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Full text of "Oeuvres choisies de Vico"

aT^ 





ŒUVRES 



CHOISIES 



DE VICO 



IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS. 



[ ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET ) 



ŒUVRES CHOISIES 

DE VICO 



CONTENANT 

SES MÉMOIRES ÉCRITS PAR LUI-MÊME, LA SCIENCE NOUVELLE 
LES OPUSCULES, LETTRES, ETC. 

PRÉCÉDÉES 

d'une introduction sur sa vie et ses ouvrages 



ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE^ ^ 



?J->^- 



PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, PRÈS I.'ODÉON 
Tous droits réservés. 




AVANT-PROPOS 



J'avais donné déjà l'ouvrage de Vico ; je donne 
aujourd'hui Vico lui-même, je veux dire, sa vie, 
sa méthode, le secret des transformations par les- 
quelles passa ce grand esprit. On les retrouvera 
toutes, soit dans le Mémoire qu'il a écrit sur sa 
vie, soit dans les autres opuscules dont notre 
volume contient la traduction ou l'extrait. 

La méthode suivie par Vico est d'autant plus 
importante à observer qu'il n'est peut-être aucun 
inventeur dont on puisse moins indiquer les pré- 
cédents. Avant lui, le premier mot n'était pas dit; 
après lui, la science était, sinon faite, au moins 
fondée ; le principe était donné, les grandes appli- 
cations indiquées. 

Ce principe, quel est -il? Le frontispice dont 
on va lire la description en est la traduction 



s AVANT-PROPOS 

pittoresque. C'est le même que Vico plaça en tête 
de la seconde édition de la Scienza nuova (1730). 
La femme, à tête ailée, dont les pieds posent sur 
le globe et sur l'autel qui le soutient, c'est la phi- 
losophie, la métaphysique. Ce globe est le monde 
social fondé sur la religion du mariage et des tom- 
beaux, autrement dit sur la perpétuité des familles ; 
c'est ce qu'indiquent la torche, la pyramide, etc. 
La philosophie sociale s'élance du monde, comme 
pour remonter vers Dieu son auteur \ De l'œil 
divin part un rayon qui, se réfléchissant en elle, 
va frapper, illuminer la statue de l'aveugle 
Homère, représentant du génie populaire, de la 
poésie instinctive des nations, d'où leur civilisa- 
tion doit sortir. La statue vieille et lézardée porte 
sur une base ruineuse ; il semble que le rayon la 
détruise en l'éclairant. C'est qu'en effet, cet Homère 



1. L'idée première de cette image emblématique est platoni- 
cienne et dantesque. Elle semble empruntée aux vers du Paradis : 
•« Comme l'oiseau dans sa feuille chérie, impatient de la nuit qui 
<« le prive de voir sa couvée et d'aller lui quérir la pâture, il devance 
€ l'heure, sort des rameaux, attend, et regarde d'ardent désir, 

< pour qu'enfin vienne l'aurore. Telle Celle que j'aime se dressait 
« attentive... Moi, la voyant suspendue et avide, je restais comme 
« celui qui voudrait bien encore, et qui cependant jouit de l'espoir... 

< (Parad., C. XXUI.) — Je regardai les yeux de Celle qui empa- 
€ radisa ma pensée; et comme un homme qui voit dans un miroir 

< l'image d'un flambeau avant le flambeau même, il se retourne, 

< il compare, et voit la flamme et le miroir s'accorder comme 

< en un chant l'air et les paroles; ainsi je fus frappé, etc. {Ibid., 

< C. xxvni). > 



AVANT-PROPOS 3 

dans lequel on a cru voir un homme, doit périr 
comme homme, fondre au flambeau de la nouvelle 
critique ; disons mieux, il va plutôt grandir, il va 
devenir un être collectif, une école de poètes, de 
rhapsodes, d'homérides ; que dis-je une école? un 
peuple, le peuple grec, dont les rhapsodes n'ont 
fait que répéter, moduler les traditions poétiques. 

Le poète grec n'est ici qu'un exemple. Autant 
vaudrait tout poète primitif de tout autre peuple ; 
autant tel ou tel des législateurs antiques. Numa 
ou Lycurgue, Minos ou Hermès, pourrait figurer 
ici comme Homère. Les législations, les religions 
sont, aussi bien que les littératures, l'ouvrage, 
l'expression de la pensée des peuples. Ici je 
demande la permission de me citer un instant 
moi-même. 

« Le mot de la Scienza nuova est celui-ci : 
V humanité est son œuvre à elle-même. Dieu agit 
sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais 
il n'y a point d'homme divin. Ces héros mythi- 
ques, ces Hercule dont le bras sépare les monta- 
gnes, ces Lycurgue et ces Romulus, législateurs 
rapides, qui, dans une vie d'homme, accomplissent 
le long ouvrage des siècles, sont les créations de 
la pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand 
l'homme a voulu des hommes-dieux, il a fallu 
qu'il entassât des générations en une personne, 
qu'il résumât en un héros les conceptions de tout 



4 AVANT-PROPOS 

un cycle poétique. A ce prix, il s'est fait des idoles 
liistoriques, des Romulus et des Numa. Les peu- 
ples restaient prosternés devant ces gigantesques 
ombres. Le philosophe les relève et leur dit : Ce 
que vous adorez, c'est vous-mênies, ce sont vos 
propres conceptions... Ces bizarres et inexplicables 
figures qui flottaient dans les airs, objet d'une 
puérile admiration, redescendent à notre portée. 
Elles sortent de la poésie pour entrer dans la 
science. Les miracles du génie individuel se clas- 
sent sous la loi commune. Le niveau de la critique 
passe sur le genre humain. Ce radicalisme histo- 
rique ne va pas jusqu'à supprimer les grands 
hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule, 
de la tête ou de la ceinture ; mais leur front ne se 
perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d'une 
autre espèce ; l'humanité peut se reconnaître dans 
toute son histoire, une et identique à elle-même* . » 
La science sociale date du jour où cette grande 
idée a été exprimée pour la première fois. Jusque 
là, l'humanité croyait devoir ses progrès aux 
hasards du génie individuel. Les révolutions de la 
politique, de la religion, de l'art, étant rapportées 
à l'inexplicable supériorité de quelques hommes, il 
ne restait qu'à admirer sans comprendre; Thistoire 
était un spectacle infécond, tout au plus une fantas- 

\, \oy. Histoire Romaine* 



AVANT-PROPOS » 

magorie amusante. Les faits apparaissaient comme 
individuels et sans généralité, on ne pouvait en 
dégager des lois, en tirer des inductions. 

Quelle est l'influence de lïndividu ? jusqu'à quel 
point l'homme mythique, l'homme collectif, 
l'homme individuel, peuvent-ils être considérés 
comme expression, comme symbole d'une civili- 
sation, d'une époque? C'est là une question grave. 
La science, la morale, la religion, y sont engagées. 
Ce n'est pas dans cette petite préface que nous 
pouvons traiter ce grand sujet. Peut-être ailleurs 
essaierons-nous de dire ce que c'est que Symbo- 
lisme, de fixer la critique de ce principe dangereux 
et fécond, d'expliquer comment les deux écoles, 
symbolique, antisymbolique, celle qui généralise, 
celle qui individualise, se combattant, se contrô- 
lant, s'équilibrant l'une l'autre, sont également 
nécessaires à la science, dont leur balancement 
fait la vie, comme l'équilibre de la vie commune 
et de l'individuelle fait la vie de la nature. 

Revenons. Le Mémoire biographique de Yico 
présentera à bien des lecteurs moins d'intérêt que 
peut-être ils n'en attendent ^ La vie d'un grand 
inventeur n'est guère que l'histoire de ses idées. 



1. Nous reproduisons le Discours préliminaire de la première 
édition sur la vie et les ouvrages de Vico, au risque de répéter 
quelques détails biographiques qu'on retrouvera dans la Vie de 
yico, écrite par lui-même. 



e AVANT-PROPOS 

Point d'aventures, peu d'anecdotes. Vico ne sortit 
guère de Naples. Il naquit, il vieillit pauvre, dans 
les fonctions obscures de l'enseignement; heureux 
et reconnaissant, lorsque les grands, les gouver- 
neurs espagnols ou autrichiens lui faisaient l'hon- 
neur insigne de lui commander un discours, une 
épitaphe, un épithalame- Qu'un esprit si indépen- 
dant ait montré tant de respect et d'admiration 
pour la puissance, c'est un contraste qui pourra 
étonner ceux qui ne connaissent pas l'Italie. 

Humilité vaniteuse, glorioles académiques, élo- 
ges splendides d'une foule d'illustres inconnus : 
c'est là ce qu'on retrouverait dans la vie de tous 
les lettrés de cette époque. Au milieu de ces mi- 
sères, dont il se croit lui-même préoccupé sérieu- 
sement, on distingue que sa seule affaire est la 
poursuite de sa grande idée. Il faut voir comme il 
partit de loin, comme il gravit péniblement des 
pieds et des mains l'âpre et solitaire sentier de sa 
découverte, s'élevant chaque jour à une région 
inconnue, ne rencontrant nul autre émule à sur- 
passer que soi-même, se modifiant, et, comme dit 
Dante, transhumanant à mesure qu'il montait; 
comment, enfin, lorsqu'il eut monté, qu'il se 
retourna et s'assit, il se trouva avoir, en une vie 
d'homme, escaladé toute une science. 

Le malheur, c'est qu'arrivé là, il se trouvait seul; 
personne ne pouvait plus comprendre. L'origi- 



AVANT-PROPOS 7 

nalité des idées, Tétrangeté du langage, l'isolait 
également. Généralisant ses généralités, formu- 
lant, concentrant ses formules, il employait les 
dernières comme locutions connues. Il lui était 
arrivé le contraire des Sept -Dormants. Il avait 
oublié la langue du passé, et ne savait plus parler 
que celle de l'avenir. Mais si c'était alors trop tôt, 
aujourd'hui peut-être c'est déjà bien tard. Pour 
ce grand et malheureux génie le temps n'est 
jamais venu. 

Yico a eu trop souvent le tort d'effacer sa route 
k mesure qu'il avançait. De là, l'apparente étran- 
geté de ses résultats. Cependant sa belle et ingé- 
nieuse polémique contre l'école de Descartes, 
contre l'abus de la méthode géométrique, contre 
l'esprit critique qui menaçait de sécher et détruire 
toute littérature, tout art, tout génie d'invention, 
cette partie négative n'a pas moins d'originalité 
que l'autre ; elle la prépare et s'y lie étroitement. 
Dans ses Discours, Yico attaque le critérium car- 
tésien du sens individuel. Dans l'essai sur V Unité 
du jyrincipe du droit, dans le petit livre sur la 
Philosophie des langues, enfin, dans la Science 
nouvelle, il revendique les droits du sens commun 
du genre humain. Nous venons de marquer ici le 
progrès général de sa méthode; mais combien de 
vues ingénieuses nous pourrions indiquer dans les 
détails ! Le jugement sur Dante, l'appréciation des 



s AVANT-PROPOS 

mérites et des défauts de la langue française, les 
réflexions sur l'éducation, si applicables encore 
aujourd'hui, et si admirables de simplicité et de 
profondeur, suffiraient pour montrer tout ce qu'il 
y a de bon sens dans le génie. 



m\. 



DISCOURS 



SUR 



LE SYSTEME ET LA VIE DE VICO 



Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à 
la philosophie par Descartes, le public ne pouvait 
remarquer quiconque restait hors de ce mouvement. 
Yoilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu 
en deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou 
combattait la réforme cartésienne, un génie solitaire 
fondait la philosophie de l'histoire. N'accusons pas l'in- 
différence des contemporains de Yico ; essayons plutôt 
dé l'expliquer, et de montrer que la Science nouvelle 
n'a été si négligée pendant le dernier siècle que 
parce qu'elle s'adressait au nôtre. 

Telle est la marche naturelle de l'esprit humain : 
connaître d'abord et ensuite juger, s'étendre dans le 
monde extérieur et rentrer plus tard en soi-même, 
s'en rapporter au sens commun et le soumettre à 
l'examen du sens individuel. Cultivé dans la première- 



'V', 

r 



10 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

période par la religion, par la poésie et les arts, il 
accumule les faits dont la philosophie doit un jour faire 
usage. Il a déjà le sentiment de bien des vérités, il n'en 
a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate, un Des- 
cartes, viennent lui demander de quel droit il les pos- 
sède, et que les attaques opiniâtres d'un impitoyable 
scepticisme l'obligent de se les approprier en les défen- 
dant. L'esprit humain, ainsi inquiété dans la posses- 
sion des croyances qui touchent de plus près son être, 
dédaigne quelque temps toute connaissance que le 
sens intime ne peut lui attester; mais dès qu'il sera 
rassuré, il sortira du monde intérieur avec des forces 
nouvelles, pour reprendre l'étude des faits historiques : 
en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus 
le vraisemblable, et la philosophie, comparant et rec- 
tifiant l'un par l'autre, le sens individuel et le sens 
commun, embrassera dans l'étude de l'homme celle 
de l'humanité tout entière. 

Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui 
nous distingue éminemment, c'est, comme nous 
disons aujourd'hui, notre tendance historique. Déjà 
nous voulons que les faits soient vrais dans leurs 
moindres détails; le même amour de la vérité doit 
nous conduire à en chercher les rapports, à observer 
les lois qui les régissent, à examiner enfin si l'histoire 
ne peut être ramenée à une forme scientifique. 

Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie 
prophétique de Yico nous l'a marqué longtemps 
d'avance. Son système nous apparaît, au commence- 
ment du dernier siècle, comme une admirable protes- 
tation de cette partie de l'esprit humain qui se repose 
sur la sagesse du passé, conservée dans les religions, 



ET LA VIE DE VICO 11 

dans les langues et dans l'histoire, sur cette sagesse 
vulgaire, mère^ de la philosophie et trop souvent 
méconnue d'elle. 11 était naturel que cette protes- 
tation partit de l'Italie. Malgré le génie subtil des 
Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme n'y étant 
point réglé par la Réforme dans son développement, 
n'avait pu y obtenir un succès durable ni populaire. Le 
passé, lié tout entier à la cause de la religion, y 
conservait son empire. L'Église catholique invoquait 
sa perpétuité contre les protestants, et par conséquent 
recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les 
sciences qui, au moyen âge, s'étaient réfugiées et 
confondues dans le sein de la religion, avaient ressenti 
en Italie, moins que partout ailleurs, les bons et les 
mauvais effets de la division du travail; si la plupart 
avaient fait moins de progrés, toutes étaient restées 
unies. L'Italie méridionale particulièrement conservait 
ce goût d'universalité qui avait caractérisé le génie de la 
Grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école pythagoricienne 
avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale 
et la politique, la musique et la poésie. Au treizième 
siècle, Y Ange de Vécole avait parcouru le cercle des 
connaissances humaines pour accorder les doctrines 
d'Aristote avec celles de l'Église. Au dix-septième, 
enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples res- 
taient seuls fidèles à cette définition antique de la 
jurisprudence : scientia rerum diviiiarum atque huma- 
narum. C'était dans une telle contrée qu'on devait 
tenter pour la première fois de fondre toutes les 
connaissances qui ont l'homme pour objet dans un 
vaste système, qui rapprocherait l'une de l'autre l'his- 
toire des faits et celle des langues, en les éclairant toutes 



12 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la 
philosophie et l'histoire, la science et la religion. 

Néanmoins on aurait peine à comprendre ce phéno- 
mène, si Vico lui-même ne nous avait fait connaître 
quels travaux préparèrent la conception de son système 
(Vie de Vico, écrite par lui-même). Les détails que l'on 
va lire sont tirés de cet inestimable monument ; ceux 
qui ne pouvaient entrer ici ont été rejetés dans 
l'appendice du Discours. 

Jean-Baptiste Yico, né à Naples, d'un pauvre 
libraire, en 1668, reçut l'éducation du temps : c'était 
l'étude des langues anciennes, de la scolastique, de 
la théologie et de la jurisprudence. Mais il aimait trop 
les généralités pour s'occuper avec goût de la pratique 
du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son 
père, gagna sa cause, et renonça au barreau ; il avait 
alors seize ans. Peu de temps après, la nécessité 
l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux neveux 
de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans 
la belle solitude de Yatolla, il suivit en liberté la route 
que lui traçait son génie, et se partagea entre la poésie, 
la philosophie, la jurisprudence. Ses maîtres furemt les 
jurisconsultes romains, le divin Platon, et ce Dante 
avec lequel il avait lui-même tant de rapports par son 
caractère mélancolique et ardent. On montre encore 
la petite bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et 
où il conçut peut-être la première idée de la Science 
nouvelle. 

. « Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui 
<i parle), il se vit comme étranger dans sa patrie. La 
« philosophie n'était plus étudiée que dans les Médi- 



ET LA VIE DE VICO J3 

(( talions de Descartes, et dans son Discours sur la 
c( méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, 
« de l'histoire et de l'éloquence. Le platonisme qui, au 
<( seizième siècle, les avait si heureusement inspirées, 
(( qui, pour ainsi dire, avait alors ressuscité la Grèce 
« antique en Italie, était relégué dans la poussière des 
(( cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes 
« étaient préférés aux interprètes anciens. La poésie, 
(( corrompue par l'afféterie, avait cessé de puiser aux 
« torrents de Dante, aux limpides ruisseaux de 
(( Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. 
(( Les sciences, les lettres étaient également languis- 
« santés. » 

C'est que les peuples, pas plus que les individus, 
n'abdiquent impunément leur originalité. Le génie 
italien voulait suivre l'impulsion philosophique de la 
France et de l'Angleterre, et il s'annulait lui-même. Un 
esprit vraiment italien ne pouvait se soumettre à cette 
autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis que 
tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et 
se précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait 
la philosophie, Yico eut le courage de remonter vers 
cette antiquité si dédaignée, et de s'identifier avec elle. 
Il ferma les commentateurs et les critiques, et se mit 
à étudier les originaux, comme on l'avait fait à la 
renaissance des lettres. 

Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le 
cartésianisme, non seulement dans sa partie dogma- 
tique qui conservait peu de crédit, mais aussi dans sa 
méthode que ses adversaires mêmes avaient embras- 
sée, et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir 
dans le Discours où il compare la méthode d'enseigne- 



14 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

ment suivie par les modernes à celle des anciens S 
avec quelle sagacité il marque les inconvénients de la 
première. Nulle part les abus de la nouvelle philoso- 
phie n'ont été attaqués avec plus de force et de modé- 
ration : l'éloignement pour les études historiques, le 
dédain du sens commun de l'humanité, la manie de 
réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence indi- 
viduelle, l'application de la méthode géométrique aux 
choses qui comportent le moins une démonstration 
rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand esprit, 
loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la 
réforme cartésienne, en reconnaît hautement le bien- 
fait : il voyait de trop haut pour se contenter d'aucune 
solution incomplète : « Nous devons beaucoup à Des- 
« cartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai ; 
(c c'était un esclavage trop avilissant que de faire tout 
<( reposer sur l'autorité. Nous lui devons beaucoup 
<c pour avoir voulu soumettre la pensée à la méthode ; 
<( l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais 
« vouloir que le jugement de l'individu règne seul, 
<( vouloir tout assujettir à la méthode géométrique, 
« c'est tomber dans l'excès opposé. 11 serait temps 
« désormais de prendre un moyen terme ; de suivre le 
« jugement individuel, mais avec les égards dus à l'au- 
« torité; d'employer la méthode, mais une méthode 
<c diverse selon la nature des choses ^ » 

1. Il y propose le problème suivant : Ne pourrait-on pas animer d'un 
même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que les sciences se 
donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une université d'aujourd'hui 
représentât un Platon ou un Aristote, avec tout le savoir que nous avons 
de plus que les anciens? 

2. Réponse à un article du Journal littéraire d'Italie où l'on attaquait 
le livre De antiquissima Italorum sapientia ex originibus linguœ latinae 
eruenda. 1711. 



ET LA VIE DE VICO 15 

Celui qui assignait à la vérité le double critérium du 
sens individuel et du sens commun, se trouvait dès 
lors dans une route à part. Les ouvrages qu'il a 
publiés depuis n'ont plus un caractère polémique. Ce 
sont des discours publics, des opuscules, où il établit 
séparément les opinions diverses qu'il devait plus tard 
réunir dans son grand système. L'un de ces opuscules 
est intitulé : Essai d'un système de jurisprudence dans 
lequel le droit civil des Romains serait expliqué par les 
révolutions de leur gouvernement. Dans un autre, il 
entreprend de prouver que la sagesse italienne des 
temps les plus reculés peut se découvrir dans les étymo- 
logies latines. C'est un traité complet de métaphysique, 
trouvé dans l'histoire d'une langue*. On peut néan- 
moins faire sur ces premiers travaux de Yico une 
observation qui montre tout le chemin qu'il avait 
encore à parcourir pour arriver à la Science nouvelle : 
c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence 
romaine, et celle qu'il découvre dans la langue des 
anciens Italiens, au génie des jurisconsultes ou des 
philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il le fît plus 
tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux 
nations. Il croit encore que la civilisation italienne, 
que la législation romaine, ont été importées en Italie 
de rÉgypte ou de la Grèce. 

Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de 
Yico ; ses auteurs favoris avaient été jusque-là Platon, 
Tacite et Bacon, et aucun d'eux ne pouvait la lui don- 
ner : « Le second considère l'homme tel qu'il est, le 
« premier tel qu'il doit être ; Platon contemple Phon- 

1. Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté les idées dans 
la Science nouvelle. 



1« DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

(( nête avec la sagesse spéculative; Tacite observe 
(( l'utile avec la sagesse pratique. Bacon réunit ces deux 
<c caractères {cogitare, videre). Mais Platon cherche 
« dans la sagesse vulgaire d'Homère un ornement 
« plutôt qu'une base pour sa philosophie ; Tacite dis- 
« perse la sienne à la suite des événements ; Bacon 
« dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez abstrac- 
« tion des temps et des lieux pour atteindre aux plus 
« hautes généralités. Grotius a un mérite qui leur 
« manque : il enferme dans son système le droit uni- 
ce versel, la philosophie et la théologie, en les appuyant 
« toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, 
« et sur celle des langues. » 

La lecture de .Grotius fixa ses idées et détermina la 
conception de son système. Dans un discours prononcé 
en 1719, il traita le sujet suivant : « Les éléments de 
« tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à 
« trois : connaître^ vouloir^ pouvoir. Le principe unique 
(c en est l'intelligence. L'œil de l'intelligence, c'est-à- 
(c dire la raison, reçoit de Dieu la lumière du vrai éter- 
« nel. Toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, 
<( est en DieuV » Et il se chargeait de prouver la faus- 
seté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. 
C'était, disaient quelques-uns, promettre plus que 



1. Omnis divinae atque humanae eruditionis elementa tria, nosse, velle, 
posse; quorum principium unum mens; cujus oculus ratio; cui œterni veri 
lumen praebet Deus... — Haec tria elementa, quaetam existere, et nostra esse, 
quam nos vivere certo scimus, una illa re, de qua omnino dubitare non pos- 
sumus, nimirum cogitatione explicemus ; quod quo facilius faciamus, hanc 
tractationem universam divido in partes très : quarum prima omnia scientia- 
rum principia a Deo esse : in secunda, divinum lumen, sive aeternum verum 
per haec tria, quae proposuimus elementa omnes scientias permeare : easque 
omnes una arctissima complexione coUigatas alias in alias dirigere, et cunctas 
ad Deum ipsarum principium revocare : in tcrtia, quidquid usquamde divinafr 



ET LA VIE DE VICO 17 

Pic de la Mirandole, quand il afficha ses thèses de 
omni scibili. En effet Yico n'avait pu dans un discours 
montrer que la partie philosophique de son système, et 
avait été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire 
toute la partie philologique. S'étant mis ainsi dans 
l'heureuse nécessité d'exposer toutes ses idées, il ne 
tarda pas à publier deux essais intitulés : Unité de prin- 
cipe du droit universel, 1720; — Harmonie de la science 
du jurisconsulte {De constantia jurisprudentis) , c'est-à- 
dire, accord de la philosophie et de la philologie, 1721. 
Peu après (1722) il fît paraître des notes sur ces deux 
ouvrages, dans lesquels il appliquait à Homère la cri- 
tique nouvelle dont il y avait exposé les principes. 

Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un 
même corps de doctrine ; il entreprit de les fondre en 
un seul ouvrage qui parut, en 1725, sous le titre de : 
Principes d'une science nouvelle relative à la nature 
commune des nations, au moyen desquels on découvre de 
nouveaux principes du droit naturel des gens. Cette pre- 
mière édition de la Science nouvelle est aussi le der- 
nier mot de l'auteur, si l'on considère le fond des idées. 
Mais il en a entièrement changé la forme dans les 
autres éditions publiées de son vivant. Dans la pre- 
mière, il suit encore une marche analytique \ Elle est 



ac humanœ eruditionis principiis scriptum, dictuiuve sit, quod cum his prin- 
cipiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse demonstremus. Atqiic 
adeo de divinarum atque humanarum rerum notitia haec agam tria, de origine, 
de circulo, de constantia; et ostendam, origine, omnes a Deo provenire; 
circulo, ad Deum redire omnes; constantia, omnes constare in Deo, omnesquc 
eas ipsas prseter Deum tenebras esse et errores, 

1. Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa méthode : « Ce qui 
me déplaît dans mes livres sur le droit universel {De juris uno principio, et 
De constantia jurisprudentis), c'est que j'y pars des idées de Platon et 
d'autres grands philosophes, pour descendre à l'examen des intelligences 

2 



18 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est 
dans celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cher- 
ché de préférence le génie de Yico. Il y débute par 
des axiomes, en déduit toutes les idées particulières 
et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le 
sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui 
en résulte, malgré l'emploi continuel d'une termino- 
logie bizarre que l'auteur néglige souvent d'expliquer, 
il y a dans l'ensemble du système, présenté de cette 
manière, une grandeur imposante et une sombre poé- 
sie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit 
en l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé 
du système que l'on va lire, nous nous sommes sou- 
vent rapproché de la méthode que l'auteur avait 
suivie dans la première, et qui nous a paru convenir 
davantage à un public français. 

Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de 
mœurs et de langues que nous présente l'histoire de 
l'homme, nous retrouvons souvent les mêmes traits, 
les mêmes caractères. Les nations les plus éloignées 
par les temps et par les lieux suivent dans les révolu- 
tions politiques, dans celles du langage, une marche 



bornées et stupides des premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne, 
tandis que j'aurais dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où 
je suis tombé dans certaines matières... — Dans la première édition de la 
Science nouvelle j'errais, sinon dans la matière, au moins dans Tordre que 
je suivais. Je traitais des principes des idées, en les séparant des principes 
des langues, qui sont naturellement unis entre eux. Je parlais de la méthode 
propre à la Science nouvelle, en la séparant des principes des idées et des 
principes des langues. » {Additions à une préface de la Science nouvelle, 
publiées avec d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano, 
1818.) Ajoutons à cette critique que, dans la première édition, il conçoit pour 
l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée, que tant d'autres 
philosophes devaient. reproduire, ne reparaît plus dans les éditions suivantes. 



ET LA VIE DE VICO 1<) 

singulièrement analogue. Dégager les phénomènes 
réguliers des accidentels, et déterminer les lois géné- 
rales qui régissent les premiers ; tracer l'histoire uni- 
verselle, éternelle, qui se produit dans le temps sous 
la forme des histoires particulières, décrire le cercle 
idéal dans lequel tourne le monde réel : voilà l'objet 
de la nouvelle science. Elle est tout à la fois la philo- 
sophie et l'histoire de l'humanité. 

Elle tire son unité de la religion, principe produc- 
teur et conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a 
parlé que de théologie naturelle; la science nouvelle 
est une théologie sociale, une démonstration historique 
de la Providence, une histoire des décrets par lesquels, 
à i'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a 
gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne res- 
sentira un divin plaisir en ce corps mortel, lorsque 
nous contemplerons ce monde des nations, si varié de 
caractères, de temps et de lieux, dans l'uniformité des 
idées divines ? 

Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme 
et de le perfectionner; mais aucune n'a encore pour 
objet la connaissance des principes de la civilisation 
d'où elles sont toutes sorties. La science qui nous 
révélerait ces principes, nous mettrait à même de 
mesurer la carrière que parcourent les peuples dans 
leurs progrès et leur décadence, de calculer les âges 
de la vie des nations. Alors on connaîtrait les moyens 
par lesquels une société peut s'élever ou se ramener 
au plus haut degré de civilisation dont elle soit sus- 
ceptible; alors seraient accordées la théorie et la 
pratique, les savants et les sages, les philosophes et 
les législateurs, la sagesse de réflexion avec la sagesse 



20 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de 
cette science de V humanisation qu'en abdiquant le 
caractère d'homme et se séparant de l'humanité. 

La science nouvelle puise à deux sources : la phi- 
losophie, la philologie. La philosophie contemple le 
vrai par la raison; la philologie observe le réel, c'est 
la science des faits et des langues. La philosophie doit 
appuyer ses théories sur la certitude des faits ; la phi- 
lologie emprunter à la philosophie ses théories pour 
élever les faits au caractère de vérités universelles, 
éternelles. 

Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, 
qui dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans 
l'arracher à sa nature, sans l'abandonner à sa corrup- 
tion. Ainsi nous fermons l'école de la science nouvelle 
aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux épicu- 
riens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là 
s'enchaînent au destin, ceux-ci s'abandonnent au 
hasard; les uns et les autres nient la Providence. Ces 
deux doctrines isolent l'homme, et devraient s'appeler 
philosophies solitaires. Au contraire, nous admettons 
dans notre école les philosophes politiques, et surtout 
les platoniciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous 
les législateurs sur nos trois principes fondamentaux : 
existence d'une Providence divine, nécessité de modé- 
rer les passions et d'en faire des vertus humaines, 
immortalité de l'âme. Ces trois vérités philosophiques 
répondent à autant de faits historiques : institution 
universelle des religions, des mariages et des sépul- 
tures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses 
un caractère de sainteté ; elles les ont appelées huma- 



ET LA VIE DE VICO 21.' 

nitatis commercia (Tacite), et par une expression pius 
sublime encore, fœdera generis humant. 

La philologie, science du réel, science des faits 
historiques et des langues, fournira les matériaux à la 
science du vrai, à la philosophie. Mais le réel, ouvrage 
de la liberté de l'individu, est incertain de sa nature. 
Quel sera le critérium au moyen duquel nous décou- 
vrirons dans sa mobilité le caractère immuable du 
vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irré- 
fléchi d'une classe d'hommes, d'un peuple, de l'huma- 
nité? l'accord général du sens commun des peuples 
constitue la sagesse du genre humain. Le sens commun, 
la sagesse vulgaire, est la régie que Dieu a donnée au 
monde social. 

Cette sagesse est une, sous la double forme des 
actions et des langues, quelque variées qu'elles puis- 
sent être par l'influence des causes locales, et son 
unité leur imprime un caractère analogue chez les 
peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sen- 
sible dans tout ce qui touche le droit naturel. Inter- 
rogez tous les peuples sur les idées qu'ils se font des 
rapports sociaux, vous verrez qu'ils les comprennent 
tous de même sous des expressions diverses ; on le 
voit dans les proverbes, qui sont les maximes de la 
sagesse vulgaire. N'essayons pas d'expliquer cette uni-, 
formité du droit naturel en supposant qu'un peuple Ta 
communiqué à tous les autres. Partout il est indigène, 
partout il a été fondé par la Providence dans les mœurs 
des nations. 

Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans 
les actions et dans le langage, résout le grand pro- 
blème de la sociabilité de l'homme, qui a tant embar- 



22 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

rassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le 
nœud délié, nous pourrions le trancher d'un mot : 
Nulle chose ne reste longtemps hors de son état naturel ; 
Vhomme est sociable^ puisquil reste en société. 

Dans le développement de la société humaine, dans 
la marche de la civilisation, on peut distinguer trois 
âges, trois périodes : âge divin ou théocratique, âge 
héroïque, âge humain ou civilisé. A cette division 
répond celle des temps obscurs, fabuleux, historiques. 
C'est surtout dans l'histoire des langues que l'exacti- 
tude de cette classification est manifeste. Celle que 
nous parlons a dû être précédée par une langue méta- 
phorique et poétique, et celle-ci par une langue hiéro- 
glyphique ou sacrée. 

Nous nous occuperons principalement des deux 
premières périodes. Les causes de cette civilisation 
dont nous sommes si fiers, doivent être recherchées 
dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il 
serait mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la 
sagesse du genre humain y était déjà dans son ébauche 
et dans son germe. Mais lorsque nous essayons do 
remonter vers des temps si loin de nous, que de diffi- 
cultés nous arrêtent! La plupart des monuments ont 
péri, et ceux même qui nous restent ont été altérés, 
dénaturés par les préjugés des âges suivants. Ne pou- 
vant expliquer les origines de la société, et ne se rési- 
gnant point à les ignorer, on s'est représenté la barbarie 
antique d'après la civilisation moderne. Les vanités 
nationales ont été soutenues par la vanité des savants 
qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs 
sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui 
guida les premiers hommes, on s'est exagéré leurs 



ET LA VIE DE VICO 23 

lumières, et on leur a fait honneur d'une sagesse qui 
était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute 
chose les commencements sont simples et grossiers, 
nous regarderons les Zoroastre, les Hermès et les 
Orphée moins comme les auteurs que comme les pro- 
duits et les résultats de la civilisation antique, et nous 
rapporterons l'origine de la société païenne au sens 
commun qui rapprocha les uns des autres les hommes 
encore stupides des premiers âges. 

Les fondateurs de la société sont pour nous ces 
cyclopes dont parle Homère, ces géants par lesquels 
commence l'histoire profane aussi bien que l'histoire 
sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté 
les patriarches, ancêtres du peuple de Dieu, durent 
revenir à la vie sauvage, et par l'effet de l'éducation 
la plus dure reprirent la taille gigantesque des hommes 
antédiluviens. [Nudi ac sordidi in hos artus^ in hœc 
corpora, qux miramur, excrescunt. Tagiti (Germ.) 

Hs s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait 
la terre, tout entiers aux besoins physiques, farouches, 
sans loi, sans Dieu. En vain la nature les environnait 
de merveilles; plus les phénomènes étaient réguliers, 
et par conséquent dignes d'admiration, plus l'habitude 
les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire comment 
s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre 
s'est fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; 
les géants effrayés reconnaissent la première fois une 
puissance supérieure , et la nomment Jupiter ; ainsi dans 
les traditions de tous les peuples Jupiter terrasse les 
géants. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille de la crédu- 
lité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété. 

L'idolâtrie fut nécessaire au monde, sous le rapport 



24 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

social: quelle autre puissance que celle d'une religion 
pleine de terreurs aurait dompté le stupide orgueil 
de la force, qui jusque-là isolait les individus? — sous 
le rapport religieux: ne fallait-il pas que l'homme 
passât par cette religion des sens pour arriver à celle 
de la raison, et de celle-ci à la religion de la foi? 

Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit 
humain, ce passage critique de la brutalité à l'huma- 
nité? Gomment dans un état de civilisation aussi avancé 
que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis par l'usage 
des langues, de l'écriture et du calcul une habitude 
invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagina- 
tion de ces premiers hommes plongés tout entiers 
dans les sens, et comme' ensevelis dans la matière? Il 
nous reste heureusement sur l'enfance de l'espèce et 
sur ses premiers développements le plus certain, le 
plus naïf de tous les témoignages : c'est l'enfance de 
l'individu. 

L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein 
de mémoire, imitateur au plus haut degré, son ima- 
gination est puissante en proportion de son inca- 
pacité d'abstraire. Il juge de tout d'après lui-même, 
et suppose la volonté partout où il voit le mouve- 
ment. 

Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute 
la nature un vaste corps animé, passionné comme 
eux. Ils parlaient souvent par signes ; ils pensèrent que 
les éclairs et la foudre étaient les signes de cet être 
terrible. De nouvelles observations multiplièrent les 
signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue 
mystérieuse, par laquelle il daignait faire connaître 
aux hommes ses volontés. L'intelligence de cette 



ET LA VIE DE VICO 25 

langue devint une science, sous les noms de divina- 
tion, théologie mystique, mythologie, muse. 

Peu à peu, tous les phénomènes de la nature, tous 
les rapports de la nature à l'homme ou des hommes 
entre eux devinrent autant de divinités. Prêter la vie 
aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses imma- 
térielles, composer des êtres qui n'existent complète- 
ment dans aucune réalité, voilà la triple création du 
monde fantastique de l'idolâtrie. Dieu, dans sa pure 
intelligence, crée les êtres par cela qu'il les connaît; 
les premiers hommes, puissants de leur ignorance, 
créaient à leur manière par la force d'une imagination, 
si je puis le dire, toute matérielle. Poète veut dire 
créateur; ils étaient donc poètes, et telle fut la subli- 
mité de leurs conceptions qu'ils s'en épouvantèrent 
eux-mêmes, et tombèrent tremblants devant leur 
ouvrage. [Fingunt simul creduntque. Tacite.) 

C'est pour cette poésie divine qui créait et expliquait 
le monde invisible, qu'on inventa le nom de sagesse, 
revendiqué ensuite par la philosophie. En effet, la 
poésie était déjà pour les premiers âges une philoso- 
phie sans abstraction, toute d'imagination et de sen- 
timent. Ce que les philosophes comprirent dans la 
suite, les poètes l'avaient senti; et si, comme le dit 
l'école, rien nest dans V intelligence qui nait été dans 
le sens, les poètes furent le sens du genre humain, les 
philosophes en furent V intelligence K 

Les signes par lesquels les hommes commencèrent 
à exprimer leurs pensées, furent les objets mêmes 



1. Philosophie est une poésie sophistiquée. (Montaigne, 111* v., p. 216, 

édit. Lefcvre.) 



26 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

qu'ils avaient divinisés. Pour dire la mer, ils la mon- 
traient de la main; plus tard ils dirent Neptune. C'est 
la langue des dieux dont parle Homère. Les noms des 
trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des 
Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire 
divin de ces deux peuples. Originairement la langue 
divine ne pouvant se parler que par actions, presque 
toute action était consacrée ; la vie n'était, pour ainsi 
dire, qu'une suite &' actes muets de religion. De là res- 
tèrent dans la jurisprudence romaine les acta légitima, 
cette pantomime qui accompagnait toutes les transac- 
tions civiles. Les hiéroglyphes furent l'écriture propre 
à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient été inventés 
par les philosophes pour y cacher les mystères d'une 
sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été 
forcées de commencer ainsi, en attendant qu'elles se 
formassent un meilleur système de langage et d'écri- 
ture. Cette langue muette convenait à un âge où domi- 
naient les religions; elles veulent être respectées, 
plutôt que raisonnées. 

Dans l'âge héroïque, la langue divine subsistait 
encore, la langue humaine ou articulée commençait; 
mais cet âge en eut de plus une qui lui fut propre, je 
parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de 
signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. 
C'est cette langue que parle7it les armes des héros ; 
elle est restée celle de la discipline militaire. Transpor- 
tée dans la langue articulée, elle dut donner naissance 
aux comparaisons, aux métaphores, etc. En général la 
métaphore fait le fond des langues. 

Le premier principe qui doit nous guider dans la 
recherche des étymologies, c'est que la marche des 



ET LA VIE DE VICO 27 

idées correspond à celle des choses. Or, les degrés de 
la civilisation peuvent être ainsi indiqués : Forêts, 
cabanes, villages^ cités ou sociétés de citoyens, académies 
ou sociétés de savants; les hommes habitent d'abord 
les montagnes, ensuite les plaines, enfin les rivages. 
Les idées et les perfectionnements du langage ont dû 
suivre cet ordre. Ce principe étymologique suffît pour 
les langues indigènes, pour celles des pays barbares 
qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce 
qu'ils leur soient ouverts par la guerre ou par le com- 
merce. Il montre combien les philologues ont eu tort 
d'établir que la signification des langues est arbitraire. 
Leur origine fut naturelle ; leur signification doit être 
fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, 
langue joZtfc5 héroïque, moins raffinée que le grec; tous 
les mots y sont tirés par figures d'objets agrestes et 
sauvages. 

La langue héroïque employa pour noms communs 
des noms propres ou des noms de peuples. Les 
anciens Romains disaient un Tarentin pour un homme 
parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un 
Hercule pour un héros. Cette création des caractères 
idéaux, qui semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut 
une nécessité pour l'esprit humain. Voyez l'enfant : 
les noms des premières personnes, des premières 
choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui 
il remarque quelque analogie. De même les premiers 
hommes, incapables de former l'idée abstraite du 
poète, du héros, nommèrent tous les héros du nom du 
premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de 
notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent 
à ces premières idées des fictions singulièrement en 



28 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

harmonie avec les réalités, et peu à peu les noms de 
héros, de poète, qui d'abord désignaient tel individu, 
comprirent tous les caractères de perfection qui pou- 
vaient entrer dans le type idéal de Y héroïsme, de la 
poésie. Le vrai poétique, résultat de cette double opé- 
ration, fut plus vrai que le vrai réel; quel héros de 
l'histoire remplira le caractère héroïque aussi bien que 
TAchille de V Iliade ? 

Cette tendance des hommes à placer des types 
idéaux sous des noms propres, a rempli de difficultés 
et de contradictions apparentes les commencements de 
l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus. 
Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens 
appartiennent à un Hermès ; la première constitution 
de Rome, même dans cette partie morale qui semble 
le produit des habitudes, sort tout armée de la tête de 
Romulus ; tous les exploits, tous les travaux de la 
Grèce héroïque composent la vie d'Hercule; Homère 
enfin nous apparaît seul sur le passage des temps 
héroïques à ceux de l'histoire, comme le représentant 
d'une civilisation tout entière. Par un privilège admi- 
rable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement 
enfantés par le temps et par les circonstances; ils 
naissent d'eux-mêmes, et ils semblent créer leur siècle 
et leur patrie. Gomment s'étonner que l'antiquité en 
ait fait des dieux? 

Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Her- 
cule et d'Homère comme les expressions de tel carac- 
tère national à telle époque, comme désignant les 
types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la 
société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, 
de la poésie populaire des premiers âges chez la même 



ET LA VIE DE VICO 29 

nation, les difficultés disparaissent, les contradictions 
s'expliquent; une clarté immense luit dans la téné- 
breuse antiquité. 

Prenons Homère, et voyons comment toutes les 
invraisemblances de sa vie et de son caractère de- 
viennent, par cette interprétation, des convenances, 
des nécessités. Pourquoi tous les peuples grecs se 
sont-ils disputé sa naissance, l'ont-ils revendiqué pour 
citoyen? C'est que chaque tribu retrouvait en lui son 
caractère, c'est que la Grèce s'y reconnaissait, c'est 
qu'elle était elle-même Homère. — Pourquoi des opi^ 
nio7is si diverses sur le temps où il vécut? c'est qu*il 
vécut en effet pendant les cinq siècles qui suivirent la 
guerre de Troie, dans la bouche et dans la mémoire 
des hommes. — Jeune, il composa V Iliade... La Grèce, 
jeune alors, toute ardente de passions sublimes, vio- 
lente, mais généreuse, fit son héros d'Achille, le héros 
de la force. Dans sa vieillesse il composa VOdyssée... La 
Grèce plus mûre, conçut longtemps après le caractère 
d'Ulysse, le héros de la sagesse. — Homère fut pauvre 
et aveugle... dans la personne des rapsodes, qui 
recueillaient les chants populaires, et les allaient répé- 
tant de ville en ville, tantôt sur les places publiques, 
tantôt dans les fêtes des dieux. Alors, comme aujour- 
d'hui, les aveugles devaient mener le plus souvent 
cette vie mendiante et vagabonde ; d'ailleurs la supé- 
riorité de leur mémoire les rendait plus capables de 
retenir tant de milliers de vers. 

Homère n'étant plus un homme, mais désignant 
l'ensemble des chants improvisés par tout le peuple 
et recueillis par les rapsodes, se trouve justifié de 
tous les reproches qu'on lui a faits, et de la bassesse 



30 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

d'images, et des licences, et du mélange des dialectes. 
Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les 
hommes à la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux 
aux faiblesses humaines ? le vulgaire ne fait-il pas les 
dieux à son image? 

Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine ; 
l'incomparable puissance d'invention qu'on admire 
dans ses caractères, l'originalité sauvage de ses com- 
paraisons, la vivacité de ses peintures de mort et de 
batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le 
génie d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. 
Quelle force de jeunesse n'ont pas alors l'imagina- 
tion, la mémoire, et les passions qui inspirent la 
poésie ? 

Les trois principaux titres d'Homère sont désormais 
mieux motivés : c'est bien le fondateur de la civilisa- 
tion en Grèce, le père des poètes, la source de toutes 
les philosophies grecques. Le dernier titre mérite une 
explication : les philosophes ne tirèrent point leurs 
systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les auto- 
riser de ses fables, mais ils y trouvèrent réellement 
une occasion de recherches, et une facilité de plus 
pour exposer et populariser leurs doctrines. 

Cependant on peut insister : en supposant qu'un 
peuple entier ait été poète, comment put-il inventer les 
artifices du style, ces épisodes, ces tours heureux, ce 
nombre poétique?... Et comment eût-il pu ne pas les 
inventer? Les tours ne vinrent que de la difficulté de 
s'exprimer; les épisodes, de l'inhabileté qui ne sait pas 
distinguer et écarter les choses qui ne vont pas au but. 

Quant au nombre musical et poétique, il est naturel 
à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; 



ET LA VIE DE VICO 31 

dans la passion la voix s'altère et approche du chant. 
Partout les vers précédèrent la prose. 

Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et 
généraliser : car le langage de la première est tout con- 
cret, tout particulier. La poésie elle-même, quoiqu'elle 
sortit alors de l'usage vulgaire, reçut aussi les expres- 
sions générales; aux noms propres, qui, dans l'indi- 
gence des langues, lui avaient servi à désigner les 
caractères, elle substitua des noms imaginaires, et 
conçut des caractères purement idéaux; ce fut là le 
commencement de son troisième âge, de l'âge humain 
de la poésie. 

L'origine de la religion, de la poésie et des langues 
étant découverte, nous connaissons celle dé la société 
païenne. Les poèmes d'Homère en sont le principal 
monument. Joignez-y l'histoire des premiers siècles de 
Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de 
l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet, Rome ayant 
été fondée lorsque les langues vulgaires du Latium 
avaient fait de grands progrès, l'héroïsme romain 
jeune encore, au milieu de tant de peuples déjà mûrs, 
s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des 
Grecs s'était exprimé en langue héroïque. 

Le commencement de la religion fut celui de la 
société. Les géants, effrayés par la foudre qui leur 
révèle une puissance supérieure, se réfugient dans 
les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses 
vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y 
retiennent une compagne par la force, et la famille a 
commencé. Les premiers pères de famille sont les 
premiers prêtres; et comme la religion compose 



32 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

encore toute la sagesse, les premiers sages; maîtres 
absolus de leur famille, ils sont aussi les premiers rois; 
de là le nom de patriarches (pères et princes). Dans 
une si grande barbarie, leur joug ne peut être que 
dur et cruel; le Polyphème d'Homère est, aux yeux de 
Platon, l'image des premiers pères de famille. Il faut 
bien qu'il en soit ainsi pour que les hommes domptés 
par le gouvernement de la famille se trouvent préparés 
à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succé- 
der. Mais ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes 
soumis aux puissances divines, dont ils interprètent 
les ordres à leurs femmes et à leurs enfants ; et comme 
alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à un 
Dieu, le gouvernement est en effet théocratique. 

Yoilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge oii 
les dieux régnent sur la terre. Toute la vertu de cet 
âge, c'est une superstition barbare qui sert pourtant à 
contenir les hommes, malgré leur brutalité et leur 
orgueil farouche. Quelque horreur que nous inspirent 
ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est 
sous leur influence que se sont formées les plus 
illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé. 

Bientôt la famille ne se composa pas seulement 
des individus liés par le sang. Les malheureux qui 
étaient restés dans la promiscuité des biens et des 
femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, vou- 
lant échapper aux insultes des violents, recoururent 
aux autels des forts, situés sur les hauteurs. Ces 
autels furent les premiers asiles, vêtus urbes conden- 
tium consilium, dit Tite-Live. Les forts tuaient les 
violents et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, 
c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils étaient héros 



ET LA VIE DE VICO 33 

par la naissance et par la vertu. Ainsi se forma le 
caractère idéal de l'Hercule antique ; les héros étaient 
héraclides^ enfants d'Hercule, comme les sages étaient 
appelés enfants de la sagesse, etc. 

Les nouveaux venus, conduits dans la société par 
l'intérêt, non par la religion, ne partagèrent pas les 
prérogatives des héros, particulièrement celle du ma- 
riage solennel. Ils avaient été reçus à condition de 
servir leurs défenseurs comme esclaves; mais, deve- 
nus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, 
et demandèrent une part dans ces terres qu'ils culti- 
vaient. Partout où les héros furent vaincus, ils leur 
cédèrent des terres qui devaient toujours relever 
d'eux; ce fut la première loi agraire, et l'origine des 
clientèles et des fiefs. 

Ainsi s'organisa la cité : les pères de famille for- 
mèrent une classe de nobles, de patriciens, conservant 
le triple caractère de rois de leur maison, de prêtres et 
de sages, c'est-à-dire de dépositaires des auspices. 
Les réfugiés composèrent une classe de plébéiens, 
compagnons, clients, vassaux, sans autre droit que la 
jouissance des terres qu'ils tenaient des nobles. 

Les cités héroïques furent toutes gouvernées aris- 
tocratiquement ; les rois des familles soumirent leur 
empire domestique à celui de leur ordre. Les princi- 
paux de l'ordre héroïque furent appelés rois de la cité, 
et administrèrent les affaires communes, en ce qui 
touchait la guerre et la religion. 

Ces petites sociétés étaient essentiellement guer- 
rières (tuoXiç, TuoXsjxoç). Étranger [hostis), dans leur lan- 
gage, est synonyme di!ennemi. Les héros s'honoraient 
du nom de brigands (Voyez Thucydide), et exerçaient 



34 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

en effet le brigandage ou la piraterie. A l'intérieur, les 
cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les 
anciens nobles, dit Aristote [Politique)^ juraient une 
éternelle inimitié aux plébéiens. L'histoire romaine 
nous le confirme : les plébéiens combattaient pour 
l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et ceux-ci 
les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs 
cachots particuliers, les déchiraient de coups de 
fouet. Mais l'amour de l'honneur, qui entretient dans 
les républiques aristocratiques cette violente rivalité 
des ordres, cause en récompense dans la guerre une 
généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut 
de la patrie, auxquels tiennent tous les privilèges de 
leur ordre. Les plébéiens, par des exploits signalés, 
cherchent à se montrer dignes de partager les privi- 
lèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir 
l'égalité, sont le plus puissant moyen d'agrandir les 
républiques. 

Pour compléter ce tableau des âges divin et 
héroïque, nous rapprocherons l'histoire du droit civil 
de celle du droit politique. Dans la première, nous 
retrouvons toutes les vicissitudes de la seconde. Si les 
gouvernements résultent des mœurs, la jurisprudence 
varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que 
n'ont vu ni les historiens ni les jurisconsultes; ils 
nous expliquent les lois, nous en rappellent l'institu- 
tion sans en marquer les rapports avec les révolutions 
politiques; ainsi ils nous présentent les faits isolés 
de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la juris- 
prudence antique des Romains fut entourée de tant 
de solennités, de tant de mystères; ils ne savent 
qu'accuser l'imposture des patriciens. 



ET LA VIE DE YICO 35 

Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est 
ordonné d'en haut, c'est ce que les dieux ont révélé par 
les auspices, par les oracles et autres signes matériels. 
Le droit est fondé sur une autorité divine. Demander 
la moindre explication serait un blasphème. Admirons 
la Provideîice qui permit qu'à une époque où les 
hommes étaient incapables de discerner le droit, la 
raison véritable , ils trouvassent dans leur erreur un 
principe d'ordre et de conduite. La jurisprudence, la 
science de ce droit divin, ne pouvait être que la con- 
naissance des rites religieux; la justice était tout 
entière dans l'observation de certaines pratiques, de 
certaines cérémonies. De là le respect superstitieux 
des Romains pour les acta légitima; chez eux, les 
noces, le testament étaient dits justa^ lorsque les 
cérémonies requises avaient été accomplies. 

Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux 
qu'en appelaient ceux qui recevaient quelque tort, ce 
sont eux qu'ils invoquaient comme témoins et comme 
juges. Quand les jugements de la religion se régulari- 
sèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés ; 
sur cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la 
prononçait contre un peuple aussi bien que contre un 
individu; les guerres {pura et pia bella) étaient des 
jugements de Dieu. Elles avaient toutes un caractère 
de religion : les hérauts qui les déclaraient, dévouaient 
les ennemis et appelaient leurs dieux hors de leurs 
murs; les vaincus étaient considérés comme sans 
dieux; les rois, traînés derrière le char des triompha- 
teurs romains, étaient offerts au Gapitole à Jupiter 
Fèrétrien, et de là immolés. 

Les duels furent encore une espèce de jugements 



36 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

des dieux. Les républiques anciennes^ dit Aristote dans 
sa Politique^ n avaient pas de lois judiciaires pour 
punir les crimes et réprimer la violence. Le duel offrait 
seul un moyen d'empêcher que les guerres indivi- 
duelles ne s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant 
distinguer la cause réellement juste, croyaient juste 
celle que favorisaient les dieux. Le droit héroïque fut 
celui de la force. 

La violence des héros ne connaissait qu'un seul 
frein : le respect de la parole. Une fois prononcée, la 
parole était pour eux sainte comme la religion, 
immuable comme le passé [fas, fatum , de fari). Aux 
actes religieux qui composaient seuls toute la justice 
de l'âge divin, et qu'on pourrait appeler formules d'ac- 
tions, succédèrent des formules parlées. Les secondes 
héritèrent du respect qu'on avait eu pour les pre- 
mières, et la superstition de ces formules fut inflexible, 
impitoyable : uti lingua nuncupassit, ita jus esto (Douze 
Tables). Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa 
fille; il faut qu'il l'immole. Ne crions pas comme 
Lucrèce, Tantum relligio potuit suadere malorumf... Il 
fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces temps 
de violence; la faiblesse soumise à la force avait à 
craindre de moins ses caprices. — L'équité de cet âge 
n'est donc pas Y équité naturelle^ mais V équité civile; 
elle est dans la jurisprudence ce que la raison d'état 
est en politique : un principe d'utilité, de conserva- 
tion pour la société. 

La sagesse consiste alors dans un usage habile des 
paroles, dans l'application précise, dans l'appropria- 
tion du langage à un but d'intérêt. C'est là la sagesse 
d'Ulysse; c'est celle des anciens jurisconsultes romains 



ET LA VIE DE VICO 37 

avec leur fameux cavere. Répondre sur le droit, ce 
n'était pour eux autre chose que précautionner les 
consultants, et les préparer à circonstancier devant les 
tribunaux le cas contesté, de manière que les for- 
mules d'actions s'y rapportassent de point en point, 
et que le préteur ne put refuser de les appliquer. — 
Imitées des formules religieuses, les formules légales 
de l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mys- 
tères : le secret, l'attachement aux choses établies 
sont l'âme des républiques aristocratiques. 

Les formules religieuses, étant toutes en action, 
n'avaient rien de général ; les formules légales dans 
leurs commencements n'ont rapport qu'à un fait, à un 
individu ; ce sont de simples exemples d'après lesquels 
on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute parti- 
culière encore, n'a pour elle que l'autorité {dura est, 
sed scripta est) ; elle n'est pas encore fondée en prin- 
cipe, en vérité. Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; 
avec l'âge humain commence le droit naturel, le droit 
de l'humanité raisonnable. La justice de ce dernier 
âge considère le mérite des faits et des personnes ; une 
justice aveugle serait faussement impartiale ; son éga- 
lité apparente serait en effet inégalité. Les exceptions, 
les privilèges sont souvent demandés par l'équité 
naturelle; aussi les gouvernements humains savent 
faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même. 

A mesure que les démocraties et les monarchies 
remplacent les aristocraties héroïques, l'importance de 
la loi civile domine de plus en plus celle de la loi 
politique. Dans celles-ci tous les intérêts privés des 
citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics ; 
sous les gouvernements humains, et surtout sous les 



38 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

monarchies, les intérêts publics n'occupent les esprits 
qu'à propos des intérêts privés; d'ailleurs, les mœurs 
s'adoucissant, les affections particulières en prennent 
d'autant plus de force, et remplacent le patriotisme. 

Sous les gouvernements humains, l'égalité que la 
nature a mise entre les hommes en leur donnant l'in- 
telligence, caractère essentiel de l'humanité, est consa- 
crée dans l'égalité civile et politique. Les citoyens sont 
dès lors égaux, d'abord comme souverains de la cité, 
ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué 
seul entre tous, leur dicte les mêmes lois. 

Dans les républiques populaires bien ordonnées, la 
seule inégalité qui subsiste est déterminée par le cens. 
Dieu veut qu'il en soit ainsi pour donner l'avantage à 
l'économie sur la prodigalité, à l'industrie et à la pré- 
voyance sur l'indolence et la paresse. — Le peuple pris 
en général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le 
gouvernement, il fait des lois justes, c'est-à-dire géné- 
ralement bonnes. 

Mais peu à peu les États populaires se corrompent. 
Les riches ne considèrent plus leur fortune comme un 
moyen de supériorité légale, mais comme un moyen 
de tyrannie; le peuple, qui sous les gouvernements 
héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant 
dominer à son tour ; il ne manque pas de chefs ambi- 
tieux qui lui présentent des lois populaires, des lois 
qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles ne 
sont plus légales ; elles se décident par la force. De là 
des guerres civiles au dedans, des guerres injustes au 
dehors. Les puissances s'élèvent dans le désordre; et 
l'anarchie, la pire des tyrannies, force le peuple de se 
réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin 



ET LA VIE DE VICO 39 

de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà 
la loi royale (pour parler comme les jurisconsultes) par 
laquelle Tacite légitime la monarchie romaine sous 
Auguste : Qui cuncta discordiis fessa sub imperium 
unius accepit. 

Fondées sur la protection des faibles, les monarchies 
doivent être gouvernées d'une manière populaire. Le 
prince établit l'égalité, au moins dans l'obéissance; il 
humilie les grands, et leur abaissement est déjà une 
liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes, 
il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la 
monarchie est-elle le gouvernement le plus conforme 
à la nature, dans les temps de la civilisation la plus 
avancée. 

Les monarques se glorifient du titre de cléments, et 
rendent les peines moins sévères ; ils diminuent cette 
terrible puissance paternelle des premiers âges. La 
bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves"; les 
ennemis même sont mieux traités, les vaincus conser- 
vent des droits. Le droit de citoyen, dont les répu- 
bliques étaient si avares, est prodigué; et le pieux 
Antonin veut, selon le mot d'Alexandre, que le monde 
soit une seule cité. 

Yoilà toute la vie politique et civile des nations, tant 
qu'elles conservent leur indépendance. Elles passent 
successivement sous trois gouvernements. La législa- 
tion divine fonde la monarchie domestique, et com- 
mence V humanité; la législation héroïque ou aristocra- 
tique forme la cité, et limite les abus de la force ; la 
législation populaire consacre dans la société l'égalité 
naturelle; la monarchie enfin doit arrêter l'anarchie, 
et la corruption publique qui l'a produite. 



40 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

Quand ce remède est impuissant, il en vient inévi- 
tablement du dehors un autre plus efEcace. Le peuple 
corrompu était esclave de ses passions effrénées; il 
devient esclave d'une nation meilleure qui le soumet 
par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont 
deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner^ obéira, 
— et, Au meilleur V empire du monde. 

Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable 
état de dépravation ni par la monarchie ni par la 
conquête, alors au dernier des maux il faudrait bien 
que la Providence appliquât le dernier des remèdes. 
Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans 
l'intérêt privé ; on n'en trouvera pas deux qui s'accor- 
dent, chacun suivant son plaisir ou son caprice. Cent 
fois plus barbares dans cette dernière période de la 
civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la 
première barbarie était de nature, la seconde est de 
réflexion; celle-là était féroce, mais généreuse; un 
ennemi pouvait fuir ou se défendre ; celle-ci, non moins 
cruelle, est lâche et perfide; c'est en embrassant 
qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas ; 
vous voyez une foule de corps, mais si vous cherchez 
des âmes humaines, la solitude est profonde ; ce ne 
sont plus que des bétes sauvages. 

Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des 
factions, par l'acharnement désespéré des guerres 
civiles; que les cités redeviennent forêts, que les 
forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à 
force de siècles leur ingénieuse malice, leur subtilité 
perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie. 
Alors, stupides, abrutis, insensibles aux raffinements 
qui les avaient corrompus, ils ne connaissent plus que 



ET LA VIE DE VICO 41 

les choses indispensables à la vie ; peu nombreux, le 
nécessaire ne leur manque pas ; ils sont de nouveau 
susceptibles de culture ; avec l'antique simplicité l'on 
verra bientôt reparaître la piété, la véracité, la bonne 
foi, sur lesquelles est fondée la justice, et qui font 
toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Provi- 
dence. 

C'est après ces épurations sévères que Dieu renou- 
vela la société européenne sur les ruines de l'empire 
romain. Dirigeant les choses humaines dans le sens 
des décrets ineffables de sa grâce, il avait établi le 
christianisme en opposant la vertu des martyrs à la 
puissance romaine, les miracles et la doctrine des 
Pères à la vaine sagesse des Grecs. Mais il fallait arrêter 
les nouveaux ennemis qui menaçaient de toutes parts 
la foi chrétienne et la civilisation : au nord les Goths 
ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contes- 
taient également à l'auteur de la religion son divin 
caractère. 

On vit renaître l'âge divin et le gouvernement théo- 
cratique. On vit les rois catholiques revêtir les habits 
de diacre, mettre la croix sur leurs armes, sur leurs 
couronnes, et fonder des ordres religieux et militaires 
pour combattre les infidèles. Alors revinrent les 
guerres pieuses de l'antiquité [pura et piabella) ; mêmes 
cérémonies pour les déclarer : on appelait hors des 
murs d'une ville assiégée les saints protecteurs de 
l'ennemi, et l'on cherchait à dérober leurs reliques. 
— Les jugements divins reparurent sous le nom de 
purgations canoniques; les duels en furent une espèce, 
quoique non reconnue par les canons. — Les brigan- 



42 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

dages et les représailles de l'antiquité, la dureté des 
servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre 
les infidèles et les chrétiens. — Les asiles du monde 
ancien se rouvrirent chez les évêques, chez les abbés ; 
c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart 
des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux escar- 
pés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que 
les chapelles y servaient d'asiles. — L'âge muet des 
premiers temps du monde se représenta, les vain- 
queurs et les vaincus ne s'entendaient point; nulle 
écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphi- 
ques furent employés pour marquer les droits seigneu- 
riaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les 
troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous retrouvons au 
moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans 
la plus haute antiquité. 

Quand toutes les observations qui précèdent sur 
l'histoire du genre humain ne seraient point appuyées 
par le témoignage des philosophes et des historiens, 
des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous con- 
duiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde la 
grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu 
même? — On élève jusqu'au ciel la sagesse législative 
des Lycurgue, des Solon et des Décemvirs, auxquels on 
rapporte la police tant célébrée des trois plus glorieuses 
cités, des plus signalées par la vertu civile; et pour- 
tant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur 
et en durée à la république de l'univers! 

Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de 
ses révolutions elle trouve dans la corruption même 
de l'état précédent les éléments de la forme nouvelle 



ET LA VIE DE VICO 43 

qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une sagesse 
au-dessus de l'homme... 

Cette sagesse ne nous force pas par des lois posi- 
tives, mais elle se sert, pour nous gouverner, des 
usages que nous suivons librement. Répétons donc 
ici le premier principe de la Science nouvelle : les 
hommes ont fait eux-mêmes le monde social, tel qu'il 
est; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une 
intelligence, souvent contraire, et toujours supérieure 
aux fins particulières que les hommes s'étaient propo- 
sées. Ces fins, d'une vue bornée, sont pour elle les 
moyens d'atteindre des fins plus grandes et plus loin- 
taines. Ainsi les hommes isolés encore veulent le 
plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages 
et l'institution de la famille ; les pères de famille veu- 
lent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la 
cité prend naissance ; — l'ordre dominateur des nobles 
veut opprimer les plébéiens, et il subit la servitude de 
la loi, qui fait la liberté du peuple; — le peuple libre 
tend à secouer le frein de la loi, et il est assujetti à un 
monarque; le monarque croit assurer son trône en 
dégradant ses sujets par la corruption, et il ne fait que 
les préparer à porter le joug d'un peuple plus vaillant ; 
— enfin quand les nations cherchent à se détruire 
elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes... 
et le phénix de la société renaît de ses cendres. 

Tel est l'exposé, bien incomplet sans doute, de ce 
vaste système; nous l'abandonnons aux méditations de 
nos lecteurs. 11 serait trop long de suivre Yico dans les 
applications ingénieuses qu'il a faites de ses principes. 
Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire 



44 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage. 

La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, 
et la première édition fut épuisée en trois ans. Plu- 
sieurs grands personnages, entre autres le pape Clé- 
ment XII, écrivirent à Yico des lettres flatteuses. Des 
savants de Venise, qui voulaient réimprimer la Science 
nouvelle dans cette ville, lui persuadèrent d'écrire 
lui-même sa Vie pour qu'on l'insérât dans un Recueil 
des Vies des littérateurs les plus distingués de V Italie. 
Mais dans le reste de l'Europe le grand ouvrage de 
Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc, qui avait 
rendu compte du livre De uno universi juris principio 
dans la Bibliothèque universelle^ ne parla point de la 
Science nouvelle. Le Journal de Trévoux en fît une 
simple mention. Le Journal de Leipsick inséra un 
article calomnieux qui avait été envoyé de Naples. 

Employé fréquemment par les vice-rois espagnols 
ou autrichiens à composer des discours, des vers, des 
inscriptions pour les occasions solennelles, Vico n'en 
resta pas moins dans l'indigence où il était né. 11 ne 
suppléait à l'insuffisance des appointements de la 
chaire de rhétorique qu'il occupait à l'université de 
Naples qu'en donnant chez lui des leçons de langue 
latine. Au moment même où il achevait la Science 
nouvelle^ il concourut pour une chaire de droit, et 
il échoua. 

Dans cette position pénible, il faisait toute sa conso- 
lation du soin d'élever ses deux filles, qu'il aimait 
beaucoup, et dont l'aînée réussit dans la poésie ita- 
lienne. C'était, dit l'éditeur des Opuscules de Vico, 
auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, 
c'était un spectacle touchant de voir le philosophe 



ET LA VIE DE VICO 45 

jouer avec ses filles aux heures que lui laissaient 
d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait un jour 
avec elles ne put s'empêcher de répéter ce passage du 
Tasse : Cest Àlcide qui, la quenouille en main, amuse 
de récits fabuleux les filles de Méonie. Ce bonheur 
domestique était lui-même mêlé d'amertume. Un de 
ses enfants fut atteint d'une maladie longue et cruelle. 
Un autre devint, par sa mauvaise conduite, la honte 
de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût 
enfermé. 

A l'avènement de la maison de Bourbon, sa condi- 
tion sembla s'améliorer; il fut nommé historiographe 
du roi et obtint que son fils Gennaro Vico, dont on 
connaissait le mérite et la probité, lui succédât comme 
professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il 
languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus 
douloureuses infirmités. Enfin, ses forces diminuant 
tous les jours, il resta quatorze mois sans parler et 
sans reconnaître ses propres enfants. H ne sortit de 
cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, 
et, après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira 
en récitant les psaumes de David, le 20 janvier 1744. 
Il avait soixante-seize ans accomplis. 

Ne quittons point cet homme rare sans apprendre 
de lui-même comment il supporta ses malheurs : 
« Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une lettre, 
« cette Providence qui, lors même qu'elle semble à 
« nos faibles yeux une justice sévère, n'est qu'amour 
(( et que bonté. Depuis que j'ai fait mon grand ouvrage, 
« je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je 
« n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le 
(( mauvais goût du siècle, puisqu'en me repoussant 



46 DISCOURS SUR LE SYSTÈME 

« de la place que je demandais, il m'a donné l'occasion 
« de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me 
« trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me 
(( tromper : la composition de cet ouvrage m'a animé 
« d'un esprit héroïque qui me met au-dessus de la 
« crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. 
« Je me sens assis sur une roche de diamant, quand 
« je songe au jugement de Dieu qui fait justice au 
« génie par l'estime du sage!... 1726. » 

Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les 
dernières lignes qui soient sorties de sa plume : 
(( Maintenant Yico n'a plus rien à espérer au monde. 
« Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les chagrins 
« domestiques, tourmenté de douleurs convulsives 
(c dans les cuisses et dans les jambes, en proie à un 
« mal rongeur qui lui a déjà dévoré une partie consi- 
(( dérable de la tête, il a renoncé entièrement aux 
(c études et a envoyé au Père Louis-Dominique, si 
<c recommandable par sa bonté et par son talent dans 
i< la poésie élégiaque, le manuscrit des notes sur la 
« première édition de la Science nouvelle^ avec l'in- 
« scription suivante : 

AU TIBULLE CHRÉTIEN, 

AU PÈRE LOUIS-DOMINIQUE, 

JEAN-BAPTISTE VICO, 

POURSUIVI ET BATTU 

PAR LES ORAGES CONTINUELS d'uNE FORTUNE ENNEMIE, 

ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE; 

PUISSENT-ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN LIEU DE REPOS. 

[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions 
qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit] : « Yico bénissait 



ET LA VIE DE VICO 47 

ces adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré 
dans sa solitude comme dans un fort inexpugnable, 
il méditait, il écrivait quelque nouvel ouvrage, et 
tirait une noble vengeance de ses détracteurs. C'est 
ainsi qu'il en vint à trouver la Science nouvelle... 
Depuis ce moment, il crut n'avoir rien à envier à ce 
Socrate, dont Phèdre disait : 

(( L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est 
absoute. Que Ton m'assure sa gloire et je ne refuse 
point sa mort P ^> 



1. Cujus non fugio mortem, si famam assequav. 

Et cedo invidiœ, dummodo absolvar cinis. 



^ ^;«À. 



VIE DE VICO 

ÉCRITE PAR LUI-MÊME 



Il signor Jean-Baptiste Vico naquit à Naples, l'an 
1668 \ de parents honnêtes qui laissèrent une très 
bonne réputation. Le père était d'une humeur gaie, 
la mère d'un tempérament fort mélancolique, et le 
naturel de leur fils se ressentit de cette double 
influence. Dès sa première enfance une extrême 
vivacité le rendit ennemi du repos; mais à l'âge de 
sept ans il tomba d'une échelle et resta bien cinq 
heures sans connaissance. Il eut la partie droite du 
crâne fracassée, sans aucune lésion au péricrâne, et 
perdit beaucoup de sang par les trous nombreux et 
profonds de la tumeur qu'avait occasionnée la chute. 
Alarmé de cette fracture et de ce long évanouissement, 
le chirurgien prédit qu'il mourrait ou qu'il resterait 



1. Et non en 1670, comme il le dit lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a 
rectifié cette date d'après les registres de naissance. 

4 



50 VIE DE VICO 

imbécile. Mais la prédiction, Dieu merci, ne se vérifia 
point, et, guéri de sa blessure, Yico devint mélanco- 
lique et ardent, caractère des esprits inventifs et 
profonds dans lesquels éclate un génie subtil, mais 
qui, du reste, sont trop réfléchis pour aimer le brillant 
et le faux. 

Après une convalescence de trois années, il rentra 
dans la classe de grammaire, et comme il expédiait 
rapidement tous ses devoirs, son père, prenant cette 
facilité pour de la négligence, s'enquit un jour du 
maître si son fils travaillait en bon écolier. Sur sa 
réponse affirmative il le pria de lui doubler sa tâche ; 
mais celui-ci s'excusa sur ce qu'il n'avait qu'une 
mesure, qu'un seul écolier ne pouvait réclamer tous les 
soins, et que la classe supérieure était trop forte. Yico, 
présent à l'entretien, ne consultant que son courage, 
pria le maître de lui accorder la permission d'y passer, 
prêt à suppléer à sa faiblesse par un redoublement 
d'ardeur. Il céda, plutôt pour éprouver ce que pouvait 
une jeune intelligence, que dans l'espoir d'un succès 
réel; mais, à son grand étonnement, il trouva son 
maître dans son écolier. 

Ce premier guide venant à lui manquer, il fut confié 
à un second; mais il resta peu de temps avec lui, son 
père ayant été conseillé de l'envoyer chez les jésuites, 
qui l'admirent dans leur seconde classe. Charmé de 
ses dispositions, son maître l'opposa successivement à 
trois de ses plus forts élèves. Par ses diligences^ comme 
disent ces Pères, ou, si l'on aime mieux, par un 
surcroît de travail, il fit perdre courage au premier; 
le second, pour avoir voulu rivaliser de zèle, tomba 
malade ; le troisième, qui était bien vu de la Compagnie, 



VIE DE VICO 51 

passa à la première classe, en récompense de ses 
succès, sans cependant que les Pères eussent lu ni 
liste ni rapport, pour me servir de leurs expressions. 
Sensible à cette injustice, et apprenant que le second 
semestre n'tait qu'une répétition du premier, il quitta 
le collège, s'enferma chez lui, et apprit dans Alvarez 
ce que les jésuites enseignaient dans la première classe 
et dans le cours des humanités. Le mois d'octobre 
suivant il étudia la logique. C'était la belle saison, et 
il ne se mettait que vers le soir à sa petite table ; mais 
il arrivait que sa bonne mère, sortie de son premier 
sommeil, le priait affectueusement de se coucher, et 
s'apercevait plus d'une fois qu'il avait travaillé jus- 
qu'au jour, preuve certaine que, croissant à la fois en 
âge et en science, il soutiendrait avec honneur sa 
réputation de savant. 

Le sort lui donna pour maître le jésuite Antonio del 
Balzo, de la secte des nominaux. Déjà il avait appris 
dans les écoles qu'un bon sommoliste est un profond 
philosophe, et que le meilleur traité de la Somme était 
de Pietro Ispano; il en fit donc une étude approfondie. 
Balzo venant ensuite à lui désigner Paolo Yeneto 
comme le plus subtil commentateur de la Somme, il 
voulut aussi profiter de cet auteur. Mais trop faible 
encore pour saisir les développements de cette logique 
stoïcienne, il faillit s'y égarer, et ne l'abandonna 
cependant qu'à son grand regret. Découragé (tant il 
est dangereux d'appliquer les jeunes gens à des 
sciences au-dessus de leur âge), il déserta l'étude et 
fut dix-huit mois sans s'y livrer. Je n'adopterai pas ici 
la fiction que Descartes n'a si adroitement insinuée 
dans sa Méthode, au sujet de ses études, que pour 



52 VIE DE VICO 

élever sa philosophie et ses mathématiques sur les 
ruines de toute autre science divine et humaine; mais 
avec l'ingénuité et la franchise qui sied à l'historien, 
j'exposerai l'ordre et la succession de toutes les études 
de Yico, pour mieux indiquer comment sa destinée 
littéraire fut telle, et non pas autre. 

Grâce à cette heureuse direction imprimée d'abord 
à sa jeunesse, il était comme un coursier généreux 
qu'on laisserait, après l'avoir dressé pour le combat, 
paître librement dans les prairies. S'il entend le son 
de la trompette guerrière, sa belliqueuse ardeur se 
réveille ; il appelle le cavalier prêt à s'élancer vers le 
champ de bataille; ainsi, à l'occasion d'une célèbre 
académie degli Infuriati, rétablie après plusieurs 
années à San-Lorenzo, et où plusieurs savants dis- 
tingués vivaient dans une communauté scientifique 
avec les premiers avocats, les sénateurs et les nobles 
de la ville, Yico, cédant à son génie, reprit une carrière 
interrompue et rentra dans l'arène. Tel est le précieux 
avantage que procurent aux états ces sociétés. Les 
jeunes gens, dont l'âge n'est qu'ardeur et confiance, 
se passionnent ainsi pour l'étude, avides des éloges 
et de la gloire qui, dans un âge où l'esprit plus mûr 
recherche le solide et l'utile, sera la digne récompense 
de leur mérite réel. Vico reprit ensuite, avec plus de 
zèle que jamais, l'étude de la philosophie sous le Père 
Giuseppe Ricci, autre jésuite, homme d'un esprit 
pénétrant, scotiste, mais au fond zénoniste. Il aimait 
à lui entendre dire que les substances abstraites ont 
plus de réalité que les modes de Balzo le nominal, 
laissant ainsi prévoir qu'il aurait à son tour une prédi- 
lection marquée pour la philosophie de Platon, dont 



VIE DE VICO 53 

Scot a le plus approché parmi les scolastiques, et qu'il 
traiterait des points de Zenon d'après une tout autre 
doctrine que celle des interprètes infidèles d'Aristote : 
c'est ce qu'a prouvé sa métaphysique. 11 trouvait 
cependant que Ricci expliquait trop minutieusement 
la différence de l'être et de la substance dans l'ordre 
de leur gradation métaphysique. Aussi, toujours avide 
de nouvelles connaissances, apprenant que le Père 
Suarez traitait avec la supériorité d'un vrai métaphy- 
sicien de tout ce qu'on peut savoir en philosophie; 
qu'en outre son exposition était claire et facile, il 
quitta de nouveau l'école et s'enferma chez lui une 
année entière pour étudier cet auteur. 

Une seule fois il se permit d'aller à l'université 
royale, et, par une heureuse inspiration, il entra dans 
la classe de D. Felice Aquadies, premier lecteur en 
droit, au moment où ce professeur distingué portait 
sur Vulteius le jugement suivant : qu'il était le meilleur 
commentateur des Institutes. Ces paroles, que Yico 
grava dans sa mémoire, déterminèrent dans ses études 
un ordre meilleur. En effet, son père ayant bientôt 
résolu de l'appliquer à l'étude du droit, le voisinage et 
la célébrité du professeur firent tomber son choix sur 
D. Francesco Yerde ; mais Yico ne suivit que deux mois 
ses leçons, qui toutes roulaient sur la pratique la plus 
minutieuse du droit civil et du droit canonique, et 
comme il ne pouvait en saisir les principes, habitué 
déjà par la métaphysique à généraliser, à ne juger des 
particularités qu'à l'aide d'axiomes ou de maximes, il 
déclara à son père qu'il suspendrait ses leçons, persuadé 
que Yerde ne lui apprenait rien, et, mettant à profit 
les paroles d'Aquadies, il le pria de demander une 



54 VIE DE VICO 

copie de Yulteius à Nicolao Maria Giannattasio, docteur 
en droit peu connu au barreau, mais très versé dans 
la bonne jurisprudence, et qui, à force de temps et de 
soins, s'était fait en ce genre une bibliothèque très 
précieuse de livres d'érudition. Prévenu par l'immense 
réputation dont Yerde jouissait dans le public, le père 
de Yico fut fort surpris; mais, en homme sage,, il 
voulut complaire à son fils : il demanda le Vulteius à 
Giannattasio, auquel il se souvint d'en avoir livré 
anciennement un exemplaire (le père de Vico était 
libraire). Giannattasio voulut apprendre du fds le motif 
de cette demande, e.t, sur la réponse de Yico, que les 
leçons de Yerde n'étaient qu'un exercice de mémoire, 
et que l'esprit souffrait d'être condamné à l'inaction, 
le digne homme, bon juge en cette matière, fut si 
charmé de trouver dans un jeune homme cette raison 
virile, qu'il osa prédire les succès de Yico, et ne lui 
prêta pas, mais lui donna et le Yulteius et les Insti- 
tutions canoniques d'Henricus Canisius. Ce dernier 
auteur paraissait à Giannattasio le meilleur interprète 
du droit canonique. Ainsi, Aquadies et Giannattasio, 
une bonne parole et une bonne action firent entrer 
Yico dans la route du droit civil et ecclésiastique. 

Lors donc qu'il eut étudié les institutes du droit 
civil et canonique, d'après ces textes mêmes, et sans 
s'inquiéter du programme légal des cinq années de 
droit, il voulut pratiquer le barreau. Pour seconder 
ses vues, le sénateur D. Carlo Antonio de Rosa, homme 
d'une probité reconnue, l'adressa à un honnête avocat, 
Gabrizio del Yecchio, qui mourut pauvre dans un âge 
avancé. Comme Yico cherchait l'occasion de se faire 
aux formes juridiques, le hasard voulut qu'un procès 



VIE DE VICO 55 

fût intenté à son père dans le Sacré Conseil. Yico, à 
l'âge de seize ans, sut le conduire, et, avec Fassistance 
de Fabrizio del Yecchio, il le soutint en cour de Rote 
avec tant de succès qu'il gagna sa cause et mérita les 
éloges de Pier Antonio Gœvari, savant jurisconsulte, 
conseiller de Rote ; même, au sortir de l'audience, il 
fut embrassé par Francesco Antonio Aquilante, vieil 
avocat attaché à ce tribunal et qu'il avait eu pour 
adversaire. 

Mais il arrive souvent que des hommes bien dirigés 
dans le reste s'égarent misérablement dans certaines 
études, faute d'un esprit de méthode générale et systé- 
matique, tournent à certains égards dans un cercle 
vicieux, pour n'être point dirigés par un esprit de 
méthode générale dont les rapports soient toujours cons- 
tants. Ainsi, Yico présenta d'abord ses idées sous une 
forme incertaine, dans son livre De nostri temporis stu- 
diorum ratione, et leur donna plus tard un développe- 
ment complet dans l'ouvrage De universi juris uno 
pri7icipiOj etc., dont le De constantiajurisprudentis n'est 
qu'un appendice. Son esprit, d'une trempe toute méta- 
physique, cherchait à saisir la vérité dans son expres- 
sion la plus générale, et, par une transition graduée 
du genre à l'espèce, la poursuivait ainsi jusque dans 
ses dernières divisions. Mais alors cet esprit, jeune 
encore, répandait en quelque sorte sa végétation luxu- 
riante dans toutes les divagations de la poésie moderne, 
donnait dans les écarts les plus exagérés de cette lit- 
térature, qui n'aime que l'absurde et le faux. Une visite 
rendue au P. Giacomo Lubrano, jésuite d'une immense 
érudition, et prédicateur en vogue à cette époque de 
décadence, fortifia chez lui ce mauvais goût. Pour 



56 VIE DE VICO 

savoir s'il avait fait des progrès en poésie, Yico soumit 
à sa critique une canzone sur la rose. Cette pièce plut 
tellement au jésuite, du reste homme de cœur et de 
mérite, que, malgré la gravité de son âge et sa haute 
réputation d'éloquence, il ne put s'empêcher de réciter 
à son tour à un jeune homme qu'il voyait pour la pre- 
mière fois une de ses idylles sur le même sujet. L'ap- 
plication aux subtilités de l'école avait engendré chez 
Vico l'amour de cette poésie, amie du faux qui se plaît 
ridiculement à le mettre en saillie pour produire un 
effet de surprise, et qui, par cela même, déplaît aux 
esprits graves, et séduit les jeunes et faibles imagina- 
tions. L'on pourrait même dire que c'est une distrac- 
tion presque nécessaire à des jeunes gens, dont l'es- 
prit glacé par l'étude de la métaphysique a besoin, 
pour ne pas s'engourdir et se dessécher entièrement, 
de se réchauffer et de prendre l'essor, de peur que la 
froide sévérité d'une raison trop précoce ne les rende 
incapables de produire. 

Le tempérament de Yico, assez délicat, était menacé 
d'étisie, et la modicité de sa fortune ne lui permettait 
pas de satisfaire un désir ardent de vaquer à ses 
études; il avait surtout en horreur le tumulte du 
barreau, lorsqu'une heureuse circonstance lui fît ren- 
contrer dans une bibhothèque M^*" l'évêque d'ischia, 
G.-B. Rocca, jurisconsulte des plus distingués, comme 
on le voit par ses ouvrages. Il eut avec lui, sur la 
bonne méthode à suivre pour l'enseignement du droit, 
un entretien dont monseigneur fut si charmé qu'il 
l'engagea à diriger ses neveux dans cette étude. Ils 
habitaient, sous un ciel pur, un château déhcieuse- 
ment situé sur les terres d'un de ses frères, D. Dôme- 



VIE DE VICO 57 

nico Rocca (passionné pour ce même genre de poésie, 
et qui fut plus tard pour lui un généreux Mécène) ; 
il serait traité comme son propre fils, le bon air du 
pays rétablirait bientôt sa santé, et il aurait tout le 
loisir nécessaire pour se livrer à ses goûts. 

C'est ce qui arriva. Un séjour de neuf années lui per- 
mit de terminer en partie ses études, et de pénétrer 
surtout dans les sources des institutions civiles et reli- 
gieuses. A l'occasion du droit canonique, il s'engagea 
dans la discussion du dogme, et se trouva pour ainsi 
dire dans le cœur de la doctrine catholique sur les 
matières de la grâce , guidé précisément par le livre 
de Richard, théologien de Sorbonne, qu'il avait heu- 
reusement apporté de la librairie de son père. Par 
une démonstration géométrique, la doctrine de saint 
Augustin s'y trouve placée comme terme moyen entre 
deux extrêmes, Calvin et Pelage. 

La manie de faire des vers lui était toujours d'un 
grand préjudice, lorsque, dans une bibliothèque du 
château où se trouvaient recueillies les œuvres des 
Mineurs de l'observance, il lui tomba heureusement 
sous la main un livre à la fin duquel se trouvait une 
critique ou apologie d'une épigramme, d'un chanoine 
de l'ordre, homme de mérite, du nom de Massa. Il y 
traitait des nombres poétiques les plus heureux dont 
Yirgile s'était servi de préférence. Yico fut saisi d'une 
telle admiration qu'il se passionna pour l'étude de la 
poésie latine en commençant par ce prince des poètes. 
Dés lors son genre de versification moderne venant à 
lui déplaire, il se mit à étudier la langue toscane dans 
les premiers auteurs : Boccace pour la prose, Dante 
et Pétrarque pour la poésie. Il lisait alternativement 



58 VIE DE VICO 

Gicéron et Boccace, Dante et Virgile, Horace et 
Pétrarque, curieux de juger impartialement en quoi 
ils diffèrent et de combien la langue latine l'emporte 
sur l'italienne. Les meilleurs ouvrages étaient lus 
aussi trois fois : la première pour en saisir l'unité, 
la seconde pour en observer la liaison et la suite, la 
troisième pour noter les idées noblement conçues et 
les expressions remarquables; ce qu'il faisait sur le 
livre même, sans se créer un répertoire de lieux com- 
muns et de phraséologie. Il croyait qu'une telle 
méthode facilitait l'emploi de ces formes, lorsqu'on se 
les rappelait à propos, et que c'était l'unique moyen 
de bien imaginer et de bien rendre. 

Lisant ensuite dans VArt poétiqioe d'Horace que la 
philosophie morale ouvre à la poésie la source de 
richesse la plus abondante, il fit une étude sérieuse 
des anciens moralistes grecs, choisissant d'abord Aris- 
tote qu'il avait vu cité le plus souvent dans ses livres 
élémentaires de droit. Dans cette étude, il observa 
bientôt que la jurisprudence romaine n'est qu'un art 
d'enseigner l'équité par une foule de préceptes minu- 
tieux sur l'application du droit naturel, préceptes q;ue 
les jurisconsultes tiraient des motifs de la loi et de l'in- 
tention du législateur; mais la science du juste, ensei- 
gnée par les moralistes, repose sur un petit nombre de 
vérités éternelles, expression métaphysique d'une jus- 
tice idéale qui, dans les travaux de la cité dont elle 
est comme l'architecte, ordonne aux deux justices 
particulières (la commutative et la distributive) la 
dispensation de l'utile selon deux mesures invariables, 
l'arithmétique et la géométrique. Il comprit dès lors 
qu'on n'apprend dans les écoles que la moitié de la 



VIE DE VICO 59 

science du droit. Aussi dut-il se livrer de nouveau aux 
recherches métaphysiques; et les principes d'Aristote 
qu'il avait puisés dans Suarez ne lui étant d'aucun pro- 
fit, sans qu'il pût en pénétrer le motif, il se mit à lire 
Platon, sur sa réputation de prince des philosophes. 
Fortifié par cette lecture, il comprit alors pourquoi la 
métaphysique d'Aristote ne lui avait pas plus servi 
pour appuyer la morale qu'elle n'avait servi à Aver- 
roès, dont le commentaire ne rendit les Arabes ni plus 
humains ni plus policés. Elle conduit en effet à recon- 
naître un principe physique qui est la matière, d'où se 
tirent les formes particulières, et assimile Dieu, à un 
potier qui travaille en dehors de lui. Mais Platon 
ramène à un principe physique, à l'idée éternelle qui 
tire d'elle-même et crée la matière, et ressemble à un 
germe qui produit de lui-même l'œuf de la génération. 
Conformément à cette métaphysique, Platon donne 
pour base à sa morale l'idéal de la justice, et c'est de 
là qu'il part pour fonder sa république, sa législation 
idéales. Aussi, mécontent d'Aristote qui ne lui était 
d'aucun secours pour l'intelligence de la morale, Vico 
chercha à se pénétrer des principes de Platon, et dès 
lors s'éveilla dans son esprit, et presque à son insu, la 
première conception d'un droit idéal éternel, en 
vigueur dans la cité universelle, cité renfermée dans 
la pensée de Dieu, et dans la forme de laquelle sont 
instituées les cités de tous les temps et de tous les pays. 
Yoilà la république que Platon devait déduire de sa 
métaphysique ; mais il ne le pouvait pas, ignorant la 
chute du premier homme. 

Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote 
et de Gicéron, dont le but est de diriger l'homme social, 



60 VIE DE VICO 

lui inspirèrent peu de goût pour la morale des stoïciens 
et des épicuriens, qui lui parut une morale de solitaire : 
les seconds, en effet, se renferment dans la molle 
oisiveté des jardins d'Épicure, et les premiers, tout 
entiers dans leurs théories, se proposent l'impossible. 
Yico s'occupa bientôt après de la physique d'Aristote, 
de celle d'Épicure, et enfin de celle de René Des- 
cartes. Cette étude lui fît goûter la physique de Timée, 
adoptée par Platon, et qui explique le monde par une 
combinaison numérique; en même temps il se garda 
bien de mépriser la physique des stoïciens qui se com- 
pose de points ; ces deux systèmes ne diffèrent point 
en substance, comme il chercha plus tard à le prou- 
ver, dans son livre De antiquissima Italorum sapien- 
tia; mais il ne put admettre ni comme hypothèse, ni 
comme système, la pliysique mécanique d'Épicure ni 
celle de Descartes, toutes deux essentiellement fausses. 
Observant ensuite qu'Aristote et Platon appuyaient 
souvent de preuves mathématiques les assertions de 
la philosophie, il voulut étudier la géométrie, et alla 
jusqu'à la cinquième proposition d'Euclide. Mais Yico 
trouvait plus facile d'embrasser dans un même genre 
métaphysique l'ensemble des vérités particulières que 
de saisir partiellement toutes ces quantités géomé- 
triques. 11 apprit ainsi à ses dépens que les intelli- 
gences élevées à l'universalité de la métaphysique 
réussissent difficilement dans une étude qui ne con- 
vient qu'aux esprits minutieux. Il cessa donc de s'y 
livrer, et chercha plutôt dans la lecture assidue des 
orateurs, des historiens et des poètes d'heureux rap- 
prochements qui pussent lier entre eux les faits les 
plus éloignés. C'est là tout le secret de l'éloquence. 



VIE DE VICO 61 

C'est avec raison que les anciens regardaient la 
géométrie comme une étude propre aux enfants, une 
logique qui leur convient dans un âge où ils ont d'au- 
tant moins de peine à saisir les particularités et à les 
disposer dans un ordre successif qu'ils en ont davan- 
tage à s'élever aux généralités. Et quoiqu'Aristote 
lui-même eût déduit le syllogisme de la méthode 
géométrique, il convient et même affirme que l'on 
doit enseigner aux enfants les langues, l'histoire et 
la géométrie, comme plus propres à exercer leur 
mémoire, leur imagination et leur esprit. D'où l'on 
peut facilement comprendre quel pernicieux efTet, quel 
désordre doivent produire aujourd'hui dans l'enseigne- 
ment de la jeunesse ces deux méthodes suivies quel- 
quefois sans discernement. D'abord les jeunes gens 
sont à peine sortis de la classe de grammaire, que la 
philosophie s'ouvre pour eux par l'étude de la Logique^ 
dite d'Arnauld, où se traitent avec rigueur les questions 
les plus ardues des sciences supérieures, tellement 
au-dessus de ces jeunes intelligences. Leurs facultés 
devraient plutôt être spécialement développées par 
différents exercices : la mémoire, par l'étude des lan- 
gues; l'imagination, par la lecture des poètes, des his- 
toriens et des orateurs ; le jugement, par la géométrie 
linéaire, espèce de peinture dont les nombreux élé- 
ments fortifient la mémoire, dont les figures délicates 
embellissent l'imagination, et qui enfin exerce le juge- 
ment, forcé de parcourir toutes ces lignes et de choisir 
les seules nécessaires à l'expression d'une grandeur vou- ' 
lue. Ces exercices divers produiraient dans l'âge de la 
raison une sagesse parlante, un esprit vif et pénétrant. 
La logique moderne au contraire fait que les jeunes 



62 VIE DE VICO 

gens se livrent trop tôt à la critique, c'est-à-dire, qu'ils 
jugent avant d'apprendre, contre la marche naturelle 
de l'esprit qui apprend d'abord, juge ensuite, et enfin 
raisonne ; aussi l'aridité et la sécheresse régnent dans 
leurs discours ; ils veulent toujours juger sans jamais 
produire. Que si dans la jeunesse, lorsque l'imagina- 
tion est plus active, ils suivaient l'exemple de Yico, 
qui, sur le conseil de Gicéron, se mit à étudier les 
topiques, s'ils s'adonnaient à cet art de l'invention, ils 
prépareraient ainsi tout ce qui doit servir plus tard à 
appuyer le jugement : car on ne peut juger d'une chose 
si on ne connaît d'abord tout ce qu'elle contient ; or, 
c'est de la topique qu'il faut l'apprendre. Par ce moyen 
naturel, les jeunes gens deviendraient des philosophes 
et des orateurs. 

L'autre méthode se sert de l'algèbre pour leur don- 
ner une connaissance élémentaire des grandeurs ; elle 
comprime ainsi leurs nobles élans, glace leur imagi- 
nation, épuise leur mémoire, rend l'esprit paresseux 
et ralentit le jugement ; ces quatre facultés sont cepen- 
dant très nécessaires au perfectionnement de ce que 
l'humanité a de plus précieux : l'imagination pour la 
peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, la 
poésie, l'éloquence ; la mémoire pour l'étude des lan- 
gues et de l'histoire; le génie pour l'invention, et le 
jugement pour la prudence. Or, cette algèbre me parait 
une invention des Arabes pour ramener à volonté les 
signes naturels des grandeurs à de certains chiffres 
devenus les signes des nombres ; ces signes qui, chez 
les Grecs et les Romains, étaient des lettres, et 
offraient chez ces deux peuples, lorsque du moins ils 
se servaient des majuscules, certaines lignes géomé- 



VIE DE VICO ' 63 

triquement régulières, les Arabes les ont réduits à des 
chiffres très petits. L'algèbre borne les vues de l'esprit, 
qui ne voit alors que ce qui est immédiatement sous 
ses yeux; elle trouble la mémoire qui, attentive au nou- 
veau chiffre, ne s'occupe plus du premier; elle appau- 
vrit l'imagination devenue inactive, et rend le juge- 
ment incapable de deviner. Aussi, les jeunes gens qui 
ont consacré beaucoup de temps à cette étude, s'aper- 
çoivent cà leur grand regret qu'ils ont perdu de leur 
aptitude pour les usages de la vie pratique. Pour être 
de quelque utilité, et n'offrir aucun de ces inconvé- 
nients, l'algèbre devrait servir de complément aux 
mathématiques, et n'être mise en usage qu'avec la 
sobriété des Romains qui, dans les nombres, n'avaient 
recours au point que pour l'expression des sommes 
immenses. Alors si, dans la recherche d'une quantité 
demandée, l'esprit fatigué désespérait d'arriver par la 
synthèse, on pourrait recourir aux oracles de l'analyse. 
En effet, quelle que puisse être la justesse de ses pro- 
cédés, mieux vaut s'habituer à l'analyse métaphysique, 
et dans chaque question remonter aux sources du vrai 
absolu. Descendant ensuite graduellement d'un genre 
à l'autre, ayant soin de rejeter tout ce qui, dans 
chaque espèce, n'offre point la chose elle-même, on 
arrive enfin à une dernière différence qui offre essen- 
tiellement ce que l'on désirait connaître. Mais revenons 
à notre sujet. 

Yico vit bientôt que tout le secret de la méthode 
géométrique consiste à bien définir d'abord tous les 
termes dont on doit se servir dans la démonstration, à 
établir ensuite quelques axiomes que soit obligé d'ad- 
mettre celui avec qui l'on raisonne, à obtenir de lui. 



64 VIE DE VICO 

s'il est besoin, mais toujours avec discrétion, quelques 
concessions naturelles pour en déduire des consé- 
quences auxquelles on ne pourrait autrement arriver, 
et, à l'aide de ces données, procéder sucessivement 
des vérités les plus simples et les mieux prouvées aux 
vérités plus composées, en ayant soin de n'affirmer 
aucune de ces dernières avant de lui avoir fait subir 
une complète analyse. Il crut que cette connaissance 
des procédés géométriques lui servirait simplement à 
savoir les employer s'il avait jamais besoin de recourir 
à ce mode de démonstration, et c'est ce qu'il fit en effet 
d'une manière rigoureuse dans son ouYTdLge De unive^^si 
juris uno principio, ouvrage qui parut au signer Jean 
Leclerc composé avec l'enchaînement sévère de la 
méthode mathématique, comme on le dira en son 
lieu. 

Pour constater avec ordre les progrès de Yico dans 
la philosophie, il est besoin de se reporter en arrière. 
Lorsqu'il partit de Naples, on commençait à étudier 
Épicure dans le système de Gassendi ; et deux ans 
après il apprit que la jeunesse embrassait cette doc- 
trine avec enthousiasme. Il voulut donc l'étudier dans 
le poème de Lucrèce, et cette lecture lui apprit 
qu'Épicure, niant que l'esprit soit d'une autre subs- 
tance que le corps, et bornant ainsi ses idées par ce 
défaut de bonne métaphysique, avait dû admettre 
comme principe de sa philosophie le corps organisé et 
divisé en parties multiformes, qui se composaient 
elles-mêmes d'autres parties entre lesquelles il n'exis- 
tait point de vide, et que, pour cette raison, il suppo- 
sait indivisibles (atomes) : philosophie tout au plus 
bonne pour les enfants et les femmelettes. Tout 



VIE DE VICO 65 

ignorant qu'il est en géométrie, Épicure arrive par une 
assez bonne méthode à bâtir sur cette physique méca- 
nique une métaphysique toute sensuelle, telle précisé- 
ment que pourrait être celle de Locke, et une morale 
fondée sur le plaisir, propre uniquement à des hommes 
qui vivraient dans la solitude, comme il le recommande 
en effet à ses sectateurs. Enfin, pour rendre justice 
entière à Épicure, Vico, en suivant ses principes, 
voyait avec quelque plaisir le développement des 
formes dans le monde du corps ; mais il ne pouvait se 
défendre d'un sentiment de pitié, en voyant la dure 
nécessité que s'était imposée ce philosophe de tomber 
dans les absurdités les plus grossières, pour expliquer 
la marche et les actes de l'entendement humain. Ce 
lui fut un puissant motif de se rattacher encore plus 
à la doctrine de Platon qui, de la forme même de notre 
esprit, et sans hypothèse aucune, s'élève à l'idée éter- 
nelle et l'établit comme principe des choses, s'appuyant 
sur la conscience que nous avons de certaines vérités 
immuables qui, déposées dans notre intelhgence, ne 
peuvent être méconnues ou niées, et conséquemment 
ne viennent point de nous. Du reste, nous sentons en 
nous la liberté d'agir, nous déterminons par la pensée 
tout acte du corps, et par suite nous agissons dans le 
temps, c'est-à-dire quand nous voulons, nous agissons 
avec connaissance de cause, et nous avons en nous 
les motifs de nos actions. Ainsi, l'esprit contient les 
images, la mémoire garde les souvenirs, et le cœur 
enfante les désirs, cette source de passions et de sen- 
sations : odeurs, saveurs, couleurs, sons, toucher, 
toutes choses contenues en nous ; mais pour les véri- 
tés éternelles, qui ne viennent point de nous et ne 

5 



66 VIE DE VI CO 

sont point dans la dépendance du corps, nous devons 
les rapporter au même principe qui a tout produit, à 
l'idée éternelle, incorporelle, qui connaît, veut et crée 
tout dans le temps, et qui contient en elle et soutient 
tout ce qu'elle crée. Sur ce principe de philosophie 
Platon établit en métaphysique que les substances abs- 
traites ont plus de réalité que les substances corpo- 
.relles, et il en déduit une morale favorable aux progrès 
de la civilisation. L'école de Socrate, d'où sortirent les 
plus grandes lumières de la Grèce dans les arts de la 
guerre et de la paix, applaudit à la physique de Timée 
qui, à l'exemple de Pythagore, compose le monde de 
nombres, abstraction plus élevée que les points dont 
Zenon se servit pour expliquer la formation de l'uni- 
vers. C'est ce que Vico a prouvé dans sa métaphysique 
ainsi qu'on pourra le voir. 

Il apprit bientôt après que la physique expérimen- 
tale était à la mode, et que partout on parlait de 
Robert Royle. Elle lui parut devoir être utile à la 
médecine, mais il se garda bien de s'occuper d'une 
science qui ne servait de rien à la philosophie de 
l'homme, et dont la langue était barbare. Il se livra de 
préférence à l'étude de la jurisprudence romaine qui 
se fonde sur la philosophie des mœurs et sur la con- 
naissance de la langue et du gouvernement de Rome, 
dont les auteurs latins peuvent seuls donner l'intel- 
ligence. 

Vers la fin du temps qu'il passa dans la solitude, et 
qui dura bien neuf années, il sut que la physique de 
Descartes avait fait oublier tout autre système. Il 
brûlait du désir de la connaître : déjà, il en avait pris 
une idée dans la Philosophie naturelle de Regius, que, 



VIE DE VICO 67 

parmi d'autres livres, il avait emportée avec lui de la 
librairie de son père. Sous ce faux titre, Descartes 
avait commencé à publier son système à Utrecht. Vico 
étudia cet ouvrage après son Lucrèce. Regius était 
médecin, philosophe et sans autre connaissance que 
celle des mathématiques, et Yico le supposa en méta- 
physique aussi ignorant qu'Épicure, qui n'avait jamais 
voulu apprendre les mathématiques. Regius, en effet, 
part d'un faux principe en admettant des corps tout 
formés, et il ne diffère en ce point du philosophe grec 
que par la divisibilité dont les bornes sont dans les 
atomes chez ce dernier, tandis que Descartes fait ses 
trois éléments divisibles à l'infini. Épicure met le 
mouvement dans le vide, et Descartes dans le plein. 
Le premier commence la formation de ses mondes 
infinis en supposant que les atomes ont décliné acci- 
dentellement du mouvement de haut en bas, que leur 
imprimait leur poids et gravité. Le second commence 
à former ses innombrables tourbillons par l'impulsion 
communiquée à une masse de matière inerte qui n'est 
point encore divisée, mais que cette impulsion divise 
en une infinité de cubes et force à se mouvoir en 
ligne droite, tandis que sa masse la sollicite au repos; 
elle ne peut cependant se mouvoir dans son entier, 
mais bien dans ses cubes qui tournent chacun sur 
eux-mêmes. De même que la déclinaison accidentelle 
des atomes d'Épicure livre le monde au hasard, il 
semblait aussi à Yico que la nécessité où sont les 
molécules primitives de Descartes de se mouvoir en 
ligne droite, offrait un système favorable aux fatalistes. 
Il se félicita de son sentiment, lorsque rendu à Naples, 
il apprit que la physique de Regius était de Descartes, 



(Î8 VIE DE VICO 

et que l'on avait commencé à étudier les Méditations 
métaphysiques de ce dernier. Descartes, en effet, était 
très avide de gloire. D'abord, bâtissant une physique 
sur un plan semblable à celui d'Épicure, il en fît pro- 
fesser les principes dans une des plus célèbres univer- 
sités, celle d'Utrecht, et cela par un médecin, de 
manière à se faire une réputation parmi les profes- 
seurs de médecine. Ensuite il traça les quelques pre- 
mières lignes d'une métaphysique platonicienne, où il 
s'efforce d'établir deux genres de substances, l'une 
étendue, l'autre intelligente, soumettant ainsi la ma- 
tière à un agent supérieur qui ne soit point matériel, 
tel que le Dieu de Platon. Son intention était d'établir 
un jour son empire dans les cloîtres où depuis le 
onzième siècle on avait introduit la métaphysique 
d'Aristote, bien qu'elle eût servi aux impies sectateurs 
d'Averroès; mais comme elle dérivait de celle de 
Platon, le christianisme la plia facilement au sens 
religieux de ce dernier, et dirigea les esprits par ses 
principes comme il les avait dirigés jusqu'au onzième 
siècle par ceux de Platon. 

Yico revint à Naples au moment où la physique de 
Descartes était prônée avec le plus de chaleur, parti- 
culièrement par le signor Gregorio Galo Preso, ardent 
cartésien qui aimait beaucoup Vico. Cependant la phi- 
losophie de Descartes ne présente pas dans ses 
diverses parties l'unité d'un système. Sa physique 
demanderait une métaphysique qui n'admît qu'un seul 
genre de substance, substance corporelle, agissant 
,par nécessité, comme celle d'Épicure agit par hasard. 
Aussi bien Descartes s'accorde à dire avec Épicure que 
les formes innombrables et variées des corps n'ont 



VIE DE VICO 69 

aucune réalité substantielle, mais ne sont que des 
modifications de la substance. Sa métaphysique n'a 
produit aucune morale favorable à la religion chré- 
tienne; le peu qu'il a écrit à ce sujet ne pouvant en 
constituer une. Son Traité des passions se rattache 
moins à la morale qu'à la médecine. Le P. Male- 
branche lui-même n'a pu déduire des principes de 
Descartes un système de morale chrétienne, et les 
Pensées de Pascal ne sont que des lumières éparses. 
Sa métaphysique n'a pas non plus fondé de logique 
particulière, celle d'Arnauld étant disposée sur le plan 
d'Aristote. Enfin, elle n'a servi de rien à la médecine, 
car l'anatomie n'a point trouvé dans la nature l'homme 
de Descartes. Ainsi comparativement la philosophie 
d'Epicure, lequel ne savait rien en mathématiques, est 
plus propre que celle de Descartes à être systématisée. 
D'après ces observations, Yico sentait avec plaisir que 
si la lecture de Lucrèce avait déterminé son goût pour 
la métaphysique de Platon, celle de Regius le fortifiait. 
Ces diverses physiques servaient en quelque sorte 
de distraction à Yico, lorsqu'il avait sérieusement 
médité la métaphysique platonicienne. Elles fournis- 
saient carrière à son imagination poétique, qu'il exer- 
çait souvent aussi à composer des canzoni. Fidèle à sa 
première habitude d'écrire en italien, il cherchait de 
plus à emprunter aux Latins leurs traits les plus bril- 
lants, avec l'art des meilleurs poètes de la Toscane. 
C'est ainsi qu'à l'imitation du panégyrique du grand 
Pompée, placé par Gicéron dans son discours Pro lege 
Manilia, le plus noble de tous les discours latins de 
ce genre, il composa, dans le genre de Pétrarque, 
un panégyrique en trois canzoni à la louange de 



70 VIE DE YICO 

l'électeur Maximilien de Bavière ; ces canzoni ont été 
recueillis dans la Scella di poeti italiani del signor 
Lippi, imprimée à Lucques en 1709. Dans celui du 
signor Acampora De poeti napolitani^ imprimé à Naples 
en 1701, se trouve un autre canzone sur le mariage de 
la signora D. Ippolita Gantelmi de Duchi di Popoli 
avec D. Yinnezzo Garafa, duc de Bruzzano, et mainte- 
nant prince de Rocella; il l'avait composé sur le 
modèle de la charmante élégie de Catulle : 

Vesper adest, etc. 

11 lut ensuite que Torquato Tasso avait aussi imité 
cette pièce, dans un canzone sur le même sujet, et il 
se félicita de ne l'avoir pas su plus tôt : car, dans sa 
vénération pour un si grand poète, il n'aurait jamais 
osé se livrer à cette composition et n'y aurait pris 
aucun plaisir. De plus, sur l'idée de la grande année 
de Platon, d'où Virgile avait tiré sa brillante églogue : 

Sicelides musse, etc. 

Yico composa un autre canzone sur le mariage du duc 
de Bavière avec la princesse Thérèse de Pologne : il 
est inséré dans le premier volume de la Scella de poeli 
napolilani, du signor Albano, imprimée à Naples en 
1723. 

Avec cette direction d'idées et ces connaissances, 
Vico revint à Naples, comme étranger dans sa propre 
patrie, au moment où les hommes de lettres les plus 
distingués prônaient avec chaleur la physique de Des- 
cartes. Celle d'Aristote, par suite de ses défauts et des 



VIE DE VICO 71 

altérations excessives que lui avaient fait subir les 
scolastiques, n'était plus qu'une sorte de roman. La 
métaphysique qui, dans le seizième siècle, avait élevé 
si haut les Ficiîi, Pic de la Mirandole, les deux augus- 
tins Nifo et Steuco, les Giacopi Mazzoni, les Alexandri 
Piccolomini, les Mattée Acquavive, les Franceschi 
Patrizi, et qui avait secondé la poésie, l'histoire et 
l'éloquence, au point que la Grèce, avec toute sa 
science et sa faconde, paraissait renaître en Italie, 
cette métaphysique ne semblait plus bonne qu'à se 
renfermer dans les cloîtres. On empruntait simplement 
à Platon quelques traits pour les adapter à la poésie ou 
pour faire preuve d'une mémoire érudite. L'on con- 
damnait la scolastique, et l'on se plaisait à lui subs- 
tituer les éléments d'Euclide; les fréquentes variations 
des systèmes de physique avaient réduit la médecine 
au scepticisme. Les médecins commençaient à avouer 
l'acatalepsie ou l'impossibilité absolue de saisir la 
véritable nature des maladies; ils s'en tenaient à la 
médecine expectante, sans déterminer les caractères 
ni appliquer les remèdes efficaces. La doctrine de 
Galien, qui, étudiée conjointement avec la langue et 
la philosophie grecques, avait produit tant de méde- 
cins incomparables, était alors tombée dans un sou- 
verain mépris, par l'ignorance de ses partisans. Les 
anciens interprètes du droit civil étaient déchus dans 
nos académies de leur haute réputation, dont sem- 
blaient avoir hérité les critiques modernes, et cela ne 
tournait qu'au détriment du barreau; car, si ceux-ci 
sont nécessaires pour la critique des lois romaines, 
les premiers le sont aussi pour la topique légale dans 
les causes douteuses. Le très savant signer D. Carlo 



t.*.:M. 



72 VIE DE VICO 

Buragna avait bien remis en honneur la bonne poésie 
mais il l'avait resserrée dans des limites trop étroites, 
se bornant à imiter Giovanni délia Casa, sans puiser 
la délicatesse ou la force aux sources grecques ou 
latines, aux limpides ruisseaux de Pétrarque ou au 
torrent profond de Dante. Le très érudit signer Lio- 
nardo de Gapoue avait restauré la belle langue toscane 
dans sa grâce et son élégance ; mais malgré ces deux 
qualités, on n'avait point de discours animé par l'art 
des Grecs, par leur habileté à caractériser les mœurs, 
ou empreint de la grandeur et du pathétique romains. 
Enfin, le signer Tommaso Gornelio, savant latiniste, 
avait, par la pureté de ses progymnases, frappé d'éton- 
nement l'esprit de la jeunesse, plutôt qu'il n'avait 
ranimé son zélé pour l'étude de la langue latine. Aussi 
Yico bénit le ciel de n'avoir point encore eu à jurer 
sur la parole du maître, et rendit grâce à ses forêts 
oii, guidé par son bon génie, il avait, sans préférence 
d'école, presque achevé le cours de ses études, loin 
des villes où le goût littéraire change comme les 
modes, tous les deux ou trois ans. Chacun négligeait 
alors l'étude de la bonne prose latine. Vico résolut de 
s'y livrer avec d'autant plus d'ardeur. Apprenant que 
Gornelio n'était pas fort en grec, qu'il n'avait pas tra- 
vaillé la langue toscane, et qu'il n'aimait que peu ou 
point la critique ; ayant en outre observé que les poly- 
glottes, par cela même qu'ils savent plusieurs langues, 
n'en parlent aucune avec pureté ; que les critiques ne 
peuvent jamais connaître les beautés, habitués qu'ils 
sont à noter plutôt les défauts, il se détermina à aban- 
donner le grec et la langue toscane, il ne voulut jamais 
apprendre le français, et il se concentra uniquement 



VIE DE VICO 73 

dans le latin. Gomme il avait déjà remarqué que la 
publication des lexiques et des commentaires avait 
contribué à la décadence de la langue latine, il évita 
de se servir jamais de ces livres, ne se permettant que 
le Nomenclateur de Junius, pour l'intelligence des 
mots techniques, et il lut les auteurs latins sans le 
secours des notes, cherchant à en pénétrer le sens 
avec une critique philosophique; à l'exemple des 
auteurs latins du seizième siècle, parmi lesquels il 
admirait Paul Jove pour son éloquence, Navagero pour 
la délicatesse qui caractérise le peu qui nous reste de 
lui, et pour le goût et l'élégance exquise qui nous fait 
tant regretter la perte de son histoire. 

Ainsi Yico vivait non seulement étranger, mais 
inconnu dans sa patrie. Ces idées, ces habitudes d'un 
solitaire, ne l'empêchaient pas de révérer de loin 
comme les dieux de -la sagesse les vétérans illustres 
de la littérature, et de porter une noble et généreuse 
envie aux jeunes gens assez heureux pour pouvoir 
s'entretenir avec eux. 11 fit connaissance de deux 
hommes de marque. Le premier fut le frère des 
signori Francesco et Gennajo, hommes immortels, 
D. Gaetano di Andréa, théatin, depuis évêque et mort 
en odeur de sainteté. A la suite d'un entretien que, 
dans une bibliothèque, Vico eut avec lui sur l'histoire 
de la collection des canons, le Père lui demanda s'il 
était marié. Vico lui dit qu'il ne l'était pas ; Gaetano lui 
demanda encore s'il voulait se faire théatin, et Vico 
répondit qu'il n'était point de noble origine. Qu'im- 
porte ? dit le Père, on obtiendra la dispense de Rome. 
Alors Vico, craignant de se lier, se tira d'embarras en 
avouant que ses parents étaient vieux et pauvres, 



74 VIE DE VICO 

qu'il était leur unique espoir; mais le Père ayant 
objecté que les hommes de lettres étaient plutôt à 
charge qu'utiles à leurs familles, Vico finit par dire 
qu'il en serait tout autrement de lui; d'où le Père 
conclut que ce n'était point la vocation de Yico. 

L'autre personne fut le signer D. Giuseppe Lucina, 
homme d'une immense érudition grecque, latine, tos- 
cane, et très versé dans toutes les sciences humaines 
et divines. Ayant apprécié le mérite du jeune Vico, il 
s'affligeait gracieusement de ce que la ville ne savait 
point le mettre à profit, lorsqu'il s'offrit à lui une 
occasion de le pousser. Le signer D. Nicole Caravita, 
qui, par la pénétration de son esprit, la sévérité de 
son jugement et la pureté de son style, était le premier 
avocat du barreau et se montrait un zélé protecteur 
des lettres, voulut publier un recueil de pièces à la 
louange du seigneur comte de S. Stefano, vice-roi de 
Naples, et à l'occasion de son départ; ce recueil, le 
premier de ce genre qui, de nos jours, ait paru à 
Naples, devait être imprimé en peu de jours. Lucina, 
qui était en haute réputation, lui proposa Yico pour le 
discours qui devait être mis en tête de cet ouvrage. 
La proposition acceptée, il vint trouver Yico et lui fit 
sentir tout l'avantage qu'il y aurait pour lui à avoir un 
titre auprès de ce protecteur des lettres, qui bientôt en 
effet en fut un très zélé pour Yico. Celui-ci ne deman- 
dait pas mieux, et comme il avait renoncé à la langue 
toscane, il composa pour ce recueil un discours latin 
dont l'impression fut confiée aux soins de Giuseppe 
Roselli, en 1696. Il commença ainsi à se créer une 
réputation littéraire. Le signer Gregorio Galapreso, 
dont nous avons déjà fait une mention honorable, 



VIE DE VICO 75 

avait coutume de l'appeler, comme on nommait autre- 
fois Epicure, auTcc'.SacîxaAoç, le maître de soi-même. 
Plus tard, à l'occasion de la pompe funèbre de 
D. Gaterina d'Aragon, mère du signer duc de Medina- 
Gœli, vice-roi de Naples, trois oraisons funèbres devant 
être prononcées, le très érudit signer Carlo Rossi 
composa la première en grec; D. Emmanuel Gicatelli, 
célèBre orateur sacré, la seconde en italien, et Yico 
composa en latin la troisième, imprimée, avec les 
autres pièces, dans un volume in-folio, en 1697. 

Peu de temps après, la mort du professeur rendit 
vacante la chaire de rhétorique. Elle rapportait annuel- 
lement cent scudi; de plus un petit casuel, produit 
des droits que percevait le professeur sur les certificats 
attestant l'aptitude des élèves à l'étude du droit. Le 
signer Garavita l'engagea à concourir, et Yico s'y 
refusant parce qu'il avait échoué quelques mois aupa- 
ravant dans une demande de secrétaire de la ville, 
Garavita lui reprocha avec bienveillance son peu 
d'esprit (il en manquait en effet pour tout ce qui 
touchait aux intérêts de la vie), et lui dit de se pré- 
parer à l'examen, que pour lui il se chargerait de la 
demande. Yico se présenta au concours et choisit pour 
son texte les premières lignes de Quintilien sur le 
chapitre si étendu De statibus causaruni, et, se ren- 
fermant dans l'étymologie et la distinction de la 
nature des causes, il fît preuve de critique et d'une 
grande érudition grecque et latine, et remporta ainsi 
la majorité des suffrages. 

Cependant le seigneur duc de Medina-Gœli, vice-roi 
de Naples, avait rendu aux lettres l'éclat qu'elles 
avaient perdu depuis le règne d'Alfonse d'Aragon ; il 



76 VIE DE VICO 

avait réussi à fonder une académie, où se trouvait 
réunie la fleur des hommes de lettres; on y était admis 
sur la proposition de D. Federico Pappacoda, chevalier 
napolitain, littérateur d'un goût exquis et excellent 
appréciateur des gens de lettres , et sur celle de 
D. Nicolo Garavita. Ainsi la belle littérature commen- 
çait à être en honneur parmi la noblesse. Jaloux d'être 
compté au nombre de ces académiciens, Yico s'adonna 
entièrement à la culture des lettres. 

On dit que la fortune est l'amie de la jeunesse. En 
effet, les jeunes gens choisissent, à leur gré, les arts 
et les professions qui fleurissent lorsqu'ils entrent dans 
le monde. Mais le monde, de sa nature, aime à varier 
ses goûts d'année en année, et les jeunes gens vieil- 
lissent riches d'un savoir qui n'est plus de mode ni 
d'usage. Aussi, tout à coup, s'opéra-t-il dans Naples 
un changement complet dans les lettres, et lorsque 
l'on croyait voir rétablie pour longtemps la bonne 
littérature du seizième siècle, le départ du vice-roi 
amena un nouvel ordre de choses qui, contre toute 
attente, ruina cette littérature. Les écrivains les plus 
distingués qui, deux ou trois ans auparavant, soute- 
naient que la métaphysique devait être confinée dans 
les cloîtres, se prirent de passion pour elle, l'étudiant, 
non plus dans Platon, avec le secours des Ficin, 
auteurs dont le seizième siècle avait tiré tant de fruit, 
mais dans les Méditations de Descartes, d'où est sorti 
son livre de la Méthode, Dans ce livre, il blâme l'étude 
des langues, celle des orateurs, des historiens et des 
poètes; il leur préfère sa métaphysique, sa physique 
et ses mathématiques, et réduit ainsi la littérature aux 
connaissances des Arabes. Quelque savants, quelque 



VIE DE VICO 77 

profonds que pussent être ceux qui s'étaient longtemps 
occupés de physique atomistique, d'expériences et de 
machines, les Méditations de Descartes durent leur 
sembler trop obscures pour que leur esprit, peu dégagé 
des sens, pût approfondir cet ouvrage. Aussi était-ce 
un éloge que de dire d'un philosophe : « Il entend les 
Méditations de Descartes. » A cette époque, Yico voyait 
souvent le signer D. Paolo Doria, chez le signer 
Garavita, dont la maison était le rendez-vous des gens 
de lettres. Ce Doria, aussi distingué comme homme 
du monde que comme philosophe, était le seul avec 
lequel Vico pût parler métaphysique, et ce que Doria 
admirait dans Descartes de sublime, de grand, de 
nouveau, paraissait à Yico vieux et commun chez les 
platoniciens. Mais dans les raisonnements de Doria il 
apercevait un esprit qui brillait souvent de l'éclat divin 
de Platon, et, dès ce moment, ils furent unis par les 
liens d'une confiante et noble amitié. 

Jusqu'alors Vico avait admiré sur tous les autres 
auteurs Platon et Tacite. Le second, doué d'une singu- 
lière pénétration métaphysique, contemple l'homme 
tel qu'il est; le premier, tel qu'il doit être. Platon, 
avec son universalité scientifique, embrasse toutes les 
formes de la vertu qui composent l'idéal de la sagesse 
humaine. Tacite descend au détail de toutes les règles 
de l'utilité pratique, de sorte que l'homme honnête se 
puisse toujours diriger vers le bien, à travers toutes 
les chances du hasard et de la perversité humaine. 
Cette admiration, cette manière d'envisager ces deux 
grands auteurs était dans l'esprit de Vico comme l'idée 
première du plan sur lequel il devait composer une 
histoire idéale et éternelle, dont les phases servissent 



78 VIE DE VICO 

de types aux révolutions de l'histoire universelle de 
tous les temps. Se réglant sur certains caractères 
éternels que présente le mouvement social dans la 
naissance, l'établissement et la décadence des peuples, 
il se créait le sage de Platon et celui de Tacite, dont 
l'un aurait la sagesse spéculative et l'autre la sagesse 
pratique. 

