avoir essayé de combattre pour sa part la réaction triom-
phante qui devait jeter le masque, quatre mois plus tard ; d'avoir
préféré mourir plutôt que de retomber sous l'esclavage dont il croyait
avoir émancipé son pays : cela excuse et fait oublier bien des erreurs
et bien des petitesses, cela fait que, d'un côté, comme de l'autre des
Vosges, tous ceux qui voient dans la Révolution une œuvre néces-
saire^ doivent quelque intérêt, sinon leurs sympathies, au député du
Bas-Rhin qui en fut à la fois le défenseur et la victime.
R.
Ernest Picard. Bonaparte et Moreau, in-S" de ni-443 pp., 5 cartes. Pion igo5.
Il est toujours scabreux de n'écrire qu'un morceau de biographie: le
lecteur aime à chercher dans le passé tout entier d'un homme l'expli-
cation ou la justification de certaines de ses attitudes. Certes,
I. Nous réunissons ici quelques remarques de détail qui prouveront à M. M.
avec quelle attention nous avons parcouru son intéressant opuscule. P. 26, il faut
lire Leyser pour Leyrer. — P. 48, 1. i^/Sg pour ijSj. — P. 68, note i, lire
Mailhe et Jaiicourt pour Meilli et Jeancourt. — P. 81, note 2, lire verkennen
pour erkennen. — P. 82, il faudrait ne pas trop se fier à ce que Frédéric Schoell a
pu dire de Rûhl dans sa défense de Dietrich. Il ne faut pas oublier que ce
patriote, d'un libéralisme assez pâle, en somme, a fini dans la peau d'un réaction-
naire et, ce qui pis est, dans celle d'un hofrat prussien. Il en est de même pour le
pamphlet, Die Frankenrepiiblik, dont les lettres, assez spirituelles d'ailleurs,
ont été écrites évidemment par un fonctionnaire allemand émigré. — P. 98, lire
Lanjuinais pour Lanjuniais. — P. 1 12. Ce n'est pas dans la nuit du 23 mars 1794
que furent arrêtés les Hébertistes, mais dans celle du i3 mars {23 ventôse II).
— P. 1 18, le correcteur facétieux a fait un calembour funèbre en imprimant Naja-
den au lieu de Noyaden, — P. 128, lire Billaud pour Billot. — P. 129, 1. Garran
pour Garan,
d'histoire et de littérature ii3
M. Picard est instruit du passé de Moreau avant 1799; on voit qu'il
ne s'est point contenté des biographies courantes et qu'il est informé
par quelques documents nouveaux de ce que fut son héros avant le
18 Brumaire; on voit aussi qu'il connaît les dernières années de
Moreau et sa triste fin. Nous ne trouvons là qu'une raison de plus de
déplorer qu'il ait borné à quelques années, à la vérité culminantes,
l'ouvrage qu'il nous livre aujourd'hui. Rien n'explique mieux le
Moreau de 1799 que celui par exemple de 1797 et rien ne nous fait
mieux comprendre le Moreau de. 1804 que celui de 1812. Ecrire une
biographie complète, dont les chapitres les plus importants nous sont
d'ailleurs donnés ici, eût coûté à M. le commandant Picard quelques
années de travail en plus, mais un pareil livre nous donnerait une satis-
faction et je dirai une sécurité que ce volume ne nous procure point.
M. Picard lui-même, faute peut-être d'avoir étudié le général dans
tous les moments de sa vie, paraît un peu incertain sur le jugement
qu'il faut porter, somme toute, à son sujet.
Manifestement eh effet le livre veut être favorable à Moreau ou, plus
exactement, est défavorable à Bonaparte auquel M. Picard ne par-
donne point « l'attentat de Brumaire, l'abolition de la liberté, le des-
potisme impérial, et son ambition démesurée ». Et telle est l'impres-
sion qui cependant ressort de l'ouvrage qu'elle est, à mon sens, sin-
gulièrement plus favorable à Bonaparte qu'à Moreau.
Si la liberté fut « abolie » hors de « l'attentat de Brumaire » et « le
despotisme impérial » fondé, ce fut du consentement, avec la conni-
vence et l'active complicité de Moreau. Et de deux choses l'une, ou
Bonaparte en renversant le Directoire, n'abolissait point la liberté qui,
de fait, depuis fructidor n'existait plus, et Moreau se trouve justifié
d'avoir accepté la tâche de geôlier des directeurs, ou Bonaparte joua
Moreau et dès lors celui-ci fait en cette tragi comédie, plus qu'il ne
conviendrait à son intelligence, figure de sot.
Si d'autre part, Moreau arriva à se déclarer contre Bonaparte, il
faut chercher des explications; celle qui nous montre Moreau révolté
contre les progrès du despotisme, la conclusion du Concordat et
l'établissement du Consulat à vie, ne se trouve guère justifiée même
après lecture du livre. Il semble bien qu'au sens de M. Picard « les
griefs personnels de Moreau avaient accentué son opposition républi-
caine ». Mais si on cherche à reconstituer la liste des griefs avec les
pages très complètes, très nourries, très consciencieuses de cet ouvrage,
il faut bien vite reconnaître qu'ils sont purement imaginaires.
Il est peu de personnes que Bonaparte ait, dans le cours de sa car-
rière, autant ménagé que Moreau. On a pensé qu'il avait entendu l'avilir
en l'associant, dans un rôle qui parut bas, dans la journée du 19 bru-
maire. Cela ne ressort d'aucun texte : dans le désir intense qu'il avait
que tout ce qu'il y avait d'hommes de valeur et de patriotisme apportât
son concours au futur gouvernement, Bonaparte voulut que le
I 14 REVUE CRITIQUE
« Fabius de la République » fut, pour sa propre satisfaction, associé aux
débuts de ce gouvernement. S'il l'eût cru compromis, pourquoi l'eût-il
à ce point ménagé par la suite? Il lui donne l'armée du Rhin après
avoir délibéré de la conduire lui-même. Il fait plus que l'accabler des
marques de son estime et de son amitié auxquelles d'ailleurs Moreau
répond tout d'abord par des protestations d'un dévouement sans
bornes au nouveau gouvernement: Bonaparte lui sacrifie ses propres
conceptions stratégiques : à deux reprises il conçut des plans d'inva-
sion en Allemagne que Moreau refusa d'agréer ; M. Picard admet
volontiers qu'ils étaient fort supérieurs à ceux de Moreau; de fait, la
victoire de Hohenlinden ne vint justifier Moreau qu'après d'intermi-
nables manœuvres dont, avec sa conscience d'historien et son expé-
rience d'officier d'État-major, le commandant Picard ne se dissimule
aucune des erreurs; la foudroyante campagne de Napoléon en i8o5
devait au contraire démontrer la supériorité du plan que dès 1801
Bonaparte eût volontiers imposé à Moreau. Il vit celui-ci toujours
prêt à se froisser, s'irriter, renoncer au commandement. Encore que
les lieutenants mêmes de Moreau, DessoUe particulièrement, donnas-
sent au fond raison à Bonaparte, le consul céda : gros sacrifice
d'amour propre dont Moreau ne mesura point l'étendue.
Vainqueur, celui-ci rentra en France et fut assiégé par l'opposition :
il était assez timoré, n'aimant point risquer ni rompre, il écouta d'une
oreille toutes les sollicitations, celles des généraux mécontents, des
tribuns épurés, des Jacobins sur le pavé et des chouans conspirateurs,
ne les écoutant que d'une oreille, avec un sourire vague et d'incer-
taines pensées; on ne peut dire qu'il fut leur instrument : Louis XVIII
ne crut jamais à sa complicité : mais il ne disait jamais : non, ayant,
suivant une expression qui le peint, « des velléités plus que des
volontés et des idées plus que des opinions.»
On l'aigrissait cependant contre Bonaparte : celui-ci eut peut-être
plus que Moreau le droit de s'irriter. Le consul avait entendu faire
entrer Moreau dans sa famille, lui fit offrir Hortense; s'il est vrai que
non content de décliner cette offre obligeante, Moreau répéta publique-
ment et à plusieurs reprises « qu'on avait voulu le faire entrer dans
cette f famille, mais qu'il avait su s'en débarrasser », il faut avouer
que le propos manquait de courtoisie.
Il se maria : les femmes vinrent achever de tout brouiller; c'est
une histoire assez commune. Bonaparte a toujours trouvé des femmes
contre lui; M™^ Moreau et sa mère furent du nombre; tout vouait
Moreau à être l'instrument d'une belle-mère énergique et intrigante.
Elle l'achemina plus sûrement que tout à la rupture. Mais vérita-
blement on reste déçu lorsqu'arrivant au terme de ce livre : Moreau et
Bonaparte, on s'aperçoit que le procès y tient vingt lignes.
En revanche, la campagne de Moreau occupe une très belle place
et tel est le grand mérite de ce livre. M. Picard met à la portée du lec-
.. . 1,5
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE
teur le moins averti le fruit d'études très spéciales: l'organisation
de l'armée du Rhin, les plans, l'entrée en campagne, les opéra-
tions d'Ulm et de Hohenlinden, tout est étudié avec beaucoup
de conscience et raconté avec beaucoup de talent. La minutie de Tin-
formation ne nuit nullement à la clarté de l'exposition, et nous avons
là, je pense, l'histoire définitive d'une campagne jusque-là mal connue
dans ses détails.
M. Picard s'est servi avec beaucoup de bonheur de très nombreux
documents. Sa bibliographie m'a paru très complète. Les mémoires
inédits du général Decaen, conservés à la bibliothèque de Caen et que
ce livre me donne fort grande envie de voir publier, ont fourni à
M. Picard des détails tout à fait nouveaux, souvent importants et
presque toujours très piquants. L'auteur n'a négligé aucun de nos
dépôts : archives nationales, archives des affaires étrangères, de la
guerre, et même archives particulières de l'artillerie et du génie assez
rarement consultées : il a exploré les archives de la guerre à Vienne,
ce qui lui a permis d'entendre les deux sons : mais sa principale
source reste notre dépôt du ministère de la guerre au sujet duquel
l'officier historien nous dit dans son introduction bibliographique des
choses fort intéressantes et fort utiles.
Écrit avec une simplicité qui n'exclut pas la grâce, après avoir été
étudié avec une conscience qu'éclairait l'expérience technique, ce
livre a donc beaucoup de mérite. Je le trouve un peu incertain dans
ses conclusions : peut-être l'historien ne pouvait-il, après tout, nous
donner mieux que par le caractère un peu vacillant de sa pein-
ture, l'image de ce cerveau sans idées arrêtées, de cette âme timorée,
de ce cœur froid, de cet être toujours partagé que fut Moreau. Je con-
tinue à regretter que l'étude du personnage ait tenu dans un des épi-
sodes — fût-il le principal — de cette vie d'un héros, soldat sans
reproches dont les circonstances seules — plus qu'une volonté arrêtée
— firent de 1795 à 1804 un ambitieux sans hardiesse et, presque
malgré lui, un prétendant au pouvoir, que d'autres circonstances
après i8o5 acheminèrent hélas ! à la pire banqueroute.
Louis Madelin.
I. André Le Breton. Balzac; l'homme et l'œuvre. Paris; A. Colin, in- 18 de
295 pages.
H. Joachim Merlant. Le roman personnel de Rousseau à Fromentin. Paris,
Hachette; in-i6 de xxxv-424 pages.
III. Marius-x\ry Leblond. La société française sous la Troisième République
d'après les romanciers contemporains. Paris, Alcan; in-S" de xvi-3i4 pages
(Bibliothèque d'histoire contemporaine).
I. Les études de M. Le Breton sur le roman français le conduisaient
tout naturellement à ce livre sur Balzac ; et, s'il avait pu jusqu'ici
canaliser en quelque sorte son histoire de la production romanesque
I l6 REVUE CRITIQUE
du xvii% du xviii'^ et des débuis du xix^ siècle, il ne pouvait guère
manquer, en arrivant à Balzac, de laisser le courant qu'il suivait
s'élargir et s'épandre. Il faut le féliciter d'avoir su, par une division
ingénieuse, éviter le danger de la dispersion et occuper tour à tour
assez de points de vue importants pour examiner à peu près tous les
aspects essentiels de Balzac. A une psychologie et une biographie
succinctes de VJiomme, à une substantielle enquête sur les origines
[littéraires] du roman balzacien \ succèdent les chapitres consacrés à
la Comédie humaine, à son plan, aux qualités d'observation et de
rendu qui en illustrent les chefs-d'œuvre ; puis une sorte de decres-
cendo nous amène à Vin/Iuence, en passant par les excès d'imagina-
tion, \e pessimisme, la surproduction. L'inconvénient de cette disposi-
tion, c'est peut-être de laisser du puissant créateur une impression
plutôt rétrécie, de faire la part plus belle à la « critique des défauts » ',
et de mettre surtout en valeur les insuffisances d'une œuvre inégale
et complexe : d'autant que M. Le B., qui excelle à parer d'émotion
discrète ses délicatesses d'esprit et de goût, est beaucoup moins élo-
quent et pressant lorsque le gigantesque et l'énorme dans l'œuvre de
Balzac sont en cause. Et faut-il attribuer à des répugnances ana-
logues ou à d'autres motifs l'espèce de scrupule qui l'empêche de
jamais citer le nom d'Emile Zola, sinon (p. ii8 et 289) par péri-
phrase?
Un certain nombre d'indications, éparses dans le livre de M. Le B.
comme elles le sont dans l'œuvre de Balzac, auraient valu qu'on
les coordonnât, elles aussi : j'entends les approximations scientifi-
ques de l'écrivain, celles du moins qui sont en quelque relation
avec ses vues et ses procédés de psychologue et d'observateur. Si
insuffisantes que soient les concordances physico-morales proposées
par Lavater et Gall ^ et admises par Balzac, si superficielle et hâtive
qu'ait pu être son initiation aux théories de Cuvier et Geoffroy Saint-
Hilaire, si tardivement qu'apparaissent les idées systématiques déve-
1 . Sans remonter jusqu'au Château d'Otrante, il faut reconnaître que l'école
romanesque d'A. Radcliffe n'a pas eu besoin, pour se fonder, de la « grande convul-
sion » de la Révolution (p. 57). Et c'est bien avant « les premiers jours du
XIX* siècle » (p. 56) que le roman anglais alimente chez nous cette variété hasar-
deuse de la littérature d'imagination : cf., en 1787, les traductions du Souterrain,
du Vieux baron, ou les revenants vengés, etc. Il eût été intéressant de marquer ce
que Balzac a pu devoir, pour la partie élégante de son œuvre, au roman d'analyse
à personnages aristocratiques : il avait tant à apprendre de ce côté!
2. Il y a certainement d'autres inadvertances, même dans les chefs-d'œuvre de
Balzac, que le « une fois peut-être » de la note p. 120. Dans le Père Goriot,
Mme Vauquer, « âgée d'environ cinquante ans », tient sa pension soit depuis qua-
rante, soit depuis trente et un ans.
3. Lavater ne venait pas d'être traduit en français (p. 100), puisque la première
traduction des Essais sur la physionomie commença à paraître dès 1781. Le plus
important des travaux de Gall est écrit non en allemand, mais en français (même
page).
d'histoire et de littérature 117
loppées dans V Avant-propos de 1842, il ne semble pas qu'un aperçu
d'ensemble puisse sans préjudice ne traiter qu'épisodiquement tout
ce côté de la pensée de Balzac. « Il ne suffit pas d'être un homme, il
faut être un système », faisait-il écrire en i835 à F. Davin ; et une
bonne part de son « système » sociologique est là — peut-être même
de son pessimisme. En tout cas, c'est Jeter un jour sur ses descrip-
tions de milieux et de personnes que de rappeler des théories comme
l'unité de composition organique et la corrélation des formes. Cette
tentative de synthèse aurait-elle enlevé de son agrément littéraire à
un livre aimable et facile? Elle aurait pu servir, à tout prendre, de
point de rattachement à une série importante de remarques *.
