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ŒUVRES
CHOISIES
DE VICO
IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
[ ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET )
ŒUVRES CHOISIES
DE VICO
CONTENANT
SES MÉMOIRES ÉCRITS PAR LUI-MÊME, LA SCIENCE NOUVELLE
LES OPUSCULES, LETTRES, ETC.
PRÉCÉDÉES
d'une introduction sur sa vie et ses ouvrages
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE^ ^
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PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS I.'ODÉON
Tous droits réservés.
AVANT-PROPOS
J'avais donné déjà l'ouvrage de Vico ; je donne
aujourd'hui Vico lui-même, je veux dire, sa vie,
sa méthode, le secret des transformations par les-
quelles passa ce grand esprit. On les retrouvera
toutes, soit dans le Mémoire qu'il a écrit sur sa
vie, soit dans les autres opuscules dont notre
volume contient la traduction ou l'extrait.
La méthode suivie par Vico est d'autant plus
importante à observer qu'il n'est peut-être aucun
inventeur dont on puisse moins indiquer les pré-
cédents. Avant lui, le premier mot n'était pas dit;
après lui, la science était, sinon faite, au moins
fondée ; le principe était donné, les grandes appli-
cations indiquées.
Ce principe, quel est -il? Le frontispice dont
on va lire la description en est la traduction
s AVANT-PROPOS
pittoresque. C'est le même que Vico plaça en tête
de la seconde édition de la Scienza nuova (1730).
La femme, à tête ailée, dont les pieds posent sur
le globe et sur l'autel qui le soutient, c'est la phi-
losophie, la métaphysique. Ce globe est le monde
social fondé sur la religion du mariage et des tom-
beaux, autrement dit sur la perpétuité des familles ;
c'est ce qu'indiquent la torche, la pyramide, etc.
La philosophie sociale s'élance du monde, comme
pour remonter vers Dieu son auteur \ De l'œil
divin part un rayon qui, se réfléchissant en elle,
va frapper, illuminer la statue de l'aveugle
Homère, représentant du génie populaire, de la
poésie instinctive des nations, d'où leur civilisa-
tion doit sortir. La statue vieille et lézardée porte
sur une base ruineuse ; il semble que le rayon la
détruise en l'éclairant. C'est qu'en effet, cet Homère
1. L'idée première de cette image emblématique est platoni-
cienne et dantesque. Elle semble empruntée aux vers du Paradis :
•« Comme l'oiseau dans sa feuille chérie, impatient de la nuit qui
<« le prive de voir sa couvée et d'aller lui quérir la pâture, il devance
€ l'heure, sort des rameaux, attend, et regarde d'ardent désir,
< pour qu'enfin vienne l'aurore. Telle Celle que j'aime se dressait
« attentive... Moi, la voyant suspendue et avide, je restais comme
« celui qui voudrait bien encore, et qui cependant jouit de l'espoir...
< (Parad., C. XXUI.) — Je regardai les yeux de Celle qui empa-
€ radisa ma pensée; et comme un homme qui voit dans un miroir
< l'image d'un flambeau avant le flambeau même, il se retourne,
< il compare, et voit la flamme et le miroir s'accorder comme
< en un chant l'air et les paroles; ainsi je fus frappé, etc. {Ibid.,
< C. xxvni). >
AVANT-PROPOS 3
dans lequel on a cru voir un homme, doit périr
comme homme, fondre au flambeau de la nouvelle
critique ; disons mieux, il va plutôt grandir, il va
devenir un être collectif, une école de poètes, de
rhapsodes, d'homérides ; que dis-je une école? un
peuple, le peuple grec, dont les rhapsodes n'ont
fait que répéter, moduler les traditions poétiques.
Le poète grec n'est ici qu'un exemple. Autant
vaudrait tout poète primitif de tout autre peuple ;
autant tel ou tel des législateurs antiques. Numa
ou Lycurgue, Minos ou Hermès, pourrait figurer
ici comme Homère. Les législations, les religions
sont, aussi bien que les littératures, l'ouvrage,
l'expression de la pensée des peuples. Ici je
demande la permission de me citer un instant
moi-même.
« Le mot de la Scienza nuova est celui-ci :
V humanité est son œuvre à elle-même. Dieu agit
sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais
il n'y a point d'homme divin. Ces héros mythi-
ques, ces Hercule dont le bras sépare les monta-
gnes, ces Lycurgue et ces Romulus, législateurs
rapides, qui, dans une vie d'homme, accomplissent
le long ouvrage des siècles, sont les créations de
la pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand
l'homme a voulu des hommes-dieux, il a fallu
qu'il entassât des générations en une personne,
qu'il résumât en un héros les conceptions de tout
4 AVANT-PROPOS
un cycle poétique. A ce prix, il s'est fait des idoles
liistoriques, des Romulus et des Numa. Les peu-
ples restaient prosternés devant ces gigantesques
ombres. Le philosophe les relève et leur dit : Ce
que vous adorez, c'est vous-mênies, ce sont vos
propres conceptions... Ces bizarres et inexplicables
figures qui flottaient dans les airs, objet d'une
puérile admiration, redescendent à notre portée.
Elles sortent de la poésie pour entrer dans la
science. Les miracles du génie individuel se clas-
sent sous la loi commune. Le niveau de la critique
passe sur le genre humain. Ce radicalisme histo-
rique ne va pas jusqu'à supprimer les grands
hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule,
de la tête ou de la ceinture ; mais leur front ne se
perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d'une
autre espèce ; l'humanité peut se reconnaître dans
toute son histoire, une et identique à elle-même* . »
La science sociale date du jour où cette grande
idée a été exprimée pour la première fois. Jusque
là, l'humanité croyait devoir ses progrès aux
hasards du génie individuel. Les révolutions de la
politique, de la religion, de l'art, étant rapportées
à l'inexplicable supériorité de quelques hommes, il
ne restait qu'à admirer sans comprendre; Thistoire
était un spectacle infécond, tout au plus une fantas-
\, \oy. Histoire Romaine*
AVANT-PROPOS »
magorie amusante. Les faits apparaissaient comme
individuels et sans généralité, on ne pouvait en
dégager des lois, en tirer des inductions.
Quelle est l'influence de lïndividu ? jusqu'à quel
point l'homme mythique, l'homme collectif,
l'homme individuel, peuvent-ils être considérés
comme expression, comme symbole d'une civili-
sation, d'une époque? C'est là une question grave.
La science, la morale, la religion, y sont engagées.
Ce n'est pas dans cette petite préface que nous
pouvons traiter ce grand sujet. Peut-être ailleurs
essaierons-nous de dire ce que c'est que Symbo-
lisme, de fixer la critique de ce principe dangereux
et fécond, d'expliquer comment les deux écoles,
symbolique, antisymbolique, celle qui généralise,
celle qui individualise, se combattant, se contrô-
lant, s'équilibrant l'une l'autre, sont également
nécessaires à la science, dont leur balancement
fait la vie, comme l'équilibre de la vie commune
et de l'individuelle fait la vie de la nature.
Revenons. Le Mémoire biographique de Yico
présentera à bien des lecteurs moins d'intérêt que
peut-être ils n'en attendent ^ La vie d'un grand
inventeur n'est guère que l'histoire de ses idées.
1. Nous reproduisons le Discours préliminaire de la première
édition sur la vie et les ouvrages de Vico, au risque de répéter
quelques détails biographiques qu'on retrouvera dans la Vie de
yico, écrite par lui-même.
e AVANT-PROPOS
Point d'aventures, peu d'anecdotes. Vico ne sortit
guère de Naples. Il naquit, il vieillit pauvre, dans
les fonctions obscures de l'enseignement; heureux
et reconnaissant, lorsque les grands, les gouver-
neurs espagnols ou autrichiens lui faisaient l'hon-
neur insigne de lui commander un discours, une
épitaphe, un épithalame- Qu'un esprit si indépen-
dant ait montré tant de respect et d'admiration
pour la puissance, c'est un contraste qui pourra
étonner ceux qui ne connaissent pas l'Italie.
Humilité vaniteuse, glorioles académiques, élo-
ges splendides d'une foule d'illustres inconnus :
c'est là ce qu'on retrouverait dans la vie de tous
les lettrés de cette époque. Au milieu de ces mi-
sères, dont il se croit lui-même préoccupé sérieu-
sement, on distingue que sa seule affaire est la
poursuite de sa grande idée. Il faut voir comme il
partit de loin, comme il gravit péniblement des
pieds et des mains l'âpre et solitaire sentier de sa
découverte, s'élevant chaque jour à une région
inconnue, ne rencontrant nul autre émule à sur-
passer que soi-même, se modifiant, et, comme dit
Dante, transhumanant à mesure qu'il montait;
comment, enfin, lorsqu'il eut monté, qu'il se
retourna et s'assit, il se trouva avoir, en une vie
d'homme, escaladé toute une science.
Le malheur, c'est qu'arrivé là, il se trouvait seul;
personne ne pouvait plus comprendre. L'origi-
AVANT-PROPOS 7
nalité des idées, Tétrangeté du langage, l'isolait
également. Généralisant ses généralités, formu-
lant, concentrant ses formules, il employait les
dernières comme locutions connues. Il lui était
arrivé le contraire des Sept -Dormants. Il avait
oublié la langue du passé, et ne savait plus parler
que celle de l'avenir. Mais si c'était alors trop tôt,
aujourd'hui peut-être c'est déjà bien tard. Pour
ce grand et malheureux génie le temps n'est
jamais venu.
Yico a eu trop souvent le tort d'effacer sa route
k mesure qu'il avançait. De là, l'apparente étran-
geté de ses résultats. Cependant sa belle et ingé-
nieuse polémique contre l'école de Descartes,
contre l'abus de la méthode géométrique, contre
l'esprit critique qui menaçait de sécher et détruire
toute littérature, tout art, tout génie d'invention,
cette partie négative n'a pas moins d'originalité
que l'autre ; elle la prépare et s'y lie étroitement.
Dans ses Discours, Yico attaque le critérium car-
tésien du sens individuel. Dans l'essai sur V Unité
du jyrincipe du droit, dans le petit livre sur la
Philosophie des langues, enfin, dans la Science
nouvelle, il revendique les droits du sens commun
du genre humain. Nous venons de marquer ici le
progrès général de sa méthode; mais combien de
vues ingénieuses nous pourrions indiquer dans les
détails ! Le jugement sur Dante, l'appréciation des
s AVANT-PROPOS
mérites et des défauts de la langue française, les
réflexions sur l'éducation, si applicables encore
aujourd'hui, et si admirables de simplicité et de
profondeur, suffiraient pour montrer tout ce qu'il
y a de bon sens dans le génie.
m\.
DISCOURS
SUR
LE SYSTEME ET LA VIE DE VICO
Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à
la philosophie par Descartes, le public ne pouvait
remarquer quiconque restait hors de ce mouvement.
Yoilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
en deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou
combattait la réforme cartésienne, un génie solitaire
fondait la philosophie de l'histoire. N'accusons pas l'in-
différence des contemporains de Yico ; essayons plutôt
dé l'expliquer, et de montrer que la Science nouvelle
n'a été si négligée pendant le dernier siècle que
parce qu'elle s'adressait au nôtre.
Telle est la marche naturelle de l'esprit humain :
connaître d'abord et ensuite juger, s'étendre dans le
monde extérieur et rentrer plus tard en soi-même,
s'en rapporter au sens commun et le soumettre à
l'examen du sens individuel. Cultivé dans la première-
'V',
r
10 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
période par la religion, par la poésie et les arts, il
accumule les faits dont la philosophie doit un jour faire
usage. Il a déjà le sentiment de bien des vérités, il n'en
a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate, un Des-
cartes, viennent lui demander de quel droit il les pos-
sède, et que les attaques opiniâtres d'un impitoyable
scepticisme l'obligent de se les approprier en les défen-
dant. L'esprit humain, ainsi inquiété dans la posses-
sion des croyances qui touchent de plus près son être,
dédaigne quelque temps toute connaissance que le
sens intime ne peut lui attester; mais dès qu'il sera
rassuré, il sortira du monde intérieur avec des forces
nouvelles, pour reprendre l'étude des faits historiques :
en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus
le vraisemblable, et la philosophie, comparant et rec-
tifiant l'un par l'autre, le sens individuel et le sens
commun, embrassera dans l'étude de l'homme celle
de l'humanité tout entière.
Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui
nous distingue éminemment, c'est, comme nous
disons aujourd'hui, notre tendance historique. Déjà
nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
moindres détails; le même amour de la vérité doit
nous conduire à en chercher les rapports, à observer
les lois qui les régissent, à examiner enfin si l'histoire
ne peut être ramenée à une forme scientifique.
Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie
prophétique de Yico nous l'a marqué longtemps
d'avance. Son système nous apparaît, au commence-
ment du dernier siècle, comme une admirable protes-
tation de cette partie de l'esprit humain qui se repose
sur la sagesse du passé, conservée dans les religions,
ET LA VIE DE VICO 11
dans les langues et dans l'histoire, sur cette sagesse
vulgaire, mère^ de la philosophie et trop souvent
méconnue d'elle. 11 était naturel que cette protes-
tation partit de l'Italie. Malgré le génie subtil des
Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme n'y étant
point réglé par la Réforme dans son développement,
n'avait pu y obtenir un succès durable ni populaire. Le
passé, lié tout entier à la cause de la religion, y
conservait son empire. L'Église catholique invoquait
sa perpétuité contre les protestants, et par conséquent
recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les
sciences qui, au moyen âge, s'étaient réfugiées et
confondues dans le sein de la religion, avaient ressenti
en Italie, moins que partout ailleurs, les bons et les
mauvais effets de la division du travail; si la plupart
avaient fait moins de progrés, toutes étaient restées
unies. L'Italie méridionale particulièrement conservait
ce goût d'universalité qui avait caractérisé le génie de la
Grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école pythagoricienne
avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale
et la politique, la musique et la poésie. Au treizième
siècle, Y Ange de Vécole avait parcouru le cercle des
connaissances humaines pour accorder les doctrines
d'Aristote avec celles de l'Église. Au dix-septième,
enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples res-
taient seuls fidèles à cette définition antique de la
jurisprudence : scientia rerum diviiiarum atque huma-
narum. C'était dans une telle contrée qu'on devait
tenter pour la première fois de fondre toutes les
connaissances qui ont l'homme pour objet dans un
vaste système, qui rapprocherait l'une de l'autre l'his-
toire des faits et celle des langues, en les éclairant toutes
12 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
philosophie et l'histoire, la science et la religion.
Néanmoins on aurait peine à comprendre ce phéno-
mène, si Vico lui-même ne nous avait fait connaître
quels travaux préparèrent la conception de son système
(Vie de Vico, écrite par lui-même). Les détails que l'on
va lire sont tirés de cet inestimable monument ; ceux
qui ne pouvaient entrer ici ont été rejetés dans
l'appendice du Discours.
Jean-Baptiste Yico, né à Naples, d'un pauvre
libraire, en 1668, reçut l'éducation du temps : c'était
l'étude des langues anciennes, de la scolastique, de
la théologie et de la jurisprudence. Mais il aimait trop
les généralités pour s'occuper avec goût de la pratique
du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son
père, gagna sa cause, et renonça au barreau ; il avait
alors seize ans. Peu de temps après, la nécessité
l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux neveux
de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans
la belle solitude de Yatolla, il suivit en liberté la route
que lui traçait son génie, et se partagea entre la poésie,
la philosophie, la jurisprudence. Ses maîtres furemt les
jurisconsultes romains, le divin Platon, et ce Dante
avec lequel il avait lui-même tant de rapports par son
caractère mélancolique et ardent. On montre encore
la petite bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et
où il conçut peut-être la première idée de la Science
nouvelle.
. « Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui
<i parle), il se vit comme étranger dans sa patrie. La
« philosophie n'était plus étudiée que dans les Médi-
ET LA VIE DE VICO J3
(( talions de Descartes, et dans son Discours sur la
c( méthode, où il désapprouve la culture de la poésie,
« de l'histoire et de l'éloquence. Le platonisme qui, au
<( seizième siècle, les avait si heureusement inspirées,
(( qui, pour ainsi dire, avait alors ressuscité la Grèce
« antique en Italie, était relégué dans la poussière des
(( cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes
« étaient préférés aux interprètes anciens. La poésie,
(( corrompue par l'afféterie, avait cessé de puiser aux
« torrents de Dante, aux limpides ruisseaux de
(( Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine.
(( Les sciences, les lettres étaient également languis-
« santés. »
C'est que les peuples, pas plus que les individus,
n'abdiquent impunément leur originalité. Le génie
italien voulait suivre l'impulsion philosophique de la
France et de l'Angleterre, et il s'annulait lui-même. Un
esprit vraiment italien ne pouvait se soumettre à cette
autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis que
tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et
se précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait
la philosophie, Yico eut le courage de remonter vers
cette antiquité si dédaignée, et de s'identifier avec elle.
Il ferma les commentateurs et les critiques, et se mit
à étudier les originaux, comme on l'avait fait à la
renaissance des lettres.
Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le
cartésianisme, non seulement dans sa partie dogma-
tique qui conservait peu de crédit, mais aussi dans sa
méthode que ses adversaires mêmes avaient embras-
sée, et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir
dans le Discours où il compare la méthode d'enseigne-
14 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
ment suivie par les modernes à celle des anciens S
avec quelle sagacité il marque les inconvénients de la
première. Nulle part les abus de la nouvelle philoso-
phie n'ont été attaqués avec plus de force et de modé-
ration : l'éloignement pour les études historiques, le
dédain du sens commun de l'humanité, la manie de
réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence indi-
viduelle, l'application de la méthode géométrique aux
choses qui comportent le moins une démonstration
rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand esprit,
loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la
réforme cartésienne, en reconnaît hautement le bien-
fait : il voyait de trop haut pour se contenter d'aucune
solution incomplète : « Nous devons beaucoup à Des-
« cartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai ;
(c c'était un esclavage trop avilissant que de faire tout
<( reposer sur l'autorité. Nous lui devons beaucoup
<c pour avoir voulu soumettre la pensée à la méthode ;
<( l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais
« vouloir que le jugement de l'individu règne seul,
<( vouloir tout assujettir à la méthode géométrique,
« c'est tomber dans l'excès opposé. 11 serait temps
« désormais de prendre un moyen terme ; de suivre le
« jugement individuel, mais avec les égards dus à l'au-
« torité; d'employer la méthode, mais une méthode
<c diverse selon la nature des choses ^ »
1. Il y propose le problème suivant : Ne pourrait-on pas animer d'un
même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que les sciences se
donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une université d'aujourd'hui
représentât un Platon ou un Aristote, avec tout le savoir que nous avons
de plus que les anciens?
2. Réponse à un article du Journal littéraire d'Italie où l'on attaquait
le livre De antiquissima Italorum sapientia ex originibus linguœ latinae
eruenda. 1711.
ET LA VIE DE VICO 15
Celui qui assignait à la vérité le double critérium du
sens individuel et du sens commun, se trouvait dès
lors dans une route à part. Les ouvrages qu'il a
publiés depuis n'ont plus un caractère polémique. Ce
sont des discours publics, des opuscules, où il établit
séparément les opinions diverses qu'il devait plus tard
réunir dans son grand système. L'un de ces opuscules
est intitulé : Essai d'un système de jurisprudence dans
lequel le droit civil des Romains serait expliqué par les
révolutions de leur gouvernement. Dans un autre, il
entreprend de prouver que la sagesse italienne des
temps les plus reculés peut se découvrir dans les étymo-
logies latines. C'est un traité complet de métaphysique,
trouvé dans l'histoire d'une langue*. On peut néan-
moins faire sur ces premiers travaux de Yico une
observation qui montre tout le chemin qu'il avait
encore à parcourir pour arriver à la Science nouvelle :
c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence
romaine, et celle qu'il découvre dans la langue des
anciens Italiens, au génie des jurisconsultes ou des
philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il le fît plus
tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux
nations. Il croit encore que la civilisation italienne,
que la législation romaine, ont été importées en Italie
de rÉgypte ou de la Grèce.
Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de
Yico ; ses auteurs favoris avaient été jusque-là Platon,
Tacite et Bacon, et aucun d'eux ne pouvait la lui don-
ner : « Le second considère l'homme tel qu'il est, le
« premier tel qu'il doit être ; Platon contemple Phon-
1. Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté les idées dans
la Science nouvelle.
1« DISCOURS SUR LE SYSTÈME
(( nête avec la sagesse spéculative; Tacite observe
(( l'utile avec la sagesse pratique. Bacon réunit ces deux
<c caractères {cogitare, videre). Mais Platon cherche
« dans la sagesse vulgaire d'Homère un ornement
« plutôt qu'une base pour sa philosophie ; Tacite dis-
« perse la sienne à la suite des événements ; Bacon
« dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez abstrac-
« tion des temps et des lieux pour atteindre aux plus
« hautes généralités. Grotius a un mérite qui leur
« manque : il enferme dans son système le droit uni-
ce versel, la philosophie et la théologie, en les appuyant
« toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux,
« et sur celle des langues. »
La lecture de .Grotius fixa ses idées et détermina la
conception de son système. Dans un discours prononcé
en 1719, il traita le sujet suivant : « Les éléments de
« tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à
« trois : connaître^ vouloir^ pouvoir. Le principe unique
(c en est l'intelligence. L'œil de l'intelligence, c'est-à-
(c dire la raison, reçoit de Dieu la lumière du vrai éter-
« nel. Toute science vient de Dieu, retourne à Dieu,
<( est en DieuV » Et il se chargeait de prouver la faus-
seté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine.
C'était, disaient quelques-uns, promettre plus que
1. Omnis divinae atque humanae eruditionis elementa tria, nosse, velle,
posse; quorum principium unum mens; cujus oculus ratio; cui œterni veri
lumen praebet Deus... — Haec tria elementa, quaetam existere, et nostra esse,
quam nos vivere certo scimus, una illa re, de qua omnino dubitare non pos-
sumus, nimirum cogitatione explicemus ; quod quo facilius faciamus, hanc
tractationem universam divido in partes très : quarum prima omnia scientia-
rum principia a Deo esse : in secunda, divinum lumen, sive aeternum verum
per haec tria, quae proposuimus elementa omnes scientias permeare : easque
omnes una arctissima complexione coUigatas alias in alias dirigere, et cunctas
ad Deum ipsarum principium revocare : in tcrtia, quidquid usquamde divinafr
ET LA VIE DE VICO 17
Pic de la Mirandole, quand il afficha ses thèses de
omni scibili. En effet Yico n'avait pu dans un discours
montrer que la partie philosophique de son système, et
avait été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire
toute la partie philologique. S'étant mis ainsi dans
l'heureuse nécessité d'exposer toutes ses idées, il ne
tarda pas à publier deux essais intitulés : Unité de prin-
cipe du droit universel, 1720; — Harmonie de la science
du jurisconsulte {De constantia jurisprudentis) , c'est-à-
dire, accord de la philosophie et de la philologie, 1721.
Peu après (1722) il fît paraître des notes sur ces deux
ouvrages, dans lesquels il appliquait à Homère la cri-
tique nouvelle dont il y avait exposé les principes.
Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un
même corps de doctrine ; il entreprit de les fondre en
un seul ouvrage qui parut, en 1725, sous le titre de :
Principes d'une science nouvelle relative à la nature
commune des nations, au moyen desquels on découvre de
nouveaux principes du droit naturel des gens. Cette pre-
mière édition de la Science nouvelle est aussi le der-
nier mot de l'auteur, si l'on considère le fond des idées.
Mais il en a entièrement changé la forme dans les
autres éditions publiées de son vivant. Dans la pre-
mière, il suit encore une marche analytique \ Elle est
ac humanœ eruditionis principiis scriptum, dictuiuve sit, quod cum his prin-
cipiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse demonstremus. Atqiic
adeo de divinarum atque humanarum rerum notitia haec agam tria, de origine,
de circulo, de constantia; et ostendam, origine, omnes a Deo provenire;
circulo, ad Deum redire omnes; constantia, omnes constare in Deo, omnesquc
eas ipsas prseter Deum tenebras esse et errores,
1. Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa méthode : « Ce qui
me déplaît dans mes livres sur le droit universel {De juris uno principio, et
De constantia jurisprudentis), c'est que j'y pars des idées de Platon et
d'autres grands philosophes, pour descendre à l'examen des intelligences
2
18 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est
dans celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cher-
ché de préférence le génie de Yico. Il y débute par
des axiomes, en déduit toutes les idées particulières
et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui
en résulte, malgré l'emploi continuel d'une termino-
logie bizarre que l'auteur néglige souvent d'expliquer,
il y a dans l'ensemble du système, présenté de cette
manière, une grandeur imposante et une sombre poé-
sie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit
en l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé
du système que l'on va lire, nous nous sommes sou-
vent rapproché de la méthode que l'auteur avait
suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
davantage à un public français.
Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
mœurs et de langues que nous présente l'histoire de
l'homme, nous retrouvons souvent les mêmes traits,
les mêmes caractères. Les nations les plus éloignées
par les temps et par les lieux suivent dans les révolu-
tions politiques, dans celles du langage, une marche
bornées et stupides des premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne,
tandis que j'aurais dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où
je suis tombé dans certaines matières... — Dans la première édition de la
Science nouvelle j'errais, sinon dans la matière, au moins dans Tordre que
je suivais. Je traitais des principes des idées, en les séparant des principes
des langues, qui sont naturellement unis entre eux. Je parlais de la méthode
propre à la Science nouvelle, en la séparant des principes des idées et des
principes des langues. » {Additions à une préface de la Science nouvelle,
publiées avec d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano,
1818.) Ajoutons à cette critique que, dans la première édition, il conçoit pour
l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée, que tant d'autres
philosophes devaient. reproduire, ne reparaît plus dans les éditions suivantes.
ET LA VIE DE VICO 1<)
singulièrement analogue. Dégager les phénomènes
réguliers des accidentels, et déterminer les lois géné-
rales qui régissent les premiers ; tracer l'histoire uni-
verselle, éternelle, qui se produit dans le temps sous
la forme des histoires particulières, décrire le cercle
idéal dans lequel tourne le monde réel : voilà l'objet
de la nouvelle science. Elle est tout à la fois la philo-
sophie et l'histoire de l'humanité.
Elle tire son unité de la religion, principe produc-
teur et conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a
parlé que de théologie naturelle; la science nouvelle
est une théologie sociale, une démonstration historique
de la Providence, une histoire des décrets par lesquels,
à i'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne res-
sentira un divin plaisir en ce corps mortel, lorsque
nous contemplerons ce monde des nations, si varié de
caractères, de temps et de lieux, dans l'uniformité des
idées divines ?
Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme
et de le perfectionner; mais aucune n'a encore pour
objet la connaissance des principes de la civilisation
d'où elles sont toutes sorties. La science qui nous
révélerait ces principes, nous mettrait à même de
mesurer la carrière que parcourent les peuples dans
leurs progrès et leur décadence, de calculer les âges
de la vie des nations. Alors on connaîtrait les moyens
par lesquels une société peut s'élever ou se ramener
au plus haut degré de civilisation dont elle soit sus-
ceptible; alors seraient accordées la théorie et la
pratique, les savants et les sages, les philosophes et
les législateurs, la sagesse de réflexion avec la sagesse
20 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
cette science de V humanisation qu'en abdiquant le
caractère d'homme et se séparant de l'humanité.
La science nouvelle puise à deux sources : la phi-
losophie, la philologie. La philosophie contemple le
vrai par la raison; la philologie observe le réel, c'est
la science des faits et des langues. La philosophie doit
appuyer ses théories sur la certitude des faits ; la phi-
lologie emprunter à la philosophie ses théories pour
élever les faits au caractère de vérités universelles,
éternelles.
Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera,
qui dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans
l'arracher à sa nature, sans l'abandonner à sa corrup-
tion. Ainsi nous fermons l'école de la science nouvelle
aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux épicu-
riens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là
s'enchaînent au destin, ceux-ci s'abandonnent au
hasard; les uns et les autres nient la Providence. Ces
deux doctrines isolent l'homme, et devraient s'appeler
philosophies solitaires. Au contraire, nous admettons
dans notre école les philosophes politiques, et surtout
les platoniciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous
les législateurs sur nos trois principes fondamentaux :
existence d'une Providence divine, nécessité de modé-
rer les passions et d'en faire des vertus humaines,
immortalité de l'âme. Ces trois vérités philosophiques
répondent à autant de faits historiques : institution
universelle des religions, des mariages et des sépul-
tures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses
un caractère de sainteté ; elles les ont appelées huma-
ET LA VIE DE VICO 21.'
nitatis commercia (Tacite), et par une expression pius
sublime encore, fœdera generis humant.
La philologie, science du réel, science des faits
historiques et des langues, fournira les matériaux à la
science du vrai, à la philosophie. Mais le réel, ouvrage
de la liberté de l'individu, est incertain de sa nature.
Quel sera le critérium au moyen duquel nous décou-
vrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irré-
fléchi d'une classe d'hommes, d'un peuple, de l'huma-
nité? l'accord général du sens commun des peuples
constitue la sagesse du genre humain. Le sens commun,
la sagesse vulgaire, est la régie que Dieu a donnée au
monde social.
Cette sagesse est une, sous la double forme des
actions et des langues, quelque variées qu'elles puis-
sent être par l'influence des causes locales, et son
unité leur imprime un caractère analogue chez les
peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sen-
sible dans tout ce qui touche le droit naturel. Inter-
rogez tous les peuples sur les idées qu'ils se font des
rapports sociaux, vous verrez qu'ils les comprennent
tous de même sous des expressions diverses ; on le
voit dans les proverbes, qui sont les maximes de la
sagesse vulgaire. N'essayons pas d'expliquer cette uni-,
formité du droit naturel en supposant qu'un peuple Ta
communiqué à tous les autres. Partout il est indigène,
partout il a été fondé par la Providence dans les mœurs
des nations.
Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans
les actions et dans le langage, résout le grand pro-
blème de la sociabilité de l'homme, qui a tant embar-
22 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
rassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
nœud délié, nous pourrions le trancher d'un mot :
Nulle chose ne reste longtemps hors de son état naturel ;
Vhomme est sociable^ puisquil reste en société.
Dans le développement de la société humaine, dans
la marche de la civilisation, on peut distinguer trois
âges, trois périodes : âge divin ou théocratique, âge
héroïque, âge humain ou civilisé. A cette division
répond celle des temps obscurs, fabuleux, historiques.
C'est surtout dans l'histoire des langues que l'exacti-
tude de cette classification est manifeste. Celle que
nous parlons a dû être précédée par une langue méta-
phorique et poétique, et celle-ci par une langue hiéro-
glyphique ou sacrée.
Nous nous occuperons principalement des deux
premières périodes. Les causes de cette civilisation
dont nous sommes si fiers, doivent être recherchées
dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il
serait mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la
sagesse du genre humain y était déjà dans son ébauche
et dans son germe. Mais lorsque nous essayons do
remonter vers des temps si loin de nous, que de diffi-
cultés nous arrêtent! La plupart des monuments ont
péri, et ceux même qui nous restent ont été altérés,
dénaturés par les préjugés des âges suivants. Ne pou-
vant expliquer les origines de la société, et ne se rési-
gnant point à les ignorer, on s'est représenté la barbarie
antique d'après la civilisation moderne. Les vanités
nationales ont été soutenues par la vanité des savants
qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs
sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui
guida les premiers hommes, on s'est exagéré leurs
ET LA VIE DE VICO 23
lumières, et on leur a fait honneur d'une sagesse qui
était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute
chose les commencements sont simples et grossiers,
nous regarderons les Zoroastre, les Hermès et les
Orphée moins comme les auteurs que comme les pro-
duits et les résultats de la civilisation antique, et nous
rapporterons l'origine de la société païenne au sens
commun qui rapprocha les uns des autres les hommes
encore stupides des premiers âges.
Les fondateurs de la société sont pour nous ces
cyclopes dont parle Homère, ces géants par lesquels
commence l'histoire profane aussi bien que l'histoire
sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
les patriarches, ancêtres du peuple de Dieu, durent
revenir à la vie sauvage, et par l'effet de l'éducation
la plus dure reprirent la taille gigantesque des hommes
antédiluviens. [Nudi ac sordidi in hos artus^ in hœc
corpora, qux miramur, excrescunt. Tagiti (Germ.)
Hs s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait
la terre, tout entiers aux besoins physiques, farouches,
sans loi, sans Dieu. En vain la nature les environnait
de merveilles; plus les phénomènes étaient réguliers,
et par conséquent dignes d'admiration, plus l'habitude
les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire comment
s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre
s'est fait entendre, ses terribles effets sont remarqués;
les géants effrayés reconnaissent la première fois une
puissance supérieure , et la nomment Jupiter ; ainsi dans
les traditions de tous les peuples Jupiter terrasse les
géants. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille de la crédu-
lité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.
L'idolâtrie fut nécessaire au monde, sous le rapport
24 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
social: quelle autre puissance que celle d'une religion
pleine de terreurs aurait dompté le stupide orgueil
de la force, qui jusque-là isolait les individus? — sous
le rapport religieux: ne fallait-il pas que l'homme
passât par cette religion des sens pour arriver à celle
de la raison, et de celle-ci à la religion de la foi?
Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit
humain, ce passage critique de la brutalité à l'huma-
nité? Gomment dans un état de civilisation aussi avancé
que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis par l'usage
des langues, de l'écriture et du calcul une habitude
invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagina-
tion de ces premiers hommes plongés tout entiers
dans les sens, et comme' ensevelis dans la matière? Il
nous reste heureusement sur l'enfance de l'espèce et
sur ses premiers développements le plus certain, le
plus naïf de tous les témoignages : c'est l'enfance de
l'individu.
L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein
de mémoire, imitateur au plus haut degré, son ima-
gination est puissante en proportion de son inca-
pacité d'abstraire. Il juge de tout d'après lui-même,
et suppose la volonté partout où il voit le mouve-
ment.
Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute
la nature un vaste corps animé, passionné comme
eux. Ils parlaient souvent par signes ; ils pensèrent que
les éclairs et la foudre étaient les signes de cet être
terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue
mystérieuse, par laquelle il daignait faire connaître
aux hommes ses volontés. L'intelligence de cette
ET LA VIE DE VICO 25
langue devint une science, sous les noms de divina-
tion, théologie mystique, mythologie, muse.
Peu à peu, tous les phénomènes de la nature, tous
les rapports de la nature à l'homme ou des hommes
entre eux devinrent autant de divinités. Prêter la vie
aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses imma-
térielles, composer des êtres qui n'existent complète-
ment dans aucune réalité, voilà la triple création du
monde fantastique de l'idolâtrie. Dieu, dans sa pure
intelligence, crée les êtres par cela qu'il les connaît;
les premiers hommes, puissants de leur ignorance,
créaient à leur manière par la force d'une imagination,
si je puis le dire, toute matérielle. Poète veut dire
créateur; ils étaient donc poètes, et telle fut la subli-
mité de leurs conceptions qu'ils s'en épouvantèrent
eux-mêmes, et tombèrent tremblants devant leur
ouvrage. [Fingunt simul creduntque. Tacite.)
C'est pour cette poésie divine qui créait et expliquait
le monde invisible, qu'on inventa le nom de sagesse,
revendiqué ensuite par la philosophie. En effet, la
poésie était déjà pour les premiers âges une philoso-
phie sans abstraction, toute d'imagination et de sen-
timent. Ce que les philosophes comprirent dans la
suite, les poètes l'avaient senti; et si, comme le dit
l'école, rien nest dans V intelligence qui nait été dans
le sens, les poètes furent le sens du genre humain, les
philosophes en furent V intelligence K
Les signes par lesquels les hommes commencèrent
à exprimer leurs pensées, furent les objets mêmes
1. Philosophie est une poésie sophistiquée. (Montaigne, 111* v., p. 216,
édit. Lefcvre.)
26 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
qu'ils avaient divinisés. Pour dire la mer, ils la mon-
traient de la main; plus tard ils dirent Neptune. C'est
la langue des dieux dont parle Homère. Les noms des
trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire
divin de ces deux peuples. Originairement la langue
divine ne pouvant se parler que par actions, presque
toute action était consacrée ; la vie n'était, pour ainsi
dire, qu'une suite &' actes muets de religion. De là res-
tèrent dans la jurisprudence romaine les acta légitima,
cette pantomime qui accompagnait toutes les transac-
tions civiles. Les hiéroglyphes furent l'écriture propre
à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient été inventés
par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été
forcées de commencer ainsi, en attendant qu'elles se
formassent un meilleur système de langage et d'écri-
ture. Cette langue muette convenait à un âge où domi-
naient les religions; elles veulent être respectées,
plutôt que raisonnées.
Dans l'âge héroïque, la langue divine subsistait
encore, la langue humaine ou articulée commençait;
mais cet âge en eut de plus une qui lui fut propre, je
parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée.
C'est cette langue que parle7it les armes des héros ;
elle est restée celle de la discipline militaire. Transpor-
tée dans la langue articulée, elle dut donner naissance
aux comparaisons, aux métaphores, etc. En général la
métaphore fait le fond des langues.
Le premier principe qui doit nous guider dans la
recherche des étymologies, c'est que la marche des
ET LA VIE DE VICO 27
idées correspond à celle des choses. Or, les degrés de
la civilisation peuvent être ainsi indiqués : Forêts,
cabanes, villages^ cités ou sociétés de citoyens, académies
ou sociétés de savants; les hommes habitent d'abord
les montagnes, ensuite les plaines, enfin les rivages.
Les idées et les perfectionnements du langage ont dû
suivre cet ordre. Ce principe étymologique suffît pour
les langues indigènes, pour celles des pays barbares
qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce
qu'ils leur soient ouverts par la guerre ou par le com-
merce. Il montre combien les philologues ont eu tort
d'établir que la signification des langues est arbitraire.
Leur origine fut naturelle ; leur signification doit être
fondée en nature. On peut l'observer dans le latin,
langue joZtfc5 héroïque, moins raffinée que le grec; tous
les mots y sont tirés par figures d'objets agrestes et
sauvages.
La langue héroïque employa pour noms communs
des noms propres ou des noms de peuples. Les
anciens Romains disaient un Tarentin pour un homme
parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
Hercule pour un héros. Cette création des caractères
idéaux, qui semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut
une nécessité pour l'esprit humain. Voyez l'enfant :
les noms des premières personnes, des premières
choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui
il remarque quelque analogie. De même les premiers
hommes, incapables de former l'idée abstraite du
poète, du héros, nommèrent tous les héros du nom du
premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent
à ces premières idées des fictions singulièrement en
28 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
harmonie avec les réalités, et peu à peu les noms de
héros, de poète, qui d'abord désignaient tel individu,
comprirent tous les caractères de perfection qui pou-
vaient entrer dans le type idéal de Y héroïsme, de la
poésie. Le vrai poétique, résultat de cette double opé-
ration, fut plus vrai que le vrai réel; quel héros de
l'histoire remplira le caractère héroïque aussi bien que
TAchille de V Iliade ?
Cette tendance des hommes à placer des types
idéaux sous des noms propres, a rempli de difficultés
et de contradictions apparentes les commencements de
l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens
appartiennent à un Hermès ; la première constitution
de Rome, même dans cette partie morale qui semble
le produit des habitudes, sort tout armée de la tête de
Romulus ; tous les exploits, tous les travaux de la
Grèce héroïque composent la vie d'Hercule; Homère
enfin nous apparaît seul sur le passage des temps
héroïques à ceux de l'histoire, comme le représentant
d'une civilisation tout entière. Par un privilège admi-
rable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement
enfantés par le temps et par les circonstances; ils
naissent d'eux-mêmes, et ils semblent créer leur siècle
et leur patrie. Gomment s'étonner que l'antiquité en
ait fait des dieux?
Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Her-
cule et d'Homère comme les expressions de tel carac-
tère national à telle époque, comme désignant les
types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec,
de la poésie populaire des premiers âges chez la même
ET LA VIE DE VICO 29
nation, les difficultés disparaissent, les contradictions
s'expliquent; une clarté immense luit dans la téné-
breuse antiquité.
Prenons Homère, et voyons comment toutes les
invraisemblances de sa vie et de son caractère de-
viennent, par cette interprétation, des convenances,
des nécessités. Pourquoi tous les peuples grecs se
sont-ils disputé sa naissance, l'ont-ils revendiqué pour
citoyen? C'est que chaque tribu retrouvait en lui son
caractère, c'est que la Grèce s'y reconnaissait, c'est
qu'elle était elle-même Homère. — Pourquoi des opi^
nio7is si diverses sur le temps où il vécut? c'est qu*il
vécut en effet pendant les cinq siècles qui suivirent la
guerre de Troie, dans la bouche et dans la mémoire
des hommes. — Jeune, il composa V Iliade... La Grèce,
jeune alors, toute ardente de passions sublimes, vio-
lente, mais généreuse, fit son héros d'Achille, le héros
de la force. Dans sa vieillesse il composa VOdyssée... La
Grèce plus mûre, conçut longtemps après le caractère
d'Ulysse, le héros de la sagesse. — Homère fut pauvre
et aveugle... dans la personne des rapsodes, qui
recueillaient les chants populaires, et les allaient répé-
tant de ville en ville, tantôt sur les places publiques,
tantôt dans les fêtes des dieux. Alors, comme aujour-
d'hui, les aveugles devaient mener le plus souvent
cette vie mendiante et vagabonde ; d'ailleurs la supé-
riorité de leur mémoire les rendait plus capables de
retenir tant de milliers de vers.
Homère n'étant plus un homme, mais désignant
l'ensemble des chants improvisés par tout le peuple
et recueillis par les rapsodes, se trouve justifié de
tous les reproches qu'on lui a faits, et de la bassesse
30 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les
hommes à la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux
aux faiblesses humaines ? le vulgaire ne fait-il pas les
dieux à son image?
Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine ;
l'incomparable puissance d'invention qu'on admire
dans ses caractères, l'originalité sauvage de ses com-
paraisons, la vivacité de ses peintures de mort et de
batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le
génie d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque.
Quelle force de jeunesse n'ont pas alors l'imagina-
tion, la mémoire, et les passions qui inspirent la
poésie ?
Les trois principaux titres d'Homère sont désormais
mieux motivés : c'est bien le fondateur de la civilisa-
tion en Grèce, le père des poètes, la source de toutes
les philosophies grecques. Le dernier titre mérite une
explication : les philosophes ne tirèrent point leurs
systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les auto-
riser de ses fables, mais ils y trouvèrent réellement
une occasion de recherches, et une facilité de plus
pour exposer et populariser leurs doctrines.
Cependant on peut insister : en supposant qu'un
peuple entier ait été poète, comment put-il inventer les
artifices du style, ces épisodes, ces tours heureux, ce
nombre poétique?... Et comment eût-il pu ne pas les
inventer? Les tours ne vinrent que de la difficulté de
s'exprimer; les épisodes, de l'inhabileté qui ne sait pas
distinguer et écarter les choses qui ne vont pas au but.
Quant au nombre musical et poétique, il est naturel
à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant;
ET LA VIE DE VICO 31
dans la passion la voix s'altère et approche du chant.
Partout les vers précédèrent la prose.
Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et
généraliser : car le langage de la première est tout con-
cret, tout particulier. La poésie elle-même, quoiqu'elle
sortit alors de l'usage vulgaire, reçut aussi les expres-
sions générales; aux noms propres, qui, dans l'indi-
gence des langues, lui avaient servi à désigner les
caractères, elle substitua des noms imaginaires, et
conçut des caractères purement idéaux; ce fut là le
commencement de son troisième âge, de l'âge humain
de la poésie.
L'origine de la religion, de la poésie et des langues
étant découverte, nous connaissons celle dé la société
païenne. Les poèmes d'Homère en sont le principal
monument. Joignez-y l'histoire des premiers siècles de
Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet, Rome ayant
été fondée lorsque les langues vulgaires du Latium
avaient fait de grands progrès, l'héroïsme romain
jeune encore, au milieu de tant de peuples déjà mûrs,
s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des
Grecs s'était exprimé en langue héroïque.
Le commencement de la religion fut celui de la
société. Les géants, effrayés par la foudre qui leur
révèle une puissance supérieure, se réfugient dans
les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y
retiennent une compagne par la force, et la famille a
commencé. Les premiers pères de famille sont les
premiers prêtres; et comme la religion compose
32 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
encore toute la sagesse, les premiers sages; maîtres
absolus de leur famille, ils sont aussi les premiers rois;
de là le nom de patriarches (pères et princes). Dans
une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
dur et cruel; le Polyphème d'Homère est, aux yeux de
Platon, l'image des premiers pères de famille. Il faut
bien qu'il en soit ainsi pour que les hommes domptés
par le gouvernement de la famille se trouvent préparés
à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succé-
der. Mais ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes
soumis aux puissances divines, dont ils interprètent
les ordres à leurs femmes et à leurs enfants ; et comme
alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à un
Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.
Yoilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge oii
les dieux régnent sur la terre. Toute la vertu de cet
âge, c'est une superstition barbare qui sert pourtant à
contenir les hommes, malgré leur brutalité et leur
orgueil farouche. Quelque horreur que nous inspirent
ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est
sous leur influence que se sont formées les plus
illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
Bientôt la famille ne se composa pas seulement
des individus liés par le sang. Les malheureux qui
étaient restés dans la promiscuité des biens et des
femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, vou-
lant échapper aux insultes des violents, recoururent
aux autels des forts, situés sur les hauteurs. Ces
autels furent les premiers asiles, vêtus urbes conden-
tium consilium, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
violents et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter,
c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils étaient héros
ET LA VIE DE VICO 33
par la naissance et par la vertu. Ainsi se forma le
caractère idéal de l'Hercule antique ; les héros étaient
héraclides^ enfants d'Hercule, comme les sages étaient
appelés enfants de la sagesse, etc.
Les nouveaux venus, conduits dans la société par
l'intérêt, non par la religion, ne partagèrent pas les
prérogatives des héros, particulièrement celle du ma-
riage solennel. Ils avaient été reçus à condition de
servir leurs défenseurs comme esclaves; mais, deve-
nus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement,
et demandèrent une part dans ces terres qu'ils culti-
vaient. Partout où les héros furent vaincus, ils leur
cédèrent des terres qui devaient toujours relever
d'eux; ce fut la première loi agraire, et l'origine des
clientèles et des fiefs.
Ainsi s'organisa la cité : les pères de famille for-
mèrent une classe de nobles, de patriciens, conservant
le triple caractère de rois de leur maison, de prêtres et
de sages, c'est-à-dire de dépositaires des auspices.
Les réfugiés composèrent une classe de plébéiens,
compagnons, clients, vassaux, sans autre droit que la
jouissance des terres qu'ils tenaient des nobles.
Les cités héroïques furent toutes gouvernées aris-
tocratiquement ; les rois des familles soumirent leur
empire domestique à celui de leur ordre. Les princi-
paux de l'ordre héroïque furent appelés rois de la cité,
et administrèrent les affaires communes, en ce qui
touchait la guerre et la religion.
Ces petites sociétés étaient essentiellement guer-
rières (tuoXiç, TuoXsjxoç). Étranger [hostis), dans leur lan-
gage, est synonyme di!ennemi. Les héros s'honoraient
du nom de brigands (Voyez Thucydide), et exerçaient
34 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
en effet le brigandage ou la piraterie. A l'intérieur, les
cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les
anciens nobles, dit Aristote [Politique)^ juraient une
éternelle inimitié aux plébéiens. L'histoire romaine
nous le confirme : les plébéiens combattaient pour
l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et ceux-ci
les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs
cachots particuliers, les déchiraient de coups de
fouet. Mais l'amour de l'honneur, qui entretient dans
les républiques aristocratiques cette violente rivalité
des ordres, cause en récompense dans la guerre une
généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut
de la patrie, auxquels tiennent tous les privilèges de
leur ordre. Les plébéiens, par des exploits signalés,
cherchent à se montrer dignes de partager les privi-
lèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir
l'égalité, sont le plus puissant moyen d'agrandir les
républiques.
Pour compléter ce tableau des âges divin et
héroïque, nous rapprocherons l'histoire du droit civil
de celle du droit politique. Dans la première, nous
retrouvons toutes les vicissitudes de la seconde. Si les
gouvernements résultent des mœurs, la jurisprudence
varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que
n'ont vu ni les historiens ni les jurisconsultes; ils
nous expliquent les lois, nous en rappellent l'institu-
tion sans en marquer les rapports avec les révolutions
politiques; ainsi ils nous présentent les faits isolés
de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la juris-
prudence antique des Romains fut entourée de tant
de solennités, de tant de mystères; ils ne savent
qu'accuser l'imposture des patriciens.
ET LA VIE DE YICO 35
Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est
ordonné d'en haut, c'est ce que les dieux ont révélé par
les auspices, par les oracles et autres signes matériels.
Le droit est fondé sur une autorité divine. Demander
la moindre explication serait un blasphème. Admirons
la Provideîice qui permit qu'à une époque où les
hommes étaient incapables de discerner le droit, la
raison véritable , ils trouvassent dans leur erreur un
principe d'ordre et de conduite. La jurisprudence, la
science de ce droit divin, ne pouvait être que la con-
naissance des rites religieux; la justice était tout
entière dans l'observation de certaines pratiques, de
certaines cérémonies. De là le respect superstitieux
des Romains pour les acta légitima; chez eux, les
noces, le testament étaient dits justa^ lorsque les
cérémonies requises avaient été accomplies.
Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux
qu'en appelaient ceux qui recevaient quelque tort, ce
sont eux qu'ils invoquaient comme témoins et comme
juges. Quand les jugements de la religion se régulari-
sèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés ;
sur cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la
prononçait contre un peuple aussi bien que contre un
individu; les guerres {pura et pia bella) étaient des
jugements de Dieu. Elles avaient toutes un caractère
de religion : les hérauts qui les déclaraient, dévouaient
les ennemis et appelaient leurs dieux hors de leurs
murs; les vaincus étaient considérés comme sans
dieux; les rois, traînés derrière le char des triompha-
teurs romains, étaient offerts au Gapitole à Jupiter
Fèrétrien, et de là immolés.
Les duels furent encore une espèce de jugements
36 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
des dieux. Les républiques anciennes^ dit Aristote dans
sa Politique^ n avaient pas de lois judiciaires pour
punir les crimes et réprimer la violence. Le duel offrait
seul un moyen d'empêcher que les guerres indivi-
duelles ne s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant
distinguer la cause réellement juste, croyaient juste
celle que favorisaient les dieux. Le droit héroïque fut
celui de la force.
La violence des héros ne connaissait qu'un seul
frein : le respect de la parole. Une fois prononcée, la
parole était pour eux sainte comme la religion,
immuable comme le passé [fas, fatum , de fari). Aux
actes religieux qui composaient seuls toute la justice
de l'âge divin, et qu'on pourrait appeler formules d'ac-
tions, succédèrent des formules parlées. Les secondes
héritèrent du respect qu'on avait eu pour les pre-
mières, et la superstition de ces formules fut inflexible,
impitoyable : uti lingua nuncupassit, ita jus esto (Douze
Tables). Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa
fille; il faut qu'il l'immole. Ne crions pas comme
Lucrèce, Tantum relligio potuit suadere malorumf... Il
fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces temps
de violence; la faiblesse soumise à la force avait à
craindre de moins ses caprices. — L'équité de cet âge
n'est donc pas Y équité naturelle^ mais V équité civile;
elle est dans la jurisprudence ce que la raison d'état
est en politique : un principe d'utilité, de conserva-
tion pour la société.
La sagesse consiste alors dans un usage habile des
paroles, dans l'application précise, dans l'appropria-
tion du langage à un but d'intérêt. C'est là la sagesse
d'Ulysse; c'est celle des anciens jurisconsultes romains
ET LA VIE DE VICO 37
avec leur fameux cavere. Répondre sur le droit, ce
n'était pour eux autre chose que précautionner les
consultants, et les préparer à circonstancier devant les
tribunaux le cas contesté, de manière que les for-
mules d'actions s'y rapportassent de point en point,
et que le préteur ne put refuser de les appliquer. —
Imitées des formules religieuses, les formules légales
de l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mys-
tères : le secret, l'attachement aux choses établies
sont l'âme des républiques aristocratiques.
Les formules religieuses, étant toutes en action,
n'avaient rien de général ; les formules légales dans
leurs commencements n'ont rapport qu'à un fait, à un
individu ; ce sont de simples exemples d'après lesquels
on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute parti-
culière encore, n'a pour elle que l'autorité {dura est,
sed scripta est) ; elle n'est pas encore fondée en prin-
cipe, en vérité. Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil;
avec l'âge humain commence le droit naturel, le droit
de l'humanité raisonnable. La justice de ce dernier
âge considère le mérite des faits et des personnes ; une
justice aveugle serait faussement impartiale ; son éga-
lité apparente serait en effet inégalité. Les exceptions,
les privilèges sont souvent demandés par l'équité
naturelle; aussi les gouvernements humains savent
faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.
A mesure que les démocraties et les monarchies
remplacent les aristocraties héroïques, l'importance de
la loi civile domine de plus en plus celle de la loi
politique. Dans celles-ci tous les intérêts privés des
citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics ;
sous les gouvernements humains, et surtout sous les
38 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
monarchies, les intérêts publics n'occupent les esprits
qu'à propos des intérêts privés; d'ailleurs, les mœurs
s'adoucissant, les affections particulières en prennent
d'autant plus de force, et remplacent le patriotisme.
Sous les gouvernements humains, l'égalité que la
nature a mise entre les hommes en leur donnant l'in-
telligence, caractère essentiel de l'humanité, est consa-
crée dans l'égalité civile et politique. Les citoyens sont
dès lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué
seul entre tous, leur dicte les mêmes lois.
Dans les républiques populaires bien ordonnées, la
seule inégalité qui subsiste est déterminée par le cens.
Dieu veut qu'il en soit ainsi pour donner l'avantage à
l'économie sur la prodigalité, à l'industrie et à la pré-
voyance sur l'indolence et la paresse. — Le peuple pris
en général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le
gouvernement, il fait des lois justes, c'est-à-dire géné-
ralement bonnes.
Mais peu à peu les États populaires se corrompent.
Les riches ne considèrent plus leur fortune comme un
moyen de supériorité légale, mais comme un moyen
de tyrannie; le peuple, qui sous les gouvernements
héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant
dominer à son tour ; il ne manque pas de chefs ambi-
tieux qui lui présentent des lois populaires, des lois
qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles ne
sont plus légales ; elles se décident par la force. De là
des guerres civiles au dedans, des guerres injustes au
dehors. Les puissances s'élèvent dans le désordre; et
l'anarchie, la pire des tyrannies, force le peuple de se
réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
ET LA VIE DE VICO 39
de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà
la loi royale (pour parler comme les jurisconsultes) par
laquelle Tacite légitime la monarchie romaine sous
Auguste : Qui cuncta discordiis fessa sub imperium
unius accepit.
Fondées sur la protection des faibles, les monarchies
doivent être gouvernées d'une manière populaire. Le
prince établit l'égalité, au moins dans l'obéissance; il
humilie les grands, et leur abaissement est déjà une
liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la
monarchie est-elle le gouvernement le plus conforme
à la nature, dans les temps de la civilisation la plus
avancée.
Les monarques se glorifient du titre de cléments, et
rendent les peines moins sévères ; ils diminuent cette
terrible puissance paternelle des premiers âges. La
bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves"; les
ennemis même sont mieux traités, les vaincus conser-
vent des droits. Le droit de citoyen, dont les répu-
bliques étaient si avares, est prodigué; et le pieux
Antonin veut, selon le mot d'Alexandre, que le monde
soit une seule cité.
Yoilà toute la vie politique et civile des nations, tant
qu'elles conservent leur indépendance. Elles passent
successivement sous trois gouvernements. La législa-
tion divine fonde la monarchie domestique, et com-
mence V humanité; la législation héroïque ou aristocra-
tique forme la cité, et limite les abus de la force ; la
législation populaire consacre dans la société l'égalité
naturelle; la monarchie enfin doit arrêter l'anarchie,
et la corruption publique qui l'a produite.
40 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
Quand ce remède est impuissant, il en vient inévi-
tablement du dehors un autre plus efEcace. Le peuple
corrompu était esclave de ses passions effrénées; il
devient esclave d'une nation meilleure qui le soumet
par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont
deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner^ obéira,
— et, Au meilleur V empire du monde.
Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable
état de dépravation ni par la monarchie ni par la
conquête, alors au dernier des maux il faudrait bien
que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans
l'intérêt privé ; on n'en trouvera pas deux qui s'accor-
dent, chacun suivant son plaisir ou son caprice. Cent
fois plus barbares dans cette dernière période de la
civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
première barbarie était de nature, la seconde est de
réflexion; celle-là était féroce, mais généreuse; un
ennemi pouvait fuir ou se défendre ; celle-ci, non moins
cruelle, est lâche et perfide; c'est en embrassant
qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas ;
vous voyez une foule de corps, mais si vous cherchez
des âmes humaines, la solitude est profonde ; ce ne
sont plus que des bétes sauvages.
Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des
factions, par l'acharnement désespéré des guerres
civiles; que les cités redeviennent forêts, que les
forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à
force de siècles leur ingénieuse malice, leur subtilité
perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie.
Alors, stupides, abrutis, insensibles aux raffinements
qui les avaient corrompus, ils ne connaissent plus que
ET LA VIE DE VICO 41
les choses indispensables à la vie ; peu nombreux, le
nécessaire ne leur manque pas ; ils sont de nouveau
susceptibles de culture ; avec l'antique simplicité l'on
verra bientôt reparaître la piété, la véracité, la bonne
foi, sur lesquelles est fondée la justice, et qui font
toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Provi-
dence.
C'est après ces épurations sévères que Dieu renou-
vela la société européenne sur les ruines de l'empire
romain. Dirigeant les choses humaines dans le sens
des décrets ineffables de sa grâce, il avait établi le
christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
puissance romaine, les miracles et la doctrine des
Pères à la vaine sagesse des Grecs. Mais il fallait arrêter
les nouveaux ennemis qui menaçaient de toutes parts
la foi chrétienne et la civilisation : au nord les Goths
ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contes-
taient également à l'auteur de la religion son divin
caractère.
On vit renaître l'âge divin et le gouvernement théo-
cratique. On vit les rois catholiques revêtir les habits
de diacre, mettre la croix sur leurs armes, sur leurs
couronnes, et fonder des ordres religieux et militaires
pour combattre les infidèles. Alors revinrent les
guerres pieuses de l'antiquité [pura et piabella) ; mêmes
cérémonies pour les déclarer : on appelait hors des
murs d'une ville assiégée les saints protecteurs de
l'ennemi, et l'on cherchait à dérober leurs reliques.
— Les jugements divins reparurent sous le nom de
purgations canoniques; les duels en furent une espèce,
quoique non reconnue par les canons. — Les brigan-
42 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
dages et les représailles de l'antiquité, la dureté des
servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre
les infidèles et les chrétiens. — Les asiles du monde
ancien se rouvrirent chez les évêques, chez les abbés ;
c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart
des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux escar-
pés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que
les chapelles y servaient d'asiles. — L'âge muet des
premiers temps du monde se représenta, les vain-
queurs et les vaincus ne s'entendaient point; nulle
écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphi-
ques furent employés pour marquer les droits seigneu-
riaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les
troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous retrouvons au
moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans
la plus haute antiquité.
Quand toutes les observations qui précèdent sur
l'histoire du genre humain ne seraient point appuyées
par le témoignage des philosophes et des historiens,
des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous con-
duiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde la
grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu
même? — On élève jusqu'au ciel la sagesse législative
des Lycurgue, des Solon et des Décemvirs, auxquels on
rapporte la police tant célébrée des trois plus glorieuses
cités, des plus signalées par la vertu civile; et pour-
tant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur
et en durée à la république de l'univers!
Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de
ses révolutions elle trouve dans la corruption même
de l'état précédent les éléments de la forme nouvelle
ET LA VIE DE VICO 43
qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une sagesse
au-dessus de l'homme...
Cette sagesse ne nous force pas par des lois posi-
tives, mais elle se sert, pour nous gouverner, des
usages que nous suivons librement. Répétons donc
ici le premier principe de la Science nouvelle : les
hommes ont fait eux-mêmes le monde social, tel qu'il
est; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
intelligence, souvent contraire, et toujours supérieure
aux fins particulières que les hommes s'étaient propo-
sées. Ces fins, d'une vue bornée, sont pour elle les
moyens d'atteindre des fins plus grandes et plus loin-
taines. Ainsi les hommes isolés encore veulent le
plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages
et l'institution de la famille ; les pères de famille veu-
lent abuser de leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la
cité prend naissance ; — l'ordre dominateur des nobles
veut opprimer les plébéiens, et il subit la servitude de
la loi, qui fait la liberté du peuple; — le peuple libre
tend à secouer le frein de la loi, et il est assujetti à un
monarque; le monarque croit assurer son trône en
dégradant ses sujets par la corruption, et il ne fait que
les préparer à porter le joug d'un peuple plus vaillant ;
— enfin quand les nations cherchent à se détruire
elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes...
et le phénix de la société renaît de ses cendres.
Tel est l'exposé, bien incomplet sans doute, de ce
vaste système; nous l'abandonnons aux méditations de
nos lecteurs. 11 serait trop long de suivre Yico dans les
applications ingénieuses qu'il a faites de ses principes.
Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
44 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
La Science nouvelle eut quelque succès en Italie,
et la première édition fut épuisée en trois ans. Plu-
sieurs grands personnages, entre autres le pape Clé-
ment XII, écrivirent à Yico des lettres flatteuses. Des
savants de Venise, qui voulaient réimprimer la Science
nouvelle dans cette ville, lui persuadèrent d'écrire
lui-même sa Vie pour qu'on l'insérât dans un Recueil
des Vies des littérateurs les plus distingués de V Italie.
Mais dans le reste de l'Europe le grand ouvrage de
Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc, qui avait
rendu compte du livre De uno universi juris principio
dans la Bibliothèque universelle^ ne parla point de la
Science nouvelle. Le Journal de Trévoux en fît une
simple mention. Le Journal de Leipsick inséra un
article calomnieux qui avait été envoyé de Naples.
Employé fréquemment par les vice-rois espagnols
ou autrichiens à composer des discours, des vers, des
inscriptions pour les occasions solennelles, Vico n'en
resta pas moins dans l'indigence où il était né. 11 ne
suppléait à l'insuffisance des appointements de la
chaire de rhétorique qu'il occupait à l'université de
Naples qu'en donnant chez lui des leçons de langue
latine. Au moment même où il achevait la Science
nouvelle^ il concourut pour une chaire de droit, et
il échoua.