Alors seulement il vint à connaître les ouvrages de 
Bacon, homme vraiment incomparable, qui réunissait 
les deux sagesses, la théorique et la pratique, comme 
profond philosophe et grand ministre d'État. Et pour 
ne point parler des ouvrages dans lesquels il a été 
égalé ou surpassé, son livre De augmentis scientiarum 
nous le montre si grand que, s'il est vrai de dire que 
Platon est le prince des philosophes grecs, et que les 
Grecs n'ont pas de Tacite, on peut ajouter qu'il man- 
quait aux Grecs et aux Latins un Bacon, un homme 
qui pût voir ce qui reste à faire, qui indiquât les 
défauts de ce qui est fait, qui enfin rendit justice à 
toutes les sciences, leur conseillant de déposer chacune 
leur tribut dans le trésor commun de la république des 
lettres. Or, Vico ayant résolu d'avoir toujours devant 
les yeux ces trois auteurs, soit qu'il méditât ou qu'il 
écrivit, arriva peu à peu à dégager les idées qui se 
produisirent dans le livre De universi juris uno prin- 
cipio, etc. 

De là vint que, dans ses discours d'ouverture à 
l'Université royale, il traita habituellement des sujets 
généraux empruntés à la métaphysique et appliqués 
aux usages de la vie civile. Dans les cinq premiers il 
parlait du but des études, dans le sixième et dans le 
septième, de la méthode qu'on doit y suivre. Les trois 



VIE DE VICO 79 

premiers traitaient des fins de l'homme, les deux 
autres surtout des fins du citoyen, et le sixième, des 
fins du chrétien. 

Le premier Discours, prononcé le 18 octobre 1699, 
est une exhortation à développer, à exercer toutes les 
facultés de l'intelligence divine qui est en nous, en 
méditant cette maxime : Suam ipsius cognitionem ad 
omnem docirinarum orbem brevi absolvendurn maximo 
cuique esse incitamento. Il prouve que l'intelligence 
est proportionnellement le dieu de l'homme, comme 
Dieu est l'intelligence du monde; il fait voir les 
merveilles de nos facultés, sensation, imagination, 
mémoire, esprit de constitution. 11 montre comment, 
à l'aide de forces divines, promptitude, facilité, effica- 
cité, elles accomplissent au même moment des choses 
très diverses et très nombreuses. Il observe aussi que 
les enfants bien organisés et sans vices ont déjà, à 
trois ou quatre ans, tout en balbutiant, appris le voca- 
bulaire complet de leur langue maternelle ; que Socrate 
fit moins descendre la morale du ciel qu'il ne nous y 
éleva; que le génie de tant d'inventeurs mis au rang 
des dieux n'est autre que celui de chacun de nous; 
qu'on doit s'étonner qu'il y ait tant d'ignorants, caria 
fumée n'est pas plus contraire aux yeux que l'igno- 
rance et l'erreur à l'esprit; que l'on doit surtout 
blâmer la négligence, car chacun pouvant s'instruire 
de tout,. sa volonté seule l'en empêche, puisqu'il est 
vrai que, dans l'élan d'une volonté forte, nous faisons 
des choses que nous admirons ensuite, non comme 
notre ouvrage, mais comme celui d'un dieu; d'où il 
conclut que, si en peu d'années un jeune homme n'a 
point parcouru tout le cercle des sciences, c'est, ou 



80 VIE DE VICO 

qu'il n'a point voulu, ou qu'il a échoué, faute de maître 
ou de bonne méthode, ou qu'enfin il rie s'est point 
proposé pour but de ses études de cultiver son âme 
comme une espèce de divinité. 

Le second Discours, prononcé en 1700, porte que 
nous devons former notre âme à la vertu, selon les 
vérités contenues dans l'intelligence. Le texte est le 
suivant : Hostem hosti infensiorem infestioremquej quam 
stultum sibi, esse neminem. Il nous montre l'univers 
comme une grande cité , où Dieu condamne les 
insensés à se déclarer eux-mêmes la guerre en vertu 
d'une loi ainsi conçue : « Cette loi contient autant de 
titres tracés par le doigt de Dieu qu'il y a de classes 
d'êtres. Lisons le titre qui concerne l'homme : Le 
corps de l'homme sera mortel ; son âme sera immor- 
telle. L'homme naîtra pour la vérité et la vertu, c'est- 
à-dire pour moi. L'esprit discernera le vrai d'avec le 
faux ; les sens ne le séduiront pas ; la raison protégera, 
dirigera, commandera; les passions obéiront; l'homme 
ne devra l'estime qu'à ses bonnes qualités et le 
bonheur qu'à ses vertus et à sa constance. Si quelque 
insensé, par corruption, par négligence ou par légè- 
reté, enfreint cette loi, coupable au premier chef, qu'il 
se fasse à lui-même une guerre cruelle. » Puis vient 
la description pathétique de cette guerre intérieure. 
On voit par là qu'il méditait depuis longtemps la 
thèse qu'il devait soutenir plus tard sur le droit uni- 
versel. 

Le troisième Discours, prononcé en 1701, sert comme 
d'appendice aux deux premiers, et a pour texte : « Tout 
artifice, toute intrigue, doivent être bannis de la répu- 
blique -des lettres, si l'on veut acquérir des connais- 



VIE DE VICO 81 

sances véritables et non factices, solides et non pas 
vaines. )) 

Le quatrième Discours, prononcé en 1704, a pour 
texte : « Quiconque veut trouver dans l'étude le profit 
et l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire 
pour le bien général. » Il attaque les faux savants, 
qui ne cherchent que l'intérêt, veulent paraître ce 
qu'ils ne sont pas, et, une fois satisfaits dans leur 
égoisme, se relâchent et mettent tout en œuvre pour 
conserver la réputation de savants. Vico avait déjà 
prononcé la moitié de son discours, lorsqu'arriva le 
signer D. Felice Lanzina Ulloa, président du Sacré 
Conseil et le Gaton des ministres espagnols. Vico, pour 
lui faire honneur, donna un tour nouveau à son dis- 
cours, et il sut, en le résumant, le rattacher à ce qui 
lui restait à dire, avec la même vivacité d'esprit dont 
fit preuve Clément XI, lorsque, n'étant que simple 
abbé, et parlant en italien dans l'académie degli Umo- 
risti, il changea de texte pour rendre hommage au 
cardinal d'Estrées son protecteur, et commença près 
d'Innocent XII cette haute fortune qui devait l'élever 
au pontificat. 

Dans le cinquième Discours, prononcé en 1705, Vico 
établit que les époques de gloire et de puissance pour 
les sociétés ont été celles où fleurirent les lettres. Il le 
prouve ensuite par de fortes raisons, et le confirme 
par une suite d'exemples. Dans l'Assyrie, les Chal- 
déens furent les premiers savants du monde, et ce 
fut là que s'éleva la première monarchie puissante. 
Lorsque les lettres étaient plus florissantes que jamais 
dans la Grèce, la monarchie des Perses s'écroula sous 
Alexandre. Rome affermit l'empire du monde par la 

6 



82 VIE DE VICO 

ruine de Garthage sous les auspices de Scipion, dont 
les profondes études en philosophie, en éloquence et 
en poésie sont prouvées par les inimitables comédies 
qu'il composa de concert avec son ami Lélius, et qu'il 
fit publier sous le nom de Térence qui, sans doute, y 
avait mis quelque peu du sien. Sous Auguste s'établit 
la monarchie romaine, lorsque la langue latine prêtait la 
dignité de ses formes à la littérature grecque. L'époque 
la plus brillante pour les Goths, en Italie, fut le règne 
de Théodoric, dirigé par son ministre, le savant Gas- 
siodore. Sous Gharlemagne se releva l'empire romain 
en Allemagne, lorsque les lettres, entièrement éteintes 
dans les cours de l'Occident, se ranimèrent avec les 
Alcuin. Homère fit Alexandre, qui brûlait d'égaler la 
valeur d'Achille, et Jules Gésar s'enhardit aux grandes 
entreprises, animé par l'exemple d'Alexandre. Ainsi 
ces deux grands capitaines, qui ont laissé entre eux la 
supériorité indécise, sont deux élèves d'un héros 
d'Homère. Deux cardinaux à la fois grands philosophes 
et théologiens, et dont l'un fut en outre grand orateur 
sacré, Ximénès et Richelieu, affermirent le premier la 
monarchie d'Espagne, l'autre celle de France. Le Turc 
a établi sa puissance sur les barbares en écoutant un 
savant moine, l'impie Sergius, qui dicta au stupide 
Mahomet la loi de cet empire. Tandis que les Grecs 
se répandaient dans l'Asie et dans toutes les contrées 
barbares, les Arabes cultivaient la métaphysique, 
les mathématiques, l'astronomie, la médecine, et avec 
tout ce savoir, qui n'était cependant pas le produit de 
la civilisation la plus raffinée, ils élevèrent à la gloire 
des conquêtes les fiers et sauvages Almanzor. Les 
Turcs étendirent bientôt sur les Arabes un empire d'où 



VIE DE VICO 83 

les lettres étaient bannies, et qui se serait ainsi écroulé 
de lui-même, si les perfides chrétiens de la Grèce, et 
plus tard ceux de l'Italie, ne les eussent instruits de 
temps à autre dans la tactique et la discipline mili- 
taires. 

Dans le sixième Discours, prononcé en 1707, Yico 
traita à la fois et du but et de l'ordre des études. La 
connaissance de notre nature déchue doit nous exciter 
à embrasser dans nos études, dit-il, l'universalité des 
arts et des sciences, et nous indiquer l'ordre naturel 
dans lequel nous les devons apprendre. Il fait rentrer 
son auditeur en lui-même, observant que l'homme, en 
punition du péché, est divisé avec lui-même de 
langue, d'esprit et de cœur. En effet, la langue ne 
seconde pas toujours, et trahit souvent les idées, au 
moyen desquelles l'homme veut et ne peut commu- 
niquer avec ses semblables ; l'esprit enfante mille opi- 
nions différentes, nées de la diversité des goûts et des 
sentiments qui empêche les hommes de s'accorder; 
et enfin, par suite de la corruption du cœur, l'unifor- 
mité des vices est loin de pouvoir concilier les 
hommes. Il prouve donc que l'on doit guérir cette 
corruption par la vertu, la science et l'éloquence, 
trois choses qui établissent l'identité de sentiment 
parmi les hommes. — Il examine ensuite l'ordre que 
l'on doit suivre dans les études, et prouve que si les 
langues ont contribué le plus puissamment à former la 
société, nos études doivent commencer par elles; car 
elles sont du ressort de la mémoire, faculté spéciale 
de l'enfance ; que les enfants, inhabiles à se diriger 
par le raisonnement, doivent se régler sur des exem- 
ples qui les excitent, et dont puisse s'empreindre leur 



84 VIE DE VICO 

vive imagination, autre faculté prodigieuse à leur âge. 
Il faut ensuite leur faire étudier l'histoire fabuleuse et 
la véritable : car les enfants, sans être privés du rai- 
sonnement, manquent de matières pour l'exercer : 
qu'ils l'exercent donc en l'appliquant à la science des 
mesures; elles exigent de la mémoire et de l'imagi- 
nation, et épuisent la trop grande activité de cette 
dernière faculté, dont l'excès est la première source 
de nos erreurs et de nos misères. Dans la première 
jeunesse les sens dominent, ils entraînent la raison ; il 
faut donc les appliquer aux sciences physiques qui 
portent à la contemplation de l'univers, et doivent 
s'aider des mathématiques pour l'explication du sys- 
tème du monde. Ainsi les vastes idées des corps 
physiques et les idées plus délicates des lignes et des 
nombres, les disposent par les notions de l'être et de 
l'unité à comprendre l'infini abstrait de la méta- 
physique ; et par l'étude des facultés de leur intelli- 
gence, ils se préparent à la connaissance de l'âme. 
Éclairés par les vérités éternelles, ils en aperçoivent 
la corruption, et cherchent à la guérir dans un âge où 
ils ont déjà reconnu les excès de leurs jeunes passions. 
Lorsqu'ils sentent que la morale païenne est naturel- 
lement insuffisante, bien qu'elle affaiblisse et dompte 
l'amour-propre ((piXauxCa) , lorsque la métaphysique leur 
a appris en outre que l'infini est plus certain que le 
fini, l'esprit que le corps, Dieu que l'homme, car 
l'homme ignore comment il se meut, comment il sent 
et connaît, ils doivent alors se disposer à recevoir avec 
humilité les révélations de la théologie, d'où dérive 
toute la morale; purifiés par elle, ils peuvent se livrer 
enfin à l'étude de la jurisprudence chrétienne. 



VIE DE VICO 85 

On voit par le premier discours de Vico, par ceux 
qui suivirent, et surtout par le dernier, qu'il méditait 
un grand et nouveau système propre à unir dans un 
seul principe toutes les sciences humaines et divines. 
Or, les sujets qu'il avait traités s'éloignaient trop de 
ce but. Il se félicita donc de n'avoir pas fait paraître 
ses discours, persuadé qu'il ne fallait pas surcharger 
de nouveaux livres la république des lettres déjà acca- 
blée, et que l'on ne devait publier que les ouvrages 
remplis d'importantes découvertes et d'utiles inven- 
tions. Mais, en 1708, l'Université royale ayant résolu 
de célébrer publiquement, et d'une manière solen- 
nelle, l'ouverture des études, et d'en faire hommage 
au roi par un discours qui fût prononcé en présence 
du cardinal Grimani, vice-roi de Naples, Yico eut 
l'heureuse idée d'exprimer à cette occasion un vœu 
digne de figurer parmi tous ceux qu'a émis Bacon dans 
son Novum Organum. Il traita des avantages et des 
inconvénients de notre manière d'étudier, en la com- 
parant à celle des anciens dans toutes les parties de la 
science : il dit par quels moyens on pourrait parer 
aux inconvénients de la nôtre, ou, lorsqu'il serait 
impossible de le faire, comment on pourrait les com- 
penser par les avantages que présenterait la méthode 
des anciens, si bien qu'une université de nos jours 
fût, comme un seul Platon, riche de toutes les con- 
naissances que nous avons de plus que les anciens. 
Ainsi, toutes les sciences humaines et divines, identi- 
ques dans leur esprit et dans leurs rapports, présente- 
raient un ensemble systématique, et se donneraient la 
main sans que l'une fît tort à l'autre. Cette dissertation 
sortit in- 12 la même année des presses de Felice 



86 VIE DE VICO 

Mosca. Le sujet est une esquisse de l'ouvrage qu'il 
composa plus tard. De universi juris uno principio ; le 
livre De constantia jurisprudentis en est un appendice. 
Vico, ayant pour but de se créer un titre auprès de 
rUniversité dans l'enseignement de la jurisprudence, 
ne se contentait pas d'en donner des leçons aux 
jeunes gens; il cherchait aussi à dévoiler le secret des 
anciens jurisconsultes romains, et il donna l'essai d'un 
système de jurisprudence pour interpréter les lois 
civiles selon l'esprit du gouvernement romain. A ce 
sujet, M^*" Vincenzo Yidania, préfet royal des études, 
homme très versé dans les antiquités romaines, sur- 
tout en ce qui concerne les lois, lequel était alors 
à Barcelone, combattit dans une dissertation, très 
honorable pour Yico, l'assertion de ce dernier que les 
jurisconsultes romains avaient tous été patriciens. 
Yico lui répondit d'abord personnellement et le fit de 
nouveau par-devant le public dans son ouvrage De 
universi juris, etc., à la fin duquel se trouve la disser- 
tation du très illustre Yidania et la réponse de Yico. 
Mais Henri Brenckman, savant jurisconsulte hollan- 
dais, lut avec plaisir les considérations de Yico sur la 
jurisprudence ; et pendant le séjour qu'il fit à Flo- 
rence pour y prendre connaissance du manuscrit des 
Pandectes, il en parla d'une manière honorable au 
signor Antonio di Rinaldo de Naples, venu à Florence 
pour y plaider la cause d'un grand seigneur napolitain. 
Cette dissertation de Yico, publiée et augmentée de 
tout ce qu'il n'avait pu dire en présence du cardinal, 
afin de ne pas abuser d'un temps si précieux pour les 
princes, lui valut une invitation du signor Domenico 
d'Aulisio, premier lecteur en droit à la classe du soir, 



VIE DE VICO 87 

homme universel dans les langues et les sciences. Il 
avait toujours vu Yico de mauvais œil, non qu'il l'eût 
mérité, mais parce qu'il n'aimait pas les hommes de 
lettres qui avaient pris contre lui le parti de Gapoa, 
dans une grande dispute littéraire élevée à Naples 
longtemps auparavant, et qu'il est inutile de rapporter 
ici. A un concours des aspirants aux chaires de droit, 
il appela Vico, le fît asseoir auprès de lui, et lui dit 
qu'il avait lu sa petite brochure (une dispute de pré- 
séance avec le premier lecteur en droit canon l'empê- 
chait d'assister aux ouvertures), ajoutant qu'il le 
croyait homme dont chaque page donnerait matière 
à de gros volumes. Cette politesse et cette bienveil- 
lance d'un homme d'ailleurs si rude dans ses manières 
et si sobre de louanges, firent comprendre à Yico 
toute la magnanimité d'Aulisio à son égard, et il se lia 
dès lors avec ce savant distingué d'une étroite amitié, 
qui dura toute leur vie. 

Cependant la lecture du livre de Bacon De sapientia 
veterum, traité plus ingénieux et savant que vrai, le 
porta à rechercher les principes de la science dans les 
fables des poètes ; il avait en outre l'autorité de Platon 
qui, dans son Cratyle, a recherché les mêmes prin- 
cipes dans les origines de la langue grecque. Mécon- 
tent des étymologies des grammairiens, il s'apphqua à 
tirer les siennes des origines des mots latins. En effet, 
la science italique fleurit de bonne heure dans l'école 
de Pythagore, plus profonde que celles qui s'établi- 
rent plus tard dans la Grèce même. Un jour que 
dans la maison du signer D. Lucio di Sangro Vico 
parlait de ses principes physiques avec le signer 
Doria, il fit remarquer que les physiciens, en admirant 



88 VIE DE VICO 

les singulières propriétés de l'aimant, ne réfléchis- 
saient point que nous les retrouvons ordinairement 
dans le feu : en effet, les trois propriétés les plus 
surprenantes de l'aimant sont : d'attirer le fer, de 
lui communiquer sa vertu magnétique, et de se 
diriger vers le pôle. Or, rien n'est plus commun que 
de voir les matières inflammables prendre feu à dis- 
tance, le feu en tournoyant produire la flamme qui 
nous donne la lumière, et la flamme se diriger vers 
son zénith; de sorte que si l'aimant était aussi rare 
que la flamme, et la flamme aussi dense que l'aimant, 
l'aimant ne se dirigerait pas vers le pôle, mais vers son 
zénith, et la flamme non plus vers son zénith, mais 
vers le pôle : que serait-ce si l'aimant ne se dirigeait 
vers le pôle que parce qu'il est la partie la plus élevée 
du ciel vers laquelle il puisse tendre? On peut même 
l'observer dans les pointes magnétiques placées au 
bout de quelques aiguilles un peu longues : tandis 
qu'elles se dirigent vers le pôle, on les voit s'efforcer 
vers leur zénith, si bien que sous ce rapport déterminé 
par les voyageurs en différents lieux où cette élévation 
serait plus forte, l'aimant pourrait donner une juste 
appréciation des latitudes, recherche si précieuse pour 
porter la géographie à sa perfection. 

Cette idée plut beaucoup au signer Doria, et Yico la 
poussa plus loin pour l'appliquer à la médecine. Ces 
mêmes Égyptiens qui désignaient la nature par la 
pyramide, adoptèrent la théorie médico-mécanique du 
rare et du dense, théorie que le savant Prosper Alpine 
a enrichie des trésors de son érudition. D'autre part, 
Yico s'apercevait que personne n'avait fait usage de 
la théorie du chaud et du froid, tels que les définit 



VIE DE VICO 89 

Descartes, le froid comme un mouvement du dehors en 
dedans, et le chaud de dedans en dehors. Pour établir 
un système de médecine d'après ce système, il croyait 
que les fièvres ardentes pouvaient être produites parle 
mouvement de l'air dans les veines du centre du cœur 
à la périphérie, mouvement qui s'opposait à la juste 
dilatation des vaisseaux sanguins, couverts du côté 
opposé au dehors ; tandis que les fièvres malignes 
seraient occasionnées par le mouvement de l'air dans 
les vaisseaux sanguins du dehors en dedans, mouve- 
ment qui dilaterait d'une manière disproportionnée 
ces vaisseaux couverts du côté opposé au dedans : 
de sorte que le cœur, centre du corps dans l'animal, 
venant à manquer de l'air si nécessaire au mouvement 
et à la santé de ce corps, concentrerait le sang, cause 
première des fièvres malignes. C'est là le quid divini 
qu'Hippocrate disait occasionner ces sortes de fièvres. 
Toute la nature fournit à l'appui la matière de conjec- 
tures raisonnables : en effet, le froid et le chaud 
concourent également à la génération des choses : 
le froid fait germer le blé ensemencé, fait naitre les 
vers dans les cadavres et d'autres petits insectes dans 
les lieux humides et obscurs ; enfin, un froid ou une 
chaleur excessive produisent également des gangrènes, 
mal que l'on guérit en Suède avec de la glace. On a 
aussi remarqué dans les fièvres malignes que le corps 
était froid au toucher et que des sueurs coliquatives 
donnaient une trop grande dilatation aux vaisseaux 
excrétoires. Dans les fièvres ardentes, le corps est au 
contraire brûlant et âpre au toucher, preuve que les 
vaisseaux sont extérieurement contractés. Ne serait-ce 
pas pour cette raison que les Latins auraient réduit 



90 VIE DE VICO 

toutes leurs maladies à ce dernier terme ruptum, et 
qu'il y aurait eu en Italie un ancien système médical 
attribuant tous les maux à un vice des solides qui 
aurait enfin abouti à ce qu'ils appellent eux-mêmes 
corruptum? 

S'appuyant ensuite sur les raisons exposées dans 
cette brochure, qu'il ne publia pas, Yico chercha à 
établir cette physique sur une métaphysique analogue, 
et guidé par les origines des mots latins, il dégagea 
les points de Zenon des altérations du péripatétisme, 
soutenant que ces points sont la seule hypothèse pos- 
sible pour descendre de l'abstrait au corps, comme la 
géométrie est le seul moyen scientifique pour s'élever 
du corps à l'abstrait. Et après avoir établi que le point 
n'a pas de parties, ce qui était créer le principe infini 
de l'extension abstraite, il en conclut que si le point 
sans étendue forme la ligne par son prolongement, il 
y a aussi une substance infinie qui, par son prolonge- 
ment, c'est-à-dire la génération, produit tous les êtres 
finis. Ainsi Pythagore voulut que le monde fût formé 
des nombres (qui sont encore plus abstraits que les 
lignes), mais l'unité n'est pas un nombre, elle engendre 
le nombre et se trouve indivisible dans tous les impairs : 
ce qui a fait dire à Aristote que l'essence est indivisible 
comme les nombres, et que la diviser c'est la détruire ; il 
en est de même du point qui se trouve contenu égale- 
ment dans des lignes d'une étendue inégale : ainsi, par 
exemple, la diagonale et la latérale d'un carré, lignes 
d'ailleurs incommensurables, sont coupées [par des 
parallèles) en même nombre de points correspondants, 
et représentent l'hypothèse d'une substance inétendue 
qui se trouve contenue également dans des corps d'une 



VIE DE VICO 91 

grandeur inégale. A cette métaphysique ferait suite la 
logique des stoïciens, laquelle, dans ses raisonne- 
ments, s'appuyait du sorite, sorte d'argumentation qui 
offre assez de rapports avec la méthode géométrique. 
Et si la physique, qui établit le coin comme principe 
de toutes les formes corporelles, produit en géométrie 
le triangle pour première figure composée, et pour pre- 
mière figure simple le cercle, symbole de la perfection 
de Dieu, il serait facile d'en déduire la physique des 
Egyptiens, qui désignèrent la nature par une pyramide 
solide, à quatre faces triangulaires; l'on y rattacherait 
même la théorie médicale du rare et du dense des 
Égyptiens, sur laquelle Yico a écrit une brochure de 
quelques feuilles sous ce titre : De xquilibrio corporis 
animantis, en l'adressant au signor Domenico d'Auli- 
sio, un des hommes les plus instruits en médecine. Il 
a même plus d'une fois traité ce sujet avec le signor 
Lucantonio Porzio. Ces discussions le mirent en crédit 
auprès de ce dernier, et lui valurent une amitié qu'il 
cultiva jusqu'à la mort de ce philosophe italien, le der- 
nier de l'école de Galilée. Porzio avait coutume de dire 
à ses amis que les idées de Vico exerçaient sur lui 
une sorte de tyrannie. 

Des deux parties, la métaphysique seule fut impri- 
mée in-12 à Naples, en 1710, par FeHce Mosca; elle 
était dédiée au signor D. Paolo Doria, comme premier 
livre De antiquissima Italorum sapientia ex linguw 
latindB originibus eruenda. Yico mentionne dans cet 
ouvrage la dispute élevée entre les journalistes de 
Yenise et l'auteur. En 1711, il en fut publié à Naples 
une réponse, et en 1712 une réplique, par ce même 
Mosca. Au reste cette dispute, soutenue des deux côtés 



92 VIE DE VICO 

honorablement, fat loyalement terminée. L'éloigne- 
ment que Vico avait déjà éprouvé pour les étymologies 
des grammairiens, était un signe que dans ses der- 
niers ouvrages il trouverait l'origine des langues en 
les rattachant à un principe commun, principe d'où il 
tiraLune Étymologiqioe universelle pour toutes les langues 
anciennes et modernes. Le peu de plaisir qu'il prenait 
à la lecture de Bacon, qui cherche la sagesse des 
anciens dans les fictions des poètes, fut un autre signe 
que Vico trouverait à la poésie d'autres principes que 
ceux que les Grecs, les Latins et bien d'autres encore 
lui avaient jusqu'alors supposés. De là sortirent 
d'autres principes mythologiques qui font de ces 
fables l'expression historique des premières et antiques 
républiques grecques; il en déduit toute l'histoire 
fabuleuse des républiques héroïques. 

Peu de temps après, le signor D. Adriano Garafa, 
duc de Traetto, qui pendant plusieurs années l'avait 
employé pour ses travaux littéraires, le pria, d'une 
manière honorable, d'écrire la vie du maréchal Anto- 
nio Garafa, son oncle, et Vico, ami de la vérité, voulut 
bien y consentir après avoir reçu une copie excellente 
des mémoires véridiques que le duc avait conservés. 
Ses occupations journalières ne lui laissaient que la 
nuit pour travailler à cet ouvrage. Il y consacra deux 
années, une à mettre en ordre des matériaux épars et 
confus, l'autre à composer l'histoire. Pendant tout ce 
temps il fut cruellement affecté de spasmes dans le 
bras gauche. Le soir, ainsi que chacun pouvait le voir, 
il n'avait sur sa table que ces mémoires, comme s'il eût 
écrit dans sa langue maternelle. Il composait au milieu 
du bruit de la maison, souvent même en conversant 



VIE DE VICO 93 

avec ses amis. Toutefois il sut concilier la dignité du 
sujet avec le respect dû au prince et celui que réclame 
la vérité. L'ouvrage sortit des presses de Felice Mosca 
en un superbe volume in-4", et ce fut aussi le premier 
livre qui fut imprimé à Naples dans le goût de la typo- 
graphie hollandaise. Le pape Clément XI, à qui le duc 
en avait envoyé un exemplaire, qualifia l'ouvrage du 
nom d'histoire immortelle dans un bref qu'il écrivit au 
duc pour le remercier. Le même livre concilia à Vico 
l'estime et l'amitié d'un littérateur très distingué, le 
signer Gian Yincenzo Gravina, dans l'intimité duquel 
il vécut toujours. 

Pour se disposer à écrire cette vie, Vico fut obligé de 
lire le traité de Grotius De jure belli et pacis, et il 
reconnut alors qu'il devait ajouter cet auteur aux trois 
autres qu'il s'était proposés. Platon fait servir la 
sagesse vulgaire d'Homère à orner plutôt qu'à forti- 
fier sa philosophie ; Tacite fait de la métaphysique, 
de la morale, de la politique, à l'occasion des faits, tels 
qu'ils lui arrivent à travers les temps, épars, confus et 
sans système. Bacon voit que les sciences humaines 
et divines ont besoin de pousser plus loin leurs inves- 
tigations, et que le peu de découvertes qu'elles ont 
faites doit encore être corrigé ; mais, pour ce qui 
concerne les lois, il n'embrasse point assez dans ses 
Canons tout l'ensemble de la cité, toute l'étendue des 
temps et la généralité des nations. Mais Grotius a 
réuni dans un système de droit universel toute la phi- 
losophie, et appuyé sa théologie sur l'histoire des faits, 
ou fabuleux ou certains, et sur celle des trois langues 
hébraïque, grecque et latine, les seules des langues 
savantes de l'antiquité qui nous aient été transmises 



94 VIE DE YICO 

par la religion chrétienne. Yico fit une étude bien plus 
approfondie de cet ouvrage de Grotius, après qu'on lui 
eut demandé quelques notes pour une nouvelle édition 
du Droit de la guerre et de la paix, et Vico les donna 
moins pour expliquer Grotius que pour réfuter les 
commentaires que Gronovius avait écrits pour complaire 
à un gouvernement républicain, et non par amour de 
la justice. Il avait déjà écrit ses notes sur le premier 
livre et la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, réfléchis- 
sant qu'il convenait peu à un chrétien d'orner de notes 
l'ouvrage d'un hérétique. 

Avec ces études, ces connaissances et ces quatre 
auteurs qu'il admirait plus que tous, en tâchant de les 
soumettre à l'esprit de la religion catholique, Yico 
comprit enfin qu'il n'avait pas encore paru dans la 
république des lettres un système qui conciliât la 
meilleure des philosophies, celle de Platon, subor- 
donnée au christianisme, avec une philologie qui obli- 
geât à l'étude des deux histoires, celle des langues et 
celle des faits, de manière que l'histoire des langues 
tirât sa certitude de l'histoire des faits, et qu'un tel 
système pût mettre en harmonie et les maximes des 
sages des académies, et les actions des sages des répu- 
bliques ; et alors se présenta tout à coup à lui ce qu'il 
avait cherché dans ses premiers discours d'ouverture, 
ébauché dans sa dissertation De nostri temporis studio- 
rum ratione, et déjà poli dans sa métaphysique. Enfin, 
en 1719, à une ouverture publique et solennelle des 
études, il se proposa de traiter ce sujet : « Tous les élé- 
ments du savoir divin et humain se réduisent à trois : 
connaître, vouloir, pouvoir : leur principe unique est 
l'esprit ; l'œil de l'esprit est la raison qui reçoit de Dieu 



VIE DE VICO 95 

la lumière du vi'ai éternel. » Ensuite il divisa ainsi sa 
proposition : « Ces trois éléments dont nous pouvons 
affirmer l'existence avec autant de certitude que nous 
pouvons affirmer la nôtre, nous les expliquerons par la 
pensée, seule chose dont nous ne puissions douter» 
Pour plus grande facilité, je diviserai en trois parties le 
développement de cette idée : I. Les principes de toute 
science viennent de Dieu. IL La divine lumière ou le 
vrai éternel pénètre dans tous les sciences selon les 
trois modes que nous avons indiqués ; toutes les 
sciences sont étroitement liées, leurs rapports sont 
intimes, et toutes ramènent à Dieu, leur principe com- 
mun. 111. Tout ce qui dans le monde a pu jamais être 
dit ou écrit sur les principes des sciences humaines et 
divines sera vrai, s'il se rapporte à ces principes ; faux, 
si ce rapport n'existe pas. Or, toute connaissance des 
choses divines ou humaines porte sur deux points, 
leur origine, leur marche et leur essence ; et je montre- 
rai que toute origine vient de Dieu, que toute marche 
ramène à Dieu, que toute essence est en Dieu, et que 
tout enfin, hors Dieu, n'est que ténèbres et erreur. » 
Il parla plus d'une heure sur ce sujet; mais beaucoup 
de gens trouvèrent que la troisième partie de la proposi- 
tion semblait promettre plus que tenir ; c'était, disait-on, 
promettre plus que Pic de la Mirandole lorsqu'il afficha 
ses thèses De omni scibili, puisqu'il en exclut une partie 
de la philologie, et la plus importante, celle qui traite 
des religions, des langues, des lois, des mœurs, des pou- 
voirs, du commerce, des empires, des gouvernements, 
des ordres, etc. Yico, pour démontrer la possibilité 
d'un pareil système et en donner une idée, publia à ce 
sujet (1720) quelques notions préliminaires que tous 



96 VIE DE VICO 

les savants de l'Italie et de l'étranger eurent dans les 
mains, et que plusieurs ultramontains jugèrent d'une 
manière défavorable. Je ne parlerai point des censeurs 
qui, lorsque l'ouvrage parut au milieu des applaudis- 
sements, finirent par se joindre aux autres pour en 
faire l'éloge. 11 signor Anton. Salvini, l'ornement de 
ritalie, adressa à Vico quelques objections philolo- 
giques dans une lettre qu'il écrivit au signor Fran- 
cesco Yalletta, savant distingué et digne héritier de la 
célèbre bibliothèque Yallettiana laissée par le signor 
Giuseppe, son oncle. Yico y répondit avec politesse 
dans son ouvrage de la Costanza délia filosofia. D'autres 
objections philosophiques de Ulric Uber et de Chris- 
tian Thomasius, savants distingués de l'Allemagne, lui 
furent transmises par Louis,* baron de Gheminghen ; 
mais il y avait répondu d'avance, comme on peut le 
voir à la fin de l'ouvrage De constantia jurispru- 
dentis. 

Lorsque, en 1720, parut, sous le titre De uno uni- 
ver si juris principio et fine mio (imprimé in-4^, chez 
Felice Mosca), le premier ouvrage à l'appui de sa dis- 
sertation, Vico apprit que quelques inconnus avaient 
fait des objections orales, et qu'une autre personne en 
avait fait aussi dans le secret. Mais aucune d'elles ne 
détruisait le système ; toutes, portant sur de simples 
particularités, étaient une conséquence des vieilles 
opinions qu'il attaquait. Yico, qui ne voulait point 
avoir l'air de se créer des ennemis pour avoir le plai- 
sir de les battre, répondit à ces critiques sans les 
nommer dans son livre publié plus tard De constantia 
jurisprudentis : ainsi inconnus, si jamais le livre leur 
tombait entre les mains, ils auraient compris, seuls et 



VIE DE VIGO 97 

dans le secret, qu'une réponse leur avait été faite. 
L'année suivante (1721) sortit in^** des presses du 
même Mosca, l'autre volume De constantia jurispru- 
dentis, où il donne* des preuves plus détaillées de la 
troisième partie de sa dissertation, la divisant en deux 
parties : De constantia philosophix^ De constantia philo- 
logie; cette seconde partie contient un chapitre où 
l'on cherche à ramener la philologie à des principes 
scientifiques, et dont le titre. Nova scientia tentatur, 
déplut à quelques personnes. Mais comme la promesse 
faite par Yico dans la troisième partie de sa disserta- 
tion n'était vaine ni sous le rapport philosophique ni 
sous le rapport philologique; qu'en outre, le système 
était appuyé par plusieurs découvertes importantes de 
choses nouvelles, et contraires à l'opinion des savants 
de tous les temps, l'ouvrage fut simplement accusé de 
manquer d'harmonie. Mais cette harmonie fut attestée 
au monde par le témoignage public des savants les 
plus distingués de la ville qui tous l'approuvèrent; 
leurs éloges peuvent être lus à la fin de l'ouvrage 
même. 

Cependant Jean Leclerc écrivit à Vico la lettre sui- 
vante : (( Illustre écrivain, le noble magistrat, comte 
Wildestein, m'a' transmis, il y a quelques jours, votre 
ouvrage De origine juris et philologie. J'étais à Utrecht, 
et j'ai pu à peine le parcourir. Forcé par quelques 
affaires de retourner à Amsterdam, je n'ai pas eu le 
temps de plonger à plaisir dans cette source limpide. 
Cependant, quoique à la hâte, mon œil a pu saisir 
mille traits d'une philosophie et d'une philologie 
admirables, qui me fourniront l'occasion de prouver à 
nos savants du Nord que l'on trouve chez les Italiens, 

7 



98 VIE DE VICO 

aussi bien que chez eux, et la pénétration et la doc- 
trine ; que les vôtres découvrent même dans la science 
plus de vérités sublimes que les habitants de nos cli- 
mats glacés. Demain je reviendrai à Utrecht pour y 
rester quelques semaines, et me rassasier de votre 
ouvrage, dans cette retraite où je suis moins dérangé 
qu'à Amsterdam. Lorsque j'aurai bien saisi l'esprit 
de ce livre, je prouverai, dans la deuxième partie du 
dix-huitiéme volume de ma Bibliothèque ancienne et 
moderne^ tout le cas que l'on doit en faire. Salut, 
illustre auteur, comptez-moi au nombre des dignes 
admirateurs de votre profonde érudition. Écrit à la 
hâte à Amsterdam, le 8 septembre 1722. » 

Si cette lettre fît plaisir aux hommes distingués qui 
avaient bien présumé de l'ouvrage de Yico, elle déplut 
singulièrement à ceux qui en avaient jugé d'une 
manière différente, lis se flattaient que ce n'était là 
qu'un éloge secret de Leclerc, et que, lorsqu'il en 
porterait un jugement public dans sa Bibliothèque, il 
opinerait comme eux. Ils ajoutaient qu'il était impos- 
sible que cet ouvrage de Yico eût forcé Leclerc à 
chanter la palinodie, à dire le contraire de ce qu'il 
répétait depuis cinquante ans : qu'on ne fait point en 
Italie des ouvrages qui, pour l'esprit et l'érudition, 
puissent être comparés à ceux de l'étranger. 

Cependant, Vico, pour prouver qu'il tenait à l'estime 
des gens distingués, sans toutefois se la proposer pour 
but de ses travaux, lut les deux poèmes d'Homère pour 
y faire une application de ses principes de philologie ; 
et, à l'aide de quelques formules mythologiques qu'il 
s'était créées, il leur donna un aspect bien différent 
de celui sous lequel on les avait envisagés jus- 



VIE DE VICQ 99 

qu'alors. Il les montre comme un double tissu divin qui 
contient deux sujets, deux groupes d'histoire grecque 
conforme à la division de Yarron : l'histoire des temps 
obscurs et celle des temps héroïques. En 1722, ces 
observations sur Homère et ces formules sortirent, 
in-4% des presses de Mosca sous ce titre : Jo. Baptistœ 
Vici notas in duos libros, alterum De universi juris prin- 
cipio, alterum De constantia jurisprudentis . 

Peu de temps après, la chaire du premier lecteur 
en droit, du matin, devint vacante; moins importante 
que celle du soir, elle ne rapportait que six cents 
scudi. Yico crut pouvoir l'obtenir. Il se fondait sur ses 
titres en matière de jurisprudence, titres que nous 
venons de rapporter, et sur les services rendus à 
l'Université dont il était le membre le plus ancien, car 
il tenait sa chaire de Charles II. D'ailleurs, comment 
avait-il vécu dans sa patrie? les travaux de son esprit 
avaient honoré ses compatriotes, il avait été utile à 
plusieurs et n'avait fait de tort à personne. La veille, 
selon l'usage, on ouvrit l'ancien digeste où se tiraient 
au sort les questions de droit; les trois suivantes 
échurent à Yico : De rei vindicatione, De peculio et De 
prœscriptis verbis. Or, comme ces trois textes fournis- 
saient de nombreux développements, Yico, pour faire 
preuve de promptitude et de facilité, quoiqu'il n'eût 
jamais professé le droit, pria monsignor Yidania, préfet 
des études, de vouloir bien lui en désigner un sur 
lequel il se proposait de faire sa leçon au bout de 
vingt-quatre heures. Le préfet s'en excusa; alors Yico 
choisit la dernière loi, parce que, disait-il, elle était de 
Papinien, celui de tous les jurisconsultes qui avait le 
plus grand sens. Il fallait définir le nom des lois, l'un 



100 VIE DE YICO 

des points les plus difficiles en matière de droit; il 
sentait du moins qu'il y aurait de l'audace et de l'igno- 
rance à l'accuser d'avoir fait un tel choix; ce sujet est 
si difficile, que Gujas, en définissant les noms des lois, 
s'enorgueillit à juste titre, en disant : Venez apprendre 
auprès de moi; et il estime Papinien le premier des 
jurisconsultes romains, par cela seul qu'il a mieux 
que personne donné d'excellentes et nombreuses défi- 
nitions. Les concurrents comptaient bien [sur quatre 
difficultés, quatre écueils contre lesquels devait échouer 
Yico; tous étaient persuadés qu'il commencerait par 
une longue et pompeuse énumération de ses services 
envers l'Université ; quelques-uns, qui connaissaient 
sa portée, s'attendaient à ce qu'il développât son texte 
d'après ses principes de droit universel et qu'il excitât 
les murmures de l'assemblée en s'écartant des lois 
établies pour le concours. Le plus grand nombre, qui 
regardaient les professeurs de droit comme les seuls 
maîtres en cette faculté, sachant que la loi en ques- 
tion avait été traitée par Hotman, avec une érudition 
profonde, s'imaginaient que Yico suivrait Hotman dans 
sa leçon, ou que Fabrot ayant attaqué les commen- 
taires des premiers interprètes de cette loi, sans que 
personne lui eût répondu, Yico aurait suivi la même 
marche sans oser la combattre. Mais la dissertation de 
Yico réussit au delà de toute attente : car après une 
courte, grave et touchante invocation, il récita aussitôt 
le premier paragraphe de la loi, dans lequel il ren- 
ferma sa glose ; et après cet énoncé sommaire, après une 
division aussi nouvelle dans ces sortes de discussions 
qu'elle était familière aux jurisconsultes romains (qui 
vont toujours répétant : Ait lex^ Ait senatus consultum, 



VIE DE VICO 101 

Ait prœtor), Vico fît usage d'une semblable formule, 
AitjurisconsultuSj et interpréta une à une et successi- 
vement toutes les paroles de la loi, pour qu'on ne pût 
l'accuser, ce qui arrive souvent dans ces sortes de 
concours, de s'être écarté du texte. Il aurait fallu être 
tout à fait ignorant pour chercher à déprécier son dis- 
cours sous prétexte qu'il avait choisi le commencement 
d'un chapitre, car les lois dans les Pandectes ne sont 
point disposées dans l'ordre classique des Institutes; 
et comme il avait d'abord cité Papinien, il aurait bien 
pu citer encore d'autres jurisconsultes qui, dans un 
autre sens et d'autres termes, auraient donné la défi- 
nition de l'action dont il s'agissait. Ensuite, par l'inter- 
prétation des paroles, il explique la définition de Papi- 
nien, l'éclaircit par les citations de Gujas, et la montre 
conforme à celle des interprêtes grecs. Immédiatement 
après il s'attaque à Fabrot, et prouve combien sont 
légères et subtiles ses accusations contre Paolo di 
Castro, contre les anciens interprètes étrangers, enfin 
contre Alciat. Dans l'ordre de ces accusations inten- 
tées par Fabrot, ayant d'abord nommé Hotman avant 
Gujas, il l'abandonna ensuite pour défendre Alciat, et 
après lui Gujas. Averti de son erreur, il se hâta de dire : 
Ma mémoire en défaut m'a fait nommer Gujas avant 
Hotman, mais Gujas une fois absout, je passerai à la 
défense d'Hotman. Il s'était bien promis de faire servir 
Hotman à ce concours! mais au moment où il allait 
entamer cette défense, l'heure sonna pour la fin de la 
leçon. 

Il l'avait préparée, cette leçon, la veille jusqu à 
cinq heures du soir, s' entretenant avec ses amis et au 
milieu du bruit que faisaient ses enfants, car c'était 



102 VIE DE VICO 

ainsi sa coutume de lire, d'écrire et de méditer. Il 
l'avait résumée en un sommaire d'une page. Il l'exposa 
avec la même facilité que s'il eût professé le droit toute 
sa vie, avec une telle abondance de paroles qu'un 
autre aurait eu pour deux heures à parler, se servant 
toujours des mots les plus fleuris d'une jurisprudence 
élégante, des termes techniques grecs, et pour les 
expressions consacrées par l'école, préférant toujours 
le mot grec au barbare. Une seule fois la difficulté du 
mot 7:poC£CpaY;Y;£V(i)v le ^fit hésiter; mais il ajouta: Ne 
soyez point surpris de cette hésitation; Yœrj.vjrdoc, du 
mot m'a seul arrêté; de sorte que cette hésitation 
même parut à beaucoup de personnes d'un bel effet, 
puisqu'il l'avait rachetée par un autre mot grec si 
expressif et si élégant. Le lendemain il écrivit son 
discours tel qu'il l'avait prononcé, et en distribua 
des exemplaires, entre autres personnes, au signer 
D. Domenico Caravita, premier avocat des cours 
suprêmes, et digne fils du signer D. Nicole : il n'avait 
pu assister au concours. 

Yico pouvait agir ainsi en conséquence de ses ser- 
vices et du mérite de sa leçon qui, applaudie univer- 
sellement, lui avait fait espérer d'obtenir la chaire. 
Mais lorsqu'il eut appris le fâcheux événement, pour 
qu'on ne pût l'accuser de fierté ou de fausse délica- 
tesse, s'il ne faisait aucune démarche, s'il ne sollici- 
tait point, et ne remplissait les autres devoirs que 
la bienséance exige des candidats, il céda aux con- 
seils et à l'autorité du signer D. Domenico Caravita, 
homme sage, et pour lui très bienveillant, lequel lui 
conseilla de se retirer. Et, en effet, Vico alla déclarer 
avec noblesse qu'il se désistait de ses prétentions. 



VIE DE VICO WS 

Cet échec ne permettait plus à Yico d'espérer une 
place convenable dans sa patrie ; mais il en fut consolé 
par le jugement de Jean Leclerc qui, dans la seconde 
partie du dix-huitième volume de sa Bibliothèque 
ancienne et moderne, écrit à l'article 8, comme s'il 
avait entendu les reproches que quelques-uns adres- 
saient à Vico : 

[Suit l'article de Leclerc] 

Yico répondit ainsi à la lettre particulière de Leclerc 
et au jugement inséré par ce savant dans son journal. 

« A l'illustre Jean Leclerc, Jean-Baptiste Yico, S. 
P. D. 

« Savant illustre, les bruits qui couraient sur la 
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser 
l'année dernière, ont fait à Naples diverses impres- 
sions. Les honnêtes et savants littérateurs qui applau- 
dissaient à nos recherches sur les origines de la civih- 
sation ont été charmés de voir appuyer le sentiment 
qu'ils avaient émis sur le livre en question, par un 
homme qui, de l'aveu de tous, est le chef de la répu- 
blique des lettres. En France, en Allemagne, en Itahe, 
plusieurs critiques, chacun, selon l'objet de ses études, 
mettent en commun leurs travaux pour rédiger leurs 
gazettes scientifiques ; seul, vous les éclipsez, tout en 
vous délassant des fatigues d'une érudition plus labo- 
rieuse. Les nôtres étaient certains que le jugement 
favorable émis par vous, dans la lettre que vous nous 
aviez adressée, se trouverait confirmé dans votre 
Bibliothèque ancienne et moderne. 

« Pour nos demi-savants et les hommes de rien qui 
sont incapables de vous apprécier, mais qui respectent 
votre réputation et sont obligés de lui rendre hommage, 



lOi VIE DE VICO 

ils se consolaient d'avoir émis de faux jugements sur 
notre système, se flattant que la précipitation avait 
seule dicté les vôtres; et qu'ensuite découvrant que 
mes principes étaient ou futiles, ou faux, ou seulement 
spécieux, vous apprendriez sans doute au monde 
savant qu'ils n'avaient que peu ou point de valeur. De 
ce nombre étaient les philologues qui n'ont étudié la 
philosophie que pour faire preuve de mémoire ; ceux-là 
vous refuseraient le savoir qu'ils s'arrogent, plutôt que 
de souffrir qu'un seul mot des anciens fût soupçonné 
d'être faux ou corrompu par la tradition. A ces philo- 
logues sont naturellement opposés les philosophes 
qui, croyant par les règles de la méthode, pouvoir 
connaître toute vérité, négligent, abhorrent même la 
philologie, et qui, sous le nom de philosophes, vrais 
Scythes, vrais Arabes, proscrivent dans leur barbarie 
la science que nous ont léguée les anciens et que 
l'étude a remise en honneur. Enfin tiennent le milieu 
entre ces deux extrêmes ces légistes, ces avocats 
bavards qui ignorent ou la philologie ou la philoso- 
phie, et souvent l'une et l'autre. Les premiers ont une 
érudition assez variée, mais ne connaissent rien à la 
métaphysique qui circule dans toutes les parties de 
notre ouvrage, comme la vie dans les organes; par 
défaut de nature et par défaut d'études géométriques, 
ils sont inhabiles à suivre les longs raisonnements qui 
en forment en quelque sorte le tissu. Les seconds, au 
contraire, métaphysiciens subtils, peuvent avoir assez 
de méthode géométrique, mais ils n'ont rien de l'éru- 
dition qui nous a fourni les éléments du système. Pour 
les derniers, privés du secours de la philologie et de 
la philosophie, fiers de leur intelligence, et ayant 



VIE DE VICO 105 

mauvaise opinion de la mienne, lorsqu'après boire, et 
presque endormis, ils prenaient dédaigneusement nos 
livres, ils n'y comprenaient rien ou n'y lisaient que 
des choses nouvelles pour leur ignorance. Aussi ne 
manquaient-ils pas de m'accuser, l'un de renverser 
audacieusement les règles de la grammaire, l'autre de 
lier maladroitement les principes de la science humaine 
et ceux de la religion du Christ, plusieurs de sophis- 
tiquer, d'innover dans les principes du droit, tous 
d'être obscur et impénétrable. 

<c Enfin, est arrivée ici la deuxième partie du 
dix-huitième volume de votre Bibliothèque ancienne et 
moderne^ où vous donnez une analyse simple et géné- 
rale de notre système, émettant un jugement favorable 
et donnant à ceux qui peuvent lire cet ouvrage quatre 
conseils bien sages : de lire attentivement, de lire 
sans interruption, et plusieurs fois, puis de réfléchir. 
Ce qui nous a été le plus agréable, c'est que vous 
qualifiez du titre d'érudits ceux qui nous ont prodigué 
leurs éloges; et certes, cet honneur est partagé par 
plusieurs de nos concitoyens et des savants les plus 
distingués de l'Italie. Jugez d'après tout ceci avec 
quelle effusion de cœur je dois vous rendre grâces, à 
vous qui, m'assurant l'immortalité, proclamez goçoUç 
mes nobles admirateurs et comptez mes détracteurs 
au nombre des sots. Je vous envoie les notes écrites 
pour mes deux ouvrages où sont expliqués les deux 
poèmes d'Homère d'après nos principes, enfin quel- 
ques formules mythologiques que je crois utiles à 
l'interprétation des anciens poètes et des commen- 
cements fabuleux des histoires grecque et romaine. Si 
elles sont utiles en effet, c'est ce que votre jugement 



106 VIE DE VICO 

m'apprendra. Salut, digne ornement de la république 
des lettres et mon plus ferme appui... Écrit à Naples, 
le 15 octobre 1723. » — A cette lettre Yico joignit les 
notes sur son livre du Droit universel^ et il les envoya 
par un vaisseau hollandais, qui se trouvait dans la 
rade de Naples, et qui devait partir pour Amsterdam; 
mais il ne put savoir si elles avaient été remises. 

Voici maintenant qui fera mieux comprendre que 
Yico était né pour la gloire de sa patrie, de l'Italie, 
puisque c'est là, et non à Maroc, qu'il est né. Tout 
autre après le revers dont on a parlé, aurait pour 
toujours renoncé aux lettres; lui, il ne se repentit 
jamais de les avoir cultivées, il ne cessa point de tra- 
vailler à d'autres ouvrages, et il en avait déjà composé 
un en deux livres, qui auraient fourni la matière de 
deux volumes in^"*. Dans le premier, il recherchait les 
principes du droit naturel des gens dans ceux de la 
civilisation des peuples; il y était déterminé par les 
invraisemblances, les erreurs et l'absurdité des sys- 
tèmes que d'autres avant lui avaient plutôt conçus que 
raisonnes : par une suite nécessaire, il expliquait le 
développement des usages et de la civilisation par une 
certaine chronologie rationnelle des temps obscurs et 
des temps fabuleux des Grecs, qui nous ont laissé 
tout ce que nous avons de l'antiquité païenne. Déjà 
l'ouvrage avait été revu par le signor D. Julio Torno, 
savant théologien de l'église de Naples, lorsqu'il réflé- 
chit que si ces preuves négatives plaisent à l'imagi- 
nation, elles n'ont aucun attrait pour l'intelligence, 
puisqu'elles ne servent en rien au développement de 
l'esprit humain. D'ailleurs un revers de fortune ne lui 
permettant plus de les faire imprimer, et s'y croyant 



VIE DE VICO 107 

toutefois obligé par un point d'honneur, puisqu'il en 
avait annoncé la publication, il concentra son esprit 
dans de profondes méditations pour créer une méthode 
positive, dont la concision produirait encore plus 
d'effet. 

A la fm de 1725, il fit imprimer à Naples, par Felice 
Mosca, un livre in- 12, petit-texte, de douze feuilles 
seulement, sous ce titre : Principj di una scienza nuova 
d'intorno alla natura délie nazioni^ per H quali si ritro- 
vano altri principj del diritto naturale délie genti. Et il 
l'adressa aux universités de l'Europe par une épitre 
dédicatoire. 11 y développa, dans toute son étendue, ce 
principe que dans ses ouvrages précédents il n'avait 
fait qu'indiquer d'une manière confuse ; il y prouvait 
en même temps qu'il est nécessaire, même dans 
une critique toute humaine, de commencer la recher- 
che de ces origines par celles de l'histoire sacrée, 
puisque les philosophes et les philologues ont démon- 
tré qu'il était impossible d'en constater le progrès 
dans les premiers auteurs des nations païennes. 11 sut 
mettre grandement à profit ce jugement que Jean 
Leclerc avait porté sur son ouvrage précédent : « Dans 
les principales époques que l'auteur indique succinc- 
tement depuis le déluge jusqu'à la guerre de Troie, 
tout en parcourant les événements divers qui se suc- 
cédèrent pendant cet espace de temps, il fait plusieurs 
observations sur un grand nombre de matières, et 
rectifie quelques erreurs vulgaires qui avaient échappé 
aux plus habiles. » En effet, Vico découvre dans son 
nouvel ouvrage une science nouvelle, qui, à l'aide 
d'une nouvelle critique, lui sert à connaître et juger 
les auteurs et fondateurs des nations, d'après les tra- 



108 VIE DE VICO 

ditions vulgaires des nations qu'ils ont fondées ; et ce 
n'est que mille ans après qu'arrivent les écrivains dont 
la critique ordinaire fait usage. Au flambeau de sa 
nouvelle critique, Yico découvre, bien différentes de 
ce qu'on les a supposées jusqu'ici, les origines de tous 
les principes des sciences et des arts, origines dont la 
connaissance est indispensable pour raisonner avec 
clarté et parler avec propriété du droit naturel des 
gens. Il divise ensuite ces principes, principes des 
idées, principes des langues, et les premiers lui 
servent à découvrir d'autres principes historiques 
d'astronomie et de chronologie, ces deux yeux de l'his- 
toire. De là découlent enfin les principes de l'histoire 
universelle qui nous avaient manqué jusqu'ici. 11 
découvre encore d'autres principes historiques de la 
philosophie : et d'abord, une métaphysique du genre 
humain, c'est-à-dire une théologie naturelle de toutes 
les nations, en vertu de laquelle chaque peuple s'est 
créé lui-même naturellement ses premiers dieux par 
un certain instinct naturel que l'homme a de la divi- 
nité. La crainte de la divinité porta les fondateurs des 
nations à s'unir pour la vie avec certaines femmes. Ce 
fut la première société humaine, celle des mariages. 
Voilà le grand principe de la théologie des gentils, 
celui de la poésie des poètes théologiens, les premiers 
de tous, et celui enfin de toute la civilisation païenne. 
Cette métaphysique lui révéla une morale, et par suite, 
une politique commune à toutes les nations. Il fonda 
sur cette politique la jurisprudence du genre humain, 
laquelle est variée en de certaines périodes. En effet, 
comme les nations vont toujours développant les idées 
qui sont propres à leur nature, par suite de ce déve- 



VIE DE VICO 109 

loppement les gouvernements changent aussi ; Vico 
prouve que leur dernière forme est la monarchie, au 
sein de laquelle se reposent enfin les nations. C'est 
ainsi qu'il remplit le vide immense qui existe dans les 
commencements de l'histoire universelle, qu'on ne 
fait partir que de Ninus, fondateur de la monarchie 
assyrienne. 

Dans la partie des langues, il découvre d'autre'? 
principes de la poésie, du chant et des vers, et il 
démontre que tout a dû naître par la nécessité d'une 
nature uniforme chez toutes les nations primitives. A 
l'aide de ces principes, il découvre la véritable origine 
des images héroïques (armoiries, etc.); c'est la langue 
muette de toutes les nations primitives, une poésie en 
langage non articulé. 11 découvre ensuite d'autres 
principes de la science du blason, qu'il trouve être les 
mêmes que ceux de la numismatique. C'est ainsi que 
dans une succession de quatre mille ans d'une sou- 
veraineté non interrompue, il observe les origines 
héroïques des maisons d'Autriche et de France. L'un 
des résultats de cette découverte de l'origine des lan- 
gues, c'est de leur trouver certains principes qui leur 
sont communs à toutes; pour donner un exemple, il 
indique les vraies causes de la langue latine^ et il laisse 
aux érudits le soin d'appliquer cette méthode à toutes 
les langues. 11 donne l'idée d'une Etymologique com- 
mune à toutes les langues naturelles; d'une autre 
Étymologique des mots d'origine étrangère, pour 
développer enfin l'idée d'une Étymologique univer- 
selle de la langue du droit naturel des gens. Au moyen 
de ces principes des idées et des langues, j'ai presque 
dit de la philosophie et de la philologie du genre 



110 VIE DE VICO 

humain, il déroule le tableau d'une histoire idéale, 
éternelle, conforme à l'idée de la Providence, idée qui, 
comme tout l'ouvrage le démontre, a dominé la for- 
mation du droit des gens. C'est dans le cadre de cette 
histoire éternelle que viennent se placer successi- 
vement toutes les histoires particulières des nations, 
dans l'ordre de leur naissance, de leur progrès, de leur 
force, de leur décadence et de leur fin. 

Les Égyptiens, qui reprochaient aiix Grecs d'ignorer 
l'antiquité, leur disant qu'ils étaient toujours dans 
l'enfance, fournissent à Vico les deux grandes divi- 
sions des temps anciens, subdivisées, l'une en trois 
époques, l'âge des dieux, l'âge des héros, l'âge des 
hommes; l'autre de même en trois parties, séparées 
par autant de siècles et dans lesquelles se parlèrent 
trois langues, la langue divine et muette des hiéro- 
glyphes ou caractères sacrés, la langue symbolique ou 
métaphorique des héros, et la langue littérale, langue 
de convention accommodée aux besoins de la vie. Il 
prouve ainsi que la première époque et la première 
langue doivent se rapporter à la famille, qui chez toutes 
les nations dut nécessairement exister avant la cité; 
les pères, sous le gouvernement des dieux, étaient les 
souverains qui réglaient toutes les choses humaines 
par le moyen des auspices. Les mythes des Grecs four- 
nissent à Yico l'explication simple et naturelle de 
l'histoire de cet âge. Il y observe que les dieux de 
l'Orient, comptés depuis par les Ghaldéens au nombre 
des constellations, passèrent de Phénicie en Grèce, ce 
qui arriva selon lui après les temps d'Homère, et trou- 
vèrent chez les Grecs, comme plus tard chez les 
Latins, les noms des dieux prêts à les accueillir. 



VIE DE vico m 

Ensuite il démontre que cet état de choses, quoiqu'à 
des époques et sous des noms différents, se repré- 
sente chez les Latins, chez les Grecs et chez les 
Assyriens. 

Il prouve ensuite que la seconde époque, dans 
laquelle se parlait la langue symbolique, fut celle des 
premiers gouvernements civils, qu'il identifie aux 
règnes héroïques des nobles, appelés par les anciens 
Héraclides, et à qui les premiers peuples attribuaient 
une origine divine, tandis que ces nobles attribuaient 
aux peuples une origine bestiale. 11 montre sans peine 
que cette histoire nous a été exposée par les Grecs 
dans le caractère de leur Hercule de Thèbes, sans con- 
tredit le plus grand de tous les héros grecs : de lui 
descendent les Héraclides, qui gouvernent le royaume 
de Sparte, royaume aristocratique, à n'en point douter, 
et soumis à deux rois. Or, les Égyptiens et les Grecs 
ont également observé un Hercule chez tous les peu- 
ples, comme Varron put lui-même en compter quarante 
environ chez les Latins. Vico prouve ainsi qu'après les 
dieux les héros ont régné chez toutes les nations 
païennes pendant une longue période de l'antiquité 
grecque, lorsque les Curetés sortirent de ce pays pour 
aller en Crète, dans la Saturnie ou Italie, et enfin en 
Asie; ces Curetés étaient les Quirites latins, au nombre 
desquels étaient les Quirites romains ; ce nom signifie 
« hommes armés de lances dans les assemblées ». Ainsi 
le droit des Quirites fut le droit de toutes les nations 
héroïques. Après avoir démontré ce qu'il y a d'invrai- 
semblable à ce que la loi des Douze Tables soit venue 
d'Athènes, il prouve que trois principes de droit 
naturel des nations héroïques du Latium, introduits et 



112 VIE DE VICO 

observés dans Rome, et consacrés plus tard par la loi 
des Douze Tables, garantissaient les deux mobiles du 
gouvernement romain, la vertu et la justice, en temps 
de paix dans les lois, en temps de guerre dans les 
conquêtes; sans quoi, l'histoire romaine des temps 
antiques, envisagée avec les idées actuelles, serait 
encore plus incroyable que l'histoire fabuleuse des 
Grecs. Telle est la méthode qui lui fait découvrir les 
vrais principes de la jurisprudence romaine. 

Il démontre enfin que la troisième époque, l'âge 
des hommes et des langues vulgaires, vient dans un 
temps où les idées humaines sont développées ; elle 
est uniforme chez tous les peuples. La civilisation se 
produit alors sous la forme des gouvernements 
humains, c'est-à-dire, comme il le prouve, du gou- 
vernement populaire et du gouvernement monar- 
chique. A cette époque appartiennent les juriscon- 
sultes romains sous les empereurs. Il fait voir ainsi 
que les monarchies sont les derniers gouvernements 
dans lesquels se reposent les nations. Les sociétés 
n'ont pu commencer par des rois monarques^ tels que 
ceux d'aujourd'hui, pas plus que la fraude et la force 
n'ont pu fonder les nations, comme on l'a supposé 
jusqu'ici. A l'aide de ces découvertes et d'autres 
moins importantes, mais très nombreuses, il explique 
la formation du droit des gens, et désigne les épo- 
ques certaines et le mode régulier dans lesquels se 
formèrent les usages générateurs de ce droit : reli- 
gions, langues, dominations, commerce, ordres, em- 
pires, lois, armes, jugements, peines, guerres, paix, 
alliances, et, s'appuyant sur ces époques et sur ce 
mode de formation, il en explique l'éternelle propriété, 



VIE DE V[CO 113 

en vertu de laquelle l'époque et le mode devaient être 
tels et non pas autres. Il observe toujours des diffé- 
rences essentielles entre les Hébreux et les païens : 
les Hébreux, dés le principe, adoptèrent les pratiques 
d'une justice éternelle, et y restèrent formellement 
attachés. Mais les nations païennes, dirigées par les 
décrets absolus d'une Providence divine, ont parcouru 
avec une constante uniformité les trois espèces de 
droit qui correspondent aux trois époques et aux trois 
langues distinguées par les Égyptiens : le droit divin 
sous le gouvernement du vrai Dieu chez les Hébreux, 
et des faux dieux chez les païens ; le droit héroïque ou 
le droit des héros, qui tiennent le miheu entre les 
dieux et les hommes; et le droit humain, ou le droit 
de la nature humaine entièrement développée et 
reconnue égale dans tous. C'est sous le régime de ce 
dernier droit que peuvent naître les philosophes qui. 
par leurs raisonnements, l'établissent sur les maximes 
d'une justice éternelle. 

C'est en cela qu'ont erré Grotius, Selden et Puffen- 
dorf, qui, faute d'appliquer une critique éclairée aux 
auteurs et fondateurs des nations, leur ont attribué 
une sagesse métaphysique, sans s'apercevoir qu'un 
maître divin, la Providence, avait appris aux Gentils la 
sagesse vulgaire, devenue plusieurs siècles après la 
source de la sagesse métaphysique; ils ont ainsi con- 
fondu le droit naturel des nations, droit sorti de leurs 
usages mêmes, avec le droit naturel des philosophes 
qui l'ont fondé sur le raisonnement, sans distinction 
du peuple élu de Dieu. Ce même défaut de critique 
avait porté les interprètes érudits du droit romain à 
s'appuyer sur la fiction des lois venues d'Athènes, 

8 



lU VIE DE VICO 

pour introduire dans la jurisprudence romaine, et 
contre l'esprit de cette même jurisprudence, celui des 
philosophes, principalement des stoïciens et des épi- 
curiens, dont les principes sont contraires et à la 
jurisprudence et à la civilisation humaine. 

Cet ouvrage de Yico, si glorieux pour la religion 
catholique, procura à l'Italie l'avantage de ne point 
envier à la Hollande, à l'Angleterre, à l'Allemagne 
protestante, les trois principes de cette science qui, 
de nos jours, et dans le sein de la véritable Église, 
ont été reconnus comme les principes de toute l'éru- 
dition humaine et divine des païens. Aussi Vico fut-il 
assez heureux pour voir son livre accueilli par l'émi- 
nentissime cardinal Lorenzo Gorsini, auquel il l'avait 
dédié ; il en reçut même cet éloge éminent : « Ouvrage 
qui, pour la dignité antique du style et la solidité de 
la doctrine, fait seul connaître dans les parties les plus 
difficiles de la science qu'en Italie vivent toujours et 
le génie de l'éloquence et l'heureuse hardiesse de 
l'invention. Je m'en réjouis, j'en félicite la noble 
patrie de l'auteur. » 

Dès que la Scienza nuova eut été publiée, l'auteur 
s'empressa de l'envoyer à Jean Leclerc par la voie plus 
sûre de Livourne; il y joignit une lettre et en fit un 
paquet pour être expédié à Joseph Attias, un de ses 
amis qu'il avait connu à Naples. C'était un juif qui pas- 
sait pour être fort instruit dans la langue sainte, 
comme le prouve son édition de V Ancien Testament, 
qui est très estimée dans le monde savant. Attias se 
chargea gracieusement de la commission, et répondit 
à Yico : 

« Je ne saurais vous exprimer tout le plaisir que 



VIE DE VICO 115 

m'a fait éprouver la réception de votre affectueuse 
lettre; elle me rappelle mon heureux séjour dans cette 
ville délicieuse. Il suffira de dire que j'y ai toujours 
été comblé d'obligeance et de grâce par les savants les 
plus distingués, par vous surtout, qui avez poussé la 
courtoisie jusqu'à me faire part de vos précieux et 
sublimes ouvrages. Aussi, n'ai-je pas manqué de m'en 
vanter et à mes amis et aux gens de lettres que j'ai 
fréquentés dans mes voyages en Italie et en France. 
J'enverrai le [paquet et la lettre de Jean Leclerc à un 
de mes amis à Amsterdam, qui les lui remettra en 
mains propres. Je m'acquitterai d'un devoir en rem- 
plissant la commission dont vous me chargez. Je vous 
remercie de votre attention délicate pour l'exemplaire 
que vous me donnez. Je l'ai lu dans une société d'amis, 
et nous avons admiré la sublimité du sujet et l'origi- 
nalité des idées qui, selon l'expression de Leclerc, 
outre le charme et l'utilité qu'elles offrent au lecteur 
attentif, suggèrent à l'esprit une foule de pensées 
étranges et sublimes. » Vico n'eut point de réponse à 
sa lettre, soit que Leclerc fût mort, soit que la vieil- 
lessse l'eût fait renoncer à toute correspondance 
littéraire. 

Au milieu de ces études sévères, Vico eut plus d'une 
occasion de s'exercer dans des genres moins sérieux. 
A l'arrivée du roi Philippe Y à Naples, le signor Sera- 
phino Biscardi, d'abord excellent avocat et depuis 
grand chancelier, le chargea, de la part du duc d'As- 
calona, de composer, en sa qualité de professeur royal 
d'éloquence, un discours pour féliciter le roi sur sa 
venue. A peine en fut-il averti huit jours d'avance, et 
il se vit ainsi obligé de l'écrire et de le faire imprimer 



116 VIE DE VICO 

presque en même temps. C'est un volume in- 12, por- 
tant le titre de : Panegyricus Philippo V Hispaniarum 
régi inscriptus. Le royaume étant rentré sous la domi- 
nation autrichienne; le comte Wirrigo de Daun, géné- 
ralissime des armées impériales en Italie, lui adressa 
par cette lettre flatteuse la demande suivante : 

« Très illustre signor Jean-Baptiste Yico, professeur 
titulaire des études royales de Naples, S. M. catholique 
(D. G.) m'ayant ordonné de faire célébrer les funé- 
railles des signori D. Giuseppe Gapece et D. Carlo di 
Sangro, avec une pompe digne de sa royale magnifi- 
cence et de l'éminent mérite des chevaliers défunts; 
le P. D. Benedetto Laudatti, prieur bénédictin, a été 
chargé de composer les oraisons funèbres. Quant aux 
inscriptions funéraires, j'ai cru ne pouvoir mieux faire 
que de les confier à votre talent reconnu. Outre l'hon- 
neur que vous acquerra cette œuvre importante, je 
puis vous assurer de ma vive reconnaissance pour 
vos nobles efforts. Je désire vous être utile en toute 
occasion, et j'espère que le ciel vous favorisera... Je 
suis de Y. S., très illustre signor, l'affectionné servi- 
teur comte de Daun. Au palais de Naples, le 11 octobre 
1707. » 

Ainsi Vico composa les inscriptions, les emblèmes, 
les sentences et la relation de ces funérailles. Le 
P. prieur Laudatti, homme de mœurs antiques et très 
versé dans la théologie et le droit canon, récita les 
oraisons funèbres. Elles furent imprimées, en un 
magnifique in-folio, aux dépens du trésor royal, sous le 
titre de : Acta funeris Caroli Sangrii et Josephi Capycii. 
Peu de temps après, Yico fut chargé par le comte 
Charles Borromée, vice-roi, de composer d'autres ins- 



VIE DE VICO 117 

criptions, à l'occasion des funérailles célébrées dans la 
chapelle royale à la mort de l'empereur Joseph. Sa 
mauvaise fortune voulut que sa réputation littéraire 
fût alors attaquée ; mais cette attaque non méritée lui 
valut un honneur qu'il est du moins permis au sujet 
d'une monarchie de désirer. Le cardinal Wolfang de 
Scratembac, vice-roi, le chargea, à l'occasion des funé- 
railles de l'impératrice Éléonore, de composer les ins- 
criptions suivantes. Et il les conçut avec un art si 
admirable que chacune d'elles, prise séparément, ofTre 
un sens complet, et que toutes ensemble forment une 
oraison funèbre. Celle qui devait s'inscrire sur le côté 
extérieur de la porte de la chapelle royale, est une 
espèce d'exorde. La première des quatre qui de- 
vaient être inscrites sur les quatre côtés intérieurs de 
la chapelle, contient l'éloge. La seconde fait sentir la 
grandeur de la perte. La troisième éveille la douleur. 
La quatrième et dernière offre la consolation. [Suivent 
les inscriptions.] 

On ne fit point usage de ces inscriptions; mais à 
peine le premier jour des funérailles était-il écoulé, 
que Vico reçut un message du signer D. Nicolo d'Af- 
flitto, noble chevalier napolitain (d'abord éloquent 
avocat, et alors auditeur de l'armée, qui, honoré de 
l'estime et de la confidence intime du cardinal, mourut 
regretté de tous les gens de bien et victime d'un zèle 
infatigable). Il priait Yico de se trouver chez lui le soir 
pour qu'il pût lui rendre une visite. Il lui dit : J'ai 
interrompu, pour venir ici, une affaire très importante 
que je traitais avec le vice-roi, et je rentrerai immé- 
diatement au palais pour la reprendre. Pendant la 
conversation^ qui fut très courte, il ajouta : Le cardinal 



H8 VIE DE VICO 

m'a témoigné combien il était affligé d'une disgrâce 
que vous aviez si peu méritée. Yico lui répondit : Je 
rends mille grâces au cardinal de cette générosité, 
noble caractère des grands; elle honore un sujet dont 
la plus grande gloire est d'obéir à son prince. 

Après toutes ces occasions de deuil, une joyeuse 
circonstance s' offrit à lui dans le mariage du signor 
Giambattista Filomarino, chevalier aussi distingué par 
sa piété et sa générosité que par la gravité de ses 
mœurs et son esprit cultivé, avec dona Maria- Vittoria 
Garacciolo, de la famille des marquis de S. Eramo. 
Dans le recueil des pièces faites à cette occasion, et 
imprimées in-4*', se trouve un épithalame de Yico 
dont l'idée est neuve, et un monologue dramatique 
intitulé Junon à la danse. Junon, déesse des mariages, 
y parle seule, et invite les grands dieux à danser. 
Vico, sans s'écarter du sujet, y expose quelques prin- 
cipes de la mythologie historique si bien développée 
dans la Scienza nuova. 

Sur ces mêmes principes, il composa une canzone 
pindarique en vers libres ; il y trace l'histoire de la 
poésie depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette pièce 
est dédiée à la haute et respectable dame Marina délia 
Torre, noble génoise, duchesse de Garignan. Alors, 
quoique interrompue pendant tant d'années, l'étude 
qu'il avait faite étant jeune des écrivains vulgaires 
lui permit, dans un âge plus avancé, de composer deux 
discours en leur langue, et de déployer toute la ma- 
gnificence de cette langue dans la Scienza nuova. Le 
premier des deux discours ftit l'oraison funèbre d'Anna 
d'Aspramonte, comtesse d'Althan, mère du vice-roi 
cardinal d'Althan. Il la composa en mémoire d'un 



VIE DE VICO 119 

bienfait qu'il avait reçu du signor D. Francesco San- 
toro, alors secrétaire du royaume. Il était juge de la 
lieutenance civile, et commissaire dans la cause d'un 
gendre de Yico, cause qui devait se plaider à la Rota, 
chambres assemblées. Le mercredi de deux semaines 
successives, le signor D. Antonio Garacciolo, marquis 
del Amorosa, alors président de la lieutenance, et qui, 
par son intégrité et sa prudence dans l'administration 
de la cité, mérita de plaire à quatre vice-rois, se trans- 
porta à la Rota, pour y favoriser Yico. Le signor San- 
toro exposa la cause avec tant de clarté et d'exactitude, 
qu'il épargna à Yico un développement des faits qui 
eût ralenti la marche du procès, et eût permis à la 
partie adverse de l'embrouiller encore. Yico improvisa 
un plaidoyer abondant, et sut trouver, dans un acte 
d'un notaire vivant, trente-six présomptions de faus- 
seté; il les réduisit à certains chefs, les disposa avec 
ordre, pour mieux les retenir, et en fît un exposé si 
passionné que tous les juges (telle fut leur extrême 
bonté) n'ouvrirent pas la bouche, et ne levèrent même 
pas les yeux pendant tout le temps qu'il parla. A la fin 
du plaidoyer, le président se sentit vivement ému, et 
cherchant à couvrir cette émotion par la gravité natu- 
relle à un si grand magistrat, il laissa cependant per- 
cer sa compassion pour l'accusé et son mépris pour 
l'accusateur; de sorte que le tribunal acquitta l'accusé 
sans que la fausseté de l'accusation eût été juridique- 
ment prouvée. Telle fut l'occasion de ce discours de 
Yico; il se trouve dans le recueil que le signor Santoro 
fît imprimer lui-même, in-4**. 

Dans ce discours, à propos des deux fils de cette 
sainte princesse qui combattirent dans la guerre de la 



120 VIE DE VICO 

succession d'Espagne, il fait une digression moitié 
prosaïque, moitié poétique. Tel en effet doit être le 
style de l'historien, d'après le sentiment que Gicéron 
a émis dans ses courtes et substantielles observations 
sur la manière d'écrire l'histoire ; elle doit, dit-il, em- 
ployer verba ferme poetarum, sans doute afin de main- 
tenir les historiens dans cette antique possession qui 
leur est pleinement assurée par la Scienza Nuova, où 
Vico prouve que les premiers historiens des nations 
furent les poètes. Dans ce discours, il embrasse toute 
la guerre de la succession d'Espagne : les causes, les 
conseils, les occasions, les faits, les conséquences, et 
dans chacun de ces points il la compare à la seconde 
guerre punique, la plus grande qui ait jamais été faite. 
Le prince D. Giuseppe Garacciolo, de la famille des 
marquis de S. Eramo, chevalier de très bonnes ma- 
nières, de beaucoup de sagesse et d'un goût exquis, 
disait fort gracieusement, en parlant de cette digres- 
sion, qu'il voulait l'enfermer dans un grand volume 
de papier blanc qui porterait ce titre au dos : Historia 
délia guerra delV Europa fatta per la monarchia d'Is- 
pagna. 

L'autre discours fut l'oraison funèbre de donna 
Angiola Gimini, marquise de la Petrella, femme aussi 
spirituelle que sage, dont la noble conduite, dont les 
conversations, pleines de dignité avec les savants, 
respiraient et inspiraient, pour ainsi parler, le senti- 
ment des vertus morales et civiles ; ceux qui conver- 
saient avec elle étaient portés naturellement, et sans 
s'en apercevoir, à la respecter avec amour et à l'aimer 
avec respect. Yico développa ce texte : « Elle a enseigné 
par l'exemple de sa vie la douce austérité de la vertu. » 



VIE DE VICO 121 

Dans ce discours, Vico voulut éprouver si la délica- 
tesse des Grecs pouvait s'allier à la pompe latine, et si 
l'italien était susceptible de ces deux qualités. On le 
trouve dans un recueil in-4*'. Les premières lettres y 
sont gravées sur cuivre avec des emblèmes de l'inven- 
tion de Vico, et qui font allusion au sujet. L'introduc- 
tion a été faite par le P. D. Roberto Sostegni, chanoine 
florentin de Latran, homme dont les connaissances 
littéraires et les manières aimables firent les délices 
de Florence ; mais il était d'une humeur très colérique 
qui lui occasionna de fréquentes maladies , et il mourut 
enfin d'un dépôt de bile formé dans le flanc droit. Il 
fut regretté de tous ceux qui l'avaient connu. Il savait 
si bien se modérer qu'on l'aurait cru naturellement 
très doux. Élève de l'illustre abbé Anton Maria Salvini, 
il avait appris les langues orientales et le grec ; il était 
très fort en latin, surtout en poésie latine : s'il écri- 
vait en toscan, son style était nerveux comme celui de 
del Casa; en fait de langues vivantes, il connaissait, 
indépendamment du français, devenu presque la langue 
commune, l'anglais, l'allemand, et même un peu le 
turc. Il y avait dans sa prose de l'enchaînement et 
de l'élégance. Telle était sa bonté pour Yico qu'il 
disait publiquement que la lecture du livre De uno 
juris principio l'avait déterminé à venir à Naples. 
Yico fut le premier qu'il voulut y connaître, et il a 
entretenu avec lui des rapports très intimes. 

Vers ce temps, le comte Gianartico di Portia, 
frère du cardinal Leandro di Portia, aussi distingué 
par ses talents que par sa noblesse, eut l'idée de faire 
connaître à lajeunesse,pour la diriger dans ses études, 
la vie littéraire des hommes célèbres ; il daigna comp- 



122 VIE DE VICO 

ter Yico au nombre des huit Napolitains jugés dignes 
de cet honneur; nous ne nommerons pas ces huit, 
pour ne pas offenser les autres savants que le comte a 
négligés, n'ayant pas eu, sans doute, occasion de les 
connaître. De Venise, par la voie de Rome et l'entre- 
mise de l'abbé Giuseppe Luigi Esperti, il écrivit une 
lettre très honorable au signer Lorenzo Gicarelli, le 
priant de lui procurer la vie de cet auteur. Yico, pré- 
textant son humble position, eut la modestie de se 
refuser plusieurs fois à l'écrire ; mais il s'y disposa 
enfin, vaincu par les manières aimables et les vives 
instances de Gicarelli, et, comme on le voit, il l'écri- 
vit en philosophe, réfléchissant sur les causes natu- 
relles et morales, sur l'influence de la fortune et sur 
les inclinations ou les aversions qu'il eut dans sa jeu- 
nesse pour telle étude plutôt que pour telle autre. Il 
apprécia les heureuses et les fâcheuses circonstances 
qui avancèrent ou retardèrent ses progrès, et ses efforts 
pour se créer les principes de droit qui devaient plus 
tard fournir les idées de son dernier ouvrage , la 
Scienza nuova. Il prouve ainsi que telle et non pas 
autre avait dû être sa destinée littéraire. 

Gependant la Scienza nuova acquit de la célébrité 
par toute l'Italie, et surtout à Venise. L'ambassadeur 
de cette ville à Naples avait retiré tous les exemplaires 
qui restaient chez Felice Mosca, et avait recommandé 
à ce dernier de lui porter tous ceux qu'il pourrait se 
procurer encore, à cause des nombreuses demandes 
que lui faisait Venise. Get ouvrage y était si rare que 
le petit volume in-12 de douze feuilles se vendit deux 
écus, et même plus. 

Trois ans après cette publication, Vico sut qu'à la 



VIE DE VICO 123 

poste OÙ il n'allait jamais, étaient trois lettres à son 
adresse. L'une du P. Carlo Lododi des Mineurs de 
l'observance, théologien de la sérénissime république 
de Venise; elle était datée du 15 janvier 1728, et sept 
courriers étaient partis depuis qu'elle se trouvait à la 
poste. Cette lettre l'invitait à publier une seconde édi- 
tion de cet ouvrage à Venise. En voici la teneur. 

(c Votre livre si profond des Principj d'una Scienza 
nuova, etc., est ici dans toutes les mains; plus on le 
lit , plus est grande l'admiration et l'estime que l'on 
professe pour son auteur. Il se répand, on le loue, et 
sa réputation toujours croissante le fait rechercher 
davantage. Gomme on ne le trouve plus ici, on en fait 
venir de Naples quelque nouvel exemplaire ; mais 
l'éloignement rend la chose difficile , et quelques per- 
sonnes ont résolu de le faire imprimer à Venise. Je 
suis aussi de cet avis, et j'ai cru qu'il serait d'abord 
convenable de m'entendre avec vous, monsieur, pour 
savoir si cela vous serait agréable, et si vous n'auriez 
pas quelques additions ou changements à y faire. Dans 
ce cas, je vous prierais, de vouloir me les communi- 
quer. » 

Le Père appuya sa demande d'une autre lettre de 
l'abbé Antonio Gonti, noble vénitien très versé dans la 
physique et les mathématiques. Il possédait une vaste 
érudition ; ses voyages, entrepris dans le but d'étendre 
ses connaissances, l'avaient mis en haute réputation 
de savoir auprès de Newton, de Leibnitz et d'autres 
savants de nos jours; enfin, sa tragédie de César l'avait 
rendu fameux en Italie, en France et en Angleterre. 
Ce Conti, avec une affabilité égale à sa noblesse et 
à ses talents, lui écrivit, en date du 3 janvier 1729 : 



124 VIE DE VICO 

<c Vous ne pouvez, monsieur, trouver un correspon- 
dant plus versé dans tous les genres d'études que le 
très révérend P. Lododi, qui s'offre à faire imprimer 
votre livre. J'ai été un des premiers à goûter le pro- 
jet, et à le faire goûter à mes amis. Tous conviennent 
que nous n'avons en italien aucun livre qui contienne 
plus d'érudition et de philosophie, aucun plus original. 
J'en ai fait passer en France un petit extrait, pour 
apprendre aux Français qu'on peut ajouter et changer 
beaucoup aux idées que l'on a sur la chronologie, 
la mythologie, la morale et la jurisprudence, que ce 
peuple a surtout étudiée. Les Anglais seront obligés 
au même aveu, en lisant votre livre. Une nouvelle 
impression et un caractère plus facile rendront cet 
ouvrage universel. Il est temps, monsieur, que vous y 
ajoutiez tout ce que vous croirez propre à en fortifier 
l'érudition, ou à en développer des idées qui ne sont 
qu'indiquées. Je vous conseillerais de mettre en tête 
une préface qui, en exposant vos principes, offrirait le 
système harmonique qui en dérive, et qui peut s'éten- 
dre même aux choses futures, toutes dépendantes des 
lois de l'histoire éternelle, dont l'idée est si sublime 
et si féconde. )) 

L'autre lettre, restée à la poste, était du comte Gio. 
Artilo di Portia, dont nous avons parlé, et frère du car- 
dinal Leandro di Portia, aussi illustre par sa noblesse 
que par ses connaissances en littérature. Il lui écri- 
vait dans le même sens à la date du 14 décem- 
bre 1724. 

Yico se mit avec ardeur à écrire ses notes et ses 
commentaires. Pendant deux années environ que dura 
ce travail, il arriva que le dbmie de Portia lui écrivit 



VIE DE VICO 125 

son projet de publier la vie littéraire des savants les 
plus distingués de l'Italie. Son intention, comme nous 
l'avons déjà dit, était de découvrir ainsi une méthode 
plus sûre et plus propre à hâter les progrès de la jeu- 
nesse. Vico avait été prié d'y ajouter la sienne comme 
modèle (et le comte l'avait déjà) ; de toutes celles qu'il 
avait reçues, elle était la seule qui eût entièrement 
cadré avec son dessein. Yico, qui lui avait recom- 
mandé en la lui envoyant de la mettre à la fin de ce 
glorieux recueil, le conjura de ne pas l'imprimer sépa- 
rément, lui faisant observer qu'il n'atteindrait pas son 
but, et que l'auteur, sans l'avoir mérité, serait en butte 
aux traits de l'envie. Le comte persista dans son pro- 
jet. Yico, après une première protestation adressée à 
Rome, en adressa une seconde à Venise par le P. Lo- 
dodi. Mais le comte lui-même avait appris à ce der- 
nier que l'impression avançait, il l'avait aussi appris 
au P. Galogera, qui a également imprimé cette vie dans 
le premier tome de sa Raccolta degli opusculi eruditi. 
Vers la même époque, on lui fit, au sujet de la 
Scienza nuova, une injustice qui se trouve consignée 
dans les Nouvelles littéraires des actes de Leipsick, du 
mois d'août 1727. On y tait le vrai titre du livre (ce qui 
est manquer au devoir le plus important d'un nouvel- 
liste littéraire), car on dit simplement Scienza nuova, 
sans expliquer de quelle matière traite cette science. 
On l'annonce faussement sous un format in-8°, tandis 
que l'ouvrage est en in-12. Le critique ment encore au 
sujet de l'auteur, en disant qu'un Italien de ses amis 
lui a certifié que c'est un abbé de Casa Vico, qui a des 
fils, des filleSj et même des petits-fils ; qu'il a fait un 
système ou plutôt un roman du droit naturel des gens; 



126 VIE DE VICO 

ainsi le critique confond le droit [historique) des gens 
dont il s'agit avec celui des philosophes dont traitent 
nos théologiens moralistes. Ce qu'il donne ainsi pour 
le sujet de la Scienza nuova n'en est qu'un corollaire. 
Il prétend que l'auteur est parti de principes différents 
de ceux qu'ont jusqu'ici reconnus les philosophes, en 
quoi il dit vrai sans le vouloir; car ce ne serait pas, 
sans cela, une science nouvelle. Il fait remarquer que 
l'ouvrage est accommodé à l'esprit de l'Église catho- 
lique romaine, comme si l'idée de la Providence divine 
qui lui sert de base, n'appartenait point à la religion 
chrétienne et même à toute religion ; le critique s'ac- 
cuse ainsi lui-même d'épicuréisme ou de spinosisme , 
et ne voit pas qu'il donne à Yico le plus bel éloge, 
celui d'être homme religieux. Il observe que l'auteur 
s'efforce d'attaquer la doctrine de Grotius, de Puffen- 
dorf, et il ne parle pas du troisième chef de cette doc- 
trine, de Selden, apparemment parce que, selon lui, 
l'hébraïsant Selden vise plus à l'esprit qu'à la vérité. 
Il termine en disant que les Italiens ont accueilli 
avec plus de tiédeur que d'enthousiasme un ouvrage 
qui cependant, à trois années de sa publication, était 
devenu rare, et dont les exemplaires, si on en trouvait, 
étaient vendus très cher, comme nous l'avons déjà dit. 
C'était un Italien qui, par un mensonge impie, voulait 
ainsi faire croire à des hommes de lettres, à des pro- 
testants de Leipsick, que l'Italie ne goûtait point un 
livre conforme à la doctrine catholique. Yico répondit 
par un petit in-12, intitulé Notx in acta Lipsiensia^ au 
moment même où, par suite d'un ulcère gangreneux 
à la gorge (mal qu'il avait ignoré jusqu'alors), il était 
contraint par le signor Domenico Yitolo , médecin très 



VIE DE VICO 127 

habile, de risquer à soixante ans la cure périlleuse des 
fumigations de cinabre, qui, si par malheur elles 
attaquent les nerfs, déterminent l'apoplexie même chez 
les jeunes gens. Dans sa réponse, Vico s'appuie d'une 
foule de raisons péremptoires pour traiter de vagabond 
inconnu celui qui avait ourdi cette imposture. Vico 
traite les journalistes de Leipsick avec politesse, comme 
on doit traiter les littérateurs d'une nation si célèbre ; 
et il les avertit de se garder de ce faux ami qui perd 
ceux dont il a surpris l'estime, en les mettant dans le 
cas d'avouer qu'ils insèrent des critiques sans ouvrir 
les livres critiqués. Il exhorte celui qui traite ainsi 
ses amis plus mal que ses ennemis, qui difPame son 
pays et trahit les nations étrangères, à ne plus vivre 
avec les hommes, mais avec les bêtes féroces de 
l'Afrique. Il avait résolu d'envoyer à Leipsick un 
exemplaire de la Scienza avec cette lettre adressée au 
signer Burchard Menkenius , directeur du journal et 
premier ministre du roi actuel de Pologne. Mais bien 
que cette lettre eût été écrite avec tous les égards 
possibles, Yico , réfléchissant que c'était reprocher en 
face à ces savants d'avoir manqué à leurs devoirs, 
puisqu'ils achètent journellement les livres sortis de 
toutes les presses de l'Europe, et doivent par consé- 
quent bien les connaître, Yico eut la politesse de ne 
pas l'envoyer. 

Gomme en répondant aux journalistes de Leipsick 
Vico devait leur parler de la réimpression qui se faisait 
de son ouvrage à Venise, il écrivit au P. Lododi pour 
en obtenir la permission. Ce fut alors que les impri- 
meurs de Venise, comme savants et amateurs, lui 
firent demander, par son imprimeur Mosca, tous ses 



128 VIE DE VICO 

ouvrages publiés et inédits, sous prétexte d'en enrichir 
leur musée, comme ils disaient ; mais en effet pour en 
faire une édition dont ils espéraient que l^Scienza 
nuova assurerait le débit. Yico, pour leur faire com- 
prendre qu'il les connaissait, leur écrivit que, de toutes 
les faibles productions de son génie fatigué, la Scienza 
nuova était la seule qu'il eût voulu laisser au monde, 
et qu'ils ne devaient pas ignorer qu'on la réimprimait 
à Venise. 

Enfin, au mois d'octobre 1729, le P. Lododi reçut à 
Venise les corrections, les annotations et les com- 
mentaires faits pour la Scienza nuova; ils étaient 
entièrement terminés et formaient un manuscrit d'en- 
viron trois cents pages. Or, la presse ayant deux fois 
annoncé que la Scienza nuova se réimprimait à Venise 
avec les additions, celui qui trafiquait de cette réim- 
pression voulut traiter avec Vico comme avec un 
homme qui devait nécessairement imprimer chez lui. 
Vico, par un sentiment de fierté personnelle, réclama 
tout ce qu'il avait envoyé à Venise, et cette restitution 
eut enfin lieu six mois après, lorsqu'on avait déjà 
imprimé la moitié de l'ouvrage. 

Ne trouvant ni à Naples, ni ailleurs, personne qui 
voulût l'imprimer à ses frais, Vico suivit un nouveau 
plan, le plus convenable de tous, et que pourtant il 
n'eût pas trouvé sans cette nécessité. On verra qu'il 
était entièrement opposé au premier, si on le compare 
au livre qui avait déjà paru. En effet, tout ce que les 
premières annotations offraient de vague et de diffus, 
par la nécessité où l'on s'était mis de suivre pas à pas 
la marche de l'ouvrage, se trouve ici présenté d'une 
manière plus complète, avec ordre et unité dans les 



VIE DE VICO 129 

vues, ce qui, joint au mérite d'une expression laco- 
nique, fait que le livre avec les additions n'offre 
qu'une augmentation de trois feuilles. 

Ainsi, en très peu de temps, Yico seul, et tout 
accablé d'infirmités, se vit dans l'obligation de méditer 
et de faire imprimer cet ouvrage avec des améliora- 
tions et additions auxquelles il ajouta d'autres encore, 
pour de louables motifs qui sont exprimés dans la 
lettre suivante : 

Lettre à S. E. D. Francesco Spinelli, prince de Scala. 

« Je rends mille grâces à Votre Excellence, car à 
peine depuis trois jours lui ai-je fait tenir, par mon 
fds, un exemplaire de la Scienza nuova^ nouvelle- 
ment imprimée, que Votre Excellence en a déjà achevé 
la lecture, y consacrant le temps si précieux qu'elle 
donne aux sublimes méditations de la philosophie 
ou à l'étude des meilleurs écrivains et surtout des 
écrivains de la Grèce. Telle est la merveilleuse 
pénétration de votre esprit : l'avoir lue d'une seule 
haleine, c'est pour Votre Excellence l'avoir pénétrée 
dans toute sa profondeur, l'avoir embrassée dans 
toute son étendue. Ma modestie passera sous silence 
les jugements favorables que Votre Excellence, avec 
cette grandeur d'âme si familière aux personnes de 
son rang, a portés sur cet ouvrage. Je me tiendrai sin- 
guhèrement honoré de la bonté avec laquelle elle a 
daigné m'indiquer les endroits où elle avait observé 
des erreurs, que, pour me rassurer, elle dit être échap- 
pées à ma mémoire, et ne pouvoir nuire en rien au 
but proposé », etc. 



.»t,^ 



130 VIE DE VICO 

Dans le temps où Yico préparait et publiait la 
seconde édition de la Scienza nuova^ on élut un nou- 
veau pape, le cardinal Gorsini, auquel, avant sa pro- 
motion, avait été dédiée la première édition de ce livre ; 
il était naturel que l'auteur lui fit de même hommage 
•le la seconde; Sa Sainteté la reçut, et comme on lui 
écrivit que son neveu, le cardinal Neri Gorsini, allait 
remercier l'auteur pour l'exemplaire qu'il leur a envoyé 
sans y joindre de lettre, elle voulut qu'il fût répondu 
en son nom à V ico par la lettre suivante : « Très illustre 
signer, votre première édition des Principj d'una Nuova 
Scienza avait déjà obtenu tous les éloges de notre 
auguste seigneur, alors cardinal. Aujourd'hui qu'elle 
reparaît brillante d'un nouvel éclat et de toute l'éru- 
dition dont l'a enrichie votre sublime esprit. Sa très 
clémente Sainteté lui fait le meilleur accueil ; elle a 
voulu vous honorer de ces lignes, en apprenant que 
je me disposais moi-même à vous remercier pour le 
livre que vous m'avez fait offrir et que j'estime autant 
qu'il le mérite. Agréez mes offres de service en toute 
circonstance, et que Dieu vous protège. De Votre Sei- 
gneurie l'affectionné Neri cardinal Gorsini. — Rome, 
6 janvier 1731. » 

Gomblé de tant d'honneurs, Vico n'avait plus rien à 
espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, 
usé par les chagrins domestiques, tourmenté par des 
douleurs convulsives dans les bras et dans les jambes, 
en proie à un mal rongeur qui lui a déjà dévoré une 
partie considérable de la tête, il renonce entièrement 
aux études et envoie au P. Louis-Dominique, si 
recommandable par sa bonté et par son talent dans la 
poésie élégiaque, le manuscrit des notes sur la pre- 



VIE DE VICO 131 

mière édition de la Scienza nuova, avec l'inscription 
suivante : 



AU TIBULLB CHRETIEN 



AU PERE LOUIS-DOMINIQUE, 

JEAN-BAPTISTE VICO, 

POURSUIVI ET BATTU 

PAR LES ORAGES CONTINUELS d'uNE FORTUNE ENNEMIE, 

ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE*, 

PUISSENT- ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN LIEU DE REPOS. 

Dans son enseignement, Yico s'intéressait vivement 
aux progrès de la jeunesse, et pour la désabuser ou 
l'empêcher de tomber dans les erreurs des faux doc- 
teurs, il ne craignit pas de s'exposer à la haine des 
savants. Il ne parlait jamais de l'éloquence sans l'ap- 
puyer des préceptes de la sagesse, dont elle n'est, 
disait-il, que l'expression. Il ajoutait que son enseigne- 
ment, en dirigeant les esprits, devait tendre à les 
rendre universels. En s'exprimant sur tel sujet parti- 
culier, il savait si bien conduire son discours qu'il 
paraissait animé de l'esprit de toutes les sciences qui 
avaient quelque rapport à son objet. C'est dans ce sens 
qu'il avait dit dans son discours De Ratione studiorum 
qu'un Platon (pour citer un illustre exemple) était chez 
les anciens, comme une de nos universités, dirigée par 
un seul système. Ainsi il parlait tous les jours avec 
autant d'éclat, avec une érudition aussi profonde et un 
esprit aussi varié que si des savants étrangers eussent 
assisté à son cours. 11 était porté à la colère, et il fit 
tous ses efforts pour ne pas s'y livrer en écrivant, et il 
avouait publiquement que son défaut était de s'em- 
porter, par suite d'une sensibilité excessive, contre les 
erreurs d'esprit ou de système, ou contre les mauvais 
procédés de ses rivaux en littérature, tandis qu'il aurait 



432 VIE DE VICO 

dû en vrai philosophe, en chrétien, les dissimuler et y 
compatir. 

Du reste, s'il eut de l'aigreur contre ceux qui cher- 
chaient à le diffamer, il témoigna toujours de l'obli- 
geance à ceux qui professaient une juste estime pour 
sa personne et pour ses ouvrages, et c'étaient les plus 
honnêtes gens et les plus instruits de la ville. Les demi- 
savants, les faux savants, le traitaient de fou, ou, avec 
plus de politesse, d'extravagant, d'esprit obscur et 
paradoxal. La malignité l'accablait d'éloges. Les uns 
prétendaient que Yico était bon à instruire la jeu- 
nesse, lorsqu'elle avait terminé ses études, comme si 
Quintilien avait tort de désirer que les Alexandres fus- 
sent dès le berceau confiés à un Aristote. D'autres lui 
prodiguaient un éloge qui, pour être plus flatteur, n'en 
était pas moins nuisible : c'est qu'il était capable de 
diriger plutôt les maîtres. Yico bénissait ces adversités 
qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude 
comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écri- 
vait quelque nouvel ouvrage, et tirait une noble ven- 
geance de ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à 
trouver la Scienza nuova. Depuis ce moment il crut 
n'avoir rien à envier à ce Socrate au sujet duquel le 
bon Phèdre exprime ce vœu magnanime : 

Cujus non fugio morlem, si famam assequar, 
Et cedo invidiœ, dummodo absolvar cinis. 

« Que l'on m'assure sa gloire, et j'accepte sa mort. 
Que l'envie me condamne vivant, pourvu qu'on 
absolve ma cendre. » 



APPENDICE 133 



APPENDICE 



DE LA VIE DE VICO 



Yico avait dit lui-même à un ami que le malheur le poursui- 
vrait jusqu'au tombeau. Cette triste prophétie fut réalisée. A sa 
mort, les professeurs de l'Université s'étaient rassemblés chez lui, 
selon l'usage, pour accompagner leur collègue à sa dernière de- 
meure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait Vico, devait 
porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et exposé. Alors 
commença une vive altercation entre les membres de la congréga- 
tion et les professeurs, qui prétendaient également au droit de por- 
ter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la con- 
grégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne pouvant 
l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son malheu- 
reux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église métropoli- 
taine, et le fit enterrer enfin dans l'église des Pères de l'Oratoire 
[detta de' Gerolamini), qu'il fréquentait de son vivant, et qu'il 
avait choisie lui-même pour le lieu de sa sépulture. 

Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 
1789. Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de 
l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était 
membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du 
château de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une 
bibliothèque peu considérable du couvent de Sainte-Marie-de-la- 
Pitié, oii il travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla. 

Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public 
l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres De 



134 APPENDICE 

uno juris principio et De constantia jurisprudentis, l'ouvrage, 
dit-il lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le com- 
prenait pas. 

Lorsque la Science nouvelle parut en 1725, elle fut attaquée par 
les protestants et parles catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano 
accusait le système de Vico d'être contraire à la religion, le journal 
de Leipsick insérait un article envoyé par un autre compatriote de 
Vico, dans lequel on lui reprochait d'avoir approprié son système 
au goût de VÉglise romaine. Vico accepte ce dernier reproche, 
mais il ajoute un mot remarquable : N'est-ce pas un caractère 
commun à toute religion chrétienne, et même à toute religion, 
d'hêtre fondée sur le dogme de la Providence ? (Recueil des Opus- 
cules, t. I, p. 141.) — L'accusation de Damiano a été reproduite en 
1821, par M. Colangelo^ 

On a vu comment Vico abandonna la méthode analytique qu'il 
avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme synthétique. 
Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées de la pre- 
mière comme de principes établis, et les exprime en formules qu'il 
emploie ensuite sans les expliquer. 

1. Damiano Romano. Défense historique des lois grecques venues à Rome 
contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736, in-4''. — Quatorze Lettres sur le 
troisième principe de la Scienza nuova, relatif à l'origine du langage; ouvrage 
dans lequel on montre, par des preuves tirées tant de la philosophie que de 
l'histoire sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont 
fausses et erronées, 1749. — Dans la préface de son premier ouvrage, il 
reconnaît que Vico a mérité l'immortalité ; dans le second, fait après la mort 
de Vico, il l'appelle plagiaire, etc. Il croit prouver d'abord que le système do 
Vico n'est pas nouveau, et dans cette partie, malgré la diffusion et le pédan- 
tisme, l'ouvrage est assez curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs 
qui ont pu le mettre sur la voie. — Il soutient ensuite que ce système est 
erroné, et particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique 
bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. 139), dont on 
jeta les cendres au vent. 

M. Colangelo. Essai de quelques considérations sur la Science nouvelle, 
dédiée à M. Louis de Médici, ministre des finances, 1821. 

Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations, qu'ils 
regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico à la liste des 
philosophes du dix-huitième siècle, ils ont prétendu qu'il avait obscurci son 
livre à dessein, pour le faire passer à la censure. Cette tradition, dont on 
rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui à Galanti son biographe, et ensuite 
à M. de Angelis. Les personnes qui ont le plus étudié Vico, MM. de Angelis 
et Jannelli, n'y ajoutent aucune foi, et la lecture du livre suffit pour la 
réfuter. 



I 



DE LA VIE DE VICO 135 

Dans la dernière édition (1744), Tobscurité et la confusion aug- 
mentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut 
publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs; 
depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que 
son fils, Gennaro Vico, rassembla les notes qu'il avait pu dicter 
depuis l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages 
auxquels elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les 
fondre avec le texte, auquel il n'osait toucher. 

La plupart des retranchements que nous nous sommes permis, 
portent sur ces additions. 

Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable intitulé 
Idée de Vouvrage, et que nous ayons abrégé de moitié la Table 
chronologique, nous n'avons réellement rien retranché du livre I". 
Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé ailleurs, 
et plus convenablement. Quant à Vidée de Vouvrage, Vico avoue 
lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis d'abord 
une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette explication 
du frontispice pour remplir exactement le même nombre de pages. 

C'est sur le second livre que portent les principaux retranche- 
ments. Le plus considérable des morceaux que nous n'avons pas 
cru devoir traduire, est une explication historique de la mytho- 
logie grecque et latine. Il comprend, dans le deuxième volume de 
l'édition de Milan (1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 
165-171, 179, 182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous 
en avons rejeté l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point 
juger cette partie du système avec une injuste sévérité, il faut rap- 
peler qu'au temps de Vico la science mythologique était encore 
frappée de stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des 
démons dans les dieux du paganisme, ou renfermée dans le sys- 
tème presque aussi infécond de l'apothéose. Vico est un des pre- 
miers qui aient considéré des divinités comme autant de symboles 
d'idées abstraites. 

Les autres retranchements du livre II comprennent les pages 
7-12, 40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 
286-288. Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 
78-9, 81-2, 84, 133, 138-140, 143-4. 

Vico mentionne, dans la bibliographie qu'on vient de lire, à 
l'époque de leur publication, tous ses ouvrages importants : 1708. 
De nostri temporis studiorum Ratione. — 1710. De antiquissima 
Italorum sapieyitia ex originibus linguœ latinœ eruenda ; trad. 
en italien, 1816, Milan. — 1716. Vita di Maresciallo Antonio 



136 APPENDICE 

Carafa» — 1721. De unojuris universi principio. De constantia 
jurisprudentis, — Enfin les trois éditions de la Scienza nuova^ 

1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée en 1817, à Naples, 
par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière Ta été, en 1801, 
à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? 1821? Elle a été 
traduite en allemand par M. W.-E. Weber, Leipsick, 1822. — Pour 
compléter celte liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur des Opus- 
cules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, les 
a recueillis en quatre volumes in-8" (Naples, 1818). Nous avons 
trouvé quelques omissions dans ce recueil : entre autres celle de 
quelques notes faites par Vico sur VArt poétique d'Horace. Ces 
notes peu remarquables ne portent point de date. Elles ont été 
publiées récemment.— Les pièces inédites publiées en 1818, par 
M. Antonio Giôrdano, se trouvent dans le recueil de Rosa. 

Le premier volume du Recueil des Opuscules contient plusieurs 
écrits en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico 
sur sa vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico, 
y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers, 
et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le 
fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages xv 
et 158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les 
autres pièces sont moins importantes. — 1715. Discours sur les 
somptueux repas des Romains, prononcé en présence du duc de 
Medina-Cœli, vice-roi. — Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspre- 
mont, comtesse d'Althan^mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. 
Comparaison remarquable entre la guerre de la succession d'Es- 
pagne et la seconde guerre punique. — 1727. Oraison funèbre 
d'*Angiola Cimini, marquise de la Petrella. L'argument est très 
beau : Elle a enseigné par Vexemple de sa vie la douceur et 
Vaustérité (il soave austero) de la vertu. 

Le second volume renferme quelques opuscules et un grand 
nombre de lettres, en italien. Le principal opuscule est la Réponse 
à un article du journal littéraire d'Italie. C'est là qu'il juge 
Descartes avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. 
Dans deux lettres que contient aussi ce volume (au P. de Vitré, 

1726, et à D. Francesco Soi! a, 1729), il attaque la réforme carté- 
sienne, et l'esprit du dix-huitième siècle, souvent avec humeur, 
mais toujours d'une manière éloquente. Deux morceaux sur Dante 
ne sont pas moins curieux. On y trouve l'opinion, reproduite depuis 
par Monti, que l'auteur de la Divine Comédie est plus admirable 



DE LA VIE DE VICO 137 

encore dans le Purgatoire et le Paradis que dans VEnfer si exclusi- 
vement admiré. — 1730. Pourquoi les orateurs réussissent mal 
dans la poésie. — De la grammaire. — 1720. Remerciement à 
un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, Vico 
explique le peu de succès de la Scienza nuova. On y trouve le 
passage suivant : < Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à 
bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première 
jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le 
mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et nous 
reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle 
d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire 
ensuite de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; 
comment pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? > etc. 
— 1725. Lettre dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la 
chaire de droit, ce qui lui a donné le loisir de composer la Science 
nouvelle. — Lettre fort belle sur un ouvrage qui traitait de la 
morale chrétienne, à M^"" Muzio Gaëta. — Lettre au même, dans 
laquelle il donne une idée de son livre De antiqua sapientia Ita- 
lorum. « Il y a quelques années que j'ai travaillé à un système 
complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme 
est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est 
géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans 
celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit 
humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par 
conséquent, est infinie ; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous 
sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni 
à la diminution, ni à l'égalité... Non seulement dans les problèmes, 
mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même 
chose pour le géomètre comme pour Dieu. » 

Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent 
une haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. 
Les principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédica- 
teur célèbre, Michelangelo, capucin; Nicolo Concina, de Tordre des 
Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue, 
qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso 
Maria Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressus- 
cité, après une longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage 
de Vico; le duc de Lorenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon 
usage des passions humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble 
vénitien, auteur d'une tragédie de César, et qui était lié avec 
Leibnitz et Newton. Vico était aussi en correspondance avec le 
célèbre Gravina, avec Paolo Doria, philosophe cartésien; avec 



138 APPENDICE 

Aulisio, professeur de droit à Naples, qui savait neuf langues, et 
qui écrivit sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. 
D'abord ennemi de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la 
lecture du discours De nostri temporis studiorum Ratione. Nous 
n'avons ni les lettres qu'il écrivit à ces trois derniers, ni leurs 
réponses. 

Dans le troisième volume des Opuscules, Yico offre une preuve 
nouvelle que le génie philosophique n'exclut point celui de la 
poésie. Ainsi sont dérangées sans cesse les classifications rigou- 
reuses des modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de 
plus poétique que le génie de Platon? Vico présente aussi, par ce 
double caractère, une analogie remarquable avec l'auteur de la 
Divine Comédie. 

Mais c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philoso- 
phique de la Scienza iiuova, que Vico rappelle la profondeur et 
la sublimité de Dante. Dans ses poésies proprement dites il a trop 
souvent sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a 
été resserré par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. 
Cependant plusieurs de ces pièces se font remarquer par une 
grande et noble facture. Voyez particulièrement V Exaltation de 
Clément XII, le Panégyrique de Vélecteur de Bavière^ Maxi- 
milien Emmanuel ; la Mort d'Angela Cimini ; plusieurs sonnets, 
pages 7, 9, 190, 195; enfin, un épithalame dans lequel il met 
plusieurs des idées de la Scienza nuova dans la bouche de 
Junon. 

Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé 
un sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa 
à l'âge de vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée Pensées de 
mélancolie. A travers les concetti ordinaires aux poètes de cette 
époque, on y démêle un sentiment vrai : « Douces images du 
« bonheur, venez encore aggraver ma peine ! Vie pure et tran- 
« quille, plaisirs honnêtes et modérés, gloire et trésors acquis par 
-« le mérite, paix céleste de l'âme (et ce qui est plus poignant à 
« mon cœur), amour dont l'amour est le prix, douce réciprocité 
« d'une foi sincère!... » Longtemps après, sans doute de 1720 à 
1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait l'ingratitude 
de la patrie de Vico. « Ma chère patrie m'a tout refusé!... Je la 
« respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà 
« dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne 

< caresse point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est 

< pas moins honorée... » La pièce suivante, la dernière du recueil 



DE LA VIE DE VICO 139 

de ses poésies, présente une idée analogue à celle du dernier 
morceau qu'il a écrit en prose. (Voy. la fin du Discours.) C'est 
une réponse au cardinal Filippo Pirelli, qui avait loué la Scienza 
nuova dans un sonnet. « Le destin s'est armé contre un misé- 
« rable, a réuni sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les 
« autres hommes, et abreuvé son corps et ses sens des plus cruels 
« poisons. Mais la Providence ne permet pas que Pâme qui est à 
« elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a conduit, par des 
« routes écartées, à découvrir son œuvre admirable du monde 
« social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles- 
« par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, 
« ô noble poète, déjà fameux, déjà antique de son vivant, il vivra 
« aux âges futurs, l'infortuné Vico ! » 

Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La 
vigueur et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue, 
eussent fait la gloire d'un savant ordinaire. 

1696. Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci 
Benavidii S. Stephani comitis atque in recjno Neap. Pro rege 
oratio. — 1697. In funere Catharince Aragonicc Segorbiensium 
ducis oratio. — 1702. Pro felici in Neapolitanum solium aditu 
Philippi V, Hispaniarum novique orbis monarchœ, oratio. — 
1708. De nostri temporis studiorum Ratione oratio ad littera- 
rum studiosam juventutem, habita in R. Neap. Academia. — 
1708. In Caroli et Marise AmalicB utriusque Siciliœ regum 
nupiiis oratio. — Oratiuncula pro adsequenda laurea in 
utroque jure. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi 
R. Neap. Academia. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi 
epistola. 

1729. Vici vindiciœ sive notœ in acta eruditorum Lipsiensia 
mensis augusti A. — 1727, ubi inter nova litteraria unum extat 
de ejus libro, cui titulus : Principj d'una scienza nuova 
d'intorno alla cominune natura délie nazioni. Cet article, où 
l'on reproche à Vico d'avoir approprié son système au goût de 
V Église romaine^ avait été envoyé par un Napolitain. La violence 
avec laquelle Vico répond à un adversaire obscur ferait quelquefois 
sourire, si l'on ne connaissait la position cruelle où se trouvait alors 
Fauteur. « Lecteur impartial, dit-il en terminant, il est bon que tu 
« saches que j'ai dicté cet opuscule au milieu des douleurs d'une 
« maladie mortelle, et lorsque je courais les chances d'un remède 
« cruel qui, chez les vieillards, détermine souvent l'apoplexie. Il 
« est bon que tu saches que depuis vingt ans j'ai fermé tous les 



140 APPENDICE 

« livres, afin de porter plus d'originalité dans mes recherches sur 
« le droit des gens ; le seul livre où j'ai voulu lire c'est le sens 
< commun de l'humanité. » Ce qui rend cet opuscule précieux, 
c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que le sujet propre de la 
Scienza nuova, c'est la nature commune aux nations, et que 
son système du droit des gens n'en est que le principal corollaire. 

1708. Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem 
infestioremque quam stultum sibi esse neminem : Nul n'a 
d'ennemi plus cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de 
lui-même. — 1732. De mente heroica oratio habita in R. Neap. 
Academia. L'héroïsme dont parle Vico est celui d'une grande âme, 
d'un génie courageux qui ne craint point d'embrasser dans ses 
études l'universalité des connaissances, et qui veut donner à sa 
nature le plus haut développement qu'elle comporte. Nulle part il 
ne s'est plus abandonné à l'enthousiasme qu'inspire la science con- 
sidérée dans son ensemble et dans son harmonie. Cet ouvrage, qui 
semble porter l'empreinte d'une composition très rapide, est sur- 
tout remarquable par la chaleur et la poésie du style. (Voy. plus 
bas). L'auteur avait cependant soixante-quatre ans. 

Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Yico un grand nom- 
bre de belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables : 
Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo 
de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des 
armées impériales dans le royaume de Naples. — Autre en l'hon- 
neur de l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, 
Charles Borromée. — Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, 
faite par ordre du cardinal Wolfang de Scratembac, vice-roi. 

Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont men- 
tionné Vico : Journal de Trévoux, 1726, septembre, page 1742. — 
Journal de Leipsick, 1727, août, page 383. — Bibliothèque 
ancienne et moderne de Leclerc, tomeXVlll, partie ii, page426. — 
Damiano Romano. — Duni? Governo civile. — Cesarotti (sur 
Homère). — Parini (dans ses cours à Milan). — Joseph de Cesare, 
Pensées de Vico sur... 18...? — Signorelli. — Romagnosi (de 
Parme). — L'abbé Talia, Lettres sur la philosophie morale, 1817, 
Padoue. — Colangelo, Biblioteca analitica, passim. — Joignez-y 
Herder, dans ses Opuscules, et Wolf dans son Musée des sciences 
de Vantiquité (tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la 
partie de la Scienza nuova relative à Homère. — Aucun Anglais, 
aucun Écossais, que je sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est 
l'auteur d'une brochure récemment publiée sur l'état des études en 



DE LA VIE DE YICO 141 

Allemagne et en Italie.— En France, M. Salfî est le premier qui ait 
appelé Tattention du public sur la Scienza nuova, dans son Éloge 
de Filangieri, et dans plusieurs numéros de la Revue encyclo- 
pédique, t. II, page 540; t. VI, page 364; t. VII, page 343. — 
Voy. aussi Mémoires du comte Orloff sur Naples, 1821, t. IV, 
page 439, et t. V, page 7. 

Vico n'a point laissé d'école ; aucun philosophe italien n'a saisi 
son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez grand nombre 
d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. Nous donnons 
ici la liste des principaux. 

Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer 
que deux des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico 
(les Institutions et la Diceosina), je donne les titres de tous les 
livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire 
de plus amples recherches. — Leçons d'économie politique et com- 
merciale. — Méditations philosophiques (sur la religion et la 
morale), 1758. — Institutions de métaphysique à l'usage des com- 
mençants. — Lettre académique (sur l'utihté des sciences, contre 
le paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764. — Logique à l'usage des 
jeunes gens, 1766 (divisée en cinq parties : emendatrice, incen- 
trice, giudicatrice, ragionatrice, ordonatrice. On estime le 
dernier chapitre {Considérations sur les sciences et les arts). — 
Traité des sciences métaphysiques, 1764 (divisé en Cosmologie, 
Théologie, Anthropologie). — Dicéosine, ou science des droits 
et des devoirs de Vhomme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout 
dans le troisième volume de la Dicéosine que Genovesi expose des 
idées analogues à celles de Vico. 

Filangieri (né en 1752, mort en 1788). — Quoique cet homme 
célèbre n'ait rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous 
croyons devoir le placer dans cette liste. A l'époque de sa mort pré- 
maturée, il méditait -deux ouvrages; le premier eût été intitulé : 
Nouvelle science des sciences; le second : Histoire civile, uni- 
verselle et perpétuelle. Il n'est resté qu'un fragment très court du 
premier, et rien du second. J'ai cherché inutilement ce fragment. 

Cuoco (mort en 1822), Voyage de Platon en /fa/ie. Ouvrage très 
superficiel et qui exagère tous les défauts du Foyagfe d'Anacharsis. 
Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air 
plus paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont 
elles dérivent. Ce sont à peu près les mêmes idées sur l'Histoire 
éternelle, sur l'Histoire romaine en particulier, sur les Douze 
Tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où les 



142 APPENDICE 

persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit 
un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science 
nouvelle. 

L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800) est de 
tous les publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. 
Mais, quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses Saggi poli- 
tici, les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné 
en clarté. Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire 
des religions, des gouvernements, des lois, des mœurs, de la 
poésie, etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. 
Les explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phéno- 
mènes sociaux ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans 
l'appuyer sur une base plus solide. Néanmoins les Essais poli- 
tiques sont encore le meilleur commentaire de la Science nouvelle. 
Voici les points principaux dans lesquels il s'en écarte. 1° Il pense 
avec raison que la seconde barbarie^ celle du moyen âge, n'a pas 
été aussi semblable à la première que Vico paraît le croire. 2" Il 
estime davantage la sagesse orientale. 3° Il ne croit pas que tous 
les hommes après le déluge soient tombés dans un état de brutalité 
complète. 4° Il explique l'origine des mariages, non par un sen- 
timent religieux, mais par la jalousie. Les plus forts auraient 
enlevé les plus belles, auraient ainsi formé les premières familles 
et fondé la première noblesse. 5° Il croit qu'à l'origine de la société 
les hommes furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et 
Rousseau, mais chasseurs et pasteurs. 

Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées 
de Vico sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du 
dernier siècle. Un philosophe de nos jours me semble mieux 
mériter le titre de disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jan- 
nelli, employé à la bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 
1817, un ouvrage intitulé : Essai sur la nature et la nécessité de 
la science des choses et histoires humaines. Nous n'entrepren- 
drons pas de juger ce livre remarquable. Nous observerons seu- 
lement que l'auteur ne semble pas tenir assez de compte de la 
perfectibilité de l'homme. Il compare trop rigoureusement l'huma- 
nité à un individu, et croit qu'elle aura sa vieillesse comme sa 
jeunesse et sa virilité (page 58). 



11 ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs 
français, anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de 
rhisloire. Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exacti- 



DE LA VIE DE VICO 143 

tude le titre de l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom 
de Tauteur. 

France. Bossuet. Discours sur Vhistoire universelle, 1681. — 
Voltaire. Philosophie de Vhistoire. Essai sur Vesprit et les 
mœurs des nations, commencé en 1740, imprimé en 1765. — 
Turgot. Discours sur les avantages que rétablissement du 
christianisme a procurés au genre humain. Autre sur les pro- 
grès de Vesprit humain. Essais sur la géographie politique. 
Plan d'histoire universelle. Progrès et décadences alternatives 
des sciences et des arts. Pensées détachées. Ces divers morceaux 
sont ce que nous avons de plus original et de plus profond sur la 
philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à l'âge de vingt-cinq 
ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754. Voy. le second 
volume des Œuvres complètes, 1810. — Condorcet. Esquisse d'un 
tableau historique deà progrès de Vesprit humain; écrit en 
1793, publié en 1799. — M""" de Staël, passim, et surtout dans son 
ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les 
institutions politiques. — Walckenaër. Essai sur Vhistoire de 
Vespèce humaine. — Cousin. De la philosophie de Vhistoire, 
dans ses Fragments philosophiques, écrit en 1818, imprimé en 
1826. — Michelet, Introduction à Vhistoire universelle, etc. 