II. Le roman personnel comprend, pour M. Merlant, deux varié-
tés : le roman autobiographique, étude continue d'un moi, « confi-
nant à la méditation religieuse et philosophique », et le roman d'ana-
lyse ou roman intime qui s'est développé tout près de lui et a parfois
confondu ses destinées avec les siennes. Or, si la première de ces
variétés a des frontières assez distinctes, la seconde ne laisse pas
d'être moins nettement définie : d'où quelque incertitude dans le
choix des œuvres considérées ; et l'on ne voit pas bien à quel titre en
sont exclus VArmance de Stendhal, VÉlie Mariaker de Boulay-Paty,
Louis Lambert^ Sous les Tilleuls, et d'autres œuvres moins connues,
mais également significatives, telles que la Cécile de Jouy (1827) ou
Madame de Mably de Saint-Valry (1837). C'est surtout pour l'époque
romantique, au moment où le roman social commence à menacer le
roman intime, que l'on aurait souhaité que l'information de M. M.
fût aussi étendue qu'elle l'est, par exemple, pour la littérature de
l'Empire : car il eût été intéressant de voir par quelles étapes
l'égoïsme du roman personnel, après avoir « singulièrement appro-
fondi le don de sympathie pour l'humanité », s'achemina vers l'obser-
vation altruiste plus apitoyée. (C'est en effet une des « thèses » les
plus ingénieuses, et les plus dignes d'être fortement démontrées, de
M. M., « que l'autobiographie a rafraîchi et renouvelé [dans notre
littérature] le grand courant d'humanité, tari au siècle passé par la
critique des mœurs, l'esprit de satire et d'épigramme ».)
Le dépouillement attentif d'une littérature considérable et un sens
très subtil — visiblement aiguisé sur la casuistique de M. Barrés —
des problèmes de l'individualisme font du livre de M. M. une contri-
bution importante, bien qu'un peu confuse et compacte, à l'histoire du
roman. L'analysed'Oèermizn«,enparticulier, est aussi approfondie que
possible : mais n'est-elle pas un peu bien prolongée, puisque enfin ce
1. Je persiste à croire — M. L. B. n'envisage point cette hypothèse— que
Modeste Mignon doit beaucoup à la révélation du « cas » Gœthe-Bettina, qui fit
beaucoup de bruit en France en 1842 et 1843. N'y a-t-il pas un peu d'exagération
à ranger Labiche (p. 284) parmi les auteurs dramatiques influencés par Balzac?
Lire Caleb Williams, p. 76 et 77.
î 1 8 REVtJE CRITIQUÉ
n'est que par une sorte d'extension que le « roman personnel » peut
s'accommoder d'une manière de journal intime aussi dénué d'action
extérieure '? D'une façon générale, les parties d'analyse réussissent
beaucoup mieux à M. M. que les efforts synthétiques ou les études
d'évolution. C'est ainsi qu'il néglige, pour la genèse même du
roman personnel et son dégagement hors des formes antérieures, le
rôle qu'ont certainement joué, dans la première moitié du xviii* siè-
cle, les publications de correspondances : il y avait, dans ces échanges
de lettres de personnages réels, un peu de « l'àme qui fait les autobio-
graphies », et beaucoup du procédé communément employé par le
roman d'analyse. C'est ainsi, d'autre part, qu'il ne semble pas tirer,
pour le roman intime du commencement du xix* siècle, tout le parti
convenable de la renaissance religieuse et des combinaisons que le
scrupule chrétien pouvait former avec des habitudes d'esprit léguées
par rage antérieur \
Regrettons enfin qu'une extrême gaucherie dans la typographie
— en particulier dans l'emploi des italiques ^ — et d'assez nombreuses
fautes d'impression diminuent le plaisir qu'on aurait à suivre l'auteur
dans des explorations psychologiques qu'il est très qualifié pour con-
duire *.
III. Où est le temps où le roman était considéré comme la fiction
par excellence et le genre qu'il semblait le plus légitime d'opposer à
l'histoire? MM, Marius-Ary Leblond, romanciers eux-mêmes, n'hé-
sitent pas à « édifier un certain système sociologique — vision d'en-
semble et philosophie de la société » — sur les données fournies par le
roman contemporain. La vaste enquête qu'ils entreprennent à travers
la littérature romanesque des trente dernières années, afin de dégager
les linéaments essentiels de la société de la Troisième République,
offre-t-elle toutes les garanties d'exactitude qu'ils lui supposent ? Il
faudrait, pour en être convaincu, attribuer un sens bien littéral à
1 . Je crois pouvoir assurer M. M. que la popularité ai Obevmann dans les pays
cités p. 144 est due plutôt au goût de la vie intérieure et du scrupule qu'à la « vie
sociale stagnante ».
2. L*opinion vraie de Gœthe sur Valérie n'est pas aussi louangeuse que M. M.
semble l'indiquer, p. 173. « Ce livre est nul, écrit-il à Eichstâdt le 21 avril 1804,
sans qu'on puisse dire qu'il soit mauvais, mais c'est précisément cette nullité qui
lui vaut la faveur de bien des gens... » Jamais Al. de Stakieff ne s'est tué (p. 177
et i85), et cela change évidemment le point de vue qu'il convient de prendre en
face de M"» de Krudener.
3. Cf. surtout p. 63, 1. 10; p. 89; p. i3i, où une note ne se rapporte à rien;
p. 279,338, 345, etc.- Les renvois bibliographiques sont, de même, d'une négli-
gence singulière.
4. Pixérécourt n'a pas écrit de romans (p. xxxii) ; lire Schmettau (p. 65), Claire
Dtiplessis et Clairaut, et Lafontaine (p. 93), Sévelinges (p. 98) ; la citation d'une
lettre de M"'^ de Staël à Cam. Jordan (p. 238) réunit indûment des passages sans
rapport l'un avec l'autre ; lire Lezay (p. 279); Julia Severa est de 1822 (p. 317);
lire Jay (p. 334).
D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE II9
Tancieiine proposition selon laquelle « la littérature est l'expression
de la société » . Même avec les chances nouvelles de précision qu'énu-
mère la Préface — littérature réaliste préoccupée de reproduire
objectivement la vie, certitude émanant de l'ensemble des documents
consultés, — les résultats de cette étude restent assez aventureux. Je
ne disconviens pas qu'ils ne puissent très souvent coïncider avec la
vérité; leur fondement méthodique ne m'en paraît pas moins incer-
tain. Est-on jamais bien sûr que « l'ensemble des romanciers » serve
au dépouillement statistique? Et l'absence d'un groupe ou même
d'une œuvre isolée ne pourrait-elle, à elle seule, infirmer les consta-
tations acquises d'autre part ? Le chapitre de la Noblesse, par exemple,
ne cite aucun des romans d'où l'on dégagerait une sorte de rénova-
tion physiologique et sociale de l'aristocratie, due au retour à la terre
et à la culture (Saint-Phlin dans V Appel au Soldat, et tant de types
plus récents de gentlemen farmers français). Ailleurs, c'est le goût si
légitime des romanciers pour les « cas » singuliers et rares qui com-
promet la sécurité de l'enquête, etil n'est pas bien sûr qu'on obtienne
une « moyenne » en additionnant un très grand nombre d'observa-
tions qui ont pu porter sur des anomalies '. Enfin, MM. M.-A.-L.
remarquent fort justement (p. 167) que le Robert Greslou de Bourget
s'est « surmené et perverti à lire les romans qui dépeignaient presque
exclusivement la noblesse » : combien d'œuvres dites d'observation
procèdent en réalité, pour une bonne part, de la littérature antérieure
et n'ont qu'une valeur documentaire seconde!
Le procédé de contrôle le plus efficace dont cette diligente, mais
décevante enquête eût pu s'assurer, c'eût été de rechercher la moyenne
d'adhésion ou de désaveu rencontrée par les romans les plus signifi-
catifs. S'il est vrai que « la critique n'eut plus à approuver ni à con-
damner V imagination et les conceptions des auteurs, mais à se pro-
noncer sur l'exactitude, la vérité des personnages », il y aurait là une
sorte de rapport constaté entre la réalité et le roman, qui pourrait ser-
vir, mieux que le roman lui-même, à fonder une systématisation
sociologique.
Tel qu'il est d'ailleurs, ce livre, d'une inspiration généreuse où se
retrouve souvent l'influence des Rosny, mais d'un style singulière-
ment tendu % a l'avantage de présenter une vue synthétique de quel-
ques-uns des sujets les plus fréquemment traités par le roman con-
temporain. Les divisions pourraient en être plus homogènes, et c'est
changer véritablement de point de perspective que de passer de Ven-
Jant, âge de la vie, aux professions des officiers et des financiers, à
1. Cf., par exemple, le duc de Lorraine, dans le Mystère des Foules de
P. Adam : il est, sauf erreur, dessiné d'après Stanislas de Guaïta, personnage
d'exception dans sa caste même.
2. Qu'aurait dit Flaubert de « la tristesse de faillite de l'existence de l'officier
moyen » (p. gS) ? Et que penser (p. 222) de « cet enlumineur de vitraux à fine tôte
de Christ qui suggère de la crucifier » ?
I20 REVUE CRITIQUE d'hISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
la caste de la noblesse, aux anarchistes et aux socialistes, qui repré-
sentent des opinions. Mais il y a, dans ce dépouillement de quelques
centaines de romans contemporains, une carrière de documents dont
l'histoire littéraire pourra faire son profit.
F. Baldensperger.
Paul ViTRY. Tours et les châteaux de Touraine. [Les villes d'art célèbres).
Paris, Laurens, igoS, in-8°; i8o p. et 107 gr.
Pour faire, dans la série des Villes d'art célèbres, la monographie
de Tours, M. Vitry se trouvait naturellement désigné : nul n'était^ en
effet, mieux préparé que lui, par ses longues recherches sur Michel
Colombe et la sculpture tourangelle.
M. Vitry, suivant Tordre chronologique, a divisé son livre en cinq
grands chapitres, dans lesquels il a examiné successivement l'art
antique et le haut moyen âge, l'art roman et Fart gothique, la
« grande époque tourangelle » (xv« et xvi' siècles), les temps clas-
siques, et la période moderne.
Sans doute M. Vitry a pu s'aider des travaux de ses devanciers, et
surtout de ceux de M. Ch, de Grandmaison ; mais il a eu le mérite de
bien montrer l'unité de cet art tourangeau, fait de simplicité et de
modération, caractères qui apparaissent dès le ix* siècle, et qui per-
sistent jusqu'au moment où les vieilles traditions provinciales sont
submergées sous l'uniformité d'un art officiel imposé par la Cour. 11
faut savoir gré à M. V. de ne pas s'être arrêté à la fin du xviii* siècle,
et d'avoir consacré tout un chapitre au Tours moderne; pourtant l'on
serait tenté de le trouver un peu trop indulgent pour certains édifices
contemporains, d'une lourdeur bien impersonnelle. Quelques pages
sur les grands châteaux de Touraine complètent d'une façon utile cet
intéressant volume.
J. M.V.
— Dans une note, publiée par la. Revue critique du i5 juillet, M. Thomas se
refuse à admettre le type Arvernia, supposé par moi en rendant compte de ses
Nouveaux Essais : je crois en effet qu'il a raison, et il ne m'en coûte nullement
de le reconnaître. Puisque jusqu'à nouvel ordre la forme masculine Alvernhe
semble être la plus ancienne en roman, c'est évidemment de Arvernicum qu'il
faut partir; c'est à la phonétique locale à expliquer la transformation pour ce
mot et pour les autres que signale M. Th. (en tout cas y>o\xv Saintonge, il faudrait
partir non de Santonicum, mais de Sanctoniciim). — Quant au cas de recovrier et
encombrier, la rectificarton de M. Th. prouve à tout le moins que sa première
rédaction n'était pas absolument claire, et « qu'on pouvait aisément s'y tromper ».
Si l'on suppose une action des verbes similaires, l'existence en latin vulgaire des
types recuperium et incomberium devient en effet admissible, quoiqu'il n'y ait de
sûre à peu près que celle de reproberium (grâce à improperium). — E. Bourciez.
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
Le Puy, Imp. R. Marchessou. — Peyriller, Rouchon et Gamon, successeurs.
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N° 33 - 19 août — i905
Wackernagel, Grammaire sanscrite, II, i. — Evetts, Histoire des patriarches
d'Alexandrie. — L'Abrégé chronologique de Tite-Live, p. Kornemann. — Gh.
ScHMiDT, Le grand-duché de Berg. — Derrécagaix, Berthier, IL — Fr. Masson,
Jadis et Souvenirs de Duviquet. — D'Avenel, Les Français de mon temps, —
Nouvelle, L'authenticité du quatrième Évangile et la thèse de M. Loisy. —
S. Reinach, ApoUo. — Eva Scott, Le roi. en exil. — Ben Jonson, p. Mallory
et de Winter. — Spingarn, Les Sources des Discoveries de Ben Jonson. —
CouRTNEY, Bibliographie anglaise. — Du Bled, La société française du XVI° au
XX" siècle. — Faust, trad. Sceiropp. — Letainturier-Fradin, Les joueurs d'épée
à travers les siècles. — Voïnov, La question macédonienne. — Congrès des
Universités populaires. . . -
Altindische Grammatik von Jakob Wackernagel. II, i. Einleitung zur Wort-
lehre. Nominalkomposition '. — Gôttingen, Vandenhoeck. u. Ruprecht, 1905.
In-8, xij-329 pp. Prix : 8 mk.
Qui ne ferait même qu'ouvrir au hasard ce demi-tome II de la
grammaire de M. Wackernagel s'expliquerait d'un coup-d'œil les.
neuf ans. écoulés depuis l'apparition du tome I«r. On ose à peine-
songer a«^ centaines de fiches détaillées qui ont dû servir à l'élabo-
ration de cette vaste statistique, et l'on se sent pénétré de respect
devant un travail qui suppose le dépouillement et la lecture, non
seulement de tous les ouvrages qui traitent de la composition sans-
crite, indo-éranienne ou indo-européenne et de tous les articles qui-
touchent de près ou de loin à ces questions, mais encore de tous les
essais de traduction ou d'interprétation des Védas publiés depuis un
quart de siècle ou au-c«là. Vraiment M. W. nous a donné là ce que
lui seul, à défaut de W .Imey, était capable de réaliser.
Statistique, 'ai-je dit; n,*îs^ce n'est là que le côté matériel de l'œuvre,
Classeinent, faut-il ajouter : classement clair, méthodique, définitif
dans les cas sûrs, et discussion minutieuse et pénétrante de ce classe-
ment dans les cas douteux. Le système à la fois si varié et si cohérent
de la composition nominale se déroule tout entier devant le regard :
d'abord au point de vue morphologique et phonétique, -- forme de
chacun des deux termes et forme de la commissure; — puis au point-
de vue sémantique, — copulatifs, déterminatifs, possessifs, etc. ; —
et ce que la langue-mère y a fourni et ce que le sanscrit y a apporté
de son crû se détachent en vigueur, de par la vigilance d'un contrôle
I. Cf. Revue critique, XLI (1896), p. 121.
Nouvelle série LX, 33 -
122 REVUE CRITIQUE
comparatif qui ne laisse point passer un mot sans lui demander ses
titres d'origine. Quand ce livre sera pourvu d'un index, il aura rendu
presque inutile la consultation de toute autre grammaire.
De critique générale, je n'en ai qu'une à formuler, de pure forme
au surplus, et qui ne vise pas même l'auteur, puisqu'il n'est pas le
seul — tant s'en faut — à transcrire par un s accentué la sifflante pala-
tale. A supposer que cette graphie présente sur le ç quelques avan-
tages, au moins devrait-elle être proscrite, soit des textes accentués,
soit à plus forte raison des livres, tels que celui-ci, où s'agitent tant
de délicates questions accentuelles : à tout moment, alors que le
nombre des accents ou la place de l'accent unique est directement en
cause, le regard s'aheurte à un mo| qui semble marqué de trois
accents, tandis qu'il n'en a qu'un, uniquement parce qu'il contient
deux sifflantes palatales. Le Congrès de Genève a fait au sanscritisme
un legs onéreux, que la linguistique allemande aurait bien dû n'ac-
cepter que sous bénéfice d'inventaire. Pour moi, j'en laisse ma part à
qui la veut prendre, et j'en viens à l'examen du détail.
P. 14 : la rédaction du n" 4 a impliquerait une exception à la règle
donnée au tome I", n° 260 d ; or il n'en est rien puisque celle-ci y est
expressémement restreinte au ç final. — P. 26, 1. 7 : lire R. V, II. 9.