Dans cette position pénible, il faisait toute sa conso-
lation du soin d'élever ses deux filles, qu'il aimait
beaucoup, et dont l'aînée réussit dans la poésie ita-
lienne. C'était, dit l'éditeur des Opuscules de Vico,
auquel un fils du grand homme a transmis ces détails,
c'était un spectacle touchant de voir le philosophe
ET LA VIE DE VICO 45
jouer avec ses filles aux heures que lui laissaient
d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait un jour
avec elles ne put s'empêcher de répéter ce passage du
Tasse : Cest Àlcide qui, la quenouille en main, amuse
de récits fabuleux les filles de Méonie. Ce bonheur
domestique était lui-même mêlé d'amertume. Un de
ses enfants fut atteint d'une maladie longue et cruelle.
Un autre devint, par sa mauvaise conduite, la honte
de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût
enfermé.
A l'avènement de la maison de Bourbon, sa condi-
tion sembla s'améliorer; il fut nommé historiographe
du roi et obtint que son fils Gennaro Vico, dont on
connaissait le mérite et la probité, lui succédât comme
professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus
douloureuses infirmités. Enfin, ses forces diminuant
tous les jours, il resta quatorze mois sans parler et
sans reconnaître ses propres enfants. H ne sortit de
cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine,
et, après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira
en récitant les psaumes de David, le 20 janvier 1744.
Il avait soixante-seize ans accomplis.
Ne quittons point cet homme rare sans apprendre
de lui-même comment il supporta ses malheurs :
« Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une lettre,
« cette Providence qui, lors même qu'elle semble à
« nos faibles yeux une justice sévère, n'est qu'amour
(( et que bonté. Depuis que j'ai fait mon grand ouvrage,
« je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
« n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le
(( mauvais goût du siècle, puisqu'en me repoussant
46 DISCOURS SUR LE SYSTÈME
« de la place que je demandais, il m'a donné l'occasion
« de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
« trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me
(( tromper : la composition de cet ouvrage m'a animé
« d'un esprit héroïque qui me met au-dessus de la
« crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux.
« Je me sens assis sur une roche de diamant, quand
« je songe au jugement de Dieu qui fait justice au
« génie par l'estime du sage!... 1726. »
Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les
dernières lignes qui soient sorties de sa plume :
(( Maintenant Yico n'a plus rien à espérer au monde.
« Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les chagrins
« domestiques, tourmenté de douleurs convulsives
(c dans les cuisses et dans les jambes, en proie à un
« mal rongeur qui lui a déjà dévoré une partie consi-
(( dérable de la tête, il a renoncé entièrement aux
(c études et a envoyé au Père Louis-Dominique, si
<c recommandable par sa bonté et par son talent dans
i< la poésie élégiaque, le manuscrit des notes sur la
« première édition de la Science nouvelle^ avec l'in-
« scription suivante :
AU TIBULLE CHRÉTIEN,
AU PÈRE LOUIS-DOMINIQUE,
JEAN-BAPTISTE VICO,
POURSUIVI ET BATTU
PAR LES ORAGES CONTINUELS d'uNE FORTUNE ENNEMIE,
ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE;
PUISSENT-ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN LIEU DE REPOS.
[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit] : « Yico bénissait
ET LA VIE DE VICO 47
ces adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré
dans sa solitude comme dans un fort inexpugnable,
il méditait, il écrivait quelque nouvel ouvrage, et
tirait une noble vengeance de ses détracteurs. C'est
ainsi qu'il en vint à trouver la Science nouvelle...
Depuis ce moment, il crut n'avoir rien à envier à ce
Socrate, dont Phèdre disait :
(( L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est
absoute. Que Ton m'assure sa gloire et je ne refuse
point sa mort P ^>
1. Cujus non fugio mortem, si famam assequav.
Et cedo invidiœ, dummodo absolvar cinis.
^ ^;«À.
VIE DE VICO
ÉCRITE PAR LUI-MÊME
Il signor Jean-Baptiste Vico naquit à Naples, l'an
1668 \ de parents honnêtes qui laissèrent une très
bonne réputation. Le père était d'une humeur gaie,
la mère d'un tempérament fort mélancolique, et le
naturel de leur fils se ressentit de cette double
influence. Dès sa première enfance une extrême
vivacité le rendit ennemi du repos; mais à l'âge de
sept ans il tomba d'une échelle et resta bien cinq
heures sans connaissance. Il eut la partie droite du
crâne fracassée, sans aucune lésion au péricrâne, et
perdit beaucoup de sang par les trous nombreux et
profonds de la tumeur qu'avait occasionnée la chute.
Alarmé de cette fracture et de ce long évanouissement,
le chirurgien prédit qu'il mourrait ou qu'il resterait
1. Et non en 1670, comme il le dit lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a
rectifié cette date d'après les registres de naissance.
4
50 VIE DE VICO
imbécile. Mais la prédiction, Dieu merci, ne se vérifia
point, et, guéri de sa blessure, Yico devint mélanco-
lique et ardent, caractère des esprits inventifs et
profonds dans lesquels éclate un génie subtil, mais
qui, du reste, sont trop réfléchis pour aimer le brillant
et le faux.
Après une convalescence de trois années, il rentra
dans la classe de grammaire, et comme il expédiait
rapidement tous ses devoirs, son père, prenant cette
facilité pour de la négligence, s'enquit un jour du
maître si son fils travaillait en bon écolier. Sur sa
réponse affirmative il le pria de lui doubler sa tâche ;
mais celui-ci s'excusa sur ce qu'il n'avait qu'une
mesure, qu'un seul écolier ne pouvait réclamer tous les
soins, et que la classe supérieure était trop forte. Yico,
présent à l'entretien, ne consultant que son courage,
pria le maître de lui accorder la permission d'y passer,
prêt à suppléer à sa faiblesse par un redoublement
d'ardeur. Il céda, plutôt pour éprouver ce que pouvait
une jeune intelligence, que dans l'espoir d'un succès
réel; mais, à son grand étonnement, il trouva son
maître dans son écolier.
Ce premier guide venant à lui manquer, il fut confié
à un second; mais il resta peu de temps avec lui, son
père ayant été conseillé de l'envoyer chez les jésuites,
qui l'admirent dans leur seconde classe. Charmé de
ses dispositions, son maître l'opposa successivement à
trois de ses plus forts élèves. Par ses diligences^ comme
disent ces Pères, ou, si l'on aime mieux, par un
surcroît de travail, il fit perdre courage au premier;
le second, pour avoir voulu rivaliser de zèle, tomba
malade ; le troisième, qui était bien vu de la Compagnie,
VIE DE VICO 51
passa à la première classe, en récompense de ses
succès, sans cependant que les Pères eussent lu ni
liste ni rapport, pour me servir de leurs expressions.
Sensible à cette injustice, et apprenant que le second
semestre n' tait qu'une répétition du premier, il quitta
le collège, s'enferma chez lui, et apprit dans Alvarez
ce que les jésuites enseignaient dans la première classe
et dans le cours des humanités. Le mois d'octobre
suivant il étudia la logique. C'était la belle saison, et
il ne se mettait que vers le soir à sa petite table ; mais
il arrivait que sa bonne mère, sortie de son premier
sommeil, le priait affectueusement de se coucher, et
s'apercevait plus d'une fois qu'il avait travaillé jus-
qu'au jour, preuve certaine que, croissant à la fois en
âge et en science, il soutiendrait avec honneur sa
réputation de savant.
Le sort lui donna pour maître le jésuite Antonio del
Balzo, de la secte des nominaux. Déjà il avait appris
dans les écoles qu'un bon sommoliste est un profond
philosophe, et que le meilleur traité de la Somme était
de Pietro Ispano; il en fit donc une étude approfondie.
Balzo venant ensuite à lui désigner Paolo Yeneto
comme le plus subtil commentateur de la Somme, il
voulut aussi profiter de cet auteur. Mais trop faible
encore pour saisir les développements de cette logique
stoïcienne, il faillit s'y égarer, et ne l'abandonna
cependant qu'à son grand regret. Découragé (tant il
est dangereux d'appliquer les jeunes gens à des
sciences au-dessus de leur âge), il déserta l'étude et
fut dix-huit mois sans s'y livrer. Je n'adopterai pas ici
la fiction que Descartes n'a si adroitement insinuée
dans sa Méthode, au sujet de ses études, que pour
52 VIE DE VICO
élever sa philosophie et ses mathématiques sur les
ruines de toute autre science divine et humaine; mais
avec l'ingénuité et la franchise qui sied à l'historien,
j'exposerai l'ordre et la succession de toutes les études
de Yico, pour mieux indiquer comment sa destinée
littéraire fut telle, et non pas autre.
Grâce à cette heureuse direction imprimée d'abord
à sa jeunesse, il était comme un coursier généreux
qu'on laisserait, après l'avoir dressé pour le combat,
paître librement dans les prairies. S'il entend le son
de la trompette guerrière, sa belliqueuse ardeur se
réveille ; il appelle le cavalier prêt à s'élancer vers le
champ de bataille; ainsi, à l'occasion d'une célèbre
académie degli Infuriati, rétablie après plusieurs
années à San-Lorenzo, et où plusieurs savants dis-
tingués vivaient dans une communauté scientifique
avec les premiers avocats, les sénateurs et les nobles
de la ville, Yico, cédant à son génie, reprit une carrière
interrompue et rentra dans l'arène. Tel est le précieux
avantage que procurent aux états ces sociétés. Les
jeunes gens, dont l'âge n'est qu'ardeur et confiance,
se passionnent ainsi pour l'étude, avides des éloges
et de la gloire qui, dans un âge où l'esprit plus mûr
recherche le solide et l'utile, sera la digne récompense
de leur mérite réel. Vico reprit ensuite, avec plus de
zèle que jamais, l'étude de la philosophie sous le Père
Giuseppe Ricci, autre jésuite, homme d'un esprit
pénétrant, scotiste, mais au fond zénoniste. Il aimait
à lui entendre dire que les substances abstraites ont
plus de réalité que les modes de Balzo le nominal,
laissant ainsi prévoir qu'il aurait à son tour une prédi-
lection marquée pour la philosophie de Platon, dont
VIE DE VICO 53
Scot a le plus approché parmi les scolastiques, et qu'il
traiterait des points de Zenon d'après une tout autre
doctrine que celle des interprètes infidèles d'Aristote :
c'est ce qu'a prouvé sa métaphysique. 11 trouvait
cependant que Ricci expliquait trop minutieusement
la différence de l'être et de la substance dans l'ordre
de leur gradation métaphysique. Aussi, toujours avide
de nouvelles connaissances, apprenant que le Père
Suarez traitait avec la supériorité d'un vrai métaphy-
sicien de tout ce qu'on peut savoir en philosophie;
qu'en outre son exposition était claire et facile, il
quitta de nouveau l'école et s'enferma chez lui une
année entière pour étudier cet auteur.
Une seule fois il se permit d'aller à l'université
royale, et, par une heureuse inspiration, il entra dans
la classe de D. Felice Aquadies, premier lecteur en
droit, au moment où ce professeur distingué portait
sur Vulteius le jugement suivant : qu'il était le meilleur
commentateur des Institutes. Ces paroles, que Yico
grava dans sa mémoire, déterminèrent dans ses études
un ordre meilleur. En effet, son père ayant bientôt
résolu de l'appliquer à l'étude du droit, le voisinage et
la célébrité du professeur firent tomber son choix sur
D. Francesco Yerde ; mais Yico ne suivit que deux mois
ses leçons, qui toutes roulaient sur la pratique la plus
minutieuse du droit civil et du droit canonique, et
comme il ne pouvait en saisir les principes, habitué
déjà par la métaphysique à généraliser, à ne juger des
particularités qu'à l'aide d'axiomes ou de maximes, il
déclara à son père qu'il suspendrait ses leçons, persuadé
que Yerde ne lui apprenait rien, et, mettant à profit
les paroles d'Aquadies, il le pria de demander une
54 VIE DE VICO
copie de Yulteius à Nicolao Maria Giannattasio, docteur
en droit peu connu au barreau, mais très versé dans
la bonne jurisprudence, et qui, à force de temps et de
soins, s'était fait en ce genre une bibliothèque très
précieuse de livres d'érudition. Prévenu par l'immense
réputation dont Yerde jouissait dans le public, le père
de Yico fut fort surpris; mais, en homme sage,, il
voulut complaire à son fils : il demanda le Vulteius à
Giannattasio, auquel il se souvint d'en avoir livré
anciennement un exemplaire (le père de Vico était
libraire). Giannattasio voulut apprendre du fds le motif
de cette demande, e.t, sur la réponse de Yico, que les
leçons de Yerde n'étaient qu'un exercice de mémoire,
et que l'esprit souffrait d'être condamné à l'inaction,
le digne homme, bon juge en cette matière, fut si
charmé de trouver dans un jeune homme cette raison
virile, qu'il osa prédire les succès de Yico, et ne lui
prêta pas, mais lui donna et le Yulteius et les Insti-
tutions canoniques d'Henricus Canisius. Ce dernier
auteur paraissait à Giannattasio le meilleur interprète
du droit canonique. Ainsi, Aquadies et Giannattasio,
une bonne parole et une bonne action firent entrer
Yico dans la route du droit civil et ecclésiastique.
Lors donc qu'il eut étudié les institutes du droit
civil et canonique, d'après ces textes mêmes, et sans
s'inquiéter du programme légal des cinq années de
droit, il voulut pratiquer le barreau. Pour seconder
ses vues, le sénateur D. Carlo Antonio de Rosa, homme
d'une probité reconnue, l'adressa à un honnête avocat,
Gabrizio del Yecchio, qui mourut pauvre dans un âge
avancé. Comme Yico cherchait l'occasion de se faire
aux formes juridiques, le hasard voulut qu'un procès
VIE DE VICO 55
fût intenté à son père dans le Sacré Conseil. Yico, à
l'âge de seize ans, sut le conduire, et, avec Fassistance
de Fabrizio del Yecchio, il le soutint en cour de Rote
avec tant de succès qu'il gagna sa cause et mérita les
éloges de Pier Antonio Gœvari, savant jurisconsulte,
conseiller de Rote ; même, au sortir de l'audience, il
fut embrassé par Francesco Antonio Aquilante, vieil
avocat attaché à ce tribunal et qu'il avait eu pour
adversaire.
Mais il arrive souvent que des hommes bien dirigés
dans le reste s'égarent misérablement dans certaines
études, faute d'un esprit de méthode générale et systé-
matique, tournent à certains égards dans un cercle
vicieux, pour n'être point dirigés par un esprit de
méthode générale dont les rapports soient toujours cons-
tants. Ainsi, Yico présenta d'abord ses idées sous une
forme incertaine, dans son livre De nostri temporis stu-
diorum ratione, et leur donna plus tard un développe-
ment complet dans l'ouvrage De universi juris uno
pri7icipiOj etc., dont le De constantiajurisprudentis n'est
qu'un appendice. Son esprit, d'une trempe toute méta-
physique, cherchait à saisir la vérité dans son expres-
sion la plus générale, et, par une transition graduée
du genre à l'espèce, la poursuivait ainsi jusque dans
ses dernières divisions. Mais alors cet esprit, jeune
encore, répandait en quelque sorte sa végétation luxu-
riante dans toutes les divagations de la poésie moderne,
donnait dans les écarts les plus exagérés de cette lit-
térature, qui n'aime que l'absurde et le faux. Une visite
rendue au P. Giacomo Lubrano, jésuite d'une immense
érudition, et prédicateur en vogue à cette époque de
décadence, fortifia chez lui ce mauvais goût. Pour
56 VIE DE VICO
savoir s'il avait fait des progrès en poésie, Yico soumit
à sa critique une canzone sur la rose. Cette pièce plut
tellement au jésuite, du reste homme de cœur et de
mérite, que, malgré la gravité de son âge et sa haute
réputation d'éloquence, il ne put s'empêcher de réciter
à son tour à un jeune homme qu'il voyait pour la pre-
mière fois une de ses idylles sur le même sujet. L'ap-
plication aux subtilités de l'école avait engendré chez
Vico l'amour de cette poésie, amie du faux qui se plaît
ridiculement à le mettre en saillie pour produire un
effet de surprise, et qui, par cela même, déplaît aux
esprits graves, et séduit les jeunes et faibles imagina-
tions. L'on pourrait même dire que c'est une distrac-
tion presque nécessaire à des jeunes gens, dont l'es-
prit glacé par l'étude de la métaphysique a besoin,
pour ne pas s'engourdir et se dessécher entièrement,
de se réchauffer et de prendre l'essor, de peur que la
froide sévérité d'une raison trop précoce ne les rende
incapables de produire.
Le tempérament de Yico, assez délicat, était menacé
d'étisie, et la modicité de sa fortune ne lui permettait
pas de satisfaire un désir ardent de vaquer à ses
études; il avait surtout en horreur le tumulte du
barreau, lorsqu'une heureuse circonstance lui fît ren-
contrer dans une bibhothèque M^*" l'évêque d'ischia,
G.-B. Rocca, jurisconsulte des plus distingués, comme
on le voit par ses ouvrages. Il eut avec lui, sur la
bonne méthode à suivre pour l'enseignement du droit,
un entretien dont monseigneur fut si charmé qu'il
l'engagea à diriger ses neveux dans cette étude. Ils
habitaient, sous un ciel pur, un château déhcieuse-
ment situé sur les terres d'un de ses frères, D. Dôme-
VIE DE VICO 57
nico Rocca (passionné pour ce même genre de poésie,
et qui fut plus tard pour lui un généreux Mécène) ;
il serait traité comme son propre fils, le bon air du
pays rétablirait bientôt sa santé, et il aurait tout le
loisir nécessaire pour se livrer à ses goûts.
C'est ce qui arriva. Un séjour de neuf années lui per-
mit de terminer en partie ses études, et de pénétrer
surtout dans les sources des institutions civiles et reli-
gieuses. A l'occasion du droit canonique, il s'engagea
dans la discussion du dogme, et se trouva pour ainsi
dire dans le cœur de la doctrine catholique sur les
matières de la grâce , guidé précisément par le livre
de Richard, théologien de Sorbonne, qu'il avait heu-
reusement apporté de la librairie de son père. Par
une démonstration géométrique, la doctrine de saint
Augustin s'y trouve placée comme terme moyen entre
deux extrêmes, Calvin et Pelage.
La manie de faire des vers lui était toujours d'un
grand préjudice, lorsque, dans une bibliothèque du
château où se trouvaient recueillies les œuvres des
Mineurs de l'observance, il lui tomba heureusement
sous la main un livre à la fin duquel se trouvait une
critique ou apologie d'une épigramme, d'un chanoine
de l'ordre, homme de mérite, du nom de Massa. Il y
traitait des nombres poétiques les plus heureux dont
Yirgile s'était servi de préférence. Yico fut saisi d'une
telle admiration qu'il se passionna pour l'étude de la
poésie latine en commençant par ce prince des poètes.
Dés lors son genre de versification moderne venant à
lui déplaire, il se mit à étudier la langue toscane dans
les premiers auteurs : Boccace pour la prose, Dante
et Pétrarque pour la poésie. Il lisait alternativement
58 VIE DE VICO
Gicéron et Boccace, Dante et Virgile, Horace et
Pétrarque, curieux de juger impartialement en quoi
ils diffèrent et de combien la langue latine l'emporte
sur l'italienne. Les meilleurs ouvrages étaient lus
aussi trois fois : la première pour en saisir l'unité,
la seconde pour en observer la liaison et la suite, la
troisième pour noter les idées noblement conçues et
les expressions remarquables; ce qu'il faisait sur le
livre même, sans se créer un répertoire de lieux com-
muns et de phraséologie. Il croyait qu'une telle
méthode facilitait l'emploi de ces formes, lorsqu'on se
les rappelait à propos, et que c'était l'unique moyen
de bien imaginer et de bien rendre.
Lisant ensuite dans VArt poétiqioe d'Horace que la
philosophie morale ouvre à la poésie la source de
richesse la plus abondante, il fit une étude sérieuse
des anciens moralistes grecs, choisissant d'abord Aris-
tote qu'il avait vu cité le plus souvent dans ses livres
élémentaires de droit. Dans cette étude, il observa
bientôt que la jurisprudence romaine n'est qu'un art
d'enseigner l'équité par une foule de préceptes minu-
tieux sur l'application du droit naturel, préceptes q;ue
les jurisconsultes tiraient des motifs de la loi et de l'in-
tention du législateur; mais la science du juste, ensei-
gnée par les moralistes, repose sur un petit nombre de
vérités éternelles, expression métaphysique d'une jus-
tice idéale qui, dans les travaux de la cité dont elle
est comme l'architecte, ordonne aux deux justices
particulières (la commutative et la distributive) la
dispensation de l'utile selon deux mesures invariables,
l'arithmétique et la géométrique. Il comprit dès lors
qu'on n'apprend dans les écoles que la moitié de la
VIE DE VICO 59
science du droit. Aussi dut-il se livrer de nouveau aux
recherches métaphysiques; et les principes d'Aristote
qu'il avait puisés dans Suarez ne lui étant d'aucun pro-
fit, sans qu'il pût en pénétrer le motif, il se mit à lire
Platon, sur sa réputation de prince des philosophes.
Fortifié par cette lecture, il comprit alors pourquoi la
métaphysique d'Aristote ne lui avait pas plus servi
pour appuyer la morale qu'elle n'avait servi à Aver-
roès, dont le commentaire ne rendit les Arabes ni plus
humains ni plus policés. Elle conduit en effet à recon-
naître un principe physique qui est la matière, d'où se
tirent les formes particulières, et assimile Dieu, à un
potier qui travaille en dehors de lui. Mais Platon
ramène à un principe physique, à l'idée éternelle qui
tire d'elle-même et crée la matière, et ressemble à un
germe qui produit de lui-même l'œuf de la génération.
Conformément à cette métaphysique, Platon donne
pour base à sa morale l'idéal de la justice, et c'est de
là qu'il part pour fonder sa république, sa législation
idéales. Aussi, mécontent d'Aristote qui ne lui était
d'aucun secours pour l'intelligence de la morale, Vico
chercha à se pénétrer des principes de Platon, et dès
lors s'éveilla dans son esprit, et presque à son insu, la
première conception d'un droit idéal éternel, en
vigueur dans la cité universelle, cité renfermée dans
la pensée de Dieu, et dans la forme de laquelle sont
instituées les cités de tous les temps et de tous les pays.
Yoilà la république que Platon devait déduire de sa
métaphysique ; mais il ne le pouvait pas, ignorant la
chute du premier homme.
Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote
et de Gicéron, dont le but est de diriger l'homme social,
60 VIE DE VICO
lui inspirèrent peu de goût pour la morale des stoïciens
et des épicuriens, qui lui parut une morale de solitaire :
les seconds, en effet, se renferment dans la molle
oisiveté des jardins d'Épicure, et les premiers, tout
entiers dans leurs théories, se proposent l'impossible.
Yico s'occupa bientôt après de la physique d'Aristote,
de celle d'Épicure, et enfin de celle de René Des-
cartes. Cette étude lui fît goûter la physique de Timée,
adoptée par Platon, et qui explique le monde par une
combinaison numérique; en même temps il se garda
bien de mépriser la physique des stoïciens qui se com-
pose de points ; ces deux systèmes ne diffèrent point
en substance, comme il chercha plus tard à le prou-
ver, dans son livre De antiquissima Italorum sapien-
tia; mais il ne put admettre ni comme hypothèse, ni
comme système, la pliysique mécanique d'Épicure ni
celle de Descartes, toutes deux essentiellement fausses.
Observant ensuite qu'Aristote et Platon appuyaient
souvent de preuves mathématiques les assertions de
la philosophie, il voulut étudier la géométrie, et alla
jusqu'à la cinquième proposition d'Euclide. Mais Yico
trouvait plus facile d'embrasser dans un même genre
métaphysique l'ensemble des vérités particulières que
de saisir partiellement toutes ces quantités géomé-
triques. 11 apprit ainsi à ses dépens que les intelli-
gences élevées à l'universalité de la métaphysique
réussissent difficilement dans une étude qui ne con-
vient qu'aux esprits minutieux. Il cessa donc de s'y
livrer, et chercha plutôt dans la lecture assidue des
orateurs, des historiens et des poètes d'heureux rap-
prochements qui pussent lier entre eux les faits les
plus éloignés. C'est là tout le secret de l'éloquence.
VIE DE VICO 61
C'est avec raison que les anciens regardaient la
géométrie comme une étude propre aux enfants, une
logique qui leur convient dans un âge où ils ont d'au-
tant moins de peine à saisir les particularités et à les
disposer dans un ordre successif qu'ils en ont davan-
tage à s'élever aux généralités. Et quoiqu'Aristote
lui-même eût déduit le syllogisme de la méthode
géométrique, il convient et même affirme que l'on
doit enseigner aux enfants les langues, l'histoire et
la géométrie, comme plus propres à exercer leur
mémoire, leur imagination et leur esprit. D'où l'on
peut facilement comprendre quel pernicieux efTet, quel
désordre doivent produire aujourd'hui dans l'enseigne-
ment de la jeunesse ces deux méthodes suivies quel-
quefois sans discernement. D'abord les jeunes gens
sont à peine sortis de la classe de grammaire, que la
philosophie s'ouvre pour eux par l'étude de la Logique^
dite d'Arnauld, où se traitent avec rigueur les questions
les plus ardues des sciences supérieures, tellement
au-dessus de ces jeunes intelligences. Leurs facultés
devraient plutôt être spécialement développées par
différents exercices : la mémoire, par l'étude des lan-
gues; l'imagination, par la lecture des poètes, des his-
toriens et des orateurs ; le jugement, par la géométrie
linéaire, espèce de peinture dont les nombreux élé-
ments fortifient la mémoire, dont les figures délicates
embellissent l'imagination, et qui enfin exerce le juge-
ment, forcé de parcourir toutes ces lignes et de choisir
les seules nécessaires à l'expression d'une grandeur vou- '
lue. Ces exercices divers produiraient dans l'âge de la
raison une sagesse parlante, un esprit vif et pénétrant.
La logique moderne au contraire fait que les jeunes
62 VIE DE VICO
gens se livrent trop tôt à la critique, c'est-à-dire, qu'ils
jugent avant d'apprendre, contre la marche naturelle
de l'esprit qui apprend d'abord, juge ensuite, et enfin
raisonne ; aussi l'aridité et la sécheresse régnent dans
leurs discours ; ils veulent toujours juger sans jamais
produire. Que si dans la jeunesse, lorsque l'imagina-
tion est plus active, ils suivaient l'exemple de Yico,
qui, sur le conseil de Gicéron, se mit à étudier les
topiques, s'ils s'adonnaient à cet art de l'invention, ils
prépareraient ainsi tout ce qui doit servir plus tard à
appuyer le jugement : car on ne peut juger d'une chose
si on ne connaît d'abord tout ce qu'elle contient ; or,
c'est de la topique qu'il faut l'apprendre. Par ce moyen
naturel, les jeunes gens deviendraient des philosophes
et des orateurs.
L'autre méthode se sert de l'algèbre pour leur don-
ner une connaissance élémentaire des grandeurs ; elle
comprime ainsi leurs nobles élans, glace leur imagi-
nation, épuise leur mémoire, rend l'esprit paresseux
et ralentit le jugement ; ces quatre facultés sont cepen-
dant très nécessaires au perfectionnement de ce que
l'humanité a de plus précieux : l'imagination pour la
peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, la
poésie, l'éloquence ; la mémoire pour l'étude des lan-
gues et de l'histoire; le génie pour l'invention, et le
jugement pour la prudence. Or, cette algèbre me parait
une invention des Arabes pour ramener à volonté les
signes naturels des grandeurs à de certains chiffres
devenus les signes des nombres ; ces signes qui, chez
les Grecs et les Romains, étaient des lettres, et
offraient chez ces deux peuples, lorsque du moins ils
se servaient des majuscules, certaines lignes géomé-
VIE DE VICO ' 63
triquement régulières, les Arabes les ont réduits à des
chiffres très petits. L'algèbre borne les vues de l'esprit,
qui ne voit alors que ce qui est immédiatement sous
ses yeux; elle trouble la mémoire qui, attentive au nou-
veau chiffre, ne s'occupe plus du premier; elle appau-
vrit l'imagination devenue inactive, et rend le juge-
ment incapable de deviner. Aussi, les jeunes gens qui
ont consacré beaucoup de temps à cette étude, s'aper-
çoivent cà leur grand regret qu'ils ont perdu de leur
aptitude pour les usages de la vie pratique. Pour être
de quelque utilité, et n'offrir aucun de ces inconvé-
nients, l'algèbre devrait servir de complément aux
mathématiques, et n'être mise en usage qu'avec la
sobriété des Romains qui, dans les nombres, n'avaient
recours au point que pour l'expression des sommes
immenses. Alors si, dans la recherche d'une quantité
demandée, l'esprit fatigué désespérait d'arriver par la
synthèse, on pourrait recourir aux oracles de l'analyse.
En effet, quelle que puisse être la justesse de ses pro-
cédés, mieux vaut s'habituer à l'analyse métaphysique,
et dans chaque question remonter aux sources du vrai
absolu. Descendant ensuite graduellement d'un genre
à l'autre, ayant soin de rejeter tout ce qui, dans
chaque espèce, n'offre point la chose elle-même, on
arrive enfin à une dernière différence qui offre essen-
tiellement ce que l'on désirait connaître. Mais revenons
à notre sujet.
Yico vit bientôt que tout le secret de la méthode
géométrique consiste à bien définir d'abord tous les
termes dont on doit se servir dans la démonstration, à
établir ensuite quelques axiomes que soit obligé d'ad-
mettre celui avec qui l'on raisonne, à obtenir de lui.
64 VIE DE VICO
s'il est besoin, mais toujours avec discrétion, quelques
concessions naturelles pour en déduire des consé-
quences auxquelles on ne pourrait autrement arriver,
et, à l'aide de ces données, procéder sucessivement
des vérités les plus simples et les mieux prouvées aux
vérités plus composées, en ayant soin de n'affirmer
aucune de ces dernières avant de lui avoir fait subir
une complète analyse. Il crut que cette connaissance
des procédés géométriques lui servirait simplement à
savoir les employer s'il avait jamais besoin de recourir
à ce mode de démonstration, et c'est ce qu'il fit en effet
d'une manière rigoureuse dans son ouYTdLge De unive^^si
juris uno principio, ouvrage qui parut au signer Jean
Leclerc composé avec l'enchaînement sévère de la
méthode mathématique, comme on le dira en son
lieu.
Pour constater avec ordre les progrès de Yico dans
la philosophie, il est besoin de se reporter en arrière.
Lorsqu'il partit de Naples, on commençait à étudier
Épicure dans le système de Gassendi ; et deux ans
après il apprit que la jeunesse embrassait cette doc-
trine avec enthousiasme. Il voulut donc l'étudier dans
le poème de Lucrèce, et cette lecture lui apprit
qu'Épicure, niant que l'esprit soit d'une autre subs-
tance que le corps, et bornant ainsi ses idées par ce
défaut de bonne métaphysique, avait dû admettre
comme principe de sa philosophie le corps organisé et
divisé en parties multiformes, qui se composaient
elles-mêmes d'autres parties entre lesquelles il n'exis-
tait point de vide, et que, pour cette raison, il suppo-
sait indivisibles (atomes) : philosophie tout au plus
bonne pour les enfants et les femmelettes. Tout
VIE DE VICO 65
ignorant qu'il est en géométrie, Épicure arrive par une
assez bonne méthode à bâtir sur cette physique méca-
nique une métaphysique toute sensuelle, telle précisé-
ment que pourrait être celle de Locke, et une morale
fondée sur le plaisir, propre uniquement à des hommes
qui vivraient dans la solitude, comme il le recommande
en effet à ses sectateurs. Enfin, pour rendre justice
entière à Épicure, Vico, en suivant ses principes,
voyait avec quelque plaisir le développement des
formes dans le monde du corps ; mais il ne pouvait se
défendre d'un sentiment de pitié, en voyant la dure
nécessité que s'était imposée ce philosophe de tomber
dans les absurdités les plus grossières, pour expliquer
la marche et les actes de l'entendement humain. Ce
lui fut un puissant motif de se rattacher encore plus
à la doctrine de Platon qui, de la forme même de notre
esprit, et sans hypothèse aucune, s'élève à l'idée éter-
nelle et l'établit comme principe des choses, s'appuyant
sur la conscience que nous avons de certaines vérités
immuables qui, déposées dans notre intelhgence, ne
peuvent être méconnues ou niées, et conséquemment
ne viennent point de nous. Du reste, nous sentons en
nous la liberté d'agir, nous déterminons par la pensée
tout acte du corps, et par suite nous agissons dans le
temps, c'est-à-dire quand nous voulons, nous agissons
avec connaissance de cause, et nous avons en nous
les motifs de nos actions. Ainsi, l'esprit contient les
images, la mémoire garde les souvenirs, et le cœur
enfante les désirs, cette source de passions et de sen-
sations : odeurs, saveurs, couleurs, sons, toucher,
toutes choses contenues en nous ; mais pour les véri-
tés éternelles, qui ne viennent point de nous et ne
5
66 VIE DE VI CO
sont point dans la dépendance du corps, nous devons
les rapporter au même principe qui a tout produit, à
l'idée éternelle, incorporelle, qui connaît, veut et crée
tout dans le temps, et qui contient en elle et soutient
tout ce qu'elle crée. Sur ce principe de philosophie
Platon établit en métaphysique que les substances abs-
traites ont plus de réalité que les substances corpo-
.relles, et il en déduit une morale favorable aux progrès
de la civilisation. L'école de Socrate, d'où sortirent les
plus grandes lumières de la Grèce dans les arts de la
guerre et de la paix, applaudit à la physique de Timée
qui, à l'exemple de Pythagore, compose le monde de
nombres, abstraction plus élevée que les points dont
Zenon se servit pour expliquer la formation de l'uni-
vers. C'est ce que Vico a prouvé dans sa métaphysique
ainsi qu'on pourra le voir.
Il apprit bientôt après que la physique expérimen-
tale était à la mode, et que partout on parlait de
Robert Royle. Elle lui parut devoir être utile à la
médecine, mais il se garda bien de s'occuper d'une
science qui ne servait de rien à la philosophie de
l'homme, et dont la langue était barbare. Il se livra de
préférence à l'étude de la jurisprudence romaine qui
se fonde sur la philosophie des mœurs et sur la con-
naissance de la langue et du gouvernement de Rome,
dont les auteurs latins peuvent seuls donner l'intel-
ligence.
Vers la fin du temps qu'il passa dans la solitude, et
qui dura bien neuf années, il sut que la physique de
Descartes avait fait oublier tout autre système. Il
brûlait du désir de la connaître : déjà, il en avait pris
une idée dans la Philosophie naturelle de Regius, que,
VIE DE VICO 67
parmi d'autres livres, il avait emportée avec lui de la
librairie de son père. Sous ce faux titre, Descartes
avait commencé à publier son système à Utrecht. Vico
étudia cet ouvrage après son Lucrèce. Regius était
médecin, philosophe et sans autre connaissance que
celle des mathématiques, et Yico le supposa en méta-
physique aussi ignorant qu'Épicure, qui n'avait jamais
voulu apprendre les mathématiques. Regius, en effet,
part d'un faux principe en admettant des corps tout
formés, et il ne diffère en ce point du philosophe grec
que par la divisibilité dont les bornes sont dans les
atomes chez ce dernier, tandis que Descartes fait ses
trois éléments divisibles à l'infini. Épicure met le
mouvement dans le vide, et Descartes dans le plein.
Le premier commence la formation de ses mondes
infinis en supposant que les atomes ont décliné acci-
dentellement du mouvement de haut en bas, que leur
imprimait leur poids et gravité. Le second commence
à former ses innombrables tourbillons par l'impulsion
communiquée à une masse de matière inerte qui n'est
point encore divisée, mais que cette impulsion divise
en une infinité de cubes et force à se mouvoir en
ligne droite, tandis que sa masse la sollicite au repos;
elle ne peut cependant se mouvoir dans son entier,
mais bien dans ses cubes qui tournent chacun sur
eux-mêmes. De même que la déclinaison accidentelle
des atomes d'Épicure livre le monde au hasard, il
semblait aussi à Yico que la nécessité où sont les
molécules primitives de Descartes de se mouvoir en
ligne droite, offrait un système favorable aux fatalistes.
Il se félicita de son sentiment, lorsque rendu à Naples,
il apprit que la physique de Regius était de Descartes,
(Î8 VIE DE VICO
et que l'on avait commencé à étudier les Méditations
métaphysiques de ce dernier. Descartes, en effet, était
très avide de gloire. D'abord, bâtissant une physique
sur un plan semblable à celui d'Épicure, il en fît pro-
fesser les principes dans une des plus célèbres univer-
sités, celle d'Utrecht, et cela par un médecin, de
manière à se faire une réputation parmi les profes-
seurs de médecine. Ensuite il traça les quelques pre-
mières lignes d'une métaphysique platonicienne, où il
s'efforce d'établir deux genres de substances, l'une
étendue, l'autre intelligente, soumettant ainsi la ma-
tière à un agent supérieur qui ne soit point matériel,
tel que le Dieu de Platon. Son intention était d'établir
un jour son empire dans les cloîtres où depuis le
onzième siècle on avait introduit la métaphysique
d'Aristote, bien qu'elle eût servi aux impies sectateurs
d'Averroès; mais comme elle dérivait de celle de
Platon, le christianisme la plia facilement au sens
religieux de ce dernier, et dirigea les esprits par ses
principes comme il les avait dirigés jusqu'au onzième
siècle par ceux de Platon.
Yico revint à Naples au moment où la physique de
Descartes était prônée avec le plus de chaleur, parti-
culièrement par le signor Gregorio Galo Preso, ardent
cartésien qui aimait beaucoup Vico. Cependant la phi-
losophie de Descartes ne présente pas dans ses
diverses parties l'unité d'un système. Sa physique
demanderait une métaphysique qui n'admît qu'un seul
genre de substance, substance corporelle, agissant
,par nécessité, comme celle d'Épicure agit par hasard.
Aussi bien Descartes s'accorde à dire avec Épicure que
les formes innombrables et variées des corps n'ont
VIE DE VICO 69
aucune réalité substantielle, mais ne sont que des
modifications de la substance. Sa métaphysique n'a
produit aucune morale favorable à la religion chré-
tienne; le peu qu'il a écrit à ce sujet ne pouvant en
constituer une. Son Traité des passions se rattache
moins à la morale qu'à la médecine. Le P. Male-
branche lui-même n'a pu déduire des principes de
Descartes un système de morale chrétienne, et les
Pensées de Pascal ne sont que des lumières éparses.
Sa métaphysique n'a pas non plus fondé de logique
particulière, celle d'Arnauld étant disposée sur le plan
d'Aristote. Enfin, elle n'a servi de rien à la médecine,
car l'anatomie n'a point trouvé dans la nature l'homme
de Descartes. Ainsi comparativement la philosophie
d'Epicure, lequel ne savait rien en mathématiques, est
plus propre que celle de Descartes à être systématisée.
D'après ces observations, Yico sentait avec plaisir que
si la lecture de Lucrèce avait déterminé son goût pour
la métaphysique de Platon, celle de Regius le fortifiait.
Ces diverses physiques servaient en quelque sorte
de distraction à Yico, lorsqu'il avait sérieusement
médité la métaphysique platonicienne. Elles fournis-
saient carrière à son imagination poétique, qu'il exer-
çait souvent aussi à composer des canzoni. Fidèle à sa
première habitude d'écrire en italien, il cherchait de
plus à emprunter aux Latins leurs traits les plus bril-
lants, avec l'art des meilleurs poètes de la Toscane.
C'est ainsi qu'à l'imitation du panégyrique du grand
Pompée, placé par Gicéron dans son discours Pro lege
Manilia, le plus noble de tous les discours latins de
ce genre, il composa, dans le genre de Pétrarque,
un panégyrique en trois canzoni à la louange de
70 VIE DE YICO
l'électeur Maximilien de Bavière ; ces canzoni ont été
recueillis dans la Scella di poeti italiani del signor
Lippi, imprimée à Lucques en 1709. Dans celui du
signor Acampora De poeti napolitani^ imprimé à Naples
en 1701, se trouve un autre canzone sur le mariage de
la signora D. Ippolita Gantelmi de Duchi di Popoli
avec D. Yinnezzo Garafa, duc de Bruzzano, et mainte-
nant prince de Rocella; il l'avait composé sur le
modèle de la charmante élégie de Catulle :
Vesper adest, etc.
11 lut ensuite que Torquato Tasso avait aussi imité
cette pièce, dans un canzone sur le même sujet, et il
se félicita de ne l'avoir pas su plus tôt : car, dans sa
vénération pour un si grand poète, il n'aurait jamais
osé se livrer à cette composition et n'y aurait pris
aucun plaisir. De plus, sur l'idée de la grande année
de Platon, d'où Virgile avait tiré sa brillante églogue :
Sicelides musse, etc.
Yico composa un autre canzone sur le mariage du duc
de Bavière avec la princesse Thérèse de Pologne : il
est inséré dans le premier volume de la Scella de poeli
napolilani, du signor Albano, imprimée à Naples en
1723.
Avec cette direction d'idées et ces connaissances,
Vico revint à Naples, comme étranger dans sa propre
patrie, au moment où les hommes de lettres les plus
distingués prônaient avec chaleur la physique de Des-
cartes. Celle d'Aristote, par suite de ses défauts et des
VIE DE VICO 71
altérations excessives que lui avaient fait subir les
scolastiques, n'était plus qu'une sorte de roman. La
métaphysique qui, dans le seizième siècle, avait élevé
si haut les Ficiîi, Pic de la Mirandole, les deux augus-
tins Nifo et Steuco, les Giacopi Mazzoni, les Alexandri
Piccolomini, les Mattée Acquavive, les Franceschi
Patrizi, et qui avait secondé la poésie, l'histoire et
l'éloquence, au point que la Grèce, avec toute sa
science et sa faconde, paraissait renaître en Italie,
cette métaphysique ne semblait plus bonne qu'à se
renfermer dans les cloîtres. On empruntait simplement
à Platon quelques traits pour les adapter à la poésie ou
pour faire preuve d'une mémoire érudite. L'on con-
damnait la scolastique, et l'on se plaisait à lui subs-
tituer les éléments d'Euclide; les fréquentes variations
des systèmes de physique avaient réduit la médecine
au scepticisme. Les médecins commençaient à avouer
l'acatalepsie ou l'impossibilité absolue de saisir la
véritable nature des maladies; ils s'en tenaient à la
médecine expectante, sans déterminer les caractères
ni appliquer les remèdes efficaces. La doctrine de
Galien, qui, étudiée conjointement avec la langue et
la philosophie grecques, avait produit tant de méde-
cins incomparables, était alors tombée dans un sou-
verain mépris, par l'ignorance de ses partisans. Les
anciens interprètes du droit civil étaient déchus dans
nos académies de leur haute réputation, dont sem-
blaient avoir hérité les critiques modernes, et cela ne
tournait qu'au détriment du barreau; car, si ceux-ci
sont nécessaires pour la critique des lois romaines,
les premiers le sont aussi pour la topique légale dans
les causes douteuses. Le très savant signer D. Carlo
t.*.:M.
72 VIE DE VICO
Buragna avait bien remis en honneur la bonne poésie
mais il l'avait resserrée dans des limites trop étroites,
se bornant à imiter Giovanni délia Casa, sans puiser
la délicatesse ou la force aux sources grecques ou
latines, aux limpides ruisseaux de Pétrarque ou au
torrent profond de Dante. Le très érudit signer Lio-
nardo de Gapoue avait restauré la belle langue toscane
dans sa grâce et son élégance ; mais malgré ces deux
qualités, on n'avait point de discours animé par l'art
des Grecs, par leur habileté à caractériser les mœurs,
ou empreint de la grandeur et du pathétique romains.
Enfin, le signer Tommaso Gornelio, savant latiniste,
avait, par la pureté de ses progymnases, frappé d'éton-
nement l'esprit de la jeunesse, plutôt qu'il n'avait
ranimé son zélé pour l'étude de la langue latine. Aussi
Yico bénit le ciel de n'avoir point encore eu à jurer
sur la parole du maître, et rendit grâce à ses forêts
oii, guidé par son bon génie, il avait, sans préférence
d'école, presque achevé le cours de ses études, loin
des villes où le goût littéraire change comme les
modes, tous les deux ou trois ans. Chacun négligeait
alors l'étude de la bonne prose latine. Vico résolut de
s'y livrer avec d'autant plus d'ardeur. Apprenant que
Gornelio n'était pas fort en grec, qu'il n'avait pas tra-
vaillé la langue toscane, et qu'il n'aimait que peu ou
point la critique ; ayant en outre observé que les poly-
glottes, par cela même qu'ils savent plusieurs langues,
n'en parlent aucune avec pureté ; que les critiques ne
peuvent jamais connaître les beautés, habitués qu'ils
sont à noter plutôt les défauts, il se détermina à aban-
donner le grec et la langue toscane, il ne voulut jamais
apprendre le français, et il se concentra uniquement
VIE DE VICO 73
dans le latin. Gomme il avait déjà remarqué que la
publication des lexiques et des commentaires avait
contribué à la décadence de la langue latine, il évita
de se servir jamais de ces livres, ne se permettant que
le Nomenclateur de Junius, pour l'intelligence des
mots techniques, et il lut les auteurs latins sans le
secours des notes, cherchant à en pénétrer le sens
avec une critique philosophique; à l'exemple des
auteurs latins du seizième siècle, parmi lesquels il
admirait Paul Jove pour son éloquence, Navagero pour
la délicatesse qui caractérise le peu qui nous reste de
lui, et pour le goût et l'élégance exquise qui nous fait
tant regretter la perte de son histoire.
Ainsi Yico vivait non seulement étranger, mais
inconnu dans sa patrie. Ces idées, ces habitudes d'un
solitaire, ne l'empêchaient pas de révérer de loin
comme les dieux de -la sagesse les vétérans illustres
de la littérature, et de porter une noble et généreuse
envie aux jeunes gens assez heureux pour pouvoir
s'entretenir avec eux. 11 fit connaissance de deux
hommes de marque. Le premier fut le frère des
signori Francesco et Gennajo, hommes immortels,
D. Gaetano di Andréa, théatin, depuis évêque et mort
en odeur de sainteté. A la suite d'un entretien que,
dans une bibliothèque, Vico eut avec lui sur l'histoire
de la collection des canons, le Père lui demanda s'il
était marié. Vico lui dit qu'il ne l'était pas ; Gaetano lui
demanda encore s'il voulait se faire théatin, et Vico
répondit qu'il n'était point de noble origine. Qu'im-
porte ? dit le Père, on obtiendra la dispense de Rome.
Alors Vico, craignant de se lier, se tira d'embarras en
avouant que ses parents étaient vieux et pauvres,
74 VIE DE VICO
qu'il était leur unique espoir; mais le Père ayant
objecté que les hommes de lettres étaient plutôt à
charge qu'utiles à leurs familles, Vico finit par dire
qu'il en serait tout autrement de lui; d'où le Père
conclut que ce n'était point la vocation de Yico.
L'autre personne fut le signer D. Giuseppe Lucina,
homme d'une immense érudition grecque, latine, tos-
cane, et très versé dans toutes les sciences humaines
et divines. Ayant apprécié le mérite du jeune Vico, il
s'affligeait gracieusement de ce que la ville ne savait
point le mettre à profit, lorsqu'il s'offrit à lui une
occasion de le pousser. Le signer D. Nicole Caravita,
qui, par la pénétration de son esprit, la sévérité de
son jugement et la pureté de son style, était le premier
avocat du barreau et se montrait un zélé protecteur
des lettres, voulut publier un recueil de pièces à la
louange du seigneur comte de S. Stefano, vice-roi de
Naples, et à l'occasion de son départ; ce recueil, le
premier de ce genre qui, de nos jours, ait paru à
Naples, devait être imprimé en peu de jours. Lucina,
qui était en haute réputation, lui proposa Yico pour le
discours qui devait être mis en tête de cet ouvrage.
La proposition acceptée, il vint trouver Yico et lui fit
sentir tout l'avantage qu'il y aurait pour lui à avoir un
titre auprès de ce protecteur des lettres, qui bientôt en
effet en fut un très zélé pour Yico. Celui-ci ne deman-
dait pas mieux, et comme il avait renoncé à la langue
toscane, il composa pour ce recueil un discours latin
dont l'impression fut confiée aux soins de Giuseppe
Roselli, en 1696. Il commença ainsi à se créer une
réputation littéraire. Le signer Gregorio Galapreso,
dont nous avons déjà fait une mention honorable,
VIE DE VICO 75
avait coutume de l'appeler, comme on nommait autre-
fois Epicure, auTcc'.SacîxaAoç, le maître de soi-même.
Plus tard, à l'occasion de la pompe funèbre de
D. Gaterina d'Aragon, mère du signer duc de Medina-
Gœli, vice-roi de Naples, trois oraisons funèbres devant
être prononcées, le très érudit signer Carlo Rossi
composa la première en grec; D. Emmanuel Gicatelli,
célèBre orateur sacré, la seconde en italien, et Yico
composa en latin la troisième, imprimée, avec les
autres pièces, dans un volume in-folio, en 1697.
Peu de temps après, la mort du professeur rendit
vacante la chaire de rhétorique. Elle rapportait annuel-
lement cent scudi; de plus un petit casuel, produit
des droits que percevait le professeur sur les certificats
attestant l'aptitude des élèves à l'étude du droit. Le
signer Garavita l'engagea à concourir, et Yico s'y
refusant parce qu'il avait échoué quelques mois aupa-
ravant dans une demande de secrétaire de la ville,
Garavita lui reprocha avec bienveillance son peu
d'esprit (il en manquait en effet pour tout ce qui
touchait aux intérêts de la vie), et lui dit de se pré-
parer à l'examen, que pour lui il se chargerait de la
demande. Yico se présenta au concours et choisit pour
son texte les premières lignes de Quintilien sur le
chapitre si étendu De statibus causaruni, et, se ren-
fermant dans l'étymologie et la distinction de la
nature des causes, il fît preuve de critique et d'une
grande érudition grecque et latine, et remporta ainsi
la majorité des suffrages.
Cependant le seigneur duc de Medina-Gœli, vice-roi
de Naples, avait rendu aux lettres l'éclat qu'elles
avaient perdu depuis le règne d'Alfonse d'Aragon ; il
76 VIE DE VICO
avait réussi à fonder une académie, où se trouvait
réunie la fleur des hommes de lettres; on y était admis
sur la proposition de D. Federico Pappacoda, chevalier
napolitain, littérateur d'un goût exquis et excellent
appréciateur des gens de lettres , et sur celle de
D. Nicolo Garavita. Ainsi la belle littérature commen-
çait à être en honneur parmi la noblesse. Jaloux d'être
compté au nombre de ces académiciens, Yico s'adonna
entièrement à la culture des lettres.
On dit que la fortune est l'amie de la jeunesse. En
effet, les jeunes gens choisissent, à leur gré, les arts
et les professions qui fleurissent lorsqu'ils entrent dans
le monde. Mais le monde, de sa nature, aime à varier
ses goûts d'année en année, et les jeunes gens vieil-
lissent riches d'un savoir qui n'est plus de mode ni
d'usage. Aussi, tout à coup, s'opéra-t-il dans Naples
un changement complet dans les lettres, et lorsque
l'on croyait voir rétablie pour longtemps la bonne
littérature du seizième siècle, le départ du vice-roi
amena un nouvel ordre de choses qui, contre toute
attente, ruina cette littérature. Les écrivains les plus
distingués qui, deux ou trois ans auparavant, soute-
naient que la métaphysique devait être confinée dans
les cloîtres, se prirent de passion pour elle, l'étudiant,
non plus dans Platon, avec le secours des Ficin,
auteurs dont le seizième siècle avait tiré tant de fruit,
mais dans les Méditations de Descartes, d'où est sorti
son livre de la Méthode, Dans ce livre, il blâme l'étude
des langues, celle des orateurs, des historiens et des
poètes; il leur préfère sa métaphysique, sa physique
et ses mathématiques, et réduit ainsi la littérature aux
connaissances des Arabes. Quelque savants, quelque
VIE DE VICO 77
profonds que pussent être ceux qui s'étaient longtemps
occupés de physique atomistique, d'expériences et de
machines, les Méditations de Descartes durent leur
sembler trop obscures pour que leur esprit, peu dégagé
des sens, pût approfondir cet ouvrage. Aussi était-ce
un éloge que de dire d'un philosophe : « Il entend les
Méditations de Descartes. » A cette époque, Yico voyait
souvent le signer D. Paolo Doria, chez le signer
Garavita, dont la maison était le rendez-vous des gens
de lettres. Ce Doria, aussi distingué comme homme
du monde que comme philosophe, était le seul avec
lequel Vico pût parler métaphysique, et ce que Doria
admirait dans Descartes de sublime, de grand, de
nouveau, paraissait à Yico vieux et commun chez les
platoniciens. Mais dans les raisonnements de Doria il
apercevait un esprit qui brillait souvent de l'éclat divin
de Platon, et, dès ce moment, ils furent unis par les
liens d'une confiante et noble amitié.
Jusqu'alors Vico avait admiré sur tous les autres
auteurs Platon et Tacite. Le second, doué d'une singu-
lière pénétration métaphysique, contemple l'homme
tel qu'il est; le premier, tel qu'il doit être. Platon,
avec son universalité scientifique, embrasse toutes les
formes de la vertu qui composent l'idéal de la sagesse
humaine. Tacite descend au détail de toutes les règles
de l'utilité pratique, de sorte que l'homme honnête se
puisse toujours diriger vers le bien, à travers toutes
les chances du hasard et de la perversité humaine.
Cette admiration, cette manière d'envisager ces deux
grands auteurs était dans l'esprit de Vico comme l'idée
première du plan sur lequel il devait composer une
histoire idéale et éternelle, dont les phases servissent
78 VIE DE VICO
de types aux révolutions de l'histoire universelle de
tous les temps. Se réglant sur certains caractères
éternels que présente le mouvement social dans la
naissance, l'établissement et la décadence des peuples,
il se créait le sage de Platon et celui de Tacite, dont
l'un aurait la sagesse spéculative et l'autre la sagesse
pratique.
Alors seulement il vint à connaître les ouvrages de
Bacon, homme vraiment incomparable, qui réunissait
les deux sagesses, la théorique et la pratique, comme
profond philosophe et grand ministre d'État. Et pour
ne point parler des ouvrages dans lesquels il a été
égalé ou surpassé, son livre De augmentis scientiarum
nous le montre si grand que, s'il est vrai de dire que
Platon est le prince des philosophes grecs, et que les
Grecs n'ont pas de Tacite, on peut ajouter qu'il man-
quait aux Grecs et aux Latins un Bacon, un homme
qui pût voir ce qui reste à faire, qui indiquât les
défauts de ce qui est fait, qui enfin rendit justice à
toutes les sciences, leur conseillant de déposer chacune
leur tribut dans le trésor commun de la république des
lettres. Or, Vico ayant résolu d'avoir toujours devant
les yeux ces trois auteurs, soit qu'il méditât ou qu'il
écrivit, arriva peu à peu à dégager les idées qui se
produisirent dans le livre De universi juris uno prin-
cipio, etc.
De là vint que, dans ses discours d'ouverture à
l'Université royale, il traita habituellement des sujets
généraux empruntés à la métaphysique et appliqués
aux usages de la vie civile. Dans les cinq premiers il
parlait du but des études, dans le sixième et dans le
septième, de la méthode qu'on doit y suivre. Les trois
VIE DE VICO 79
premiers traitaient des fins de l'homme, les deux
autres surtout des fins du citoyen, et le sixième, des
fins du chrétien.
Le premier Discours, prononcé le 18 octobre 1699,
est une exhortation à développer, à exercer toutes les
facultés de l'intelligence divine qui est en nous, en
méditant cette maxime : Suam ipsius cognitionem ad
omnem docirinarum orbem brevi absolvendurn maximo
cuique esse incitamento. Il prouve que l'intelligence
est proportionnellement le dieu de l'homme, comme
Dieu est l'intelligence du monde; il fait voir les
merveilles de nos facultés, sensation, imagination,
mémoire, esprit de constitution. 11 montre comment,
à l'aide de forces divines, promptitude, facilité, effica-
cité, elles accomplissent au même moment des choses
très diverses et très nombreuses. Il observe aussi que
les enfants bien organisés et sans vices ont déjà, à
trois ou quatre ans, tout en balbutiant, appris le voca-
bulaire complet de leur langue maternelle ; que Socrate
fit moins descendre la morale du ciel qu'il ne nous y
éleva; que le génie de tant d'inventeurs mis au rang
des dieux n'est autre que celui de chacun de nous;
qu'on doit s'étonner qu'il y ait tant d'ignorants, caria
fumée n'est pas plus contraire aux yeux que l'igno-
rance et l'erreur à l'esprit; que l'on doit surtout
blâmer la négligence, car chacun pouvant s'instruire
de tout,. sa volonté seule l'en empêche, puisqu'il est
vrai que, dans l'élan d'une volonté forte, nous faisons
des choses que nous admirons ensuite, non comme
notre ouvrage, mais comme celui d'un dieu; d'où il
conclut que, si en peu d'années un jeune homme n'a
point parcouru tout le cercle des sciences, c'est, ou
80 VIE DE VICO
qu'il n'a point voulu, ou qu'il a échoué, faute de maître
ou de bonne méthode, ou qu'enfin il rie s'est point
proposé pour but de ses études de cultiver son âme
comme une espèce de divinité.
Le second Discours, prononcé en 1700, porte que
nous devons former notre âme à la vertu, selon les
vérités contenues dans l'intelligence. Le texte est le
suivant : Hostem hosti infensiorem infestioremquej quam
stultum sibi, esse neminem. Il nous montre l'univers
comme une grande cité , où Dieu condamne les
insensés à se déclarer eux-mêmes la guerre en vertu
d'une loi ainsi conçue : « Cette loi contient autant de
titres tracés par le doigt de Dieu qu'il y a de classes
d'êtres. Lisons le titre qui concerne l'homme : Le
corps de l'homme sera mortel ; son âme sera immor-
telle. L'homme naîtra pour la vérité et la vertu, c'est-
à-dire pour moi. L'esprit discernera le vrai d'avec le
faux ; les sens ne le séduiront pas ; la raison protégera,
dirigera, commandera; les passions obéiront; l'homme
ne devra l'estime qu'à ses bonnes qualités et le
bonheur qu'à ses vertus et à sa constance. Si quelque
insensé, par corruption, par négligence ou par légè-
reté, enfreint cette loi, coupable au premier chef, qu'il
se fasse à lui-même une guerre cruelle. » Puis vient
la description pathétique de cette guerre intérieure.
On voit par là qu'il méditait depuis longtemps la
thèse qu'il devait soutenir plus tard sur le droit uni-
versel.
Le troisième Discours, prononcé en 1701, sert comme
d'appendice aux deux premiers, et a pour texte : « Tout
artifice, toute intrigue, doivent être bannis de la répu-
blique -des lettres, si l'on veut acquérir des connais-
VIE DE VICO 81
sances véritables et non factices, solides et non pas
vaines. ))
Le quatrième Discours, prononcé en 1704, a pour
texte : « Quiconque veut trouver dans l'étude le profit
et l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire
pour le bien général. » Il attaque les faux savants,
qui ne cherchent que l'intérêt, veulent paraître ce
qu'ils ne sont pas, et, une fois satisfaits dans leur
égoisme, se relâchent et mettent tout en œuvre pour
conserver la réputation de savants. Vico avait déjà
prononcé la moitié de son discours, lorsqu'arriva le
signer D. Felice Lanzina Ulloa, président du Sacré
Conseil et le Gaton des ministres espagnols. Vico, pour
lui faire honneur, donna un tour nouveau à son dis-
cours, et il sut, en le résumant, le rattacher à ce qui
lui restait à dire, avec la même vivacité d'esprit dont
fit preuve Clément XI, lorsque, n'étant que simple
abbé, et parlant en italien dans l'académie degli Umo-
risti, il changea de texte pour rendre hommage au
cardinal d'Estrées son protecteur, et commença près
d'Innocent XII cette haute fortune qui devait l'élever
au pontificat.
Dans le cinquième Discours, prononcé en 1705, Vico
établit que les époques de gloire et de puissance pour
les sociétés ont été celles où fleurirent les lettres. Il le
prouve ensuite par de fortes raisons, et le confirme
par une suite d'exemples. Dans l'Assyrie, les Chal-
déens furent les premiers savants du monde, et ce
fut là que s'éleva la première monarchie puissante.
Lorsque les lettres étaient plus florissantes que jamais
dans la Grèce, la monarchie des Perses s'écroula sous
Alexandre. Rome affermit l'empire du monde par la
6
82 VIE DE VICO
ruine de Garthage sous les auspices de Scipion, dont
les profondes études en philosophie, en éloquence et
en poésie sont prouvées par les inimitables comédies
qu'il composa de concert avec son ami Lélius, et qu'il
fit publier sous le nom de Térence qui, sans doute, y
avait mis quelque peu du sien. Sous Auguste s'établit
la monarchie romaine, lorsque la langue latine prêtait la
dignité de ses formes à la littérature grecque. L'époque
la plus brillante pour les Goths, en Italie, fut le règne
de Théodoric, dirigé par son ministre, le savant Gas-
siodore. Sous Gharlemagne se releva l'empire romain
en Allemagne, lorsque les lettres, entièrement éteintes
dans les cours de l'Occident, se ranimèrent avec les
Alcuin. Homère fit Alexandre, qui brûlait d'égaler la
valeur d'Achille, et Jules Gésar s'enhardit aux grandes
entreprises, animé par l'exemple d'Alexandre. Ainsi
ces deux grands capitaines, qui ont laissé entre eux la
supériorité indécise, sont deux élèves d'un héros
d'Homère. Deux cardinaux à la fois grands philosophes
et théologiens, et dont l'un fut en outre grand orateur
sacré, Ximénès et Richelieu, affermirent le premier la
monarchie d'Espagne, l'autre celle de France. Le Turc
a établi sa puissance sur les barbares en écoutant un
savant moine, l'impie Sergius, qui dicta au stupide
Mahomet la loi de cet empire. Tandis que les Grecs
se répandaient dans l'Asie et dans toutes les contrées
barbares, les Arabes cultivaient la métaphysique,
les mathématiques, l'astronomie, la médecine, et avec
tout ce savoir, qui n'était cependant pas le produit de
la civilisation la plus raffinée, ils élevèrent à la gloire
des conquêtes les fiers et sauvages Almanzor. Les
Turcs étendirent bientôt sur les Arabes un empire d'où
VIE DE VICO 83
les lettres étaient bannies, et qui se serait ainsi écroulé
de lui-même, si les perfides chrétiens de la Grèce, et
plus tard ceux de l'Italie, ne les eussent instruits de
temps à autre dans la tactique et la discipline mili-
taires.