Angleterre. Ferguson. Essai sur Vhistoire de la société civile. 
1767; trad. — Millar. Observations sur les distinctions de 
rang dans la société. 1771. — Kames. Essais sur Vhistoire de 
Vhomme, 1773. — Dunbar. Essais sur Vhistoire de Vhumanité, 
— Price... 1787. — Priestley. Discours sur Vhistoire; traduits. 

Allemagne. Iselin. jF/is^oire du genre humain, 1764. — Herder. 
Idées philosophiques sur Vhistoire de Vhumariité. 1772 (traduit 
par Edgar Quinet, 1827). — Kant. Idée de ce que pourrait être 
une histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen 
du monde (traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, 
an VIII). Autres opuscules du même, sur l'identité de la rfeice 
humaine, sur le commencement de l'histoire du genre humain, sur 
la théorie de la pure religion morale, etc. (traduits dans le même 
volume du Conservateur, ou dans les Archives philosophiques 
et littéraires, tome VIII). — Lessing. Éducation du genre 
humain, 1786. — Meiners. Histoire de Vhumanité, 1786. — 
Voyez aussi ses autres ouvrages, passim, — Carus. Idées pour 
servir à Vhistoire du genre humain — Ancillon. Essais philo- 
sophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. Voy. Philosophie 



► 



144 APPENDICE, ETC. 

de Vhistoire, dans le premier volume; Perfectibilité, dans le 
second (écrit en français). 

Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est 
moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la 
philosophie de l'histoire; tels que VHistoire de la, culture et de la 
littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creuzer, 
trad. par Guigniaut, etc. 



EXTRAITS 



DIVERS OPUSCULES 



LETTRES DE VIGO 



Après la Science nouvelle et les trois Traités de Vico 
dont on trouvera plus loin l'extrait ou la traduction, le 
plus important de ses ouvrages est un discours pro- 
noncé à l'ouverture de l'Académie de Naples, en 1708. 
C'est là qu'il attaque la nouvelle critique dans son 
application à toutes les sciences. Nulle part il ne l'ap- 
précie avec autant de modération et de justice. 

Ce discours est intitulé : de la Méthode suivie de notre 
temps dans les études. L'auteur compare cette méthode 
à celle des anciens, et balance les inconvénients et 
les avantages qui sont propres à chacune d'elles. 

(De nostri temporis studiorum Ratione, 1708, etc.) — 
Après avoir exalté, dans un morceau fort ingénieux, 
toutes les découvertes des modernes, il entre dans T examen 
des inconvénients qUe leur méthode peut présente^. ■■ 

10 



146 OPUSCULES 

Parlons d'abord de la critique par laquelle commen 
cent aujourd'hui les études ; de crainte que la vérité 
première dont elle fait son point de départ, ne soit 
mêlée de faux, ou du moins ne soit soupçonnée d'en 
contenir, elle rejette avec le faux les vérités d'un ordre 
secondaire, et tout ce qui n'est que vraisemblable. On 
a tort de commencer ainsi par la critique; c'est le sens 
commun que l'on doit former en premier lieu chez les 
jeunes gens, de crainte qu'arrivés à la pratique de la 
vie, ils ne se jettent dans l'extraordinaire et dans le 
bizarre; or, si la science sort du vrai et l'erreur du 
faux, c'est du vraisemblable que résulte le sens com- 
mun. Le vraisemblable tient comme le milieu entre 
le vrai et le faux; ordinairement c'est le vrai, le faux 
rarement. C'est pourquoi il est bien à craindre que le 
sens commun qu'on devrait développer avec tant de 
soin chez les jeunes gens, ne soit étouffé en eux par 
la critique. 

En outre, le sens commun est la règle de l'éloquence, 
comme celle de tout autre genre d'habileté. Il est donc 
à craindre que notre critique ne rende les jeunes gens 
peu propres à l'éloquence. — Les critiques modernes 
placent leur vérité première hors de toutes les images 
corporelles. Mais pour les jeunes gens un tel précepte 
est prématuré; leur faculté distinctive, c'est l'imagina- 
tion, comme la raison est celle des vieillards; on ne 
doit point étouffer en eux une faculté qui a toujours 
passé pour l'indice du plus heureux naturel. La 
mémoire aussi, qui n'est guère que l'imagination, 
doit être cultivée avec soin dans les enfants, chez 
lesquels cette faculté seule est déjà puissante. Gardons- 
nous d'émousser le génie des arts qui s'appuient sur 



OPUSCULES 147 

Fimagination ou sur la mémoire, tels que la peinture, 
ïa poésie, l'art oratoire, ou la jurisprudence. La cri- 
tique, instrument commun de tous les arts, de toutes 
les sciences, ne doit jamais en gêner la culture. Ces 
inconvénients n'avaient point lieu chez les anciens 
qui, généralement, faisaient de la géométrie la logique 
des enfants; s'attacharit à suivre la direction de la 
nature, ils enseignaient aux enfants la science qu'on 
ne peut bien apprendre sans imagination ; de sorte 
que, par des progrès insensibles, ils habituaient ces 
jeunes esprits à l'exercice de la raison. 

De nos jours la critique est seule cultivée, et la 
topique (ou art d'inventer), qui devrait la précéder, est 
négligée entièrement. C'est encore une erreur : l'in- 
vention des choses précède naturellement le jugement 
que l'on porte de leur vérité ; la topique doit donc 
précéder la critique. La première nous habituant à 
parcourir successivement les lieux qui peuvent nous 
fournir des raisons, nous rend capables d'apercevoir 
sur-le-champ, dans chaque cause, tous les moyens de 
persuader. Écoutez nos critiques lorsqu'on leur propose 
une question douteuse : je verrai, disent-ils, j'exami- 
nerai. — • [Mais, dira-t'On, en parcourant tous les moyens 
de persuasion, on en rencontre de légers, de frivoles.] — 
L'éloquence doit se régler sur l'esprit des auditeurs; 
c'est par ces frivolités que Gicéron régna au barreau, 
dans le Sénat, surtout à la tribune ; et il n'en fut pas 
moins l'orateur le plus digne de la majesté de l'empire 
romain. Lequel croire, d'Arnauld qui regarde la topique 
comme inutile à l'éloquence, ou de Gicéron qui déclare 
que c'est surtout par la topique qu'il est devenu élo- 
quent. D'autres décideront entre eux; pour nous, juges 



148 OPUSCULES 

impartiaux, nous dirons que si la critique donne au 
discours la vérité, la topique lui donne l'abondance. 
On peut remarquer dans la philosophie ancienne que 
les sectes les plus éloignées de la critique moderne 
exposèrent leurs doctrines avec le plus de développe- 
ment. Les stoïciens qui, comme nos modernes, font 
de l'esprit humain la règle du vrai, présentent plus 
que tous les autres de sécheresse et de maigreur. Les 
épicuriens, qui rapportent aux sens le jugement du 
vrai, ont de la clarté et un peu plus de développement. 
Les anciens académiciens qui disaient, d'après Socrate, 
quils savaient pour toute chose quils ne savaient rien, 
avaient dans leurs discours l'abondance des neiges, 
l'impétuosité des torrents. C'est que les stoïciens et 
les épicuriens soutenaient les uns et les autres un 
seul côté de la dispute; Platon penchait tour à tour 
vers le côté qui lui paraissait le plus vraisemblable; 
et Carnéade défendait tour à tour les deux opinions 
opposées. — Le vrai est un, les choses vraisemblables 
sont nombreuses, les fausses infinies en nombre. 
Aussi, chacune des deux manières, prise exclusive- 
ment, est vicieuse : la topique saisit souvent le faux, 
la critique néglige le vraisemblable. Pour éviter l'un 
et l'autre défaut, il faudrait, à mon avis, que les jeunes 
gens apprissent d'abord toutes les sciences et tous les 
arts pour enrichir les lieux de la topique ; pendant ce 
temps ils se fortifieraient par le sens commun en se 
préparant à l'habileté pratique, et particulièrement à 
l'éloquence; ils cultiveraient l'imagination et la 
mémoire au profit des arts qui s'appuient sur ces deux 
facultés; enfin ils s'occuperaient de la critique, sou- 
mettraient à leur jugement tout ce qu'on leur aurait 



OPUSCULES 149 

appris, et s'exerceraient à discuter le pour et le contre 
sur chaque question. Ainsi ils seraient à la fois éclairés 
par la vérité dans la théorie, habiles dans la pratique, 
abondants dans l'éloquence, pleins d'imagination pour 
cultiver la poésie et la peinture, et capables d'appli- 
quer une forte mémoire aux travaux de la jurispru- 
dence. En outre, il n'y aurait pas à craindre qu'ils 
devinssent légers et téméraires, comme ceux qui 
discutent les choses en même temps qu'ils les appren- 
nent, et ils n'auraient pas non plus la docilité supersti- 
tieuse de ceux qui ne regardent comme vrai que ce 
que le maître a dit. 

Arnauld lui-même, qui réprouve la marche que je 
viens d'indiquer, peut l'appuyer d'une preuve nou- 
velle. Il a rempli la Logique de Port-Royal d'exemples 
tirés de toute espèce de connaissances. Gomment 
comprendre ces exemples si l'on n'a longtemps étudié 
les sciences et les arts d'où ils sont tirés. Ainsi, en 
enseignant la logique en dernier lieu, on évite encore 
un autre inconvénient : celui dans lequel tombe 
Arnauld de donner des exemples, peut-être utiles, 
mais qu'on ne peut faire comprendre, quant à ceux 
des partisans d'Aristote, les leurs seraient compris, 
qu'ils ne resteraient pas moins inutiles. 

Vico montre ensuite combien la méthode géométrique 
appliquée à la physique est capable de la frapper de 
stérilité, a Les physiciens modernes, dit-il^ et ceci ne 
p)eut s entendre que des cartésiens qui régnaient alors en 
Italie^ agissent comme des gens qui auraient hérité 
un palais où tout a été prévu pour la commodité et la 
magnificence, et où il ne s'agit plus que de bien dis- 
tribuer le mobilier, et d'y faire de temps en temps 



OPUSCULES 










changements légers 


que 


la 


mode 


peut 


.. Gardons-nous de 


nous 


y 


tromper 


, ces 



150 

quelques 
demander. 

méthodes modernes, cet emploi continuel du sorite, 
qui, dans la géométrie, sont les vrais moyens de 
démonstration, deviennent vicieux, insidieux même, 
lorsque les choses ne comportent point de démonstra- 
tion. C'est le reproche que l'on faisait aux stoïciens 
qui se servaient de cette arme dans la dispute. Tout 
ce qu'on nous présente en physique comme des vérités 
démontrées géométriquement n'est que simple vrai- 
semblance. C'est bien la méthode de la géométrie, mais 
non plus la même force de démonstration! En géométrie 
nous démontrons, parce que nous créons. Pour pou- 
voir démontrer en physique, il faudrait pouvoir créer. 
C'est en Dieu seul que se trouvent les véritables formes 
des choses auxquelles se rapporte leur nature. De plus, 
cette méthode qui nous habitue à passer d'une idée à 
celle qui en est la plus voisine, sans laisser d'inter- 
médiaire, rend incapable de saisir des rapprochements 
entre des choses très éloignées et très différentes. 

Quant à l'analyse algébrique, il faut avouer que, 
grâce à ses applications, et aux énigmes de la géomé- 
trie, nos modernes sont devenus autant d'CEdipes. 
Mais n'oublions pas que la facilité énerve l'esprit, que 
la difficulté l'aiguise. La géométrie n'arrête l'esprit 
que pour lui donner plus de force et de vivacité lors- 
qu'il redescend à la pratique. L'analyse, au contraire, 
semblable à la sibylle dans laquelle un dieu agit et parle 
comme à son insu, fait son calcul, et attend si l'équa- 
tion qu'elle cherche se trouvera obtenue \ Si l'analyse 

1. Rousseau dit en parlant de l'application de l'algèbre à la géométrie : 
« Je n'aimais point cette manière d'opérer sans voir ce qu'on fait ; et il me 



OPUSCULES 151 

est un art de deviner^ prenons garde que les jeunes 
gens n'y aient trop souvent recours, comme à une 
sorte de machine ; nec deus intersit, nisi dignus vindice 
nodus incident. 

La médecine moderne, contraire en cela à celle des 
anciens, croit connaître les causes des maladies, et 
néglige d'en observer les symptômes précurseurs. 
Bacon a reproché aux partisans de Galien d'employer 
le syllogisme dans leurs pronostics sur les causes des 
maladies; je n'approuve pas plus le sorite si usité chez 
les modernes. Ni l'un ni l'autre ne nous apprennent 
rien de nouveau, puisqu'ils ne font que développer, 
dans une seconde proposition, ce qui était déjà contenu 
dans la première. Le principal instrument de la méde- 
cine doit être l'induction. Elle ne doit point cultiver 
exclusivement la thérapeutique des modernes, mais 
aussi l'hygiène des anciens, qui comprend la gymnas- 
tique et la diurétique. 

Mais le plus grand inconvénient de nos études 
modernes, c'est qu'elles cultivent les sciences natu- 
relles aux dépens des sciences morales, et qu elles 
négligent surtout la partie de la morale qui nous fait 
connaître les affections de l'âme humaine, les carac- 
tères propres aux vices, aux vertus, et la diversité des 
mœurs, selon l'âge, le sexe, la condition, la fortune^ 
la famille, ou la patrie des individus ; étude difficile, 
mais également utile pour former à la pratique des 
affaires et à l'éloquence. Aussi, avons-nous presque 
abandonné les grandes et nobles études de la poli- 
tique. Les modernes n'ont qu'un but dans leurs tra- 

« semblait que résoudre un problème de géométrie par les équations, c'était 
« jouer un air en tournant une manivelle. » Confessions^ liv. XI. (N. du T.) 



152 OPUSCULES 

vaux, la connaissance de la vérité. Ils cherchent la 
nature des choses, parce qu'elles semblent certaines ; 
ils négligent la nature de l'homme, parce qu'elle est 
incertaine à cause de sa liberté. Mais ce genre d'études 
rend les jeunes gens également incapables d'agir avec 
prudence dans la vie civile, de passionner leur style 
et de le teindre des mœurs qu'ils auraient observées. 
La reine des affaires humaines, c'est Yoccasion; joi- 
gnez-y le choiœ entre les choses qu'elle présente. Or, 
quoi de plus incertain?... On ne peut donc juger des 
actions des hommes, d'après la règle droite et inflexible 
de la raison, mais plutôt employer dans ce jugement 
la règle lesbienne, qui suit la forme sur laquelle on 
l'applique. C'est en cela que la science diffère de la 
prudence. Ceux qui excellent dans la science suivent 
une même cause dans les nombreux effets qu'elle peut 
avoir dans la nature. Ceux-là sont prudents, qui 
recherchent les causes nombreuses d'un même fait, 
pour trouver par conjecture quelle est la véritable. La 
science considère les vérités les plus hautes et les plus 
générales; la sagesse, les vérités d'un ordre inférieur. 
Aussi distingue-t-on les caractères du sot, de l'igno- 
rant habile, du savant inhabile et de l'homme sage. 
Le sot ne voit dans la vie ni les vérités les plus hautes, 
ni celles de détail ; l'ignorant habile voit les secondes, 
mais non les premières; le savant inhabile juge des 
secondes par les premières; le sage s'élève des véri- 
tés de détail aux vérités générales. Les vérités géné- 
rales sont éternelles ; tout ce qui est particulier peut 
à chaque instant devenir faux. Les vérités éternelles 
sont au-dessus de la nature ; il n'est rien dans la nature 
qui ne soit mobile et sujet au changement. Or le bon 



OPUSCULES 153 

et l'utile s'accordent avec le vrai ; les effets du second 
sont ceux du premier. 

Le sot qui ne connaît ni les vérités générales ni les 
particulières, porte immédiatement la peine de son 
imprudence. L'ignorant habile qui s'attache aux vérités 
particulières sans connaître le vrai en général, tire 
aujourd'hui avantage de son adresse et de ses ruses, 
mais elles lui nuiront demain. Le savant inhabile, qui 
va des vérités générales droit aux particularités, perce 
sa route à travers les obstacles et les détours de la vie 
humaine. Mais le sage qui marche dans ce sentier 
oblique et incertain, en prenant pour guide le vrai 
éternel, ne craint point de prendre un circuit, lorsque 
la ligne droite est impraticable; il cherche dans ses 
desseins l'utilité la plus lointaine que la nature 
humaine puisse prévoir. C'est donc à tort qu'on met- 
trait à l'usage de la prudence la manière de juger qui 
est propre à la science. On estimerait les actions 
humaines d'après la droite raison, tandis que les 
hommes, peu sensés pour la plupart, suivent le caprice 
ou le hasard, et non la sagesse. Faute d'avoir cultivé 
le sens commun, indifférents au vraisemblable, s'en 
tenant au vrai, au vrai seul, ils s'inquiètent peu si le 
reste des hommes pense de même et voit la vérité où 
ils la placent. 

Mais, dira-t-on, vous voulez donc former des courti- 
sans plutôt que des philosophes ? Yous voulez qu'ils 
négligent le vrai pour l'apparence ? A Dieu ne plaise ! 
je veux qu'ils aient égard à ce qui leur semble le vrai, 
et qu'ils suivent l'honnête ou du moins ce que tous 
jugent tel. 

La nouvelle méthode est plus faite pour les esprits 



154 OPUSCULES 

des Français que pour ceux des Italiens. La langue 
française, avec ses nombreux substantifs et son défaut 
d'inversion, manque de flexibilité. La vers-ification 
française avec ses alexandrins qui vont deux à deux, a 
peu de majesté et de mouvement. Mais cette langue, si 
peu propre au style orné et sublime, convient à celui de 
la philosophie. Abondante en substantifs, et surtout en 
substantifs qui expriment des abstractions, elle effleure 
toujours les généralités. Aussi est-elle éminemment 
propre au genre didactique, parce que les arts et les 
sciences s'attachent aux généralités les plus élevées. 
S'il est vrai que les esprits sont formés par les langues, 
bien plus qu'ils ne les forment, on conviendra que 
cette nouvelle critique qui semble toute spirituelle, 
que cette analyse qui dégage de tout caractère corporel 
le sujet de la science, ne pouvaient prendre naissance 
que chez le peuple qui parle la plus subtile de toutes 
les langues, la plus susceptible d'abstraction. 

Vico pense que la critique et la physique moderne nui- 
ront peu à la poésie^ pourvu qu^on ne les enseigne pas 
aux enfants de trop bo7ine heure. En effet, la poésie, 
comme la philosophie, s'occupe de la recherche du 
vrai. Le poète ne s'écarte des formes ordinaires du 
vrai que pour en créer une image plus excellente ; il 
n'abandonne la nature incertaine que pour suivre la 
nature constante ; il ne se permet la fiction qu'afin 
d'être mieux dans la vérité. Ce n'était pas sans raison 
que les stoïciens regardaient Homère comme leur 
maître. La géométrie elle-même n'est pas sans rapport 
avec la poésie : des deux côtés, les données sont ima- 
ginaires, la vérité est dans la déduction. 

Un des inconvénients de notre système d'études, 



OPUSCULES 155 

c'est que nous avons réduit en art une foule de choses 
qui devraient être abandonnées à la prudence, à l'habi- 
leté pratique. La prudence prend conseil des circons- 
tances qui sont en nombre infini, et qui par consé- 
quent échappent à toute prévoyance. Aussi rien déplus 
inutile dans la pratique que ces préceptes généraux... 
Les arts de ce genre, ceux de la rhétorique, de la 
poésie, de l'histoire, doivent se contenter, comme les 
hermès que les anciens plaçaient dans les carrefours, 
de nous indiquer la route et le but ; la route c'est la 
philosophie, le but c'est la contemplation de la nature 
dans sa plus haute perfection. Lorsque la philosophie 
était seule cultivée, et qu'elle renfermait en quelque 
sorte tous les arts dans son sein, les écrivains les plus 
illustres ont fleuri dans ces trois genres, chez les Grecs, 
chez les Latins et chez les modernes. 

Pour prouver V inconvénient de réduire en art les 
choses qui doivent être abandonnées en grande partie à 
la prudence^ Vico esquisse V histoire de la jurisprudence 
romaine. Les idées les plus importantes que présente ce 
morceau remarquable ont été plus tard reproduites avec 
plus d'originalité encore au commencement de son opus- 
cule De juris uno principio et fine, et surtout dans le 
quatrième livre de la Science nouvelle. Dans le discours 
dont nous donnons ici l'extrait^ il rapporte tous les mys- 
tères de la jurisprudence romaine à la politique des 
patriciens. Voyez V explication bien plus philosophique 
quil en donne ailleurs [Science nouvelle., livre IV, 
chapitre m, et passim). Il rentre ensuite dans son 
sujets en comparant les inconvénients et les avantages 
de r ancienne jurisprudence et de la moderne. 

Il était utile sous la république romaine que la juris- 



156 OPUSCULES 

prudence fût secrète ; il a été utile sous l'empire et 
chez les modernes qu'elle ne le fût pas. Originairement 
tous connaissaient le droit public, le droit privé était 
un mystère; depuis, le contraire a eu lieu. Exercés 
d'abord dans l'étude du droit public, les jurisconsultes 
donnaient ensuite leurs consultations sur le droit 
privé; aujourd'hui on ne consulte sur les affaires publi- 
ques que ceux qui auparavant ont été éprouvés dans 
la jurisprudence. L'étude des trois sortes de droits 
(sacré, public et privé) était une autrefois ; elle s'est 
divisée selon son objet. Le droit privé ne prévoyait 
que les cas généraux; maintenant il embrasse les faits 
les plus minutieux. Autrefois peu de lois, mais d'in- 
nombrables privilèges ; aujourd'hui des lois tellement 
particulières qu'elles semblent elles-mêmes des privi- 
lèges. La jurisprudence, d'abord générale, inflexible, 
était appelée avec raison scientia justi; aujourd'hui 
flexible et particulière, elle est devenue ars œqui. Les 
jurisconsultes qui s'attachaient à la lettre, s'attachent 
maintenant à l'esprit de la loi ; sous ce rapport le juris- 
consulte fait maintenant ce que faisait autrefois 
l'orateur. 

De cette révolution sont résultés divers avantages, 
divers inconvénients. C'est un avantage que la juris- 
prudence, partagée chez les Grecs entre la science du 
philosophe, l'érudition du légiste et l'art de l'orateur, 
partagée chez les Romains avant l'Édit perpétuel entre 
l'orateur et le jurisconsulte, ne forme plus aujourd'hui 
qu'une même doctrine. Mais c'est un inconvénient que 
la politique ne fasse plus partie de la jurisprudence, 
dont elle est la mère, et avant laquelle elle devrait être 
enseignée ; il en était autrement chez les Grecs où les 



t 



OPUSCULES 157 

philosophes l'enseignaient, et chez les Romains où on 
l'apprenait par la pratique même des affaires. — 
Aujourd'hui il faut moins d'éloquence pour que l'esprit 
triomphe de la lettre. Mais en récompense, les lois 
n'ont plus le même caractère de sainteté ; chaque 
exception que l'on obtient est un coup porté à leur auto- 
rité. — Nos jurisconsultes consultent plutôt l'équité que 
la rigueur du droit, afin de ménager les intérêts parti- 
culiers; les anciens Romains, rigides observateurs du 
droit, servaient mieux en cela ceux de la république. En 
faisant éprouver à un seul individu la rigueur du droit, 
on imprime à tous le respect des lois. — C'est un avan- 
tage chez les modernes que l'on passe du droit privé 
au droit public; le premier est comme une épreuve 
où l'on risque moins de nuire à l'État. — C'en est un 
encore que les fonctions du jurisconsulte et de l'ora- 
teur soient réunies chez nous ; nous traitons avec plus 
de gravité les causes de fait, celles de droit avec plus 
d'abondance et de développement. En récompense le 
droit lui-même est divisé. Le droit sacré est traité par 
les théologiens et les canonistes, le droit public par 
les conseillers des princes; les jurisconsultes n'ont 
conservé que le droit privé. — Mais il est dans le droit 
moderne un inconvénient qu'aucun avantage, à mon 
avis, ne peut balancer : c'est le nombre injûni des lois 
qui pour la plupart ont un objet peu important. Leur 
nombre empêche de les observer ; le peu d'importance 
de leur objet fait qu'on les méprise aisément, et ce 
mépris s'étend aux lois qui touchent les plus hauts 
intérêts. Chez les Romains, au contraire, le petit livre 
des Douze Tables est la source de toute la jurispru- 
dence, /o^5 o?nm5 romani juris. Et qu'on ne dise point 



158 OPUSCULES 

que le grand nombre de nos lois est compensé par 
le grand nombre de privilèges qu'admettait leur 
législation. Les privilèges ne faisaient point exemple, 
on devait (je ne dis point, on pouvait) n'y avoir aucun 
égard dans les autres cas qui se présentaient. Au 
contraire, nos lois de détails étendent leur autorité 
par voie de conséquence. 

Vico montre ensuite qu'on doit ne pas se contenter d'ëtu 
dier le droit romain en lui-même, comme les disciples 
d'Alciat, encore moins rappliquer d'une manière forcée 
à la jurisprudence moderne, comme V avaient fait aupa- 
ravant les disciples d'Accurse. Il établit la nécessité de 
mettre en harmonie le droit avec la constitution politique 
des monarchies modernes, et indique quel secours le droit 
peut tirer de V histoire. Il faut, dit-il, chercher la cause 
politique de chaque loi romaine, et examiner ce que 
peut en emprunter notre jurisprudence. Il faut compa- 
rer la monarchie romaine avec les nôtres... et définir 
les termes du droit d'une manière conforme à la nature 
de notre gouvernement. Qu'est-ce que le droit? l'art de 
protéger l'intérêt public. Qu'est-ce que le droit pris 
dans le sens du juste ? l'utile. Qu'est-ce que le droit 
naturel? l'utilité de l'individu. Le droit des gens? 
l'utilité des nations. Le droit civil? l'utilité de la cité. 
Pourquoi un droit naturel? pour que Thomme vive. 
Pourquoi un droit des gens ? pour que l'homme vive 
avec facilité et sûreté. Pourquoi un droit civil? pour 
que l'homme vive heureux. Quelle est la loi suprême 
que l'on doit toujours suivre dans l'interprétation des 
autres ? la grandeur de la monarchie, le salut du 
prince, la gloire de l'un et de l'autre. 

Après avoir donné les motifs politiques de plusieurs 



OPUSCULES 1K9 

lois romaines (Voy. la Science nouvelle, livre II, et 
livre IV, passiw), il ajoute ce qui suit : Vous voyez que 
le temps de la jurisprudence rigoureuse est celui de 
l'accroissement de la république, qu'elle s'adoucit et 
se relâche avec la décadence de l'empire. Cet adoucis- 
sement fut d'abord l'effet de la politique des empe- 
reurs, qui voulaient affermir leur autorité ; puis un 
remède à l'affaiblissement que cette autorité éprouvait ; 
enfin un mal qui en entraîna la ruine. En effet, la dif- 
férence des agnats et des cognats étant détruite, le 
droit de gentilité étant éteint, les familles patriciennes 
perdirent leur fortune, virent la grandeur de leur 
nom s'évanouir et s'anéantir leur puissance. Lorsque 
la loi eut traité si favorablement les esclaves, le sang 
libre ne tarda pas à se mêler, à se corrompre. Le droit 
de cité une fois étendu à tous les sujets de l'empire, 
l'amour de la patrie, l'enthousiasme du nom romain 
s'éteignirent dans les citoyens indigènes. La jurispru- 
dence étant devenue entièrement favorable au droit 
privé, les citoyens crurent dès-lors que le droit n'était 
que l'intérêt individuel, et ne se soucièrent plus de 
l'utilité publique. Le droit des Romains et des provin- 
ciaux ayant été confondu, les provinces devinrent des 
États presque indépendants, même avant l'invasion des 
barbares. Auparavant le peuple romain avait la gloire 
et la force de l'empire, les alliés n'avaient que l'hon- 
neur de la fidélité; dès que l'égalité s'établit, la monar- 
chie romaine s'affaiblit peu à peu, se démembra, et 
enfin fut détruite. Ainsi le relâchement de la juris- 
prudence fut la principale cause de la corruption de 
l'éloquence chez les Romains, et de la destruction de 
leur puissance. 



160 OPUSCULES 

Si le prince veut fortifier la sienne, il fera interpré- 
ter les lois romaines d'après les maximes de la poli- 
tique ; les juges suivront la même règle dans leurs 
jugements. Les orateurs s'efforcent toujours de donner 
l'avantage au droit privé sur le droit public ; c'est au 
contraire le devoir des juges de faire triompher le 
droit public du droit privé. Par là la politique, qui est 
la philosophie du droit, sera de nouveau unie à la 
jurisprudence ; les lois en paraîtront plus graves et 
plus saintes ; on verra fleurir l'éloquence qui convient 
à la monarchie, l'éloquence supérieure à celle des 
orateurs de nos jours autant que le droit public 
l'emporte sur le droit privé en gravité, en importance, 
en majesté. 

Après ces développements sur V étude de la jurispru- 
dence^ Vico indique les derniers inconvénients que lui 
présente le systèriie d'études des modernes. Les principaux 
se trouvent précisément dans les deux choses qui assu- 
rent notre supériorité sur les anciens^ la multiplicité des 
modèles en tous genres., et la division du travail intel- 
lectuel. Ceux qui nous ont laissé les meilleurs modèles, 
n'en ont pas eu d'autres que la nature. Leurs imita- 
teurs ne peuvent espérer de les surpasser, ni même de 
les égaler; les premiers venus ont pris, chacun dans 
son genre, ce que la nature présentait de mieux. Si 
la sculpture a moins réussi chez les modernes que 
la peinture, ne serait-ce pas parce que nous avons 
conservé l'Hercule, l'Apollon, et tant d'autres statues 
antiques, tandis que nous avons perdu la Vénus 
d'Apelle et l'Ialysus de Protogèné? — L'imprimerie, 
du reste si utile, a eu l'inconvénient de multiplier 
indifféremment tous les livres, au lieu, qu'auparavant 



. OPUSCULES 161 

on ne se donnait la peine de copier que les ouvrages 
excellents. 

Pourquoi les anciens qui avaient, dans leurs gym- 
nases, dans leurs thermes, dans leur champ de Mars, 
des espèces d'universités pour l'éducation du corps, 
n'en ont-ils pas aussi pour celle de l'âme ? C'est que 
chez les Grecs un philosophe était à lui seul une uni- 
versité complète. Les Romains avaient encore moins 
besoin d'université, eux qui plaçaient la sagesse dans 
la seule jurisprudence, et qui apprenaient cette science 
dans la pratique des affaires publiques. Mais lorsque 
l'empire succéda à la république, et que la jurispru- 
dence, dévoilant ses mystères, s'étendit et se compli- 
qua par la multitude des écrivains, par la division des 
sectes, par la variété des opinions, on fonda des acadé- 
mies où elle était enseignée à Rome, à Béryte, à Gons- 
tantinople. Combien n'avons-nous pas plus besoin 
encore des universités?... Dans les nôtres, chaque 
professeur enseigne la science dans laquelle il est le 
plus versé. Mais cet avantage entraine avec lui un 
inconvénient : c'est la division, la scission des arts et 
des sciences, que la seule philosophie embrassait 
toutes autrefois, et qu'elle animait d'un même esprit. 
Les anciens philosophes présentaient une harmonie 
parfaite entre leurs mœurs, leur doctrine et leur ma- 
nière de l'exposer. Socrate qui professait ne rien savoir , 
n'avançait rien lui-même, mais pressait les sophistes 
par une suite de questions, comme s'il eût voulu 
apprendre d'eux quelque chose; et c'était de leurs 
réponses qu'il tirait ses inductions. Les Stoïciens, qui 
faisaient de l'intelligence la règle du vrai, et préten- 
daient que le sage ne pense rien à la légère (ni/ni 

il 



162 OPUSCULES 

opinari), posaient d'abord des vérités incontestables, 
d'où ils descendaient par une chaîne de vérités secon- 
daires jusqu'aux choses douteuses; leur arme, c'était 
le sorite. Aristote, qui établissait *le sens et l'intelli- 
gence pour juges du vrai, se servait du syllogisme ; il 
présentait les vérités sous une forme générale, pour 
en tirer avec certitude les choses spéciales qui étaient 
en question. Épicure enfin, qui rapportait aux sens la 
notion du vrai, n'accordait rien, ne demandait rien à 
ses adversaires, mais exposait les choses dans un style 
nu et simple. Mais aujourd'hui, nos élèves sont sou- 
vent exercés à la dialectique par un partisan d' Aristote, 
instruits dans la physique par un épicurien, dans la 
métaphysique par un cartésien. Ils apprennent la 
théorie de la médecine d'un disciple de Galien, la pra- 
tique d'un chimiste. Ils étudient les Institutes d'après 
Accurse, le Gode d'après Alciat, les Pandectes d'après 
quelque autre jurisconsulte; nul accord, nulle har- 
monie dans l'enseignement. 

Il termine en s excusant d'avoir entrepris de traiter 
un si vaste sujet. Professeur d'éloquence, il a été obligé 
de jeter un coup d'œil sur tous les arts, sur toutes les 
sciences. L'éloquence n'est autre chose que la sagesse 
qui parle d'une manière ornée, abondante et con- 
forme au sens commun de l'humanité. 



III. Extrait d'un discours prononcé en 1707, et cité 
par V auteur dans sa Yie. — C'est la peine du péché : 
les hommes sont séparés de langue, d'intelligence et 
de cœur. De langue : elle nous manque souvent, 
souvent elle trahit les idées par lesquelles l'homme 



OPUSCULES 163 

voudrait s'unir à l'homme. D'esprit : telle est la variété 
des opinions qui naissent de la diversité des goûts, 
des sens, des sentiments dans lesquels aucun homme 
ne s'accorde avec son semblable. De cœur : par suite 
de sa corruption, la conformité même des vices ne 
peut concilier les hommes entre eux. Le remède à 
notre corruption, c'est la vertu, la science et l'élo- 
quence; elles seules peuvent ramener les hommes à 
un sentiment uniforme. 

Yoilà pour la fin des études. Si l'on cherche main- 
tenant l'ordre que l'on y doit suivre, on trouvera que, 
comme les langues ont été le plus puissant moyen de 
rendre stable la société humaine, c'est par les langues 
que les études doivent commencer. En effet, elles 
demandent surtout de la mémoire, et la mémoire est 
la faculté principale des enfants. Cet âge, où le rai- 
sonnement est faible encore, ne se règle que par les 
exemples, et pour faire impression les exemples ont 
besoin de s'adresser à une imagination vive comme 
celle des enfants. Occupons-les donc de l'étude de 
l'histoire, tant véritable que fabuleuse. Leur âge est 
déjà raisonnable, mais il n'a point de sujet sur lequel 
il puisse raisonner. Qu'ils apprennent à bien diriger 
cette faculté dans l'étude de la géométrie, qui demande 
aussi de la mémoire ; qu'ils épuisent dans ses abstrac- 
tions cette faculté en quelque sorte matérielle et con- 
crète de l'imagination, qui, plus tard, ayant acquis 
toute sa force, devient la mère de toutes nos erreurs 
et de toutes nos misères. Qu'ils s'appliquent à la phy- 
sique, et contemplent dans cette science l'univers 
matériel, en s'aidant des mathématiques pour la con- 
naissance du système du monde. Qu'ensuite, sortant 



164 OPUSCULES 

des vastes idées matérielles de la physique, des abs- 
tractions délicates des nombres et des lignes, ils se 
préparent à recevoir de la métaphysique la notion de 
l'infini abstrait, la science de l'être et de l'unité abso- 
lue. La connaissance que les jeunes gens acquièrent 
alors de l'intelligence, tourne leur attention vers leur 
âme; ils la voient corrompue, et naturellement 
cherchent dans la morale le remède à cette corrup- 
tion, parvenus qu'ils sont déjà à un âge où ils com- 
mencent à sentir combien les passions peuvent égarer 
l'homme. Mais ils trouvent la morale païenne impuis- 
sante à réprimer l'amour du moi, et comme ils ont 
éprouvé dans la métaphysique que l'on comprend 
mieux l'infini que le fini, l'esprit que le corps. Dieu 
que l'homme, ils se trouvent préparés à recevoir, avec 
un esprit humble la théologie révélée, d'où ils des- 
cendent à la morale chrétienne qui en dérive. C'est 
alors que leur âme, étant épurée en quelque sorte par 
ces études successives, ils peuvent être initiés à la 
jurisprudence chrétienne. 



lY. Réponse à un article d'un journal d'Italie, où 
l'on attaquait le livre De antiquissima Italorum sapien- 
tia, etc. — ... Ce que les cartésiens appellent en 
général la méthode, n'en est qu'une seule espèce, la 
méthode géométrique. Mais il y a autant de méthodes 
diverses qu'il peut y avoir de sujets proposés. Au bar- 
reau règne la méthode oratoire, la poétique dans les 
fictions, l'historique dans l'histoire, la géométrique 
dans la géométrie, dans le raisonnement la dialec- 
tique. Si la méthode géométrique est, comme ils le 



OPUSCULES 165 

veulent, la quatrième opération de l'esprit, alors, ou 
le discours public, la fable, l'histoire, doivent suivre 
cette méthode, ou bien il n'est point d'opération de 
l'esprit à laquelle on puisse ramener l'art de les 
ordonner, de les disposer, ou enfin les autres mé- 
thodes réclameront contre ce privilège, la méthode 
oratoire prétendra être la cinquième, la poétique la 
sixième, l'historique la septième; puis viendront les 
méthodes propres à l'architecture, à la tactique, à la 
politique. 

... Tout ce qui n'est ni nombre, ni mesure, ne peut 
être assujetti à la méthode géométrique. Cette méthode 
ne procède qu'après avoir préalablement défini les 
termes, établi ses axiomes, et fait agréer ses postu- 
lats. Cependant, en physique, il ne s'agit plus de 
définir les mots, mais les choses; on n'avance aucune 
proposition qui ne soit contredite, et l'on ne peut 
faire aucune convention hypothétique avec l'inflexible 
nature. 

Il me semble donc que c'est une affectation peu 
digne d'un philosophe, de dire : D'après la définition 4, 
selon le postulat 2, en vertu de V axiome 3,... de con- 
clure avec les lettres solennelles Q. E. D. [quod est 
démons tratum) ; et dans la réalité de n'obliger l'esprit 
à reconnaître aucune vérité, mais de le laisser dans 
la même liberté de penser tout ce qui lui plaît, où il 
se trouvait auparavant. La véritable méthode géomé- 
trique agit sans se faire remarquer; lorsqu'elle fait 
tant de bruit, c'est signe qu'elle ne fait rien. Ainsi, 
dans un combat, le lâche crie sans frapper, l'homme 
de cœur se tait et porte des coups mortels. Ces char- 
latans, qui nous parlent tant de méthode dans les 



166 OPUSCULES 

matières où la méthode ne peut forcer l'assentiment, 
et qui nous disent toujours, Ceci est un axiome^ cette 
proposition est démontrée, me font l'effet d'un peintre 
qui mettrait sous les figures informes qu'il aurait 
tracées, Ceci est un homme, un lion, un satyre. 

Avec la même méthode géométrique, Proclus 
démontre les principes de la physique d'Aristote; 
Descartes démontre les principes de la sienne, sinon 
opposés, au moins très différents. Yoilà des deux côtés 
de grands géomètres ; on ne dira pas qu'ils n'ont pas 
su appliquer les règles de cette méthode. 

La philosophie n'a jamais servi qu'à rendre les 
peuples chez lesquels elle fleurissait, plus habiles et 
plus sages, à les rendre plus pénétrants, plus capables 
de réflexion; les mathématiques servent à leur faire 
aimer Tordre, l'harmonie, à leur donner le goût du 
beau. Aux mathématiciens, il appartient de chercher 
le vrai; les philosophes doivent se contenter du pro- 
bable; c'est une loi fondamentale dans la science. Tant 
que cette distinction fut observée, la Grèce commu- 
niqua au monde les principes des sciences et des arts, 
et présenta dans les arts et dans la politique tous les 
prodiges du génie humain. Enfin s'éleva la secte 
stoïque dont l'ambition, franchissant les anciennes 
limites de la philosophie, envahit le domaine des 
mathématiques avec cette orgueilleuse maxime : Le 
sage ne pense rien que de certain, sapientem nihil 
opinari; et la république des lettres cessa de produire 
rien d'utile. C'est alors que naquit la secte des scep- 
tiques, la plus inutile à la société humaine. Tout 
opposée qu'elle est à celle des stoïciens, sa naissance 
n'en fait pas moins leur honte : les sceptiques ne se 



OPUSCULES 167 

mirent à douter de tout que parce qu'ils voyaient les 
stoïciens affirmer comme le vrai les choses douteuses. 
Détruite par les barbares, la civilisation se releva en 
s'appuyant sur le principe indiqué plus haut. Les phi- 
losophes cherchèrent le probable, les mathématiciens 
le vrai, et l'on vit refleurir avec un nouvel éclat tous 
les arts, toutes les sciences qui font la gloire et la 
félicité de l'espèce humaine. Mais voilà que l'ordre 
naturel est troublé de nouveau, et que le probable 
envahit la place du vrai. Le mot de démonstration, 
donné légèrement à des raisonnements spécieux ou 
même manifestement faux, a détruit le saint respect 
de la vérité. 

On voit déjà, et Ton verra mieux encore quels maux 
entraine avec soi la manie de prendre le sens indivi- 
duel pour règle du vrai; remarquons-en un seul ici. 
C'est qu'on a presque cessé de lire les philosophes 
anciens, sans songer que l'esprit le plus fécond ne 
laisse point de devenir stérile avec le temps, s'il n'est 
pour ainsi dire fertilisé par la lecture. Si l'on en lit 
encore quelqu'un, c'est dans une traduction. On 
regarde comme inutile l'étude des langues, sur l'au- 
torité de Descartes. Savoir le latin, disait-il, cest en 
savoir autant que la servante de Cicéron. Et il en pen- 
sait autant du grec. Cependant, n'est-ce pas par la 
lecture de leurs écrivains originaux que la plus grande 
nation, que la plus éclairée du monde, pouvaient nous 
communiquer leur esprit? 

... Ils imaginent bien de nouvelles méthodes, mais 
ils ne font point de découvertes. Les faits, il les 
empruntent aux expérimentalistes, et les adaptent à 
leurs méthodes. La méthode ne peut rien faire trou- 



168 OPUSCULES 

ver, que dans les choses où elle peut disposer les 
éléments; c'est ce qui ne peut avoir lieu que dans les 
mathématiques, et qui est absolument impossible en 
physique. 

Ce qui est encore pis, c'est qu'il s'est introduit un 
scepticisme fardé de vérité. Ils font des systèmes de 
chaque chose particulière, c'est-à-dire qu'il n'y a plus 
rien en quoi l'on s'accorde, rien à quoi l'on puisse 
ramener les choses particulières. Aristote remarque 
que c'est le défaut des esprits bornés de tirer de tout 
événement particulier des maximes générales pour 
la vie. 

Sans doute nous devons beaucoup à Descartes, qui 
a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était 
un esclavage trop avilissant que de faire tout reposer 
sur l'autorité. Nous lui devons beaucoup pour avoir 
voulu soumettre la pensée à la méthode ; l'ordre des 
scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir que 
le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout 
assujettir à la méthode géométrique, c'est tomber dans 
l'excès opposé. Il serait temps désormais de prendre 
un moyen terme : de suivre le jugement individuel, 
mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la 
méthode, mais une méthode diverse selon la nature 
des choses. 

Autrement on s'apercevra trop tard que Descartes 
a fait comme ceux qui se sont frayé un chemin à la 
tyrannie en se déclarant les défenseurs de la liberté, 
et qui, une fois sûrs du pouvoir, ont fait peser sur le 
peuple une tyrannie plus insupportable que celle qu'ils 
avaient renversée. Il a fait négliger la lecture des autres 
philosophes en professant que par les seules lumières 



OPUSCULES 169 

naturelles chaque homme peut savoir autant que les 
autres. Les jeunes gens se laissent facilement séduire 
à cette doctrine, parce qu'il est bien fatigant de tout 
lire, et qu'on aime à apprendre beaucoup de choses 
sous une forme abrégée. Mais Descartes lui-même, 
qui dissimule sa science avec tant de soin et d'habi- 
leté, était très versé dans les matières philosophiques, 
et l'un des mathématiciens les plus illustres du 
monde ; il vivait caché dans une solitude profonde, 
et ce qui fait plus que tout le reste, il était doué d'un 
génie tel que chaque siècle n'en produit pas toujours. 
Un homme doué de tels avantages peut suivre son 
sens propre, mais tout autre le peut-il? Qu'ils lisent 
autant que l'a fait Descartes) Platon, Aristote, saint 
Augustin, Bacon et Galilée; qu'ils méditent autant que 
Descartes dans ses longues retraites, et le monde 
aura des philosophes comparables à Descartes. Mais 
avec la lecture de Descartes, et le secours de leurs 
lumières naturelles, ils ne pourront jamais l'égaler; 
Descartes aura établi sa domination sur eux, en 
suivant le conseil du machiavélisme : détruire ceux 
par lesquels on s'est élevé. 



1726. — Lettre de Vico au P. de Vitré de la compa- 
gnie de Jésus, publiée en 1817 dans la première édition 
de la Science nouvelle, réimprimée par les soins de 
M. Salvator Gallotti. — Yous me demandez des nou- 
velles littéraires pour vos Pères de Trévoux. Je ne puis 
vous en donner qu'une de Naples, c'est qu'au juge- 
ment des personnes les plus sages, si la Providence, 
dont les voies sont incompréhensibles, n'y apporte 



170 OPUSCULES 

un prompt remède, c'en est fait de la république des 
lettres. Qui peut songer sans indignation que, malgré 
l'importance de cette fameuse guerre de la succession 
d'Espagne, la plus grande peut-être depuis la seconde 
guerre punique, il ne s'est pas trouvé un souverain 
qui chargeât quelque plume habile de la consacrer 
à l'éternité en l'écrivant dans la langue latine, dans la 
langue de la religion et de la jurisprudence romaine, 
commune à toute l'Europe? Quelle preuve plus évi- 
dente que les princes, loin d'encourager les progrès 
des lettres, ne leur accordent aucune protection, lors 
même que l'intérêt de leur gloire le demande? En 
voulez-vous une autre preuve? Dans la Grèce du siècle, 
dans votre France, la célèbre bibliothèque du cardinal 
Dubois n'a pas trouvé un acheteur qui conservât dans 
son ensemble cette précieuse collection, et il a fallu la 
vendre divisée à des marchands hollandais. 

Dans toutes les sciences le génie des Européens 
semble épuisé. Les études sévères des langues clas- 
siques ont été poussées à leur terme par les écrivains 
du quinzième siècle, et par les critiques du seizième. 
L'Eglise catholique, qui se repose avec raison sur son 
antiquité et sa perpétuité , ne recommande d'autre 
traduction de la Bible que la Yulgate, et cette préfé- 
rence exclusive a assuré aux protestants la gloire des 
langues orientales. Dans les sciences théologiques, la 
polémique repose, la dogmatique ne demande plus 
rien. Les philosophes ont comme engourdi leur génie 
par la méthode cartésienne ; ils s'en tiennent à la per- 
ception claire et distincte, et sans fatigue, sans dépense, 
ils y trouvent un équivalent à toutes les bibliothèques 
du monde. Aussi les systèmes de physique ne sont 



OPUSCULES 171 

plus éprouvés par des observ^ations et des expériences : 
les sciences morales ne sont plus étudiées; il suffit, 
dit-on, de la morale prescrite par l'Évangile. Les 
sciences politiques le sont encore moins; c'est une 
opinion reçue qu'il ne faut qu'une heureuse facilité 
d'intelligence et de la présence d'esprit pour conduire 
les affaires avec avantage. Quant au droit romain, la 
Hollande seule produit sur cette matière quelques 
ouvrages, et encore sans importance. La médecine, 
dominée par le scepticisme, s'abstient d'écrire, de 
peur d'affirmer. 

Tel fut le sort des Grecs da Bas-Empire. Leur 
sagesse finit par se perdre dans l'étude d'une méta- 
physique inutile et même nuisible à la société, et 
dans celle d'une géométrie étrangère aux applications 
de la mécanique. Chez nous, comme autrefois chez 
eux, il faut que les hommes de lettres, esclaves du 
goût de leur siècle, abrègent ce que les autres ont 
pensé, plutôt que de l'approfondir et d'aller au delà. Il 
faut qu'ils composent des dictionnaires, des bibliothè- 
ques, des résumés, comme faisaient au dernier âge de 
la littérature grecque les Bayle et les Moreri de Gons- 
tantinople ; car on peut désigner ainsi les Photius, les 
Stobée et tant d'autres, avec leurs bibliothèques, leurs 
sylves, leurs choix ou églogues, qui répondent préci- 
sément aux résumés de notre époque. 



1729. — Lettre à D. Francesco Solla, publiée avec d'au- 
tres pièces inédites par M. Antonio Giordano, 1818, et 
dans le second volume des Opuscules. — La foule des 
savants de nos jours se porte vers les études qu'on 



172 OPUSCULES 

regarde comme les seules qui soient sérieuses et 
graves; ce ne sont que méthodes, que règles criti- 
ques ; mais ces méthodes sont de telle nature, qu'elles 
divisent et dispersent pour ainsi dire les forces de 
l'entendement, faculté destinée par la nature à saisir 
l'ensemble de chaque chose. Or, pour embrasser l'en- 
semble d'une chose, notre âme doit la considérer sous 
tous les rapports qu'elle peut jamais avoir avec le 
reste de l'univers, et saisir du premier coup d'œil la 
liaison secrète qui existe entre cette chose et celles qui 
en sont le plus éloignées : en quoi consiste la puis- 
sance du génie, père de toutes les inventions. C'est au 
moyen de la topique que nous pouvons acquérir de 
cette manière la connaissance de la vérité; et la topique 
est repoussée comme inutile par les philosophes du 
jour. Elle seule pourtant peut nous secourir dans les 
affaires pressantes qui ne permettent point de délibé- 
ration ; et comme la perception est une opération anté- 
rieure à celle du jugement, seule elle peut nous pré- 
parer une critique qui, en proportion de sa certitude, 
est à la fois utile à la science^ soit qu'il s'agisse d'expé- 
riences sur la nature, ou des inventions des arts; utile 
à la sagesse pratique, pour former des conjectures sur 
le jugement des choses faites, ou sur la conduite des 
choses à faire ; utile enfin à V éloquence, à laquelle elle 
fournit des preuves plus complètes et d'ingénieux rap- 
prochements. Lorsque les savants ignoraient encore la 
nouvelle méthode, on a vu naître tout ce qu'il y a de 
grand et de merveilleux dans notre civilisation. Depuis, 
l'esprit humain semble stérilisé et frappé d'impuis- 
sance; plus d'invention digne d'être remarquée. 
Des deux critiques propres aux modernes, l'une est 



OPUSCULES 173 

la critique métaphysique, dont le point de départ est 
aussi le terme : à savoir, le scepticisme. Lorsque l'âme 
des jeunes gens est agitée par les orages des passions, 
et toute prête à céder à l'impulsion du vice, le scepti- 
cisme vient en quelque sorte étourdir leurs scrupules. 
En vain l'éducation domestique a commencé a péné- 
trer leurs âmes des préceptes du sens commun, que la 
sagesse piiilosophique aurait achevé d y graver. Et 
quelle règle plus certaine pour la pratique que d'agir 
comme font les hommes d'un sens droit? Le scepti- 
cisme qui met en doute la vérité, lien commun de tous 
les hommes, les dispose à céder au premier motif 
d'intérêt et de plaisir que le sens propre leur fournira; 
et par là, de cet état de communauté sociale où nous 
vivons, il les rappelle à l'état solitaire, non plus à la 
solitude des animaux paisibles que leur instinct porte 
à vivre en troupeaux, mais à l'isolement des animaux 
féroces qui se tiennent chacun dans leur caverne. La 
sagesse philosophique des esprits éclairés qui devraient 
diriger la sagesse vulgaire des peuples, ne fait plus 
que les pousser plus fortement à leur perte et à leur 
ruine. 

L'autre critique est celle des érudits, incapable de 
donner la sagesse à ceux qui la cultivent. Mais cette 
analyse vraiment divine des pensées humaines qui va 
écartant toutes celles qui n'ont point un enchaînement 
naturel, qui nous conduit par un étroit sentier de Tune 
à l'autre, et nous met en main le fil délié qui peut 
nous guider dans le labyrinthe du cœur de l'homme ; 
qui nous donne une certitude, différente à la vérité 
de celle des mathématiques, mais sans laquelle la poli- 
tique ne peut conduire les hommes, ni l'éloquence les 



174 OPUSCULES 

entraîner; cette critique qui nous fait juger de la con- 
duite de l'homme d'après les circonstances où il est 
placé; cette critique qui porte la certitude dans la 
chose la plus incertaine, dans les actes de la liberté 
humaine, et qui par conséquent est si utile à l'homme 
d'État et au morahste, elle a été admirablement saisie 
par les Grecs, mais aujourd'hui elle est entièrement 
abandonnée; il faudrait pour l'appliquer se livrer à 
une étude profonde des poètes, des historiens, des 
orateurs et des langues grecque et latine. C'est sur- 
tout l'autorité de Descartes qui l'a fait abandonner; 
l'enthousiasme de sa méthode doit désormais tenir 
lieu de tout le reste. On veut en quelques moments, et 
avec le moins de fatigue possible, savoir un peu de 
tout. On ne voit plus que méthodes, qu'abrégés, on 
n'estime les livres qu'en proportion de la facilité ; et 
pourtant la facilité est aussi propre à affaiblir l'esprit 
que la difficulté à le fortifier... Ce qui prouve combien 
ces méthodes mathématiques, transportées dans les 
autres sciences, ont peu réussi à inspirer l'amour de 
l'ordre, c'est que l'on s'est mis à faire des diction- 
naires des sciences, que dis-je? des dictionnaires de 
mathématiques ; cependant il n'y a point d'étude plus 
décousue que celle que l'on peut faire dans un dic- 
tionnaire... On néglige les langues, qui sont pourtant 
le véhicule de l'esprit des nations ; nous nous appro- 
prions cet esprit par l'étude des langues. On réprouve 
l'étude de la langue latine, qui est celle du droit 
romain, celle de notre religion. On condamne la lec- 
ture des orateurs, qui seuls peuvent nous apprendre 
comment doit parler la sagesse ; la lecture des histo- 
riens, en qui seuls les princes peuvent espérer de 



OPUSCULES 175 

trouver des conseillers véridiques, exempts de crainte 
et d'adulation; enfin la lecture des poètes, sous pré- 
texte qu'ils ne disent rien que des fables, et l'on ne 
réfléchit pas que les fables des grands poètes sont des 
vérités plus voisines du vrai idéal, c'est-à-dire de la 
pensée de Dieu, que ne peuvent l'être les vérités 
racontées par les historiens et souvent altérées par le 
caprice, par la nécessité, par le hasard; quel person- 
nage historique ofî're un caractère aussi vrai du général 
d'armée que le Godefroi de la Jérusalem? 

Gomme si, en sortant des académies, les jeunes gens 
allaient trouver un monde tout géométrique et tout 
algébrique, on ne leur parle que d'évidence, de vérités 
démontrées, et l'on dédaigne le vraisemblable. Gepen- 
dant le plus souvent le vraisemblable est aussi le vrai, 
puisque nous y trouvons une des règles du jugement 
les plus certaines, l'opinion de tous les hommes ou du 
plus grand nombre. Les politiques n'ont pas de règle 
plus sûre dans leurs délibérations, les généraux dans 
leurs entreprises, les orateurs et les juges dans les 
affaires du barreau, les médecins dans le traitement 
des maladies du corps, les casuistes dans le traite- 
ment de celles de l'âme ; c'est enfin la règle sur la 
certitude de laquelle tout le monde se repose, dans 
les procès, dans les délibérations, dans les élections; 
tout s'y décide par l'unanimité, ou par la majorité. 

Ge mépris du vraisemblable vient de l'enthou- 
siasme qu'a inspiré le critérium du vrai indiqué par 
Descartes. Ge critérium, qui est la perception claire 
et distincte, est plus incertain que celui d'Épicure, si 
l'on n'a soin de le définir; en effet cette confiance 
dans l'évidence individuelle, que toute passion ne 



176 OPUSCULES 

manque pas de produire, conduit aisément au scep- 
ticisme. Les sceptiques, méconnaissant les vérités qui 
naissent en nous, tiennent peu de compte de celles 
qu'il faut recueillir au dehors, pour arriver à la con- 
naissance du vraisemblable, qui est fondé sur le sens 
commun, sur l'autorité du genre humain. C'est pour 
cela qu'ils désapprouvent les études nécessaires à 
l'acquisition de cette connaissance, celles de l'his- 
toire, des langues, et de la littérature... 



(Yico se plaint ensuite amèrement de l'accueil peu 
favorable que la Science nouvelle a trouvé dans le 
monde savant, et il termine cette lettre remarquable 
en faisant allusion à des persécutions plus dange- 
reuses que celles des critiques, mais sur lesquelles il 
ne nous reste aucun détail.) — Vous êtes, dit-il à son 
protecteur, vous êtes du petit nombre des hommes 
éclairés qui, dans ce pays, soutiennent la Science nou- 
velle par l'autorité de leurs lumières, et sous la pro- 
tection desquels l'auteur accablé par là fortune con- 
serve encore la vie, la patrie et la liberté [ed alV 
autor oppresso dalla fortuna difendono e la patria^ e la 
vita^ e la liber ta). 



Air Abbate , poi monsignore Giuseppe Luigi Esperti 
Prelato domestico nella Corte di Roma, sans date. — 
Mon livre ne pouvait réussir, dit-il, il prend pour point 
de départ l'idée de la Providence, pour principe la jus- 
tice innée au genre humain, et il rappelle les hommes 
à une sévérité qu'ils haïssent. De nos jours le monde 



OPUSCULES 177 

flotte à travers les orages moraux qu'élève le hasard 
d'Épicure, ou se laisse lier et fixer par la nécessite 
cartésienne. Pour régler la fortune, pour modérer le 
pouvoir de la nécessité, il faudrait tous les efforts d'un 
sage éclectisme. Aussi les hommes n'y songent-ils 
point. Pour que les livres plaisent, il faut, comme les 
habits, qu'ils soient conformes à la mode ; et le mien 
explique l'homme social d'après ses caractères éter- 
nels... Ce serait un sujet digne d'occuper un homme 
bien au courant des affaires de la république des lettres, 
que les causes secrètes et bizarres qui ont fait le succès 
des livres. Gassendi trouva le public amolli par la lec- 
ture des romans, et comme énervé par une morale 
complaisante, et il s'entendit proclamer de son vivant 
le restaurateur de la philosophie, pour avoir fait du sens 
individuel le critérium du vrai, et placé le bonheur de 
l'homme dans les plaisirs du corps. — La morale 
chrétienne avait pris en France une rigidité particu- 
lière, en haine du probabilisme. Dans le nord voisin 
de la France et dans une grande partie de l'Allema- 
gne, le sens individuel s'était fait lui-même la règle 
divine de toute croyance. Descartes saisit l'occasion de 
mettre à profit ses admirables talents et ses études 
profondes, et il nous donna une métaphysique sou- 
mise à la nécessité ; il établit pour règle du vrai l'idée 
qui nous vient de Dieu, sans jamais la définir ; ce qui 
fait qu'entre les cartésiens eux-mêmes Vidée claire et 
distincte pour l'un est souvent pour l'autre obscure et 
confuse. Par là Descartes obtint de son vivant le renom 
du plus grand des philosophes. C'est ce qui devait 
arriver dans un siècle de légèreté dédaigneuse où l'on 
veut paraître éclairé sans étude, et par un don de la 

12 



178 OPUSCULES 

nature. — L'Angleterre incertaine dans ses croyances 
religieuses, et dans un siècle aussi sévère en théorie 
que dissolu dans la pratique, a produit, et devait pro- 
duire ce Locke qui entreprend d'adapter la métaphy- 
sique au goût du jour, et de marier l'épicuréisme et 
le platonisme. 



Introduction de l'ouvrage intitutilé : De Vunité du 
pri7icipe et de la fin du droit universel. — Toute juris- 
prudence s'appuie sur la raison et sur l'autorité ; c'est 
au moyen de ces deux règles qu'elle approprie, 
qu'elle applique aux faits le droit établi. La raison a 
son principe dans la nécessité de la nature ; l'auto- 
rité, dans la volonté du législateur. La philosophie 
recherche les causes nécessaires des choses ; l'histoire 
est comme un témoin qui dépose des actes de la 
volonté. Ainsi la jurisprudence universelle se compose 
de trois parties, savoir : philosophie, histoire et, en 
outre, un art particulier d'approprier le droit aux 
faits. 

Chez les Athéniens, c'étaient les philosophes qui 
enseignaient les principes du droit, conformément aux 
dogmes de leurs sectes particulières. Ils dissertaient 
sur la vertu, sur la justice, sur l'uniformité de prin- 
cipes qui caractérise le sage ; enfin, sur la législation 
et le gouvernement, c'est-à-dire sur ces parties de la 
philosophie qu'on appelle morale et politique, et qu'ils 
comprenaient sous le nom de choses humaines, par 
opposition à la partie de la philosophie qui traite de la 
nature de Dieu, et de l'intelligence de l'homme, des 
idées, etc.; notions qu'ils réunissaient sous le titre 



OPUSCULES 179 

général de choses divines. De la connaissance des 
choses divines et des choses humaines résultait la 
sagesse; la sagesse, que Platon appelle celle qui par- 
fectionne et accomplit V homme [hominis consumma- 
triœ), parce qu'en effet elle donne à la partie intelli- 
gente et à la partie morale de l'homme la perfection 
qui leur est propre, la connaissance de la vérité et la 
pratique de la vertu ; la première conduit à la seconde ; 
réunies, elles constituent la sagesse. 

Ceux que les Grecs appellent npaY[j(.a-:'.xol, praticiens 
ou légistes , connaissaient les lois , les jugements 
rendus, l'histoire de tout le droit athénien, et don- 
naient des renseignements à ceux qui leur en deman- 
daient. Néanmoins la jurisprudence ne faisait point 
chez les Grecs un art, une profession particulière. La 
rhétorique en tenait lieu. Les orateurs plaidaient sans 
autre secours les causes de faits, qui sont les plus ora- 
toires; pour celles de droit, instruits par les philo- 
sophes sur les principes du droit, parles légistes ou 
praticiens sur les lois et jugements relatifs à chaque 
affaire , il les plaidaient en consultant surtout les 
règles de l'art oratoire, et songeaient moins à la 
vérité et à la justice qu'à l'intérêt particulier de chaque 
cause. 

11 n'en fut pas de même chez les Romains. La ma- 
gnanimité, résultat naturel de leurs mœurs, suppléait 
à la connaissance de* la morale ; l'usage des affaires , 
qu'ils acquéraient dans l'exercice de tant de magistra- 
tures, compensait leur ignorance des théories politi- 
ques ; enfin, la religion tenait chez eux la place que 
la métaphysique occupait chez les Grecs. La jurispru- 
dence était une doctrine mystérieuse, réservée aux 



180 OPUSCULES 

seuls patriciens. Ils réunissaient la connaissance du 
droit et l'art de l'approprier, de l'appliquer à chaque 
cause, et le jurisconsulte romain était tout à la fois le 
philosophe, le légiste et l'orateur des Grecs. 

Sous la république, peu de temps avant la première 
guerre punique, Tiberius Goruncanius commença à 
enseigner aux jeunes patriciens* l'art d'interpréter le 
droit, et, avec le temps, la jurisprudence devint une 
science propre aux Romains. Étrangère à l'ambition 
oratoire, aux séductions de l'éloquence, non moins 
grave que la philosophie, elle s'attachait à appliquer 
avec précision les règles de droit aux intérêts parti- 
culiers. Aussi, les jurisconsultes furent appelés les 
sages de Rome (Pomponius, Hist. du Droit)^ et la juris- 
prudence est définie, dans Ulpien, par le mot sagesse. 
Mais alors la sagesse est prise dans un sens tout diffé- 
rent de celui qu'entendaient les Grecs : elle ren- 
ferme les choses divines, c'est-à-dire les rites, les céré- 
monies religieuses, particulièrement la divination, et 
les choses humaines, c'est-à-dire toutes les choses pro- 
fanes, soit publiques, soit privées; en sorte que la 
jurisprudence est, chez les Romains, la connaissance 
de tout le droit établi, divin et humain ; de plus, la 
science du juste et de l'injuste, dans ce sens que le 
jurisconsulte sait appliquer le droit aux causes parti- 
culières. 

Les jurisconsultes se sont encore approprié la 
science des étymologies, l'étude de la propriété des 
termes; c'est là le véritable flambeau du droit fondé 
sur r autorité... Cette étude, chez les Grecs, dépendait 
de la philosophie, et était guidée par la raison plutôt 
que par l'autorité. Platon, dans son Cratyle, traite des 



OPUSCULES 181 

étymologies ; Aristote fait de l'interprétation des mots 
une partie de la logique ; les stoïciens expliquaient 
souvent la nature des choses par des remarques sur 
les mots. Mais les grammairiens ont séparé cette 
science de la philosophie, et l'ont placée dans le 
domaine de l'autorité, en la considérant comme 
une histoire de mots; ils la possèdent maintenant 
par prescription. J'entends ici par grammairiens les 
critiques ou érudits ; c'est le sens de ce mot dans 
Quintilien. Les continuelles excursions que les gram- 
mairiens et les jurisconsultes sont obligés de faire 
sur leurs domaines respectifs, montrent assez que 
la science de la signification des mots appartient 
véritablement à la philosophie du droit. 

Le droit civil est ainsi défini dans Ulpien : Un droit 
qui ne s écarte pas en tout du droit naturel des gens, qui 
ne s en rapproche pas en tout, mais qui tantôt y ajoute, 
tantôt en retranche. Dans les parties où il s'en rap- 
proche, il n'est autre que le droit naturel; dans celles 
où il s'en éloigne, il est proprement civil. 

Tirer les principes du droit naturel des écrits des 
jurisconsultes, c'est ce qu'on ne peut faire sans 
danger. Même sous l'empire où ils interprétaient les 
lois d'après les lumières de la raison naturelle, ils y 
portaient toujours l'esprit de la législation civile. 
Voilà ce qui explique pourquoi, au lieu de cette clarté 
qui entoure les principes des autres sciences, on 
ne trouve que difîicultés et contradictions dans les 
définitions que donnent les jurisconsultes du droit 
naturel. Tirer les principes de ce droit de quelques 
doctrines de la philosophie des Grecs, c'est un pur 
jeu d'esprit. Jamais leurs philosophes ne parlèrent 



182 OPUSCULES 

de la justice et des lois d'une manière qui put 
s'appliquer à la législation d'Athènes. D'après cela, 
quand même cette législation aurait été , comme on 
le veut, transportée dans celle des Douze Tables, on 
ne peut en inférer que les principes du droit romain 
doivent être cherchés dans la doctrine de quelque 
philosophe grec. 

Les contradictions que l'on trouve ici entre les juris- 
consultes viennent de ce qu'ils ont jusqu'ici appuyé la 
jurisprudence sur deux principes distincts, la raison 
et l'autorité, comme si l'autorité naissait du caprice et 
n'était pas elle-même fondée sur la raison. De là est 
venu, en général, le divorce de la philologie et de la 
philosophie; les philosophes n'ont jamais cherché les 
raisons qui justifient l'autorité, et les philologues con- 
sidèrent comme de simples faits historiques les doc- 
trines des philosophes. 

Les anciens interprètes du droit ne l'ont considéré 
que sous un aspect philosophique; la philologie était 
alors ignorée. Par leur habileté à chercher la nature 
du juste dans les espèces innombrables que les faits 
leur présentent, ils ont mérité l'éloge de Grotius : Ils 
apprennent à faire de bonnes lois^ lors même qu'ils en 
interprètent de mauvaises. 

Les interprètes modernes, tout au contraire, épris 
des charmes de la littérature , ont éprouvé une sorte 
d'horreur pour la philosophie. C'est que la philosophie 
de leur siècle restait étrangère à cette élégance de 
style dont ils faisaient l'objet de leur prédilection. 
Aussi leurs études philologiques ont dégagé l'histoire 
du droit romain de la rouille de la barbarie, l'ont 



OPUSCULES 183 

replacée dans le jour de la vérité, mais n'en ont pas 
éclairé la philosophie. 

Le seul Antoine Goveanus avait réuni l'étude de- la 
philosophie et de la philologie ; mais il ne s'est point 
appliqué sérieusement à la jurisprudence. Grotius, plus 
grave, ne parle point du droit civil des Romains, il 
traite du droit des gens ; c'est le jurisconsulte du genre 
humain. Mais si l'on met ses principes à l'épreuve 
d'une analyse sévère, on trouve les raisonnements sur 
lesquels il les établit spécieux , mais peut-être loin 
d'être invincibles. 

Aussi entendons-nous répéter encore ce problème 
de Garnéade : Existe-t-il une justice au monde ? Épi- 
cure, Machiavel, Hobbes, Spinoza et Bayle, plus récem- 
ment, disent toujours : La mesure du droit, c'est V uti- 
lité; il varie selon le temps et le lieu; — Ce sont les 
faibles qui veulent qu'il y ait une justice. — Dans le 
souverain pouvoir^ la justice est toujours du parti de la 
force (Tacite). De ces maximes, ils concluent que la 
crainte est le lien de la société humaine , que les lois 
sont une invention des puissants pour commander à 
la multitude ignorante. 

Pour nous, nous établirons en principe que le droit, 
c'est la vérité éternelle, immuable en tout temps, en 
tout lieu. La science éternelle de la vérité est expli- 
quée par la métaphysique, que l'on définit la critique 
du vrai, La métaphysique seule pourrait démontrer le 
droit de manière à nous ôter la malheureuse facilité 
d'examiner si le droit est juste. Elle nous donnerait les 
principes du droit, et concilierait ces principes d'une 
manière invariable. Nous y trouverions comme une 
règle éternelle, au moyen de laquelle nous pourrions 



184 OPUSCULES 

mesurer combien le droit civil des Romains a ajouté 
au droit naturel des gens, combien il en a retranché, 
et ainsi les principes du premier se trouveraient 
éclaircis. 

Ces réflexions m'avaient inspiré un ardent désir 
d'examiner si les principes de la jurisprudence pour- 
raient être établis par la métaphysique de manière à 
former un heureux système de démonstrations. En 
feuilletant saint Augustin, je rencontrai (Ci^é de Dieu, 
livre IV, ch. xxxi) un passage de Yarron dans lequel il 
dit que s'il eût eu le pouvoir de donner aux Romains 
les dieux qu'ils devaient adorer, il eût suivi l'idée , la 
FORMULE prescrite par la nature elle-même; il pensait 
sans doute à l'idée d'un Dieu unique , incorporel, infini. 
Ce mot fut pour moi un trait de lumière. Je compris que 
le droit naturel devait être la formule, l'idée du vrai qui 
nous représente le vrai Dieu. Le vrai Dieu est le prin- 
cipe du vrai droit, de la véritable jurisprudence, comme 
il est celui de la véritable religion. N'est-ce pas pour 
cela que la jurisprudence chrétienne contenue dans les 
constitutions impériales commence par un titre sur la 
très sainte Trinité et sur la foi catholique? La jurispru- 
dence est donc la connaissance véritable des choses 
divines et humaines. La métaphysique nous enseigne 
la critique du vrai, en nous donnant une notion véri- 
table de Dieu et de l'homme. En conséquence, j'ai fait 
en sorte de tirer les principes de la jurisprudence, non 
des écrits des auteurs païens, mais de la véritable con- 
naissance de la nature humaine, laquelle a son origine 
dans le vrai Dieu. 

Après de longues et sérieuses méditations, j'ai enfin 
reconnu que les éléments de toute science divine et 



OPUSCULES 185 

humaine étaient au nombre de trois : connaîtio, vou- 
loir, pouvoir^ dont le principe unique est l'intelligence; 
l'instrument, et comme l'œil de l'intelligence, c'est la 
raison, à laquelle Dieu fournit la lumière de la vérité 
éternelle. 

Certains de la réalité de ces trois éléments , comme 
de notre propre existence, développons-les par la pen- 
sée, cette seule chose dont nous ne pouvons douter 
dans le monde. Pour faciliter ce travail, nous divise- 
rons tout le système en trois parties : I. Les principes 
de toutes les sciences dérivent de Dieu. II. Par les trois 
éléments dont nous avons parlé , la vérité éternelle , 
ou lumière divine, pénètre toutes les sciences, les 
enchaîne de la manière la plus étroite, forme entre 
elles d'innombrables rapports, et les fait toutes remon- 
ter à Dieu, qui en est la source et l'origine. III. Tout 
ce qu'on a jamais dit ou écrit sur les principes des con- 
naissances divines et humaines est vrai, s'il se rap- 
porte à ces règles infaillibles; faux s'il s'en écarte, 
comme nous entreprendrons de le démontrer. 

En conséquence, relativement à la connaissance des 
choses divines et humaines, je traiterai trois points : 
leur origine, leur retour, leur rapport de situation. Par 
leur origine, elles sortent toutes de Dieu; par leur 
retour, elles remontent toutes vers Dieu ; par leur 
situation, elles existent toutes en Dieu; sans Dieu, 
elles ne sont plus qu'illusion et faiblesse. 

J'expliquerai préalablement le sens propre de deux 
mots : le vrai et le certain doivent être distingués aussi 
bien qu'on distingue ordinairement leurs contraires , 
le faux et le douteux. Le certain est aussi différent du 
vrai que le douteux l'est du faux. Si ces mots n'étaient 



186 OPUSCULES 

pas distincts, beaucoup de vérités qui sont douteuses, 
seraient à la fois douteuses et certaines, et tant de 
choses que l'on croit véritables seraient à la fois fausses 
et vraies. 

Ce qui fait le vrai, c'est la conformité de la pensée 
avec la réalité ; ce qui fait le certain, c'est une croyance 
exempte de doute. Cette conformité avec l'ordre réel 
des choses s'appelle et est en effet la raison ; si l'ordre 
des choses est éternel, la raison l'est aussi, et produit 
le vrai éternel; si l'ordre des choses n'est point cons- 
tant en tout temps, en tout lieu, il y aura dans les 
choses de la connaisance raison probable, dans celles 
de l'action raison vraisemblable. De même que le vrai 
résulte de la raison le certain s'appuie sur l'autorité, 
soit sur l'autorité de notre expérience personnelle 
(ajTO'>:a), soit sur celle du témoignage des autres 
hommes, lequel est appelé particulièrement autorité; 
de l'une ou de l'autre naît également la persuasion. 
Mais l'autorité elle-même dépend de la raison : car si 
le témoignage de nos sens ou des autres hommes n'est 
point faux, la persuasion sera véritable ; s'il est faux, 
la persuasion sera fausse également ; les préjugés se 
rapportent à ce dernier genre de persuasion. 

Examinons maintenant si, en partant du principe 
[la connaissance de VÉtre suprême) établi par la nou- 
velle jurisprudence à l'époque où les hommes médi- 
taient avec le plus d'ardeur sur la nature divine ; 
examinons, dis-je, si nous pourrons commencer, con- 
duire et achever une véritable Encyclopédie^ c'est-à- 
dire, comme l'étymologie l'indique, un cercle complet 
de science [disciplinam vere rotundam), une science 
universelle qui ne présente aucune solution dans la 



OPUSCULES 187 

continuité, dans la liaison de ses parties. A cette science 
répond la jurisprudence selon la définition d'Ulpien, 
et selon l'interprétation des érudits modernes (Budé). 
Une telle science doit donner au jurisconsulte romain 
une constance, une uniformité de principes et de con- 
duite, que le sage des Grecs n'eut jamais au même 
degré, etc. 



Le reste de l'ouvrage présente, au milieu de mille 
subtilités, un grand nombre d'idées ingénieuses : 
Page 25: L'utilité est l'occasion, l'honnêteté (honestas) 
la cause du droit et de la société humaine. — Page 28 : 
La société naturelle qui unit les hommes est de deux 
genres, société ou communauté du vrai, communauté 
du juste. — P. 31 : Le vrai est le principe de tout 
droit naturel. Dans le langage du droit romain, verum 
se prend pour œquum honum^ ou justum. Vere vivere 
(Térence) pour vivre d'une manière conforme à la 
nature, c'est une locution vulgaire chez les Latins, et 
bien fondée en raison. — Page 43, 52, et passim : 
Possession, tutelle, liberté, voilà les trois éléments du 
droit politique, comme du droit naturel. De la pre- 
mière dérive la monarchie civile comme la monarchie 
domestique; de la seconde et de la troisième, consi- 
dérées comme états nécessaires à différentes époques 
de la civilisation, dérivent les gouvernements aristo- 
cratiques et les gouvernements populaires. — Page 49: 
La raison d'une loi en fait la vérité. La vérité est la 
qualité propre et inséparable du droit nécessaire ; la 
certitude est celle du droit volontaire [du droit où Von 
considère la volonté du législateur plus que la justice 



188 OPUSCULES 

absolue) ; mais elle est fondée elle-même médiate- 
ment sur quelque vérité. Dans toutes les fictions lé- 
gales, lorsqu'elles appartiennent au droit volontaire^ il 
y a toujours quelque fondement de vérité. La juris- 
prudence civile semble quelquefois s'écarter du droit 
naturel dans l'intérêt de la société ; mais en cela même 
elle y rentre sous quelque rapport. — Page 108 : 
L'ordre naturel des choses est comme l'esprit de la 
société ; les lois n'en sont que la langue. Autant la 
pensée est plus vraie que la parole , autant l'ordre na- 
turel des choses est plus raisonnable et plus constant 
que les lois. Le premier établi par Dieu même dicte 
toujours ce qui est juste; mais nous altérons nous- 
mêmes la vérité que Dieu montre à notre intelligence 
par cette sagesse des sens qui n'est que folie, et l'im- 
perfection du langage empêche souvent la loi de cor- 
respondre à l'ordre éternel. — Page 161 : Les préteurs 
modéraient sans cesse par des fictions légales la ri- 
gueur de la loi civile. On pourrait donc dire avec vérité, 
que de même que le droit civil en général est une imi- 
tation du droit des gens [imitatio et fabula), le droit 
des préteurs était au fond le droit naturel sous l'image 
et le masque du droit civil (subjuris civilis aliqua per- 
sona et imagine). 



De gonstantia jurisprudentis (c'est-à-dire de 
l'uniformité des principes qui caractérise le juriscon- 
sulte, le sage, le philosophe-philologue). Chapitre xxxv 
de la seconde partie : « Les Romains ont-ils emprunté 
quelque partie de la législation athénienne pour V insérer 
dans les lois des Douze Tables? Passons en revue les 



OPUSCULES 189 

rapprochements de Samuel Petit, de Saumaise et de 
Godefroi, entre les lois d'Athènes et celles de Rome. 
F" Table. Si les deux parties s'accordent avant le juge- 
ment, le préteur ratifiera cet accord. Une loi semblable 
de Selon ratifiait les accords, comme on le voit par le 
discours de Démosthéne contre Panthenetus. Mais les 
Romains avaient-ils besoin d'apprendre de Selon ce 
que la raison naturelle enseigne à tout le monde ? Rien 
n'est plus conforme à la raison naturelle, disent 
elles-mêmes les lois romaines, que de maintenir les 
accords. — Le coucher du soleil terminera les jugements 
et fermera les tribunaux. Petit observe que, selon la 
loi d'Athènes, les arbitres siégeaient aussi jusqu'au 
soleil couchant. Qui ne sait que les Romains comme 
les Grecs donnaient tout le jour aux affaires sans inter- 
ruption, et s'occupaient le soir des soins du corps? — 
IP Table. On a le droit de tuer le voleur de jour qui se 
défend avec une arme, et le voleur de nuit même sans 
armes. Même loi dans la législation de Selon (Démos- 
théne contre Timocrate). Une loi semblable existait 
chez les Hébreux : il faudra donc conclure que Selon 
l'avait reçue des Hébreux, à une époque où les Grecs 
ignoraient l'existence des Hébreux, et même celle des 
empires assyriens, comme nous l'avons démontré. — 
VHP Table. Les confréries et associations peuvent se 
donner des lois et règlements , pourvu qu'ils ne soient 
point contraires aux lois de VÉtat. Selon fit la même 
défense, selon la remarque de Saumaise et de Petit. 
Mais quelle est la société assez grossière, assez barbare 
pour ne pas faire en sorte que les corporations soient 
utiles à l'État, loin de combattre l'intérêt public et de 
s'emparer du pouvoir? — IX" Table. Point de privi- 



190 OPUSCULES 

lègeSj point de lois particulières. Godefroi prétend que 
cette loi fut tirée de la législation de Solon, comme si 
au temps des décemvirs les Romains n'avaient pas 
appris à leurs dépens que les privilèges, ou lois parti- 
culières, sont funestes à la république, comme s'ils 
n'avaient pu se souvenir que Goriolan, sans les prières 
de sa femme et de sa mère, aurait détruit Rome, pour 
se venger de la loi particulière qui l'avait frappé. » 

Peut-on faire venir du pays le plus civilisé du monde 
ces lois cruelles qui condamnent à mort le juge préva- 
ricateur, qui précipitent le parjure {de falsis saxo deji- 
ciendis) de la roche Tarpéienne, qui condamnent au 
feu l'incendiaire, au gibet celui qui pendant la nuit a 
coupé les fruits d'un champ, ces lois qui partagent 
entre les créanciers le corps du débiteur insolvable ? 
— Est-ce là l'humanité des lois de Solon ? — Recon- 
naît-on l'esprit athénien dans cette disposition par 
laquelle le malade appelé en jugement doit venir à 
cheval au tribunal du préteur? Sent-on le génie des 
arts qui caractérisait la Grèce dans la formule tigni 
juncti^ qui rappelle l'époque où les hommes se cons- 
truisaient encore des huttes ? — Mais il y a deux titres 
où l'on dit que les lois de Solon ont été simplement 
traduites par celles des Douze Tables. Le premier, de 
'Jure sacro , est mentionné par Gicéron au livre second 
des Lois : « Solon défendit par une loi le luxe des fu- 
nérailles et les lamentations qui les accompagnaient ; 
nos décemvirs ont inséré cette loi presque dans les 
mêmes termes dans la X^ Table ; la disposition rela- 
tive aux trois robes de deuil, et presque tout le reste 
appartient à Solon. » 

Ce passage indique seulement que les Romains 



OPUSCULES 191 

avaient adopté un genre de funérailles, non pas le 
même que celui des Athéniens, mais analogue; c'est 
ce que fait entendre Gicéron lui-même. Il n'y a donc 
pas à s'étonner si les décemvirs défendirent le luxe 
des funérailles, non pas dans les mêmes termes que 
Selon, mais dans des termes à peu près semblables. 
L'autre titre, de jure prxdiatorio^ était, selon Gaius, 
modelé sur une loi de Selon. Mais Godefroi lui-même 
montre ici l'ignorance de ceux qui ont transporté litté- 
ralement la loi de Selon dans les lois des décemvirs ; 
et nous avons prouvé ailleurs que les Romains avaient 
tiré du droit des gens leur jus prsediatorium. — Mais, 
dira-t-on, Pline raconte que l'on éleva une statue à 
Hermodore dans la place des comices. Nous ne nions 
point l'existence d'Hermodore ; nous accordons qu'il a 
pu écrire^ rédiger quelques lois romaines (sgripsisse 
quasdam leges romanas. Strabon. — Fuisse decemviris 
legum ferendarum auctorem. Pomponius); nous nions 
seulement qu'il ait expliqué aux Romains les lois de 
Selon. — Dans les fragments qui nous restent des 
Douze Tables, loin que nous trouvions rien qui res- 
semble aux lois d'Athènes, nous y voyons les institu- 
tions relatives aux mariages, à la puissance paternelle, 
toutes particulières aux Romains. Bien différent de 
celui d'Athènes, leur gouvernement est une aristo- 
cratie mixte, etc. — Il est curieux de voir combien 
les auteurs se partagent sur le lieu d'où les Romains 
tirèrent des lois étrangères. Tite-Live les fait venir 
d'Athènes et des autres villes de la Grèce ; Denys d'Ha- 
licarnasse, des villes de la Grèce, excepté Sparte, et des 
colonies grecques d'Italie, tandis que Tribonien rap- 
porte aux Spartiates l'origine du droit non écrit ; Tacite, 



192 OPUSCULES 

pour ne rien hasarder, dit qu'on rassembla les institu- 
tions les plus sages que l'on put trouver dans tous les 
pays [accitis quœ usquam egregia). — Ne pourrait-on 
pas dire que cette députation fut simulée par le sénat 
pour amuser le peuple, et que ce mensonge, appuyé 
sur une tradition de deux cent cinquante ans, a été 
transmis à la postérité par Tite-Live et Denys d'Halicar- 
nasse, tous deux contemporains d'Auguste, car aucun 
historien antérieur, ni grec ni latin, n'en a fait men- 
tion? Denys est un Grec, un étranger, et Tite-Live 
déclare qu'il n'écrit l'histoire avec certitude que 
depuis le commencement de la seconde guerre 
punique. — Il semblerait, d'après l'éloge que Gicéron 
donne aux Douze Tables, qu'il ne croyait point cette 
législation dérivée de celle des Grecs. C'est ce passage 
célèbre du livre De V Orateur où Gicéron parle ainsi sous 
le nom de Grassus : « Dussé-je révolter tout le monde, je 
dirai hardiment mon opinion : le petit livre des Douze 
Tables, source et principe de nos lois, me semble préfé- 
rable à tous les livres des philosophes, et par son autorité 
imposante, et par son utilité... Yous trouverez, dans 
l'étude du droit, le noble plaisir, le juste orgueil de 
reconnaître la supériorité de nos ancêtres sur toutes 
les autres nations, en comparant nos lois avec celles de 
leur Lycurgue, de leur Dracon, de leur Solon. En effet, 
on a de la peine à se faire une idée de l'incroyable 
et ridicule désordre qui régne dans toutes les autres 
législations; et c'est ce que je ne cesse de répéter 
tous les jours dans nos entretiens, lorsque je veux 
prouver que les autres nations,, et surtout les Grecs, 
n'approchèrent jamais de la sagesse des Romains, w 
(Gicéron, DeV Orateur, liv. P'". Édition de M. Leclerc,t. III.) 



OPUSCULES i93 

Jugement sur Dante. [Opuscules, 2° vol.) — Lo. Divine 
Comédie mérite d'être lue pour trois raisons : c'est 
l'histoire des temps barbares de l'Italie, la source 
des plus belles expressions du dialecte toscan, et le 
modèle de la poésie la plus sublime. 

A l'époque où les nations commencent à se civiliser, 
et toutefois conservent encore l'esprit de franchise 
qu'ont ordinairement les barbares, par leur défaut de 
réflexion (la réflexion appliquée au mal est la mère 
unique du mensonge), alors, dis-je, les poètes ne 
chantent que des histoires véritables. Ainsi, dans la 
Science nouvelle, nous avons établi qu'Homère est le 
premier historien du paganisme. Ennius, qui a célébré 
les guerres puniques, a été incontestablement le pre- 
mier historien des Romains. De même, notre Dante \ 
est le premier, ou l'un des premiers historiens dej / 
l'Italie. Dans lo. Divine Comédie, une seule chose est du J^ 
poète: c'est d'avoir placé les morts selon leurs mérites,' 
dans l'enfer, le purgatoire ou le paradis. Dante est 
l'Homère, ou, si l'on veut, TEnnius du christianisme. 
Ses allégories répondent aux réflexions morales que 
l'on fait en lisant un historien, pour profiter des 
exemples d' autrui. 

Si nous le considérons maintenant sous le rapport 
du langage, nous trouverons qu'on n'a pas expliqué 
d'une manière satisfaisante pourquoi il aurait emprunté 
des expressions à tous les dialectes de la langue ita- 
lienne, comme on le croit communément. 

Ce préjugé ne peut s'expliquer que d'une manière. ^ 
Lorsque les savants du ^(juinzièmè) siècle se mirent à (^"^ 
étudier la langue toscane^Teîtr^u'on l'avait parlée à 
Florence au treizième siècle, c'est-à-dire au siècle d'or 

13 



194 OPUSCULES 

de cette langue, ils remarquèrent dans la Divine 
Comédie une foule d'expressions qu'ils n'avaient point 
rencontrées chez les autres écrivains toscans. Retrou- 
vant un grand nombre de ces expressions dans la 
bouche d'autres peuples italiens, ils crurent que Dante 
les avait recueillies chez ces peuples pour les placer 
dans son poème. C'est précisément ce qui était arrivé 
à Homère, que tous les peuples de la Grèce revendi- 
quèrent comme leur concitoyen, parce que chacun 
d'eux reconnaissait dans V Iliade ou Y Odyssée les 
expressions particulières qui étaient encore en usage 
chez lui. Mais cette opinion est fausse pour deux rai- 
sons bien graves : la première, c'est qu'au treizième 
siècle Florence dut se servir, au moins en grande 
partie, des mêmes expressions que toutes les autres 
cités d'Italie ; autrement la langue italienne n'eût pas 
été commune aux Florentins. La seconde, c'est que 
dans ces siècles maMeureux où l'on ne trouvait 
point d'écrivain en langue vulgaire dans les autres 
cités d'Italie (et en eiïet il ne nous en est point par- 
venu), la vie de Dante n'aurait pas suffi à apprendre les 
langues vulgaires de tant de peuples, pour s'en servir 
avec facilité dans sa Divine Comédie. L'académie de 
la Grusca devrait envoyer par toute l'Italie une liste de 
ces mots, de ces expressions, et faire prendre des 
informations dans les classes inférieures des villes, et 
surtout chez les paysans qui conservent bien plus 
fidèlement les mœurs et le langage antiques que les 
nobles et les gens de feour"^; on verrait quels sont ceux 
qu'ils ont conservés, et dans quel sens ils les enten- 
dent ; ce serait le moyen d'en avoir la véritable intelli- 
gence. 



OPUSCULES 195 

Enfin, Dante nous offre le modèle d'un poète 
sublime. Mais c'est le caractère naturel de la poésie 
sublime, de ne pouvoir être apprise par aucun art. 
Homère n'a pas eu de Longin avant lui, pour lui 
donner les règles du sublime. Pour puiser aux sources 
que nous indique Longin, il faut avoir reçu un don 
particulier du Ciel. De ces sources, voici les plus 
sacrées, les plus profondes : c'est cette hauteur d'âme, 
qui, n'aimant que la gloire et l'immortalité, foule aux 
pieds tout ce qu'admirent la cupidité, l'ambition, la 
mollesse du vulgaire; c'est l'exercice des vertus 
publiques, de la magnanimité, de la justice; ainsi, sans 
aucun art, et par le seul effet de l'éducation instituée 
par Lycurgue, les Spartiates, auxquels la loi défendait 
d'apprendre à lire, laissaient échapper journellement 
des mots si nobles, si sublimes, que les plus grands 
poètes s'honoreraient d'en trouver quelques-uns de 
semblables dans leurs épopées ou leurs tragédies. Mais 
ce qui explique particulièrement le caractère sublime 
de Dante, c'est que ce grand génie naquit à l'époque 
où la barbarie italienne subsistait encore dans son 
énergie. L'esprit humain est comme la terre qui, lors- 
qu'elle est restée plusieurs siècles sans culture, étonne 
par sa fécondité. Voilà pourquoi vers la fin des temps 
barbares, on vit naître à la fois un Dante dans le 
genre sublime, un Pétrarque dans le délicat, un 
Boccace dans le gracieux. 



Nous rapprochons de ce jugement un passage d'une 
lettre où Vico traite le même sujet : — Vous aimez 
Dante, monsieur, et cela par l'instinct de votre sens 



196 OPUSCULES 

poétique, sans que personne vous en ait conseillé la 
lecture. Tandis que les jeunes gens, par suite de cette 
humeur en louée qui e^t daiis le sang à cette heureuse 
époque de la vie, n'aiment que les fleurs, les grâces 
légères, les rapprochements ingénieux, vous goûtez 
avant l'âge, ce poète divin qui semble inculte et gros- 
sier à la délicatesse de nos contemporains, et dont 
l'harmonie sévère choque souvent une oreille effé- 
minée. Dante naquit au milieu de la barbarie la plus 
farouche du moyen âge, lorsque Florence était ensan- 
glantée par les factions des Blancs et des Noirs, qui, 
s'étendant avec celles des Guelfes et des Gibelins, 
embrasèrent toute l'Italie. Après la confusion des lan- 
gues qui était résultée pendant plusieurs siècles de 
l'invasion des barbares, et dans laquelle les vain- 
queurs et les vaincus ne pouvaient s'entendre, au 
milieu de cette vie solitaire où les hommes nourris- 
saient des haines inextinguibles qu'ils léguaient à 
leurs descendants, les communications étaient rares et 
l'indigence du langage vulgaire dut longtemps forcer 
les hommes à s'exprimer par des gestes ou d'autres 
signes matériels. L'Église seule conserva une langue 
régulière, celle d'Occident dans le latin, celle d'Orient 
dans le grec... {D'après les principes de la Science 
nouvelle, il conclut de cette indigence du langage 
que les poètes durent précéder les prosateurs.) Youlons- 
nous nous assurer que telle a dû être l'origine de la 
poésie? interrogeons le sentiment aussi bien que la 
réflexion, et songeons que maintenant encore, dans 
cette abondance du langage vulgaire où nous sommes 
nés, dès qu'on met son esprit dans les entraves du 
vers et de la rime, la difficulté de s'exprimer rend le 



OPUSCULES 197 

langage poétique ; plus le génie se trouve ainsi res- 
serré, mieux il jaillit en traits sublimes. 

Dans sa Divine Comédie Dante fut inspiré par la 
colère. Il a déployé toute son imagination dans son 
Enfer, en chantant des colères implacables, telles que 
celle d'Achille, qui, a elle seule, remplit VIliade. Il s'y 
complaît à décrire d'épouvantables tourments, précisé- 
ment comme au temps où la Grèce était barbare et 
féroce, Homère peignit dans ses batailles tant d'images 
affreuses de blessures et de morts. Ce caractère atroce 
de leurs fables, qui excite la compassion des hommes 
civilisés, n'était qu'agréable à leurs auditeurs. Main- 
tenant encore les Anglais, moins amollis par la délica- 
tesse du siècle, aiment l'atrocité dans les tragédies; 
tel fut aussi sans doute, dans les commencements, le 
goût du théâtre grec, qui présentait aux spectateurs 
l'afTreux repas de Thyeste, ou Médée mettant en pièces 
son frère ou ses fils. 

Dans le Purgatoire où les peines les plus doulou- 
reuses sont endurées avec une inaltérable patience, 
dans le Paradis où les bienheureux goûtent une paix 
profonde et des joies infinies, nous admirons moins 
l'auteur de la Divine Comédie, habitués que nous 
sommes à la paix et à la douceur d'un âge civilisé; eti o 
c'est là qu'il est le plus admirable, pour s'être élevé à 
de telles conceptions dans un âge impatient de l'of- 
fense et de la douleur. Nous en dirons autant d'Ho- 
mère. Nous estimons VIliade moins que le poème où il 
célèbre la patience héroïque d'Ulysse. 

Discours prononcé en 1700. — Nous laissons ce passage et 
le suivant en latin, pour qu on puisse juger de la vigueur 



198 OPUSCULES 

avec laquelle Vico maniait cette langue, surtout comme 
langue du droit. 

(Hostem hosti infensiorem quam stultum sibi esse 
neminem). — « Homo mortali corpore, ait Deus, 
« aeterno animo esto : ad duas res, verum et honestum, 
<( sive adeo mihi uni nascitor : mens verum, fal- 
<c sumque cognoscito : sensus menti ne imponunto : 
« ratio vitse auspicium, ductum, imperiumque habeto: 
<( cupiditates rationi ancillantor : ne mens de rébus ex 
« opinione, sed sui conscia judicato : neve animus ex 
« libidine, sed ratione bonum amplectitor : bonis 
« animi . artibus aeternam sibi nominis claritudinem 
« parato : virtute, et constantia humanam felicitatem 
« indipiscitor : si quis stultus sive per luxum, sive 
« per ignaviam, sive adeo per imprudentiam secus 
« faxit, perduellionis reus sibi ipse bellum indicito. » 

... Talibus stulti oppugnati armis, tanta vi debellati, 
quam amplissima, et pulcherrima privantur urbe? Ea 
nimirum, quam non aratro designati ambiunt mûri ; 
sed flammantia cœli mœnla circumdant : quse non 
mutabili lege fundata est; sed aeterno regitur jure : in 
qua non municipale sacrum, sed cœlum, sidereum Dei 
Opt. Max. templum, reseratur. Ejus urbis civitas non 
nisi Deo sapientibusque communis est : quando ejus 
juris communionem non principali beneficio, non 
liberis, non nave, non militia homines, sed sapientia 
consequuntur. Etenim (attendite, per vestram fidem) 
jus, quo haec maxima civitas fundata est, divina ratio 
est, toti mundo, et partibus ejus inserta, quse omnia 
permeans mundum continet, et tuetur. Hsec in Deo 
est, et sapientia divina dicitur; a solo sapiente cognos- 
citur, et sapientia humana appellatur. Quis igitur non, 



OPUSCULES 199 

quod olim Mutius, Clvis, romanus sum^ sed, quod 
multo est grandius, magnifîcentiusque, Mundi civis 
sum, potest dicere, nisi solus sapiens, qui de rébus 
superis, inferisque, divinis, humanis, universis vera 
cogitare, et disserere sciât? 



(1732. De mente heroica).,. — Ne vos incautos iste 
sive invidus, sive ignavus circumveniat rumor : hoc 
beatissimo saeculo, quae in re litteraria effecta dari 
unquam potuerant, jam omnia absoluta, consummata, 
perfecta esse, ut in ea nihil ultra desiderandum super- 
sit. Falsus rumor est, qui a pusilli animi litteratis 
differtur. Mundus enim juvenescit adhuc; nam septin- 
gentis non ultra ab hinc annis, quorum tamen qua- 
dringentos barbaries percurrit, quot nova inventa? 
quot novae artes, quot novae scientiae excogitatse... 
Quo modo tam repente humani ingenii natura effœta 
est, ut alia inventa seque egregia sint desperanda? Ne 
despondeatis animum, generosi auditores; innumera 
restant adhuc, et forsan his, quae numeravimus, 
majora et meliora. In magno enim naturae sinu, in 
magno artium imperio ingentia humano generi profu- 
tura bona in média posita sunt, quae hactenus jacent 
neglecta, quia hactenus ad ea mens heroica animum 
non advertit. Magnus Mexander in ^Egyptum delatus 
uno suo magno oculorum obtutu isthmum vidit, qui 
Erythraeum a mari Méditerranée dividit, et qua Nilus 
in Mediterraneum effluit, et Africa Asiaque continen- 
tur; et dignum reputavit, ubi suo nomine urbém 
fundaret Alexandriam ; qaèe statim etAfricae, et.Asiae, 
et Europae, totius Mediterranei maris, et Oceani,' India- 



200 OPUSCULES 

rumque commerciis celebratissima fuit. Sub limis Gali- 
hvus Venerem corniculatam observavit, et de mun- 
dano systemate admiranda detexit. Observavit ingens 
Cartesius lapidis funda jacti motum, et novum sys- 
tema physicum est meditatus. Christophorus Columhus 
ventum ab occidentali Oceano in os sibi adspirantem 
sensit ; et eo Aristotelis argumente, ventes a terra 
gigni, alias ultra Oceanum esse terras conjecit, et 
novum terrarum orbem detexit. Magnus Hugo Grotius, 
unum illud Livii dictum Sunt quœdam pacis^ et belli 
jura^ graviter advertit; ac De jure belli et pacis admira- 
biles libres edidit; a quibus si aliqua expunxeris, 
incomparabiles non immérité dixeris. Quibus illustri- 
bus argumentis, quibus exemplis amplissimis, adoles- 
centes ad optima maxima nati, mente heroica, ac 
proinde magno animo litterarum studiis incumbite; 
integram sapientiam excolite, rationem humanam 
uu.iversam perficite : divinam fere vestrarum mentium 
celebrate naturam : sestuate deo, que pleni estis : 
sublimi spiritu audite, legite, lucubrate : herculeas 
subite aerumnas; quibus exantlatis, ab vero Jove Opt. 
Max, vestrum divinum genus optimo jure probetis : 
atque adeo vos heroes asserite, aliis genus humanum 
ingentibus commodis ditaturi. Quse amplissima in 
universam humanam societatem mérita facili négocie 
et divitise, et opes, et honores, et potentia in hac ves- 
tra republica consequentur : quae tamen si cessaverint, 
non manebitis : et cum Seneca, aequo anime, hoc est, 
non elato, si advenerint, excipietis; nec démisse, si 
abierint, resignabitis stultae furentique fortunae : et 
contenti eritis eo divine, et immortali bénéficie, quod 
Deus Opt. Max., qui nobis, ut principio diximus, in 



OPUSCULES 201 

universum genus humanum diligentiam jubet, vestrum 
aliquos prsecipuos delegisset, per quos suam in terris 
gloriam explicarit. 



De Parthenepea conjuratione nono Kalendas octobris 
anno MDCCI, a J. B, VicOj regio eloquentim prof essore 
conscripta. — A la mort de Charles II, l'empereur 
Léopold tenta de faire soulever les Napolitains en 
faveur de son plus jeune fils l'archiduc Charles. A cet 
effet il envoya à Rome Charles Sangrio et J. Caraffa 
pour s'entendre avec quelques nobles napolitains réfu- 
giés dans cette ville. Mais Caraffa se laissa gagner par 
l'ambassadeur d'Espagne; Sangrio, renonçant à ses 
desseins, retourna en Autriche. Toutefois, avant de 
quitter Rome, il fit part à Jérôme et Joseph Gapece de 
ses anciens projets; Joseph Capece, homme plein de 
courage et d'audace, haïssait mortellement les Espa- 
gnols. Il avait été longtemps enfermé en punition d'un 
meurtre qu'il avait commis en présence même du vice- 
roi, et dans sa prison il avait appris l'allemand; il 
partait pour la Belgique quand les ouvertures de San- 
grio le firent retourner à Naples. Ces nobles essayèrent 
de soulever, par la promesse de l'abolition des dîmes, 
la populace de Naples, qui les soutint quelque temps, 
et finit par les abandonner. 

Ce petit ouvrage manuscrit de Vico, dont nous 
devons la communication à l'obligeance de M. Bal- 
lanche, présente moins d'intérêt que n'en promet le 
nom de l'auteur. C'est une laborieuse imitation des 
formes oratoires de Tite-Live. Nulle émotion patrio- 
tique. 



202 OPUSCULES 

Notai in acta eruditorum Lipsiensia. — On rendit 
compte de la manière suivante de la Scienza nuova 
dans les Acta eruditorum de Leipsick (août 1727) : 

« Il a paru à Naples un livre intitulé : Principj d'una 
Scienza nuova, inS". Quoique l'auteur cache son nom 
aux érudits, cependant nous avons su, par un Italien 
de nos amis que c'est un abbé napolitain, appelé Yico. 
L'auteur a mis en avant dans ce livre un nouveau 
système de droit naturel, ou plutôt une fiction tirée de 
principes tout différents de ceux que les philosophes 
ont admis jusqu'à ce jour, et plus accommodée à 
l'esprit de l'Église romaine. Il a pris beaucoup de 
peine pour combattre les doctrines de Grotius et 
de Puffendorf ; cependant il donne plus à son ima- 
gination qu'à la vérité ; il succombe sous la masse des 
hypothèses qu'il entasse. Aussi a-t-il été reçu des 
Itahens même avec plus de froideur que d'applaudis- 
sements. )) 

Yico publia deux ans après une réponse à cet article, 
intitulée : Notœ in acta eruditorum Lipsiensia, avec 
cette épigraphe tirée de Tacite : Quibus unus metus si 
intelligere viderentur. Il traite le critique anonyme, 
qu'il désigne ailleurs comme un Italien, du nom de 
vagabond inconnu (ignotus erro). 

(c Le sujet propre de la Scienza nuova, qui est la 
nature des nations, est laissé dans un vaste silence... 
Ce n'est pas le Droit naturel qui est le premier sujet 
de cette science, comme le croit le critique, c'est la 
Nature commune des nations; d'où sort et se répand 
également chez tous les peuples une connaissance 
constante et universelle des choses divines et 
humaines; de là se découvre un nouveau système de 



OPUSCULES 203 

droit naturel qui est un des principaux corollaires 
de cette science. 

(( Pourquoi dit-il que je m'écarte des principes reçus 
de tous les philosophes? Serait-ce que Grotius et Puffen- 
dorf, en y ajoutant Selden, lui paraissent les seuls 
philosophes du monde, parce qu'aucun d'eux n'est 
catholique romain? Est-ce pour faire entendre que je 
ne suis point philosophe? Si c'est là sa pensée, il 
montre qu'il sait bien que je ne suis pas professeur de 
philosophie, mais de philologie, d'éloquence, et qu'il 
croit, avec le vulgaire, que l'éloquence est chose toute 
séparée de la philosophie ; ou bien encore il n'aura 
pas ouvert mon livre; car le but de ce livre c'est l'en- 
treprise toute nouvelle de soumettre à la philosophie 
la philologie^ la connaissance de toutes les choses qui 
dépendent du libre arbitre, telles que langues, mœurs, 
actes de la paix et de la guerre, et de réduire la philo- 
logie, par des principes sûrs de philosophie, à la forme 
déterminée d'une science. M'attaque-t-il parce que 
dans mon système j'appuie le droit monarchique d'ar- 
guments nouveaux pour les philosophes; ou parce 
que j'ai fondé mon système sur le principe de la 
divine Providence ? C'est ce que n'a pas fait Grotius, 
lui qui dit hautement que lors même qu'on supprime- 
rait toute connaissance de Dieu, son système n'en 
subsisterait pas moins. Puffendorf reconnaît la Provi- 
dence, mais avec l'hypothèse épicurienne d'un homme 
jeté dans ce monde sans aucune assistance divine. 
Accusé sur ce point par des hommes aussi doctes que 
pieux, il fut obligé de plaider sa cause dans une dis- 
sertfM^ion spéciale. Moi, je joins au dogme de la divine 
-Providence cet autre principe que l'homme a le libre 



204 OPUSCULES 

choix du bien et du mal; principes de philosophie sans 
lesquels il est impossible de parler de justice et de loi. 
Si c'est pour cela que mon censeur dit que je suis sorti 
de la route ordinaire des philosophes. Platon, qui 
établit toujours dans ses doctrines la divine Provi- 
dence et revendique pour l'homme le libre arbitre, 
Platon, ce philosophe divin, sera, par une licence 
qui approche du délire , rayé de la liste des philo- 
sophes. 

« Que s'il en est ainsi, le censeur se trahit lui-même. 
Tout autre qu'un protestant ne ferait pas un reproche 
à notre système d'être accommodé à r esprit de V Église 
romaine; ce ne peut être qu'un disciple de Luther ou 
de Calvin, qui introduit les idées stoïciennes et le 
fatum dans la philosophie chrétienne et qui veut que 
dans le serf-arbitre de l'homme la nécessité domine 
et opprime tout... — Et pourquoi n'accommoderais-je 
pas mon système à cette Église qui montre au doigt la 
vérité à ceux qui professent sa croyance ? Elle m'a aidé 
à fonder un système accommodé à tout le genre 
humain; car elle m'a enseigné deux dogmes, celui de 
la divine Providence et celui du libre arbitre, que 
reconnaît tout le genre humain. Mais il est interdit aux 
sectateurs de Luther ou de Calvin de prendre la parole 
contre ces vérités. C'est ce qui arriva une fois à Théo- 
dore de Bèze en Suisse, où il remplaça Calvin. Comme 
il avait prononcé un discours qui faisait perdre le cœur 
à tous ses auditeurs pour toute œuvre chrétienne, les 
magistrats défendirent de prêcher à l'avenir contre ces 
dogmes catholiques. 

« Pourquoi n'a-t-ilpas nommé Selden, le troisième des 
principaux auteurs qui aient traité de ces matières, lui 



OPUSCULES 205 

dont je combats aussi les doctrines et les principes?... 
Je comprends. Selden ne lui semble pas philosophe, 
parce que d'après le saint livre de la Genèse il suppose 
une Providence. Pour lui, Gicéron non plus ne sera 
pas philosophe, puisqu'il déclare qu'il ne peut parler 
sur les Lois avec Atticus, si celui-ci ne lui accorde que 
le sens commun persuade au genre humain que tout 
nous est dispensé avec justice par la Providence. Que 
Grotius voie, après un tel aveu de Gicéron, si son sys- 
tème peut subsister indépendamment de toute con- 
naissance de la divinité ! Que les savants interprètes 
du droit romain voient s'ils ont raison d'appeler malgré 
elles les sectes stoïcienne et épicurienne à la jurispru- 
dence romaine, lorsque cette jurisprudence définit le 
droit naturel des gens : le droit établi par la Providence 
divine, 

<( Gomment ose-t-il donc déclarer une guerre impie à 
la Providence, en refusant de compter parmi les philo- 
sophes et Gicéron qui veut qu'on la considère d'après 
le sentiment unanime des nations comme un Dieu qui 
voit toutes les choses humaines, et Platon qui arrive 
par la raison à la définir l'ordre intelligent et libre de 
la nature. » 

Yico termine cette violente réponse par les paroles 
suivantes, qui en expliquent l'amertume : 

« Sache, lecteur impartial, que je languissais dans 
uneétuve, atteint d'une maladie mortelle et rapide, et 
sous le coup d'un remède dangereux qui peut pro- 
duire l'apoplexie chez les vieillards, lorsque j'ai écrit 
cet opuscule ; sache de plus que depuis près de vingt ans 
j'avais dit adieu à tous les livres pour travailler selon 
mes faibles movens à la science du droit naturel des 



206 OPUSCULES 

gens; pour cette science je voulus m'ensevelir dans la 
profonde et vaste bibliothèque du sens universel de 
l'humanité, pour y feuilleter les plus antiques auteurs 
des nations qui ont précédé les écrivains de plus de 
mille ans. Hohhes a voulu en faire autant, lui qui se 
vantait auprès des lettrés, ses amis, d'avoir formé de 
cette manière sa doctrine du Prince; c'était, disait-il, 
dans ce trésor qu'il avait puisé sa philosophie. 11 se 
trompait cependant, n'ayant pas tenu compte de la 
divine Providence, qui seule pouvait lui donner un 
flambeau pour parcourir ces sombres origines des 
choses humaines ; il erre donc avec l'aveugle hasard 
d^Épicure dans la nuit ténébreuse de l'antiquité. Je 
combats dès l'abord ses doctrines et ses principes. » 



Nous donnerons aussi un passage où Yico réfute 
ce reproche que lui avait adressé le critique : ingénia 
magis indulget quam veritati. 11 soutient d'abord, en 
reproduisant des idées déjà exposées dans le De anti- 
quissima Italorum sapientia^ qu'on ne peut arriver à 
la vérité sans Yingenium et sans Vingenii acumen. 

« Aristote nous donne la raison pour laquelle 

nous prenons plaisir aux acuta dicta; c'est que l'âme 
qui, par sa nature, a faim et soif du vrai, apprend 
beaucoup de choses en un instant. Au contraire, les 
arguta dicta sont le produit d'une faible et pauvre 
imagination, qui ne fournit que les noms vides des 
choses ou de simples surfaces, et ne les recompose 
pas tout entières; ou encore qui présente tout à coup 
à l'esprit des choses absurdes et ineptes, lorsqu'il 
n'attendait rien que de raisonnable et de convenable. 



OPUSCULES 207 

Il est alors joué et déçu dans son attente; les fibres du 
cerveau, préparées à recevoir quelque chose de conve- 
nable et de juste, se troublent et se confondent, et 
elles propagent ce mouvement tumultueux dans toutes 
les ramifications des nerfs; mouvement qui ébranle 
tout le corps et fait sortir l'homme de son assiette ordi- 
naire. De là vient que les bêtes ne rient point, parce 
que leur sens est tout particulier et singulier, et que 
par conséquent elles ne peuvent porter leur attention 
que sur des objets isolés et singuliers, dont chacun est 
chassé et détruit par le premier qui vient se présenter. 
D'où l'on peut faire voir clairement que, par cela seul 
que la nature a refusé aux bêtes le sens du rire, elles 
sont privées de toute raison. C'est uniquement ceci 
qui constitue, chez le rieur, ce sentiment secret dont 
il ne se rend pas compte lorsqu'il accueille par le rire 
des choses sérieuses ; il lui semble qu'alors il se sent 
homme. Mais le rire ne vient que de la faible nature de 
l'homme : 

..... Decipimur specie recti. 

Car d'après la nature du rire, telle que nous l'avons 
expliquée, ceux qui rient tiennent comme le milieu 
entre les hommes sérieux et graves, et les bêtes brutes. 
Je parle ici de ceux qui rient à tout propos et qu'on 
appelle rieurs, comme aussi de ceux qui excitent les 
autres à rire, et que l'on nomme railleurs {derisores). 
Les gens sérieux ne rient point, parce qu'ils considèrent 
mûrement une chose, et ne se laissent pas détourner 
par une autre ; les bêtes ne rient point, parce qu'elles 
ne font aussi attention qu'à une chose; dès qu'une 



208 OPUSCULES 

autre vient les toucher, elles s'y tournent tout entières. 
Au contraire, les rieurs ne considérant que légèrement 
une chose, s'en laissent facilement détourner par une 
autre. Les railleurs sont ceux qui s'éloignent le plus 
des hommes graves, et sont le plus rapprochés des 
bêtes, puisqu'ils défigurent l'apparence du vrai, et non 
seulement la défigurent, mais la bouleversent, par une 
violence qu'ils se font à eux-mêmes et à leur intelli- 
gence et à la vérité ; c'est de cela que parle le parasite 
Gnathon de la comédie : 



Postremo imperavi egomet mihi 

Omnia atientari. 



Ce qui est un en soi, ils le détournent et le plient 
à une autre chose; c'est une vérité que les poètes ont 
déposée dans leurs fables ; pour nous montrer que de 
telles gens sont comme intermédiaires entre l'homme 
et la bête, ils ont imaginé leurs satyres rieurs. La nature 
perverse des railleurs les laisse toujours pauvres du 
vrai divin, elle leur ferme toujours les trésors de la 
vérité ; et lorsqu'ils s'applaudissent de leurs dérisions 
sur les choses sérieuses, alors s'applique à eux le mot 
de la sagesse divine : Si sapiens fueris; tibi ipsefueris; 
si derisoTj tu solus damnum portabis. 

Cette explication de la nature du rire nous fait voir 
pourquoi les personnages ridicules dans les comédies 
nous causent un plus vif plaisir lorsqu'ils font sérieu- 
sement leurs sottises, et pourquoi la plaisanterie est 
souvent si froide, quand c'est en riant qu'on veut faire 
rire les spectateurs. Et certes jamais une farce n'est plus 
plaisante que lorsque les mimes imitent, par leur phy- 



OPUSCULES 209 

sionomie, leur démarche et leurs gestes, des hommes 
sérieux et graves, et les livrent ainsi à la risée. Tout 
cela revient à dire enfin que le rire vient d'un piège 
qui est tendu à l'esprit humain, toujours avide du vrai, 
et il éclate d'autant plus que l'imitation de la vérité 
est plus parfaite. C'est de là que Gicéron dit, avec 
autant d'élégance que de vérité : Risus sedem esse 
suhturpe. 



li 



DE 



L'ANTIQUE SAGESSE DE L'ITALIE 



RETROUVÉE 



DANS LES ORIGINES DE LA LANGUE LATINE. 



PREFACE 

Tandis que je méditais les origines de la langue 
latine, j'en observai de si savantes dans un grand 
nombre d'expressions, qu'elles ne semblaient pas être 
le résultat de l'usage vulgaire, mais le signe de quel- 
que doctrine intime et mystérieuse. Et certes, il est 
naturel, qu'une langue soit riche en locutions philoso- 
phiques, si la philosophie est en honneur chez la 
nation qui la parle. Je pourrais rappeler moi-même, 
que de notre temps, lorsque la philosophie d'Aristote 
et la médecine de Galien étaient à la mode, les hommes 
les moins lettrés n'avaient à la bouche qn horreur du 
vide, antipathies et sympathies naturelles, les quatre 
humeurs et leurs qualités, et cent expressions de cette 
espèce; puis, lorsque prévalut la physique moderne 
et que la médecine fut traitée comme un art empirique, 



/ 



212 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

on n'entendait parler que de circulation du sang, de 
coagulation, de drogues utiles et nuisibles, de pression 
atmosphérique, etc. Avant l'empereur Adrien, les mots 
(ïens^ être, essentia, essence, substantia, substance, 
accidens, accident, étaient inusités chez les Latins, 
parce qu'on ne connaissait pas la métaphysique d'Aris- 
tote. Depuis cette époque, elle attira l'attention des 
savants, et ces termes devinrent vulgaires. Ainsi, 
ayant remarqué que la langue latine abondait en locu- 
tions philosophiques, et, que d'un autre côté, l'histoire 
nous atteste que les anciens Romains, jusqu'au temps 
de Pyrrhus, ne songèrent qu'à l'agriculture et à la 
guerre, j'en induisais qu'ils avaient reçu ces termes de 
' quelque autre nation éclairée, et qu'ils s'en servaient à 
l'aveugle. De ces nations éclairées dont ils auraient 
pu les recevoir, je n'en trouvais que deux, les Ioniens 
et les Étrusques. Quant à la science ionienne, il est 
inutile d'en parler longuement; l'on sait de quel éclat 
brilla l'école Italique. La science des Étrusques est 
attestée par leur profonde connaissance des cérémo- 
nies religieuses. Car la culture de la théologie civile 
annonce toujours la culture de la théologie naturelle; 
les rites sont toujours plus augustes là où l'on a conçu 
les idées les plus justes de la divinité ; ainsi c'est dans 
le christiainisme que les cérémonies sont le plus 
saintes, parce que c'est là qu'on trouve la doctrine la 
plus pure sur la nature de Dieu. L'architecture des 
Étrusques, la plus simple que l'on connaisse, four- 
nit une preuve très forte qu'ils devancèrent les Grecs 
dans la géométrie. Qu'une bonne et grande partie 
de la langue ionienne ait été importée chez les 
Latins, c'est ce dont témoignent les étymologies; 



DE L'ITALIE 213 

il est constant que les Romains reçurent de l'Étrurie 
les cérémonies du culte des dieux, et en même temps 
les formules sacrées et les paroles pontificales. Je 
crois donc pouvoir conclure avec assurance que c'est 
chez ces deux nations qu'il faut chercher l'origine des 
expressions philosophiques des Latins ; et j'ai résolu 
de retrouver, dans les origines de la langue latine, 
la sagesse antique de l'Italie : travail que personne, 
autant que je sache, n'a encore entrepris, mais qui 
mérite peut-être d'avoir provoqué le regret de Bacon. 
Platon, dans le Cratyle, essaya de retrouver, par la 
même voie, la sagesse antique des Grecs. Ainsi ce 
qu'ont fait Varron dans ses Origines; Jules Scaliger, 
dans son Traité des causes de la langue latine; François 
Sanctius, dans la Minerve^ et Gaspard Scioppius, dans 
les notes qu'il y a jointes; tout cela est très différent de 
notre entreprise. Ces savants se sont proposé de tirer 
de la philosophie dans laquelle ils étaient très versés, 
une explication des causes de la langue et de tout l'en- 
semble de son système : mais nous, sans nous assu- 
jettir aux opinions d'aucune école, nous rechercherons 
dans les origines mêmes des mots quelle a été la 
philosophie de l'Itahe antique. 



2U DE L'Aîs'TIQUE SAGESSE 



LIVRE PREMIER OU LIVRE METAPHYSIQUE 

Dédié au seigneur Paolo Matteo Doria. 



Je veux traiter, dans ce livre, des locutions qui me 
donnent lieu de retrouver par conjecture les opinions 
des anciens sages de l'Italie sur la vérité première, 
sur Dieu et sur I ame humaine. J'ai résolu de vous 
le dédier, seigneur Paolo Doria, ou plutôt de traiter 
ici, sous vos auspices, de la métaphysique, puisque, 
comme il convient à un philosophe si haut placé 
par son rang et par sa science, vous vous plaisez 
à ces hautes études, et que vous les cultivez avec 
autant de magnanimité que de sagesse. En effet, c'est 
une grande âme, celle qui, tout en admirant les pen- 
sées des autres philosophes, se confie encore plus en 
soi, et justifie cette confiance. D'autre part, c'est un 
signe de sagesse que d'avoir, seul de tous les modernes, 
appliqué la vérité première aux usages de la vie 
humaine, en la faisant descendre, d'une part à la méca- 
nique, et de l'autre à la science politique. Vous formez 
un prince pur de tous les artifices dans lesquels Tacite 
et Machiavel avaient élevé le leur; quoi de plus en 
harmonie avec la loi chrétienne, de plus désirable pour 
la prospérité de la chose publique! Ce sont là vos 
titres à la reconnaissance de tout homme à qui arri- 
vera la seule renommée de votre illustre nom. J'v 



DE L'ITALIE 215 

joins ce dont je vous suis seul redevable : la faveur 
avec laquelle vous m'avez toujours accueilli, les encou- 
ragements que j'ai reçus de vous plus que de tout autre, 
pour les études dont il s'agit ici. L'année dernière, 
j'avais tenu chez vous, après souper, quelques discours 
où, m'appuyant sur les origines mêmes de la langue 
latine, je faisais voir la nature dans un mouvement qui 
entraînait chaque chose, per vim cunei, suivant le"^ 
rayon vers le centre du mouvement, et, par une force 
contraire, la repoussant du centre à la circonférence ; , 
je montrais que toutes choses naissent et meurent par 
une sorte de systole et de diastole. Alors, vous et 
d'autres savants de cette ville : Augustinus, Arianus, 
Hyacinthe de Christoforo et Nicolas Galitia, vous me 
donnâtes le conseil d'entreprendre cette démonstra- 
tion par son principe, de sorte qu'elle apparût dans un 
ordre légitime et systématique. C'est pourquoi, entrant 
dans la voie des origines latines, j'ai élaboré cette 
métaphysique que je vous dédie à ce titre. Plus tard, 
je consacrerai à ces trois illustres personnages le fruit 
d'autres travaux, en témoignage de l'estime singulière 
que je leur porte. 



CHAPITRE PREMIER 
Du vrai et du fait. 