I c. — P. 45 : la forme tvasxrîmatî est-elle effectivement une fémini-
sation artificiellement double de tvastrmat, ou, en d'autres termes,
signifie-t-elle « en possession deTvastar »? Remarquons que le texte le
plus ancien (T. S. I. 2. 5. 2 h) porte tvdstîmatî, qui est inexplicable
sans une corruption. D'autre part, c'est l'épouse qui prononce ce mot,
tandis que son mari dit tvastumantah (Âp. Çr. S. X. 23. 8), autre
corruption évidente. La liturgie n'est pas à un raffinement près : il se
pourrait très bien que l'époux se déclarât en possession de Tv. mâle,
et l'épouse, de son côté et par symétrie, en possession d'un Tv.
femelle, par ailleurs inconnu. — P. 62 : si l'on souhaite une correc-
tion pour écarter le composé assez déconcertant paçvâyantrdsô, la
moins forcée est celle de Bergaigne, pâcv J 'antrâsô ', qui n'exige
qu'un accent de plus ; il est vrai (\ne pàcu f*\ un mot rare. — P. 88 :
ai-je mal compris ? l'auteur semble enseigr^'^pque/'Mfrz « fille » n'existe
que comme second terme d'une composition \ — P. 116 : anarvd
« invulnérable » et ses succédanés se laissent ramener, par addition de
suffixes à initiale vocalique, à un thème *aru- « blessure », que le
composé arumtuda indique comme doublet de drus. — P. 118 : le
verbe fr. charmer est un simple dérivé de charme et ne suppose en
aucune façon un lat. *carmndre. — P. 126, 1. 6, rétablir la linguale
de durnaça, correctement écrit d'ailleurs p. iSg, 1. 4 du bas. —
P. 140 (et cf. p. 273) : on ne s'explique point que M. W., s'il ne
1. Bergaigne-Henry, Manuel... ^"édique, p. 64, n. 14.
2. «Auch pà. ptitti ist ausschlicsslich kompositionell » (1. 14).
d'histoire et de littérature 123
l'adopte pas, au moins ne mentionne pas le terme de « composés pos-
sessifs » employé par beaucoup de linguistes pour désigner les bahu-
vrîhis ; ce terme, sans être parfait (tant s'en faut), dit assez bien ce
qu'il veut dire, et une nomenclature qui a le mérite d'être simple peut
se faire pardonner de n'être point absolument adéquate. — P. i 54 : on
peut ajouter aux exemples cités la juxtaposition pvthivi iitd dyauh.
(R. V. I. II 3. 20, etc,), où pvthivi est traité comme pragrhya quoique
le texte pada ne porte point prîbivi iti: — P. 166 : un exemple très
caractéristique de l'application de la règle 71 b a, c'est y âj y dnuvâkyê
puisque l'anuvâkyâ en fait précède toujours la yâjyâ '. — P. 168 : j'ai
traduit sambddhatandryàs (A. V. x. 2, 9) par « les accablements de la
souffrance ' » ; j'ai peine à croTre que ce soit un composé copulatif. —
P. 171 : copulatif, au contraire, et non pas simple composé de nuan-
cement (dunkelrot) est, dans le Véda, l'adjectif nllalohitd^ qui désigne
dans les cérémonies magiques « deux fils en croix », l'un bleu foncé,
l'autre rouge, dont on lie un objet ou un petit animal \ — P. 178,
je lis que divd- dans divdkard ne peut signifier que « bei Tag » ;
p 2i3, avec renvoi à p. 178, que divd- dans ce mot n'est pas instru-
mental : alors qu'est-il donc? — P. 23o : l'auteur remarque que l'ac-
centuation de vîdhrê est exceptionnelle ; mais est-il sûr que ce vîdhrê
soit un composé? et quels en sont les éléments? — P. 235 : puisque
l'accent de vrsanvasu (sur la i""* syllabe) semble indiquer un composé
possessif, et que l'épithète s'applique ordinairement aux Açvins, la
traductkîn la plus vraisemblable est « dont la richesse est le mâle »
(les donateurs de l'étalon Paidva) \ — P. 25 i : la traduction de vrsa-
kapi par « Mann-Affe n'est exacte que si l'on entend par là « miinn-
licher Affe » ; car vrsan ne signifie pas « Mann ». — P. 25 5 : en citant
mon opinion sur pitdmahd, M. W. ajoute que l'ordre des mots y con-
tredit ; je croyais avoir prévenu l'objection dans ce passage même *;
en indo-européen l'épithète essentiellement caractéristique de la per-
sonne se place après \\ substantif (populus Romanus). — P. 327 :
qu'on me permette d'ajoHer, aux exemples de composés faits d'une
phrase ou d'un fragmei^'V phrase, le latin adultéra venu de ad alte-
riim [ivit on similaire *Jr^ -'"'
1. L'observation en avait déjà été faite par Sâya«a : sur Ait. Br. I. 4. 8.
2. L'accentuation ne s'y oppose pas et ne saurait prouver le dvandva, puisque
précisément tandri isolé est oxyton. Pour la justification du sens général, voir la
note de mon A. V., x-xii, p. 48.
3. Cf. W. Caland, Altindisches Zaubenittial, 40, 4 (p. iSy), etc., et V. Henry, ta
Magie dans VInde antique, s. v. Noir-et-rouge.
4. Bergaigne-Henry, op. cit., s. v.
5. Revue Critique, XXX (1890), p. 82,
6. Mém. Soc. Ling., VllI, p. 448. —Je ne me hasarde pas à y joindre mon éty-
mologie de pûramdhi [ib., IX, p. 97 sq.), qui décidément me paraît condamnée
par le silence universel; et pourtant elle s'accommode bien au caractère de la
Pârendi avestique, qui est le génie « des trésors cachés » (J. Darmesteter, Z. A.,\,
p. 46r, n" 10.
t 24 REVUE CRITIQUE
Il est à supposer que M. Wackernagel a coUigé à la fois les maté-
riaux de la composition et de la dérivation : nous pouvons donc espé-
rer que la 2' partie de ce volume, pour n'être pas moins parfaite que
la i'«, se fera toutefois moins attendre.
V. Henry.
History of the patriarchs of the Coptic church of Alexandria. I. Saiut
Mark to Theonas (3oo). Arabie text edited, translatcd and annotated by
B. EvETTs. Paris^ Firmin-Didot (1904) granîl in-S" (format de Migne), 1 16 pages,
7 francs (pour les souscripteurs : 4, 35, port en sus).
Ce volume forme le fascicule 2 du tome I de la Patrologia orien-
talis, publiée par les soins de Mgr Graffin et de M. F. Nau. Il donne
sur la même page le texte arabe et la traduction anglaise. Lorsque
l'édition sera achevée, le traducteur donnera une introduction, qu'il
.accompagnera de notes philologiques et historiques, intéressant les
;Coptes et la destinée de leur église à travers lies âges; l'ouvrage com-
plet renfermera la liste des patriarches et des gouverneurs d'Egypte,
des index et une série de termes ecclésiastiques arabes empruntés aux
langues étrangères.
On sait de quelle importance est pour l'histoire de l'église A'omaine
en particulier et pour l'histoire en général le Liber pontificalis ; à côté
•des pièces apocryphes nombreuses qui y figurent, on y peut puiser
de précieux renseignements sur la vie des papes jusqu'à la fin du
,ix* siècle, sur les actes des martyrs, sur les églises et leurs destinées
(construction, dotations, destructions) ; on y trouve également le
texte de nombreux décrets pontificaux, dont l'importance fut capitale
sur le développement de l'Eglise. L,' Histoire des Patriarches d'Alexan-
drie que publie M. Evetts en texte et trad-Jction est, comme il le dit
lui-même dans son avertissement, le J''^^^ pontificalis de l'Église
copte. Les sources en sont, pour les ^^^liers siècles, Eusèbe et
quelques Actes primitifs; puis, avec les siècles, l'horizon s'élargit, et
la série des biographies dues à la plume d'historiens contemporains
des événements va s'augmentant de plus en plus.
Pour établir son texte, M. Evetts a utilisé sept manuscrits; six qu'il
mentionne dans son avertissement, p. 104, et un en appendice; il a
surtout suivi le ms. 3oi de Paris, dont il reproduit la pagination.
Les caractères arabes, dessinés et gravés exprès pour la Patrologie
orientale et utilisés pour la première fois, sont élégants, clairs, et
facilitent de ce chef la lecture. L'établissement du texte n'allait pas
sans de grandes difficultés, que le savant éditeur a heureusement
surmontées; il faut, en outre, lui savoir gré et le féliciter d'avoir de
d'histoire et de littérature 125
suite accompagné son texte d'une traduction en langue européenne,
ce qui facilitera les recherches et évitera aux érudits et aux historiens
d'avoir à attendre la fin de la publication pour pouvoir la consulter.
Le fascicule se termine par un appendice dû à la collaboration de
M. Paul Theillet, qui a relevé les principales variantes du ms. arabe
de Paris, n° 4772.
Le travail de M. Evetts est déjà relativement ancien, car, s'il n'a
été adressé aux souscripteurs qu'à la fin des grandes vacances, il avait
paru en juillet, comme nous l'apprend un intéressant compte rendu
de M. l'abbé Nau, publié dans le numéro de juillet de la Revue de
VOrient chrétien (1904, p. 284-291). Le commencement de cette
publication nous fait bien augurer de la suite et nous fait désirer d'en
voir à bref délai la continuation.
F. Macler.
Die neue Livius-Epitome aus Oxyrhynchus, Text und Untersuchungen von
Ernst KoRNEJiANN. Mit einer Tafel. Leipzig, Dieterich (Theodor Weicher), 1904.
5 ff. et i3i pp. in-S". Prix : 6 Mk. [Beitràge \ur alten Geschichte, Zweiter Bei-
heft).
Le quatrième volume des Oxyrhynchus Papyri, paru en 1904,
contien't.les fragments d'un rouleau, qui porte au recto un abrégé
chronologique de Tite-Live, au verso VÉpitre aux Hébreux (texte
grec). L'abrégé chronologique, rédigé en latin, a été aussitôt l'objet
d'articles et d'études. A la première édition a succédé presque aussitôt
celle que nous donne M. Kornemann.
Le rouleau avait une hauteur de 26 centimètres. L'abrégé chronolo-
gique pouvait occuper une vingtaine de colonnes. Il en subsiste huit,
la plupart fort endommagées, et quelques débris insignifiants. Chaque
colonne comptait 27 à Y/^^ignes d'environ 32 à 37 lettres, soit à peu
près la moyenne de 3\py^'';^'''*res fixée autrefois par Graux dans ses
recherches sur la sticho^txïe'. L'écriture est une onciale mêlée de
quelques caractères de la minuscule (lettres b d h m q). On ne peut
descendre plus bas que la première moitié du iv^ siècle pour dater
cette onciale : c'est le temps de la copie de VEpitre aux Hébreux. A
mon avis, on ne doit pas remonter beaucoup plus haut non plus ; j'ai
l'impression que M. K. aune tendance à vieillir un peu trop le docu-
ment.
La nature de certaines fautes est à noter. Bien avant la constitution
de la minuscule carolingienne, elles sont de même nature que celles
I. Revue de philologie, t. II (1878), p. i23.
120 REVUE CRITIQUE
que pourrait commettre un scribe du x* siècle en transcrivant un
manuscrit du ix« : i?nnantes pour minantes, Mumaniis pour Mummiiis,
Lîilio pour Liiiio. Ces confusions devront nous inspirer une grande
prudence quand nous aurons à raisonner sur la tradition médiévale
des auteurs classiques et à faire des hypothèses sur la forme des
archétypes.
Les colonnes I-III contiennent l'extrait des livres conservés de
Tite-Live XXXVII-XL; les colonnes IV-VIII, celui des livres perdus
XLVIII-LV.
Les trois premières colonnes permettent de juger le soin et la
méthode de Tabréviateur par la comparaison avec l'original. La dis-
position est celle des annales. Les noms des consuls, écrits en
avance sur la marge forment l'en-tête pour chaque année. Bien que
Tite-Live suive lui aussi l'ordre annalistique, il s'en affranchit quel-
quefois pour une série défaits. L'abréviateur, contraint par son cadre
à plus de rigueur, a çà et là réparti un peu arbitrairement ces détails.
Mais surtout il a fait un choix. Il a omis des événements d'une impor-
tance politique assez grande : les événements d'Étolie (XXXVIII,
i-iii, 8), le traité conclu avec les Étoliens (x-xi), le traité imposé à
Antiochus (xxxvii-xxxix), le débat sur la prise d'Ambracie (xliii-xliv,
8), le triomphe de Manlius (xliv, 9-L, 3i, etc. En revanche, il n'omet
pas les incidents pittoresques, les traits de caractère, les belles répli-
ques, tous « les dits et faits mémorables » que collige un Valère-
Maxime. La vengeance de Chiomara, femme du chef galate Ortiago
(T.-LivE. XXXVIII, xxiv; Valîcre-Maxime, VI, i, ext. 11) ; J-à com-
plaisance infâme de L. Quinctius Flamininus (T.-Live, XXXIX, xlh,
5; Val. M., II, ix, 3); l'acquittement de Galba obtenu par les pleurs
de ses fils (T.-Live, XLIX; V. M., VIII, i, abs. 3); la femme d'Has-
drubal se jetant dans les flammes qui détruisent Carthage (T.-Live,
LI ; V. M., III, II, extr . 8); l'humanité de Q. Metellus, qui préfère
lever le siège de Centobriga que de frapper le fils d'un transfuge (T.-
Live, LU ; V. M., V, i, 5); le combat singulier de Q. Occlus et du
Celtibère Tyresus ou Tyresius(T.-LivE, L^S* V. M., III, 11,21); la
sévérité de T. ManliusTorquatus pour.i^-^ "V Silanus (T- Live, LIV;
V. M., V, viii, 3) ; la mort de Viriathe y^^E, LIV ; V. M., IX, vi,
4) ; l'acquittement de Cotta accusé par Scipion Emilien (T.-Live,
LV; V., M., VIII, i, abs. m). '
Ces rapprochements montrent a?scz le caractère et le but de tels
aide-mémoire. Chez les Romains, l'histoire, comme toute la littéra-
ture, relevait de la morale. Elle formait en quelque sorte le dépôt
d'archives où se trouvaient recueillis les documents de notre condi-
tion et de nos instincts. La tradition de l'école conservait et embel-
lissait tous ces souvenirs : il n'était pas d'homme cultivé qui ne les
connût. Les brèves mentions du papyrus n'eussent pas suffi à les
apprendre; mais on était bien aise de les retrouver, rappelés d'un mot
D HISTOIRE ET DE LITTERATURE I 27
et placés sous leur date. Nous savons d'ailleurs que ces préoccupa-
tions étaient vivaces sous Dioclétien : c'est le temps de Lactancc. Il
est cependant curieux d'en avoir une nouvelle preuve dans une forme
aussi na'ive, pour ne pas dire aussi fruste.
M. K. est bien plus occupé de Qiiellenforschnng. Pour lui, les
abréviateurs de Tite-Live forment deux familles, la famille des abré-
gés littéraires : les Periochae B de Tite-Live (série complète), Flo-
rus, Orose, le Pseudo-Victor ; la famille des sommaires chronolo-
giques : les Periochae A (n'existent plus que du livre I) et l'abrégé
d'Oxyrhynque. Il fait remonter la première à cet Epitome Liiiii dont
tant de philologues parlent ccnme s'ils l'avaient vu; la seconde, à
une chronique perdue, dérivée elle-même partiellement de l'^'/JzYome.
A la seconde, se rattachent Julius Obsequens, F.utrope, Festus ',
L'abrégé n'est pas d'ailleurs exempt de traces de l'influence exercée
par la première famille, c'est-à-dire par V Epitome.
Ces hypothèses sont ingénieuses et, sur plus d'un point, vraisem-
blables. Mais elles reposent sur un principe discutable. Tout procède
de Tite-Live ; mais, en dehors de la chiquenaude initiale, rien n'en
procède directement. Car, si l'on admet qu'un abréviateur ait eu la
curiosité ou la possibilité de consulter l'original, une partie des rap-
ports qu'on établit entre lui et ses congénères pourra recevoir une
explication qui le fera sortir du tableau généalogique ou qui le trans-
portera dans une autre place. Le principe est une pièce assez impor-
tante du système pour qu'on ne l'accepte pas sans de sérieuses proba-
bilités.