Dans le sixième Discours, prononcé en 1707, Yico
traita à la fois et du but et de l'ordre des études. La
connaissance de notre nature déchue doit nous exciter
à embrasser dans nos études, dit-il, l'universalité des
arts et des sciences, et nous indiquer l'ordre naturel
dans lequel nous les devons apprendre. Il fait rentrer
son auditeur en lui-même, observant que l'homme, en
punition du péché, est divisé avec lui-même de
langue, d'esprit et de cœur. En effet, la langue ne
seconde pas toujours, et trahit souvent les idées, au
moyen desquelles l'homme veut et ne peut commu-
niquer avec ses semblables ; l'esprit enfante mille opi-
nions différentes, nées de la diversité des goûts et des
sentiments qui empêche les hommes de s'accorder;
et enfin, par suite de la corruption du cœur, l'unifor-
mité des vices est loin de pouvoir concilier les
hommes. Il prouve donc que l'on doit guérir cette
corruption par la vertu, la science et l'éloquence,
trois choses qui établissent l'identité de sentiment
parmi les hommes. — Il examine ensuite l'ordre que
l'on doit suivre dans les études, et prouve que si les
langues ont contribué le plus puissamment à former la
société, nos études doivent commencer par elles; car
elles sont du ressort de la mémoire, faculté spéciale
de l'enfance ; que les enfants, inhabiles à se diriger
par le raisonnement, doivent se régler sur des exem-
ples qui les excitent, et dont puisse s'empreindre leur
84 VIE DE VICO
vive imagination, autre faculté prodigieuse à leur âge.
Il faut ensuite leur faire étudier l'histoire fabuleuse et
la véritable : car les enfants, sans être privés du rai-
sonnement, manquent de matières pour l'exercer :
qu'ils l'exercent donc en l'appliquant à la science des
mesures; elles exigent de la mémoire et de l'imagi-
nation, et épuisent la trop grande activité de cette
dernière faculté, dont l'excès est la première source
de nos erreurs et de nos misères. Dans la première
jeunesse les sens dominent, ils entraînent la raison ; il
faut donc les appliquer aux sciences physiques qui
portent à la contemplation de l'univers, et doivent
s'aider des mathématiques pour l'explication du sys-
tème du monde. Ainsi les vastes idées des corps
physiques et les idées plus délicates des lignes et des
nombres, les disposent par les notions de l'être et de
l'unité à comprendre l'infini abstrait de la méta-
physique ; et par l'étude des facultés de leur intelli-
gence, ils se préparent à la connaissance de l'âme.
Éclairés par les vérités éternelles, ils en aperçoivent
la corruption, et cherchent à la guérir dans un âge où
ils ont déjà reconnu les excès de leurs jeunes passions.
Lorsqu'ils sentent que la morale païenne est naturel-
lement insuffisante, bien qu'elle affaiblisse et dompte
l'amour-propre ((piXauxCa) , lorsque la métaphysique leur
a appris en outre que l'infini est plus certain que le
fini, l'esprit que le corps, Dieu que l'homme, car
l'homme ignore comment il se meut, comment il sent
et connaît, ils doivent alors se disposer à recevoir avec
humilité les révélations de la théologie, d'où dérive
toute la morale; purifiés par elle, ils peuvent se livrer
enfin à l'étude de la jurisprudence chrétienne.
VIE DE VICO 85
On voit par le premier discours de Vico, par ceux
qui suivirent, et surtout par le dernier, qu'il méditait
un grand et nouveau système propre à unir dans un
seul principe toutes les sciences humaines et divines.
Or, les sujets qu'il avait traités s'éloignaient trop de
ce but. Il se félicita donc de n'avoir pas fait paraître
ses discours, persuadé qu'il ne fallait pas surcharger
de nouveaux livres la république des lettres déjà acca-
blée, et que l'on ne devait publier que les ouvrages
remplis d'importantes découvertes et d'utiles inven-
tions. Mais, en 1708, l'Université royale ayant résolu
de célébrer publiquement, et d'une manière solen-
nelle, l'ouverture des études, et d'en faire hommage
au roi par un discours qui fût prononcé en présence
du cardinal Grimani, vice-roi de Naples, Yico eut
l'heureuse idée d'exprimer à cette occasion un vœu
digne de figurer parmi tous ceux qu'a émis Bacon dans
son Novum Organum. Il traita des avantages et des
inconvénients de notre manière d'étudier, en la com-
parant à celle des anciens dans toutes les parties de la
science : il dit par quels moyens on pourrait parer
aux inconvénients de la nôtre, ou, lorsqu'il serait
impossible de le faire, comment on pourrait les com-
penser par les avantages que présenterait la méthode
des anciens, si bien qu'une université de nos jours
fût, comme un seul Platon, riche de toutes les con-
naissances que nous avons de plus que les anciens.
Ainsi, toutes les sciences humaines et divines, identi-
ques dans leur esprit et dans leurs rapports, présente-
raient un ensemble systématique, et se donneraient la
main sans que l'une fît tort à l'autre. Cette dissertation
sortit in- 12 la même année des presses de Felice
86 VIE DE VICO
Mosca. Le sujet est une esquisse de l'ouvrage qu'il
composa plus tard. De universi juris uno principio ; le
livre De constantia jurisprudentis en est un appendice.
Vico, ayant pour but de se créer un titre auprès de
rUniversité dans l'enseignement de la jurisprudence,
ne se contentait pas d'en donner des leçons aux
jeunes gens; il cherchait aussi à dévoiler le secret des
anciens jurisconsultes romains, et il donna l'essai d'un
système de jurisprudence pour interpréter les lois
civiles selon l'esprit du gouvernement romain. A ce
sujet, M^*" Vincenzo Yidania, préfet royal des études,
homme très versé dans les antiquités romaines, sur-
tout en ce qui concerne les lois, lequel était alors
à Barcelone, combattit dans une dissertation, très
honorable pour Yico, l'assertion de ce dernier que les
jurisconsultes romains avaient tous été patriciens.
Yico lui répondit d'abord personnellement et le fit de
nouveau par-devant le public dans son ouvrage De
universi juris, etc., à la fin duquel se trouve la disser-
tation du très illustre Yidania et la réponse de Yico.
Mais Henri Brenckman, savant jurisconsulte hollan-
dais, lut avec plaisir les considérations de Yico sur la
jurisprudence ; et pendant le séjour qu'il fit à Flo-
rence pour y prendre connaissance du manuscrit des
Pandectes, il en parla d'une manière honorable au
signor Antonio di Rinaldo de Naples, venu à Florence
pour y plaider la cause d'un grand seigneur napolitain.
Cette dissertation de Yico, publiée et augmentée de
tout ce qu'il n'avait pu dire en présence du cardinal,
afin de ne pas abuser d'un temps si précieux pour les
princes, lui valut une invitation du signor Domenico
d'Aulisio, premier lecteur en droit à la classe du soir,
VIE DE VICO 87
homme universel dans les langues et les sciences. Il
avait toujours vu Yico de mauvais œil, non qu'il l'eût
mérité, mais parce qu'il n'aimait pas les hommes de
lettres qui avaient pris contre lui le parti de Gapoa,
dans une grande dispute littéraire élevée à Naples
longtemps auparavant, et qu'il est inutile de rapporter
ici. A un concours des aspirants aux chaires de droit,
il appela Vico, le fît asseoir auprès de lui, et lui dit
qu'il avait lu sa petite brochure (une dispute de pré-
séance avec le premier lecteur en droit canon l'empê-
chait d'assister aux ouvertures), ajoutant qu'il le
croyait homme dont chaque page donnerait matière
à de gros volumes. Cette politesse et cette bienveil-
lance d'un homme d'ailleurs si rude dans ses manières
et si sobre de louanges, firent comprendre à Yico
toute la magnanimité d'Aulisio à son égard, et il se lia
dès lors avec ce savant distingué d'une étroite amitié,
qui dura toute leur vie.
Cependant la lecture du livre de Bacon De sapientia
veterum, traité plus ingénieux et savant que vrai, le
porta à rechercher les principes de la science dans les
fables des poètes ; il avait en outre l'autorité de Platon
qui, dans son Cratyle, a recherché les mêmes prin-
cipes dans les origines de la langue grecque. Mécon-
tent des étymologies des grammairiens, il s'apphqua à
tirer les siennes des origines des mots latins. En effet,
la science italique fleurit de bonne heure dans l'école
de Pythagore, plus profonde que celles qui s'établi-
rent plus tard dans la Grèce même. Un jour que
dans la maison du signer D. Lucio di Sangro Vico
parlait de ses principes physiques avec le signer
Doria, il fit remarquer que les physiciens, en admirant
88 VIE DE VICO
les singulières propriétés de l'aimant, ne réfléchis-
saient point que nous les retrouvons ordinairement
dans le feu : en effet, les trois propriétés les plus
surprenantes de l'aimant sont : d'attirer le fer, de
lui communiquer sa vertu magnétique, et de se
diriger vers le pôle. Or, rien n'est plus commun que
de voir les matières inflammables prendre feu à dis-
tance, le feu en tournoyant produire la flamme qui
nous donne la lumière, et la flamme se diriger vers
son zénith; de sorte que si l'aimant était aussi rare
que la flamme, et la flamme aussi dense que l'aimant,
l'aimant ne se dirigerait pas vers le pôle, mais vers son
zénith, et la flamme non plus vers son zénith, mais
vers le pôle : que serait-ce si l'aimant ne se dirigeait
vers le pôle que parce qu'il est la partie la plus élevée
du ciel vers laquelle il puisse tendre? On peut même
l'observer dans les pointes magnétiques placées au
bout de quelques aiguilles un peu longues : tandis
qu'elles se dirigent vers le pôle, on les voit s'efforcer
vers leur zénith, si bien que sous ce rapport déterminé
par les voyageurs en différents lieux où cette élévation
serait plus forte, l'aimant pourrait donner une juste
appréciation des latitudes, recherche si précieuse pour
porter la géographie à sa perfection.
Cette idée plut beaucoup au signer Doria, et Yico la
poussa plus loin pour l'appliquer à la médecine. Ces
mêmes Égyptiens qui désignaient la nature par la
pyramide, adoptèrent la théorie médico-mécanique du
rare et du dense, théorie que le savant Prosper Alpine
a enrichie des trésors de son érudition. D'autre part,
Yico s'apercevait que personne n'avait fait usage de
la théorie du chaud et du froid, tels que les définit
VIE DE VICO 89
Descartes, le froid comme un mouvement du dehors en
dedans, et le chaud de dedans en dehors. Pour établir
un système de médecine d'après ce système, il croyait
que les fièvres ardentes pouvaient être produites parle
mouvement de l'air dans les veines du centre du cœur
à la périphérie, mouvement qui s'opposait à la juste
dilatation des vaisseaux sanguins, couverts du côté
opposé au dehors ; tandis que les fièvres malignes
seraient occasionnées par le mouvement de l'air dans
les vaisseaux sanguins du dehors en dedans, mouve-
ment qui dilaterait d'une manière disproportionnée
ces vaisseaux couverts du côté opposé au dedans :
de sorte que le cœur, centre du corps dans l'animal,
venant à manquer de l'air si nécessaire au mouvement
et à la santé de ce corps, concentrerait le sang, cause
première des fièvres malignes. C'est là le quid divini
qu'Hippocrate disait occasionner ces sortes de fièvres.
Toute la nature fournit à l'appui la matière de conjec-
tures raisonnables : en effet, le froid et le chaud
concourent également à la génération des choses :
le froid fait germer le blé ensemencé, fait naitre les
vers dans les cadavres et d'autres petits insectes dans
les lieux humides et obscurs ; enfin, un froid ou une
chaleur excessive produisent également des gangrènes,
mal que l'on guérit en Suède avec de la glace. On a
aussi remarqué dans les fièvres malignes que le corps
était froid au toucher et que des sueurs coliquatives
donnaient une trop grande dilatation aux vaisseaux
excrétoires. Dans les fièvres ardentes, le corps est au
contraire brûlant et âpre au toucher, preuve que les
vaisseaux sont extérieurement contractés. Ne serait-ce
pas pour cette raison que les Latins auraient réduit
90 VIE DE VICO
toutes leurs maladies à ce dernier terme ruptum, et
qu'il y aurait eu en Italie un ancien système médical
attribuant tous les maux à un vice des solides qui
aurait enfin abouti à ce qu'ils appellent eux-mêmes
corruptum?
S'appuyant ensuite sur les raisons exposées dans
cette brochure, qu'il ne publia pas, Yico chercha à
établir cette physique sur une métaphysique analogue,
et guidé par les origines des mots latins, il dégagea
les points de Zenon des altérations du péripatétisme,
soutenant que ces points sont la seule hypothèse pos-
sible pour descendre de l'abstrait au corps, comme la
géométrie est le seul moyen scientifique pour s'élever
du corps à l'abstrait. Et après avoir établi que le point
n'a pas de parties, ce qui était créer le principe infini
de l'extension abstraite, il en conclut que si le point
sans étendue forme la ligne par son prolongement, il
y a aussi une substance infinie qui, par son prolonge-
ment, c'est-à-dire la génération, produit tous les êtres
finis. Ainsi Pythagore voulut que le monde fût formé
des nombres (qui sont encore plus abstraits que les
lignes), mais l'unité n'est pas un nombre, elle engendre
le nombre et se trouve indivisible dans tous les impairs :
ce qui a fait dire à Aristote que l'essence est indivisible
comme les nombres, et que la diviser c'est la détruire ; il
en est de même du point qui se trouve contenu égale-
ment dans des lignes d'une étendue inégale : ainsi, par
exemple, la diagonale et la latérale d'un carré, lignes
d'ailleurs incommensurables, sont coupées [par des
parallèles) en même nombre de points correspondants,
et représentent l'hypothèse d'une substance inétendue
qui se trouve contenue également dans des corps d'une
VIE DE VICO 91
grandeur inégale. A cette métaphysique ferait suite la
logique des stoïciens, laquelle, dans ses raisonne-
ments, s'appuyait du sorite, sorte d'argumentation qui
offre assez de rapports avec la méthode géométrique.
Et si la physique, qui établit le coin comme principe
de toutes les formes corporelles, produit en géométrie
le triangle pour première figure composée, et pour pre-
mière figure simple le cercle, symbole de la perfection
de Dieu, il serait facile d'en déduire la physique des
Egyptiens, qui désignèrent la nature par une pyramide
solide, à quatre faces triangulaires; l'on y rattacherait
même la théorie médicale du rare et du dense des
Égyptiens, sur laquelle Yico a écrit une brochure de
quelques feuilles sous ce titre : De xquilibrio corporis
animantis, en l'adressant au signor Domenico d'Auli-
sio, un des hommes les plus instruits en médecine. Il
a même plus d'une fois traité ce sujet avec le signor
Lucantonio Porzio. Ces discussions le mirent en crédit
auprès de ce dernier, et lui valurent une amitié qu'il
cultiva jusqu'à la mort de ce philosophe italien, le der-
nier de l'école de Galilée. Porzio avait coutume de dire
à ses amis que les idées de Vico exerçaient sur lui
une sorte de tyrannie.
Des deux parties, la métaphysique seule fut impri-
mée in-12 à Naples, en 1710, par FeHce Mosca; elle
était dédiée au signor D. Paolo Doria, comme premier
livre De antiquissima Italorum sapientia ex linguw
latindB originibus eruenda. Yico mentionne dans cet
ouvrage la dispute élevée entre les journalistes de
Yenise et l'auteur. En 1711, il en fut publié à Naples
une réponse, et en 1712 une réplique, par ce même
Mosca. Au reste cette dispute, soutenue des deux côtés
92 VIE DE VICO
honorablement, fat loyalement terminée. L'éloigne-
ment que Vico avait déjà éprouvé pour les étymologies
des grammairiens, était un signe que dans ses der-
niers ouvrages il trouverait l'origine des langues en
les rattachant à un principe commun, principe d'où il
tiraLune Étymologiqioe universelle pour toutes les langues
anciennes et modernes. Le peu de plaisir qu'il prenait
à la lecture de Bacon, qui cherche la sagesse des
anciens dans les fictions des poètes, fut un autre signe
que Vico trouverait à la poésie d'autres principes que
ceux que les Grecs, les Latins et bien d'autres encore
lui avaient jusqu'alors supposés. De là sortirent
d'autres principes mythologiques qui font de ces
fables l'expression historique des premières et antiques
républiques grecques; il en déduit toute l'histoire
fabuleuse des républiques héroïques.
Peu de temps après, le signor D. Adriano Garafa,
duc de Traetto, qui pendant plusieurs années l'avait
employé pour ses travaux littéraires, le pria, d'une
manière honorable, d'écrire la vie du maréchal Anto-
nio Garafa, son oncle, et Vico, ami de la vérité, voulut
bien y consentir après avoir reçu une copie excellente
des mémoires véridiques que le duc avait conservés.
Ses occupations journalières ne lui laissaient que la
nuit pour travailler à cet ouvrage. Il y consacra deux
années, une à mettre en ordre des matériaux épars et
confus, l'autre à composer l'histoire. Pendant tout ce
temps il fut cruellement affecté de spasmes dans le
bras gauche. Le soir, ainsi que chacun pouvait le voir,
il n'avait sur sa table que ces mémoires, comme s'il eût
écrit dans sa langue maternelle. Il composait au milieu
du bruit de la maison, souvent même en conversant
VIE DE VICO 93
avec ses amis. Toutefois il sut concilier la dignité du
sujet avec le respect dû au prince et celui que réclame
la vérité. L'ouvrage sortit des presses de Felice Mosca
en un superbe volume in-4", et ce fut aussi le premier
livre qui fut imprimé à Naples dans le goût de la typo-
graphie hollandaise. Le pape Clément XI, à qui le duc
en avait envoyé un exemplaire, qualifia l'ouvrage du
nom d'histoire immortelle dans un bref qu'il écrivit au
duc pour le remercier. Le même livre concilia à Vico
l'estime et l'amitié d'un littérateur très distingué, le
signer Gian Yincenzo Gravina, dans l'intimité duquel
il vécut toujours.
Pour se disposer à écrire cette vie, Vico fut obligé de
lire le traité de Grotius De jure belli et pacis, et il
reconnut alors qu'il devait ajouter cet auteur aux trois
autres qu'il s'était proposés. Platon fait servir la
sagesse vulgaire d'Homère à orner plutôt qu'à forti-
fier sa philosophie ; Tacite fait de la métaphysique,
de la morale, de la politique, à l'occasion des faits, tels
qu'ils lui arrivent à travers les temps, épars, confus et
sans système. Bacon voit que les sciences humaines
et divines ont besoin de pousser plus loin leurs inves-
tigations, et que le peu de découvertes qu'elles ont
faites doit encore être corrigé ; mais, pour ce qui
concerne les lois, il n'embrasse point assez dans ses
Canons tout l'ensemble de la cité, toute l'étendue des
temps et la généralité des nations. Mais Grotius a
réuni dans un système de droit universel toute la phi-
losophie, et appuyé sa théologie sur l'histoire des faits,
ou fabuleux ou certains, et sur celle des trois langues
hébraïque, grecque et latine, les seules des langues
savantes de l'antiquité qui nous aient été transmises
94 VIE DE YICO
par la religion chrétienne. Yico fit une étude bien plus
approfondie de cet ouvrage de Grotius, après qu'on lui
eut demandé quelques notes pour une nouvelle édition
du Droit de la guerre et de la paix, et Vico les donna
moins pour expliquer Grotius que pour réfuter les
commentaires que Gronovius avait écrits pour complaire
à un gouvernement républicain, et non par amour de
la justice. Il avait déjà écrit ses notes sur le premier
livre et la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, réfléchis-
sant qu'il convenait peu à un chrétien d'orner de notes
l'ouvrage d'un hérétique.
Avec ces études, ces connaissances et ces quatre
auteurs qu'il admirait plus que tous, en tâchant de les
soumettre à l'esprit de la religion catholique, Yico
comprit enfin qu'il n'avait pas encore paru dans la
république des lettres un système qui conciliât la
meilleure des philosophies, celle de Platon, subor-
donnée au christianisme, avec une philologie qui obli-
geât à l'étude des deux histoires, celle des langues et
celle des faits, de manière que l'histoire des langues
tirât sa certitude de l'histoire des faits, et qu'un tel
système pût mettre en harmonie et les maximes des
sages des académies, et les actions des sages des répu-
bliques ; et alors se présenta tout à coup à lui ce qu'il
avait cherché dans ses premiers discours d'ouverture,
ébauché dans sa dissertation De nostri temporis studio-
rum ratione, et déjà poli dans sa métaphysique. Enfin,
en 1719, à une ouverture publique et solennelle des
études, il se proposa de traiter ce sujet : « Tous les élé-
ments du savoir divin et humain se réduisent à trois :
connaître, vouloir, pouvoir : leur principe unique est
l'esprit ; l'œil de l'esprit est la raison qui reçoit de Dieu
VIE DE VICO 95
la lumière du vi'ai éternel. » Ensuite il divisa ainsi sa
proposition : « Ces trois éléments dont nous pouvons
affirmer l'existence avec autant de certitude que nous
pouvons affirmer la nôtre, nous les expliquerons par la
pensée, seule chose dont nous ne puissions douter»
Pour plus grande facilité, je diviserai en trois parties le
développement de cette idée : I. Les principes de toute
science viennent de Dieu. IL La divine lumière ou le
vrai éternel pénètre dans tous les sciences selon les
trois modes que nous avons indiqués ; toutes les
sciences sont étroitement liées, leurs rapports sont
intimes, et toutes ramènent à Dieu, leur principe com-
mun. 111. Tout ce qui dans le monde a pu jamais être
dit ou écrit sur les principes des sciences humaines et
divines sera vrai, s'il se rapporte à ces principes ; faux,
si ce rapport n'existe pas. Or, toute connaissance des
choses divines ou humaines porte sur deux points,
leur origine, leur marche et leur essence ; et je montre-
rai que toute origine vient de Dieu, que toute marche
ramène à Dieu, que toute essence est en Dieu, et que
tout enfin, hors Dieu, n'est que ténèbres et erreur. »
Il parla plus d'une heure sur ce sujet; mais beaucoup
de gens trouvèrent que la troisième partie de la proposi-
tion semblait promettre plus que tenir ; c'était, disait-on,
promettre plus que Pic de la Mirandole lorsqu'il afficha
ses thèses De omni scibili, puisqu'il en exclut une partie
de la philologie, et la plus importante, celle qui traite
des religions, des langues, des lois, des mœurs, des pou-
voirs, du commerce, des empires, des gouvernements,
des ordres, etc. Yico, pour démontrer la possibilité
d'un pareil système et en donner une idée, publia à ce
sujet (1720) quelques notions préliminaires que tous
96 VIE DE VICO
les savants de l'Italie et de l'étranger eurent dans les
mains, et que plusieurs ultramontains jugèrent d'une
manière défavorable. Je ne parlerai point des censeurs
qui, lorsque l'ouvrage parut au milieu des applaudis-
sements, finirent par se joindre aux autres pour en
faire l'éloge. 11 signor Anton. Salvini, l'ornement de
ritalie, adressa à Vico quelques objections philolo-
giques dans une lettre qu'il écrivit au signor Fran-
cesco Yalletta, savant distingué et digne héritier de la
célèbre bibliothèque Yallettiana laissée par le signor
Giuseppe, son oncle. Yico y répondit avec politesse
dans son ouvrage de la Costanza délia filosofia. D'autres
objections philosophiques de Ulric Uber et de Chris-
tian Thomasius, savants distingués de l'Allemagne, lui
furent transmises par Louis,* baron de Gheminghen ;
mais il y avait répondu d'avance, comme on peut le
voir à la fin de l'ouvrage De constantia jurispru-
dentis.
Lorsque, en 1720, parut, sous le titre De uno uni-
ver si juris principio et fine mio (imprimé in-4^, chez
Felice Mosca), le premier ouvrage à l'appui de sa dis-
sertation, Vico apprit que quelques inconnus avaient
fait des objections orales, et qu'une autre personne en
avait fait aussi dans le secret. Mais aucune d'elles ne
détruisait le système ; toutes, portant sur de simples
particularités, étaient une conséquence des vieilles
opinions qu'il attaquait. Yico, qui ne voulait point
avoir l'air de se créer des ennemis pour avoir le plai-
sir de les battre, répondit à ces critiques sans les
nommer dans son livre publié plus tard De constantia
jurisprudentis : ainsi inconnus, si jamais le livre leur
tombait entre les mains, ils auraient compris, seuls et
VIE DE VIGO 97
dans le secret, qu'une réponse leur avait été faite.
L'année suivante (1721) sortit in^** des presses du
même Mosca, l'autre volume De constantia jurispru-
dentis, où il donne* des preuves plus détaillées de la
troisième partie de sa dissertation, la divisant en deux
parties : De constantia philosophix^ De constantia philo-
logie; cette seconde partie contient un chapitre où
l'on cherche à ramener la philologie à des principes
scientifiques, et dont le titre. Nova scientia tentatur,
déplut à quelques personnes. Mais comme la promesse
faite par Yico dans la troisième partie de sa disserta-
tion n'était vaine ni sous le rapport philosophique ni
sous le rapport philologique; qu'en outre, le système
était appuyé par plusieurs découvertes importantes de
choses nouvelles, et contraires à l'opinion des savants
de tous les temps, l'ouvrage fut simplement accusé de
manquer d'harmonie. Mais cette harmonie fut attestée
au monde par le témoignage public des savants les
plus distingués de la ville qui tous l'approuvèrent;
leurs éloges peuvent être lus à la fin de l'ouvrage
même.
Cependant Jean Leclerc écrivit à Vico la lettre sui-
vante : (( Illustre écrivain, le noble magistrat, comte
Wildestein, m'a' transmis, il y a quelques jours, votre
ouvrage De origine juris et philologie. J'étais à Utrecht,
et j'ai pu à peine le parcourir. Forcé par quelques
affaires de retourner à Amsterdam, je n'ai pas eu le
temps de plonger à plaisir dans cette source limpide.
Cependant, quoique à la hâte, mon œil a pu saisir
mille traits d'une philosophie et d'une philologie
admirables, qui me fourniront l'occasion de prouver à
nos savants du Nord que l'on trouve chez les Italiens,
7
98 VIE DE VICO
aussi bien que chez eux, et la pénétration et la doc-
trine ; que les vôtres découvrent même dans la science
plus de vérités sublimes que les habitants de nos cli-
mats glacés. Demain je reviendrai à Utrecht pour y
rester quelques semaines, et me rassasier de votre
ouvrage, dans cette retraite où je suis moins dérangé
qu'à Amsterdam. Lorsque j'aurai bien saisi l'esprit
de ce livre, je prouverai, dans la deuxième partie du
dix-huitiéme volume de ma Bibliothèque ancienne et
moderne^ tout le cas que l'on doit en faire. Salut,
illustre auteur, comptez-moi au nombre des dignes
admirateurs de votre profonde érudition. Écrit à la
hâte à Amsterdam, le 8 septembre 1722. »
Si cette lettre fît plaisir aux hommes distingués qui
avaient bien présumé de l'ouvrage de Yico, elle déplut
singulièrement à ceux qui en avaient jugé d'une
manière différente, lis se flattaient que ce n'était là
qu'un éloge secret de Leclerc, et que, lorsqu'il en
porterait un jugement public dans sa Bibliothèque, il
opinerait comme eux. Ils ajoutaient qu'il était impos-
sible que cet ouvrage de Yico eût forcé Leclerc à
chanter la palinodie, à dire le contraire de ce qu'il
répétait depuis cinquante ans : qu'on ne fait point en
Italie des ouvrages qui, pour l'esprit et l'érudition,
puissent être comparés à ceux de l'étranger.
Cependant, Vico, pour prouver qu'il tenait à l'estime
des gens distingués, sans toutefois se la proposer pour
but de ses travaux, lut les deux poèmes d'Homère pour
y faire une application de ses principes de philologie ;
et, à l'aide de quelques formules mythologiques qu'il
s'était créées, il leur donna un aspect bien différent
de celui sous lequel on les avait envisagés jus-
VIE DE VICQ 99
qu'alors. Il les montre comme un double tissu divin qui
contient deux sujets, deux groupes d'histoire grecque
conforme à la division de Yarron : l'histoire des temps
obscurs et celle des temps héroïques. En 1722, ces
observations sur Homère et ces formules sortirent,
in-4% des presses de Mosca sous ce titre : Jo. Baptistœ
Vici notas in duos libros, alterum De universi juris prin-
cipio, alterum De constantia jurisprudentis .
Peu de temps après, la chaire du premier lecteur
en droit, du matin, devint vacante; moins importante
que celle du soir, elle ne rapportait que six cents
scudi. Yico crut pouvoir l'obtenir. Il se fondait sur ses
titres en matière de jurisprudence, titres que nous
venons de rapporter, et sur les services rendus à
l'Université dont il était le membre le plus ancien, car
il tenait sa chaire de Charles II. D'ailleurs, comment
avait-il vécu dans sa patrie? les travaux de son esprit
avaient honoré ses compatriotes, il avait été utile à
plusieurs et n'avait fait de tort à personne. La veille,
selon l'usage, on ouvrit l'ancien digeste où se tiraient
au sort les questions de droit; les trois suivantes
échurent à Yico : De rei vindicatione, De peculio et De
prœscriptis verbis. Or, comme ces trois textes fournis-
saient de nombreux développements, Yico, pour faire
preuve de promptitude et de facilité, quoiqu'il n'eût
jamais professé le droit, pria monsignor Yidania, préfet
des études, de vouloir bien lui en désigner un sur
lequel il se proposait de faire sa leçon au bout de
vingt-quatre heures. Le préfet s'en excusa; alors Yico
choisit la dernière loi, parce que, disait-il, elle était de
Papinien, celui de tous les jurisconsultes qui avait le
plus grand sens. Il fallait définir le nom des lois, l'un
100 VIE DE YICO
des points les plus difficiles en matière de droit; il
sentait du moins qu'il y aurait de l'audace et de l'igno-
rance à l'accuser d'avoir fait un tel choix; ce sujet est
si difficile, que Gujas, en définissant les noms des lois,
s'enorgueillit à juste titre, en disant : Venez apprendre
auprès de moi; et il estime Papinien le premier des
jurisconsultes romains, par cela seul qu'il a mieux
que personne donné d'excellentes et nombreuses défi-
nitions. Les concurrents comptaient bien [sur quatre
difficultés, quatre écueils contre lesquels devait échouer
Yico; tous étaient persuadés qu'il commencerait par
une longue et pompeuse énumération de ses services
envers l'Université ; quelques-uns, qui connaissaient
sa portée, s'attendaient à ce qu'il développât son texte
d'après ses principes de droit universel et qu'il excitât
les murmures de l'assemblée en s'écartant des lois
établies pour le concours. Le plus grand nombre, qui
regardaient les professeurs de droit comme les seuls
maîtres en cette faculté, sachant que la loi en ques-
tion avait été traitée par Hotman, avec une érudition
profonde, s'imaginaient que Yico suivrait Hotman dans
sa leçon, ou que Fabrot ayant attaqué les commen-
taires des premiers interprètes de cette loi, sans que
personne lui eût répondu, Yico aurait suivi la même
marche sans oser la combattre. Mais la dissertation de
Yico réussit au delà de toute attente : car après une
courte, grave et touchante invocation, il récita aussitôt
le premier paragraphe de la loi, dans lequel il ren-
ferma sa glose ; et après cet énoncé sommaire, après une
division aussi nouvelle dans ces sortes de discussions
qu'elle était familière aux jurisconsultes romains (qui
vont toujours répétant : Ait lex^ Ait senatus consultum,
VIE DE VICO 101
Ait prœtor), Vico fît usage d'une semblable formule,
AitjurisconsultuSj et interpréta une à une et successi-
vement toutes les paroles de la loi, pour qu'on ne pût
l'accuser, ce qui arrive souvent dans ces sortes de
concours, de s'être écarté du texte. Il aurait fallu être
tout à fait ignorant pour chercher à déprécier son dis-
cours sous prétexte qu'il avait choisi le commencement
d'un chapitre, car les lois dans les Pandectes ne sont
point disposées dans l'ordre classique des Institutes;
et comme il avait d'abord cité Papinien, il aurait bien
pu citer encore d'autres jurisconsultes qui, dans un
autre sens et d'autres termes, auraient donné la défi-
nition de l'action dont il s'agissait. Ensuite, par l'inter-
prétation des paroles, il explique la définition de Papi-
nien, l'éclaircit par les citations de Gujas, et la montre
conforme à celle des interprêtes grecs. Immédiatement
après il s'attaque à Fabrot, et prouve combien sont
légères et subtiles ses accusations contre Paolo di
Castro, contre les anciens interprètes étrangers, enfin
contre Alciat. Dans l'ordre de ces accusations inten-
tées par Fabrot, ayant d'abord nommé Hotman avant
Gujas, il l'abandonna ensuite pour défendre Alciat, et
après lui Gujas. Averti de son erreur, il se hâta de dire :
Ma mémoire en défaut m'a fait nommer Gujas avant
Hotman, mais Gujas une fois absout, je passerai à la
défense d'Hotman. Il s'était bien promis de faire servir
Hotman à ce concours! mais au moment où il allait
entamer cette défense, l'heure sonna pour la fin de la
leçon.
Il l'avait préparée, cette leçon, la veille jusqu à
cinq heures du soir, s' entretenant avec ses amis et au
milieu du bruit que faisaient ses enfants, car c'était
102 VIE DE VICO
ainsi sa coutume de lire, d'écrire et de méditer. Il
l'avait résumée en un sommaire d'une page. Il l'exposa
avec la même facilité que s'il eût professé le droit toute
sa vie, avec une telle abondance de paroles qu'un
autre aurait eu pour deux heures à parler, se servant
toujours des mots les plus fleuris d'une jurisprudence
élégante, des termes techniques grecs, et pour les
expressions consacrées par l'école, préférant toujours
le mot grec au barbare. Une seule fois la difficulté du
mot 7:poC£CpaY;Y;£V(i)v le ^fit hésiter; mais il ajouta: Ne
soyez point surpris de cette hésitation; Yœrj.vjrdoc, du
mot m'a seul arrêté; de sorte que cette hésitation
même parut à beaucoup de personnes d'un bel effet,
puisqu'il l'avait rachetée par un autre mot grec si
expressif et si élégant. Le lendemain il écrivit son
discours tel qu'il l'avait prononcé, et en distribua
des exemplaires, entre autres personnes, au signer
D. Domenico Caravita, premier avocat des cours
suprêmes, et digne fils du signer D. Nicole : il n'avait
pu assister au concours.
Yico pouvait agir ainsi en conséquence de ses ser-
vices et du mérite de sa leçon qui, applaudie univer-
sellement, lui avait fait espérer d'obtenir la chaire.
Mais lorsqu'il eut appris le fâcheux événement, pour
qu'on ne pût l'accuser de fierté ou de fausse délica-
tesse, s'il ne faisait aucune démarche, s'il ne sollici-
tait point, et ne remplissait les autres devoirs que
la bienséance exige des candidats, il céda aux con-
seils et à l'autorité du signer D. Domenico Caravita,
homme sage, et pour lui très bienveillant, lequel lui
conseilla de se retirer. Et, en effet, Vico alla déclarer
avec noblesse qu'il se désistait de ses prétentions.
VIE DE VICO WS
Cet échec ne permettait plus à Yico d'espérer une
place convenable dans sa patrie ; mais il en fut consolé
par le jugement de Jean Leclerc qui, dans la seconde
partie du dix-huitième volume de sa Bibliothèque
ancienne et moderne, écrit à l'article 8, comme s'il
avait entendu les reproches que quelques-uns adres-
saient à Vico :
[Suit l'article de Leclerc]
Yico répondit ainsi à la lettre particulière de Leclerc
et au jugement inséré par ce savant dans son journal.
« A l'illustre Jean Leclerc, Jean-Baptiste Yico, S.
P. D.
« Savant illustre, les bruits qui couraient sur la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
l'année dernière, ont fait à Naples diverses impres-
sions. Les honnêtes et savants littérateurs qui applau-
dissaient à nos recherches sur les origines de la civih-
sation ont été charmés de voir appuyer le sentiment
qu'ils avaient émis sur le livre en question, par un
homme qui, de l'aveu de tous, est le chef de la répu-
blique des lettres. En France, en Allemagne, en Itahe,
plusieurs critiques, chacun, selon l'objet de ses études,
mettent en commun leurs travaux pour rédiger leurs
gazettes scientifiques ; seul, vous les éclipsez, tout en
vous délassant des fatigues d'une érudition plus labo-
rieuse. Les nôtres étaient certains que le jugement
favorable émis par vous, dans la lettre que vous nous
aviez adressée, se trouverait confirmé dans votre
Bibliothèque ancienne et moderne.
« Pour nos demi-savants et les hommes de rien qui
sont incapables de vous apprécier, mais qui respectent
votre réputation et sont obligés de lui rendre hommage,
lOi VIE DE VICO
ils se consolaient d'avoir émis de faux jugements sur
notre système, se flattant que la précipitation avait
seule dicté les vôtres; et qu'ensuite découvrant que
mes principes étaient ou futiles, ou faux, ou seulement
spécieux, vous apprendriez sans doute au monde
savant qu'ils n'avaient que peu ou point de valeur. De
ce nombre étaient les philologues qui n'ont étudié la
philosophie que pour faire preuve de mémoire ; ceux-là
vous refuseraient le savoir qu'ils s'arrogent, plutôt que
de souffrir qu'un seul mot des anciens fût soupçonné
d'être faux ou corrompu par la tradition. A ces philo-
logues sont naturellement opposés les philosophes
qui, croyant par les règles de la méthode, pouvoir
connaître toute vérité, négligent, abhorrent même la
philologie, et qui, sous le nom de philosophes, vrais
Scythes, vrais Arabes, proscrivent dans leur barbarie
la science que nous ont léguée les anciens et que
l'étude a remise en honneur. Enfin tiennent le milieu
entre ces deux extrêmes ces légistes, ces avocats
bavards qui ignorent ou la philologie ou la philoso-
phie, et souvent l'une et l'autre. Les premiers ont une
érudition assez variée, mais ne connaissent rien à la
métaphysique qui circule dans toutes les parties de
notre ouvrage, comme la vie dans les organes; par
défaut de nature et par défaut d'études géométriques,
ils sont inhabiles à suivre les longs raisonnements qui
en forment en quelque sorte le tissu. Les seconds, au
contraire, métaphysiciens subtils, peuvent avoir assez
de méthode géométrique, mais ils n'ont rien de l'éru-
dition qui nous a fourni les éléments du système. Pour
les derniers, privés du secours de la philologie et de
la philosophie, fiers de leur intelligence, et ayant
VIE DE VICO 105
mauvaise opinion de la mienne, lorsqu'après boire, et
presque endormis, ils prenaient dédaigneusement nos
livres, ils n'y comprenaient rien ou n'y lisaient que
des choses nouvelles pour leur ignorance. Aussi ne
manquaient-ils pas de m'accuser, l'un de renverser
audacieusement les règles de la grammaire, l'autre de
lier maladroitement les principes de la science humaine
et ceux de la religion du Christ, plusieurs de sophis-
tiquer, d'innover dans les principes du droit, tous
d'être obscur et impénétrable.
<c Enfin, est arrivée ici la deuxième partie du
dix-huitième volume de votre Bibliothèque ancienne et
moderne^ où vous donnez une analyse simple et géné-
rale de notre système, émettant un jugement favorable
et donnant à ceux qui peuvent lire cet ouvrage quatre
conseils bien sages : de lire attentivement, de lire
sans interruption, et plusieurs fois, puis de réfléchir.
Ce qui nous a été le plus agréable, c'est que vous
qualifiez du titre d'érudits ceux qui nous ont prodigué
leurs éloges; et certes, cet honneur est partagé par
plusieurs de nos concitoyens et des savants les plus
distingués de l'Italie. Jugez d'après tout ceci avec
quelle effusion de cœur je dois vous rendre grâces, à
vous qui, m'assurant l'immortalité, proclamez goçoUç
mes nobles admirateurs et comptez mes détracteurs
au nombre des sots. Je vous envoie les notes écrites
pour mes deux ouvrages où sont expliqués les deux
poèmes d'Homère d'après nos principes, enfin quel-
ques formules mythologiques que je crois utiles à
l'interprétation des anciens poètes et des commen-
cements fabuleux des histoires grecque et romaine. Si
elles sont utiles en effet, c'est ce que votre jugement
106 VIE DE VICO
m'apprendra. Salut, digne ornement de la république
des lettres et mon plus ferme appui... Écrit à Naples,
le 15 octobre 1723. » — A cette lettre Yico joignit les
notes sur son livre du Droit universel^ et il les envoya
par un vaisseau hollandais, qui se trouvait dans la
rade de Naples, et qui devait partir pour Amsterdam;
mais il ne put savoir si elles avaient été remises.
Voici maintenant qui fera mieux comprendre que
Yico était né pour la gloire de sa patrie, de l'Italie,
puisque c'est là, et non à Maroc, qu'il est né. Tout
autre après le revers dont on a parlé, aurait pour
toujours renoncé aux lettres; lui, il ne se repentit
jamais de les avoir cultivées, il ne cessa point de tra-
vailler à d'autres ouvrages, et il en avait déjà composé
un en deux livres, qui auraient fourni la matière de
deux volumes in^"*. Dans le premier, il recherchait les
principes du droit naturel des gens dans ceux de la
civilisation des peuples; il y était déterminé par les
invraisemblances, les erreurs et l'absurdité des sys-
tèmes que d'autres avant lui avaient plutôt conçus que
raisonnes : par une suite nécessaire, il expliquait le
développement des usages et de la civilisation par une
certaine chronologie rationnelle des temps obscurs et
des temps fabuleux des Grecs, qui nous ont laissé
tout ce que nous avons de l'antiquité païenne. Déjà
l'ouvrage avait été revu par le signor D. Julio Torno,
savant théologien de l'église de Naples, lorsqu'il réflé-
chit que si ces preuves négatives plaisent à l'imagi-
nation, elles n'ont aucun attrait pour l'intelligence,
puisqu'elles ne servent en rien au développement de
l'esprit humain. D'ailleurs un revers de fortune ne lui
permettant plus de les faire imprimer, et s'y croyant
VIE DE VICO 107
toutefois obligé par un point d'honneur, puisqu'il en
avait annoncé la publication, il concentra son esprit
dans de profondes méditations pour créer une méthode
positive, dont la concision produirait encore plus
d'effet.
A la fm de 1725, il fit imprimer à Naples, par Felice
Mosca, un livre in- 12, petit-texte, de douze feuilles
seulement, sous ce titre : Principj di una scienza nuova
d'intorno alla natura délie nazioni^ per H quali si ritro-
vano altri principj del diritto naturale délie genti. Et il
l'adressa aux universités de l'Europe par une épitre
dédicatoire. 11 y développa, dans toute son étendue, ce
principe que dans ses ouvrages précédents il n'avait
fait qu'indiquer d'une manière confuse ; il y prouvait
en même temps qu'il est nécessaire, même dans
une critique toute humaine, de commencer la recher-
che de ces origines par celles de l'histoire sacrée,
puisque les philosophes et les philologues ont démon-
tré qu'il était impossible d'en constater le progrès
dans les premiers auteurs des nations païennes. 11 sut
mettre grandement à profit ce jugement que Jean
Leclerc avait porté sur son ouvrage précédent : « Dans
les principales époques que l'auteur indique succinc-
tement depuis le déluge jusqu'à la guerre de Troie,
tout en parcourant les événements divers qui se suc-
cédèrent pendant cet espace de temps, il fait plusieurs
observations sur un grand nombre de matières, et
rectifie quelques erreurs vulgaires qui avaient échappé
aux plus habiles. » En effet, Vico découvre dans son
nouvel ouvrage une science nouvelle, qui, à l'aide
d'une nouvelle critique, lui sert à connaître et juger
les auteurs et fondateurs des nations, d'après les tra-
108 VIE DE VICO
ditions vulgaires des nations qu'ils ont fondées ; et ce
n'est que mille ans après qu'arrivent les écrivains dont
la critique ordinaire fait usage. Au flambeau de sa
nouvelle critique, Yico découvre, bien différentes de
ce qu'on les a supposées jusqu'ici, les origines de tous
les principes des sciences et des arts, origines dont la
connaissance est indispensable pour raisonner avec
clarté et parler avec propriété du droit naturel des
gens. Il divise ensuite ces principes, principes des
idées, principes des langues, et les premiers lui
servent à découvrir d'autres principes historiques
d'astronomie et de chronologie, ces deux yeux de l'his-
toire. De là découlent enfin les principes de l'histoire
universelle qui nous avaient manqué jusqu'ici. 11
découvre encore d'autres principes historiques de la
philosophie : et d'abord, une métaphysique du genre
humain, c'est-à-dire une théologie naturelle de toutes
les nations, en vertu de laquelle chaque peuple s'est
créé lui-même naturellement ses premiers dieux par
un certain instinct naturel que l'homme a de la divi-
nité. La crainte de la divinité porta les fondateurs des
nations à s'unir pour la vie avec certaines femmes. Ce
fut la première société humaine, celle des mariages.
Voilà le grand principe de la théologie des gentils,
celui de la poésie des poètes théologiens, les premiers
de tous, et celui enfin de toute la civilisation païenne.
Cette métaphysique lui révéla une morale, et par suite,
une politique commune à toutes les nations. Il fonda
sur cette politique la jurisprudence du genre humain,
laquelle est variée en de certaines périodes. En effet,
comme les nations vont toujours développant les idées
qui sont propres à leur nature, par suite de ce déve-
VIE DE VICO 109
loppement les gouvernements changent aussi ; Vico
prouve que leur dernière forme est la monarchie, au
sein de laquelle se reposent enfin les nations. C'est
ainsi qu'il remplit le vide immense qui existe dans les
commencements de l'histoire universelle, qu'on ne
fait partir que de Ninus, fondateur de la monarchie
assyrienne.
Dans la partie des langues, il découvre d'autre'?
principes de la poésie, du chant et des vers, et il
démontre que tout a dû naître par la nécessité d'une
nature uniforme chez toutes les nations primitives. A
l'aide de ces principes, il découvre la véritable origine
des images héroïques (armoiries, etc.); c'est la langue
muette de toutes les nations primitives, une poésie en
langage non articulé. 11 découvre ensuite d'autres
principes de la science du blason, qu'il trouve être les
mêmes que ceux de la numismatique. C'est ainsi que
dans une succession de quatre mille ans d'une sou-
veraineté non interrompue, il observe les origines
héroïques des maisons d'Autriche et de France. L'un
des résultats de cette découverte de l'origine des lan-
gues, c'est de leur trouver certains principes qui leur
sont communs à toutes; pour donner un exemple, il
indique les vraies causes de la langue latine^ et il laisse
aux érudits le soin d'appliquer cette méthode à toutes
les langues. 11 donne l'idée d'une Etymologique com-
mune à toutes les langues naturelles; d'une autre
Étymologique des mots d'origine étrangère, pour
développer enfin l'idée d'une Étymologique univer-
selle de la langue du droit naturel des gens. Au moyen
de ces principes des idées et des langues, j'ai presque
dit de la philosophie et de la philologie du genre
110 VIE DE VICO
humain, il déroule le tableau d'une histoire idéale,
éternelle, conforme à l'idée de la Providence, idée qui,
comme tout l'ouvrage le démontre, a dominé la for-
mation du droit des gens. C'est dans le cadre de cette
histoire éternelle que viennent se placer successi-
vement toutes les histoires particulières des nations,
dans l'ordre de leur naissance, de leur progrès, de leur
force, de leur décadence et de leur fin.
Les Égyptiens, qui reprochaient aiix Grecs d'ignorer
l'antiquité, leur disant qu'ils étaient toujours dans
l'enfance, fournissent à Vico les deux grandes divi-
sions des temps anciens, subdivisées, l'une en trois
époques, l'âge des dieux, l'âge des héros, l'âge des
hommes; l'autre de même en trois parties, séparées
par autant de siècles et dans lesquelles se parlèrent
trois langues, la langue divine et muette des hiéro-
glyphes ou caractères sacrés, la langue symbolique ou
métaphorique des héros, et la langue littérale, langue
de convention accommodée aux besoins de la vie. Il
prouve ainsi que la première époque et la première
langue doivent se rapporter à la famille, qui chez toutes
les nations dut nécessairement exister avant la cité;
les pères, sous le gouvernement des dieux, étaient les
souverains qui réglaient toutes les choses humaines
par le moyen des auspices. Les mythes des Grecs four-
nissent à Yico l'explication simple et naturelle de
l'histoire de cet âge. Il y observe que les dieux de
l'Orient, comptés depuis par les Ghaldéens au nombre
des constellations, passèrent de Phénicie en Grèce, ce
qui arriva selon lui après les temps d'Homère, et trou-
vèrent chez les Grecs, comme plus tard chez les
Latins, les noms des dieux prêts à les accueillir.
VIE DE vico m
Ensuite il démontre que cet état de choses, quoiqu'à
des époques et sous des noms différents, se repré-
sente chez les Latins, chez les Grecs et chez les
Assyriens.
Il prouve ensuite que la seconde époque, dans
laquelle se parlait la langue symbolique, fut celle des
premiers gouvernements civils, qu'il identifie aux
règnes héroïques des nobles, appelés par les anciens
Héraclides, et à qui les premiers peuples attribuaient
une origine divine, tandis que ces nobles attribuaient
aux peuples une origine bestiale. 11 montre sans peine
que cette histoire nous a été exposée par les Grecs
dans le caractère de leur Hercule de Thèbes, sans con-
tredit le plus grand de tous les héros grecs : de lui
descendent les Héraclides, qui gouvernent le royaume
de Sparte, royaume aristocratique, à n'en point douter,
et soumis à deux rois. Or, les Égyptiens et les Grecs
ont également observé un Hercule chez tous les peu-
ples, comme Varron put lui-même en compter quarante
environ chez les Latins. Vico prouve ainsi qu'après les
dieux les héros ont régné chez toutes les nations
païennes pendant une longue période de l'antiquité
grecque, lorsque les Curetés sortirent de ce pays pour
aller en Crète, dans la Saturnie ou Italie, et enfin en
Asie; ces Curetés étaient les Quirites latins, au nombre
desquels étaient les Quirites romains ; ce nom signifie
« hommes armés de lances dans les assemblées ». Ainsi
le droit des Quirites fut le droit de toutes les nations
héroïques. Après avoir démontré ce qu'il y a d'invrai-
semblable à ce que la loi des Douze Tables soit venue
d'Athènes, il prouve que trois principes de droit
naturel des nations héroïques du Latium, introduits et
112 VIE DE VICO
observés dans Rome, et consacrés plus tard par la loi
des Douze Tables, garantissaient les deux mobiles du
gouvernement romain, la vertu et la justice, en temps
de paix dans les lois, en temps de guerre dans les
conquêtes; sans quoi, l'histoire romaine des temps
antiques, envisagée avec les idées actuelles, serait
encore plus incroyable que l'histoire fabuleuse des
Grecs. Telle est la méthode qui lui fait découvrir les
vrais principes de la jurisprudence romaine.
Il démontre enfin que la troisième époque, l'âge
des hommes et des langues vulgaires, vient dans un
temps où les idées humaines sont développées ; elle
est uniforme chez tous les peuples. La civilisation se
produit alors sous la forme des gouvernements
humains, c'est-à-dire, comme il le prouve, du gou-
vernement populaire et du gouvernement monar-
chique. A cette époque appartiennent les juriscon-
sultes romains sous les empereurs. Il fait voir ainsi
que les monarchies sont les derniers gouvernements
dans lesquels se reposent les nations. Les sociétés
n'ont pu commencer par des rois monarques^ tels que
ceux d'aujourd'hui, pas plus que la fraude et la force
n'ont pu fonder les nations, comme on l'a supposé
jusqu'ici. A l'aide de ces découvertes et d'autres
moins importantes, mais très nombreuses, il explique
la formation du droit des gens, et désigne les épo-
ques certaines et le mode régulier dans lesquels se
formèrent les usages générateurs de ce droit : reli-
gions, langues, dominations, commerce, ordres, em-
pires, lois, armes, jugements, peines, guerres, paix,
alliances, et, s'appuyant sur ces époques et sur ce
mode de formation, il en explique l'éternelle propriété,
VIE DE V[CO 113
en vertu de laquelle l'époque et le mode devaient être
tels et non pas autres. Il observe toujours des diffé-
rences essentielles entre les Hébreux et les païens :
les Hébreux, dés le principe, adoptèrent les pratiques
d'une justice éternelle, et y restèrent formellement
attachés. Mais les nations païennes, dirigées par les
décrets absolus d'une Providence divine, ont parcouru
avec une constante uniformité les trois espèces de
droit qui correspondent aux trois époques et aux trois
langues distinguées par les Égyptiens : le droit divin
sous le gouvernement du vrai Dieu chez les Hébreux,
et des faux dieux chez les païens ; le droit héroïque ou
le droit des héros, qui tiennent le miheu entre les
dieux et les hommes; et le droit humain, ou le droit
de la nature humaine entièrement développée et
reconnue égale dans tous. C'est sous le régime de ce
dernier droit que peuvent naître les philosophes qui.
par leurs raisonnements, l'établissent sur les maximes
d'une justice éternelle.
C'est en cela qu'ont erré Grotius, Selden et Puffen-
dorf, qui, faute d'appliquer une critique éclairée aux
auteurs et fondateurs des nations, leur ont attribué
une sagesse métaphysique, sans s'apercevoir qu'un
maître divin, la Providence, avait appris aux Gentils la
sagesse vulgaire, devenue plusieurs siècles après la
source de la sagesse métaphysique; ils ont ainsi con-
fondu le droit naturel des nations, droit sorti de leurs
usages mêmes, avec le droit naturel des philosophes
qui l'ont fondé sur le raisonnement, sans distinction
du peuple élu de Dieu. Ce même défaut de critique
avait porté les interprètes érudits du droit romain à
s'appuyer sur la fiction des lois venues d'Athènes,
8
lU VIE DE VICO
pour introduire dans la jurisprudence romaine, et
contre l'esprit de cette même jurisprudence, celui des
philosophes, principalement des stoïciens et des épi-
curiens, dont les principes sont contraires et à la
jurisprudence et à la civilisation humaine.
Cet ouvrage de Yico, si glorieux pour la religion
catholique, procura à l'Italie l'avantage de ne point
envier à la Hollande, à l'Angleterre, à l'Allemagne
protestante, les trois principes de cette science qui,
de nos jours, et dans le sein de la véritable Église,
ont été reconnus comme les principes de toute l'éru-
dition humaine et divine des païens. Aussi Vico fut-il
assez heureux pour voir son livre accueilli par l'émi-
nentissime cardinal Lorenzo Gorsini, auquel il l'avait
dédié ; il en reçut même cet éloge éminent : « Ouvrage
qui, pour la dignité antique du style et la solidité de
la doctrine, fait seul connaître dans les parties les plus
difficiles de la science qu'en Italie vivent toujours et
le génie de l'éloquence et l'heureuse hardiesse de
l'invention. Je m'en réjouis, j'en félicite la noble
patrie de l'auteur. »
Dès que la Scienza nuova eut été publiée, l'auteur
s'empressa de l'envoyer à Jean Leclerc par la voie plus
sûre de Livourne; il y joignit une lettre et en fit un
paquet pour être expédié à Joseph Attias, un de ses
amis qu'il avait connu à Naples. C'était un juif qui pas-
sait pour être fort instruit dans la langue sainte,
comme le prouve son édition de V Ancien Testament,
qui est très estimée dans le monde savant. Attias se
chargea gracieusement de la commission, et répondit
à Yico :
« Je ne saurais vous exprimer tout le plaisir que
VIE DE VICO 115
m'a fait éprouver la réception de votre affectueuse
lettre; elle me rappelle mon heureux séjour dans cette
ville délicieuse. Il suffira de dire que j'y ai toujours
été comblé d'obligeance et de grâce par les savants les
plus distingués, par vous surtout, qui avez poussé la
courtoisie jusqu'à me faire part de vos précieux et
sublimes ouvrages. Aussi, n'ai-je pas manqué de m'en
vanter et à mes amis et aux gens de lettres que j'ai
fréquentés dans mes voyages en Italie et en France.
J'enverrai le [paquet et la lettre de Jean Leclerc à un
de mes amis à Amsterdam, qui les lui remettra en
mains propres. Je m'acquitterai d'un devoir en rem-
plissant la commission dont vous me chargez. Je vous
remercie de votre attention délicate pour l'exemplaire
que vous me donnez. Je l'ai lu dans une société d'amis,
et nous avons admiré la sublimité du sujet et l'origi-
nalité des idées qui, selon l'expression de Leclerc,
outre le charme et l'utilité qu'elles offrent au lecteur
attentif, suggèrent à l'esprit une foule de pensées
étranges et sublimes. » Vico n'eut point de réponse à
sa lettre, soit que Leclerc fût mort, soit que la vieil-
lessse l'eût fait renoncer à toute correspondance
littéraire.
Au milieu de ces études sévères, Vico eut plus d'une
occasion de s'exercer dans des genres moins sérieux.
A l'arrivée du roi Philippe Y à Naples, le signor Sera-
phino Biscardi, d'abord excellent avocat et depuis
grand chancelier, le chargea, de la part du duc d'As-
calona, de composer, en sa qualité de professeur royal
d'éloquence, un discours pour féliciter le roi sur sa
venue. A peine en fut-il averti huit jours d'avance, et
il se vit ainsi obligé de l'écrire et de le faire imprimer
116 VIE DE VICO
presque en même temps. C'est un volume in- 12, por-
tant le titre de : Panegyricus Philippo V Hispaniarum
régi inscriptus. Le royaume étant rentré sous la domi-
nation autrichienne; le comte Wirrigo de Daun, géné-
ralissime des armées impériales en Italie, lui adressa
par cette lettre flatteuse la demande suivante :
« Très illustre signor Jean-Baptiste Yico, professeur
titulaire des études royales de Naples, S. M. catholique
(D. G.) m'ayant ordonné de faire célébrer les funé-
railles des signori D. Giuseppe Gapece et D. Carlo di
Sangro, avec une pompe digne de sa royale magnifi-
cence et de l'éminent mérite des chevaliers défunts;
le P. D. Benedetto Laudatti, prieur bénédictin, a été
chargé de composer les oraisons funèbres. Quant aux
inscriptions funéraires, j'ai cru ne pouvoir mieux faire
que de les confier à votre talent reconnu. Outre l'hon-
neur que vous acquerra cette œuvre importante, je
puis vous assurer de ma vive reconnaissance pour
vos nobles efforts. Je désire vous être utile en toute
occasion, et j'espère que le ciel vous favorisera... Je
suis de Y. S., très illustre signor, l'affectionné servi-
teur comte de Daun. Au palais de Naples, le 11 octobre
1707. »
Ainsi Vico composa les inscriptions, les emblèmes,
les sentences et la relation de ces funérailles. Le
P. prieur Laudatti, homme de mœurs antiques et très
versé dans la théologie et le droit canon, récita les
oraisons funèbres. Elles furent imprimées, en un
magnifique in-folio, aux dépens du trésor royal, sous le
titre de : Acta funeris Caroli Sangrii et Josephi Capycii.
Peu de temps après, Yico fut chargé par le comte
Charles Borromée, vice-roi, de composer d'autres ins-
VIE DE VICO 117
criptions, à l'occasion des funérailles célébrées dans la
chapelle royale à la mort de l'empereur Joseph. Sa
mauvaise fortune voulut que sa réputation littéraire
fût alors attaquée ; mais cette attaque non méritée lui
valut un honneur qu'il est du moins permis au sujet
d'une monarchie de désirer. Le cardinal Wolfang de
Scratembac, vice-roi, le chargea, à l'occasion des funé-
railles de l'impératrice Éléonore, de composer les ins-
criptions suivantes. Et il les conçut avec un art si
admirable que chacune d'elles, prise séparément, ofTre
un sens complet, et que toutes ensemble forment une
oraison funèbre. Celle qui devait s'inscrire sur le côté
extérieur de la porte de la chapelle royale, est une
espèce d'exorde. La première des quatre qui de-
vaient être inscrites sur les quatre côtés intérieurs de
la chapelle, contient l'éloge. La seconde fait sentir la
grandeur de la perte. La troisième éveille la douleur.
La quatrième et dernière offre la consolation. [Suivent
les inscriptions.]
On ne fit point usage de ces inscriptions; mais à
peine le premier jour des funérailles était-il écoulé,
que Vico reçut un message du signer D. Nicolo d'Af-
flitto, noble chevalier napolitain (d'abord éloquent
avocat, et alors auditeur de l'armée, qui, honoré de
l'estime et de la confidence intime du cardinal, mourut
regretté de tous les gens de bien et victime d'un zèle
infatigable). Il priait Yico de se trouver chez lui le soir
pour qu'il pût lui rendre une visite. Il lui dit : J'ai
interrompu, pour venir ici, une affaire très importante
que je traitais avec le vice-roi, et je rentrerai immé-
diatement au palais pour la reprendre. Pendant la
conversation^ qui fut très courte, il ajouta : Le cardinal
H8 VIE DE VICO
m'a témoigné combien il était affligé d'une disgrâce
que vous aviez si peu méritée. Yico lui répondit : Je
rends mille grâces au cardinal de cette générosité,
noble caractère des grands; elle honore un sujet dont
la plus grande gloire est d'obéir à son prince.
Après toutes ces occasions de deuil, une joyeuse
circonstance s' offrit à lui dans le mariage du signor
Giambattista Filomarino, chevalier aussi distingué par
sa piété et sa générosité que par la gravité de ses
mœurs et son esprit cultivé, avec dona Maria- Vittoria
Garacciolo, de la famille des marquis de S. Eramo.
Dans le recueil des pièces faites à cette occasion, et
imprimées in-4*', se trouve un épithalame de Yico
dont l'idée est neuve, et un monologue dramatique
intitulé Junon à la danse. Junon, déesse des mariages,
y parle seule, et invite les grands dieux à danser.
Vico, sans s'écarter du sujet, y expose quelques prin-
cipes de la mythologie historique si bien développée
dans la Scienza nuova.