Les mots verum et factum, le vrai et le fait, se met- 
tent l'un pour l'autre chez les Latins, ou, comme dit 
l'école, se convertissent entre eux. Pour les Latins, 



216 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

intelligere, comprendre, est même chose que lire clai- 
rement et connaître avec évidence. Ils appelaient 
cogitare ce qui se dit en Italien pensare et andar racco- 
gliendo; 7'a^2o, raison, désignait chez eux une collection 
d'éléments numériques, et ce don propre à l'homme 
qui le distingue des brutes et constitue sa supériorité ; 
ils appelaient ordinairement l'homme un animal qui 
participe à la raison [rationis particeps)^ et qui par con- 
séquent ne la possède pas absolument. Dg^m ême q ue 
les mots sont les signes desj dées, les idées sont les 
signes et les représentations des choses. Ainsi comme 
lire, légère^ c'est rassembler les éléments de l'écriture, 
dont se forment les mots, l'intelligence [intelligere) 
consiste à assembler tous lés éléments d'une chose, d'où 
ressort l'idée parfaite. On peut donc conjecturer que 
les anciens Italiens admettaient la doctrine suivante 
sur le vrai : Le vrai est le fait même, et par conséquent 
Dieu est la vérité première, parce qu'il est le premier 
faiseur [factor)\ la vérité infinie, parce qu'il a fait 
toutes choses ; la vérité absolue, puisqu'il représente 
tous les éléments des choses, tant externes qu'internes, 
car il les contient. Savoir, c'est assembler les éléments 
des choses, d'où il suit que la pensée [cogitatio) est 
propre à l'esprit humain, et l'intelligence à l'esprit 
divin; car Dieu réunit tous les éléments des choses, 
tant externes qu'internes, puisqu'il les contient et que 
c'est lui qui les dispose; tandis que l'esprit humain, 
limité comme il l'est, et en dehors de tout ce qui n'est 
pas lui-même, peut rapprocher les points extrêmes, 
mais ne peut jamais tout réunir, en sorte qu'il peut 
bien penser sur les choses mais non les compre^idre ; 
voilà pourquoi il participe à la raison, mais ne la pos- 



DE L'ITALIE 217 

sède pas. Pour éclaircir ces idées par une compa- 
raison, le vrai divin est une image solide des choses, 
comme une figure plastique ; le vrai humain est une 
image plane et sans profondeur, et telle qu'une pein- 
ture. Et de même que le vrai divin est parce que Dieu, 
dans l'acte môme de sa connaissance, dispose et pro- 
duit, de même le vrai humain est pour les choses où 
l'homme, dans la connaissance, dispose et crée pareil- 
lement. Ainsi la science est la connaissance de la 
manière dont la chose se fait, connaissance dans 
laquelle l'esprit fait lui-même l'objet, puisqu'il en 
recompose les éléments; l'objet est un solide relati- 
vement à Dieu qui comprend toutes choses, une sur- 
face pour l'homme qui ne comprend que les dehors. 
Ces points établis, pour les faire accorder plus aisé- 
ment avec notre religion, il faut savoir que les 
anciens philosophes de l'Italie identifiaient le vrai et le 
fait, parce qu'ils croyaient le monde éternel ; par suite 
les philosophes païens honorèrent un Dieu qui agissait 
toujours du dehors^ ce que rejette notre théologie. C'est 
pourquoi dans notre religion où nous professons que 
le monde a été créé de rien dans le temps, il est néces- 
saire d'établir une distinction, en identifiant le vrai 
créé avec le fait^ et le vrai incréé avec Yengendré 
(genito). Ainsi l'Écriture sainte, avec une élégance 
vraiment divine, appelle verbe la sagesse de Dieu, qui 
contient en soi les idées de toutes choses et les élé- 
ments des idées elles-mêmes; dans ce verbe le vrai 
est la compréhension même de tous les éléments de 
cet univers, laquelle pourrait former des mondes 
infinis; c'est de ces éléments connus et contenus 
dans la toute-puissance divine que se forme le verbe 



218 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

réel, absolu, connu de toute éternité par le Père, et 
engendré par lui de toute éternité. 



§ I. — De l'origine et de la vérité des sciences. 

De ces idées des anciens sages de l'Italie touchant 
le vrai, et de la distinction qu'établit notre religion 
entre le fait et Vengendré, nous tirons d'abord cette 
conséquence, que si la parfaite vérité est en Dieu seul, 
nous devons tenir pour complètement vrai ce qui nous 
est révélé de Dieu, et ne pas chercher comment peut 
être vrai ce que nous ne pouvons comprendre en 
aucune manière. Ensuite nous pouvons remonter à 
l'origine des sciences humaines et enfin obtenir une 
règle pour reconnaître celles qui sont vraies. Dieu sait 
tout, parce qu'il contient en soi les éléments dont il 
fait toutes choses; l'homme les divise pour les savoir; 
aussi la science humaine est comme une anatomie des 
ouvrages de la nature. En effet, si nous voulons 
prendre des exemples, elle a partagé l'homme en corps 
et âme, et l'âme en intelligence et volonté ; elle a dis- 
tingué du corps, ou, comme on dit, abstrait la figure 
et le mouvement, et de ces propriétés comme de toutes 
choses, elle a tiré l'être et l'un. La métaphysique con- 
sidère l'être, l'arithmétique l'un et sa multiplication, 
la géométrie la figure et ses dimensions, la mécanique 
le mouvement du dehors, la physique le mouvement 
qui part du centre, la médecine étudie le corps, la 
logique, la raison, la morale, la volonté. Il est arrivé 
de cette anatomie des sciences comme de celle qui 
s'exerce journellement sur le corps humain : les anato- 



DE L'ITALIE 219 

mistes difficiles à contenter conservent bien des doutes 
sur la situation, la structure et les fonctions des par- 
ties, et craignent que la mort solidifiant les liquides, 
interrompant le mouvement, que le scalpel altérant 
ce qu'il divise, le véritable état des organes ne soit 
plus observable non plus que leurs fonctions. Cet être, 
cette unité, cette figure, ce mouvement, ce corps, cette 
intelligence, cette volonté, sont autres en Dieu où ils 
ne font qu'un, autres dans l'homme où ils sont divi- 
sés. Ils vivent en Dieu, et dans l'homme ils sont morts. 
Car si Dieu est éminemment toutes choses, comme 
parlent les théologiens chrétiens, et si la génération et 
la corruption perpétuelle des êtres ne le changent en 
rien, puisqu'elles ne l'augmentent ni ne le diminuent, 
les êtres finis et créés sont des modifications et des 
dispositions de l'être infini et éternel, en sorte que 
Dieu seul est vraiment Yêti^e^ et que tout le reste est 
de Y être à proprement parler. 

Aussi Platon, lorsqu'il parle de l'être d'une manière 
absolue, veut faire entendre la Divinité. Mais qu'est-il 
besoin du témoignage de Platon, quand Dieu s'est 
défini lui-même : Je suis celui qui suis, celui qui est, 
tout le reste n'étant rien auprès de lui. Nos ascètes, 
nos métaphysiciens chrétiens proclament de même 
que les plus grands d'entre nous, quelle que soit la 
cause de leur grandeur, ne sont rien devant Dieu. Et 
comme Dieu est la seule véritable unité, parce qu'il 
est infini et que l'infini ne peut se multiplier, l'unité 
créée s'anéantit devant lui; et le corps comme tout 
le reste, parce que l'immense ne souffre point de 
mesure; le mouvement, qui est déterminé par le lieu, 
périt avec le corps; car c'est le corps qui remplit le 



220 DE L'A^STIQUE SAGESSE 

lieu; notre raison humaine périt; car, puisque Dieu a 
en lui-même les objets de sa pensée, et qu'il a tout 
présent, ce qui est en nous raisonnement est œuvre 
en Dieu ; enfin notre volonté fléchit ; mais comme Dieu 
ne se propose d'autre fin que lui-même, et comme il 
est parfaitement bon, sa volonté est irrésistible. 

Nous trouvons la trace de ces opinions dans des 
locutions latines ; car le mot même minuere exprime à 
la fois diminution et division, pour dire que les choses 
divisées ne sont plus les mêmes qu'à l'état de composi- 
tion, mais qu'elles sont amoindries, altérées, corrom- 
pues. Est-ce par cette raison que la méthode analy- 
tique, comme on l'appelle, qui procède par genres 
universaux et par syllogismes, et dont se servent les 
aristotéliciens, est convaincue d'impuissance; que la 
méthode des nombres qu'enseigne l'algèbre est une 
méthode de divination ; que la méthode qui agit par 
le feu et la décomposition, celle de la chimie, est une 
méthode d'essai? L'homme, marchant par ces voies à 
la découverte de la nature, s'aperçut enfin qu'il ne 
pouvait y atteindre, parce qu'il n'avait pas en lui les 
éléments dont les choses sont formées, et cela par 
suite des limites étroites de son esprit, pour qui toute 
chose est en dehors et au delà ; il sut alors utiliser ce 
défaut de son esprit, et par l'abstraction, comme on 
dit, il se créa deux éléments : un point qui pût se 
représenter, et une unité susceptible de multiphca- 
tion. Deux fictions. Car le point, si on le figure, n'est 
plus un point, et l'unité qu'on multiplie n'est plus 
une unité. En outre, il partit de ces bases, comme il 
en avait le droit, pour aller jusqu'à l'infini, prolon- 
geant les lignes dans l'immensité et poussant dans 



DE L'ITALIE 221 

l'innombrable la multiplication de l'unité. De cette 
manière, il se construisit un monde de formes et de 
nombres qu'il pût embrasser tout entier. En prolon- 
geant, divisant ou assemblant des lignes, en ajoutant, 
retranchant et combinant des nombres, il produit des 
choses infinies, parce qu'il connaît en lui-même des 
vérités infinies. Il faut de l'action, non pour les pro- 
blèmes seuls, mais pour les théorèmes eux-mêmes, 
que l'on croit vulgairement appartenir à la contempla- 
tion pure. En effet, puisque l'esprit rassemble les élé- 
ments du vrai qu'il contemple, il est impossible qu'il 
ne fasse pas le vrai qu'il connaît. Or, comme le phy- 
sicien ne peut définir les choses selon la vérité, c'est- 
à-dire assigner à chaque chose sa nature et la faire 
selon le vrai (ce qui est le privilège de Dieu), il définit 
les mots, et, à l'exemple de la divinité, il crée sans 
matière (comme Dieu crée de rien) le point, la ligne, 
la surface. Il désigne par le mot de point ce qui n'a 
pas de parties, par celui de ligne la marche et la trace 
du point, ou la longueur sans largeur et sans profon- 
deur; il appelle surface la rencontre de deux diffé- 
rentes lignes, qui font une largeur accompagnée de 
longueur sans profondeur. Ainsi, comme il lui est 
refusé de saisir les éléments dont les choses tirent 
leur réalité, il se crée des éléments nominaux, d'où 
sortent les idées par une déduction inattaquable. 

Gela n'a pas échappé aux sages auteurs de la langue 
latine ; nous savons que les Romains disaient indiffé- 
remment quœstio nominis et definitionis, question de 
nom et de définition ; ils pensaient chercher la défi- 
nition lorsqu'ils cherchaient ce que le mot réveillait 
dans l'esprit de tous. On voit par là qu'il en a été de 



l 



222 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

la science humaine comme de la chimie. De même 
que celle-ci, en poursuivant un but frivole, a enfanté, 
sans le vouloir, un art très utile à l'humanité, de 
même la curiosité humaine, en s'attachant à la 
recherche d'un vrai qui lui est interdit, a produit 
deux sciences très utiles à la société : l'arithmétique 
et la géométrie, qui lui ont donné à leur tour la méca- 
nique, la mère de tous les arts nécessaires à l'espèce 
humaine. La science humaine est donc née du défaut 
de l'esprit humain, qui, dans son extrême limitation, 
reste en dehors de toutes choses, ne contient rien 
de ce qu'il veut connaître, et par conséquent ne peut 
faire la vérité à laquelle il aspire. Les sciences les plus 
certaines sont celles qui expient le vice de leur ori- 
gine, et s'assimilent comme création à la science 
divine, c'est-à-dire celles où le vrai et le fait sont 
mutuellement convertibles. 

De tout ce qui précède on peut conclure que le cri- 
térium du vrai, et la règle pour le reconnaître, c'est 
de l'avoir fait; par conséquent, l'idée claire et distincte 
que nous avons de notre esprit n'est pas un critérium 
du vrai, et elle n'est pas même un critérium de 
notre esprit; car en se connaissant, l'âme ne se fait 
point, et puisqu'elle ne se fait point, elle ne sait pas 
la manière dont elle se connaît. Gomme la science 
humaine a pour base l'abstraction, les sciences sont 
d'autant moins certaines qu'elles sont plus engagées 
dans la matière corporelle. Ainsi la mécanique est 
moins certaine que la géométrie et l'arithmétique, 
parce qu'elle considère le mouvement, mais réalisé 
dans des machines; la physique est moins certaine 
que la mécanique, parce que la mécanique considère 



DE L'ITALIE 223 

le mouvement externe des circonférences, et la phy- 
sique le mouvement interne des centres. La morale 
est moins certaine encore que la physique, parce que 
celle-ci considère les mouvements internes des corps, 
qui ont leur origine dans la nature, laquelle est cer- 
taine et constante, tandis que la morale scrute les 
mouvements des âmes, qui se passent à de grandes 
profondeurs, et qui proviennent le plus souvent du 
caprice, lequel est infini. En outre, en physique, les 
théories sont reçues pour vérités, du moment qu'on 
peut faire quelque chose qui s'y rapporte. C'est pour 
cela que les théories sur la nature passent pour les 
plus importantes, et sont accueillies de tout le monde 
avec la plus grande faveur, si on y ajoute des expé- 
riences qui offrent une imitation de la nature. 

Pour tout dire en un mot, le vrai est convertible 
avec le bon, si ce qui est connu comme vrai tient son 
être de l'esprit par lequel il est connu, et que la 
science humaine imite ainsi la science divine, par 
laquelle Dieu, en connaissant le vrai, l'engendre à 
V intérieur dans l'éternité, et le fait à V extérieur dans 
le temps. Quant au critérium du vrai, c'est pour Dieu 
de communiquer la bonté aux objets de sa pensée 
{vidit Deus, quod essent bond), de même c'est pour les 
hommes d'avoir fait le vrai qu'ils connaissent. Mais 
pour fortifier ces principes, il faut les assurer contre 
les attaques des dogmatiques et des sceptiques. 

§ II. — De la vérité première selon les Méditations de René Descartes. 

Les dogmatiques de notre temps révoquent en 
doute, avant d'entrer dans la métaphysique, toutes 



â2i DE L'ANTIQUE SAGESSE 

les vérités, non seulement celles qui sont relatives 
à la vie pratique, comme les vérités de la morale et 
de la mécanique, mais aussi les vérités physiques et 
même mathématiques. Ils enseignent que la seule mé- 
taphysique est celle qui nous donne une vérité indubi- 
table, et que c'est de là que dérivent, comme de leur 
source, les vérités secondes par lesquelles se forment 
les autres sciences. Nulle de ces vérités qui appar- 
tiennent aux autres sciences ne peut se démontrer 
soi-même, et dans ces vérités secondes, autre chose 
est l'âme, autre chose le corps; elles ne savent rien 
avec certitude des sujets dont elles traitent. Ils esti- 
ment donc que la métaphysique donne aux autres 
sciences le fonds qui leur est propre. Aussi le grand 
I méditateur^ de cette philosophie veut que celui qui 
^^ prétend être initié à ses mystères, se purifie avant 

l^ d'approcher, non seulement des croyances apprises, 
ou, comme on dit, des préjugés que, depuis l'enfance, 
il a conçus par les sens, mais encore de toutes les 
vérités que les autres sciences lui ont enseignées; et 
puisqu'il n'est pas en notre pouvoir d'oublier, il faut 
que son esprit soit, sinon comme une table rase, au 
moins comme un livre fermé qu'il ouvrira à un jour 
plus sûr. Ainsi la limite qui sépare les dogmatiques 
des sceptiques, ce sera la vérité première que doit 
nous découvrir la métaphysique de Descartes. Et 
voici comment ce grand philosophe nous l'enseigne. 
L'homme peut révoquer en doute s'il sent, s'il vit, 
s'il est étendu, et enfin s'il est : pour le prouver, il a 
recours à l'hypothèse d'un génie trompeur qui pour- 

\. Allusion aux Méditations de Descartes. 



DE L'ITALIE 225 

rait nous décevoir, de même que dans les Acadé- 
miques de Gicéron un stoïcien, pour prouver la même 
chose, a recours à une machine et suppose un songe 
envoyé par les dieux. Mais il est absolument impos- 
sible que personne n'ait conscience qu'il pense, et 
que de cette conscience il ne tire pas la certitude qu'il 
est. C'est pourquoi Descartes nous fait voir la vérité 
première dans ceci : Je pense, donc je suis. Remarquons 
que le Sosie de Plante est ainsi amené par Mercure, 
qui avait pris sa forme, comme le génie trompeur de 
Descartes, ou le songe du stoïcien, à douter de sa 
propre existence, et ses méditations le conduisent 
également à acquiescer à cette vérité première : 
(( Certes, quand je l'envisage et que je reconnais ma 
(( figure, c'est comme il m'est arrivé souvent de 
(( regarder dans un miroir, il est bien semblable à 
« moi; même chapeau, même habit, tout pareil à moi; 
ce jambe, pied, taille, cheveux, yeux, nez, dents, 
(( lèvres, mâchoires, menton, barbe, cou, tout en un 
(c mot; si le dos est couvert de cicatrices, c'est la plus 
(( ressemblante des ressemblances; mais pourtant 
(( quand je pense, je suis bien certainement comme 
c( j'ai toujours été. )) 

Mais le sceptique ne doute pas qu'il pense, il avoue 
même si bien la certitude de ce qui lui apparaît qu'il 
la défend par des chicanes ou des plaisanteries ; il ne 
doute pas qu'il soit, et c'est dans l'intérêt de son 
bien-être qu'il suspend son assentiment, de crainte 
d'ajouter aux maux de la réalité les maux de l'opi- 
nion. Mais s'il est certain de penser, il soutient que ce 
n'est que conscien ce et non pas science, rien autre 
chose qu'une connaissance vulgaire qui appartient au 

15 



/ 



226 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

plus ignorant, à un Sosie, et non pas ce vrai rare et 
exquis dont la découverte exige tant de méditations 
d'un si grand philosophe. Savoir, c'est connaître la 
manière, la forme selon laquelle une chose se fait ; or 
la conscience a pour objet ce dont nous ne pouvons 
démontrer la forme, si bien que dans la pratique de la 
vie, quand il s'agit de choses dont nous ne pouvons 
donner aucun signe, aucune preuve, nous donnons le 
témoignage de la conscience. Mais quoique le scep- 
tique ait conscience qu'il pense, il ignore cependant 
les causes de la pensée, ou de quelle manière la 
pensée se fait; et il professerait aujourd'hui cette 
ignorance plus hautement encore, puisque dans notre 
religion on professe la séparation de l'âme humaine 
de toute corporéité. De là, ces ronces et ces épines où 
s'embarrassent et dont se blessent mutuellement les 
plus subtils métaphysiciens de notre temps, quand 
ils cherchent à découvrir comment l'esprit humain 
agit sur le corps et le corps sur l'esprit, attendu qu'il 
ne peut y avoir contact qu'entre des corps. Ces diffi- 
cultés les forcent de recourir (toujours eœ machina) à 
une loi occulte de Dieu par laquelle les nerfs excitent 
la pensée lorsqu'ils sont mis en mouvement par les 
objets externes, et la pensée tend les nerfs lorsqu'il 
lui plaît d'agir. Ils imaginent donc l'âme humaine 
comme une araî^'nee, immobile au centre de sa toile; 
dès que le moïnffe fil s'ébranle, l'araignée le ressent ; 
dès que l'araignée, sans que la toile remue, pressent 
la tempête qui approche, elle met en mouvement tous 
les fils de la toile. Cette loi occulte, ils Fimaginent 
parce qu'ils ignorent la manière dont la pensée se 
fait : d'où le sceptique se confirmera dans sa croyance 



DE L'ITALIE 227 

qu'il n'y a point de science de la pensée. Le dogma- 
tique répliquera que le sceptique acquiert par la 
conscience de sa pensée la science de l'être, puisque 
de la conscience de la pensée naît la certitude iné- 
branlable de l'existence. Et nul ne peut être certain 
qu'il est, s'il ne fait son être d'une chose dont il ne 
puisse douter. C'est pourquoi le sceptique n'est pas 
certain qu'il est, parce qu'il ne tire pas cela d'une 
chose absolument indubitable. Le sceptique répondra 
en niant que la conscience de la pensée puisse don- 
ner la science de l'être. Car il soutient que savoir, 
c'est connaître les causes dont une chose naît ; mais 
moi qui pense, je suis esprit et corps, et si la pen- 
sée était la cause qui me fait être, la pensée serait 
la cause du corps; or le corps c'est ce qui ne pense 
point. Que dis-je! c'est parce que je suis composé de 
corps et d'esprit, c'est pour cela que je pense, en 
sorte que c'est le corps et l'esprit réunis qui sont 
cause de la pensée; si je n'étais rien que corps, je ne 
penserais pas; si je n'étais qu'esprit, j'aurais l'intel- 
ligence proprement dite; car la pensée n'est pas la 
cause qui fait que je suis esprit, ce n'en est que le 
signe ; or un signe n'est pas une cause ; car un brave 
sceptique ne nierait point la certitude des signes, 
mais il nierait celle des causes. 



§ III. — Contre les sceptiques. 

Le seul moyen de renverser le scepticisme, c'est que 
nous prenions pour critérium de la vérité : On est sûr 
du vrai quon a fait soi-même. Les sceptiques vont 



228 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

répétant toujours que les choses leur semblent, mais 
qu'ils ignorent ce qu'elles sont réellement; ils avouent 
les effets, et par conséquent ils accordent que ces effets 
ont leurs causes; mais ils nient de savoir les causes, 
parce qu'ils ignorent le genre ou la forme selon la- 
quelle les choses se font. Admettez ces propositions, 
et rétorquez-les ainsi contre eux. Cette compréhension 
des causes, qui contient tous les genres ou toutes les 
formes sous lesquelles sont donnés tous les effets dont 
le sceptique confesse voir les apparences, mais dont 
il nie savoir l'essence réelle, cette compréhension 
des causes, c'est le premier vrai qui les comprend 
toutes , et où elles sont contenues jusqu'aux der- 
nières, et puisqu'il les comprend toutes, il est infini 
et n'en exclut aucune; et puisqu'il les comprend 
toutes, il a la priorité sur le corps, qui n'est qu'un effet ; 
par conséquent ce vrai est quelque chose de spirituel ; 
autrement dit, c'est Dieu, le Dieu que nous con- 
fessons, nous autres chrétiens. C'est là le vrai sur 
lequel nous devons mesurer le vrai humain; puisque 
le vrai humain, c'est ce dont nous avons nous-mêmes 
ordonné les éléments, ce que nous contenons en nous, 
ce que nous pouvons , par la vertu de certains postu- 
lats, prolonger et poursuivre à l'infini. En ordonnant 
ces vérités, nous les connaissons et les faisons en 
même temps ; voilà pourquoi nous possédons en ce 
cas le genre, ou la forme selon laquelle nous faisons. 



DE L'ITALIE 229 

CHAPITRE II 
Des genres ou des idées. 

Lorsque les Latins disent geiius, ils entendent forme ; 
lorsqu'ils disent species, ils y attachent deux sens, celui 
d'individu, comme dit l'École, et celui d'apparence, 
apparenza. Quant aux genres, tous les philosophes 
pensent qu'ils sont infinis. Les anciens philosophes de 
l'Italie ont nécessairement dû croire que les genres 
sont des formes infinies, non pas en grandeur, mais en 
perfection, et que, comme infinis, ils ne résident qu'en 
Dieu; mais que les espèces, ou choses particulières, 
sont des images de ces formes. Et si pour l'ancienne 
philosophie italique le vrai était la même chose que le 
fait, les genres ne devaient pas être pour elle les uni- 
versaux de l'École, mais les formes mêmes. J'entends 
les formes métaphysiques, qui difi'érent autant des 
formes physiques que les formes plastiques diffèrent 
des formes séminales. La forme plastique, tandis qu'on 
forme quelque chose à son image, reste la même, et 
est toujours plus parfaite que ce qui est formé; mais 
la forme séminale, en se développant chaque jour, 
change et se perfectionne ; en sorte que les formes 
physiques et séminales sont formées sur les formes 
métaphysiques et plastiques. 

Qu'on doive considérer les genres comme infinis, 
non pas en étendue , mais en perfection, c'est ce qui 
ressort de la comparaison de ces deux sortes de genres. 
La géométrie, que l'on enseigne par une méthode 



230 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

synthétique, c'est-à-dire par des formes, est parfaite- 
ment certaine dans ses opérations et dans ses résul- 
tats : partant des propositions les plus simples pour 
s'avancer à l'infini sur la foi de ses axiomes, elle 
enseigne la manière de combiner les éléments dont se 
forme le vrai qu'elle démontre ; et si elle enseigne la 
manière de combiner les éléments, c'est que l'homme 
a en lui-même les éléments qu'elle enseigne. L'ana- 
lyse, au contraire de la géométrie , quoiqu'elle donne 
un résultat certain, est cependant incertaine dans ses 
opérations, parce qu'elle part de l'infini, et descend de 
là aux choses les plus simples ; or, dans l'infini il n'est 
rien qu'on ne puisse trouver ; mais par quelle voie 
trouve-t-on, c'est ce qu'on ignore. Les arts qui en- 
seignent le genre, ou la manière selon laquelle les 
choses se font, comme la peinture, la sculpture, la 
plastique, l'architecture, arrivent avec plus de certitude 
à leur fin que ceux qui n'enseignent pas ce genre et 
cette manière, comme sont tous les arts qui procèdent 
par conjecture, rhétorique, politique , médecine , etc. 
Les premiers enseignent leur méthode de création, 
parce qu'ils ont pour objet des prototypes que l'esprit 
humain contient en soi ; les seconds ne l'enseignent 
pas, parce que l'homme n'a pas en lui la forme des 
choses qu'il n'atteint que par conjecture. Et comme les 
formes sont indivisibles*, il s'ensuit que plus les 
sciences ou les arts s'élèvent au-dessus des genres*, 
plus ils confondent les formes, et que plus ils s'enflent 
et se font magnifiques, moins ils sont utiles. Voilà 

1. Une ligne plus ou moins longue, plus ou moins large, plus ou moins 
profonde, déforme une figure au point d'en faire méconnaître l'identité. 

2. Je ne parle pas de ceux de Platon, mais de ceux d'Aristote. 



DE L'ITALIE 231 

pourquoi la physique d'Aristote est aujourd'hui en 
mauvais renom comme trop générale^ aujourd'hui que 
la physique tire de l'emploi du feu et des machines 
tant d'effets semblables aux ouvrages particuliers de la 
nature. De même, on ne considère pas comme juris- 
consulte celui qui garde fidèlement dans sa mémoire 
le droit positif, ou l'ensemble et la généralité des 
règles, mais celui qui discerne dans les causes, avec un 
jugement pénétrant, les circonstances spéciales des 
faits, les cas d'exception où doit intervenir l'équité. 
Les meilleurs orateurs ne sont pas ceux qui divaguent 
à travers les lieux communs; ce sont, au jugement de 
Cicéron, et pour me servir de ses termes, ceux qui 
hœrent in propriis. Les vrais historiens, ce ne sont pas 
ceux qui racontent les faits en gros en se bornant aux 
causes générales, mais ceux qui poursuivent les faits 
dans leurs dernières circonstances, et dévoilent les 
causes particulières. Dans les arts d'imitation, comme 
la peinture, la sculpture, la plastique , la poésie , la 
perfection c'est d'ajouter au type que l'on a pris dans 
la nature vulgaire, non pas de vulgaires circonstances, 
mais de nouvelles et de surprenantes ; ou bien encore 
on emprunte le sujet à un autre artiste, pour l'embellir 
de traits nouveaux et plus poétiques , et de cette ma- 
nière on le fait sien. Or, on peut imaginer ces arché- 
types comme meilleurs les uns que les autres ; les 
platoniciens ont pu construire leur échelle d'idées, et 
remonter de degrés en degrés, par des idées de plus 
en plus parfaites, jusqu'au Dieu très bon, qui contient 
en soi les très bonnes. Enfin la sagesse elle-même 
n'est autre chose qu'un art du beau et convenable 
[solertia decori)^ un art par lequel le sage parle et agit 



232 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

de telle manière, dans toute occurrence, que rien 
autre, pris d'ailleurs, n'y conviendrait aussi bien. Le 
sage discipline en quelque sorte sa propre pensée par 
un long et fréquent usage de l'honnête et de l'utile , 
de manière à recevoir telles qu'elles sont en elles- 
mêmes, les images des choses qui se présentent à lui 
pour la première fois ; ainsi il est également prêt, selon 
l'occasion, à parler et agir en toutes choses avec di- 
gnité, son âme est toujours préparée contre toute ter- 
reur inattendue. Or ces choses nouvelles, surprenantes, 
inattendues, les genres et les universaux ne les font pas 
prévoir. A cela revient assez bien le langage des écoles 
qui appellent les genres matière métaphysique^ si on 
entend par là que l'esprit devient par les genres comme 
un sujet sans forme qui en recevra d'autant plus aisé- 
ment les formes spécifiques ; en eJOTet, celui qui pos- 
sède les genres, ou idées simples des choses, perçoit 
plus aisément les faits que celui qui s'est meublé 
l'esprit de formes particuhères et qui s'en sert pour en 
juger d'autres également particulières ; une chose à 
forme déterminée ne peut guère s'appliquer à une 
autre pareillement déterminée. Aussi c'est une méthode 
dangereuse que de prendre des exemples pour 
règle de ses jugements ou de ses délibérations ; il 
n'arrive jamais ou presque jamais que les circons- 
tances coïncident en tout point. Yoici donc en quoi 
consiste la difTérence entre la matière physique et la 
matière métaphysique. Quelque forme que revête la 
matière physique, elle revêt toujours la meilleure 
possible, puisque, par le chemin qu'elle suit, c'était 
la seule qu'elle pût rencontrer. Mais pour la matière 
métaphysique, puisque les formes particulières sont 



DE L'ITALIE 233 

toutes imparfaites, c'est comme genre et idée qu'elle 
contient la meilleure. 

Nous avons vu les avantages des formes; passons 
maintenant aux inconvénients des universaux. 

Parler en termes très généraux, c'est le propre des 
enfants ou des barbares. Dans la jurisprudence c'est en 
suivant le droit positif même, c'est-à-dire l'autorité des 
règles, que l'on commet le plus d'erreurs. Dans la mé- 
decine, ceux qui vont droit en avant, en procédant par 
thèses, ont plus de souci de leur système que de leurs 
malades. Dans la pratique de la vie, en combien de 
fautes ne tombent pas ceux qui se font un système 
arrêté ? Notre langue a emprunté l'expression grecque 
pour désigner ces hommes : thematici. Toutes les 
erreurs en philosophie viennent de l'homonymie, ou, 
selon le terme vulgaire, de l'équivoque; des équivo- 
ques, ce sont des noms communs à plusieurs choses ; 
mais sans le genre il n'y aurait pas d'équivoques : car 
les hommes ont une aversion naturelle pour l'homo- 
nymie. Dites à un enfant d'appeler Titius sans vous 
expliquer davantage, quoiqu'il y ait deux personnages 
de ce nom ; l'enfant par l'instinct de la nature qui 
cherche le particulier, demandera aussitôt : Lequel des 
deux Titius voulez-vous que j'appelle ? Aussi je ne sais 
en vérité si les genres n'ont pas été cause d'autant 
d'erreurs pour les philosophes que les sens l'ont été 
pour le vulgaire d'opinions fausses et de préjugés. Les 
genres, comme nous l'avons dit, confondent les formes, 
ou, comme on dit, rendent les idées confuses autant 
que les préjugés les obscurcissent. Toutes les disputes 
des écoles en philosophie, en médecine, en jurispru- 
dence, toutes les contestations et les querelles dans la 



234 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

vie pratique, tout cela est sorti des genres, parce que 
des genres dérivent les équivoques qui sont, comme on 
dit, ah errore. En physique, ce sont les noms généri- 
ques de matière et de forme; en jurisprudence, le mot 
juste, avec sa largeur et son extension indéfinie ; en mé- 
decine, les termes le sain et le corrompu, dont le sens 
a trop d'extension; dans la vie pratique, le mot utile, 
qui n'est pas défini. C'était aussi le sentiment des an- 
ciens philosophes de l'Italie ; on en retrouve la trace 
dans la langue latine : certum a deux sens , ce qui est 
prouvé et indubitable, et celui de propre, qui s'oppose à 
commun, de manière à faire entendre que le particu- 
lier est certain, et le général douteux. Pour eux vérité 
et équité, verum et xquum, étaient synonymes. En 
effet l'équité se fait voir dans les circonstances spé- 
ciales du fait, comme la justice dans le genre même ; 
d'où l'on voit que ce qui est exclusivement général est 
faux, et que le vrai c'est la dernière, la plus spécifique 
détermination des choses. 

Les genres comme dénominations sont infinis ; or 
l'homme n'est ni rien ni tout; il ne peut donc penser 
au néant que par négation du réel , et à l'infini que 
par négation du fini. Mais, dira-t-on, tout triangle a la 
somme de ses angles égale à deux angles droits ; 
n'est-ce pas là une vérité infinie? Sans doute, mais elle 
ne l'est pas pour moi; si elle l'est, c'est en ce sens 
que j'ai dans l'esprit la forme d'un triangle auquel je 
reconnais cette propriété, et que cette forme me sert 
d'archétype pour toutes les autres. Que si l'on prétend 
que c'est là un genre infini, parce qu'à cet archétype 
de triangle se peuvent assimiler un nombre indéfini de 
triangles, je le veux bien, je leur abandonnerai volon- 



DE L'ITALIE 235 

tiers le mot pourvu qu'ils m'accordent la chose. Mais 
c'est mal s'exprimer que de dire qu'une toise est 
infinie, parce qu'on peut s'en servir pour mesurer 
toutes les étendues. 



CHAPITRE III 

Des causes. 

Les Latins confondent caussa avec negotium^ cause 
avec opération, et ce qui naît de la cause, ils l'appellent 
effet, effectus. Ces locutions semblent s'accorder avec 
ce que nous avons établi sur le fait et le vrai. Car si le 
vrai, c'est ce qui est fait, prouver par les causes, c'est 
faire, et ainsi caussa et negotium^ cause et opération, 
sont identiques, le fait et le vrai c'est même chose, 
savoir un effet. Les causes dont on s'occupe le plus en 
physique sont la matière et la forme ; dans la morale 
c'est la cause finale, dans la métaphysique la cause 
efficiente. Il est donc vraisemblable que les anciens 
philosophes de l'Italie pensèrent que c'est prouver par 
les causes que d'introduire l'ordre dans la matière, 
dans les éléments indigestes d'une chose, et de les 
faire passer de la dispersion à l'unité; ordre et union 
d'où résulte une forme certaine qui impose à la ma- 
tière une nature spéciale et propre. Si cela est vrai, 
l'arithmétique et la géométrie, que l'on considère 
comme ne recourant jamais aux causes dans leurs dé- 
monstrations, prouvent véritablement par les causes. 
Et pourquoi ces sciences démontrent-elles par les 
causes ? C'est qu'ici l'esprit humain contient les élé- 



236 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

ments des vérités, qu'il peut ordonner et harmoniser, 
et de l'arrangement desquels sort le vrai qu'il dé- 
montre ; en sorte que la démonstration est une opéra- 
tion créatrice, et que le vrai est identique avec le fait. 
Et si nous ne pouvons prouver la physique par les 
causes , c'est que les éléments des choses de la nature 
sont hors de nous. Car, tout finis qu'ils sont, il n'en 
faut pas moins un pouvoir infini pour les disposer, les 
ordonner et en faire sortir leur effet. Si nous considé- 
rons la cause première, il ne faut pas moins de puis- 
sance pour produire une fourmi que pour créer tout 
cet univers, parce que pour la création de la fourmi 
comme pour la formation du monde il faut également 
du mouvement ; le mouvement tire le monde du néant 
et la fourmi de la matière. 

Souvent dans leurs livres ascétiques les sages de 
notre religion, c'est-à-dire ceux qui se sont illustrés 
par leur connaissance de la Divinité comme par la 
sainteté de leur vie, ces sages remontent de la contem- 
plation d'une fleur à la pensée de Dieu; parce qu'ils 
reconnaissent :dans la formation de cette créature la 
puissance infinie. C'est ainsi que nous avons dit dans 
notre Dissertation sur la méthode d'études suivie de 
notre temps : « Nous démontrons les propositions géo- 
ce métriques parce que nous les faisons ; si nous pou- 
ce vions démontrer la physique, nous la ferions. » Il 
faut donc stigmatiser comme coupables d'une curio- 
sité téméraire et impie ceux qui essaient de prouver 
a priori le Dieu très bon et très grand. Ce n'est rien 
moins que se faire le Dieu de Dieu , et nier le Dieu 
qu'on cherche. La clarté du vrai métaphysique est 
comme celle de la lumière, que nous ne connaissons 



DE L'ITALIE 237 

que par l'obscurité. Regardez longtemps et attentive- 
ment une fenêtre grillée, qui laisse arriver la lumière 
dans la chambre ; puis tournez les yeux vers un corps 
absolument opaque, il ne vous semblera plus voir la 
lumière, mais un grillage lumineux. De même le vrai 
métaphysique est absolument clair, il n'a point de 
limite, et point de forme qui le détermine, parce qu'il 
est le principe infini de toutes les formes; les choses 
physiques sont opaques, c'est-à-dire qu'elles ont une 
forme et des limites, et c'est ^ en ces choses que nous 
voyons la lumière du vrai métaphysique. 



CHAPITRE IV 
Des essences ou des vertus. 

Ce que l'Ecole nomme essence [essentia], les Latins 
l'appellent force, vis, et puissance, potestas. Tous les 
philosophes considèrent les essences comme éternelles 
et immuables. Aristote les regarde comme indivises; 
or, comme parle l'École, il les fait consister dans l'indi- 
visible. D'un autre côté, Platon pense, après Pythagore, 
que la science a pour objet l'éternel et l'immuable. On 
peut en tirer cette conjecture que les anciens philoso- 
phes de ritahe pensèrent que les essences sont indi- 
vises, et que ce sont les vertus éternelles et infinies 
de toutes choses ; le vulgaire des Latins les appelait 
dieux immortels , les sages en faisaient un dieu souve- 
rain et unique. La métaphysique était la vraie science 
parce qu'elle traitait des vertus éternelles. Maintenant 



238 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

on peut se demander si de même qu'il y a du mouve- 
ment et de l'effort (ou vertu de mouvement), il n'y a 
pas aussi de l'étendue et une vertu d'extension ; et si 
de même que le corps et le mouvement sont le sujet 
propre de la physique, de même l'effort et la vertu 
d'extension n'est pas la matière spéciale de la méta- 
physique. En cela, illustre Paolo, c'est vous qui êtes 
mon premier guide, vous qui pensez que ce qui est 
acte dans la physique, est vertu dans la métaphysique. 



§ P'. — Du point métaphysique ou de l'effort. 

Chez les Latins punctum et momentum avaient le 
même sens; or, momentum, c'est ce qui meut, et le 
point comme le momentum était pour les Latins quel- 
que chose d'indivisible. Les anciens sages de l'Italie 
auraient-ils pensé qu'il y a une vertu indivisible 
d'extension et de mouvement? Cette doctrine aurait- 
elle passé, comme beaucoup d'autres, d'Italie en Grèce, 
où Zenon l'a prise et modifiée? Il ne semble pas que 
personne ait jamais eu d'idée plus juste de cette vertu 
indivisible d'extension et de mouvement que les stoï- 
ciens, qui y ont appliqué l'hypothèse du point métaphy- 
sique. D'abord il est incontestable que la géométrie et 
l'arithmétique sont bien plus vraies, ou du moins pré 
sentent une bien plus haute apparence de vérité, que 
toutes les sciences qu'on appelle subalternes; et d'un 
autre côté, il est très vrai que la métaphysique est la 
source unique du vrai, qui descend de là aux autres 
sciences. Or, chacun sait que les géomètres font partir 
du point leurs méthodes synthétiques, que de là ils 



DE L'ITALIE 239 

marchent à la contemplation de l'infini, à l'aide de fré- 
quents postulats qui leur permettent de prolonger des 
lignes à l'infini. Si l'on demande par quelle voie ce 
vrai ou cette espèce de vrai passe de la métaphysique 
dans la géométrie , cette voie n'est autre que celle 
où ce point nous donne un étroit accès. Car la géo- 
métrie emprunte à la métaphysique la vertu d'ex- 
tension, vertu qui étant celle de l'objet étendu, le 
précède, et est par conséquent inétendue. De même 
que l'arithmétique prend dans la métaphysique la 
vertu du nombre, c'est-à-dire l'unité, qui, étant la vertu 
du nombre, n'est pas le nombre; ainsi que l'unité qui 
n'est pas le nombre, engendre le nombre, de même le 
point, qui est inétendu, engendre l'étendue. En efî'et, 
lorsque le géomètre définit le point ce qui n'a pas 
de parties, ce n'est qu'une définition de mot; il n*y 
a point de chose qui n'ait point de parties et qu'on 
puisse cependant représenter soit mentalement, soit 
graphiquement; la définition de l'unité, en arithmé- 
tique, n'est pareillement que la définition d'un mot, 
puisqu'on suppose une unité susceptible de mul- 
tiplication, ce qui ne peut convenir à une unité réelle. 
Mais l'école de Zenon considère cette définition du 
point comme très réelle, en tant que le point a son 
type dans ce que l'esprit humain peut penser de 
la vertu indivisible d'extension et de mouvement. 
Aussi est-ce une erreur que cette opinion vulgaire 
selon laquelle la géométrie tire son sujet de la ma- 
tière, et, comme dit l'École, l'en abstrait. Zenon pen- 
sait qu'aucune science ne traite de la matière avec plus 
d'exactitude et de justesse que la géométrie, mais de 
cette matière que lui fournit la métaphysique , c'est-à- 



240 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

dire de la vertu d'extension. Les démonstrations d'Aris- 
tote contre l'école de Zenon touchant les points méta- 
physiques , n'auraient pas tant d'autorité auprès des 
sectateurs du premier, si le point géométrique n'était 
pas pour les stoïciens un signe du point métaphysique, 
et le point métaphysique la vertu même du corps phy- 
sique. On peut en dire autant pour Pythagore et ses 
disciples, de l'un desquels Platon nous a transmis les 
doctrines dans son Timée; lorsqu'ils appliquaient la 
théorie des nombres aux choses de la nature, ils ne 
voulaient pas dire que la nature fût véritablement 
faite de nombres ; mais ils cherchaient à expliquer le 
monde extérieur par le monde qu'ils contenaient en 
eux. Il en est de même de Zenon et de sa secte, qui 
considérèrent les points comme les principes des 
choses. 

On peut partager les philosophes de tous les temps 
en quatre classes : les premiers , géomètres illustres , 
qui déduisirent les principes physiques d'hypothèses 
mathématiques, Pythagore est de ce nombre; les se- 
conds, savants en géométrie et appliqués à l'étude de 
la métaphysique, qui considérèrent les principes de 
la nature sans recourir à aucune hypothèse et qui 
parlèrent des choses de la nature en métaphysiciens , 
parmi eux est Aristote; les troisièmes, ignorants en 
géométrie et ennemis de la métaphysique, imagi- 
nèrent pour former la matière le corps simple étendu ; 
ceux-ci bronchent dés leurs premiers pas dans l'expli- 
cation des principes, mais ils ont été plus heureux 
dans les idées de détail sur les phénomènes particu- 
liers de la nature; Épicure appartient à cette classe; 
d'autres enfin ont pris pour principe des choses le 



DE L'ITALIE 241 

corps doué de quantité et de qualité; tels sont les 
anciens qui ont donné comme tels la terre, l'eau, 
l'air, le feu, soit un seul élément, soit deux, soit tous 
les quatre ensemble; tels aussi parmi les modernes 
sont les chimistes. Mais ceux-ci ne disent sur les prin- 
cipes rien qui soit digne du sujet; de leurs principes 
ils ne parviennent guère à tirer des explications satis- 
faisantes des phénomènes particuliers, si ce n'est dans 
un très petit nombre de cas, où l'empirisme les a 
mieux guidés que la réflexion. 

Zenon, grand métaphysicien, fît usage des hypo- 
thèses des géomètres ; il expliqua par le point les prin- 
cipes des choses, comme Pythagore les expliquait par 
le nombre. Descartes, aussi grand géomètre que grand 
métaphysicien, s'est pourtant rapproché d'Épicure; les 
fautes qu'il commet, dès les principes, sur le mouve- 
ment et la formation des éléments, sur le plein uni- 
versel, comme Epicure sur le vide et la déclinaison 
des atomes, il les rachète par l'explication heureuse 
des phénomènes particuliers de la nature. Ceci ré- 
sulte-t-il de ce qu'ils ne voient tous deux dans la 
nature que figure et lois mécaniques, et que les effets 
particuliers de la nature sont tous donnés sous la con 
dition de la forme et du mouvement? D'autre part, ils 
devaient naturellement méconnaître les principes et 
les vertus essentielles , parce qu'il n'y a pas de figure 
dans l'immatériel, et rien de mécanique dans l'indé- 
fini. Nous en avons assez dit pour faire comprendre 
la pensée de Zenon et lui donner quelque gravité. 
Entrons maintenant dans le fond même du sujet. La 
moindre parcelle d'étendue peut se diviser à l'infini, 
c'est ce qu'Aristote prouve par une démonstration 

16 



242 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

géométrique. Mais Zenon n'en est pas ébranlé, et s'en 
sert au contraire pour soutenir ses points métaphysi- 
ques. En effet, il faut que la vertu de cette chose phy- 
sique nous soit donnée dans la métaphysique ; autre- 
ment, comment Dieu serait-il le comble de toutes les 
perfections? L'étendue est dans la nature ; or, attribuer 
de l'étendue à Dieu, c'est blasphème , car nous mesu- 
rons l'étendue, et l'infini ne souffre pas de mesure. 
Mais que la vertu de l'étendue soit contenue en Dieu 
éminemment, comme parlent nos théologiens, c'est ce 
qu'on peut très bien affirmer. Ainsi de même que l'ef- 
fort est la vertu qui produit le mouvement, et qu'en 
Dieu, auteur de toutes choses, l'effort est repos; de 
même aussi, la matière première est la vertu d'exten- 
sion, qui en Dieu, créateur de la matière, n'est rien 
que pur esprit. Il y a donc dans la métaphysique une 
substance qui est la vertu de divisibilité indéfinie de 
l'étendue. La division est une chose physique ; la divi- 
sibilité, une vertu métaphysique : car la division est 
l'état actuel des corps ; mais l'essence du corps, comme 
de toutes choses, consiste dans l'indivisible; et c'est ce 
qu'Aristote doit avouer, puisqu'il l'enseigne lui-même. 
Il me semble donc que les coups qu'Aristote adresse à 
Zenon portent à faux, et que leurs doctrines s'accordent 
au fond. Le premier parle de l'acte, le second de la 
virtualité. Lorsqu'Aristote prouve la division des par- 
ties à l'infini par l'exemple de la diagonale qui se cou- 
perait aux mêmes points que la ligne latérale, quoique 
tous deux soient incommensurables , ce n'est pas le 
point qu'il divise, mais quelque chose d'étendu, puis- 
qu'il le représente. Cette démonstration , comme celle 
des cercles concentriques que les rayons couperaient 



DE L'ITALIE 243 

dans tous leurs points , celle des parallèles obliques à 
l'horizon qui couperaient une perpendiculaire sans 
jamais la diviser tout entière, toutes ces démonstra- 
tions, en un mot, sont fondées sur cette définition du 
point : ce qui n'a point de parties. Et toutes ces mer- 
veilles ne nous sont pas démontrées par une géométrie 
qui définisse le point, « une petite parcelle divisible à 
l'infini, » mais par une géométrie qui suppose l'indivi- 
sibilité du point, et part du point ainsi défini pour ar- 
river à ces démonstrations surprenantes. C'est pourquoi 
Zenon ne trouve dans ces arguments qu'une confirma- 
tion de son opinion, bien loin qu'elle en soit ébranlée. 
Car de même que dans ce monde de formes que 
l'homme se fait à lui-même et dont l'homme est 
comme le dieu, ce nom, sujet d'une définition, cette 
chose imaginaire qui n'a point de parties, se trouve en 
égale quantité dans des étendues inégales, de même 
dans le monde véritable, dont Dieu est l'auteur, il y a 
une vertu indivisible d'extension qui, par cela même 
qu'elle est indivisible, existe également sous des éten- 
dues inégales. Ces vertus sont indéfinies, et, puis- 
qu'elles sont indéfinies, il ne peut être question pour 
elles de quantité ; on n'y peut concevoir pluralité 
ou minorité ; elles ne souffrent pas le plus ni le 
moins. 

Les démonstrations même qui établissent ces véri- 
tés, prouvent aussi que l'effort, ou la vertu motrice, 
chose métaphysique, est égale pour des mouvements 
inégaux. D'abord il est plus digne de la souveraine faci- 
lité d'exécution qui est dans le Tout-Puissant, qu'il ait 
créé une matière qui fût à la fois puissance d'extension 
et mouvement, que de créer purement par une double 



244 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

opération, la matière et le mouvement. La bonne 
métaphysique est favorable à cette opinion ; car comme 
l'effort n'est pas quelque chose, mais un mode de 
quelque chose, je veux dire d'une matière, il faut qu'il 
ait été créé d'une même création avec cette matière. 
Cette idée est aussi d'accord avec la physique : car dès 
qu'il y a nature, ou, comme dit l'École, être en fait, 
tout se meut ; auparavant tout reposait en Dieu ; la 
nature a donc commencé d'être par l'effort, ou la na- 
ture de l'effort consiste, comme dit l'École, dans le 
devenir. Car l'effort est intermédiaire entre le repos et 
le mouvement. Dans la nature sont les choses éten- 
dues; avant toute nature, la chose qui n'admet aucune 
étendue, Dieu ; donc entre Dieu et les objets étendus 
est une chose intermédiaire, inétendue , mais capable 
d'extension : c'est le point métaphysique. C'est là 
que ces choses trouvent leur mesure commune, ou, 
comme on dit, la proportion qui les exprime : repos, 
effort, mouvement; Dieu, matière, et corps étendu. 
Dieu, moteur de toutes choses, reste immobile en soi ; 
la matière fait effort; les corps étendus sont mus ; et 
de même que le mouvement est un mode du corps, le 
repos un attribut de Dieu, ainsi l'effort est la propriété 
du point métaphysique, et de même que le point mé- 
taphysique est une vertu indéfinie d'extension, qui 
est égale pour des étendues inégales, ainsi l'effort est 
une vertu motrice indéfinie, qui, sans sortir de l'éga- 
lité, donne lieu à des mouvements inégaux. 

Descàrtes pose comme base de ses belles idées sur 
la réflexion et la réfraction des mouvements, que le 
mouvement diffère de ce qui le détermine, en sorte 
qu'il.peut y avoir plus de mouvement pour un même 



DE L'ITALIE 245 

mode de détermination ou quantité. D'où il conclut 
qu'il y a plus de mouvement dans les déterminations 
obliques que dans les déterminations directes. Par là 
il explique pourquoi un corps en mouvement oblique 
obéit dans le même temps à deux causes: l'une, sa 
pesanteur, qui le pousse directement de haut en bas ; 
l'autre, sa direction, qui le fait tendre obliquement à 
l'horizon ; ainsi, s'il tombe sur un plan impénétrable, 
il donne dans un même moment la résultante de deux 
causes, et réfléchit son mouvement suivant un angle 
égal à l'angle d'incidence ; si au contraire il tombe sur 
un plan pénétrable, son mouvement se réfracte, et, 
selon la densité plus ou moins grande du milieu à 
travers lequel il passe, il s'écarte plus ou moins de la 
perpendiculaire qu'il décrirait s'il traversait un milieu 
d'une pénétrabilité uniforme. Descartes a donc aperçu 
cette vérité, que sous un même mode de détermi- 
nation il peut y avoir plus ou moins de mouvement ; 
mais il en a dissimulé la raison, parce qu'il est de 
l'avis d'Aristote contre Zenon; il dissimule, dis-je, que 
comme pour la diagonale et la latérale il y a une égale 
vertu d'extension, ainsi il y a une égale vertu motrice 
pour le mouvement perpendiculaire ou oblique à l'ho- 
rizon. 

La raison de tout ce que nous avons établi jusqu'ici, 
c'est, si je ne me trompe, qu'il y a des points et des 
efforts par où les choses commencent à poindre de 
leur néant, et que le plus petit et le plus grand sont à 
égale distance du rien. Par cette raison la géométrie 
tire sa vérité de la métaphysique, puis la réfléchit sur 
la métaphysique elle-même, c'est-à-dire qu'elle forme 
la science humaine sur le modèle de la science divine, 



246 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

et confirme ensuite la divine par l'humaine. Gomme 
tout s'accorde avec ces vérités! le temps se divise, 
l'éternité est toute dans l'indivisible. S'il n'y avait 
point de mouvement, on n'aurait rien pour mesurer le 
repos. Tous les troubles de l'âme croissent et décrois- 
sent, le calme ne connaît pas de degrés. Des objets 
étendus se corrompent ; les êtres immortels sont 
essentiellement indivisibles; le corps souffre la divi- 
sion ; l'esprit n'admet pas le partage. Dans le point 
réside l'opportun; tout autour est répandu l'accident 
et le hasard. Le vrai est un et précis; le faux se pré- 
sente partout; car la science ne se divise pas, et l'opi- 
nion engendre les sectes. La vertu n'est ni en deçà ni 
au delà, le vice divague sans limite ; lé juste est un, 
l'injuste innombrable ; le bien par excellence dans 
toute chose est toujours placé dans l'indivisible. Ainsi, 
le monde physique est composé de choses imparfaites 
et divisibles à l'infini ; le monde métaphysique est un 
monde d'idées, de choses parfaites, qui ont une effi- 
cace indéfinie. 

Il y a donc dans la métaphysique un genre de 
choses à la fois inétendu et capable d'extension. C'est 
ce que ne voit pas Descartes, parce que, par une 
méthode analytique, il pose la matière comme créée, 
puis la divise. C'est ce que vit Zenon; il part synthéti- 
quement pour venir à parler du monde des formes 
que l'homme se crée avec les points, du monde des 
solides, qui est l'ouvrage de Dieu. C'est ce que ne vit 
pas Aristote, parce qu'il transporte d'emblée la méta- 
physique dans la physique; aussi parle-t-il de la 
nature en langage métaphysique, par puissance et 
facultés. Descartes ne pouvait le voir davantage, lui 



DE L'ITALIE 247 

qui porte d'emblée la physique dans la métaphysique, 
et parle de métaphysique en physicien, par actes et 
par formes. Il faut rejeter lune et l'autre méthode; 
car si définir, c'est déterminer les limites des choses, 
et que les limites soient les extrémités de ce qui a 
forme, si tous les objets qui ont forme sont tirés de la 
matière par mouvement, et par conséquent doivent 
être rapportés à une nature existant antérieurement; 
et si c'est mal agir, lorsqu'il y a une nature qui déjà 
nous offre l'acte, de définir les choses par les virtua- 
lités, c'est un tort aussi de caractériser les choses 
par des actes avant que la nature existe et que les 
choses aient des formes. La métaphysique dépasse la 
physique, parce qu'elle traite des vertus et de l'infini ; 
la physique est une partie de la métaphysique, parce 
qu'elle considère les formes et le limité. Mais com- 
ment cet infini peut-il descendre dans ce fini? lors 
même que Dieu nous l'enseignerait, nous ne pourrions 
le comprendre; si c'est le vrai de l'intelligence divine, 
c'est qu'elle le fait et le sait en même temps. L'esprit 
humain a des limites et une forme ; par conséquent, il 
ne peut avoir l'intelligence de ce qui est sans limite 
et sans forme, il peut seulement le penser : c'est ce 
que nous dirions ainsi en italien : Pué andarle racco- 
glieiido^ ma non già raccorle tutte. Mais cette pensée 
même, c'est un aveu de ce que les objets de la pensée 
n'ont pas de forme et sont sans limites. Ainsi donc 
connaître distinctement, c'est un défaut plutôt qu'une 
qualité : car c'est connaître les limites des choses. 
L'esprit divin voit les choses dans le soleil de sa vérité; 
c'est-à-dire que tandis qu'il voit les choses, il connaît 
une infinité de choses avec celle qu'il voit; l'es- 



m 



248 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

prit humain voit l'objet qu'il connaît distinctement, 
comme on voit la nuit à la lueur d'une lanterne, et 
en le voyant, il perd de vue tout ce qui l'environne. 
Ainsi je souffre sans reconnaître aucune forme de 
douleur; je ne connais pas la limite du malaise de 
l'âme; c'est une connaissance indéfinie, et par consé- 
quent convenable à la nature de l'homme : l'idée de 
la douleur est pourtant vive et claire autant que rien 
au monde. Mais cette clarté du vrai métaphysique est 
semblable à la clarté de la lumière que nous ne voyons 
que par les corps opaques. Les vérités métaphysiques 
sont claires, parce qu'elles ne peuvent être renfermées 
dans aucune limite et distinguées par aucune forme ; 
les vérités physiques sont les corps opaques qui nous 
font distinguer la lumière. Cette lumière méta- 
physique, ou, selon le langage de l'École, ce passage 
de la virtualité à l'acte, est produite par un véritable 
effort, c'est-à-dire par une vertu motrice indéfinie, 
égale pour des mouvements inégaux; ce qui est le 
caractère du point, ou vertu indéfinie d'extension, 
égale pour des étendues inégales. 



§ II. — Que les étendus ne font pas effort {extensa non conarï). 

Les étendus ne semblent avoir aucune puissance 
d'effort, soit que tout soit plein de corps du même 
genre qui se font mutuellement résistance avec une 
force égale, et que dans ce plein absolu aucune vertu 
motrice ne puisse se produire ; soit que tout soit plein 
de corps de natures différentes, dont les uns résistent 
et les autres cèdent, car c'est ici qu'a lieu le véritable 



DE L'ITALIE 249 

mouvement. Essayer de percer un mur avec le bras, 
ce n'est pas proprement ^ un effort, mais c'est un 
mouvement des nerfs qui, de relâchés, deviennent 
tendus ; de même le poisson se meut, lorsqu'il se 
serre contre la rive pour résister au courant. Cette 
tension est produite par les esprits animaux qui arri- 
vent et se succèdent sans interruption ; c'est donc un 
vrai mouvement qui ne cesse qu'au moment où les 
esprits animaux cessant d'affluer, les nerfs défaillent 
et se relâchent. En général, si l'effort est la vertu 
motrice des étendus, cette vertu peut-elle, lorsqu'il y a 
obstacle, et lors même que l'obstacle est très grand, 
peut-elle se développer encore, ou ne peut-elle jamais, 
et en aucun cas, se développer? Si elle se développe 
en quelque manière, c'est un véritable mouvement; si 
elle ne peut se développer, qu'est-ce que cette force 
toujours impuissante? Il ne peut y avoir de force qui 
ne se développe au moment même où elle est; à tout 
acte de force répond une tension ou un mouvement 
égal. Aussi, si nous parcourons tous les phénomènes 
de la nature, nous trouverons qu'ils naissent du mou- 
vement et non pas de l'effort. La lumière même, qui 
semble se propager en un instant, se produit cepen- 
dant, selon les meilleurs physiciens, d'une manière 
successive et par un véritable mouvement. Et plût à 
Dieu que la lumière se fit en un instant, pour que nous 
pussions montrer le plus brillant des ouvrages de la 
nature naissant du point même. Car si la lumière se 
produit en un instant, il faudra qu'on nous accorde 
qu'il y a dans la nature des effets du point, puisqu'un 
instant ne diffère pas d'un point. Si donc la lumière 
est une émission de globules qui se fait en un instant,^ 



250 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

les globules ne peuvent se propager sur une seule 
ligne qui ait de l'étendue, car les étendues sont déter- 
minées par leurs extrémités, et les extrémités sépa- 
rées par les intermédiaires ; or les extrêmes et les 
intermédiaires se parcourent dans le temps et par un 
véritable mouvement. Ainsi, pour que la lumière se 
produisit par un pur effort et dans un seul instant, 
les globules devraient se propager en des points sans 
parties. Yoilà donc une chose dans la nature qui 
n'aurait aucune étendue. Mais ces points où l'on dit 
que se répand la lumière et que naissent les ténè- 
bres, sont très corporels, ils ne sont pas assez réduits 
pour le génie délié de la géométrie, ils ne sont pas 
assez dépouillés d'étendue pour la subtilité méta- 
physique. 

Ainsi, dans la nature telle qu'elle est en sa réalité, 
où se trouvent des objets étendus de différents genres, 
impénétrables ou pénétrables, il n'y a pas d'efforts, 
mais de véritables mouvements. Les phénomènes de 
la nature réelle ne doivent donc pas s'expliquer par 
vertus et puissances. Aujourd'hui ces explications par 
sympathies et aversions naturelles, par desseins mysté- 
rieux de la nature ou qualités occultes^ tout cela, 
dis-je, est expulsé des écoles de physique. Il reste 
encore de la métaphysique le mot effort. Pour donner 
la dernière perfection au langage des choses natu- 
relles, il faut renvoyer ce mot, comme le reste, aux 
écoles des métaphysiciens. 

Pour nous résumer : La nature est mouvement ; la 
vertu motrice indéfinie qui produit ce mouvement, 
c'est l'effort; l'effort est produit par l'intelligence infi- 
nie, immobile en soi. Dieu. Les œuvres de la nature 



DE L'ITALIE 251 

se font par le mouvement, elles commencent d'être 
par l'effort ; en sorte que la formation des choses est 
le produit du mouvement, le mouvement de l'effort, 
et l'effort de Dieu. 



§ IIL — Que tous les mouvements sont composés. 

Tout mode d'une chose composée est nécessairement 
composé; car si le mode est la chose même dans tel 
état, et si la chose étendue a des parties, le mode 
d'une chose étendue n'est que plusieurs choses dis- 
posées de telle ou telle manière. 

La figure est un mode composé, car elle est formée 
de trois lignes au moins ; le lieu est un mode com- 
posé, car il a au moins trois dimensions; la situation 
est un mode composé, car c'est le rapport de plusieurs 
lieux ; le temps est un mode composé, car ce sont deux 
lieux dont l'un est en repos et l'autre se meut. C'est 
ce qu'ont bien reconnu les créateurs de la langue la- 
tine, qui emploient indifféremment les particules qui 
expriment le temps et celles qui expriment le lieu : 
ihi pour tune, inde pour postea, usquam, 7iusquam pour 
unquam et nunquam, etc. Il en est de même pour le 
mouvement, car il a pour éléments Yunde, le qua et le 
quo. En outre, comme tous les mouvements de l'air se 
font par rayonnement {circumpulsa) , ils ne peuvent 
être simples et directs. Et bien que les corps, soit qu'ils 
tombent à travers l'atmosphère, soit qu'ils avancent 
sur la surface de la terre ou de la mer, paraissent dé- 
crire une ligne droite, elle n'est pas droite cependant; 
car le droit, le même sont des choses métaphysiques. 



?5^ DE L'ANTIQUE SAGESSE 

Je m'apparais comme étant toujours le même; mais 
augmenté et diminué à chaque instant, recevant et 
perdant tour à tour, je suis autre à chaque moment. 
De même le mouvement qui paraît droit, est à chaque 
instant tortueux. Mais si l'on prend son point de vue 
dans la géométrie, on accordera facilement la méta- 
physique avec la physique ; car c'est le seul légitime 
intermédiaire pour passer de l'une à l'autre de ces deux 
sciences. De même que les lignes brisées .se composent 
de droites, ce qui fait que les lignes circulaires sont 
composées d'une infinité de droites, parce qu'elles 
contiennent une infinité de points ; de même les mou- 
vements composés des étendues sont composés des 
efforts simples des points. 11 n'y a, dans la nature, rien 
d'irrégulier ou d'imparfait; le droit est au-dessus de la 
nature pour servir de règle à l'irrégulier. Mais ce qui 
prouve l'effort des étendus pour accomplir un mouve- 
ment en ligne droite, c'est que si le corps se mouvait 
librement, c'est-à-dire dans un milieu sans résistance, 
il décrirait une ligne droite à l'infini. Mais c'est une 
hypothèse inadmissible, parce que, tout en l'admettant, 
on ne peut définir le mouvement que comme change- 
ment de la proximité relative des corps. Or, quelle 
proximité peut-il y avoir dans le vide? On dira peut- 
être qu'il faut considérer la proximité du lieu d'où le 
corps est parti ; mais alors que devient cet infini dont 
on parle ? Est-ce qu'il y a dans l'infini des différences 
de proximité et de longueur? Si, on l'admet, c'est faire 
comme ce scolastique qui admet des espaces imagi- 
naires. Car c'est une idée pareille d'imaginer un espace 
vide depuis le plus haut point du ciel, et de se figurer 
qu'à partir de son point de départ le corps avance de 



DE L'ITALIE 253 

plus en plus loin dans le vide infini. Ensuite, c'est une 
fiction que la nature même ne souffre point. En effet, 
les corps ne sont solides que parce qu'ils se meuvent 
dans le plein, et ils sont plus ou moins solides se- 
lon qu'ils résistent plus ou moins aux autres corps, et 
qu'ils en éprouvent plus ou moins de résistance. Si 
cette résistance n'avait pas lieu, ils ne pourraient se 
mouvoir ni en ligne droite, ni à l'infini ; mais de même 
que si on ôtait d'un lieu tout l'air qui y est contenu, 
les parois de ce lieu viendraient se choquer l'une 
contre l'autre, de même aussi un corps amené dans le 
vide s'y dissiperait. Les sages créateurs de la langue 
latine ont bien connu cette vérité, qu'il n'y a de droit 
qu'en métaphysique, et en physique que de l'irrègulier ; 
les Latins, dans la superstitieuse exactitude de leur 
langage, opposaient nihil à recte; ce qui fait entendre 
qu'au rien s'oppose le droit, le parfait, l'accompli, l'in- 
fini ; et que le fini, l'irrègulier, l'imparfait n'est quasi 
rien. 



§ IV. — Que les étendus ne sont jamais en repos. 

Le repos est chose métaphysique, le mouvement chose 
physique . Laphysique ne permet pas d'imaginer un corps 
laissé à lui-même, ou, comme on dit,indifférent au mou- 
vement et au repos. Car on ne peut imaginer quelque 
chose dans la nature et hors de la nature en même temps. 
Or la nature est un mouvement par lequel les choses 
se forment, vivent, et se dissolvent, et à tout moment 
une chose se compose avec nous et une autre s'en sé- 
pare. Être composé, c'est être en mouvement. Le mou- 



25é DE L'ANTIQUE SAGESSE 

vement est un changement de distance , ou de situa- 
tioa, et il n'est point de moment où les corps voisins 
les uns des autres ne changent de situation; c'est un 
flux et un afflux continuel ; la vie des choses est sem- 
blable à un fleuve qui parait toujours le même, et 
roule sans cesse des eaux nouvelles. 11 n'est donc rien 
dans la nature qui soit un seul instant dans les mêmes 
rapports de distance et conserve la même situation. 
Cette idée que les choses gardent toujours la forme 
dont elles ont été douées une fois, c'est une idée digne 
de l'École qui compte, parmi les causes des choses 
naturelles, ces desseins conservateurs de la nature. 
Quelle peut être la forme propre d'aucune chose dans 
la nature, puisqu'il n'est pas de moment où toute 
chose ne perde ou ne gagne ? Ainsi la forme physique 
n'est qu'un changement perpétuel. Le repos absolu 
doit donc être entièrement banni de la physique. 



§ V. — Que le mouvement est incommunicable. 

Le mouvement n'est autre chose qu'un corps qui se 
meut ; et si nous voulons nous exprimer avec la sévé- 
rité du langage métaphysique , ce n'est pas tant un 
quid qu'un cujus; c'est un mode du corps, qui ne peut 
se séparer, même en*pensée, de la chose dont il est le 
mode. Ainsi, autant vaudrait parler de pénétration des 
corps que de communication du mouvement. Cette 
doctrine que le mouvement se communique de corps 
à corps , ne paraît pas moins répréhensible que cette 
autre sur les attractions et les mouvements, que 



DE L'ITALIE 255 

l'horreur du vide a fait admettre dans les écoles. 
Dire que le projectile emporte avec lui toute l'im- 
pulsion de la main qui l'a lancé, cela me semble 
tout aussi absurde que de penser que l'air épuisé 
par la pompe attire l'eau après lui. Déjà une plus 
saine physique a établi par de mémorables expé- 
riences que ces prétendues attractions sont de véri- 
tables pressions de l'air, et on soutient comme irré- 
cusable que tout mouvement naît d'une impulsion. 
Voilà les écueils où viennent se briser ceux qui 
pensent qu'il y a des corps en repos. Mais celui qui 
croit que tout se meut d'un mouvement perpétuel, et 
qu'il n'y a point de repos dans la nature, celui-là, 
lorsqu'un corps lui parait en repos, ne croit pas sans 
doute qu'une main lui ait donné impulsion, mais il sait 
qu'il est en mouvement de quelque autre manière ; 
qu'il n'est pas en notre puissance de rien mouvoir, 
mais que Dieu est l'auteur de tout mouvement, qu'il 
produit tout effort; or, c'est l'effort qui commence le 
mouvement; le mouvement en nous, c'est la détermi- 
nation. Autres machines, autres déterminations. La 
machine commune de tous les mouvements est l'air, 
dont l'impulsion est donnée par la main de Dieu qui 
agit dans le monde sensible et qui meut toutes 
choses ; le mouvement propre et différent de chaque 
chose lui est donné par une machine spéciale. Si tout 
mouvement a lieu dans l'espace et naît d'une impul- 
sion, nous n'admettrons aucune différence entre le 
mouvement par lequel l'eau s'élève dans un syphoii 
où elle est indubitablement poussée par l'air, et le mou- 
vement par lequel un projectile est lancé à travers 
l'air libre. Bien plus, nous ne ferons pas de distinction 



256 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

entre les mouvements des projectiles et celui par 
lequel le feu flamboie, la plante croît et l'animal bondit 
dans les prés. Ce sont toujours des impulsions de l'air, 
et de même que le mouvement général de l'air de- 
vient par le secours de machines particulières le mou- 
vement propre de la flamme, de la plante et de la bête, 
de même se détermine le mouvement propre des pro- 
jectiles. Certainement la chaleur qu'une balle acquiert 
en se mouvant, ne lui est pas communiquée par une 
main, et pourtant il est certain de toute certitude 
que cette chaleur lui est propre. Or, qu'est-ce que la 
chaleur, sinon du mouvement? La main est donc la 
machine propre du jet, par laquelle les nerfs sont 
déterminés à mouvoir le projectile; et l'impulsion de 
l'air, cette machine universelle, devient la machine 
propre du projectile ; la chaleur lui est donc propre, 
et souvent le feu. 



CHAPITRE V 

Animus et Anima. 

Ces deux expressions animus et anima (anima vivi- 
mus, animo sentimus) ont tant de justesse et d'élé- 
gance, que Lucrèce les revendique comme nées dans 
les jardins d'Epicure. Mais il faut remarquer que les 
Latins disent aussi anima pour air, la chose la plus 
mobile qui soit ; et nous avons dit plus haut que c'est 
la seule chose qui se meut du mouvement commun à 
tous les corps, et que l'intervention de machines parti- 
culières rend ensuite .propre à chacun. On peut donc 



DE L'ITALIE jsf 

conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie dé- 
finissaient Yanimus et l'anima par le mouvement de 
l'air. Et, en effet, le véhicule de la vie c'est bien l'air, 
qui, inspiré et transpiré^ meut le cœur et les artères, 
et dans le cœur et les artères le sang; ce mouvement 
du sang, c'est la vie même. Le véhicule de la sensa- 
tion, c'est encore l'air, qui, s'insinuant dans les nerfs, 
en agite les fluides , en distend, gonfle et ébranle les 
fibres. Maintenant l'air qui meut le sang dans le cœur 
et les artères s'appelle dans l'École esprits vitaux; et 
celui qui meut les nerfs , leur suc et leurs fibres, s'ap- 
pelle esprits animaux. Or, le mouvement de l'esprit 
vital est bien plus rapide que celui de l'esprit animal; 
car dès que vous le voulez, vous levez le doigt ; tandis 
qu'il faut beaucoup de temps, au moins le tiers d'une 
heure, comme quelques médecins l'ont prouvé, pour 
que le sang parvienne du cœur au doigt par la circula- 
tion du sang. De plus, les nerfs contractent les muscles 
du cœur et les dilatent tour à tour, systole et diastole 
qui entretiennent le mouvement perpétuel du sang; en 
sorte que c'est aux nerfs que le sang est redevable de 
son mouvement. Ainsi, ce mouvement mâle et actif 
de l'air qui se fait par les nerfs, c'est Yanimus; ce 
mouvement efféminé du sang, et pour ainsi dire suc- 
cube, c'est Yanima. Lorsque les Latins parlaient d'im- 
mortalité, ils l'attribuaient à Yanimus et non à Yanima. 
Faut-il chercher l'origine de cette locution, en ce que 
ceux qui l'ont formée considéraient les mouvements 
de Yanimus comme libres et volontaires , tandis qu'ils 
voyaient que les mouvements de Yanima ne peuvent 
se passer de cet instrument corruptible du corps, et 
que Yanimus, ayant ses mouvements libres, aspire à 

17 



258 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

l'infini et par conséquent à l'immortalité ? C'est une 
considération de si haute importance, que les méta- 
physiciens chrétiens trouvent aussi dans le libre 
arbitre le caractère qui distingue l'homme de la brute. 
Du moins, c'est dans cette tendance que les Pères de 
l'Église reconnaissent que l'homme est doué d'une 
âme immortelle, et que c'est par un Dieu immortel 
qu'il a été créé. 



§ I. — De l'àme des bêtes. 

Avec ce que nous avons dit s'accorde cette locution 
des Latins, qui appelle brutes les animaux dépourvus 
de raison ; or, brutum était pour eux synonyme d'im- 
mobile, et cependant ils voyaient les brutes se mou- 
voir. 11 faut donc nécessairement que les anciens phi- 
losophes d'Italie aient pensé que les brutes sont 
immobiles en tant qu'elles ne sont mises en mouve- 
ment que par des objets présents, comme se meut une 
machine ; tandis que les hommes ont un principe 
interne du mouvement, c'est-à-dire Vanimus^ qui se 
meut librement. 



§ II. — Du siège de l'àme. 

L'ancienne philosophie italique plaça dans le cœur 
le siège et la demeure de l'âme. Car on disait vulgaire- 
ment chez les Latins que la prudence est placée dans 
le cœur, que c'est dans le cœur qu'habitent les réso- 
lutions et les soins, que c'est du cœur que sort la 



DE L'ITALIE 259 

pointe pénétrante de l'invention (acumen), e pectore 
acetum, pour dire comme Plante. Remarquons aussi 
ces locutions, cor hominis, eœcors pour stupide, vecors 
pour l'homme en démence, socors pour esprit lent et 
paresseux, et au contraire, cordatus pour sage; c'est de 
là que P. Scipion Nasica reçut le nom de Corculum, 
parce que l'oracle le déclara le plus sage des Romains. 
Serait-ce que l'école italique aurait admis avec toute 
l'antiquité que les nerfs prennent naissance dans le 
cœur? et de plus, qu'il nous semble que nous pensons 
dans la tète, parce que dans la tête sont les organes 
de deux sens, dont l'un, je veux dire l'ouïe, est le plus 
disciplinable de tous, et l'autre est le plus actif. Mais 
l'opinion qui fait naître les nerfs dans le cœur a été 
trouvée fausse par l'anatomie moderne ; on a vu qu'ils 
se ramifient à partir du cerveau pour se distribuer 
dans tout le corps. Aussi les cartésiens placent l'âme 
comme en sentinelle dans la glande pinéale ; c'est là, 
suivant eux, que tous les mouvements du corps lui 
sont transmis par les nerfs, et que par ces mouve- 
ments elle aperçoit les objets. Cependant on a vu des 
hommes, après une extraction du cerveau, vivre, se 
mouvoir et bien user de leur raison. Il n'est pas non 
plus vraisemblable que l'âme ait pour siège celle de 
toutes les parties du corps où il y a le plus de mucus 
et le moins de sang, et qui est par conséquent pares- 
seuse et engourdie. La mécanique nous enseigne que 
dans une horloge les roues que le moteur touche de 
plus près, sont les plus déhcates et les plus mobiles ; 
dans les plantes le siège de la vie est dans la semence, 
et c'est de là qu'elle se répand par le tronc dans les 
branches, et par la souche dans les racines. Serait-ce 



260 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

que les philosophes de l'Italie auraient observé que le 
cœur est dans la génération des animaux la première 
partie qui apparaisse et qu'on voit battre, et dans la 
mort la dernière qu'abandonnent la chaleur et le mou- 
vement? Est-ce parce que c'est dans le cœur qu'est la 
plus ardente flamme de, la vie ? est-ce parce que dans 
l'évanouissement, défaillance du cœur que nous appe 
Ions en italien svenimento di cuore, ils voyaient se sus- 
pendre non seulement le mouvement des nerfs, mais 
encore celui du sang, et disaient du malade animo 
deficere et animo maie hahere ? et qu'ils plaçaient dans 
le cœur le principe de V anima ou de la vie, et aussi 
celui de Yanimus ou de la raison ? est-ce parce que le 
sage est celui qui pense le vrai et veut la justice, 
qu'ils placèrent dans les affections l'ammt^^, et dans 
Yanimus le mens, l'intelligence, me7is animi? Certai- 
nement les deux foyers de toutes les émotions violentes 
de l'âme, ou des affections, sont l'appétit concupiscible 
et l'appétit irascible, et le sang paraît être le véhicule 
du premier, et la bile celui du second ; l'un et l'autre 
de ces liquides ont leur siège principal dans les vis- 
cères. Ils pensaient donc que le mens dépend de Yani- 
mus, parce que chacun pense selon qu'il est bien ou 
mal animatus ; car les sentiments diffèrent sur des 
sujets identiques selon la diversité des dispositions. 
Aussi se dépouiller de ses passions, c'est une prépara- 
tion plus sûre encore pour la méditation du vrai que 
de.se dépouiller de ses préjugés ; car vous ne détruirez 
jamais les préjugés tant que la passion restera ; mais 
si la passion est éteinte, le masque que nous avions 
mis. sur les objets tombe de lui-même, et les choses 
restent ce qu'elles sont. 



DE L'ITALIE 261 



§ III. — Formules sceptiques du droit romain. 

Lorsque les Romains énonçaient leur sentence dans 
ces termes, il semble, il paraît (vidéri, parère) et pro- 
nonçaient les serments sous la formule ex animi sui 
sejitentia, voulaient-ils faire entendre qu'ils ne pen- 
saient pas que personne pût s'affranchir entièrement 
de toute espèce de passion, et n'employaient-ils pas 
ces formules scrupuleuses, dans leurs jugements et 
leurs serments, de peur que, si les choses étaient 
autrement, ils ne se trouvassent parjures ? 



CHAPITRE VI 
Du mens. 

Mens est pour les Latins ce qu'est pour now^ pensiere ; 
et ils disaient que le mens est donné aux hommes, 
dari, indi, immitti. Il faut donc que ceux qui ont ima- 
giné ces locutions, aient cru que les idées sont créées 
et éveillées par Dieu dans Yanimus des hommes ; c'est 
pour cela qu'ils disaient animi mens, et qu'ils rappor- 
taient à Dieu notre libre arbitre et notre empire sur les 
mouvements de l'âme, d'où cet adage : Chacun a pour 
dieu son plaisir, libido est suus cuique deus. Ce dieu 
propre à chaque homme, semblerait être Vintelligence 
active des aristotéliciens, le sens éthéré des stoïciens, et 
le démon socratique. C'est ce qui a fourni le sujet de 



262 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

beaucoup de discussions très ingénieuses aux plus sub- 
tils métaphysiciens de ce siècle. Mais si Malebranctie, 
cet esprit si pénétrant, tient cette doctrine pour bonne, 
je m'étonne qu'il s'accorde avec Descartes sur la vérité 
première : Je pense, donc je suis; puisque d'après ce 
dogme, que Dieu crée les idées en moi, il devrait plu- 
tôt dire : Quelque chose pense en moi ; donc ce quelque 
chose est; or, dans la pensée je ne reconnais aucune 
idée de corps; donc ce qui pense en moi est le plus 
pur esprit, c'est-à-dire Dieu. Ou peut-être l'âme est 
faite de telle sorte qu'une fois parvenue en partant de 
l'indubitable à la connaissance de Dieu, très bon, très 
grand, elle reconnaît pour faux cela même qu'elle 
avait cru hors de doute. Par suite, et en général, 
toutes les idées sur les créatures seraient comme 
fausses relativement à l'idée de l'Être suprême ; parce 
qu'elles ont pour objets des choses qui, comparées à 
Dieu, ne semblent plus fondées sur le vrai, tandis que 
Dieu seul est l'objet d'une idée vraie, étant seul selon 
le vrai. En sorte que Malebranche, s'il eût voulu être 
conséquent dans sa doctrine, aurait dû enseigner que 
l'esprit humain {mens) reçoit de Dieu non seulement 
la connaissance du corps auquel cet esprit est lié, 
mais la connaissance de soi-même ; en sorte qu'il ne 
se pourrait connaître lui-même, s'il ne se connaissait 
en Dieu. En effet l'esprit se manifeste en pensant ; or, 
Dieu pense en moi ; donc je connais en Dieu mon 
propre esprit. Telle devrait être la doctrine de Male- 
branche pour être conséquente à elle-même. Pour 
nous, ce que nous admettons, c'est que Dieu est le pre- 
mier auteur de tous les mouvements, soit des corps, 
soit des âmes. 



DE L'ITALIE 263 

Mais voici les syrtes et les écueils. Gomment Dieu 
peut-il être le moteur de l'âme humaine? Tant de 
choses mauvaises, tant de turpitudes, tant de fausse- 
tés, tant de vices ! Gomment accorder en Dieu la 
science souverainement vraie et absolue, et dans 
l'homme le libre choix de ses actes? Nous savons avec 
certitude que Dieu a la toute-puissance, l'omni- 
science, la bonté suprême ; pour lui, penser est le 
vrai, vouloir est le bien ; sa pensée est parfaitement 
simple et toujours présente ; sa volonté, stable et irré- 
sistible. Bien plus, comme nous l'enseigne la sainte 
Écriture, nul de nous ne peut aller au Père, si le Père ne 
Vy traîne. Et comment sommes-nous traînés, si c'est 
volontairement? Écoutons saint Augustin. « Nous vou- 
lons être entraînés, nous le voulons de grand cœur ; 
c'est par le plaisir qu'il entraîne. » Quoi de mieux en 
harmonie et avec la volonté divine, toujours consé- 
quente à elle-même, et avec la liberté de l'homme? 
G'est ce qui fait que dans nos erreurs mêmes nous ne 
perdons pas Dieu de vue, car ce qui nous attire dans 
le faux, c'est l'apparence du vrai, et dans le mal le 
semblant du bien. Nous ne voyons que du fini, nous 
nous sentons finis; mais c'est à l'infini que nous 
pensons. Il nous semble voir que le mouvement est 
produit par les corps, et transmis par les corps jusqu'à 
nous; mais ces productions mêmes et ces communi- 
cations de mouvement nous montrent et nous prouvent 
que c'est Dieu, et Dieu esprit qui est l'auteur du mou- 
vement. Nous voyons droit le tortu, un le multiple, 
identique le différent, immobile le mobile; mais 
comme ni le droit, ni l'un, ni l'identique, ni l'immobile 
ne sont dans la nature, se tromper en tout cela, c'est 



264 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

par défaut d'attention, par illusion sur les créatures, 
contempler sans le savoir dans des copies imparfaites 
le Dieu très bon, très grand. — Ainsi, la métaphy- 
sique traite du vrai indubitable, parce qu'elle a pour 
objet ce dont on est toujours certain, même lorsqu'on 
doute, qu'on se trompe ou qu'on est trompé. 



CHAPITRE VIT 
De la faculté. 

Facultas, c'est faculitas, d'où est dérivé facilitas, 
facilité ; ce qui signifie la puissance, la capacité de 
faire sans peine et sans hésitation. C'est donc cette 
facilité, par laquelle la vertu passe à l'acte. V anima 
est une vertu; la vision un acte, le sens de la vue 
une faculté. Aussi la classification de l'École n'est pas 
sans élégance; elle appelle le sens, l'imagination, la 
mémoire, l'intelligence, des facultés de Vâme (animse). 
Mais cette élégance est gâtée quand l'École place dans 
les choses les couleurs, les saveurs, les sons, le tact. 
Car si les sens sont des facultés, dans l'acte de la 
vision nous faisons les couleurs, dans celui du goût 
les saveurs, dans ceux de l'ouïe et du tact les sons, la 
chaleur et le froid. C'était le sentiment des anciens 
philosophes de l'Italie ; la trace en est visible dans les 
mots olere et olfacere; la chose sentie est dite olere, et 
le sujet sentant olfacere^ parce que le sujet [animans) 
crée l'odeur par l'odorat. L'imagination est la plus cer* 
taine des facultés, parce qu'en l'exerçant nous créons 



DE L'ITALIE 265 

les images des choses. De même le sens interne ; c'est 
en remarquant la blessure, au sortir du combat, que 
l'on sent la douleur. Pareillement le véritable intellect 
est une faculté par laquelle, en comprenant quelque 
chose, nous la faisons vraie. Aussi l'arithmétique, la 
géométrie et leur fille la mécanique résident dans une 
faculté de l'homme ; nous y démontrons le vrai parce 
que nous le faisons. Mais les choses physiques sont 
dans la faculté du Dieu tout-puissant, en qui seul la 
faculté est vraie, parce qu elle est parfaitement libre, 
aisée et rapide; de sorte que ce qui est faculté en 
l'homme, est simple acte en Dieu ; il suit de ce qui 
précède, que de même que l'homme en dirigeant sa 
pensée sur un objet engendre les modes des choses 
et leurs images, c'est-à-dire le vrai humain, de même 
Dieu engendre par sa pensée le vrai divin, et fait le 
vrai créé. Si nous disons improprement en italien que 
les statues et les peintures sont les pensées de leurs 
auteurs (pensieri degli autori), on peut dire propre- 
ment que tous les êtres sont des pensées de Dieu (pensieri 
di Dio.) 



§ I. — Du sens. 

Les Latins désignaient par sensus non seulement les 
sens externes, comme par exemple la vue, et le sens 
interne qui se nommait animi sensus, comme la dou- 
leur, le plaisir, la tristesse, mais aussi les jugements, 
les délibérations et même les vœux. Ita sentio, c'est 
ainsi que je juge ; stat sententia, cela est résolu ; ex sen- 
tentia evenit, selon mon désir ; et dans les formules : 



266 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

ex animi tul sententia. Serait-ce que les anciens philo- 
sophes de l'Italie auraient pensé avec les aristotéli- 
ciens que l'esprit humain ne perçoit rien que par les 
sens ? ou avec la secte d'Épicure qu'il n'est rien que 
sens ; ou avec les platoniciens et les stoïciens que la 
raison est un sens éthéré et très pur ? Et en effet, il n'y 
a aucune école païenne qui ait cru l'âme humaine 
pure de toute corporéité. Voilà pourquoi l'antiquité 
pensait que toute œuvre de l'esprit était sens ; c'est-à- 
dire que tout ce que l'esprit peut faire ou souffrir n'est 
qu'un tact des corps. Mais notre religion nous apprend 
que l'esprit est absolument incorporel, et nos méta- 
physiciens prouvent à l'appui que, quand les organes 
corporels des sens sont mus par des corps, c'est Dieu 
qui, à cette occasion, les met en mouvement. 



l II. — Memoria et phantasia. 

Les Latins appellent la mémoire memoria lors- 
qu'elle garde les perceptions des sens, et reminis- 
centia quand elle les rend. Mais ils désignaient de 
même la faculté par laquelle nous formons des images, 
et qui s'appelle chez les Grecs phantasia, et chez nous 
iîïiaginativa ; car ce que nous disons vulgairement 
imaginer^ les Latins le disaient memorare. Est-ce 
parce que nous ne pouvons imaginer que ce que nous 
nous rappelons, et nous ne nous rappelons que ce que 
nous avons perçu par les sens? 11 n'y a pas de peintre 
qui ait jamais peint aucune espèce de plantes ou 
d'animaux qui ne se trouve dans la nature ; les hip- 
pogriffes et les centaures ne sont que des êtres 



DE L'ITALIE 267 

véritables mêlés en un tout fabuleux. Les poètes n'ima- 
ginent pas non plus une vertu qui ne soit dans les 
choses humaines; mais après l'avoir prise dans la 
réalité, ils l'exaltent jusqu'à l'incroyable pour en faire 
un type sur lequel ils forment leurs héros. Aussi les 
Grecs disent-ils dans leur mythologie que les Muses, 
les vertus de l'imagination, sont les filles de Mémoire. 



§ IIL — De Vingenium. 

hHngenium est la faculté d'amener à l'unité ce qui 
est séparé et divers : les Latins y joignent les épi- 
thètes diacutum et ohtusum; deux expressions tirées 
du sanctuaire de la géométrie : l'aigu pénètre plus 
promptement et rapproche la diversité, puisqu'il unit 
deux lignes en un point sous un angle plus petit qu'un 
droit ; mais l'obtus a plus de peine à entrer dans les 
choses, et laisse les choses diverses très éloignées sur 
la base, comme les deux lignes qu'il unit en un point 
hors de l'angle droit. L'esprit sera donc ohtusum quand 
il unit avec lenteur, acutum quand il unit rapidement. 
Les Latins prennent l'un pour l'autre ingenium et 
natura. Est-ce parce que l'esprit humain est la nature 
de l'homme, ou parce que la fonction de Vingenium 
c'est de saisir les relations des choses, de voir ce qui 
est convenable, décent, beau ou honteux, faculté qui 
est refusée aux brutes? est-ce parce que de même 
que la nature engendre les choses physiques, de môme 
Vingenium humain engendre les choses mécaniques? s 
en sorte que Dieu est l'artisan de la nature, et 
l'homme le dieu de l'artificiel? Là où est la science, 



268 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

là est aussi le scitum^ que les Italiens rendent avec non 
moins d'élégance par hen intenso et aggiustato. Est-ce 
parce que la science consiste à faire que les choses se 
correspondent dans de belles proportions, ce qui n'est 
au pouvoir que des ingeniosi? C'est pour cela que 
la géométrie et l'arithmétique qui en enseignent les 
moyens, sont les plus éprouvées de toutes les sciences, 
et que ceux qui y excellent sont appelés en italien 
ingegnieri, ingénieurs. 



§ IV. — De la faculté certaine du savoir. 

Ces réflexions nous donnent occasion de rechercher 
quelle est dans l'homme la faculté propre de savoir ; 
car l'homme perçoit, juge, raisonne, mais souvent il a 
des perceptions fausses, il porte des jugements aveu- 
gles; il raisonne de travers. La philosophie grecque 
donna l'énumération suivante des facultés de savoir 
qui ont été données à l'homme, et des arts par les- 
quels chacune se gouverne : faculté de percevoir 
dirigée par la topique, de juger par la critique, de rai- 
sonner par la méthode. Pour la méthode, ils n'en ont 
pas donné les préceptes dans leurs ouvrages de dialec- 
tique, parce que les enfants l'apprenaient aisément en 
étudiant la géométrie. Hors de la sphère de la géomé- 
trie, l'antiquité pensait que l'ordre doit être confié à 
la prudence, qui ne se dirige par aucun art et qui est 
prudence par cela même. Les artisans seuls vous pres- 
crivent déplacer ceci dans un lieu, cela dans un autre, 
cela encore dans un troisième, manière d'agir moins 
propre à former un homme prudent qu'un ouvrier. Et 



DE L'ITALIE 269 

si VOUS transportez la méthode géométrique dans la 

vie pratique : Nihilo plus agas, quam si des operam 

ut cum rationeinsanias (C'est vouloir déraisonner avec 
la raison). Et comme si Ton ne voyait pas régner dans 
les choses humaines le caprice, le fortuit, l'occasion, 
le hasard, vouloir marcher droit à travers les anfrac- 
tuosités de la vie, vouloir dans un discours politique 
suivre la méthode des géomètres, c'est vouloir n'y rien 
mettre d'acutum, ne rien dire que ce qui se trouve 
sous les pas de chacun, c'est traiter ses auditeurs 
comme des enfants à qui on ne donne point d'aliment 
qui ne soit mâché d'avance; c'est faire le pédagogue et 
non pas l'orateur. 

Certes, je m'étonne de voir ceux qui vantent si fort 
la méthode géométrique dans l'éloquence civile, ne 
proposer pour modèle que Démosthène. Bientôt, s'il 
plaît à Dieu, Cicéron ne sera que confusion, désordre, 
chaos; Cicéron, en qui les doctes ont jusqu'à ce jour 
admiré tant d'ordre, tant de soin de l'arrangement et 
de l'harmonie, lui, dont les paroles se succèdent et 
s'enchaînent, si bien que ce qu'il dit en second lieu 
semble sortir de ce qu'il a dit d'abord plutôt que venir 
de l'orateur. Mais Démosthène procède-t-il autrement 
que par hyperbate comme le lui reproche Longin, le 
plus judicieux de tous les rhéteurs? J'ajouterai que 
c'est dans ce désordre même que la force de son élo- 
quence, toute en enthymèmes, se bande comme une 
catapulte. Son habitude est de mettre d'abord le sujet 
en avant pour avertir ses auditeurs de ce dont il s'agit ; 
bientôt il se jette à côté dans une chose qui semble 
n'avoir rien de commun avec la question pour dis- 
traire et fourvover ses auditeurs; à la fin, il rétablit le 



070 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

rapport entre ce qu'il vient de dire et le sujet qu'il 
s'est proposé ; de sorte que les foudres de son élo- 
quence tombent avec d'autant plus de puissance qu'on 
y est moins préparé. Il ne faut pas croire que toute 
l'antiquité se soit servie d'une méthode incomplète, 
parce qu'ils n'ont pas reconnu cette quatrième opéra- 
tion de l'esprit, pour compter comme on fait aujour- 
d'hui. En réalité, ce n'est pas une quatrième opération, 
mais l'art qui s'applique à la troisième, l'art par lequel 
on ordonne les raisonnements. Aussi toute la dialec- 
tique, dans l'antiquité, se divisait en art d'inventer et 
art de juger. Les académiciens se renfermaient tout 
entiers dans l'invention et les stoïciens dans le juge- 
ment. Les uns et les autres avaient tort, car il n'y a 
pas d'invention sans jugement, ni de jugement sûr 
sans invention. 

En effet, comment l'idée claire et distincte de notre 
esprit sera-t-elle le critérium du vrai, s'il ne voit tout 
ce qui est dans la chose, tous ses attributs ? Et com- 
ment peut-on être certain d'avoir tout vu, si l'on n'a 
pas discuté toutes les questions qui peuvent s'élever 
sur le sujet ? Il faut d'abord examiner si la chose est, 
pour ne pas discourir sur un néant; ensuite, ce qu'elle 
est, pour ne pas disputer sur un nom ; puis, quelle est 
sa quantité, soit en étendue, soit en poids, soit en 
nombre ; sa qualité, et ici considérer la couleur, la 
saveur, la mollesse, la dureté et autres qualités tangi- 
bles ; en outre il faut se demander quand la chose naît, 
combien elle dure, et en quels éléments elle se résout 
par la corruption; il faut y appliquer de même les 
autres catégories, et la comparer à toutes les choses 
avec lesquelles elle a quelque rapport, avec les causes 



DE L'ITALIE 271 

dont elle naît, avec les effets qu'elle produit, avec les 
résultats de ses opérations, avec ce qui lui est sem- 
blable ou dissemblable ou contraire, avec ce qui est 
plus grand ou plus petit ou qui lui est égal. Aussi les 
catégories d'Aristote et les topiques sont entièrement 
inutiles. Si on y veut trouver du nouveau, on deviendra 
un lulliste ou un kirkérien, un homme qui connaît les» 
lettres, mais qui ne sait point épeler pour lire dans 
le grand livre de la nature. Mais si on les considère 
comme des index, des tables de ce qu'il faut examiner 
sur un sujet pour en avoir une vue claire, rien de plus 
fécond pour l'invention; et c'est une source d'où 
peuvent sortir la faconde oratoire et l'observation 
profonde. Réciproquement si l'on se fie pour voir les 
choses à Vidée claire et distincte, on sera facilement 
trompé, et l'on croira souvent connaître distinctement 
ce dont on n'aura qu'une notion confuse, parce qu'on 
n'aura pas connu tout ce qui est dans l'objet et qui 
le distingue des autres choses. Mais si l'on parcourt 
avec le flambeau de la critique tous les lieux de la 
topique, alors on sera sûr de connaître l'objet d'une 
manière claire et distincte ; parce qu'on l'aura soumis 
à toutes les questions que l'on peut élever sur l'objet 
proposé, et dans cet examen successif la topique même 
est critique. En effet les arts sont en quelque sorte les 
lois de la cité de l'intelligence [reipuhlicae litterarix). 
Ce sont les observations des savants sur la nature, qui 
se sont converties en règles de méthode. Celui qui 
fait une chose selon l'art, celui-là est sûr d'avoir pour 
lui le sentiment de tous les doctes ; celui qui opère 
sans art se trompe, parce qu'il ne se fie qu'à sa nature 
personnelle. 



272 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

Toi aussi, sage Paolo, tu es dans cette opinion, toi 
qui, en formant ton Prince, ne lui prescris pas de s'en- 
gager tout d'abord dans la critique, mais qui as voulu 
qu'il fût longtemps imbu de bons exemples, avant 
d'apprendre à les juger. Et pourquoi cela, sinon afin 
que son génie s'épanouisse d'abord, et qu'on le cultive 
ensuite par l'art de penser et juger? Le divorce de l'in- 
vention et du jugement chez les Grecs n'est venu que 
du défaut de réflexion sur la faculté propre de savoir. 
Cette faculté est Vingenium, par lequel l'homme a la 
capacité de contempler et de faire des objets sembla- 
bles à ceux de sa contemplation. La première faculté 
qui se montre chez les enfants où la nature est plus 
entière et moins altérée par la persuasion ou le pré- 
jugé, c'est celle de faire le semblable ; ils appellent 
tous les hommes pères et toutes les femmes mères, et 
se plaisent à imiter : 



^difîcare casas, plaustello adjungere mures, 
Ludere par impar, equitare in arundine longa. 



Or c'est la similitude des mœurs qui engendre chez 
les nations le sens commun. Et ceux qui ont écrit sur 
les inventeurs, nous apprennent que tous les arts et 
toutes les commodités dont le travail a enrichi le genre 
humain ont été trouvés ou par hasard, ou par quelque 
similitude qu'indiquaient les animaux, ou qu'imagi- 
nait l'industrie des hommes. — Tout ce que nous 
venons de dire, la philosophie italique le connaissait, 
la langue nous l'atteste ; ce qu'on appelle dans l'École 
moyen terme, ils l'appelaient argumen ou argumentum. 
Argumen vient de la même racine qu argutum ou acu- 



DE L'ITALIE 273 

minatum. Or ceux-là sont arguti qui démêlent dans 
des choses très diverses quelque rapport commun par 
lequel elles s'unissent; ils franchissent ce qui se 
trouve sous leurs pas, et vont chercher au loin des 
relations qui conviennent à leur sujet, ce qui est une 
preuve dHngenium, et s'appelle acumen. Il faut donc 
de Yingenium pour inventer, puisqu'en général 
trouver des choses nouvelles, c'est l'œuvre et l'opé- 
ration du seul mgenium^ du génie. — Ainsi on peut 
conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie fai- 
saient peu du cas du syllogisme et du sorite, et se 
servaient dans leurs recherches de l'induction par 
analogie. C'est ce que confirme l'histoire; car la plus 
ancienne dialectique était l'induction et la compa- 
raison des semblables, dont Socrate fut le dernier à 
faire usage ; Aristote adopta ensuite le syllogisme, et 
Zenon le sorite. Celui qui se sert du syllogisme ne 
réunit pas des choses diverses, il tire plutôt une 
espèce subordonnée à un genre du sein même de ce 
genre ; celui qui emploie le sorite, rapproche les 
causes des causes en liant chacune à celle qui lui est 
la plus prochaine ; se servir de l'une ou de l'autre de 
ces deux méthodes, ce n'est pas unir deux lignes en 
un angle plus petit qu'un droit, ce n'est que pro- 
longer une seule ligne ; c'est plutôt de la subtilité que 
de Vacuité; remarquons cependant que l'emploi du 
sorite est aussi supérieur en subtilité à celui du syllo- 
gisme, que les genres sont grossiers en comparaison 
des causes particulières. 

Au sorite des stoïciens répond la méthode géomé- 
trique de Descartes; méthode utile en géométrie, où 
l'on peut définir des noms et poser des postulats comme 

18 



274 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

possibles; mais dès qu'elle sort des trois dimensions 
et des nombres, elle ne peut guère servir à faire des 
découvertes, mais seulement à mettre en ordre ce 
qu'on a découvert. Yotre exemple, docte Paolo, me 
confirmerait dans ce sentiment. Car pourquoi tant 
d'autres sont-ils si experts dans cette méthode, et ne 
peuvent-ils trouver les belles pensées auxquelles vous 
arrivez ? Vous, c'est dans un âge avancé que vous avez 
pénétré dans ce que les lettres ont de plus intime; 
votre vie s'était passée dans des procès relatifs à la 
grande fortune que vous disputaient des princes et des 
hommes puissants de votre famille. Vous remplissez 
tout office libéral dans un siècle où la vie en est acca- 
blée, vous satisfaites à tout et le jour et souvent bien 
avant dans la nuit ; et vous avez bientôt fait autant de 
progrès dans ces études, qu'un autre en aurait fait 
qui s'y serait toujours tenu renfermé. Et que votre 
modestie ne rapporte pas à la méthode ce qui est le 
don de votre divin génie. 

Concluons que ce n'est point la méthode géomé- 
trique qu'il faut introduire dans la physique, mais la 
démonstration elle-même. Les grands géomètres ont 
appliqué à la considération des principes physiques 
les principes mathématiques, comme parmi les anciens 
Pythagore et Platon, et parmi les modernes Galilée. 

Ainsi on peut expliquer des phénomènes particu- 
liers de la nature par des expériences particulières 
qui soient des opérations particulières de géométrie. 
C'est à quoi se sont appliqués dans notre Italie le 
grand Galilée et d'autres illustres physiciens, qui, 
avant qu'on introduisît la méthode géométrique dans 
la physique, expliquèrent de cette manière d'innom- 



DE L'ITALIE 275 

brables et très importants phénomènes de la nature» 
C'est là ce qui préoccupe uniquement les Anglais; 
aussi défendent-ils d'enseigner publiquement la phy- 
sique par la méthode géométrique ; et c'est ainsi qu'on 
peut faire avancer la physique. J'ai indiqué dans ma 
Dissertation sur les études de notre temps, comment 
on peut obvier par la culture du génie naturel aux 
inconvénients de la physique ; ce qui a peut-être fort 
étonné les gens préoccupés de la méthode. Car la 
méthode entrave le génie en se proposant pour but la 
facilité; elle assure la vérité, mais elle tue la curiosité. 
La géométrie n'aiguise pas le génie lorsqu'on enseigne 
selon la méthode, mais lorsque la force du génie lui 
fait traverser des régions tout autres, toutes diffé- 
rentes, montueuses, inégales. Aussi j'exprimais les 
désir qu'on l'enseignât par la synthèse et non par 
l'analyse, afin qu'on démontrât en construisant, c'est- 
à-dire qu'au lieu de trouver le vrai, nous le fissions.- 
Car trouver c'est du hasard, faire c'est de l'industrie; 
aussi voulais-je qu'on enseignât cette science non par 
nombres et espèces, mais par figures, afin que si l'es- 
prit recevait moins de culture de cet enseignement, 
du moins l'imagination s'affermît; l'imagination est 
l'œil du génie naturel, comme le jugement est l'œil 
de l'intelligence. Et les cartésiens qui ne sont carté- 
siens, comme vous le dites très bien, Paolo, que selon 
la lettre et non selon l'esprit, pourraient remarquer 
qu'ils professent en réalité ce que nous venons d'avan- 
cer, bien qu'ils le nient de bouche ; car à l'exception 
de ce premier vrai qu'ils demandent à la conscience 
{je pense j donc je suis), ils empruntent uniquement 
les vérités qui leur servent de règle pour le reste à 



276 DE L'ANTIQUE SAGESSE 

l'arithmétique et à la géométrie, c'est-à-dire au vrai 
que nous faisons; ils répètent sans cesse : « Que le 
vrai soit comme ces propositions, trois et quatre font 
sept, la somme de deux côtés d'un triangle est toujours 
plus grande que la troisième; » c'est-à dire qu'il faut 
voir la physique du point de vue géométrique ; or, cet 
axiome ne revient-il pas à celui-ci : « La physique 
sera vraie pour moi y quand je V aurai faite; de même 
que la géométrie est vraie pour les hommes, parce quils 
la font ? )) 



CHAPITRE VIII 
De l'ouvrier suprême. 

Avec ce que nous avons dit du vrai et du fait, avec 
ces propositions, que le vrai est la collection de tous 
les éléments de l'objet, de tous en Dieu, et dans 
l'homme des éléments externes ; que le verbe de 
l'intelligence est propre en Dieu et impropre dans 
l'homme, et que la faculté se rapporte à ce que nous 
faisons bien et facilement, s'accordent ces quatre 
expressions latines, Numen, Fatum, Casus et Fortuna. 



§ I. — Numen. 

Ils appelaient Numen la volonté des dieux, ce qui 
donne à entendre que le Dieu très bon et très grand 
exprime sa volonté par le fait même, et l'exprime avec 
autant de célérité et d'aisance qu'il y en a dans un 



DE L'ITALIE 277 

clin d'œil. Longin admire Moïse pour la manière digne 
et grande dont il parle de Dieu : Dixit et facta sunt. 
Les Latins exprimaient ces deux idées par un seul 
mot. En effet, la bonté divine n'a qu'à vouloir pour 
faire les choses qu'elle veut ; et telle est la facilité de 
cette création que ces choses semblent naître d'elles- 
mêmes. Plutarque nous raconte que les Grecs admi- 
raient la poésie d'Homère et les peintures de Nico- 
maque, parce qu'elles semblaient nées d'elles-mêmes 
plutôt que formées par l'art; je pense que c'est cette 
faculté créatrice qui a fait appeler divins les, poètes et 
les peintres. Ainsi, cette divine facilité à faire est la 
nature; et dans l'homme, c'est cette vertu rare et 
précieuse, aussi difficile que vantée, que nous appe- 
lons naturalezza; ce que Gicéron tournerait par genus 
sua sponte fusum, et quodammodo naturale. 



§ IL — Fatum et Casus. 

Dictum se prend chez les Latins pour certum; cer- 
tum signifie déterminé ; or, fatum est la même chose 
que dictum: et factum et verum- ont aussi pour syno- 
nyme verbum. Les Latins eux-mêmes, pour exprimer 
un fait accompli rapidement, disaient dictum factum, 
aussitôt dit que fait. En outre, ils appelaient casus la 
manière dont tournent et finissent les choses et les 
mots. Aussi les sages Italiens qui imaginèrent les 
premiers ces expressions, désignèrent l'ordre éternel 
des causes par le mot de fatum, et le résultat de cet 
ordre éternel par casus; ainsi les faits seraient des 
paroles de Dieu, et les événements les cas des mots 



278 DE [L'ANTIQUE SAGESSE 

avec lesquels Dieu parle ; fatum serait la même chose 
que le fait; voilà pourquoi ils regardèrent le destin 
comme inexorable, parce que les faits ne peuvent pas 
ne pas être faits. 



§ m. — Fortuna. 

Les Latins disaient de la Fortune qu'elle était favo- 
rable ou contraire; et cependant fortuna ViQui de l'an- 
cien mot for tus, qui signifiait bon. Aussi, par la suite, 
pour distinguer l'une de l'autre, ils disaient fors fortuna. 
Or, la fortune est un Dieu qui opère par des causes déter- 
minées, indépendamment de notre attente. L'ancienne 
philosophie italique aurait-elle donc pensé que tout ce 
que Dieu fait est bon, et que tout vrai, ou tout fait, est 
bon, et que nous, par notre injustice qui nous fait 
tourner les yeux sur nous-mêmes au lieu de les porter 
sur l'ensemble de l'univers, nous considérons comme 
un mal ce qui nous est contraire, mais bon dans son 
rapport au monde entier? Le monde sera donc une 
république naturelle, où Dieu, comme un monarque, 
a en vue le bien commun, où chacun, comme parti- 
culier, pense à son bien propre, et où le mal privé 
sera le bien public; et de même que dans une répu- 
blique fondée par les hommes le salut du peuple est 
la loi suprême, de mme dans cet univers établi par 
Dieu, la reine de toutes choses sera la fortune, ou la 
volonté de Dieu, en ce sens que, toujours attentive au 
salut de l'ensemble, elle domine le bien privé, les 
natures particulières; et de même que le salut des 
particuliers doit céder au salut public, ainsi le bien de 



DE L'ITALIE 279 

chacun sera subordonné au bien de l'univers; et de 
cette manière les choses qui semblent adverses dans 
la nature seront encore des biens. 



CONCLUSION 

Yoilà, très sage Paolo Doria, une métaphysique 
convenable à la faiblesse humaine, qui n'accorde pas 
à l'homme toutes les vérités, et qui ne les lui refuse 
pas toutes, mais quelques-unes seulement; une méta- 
physique en harmonie avec la piété chrétienne, qui 
distingue le vrai divin du vrai humain, et ne pro- 
pose pas la science humaine pour règle à la divine, 
mais qui règle l'humain sur le divin; une métaphy- 
sique qui seconde la physique expérimentale que l'on 
cultive maintenant avec tant de fruit pour l'humanité ; 
car cette métaphysique nous apprend à tenir pour 
vrai dans la nature ce que nous reproduisons par des 
expériences. 

Verare et facere, c'est la même chose (chap. I, § i); 
d'où il suit que Dieu sait les choses physiques et 
l'homme les choses mathématiques (§ ii), et par con- 
séquent il est également faux que les dogmatiques 
sachent tout, et que les sceptiques ne sachent rien 
(§ m). Les genres sont les idées parfaites par les- 
quelles Dieu crée absolument, et les imparfaites, au 
moyen desquelles l'homme fait le vrai par hypothèse 
(ch. II). Prouver par les causes au moyen de ces 
genres, c'est créer (chap. III). Mais comme Dieu 
déploie une vertu infinie dans la chose la plus petite, 
et comme l'existence est un acte et une chose phy- 



280 DE L'ANTIQUE SAGESSE DE L'ITALIE 

sique, Fessence des choses est une vertu et une chose 
métaphysique, le sujet propre de la métaphysique 
(chap. IV). Ainsi, il y a dans la métaphysique un genre 
de choses, qui est une vertu d'extension et de mou- 
vement, et qui est égale pour des étendues et des 
mouvements inégaux; et cette vertu, c'est le point 
métaphysique, c'est-à-dire une chose que nous consi- 
dérons par l'hypothèse du point géométrique (§ i); du 
sanctuaire même de la géométrie se tire la démons- 
tration que Dieu est un esprit pur et infini ; qu'iné- 
tendu il fait les étendus, produit les efforts (§ ii), 
combine les mouvements (§ m), et, toujours en repos 
(§iv), meut cependant toutes choses (§ v). Dansl'ammû^ 
de l'homme règne Vanimus (chap. V), dans Yanimus 
le mens^ dans le mens Dieu (chap. VI). Le mens^ en 
faisant attention, est créateur (chap. VII); le mens 
humain fait le vrai par hypothèse, et le mens divin le 
vrai absolu (^ I, ii, m). Le génie [ingenium) a été donné 
à l'homme pour savoir, autrement dit, pour faire (§ iv). 
Enfin vous avez un Dieu qui veut par son signe 
(chap. VIII) et par le fait même (§ i), qui fait par sa 
parole, c'est-à-dire par l'ordre éternel des causes, ce 
que notre ignorance appelle hasard (casus) (§ii), et 
qu'au point de vue de l'intérêt nous nommons fortune 
(S ni). 

Prenez sous votre patronage, je vous prie, ces idées 
de l'Italie antique sur les choses divines; cela vous 
appartient, vous, issu d'une si noble famille d'Italie, 
illustrée par tant d'actions mémorables, vous que vos 
lumières en métaphysique ont rendu célèbre par toute 
l'Italie. 



PRINCIPES 



DE 



LA PHILOSOPHIE 



DE L'HISTOIRE 



(Traduits de la Scienza nuova.) 



PRÉFACE 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 



Les principes de la Philosophie de l'Histoire 
dont nous donnons une traduction abrégée, ont 
pour titre original : Cinq livres sur les principes 
d'une science nouvelle, relative à la nature com- 
mune des nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage 
dédié à S. S. (Clément XII). — Trois éditions ont 
été faites du vivant de Fauteur, dans les années 
1725, 1730 et 1744. La dernière est celle qu'on a 
réimprimée le plus souvent, et que nous avons 
suivie. 

« Ce livre, disait Monti, est une montagne aride 
(( et sauvage qui recèle des mines d'or. » La com- 
paraison manque de justesse. Si l'on voulait la 
suivre, on pourrait accuser dans la Science nou- 
velle, non pas l'aridité, mais bien un luxe de végé- 



284 PRÉFACE 

tation. Le génie impétueux de Vico Fa surchargée 
à chaque édition d'une foule de répétitions sous 
lesquelles disparaît Tunité du dessein de l'ou- 
vrage. Rendre sensible cette unité, telle devait 
être la pensée de celui qui, au bout d'un siècle, 
venait offrir à un public français un livre si 
éloigné par la singularité de sa forme des idées de 
ses contemporains. Il ne pouvait atteindre ce but 
qu'en supprimant, abrégeant ou transposant les 
passages qui en reproduisaient d'autres sous une 
forme moins heureuse, ou qui semblaient appelés 
ailleurs par la liaison des idées. Il a fallu encore 
écarter quelques paradoxes bizarres, quelques 
étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité 
les vérités innombrables que contient la Science 
nouvelle. Le jour n'est pas loin sans doute où, le 
nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est 
due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce 
qu'il a écrit, et où ses erreurs ne pourront faire 
tort à sa gloire; mais ce temps n'est pas encore 
venu. 

Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs 
secours et leurs conseils. Nous regrettons qu'il ne 
nous soit pas permis de les nommer toutes. 

M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux 
inédits sur Vico, a bien voulu nous communiquer 
la plupart des ouvrages italiens que nous avons 



DE LA PREMIÈRE ÉDITION 285 

extraits ou cités ; exemple trop rare de cette libé- 
ralité d'esprit qui met tout en commun entre 
ceux qui s'occupent des mêmes matières. On ne 
peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais 
rien n'en efface le souvenir. 

Des avocats distingués, MM. Renouard, Gœuret 
de Saint-George et Foucart, ont éclairé le traduc- 
teur sur plusieurs questions de droit. Mais il a 
été principalement soutenu dans son travail par 
M. Poret, professeur au collège de Sainte-Barbe. 
Si cette première traduction française de la 
Scienza nuova résolvait d'une manière satis- 
faisante les nombreuses difficultés que présente 
l'original, elle le devrait en grande partie au zèle 
infatigable de son amitié. 



PRINCIPES 

DE LA PHILOSOPHIE 



DE L'HISTOIRE 



LIVRE PREMIER 

DES PRINCIPES. 



ARGUMENT 



On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans 
son développement sans remonter à son origine. L'auteur prouve 
d'abord la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle 
méthode, par l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit 
sur l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique (chap. I). 
— Il expose ensuite, sous la forme d'axiomes, les vérités générales 
qui font la base de son système (chap. II). — Il indique enfin les 
trois grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode 
qui lui est propre (chap. III et IV). 

Chapitre I. — Table chronologique. — Vaines prétentions des 
Egyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le 
peuple hébreu est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des 
premiers siècles en trois périodes. — 1. Déluge. Géants. Age d'or. 
Premier Hermès. — 2. Hercule et les Héraclides. Orphée. Second 
Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la 



288 • PHILOSOPHIE 

Sicile. — 3. Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pyihagore. 
Servius Tullius. Hésiode. Hippocrate et Hérodote. Thucydide ; 
guerre du Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et 
Petilia. Guerre deTarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique. 
Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondements d'une 
critique nouvelle : 1° La civilisation de chaque peuple a été son 
propre ouvrage, sans communication du dehors. 2° On a exagéré 
la sagesse ou la puissance des premiers peuples. 3° On a pris pour 
des individus des êtres allégoriques ou collectifs (Hercule, Hermès). 

Chap. il — Axiomes. — 1-22. Axiomes généraux. — 23-114. 
Axiomes particuliers. — 1-4. Réfutation des opinions que l'on s'est 
formées jusqu'ici sur les commencements de la civilisation. — 5-15. 
Fondements du vrai. Méditer le monde social dans son idée éter- 
nelle. — 16-22. Fondements du certain. Apercevoir le monde 
social dans sa réalité. — 23-28. Division des peuples anciens en 
hébreux et gentils. Déluge universel. Géants. — 28-38. Principe de 
la théologie poétique. — 31-40. Origine de l'idolâtrie, de la divina- 
tion, des sacrifices. ~ 41-46. Principes de la mythologie historique. 
— 47-62. P'oétique. — 47-49. Principe des caractères poétiques. — 
50-62. Suite de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, 
chant, vers. — 63-65. Principes étymologiques. — 66-96. Prin- 
cipes de l'histoire idéale. — 70-84. Origine des sociétés. — 84-96. 
Ancienne histoire romaine. — 97-103. Migrations des peuples. — 
104-114. Principes du droit naturel. 

Chap. IIL — Trois principes fondamentaux. — Religions et 
croyance à une providence, mariages et modération des passions, 
sépultures et croyance à l'immortalité de l'âme. 

Chap. IV. — De la méthode. — Le point de départ de la science 
nouvelle est la première pensée humaine que les hommes durent 
concevoir, à savoir, l'idée d'un Dieu. — Cette science emploie d'abord 
des preuves philosophiques y ensuite des preuves philologiques. 

Les preuves philosophiques elles-mêmes sont ou théologiques 
ou logiques. La science nouvelle est une démonstration histo- 
rique de la, Providence ; elle trace le cercle éternel d'une histoire 
idéale dans lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. 
Elle s'appuie sur une critique nouvelle, dont le critérium est le 
sens commun du genre humain. Cette critique est le fondement 
d'un nouveau système du droit des gens. 

Preuves philologiques, tirées de l'interprétation des fables, de 
l'histoire des langues, etc. 



DE L'HISTOIRE S89 



CHAPITRE PREMIER 



TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PREPARATION DES MATIERES QUE DOIT 
METTRE EN ŒUVRE LA SCIENCE NOUVELLE. 



La table chronologique que Fou a sous les yeux* 
embrasse l'histoire du monde ancien, depuis le déluge 
jusqu'à la seconde guerre punique, en commençant 
par les Hébreux, et continuant par les Ghaldéens, les 
Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les 
Romains. On y voit figurer des hommes ou des faits 
célèbres, lesquels sont ordinairement placés par les 
savants dans d'autres temps, dans d'autres lieux, ou 
qui même n'ont point existé. En récompense nous y 
tirons des ténèbres profondes où ils étaient restés 
ensevelis, des hommes et des faits remarquables, qui 
ont puissamment influé sur le cours des choses 
humaines; et nous montrons combien les explica- 
tions qu'on a données sur Vorigine de la civilisation, 
présentent d'incertitude, de frivohté et d'inconsé- 
quence. 

1. Nous n'avons pas cru devoii' la reproduire. 

19 



290 PHILOSOPHIE 

Mais toute étude sur la civilisation païenne doit 
commencer par un examen sévère des prétentions des 
nations anciennes, et surtout des Égyptiens, à une 
antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de cet 
examen : celle de savoir à quelle époque, à quels pays 
il faut rapporter les commencements de cette civilisa- 
tion ; et celle d'appuyer par des preuves, humaines à 
la vérité, tout le système de notre religion, laquelle 
nous apprend d'abord que le premier peuple fut le 
peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, 
créé en même temps que ce monde par le Dieu véri- 
table. 

Notre chronologie se trouve entièrement contraire 
au système de Marsham, qui veut prouver que les 
Égyptiens devancèrent toutes les nations dans la reli- 
gion et dans la politique, de sorte que leurs rites 
sacrés et leurs règlements civils, transmis aux autres 
peuples, auraient été reçus des Hébreux avec quelques 
changements. Avant d'examiner ce qu'on doit croire 
de cette antiquité, il faut avouer qu'elle ne parait pas 
avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous voyons 
dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie que 
les livres de leurs prêtres, au nombre de quarante- 
deux, couraient alors dans le public, et qu'ils conte- 
naient les plus graves erreurs en philosophie et en 
astronomie. Leur médecine, selon Galien, De Medicina 
mercv/riali, était un tissu de puérilités et d'impostures. 
Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, 
qu'elle honorait même la prostitution. Leur théologie 
n'était que superstitions, prestiges et magie. Les arts 
du fondeur et du sculpteur restèrent chez eux dans 
l'enfance ; et quant à la magnificence de leurs pyra- 



DE L'HISTOIRE 291 

mides, on peut dire que la grandeur n'est point incon- 
ciliable avec la barbarie. 

C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'an- 
tique sagesse des Égyptiens. La cité d'Alexandre unit 
la subtilité africaine à l'esprit délicat des Grecs, et 
produisit des philosophes profonds dans les choses 
divines. Célébrée comme la mère des sciences, désignée 
chez les Grecs par le nom de xoX'.ç, la ville par excel- 
lence, elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient 
été à Athènes l'Académie, le Lycée et le Portique. Là 
s'éleva le grand prêtre Manéthon, qui donna à toute 
l'histoire de l'Egypte l'interprétation d'une sublime 
théologie naturelle, précisément comme les philoso- 
phes grecs avaient donné à leurs fables nationales un 
sens tout philosophique. (Voy. le commencement du 
livre IL) Dans ce grand entrepôt du commerce de la 
Méditerranée et de l'Orient, un peuple si vaniteux*, 
avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé de 
son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de 
ses rois, ignorant enfin que les autres nations païennes 
avaient pu, sans rien savoir l'une de l'autre, concevoir 
des idées uniformes sur les dieux et sur les héros, ce 
peuple, dis-je, ne peut s'empêcher de croire que tous 
les dieux des navigateurs qui venaient commercer 
chez lui, étaient d'origine égyptienne. Il voyait que 
toutes les nations avaient leur Jupiter et leur Hercule ; 
il décida que son Jupiter Ammon était le plus ancien 
de tous, que tous les Hercules avaient pris leur nom 
de l'Hercule égyptien. 

Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et 

1. Gloriœ animalia; et dans Tacite : Gens novarum religionum avida. 



292 PHILOSOPHIE 

qui traite les Égyptiens trop favorablement, ne leur 
donne que deux mille ans d'antiquité; encore a-t-il été 
réfuté victorieusement par Giacomo Gapello dans son 
Histoire sacrée et égyptienne. Cette antiquité n'est pas 
mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a 
vanté comme contenant la doctrine d'Hermès, est 
l'œuvre d'une imposture évidente. Gasaubon n'y 
trouve pas une doctrine plus ancienne que le plato- 
nisme, et Saumaise ne le considère que comme une 
compilation indigeste. 

L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, 
exagère les choses qu'elle ignore., bien au delà de la 
réalité. Enfermez un homme endormi dans un lieu très 
étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des ténèbres 
le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le 
trouvera en touchant les murs qui l'environnent. 
Voilà ce qui a trompé les Égyptiens sur leur antiquité. 

Même erreur chez les Ghinois, qui ont fermé leur 
pays aux étrangers, comme le firent les Égyptiens 
jusqu'à Psammétique, et les Scythes jusqu'à l'invasion 
de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont vanté 
l'antiquité de Gonfucius, et ont prétendu avoir lu des 
livres imprimés avant Jésus -Ghrist; mais d'autres 
auteurs mieux informés ne placent Gonfucius que cinq 
cents ans avant notre ère, et assurent que les Ghinois 
n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les 
Européens. D'ailleurs la philosophie de Gonfucius, 
comme celle des livres sacrés de l'Egypte, n'offre 
qu'ignorance et grossièreté dans le peu qu'elle dit 
des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de 
préceptes moraux dont l'observance est imposée à 
ces peuples par leur législation. 



DE L'HISTOIRE 293 

Dans cette dispute des nations sur la question de 
leur antiquité, une tradition vulgaire veut que les 
Scythes aient l'avantage sur les Egyptiens. Justin com- 
mence l'histoire universelle par placer même avant les 
Assyriens deux rois puissants, Tanaïs le Scythe, et 
l'Égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une 
armée innombrable pour conquérir l'Egypte, ce pays 
si bien défendu par la nature contre une invasion 
étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non 
moins nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, 
laquelle n'en reste pas moins inconnue jusqu'à ce 
qu'elle soit envahie par Darius. Encore à cette der- 
nière époque, qui est celle de la plus haute civilisation 
des Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que 
le roi ne peut répondre à Darius qu'en lui envoyant 
des signes matériels, sans pouvoir même écrire sa 
pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérants traver- 
sent l'Asie avec leurs prodigieuses armées, sans la sou- 
mettre ni aux Scythes ni aux Égyptiens. Elle reste si 
bien indépendante, qu'on y voit s'élever ensuite la 
première des quatre monarchies les plus célèbres, 
celle des Assyriens. 

La prétention de ces derniers à une haute antiquité 
est plus spécieuse. En premier lieu, leur pays est situé 
dans l'intérieur des terres, et nous démontrerons dans 
ce livre que les peuples habitèrent d'abord les con- 
trées méditerranées, et ensuite les rivages. Ajoutez 
qu'on regarde généralement les Ghaldéens comme les 
premiers sages du paganisme, en plaçant Zoroastre à 
leur tête. De la tribu chaldéenne se forma, sous 
Ninus, la grande nation des Assyriens, et le nom de 
la première se perdit dans celui de la seconde. Mais 



294 PHILOSOPHIE 

les Ghaldéens ont été jusqu'à prétendre qu'ils avaient 
conservé des observations astronomiques d'environ 
vingt-huit mille ans. Josèphe a cru à ces observations 
antédiluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été 
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre 
de brique, qui devaient les préserver du déluge ou de 
l'embrasement du monde. On peut placer les deux 
colonnes dans le Musée de la crédulité. 

Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations 
païennes, comme l'attestent Josèphe et Lactance, n'en 
connurent pas moins le nombre exact des années 
écoulées depuis la création. C'est le calcul de Philon, 
approuvé par les critiques les plus sévères, et dont 
celui d'Eusébe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze 
cents ans, différence bien légère en comparaison des 
altérations monstrueuses qu'ont fait subir à la chrono- 
logie les Ghaldéens, les Scythes, les Égyptiens et les 
Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont 
été le premier peuple, et qu'ils ont conservé sans alté- 
ration les monuments de leur histoire depuis le com- 
mencement du monde. 

Après les Hébreux, nous plaçons les Ghaldéens et les 
Scythes, puis les Phéniciens. Ces derniers doivent pré- 
céder les Égyptiens, puisque, selon la tradition, ils leur 
ont transmis les connaissances astronomiques qu'ils 
avaient tirées de la Ghaldée, et qu'ils leur ont donné 
en outre les caractères alphabétiques, comme nous 
devons le démontrer. 

Si nous ne donnons aux Egyptiens que la cinquième 
place dans cette table, nous ne profiterons pas moins 
de leurs antiquités. Il nous en reste deux grands 



DE L'HISTOIRE 295 

débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je parle 
de deux vérités historiques, dont l'une nous a été con- 
servée par Hérodote : 1** Ils divisaient tout le temps 
antérieurement écoulé en trois âges, âge des dieux, âge 
des héros, âge des hommes; 2^ pendant ces trois âges, 
trois langues correspondantes se parlèrent, langue 
hiéroglyphique ou sacrée, langue symbolique ou 
héroïque, langue vulgaire, celle dans laquelle les 
hommes expriment, par des signes convenus, les 
besoins ordinaires de la vie. De même Yarron, dans 
ce grand ouvrage Rerum divinarum et humanarum, 
dont l'injure des temps nous a privés, divisait Ten- 
semble des siècles écoulés en trois périodes : temps 
obscur, qui répond à l'âge divin des Égyptiens ; temps 
fabuleux, qui est leur âge héroïque ; enfin temps histo- 
rique, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyp- 
tienne. 

Des nations civilisées ou barbares, il nen est aucune, 
selon l'observation de Diodore, qui ne se regarde com/me 
la plus ancienne, et qui ne fasse remonter ses annales 
jusquà r origine du monde. 

Les Égyptiens nous fourniront encore, à l'appui de 
ce principe, deux traditions de vanité nationale, savoir, 
que Jupiter Ammon était le plus ancien de tous les 
Jupiters, et que les Hercules des autres nations avaient 
pris leur nom de l'Hercule égyptien. 

(An du monde 1656.) Le déluge universel est notre 
point de départ. La confusion des langues qui suivit 
eut lieu chez les enfants de Sem, chez les peuples 
orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez les 
nations sorties de Gham et de Japhet (ou Japet); les 



296 PHILOSOPHIE 

descendants de ces deux fils de Noé durent se dis- 
perser dans la vaste forêt qui couvrait la terre. Ainsi 
errants et solitaires, ils perdirent bientôt les moeurs 
humaines, l'usage de la parole, devinrent semblables 
aux animaux sauvages , et reprirent la taille gigan- 
tesques des hommes antédiluviens. Mais lorsque la 
terre desséchée put de nouveau produire le tonnerre 
par ses exhalaisons, les géants épouvantés rappor- 
tèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle 
est l'origine de tant de Jupiters qui furent adorés des 
nations païennes. De là la divination appliquée aux 
phénomènes du tonnerre, au vol de l'aigle, qui passait 
pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent une 
divination moins grossière ; ils observèrent le mouve- 
ment des planètes, les divers aspects des astres, et 
leur premier sage fut Zoroastre. — Selon nous, toutes 
les nations sorties de Gham et de Japhet se créèrent 
leurs langues dans les contrées méditerranées , où 
elles s'étaient fixées d'abord; puis descendant vers 
les rivages, elles commencèrent à commercer avec les 
Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colo- 
nies les bords de la Méditerranée et de l'Océan. 

(Ans du monde 2000-2500.) Dès que les géants, 
quittant leur vie vagabonde, se mettent à cultiver les 
champs, nous voyons commencer Vâge d'or ou âge 
divin des Grecs, et quelques siècles après celui du 
Latium, Ydge de Saturne, dans lequel les dieux vivaient 
sur la terre avec les hommes. 

Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès \ 

1. Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Egypte en Grèce 
la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien Cadmus aurait-il 



DE L'HISTOIRE 297 

Les Égijpticnsj dit Jamblique, rapportaient à cet Hermès 
toutes les inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale. 
C'est qu'Hermès ne fut point un sage, un philosophe 
divinisé après sa mort; mais le caractère idéal des 
premiers hommes de l'Egypte, qui, sans autre sagesse 
que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des 
familles , puis des tribus , et fondèrent enfin une 
grande nation. D'après la division des trois âges que 
reconnaissaient les Égyptiens, Hermès devait être un 
dieu, puisque sa vie embrassait tout ce qu'on appelait 
Vâge des dieux dans cette nomenclature*. 

(An du monde 2500-3223.) Uâge héroïque^ qui suit 



enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne pouvons admettre 
ni l'une ni l'autre opinion. — Les Grecs ne se servirent point d'hféroglyphes 
comme les Égyptiens, mais d'une écriture alphabétique; encore ne l'em- 
ployèrent-ils que bien des siècles après. — Homère confia ses poèmes à la 
mémoire des Rapsodes, parce que de son temps les lettres alphabétiques 
n'étaient point trouvées, ainsi que le soutient Josèphe contre le sentiment 
d'Appion. — Si Cadmus eût porté les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie 
qui les eût reçues la première n'eût-elle pas dû se distinguer par sa civilisation 
entre toutes les parties de la Grèce? — D'ailleurs quelle différence entre les 
lettres grecques et phéniciennes? — Quant à l'introduction simultanée des 
lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes encore. — D'abord le mot 
vo'iioç ne se trouve nulle part dans Homère. — Ensuite est-il indispensable 
que des lois soient écrites? n'en existait-il pas en Egypte avant Hermès, 
inventeur des lettres? dira-t-on qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue 
avait défendu aux citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un 
conseil des héros, ^ouXt), où l'on déhbérait de vive voix sur les lois, et un 
conseil du peuple, àyopà, où on les publiait de la même manière? La Provi- 
dence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore la connaissance des 
lettres se fondent d'abord sur les usages et les coutumes, pour se gouverner 
ensuite par des lois, quand elles sont plus civilisées. Lorsque la barbarie 
antique reparut au moyen âge, ce fut encore sur des coutumes que se fonda 
le droit chez toutes les nations européennes. 

1. Les héros investis du ti'iple caractère de chefs des peuples, de gueiTiers 
et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par le nom àHléraclideSy ou 
enfants d'Hercule; dans la Crète, dans l'Italie et dans l'Asie Mineure, par 
celui de Curetés [quirites de l'inusité quir, quiris, lance). 



298 PHILOSOPHIE 

celui des dieux, est caractérisé par Hercule, Orphée et 
le second Hermès. L'Occident a ses Hercules, l'Orient 
ses Zoroastres qui présentent le même caractère. 
Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, 
et des poètes théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir 
que des hommes dans ces êtres allégoriques, que de 
difficultés se présentent*! 



1. Orphée surtout, si on le considère comme un individu, offre aux yeux 
de la critique l'assemblage de mille monstres bizarres. — D'abord il vient de 
Thrace, pays plus connu comme la patrie de Mars que comme le berceau de 
la civilisation. — Ce Thrace sait si bien le grec qu'il compose en cette langue 
des vers d'une poésie admirable. — Il ne trouve encore que des bêtes farouches 
dans ces Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la 
piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur donnant 
une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois cents ans la mai- 
son d'Inachus. — Orphée trouve la Grèce sauvage, et en quelques années elle 
fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre Jason à la conquête de la Toison 
d'or; la marine n'est point un des premiers arts dont s'occupent les peuples. 
— Dans cette expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène, 
dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un seul 
homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en mille années!... 
Ce sont peut-être de semblables observations qui ont fait conjecturer à Cicéron, 
dans son livre sur la Nature des Dieux, qu'Orphée n'a jamais existé. Elles 
s'appliquent pour la plupart avec la même force à Hercule, à Hermès et à 
Zoroastre. 

A ces difficultés chronologiques joignez-en d'autres, morales ou politiques. 
Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui propose l'exemple d'un 
Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui persécute la vertu dans la per- 
sonne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore ses enfants ! et c'est par ces fables 
capables de corrompre et d'abrutir le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, 
qu'Orphée élève les hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation. 



Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces terribles 
écueils de la mythologie; nous verrons que ces fables, détournées de leur 
sens par la corruption des hommes, ne signifiaient dans l'origine rien que de 
vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs des sociétés. La découverte des 
caractères poétiques, des types idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire 
un jour pur et serein à travers ces nuages sombres dont s'était voilée la 
chronologie. 



DE L'HISTOIRE 299 

(An du monde 2820.) D'habiles critiques ont porté 
plus loin le scepticisme : ils ont pensé que la guerre de 
Troie n'avait jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère 
la raconte, et ils ont renvoyé à la Bibliothèque de 
l'Imposture les Dictys de Crète et les Darès de Phry- 
gie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils 
eussent été contemporains. 

(Vers 2950.) Dans le siècle qui suit immédiatement 
la guerre de Troie, et à la suite des courses errantes 
d'Enée et d'Antenor, de Diomède et d'Ulysse, nous 
plaçons la fondation des colonies grecques de^ V Italie et 
de la Sicile. C'est trois siècles avant l'époque adoptée 
par les chronologistes ; mais ont-ils le droit de s'en 
étonner, eux qui varient de quatre cent soixante ans 
sur les temps où vécut Homère, l'auteur le plus voisin 
de ces événements? La fondation de ces colonies est 
du petit nombre de ces faits dans lesquels nous nous 
écartons de la chronologie ordinaire, mais nous y 
sommes contraint par une raison puissante. C'est que 
Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas eu assez 
de temps pour s'élever au point de richesse et de 
splendeur où elles parvinrent. Pendant ses guerres 
contre les Carthaginois, Syracuse n'avait rien à envier 
à la magnificence et à la politesse d'Athènes. Long- 
temps après, Crotone presque déserte fait pitié à Tite- 
Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses 
anciens habitants. 

(An du monde 3223.) Le temps certain^ Y âge des 
hommes commence à l'époque où les jeux olympiques^ 
fondés par Hercule, furent rétablis par Iphitus. Depuis 



300 PHILOSOPHIE 

le premier, on comptait les années par les récoltes ; 
depuis le second, on les compta par les révolutions du 
soleil. 

Ld, première olympiade coïncide presque avec la fonda- 
tion de Rome (776,753 ans avant J]-G.). Mais Rome aura 
pendant longtemps bien peu d'importance. Toutes ces 
idées magnifiques que l'on s'est faites jusqu'ici sur 
les commencements de Rome, et de toutes les autres 
capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le 
brouillard aux rayons du soleil, devant ce passage pré- 
cieux de Varron, rapporté par saint Augustin dans la 
Cité de Dieu : Pendant deux siècles et demi qiielle obéit à 
ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans étendre 
son empire à plus de vingt milles. 

(An du monde 3290; de Rome 37.) Nous plaçons 
Homère après la fondation de Rome. L'histoire grecque, 
dont il est le principal flambeau, nous a laissé dans 
l'incertitude sur son siècle et sur sa patrie. On verra 
au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion 
reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son 
existence. — Nous élèverons les mêmes doutes sur 
celle d'Ésope, que nous considérons non comme un 
individu, mais comme un type idéal, et dont nous 
plaçons l'époque entre celle d'Homère et celle des 
sept sages de la Grèce. 

(3468 ; 225.) Pythagore, qui vient ensuite, est, selon 
Tite-Live, contemporain de Servius Tullius; on voit 
s'il a pu enseigner la science des choses divines à 
Numa, qui vivait près de deux siècles auparavant. 
Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius 



DE L'HISTOIRE 301 

Tullius, OÙ l'intérieur de l'Italie était encore barbare, 
il eût été impossible que le nom même de Pytha- 
gore pénétrât de Grotone à Rome, à- travers tant de 
peuples différents de langues et de mœurs. Ce dernier 
passage doit nous faire entendre combien devaient être 
faciles ces longs voyages dans lesquels Pythagore 
alla, dit-on, consulter en Thrace les disciples d'Or- 
phée, en Perse les mages, les Ghaldéens à Babylone, 
les gymnosophistes dans l'Inde; puis, en revenant, les 
prêtres de l'Egypte, les disciples d'Atlas dans la Mau- 
ritanie, et les druides dans la Gaule, pour rentrer enûn 
dans sa patrie, riche de toute la sagesse barbare ' . 

(An du monde 3468 ; de Rome 225.) Servius Tullius 
institue le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fonde- 
ment de la liberté démocratique, et qui ne fut, dans le 
principe, que celui de la liberté aristocratique. 

3500. G'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur 
écriture vulgaire (Voy. plus bas). Nous y plaçons 
Hésiode, Hérodote et Hippocrate, — Les chronologistes 



\. Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissements des savants, ont 
entrepris de nous faire connaître la succession des écoles de la philosophie 
barbare, Zoroastre fut le maître de Bérose et des Ghaldéens, Bérose celui 
d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui 
d'Orphée, qui, de la Thrace, vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont 
de sérieux ces communications entre les premiers peuples, qui, à peine 
sortis de l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient 
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce leur 
en donnait l'occasion. 

Ge que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique particu- 
lièi'cment aux Hébreux. — Lactance assure que Pythagore n'a pu être disciple 
d'Isaïe. — Un passage de Josèphe prouve que les Hébreux, au temps d'Homère 
et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins de l'intérieur des terres, et 
à plus forte raison aux nations éloignées dont la mer les séparait. — Ptoléméo 
Philadelphe s'étonnant qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des 



302 PHILOSOPHIE 

déclarent sans hésiter qu'Hésiode vivait trente ans 
avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre siècles et 
demi sur le temps où il faut placer l'auteur de V Iliade. 
Mais Yelleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas) 
sont d'avis qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. 
Quant aux trépieds consacrés par ce dernier en mé- 
moire de sa victoire sur Homère, ce sont des monu- 
ments tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs 
de médailles, qui vivent de la simplicité des curieux. 
— Si nous considérons, d'un côté, que la vie d'Hippo- 
crate est toute fabuleuse, et que, de l'autre, il est 
l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en 
caractères vulgaires, nous rapporterons son existence 
au temps d'Hérodote, qui écrivit de même en prose et 
dont l'histoire est pleine de fables. 

(An du monde 3530.) Thucydide vécut à l'époque la 
mieux connue de l'histoire grecque, celle de la guerre 
du Péloponèse : et c'est afin de n'écrire que des choses 
certaines qu'il a choisi cette guerre pour sujet. Il était 
fort jeune pendant la vieillesse d'Hérodote, qui eût pu 



lois de Moïse, le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les 
faire connaître aux Gentils avaient été punis miraculeusement, tels que 
Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la vue. — 
Aussi Josèphe ne craint point d'avouer cette longue obscurité des Juifs, et il 
l'explique de la manière suivante : Nous n'habitons point les rivages; nous 
n'aimons point à faire le négoce et à commercer avec les étrangers. 
Sans doute la Providence voulait, comme l'observe Lactance, empêcher que 
la religion du vrai Dieu ne fût profanée par les communications de son peuple 
avec les Gentils. — Tout ce qui précède est confirmé par le témoignage du 
peuple hébreu lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des 
Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et qui, en 
expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou décembre. Ceux de 
Jérusalem détestaient les Juifs hellénistes, qui attribuaient une autorité divine 
à cette version. 



DE L'HISTOIRE 303 

être son père; or il dit que jusqu'au temps de son père, 
les Grecs ne surent rieyi de leurs propres antiquités. Que 
devaient-ils donc de savoir de celles des barbares qu'ils 
nous ont seuls fait connaître ?... Et que penserons-nous 
de celles des Romains, peuple tout occupé de l'agri- 
culture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel 
aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philo- 
sophes? Dira-t-on que les Romains ont reçu de Dieu 
un privilège particulier? 

(An du monde 3553; de Rome 303.) L'époque de 
Thucydide est celle où Socrate fondait la morale, où 
Platon cultivait avec tant de gloire la métaphysique ; 
c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus raf- 
finée. Et c'est alors que les historiens nous font venir 
d'Athènes à Rome ces lois diQS Douze Tables^ si grossières 
et si barbares. On verra plus loin la réfutation de ce 
préjugé. 

Les Grecs avaient commencé sous le règne de 
Psammétique à mieux connaître l'Egypte ; à partir de 
cette époque, les récits d'Hérodote sur cette contrée 
prennent un caractère de certitude. Ce fut de Xénophon 
(3553) qu'ils reçurent les premières connaissances 
exactes qu'ils aient eues de la Perse ; la nécessité de la 
guerre fit pour la Perse ce qu'avait fait pour l'Egypte 
l'utilité du commerce. Encore Aristote nous assure-t-il 
qu'avant la conquête d^ Alexandre (3660), l'on avait débité 
bien des fables sur les mœurs et l'histoire des Perses 
— C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques 
notions certaines sur les peuples étrangers. 

Deux lois changent à cette époque la constitution 
de Rome. 



304 PHILOSOPHIE 

(3658; 416.) La loi PuhllUa est le passage visible 
de l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez 
remarqué cette loi, faute d'en savoir comprendre le 
langage. 

(3661; 419.) La loi Petilia, De nexu^ n'est pas moins 
digne d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent 
leurs droits sur la personne des plébéiens, dont ils 
étaient créanciers. Mais le sénat conserva son empire 
souverain sur toutes les terres de la république, et le 
maintint jusqu'à la fin par la force des armes. 

(An du monde 3708; 489.) Guerre de Tarente, où les 
Latins et les Grecs commencent à prendre connaissance 
les uns des autres. Lorsque les Tarentins maltraitèrent 
les vaisseaux des Romains, et ensuite leurs ambassa- 
deurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'ils 
ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient. 
Tant les premiers peuples se connaissaient peu, à une 
distance si rapprochée, et lors même qu'aucune mer 
ne les séparait ! 

(3849 ; 452.) Seconde guerre punique. C'est en com- 
mençant le récit de cette guerre que Tite-Live déclare 
qu il va écrire désormais l histoire romaine avec plus de 
certitude, parce que cette guerre est la plus mémorable 
de toutes celles que firent les Romains. Néanmoins il 
avoue son ignorance sur trois circonstances essen- 
tielles : d'abord il ne sait sous quels consuls Annibal, 
vainqueur de Sagonte, quitta l'Espagne pour aller en 
Italie, ni par quelle partie des Alpes il exécuta son pas- 
sage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve, sur 



DE L'HISTOIRE 305 

ce dernier article, la plus grande diversité d'opinions 
dans les anciennes annales. 

D'après les observations que nous avons faites sur 
cette table, on voit que tout ce qui nous est parvenu 
de l'antiquité païenne jusqu'au temps où nous nous 
arrêtons, n'est qu'incertitude et obscurité. Aussi nous 
ne craignons pas d'y pénétrer comme dans un champ 
sans maître, qui appartient au premier occupant 
{rcs nullius, qux occupanti conceduntur). Nous ne 
craindrons point d'aller contre les droits de personne, 
lorsqu'on traitant ces matières nous ne nous confor- 
merons pas, ou que môme nous serons contraire aux 
opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les origines 
de la civilisation^ et que par là nous les ramènerons à 
des principes scientifiques. Grâce à ces principes, les 
faits de V histoire certaine retrouveront leurs origines 
primitives^ faute desquelles ils semblent jusqu'ici 
n'avoir eu ni fondement commun, ni continuité^ ni 
cohérence. 



20 



306 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE II 



AXIOMES. 



Maintenant, pour donner une forme aux matériaux 
que nous venons de préparer dans la table chronolo- 
gique, nous proposons les axiomes philosophiques et 
philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre de 
postulats raisonnables, et de définitions où nous avons 
cherché la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps 
qu'il anime, de même ces idées générales, répandues 
dans la science nouvelle^ l'animeront de leur esprit dans 
toutes ses déductions sur la nature commune des 
nations, 

1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX. 

1-4. Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici 
des commencements de la civilisation. 

J . Par un effet de la nature infinie de l'intelligence 
de l'homme, lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, 
il se prend lui-même pour règle de tout. 

De là deux choses ordinaires : La renommée croît 



DE L'HISTOIRE 307 

dans sa marche; elle perd sa force pour ce quon voit de 
près ifama crescit eundo; minuit prœsentia famam). La 
marche a été longue depuis le commencement du 
monde, et la renommée n'a cessé de produire les opi- 
nions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de 
ces antiquités que leur extrême éloignement dérobe à 
notre connaissance. Ce caractère de Tesprit humain a 
été observé par Tacite [Agricola) : omne ignotum pro ma- 
gnifico est; l'inconnu ne manque pas d'être admirable. 

2. Autre caractère de l'esprit humain : s'il ne peut 
se faire aucune idée des choses lointaines et incon- 
nues, il les juge sur les choses connues et présentes. 

C'est là la source inépuisable des erreurs où sont 
tombées toutes les nations, tous les savants, au sujet 
des commencements de Yhumanité; les premières 
s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur 
ce sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, 
ils n'ont pas manqué de juger d'après leur temps des 
premiers âges de l'humanité qui, naturellement, ne 
devaient être que grossièreté, faiblesse, obscurité. 

3. Chaque nation^ grecque ou barbare, a follement 
prétendu avoir trouvé la première les commodités de la 
vie humaine et conservé les traditions de son histoire 
depuis Vorigine du monde. Ce mot précieux est de 
Diodore de Sicile. 

Par là sont écartées à la fois les vaines prétentions 
des Ghaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des 
Chinois, qui se vantent tous d'avoir fondé la civili- 
sation antique. Au contraire, Josèphe met les Hébreux 
à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime 



308 PHILOSOPHIE 

qxïils sont restés cachés à tous les peuples païens. Et en 
même temps l'histoire sainte nous représente le monde 
comme jeune, eu égard à la vieillesse que lui suppo- 
saient les Ghaldéens, les Scythes, les Égyptiens, et que 
lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve 
bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte. 

A la vanité des nations joignez celle des savants ; 
ils veulent que ce qu'ils savent soit aussi ancien que 
le monde. Le mot de Diodore détruit tout ce qu'ils ont 
pensé de cette sagesse antique qu'il faudrait désespérer 
d'égaler; prouve l'imposture des oracles de Zoroastre 
le Ghaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous 
sont pas parvenus, du Pimandre de Mercure trismé- 
giste, des vers d'Orphée, des Vers dorés de Pythagore 
(déjà condamnés par les plus habiles critiques); enfin 
découvre à la fois l'absurdité de tous les sens mysti- 
ques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, 
et celle des allégories philosophiques par lesquelles 
on a cru expliquer les fables grecques. 

5-15. Fondements du vrai. 
(Méditer le monde social dans son idéal éternel.) 

5. Pour être utile au genre humain, la philosophie 
doit relever et diriger l'homme déchu et toujours 
débile; elle ne doit ni l'arracher à sa propre nature, 
ni l'abandonner à sa corruption. 

Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science 
les Stoïciens qui veulent la mort des sens, et les 
Épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; 
ceux-là s'enchainant au destin, ceux-ci s'abandonnant 
au hasard et faisant mourir l'âme avec le corps ; les 



DE L'HISTOIRE 309 

uns et les autres niant la Providence. Ces deux sectes 
isolent l'homme et devraient s'appeler philosophies 
solitaires. Au contraire nous admettons dans notre 
école les philosophes politiques, et surtout les Plato- 
niciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous les légis- 
lateurs sur trois points capitaux : existence d'une 
Providence divine, nécessité de modérer les passions 
humaines et d'en faire des vertus humaines^ immorta- 
lité de l'âme. Cet axiome nous donnera les trois prin- 
cipes de la nouvelle science ^ 

6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit 
être; ainsi elle ne peut être utile qu'à un bien petit 
nombre d'hommes qui veulent vivre dans la répu- 
blique de Platon, et non ramper dans la fange du peuple 
de Romulus^. 

7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et 
veut en tirer parti pour le bien de la société humaine. 
Ainsi de trois vices, l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambi- 
tion, qui égarent tout le genre humain, elle tire le 
métier de la guerre, le commerce, la politique {la 

1. Le principe du droit naturel est le juste dans son unité, autrement dit, 
l'unité des idées du genre humain concernant les choses dont l'utilité ou la 
nécessité est commune à toute la nature humaine. Le pyrrhonisme détruit 
l'humanité, parce qu'il ne donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, 
en quelque sorte, parce qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement 
de l'utilité. Le stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de 
nécessité que celle de l'àme, et qu'il méconnaît celles du corps ; encore le 
Sage seul peut-il juger de celles de l'àme. La seule doctrine de Platon nous 
présente le juste dans son unité; ce philosophe pense qu'on doit suivre 
comme la règle du vrai ce qui semble un, ou le même à tous les hommes. 
{Scienza nuova, édition de 1725, réimprimée en 1817, page 74.) 

2. Dicit enim (Cato) tanquam in Platonis Tzoki'zdif, non tanquam in 
Romuli fasce senteniiam. (Cic. ad Atticum, lib. II.) (Note du Trad.) 



310 PHILOSOPHIE 

corte), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, 
la sagesse de l'homme d'État. Trois vices capables de 
détruire la race humaine produisent la félicité pu- 
blique. 

Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, 
une intelligence législatrice du monde : grâce à elle, 
les passions des hommes livrés tout entiers à l'intérêt 
privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces dans les 
solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie 
civile, qui maintient la société humaine. 

8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent 
y rester, ni s'y maintenir. 

Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle 
l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit 
tolérablement en société, cet axiome termine la grande 
dispute élevée sur la question de savoir si la nature 
humaine est sociable^ en d'autres termes sHl y a un 
droit naturel; dispute que soutiennent encordes meil- 
leurs philosophes et les théologiens contre Épicure et 
Garnéade, et qui n'a point été fermée par Grotius lui- 
même. 

Get axiome, rapproché du septième et de son corol- 
laire, prouve que l'homme a le libre arbitre, quoique 
incapable de changer ses passions en vertus, mais 
qu'il est aidé naturellement par la providence de Dieu, 
et d'une manière surnaturelle par la Grâce. 

9. Faute de savoir le trai, les hommes tâchent d'ar- 
river au certain, afin que si V intelligence ne peut être 
satisfaite par la science, la volonté du moins se repose 
sur la conscience. 



DE L'HISTOIRE 311 

10. La philosophie contemple la raison^ d'où vient la 
science du vrai; la philologie étudie les actes de la 
liberté humaine, elle en suit Vautorité; et c'est de là 
que vient la conscience du certain. — Ainsi nous com- 
prenons sous le nom de philologues tous les grammai- 
riens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la 
connaissance des langues et des faits (tant des faits 
intérieurs de l'histoire des peuples, comme lois et 
usages, que des faits extérieurs^ comme guerres, traités 
de paix et d'alliance, commerce, voyages). 

Le même axiome nous montre que les philosophes 
sont restés à moitié chemin en négligeant de donner 
à leurs raisonnements une certitude tirée de Vautorité 
des philologues; que les philologues sont tombés dans 
la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux 
faits ce caractère de vérité qu'ils auraient tiré des rai- 
sonnements philosophiques. Si les philosophes et les 
philologues eussent évité ce double écueil, ils eussent 
été plus utiles à la société, et ils nous auraient préve- 
nus dans la recherche de cette nouvelle science. 

11. L'étude des actes de la liberté humaine, si incer- 
taine de sa nature, tire sa certitude et sa détermina- 
tion du sens commun appliqué par les hommes aux 
nécessités ou utilités humaines, double source du droit 
naturel des gens^. 

12. Le sens commun est un jugement sans réflexion. 



1. Le droit naturel des gens a, dans Vico, une signification très étendue. 
Il comprend non seulement les rapports des sociétés entre elles, mais même 
tous les rapports des individus entre eux. (Note du Trad.) 



312 PHILOSOPHIE 

partagé par tout un ordre, par tout un peuple, par 
toute une nation, ou par tout le genre humain. 

Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira 
une critique nouvelle relative aux auteurs des peuples^ 
qui ont dû précéder de plus de mille ans les auteurs 
de livres^ dont la critique s'est occupée jusqu'ici exclu- 
sivement. 

13. Des idées uniformes, nées chez des peuples 
inconnus les uns aux autres, doivent avoir un motif 
commun de vérité. 

Grand principe, d'après lequel le sens commun du 
genre humain est le critérium indiqué par la Provi- 
dence aux nations pour déterminer la certitude dans 
le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude 
en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel 
toutes les nations se conforment avec diverses modifi- 
cations. (Voy. Taxiome 22.) 

Le même axiome renferme toutes les idées qu'on 
s'est formées jusqu'ici du droit naturel des gens; droit 
qui, selon l'opinion commune, serait sorti d'une 
nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est 
devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et 
des Grecs, qui, à les en croire, ont répandu la civili- 
sation dans le monde. 

C'était une conséquence naturelle qu'on fit venir 
de Grèce à Rome la loi des Douze Tables. Ainsi le droit 
civil aurait été communiqué aux autres peuples par 
une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit 
mis par la divine Providence dans la nature, dans les 
mœurs de l'humanité, et ordonné par elle chez toutes 
les nations! 



DE L'HISTOIRE 313 

Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de 
démontrer que le droit naturel des gens naquit chez 
chaque peuple en particulier, sans qu'aucun d'eux sût 
rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion des guerres, 
ambassades, alliances, relations de commerce, ce 
droit fut reconnu commun à tout le genre humain. 

14. La nature des choses consiste en ce qu'elles 
naissent en certaines circonstances, et de certaines 
manières. Que les circonstances se représentent les 
mêmes, les choses naissent les mêmes et non diffé- 
rentes. 

15. Les propriétés inséparables du sujet doivent 
résulter de la modification avec laquelle, de la 
manière dont la chose est née; ces propriétés véri- 
fient à nos yeux que la nature de la chose même 
(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, 
et non pas autre. 



16-22. Fondements du certain. 
(Apercevoir le monde social dans sa réalité.) 

16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques 
motifs publics de vérité, qui expliquent comment elles 
sont nées, et comment elles se sont conservées long- 
temps chez des peuples entiers. 

Assigner à ces traditions leurs véritables causes 
qui, à travers les siècles, à travers- les changements 
de langues et d'usages, nous sont arrivées déguisées 
par l'erreur, ce sera un des grands travaux de la nou- 
velle science. 



I 



314 PHILOSOPHIE 

17. Les façons de parler vulgaires sont les témoi- 
gnages les plus graves sur les usages nationaux des 
temps où se formèrent les langues. 

18. Une langue ancienne qui est restée en usage 
doit, considérée avant sa maturité, être un grand mo- 
nument des usages des premiers temps du monde. 

Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philo- 
logiques les plus concluantes en matière de droit des 
gens ; les Romains ont surpassé sans contredit tous les 
autres peuples dans la connaissance de ce droit. Ces 
preuves pourront aussi être recherchées dans la 
langue allemande, qui partage cette propriété avec 
l'ancienne langue romaine. 

19. Si les lois des Douze Tables furent les coutumes 
en vigueur chez les peuples du Latium depuis l'âge de 
Saturne, coutume qui, toujours mobiles chez les autres 
tribus, furent fixées par les Romains sur le bronze, et 
gardées religieusement par leur jurisprudence, ces 
lois sont un grand monument de l'ancien droit naturel 
des peuples du Latium. 

20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considé- 
rés comme l'histoire civile des anciennes coutumes 
grecques, ils sont pour nous deux grands trésors du 
droit naturel des gens considéré chez les Grecs. 

Cette vérité et la précédente ne sont encore que 
des postulats^ dont la démonstration se trouvera dans 
l'ouvrage. 

21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche 



DE L'HISTOIRE 315 

naturelle que devait suivre leur nation; ils parurent 
dans la Grèce lorsqu'elle était encore toute barbare, 
et la firent passer immédiatement à la civilisation la 
plus raffinée; en même temps les Grecs conservèrent 
entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'hé- 
roïques. La civilisation marcha d'un pas plus réglé 
chez les Romains; ils perdirent entièrement de vue 
leur histoire divine; aussi Y âge des dieux, pour parler 
comme les Égyptiens (Voy. l'axiome 28), est appelé 
par Yarron le temps obscur des Romains ; les Romains 
conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire 
héroïque, qui s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois 
Publilia et Petilia, et nous trouverons réfléchie dans 
cette histoire toute la suite de celle des héros grecs \ 
Nous trouvons encore, dans nos principes, une 
autre cause de cette marche des Romains, et peut-être 
cette cause explique plus convenablement l'effet indi- 
qué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres cités 
latines plus anciennes, il la fonda en ouvrant un 
asile, moyen, dit Tite-Live, employé jadis par la sagesse 
des fondateurs de villes; l'âge de la violence durant 
encore, il dut fonder sa ville sur la même base qui 
avait été donnée aux premières cités du monde. La 



1. La vérité de ces observations nous est confirmée par l'exemple de la nation 
française. Elle vit s'ouvrir, au milieu de la barbarie du onzième siècle, cette 
fameuse école de Paris, où Pierre Lombard, le maître des sentences, ensei- 
gnait la scolastique la plus subtile ; et d'un autre côté elle a conservé une 
sorte de poème homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil 
universel des Fables héroïques qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de 
romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus subtiles, 
a donné à la langue française une délicatesse supérieure à celle de toutes les 
langues vivantes; c'est elle qui reproduit le mieux l'atticisrae des Grecs. Comme 
la langue grecque, elle est aussi éminemment propre à traiter les sujets scien- 
tifiques. 



316 PHILOSOPHIE 

civilisation romaine partit de ce principe ; et comme 
les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands 
progrès, il dut arriver que les Romains expliquèrent 
en langue vulgaire les affaires de la vie civile, tandis 
que les Grecs les avaient exprimées en langue héroï- 
que. Yoilà aussi pourquoi les Romains furent les héros 
du monde, et soumirent les autres cités du Latium, 
puis l'Italie, enfin l'univers. Chez eux l'héroïsme 
était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir chez 
les autres peuples du Latium, dont la soumission 
devait préparer toute la grandeur de Rome. 

22. Il existe nécessairement dans la nature une 
langue intellectuelle commune à toutes les nations; 
toutes les choses qui occupent l'activité de l'homme 
en société y sont uniformément comprises, mais 
exprimées avec autant de modifications qu'on peut 
considérer ces choses sous divers aspects. Nous le 
voyons dans les proverbes ; ces maximes de la sagesse 
vulgaire sont entendues dans le même sens par toutes 
les nations anciennes et modernes, quoique dans 
l'expression elles aient suivi la diversité des manières 
de voir. — Cette langue appartient à la science nou- 
velle; guidés par elle, les philologues pourront se faire 
un vocabulaire intellectuel commun à toutes les langues 
mortes et vivantes. 



DE L'HISTOIRE 317 



23-114. AXIOMES PARTICULIERS. 



23-28. Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils. 
— Déluge universel. — Géants. 



23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes 
les histoires profanes qui nous sont parvenues, puis- 
qu'elle nous fait connaître, avec tant de détails et dans 
une période de huit siècles, l'état de nature sous les 
patriarches {état de famille , dans le langage de la 
science nouvelle). Cet état dont, selon l'opinion una- 
nime des politiques, sortirent les peuples et les cités, 
l'histoire profane n'en fait point mention, ou en dit à 
peine quelques mots confus. 

24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette 
défense est la base de leur religion ; la divination au 
contraire est le principe de la société chez toutes les 
nations païennes. Aussi tout le monde ancien fut-il 
divisé en Hébreux et Gentils. 

25. Nous démontrerons le déluge universel, non plus 
par les preuves philologiques de Martin Scoock : elles 
sont trop légères ; ni par les preuves astrologiques 
du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la Mirandole : 
elles sont incertaines et mêmes fausses ; mais par les 
faits d'une histoire physique dont nous trouverons les 
vestiges dans les fables. 

26. Il a existé des géants dans l'antiquité, tels que 



318 PHILOSOPHIE 

les voyageurs disent en avoir trouvé de très grossiers 
et de très féroces à l'extrémité de TAmérique dans le 
pays des Patagons. Abandonnant les vaines explica- 
tions que nous ont données les philosophes de leur 
existence, nous l'expliquerons par des causes en partie 
physiques, en partie morales, que César et Tacite 
ont remarquées en parlant de la stature gigantesque 
des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à 
Y éducation sauvage, et pour ainsi dire bestiale^ des 
enfants. 

27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce 
que nous avons des antiquités païennes, en exceptant 
celles de Rome, prend son commencement du déluge 
et de V existence des géants. 

Cette tradition nous présente la division originaire 
du genre humain en deux espèces, celle des géants et 
celle des hommes d'une stature naturelle, celle des 
Gentils et celle des Hébreux. Cette différence ne peut 
être venue que de l'éducation bestiale des uns, de 
l'éducation humaine des autres; d'où l'on peut con- 
clure que les Hébreux ont eu une autre origine que 
celle des Gentils. 



28-40. Principes de la théologie pratique. — Origine de l'idolâtrie, 
de la divination, des sacrifices. 



28. Il nous reste deux grands débris des antiquités 
égyptiennes : 1** Les Égyptiens divisaient tout le temps 
antérieurement écoulé en trois âges : âge des dieux, âge 
des héros, âge des hommes; 2° pendant ces trois âges. 



DE L'HISTOIRE 319 

trois langues correspondantes se parlèrent : langue 
hiéroglyphique ou sacrée^ langue symbolique ou 
héroïque, langue vulgaire ou épistolaire, celle dans 
laquelle les hommes expriment par des signes conve- 
nus les besoins ordinaires de la vie. 

29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes 
d'une langue plus ancienne que l'héroïque dont il se 
servait, et il l'appelle langue des dieux. (Voy. livre II, 
chap. VI.) 

30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille 
noms de divinités reconnues par les Grecs. Ces noms 
se rapportaient à autant de besoins de la vie naturelle, 
morale, économique ou civile des premiers temps. — 
Concluons des trois traditions qui viennent d'être 
rapportées que partout la société a commencé par la 
religion. C'est le premier des trois principes de la 
Science nouvelle, 

31. Lorsque les peuples sont effarouchés par la vio- 
lence et par les armes, au point que les lois humaines 
n'auraient plus d'action, il n'existe qu'un moyen puis- 
sant pour les dompter, c'est la religion. 

Ainsi dans Y état sans lois (stato eslege) la Providence 
réveilla dans Tâme des plus violents et des plus fiers 
une idée confuse de la divinité, afin qu'ils entrassent 
dans la vie sociale et qu'ils y fissent entrer les nations. 
Ignorants comme ils étaient, ils apphquèrent mal cette 
idée ; mais l'effroi que leur inspirait la divinité telle 
qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre 
parmi eux. 



320 PHILOSOPHIE 

Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi 
parmi les hommes violents et farouches de son système, 
lui qui, pour en trouver l'origine, s'adresse au hasard. 
d'Épicure. Il entreprit de remplir la grande lacune 
laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point 
considéré Vhomme dans Veiisemhle de la société du 
genre humain. Effort magnanime auquel le succès n'a 
pas répondue 

32. Lorsque les hommes ignorent les causes natu- 
relles des phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expli- 
quer par des analogies, ils leur attribuent leur propre 
nature ; par exemple le vulgaire dit que V aimant aime 
le fer. (Voy. l'axiome 1.) 

33. La physique des ignorants est une métaphysique 
vulgaire, dans laquelle ils rapportent les causes des 
phénomènes qu'ils ignorent à la volonté de Dieu, sans 
considérer les moyens qu'emploie cette volonté. 

34. L'observation de Tacite est très juste : Mobiles 
ad superstitionem perculsœ semel mentes. Dès que les 
hommes ont laissé surprendre leur âme par une 
superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout 
ce qu'ils peuvent imaginer, voir ou faire eux-mêmes. 

35. L'admiration est fille de l'ignorance. 

36. L'imagination est d'autant plus forte que le 
raisonnement est plus faible. 

4. La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du chapitre m. (N. duTr.) 



DE L'HISTOIRE 321 

37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, 
de passionner les choses insensibles. — Il est ordi- 
naire aux enfants de prendre dans leurs jeux les 
choses inanimées, et de leur parler comme à des per- 
sonnes vivantes. — Les hommes du monde enfant 
durent être naturellement des poètes sublimes. 

38. Passage précieux de Lactance sur l'origine de 
l'idolâtrie : Rudes initio homines Deos appellarunt, sive 
oh miraculum virtutis {hoc vero putabant rudes adhuc 
et simplices) ; sive, ut fieri solet, in admirationem prœ- 
sentis potentiâB ; sive ob beneficio, quibus erant ad huma- 
nitatem compositi. Au commencement les hommes 
encore simples et grossiers divinisèrent de bonne foi 
ce qui excitait leur admiration, tantôt la vertu, tantôt 
une puissance secourable (la chose est ordinaire), 
tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient civilisés. 

39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'ad- 
miration, quel que soit l'effet extraordinaire que nous 
observions, comète, parhélie, ou toute autre chose, la 
curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science, 
nous porte à demander : Que signifie ce phénomène ?, 

40. La superstition qui remplit.de terreur l'âme des 
magiciennes, les rend en même temps cruelles et bar- 
bares; au point que souvent pour célébrer leurs affreux 
mystères; elles égorgent sans pitié et déchirent en 
pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un 
enfant. 

Yoilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la féro- 
cité des premiers hommes faisait couler le sang 

21 



322 PHILOSOPHIE 

humain. Les Latins eurent leurs victimes de Saturne 
(Saturni hostiae); les Phéniciens faisaient passer à tra- 
vers les flammes les enfants consacrés à Moloch ; et les 
Douze Tables conservent quelques traces de semblables 
consécrations. — Cette explication nous fera mieux 
entendre le vers fameux : La crainte seule a fait les 
premiers dieux. Les fausses religions sont nées de la 
crédulité, et non de l'imposture. — Elle répond aussi 
à l'exclamation impie de Lucrèce au sujet du sacrifice 
d'Iphigénie : tant la religion put enfanter de maux /Ces 
religions cruelles étaient le premier degré par lequel 
la Providence amenait les hommes encore farouches, 
les fils des Cyclopes et des Lestrigons^ à la civilisation 
des âges d'Aristide, de Socrate et de Scipion 



41-46. Principes de la mythologie historique. 

41-42'. Dans cette période qui suivit le déluge uni- 
versel, les descendants impies des fils de Noé retour- 
nèrent à l'état sauvage, se dispersèrent comme des 
bêtes farouches dans la vaste forêt qui couvrait la 
terre, et, par l'effet d'une éducation toute bestiale, 
redevinrent géants à l'époque où il tonna la première 
fois après le déluge. C'est alors que Jupiter foudroie et 
terrasse les géants. Chaque nation païenne eut son 
Jupiter. — Il fallut sans doute plus d'un siècle après 
le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler 
des vapeurs capables de produire le tonnerre. 

43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de 
Jupiter; le docte Yarron en a compté jusqu'à quarante. 



DE L'HISTOIRE 323 

— Yoilà Forigine de l'héroïsme chez les premiers 
peuples, qui faisaient sortir leurs héros des dieux. 

Cette tradition et la précédente qui nous montrent 
d'abord tant de Jupiters, ensuite tant d'Hercules chez 
les nations païennes, nous indiquent que les premières 
sociétés ne purent se fonder sans religion, ni s'agran- 
dir sans vertu. — En outre, si vous considérez l'isole- 
ment de ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns 
les autres, et si vous rappelez l'axiome : Des idées uni- 
formes nées chez des peuples inconnus entre eux doivent 
avoir un motif commun de vérité, vous trouverez un 
grand principe, c'est que les premières fables durent 
contenir des vérités relatives à l'état de la société, et 
par conséquent être l'histoire des premiers peuples. 

44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les 
poètes théologiens^ lesquels sans aucun doute fleurirent 
avant les poètes héroïques , comme Jupiter fut père 
d'Hercule. 

Des trois traditions précédentes, il résulte que les 
nations païennes avec leurs Jupiters et leurs Hercules 
furent dans leurs commencements toutes poétiques, et 
que d'abord naquit chez elles la poésie divine^ ensuite 
Y héroïque. 

45. Les hommes sont naturellement portés à con- 
server dans quelque monument le souvenir des lois et 
institutions sur lesquelles est fondée la société où ils 
vivent. 

46. Toutes les histoires des barbares commencent 
par des fables. 



324 PHILOSOPHIE 

47-62. POÉTIQUE. 

47-49. Principe des caractères poétiques. 

47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme. 
Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une 

observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en 
mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle 
ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte des 
fables en harmonie avec son caractère ; mensonges de 
fait, sans doute, mais vérités d'idée, puisque le public 
n'imagine que ce qui est analogue à la réalité. Qu'on 
y réfléchisse, on trouvera que le vrai poétique est vrai 
métaphysiquement , et que le V7^ai physique qui n'y 
serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véri- 
table capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du 
Tasse ; tous ceux qui ne se conforment pas en tout à 
ce modèle, ne méritent point le nom de capitaine. 
Considération importante dans la poétique. 

48. Il est naturel aux enfants de transporter l'idée et 
le nom des premières personnes, des premières choses 
qu'ils ont vues, à toutes les personnes, à toutes les 
choses qui ont avec elles quelque ressemblance , 
quelque rapport. 

49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, 
Sur les mystères des Égyptiens: Les Égyptiens attri- 
buaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes 
utiles ou nécessaires à la vie humaine. 



DE L'HISTOIRE 325 

Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime 
théologie naturelle par laquelle ce grand philosophe 
interprète les mystères de l'Egypte. 

Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le prin- 
cipe des caractères poétiques , lesquels constituent 
l'essence des fables. Le premier nous montre le pen- 
chant naturel du vulgaire à imaginer des fables et à 
les imaginer avec convenance. — Le second nous fait 
voir que les premiers hommes qui représentaient 
l'enfance de l'humanité, étant incapables d'abstraire 
et de généraliser, furent contraints de créer les carac- 
tères poétiques, pour y ramener, comme à autant de 
modèles, toutes les espèces particulières qui auraient 
avec eux quelque ressemblance. Cette ressemblance 
rendait infaillible la convenance des fables antiques. 
Ainsi les Egyptiens rapportaient au type du sage dans 
les choses de la vie sociale toutes les découvertes utiles 
ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient 
atteindre cette abstraction , encore moins celle de 
sagesse sociale^ ils personnifiaient le genre tout entier 
sous le nom d'Hermès Trismégiste. Qui peut soutenir 
encore qu'au temps où les Égyptiens enrichissaient le 
monde de leurs découvertes, ils étaient déjà philo 
sophes, déjà capables de généraliser? 



50-62. Fable, convenance, pensée, expression, etc. 

50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi 
l'imagination est vive à l'excès; car l'imagination n'est 
autre chose que la mémoire avec extension, ou compo- 
sition. — Voilà pourquoi nous trouvons un caractère 




326 PHILOSOPHIE 

si frappant de vérité dans les images poétiques, que 
dut former le monde enfant. 

51. En tout les hommes suppléent à la nature par 
une étude opiniâtre de l'art; en poésie seulement, 
toutes les ressources de l'art ne feront rien pour celui 
que la nature n'a point favorisé. — Si la poésie fonda 
la civilisation païenne, qui devait produire tous les arts, 
il faut bien que la nature ait fait les premiers poètes. 

52. Les enfants ont à un très haut degré la faculté 
d'imiter; tout ce qu'ils peuvent déjà connaître, ils 
s'amusent à l'imiter. — Aux temps du monde enfant, 
il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est 
qu'imitation. 

C'est ce qui peut faire comprendre pourquoi tous les 
arts de nécessité, d'utilité, de commodité, et même la 
plupart des arts d'agrément, furent trouvés dans les 
siècles poétiques, avant qu'il se formât des philosophes : 
les arts ne sont qu'autant d'imitations de la nature, 
une poésie réelle, si je l'ose dire. 

53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer 
les choses senties; ils les remarquent ensuite, mais 
avec la confusion d'une âme agitée et passionnée; 
enfin, éclairés par une pure intelligence, ils com- 
mencent à réfléchir. 

Cet axiome nous explique la formation des pensées 
poétiques. Elles sont l'expression des passions et des 
sentiments, à la différence des pensées philosophiques, 
qui sont le produit de la réflexion et du raisonnement. 
Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles 



DE L'HISTOIRE 327 

approchent du vrai; les premières au contraire de- 
viennent plus certaines (c'est-à-dire qu'elles peignent 
plus fidèlement), à proportion qu'elles descendent 
dans les particularités. 

54. Les hommes interprètent les choses douteuses 
ou obscures qui les touchent, conformément à leur 
propre nature et aux passions et usages qui en dérivent. 

Cet axiome est une règle importante de notre mytho- 
logie. Les fables imaginées par les premiers hommes 
furent sévères comme leurs farouches inventeurs, qui 
étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour 
commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les 
usages changèrent, et les fables furent altérées, détour- 
nées de leur premier sens, obscurcies dans les temps 
de corruption et de dissolution qui précédèrent même 
l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver 
les dieux aussi contraires à leurs vœux qu'ils devaient 
l'être à leurs mœurs, attribuèrent ces mœurs aux dieux 
eux-mêmes et donnèrent souvent aux fables un sens 
honteux et obscène. 

55. Étendez à tous les Gentils le passage suivant, où 
Eusèbe parle des seuls Égyptiens, il devient précieux : 
Originairement la théologie des Égyptiens ne fut autre 
chose quune histoire mêlée de fables; les âges suivants qui 
rougissaient de ces fables leur supposèrent j^eu à peu une 
signification mystique. C'est ce que fit Manéthon, grand 
prêtre de l'Egypte, qui prêta à l'histoire de son pays le 
sens d'une sublime théologie naturelle. 

Les deux axiomes précédents sont deux fortes preuves 
en faveur de notre mythologie historique, et en même 



328 PHILOSOPHIE 

temps deux coups mortels portés au préjugé qui attri- 
bue aux anciens une sagesse impossible à égaler [inar- 
rivabile). Ils renferment en même temps deux puissants 
arguments en faveur de la vérité du christianisme qui, 
dans l'histoire sainte, ne présente aucun récit dont il 
ait à rougir. 

56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les 
Egyptiens, les Grecs et les Latins, les premiers écri- 
vains qui firent usage des nouvelles langues de l'Eu- 
rope , lorsque la barbarie antique reparut au moyen 
âge, se trouvent avoir été des poètes. 

57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par 
d'autres signes matériels, qui ont des rapports natu- 
rels avec les idées qu'ils veulent faire entendre. 

C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en 
usage chez toutes les nations dans leur première bar- 
barie. C'est celui du langage naturel qui s'est parlé jadis 
dans le monde, si l'on s'en rapporte à la conjecture de 
Platon [Cratyle], suivi par Jamblique, parles Stoïciens et 
par Origène [contre Celsé). Mais comme ils avaient seule- 
ment deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires 
dans Aristote (.Tuept £p|j.Y3V£iaç) et dans Galion [de decretis 
Hippocratis et Platonis) ; Publius Nigidius parle de cette 
dispute dans Aulu-Gelle. A ce langage naturel dut 
succéder le langage poétique, composé d'images, de 
similitudes et de comparaisons, enfin de traits qui 
peignaient les propriétés naturelles des êtres. 

58. Les muets émettent des sons confus avec une 



DE L'HISTOIRE 329 

espèce de chant. Les bègues ne peuvent délier leur 
langue qu'en chantant. 

59. Les grandes passions se soulagent par le chant, 
comme on l'observe dans l'excès de la douleur ou de 
la joie. 

D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes 
du monde païen retombèrent dans un état de brutalité 
où ils devinrent muets comme les bêtes, on doit croire 
que les plus violentes passions purent seules les arra- 
cher à ce silence, et q}iils formèrent leurs premières 
langues en chantant, 

60. Les langues durent commencer par des monosyl- 
labes. Maintenant encore, au milieu de tant de facilités 
pour apprendre le langage articulé, les enfants, dont 
les organes sont si flexibles, commencent toujours 
ainsi. 

61. Le vers héroïque est le plus ancien de tous. Le 
vers spondaïque est le plus lent, et la suite prouvera 
que le vers héroïque fut originairement spondaïque. 

62. Le vers iambique est celui qui se rapproche le 
plus de la prose, et l'iambe est un mètre rapide, comme 
le dit Horace. 

Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer 
que le développement des idées et des langues fut 
correspondant. Les sept axiomes précédents doivent 
nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla 
d'abord en vers, puis en prose. 



330 PHILOSOPHIE 



63-65. Principes étymologiques. 

63. Vâme est portée naturellement à se voir au dehors 
et dans la matière; ce n'est qu'avec beaucoup de peine 
et par la réflexion qu'elle en vient à se comprendre 
elle-même. — Principe universel d'étymologie; nous 
voyons, en effet, dans toutes les langues, les choses 
de l'âme et de l'intelligence exprimées par des méta- 
phores qui sont tirées des corps et de leurs propriétés. 

64. L'ordre des idées doit suivre Tordre des choses. 

65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines : 
d'abord les forêts, puis les cabanes, puis les villages, 
ensuite les cités ou réunions de citoyens, enfin les 
académies ou réunions de savants. — Autre grand 
principe étymologique, d'après lequel l'histoire des 
langues indigènes doit suivre cette série de change- 
ments que subissent les choses. Ainsi dans la langue 
latine nous pouvons observer que tous les mots ont 
des origines sauvages et agrestes: par exemple, lex [légère, 
cueillir) dut signifier d'abord récolte de glands, d'où 
l'arbre qui produit les glands fut appelé illex, ilex; de 
même que aquilex est incontestablement celui qui 
recueille les eaux. Ensuite lex désigna la récolte des 
légumes (legumina) qui en dérivent leur nom. Plus 
tard, lorsqu'on n'avait pas de lettres pour écrire les 
lois, lex désigna nécessairement la réunion des 
citoyens ou l'assemblée publique. La présence du 
peuple constituait la loi qui rendait les testaments 
authentiques, calatis comitiis. Enfin l'action de recueillir 



DE L'HISTOIRE 331 

les lettres, et d'en faire comme un faisceau pour former 
chaque parole, fut appelée légère^ lire. 



66-86. Principes de l'histoire idéale. 

66. Les hommes sentent d'abord le nécessaire^ puis 
font attention à Vutile, puis cherchent la commodité; 
plus tard aiment le plaisir, s'abandonnent au luœe et 
viennent enfin à tourmenter leurs richesses^. 

67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, 
ensuite sévère, puis douœ et bienveillant, puis ami de 
la recherche, enfin dissolu. 

68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons 
s'élever d'abord des caractères grossiers et barbares, 
comme le Polyphème d'Homère ; puis il en vient d'or- 
gueilleux et de magnanimes, tels qu'Achille; ensuite 
de justes et de vaillants, des Aristides, des Scipions; 
plus tard nous apparaissent avec de nobles images de 
vertus, et en même temps avec de grands vices, ceux 
qui, au jugement du vulgaire, obtiennent la véritable 
gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des 
caractères sombres, d'une méchanceté réfléchie, des 
libères ; enfin des furieux qui s'abandonnent en même 
temps à une dissolution sans pudeur, comme les Gali- 
gulas, les Nérons, les Domitiens. 

La dureté des premiers fut nécessaire, afin que 
l'homme, obéissant à l'homme dans Vétat de famille, 

1. Divitias suas trahunt, vexant (Salluste). (Note du Trad.) 



332 PHILOSOPHIE 

fût préparé à obéir aux lois dans Vétat civil qui devait 
suivre; les seconds, incapables de céder à leurs égaux, 
servirent à établir à la suite de l'état de famille les 
républiques aristocratiques ; les troisièmes à frayer le 
chemin à la démocratie; les quatrièmes à élever les 
monarchies; les cinquièmes à les affermir; les sixièmes 
à les renverser. 

69. Les gouvernements doivent être conformes à la 
nature de ceux qui sont gouvernés. — D'où il résulte 
que l'école des princes, c'est la science des mœurs 
des peuples. 



70-82. Commencements des sociétés. 

70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la 
chose ne répugne point en elle-même, et plus tard 
elle se trouve vérifiée par les faits) : du premier état 
sans loi et sans religion sortirent d'abord un petit 
nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels 
fondèrent les familles, et à l'aide de ces mêmes familles 
commencèrent à cultiver les champs ; la foule des 
autres hommes en sortit longtemps après en se réfu- 
giant sur les terres cultivées par les premiers pères 
de famille. 

71. Les habitudes originaires , particulièrement celle 
de l'indépendance naturelle, ne se perdent point tout 
d'un cok;^, mais par degrés et à force de temps. 

72. Supposé qu« toutes les sociétés aient commencé 



DE L'HISTOIRE 333 

par le culte d'une divinité quelconque, les pères furent 
sans doute, dans l'état de famille, les sages en fait de 
divination, les prêtres qui sacrifiaient pour connaître 
la volonté du ciel parles auspices, et les rois qui trans- 
mettaient les lois divines à leur famille. 

73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le r^fionde 
fut d'abord gouverné par des rois^ — que la première 
forme de gouvernement fut la monarchie, 

74. Autre tradition vulgaire : les premiers rois qui 
furent élus, celaient les plus dignes. 

75. Autre : les premiers rois furent sages. Le vain 
souhait de Platon était en même temps un regret de 
ces premiers âges pendant lesquels les philosophes 
régnaient, où les rois étaient philosophes. 

Dans la personne des premiers pères se trouvèrent 
donc réunis la sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les 
deux dernières supériorités dépendaient de la pre- 
mière. Mais cette sagesse n'était point la sagesse réflé^ 
chie (riposta), celle des philosophes, mais la sagesse 
vulgaire des législateurs. Nous voyons que dans la 
suite chez toutes les nations les prêtres marchaient la 
couronne sur la tête. 

77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer 
un pouvoir monarchique, dépendant de Dieu seul, sur 
la personne et sur les biens de leurs fils, et, à plus forte 
raison, sur ceux des hommes qui s'étaient réfugiés 
sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs servi- 
teurs. Ce sont ces premiers monarques du monde que. 



334 PHILOSOPHIE 

désigne l'Ecriture sainte en les appelant patriarches, 
c'est-à-dire, pères et princes. Ce droit monarchique fut 
conservé par la loi des Douze Tables dans tous les âges 
de l'ancienne Rome : Patri familias jus vitœ et necis 
in liberos esto : le père de famille a sur ses enfants 
droit de vie et de mort; principe d'où résulte le sui- 
vant, ^quidquid filius acquirit, patri acquirit : tout ce 
que le fils acquiert, il Facquiert à son père. 

78. Les familles ne peuvent avoir été nommées 
d'une manière convenable à leur origine, si l'on n'en 
fait venir le nom de ces famuli , ou serviteurs des 
premiers pères de famille. 

79. Si les premiers compagnons, ou associés, eurent 
pour but une société d'utilité, on ne peut les placer 
antérieurement à ces réfugiés qui, ayant cherché la 
sûreté près des premiers pères de famille, furent obli- 
gés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui les 
avaient reçus. — Tels furent les véritables compagnons 
des héros, dans lesquels nous trouvons plus tard les 
plébéiens des cités héroïques, et en dernier lieu les 
provinces soumises à des peuples souverains. 

80. Les hommes s'engagent dans des rapports de 
bienfaisance, lorsqu'ils espèrent retenir une partie du 
bienfait, ou en tirer une grande utilité ; tel est le genre 
du bienfait que l'on doit attendre dans la vie sociale. 

81. C'est un caractère des hommes courageux de ne 
point laisser perdre par négligence ce qu'ils ont acquis 
par leur courage, mais de ne céder qu'à la nécessité 



DE L'HISTOIRE 335 

OU à l'intérêt, et cela peu à peu, et le moins qu'ils 
peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons \es> prin- 
cipes éternels des fiefs, qui se traduisent en latin avec 
élégance par le mot bénéficia. 

82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trou- 
vons partout que clientèles et clients, mot qu'on ne 
peut entendre convenablement que par fiefs et vassaux. 
Les feudistes ne trouvent point d'expressions latines 
plus convenables pour traduire ces derniers mots que 
clientes et clientelœ. 

Les trois derniers axiomes avec les douze précédents 
(en partant du 70^), nous font connaître V origine des 
sociétés. Nous trouvons cette origine, comme on le 
verra d'une manière plus précise, dans la nécessité 
imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce 
premier gouvernement dut être aristocratique, parce 
que les pères de familles s'unirent en corps politique 
pour résister à leurs serviteurs mutinés contre eux, et 
furent cependant obligés pour les ramener à l'obéis- 
sance, de leur faire des concessions de terre analogues 
aux feudarustica {fiefs roturiers) du moyen âge. Ils se 
trouvèrent eux-mêmes avoir assujetti leurs souverai- 
netés domestiques (que l'on peut comparer aux fiefs 
nobles) à la souveraineté de Vordre dont ils faisaient 
partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le 
fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle 
est si simple et si naturelle, tant de phénomènes poli- 
tiques s'y rapportent d'eux-mêmes comme à leur 
cause, qu'il faudrait encore l'admettre comme vraie. 
Autrement il devient impossible de comprendre com- 
ment Y autorité civile dériva de Y autorité domestique; 



336 PHILOSOPHIE 

comment le patrimoine public se forma de la réunion 
des patrimoines particuliers ; comment à sa formation 
la société trouva des éléments tout préparés dans un 
corps peu nombreux qui pût commander, dans une 
multitude de plébéiens qui pût obéir. Nous démontre- 
rons qu'en supposant les familles composées seule- 
ment de fils, et non de serviteurs, cette formation des 
sociétés a été impossible. 

83. Ces concessions de terres constituèrent la pre- 
mière loi agraire qui ait existé, et la nature ne permet 
pas d'en imaginer ni d'en comprendre une qui puisse 
offrir plus de précision. 

Dans cette loi agraire furent distingués les trois 
genres de possession qui peuvent appartenir aux trois 
sortes de personnes : domaine bonitaire appartenant 
aux plébéiens ; domaine quiritaire appartenant aux 
pères, conservé par les armes, et par conséquent 
noble; domaine éminent appartenant au corps souve- 
rain. Ce dernier genre de possession n'est autre chose 
que la souveraine puissance dans les républiques aris- 
tocratiques. 



84-96. Ancienne histoire romaine. 

84. Dans un passage remarquable de sa Politique, 
où il énumère les diverses sortes de gouvernements, 
Aristote fait mention de la royauté héroïque, où les 
rois, chefs de la religion , administraient la justice 
au dedans, et conduisaient les guerres au dehors. 

Cet axiome se rapporte précisément à la royauté 



DE L'HISTOIRE 337 

héroïque de Thésée et de Romulus. (Voyez la Vie du 
premier dans Plutarque.) Quant aux rois de Rome, 
nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace K Les rois 
de Rome étaient appelés rois des choses sacrées, reges 
sacrorum. Et même après l'expulsion des rois, de 
crainte d'altérer la forme des cérémonies, on créait un 
roi des choses sacrées ; c'était le chef des féciaux, 
ou hérauts de la république. 

85. Autre passage remarquable de la Politique 
d'Aristote : Les anciennes républiques 7i avaient point 
de loi pour punir les offenses et redresser les torts parti- 
culiers; ce défaut de lois est commun à tous les peuples 
barbares. En effet, les peuples ne sont barbares dans 
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adou- 
cis par les lois. — De là la nécessité des duels et des 
représailles personnelles dans les temps barbares, où 
l'on manque de lois judiciaires. 

86. Troisième passage non moins précieux du même 
livre : Dans les anciennes républiques, les nobles juraient 
aux plébéiens une éternelle inimitié. Voilà ce qui expli- 
que l'orgueil, l'avarice et la barbarie des nobles à 
l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de 
l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue 
liberté populaire que l'imagination des historiens nous 
montre dans Rome, [l'a pressaient"^ les plébéiens, et les 
forçaient de les servir à la guerre à leurs propres 



1. Par rintermédiaire des duumvirs auxquels il délègue son pouvoir. 

(Note du Trad.) 

2. Ce mot est pris dans le sens anglais, to press. (Angariarono.) 

(Note du Trad.) 



k 



338 PHILOSOPHIE 

dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, dans un 
abîme d'usure; et lorsque ces malheureux n'y pou- 
vaient satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur 
vie dans leurs prisons particulières, afin de se payer 
eux-mêmes par leurs travaux et leurs sueurs ; là, ces 
tyrans les déchiraient à coups de verges comme les 
plus vils esclaves. 

87. Les républiques aristocratiques se décident dif- 
ficilement à la guerre, de crainte d'aguerrir la multi- 
tude des plébéiens. 

88. Les gouvernements aristocratiques conservent 
les richesses dans l'ordre des nobles, parce qu'elles 
contribuent à la puissance de cet ordre. — C'est ce qui 
explique la clémence avec laquelle les Romains trai- 
taient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter 
leurs armes, et leur laissaient la jouissance de leurs 
biens (dommium honitarium), sous la condition d'un 
tribut supportable. — Si l'aristocratie romaine com- 
battit toujours les lois agraires proposées par les Grac- 
ques, c'est qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple. 

89. U honneur est le plus noble aiguillon de la va- 
leur militaire. 

90. Les peuples, chez lesquels les différents ordres 
se disputent les honneurs pendant la paix, doivent 
déployer à la guerre une valeur héroïque; les uns veu- 
lent se conserver le privilège des honneurs, les autres 
mériter de les obtenir. Tel est le principe de Yhéroîsme 
romain depuis Texpulsion des rois jusqu'aux guerres 



DE L'HISTOIRE 339 

puniques. Dans cette période, les nobles se dévouaient 
pour leur patrie, dont le salut était lié à la conserva- 
tion des privilèges de leur ordre ; et les plébéiens se 
signalaient par de brillants exploits pour prouver qu'ils 
méritaient de partager les mêmes honneurs. 

91. Les querelles dans lesquelles les différents 
ordres cherchent l'égalité des droits, sont pour les 
républiques le plus puissant moyen d'agrandissement. 

Autre principe deVhéroïsme romain, appuyé sur trois 
vertus civiles : confiance magnanime des plébéiens, qui 
veulent que les patriciens leur communiquent les 
droits civils, en même temps que ces lois dont ils se 
réservent la connaissance mystérieuse; courage des 
patriciens^ qui retiennent dans leur ordre un privilège 
si précieux; sagesse des jurisconsultes^ qui interprètent 
ces lois, et qui peu à peu en étendent l'utilité en les 
appliquant à de nouveaux cas, selon ce que demande 
la raison. Yoilà les trois caractères qui distinguent 
exclusivement la jurisprudence romaine. 

92. Les faibles veulent les lois; les puissants les 
repoussent ; les ambitieux en présentent de nouvelles 
pour se faire un parti; les princes protègent les lois, 
afin d'égaliser les puissants et les faibles. 

Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome 
éclaire l'histoire des querelles qui agitent les aristo- 
craties. Les nobles font de la connaissance des lois le 
secret de leur ordre, afin qu'elles dépendent de leurs 
caprices, et qu'ils les appliquent aussi arbitrairement 
que des rois. Telle est, selon le jurisconsulte Pompo- 
nius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la 



340 PHILOSOPHIE 

loi des Douze Tables : gravia erantjus latcns, incertum^ 
et manus regia. C'est aussi la cause de la répugnance 
que montraient les sénateurs pour accorder cette légis- 
lation : mores patrios servandos ; leges ferri non oportere. 
Tite-Live dit, au contraire, que les nobles ne repous- 
saient pas les vœux du peuple, desideria plebis non 
aspernari. Mais Denys d'Halicarnasse devait être mieux 
informé que Tite-Live des antiquités romaines, puis- 
qu'il écrivait d'après les Mémoires de Varron, le plus 
docte des Romains*. 

Le troisième article du même axiome nous montre 
la route que suivent les ambitieux dans les états 
populaires pour s'élever au pouvoir souverain; ils 
secondent le désir naturel du peuple qui, ne pouvant 
s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque 
cas particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du 
parti de la noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marins, 
chef du parti du peuple, et rétabli la république en 
rendant le gouvernement à l'aristocratie, qu'il remé- 
dia à la multitude des lois par l'institution des quxs- 
tiones perpétuas. 

Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa 
dernière partie le secret motif pour lequel les empe- 
reurs, en commençant par Auguste, firent des lois 
innombrables pour des cas particuliers ; et pourquoi chez 
les modernes tous les états monarchiques ou républi- 
cains ont reçu le corps du droit romain, et celui du 
droit canonique. 



1. Nous rejetons une longue digression sur la question de savoir si les lois 
des Douze Tables ont été transportées d'Athènes à Rome. Nous citons ailleurs 
un passage plus considérable d'un autre ouvrage de Vico sur le même sujet. 

(Note du Trad.) 



DE L'HISTOIRE 341 

93. Dans les démocraties où domine une multitude 
avide, dès qu'une fois cette multitude s'est ouvert par 
les lois la porte des honneurs, la paix n'est plus qu'une 
lutte dans laquelle on se dispute la puissance, non 
plus avec les lois, mais avec les armes ; et la puissance 
elle-même est un moyen de faire des lois pour enri- 
chir le parti vainqueur; telles furent à Rome les lois 
agraires proposées par les Gracques. De là résultent à 
la fois des guerres civiles au dedans, des guerres 
injustes au dehors. 

Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit 
de V héroïsme romain pour tout le temps antérieur aux 
Gracques. 

94. Plus les biens sont attachés à la personne, au 
corps du possesseur, plus la liberté naturelle conserve 
sa fierté ; c'est avec le superflu que la servitude 
enchaîne les hommes. 

Dans son premier article, cet axiome est un nouveau 
principe de Vhéroïsme des premiers peuples; dans le 
second, c'est le principe naturel des monarchies. 

95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion 
et désirent Végalité; voilà les plébéiens dans les répu- 
bliques aristocratiques, qui finissent par devenir des 
gouvernements populaires. Ils s'efforcent ensuite de 
surpasser leurs égaux; voilà le petit peuple dans les 
états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils 
veulent enfin se mettre au-dessus des lois; et il en 
résulte une démocratie effrénée, une anarchie, qu'on 
peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a autant 
de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dis- 



342 PHILOSOPHIE 

solus dans la cité. Alors le petit peuple, éclairé par 
ses propres maux, y cherche un remède en se réfugiant 
dans la monarchie. Ainsi nous trouvons dans la nature 
cette loi royale par laquelle Tacite légitime la monar- 
chie d'Auguste : qui ciincta hellis civilibus fessa nomine 
principis sub imperium acgepit. 

96. Lorsque la réunion des familles forma les pre- 
mières cités, les nobles qui sortaient à peine de Vindé- 
pendance de la vie sauvage, ne voulaient point se sou- 
mettre au frein des lois, ni aux charges publiques; 
voilà les aristocraties où les nobles sont seigneurs. 
Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et 
aguerris, les nobles se soumirent, comme les plé- 
béiens, aux lois et aux charges publiques; voilà les 
nobles dans les démocraties. Enfin, pour s'assurer la 
vie commode dont ils jouissent, ils inclinèrent natu- 
rellement à se soumettre au gouvernement d'un seul ; 
voilà les nobles sous la monarchie. 



97-103. Migration des peuples. 

97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, 
qu'après le déluge les hommes habitèrent d'abord sur 
les montagnes; il sera naturel de croire qu'ils descen- 
dirent quelque temps après dans les plaines, et qu'au 
bout d'un temps considérable ils prirent assez de 
confiance pour aller jusqu'aux rivages de la mer. 

98. On trouve dans Strabon un passage précieux de 
Platon, où il raconte qu'après les déluges particuliers 



DE L'HISTOIRE 343 

d'Ogygèset de Deucalion, les hommes habitèrent dans 
les cavernes des montagnes^ et il les reconnaît dans ces 
cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent ailleurs 
les premiers pères de famille ; ensuite sur les sommets 
qui dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda 
Pergame, depuis la citadelle de Troie ; enfin dans les 
plaines^ tels qu'Ilus qui fit descendre Troie jusqu' à la 
plaine voisine de la mer, et qui l'appela Ilion. 

99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée 
d'abord dans les terres, fut ensuite assise sur le rivage 
de la mer de Phénicie ; et l'histoire nous apprend que 
de là ,elle passa dans une île voisine, qu'Alexandre 
rattacha par une chaussée au continent. 

Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à 
l'appui, nous apprennent que les peuples méditerranés 
se formèrent d'abord, ensuite les peuples maritimes. 

Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de 
l'antiquité du peuple hébreu, dont Noé plaça le ber- 
ceau dans la Mésopotamie, contrée la plus méditerranée . 
de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la 
première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la 
tribu chaldéenne, laquelle avait produit les premiers 
sages, et Zoroastre le plus ancien de tous. 

100. Pour que les hommes se décident à abandonner 
pour toujours la terre où ils sont nés, et qui naturelle- 
ment leur est chère, il faut les plus extrêmes néces- 
sités. Le désir d'acquérir par le commerce , ou de 
conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider à 
quitter leur patrie momentanément» 

C'est le principe de \di. transmigration des peuples, 



344 PHILOSOPHIE 

dont les moyens furent, ou les colonies maritimes des 
temps héroïques^ ou les invasions des barbares, ou les 
colonies les plus lointaines des Romains^ ou celles des 
Européens dans les deux Indes. 

Le même axiome nous démontre que les descen- 
dants des fils de Noé durent se perdre et se disperser 
dans leurs courses vagabondes, comme les bêtes sau- 
vages, soit pour échapper aux animaux farouches qui 
peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte, 
soit en poursuivant les femmes rebelles à leurs désirs, 
soit en cherchant l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent 
ainsi épars sur toute la terre, lorsque le tonnerre se 
faisant entendre pour la première fois depuis le 
déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur 
fit concevoir un Dieu, un Jupiter; principe uniforme 
des sociétés païennes qui eurent chacune leur Jupiter. 
•S'ils eussent conservé des mœurs humaines^ comme 
le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés en 
Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes 
étaient alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune 
nécessité de l'abandonner; il n'est point dans la nature 
que l'on quitte par caprice le pays de sa naissance. 

101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs 
du monde ancien. 

102. Les nations encore barbares sont impénétrables; 
au dehors, il faut la guerre pour les ouvrir aux étran- 
gers, au dedans l'intérêt du commerce pour les déter- 
miner à les admettre. Ainsi Psammétique ouvrit 
l'Egypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels 
durent être célèbres après les Phéniciens par leur 



DE L'HISTOIRE 345 

commerce maritime*. Ainsi dans les temps modernes 
les Chinois ont ouvert leur pays aux Européens. 

Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un 
système d'étymologie pour les mots dont Vorigine est 
certainement étrangère^ système différent de celui 
dans lequel nous trouvons Vorigine des mots i7idi- 
gèîies. Sans ce principe, nul moyen de connaître 
Vhistoire des nations transplayitées par des colonies 
aux lieux où s étaient établies déjà d'autres nations. 
Ainsi Naples fut d'abord appelée Sirène^ d'un mot 
syriaque, ce qui prouve que les Syriens ou Phé- 
niciens y avaient fondé un comptoir. Ensuite elle 
s'appela Parthenope^ d'un mot grec de la langue 
héroïque^ et enfin Neapolis dans la langue grecque 
vulgaire; ce qui prouve que les Grecs s'y étaient 
établis pour partager le commerce des Phéniciens. 
De même sur les rivages de Tarente il y eut une 
colonie syrienne appelée Siri^ que les Grecs nom- 
mèrent ensuite Polylée; Minerve, qui y avait un 
temple, en tira le surnom de Poliade. 

103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé 
de le faire, qu'il y ait eu sur le rivage du Latium une 
colonie grecque, qui, vaincue et détruite 2^ar les Romains, 
sera restée ensevelie dans les ténèbres de l'antiquité. 

Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur 
les choses de l'antiquité et veut y mettre quelque 



1. C'est ce qui explique ces grandes richesses qui permirent aux Ioniens 
de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux Cariens d'élever le tombeau de 
Mausole, qui furent placés au nombre des sept merveilles du monde. La gloire 
du commerce maritime appartient en dernier lieu à ceux de Rhodes qui éle- 
vèrent à l'entrée de leur port le fameux colosse du Soleil. (Vico.) 



346 PHILOSOPHIE 

ensemble, ne trouve dans l'histoire romaine que sujets 
de s'étonner ; elle nous parle d'Hercule, d'Évandre, 
d'ArcadienSj de Phrygiens établis dans le Latium, d'un 
Servius Tullius d'origine grecque, d'un Tarquin VAii- 
cien, fils du Corinthien Démarate, à'Énée, auquel le 
peuple romain rapporte sa première origine. Les lettres 
latines, comme l'observe Tacite, étaient semblables aux 
ancie7ines lettres grecques ; et pourtant Tite-Live pense 
qu'au temps de Servius Tullius le nom même de 
Pythagore, qui enseignait alors dans son école tant 
célébrée de Grotone, n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. 
Les Romains ne commencèrent à connaître les Grecs 
d'ItaHe qu'à l'occasion de la guerre de Tarente, qui 
entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer. 
(Florus). 



104-114. Principes du droit naturel. 

104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée 
de Dion Gassius : la coutume est semblable à un roi, la 
loi à un tyran : ce qui doit s'entendre de la coutume 
raisonnable, et de la loi qui n'est point .animée de 
l'esprit de la raison naturelle. 

Cet axiome termine par le fait la grande dispute à 
laquelle a donné lieu la question suivante: Le droit 
est'-il dans la nature, ou seulement dans V opinion des 
hommes? C'est la même que l'on a proposée dans le 
corollaire du huitième axiome : La nature humaine 
est-elle sociable ? Si la coutume commande comme un 
roi à des sujets qui veulent obéir, le droit naturel 
qui a été ordonné par la coutume est né des mœurs 



DE L'HISTOIRE 347 

humaines, résultant de la nature commune des 
NATIONS. Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a 
chose plus agréable et par conséquent plus naturelle 
que de suivre les coutumes enseignées par la nature. 
D'après tout ce raisonnement, la nature humaine^ dont 
elles sont un résultat, ne peut être que sociable. 

Cet axiome, rapproché du huitième et de son corol- 
laire, prouve que Y homme n'est pas injuste par le fait 
de sa nature^ mais par Vinfirmité d'une nature déchue. 
Il nous démontre le premier principe du christianisme^ 
qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré 
avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut 
avoir été conçu par son Créateur. Il nous démontre par 
suite les principes catholiques de la grâce. La grâce 
suppose le libre arbitre, auquel elle prête un secours 
surnaturel^ mais qui est aidé naturellement par la Pro- 
vidence. (Yoy. le même axiome huitième et son second 
corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne 
s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et 
Puffendorf devaient fonder leurs systèmes sur cette 
base et se ranger à l'opinion des jurisconsultes romains, 
seloii lesquels le droit naturel a été ordonné par la 
divine Providence. >-__ 

105. Le droit naturel des gens est sorti des mœurs et 
coutumes des nations, lesquelles se sont rencontrées 
dans un sens commun^ ou manière de voir uniforme, et 
cela sans ré flexion j sans prendre exemple l'une de l'autre. 

Cet axiome, avec le mot de Dion Gassius qui vient 
d'être rapporté, établit que la Providence est la législa- 
trice du droit naturel des gens^ parce qu'elle est la reine 
des affaires humaines. 



348 PHILOSOPHIE 

Le même axiome établit la différence qui existe entre 
le droit naturel des Hébreux^ celui des Gentils et des 
philosophes. Les Gentils eurent seulement les secours 
ordinaires de la Providence, les Hébreux eurent de plus 
les secours extraordinaires du vrai Dieu, et c'est le 
principe de la division de tous les peuples anciens en 
Hébreux et Gentils. Les philosophes, par leurs raison- 
nements, arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que 
celui que pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent 
que deux mille ans après la fondation des sociétés 
païennes. Ces trois différences, inaperçues jusqu'ici, 
renversent les trois systèmes de Grotius, de Selden et 
de Puffendorf. 

106. Les sciences doivent prendre pour point de 
départ l'époque où commence le sujet dont elles trai- 
tent ^ 

107. Les Gentes (familles, tribus, clans) commen- 
cèrent avant les cités, du moins celles que les Latins 
appelèrent gentes majores, c'est-à-dire maisons nobles 
anciennes, comme celles des Pères dont Romulus com- 
posa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au 
contraire, on appela gentes minores les maisons nobles 
nouvelles fondées après les cités, telles que celles des 
Pères dont Junius Brutus, après avoir chassé les rois, 



1. Cet axiome, placé ici à cause de son rapport particulier avec le droit 
des gens, s'applique généralement à tous les objets dont nous avons à parler. 
Il aurait dû être rangé parmi les axiomes généraux ; si nous l'avons mis en 
cet endroit, c'est qu'on voit mieux dans le droit des gens que dans toute 
autre matière particulière combien il est conforme à la vérité, et important 
dans l'application. (Vico.) 



<• 



DE L'HISTOIRE 349 

remplit le sénat, devenu presque désert par la mort 
des sénateurs que Tarquin le Superbe avait fait périr. 

108. Telle fut aussi la division des dieux : DU majo- 
rum gcntium, ou dieux consacrés par les familles avant 
la fondation des cités; et dii minorum gentium, ou 
dieux consacrés par les peuples, comme Romulus, que 
le peuple romain appela après sa mort Dius Quirinus. 

Ces trois axiomes montrent que les systèmes de 
Grotius, de Selden et de Puffendorf, manquent dans 
leurs principes mêmes. Ils commencent par les nations 
déjà formées et composant dans leur ensemble la 
société du genre humain^ tandis que Vhumanité com- 
mença chez toutes les nations primitives à V époque où 
les familles étaient les seules sociétés et où elles adoraient 
les dieux majorum gentium. 

109. Les hommes à courte vue prennent pour la 
justice ce qu'on leur montre rentrer dans les termes 
de la loi. 

110. Admirons la définition que donne Ulpien de 
Véquité civile : cest une présomption de droite qui nest 
point connue naturellement à tous les hommes (comme 
l'équité naturelle), mais seulement à un petit nombre 
d' hommes j qui, réunissant la sagesse, l'expérience et 
Vétude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de 
la société. C'est ce que nous appelons raison d'État. 

111. La certitude de la loi est une ombre de la raison 
[obscurezza) appuyée sur V autorité. Nous trouvons alors 
les lois dures dans l'application, et pourtant nous 



350 PHILOSOPHIE 

sommes obligés de les appliquer en considération de 
leur certitude. Certum, en bon latin, signifie particu- 
larisé {individualitum, comme dit l'École) ; dans ce 
sens, certum et commune sont très bien opposés entre 
eux. 

La certitude est le principe de la jurisprudence 
inflexible., naturelle aux âges barbares, et dont Y équité 
civile est la règle. Les barbares, n'ayant que des idées 
particulières, s'^en tiennent naturellement à cette certi- 
tude., et sont satisfaits pourvu que les termes de la loi 
soient appliqués avec précision. Telle est l'idée qu'ils 
se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, Lexdura 
est, sed scripta est, s'exprimerait plus élégamment, 
selon la langue et selon la jurisprudence, par les 
mots : Lex dura est, sedcerta est. 

112. Les hommes éclairés estiment conforme à la 
justice ce que l'impartialité reconnaît être utile dans 
chaque cause. 

113. Dans les lois, le vrai est une lumière certaine 
dont nous éclaire la raison naturelle. Aussi les juris- 
consultes disent-ils souvent verum est, pour œquum 
est. (Voy. les axiomes 9 et 10.) 

114. L'équité naturelle de la jurisprudence humaine., 
dans son plus grand développement., est une pratique., 
une application de la sagesse aux choses de V utilité; car 
la sagesse, en prenant le mot dans le sens le plus étendu, 
n'est que la science de faire des choses Vusage qu'elles 
ont dans la nature. 

Tel est le principe de \di jurisprudence humaine, dont 



DE L'HISTOIRE 351 

la règle est Y équité naturelle^ et qui est inséparable de 
la civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le 
démontrerons, est V école publique d'oii sont sortis les 
philosophes. (Voy. le livre IV, vers la fin.) 

Les six dernières propositions établissent que la Pro- 
vidence a été la législatrice du droit naturel des gens. 
Les nations devant vivre pendant une longue suite 
de siècles encore incapables de connaître la vérité et 
Véquité naturelle, la Providence permit qu'en atten- 
dant elles s'attachassent à la certitude et Véquité civile, 
qui suit religieusement l'expression de la loi ; de façon 
qu'elles observassent la loi, même lorsqu'elle devenait 
dure et rigoureuse dans l'application, pour assurer le 
maintien de la société humaine. 

C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans 
ces derniers axiomes, que les trois principaux auteurs, 
qui ont écrit sur le droit naturel des gens, se sont 
égarés comme de concert dans la recherche des prin- 
cipes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. 
Ils ont cru que les nations païennes, dès leur com- 
mencement, avaient compris Véquité naturelle dans sa 
perfection idéale, sans réfléchir qu'il fallut bien deux 
mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans 
tenir compte de l'assistance particulière que reçut du 
vrai Dieu un peuple privilégié. 



3Sa PHILOSOPHIE 



CHAPITRE III 



TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX. 



Maintenant, afin d'éprouver si les propositions que 
nous avons présentées comme les éléments de la science 
nouvelle peuvent donner forme aux matériaux prépa- 
rés dans la table chronologique, nous prions le lecteur 
de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les prin- 
cipes du savoir divin et humain des Gentils, et d'exa- 
miner s'il y trouvera rien qui contredise toutes ces 
propositions, ou plusieurs d'entre elles, ou même une 
seule; chacune étant étroitement liée avec toutes les 
autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il 
fait cette comparaison, il ne verra certainement dans 
ce qu'on a écrit sur ces matières que des souvenirs 
confus, que les rêves d'une imagination déréglée; la 
réflexion y est restée étrangère, par l'effet des deux 
vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La vanité 
des nations^ dont chacune veut être la plus ancienne 
de toutes, nous ôte l'espoir de trouver les principes de 
la science nouvelle dans les écrits des philologues, la 
vanité des savants, qui veulent que leurs sciences favo- 



I 

I 



DE L'HISTOIRE 353 

rites aient été portées à leur perfection dès le commen- 
cement du monde, nous empêche de les chercher 
dans les ouvrages des philosophes; nous suivrons 
donc ces recherches, comme s'il n'existait point de 
livres. 

Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos 
yeux l'antiquité la plus reculée, apparaît une lumière 
qui ne peut nous égarer; je parle de cette vérité incon- 
testable : le monde social est certainement Vouvrage 
des hommes; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on 
en doit trouver les principes dans les modifications 
mêmes de l'intelligence humaine. Gela admis, tout 
homme qui réfléchit ne s'étonnera-t-il pas que les phi- 
losophes aient entrepris sérieusement de connaître le 
monde de la nature que Dieu a faite et dont il s'est 
réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer 
sur ce monde social, que les hommes peuvent connaître, 
puisqu'il est leur ouvrage? Cette erreur est venue de 
l'infirmité de l'intelligence humaine : plongée et comme 
ensevelie dans le corps, elle est portée naturellement 
à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un 
grand travail, d'un grand effort pour se comprendre 
elle-même; ainsi l'œil voit tous les objets extérieurs, 
et ne peut se voir lui-même que dans un. miroir. 

Puisque le monde social est l'ouvrage des hommes, 
examinons en quelle chose ils se sont rapportés et se 
rapportent toujours. C'est de là que nous tirerons les 
principes qui expliquent comment se forment^ comment 
se maintiennent toutes les sociétés, principes univer- 
sels et éternels, comme doivent l'être ceux de toute 
science. 

Observons toutes les nations barbares ou policées, 

23 



354 PHILOSOPHIE 

quelque éloignées qu'elles soient de temps ou de lieu ; 
elles sont fidèles à trois coutumes humaines : toutes 
ont une religion quelconque, toutes contractent des 
mariages solennels^ toutes ensevelissent leurs morts. 
Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, 
nul acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus 
augustes, de solennités plus saintes, que ceux qui ont 
rapport à la religion^ aux mariages^ aux sépultures. Si 
des idées uniformes chez des peuples inconnus entre 
eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu 
a sans doute enseigné aux nations que partout la civi- 
lisation avait eu cette triple base, et qu'elles devaient 
à ces trois institutions une fidélité religieuse, de peur 
que le monde ne redevînt sauvage et ne se couvrit 
de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces 
trois coutumes éternelles et universelles pour les trois 
premiers principes de la science nouvelle. 

I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes 
le témoignage de quelques voyageurs modernes, selon 
lesquels les Gafres, les Brésiliens, quelques peuples 
des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde, 
vivent en société sans avoir aucune connaissance de 
Dieu^ Ce sont nouvelles de voyageurs, qui, pour faci- 
liter le débit de leurs livres, les remplissent de récits 
monstrueux. Toutes les nations ont cru un Dieu, une 



1. Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports lorsqu'il affirme, dans 
le Traité de la Comète, que les peuples peuvent vivre dans la justice sans 
avoir besoin de la lumière de Dieu. Avant lui, Polybe avait dit : Si les 
hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion. Mais 
s'il n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les reli- 
gions, point de société. (Vico.) 

Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de l'axiome 31. 



DE L'HISTOIRE 355 

Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans 
toute l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le 
nombre des religions principales : celles des Hébreux 
et des Chrétiens qui attribuent à la Divinité un esprit 
libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent 
entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un 
esprit libre ; enfin celle des Mahométans, pour lesquels 
Dieu est un esprit infini et libre dans un corps; ce 
qui fait qu'ils placent les récompenses de l'autre vie 
dans les plaisirs des sens. 

Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout 
matériel, ni d'un Dieu tout intelligence sans liberté. 
Aussi les Épicuriens qui ne voient dans le monde que 
matière et hasard, les Stoïciens qui, semblables en 
ceci aux Spinozistes, reconnaissent pour Divinité une 
intelligence infinie animant une matière infinie et 
soumise au destin, ne pourront raisonner de légis- 
lation ni de politique. Spinoza parle de la société 
civile comme d'une société de marchands. Gicéron 
disait à l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner 
avec lui sur la législation, à moins qu'il ne lui 
accordât l'existence d'une Providence divine. Dira-t-on 
encore que la secte stoïcienne et l'épicurienne s'accor- 
dent avec la jurisprudence romaine, qui prend l'exis- 
tence de cette Providence pour premier principe ? 

II. L'opinion selon laquelle V union de r homme et 
de la femme sans mariage solennel serait innocente^ est 
accusée d'erreur par les usages de toutes les nations. 
Toutes célèbrent religieusement les mariages, et 
semblent par là regarder les unions illégitimes comme 
une sorte de bestialité, quoique moins coupable. En 



356 PHILOSOPHIE 

effet, les parents dont le lien des lois n'assure point 
l'union perdent leurs enfants, autant qu'il est en eux; 
le père et la mère pouvant toujours se séparer, l'enfant 
abandonné de l'un et de l'autre doit rester exposé à 
devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique 
ou privée ne l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui 
transmit ni religion, ni langue, ni aucun élément de 
civilisation. Ainsi, de ce monde social embelli et 
policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en 
faire la grande forêt des premiers âges, où, avant 
Orphée, erraient les hommes à la manière des bêtes 
sauvages, suivant au hasard la coupable brutalité de 
leurs appétits, où un amour sacrilège unissait les fils 
à leurs mères, et les pères à leurs filles. 

III. Enfin, pour apprécier l'importance du troisième 
principe de la civilisation, qu'on imagine un état dans 
lequel les cadavres humains resteraient sur la terre 
sans sépulture^ pour servir de pâture aux chiens et 
aux oiseaux de proie. Dès lors, les cités se dépeu- 
pleraient, les champs resteraient sans culture, et les 
hommes chercheraient les glands mêlés et confondus 
avec la cendre des morts. Aussi, c'est avec raison 
.qu'on a désigné les sépultures par cette expression 
sublime : fœdera generis humani^ et par cette autre 
expression moins élevée qu'emploie Tacite : humant- 
tatis commercia. Toutes les nations païennes se sont 
accordées à croire que les âmes allaient errantes 
autour des corps laissés sans sépulture, et demeuraient 
inquiètes sur la terre; que par conséquent elles sur- 
vivaient aux corps, et étaient immortelles. Les rap- 
ports des voyageurs modernes nous prouvent que 



DE L'HISTOIRE 357 

maintenant encore plusieurs peuples barbares par- 
tagent cette croyance. La chose nous est attestée pour 
les Péruviens et les Mexicains, par Acosta; pour les 
peuples de la Virginie, par Thomas Aviot ; pour ceux 
de la Nouvelle-Angleterre , par Richard Waitborn ; 
pour ceux de la Guinée, par Hugues Linschotan, et 
pour les Siamois, par Joseph Scultenius. — Aussi 
Sénèque a-t-il dit : Quwn de immortalitate loquimur, 
non levé momentum apud nos hahet consensus hominum 
aut timentium inferos^ aut colentium; hac persuasione 
publica utor. 



358 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE [V 



DE LA METHODE. 



Pour achever d'établir nos principes, il nous reste 
dans ce premier livre à examiner la méthode que doit 
suivre la science nouvelle. Si, comme nous l'avons dit 
dans les axiomes, la science doit prendre pour point de 
départ V époque où commence le sujet de la science^ nous 
devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, 
commencer aux cailloux de Deucalion, aux pierres 
d'Amphion, aux hommes nés des sillons de Cadmus, 
ou des chênes dont parle Virgile {duro rohore nati). 
Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles 
cl'Épicure, des cigales de Hobbes, des hommes simples 
et stupides de Grotius, des hommes jetés dans le monde 
sans soin ni aide de Dieu^ dont parle Puffendorf ; des 
géants grossiers et farouches, tels que les Patagons du 
détroit de Magellan; enfin des Polyphèmes d'Homère, 
dans lesquels Platon reconnaît les premiers pères de 
famille. Nous devons commencer à les observer dès 
le moment où ils ont commencé à penser en hommes; 
et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie 



DE L'HISTOIRE 3o9 

profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée 
et enchaînée que par Vidée d'une divinité quelconque 
qui leur inspirât de la terreur. Mais, lorsque nous 
cherchons comment cette première pensée humaine 
fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons 
de graves difficultés. Gomment descendre d'une nature 
cultivée par la civilisation à cette nature inculte et 
sauvage? c'est à grand'peine que nous pouvons la 
comprendre, loin de pouvoir nous la représenter. 

Nous devons donc partir d'une notion quelconque 
de la divinité dont les hommes ne puissent être 
privés, quelque sauvages, quelque farouches qu'ils 
soient ; et voici comment nous expliquons cette con- 
naissance : Vhomme déchu, n espérant aucun secours de 
la nature, appelle de ses désirs quelque chose de sur- 
naturel qui puisse le sauver; or, cette chose surna- 
turelle n'est autre que Dieu. Voilà la lumière que 
Dieu a répandue sur tous les hommes. Une obser- 
vation vient à l'appui de cette idée, c'est que les 
libertins qui vieillissent, et qui sentent les forces 
naturelles leur manquer, deviennent ordinairement 
religieux. 

Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent 
les nations païennes, devaient, comme les animaux, 
ne penser que sous l'aiguillon des passions les plus 
violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui 
fut la théologie des poètes, nous rappellerons (voy. les 
axiomes) cette idée effrayante d'une divinité qui borna 
et contint \q?> passions bestiales de ces hommes perdus, 
et en fît à^'S» passions humaines. De cette idée dut naître 
le noble effort propre à la volonté de Vhomme, de tenir 
en bride les mouvements imprimés à l'âme pat le 



360 PHILOSOPHIE 

corps, de manière à les étouffer, comme il convient à 
Yhomme sage, ou à les tourner à un meilleur usage, 
comme il convient à Yhomme social, au membre de la 
société ^ 

Cependant, par un effet de leur nature corrompue, 
les hommes, toujours tyrannisés par l'égoïsme, ne 
suivent guère que leur intérêt; chacun voulant pour 
soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son 
prochain, ils ne peuvent donner à leurs passions la 
direction salutaire qui les rapprocherait de la justice. 
Partant de ce principe, nous établissons que l'homme 
da7is Vétat bestial naime que sa propre conservation; 
il prend femme, il a des enfants, et il aime sa conser- 
vation en y joignant celle de sa famille; arrivé à la vie 
civile, il cherche à la fois sa propre conservation et 
celle de la cité dont il fait partie ; lorsque les empires 
s'étendent sur plusieurs peuples, il cherche avec sa 
conservation celle des nations àoni il est membre ; enfin 
quand les nations sont liées par les rapports des 
traités, du commerce et de la guerre, il embrasse dans 
un même désir sa conservation et celle du genre 
humain. Dans toutes ces circonstances, l'homme est 
principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut 
donc que ce soit la Providence elle-même qui le 
retienne dans cet ordre de choses, et qui lui fasse 
suivre dans la justice la société de famille, de cité, et 
enfin la société humaine. Ainsi conduit par elle, 
l'homme , incapable d'atteindre toute l'utilité qu il 



\. Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule réprimer ainsi l'im- 
pulsion du corps... Tous les corps sont des agents nécessaires, et ce que les 
mécaniciens appellent forces, efforts, puissances, ne sont que les mouve- 
ments des corps, mouvements étrangers au sentiment. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 36i 

désire, obtient ce qu'il en doit prétendre, et c'est ce 
qu'on appelle le juste. La dispensatrice du juste parmi 
les hommes, c'est la justice divine, qui, appliquée aux 
affaires du monde par la Providence, conserve la 
société humaine, 

La science nouvelle sera donc, sous l'un de ses prin- 
cipaux aspects, une théologie civile de la Providence 
divine, laquelle semble avoir manqué jusqu'ici. Les 
philosophes ont ou entièrement méconnu la Provi- 
dence, comme les Stoïciens et les Epicuriens, ou l'ont 
considérée seulement dans Tordre des choses phy- 
siques. Ils donnent le nom de théologie naturelle à la 
métaphysique, dans laquelle ils étudient cet attribut 
de Dieu, et ils appuient leurs raisonnements d'obser- 
vations tirées du monde matériel; mais c'était surtout 
dans Véconomie du monde civil qu'ils auraient dû 
chercher les preuves de la Providence. La science 
nouvelle sera , pour ainsi parler, une démonstration de 
fait, une démonstration historique de la Providence, 
puisqu'elle doit être une histoire des décrets par 
lesquels cette Providence a gouverné, à l'insu des 
hommes, et souvent malgré eux, la grande cité du 
genre humain. Quoique ce monde ait été créé par- 
ticulièrement et dans le temps, les lois qu'elle lui a 
données n'en sont pas moins universelles et éternelles. 

Dans la contemplation de cette Providence éternelle 
et infinie la science nouvelle trouve Aq^ preuves divines 
qui la confirment et la démontrent. N'est-il pas naturel 
en effet que la Providence divine, ayant pour instru- 
ment la toute-puissance, exécute ses décrets par des 
moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes 
suivis librement par les hommes... que, conseillée par 



362 PHILOSOPHIE 

la sagesse infinie^ tout ce qu'elle dispose soit ordre et 
harmonie... qu'ayant pour fin son immense honte ^ 
elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien toujours 
supérieur à celui que les hommes se sont proposé? 
Dans l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre 
l'origine des nations, dans la variété infinie de leurs 
mœurs et de leurs coutumes, dans l'immensité d'un 
sujet qui embrasse toutes les choses humaines, 
peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles 
que nous offriront la facilité des moyens employés, 
par la Providence, V ordre qu'elle établit, la fin 
qu'elle se propose, laquelle fin n'est autre que la 
conservation du genre humain? Voulons -nous que 
ces preuves deviennent distinctes et lumineuses? 
Réfléchissons avec quelle facilité l'on voit naître les 
choses, par suite d'occasions lointaines et souvent 
contraires aux desseins des hommes ; et néanmoins 
elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes ; au- 
tant de preuves que nous fournit la toute -puissance. 
Observons encore, dans Y ordre des choses humaines, 
comme elles naissent au temps, au lieu où elles doivent 
naître, comme elles sont différées quand il convient 
qu'elles le soient * ; c'est l'ouvrage de la sagesse infinie. 
Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir 
dans telle occasion, dans tel lieu, dans tel temps, 
quelques bienfaits divins qui eussent pu mieux con- 
duire et conserver la société humaine, au milieu des 

1. C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté de l'ordre : 

Ordinis haec virtns erit et vcaiis, aut ego fallor, 
Utjam nunc dicat, jam nunc debentia dici 
Pleraque différât, et prœsens in tempus omittat. 

WoK., Art poétique, i^'ico.) 



DE L'HISTOIRE 363 

besoins et des maux éprouvés par les hommes : voilà 
les preuves que nous fournit Yéternelle bonté de Dieu. 
— Ces trois sortes de preuves peuvent se ramener à 
une seule : Dans toute la série des choses possibles, 
notre esprit peut-il imaginer des causes plus nom- 
breuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont 
le monde social est résulté?... Sans doute le lecteur 
éprouvera un plaisir divin en ce corps mortel, lorsqu'il 
contemplera dans V uniformité des idées divines ce monde 
des nations par toute V étendue et la variété des lieux et 
des temps. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux 
Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie 
de ses caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éter- 
nelle des causes à laquelle ils veulent attacher le 
monde, est elle-même suspendue à la main puissante 
et bienfaisante du Dieu très grand et très bon. 

Ces preuves théologiques seront appuyées par une 
espèce de preuves logiques dont nous allons parler. En 
réfléchissant sur les commencements de la rehgion et 
de la civihsation païennes, on arrive à ces premières 
origines au delà desquelles c'est une vaine curiosité 
d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère 
propre des principes. Alors s'expliquera la manière 
particulière dont les choses sont nées, autrement dit, 
leur nature (axiome 14); or l'explication de la nature 
des choses est le propre de la science. Enfin cette 
explication de leur nature se confirmera par l'obser- 
vation des propriétés éternelles qu'elles conservent; 
lesquelles propriétés ne peuvent résulter que de ce 
qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel lieu et de 
telle manière, en d'autres .termes, de ce qu'elles ont 
une telle nature (axiomes 14, 15). 



364 PHILOSOPHIE 

Pour arriver à trouver cette nature des choses 
humaines, la science nouvelle procède par une analyse 
sévère des pensées humaines relatives aux nécessités ou 
utilités de la vie sociale, qui sont les deux sources éter- 
nelles du droit naturel des gens (axiome 11). Ainsi con- 
sidérée sous le second de ses principaux aspects, la 
science nouvelle est une histoire des idées humaines, 
d'après laquelle semble devoir procéder la métaphy- 
sique de V esprit humain. S'il est vrai que les sciences 
doivent commencer au point même où leur sujet a com- 
mencé (axiome 104), la métaphysique, cette reine des 
sciences, commença à l'époque où les hommes se 
mirent à penser humainement, et non point à celle où 
les philosophes se mirent à réfléchir sur les idées 
humaines. 

Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces 
idées, pour donner à leur histoire la certitude qu'elle 
doit tirer de la chronologie et de la géographie métaphy- 
siques qui lui sont propres, la science nouvelle applique 
une critique pareillement métaphysique aux fondateurs, 
aux auteurs des nations, antérieurs de plus de mille ans 
aux auteurs de livres, dont s'est occupée jusqu'ici la 
critique philologique. Le critérium dont elle se sert 
(axiome 13), est celui que la Providence divine a en- 
seigné également à toutes les nations, savoir : le sens 
commun du genre humain , déterminé par la conve- 
nance nécessaire des choses humaines elles-mêmes 
(convenance qui fait toute la beauté du monde social). 
C'est pourquoi le genre de preuves sur lequel nous nous 
appuyons principalement, c'est que, telles lois étant 
établies par la Providence, la destinée des nations a dû, 
doit et devra suivre le cours indiqué par la science 



DE L'HISTOIRE 365 

nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre 
naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitable- 
ment fausse. De cette manière , la science nouvelle 
trace le cercle éternel d'une histoire idéale, sur lequel 
tournent dans le temps les histoires de toutes les nations, 
avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence et 
leur fin. Nous dirons plus : celui qui étudie la science 
nouvelle, se raconte à lui-même cette histoire idéale, 
en ce sens que le monde social étant Vouvrage de 
Vhomme, et la manière dont il s'est formé devant, par 
conséquent, se retrouver dans les modifications de Vâme 
humaine, celui qui médite cette science s'en crée à lui- 
même le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle 
où la même personne est à la fois l'acteur et l'histo- 
rien? Ainsi la science nouvelle procède précisément 
comme la géométrie, qui crée et contemple en même 
temps le monde idéal des grandeurs ; mais la science 
nouvelle a d'autant plus de réalité que les lois qui 
régissent les affaires humaines en ont plus que les 
points, les lignes, les superficies et les figures. Gela 
même montre encore que les preuves dont nous avons 
parlé sont d'une espèce divine, et qu'elles doivent, 
ô lecteur ! te donner un plaisir divin : car pour Dieu 
connaître et faire, c'est la même chose. 

Ce n'est pas tout ; d'après la définition du vrai et du 
certain, que nous avons donnée plus haut, les hommes 
furent longtemps incapables de connaître le vrai et la 
raison source de hi justice intérieure^ , qui peut seule 

1. Cette justice intérieure fut pratiquée par les Hébreux, que le vrai Dieu 
éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait jusqu'aux pensées injustes, 
chose dont les législateurs mortels ne s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux 
croyaient en un Dieu tout esprit, qui scrute le cœur des hommes; les Gentils 



366 PHILOSOPHIE 

suffire aux intelligences. Mais en attendant, ils se gou- 
vernèrent par la certitude de f autorité, par le sens com- 
mun du genre humain (critérium de notre critique 
métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la 
conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi, sous 
un autre aspect, la science nouvelle devient une phi- 
losophie de V autorité, source de la justice extérieure, 
pour parler le langage de la théologie morale. Les trois 
principaux auteurs qui ont écrit sur le droit naturel 
(Grotius, Selden et Puffendorf) , auraient dû tenir 
compte de cette autorité , plutôt que de celles qu'ils 
tirent de tant de citations d'auteurs. Elle a régné chez 
les nations plus de mille ans avant qu'elles eussent 
des écrivains ; ces écrivains n'ont donc pu en avoir 
aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus 
éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes 
romains presque sur tous les points ; mais les coups 
qu'il leur porte ne frappent que l'air, puisque ces 
jurisconsultes ont établi leurs principes de justice 
sur la certitude de V autorité du genre humain, et non 
sur Y autorité des hommes déjà éclairés. 

Telles sont les preuves philosophiques qu'emploiera 
cette science. Les preuves philologiques doivent venir 
en dernier lieu ; elles peuvent se ramener toutes aux 
sept classes suivantes : 1" Notre explication des fables 
se rapporte à notre système d'une manière naturelle, 
et qui n'a rien de pénible ou de forcé. Nous montrons 
dans les fables Vhistoii^e civile des premiers peuples^ 

croyaient leurs dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables 
de pénétrer dans les cœurs. La justice intérieure ne fut connue chez eux que 
par les raisonnements des philosophes, lesquels ne parurent que deux mille 
ans après la formation des nations qui les produisirent. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 367 

lesquels se trouvent avoir été partout naturellement 
poètes; 2*^ même accord avec les locutions héroïques^ qui 
s'expliqueront clans toute la vérité du sens, dans toute 
la propriété de l'expression ; S"" et avec les étymologies 
des langues indigènes, qui nous donnent l'histoire des 
choses exprimées par les mots, en examinant d'abord 
leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès 
naturel du sens figuré, conformément à l'ordre des 
idées dans lequel se développe l'histoire des langues 
(axiomes 64, 65) ; 4"* nous trouvons encore expliqué 
par le même système le vocabulaire mental des choses 
relatives à la société \ qui, prises dans leur substance, 
ont été perçues d'une manière uniforme par le sens de 
toutes les nations, et qui, dans leurs modifications di- 
verses, ont été diversement exprimées par les langues ; 
5" nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous 
ont conservé les traditions vulgaires pendant une 
longue suite de siècles. Ces traditions ayant été sui- 
vies si longtemps, et par des peuples entiers, doivent 
avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16) ; les 
grands débris qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici 
inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mu- 
tilés, dispersés, reprennent leur éclat, leur place et 
leur ordre naturels ; 7"* enfin tous les faits que nous 
raconte Yhistoire certaine viennent se rattacher à ces 
antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes 
naturelles. — Ces preuves philologiques nous font voir 
dans la réalité les choses que nous avons aperçues 
dans la méditation du monde idéal. C'est la méthode 



1. Voyez l'axiome 22, et le second chapitre du II" livre, corollaire relatif 
au mot Jupiter. 



368 PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 

prescrite par Bacon : cogitare, videre. Les preuves phi- 
losophiques que nous avons placées d'abord, confirment 
par la raison Vautorité des preuves philologiques^ qui à 
leur tour prêtent aux premières l'appui de leur autorité 
(axiome 10). 

Concluons tout ce qui s'est dit en général pour éta- 
blir les principes de la science nouvelle. Ces principes 
sont la croyance en une Providence divine , la modéra- 
tion des passions par V institution du mariage, et le 
dogme de Yimmortalité de Vâme consacré par des 
sépultures. Son critérium est la maxime suivante : Ce 
que V universalité ou la pluralité du genre humain sent 
être juste j doit servir de règle dans la vie sociale. La 
sagesse vulgaire de tous les législateurs, la sagesse 
profonde des plus célèbres philosophes s'étant ac- 
cordées pour admettre ces principes et ce critérium, 
on doit y trouver les bornes de la raison humaine ; et 
quiconque veut s'en écarter, doit prendre garde de 
s'écarter de l'humanité tout entière. 



LIVRE II 

DE LA SAGESSE POÉTIQUE. 



ARGUMENT 



Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des 
premiers âges est le plus grand obstacle au progrès de la philoso- 
phie de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps 
poétiques imaginèrent la Nature, qu'ils ne pouvaient connaître 
encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques sagesse^ et 
non pas science, parce qu'elles se rapportaient généralement à un 
but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que 
les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur l'éco- 
nomie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie 
et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en 
quelque sorte l'encyclopédie des peuples barbares. (M. Jannelli, 
Délie cose humane.) 

Chapitre I. — Sujet de ce livre. — § I. Les fables n'ont point 
le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La Provi- 
dence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de 
civilisation que la réflexion devait ensuite développer. — § II. De 
la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes époques. 
— § III. Exposition et division de la sagesse poétique. 

Chapitre II. — De la métaphysique poétique. — § I. Origine 
de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. Certi- 
tude du déluge universel et de l'existence des géants. Les premiers 

24 



370 PHILOSOPHIE 

peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La crédu- 
lité, et non l'imposture, fit les premiers dieux. — § IL Corollaires 
relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. Philosophie 
de la propriété, histoire des idées humaines, critique philoso- 
phique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des gens, 
origines de l'histoire universelle. 



Chapitre IIL — De la logique poétique. — § L Définition et 
étymologie du mot logique. Les premiers hommes divinisèrent 
tous les objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou 
symboles des choses qu'ils voulaient exprimer, — § IL Corollaires 
relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres 
de la fable. Origine des principales figures. Ces figures du langage, 
ces créations de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingé- 
nieuse invention des écrivains, mais des formes nécessaires dont 
toutes les nations se sont servies à leur premier âge, pour exprimer 
leurs pensées. — § IIL Corollaires relatifs aux caractères poéti- 
ques employés comme signes du langage par les premières 
nations. Solon, Dracon, Ésope, Romulus et autres rois de Rome, 
les décemvirs, etc. — § IV. Corollaires relatifs à l'origine des lan- 
gues et des lettres, dans laquelle nous devons trouver celle des hié- 
roglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des médailles, des 
monnaies. On n'a pu trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni 
celle des lettres, parce qu'on les a cherchées séparément. Les pre- 
miers hommes ont dû parler successivement trois langues, Vhié- 
roglyphique, la, symbolique et la vulgaire. Les langues vulgaires 
n'ont point une signification arbitraire. Ordre dans lequel furent 
trouvées les parties du discours dans la langue articulée ou vul- 
gaire. — § V. Corollaires relatifs à l'origine de l'élocution poétique, 
des épisodes, du tour, du nombre, du chant et du vers. Ces orne- 
ments du style naquirent, dans l'origine, de l'indigence du lan- 
gage. La poésie a précédé la prose. — § VI. Corollaires relatifs à 
la logique des esprits cultivés. La topique naquit avant la critique. 
Ordre dans lequel les diverses méthodes furent employées par la 
philosophie. Incapacité des premiers hommes de s'élever aux idées 
générales, surtout en législation. 

Chapitre IV. — De la morale poétique, et de l'origine des 
vertus vulgaires qui résultèrent de l'institution de la religion et des 
mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes 
de l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires. 



DE L'HISTOIRE 371 

Chapitre V. — Du gouvernement de la famille, ou économie 
dans les âges poétiques. — § I. De la famille composée des 
parents et des enfants, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des 
âmes, éducation des corps. Les premiers pères furent à la fois les 
sages, les prêtres et les rois de leur famille. La sévérité du gou- 
vernement de la famille prépara les hommes à obéir au gouverne- 
ment civil. Les premiers hommes, fixés sur les hauteurs, près des 
sources vives, perdirent par une vie plus douce la taille des géants. 
Communauté de Feau, du feu, des sépultures. — § II. Des familles, 
en y comprenant non seulement les parents, mais les serviteurs 
(famuli). Cette composition des familles fut antérieure à l'existence 
des cités, et sans elle cette existence était impossible. Les hommes 
qui étaient restés sauvages se réfugient auprès de ceux qui avaient 
déjà formé des familles, et deviennent leurs clients ou vassaux. 
Premiers héros. Origine des asiles, des fiefs, etc. — § IIL Corol- 
laires relatifs aux contrats qui se font par le consentement des par- 
ties. Les premiers hommes ne pouvaient connaître les engagements 
de bonne foi. — Chez eux, les seuls contrats étaient ceux de cens 
territorial; point de contrats de société, point de mandataires. 



Chapitre VI. — De la politique. — § I. Origine des premières 
républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique. 
Puissance sans bornes des premiers pères de famille sur leurs 
enfants et sur leurs serviteurs. Ils sont forcés, par la révolte de ces 
derniers, de s'iinir en corps politique. Les rois ne sont d'abord que 
de simples chefs. Premiers comices. Les serviteurs, investis par 
les nobles ou héros du domaine bonitaire des champs qu'ils culti- 
vaient, deviennent les premiers plébéiens, et aspirent à conquérir, 
avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges de la cité. — 
§ II. Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes 
éternels des fiefs. Différence des domaines bonitaire, quiritaire, 
éminent. Le corps souverain des nobles avait conservé le der- 
nier, qui était, dans l'origine, un droit général sur tous les fonds de 
la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des sages et du vul- 
gaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers. — § III. De l'origine 
du cens et du trésor public. Le cens était d'abord une redevance 
territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus tard il fut 
payé au trésor ; cette institution aristocratique devint ainsi le prin- 
cipe de la démocratie. Observations sur l'histoire des domaines. — 
§ IV. De l'origine des comices chez les Romains. Étymologie des 
mots Curia, Quirites, Curetés. Révolutions que subirent les 



372 PHILOSOPHIE 

comices. — § V. Corollaire : c'est la divine Providence qui règle les 
sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des gens. — § VI. Suile 
de la politique héroïque. La navigation est l'un des derniers arts 
qui furent cultivés dans les temps héroïques. Pirateries et carac- 
tère inhospitalier des premiers peuples. Leurs guerres continuelles. 

— § VIL Corollaires relatifs aux antiquités romaines. Le gouver- 
nement de Rome fut, dans son origine, plus aristocratique que 
monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne changea point 
de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens acquirent le droit 
des mariages solennels et participèrent aux charges publiques. — 
§ Vliï. Corollaire relatif à Vhéroïsme des premiers peuples. Il 
n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de l'hu- 
manité dont le mot d'héroïsme rappelle l'idée dans les temps 
modernes. 

Chapitre VIL — De la physique poétique. — § I. De la physio- 
logie poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses par- 
ties du corps toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur 
l'incapacité de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes. 

— § IL Corollaire relatif aux descriptions héroïques. Les premiers 
hommes rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme. 

— § III. Corollaire relatif aux mœurs héroïques. 

Chapitre VIII. — De la cosmographie poétique. — Elle fut pro- 
portionnée aux idées étroites des premiers hommes. 

Chapitre IX. — De l'astronomie poétique. — Le ciel, que les 
hommes avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva 
peu à peu dans leur opinion. Les dieux montèrent dans les pla- 
nètes, les héros dans les constellations. 

Chapitre X. — De la chronologie poétique. — Son point de 
départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour 
déterminer les commencements de l'histoire universelle, antérieu- 
rement au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude 
du développement de la civilisation humaine prête une certitude 
nouvelle aux développements de la chronologie. 

Chapitre XL — De la géographie poétique. — § I. Les diverses 
parties du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit 
nronde de la Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il 



DE L'HISTOIRE 373 

en dut être de même de la géographie des autres contrées. Les 
héros qui passent pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, 
Évandre, Énée, etc., ne sont que des expressions symboliques du 
caractère des indigènes qui fondèrent ces villes. — § II. Des noms 
et descriptions des cités héroïques. Sens et dérivés du mot ara. 

Conclusion de ce livre. — Les poètes théologiens ont été le sens 
(ou le sentiment), les philosophes ont été Vintelligence de l'hu- 
manité. 



37* PBIILOSOPHIE 



CHAPITRE PREMIER 



SUJET DE CE LIVRE. 