En ce qui concerne le papyrus, je croirais volontiers que le rédac-
teur a eu sous les yeux autre chose qu'une chronique ou qu'un extrait
de V Epitome. Sous 565/189, nous lisons : P. Lepidinus pontifex
maximus, Q. Fabiiim praetorem quod flamen Qiiirinalem erat.^ profi-
cisci in Sardiniam (proliibnit). Il y a dans Tite-Live, XXXVII, xli, i :
Certamen inter P. Licinium pontificem maximum fuit et Q. Fabium
Pictorem flaminem Quirinalem. L'abréviateur a copié distraitement
Quirinalem. Ib., on a : '^■IhocCjriia de Solis dediicta., phrase inintelli-
gible. C'est la fusion de deux données différentes : Rhodii de Solis
egcrunt (T. L., ib., lvi, 7), et : Bononia deducta (lvii, 7). Au même
endroit, le papyrus donne l'ordre suivant : Lusitani (uastati), SL^sàvc
des Rhodiens, fondation de Bologne ; Tite-Live : Rhodiens, Lusita-
niens, Bologne. Or, en parlant des Lusitaniens, Tite-Live emploie
l'expression prius aliquanto[hvn, 5). Cette expression a guidé l'abré-
viateur qui a placé l'affaire des Lusitaniens d'abord. Mais il avait lu
trop vite. Tite-Live dit : In qua prouincia [Hispania\, prius aliquanto
I . M. Otto Rosshach, qui a publié sur le papyrus d'intéressants articles, Berli-
ner pliilol. Wodienschrijt, 1904, col. 1020; igoS, col. 223, croit que l'extrait
d'Oxyrh} nquc et les Periochae A sont identiques.
128 REVUE CRITIQUE
quam successor ueniret, L. Aemiliiis Paullus... cumpriore anno haud
prospère rem gessisset^... pugnauit ; fusi fugatique hostes. Ce contre-
sens peut remonter plus haut que l'auteur du texte nouveau, bien
qu'il s'explique mieux s'il n'a subi aucun contrôle postérieur. Mais
les autres fautes me paraissent n'être pas de nature à passer à travers
le filtre de résumés successifs. Il en est de même du génitif Orgia-
gontis devenant un nominatif féminin : Chiomara n'est pas nommée
dans Tite-Live; mais son histoire commence par les mots Orgiagon-
tis reguli uxor : Orgiagontis a été prispour un nominatif (XXXVIII,
XXIV, 2).
Un philologue hollandais, M. van Wageningen, a supposé que
notre abréviateur s'est contenté de relé\er les notices marginales d'un
Tite-Live '. Cette hypothèse pourrait expliquer certaines confusions;
l'œil a pu se reporter de la marge au texte et le rédacteur inattentif,
faisant vite une besogne payée, a mêlé le tout.
En tout cas, ces abrégés multiples nous font comprendre comment
les ouvrages étendus de l'antiquité ont pu disparaître et aussi de
quelle importance a été le rôle de Tite-Live jusqu'aux derniers temps
de l'Empire : tous les résumés de l'histoire de la République dépen-
dent de lui.
La découverte d'Oxyrhynque enrichit aussi notre connaissance des
événements. Le papyrus place au commencement de 606/148 la mort
de Massinissa que beaucoup d'historiens modernes, à la suite d'Ap-
pien, dataient de 605/149. Nous pouvons maintenant répartit^ exacte-
ment entre les années 605/149 et 606/148 les événements qui se
déroulèrent en Macédoine lors de l'usurpation d'Andriscus, le
Pseudo-Philippe. C'est surtout dans l'histoire des guerres d'Espagne
que le papyrus met pour la première fois l'ordre et la clarté. Il nous
fait connaître exactement la succession des généraux romains, leur
qualité, la durée de leur commandement. Pour la première fois, la
date de la mort de Viriathe se trouve fixée de manière incontestable
à 61 5/1 39. Cette date avait été proposée par Mommsen; mais tout le
monde ne l'avait pas acceptée, mêmee'i Allei/nagne. Une histoire plus
logique et plus certaine des luttes des'^onr/^.ns en Espagne est désor-
mais possible ; c'est un travail qui pourrait tenter quelque jeune
savant. Plusieurs dates de l'histoire intérieure sont confirmées ou
rectifiées (p. 104): l'incendie de Rome (606/148), la distribution des
trésors de Mummius (612/142), la condamnation de D. Silanus par
son père adoptif (614/140), le tribunat de Ti. Claudius Asellus
(614/140), l'expulsion des Chaldéens (6i5/i39), la lex Gabinia tabel-
laria {61 5/ i3g), l'incarcération des consuls, la punition des déserteurs
et l'accusation portée par Scipion contre Cotta (6i6/i38). Le papyrus
I. Muséum^ décembre 1904,00!. 108,
D HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE I 29
nous fait surtout mieux connaître Tirritaiion que les guerres inces-
santes et les levées continuelles provoquaient dans Rome; il éclaire
les origines du mouvement des Gracques.
M. Kornemann a mis le plus grand soin à publier et à commenter lé
texte nouveau '. Grâce à lui, il entre dans l'apparat de l'histoire litté-
raire et de l'histoire politique.
Paul Lejay.
Charles Schmidt, Le grand duché de Berg (i 806-181 3); Étude sur la domination
française en Allemagne sous Na'->oléon I'"', xvi-52i, in-8. Paris, Alcan, igo5.
>
On commence depuis quelques années à étudier scientifiquement,
suivant les procédés rigoureux des méthodes modernes, l'influence
qu'ont exercée sur l'Europe contemporaine la révolution française
et la conquête impériale. Gœckc-Ilgen d'abord, Thimme ensuite
nous ont raconté les destinées du royaunie de Westphalie, sans que
leurs travaux, d'ailleurs estimables, aient épuisé la question. Dans
une monographie, qui est souvent citée comme un modèle et qui jette
en effet une lumière précieuse sur toute l'histoire de l'Allemagne à
cette époque, M. Paul Darmstsedter nous a parlé du grand duché de
Francfort. M. P'isher a publié sur la politique napoléonienne en
Allemagne un travail d'ensemble, nécessairement un peu sommaire
et dont "toutes les parties n'ont pas la même valeur, mais qui repose
sur des études originales, très solides, très consciencieuses et qui
trace un cadre commode de recherches. Un des casiers de ce
cadre général est dès maintenant rempli par le livre excellent que
M. Schmidt vient de nous donner sur le grand duché de Berg. C'est
un travail qui dénote les qualités les plus sérieuses et il sera accueilli
avec reconnaissance par tous ceux qui s'intéressent aux origines du
monde actuel.
I. Il y était au mieux pvcparé par ses études sur l'époque des Gracques. —
Ligne 5i, cc(f {d barré) peiT^ètre tn^^ mauvaise lecture de ad duo. — 89-90 :
altération profonde; faut-il' supposer u.--texte primitif: Vticenses bénigne Roma-
nis aiixiliati? — 114-115 .M. Cato respondit \ <^cum nec caput~> ncc pedes nec
cor haberent. Dans le supplément de la ligne i i5, lire : quod nec caput . Quod, â
cette date et dans ce document, au lieu de la proposition infinitive donnée par la
Periocha, est le mot attendu. Le texte de M. Rossbach : eam... habere introduit une
correction qui me paraît superflue [Berl. pliil. Woch., 1905, col. 229). — 122-
12? : H asdriibal... per fragmenta subselli socius est; M. K. corrige inutilement en
occisus : socius est pour saucius. — 184 : lictor estragem redde. M. K. est très
embarrassé par Ye de estragem; c'est une forme vulgaire comme escola, espiritiim,
etc. Elle n'est pas sans intérêt à cause de l'ancienneté du document. Ici encore les
corrections de M. Rossbach paraissent trop s'éloigner du texte (/. c.,col. 23o). —
Noter aussi, ligne 182, la graphie Assellum (cognomen), supposée par le texte fau-
tif Amassilium.
l3o REVUE CRITIQUE
M. Sch., qui est archiviste, a consulté avec une telle diligence les
dépôts de France et d'Allemagne qu'il est bien probable qu'aucun
document essentiel ne lui a échappé. Il n'apporte dans son enquête
aucune idée préconçue de quelque nature qu'elle soit ; il n'a ni thèse à
démontrer ni passion à satisfaire ; il se contente de nous dire simple-
ment, clairement, ce que lui montrent les pièces ; son livre inspire la
confiance la plus absolue. Il n'a évidemment d'autre préoccupation
que de déformer le moins possible l'image de la réalité, telle que la
lui révèlent les documents originaux.
Il nous expose d'abord les origines de ce petit état, né sans doute
moins d'un calcul politique que du désir de trouver une souveraineté
pour Murât et Caroline, et il nous raconte les changements de fron-
tières et d'attribution que lui impose l'iiVcertiiude de la pensée du
maître. Il étudie ensuite l'établissement du régime français, l'organi-
sation administrative, judiciaire et financière, l'introduction du code
civil et l'abolition du régime féodal. M. Sch. a le sens de la réalité,
il sait que les textes de lois et les décrets ne suffisent pas à nous
donner une image exacte des événements, et nous pouvons, grâce à lui,
nous rendre un compte précis de l'action qu'ont vraiment exercée sur
l'évolution morale et naturelle du peuple des ordonnances retentis-
santes et souvent peu appliquées. Il me paraît sur ce point marquer
avec beaucoup de tact et de finesse la portée réelle de ces réformes.
Les mots ont une valeur intrinsèque et il n'était pas indifférent de
proclamer en principe l'égalité de tous les citoyens. Ein Stoss ptusste
von aussen kommen, écrit Jean de Mùller, et M. Sch., qui a pris ces
paroles pour épigraphe, nous indique par là qu'il faut évidemment
rechercher dans l'influence française une des causes essentielles du
mouvement libéral allemand au xix« siècle. Mais le besoin de liberté
et d'égalité furent excités, non pas satisfaits par les réformes napo-
léoniennes.
Peut-être l'auteur n'a-t-il pas ici dégagé les résultats avec assez
de vigueur : comme les représentants de « la plus jeune école histo-
rique », il s'efîace devant les textes, il redoute, les affirmations géné-
rales parce qu'il sait qu'elles renferment n^essairement une part
d'erreur; il faut pourtant bien s'y rés'/gner et ii me semble qu'il aurait
dû ne pas hésiter à formuler plusprécisément certaines conclusions
qui ressortent de son récit. — De très bonne heure, la politique
impériale nous apparaît ainsi comme incohérente, flottante et capri-
cieuse, et si on a pu en fournir avec la même vraisemblance tant d'expli-
cations contradictoires, c'est sans doute qu'elle n'était pas dirigée par
une pensée ferme et suivie, mais qu'elle était à la merci des événe-
ments, sans autre loi que la fantaisie mobile d'une imagination mer-
veilleuse et changeante ; cette absence d'une volonté continue et d'un
but constant, les contemporains s'en sont très vite rendu compte et ils
n'ont pas apporté beaucoup de conviction à accomplir leur tâche, parce
d'histoire et de littérature i3i
qu'ils n'espéraient pas la terminer. D'autre part, nous sommes encore
sous l'impression des portraits prestigieux que Thiers et Taine ont
tracés de Napoléon, — et ces portraits ne sont pas faux : il n'est pas
douteux ainsi que la force de travail de l'Empereur, sa puissance
d'attention, sa lucidité, sa pénétration, sa mémoire étaient prodi-
gieuses; — mais les forces et les facultés humaines les plus extraor-
dinaires ont leurs limites : très vite le maître est débordé parles affaires
et l'Empire n'est plus gouverné. Les diverses régions en sont aban-
données à l'autorité discrétionnaire d'un proconsul, qui est paralysé
plus que contenu par une surveillance intermittente qui ne s'exerce ni
avec beaucoup de justice ni avec une grande efficacité. Les meilleurs
administrateurs sont sans ct^ se arrêtés par l'intervention des grands
fonctionnaires parisiens, à la' fois négligents et jaloux, en même temps
qu'ils sont condamnés à se faire les serviteurs d'exigences fiscales dérai-
sonnables. Ils se découragent et se bornent à éviter « les affaires » et à
sauver les apparences. Comme d'ailleurs la plupart ont été choisis
parmi les représentants les plus timides de la Révolution et qu'ils
sentent que le maître s'éloigne tous les jours davantage de son
origine, ils atténuent autant que possible les instructions qu'ils
reçoivent, ménagent les privilèges sans les rassurer, et ne parviennent
nulle part à organiser un parti français qu'il eijt été cependant possible
de constituer, — au moins pendant quelque temps, — par une poli-
tique de réformes vigoureuses.
Malgré ces hésitations et ces atermoiements, le régime nouveau
marquait cependant un progrès si considérable, et, d'ailleurs, l'idée
nationale en Allemagne était encore si rudimentaire qu'au début, les
populations acceptèrent leur sort sans résistance et même sans mau-
vaise humeur. Les impôts, très lourds, les monopoles, la conscription
provoquèrent quelques plaintes, mais, d'après M.Sch., elles ne devinrent
générales et menaçantes qu'à la suite de la crise industrielle qui sévit
depuis 1809 et qui va depuis lors en s'aggravant jusqu'à la crise finale.
M. Sch. a écrit à ce sujet un chapitre très neuf et très suggestif. Les
régions qui avaient servivà composer le grand duché de Berg avaient,
dès ce moment-là, une inj;ustrie très active; elles furent complètement
ruinées, — non pas à proprement pîirler par le blocus continental, —
mais par la coïncidence de ce blocus -et du régime prohibitif français
qui leur ferma tout débouché : « Les rubans de fil et de laine de Bar-
men, les lacets, dentelles et siamoises d'Elberfeld, les draps de Lennep,
de Huckeswagen, les lames de Solingen étaient célèbres»; Dusseldorf
était un grand entrepôt de commerce ; toutes ces villes actives et popu-
leuses se trouvèrent en quelque sorte étouffées entre l'Angleterre et la
France, et la politique impériale qui leur interdisait toute relation avec
la Grande-Bretagne, et, d'autre part, fermait à leurs produits les
marchés de France et d'Italie, était aussi barbare qu'imprévoyante; il
était fatal qu'elle provoquât des haines irréconciliables. Il avait été
l32 REVUE CRITIQUE
assez indifférent aux ouvriers des bords de la Wupper d'être français
ou allemands, mais ils ne pouvaient pourtant pas se résignera mourir
de faim.
Ce sont là des considérations fort importantes et curieuses, et il est
certain qu'il conviendra désormais d'en- tenir un compte très sérieux;
il faudra bien que l'on se décide à entreprendre l'histoire économique
du régime napoléonien, et M. Sch. nous aurait rendu un service émi-
nent si seulement il nous avait rappelé notre ignorance presque com-
plète en pareille matière. — Maintenant, n'est-il pas allé un peu loin dans
les conséquences qu'il tire des documents? Comme la plupart de ses
contemporains, il semble dominé par les explications matérialistes de
l'histoire, et je n'ai certes pas la moindrf intention de nier l'impor-
tance des questions économiques, à condkion seulement que l'on se
souvienne aussi que la parole de l'Évangile est toujours vraie et que
l'homme ne vit pas seulement de pain. M. Sch. insiste sur ce fait que
les premières tentatives d'insurrection contre Napoléon ont eu pour
théâtre les régions industrielles du pays de Berg : mais est-il bien sûr
que la misère ait été la seule cause de ces mouvements, et qui prouvera
que ces ouvriers ne se sont pas révoltés parce qu'ils avaient l'esprit
plus éveillé et que la domination étrangère leur était ainsi plus intolé-
rable ? — « A mon grand regret, écrivait Beugnot, j'ai vu qu'on encom-
brait de Prussiens nos institutions, parce qu'un homme baptisé prussien
est tout aussi endurci qu'un hébreu circoncis; l'esprit de secte dont ils
sont empreints est ineffaçable; comme les Juifs rêvent le Messie, ils
révent le retour de la gloire de la monarchie de Frédéric II ». — Beu-
gnot, — et ce n'est pas un des moindre mérites de M. Sch. de nous
l'avoir démontré, — est un historien assez fantaisiste; sa mémoire
est souvent infidèle, et ses témoignages partiaux; c'était un courtisan
plus adroit que scrupuleux, mais il avait beaucoup d'esprit, de perspi-
cacité et de flair. Il jugeait vite, un peu sommairement, et il ne disait
pas tout, mais ce qu'il disait était juste. Comme lui, j'incline à penser
que le souvenir de Frédéric II n'a pas moins contribué que les souf-
frances provoquées par le régime protectionni5te à amener le soulève-
ment de l'Allemagne et que la révolte du p^riotisme germanique ne
s'explique pas principalement par des raisons de tarifs. Ce sont là
d'ailleurs uniquement des nuances sur lesquelles la discussion est per-
mise; de même à propos de l'influence qu'a exercée sur Stein l'exemple
de la Wesiphalie et du grand duché de Berg. Pour Stein au moins,
— non peut-être pour Hardenberg, — je crois bien que les historiens
allemands ont raison contre MM. Cavaignac et Schmidt. Peu im-
porte : sur ces questions délicates, la polémique ne sera jamais
épuisée et il n'est pas possible d'arriver à une certitude. Mais ces
différences d'opinion sur des points infiniment obscurs et difficiles
ne sauraient en rien affaiblir les sentiments d'estime profonde que
m'inspire le livre de M. Sch. et qu'il inspirera sans aucun doute
d'histoire et de littérature i33
à tous ses lecteurs. M. Sch. est jeune; nous avons le droit d'atten-
dre beaucoup de lui '.