Sur ces mêmes principes, il composa une canzone
pindarique en vers libres ; il y trace l'histoire de la
poésie depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette pièce
est dédiée à la haute et respectable dame Marina délia
Torre, noble génoise, duchesse de Garignan. Alors,
quoique interrompue pendant tant d'années, l'étude
qu'il avait faite étant jeune des écrivains vulgaires
lui permit, dans un âge plus avancé, de composer deux
discours en leur langue, et de déployer toute la ma-
gnificence de cette langue dans la Scienza nuova. Le
premier des deux discours ftit l'oraison funèbre d'Anna
d'Aspramonte, comtesse d'Althan, mère du vice-roi
cardinal d'Althan. Il la composa en mémoire d'un
VIE DE VICO 119
bienfait qu'il avait reçu du signor D. Francesco San-
toro, alors secrétaire du royaume. Il était juge de la
lieutenance civile, et commissaire dans la cause d'un
gendre de Yico, cause qui devait se plaider à la Rota,
chambres assemblées. Le mercredi de deux semaines
successives, le signor D. Antonio Garacciolo, marquis
del Amorosa, alors président de la lieutenance, et qui,
par son intégrité et sa prudence dans l'administration
de la cité, mérita de plaire à quatre vice-rois, se trans-
porta à la Rota, pour y favoriser Yico. Le signor San-
toro exposa la cause avec tant de clarté et d'exactitude,
qu'il épargna à Yico un développement des faits qui
eût ralenti la marche du procès, et eût permis à la
partie adverse de l'embrouiller encore. Yico improvisa
un plaidoyer abondant, et sut trouver, dans un acte
d'un notaire vivant, trente-six présomptions de faus-
seté; il les réduisit à certains chefs, les disposa avec
ordre, pour mieux les retenir, et en fît un exposé si
passionné que tous les juges (telle fut leur extrême
bonté) n'ouvrirent pas la bouche, et ne levèrent même
pas les yeux pendant tout le temps qu'il parla. A la fin
du plaidoyer, le président se sentit vivement ému, et
cherchant à couvrir cette émotion par la gravité natu-
relle à un si grand magistrat, il laissa cependant per-
cer sa compassion pour l'accusé et son mépris pour
l'accusateur; de sorte que le tribunal acquitta l'accusé
sans que la fausseté de l'accusation eût été juridique-
ment prouvée. Telle fut l'occasion de ce discours de
Yico; il se trouve dans le recueil que le signor Santoro
fît imprimer lui-même, in-4**.
Dans ce discours, à propos des deux fils de cette
sainte princesse qui combattirent dans la guerre de la
120 VIE DE VICO
succession d'Espagne, il fait une digression moitié
prosaïque, moitié poétique. Tel en effet doit être le
style de l'historien, d'après le sentiment que Gicéron
a émis dans ses courtes et substantielles observations
sur la manière d'écrire l'histoire ; elle doit, dit-il, em-
ployer verba ferme poetarum, sans doute afin de main-
tenir les historiens dans cette antique possession qui
leur est pleinement assurée par la Scienza Nuova, où
Vico prouve que les premiers historiens des nations
furent les poètes. Dans ce discours, il embrasse toute
la guerre de la succession d'Espagne : les causes, les
conseils, les occasions, les faits, les conséquences, et
dans chacun de ces points il la compare à la seconde
guerre punique, la plus grande qui ait jamais été faite.
Le prince D. Giuseppe Garacciolo, de la famille des
marquis de S. Eramo, chevalier de très bonnes ma-
nières, de beaucoup de sagesse et d'un goût exquis,
disait fort gracieusement, en parlant de cette digres-
sion, qu'il voulait l'enfermer dans un grand volume
de papier blanc qui porterait ce titre au dos : Historia
délia guerra delV Europa fatta per la monarchia d'Is-
pagna.
L'autre discours fut l'oraison funèbre de donna
Angiola Gimini, marquise de la Petrella, femme aussi
spirituelle que sage, dont la noble conduite, dont les
conversations, pleines de dignité avec les savants,
respiraient et inspiraient, pour ainsi parler, le senti-
ment des vertus morales et civiles ; ceux qui conver-
saient avec elle étaient portés naturellement, et sans
s'en apercevoir, à la respecter avec amour et à l'aimer
avec respect. Yico développa ce texte : « Elle a enseigné
par l'exemple de sa vie la douce austérité de la vertu. »
VIE DE VICO 121
Dans ce discours, Vico voulut éprouver si la délica-
tesse des Grecs pouvait s'allier à la pompe latine, et si
l'italien était susceptible de ces deux qualités. On le
trouve dans un recueil in-4*'. Les premières lettres y
sont gravées sur cuivre avec des emblèmes de l'inven-
tion de Vico, et qui font allusion au sujet. L'introduc-
tion a été faite par le P. D. Roberto Sostegni, chanoine
florentin de Latran, homme dont les connaissances
littéraires et les manières aimables firent les délices
de Florence ; mais il était d'une humeur très colérique
qui lui occasionna de fréquentes maladies , et il mourut
enfin d'un dépôt de bile formé dans le flanc droit. Il
fut regretté de tous ceux qui l'avaient connu. Il savait
si bien se modérer qu'on l'aurait cru naturellement
très doux. Élève de l'illustre abbé Anton Maria Salvini,
il avait appris les langues orientales et le grec ; il était
très fort en latin, surtout en poésie latine : s'il écri-
vait en toscan, son style était nerveux comme celui de
del Casa; en fait de langues vivantes, il connaissait,
indépendamment du français, devenu presque la langue
commune, l'anglais, l'allemand, et même un peu le
turc. Il y avait dans sa prose de l'enchaînement et
de l'élégance. Telle était sa bonté pour Yico qu'il
disait publiquement que la lecture du livre De uno
juris principio l'avait déterminé à venir à Naples.
Yico fut le premier qu'il voulut y connaître, et il a
entretenu avec lui des rapports très intimes.
Vers ce temps, le comte Gianartico di Portia,
frère du cardinal Leandro di Portia, aussi distingué
par ses talents que par sa noblesse, eut l'idée de faire
connaître à lajeunesse,pour la diriger dans ses études,
la vie littéraire des hommes célèbres ; il daigna comp-
122 VIE DE VICO
ter Yico au nombre des huit Napolitains jugés dignes
de cet honneur; nous ne nommerons pas ces huit,
pour ne pas offenser les autres savants que le comte a
négligés, n'ayant pas eu, sans doute, occasion de les
connaître. De Venise, par la voie de Rome et l'entre-
mise de l'abbé Giuseppe Luigi Esperti, il écrivit une
lettre très honorable au signer Lorenzo Gicarelli, le
priant de lui procurer la vie de cet auteur. Yico, pré-
textant son humble position, eut la modestie de se
refuser plusieurs fois à l'écrire ; mais il s'y disposa
enfin, vaincu par les manières aimables et les vives
instances de Gicarelli, et, comme on le voit, il l'écri-
vit en philosophe, réfléchissant sur les causes natu-
relles et morales, sur l'influence de la fortune et sur
les inclinations ou les aversions qu'il eut dans sa jeu-
nesse pour telle étude plutôt que pour telle autre. Il
apprécia les heureuses et les fâcheuses circonstances
qui avancèrent ou retardèrent ses progrès, et ses efforts
pour se créer les principes de droit qui devaient plus
tard fournir les idées de son dernier ouvrage , la
Scienza nuova. Il prouve ainsi que telle et non pas
autre avait dû être sa destinée littéraire.
Gependant la Scienza nuova acquit de la célébrité
par toute l'Italie, et surtout à Venise. L'ambassadeur
de cette ville à Naples avait retiré tous les exemplaires
qui restaient chez Felice Mosca, et avait recommandé
à ce dernier de lui porter tous ceux qu'il pourrait se
procurer encore, à cause des nombreuses demandes
que lui faisait Venise. Get ouvrage y était si rare que
le petit volume in-12 de douze feuilles se vendit deux
écus, et même plus.
Trois ans après cette publication, Vico sut qu'à la
VIE DE VICO 123
poste OÙ il n'allait jamais, étaient trois lettres à son
adresse. L'une du P. Carlo Lododi des Mineurs de
l'observance, théologien de la sérénissime république
de Venise; elle était datée du 15 janvier 1728, et sept
courriers étaient partis depuis qu'elle se trouvait à la
poste. Cette lettre l'invitait à publier une seconde édi-
tion de cet ouvrage à Venise. En voici la teneur.
(c Votre livre si profond des Principj d'una Scienza
nuova, etc., est ici dans toutes les mains; plus on le
lit , plus est grande l'admiration et l'estime que l'on
professe pour son auteur. Il se répand, on le loue, et
sa réputation toujours croissante le fait rechercher
davantage. Gomme on ne le trouve plus ici, on en fait
venir de Naples quelque nouvel exemplaire ; mais
l'éloignement rend la chose difficile , et quelques per-
sonnes ont résolu de le faire imprimer à Venise. Je
suis aussi de cet avis, et j'ai cru qu'il serait d'abord
convenable de m'entendre avec vous, monsieur, pour
savoir si cela vous serait agréable, et si vous n'auriez
pas quelques additions ou changements à y faire. Dans
ce cas, je vous prierais, de vouloir me les communi-
quer. »
Le Père appuya sa demande d'une autre lettre de
l'abbé Antonio Gonti, noble vénitien très versé dans la
physique et les mathématiques. Il possédait une vaste
érudition ; ses voyages, entrepris dans le but d'étendre
ses connaissances, l'avaient mis en haute réputation
de savoir auprès de Newton, de Leibnitz et d'autres
savants de nos jours; enfin, sa tragédie de César l'avait
rendu fameux en Italie, en France et en Angleterre.
Ce Conti, avec une affabilité égale à sa noblesse et
à ses talents, lui écrivit, en date du 3 janvier 1729 :
124 VIE DE VICO
<c Vous ne pouvez, monsieur, trouver un correspon-
dant plus versé dans tous les genres d'études que le
très révérend P. Lododi, qui s'offre à faire imprimer
votre livre. J'ai été un des premiers à goûter le pro-
jet, et à le faire goûter à mes amis. Tous conviennent
que nous n'avons en italien aucun livre qui contienne
plus d'érudition et de philosophie, aucun plus original.
J'en ai fait passer en France un petit extrait, pour
apprendre aux Français qu'on peut ajouter et changer
beaucoup aux idées que l'on a sur la chronologie,
la mythologie, la morale et la jurisprudence, que ce
peuple a surtout étudiée. Les Anglais seront obligés
au même aveu, en lisant votre livre. Une nouvelle
impression et un caractère plus facile rendront cet
ouvrage universel. Il est temps, monsieur, que vous y
ajoutiez tout ce que vous croirez propre à en fortifier
l'érudition, ou à en développer des idées qui ne sont
qu'indiquées. Je vous conseillerais de mettre en tête
une préface qui, en exposant vos principes, offrirait le
système harmonique qui en dérive, et qui peut s'éten-
dre même aux choses futures, toutes dépendantes des
lois de l'histoire éternelle, dont l'idée est si sublime
et si féconde. ))
L'autre lettre, restée à la poste, était du comte Gio.
Artilo di Portia, dont nous avons parlé, et frère du car-
dinal Leandro di Portia, aussi illustre par sa noblesse
que par ses connaissances en littérature. Il lui écri-
vait dans le même sens à la date du 14 décem-
bre 1724.
Yico se mit avec ardeur à écrire ses notes et ses
commentaires. Pendant deux années environ que dura
ce travail, il arriva que le dbmie de Portia lui écrivit
VIE DE VICO 125
son projet de publier la vie littéraire des savants les
plus distingués de l'Italie. Son intention, comme nous
l'avons déjà dit, était de découvrir ainsi une méthode
plus sûre et plus propre à hâter les progrès de la jeu-
nesse. Vico avait été prié d'y ajouter la sienne comme
modèle (et le comte l'avait déjà) ; de toutes celles qu'il
avait reçues, elle était la seule qui eût entièrement
cadré avec son dessein. Yico, qui lui avait recom-
mandé en la lui envoyant de la mettre à la fin de ce
glorieux recueil, le conjura de ne pas l'imprimer sépa-
rément, lui faisant observer qu'il n'atteindrait pas son
but, et que l'auteur, sans l'avoir mérité, serait en butte
aux traits de l'envie. Le comte persista dans son pro-
jet. Yico, après une première protestation adressée à
Rome, en adressa une seconde à Venise par le P. Lo-
dodi. Mais le comte lui-même avait appris à ce der-
nier que l'impression avançait, il l'avait aussi appris
au P. Galogera, qui a également imprimé cette vie dans
le premier tome de sa Raccolta degli opusculi eruditi.
Vers la même époque, on lui fit, au sujet de la
Scienza nuova, une injustice qui se trouve consignée
dans les Nouvelles littéraires des actes de Leipsick, du
mois d'août 1727. On y tait le vrai titre du livre (ce qui
est manquer au devoir le plus important d'un nouvel-
liste littéraire), car on dit simplement Scienza nuova,
sans expliquer de quelle matière traite cette science.
On l'annonce faussement sous un format in-8°, tandis
que l'ouvrage est en in-12. Le critique ment encore au
sujet de l'auteur, en disant qu'un Italien de ses amis
lui a certifié que c'est un abbé de Casa Vico, qui a des
fils, des filleSj et même des petits-fils ; qu'il a fait un
système ou plutôt un roman du droit naturel des gens;
126 VIE DE VICO
ainsi le critique confond le droit [historique) des gens
dont il s'agit avec celui des philosophes dont traitent
nos théologiens moralistes. Ce qu'il donne ainsi pour
le sujet de la Scienza nuova n'en est qu'un corollaire.
Il prétend que l'auteur est parti de principes différents
de ceux qu'ont jusqu'ici reconnus les philosophes, en
quoi il dit vrai sans le vouloir; car ce ne serait pas,
sans cela, une science nouvelle. Il fait remarquer que
l'ouvrage est accommodé à l'esprit de l'Église catho-
lique romaine, comme si l'idée de la Providence divine
qui lui sert de base, n'appartenait point à la religion
chrétienne et même à toute religion ; le critique s'ac-
cuse ainsi lui-même d'épicuréisme ou de spinosisme ,
et ne voit pas qu'il donne à Yico le plus bel éloge,
celui d'être homme religieux. Il observe que l'auteur
s'efforce d'attaquer la doctrine de Grotius, de Puffen-
dorf, et il ne parle pas du troisième chef de cette doc-
trine, de Selden, apparemment parce que, selon lui,
l'hébraïsant Selden vise plus à l'esprit qu'à la vérité.
Il termine en disant que les Italiens ont accueilli
avec plus de tiédeur que d'enthousiasme un ouvrage
qui cependant, à trois années de sa publication, était
devenu rare, et dont les exemplaires, si on en trouvait,
étaient vendus très cher, comme nous l'avons déjà dit.
C'était un Italien qui, par un mensonge impie, voulait
ainsi faire croire à des hommes de lettres, à des pro-
testants de Leipsick, que l'Italie ne goûtait point un
livre conforme à la doctrine catholique. Yico répondit
par un petit in-12, intitulé Notx in acta Lipsiensia^ au
moment même où, par suite d'un ulcère gangreneux
à la gorge (mal qu'il avait ignoré jusqu'alors), il était
contraint par le signor Domenico Yitolo , médecin très
VIE DE VICO 127
habile, de risquer à soixante ans la cure périlleuse des
fumigations de cinabre, qui, si par malheur elles
attaquent les nerfs, déterminent l'apoplexie même chez
les jeunes gens. Dans sa réponse, Vico s'appuie d'une
foule de raisons péremptoires pour traiter de vagabond
inconnu celui qui avait ourdi cette imposture. Vico
traite les journalistes de Leipsick avec politesse, comme
on doit traiter les littérateurs d'une nation si célèbre ;
et il les avertit de se garder de ce faux ami qui perd
ceux dont il a surpris l'estime, en les mettant dans le
cas d'avouer qu'ils insèrent des critiques sans ouvrir
les livres critiqués. Il exhorte celui qui traite ainsi
ses amis plus mal que ses ennemis, qui difPame son
pays et trahit les nations étrangères, à ne plus vivre
avec les hommes, mais avec les bêtes féroces de
l'Afrique. Il avait résolu d'envoyer à Leipsick un
exemplaire de la Scienza avec cette lettre adressée au
signer Burchard Menkenius , directeur du journal et
premier ministre du roi actuel de Pologne. Mais bien
que cette lettre eût été écrite avec tous les égards
possibles, Yico , réfléchissant que c'était reprocher en
face à ces savants d'avoir manqué à leurs devoirs,
puisqu'ils achètent journellement les livres sortis de
toutes les presses de l'Europe, et doivent par consé-
quent bien les connaître, Yico eut la politesse de ne
pas l'envoyer.
Gomme en répondant aux journalistes de Leipsick
Vico devait leur parler de la réimpression qui se faisait
de son ouvrage à Venise, il écrivit au P. Lododi pour
en obtenir la permission. Ce fut alors que les impri-
meurs de Venise, comme savants et amateurs, lui
firent demander, par son imprimeur Mosca, tous ses
128 VIE DE VICO
ouvrages publiés et inédits, sous prétexte d'en enrichir
leur musée, comme ils disaient ; mais en effet pour en
faire une édition dont ils espéraient que l^Scienza
nuova assurerait le débit. Yico, pour leur faire com-
prendre qu'il les connaissait, leur écrivit que, de toutes
les faibles productions de son génie fatigué, la Scienza
nuova était la seule qu'il eût voulu laisser au monde,
et qu'ils ne devaient pas ignorer qu'on la réimprimait
à Venise.
Enfin, au mois d'octobre 1729, le P. Lododi reçut à
Venise les corrections, les annotations et les com-
mentaires faits pour la Scienza nuova; ils étaient
entièrement terminés et formaient un manuscrit d'en-
viron trois cents pages. Or, la presse ayant deux fois
annoncé que la Scienza nuova se réimprimait à Venise
avec les additions, celui qui trafiquait de cette réim-
pression voulut traiter avec Vico comme avec un
homme qui devait nécessairement imprimer chez lui.
Vico, par un sentiment de fierté personnelle, réclama
tout ce qu'il avait envoyé à Venise, et cette restitution
eut enfin lieu six mois après, lorsqu'on avait déjà
imprimé la moitié de l'ouvrage.
Ne trouvant ni à Naples, ni ailleurs, personne qui
voulût l'imprimer à ses frais, Vico suivit un nouveau
plan, le plus convenable de tous, et que pourtant il
n'eût pas trouvé sans cette nécessité. On verra qu'il
était entièrement opposé au premier, si on le compare
au livre qui avait déjà paru. En effet, tout ce que les
premières annotations offraient de vague et de diffus,
par la nécessité où l'on s'était mis de suivre pas à pas
la marche de l'ouvrage, se trouve ici présenté d'une
manière plus complète, avec ordre et unité dans les
VIE DE VICO 129
vues, ce qui, joint au mérite d'une expression laco-
nique, fait que le livre avec les additions n'offre
qu'une augmentation de trois feuilles.
Ainsi, en très peu de temps, Yico seul, et tout
accablé d'infirmités, se vit dans l'obligation de méditer
et de faire imprimer cet ouvrage avec des améliora-
tions et additions auxquelles il ajouta d'autres encore,
pour de louables motifs qui sont exprimés dans la
lettre suivante :
Lettre à S. E. D. Francesco Spinelli, prince de Scala.
« Je rends mille grâces à Votre Excellence, car à
peine depuis trois jours lui ai-je fait tenir, par mon
fds, un exemplaire de la Scienza nuova^ nouvelle-
ment imprimée, que Votre Excellence en a déjà achevé
la lecture, y consacrant le temps si précieux qu'elle
donne aux sublimes méditations de la philosophie
ou à l'étude des meilleurs écrivains et surtout des
écrivains de la Grèce. Telle est la merveilleuse
pénétration de votre esprit : l'avoir lue d'une seule
haleine, c'est pour Votre Excellence l'avoir pénétrée
dans toute sa profondeur, l'avoir embrassée dans
toute son étendue. Ma modestie passera sous silence
les jugements favorables que Votre Excellence, avec
cette grandeur d'âme si familière aux personnes de
son rang, a portés sur cet ouvrage. Je me tiendrai sin-
guhèrement honoré de la bonté avec laquelle elle a
daigné m'indiquer les endroits où elle avait observé
des erreurs, que, pour me rassurer, elle dit être échap-
pées à ma mémoire, et ne pouvoir nuire en rien au
but proposé », etc.
.»t,^
130 VIE DE VICO
Dans le temps où Yico préparait et publiait la
seconde édition de la Scienza nuova^ on élut un nou-
veau pape, le cardinal Gorsini, auquel, avant sa pro-
motion, avait été dédiée la première édition de ce livre ;
il était naturel que l'auteur lui fit de même hommage
•le la seconde; Sa Sainteté la reçut, et comme on lui
écrivit que son neveu, le cardinal Neri Gorsini, allait
remercier l'auteur pour l'exemplaire qu'il leur a envoyé
sans y joindre de lettre, elle voulut qu'il fût répondu
en son nom à V ico par la lettre suivante : « Très illustre
signer, votre première édition des Principj d'una Nuova
Scienza avait déjà obtenu tous les éloges de notre
auguste seigneur, alors cardinal. Aujourd'hui qu'elle
reparaît brillante d'un nouvel éclat et de toute l'éru-
dition dont l'a enrichie votre sublime esprit. Sa très
clémente Sainteté lui fait le meilleur accueil ; elle a
voulu vous honorer de ces lignes, en apprenant que
je me disposais moi-même à vous remercier pour le
livre que vous m'avez fait offrir et que j'estime autant
qu'il le mérite. Agréez mes offres de service en toute
circonstance, et que Dieu vous protège. De Votre Sei-
gneurie l'affectionné Neri cardinal Gorsini. — Rome,
6 janvier 1731. »
Gomblé de tant d'honneurs, Vico n'avait plus rien à
espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues,
usé par les chagrins domestiques, tourmenté par des
douleurs convulsives dans les bras et dans les jambes,
en proie à un mal rongeur qui lui a déjà dévoré une
partie considérable de la tête, il renonce entièrement
aux études et envoie au P. Louis-Dominique, si
recommandable par sa bonté et par son talent dans la
poésie élégiaque, le manuscrit des notes sur la pre-
VIE DE VICO 131
mière édition de la Scienza nuova, avec l'inscription
suivante :
AU TIBULLB CHRETIEN
AU PERE LOUIS-DOMINIQUE,
JEAN-BAPTISTE VICO,
POURSUIVI ET BATTU
PAR LES ORAGES CONTINUELS d'uNE FORTUNE ENNEMIE,
ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE*,
PUISSENT- ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN LIEU DE REPOS.
Dans son enseignement, Yico s'intéressait vivement
aux progrès de la jeunesse, et pour la désabuser ou
l'empêcher de tomber dans les erreurs des faux doc-
teurs, il ne craignit pas de s'exposer à la haine des
savants. Il ne parlait jamais de l'éloquence sans l'ap-
puyer des préceptes de la sagesse, dont elle n'est,
disait-il, que l'expression. Il ajoutait que son enseigne-
ment, en dirigeant les esprits, devait tendre à les
rendre universels. En s'exprimant sur tel sujet parti-
culier, il savait si bien conduire son discours qu'il
paraissait animé de l'esprit de toutes les sciences qui
avaient quelque rapport à son objet. C'est dans ce sens
qu'il avait dit dans son discours De Ratione studiorum
qu'un Platon (pour citer un illustre exemple) était chez
les anciens, comme une de nos universités, dirigée par
un seul système. Ainsi il parlait tous les jours avec
autant d'éclat, avec une érudition aussi profonde et un
esprit aussi varié que si des savants étrangers eussent
assisté à son cours. 11 était porté à la colère, et il fit
tous ses efforts pour ne pas s'y livrer en écrivant, et il
avouait publiquement que son défaut était de s'em-
porter, par suite d'une sensibilité excessive, contre les
erreurs d'esprit ou de système, ou contre les mauvais
procédés de ses rivaux en littérature, tandis qu'il aurait
432 VIE DE VICO
dû en vrai philosophe, en chrétien, les dissimuler et y
compatir.
Du reste, s'il eut de l'aigreur contre ceux qui cher-
chaient à le diffamer, il témoigna toujours de l'obli-
geance à ceux qui professaient une juste estime pour
sa personne et pour ses ouvrages, et c'étaient les plus
honnêtes gens et les plus instruits de la ville. Les demi-
savants, les faux savants, le traitaient de fou, ou, avec
plus de politesse, d'extravagant, d'esprit obscur et
paradoxal. La malignité l'accablait d'éloges. Les uns
prétendaient que Yico était bon à instruire la jeu-
nesse, lorsqu'elle avait terminé ses études, comme si
Quintilien avait tort de désirer que les Alexandres fus-
sent dès le berceau confiés à un Aristote. D'autres lui
prodiguaient un éloge qui, pour être plus flatteur, n'en
était pas moins nuisible : c'est qu'il était capable de
diriger plutôt les maîtres. Yico bénissait ces adversités
qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écri-
vait quelque nouvel ouvrage, et tirait une noble ven-
geance de ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à
trouver la Scienza nuova. Depuis ce moment il crut
n'avoir rien à envier à ce Socrate au sujet duquel le
bon Phèdre exprime ce vœu magnanime :
Cujus non fugio morlem, si famam assequar,
Et cedo invidiœ, dummodo absolvar cinis.
« Que l'on m'assure sa gloire, et j'accepte sa mort.
Que l'envie me condamne vivant, pourvu qu'on
absolve ma cendre. »
APPENDICE 133
APPENDICE
DE LA VIE DE VICO
Yico avait dit lui-même à un ami que le malheur le poursui-
vrait jusqu'au tombeau. Cette triste prophétie fut réalisée. A sa
mort, les professeurs de l'Université s'étaient rassemblés chez lui,
selon l'usage, pour accompagner leur collègue à sa dernière de-
meure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait Vico, devait
porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et exposé. Alors
commença une vive altercation entre les membres de la congréga-
tion et les professeurs, qui prétendaient également au droit de por-
ter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la con-
grégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne pouvant
l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son malheu-
reux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église métropoli-
taine, et le fit enterrer enfin dans l'église des Pères de l'Oratoire
[detta de' Gerolamini), qu'il fréquentait de son vivant, et qu'il
avait choisie lui-même pour le lieu de sa sépulture.
Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en
1789. Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du
château de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une
bibliothèque peu considérable du couvent de Sainte-Marie-de-la-
Pitié, oii il travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres De
134 APPENDICE
uno juris principio et De constantia jurisprudentis, l'ouvrage,
dit-il lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le com-
prenait pas.
Lorsque la Science nouvelle parut en 1725, elle fut attaquée par
les protestants et parles catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano
accusait le système de Vico d'être contraire à la religion, le journal
de Leipsick insérait un article envoyé par un autre compatriote de
Vico, dans lequel on lui reprochait d'avoir approprié son système
au goût de VÉglise romaine. Vico accepte ce dernier reproche,
mais il ajoute un mot remarquable : N'est-ce pas un caractère
commun à toute religion chrétienne, et même à toute religion,
d'hêtre fondée sur le dogme de la Providence ? (Recueil des Opus-
cules, t. I, p. 141.) — L'accusation de Damiano a été reproduite en
1821, par M. Colangelo^
On a vu comment Vico abandonna la méthode analytique qu'il
avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme synthétique.
Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées de la pre-
mière comme de principes établis, et les exprime en formules qu'il
emploie ensuite sans les expliquer.
1. Damiano Romano. Défense historique des lois grecques venues à Rome
contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736, in-4''. — Quatorze Lettres sur le
troisième principe de la Scienza nuova, relatif à l'origine du langage; ouvrage
dans lequel on montre, par des preuves tirées tant de la philosophie que de
l'histoire sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
fausses et erronées, 1749. — Dans la préface de son premier ouvrage, il
reconnaît que Vico a mérité l'immortalité ; dans le second, fait après la mort
de Vico, il l'appelle plagiaire, etc. Il croit prouver d'abord que le système do
Vico n'est pas nouveau, et dans cette partie, malgré la diffusion et le pédan-
tisme, l'ouvrage est assez curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs
qui ont pu le mettre sur la voie. — Il soutient ensuite que ce système est
erroné, et particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. 139), dont on
jeta les cendres au vent.
M. Colangelo. Essai de quelques considérations sur la Science nouvelle,
dédiée à M. Louis de Médici, ministre des finances, 1821.
Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations, qu'ils
regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico à la liste des
philosophes du dix-huitième siècle, ils ont prétendu qu'il avait obscurci son
livre à dessein, pour le faire passer à la censure. Cette tradition, dont on
rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui à Galanti son biographe, et ensuite
à M. de Angelis. Les personnes qui ont le plus étudié Vico, MM. de Angelis
et Jannelli, n'y ajoutent aucune foi, et la lecture du livre suffit pour la
réfuter.
I
DE LA VIE DE VICO 135
Dans la dernière édition (1744), Tobscurité et la confusion aug-
mentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que
son fils, Gennaro Vico, rassembla les notes qu'il avait pu dicter
depuis l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages
auxquels elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les
fondre avec le texte, auquel il n'osait toucher.
La plupart des retranchements que nous nous sommes permis,
portent sur ces additions.
Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable intitulé
Idée de Vouvrage, et que nous ayons abrégé de moitié la Table
chronologique, nous n'avons réellement rien retranché du livre I".
Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé ailleurs,
et plus convenablement. Quant à Vidée de Vouvrage, Vico avoue
lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis d'abord
une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette explication
du frontispice pour remplir exactement le même nombre de pages.
C'est sur le second livre que portent les principaux retranche-
ments. Le plus considérable des morceaux que nous n'avons pas
cru devoir traduire, est une explication historique de la mytho-
logie grecque et latine. Il comprend, dans le deuxième volume de
l'édition de Milan (1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159,
165-171, 179, 182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous
en avons rejeté l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point
juger cette partie du système avec une injuste sévérité, il faut rap-
peler qu'au temps de Vico la science mythologique était encore
frappée de stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des
démons dans les dieux du paganisme, ou renfermée dans le sys-
tème presque aussi infécond de l'apothéose. Vico est un des pre-
miers qui aient considéré des divinités comme autant de symboles
d'idées abstraites.
Les autres retranchements du livre II comprennent les pages
7-12, 40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie
286-288. Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages
78-9, 81-2, 84, 133, 138-140, 143-4.
Vico mentionne, dans la bibliographie qu'on vient de lire, à
l'époque de leur publication, tous ses ouvrages importants : 1708.
De nostri temporis studiorum Ratione. — 1710. De antiquissima
Italorum sapieyitia ex originibus linguœ latinœ eruenda ; trad.
en italien, 1816, Milan. — 1716. Vita di Maresciallo Antonio
136 APPENDICE
Carafa» — 1721. De unojuris universi principio. De constantia
jurisprudentis, — Enfin les trois éditions de la Scienza nuova^
1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée en 1817, à Naples,
par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière Ta été, en 1801,
à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? 1821? Elle a été
traduite en allemand par M. W.-E. Weber, Leipsick, 1822. — Pour
compléter celte liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur des Opus-
cules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, les
a recueillis en quatre volumes in-8" (Naples, 1818). Nous avons
trouvé quelques omissions dans ce recueil : entre autres celle de
quelques notes faites par Vico sur VArt poétique d'Horace. Ces
notes peu remarquables ne portent point de date. Elles ont été
publiées récemment.— Les pièces inédites publiées en 1818, par
M. Antonio Giôrdano, se trouvent dans le recueil de Rosa.
Le premier volume du Recueil des Opuscules contient plusieurs
écrits en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico
sur sa vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico,
y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages xv
et 158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les
autres pièces sont moins importantes. — 1715. Discours sur les
somptueux repas des Romains, prononcé en présence du duc de
Medina-Cœli, vice-roi. — Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspre-
mont, comtesse d'Althan^mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité.
Comparaison remarquable entre la guerre de la succession d'Es-
pagne et la seconde guerre punique. — 1727. Oraison funèbre
d'*Angiola Cimini, marquise de la Petrella. L'argument est très
beau : Elle a enseigné par Vexemple de sa vie la douceur et
Vaustérité (il soave austero) de la vertu.
Le second volume renferme quelques opuscules et un grand
nombre de lettres, en italien. Le principal opuscule est la Réponse
à un article du journal littéraire d'Italie. C'est là qu'il juge
Descartes avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut.
Dans deux lettres que contient aussi ce volume (au P. de Vitré,
1726, et à D. Francesco Soi! a, 1729), il attaque la réforme carté-
sienne, et l'esprit du dix-huitième siècle, souvent avec humeur,
mais toujours d'une manière éloquente. Deux morceaux sur Dante
ne sont pas moins curieux. On y trouve l'opinion, reproduite depuis
par Monti, que l'auteur de la Divine Comédie est plus admirable
DE LA VIE DE VICO 137
encore dans le Purgatoire et le Paradis que dans VEnfer si exclusi-
vement admiré. — 1730. Pourquoi les orateurs réussissent mal
dans la poésie. — De la grammaire. — 1720. Remerciement à
un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, Vico
explique le peu de succès de la Scienza nuova. On y trouve le
passage suivant : < Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et nous
reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire
ensuite de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité;
comment pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? > etc.
— 1725. Lettre dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la
chaire de droit, ce qui lui a donné le loisir de composer la Science
nouvelle. — Lettre fort belle sur un ouvrage qui traitait de la
morale chrétienne, à M^"" Muzio Gaëta. — Lettre au même, dans
laquelle il donne une idée de son livre De antiqua sapientia Ita-
lorum. « Il y a quelques années que j'ai travaillé à un système
complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
conséquent, est infinie ; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni
à la diminution, ni à l'égalité... Non seulement dans les problèmes,
mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même
chose pour le géomètre comme pour Dieu. »
Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent
une haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque.
Les principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédica-
teur célèbre, Michelangelo, capucin; Nicolo Concina, de Tordre des
Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso
Maria Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressus-
cité, après une longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage
de Vico; le duc de Lorenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon
usage des passions humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble
vénitien, auteur d'une tragédie de César, et qui était lié avec
Leibnitz et Newton. Vico était aussi en correspondance avec le
célèbre Gravina, avec Paolo Doria, philosophe cartésien; avec
138 APPENDICE
Aulisio, professeur de droit à Naples, qui savait neuf langues, et
qui écrivit sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire.
D'abord ennemi de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la
lecture du discours De nostri temporis studiorum Ratione. Nous
n'avons ni les lettres qu'il écrivit à ces trois derniers, ni leurs
réponses.
Dans le troisième volume des Opuscules, Yico offre une preuve
nouvelle que le génie philosophique n'exclut point celui de la
poésie. Ainsi sont dérangées sans cesse les classifications rigou-
reuses des modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de
plus poétique que le génie de Platon? Vico présente aussi, par ce
double caractère, une analogie remarquable avec l'auteur de la
Divine Comédie.
Mais c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philoso-
phique de la Scienza iiuova, que Vico rappelle la profondeur et
la sublimité de Dante. Dans ses poésies proprement dites il a trop
souvent sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a
été resserré par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait.
Cependant plusieurs de ces pièces se font remarquer par une
grande et noble facture. Voyez particulièrement V Exaltation de
Clément XII, le Panégyrique de Vélecteur de Bavière^ Maxi-
milien Emmanuel ; la Mort d'Angela Cimini ; plusieurs sonnets,
pages 7, 9, 190, 195; enfin, un épithalame dans lequel il met
plusieurs des idées de la Scienza nuova dans la bouche de
Junon.
Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé
un sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa
à l'âge de vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée Pensées de
mélancolie. A travers les concetti ordinaires aux poètes de cette
époque, on y démêle un sentiment vrai : « Douces images du
« bonheur, venez encore aggraver ma peine ! Vie pure et tran-
« quille, plaisirs honnêtes et modérés, gloire et trésors acquis par
-« le mérite, paix céleste de l'âme (et ce qui est plus poignant à
« mon cœur), amour dont l'amour est le prix, douce réciprocité
« d'une foi sincère!... » Longtemps après, sans doute de 1720 à
1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait l'ingratitude
de la patrie de Vico. « Ma chère patrie m'a tout refusé!... Je la
« respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà
« dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne
< caresse point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est
< pas moins honorée... » La pièce suivante, la dernière du recueil
DE LA VIE DE VICO 139
de ses poésies, présente une idée analogue à celle du dernier
morceau qu'il a écrit en prose. (Voy. la fin du Discours.) C'est
une réponse au cardinal Filippo Pirelli, qui avait loué la Scienza
nuova dans un sonnet. « Le destin s'est armé contre un misé-
« rable, a réuni sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les
« autres hommes, et abreuvé son corps et ses sens des plus cruels
« poisons. Mais la Providence ne permet pas que Pâme qui est à
« elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a conduit, par des
« routes écartées, à découvrir son œuvre admirable du monde
« social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles-
« par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges,
« ô noble poète, déjà fameux, déjà antique de son vivant, il vivra
« aux âges futurs, l'infortuné Vico ! »
Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La
vigueur et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue,
eussent fait la gloire d'un savant ordinaire.
1696. Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci
Benavidii S. Stephani comitis atque in recjno Neap. Pro rege
oratio. — 1697. In funere Catharince Aragonicc Segorbiensium
ducis oratio. — 1702. Pro felici in Neapolitanum solium aditu
Philippi V, Hispaniarum novique orbis monarchœ, oratio. —
1708. De nostri temporis studiorum Ratione oratio ad littera-
rum studiosam juventutem, habita in R. Neap. Academia. —
1708. In Caroli et Marise AmalicB utriusque Siciliœ regum
nupiiis oratio. — Oratiuncula pro adsequenda laurea in
utroque jure. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi
R. Neap. Academia. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi
epistola.
1729. Vici vindiciœ sive notœ in acta eruditorum Lipsiensia
mensis augusti A. — 1727, ubi inter nova litteraria unum extat
de ejus libro, cui titulus : Principj d'una scienza nuova
d'intorno alla cominune natura délie nazioni. Cet article, où
l'on reproche à Vico d'avoir approprié son système au goût de
V Église romaine^ avait été envoyé par un Napolitain. La violence
avec laquelle Vico répond à un adversaire obscur ferait quelquefois
sourire, si l'on ne connaissait la position cruelle où se trouvait alors
Fauteur. « Lecteur impartial, dit-il en terminant, il est bon que tu
« saches que j'ai dicté cet opuscule au milieu des douleurs d'une
« maladie mortelle, et lorsque je courais les chances d'un remède
« cruel qui, chez les vieillards, détermine souvent l'apoplexie. Il
« est bon que tu saches que depuis vingt ans j'ai fermé tous les
140 APPENDICE
« livres, afin de porter plus d'originalité dans mes recherches sur
« le droit des gens ; le seul livre où j'ai voulu lire c'est le sens
< commun de l'humanité. » Ce qui rend cet opuscule précieux,
c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que le sujet propre de la
Scienza nuova, c'est la nature commune aux nations, et que
son système du droit des gens n'en est que le principal corollaire.
1708. Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
infestioremque quam stultum sibi esse neminem : Nul n'a
d'ennemi plus cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de
lui-même. — 1732. De mente heroica oratio habita in R. Neap.
Academia. L'héroïsme dont parle Vico est celui d'une grande âme,
d'un génie courageux qui ne craint point d'embrasser dans ses
études l'universalité des connaissances, et qui veut donner à sa
nature le plus haut développement qu'elle comporte. Nulle part il
ne s'est plus abandonné à l'enthousiasme qu'inspire la science con-
sidérée dans son ensemble et dans son harmonie. Cet ouvrage, qui
semble porter l'empreinte d'une composition très rapide, est sur-
tout remarquable par la chaleur et la poésie du style. (Voy. plus
bas). L'auteur avait cependant soixante-quatre ans.
Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Yico un grand nom-
bre de belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables :
Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des
armées impériales dans le royaume de Naples. — Autre en l'hon-
neur de l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi,
Charles Borromée. — Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore,
faite par ordre du cardinal Wolfang de Scratembac, vice-roi.
Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont men-
tionné Vico : Journal de Trévoux, 1726, septembre, page 1742. —
Journal de Leipsick, 1727, août, page 383. — Bibliothèque
ancienne et moderne de Leclerc, tomeXVlll, partie ii, page426. —
Damiano Romano. — Duni? Governo civile. — Cesarotti (sur
Homère). — Parini (dans ses cours à Milan). — Joseph de Cesare,
Pensées de Vico sur... 18...? — Signorelli. — Romagnosi (de
Parme). — L'abbé Talia, Lettres sur la philosophie morale, 1817,
Padoue. — Colangelo, Biblioteca analitica, passim. — Joignez-y
Herder, dans ses Opuscules, et Wolf dans son Musée des sciences
de Vantiquité (tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la
partie de la Scienza nuova relative à Homère. — Aucun Anglais,
aucun Écossais, que je sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est
l'auteur d'une brochure récemment publiée sur l'état des études en
DE LA VIE DE YICO 141
Allemagne et en Italie.— En France, M. Salfî est le premier qui ait
appelé Tattention du public sur la Scienza nuova, dans son Éloge
de Filangieri, et dans plusieurs numéros de la Revue encyclo-
pédique, t. II, page 540; t. VI, page 364; t. VII, page 343. —
Voy. aussi Mémoires du comte Orloff sur Naples, 1821, t. IV,
page 439, et t. V, page 7.
Vico n'a point laissé d'école ; aucun philosophe italien n'a saisi
son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez grand nombre
d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. Nous donnons
ici la liste des principaux.
Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer
que deux des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico
(les Institutions et la Diceosina), je donne les titres de tous les
livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
de plus amples recherches. — Leçons d'économie politique et com-
merciale. — Méditations philosophiques (sur la religion et la
morale), 1758. — Institutions de métaphysique à l'usage des com-
mençants. — Lettre académique (sur l'utihté des sciences, contre
le paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764. — Logique à l'usage des
jeunes gens, 1766 (divisée en cinq parties : emendatrice, incen-
trice, giudicatrice, ragionatrice, ordonatrice. On estime le
dernier chapitre {Considérations sur les sciences et les arts). —
Traité des sciences métaphysiques, 1764 (divisé en Cosmologie,
Théologie, Anthropologie). — Dicéosine, ou science des droits
et des devoirs de Vhomme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout
dans le troisième volume de la Dicéosine que Genovesi expose des
idées analogues à celles de Vico.
Filangieri (né en 1752, mort en 1788). — Quoique cet homme
célèbre n'ait rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous
croyons devoir le placer dans cette liste. A l'époque de sa mort pré-
maturée, il méditait -deux ouvrages; le premier eût été intitulé :
Nouvelle science des sciences; le second : Histoire civile, uni-
verselle et perpétuelle. Il n'est resté qu'un fragment très court du
premier, et rien du second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
Cuoco (mort en 1822), Voyage de Platon en /fa/ie. Ouvrage très
superficiel et qui exagère tous les défauts du Foyagfe d'Anacharsis.
Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air
plus paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont
elles dérivent. Ce sont à peu près les mêmes idées sur l'Histoire
éternelle, sur l'Histoire romaine en particulier, sur les Douze
Tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où les
142 APPENDICE
persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
nouvelle.
L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800) est de
tous les publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico.
Mais, quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses Saggi poli-
tici, les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné
en clarté. Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire
des religions, des gouvernements, des lois, des mœurs, de la
poésie, etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu.
Les explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phéno-
mènes sociaux ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans
l'appuyer sur une base plus solide. Néanmoins les Essais poli-
tiques sont encore le meilleur commentaire de la Science nouvelle.
Voici les points principaux dans lesquels il s'en écarte. 1° Il pense
avec raison que la seconde barbarie^ celle du moyen âge, n'a pas
été aussi semblable à la première que Vico paraît le croire. 2" Il
estime davantage la sagesse orientale. 3° Il ne croit pas que tous
les hommes après le déluge soient tombés dans un état de brutalité
complète. 4° Il explique l'origine des mariages, non par un sen-
timent religieux, mais par la jalousie. Les plus forts auraient
enlevé les plus belles, auraient ainsi formé les premières familles
et fondé la première noblesse. 5° Il croit qu'à l'origine de la société
les hommes furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et
Rousseau, mais chasseurs et pasteurs.
Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées
de Vico sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du
dernier siècle. Un philosophe de nos jours me semble mieux
mériter le titre de disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jan-
nelli, employé à la bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en
1817, un ouvrage intitulé : Essai sur la nature et la nécessité de
la science des choses et histoires humaines. Nous n'entrepren-
drons pas de juger ce livre remarquable. Nous observerons seu-
lement que l'auteur ne semble pas tenir assez de compte de la
perfectibilité de l'homme. Il compare trop rigoureusement l'huma-
nité à un individu, et croit qu'elle aura sa vieillesse comme sa
jeunesse et sa virilité (page 58).
11 ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs
français, anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de
rhisloire. Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exacti-
DE LA VIE DE VICO 143
tude le titre de l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom
de Tauteur.
France. Bossuet. Discours sur Vhistoire universelle, 1681. —
Voltaire. Philosophie de Vhistoire. Essai sur Vesprit et les
mœurs des nations, commencé en 1740, imprimé en 1765. —
Turgot. Discours sur les avantages que rétablissement du
christianisme a procurés au genre humain. Autre sur les pro-
grès de Vesprit humain. Essais sur la géographie politique.
Plan d'histoire universelle. Progrès et décadences alternatives
des sciences et des arts. Pensées détachées. Ces divers morceaux
sont ce que nous avons de plus original et de plus profond sur la
philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à l'âge de vingt-cinq
ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754. Voy. le second
volume des Œuvres complètes, 1810. — Condorcet. Esquisse d'un
tableau historique deà progrès de Vesprit humain; écrit en
1793, publié en 1799. — M""" de Staël, passim, et surtout dans son
ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
institutions politiques. — Walckenaër. Essai sur Vhistoire de
Vespèce humaine. — Cousin. De la philosophie de Vhistoire,
dans ses Fragments philosophiques, écrit en 1818, imprimé en
1826. — Michelet, Introduction à Vhistoire universelle, etc.
Angleterre. Ferguson. Essai sur Vhistoire de la société civile.
1767; trad. — Millar. Observations sur les distinctions de
rang dans la société. 1771. — Kames. Essais sur Vhistoire de
Vhomme, 1773. — Dunbar. Essais sur Vhistoire de Vhumanité,
— Price... 1787. — Priestley. Discours sur Vhistoire; traduits.
Allemagne. Iselin. jF/is^oire du genre humain, 1764. — Herder.
Idées philosophiques sur Vhistoire de Vhumariité. 1772 (traduit
par Edgar Quinet, 1827). — Kant. Idée de ce que pourrait être
une histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen
du monde (traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II,
an VIII). Autres opuscules du même, sur l'identité de la rfeice
humaine, sur le commencement de l'histoire du genre humain, sur
la théorie de la pure religion morale, etc. (traduits dans le même
volume du Conservateur, ou dans les Archives philosophiques
et littéraires, tome VIII). — Lessing. Éducation du genre
humain, 1786. — Meiners. Histoire de Vhumanité, 1786. —
Voyez aussi ses autres ouvrages, passim, — Carus. Idées pour
servir à Vhistoire du genre humain — Ancillon. Essais philo-
sophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. Voy. Philosophie
►
144 APPENDICE, ETC.
de Vhistoire, dans le premier volume; Perfectibilité, dans le
second (écrit en français).
Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
philosophie de l'histoire; tels que VHistoire de la, culture et de la
littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creuzer,
trad. par Guigniaut, etc.
EXTRAITS
DIVERS OPUSCULES
LETTRES DE VIGO
Après la Science nouvelle et les trois Traités de Vico
dont on trouvera plus loin l'extrait ou la traduction, le
plus important de ses ouvrages est un discours pro-
noncé à l'ouverture de l'Académie de Naples, en 1708.
C'est là qu'il attaque la nouvelle critique dans son
application à toutes les sciences. Nulle part il ne l'ap-
précie avec autant de modération et de justice.
Ce discours est intitulé : de la Méthode suivie de notre
temps dans les études. L'auteur compare cette méthode
à celle des anciens, et balance les inconvénients et
les avantages qui sont propres à chacune d'elles.
(De nostri temporis studiorum Ratione, 1708, etc.) —
Après avoir exalté, dans un morceau fort ingénieux,
toutes les découvertes des modernes, il entre dans T examen
des inconvénients qUe leur méthode peut présente^. ■■
10
146 OPUSCULES
Parlons d'abord de la critique par laquelle commen
cent aujourd'hui les études ; de crainte que la vérité
première dont elle fait son point de départ, ne soit
mêlée de faux, ou du moins ne soit soupçonnée d'en
contenir, elle rejette avec le faux les vérités d'un ordre
secondaire, et tout ce qui n'est que vraisemblable. On
a tort de commencer ainsi par la critique; c'est le sens
commun que l'on doit former en premier lieu chez les
jeunes gens, de crainte qu'arrivés à la pratique de la
vie, ils ne se jettent dans l'extraordinaire et dans le
bizarre; or, si la science sort du vrai et l'erreur du
faux, c'est du vraisemblable que résulte le sens com-
mun. Le vraisemblable tient comme le milieu entre
le vrai et le faux; ordinairement c'est le vrai, le faux
rarement. C'est pourquoi il est bien à craindre que le
sens commun qu'on devrait développer avec tant de
soin chez les jeunes gens, ne soit étouffé en eux par
la critique.
En outre, le sens commun est la règle de l'éloquence,
comme celle de tout autre genre d'habileté. Il est donc
à craindre que notre critique ne rende les jeunes gens
peu propres à l'éloquence. — Les critiques modernes
placent leur vérité première hors de toutes les images
corporelles. Mais pour les jeunes gens un tel précepte
est prématuré; leur faculté distinctive, c'est l'imagina-
tion, comme la raison est celle des vieillards; on ne
doit point étouffer en eux une faculté qui a toujours
passé pour l'indice du plus heureux naturel. La
mémoire aussi, qui n'est guère que l'imagination,
doit être cultivée avec soin dans les enfants, chez
lesquels cette faculté seule est déjà puissante. Gardons-
nous d'émousser le génie des arts qui s'appuient sur
OPUSCULES 147
Fimagination ou sur la mémoire, tels que la peinture,
ïa poésie, l'art oratoire, ou la jurisprudence. La cri-
tique, instrument commun de tous les arts, de toutes
les sciences, ne doit jamais en gêner la culture. Ces
inconvénients n'avaient point lieu chez les anciens
qui, généralement, faisaient de la géométrie la logique
des enfants; s'attacharit à suivre la direction de la
nature, ils enseignaient aux enfants la science qu'on
ne peut bien apprendre sans imagination ; de sorte
que, par des progrès insensibles, ils habituaient ces
jeunes esprits à l'exercice de la raison.
De nos jours la critique est seule cultivée, et la
topique (ou art d'inventer), qui devrait la précéder, est
négligée entièrement. C'est encore une erreur : l'in-
vention des choses précède naturellement le jugement
que l'on porte de leur vérité ; la topique doit donc
précéder la critique. La première nous habituant à
parcourir successivement les lieux qui peuvent nous
fournir des raisons, nous rend capables d'apercevoir
sur-le-champ, dans chaque cause, tous les moyens de
persuader. Écoutez nos critiques lorsqu'on leur propose
une question douteuse : je verrai, disent-ils, j'exami-
nerai. — • [Mais, dira-t'On, en parcourant tous les moyens
de persuasion, on en rencontre de légers, de frivoles.] —
L'éloquence doit se régler sur l'esprit des auditeurs;
c'est par ces frivolités que Gicéron régna au barreau,
dans le Sénat, surtout à la tribune ; et il n'en fut pas
moins l'orateur le plus digne de la majesté de l'empire
romain. Lequel croire, d'Arnauld qui regarde la topique
comme inutile à l'éloquence, ou de Gicéron qui déclare
que c'est surtout par la topique qu'il est devenu élo-
quent. D'autres décideront entre eux; pour nous, juges
148 OPUSCULES
impartiaux, nous dirons que si la critique donne au
discours la vérité, la topique lui donne l'abondance.
On peut remarquer dans la philosophie ancienne que
les sectes les plus éloignées de la critique moderne
exposèrent leurs doctrines avec le plus de développe-
ment. Les stoïciens qui, comme nos modernes, font
de l'esprit humain la règle du vrai, présentent plus
que tous les autres de sécheresse et de maigreur. Les
épicuriens, qui rapportent aux sens le jugement du
vrai, ont de la clarté et un peu plus de développement.
Les anciens académiciens qui disaient, d'après Socrate,
quils savaient pour toute chose quils ne savaient rien,
avaient dans leurs discours l'abondance des neiges,
l'impétuosité des torrents. C'est que les stoïciens et
les épicuriens soutenaient les uns et les autres un
seul côté de la dispute; Platon penchait tour à tour
vers le côté qui lui paraissait le plus vraisemblable;
et Carnéade défendait tour à tour les deux opinions
opposées. — Le vrai est un, les choses vraisemblables
sont nombreuses, les fausses infinies en nombre.
Aussi, chacune des deux manières, prise exclusive-
ment, est vicieuse : la topique saisit souvent le faux,
la critique néglige le vraisemblable. Pour éviter l'un
et l'autre défaut, il faudrait, à mon avis, que les jeunes
gens apprissent d'abord toutes les sciences et tous les
arts pour enrichir les lieux de la topique ; pendant ce
temps ils se fortifieraient par le sens commun en se
préparant à l'habileté pratique, et particulièrement à
l'éloquence; ils cultiveraient l'imagination et la
mémoire au profit des arts qui s'appuient sur ces deux
facultés; enfin ils s'occuperaient de la critique, sou-
mettraient à leur jugement tout ce qu'on leur aurait
OPUSCULES 149
appris, et s'exerceraient à discuter le pour et le contre
sur chaque question. Ainsi ils seraient à la fois éclairés
par la vérité dans la théorie, habiles dans la pratique,
abondants dans l'éloquence, pleins d'imagination pour
cultiver la poésie et la peinture, et capables d'appli-
quer une forte mémoire aux travaux de la jurispru-
dence. En outre, il n'y aurait pas à craindre qu'ils
devinssent légers et téméraires, comme ceux qui
discutent les choses en même temps qu'ils les appren-
nent, et ils n'auraient pas non plus la docilité supersti-
tieuse de ceux qui ne regardent comme vrai que ce
que le maître a dit.
Arnauld lui-même, qui réprouve la marche que je
viens d'indiquer, peut l'appuyer d'une preuve nou-
velle. Il a rempli la Logique de Port-Royal d'exemples
tirés de toute espèce de connaissances. Gomment
comprendre ces exemples si l'on n'a longtemps étudié
les sciences et les arts d'où ils sont tirés. Ainsi, en
enseignant la logique en dernier lieu, on évite encore
un autre inconvénient : celui dans lequel tombe
Arnauld de donner des exemples, peut-être utiles,
mais qu'on ne peut faire comprendre, quant à ceux
des partisans d'Aristote, les leurs seraient compris,
qu'ils ne resteraient pas moins inutiles.
Vico montre ensuite combien la méthode géométrique
appliquée à la physique est capable de la frapper de
stérilité, a Les physiciens modernes, dit-il^ et ceci ne
p)eut s entendre que des cartésiens qui régnaient alors en
Italie^ agissent comme des gens qui auraient hérité
un palais où tout a été prévu pour la commodité et la
magnificence, et où il ne s'agit plus que de bien dis-
tribuer le mobilier, et d'y faire de temps en temps
OPUSCULES
changements légers
que
la
mode
peut
.. Gardons-nous de
nous
y
tromper
, ces
150
quelques
demander.
méthodes modernes, cet emploi continuel du sorite,
qui, dans la géométrie, sont les vrais moyens de
démonstration, deviennent vicieux, insidieux même,
lorsque les choses ne comportent point de démonstra-
tion. C'est le reproche que l'on faisait aux stoïciens
qui se servaient de cette arme dans la dispute. Tout
ce qu'on nous présente en physique comme des vérités
démontrées géométriquement n'est que simple vrai-
semblance. C'est bien la méthode de la géométrie, mais
non plus la même force de démonstration! En géométrie
nous démontrons, parce que nous créons. Pour pou-
voir démontrer en physique, il faudrait pouvoir créer.
C'est en Dieu seul que se trouvent les véritables formes
des choses auxquelles se rapporte leur nature. De plus,
cette méthode qui nous habitue à passer d'une idée à
celle qui en est la plus voisine, sans laisser d'inter-
médiaire, rend incapable de saisir des rapprochements
entre des choses très éloignées et très différentes.
Quant à l'analyse algébrique, il faut avouer que,
grâce à ses applications, et aux énigmes de la géomé-
trie, nos modernes sont devenus autant d'CEdipes.
Mais n'oublions pas que la facilité énerve l'esprit, que
la difficulté l'aiguise. La géométrie n'arrête l'esprit
que pour lui donner plus de force et de vivacité lors-
qu'il redescend à la pratique. L'analyse, au contraire,
semblable à la sibylle dans laquelle un dieu agit et parle
comme à son insu, fait son calcul, et attend si l'équa-
tion qu'elle cherche se trouvera obtenue \ Si l'analyse
1. Rousseau dit en parlant de l'application de l'algèbre à la géométrie :
« Je n'aimais point cette manière d'opérer sans voir ce qu'on fait ; et il me
OPUSCULES 151
est un art de deviner^ prenons garde que les jeunes
gens n'y aient trop souvent recours, comme à une
sorte de machine ; nec deus intersit, nisi dignus vindice
nodus incident.
La médecine moderne, contraire en cela à celle des
anciens, croit connaître les causes des maladies, et
néglige d'en observer les symptômes précurseurs.
Bacon a reproché aux partisans de Galien d'employer
le syllogisme dans leurs pronostics sur les causes des
maladies; je n'approuve pas plus le sorite si usité chez
les modernes. Ni l'un ni l'autre ne nous apprennent
rien de nouveau, puisqu'ils ne font que développer,
dans une seconde proposition, ce qui était déjà contenu
dans la première. Le principal instrument de la méde-
cine doit être l'induction. Elle ne doit point cultiver
exclusivement la thérapeutique des modernes, mais
aussi l'hygiène des anciens, qui comprend la gymnas-
tique et la diurétique.
Mais le plus grand inconvénient de nos études
modernes, c'est qu'elles cultivent les sciences natu-
relles aux dépens des sciences morales, et qu elles
négligent surtout la partie de la morale qui nous fait
connaître les affections de l'âme humaine, les carac-
tères propres aux vices, aux vertus, et la diversité des
mœurs, selon l'âge, le sexe, la condition, la fortune^
la famille, ou la patrie des individus ; étude difficile,
mais également utile pour former à la pratique des
affaires et à l'éloquence. Aussi, avons-nous presque
abandonné les grandes et nobles études de la poli-
tique. Les modernes n'ont qu'un but dans leurs tra-
« semblait que résoudre un problème de géométrie par les équations, c'était
« jouer un air en tournant une manivelle. » Confessions^ liv. XI. (N. du T.)
152 OPUSCULES
vaux, la connaissance de la vérité. Ils cherchent la
nature des choses, parce qu'elles semblent certaines ;
ils négligent la nature de l'homme, parce qu'elle est
incertaine à cause de sa liberté. Mais ce genre d'études
rend les jeunes gens également incapables d'agir avec
prudence dans la vie civile, de passionner leur style
et de le teindre des mœurs qu'ils auraient observées.
La reine des affaires humaines, c'est Yoccasion; joi-
gnez-y le choiœ entre les choses qu'elle présente. Or,
quoi de plus incertain?... On ne peut donc juger des
actions des hommes, d'après la règle droite et inflexible
de la raison, mais plutôt employer dans ce jugement
la règle lesbienne, qui suit la forme sur laquelle on
l'applique. C'est en cela que la science diffère de la
prudence. Ceux qui excellent dans la science suivent
une même cause dans les nombreux effets qu'elle peut
avoir dans la nature. Ceux-là sont prudents, qui
recherchent les causes nombreuses d'un même fait,
pour trouver par conjecture quelle est la véritable. La
science considère les vérités les plus hautes et les plus
générales; la sagesse, les vérités d'un ordre inférieur.
Aussi distingue-t-on les caractères du sot, de l'igno-
rant habile, du savant inhabile et de l'homme sage.
Le sot ne voit dans la vie ni les vérités les plus hautes,
ni celles de détail ; l'ignorant habile voit les secondes,
mais non les premières; le savant inhabile juge des
secondes par les premières; le sage s'élève des véri-
tés de détail aux vérités générales. Les vérités géné-
rales sont éternelles ; tout ce qui est particulier peut
à chaque instant devenir faux. Les vérités éternelles
sont au-dessus de la nature ; il n'est rien dans la nature
qui ne soit mobile et sujet au changement. Or le bon
OPUSCULES 153
et l'utile s'accordent avec le vrai ; les effets du second
sont ceux du premier.
Le sot qui ne connaît ni les vérités générales ni les
particulières, porte immédiatement la peine de son
imprudence. L'ignorant habile qui s'attache aux vérités
particulières sans connaître le vrai en général, tire
aujourd'hui avantage de son adresse et de ses ruses,
mais elles lui nuiront demain. Le savant inhabile, qui
va des vérités générales droit aux particularités, perce
sa route à travers les obstacles et les détours de la vie
humaine. Mais le sage qui marche dans ce sentier
oblique et incertain, en prenant pour guide le vrai
éternel, ne craint point de prendre un circuit, lorsque
la ligne droite est impraticable; il cherche dans ses
desseins l'utilité la plus lointaine que la nature
humaine puisse prévoir. C'est donc à tort qu'on met-
trait à l'usage de la prudence la manière de juger qui
est propre à la science. On estimerait les actions
humaines d'après la droite raison, tandis que les
hommes, peu sensés pour la plupart, suivent le caprice
ou le hasard, et non la sagesse. Faute d'avoir cultivé
le sens commun, indifférents au vraisemblable, s'en
tenant au vrai, au vrai seul, ils s'inquiètent peu si le
reste des hommes pense de même et voit la vérité où
ils la placent.
Mais, dira-t-on, vous voulez donc former des courti-
sans plutôt que des philosophes ? Yous voulez qu'ils
négligent le vrai pour l'apparence ? A Dieu ne plaise !
je veux qu'ils aient égard à ce qui leur semble le vrai,
et qu'ils suivent l'honnête ou du moins ce que tous
jugent tel.
La nouvelle méthode est plus faite pour les esprits
154 OPUSCULES
des Français que pour ceux des Italiens. La langue
française, avec ses nombreux substantifs et son défaut
d'inversion, manque de flexibilité. La vers-ification
française avec ses alexandrins qui vont deux à deux, a
peu de majesté et de mouvement. Mais cette langue, si
peu propre au style orné et sublime, convient à celui de
la philosophie. Abondante en substantifs, et surtout en
substantifs qui expriment des abstractions, elle effleure
toujours les généralités. Aussi est-elle éminemment
propre au genre didactique, parce que les arts et les
sciences s'attachent aux généralités les plus élevées.
S'il est vrai que les esprits sont formés par les langues,
bien plus qu'ils ne les forment, on conviendra que
cette nouvelle critique qui semble toute spirituelle,
que cette analyse qui dégage de tout caractère corporel
le sujet de la science, ne pouvaient prendre naissance
que chez le peuple qui parle la plus subtile de toutes
les langues, la plus susceptible d'abstraction.
Vico pense que la critique et la physique moderne nui-
ront peu à la poésie^ pourvu qu^on ne les enseigne pas
aux enfants de trop bo7ine heure. En effet, la poésie,
comme la philosophie, s'occupe de la recherche du
vrai. Le poète ne s'écarte des formes ordinaires du
vrai que pour en créer une image plus excellente ; il
n'abandonne la nature incertaine que pour suivre la
nature constante ; il ne se permet la fiction qu'afin
d'être mieux dans la vérité. Ce n'était pas sans raison
que les stoïciens regardaient Homère comme leur
maître. La géométrie elle-même n'est pas sans rapport
avec la poésie : des deux côtés, les données sont ima-
ginaires, la vérité est dans la déduction.