Nous avons dit dans les axiomes que toutes les his-^ 
toires des Gentils ont eu des commencements fabuleux, 
que chez les Grecs, qui nous ont transmis tout ce qui 
nous reste de l'antiquité païenne, les premiers sages 
furent les poètes théologiens, enfin que la nature veut 
qu'en toute chose les commencements soient grossiers : 
d'après ces données nous pouvons présumer que tels 
furent aussi les commencements de la sagesse poétique. 
Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est 
l'effet de la vanité des nations, et surtout de celle des 
savants. De même que Manéthon, le grand prêtre 
d'Egypte, interpréta l'histoire fabuleuse des Égyptiens 
par une haute théologie naturelle, les philosophes grecs 
donnèrent à la leur une interprétation philosophique. 
Un de leurs motifs était sans doute de déguiser l'infa- 



DE L'HISTOIRE 375 

mie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres 
encore. Le premier fut leur respect pour la religion : 
chez les Gentils, toute société fut fondée par les fables 
sur la religion. Le second motif fut leur juste admira- 
tion pour l'ordre social qui en est résulté, et qui ne 
pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. 
En troisième lieu, ces fables, tant célébrées pour leur 
sagesse et entourées d'un respect religieux, ouvraient 
mille routes aux recherches des philosophes, et appe- 
laient leurs méditations sur les plus hautes questions 
de la philosophie. Quatrièmement^ elles leur donnaient 
la facilité d'exposer les idées philosophiques les plus 
subhmes, en se servant des expressions des poètes, 
héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un dernier 
motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que 
trouvaient les philosophes à consacrer leurs opinions 
par l'autorité de la sagesse poétique et par la sanction 
de la religion. De ces cinq motifs les deux premiers 
et le dernier impliquaient une louange de la sagesse 
divine, qui a ordonné le monde civil, et un témoi- 
gnage que lui rendaient les philosophes, même au 
milieu de leurs erreurs. Le troisième et le quatrième 
étaient autant d'artifices salutaires que permettait la 
Providence, afin qu'il se formât des philosophes 
capables de la comprendre et de la reconnaître pour 
ce qu'elle est, un attribut du vrai Dieu. Nous verrons, 
d'un bout à l'autre de ce livre, que tout ce que les 
poètes avaient d'abord senti relativement à la sagesse 
vulgaire^ les philosophes le comprirent ensuite rela- 
tivement à une sagesse plus élevée {riposta); de sorte 
qu'on appellerait avec raison les premiers le sens, les 
seconds YintelUgence du genre humain. On peut dire 



376 PHILOSOPHIE 

de l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu : Il n'y a 
rien dans Vintelligence qui nait été auparavant dans le 
sens; c'est-à-dire que l'esprit humain ne comprend 
rien que les sens ne lui aient donné auparavant occa- 
sion de comprendre, ^intelligence^ pour remonter au 
sens étymologique, inter légère^ intelligere. l'intelli- 
gence agit lorsqu'elle tire de ce qu'on a senti quelque 
chose qui ne tombe point sous les sens. 



§ n. 

De la sagesse en général. 

Avant de traiter de la sagesse poétique^ il est bon 
d'examiner en général ce que c'est qyxQ sagesse. La 
sagesse est la faculté qui domine toutes les doctrines 
relatives aux sciences et aux arts dont se compose 
l'humanité. Platon définit la sagesse la faculté qui 
perfectionne Vhomme. Or l'homme, en tant qu'homme, 
a deux parties constituantes, l'esprit et le cœur, ou 
si l'on veut, l'intelligence et la volonté. La sagesse 
doit développer en lui ces deux puissances à la fois, 
la seconde par la première, de sorte que l'intelligence 
étant éclairée par la connaissance des choses les plus 
sublimes, la volonté fasse choix des choses les meil- 
leures. Les choses les plus sublimes en ce monde 
sont les connaissances que l'entendement et le rai- 
sonnement peuvent nous donner relativement à Dieu ; 
les choses les meilleures sont celles qui concernent 
le bien de tout le genre humain; les premières s'ap- 



DE L'HISTOIRE 377 

pellent divines, les secondes humaines; la véritable 
sagesse doit donc donner la connaissance des choses 
divines, pour conduire les choses humaines au plus 
grand bien possible. Il est à croire que Varron, qui 
mérita d'être appelé le plus docte des Romains, avait 
élevé sur cette base son grand ouvrage Des choses 
divines et humai7ies, dont l'injure des temps nous a 
privés. Nous essaierons dans ce livre de traiter le 
même sujet, autant que nous le permet la faiblesse 
de nos lumières et le peu d'étendue de nos connais- 
sances. 

La sagesse commença chez les Gentils par la muse, 
définie par Homère, dans un passage très remarquable 
de V Odyssée, la science du bien et du mal; cette science 
fut ensuite appelée divination, et c'est sur la défense 
de cette divination, de cette science du bien et du 
mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda 
la religion des Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La 
muse fut donc proprement, dans l'origine, la science 
de la divination et des auspices, laquelle fut la sagesse 
vulgaire de toutes les nations, comme nous le dirons 
plus au long; elle consistait à contempler Dieu dans 
l'un de ses attributs, dans sa Providence: aussi de 
divination l'essence de Dieu a-t-elle été appelée divi- 
nité. Nous verrons dans la suite que, dans ce genre 
de sagesse, les sages furent les poètes théologiens, qui, 
à n'en pas douter,, fondèrent la civilisation grecque. 
Les Latins tirèrent de là l'usage d'appeler professeurs 
de sagesse ceux qui professaient l'astrologie judiciaire. 
— Ensuite la sagesse fut attribuée aux hommes célèbres 
pour avoir donné des avis utiles au genre humain; tels 
furent les sept sages de la Grèce. — Plus tard la sagesse 



378 PHILOSOPHIE 

passa dans ropinion aux hommes qui ordonnent et 
gouvernent sagement les États, dans l'intérêt des 
nations. — Plus tard encore le mot sagesse vint à 
signifier la science naturelle des choses divines^ c'est-à- 
dire la métaphysique, qui, cherchant à connaître l'in- 
telligence de l'homme par la contemplation de Dieu, 
doit tenir Dieu pour le régulateur de tout bien, puis- 
qu'elle le reconnaît pour la source de toute vérité \ 
— Enfin la sagesse parmi les Hébreux, et ensuite parmi 
les chrétiens, a désigné la science des vérités éternelles 
révélées par Dieu; science qui, considérée chez les Tos- 
cans comme science du vrai bien et du vrai mal, reçut 
peut-être pour cette cause son premier nom, science de 
la divinité. 

D'après cela nous distinguerons, à plus juste titre 
que Varron, trois espèces de théologie : théologie poé- 
tique, propre aux poètes théologiens, et qui fut la théo- 
logie civile de toutes les nations païennes ; théologie 
naturelle, celle des métaphysiciens; la troisième, qui, 
dans la classification de Varron, est la théologie poé- 
tique^, est pour nous la théologie chrétienne, mêlée de 
la théologie civile, de la naturelle et de la révélée, 
la plus sublime des trois. Toutes se réunissent dans 
la contemplation de la Providence divine; cette Pro- 

1. En conséquence la métaphysique doit essentiellement travailler au bon- 
heur du genre humain dont la conservation tient au sentiment universel 
qu'ont tous les hommes d'une divinité douée de providence. C'est peut-être 
pour avoir démontré cette providence que Platon a été surnommé le divin. 
La philosophie qui enlève à Dieu un tel attribut, mérite moins le nom do 
philosophie et de sagesse que celui de folie. (Vico.) 

2. La théologie poétique fut chez les Gentils la même que la théologie 
civile. Si Varron la distingue de la théologie civile et de la théologie natu- 
relle, c'est que, partageant l'erreur vulgaire qui place dans les fables les mys- 
tères d'une philosophie sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 379 

vidence, qui conduit la marche de rhumanité, voulut 
qu'elle partit de la théologie poétique^ qui réglait les 
actions des hommes d'après certains signes sensibles, 
pris pour des avertissements du ciel; et que la théo- 
logie naturelle^ qui démontre la Providence par des 
raisons d'une nature immuable et au-dessus des sens, 
préparât les hommes à recevoir la théologie- révélée^ par 
l'effet d'une foi surnaturelle et supérieure aux sens et 
à tous les raisonnements. 



§ m. 

Exposition et division de la sagesse poétique. 

Puisque la métaphysique est la science sublime qui 
répartit aux sciences subalternes les sujets dont elles 
doivent traiter, puisque la sagesse des anciens ne fut 
autre que celle des poètes théologiens^ puisque les ori- 
gines de toutes choses sont naturellement grossières, 
nous devons chercher le cominencement de la sagesse poé- 
tique dans une métaphysique informe. D'une seule 
branche de ce tronc sortirent, en se séparant, la 
logique, la morale, Y économie et la politique poétique; 
d'une autre branche sortit, avec le même caractère poé- 
tique la physique, mère de la cosmographie, et par suite 
de l'astronomie, à laquelle la chronologie et la géogra- 
phie, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons 
voir, d'une manière claire et distincte, comment les 
fondateurs de la civilisation païenne, guidés par leur 
théologie naturelle ou métaphysique, imaginèrent les 



380 PHILOSOPHIE 

dieux; comment, par leur logique^ ils trouvèrent les 
langues, par leur morale produisirent les héros, par 
leur économie fondèrent les familles, par leur politique 
les cités; comment par leur physique ils donnèrent 
à chaque chose une origine divine, se créèrent eux- 
mêmes en quelque sorte par leur physiologie^ se firent 
un univers tout de dieux par leur cosmographie , por- 
tèrent dans leur astronomie les planètes et les cons- 
tellations de la terre au ciel, donnèrent commence- 
ment à la série des temps dans leur chronologie, enfin 
dans leur géographie placèrent tout le monde dans leur 
pays (les Grecs dans la Grèce, et de même des autres 
peuples). Ainsi la science nouvelle pourra devenir une 
histoire des idées, coutumes et actions du genre 
humain. De cette triple source nous verrons sortir 
les principes de Vhistoire de la nature humaine^ prin- 
cipes identiques avec ceux de Vhistoire universelle^ qui 
semblent manquer jusqu'ici. 



DE L'HISTOIRE 381 



CHAPITRE II 



DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE. 



Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. 

[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge uni- 
versel et de l'existence des géants. Les preuves les 
plus fortes qu'il allègue ont été déjà énoncées dans les 
axiomes 25, 26, 27. Voy. aussi le Discours prélimi- 
naire.'] 

C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvè- 
rent les premiers hommes, que tous les philosophes et 
les philologues devaient prendre leur point de départ 
pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils devaient 
interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, 
non pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de 
celui qui la médite, je veux dire la métaphysique. Ce 
monde social étant indubitablement l'ouvrage des 



382 PHILOSOPHIE 

hommes, on pouvait en lire les principes dans les 
modifications de l'esprit humain. 

La sagesse poétique, la première sagesse du paga- 
nisme, dut commencer par une métaphysique, non 
point de raisonnement et d'abstraction, comme celle 
des esprits cultivés de nos jours, mais de sentiment et 
d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces 
premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagina- 
tion sans raisonnement. La métaphysique dont je 
parle, c'était leur ^oe'^z^, faculté qui naissait avec eux. 
L'ignorance est mère de V admiration ; ignorant tout, 
ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord 
divine : ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils 
admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). 
Les anciens Germains^ dit Tacite, entendaient la nuit le 
soleil qui passait sous la mer d'occident en orient; ils 
affirmaient aussi quils voyaient les dieux. Maintenant 
encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout ce 
qui est au delà de leur faible capacité. Quelles que 
soient la simplicité et la grossièreté de ces nations, 
nous devons présumer que celles des premiers hommes 
du paganisme allaient bien au delà. Ils donnaient aux 
objets de leur admiration une existence analogue à 
leurs propres idées. C'est ce que font précisément les 
enfants (axiome 37), lorsqu'ils prennent dans leurs 
jeux des choses inanimées, et qu'ils leur parlent 
comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers 
hommes, qui nous représentent l'enfance du genre 
humain, créaient eux-mêmes les choses d'après leurs 
idées. Mais cette création différait infiniment de celle 
de Dieu : Dieu, dans sa pure intelligence, connaît les 
êtres et les crée, par cela même qu'il les connaît ; les 



V 



DE L'HISTOIRE 383 

premiers hommes, puissants de leur ignorance, 
créaient à leur manière, par la force d'une imagina- 
tion, si je puis dire, toute matérielle. Plus elle était ( 
matérielle, plus ses créations furent sublimes ; elles! 
l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même ^ 
d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes 
furent appelés poètes, c'est-à-dire créateurs, dans le 
sens étymologique du mot grec. Leurs créations rétî-^ 
nirent les trois caractères qui distinguent la haute 
poésie dans l'invention des fables : la sublimité, la 
popularité et la puissance d'émotion qui la rend plusi 
capable d'atteindre le but qu'elle se propose, celui! 
d'enseigner au vulgaire à agir selon la vertu. — De 
cette faculté originaire de l'esprit humain, il est 
resté une loi éternelle : les esprits une fois frappés 
de terreur, fingunt simul creduntque^ comme le dit si 
bien Tacite. 

Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisa- 
tion païenne, lorsqu'un siècle ou deux après le déluge 
la terre desséchée forma de nouveaux orages, et que 
la foudre se fît entendre. Alors sans doute un petit 
nombre de géants dispersés dans les bois, vers le 
sommet des montagnes, furent épouvantés par ce phé- 
nomène dont ils ignoraient la cause, levèrent les yeux 
et remarquèrent le ciel pour la première fois. Or, 
comme en pareille circonstance il est dans la nature 
de l'esprit humain d'attribuer au phénomène qui le 
frappe ce qu'il trouve en lui-même, ces premiers 
hommes, dont toute l'existence était alors dans 
l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la 
violence extrême de leurs passions par des murmures 
et des hurlements, se figurèrent le ciel comme un 



384 PHILOSOPHIE 

grand corps animé et l'appelèrent Jupiter ^ Ils présu- 
mèrent que, par le fracas du tonnerre, par les éclats de 
la foudre, Jupiter voulait leur dire quelque chose; et ils 
commencèrent à se livrer à la Curiosité, fille de Vlgno- 
rance et mère de la Scieuce [qu'elle produit, lorsque 
l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce caractère 
est toujours le même dans le vulgaire : voient-ils une 
comète , une parhélie, ou tout autre phénomène 
céleste, ils s'inquiètent et demandent ce quil signifie 



1. Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent bientôt une Providence, 
naquit le droit. Jus, appelé ious par les Latins, et par les anciens Grecs 
Aiaiôv, céleste, du mot Aiàç; les Latins dirent également sub dio, et sub 
jove pour exprimer sous le ciel. Puis, si l'on en croit Platon dans son 
Cratyle, on substitua par euphonie A(xaiov. Ainsi toutes les nations païennes 
ont contemple le ciel, qu'elles considéraient comme Jupiter, pour en recevoir 
par les auspices des lois, des avis divins; ce qui prouve que le principe com- 
mun des sociétés a été la croyance à une Providence divine. Et pour en 
commencer l'énumération, Jupiter fut le ciel chez les Chaldéens, en ce sens 
qu'ils croyaient recevoir de lui la connaissance de l'avenir par l'observation 
des aspects divers et des mouvements des étoiles, et on nomma astronomie 
et astrologie la science des lois qu'observent les astres, et celle de leur lan- 
gage ; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie judiciaire, et dans les 
lois romaines Chaldéen veut dire astrologue. — Chez les Perses, Jupiter fut 
le ciel, qui faisait connaître aux hommes les choses cachées ; ceux qui possé- 
daient cette science s'appelaient mages, et tenaient dans leurs rites une verge 
qui répond au bâton augurai des Romains. Ils s'en servaient pour tracer des 
cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs enchantements. 
Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et leurs rois, imbus de cette 
opinion, détruisaient les temples construits par les Grecs. — Les Égyptiens 
confondaient aussi Jupiter et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait 
sur les choses sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; 
de nos jours encore ils conservent une divination vulgaire. — Même opinion 
chez les Grecs qui tiraient du ciel des OeiopirîixaTa et des [xa6Y)[AaTa, en les 
contemplant des yeux du corps, et en les observant, c'est-à-dire, en leur 
obéissant comme aux lois de Jupiter. C'est du mot pLaÔTijiaTa, que les astro- 
logues sont nommés mathématiciens dans les lois romaines. — Quant à la 
croyance des Romains, on connaît le vers d'Ennius : 

Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant Jovem ; 

le pronom hoc est pris dans le sens de cœlum. Les Romains disaient aussi 



DE L'HISTOIRE 385 

(axiome 39). Observent-ils les effets étonnants de l'ai- 
mant mis en contact avec le fer : ils ne manquent pas, 
même dans ce siècle de lumières, de décider que l'ai- 
mant a pour le fer une sympathie mystérieuse, et ils 
font ainsi de toute la nature un vaste corps animé, 
qui a ses sentiments et ses passions. Mais, à une 
époque si avancée de la civilisation, les esprits, même 
du vulgaire, sont trop détachés des sens, trop spiritua- 
lisés par les nombreuses abstractions de nos langues, 
par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour 
que nous puissions nous former cette image prodi- 
gieuse de la nature passionnée; nous disons bien ce 
mot de la bouche, mais nous n'avons rien dans l'es- 



templa cœli, pour expi'imer la région du ciel désignée par les augures pour 
prendre les auspices, et par dérivation, templum signifia tout lieu découvert 
où la vue ne rencontre point d'obstacle {neptunia templa, la mer, dans Vir- 
gile). — Les anciens Germains, selon Tacite, adoraient leurs dieux dans les 
lieux sacrés qu'il appelle lucos et nemora, ce qui indique sans doute des 
clairières dans l'épaisseur des bois. L'Église eut beaucoup de peine à leur 
faire abandonner cet usage (Voy. Concilia Stranctense et Bracharensey dans 
le recueil de Bouchard). On en trouve encore aujourd'hui des traces chez les 
Lapons et chez les Livoniens. Les Perses disaient simplement le Sublime pour 
désigner Dieu. Leurs temples n'étaient que des collines découvertes où l'on 
montait de deux côtés par d'immenses escaliers ; c'est dans la hauteur de ces 
collines qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent 
la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le plus élevé 
s'appelait, selon Pausanias, àsTÔç, l'aigle, l'oiseau des auspices, celui dont le 
vol est le plus élevé. De là peut être pinnœ templorum, pinnx murorum^ 
et en dernier lieu, aquilœ pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le 
tabernacle le Très-Haut qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple 
de Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois sacrés, 
sanctuaires de l'idolâtrie. — Chez les chrétiens mêmes, plusieui's nations 
disent le ciel pour Dieu. Les Français et les Italiens disent fasse le ciel, 
j'espère dans les secours du ciel; il en est de même en espagnol. Les Fran- 
çais disent bleu pour le ciel, dans une espèce de^serment par bleu, et dans 
ce blasphème impie morbleu (c'est-à-dire meure le ciel, en prenant ce mot 
dans le sens de Dieu). Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont 
on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (Vico.) 

25 



386 PHILOSOPHIE 

prit. Gomment pourrions-nous nous replacer dans la 
vaste imagination de ces premiers hommes dont l'es- 
prit étranger à toute abstraction, à toute subtilité, était 
tout émoussé par les passions, plongé dans les sens et 
comme enseveli dans la matière. Aussi, nous l'avons 
déjà dit, on comprend à peine aujourd'hui, mais on ne 
peut imagmer comment pensaient les premiers hommes) 
qui fondèrent la civilisation païenne. 

C'est ainsi que les premiers poètes théologiens inven- 
tèrent la première fable divine^ la plus sublime de 
toutes celles qu'on imagina : c'est ce Jupiter, roi et père 
des hommes et des dieux, dont la main lance la foudre ; 
image si populaire, si capable d'émouvoir les esprits 
et d'exercer sur eux une influence morale, que les 
inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redou- 
tèrent et l'honorèrent avec des rites afl'reux. Par un 
effet de ce caractère de l'esprit humain que nous avons 
remarqué d'après Tacite {mobiles ad superstitionem per- 
culsœ semel mentes, axiome 23), dans tout ce qu'ils 
apercevaient, imaginaient ou faisaient eux-mêmes, ils 
ne virent que Jupiter, animant ainsi l'univers dans 
toute l'étendue qu'ils pouvaient concevoir. C'est ainsi 
qu'il faut entendre, dans l'histoire de la civilisation, le 
Jovis omnia plena; c'est ce Jupiter que Platon prit pour 
l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses ; mais les 
premiers hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus 
haut que la cime des montagnes, comme nous le ver- 
rons bientôt. 

Comme ils parlaient par signes, ils crurent, d'après 
leur propre nature, que le tonnerre et la foudre étaient 
les signes de Jupiter. C'est de nuere, faire signe, que la 



DE L'HISTOIRE 387 

volonté divine fut plus tard appelée numen ; Jupiter 
commandait par signes, idée sublime, digne expression 
de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, 
des paroles réelles^ et la nature entière était la langue de 
Jupiter. Toutes les nations païennes crurent posséder 
cette langue dans la divination, laquelle fut appelée par 
les Grecs théologie^ c'est-à-dire science du langage des 
dieux. Ainsi Jupiter acquit ce regnum fulminis^ par 
lequel il est le roi des hommes et des dieux. Il reçut alors 
deux titres, optimus dans le sens de très fort (de même 
que chez les anciens Latins fortis eut le même sens que 
bonus dans des temps plus modernes); et maximus, 
d'après l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel. 

De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les 
philologues; chaque nation païenne eut le sien. 

Originairement Jupiter fut en poésie un caractère 
divi7i, un goire créé par V imagination plutôt que par 
l'intelligence [universale fantastico), auquel tous les 
peuples païens rapportaient les choses relatives aux 
auspices. Ces peuples durent être tous poètes, puisque 
la sagesse poétique commença par cette métaphysique 
poétique qui contemple Dieu dans l'attribut de sa Pro- 
vidence, et les premiers hommes s'appelèrent poètes 
théologiens^ c'est-à-dire sages qui entendent le langage 
des dieuxj exprimé par les auspices de Jupiter. Ils 
furent surnommés divins^ dans le sens du mot devins^ 
qui vient de divinari, deviner, prédire. Cette science' 
fut appelée muse, expression qu'Homère nous définit 
par la science du bien et du mal, qui n'est autre que la 
divination \ C'est encore d'après cette théologie mys- 

1. La défense de la divination faite par Dieu à son peuple fut le fondement, 
de la véritable religion. (Vico.) 



388 PHILOSOPHIE 

tique que les poètes furent appelés par les Grecs jj/JcTa-. 
[qu'Horace traduit fort bien par les interprètes des dieuœ], V 
lesquels expliquaient les divins mystères des auspices 
et des oracles. Toute nation païenne eut une sibylle 
qui possédait cette science ; on en a compté jusqu'à 
douze. Les sibylles et les oracles sont les choses les 
plus anciennes dont nous parle le paganisme. 



Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le 
mot célèbre : 

... La crainte seule a fait les premiers dieux; 

mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les 
uns aux autres ; ils la durent à leur propre imagina- 
tion (ce qui répond à l'axiome : les fausses religions sont 
nées de la crédulité et non de V imposture). Cette origine 
de Vidolâtrie étant démontrée, celle de la divination 
l'est aussi; ces deux sœurs naquirent en même temps. 
Les sacrifices en furent une conséquence immédiate, 
puisqu'on les faisait pour procurare (c'est-à-dire pour 
bien entendre) les auspices. 

Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, 
c'est ce caractère éternel et singulier qui lui est propre : 
le sujet propre à la poésie, cest Vimpossihle, et pour- 
tant le croyable [impossihile credibile). Il est impossible 
que la matière soit esprit, et pourtant l'on a cru que le 
ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter. Yoilà 
encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les 
prodiges opérés par les magiciennes dans leurs enchan- 
tements ; cette disposition d'esprit peut être rapportée 



DE L'HISTOIRE 389 

au sentiment instinctif de la toute-puissance de Dieu, 
qu'ont en eux les hommes de toutes les nations. 

Les vérités que nous venons d'établir renversent 
tout ce qui a été dit sur Vorigiae de la poésie, depuis 
Aristote et Platon jusqu'aux Scaliger et aux Gastel- 
vetro. Nous l'avons montré, c'est par un effet de la 
faiblesse du raisonnement de l'homme que la poésie 
s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous 
les secours de la philosophie, de la poétique et de la 
critique, qui sont venues plus tard, on n'a jamais pu, 
je ne dirai point surpasser, mais égaler son premier 
essora Cette découverte de l'origine de la poésie 
détruit le préjugé commun sur la profondeur de la 
sagesse antique, à laquelle les modernes devraient 
désespérer d'atteindre, et dont tous les philosophes, 
depuis Platon jusqu'à Bacon, ont tant souhaité de 
pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une 
sagesse vulgaire de législateurs qui fondaient l'ordre 
social, et non point une sagesse mystérieuse sortie du 
génie de philosophes pi^o fonds. Aussi, comme on le voit 
déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les sens mys- 
tiques d'une haute philosophie attribués par les savants 
aux fables grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, 
paraîtront aussi choquants que le sens historique se 
trouvera facile et naturel. 



1. Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les poètes du genre 
héroïque, le plus sublime de tous, dans l'ordre du mérite comme dans celui 
du temps. (Yico.) 



390 PHILOSOPHIE 

§11. 

orollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. 

1. On peut conclure de tout ce qui précède que, 
conformément au premier principe de la science 
nouvelle, développé dans le chapitre de la Méthode 
{rhomme, n espérant plus aucun secours de la nature^ 
appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui 
puisse le sauver), la Providence permit que les premiers 
hommes tombassent dans l'erreur de craindre une 
fausse divinité, un Jupiter auquel ils attribuaient le 
pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces 
premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçu- 
rent cette grande vérité, que la Providence veille à la 
conservation du genre humain. Aussi, sous un de ses 
principaux aspects, la science nouvelle est d'abord 
une théologie civile, une explication raisonnée de la 
marche suivie par la Providence; et cette théologie 
commença par la sagesse vulgaire des législateurs 
qui fondèrent les sociétés, en prenant pour base la 
croyance d'un Dieu doué de providence ; elle s'acheva 
par la sagesse plus élevée [riposta) des philosophes 
qui démontrent la même vérité par des raisonnements, 
dans leur théologie naturelle. 

2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, 
c'est une philosophie de la propriété (ou autorité dans le 
sens primitif où les Douze Tables prennent ce mot*). 

1. On continua à appeler dans le droit nos auteurs ceux dont nous tenons 
un droit à une propriété. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 391 

La première propriété fut divine : Dieu s'appropria les 
premiers hommes peu nombreux qu'il tira de la vie 
sauvage pour commencer la vie sociale. — La seconde 
propriété fut liumaine^ et dans le sens le plus exact ; 
elle consista pour l'homme dans la possession de ce 
qu'on ne peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre 
usage de sa volonté. Pour l'intelligence, ce n'est qu'une 
puissance passive sujette de la vérité. Les hommes com- 
mencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté en 
réprimant les impulsions passionnées du corps, de 
manière à les étouffer ou à les mieux diriger, effort qui 
caractérise les agents libres. Le premier acte libre 
des hommes fut d'abandonner la vie vagabonde qu'ils 
menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et 
de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à 
leurs habitudes. — Le troisième genre de propriété 
fut celle de droit naturel. Les premiers hommes qui 
abandonnaient la vie vagabonde occupèrent des terres 
et y restèrent longtemps; ils en devinrent seigneurs 
par droit d'occupation et de longue possession. C'est 
l'origine de tous les domaines. 

Cette philosophie de la propriété suit naturellement 
la théologie civile dont nous parlions. Éclairée par 
les preuves que lui fournit la théologie civile, elle 
éclaire elle-même, avec celles qui lui sont propres, les 
preuves que la philologie tire de l'histoire et des 
langues, trois sortes de preuves qui ont été énu- 
mérées dans le chapitre de la méthode. Introduisant 
la certitude dans le domaine de la liberté humaine, 
dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle éclaire 
les ténèbres de l'antiquité, et donne forme de science 
à la philologie. 



392 PHILOSOPHIE 

3. Le troisième aspect est une histoire des idées 
humaines. De même que Idi métaphysique poétique s'est 
divisée en plusieurs sciences subalternes, poétiques 
comme leur mère, cette histoire des idées nous don- 
nera l'origine informe des sciences pratiques cultivées 
par les nations, et des sciences spéculatives étudiées 
de nos jours par les savants. 

4. Le quatrième aspect est une critique philosophique 
qui naît de l'histoire des idées mentionnée ci-des- 
sus. Cette critique cherche ce que l'on doit croire sur 
les fondateurs ou auteurs des nations, lesquels doi-. 
vent précéder de plus de mille ans les auteurs de 
livres, qui sont l'objet de la critique philologique. 

5. Le cinquième aspect est une histoire idéale éter- 
nelle dans laquelle tournent les histoires réelles de 
toutes les nations. De quelque état de barbarie et de 
férocité que partent les hommes pour se civiliser par 
l'influence des religions, les sociétés commencent, se 
développent et finissent d'après les lois que nous exa- 
minerons dans ce second livre, et que nous retrouve- 
rons au livre IV, où nous suivons la marche des sociétés, 
et au livre V, où nous observons le retour des choses 
humaines. 

6. Le sixième aspect est un système du droit naturel 
des gens. C'était avec le commencement des peuples 
que Grotius, Selden et PufPendorf devaient commen- 
cer leurs systèmes (axiome 106 : les sciences doivent 
prendre pour point de départ V époque où commence le 
sujet dont elles traitent). Ils se sont égarés tous trois, 
parce qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. 
Je veux dire qu'ils supposent d'abord un état de civi- 
lisation où les hommes seraient déjà éclairés par une 



DE L'HISTOIRE 393 

raison développée^ état dans lequel les nations ont pro- 
duit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal 
de la justice. En premier lieu, Grotius procède indé- 
pendamment du principe d'une Providence, et prétend 
que son système donne un degré nouveau de préci- 
sion à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses 
attaques contre les jurisconsultes romains portent à 
faux, puisqu'ils ont pris pour principe la Providence 
divine, et qu'ils ont voulu traiter du droit naturel des 
gens^ et non point du droit naturel des philosophes et 
des théologiens moralistes. — Ensuite vient Selden, 
dont le système suppose la Providence. Il prétend que 
le droit des enfants de Dieu s'étendit à toutes les na- 
tions, sans faire attention au caractère inhospitalier 
des premiers peuples, ni à la division établie entre les 
Hébreux et les Gentils ; sans observer que les Hébreux 
ayant perdu de vue leur droit naturel dans la servi- 
tude d'Egypte, il fallut que Dieu lui-même le leur rap- 
pelât en leur donnant sa loi sur le mont Sinaï. Il ou- 
blie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux pensées 
injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les 
législateurs mortels. Gomment peut-il prouver que les 
Hébreux ont transmis aux Gentils leur droit naturel, 
contre l'aveu magnanime de Josèphe, contre la ré- 
flexion de Lactance citée plus haut? Ne connait-on 
pas, enfin, la haine des Hébreux contre les Gentils, 
haine qu'ils conservent encore aujourd'hui dans leur 
dispersion? — Quant à Puffendorf, il commence son 
système par jeter Vhomme dans le monde sans soin ni 
secours de Dieu. En vain il essaie d'excuser, dans une 
dissertation particulière, cette hypothèse épicurienne. 
Il ne peut pas dire le premier mot en fait de droit 



394 PHILOSOPHIE 

sans prendre la Providence pour principe ^ — Pour 
nous, persuadés que l'idée du droit et l'idée d'une 
Providence naquirent en même temps, nous commen- 
çons à parler du droit en parlant de ce moment où les 
premiers auteurs des nations conçurent l'idée de Jupi- 



I. Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond dans la 
première édition : Grotius prétend que son système peut se passer de l'idée 
de la Providence. Cependant sans religion les hommes ne seraient pas réunis 
en nations... Point de physique sans mathématique, point de morale ni de 
politique sans métaphysique, c'est-à-dire sans démonstration de Dieu. — II 
suppose le premier homme bo7i parce qu'il n'était pas mauvais. Il compose 
le genre humain à sa naissance d'hommes simples et débonnaires, qui 
auraient été poussés par l'intérêt à la vie sociale ; c'est dans le fait Thypothèse 
d'Épicure. 

Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre des lois que 
Dieu dicta aux enfants de Noë. Mais Sem fut le seul qui persévéï^a dans la 
religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses descendants 
et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt qu'il fonda un droit 
exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs des Gentils... 

Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde sans secours de la Providence, 
hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de Hobbes... 

Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources de tout 
ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni celles des religions, 
des langues et des lois, ni celles de la paix et de la guerre, des traités, etc. 
De là deux erreurs capitales. 

1° D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories des 
philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des jurisconsultes, 
et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être aussi éternel dans l'usage 
et dans la pratique des nations. Les jurisconsultes romains raisonnent mieux 
en considérant ce droit naturel comme ordonné par la Providence, et comme 
éternel en ce sens que, sorti des mêmes origines que les religions, il passe 
comme elles par différents âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le 
perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de la justice 
éternelle. 

2° Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des gens. 
Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre humain, et ils ne 
disent rien de celui qui a rapport à la conservation des peuples en particulier. 
Cependant c'est le droit naturel établi séparément dans chaque cité qui a 
préparé les peuples à reconnaître, dès leurs premières communications, le 
sens commun qui les unit, de sorte qu'ils donnassent et reçussent des lois 
conformes à toute la nature humaine, et les respectassent comme dictées par 
la Providence. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 395 

ter. Ce droit fut d'abord divin, dans ce sens qu'il était 
interprété par la divination, science des auspices de 
Jupiter ; les auspices furent les choses divines au moyen 
desquelles les nations païennes réglaient toutes les 
choses humaines, et la réunion des unes et des autres 
forme le sujet de la jurisprudence. 

7. Considérée sous le dernier de ses principaux 
aspects, la science nouvelle nous donnera les principes 
et les origines de Vhistoire universelle, en partant de 
l'âge appelé par les Egyptiens âge des dieux, par les 
Grecs âge d'or. Faute de connaître la chronologie rai- 
sonnée de V histoire poétique , on n'a pu saisir jusqu'ici 
l'enchaînement de toute Vhistoire du monde païen. 



396 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE III 



DE LA LOGIQUE POÉTIQUE. 



§ I''. 



La métaphysique^ ainsi nommée lorsqu'elle con- 
temple les choses dans tous les genres de l'être, 
devient logique lorsqu'elle les considère dans tous les 
genres d'expressions par lesquelles on les désigne; 
de même la poésie a été considérée par nous comme 
une métaphysique poétique^ dans laquelle les poètes 
théologiens prirent la plupart des choses matérielles 
pour des êtres divins ; la même poésie, occupée main- 
tenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera consi- 
dérée comme une logique poétique. 

Logique vient de X6yoç. Ce mot, dans son premier 
sens, dans son sens propre, signifia fahle (qui a passé 
dans l'italien favella, langage, discours) ; la fable, chez 
les Grecs, se dit aussi p6oç, d'où les Latins tirèrent le 
moi mutus; en effet, dans les temps muets, le discours 



DE L'HISTOIRE 397 

fut mental; aussi Xoyo; signifie idée et parole. Une telle 
langue convenait à des âges religieux [les religions veu- 
lent être révérées e7i silence^ et non pas raisonnées). Elle 
dut commencer par des signes, des gestes, des indica- 
tions matérielles dans un rapport naturel avec les 
idées : aussi \i-(oc, , parole , eut en outre chez les 
Hébreux le sens à! action, chez les Grecs celui de chose, 
Muôoç a été aussi défini un récit véritable, un langage 
véritable^. Par véritable^ il ne faut pas entendre ici 
conforme à la nature des choses, comme dut l'être la 
langue sainte enseignée à Adam par Dieu même. 

La première langue que les hommes se firent eux- 
mêmes fut toute d'imagination, et eut pour signes les 
substances mêmes qu'elle animait et que le plus sou- 
vent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Gybèle, Neptune, 
étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les 
premiers hommes, muets encore, exprimaient en les 
montrant du doigt, et qu'ils imaginaient comme des 
êtres animés, comme des dieux ; avec les noms de ces 
trois divinités ils exprimaient toutes les choses rela- 
tives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même 
des autres dieux : ils rapportaient toutes les fleurs à 
Flore, tous les fruits à Pomone. 

Nous suivons encore une marche analogue à celle 
de ces premiers hommes; mais c'est à l'égard des 
choses intellectuelles, telles que les facultés de l'âme, 
les passions, les vertus, les vices, les sciences, les 
arts; nous nous en formons ordinairement l'idée 



1. C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée autrefois^ 
selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que découvert cette vérité. 
De là l'inutilité de ses recherches dans le Cratyle, de là les attaques d'Aristote 
et de Galien. (Vico.) 



398 PHILOSOPHIE 

comme d'autant de femmes (la justice, la poésie, etc.), 
et nous ramenons à ces êtres fantastiques toutes les 
causes, toutes les propriétés, tous les effets des choses 
qu'ils désignent. C'est que nous ne pouvons exposer 
au dehors les choses intellectuelles contenues dans 
notre entendement, sans être secondés par l'imagina- 
tion, qui nous aide à les expliquer et à les peindre 
sous une image humaine. Les premiers hommes (les 
poètes théologiens), encore incapables d'abstraire, firent 
une chose toute contraire, mais plus sublime : ils don- 
nèrent des sentiments et des passions aux êtres maté- 
riels, et même aux plus étendus de ces êtres, au ciel, 
à la terre, à la mer. Plus tard, la puissance d'abstraire 
se fortifiant, ces vastes imaginations se resserrèrent, et 
les mêmes objets furent désignés par les signes les 
plus petits; Jupiter, Neptune et Gybéle devinrent si 
petits, si légers, que le premier vola sur les ailes d'un 
aigle ; le second courut sur la mer, porté dans un 
mince coquillage , et la troisième fut assise sur un 
lion. 

Les formes mythologiques {mytologie) doivent donc 
être, comme le mot l'indique, le langage propre des 
fables; les fables étant autant de genres dans la langue 
de l'imagination {generi fantastici), les formes mytho- 
logiques sont des allégories qui y répondent. Chacune 
comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs indi- 
vidus. Achille est l'idée de la valeur, commune à tous 
les vaillants ; Ulysse, l'idée de la prudence commune 
à tous les sages. 



DE L'HISTOIRE 399 



§n. 



Corollaires relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques 
et aux monstres des poètes. 



1. Tous les premiers tropes sont autant de corol- 
laires de cette logique poétique. Le plus brillant, et 
pour cela même le plus fréquent et le plus nécessaire, 
c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus approuvée 
que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux 
choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par 
laquelle les premiers poètes animèrent les corps sans 
vie, et les douèrent de tout ce qu'ils avaient eux-mêmes 
de sentiment et de passion; si les premières fables 
furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé d'une 
fable. — Ceci nous donne un moyen de juger du temps 
où les métaphores furent introduites dans les langues. 
Toutes les métaphores tirées par analogie des objets 
corporels pour signifier des abstractions, doivent dater 
de l'époque où le jour de la philosophie a commencé à 
luire ; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les 
mots nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences 
les plus sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne 
d'observation que, dans toutes les langues, la plus 
grande partie des expressions relatives aux choses 
inanimées sont tirées par métaphore du corps humain 
et de ses parties, ou des sentiments et passions 
humaines. Ainsi tête pour cime ou commencement, 
bouche pour toute ouverture, dents d'une charrue, d'un 
râteau, d'une scie, d'un peigne; langue de terre, gorge 



400 PHILOSOPHIE 

d'une montagne, une poignée pour un petit nombre, 
bras d'un fleuve, cœur pour le milieu, veine d'une mine, 
entrailles de la terre, côte de la mer, chair d'un fruit ; 
le vent siffle^ l'onde murmure ^ un corps gémit sous un 
grand poids. Les Latins disaient sitire agros, laborare 
fructus^ luxuriari segetes; et les Italiens disent andar 
in amore le piante^ andar in pazzia le viti, lagrimare 
gli orni^ et fro7ite, spalle, occhi^ barbe, collo, gamba, 
piede, pia^ita, appliqués à des choses inanimées. On 
pourrait tirer d'innombrables exemples de toutes les 
langues. Nous avons dit dans les axiomes que V homme 
ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers; 
dans les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui- 
même un univers entier. De même que la métaphy- 
sique de la raison nous enseigne que, par Vintelli- 
gence, V homme devient tous les objets' [homo intelligendo 
fit omnia), la métaphysique de l'imagination nous 
démontre ici que Vhomme devient tous les objets faute 
d'intelligence {homo non intelligendo fit omnia) ; et peut- 
être le second axiome est-il plus vrai que le premier, 
puisque l'homme, dans l'exercice de l'intelligence, 
étend son esprit pour saisir les objets, et que, dans la 
privation de l'intelligence, il fait tous les objets de 
lui-même, et par cette transformation devient à lui 
seul toute la nature. 

2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une 
telle métaphysique, les premiers poètes devaient tirer 
les noms des choses d'idées sensibles et plus particu- 
lières; voilà les deux sources de la métonymie et de la 
synecdoque. En effet, la métonymie du 7iom de Vauteur 
pris pour celui de l'ouvrage^ vint de ce que l'auteur 
était plus souvent nommé que l'ouvrage; celle du 



DE L'HISTOIRE 401 

sujet pris pour sa forme et ses accidents vint de l'incapa- 
cité d'abstraire du sujet les accidents et la forme. Celles 
de la cause pour V effet sont autant de petites fables ; les 
hommes s'imaginèrent les causes comme des femmes 
qu'ils revêtaient de leurs effets : ainsi Vaffreuse pau- 
vreté, la triste vieillesse , \B.pâle ^nort. 

3. La sijnecdoque fut employée ensuite, à mesure que 
l'on s'éleva des particularités aux généralités, ou que 
l'on réunit les parties pour composer leurs entiers. Le 
nom de mortel fut d'abord réservé aux hommes, seuls 
êtres dont la condition mortelle dut se faire remarquer. 
Le mot tête fut pris pour Yhomme, dont elle est la par- 
tie la plus capable de frapper l'attention. Homme est 
une abstraction qui comprend génériquement le corps 
et toutes ses parties, l'intelligence et toutes les facultés 
intellectuelles, le cœur et toutes les habitudes morales. 
Il était naturel que, dans l'origine, tignum et culmen 
signifiassent au propre une poutre et de la paille; plus 
tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots signi- 
fièrent tout l'édifice. De même le toit pour la maison 
entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait 
d'un abri pour toute habitation. Ainsi puppis, la poupe, 
pour le vaisseau, parce que cette partie, la plus élevée 
du vaisseau, est la première qu'on voit du rivage; et 
chez les modernes on a dit une voile pour un vaisseau; 
mucro, la pointe, pour Vépée; ce dernier mot est abs- 
trait et comprend génériquement la pomme, la garde, 
le tranchant et la pointe ; ce que les hommes remar- 
quèrent d'abord, ce fut la pointe qui les eJGfrayait. On 
prit encore la matière pour l'ensemble de la matière 
et de la forme : par exemple, le fer ^ouv Vépée; c'est 
qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la 



402 PHILOSOPHIE 

matière. Cette figure, mêlée de métonymie et de synec- 
doque, tertia messis erat, c'était la troisième moisson, 
fut, sans aucun doute, employée d'abord naturellement 
et par nécessité ; il fallait plus de mille ans pour que 
le terme astronomique a7inée put être inventé. Dans le 
pays de Florence on dit toujours, pour désigner un 
espace de dix ans, 7ious avons moissonné dix fois. — Ce 
vers, où se trouvent réunies une métonymie et deux 
synecdoques : 

Post aliquot mea régna videns mirabor aristas, 

n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui carac- 
térisa les premiers âges. Pour dire tant d'années^ on 
disait tant d'épis, ce qui est encore plus particulier que 
moissons. L'expression n'indiquait que l'indigence des 
langues, et les grammairiens y ont cru voir l'effort de 
l'art. 

4. U ironie ne peut certainement prendre naissance 
que dans les temps où l'on réfléchit. En effet, elle con- 
siste dans un mensonge réfléchi qui prend le masque 
de la vérité. Ici nous apparaît un grand principe qui 
confirme notre découverte de Vorigine de la poésie; 
c'est que les premiers hommes des nations païennes 
ayant eu la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, les 
premières fables ne purent contenir rien de fauœ, et furent 
nécessairement, comme elles ont été définies, des récits 
véritables. 

5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que les 
tropes, qui se réduisent tous aux quatre espèces que 
nous avons nommées, ne sont point, comme on l'avait 
cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des écrivains. 



I 



DE L'HISTOIRE 403 

mais des formes nécessaires dont toutes les nations se sont 
servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pen- 
sées , et que ces expressions, à leur origine, ont été 
employées dans leur sens propre et naturel. Mais à 
mesure que l'esprit humain se développa, à mesure 
que l'on trouva les paroles qui signifient des formes 
abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, 
ou unissant les parties en leurs entiers, les expres- 
sions des premiers hommes devinrent des figures. 
Ainsi nous commençons à ébranler ces deux erreurs 
communes des grammairiens, qui regardent le langage 
des prosateurs comme propre^ celui des poètes comme 
impropre^ et qui croient que Von parla d'abord en prose 
et ensuite en vers. 

6. Les monstres, les métamorphoses poétiques furent 
le résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la 
forme et les propriétés d'un sujet, caractère essentiel 
aux premiers hommes , comme nous l'avons prouvé 
dans les axiomes. Guidés par leur logique grossière, ils 
devaient m^ettre ensemble des sujets ^ lorsqu'ils voulaient 
mettre ensemble des formes, ou bien détruire un sujet 
pour séparer sa forme première de la forme opposée qui 
s y trouvait jointe, 

7. La distinction des idées fit les métamorphoses. Entre 
autres phrases héroïques qui nous ont été conservées 
dans la jurisprudence antique, les Romains nous ont 
laissé celle de fundum fieri pour auctorem fieri; de 
même que le fonds de terre soutient et la couche 
superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, 
ou planté, ou bâti, de même l'approbateur soutient 
l'acte qui tomberait sans son approbation; l'appro- 
bateur quitte le caractère d'un être qui se meut à sa 



404 PHILOSOPHIE 

volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose 
stable. 



§ III. 

Corollaires relatifs aux caractères poétiques employés comme signes 
du langage par les premières nations. 



Le langage poétique fut encore employé longtemps 
dans l'âge historique, à peu près comme les fleuves 
larges et rapides qui s'étendent bien loin dans la mer 
et préservent, par leur impétuosité, la douceur natu- 
relle de leurs eaux. Si on se rappelle deux axiomes 
(48. Il est naturel aux enfants de transporter Vidée et le 
nom des premières personnes, des premières choses quils 
ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont 
avec elles quelque ressemblance, quelque rapport. — 49. 
Les Égyptiens attribuaient à Hermès Trismégiste toutes 
les découvertes utiles ou nécessaires à la vie humaine), 
on sentira que la langue poétique peut nous fournir, 
relativement à ces caractères qu'elle employait, la ma- 
tière de grandes et importantes découvertes dans les 
choses de l'antiquité. 

1. Solon fut un sage, mais de sagesse vulgaire et non 
de sagesse savante [riposta). On peut conjecturer qu'il 
fut chef du parti du peuple, lorsque Athènes était gou- 
verné par l'aristocratie, et que ce conseil fameux qu'il 
donnait à ^q?> conoÀiO'^Qn^ [Connaissez-vous vous-mêmes), 
avait un sens politique plutôt que moral, et était des- 
tiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être 
même Solon n est-il que le peuple d'Athènes coiisidéré 
comme reconnaissant ses droits, comme fondant la démo- 



DE L'HISTOIRE 405 

cratie. Les Égyptiens avaient rapporté à Hermès toutes 
les découvertes utiles ; les Athéniens rapportèrent à 
Solon toutes les institutions démocratiques. — De 
même, Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du 
gouvernement aristocratique qui avait précédé*. 

2. Ainsi durent être attribués à Romulus toutes les 
lois relatives à la division des ordres; à Numa tous les 
règlements qui concernaient les choses saintes et. les 
cérémonies sacrées; à Tullus-Hostilius toutes les lois 
et ordonnances militaires; à Servius-Tullius le cens, 
base de toute démocratie % et beaucoup d'autres lois, 
favorables à la liberté populaire; à Tarquin l'Ancien, 
tous les signes et emblèmes qui, aux temps les plus 
brillants de Rome, contribuèrent à la majesté de l'Em- 
pire. 

3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et' 
ajoutées aux Douze Tables un grand nombre de lois 
que nous prouverons n'avoir été faites qu'à une époque 
postérieure. Je n'en veux pour exemple que la défense 
d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre 



1. La plupart des lois dont les Athéniens et les Lacédémonicns font honneur 
à Solon et à Lycurgue leur ont été attribuées à tort, puisqu'elles sont entiè- 
rement contraires au principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, 
qui existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste avait 
été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve (c'est-à-dire par le 
partage égal des voix). Cet aréopage, institué par Solon, le fondateur de la 
démocratie à Athènes, maintient dans toute sa sévérité le gouvernement aris- 
tocratique jusqu'au temps de Périclès. Au contraire, on attribue à Lycurgue, 
au fondateur de la république aristocratique de Sparte, une loi agraire 
analogue à celle que les Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, 
lorsque Agis voulut réellement introduire à Sparte un pai'tage égal des terres 
conforme aux principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des, 
éphores. (Édition de 1730, page 209.) 

2. L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des institutions de 
Servius-Tullius a été suivie par Niebuhr. (N. du Trad.) ■ 



406 PHILOSOPHIE 

Tabus avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire 
connaître, et comme l'enseigner. Or, il ne put s'intro- 
duire à Rome qu'après les guerres contre Tarente et 
Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à 
se mêler aux Grecs. Gicéron observe que la loi est 
exprimée en latin, dans les mêmes termes où elle fut 
conçue à Athènes. 

4. Cette découverte des caractères poétiques nous 
prouve qu'Ésope doit être placé dans l'ordre chronolo- 
gique bien avant les sept sages de la Grèce. Les sept 
sages furent admirés pour avoir commencé à donner 
des préceptes de morale et de politique en forme de 
maximes, comme le fameux Connaissez -vous vous^ 
même; mais, auparavant, Ésope avait donné de tels 
préceptes en forme de comparaisons et d'exemples, 
exemples dont les poètes avaient emprunté le langage 
à une époque plus reculée encore. En effet, dans 
l'ordre des idées humaines , on observe les choses sem^ 
hlables pour les employer d'abord comme signes, en- 
suite comme preuves. On prouve d'abord par Y exemple, 
auquel une chose semblable suffit, et finalement par 
Y induction, pour laquelle il en faut plusieurs. Socrate, 
père de toutes les sectes philosophiques, introduisit la 
dialectique par Yhiduction, et Aristote la compléta 
avec le syllogisme, qui ne peut prouver qu'au moyen 
d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus 
encore, il suffit de leur présenter une ressemblance pour 
les persuader : Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour 
ramener le peuple romain à l'obéissance, que de lui 
conter une fable dans le genre de celles d'Ésope. 

Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de 
ces préceptes politiques dictés par la raison naturelle: 



DE L'HISTOIRE 407 

Ésope est le caractère poétique des plébéiens considérés 
sous cet aspect. On lui attribua beaucoup de fables mo- 
rales, et il devint le premier moraliste, de la même 
manière que Selon était devenu le législateur de la 
république d'Athènes. Gomme Ésope avait donné ses 
préceptes en forme de fables, on le plaça avant Selon , 
qui avait donné les siens en forme de maximes. De 
telles fables durent être écrites d'abord en vers héroïques, 
comme plus tard, selon la tradition, elles le furent en 
vers iambiqueSj et enfin en prose, dernière forme sous 
laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers 
iambiques furent pour les Grecs un langage intermé- 
diaire entre celui des vers héroïques et celui de la 
prose. 

5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la 
sagesse vulgaire les découvertes de la sagesse philoso- 
phique. Les Zoroastre en Orient, les Trismégiste en 
Egypte, les Orphée en Grèce, en Italie les Pythagore, 
devinrent, dans l'opinion, des philosophes, de législa^ 
tours qu'ils avaient été. En Chine Gonfucius a subi la 
même métamorphose. 



§ IV. 



Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous 
donner celle des hiéroglyiihes, des lois, des noms, des armoiries, des 
médailles, des monnaies. 



Après avoir examiné la théologie des poètes ou mé- 
taphysique poétique, nous avons traversé la logique 
poétique qui en résulte, et nous arrivons à la recherche 



408 PHILOSOPHIE 

de V origine des langues et des lettres. Il y a autant d'opi- 
nions sur ce sujet difficile qu'on peut compter de sa- 
vants qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur 
dans laquelle ils sont tous tombés : ils ont regardé 
comme choses distinctes, Forigine des langues et celles 
des lettres, que la nature a unies. Pour être frappé de 
cette union, il suffisait de remarquer l'étymologie com- 
mune de Ypa[j.|ji.aT'.y.'^,, grammaire, et de yp^l^'l^aTa, lettres^ 
caractères (ypaçw, écrire) \ de sorte que la grammaire^ 
qu'on définit Vart de parler^ devrait être définie Vart 
d'écrire^ comme l'appelle Aristote. — D'un autre côté , 
caractères signifie idées^ formes, modèles; et certaine- 
ment les caractères poétiques précédèrent ceux de sons 
articulés. Josèphe soutient, contre Appion, qu'au temps 
d'Homère les lettres vulgaires n'étaient pas encore in- 
ventées. — Enfin, si les lettres avaient été dans l'ori- 
gine des figures de sons articulés et non des signes ar- 
bitraires*, elles devraient être uniformes chez toutes 
les nations, comme les sons articulés. Ceux qui déses- 
péraient de trouver cette origine, devaient toujours 
ignorer que les premières nations ont pensé au moyen 
des symboles ou caractères poétiques, ont parlé en em- 
ployant pour signes les fables, ont écrit en hiéroglyphes, 
principes certains qui doivent guider la philosophie 
dans l'étude des idées humaines, comme la philologie 
dans l'étude des paroles humaines. 

Avant de rechercher l'origine des langues et des let- 
tres, les philosophes et les philologues devaient se re- 
présenter les premiers hommes du paganisme comme 



1. Vico semble adopter une opinion très différente quelques pages plus loin. 

(N. du Trad.) 



DE L'HISTOIRE 409 

concevant les objets par l'idée que leur imagination en 
personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre 
langage, par des gestes ou par des signes matériels qui 
avaient des rapports naturels avec les idées \ 

En tête de ce que nous avons à dire à ce sujet, nous 
plaçons la tradition égyptienne, selon laquelle trois 
langues se sont parlées , correspondant, pour l'ordre 
comme pour le nombre, aux trois âges écoulés depuis 
le commencement du monde, âge des dieux, des héros 
et des hommes. La première langue avait été la langue 
hiéroglyphique, ou sacrée, ou divine; la seconde sym- 
bolique, c'est-à-dire employant pour caractères les 
signes ou emblèmes héroïques; la troisième épistolaire, 
propre à faire communiquer entre elles les personnes 
éloignées, pour les besoins présents de la vie. — On 
trouve dans Y Iliade deux passages précieux qui nous 
prouvent que les Grecs partagèrent cette opinion des 
Egyptiens. Nestor, dit Homère, vécut trois âges d'hommes 
parlant diverses langues. Nestor a dû être un symbole 
de la chronologie, déterminée par les trois langues qui 
correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette 
phrase proverbiale, vivre les années de Nestor, signifiait: 
vivre autant que le monde. Dans l'autre passage, Énée 
raconte à Achille que des hommes parlant diverses lan- 
gues commencèrent à habiter Ilion depuis le temps où 
Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Per- 



1. Par exemple, trois épis, ou l'action de couper trois fois des épiSy 
pour signifier trois années. — Platon et Jamblique ont dit que cette langue, 
dont les expressions portaient avec elles leur sens naturel, s'était parlée 
autrefois. Ce fut sans doute cette langue atlantique qui, selon les savants, 
exprimait les idées par la nature même des choses, c'est-à-dire par leurs 
propriétés naturelles. (Vico.) 



410 PHILOSOPHIE 

game en devint la citadelle. — Plaçons à côté de ces 
deux passages la tradition égyptienne d'après laquelle 
Thot ou Hermès aurait trouvé les lois et les lettres. 

A l'appui de ces vérités nous présenterons les sui- 
vantes : chez les Grecs, le mot nom signifia la même 
chose que caractère \ et par analogie, les Pères de 
l'Eglise traitent indifféremment de divinis caracterihus 
et de divinis nominihus. Nomen et definitio signifient la 
même chose, puisqu'on termes de rhétorique on dit 
quxstio nominis pour celle qui cherche la définition du 
fait, et qu'en médecine la partie qu'on appelle nomen- 
clature est celle qui définit la nature des maladies. — 
Chez les Romains, nomina désigna d'abord, et dans son 
sens propre, les maisons partagées en plusieurs familles. 
Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, 
comme le prouvent les noms patronymiques, les noms 
des pères, dont les poètes, et surtout Homère, font un 
usage si fréquent. De même, les patriciens de Rome sont 
définis dans Tite-Live de la manière suivante, qui pos- 
smit nomine ciere patrem. Ces noms patronymiques se 
perdirent ensuite dans la Grèce, lorsqu'elle eut par- 
tout des gouvernements démocratiques ; mais à Sparte, 
république aristocratique, ils furent conservés par les 



1. Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut un des motifs qui 
déterminèrent le plus puissamment l'invention des caractères ou noms (dans 
le sens originaire de nomina, maisons divisées en plusieurs familles ou 
génies). Ainsi Mercure Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs 
de la civilisation égyptienne, inventa les lois et les lettres; et c'est du nom 
de Mercure, regardé aussi comme le dieu des marchands, mercatorum, que 
les Italiens disent mercare pour marquer de lettres ou de signes quelconques 
les bestiaux et les autres objets de commerce {robe da mercantare) pour la 
distinction et la sûreté des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister 
jusqu'à nos jours une telle conformité de pensée et de langage entre les 
nations? (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 4H 

Héraclides. — Dans la langue de la jurisprudence ro- 
maine, nomen signifie droit; et en grec, vc[j.oç, qui en 
est à peu près l'homonyme, a le sens de loi. De vcjjlo;, 
vient vé[j/.î7|j.a, monnaie, comme le remarque Aristote; 
et les étymologistes veulent que les Latins aient aussi 
tiré de vijxo; leur nummus. Chez les Français, du mot 
loi vient aloi^ titre de la monnaie. Enfin au moyen âge, 
la loi ecclésiastique fut appelée carton^ terme par lequel 
on désignait aussi la redevance emphytéotique payée 
par l'emphytéote... Les Latins furent peut-être con- 
duits par une idée analogue à désigner par un même 
mot jus, le droit, et V offrande ordinaire que l'on faisait 
à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien 
nom de ce dieu Jous, dérivèrent les génitifs Jovis et 
jiiris. — Les Latins appelaient les terres prgedia , parce 
que, ainsi que nous le ferons voir, les premières terres 
cultivées furent les premières prxdae du monde. C'est à 
ces terres que le mot domare, dompter, fut appliqué 
d'abord. Dans l'ancien droit romain on les disait ma- 
nucaptx, d'où est resté manceps, celui qui est obligé 
sur immeuble envers le trésor. On continua de dire 
dans les lois romaines jura prxdiorum, pour désigner 
les servitudes qu'on appelle réelles, et qui sont atta- 
chées à des immeubles. Ces terres manucaptm furent 
sans doute appelées d'abord mancipia, et c'est certai- 
nement dans ce sens qu'on doit entendre l'article de la 
loi des Douze Tables, qui nexum faciet mancipiumque. 
Les Italiens considérèrent la chose sous le même 
aspect que les anciens Latins, lorsqu'ils appelèrent les 
terres poderi, depodere, puissance ; c'est qu'elles étaient 
acquises par la force ; ce qui est encore prouvé par 
l'expression du moyen âge, presas terrarum, pour dire 



412 PHILOSOPHIE 

les champs avec leurs limites. Les Espagnols appellent. 
prendas les entreprises courageuses ; les Italiens disent 
impfese pour armoiries^ et termini pour jjaro/^5, expres- 
sion qui est restée dans la scolastique. Ils appellent 
encore les armoiries insigne^ d'où leur vient le verbe 
insignare. De même Homère, au temps duquel on ne 
connaissait pas encore les lettres alphabétiques, 
nous apprend que la lettre de Pretus contre Belléro- 
phon fut écrite en signes^ ct^ixoltol. 

Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vé- 
rités incontestables : l'' dès qu'il est démontré que les 
premières nations païennes furent muettes dans leurs 
commencements, on doit admettre qu'elles s'expli- 
quèrent par des gestes ou des signes matériels, qui 
avaient un rapport naturel avec les idées; 2** elles 
durent assurer par des signes les limites de leurs 
champSy et conserver des monuments durables de leurs 
droits; 3** toutes employèrent la monnaie. — Toutes les 
vérités que nous venons d'énoncer nous donnent 
V origine des langues et des lettres, dans laquelle se 
trouve comprise celle des hiéroglyphes , des lois, des 
noms, des armoiries, des médailles, des monnaies, et en 
général, de la langue que parla, de l'écriture qu'em- 
ploya, dans son origine, le droit naturel des gens \ 



1. Telle est l'origine des armoiries et par suite des médailles. Les 
familles, puis les nations, les employèrent d'abord par nécessité. Elles devinrent 
plus tard un objet d'amusement et d'érudition. On a donné à ces emblèmes 
le nom d'héroïques, sans en bien sentir le motif. Les modernes ont besoin 
d'y inscrire des devises qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même 
des emblèmes employés naturellement dans les temps héroïques ; leur silence 
parlait assez. Ils portaient avec eux leur signification ; ainsi trois épis, ou le 
geste de couper trois fois des épis, signifiait naturellement trois années; 
d'où il vint que caractère et nom s'employèrent indifféremment l'un pour 



DE L'HISTOIRE 413 

Pour établir ces principes sur une base plus solide 
encore, nous devons attaquer Topinion selon laquelle 
les hiéroglyphes auraient été inventés par les philo- 
sophes, pour y cacher les mystères d'une sagesse pro- 
fonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce fut pour 
toutes les premières nations une nécessité naturelle de 
s'exprimer en hiéroglyphes. A ceux des Égyptiens et 
des Éthiopiens nous croyons pouvoir joindre les carac- 
tères magiques des Chaldéens; les cinq présents, les 



l'autre, et que les mots nom et nature eurent la même signification, comme 
nous l'avons dit plus haut. 

Ces armoiries, ces armes et emblèmes des familles furent employés au 
moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes, perdirent l'usage du 
langage vulgaire. Il ne nous reste aucune connaissance des langues que 
parlaient alors les Italiens, les Français, les Espagnols et les autres nations de 
ce temps. Les prêtres seuls savaient le latin et le grec. En français, clerc 
voulait dire souvent lettré; au contraire, chez les Italiens, laico se disait 
pour illettré, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi les 
prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes souscrits 
par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une croix, faute de 
savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits, il y en avait même peu 
qui sussent écrire. Le Père Mabillon, dans son ouvrage de Re diplomatica, 
a pris le soin de reproduire par la gravure les signatures apposées par des 
évêques et des archevêques aux actes des Conciles de ces temps bai'bares; 
l'écriture en est plus informe que celle des hommes les plus ignorants 
d'aujourd'hui; et pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes 
chrétiens, comme aujourd'hui encore les trois évêques archichanceliers de 
l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi anglaise 
accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver qu'il sait lire. 
C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot lettré a fini par avoir 
à peu près le même sens que celui de savant. — Il est encore résulté de cette 
ignorance de l'écriture que, dans les anciennes maisons, il n'y a guère de murs 
où l'on n'ait gravé quelque figure, quelque emblème. 

Concluons de tout ceci que ces signes divers, employés nécessairement 
par les nations muettes encore, pour assurer la distinction des propriétés, 
furent ensuite appliqués aux usages publics, soit à ceux de la paix (d'où 
provinrent les médailles), soit à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils 
ont l'usage primitif des hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont 
lieu entre des nations qui parlent des langues différentes et qui par consé- 
quent sont muettes l'une par rapport à l'autre. (Vico.) 



414 PHILOSOPHIE 

cinq paroles matérielles que le roi des Scythes envoya 
à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que Tarquin le 
Superbe abattit avec sa baguette devant le messager 
de son fils ; les rébus de Picardie employés, au moyen 
âge, dans le nord de la France. Enfin les anciens 
Écossais (selon Boëce), les Mexicains et autres peuples 
indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes, 
comme les Chinois le font encore aujourd'hui. 

1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous 
reviendrons aux trois langues distinguées par les 
Égyptiens; et pour parler d'abord de la première, 
nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, 
fait mention d'une langue plus ancienne que la 
sienne, qui est V héroïque; il l'appelle langue des dieux. 
D'abord dans \ Iliade : Les dieux, dit-il, appellent ce 
géant Briarée, les hommes Égéon; plus loin, en parlant 
d'un oiseau, so7i nom est Chalcis chez les dieux, Cymin- 
dis chez les hommes; et au sujet du fleuve de Troie, 
les dieux rappellent Xanthe, et les hommes Scamandre, 
Dans V Odyssée, il y a deux passages analogues : Ce que 
les hommes appellent Charybde et Scylla, les dieux rap- 
pellent les Rochers errants; l'herbe qui doit prémunir 
Ulysse contre les enchantements de Gircé est inconnue 
aux hommes, les dieux rappellent moly. 

Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue 
divine ; et les trente mille dieux dont il rassembla les 
noms, devaient former un riche vocabulaires au 
moyen duquel les nations du Latium pouvaient expri- 



1. La plupart des langues ont à peu près trente mille mots. Si l'on peut 
ajouter fol aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la langue anglaise, 
l'espagnol en aurait trente mille, le français trente-deux mille, l'italien trente- 
cinq mille, l'anglais trente-sept mille. (N. du Trad.) 



DE L'HISTOIRE 415 

mer les besoins de la vie humaine, sans doute peu 
nombreux dans ces temps de simplicité, où l'on ne 
connaissait que le nécessaire. Les Grecs comptaient 
aussi trente mille dieux, et divinisaient les pierres, les 
fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de 
même que les sauvages de l'Amérique déifient tout 
ce qui s'élève au-dessus de leur faible capacité. Les 
fahles divines des Latins et des Grecs durent être pour 
€ux les premiers hiéroglyphes, les caractères sacrés 
de cette langue divine dont parlent les Égyptiens. 

2. La seconde langue , qui répond à Y âge des héros ^ 
se parla par symboles, au rapport des Égyptiens. 
A ces symboles peuvent être rapportés les signes 
héroïques avec lesquels écrivaient les héros, et qu'Ho- 
mère appelle a-^[;.aTa. Gonséquemment, ces symboles 
durent être des métaphores, des images, des simili- 
tudes ou comparaisons, qui, ayant passé depuis dans 
la langue articulée^ font toute la richesse du style 
poétique. 

Homère est indubitablement le premier auteur de la 
langue grecque; et puisque nous tenons des Grecs tout 
ce que nous connaissons de l'antiquité païenne, il se 
trouve aussi le premier auteur que puisse citer le 
paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers 
monuments de leur langue sont les fragments des 
vers saliens. Le premier écrivain latin dont on fasse 
mention est le poète Livius Andronicus. Lorsque l'Eu- 
rope fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma 
deux nouvelles langues, la première, que parlèrent les 
Espagnols, fut la langue romane [di romanzo)^ langue 
de la poésie héroïque^ puisque les romanciers furent 
les poètes héroïques du moyen âge. En France, le pre- 



416 PHILOSOPHIE 

mier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld Daniel 
Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; 
il florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses 
premiers écrivains dans les rimeurs de Florence et de 
la Sicile. 

3° Le langage épistolaire (ou alphabétique) que l'on 
est convenu d'employer comme moyen de communi- 
cation entre les personnes éloignées, dut être parlé 
originairement chez les Égyptiens, par les classes 
inférieures d'un peuple qui dominait en Egypte, pro- 
bablement celui de Thébes, dont le roi, Rhamsés, éten- 
dit son empire sur toute cette grande nation. En effet, 
chez les Égyptiens, cette langue correspondait à l'âge 
des hommes; et ce nom d'hommes désigne les classes 
inférieures chez les peuples héroïques (particulière- 
ment au moyen âge, où homme devient synonyme de 
vassal), par opposition aux héros. Elle dut être adoptée 
par une convention libre; car c'est une règle éternelle 
que le langage et l'écriture vulgaires sont un droit 
des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir 
par les Romains trois lettres qu'il avait inventées, et 
qui manquaient à leur alphabet. Les lettres inventées 
par le Trissin n'ont pas été reçues dans la langue ita- 
lienne, quelque nécessaires qu'elles fussent. 

La langue épistolaire ou vulgaire des Égyptiens dut 
s'écrire avec des lettres également vulgaires. Celles de 
l'Egypte ressemblaient à l'alphabet vulgaire des Phéni- 
ciens, qui, dans leurs voyages de commerce, l'avaient 
sans doute porté en Egypte. Ces caractères n'étaient 
autre chose que les caractères "inathématiques et les 
figures géométriques^ que les Phéniciens avaient eux- 
mêmes reçus des Chaldéens, les premiers mathéma- 



DE L'HISTOIRE 417 

ticiens du monde. Les Phéniciens les transmirent 
ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de 
génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, em- 
ployèrent ces formes géométriques comme formes 
des sons articulés, et en tirèrent leur alphabet vul- 
gaire, adopté ensuite par les Latins \ On ne peut croire 
que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Egyptiens 
la connaissance des lettres vulgaires. 



Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que 
la signification des langues vulgaires est arbitraire. 
Leurs origines ayant été naturelles^ leur signification 
dut être fondée en nature. On peut l'observer dans la 
langue vulgaire des Latins, qui a conservé plus de 
traces que la grecque de son origine héroïque^ et qui 
lui est aussi silpérieure pour la force qu'inférieure 
pour la délicatesse. Presque tous les mots y sont des 
métaphores tirées des objets naturels, d'après leurs 
propriétés ou leurs effets sensibles. En général, la 
métaphore fait le fond des langues. Mais les grammai- 
riens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des 
idées confuses, ignorant les origines des mots qui, 
dans le principe, ne purent être que claires et dis- 
tinctes, ont rassuré leur ignorance en décidant d'une 
manière générale et absolue que les voix humaines 



1. Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous apprend que les 
lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet des Grecs. Ce qui le 
prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant longtemps les lettres majus- 
cules pour figurer les nombres, et que les Latins conservèrent toujours le 
même usage. (Vico.) 

27 



418 PHILOSOPHIE 

articulées avaient une signification arbitraire. Ils ont 
placé dans leurs rangs Aristote, Galien et d'autres 
philosophes, et les ont armés contre Platon et Jam- 
blique. 

Il reste cependant une diJBûculté. Pourquoi y a-t-il 
autant de langues vulgaires quil existe de peuples? Pour 
résoudre ce problème, établissons d'abord une grande 
vérité : par un effet de la diversité des climats, les 
peuples ont diverses natures. Cette variété de natures 
leur a fait voir sous différents aspects les choses utiles 
ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la diver- 
sité des usages, dont celle des langues est résultée. 
C'est ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. 
Ce sont des maximes pour l'usage de la vie, dont le 
sens est le même, mais dont Y expression varie sous 
autant de rapports divers qu'il y a eu et qu'il y a 
encore de nations \ 

D'après ces considérations, nous avons médité un 
vocabulaire mental^ dont le but serait à! expliquer toutes 
les langues^ en ramenant la multiplicité de leurs expres- 
sions à certaines unités d'idées, dont les peuples ont 



1. Les locutions héroïques conservées et abrégées dans la précision des 
langues plus récentes ont bien étonné les commentateurs de la Bible, qui 
voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière dans l'Histoire sacrée,, 
et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est que le même homme est envisagé 
dans l'une, je suppose, sous le rapport de la figure, de la puissance, etc.; dans 
l'autre sous le rapport de son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous 
observons de même qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, 
un autre chez les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez 
les Turcs. L'allemand, qui est une langue hérdique, quoique vivante, reçoit 
tous les mots étrangers en leur faisant subir une ti'ansformation. On doit 
conjecturer que les Latins et les Grecs en font autant, lorsqu'ils expriment 
tant de choses particulières aux barbares, avec des mots qui sonnent si bien 
en latin et en grec. Voilà pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géogra- 
phie et dans l'histoire naturelle des anciens. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 419 

conservé le fond en leur donnant des formes variées, 
en les modifiant diversement. Nous faisons dans cet 
ouvrage un usage continuel de ce vocabulaire. C'est, 
avec une méthode différente, le même sujet qu'a 
traité Thomas Hayme dans ses dissertations de lin- 
guaruTïh cognatione et de Imguis in génère^ et variarum 
linguarum harmonia. 

De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire 
suivant : plus les langues sont riches en locutions 
héroïques abrégées par les locutions vulgaires, plus elles 
sont belles; et elles tirent cette beauté de la clarté 
avec laquelle elles laissent voir leur origine : ce qui 
constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidé- 
lité. Au contraire, plus elles présentent un grand 
nombre de mots dont l'origine est cachée, moins elles 
sont agréables, à cause de leur obscurité, de leur 
confusion, et des erreurs auxquelles elle peut donner 
lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues formées 
d'un mélange de plusieurs idiomes barbares, qui n'ont 
point laissé de traces de leurs origines, ni des change- 
ments que les mots ont subis dans leur signification. 

Maintenant pour comprendre la formation de ces 
trois sortes de langues et d'alphabets, nous établirons^ 
le principe suivant : les dieux, les héros et les hommes- 
commencèrent daîis le m^ême temps. Ceux qui imagi- 
nèrent les dieux étaient des hommes, et croyaient leur 
nature héroïque mêlée de la divine et de Vhumaine. Les 
trois espèces de langues et d'écritures furent aussi 
contemporaines dans leur origine, mais avec trois dif- 
férences capitales : la langue divine fut très peu arti- 
culée, et presque entièrement muette; la langue des- 



420 PHILOSOPHIE 

héros ^ muette et articulée par un mélange égal, et com- 
posée par conséquent de paroles vulgaires et de carac- 
tères héroïques, avec lesquels écrivaient les héros 
((7-^<[/,aTa , dans Homère); la langue des hommes n'eut 
presque rien de muet, et fut à peu près entièrement 
articulée. Point de langue vulgaire qui ait autant d'ex- 
pressions que de choses à exprimer. — Une consé- 
quence nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'ori- 
gine, la langue héroïque fut extrêmement confuse, 
cause essentielle de l'obscurité des fables. 

La langue articulée commença par Vonomatopée^ au 
moyen de laquelle nous voyons toujours les enfants 
se faire très bien entendre. Les premières paroles 
humaines furent ensuite les interjections^ ces mots 
qui échappent dans le premier mouvement des pas- 
sions violentes, et qui dans toutes les langues sont 
monosyllabiques. Puis vinrent les pronoms. L'inter- 
jection soulage la passion de celui à qui elle échappe, 
et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les 
pronoms nous servent à communiquer aux autres 
nos idées et les choses dont les noms propres sont 
inconnus ou à nous ou à ceux qui nous écoutent. 
La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans 
presque toutes les langues. On inventa alors les 
particules^ dont les prépositions^ également monosyl- 
labiques, sont une espèce nombreuse. Peu à peu se 
formèrent les noms, presque tous monosyllabiques 
dans l'origine. On le voit dans Tallemand, qui est une 
langue mère, parce que l'Allemagne n'a jamais été 
occupée par des conquérants étrangers. Dans cette 
langue, toutes les racines sont des monosyllabes. 



DE L'HISTOIRE 421 

Le nom dut précéder le verbe, car le discours n'a 
point de sens s'il n'est régi par un nom, exprimé ou 
sous-entendu. En dernier lieu se formèrent les verbes. 
Nous pouvons observer, en effet, que les enfants 
.disent des noms, des particules, mais point de verbes : 
c'est que les noms éveillent des idées qui laissent des 
traces durables ; il en est de même des particules qui 
signifient des modifications. Mais les verbes signifient 
des mouvements accompagnés des idées d'antériorité 
et de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par 
le point indivisible du présent, si difficile à com- 
prendre, même pour les philosophes. J'appuierai ceci 
d'une observation physique. Il existe ici un homme 
qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se 
souvenait bien des noms, mais avait entièrement 
oublié les verbes. — Les verbes qui sont des genres 
à l'égard de tous les autres, tels que sum, qui indique 
l'existence, verbe auquel se rapportent toutes les 
essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphy- 
sique; sto, eo, qui expriment le repos et le mouve- 
ment, auxquels se rapportent toutes les choses phy- 
siques; dOy dicOj faciOj auxquels se rapportent toutes 
les choses d'action, relatives, soit à la morale, soit 
aux intérêts de la famille ou de la société ; ces verbes, 
dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, es, sta, 
i, da, die, fac; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû 
commencer. 

Cette génération du langage est conforme aux lois de 
la nature en général, d'après lesquelles les éléments, 
dont toutes les choses se composent et où elles vont 
se résoudre, sont indivisibles : elle est conforme aux 
lois de la nature humaine en particulier, en vertu de 



422 PHILOSOPHIE 

cet axiome : Les enfants qui^ dès leur naissance^ se 
trouvent environnés de tant de moyens d'apprendre les 
langues^ et dont les organes sont si flexibles^ commencent 
par prononcer des moiiosyllabes , A plus forte raison 
doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces premiers 
hommes dont les organes étaient très durs, et qui 
n'avaient encore entendu aucune voix humaine. — 
Elle nous donne, en outre, C ordre dans lequel furent 
trouvées les parties du discours^ et conséquemment les 
causes naturelles de la syntaxe. Ce système semble plus 
raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et 
François Sanctius, relativement à la langue latine : ils 
raisonnent d'après les principes d'Aristote, comme si 
les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû 
préalablement aller aux écoles des philosophes. 



§ V. 



Corollaires relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes 
du tour, du nombre, du chant et du vers. 



Ainsi se forma la langue poétique^ composée d'abord 
de symboles ou caractères divins et héroïques^ qui 
furent ensuite exprimés en locutions vulgaires^ et 
finalement écrits en caractères vulgaires. Elle naquit 
de Vindigence du langage^ et de la nécessité de s'expri- 
mer, ce qui se démontre par les ornements mêmes 
dont se pare la poésie; je veux dire les images, les 
hypotyposes, les comparaisons, les métaphores, les 
périphrases, les tours qui expriment les choses par 
leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les 



DE L'HISTOIRE 423 

peignent par les détails ou par les effets les plus frap- 
pants, ou enfin par des accessoires emphatiques et 
même oiseux. 

Les épisodes sont nés dans les premiers âges de la 
grossièreté des esprits, incapables de distinguer et 
d'écarter les choses qui ne vont pas au but. La même 
cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets 
dans les idiots, et surtout dans les femmes. 

Les tours naquirent de la difficulté de compléter la 
phrase par son verbe. Nous avons vu que le verbe fut 
trouvé plus tard que les autres parties du discours. 
Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent 
moins de tours que les Latins, les Latins moins que 
les Allemands. 

Le nombre ne fut introduit que tard dans la prose. 
Les premiers qui l'employèrent furent, chez les Grecs, 
Gorgias de Léontium, et chez les Latins, Gicéron. 
Avant eux, c'est Gicéron lui-même qui le rapporte, on 
ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant 
certaines mesures poétiques. 11 nous sera très utile 
d'avoir établi ceci, lorsque nous traiterons de V origine 
du chant et du vers. 

Tout ce que nous venons de dire semble prouver 
que, par une loi nécessaire de notre nature, le langage 
poétique a précédé celui de la j'^^^ose. Par suite de la 
même loi, les fables, universaux de V imagination, 
durent naître avant ceux du raisonnement et de la 
philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au 
moyen de la prose. En effet, les poètes ayant d'abord 
formé le langage poétique par Vassociation des idées 
particulières, comme on l'a démontré, les peuples for- 
mèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à 



424 PHILOSOPHIE 

un seul mot, comme les espèces au genre, les parties 
qu'avait mises ensemble le langage poétique. Ainsi 
cette phrase poétique usitée chez toutes les nations, 
le sang me bout dans le cœur, fut exprimée par un seul 
mot, (jT6[j.axo<;, ira, colère. Les hiéroglyphes et les 
lettres alphabétiques furent aussi comme autant de 
genres auxquels on ramena la variété infinie des sons 
articulés. Cette méthode abrégée, appliquée aux mots 
et aux lettres, donna plus d'activité aux esprits et les 
rendit capables d'abstraire ; ensuite purent venir les 
philosophes , qui , préparés par cette classification 
vulgaire des mots et des lettres, travaillèrent à celle 
des idées et formèrent les genres intelligibles. Ne 
conviendra-t-on pas maintenant que, pour trouver 
l'origine des lettres, il fallait chercher en même temps 
celle des langues ? 

Quant au chant et au vers, nous avons dit dans nos 
axiomes que, supposé que les hommes aient été 
d'abord muets, ils commencèrent par prononcer les 
voyelles en chantant, comme font les muets ; puis ils 
durent, comme les bègues, articuler aussi les con- 
sonnes en chantant \ Ces premiers hommes ne 
devaient s'essayer à parler que lorsqu'ils éprouvaient 
des passions très violentes. Or, de telles passions 
s'expriment par un ton de voix très élevé, qui mul- 
tiplie les diphtongues et devient une sorte de chant. 
Ce premier chant vint naturellement de la difficulté 



1, Ce qui le prouve, ce sont les diphtongues qui restèrent dans les langues 
et qui durent être bien plus nombreuses dans l'origine. Ainsi les Grecs et les 
Français, qui ont passé d'une manière prématurée de la barbarie à la civili- 
sation, ont conservé beaucoup de diphtongues. Voyez la note de l'axiome 21. 
(Vico.) 



DE L'HISTOIRE 425 

de prononcer, laquelle se démontre par la cause et par 
l'effet. Par la cause : les premiers hommes avaient une 
grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs 
bien peu de mots pour l'exercer \ Par V effet ; il y a 
dans la poésie italienne un grand nombre de retran- 
chements ; dans les origines de la langue latine, on 
trouve aussi beaucoup de mots qui durent être syn- 
copés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva 
pour les répétitions de syllabes. Lorsque les bègues 
tombent sur une syllabe qui leur est facile à pro- 
noncer, ils s'y arrêtent avec une sorte de chant, 
comme pour compenser celles qu'ils prononcent diffi- 
cilement. J'ai connu un excellent musicien qui avait 
ce défaut de prononciation ; lorsqu'il se trouvait 
arrêté, il se mettait à chanter d'une manière fort 
agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les Arabes 
commencent presque tous les mots par al^ et l'on dit 
que les Huns furent ainsi appelés parce qu'ils com- 
mençaient tous les mots par hun. Ce qui prouve 
encore que les langues furent d'abord un chant^ c'est 
ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Gicéron 
les prosateurs grecs et latins employaient des nombres 
poétiques ; au moyen âge, les Pères de l'Église latine 
en firent autant, et leur prose semble faite pour être 
chantée. 

Le premier genre de vers dut être approprié à la 
langue, à l'âge des héros : tel fut le vers héroïque^ le 



1. Maintenant encore, au milieu de tant de moyens d'apprendi'e à parler, 
ne voyons-nous pas les enfants, malgré la flexibilité de leurs organes, pro- 
noncer les consonnes avec la plus grande peine. Les Chinois, qui, avec un 
très petit nombre de signes diversement modifiés, expriment en langue vulgaire 
leur cent vingt mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (Vico.) 



426 PHILOSOPHIE 

plus noble de tous. C'était l'expression des émotions 
les plus vives de la terreur ou de la joie. La poésie 
héroïque ne peint que les passions les plus violentes. 
Si le vers héroïque fut d'abord spondaique. on ne peut 
Tattribuer, comme le fait la tradition vulgaire, à 
l'effroi inspiré par le serpent Python ; l'effroi précipite 
les idées et les paroles, plutôt qu'il ne les ralentit. En 
latin, sollicitus et festinans expriment la frayeur. La 
lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce 
qui dut rendre ce vers spondaïque; et il a conservé 
quelque chose de ce caractère, en exigeant invaria- 
blement un spondée à son dernier pied. Plus tard, les 
esprits et les langues ayant plus de facilité, le dactyle 
entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina 
l'emploi de l'iambe, pes citus, comme dit Horace. Enfin 
l'intelligence et la prononciation ayant acquis une 
grande rapidité, on commença de parler en prose, ce 
qui était une sorte de généralisation. Le vers iambique 
se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait 
souvent aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers 
devint de plus en plus rapide, en suivant exactement 
le progrès du langage et des idées. — Ces vérités phi- 
losophiques sont appuyées par la tradition suivante. 
L'histoire ne nous présente rien de plus ancien que 
les oracles et les sibylles ; l'antiquité de ces dernières 
a passé en proverbe. Nous trouvons partout des 
Sibylles chez les plus anciennes nations : or, on 
assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers 
héroïques, et partout les oracles répondaient en vers 
de cette mesure. Ce vers fut appelé par les Grecs 
pythien, de leur fameux oracle d'Apollon Pythien. Les 
Latins l'appelèrent vers saturnien^ comme l'atteste 



DE L'HISTOIRE 427 

Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans Yâge de 
Saturne, qui répond à Yâge d'or des Grecs. Ennius, cité 
par le même Festus, nous apprend que les faunes de 
l'Italie rendaient en cette forme de vers leurs oracles, 
fata. Puis le nom de vers saturnien passa aux vers 
iambiques de six pieds, peut-être parce que ces 
derniers vers furent employés naturellement dans le 
langage, comme auparavant les vers saturniens- 
héroïques. — Les savants modernes sont aujourd'hui 
divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque 
a une mesure, ou simplement une sorte de rythme; 
mais Josèphe, Philon, Origène et Eusèbe tiennent 
pour la première opinion ; et ce qui la favorise prin- 
cipalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de 
Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en 
vers héroïques depuis la fin du second chapitre jus 
qu'au commencement du quarante-deuxième. — Si 
nous croyons Fauteur anonyme de V Incertitude des 
sciences, les Arabes ne connaissaient point l'écriture, 
et toutefois ils conservèrent leur ancienne langue, en 
retenant leurs poèmes nationaux jusqu'au temps où 
ils inondèrent les provinces orientales de l'empire 
grec. 

Les Egyptiens écrivaient leurs épitaphes en vers et 
sur des colonnes appelées siringi, de sir, chant ou 
chanson. Du même mot vient sans doute le nom des 
Sirènes, êtres mythologiques célèbres par leur chant. 
Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de la 
civilisation grecque furent les poètes théologiens, les- 
quels furent aussi héros et chantèrent en vers héroïques. 
Nous avons vu que les premiers auteurs de la langue 
latine furent les poètes sacrés appelés saliens ; il nous 



428 PHILOSOPHIE 

reste des fragments de leurs vers, qui ont quelque 
chose du vers héroïque, et qui sont les plus anciens 
monuments de la langue latine. A Rome, les triom- 
phateurs laissèrent des inscriptions qui ont une appa- 
rence de vers héroïques, telles que celles de Lucius 
Emilius Regillus : 

Duello magno dirimendo, regibus subjugandis; 
et celle d'Acilius Glabrion : 

Fudit, fugat, prosternit maximas legiones. 

Si on examine bien les fragments de la loi des Douze 
Tables, on trouvera que la plupart des articles se ter- 
minent par un vers adonique, c'est-à-dire par une fin 
de vers héroïque; c'est ce que Gicéron imita dans ses 
Lois, qui commencent ainsi : 

Deos caste adeunto. 
Pietatem adhibento. 

De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par 
le même Gicéron. Les enfants chantaient la loi des 
Douze Tables, tanquam necessarium carmen. Geux des 
Grétois chantaient de même la loi de leur pays, au 
rapport d'Élien. — A ces observations joignez plusieurs 
traditions vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les 
poèmes de la déesse Isis (Platon). Lycurgue et Dracon 
donnèrent leurs lois en vers aux Spartiates et aux 
Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta en 
vers les lois de Minos (Maxime de Tyr). 



DE L'HISTOIRE 429 

Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite 
rapporte dans les Mœurs des Germains, que ce peuple 
conservait en vers les souvenirs des premiers âges ; et, 
dans sa note sur ce passage, Juste-Lipse dit la même 
chose des Américains. L'exemple de ces deux nations, 
dont la première ne fut connue que très tard des 
Romains, et dont la seconde a été découverte par les 
Européens il y a seulement deux siècles, nous donne 
lieu de conjecturer qu'il en a été de même de toutes 
les nations barbares, anciennes et modernes. La chose 
est hors de doute pour les anciens Perses et pour les 
Chinois. Au rapport de Festus, les guerres puniques 
furent écrites par Nsevius en vers héroïques, avant de 
l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le premier 
écrivain latin, avait écrit dans un jjoème héroïque 
appelé la Romanide, les annales des anciens Romains. 
Au moyen âge, les historiens latins furent des poètes 
historiques, comme Gunterus, Guillaume de Fouille et 
autres. Nous avons vu que les premiers écrivains dans 
les nouvelles langues de l'Europe avaient été des 
versificateurs. Dans la Silésie, province où il n'y a 
guère que des paysans, ils apportent en naissant le 
don de la poésie. En général, l'allemand conserve ses 
origines héroïques, et voilà pourquoi on traduit si heu- 
reusement en allemand les mots composés du grec, 
surtout ceux du langage poétique. Adam Rochemberg 
l'a remarqué, mais sans en comprendre la cause. 
Bernegger a fait de toutes ces expressions un cata- 
logue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peis- 
cher, dans son Index de grœcœ et germanicx lingux 
analogia. La langue latine a aussi laissé des exemples 
nombreux de ces compositions formées de mots 



430 PHILOSOPHIE 

entiers ; et les poètes, en continuant à se servir de ces 
mots composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette 
facilité de composition dut être une propriété com- 
mune à toutes les langues primitives. Elles se créèrent 
d'abord des noms, ensuite des verbes, et lorsque les 
verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux- 
mêmes. Yoilà les principes de tout ce qu'a écrit 
Morhof dans ses recherches sur la langue et la poésie 
allemandes *. 

Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur 
commune des grammairiens qui prétendent que la prose 
précéda les vers, et avoir montré dans V origine de la^ 
poésie^ telle que nous l'avons découverte, V origine des 
langues et celle des lettres. 



§ VI. 

Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. 

1. D'après tout ce que nous venons d'établir en 
vertu de cette logique poétique, relativement à l'origine 
des langues, nous reconnaissons que c'est avec raison 
que les premiers auteurs du langage furent réputés 
sages dans tous les âges suivants, puisqu'ils donnèrent 
aux choses des noms conformes à leur nature, et remar- 
quables par la propriété. Aussi nous avons vu que. 



1. Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé dans les 
axiomes : Si les savants s'appliquent à trouver les origines de la langue 
allemande en suivant nos principes, ils y feront d'étonnantes décou- 
vertes. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 431 

chez les Grecs et les Latins, nom et nature signifièrent 
souvent la même chose. 

2. La topique commença avec la critique. La topique 
est l'art qui conduit l'esprit dans sa première opé- 
ration, qui lui enseigne les aspects divers {les lieux, 
TCTCoi) que nous devons épuiser, en les observant suc- 
cessivement, pour connaître dans son entier l'objet 
que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation 
humaine se livrèrent à une topique sensible, dans 
laquelle ils unissaient les propriétés, les qualités 
ou rapports des individus ou des espèces, et les 
employaient tout concrets à former leur genres poéti- 
ques ; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le 
premier âge du monde s'occupa de la première opé- 
ration de l'esprit. 

Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Provi- 
dence fit naître la topique avant la critique. 11 est 
naturel de connaître d'abord les choses, et ensuite de 
\q^ juger. La topique rend les esprits inventifs, comme 
la critique les rend exacts. Or, dans les premiers temps 
les hommes avaient à trouver, à inventer toutes les 
choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réflé- 
chira, trouvera que les choses utiles ou nécessaires à 
la vie, et même celles qui ne sont que de commodité, 
d'agrément ou de luxe, avaient déjà été trouvées par 
les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes. 
Nous l'avons dit dans un axiome : Les enfants sont 
grands imitateurs; la poésie nest qiiimitatio7i; les arts 
ne sont que des imitations de la nature, qu'une poésie 
réelle. Ainsi, les premiers peuples qui nous repré- 
sentent Y enfance du genre humain, fondèrent d'abord 
le monde des arts ; les philosophes qui vinrent long- 



432 PHILOSOPHIE 

temps après, et qui nous en représentent \s, vieillesse^ 
fondèrent le monde des sciences qui compléta le 
système de la civilisation humaine. 

3. Cette histoire des idées humaines est confirmée, 
d'une manière singulière, par Yhistoire de la philosophie 
elle-même. La première méthode d'une philosophie 
grossière encore fut l'aÙToil^'a ou évidence des sens; nous 
avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle vivacité 
avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite 
vint Ésope, symbole des moralistes que nous appelle- 
rons vulgaires; Ésope, antérieur aux sept sages de la 
Grèce, employa des exemples pour raisonnements; et 
comme l'âge poétique durait encore , il tirait ces 
exemples de quelque fiction analogue, moyen plus 
puissant sur l'esprit du vulgaire que les meilleurs 
raisonnements abstraits ^ Après Ésope vint Socrate : il 
commença la dialectique par Y induction qui conclut de 
plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est 
en question. Avant Socrate , la médecine, fécondant 
l'observation par l'induction, avait produit Hippocrate, 
le premier de tous les médecins pour le mérite 
comme pour l'époque, Hippocrate auquel fut si bien 
dû cet éloge immortel : Nec fallit quemquam, nec 
falsus ah ullo est. Au temps de Platon, les mathé- 
matiques avaient, par la méthode de composition dite 
synthèse^ fait d'immenses progrès dans l'école de 
Pythagore, comme on peut le voir par le Timée. Grâce 
à cette méthode, Athènes florissait alors par la cul- 
ture de tous les arts qui font la gloire du génie 
humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par 

1. Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa ramena à 
l'obéissance le peuple romain. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 433 

la musique et les arts du dessin. Ensuite vinrent 
Aristote et Zenon; le premier enseigna le syllogisme^ 
forme de raisonnement qui n'unit point les idées parti- 
culières pour former des idées générales, mais qui 
décompose les idées générales dans les idées particu- 
lières qu'elles renferment ; quant au second, sa méthode 
favorite , celle du sorite , analogue à celle de nos 
modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le ren- 
dant trop subtil. Dès lors la philosophie ne produisit 
aucun fruit remarquable pour l'avantage du genre 
humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi grand 
philosophe que profond politique, recommande Vinduc- 
tion dans son Organum. Les Anglais, qui suivent ce 
précepte, tirent de Vinduction les plus grands avan- 
tages dans la philosophie expérimentale. 

4. Cette histoire des idées humaines montre jusqu'à 
l'évidence Terreur de ceux qui, attribuant, selon le 
préjugé vulgaire, une haute sagesse aux anciens, ont 
cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et les 
autres rois de Rome donnèrent à leurs peuples des 
lois universelles. Telle est, la forme des lois les plus 
anciennes qu'elles semblent s'adresser à un seul 
homme ; d'un premier cas elles s'étendaient à tous les 
autres, car les premiers peujjles étaient incapables d'idées 
générales; ils ne pouvaient les concevoir avant que les 
faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le 
procès du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est 
autre chose que la sentence portée contre Y illustre 
accusé, par les duumvirs qui avaient été créés par le 
roi pour ce jugement \ Cette loi de Tullus est un 

1. Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même Horace, parce 
qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel jugement, explication tout 



431 PHILOSOPHIE 

exemple, dans le sens où l'on dit châtiments exemplaires. 
S'il est vrai, comme le dit Aristote, que les républiques 
héroïques n avaient pas de lois pénales, il fallait que les 
exemples fussent d'abord réels; ensuite vinrent les 
exemples abstraits. Mais lorsque l'on eut acquis des 
idées générales, on reconnut que la propriété essen- 
tielle de la loi devait être V universalité, et l'on établit 
cette maxime de jurisprudence : Legibus, non exemplis 
est judicandum. 



à fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris que dans un sénat héroïque, c'est- 
à-dire aristocratique, un roi n'avait d'autre puissance que celle de créer des 
duumvirs ou commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités 
héroïques ne se composait que de nobles, auxquels l'accusé déjà condamné 
pouvait toujours en appeler. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE «5 



CHAPITRE IV 



DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE l'oRIGINE DES VERTUS VULGAIRES 
QUI RÉSULTÈRENT DE l'iNSTITUTION DE LA RELIGION ET DES 
MARIAGES. 



Ld. métaphysique des philosophes commence par éclairer 
l'âme humaine, en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin 
qu'ensuite la logique, la trouvant préparée à mieux 
distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de 
raisonnement par le secours desquelles la morale 
purifie le cœur de l'homme. De même la métaphysique 
poétique des premiers humains les frappa d'abord par 
la crainte de Jupiter, dans lequel ils reconnurent le 
pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes 
aussi bien que leurs corps par celte fiction efî'rayante. 
Incapables d'atteindre encore une telle idée par le 
raisonnement, ils la conçurent par un sentiment faux 
dans la matière, mais vrai dans la forme. De cette 
logique conforme à leur nature sortit la morale poétique, 
qui d'abord les rendit pieux. La piété était la base sur 
laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En 
effet, chez toutes les nations, la piété a été générale- 



436 PHILOSOPHIE 

ment la mère des vertus domestiques et civiles; la 
religion seule nous apprend à les observer, tandis que 
la philosophie nous met plutôt en état d'en discourir. 

La vertu commença par V effort. Les géants enchaînés 
sous les monts par la terreur religieuse que la foudre 
leur inspirait s abstinrent désormais d'errer à la manière 
des bêtes farouches, dans la vaste forêt qui couvrait la 
terre, et prirent l'habitude de mener une vie séden- 
taire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils 
devinrent plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà 
l'un de ces grands bienfaits que dut au ciel le genre 
humain^ selon la tradition vulgaire, quand il régna sur 
la terre par la religion des auspices. Par suite de ce 
premier effort^ la vertu commença à poindre dans les 
âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évi- 
tèrent de les satisfaire à la face du ciel qui leur causait 
un tel effroi, et chacun d'eux s'efforça d'entraîner dans 
sa caverne une seule femme dont il se proposait de 
faire sa compagne pour la vie. Ainsi la Vénus humaine 
succédant à la Vénus brutale^ ils commencèrent à 
connaître la pudeur, qui, après la rehgion, est le prin- 
cipal lien des sociétés. Ainsi s'établit le mariage^ c'est- 
à-dire V union charnelle faite selon la pudeur et avec la 
crainte d'un Dieu. C'est le second principe de la science 
nouvelle, lequel dérive du premier (la croyance à une 
Providence) . 

Le mariage fut accompagné de trois solennités. — 
La première est celle des auspices de Jupiter, auspices 
tirés de la foudre qui avait décidé les géants à les 
observer. De cette divination, sortes , les Latins défi- 
nirent le mariage, omnis vitœ consortium ^ et appelèrent 
le mari et la femme consortes. En italien, on dit vulgai- 



DE L'HISTOIRE 437 

rement que la fille qui se marie prende sorte. Aussi 
est-ce un principe du droit des gens que la femme suive 
la religion publique de son mari. — La seconde solen- 
nité consiste dans le voile dont la jeune épouse se 
couvre en mémoire de ce premier mouvement de 
pudeur qui détermina l'institution des mariages. — La 
troisième, toujours observée par les Romains, fut d'en- 
lever l'épouse avec une feinte violence pour rappeler 
la violence véritable avec laquelle les géants entraî- 
nèrent les premières femmes dans leurs cavernes. 

Les hommes se créèrent, sous le nom de Junon, un 
symbole de ces mariages solennels. C'est le premier de 
tous les symboles divins après celui de Jupiter... 



Considérons le genre de vertu que la religion donna 
à ces premiers hommes : ils furent prudents de cette 
sorte de prudence que pouvaient donner les auspices 
de Jupiter; justes envers Jupiter en le redoutant 
(Jupiter, jus et pater) et envers les hommes en ne se 
mêlant point des affaires d'autrui. C'est l'état des 
géants, tels que Polyphème les représente à Ulysse, 
isolés dans les cavernes de la Sicile. Cette justice 
n'était au fond que l'isolement de l'état sauvage. Ils 
pratiquaient la co7itinence, en ce qu'ils se contentaient 
d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le courage, 
Vindustrie^ la magnanimité, les vertus de l'âge d'or, 
pourvu que nous n'entendions point par âge d'or ce 
qu'ont entendu dans la suite les poètes efféminés. Les 
vertus du premier âge, à la fois religieuses et barbares, 
furent analogues à celles qu'on a tant louées dans les 
Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre, l'ado- 



438 PHILOSOPHIE 

raient comme un dieu et justifiaient leurs meurtres 
par cette religion sanguinaire. 

Cette morale des nations superstitieuses et farouches 
du paganisme produisit chez elles l'usage de sacrifier 
aux dieux des victimes humaines. Lorsque les Phéni- 
ciens étaient menacés de quelque grande calamité, 
leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfants 
(Philon, Quinte -Curce). Garthage, colonie de Tyr, 
conserva cette coutume. Les Grecs la pratiquèrent 
aussi, comme on le voit par le sacrifice d'Iphigénie\ 
Les sacrifices humains étaient en usage chez les Gaulois 
(César) et chez les Bretons (Tacite). Ce culte sacrilège 
fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient 
les Gaules et par Claude aux Gaulois eux-mêmes 
(Suétone). 

Les orientalistes veulent que ce soient les Phéni- 
ciens qui aient répandu dans tout le monde les sacri- 
fices de leur Moloch. Mais Tacite nous assure que les 
sacrifices humains étaient en usage dans la Germanie, 
contrée toujours fermée aux étrangers ; et les Espagnols 
les retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là 
au reste du monde. 

Telle était la barbarie des nations à l'époque même 
où les anciens Germains voyaient les dieux sur la terre, 



1. On s'étonnera peu de ce dernier événement, si l'on songe à l'étendue 
illimitée de la puissance paternelle des premiers hommes du paganisme, de 
ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans borne chez les nations les 
plus éclairées, telles que la grecque ; chez les plus sages, telles que la romaine ; 
jusqu'aux temps de la plus haute civilisation, les pères y avaient le droit de 
faire périr leurs enfants nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur 
que nous inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de 
Brutus condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir 
combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 439 

OÙ les anciens Scythes, où les Américains brillaient de 
ces vertus de Vâge d'or exaltées par tant d'écrivains. Les 
victimes humaines sont appelées dans Plante victimes 
de Saturne, et c'est sous Saturne que les auteurs placent 
l'âge d'or du Latium ; tant il est vrai que cet âge fut 
celui de la douceur, de la bénignité et de la justice! 
Rien n'est plus vain, nous devons le conclure de tout 
ce qui précède, que les fables débitées par les savants 
sur \ innocence de Vâge d'or chez les païens. Cette inno- 
cence n'était autre chose qu'une superstition fanatique 
qui, frappant les premiers hommes de la crainte des 
dieux que leur imagination avait créés, leur faisait 
observer quelque devoir malgré leur brutalité et leur 
orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette supersti- 
tion, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne 
croire aucune divinité, que de rendre aux dieux ce 
culte impie. Mais il a tort d'opposer l'athéisme à cette 
religion, quelque barbare qu'elle pût être. Sous l'in- 
fluence de cette religion se sont formées les plus 
illustres sociétés du monde, l'athéisme n'a rien fondé. 
Nous venons de traiter de la morale du premier âge 
ou morale divine; nous traiterons plus tard de la 
morale héroïque. 



«0 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE V 



DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ECONOMIE, 
DANS LES AGES POÉTIQUES, 



§1. 



De la famille composée des parents et des enfants, sans esclaves 
ni serviteurs. 



Les héros sentirent , par l'instinct de la nature 
humaine, les deux vérités qui constituent toute la 
science économique, et que les Latins conservèrent 
dans les mots educere^ educare, relatifs, l'un à l'éduca- 
tion de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons 
d'abord de la première de ces deux éducations. 

Les premiers pères furent à la fois les sages, les 
prêtres et les rois ou législateurs de leurs familles*. Ils 
durent être dans la famille des rois absolus, supérieurs 

1. C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des anciens qui a trompé 
Platon et lui a fait regretter les temps où les philosophes régnaient 
les rois étaient philosophes. (Vico.) 



ou 



DE L'HISTOIRE 441 

à tous les autres membres, et soumis seulement à 
Dieu. Leur pouvoir fut armé des terreurs d'une reli- 
gion effroyable, et sanctionné par les peines les plus 
cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que 
Platon reconnaît les premières pères de famille \ — 
Remarquons seulement ici que les hommes, sortis de 
leur liberté native, et domptés par la sévérité du gou- 
vernement de la famille^ se trouvèrent préparés à obéir 
aux lois du gouvernement civil qui devait lui succéder. 
Il en est resté cette loi éternelle, que les républiques 
seront plus heureuses que celle qu'imagina Platon, 
toutes les fois que les pères de famille n'enseigneront 
à leurs enfants que la religion, et qu'ils seront admi- 
rés des fils comme leurs sages^ révérés comme leurs 
prêtres, et redoutés comme leurs rois. 

Quant à la seconde partie de la science économique, 
l'éducation des corps, on peut conjecturer que, par 
l'effet des terreurs religieuses, de la dureté du gou- 
vernement des pères de famille et des ablutions 
sacrées, les fils perdirent peu à peu la taille des 
géants, et prirent la stature convenable à des hommes. 
Admirons la Providence, d'avoir permis qu'avant cette 
époque les hommes fussent des géants : il leur fallait. 



1. Cette tradition mal interprétée a jeté tous les politiques dans l'erreur 
de croire que la première forme des gouvernements civils aurait été la 
monarchie. Partant de cette erreur, ils ont établi pour principe de leur fausse 
science que la royauté tirait son origine de la violence, ou de la fraude 
qui aurait bientôt éclaté en violence. Mais à cette époque où les hommes 
avaient encore tout Torgueil farouche de la liberté bestiale, cette simplicité 
grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la nature pour 
aliments, de l'eau des fontaines pour boisson, et des cavernes pour abri 
pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle où tous les pères étaient 
souverains de leur famille, on ne peut comprendre comment la fraude ou la 
force eussent assujetti tous les hommes à un seul. (Vico.) 



442 PHILOSOPHIE 

dans leur vie vagabonde, une complexion robuste 
pour supporter rinclémence de l'air et l'intempérie des 
saisons ; il leur fallait des forces extraordinaires pour 
pénétrer la grande forêt qui couvrait la terre, et qui 
devait être si épaisse dans les temps voisins du 
déluge... 

La grande idée de la science économique fut réalisée 
dès l'origine, savoir : qu'il faut que les pères, par leur 
travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patri- 
moine où ils trouvent une subsistance facile, com- 
mode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun 
rapport avec les étrangers, quand même toutes les res- 
sources de l'état social viendraient à leur manquer, 
quand même il n'y aurait plus de cités; de sorte qu'en 
supposant les dernières calamités, les familles suhsis- 
tent, comme origine de nouvelles nations. Ils doivent 
laisser ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un 
air sain, qui possèdent des sources d'eaux vives, et 
dont la situation^ naturellement forte^ leur assure un 
asile dans le cas où les cités périraient; il faut enfin 
que ce patrimoine comprenne de vastes campagnes 
assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la 
ruine des cités voisines, viendraient s'y réfugier^ les 
cultiveraient et en reconnaîtraient le propriétaire 
pour seigneur. Ainsi la Providence ordonna l'état de 
famille, employant, non la tyrannie des lois, mais la 
douce autorité des coutumes. (Yoy. axiome 104, le passage 
cité de Dion-Gassius.) Les forts, les puissants des pre- 
miers âges, établirent leurs habitations au sommet 
des montagnes. Le latin arces, l'italien rocce, ont, outre 
leur premier sens, celui de forteresses. 

Tel fut Tordre établi par la Providence, pour com- 



DE L'HISTOIRE 443 

mencer la société païenne. Platon en fait honneur à la 
prévoyance des premiers fondateurs des cités. Cepen- 
dant , lorsque la barbarie antique , reparaissant au 
moyen âge, détruisait partout les cités, le même ordre 
assura le salut des familles^ d'où sortirent les nouvelles 
nations de TEurope. Les Italiens ont continué à dire 
castella, pour seigneuries. En effet, on observe généra- 
lement que les cités les plus anciennes, et presque 
toutes les capitales, ont été bâties au sommet des mon- 
tagnes, tandis que les villages sont répandus dans les 
plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, 
summo locOj ilhistri loco nati, pour dire les nobles; 
imo, obscuro loco nati, pour désigner les plébéiens : les 
premiers habitaient les cités, les seconds les cam- 
pagnes. 

C'est par rapport aux sources vives dont nous avons 
parlé, que les politiques regardent la communauté des 
eaux comme l'occasion de Vunion des familles. De là 
les premières associations furent dites par les Grecs 
9paTp{a'. (peut-être de çpiap, puits), comme les premiers 
villages furent appelés pagi par les Latins, du motxYjyY), 
fontaine. Les Romains célébraient les mariages par 
l'emploi solennel de Veaic et du feu : parce que les 
premiers mariages furent contractés naturellement par 
des hommes et des femmes qui avaient feaio et le feu 
en commun, comme membres de la même famille, et 
dans l'origine comme frères et sœurs. Le dieu du foyer 
de chaque maison était appelé lar ; d'où focus laris. 
C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux de 
la maison, deivei parentum (loi des Douze Tables, de 
parricidio) ; comme parle l'histoire sainte, le Dieu de 
nos pères, le Dieu d'Abraham, d^Isaac, de Jacob. De là 



414 PHILOSOPHIE 

encore la loi que propose Gicéron : Sacra familiaria 
perpétua manento ; et les expressions si fréquentes 
dans les lois romaines, filius familias in sacris pater- 
nis, sacra patria pour la puissance paternelle. Ce res- 
pect du foyer domestique était commun aux barbares 
du moyen âge, puisque même au temps de Boccace, 
qui nous l'atteste dans sa Généalogie des dieux^ c'était 
l'usage à Florence qu'au commencement de chaque 
année, le père de famille, assis à son foyer, près d'un 
tronc d'arbre auquel il mettait le feu, jetât de l'encens 
et versât du vin dans la flamme ; usage encore observé 
par le petit peuple de Naples, le soir de la vigile de 
Noël. On dit aussi tant de feux, pour tant de familles. 

L'institution des sépultures, qui vint après celle des 
mariages, résulta de la nécessité de cacher des objets 
qui choquaient les sens. Ainsi commença la croyance 
universelle de Yimmortalité des âmes humaifies, appe- 
lées dii mânes, et dans la loi des Douze Tables, deivei 
parentum... 

Les philologues et les pJdlosophes ont pensé commu- 
nément que, dans ce qu'on appelle Vétat de nature, les 
familles n'étaient composées que de fils; elles le furent 
aussi de serviteurs ou famuli, d'où elles tirèrent prin- 
cipalement ce nom. Sur cette économie incomplète ils 
ont fondé une fausse politique, comme la suite doit le 
démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter 
de la politique des premiers âges, en prenant pour 
point de départ ces serviteurs ou famuli, qui appartien- 
nent proprement à l'étude de V économie. 



DE LHISTOIRE «5 



§11. 



Des familles composées de serviteurs, antérieures à l'existence des cités, 
et sans lesquelles cette existence était impossible. 



Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs 
des géants impies qui étaient restés dans la commu- 
nauté des fe^niines et des biens^ et dans les querelles 
qu'elle produisait, les hommes simples et débonnaires 
dans le langage de Grotius, les abando7inés de Dieu 
dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échap- 
per aux violents de Hobbes, de se réfugier aux autels 
des forts. Ainsi un froid très vif contraint les bêtes sau- 
vages à venir chercher un asile dans les lieux habités. 
Les chefs de famille, plus courageux parce qu'ils 
avaient déjà formé une première société, recevaient 
sous leur protection ces malheureux réfugiés, et 
tuaient ceux qui osaient faire des courses sur leurs 
terres. Déjà héros par leur naissance^ puisqu'ils étaient 
nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils 
devinrent héros par la vertu. Dans ce dernier genre 
d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à 
tous les peuples de la terre, puisqu'ils surent égale- 
ment 

Parcere subjectis, et debellare superbos. 

Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation, 
avaient été conduits à la société par la religion et par 
Vinstinct naturel de propager la race humaine, causes 
honorables qui produisirent le mariage, la p)remière et 



446 PHILOSOPHIE 

la plus noble amitié du monde. Les seconds qui en- 
trèrent dans la société, y furent contraints par la néces- 
sité de sauver leur vie. Cette société, dont Vutilité était 
le but, fut d'une nature servile. Aussi les réfugiés ne 
furent protégés par les héros qu'à une condition juste 
et raisonnable, celle de gagner eux-mêmes leur vie en 
travaillant pour les héros^ comme leurs serviteurs. Cette 
condition analogue à l'esclavage fut le modèle de celle 
où l'on réduisit les prisonniers faits à la guerre, après 
la formation des cités. 

Ces premiers serviteurs se nommaient, chez les 
Latins, vernœ, tandis que les fils des héros, pour se 
distinguer, s'appelaient liberi. Du reste, ces derniers 
n'avaient aucune autre distinction : dominum ac ser- 
vum nullis educationis deliciis dignoscas. Ce que Tacite 
dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers 
peuples barbares ; et nous savons que, chez les anciens 
Romains, le père de famille avait droit de vie et de 
mort sur ses fils, et la propriété absolue de tout ce 
qu'ils pouvaient acquérir, au point que, jusqu'aux 
Empereurs, les fils et les esclaves ne différaient en 
rien sous le rapport du pécule. Ce mot liberi signifia 
aussi d'abord nobles : les arts libéraux sont les arts 
nobles; liberalis répond à l'italien gentile. Chez les 
Latins, les maisons nobles s'appelaient gentes; ces 
premières gentes se composaient des seuls nobles, et 
les seuls 7iobles furent libres dans les premières cités. 

Les serviteurs furent aussi appelés clientes, et ces 
clientèles furent la première image des fiefs, comme 
nous le verrons plus au long. 

Sous le nom seul du père de famille étaient compris 



DE L'HISTOIRE 447 

tous ses fils j tous ses esclaves et serviteurs. Ainsi, dans 
les temps héroïques on put dire avec vérité, comme 
Homère le dit d'Ajax , le rempart des Grecs (xupYoç 
'Axa(ù)v), que seul il combattait contre l'armée entière 
des Troyens ; on put dire qu'Horace soutint seul sur 
un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi 
l'on doit entendre Ajax, Horace, avec leurs compagnons 
ou serviteurs. 11 en fut précisément de même dans la 
seconde barbarie [dans celle du moyen âge] ; quarante 
héros normands, qui revenaient de la terre sainte, 
mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient 
Salerne assiégée. 

C'est à cette protection accordée par les héros à ceux 
qui se réfugièrent sur leurs terres, qu'on doit rappor- 
ter l'origine àes fiefs. Les premiers furent d'abord des 
fiefs roturiers personnels , ipour lesquels les vassaux 
étaient vades,. c'est-à-dire obligés personnellement à 
suivre les héros partout où ils les menaient pour cul- 
tiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les 
jugements (re^, et actores). Du vas des Latins, du pàç 
des Grecs, dérivèrent le was et le wassus employés par 
les feudistes barbares pour signifier vassal. Ensuite 
durent venir les fiefs roturiers réels, pour lesquels les 
vassaux durent être les premiers jor^c^e^ ou mancipes 
obligés sur biens immeubles ; le nom de mancijws resta 
propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor 
public. 

Nous venons de donner la première origine des 
asiles. C'est en ouvrant un asile que Cadmus fonde 
Thèbes, la plus ancienne cité de la Grèce. Thésée 
fonde Athènes en élevant Y autel des malheureux, nom 



448 PHILOSOPHIE 

bien convenable à ceux qui erraient auparavant, 
dénués de tous les biens divins et humains que la 
société avait procurés aux. hommes pieux. Romulus 
fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, vêtus 
urhes condentium coiisilium^ dit Tite-Live. De là 
Jupiter reçut le titre ù! hospitalier . Étranger se dit en 
latin hospes. 



III. 



Corollaires relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement 
des parties. 



Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses 
nécessaires à la vie, ne recueillant d'autres fruits que 
les productions spontanées de la nature, ignorant 
l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire tout 
corps, toute matière, ne pouvaient certainement con- 
naître les contrats qui, selon l'expression moderne, 
se font par le seul consentement. L'ignorance et la gros- 
sièreté sont naturellement soupçonneuses; aussi les 
hommes ne pouvaient connaître les engagements de 
bonne foi. Ils assuraient toutes les obligations, en 
employant la maiyi, soit en réalité, soit par fiction en 
ajoutant à l'acte la garantie des stipulations solen- 
nelles; de là ce titre célèbre dans la loi des Douze 
Tables : Si quis nexum faciet mancipiumque, uti lingua 
nuncupassit, itajus esto. Un tel état civil étant supposé, 
nous pouvons en inférer ce qui suit. 

I. On dit que dans les temps les plus anciens les 
achats et les ventes se faisaient par échange, lors même 



DE L'HISTOIRE 449 

qu'il s'agissait d'immeubles. Ces échanges ne furent 
autre chose que les cessions de terres faites au moyen 
âge, à charge de cens seigneurial {livelli}. Leur utilité 
consistait en ce que l'une des parties avait trop de 
terres riches en fruits dont l'autre partie manquait. 

II. Les locations de maisons ne pouvaient avoir lieu 
lorsque les cités étaient petites, et les habitations 
étroites. On doit croire plutôt que les propriétaires 
fonciers donnaient du terrain pour qu'on y bâtit; toute 
location se réduisait donc à un cens territorial. 

III. Les locations de terres durent être emphytéo- 
tiques. Les grammairiens ont dit, sans en comprendre 
le sens, que clientes était quasi colentes. Ces locations 
de terres répondent aux clientèles des Latins. 

lY. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on 
ne trouve dans les anciennes archives du moyen âge 
d'autres contrats que des contrats de cens seigneurial 
pour des maisons ou pour des terres, soit perpétuel, 
soit à temps. 

V. Cette dernière observation explique peut-être 
pourquoi l'emphytéose est un contrat de droit civil, 
c'est-à-dire du droit héroïque des Romains. A ce droit 
héroïque Ulpien oppose le droit naturel des peuples 
civilisés {gentium humanarum)\ il les appelle civilisés 
ou humains^ par opposition aux barbares des premiers 
temps ; et il ne peut entendre parler des barbares qui 
de son temps se trouvaient hors de l'Empire, et dont 
par conséquent le droit n'importait point aux juriscon- 
sultes romains. 

VI. Les contrats de société étaient inconnus, par un 
effet de l'isolement naturel des premiers hommes. 
Clhaque père de famille s'occupait uniquement de ses 

29 



450 PHILOSOPHIE 

affaires, sans se mêler de celles des autres, comme 
Polyphème le dit à Ulysse dans V Odyssée. 

YII. Pour la même raison, il n'y avait point de man- 
dataires. De là cette maxime qui est restée dans le 
droit civil : nous ne pouvons acquérir par une personne 
qui n'est point sous notre puissance, per extraneam 
personam acqairi nemini. 

YIII. Le droit des nations civilisées^ humanarum, 
comme ditUlpien, ayant succédé aux droits des nations 
héroïques^ il se fît une telle révolution, que le co7itrat 
de vente, qui anciennement ne produisait point d'action 
de garantie, si on n'avait point stipulé en cas d'évic- 
tion la cause pénale appelée stipulatio duplse, est 
aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats 
appelés de bobine foi, parce que naturellement elle doit 
y être observée sans qu'elle ait été promise. 



DE L'HISTOIRE 451 



CHAPITRE VI 



DE LA POLITIQUE POETIQUE. 



§1. 



Origine des premières républiques, dans la forme la plus rigoureusement 
aristocratique. 



Les familles se formèrent donc de ces serviteurs 
[famuli) reçus sous la protection des héros. Nous avons 
déjà vu en eux les premiers membres d'une société 
politique {socii). Leur vie dépendait de leurs seigneurs ^ 
et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit 
terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs 
enfants *. Mais les fils de famille se trouvaient, à la 



1. Aristote définit les fils, des instruments animés de leurs pères; et 
jusqu'au temps où la constitution de Rome devint entièrement démocratique, 
les pères de famille conservèrent dans son intégrité cette monarchie domes- 
tique. Dans les premiers siècles, ils pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois 
fois. Plus tard, lorsque la civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se 



452 PHILOSOPHIE 

mort de leurs pères, affranchis de ce despotisme 
domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfants. 
Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de Idipuis- 
sance paternelle est lui-même appelé père de famille. 
Les serviteurs^ au contraire, étaient obligés de passer 
leur vie dans le même état de dépendance. Après bien 
des années, ils durent naturellement se lasser de leur 
condition, et se révolter contre les héros. Nous avons 
déjà indiqué dans les axiomes, d'une manière géné- 
rale, que les serviteurs avaient fait violence aux héros 
dans Vétat de famille^ et que cette révolution avait occa- 
sionné la naissance des républiques. Dans une telle 
nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en 
corps politique^ pour résister à la multitude de leurs 
serviteurs révoltés, en mettant à leur tête l'un d'entre 
eux distingué par son courage et par sa présence 
d'esprit; de tels chefs furent appelés rois, du mot 
regere, diriger. De cette manière, on peut dire avec 
Pomponius, rébus ipsis dictajitibus régna condita; 
pensée profonde, qui s'accorde bien avec le principe 



fit par trois ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours 
le même pouvoir sur leurs enfants et leurs esclaves. On a retrouvé les mêmes 
mœurs dans les Indes occidentales : les pères y vendaient réellement leurs 
enfants; et en Europe les Moscovites et les Tartares peuvent exercer quatre 
fois le même droit. Tout ceci prouve combien les modernes se sont mépris sur 
le sens du mot célèbre : Les barbares n'ont point sur leurs enfants le 
même pouvoir que les citoyens romains. Cette maxime des jurisconsultes 
anciens se rapporte aux nations vaincues par le peuple romain. La victoire 
leur ôtant tout droit civil, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus 
conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la nature^ les 
liens naturels du sang, cognationes, et d'un autre côté le domaine naturel 
ou bonitaire; en tout cela, leurs obligations étaient simplement naturelles, 
de jure naturali gentium, en ajoutant, avec Ulpien, humanarum. Mais 
pour les peuples indépendants de l'Empire, ces droits furent civils, et préci- 
sément les mêmes que ceux des citoyens romains. (Vico.) . . . 