E. Denis.
Le maréchal Berthier, par le général Derrécagaix, 2^ partie, 1804-1815. Paris,
Chapelot, iqo3. In-8", 18 et 612 p. 7 fr. 5o.
Ce volume nous semble supe'rieur au précédent. Il y a encore
quelques longueurs, quelques négligences; mais le récit est plus serré,
Napoléon n'écrase pas Berthier, et l'auteur juge le maréchal avec im-
partialité. On voit le hérc\sde M. Derrécagaix grandir de plus en plus,
devenir vice-connétable, major-général, le premier des maréchaux et,
en certaines circonstances, leur supérieur, et il est, avouons-le, moins
abordable, moins sympathique. Toutefois son zèle ne se ralentit pas,
au moins jusqu'à 181 3, et c'est grâce à sa vigilance que l'armée impé-
riale accomplit ses mouvements; il sait toujours répondre aux désirs
de l'Empereur et assurer partout et à tout instant l'exécution de ses
ordres. Même en 1809, au commencement de la seconde campagne
d'Autriche, lorsqu'à lieu l'erreur de la concentration autour de Ratis-
bonne, Berthier ne fait que se conformer aux instructions de Napo-
léon et n'ose pas s'en écarter. On louera surtout dans ce volume les
aperças que donne M. D. sur l'organisation des états-majors et les
considérations instructives qu'il présente sur l'ensemble des opéra-
tions de chaque campagne. Il n'a pas connu un curieux témoignage
de Mollien {Mém., Kl, 431) qui rapporte qu'en 181 5 Napoléon
regrettait vivement de ne pas retrouver Berthier. Mais il reconnaît
que le compagnon d'armes de l'Empereur ne pouvait être garde de
corps du Roi, et il montre très bien, d'un bout à l'autre de l'ouvrage,
que Napoléon avait besoin, pour réussir, d'un homme comme Ber-
thier, et que le service d'état-major doit au prince de Wagram une
grande partie de ses traditions. La publication de M. Derrécagaix
sera donc très utile à l'^iistoire.
/" A. C.
i.Très peu d'erreurs ou d'inadvertances. Mais personne n'échappe tout à fait aux
inattentions. — A la page 21, il y a une confusion évidente, et il ne peut pas être
question d'un décret signé à Potsdam par le roi de Prusse pendant que Napoléon
était à Berlin; — p. 265, peut-on dire que la domination française ait introduit
en Allemagne une notion nouvelle, celle de l'intervention de l'Etat en matière d'en-
seignement? L'allgemciue Landredit prussien, pour ne pas remonter plus haut,
proclame très nettement le devoir de l'État d'assurer l'instruction de tous les habi-
tants. — Les citations allemandes ne sont pas toujours très correctement imprimées,
ainsi, p. SSg, note i. — P. 442 : en i8o5, l'Allemagne entière fut soulevée comme
par enchantement. —C'est bien étrange. L'Allemagne soulevée quand la Prusse
est neutre, la Bavière, le Wurtemberg, etc., sont alli s de la France!
1 34 REVUE CRITIQUE
Frédéric Masson, de l'Académie française, Jadis. Paris, OUendorff, 1903. In-S",
III et 368 p. 3 fr. 5o.
Souvenirs de Maurice Duviquet (de Clamecy). Paris, OlIendorlF, 1905. In-S",
X et 328 p. 3 fr. 5o.
On accueillera volontiers les études et articles que M. Masson
publie sous le titre de Jadis. Il y a beaucoup de détails curieux dans
l'étude sur le déisme pendant la Révolution. Celle qui traite des
jeunes de langues est très attachante, aussi attachante qu'instructive.
Les pages sur les courses en France, sur l'image vraie de Napoléon,
sur l'argent et les quadrilles à la cour impériale se lisent également
avec intérêt. Malmaison pendant le Consuht est tout à fait charmant,
et l'auteur montre fort bien que s'il y a un lieu qui symbolise à
souhait la période consulaire, c'est celui-là. Deux courtes notices, l'une
sur les débuts de Murât, l'autre sur Berthier, major-général, terminent
le volume, et on y trouve, comme dans toutes les autres — il y en a
seize — le même agrément et le même savoir '.
Le Duviquet, dont M. M. publie les souvenirs, est le frère du Duvi-
quet qui remplit toute sorte d'emplois et qui Huit comme critique des
Débats. Il a été prisonnier à Thouars avec Quetineau; il a fait des
campagnes en Italie comme vivrier ; il a été, grâce à son neveu, le
général Allix, directeur en chef des poudres et salpêtres de Westpha-
lie. Il décrit volontiers, et de façon intéressante, les villes^'où il
séjourne, et de ci de là, ce philistin narre de curieux détails, d'amu-
santes anecdotes. M. Masson a bien fait de ne pas charger ce texte
un peu mince de notes et de références; il s'est contenté de vérifier
les noms propres, et il juge avec raison que l'auteur a toujours été
bien informé \
A. C.
1. P. 18. le nom du représentant cité est Baille et n-tn Bayle; p. 335, on peut
ranger Grandpré, Jemappes, Saint-Trond dans la prçjnière campagne de l'armée
du Nord ; mais il n'y a pas alors de « siège de Laiiurecies » et ces mots sont à
supprimer; — p. 359-36o, c'est le 21, et non le 20 août 1792 que Berthier est
suspendu et il partit pour l'armée de la Vendée avant le 11 mai 1793 (sans
doute à la tin de mars) puisque Carra l'envoie le 7 mai, d'Angers, au Comité de
Salut public.
2. Il y a pourtant quelques menues rectifications à faire. P. 94, le libraire
grenoblois s'appelait Falcoz et non Falcoii. Lire p. io5, Randouiller et non Ran-
douillet ; p. igi Chàlon et non Clidlons. P. 199, le nom du ministre de la police
est Dondeau et non Donneait. P. 222, Verdun est sur la Meuse, non sur la Marne.
Lire p. 234, Giessen et non G/5e«, p. 235, feuer et non fàer, p. 238, de Malchus
et non du Malchus, Salha comte de Hoene et non Sala de Hane, p. 280, Heldring
et non Helding, p. 283 et 3 16, Hadel et non Hadliel, p. 3o7, Schulte et non
Sclitilt.P. 3i2, Lille futassiégc par les Autrichiens seuls, et non. par les Autri-
chiens et les Prussiens réunis.
d'histoire kt de littérature i35
Vicomte G. d'Avenel. Lea Français de mon temps. 6^ édit. Paris, Pion, 1904,
in-i8, p. 352.
Ce livre est sans doute un délassement aux études plus graves de
l'historien et de l'économiste, mais il leur emprunte la part principale
de son intérêt. Les Français de son temps, M. d'Avenel ne peut les
regarder qu'en les comparant aux Français du passé, d'ailleurs d'un
passé plus voisin que lointain, et il sait d'un parallèle suivi sans
rigueur taire jaillir d'inattendus enseignements. Quelques-uns de ces
rapprochements pourront sembler forcés ou légèrement colorés de
paradoxe; les fréquentes analogies qu'on peut observer dans toutes les
périodes historiques n'empêchent pas que des différences profondes
ne les séparent. Nous not s exagérons sans douie souvent celles-ci,
parce que nous tenons plv^ compte des idées que des faits, des formes
nouvelles sous lesquelles la politique, l'opinion, les livres déguisent
la réalité des choses. L'auteur qui s'est habitué à pénétrer aux diverses
périodes de notre évolution les grandes lois qui la gouvernent, qui a
plus regardé notre vie privée que notre vie publique, est moins dupe
de ces apparences, et son livre aura le mérite d'avertir ses contempo-
rains de leur prêter aussi moins d'autorité. Sur l'action réelle des
gouvernements dans la vie sociale, le progrès ou le recul des grands
États modernes, sur la transformation et le mélange des classes, les
sources et le rôle des grandes fortunes, le lecteur trouvera dans ces
suites d'aphorismes, plus reliés que ne le laisserait croire une apparente
liberté (^'exposition, de très suggestifs chapitres. D'autres sont plutôt de
brèves esquisses psychologiques, sur la morale et l'honneur, l'amour
et le mariage, l'habitude, etc., plus étrangères à ce tableau d'ensemble
de notre époque qu'annonce le titre, mais qui le complètent néanmoins
par bien des traits. Il est peint en tout cas partout avec netteté, avec
humour, avec malice parfois, jamais avec aigreur. Le volume fermé,
on reste enchanté de cette causerie fine et substantielle, et on ne peut
que souscrire au succès qu'il a obtenu et qui certainement n'est pas
encore épuisé.
L. R.
V
L'authenticité du quatrième Évangile et la thèse de M. Loisy, par A. Nou-
velle, Paris, Fjloud, 190S; in-12, 176 pages.
Les orthodoxes et savantes personnes qui ne se lassent pas de
me réfuter ont vraiment la tâche bien facile. Je ne leur réponds
pas. Elles connaissent mes habitudes et elles sont de plus assurées
que je ne pourrais pas discuter leurs propos sans m'exposer à
leurs dénonciations et à toute sorte d'ennuis. Elles )ouent sur le
velours. J'admire la vigueur de leur conviction, j'admire un peu
l36 REVUE CRITIQUE
moins leur courage. Du reste, si je me tais, c'est que j'ai dit, quand il
m'a semblé opportun, ce que j'avais à dire et que je ne reconnais à
aucun de mes réfutateurs le droit de me faire perdre mon temps.
Le P. Nouvelle, ancien supérieur général de l'Oratoire, m'entre-
prend sur la question du quatrième Évangile. Le son de sa brochure
est très convenable. « Aveuglement », « idées préconçues » sont, je
crois, les plus gros mots qu'on y rencontre. Le fond ne contient rien
de nouveau. L'auteur procède théologiquement, alléguant des auto-
rités comme des preuves, développant des syllogismes qui ne sont
jamais à moitié démonstratifs Par un artifice de polémique où je ne
discerne pas de malveillance, ni même de malice, mais qui me paraît
assez faible (il ne laisse pas d'être habile par rapport au public spécial
qu'on veut rassurer) le P. Nouvelle se plr^t à opposer mon Histoire
du canon du Nouveau Testament, publiée en 1 891 , à mon gros volume
sur Le quatrième Évangile, publié en 1903. Il écrit : « Les objections
que M. Loisy oppose dans son introduction à l'opinion tradition-
nelle, il les connaissait dans les moindres détails quand il écrivait son
Histoire du Canon. A toutes il a donné une réponse pleinement
satisfaisante. » Il doit m'être permis de dire que la première assertion
est inexacte, car si je connaissais les textes et les difficultés, je les
comprenais moins bien que je ne crois les entendre aujourd'hui; par
suite, la seconde assertion me paraît aussi des plus contestables. On
peut apprendre quelque chose en douze ans, pour peu qu'on travaille.
Sans avoir l'assurance des gens qui réussissent à ne loger en leur
esprit que des certitudes absolues, je suis persuadé que sur cette ques-
tion du quatrième Évangile, en m'écartant de mes conclusions pre-
mières (que je ne concevais pas comme définitives) je me suis rap-
proché de la réalité. Je m'en remets sans crainte aux hommes du
métier pour l'appréciation de mes deux ouvrages.
Alfred Loisy.
— Réduire en un volume toute l'histoire de l'art n'est pas une nouveauté; mais
la rendre accessible en un cours réellement professç/ en vingt-cinq leçons est une
gageure qui a réussi à M. Salomon Reinach : Apl^'o, histoire générale des arts
plastiques professée en igo2-igo3 à l'Ecole du Louvre; Paris, Hachette; 1904 ;
XI, 336 pp., petit in-8" ; prix : 7 fr. 5o. Le tour de force a été doublé par l'éditeur
qui a illustré le volume de plus de six cents gravures, ordinairement satisfai-
santes, quelquefois tout-à-fait réussies. Dans cette course, les grandes lignes
seules sont dégagées ; mais il n'est pas d'artiste important qui n'ait sa mention et
son signalement. L'éducation normalienne a servi à M. S. R. Il a su mettre dans la
mémoire de ses auditeurs une formule qui définit et que l'on répète : Phidias.
« une force sereine et sûre d'elle-même »; « Praxitèle a su rendre dans le marbre
la rêverie langoureuse ; Scopas, le premier, y a exprimé la passion » ; « Fra
Angelico est le peintre par excellence du christianisme suivant saint François »;
Zurbaran, » le Caravage de l'Espagne »; Montanez, « dont l'éloquence s'adresse
d'histoire et de littérature • iBy
plus aux sens qu'à l'cspril » ; etc. Toutes les leçons ne paraîtront pas également
réussies. M. S. R. n'a pas été très juste pour l'art français du xvn' siècle ; Le Sueur
et Le Brun sont particulièrement maltraités, sans parler de Molière qui ne s'atten-
dait pas à cette aventure. En revanche, l'art romain, ordinairement si dédaigne
et si méconnu, est apprécié avec une largeur et un sentiment de sa grandeur
qui sont chez un professionnel de l'archéologie grecque et de « l'art » assez rares.
Chaque leçon est accompagnée d'une bibliographie où l'on retrouve le soin
ordinaire et l'information de M. S. R. Un index de noms propres fait de ce livre
une sorte de dictionnaire méthodique de l'histoire de l'art. P. 80, le terme « archi-
trave », p. 68, le mot « torques », ne sont pas déhnis, comme le fait d'ordinaire
M. R. quand il s'agit d'expressions spéciales. P. 69, la description du Laocoon
est sur un détail légèrement inexacte : le fils qui est à droite peut se dégager, c'est
du moins l'impression que produit le monument. P. 97, 1. 12, lire plutôt « en
arrière «.P. io3, l'ouvrage de'&L Marucchi a trois volumes. P. 263, l'expression
« style jésuite » est consacrée / mais il faudrait distinguer ce qui est propre à la
compagnie et ce qui est conforme au goût espagnol : le bois sculpté et doré
n'est-il pas au moins aussi espagnol que « jésuite »? — S.
— The King in Exile, par Eva Scott (London, Constable, igoS, 524 pp., i5 s.)
est le premier volume d'un travail considérable sur les années d'exil de Charles II.
Le sujet a été étudié avec beaucoup de soin et de compétence, et l'auteur a su le
présenter sous un aspect intéressant. Je signalerai tout particulièrement le récit
dramatique de la fuite du jeune roi après la défaite de Worcester. L'auteur
réserve probablement pour le second volume ses conclusions. Le caractère de
Charles II reste pour les historiens une énigme. Seule la connaissance minutieuse
de sa jeunesse nous dira lequel des deux a raison de Macaulay ou de Green, et
s'il faut voir en (>harles II un roi fainéant ou un voluptueux avisé. De plus, c'est
pendant l'exil, et surtout en France, que l'entourage du roi a pris goût à des
maximes politiques et à des formules littéraires nouvelles. C'est au moment où
la domination puritaine s'affermissait en Angleterre que les proscrits apprenaient
à admirer l'absolutisme et le théâtre classique. A propos de l'indignation soulevée
en France par l'exécution de Charles I^, nous nous permettons d'ajouter des
témoignages français au témoignage de Nicholas cité p. 73. Bochart, alors
ministre à Rouen, écrivait à un dignitaire de l'Église anglicane : « Nous nous
abandonnâmes tout à fait aux larmes et à l'affliction et solemnisâmes les funé-
railles de vostre roy par un deuil universel » {Lettre à M. Morlejy, p. 112).