Un des inconvénients de notre système d'études,
OPUSCULES 155
c'est que nous avons réduit en art une foule de choses
qui devraient être abandonnées à la prudence, à l'habi-
leté pratique. La prudence prend conseil des circons-
tances qui sont en nombre infini, et qui par consé-
quent échappent à toute prévoyance. Aussi rien déplus
inutile dans la pratique que ces préceptes généraux...
Les arts de ce genre, ceux de la rhétorique, de la
poésie, de l'histoire, doivent se contenter, comme les
hermès que les anciens plaçaient dans les carrefours,
de nous indiquer la route et le but ; la route c'est la
philosophie, le but c'est la contemplation de la nature
dans sa plus haute perfection. Lorsque la philosophie
était seule cultivée, et qu'elle renfermait en quelque
sorte tous les arts dans son sein, les écrivains les plus
illustres ont fleuri dans ces trois genres, chez les Grecs,
chez les Latins et chez les modernes.
Pour prouver V inconvénient de réduire en art les
choses qui doivent être abandonnées en grande partie à
la prudence^ Vico esquisse V histoire de la jurisprudence
romaine. Les idées les plus importantes que présente ce
morceau remarquable ont été plus tard reproduites avec
plus d'originalité encore au commencement de son opus-
cule De juris uno principio et fine, et surtout dans le
quatrième livre de la Science nouvelle. Dans le discours
dont nous donnons ici l'extrait^ il rapporte tous les mys-
tères de la jurisprudence romaine à la politique des
patriciens. Voyez V explication bien plus philosophique
quil en donne ailleurs [Science nouvelle., livre IV,
chapitre m, et passim). Il rentre ensuite dans son
sujets en comparant les inconvénients et les avantages
de r ancienne jurisprudence et de la moderne.
Il était utile sous la république romaine que la juris-
156 OPUSCULES
prudence fût secrète ; il a été utile sous l'empire et
chez les modernes qu'elle ne le fût pas. Originairement
tous connaissaient le droit public, le droit privé était
un mystère; depuis, le contraire a eu lieu. Exercés
d'abord dans l'étude du droit public, les jurisconsultes
donnaient ensuite leurs consultations sur le droit
privé; aujourd'hui on ne consulte sur les affaires publi-
ques que ceux qui auparavant ont été éprouvés dans
la jurisprudence. L'étude des trois sortes de droits
(sacré, public et privé) était une autrefois ; elle s'est
divisée selon son objet. Le droit privé ne prévoyait
que les cas généraux; maintenant il embrasse les faits
les plus minutieux. Autrefois peu de lois, mais d'in-
nombrables privilèges ; aujourd'hui des lois tellement
particulières qu'elles semblent elles-mêmes des privi-
lèges. La jurisprudence, d'abord générale, inflexible,
était appelée avec raison scientia justi; aujourd'hui
flexible et particulière, elle est devenue ars œqui. Les
jurisconsultes qui s'attachaient à la lettre, s'attachent
maintenant à l'esprit de la loi ; sous ce rapport le juris-
consulte fait maintenant ce que faisait autrefois
l'orateur.
De cette révolution sont résultés divers avantages,
divers inconvénients. C'est un avantage que la juris-
prudence, partagée chez les Grecs entre la science du
philosophe, l'érudition du légiste et l'art de l'orateur,
partagée chez les Romains avant l'Édit perpétuel entre
l'orateur et le jurisconsulte, ne forme plus aujourd'hui
qu'une même doctrine. Mais c'est un inconvénient que
la politique ne fasse plus partie de la jurisprudence,
dont elle est la mère, et avant laquelle elle devrait être
enseignée ; il en était autrement chez les Grecs où les
t
OPUSCULES 157
philosophes l'enseignaient, et chez les Romains où on
l'apprenait par la pratique même des affaires. —
Aujourd'hui il faut moins d'éloquence pour que l'esprit
triomphe de la lettre. Mais en récompense, les lois
n'ont plus le même caractère de sainteté ; chaque
exception que l'on obtient est un coup porté à leur auto-
rité. — Nos jurisconsultes consultent plutôt l'équité que
la rigueur du droit, afin de ménager les intérêts parti-
culiers; les anciens Romains, rigides observateurs du
droit, servaient mieux en cela ceux de la république. En
faisant éprouver à un seul individu la rigueur du droit,
on imprime à tous le respect des lois. — C'est un avan-
tage chez les modernes que l'on passe du droit privé
au droit public; le premier est comme une épreuve
où l'on risque moins de nuire à l'État. — C'en est un
encore que les fonctions du jurisconsulte et de l'ora-
teur soient réunies chez nous ; nous traitons avec plus
de gravité les causes de fait, celles de droit avec plus
d'abondance et de développement. En récompense le
droit lui-même est divisé. Le droit sacré est traité par
les théologiens et les canonistes, le droit public par
les conseillers des princes; les jurisconsultes n'ont
conservé que le droit privé. — Mais il est dans le droit
moderne un inconvénient qu'aucun avantage, à mon
avis, ne peut balancer : c'est le nombre injûni des lois
qui pour la plupart ont un objet peu important. Leur
nombre empêche de les observer ; le peu d'importance
de leur objet fait qu'on les méprise aisément, et ce
mépris s'étend aux lois qui touchent les plus hauts
intérêts. Chez les Romains, au contraire, le petit livre
des Douze Tables est la source de toute la jurispru-
dence, /o^5 o?nm5 romani juris. Et qu'on ne dise point
158 OPUSCULES
que le grand nombre de nos lois est compensé par
le grand nombre de privilèges qu'admettait leur
législation. Les privilèges ne faisaient point exemple,
on devait (je ne dis point, on pouvait) n'y avoir aucun
égard dans les autres cas qui se présentaient. Au
contraire, nos lois de détails étendent leur autorité
par voie de conséquence.
Vico montre ensuite qu'on doit ne pas se contenter d'ëtu
dier le droit romain en lui-même, comme les disciples
d'Alciat, encore moins rappliquer d'une manière forcée
à la jurisprudence moderne, comme V avaient fait aupa-
ravant les disciples d'Accurse. Il établit la nécessité de
mettre en harmonie le droit avec la constitution politique
des monarchies modernes, et indique quel secours le droit
peut tirer de V histoire. Il faut, dit-il, chercher la cause
politique de chaque loi romaine, et examiner ce que
peut en emprunter notre jurisprudence. Il faut compa-
rer la monarchie romaine avec les nôtres... et définir
les termes du droit d'une manière conforme à la nature
de notre gouvernement. Qu'est-ce que le droit? l'art de
protéger l'intérêt public. Qu'est-ce que le droit pris
dans le sens du juste ? l'utile. Qu'est-ce que le droit
naturel? l'utilité de l'individu. Le droit des gens?
l'utilité des nations. Le droit civil? l'utilité de la cité.
Pourquoi un droit naturel? pour que Thomme vive.
Pourquoi un droit des gens ? pour que l'homme vive
avec facilité et sûreté. Pourquoi un droit civil? pour
que l'homme vive heureux. Quelle est la loi suprême
que l'on doit toujours suivre dans l'interprétation des
autres ? la grandeur de la monarchie, le salut du
prince, la gloire de l'un et de l'autre.
Après avoir donné les motifs politiques de plusieurs
OPUSCULES 1K9
lois romaines (Voy. la Science nouvelle, livre II, et
livre IV, passiw), il ajoute ce qui suit : Vous voyez que
le temps de la jurisprudence rigoureuse est celui de
l'accroissement de la république, qu'elle s'adoucit et
se relâche avec la décadence de l'empire. Cet adoucis-
sement fut d'abord l'effet de la politique des empe-
reurs, qui voulaient affermir leur autorité ; puis un
remède à l'affaiblissement que cette autorité éprouvait ;
enfin un mal qui en entraîna la ruine. En effet, la dif-
férence des agnats et des cognats étant détruite, le
droit de gentilité étant éteint, les familles patriciennes
perdirent leur fortune, virent la grandeur de leur
nom s'évanouir et s'anéantir leur puissance. Lorsque
la loi eut traité si favorablement les esclaves, le sang
libre ne tarda pas à se mêler, à se corrompre. Le droit
de cité une fois étendu à tous les sujets de l'empire,
l'amour de la patrie, l'enthousiasme du nom romain
s'éteignirent dans les citoyens indigènes. La jurispru-
dence étant devenue entièrement favorable au droit
privé, les citoyens crurent dès-lors que le droit n'était
que l'intérêt individuel, et ne se soucièrent plus de
l'utilité publique. Le droit des Romains et des provin-
ciaux ayant été confondu, les provinces devinrent des
États presque indépendants, même avant l'invasion des
barbares. Auparavant le peuple romain avait la gloire
et la force de l'empire, les alliés n'avaient que l'hon-
neur de la fidélité; dès que l'égalité s'établit, la monar-
chie romaine s'affaiblit peu à peu, se démembra, et
enfin fut détruite. Ainsi le relâchement de la juris-
prudence fut la principale cause de la corruption de
l'éloquence chez les Romains, et de la destruction de
leur puissance.
160 OPUSCULES
Si le prince veut fortifier la sienne, il fera interpré-
ter les lois romaines d'après les maximes de la poli-
tique ; les juges suivront la même règle dans leurs
jugements. Les orateurs s'efforcent toujours de donner
l'avantage au droit privé sur le droit public ; c'est au
contraire le devoir des juges de faire triompher le
droit public du droit privé. Par là la politique, qui est
la philosophie du droit, sera de nouveau unie à la
jurisprudence ; les lois en paraîtront plus graves et
plus saintes ; on verra fleurir l'éloquence qui convient
à la monarchie, l'éloquence supérieure à celle des
orateurs de nos jours autant que le droit public
l'emporte sur le droit privé en gravité, en importance,
en majesté.
Après ces développements sur V étude de la jurispru-
dence^ Vico indique les derniers inconvénients que lui
présente le systèriie d'études des modernes. Les principaux
se trouvent précisément dans les deux choses qui assu-
rent notre supériorité sur les anciens^ la multiplicité des
modèles en tous genres., et la division du travail intel-
lectuel. Ceux qui nous ont laissé les meilleurs modèles,
n'en ont pas eu d'autres que la nature. Leurs imita-
teurs ne peuvent espérer de les surpasser, ni même de
les égaler; les premiers venus ont pris, chacun dans
son genre, ce que la nature présentait de mieux. Si
la sculpture a moins réussi chez les modernes que
la peinture, ne serait-ce pas parce que nous avons
conservé l'Hercule, l'Apollon, et tant d'autres statues
antiques, tandis que nous avons perdu la Vénus
d'Apelle et l'Ialysus de Protogèné? — L'imprimerie,
du reste si utile, a eu l'inconvénient de multiplier
indifféremment tous les livres, au lieu, qu'auparavant
. OPUSCULES 161
on ne se donnait la peine de copier que les ouvrages
excellents.
Pourquoi les anciens qui avaient, dans leurs gym-
nases, dans leurs thermes, dans leur champ de Mars,
des espèces d'universités pour l'éducation du corps,
n'en ont-ils pas aussi pour celle de l'âme ? C'est que
chez les Grecs un philosophe était à lui seul une uni-
versité complète. Les Romains avaient encore moins
besoin d'université, eux qui plaçaient la sagesse dans
la seule jurisprudence, et qui apprenaient cette science
dans la pratique des affaires publiques. Mais lorsque
l'empire succéda à la république, et que la jurispru-
dence, dévoilant ses mystères, s'étendit et se compli-
qua par la multitude des écrivains, par la division des
sectes, par la variété des opinions, on fonda des acadé-
mies où elle était enseignée à Rome, à Béryte, à Gons-
tantinople. Combien n'avons-nous pas plus besoin
encore des universités?... Dans les nôtres, chaque
professeur enseigne la science dans laquelle il est le
plus versé. Mais cet avantage entraine avec lui un
inconvénient : c'est la division, la scission des arts et
des sciences, que la seule philosophie embrassait
toutes autrefois, et qu'elle animait d'un même esprit.
Les anciens philosophes présentaient une harmonie
parfaite entre leurs mœurs, leur doctrine et leur ma-
nière de l'exposer. Socrate qui professait ne rien savoir ,
n'avançait rien lui-même, mais pressait les sophistes
par une suite de questions, comme s'il eût voulu
apprendre d'eux quelque chose; et c'était de leurs
réponses qu'il tirait ses inductions. Les Stoïciens, qui
faisaient de l'intelligence la règle du vrai, et préten-
daient que le sage ne pense rien à la légère (ni/ni
il
162 OPUSCULES
opinari), posaient d'abord des vérités incontestables,
d'où ils descendaient par une chaîne de vérités secon-
daires jusqu'aux choses douteuses; leur arme, c'était
le sorite. Aristote, qui établissait *le sens et l'intelli-
gence pour juges du vrai, se servait du syllogisme ; il
présentait les vérités sous une forme générale, pour
en tirer avec certitude les choses spéciales qui étaient
en question. Épicure enfin, qui rapportait aux sens la
notion du vrai, n'accordait rien, ne demandait rien à
ses adversaires, mais exposait les choses dans un style
nu et simple. Mais aujourd'hui, nos élèves sont sou-
vent exercés à la dialectique par un partisan d' Aristote,
instruits dans la physique par un épicurien, dans la
métaphysique par un cartésien. Ils apprennent la
théorie de la médecine d'un disciple de Galien, la pra-
tique d'un chimiste. Ils étudient les Institutes d'après
Accurse, le Gode d'après Alciat, les Pandectes d'après
quelque autre jurisconsulte; nul accord, nulle har-
monie dans l'enseignement.
Il termine en s excusant d'avoir entrepris de traiter
un si vaste sujet. Professeur d'éloquence, il a été obligé
de jeter un coup d'œil sur tous les arts, sur toutes les
sciences. L'éloquence n'est autre chose que la sagesse
qui parle d'une manière ornée, abondante et con-
forme au sens commun de l'humanité.
III. Extrait d'un discours prononcé en 1707, et cité
par V auteur dans sa Yie. — C'est la peine du péché :
les hommes sont séparés de langue, d'intelligence et
de cœur. De langue : elle nous manque souvent,
souvent elle trahit les idées par lesquelles l'homme
OPUSCULES 163
voudrait s'unir à l'homme. D'esprit : telle est la variété
des opinions qui naissent de la diversité des goûts,
des sens, des sentiments dans lesquels aucun homme
ne s'accorde avec son semblable. De cœur : par suite
de sa corruption, la conformité même des vices ne
peut concilier les hommes entre eux. Le remède à
notre corruption, c'est la vertu, la science et l'élo-
quence; elles seules peuvent ramener les hommes à
un sentiment uniforme.
Yoilà pour la fin des études. Si l'on cherche main-
tenant l'ordre que l'on y doit suivre, on trouvera que,
comme les langues ont été le plus puissant moyen de
rendre stable la société humaine, c'est par les langues
que les études doivent commencer. En effet, elles
demandent surtout de la mémoire, et la mémoire est
la faculté principale des enfants. Cet âge, où le rai-
sonnement est faible encore, ne se règle que par les
exemples, et pour faire impression les exemples ont
besoin de s'adresser à une imagination vive comme
celle des enfants. Occupons-les donc de l'étude de
l'histoire, tant véritable que fabuleuse. Leur âge est
déjà raisonnable, mais il n'a point de sujet sur lequel
il puisse raisonner. Qu'ils apprennent à bien diriger
cette faculté dans l'étude de la géométrie, qui demande
aussi de la mémoire ; qu'ils épuisent dans ses abstrac-
tions cette faculté en quelque sorte matérielle et con-
crète de l'imagination, qui, plus tard, ayant acquis
toute sa force, devient la mère de toutes nos erreurs
et de toutes nos misères. Qu'ils s'appliquent à la phy-
sique, et contemplent dans cette science l'univers
matériel, en s'aidant des mathématiques pour la con-
naissance du système du monde. Qu'ensuite, sortant
164 OPUSCULES
des vastes idées matérielles de la physique, des abs-
tractions délicates des nombres et des lignes, ils se
préparent à recevoir de la métaphysique la notion de
l'infini abstrait, la science de l'être et de l'unité abso-
lue. La connaissance que les jeunes gens acquièrent
alors de l'intelligence, tourne leur attention vers leur
âme; ils la voient corrompue, et naturellement
cherchent dans la morale le remède à cette corrup-
tion, parvenus qu'ils sont déjà à un âge où ils com-
mencent à sentir combien les passions peuvent égarer
l'homme. Mais ils trouvent la morale païenne impuis-
sante à réprimer l'amour du moi, et comme ils ont
éprouvé dans la métaphysique que l'on comprend
mieux l'infini que le fini, l'esprit que le corps. Dieu
que l'homme, ils se trouvent préparés à recevoir, avec
un esprit humble la théologie révélée, d'où ils des-
cendent à la morale chrétienne qui en dérive. C'est
alors que leur âme, étant épurée en quelque sorte par
ces études successives, ils peuvent être initiés à la
jurisprudence chrétienne.
lY. Réponse à un article d'un journal d'Italie, où
l'on attaquait le livre De antiquissima Italorum sapien-
tia, etc. — ... Ce que les cartésiens appellent en
général la méthode, n'en est qu'une seule espèce, la
méthode géométrique. Mais il y a autant de méthodes
diverses qu'il peut y avoir de sujets proposés. Au bar-
reau règne la méthode oratoire, la poétique dans les
fictions, l'historique dans l'histoire, la géométrique
dans la géométrie, dans le raisonnement la dialec-
tique. Si la méthode géométrique est, comme ils le
OPUSCULES 165
veulent, la quatrième opération de l'esprit, alors, ou
le discours public, la fable, l'histoire, doivent suivre
cette méthode, ou bien il n'est point d'opération de
l'esprit à laquelle on puisse ramener l'art de les
ordonner, de les disposer, ou enfin les autres mé-
thodes réclameront contre ce privilège, la méthode
oratoire prétendra être la cinquième, la poétique la
sixième, l'historique la septième; puis viendront les
méthodes propres à l'architecture, à la tactique, à la
politique.
... Tout ce qui n'est ni nombre, ni mesure, ne peut
être assujetti à la méthode géométrique. Cette méthode
ne procède qu'après avoir préalablement défini les
termes, établi ses axiomes, et fait agréer ses postu-
lats. Cependant, en physique, il ne s'agit plus de
définir les mots, mais les choses; on n'avance aucune
proposition qui ne soit contredite, et l'on ne peut
faire aucune convention hypothétique avec l'inflexible
nature.
Il me semble donc que c'est une affectation peu
digne d'un philosophe, de dire : D'après la définition 4,
selon le postulat 2, en vertu de V axiome 3,... de con-
clure avec les lettres solennelles Q. E. D. [quod est
démons tratum) ; et dans la réalité de n'obliger l'esprit
à reconnaître aucune vérité, mais de le laisser dans
la même liberté de penser tout ce qui lui plaît, où il
se trouvait auparavant. La véritable méthode géomé-
trique agit sans se faire remarquer; lorsqu'elle fait
tant de bruit, c'est signe qu'elle ne fait rien. Ainsi,
dans un combat, le lâche crie sans frapper, l'homme
de cœur se tait et porte des coups mortels. Ces char-
latans, qui nous parlent tant de méthode dans les
166 OPUSCULES
matières où la méthode ne peut forcer l'assentiment,
et qui nous disent toujours, Ceci est un axiome^ cette
proposition est démontrée, me font l'effet d'un peintre
qui mettrait sous les figures informes qu'il aurait
tracées, Ceci est un homme, un lion, un satyre.
Avec la même méthode géométrique, Proclus
démontre les principes de la physique d'Aristote;
Descartes démontre les principes de la sienne, sinon
opposés, au moins très différents. Yoilà des deux côtés
de grands géomètres ; on ne dira pas qu'ils n'ont pas
su appliquer les règles de cette méthode.
La philosophie n'a jamais servi qu'à rendre les
peuples chez lesquels elle fleurissait, plus habiles et
plus sages, à les rendre plus pénétrants, plus capables
de réflexion; les mathématiques servent à leur faire
aimer Tordre, l'harmonie, à leur donner le goût du
beau. Aux mathématiciens, il appartient de chercher
le vrai; les philosophes doivent se contenter du pro-
bable; c'est une loi fondamentale dans la science. Tant
que cette distinction fut observée, la Grèce commu-
niqua au monde les principes des sciences et des arts,
et présenta dans les arts et dans la politique tous les
prodiges du génie humain. Enfin s'éleva la secte
stoïque dont l'ambition, franchissant les anciennes
limites de la philosophie, envahit le domaine des
mathématiques avec cette orgueilleuse maxime : Le
sage ne pense rien que de certain, sapientem nihil
opinari; et la république des lettres cessa de produire
rien d'utile. C'est alors que naquit la secte des scep-
tiques, la plus inutile à la société humaine. Tout
opposée qu'elle est à celle des stoïciens, sa naissance
n'en fait pas moins leur honte : les sceptiques ne se
OPUSCULES 167
mirent à douter de tout que parce qu'ils voyaient les
stoïciens affirmer comme le vrai les choses douteuses.
Détruite par les barbares, la civilisation se releva en
s'appuyant sur le principe indiqué plus haut. Les phi-
losophes cherchèrent le probable, les mathématiciens
le vrai, et l'on vit refleurir avec un nouvel éclat tous
les arts, toutes les sciences qui font la gloire et la
félicité de l'espèce humaine. Mais voilà que l'ordre
naturel est troublé de nouveau, et que le probable
envahit la place du vrai. Le mot de démonstration,
donné légèrement à des raisonnements spécieux ou
même manifestement faux, a détruit le saint respect
de la vérité.
On voit déjà, et Ton verra mieux encore quels maux
entraine avec soi la manie de prendre le sens indivi-
duel pour règle du vrai; remarquons-en un seul ici.
C'est qu'on a presque cessé de lire les philosophes
anciens, sans songer que l'esprit le plus fécond ne
laisse point de devenir stérile avec le temps, s'il n'est
pour ainsi dire fertilisé par la lecture. Si l'on en lit
encore quelqu'un, c'est dans une traduction. On
regarde comme inutile l'étude des langues, sur l'au-
torité de Descartes. Savoir le latin, disait-il, cest en
savoir autant que la servante de Cicéron. Et il en pen-
sait autant du grec. Cependant, n'est-ce pas par la
lecture de leurs écrivains originaux que la plus grande
nation, que la plus éclairée du monde, pouvaient nous
communiquer leur esprit?
... Ils imaginent bien de nouvelles méthodes, mais
ils ne font point de découvertes. Les faits, il les
empruntent aux expérimentalistes, et les adaptent à
leurs méthodes. La méthode ne peut rien faire trou-
168 OPUSCULES
ver, que dans les choses où elle peut disposer les
éléments; c'est ce qui ne peut avoir lieu que dans les
mathématiques, et qui est absolument impossible en
physique.
Ce qui est encore pis, c'est qu'il s'est introduit un
scepticisme fardé de vérité. Ils font des systèmes de
chaque chose particulière, c'est-à-dire qu'il n'y a plus
rien en quoi l'on s'accorde, rien à quoi l'on puisse
ramener les choses particulières. Aristote remarque
que c'est le défaut des esprits bornés de tirer de tout
événement particulier des maximes générales pour
la vie.
Sans doute nous devons beaucoup à Descartes, qui
a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était
un esclavage trop avilissant que de faire tout reposer
sur l'autorité. Nous lui devons beaucoup pour avoir
voulu soumettre la pensée à la méthode ; l'ordre des
scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir que
le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout
assujettir à la méthode géométrique, c'est tomber dans
l'excès opposé. Il serait temps désormais de prendre
un moyen terme : de suivre le jugement individuel,
mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la
méthode, mais une méthode diverse selon la nature
des choses.
Autrement on s'apercevra trop tard que Descartes
a fait comme ceux qui se sont frayé un chemin à la
tyrannie en se déclarant les défenseurs de la liberté,
et qui, une fois sûrs du pouvoir, ont fait peser sur le
peuple une tyrannie plus insupportable que celle qu'ils
avaient renversée. Il a fait négliger la lecture des autres
philosophes en professant que par les seules lumières
OPUSCULES 169
naturelles chaque homme peut savoir autant que les
autres. Les jeunes gens se laissent facilement séduire
à cette doctrine, parce qu'il est bien fatigant de tout
lire, et qu'on aime à apprendre beaucoup de choses
sous une forme abrégée. Mais Descartes lui-même,
qui dissimule sa science avec tant de soin et d'habi-
leté, était très versé dans les matières philosophiques,
et l'un des mathématiciens les plus illustres du
monde ; il vivait caché dans une solitude profonde,
et ce qui fait plus que tout le reste, il était doué d'un
génie tel que chaque siècle n'en produit pas toujours.
Un homme doué de tels avantages peut suivre son
sens propre, mais tout autre le peut-il? Qu'ils lisent
autant que l'a fait Descartes) Platon, Aristote, saint
Augustin, Bacon et Galilée; qu'ils méditent autant que
Descartes dans ses longues retraites, et le monde
aura des philosophes comparables à Descartes. Mais
avec la lecture de Descartes, et le secours de leurs
lumières naturelles, ils ne pourront jamais l'égaler;
Descartes aura établi sa domination sur eux, en
suivant le conseil du machiavélisme : détruire ceux
par lesquels on s'est élevé.
1726. — Lettre de Vico au P. de Vitré de la compa-
gnie de Jésus, publiée en 1817 dans la première édition
de la Science nouvelle, réimprimée par les soins de
M. Salvator Gallotti. — Yous me demandez des nou-
velles littéraires pour vos Pères de Trévoux. Je ne puis
vous en donner qu'une de Naples, c'est qu'au juge-
ment des personnes les plus sages, si la Providence,
dont les voies sont incompréhensibles, n'y apporte
170 OPUSCULES
un prompt remède, c'en est fait de la république des
lettres. Qui peut songer sans indignation que, malgré
l'importance de cette fameuse guerre de la succession
d'Espagne, la plus grande peut-être depuis la seconde
guerre punique, il ne s'est pas trouvé un souverain
qui chargeât quelque plume habile de la consacrer
à l'éternité en l'écrivant dans la langue latine, dans la
langue de la religion et de la jurisprudence romaine,
commune à toute l'Europe? Quelle preuve plus évi-
dente que les princes, loin d'encourager les progrès
des lettres, ne leur accordent aucune protection, lors
même que l'intérêt de leur gloire le demande? En
voulez-vous une autre preuve? Dans la Grèce du siècle,
dans votre France, la célèbre bibliothèque du cardinal
Dubois n'a pas trouvé un acheteur qui conservât dans
son ensemble cette précieuse collection, et il a fallu la
vendre divisée à des marchands hollandais.
Dans toutes les sciences le génie des Européens
semble épuisé. Les études sévères des langues clas-
siques ont été poussées à leur terme par les écrivains
du quinzième siècle, et par les critiques du seizième.
L'Eglise catholique, qui se repose avec raison sur son
antiquité et sa perpétuité , ne recommande d'autre
traduction de la Bible que la Yulgate, et cette préfé-
rence exclusive a assuré aux protestants la gloire des
langues orientales. Dans les sciences théologiques, la
polémique repose, la dogmatique ne demande plus
rien. Les philosophes ont comme engourdi leur génie
par la méthode cartésienne ; ils s'en tiennent à la per-
ception claire et distincte, et sans fatigue, sans dépense,
ils y trouvent un équivalent à toutes les bibliothèques
du monde. Aussi les systèmes de physique ne sont
OPUSCULES 171
plus éprouvés par des observ^ations et des expériences :
les sciences morales ne sont plus étudiées; il suffit,
dit-on, de la morale prescrite par l'Évangile. Les
sciences politiques le sont encore moins; c'est une
opinion reçue qu'il ne faut qu'une heureuse facilité
d'intelligence et de la présence d'esprit pour conduire
les affaires avec avantage. Quant au droit romain, la
Hollande seule produit sur cette matière quelques
ouvrages, et encore sans importance. La médecine,
dominée par le scepticisme, s'abstient d'écrire, de
peur d'affirmer.
Tel fut le sort des Grecs da Bas-Empire. Leur
sagesse finit par se perdre dans l'étude d'une méta-
physique inutile et même nuisible à la société, et
dans celle d'une géométrie étrangère aux applications
de la mécanique. Chez nous, comme autrefois chez
eux, il faut que les hommes de lettres, esclaves du
goût de leur siècle, abrègent ce que les autres ont
pensé, plutôt que de l'approfondir et d'aller au delà. Il
faut qu'ils composent des dictionnaires, des bibliothè-
ques, des résumés, comme faisaient au dernier âge de
la littérature grecque les Bayle et les Moreri de Gons-
tantinople ; car on peut désigner ainsi les Photius, les
Stobée et tant d'autres, avec leurs bibliothèques, leurs
sylves, leurs choix ou églogues, qui répondent préci-
sément aux résumés de notre époque.
1729. — Lettre à D. Francesco Solla, publiée avec d'au-
tres pièces inédites par M. Antonio Giordano, 1818, et
dans le second volume des Opuscules. — La foule des
savants de nos jours se porte vers les études qu'on
172 OPUSCULES
regarde comme les seules qui soient sérieuses et
graves; ce ne sont que méthodes, que règles criti-
ques ; mais ces méthodes sont de telle nature, qu'elles
divisent et dispersent pour ainsi dire les forces de
l'entendement, faculté destinée par la nature à saisir
l'ensemble de chaque chose. Or, pour embrasser l'en-
semble d'une chose, notre âme doit la considérer sous
tous les rapports qu'elle peut jamais avoir avec le
reste de l'univers, et saisir du premier coup d'œil la
liaison secrète qui existe entre cette chose et celles qui
en sont le plus éloignées : en quoi consiste la puis-
sance du génie, père de toutes les inventions. C'est au
moyen de la topique que nous pouvons acquérir de
cette manière la connaissance de la vérité; et la topique
est repoussée comme inutile par les philosophes du
jour. Elle seule pourtant peut nous secourir dans les
affaires pressantes qui ne permettent point de délibé-
ration ; et comme la perception est une opération anté-
rieure à celle du jugement, seule elle peut nous pré-
parer une critique qui, en proportion de sa certitude,
est à la fois utile à la science^ soit qu'il s'agisse d'expé-
riences sur la nature, ou des inventions des arts; utile
à la sagesse pratique, pour former des conjectures sur
le jugement des choses faites, ou sur la conduite des
choses à faire ; utile enfin à V éloquence, à laquelle elle
fournit des preuves plus complètes et d'ingénieux rap-
prochements. Lorsque les savants ignoraient encore la
nouvelle méthode, on a vu naître tout ce qu'il y a de
grand et de merveilleux dans notre civilisation. Depuis,
l'esprit humain semble stérilisé et frappé d'impuis-
sance; plus d'invention digne d'être remarquée.
Des deux critiques propres aux modernes, l'une est
OPUSCULES 173
la critique métaphysique, dont le point de départ est
aussi le terme : à savoir, le scepticisme. Lorsque l'âme
des jeunes gens est agitée par les orages des passions,
et toute prête à céder à l'impulsion du vice, le scepti-
cisme vient en quelque sorte étourdir leurs scrupules.
En vain l'éducation domestique a commencé a péné-
trer leurs âmes des préceptes du sens commun, que la
sagesse piiilosophique aurait achevé d y graver. Et
quelle règle plus certaine pour la pratique que d'agir
comme font les hommes d'un sens droit? Le scepti-
cisme qui met en doute la vérité, lien commun de tous
les hommes, les dispose à céder au premier motif
d'intérêt et de plaisir que le sens propre leur fournira;
et par là, de cet état de communauté sociale où nous
vivons, il les rappelle à l'état solitaire, non plus à la
solitude des animaux paisibles que leur instinct porte
à vivre en troupeaux, mais à l'isolement des animaux
féroces qui se tiennent chacun dans leur caverne. La
sagesse philosophique des esprits éclairés qui devraient
diriger la sagesse vulgaire des peuples, ne fait plus
que les pousser plus fortement à leur perte et à leur
ruine.
L'autre critique est celle des érudits, incapable de
donner la sagesse à ceux qui la cultivent. Mais cette
analyse vraiment divine des pensées humaines qui va
écartant toutes celles qui n'ont point un enchaînement
naturel, qui nous conduit par un étroit sentier de Tune
à l'autre, et nous met en main le fil délié qui peut
nous guider dans le labyrinthe du cœur de l'homme ;
qui nous donne une certitude, différente à la vérité
de celle des mathématiques, mais sans laquelle la poli-
tique ne peut conduire les hommes, ni l'éloquence les
174 OPUSCULES
entraîner; cette critique qui nous fait juger de la con-
duite de l'homme d'après les circonstances où il est
placé; cette critique qui porte la certitude dans la
chose la plus incertaine, dans les actes de la liberté
humaine, et qui par conséquent est si utile à l'homme
d'État et au morahste, elle a été admirablement saisie
par les Grecs, mais aujourd'hui elle est entièrement
abandonnée; il faudrait pour l'appliquer se livrer à
une étude profonde des poètes, des historiens, des
orateurs et des langues grecque et latine. C'est sur-
tout l'autorité de Descartes qui l'a fait abandonner;
l'enthousiasme de sa méthode doit désormais tenir
lieu de tout le reste. On veut en quelques moments, et
avec le moins de fatigue possible, savoir un peu de
tout. On ne voit plus que méthodes, qu'abrégés, on
n'estime les livres qu'en proportion de la facilité ; et
pourtant la facilité est aussi propre à affaiblir l'esprit
que la difficulté à le fortifier... Ce qui prouve combien
ces méthodes mathématiques, transportées dans les
autres sciences, ont peu réussi à inspirer l'amour de
l'ordre, c'est que l'on s'est mis à faire des diction-
naires des sciences, que dis-je? des dictionnaires de
mathématiques ; cependant il n'y a point d'étude plus
décousue que celle que l'on peut faire dans un dic-
tionnaire... On néglige les langues, qui sont pourtant
le véhicule de l'esprit des nations ; nous nous appro-
prions cet esprit par l'étude des langues. On réprouve
l'étude de la langue latine, qui est celle du droit
romain, celle de notre religion. On condamne la lec-
ture des orateurs, qui seuls peuvent nous apprendre
comment doit parler la sagesse ; la lecture des histo-
riens, en qui seuls les princes peuvent espérer de
OPUSCULES 175
trouver des conseillers véridiques, exempts de crainte
et d'adulation; enfin la lecture des poètes, sous pré-
texte qu'ils ne disent rien que des fables, et l'on ne
réfléchit pas que les fables des grands poètes sont des
vérités plus voisines du vrai idéal, c'est-à-dire de la
pensée de Dieu, que ne peuvent l'être les vérités
racontées par les historiens et souvent altérées par le
caprice, par la nécessité, par le hasard; quel person-
nage historique ofî're un caractère aussi vrai du général
d'armée que le Godefroi de la Jérusalem?
Gomme si, en sortant des académies, les jeunes gens
allaient trouver un monde tout géométrique et tout
algébrique, on ne leur parle que d'évidence, de vérités
démontrées, et l'on dédaigne le vraisemblable. Gepen-
dant le plus souvent le vraisemblable est aussi le vrai,
puisque nous y trouvons une des règles du jugement
les plus certaines, l'opinion de tous les hommes ou du
plus grand nombre. Les politiques n'ont pas de règle
plus sûre dans leurs délibérations, les généraux dans
leurs entreprises, les orateurs et les juges dans les
affaires du barreau, les médecins dans le traitement
des maladies du corps, les casuistes dans le traite-
ment de celles de l'âme ; c'est enfin la règle sur la
certitude de laquelle tout le monde se repose, dans
les procès, dans les délibérations, dans les élections;
tout s'y décide par l'unanimité, ou par la majorité.
Ge mépris du vraisemblable vient de l'enthou-
siasme qu'a inspiré le critérium du vrai indiqué par
Descartes. Ge critérium, qui est la perception claire
et distincte, est plus incertain que celui d'Épicure, si
l'on n'a soin de le définir; en effet cette confiance
dans l'évidence individuelle, que toute passion ne
176 OPUSCULES
manque pas de produire, conduit aisément au scep-
ticisme. Les sceptiques, méconnaissant les vérités qui
naissent en nous, tiennent peu de compte de celles
qu'il faut recueillir au dehors, pour arriver à la con-
naissance du vraisemblable, qui est fondé sur le sens
commun, sur l'autorité du genre humain. C'est pour
cela qu'ils désapprouvent les études nécessaires à
l'acquisition de cette connaissance, celles de l'his-
toire, des langues, et de la littérature...
(Yico se plaint ensuite amèrement de l'accueil peu
favorable que la Science nouvelle a trouvé dans le
monde savant, et il termine cette lettre remarquable
en faisant allusion à des persécutions plus dange-
reuses que celles des critiques, mais sur lesquelles il
ne nous reste aucun détail.) — Vous êtes, dit-il à son
protecteur, vous êtes du petit nombre des hommes
éclairés qui, dans ce pays, soutiennent la Science nou-
velle par l'autorité de leurs lumières, et sous la pro-
tection desquels l'auteur accablé par là fortune con-
serve encore la vie, la patrie et la liberté [ed alV
autor oppresso dalla fortuna difendono e la patria^ e la
vita^ e la liber ta).
Air Abbate , poi monsignore Giuseppe Luigi Esperti
Prelato domestico nella Corte di Roma, sans date. —
Mon livre ne pouvait réussir, dit-il, il prend pour point
de départ l'idée de la Providence, pour principe la jus-
tice innée au genre humain, et il rappelle les hommes
à une sévérité qu'ils haïssent. De nos jours le monde
OPUSCULES 177
flotte à travers les orages moraux qu'élève le hasard
d'Épicure, ou se laisse lier et fixer par la nécessite
cartésienne. Pour régler la fortune, pour modérer le
pouvoir de la nécessité, il faudrait tous les efforts d'un
sage éclectisme. Aussi les hommes n'y songent-ils
point. Pour que les livres plaisent, il faut, comme les
habits, qu'ils soient conformes à la mode ; et le mien
explique l'homme social d'après ses caractères éter-
nels... Ce serait un sujet digne d'occuper un homme
bien au courant des affaires de la république des lettres,
que les causes secrètes et bizarres qui ont fait le succès
des livres. Gassendi trouva le public amolli par la lec-
ture des romans, et comme énervé par une morale
complaisante, et il s'entendit proclamer de son vivant
le restaurateur de la philosophie, pour avoir fait du sens
individuel le critérium du vrai, et placé le bonheur de
l'homme dans les plaisirs du corps. — La morale
chrétienne avait pris en France une rigidité particu-
lière, en haine du probabilisme. Dans le nord voisin
de la France et dans une grande partie de l'Allema-
gne, le sens individuel s'était fait lui-même la règle
divine de toute croyance. Descartes saisit l'occasion de
mettre à profit ses admirables talents et ses études
profondes, et il nous donna une métaphysique sou-
mise à la nécessité ; il établit pour règle du vrai l'idée
qui nous vient de Dieu, sans jamais la définir ; ce qui
fait qu'entre les cartésiens eux-mêmes Vidée claire et
distincte pour l'un est souvent pour l'autre obscure et
confuse. Par là Descartes obtint de son vivant le renom
du plus grand des philosophes. C'est ce qui devait
arriver dans un siècle de légèreté dédaigneuse où l'on
veut paraître éclairé sans étude, et par un don de la
12
178 OPUSCULES
nature. — L'Angleterre incertaine dans ses croyances
religieuses, et dans un siècle aussi sévère en théorie
que dissolu dans la pratique, a produit, et devait pro-
duire ce Locke qui entreprend d'adapter la métaphy-
sique au goût du jour, et de marier l'épicuréisme et
le platonisme.
Introduction de l'ouvrage intitutilé : De Vunité du
pri7icipe et de la fin du droit universel. — Toute juris-
prudence s'appuie sur la raison et sur l'autorité ; c'est
au moyen de ces deux règles qu'elle approprie,
qu'elle applique aux faits le droit établi. La raison a
son principe dans la nécessité de la nature ; l'auto-
rité, dans la volonté du législateur. La philosophie
recherche les causes nécessaires des choses ; l'histoire
est comme un témoin qui dépose des actes de la
volonté. Ainsi la jurisprudence universelle se compose
de trois parties, savoir : philosophie, histoire et, en
outre, un art particulier d'approprier le droit aux
faits.
Chez les Athéniens, c'étaient les philosophes qui
enseignaient les principes du droit, conformément aux
dogmes de leurs sectes particulières. Ils dissertaient
sur la vertu, sur la justice, sur l'uniformité de prin-
cipes qui caractérise le sage ; enfin, sur la législation
et le gouvernement, c'est-à-dire sur ces parties de la
philosophie qu'on appelle morale et politique, et qu'ils
comprenaient sous le nom de choses humaines, par
opposition à la partie de la philosophie qui traite de la
nature de Dieu, et de l'intelligence de l'homme, des
idées, etc.; notions qu'ils réunissaient sous le titre
OPUSCULES 179
général de choses divines. De la connaissance des
choses divines et des choses humaines résultait la
sagesse; la sagesse, que Platon appelle celle qui par-
fectionne et accomplit V homme [hominis consumma-
triœ), parce qu'en effet elle donne à la partie intelli-
gente et à la partie morale de l'homme la perfection
qui leur est propre, la connaissance de la vérité et la
pratique de la vertu ; la première conduit à la seconde ;
réunies, elles constituent la sagesse.
Ceux que les Grecs appellent npaY[j(.a-:'.xol, praticiens
ou légistes , connaissaient les lois , les jugements
rendus, l'histoire de tout le droit athénien, et don-
naient des renseignements à ceux qui leur en deman-
daient. Néanmoins la jurisprudence ne faisait point
chez les Grecs un art, une profession particulière. La
rhétorique en tenait lieu. Les orateurs plaidaient sans
autre secours les causes de faits, qui sont les plus ora-
toires; pour celles de droit, instruits par les philo-
sophes sur les principes du droit, parles légistes ou
praticiens sur les lois et jugements relatifs à chaque
affaire , il les plaidaient en consultant surtout les
règles de l'art oratoire, et songeaient moins à la
vérité et à la justice qu'à l'intérêt particulier de chaque
cause.
11 n'en fut pas de même chez les Romains. La ma-
gnanimité, résultat naturel de leurs mœurs, suppléait
à la connaissance de* la morale ; l'usage des affaires ,
qu'ils acquéraient dans l'exercice de tant de magistra-
tures, compensait leur ignorance des théories politi-
ques ; enfin, la religion tenait chez eux la place que
la métaphysique occupait chez les Grecs. La jurispru-
dence était une doctrine mystérieuse, réservée aux
180 OPUSCULES
seuls patriciens. Ils réunissaient la connaissance du
droit et l'art de l'approprier, de l'appliquer à chaque
cause, et le jurisconsulte romain était tout à la fois le
philosophe, le légiste et l'orateur des Grecs.
Sous la république, peu de temps avant la première
guerre punique, Tiberius Goruncanius commença à
enseigner aux jeunes patriciens* l'art d'interpréter le
droit, et, avec le temps, la jurisprudence devint une
science propre aux Romains. Étrangère à l'ambition
oratoire, aux séductions de l'éloquence, non moins
grave que la philosophie, elle s'attachait à appliquer
avec précision les règles de droit aux intérêts parti-
culiers. Aussi, les jurisconsultes furent appelés les
sages de Rome (Pomponius, Hist. du Droit)^ et la juris-
prudence est définie, dans Ulpien, par le mot sagesse.
Mais alors la sagesse est prise dans un sens tout diffé-
rent de celui qu'entendaient les Grecs : elle ren-
ferme les choses divines, c'est-à-dire les rites, les céré-
monies religieuses, particulièrement la divination, et
les choses humaines, c'est-à-dire toutes les choses pro-
fanes, soit publiques, soit privées; en sorte que la
jurisprudence est, chez les Romains, la connaissance
de tout le droit établi, divin et humain ; de plus, la
science du juste et de l'injuste, dans ce sens que le
jurisconsulte sait appliquer le droit aux causes parti-
culières.
Les jurisconsultes se sont encore approprié la
science des étymologies, l'étude de la propriété des
termes; c'est là le véritable flambeau du droit fondé
sur r autorité... Cette étude, chez les Grecs, dépendait
de la philosophie, et était guidée par la raison plutôt
que par l'autorité. Platon, dans son Cratyle, traite des
OPUSCULES 181
étymologies ; Aristote fait de l'interprétation des mots
une partie de la logique ; les stoïciens expliquaient
souvent la nature des choses par des remarques sur
les mots. Mais les grammairiens ont séparé cette
science de la philosophie, et l'ont placée dans le
domaine de l'autorité, en la considérant comme
une histoire de mots; ils la possèdent maintenant
par prescription. J'entends ici par grammairiens les
critiques ou érudits ; c'est le sens de ce mot dans
Quintilien. Les continuelles excursions que les gram-
mairiens et les jurisconsultes sont obligés de faire
sur leurs domaines respectifs, montrent assez que
la science de la signification des mots appartient
véritablement à la philosophie du droit.
Le droit civil est ainsi défini dans Ulpien : Un droit
qui ne s écarte pas en tout du droit naturel des gens, qui
ne s en rapproche pas en tout, mais qui tantôt y ajoute,
tantôt en retranche. Dans les parties où il s'en rap-
proche, il n'est autre que le droit naturel; dans celles
où il s'en éloigne, il est proprement civil.
Tirer les principes du droit naturel des écrits des
jurisconsultes, c'est ce qu'on ne peut faire sans
danger. Même sous l'empire où ils interprétaient les
lois d'après les lumières de la raison naturelle, ils y
portaient toujours l'esprit de la législation civile.
Voilà ce qui explique pourquoi, au lieu de cette clarté
qui entoure les principes des autres sciences, on
ne trouve que difîicultés et contradictions dans les
définitions que donnent les jurisconsultes du droit
naturel. Tirer les principes de ce droit de quelques
doctrines de la philosophie des Grecs, c'est un pur
jeu d'esprit. Jamais leurs philosophes ne parlèrent
182 OPUSCULES
de la justice et des lois d'une manière qui put
s'appliquer à la législation d'Athènes. D'après cela,
quand même cette législation aurait été , comme on
le veut, transportée dans celle des Douze Tables, on
ne peut en inférer que les principes du droit romain
doivent être cherchés dans la doctrine de quelque
philosophe grec.
Les contradictions que l'on trouve ici entre les juris-
consultes viennent de ce qu'ils ont jusqu'ici appuyé la
jurisprudence sur deux principes distincts, la raison
et l'autorité, comme si l'autorité naissait du caprice et
n'était pas elle-même fondée sur la raison. De là est
venu, en général, le divorce de la philologie et de la
philosophie; les philosophes n'ont jamais cherché les
raisons qui justifient l'autorité, et les philologues con-
sidèrent comme de simples faits historiques les doc-
trines des philosophes.
Les anciens interprètes du droit ne l'ont considéré
que sous un aspect philosophique; la philologie était
alors ignorée. Par leur habileté à chercher la nature
du juste dans les espèces innombrables que les faits
leur présentent, ils ont mérité l'éloge de Grotius : Ils
apprennent à faire de bonnes lois^ lors même qu'ils en
interprètent de mauvaises.
Les interprètes modernes, tout au contraire, épris
des charmes de la littérature , ont éprouvé une sorte
d'horreur pour la philosophie. C'est que la philosophie
de leur siècle restait étrangère à cette élégance de
style dont ils faisaient l'objet de leur prédilection.
Aussi leurs études philologiques ont dégagé l'histoire
du droit romain de la rouille de la barbarie, l'ont
OPUSCULES 183
replacée dans le jour de la vérité, mais n'en ont pas
éclairé la philosophie.
Le seul Antoine Goveanus avait réuni l'étude de- la
philosophie et de la philologie ; mais il ne s'est point
appliqué sérieusement à la jurisprudence. Grotius, plus
grave, ne parle point du droit civil des Romains, il
traite du droit des gens ; c'est le jurisconsulte du genre
humain. Mais si l'on met ses principes à l'épreuve
d'une analyse sévère, on trouve les raisonnements sur
lesquels il les établit spécieux , mais peut-être loin
d'être invincibles.
Aussi entendons-nous répéter encore ce problème
de Garnéade : Existe-t-il une justice au monde ? Épi-
cure, Machiavel, Hobbes, Spinoza et Bayle, plus récem-
ment, disent toujours : La mesure du droit, c'est V uti-
lité; il varie selon le temps et le lieu; — Ce sont les
faibles qui veulent qu'il y ait une justice. — Dans le
souverain pouvoir^ la justice est toujours du parti de la
force (Tacite). De ces maximes, ils concluent que la
crainte est le lien de la société humaine , que les lois
sont une invention des puissants pour commander à
la multitude ignorante.
Pour nous, nous établirons en principe que le droit,
c'est la vérité éternelle, immuable en tout temps, en
tout lieu. La science éternelle de la vérité est expli-
quée par la métaphysique, que l'on définit la critique
du vrai, La métaphysique seule pourrait démontrer le
droit de manière à nous ôter la malheureuse facilité
d'examiner si le droit est juste. Elle nous donnerait les
principes du droit, et concilierait ces principes d'une
manière invariable. Nous y trouverions comme une
règle éternelle, au moyen de laquelle nous pourrions
184 OPUSCULES
mesurer combien le droit civil des Romains a ajouté
au droit naturel des gens, combien il en a retranché,
et ainsi les principes du premier se trouveraient
éclaircis.
Ces réflexions m'avaient inspiré un ardent désir
d'examiner si les principes de la jurisprudence pour-
raient être établis par la métaphysique de manière à
former un heureux système de démonstrations. En
feuilletant saint Augustin, je rencontrai (Ci^é de Dieu,
livre IV, ch. xxxi) un passage de Yarron dans lequel il
dit que s'il eût eu le pouvoir de donner aux Romains
les dieux qu'ils devaient adorer, il eût suivi l'idée , la
FORMULE prescrite par la nature elle-même; il pensait
sans doute à l'idée d'un Dieu unique , incorporel, infini.
Ce mot fut pour moi un trait de lumière. Je compris que
le droit naturel devait être la formule, l'idée du vrai qui
nous représente le vrai Dieu. Le vrai Dieu est le prin-
cipe du vrai droit, de la véritable jurisprudence, comme
il est celui de la véritable religion. N'est-ce pas pour
cela que la jurisprudence chrétienne contenue dans les
constitutions impériales commence par un titre sur la
très sainte Trinité et sur la foi catholique? La jurispru-
dence est donc la connaissance véritable des choses
divines et humaines. La métaphysique nous enseigne
la critique du vrai, en nous donnant une notion véri-
table de Dieu et de l'homme. En conséquence, j'ai fait
en sorte de tirer les principes de la jurisprudence, non
des écrits des auteurs païens, mais de la véritable con-
naissance de la nature humaine, laquelle a son origine
dans le vrai Dieu.
Après de longues et sérieuses méditations, j'ai enfin
reconnu que les éléments de toute science divine et
OPUSCULES 185
humaine étaient au nombre de trois : connaîtio, vou-
loir, pouvoir^ dont le principe unique est l'intelligence;
l'instrument, et comme l'œil de l'intelligence, c'est la
raison, à laquelle Dieu fournit la lumière de la vérité
éternelle.
Certains de la réalité de ces trois éléments , comme
de notre propre existence, développons-les par la pen-
sée, cette seule chose dont nous ne pouvons douter
dans le monde. Pour faciliter ce travail, nous divise-
rons tout le système en trois parties : I. Les principes
de toutes les sciences dérivent de Dieu. II. Par les trois
éléments dont nous avons parlé , la vérité éternelle ,
ou lumière divine, pénètre toutes les sciences, les
enchaîne de la manière la plus étroite, forme entre
elles d'innombrables rapports, et les fait toutes remon-
ter à Dieu, qui en est la source et l'origine. III. Tout
ce qu'on a jamais dit ou écrit sur les principes des con-
naissances divines et humaines est vrai, s'il se rap-
porte à ces règles infaillibles; faux s'il s'en écarte,
comme nous entreprendrons de le démontrer.
En conséquence, relativement à la connaissance des
choses divines et humaines, je traiterai trois points :
leur origine, leur retour, leur rapport de situation. Par
leur origine, elles sortent toutes de Dieu; par leur
retour, elles remontent toutes vers Dieu ; par leur
situation, elles existent toutes en Dieu; sans Dieu,
elles ne sont plus qu'illusion et faiblesse.
J'expliquerai préalablement le sens propre de deux
mots : le vrai et le certain doivent être distingués aussi
bien qu'on distingue ordinairement leurs contraires ,
le faux et le douteux. Le certain est aussi différent du
vrai que le douteux l'est du faux. Si ces mots n'étaient
186 OPUSCULES
pas distincts, beaucoup de vérités qui sont douteuses,
seraient à la fois douteuses et certaines, et tant de
choses que l'on croit véritables seraient à la fois fausses
et vraies.
Ce qui fait le vrai, c'est la conformité de la pensée
avec la réalité ; ce qui fait le certain, c'est une croyance
exempte de doute. Cette conformité avec l'ordre réel
des choses s'appelle et est en effet la raison ; si l'ordre
des choses est éternel, la raison l'est aussi, et produit
le vrai éternel; si l'ordre des choses n'est point cons-
tant en tout temps, en tout lieu, il y aura dans les
choses de la connaisance raison probable, dans celles
de l'action raison vraisemblable. De même que le vrai
résulte de la raison le certain s'appuie sur l'autorité,
soit sur l'autorité de notre expérience personnelle
(ajTO'>:a), soit sur celle du témoignage des autres
hommes, lequel est appelé particulièrement autorité;
de l'une ou de l'autre naît également la persuasion.
Mais l'autorité elle-même dépend de la raison : car si
le témoignage de nos sens ou des autres hommes n'est
point faux, la persuasion sera véritable ; s'il est faux,
la persuasion sera fausse également ; les préjugés se
rapportent à ce dernier genre de persuasion.
Examinons maintenant si, en partant du principe
[la connaissance de VÉtre suprême) établi par la nou-
velle jurisprudence à l'époque où les hommes médi-
taient avec le plus d'ardeur sur la nature divine ;
examinons, dis-je, si nous pourrons commencer, con-
duire et achever une véritable Encyclopédie^ c'est-à-
dire, comme l'étymologie l'indique, un cercle complet
de science [disciplinam vere rotundam), une science
universelle qui ne présente aucune solution dans la
OPUSCULES 187
continuité, dans la liaison de ses parties. A cette science
répond la jurisprudence selon la définition d'Ulpien,
et selon l'interprétation des érudits modernes (Budé).
Une telle science doit donner au jurisconsulte romain
une constance, une uniformité de principes et de con-
duite, que le sage des Grecs n'eut jamais au même
degré, etc.
Le reste de l'ouvrage présente, au milieu de mille
subtilités, un grand nombre d'idées ingénieuses :
Page 25: L'utilité est l'occasion, l'honnêteté (honestas)
la cause du droit et de la société humaine. — Page 28 :
La société naturelle qui unit les hommes est de deux
genres, société ou communauté du vrai, communauté
du juste. — P. 31 : Le vrai est le principe de tout
droit naturel. Dans le langage du droit romain, verum
se prend pour œquum honum^ ou justum. Vere vivere
(Térence) pour vivre d'une manière conforme à la
nature, c'est une locution vulgaire chez les Latins, et
bien fondée en raison. — Page 43, 52, et passim :
Possession, tutelle, liberté, voilà les trois éléments du
droit politique, comme du droit naturel. De la pre-
mière dérive la monarchie civile comme la monarchie
domestique; de la seconde et de la troisième, consi-
dérées comme états nécessaires à différentes époques
de la civilisation, dérivent les gouvernements aristo-
cratiques et les gouvernements populaires. — Page 49:
La raison d'une loi en fait la vérité. La vérité est la
qualité propre et inséparable du droit nécessaire ; la
certitude est celle du droit volontaire [du droit où Von
considère la volonté du législateur plus que la justice
188 OPUSCULES
absolue) ; mais elle est fondée elle-même médiate-
ment sur quelque vérité. Dans toutes les fictions lé-
gales, lorsqu'elles appartiennent au droit volontaire^ il
y a toujours quelque fondement de vérité. La juris-
prudence civile semble quelquefois s'écarter du droit
naturel dans l'intérêt de la société ; mais en cela même
elle y rentre sous quelque rapport. — Page 108 :
L'ordre naturel des choses est comme l'esprit de la
société ; les lois n'en sont que la langue. Autant la
pensée est plus vraie que la parole , autant l'ordre na-
turel des choses est plus raisonnable et plus constant
que les lois. Le premier établi par Dieu même dicte
toujours ce qui est juste; mais nous altérons nous-
mêmes la vérité que Dieu montre à notre intelligence
par cette sagesse des sens qui n'est que folie, et l'im-
perfection du langage empêche souvent la loi de cor-
respondre à l'ordre éternel. — Page 161 : Les préteurs
modéraient sans cesse par des fictions légales la ri-
gueur de la loi civile. On pourrait donc dire avec vérité,
que de même que le droit civil en général est une imi-
tation du droit des gens [imitatio et fabula), le droit
des préteurs était au fond le droit naturel sous l'image
et le masque du droit civil (subjuris civilis aliqua per-
sona et imagine).
De gonstantia jurisprudentis (c'est-à-dire de
l'uniformité des principes qui caractérise le juriscon-
sulte, le sage, le philosophe-philologue). Chapitre xxxv
de la seconde partie : « Les Romains ont-ils emprunté
quelque partie de la législation athénienne pour V insérer
dans les lois des Douze Tables? Passons en revue les
OPUSCULES 189
rapprochements de Samuel Petit, de Saumaise et de
Godefroi, entre les lois d'Athènes et celles de Rome.
F" Table. Si les deux parties s'accordent avant le juge-
ment, le préteur ratifiera cet accord. Une loi semblable
de Selon ratifiait les accords, comme on le voit par le
discours de Démosthéne contre Panthenetus. Mais les
Romains avaient-ils besoin d'apprendre de Selon ce
que la raison naturelle enseigne à tout le monde ? Rien
n'est plus conforme à la raison naturelle, disent
elles-mêmes les lois romaines, que de maintenir les
accords. — Le coucher du soleil terminera les jugements
et fermera les tribunaux. Petit observe que, selon la
loi d'Athènes, les arbitres siégeaient aussi jusqu'au
soleil couchant. Qui ne sait que les Romains comme
les Grecs donnaient tout le jour aux affaires sans inter-
ruption, et s'occupaient le soir des soins du corps? —
IP Table. On a le droit de tuer le voleur de jour qui se
défend avec une arme, et le voleur de nuit même sans
armes. Même loi dans la législation de Selon (Démos-
théne contre Timocrate). Une loi semblable existait
chez les Hébreux : il faudra donc conclure que Selon
l'avait reçue des Hébreux, à une époque où les Grecs
ignoraient l'existence des Hébreux, et même celle des
empires assyriens, comme nous l'avons démontré. —
VHP Table. Les confréries et associations peuvent se
donner des lois et règlements , pourvu qu'ils ne soient
point contraires aux lois de VÉtat. Selon fit la même
défense, selon la remarque de Saumaise et de Petit.
Mais quelle est la société assez grossière, assez barbare
pour ne pas faire en sorte que les corporations soient
utiles à l'État, loin de combattre l'intérêt public et de
s'emparer du pouvoir? — IX" Table. Point de privi-
190 OPUSCULES
lègeSj point de lois particulières. Godefroi prétend que
cette loi fut tirée de la législation de Solon, comme si
au temps des décemvirs les Romains n'avaient pas
appris à leurs dépens que les privilèges, ou lois parti-
culières, sont funestes à la république, comme s'ils
n'avaient pu se souvenir que Goriolan, sans les prières
de sa femme et de sa mère, aurait détruit Rome, pour
se venger de la loi particulière qui l'avait frappé. »
Peut-on faire venir du pays le plus civilisé du monde
ces lois cruelles qui condamnent à mort le juge préva-
ricateur, qui précipitent le parjure {de falsis saxo deji-
ciendis) de la roche Tarpéienne, qui condamnent au
feu l'incendiaire, au gibet celui qui pendant la nuit a
coupé les fruits d'un champ, ces lois qui partagent
entre les créanciers le corps du débiteur insolvable ?
— Est-ce là l'humanité des lois de Solon ? — Recon-
naît-on l'esprit athénien dans cette disposition par
laquelle le malade appelé en jugement doit venir à
cheval au tribunal du préteur? Sent-on le génie des
arts qui caractérisait la Grèce dans la formule tigni
juncti^ qui rappelle l'époque où les hommes se cons-
truisaient encore des huttes ? — Mais il y a deux titres
où l'on dit que les lois de Solon ont été simplement
traduites par celles des Douze Tables. Le premier, de
'Jure sacro , est mentionné par Gicéron au livre second
des Lois : « Solon défendit par une loi le luxe des fu-
nérailles et les lamentations qui les accompagnaient ;
nos décemvirs ont inséré cette loi presque dans les
mêmes termes dans la X^ Table ; la disposition rela-
tive aux trois robes de deuil, et presque tout le reste
appartient à Solon. »
Ce passage indique seulement que les Romains
OPUSCULES 191
avaient adopté un genre de funérailles, non pas le
même que celui des Athéniens, mais analogue; c'est
ce que fait entendre Gicéron lui-même. Il n'y a donc
pas à s'étonner si les décemvirs défendirent le luxe
des funérailles, non pas dans les mêmes termes que
Selon, mais dans des termes à peu près semblables.