DE L'HISTOIRE 453 

établi par la jurisprudence romaine : le droit naturel 
des gens a été fondé par la Providence divine {jus natu- 
rale gentium divina Providentia constitutmn). Les pères 
étant rois et souverains de leurs familles, il était impos- 
sible, dans la fîère égalité de ces âges barbares, 
qu'aucun d'entre eux cédât à un autre ; ils formèrent 
donc des séiiats régnants^ c'est-à-dire composés d'autant 
de rois des familles, et, sans être conduits par aucune 
sagesse humaine, ils se trouvèrent avoir uni leurs 
intérêts privés dans un intérêt commun, que l'on 
appela patria, sous -entendu reSj c'est-à-dire intérêt 
des pères. Les nobles, seuls citoyens des premières 
patries, se nommèrent patriciens. Dans ce sens, on 
peut regarder comme vraie la tradition selon laquelle 
on ne consultait que la 7iature dans l'élection des rois 
des premiers âges. Deux passages précieux de Tacite, 
qu'on lit dans les Mœurs des Germains, appuient cette 
tradition et nous donnent lieu de conjecturer que 
l'usage dont il parle était celui de tous les premiers 
peuples : Non casus, non fortuita conglobatio turmam 
aut cuneum facit, sed familix et propinquitates ; duces 
exemplo potius quam imperio, si prompti, si conspicui, 
si a7ite aciem agant, admiratione prœsunt. Tels furent 
les premiers rois. Ce qui le prouve, c'est que les 
poètes n'imaginèrent pas autrement Jupiter, le roi des 
hommes et des dieux. On le voit dans Homère s'excuser 
auprès de Thétis de n'avoir pu contrevenir à ce que 
les dieux avaient une fois déterminé dans le grand 
conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui 
convient au roi d'une aristocratie? En vain les Stoï- 
ciens voudraient nous présenter ici Jupiter comme 
soumis à leur destin; Jupiter et tous les dieux ont tenu 



sr 



454 PHILOSOPHIE 

conseil sur les choses humaines, et les ont par consé- 
quent déterminées par l'effet d'une volonté libre. Ce 
passage nous en explique deux autres, où les politiques 
croient à tort qu'Homère désigne la monarchie : c'est 
lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté d'Achille, 
et qu'Ulysse persuade aux Grecs, qui se soulèvent 
pour retourner dans leur patrie, de continuer le siège 
de Troie. Dans les deux passages, il est dit qu'tm seul 
est roi : mais dans l'un et l'autre il s'agit de la guerre^ 
dans laquelle il faut toujours un seul chef, selon la 
maxime de Tacite : eam esse imperandi conditionem^ ut 
non aliter ratio constet, quam si uni reddatur. Du reste, 
partout où Homère fait mention des héros, il leur 
donne l'épithète de rois; ce qui se rapporte à merveille 
au passage de la Genèse où Moïse, énumérant les 
descendants d'Ésaii, les appelle tous rois, duces (c'est- 
à-dire capitaines) dans la Yulgate. Les ambassadeurs 
de Pyrrhus lui rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome 
un sénat de rois. 

Sans l'hypothèse d'une révolte de serviteurs, on ne 
peut comprendre comment les pères aurâieni consenti 
à assujettir leurs monarchies domestiques à la souve- 
raineté de l'ordre dont ils faisaient partie. C'est la 
nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier 
le moins qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par 
leur courage, et seulement autant qu'il est nécessaire 
pour conserver le reste. Aussi voyons-nous souvent 
dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient 
virtute parta iper flagitium ainittere. Du moment qu'il 
est établi (nous l'avons démontré et nous le démontre- 
rons mieux encore) que les gouvernements ne sont 
point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, 



DE L'HISTOIRE 435 

peut-on, en embrassant tous les cas humainement 
possibles, imaginer d'une autre manière comment le 
pouvoir civil se forma par la réunion du pouvoir 
domestique des pères de famille, et comment le domaine 
éminent des gouvernements résulta de l'ensemble des 
domaines naturels, que nous avons déjà indiqués 
comme ayant été ex jure optimo^ c'est-à-dire libres de 
toute charge publique ou particulière? 

Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis 
à la fois du pouvoir sacerdotal et militaire, nous appa- 
raissent dans la Grèce sous le nom à'Héraclides, dans 
l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie Mineure, 
sous celui de Curetés. Leurs réunions furent les 
comices curiata, les plus anciens dont fasse mention 
l'histoire romaine. Sans doute on y assistait d'abord 
les armes à la main. Dans la suite, on n'y délibérait 
plus que sur les choses sacrées, dont les choses pro- 
fanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans 
les premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au 
passage d'Annibal de pareilles assemblées se tenaient 
dans les Gaules ; mais nous voyons dans Tacite que 
chez ces peuples les prêtres tenaient des assemblées 
analogues, dans lesquelles ils ordonnaient les punitions^ 
comme si les dieux eussent été présents. Il était raison- 
nable que les héros se rendissent en armes à ces réu- 
nions, où l'on ordonnait le châtiment des coupables; 
la souveraineté des lois est une dépendance de la sou- 
veraineté des armes. Tacite dit aussi en général que 
les Germains traitaient tout armés des affaires publi- 
ques sous la présidence de leurs prêtres. On peut con- 
jecturer qu'il en fut de même de tous les premiers 
peuples barbares. 



456 PHILOSOPHIE 

D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des 
Quirites ou Curetés dut être le droit naturel des gens 
ou nations héroïques de l'Italie. Les Romains, pour dis- 
tinguer leur droit de celui des autres peuples, l'appe- 
lèrent jus Quiritum romanum. Si cette dénomination 
avait eu pour origine la convention des Sabins et des 
Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de Cure, 
capitale des premiers, ce nom eût été Cureti et non 
Quirites; et si cette capitale des Sabins se fût appelée 
Cere^ comme le veulent les grammairiens latins, le 
mot dérivé eût été Cerites^ expression qui désignait les 
citoyens condamnés par les censeurs à porter les 
charges publiques sans participer aux honneurs. 

Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que 
des nobles qui les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu 
personne à qui commander, si l'intérêt commun ne 
les eût décidés à satisfaire leurs clients révoltés, et à 
leur accorder la première loi agraire qu'il y ait eu au 
monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de 
leurs privilèges, les héros ne leur accordèrent que le 
domaine bonitaire des champs qu'ils leur assignaient. 
C'est une loi du droit naturel des gens, que le domaine 
suit la puissance. Or, les serviteurs ne jouissant d'abord 
de la vie que d'une manière précaire dans les asiles 
ouverts par les héros, il était conforme au droit et à 
la raison qu'ils eussent aussi un domaine précaire, et 
qu'ils en jouissent tant qu'il plairait aux héros de leur 
conserver la possession des champs qu'ils leur avaient 
assignés. Ainsi les serviteurs devinrent les premiers 
plébéiens {plebs) des cités héroïques, où ils n'avaient 
aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit 
enlever Briséis par Agamemnon, cest, dii-il, un outrage 



DE L'HISTOIRE «7 

que Von ne ferait pas à un journalier qui na aucun 
droit de citoyen. Tels furent les plébéiens de Rome jus- 
qu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils arrachèrent 
aux patriciens le droit des mariages. La loi des Douze 
Tables avait été pour eux une seconde loi agraire par 
laquelle les nobles leur accordaient le domaine quiri- 
taire des champs qu'ils cultivaient; mais, puisqu'en 
vertu du droit des gens, les étrangers étaient capables 
du domaine civil ^ les plébéiens qui avaient la même 
capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort 
ils ne pouvaient laisser leurs champs à leur famille, ni 
ah intestat^ ni par testament^ parce qu'ils n'avaient pas 
les droits de suité^ d'agnation, de gentilité, qui dépen- 
daient des mariages solennels; les champs assignés aux 
plébéiens retournaient à leurs auteurs, c'est-à-dire aux 
nobles. Aussi aspirèrent-ils à partager les privilèges 
des mariages solennels ; non que, dans cet état de 
misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jus- 
qu'à s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait 
appelé connubia cumpatribus. Ils demandèrent seule- 
ment connubia patrum, c'est-à-dire la faculté de con- 
tracter les mariages solennels, tels que ceux des 
pères. La principale solennité de ces mariages était les 
auspices publics {auspicia majora, selon Messala et 
Yarron), ces auspices que les pères revendiquaient 
comme leur privilège {auspicia esse sua). Demander le 
droit des mariages, c'était donc demander le droit de 
cité, dont ils étaient le principe naturel ; cela est si 
vrai que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage 
de la manière suivante : Omnis divini et humani juris 
communicatio. Gomment définirait-on avec plus de 
précision le droit de cité lui-même? 



458 PHILOSOPHIE 



§ II. 



Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes 
éternels des fiefs. 



Conformément aux principes éternels des fiefs que 
nous avons placés dans nos axiomes (80, 81), il y eut 
dès la naissance des sociétés trois espèces de pro- 
priétés ou domaines^ relatives à trois espèces de fiefs^ 
que trois classes de personnes possédèrent sur trois 
sortes de choses : i^ domaine bonitaire des fiefs rotu- 
riers [ou humains, en prenant le mot d'homme, comme 
au moyen âge, dans le sens de vassal]; c'est la pro- 
priété des fruits que les hommes, ou plébéiens, ou 
clients, ou vassaux, tiraient des terres des héros, patri- 
ciens ou nobles; 2° domaine quiritaire des fiefs nobles, 
ou héroïques, ou militaires, que les héros se réservè- 
rent sur leurs terres, comme droit de souveraineté; 
dans la formation des républiques héroïques, ces fiefs 
souverains, ces souverainetés privées s'assujettirent 
naturellement à la haute souveraineté des ordres 
héroïques régnants; 3** domaine civil, dans toute la pro- 
priété du mot. Les pères de famille avaient reçu les 
terres de la divine Providence, comme une sorte de 
fiefs divins; souverains dans l'état de famille, ils for- 
mèrent, par leur réunion, les ordres régnants dans l'état 
des cités. Ainsi prirent naissance les souverainetés 
civiles^ soumises à Dieu seul: Toutes les puissances 
souveraines reconnaissent la Providence, et ajoutent 
à leurs titres de majesté, par la grâce de Dieu; elles 
doivent, en effet, avouer publiquement que c'est de 



DE L'HISTOIRE 459 

lui qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles 
défendaient de l'adorer, elles tomberaient infaillible- 
ment. Jamais il n'y eut au monde une nation d'athées^ 
de fatalistes, ni d'hommes qui rapportassent tous les 
événements au hasard. 

En vertu de ce droit de domaine éminent donné aux 
puissances civiles par la Providence, elles sont maî- 
tresses du peuple et de tout ce quil j^ossède. Elles peu- 
vent disposer des personnes, des biens et du travail, 
elles peuvent imposer des taxes et des tributs, lors- 
qu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle domaine 
du fonds jyublic [dominio de fundi), et que les écrivains 
qui traitent du droit public appellent domaine éminent. 
Mais les souverains ne peuvent l'exercer que pour 
conserver l'État dans sa substance, comme dit l'École, 
parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la 
ruine ou la conservation de tous les intérêts parti- 
culiers. 

Les Romains ont connu, au moins par une sorte 
d'instinct, cette formation des républiques, d'après les 
principes éternels des fiefs. Nous en avons la preuve 
dans la formule de la revendication : Aio hune fundum 
meumesse ex jure Quiritium. Ils attachaient cette action 
civile au domaine du fonds qui dépend de la cité et 
dérive de la force pour ainsi dire centrale qui lui est 
propre. C'est par elle que tout citoyen romain est sei- 
gneur de sa terre par un domaine indivis (par une pure 
distinction, de raison, comme dirait l'École). De là 
l'expression ex jure Quiritium; Quirites, ainsi qu'on l'a 
vu, signifiait d'abord les Romains armés de lances, 
dans les réunions publiques qui constituaient la cité. 
Telle est la raison, inconnue jusqu'ici, pour laquelle 



460 PHILOSOPHIE 

les fonds et tous les biens vacants reviennent au fisc : 
c'est que tout patrimoine particulier est patrimoine 
public par indivis ; tout propriétaire particulier man- 
quant, le patrimoine particulier n'est plus désigné 
comme partie, et se trouve confondu avec la masse du 
tout. D'après la loi Papia Poppea (Des déshérences), le 
patrimoine du célibataire sans parents revenait au fisc, 
non comme héritage, mais comme pécule, adpopulum, 
dit Tacite, tanquam omnium parentem... 

Les premières cités se composèrent d'un ordre de 
nobles et d'une foule de peuple. De l'opposition de ces 
éléments résulta une loi éternelle, c'est que les plé- 
béiens veulent toujours changer l'état des choses, les 
nobles le maintenir; aussi dans les mouvements politi- 
ques donne-t-on le nom d'optimales à tous ceux qui 
veulent maintenir l'ancien état des choses {d'ops, 
secours, puissance, entraînant une idée de stabilité). 

Ici nous voyons naître une double division : 1. La 
première, des sages et du vulgaire. Les héros avaient 
fondé les Etats par la sagesse des auspices. C'est relati- 
vement à cette division que le vulgaire conserva l'épi- 
théte de profane, les nobles ou héros étant les prêtres 
des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on 
ôtait le droit de cité par une sorte d'excommunication 
{aqua et igné interdicehantur). 2. La seconde division 
fut celle de civis, citoyen, et hostis, hôte, étranger, 
ennemi ; les premières cités se composaient des héros 
et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les héros, 
selon Aristote, juraient une éternelle inimitié aux plé- 
béiens, hôtes des cités héroïques*. 

1. L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres occasions l'idée d'ini- 



DE L'HISTOIRE 461 

§ m. 

De l'origine du cens et du trésor public (aerarium, chez les Romains). 

Dans les anciennes républiques, le cens consistait en 
une redevance que les plébéiens payaient aux nobles 
pour les terres qu'ils tenaient d'eux. Ainsi le cens des 
Romains, dont on rapporte l'établissement à Servius 
Tullius, fut dans le principe une institution aristocra- 
tique. 

Les plébéiens avaient encore à supporter les usures 
intolérables des nobles, et les usurpations fréquentes 
qu'ils faisaient de leurs champs; au point que, si l'on 
en croit les plaintes de Philippe, tribun du peuple, 
deux mille nobles finirent par posséder toutes les 
terres qui auraient dû être divisées entre trois cent 
mille citoyens. Environ quarante ans après l'expulsion 
de Tarquin-le-Superbe, la noblesse, rassurée par sa 
mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre 
peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les 
plébéiens paieraient au trésor public le cens qu'aupa- 
ravant ils payaient à chacun des nobles, afin que le 
trésor pût fournir à leurs dépenses dans la guerre. 
Depuis cette époque, nous voyons le cens reparaître 
dans l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les 
nobles dédaignaient de présider au cens; il n'a pas 
compris qu'ils repoussaient cette institution. Ce 



rtitié : Paris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane, Jason de Médée, Énée de 
Didon; ces enlèvements, ces trahisons étaient des actions héroïques. (Vico.) 



462 PHILOSOPHIE 

n'était plus le cens institué par Servius Tullius, lequel 
avait été le fondateur de l'aristocratie. Les nobles, par 
leur propre avarice, avaient déterminé l'institution du 
nouveau cens, qui devint, avec le temps, le principe 
de la démocratie. 

L'inégalité des propriétés dut produire de grands 
mouvements, des révoltes fréquentes de la part du 
petit peuple. Fabius mérita le surnom de Maximus 
pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant 
que tout le peuple romain fût divisé en trois classes 
(sénateurs, chevaliers et plébéiens), dans lesquelles les 
citoyens se placeraient selon leurs facultés. Aupara- 
vant, l'ordre des sénateurs, composé entièrement de 
nobles, occupait seul les magistratures ; les plébéiens 
riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent 
leurs maux en voyant que la route des honneurs leur 
était ouverte désormais. C'est ce changement, c'est la 
loi Publilia, qui établirent la démocratie dans Rome, 
et non la loi des Douze Tables, qu'on aurait apportée 
d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de 
ce qui regarde la constitution ancienne de Rome, nous 
raconte que les nobles se plaignaient d'avoir plus 
perdu par la loi Publilia que gagné par toutes les vic- 
toires qu'ils avaient remportées la même année ^ 

Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la 
cité, il arriva que le domaine civil ne fut plus ainsi 
appelé dans le sens de domaine public, quoiqu'il eût été 
appelé civil du mot de cité. Il se divisa entre tous les 
domaines privés des citoyens romains dont la réunion 



1. Bernardo Segni traduit ce qu'Aristote appelle une république démo- 
cratique par republica per censo. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 463 

constituait la cité romaine. Dominium optimum signifia 
bien une pleine propriété, mais non plus domaine par 
excellence [àoxn.dCLnQ éminent). Le domaine quiritaire ne 
signifia plus un domaine dont le plébéien ne pouvait 
être expulsé sans que le noble dont il le tenait vint 
pour le défendre et le maintenir en possession ; il 
signifia un domaùie jorivé avec faculté de revendication, 
à la différence du domaine honitaire, qui se maintient 
par la seule possession. 

Les mêmes changements eurent lieu au moyen âge, 
en vertu des lois qui dérivent de la nature éternelle des 
fiefs. Prenons pour exemple le royaume de France, 
dont les provinces furent alors autant de souverainetés 
appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les 
biens des seigneurs durent originairement n'être 
sujets à aucune charge publique. Plus tard, par succes- 
sion, par déshérence ou par confiscation pour rébel- 
lion, ils furent incorporés au royaume, et cessant 
d'être ex jure optimo, devinrent sujets aux charges 
publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres 
qui composaient le domaine particulier des rois ayant 
passé, par mariage ou par concession, à leurs vassaux, 
se trouvent aujourd'hui assujettis à des taxes et à des 
tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même 
loi de succession, le domaine ex jure optimo se con- 
fondit peu à peu avec le domaine privé , sujet aux 
charges publiques, de même que le /î^c, patrimoine 
des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou 
serarium. 



464 PHILOSOPHIE 

§ IV. 

De l'origine des comices chez les Romains. 

Les deux sortes d'assemblées héroïques distinguées 
dans Homère, ^ouay), àyopà, devaient répondre aux 
comices par curies^ qui furent les premières assem- 
blées des Romains, et à leurs comices par tribus. Les 
premiers furent dits curiata [comitia)^ de quir, quiris, 
lance*. Les quirites, cureti, hommes armés de lances, 
et investis du droit sacerdotal des augures, parais- 
saient seuls aux comices curiata. 

Depuis que Fabius Maximus eut distribué les 
citoyens selon leurs biens, en trois classes, sénateurs, 
chevaliers, plébéiens, les nobles ne formèrent plus un 
ordre dans la cité, et se partagèrent, selon leur for- 
tune, entre les trois classes. Dès lors on distingua le 
patricien du sénateur et du chevalier, le plébéien de 
V homme sans naissance [ignobilis) ; plébéien ne fut plus 
opposé à patricien, mais à sénateur ou chevalier : ce mot 
désigna un citoyen pauvre, quelque noble qu'il pût 
être; sénateur, au contraire, ne fut plus synonyme de 
patricien, mais il désigna le citoyen riche, même sans 
naissance. Depuis cette époque, on appela comices 
par centuries les assemblées dans lesquelles tout le 
peuple romain se réunissait dans ses trois classes pour 
décider des affaires publiques, et particulièrement 

1. De même que les Grecs, du motj^elp, la main, qui par extension signifie 
aussi puissance chez toutes les nations, tirèrent celui de xup(a, dans un sens 
analogue à celui du latin curia. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 465 

pour voter sur les lois consulaires. Dans les comices par 
tribus^ le peuple continua à voter sur les lois tribu- 
nitiennes ou plébiscites [ce qui pendant longtemps 
n'avait signifié que : lois communiquées au peuple, 
lois publiées devant les plébéiens, plebi scita ou nota^ 
telle que la loi de l'éternelle expulsion des Tarquins, 
promulguée par Junius Brutus]. Pour la régularité des 
cérémonies religieuses, les comices par curies, où l'on 
traitait des choses sacrées, furent toujours les assem- 
blées des seuls chefs des curies; au temps des rois, où 
ces assemblées commencèrent, on y traitait de toutes 
les choses profanes en les considérant comme sacrées. 



^ V. 



Corollaire. C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé 
le droit naturel des gens. 



En voyant les sociétés naître ainsi dans Vâge divin, 
avec le gouvernement théocratiqice, pour se développer 
sous le gouvernement héroïque, qui conserve l'esprit 
du premier, on éprouve une admiration profonde pour 
la sagesse avec laquelle la Providence conduisit 
l'homme à un but tout autre que celui qu'il se propo- 
sait, lui imprima la crainte de la Divinité, et fonda la 
société sur la religion, La religion arrêta d'abord les 
géants dans les terres qu'ils occupèrent les premiers, 
et cette prise de possession fut l'origine de tous les 
droits de propriété, de tous les domaines. Retirés au 
sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur 
vie errante, des lieux salubres, forts de situation et 

30 



466 PHILOSOPHIE 

pourvus d'eau, trois circonstances indispensables pour 
élever des cités. C'est encore la religion qui les déter- 
mina à former une union régulière et aussi durable 
que la vie, celle du mariage^ d'où nous avons vu 
dériver le pouvoir paternel, et par suite tous les pou- 
voirs. Par cette union ils se trouvèrent avoir fondé 
les familles^ berceau des sociétés politiques. Enfin, en 
ouvrant les asiles^ ils donnèrent lieu d,ux clientèles, qui, 
par suite de la première loi agraire dont nous avons 
parlé, devaient produire les cités. Composées d'un ordre 
de nobles qui commandaient, et d'un ordre de plé- 
béiens nés pour obéir, les cités eurent d'abord un gou- 
vernement aristocratique. Rien ne pouvait être plus 
conforme à la nature sauvage et solitaire de ces pre- 
miers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la 
conservation des limites qui séparent les différents 
ordres au dedans, les différents peuples au dehors. 
Grâce à cette forme de gouvernement, les nations nou- 
vellement entrées dans la civilisation devaient rester 
longtemps sans communication extérieure, et oublier 
ainsi l'état sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. 
Les hommes n'ayant encore que des idées particu- 
lières, et ne pouvant comprendre ce que c'est que le 
bien commun^ la Providence sut, au moyen de cette 
forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur 
patrie, dans le but de conserver un objet d'intérêt 
privé aussi important pour eux que leur monarchie 
domestique; de cette manière, sans aucun dessein, ils 
s'accordèrent dans cette généralité du bien social 
qu'on appelle république. 

Maintenant, recourons à ces preuves divines dont on 
a parlé dans le chapitre de la Méthode; examinons 



DE L'HISTOIRE 467 

combien sont naturels et simples les moyens par les- 
quels la Providence a dirigé la marche de l'humanité, 
rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui 
se rapportent aux quatre causes dans lesquelles nous 
verrons partout les éléments du monde social (les reli- 
gions^ les mariages^ les asiles et la première loi agraire)^ 
et cherchons ensuite, entre tous les cas humainement 
possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont 
pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. 
Au moment où les sociétés devaient naître, les maté- 
riaux^ pour ainsi parler, n'attendaient plus que la forme. 
J'appelle matériaux les religions, les langues, les terres, 
les mariages, les noms propres et les armes ou em- 
blèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces 
choses furent d'abord propres à l'individu, libres en 
cela même qu'elles étaient individuelles, et parce 
qu'elles étaient libres, capables de constituer de véri- 
tables républiques. Ces religions, ces langues, etc., 
avaient été propres aux premiers hommes , monarques 
de leur famille. En formant par leur union des corps 
politiques, ils donnèrent naissance à la pi(ma/ic(? civile, 
puissance souveraine, de même que dans l'état précé- 
dent celle des pères sur leurs familles n'avait relevé 
que de Dieu. Cette souveraineté civile^ considérée 
comme une personne, eut son âme et son corps : Vâme 
fut une compagnie de sages , tels qu'on pouvait en 
trouver dans cet état de simplicité, de grossièreté. Les 
plébéiens représentèrent le corj^s. Aussi est-ce une loi 
éternelle dans les sociétés que les uns y doivent tour- 
ner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis 
que les autres appliquent leur corps à la culture des 
arts et des métiers. Mais c'est aussi une loi que 



468 PHILOSOPHIE 

Vâme doit toujours y commander, et le corps toujours 
servir. 

Une chose doit augmenter encore notre admiration. 
La Providence, en faisant naître les familles, qui, sans 
connaître le Dieu véritable, avaient au moins quelque 
notion de la Divinité, en leur donnant une religion, 
une langue, etc., qui leur fussent propres, avait dé- 
terminé l'existence d'un droit naturel des familles, que 
les pères suivirent ensuite dans leurs rapports avec 
leurs clients. En faisant naître les républiques sous une 
forme aristocratique, elle transforma le droit naturel 
des familles^ qui s'était observé dans l'état de nature, 
en droit naturel des gens, ou des peuples. En effet, 
les pères de famille qui s'étaient réservé leur religion, 
leur langue , leur législation particulière à l'exclusion 
de leurs clients, ne purent se séparer ainsi sans attri- 
buer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels 
ils entrèrent; c'est en cela que consista la forme si 
rigoureusement aristocratique des républiques héroïques. 
De cette manière, le droit des gens qui s'observe main- 
tenant entre les nations, fut, à l'origine des sociétés, 
une sorte de privilège pour les puissances souveraines. 
Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance 
souveraine investie de tels droits, n'est point un peuple 
à proprement parler, et ne peut traiter avec les autres 
d'après les lois du droit des gens ; une nation supé- 
rieure exercera ce droit pour lui. 



DE L'HISTOIRE 469 

§ VI. 

Suite de la politique héroïque. 

Tous les historiens commencent Vâge héroïque avec 
les courses navales de Minos et l'expédition des Argo- 
nautes ; ils en voient la continuation dans la guerre de 
Troie, la fin dans les courses errantes des héros, qu'ils 
terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut naître 
Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine 
est, à cause de sa difficulté, l'un des derniers arts 
que trouvent les nations. Nous voyons dans VOdijssée 
que, lorsque Ulysse aborde sur une nouvelle terre, il 
monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira la 
fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un 
autre côté, nous avons cité dans les axiomes ce que dit 
Platon sur Y horreur que les premiers peuples éprouvèrent 
longtemps pour la mer. Thucydide en explique la rai- 
son en nous apprenant que la crainte des pirates em- 
pêcha longtemps les peuples grecs d'habiter sur les rivages, 
Yoilà pourquoi Homère arme la main de Neptune du 
trident qui fait trembler la terre. Ce trident n'était qu'un 
croc pour arrêter les barques ; le poète l'appelle dent 
par une belle métaphore, en ajoutant une particule qui 
donne au mot le sens superlatif. 

Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le 
taureau, sous la forme duquel Jupiter enlève Europe ; 
le Minotaure, ou taureau de Minos, avec lequel il enle- 
vait les jeunes garçons et les jeunes filles des côtes de 
l'Attique. Les antennes s'appelaient cormia 7iavis. Nous 



470 PHILOSOPHIE 

y voyons encore le monstre qui doit dévorer Andro- 
mède, et le cheval ailé sur lequel Persée vient la déli- 
vrer. Les voiles du vaisseau furent appelées ses ailes, 
alarum remigium. Le fil d'Ariane est l'art de la naviga- 
tion, qui conduisit Thésée à travers le labyrinthe des 
îles de la mer Egée. 

Plutarque , dans sa Vie de Thésée, dit que les héros 
tenaient à grand honneur le nom de brigands, de même 
qu'au moyen âge, où reparut la barbarie antique, l'ita- 
lien corsale était pris pour un titre de seigneurie. Solon, 
dans sa législation, permit, dit-on, les associations 
pour cause de piraterie. Mais ce qui étonne le plus, 
c'est que Platon et Aristote placent le brigandage^d^:m\ 
les espèces de chasse. En cela, les plus grands philo- 
sophes d'une nation si éclairée sont d'accord avec les 
barbares de l'ancienne Germanie, chez lesquels, au 
rapport de César, le brigandage, loin de paraître infâme, 
était regardé comme un exercice de vertu. Pour des 
peuples qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était fuir 
Voisiveté. Cette coutume barbare dura si longtemps 
chez les nations les plus policées, qu'au rapport de 
Polybe, les Romains imposèrent aux Carthaginois, 
entre autres conditions de paix, celle de ne point 
passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de 
piraterie. Si Ton allègue qu'à cette époque les Cartha- 
ginois et les Romains n'étaient, de leur propre aveu, 
que des barbares*, nous citerons les Grecs eux-mêmes 
qui, au temps de leur plus haute civilisation, prati- 
quaient, comme le montrent les sujets de leurs comé- 



1. Plaute dit dans plusieurs endroits qu'il a traduit, en langue barbare, 
les comédies grecques... Marcus ver Ht barbare. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 471 

dies.. ces mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner 
le nom de Barbarie à la côte d'Afrique opposée à 
l'Europe. 

Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le 
caractère inhospitalier des peuples héroïques, que nous 
avons observé plus haut. Les étrangers étaient à leurs 
yeux à! éternels ennemis^ et ils faisaient consister l'hon- 
neur de leurs empires à les tenir le plus éloignés qu'il 
était possible de leur frontière ; c'est ce que Tacite nous 
rapporte des Suèves , le peuple le plus fameux de l'an- 
cienne Germanie. Un passage précieux de Thucydide 
prouve que les étrangers étaient considérés comme des 
brigands. Jusqu'à son temps ^, les voyageurs qui se 
rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient 
réciproquement s'ils n'étaient point des brigands ou 
des pirates, en prenant sans doute ce mot dans le sens 
&' étrangers. Nous retrouvons cette coutume chez toutes 
les nations barbares, au nombre desquelles on est 
forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux 
passages curieux de la loi des Douze Tables : Adversus 
hostem xterna auctoritas esto. — Si status dies sit, 
cum hoste venito ^ Les peuples civilisés eux-mêmes 
n'admettent d'étrangers que ceux qui ont obtenu une 
permission expresse d'habiter parmi eux. 

Les cités, selon Platon, eurent en quelque sorte dans la 



1. Oùx Ij^ovTo'ç ntù aiayijvriv toutou toû ëpyou (xoû dp-îtâl^eiv), cpépovco; 6é xi 
xaX ôdli^ç [xâX'Xov. Arj'XoOat Se twv t£ riTcsipwxwv Ttvlç èxi xal vDv, oT; xdaaoç 
xa'Xwî ToOto 6pâv, xa\ ol '3ia>;ato\ twv tcoititcôv Tàç TtuTcei; xtÔv xaTaTr>v£dvTtov 
TravTaj^oD ô{j.o£toç èptoxwvxsç el "k^^^xai ebiv tbç ouxe wv lïuvOâvovxat 
àra^toûvxwv t6 epyov, oT; x' èittjisXkç sïr, elôévat, oùx ôvstSiJJdvxiov. 

2. On prend ordinairement dans ce passage le mot hostis dans le sens de 
V adverse partie; mais Cicéron observe précisément à ce sujet que hostis 
était pris par les anciens Latins dans le sens de peregrinus. (Vico.) 



472 PHILOSOPHIE 

guerre leur principe fondamental; la guerre elle-même, 
TTcXqjLoç, tira son nom de ttoXiç, cité... Cette éternelle ini- 
mitié des peuples jette beaucoup de jour sur le récit 
qu'on lit dans Tite-Live, de la première guerre d'Albe et 
de Rome. Les Romains, dit-il, avaient longtemps foit la 
guerre cojitre les Albains^ c'est-à-dire que les deux peu- 
ples avaient longtemps auparavant exercé réciproque- 
ment ces brigandages dont nous parlons. L'action 
d'Horace qui tue sa sœur pour avoir pleuré Curiace, 
devient plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était, 
non son fiancé, mais son ravisseur *. Il est bien digne 
de remarque que, par ce genre de convention, la vic- 
toire de Vun des deux peuples devait être décidée par 
Vissue du combat des principaux intéressés^ tels que les 
trois Horaces et les trois Guriaces dans la guerre 
d'Albe , tels que Paris et Ménélas dans la guerre de 
Troie. De même, quand la barbarie antique reparut au 
moyen âge, les princes décidaient eux-mêmes les que- 
relles nationales par des combats singuliers, et les 
peuples se soumettaient à ces sortes de jugements. 
Albe, ainsi considérée, fut la Troie latine, et l'Hélène 
romaine fut la sœur d'Horace. 
Les dix ans^ du siècre de Troie célébrés chez les 



1. Comment expliquer cette prétendue alliance, quand Romulus lui-même, 
sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor auquel il avait rendu le 
trône, ne put trouver de femme chez les Albains. (Vico.) 

2. Le nombre, chose la plus abstraite de toutes, fut la dernière que com- 
prirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on se servit d'abord de 
celui de douze : de là les douze grands dieux, les douze travaux d'Hercule, 
les douze parties de l'as, les Douze Tables, etc. Les Latins ont conservé d'une 
époque où l'on connaissait mieux les nombres, leur mot «excew/i, et les Italiens, 
cento, et ensuite cento e mille, pour dire un nombre innombrable. Les phi- 
losophes seuls peuvent arriver à l'idée à^ infini. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 473 

Grecs', répondent chez les Latins aux diœ ans du siège 
de Veies ; c'est un nombre fini pour le nombre infini 
des années antérieures , pendant lesquelles les cités 
avaient exercé entre elles de continuelles hostilités. 

Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloi- 
gnement pour former des ligues et des confédérations, 
nous expliquent pourquoi l'Espagne fut soumise par 
les Romains; l'Espagne dont César avouait que par- 
tout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seule- 
ment pour la vie; l'Espagne, que Gicéron proclamait la 
mère des plus belliqueuses nations du monde. La ré- 
sistance de Sagonte, arrêtant pendant huit mois la 
même armée qui, après tant de pertes et de fatigues, 
faillit triompher de Rome elle-même dans son Gapitole, 
la résistance de Numance, qui fit trembler les vain- 
queurs de Garthage, et ne put être réduite que par la 
sagesse et l'héroïsme du triomphateur de l'Afrique, 
n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que cette 
nation généreuse unît toutes ses cités dans une même 
confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords 
du Tage ? 11 n'en fut point ainsi : l'Espagne mérita le 
déplorable éloge de Florus : Sola omnium provinciarum 
vires suas, postquani victa est, intellexit. Tacite fait la 
même remarque sur les Bretons, que son Agricola 



1. Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie le nom de 'Aj^aio^, 
Achivi, était restreint à une partie du peuple grec, qui fit cette guerre; 
mais ce nom s'étant étendu à toute la nation, on dit au temps d'Homère que 
toute la Grèce s'était liguée contre Troie. Ainsi nous voyons dans Tacite 
que le nom de Germanie, étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, 
n'avait désigné originairement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les 
Gaulois de ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute 
la Germanie, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui 
à! Achivi par tous les Grecs. (Vico.) 



474 PHILOSOPHIE 

trouva si belliqueux : Dum si7iguli pugnant^ universi 
vincuntur. 

Les historiens, frappés de l'éclat des entreprises na- 
vales des temps héroïques^ n'ont point remarqué les 
guerres de terre qui se faisaient aux mêmes époques, 
encore moins I^l politique héroïque qui gouvernait alors 
la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens et 
de sagacité, nous en donne une indication précieuse : 
Les cités héroïques^ dit-il , étaient toutes sans murailles^ 
comme Sparte dans la Grèce, comme Numance, la 
Sparte de l'Espagne; telle était ^ ajoute-t-il, la fierté in- 
domptable et la violence naturelle des héros, que tous les 
jours ils se chassaient les uns les autres de leurs établis- 
sements. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé 
lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier 
roi. Qu'on juge combien il est raisonnable de chercher 
un moyen de certitude pour la chronologie dans les 
généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette suite 
non interrompue des quatorze rois latins ! Dans les 
siècles les plus barbares du moyen âge, on ne trouve 
rien de plus inconstant, de plus variable, que la fortune 
des maisons royales. Urbem Romam principio reges 
HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales. 
L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois 
mots employés par les jurisconsultes pour désigner la 
possession, habere, tenere, possidere. 



DE L'HISTOIRE 475 



§ VIL 



Corollaires relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la préten- 
due monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée 
Junius Brutus. 



En considérant ces rapports innombrables de l'his- 
toire politique des Grecs et des Romains , tout homme 
qui consulte la réflexion plutôt que la mémoire ou l'ima- 
gination affirmera sans hésiter que, depuis les temps 
des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens partagèrent 
avec les nobles le droit des mariages solennels, le peuple 
de Mars se composa des seuls nobles..,. On ne peut ad- 
mettre que les plébéiens, que la tourbe des plus vils 
ouvriers, traités dès l'origine comme esclaves, eussent 
le droit d'élire les rois, tandis que les Pères auraient 
seulement sanctionné l'élection. C'est confondre ces 
premiers temps avec celui où les plébéiens étaient 
déjà une partie de la cité, et concouraient à élire les 
consuls, droit qui ne leur fut communiqué par les 
Pères qu'après celui des mariages solennels, c'est-à-dire 
au moins trois cents ans après la mort de Romulus. 

Lorsque les philosophes ou les historiens parlent 
des premiers temps, ils prennent le mot peuple dans un 
sens moderne, parce qu'ils n'ont pu imaginer les 
sévères aristocraties des âges antiques ; de là deux 
erreurs dans l'acception des mots rois et liberté. Tous 
les auteurs ont cru que Isl royauté romaine était monar- 
chique, que la liberté fondée par Junius Brutus était 
une liberté populaire. On peut voir à ce sujet Tincon- 
séquence de Bodin. 



476 PHILOSOPHIE 

Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en 
racontant l'institution du consulat par Junius Brutus, 
dit positivement qu'il n'y eut rien de changé dans la 
constitution de Rome (Brutus était trop sage pour faire 
autre chose que la ramener à la pureté de ses principes 
primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels 
ne diminua rien de la puissance royale, nihil quic- 
quam de regia potestate diminutum. Ces consuls étaient 
deux rois annuels d'une aristocratie, reges annuos^ dit 
Gicéron dans les Lois^ de même qu'il y avait à Sparte 
des rois à vie, quoique personne ne puisse contester 
le caractère aristocratique de la constitution lacédé- 
monienne. Les consuls, pendant leur règne ^ étaient, 
comme on sait, sujets à l'appel, de même que les rois 
de Sparte étaient sujets à la surveillance des éphores: 
leur règne annuel étant fini, les consuls pouvaient être 
accusés, comme on vit les éphores condamner à mort 
des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous dé- 
montre donc à la fois , et que la royauté romaine fut 
aristocratique j et que la liberté fondée par Brutus ne fut 
point populaire, mais particulière aux nobles; elle 
n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses maî- 
tres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie 
des Tarquins. 

Si la variété de tant de causes et d'effets observés 
jusqu'ici dans Thistoire de la république romaine, si 
l'influence continue que ces causes exercèrent sur ces 
effets ne suffisent pas pour établir que la royauté chez 
les Romains eut un caractère aristocratique, et. que la 
liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des 
nobles, il faudra croire que les Romains, peuple gros- 
sier et barbare, ont reçu de Dieu un privilège refusé à 



DE L'HISTOIRE 477 

la nation la plus ingénieuse et la plus policée, à celle 
des Grecs; qu'ils ont connu leur antiquité, tandis que 
les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des 
leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse \ Mais quand on 
accorderait ce privilège aux Romains, il faudrait 
convenir que leurs traditions ne présentent que des 
souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et qu'avec 
tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce 
que nous avons établi sur les antiquités romaines. 



§ VIII. 
Corollaire relatif à l'héroïsme des premiers peuples. 

D'après les principes de la politique héroïque établis 
ci-dessus, Yhéroïsme des premiers peuples^ dont nous 
sommes obligés de traiter ici, fut bien différent de 
celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus de leurs 
préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens et 
trompés par les philologues sur le sens de ces trois 
mots, peuple, roi et liberté. Ils ont entendu par le premier 
mot, des peuples où les plébéiens seraient déjà citoyens; 
par le second, des monarques ; par le troisième, une 
liberté populaire. Ils ont fait entrer dans l'héroïsme des 
premiers âges trois idées naturelles à des esprits 



1. Nous avons observé que cette époque est pour l'histoire grecque celle 
de la plus grande lumière, comme pour l'histoire romaine l'époque de la se- 
conde guerre punique; c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire 
avec plus de certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les 
trois circonstances historiques les plus importantes. (Vico.) 



478 PHILOSOPHIE 

éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une 
justice raisonnée et conduite par les maximes d'une 
morale socratique, l'idée de cette gloire qui récompense 
les bienfaiteurs du genre humain; enfin l'idée d'un 
noble de'^ir de V immortalité. Partant de ces trois erreurs, 
ils ont cru que les rois et autres grands personnages 
des temps anciens s'étaient consacrés, eux, leurs 
familles et tout ce qui leur appartenait , à adoucir le 
sort des malheureux qui forment la majorité dans 
toutes les sociétés du monde. 

Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, 
Homère nous le représente sous trois aspects entière- 
ment contraires aux idées que les philosophes ont 
conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il juste 
quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il 
périsse, et que, sans réfléchir au sort commun de 
riiumanité , il répond durement : Quel accord entre 
V homme et le lion, entre le loup et Ï'ag7ieau? Quand je 
t'aurai tué, je te dépouillerai; pendant trois jours, je te 
traînerai lié à mon char autour des murs de Troie, et tu 
serviras ensuite de pâture à mes chiens. Aime-t-il la 
gloire, lorsque, pour une injure particulière, il accuse 
les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter de son 
rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et 
que, ne rougissant point de se réjouir avec Patrocle de 
l'affreux carnage que fait Hector de ses compatriotes, il 
forme le souhait impie que tous les Troyens et tous 
les Grecs périssent dans cette guerre, et que Patrocle 
et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le 
noble amour de l'immortalité, lorsqu'aux enfers, inter- 
rogé par Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond 
qu'il aimerait mieux vivre encore et être le dernier des 



DE L'HISTOIRE 479 

esclaves? Voilà le héros qu'Homère qualifie toujours 
du nom d'irréprochable {iixùiim) et qu'il semble proposer 
aux Grecs pour modèle de la vertu héroïque ! Si l'on 
veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce qui 
est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros 
irréprochable que le plus orgueilleux, le plus irritable 
de tous les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la 
susceptibilité, la déhcatesse du point d'honneur dans 
laquelle les duellistes faisaient consister toute leur 
morale, lorsque la barbarie antique reparut au moyen 
âge et que les romanciers exaltent dans leurs cheva- 
liers errants. 

Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros 
qu'elle vante, si l'on réfléchit à Y éternelle i7iimitié que, 
selon Aristote, les nobles ou héros juraient aux plébéiens . 
Qu'on parcoure l'âge de la vertu romaine^ que Tite- 
Live fixe au temps de la guerre contre Pyrrhus [nulla 
eetas virtutum feracior) et que, d'après Salluste (saint 
Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expul- 
sion des rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce 
Brutus qui immole à la liberté ses deux fils, espoir de 
sa famille ; ce Scévola qui effraye Porsenna et déter- 
mine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu l'assas- 
siner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse 
d'un fils vainqueur ; ces Décius qui se dévouent pour 
sauver leurs armées; ce Fabricius, ces Curius qui 
repoussent l'or des Samnites et les offres magnifiques 
du roi d'Épire ; ce Régulus enfin qui, par respect pour 
la sainteté du serment, va chercher à Garthage la mort 
la plus cruelle ; que firent-ils pour l'avantage des infor- 
tunés plébéiens? Tout l'héroïsme des maîtres du peuple 
ne servait qu'à l'épuiser par des guerres interminables. 



480 PHILOSOPHIE 

qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure pour l'ensevelir 
ensuite dans les cachots particuliers des nobles où les 
débiteurs étaient déchirés à coups de verges comme 
les plus vils des esclaves. Si quelqu'un tentait de 
soulager les plébéiens par une loi agraire, l'ordre des 
nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur du 
peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) 
de ce Manlius qui avait sauvé le Gapitole. Sparte, la 
ville héroïque de la Grèce, eut son Manlius dans le roi 
Agis; Rome, la ville héroïque du monde, eut son Agis 
dans la personne de Manlius : Agis entreprit de soulager 
le pauvre peuple de Lacédémone et fut étranglé par 
les éphores; Manlius, soupçonné à Rome du même 
dessein, fut précipité de la roche tarpéienne. Par cela 
seul que les nobles des premiers peuples se tenaient 
pour héros^ c'est-à-dire pour des êtres d'une nature 
supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter 
la multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur 
raisonnable doit se demander avec étonnement que 
pouvait être cette vertu si vantée des Romains avec un 
orgueil si tyrannique? cette modération ^N^cidini d'ava- 
rice? cette douceur avec un esprit si farouche? cette 
justice au milieu d'une si grande inégalité ? 

Les principes qui peuvent faire cesser cet étonne- 
ment et nous expliquer l'héroïsme des anciens peuples, 
sont nécessairement les suivants : I. En conséquence 
de l'éducation sauvage des géants dont nous avons 
parlé, V éducation des enfants dut conserver chez les 
peuples héroïques cette sévérité, cette barbarie origi- 
naire; les Grecs et les Romains pouvaient tuer leurs 
enfants nouveau-nés ; les Lacédémoniens battaient de 
verges leurs enfants dans le temple de Diane, et souvent 



DE L'HISTOIRE 481 

jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité pater- 
nelle des modernes qui leur donne en toute chose cette 
délicatesse étrangère à l'antiquité. — II. Les épouses 
doivent s acheter chez de tels peuples avec les dots héroï^ 
ques, usage que les prêtres romains conservèrent dans 
la solennité de leur mariage qu'ils contractaient coemp- 
tione et farre. Tacite en dit autant des anciens 
Germains auxquels cette coutume était probablement 
commune avec tous les peuples barbares. Chez eux 
les femmes sont considérées par leurs maris comme 
nécessaires pour leur donner des enfants, mais du 
reste traitées comme esclaves. Telles sont les mœurs 
du nouveau monde et d'une grande partie de l'ancien. 
Au contraire, lorsque la femme apporte une dot, elle 
achète la liberté du mari et obtient de lui un aveu 
public qu'il est incapable de supporter les charges du 
mariage. C'est peut-être l'origine des privilèges impor- 
tants dont les empereurs romains favorisent les dots. 
— III. Les fils acquièrent, les femmes épargnent pour 
leurs pères et leurs maris; c'est le contraire de ce qui 
se fait chez les modernes. — IV. Les jeux et les plaisirs 
sont fatigants^ comme la lutte, la course. Homère dit 
toujours Achille aux pieds légers. Ils sont en outre 
dangereux: ce sont des joutes, des chasses, exercices 
capables de fortifier l'âme et le corps et d'habituer à 
mépriser, à prodiguer la vie. — V. Ignorance complète 
du luxe, des commodités sociales, des doux loisirs. — 
YI. Les guerres sont toutes religieuses, et par conséquent 
atroces. — YII. De telles guerres entraînent dans toute 
leur dureté les servitudes héroïques; les vaincus sont 
regardés comme des hommes sans dieux, et perdent 
non seulement la liberté civile, mais la liberté natu- 

31 



482 PHILOSOPHIE 

relie. — D'après toutes ces considérations, les répu- 
bliques doivent être alors des aristocraties naturelles^ 
c'est-à-dire composés d'hommes qui soient naturellement 
les plus courageux; le gouvernement doit être de nature 
à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre 
de nobles, de pères de famille qui fassent consister le 
bien public dans la conservation de ce pouvoir absolu 
qu'ils avaient originairement sur leurs familles et qu'ils 
ont maintenant dans l'État, de sorte qu'ils entendent le 
mot patrie dans le sens étymologique qu'on peut lui 
donner: V intérêt des pères {patria, sous-entendu res). 

Tel fut donc V héroïsme des premiers peuples, telle la 
nature morale des héros, tels le^wx^ usages, \q\xv^ gouver^ 
nements et leurs lois. Cet héroïsme ne peut désormais 
se représenter, pour des causes toutes contraires à celles 
que nous avons énumérées et qui ont produit deux 
sortes de gouvernements humains, les républiques popu- 
laires et les monarchies. Le héros digne de ce nom, 
caractère bien différent de celui des temps héroïques, 
est appelé par les souhaits des peuples affligés ; les 
philosophes en raisonnent, les poètes Yimaginent^ mais 
la nature des sociétés ne permet pas d'espérer un tel 
bienfait du ciel. 

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur Vhéroïsme 
des premiers peuples reçoit un nouveau jour des axiomes 
relatifs à Vhéroïsme romain, que l'on trouvera analogue 
à Vhéroïsme des Athéniens encore gouvernés par le sénat 
aristocratique de l'Aréopage et à Vhéroïsme de Sparte, 
république d' Héraclides , c'est-à-dire de héros ou nobles, 
comme on Ta démontré. 



DE L'HISTOIRE 483 



CHAPITRE VII 



DE LA PHYSIQUE POETIQUE. 



Après avoir observé quelle fut la sagesse des pre- 
miers hommes dans la logique, la morale, l'économie 
et la politique, passons au second rameau de l'arbre 
métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à la 
cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astro- 
nomie, pour traiter ensuite de la chronologie et de la 
géographie, qui en dérivent. 



De la physiologie poétique. 

Les poètes théologiens, dans leur physique grossière, 
considérèrent dans l'homme deux idées métaphysi- 
ques, être^ subsister. Sans doute ceux du Latium con- 
çurent bien grossièrement Vêtre., puisqu'ils le confon- 
dirent avec l'action de manger. Tel fut probablement 
le premier sens du mot 5u??^, qui depuis eut les deux 



484 PHILOSOPHIE 

significations. Aujourd'hui même nous entendons nos 
paysans dire d'un malade, il mange encore, pour il vit 
encore. Rien de plus abstrait que l'idée à! existence. Ils 
conçurent aussi l'idée de subsister, c'est-à-dire être 
debout, être sur ses pieds. C'est dans ce sens que les 
destins d'Achille étaient attachés à ses talons. 

Les premiers hommes réduisaient toute la machine 
du corps humain aux solides et aux liquides. Les solides 
eux-mêmes, ils les réduisaient aux chairs, viscera [vesci 
voulait dire se nourrir, parce que les aliments que l'on 
assimile font de la chair]; aux os et articulations, artus 
[observons que artus vient du mot ars, qui, chez les 
anciens Latins, signifiait la force du corps; d'où arti- 
tus, robuste; ensuite on donna ce nom à! ars à tout 
système de préceptes propres à former quelques 
facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils prirent pour les 
forces, lorsque, usant encore du langage muet, ils par- 
laient avec des signes matériels [ce n'est pas sans rai- 
son qu'ils prirent n^r/'^dans ce sens, puisque les nerfs 
tendent les muscles, dont la tension fait la force de 
l'homme]; enfin à la moelle, c'est dans la moelle qu'ils 
placèrent non moins sagement l'essence de la vie 
[l'amant appelait sa maîtresse medulla, et medullitus 
voulait dire de tout cœur; lorsque l'on veut désigner 
l'excès de l'amour, on dit qu'il brûle la moelle des os, 
urit medullas]. Pour les liquides, ils les réduisaient à 
une seule espèce, celle du sang; ils appelaient sang la 
liqueur spermatique, comme le prouve la périphrase 
sanguine cretus, pour engendré; et c'était encore une 
expression juste, puisque cette liqueur semble formée 
du plus pur de notre sang. Avec la même justesse, ils 
appelèrent le sang le suc des fibres, dont se compose la 



>4^ 



DE L'HISTOIRE 485 

chair. C'est de là que les Latins conservèrent succi 
plenus, pour dire charnu^ plein d'un sang abondant 
et pur. 

Quant à l'autre partie de l'homme, qui est Yâme^ les 
poètes théologiens la placèrent dans l'air, chez les Latins 
anima; l'air fut pour eux le véhicule de la vie, d'où 
les Latins conservèrent la phrase anima vivimus, et 
en poésie, ferri ad vitales auras pour naître; ducere 
vitales auras, pour vivre ; vitam refende in auras, pour 
mourir; et en prose animam ducere, vivre; animam 
trahere, être à l'agonie ; animam efflare, emittere, expi- 
rer ; ensuite les physiciens placèrent aussi dans l'air 
l'âme du monde. C'est encore une expression juste que 
animus pour la partie douée du sentiment : les Latins 
disent animo sentimus. Ils considèrent animus comme 
mâle, anima comme femelle, parce que animus agit 
sur anima. Le premier est Vigneus vigor dont parle 
Virgile ; de sorte qu animus aurait son sujet dans les 
nerfs ; anima, dans le sang et dans les veines. Vxther 
serait le véhicule à! animus, l'air celui à! anima; le pre- 
mier circulant avec toute la rapidité des esprits ani- 
maux, la seconde plus lentement avec les esprits 
vitaux. ^4mma serait l'agent du mouvement; animus, 
l'agent et le principe des actes de la volonté. Les 
poètes théologiens ont senti, par une sorte d'instinct, 
cette dernière vérité, et dans les poèmes d'Homère ils 
ont appelé l'âme [animus) une force sacrée, une puis- 
sance mystérieuse, un dieu inconnu. En général, lorsque 
les Grecs et les Latins rapportaient quelqu'une de leurs 
paroles, de leurs actions à un principe supérieur, ils 
disaient : un dieu Va voulu ainsi. Ce principe fut appelé 
par les Latins mens animi. Ainsi, dans leur grossièreté, 



486 PHILOSOPHIE 

ils pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie 
naturelle a établie par des raisonnements invincibles 
contre la doctrine d'Épicure : les idées nous viennent de 
Dieu. 

Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois 
parties du corps, la tête, la poitrine, le cœur. A la tête 
ils rapportaient toutes les connaissances, et comme 
elles étaient chez eux toutes d'imagination, ils placèrent 
dans la tête la mémoire, dont les Latins employaient le 
nom pour désigner V imagination. Dans le retour de la 
barbarie, au moyen âge, on disait imagination pour 
génie, esprit. [Le biographe contemporain de Rienzi 
l'appelle uomo fantastico pour uomo d'ingegno.] En effet, 
l'imagination n'est que le résultat des souvenirs; le 
génie ne fait autre chose que travailler sur les maté- 
riaux que lui offre la mémoire. Dans ces premiers 
temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art 
d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la sub- 
tilité qu'il a aujourd'hui, où la multitude de mots 
abstraits que nous voyons dans les langues modernes 
ne lui avait pas encore donné ses habitudes d'abstrac- 
tion continuelle , il occupait toutes ses forces dans 
l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son 
union avec le corps, et qui toutes trois sont relatives 
à la première opération de l'esprit, Vinvention; il fal- 
lait trouver avant de juger; la topique devait précéder 
la critique, ainsi que nous l'avons dit. Aussi les poètes 
théologiens dirent que la mémoire (qu'ils confondaient 
avec V imagination) était la mère des muses, c'est-à-dire 
des arts. 

En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre 
une observation importante qui jette beaucoup de jour 



DE L'HISTOIRE 487 

sur celle que nous avons faite dans la Méthode [il nous 
est aujourd'hui difficile de comprendre , impossible 
(^'imaginer la manière de penser des premiers hommes 
qui fondèrent V humanité païenne ^). Leur esprit préci- 
sait, particularisait toujours, de sorte qu'à chaque chan- 
gement dans la physionomie ils croyaient voir un nou- 
veau visage, à chaque nouvelle passion un autre cœur, 
une autre âme ; de là ces expressions poétiques, com- 
mandées par une nécessité naturelle plus que par celle 
de la mesure, ora^ vultus, animi^ ^^jec^or^x, corda^ 
employées pour leurs singuliers. 



1. Les premiers hommes étant presque aussi incapables de généraliser 
que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface entièrement la 
sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne pouvaient combiner des idées 
et discourir. Toutes les pensées {sentenze) devaient en conséquence être 
particularisées par celui qui les pensait, ou plutôt qui les sentait. Exami- 
nons le trait sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par 
Catulle : le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la 
présence de l'objet aimé : 

Ille mi paresse deo videlur, 

Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux mêmes... 

La pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que l'amant 
ne la particularise point en la restreignant à lui-même; c'est au contraire 
ce que fait Térence, lorsqu'il dit : 

Vitam deorum adepti sumus, 

Nous avons atteint la félicité des dieux. 

Ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le singulier; 
cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à plusieurs. Mais 
le même poète, dans une autre comédie, porte le sentiment au plus haut degré 
de sublimité en le singularisant et l'appropriant à celui qu'il éprouve : 

Deus factus sum, 

Je ne suis plus un homme, mais un dieu. 

Les pensées abstraites regardant les généralités sont du domaine des 
philosophes, et les réflexions sur les passions sont d'une fausse et froide 
poésie. 



488 PHILOSOPHIE 

Ils plaçaient dans la poitrine le siège de toutes les 
passions, et au-dessous, les deux germes, les deux 
levains des passions : dans V estomac la partie irascible, 
et la partie concupiscible surtout dans le foie^ qui est 
défini le laboratoire du sang {offîcina). Les poètes 
appellent cette T^^riie prcocordia ; ils attachent au foie 
du Titan chacun des animaux remarquables par quel- 
que passion; c'était entendre, d'une manière confuse, 
que la concupiscence est la mère de toutes les passions, et 
que les passions sont daîis nos humeurs. 

Ils rapportaient au cœur tous les conseils ; les héros 
roulaient leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur 
cœur ; agitabant, versabant, volutabant corde curas. Ces 
hommes, encore stupides, ne pensaient aux choses 
qu'ils avaient à faire que lorsqu'ils étaient agités par 
les passions. De là les Latins appelaient les sages cor- 
dati, les hommes de peu de sens vecordes. Ils disaient 
sententiœ, pour résolutions, parce que leurs jugements 
n'étaient que le résultat de leurs sentiments ; aussi les 
jugements des héros s'accordaient toujours avec la 
vérité dans leur forme, quoiqu'ils fussent souvent faux 
dans leur matière. 



§ H. 
Corollaire relatif aux descriptions héroïques. 

Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, 
et étant au contraire tout imagination, rapportaient 
les fonctions externes de Vâme aux cinq sens du corps, 
mais considérés dans toute la finesse, dans toute la 



DE L'HISTOIRE 489 

force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par 
lesquels ils exprimèrent l'action des sens le prouvent 
assez : ils disaient pour entendre, audire, comme on 
dirait haurire, puiser, parce que les oreilles semblent 
boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils 
disaient pour voir distinctement, cernere oculis (d'où 
l'italien scernere^ discerner), mot à mot séparer par les 
yeux^ parce que les yeux sont comme un crible dont 
les pupilles sont les trous; de même que du crible 
sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre, 
ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets 
ou rayons de lumière qui vont frapper les objets que 
nous voyons distinctement ; c'est le rayon visuel^ 
deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours par 
Descartes. Ils disaient pour voir en général, usurpare 
oculis; tangere^ pour toucher et dérober^ parce qu'en 
touchant les corps nous enlevons, nous en dérobons 
toujours quelque partie. Pour odorer, ils disaient olfa- 
cere, comme si, en recueillant les odeurs, nous les 
faisions nous-mêmes ; et en cela ils se sont rencontrés 
avec la doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, 
pour juger des saveurs, ils disaient sapere, quoique ce 
mot s'appliquât proprement aux choses douées de 
saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cher- 
chaient dans les choses la saveur qui leur était propre : 
de là cette belle métaphore de sapientia, la sagesse, 
laquelle tire des choses leur usage naturel et non 
celui que leur suppose l'opinion. 

Admirons en tout ceci la Providence divine qui, 
nous ayant donné comme pour la garde de notre corps 
des se7iSy à la vérité bien inférieurs à ceux des brutes, 
voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un 



490 PHILOSOPHIE 

état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens 
les plus actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens 
s'affaiblissent, lorsque viendrait l'âge de la réflexio^i^ 
et que cette faculté prévoyante protégerait le corps à 
son tour. 

On doit comprendre, d'après ce qui précède, pour- 
quoi les descriptions héroïques, telles que celles d'Ho- 
mère, ont tant d'éclat, et sont si frappantes, que tous 
les poètes des âges suivants n'ont pu les imiter, bien 
loin de les égaler. 



§ III. 

Corollaire relatif aux mœurs héroïques. 

De telles natures héroïques , animées de tels senti- 
ments héroïques, durent créer et conserver des mœurs 
analogues à celles que nous allons esquisser. 

Les héros, récemment sortis des géants, étaient au 
plus haut degré grossiers et farouches, d'un entende- 
ment très borné, d'une vaste imagination, agités des 
passions les plus violentes ; ils étaient nécessairement 
barbares, orgueilleux, difficiles, obstinés dans leurs 
résolutions, et en même temps très mobiles, selon les 
nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point 
contradictoire ; vous pouvez observer tous les jours 
l'opiniâtreté de nos paysans, qui cèdent à la première 
raison que vous leur dites, mais qui, par faiblesse de 
réflexion, oublient bien vite le motif qui les avait frap- 
pés, et reviennent à leur première idée. — Par suite 
du même défaut de réflexion, les héros étaient ouverts^ 



DE L'HISTOIRE 491 

incapables de dissimuler leurs impressions, généreux 
et magnanimes^ tels qu'Homère représente Achille, le 
plus grand de tous les héros grecs. Aristote part de ces 
mœurs héroïques^ lorsqu'il veut dans sa Poétique^ que 
le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni 
entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de 
grands vices et de grandes vertus. En effet Vhéroïsme 
d'une vertu parfaite est une conception qui appartient 
à la philosophie et non pas à la poésie. 

Vhéroïsme galant des modernes a été imaginé par les 
poètes qui vinrent bien longtemps après Homère, soit 
que l'invention des fables nouvelles leur appartienne, 
soit que les mœurs devenant efféminées avec le temps, 
ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les pre- 
mières fables graves et sévères, comme il convenait 
aux fondateurs des sociétés. Ce qui le prouve, c'est 
qu'Achille, qui fait tant de bruit pour l'enlèvement de 
Briséis, et dont la colère suffit pour remplir une Iliade, 
ne montre pas une fois dans tout ce poème, un senti- 
ment d'amour ; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre 
Troie pour reconquérir Hélène, ne donne pas, dans 
tout le cours de cette longue guerre, le moindre signe 
à! amoureux tourment ou de jalousie. 

Tout ce que nous avons dit sur les pensées, les des- 
criptions et les mœurs héroïques, appartient à la décou- 
verte DU VÉRITABLE Homère , que uous ferons dans 
le livre suivant. 



492 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE VIII 



DE LA COSMOGRAPHIE POETIQUE. 



Les poètes théologiens^ ayant pris pour principes de 
leur physique les êtres divinisés par leur imagination, 
se firent une cosmographie en harmonie avec cette phy- 
sique. Ils composèrent le monde de dieux du ciel, de 
l'enfer {dii superi, inferï)^ et de dieux intermédiaires 
qui furent probablement ceux que les anciens Latins 
appelaient medioxumi). 

Dans le monde, ce fut le ciel qu'ils contemplèrent 
d'abord. Les choses du ciel durent être pour les Grecs 
les premiers {xoL^t^imiai.^ connaissances j^ar excellence, les 
premiers ^£a)p'^[j,aTa, objets divins de contemplation. Le 
mot contemplation^ appliqué à ces choses, fut tiré par 
les Latins, de ces espaces du ciel désignés par les 
augures pour y observer les présages, et appelés templa 
cœli, — Le ciel ne fut pas d'abord plus haut pour les 
poètes que le sommet des montagnes ; ainsi les enfants 
s'imaginent que les montagnes sont les coloniies qui 
soutiennent la voûte du ciel, et les Arabes admettent 
ce principe de cosmographie dans leur Coran ; de ces 



DE L'HISTOIRE 



colo7ines, il resta les deux colonnes d'Hercule^ qui rempla- 
cèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses épaules. 
Colonne dut venir d'abord de columen; ce n'était que 
des soutiens^ des étais arrondis dans la suite par Tar- 
chitecture. 

La fable des géants faisant la guerre aux dieux, et 
entassant Ossa sur Pélion^ Olympe sur Ossa^ doit avoir 
été trouvée depuis Homère. Dans V Iliade, les dieux 
se tiennent toujours sur la cime du mont Olympe. Il 
suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire 
tomber les dieux/Cette fable, quoique rapportée dans 
VOdyssée, y est peu convenable : dans ce poème, Venfer 
n'est pas plus profond que le fossé où Ulysse voit les 
ombres des héros et converse avec elles. Si l'Homère 
de V Odyssée avait cette idée bornée de Y enfer, il devait 
concevoir du ciel une idée analogue, une idée conforme 
à celle que s'en était faite l'Homère de V Iliade. 



494 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE IX 



DE L ASTRONOMIE POETIQUE. 



Démonstration astronomique, fondée sur des preuves physico-philologiques 
de l'uniformité des principes ci-dessus établis chez toutes les nations 
païennes. 



La force indéfinie de l'esprit humain se développant 
de plus en plus, et la contemplation du ciel, nécessaire 
pour prendre les augures, obligeant les peuples à l'ob- 
server sans cesse, le ciel s^ éleva dans l'opinion des 
hommes, et avec lui s'élevèrent les dieux et les héros. 

Pour retrouver V astronomie poétique , nous ferons 
usage de trois vérités philologiques : I. L'astronomie 
naquit chez les Ghaldéens. IL Les Phéniciens appri- 
rent des Ghaldéens et communiquèrent aux Egyptiens 
l'usage du cadran et la connaissance de l'élévation du 
pôle. IIL Les Phéniciens, instruits par les mêmes Ghal- 
déens, portèrent aux Grecs la connaissance des divi- 
nités qu'ils plaçaient dans les étoiles. — Avec ces trois 
vérités philologiques s'acccordent deux principes philo- 



DE L'HISTOIRE 495 

sophiquGs : le premier est tiré de la nature sociale des 
peuples ; ils admettent difficilement les dieux étrangers, 
à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de 
liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême 
décadence. Le second est physique; l'erreur de nos 
yeux nous fait paraître les planètes plus grandes que les 
étoiles fixes* 

Ces principes établis, nous dirons que, chez toutes 
les nations païennes de l'Orient, de l'Egypte, de la Grèce 
et du Latium, l'astronomie naquit uniformément d'une 
croyance vulgaire : les planètes paraissant beaucoup plus 
grandes que les étoiles fixes, les dieux montèrent dans les 
pla7iètes, et les héros furent attachés aux constellations. 
Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les héros 
de la Grèce et de l'Egypte déjà préparés à jouer ces 
deux rôles; et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans 
ceux du Latium la même facilité. Les héros^ et les hiéro- 
glyphes qui signifiaient leurs caractères ou leurs entre- 
prises, furent donc placés dans le ciel, ainsi qu'un 
grand nombre des dieux principaux, et servirent Vas- 
tronomie des savants en donnant des noms aux étoiles. 
Ainsi, en partant de cette astronomie vulgaire, les 
premiers peuples écrivirent au ciel l'histoire de leurs 
dieux et de leurs héros. 



496 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE X 



DE LA CHRONOLOGIE POETIQUE. 



Les poètes théologiens donnèrent à la chronologie des 
commencements conformes à une telle astronomie. 
Ce Saturne^ qui chez les Latins tira son nom a satis, 
des semences, et qui fut appelé par les Grecs Kpcvoç de 
xpsvoç, le temps, doit nous faire comprendre que les 
premières nations, toutes composées d'agriculteurs, 
commencèrent à compter les années par les récoltes 
de froment. C'est en effet la seule, ou du moins la 
principale chose dont la production occupe les agricul- 
teurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, ils 
montrèrent autant d'épis ou de bri^is de paille, ou bien 
encore firent autant le geste de moissonner qu'ils vou- 
laient indiquer d'années... 

Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer 
quatre espèces d'anachronismes : 1^ Temps vides de 
faits, qui devraient en être remplis ; tels que l'âge des 
dieux, dans lequel nous avons trouvé les origines de 
tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant 



DE L'HISTOIRE 497 

Varron place dans ce qu'il appelle le temps obscur. 
2** Temps remplis de faits, et qui devaient en être vides, 
tels que l'âge des héros, où l'on place tous les événe- 
ments de l'âge des dieux, dans la supposition que toutes 
les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et 
surtout d'Homère. 3° Temps unis^ qu'on devait diviser; 
pendant la vie du seul Orphée, par exemple, les Grecs, 
d'abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent toute 
la civilisation qu'on trouve chez eux à l'époque de la 
guerre de Troie. 4** Temps divisés, qui devaient être 
unis: ainsi on place ordinairement la fondation des 
colonies grecques dans la Sicile et dans l'Italie, plus 
de trois siècles après les courses errantes des héros 
qui durent en être l'occasion. 



CANON CHRONOLOGIQUE 



Pour déterminer les commencements de l'histoire universelle, antérieurement 
au règne de Ninus d'où elle part ordinairement. 



Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des 
enfants de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la terre, 
un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le reste du monde. 
Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout chez les premières 
nations païennes, fixe les fondateurs des sociétés dans les lieux où 
les ont conduits leurs courses vagabondes, et alors commence l'âge 
des dieux qui dure neuf siècles. Déterminés dans le choix de leurs 
premières demeures par le besoin de trouver de l'eau et des ali- 
ments, ils ne peuvent se fixer d'abord sur le rivage de la mer, el 
les premières sociétés s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais 
vers la fin du premier âge, les peuples descendent plus près de la 
mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans depuis 
le siècle cfor du Latium, depuis Vàge de Saturne jusqu'au temps 
où Ancus Martius vient sur les bords de la mer s'emparer d'Ostie. — 

32 



498 PHILOSOPHIE 

L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend deux cents années 
pendant lesquelles nous voyons d'abord les courses delMinos, l'ex- 
pédition des Argonautes, la guerre de Troie et les longs voyages 
des héros qui ont détruit cette ville. C'est alors, plus de mille ans 
^près le déluge, que Tyr, capitale de la Phénicie, descend de l'in- 
térieur des terres sur le rivage, pour passer ensuite dans une île 
voisine. Déjà elle est célèbre par la navigation et par les colonies 
<[u'elle a fondées sur les côtes de la Méditerranée et même au delà 
du détroit avant les temps héroïques de la Grèce. 

Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, 
■en montrant comment elles s'accordèrent à élever leurs dieux jus- 
qu'aux étoiles, usages que les Phéniciens portèrent de l'Orient en 
Orèce et en Egypte. D'après cela, les Chaldéens durent régner dans 
l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula depuis Zoroastre jusqu'à 
Ninus, qui fonda la monarchie assyrienne, la plus ancienne du 
monde; autant qu'on dut en compter depuis Hermès Trismégisle 
jusqu'à Sésostris, qui fonda aussi en Egypte une puissante monar- 
chie. Les Assyriens et les Égyptiens, nations méditerranées, durent 
■suivre dans les révolutions de leurs gouvernements la marche 
générale que nous avons indiquée Mais les Phéniciens, nation 
•maritime, enrichie par le commerce, durent s'arrêter dans la 
démocratie, le premier des gouvernements humains (Voy. le 
IV« liv.). 

Ainsi, par le simple secours de l'intelligence et sans avoir besoin 
«de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les faits man- 
quent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune que pré- 
sentait l'histoire universelle dans ses origines, tant pour l'ancienne 
Egypte que pour l'Orient plus ancien encore. 

De cette manière, l'étude du développement de la civilisation 
humaine, prête une certitude nouvelle aux calculs de la chrono- 
logie. Conformément à l'axiome 106, elle part du point même où 
comm,ence le sujet qu''elle traite : elle part de /pôvoç, le temps, 
où Saturne, ainsi appelé a satis, parce que l'on comptait les années 
par les récoltes; d'f/ranie, la muse qui contemple le ciel pour 
prendre les augures; de Zoroastre, contemplateur desastreSy qui 
rend des oracles d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt 
Saturne monte dans la septième sphère, Uranie contemple les pla- 
nètes et les étoiles fixes, et les Chaldéens, favorisés par l'immensité 
de leurs plaines, deviennent astronomes et astrologues en mesurant 
le cercle que ces astres décrivent, en leur supposant diverses in- 



DE L'HISTOIRE 499 

fluences sur les corps sublunaires, et même sur les libres volontés 
de l'homme; sous les noms d'astronomie, d'astrologie ou de théo- 
logie, cette science ne fut autre que la divination. Du ciel les 
mathématiques descendirent pour mesurer la terre, sans toutefois 
pouvoir le faire avec certitude à moins d'employer les mesures 
fournies par les cieux. Dans leur partie principale elles furent 
nommées avec propriété géométrie. 

C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur science 
au point même où commence le sujet qui lui est propre. Ils com- 
mencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être connue 
qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait leur 
faire connaître les conjonctions et les oppositions qui avaient pu 
avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les constellations, mais 
ne pouvait leur rien apprendre de la succession des choses de la 
terre. Voilà ce qui a rendu impuissants les nobles efforts du 
cardinal Pierre d'Ailly. Voilà pourquoi l'histoire universelle a 
tiré si peu d'avantages pour éclairer son origine et sa suite du 
génie admirable et de l'étonnante érudition de Petau et de Joseph 
Scaliger. 



ti 



500 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE XI 



DE LA GEOGRAPHIE POETIQUE. 



La géographie poétique^ l'autre œil de V histoire fabu- 
leuse^ n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la 
chronologie poétique. En conséquence d'un de nos 
axiomes [les hommes qui veulent expliquer aux autres 
des choses inconnues et lointaines dont ils nont pas la 
véritable idée, les décrivent eii les assimilant à des 
clioses connues et rapprochées)^ la géographie poétique^ 
prise dans ses parties et dans son ensemble, naquit 
dans l'enceinte de la Grèce, sous des proportions res- 
serrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se 
répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant 
jusqu'à ce qu'elle atteignît les limites que nous lui 
voyons aujourd'hui. Les géographes anciens s'accor- 
dent à reconnaître une vérité dont ils n'ont point su 
faire usage : c'est que les anciennes nations^ émigrant 
dans des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des 
noms tirés de leur ancienne patrie aux cités, aux mon^ 
tagnes et aux fleuves, aux isthmes et aux détroits, aux 
îles et aux promontoires. 



DE L'HISTOIRE 501 

C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on 
plaça d'abord la partie orientale appelée Asie ou Inde^ 
Voccidentale appelée Europe ou Hespérie^ la septentrio- 
7iale nommée Thrace ou Scythie, enfin la méridionale^ 
dite Lybie ou Mauritanie. Les parties du monde furent 
ainsi appelées du nom du petit monde de la Grèce , selon 
la situation des premières relativement à celle des 
dernières. Ce qui le prouve, c'est que les vents cardi- 
naux conservent dans leur géographie les noms qu'ils 
durent avoir originairement dans l'intérieur de la 
Grèce. 

D'après ces principes, la grande péninsule située à 
l'orient de la Grèce conserva le nom di'Asie Mineure, 
après que le nom diAsie eut passé à cette vaste partie 
orientale du monde que nous appelons ainsi dans un 
sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à Y occi- 
dent par rapport à l'Asie, fut appelée Europe^ et ensuite 
ce nom s'étendit au grand continent que limite l'Océan 
occidental. — Ils appelèrent d'abord Hespérie la partie 
occidentale de la Grèce sur laquelle se levait le soir 
l'étoile Hespérus. Ensuite, voyant l'Italie dans la même 
situation, ils la nommèrent Grande Hespérie. Enfin, 
étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent 
comme la dernière Hespérie. — Les Grecs d'Italie, au 
contraire, durent appeler lonie la partie de la Grèce 
qui était orientale relativement à eux ; la mer qui sépare 
la Grande Grèce de la Grèce proprement dite, en garde 
le nom d'Ionienne. Ensuite l'analogie de situation entre 
la Grèce proprement dite et la Grèce asiatique, fit appe- 
ler Io7iie, par les habitants de la première, la partie de 
l'Asie Mineure qui se trouvait à leur orient. [Il est pro- 
bable que Pythagore vint en Italie de Samé, partie du 



502 PHILOSOPHIE 

royaume d'Ulysse située dans la première lonie^ plutôt 
que de Samos, située dans la seconde]. — De la Thrace 
grecque vinrent Mars et Orphée ; ce dieu et ce poète 
théologien ont évidemment une origine grecque. De la 
Scythie grecque vint Anacharsis avec ses oracles scythi- 
ques non moins faux que les vers d'Orphée. De la 
même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens, 
qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. 
C'est dans ce sens que Zamolxis fut Gète, et Bacchus 
Indien. — Le nom de Morée, que le Péloponèse conserve 
jusqu'à nos jours, nous prouve assez que Persée, héros 
d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits 
célèbres dans la Mauritanie grecque ; le royaume de 
Pélops ou Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Eu- 
rope est au nord de l'Afrique. Hérodote raconte qu'au- 
trefois les Maures furent hlancs^ ce qu'on ne peut 
entendre que des Maures de la Grèce, dont le pays est 
appelé encore aujourd'hui la Morée blanche. — Les 
Grecs avaient d'abord appelé Océan toute mer d'un 
aspect sans bornes, et Homère avait dit que l'île d'Éole 
était ceinte par Y Océan. Lorsqu'ils arrivèrent à V Océan 
véritable, ils étendirent cette idée étroite, et désignè- 
rent par le nom à! Océan la mer qui embrasse toute la 
terre comme une grande île **^ 



i. Ces principes de géographie peuvent justifier Homère d'erreurs très 
graves qui lui sont imputées à tort. Par exemple les Cimmériens durent avoir, 
comme il le dit, des nuits plus longues que tous les peuples de la Grèce, 
parce qu'ils étaient placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a 
reculé l'habitation des Cimmériens jusqu'aux Palus-Méotides. On disait, à 
cause de leurs longues nuits, qu'ils habitaient près des enfers, et les habitants 
de Cumes, voisins de la grotte de la Sibylle, qui conduisait aux enfers, 
reçurent, à cause de cette prétendue analogie de situation, le nom de Cimmé- 
riens. Autrement il ne serait point croyable qu'Ulysse, voyageant sans le 
secours des enchantements (contre lesquels Mercure lui avait donné un 



DE L'HISTOIRE 50$ 

préservatif), fût allé un jour voir l'enfer chez les Cimmériens des Palus- 
Méotides, et fût revenu le môme jour à Circéi, maintenant le mont Circello,. 
près de Cumes. — Les Lotophages et les Lestrigons durent aussi être 
voisins de la Grèce. 

Les mômes principes de Géographie poétique peuvent résoudre de grandes- 
difficultés dans l'Histoire ancienne de l'Orient, où l'on éloigne beaucoup, 
vers le nord ou le midi des peuples qui durent être placés d'abord dans. 
l'orient même. 

Ce que nous disons de la Géographie des Grecs se représente dans celle 
des Latins. Le Latium dut être d'abord bien resserré, puisqu'en deux siècles 
et demi Rome, sous ses rois, soumit à peu près vingt peuples sans étendre 
son empire à plus de vingt milles. Vltalie fut certainement circonscrite par 
la Gaule Cisalpine et par la Grande Grèce ; ensuite les conquêtes des Romains 
étendirent ce nom à tonte la Péninsule. La mer d'Etrurie dut être bien limitée 
lorsqu'Horatius Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; ensuite ce 
nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette mer qui baigne la 
côte inférieure de l'Italie. De même, le Pont où Jason conduisit les Argonautes 
dut être la terre la plus voisine de l'Europe, celle qui n'en est séparée que 
par l'étroit bassin appelé Propontide ; cette terre dut donner son nom à la 
mer du Pont, et ce nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie dans 
cette partie de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridate; le père de 
Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville grecque de 
l'Eubéc qui s'appelle maintenant Négrepont. — La première Crète dut être 
une île dans cet archipel où les Cyclades forment une sorte de labyrinthe; 
c'est de là probablement queMinos allait en course contre les Athéniens; dans 
la suite, la Crète sortit de la mer Egée pour se fixer dans celle où nous la 
plaçons. 

Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette 
nation vaine, en se répandant dans le monde, y célébra partout la guerre de^ 
Troie et les voyages des héros errant après sa destruction, des héros- 
grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et des héros troyens, tels que 
Antcnor, Capys, Énée. Les Grecs ayant retrouvé dans toutes les contrées da 
monde un caractère de fondateurs des sociétés analogue à celui de leur 
Hercule de Thèbes, ils placèrent partout son nom et le firent voyager par 
toute la terre qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie 
autre chose que de la gloire. Varron compte environ quai'ante Hercules, et il 
affirme que celui des Latins s'appelait Dius Fidius; les Égyptiens, aussi 
vains que les Grecs, disaient que leur Jupiter Ammon était le plus anciea 
des Jupiters, et que les Hercules des autres nations avaient pris leur nom^ 
de l'Hercule égyptien. Les Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout 
un caractère poétique des bergers parlant en vers; chez eux c'était 
Évandre l'Arcadien; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans 
le Latium, où il donna l'hospitalité à l'Hercule grec, son compatriote, et prit 
pour femme Carmenta, ainsi nommée de carmina, vers; elle trouva chez 
les Latins les lettres, c'est-à-dire les formes des sons articulés qui sont la 
matière des vers. Enfin ce qui confirme tout ce que nous venons de dire, 



504 PHILOSOPHIE 

c'est que les Grecs observèrent ces caractères poétiques dans le Lalium, en 
même temps qu'ils trouvèrent leurs Curetés répandus dans la Saturnie, 
c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie. 

Mais comme ces mots et ces idées passèrent des Grecs aux Latins dans un 
temps où les nations, encore très sauvages, étaient fermées aux étrangers^, 
nous avons demandé plus haut qu'on nous passât la conjecture suivante : 
// peut avoir existé sur le rivage du Latium une cité grecque, ensevelie 
depuis dans les ténèbres de l'antiquité, laquelle aurait donné aux 
Latins les lettres de l'alphabet. Tacite ncus apprend que les lettres latines 
furent d'abord semblables aux plus anciennes des Grecs, ce qui est une forte 
preuve que les Latins ont reçu l'alphabet grec de ces Grecs du Latium, et 
non de la Grande Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il 
en eût été ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de 
Tarcnte et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis des plus modernes, 
et non pas des anciennes. 

Les noms d^'Hercule, d'Évandre et à'Énée passèrent donc de la Grèce dans 
le Latium par l'effet de quatre causes que nous trouverons dans les mœurs 
et le caractère des nations : 1° Les peuples encore barbares sont attachés 
aux coutumes de leur pays; mais à mesure qu'ils commencent à se civiliser, 
ils prennent du goût pour les façons de parler des étrangers, comme 
pour leurs marchandises et leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi 
les Latins changèrent leur Dius Fidius pour l'Hercule des Grecs, et leur 
jurement national Médius Fidius pour Mehercule, Mecastor, Edepol. 
2° La vanité des nations, nous l'avons souvent répété, les poiie à se donner 
V illustration d'une origine étrangère, surtout lorsque les traditions de 
leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance ; ainsi, au moyen âge, 
Jean Yillani nous raconte que Fiesole fut fondée par Atlas, et qu'un roi troyen 
du nom de Priam régna en Germanie; ainsi les Latins méconnurent sans 
peine leur véritable fondateur, pour lui substituer Hercule, fondateur de la 
société chez les Grecs, et changèrent le caractère de leurs bergers-poètes 
pour celui de VArcadien Évandre. 3° Lorsque les nations remarquent des 
choses étrangères, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur 
langue, elles ont nécessairement recours aux mots des langues étrangères. 
4° Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire d'un sujet les qualités 
qui lui sont propres, nomment les sujets pour désigner les qualilés; c'est 
ce que prouvent d'une manière certaine plusieurs expressious de la langue 
latine. Les Romains ne savaient ce que c'était que luxe; lorsqu'ils l'eurent 
observé dans les Tarentins, ils dirent un Tarentin pour un homme parfumé. 
Ils ne savaient ce que c'était que stratagème militaire; lorsqu'ils l'eurent 
observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes punicas artes, 
les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient point l'idée du faste; lors- 



i. Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius TuUius, le nom si célèbre de Pythagore 
n'aurait pu parvenir de Ciotone à Rome à travers tant de nations séparées par la diversité 
de leurs langues et de leurs mœurs. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 505 

qu'ils le remarquèrent dans les Capouans, ils dirent supercilium campa- 
nicum, pour fastueux, superbe. 

C'est de cette manière que Numa et Ancus furent Sabins; les Sabins étant 
remarquables par leur piété, les Romains dirent Sabin, faute de pouvoir 
exprimer religieux. Servius TuUius fut Grec dans le langage des Romain^, 
parce qu'ils ne savaient pas dire habile et rusé. 

Peut-être doit-on comprendre de cette manière les Arcadiens d'Évandre 
et les Phrygiens d'Enée. Comment des bergers, qui ne savaient ce que c'est 
que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, contrée toute méditerranée de 
la Grèce, pour tenter une si longue navigation et pénétrer jusqu'au milieu du 
Latium? Cependant toute tradition vulgaire doit avoir originairement quelque 
cause publique, quelque fondement de vérité... Ce sont les Grecs qui, chantant 
par tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, ont 
fait d'Enée le fondateur de la nation romaine, tandis que, selon Bochart, 
il ne mit jamais le. pied en Italie, que Strabon assure qu'il ne sortit jamais de 
Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de poids ici, raconte qu'il y mourut 
et qu'il laissa le trône à sa postérité. Cette fable, inventée par la vanité des 
Grecs et adoptée par celle des Romains, ne put naître qu'aw temps de la 
guerre de Pyrrhus, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir 
ce qui venait de la Grèce. 

11 est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Lalium une cité 
grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du droit héroïque 
des nations barbares, que les vaincus furent reçus à Rome dans la classe des 
plébéiens, et que, dans le langage poétique, on appela dans la suite Arcadiens 
ceux d'entre les vaincus qui avaient d'abord erré dans les forêts, Phrygiens 
ceux qui avaient erré sur mer. 



2. La géographie, comprenant la nomenclature et la chorographie ou 
description des lieux, principalement des cités, il nous reste à la considérer 
sous ce double aspect pour achever ce que nous avions à dire de la sagesse 
poétique. 

Nous avions remarqué plus haut que les cités héroïques furent fondées 
par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par les Latins, 
dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom. di'Ara, ou bien à.'Arces 
(de là, au moyen âge, l'italien rocche, et ensuite castella pour seigneuries). 
Ce nom à' Ara dut s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, 
lequel s'appelait aussi Ager, lorsqu'on le considérait sous le rapport des 
limites communes avec les cités étrangères, et territorium sous le rapport 
de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce sujet un passage 
remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit VAra maxima d'Hercule à 
Rome : Igitur a foro boario ubi xneum bovis simulacrum adspicimus, 
quia id genus animalium aratro subditur, sulcus designandi oppidt 
captus, ut magnam Herculis aram complecteretur, ara Herculis erat. 
Joignez-y le passage curieux oii Salluste parle de la fameuse Ara des frères 
Philènes, qui servait de limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. 



506 PHILOSOPHIE 

Toute l'ancienne géographie est pleine de semblables arse; et pour commencer 
par l'Asie, Cellarius observe qne toutes les cités de la Syrie prenaient le nom 
6.' Are, avant ou après leurs noms particuliers ; ce qui faisait donner à la 
Syrie elle-même celui à'Aramea ou Aramia. Dans la Grèce, Thésée fonda 
la cité d'Athènes en érigeant le fameux autel des malheureux. Sans doute 
il comprenait avec raison sous cette dénomination les vagabonds sans lois et 
sans culte qui, pour échapper aux rixes continuelles de l'état bestial, cher- 
chaient un asile dans les lieux forts occupés par les premières sociétés, 
faibles qu'ils étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la 
Civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion. 

Les Grecs prenaient encore àpà dans le sens de vœu, action de dévouer, 
parce que les premières victimes salurni hostiœ, les premiers dvaÔTÎtxata, 
diris devoti, furent immolés sur les premières Arse, dans le sens où nous 
prenons ce mot. Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages 
qui osèrent poursuivre sur les terres labourées par les forts les faibles qui 
s'y réfugiaient {campare en italien, du latin campus, pour se sauver). Ils 
y étaient consacrés à Vesta et immolés. Les Latins en ont conservé supplicium, 
dans les deux sens de supplice et de sacrifice. En cela la langue grecque 
répond à la langue latine : àpà, vœu, action de dévouer, veut dire aussi 
noxa, la personne ou la chose coupable, et de plus dirse^ les Furies, Les 
premiers coupables qu'on dévoua, primœ noxœ, étaient consacrés aux Furies, 
et ensuite sacrifiés sur les premières arœ dont nous avons parlé. Le mot hara 
dut signifier chez les anciens Latins, non pas le lieu où l'on élève les trou- 
peaux, mais la victime, d'où vint certainement haruspex, celui qui tire les 
présages de l'examen des entrailles des victimes immolées devant les autels. 

D'après ce que nous avons vu relativement à VAra m,axima d'Hercule, 
c'est une ara semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder à Rome, 
en fondant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent d'un bois 
sacré, lucus, sans faire mention d'un autel, ara, élevé dans ce bois à quelque 
divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en général que les asiles furent le 
moyen employé d'ordinaire par les anciens fondateurs des villes, vêtus urbes 
condentium consilium, il nous indique la raison pour laquelle on trouve 
dans l'ancienne géographie tant de cités avec le nom ô^'Arae. Nous avons 
parlé de l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de môme en Europe, particuliè- 
rement en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne 
en Germanie VAra Ubiorum. De nos jours on donne ce nom, en Transylvanie, 
à plusieurs cités. 

C'est aussi de ce mot Ara, prononcé et entendu d'une manière si uniforme 
par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les usages, que les 
Latins durent tirer le mot aratrum, charrue, dont la courbure se disait ui^bs 
(le sens le plus ordinaire de ce mot est celui de ville) ; du même mot vinrent 
enfin arx, forteresse, arceo, repousser {ager arcifinius), chez les auteurs 
qui ont écrit sur les limites des champs), et arma, arcus, armes, arc; 
c'était une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et 
repousser l'injustice. Apiriç, Mars, vint sans doute de la défense des arœ. (Vico). 



DE L'HISTOIRE 507 



CONCLUSION DE CE LIVRE 



Nous avons démontré que la sagesse poétique 
mérite deux magnifiques éloges, dont l'un lui a été 
constamment attribué. I. C'est elle qui fondoy V huma- 
nité chez les Gentils^ gloire que la vanité des nations et 
des savants a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt 
enlevée. IL L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à 
nous par une tradition vulgaire ; c'est que la sagesse 
antique^ par une même inspiration, rendait ses sages 
également grands comme philosophes, comme législateurs 
et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes. Voilà 
pourquoi elle a été tant regrettée ; cependant, dans la 
réalité, elle ne fît que les ébaucher, tels que nous les 
avons trouvés dans les fables ; ces germes féconds 
nous ont laissé voir dans l'imperfection de sa forme 
primitive la science de réflexion, la science de recher- 
ches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire en 
effet que dans les fables Vinstinct de l'humanité avait 
marqué d'avance les principes de la science moderne, 
que les méditations des savants ont depuis éclairée par 
des raisonnements, et résumée dans des maximes. Nous 
pouvons conclure parle principe dont la démonstration 
était l'objet de ce livre : Les poètes théologiens furent le 
sens, les philosophes furent Tintelligence de la sagesse 
humaine. 



508 PHILOSOPHIE 



ADDITION 



EXPLICATION HISTORIQUE DE LA MYTHOLOGIE 



Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel 
et armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes 
sous le nom de Jupiter, la seconde divinité qu'ils se créent est le 
symbole, l'expression poétique du mariage. Junon est sœur et 
femme de Jupiter, parce que les premiers mariages consacrés par 
les auspices eurent lieu entre frères et sœurs. Du mot 'Hpa, 
Junon, viennent ceux de Hptoç, héros, 'HpaxV^ç, Hercule, 
Epwç, amour, hereditas, etc. Junon impose à Hercule de grands 
travaux; cette phrase traduite de la langue héroïque en langue 
vulgaire signifie que la piété accompagnée de la sainteté des 
mariages forme les hommes aux grandes vertus. 

Diane est le symbole de la vie plus pure que menèrent les 
premiers hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle 
cherche les ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon 
d'avoir violé la religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent 
la solennité des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, 
lymphaius^ devenu cerf, c'est-à-dire le plus timide des animaux, 
il est déchiré par ses propres chiens, autrement dit par ses remords. 
Les nymphes de la déesse, nymphœ ou lymphse, ne sont autre 
chose que les eaux pures et cachées dont elle écarte le profane 
Actéon, puri latices, de latere. 

Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des 
sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux 
Mânes; ?;3XaH, cippus, signifient tombeau; de là ceppo, en italien, 
arbre généalogique, ç'jX'O? tribu, fîlius (et par fîlus, et lemen, 
subiemen), stemmata, généalogie, lignes généalogiques. La gros- 
sièreté des premiers monuments funéraires qui marquaient à la 
fois la possession des terres et la perpétuité des familles, donna lieu 



DE L'HISTOIRE 509 

aux métaphores de stii^ps^ de propago, de lignage. Les enfants 
des fondateurs de la société humaine pouvaient donc se dire duro 
robore nati, ou fils de la terre, géants, ingenui (quasi inde geniti), 
aborigènes, cch-zéyPo^nq. — Ilumanitas, ab humando. 

Apollon est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui 
environne les héros nés des mariages solennels, des unions con- 
sacrées par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la 
muse, qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon 
poursuit Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est 
pour l'amener à la vie sédentaire et à la civilisation ; elle implore 
l'aide des dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle 
devient laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant 
par ses légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une 
éternelle jeunesse. 

Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant 
plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver 
la terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont 
semblé une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule, 
c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpents qu'étouffe Hercule 
au berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la 
chimère de Bellérophon, le dragon de Cadmus et celui des Hes- 
pérides sont autant de métaphores que l'indigence du langage força 
les premiers hommes d'employer pour désigner la terre. Le serpent 
qui dans V Iliade dévore les huit petits oiseaux avec leur mère, est 
interprété parCalchas comme signifiant la terre troyenne. En efTet, 
les hommes durent se représenter la terre comme un grand dragon 
couvert d'écaillés, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des 
eaux (du déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à 
mesure qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre 
passe du noir au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents 
du serpent que Cadmus enfonce dans la terre expriment poéti- 
quement les instruments de bois durci dont on se servit pour le 
labourage avant l'usage du fer (comme dente tenaci pour une 
ancre, dans Virgile). Enfin, Cadmus devient lui-même serpent; les 
Latins auraient dit, en terme de droit, fundus factus est. 

Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé 
fut le premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune 
dont il est déchu. Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. 
On donnait du grain pour récompense aux soldats victorieux, 
adorea. [Le nom d'or passa ensuite aux belles laines. Sans parler 
de la toison d'or des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de 
ce que Thyeste lui a volé ses brebis d'or. Le même poète donne 



510 PHILOSOPHIE 

toujours aux rois Tépilhète de TïcXuiJ.r^XoDç, riches en troupeaux. 
Les anciens Latins appelaient le patrimoine pecunia, a pecude. 
Chez les Grecs le même mot, [xrjXov, signifie pomme et troupeau, 
peut-être parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit.] L'or du 
premier âge n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Pro- 
serpine dont parle Virgile, et tous les trésors que roulaient dans 
leurs eaux le Nil, le Pactole, le Gange et le Tage. 

Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboli- 
quement par trois nouveaux dieux, savoir : Vulcain, le feu qui 
avait fécondé la terre; Saturne, ainsi nommé desata, semences [ce 
qui explique pourquoi l'âge de Saturne du Latium répond à l'âge 
d'or des Grecs]; en troisième lieu Gybèle, ou la terre cultivée. On 
la représente ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre 
qui n'est pas encore domptée par la culture. La même divinité fut 
pour les Romains Vesta, déesse des cérémonies sacrées. En effet, 
le premier sens du mot colère fut cultiver la terre ; la terre fut le 
premier autel, l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista 
originairement à mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres 
cultivées les vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites 
sacrées, Saturni hostix. Yesta, toujours armée de la religion 
farouche des premiers âges, continua de garder le feu et le froment. 
Les noces se célébraient aqua, igni et farre; les noces appelées 
nuptiœ conferreatse devinrent particulières aux prêtres, mais 
dans l'origine il n'y avait eu que des familles de prêtres. — Les 
•combats livrés parles pères de famille aux vagabonds qui envahis- 
saient leurs terres, donnèrent lieu à la création du dieu Mars. 

Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en suppliants. La 
comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la 
société naissante, fait naître l'idée de Vénus, déesse de la beauté 
civile, de la noblesse. Honestas signifie à la fois noblesse, beauté 
•et vertu. Les enfants nés hors les mariages solennels étaient, 
légalement parlant, des monstres. 

Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui 
entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne 
•et Vénus plébéienne; la première est traînée par des cygnes, 
3'autre par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette 
raison souvent opposées, par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de 
Jupiter. Les prétentions des plébéiens sont marquées par les fables 
d'Ixion, amoureux deJunon; de Tantale toujours altéré au milieu 
des eaux; de Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat 
•du chant, c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices 
{canere, chanter et prédire). Le succès ne répond pas toujours à 



DE L'HISTOIRE 5H 

leurs efforts. Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule 
étouffe Antée, Ulysse tue Irus et punit les amants de Pénélope. 
Mais selon une autre tradition Pénélope se livre à eux, comme 
Pasiphaé à son taureau (les plébéiens obtiennent le privilège des 
mariages solennels), et de ces unions criminelles résultent des 
monstres, tels que Pan et le Minotaure. Hercule s'effémine et file 
sous lole et Omphale; il se souille du sang de Nessus, entre en 
fureur et expire. 

La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le 
symbole de Minerve. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la 
déesse, minuit caput, étymologie de Minerva. Caput signifie la 
tête, et la partie la plus élevée, celle qui domine. Les Latins 
dirent toujours capitis deminutio pour changement d'état; 
Minerve substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna 
un sens métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et 
on y vit la découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que 
l'idée éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis 
que les idées créées sont produites par Dieu dans l'intelligence 
humaine. 

La transaction qui termine cette révolution est caractérisée par 
Mercure, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, porte aux 
hommes les messages des dieux... 



LIVRE III 



DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE 



ARGUMENT 



Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application 
de la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paga- 
nisme, à celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation 
grecque, et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de 
prouver : 1° qu'Homère n'a pas été philosophe ; 2» qu'il a vécu pen- 
dant plus de quatre siècles ; 3° que toutes les villes de la Grèce on 
eu raison de le revendiquer pour citoyen ; 4° qu'il a été, par consé- 
quent, non pas un individu, mais un être collectif, un symbole du 
peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants 
nationaux. 

Chapitre I. — De la sagesse philosophique que l'on attribue 
A Homère. — La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des 
mœurs barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses 
héros. Un philosophe n'aurait pu ni voulu peindre si naïvement de 
telles mœurs. 



Chapitre IL — De la patrie d'Homère. — Vico conjecture que 
l'auteur ou les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées 
occidentales de la Grèce ; ceux de V Iliade, l'Asie Mineure. Chaque 
ville grecque revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle 

33 



514 PHILOSOPHIE 

reconnaissait quelque chose de son dialecte vulgaire dans VIliade ou 
VOdyssée. 

Chapitre III. — Du temps ou vécut Homère. — Un grand 
nombre de passages indiquent des époques de civilisation très 
diverses, et portent à croire que les deux poèmes ont été travaillés 
par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. 

Chapitre IV. — Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie 
HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. — C'cst que Ics Caractères des 
héros qu'il a peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, 
mais sont plutôt des symboles populaires de chaque caractère 
moral. Observations sur la comédie et la tragédie. 

Chapitres V et VI. — Observations philosophiques et philo- 
logiques, qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. 
La plupart des observations philosophiques rentrent dans ce qui a 
été dit au second livre, sur l'origine de la poésie. 

Chapitre VIL — § I. Découverte du véritable Homère. — 
§ IL Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère 
que l'on s"est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance 
et nécessité. — § III. On doit trouver dans les poèmes d'Homère 
les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel dea 
gens, considéré chez les Grecs. 

Appendice. — Histoire raisonnée des poètes dramatiques et 
lyriques. — Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la 
tragédie. 



DE L'HISIOIRE Sl.'l 



CHAPITRE PREMIER 



DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L ON A ATTRIBUEE A HOMERE. 



Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le 
livre précédent, que la sagesse poétique fut la sagesse 
vulgaire des peuples grecs, d'abord poètes théologiens, et 
ensuite héroïques^ c'est avoir prouvé d'une manière 
implicite la même vérité relativement à la sagesse 
d'Homère. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère 
possède la sagesse réfléchie des âges civilisés; et il a été 
suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spé- 
cialement par Plutarque, qui a consacré à ce sujet un 
livre tout entier. Ce préjugé est trop profondément 
enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit pas néces- 
saire d'examiner particulièrement si Homère a jamais- 
été philosophe. Longin avait cherché à résoudre ce pro- 
blème dans un ouvrage dont fait mention Diogène 
Laërce dans la Vie de Pyrrhon. 

Nous accorderons, d'abord, comme il est juste,. 
qu Homère a dû suivre les sentiments vulgaires^ et par 



516 PHILOSOPHIE 

conséquent les mœurs vulgaires de ses contemporains 
encore barbares; de tels sentiments, de telles mœurs 
fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. 
Passons-lui donc d'avoir présenté la force comme la 
mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter 
démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait la 
grande chaîne de la fable, qu'il est le roi des dieux et 
des hommes; laissons Diomède^ secondé par Minerve^ 
blesser Vénus et Mars; la chose n'a rien d'invraisem- 
blable dans un pareil système; laissons Minerve, dans 
le combat des dieux, dépouiller Vénus et frapper Mars 
d'un coup de pierre^ ce qui peut faire juger si elle était 
la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire ; 
passons encore au poète de nous avoir rappelé fidè- 
lement l'usage di empoisonner les flèches^, comme le fait 
le héros de V Odyssée, qui va exprés à Éphyre pour y 
trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de ne 
point ensevelir les ennemis tués dans les combats, mais 
de les laisser pour être la pâture des chiens et des 
vautours. 

Cependant, la fin de la poésie étant d'adoucir la 
férocité du vulgaire, de l'esprit duquel les poètes dis- 
posent en maîtres, il n était point d'un homme sage 
d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des sen- 
timents et des coutumes si barbares, et de le confirmer 
dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il pren- 
drait de les voir si bien peints. Il n'était point d'un 
homme sage d'amuser le peuple grossier de la grossièreté 



1. Usage barbare dont les nations se seraient constamment abstenues si 
l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit des gens, et qui pourtant 
était alors pratiqué par ces Grecs auxquels on attribue la gloire d'avoir 
répandu la civilisation dans le monde. (Vico.) 



1 



DE L'HISTOIRE 517 

des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve, 
l'appelle xuv6;rjia [musca canina) ; Minerve donne un 
coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le 
premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épi- 
thète de chieyi, et se traitent comme le feraient à peine 
des valets de comédie. 

Gomment appeler autrement que sottise la prétendue 
sagesse du général en chef Agamemnon, qui a besoin 
d'être forcé par Achille à restituer Ghryséis au prêtre 
d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger 
Ghryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste 
cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme 
outragé, croit rétablir son honneur en déployant une 
justice digne de la sagesse qu'il a montrée. Il enlève 
Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, qui 
'portait avec lui le destin de Troie, s'éloigne avec ses 
guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste 
des Grecs que la peste a pu épargner... Voilà pourtant 
le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le fondateur 
de la civilisation des Grecs , comme V auteur de la poli- 
tesse de leurs mœurs. G'est du récit que nous venons de 
faire qu'il déduit toute Y Iliade; ses principaux acteurs 
sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète 
incomparable dans la conception des caractères poétiques! 
Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens, 
comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les 
plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge 
civilisé, mais ils sont pleins de convenance^ si on les 
rapporte à la nature héroïque des hommes passionnés 
et irritables qu'il a voulu peindre. 

Si Homère est tin sage^ un philosophe^ que dire de la 
passion de ses héros pour le vin ? Sont-ils affligés, leur 



518 PHILOSOPHIE 

consolation c'est de s'enivrer, comme fait particuliè- 
rement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes 
ces comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de 
la nature la plus farouche. Admettons cependant 
qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire 
mieux entendre du vulgaire, alors si farouche et si sau- 
vage; cependant le bonheur même de ces comparaisons, 
leur mérite incomparable, n'indique pas certainement 
un esprit adouci et humanisé par la philosophie. Celui 
en qui les leçons des philosophes auraient développé 
les sentiments de Vhumanité et de la pitié n'aurait pas 
eu non plus ce style si fier et d'un effet si terrible 
avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs acci- 
dents, les plus sanglants combats, avec lequel il diver- 
sifie de cent manières bizarres les tableaux de meurtre 
qui font la sublimité de Ylliade. La constance d'âme 
que donne et assure l'étude de la sagesse philosophique 
pouvait-elle lui permettre de supposer tant de légèreté, 
idini de mobilité dans les dieux et les héros; de montrer 
les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand 
trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la 
plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant 
et fondant en larmes ' ; d'autres, au contraire, navrés 
de douleur, oubliant tout à coup leurs maux, et s'aban 
donnant à la joie, à la première distraction agréable, 
comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoiis; d'autres 



1. Au moyen âge, dont l'Homère toscan (Dante) n'a chanté que des faits 
rréelSy nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains l'oppression dans laquelle 
ils étaient tenus par les nobles, fut interrompu par ses sanglots et par ceux 
•de tous les assistants. La Vie de Rienzi par un auteur contemporain nous 
représente au naturel les mœurs héroïques de la Grèce, telles qu'elles sont 
peintes dans Homère. (Vico.) — Voy. plus haut le jugement sur Dante. 



DE L'HISTOIRE 519 

enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une 
parole dite sans intention de leur déplaire, et s'empor- 
tant au point de menacer de mort celui qui l'a pro- 
noncée ? Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné 
Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le 
camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il 
l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le 
regret d'avoir perdu un si digne^fîls, Achille oublie les 
saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance 
généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans 
le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard 
de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans 
son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie 
l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs, 
massacrés indignement par Hector, que pour venger 
le ressentiment particulier que lui inspire contre Paris 
la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se sou- 
vient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle 
et malheureuse Polyxène soit immolée sur son tombeau, 
et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres 
altérées de vengeance. 

Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère com- 
prendre comment un esprit grave, un philosophe habitué 
à combiner ses idées d'une manière raisonnable, se serait 
occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour 
amuser les enfants, dont Homère a rempli Y Odyssée. 

Ces mœurs sauvages et grossières, fières et farouches, 
ces caractères déraisonnables et déraisonnablement obs- 
tinés, quoique souvent d'une mobilité et d'une légèreté 
duériles, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons 
démontré (Livre II, Corollaires de la nature héroïque), 
qu'à des hommes faibles d'esprit comme des enfants, 



520 PHILOSOPHIE 

doués d'une imagination vive comme celle des femmes, 
emportés dans leurs passions comme les jeunes gens 
les plus violents. Il faut donc refuser à Homère toute 
sagesse philosophique. 

Yoilà l'origine des doutes qui nous forcent de recher- 
cher quel fut le véritable Homère. 



I 



DE L'HISTOIRE 521 



CHAPITRE II 



DE LA PATRIE D HOMERE. 



Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent 
la gloire d'avoir donné le jour à Homère. Plusieurs 
auteurs ont même cherché sa patrie dans l'Italie, et 
Léon Allacci [De patria Homeri) s'est donné une peine 
inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe 
point d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josèphe 
le soutient contre Appion le grammairien, si les écri- 
vains que nous pourrions consulter ne sont venus que 
longtemps après lui, il faut bien que nous employions 
notre critique métaphysique à trouver dans Homère 
lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant 
moins comme auteur de livre que comme auteur ou 
fondateur de nation; et, en effet, il a été considéré 
comme le fondateur de la civilisation grecque. 

U auteur de V Odyssée naquit sans doute dans les 
parties occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. 
Un passage précieux justifie cette conjecture : xUcinous, 
roi de l'île des Phéaciens, maintenant Gorfou, offre à 
Ulysse un vaisseau bien équipé, pour le ramener dans 



522 PHILOSOPHIE 

son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, experts 
dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le con- 
duire jusquen Euhée; c'était, au rapport de ceux que 
le hasard y avait conduits, la contrée la plus lointaine, 
la Thulé du monde grec [ultima Thule). L'Homère de 
YOdyssée qui avait une telle idée de l'Eubée, ne fut 
pas sans doute le même que celui de VIliade, car 
l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie 
Mineure, où naquit sans doute le dernier. 

On lit dans Sénèque que c'était une question célèbre 
que débattaient les grammairiens grecs, de savoir 6'^* 
/'Iliade et /'Odyssée étaient du même auteur. 

Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir 
produit Homère, c'est que chacune reconnaissait dans 
VIliade et YOdyssée ses mots, ses phrases et son dialecte 
vulgaires. Cette observation nous servira à découvrir le 

VÉRITABLE HOMÈRE. 



DE L'HISTOIRE 523 



CHAPITRE III 



DU TEMPS OU VÉCUT HOMÈRE. 



L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques 
suivantes, tirées de ses poèmes : — 1. Aux funérailles 
de Patrocle, Achille donne tous les jeux que la Grèce 
civilisée célébrait à Olympie. — 2. Uart de fondre des 
bas-reliefs et de graver les métaux était déjà inventé, 
comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier 
d'Achille. La peinture n'était pas encore trouvée, ce 
qui s'explique naturellement : Vart du fondeur abstrait 
les superficies, mais il en conserve une partie par le 
relief; Vart du graveur ou ciseleur en fait autant dans 
un sens opposé ; mais la peinture abstrait les super- 
ficies d'une manière absolue ; c'est, dans les arts du 
dessin, le dernier effort de l'invention. Aussi, ni 
Homère ni Moïse ne font mention d'aucune peinture : 
preuve de leur antiquité ! — 3. Les délicieux jardins 
d'AlcinoUs, la magnificence de son palais^ la somptuo- 
sité de sa table, prouvent que les Grecs admiraient 
déjà le luxe et le faste. — 4. Les Phéniciens portaient 
déjà sur les côtes de la Grèce V ivoire, la pourpre et cet 



524 PHILOSOPHIE 

encens d'Arabie dont la grotte de Vénus exhale le 
parfum ; en outre , du lin ou byssus le plus fin , de 
riches vêtements. Parmi les présents offerts à Pénélope 
par ses amants, nous remarquons un voile ou manteau 
dont l'ingénieux travail ferait honneur au luxe recher- 
ché des temps modernes ^ — 5. Le char sur lequel 
Priam va trouver Achille est de bois de cèdre; l'antre 
de Galypso en exhale l'agréable odeur. Cette délicatesse 
de bon goût fut ignorée des Romains aux époques où 
les Néron et les Héliogabale aimaient à anéantir les 
choses les plus précieuses, comme par une sorte de 
fureur. — 6. Description des bains voluptueux de 
Gircé. — 7. Les jeunes esclaves des amants de Pénélope, 
avec leur beauté, leurs grâces et leurs blondes cheve- 
lures, nous sont représentés tels que les recherche la 
délicatesse moderne. — 8. Les hommes soignent leur 
chevelure comme les femmes ; Hector et Diomède en 
font un reproche à Paris. — 9. Homère nous montre 
toujours ses héros se nourrissant de chair rôtie, nour- 
riture la plus simple de toutes, celle qui demande le 
moins d'apprêt, puisqu'il suffît de braises pour la pré- 
parer ^ Les viandes bouillies ne durent venir qu'ensuite, 
car elles exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron 
et un trépied; Virgile nourrit ses héros de viandes 
bouilhes, et leur en fait aussi rôtir avec des broches. 



1. {léyav irsptxaXTkSd TCit'Xov 

i:oix£>wOv • èv S àp ëiav itepdvai 5ùo xa\ 6ixa Ttâaai 
5^pÛ7£iai, xXtjïtiv sûyvâji.Trtoiç dpapuVat. OD. L. 

2. L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains appelèrent toujours 
prosficia les chairs des victimes rôties sur les autels que l'on partageait 
entre les convives; dans la suite les victimes, comme les viandes profanes, 
furent rôties avec des broches. Les héros ne célébraient point de banquets 
qui ne fussent des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins 



DE L'HISTOIRE 525 

Enfin vinrent les aliments assaisonnés. — Homère nous 
présente comme l'aliment le plus délicat des héros la 
farine mêlée de fromage et de miel; mais il tire de la 
pêche deux de ses comparaisons; et lorsque Ulysse, 
rentrant dans son palais sous les habits de l'indigence, 
demande l'aumône à l'un des amants de Pénélope, il 
lui dit que les dieux donnent aux rois hospitaliers et 
bienfaisants des mers abondantes en poissons qui font les 
délices des festins. — 10. Les héros contractent mariage 
avec des étrangères; les bâtards succèdent au trône ; 
observation importante, qui prouverait qu'Homère a 
paru à l'époque où le droit héroïque tombait en désué- 
tude dans la Grèce, pour faire place à la liberté popu- 
laire. 

En réunissant toutes ces observations, recueillies 
pour la plupart dans V Odyssée, ouvrage de la vieillesse 
d'Homère, au sentiment de Longin, nous partageons 
l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère, longtemps 
après la guerre de Troie, à une distance de quatre siècles 
et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. 
Nous pourrions même le rapprocher encore : car Homère 
parle de l'Egypte, et l'on dit que Psammétique, dont le 
règne est postérieur à celui de Numa, fut le premier 
roi d'Egypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs ; mais 
une foule de passages de V Odyssée montrent que la 
Grèce était depuis longtemps ouverte aux marchands 



en conservèrent epulœ, banquets somptueux, le plus souvent donnés par les 
grands; epulum, repas donné au peuple par la république; epulones, prêtres 
qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue lui-même les deux agneaux 
dont le sang doit consacrer le traité fait avec Priam ; tant on attachait alors 
une idée magnifique à une action qui nous semble maintenant celle d'un 
boucher! (Vico.) 



526 PHILOSOPHIE 

phéniciens, dont les Grecs aimaient déjà les récits non 
moins que les marchandises, à peu près comme l'ïlu- 
rope accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. 
Il n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas 
vu l'Egypte, et qu'il raconte tant de choses de l'Egypte 
et de la Libye, de la Phénicie et de l'Asie en général, 
de l'Italie et de la Sicile, d'après les rapports que les 
Phéniciens en faisaient aux Grecs. 

Il n'est pas si facile d'accorder cette recherche et cette 
délicatesse dans la manière de vivre que nous obser- 
vions tout à l'heure, avec les mœurs sauvages et féroces 
qu'il attribue à ses héros, particulièrement dans V Iliade, 
Dans l'impuissance d'accorder ainsi la douceur et la 
férocité, ne placidis coeant immitia, on est tenté de 
croire que les deux poèmes ont été travaillés par plu- 
sieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. 
Nouveau pas que nous faisons dans la recherche du 

VÉRITABLE HOMÈRE. 



DE L'HISTOIRE 52T 



CHAPITRE IV 



POURQUOI LE GÉNIE d'hOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT 
JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. — OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET 
LA TRAGÉDIE. 



L'absence de toute philosophie, que nous avons remar- 
quée dans Homère, et nos découvertes sur sa patrie et 
sur Vâge où il a vécu, nous font soupçonner fortement 
qu'il pourrait bien n'avoir été qu'tm homme tout à fait 
vulgaire, A l'appui de ce soupçon viennent deux obser- 
vations. 

1. Horace, dans son Art poétique^ trouve qu'il est 
trop difficile d'imaginer de nouveaux caractères après 
Homère, et conseille aux poètes tragiques de les 
emprunter plutôt à Vlliade {Rectius iliacum carmen 
deducis in actus, Quam si...). H n'en est pas de même 
pour la comédie : les caractères de la nouvelle comédie 
à Athènes furent tous imaginés par les poètes du temps, 
auxquels une loi défendait de jouer des personnages 
réels, et ils le furent avec tant de bonheur que les 
Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supé- 
riorité des Grecs dans la comédie. (Quintilien.) 



528 PHILOSOPHIE 

2. Homère, venu si longtemps avant les philosophes, 
les critiques et les auteurs d'Arts poétiques, fut et reste 
encore le plus sublime des poètes dans le genre le plus 
sublime, dans le genre héroïque; et la tragédie qui 
naquit après fut toute grossière dans ses commence- 
ments, comme personne ne l'ignore. 

La première de ces difficultés eût dû suffire pour 
exciter les recherches des Scaliger, des Patrizio, des 
Gastelvetro, et pour engager tous les maîtres de Vart 
poétique à chercher la raison de cette différence... Cette 
raison ne peut se trouver que dans Y origine de la poésie 
(Voy. le livre précédent.), et conséquemment dans la 
découverte des caractères poétiques^ qui font toute l'es- 
sence de la poésie. 

1. L'ancienne comédie prenait des sujets véritables 
pour les mettre sur la scène, tels qu'ils étaient ; ainsi 
ce misérable Aristophane joua Socrate sur le théâtre, 
et prépara la ruine du plus vertueux des Grecs. La 
nouvelle comédie peignit les mœurs des âges civilisés^ 
dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà 
fait l'objet de leurs méditations; éclairés par les ma^rime^ 
dans lesquelles cette philosophie avait résumé toute la 
morale, Ménandre et les autres comiques grecs purent 
se former des caractères idéaux, propres à frapper 
l'attention du vulgaire, si docile aux exemples^ tandis 
qu'il est si incapable de profiter des maximes. 

2. La tragédie^ bien différente dans son objet, met 
sur la scène les haines, les fureurs, les ressentiments, 
les vengeances héroïques, toutes passions des natures 
sublimes. Les sentiments, le langage, les actions qui 
leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur 
atrocité même, quelque chose de merveilleux, et toutes 



DE L'HISTOIRE 529 

ces choses sont au plus haut degré conformes entre elles 
et uniformes dans leurs sujets. Or, ces tableaux pas- 
sionnés ne furent jamais faits avec plus d'avantage que 
par les Grecs des temps héroïques, à la fin desquels vint 
Homère... Aristote dit avec raison, dans sa Poétique, 
qu'Homère est un poète unique pour les fictions. C'est 
que les caractères poétiques dont Horace admire dans 
ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à 
ces genres créés par l'imagination {g eneri fantastici), dont 
nous avons parlé dans la métaphysique poétique. A 
chacun de ces caractères les peuples grecs attachèrent 
toutes les idées particulières qu'on pouvait y rapporter, 
en considérant chaque caractère comme un genre. Au 
caractère d'Achille, dont la peinture est le principal 
sujet de Y Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités 
propres à la vertu héroïque, les sentiments, les mœurs 
qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère 
implacable, la violence qui s'arroge tout par les armes 
(Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet 
de V Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs 
de la sagesse héroïque, la prudence, la patience, la dis- 
simulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à 
sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité 
des actions, qui fait que ceux qui écoutent se trompent 
eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les 
actions particulières dont la célébrité pouvait assez 
frapper l'attention d'un peuple encore stupide pour 
qu'il les rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces 
deux caractères, ouvrages d'une nation tout entière, 
devaient nécessairement présenter dans leur concep- 
tion une heureuse uniformité: c'est dans cette unifor- 
mité, d'accord avec le sens commun d'une nation 

34 



^0 PHILOSOPHIE 

•entière, que consiste ionielsi convenance, toute la grâce 
•d une fable. Gréés par de si puissantes imaginations, 
•ces caractères ne pouvaient être que sublimes. De là 
•deux lois éternelles en poésie : d'après la première, le 
.sublime poétique doit toujours avoir quelque chose de 
populaire; en vertu de la seconde, les peuples qui se 
firent d'abord eux-mêmes les caractères héroïques, ne 
peuvent observer leurs contemporains civilisés [et 
par conséquent si différents] sans leur transporter 
•des idées qu'ils empruntent à ces caractères si re- 
nommés. 



/ 



I 



DE L'HISTOIRE 531 



CHAPITRE V 



OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR A LA DECOUVERTE 
DU VÉRITABLE HOMERE. 