Porrée, médecin à Rouen, en disait autant dans la préface de sa traduction de
VEikon Basilike. En i65o iLparaissait à Rouen également une Prédiction oii se
voit comme le Roy Charles liif^oit estre uni au royaume d'Angleterre, etc.; dans
cette brochure il lui était recommandé de faire « sentir la bride » à son peuple.
Ce n'est pas l'exil qui pouvait aider ce malheureux roi à comprendre la révolu-
tion puritaine. — Ch. Bastide.
— Grâce à la munificence de M. George E. Dimock, l'Université de Yale a pu
entreprendre la publication d'une édition critique de Ben Jonson (New-York,
Henry Holt). Les meilleurs élèves du savant professeur Cook se sont chargés
d'étudier, en vue du doctorat, chacun une pièce. M. Hathaway a choisi VAlche-
mist ; nous avons déjà rendu compte de son travail {Revue critique, 29 décembre
1903, pp. 616-517). L'année dernière M. C. S. Alden publiait Bartholomew Fair,
cette année-ci paraissent The Poetaster (par M. H. S. Mallory) et The Staple of
News (par M. de Winter). Les différents éditeurs de Yale suivent une même
l38-» REVUE CRITIQUE
méthode qui est excellente. Au lieu de viser, en combinant les diverses éditions
antérieures de .lonson, à une espèce de texte idéal, dans l'établissement duquei
le goût individuel serait leur principal guide, ils réimpriment un texte revu par
l'auteur et ne citent les variantes qu'en marge. C'est ainsi d'ailleurs que procède
maintenant M. Furness pour Shakespeare. Or, du vivant de Jonson, il a paru
deux éditions qui font autorité, l'in-folio de 1616 pour les pièces jouées avant cette
date, et l'in-folio de 1640 (fait en réalité de pièces détachées portant les dates de
i63i, 1640 et 1641) pour les autres. Les éditions in-quarto parues avant 1616 ont
une autorité moindre, comme il est à peu près certain qu'elles ont été imprimées
à rinsu du poète. Dans The Poetaster nous avons le texte du i" in-folio, dans
les deux autres pièces, celui du 2"^ in-folio. Les éditeurs ont bien fait de citer les
variantes de l'in-quarto, lorsqu'il en existe un, et celles du 3" in-folio (1692), mais
il était superflu de collationner les éditions modernes de Whalley, de Gifford, de
Cunningham, qui n'ont aucun caractère de préc^aion. A quoi bon perpétuer le
souvenir de corrections et d'additions fantaisistes ^-1— Une introduction, des notes
et un glossaire accompagnent chaque pièce. Les éditeurs se sont acquittés avec
conscience de cette partie de leur tâche. On ne peut que leur reprocher, ici
encore, un excès de zèle; ils auraient pu laisser de côté les notes qu'ils emprun-
tent aux éditions des xviii" et xix" siècles. Ce sont des appréciatious subjectives
ou des afHrmations gratuites. — Ch. Bastide.
— Signalons encore, à propos de Ben Jonson, un intéressant article du
D''J. E. Spingarn, de l'Université Columbia {The Sources of Ben Jonson's « Dis-
covevies » dans Modem Philology, avril igob). Jonson était un esprit curieux et
avide de savoir. Ses comédies, ses poésies lyriques ont fait oublier en lui le gram-
mairien et le critique. Il lisait beaucoup et il lisait la plume à la main. Dans un
recueil de notes publié après sa mort sous le titre de Discoveries, il n'est pas facile
de démêler les emprunts des réflexions personnelles. De patientes recherches ont
permis à M. Spingarn de retrouver chez les critiques hollandais et allemands con-
temporains, les Heinsius, les Pontanus, les Buchler, l'original de quelques pas-
sages de ce recueil. — Ch. Bastide.
— En rendant compte d'un travail aussi considérable que ^-1 Registev 0/ Natio-
nal Bibliography {par M. W. P. Courtney, 63 1 pp. en 2 vols. London, Constable
3i s. 6 d.), on pourrait évidemment signaler quelques omissions. Une plus saine
critique veut qu'on loue la conscience avec laquelle ces deux volumes ont été
rédigés. Une bibliographie des bibliographies, au courant des travaux de valeur
publiés à l'étranger (M. Courtney cite par exemple l'ouvrage de M. Morel sur
Thomson, le Young de M. Thomas, la thèse de M. B5/rbeau sur Batli au xviii« siè-
cle, etc.) et intéressant à la fois le littérateur, le saw^iit, le médecin, l'archéologue
ou le simple curieux, suppose des connaissances variées, une méthode de
recherche sévère, et surtout un labeur acharné. La nécessité des bibliographies
complètes et exactes n'a plus besoin d'être démontrée. Il faudrait seulement les
mettre à la portée du plus grand nombre de travailleurs. Le prix de ces deux
volumes étant assez élevé, M. Courtney ne pourrait-il pas publier à part, en un
petit livre de format commode, une bibliographie des bibliographies de la langue
et de la littérature anglaises ? — Ch. Bastide.
— M. Victor Du Bled a ajouté une nouvelle série, la 5«, à ses Études sur la
Société française du xvi' au xx'^ s/èc/c (Paris, Perrin, igoS, in-12, pp. xxii, 3i2).
Comme les précédents, ce volume est formé de chapitres assez disparates aux-
quels pourtant l'aimable frivolité du monde d'avant la Révolution a fourni comme
d'histoire et de littérature i39
un lien. L'étude — il vaudrait mieux dire la causerie — la plus ample, non sans
digressions, il est vrai, a été consacrée aux magistrats que l'auteur passe en
revue, depuis Etienne Pasquier et L'Hospital jusqu'aux illustrations du second
Empire, en s'arrêtant à Lamoignon, Caumartin, d'Aguesseau, Hénault, Montes-
quieu, de Brosses, pour ne nommer que les principaux; nous suivons d'une géné-
ration à l'autre la part de plus en plus grande que la magistrature prend à la vie
littéraire ou mondaine. Les trois chapitres suivants traitent de femmes sur les-
quelles on a déjà beaucoup écrit: la princesse des Ursins (Une femme premier
ministre), la marquise de Lambert et M"'° de Tencin dont les deux salons sont
heureusement caractérisés. Le cinquième morceau enfin, d'un titre très hospita-
lier, La Cour sous Louis XV et Louis XVI, nous donne, sans un plan bien rigou-
reux, des détails, les uns curieux, les autres déjà connus, sur l'étiquette de nos
rois, leurs goûts et leurs plaisirs, sur l'éducation des filles de Louis XV et leur
attitude hostile à l'égard de ^'larie-Antoinette. L'ensemble du volume se lit
agréablement : l'auteur étai? à l'aise pour cueillir dans cette histoire du
xviii» siècle autant de traits d'esprit qu'il pouvait souhaiter et en piquer son
récit; il y a encore ajouté les siens et son livre pourra ainsi suppléer à la lecture
des anecdotiers où se plaît son érudition. — L. R.
— M. R. R. ScHROPP a publié du Faust de Goethe une Traduction nouvelle,
complète, strictement conformé au texte original (Paris, Perrin, igoS, in-S»,
pp. xxH, 535. Fr. 7,5o). Elle est en effet fidèle, les contre-sens y sont légers et
peu nombreux. Mais si M. Sch. possède très bien la langue de l'original, celle
dont il dispose pour l'interprétation est franchement insuffisante. Son style four-
mille de germanismes. Je passe sur ceux qui offusquent simplement sans nuire au
sens comme « bref et bien, jeune sang, sang frais » etc.; je passe encore les
explétifs<allemands qui sont conservés, le neutre reproduit tel quel, de menus
mots à sens si variable uniformément rendus; mais que fera le lecteur français
de passages comme ceux-ci . p. 74, « vous tâtonnez après toutes les sept choses;
p. 76, avec quelle joie tu écornifleras ce cours d'études; p. 112, je sens gazouil-
ler autour de moi, ô jeune fille, ton esprit d'abondance et d'ordre; p. 21 5, si le
mal se surcouve en maux; p. 477, une fêle à flots {flottes Fest); p. 484, insensé
qui au dessus des nuages se poétise son pareil ; p. 493, c'est le bousillage
gamino-virginal », etc., etc.? Ces exemples suffiront, mais il n'est presque pas
une page où l'on n'ait à en relever de pareils. Et je ne dis rien du geste, des jeux
de scène, du ton du dialogue, du mouvement de la phrase, des mille nuances de
langue, de construction et de rythme, de tout ce enfin qui aurait dû passer de
l'original dans la copie. A ceu^ qui voudront lire le texte en s'aidant de cette ver-
sion, elle pourra rendre quelles services, quitte à les laisser souvent dans l'em-
barras ou même à les égarer ; pour les autres, je crains qu'elle ne les rebute tout à
fait. L'entreprise sans doute était difficile, mais pourquoi M. Sch. qui dans sa préface
avait énoncé d'excellents principes, a-t-il si rigoureusement appliqué son système
de transcription littérale et donné une traduction qui reste à traduire ? — L. R.
— M. G. Letainturier-Fradin a écrit pour les professionnels et les amateurs
des salles d'armes une histoire de l'escrime en France : Les joueurs d'épée à
travers les siècles (Paris, Flammarion, 3« édit.; sans date, in-S», pp. xiv, 599,
Fr. 7,5o). Faite de seconde main pour la période des débuts, elle offre une docu-
mentation originale à partir du xvi« siècle. L'auteur a étudié en détail l'organisa-
tion de la communauté des « maîtres en fait d'armes », suivi ses destinées, conté
ses querelles et ses procès, caractérisé les plus fameux de ses membres, analysé
140 REVUE CRITIQUE DHISTOlaK ICT DE LITTERATURE
les ouvrages de ses théoriciens. A côté de l'intérêt qu'il oft'rira aux spécialistes, ce
livre est encore une utile contribution à l'histoire des institutions et des mœurs.
11 faut aussi mentionner l'illustration qui est abondante et soignée (p. gb, saint
Marc était le patron non pas seulement des escrimeurs de Strasbourg, mais de la
plus ancienne corporation des maîtres d'armes allemands, les Marxbruder de
Francfort, où se recrutèrent longtemps tous les tireurs; p. 128, écrire la troupe
des Gelosi, et non la Troupe Golosi). — N.
— Dans une brochure très documentée, La question macédonienne et les
Réformes en Turquie (Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 190?,
in-8°, p. 208, avec deux cartes : Fr. 3,5o). M. J.-F. VoÏnov appelle à nouveau
l'attention du public sur un des plus passionnants problèmes politiques du
moment. Après l'avoir étudié dans ses éléments historiques, il démontre l'inanité
des projets de réformes élaborés par les grandes puissances et dont le mauvais
vouloir du gouvernement ottoman empêchera toujours la réalisation. La seule
solution efficace est la constitution d'une Macédoi^-ie autonome placée sous les
ordres d'un gouverneur chrétien et rattachée à la Turquie par de faibles liens de
vasselage. M. 'V. s'est attaché à prouver la prépondérance numérique del'élément.
bulgare en Macédoine, en donnant à l'aide d'une bonne carte une description très
détaillée des diflérents groupes ethniques de la région. Souhaitons que ses statis-
tiques et ses renseignements apportent un peu de lumière dans ce problème
obscurci par tant d'intérêts hostiles. — L. R.
— Un congrès des Universités populaires, le premier, s'est tenu à V^ienne en
mars 1904. Nous venons d'en recevoir le compte rendu : Bericht tiber die Verhand-
lungen der Tagung fiir volkstumliche Hochschulvovtràge im deutsclien Sprachgebiet
(Leipzig, Teubner, igoS, gr. in-8", p. 98). Le généreux désir d'initier la masse au
mouvement scientifique par la bouche même de ceux qui le représentent, avec le
plus d'autorité a créé dans la plupart des universités des organisations spéciales,
tantôt d'initiative privée, comme en Allemagne, tantôt soutenues officiellement
par l'Etat, comme en Autriche, qui ont réalisé avec plus ou moins de succès et
sous des formes assez variées un commun dessein. L'idée de se rencontrer pour
échanger les expériences acquises et profiter réciproquement des résultats obtenus
était toute naturelle. Le procès-verbal du congrès nous renseigne sur le fonction-
nement de l'œuvre et la tâche déjà honorable fournie par une institution encore
très jeune. Ceux qui chez nous ont tenté la même entreprise y pourront trouver
d'utiles conseils, à défaut de compliments, car on n'a pas eu à Vienne grande
opinion de leur talent organisateur. Cependant comme chez nous, en Autriche
aussi et en Allemagne, on peut faire la constatation j'-r^sez générale que ces cours,
destinés à l'origine à la population ouvrière, recrjjcent surtout leurs auditeurs
dans la classe moyenne. Chaque centre, il est vrai, où des cours populairees ont
été institués, présente un aspect différent. Aussi la discussion que le congrès a
ouverte sur des questions d'organisation générale, appel à l'intervention de l'Etat
ou existence autonome, participation de l'auditoire ouvrier au règlement du
programme, collaboration des étudiants, etc., ne pouvait provoquer que des
débats intéressants mais sans résultat appréciable, chaque groupe restant juge
des meilleurs moyens d'adapter l'institution aux conditions locales. Sur un point
du moins l'unanimité est absolue, et nous nous plaisons à le reconnaître, le
dévouement de tous à donner un salutaire exemple de solidarité sociale. — L. R.
Propriétaire-Gérant : Ernest LEROUX.
Le Puy, Imp. R, Mabchessou. — Peyriller, Rouchon et Gamon, successeurs.
1
REVUE CRITIQUE
D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE
N" 34 — 26 août. — 1905
KiTTEL, Bible hébraïque. — Cornill, Les livres canoniques de l'Ancien Testa-
ment. — Zapletal, L'Ecclésiaste. — Rose, Les Actes des Apôtres. — Calmes,
Les Épitres catholiques et l'Apocalypse, — Œdipe roi, Œdipe à Colone, p.
Blaydes. — ScHERMANN, La première guerre punique. — Ussani, Pétrone. —
Appendix Vergiliana, I, p. Curcio, — Schlumberger, L'épopée byzantine, III. —
JoRAN, Université et enseignement libre. — P. Baudin, L'armée moderne et les
Etats-majors.
Biblia hebraica, edidit R. Kittel. Pars I. Leipzig, Hinrichs, igoS; in-8, x-552
pages.
Einleitung in die kanonischen Bûcher des Alten Testaments, von
C. H. CoRNiLL, Fiinfie Auflage. Tabingen. Mohr, 1905, in-8, xvi-35o pages.
Das Buch Kohelet, von V. Zapletal. Fribourg,5Gschwend, iqoS; gr. in-8, xiv-
243 pages.
Entre les éditions qui reproduisent simplement le texte traditionnel
de la Bible hébraïque avec les notes de la Massore, et un essai conjec-
tural et discutable d'édition critique tel que la Bible polychrome de
M. Haupt, il y avait place pour une édition à la fois traditionnelle et
sagement critique, comme celle que nous donne maintenant M. Kittel,
assisté de plusieurs savants connus (MM. Béer, Buhl, Dalman, Driver,
Lôhr, Nowack, Rothstein, Ryssel). On y trouvera le texte massoré-
tique, édité d'après les meilleures autorités, et des notes présentant les
corrections suggérées soit par la Massore elle-même, soit par les
anciennes versions, soit par de très grandes vraisemblances critiques;
certaines corrections sont proposées en manière d'hypothèse plus ou
moins probable, et Ton indique pareillement les variantes notables
que supposent les anciennes versions. Avec des prétentions modestes,
cette édition sera d'une grande utilité. On ne saurait trop la recom-
mander aux jeunes hébraïsants. Le volume qui vient de paraître con-
tient la Loi et les premiers Prophètes (prix : 4 mks).
L'excellent manuel de M. Cornill en est à sa cinquième édition (sur
l'édition précédente, voir Revue du 18 janvier 1897, p. 43). Il a été
diminué d'un chapitre sur les apocryphes et pseudépigraphes de
l'Ancien Testament, qui doit être traité à part, en volume, dans la
Nouvelle série LX. 34
142 REVUE CRITIQUE
même collection [Grundriss der theologischen Wissenschaften). L'ou-
vrage conserve cependant à peu près les mêmes dimensions, parce
qu'il a été plus ou moins retouché et augmenté dans les autres parties.