L'autre titre, de jure prxdiatorio^ était, selon Gaius,
modelé sur une loi de Selon. Mais Godefroi lui-même
montre ici l'ignorance de ceux qui ont transporté litté-
ralement la loi de Selon dans les lois des décemvirs ;
et nous avons prouvé ailleurs que les Romains avaient
tiré du droit des gens leur jus prsediatorium. — Mais,
dira-t-on, Pline raconte que l'on éleva une statue à
Hermodore dans la place des comices. Nous ne nions
point l'existence d'Hermodore ; nous accordons qu'il a
pu écrire^ rédiger quelques lois romaines (sgripsisse
quasdam leges romanas. Strabon. — Fuisse decemviris
legum ferendarum auctorem. Pomponius); nous nions
seulement qu'il ait expliqué aux Romains les lois de
Selon. — Dans les fragments qui nous restent des
Douze Tables, loin que nous trouvions rien qui res-
semble aux lois d'Athènes, nous y voyons les institu-
tions relatives aux mariages, à la puissance paternelle,
toutes particulières aux Romains. Bien différent de
celui d'Athènes, leur gouvernement est une aristo-
cratie mixte, etc. — Il est curieux de voir combien
les auteurs se partagent sur le lieu d'où les Romains
tirèrent des lois étrangères. Tite-Live les fait venir
d'Athènes et des autres villes de la Grèce ; Denys d'Ha-
licarnasse, des villes de la Grèce, excepté Sparte, et des
colonies grecques d'Italie, tandis que Tribonien rap-
porte aux Spartiates l'origine du droit non écrit ; Tacite,
192 OPUSCULES
pour ne rien hasarder, dit qu'on rassembla les institu-
tions les plus sages que l'on put trouver dans tous les
pays [accitis quœ usquam egregia). — Ne pourrait-on
pas dire que cette députation fut simulée par le sénat
pour amuser le peuple, et que ce mensonge, appuyé
sur une tradition de deux cent cinquante ans, a été
transmis à la postérité par Tite-Live et Denys d'Halicar-
nasse, tous deux contemporains d'Auguste, car aucun
historien antérieur, ni grec ni latin, n'en a fait men-
tion? Denys est un Grec, un étranger, et Tite-Live
déclare qu'il n'écrit l'histoire avec certitude que
depuis le commencement de la seconde guerre
punique. — Il semblerait, d'après l'éloge que Gicéron
donne aux Douze Tables, qu'il ne croyait point cette
législation dérivée de celle des Grecs. C'est ce passage
célèbre du livre De V Orateur où Gicéron parle ainsi sous
le nom de Grassus : « Dussé-je révolter tout le monde, je
dirai hardiment mon opinion : le petit livre des Douze
Tables, source et principe de nos lois, me semble préfé-
rable à tous les livres des philosophes, et par son autorité
imposante, et par son utilité... Yous trouverez, dans
l'étude du droit, le noble plaisir, le juste orgueil de
reconnaître la supériorité de nos ancêtres sur toutes
les autres nations, en comparant nos lois avec celles de
leur Lycurgue, de leur Dracon, de leur Solon. En effet,
on a de la peine à se faire une idée de l'incroyable
et ridicule désordre qui régne dans toutes les autres
législations; et c'est ce que je ne cesse de répéter
tous les jours dans nos entretiens, lorsque je veux
prouver que les autres nations,, et surtout les Grecs,
n'approchèrent jamais de la sagesse des Romains, w
(Gicéron, DeV Orateur, liv. P'". Édition de M. Leclerc,t. III.)
OPUSCULES i93
Jugement sur Dante. [Opuscules, 2° vol.) — Lo. Divine
Comédie mérite d'être lue pour trois raisons : c'est
l'histoire des temps barbares de l'Italie, la source
des plus belles expressions du dialecte toscan, et le
modèle de la poésie la plus sublime.
A l'époque où les nations commencent à se civiliser,
et toutefois conservent encore l'esprit de franchise
qu'ont ordinairement les barbares, par leur défaut de
réflexion (la réflexion appliquée au mal est la mère
unique du mensonge), alors, dis-je, les poètes ne
chantent que des histoires véritables. Ainsi, dans la
Science nouvelle, nous avons établi qu'Homère est le
premier historien du paganisme. Ennius, qui a célébré
les guerres puniques, a été incontestablement le pre-
mier historien des Romains. De même, notre Dante \
est le premier, ou l'un des premiers historiens dej /
l'Italie. Dans lo. Divine Comédie, une seule chose est du J^
poète: c'est d'avoir placé les morts selon leurs mérites,'
dans l'enfer, le purgatoire ou le paradis. Dante est
l'Homère, ou, si l'on veut, TEnnius du christianisme.
Ses allégories répondent aux réflexions morales que
l'on fait en lisant un historien, pour profiter des
exemples d' autrui.
Si nous le considérons maintenant sous le rapport
du langage, nous trouverons qu'on n'a pas expliqué
d'une manière satisfaisante pourquoi il aurait emprunté
des expressions à tous les dialectes de la langue ita-
lienne, comme on le croit communément.
Ce préjugé ne peut s'expliquer que d'une manière. ^
Lorsque les savants du ^(juinzièmè) siècle se mirent à (^"^
étudier la langue toscane^Teîtr^u'on l'avait parlée à
Florence au treizième siècle, c'est-à-dire au siècle d'or
13
194 OPUSCULES
de cette langue, ils remarquèrent dans la Divine
Comédie une foule d'expressions qu'ils n'avaient point
rencontrées chez les autres écrivains toscans. Retrou-
vant un grand nombre de ces expressions dans la
bouche d'autres peuples italiens, ils crurent que Dante
les avait recueillies chez ces peuples pour les placer
dans son poème. C'est précisément ce qui était arrivé
à Homère, que tous les peuples de la Grèce revendi-
quèrent comme leur concitoyen, parce que chacun
d'eux reconnaissait dans V Iliade ou Y Odyssée les
expressions particulières qui étaient encore en usage
chez lui. Mais cette opinion est fausse pour deux rai-
sons bien graves : la première, c'est qu'au treizième
siècle Florence dut se servir, au moins en grande
partie, des mêmes expressions que toutes les autres
cités d'Italie ; autrement la langue italienne n'eût pas
été commune aux Florentins. La seconde, c'est que
dans ces siècles maMeureux où l'on ne trouvait
point d'écrivain en langue vulgaire dans les autres
cités d'Italie (et en eiïet il ne nous en est point par-
venu), la vie de Dante n'aurait pas suffi à apprendre les
langues vulgaires de tant de peuples, pour s'en servir
avec facilité dans sa Divine Comédie. L'académie de
la Grusca devrait envoyer par toute l'Italie une liste de
ces mots, de ces expressions, et faire prendre des
informations dans les classes inférieures des villes, et
surtout chez les paysans qui conservent bien plus
fidèlement les mœurs et le langage antiques que les
nobles et les gens de feour"^; on verrait quels sont ceux
qu'ils ont conservés, et dans quel sens ils les enten-
dent ; ce serait le moyen d'en avoir la véritable intelli-
gence.
OPUSCULES 195
Enfin, Dante nous offre le modèle d'un poète
sublime. Mais c'est le caractère naturel de la poésie
sublime, de ne pouvoir être apprise par aucun art.
Homère n'a pas eu de Longin avant lui, pour lui
donner les règles du sublime. Pour puiser aux sources
que nous indique Longin, il faut avoir reçu un don
particulier du Ciel. De ces sources, voici les plus
sacrées, les plus profondes : c'est cette hauteur d'âme,
qui, n'aimant que la gloire et l'immortalité, foule aux
pieds tout ce qu'admirent la cupidité, l'ambition, la
mollesse du vulgaire; c'est l'exercice des vertus
publiques, de la magnanimité, de la justice; ainsi, sans
aucun art, et par le seul effet de l'éducation instituée
par Lycurgue, les Spartiates, auxquels la loi défendait
d'apprendre à lire, laissaient échapper journellement
des mots si nobles, si sublimes, que les plus grands
poètes s'honoreraient d'en trouver quelques-uns de
semblables dans leurs épopées ou leurs tragédies. Mais
ce qui explique particulièrement le caractère sublime
de Dante, c'est que ce grand génie naquit à l'époque
où la barbarie italienne subsistait encore dans son
énergie. L'esprit humain est comme la terre qui, lors-
qu'elle est restée plusieurs siècles sans culture, étonne
par sa fécondité. Voilà pourquoi vers la fin des temps
barbares, on vit naître à la fois un Dante dans le
genre sublime, un Pétrarque dans le délicat, un
Boccace dans le gracieux.
Nous rapprochons de ce jugement un passage d'une
lettre où Vico traite le même sujet : — Vous aimez
Dante, monsieur, et cela par l'instinct de votre sens
196 OPUSCULES
poétique, sans que personne vous en ait conseillé la
lecture. Tandis que les jeunes gens, par suite de cette
humeur en louée qui e^t daiis le sang à cette heureuse
époque de la vie, n'aiment que les fleurs, les grâces
légères, les rapprochements ingénieux, vous goûtez
avant l'âge, ce poète divin qui semble inculte et gros-
sier à la délicatesse de nos contemporains, et dont
l'harmonie sévère choque souvent une oreille effé-
minée. Dante naquit au milieu de la barbarie la plus
farouche du moyen âge, lorsque Florence était ensan-
glantée par les factions des Blancs et des Noirs, qui,
s'étendant avec celles des Guelfes et des Gibelins,
embrasèrent toute l'Italie. Après la confusion des lan-
gues qui était résultée pendant plusieurs siècles de
l'invasion des barbares, et dans laquelle les vain-
queurs et les vaincus ne pouvaient s'entendre, au
milieu de cette vie solitaire où les hommes nourris-
saient des haines inextinguibles qu'ils léguaient à
leurs descendants, les communications étaient rares et
l'indigence du langage vulgaire dut longtemps forcer
les hommes à s'exprimer par des gestes ou d'autres
signes matériels. L'Église seule conserva une langue
régulière, celle d'Occident dans le latin, celle d'Orient
dans le grec... {D'après les principes de la Science
nouvelle, il conclut de cette indigence du langage
que les poètes durent précéder les prosateurs.) Youlons-
nous nous assurer que telle a dû être l'origine de la
poésie? interrogeons le sentiment aussi bien que la
réflexion, et songeons que maintenant encore, dans
cette abondance du langage vulgaire où nous sommes
nés, dès qu'on met son esprit dans les entraves du
vers et de la rime, la difficulté de s'exprimer rend le
OPUSCULES 197
langage poétique ; plus le génie se trouve ainsi res-
serré, mieux il jaillit en traits sublimes.
Dans sa Divine Comédie Dante fut inspiré par la
colère. Il a déployé toute son imagination dans son
Enfer, en chantant des colères implacables, telles que
celle d'Achille, qui, a elle seule, remplit VIliade. Il s'y
complaît à décrire d'épouvantables tourments, précisé-
ment comme au temps où la Grèce était barbare et
féroce, Homère peignit dans ses batailles tant d'images
affreuses de blessures et de morts. Ce caractère atroce
de leurs fables, qui excite la compassion des hommes
civilisés, n'était qu'agréable à leurs auditeurs. Main-
tenant encore les Anglais, moins amollis par la délica-
tesse du siècle, aiment l'atrocité dans les tragédies;
tel fut aussi sans doute, dans les commencements, le
goût du théâtre grec, qui présentait aux spectateurs
l'afTreux repas de Thyeste, ou Médée mettant en pièces
son frère ou ses fils.
Dans le Purgatoire où les peines les plus doulou-
reuses sont endurées avec une inaltérable patience,
dans le Paradis où les bienheureux goûtent une paix
profonde et des joies infinies, nous admirons moins
l'auteur de la Divine Comédie, habitués que nous
sommes à la paix et à la douceur d'un âge civilisé; eti o
c'est là qu'il est le plus admirable, pour s'être élevé à
de telles conceptions dans un âge impatient de l'of-
fense et de la douleur. Nous en dirons autant d'Ho-
mère. Nous estimons VIliade moins que le poème où il
célèbre la patience héroïque d'Ulysse.
Discours prononcé en 1700. — Nous laissons ce passage et
le suivant en latin, pour qu on puisse juger de la vigueur
198 OPUSCULES
avec laquelle Vico maniait cette langue, surtout comme
langue du droit.
(Hostem hosti infensiorem quam stultum sibi esse
neminem). — « Homo mortali corpore, ait Deus,
« aeterno animo esto : ad duas res, verum et honestum,
<( sive adeo mihi uni nascitor : mens verum, fal-
<c sumque cognoscito : sensus menti ne imponunto :
« ratio vitse auspicium, ductum, imperiumque habeto:
<( cupiditates rationi ancillantor : ne mens de rébus ex
« opinione, sed sui conscia judicato : neve animus ex
« libidine, sed ratione bonum amplectitor : bonis
« animi . artibus aeternam sibi nominis claritudinem
« parato : virtute, et constantia humanam felicitatem
« indipiscitor : si quis stultus sive per luxum, sive
« per ignaviam, sive adeo per imprudentiam secus
« faxit, perduellionis reus sibi ipse bellum indicito. »
... Talibus stulti oppugnati armis, tanta vi debellati,
quam amplissima, et pulcherrima privantur urbe? Ea
nimirum, quam non aratro designati ambiunt mûri ;
sed flammantia cœli mœnla circumdant : quse non
mutabili lege fundata est; sed aeterno regitur jure : in
qua non municipale sacrum, sed cœlum, sidereum Dei
Opt. Max. templum, reseratur. Ejus urbis civitas non
nisi Deo sapientibusque communis est : quando ejus
juris communionem non principali beneficio, non
liberis, non nave, non militia homines, sed sapientia
consequuntur. Etenim (attendite, per vestram fidem)
jus, quo haec maxima civitas fundata est, divina ratio
est, toti mundo, et partibus ejus inserta, quse omnia
permeans mundum continet, et tuetur. Hsec in Deo
est, et sapientia divina dicitur; a solo sapiente cognos-
citur, et sapientia humana appellatur. Quis igitur non,
OPUSCULES 199
quod olim Mutius, Clvis, romanus sum^ sed, quod
multo est grandius, magnifîcentiusque, Mundi civis
sum, potest dicere, nisi solus sapiens, qui de rébus
superis, inferisque, divinis, humanis, universis vera
cogitare, et disserere sciât?
(1732. De mente heroica).,. — Ne vos incautos iste
sive invidus, sive ignavus circumveniat rumor : hoc
beatissimo saeculo, quae in re litteraria effecta dari
unquam potuerant, jam omnia absoluta, consummata,
perfecta esse, ut in ea nihil ultra desiderandum super-
sit. Falsus rumor est, qui a pusilli animi litteratis
differtur. Mundus enim juvenescit adhuc; nam septin-
gentis non ultra ab hinc annis, quorum tamen qua-
dringentos barbaries percurrit, quot nova inventa?
quot novae artes, quot novae scientiae excogitatse...
Quo modo tam repente humani ingenii natura effœta
est, ut alia inventa seque egregia sint desperanda? Ne
despondeatis animum, generosi auditores; innumera
restant adhuc, et forsan his, quae numeravimus,
majora et meliora. In magno enim naturae sinu, in
magno artium imperio ingentia humano generi profu-
tura bona in média posita sunt, quae hactenus jacent
neglecta, quia hactenus ad ea mens heroica animum
non advertit. Magnus Mexander in ^Egyptum delatus
uno suo magno oculorum obtutu isthmum vidit, qui
Erythraeum a mari Méditerranée dividit, et qua Nilus
in Mediterraneum effluit, et Africa Asiaque continen-
tur; et dignum reputavit, ubi suo nomine urbém
fundaret Alexandriam ; qaèe statim etAfricae, et.Asiae,
et Europae, totius Mediterranei maris, et Oceani,' India-
200 OPUSCULES
rumque commerciis celebratissima fuit. Sub limis Gali-
hvus Venerem corniculatam observavit, et de mun-
dano systemate admiranda detexit. Observavit ingens
Cartesius lapidis funda jacti motum, et novum sys-
tema physicum est meditatus. Christophorus Columhus
ventum ab occidentali Oceano in os sibi adspirantem
sensit ; et eo Aristotelis argumente, ventes a terra
gigni, alias ultra Oceanum esse terras conjecit, et
novum terrarum orbem detexit. Magnus Hugo Grotius,
unum illud Livii dictum Sunt quœdam pacis^ et belli
jura^ graviter advertit; ac De jure belli et pacis admira-
biles libres edidit; a quibus si aliqua expunxeris,
incomparabiles non immérité dixeris. Quibus illustri-
bus argumentis, quibus exemplis amplissimis, adoles-
centes ad optima maxima nati, mente heroica, ac
proinde magno animo litterarum studiis incumbite;
integram sapientiam excolite, rationem humanam
uu.iversam perficite : divinam fere vestrarum mentium
celebrate naturam : sestuate deo, que pleni estis :
sublimi spiritu audite, legite, lucubrate : herculeas
subite aerumnas; quibus exantlatis, ab vero Jove Opt.
Max, vestrum divinum genus optimo jure probetis :
atque adeo vos heroes asserite, aliis genus humanum
ingentibus commodis ditaturi. Quse amplissima in
universam humanam societatem mérita facili négocie
et divitise, et opes, et honores, et potentia in hac ves-
tra republica consequentur : quae tamen si cessaverint,
non manebitis : et cum Seneca, aequo anime, hoc est,
non elato, si advenerint, excipietis; nec démisse, si
abierint, resignabitis stultae furentique fortunae : et
contenti eritis eo divine, et immortali bénéficie, quod
Deus Opt. Max., qui nobis, ut principio diximus, in
OPUSCULES 201
universum genus humanum diligentiam jubet, vestrum
aliquos prsecipuos delegisset, per quos suam in terris
gloriam explicarit.
De Parthenepea conjuratione nono Kalendas octobris
anno MDCCI, a J. B, VicOj regio eloquentim prof essore
conscripta. — A la mort de Charles II, l'empereur
Léopold tenta de faire soulever les Napolitains en
faveur de son plus jeune fils l'archiduc Charles. A cet
effet il envoya à Rome Charles Sangrio et J. Caraffa
pour s'entendre avec quelques nobles napolitains réfu-
giés dans cette ville. Mais Caraffa se laissa gagner par
l'ambassadeur d'Espagne; Sangrio, renonçant à ses
desseins, retourna en Autriche. Toutefois, avant de
quitter Rome, il fit part à Jérôme et Joseph Gapece de
ses anciens projets; Joseph Capece, homme plein de
courage et d'audace, haïssait mortellement les Espa-
gnols. Il avait été longtemps enfermé en punition d'un
meurtre qu'il avait commis en présence même du vice-
roi, et dans sa prison il avait appris l'allemand; il
partait pour la Belgique quand les ouvertures de San-
grio le firent retourner à Naples. Ces nobles essayèrent
de soulever, par la promesse de l'abolition des dîmes,
la populace de Naples, qui les soutint quelque temps,
et finit par les abandonner.
Ce petit ouvrage manuscrit de Vico, dont nous
devons la communication à l'obligeance de M. Bal-
lanche, présente moins d'intérêt que n'en promet le
nom de l'auteur. C'est une laborieuse imitation des
formes oratoires de Tite-Live. Nulle émotion patrio-
tique.
202 OPUSCULES
Notai in acta eruditorum Lipsiensia. — On rendit
compte de la manière suivante de la Scienza nuova
dans les Acta eruditorum de Leipsick (août 1727) :
« Il a paru à Naples un livre intitulé : Principj d'una
Scienza nuova, inS". Quoique l'auteur cache son nom
aux érudits, cependant nous avons su, par un Italien
de nos amis que c'est un abbé napolitain, appelé Yico.
L'auteur a mis en avant dans ce livre un nouveau
système de droit naturel, ou plutôt une fiction tirée de
principes tout différents de ceux que les philosophes
ont admis jusqu'à ce jour, et plus accommodée à
l'esprit de l'Église romaine. Il a pris beaucoup de
peine pour combattre les doctrines de Grotius et
de Puffendorf ; cependant il donne plus à son ima-
gination qu'à la vérité ; il succombe sous la masse des
hypothèses qu'il entasse. Aussi a-t-il été reçu des
Itahens même avec plus de froideur que d'applaudis-
sements. ))
Yico publia deux ans après une réponse à cet article,
intitulée : Notœ in acta eruditorum Lipsiensia, avec
cette épigraphe tirée de Tacite : Quibus unus metus si
intelligere viderentur. Il traite le critique anonyme,
qu'il désigne ailleurs comme un Italien, du nom de
vagabond inconnu (ignotus erro).
(c Le sujet propre de la Scienza nuova, qui est la
nature des nations, est laissé dans un vaste silence...
Ce n'est pas le Droit naturel qui est le premier sujet
de cette science, comme le croit le critique, c'est la
Nature commune des nations; d'où sort et se répand
également chez tous les peuples une connaissance
constante et universelle des choses divines et
humaines; de là se découvre un nouveau système de
OPUSCULES 203
droit naturel qui est un des principaux corollaires
de cette science.
(( Pourquoi dit-il que je m'écarte des principes reçus
de tous les philosophes? Serait-ce que Grotius et Puffen-
dorf, en y ajoutant Selden, lui paraissent les seuls
philosophes du monde, parce qu'aucun d'eux n'est
catholique romain? Est-ce pour faire entendre que je
ne suis point philosophe? Si c'est là sa pensée, il
montre qu'il sait bien que je ne suis pas professeur de
philosophie, mais de philologie, d'éloquence, et qu'il
croit, avec le vulgaire, que l'éloquence est chose toute
séparée de la philosophie ; ou bien encore il n'aura
pas ouvert mon livre; car le but de ce livre c'est l'en-
treprise toute nouvelle de soumettre à la philosophie
la philologie^ la connaissance de toutes les choses qui
dépendent du libre arbitre, telles que langues, mœurs,
actes de la paix et de la guerre, et de réduire la philo-
logie, par des principes sûrs de philosophie, à la forme
déterminée d'une science. M'attaque-t-il parce que
dans mon système j'appuie le droit monarchique d'ar-
guments nouveaux pour les philosophes; ou parce
que j'ai fondé mon système sur le principe de la
divine Providence ? C'est ce que n'a pas fait Grotius,
lui qui dit hautement que lors même qu'on supprime-
rait toute connaissance de Dieu, son système n'en
subsisterait pas moins. Puffendorf reconnaît la Provi-
dence, mais avec l'hypothèse épicurienne d'un homme
jeté dans ce monde sans aucune assistance divine.
Accusé sur ce point par des hommes aussi doctes que
pieux, il fut obligé de plaider sa cause dans une dis-
sertfM^ion spéciale. Moi, je joins au dogme de la divine
-Providence cet autre principe que l'homme a le libre
204 OPUSCULES
choix du bien et du mal; principes de philosophie sans
lesquels il est impossible de parler de justice et de loi.
Si c'est pour cela que mon censeur dit que je suis sorti
de la route ordinaire des philosophes. Platon, qui
établit toujours dans ses doctrines la divine Provi-
dence et revendique pour l'homme le libre arbitre,
Platon, ce philosophe divin, sera, par une licence
qui approche du délire , rayé de la liste des philo-
sophes.
« Que s'il en est ainsi, le censeur se trahit lui-même.
Tout autre qu'un protestant ne ferait pas un reproche
à notre système d'être accommodé à r esprit de V Église
romaine; ce ne peut être qu'un disciple de Luther ou
de Calvin, qui introduit les idées stoïciennes et le
fatum dans la philosophie chrétienne et qui veut que
dans le serf-arbitre de l'homme la nécessité domine
et opprime tout... — Et pourquoi n'accommoderais-je
pas mon système à cette Église qui montre au doigt la
vérité à ceux qui professent sa croyance ? Elle m'a aidé
à fonder un système accommodé à tout le genre
humain; car elle m'a enseigné deux dogmes, celui de
la divine Providence et celui du libre arbitre, que
reconnaît tout le genre humain. Mais il est interdit aux
sectateurs de Luther ou de Calvin de prendre la parole
contre ces vérités. C'est ce qui arriva une fois à Théo-
dore de Bèze en Suisse, où il remplaça Calvin. Comme
il avait prononcé un discours qui faisait perdre le cœur
à tous ses auditeurs pour toute œuvre chrétienne, les
magistrats défendirent de prêcher à l'avenir contre ces
dogmes catholiques.
« Pourquoi n'a-t-ilpas nommé Selden, le troisième des
principaux auteurs qui aient traité de ces matières, lui
OPUSCULES 205
dont je combats aussi les doctrines et les principes?...
Je comprends. Selden ne lui semble pas philosophe,
parce que d'après le saint livre de la Genèse il suppose
une Providence. Pour lui, Gicéron non plus ne sera
pas philosophe, puisqu'il déclare qu'il ne peut parler
sur les Lois avec Atticus, si celui-ci ne lui accorde que
le sens commun persuade au genre humain que tout
nous est dispensé avec justice par la Providence. Que
Grotius voie, après un tel aveu de Gicéron, si son sys-
tème peut subsister indépendamment de toute con-
naissance de la divinité ! Que les savants interprètes
du droit romain voient s'ils ont raison d'appeler malgré
elles les sectes stoïcienne et épicurienne à la jurispru-
dence romaine, lorsque cette jurisprudence définit le
droit naturel des gens : le droit établi par la Providence
divine,
<( Gomment ose-t-il donc déclarer une guerre impie à
la Providence, en refusant de compter parmi les philo-
sophes et Gicéron qui veut qu'on la considère d'après
le sentiment unanime des nations comme un Dieu qui
voit toutes les choses humaines, et Platon qui arrive
par la raison à la définir l'ordre intelligent et libre de
la nature. »
Yico termine cette violente réponse par les paroles
suivantes, qui en expliquent l'amertume :
« Sache, lecteur impartial, que je languissais dans
uneétuve, atteint d'une maladie mortelle et rapide, et
sous le coup d'un remède dangereux qui peut pro-
duire l'apoplexie chez les vieillards, lorsque j'ai écrit
cet opuscule ; sache de plus que depuis près de vingt ans
j'avais dit adieu à tous les livres pour travailler selon
mes faibles movens à la science du droit naturel des
206 OPUSCULES
gens; pour cette science je voulus m'ensevelir dans la
profonde et vaste bibliothèque du sens universel de
l'humanité, pour y feuilleter les plus antiques auteurs
des nations qui ont précédé les écrivains de plus de
mille ans. Hohhes a voulu en faire autant, lui qui se
vantait auprès des lettrés, ses amis, d'avoir formé de
cette manière sa doctrine du Prince; c'était, disait-il,
dans ce trésor qu'il avait puisé sa philosophie. 11 se
trompait cependant, n'ayant pas tenu compte de la
divine Providence, qui seule pouvait lui donner un
flambeau pour parcourir ces sombres origines des
choses humaines ; il erre donc avec l'aveugle hasard
d^Épicure dans la nuit ténébreuse de l'antiquité. Je
combats dès l'abord ses doctrines et ses principes. »
Nous donnerons aussi un passage où Yico réfute
ce reproche que lui avait adressé le critique : ingénia
magis indulget quam veritati. 11 soutient d'abord, en
reproduisant des idées déjà exposées dans le De anti-
quissima Italorum sapientia^ qu'on ne peut arriver à
la vérité sans Yingenium et sans Vingenii acumen.
« Aristote nous donne la raison pour laquelle
nous prenons plaisir aux acuta dicta; c'est que l'âme
qui, par sa nature, a faim et soif du vrai, apprend
beaucoup de choses en un instant. Au contraire, les
arguta dicta sont le produit d'une faible et pauvre
imagination, qui ne fournit que les noms vides des
choses ou de simples surfaces, et ne les recompose
pas tout entières; ou encore qui présente tout à coup
à l'esprit des choses absurdes et ineptes, lorsqu'il
n'attendait rien que de raisonnable et de convenable.
OPUSCULES 207
Il est alors joué et déçu dans son attente; les fibres du
cerveau, préparées à recevoir quelque chose de conve-
nable et de juste, se troublent et se confondent, et
elles propagent ce mouvement tumultueux dans toutes
les ramifications des nerfs; mouvement qui ébranle
tout le corps et fait sortir l'homme de son assiette ordi-
naire. De là vient que les bêtes ne rient point, parce
que leur sens est tout particulier et singulier, et que
par conséquent elles ne peuvent porter leur attention
que sur des objets isolés et singuliers, dont chacun est
chassé et détruit par le premier qui vient se présenter.
D'où l'on peut faire voir clairement que, par cela seul
que la nature a refusé aux bêtes le sens du rire, elles
sont privées de toute raison. C'est uniquement ceci
qui constitue, chez le rieur, ce sentiment secret dont
il ne se rend pas compte lorsqu'il accueille par le rire
des choses sérieuses ; il lui semble qu'alors il se sent
homme. Mais le rire ne vient que de la faible nature de
l'homme :
..... Decipimur specie recti.
Car d'après la nature du rire, telle que nous l'avons
expliquée, ceux qui rient tiennent comme le milieu
entre les hommes sérieux et graves, et les bêtes brutes.
Je parle ici de ceux qui rient à tout propos et qu'on
appelle rieurs, comme aussi de ceux qui excitent les
autres à rire, et que l'on nomme railleurs {derisores).
Les gens sérieux ne rient point, parce qu'ils considèrent
mûrement une chose, et ne se laissent pas détourner
par une autre ; les bêtes ne rient point, parce qu'elles
ne font aussi attention qu'à une chose; dès qu'une
208 OPUSCULES
autre vient les toucher, elles s'y tournent tout entières.
Au contraire, les rieurs ne considérant que légèrement
une chose, s'en laissent facilement détourner par une
autre. Les railleurs sont ceux qui s'éloignent le plus
des hommes graves, et sont le plus rapprochés des
bêtes, puisqu'ils défigurent l'apparence du vrai, et non
seulement la défigurent, mais la bouleversent, par une
violence qu'ils se font à eux-mêmes et à leur intelli-
gence et à la vérité ; c'est de cela que parle le parasite
Gnathon de la comédie :
Postremo imperavi egomet mihi
Omnia atientari.
Ce qui est un en soi, ils le détournent et le plient
à une autre chose; c'est une vérité que les poètes ont
déposée dans leurs fables ; pour nous montrer que de
telles gens sont comme intermédiaires entre l'homme
et la bête, ils ont imaginé leurs satyres rieurs. La nature
perverse des railleurs les laisse toujours pauvres du
vrai divin, elle leur ferme toujours les trésors de la
vérité ; et lorsqu'ils s'applaudissent de leurs dérisions
sur les choses sérieuses, alors s'applique à eux le mot
de la sagesse divine : Si sapiens fueris; tibi ipsefueris;
si derisoTj tu solus damnum portabis.
Cette explication de la nature du rire nous fait voir
pourquoi les personnages ridicules dans les comédies
nous causent un plus vif plaisir lorsqu'ils font sérieu-
sement leurs sottises, et pourquoi la plaisanterie est
souvent si froide, quand c'est en riant qu'on veut faire
rire les spectateurs. Et certes jamais une farce n'est plus
plaisante que lorsque les mimes imitent, par leur phy-
OPUSCULES 209
sionomie, leur démarche et leurs gestes, des hommes
sérieux et graves, et les livrent ainsi à la risée. Tout
cela revient à dire enfin que le rire vient d'un piège
qui est tendu à l'esprit humain, toujours avide du vrai,
et il éclate d'autant plus que l'imitation de la vérité
est plus parfaite. C'est de là que Gicéron dit, avec
autant d'élégance que de vérité : Risus sedem esse
suhturpe.
li
DE
L'ANTIQUE SAGESSE DE L'ITALIE
RETROUVÉE
DANS LES ORIGINES DE LA LANGUE LATINE.
PREFACE
Tandis que je méditais les origines de la langue
latine, j'en observai de si savantes dans un grand
nombre d'expressions, qu'elles ne semblaient pas être
le résultat de l'usage vulgaire, mais le signe de quel-
que doctrine intime et mystérieuse. Et certes, il est
naturel, qu'une langue soit riche en locutions philoso-
phiques, si la philosophie est en honneur chez la
nation qui la parle. Je pourrais rappeler moi-même,
que de notre temps, lorsque la philosophie d'Aristote
et la médecine de Galien étaient à la mode, les hommes
les moins lettrés n'avaient à la bouche qn horreur du
vide, antipathies et sympathies naturelles, les quatre
humeurs et leurs qualités, et cent expressions de cette
espèce; puis, lorsque prévalut la physique moderne
et que la médecine fut traitée comme un art empirique,
/
212 DE L'ANTIQUE SAGESSE
on n'entendait parler que de circulation du sang, de
coagulation, de drogues utiles et nuisibles, de pression
atmosphérique, etc. Avant l'empereur Adrien, les mots
(ïens^ être, essentia, essence, substantia, substance,
accidens, accident, étaient inusités chez les Latins,
parce qu'on ne connaissait pas la métaphysique d'Aris-
tote. Depuis cette époque, elle attira l'attention des
savants, et ces termes devinrent vulgaires. Ainsi,
ayant remarqué que la langue latine abondait en locu-
tions philosophiques, et, que d'un autre côté, l'histoire
nous atteste que les anciens Romains, jusqu'au temps
de Pyrrhus, ne songèrent qu'à l'agriculture et à la
guerre, j'en induisais qu'ils avaient reçu ces termes de
' quelque autre nation éclairée, et qu'ils s'en servaient à
l'aveugle. De ces nations éclairées dont ils auraient
pu les recevoir, je n'en trouvais que deux, les Ioniens
et les Étrusques. Quant à la science ionienne, il est
inutile d'en parler longuement; l'on sait de quel éclat
brilla l'école Italique. La science des Étrusques est
attestée par leur profonde connaissance des cérémo-
nies religieuses. Car la culture de la théologie civile
annonce toujours la culture de la théologie naturelle;
les rites sont toujours plus augustes là où l'on a conçu
les idées les plus justes de la divinité ; ainsi c'est dans
le christiainisme que les cérémonies sont le plus
saintes, parce que c'est là qu'on trouve la doctrine la
plus pure sur la nature de Dieu. L'architecture des
Étrusques, la plus simple que l'on connaisse, four-
nit une preuve très forte qu'ils devancèrent les Grecs
dans la géométrie. Qu'une bonne et grande partie
de la langue ionienne ait été importée chez les
Latins, c'est ce dont témoignent les étymologies;
DE L'ITALIE 213
il est constant que les Romains reçurent de l'Étrurie
les cérémonies du culte des dieux, et en même temps
les formules sacrées et les paroles pontificales. Je
crois donc pouvoir conclure avec assurance que c'est
chez ces deux nations qu'il faut chercher l'origine des
expressions philosophiques des Latins ; et j'ai résolu
de retrouver, dans les origines de la langue latine,
la sagesse antique de l'Italie : travail que personne,
autant que je sache, n'a encore entrepris, mais qui
mérite peut-être d'avoir provoqué le regret de Bacon.
Platon, dans le Cratyle, essaya de retrouver, par la
même voie, la sagesse antique des Grecs. Ainsi ce
qu'ont fait Varron dans ses Origines; Jules Scaliger,
dans son Traité des causes de la langue latine; François
Sanctius, dans la Minerve^ et Gaspard Scioppius, dans
les notes qu'il y a jointes; tout cela est très différent de
notre entreprise. Ces savants se sont proposé de tirer
de la philosophie dans laquelle ils étaient très versés,
une explication des causes de la langue et de tout l'en-
semble de son système : mais nous, sans nous assu-
jettir aux opinions d'aucune école, nous rechercherons
dans les origines mêmes des mots quelle a été la
philosophie de l'Itahe antique.
2U DE L'Aîs'TIQUE SAGESSE
LIVRE PREMIER OU LIVRE METAPHYSIQUE
Dédié au seigneur Paolo Matteo Doria.
Je veux traiter, dans ce livre, des locutions qui me
donnent lieu de retrouver par conjecture les opinions
des anciens sages de l'Italie sur la vérité première,
sur Dieu et sur I ame humaine. J'ai résolu de vous
le dédier, seigneur Paolo Doria, ou plutôt de traiter
ici, sous vos auspices, de la métaphysique, puisque,
comme il convient à un philosophe si haut placé
par son rang et par sa science, vous vous plaisez
à ces hautes études, et que vous les cultivez avec
autant de magnanimité que de sagesse. En effet, c'est
une grande âme, celle qui, tout en admirant les pen-
sées des autres philosophes, se confie encore plus en
soi, et justifie cette confiance. D'autre part, c'est un
signe de sagesse que d'avoir, seul de tous les modernes,
appliqué la vérité première aux usages de la vie
humaine, en la faisant descendre, d'une part à la méca-
nique, et de l'autre à la science politique. Vous formez
un prince pur de tous les artifices dans lesquels Tacite
et Machiavel avaient élevé le leur; quoi de plus en
harmonie avec la loi chrétienne, de plus désirable pour
la prospérité de la chose publique! Ce sont là vos
titres à la reconnaissance de tout homme à qui arri-
vera la seule renommée de votre illustre nom. J'v
DE L'ITALIE 215
joins ce dont je vous suis seul redevable : la faveur
avec laquelle vous m'avez toujours accueilli, les encou-
ragements que j'ai reçus de vous plus que de tout autre,
pour les études dont il s'agit ici. L'année dernière,
j'avais tenu chez vous, après souper, quelques discours
où, m'appuyant sur les origines mêmes de la langue
latine, je faisais voir la nature dans un mouvement qui
entraînait chaque chose, per vim cunei, suivant le"^
rayon vers le centre du mouvement, et, par une force
contraire, la repoussant du centre à la circonférence ; ,
je montrais que toutes choses naissent et meurent par
une sorte de systole et de diastole. Alors, vous et
d'autres savants de cette ville : Augustinus, Arianus,
Hyacinthe de Christoforo et Nicolas Galitia, vous me
donnâtes le conseil d'entreprendre cette démonstra-
tion par son principe, de sorte qu'elle apparût dans un
ordre légitime et systématique. C'est pourquoi, entrant
dans la voie des origines latines, j'ai élaboré cette
métaphysique que je vous dédie à ce titre. Plus tard,
je consacrerai à ces trois illustres personnages le fruit
d'autres travaux, en témoignage de l'estime singulière
que je leur porte.
CHAPITRE PREMIER
Du vrai et du fait.
Les mots verum et factum, le vrai et le fait, se met-
tent l'un pour l'autre chez les Latins, ou, comme dit
l'école, se convertissent entre eux. Pour les Latins,
216 DE L'ANTIQUE SAGESSE
intelligere, comprendre, est même chose que lire clai-
rement et connaître avec évidence. Ils appelaient
cogitare ce qui se dit en Italien pensare et andar racco-
gliendo; 7'a^2o, raison, désignait chez eux une collection
d'éléments numériques, et ce don propre à l'homme
qui le distingue des brutes et constitue sa supériorité ;
ils appelaient ordinairement l'homme un animal qui
participe à la raison [rationis particeps)^ et qui par con-
séquent ne la possède pas absolument. Dg^m ême q ue
les mots sont les signes desj dées, les idées sont les
signes et les représentations des choses. Ainsi comme
lire, légère^ c'est rassembler les éléments de l'écriture,
dont se forment les mots, l'intelligence [intelligere)
consiste à assembler tous lés éléments d'une chose, d'où
ressort l'idée parfaite. On peut donc conjecturer que
les anciens Italiens admettaient la doctrine suivante
sur le vrai : Le vrai est le fait même, et par conséquent
Dieu est la vérité première, parce qu'il est le premier
faiseur [factor)\ la vérité infinie, parce qu'il a fait
toutes choses ; la vérité absolue, puisqu'il représente
tous les éléments des choses, tant externes qu'internes,
car il les contient. Savoir, c'est assembler les éléments
des choses, d'où il suit que la pensée [cogitatio) est
propre à l'esprit humain, et l'intelligence à l'esprit
divin; car Dieu réunit tous les éléments des choses,
tant externes qu'internes, puisqu'il les contient et que
c'est lui qui les dispose; tandis que l'esprit humain,
limité comme il l'est, et en dehors de tout ce qui n'est
pas lui-même, peut rapprocher les points extrêmes,
mais ne peut jamais tout réunir, en sorte qu'il peut
bien penser sur les choses mais non les compre^idre ;
voilà pourquoi il participe à la raison, mais ne la pos-
DE L'ITALIE 217
sède pas. Pour éclaircir ces idées par une compa-
raison, le vrai divin est une image solide des choses,
comme une figure plastique ; le vrai humain est une
image plane et sans profondeur, et telle qu'une pein-
ture. Et de même que le vrai divin est parce que Dieu,
dans l'acte môme de sa connaissance, dispose et pro-
duit, de même le vrai humain est pour les choses où
l'homme, dans la connaissance, dispose et crée pareil-
lement. Ainsi la science est la connaissance de la
manière dont la chose se fait, connaissance dans
laquelle l'esprit fait lui-même l'objet, puisqu'il en
recompose les éléments; l'objet est un solide relati-
vement à Dieu qui comprend toutes choses, une sur-
face pour l'homme qui ne comprend que les dehors.
Ces points établis, pour les faire accorder plus aisé-
ment avec notre religion, il faut savoir que les
anciens philosophes de l'Italie identifiaient le vrai et le
fait, parce qu'ils croyaient le monde éternel ; par suite
les philosophes païens honorèrent un Dieu qui agissait
toujours du dehors^ ce que rejette notre théologie. C'est
pourquoi dans notre religion où nous professons que
le monde a été créé de rien dans le temps, il est néces-
saire d'établir une distinction, en identifiant le vrai
créé avec le fait^ et le vrai incréé avec Yengendré
(genito). Ainsi l'Écriture sainte, avec une élégance
vraiment divine, appelle verbe la sagesse de Dieu, qui
contient en soi les idées de toutes choses et les élé-
ments des idées elles-mêmes; dans ce verbe le vrai
est la compréhension même de tous les éléments de
cet univers, laquelle pourrait former des mondes
infinis; c'est de ces éléments connus et contenus
dans la toute-puissance divine que se forme le verbe
218 DE L'ANTIQUE SAGESSE
réel, absolu, connu de toute éternité par le Père, et
engendré par lui de toute éternité.
§ I. — De l'origine et de la vérité des sciences.
De ces idées des anciens sages de l'Italie touchant
le vrai, et de la distinction qu'établit notre religion
entre le fait et Vengendré, nous tirons d'abord cette
conséquence, que si la parfaite vérité est en Dieu seul,
nous devons tenir pour complètement vrai ce qui nous
est révélé de Dieu, et ne pas chercher comment peut
être vrai ce que nous ne pouvons comprendre en
aucune manière. Ensuite nous pouvons remonter à
l'origine des sciences humaines et enfin obtenir une
règle pour reconnaître celles qui sont vraies. Dieu sait
tout, parce qu'il contient en soi les éléments dont il
fait toutes choses; l'homme les divise pour les savoir;
aussi la science humaine est comme une anatomie des
ouvrages de la nature. En effet, si nous voulons
prendre des exemples, elle a partagé l'homme en corps
et âme, et l'âme en intelligence et volonté ; elle a dis-
tingué du corps, ou, comme on dit, abstrait la figure
et le mouvement, et de ces propriétés comme de toutes
choses, elle a tiré l'être et l'un. La métaphysique con-
sidère l'être, l'arithmétique l'un et sa multiplication,
la géométrie la figure et ses dimensions, la mécanique
le mouvement du dehors, la physique le mouvement
qui part du centre, la médecine étudie le corps, la
logique, la raison, la morale, la volonté. Il est arrivé
de cette anatomie des sciences comme de celle qui
s'exerce journellement sur le corps humain : les anato-
DE L'ITALIE 219
mistes difficiles à contenter conservent bien des doutes
sur la situation, la structure et les fonctions des par-
ties, et craignent que la mort solidifiant les liquides,
interrompant le mouvement, que le scalpel altérant
ce qu'il divise, le véritable état des organes ne soit
plus observable non plus que leurs fonctions. Cet être,
cette unité, cette figure, ce mouvement, ce corps, cette
intelligence, cette volonté, sont autres en Dieu où ils
ne font qu'un, autres dans l'homme où ils sont divi-
sés. Ils vivent en Dieu, et dans l'homme ils sont morts.
Car si Dieu est éminemment toutes choses, comme
parlent les théologiens chrétiens, et si la génération et
la corruption perpétuelle des êtres ne le changent en
rien, puisqu'elles ne l'augmentent ni ne le diminuent,
les êtres finis et créés sont des modifications et des
dispositions de l'être infini et éternel, en sorte que
Dieu seul est vraiment Yêti^e^ et que tout le reste est
de Y être à proprement parler.
Aussi Platon, lorsqu'il parle de l'être d'une manière
absolue, veut faire entendre la Divinité. Mais qu'est-il
besoin du témoignage de Platon, quand Dieu s'est
défini lui-même : Je suis celui qui suis, celui qui est,
tout le reste n'étant rien auprès de lui. Nos ascètes,
nos métaphysiciens chrétiens proclament de même
que les plus grands d'entre nous, quelle que soit la
cause de leur grandeur, ne sont rien devant Dieu. Et
comme Dieu est la seule véritable unité, parce qu'il
est infini et que l'infini ne peut se multiplier, l'unité
créée s'anéantit devant lui; et le corps comme tout
le reste, parce que l'immense ne souffre point de
mesure; le mouvement, qui est déterminé par le lieu,
périt avec le corps; car c'est le corps qui remplit le
220 DE L'A^STIQUE SAGESSE
lieu; notre raison humaine périt; car, puisque Dieu a
en lui-même les objets de sa pensée, et qu'il a tout
présent, ce qui est en nous raisonnement est œuvre
en Dieu ; enfin notre volonté fléchit ; mais comme Dieu
ne se propose d'autre fin que lui-même, et comme il
est parfaitement bon, sa volonté est irrésistible.
Nous trouvons la trace de ces opinions dans des
locutions latines ; car le mot même minuere exprime à
la fois diminution et division, pour dire que les choses
divisées ne sont plus les mêmes qu'à l'état de composi-
tion, mais qu'elles sont amoindries, altérées, corrom-
pues. Est-ce par cette raison que la méthode analy-
tique, comme on l'appelle, qui procède par genres
universaux et par syllogismes, et dont se servent les
aristotéliciens, est convaincue d'impuissance; que la
méthode des nombres qu'enseigne l'algèbre est une
méthode de divination ; que la méthode qui agit par
le feu et la décomposition, celle de la chimie, est une
méthode d'essai? L'homme, marchant par ces voies à
la découverte de la nature, s'aperçut enfin qu'il ne
pouvait y atteindre, parce qu'il n'avait pas en lui les
éléments dont les choses sont formées, et cela par
suite des limites étroites de son esprit, pour qui toute
chose est en dehors et au delà ; il sut alors utiliser ce
défaut de son esprit, et par l'abstraction, comme on
dit, il se créa deux éléments : un point qui pût se
représenter, et une unité susceptible de multiphca-
tion. Deux fictions. Car le point, si on le figure, n'est
plus un point, et l'unité qu'on multiplie n'est plus
une unité. En outre, il partit de ces bases, comme il
en avait le droit, pour aller jusqu'à l'infini, prolon-
geant les lignes dans l'immensité et poussant dans
DE L'ITALIE 221
l'innombrable la multiplication de l'unité. De cette
manière, il se construisit un monde de formes et de
nombres qu'il pût embrasser tout entier. En prolon-
geant, divisant ou assemblant des lignes, en ajoutant,
retranchant et combinant des nombres, il produit des
choses infinies, parce qu'il connaît en lui-même des
vérités infinies. Il faut de l'action, non pour les pro-
blèmes seuls, mais pour les théorèmes eux-mêmes,
que l'on croit vulgairement appartenir à la contempla-
tion pure. En effet, puisque l'esprit rassemble les élé-
ments du vrai qu'il contemple, il est impossible qu'il
ne fasse pas le vrai qu'il connaît. Or, comme le phy-
sicien ne peut définir les choses selon la vérité, c'est-
à-dire assigner à chaque chose sa nature et la faire
selon le vrai (ce qui est le privilège de Dieu), il définit
les mots, et, à l'exemple de la divinité, il crée sans
matière (comme Dieu crée de rien) le point, la ligne,
la surface. Il désigne par le mot de point ce qui n'a
pas de parties, par celui de ligne la marche et la trace
du point, ou la longueur sans largeur et sans profon-
deur; il appelle surface la rencontre de deux diffé-
rentes lignes, qui font une largeur accompagnée de
longueur sans profondeur. Ainsi, comme il lui est
refusé de saisir les éléments dont les choses tirent
leur réalité, il se crée des éléments nominaux, d'où
sortent les idées par une déduction inattaquable.
Gela n'a pas échappé aux sages auteurs de la langue
latine ; nous savons que les Romains disaient indiffé-
remment quœstio nominis et definitionis, question de
nom et de définition ; ils pensaient chercher la défi-
nition lorsqu'ils cherchaient ce que le mot réveillait
dans l'esprit de tous. On voit par là qu'il en a été de
l
222 DE L'ANTIQUE SAGESSE
la science humaine comme de la chimie. De même
que celle-ci, en poursuivant un but frivole, a enfanté,
sans le vouloir, un art très utile à l'humanité, de
même la curiosité humaine, en s'attachant à la
recherche d'un vrai qui lui est interdit, a produit
deux sciences très utiles à la société : l'arithmétique
et la géométrie, qui lui ont donné à leur tour la méca-
nique, la mère de tous les arts nécessaires à l'espèce
humaine. La science humaine est donc née du défaut
de l'esprit humain, qui, dans son extrême limitation,
reste en dehors de toutes choses, ne contient rien
de ce qu'il veut connaître, et par conséquent ne peut
faire la vérité à laquelle il aspire. Les sciences les plus
certaines sont celles qui expient le vice de leur ori-
gine, et s'assimilent comme création à la science
divine, c'est-à-dire celles où le vrai et le fait sont
mutuellement convertibles.
De tout ce qui précède on peut conclure que le cri-
térium du vrai, et la règle pour le reconnaître, c'est
de l'avoir fait; par conséquent, l'idée claire et distincte
que nous avons de notre esprit n'est pas un critérium
du vrai, et elle n'est pas même un critérium de
notre esprit; car en se connaissant, l'âme ne se fait
point, et puisqu'elle ne se fait point, elle ne sait pas
la manière dont elle se connaît. Gomme la science
humaine a pour base l'abstraction, les sciences sont
d'autant moins certaines qu'elles sont plus engagées
dans la matière corporelle. Ainsi la mécanique est
moins certaine que la géométrie et l'arithmétique,
parce qu'elle considère le mouvement, mais réalisé
dans des machines; la physique est moins certaine
que la mécanique, parce que la mécanique considère
DE L'ITALIE 223
le mouvement externe des circonférences, et la phy-
sique le mouvement interne des centres. La morale
est moins certaine encore que la physique, parce que
celle-ci considère les mouvements internes des corps,
qui ont leur origine dans la nature, laquelle est cer-
taine et constante, tandis que la morale scrute les
mouvements des âmes, qui se passent à de grandes
profondeurs, et qui proviennent le plus souvent du
caprice, lequel est infini. En outre, en physique, les
théories sont reçues pour vérités, du moment qu'on
peut faire quelque chose qui s'y rapporte. C'est pour
cela que les théories sur la nature passent pour les
plus importantes, et sont accueillies de tout le monde
avec la plus grande faveur, si on y ajoute des expé-
riences qui offrent une imitation de la nature.
Pour tout dire en un mot, le vrai est convertible
avec le bon, si ce qui est connu comme vrai tient son
être de l'esprit par lequel il est connu, et que la
science humaine imite ainsi la science divine, par
laquelle Dieu, en connaissant le vrai, l'engendre à
V intérieur dans l'éternité, et le fait à V extérieur dans
le temps. Quant au critérium du vrai, c'est pour Dieu
de communiquer la bonté aux objets de sa pensée
{vidit Deus, quod essent bond), de même c'est pour les
hommes d'avoir fait le vrai qu'ils connaissent. Mais
pour fortifier ces principes, il faut les assurer contre
les attaques des dogmatiques et des sceptiques.
§ II. — De la vérité première selon les Méditations de René Descartes.
Les dogmatiques de notre temps révoquent en
doute, avant d'entrer dans la métaphysique, toutes
â2i DE L'ANTIQUE SAGESSE
les vérités, non seulement celles qui sont relatives
à la vie pratique, comme les vérités de la morale et
de la mécanique, mais aussi les vérités physiques et
même mathématiques. Ils enseignent que la seule mé-
taphysique est celle qui nous donne une vérité indubi-
table, et que c'est de là que dérivent, comme de leur
source, les vérités secondes par lesquelles se forment
les autres sciences. Nulle de ces vérités qui appar-
tiennent aux autres sciences ne peut se démontrer
soi-même, et dans ces vérités secondes, autre chose
est l'âme, autre chose le corps; elles ne savent rien
avec certitude des sujets dont elles traitent. Ils esti-
ment donc que la métaphysique donne aux autres
sciences le fonds qui leur est propre. Aussi le grand
I méditateur^ de cette philosophie veut que celui qui
^^ prétend être initié à ses mystères, se purifie avant
l^ d'approcher, non seulement des croyances apprises,
ou, comme on dit, des préjugés que, depuis l'enfance,
il a conçus par les sens, mais encore de toutes les
vérités que les autres sciences lui ont enseignées; et
puisqu'il n'est pas en notre pouvoir d'oublier, il faut
que son esprit soit, sinon comme une table rase, au
moins comme un livre fermé qu'il ouvrira à un jour
plus sûr. Ainsi la limite qui sépare les dogmatiques
des sceptiques, ce sera la vérité première que doit
nous découvrir la métaphysique de Descartes. Et
voici comment ce grand philosophe nous l'enseigne.
L'homme peut révoquer en doute s'il sent, s'il vit,
s'il est étendu, et enfin s'il est : pour le prouver, il a
recours à l'hypothèse d'un génie trompeur qui pour-
\. Allusion aux Méditations de Descartes.
DE L'ITALIE 225
rait nous décevoir, de même que dans les Acadé-
miques de Gicéron un stoïcien, pour prouver la même
chose, a recours à une machine et suppose un songe
envoyé par les dieux. Mais il est absolument impos-
sible que personne n'ait conscience qu'il pense, et
que de cette conscience il ne tire pas la certitude qu'il
est. C'est pourquoi Descartes nous fait voir la vérité
première dans ceci : Je pense, donc je suis. Remarquons
que le Sosie de Plante est ainsi amené par Mercure,
qui avait pris sa forme, comme le génie trompeur de
Descartes, ou le songe du stoïcien, à douter de sa
propre existence, et ses méditations le conduisent
également à acquiescer à cette vérité première :
(( Certes, quand je l'envisage et que je reconnais ma
(( figure, c'est comme il m'est arrivé souvent de
(( regarder dans un miroir, il est bien semblable à
« moi; même chapeau, même habit, tout pareil à moi;
ce jambe, pied, taille, cheveux, yeux, nez, dents,
(( lèvres, mâchoires, menton, barbe, cou, tout en un
(c mot; si le dos est couvert de cicatrices, c'est la plus
(( ressemblante des ressemblances; mais pourtant
(( quand je pense, je suis bien certainement comme
c( j'ai toujours été. ))
Mais le sceptique ne doute pas qu'il pense, il avoue
même si bien la certitude de ce qui lui apparaît qu'il
la défend par des chicanes ou des plaisanteries ; il ne
doute pas qu'il soit, et c'est dans l'intérêt de son
bien-être qu'il suspend son assentiment, de crainte
d'ajouter aux maux de la réalité les maux de l'opi-
nion. Mais s'il est certain de penser, il soutient que ce
n'est que conscien ce et non pas science, rien autre
chose qu'une connaissance vulgaire qui appartient au
15
/
226 DE L'ANTIQUE SAGESSE
plus ignorant, à un Sosie, et non pas ce vrai rare et
exquis dont la découverte exige tant de méditations
d'un si grand philosophe. Savoir, c'est connaître la
manière, la forme selon laquelle une chose se fait ; or
la conscience a pour objet ce dont nous ne pouvons
démontrer la forme, si bien que dans la pratique de la
vie, quand il s'agit de choses dont nous ne pouvons
donner aucun signe, aucune preuve, nous donnons le
témoignage de la conscience. Mais quoique le scep-
tique ait conscience qu'il pense, il ignore cependant
les causes de la pensée, ou de quelle manière la
pensée se fait; et il professerait aujourd'hui cette
ignorance plus hautement encore, puisque dans notre
religion on professe la séparation de l'âme humaine
de toute corporéité. De là, ces ronces et ces épines où
s'embarrassent et dont se blessent mutuellement les
plus subtils métaphysiciens de notre temps, quand
ils cherchent à découvrir comment l'esprit humain
agit sur le corps et le corps sur l'esprit, attendu qu'il
ne peut y avoir contact qu'entre des corps. Ces diffi-
cultés les forcent de recourir (toujours eœ machina) à
une loi occulte de Dieu par laquelle les nerfs excitent
la pensée lorsqu'ils sont mis en mouvement par les
objets externes, et la pensée tend les nerfs lorsqu'il
lui plaît d'agir. Ils imaginent donc l'âme humaine
comme une araî^'nee, immobile au centre de sa toile;
dès que le moïnffe fil s'ébranle, l'araignée le ressent ;
dès que l'araignée, sans que la toile remue, pressent
la tempête qui approche, elle met en mouvement tous
les fils de la toile. Cette loi occulte, ils Fimaginent
parce qu'ils ignorent la manière dont la pensée se
fait : d'où le sceptique se confirmera dans sa croyance
DE L'ITALIE 227
qu'il n'y a point de science de la pensée. Le dogma-
tique répliquera que le sceptique acquiert par la
conscience de sa pensée la science de l'être, puisque
de la conscience de la pensée naît la certitude iné-
branlable de l'existence. Et nul ne peut être certain
qu'il est, s'il ne fait son être d'une chose dont il ne
puisse douter. C'est pourquoi le sceptique n'est pas
certain qu'il est, parce qu'il ne tire pas cela d'une
chose absolument indubitable. Le sceptique répondra
en niant que la conscience de la pensée puisse don-
ner la science de l'être. Car il soutient que savoir,
c'est connaître les causes dont une chose naît ; mais
moi qui pense, je suis esprit et corps, et si la pen-
sée était la cause qui me fait être, la pensée serait
la cause du corps; or le corps c'est ce qui ne pense
point. Que dis-je! c'est parce que je suis composé de
corps et d'esprit, c'est pour cela que je pense, en
sorte que c'est le corps et l'esprit réunis qui sont
cause de la pensée; si je n'étais rien que corps, je ne
penserais pas; si je n'étais qu'esprit, j'aurais l'intel-
ligence proprement dite; car la pensée n'est pas la
cause qui fait que je suis esprit, ce n'en est que le
signe ; or un signe n'est pas une cause ; car un brave
sceptique ne nierait point la certitude des signes,
mais il nierait celle des causes.
§ III. — Contre les sceptiques.
Le seul moyen de renverser le scepticisme, c'est que
nous prenions pour critérium de la vérité : On est sûr
du vrai quon a fait soi-même. Les sceptiques vont
228 DE L'ANTIQUE SAGESSE
répétant toujours que les choses leur semblent, mais
qu'ils ignorent ce qu'elles sont réellement; ils avouent
les effets, et par conséquent ils accordent que ces effets
ont leurs causes; mais ils nient de savoir les causes,
parce qu'ils ignorent le genre ou la forme selon la-
quelle les choses se font. Admettez ces propositions,
et rétorquez-les ainsi contre eux. Cette compréhension
des causes, qui contient tous les genres ou toutes les
formes sous lesquelles sont donnés tous les effets dont
le sceptique confesse voir les apparences, mais dont
il nie savoir l'essence réelle, cette compréhension
des causes, c'est le premier vrai qui les comprend
toutes , et où elles sont contenues jusqu'aux der-
nières, et puisqu'il les comprend toutes, il est infini
et n'en exclut aucune; et puisqu'il les comprend
toutes, il a la priorité sur le corps, qui n'est qu'un effet ;
par conséquent ce vrai est quelque chose de spirituel ;
autrement dit, c'est Dieu, le Dieu que nous con-
fessons, nous autres chrétiens. C'est là le vrai sur
lequel nous devons mesurer le vrai humain; puisque
le vrai humain, c'est ce dont nous avons nous-mêmes
ordonné les éléments, ce que nous contenons en nous,
ce que nous pouvons , par la vertu de certains postu-
lats, prolonger et poursuivre à l'infini. En ordonnant
ces vérités, nous les connaissons et les faisons en
même temps ; voilà pourquoi nous possédons en ce
cas le genre, ou la forme selon laquelle nous faisons.
DE L'ITALIE 229
CHAPITRE II
Des genres ou des idées.
Lorsque les Latins disent geiius, ils entendent forme ;
lorsqu'ils disent species, ils y attachent deux sens, celui
d'individu, comme dit l'École, et celui d'apparence,
apparenza. Quant aux genres, tous les philosophes
pensent qu'ils sont infinis. Les anciens philosophes de
l'Italie ont nécessairement dû croire que les genres
sont des formes infinies, non pas en grandeur, mais en
perfection, et que, comme infinis, ils ne résident qu'en
Dieu; mais que les espèces, ou choses particulières,
sont des images de ces formes. Et si pour l'ancienne
philosophie italique le vrai était la même chose que le
fait, les genres ne devaient pas être pour elle les uni-
versaux de l'École, mais les formes mêmes. J'entends
les formes métaphysiques, qui difi'érent autant des
formes physiques que les formes plastiques diffèrent
des formes séminales. La forme plastique, tandis qu'on
forme quelque chose à son image, reste la même, et
est toujours plus parfaite que ce qui est formé; mais
la forme séminale, en se développant chaque jour,
change et se perfectionne ; en sorte que les formes
physiques et séminales sont formées sur les formes
métaphysiques et plastiques.
Qu'on doive considérer les genres comme infinis,
non pas en étendue , mais en perfection, c'est ce qui
ressort de la comparaison de ces deux sortes de genres.
La géométrie, que l'on enseigne par une méthode
230 DE L'ANTIQUE SAGESSE
synthétique, c'est-à-dire par des formes, est parfaite-
ment certaine dans ses opérations et dans ses résul-
tats : partant des propositions les plus simples pour
s'avancer à l'infini sur la foi de ses axiomes, elle
enseigne la manière de combiner les éléments dont se
forme le vrai qu'elle démontre ; et si elle enseigne la
manière de combiner les éléments, c'est que l'homme
a en lui-même les éléments qu'elle enseigne. L'ana-
lyse, au contraire de la géométrie , quoiqu'elle donne
un résultat certain, est cependant incertaine dans ses
opérations, parce qu'elle part de l'infini, et descend de
là aux choses les plus simples ; or, dans l'infini il n'est
rien qu'on ne puisse trouver ; mais par quelle voie
trouve-t-on, c'est ce qu'on ignore. Les arts qui en-
seignent le genre, ou la manière selon laquelle les
choses se font, comme la peinture, la sculpture, la
plastique, l'architecture, arrivent avec plus de certitude
à leur fin que ceux qui n'enseignent pas ce genre et
cette manière, comme sont tous les arts qui procèdent
par conjecture, rhétorique, politique , médecine , etc.
Les premiers enseignent leur méthode de création,
parce qu'ils ont pour objet des prototypes que l'esprit
humain contient en soi ; les seconds ne l'enseignent
pas, parce que l'homme n'a pas en lui la forme des
choses qu'il n'atteint que par conjecture. Et comme les
formes sont indivisibles*, il s'ensuit que plus les
sciences ou les arts s'élèvent au-dessus des genres*,
plus ils confondent les formes, et que plus ils s'enflent
et se font magnifiques, moins ils sont utiles. Voilà
1. Une ligne plus ou moins longue, plus ou moins large, plus ou moins
profonde, déforme une figure au point d'en faire méconnaître l'identité.
2. Je ne parle pas de ceux de Platon, mais de ceux d'Aristote.
DE L'ITALIE 231
pourquoi la physique d'Aristote est aujourd'hui en
mauvais renom comme trop générale^ aujourd'hui que
la physique tire de l'emploi du feu et des machines
tant d'effets semblables aux ouvrages particuliers de la
nature. De même, on ne considère pas comme juris-
consulte celui qui garde fidèlement dans sa mémoire
le droit positif, ou l'ensemble et la généralité des
règles, mais celui qui discerne dans les causes, avec un
jugement pénétrant, les circonstances spéciales des
faits, les cas d'exception où doit intervenir l'équité.