1. Rappelons d'abord cet axiome : Les hommes sont 
portés naturellement à consacrer le souvenir des lois et 
institutions qui font la base des sociétés auxquelles ils 
appartiennent. — 2. L'te^oire naquit d'abord, ensuite la 
poésie. En effet, l'histoire est la simple énonciation du 
vraij dont la poésie est une imitation exagérée. Castel- 
vetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écri- 
vain n'a pas su en profiter pour trouver la véritable 
origine de la poésie; c'est qu'il fallait combiner ce prin- 
cipe avec le suivant : — 3. Les poètes ayant certaine- 
ment précédé les historiens vulgaires^ la première 
histoire dut être la poétique. — 4. Les fables furent à 
leur origine des récits véritables et d'un caractère 
sérieux, et \)Moç, fable^ a été défini par vera narratio. 
Les fables naquirent, pour la plupart, bizarres^ et 
devinrent successivement moisis appropriées à leurs 
sujets primitifs, [altérées^ invraisemblables, obscures, 
d'un effet choquant et surprenant, enfin incroyables ; 



532 PHILOSOPHIE 

voilà les vraies sources de la difficulté des fables. — 

5. Nous avons vu dans le second livre comment 
Homère reçut les fables déjà altérées et corrompues. — 

6. Les caractères poétiques, qui sont l'essence des fables, 
naquirent d'une impuissance naturelle des premiers 
hommes, incapables à! abstraire du sujet ses formes et 
ses propriétés; en conséquence, nous trouvons dans 
ces caractères une manière de penser commandée par 
la nature aux nations entières, à l'époque de leur plus 
profonde barbarie. — C'est le propre des barbares 
d'agrandir et d'étendre toujours les idées particulières. 
Les esprits bornés, dit Aristote dans sa Morale, font une 
maxime, une règle générale, de chaque idée particu- 
lière. La raison doit en être que l'esprit humain, infini 
de sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses 
sens, ne peut exercer ses facultés presque divines 
qu'en étendant les idées particulières ^^diVVmid^^mdXioxi. 
C'est pour cela peut-être que, dans les poètes grecs et 
latins, les images des dieux et des héros apparaissent 
toujours plus grandes que celles des hommes, et 
qu'aux siècles barbares du moyen âge, nous voyons 
dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ 
et de la Vierge d'une grandeur colossale. — 7. La 
réflexion, détournée de son usage naturel, est mère du 
mensonge et de la fiction. Les barbares en sont 
dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des 
Latins chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire 
les guerres de Rome. Quand la barbarie de l'antiquité 
reparut au moyen âge, les poètes latins de cette 
époque, les Gunterius, les Guillaume de Fouille, ne 
chantèrent que des faits réels. Les romanciers du 
même temps s'imaginaient écrire des histoires véri- 



DE L'HISTOIRE 533 

tables, et le Boiardo, l'Arioste, nés dans un siècle 
éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de leurs 
poèmes de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est 
par l'effet de ce défaut de réflexion, qui rend les bar- 
bares incapables de feindre, que Dante, tout profond 
qu'il était dans la sagesse philosophique^ a représenté 
dans sa Divine Comédie des personnages réels et des 
faits historiques. 11 a donné à son poème le titre de 
Comédie, dans le sens de Vancienne comédie des Grecs, 
qui prenait pour sujet des personnages réels. Dante 
ressemblât, sous ce rapport à l'Homère de V Iliade, que 
Longin trouve toute dramatique, tout en actions» 
tandis que Y Odyssée est tout en récits. Pétrarque, avec 
toute sa science, a pourtant chanté dans un poème 
latin la seconde guerre punique ; et ses poésies ita- 
liennes, les Triomphes, où il prend le ton héroïque, ne 
sont autre chose qu'un recueil d'histoires. — Une 
preuve frappante que les premières fahles furent des 
histoires, c'est que la satire attaquait non seulement 
des personnes réelles, mais les personnes les plus con- 
nues; que la tragédie prenait pour sujet des person- 
nages de Vhistoire poétique, que Vancienne comédie 
jouait sur la scène des hommes célèbres encore vivants. 
Enfin la nouvelle comédie, née à l'époque où les Grecs 
étaient le plus capables de réflexion, créa des person- 
nages tout à' invention; de même, dans l'Italie moderne, 
la nouvelle comédie ne reparut qu'au commencement 
de ce quinzième siècle déjà si éclairé. Jamais les Grecs 
et les Latins ne prirent un personnage imagi^iaire pour 
sujet principal d'une tragédie. Le public moderne, 
d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras 
dont les sujets sont tragiques, soient historiques pour 



534 PHILOSOPHIE 

le fond ; et s'il supporte les sujets d'invention dans la 
comédie, c'est que ce sont des aventures particulières- 
qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour cette 
raison l'on croit véritables. — 8. D'après cette explica- 
tion des caractères poétiques^ les allégories poétiques 
qui y sont rattachées ne doivent avoir qu'un sens 
relatif à V histoire des premiers temps de la Grèce. — 
9. De telles histoires durent se conserver naturellement 
dans la mémoire des peuples, en vertu du premier 
principe observé au commencement de ce chapitre. 
Ces premiers hommes, qu'on peut considérer comme 
représentant Tenfance de l'humanité, durent posséder 
à un degré merveilleux la faculté de la mémoire, et 
sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de 
la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque 
temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas 
encore été trouvée {Josèphe contre Appion). Dans ce 
travail de l'esprit, les peuples, qui à cette époque 
étaient pour ainsi dire tout corps sans réflexion, furent 
tout sentiment pour sentir les particularités, toute ima^ 
gifiation pour les saisir et les agrandir, tout invention 
pour les rapporter aux genres que l'imagination avait 
créés (generi fantastici), enfin tout mémoire pour les 
retenir. Ces facultés appartiennent sans doute à l'es- 
prit, mais tirent du corps leur origine et leur vigueur. 
Chez les Latins, mémoire est synonyme d'imagination 
[memorahile, imaginable, dans Térence) ; ils disent 
comminisci pour feindre, imaginer; commentum pour 
fiction, et en italien fantasia se prend de même pour 
ingegno, La mémoire rappelle les objets, Vimagination 
en imite et en altère la forme réelle, le génie ou 
faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en 



DE L'HISTOIRE 535- 

forme des assemblages, des compositions nouvelles. 
Aussi les poètes théologiens ont-ils appelé la mémoire la 
mère des Muses. — 10. Les poètes furent donc sans doute 
les premiers historiens des nations. Ceux qui ont 
cherché Y origine de la poésie^ depuis Aristote et Platon, 
auraient pu remarquer sans peine que toutes les his^ 
toires des nations païennes ont des commencements 
fabuleux. — 11. Il est impossible d'être à la fois et au 
même degré poète et métaphysicien sublimes. C'est ce 
que prouve tout examen de la nature de la poésie. La 
métaphysique détache Y âme des sens; la faculté poétique 
l'y plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la méta- 
physique s'élève aux généralités^ la faculté poétique des- 
cend diux particularités . — 12. En poésie, l'art est inu- 
tile sans la nature : la poétique, la critique, peuvent 
faire des esprits cultivés, mais non pas leur donner de 
la grandeur; la délicatesse est un talent pour les petites 
choses, et la gra^ideur d'esprit les dédaigne naturelle- 
ment. Le torrent impétueux peut-il rouler une eau 
limpide ? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son cours 
des arbres et des rochers? Excusons donc les choses 
basses et grossières qui se trouvent dans Homère. — 
13. Malgré ses défauts, Homère n'en est pas moins le 
père^ le prince de tous les poètes sublimes. Aristote trouve 
qu'il est impossible d'égaler les mensonges poétiques 
d'Homère; Horace dit que ses caractères sont inimitables ; 
deux éloges qui ont le même sens. — Il semble s'élever 
jusqu'au ciel par le sublime de la pensée; nous avons 
expliqué déjà ce mérite d'Homère (Livre H). 

Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites 
un peu plus haut, lesquelles prouvent à la fois com- 
bien il est poète, et combien 2^eu il est philosophe. — 



536 PHILOSOPHIE 

14. Les inconvenances, les bizarreries qu'on pourrait lui 
reprocher, furent l'effet naturel de rimpuissance, de la 
pauvreté de la langue qui se formait alors. Le langage 
se composait encore d'images, de comparaisons, faute 
de genres et d'espèces qui pussent définir les choses avec 
propriété; ce langage était le produit naturel d'une 
nécessité commune à des nations entières. — C'était 
encore une nécessité que les premières nations parlas- 
sent en vers héroïques (Livre II). — 15. De telles fables, 
dé telles pensées et de telles mœurs, un tel langage et 
de tels vers s'appelèrent également héroques, furent 
communs à des peuples entiers, et par conséquent aux 
individus dont se composaient ces peuples. 



DE L'HISTOIRE 837 



CHAPITRE VI 



OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES QUI SERVIRONT A LA DECOUVERTE 
DU VÉRITABLE HOMERE. 



1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les 
anciennes to^oire^ profanes commencent par des fables; 
que les peuples barbares, sans communication avec le 
reste du monde , comme les anciens Germains et les 
Américains, conservaient en vers Vhistoire de leurs pre- 
miers temps; que Vhistoire romaine particulièrement 
fut d'abord écrite par des poètes^ et qu'au moyen âge 
celle de l'Italie le fut aussi par des poètes latins. — 
2. Manéthon, grand pontife d'Egypte, avait donné à 
Vhistoire des premiers âges de sa nation, écrite en hié- 
roglyphes, l'interprétation d'une sublime théologie natu- 
relle; les philosophes grecs donnèrent une explication 
philosophique aux fables qui contenaient Vhistoire des 
âges les plus anciens de la Grèce. Nous avons, dans le 
livre précédent, tenu une marche tout à fait contraire : 
nous avons ôté aux fables leur sens mystique ou philo- 
sophique pour leur rendre leur véritable sens histo- 
rique. — 3. Dans V Odyssée, on veut louer quelqu'un 



538 PHILOSOPH 

d'avoir bien raconté une histoire, et l'on dit qu il l'a 
racontée comme un chanteur ou un musicien. Ces chan- 
teurs n'étaient sans doute autres que les rapsodes, ces 
hommes du peuple qui savaient chacun par cœur 
quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi dans 
leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore 
écrits. (Voy. Josèphe contre Appion.) Ils allaient isolé- 
ment de ville en ville en chantant les vers d'Homère 
dans les fêtes et dans les foires. — 4. D'après l'étymo- 
logie, les rapsodes (de ^aTuieiv, coudre, wSaç, des chants) 
ne faisaient que coudre, arranger les chants qu'ils 
avaient recueillis, sans doute dans le peuple même. 
Le mot Homère présente dans son étymologie un sens 
analogue, b\j,yj, ensemble, dpeiv, lier. "Ojj.vjpoç signifie 
répondant, parce que le répondant lie ensemble le 
créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à 
THomère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée 
et aussi forcée qu'elle est convenable et facile relative- 
ment à notre Homère, qui liait, composait, c'est-à-dire 
mettait ensemble les fables, — 5. Les Pisistratides divi- 
sèrent et disposèrent les poèmes d' Homère en Iliade et en 
Odyssée. Ceci doit nous faire entendre que ces poèmes 
n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions 
poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien dif- 
fère le style des deux poèmes. — Les mêmes Pisistra- 
tides ordonnèrent qu'à l'avenir ces poèmes seraie^it 
chantés par les rapsodes dans la fête des Panathénées 
(Gicéron, De naturadeorum. Elien). — 6. Mais les Pisis- 
tratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant 
que les Tarquins le fussent de Rome ; de sorte qu'en 
plaçant Homère au temps de Numa, comme nous 
l'avons fait, les rapsodes conservèrent longtemps encore 



i 



DE L'HISTOIRE 539 

ses poèmes dans leur mémoire. Cette tradition ôte tout 
crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes 
d'Homère auraient été corrigés, divisés et mis en ordre 
du temps des Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écri- 
ture vulgaire, et si cette écriture eût existé dès cette 
époque, on n'aurait plus eu besoin de rapsodes pour 
retenir et chanter des morceaux de ces poèmes*. 

Ce qui achève de prouver qu'Homère est antérieur à 
Vusage de V écriture, c'est qu'i/ ne fait mention nulle 
part des lettres de Valphahet. La lettre écrite par Prétus 
pour perdre Bellérophon le fut, dit-il, ^^ar des signes, 
a-ï^I^axa. — 7. Aristarque corrigea les poèmes d'Homère, 
et pourtant , sans parler de cette foule de licences dans 
la mesure, on trouve encore dans la variété de ses dia- 
lectes ce mélange discordant d'expressions hétérogènes 
qui étaient sans doute autant d'idiotismes des divers 
peuples de la Grèce. — 8. (Voyez plus haut ce que 



i. Rien n'indique qu'Hésiode, qui laissa ses ouvrages écrits, ait été appris 
par cœur, comme Homère, par les rapsodes. Les chronologistes ont donc pris 
un soin puéril en le plaçant trente ans avant Homère, tandis qu'il dut venir 
après les Pisistratides. 

On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode comme 
un de ces poètes cycliques qui chantèrent toute l'histoire fabuleuse des 
Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au retour d'Ulysse à Ithaque, 
et en le plaçant dans la même classe que les rapsodes homériques. Ces poètes 
dont le nom vient de xùx>^oç, cercle, ne purent être que des hommes du peuple 
qui, les jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en cercle 
autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par l'épithète de x jx"Xioi, 
etles recueils de leurs ouvrages par x0x);oçèmx6(;,xuxXial7nri,7co{r)jj.aèYxijx>^ixov, 
ou simplement xûxXo<;. Hésiode, considéré comme un poète cyclique, qui 
raconte toutes les fables relatives aux dieux de la Grèce, aurait précédé 
Homère. 

Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. 11 
laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en prose, et par 
conséquent incapables d'être retenus par cœur; nous le placerons au temps 
d'Hérodote. (Vico.) 



540 PHILOSOPHIE 

nous avons dit sur la patrie et sur l'âge d'Homère.) 
Longin, ne pouvant dissimuler la grande diversité 
de style qui se trouve dans les deux poèmes, pré- 
tend qyji Homère fit Z'Iliade lorsqu'il était jeune encore^ 
et quil composa TOdyssée dans sa vieillesse. Sans 
doute la colère d'Achille lui semble un sujet plus 
convenable pour un jeune homme, les aventures 
du prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment 
savoir ces particularités de l'histoire d'un homme, 
lorsqu'on en ignore les deux circonstances les plus 
importantes, le temps et le lieu ? C'est ce qui doit ôter 
toute confiance à la Vie d'Homère qu'a composée Plu- 
tarque, et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et 
dans laquelle l'auteur a rempli un volume de tant de 
détails minutieux et de si belles aventures. — 9. La 
tradition veut qu'Homère ait été aveugle, et qu'il ait 
tiré de là son nom (c'était le sens d' ''O[j.ripoq dans le dia- 
lecte ionien). Homère lui-même nous représente tou- 
jours aveugles les poètes qui chantent à la table des 
grands; c'est un aveugle qui parait au banquet d'Alci- 
noUs et à celui des amants de Pénélope. — Les aveu- 
gles ont une mémoire éto7inante. — Enfin, selon la 
même tradition, Homère éidÀi pauvre et allait dans les 
marchés de la Grèce en chantant ses poèmes. 



DE L'HISTOIRE 541 



CHAPITRE VII 



Découverte du véritable Homère. 

Ces observations philosophiques et philologiques 
nous portent à croire qu'il en est &' Homère comme de 
la guerre de Troie, qu'il fournit à l'histoire une fameuse 
époque chronologique, et dont cependant les plus sages 
critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, 
s'il ne restait pas plus de traces d'Homère que de la 
guerre de Troie, nous ne pourrions y voir, après tant 
de difficultés, quun être idéal, et non pas un homme. 
Mais ces deux poèmes qui nous sont parvenus nous 
forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de 
dire qu Homère a été V idéal ou le caractère héroïque 
du peuple de la Grèce racontant sa propre histoire dans 
des chants nationaux. 



542 PHILOSOPHIE 



§11. 



Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré 
jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité. 



— 1. D'abord l'incertitude de la jxUrie d'Homère 
nous oblige de dire que si les peuples de la Grèce se 
disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour, et le 
revendiquèrent tous pour concitoyen, c'est qu'ils 
étaient eux-mêmes Homère, — S'il y a une telle diver- 
sité d'opinions sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il 
vécut en effet dans la bouche et dans la mémoire des 
mêmes peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'au 
temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante ans. 
— 2. La cécité^ la. pauvreté d'Homère furent celles des 
rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom 
d"'0|ji.YjpGi), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de 
pauvres gens qui gagnaient leur vie à chanter par les 
villes les poèmes homériques^ dont ils étaient auteurs, 
en ce sens qu'ils faisaient partie des peuples qui y 
avaient consigné leur histoire. — 3. De cette manière, 
Homère composa Vlliade dans sa jeunesse, c'est-à-dire 
dans celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout 
ardente de passions sublimes, d'orgueil, de colère et 
de vengeance. Ces sentiments sont ennemis delà dis- 
simulation, et n'excluent point la générosité; elle 
devait admirer Achille, le héros de la force. Homère, 
déjà vieux, composa V Odyssée, lorsque les passions des 
Grecs commençaient à être refroidies par la réflexion, 
mère de la prudence. La Grèce devait admirer 



DE L'HISTOIRE 543 

Ulysse, le héros de la sagesse. Au temps de la jeu- 
nesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence 
et la barbarie d'Achille plaisaient aux peuples de la 
Grèce. Lors de sa vieillesse, ils aimaient déjà le luxe 
d'Alcinous, les délices de Calypso, les voluptés de 
Gircé, les chants des Sirènes et les amusements des 
amants de Pénélope. Gomment, en effet,, rapporter au 
même âge des mœurs absolument opposées ? Gette 
difficulté a tellement frappé Platon que, ne sachant 
comment la résoudre, il prétend que, dans les divins 
transports de l'enthousiasme poétique, Homère put 
voir dans l'avenir ces mœurs efféminées et dissolues. 
Mais n'est-ce pas attribuer le comble de l'imprudence 
à celui qu'il nous présente comme le fondateur de la 
civilisation grecque? Peindre d'avance de telles mœurs, 
tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les 
imiter ? Gonvenons plutôt que l'auteur de V Iliade dut 
précéder de longtemps celui de V Odyssée que le pre- 
mier, originaire du nord-est de la Grèce, chanta la 
guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et 
que l'autre, né du côté de l'Orient et du midi, célèbre 
Ulysse qui régnait dans ces contrées. — 4. Le carac- 
tère individuel d'Homère disparaissant ainsi dans la 
foule des peuples grecs, il se trouve justifié de tous les 
reproches que lui ont faits les critiques, et particuliè- 
rement de la bassesse des pensées , de la grossièreté 
des mœurs, de ses comparaisons sauvages, des idio- 
tismes, des licences de versification, de la variété des 
dialectes qu'il emploie ; enfin d'avoir élevé les hommes 
à la grandeur des dieux, et fait descendre les dieux au 
caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles 
fables qu'en les expliquant par des allégories philo- 



544 PHILOSOPHIE 

sophiques; c'est dire assez que, prises dans leur pre- 
mier sens, elles ne peuvent assurer à Homère la gloire 
d'avoir fondé la civilisation grecque. — Toutes ces 
imperfections de la poésie homérique que Ton a tant 
critiquées répondent à autant de caractères des peuples 
grecs eux-mêmes. — 5. Nous assurons à Homère le 
privilège d'avoir eu seul la puissance d'inventer les 
mensonges poétiques (Aristote), les caractères héroïques 
(Horace); le privilège d'une incomparable éloquence 
dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux 
tableaux de morts et de batailles, dans ses peintures 
sublimes des passions, enfin le mérite du style le plus 
brillant et le plus pittoresque. Toutes ces qualités 
appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le 
génie de cet âge qui fit d'Homère un poète incompa- 
rable. Dans un temps où la mémoire et l'imagination 
étaient pleines de force, où la puissance d'invention 
était si grande, il ne pouvait être philosophe. Aussi ni 
la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent 
plus tard, n'ont pu jamais faire un poète qui approchât 
seulement d'Homère. — 6* Grâce à notre découverte, 
Homère est assuré désormais des trois titres immortels 
qui lui ont été donnés , d'avoir été le fondateur de la 
civilisation grecque^ le père de tous les autres poètes , 
et la source des diverses philosophies de la Grèce. Aucun 
de ces trois titres ne convenait à Homère tel qu'on 
se l'était figuré jusqu'ici. Il ne pouvait être regardé 
comme le fondateur de la civilisation grecque^ puisque 
dès l'époque de Deucalion et Pyrrha elle avait été 
fondée avec l'institution des mariages , ainsi que nous 
l'avons démontré en traitant de la sagesse poétique qui 
fut le principe de cette civilisation. 11 ne pouvait être 



DE L'HISTOIRE 545 

regardé comme le père des poètes^ puisqu'avant lui 
avaient fleuri les poètes théologiens^ tels qu'Orphée, 
Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent 
Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut 
même devancé par plusieurs poètes héroïques, au rap- 
port de Gicéron (Brutus) ; Eusèbe les nomme dans sa 
Préparation évangéUque ; ce sont Philamon, Thémé- 
ride, Démodocus, Épiménide, Aristée, etc. — Enfin, 
on ne pouvait voir en lui la source des diverses philo- 
sophies de la Grèce, puisque nous avons démontré 
dans le livre II que les philosophes ne trouvèrent 
point leurs doctrines dans les fables homériques, mais 
qu'ils les y rattachèrent. La sagesse poétique avec ses 
fables fournit seulement aux philosophes l'occasion de 
méditer les plus hautes vérités de la métaphysique et 
de la morale, et leur donna en outre la facilité de les 
expliquer. 



§ m. 



On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des 
faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs. 



Aux éloges que nous venons de donner à Homère, 
ajoutons celui d'avoir été le plus ancien historien du 
paganisme qui nous soit parvenu. Ses poèmes sont 
comme deux grands trésors où se trouvent conservées les 
mœurs des premiers âges de la Grèce. Mais le destin des 
poèmes d'Homère a été le même que celui des lois des 
Douze Tables. On a rapporté ces lois au législateur 
d'Athènes, d'où elles seraient passées à Rome, et l'on 

35 



546 PHILOSOPHIE 

n'y a point vu Vhistoire du droit naturel des jjeuples 
héroïques du Latium ; on a cru que les poèmes d'Homère 
étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on 
n'y a pu découvrir Vhistoire du droit naturel des peuples 
héroïques de la Grèce. 



APPENDICE 

Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques. 



Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait 
eu trois âges de poètes : celui des poètes théologiens, dans les 
chants desquels les fables étaient encore des histoires véritables et 
d'un caractère sévère; celui des poètes héroïques, qui altérèrent et 
corrompirent ces fables; enfin l'âge d'Homère, qui les reçut 
altérées et corrompues. Maintenant la même critique méta- 
physique peut, en nous montrant le cours d'idées que suivirent les 
anciens peuples, jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des 
poètes dramatiques et lyriques. 

Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de 
l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les lyriques 
Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils 
disent qu'il trouva le dithyrambe, et aussi le chœur; qu'il intro- 
duisit des satyres qui chantaient des vers ; que le dithyrambe était 
un chœur qui dansait en rond, en chantant des vers en l'honneur 
•de Bacchus. A les entendre, le temps des poètes lyriques vit aussi 
fleurir des poètes tragiques distingués, et Diogène Laërce assure 
que la première tragédie fut représentée par le chœur seulement. 
Ils disent encore qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pau- 
sanias raconte qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; 
d'un autre côté, Horace, qui dans son Art poétique commence à 
traiter de la tragédie en parlant de la satire, en attribue l'invention 
à Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire 
sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a 
proclamé VHomère des tragiques; enfin la carrière eût été fer- 
mée par Euripide, qu'Aristote appelle le tragique par excellence, 



DE L'HISTOIRE 547 

-zpdL-^iv.tlix^TO^. Ils placent dans le même âge Aristophane, premier 
auteur de la vieille comédie, dont les Nuées perdirent le vertueux 
Socrate. Cet abus ouvrit la route de la nouvelle comédie que 
Ménandre suivit plus tard. 

Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut deux 
sortes de poètes tragiques, et autant de lyriques. Les anciens 
lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en l'honneur des 
dieux, analogues à ceux que l'on attribue à Homère, et écrits aussi 
en vers héroïques. Chez les Latins, les premiers poètes furent les 
auteurs des vers saliens, sorte d'hymnes chantés dans les fêtes des 
dieux par les prêtres saliens. Ce dernier mot vient peut-être de 
satire, saltare, danser, de même que chez les Grecs le premier 
chœur avait été une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos 
principes : les hommes des premiers siècles, qui étaient essentiel- 
lement religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, 
les prêtres, qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres 
poésies que des hymnes. 

Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne 
ne célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes 
lyriques semblables à l'Achille de VIliade, lorsqu'il chante sur sa 
lyre les louanges des héros qui ne sont plus ^ Les nouveaux 
lyriques furent ceux qu'on appelait melici, ceux qui écrivirent ce 
genre de vers que nous appelons arie per musica; le prince de 
ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir après 
l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, succéda à 
l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque éclatait dans 
les pompes des jeux olympiques au milieu d'un peuple admirateur; 
là chantaient les poètes lyriques. De même Horace parut à l'époque 
de la plus haute splendeur de Rome ; et chez les Italiens, ce genre 
de poésie n'a été connu qu'à l'époque oii les mœurs se sont adoucies 
et amollies. 

Quant aux tragiques et aux comiques, on peut tracer ainsi la 
route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties diffé- 
rentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des vendanges * 

1. Amphion dut appartenir à cette classe. II fut en outre l'inventeur du 
dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en vers héroïques (nous 
avons démontré que ce vers fut le premier chez les Grecs). Ainsi le dithyrambe 
d'Amphion aurait été la première satire ; on vient de voir que c'est en parlant 
de la satire qu'Horace commence à traiter de la tragédie. (Vico.) 

2. Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la vendange, ait com- 
mandé à Eschyle de composer des tragédies. (Vico.) 



5i8 PHILOSOPHIE 

la satire^ ou tragédie antique jouée par des satyres. Dans cet âge 
de grossièreté, le premier déguisement consista à se couvrir de 
peaux de chèvres * les jambes et les cuisses, à se rougir de lie de 
vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de cornes *. La 
tragédie dut commencer par un chœur de satyres; et la satire con- 
serva pour caractère originaire la licence des injures et des insultes, 
villaniey parce que les villageois, grossièrement déguisés, se 
tenaient sur les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient 
la liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, 
comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la Campanie, 
appelée proverbialement le séjour de Bacchus. Le mot satire 
signifiait originairement en latin mets composé de divers ali- 
ments {Festus) 3. Dans la satire dramatique, on voyait paraître, 
selon Horace, divers genres de personnages, héros et dieux, rois et 
artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle resta chez les 
Romains, ne traitait point de sujets divers. 

Grâce au génie d'Eschyle, la tragédie antique fit place à la tra- 
gédie moyenne, et les chœurs de satyres aux chœurs d'hommes. La 
tragédie moyenne dut être l'origine de la vieille comédie, dans 
laquelle les grands personnages étaient traduits sur la scène; et 
voilà pourquoi le chœur s'y plaçait naturellement. Ensuite vint 
Sophocle, et après lui Euripide, qui nous laissèrent la tragédie 
nouvelle, dans le même temps où la vieille comédie finissait avec 
Aristophane. Ménandre fut le père de la comédie nouvelle, dont 
les personnages sont de simples particuliers, et en même temps 
imaginaires; c'est précisément parce qu'ils sont pris dans une con- 
dition privée qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. 
Dès lors on ne devait plus placer le chœur dans la comédie ; le 
chœur est MXipuhlic qui raisonne, et qui ne raisonne que de choses 
publiques. 

1. Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son nom de ce 
genre de déguisement, plutôt que du bouc, xpotY^'î» qu'on donnait en prix au 
vainqueur. (Vico.) 

2. C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont encore appelés 
vulgairement cornuti. (Vico.) 

3. Lex per satiram signifiait une loi qui comprenait des matières diverses. 
(Vico.) 



à 



LIVRE IV 

DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS. 



ARGUMENT 



L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second livre, en ajoutant 
quelques développements. Dans ses recherches philosophiques sur 
la sagesse poétique, on a vu ses opinions sur l'âge des dieux et 
sur celui des héros. Il les présente ici sous une forme tout histo- 
rique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge des 
hommes, et trace ainsi une esquisse complète de V histoire idéale 
indiquée dans les axiomes. 

Chapitre I. — Introduction. Trois sortes de natures, de 

MŒURS , DE DROITS NATURELS , DE GOUVERNEMENTS. — § I. lutrO- 

duction. — § II. Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, 
humaine et intelligente, — § III. Mœurs religieuses, violentes, 
réglées par le devoir. — § IV. Droits divin, héroïque, humain. — 
§ V. Gouvernements théocratique, aristocratique, démocratique ou 
monarchique. 

Chapitre IL — Trois espèces de langues et de caractères. 
— Langues et caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblé- 
matiques, vulgaires. 

Chapitre III. — Trois espèces de jurisprudence, d'autorité, 
DE raison. — Corollaires relatifs à la politique et au droit des 
Romains. — §1. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la 
divination ; jurisprudence héroïque ou aristocratique , attachée 



550 PHILOSOPHIE 

rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la 
règle est l'équité naturelle. — § II. Autorité dans le sens de pro- 
priété; autorité de tutelle; autorité de conseil. — § III. Raison 
divine, connue par les auspices; raison d'État; raison populaire, 
d'accord avec l'équité naturelle. — § IV. Corollaire relatif à la 
sagesse politique des anciens Romains. — § V. Corollaire relatif à 
l'histoire fondamentale du droit romain. 

Chapitre IV. — Trois espèces de jugements. — § I. Jugements 
divins et duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des 
nations. 11 en est de même des jugements héroïques, rigoureu- 
sement conformes aux formules consacrées. Jugements humains, 
ou discrétionnaires. — § IL Trois périodes dans l'histoire des 
mœurs et de la jurisprudence {sectœ temporum). 

Chapitre V. — Autres preuves tirées des caractères propres 
aux aristocraties héroïques. — § I. De la garde et conservation des 
limites. — § II. De la conservation et distinction des ordres poli- 
tiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives prohibaient 
les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal entendu 
les connubia patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi 
les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres. — 
§ III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère selon la 
forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur 
ancienne législation fut une des principales causes de leur 
grandeur. 

Chapitre VI. ^ § L Autres preuves tirées de la manière dont 
chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement 
de l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état 
aristocratique qui a précédé, etc. — § IL C'est une loi naturelle 
que les nations terminent leur carrière politique par la monarchie. 
— § III. Réfutation de Bodin, qui veut que les gouvernements 
aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu aristocratiques. 

Chapitre VIL — § I. Dernières preuves. — § IL Corollaire : 
que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, 
et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on 
trouve la première ébauche de la métaphysique légale. Les for- 
mules antiques étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes 
ont remarqué l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité. 

Note. — Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la 
législation. 



DE L'HISTOIRE 551 



CHAPITRE PREMIER 



INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MŒURS, 
DE DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENTS. 



Introduction. 



Nous avons, au livre premier, établi les principes de 
la science nouvelle; au livre deuxième, nous avons 
recherché et découvert dans la sagesse poétique V origine 
de toutes les choses divines et humaines que nous pré- 
sente l'histoire du paganisme ; au troisième, nous avons 
trouvé que les poèmes d'Homère étaient pour l'histoire 
de la Grèce, comme les lois des Douze Tables pour 
celle du Latium, un trésor de faits relatifs au droit 
naturel des gens. Maintenant, éclairés sur tant de 
points par la philosophie et par la philologie , nous 
allons, dans ce quatrième livre, esquisser V histoire 
idéale indiquée dans les axiomes et exposer la marche 



552 PHILOSOPHIE 

que suivent éternellement les nations. Nous les mon- 
trerons, malgré la variété infinie de leurs mœurs, 
tourner, sans en sortir jamais, dans ce cercle des 
TROIS AGES : divin, héroïque et humain. 

Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit 
enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons 
trois sortes de natures, desquelles dérivent trois sortes 
de mœurs; de ces mœurs elles-mêmes découlent trois 
espèces de droits naturels qui donnent lieu à autant de 
gouvernements. Pour que les hommes déjà entrés dans 
la société pussent se communiquer les mœurs, droits 
et gouvernements dont nous venons de parler, il se 
forma trois sortes de langues et de caractères. Aux trois 
âges répondirent encore trois espèces àe^ jurisprudences 
appuyées d'autant di autorités et de raisons diverses, 
donnant lieu à autant d'espèces àe^ jugements et suivies 
dans ivoi^ périodes {sectâe temporum). Ces ivo\s> unités d'es- 
pèces^ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se 
rassemblent elles-mêmes dans une unité générale^ celle 
de la religion honorant une Providence; c'est là V unité 
d'esprit qui donne la forme et la vie au monde social. 

Nous avons déjà traité séparément de toutes ces 
choses dans plusieurs endroits de cet ouvrage; nous 
montrerons ici l'ordre qu'elles suivent dans le cours 
des affaires humaines. 



§ H. 
Trois espèces de natures. 

Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté 
d'autant plus forte que le raisonnement est plus faible, 



DE L'HISTOIRE 553 

la première nature fut poétique ou créatrice. Qu'on nous 
permette de l'appeler c?^t;me; elle anima en efPet et divi- 
nisa les êtres matériels selon l'idée qu'elle se formait 
des dieux. Cette nature fut celle des poètes théologiens^ 
les plus anciens sages du paganisme, car toutes les 
sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance 
en ses dieux particuliers. Du reste, la nature des pre- 
miers hommes était farouche et barbare; mais la même 
erreur de leur imagination leur inspirait une profonde 
terreur des dieux qu'ils s'étaient faits eux-mêmes, et 
la religion commençait à dompter leur farouche indé- 
pendance. (Voy. l'axiome 31.) 

La seconde nature fut héroïque; les héros se l'attri- 
buaient eux-mêmes comme un privilège de leur divine 
origine. Rapportant tout à l'action des dieux, ils se 
tenaient pour fils de Jupiter; c'est-à-dire pour engen- 
drés sous les auspices de Jupiter, et ce n'était pas sans 
raison qu'ils se regardaient comme supérieurs, par 
cette noblesse naturelle, à ceux qui, pour échapper aux 
querelles sans cesse renouvelées par la promiscuité 
infâme de l'état bestial, se réfugiaient dans leurs asiles 
et qui, arrivant sans religion, sans dieux, étaient 
regardés par les héros comme de vils animaux. 

Le troisième âge fut celui de la nature humaine intel- 
ligente et par cela vnèuiQ modérée^ bienveillante et raison- 
nable; elle reconnaît pour lois la conscience, la raison, 
le devoir. 



554 PHILOSOPHIE 

§ III. 
Trois sortes de mœurs. 

Les premières mœurs eurent ce caractère de piét(^ 
et de religion que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, 
à peine échappés aux eaux du déluge. — Les secondes 
furent celles d'hommes irritables et susceptibles sur le 
poi7it d'honneur, tels qu'on nous représente Achille. — 
Les troisièmes furent réglées par le devoir; elles appar- 
tiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur 
dans l'accomplissement des devoirs civils. 

§ IV. 
Trois espèces de droits naturels. 

Droit divin. Les hommes, voyant en toutes choses les 
dieux ou l'action des dieux, se regardaient, eux et tout 
ce qui leur appartenait, comme dépendant immédiate- 
ment delà divinité. 

Droit héroïque, ou droit de la force, mais de la force 
maîtrisée d'avance par la religion, qui seule peut la 
contenir dans le devoir, lorsque les lois humaines 
n'existent pas encore ou sont impuissantes pour la 
réprimer. La Providence voulut que les premiers 
peuples, naturellement fiers et féroces, trouvassent 
dans leur croyance religieuse un motif de se soumettre 
à la force, et qu'incapables encore de raison, ils 



DE L'HISTOIRE 555 

jugeassent du droit par le succès, de la raison par la 
fortune; c'était pour prévoir les événements que la 
fortune amènerait qu'ils employaient la divination. Ce 
droit de la force est le droit d'Achille, qui place toute 
raison à la pointe de son glaive. 

En troisième lieu vint le droit humain, dicté par la 
raison humaine entièrement développée. 

Gouvernements divins ou théocraties. Sous ces gouver- 
nements, les hommes croyaient que toute chose était 
commandée par les dieux. Ce fut l'âge des oracles, la 
plus ancienne institution que l'histoire nous fasse 
connaître. 



§ V. 
Trois espèces de gouvernements. 

Gouvernements héroïques ou aristocratiques. Le mot 
aristocrates répond en latin à optimates, pris pour les 
plus forts {ops, puissance) ; il répond en grec à Héra- 
clides, c'est-à-dire issus d'une race d'Hercule, pour dire 
une race noble. Ces HéracUdes furent répandus dans 
toute l'ancienne Grèce et il en resta toujours à Sparte. 
Il en est de même des curetés que les Grecs retrou- 
vèrent dans l'ancienne Italie ou Saturnie, dans la Crète 
et dans l'Asie. Ces curetés furent à Rome les quintes 
ou citoyens investis du caractère sacerdotal, du droit 
de porter les armes et de voter aux assemblées 
publiques. 

Gouvernements humains, dans lesquels l'égalité de la 
nature intelligente, caractère propre de l'humanité, se 



556 PHILOSOPHIE 

retrouve dans l'égalité civile et politique. Alors tous 
les citoyens naissent libres, soit qu'ils jouissent d'un 
gouvernement populaire dans lequel la totalité ou la 
majorité des citoyens constitue la force légitime de la 
cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le 
niveau des mêmes lois , et qu'ayant seul en main la 
force militaire, il s'élève au-dessus des citoyens par 
une distinction purement civile. 



I 



DE L'HISTOIRE 857 



CHAPITRE II 



TROIS ESPECES DE LANGUES ET DE CARACTERES. 



Trois espèces de langues. 

Langue divine mentale, dont les signes sont des céré- 
monies sacrées, des actes muets de religion. Le droit 
romain en conserva ses acta légitima, qui accompa- 
gnaient toutes les transactions civiles. Une telle langue 
convient aux religions pour la raison que nous avons 
déjà dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées 
que raisonnées. Cette langue fut nécessaire aux premiers 
âges où les hommes ne pouvaient encore articuler. 

La seconde langue fut celle des signes héroïques; c'est 
le langage des armes pour ainsi parler, et il est resté 
celui de la discipline militaire. 

La troisième est le langage articulé que parlent 
aujourd'hui toutes les nations. 



558 PHILOSOPHIE 

§ II. 

Trois espèces de caractères. 

Caractères divins^ proprement hiéroglyphes. Nous 
avons prouvé qu'à leur premier âge toutes les nations 
se servirent de tels caractères. A Jupiter on rapporta 
tout ce qui regardait les auspices, à Junon tout ce qui 
était relatif aux mariages. En effet, cest une propriété 
innée de Vâme humaine d'aimer V uniformité; lors- 
qu'elle est encore incapable de trouver par Y abstraction 
des expressions générales, elle y supplée par Vimagi- 
nation; elle choisit certaines images, certains modèles, 
auxquels elle rapporte toutes les espèces particulières 
qui appartiennent à chaque genre ; ce sont, pour 
emprunter le langage de l'École, des universaux 
poétiques. 

Caractères héroïques , analogues aux précédents. 
C'étaient encore des wiiversaux poétiques ^ qui servaient 
à désigner les diverses espèces d'objets qui occupaient 
l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille tous les 
exploits des guerriers vaillants, à Ulysse tous les 
conseils des sages ^ 

Les caractères vulgaires parurent avec les langues 



1. Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les formes et les proprié- 
tés des sujets, ces universaux poétiques, ces genres créés par l'imagination 
{generi fantastici), firent place à. ceux que la raison créa {generi intelligi- 
hili); c'est alors que vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs 
de la nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus haute 
civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers genres et les person- 
nifièrent dans leurs comédies. (Viço.) 



DE L'HISTOIR£ 559 

vulgaires. Les langues vulgaires se composent de 
paroles qui sont comme des genres relativement aux 
expressions particulières dont se composaient les 
langues héroïques *. Les lettres remplacèrent aussi les 
hiéroglyphes d'une manière plus simple et plus géné- 
rale ; à cent vingt mille caractères hiéroglyphiques, que 
les Chinois emploient encore aujourd'hui, on substitua 
les lettres si peu nombreuses de l'alphabet. 

Ces langues, ces lettres peuvent être appelées vul- 
gaires^ puisque le vulgaire a sur elles une sorte de 
souveraineté. Le pouvoir absolu du peuple sur les 
langues s'étend sous un rapport à la législation : le 
peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, 
bon gré mal gré, que les puissants en viennent à 
observer les lois dans le sens qu'y attache le peuple. 
Les monarques ne peuvent ôter aux peuples cette sou- 
veraineté sur les langues ; mais elle est utile à leur 
puissance même. Les grands sont obligés d'observer 
les lois par lesquelles les rois fondent la monarchie, 
dans le sens ordinairement favorable à l'autorité royale 
que le peuple donne à ces lois. C'est une des raisons 
qui montrent que la démocratie précède nécessaire- 
ment la monarchie \ 



1. Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase héroïque, le sang 
me bout dans le cœur, fut résumée dans la langue vulgaire par ce mot abstrait 
€t général, je suis en colère. (Vico.) 

2. Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome à la faveur 
des titres républicains que prirent les empereurs, et auxquels le peuple donna 
peu à peu un nouveau sens. (Note du Trad.) 



560 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE III 



TROIS ESPECES DE JURISPRUDENCES, D AUTORITES, DERAISONS; 
COROLLAIRES RELATIFS A LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS. 



Trois espèces de jurisprudences ou sagesses. 

Sagesse divine appelée théologie mystique^ mots qui 
dans leur sens étymologique veulent dire : science du 
langage divin, connaissance des mystères de la divi- 
7iation. Cette science de la divination était la sagesse 
vulgaire de laquelle étaient sages les poètes théologiens, 
premiers sages du paganisme; de cette théologie mys- 
tique, ils s'appelaient eux-mêmes mystœ, et Horace tra- 
duit ce mot d'une manière heureuse par interprètes 
des dieux.... Cette sagesse ou jurisprudence plaçait la 
justice dans l'accomplissement des cérémonies solen- 
nelles de la religion; c'est de là que les Romains con- 
servèrent ce respect superstitieux pour les acta légitima; 



DE L'HISTOIRE 



551 



chez eux, les noces, le testament étaient dits justa 
lorsque les cérémonies requises avaient été accom- 
plies. 

La jurisprudence héroïque eut pour caractère de s'en- 
tourer de garanties par l'emploi de paroles précises. 
C'est la sagesse d'Ulysse qui dans Homère approprie si 
bien son langage au but qu'il se propose, qu'il ne 
manque point de l'atteindre. La réputation des juris- 
consultes romains était fondée sur leur cavere; répondre 
sur le droit^ ce n'était pour eux autre chose que pré- 
cautionner les consultants et les préparer à circonstan- 
cier devant les tribunaux le cas contesté, de manière 
que les formules d'action s'y rapportassent de point 
en point, et que le préteur ne pût refuser de les appli- 
quer. 11 en fut des docteurs du moyen âge comme des 
jurisconsultes romains. 

hdi jurisprudence humaine ne considère dans les faits 
que leur conformité avec la justice et la vérité; sa 
bienveillance plie les lois à tout ce que demande l'intérêt 
égal des causes. Cette jurisprudence est observée sous 
les gouvernements humains^ c'est-à-dire, dans les états 
populaires, et surtout dans la monarchie. La jurispru- 
dence divine et V héroïque, propres aux âges de barbarie, 
s'attachent au certain; la jurisprudence humaine, qui 
caractérise les âges civilisés, ne se règle que sur le 
vrai. Tout ceci découle de la définition du certain et 
du vrai que nous avons donnée (axiomes 9 et 10). 



36 



562 PHILOSOPHIE 

§ 11. 

Trois espèces d'autorités. 

La première est divine; elle ne comporte point d'ex- 
plications ; comment demander à la Providence compte 
de ses décrets? La deuxième, l'autorité héroïque, appar- 
tient tout entière aux formules solennelles des lois. La 
troisième est l'autorité humaine, laquelle n'est autre 
que le crédit des personnes expérimentées, des hommes 
remarquables par une haute sagesse dans la spécula- 
tion ou par une prudence singulière dans la pratique. 

A ces trois autorités civiles répondent trois autorités, 
politiques. 

Au premier âge, autorité et propriété furent syno- 
nymes. C'est dans ce sens que la loi des Douze Tables 
prend toujours le mot autorité; auteur signifie toujours 
en terme de droit celui de qui l'on tient un domaine. 
Cette autorité était divine, parce qu'alors la propriété 
comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette 
autorité qui appartient aux ^jères dans l'état de famille, 
appartient aux sénats souverains dans les aristocraties 
héroïques. Le sénat autorisait ce qui avait été délibéré 
dans les assemblées du peuple. 

Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple 
romain la liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus 
qu'une autorité de tutelle, analogue à ce droit des 
tuteurs d'autoriser en affaires légales le pupille maître 
de ses biens. Le sénat assistait le peuple de sa pré- 
sence dans les assemblées législatives, de peur qu'il 



DE L'HISTOIRE 563 

ne résultât quelque dommage public de son peu de 
lumières. 

Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, 
V autorité de tutelle fut aussi remplacée par V autorité de 
con^ei/, par celle que donne la réputation de sagesse; 
c'est dans ce sens que les jurisconsultes de l'empire 
s'appelèrent autores, auteurs de conseils. Telle aussi 
doit être l'autorité d'un sénat sous un monarque, 
lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui 
a été conseillé par le sénat. 



§ ni. 

Trois espèces de raisons. 

La première est la raison divine, dont Dieu seul a le 
secret, et dont les hommes ne savent que ce qui en a 
été révélé aux Hébreux et aux chrétiens, soit au moyen 
d'un langage intérieur adressé à l'intelligence par 
celui qui est lui-même tout intelligence, soit par le 
langage extérieur des prophètes, langage que le Sau- 
veur a parlé aux apôtres, qui ont ensuite transmis à 
l'Église ses enseignements. Les Gentils ont cru aussi 
recevoir les conseils de cette raison divine par les aus- 
pices, par les oracles et autres signes matériels, tels 
qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient 
corporels. Dieu étant toute raison, la raison et Vauto- 
rite sont en lui une même chose, et pour la saine théo- 
logie Y autorité divine équivaut à la raison. — Admi- 
rons la Providence, qui dans les premiers temps où 
les hommes encore idolâtres étaient incapables d'en- 



564 PHILOSOPHIE 

tendre la raison, permit qu'à son défaut ils suivissent 
Y autorité des auspices, et se gouvernassent par les avis 
divins qu'ils croyaient en recevoir. En effet, c'est une 
loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point 
la raison dans les choses humaines, ou que même ils 
les voient comme contraires à la raison, ils se reposent 
sur les conseils impénétrables de la Providence. 

La seconde sorte de raison fut la raison d'État, appelée 
par les Romains civilis œquitas. C'est d'elle qu'Ulpien 
dit quelle n est point connue naturellement à tous les 
hommes (comme l'équité naturelle), mais seulement à 
un petit nombre d'' hommes qui ont appris par la pratique 
du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de la 
société. Telle fut la sagesse des sénats héroïques, et par- 
ticulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps 
où l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit 
lorsque le peuple déjà maître se laissait encore guider 
par le sénat, ce qui eut lieu jusqu'au tribunal des 
Gracques. 



§ IV. 
Corollaire relatif à la sagesse politique des anciens Romains. 

Ici se présente une question à laquelle il semble 
bien difficile de répondre : lorsque Rome était encore 
peu avancée dans la civilisation, ses citoyens passaient 
pour de sages politiques; et dans le siècle le plus 
éclairé de l'Empire, Ulpien se plaint qu un petit nombre 
d'hommes expérimentés possèdent la science du gouver- 
nement. 



i 



DE L'HISTOIRE 565 

Par un effet des mêmes causes qui firent Vhéroîsme 
des premiers peuples, les anciens Romains qui ont été 
les héros du monde, se sont montrés naturellement 
fidèles à Véquité civile. Cette équité s'attachait reli- 
gieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une 
sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une 
manière inflexible, quelque dure, quelque cruelle même 
que pût se trouver la loi. Ainsi agit encore de nos jours 
la raison d'État. \J équité civile soumettait naturellement 
toute chose à cette loi, reine de toutes les autres, que 
Gicéron exprime avec une gravité digne de la matière : 
La loi suprême cest le salut du peuple : Suprema lex 
populi salus esto. Dans les temps héroïques où les gou- 
vernements étaient aristocratiques, les héros avaient 
dans l'intérêt public une grande part d'intérêt privé ; 
je parle de leur monarchie domestique que leur conser- 
vait la société civile. La grandeur de cet intérêt parti- 
culier leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins 
importants. C'est ce qui explique le courage qu'ils 
déployaient en défendant l'État, et la prudence avec 
laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse 
profonde de la Providence ! Sans l'attrait d'un tel intérêt 
privé identifié avec l'intérêt public, comment ces pères 
de famille à peine sortis de la vie sauvage, et que 
Platon reconnaît dans le Polyphème d'Homère, auraient 
ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil? 

Il en est tout au contraire dans les temps humains, 
où les Etats sont démocratiques ou monarchiques. Dans 
les démocraties, les citoyens régnent sur la chose 
publique qui, se divisant à l'infini, se répartit entre tous 
les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans 
les monarchies, les sujets sont obhgés de s'occuper 



566 PHILOSOPHIE 

exclusivement de leurs intérêts particuliers, en laissant 
au prince le soin de l'intérêt public. Joignez à cela les 
causes naturelles qui produisent les gouvernements 
humains, et qui sont toutes contraires à celles qui 
avaient produit Vhéroïsme, puisqu'elles ne sont autres 
que désir du repos, amour paternel et conjugal, atta- 
chement à la vie. Voilà pourquoi les hommes d'aujour- 
d'hui sont portés naturellement à considérer les choses 
d'après les circonstances les plus particulières qui peu- 
vent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale; 
c'est Vœquum bonum, l'intérêt égal, que cherche la 
troisième espèce de raison, la raison naturelle, xquitas 
natumlis chez les jurisconsultes. La multitude n'en 
peut comprendre d'autre, parce qu'elle considère les 
motifs de justice dans leurs applications directes aux 
causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les 
monarchies, il faut peu d'hommes d'État pour traiter 
des affaires publiques dans les cabinets en suivant 
l'équité civile ou raison d'État; et un grand nombre de 
jurisconsultes pour régler les intérêts privés des peuples 
d'après Y équité naturelle. 



§ V. 

Corollaire. Histoire fondamentale du Droit romain. 

Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de 
raisons peut servir de base à l'histoire du Droit romain. 
En effet, les gouvernements doivent être conformes à la 
nature des gouvernés (axiome 69) ; les gouvernements 
sont même un résultat de cette nature, et les lois doi- 



DE L'HISTOIRE 567 

vent en conséquence être appliquées et interprétées 
d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gou- 
vernement. Faute d'avoir compris cette vérité, les juris- 
consultes, et les interprètes du droit sont tombés dans 
la même erreur que les historiens de Rome, qui nous 
racontent que telles lois ont été faites à telle époque, 
sans remarquer les rapports qu'elles devaient avoir 
avec les différents états par lesquels passa la Répu- 
blique. Ainsi les faits nous apparaissent tellement 
séparés de leurs causes que Bodin, jurisconsulte et 
politique également distingué, montre tous les carac- 
tères de l'aristocratie dans les faits que les historiens 
rapportent à la prétendue démocratie des premiers 
siècles de la République. — Que l'on demande à tous 
ceux qui ont écrit sur l'histoire du Droit romain, pour- 
quoi la jurisprudence antique^ dont la base est la loi 
des Douze Tables, s'y conforme rigoureusement ; pour- 
quoi la jurisprudence moyenne^ celle que réglaient les 
édits des préteurs, commence à s'adoucir, en continuant 
toutefois de respecter le même code ; pourquoi enfin la 
jurisprudence nouvelle, sans égard pour cette loi, eut 
le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle? 
Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la généro- 
sité romaine, qu'en prétendant que ces rigueurs, ces 
solennités, ces scrupules, ces subtilités verbales, 
qu'enfin le mystère même dont on entourait les lois, 
étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient 
conserver, avec le privilège de la jurisprudence, le pou- 
voir civil qui y est naturellement attaché. Bien loin 
que ces pratiques aient eu aucun but d'imposture, 
c'étaient des usages sortis de la nature même des 
hommes de l'époque ; une telle nature devait produire 



568 PHILOSOPHIE 

de tels usages, et de tels usages devaient entraîner 
nécessairement de telles pratiques. 

Dans le temps où le genre humain était encore extrê- 
mement farouche, et où la religion était le seul moyen 
puissant de l'adoucir et de le civiliser, la Providence 
voulut que les hommes vécussent sous les gouverne- 
ments divins, et que partout régnassent des lois sacrées, 
c'est-à-dire secrètes, et cachées au vulgaire des peuples. 
Elles restaient d'autant plus facilement cachées dans 
l'état de famille, qu'elles se conservaient dans un lan- 
gage muet, et ne s'expliquaient que par des cérémonies 
saintes, qui restèrent ensuite dans les acta légitima. 
Ces esprits grossiers encore croyaient de telles céré- 
monies indispensables pour s'assurer de la volonté 
des autres, dans les rapports d'intérêt, tandis qu'au- 
jourd'hui que l'intelligence des hommes est plus 
ouverte, il suffit de simples paroles et même de 
signes. 

Sous les gouvernements aristocratiques qui vinrent 
ensuite, les mœurs étant toujours religieuses, les lois 
restèrent entourées du mystère de la religion et furent 
observées avec la sévérité et les scrupules qui en sont 
inséparables ; le secret est l'âme des aristocraties, et la 
rigueur de V équité civile est ce qui fait leur salut. Puis, 
lorsque se formèrent les démocraties, sorte de gouver- 
nement dont le caractère est plus ouvert et plus 
généreux, et dans lequel commande la multitude qui a 
l'instinct de V équité naturelle, on vit paraître en même 
temps les langues et les lettres vulgaires, dont la mul- 
titude est, comme nous l'avons dit, souveraine absolue. 
Ce langage et ces caractères servirent à promulguer, 
à écrire les lois dont le secret fut peu à peu dévoilé. 



DE L'HISTOIRE 569 

Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché, 
le jus latens dont parle Pomponius ; il voulut avoir des 
lois écrites sur des tables, lorsque les caractères vul- 
gaires eurent été apportés de Grèce à Rome. 

Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la 
monarchie. Les monarques veulent suivre V équité 
naturelle dans l'application des lois, et se conforment 
en cela aux opinions de la multitude. Ils égalent en 
droit les puissants et les faibles, ce que fait la seule 
monarchie, ^équité civile ou raison d'État devient le 
privilège d'un petit nombre de politiques et conserve 
dans le cabinet des rois son caractère mystérieux. 



570 PHILOSOPHIE 



CHAPITRE IV 



TROIS ESPECES DE JUGEMENTS. — COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET 
AUX REPRÉSAILLES. — TROIS PÉRIODES DANS l'hISTOIRE DES MŒURS 
ET DE LA JURISPRUDENCE. 



§ ^^ 

Trois espèces de jugements. 

Les premiers furent les jugements divins. Dans l'état 
qu'on appelle état de nature, et qui fut celui des familles^ 
les pères de famille ne pouvant recourir à la protection 
des lois qui n'existaient point encore, en appelaient 
aux dieux des torts qu'ils souffraient, implorabant 
deorum fidem; tel fut le premier sens, le sens propre 
de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoi- 
gnage de leur bon droit, ce qui était proprement deos 
obtestari. Ces invocations pour accuser, ou se défendre, 
furent les premières orationes, mot qui chez les Latins 
est resté pour signifier accusation ou défense; on peut 
voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plante et 



DE L'HISTOIRE 571 

de Térence, et deux mots de la loi des Douze Tables : 
furto orare et pacto orare (et non point adorare^ selon 
la leçon de Juste Lipse), pour agere, eœcipere. D'après 
ces orationcs, les Latins appelèrent oratores ceux qui 
défendent les causes devant les tribunaux. Ces appels 
aux dieux étaient faits d'abord par des hommes simples 
et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la 
cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère 
raconte qu'ils habitaient sur celle de l'Olympe. A propos 
d'une guerre entre les Hermundures et les Gattes, 
Tacite dit en parlant des sommets des montagnes : 
Dans l'opinion de ces peuples preces mortalium nus- 
quam proprius audiuntur. Les droits que les premiers 
hommes faisaient valoir dans ces jugements divins, 
étaient divinisés eux-mêmes, puisqu'ils voyaient des 
dieux dans tous les objets. Lar signifiait la propriété 
de la maison, dii hospitales l'hospitalité, dii pénates la 
puissance paternelle, deus genius le droit du mariage, 
deus. ter minus le domaine territorial, dii mânes la sépul- 
ture. On retrouve dans les Douze Tables une trace 
curieuse de ce langage, jus deorum manium. 

Après avoir employé ces invocations (ora^io^iÉ-^, obse- 
crationeSj implorationes^ et encore obtestationes), ils 
finissaient par dévouer les coupables. Il y avait à Argos, 
et sans doute aussi dans d'autres parties de la Grèce, 
des temples de Vexécration. Ceux qui étaient ainsi 
dévoués étaient appelés àva07^[j.aTa, nous dirions excom- 
muniés; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte 
des Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'ado- 
raient comme un dieu, et immolaient ensuite une vic- 
time humaine. Les Latins exprimaient cette idée par 
le verbe mactare, dont on se servait toujours dans les 



572 PHILOSOPHIE 

sacrifices, comme d'un terme consacré. Les Espa- 
gnols en ont tiré leur matar, et les Italiens leur 
ammazzare. Nous avons déjà vu que chez les Grecs, 
àpà signifiait la chose ou la personne qui porte 
dommage, le vœu ou action de dévouer, et la furie 
à laquelle on dévouait; chez les Latins, ara signifiait 
l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent 
toujours une espèce d'excommunication. César nous 
a laissé beaucoup de détails sur celle qui avait lieu 
chez les Gaulois. Les Romains eurent leur interdiction 
de Veau et du feu. Plusieurs consécrations de ce genre 
passèrent dans la loi des Douze Tables : quiconque 
violait la personne d'un tribun du peuple était dévoué, 
consacré à Jupiter; le fils dénaturé, aux dieux pater- 
nels; à Gérés, celui qui avait mis le feu à la moisson 
de son voisin; ce dernier était brûlé vif. Rappelons- 
nous ici ce qui a été dit de Tatrocité des peines 
dans l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi 
dévoués furent sans doute ce que Plante appelle 
Saturni hostiœ. 

On trouve le caractère tout religieux de ces juge- 
ments privés dans les guerres qu'on appelait pura et 
pia bella. Les peuples y combattaient pro aris et focis, 
expression qui désignait tout l'ensemble des rapports 
sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient 
considérées comme divines. Les hérauts qui décla- 
raient la guerre appelaient les dieux de la cité ennemie 
hors de ses murs, et dévouaient le peuple attaqué. Les 
rois vaincus étaient présentés au Gapitole à Jupiter 
Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus étaient 
considérés comme des hommes sans Dieu; aussi les 
esclaves s'appelaient en latin mancipia, comme choses 



DE L'HISTOIRE 573 

inanimées, et étaient tenus en jurisprudence loco 
rerum. 

Les duels durent être chez les nations barbares une 
espèce de jugements divins ^ qui commencèrent sous les 
gouvernements divins et furent longtemps en usage 
sous les gouvernements héroïques; on se rappelle ce pas- 
sage de la Politique d'Aristote (cité dans les axiomes) 
où il dit que les républiques héroïques n'avaient point 
de lois qui punissent l'injustice et réprimassent les vio- 
lences particulières^. 11 est certain que dans la légis- 
lation romaine ce ne sont que les préteurs qui intro- 
duisirent la loi prohibitive contre la violence, et les 
actions de vi honorum raptorum. Aux temps de la seconde 
barbarie (celle du moyen âge), les représailles parti- 
culières durèrent jusqu'au temps de Barthole. 

C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les 
duels s'étaient introduits par défaut de preuves; ils 
devaient dire par défaut de lois judiciaires. Frotho, roi 
de Danemark, ordonna que toutes les contestations se 
terminassent par le moyen du duel : c'était défendre 
qu'on les terminât par des jugements selon le droit. 
On ne voit qu'ordonnances du duel dans les lois des 
Lombards, des Francs, des Bourguignons, des Alle- 
mands, des Anglais, des Normands et des Danois. 

On n'a pas cru que la barbarie antique eût aussi 
connu l'usage du duel. Mais doit-on penser que ces 
premiers hommes, que ces géants^ ces cyclopes, aient 
su endurer l'injustice? L'absence de lois, dont parle 

1. On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant que l'on attribuait 
aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé par les philosophes ; pré- 
jugé qui résultait d'une opinion exagérée que l'on s'était formée de la sagesse 
des anciens. (Vico.) 



574 PHILOSOPHIE 

Aristote, devait les forcer de recourir au duel. D'ail- 
leurs deux traditions fameuses *de l'antiquité grecque 
et latine prouvent que les peuples commençaient sou- 
vent les guerres {duella, chez les anciens Latins) en 
décidant par un duel la querelle particulière des prin- 
cipaux intéressés; je parle du combat de Ménélas 
contre Paris, et des trois Horaces contre les trois 
Guriaces; si le combat restait indécis, comme dans le 
premier cas, la guerre commençait. 

Dans ces jugements par les armes, ils estimaient la 
raison et le bon droit d'après le hasard de la victoire. 
Ils durent tomber dans cette erreur par un conseil 
exprès de la Providence : chez des peuples barbares, 
encore incapables de raisonnement, les guerres auraient 
toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que 
le parti auquel les dieux se montraient contraires était 
le parti injuste. Nous voyons que les Gentils insul- 
taient au malheur du saint homme Job, parce que Dieu 
s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique 
reparut au moyen âge, on coupait la main droite au 
vaincu, quelque juste que fût sa cause. C'est cette jus- 
tice présumée du plus fort qui à la longue légitime les 
conquêtes; ce droit imparfait est nécessaire au repos 
des nations. 

Les jugements héroïques, récemment dérivés des 
jugements divins^ ne faisaient point acception de causes 
ou de personnes, et s'observaient avec un respect 
scrupuleux des paroles. Des jugements divins resta ce 
qu'on appelait la religion des paroles, re/i^io verborum; 
généralement les choses divines sont exprimées par 
des formules consacrées dans lesquelles on ne peut 
changer une lettre ; aussi dans les anciennes formules 



DE L'HISTOIRE 575 

de la jurisprudence romaine, imitées des formules 
sacrées, on disait : une virgule de moins, la cause est 
perdue; qui cadit virgula, caussa cadit. Cette rigueur 
des formules d'actions eût empêché les duumvirs, 
nommés pour juger Horace, d'absoudre le vainqueur 
des Albains, quand même il se serait trouvé innocent. 
Le peuple le renvoya absous, plutôt par admiration 
p)Our son courage que pour la bonté de sa cause. (Tite- 
Live.) 

Ces jugements inflexibles étaient nécessaires en des 
temps où les héros plaçaient dans la force la raison et 
le bon droit, où ils justifiaient le mot ingénieux de 
Plante : Pactuni 7ion pactum, non pactum pactum. Pour 
prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la 
Providence voulut qu'ils fissent consister toute la jus- 
tice dans l'expression précise des formules solennelles. 
Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le sujet 
de plusieurs comédies de Plante; on y voit souvent 
un marchand d'esclaves dépouillé injustement par un 
jeune homme qui, en lui dressant un piège, le fait 
tomber, à son insu, dans quelque cas prévu par la loi, 
et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de 
pouvoir intenter contre le jeune homme une action de 
dol, le marchand se trouve obligé à lui rembourser le 
prix de Pesclave vendue; dans une autre pièce, il le 
prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a 
encourue comme coupable de vol 7ion manifeste; dans 
une troisième enfin, le marchand s'enfuit du pays, dans 
la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu l'esclave 
d' autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de 
Plante l'équité naturelle régnait dans les jugements? 

Ce droit rigoureux, fondé sur la lettre même de la 



576 PHILOSOPHIE 

loi, n'était pas seulement en vigueur parmi les hommes ; 
ceux-ci, jugeant les dieux d'après eux, croyaient qu'ils 
l'observaient aussi, et même dans leurs serments. 
Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre 
des serments, quelle n a point sollicité Neptune d'exciter 
la tempête contre les Troye^is, parce qu'elle ne l'a fait 
que par l'intermédiaire du Sommeil ; et Jupiter se con- 
tente de cette réponse. Dans Plante, Mercure, sous la 
figure de Sosie, dit au Sosie véritable : Si je te trompe, 
puisse Mercure être désormais contraire à Sosie. On ne 
peut croire que Plante ait voulu mettre sur le théâtre 
des dieux qui enseignassent le parjure au peuple; 
encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Afri- 
cain et de Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à com- 
poser ses comédies; et toutefois dans YAndrienne, 
Dave fait mettre l'enfant devant la porte de Simon 
par les mains de Mysis, afin que si par aventure son 
maître l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience 
nier de l'avoir mis à cette place. Mais la preuve la plus 
forte en faveur de notre explication du droit héroïque, 
c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre 
le vers d'Euripide, ainsi traduit par Gicéron, 

Juravi lingua, mentem injuratam habui, 

J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré, 

les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent ; on 
voit qu'ils partageaient l'opinion exprimée dans les 
Douze Tables : uti lingua nuncupassit, ita jus esto. Ce 
respect inflexible de la parole dans les temps héroïques 
montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le vœu 
téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est 



DE L'HISTOIRE 577 

pour avoir méconnu le dessein de la Providence [qui 
voulut qu'aux temps héroïques la parole fût considérée 
comme irrévocable] que Lucrèce prononce, au sujet 
de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie : 

Tantum relligio potuit suadere malorum! 
Tant la religion peut enfanter de maux ! 

Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la juris- 
prudence et de l'histoire romaines. Ce ne fut que vers 
les derniers temps de la République que Gallus Aquilius 
introduisit dans la législation l'action {de dolo) contre 
le dol et la mauvaise foi. Auguste donna aux juges la 
faculté d'absoudre ceux qui avaient été séduits et 
trompés. 

Nous retrouvons la même opinion chez les peuples 
héroïques dans la guerre comme dans la paix. Selon les 
termes dans lesquels les traités sont conclus, nous 
voyons les vaincus être accablés misérablement, ou 
tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les 
Carthaginois se trouvèrent dans le premier cas : le 
traité qu'ils avaient fait avec les Romains leur avait 
assuré la conservation de leur vie, de leurs biens et de 
leur cité ; par ce dernier mot ils entendaient la ville 
matérielle, les édifices, urbs dans la langue latine ; mais 
comme les Romains s'étaient servis dans le traité du 
mot civitasj qui veut dire la réunion des citoyens, la 
société, ils s'indignèrent que les Carthaginois refu- 
sassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter 
désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles, 
prirent leur ville et la mirent en cendres ; en suivant 
ainsi le droit héroïque, ils ne crurent point avoir fait 

37 



578 PHILOSOPHIE 

une guerre injuste. Un exemple tiré de l'iiistoire du 
moyen âge confirme encore mieux ce que nous avan- 
çons. L'empereur Conrad III, ayant forcé à se rendre 
la ville de Veinsberg qui avait soutenu son compé- 
titeur, permit aux femmes seules d'en sortir avec tout 
ce qu'elles pourraient emporter ; elles chargèrent sur 
leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'empe- 
reur était à la porte, les lances baissées, les épées 
nues, tout prêt à user de la victoire; cependant, malgré 
sa colère, il laissa échapper tous les habitants qu'il 
allait passer au fil de l'épée. Tant il est peu raisonnable 
de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué par 
Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les 
temps, chez toutes les nations. 

Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous 
allons dire encore, découle de cette définition que nous 
avons donnée dans les axiomes, du vrai et du certain 
dans les lois et conventions. Dans les temps barbares, 
on doit trouver une jurisprudence rigoureusement 
attachée aux paroles; c'est proprement le droit des 
gens, fas gentium. Il n'est pas moins naturel qu'aux 
temps humains le droit, devenu plus large et plus bien- 
veillant, ne considère plus que ce quuiijuge impartial 
reconnaît être utile dans chaque cause (axiome 112); c'est 
alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la 
nature, fas naturx, le droit de Y humanité raisonnable. 

Les jugements humains (discrétionnaires) ne sont 
point aveugles et inflexibles comme les jugements 
héroïques, La règle qu'on y suit, c'est la vérité des faits. 
La loi toute bienveillante y interroge la conscience, et 
selon sa réponse se plie à tout ce que demande l'intérêt 
égal des causes. Ces jugements sont dictés par une 



DE L'HISTOIRE 579 

sorte de pudeur naturelle, de respect de nos semblables^ 
qui accompagnent les lumières; ils sont garantis par 
la bonne foi, fille de la civilisation. Ils conviennent à 
l'esprit de franchise, qui caractérise les républiques 
populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie 
aime à s'envdopper; elles conviennent encore plus à 
l'esprit généreux des monarchies : les monarques, dans 
ces jugements, se font gloire d'être supérieurs aux lois 
et de ne dépendre que de leur conscience et de Dieu. 
— Des jugements humains, tels que les modernes les 
pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois sys- 
tèmes du droit de la guerre que nous devons àGrotius, 
à Selden et à PufTendorf. 



§11. 



Trois périodes dans l'histoire des mœurs et de la jurisprudence 
{sectœ temporum). 



Nous voyons les jurisconsultes justifier secta suorum 
temporum leurs opinions en matière de droit. Ces sectœ 
temporum caractérisent la jurisprudence romaine, 
d'accord en ceci avec tous les peuples du monde. Elles 
n'ont rien de commun avec les sectes des philosophes 
que certains interprètes érudits du Droit romain vou- 
draient y voir bon gré mal gré. Lorsque les empereurs 
exposent les motifs de leurs lois et constitutions, ils 
disent que de telles constitutions leur ont été dictées- 
secta suorum temporum; Brisson, De formulis Roma- 
norum, a recueilli les passages où l'on trouve cette 



580 PHILOSOPHIE 

expression. C'est que l'étude des mœurs du temps est 
l'école des princes. Dans ce passage de Tacite : cor- 
rumpere et corrumpi seciilum vocant (corrompre et être 
corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle), 
seculum répond à peu près à secta. Nous dirions main- 
tenant : c'est la mode. • 

Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pra- 
tiquées dans trois sectes de temps, sectce temporum, 
dans le langage des jurisconsultes : celle des temps 
religieux pendant lesquels régnèrent les gouverne- 
ments divins; celle des temps où les hommes étaient 
irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'anti- 
quité et les duellistes au moyen âge ; celle des temps 
civilisés, où règne la modération, celle des temps du 
droit naturel des nations humaines, jus naturale gen- 
tium humanarum (Ulpien). Chez les auteurs latins du 
temps de l'empire, le devoir des sujets se dit officium 
civile, et toute faute dans laquelle l'interprétation des 
lois fait voir une violation de l'équité naturelle, est 
qualifiée de l'épithète incivile. C'est la dernière secta 
temporum de la jurisprudence romaine qui commença 
dès la République. Les préteurs, trouvant que les carac- 
tères, que les mœurs et le gouvernement des Romains 
étaient déjà changés, furent obligés, pour approprier 
les lois à ce changement, d'adoucir la rigueur de la 
loi des Douze Tables, rigueur conforme aux mœurs des 
temps où elle avait été promulguée. Plus tard les 
empereurs durent écarter tous les voiles dont les pré- 
teurs avaient enveloppé l'équité naturelle, et la laisser 
paraître tout à découvert, toute généreuse, comme il 
convenait à la civilisation où les peuples étaient par- 
venus. 



DE L'HISTOIRE 581 



CHAPITRE V 



AUTRES PREUVES TIREES DES CARACTERES PROPRES AUX ARISTOCRATIES 
HÉROÏQUES. — GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES 
LOIS. 



La succession constante et non interrompue des 
révolutions politiques, liées les unes aux autres par 
un si étroit enchaînement de causes et d'effets, doit 
nous forcer d'admettre comme vrais les principes de 
la science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute, 
nous y joignons l'explication de plusieurs phénomènes 
sociaux, dont on ne peut trouver la cause que dans 
la nature des républiques héroïques , telle que nous 
l'avons découverte. Les deux traits principaux qui 
caractérisent les aristocraties, sont la garde des limite», 
et la conservation et distinction des ordres politiques . 



§ ^^ 

De la garde et conservation des limites. 

(Voyez livre II, chap. v et vi, particulièrement § VI.) 



582 PHILOSOPHIE 

§ II. 
De la conservation et distinction des ordres politiques. 

C'est l'esprit des gouvernements aristocratiques que 
les liaisons de parenté, les successions, et par elles les 
richesses, et avec les richesses la puissance, restent 
dans l'ordre des nobles. Voilà pourquoi vinrent si 
tard les lois testamentaires. Tacite nous apprend qu'il 
n'y a point de testament chez les anciens Germains. A 
Sparte, le roi Agis, voulant donner aux pères de famille 
le pouvoir de tester, fut étranglé par ordre des éphores, 
défenseurs du gouvernement aristocratique ^ 

Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les 
monarchies, les nobles et les plébéiens se mêlèrent au 
moyen des alliances et des successions par testament, 
ce qui fît que les richesses sortirent peu à peu des 
maisons nobles. Quant au droit des mariages solen- 
nels, nous avons déjà prouvé que le peuple romain 



1. Qu'on voie par là si les commentateurs de la loi des Douze Tables ont 
été bien avisés de placer dans la onzième l'arlicle suivant, Auspicia incom- 
municata plebi sunto. Tous les droits civils, publics et privés étaient une 
dépendance des auspices et restaient le privilège des nobles. Les droits privés 
étaient les noces, la puissance paternelle, la suite, l'agnation, la gentilité, la 
succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir, dans les premières 
tables, établi les lois qui sont propres à une démocratie (particulièrement 
la loi testamentaire) en communiquant tous ces droits privés au peuple, ils 
rendent la forme du gouvernement entièrement aristocratique par un seul 
article de la onzième table. Toutefois, dans cette confusion, ils rencontrent par 
hasard une vérité, c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains 
reçui'ent le caractère de lois dans les deux dernières tables, ce qui montre 
bien que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 583 

demanda, non le droit de contracter des mariages avec 
les patriciens, mais des mariages semblables à ceux 
des patriciens, connubia patrum^ et non cum patribus. 
Si l'on considère ensuite les successions légitimes 
dans cette disposition de la loi des Douze Tables par 
laquelle la succession du père de famille revient 
d'abord aux siens, suis, à leur défaut aux agnats, et 
s'il n'y en a point, à ses autres parents, la loi des Douze 
Tables semblera avoir été précisément une loi salique 
pour les Romains. La Germanie suivit la même règle 
dans les premiers temps, et l'on peut conjecturer la 
même chose des autres nations primitives du moyen 
âge. En dernier lieu elle resta dans la France et dans la 
Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce 
droit de succession, jus gentium gallarum; chez les 
Romains il peut très bien s'appeler /u5 gentium romana- 
rum, en ajoutant l'épiLhète heroicarum, et avec plus de 
précision yt^5 romanum. Ce droit répondrait tout à fait 
diujus quiritium roma^iorum, que nous avons prouvé 
avoir été le droit naturel commun à toutes les nations 
héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de dou- 
ter que, dans les premiers siècles de Rome, les filles 
succédassent. Nulle probabilité que les pères de famille 
de ces temps eussent connu la tendresse paternelle. 
La loi des Douze Tables appelait un agnat, même au 
septième degré, à exclure le fils émancipé de la suc- 
cession de son père. Les pères de famille avaient un 
droit souverain de vie et de mort sur leurs fils, et la 
propriété absolue de leurs acquêts. Ils les mariaient 
pour leur propre avantage, c'est-à-dire pour faire entrer 
dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaint 
dignes. Ce caractère historique des premiers pères de 



584 PHILOSOPHIE 

famille nous est conservé par l'expression spondere, 
qui, dans son propre sens, veut dire promettre pour 
autrui; de ce mot fut dérivé celui de sponsalia, les 
fiançailles. Ils considéraient de même les adoptions 
comme des moyens de soutenir des familles près de 
s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux 
des familles étrangères. Ils regardaient l'émancipation 
comme une peine et un châtiment. Ils ne savaient ce 
que c'était que la légitimation, parce qu'ils ne pre- 
naient pour concubines que des affranchies ou des 
étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de 
mariages solennels dans les temps héroïques, de peur 
que les fils ne dégénérassent de la noblesse de leurs 
aïeux. Pour la cause la plus frivole les testaments 
étaient nuls, ou s'annulaient, ou se rompaient, ou 
n'atteignaient point leur effet [nulla, irrita, rupta, des- 
fifuta), afin que les successions légitimes reprissent 
leur cours. Tant ces patriciens des premiers siècles 
étaient passionnés pour la gloire de leur nom, passion 
qui les enflammait encore pour la gloire du nom 
romain ! Tout ce que nous venons de dire caractérise 
les mœurs des cités aristocratiques ou héroïques. 

Une erreur digne de remarque est celle des com- 
mentateurs de la loi des Douze Tables. Ils prétendent 
qu'avant que cette loi eût été portée d'Athènes à Rome, 
et qu'elle eût réglé les successions testamentaires et 
légitimes, les successions ah intestat rentraient dans la 
classe des choses qux sunt nullius. Il n'en fut pas 
ainsi : la Providence empêcha que le monde ne retom- 
bât dans la communauté des biens qui avait caractérisé 
la barbarie des premiers âges, en assurant, parla forme 
même du gouvernement aristocratique, la certitude 



J 



DE L'HISTOIRE 685 

et la distinction des propriétés. Les successions légi- 
times durent naturellement avoir lieu chez toutes les 
premières nations, avant qu'elles connussent les testa- 
ments. Cette dernière institution appartient à la légis- 
lation des démocraties, et surtout des monarchies. Le 
passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous 
porte à croire qu'il en fut de même chez tous les 
peuples barbares de l'antiquité, et, par suite, à conjec- 
turer que la loi salique, qui était certainement en 
vigueur dans la Germanie, fut aussi observée généra- 
lement par les peuples du moyen âge. 

Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les 
jurisconsultes romains du dernier âge ont cru que la 
loi des Douze Tables avait appelé les filles à hériter du 
père mort intestat^ et les avait comprises sous le mot 
sui, en vertu de la règle d'après laquelle le genre mas- 
culin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien 
la jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des 
termes; et si l'on doutait que suus ne désignât pas 
exclusivement le fils de famille, on en trouverait une 
preuve invincible dans la formule de Vinstitution des 
posthumes, introduite tant de siècles après par Gallus 
Aquilms : Si quis natus natave erit. Il craignait que 
dans le mot natus on ne comprît point la fille post- 
hume. C'est pour avoir ignoré ceci que Justinien pré- 
tend dans les Institutes que la loi des Douze Tables 
aurait désigné par le seul mot adgnatus les agnats des 
deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence moijenne 
aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant 
aux sœurs consanguines. Il dut arriver tout le con- 
traire. Cette jurisprudence dut étendre d'abord le sens 
de suus aux filles, et plus tard le sens &' adgnatus aux 



58Ç PHILOSOPHIE 

sœurs consanguines. Elle fut appelée moyenne^ préci- 
sément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi 
des Douze Tables. 

Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les 
plébéiens qui faisaient consister toutes leurs forces, 
toutes leurs richesses, toute leur puissance dans la 
multitude de leurs fils, commencèrent à sentir la ten- 
dresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu 
aux plébéiens des cités héroïques, qui n'engendraient 
des fils que pour les voir esclaves des nobles. Autant 
la multitude des plébéiens avait été dangereuse aux 
aristocraties, aux gouvernements du petit nombre, au- 
tant elle était capable d'agrandir les démocraties et 
les monarchies. De là tant de faveurs accordées aux 
femmes par les lois impériales pour compenser les 
dangers et les douleurs de l'enfantement. Dès le temps 
de la République, les préteurs commencèrent à faire 
attention aux droits du sang, et à leur prêter secours 
au moyen des possessions de biens. Ils commencèrent à 
remédier aux vices, aux défauts des testaments, afin de 
favoriser la division des richesses qui font toute l'am- 
bition du peuple. 

Les empereurs allèrent bien plus loin. Gomme l'éclat 
de la noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent 
favorables aux droits de la nature humaine, commune 
aux nobles et aux plébéiens. Auguste commença à pro- 
téger les fîdéi-commis, qui auparavant ne passaient 
aux personnes incapables d'hériter que grâce à la déli- 
catesse des héritiers grevés ; il fit tant pour les fidéi- 
commis qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de 
contraindre les héritiers à les exécuter. Puis vinrent 
tant de sénatus-consultes par lesquels les cognats 



DE L'HISTOIRE 587 

furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta 
la différence des legs et des fidéi-commis, confondit 
les quartes Falcldienne et Trebellianique, mit peu de dis- 
tinction entre les testaments et les codicilles, et dans 
les successions ab intestat égala les agnats et les cognats 
en tout et pour tout. Ainsi les lois romaines de l'Em- 
pire se montrèrent si attentives à favoriser les der- 
nières volontés que, tandis qu'autrefois le plus léger 
défaut les annulait, elles doivent aujourd'hui être tou- 
jours interprétées de manière à les rendre valables s'il 
est possible. 

Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les 
monarchies veulent que les pères soient occupés par 
l'amour de leurs enfants ; aussi les progrès de l'huma- 
nité ayant aboli le droit barbare des premiers pères de 
famille sur la personne de leurs fils, les empereurs 
voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur 
leurs acquêts, et introduisirent d'abord le pecuHum 
castrensej pour inviter les fils de famille au service 
militaire; puis ils en étendirent les avantages au^:>ecie- 
lium quasi castrense, pour les inviter à entrer dans le 
service du palais; enfin pour contenter les fils qui 
n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le pecu- 
Hum adventitiuyn. Ils ôtèrent les effets de la puissance 
paternelle à Vadojjtion qui n'est pas faite par un des 
ascendants de l'adopté. Ils approuvèrent universelle- 
ment les abrogations, difficiles en ce qu'un citoyen, de 
père de famille, devient dépendant de celui dans la 
famille duquel il passe. Ils regardèrent les émancipa- 
tions comme avantageuses ; donnèrent aux légitima- 
tions par mariage subséquent tout l'effet du mariage 
solennel. Enfin, comme le terme dHmperium paterniùm 



588 PHILOSOPHIE 

semblait diminuer la majesté impériale, ils introdui- 
sirent le mot de puissance paternelle, patria potestas \ 

En dernier lieu, la bienveillance des empereurs 
s'étendant à toute l'humanité, ils commencèrent à 
favoriser les esclaves. Ils réprimèrent la cruauté des 
maîtres. Ils étendirent les effets de l'affranchissement, 
en même temps qu'ils en diminuaient les formalités. 
Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens 
qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du 
peuple romain ; ils l'accordèrent à quiconque était né 
à Rome d'un père esclave, mais d'une mère libre, ne 
le fût-elle que par affranchissement. La loi reconnais- 
sait libre quiconque naissait dans la cité ; sous de telles 
circonstances, le droit naturel changea de dénomina- 
tion; dans les aristocraties, il était appelé droit des 
GENS, dans le sens du latin gentes, maisons nobles 
[dour lesquelles ce droit était une sorte de propriété] ; 

i. En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple. De crainte 
d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le privilège nominal de 
l'empire, imperium, il prit le titre de la puissance tribunitienne, potestas 
tribunitia, se déclarant ainsi le protecteur de la liberté romaine. 

Le tribunat avait été simplement une puissance de fait ; les tribuns n'eurent 
jamais dans la république ce qu'on appelait imperium. Sous le même 
Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de comparaître devant 
lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des deux écoles de la jurisprudence 
romaine, refusa d'obéir; et il était dans son droit, puisque les tribuns 
n'avaient point Vimperium. 

Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux juris- 
consultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les patriciens pour 
obtenir le consulat, ces derniers, voulant satisfaire le peuple sans établir de 
précédents relativement au partage de l'empire, créèrent des tribuns militaires 
en partie plébéiens, cum consulari potestate, et non point cum imperio 
consulari. Aussi tout le système de la république romaine fut compris dans 
cette triple formule : Senatus auctoritas, populi imperium, plebis potestas. 
Imperium s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la préture, qui 
donnaient le droit de condamner à mort; potestas, des magistratures infé- 
rieures, telles que l'édilité, et modica coercitione continetur. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 589 

mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations 
entières sont souveraines, et ensuite les monarchies, 
où les monarques représentent les nations entières 
dont leurs sujets sont les membres, il fut nommé 

DROIT NATUREL DES NATIONS. 



§ 111. 
De la conservation des lois. 

La conservation des ordres entraîne avec elle celle 
des magistratures et des sacerdoces, et par suite celle 
des lois et de la jurisprudence. Voilà pourquoi nous 
lisons dans l'histoire romaine que tant que le gouver- 
nement de Rome fut aristocratique, le droit des 
mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne 
sortaient point de l'ordre des sénateurs, dans lequel 
n'entraient que les nobles; et que la science des lois 
restait sacrée ou secrète (car c'est la même chose) dans 
le collège des pontifes, composé des seuls nobles chez 
toutes les nations héroïques. Cet état dura un siècle 
encore après la loi des Douze Tables, au rapport du 
jurisconsulte Pomponius. La connaissance des lois fut 
le dernier privilège que les patriciens cédèrent aux 
plébéiens. 

Dans l'âge divin, les lois étaient gardées avec scru- 
pule et sévérité. L'observation des lois divines a 
continué de s'appeler religion. Ces lois doivent être 
observées, en suivant certaines formules inaltérables de 
paroles consacrées et de cérémo7iies solennelles. — Cette 
observation sévère des lois est l'essence de l'aristocra- 



590 PHILOSOPHIE 

tie. Youlons-nous savoir pourquoi Athènes et presque 
toutes les cités de la Grèce passèrent si promptement 
à la démocratie? Le mot connu des Spartiates nous en 
apprend la cause : les Athéniens conservent par écrit des 
lois innombrables ; les lois de Sparte sont peu nom- 
breuses, mais elles s'observent. — Tant que le gouverne- 
ment de Rome fut aristocratique, les Romains se mon- 
trèrent observateurs rigides de la loi des Douze Tables, 
en sorte que Tacite l'appelle finis omnis œqui juris. En 
effet, après celles qui furent jugées suffisantes pour 
assurer la liberté et l'égalité civile*, les lois consu- 
laires relatives au droit privé furent peu nombreuses, 
si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des Douze 
Tables fut la source de toute la jurisprudence. — 
Lorsque le gouvernement devint démocratique, le petit 
peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne cessait de 
faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de 
s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti 
des nobles, après sa victoire sur Marins, chef du parti 
du peuple, remédia un peu au désordre par l'établisse- 
ment des quœstiones perpetnae; mais dès qu'il eut abdiqué 
la dictature, les lois d'intérêt privé recommencèrent à 
se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude 
des lois est, comme le remarquent les politiques, la 
route la plus prompte qui conduise les États à la monar- 
chie ; aussi Auguste pour l'établir en fit un grand 
nombre, et les princes qui suivirent employèrent sur- 
tout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt 
privé. Néanmoins dans le temps même où le gouverne- 



1. Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs, auxquels les 
anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal du législateur. (Vico.) 



I 



DE L'HISTOIRE 591 

ment romain était déjà devenu démocratique, les for- 
mules d'actions étaient suivies si rigoureusement, qu'il 
fallut toute l'éloquence de Grassus (que Gicéron appelait 
le Démosthène romain) pour que la substitution pupil- 
laire expresse fût regardée comme contenant la vulgaire 
qui n'était pas exprimée. Il fallut tout le talent de Gicé 
ron pour empêcher Sextus Ebutius de garder la terre de 
Gécina, parce qu'il manquait une lettre à la formule. 
Mais avec le temps les choses changèrent au point que 
Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il 
fut reconnu que tout motif particulier d'équité prévaut 
sur la loi. Tant les esprits sont disposés à reconnaître 
docilement l'équité naturelle sous les gouvernements 
humains ! Ainsi tandis que sous l'aristocratie l'on avait 
observé si rigoureusement le privilégia ne irroganto de 
la loi des Douze Tables, on fit sous la démocratie une 
foule de lois d'intérêt privé, et sous la monarchie les 
princes ne cessèrent d'accorder des privilèges. Or rien 
de plus conforme à l'équité naturelle que les privilèges 
qui sont mérités. On peut même dire avec vérité que 
toutes les exceptions faites aux lois chez les modernes 
sont des privilèges voulus par le mérite particulier des 
faits, qui les sort de la disposition commune. 

Peut-être est-ce pour cette raison que les nations 
barbares du moyen âge repoussèrent les lois romaines. 
En France on était puni sévèrement, en Espagne mis à 
mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ge qui est sûr, c'est 
qu'en Italie les nobles auraient rougi de suivre les 
lois romaines, et se faisaient honneur de n'être sou- 
mis qu'à celles des Lombards; les gens du peuple, 
au contraire, qui ne quittent point facilement leurs 
usages, observaient plusieurs lois romaines qui avaient 



592 PHILOSOPHIE 

conservé force de coutumes. C'est ce qui explique 
comment furent en quelque sorte ensevelies dans l'ou- 
bli chez les Latins les lois de Justinien, chez les Grecs 
les Basiliques. Mais lorsqu'ensuite se formèrent les 
monarchies modernes, lorsque reparut dans plusieurs 
cités la liberté populaire, le droit romain compris dans 
les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte 
que Grotius affirme que c'est im droit naturel des gens 
pour les Européens. 

Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant 
au milieu de ces révolutions politiques les préteurs et 
les jurisconsultes employer tous leurs efforts pour que 
les termes de la loi des Douze Tables ne perdent que 
lentement et le moins possible le sens qui leur était 
propre. Ainsi, en changeant de forme de gouverne- 
ment, Rome eut l'avantage de s'appuyer toujours sur 
les mêmes principes, lesquels n'étaient autres que 
ceux de la société humaine. Ce qui donna aux Romains 
la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce 
qui fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du 
monde. Yoilà la principale cause de la grandeur 
romaine que Polybe et Machiavel expliquent d'une 
manière trop générale, l'un par l'esprit religieux des 
nob'les, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et 
que Plutarque attribue par envie à la fortune de Rome. 
La noble réponse du ïasse à l'ouvrage de Plutarque le 
réfute moins directement que nous ne le faisons ici. 



DE I/HISTOIRE 593 



CHAPITRE VI 



AUTRES PREUVES TIREES DE LA MANIERE DONT CHAQUE FORME DE LA 
SOCIÉTÉ SE COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE. — RÉFUTATION DE 
BODIN. 



§1 



Nous avons montré dans ce livre jusqu'à l'évidence 
que dans toute leur vie politique les nations passent 
par trois sortes d'états civils (aristocratie, démocratie, 
monarchie), dont l'origine commune est le gouverne- 
ment divin. Une quatrième forme, dit Tacite, soit dis- 
tincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible , 
et si elle se rencontre, elle n'est point durable. Mais pour 
ne point laisser de doute sur cette succession naturelle, 
nous examinerons comment chaque état se combine 
avec le gouvernement de l'état précédent ; mélange 
fondé sur l'axiome : lorsque les hommes changent, ils 
conservent quelque temps l'impression de leurs pre- 
mières habitudes. 

Les pères de famille desquels devaient sortir les 

38 



594 PHILOSOPHIE 

nations païennes, ayant passé de la vie bestiale à la vie 
humaine^ gardèrent dans l'état de nature^ où il n'exis- 
tait encore d'autre gouvernement que celui des dieux^ 
leur caractère originaire de férocité et de barbarie, et 
conservèrent à la formation des premières aristocraties 
le souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes 
et leurs enfants dans l'état de nature. Tous égaux, trop 
orgueilleux pour céder l'un à l'autre, ils ne se soumi- 
rent qu'à l'empire souverain des corps aristocratiques 
dont ils étaient membres ; leur domaine privé, jusque- 
là éminent, forma en se réunissant le domaine public 
également éminent du sénat qui gouvernait, de même 
que la réunion de leurs souverainetés privées composa 
la souveraineté publique des ordres auxquels ils appar- 
tenaient. Les cités furent donc dans l'origine des aris- 
tocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de 
famille. Autrement, il est impossible de comprendre 
comment la société civile sortit de la société de la 
famille. 

Tant que les pères conservèrent le domaine éminent 
dans le sein de leurs compagnies souveraines, tant 
-que les plébéiens ne leur eurent pas arraché le droit 
d'acquérir des propriétés, de contracter des mariages 
solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce, 
•enfin de connaître les lois (ce qui était encore un privi- 
lège du sacerdoce), les gouvernements furent aristocra- 
tiques. Mais lorsque les plébéiens des cités héroïques 
devinrent assez nombreux, assez aguerris pour effrayer 
les pères (qui dans une oligarchie devaient être peu 
nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur 
nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'auto- 
risation du sénat, les républiques devinrent démocra- 



DE L'HISTOIRE 595 

tiques. Aucun état n'aurait pu subsister avec deux 
pouvoirs législatifs souverains, sans se diviser en deux 
états: Dans cette révolution, l'autorité de domaine 
devint naturellement autorité de tutelle; le peuple sou- 
verain, faible encore sous le rapport de la sagesse poli- 
tique, se confiait à son sénat, comme un roi dans sa 
minorité à un tuteur. Ainsi les états populaires furent 
<jouvernés par un corps aristocratique. 

Enfin lorsque les puissants dirigèrent le conseil 
public dans l'intérêt de leur puissance, lorsque le 
peuple corrompu par l'intérêt privé consentit à assu- 
jettir la liberté publique à l'ambition des puissants, et 
que du choc des partis résultèrent les guerres civiles, 
la monarchie s éleva sur les ruines de la démocratie. 



§ II. 



D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de laquelle 
les nations vont se reposer dans la monarchie. 



Cette loi a échappé aux interprètes modernes du 
droit romain. Ils étaient préoccupés par cette fable de 
la loi royale de ïribonien, qu'il attribue à Ulpien dans 
les Pandectes^ et dont il s'avoue l'auteur dans les Ins- 
titutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien 
compris la loi royale dont nous parlons. Pomponius, 
dans son histoire abrégée du droit romain, caractérise 
cette loi par un mot plein dé sens, rébus ipsis dictan- 
tibus régna condita. — Voici la formule éternelle dans 
laquelle l'a conçue la nature : lorsque les citoyens des 
démocraties ne considèrent plus que leurs intérêts 



596 PHILOSOPHIE 

particuliers, et que, pour atteindre ce but, ils tournent 
les forces nationales à la ruine de leur patrie, alors 
il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les 
Romains, qui, se rendant maître par la force des armes, 
prend pour lui tous les soins publics et ne laisse aux 
sujets que le soin de leurs affaires particulières. Cette 
révolution fait le salut des peuples, qui autrement 
marcheraient à leur destruction. — Cette vérité semble 
admise par les docteurs du droit moderne, lorsqu'ils 
disent : Universitates sub rege hahentur loco privatorum ; 
c'est qu'en effet la plus grande partie des citoyens ne 
s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très 
bien dans ses Annalesle progrès de cette funeste indif- 
férence ; lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques- 
uns discouraient vainement sur le bonheur de la 
liberté, jmuci bona libertatis incassum disserere ; Tibère 
arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le prince, 
attendent pour obéir, omnes principis jiissa adspectare. 
Sous les trois Césars qui suivent, les Romains, d'abord 
indifférents pour la République, finissent par ignorer 
même ses intérêts, comme s'ils y étaient étrangers, 
incuria et ignorantia reipublicœ^ tanquam alienœ. 
Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à 
leur propre pays, il est nécessaire que les monarques 
les dirigent et les représentent. Or comme dans les 
républiques un puissant ne se fraie le chemin à la 
monarchie qu'en se faisant un parti, il est naturel 
qxxun monarque gouverne d'une manière populaire. 
D'abord il veut que tous les sujets soient égaux, et il 
humilie les puissants de façon que les petits n'aient 
rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt 
à ce que la multitude n'ait point à se plaindre en ce qui 



i 



DE L'HISTOIRE 597 

touche la subsistance et la liberté naturelle. Enfin il 
accorde des privilèges ou à des ordres entiers (ce qu'on 
appelle des privilèges de liberté)^ ou à des individus 
d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour 
les élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont 
des lois iVinterêt privé, dictées par l'équité naturelle. 
Aussi la monarchie est-elle le gouvernement le plus 
conforme à la nature humaine, aux époques où la 
raison est le plus développée. 



§111. 

Réfutation des principes de la politique de Bodin. 

Bodin suppose que les gouvernements, d'abord 
monarchiques, ont passé par la tyrannie à la démocratie 
et enfin à Y aristocratie. Quoique nous lui ayons assez 
répondu indirectement, nous voulons, ad exuheran- 
tiam, le réfuter par Y impossible et par V absurde. 

11 ne disconvient point que les familles n'aient été 
les éléments dont se composèrent les cités. Mais d'un 
autre côté il partage le préjugé vulgaire selon lequel 
les familles auraient été composées seulement des 
parents et des enfants [et non en outre des serviteurs, 
famuli]. Maintenant nous lui demandons comment la 
monarchie put sortir d'un tel état de famille. Deux 
moyens se présentent seuls, la force et la ruse. La 
force? Gomment un père de famille pouvait-il sou- 
mettre les autres ? On conçoit que dans les démocra- 
ties les citoyens aient consacré à la patrie et leur 
personne et leur famille dont elle assurait la conserva- 



598 PHILOSOPHIE 

tien, et que par là ils aient été apprivoisés à la monar- 
chie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté 
originaire d'une liberté farouche, les pères de famille 
auraient plutôt péri tous avec les leurs que de sup- 
porter l'inégalité ? Quant à la ruse, elle est employée 
par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multi- 
tude la liberté , la puissance ou la richesse. Aurait-on 
promis la liberté aux premiers pères de famille ? ils 
étaient tous non seulement libres., mais souverains dans 
leur domestique... La puissance? à des solitaires qui, 
tels que le Polyphéme d'Homère, se tenaient dans 
leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des 
affaires d' autrui? La richesse? on ne savait ce que 
c'était que richesses, dans un tel état de simplicité. — 
La difficulté devient plus grande encore lorsqu'on 
songe, que dans la haute antiquité il n'y avait point de 
forteresse., et que les cités héroïques formées par la réu- 
nion des familles n'eurent point de murs pendant 
longtemps, comme nous le certifie Thucydide*. Mais 
elle est vraiment insurmontable, si l'on considère avec 
Bodin les familles comme composées seulement des 
fils. Dans cette hypothèse, qu'on explique l'établisse- 
ment de la monarchie par la force ou par la ruse, les 



i. La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On sait que Valérius 
Publicola ne se justifia du reproche d'avoir construit une maison dans un lieu 
élevé qu'en la rasant en une nuit. — Les nations les plus belliqueuses et les 
plus farouches sont celles qui conservèrent le plus longtemps l'usage de né 
point fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri l'Oiseleur qui le 
premier réunit dans des cités le peuple, dispersé jusque-là dans les villages, 
et qui entoura les villes de murs. — Qu'on dise après cela que les premiers 
fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent par un sillon le contour des 
murs; qu'on juge si les étymologistes ont raison de faire venir le mot porte, 
a portando aratro, de la charrue qu'on portait pour interrompre le sillon à 
l'endroit oîi devaient être les portes. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 599 

fîls auraient été les instruments d'une ambition étran- 
gère, et auraient trahi ou mis à mort leurs propres 
pères; en sorte que ces gouvernements eussent été 
moins des monarchies que des tyrannies impies et 
parricides. 

Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec 
lui, reconnaissent les monarchies domestiques dont 
nous avons prouvé l'existence dans l'état de famille, et 
conviennent que les familles se composèrent non seu- 
lement des fils, mais encore des serviteurs {famuli), 
dont la condition était une image imparfaite de celle 
des esclaves, qui se firent dans les guerres après la 
fondation des cités. C'est dans ce sens que l'on peut 
dire, comme lui, que les républiques se sont formées 
d'hommes libres et d'un caractère sévère. Les premiers 
citoyens de Bodin peuvent présenter ce caractère. 

Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière 
forme par laquelle passent les gouvernements, com- 
ment se fait-il qu'il ne nous reste du moyen âge qu'un 
si petit nombre de républiques aristocratiques? On 
compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse en 
Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres- 
républiques sont des états populaires avec un gouver- 
nement aristocratique. 

Le même Bodin qui veut, conformément a son sys- 
tème, que la royauté romaine ait été monarchique, et 
qu'à l'expulsion des tyrans la liberté populaire ait été 
établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à ses 
principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire 
gouverné par une aristocratie; plus loin, vaincu par la 
force de la vérité, il avoue, sans chercher à pallier 
son inconséquence, que la constitution et le gouver- 



^^ PHILOSOPHIE 

nement de Rome étaient également aristocratiques. 
L'erreur est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini 
les trois mots peuple, royauté, liberté \ 



l. Voy. livre II. 



DE L'HISTOIRE 601 



CHAPITRE VII 



DERNIERES PREUVES A L APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE 
DES SOCIÉTÉS. 



§ 1 



1. Dans Vétat de famille les> peines furent atroces. 
C'est l'âge des Gyclopes et du Polyphème d'Homère. 
C'est alors qu'Apollon écorche tout vivant le satyre 
Marsyas. < — La même barbarie continua dans les répu- 
bliques aristocratiques ou héroïques. Au moyen âge on 
disait peine ordinaire pour peine de mort. Les lois de 
Sparte sont accusées de cruauté par Platon et par Aris- 
tote. A Rome, le vainqueur des Curiaces fut condamné 
à être battu de verges et attaché à l'arbre de malheur 
[arhori infelici). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut écar- 
telé, Romulus lui-même mis en pièces par les séna- 
teurs. La loi des Douze Tables condamne à être brûlé 
vif celui qui met le feu à la moisson de son voisin ; 
elle ordonne que le faux témoin soit précipité de la 



602 PHILOSOPHIE 

roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable 
soit mis en quartiers. — Les peines s'adoucissent sous 
la démocratie. La faiblesse même de la multitude la 
rend plus portée à la compassion. Enfin dans les 
monarchies les princes s'honorent du titre de cléments. 
2. Dans les guerres barbares des temps héroïques les 
cités vaincues étaient ruinées, et leurs habitants, 
réduits à un état de servage, étaient dispersés par 
troupeaux dans les campagnes pour les cultiver au 
profit du peuple vainqueur. Les démocraties plus géné- 
reuses n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques, 
et leur laissèrent le libre usage du droit naturel {jus 
naturale gentium humanarum^ Ulpien). Ainsi les con- 
quêtes s'étendant, tous les droits qui furent désignés 
plus tard comme rationes propriœ civium romanorum, 
devinrent le privilège des citoyens romaijis (tels que 
le mariage, la puissance paternelle, le domaine quiri- 
taire, l'émancipation, etc.). Les nations vaincues 
avaient aussi possédé ces droits au temps de leur 
indépendance. — Enfin vient la monarchie, et Antonin 
veut faire une seule Rome de tout le monde romain. 
Tel est le vœu des plus grands monarques \ Le droit 
naturel des nations, appliqué et autorisé dans les pro- 
vinces par les préteurs romains, finit, avec le temps, 
par gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le 
droit héroïque que les Romains avaient eu sur les pro- 
vinces ; les monarques veulent que tous les sujetç 
soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine, 
qui dans les temps héroïques n'avait eu pour base 



1. Alexandre-le-Crand disait que le inonde n'était pour lui qu'une cité, 
dont la citadelle était sa phalange. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 603 

que la loi des Douze Tables, commença dès le temps 
de Gicéron * à suivre dans la pratique l'édit du pré- 
teur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur Védit 
perpétuel, composé presque entièrement des édits pro- 
vinciaux par Salvius Julianus. 

3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent 
les aristocraties pour la facilité du gouvernement, sont 
étendus par l'esprit conquérant de la démocratie; puis 
viennent les monarchies, qui sont plus belles et plus 
magnifiques à proportion de leur grandeur. 

4. Du gouvernement soupçonneux de V aristocratie 
les peuples passent aux orages de la démocratie, pour 
trouver le repos sous la monarchie. 

5. Ils partent de Y unité de la monarchie domestique, 
pour traverser les gouvernements du plus x>eiit nombre , 
du plus grand nombre, et de tous, et retrouver Yunité 
dans la monarchie civile. 



§". 



Corollaire. Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, 
et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la 
première ébauche de la métaphysique légale. — Comment chez les Grecs 
la philosophie sortit de la législation. 



11 y a bien d'autres effets importants, surtout dans 
la jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la 
cause que dans nos principes, et surtout dans le 

1. De legibus. 



604 PHILOSOPHIE 

9* axiome [lorsque les hommes ne peuvent atteindre 
le vrai^ ils s'en tiennent au certain]. 

Ainsi les maiicipations [capere manu) se firent 
d'abord vera manu, c'est-à-dire, avec une force réelle. 
La force est un mot abstrait, la main est chose sen- 
sible, et chez toutes les nations elle a signifié la 
puissance^ Cette mancipation réelle n'est autre que 
X occupation, source naturelle de tous les domaines. Les 
Romains continuèrent d'employer ce mot pour Yoccu- 
pation d'une chose par la guerre ; les esclaves furent 
appelées mancipia, le butin et les conquêtes furent 
pour les Romains res mancipi, tandis qu'elles deve- 
naient pour les vaincus res nec mancipi. Qu'on voie 
donc combien il est raisonnable de croire que la man- 
cipation prit naissance dans les murs de la seule ville 
de Rome, comme un mode d'acquérir le domaine civil 
usité dans les affaires privées des citoyens. 

Il en fut de même de la véritable usucapio7i, autre 
manière d'acquérir le domaine, mot qui répond à capio 
cum vero usu, en prenant usus pour possession. D'abord 
on prit possession en couvrant de son corps la chose 
possédée ; 2^ossessio fut dit pour porro sessio. — Dans les 
républiques héroïques qui selon krisioie n' avaient point 
de lois pour redresser les torts particuliers, nous avons 
vu que les revendications s'exerçaient ;:>ar une force, 
par une violence véritable. Ce furent là les premiers 
duels, ou guerres privées. Les actions personiielles 
(condictiones) durent être les représailles jjrivées, qui 
au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole. 

1. De là les -/zipo^soicu et les j^etoorovCai des Grecs : le premier mot désigne 
Yimposition des mains sur la tète du magistrat qu'on allait élire; le second, 
les acclamations des électeurs qui élevaient les mains. (Vico.) 



DE L'HISTOIRE 60S 

Les mœurs devenant moins farouches avec le 
temps, les violences particulières commençant à être 
réprimées par les lois judiciaires, enfin la réunion des 
forces particulières ayant formé la force publique, les 
premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique 
que leur avait donné la nature, durent imiter cette 
force réelle par laquelle ils avaient auparavant défendu 
leurs droits. Au moyen d'une fiction de ce genre, la 
mancipation naturelle devint la tradition civile solen- 
nelle, qui se représentait en simulant un nœud. Ils 
employèrent cette fiction dans les acta légitima qui 
consacraient tous leurs rapports légaux, et qui devaient 
être les cérémonies solennelles des peuples avant 
l'usage des langues vulgaires. Puis lorsqu'il y eut un 
langage articulé, les contractants s'assurèrent de la 
volonté l'un de l'autre en joignant au nœud des 
paroles solennelles qui exprimassent d'une manière 
certaine et précise les stipulations du contrat. 

Par suite, les conditions (leges) auxquelles se ren- 
daient les villes, étaient exprimées par des formules 
analogues, qui se sont appelés paces (de pacio), mot 
qui répond à celui de pactu77i. Il en est resté un ves- 
tige remarquable dans la formule du traité par lequel 
se rendit Gollatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est 
une véritable stipulation [contratto recettizdo) fait avec 
les interrogations et les réponses solennelles; aussi 
ceux qui se rendaient étaient appelés, dans toute la 
propriété du mot, recepti. Et ego recipio, dit le héraut 
romain aux députés de Gollatie. Tant il est peu exact 
de dire que dans les temps héroïques la stipulation fut 
particulière aux citoyens romains ! On jugera aussi si 
l'on a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin l'An- 



606 PHILOSOPHIE 

cien prétendit donner aux nations dans la formule 
dont nous venons de parler, un modèle pour les cas 
semblables. — Ainsi le droit des gens héroïque du 
Latium resta gravé dans ce titre de la loi des Douze 
Tables : Si QUis nexum fagiet mangipiumque uti 
LiNGUA NUNCUPASSiT iTA JUS ESTO. G'ost la grande 
source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont 
rapproché les lois athéniennes de celles des Douze 
Tables, conviennent que ce titre n'a pu être importé 
d'Athènes à Rome. 

L'usucapion fut d'abord une prise de possession au 
moyen du corps, et fut censée continuer par la seule 
intention. En même temps on porta la même fiction de 
l'emploi de la force dans les reveiidications, et les 
représailles héroïques se transformèrent en actions per- 
sonnelles; on conserva l'usage de les dénoncer solen- 
nellement aux débiteurs. Il était impossible que l'en- 
fance de l'humanité suivit une marche différente ; on 
a remarqué dans un axiome que les enfants ont au 
plus haut degré la faculté d'imiter le vrai dans les 
choses qui ne sont point au-dessus de leur portée; 
c'est en quoi consiste la poésie, laquelle n'est qu'imi- 
tation. 

Par un effet du même esprit, toutes les persouîies qui 
paraissaient au forum étaient distinguées par des mas- 
ques ou emblèmes particuliers (personx). Ces emblèmes 
propres aux familles étaient, si je puis le dire, des 
noms réels ^ antérieurs à l'usage des langues vulgaires. 
Le signe distinctif du père de famille désignait collec- 
tivement tous ses enfants, tous ses esclaves. Aux exem- 
ples déjà cités joignons les prodigieux exploits des 
paladins français, et surtout de Roland, qui sont ceux 



DE L'HISTOIRE 607 

d'une armée plutôt que ceux d'un individu ; ces pala- 
dins étaient des souverains, comme le sont encore 
les palatins d'Allemagne. Ceci dérive des principes de 
notre poétique. Les fondateurs du droit romain, ne 
pouvant s'élever encore par l'abstraction aux idées 
générales, créèrent pour y suppléer des caractères 
poétiques, par lesquels ils désignaient les genres. De 
même que les poètes, guidés par leur art, portèrent les 
personnages et les masques sur le théâtre, les fonda- 
teurs du droit, conduits par la nature, avaient dans 
des temps plus anciens porté sur le forum les per- 
sonnes {personas) et les emblèmes \ — Incapables de 
se créer par l'intelligence des formes abstraites, ils en 
imaginèrent de corporelles^ et les supposèrent animées 
d'après leur propre nature. Ils réalisèrent dans leur 
imagination l'hérédité, hereditas^ comme souveraine 
des héritages, et ils la placèrent tout entière dans 
chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand 
ils présentaient aux juges une motte de terre dans 
l'acte de la revendication^ ils disaient hune fundum, 
etc. Ainsi ils sentirent imparfaitement, s'ils ne purent 
le comprendre, que les droits sont indivisibles. Les 
hommes étant alors naturellement poètes, la première 
jurisprudence fut toute poétique; par une suite de fic- 
tions, elle supposait que ce qui n était pas fait Vêtait 
déjà, que ce qui était né était à naître, que le mort était 
vivant, et vice versa. Elle introduisait une foule de dé- 
guisements, de voiles qui ne couvraient rien.ytfra ima- 
ginaria; de droits traduits en fable par l'imagination. 



I. La quantité prouve que persona ne vient point, comme on le prétend, 
de personare. (Vico.) 



(i08 PHILOSOPHIE 

•Son mérite consistait à trouver des fables assez heu- 
reusement imaginées pour sauver la gravité de la loi, 
et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de l'an- 
cienne jurisprudence furent donc des vérités sous le 
masque, et les formules dans lesquelles s'exprimaient 
les lois furent appelées carmina, à cause de la mesure 
précise de leurs paroles auxquelles on ne pouvait ni 
ajouter ni retrancher *. Ainsi tout l'ancien droit romain 
fut un poème sérieux que les Romains représentaient 
sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une 
poésie sévère. Dans l'introduction des Institutes, Justi- 
nien parle des fables du droit antique, antiqui juris 
fubulas; son but est de les tourner en ridicule, mais il 
doit avoir emprunté ce mot à quelque ancien juris- 
consulte qui aura compris ce que nous exposons ici. 
C'est à ces fables antiques que la jurisprudence romaine 
rapporte ses premiers principes. De ces personse, de 
ces masques qu'employaient les fables dramatiques si 
vraies et si sévères du droit, dérivent les premières 
origines de la doctrine du droit personnel. 

Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les 
gouvernements populaires, l'intelligence s'éveilla dans 
ces grandes assemblées *. Les droits abstraits et géné- 



1. Tite-Live dit, en parlant de la sentence prononcée contre Horace : Lex 
horrendi carminis erat. — Dans VAsinaria de Plaute, Diabolus dit que le 
parasite est un grand poète, parce qu'il sait mieux que tout autre trouver 
ces subtilités verbales qui caractérisaient les formules, ou carmina. (Vico.) 

2. S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il existât des philosophes, on 
doit en inférer que le spectacle des citoyens d'Athènes, s'unissant par l'acte 
de la législation dans Tidée d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida 
Socrate à former les genres intelligibles, ou les universaux abstraits, au 
moyen de l'induction, opération de l'esprit qui recueille les particularités 
uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité. 
Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les esprits des individus, 



DE L'HISTOIRE 609 

raux furent dits coiisistere in inteUectu juris. L'intel- 
ligence consiste ici à comprendre l'intention que le 
législateur a exprimée dans la loi, intention que désigne 
le mot jus. En effet, cette intention fut celle des 
concitoyens qui s'accordaient dans la conception d\m 
intérêt raisonnable qui leur fût commun à tous. Ils 
durent comprendre que cet intérêt était spirituel de 
sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent 
point sur des choses corporelles, nuda jura^ furent 
dits par eux in inteUectu juris consistere. Puis donc que 
les droits sont des modes de la substance spirituelle, 
ils sont indivisibles, et par conséquent éternels; car la 
corruption n'est autre chose que la division des par- 
ties. Les interprètes du droit romain ont fait consister 



passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l'idée non 
passionnée de l'utilité commune. On l'a dit souvent, les hommes, pris sépa- 
rément, sont conduits par l'intérêt personnel ; pris en masse, ils veulent la 
justice. C'est ainsi qu'il en vint à méditer les idées intelligibles et parfaites 
des esprits (idées distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en 
Dieu même), et s'éleva jusqu'à la conception du héros de la PhilosophiCy qui 
commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la définition vraiment 
divine qu'Aristote nous a laissée de la loi : Volonté libre de passion; ce 
qui est le caractère de la volonté héroïque. Aristote comprit la justice, reine 
des vertus, qui habite dans le cœur du héros, parce qu'il avait vu la justice 
légale, qui habite dans l'àme du législateur et de l'homme d'État, commander 
à la prudence dans le sénat, au courage dans les armées, à la tempérance 
dans les fêtes, à la justice particulière, tantôt commutative, comme au 
forum, tantôt distributive, comme au trésor public, œrarium (où les impôts, 
répartis équitablement, donnent des droits proportionnels aux honneurs). 
D'où il résulte que c'est de la place d'Athènes que sortirent les principes de 
la métaphysique, de la logique et de la morale. La liberté fit la législation, et 
de la législation sortit la philosophie. 

Tout ceci est une nouvelle l'éfutation du mot de Polybe que nous avons 
déjà cité {Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin 
de religion). Sans religion point de société, sans société point de philo- 
sophes. Si la Providence n'eût ainsi conduit les choses humaines, on n'aurait 
pas eu la moindre idée ni de science ni de vertu. (Vico.) 

39 



610 PHILOSOPHIE 

toute la gloire métaphysique légale dans rexamen de 
l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière 
de dividuis et individuis. Mais ils n'ont point considéré 
l'autre caractère des droits, non moins important que 
le premier, leur éternité. Il aurait dû pourtant les 
frapper dans ces deux règles qu'ils établissent : 1^ ces- 
sante fine legis, cessât lex; ils ne disent point cessante 
ratione ; en effet le but, la fin de la loi, c'est l'intérêt 
des causes traité avec égalité ; cette fin peut changer, 
mais la raison de la loi étant une conformité de la loi 
au fait entouré de telles circonstances, toutes les fois 
que les mêmes circonstances se représentent, la raison 
de la loi les domine, vivante, impérissable ; 2" tempus 
non est tnodus constituendi vel dissolvendi juris ; en 
effet le temps ne peut commencer ni finir ce qui est 
éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le 
temps ne finit point des droits, pas plus qu'il ne les a 
produits : il prouve seulement que celui qui les avait, 
a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on dise que V usufruit 
prend fin, il ne faut pas croire que le droit finisse pour 
cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour 
retourner à sa liberté première. — De là nous tirerons 
deux corollaires de la plus haute importance. Premiè- 
rement les droits étant éternels dans l'intelligence, 
autrement dit dans leur idéal, et les hommes existant 
dans le temps, les droits ne peuvent venir aux hommes 
que de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont 
été, qui sont ou seront, dans leur nombre, dans leur 
variété infinis, sont des modifications diverses de la 
puissance du premier homme et du domaiiie, du droit 
de propriété, qu'il eut sur toute la terre. 
Sous les gouvernements aristocratiques, la cause 



DE L'HISTOIRE 611 

(c'est-à-dire la forme extérieure) des obligations con- 
sistait dans une formule où l'on cherchait une garantie 
dans la précision des paroles et la propriété des 
termes \ Mais dans les temps civilisés où se formèrent 
les démocraties et ensuite les monarchies, la cause du 
contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le 
contrat même. Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le 
pacte obligatoire, et par cela seul qu'on a voulu con- 
tracter, la convention produit une action. Dans les cas 
où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même 
volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'alié- 
nation ; ce ne fut que dans les contrats verbaux, comme 
la stipulation, que la garantie du contrat conserva le 
nom de cause pris dans son ancienne acception. Ceci 
jette un nouveau jour sur les principes des obligations 
qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les 
avons établis plus haut. 



Concluons : l'homme n'étant proprement qu intelli- 
gence, corps et langage, et le langage étant comme l'in- 
termédiaire des deux substances qui constituent sa 
nature, le certain en matière de justice fut déterminé 
par des actes de corps dans les temps qui précédèrent 
l'invention du langage articulé. Après cette invention, 
il le fut par des formules verbales. Enfin la raison 
humaine ayant pris tout son développement, le certain 
alla se confondre avec le vrai des idées relatives à la 
justice, lesquelles furent déterminées par la raison 
d'après les circonstances les plus particulières des 

1. A cavendo, cavissœ; puis, par contraction, caussœ. (Vico.) 



612 PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 

faits ; formule éternelle qui nest sujette à aucune forme 
particulière^ mais qui éclaire toutes les formes diverses 
des faits, comme la lumière, qui n'a point de figure, 
nous montre celle des corps opaques dans les moin- 
dres parties de leur superficie. C'est elle que le docte 
Yarron appelait la formule de la nature. 



I 



LIVRE V 



RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS 

LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES, 



ARGUMENT 



La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par Fauteur 
à l'appui de ses principes étant empruntées à l'antiquité, la science 
nouvelle ne mériterait pas le nom d'histoire éternelle de Vhuma- 
nité, si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les 
temps antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du 
moyen âge. Il suit dans ses rapprochements sa division des âges 
divin, héroïque et humain. Il conclut en démontrant que c'est la 
Providence qui conduit les choses humaines, puisque dans tout 
gouvernement ce sont les meilleurs qui ont dominé. (Il prend le 
mot meilleurs dans un sens très général.) 

Chapitre I. — Objet de ce livre. — Retour de l'âge divin. 
— Pourquoi Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de 
l'antiquité reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture ; carac- 
tère religieux des guerres et des jugements, asiles, etc. 

Chapitre IL — Comment les nations parcourent de nouveau 

LA carrière qu'elles ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE 

Éternelle des fiefs. Que l'ancien droit politique des Romains 
SE renouvela dans le droit féodal. (Retour de l'âge héroïque.) 



614 PHILOSOPHIE 

— Comparaison 'des vassaux du moyen âge avec les clients de 
l'antiquité, des parlements avec les comices. Remarques sur les 
mots hommage, baron, sur les précaires, sur la recommandation 
personnelle et sur les alleux. 

Chapitre III. — Coup-d'œil sur le monde politique;, ancien et 
MODERNE, considéré relativement au but de la science nouvelle. 
(âge humain.) — Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle exté- 
rieur, a fourni toute la carrière politique que suivent les nations, 
passant de l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la 
monarchie. — Conformément aux principes de la science nouvelle, 
on trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, 
quelques démocraties, presque plus d'aristocraties. 

Chapitre IV. — Conclusion. — D'une république éternelle 
fondée dans la nature par la providence divine, et qui est 

LA meilleure possible DANS CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES. 

C'est le résumé de tout le système, et son explication morale et reli- 
gieuse. 



DE L'HISTOIRE 615 



CHAPITRE PREMIER 



OBJET DE es LIVRE. — RETOUR DE L AGE DIVIN. 



D'après les rapports innombrables que nous avons 
indiqués dans cet ouvrage entre les temps barbares 
de l'antiquité et ceux du moyen âge, on a pu sans 
peine en remarquer la merveilleuse correspondance, 
et saisir les lois qui régissent les sociétés lorsque, 
sortant de leurs ruines elles recommencent une vie 
nouvelle. Néanmoins nous consacrerons à ce sujet 
un livre particulier, afin d'éclairer les temps de la 
barbarie moderne^ qui étaient restés plus obscurs que 
ceux de la barbarie aiitique , appelés eux - mêmes 
obscurs par le docte Yarron dans sa division des 
temps. Nous montrerons en même temps comment 
le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa Pro- 
vidence^ qui dirigeaient la marche des sociétés, aux 
décrets ineffables de sa grâce. 

Lorsqu'il eut, par des voies surnaturelles., éclairé et 
affermi la vérité du christianisme contre la puissance 
romaine par la vertu des martyrs, contre la vaine 



616 PHILOSOPHIE 

sagesse des Grecs par la doctrine des Pères et par les 
miracles des Saints, alors s'élevèrent des nations 
armées, au nord les barbares ariens, au midi les Sarra- 
sins mahométans, qui attaquaient de toutes parts la 
divinité de Jésus -Christ. Afin d'établir cette vérité 
d'une manière inébranlable selon le cours naturel des 
choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel ordre de 
choses naquit parmi les nations. 

Dans ce conseil éternel, il ramena les mœurs du 
premier âge, qui méritèrent mieux alors le nom de 
divines. Partout les rois catholiques, protecteurs de la 
religion , revêtaient les habits de diacre et consa- 
craient à Dieu leurs personnes royales. Ils avaient des 
dignités ecclésiastiques : Hugues- Capet s'intitulait 
comte et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne 
remarquent en général que dans les actes anciens les 
princes de France prenaient souvent les titres de ducs 
et abbés, de comtes et abbés. — Les premiers rois 
chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires 
pour combattre les infidèles. — Alors revinrent avec 
plus de vérité les pura et pia bella des peuples 
héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs ban- 
nières, et maintenant ils placent encore sur leurs 
couronnes un globe surmonté d'une croix. — Chez 
les anciens, le héraut qui déclarait la guerre, invitait 
les dieux à quitter la cité ennemie [evocabat deos). De 
même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever 
les reliques des cités assiégées. Aussi les peuples 
mettaient-ils leurs soins à les cacher, à les enfouir 
sous terre; on voit dans toutes les églises que le lieu 
où on les conserve est le plus reculé, le plus secret. 

A partir du commencement du cinquième siècle, où 



DE L'HISTOIRE 617 

les barbares inondèrent le monde romain, les vain- 
queurs ne s'entendent plus avec les vaincus. Dans cet 
âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue vulgaire 
ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les 
Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent 
à écrire d'actes dans leur langue qu'au temps de 
Frédéric de Souabe et, selon quelques-uns, seulement 
sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces nations 
on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue 
qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles 
qui étaient ecclésiastiques. Faute de caractères vul- 
gaires, les hiéroglyphes des anciens reparurent dans 
les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes servaient 
à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient 
les droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tom- 
beaux, sur les troupeaux et sur les terres. 

Certaines espèces de jugements divins reparurent 
sous le nom de purgations canoniques; les duels furent 
une espèce de ces jugements, quoique non autorisés 
par les canons. On revit aussi les brigandages hé- 
roïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur 
d'être appelés brigands ; le nom de corsale fut un titre 
de seigneurie. Les représailles de l'antiquité, la dureté 
des servitudes héroïques se renouvelèrent, et elles durent 
encore entre les infidèles et les chrétiens. La victoire 
passant pour le jugement du Ciel, les vainqueurs 
croyaient que les vaincus n avaient point de Dieu, et les 
traitaient comme de vils animaux. 

Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité 
et le moyen âge, c'est que l'on vit se rouvrir les asiles, 
qui, selon Tite-Live, avaient été Vorigiiie de toutes 
les 2^^^e7nières cités. Partout avaient recommencé les 



618 PHILOSOPHIE 

violences, les rapines, les meurtres, et comme la reli- 
gion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis 
du joug des lois humaines (axiome 31), les hommes 
moins barbares qui craignaient l'oppression se réfu- 
giaient chez les évêques, chez les abbés, et se met- 
taient sous leur protection, eux, leur famille et leurs 
biens ; c'est le besoin de cette protection qui motive 
la plupart des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Alle- 
magne, pays qui fut au moyen âge le plus barbare de 
toute l'Europe, il est resté, pour ainsi dire, plus de 
souverains ecclésiastiques que de séculiers. — De là 
le nombre prodigieux de cités et de forteresses qui 
portent des noms de saints. — Dans des lieux diffi- 
ciles ou écartés, l'on ouvrait de petites chapelles où 
se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres 
devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles 
furent les asiles naturels des chrétiens; les fid