L'addition la plus considérable est un paragraphe nouveau, d'une
critique sage et bien instruite, sur la métrique biblique. Quatre pages
de polémique, dans l'avant-propos, auraient pu être omises sans que
le mérite du livre en fût diminué.
Le travail du P. Zapletal sur l'Ecclésiaste est une oeuvre très
remarquable. Une large introduction précède l'explication et la tra-
duction du texte hébreu. L'auteur discute avec beaucoup de méthode,
de compétence et de sagacité l'unité du livre, sa forme poétique, son
rapport avec la philosophie grecque, sa doctrine sur la vie future, son
origine. Il a sans doute raison d'écarter les hypothèses plus ou moins
compliquées par lesquelles on a voulu expliquer l'apparente incohé-
rence de la composition. Il admet même l'authenticité de l'épilogue,
et l'on peut trouver, en effet, que ce morceau a été écrit dans le même
style, dans le même esprit, et avec autant d'esprit, que le reste du
livre. La question du rythme semble résolue par le seul examen du
texte: les sentences se découpent naturellement en membres parallèles
et proportionnés. Le P. Z. a eu la prudence de s'en tenir aux indica-
tions fournies par le texte même et de ne pas le tourmenter pour le
faire entrer dans le cadre d'une strophique savamment élaborée. Il ne
laisse pas d'invoquer le rythme pour éliminer comme gloses rédac-
tionnelles nombre de mots ou de courts passages. Inutile de dire
qu'on peut hésiter à le suivre dans certains cas. L'Ecclésiaste n'a fait
aucun emprunt de doctrine à la philosophie grecque; il connaît la
doctrine hellénique de l'immortalité de l'âme et il l'écarté pour s'atta-
cher (peut-être faudrait-il ajouter que l'attachement est sans passion
théologique et même sans conviction bien solide) à l'ancienne croyance
hébraïque et sémitique du scheol. Il a vécu vers la fin du m® siècle
avant l'ère chrétienne. La fiction littéraire par laquelle il a mis son
livre sous un nom d'emprunt, qui désigne le roi Salomon, était con-
forme à l'usage de ce temps. Renan a exagéré son scepticisme et son
dilettantisme. Peut-être le P. Z. tombe-t-il un peu, très peu, dans
l'excès contraire. Peut-être aussi, tout en constatant que cet écrivain,
d'ailleurs très juif, avait vécu dans une atmosphère plus ou moins
chargée d'hellénisme, aurait-il pu déterminer avec plus de précision
l'influence du milieu sur son état d'esprit, le courant de sa pensée et
même son style.
Le commentaire qui suit cette magistrale introduction est très érudit
(plusieurs citations des auteurs classiques y viennent fort à propos) et
d'un grand intérêt. La traduction est exacte et soignée.
Alfred Loisy.
d'histoire et de littérature 143
Les Actes des Apôtres, traduction et commentaire, parV. Rose, O. P. 2^ édi-
tion. Paris, Bloud, 190?; in-12, xLiv-273 pages.
Épîtres catholiques, Apocalypse, traduction et commentaire, par T. Calmes,
SS. ce. Paris, Bloud, igoS; in-12, 238 pages.
Ces deux volumes appartiennent à une collection, La pensée chré-
tienne, où l'on publie, avec les introductions ou explications conve-
nables, les œuvres principales ou de notables extraits des grands
écrivains chrétiens, anciens et modernes. Avec une certaine inégalité
de mérite, ils sont tels que doivent être des livres de vulgarisation
scientifique et ils rendront grand service à la clientèle catholique en
vue de laquelle ils ont été composés.
Le premier est pourvu d'une introduction, le P. Rose ayant cru
pouvoir conclure à la composition du livre des Actes par saint Luc,
qui aurait fondu ses propres souvenirs de voyage dans le récit plus
large qu'il aurait lui-même écrit. I^lusieurs critiques supposent que
l'utilisation du journal de voyage aurait déterminé l'attribution du
livre entier et conséquemment du troisième Évangile au disciple de
Paul. Le P. Rose, défendant l'opinion traditionnelle, trouve d'abord
quel'hypothèsen'est pas vraisemblable. Et en effet, dans les conditions
communément admises, le nom de Luc aurait dû être plutôt oublié
que substitué à celui du rédacteur. Mais il n'est pas impossible
que celui-ci ait fait exprès de garder le « nous » du journal de
voyage, afin de présenter ses livres sous le couvert d'un nom quasi-
apostolique, et qu'il ait ainsi orienté la tradition dans le sens où. elle
s'est fixée. Le second argument n'est pas beaucoup plus décisif:
le style des Actes, nous dit-on, est le même dans les morceaux du
journal que dans le reste du livre. Sans doute, mais le style du
troisième Evangile est pareillement uniforme, bien que Marc et
d'autres documents y soient exploités ; le rédacteur ne copiait pas ser-
vilement, il adaptait ses sources à son propre point de vue et à son
propre style; quant à ses relations avec Paul, on doit reconnaître que
le prétendu Luc est bien peu paulinien pour un disciple immédiat
de l'Apôtre, et que le récit de l'assemblée de Jérusalem [Act.^ XV)
ne peut guère avoir été écrit par un compagnon de celui-ci. Reste
le troisième argument : le rédacteur avait d'autres documents rédigés
par des témoins oculaires; pourquoi n'aurait-il gardé le « nous « que
dans la relation du voyage? Mais il est clair que le rédacteur ne pou-
vait se mettre à la place de tous les témoins; on serait d'ailleurs fort
empêché de prouver que les autres sources des Actes émanaient de
témoins oculaires; et si l'on vise à ce propos le préambule du
troisième Evangile, il serait aisé de montrer que le rédacteui s'ex-
prime comme n'ayant à sa disposition aucun écrit apostolique, mais
seulement des écrits où était consignée la tradition des témoins, ce
qui n'est pas précisément la même chose.
144 REVUE CRITIQUE
L'apologétique du P. Rose n'est peut-être pas exempte d'inconséquen-
ces. Pour qu'on ne déduise pas d'Act., II, 36, que, selon la christologie
primitive, Jésus était entré par sa résurrection dans la pleine réalité
de sa fonction messianique, le commentateur observe que, le discours
de Pierre ayant été rédigé par Luc, le passage en question doit être
interprété d'après la christologie du narrateur, ce qui est vrai par rap-
port à celui-ci, mais ce qui peut être faux par rapport au sens original
du passage, s'il vient d'une source antérieure. Et deux pages plus haut,
un autre passage du même discours est allégué pour montrer que
Pierre, cinquante jours après la passion, défiait publiquement les Juifs
de montrer le tombeau où se trouverait le corps de Jésus, ce qui serait
« un argument de premier ordre en faveur du tombeau trouvé vide ».
Si le discours représente la pensée de Luc, il ne peut plus fournir
qu'un argument de second ou de troisième ordre. D'ailleurs le texte
ne contient aucun défi ni la moindre allusion à la découverte du
sépulcre vide, ce qui donnerait à penser que le premier rédacteur du
discours en savait moins long sur ce point que Marc et Luc. Il y aurait
aussi beaucoup à dire sur la façon dont le P. Rose concilie Act., XV
avec Gai., II, en insinuant que les meilleurs critiques contemporains
admettent l'historicité du récit des Actes (cf. Revue du 3i octobre
1904, p. 32l).
Le P. Calmes s'est épargné tous ces artifices d'une apologétique
surannée. On pourrait, à la vérité, lui reprocher une lacune. Il n'a pas
d'introduction pour les Épîtres catholiques ni même pour l'Apoca-
lypse. Il est permis de supposer que, ne se sentant pas en mesure de
défendre honnêtement les attributions traditionnelles et ne pouvant
obtenir de ceux qui délivrent Vimprimatur l'autorisation de les con-
tester, il s'est délibérément, on pourrait presque dire courageusement,
interdit de les discuter. Les commentaires sont excellents; celui de
l'Apocalypse est tout à fait remarquable; rien de plus critique, de plus
pénétrant, de plus exact. Ces notes exégétiques sont très suffisantes
pour éclairer sur l'origine des textes ceux qui entendent bien notre
langue. Le P. Calmes ne fait pas difficulté d'admettre en plusieurs
endroits que l'auteur de l'Apocalypse a utilisé des sources antérieures.
Il écrit, par exemple : « Au moment où la série des signes va être
épuisée (ch. x), l'auteur constate qu'il lui reste encore à prophétiser..,
La communication d'un livre mystérieux lui sert à justifier la conti-
nuation de sa prophétie. Si l'on veut se faire une idée de la compo-
sition de l'Apocalypse, l'on n'a qu'à entendre de sources documentaires
les livres qu'on nous présente comme étant les instruments de la révé-
lation. »
Alfred Loisy.
d'histoire et de littérature 145
Sophoclis Œdipus Rex. Denuo recensuit et brevi annotationc critica instruxit
Fr. H. M. Blaydes, Halis Saxonum in Orphanotrophei libraria, 1904, Un vol.
in-S" de vii'1-104 p.
Du même, Sophoclis Œdipus Coloneus, 126 p.
Dans un article paru ici-même le 25 avril 1904, nous disions que
M. Blaydes était un fervent de Sophocle : nous énumérions les tra-
vaux qu'il a consacrés au grand tragique, depuis i859;il y aura
bientôt un demi-siècle. Naturellement pendant un laps de temps
aussi long, l'activité d'un homme comme B. ne s'est pas bornée à
Sophocle; il l'a quitté à plusieurs reprises; de 1880 à 1893, il a
publié cette grande édition d'Aristophane, qui restera son titre
d'honneur ; il a donné encore une édition de VOrestie d'Eschyle et
divers volumes de critique verbale ou d'exégèse sur les tragiques
grecs, sur les comiques, etc. Mais c'est toujours à Sophocle qu'il est
revenu. On pouvait croire cependant qu'après la publication des
Adversaria critica in Sophoclem en 1899 et du Spicilegium Sopho-
cleum en 1903, M. B. avait dit sur Sophocle tout ce qu'il avait à dire-
le premier de ces deux ouvrages a 290 pages, le second 629 ; cela fait
un total de plus de 800 pages. Mais M. B; est inépuisable. Il entre-
prend aujourd'hui à l'âge de 85 ans une nouvelle édition de Sophocle.
Assurément cette édition n'a pas l'ampleur de celle d'Aristophane ;
le titre nous en avertit : il annonce seulement une recension nouvelle
avec une courte annotation critique. M. B. n'a pas voulu trop se
répéter. Il le fait cependant; quiconque a un peu pratiqué les
ouvrages de M. B. n'en sera pas étonné. Disons qu'ici toutefois
beaucoup de ces répétitions sont excusables. Les corrections déjà
proposées par M. B. dans les précédents ouvrages sur le texte de
Sophocle, trouvent un placement naturel dans une édition de ce
texte. Nous signalons quelques-unes des corrections nouvelles pro-
posées par l'auteur : Œdipe-Roi, v. 88, xâpta au lieu de itàvia; v. 23.o,
z\ 0' 'TJ -ziq, aÙTov oTosv y] '^ àXÀr^i; y(Govo;, la leçon r) '^ aXXïjç se trouve déjà
dans E. Briihn ; v. 420, la correction 'Xcxtov déjà proposée depuis
longtemps par M. B, se trouverait confirmée par le Laurentianus,
qui donnerait une apostrophe devant le mot X;îj.t,v? — A relever une
explication nouvelle du v. 220. — Œd. à Col. 32 i, oîXr,; au lieu de
(^ôvT^;, qui ne convient guère à cause du v. 234; v. 866, J^iXôv ovt' au
lieu de '^•.Vrri ojxij.' qui ne s'explique guère '.
Albert Martin.
I. Les fautes d'impression me paraissent plus nombreuses que d'habitude,
V. 873, uêptv en note ; io5i, xosoCiia ati lieu de voaoOaa; 1069, aeûpo pour osOpo,
etc., etc. Les lettres cassées sont aussi fréquentes^
146 REVUE CRITIQUE
D' Max ScHERMANN. Der erste punische Krieg im Lichte der Livianischen
tradition. Ein Beitrag zur Geschichtschreibung des Livius und seiner Nachfol-
ger. Tûbinger inaugural-dissertation. Tubingue, Laupp, igob, 120 p., gr. in-8°.
2 m. 5o.
Tite-Live est, pour l'instant, l'objet de nouvelles recherches fort
intéressantes. Il a tous les honneurs. On a retrouvé à Oxyrhynchus
des résumés de livres, qui, il est vrai, ne nous ont pas apporté beau-
coup de nouveau. Surtout on s'est appliqué, et fort heureusement, à
reconstituer, autant qu'il est possible, TÉpitome perdu de l'historien.
Beaucoup de savants ont, depuis quelques années ', contribué à l'en-
treprise, et voici, dans le même sens, une étude qui n'est pas sans
mérite.
Le travail a été fait sous l'inspiration du professeur Ernest Korne-
mann de Stuttgart dont le nom nous est connu surtout par son livre
sur le Tite-Live d'Oxyrhynchus. Il est naturel que nous retrouvions
ici l'écho d'un système cher à M. Kornemann comme aussi à d'autres
savants entre TÉpitome perdu de Tite-Live, représenté d'une part par
les Periochse et Orose, d'autre part parles chroniqueurs : Eutrope,
Festus, Cassiodore, il faudrait admettre l'existence d'une source inter-
médiaire pour expliquer les graves divergences surtout chronologi-
ques qu'on relève entre les deux séries.
L'Introduction montre que M. S. est parfaitement au courant de
tous les travaux qui se rapportent à son sujet.
Supposez un supplément aux livres perdus XVI-XIX de Tite-Live,
semblable pour le but, à celui de Freinsheim, mais établi dans le goût
moderne, surtout avec faits et dates. On ne songe guère de nos jours
à retrouver ou plutôt à imaginer le latin de l'auteur ni même le fond
de ses développements; à nos yeux ce serait beaucoup déjà de pou-
voir reconstituer partiellement, dans ses principaux éléments, le
Tite-Live abrégé qui servait aux lecteurs de l'Empire, ou autre-
ment VÉpitome. M. S. en tente l'entreprise et il aboutit, dans
la- présente étude, à une sorte de calendrier, institué année par
année, pour la première guerre punique. Reviennent chaque fois
ces mentions : en tête : « consuls » ; à la fin : « triomphe », ou acta
triumph. » ; dans l'intervalle, les principaux faits, et dans chacun
de ces alinéas, discussion des difficultés que présentent, pour la
reconstitution du texte original, les divergences de noms ou autres.
Toute cette étude me paraît conduite avec soin, avec conscience, et la
critique de M. S. est excellente. Le résumé des débats soulevés sur
l'authenticité de l'inscription de la colonne rostrale de Duilius (p. 5i
et s.) est clair et bien déduit. Voici mes seules réserves.
Une première objection au titre qui dit trop. « La lumière de
la tradition de Tite-Live » n'est pas tellement éclatante, puisqu'il
faut d'abord reconstituer cette tradition et qu'on procède, pour
I. Voir la Revue du i3 mars 189g.
d'histoire et de littérature 147
une bonne part, par hypothèse. Cette inéluctable nécessité, ne
faudrait-il pas l'indiquer dès l'abord, plutôt que de paraître la dissi-
mule ? Dans le sous-titre, il est question « de Tite-Live et de
ses successeurs (Nachfolger) » : suivant moi la dénomination n'est
pas suffisante. Il est bien clair aussi, par la préface, que M. S. a
flotté quelque peu entre divers projets : la reconstitution des
livres XVI-XIX de Tite-Live ; une étude sur ses abréviateurs ; peut-
être encore une étude objective sur la première guerre punique. —
La conclusion, en une page, où M. S. se borne à opposer la tradition
de Tite Live et des annalistes (tradition toute formelle) à la tradition
grecque (Polybe, Diodore, en partie Dion), est vraiment insuffisante.
— Pourquoi aucune table ? M. S. procédant par série chronologique,
avec une infinité de divisions et subdivisions, un tableau ou un Index
était d'autant plus nécessaire. — Pas d'index bibliographique non
plus; les références des notes sont en général précises. Mais il y a des
exceptions ; par exemple, pas de date pour la brochure citée p. 42,
n. I. — Enfin l'errata pourrait être fort allongé '.
Emile Thomas.
Estratto dagli Studi italiani di Filologia classica. Vol. XIII. Vincenzo Ussani.