Les meilleurs orateurs ne sont pas ceux qui divaguent
à travers les lieux communs; ce sont, au jugement de
Cicéron, et pour me servir de ses termes, ceux qui
hœrent in propriis. Les vrais historiens, ce ne sont pas
ceux qui racontent les faits en gros en se bornant aux
causes générales, mais ceux qui poursuivent les faits
dans leurs dernières circonstances, et dévoilent les
causes particulières. Dans les arts d'imitation, comme
la peinture, la sculpture, la plastique , la poésie , la
perfection c'est d'ajouter au type que l'on a pris dans
la nature vulgaire, non pas de vulgaires circonstances,
mais de nouvelles et de surprenantes ; ou bien encore
on emprunte le sujet à un autre artiste, pour l'embellir
de traits nouveaux et plus poétiques , et de cette ma-
nière on le fait sien. Or, on peut imaginer ces arché-
types comme meilleurs les uns que les autres ; les
platoniciens ont pu construire leur échelle d'idées, et
remonter de degrés en degrés, par des idées de plus
en plus parfaites, jusqu'au Dieu très bon, qui contient
en soi les très bonnes. Enfin la sagesse elle-même
n'est autre chose qu'un art du beau et convenable
[solertia decori)^ un art par lequel le sage parle et agit
232 DE L'ANTIQUE SAGESSE
de telle manière, dans toute occurrence, que rien
autre, pris d'ailleurs, n'y conviendrait aussi bien. Le
sage discipline en quelque sorte sa propre pensée par
un long et fréquent usage de l'honnête et de l'utile ,
de manière à recevoir telles qu'elles sont en elles-
mêmes, les images des choses qui se présentent à lui
pour la première fois ; ainsi il est également prêt, selon
l'occasion, à parler et agir en toutes choses avec di-
gnité, son âme est toujours préparée contre toute ter-
reur inattendue. Or ces choses nouvelles, surprenantes,
inattendues, les genres et les universaux ne les font pas
prévoir. A cela revient assez bien le langage des écoles
qui appellent les genres matière métaphysique^ si on
entend par là que l'esprit devient par les genres comme
un sujet sans forme qui en recevra d'autant plus aisé-
ment les formes spécifiques ; en eJOTet, celui qui pos-
sède les genres, ou idées simples des choses, perçoit
plus aisément les faits que celui qui s'est meublé
l'esprit de formes particuhères et qui s'en sert pour en
juger d'autres également particulières ; une chose à
forme déterminée ne peut guère s'appliquer à une
autre pareillement déterminée. Aussi c'est une méthode
dangereuse que de prendre des exemples pour
règle de ses jugements ou de ses délibérations ; il
n'arrive jamais ou presque jamais que les circons-
tances coïncident en tout point. Yoici donc en quoi
consiste la difTérence entre la matière physique et la
matière métaphysique. Quelque forme que revête la
matière physique, elle revêt toujours la meilleure
possible, puisque, par le chemin qu'elle suit, c'était
la seule qu'elle pût rencontrer. Mais pour la matière
métaphysique, puisque les formes particulières sont
DE L'ITALIE 233
toutes imparfaites, c'est comme genre et idée qu'elle
contient la meilleure.
Nous avons vu les avantages des formes; passons
maintenant aux inconvénients des universaux.
Parler en termes très généraux, c'est le propre des
enfants ou des barbares. Dans la jurisprudence c'est en
suivant le droit positif même, c'est-à-dire l'autorité des
règles, que l'on commet le plus d'erreurs. Dans la mé-
decine, ceux qui vont droit en avant, en procédant par
thèses, ont plus de souci de leur système que de leurs
malades. Dans la pratique de la vie, en combien de
fautes ne tombent pas ceux qui se font un système
arrêté ? Notre langue a emprunté l'expression grecque
pour désigner ces hommes : thematici. Toutes les
erreurs en philosophie viennent de l'homonymie, ou,
selon le terme vulgaire, de l'équivoque; des équivo-
ques, ce sont des noms communs à plusieurs choses ;
mais sans le genre il n'y aurait pas d'équivoques : car
les hommes ont une aversion naturelle pour l'homo-
nymie. Dites à un enfant d'appeler Titius sans vous
expliquer davantage, quoiqu'il y ait deux personnages
de ce nom ; l'enfant par l'instinct de la nature qui
cherche le particulier, demandera aussitôt : Lequel des
deux Titius voulez-vous que j'appelle ? Aussi je ne sais
en vérité si les genres n'ont pas été cause d'autant
d'erreurs pour les philosophes que les sens l'ont été
pour le vulgaire d'opinions fausses et de préjugés. Les
genres, comme nous l'avons dit, confondent les formes,
ou, comme on dit, rendent les idées confuses autant
que les préjugés les obscurcissent. Toutes les disputes
des écoles en philosophie, en médecine, en jurispru-
dence, toutes les contestations et les querelles dans la
234 DE L'ANTIQUE SAGESSE
vie pratique, tout cela est sorti des genres, parce que
des genres dérivent les équivoques qui sont, comme on
dit, ah errore. En physique, ce sont les noms généri-
ques de matière et de forme; en jurisprudence, le mot
juste, avec sa largeur et son extension indéfinie ; en mé-
decine, les termes le sain et le corrompu, dont le sens
a trop d'extension; dans la vie pratique, le mot utile,
qui n'est pas défini. C'était aussi le sentiment des an-
ciens philosophes de l'Italie ; on en retrouve la trace
dans la langue latine : certum a deux sens , ce qui est
prouvé et indubitable, et celui de propre, qui s'oppose à
commun, de manière à faire entendre que le particu-
lier est certain, et le général douteux. Pour eux vérité
et équité, verum et xquum, étaient synonymes. En
effet l'équité se fait voir dans les circonstances spé-
ciales du fait, comme la justice dans le genre même ;
d'où l'on voit que ce qui est exclusivement général est
faux, et que le vrai c'est la dernière, la plus spécifique
détermination des choses.
Les genres comme dénominations sont infinis ; or
l'homme n'est ni rien ni tout; il ne peut donc penser
au néant que par négation du réel , et à l'infini que
par négation du fini. Mais, dira-t-on, tout triangle a la
somme de ses angles égale à deux angles droits ;
n'est-ce pas là une vérité infinie? Sans doute, mais elle
ne l'est pas pour moi; si elle l'est, c'est en ce sens
que j'ai dans l'esprit la forme d'un triangle auquel je
reconnais cette propriété, et que cette forme me sert
d'archétype pour toutes les autres. Que si l'on prétend
que c'est là un genre infini, parce qu'à cet archétype
de triangle se peuvent assimiler un nombre indéfini de
triangles, je le veux bien, je leur abandonnerai volon-
DE L'ITALIE 235
tiers le mot pourvu qu'ils m'accordent la chose. Mais
c'est mal s'exprimer que de dire qu'une toise est
infinie, parce qu'on peut s'en servir pour mesurer
toutes les étendues.
CHAPITRE III
Des causes.
Les Latins confondent caussa avec negotium^ cause
avec opération, et ce qui naît de la cause, ils l'appellent
effet, effectus. Ces locutions semblent s'accorder avec
ce que nous avons établi sur le fait et le vrai. Car si le
vrai, c'est ce qui est fait, prouver par les causes, c'est
faire, et ainsi caussa et negotium^ cause et opération,
sont identiques, le fait et le vrai c'est même chose,
savoir un effet. Les causes dont on s'occupe le plus en
physique sont la matière et la forme ; dans la morale
c'est la cause finale, dans la métaphysique la cause
efficiente. Il est donc vraisemblable que les anciens
philosophes de l'Italie pensèrent que c'est prouver par
les causes que d'introduire l'ordre dans la matière,
dans les éléments indigestes d'une chose, et de les
faire passer de la dispersion à l'unité; ordre et union
d'où résulte une forme certaine qui impose à la ma-
tière une nature spéciale et propre. Si cela est vrai,
l'arithmétique et la géométrie, que l'on considère
comme ne recourant jamais aux causes dans leurs dé-
monstrations, prouvent véritablement par les causes.
Et pourquoi ces sciences démontrent-elles par les
causes ? C'est qu'ici l'esprit humain contient les élé-
236 DE L'ANTIQUE SAGESSE
ments des vérités, qu'il peut ordonner et harmoniser,
et de l'arrangement desquels sort le vrai qu'il dé-
montre ; en sorte que la démonstration est une opéra-
tion créatrice, et que le vrai est identique avec le fait.
Et si nous ne pouvons prouver la physique par les
causes , c'est que les éléments des choses de la nature
sont hors de nous. Car, tout finis qu'ils sont, il n'en
faut pas moins un pouvoir infini pour les disposer, les
ordonner et en faire sortir leur effet. Si nous considé-
rons la cause première, il ne faut pas moins de puis-
sance pour produire une fourmi que pour créer tout
cet univers, parce que pour la création de la fourmi
comme pour la formation du monde il faut également
du mouvement ; le mouvement tire le monde du néant
et la fourmi de la matière.
Souvent dans leurs livres ascétiques les sages de
notre religion, c'est-à-dire ceux qui se sont illustrés
par leur connaissance de la Divinité comme par la
sainteté de leur vie, ces sages remontent de la contem-
plation d'une fleur à la pensée de Dieu; parce qu'ils
reconnaissent :dans la formation de cette créature la
puissance infinie. C'est ainsi que nous avons dit dans
notre Dissertation sur la méthode d'études suivie de
notre temps : « Nous démontrons les propositions géo-
ce métriques parce que nous les faisons ; si nous pou-
ce vions démontrer la physique, nous la ferions. » Il
faut donc stigmatiser comme coupables d'une curio-
sité téméraire et impie ceux qui essaient de prouver
a priori le Dieu très bon et très grand. Ce n'est rien
moins que se faire le Dieu de Dieu , et nier le Dieu
qu'on cherche. La clarté du vrai métaphysique est
comme celle de la lumière, que nous ne connaissons
DE L'ITALIE 237
que par l'obscurité. Regardez longtemps et attentive-
ment une fenêtre grillée, qui laisse arriver la lumière
dans la chambre ; puis tournez les yeux vers un corps
absolument opaque, il ne vous semblera plus voir la
lumière, mais un grillage lumineux. De même le vrai
métaphysique est absolument clair, il n'a point de
limite, et point de forme qui le détermine, parce qu'il
est le principe infini de toutes les formes; les choses
physiques sont opaques, c'est-à-dire qu'elles ont une
forme et des limites, et c'est ^ en ces choses que nous
voyons la lumière du vrai métaphysique.
CHAPITRE IV
Des essences ou des vertus.
Ce que l'Ecole nomme essence [essentia], les Latins
l'appellent force, vis, et puissance, potestas. Tous les
philosophes considèrent les essences comme éternelles
et immuables. Aristote les regarde comme indivises;
or, comme parle l'École, il les fait consister dans l'indi-
visible. D'un autre côté, Platon pense, après Pythagore,
que la science a pour objet l'éternel et l'immuable. On
peut en tirer cette conjecture que les anciens philoso-
phes de ritahe pensèrent que les essences sont indi-
vises, et que ce sont les vertus éternelles et infinies
de toutes choses ; le vulgaire des Latins les appelait
dieux immortels , les sages en faisaient un dieu souve-
rain et unique. La métaphysique était la vraie science
parce qu'elle traitait des vertus éternelles. Maintenant
238 DE L'ANTIQUE SAGESSE
on peut se demander si de même qu'il y a du mouve-
ment et de l'effort (ou vertu de mouvement), il n'y a
pas aussi de l'étendue et une vertu d'extension ; et si
de même que le corps et le mouvement sont le sujet
propre de la physique, de même l'effort et la vertu
d'extension n'est pas la matière spéciale de la méta-
physique. En cela, illustre Paolo, c'est vous qui êtes
mon premier guide, vous qui pensez que ce qui est
acte dans la physique, est vertu dans la métaphysique.
§ P'. — Du point métaphysique ou de l'effort.
Chez les Latins punctum et momentum avaient le
même sens; or, momentum, c'est ce qui meut, et le
point comme le momentum était pour les Latins quel-
que chose d'indivisible. Les anciens sages de l'Italie
auraient-ils pensé qu'il y a une vertu indivisible
d'extension et de mouvement? Cette doctrine aurait-
elle passé, comme beaucoup d'autres, d'Italie en Grèce,
où Zenon l'a prise et modifiée? Il ne semble pas que
personne ait jamais eu d'idée plus juste de cette vertu
indivisible d'extension et de mouvement que les stoï-
ciens, qui y ont appliqué l'hypothèse du point métaphy-
sique. D'abord il est incontestable que la géométrie et
l'arithmétique sont bien plus vraies, ou du moins pré
sentent une bien plus haute apparence de vérité, que
toutes les sciences qu'on appelle subalternes; et d'un
autre côté, il est très vrai que la métaphysique est la
source unique du vrai, qui descend de là aux autres
sciences. Or, chacun sait que les géomètres font partir
du point leurs méthodes synthétiques, que de là ils
DE L'ITALIE 239
marchent à la contemplation de l'infini, à l'aide de fré-
quents postulats qui leur permettent de prolonger des
lignes à l'infini. Si l'on demande par quelle voie ce
vrai ou cette espèce de vrai passe de la métaphysique
dans la géométrie , cette voie n'est autre que celle
où ce point nous donne un étroit accès. Car la géo-
métrie emprunte à la métaphysique la vertu d'ex-
tension, vertu qui étant celle de l'objet étendu, le
précède, et est par conséquent inétendue. De même
que l'arithmétique prend dans la métaphysique la
vertu du nombre, c'est-à-dire l'unité, qui, étant la vertu
du nombre, n'est pas le nombre; ainsi que l'unité qui
n'est pas le nombre, engendre le nombre, de même le
point, qui est inétendu, engendre l'étendue. En efî'et,
lorsque le géomètre définit le point ce qui n'a pas
de parties, ce n'est qu'une définition de mot; il n*y
a point de chose qui n'ait point de parties et qu'on
puisse cependant représenter soit mentalement, soit
graphiquement; la définition de l'unité, en arithmé-
tique, n'est pareillement que la définition d'un mot,
puisqu'on suppose une unité susceptible de mul-
tiplication, ce qui ne peut convenir à une unité réelle.
Mais l'école de Zenon considère cette définition du
point comme très réelle, en tant que le point a son
type dans ce que l'esprit humain peut penser de
la vertu indivisible d'extension et de mouvement.
Aussi est-ce une erreur que cette opinion vulgaire
selon laquelle la géométrie tire son sujet de la ma-
tière, et, comme dit l'École, l'en abstrait. Zenon pen-
sait qu'aucune science ne traite de la matière avec plus
d'exactitude et de justesse que la géométrie, mais de
cette matière que lui fournit la métaphysique , c'est-à-
240 DE L'ANTIQUE SAGESSE
dire de la vertu d'extension. Les démonstrations d'Aris-
tote contre l'école de Zenon touchant les points méta-
physiques , n'auraient pas tant d'autorité auprès des
sectateurs du premier, si le point géométrique n'était
pas pour les stoïciens un signe du point métaphysique,
et le point métaphysique la vertu même du corps phy-
sique. On peut en dire autant pour Pythagore et ses
disciples, de l'un desquels Platon nous a transmis les
doctrines dans son Timée; lorsqu'ils appliquaient la
théorie des nombres aux choses de la nature, ils ne
voulaient pas dire que la nature fût véritablement
faite de nombres ; mais ils cherchaient à expliquer le
monde extérieur par le monde qu'ils contenaient en
eux. Il en est de même de Zenon et de sa secte, qui
considérèrent les points comme les principes des
choses.
On peut partager les philosophes de tous les temps
en quatre classes : les premiers , géomètres illustres ,
qui déduisirent les principes physiques d'hypothèses
mathématiques, Pythagore est de ce nombre; les se-
conds, savants en géométrie et appliqués à l'étude de
la métaphysique, qui considérèrent les principes de
la nature sans recourir à aucune hypothèse et qui
parlèrent des choses de la nature en métaphysiciens ,
parmi eux est Aristote; les troisièmes, ignorants en
géométrie et ennemis de la métaphysique, imagi-
nèrent pour former la matière le corps simple étendu ;
ceux-ci bronchent dés leurs premiers pas dans l'expli-
cation des principes, mais ils ont été plus heureux
dans les idées de détail sur les phénomènes particu-
liers de la nature; Épicure appartient à cette classe;
d'autres enfin ont pris pour principe des choses le
DE L'ITALIE 241
corps doué de quantité et de qualité; tels sont les
anciens qui ont donné comme tels la terre, l'eau,
l'air, le feu, soit un seul élément, soit deux, soit tous
les quatre ensemble; tels aussi parmi les modernes
sont les chimistes. Mais ceux-ci ne disent sur les prin-
cipes rien qui soit digne du sujet; de leurs principes
ils ne parviennent guère à tirer des explications satis-
faisantes des phénomènes particuliers, si ce n'est dans
un très petit nombre de cas, où l'empirisme les a
mieux guidés que la réflexion.
Zenon, grand métaphysicien, fît usage des hypo-
thèses des géomètres ; il expliqua par le point les prin-
cipes des choses, comme Pythagore les expliquait par
le nombre. Descartes, aussi grand géomètre que grand
métaphysicien, s'est pourtant rapproché d'Épicure; les
fautes qu'il commet, dès les principes, sur le mouve-
ment et la formation des éléments, sur le plein uni-
versel, comme Epicure sur le vide et la déclinaison
des atomes, il les rachète par l'explication heureuse
des phénomènes particuliers de la nature. Ceci ré-
sulte-t-il de ce qu'ils ne voient tous deux dans la
nature que figure et lois mécaniques, et que les effets
particuliers de la nature sont tous donnés sous la con
dition de la forme et du mouvement? D'autre part, ils
devaient naturellement méconnaître les principes et
les vertus essentielles , parce qu'il n'y a pas de figure
dans l'immatériel, et rien de mécanique dans l'indé-
fini. Nous en avons assez dit pour faire comprendre
la pensée de Zenon et lui donner quelque gravité.
Entrons maintenant dans le fond même du sujet. La
moindre parcelle d'étendue peut se diviser à l'infini,
c'est ce qu'Aristote prouve par une démonstration
16
242 DE L'ANTIQUE SAGESSE
géométrique. Mais Zenon n'en est pas ébranlé, et s'en
sert au contraire pour soutenir ses points métaphysi-
ques. En effet, il faut que la vertu de cette chose phy-
sique nous soit donnée dans la métaphysique ; autre-
ment, comment Dieu serait-il le comble de toutes les
perfections? L'étendue est dans la nature ; or, attribuer
de l'étendue à Dieu, c'est blasphème , car nous mesu-
rons l'étendue, et l'infini ne souffre pas de mesure.
Mais que la vertu de l'étendue soit contenue en Dieu
éminemment, comme parlent nos théologiens, c'est ce
qu'on peut très bien affirmer. Ainsi de même que l'ef-
fort est la vertu qui produit le mouvement, et qu'en
Dieu, auteur de toutes choses, l'effort est repos; de
même aussi, la matière première est la vertu d'exten-
sion, qui en Dieu, créateur de la matière, n'est rien
que pur esprit. Il y a donc dans la métaphysique une
substance qui est la vertu de divisibilité indéfinie de
l'étendue. La division est une chose physique ; la divi-
sibilité, une vertu métaphysique : car la division est
l'état actuel des corps ; mais l'essence du corps, comme
de toutes choses, consiste dans l'indivisible; et c'est ce
qu'Aristote doit avouer, puisqu'il l'enseigne lui-même.
Il me semble donc que les coups qu'Aristote adresse à
Zenon portent à faux, et que leurs doctrines s'accordent
au fond. Le premier parle de l'acte, le second de la
virtualité. Lorsqu'Aristote prouve la division des par-
ties à l'infini par l'exemple de la diagonale qui se cou-
perait aux mêmes points que la ligne latérale, quoique
tous deux soient incommensurables , ce n'est pas le
point qu'il divise, mais quelque chose d'étendu, puis-
qu'il le représente. Cette démonstration , comme celle
des cercles concentriques que les rayons couperaient
DE L'ITALIE 243
dans tous leurs points , celle des parallèles obliques à
l'horizon qui couperaient une perpendiculaire sans
jamais la diviser tout entière, toutes ces démonstra-
tions, en un mot, sont fondées sur cette définition du
point : ce qui n'a point de parties. Et toutes ces mer-
veilles ne nous sont pas démontrées par une géométrie
qui définisse le point, « une petite parcelle divisible à
l'infini, » mais par une géométrie qui suppose l'indivi-
sibilité du point, et part du point ainsi défini pour ar-
river à ces démonstrations surprenantes. C'est pourquoi
Zenon ne trouve dans ces arguments qu'une confirma-
tion de son opinion, bien loin qu'elle en soit ébranlée.
Car de même que dans ce monde de formes que
l'homme se fait à lui-même et dont l'homme est
comme le dieu, ce nom, sujet d'une définition, cette
chose imaginaire qui n'a point de parties, se trouve en
égale quantité dans des étendues inégales, de même
dans le monde véritable, dont Dieu est l'auteur, il y a
une vertu indivisible d'extension qui, par cela même
qu'elle est indivisible, existe également sous des éten-
dues inégales. Ces vertus sont indéfinies, et, puis-
qu'elles sont indéfinies, il ne peut être question pour
elles de quantité ; on n'y peut concevoir pluralité
ou minorité ; elles ne souffrent pas le plus ni le
moins.
Les démonstrations même qui établissent ces véri-
tés, prouvent aussi que l'effort, ou la vertu motrice,
chose métaphysique, est égale pour des mouvements
inégaux. D'abord il est plus digne de la souveraine faci-
lité d'exécution qui est dans le Tout-Puissant, qu'il ait
créé une matière qui fût à la fois puissance d'extension
et mouvement, que de créer purement par une double
244 DE L'ANTIQUE SAGESSE
opération, la matière et le mouvement. La bonne
métaphysique est favorable à cette opinion ; car comme
l'effort n'est pas quelque chose, mais un mode de
quelque chose, je veux dire d'une matière, il faut qu'il
ait été créé d'une même création avec cette matière.
Cette idée est aussi d'accord avec la physique : car dès
qu'il y a nature, ou, comme dit l'École, être en fait,
tout se meut ; auparavant tout reposait en Dieu ; la
nature a donc commencé d'être par l'effort, ou la na-
ture de l'effort consiste, comme dit l'École, dans le
devenir. Car l'effort est intermédiaire entre le repos et
le mouvement. Dans la nature sont les choses éten-
dues; avant toute nature, la chose qui n'admet aucune
étendue, Dieu ; donc entre Dieu et les objets étendus
est une chose intermédiaire, inétendue , mais capable
d'extension : c'est le point métaphysique. C'est là
que ces choses trouvent leur mesure commune, ou,
comme on dit, la proportion qui les exprime : repos,
effort, mouvement; Dieu, matière, et corps étendu.
Dieu, moteur de toutes choses, reste immobile en soi ;
la matière fait effort; les corps étendus sont mus ; et
de même que le mouvement est un mode du corps, le
repos un attribut de Dieu, ainsi l'effort est la propriété
du point métaphysique, et de même que le point mé-
taphysique est une vertu indéfinie d'extension, qui
est égale pour des étendues inégales, ainsi l'effort est
une vertu motrice indéfinie, qui, sans sortir de l'éga-
lité, donne lieu à des mouvements inégaux.
Descàrtes pose comme base de ses belles idées sur
la réflexion et la réfraction des mouvements, que le
mouvement diffère de ce qui le détermine, en sorte
qu'il.peut y avoir plus de mouvement pour un même
DE L'ITALIE 245
mode de détermination ou quantité. D'où il conclut
qu'il y a plus de mouvement dans les déterminations
obliques que dans les déterminations directes. Par là
il explique pourquoi un corps en mouvement oblique
obéit dans le même temps à deux causes: l'une, sa
pesanteur, qui le pousse directement de haut en bas ;
l'autre, sa direction, qui le fait tendre obliquement à
l'horizon ; ainsi, s'il tombe sur un plan impénétrable,
il donne dans un même moment la résultante de deux
causes, et réfléchit son mouvement suivant un angle
égal à l'angle d'incidence ; si au contraire il tombe sur
un plan pénétrable, son mouvement se réfracte, et,
selon la densité plus ou moins grande du milieu à
travers lequel il passe, il s'écarte plus ou moins de la
perpendiculaire qu'il décrirait s'il traversait un milieu
d'une pénétrabilité uniforme. Descartes a donc aperçu
cette vérité, que sous un même mode de détermi-
nation il peut y avoir plus ou moins de mouvement ;
mais il en a dissimulé la raison, parce qu'il est de
l'avis d'Aristote contre Zenon; il dissimule, dis-je, que
comme pour la diagonale et la latérale il y a une égale
vertu d'extension, ainsi il y a une égale vertu motrice
pour le mouvement perpendiculaire ou oblique à l'ho-
rizon.
La raison de tout ce que nous avons établi jusqu'ici,
c'est, si je ne me trompe, qu'il y a des points et des
efforts par où les choses commencent à poindre de
leur néant, et que le plus petit et le plus grand sont à
égale distance du rien. Par cette raison la géométrie
tire sa vérité de la métaphysique, puis la réfléchit sur
la métaphysique elle-même, c'est-à-dire qu'elle forme
la science humaine sur le modèle de la science divine,
246 DE L'ANTIQUE SAGESSE
et confirme ensuite la divine par l'humaine. Gomme
tout s'accorde avec ces vérités! le temps se divise,
l'éternité est toute dans l'indivisible. S'il n'y avait
point de mouvement, on n'aurait rien pour mesurer le
repos. Tous les troubles de l'âme croissent et décrois-
sent, le calme ne connaît pas de degrés. Des objets
étendus se corrompent ; les êtres immortels sont
essentiellement indivisibles; le corps souffre la divi-
sion ; l'esprit n'admet pas le partage. Dans le point
réside l'opportun; tout autour est répandu l'accident
et le hasard. Le vrai est un et précis; le faux se pré-
sente partout; car la science ne se divise pas, et l'opi-
nion engendre les sectes. La vertu n'est ni en deçà ni
au delà, le vice divague sans limite ; lé juste est un,
l'injuste innombrable ; le bien par excellence dans
toute chose est toujours placé dans l'indivisible. Ainsi,
le monde physique est composé de choses imparfaites
et divisibles à l'infini ; le monde métaphysique est un
monde d'idées, de choses parfaites, qui ont une effi-
cace indéfinie.
Il y a donc dans la métaphysique un genre de
choses à la fois inétendu et capable d'extension. C'est
ce que ne voit pas Descartes, parce que, par une
méthode analytique, il pose la matière comme créée,
puis la divise. C'est ce que vit Zenon; il part synthéti-
quement pour venir à parler du monde des formes
que l'homme se crée avec les points, du monde des
solides, qui est l'ouvrage de Dieu. C'est ce que ne vit
pas Aristote, parce qu'il transporte d'emblée la méta-
physique dans la physique; aussi parle-t-il de la
nature en langage métaphysique, par puissance et
facultés. Descartes ne pouvait le voir davantage, lui
DE L'ITALIE 247
qui porte d'emblée la physique dans la métaphysique,
et parle de métaphysique en physicien, par actes et
par formes. Il faut rejeter lune et l'autre méthode;
car si définir, c'est déterminer les limites des choses,
et que les limites soient les extrémités de ce qui a
forme, si tous les objets qui ont forme sont tirés de la
matière par mouvement, et par conséquent doivent
être rapportés à une nature existant antérieurement;
et si c'est mal agir, lorsqu'il y a une nature qui déjà
nous offre l'acte, de définir les choses par les virtua-
lités, c'est un tort aussi de caractériser les choses
par des actes avant que la nature existe et que les
choses aient des formes. La métaphysique dépasse la
physique, parce qu'elle traite des vertus et de l'infini ;
la physique est une partie de la métaphysique, parce
qu'elle considère les formes et le limité. Mais com-
ment cet infini peut-il descendre dans ce fini? lors
même que Dieu nous l'enseignerait, nous ne pourrions
le comprendre; si c'est le vrai de l'intelligence divine,
c'est qu'elle le fait et le sait en même temps. L'esprit
humain a des limites et une forme ; par conséquent, il
ne peut avoir l'intelligence de ce qui est sans limite
et sans forme, il peut seulement le penser : c'est ce
que nous dirions ainsi en italien : Pué andarle racco-
glieiido^ ma non già raccorle tutte. Mais cette pensée
même, c'est un aveu de ce que les objets de la pensée
n'ont pas de forme et sont sans limites. Ainsi donc
connaître distinctement, c'est un défaut plutôt qu'une
qualité : car c'est connaître les limites des choses.
L'esprit divin voit les choses dans le soleil de sa vérité;
c'est-à-dire que tandis qu'il voit les choses, il connaît
une infinité de choses avec celle qu'il voit; l'es-
m
248 DE L'ANTIQUE SAGESSE
prit humain voit l'objet qu'il connaît distinctement,
comme on voit la nuit à la lueur d'une lanterne, et
en le voyant, il perd de vue tout ce qui l'environne.
Ainsi je souffre sans reconnaître aucune forme de
douleur; je ne connais pas la limite du malaise de
l'âme; c'est une connaissance indéfinie, et par consé-
quent convenable à la nature de l'homme : l'idée de
la douleur est pourtant vive et claire autant que rien
au monde. Mais cette clarté du vrai métaphysique est
semblable à la clarté de la lumière que nous ne voyons
que par les corps opaques. Les vérités métaphysiques
sont claires, parce qu'elles ne peuvent être renfermées
dans aucune limite et distinguées par aucune forme ;
les vérités physiques sont les corps opaques qui nous
font distinguer la lumière. Cette lumière méta-
physique, ou, selon le langage de l'École, ce passage
de la virtualité à l'acte, est produite par un véritable
effort, c'est-à-dire par une vertu motrice indéfinie,
égale pour des mouvements inégaux; ce qui est le
caractère du point, ou vertu indéfinie d'extension,
égale pour des étendues inégales.
§ II. — Que les étendus ne font pas effort {extensa non conarï).
Les étendus ne semblent avoir aucune puissance
d'effort, soit que tout soit plein de corps du même
genre qui se font mutuellement résistance avec une
force égale, et que dans ce plein absolu aucune vertu
motrice ne puisse se produire ; soit que tout soit plein
de corps de natures différentes, dont les uns résistent
et les autres cèdent, car c'est ici qu'a lieu le véritable
DE L'ITALIE 249
mouvement. Essayer de percer un mur avec le bras,
ce n'est pas proprement ^ un effort, mais c'est un
mouvement des nerfs qui, de relâchés, deviennent
tendus ; de même le poisson se meut, lorsqu'il se
serre contre la rive pour résister au courant. Cette
tension est produite par les esprits animaux qui arri-
vent et se succèdent sans interruption ; c'est donc un
vrai mouvement qui ne cesse qu'au moment où les
esprits animaux cessant d'affluer, les nerfs défaillent
et se relâchent. En général, si l'effort est la vertu
motrice des étendus, cette vertu peut-elle, lorsqu'il y a
obstacle, et lors même que l'obstacle est très grand,
peut-elle se développer encore, ou ne peut-elle jamais,
et en aucun cas, se développer? Si elle se développe
en quelque manière, c'est un véritable mouvement; si
elle ne peut se développer, qu'est-ce que cette force
toujours impuissante? Il ne peut y avoir de force qui
ne se développe au moment même où elle est; à tout
acte de force répond une tension ou un mouvement
égal. Aussi, si nous parcourons tous les phénomènes
de la nature, nous trouverons qu'ils naissent du mou-
vement et non pas de l'effort. La lumière même, qui
semble se propager en un instant, se produit cepen-
dant, selon les meilleurs physiciens, d'une manière
successive et par un véritable mouvement. Et plût à
Dieu que la lumière se fit en un instant, pour que nous
pussions montrer le plus brillant des ouvrages de la
nature naissant du point même. Car si la lumière se
produit en un instant, il faudra qu'on nous accorde
qu'il y a dans la nature des effets du point, puisqu'un
instant ne diffère pas d'un point. Si donc la lumière
est une émission de globules qui se fait en un instant,^
250 DE L'ANTIQUE SAGESSE
les globules ne peuvent se propager sur une seule
ligne qui ait de l'étendue, car les étendues sont déter-
minées par leurs extrémités, et les extrémités sépa-
rées par les intermédiaires ; or les extrêmes et les
intermédiaires se parcourent dans le temps et par un
véritable mouvement. Ainsi, pour que la lumière se
produisit par un pur effort et dans un seul instant,
les globules devraient se propager en des points sans
parties. Yoilà donc une chose dans la nature qui
n'aurait aucune étendue. Mais ces points où l'on dit
que se répand la lumière et que naissent les ténè-
bres, sont très corporels, ils ne sont pas assez réduits
pour le génie délié de la géométrie, ils ne sont pas
assez dépouillés d'étendue pour la subtilité méta-
physique.
Ainsi, dans la nature telle qu'elle est en sa réalité,
où se trouvent des objets étendus de différents genres,
impénétrables ou pénétrables, il n'y a pas d'efforts,
mais de véritables mouvements. Les phénomènes de
la nature réelle ne doivent donc pas s'expliquer par
vertus et puissances. Aujourd'hui ces explications par
sympathies et aversions naturelles, par desseins mysté-
rieux de la nature ou qualités occultes^ tout cela,
dis-je, est expulsé des écoles de physique. Il reste
encore de la métaphysique le mot effort. Pour donner
la dernière perfection au langage des choses natu-
relles, il faut renvoyer ce mot, comme le reste, aux
écoles des métaphysiciens.
Pour nous résumer : La nature est mouvement ; la
vertu motrice indéfinie qui produit ce mouvement,
c'est l'effort; l'effort est produit par l'intelligence infi-
nie, immobile en soi. Dieu. Les œuvres de la nature
DE L'ITALIE 251
se font par le mouvement, elles commencent d'être
par l'effort ; en sorte que la formation des choses est
le produit du mouvement, le mouvement de l'effort,
et l'effort de Dieu.
§ IIL — Que tous les mouvements sont composés.
Tout mode d'une chose composée est nécessairement
composé; car si le mode est la chose même dans tel
état, et si la chose étendue a des parties, le mode
d'une chose étendue n'est que plusieurs choses dis-
posées de telle ou telle manière.
La figure est un mode composé, car elle est formée
de trois lignes au moins ; le lieu est un mode com-
posé, car il a au moins trois dimensions; la situation
est un mode composé, car c'est le rapport de plusieurs
lieux ; le temps est un mode composé, car ce sont deux
lieux dont l'un est en repos et l'autre se meut. C'est
ce qu'ont bien reconnu les créateurs de la langue la-
tine, qui emploient indifféremment les particules qui
expriment le temps et celles qui expriment le lieu :
ihi pour tune, inde pour postea, usquam, 7iusquam pour
unquam et nunquam, etc. Il en est de même pour le
mouvement, car il a pour éléments Yunde, le qua et le
quo. En outre, comme tous les mouvements de l'air se
font par rayonnement {circumpulsa) , ils ne peuvent
être simples et directs. Et bien que les corps, soit qu'ils
tombent à travers l'atmosphère, soit qu'ils avancent
sur la surface de la terre ou de la mer, paraissent dé-
crire une ligne droite, elle n'est pas droite cependant;
car le droit, le même sont des choses métaphysiques.
?5^ DE L'ANTIQUE SAGESSE
Je m'apparais comme étant toujours le même; mais
augmenté et diminué à chaque instant, recevant et
perdant tour à tour, je suis autre à chaque moment.
De même le mouvement qui paraît droit, est à chaque
instant tortueux. Mais si l'on prend son point de vue
dans la géométrie, on accordera facilement la méta-
physique avec la physique ; car c'est le seul légitime
intermédiaire pour passer de l'une à l'autre de ces deux
sciences. De même que les lignes brisées .se composent
de droites, ce qui fait que les lignes circulaires sont
composées d'une infinité de droites, parce qu'elles
contiennent une infinité de points ; de même les mou-
vements composés des étendues sont composés des
efforts simples des points. 11 n'y a, dans la nature, rien
d'irrégulier ou d'imparfait; le droit est au-dessus de la
nature pour servir de règle à l'irrégulier. Mais ce qui
prouve l'effort des étendus pour accomplir un mouve-
ment en ligne droite, c'est que si le corps se mouvait
librement, c'est-à-dire dans un milieu sans résistance,
il décrirait une ligne droite à l'infini. Mais c'est une
hypothèse inadmissible, parce que, tout en l'admettant,
on ne peut définir le mouvement que comme change-
ment de la proximité relative des corps. Or, quelle
proximité peut-il y avoir dans le vide? On dira peut-
être qu'il faut considérer la proximité du lieu d'où le
corps est parti ; mais alors que devient cet infini dont
on parle ? Est-ce qu'il y a dans l'infini des différences
de proximité et de longueur? Si, on l'admet, c'est faire
comme ce scolastique qui admet des espaces imagi-
naires. Car c'est une idée pareille d'imaginer un espace
vide depuis le plus haut point du ciel, et de se figurer
qu'à partir de son point de départ le corps avance de
DE L'ITALIE 253
plus en plus loin dans le vide infini. Ensuite, c'est une
fiction que la nature même ne souffre point. En effet,
les corps ne sont solides que parce qu'ils se meuvent
dans le plein, et ils sont plus ou moins solides se-
lon qu'ils résistent plus ou moins aux autres corps, et
qu'ils en éprouvent plus ou moins de résistance. Si
cette résistance n'avait pas lieu, ils ne pourraient se
mouvoir ni en ligne droite, ni à l'infini ; mais de même
que si on ôtait d'un lieu tout l'air qui y est contenu,
les parois de ce lieu viendraient se choquer l'une
contre l'autre, de même aussi un corps amené dans le
vide s'y dissiperait. Les sages créateurs de la langue
latine ont bien connu cette vérité, qu'il n'y a de droit
qu'en métaphysique, et en physique que de l'irrègulier ;
les Latins, dans la superstitieuse exactitude de leur
langage, opposaient nihil à recte; ce qui fait entendre
qu'au rien s'oppose le droit, le parfait, l'accompli, l'in-
fini ; et que le fini, l'irrègulier, l'imparfait n'est quasi
rien.
§ IV. — Que les étendus ne sont jamais en repos.
Le repos est chose métaphysique, le mouvement chose
physique . Laphysique ne permet pas d'imaginer un corps
laissé à lui-même, ou, comme on dit,indifférent au mou-
vement et au repos. Car on ne peut imaginer quelque
chose dans la nature et hors de la nature en même temps.
Or la nature est un mouvement par lequel les choses
se forment, vivent, et se dissolvent, et à tout moment
une chose se compose avec nous et une autre s'en sé-
pare. Être composé, c'est être en mouvement. Le mou-
25é DE L'ANTIQUE SAGESSE
vement est un changement de distance , ou de situa-
tioa, et il n'est point de moment où les corps voisins
les uns des autres ne changent de situation; c'est un
flux et un afflux continuel ; la vie des choses est sem-
blable à un fleuve qui parait toujours le même, et
roule sans cesse des eaux nouvelles. 11 n'est donc rien
dans la nature qui soit un seul instant dans les mêmes
rapports de distance et conserve la même situation.
Cette idée que les choses gardent toujours la forme
dont elles ont été douées une fois, c'est une idée digne
de l'École qui compte, parmi les causes des choses
naturelles, ces desseins conservateurs de la nature.
Quelle peut être la forme propre d'aucune chose dans
la nature, puisqu'il n'est pas de moment où toute
chose ne perde ou ne gagne ? Ainsi la forme physique
n'est qu'un changement perpétuel. Le repos absolu
doit donc être entièrement banni de la physique.
§ V. — Que le mouvement est incommunicable.
Le mouvement n'est autre chose qu'un corps qui se
meut ; et si nous voulons nous exprimer avec la sévé-
rité du langage métaphysique , ce n'est pas tant un
quid qu'un cujus; c'est un mode du corps, qui ne peut
se séparer, même en*pensée, de la chose dont il est le
mode. Ainsi, autant vaudrait parler de pénétration des
corps que de communication du mouvement. Cette
doctrine que le mouvement se communique de corps
à corps , ne paraît pas moins répréhensible que cette
autre sur les attractions et les mouvements, que
DE L'ITALIE 255
l'horreur du vide a fait admettre dans les écoles.
Dire que le projectile emporte avec lui toute l'im-
pulsion de la main qui l'a lancé, cela me semble
tout aussi absurde que de penser que l'air épuisé
par la pompe attire l'eau après lui. Déjà une plus
saine physique a établi par de mémorables expé-
riences que ces prétendues attractions sont de véri-
tables pressions de l'air, et on soutient comme irré-
cusable que tout mouvement naît d'une impulsion.
Voilà les écueils où viennent se briser ceux qui
pensent qu'il y a des corps en repos. Mais celui qui
croit que tout se meut d'un mouvement perpétuel, et
qu'il n'y a point de repos dans la nature, celui-là,
lorsqu'un corps lui parait en repos, ne croit pas sans
doute qu'une main lui ait donné impulsion, mais il sait
qu'il est en mouvement de quelque autre manière ;
qu'il n'est pas en notre puissance de rien mouvoir,
mais que Dieu est l'auteur de tout mouvement, qu'il
produit tout effort; or, c'est l'effort qui commence le
mouvement; le mouvement en nous, c'est la détermi-
nation. Autres machines, autres déterminations. La
machine commune de tous les mouvements est l'air,
dont l'impulsion est donnée par la main de Dieu qui
agit dans le monde sensible et qui meut toutes
choses ; le mouvement propre et différent de chaque
chose lui est donné par une machine spéciale. Si tout
mouvement a lieu dans l'espace et naît d'une impul-
sion, nous n'admettrons aucune différence entre le
mouvement par lequel l'eau s'élève dans un syphoii
où elle est indubitablement poussée par l'air, et le mou-
vement par lequel un projectile est lancé à travers
l'air libre. Bien plus, nous ne ferons pas de distinction
256 DE L'ANTIQUE SAGESSE
entre les mouvements des projectiles et celui par
lequel le feu flamboie, la plante croît et l'animal bondit
dans les prés. Ce sont toujours des impulsions de l'air,
et de même que le mouvement général de l'air de-
vient par le secours de machines particulières le mou-
vement propre de la flamme, de la plante et de la bête,
de même se détermine le mouvement propre des pro-
jectiles. Certainement la chaleur qu'une balle acquiert
en se mouvant, ne lui est pas communiquée par une
main, et pourtant il est certain de toute certitude
que cette chaleur lui est propre. Or, qu'est-ce que la
chaleur, sinon du mouvement? La main est donc la
machine propre du jet, par laquelle les nerfs sont
déterminés à mouvoir le projectile; et l'impulsion de
l'air, cette machine universelle, devient la machine
propre du projectile ; la chaleur lui est donc propre,
et souvent le feu.
CHAPITRE V
Animus et Anima.
Ces deux expressions animus et anima (anima vivi-
mus, animo sentimus) ont tant de justesse et d'élé-
gance, que Lucrèce les revendique comme nées dans
les jardins d'Epicure. Mais il faut remarquer que les
Latins disent aussi anima pour air, la chose la plus
mobile qui soit ; et nous avons dit plus haut que c'est
la seule chose qui se meut du mouvement commun à
tous les corps, et que l'intervention de machines parti-
culières rend ensuite .propre à chacun. On peut donc
DE L'ITALIE jsf
conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie dé-
finissaient Yanimus et l'anima par le mouvement de
l'air. Et, en effet, le véhicule de la vie c'est bien l'air,
qui, inspiré et transpiré^ meut le cœur et les artères,
et dans le cœur et les artères le sang; ce mouvement
du sang, c'est la vie même. Le véhicule de la sensa-
tion, c'est encore l'air, qui, s'insinuant dans les nerfs,
en agite les fluides , en distend, gonfle et ébranle les
fibres. Maintenant l'air qui meut le sang dans le cœur
et les artères s'appelle dans l'École esprits vitaux; et
celui qui meut les nerfs , leur suc et leurs fibres, s'ap-
pelle esprits animaux. Or, le mouvement de l'esprit
vital est bien plus rapide que celui de l'esprit animal;
car dès que vous le voulez, vous levez le doigt ; tandis
qu'il faut beaucoup de temps, au moins le tiers d'une
heure, comme quelques médecins l'ont prouvé, pour
que le sang parvienne du cœur au doigt par la circula-
tion du sang. De plus, les nerfs contractent les muscles
du cœur et les dilatent tour à tour, systole et diastole
qui entretiennent le mouvement perpétuel du sang; en
sorte que c'est aux nerfs que le sang est redevable de
son mouvement. Ainsi, ce mouvement mâle et actif
de l'air qui se fait par les nerfs, c'est Yanimus; ce
mouvement efféminé du sang, et pour ainsi dire suc-
cube, c'est Yanima. Lorsque les Latins parlaient d'im-
mortalité, ils l'attribuaient à Yanimus et non à Yanima.
Faut-il chercher l'origine de cette locution, en ce que
ceux qui l'ont formée considéraient les mouvements
de Yanimus comme libres et volontaires , tandis qu'ils
voyaient que les mouvements de Yanima ne peuvent
se passer de cet instrument corruptible du corps, et
que Yanimus, ayant ses mouvements libres, aspire à
17
258 DE L'ANTIQUE SAGESSE
l'infini et par conséquent à l'immortalité ? C'est une
considération de si haute importance, que les méta-
physiciens chrétiens trouvent aussi dans le libre
arbitre le caractère qui distingue l'homme de la brute.
Du moins, c'est dans cette tendance que les Pères de
l'Église reconnaissent que l'homme est doué d'une
âme immortelle, et que c'est par un Dieu immortel
qu'il a été créé.
§ I. — De l'àme des bêtes.
Avec ce que nous avons dit s'accorde cette locution
des Latins, qui appelle brutes les animaux dépourvus
de raison ; or, brutum était pour eux synonyme d'im-
mobile, et cependant ils voyaient les brutes se mou-
voir. 11 faut donc nécessairement que les anciens phi-
losophes d'Italie aient pensé que les brutes sont
immobiles en tant qu'elles ne sont mises en mouve-
ment que par des objets présents, comme se meut une
machine ; tandis que les hommes ont un principe
interne du mouvement, c'est-à-dire Vanimus^ qui se
meut librement.
§ II. — Du siège de l'àme.
L'ancienne philosophie italique plaça dans le cœur
le siège et la demeure de l'âme. Car on disait vulgaire-
ment chez les Latins que la prudence est placée dans
le cœur, que c'est dans le cœur qu'habitent les réso-
lutions et les soins, que c'est du cœur que sort la
DE L'ITALIE 259
pointe pénétrante de l'invention (acumen), e pectore
acetum, pour dire comme Plante. Remarquons aussi
ces locutions, cor hominis, eœcors pour stupide, vecors
pour l'homme en démence, socors pour esprit lent et
paresseux, et au contraire, cordatus pour sage; c'est de
là que P. Scipion Nasica reçut le nom de Corculum,
parce que l'oracle le déclara le plus sage des Romains.
Serait-ce que l'école italique aurait admis avec toute
l'antiquité que les nerfs prennent naissance dans le
cœur? et de plus, qu'il nous semble que nous pensons
dans la tète, parce que dans la tête sont les organes
de deux sens, dont l'un, je veux dire l'ouïe, est le plus
disciplinable de tous, et l'autre est le plus actif. Mais
l'opinion qui fait naître les nerfs dans le cœur a été
trouvée fausse par l'anatomie moderne ; on a vu qu'ils
se ramifient à partir du cerveau pour se distribuer
dans tout le corps. Aussi les cartésiens placent l'âme
comme en sentinelle dans la glande pinéale ; c'est là,
suivant eux, que tous les mouvements du corps lui
sont transmis par les nerfs, et que par ces mouve-
ments elle aperçoit les objets. Cependant on a vu des
hommes, après une extraction du cerveau, vivre, se
mouvoir et bien user de leur raison. Il n'est pas non
plus vraisemblable que l'âme ait pour siège celle de
toutes les parties du corps où il y a le plus de mucus
et le moins de sang, et qui est par conséquent pares-
seuse et engourdie. La mécanique nous enseigne que
dans une horloge les roues que le moteur touche de
plus près, sont les plus déhcates et les plus mobiles ;
dans les plantes le siège de la vie est dans la semence,
et c'est de là qu'elle se répand par le tronc dans les
branches, et par la souche dans les racines. Serait-ce
260 DE L'ANTIQUE SAGESSE
que les philosophes de l'Italie auraient observé que le
cœur est dans la génération des animaux la première
partie qui apparaisse et qu'on voit battre, et dans la
mort la dernière qu'abandonnent la chaleur et le mou-
vement? Est-ce parce que c'est dans le cœur qu'est la
plus ardente flamme de, la vie ? est-ce parce que dans
l'évanouissement, défaillance du cœur que nous appe
Ions en italien svenimento di cuore, ils voyaient se sus-
pendre non seulement le mouvement des nerfs, mais
encore celui du sang, et disaient du malade animo
deficere et animo maie hahere ? et qu'ils plaçaient dans
le cœur le principe de V anima ou de la vie, et aussi
celui de Yanimus ou de la raison ? est-ce parce que le
sage est celui qui pense le vrai et veut la justice,
qu'ils placèrent dans les affections l'ammt^^, et dans
Yanimus le mens, l'intelligence, me7is animi? Certai-
nement les deux foyers de toutes les émotions violentes
de l'âme, ou des affections, sont l'appétit concupiscible
et l'appétit irascible, et le sang paraît être le véhicule
du premier, et la bile celui du second ; l'un et l'autre
de ces liquides ont leur siège principal dans les vis-
cères. Ils pensaient donc que le mens dépend de Yani-
mus, parce que chacun pense selon qu'il est bien ou
mal animatus ; car les sentiments diffèrent sur des
sujets identiques selon la diversité des dispositions.
Aussi se dépouiller de ses passions, c'est une prépara-
tion plus sûre encore pour la méditation du vrai que
de.se dépouiller de ses préjugés ; car vous ne détruirez
jamais les préjugés tant que la passion restera ; mais
si la passion est éteinte, le masque que nous avions
mis. sur les objets tombe de lui-même, et les choses
restent ce qu'elles sont.
DE L'ITALIE 261
§ III. — Formules sceptiques du droit romain.
Lorsque les Romains énonçaient leur sentence dans
ces termes, il semble, il paraît (vidéri, parère) et pro-
nonçaient les serments sous la formule ex animi sui
sejitentia, voulaient-ils faire entendre qu'ils ne pen-
saient pas que personne pût s'affranchir entièrement
de toute espèce de passion, et n'employaient-ils pas
ces formules scrupuleuses, dans leurs jugements et
leurs serments, de peur que, si les choses étaient
autrement, ils ne se trouvassent parjures ?
CHAPITRE VI
Du mens.
Mens est pour les Latins ce qu'est pour now^ pensiere ;
et ils disaient que le mens est donné aux hommes,
dari, indi, immitti. Il faut donc que ceux qui ont ima-
giné ces locutions, aient cru que les idées sont créées
et éveillées par Dieu dans Yanimus des hommes ; c'est
pour cela qu'ils disaient animi mens, et qu'ils rappor-
taient à Dieu notre libre arbitre et notre empire sur les
mouvements de l'âme, d'où cet adage : Chacun a pour
dieu son plaisir, libido est suus cuique deus. Ce dieu
propre à chaque homme, semblerait être Vintelligence
active des aristotéliciens, le sens éthéré des stoïciens, et
le démon socratique. C'est ce qui a fourni le sujet de
262 DE L'ANTIQUE SAGESSE
beaucoup de discussions très ingénieuses aux plus sub-
tils métaphysiciens de ce siècle. Mais si Malebranctie,
cet esprit si pénétrant, tient cette doctrine pour bonne,
je m'étonne qu'il s'accorde avec Descartes sur la vérité
première : Je pense, donc je suis; puisque d'après ce
dogme, que Dieu crée les idées en moi, il devrait plu-
tôt dire : Quelque chose pense en moi ; donc ce quelque
chose est; or, dans la pensée je ne reconnais aucune
idée de corps; donc ce qui pense en moi est le plus
pur esprit, c'est-à-dire Dieu. Ou peut-être l'âme est
faite de telle sorte qu'une fois parvenue en partant de
l'indubitable à la connaissance de Dieu, très bon, très
grand, elle reconnaît pour faux cela même qu'elle
avait cru hors de doute. Par suite, et en général,
toutes les idées sur les créatures seraient comme
fausses relativement à l'idée de l'Être suprême ; parce
qu'elles ont pour objets des choses qui, comparées à
Dieu, ne semblent plus fondées sur le vrai, tandis que
Dieu seul est l'objet d'une idée vraie, étant seul selon
le vrai. En sorte que Malebranche, s'il eût voulu être
conséquent dans sa doctrine, aurait dû enseigner que
l'esprit humain {mens) reçoit de Dieu non seulement
la connaissance du corps auquel cet esprit est lié,
mais la connaissance de soi-même ; en sorte qu'il ne
se pourrait connaître lui-même, s'il ne se connaissait
en Dieu. En effet l'esprit se manifeste en pensant ; or,
Dieu pense en moi ; donc je connais en Dieu mon
propre esprit. Telle devrait être la doctrine de Male-
branche pour être conséquente à elle-même. Pour
nous, ce que nous admettons, c'est que Dieu est le pre-
mier auteur de tous les mouvements, soit des corps,
soit des âmes.
DE L'ITALIE 263
Mais voici les syrtes et les écueils. Gomment Dieu
peut-il être le moteur de l'âme humaine? Tant de
choses mauvaises, tant de turpitudes, tant de fausse-
tés, tant de vices ! Gomment accorder en Dieu la
science souverainement vraie et absolue, et dans
l'homme le libre choix de ses actes? Nous savons avec
certitude que Dieu a la toute-puissance, l'omni-
science, la bonté suprême ; pour lui, penser est le
vrai, vouloir est le bien ; sa pensée est parfaitement
simple et toujours présente ; sa volonté, stable et irré-
sistible. Bien plus, comme nous l'enseigne la sainte
Écriture, nul de nous ne peut aller au Père, si le Père ne
Vy traîne. Et comment sommes-nous traînés, si c'est
volontairement? Écoutons saint Augustin. « Nous vou-
lons être entraînés, nous le voulons de grand cœur ;
c'est par le plaisir qu'il entraîne. » Quoi de mieux en
harmonie et avec la volonté divine, toujours consé-
quente à elle-même, et avec la liberté de l'homme?
G'est ce qui fait que dans nos erreurs mêmes nous ne
perdons pas Dieu de vue, car ce qui nous attire dans
le faux, c'est l'apparence du vrai, et dans le mal le
semblant du bien. Nous ne voyons que du fini, nous
nous sentons finis; mais c'est à l'infini que nous
pensons. Il nous semble voir que le mouvement est
produit par les corps, et transmis par les corps jusqu'à
nous; mais ces productions mêmes et ces communi-
cations de mouvement nous montrent et nous prouvent
que c'est Dieu, et Dieu esprit qui est l'auteur du mou-
vement. Nous voyons droit le tortu, un le multiple,
identique le différent, immobile le mobile; mais
comme ni le droit, ni l'un, ni l'identique, ni l'immobile
ne sont dans la nature, se tromper en tout cela, c'est
264 DE L'ANTIQUE SAGESSE
par défaut d'attention, par illusion sur les créatures,
contempler sans le savoir dans des copies imparfaites
le Dieu très bon, très grand. — Ainsi, la métaphy-
sique traite du vrai indubitable, parce qu'elle a pour
objet ce dont on est toujours certain, même lorsqu'on
doute, qu'on se trompe ou qu'on est trompé.
CHAPITRE VIT
De la faculté.
Facultas, c'est faculitas, d'où est dérivé facilitas,
facilité ; ce qui signifie la puissance, la capacité de
faire sans peine et sans hésitation. C'est donc cette
facilité, par laquelle la vertu passe à l'acte. V anima
est une vertu; la vision un acte, le sens de la vue
une faculté. Aussi la classification de l'École n'est pas
sans élégance; elle appelle le sens, l'imagination, la
mémoire, l'intelligence, des facultés de Vâme (animse).
Mais cette élégance est gâtée quand l'École place dans
les choses les couleurs, les saveurs, les sons, le tact.
Car si les sens sont des facultés, dans l'acte de la
vision nous faisons les couleurs, dans celui du goût
les saveurs, dans ceux de l'ouïe et du tact les sons, la
chaleur et le froid. C'était le sentiment des anciens
philosophes de l'Italie ; la trace en est visible dans les
mots olere et olfacere; la chose sentie est dite olere, et
le sujet sentant olfacere^ parce que le sujet [animans)
crée l'odeur par l'odorat. L'imagination est la plus cer*
taine des facultés, parce qu'en l'exerçant nous créons
DE L'ITALIE 265
les images des choses. De même le sens interne ; c'est
en remarquant la blessure, au sortir du combat, que
l'on sent la douleur. Pareillement le véritable intellect
est une faculté par laquelle, en comprenant quelque
chose, nous la faisons vraie. Aussi l'arithmétique, la
géométrie et leur fille la mécanique résident dans une
faculté de l'homme ; nous y démontrons le vrai parce
que nous le faisons. Mais les choses physiques sont
dans la faculté du Dieu tout-puissant, en qui seul la
faculté est vraie, parce qu elle est parfaitement libre,
aisée et rapide; de sorte que ce qui est faculté en
l'homme, est simple acte en Dieu ; il suit de ce qui
précède, que de même que l'homme en dirigeant sa
pensée sur un objet engendre les modes des choses
et leurs images, c'est-à-dire le vrai humain, de même
Dieu engendre par sa pensée le vrai divin, et fait le
vrai créé. Si nous disons improprement en italien que
les statues et les peintures sont les pensées de leurs
auteurs (pensieri degli autori), on peut dire propre-
ment que tous les êtres sont des pensées de Dieu (pensieri
di Dio.)
§ I. — Du sens.
Les Latins désignaient par sensus non seulement les
sens externes, comme par exemple la vue, et le sens
interne qui se nommait animi sensus, comme la dou-
leur, le plaisir, la tristesse, mais aussi les jugements,
les délibérations et même les vœux. Ita sentio, c'est
ainsi que je juge ; stat sententia, cela est résolu ; ex sen-
tentia evenit, selon mon désir ; et dans les formules :
266 DE L'ANTIQUE SAGESSE
ex animi tul sententia. Serait-ce que les anciens philo-
sophes de l'Italie auraient pensé avec les aristotéli-
ciens que l'esprit humain ne perçoit rien que par les
sens ? ou avec la secte d'Épicure qu'il n'est rien que
sens ; ou avec les platoniciens et les stoïciens que la
raison est un sens éthéré et très pur ? Et en effet, il n'y
a aucune école païenne qui ait cru l'âme humaine
pure de toute corporéité. Voilà pourquoi l'antiquité
pensait que toute œuvre de l'esprit était sens ; c'est-à-
dire que tout ce que l'esprit peut faire ou souffrir n'est
qu'un tact des corps. Mais notre religion nous apprend
que l'esprit est absolument incorporel, et nos méta-
physiciens prouvent à l'appui que, quand les organes
corporels des sens sont mus par des corps, c'est Dieu
qui, à cette occasion, les met en mouvement.
l II. — Memoria et phantasia.
Les Latins appellent la mémoire memoria lors-
qu'elle garde les perceptions des sens, et reminis-
centia quand elle les rend. Mais ils désignaient de
même la faculté par laquelle nous formons des images,
et qui s'appelle chez les Grecs phantasia, et chez nous
iîïiaginativa ; car ce que nous disons vulgairement
imaginer^ les Latins le disaient memorare. Est-ce
parce que nous ne pouvons imaginer que ce que nous
nous rappelons, et nous ne nous rappelons que ce que
nous avons perçu par les sens? 11 n'y a pas de peintre
qui ait jamais peint aucune espèce de plantes ou
d'animaux qui ne se trouve dans la nature ; les hip-
pogriffes et les centaures ne sont que des êtres
DE L'ITALIE 267
véritables mêlés en un tout fabuleux. Les poètes n'ima-
ginent pas non plus une vertu qui ne soit dans les
choses humaines; mais après l'avoir prise dans la
réalité, ils l'exaltent jusqu'à l'incroyable pour en faire
un type sur lequel ils forment leurs héros. Aussi les
Grecs disent-ils dans leur mythologie que les Muses,
les vertus de l'imagination, sont les filles de Mémoire.
§ IIL — De Vingenium.
hHngenium est la faculté d'amener à l'unité ce qui
est séparé et divers : les Latins y joignent les épi-
thètes diacutum et ohtusum; deux expressions tirées
du sanctuaire de la géométrie : l'aigu pénètre plus
promptement et rapproche la diversité, puisqu'il unit
deux lignes en un point sous un angle plus petit qu'un
droit ; mais l'obtus a plus de peine à entrer dans les
choses, et laisse les choses diverses très éloignées sur
la base, comme les deux lignes qu'il unit en un point
hors de l'angle droit. L'esprit sera donc ohtusum quand
il unit avec lenteur, acutum quand il unit rapidement.
Les Latins prennent l'un pour l'autre ingenium et
natura. Est-ce parce que l'esprit humain est la nature
de l'homme, ou parce que la fonction de Vingenium
c'est de saisir les relations des choses, de voir ce qui
est convenable, décent, beau ou honteux, faculté qui
est refusée aux brutes? est-ce parce que de même
que la nature engendre les choses physiques, de môme
Vingenium humain engendre les choses mécaniques? s
en sorte que Dieu est l'artisan de la nature, et
l'homme le dieu de l'artificiel? Là où est la science,
268 DE L'ANTIQUE SAGESSE
là est aussi le scitum^ que les Italiens rendent avec non
moins d'élégance par hen intenso et aggiustato. Est-ce
parce que la science consiste à faire que les choses se
correspondent dans de belles proportions, ce qui n'est
au pouvoir que des ingeniosi? C'est pour cela que
la géométrie et l'arithmétique qui en enseignent les
moyens, sont les plus éprouvées de toutes les sciences,
et que ceux qui y excellent sont appelés en italien
ingegnieri, ingénieurs.
§ IV. — De la faculté certaine du savoir.
Ces réflexions nous donnent occasion de rechercher
quelle est dans l'homme la faculté propre de savoir ;
car l'homme perçoit, juge, raisonne, mais souvent il a
des perceptions fausses, il porte des jugements aveu-
gles; il raisonne de travers. La philosophie grecque
donna l'énumération suivante des facultés de savoir
qui ont été données à l'homme, et des arts par les-
quels chacune se gouverne : faculté de percevoir
dirigée par la topique, de juger par la critique, de rai-
sonner par la méthode. Pour la méthode, ils n'en ont
pas donné les préceptes dans leurs ouvrages de dialec-
tique, parce que les enfants l'apprenaient aisément en
étudiant la géométrie. Hors de la sphère de la géomé-
trie, l'antiquité pensait que l'ordre doit être confié à
la prudence, qui ne se dirige par aucun art et qui est
prudence par cela même. Les artisans seuls vous pres-
crivent déplacer ceci dans un lieu, cela dans un autre,
cela encore dans un troisième, manière d'agir moins
propre à former un homme prudent qu'un ouvrier. Et
DE L'ITALIE 269
si VOUS transportez la méthode géométrique dans la
vie pratique : Nihilo plus agas, quam si des operam
ut cum rationeinsanias (C'est vouloir déraisonner avec
la raison). Et comme si Ton ne voyait pas régner dans
les choses humaines le caprice, le fortuit, l'occasion,
le hasard, vouloir marcher droit à travers les anfrac-
tuosités de la vie, vouloir dans un discours politique
suivre la méthode des géomètres, c'est vouloir n'y rien
mettre d'acutum, ne rien dire que ce qui se trouve
sous les pas de chacun, c'est traiter ses auditeurs
comme des enfants à qui on ne donne point d'aliment
qui ne soit mâché d'avance; c'est faire le pédagogue et
non pas l'orateur.