Question! Petroniane. Firenze. Bern. Seeber, igoS. 5i p. gr. in-S".
Je connais de M. Ussani une édition des Odes d'Horace chez
Loescher (1900-1901) ; aussi un article des Studi, daté de Messine
1903 : il testo Lucaneo e gli scolii Bernensi. Je vois de plus que M. U.
a publié à Rome en 1903 un livre, que je n'ai pas lu, intitulé : Sul
valore storico del poema lucaneo. Sur Pétrone M. U. est des mieux
documentés : il connaît tout ce qu'on a publié en Italie et ailleurs, et,
pour son compte, il s'efforce d'apporter des vues nouvelles sur le
sujet, particulièrement en ce qui concerne l'auteur et la date de
l'œuvre. Suivant M. U., nous avons eu le tort d'en rester où nous
avait conduit le vieux Studer et de ne pas tirer du texte tout ce qu'il
contient. Voyons quelques unes de ces remarques nouvelles et que
valent-elles?
D'abord un mot du plan :
Trois paragraphes : 1° arguments par lesquels on appuie l'hypothèse
de l'identité de l'auteur du Satyricon et du Pétrone de Tacite; réponse
aux diverses objections; la ville où demeure Trimalcion est
Pouzzoles ; 2° dates extrêmes entre lesquelles doit se placer la com-
i.P. 6, 4 1. avant la fin : lire Va?-ese. P. 7, n. 4, lire 4 (et non 14). P. i5 et 18,
lire pour le chapitre du de viris ill. : XXXVII. P. 32, 8 1. avant le bas, lire iîostra,
et à la 1. 4 : lire advectum. P. 45, dans le passage de Macrobe, indiquer le § (29)
et, à la 1. 5, au lieu de per, lire pro. P. 49, 1. 8, lire Oudetidort'. P. 32, 1. 6, lire
exfociwnf; 1. 14, lire ornavet ; 1. 19, lire maxumas. P. 55 au second mot de la cita-
tion de Zonaras, lire yâp, etc.
1^8 REVUE CRITIQUE
position du roman (64, date de l'incendie de Rome, et 65, date de la
publication de VHalosis Ilii de Néron, poème impérial que l'auteur de
la Trojœ halosis, un courtisan favori de l'empereur, n'a pu risquer de
paraître parodier ; 3° rapports entre le Bellum civile et la Pharsale ;
il y a parodie; elle passe sur la tête d'Eumolpe pour atteindre Lucain,
le chef de la nouvelle école.
Sans m'astreindre à suivre cet ordre, je dégage du tout l'argument
nouveau qui pourra frapper le plus vivement le lecteur. Dans la lecture
de Vactiiariiis (ch. 53) M. U. oppose hortis Pompeianis à praedio
Ciimano, et il voit dans ces mots une allusion à Pompei, ce qui nous
reporterait forcément avant 79. Mais le mot prête à bien des équi-
voques, surtout chez un affranchi qui s'appelle G. Pompeius Trimal-
chio. Aussi, après la première surprise, les doutes ne manqueront pas
de revenir à l'esprit.
Voici d'autres vues qui ne me paraissent guère plus solides.
L'incendie, relaté par Vactiiarius, porte la date : VII Kal. Sextiles.
M. U. en rapproche l'incendie de Rome ; il a éclaté le même mois, le
XIV Kal. Sextiles, a duré six jours et sept nuits, et l'on commençait
à se rassurer quand il reprit dans les praedia JEmiliana de Tigellin,
donc justement le VII Kal. Sextiles au matin. Le choix voulu du jour
couvrirait ici une attaque indirecte contre Tigellin. J'avoue que le
rapprochement me paraît des plus artificiels, la coïncidence fortuite,
l'allusion anodine ; est-il sûr que, dans cet ensemble tout différent,
les contemporains eux-mêmes l'eussent saisie? — De même je doute
fort qu'on puisse trouver un lien véritable entre la fugue de Crotone,
l'étalage des grandes richesses {trecenties sest.) qu'aurait laissées le
vieillard en Afrique, et d'autre part la folle recherche par Néron des
trésors de Didon, entreprise suggérée par Césellius Bassus, comme le
raconte Tacite, A. XVI, i-3. C'est nous qui voyons une analogie entre
ces épisodes du roman et les faits de l'histoire; les contemporains,
auraient plutôt senti la différence. Ne rafïinons pas en une matière
comme celle-ci; « l'esprit de l'escalier » ou encore « la prophétie après
l'avènement », transportés dans l'histoire de la littérature, seraient
d'une méthode bien étrange.
D'autres rapprochements qu'établit M. U. (p. 6) entre le poème du
ch. cviii et la Pharsale me paraissent des plus contestables : dans
les mouvements ou expressions telles que : Quis furor.. . Quid
meruere... jnors una..., je ne vois que des thèmes d'école, devenus,
sous l'empire, une monnaie courante qui n'a plus d'empreinte.
On peut trouver d'abord ingénieux le départ que fait (p, 44) M, U.
entre les divers poèmes du Satyricon : d'un côté, vers du narrateur
qui reposent simplement de la prose ; de l'autre, tirades plus ou
moins longues attribuées à un personnage, et, dans ce groupe-ci,
avant tout le Belliim civile sur lequel on ne cesse de discuter. M. U.
imagine que les poèmes du second groupe ont été insérés après coup.
d'histoire et de littérature 149
Il note l'insuffisance des liaisons qui les rattachent au reste [nam,
ceterum, prxterea, enim) ; il explique par cette origine les dissonances
qui nous embarrassent, notamment la contradiction qui existe entre
la théorie générale d'Eumolpe dirigée contre Lucain, et le poème
lui-même, qui, ainsi que la tirade de Tryphène, contient des imita-
tions incontestables de Lucain.
M, U. voit dans tout cela des additions postérieures; il n'y aurait
eu d'abord à ces places aucun vers, ou du moins pas de vers récités
par Tryphène ou par Eumolpe ; Pétrone plus tard se serait amusé à
faire la critique de Lucain ; il l'aurait imité, puis parodié, et, sans se
soucier de la vraisemblance, il aurait placé le tout sous le nom de tel
ou tel personnage. Mais par là M. U. ne résout rien ; il ne fait à mon
sens que reculer et augmenter la difficulté. Nous n'avons pas, tant
s'en faut, en son entier et dans sa forme intégrale, le texte du Saty-
ricon et l'on veut, dans le roman, démêler des rédactions succes-
sives et des retouches ! N'est-ce pas se perdre volontairement dans
des hypothèses invraisemblables ?
Ce genre de recherches a séduit M. U. à ce point qu'il l'a étendu à
d'autres sujets et qu'on trouvera ici, aux deux dernières pages, toute
une liste de morceaux de la Pharsale, où M. U. voit, surtout au
livre V, autant d'épisodes parasites, de seconde main dont la suppres-
sion allégerait le poème. Alors même que la remarque serait juste,
que prouverait-elle pour le Satyricon ?
Je trouve en général que, dans les discussions historiques, M. U.
fait une part trop grande aux présomptions subjectives ; qu'il y a ici
(surtout p. 47 et 48) trop d'arguments ex silentio : M. U. aime les
problèmes insolubles. On ne peut s'étonner qu'il n'aboutisse pas.
Pour en citer encore un exemple, M. U. croit pouvoir préciser la
date à laquelle eut lieu la rupture entre Lucain et Néron (fin de 64
ou commencement de 65), et par suite la date après laquelle Pétrone
osa parodier la Pharsale, en retouchant et complétant sa Ménippée.
C'est vouloir être et du moins se croire bien informé.
Donc contribution intéressante très approfondie, riche d'idées
neuves, qui s'ajoute à toutes celles qui sont venues très heureusement
d'Italie; mais, suivant moi, son médiocre succès fait d'autant ressortir
la difficulté du sujet. Remercions M.U. de la courtoisie avec laquelle
il discute les thèses de ses adversaires. Dans le détail, et ce n'est pas
ici un mince mérite, je n'ai rien vu qui ne fût d'une parfaite exactitude'.
Emile Thomas.
I. Sauf cependant au haut de la p. 36, où M. U. s'est sûrement trompé dans la
traduction de classes {le armate). Il ne s'agit pas d'armées, mais des flottes qui
apportent à Rome de l'Afrique les animaux féroces (au lieu du blé d'Egypte). —
Au milieu delà p. 5, Tacite est cité d'après un mauvais texte {redibat levis : rur-
sum). P. 7, au premiers vers de la citation du livre III, lire : hoc edidit. — Entin,
en plus d'un passage, autant que j'en puis juger, la rédaction ne brille pas par la
clarté.
l5o REVUE CRITIQUE
Poeti Latini Minori. Testocritico, commentato da Gaetano Curcio libero docente
di letteiaiure latina. Vol. II, fasc. I. Appendix Vergiliana. Priapea, Catalepton,
Copa, Moretum, Catania, frat. Battiato, igoS, gr. in-8", xvi-i88 p. 5 L.
Voici le second volume d'une collection ' qui est certes la bien
venue, tant, dans ces petits poèmes, abondent les difficultés de tout
genre. L'auteur voulait d'abord comprendre en un seul xomeV Appen-
dix Vergiliana ; mais « la sobriété la plus rigoureuse (?) n'a pu limiter
assez le nombre des pages » ; il ne donne aujourd'hui qu'un fascicule
contenant la première partie de l'Appendix, Plus tard viendront le
Cul ex et la Ciris.
La documentation, pour le commentaire comme pour le texte, me
paraît des plus complètes. En tête de chacun des poèmes, les numé-
ros de Burman, Meyer, Bashrens ; texte et notes; puis : « Argo-
mento » eiaCronologia » (celle-ci trop souvent avec conclusion néga-
tive). Avant chaque recueil : « Prolégomènes », liste des éditions ou
études, et table des sigles. Pour l'apparat, les éditions de Ribbeck et de
Baehrens servent naturellement de base. Mais M. C. nous donne aussi
son apport. Outre que pour les Priapea et les Catalepton, il attache
plus d'importance qu'on ne l'avait fait jusqu'ici au manuscrit de
Bruxelles (xii^s.), pour les mêmes poèmes, M. C. a collationné, pour
la première fois, un manuscrit du Vatican du xv= siècle. De même il a
revu, pour la Copa et le Moretum, le Bembinus (ix" s.) ; il a rectifié quel-
ques petites inexactitudes, et comblé les lacunes de la description
générale. lia, de plus, collationné quelques manuscrits de la Vaticane
qu'on n'avait pas employés jusqu'ici (x«, xi^ et xV s.). Enfin on trou-
vera, comme spécimens, les scolies interlinéaires de deux de ces
manuscrits. La préface donne, en dix pages, la description générale
des manuscrits collationnés à nouveau, avec un jugement sur leur
caractère propre. A la fin, quatre pages de fac-similés de divers
poèmes, en tête du Bembinus. En somme, M. C. s'est proposé de
mettre à notre disposition tout ce qui est utile pour lire et comprendre
ces poèmes, bien plus que de trouver du nouveau pour résoudre les
difficultés du texte. Il ne cite, à la fin de sa préface, en tout que cinq
conjectures qui lui sont personnelles ; sur ce nombre, la première est
séduisante, les autres douteuses ou parfaitement (Cat. XIII, 32)
invraisemblables. M. C. se flatte de donner pour la Copa et le More-
tum un texte qui sente moins la main des modernes. Sauf trois pas-
sages du Moretum (Sg, 71, 80), il croit avoir trouvé dans les manus-
crits secondaires toutes les leçons utiles sans recourir à aucune
conjecture.
Il est sûr que l'on a vu éclore sur ces poèmes des hypothèses sans
fin (leur nombre même montre ce qu'elles valaient) ; et que M. C. a
1. Sur le premier volume, voir la iîevKe de 1903, I, p. m.
d'histoire et de littérature I 5 I
fait sagement de ne pas chercher à nous en apporter d'autres '. Il me
paraît même juger bien trop favorablement telle nouveauté de lui ou
d'autres ^
Dans les notes, il y a à la fois trop et trop peu ; l'exposé est verbeux
et j'ai vu plus d'une répétition oiseuse ; ailleurs j'ai regretté l'absence
de rapprochements ou de remarques qui me paraissaient nécessaires :
par exemple sur des imitations certaines de Virgile (Cat. IX, i); sur
certaines licences métriques (Cat. IX, 6i : si et, conjecture), etc. J'au-
rais souhaité en haut des pages ou ailleurs un titre courant, indiquant
de quel poème il est traité dans la page. Malgré tout, pour l'ensemble
il me paraît évident que ce nouveau fascicule est très supérieur au
précédent. La matière y est sans doute pour quelque chose ; car les
poèmes qu'on relit ici ,sont presque classiques et le lecteur est fort
heureux d'avoir, sur ces vers, tout ce qu'il lui faut connaître ; mais
l'habileté de l'éditeur, sans se marquer au dehors, est très réelle et
doit nous donner, pour la suite, les meilleures espérances \
Emile Thomas.
G. ScHLUMBERGER, L'Épopée byzaiitine à la fin du x« siècle. Troisième
partie : Les Porphyrogénètes, Zoé et Théodora (1025-1057), Paris,
Hachette, 1903, i vol. 4°, de viii-847 pages.
Dans ce beau et fort volume de plus de 800 pages, M. Schlumberger
a étudié trente ans environ de l'histoire de Byzance (1025-1057) *.
J'ai hâte de dire que ces trente années comptent parmi les plus
curieuses et les plus intéressantes de cette histoire, parmi celles aussi
que nous pouvons le mieux connaître, grâce à l'abondance et à la
qualité des sources contemporaines; et l'on conçoit qu'à ce double
titre elles aient plus d'une fois déjà en ces dernières années attiré
l'attention de ceux qu'intéresse l'empire grec d'Orient. Dès 1889,
Bury a consacré à cette période, dans VEnglish historical review,
deux articles remarquables, pleins d'un sens critique très fin et d'une
rare intelligence historique. En 1894, dans un livre de haute valeur,
1. P. 96 : « Tante ipotesi inducono a rinonziare a farne altre; ci contentiamo
di sapere che... ».
2. La correction Ceii de M. Sabbadini (Cat. 14, 9) que M. C. juge « définitive » n'est
pour moi qu'une cheville. — Cat. i3, 33. M. C. propose une conjecture à laquelle
il paraît tenir beaucoup : Os atqiie. Mais sans parler de l'obscurité du substantif,
comment expliquer que de mots aussi simples soient sorties les leçons : B Osicu-
lisque, HM Osiisque ?
3. P. 93, 1. 10 du bas : lire XV, 20, i.
4. On remarquera, pour le dire en passant, combien le titre de l'ouvrage :
L'Épopée byzantine à la fin du x" siècle, qui fut toujours un peu singulier, semble
plus inattendu encore pour un volume consacré à des événements qui remplissent
le second tiers du xi^ siècle.
l52 REVUE CRITIQUE
Die Weltstellung des by{antinischen Reiches vor der Kreu\\ûgen,
Neumann a apporté, sur les grandes questions qui s'agitent à cette
date dans l'empire byzantin, toute une suite d'indications précieuses,
d'aperçus originaux, d'idées nouvelles et suggestives, dont personne
désormais n"a plus le droit de faire abstraction ; et on me permettra
d'ajouter, pour compléter la bibliographie de M. Schlumberger, que
j'ai, en 1903, dans un long article de la Grande Revue, tâché de
peindre, d'après Psellos, cette impératrice Zoé, dont la figure pitto-
resque domine tout ce second tiers du xi« siècle. C'est qu'aussi bien
peu de périodes historiques offrent des aspects plus divers, plus
extraordinaires, plus dramatiques et, tranchons le mot, plus amu-
sants. On y voit passer toute une succession de personnages, gens de
cour et gens d'église, hommes de lettres et hommes de guerre, empe-
reurs, impératrices, ministres, dont la physionomie revit pour nous
avec un relief singulier dans l'admirable galerie de portraits que
dessina ce Saint-Simon au petit pied que fut Michel Psellos. On y
rencontre par surcroit l'ordinaire décor familier à tous les historiens
de Byzance, une ou deux révolutions, trois ou quatre pronuncia-
mientos, des intrigues de palais et des conspirations en foule, et des
guerres sur toutes les frontières. C'est le temps aussi où le schisme
sépare définitivement Rome et Byzance, et c'est le temps surtout où
se posent, pour la monarchie des basileis