Certes, je m'étonne de voir ceux qui vantent si fort
la méthode géométrique dans l'éloquence civile, ne
proposer pour modèle que Démosthène. Bientôt, s'il
plaît à Dieu, Cicéron ne sera que confusion, désordre,
chaos; Cicéron, en qui les doctes ont jusqu'à ce jour
admiré tant d'ordre, tant de soin de l'arrangement et
de l'harmonie, lui, dont les paroles se succèdent et
s'enchaînent, si bien que ce qu'il dit en second lieu
semble sortir de ce qu'il a dit d'abord plutôt que venir
de l'orateur. Mais Démosthène procède-t-il autrement
que par hyperbate comme le lui reproche Longin, le
plus judicieux de tous les rhéteurs? J'ajouterai que
c'est dans ce désordre même que la force de son élo-
quence, toute en enthymèmes, se bande comme une
catapulte. Son habitude est de mettre d'abord le sujet
en avant pour avertir ses auditeurs de ce dont il s'agit ;
bientôt il se jette à côté dans une chose qui semble
n'avoir rien de commun avec la question pour dis-
traire et fourvover ses auditeurs; à la fin, il rétablit le
070 DE L'ANTIQUE SAGESSE
rapport entre ce qu'il vient de dire et le sujet qu'il
s'est proposé ; de sorte que les foudres de son élo-
quence tombent avec d'autant plus de puissance qu'on
y est moins préparé. Il ne faut pas croire que toute
l'antiquité se soit servie d'une méthode incomplète,
parce qu'ils n'ont pas reconnu cette quatrième opéra-
tion de l'esprit, pour compter comme on fait aujour-
d'hui. En réalité, ce n'est pas une quatrième opération,
mais l'art qui s'applique à la troisième, l'art par lequel
on ordonne les raisonnements. Aussi toute la dialec-
tique, dans l'antiquité, se divisait en art d'inventer et
art de juger. Les académiciens se renfermaient tout
entiers dans l'invention et les stoïciens dans le juge-
ment. Les uns et les autres avaient tort, car il n'y a
pas d'invention sans jugement, ni de jugement sûr
sans invention.
En effet, comment l'idée claire et distincte de notre
esprit sera-t-elle le critérium du vrai, s'il ne voit tout
ce qui est dans la chose, tous ses attributs ? Et com-
ment peut-on être certain d'avoir tout vu, si l'on n'a
pas discuté toutes les questions qui peuvent s'élever
sur le sujet ? Il faut d'abord examiner si la chose est,
pour ne pas discourir sur un néant; ensuite, ce qu'elle
est, pour ne pas disputer sur un nom ; puis, quelle est
sa quantité, soit en étendue, soit en poids, soit en
nombre ; sa qualité, et ici considérer la couleur, la
saveur, la mollesse, la dureté et autres qualités tangi-
bles ; en outre il faut se demander quand la chose naît,
combien elle dure, et en quels éléments elle se résout
par la corruption; il faut y appliquer de même les
autres catégories, et la comparer à toutes les choses
avec lesquelles elle a quelque rapport, avec les causes
DE L'ITALIE 271
dont elle naît, avec les effets qu'elle produit, avec les
résultats de ses opérations, avec ce qui lui est sem-
blable ou dissemblable ou contraire, avec ce qui est
plus grand ou plus petit ou qui lui est égal. Aussi les
catégories d'Aristote et les topiques sont entièrement
inutiles. Si on y veut trouver du nouveau, on deviendra
un lulliste ou un kirkérien, un homme qui connaît les»
lettres, mais qui ne sait point épeler pour lire dans
le grand livre de la nature. Mais si on les considère
comme des index, des tables de ce qu'il faut examiner
sur un sujet pour en avoir une vue claire, rien de plus
fécond pour l'invention; et c'est une source d'où
peuvent sortir la faconde oratoire et l'observation
profonde. Réciproquement si l'on se fie pour voir les
choses à Vidée claire et distincte, on sera facilement
trompé, et l'on croira souvent connaître distinctement
ce dont on n'aura qu'une notion confuse, parce qu'on
n'aura pas connu tout ce qui est dans l'objet et qui
le distingue des autres choses. Mais si l'on parcourt
avec le flambeau de la critique tous les lieux de la
topique, alors on sera sûr de connaître l'objet d'une
manière claire et distincte ; parce qu'on l'aura soumis
à toutes les questions que l'on peut élever sur l'objet
proposé, et dans cet examen successif la topique même
est critique. En effet les arts sont en quelque sorte les
lois de la cité de l'intelligence [reipuhlicae litterarix).
Ce sont les observations des savants sur la nature, qui
se sont converties en règles de méthode. Celui qui
fait une chose selon l'art, celui-là est sûr d'avoir pour
lui le sentiment de tous les doctes ; celui qui opère
sans art se trompe, parce qu'il ne se fie qu'à sa nature
personnelle.
272 DE L'ANTIQUE SAGESSE
Toi aussi, sage Paolo, tu es dans cette opinion, toi
qui, en formant ton Prince, ne lui prescris pas de s'en-
gager tout d'abord dans la critique, mais qui as voulu
qu'il fût longtemps imbu de bons exemples, avant
d'apprendre à les juger. Et pourquoi cela, sinon afin
que son génie s'épanouisse d'abord, et qu'on le cultive
ensuite par l'art de penser et juger? Le divorce de l'in-
vention et du jugement chez les Grecs n'est venu que
du défaut de réflexion sur la faculté propre de savoir.
Cette faculté est Vingenium, par lequel l'homme a la
capacité de contempler et de faire des objets sembla-
bles à ceux de sa contemplation. La première faculté
qui se montre chez les enfants où la nature est plus
entière et moins altérée par la persuasion ou le pré-
jugé, c'est celle de faire le semblable ; ils appellent
tous les hommes pères et toutes les femmes mères, et
se plaisent à imiter :
^difîcare casas, plaustello adjungere mures,
Ludere par impar, equitare in arundine longa.
Or c'est la similitude des mœurs qui engendre chez
les nations le sens commun. Et ceux qui ont écrit sur
les inventeurs, nous apprennent que tous les arts et
toutes les commodités dont le travail a enrichi le genre
humain ont été trouvés ou par hasard, ou par quelque
similitude qu'indiquaient les animaux, ou qu'imagi-
nait l'industrie des hommes. — Tout ce que nous
venons de dire, la philosophie italique le connaissait,
la langue nous l'atteste ; ce qu'on appelle dans l'École
moyen terme, ils l'appelaient argumen ou argumentum.
Argumen vient de la même racine qu argutum ou acu-
DE L'ITALIE 273
minatum. Or ceux-là sont arguti qui démêlent dans
des choses très diverses quelque rapport commun par
lequel elles s'unissent; ils franchissent ce qui se
trouve sous leurs pas, et vont chercher au loin des
relations qui conviennent à leur sujet, ce qui est une
preuve dHngenium, et s'appelle acumen. Il faut donc
de Yingenium pour inventer, puisqu'en général
trouver des choses nouvelles, c'est l'œuvre et l'opé-
ration du seul mgenium^ du génie. — Ainsi on peut
conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie fai-
saient peu du cas du syllogisme et du sorite, et se
servaient dans leurs recherches de l'induction par
analogie. C'est ce que confirme l'histoire; car la plus
ancienne dialectique était l'induction et la compa-
raison des semblables, dont Socrate fut le dernier à
faire usage ; Aristote adopta ensuite le syllogisme, et
Zenon le sorite. Celui qui se sert du syllogisme ne
réunit pas des choses diverses, il tire plutôt une
espèce subordonnée à un genre du sein même de ce
genre ; celui qui emploie le sorite, rapproche les
causes des causes en liant chacune à celle qui lui est
la plus prochaine ; se servir de l'une ou de l'autre de
ces deux méthodes, ce n'est pas unir deux lignes en
un angle plus petit qu'un droit, ce n'est que pro-
longer une seule ligne ; c'est plutôt de la subtilité que
de Vacuité; remarquons cependant que l'emploi du
sorite est aussi supérieur en subtilité à celui du syllo-
gisme, que les genres sont grossiers en comparaison
des causes particulières.
Au sorite des stoïciens répond la méthode géomé-
trique de Descartes; méthode utile en géométrie, où
l'on peut définir des noms et poser des postulats comme
18
274 DE L'ANTIQUE SAGESSE
possibles; mais dès qu'elle sort des trois dimensions
et des nombres, elle ne peut guère servir à faire des
découvertes, mais seulement à mettre en ordre ce
qu'on a découvert. Yotre exemple, docte Paolo, me
confirmerait dans ce sentiment. Car pourquoi tant
d'autres sont-ils si experts dans cette méthode, et ne
peuvent-ils trouver les belles pensées auxquelles vous
arrivez ? Vous, c'est dans un âge avancé que vous avez
pénétré dans ce que les lettres ont de plus intime;
votre vie s'était passée dans des procès relatifs à la
grande fortune que vous disputaient des princes et des
hommes puissants de votre famille. Vous remplissez
tout office libéral dans un siècle où la vie en est acca-
blée, vous satisfaites à tout et le jour et souvent bien
avant dans la nuit ; et vous avez bientôt fait autant de
progrès dans ces études, qu'un autre en aurait fait
qui s'y serait toujours tenu renfermé. Et que votre
modestie ne rapporte pas à la méthode ce qui est le
don de votre divin génie.
Concluons que ce n'est point la méthode géomé-
trique qu'il faut introduire dans la physique, mais la
démonstration elle-même. Les grands géomètres ont
appliqué à la considération des principes physiques
les principes mathématiques, comme parmi les anciens
Pythagore et Platon, et parmi les modernes Galilée.
Ainsi on peut expliquer des phénomènes particu-
liers de la nature par des expériences particulières
qui soient des opérations particulières de géométrie.
C'est à quoi se sont appliqués dans notre Italie le
grand Galilée et d'autres illustres physiciens, qui,
avant qu'on introduisît la méthode géométrique dans
la physique, expliquèrent de cette manière d'innom-
DE L'ITALIE 275
brables et très importants phénomènes de la nature»
C'est là ce qui préoccupe uniquement les Anglais;
aussi défendent-ils d'enseigner publiquement la phy-
sique par la méthode géométrique ; et c'est ainsi qu'on
peut faire avancer la physique. J'ai indiqué dans ma
Dissertation sur les études de notre temps, comment
on peut obvier par la culture du génie naturel aux
inconvénients de la physique ; ce qui a peut-être fort
étonné les gens préoccupés de la méthode. Car la
méthode entrave le génie en se proposant pour but la
facilité; elle assure la vérité, mais elle tue la curiosité.
La géométrie n'aiguise pas le génie lorsqu'on enseigne
selon la méthode, mais lorsque la force du génie lui
fait traverser des régions tout autres, toutes diffé-
rentes, montueuses, inégales. Aussi j'exprimais les
désir qu'on l'enseignât par la synthèse et non par
l'analyse, afin qu'on démontrât en construisant, c'est-
à-dire qu'au lieu de trouver le vrai, nous le fissions.-
Car trouver c'est du hasard, faire c'est de l'industrie;
aussi voulais-je qu'on enseignât cette science non par
nombres et espèces, mais par figures, afin que si l'es-
prit recevait moins de culture de cet enseignement,
du moins l'imagination s'affermît; l'imagination est
l'œil du génie naturel, comme le jugement est l'œil
de l'intelligence. Et les cartésiens qui ne sont carté-
siens, comme vous le dites très bien, Paolo, que selon
la lettre et non selon l'esprit, pourraient remarquer
qu'ils professent en réalité ce que nous venons d'avan-
cer, bien qu'ils le nient de bouche ; car à l'exception
de ce premier vrai qu'ils demandent à la conscience
{je pense j donc je suis), ils empruntent uniquement
les vérités qui leur servent de règle pour le reste à
276 DE L'ANTIQUE SAGESSE
l'arithmétique et à la géométrie, c'est-à-dire au vrai
que nous faisons; ils répètent sans cesse : « Que le
vrai soit comme ces propositions, trois et quatre font
sept, la somme de deux côtés d'un triangle est toujours
plus grande que la troisième; » c'est-à dire qu'il faut
voir la physique du point de vue géométrique ; or, cet
axiome ne revient-il pas à celui-ci : « La physique
sera vraie pour moi y quand je V aurai faite; de même
que la géométrie est vraie pour les hommes, parce quils
la font ? ))
CHAPITRE VIII
De l'ouvrier suprême.
Avec ce que nous avons dit du vrai et du fait, avec
ces propositions, que le vrai est la collection de tous
les éléments de l'objet, de tous en Dieu, et dans
l'homme des éléments externes ; que le verbe de
l'intelligence est propre en Dieu et impropre dans
l'homme, et que la faculté se rapporte à ce que nous
faisons bien et facilement, s'accordent ces quatre
expressions latines, Numen, Fatum, Casus et Fortuna.
§ I. — Numen.
Ils appelaient Numen la volonté des dieux, ce qui
donne à entendre que le Dieu très bon et très grand
exprime sa volonté par le fait même, et l'exprime avec
autant de célérité et d'aisance qu'il y en a dans un
DE L'ITALIE 277
clin d'œil. Longin admire Moïse pour la manière digne
et grande dont il parle de Dieu : Dixit et facta sunt.
Les Latins exprimaient ces deux idées par un seul
mot. En effet, la bonté divine n'a qu'à vouloir pour
faire les choses qu'elle veut ; et telle est la facilité de
cette création que ces choses semblent naître d'elles-
mêmes. Plutarque nous raconte que les Grecs admi-
raient la poésie d'Homère et les peintures de Nico-
maque, parce qu'elles semblaient nées d'elles-mêmes
plutôt que formées par l'art; je pense que c'est cette
faculté créatrice qui a fait appeler divins les, poètes et
les peintres. Ainsi, cette divine facilité à faire est la
nature; et dans l'homme, c'est cette vertu rare et
précieuse, aussi difficile que vantée, que nous appe-
lons naturalezza; ce que Gicéron tournerait par genus
sua sponte fusum, et quodammodo naturale.
§ IL — Fatum et Casus.
Dictum se prend chez les Latins pour certum; cer-
tum signifie déterminé ; or, fatum est la même chose
que dictum: et factum et verum- ont aussi pour syno-
nyme verbum. Les Latins eux-mêmes, pour exprimer
un fait accompli rapidement, disaient dictum factum,
aussitôt dit que fait. En outre, ils appelaient casus la
manière dont tournent et finissent les choses et les
mots. Aussi les sages Italiens qui imaginèrent les
premiers ces expressions, désignèrent l'ordre éternel
des causes par le mot de fatum, et le résultat de cet
ordre éternel par casus; ainsi les faits seraient des
paroles de Dieu, et les événements les cas des mots
278 DE [L'ANTIQUE SAGESSE
avec lesquels Dieu parle ; fatum serait la même chose
que le fait; voilà pourquoi ils regardèrent le destin
comme inexorable, parce que les faits ne peuvent pas
ne pas être faits.
§ m. — Fortuna.
Les Latins disaient de la Fortune qu'elle était favo-
rable ou contraire; et cependant fortuna ViQui de l'an-
cien mot for tus, qui signifiait bon. Aussi, par la suite,
pour distinguer l'une de l'autre, ils disaient fors fortuna.
Or, la fortune est un Dieu qui opère par des causes déter-
minées, indépendamment de notre attente. L'ancienne
philosophie italique aurait-elle donc pensé que tout ce
que Dieu fait est bon, et que tout vrai, ou tout fait, est
bon, et que nous, par notre injustice qui nous fait
tourner les yeux sur nous-mêmes au lieu de les porter
sur l'ensemble de l'univers, nous considérons comme
un mal ce qui nous est contraire, mais bon dans son
rapport au monde entier? Le monde sera donc une
république naturelle, où Dieu, comme un monarque,
a en vue le bien commun, où chacun, comme parti-
culier, pense à son bien propre, et où le mal privé
sera le bien public; et de même que dans une répu-
blique fondée par les hommes le salut du peuple est
la loi suprême, de m me dans cet univers établi par
Dieu, la reine de toutes choses sera la fortune, ou la
volonté de Dieu, en ce sens que, toujours attentive au
salut de l'ensemble, elle domine le bien privé, les
natures particulières; et de même que le salut des
particuliers doit céder au salut public, ainsi le bien de
DE L'ITALIE 279
chacun sera subordonné au bien de l'univers; et de
cette manière les choses qui semblent adverses dans
la nature seront encore des biens.
CONCLUSION
Yoilà, très sage Paolo Doria, une métaphysique
convenable à la faiblesse humaine, qui n'accorde pas
à l'homme toutes les vérités, et qui ne les lui refuse
pas toutes, mais quelques-unes seulement; une méta-
physique en harmonie avec la piété chrétienne, qui
distingue le vrai divin du vrai humain, et ne pro-
pose pas la science humaine pour règle à la divine,
mais qui règle l'humain sur le divin; une métaphy-
sique qui seconde la physique expérimentale que l'on
cultive maintenant avec tant de fruit pour l'humanité ;
car cette métaphysique nous apprend à tenir pour
vrai dans la nature ce que nous reproduisons par des
expériences.
Verare et facere, c'est la même chose (chap. I, § i);
d'où il suit que Dieu sait les choses physiques et
l'homme les choses mathématiques (§ ii), et par con-
séquent il est également faux que les dogmatiques
sachent tout, et que les sceptiques ne sachent rien
(§ m). Les genres sont les idées parfaites par les-
quelles Dieu crée absolument, et les imparfaites, au
moyen desquelles l'homme fait le vrai par hypothèse
(ch. II). Prouver par les causes au moyen de ces
genres, c'est créer (chap. III). Mais comme Dieu
déploie une vertu infinie dans la chose la plus petite,
et comme l'existence est un acte et une chose phy-
280 DE L'ANTIQUE SAGESSE DE L'ITALIE
sique, Fessence des choses est une vertu et une chose
métaphysique, le sujet propre de la métaphysique
(chap. IV). Ainsi, il y a dans la métaphysique un genre
de choses, qui est une vertu d'extension et de mou-
vement, et qui est égale pour des étendues et des
mouvements inégaux; et cette vertu, c'est le point
métaphysique, c'est-à-dire une chose que nous consi-
dérons par l'hypothèse du point géométrique (§ i); du
sanctuaire même de la géométrie se tire la démons-
tration que Dieu est un esprit pur et infini ; qu'iné-
tendu il fait les étendus, produit les efforts (§ ii),
combine les mouvements (§ m), et, toujours en repos
(§iv), meut cependant toutes choses (§ v). Dansl'ammû^
de l'homme règne Vanimus (chap. V), dans Yanimus
le mens^ dans le mens Dieu (chap. VI). Le mens^ en
faisant attention, est créateur (chap. VII); le mens
humain fait le vrai par hypothèse, et le mens divin le
vrai absolu (^ I, ii, m). Le génie [ingenium) a été donné
à l'homme pour savoir, autrement dit, pour faire (§ iv).
Enfin vous avez un Dieu qui veut par son signe
(chap. VIII) et par le fait même (§ i), qui fait par sa
parole, c'est-à-dire par l'ordre éternel des causes, ce
que notre ignorance appelle hasard (casus) (§ii), et
qu'au point de vue de l'intérêt nous nommons fortune
(S ni).
Prenez sous votre patronage, je vous prie, ces idées
de l'Italie antique sur les choses divines; cela vous
appartient, vous, issu d'une si noble famille d'Italie,
illustrée par tant d'actions mémorables, vous que vos
lumières en métaphysique ont rendu célèbre par toute
l'Italie.
PRINCIPES
DE
LA PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE
(Traduits de la Scienza nuova.)
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Les principes de la Philosophie de l'Histoire
dont nous donnons une traduction abrégée, ont
pour titre original : Cinq livres sur les principes
d'une science nouvelle, relative à la nature com-
mune des nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage
dédié à S. S. (Clément XII). — Trois éditions ont
été faites du vivant de Fauteur, dans les années
1725, 1730 et 1744. La dernière est celle qu'on a
réimprimée le plus souvent, et que nous avons
suivie.
« Ce livre, disait Monti, est une montagne aride
(( et sauvage qui recèle des mines d'or. » La com-
paraison manque de justesse. Si l'on voulait la
suivre, on pourrait accuser dans la Science nou-
velle, non pas l'aridité, mais bien un luxe de végé-
284 PRÉFACE
tation. Le génie impétueux de Vico Fa surchargée
à chaque édition d'une foule de répétitions sous
lesquelles disparaît Tunité du dessein de l'ou-
vrage. Rendre sensible cette unité, telle devait
être la pensée de celui qui, au bout d'un siècle,
venait offrir à un public français un livre si
éloigné par la singularité de sa forme des idées de
ses contemporains. Il ne pouvait atteindre ce but
qu'en supprimant, abrégeant ou transposant les
passages qui en reproduisaient d'autres sous une
forme moins heureuse, ou qui semblaient appelés
ailleurs par la liaison des idées. Il a fallu encore
écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité
les vérités innombrables que contient la Science
nouvelle. Le jour n'est pas loin sans doute où, le
nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce
qu'il a écrit, et où ses erreurs ne pourront faire
tort à sa gloire; mais ce temps n'est pas encore
venu.
Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs
secours et leurs conseils. Nous regrettons qu'il ne
nous soit pas permis de les nommer toutes.
M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux
inédits sur Vico, a bien voulu nous communiquer
la plupart des ouvrages italiens que nous avons
DE LA PREMIÈRE ÉDITION 285
extraits ou cités ; exemple trop rare de cette libé-
ralité d'esprit qui met tout en commun entre
ceux qui s'occupent des mêmes matières. On ne
peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais
rien n'en efface le souvenir.
Des avocats distingués, MM. Renouard, Gœuret
de Saint-George et Foucart, ont éclairé le traduc-
teur sur plusieurs questions de droit. Mais il a
été principalement soutenu dans son travail par
M. Poret, professeur au collège de Sainte-Barbe.
Si cette première traduction française de la
Scienza nuova résolvait d'une manière satis-
faisante les nombreuses difficultés que présente
l'original, elle le devrait en grande partie au zèle
infatigable de son amitié.
PRINCIPES
DE LA PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE
LIVRE PREMIER
DES PRINCIPES.
ARGUMENT
On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans
son développement sans remonter à son origine. L'auteur prouve
d'abord la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle
méthode, par l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit
sur l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique (chap. I).
— Il expose ensuite, sous la forme d'axiomes, les vérités générales
qui font la base de son système (chap. II). — Il indique enfin les
trois grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode
qui lui est propre (chap. III et IV).
Chapitre I. — Table chronologique. — Vaines prétentions des
Egyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
peuple hébreu est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
premiers siècles en trois périodes. — 1. Déluge. Géants. Age d'or.
Premier Hermès. — 2. Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
288 • PHILOSOPHIE
Sicile. — 3. Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pyihagore.
Servius Tullius. Hésiode. Hippocrate et Hérodote. Thucydide ;
guerre du Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et
Petilia. Guerre deTarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique.
Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondements d'une
critique nouvelle : 1° La civilisation de chaque peuple a été son
propre ouvrage, sans communication du dehors. 2° On a exagéré
la sagesse ou la puissance des premiers peuples. 3° On a pris pour
des individus des êtres allégoriques ou collectifs (Hercule, Hermès).
Chap. il — Axiomes. — 1-22. Axiomes généraux. — 23-114.
Axiomes particuliers. — 1-4. Réfutation des opinions que l'on s'est
formées jusqu'ici sur les commencements de la civilisation. — 5-15.
Fondements du vrai. Méditer le monde social dans son idée éter-
nelle. — 16-22. Fondements du certain. Apercevoir le monde
social dans sa réalité. — 23-28. Division des peuples anciens en
hébreux et gentils. Déluge universel. Géants. — 28-38. Principe de
la théologie poétique. — 31-40. Origine de l'idolâtrie, de la divina-
tion, des sacrifices. ~ 41-46. Principes de la mythologie historique.
— 47-62. P'oétique. — 47-49. Principe des caractères poétiques. —
50-62. Suite de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression,
chant, vers. — 63-65. Principes étymologiques. — 66-96. Prin-
cipes de l'histoire idéale. — 70-84. Origine des sociétés. — 84-96.
Ancienne histoire romaine. — 97-103. Migrations des peuples. —
104-114. Principes du droit naturel.
Chap. IIL — Trois principes fondamentaux. — Religions et
croyance à une providence, mariages et modération des passions,
sépultures et croyance à l'immortalité de l'âme.
Chap. IV. — De la méthode. — Le point de départ de la science
nouvelle est la première pensée humaine que les hommes durent
concevoir, à savoir, l'idée d'un Dieu. — Cette science emploie d'abord
des preuves philosophiques y ensuite des preuves philologiques.
Les preuves philosophiques elles-mêmes sont ou théologiques
ou logiques. La science nouvelle est une démonstration histo-
rique de la, Providence ; elle trace le cercle éternel d'une histoire
idéale dans lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations.
Elle s'appuie sur une critique nouvelle, dont le critérium est le
sens commun du genre humain. Cette critique est le fondement
d'un nouveau système du droit des gens.
Preuves philologiques, tirées de l'interprétation des fables, de
l'histoire des langues, etc.
DE L'HISTOIRE S89
CHAPITRE PREMIER
TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PREPARATION DES MATIERES QUE DOIT
METTRE EN ŒUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
La table chronologique que Fou a sous les yeux*
embrasse l'histoire du monde ancien, depuis le déluge
jusqu'à la seconde guerre punique, en commençant
par les Hébreux, et continuant par les Ghaldéens, les
Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les
Romains. On y voit figurer des hommes ou des faits
célèbres, lesquels sont ordinairement placés par les
savants dans d'autres temps, dans d'autres lieux, ou
qui même n'ont point existé. En récompense nous y
tirons des ténèbres profondes où ils étaient restés
ensevelis, des hommes et des faits remarquables, qui
ont puissamment influé sur le cours des choses
humaines; et nous montrons combien les explica-
tions qu'on a données sur Vorigine de la civilisation,
présentent d'incertitude, de frivohté et d'inconsé-
quence.
1. Nous n'avons pas cru devoii' la reproduire.
19
290 PHILOSOPHIE
Mais toute étude sur la civilisation païenne doit
commencer par un examen sévère des prétentions des
nations anciennes, et surtout des Égyptiens, à une
antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de cet
examen : celle de savoir à quelle époque, à quels pays
il faut rapporter les commencements de cette civilisa-
tion ; et celle d'appuyer par des preuves, humaines à
la vérité, tout le système de notre religion, laquelle
nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
peuple hébreu, que le premier homme fut Adam,
créé en même temps que ce monde par le Dieu véri-
table.
Notre chronologie se trouve entièrement contraire
au système de Marsham, qui veut prouver que les
Égyptiens devancèrent toutes les nations dans la reli-
gion et dans la politique, de sorte que leurs rites
sacrés et leurs règlements civils, transmis aux autres
peuples, auraient été reçus des Hébreux avec quelques
changements. Avant d'examiner ce qu'on doit croire
de cette antiquité, il faut avouer qu'elle ne parait pas
avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous voyons
dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie que
les livres de leurs prêtres, au nombre de quarante-
deux, couraient alors dans le public, et qu'ils conte-
naient les plus graves erreurs en philosophie et en
astronomie. Leur médecine, selon Galien, De Medicina
mercv/riali, était un tissu de puérilités et d'impostures.
Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait,
qu'elle honorait même la prostitution. Leur théologie
n'était que superstitions, prestiges et magie. Les arts
du fondeur et du sculpteur restèrent chez eux dans
l'enfance ; et quant à la magnificence de leurs pyra-
DE L'HISTOIRE 291
mides, on peut dire que la grandeur n'est point incon-
ciliable avec la barbarie.
C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'an-
tique sagesse des Égyptiens. La cité d'Alexandre unit
la subtilité africaine à l'esprit délicat des Grecs, et
produisit des philosophes profonds dans les choses
divines. Célébrée comme la mère des sciences, désignée
chez les Grecs par le nom de xoX'.ç, la ville par excel-
lence, elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient
été à Athènes l'Académie, le Lycée et le Portique. Là
s'éleva le grand prêtre Manéthon, qui donna à toute
l'histoire de l'Egypte l'interprétation d'une sublime
théologie naturelle, précisément comme les philoso-
phes grecs avaient donné à leurs fables nationales un
sens tout philosophique. (Voy. le commencement du
livre IL) Dans ce grand entrepôt du commerce de la
Méditerranée et de l'Orient, un peuple si vaniteux*,
avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé de
son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de
ses rois, ignorant enfin que les autres nations païennes
avaient pu, sans rien savoir l'une de l'autre, concevoir
des idées uniformes sur les dieux et sur les héros, ce
peuple, dis-je, ne peut s'empêcher de croire que tous
les dieux des navigateurs qui venaient commercer
chez lui, étaient d'origine égyptienne. Il voyait que
toutes les nations avaient leur Jupiter et leur Hercule ;
il décida que son Jupiter Ammon était le plus ancien
de tous, que tous les Hercules avaient pris leur nom
de l'Hercule égyptien.
Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et
1. Gloriœ animalia; et dans Tacite : Gens novarum religionum avida.
292 PHILOSOPHIE
qui traite les Égyptiens trop favorablement, ne leur
donne que deux mille ans d'antiquité; encore a-t-il été
réfuté victorieusement par Giacomo Gapello dans son
Histoire sacrée et égyptienne. Cette antiquité n'est pas
mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a
vanté comme contenant la doctrine d'Hermès, est
l'œuvre d'une imposture évidente. Gasaubon n'y
trouve pas une doctrine plus ancienne que le plato-
nisme, et Saumaise ne le considère que comme une
compilation indigeste.
L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature,
exagère les choses qu'elle ignore., bien au delà de la
réalité. Enfermez un homme endormi dans un lieu très
étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des ténèbres
le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
trouvera en touchant les murs qui l'environnent.
Voilà ce qui a trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
Même erreur chez les Ghinois, qui ont fermé leur
pays aux étrangers, comme le firent les Égyptiens
jusqu'à Psammétique, et les Scythes jusqu'à l'invasion
de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont vanté
l'antiquité de Gonfucius, et ont prétendu avoir lu des
livres imprimés avant Jésus -Ghrist; mais d'autres
auteurs mieux informés ne placent Gonfucius que cinq
cents ans avant notre ère, et assurent que les Ghinois
n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
Européens. D'ailleurs la philosophie de Gonfucius,
comme celle des livres sacrés de l'Egypte, n'offre
qu'ignorance et grossièreté dans le peu qu'elle dit
des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
préceptes moraux dont l'observance est imposée à
ces peuples par leur législation.
DE L'HISTOIRE 293
Dans cette dispute des nations sur la question de
leur antiquité, une tradition vulgaire veut que les
Scythes aient l'avantage sur les Egyptiens. Justin com-
mence l'histoire universelle par placer même avant les
Assyriens deux rois puissants, Tanaïs le Scythe, et
l'Égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une
armée innombrable pour conquérir l'Egypte, ce pays
si bien défendu par la nature contre une invasion
étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non
moins nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie,
laquelle n'en reste pas moins inconnue jusqu'à ce
qu'elle soit envahie par Darius. Encore à cette der-
nière époque, qui est celle de la plus haute civilisation
des Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que
le roi ne peut répondre à Darius qu'en lui envoyant
des signes matériels, sans pouvoir même écrire sa
pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérants traver-
sent l'Asie avec leurs prodigieuses armées, sans la sou-
mettre ni aux Scythes ni aux Égyptiens. Elle reste si
bien indépendante, qu'on y voit s'élever ensuite la
première des quatre monarchies les plus célèbres,
celle des Assyriens.
La prétention de ces derniers à une haute antiquité
est plus spécieuse. En premier lieu, leur pays est situé
dans l'intérieur des terres, et nous démontrerons dans
ce livre que les peuples habitèrent d'abord les con-
trées méditerranées, et ensuite les rivages. Ajoutez
qu'on regarde généralement les Ghaldéens comme les
premiers sages du paganisme, en plaçant Zoroastre à
leur tête. De la tribu chaldéenne se forma, sous
Ninus, la grande nation des Assyriens, et le nom de
la première se perdit dans celui de la seconde. Mais
294 PHILOSOPHIE
les Ghaldéens ont été jusqu'à prétendre qu'ils avaient
conservé des observations astronomiques d'environ
vingt-huit mille ans. Josèphe a cru à ces observations
antédiluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre
de brique, qui devaient les préserver du déluge ou de
l'embrasement du monde. On peut placer les deux
colonnes dans le Musée de la crédulité.
Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations
païennes, comme l'attestent Josèphe et Lactance, n'en
connurent pas moins le nombre exact des années
écoulées depuis la création. C'est le calcul de Philon,
approuvé par les critiques les plus sévères, et dont
celui d'Eusébe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze
cents ans, différence bien légère en comparaison des
altérations monstrueuses qu'ont fait subir à la chrono-
logie les Ghaldéens, les Scythes, les Égyptiens et les
Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont
été le premier peuple, et qu'ils ont conservé sans alté-
ration les monuments de leur histoire depuis le com-
mencement du monde.
Après les Hébreux, nous plaçons les Ghaldéens et les
Scythes, puis les Phéniciens. Ces derniers doivent pré-
céder les Égyptiens, puisque, selon la tradition, ils leur
ont transmis les connaissances astronomiques qu'ils
avaient tirées de la Ghaldée, et qu'ils leur ont donné
en outre les caractères alphabétiques, comme nous
devons le démontrer.
Si nous ne donnons aux Egyptiens que la cinquième
place dans cette table, nous ne profiterons pas moins
de leurs antiquités. Il nous en reste deux grands
DE L'HISTOIRE 295
débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je parle
de deux vérités historiques, dont l'une nous a été con-
servée par Hérodote : 1** Ils divisaient tout le temps
antérieurement écoulé en trois âges, âge des dieux, âge
des héros, âge des hommes; 2^ pendant ces trois âges,
trois langues correspondantes se parlèrent, langue
hiéroglyphique ou sacrée, langue symbolique ou
héroïque, langue vulgaire, celle dans laquelle les
hommes expriment, par des signes convenus, les
besoins ordinaires de la vie. De même Yarron, dans
ce grand ouvrage Rerum divinarum et humanarum,
dont l'injure des temps nous a privés, divisait Ten-
semble des siècles écoulés en trois périodes : temps
obscur, qui répond à l'âge divin des Égyptiens ; temps
fabuleux, qui est leur âge héroïque ; enfin temps histo-
rique, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyp-
tienne.
Des nations civilisées ou barbares, il nen est aucune,
selon l'observation de Diodore, qui ne se regarde com/me
la plus ancienne, et qui ne fasse remonter ses annales
jusquà r origine du monde.
Les Égyptiens nous fourniront encore, à l'appui de
ce principe, deux traditions de vanité nationale, savoir,
que Jupiter Ammon était le plus ancien de tous les
Jupiters, et que les Hercules des autres nations avaient
pris leur nom de l'Hercule égyptien.
(An du monde 1656.) Le déluge universel est notre
point de départ. La confusion des langues qui suivit
eut lieu chez les enfants de Sem, chez les peuples
orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez les
nations sorties de Gham et de Japhet (ou Japet); les
296 PHILOSOPHIE
descendants de ces deux fils de Noé durent se dis-
perser dans la vaste forêt qui couvrait la terre. Ainsi
errants et solitaires, ils perdirent bientôt les moeurs
humaines, l'usage de la parole, devinrent semblables
aux animaux sauvages , et reprirent la taille gigan-
tesques des hommes antédiluviens. Mais lorsque la
terre desséchée put de nouveau produire le tonnerre
par ses exhalaisons, les géants épouvantés rappor-
tèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle
est l'origine de tant de Jupiters qui furent adorés des
nations païennes. De là la divination appliquée aux
phénomènes du tonnerre, au vol de l'aigle, qui passait
pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent une
divination moins grossière ; ils observèrent le mouve-
ment des planètes, les divers aspects des astres, et
leur premier sage fut Zoroastre. — Selon nous, toutes
les nations sorties de Gham et de Japhet se créèrent
leurs langues dans les contrées méditerranées , où
elles s'étaient fixées d'abord; puis descendant vers
les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colo-
nies les bords de la Méditerranée et de l'Océan.
(Ans du monde 2000-2500.) Dès que les géants,
quittant leur vie vagabonde, se mettent à cultiver les
champs, nous voyons commencer Vâge d'or ou âge
divin des Grecs, et quelques siècles après celui du
Latium, Ydge de Saturne, dans lequel les dieux vivaient
sur la terre avec les hommes.
Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès \
1. Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Egypte en Grèce
la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien Cadmus aurait-il
DE L'HISTOIRE 297
Les Égijpticnsj dit Jamblique, rapportaient à cet Hermès
toutes les inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale.
C'est qu'Hermès ne fut point un sage, un philosophe
divinisé après sa mort; mais le caractère idéal des
premiers hommes de l'Egypte, qui, sans autre sagesse
que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
familles , puis des tribus , et fondèrent enfin une
grande nation. D'après la division des trois âges que
reconnaissaient les Égyptiens, Hermès devait être un
dieu, puisque sa vie embrassait tout ce qu'on appelait
Vâge des dieux dans cette nomenclature*.
(An du monde 2500-3223.) Uâge héroïque^ qui suit
enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne pouvons admettre
ni l'une ni l'autre opinion. — Les Grecs ne se servirent point d'hféroglyphes
comme les Égyptiens, mais d'une écriture alphabétique; encore ne l'em-
ployèrent-ils que bien des siècles après. — Homère confia ses poèmes à la
mémoire des Rapsodes, parce que de son temps les lettres alphabétiques
n'étaient point trouvées, ainsi que le soutient Josèphe contre le sentiment
d'Appion. — Si Cadmus eût porté les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie
qui les eût reçues la première n'eût-elle pas dû se distinguer par sa civilisation
entre toutes les parties de la Grèce? — D'ailleurs quelle différence entre les
lettres grecques et phéniciennes? — Quant à l'introduction simultanée des
lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes encore. — D'abord le mot
vo'iioç ne se trouve nulle part dans Homère. — Ensuite est-il indispensable
que des lois soient écrites? n'en existait-il pas en Egypte avant Hermès,
inventeur des lettres? dira-t-on qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue
avait défendu aux citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un
conseil des héros, ^ouXt), où l'on déhbérait de vive voix sur les lois, et un
conseil du peuple, àyopà, où on les publiait de la même manière? La Provi-
dence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore la connaissance des
lettres se fondent d'abord sur les usages et les coutumes, pour se gouverner
ensuite par des lois, quand elles sont plus civilisées. Lorsque la barbarie
antique reparut au moyen âge, ce fut encore sur des coutumes que se fonda
le droit chez toutes les nations européennes.
1. Les héros investis du ti'iple caractère de chefs des peuples, de gueiTiers
et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par le nom àHléraclideSy ou
enfants d'Hercule; dans la Crète, dans l'Italie et dans l'Asie Mineure, par
celui de Curetés [quirites de l'inusité quir, quiris, lance).
298 PHILOSOPHIE
celui des dieux, est caractérisé par Hercule, Orphée et
le second Hermès. L'Occident a ses Hercules, l'Orient
ses Zoroastres qui présentent le même caractère.
Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés,
et des poètes théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir
que des hommes dans ces êtres allégoriques, que de
difficultés se présentent*!
1. Orphée surtout, si on le considère comme un individu, offre aux yeux
de la critique l'assemblage de mille monstres bizarres. — D'abord il vient de
Thrace, pays plus connu comme la patrie de Mars que comme le berceau de
la civilisation. — Ce Thrace sait si bien le grec qu'il compose en cette langue
des vers d'une poésie admirable. — Il ne trouve encore que des bêtes farouches
dans ces Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur donnant
une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois cents ans la mai-
son d'Inachus. — Orphée trouve la Grèce sauvage, et en quelques années elle
fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre Jason à la conquête de la Toison
d'or; la marine n'est point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.
— Dans cette expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un seul
homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en mille années!...
Ce sont peut-être de semblables observations qui ont fait conjecturer à Cicéron,
dans son livre sur la Nature des Dieux, qu'Orphée n'a jamais existé. Elles
s'appliquent pour la plupart avec la même force à Hercule, à Hermès et à
Zoroastre.
A ces difficultés chronologiques joignez-en d'autres, morales ou politiques.
Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui propose l'exemple d'un
Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui persécute la vertu dans la per-
sonne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore ses enfants ! et c'est par ces fables
capables de corrompre et d'abrutir le peuple le plus civilisé, le plus vertueux,
qu'Orphée élève les hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces terribles
écueils de la mythologie; nous verrons que ces fables, détournées de leur
sens par la corruption des hommes, ne signifiaient dans l'origine rien que de
vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs des sociétés. La découverte des
caractères poétiques, des types idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire
un jour pur et serein à travers ces nuages sombres dont s'était voilée la
chronologie.
DE L'HISTOIRE 299
(An du monde 2820.) D'habiles critiques ont porté
plus loin le scepticisme : ils ont pensé que la guerre de
Troie n'avait jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère
la raconte, et ils ont renvoyé à la Bibliothèque de
l'Imposture les Dictys de Crète et les Darès de Phry-
gie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
eussent été contemporains.
(Vers 2950.) Dans le siècle qui suit immédiatement
la guerre de Troie, et à la suite des courses errantes
d'Enée et d'Antenor, de Diomède et d'Ulysse, nous
plaçons la fondation des colonies grecques de^ V Italie et
de la Sicile. C'est trois siècles avant l'époque adoptée
par les chronologistes ; mais ont-ils le droit de s'en
étonner, eux qui varient de quatre cent soixante ans
sur les temps où vécut Homère, l'auteur le plus voisin
de ces événements? La fondation de ces colonies est
du petit nombre de ces faits dans lesquels nous nous
écartons de la chronologie ordinaire, mais nous y
sommes contraint par une raison puissante. C'est que
Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas eu assez
de temps pour s'élever au point de richesse et de
splendeur où elles parvinrent. Pendant ses guerres
contre les Carthaginois, Syracuse n'avait rien à envier
à la magnificence et à la politesse d'Athènes. Long-
temps après, Crotone presque déserte fait pitié à Tite-
Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses
anciens habitants.
(An du monde 3223.) Le temps certain^ Y âge des
hommes commence à l'époque où les jeux olympiques^
fondés par Hercule, furent rétablis par Iphitus. Depuis
300 PHILOSOPHIE
le premier, on comptait les années par les récoltes ;
depuis le second, on les compta par les révolutions du
soleil.
Ld, première olympiade coïncide presque avec la fonda-
tion de Rome (776,753 ans avant J]-G.). Mais Rome aura
pendant longtemps bien peu d'importance. Toutes ces
idées magnifiques que l'on s'est faites jusqu'ici sur
les commencements de Rome, et de toutes les autres
capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le
brouillard aux rayons du soleil, devant ce passage pré-
cieux de Varron, rapporté par saint Augustin dans la
Cité de Dieu : Pendant deux siècles et demi qiielle obéit à
ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans étendre
son empire à plus de vingt milles.
(An du monde 3290; de Rome 37.) Nous plaçons
Homère après la fondation de Rome. L'histoire grecque,
dont il est le principal flambeau, nous a laissé dans
l'incertitude sur son siècle et sur sa patrie. On verra
au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son
existence. — Nous élèverons les mêmes doutes sur
celle d'Ésope, que nous considérons non comme un
individu, mais comme un type idéal, et dont nous
plaçons l'époque entre celle d'Homère et celle des
sept sages de la Grèce.
(3468 ; 225.) Pythagore, qui vient ensuite, est, selon
Tite-Live, contemporain de Servius Tullius; on voit
s'il a pu enseigner la science des choses divines à
Numa, qui vivait près de deux siècles auparavant.
Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
DE L'HISTOIRE 301
Tullius, OÙ l'intérieur de l'Italie était encore barbare,
il eût été impossible que le nom même de Pytha-
gore pénétrât de Grotone à Rome, à- travers tant de
peuples différents de langues et de mœurs. Ce dernier
passage doit nous faire entendre combien devaient être
faciles ces longs voyages dans lesquels Pythagore
alla, dit-on, consulter en Thrace les disciples d'Or-
phée, en Perse les mages, les Ghaldéens à Babylone,
les gymnosophistes dans l'Inde; puis, en revenant, les
prêtres de l'Egypte, les disciples d'Atlas dans la Mau-
ritanie, et les druides dans la Gaule, pour rentrer enûn
dans sa patrie, riche de toute la sagesse barbare ' .
(An du monde 3468 ; de Rome 225.) Servius Tullius
institue le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fonde-
ment de la liberté démocratique, et qui ne fut, dans le
principe, que celui de la liberté aristocratique.
3500. G'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur
écriture vulgaire (Voy. plus bas). Nous y plaçons
Hésiode, Hérodote et Hippocrate, — Les chronologistes
\. Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissements des savants, ont
entrepris de nous faire connaître la succession des écoles de la philosophie
barbare, Zoroastre fut le maître de Bérose et des Ghaldéens, Bérose celui
d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui
d'Orphée, qui, de la Thrace, vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont
de sérieux ces communications entre les premiers peuples, qui, à peine
sortis de l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce leur
en donnait l'occasion.
Ge que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique particu-
lièi'cment aux Hébreux. — Lactance assure que Pythagore n'a pu être disciple
d'Isaïe. — Un passage de Josèphe prouve que les Hébreux, au temps d'Homère
et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins de l'intérieur des terres, et
à plus forte raison aux nations éloignées dont la mer les séparait. — Ptoléméo
Philadelphe s'étonnant qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des
302 PHILOSOPHIE
déclarent sans hésiter qu'Hésiode vivait trente ans
avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre siècles et
demi sur le temps où il faut placer l'auteur de V Iliade.
Mais Yelleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas)
sont d'avis qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode.
Quant aux trépieds consacrés par ce dernier en mé-
moire de sa victoire sur Homère, ce sont des monu-
ments tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs
de médailles, qui vivent de la simplicité des curieux.
— Si nous considérons, d'un côté, que la vie d'Hippo-
crate est toute fabuleuse, et que, de l'autre, il est
l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
caractères vulgaires, nous rapporterons son existence
au temps d'Hérodote, qui écrivit de même en prose et
dont l'histoire est pleine de fables.
(An du monde 3530.) Thucydide vécut à l'époque la
mieux connue de l'histoire grecque, celle de la guerre
du Péloponèse : et c'est afin de n'écrire que des choses
certaines qu'il a choisi cette guerre pour sujet. Il était
fort jeune pendant la vieillesse d'Hérodote, qui eût pu
lois de Moïse, le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les
faire connaître aux Gentils avaient été punis miraculeusement, tels que
Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la vue. —
Aussi Josèphe ne craint point d'avouer cette longue obscurité des Juifs, et il
l'explique de la manière suivante : Nous n'habitons point les rivages; nous
n'aimons point à faire le négoce et à commercer avec les étrangers.
Sans doute la Providence voulait, comme l'observe Lactance, empêcher que
la religion du vrai Dieu ne fût profanée par les communications de son peuple
avec les Gentils. — Tout ce qui précède est confirmé par le témoignage du
peuple hébreu lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et qui, en
expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou décembre. Ceux de
Jérusalem détestaient les Juifs hellénistes, qui attribuaient une autorité divine
à cette version.
DE L'HISTOIRE 303
être son père; or il dit que jusqu'au temps de son père,
les Grecs ne surent rieyi de leurs propres antiquités. Que
devaient-ils donc de savoir de celles des barbares qu'ils
nous ont seuls fait connaître ?... Et que penserons-nous
de celles des Romains, peuple tout occupé de l'agri-
culture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philo-
sophes? Dira-t-on que les Romains ont reçu de Dieu
un privilège particulier?
(An du monde 3553; de Rome 303.) L'époque de
Thucydide est celle où Socrate fondait la morale, où
Platon cultivait avec tant de gloire la métaphysique ;
c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus raf-
finée. Et c'est alors que les historiens nous font venir
d'Athènes à Rome ces lois diQS Douze Tables^ si grossières
et si barbares. On verra plus loin la réfutation de ce
préjugé.
Les Grecs avaient commencé sous le règne de
Psammétique à mieux connaître l'Egypte ; à partir de
cette époque, les récits d'Hérodote sur cette contrée
prennent un caractère de certitude. Ce fut de Xénophon
(3553) qu'ils reçurent les premières connaissances
exactes qu'ils aient eues de la Perse ; la nécessité de la
guerre fit pour la Perse ce qu'avait fait pour l'Egypte
l'utilité du commerce. Encore Aristote nous assure-t-il
qu'avant la conquête d^ Alexandre (3660), l'on avait débité
bien des fables sur les mœurs et l'histoire des Perses
— C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
notions certaines sur les peuples étrangers.
Deux lois changent à cette époque la constitution
de Rome.
304 PHILOSOPHIE
(3658; 416.) La loi PuhllUa est le passage visible
de l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez
remarqué cette loi, faute d'en savoir comprendre le
langage.
(3661; 419.) La loi Petilia, De nexu^ n'est pas moins
digne d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent
leurs droits sur la personne des plébéiens, dont ils
étaient créanciers. Mais le sénat conserva son empire
souverain sur toutes les terres de la république, et le
maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
(An du monde 3708; 489.) Guerre de Tarente, où les
Latins et les Grecs commencent à prendre connaissance
les uns des autres. Lorsque les Tarentins maltraitèrent
les vaisseaux des Romains, et ensuite leurs ambassa-
deurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'ils
ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient.
Tant les premiers peuples se connaissaient peu, à une
distance si rapprochée, et lors même qu'aucune mer
ne les séparait !
(3849 ; 452.) Seconde guerre punique. C'est en com-
mençant le récit de cette guerre que Tite-Live déclare
qu il va écrire désormais l histoire romaine avec plus de
certitude, parce que cette guerre est la plus mémorable
de toutes celles que firent les Romains. Néanmoins il
avoue son ignorance sur trois circonstances essen-
tielles : d'abord il ne sait sous quels consuls Annibal,
vainqueur de Sagonte, quitta l'Espagne pour aller en
Italie, ni par quelle partie des Alpes il exécuta son pas-
sage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve, sur
DE L'HISTOIRE 305
ce dernier article, la plus grande diversité d'opinions
dans les anciennes annales.
D'après les observations que nous avons faites sur
cette table, on voit que tout ce qui nous est parvenu
de l'antiquité païenne jusqu'au temps où nous nous
arrêtons, n'est qu'incertitude et obscurité. Aussi nous
ne craignons pas d'y pénétrer comme dans un champ
sans maître, qui appartient au premier occupant
{rcs nullius, qux occupanti conceduntur). Nous ne
craindrons point d'aller contre les droits de personne,
lorsqu'on traitant ces matières nous ne nous confor-
merons pas, ou que môme nous serons contraire aux
opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les origines
de la civilisation^ et que par là nous les ramènerons à
des principes scientifiques. Grâce à ces principes, les
faits de V histoire certaine retrouveront leurs origines
primitives^ faute desquelles ils semblent jusqu'ici
n'avoir eu ni fondement commun, ni continuité^ ni
cohérence.
20
306 PHILOSOPHIE
CHAPITRE II
AXIOMES.
Maintenant, pour donner une forme aux matériaux
que nous venons de préparer dans la table chronolo-
gique, nous proposons les axiomes philosophiques et
philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre de
postulats raisonnables, et de définitions où nous avons
cherché la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps
qu'il anime, de même ces idées générales, répandues
dans la science nouvelle^ l'animeront de leur esprit dans
toutes ses déductions sur la nature commune des
nations,
1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
1-4. Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici
des commencements de la civilisation.
J . Par un effet de la nature infinie de l'intelligence
de l'homme, lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance,
il se prend lui-même pour règle de tout.
De là deux choses ordinaires : La renommée croît
DE L'HISTOIRE 307
dans sa marche; elle perd sa force pour ce quon voit de
près ifama crescit eundo; minuit prœsentia famam). La
marche a été longue depuis le commencement du
monde, et la renommée n'a cessé de produire les opi-
nions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de
ces antiquités que leur extrême éloignement dérobe à
notre connaissance. Ce caractère de Tesprit humain a
été observé par Tacite [Agricola) : omne ignotum pro ma-
gnifico est; l'inconnu ne manque pas d'être admirable.
2. Autre caractère de l'esprit humain : s'il ne peut
se faire aucune idée des choses lointaines et incon-
nues, il les juge sur les choses connues et présentes.
C'est là la source inépuisable des erreurs où sont
tombées toutes les nations, tous les savants, au sujet
des commencements de Yhumanité; les premières
s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur
ce sujet dans des siècles d'une brillante civilisation,
ils n'ont pas manqué de juger d'après leur temps des
premiers âges de l'humanité qui, naturellement, ne
devaient être que grossièreté, faiblesse, obscurité.
3. Chaque nation^ grecque ou barbare, a follement
prétendu avoir trouvé la première les commodités de la
vie humaine et conservé les traditions de son histoire
depuis Vorigine du monde. Ce mot précieux est de
Diodore de Sicile.
Par là sont écartées à la fois les vaines prétentions
des Ghaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des
Chinois, qui se vantent tous d'avoir fondé la civili-
sation antique. Au contraire, Josèphe met les Hébreux
à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
308 PHILOSOPHIE
qxïils sont restés cachés à tous les peuples païens. Et en
même temps l'histoire sainte nous représente le monde
comme jeune, eu égard à la vieillesse que lui suppo-
saient les Ghaldéens, les Scythes, les Égyptiens, et que
lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
A la vanité des nations joignez celle des savants ;
ils veulent que ce qu'ils savent soit aussi ancien que
le monde. Le mot de Diodore détruit tout ce qu'ils ont
pensé de cette sagesse antique qu'il faudrait désespérer
d'égaler; prouve l'imposture des oracles de Zoroastre
le Ghaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous
sont pas parvenus, du Pimandre de Mercure trismé-
giste, des vers d'Orphée, des Vers dorés de Pythagore
(déjà condamnés par les plus habiles critiques); enfin
découvre à la fois l'absurdité de tous les sens mysti-
ques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens,
et celle des allégories philosophiques par lesquelles
on a cru expliquer les fables grecques.
5-15. Fondements du vrai.
(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
5. Pour être utile au genre humain, la philosophie
doit relever et diriger l'homme déchu et toujours
débile; elle ne doit ni l'arracher à sa propre nature,
ni l'abandonner à sa corruption.
Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science
les Stoïciens qui veulent la mort des sens, et les
Épicuriens qui font des sens la règle de l'homme;
ceux-là s'enchainant au destin, ceux-ci s'abandonnant
au hasard et faisant mourir l'âme avec le corps ; les
DE L'HISTOIRE 309
uns et les autres niant la Providence. Ces deux sectes
isolent l'homme et devraient s'appeler philosophies
solitaires. Au contraire nous admettons dans notre
école les philosophes politiques, et surtout les Plato-
niciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous les légis-
lateurs sur trois points capitaux : existence d'une
Providence divine, nécessité de modérer les passions
humaines et d'en faire des vertus humaines^ immorta-
lité de l'âme. Cet axiome nous donnera les trois prin-
cipes de la nouvelle science ^
6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit
être; ainsi elle ne peut être utile qu'à un bien petit
nombre d'hommes qui veulent vivre dans la répu-
blique de Platon, et non ramper dans la fange du peuple
de Romulus^.
7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et
veut en tirer parti pour le bien de la société humaine.
Ainsi de trois vices, l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambi-
tion, qui égarent tout le genre humain, elle tire le
métier de la guerre, le commerce, la politique {la
1. Le principe du droit naturel est le juste dans son unité, autrement dit,
l'unité des idées du genre humain concernant les choses dont l'utilité ou la
nécessité est commune à toute la nature humaine. Le pyrrhonisme détruit
l'humanité, parce qu'il ne donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe,
en quelque sorte, parce qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement
de l'utilité. Le stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
nécessité que celle de l'àme, et qu'il méconnaît celles du corps ; encore le
Sage seul peut-il juger de celles de l'àme. La seule doctrine de Platon nous
présente le juste dans son unité; ce philosophe pense qu'on doit suivre
comme la règle du vrai ce qui semble un, ou le même à tous les hommes.
{Scienza nuova, édition de 1725, réimprimée en 1817, page 74.)
2. Dicit enim (Cato) tanquam in Platonis Tzoki'zdif, non tanquam in
Romuli fasce senteniiam. (Cic. ad Atticum, lib. II.) (Note du Trad.)
310 PHILOSOPHIE
corte), dans lesquels se forment le courage, l'opulence,
la sagesse de l'homme d'État. Trois vices capables de
détruire la race humaine produisent la félicité pu-
blique.
Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine,
une intelligence législatrice du monde : grâce à elle,
les passions des hommes livrés tout entiers à l'intérêt
privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces dans les
solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie
civile, qui maintient la société humaine.
8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent
y rester, ni s'y maintenir.
Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit
tolérablement en société, cet axiome termine la grande
dispute élevée sur la question de savoir si la nature
humaine est sociable^ en d'autres termes sHl y a un
droit naturel; dispute que soutiennent encordes meil-
leurs philosophes et les théologiens contre Épicure et
Garnéade, et qui n'a point été fermée par Grotius lui-
même.
Get axiome, rapproché du septième et de son corol-
laire, prouve que l'homme a le libre arbitre, quoique
incapable de changer ses passions en vertus, mais
qu'il est aidé naturellement par la providence de Dieu,
et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
9. Faute de savoir le trai, les hommes tâchent d'ar-
river au certain, afin que si V intelligence ne peut être
satisfaite par la science, la volonté du moins se repose
sur la conscience.
DE L'HISTOIRE 311
10. La philosophie contemple la raison^ d'où vient la
science du vrai; la philologie étudie les actes de la
liberté humaine, elle en suit Vautorité; et c'est de là
que vient la conscience du certain. — Ainsi nous com-
prenons sous le nom de philologues tous les grammai-
riens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
connaissance des langues et des faits (tant des faits
intérieurs de l'histoire des peuples, comme lois et
usages, que des faits extérieurs^ comme guerres, traités
de paix et d'alliance, commerce, voyages).
Le même axiome nous montre que les philosophes
sont restés à moitié chemin en négligeant de donner
à leurs raisonnements une certitude tirée de Vautorité
des philologues; que les philologues sont tombés dans
la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux
faits ce caractère de vérité qu'ils auraient tiré des rai-
sonnements philosophiques. Si les philosophes et les
philologues eussent évité ce double écueil, ils eussent
été plus utiles à la société, et ils nous auraient préve-
nus dans la recherche de cette nouvelle science.
11. L'étude des actes de la liberté humaine, si incer-
taine de sa nature, tire sa certitude et sa détermina-
tion du sens commun appliqué par les hommes aux
nécessités ou utilités humaines, double source du droit
naturel des gens^.
12. Le sens commun est un jugement sans réflexion.
1. Le droit naturel des gens a, dans Vico, une signification très étendue.
Il comprend non seulement les rapports des sociétés entre elles, mais même
tous les rapports des individus entre eux. (Note du Trad.)
312 PHILOSOPHIE
partagé par tout un ordre, par tout un peuple, par
toute une nation, ou par tout le genre humain.
Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira
une critique nouvelle relative aux auteurs des peuples^
qui ont dû précéder de plus de mille ans les auteurs
de livres^ dont la critique s'est occupée jusqu'ici exclu-
sivement.
13. Des idées uniformes, nées chez des peuples
inconnus les uns aux autres, doivent avoir un motif
commun de vérité.
Grand principe, d'après lequel le sens commun du
genre humain est le critérium indiqué par la Provi-
dence aux nations pour déterminer la certitude dans
le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel
toutes les nations se conforment avec diverses modifi-
cations. (Voy. Taxiome 22.)
Le même axiome renferme toutes les idées qu'on
s'est formées jusqu'ici du droit naturel des gens; droit
qui, selon l'opinion commune, serait sorti d'une
nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et
des Grecs, qui, à les en croire, ont répandu la civili-
sation dans le monde.
C'était une conséquence naturelle qu'on fit venir
de Grèce à Rome la loi des Douze Tables. Ainsi le droit
civil aurait été communiqué aux autres peuples par
une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
mis par la divine Providence dans la nature, dans les
mœurs de l'humanité, et ordonné par elle chez toutes
les nations!
DE L'HISTOIRE 313
Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de
démontrer que le droit naturel des gens naquit chez
chaque peuple en particulier, sans qu'aucun d'eux sût
rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion des guerres,
ambassades, alliances, relations de commerce, ce
droit fut reconnu commun à tout le genre humain.
14. La nature des choses consiste en ce qu'elles
naissent en certaines circonstances, et de certaines
manières. Que les circonstances se représentent les
mêmes, les choses naissent les mêmes et non diffé-
rentes.
15. Les propriétés inséparables du sujet doivent
résulter de la modification avec laquelle, de la
manière dont la chose est née; ces propriétés véri-
fient à nos yeux que la nature de la chose même
(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle,
et non pas autre.
16-22. Fondements du certain.
(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques
motifs publics de vérité, qui expliquent comment elles
sont nées, et comment elles se sont conservées long-
temps chez des peuples entiers.
Assigner à ces traditions leurs véritables causes
qui, à travers les siècles, à travers- les changements
de langues et d'usages, nous sont arrivées déguisées
par l'erreur, ce sera un des grands travaux de la nou-
velle science.
I
314 PHILOSOPHIE
17. Les façons de parler vulgaires sont les témoi-
gnages les plus graves sur les usages nationaux des
temps où se formèrent les langues.
18. Une langue ancienne qui est restée en usage
doit, considérée avant sa maturité, être un grand mo-
nument des usages des premiers temps du monde.
Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philo-
logiques les plus concluantes en matière de droit des
gens ; les Romains ont surpassé sans contredit tous les
autres peuples dans la connaissance de ce droit. Ces
preuves pourront aussi être recherchées dans la
langue allemande, qui partage cette propriété avec
l'ancienne langue romaine.
19. Si les lois des Douze Tables furent les coutumes
en vigueur chez les peuples du Latium depuis l'âge de
Saturne, coutume qui, toujours mobiles chez les autres
tribus, furent fixées par les Romains sur le bronze, et
gardées religieusement par leur jurisprudence, ces
lois sont un grand monument de l'ancien droit naturel
des peuples du Latium.
20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considé-
rés comme l'histoire civile des anciennes coutumes
grecques, ils sont pour nous deux grands trésors du
droit naturel des gens considéré chez les Grecs.
Cette vérité et la précédente ne sont encore que
des postulats^ dont la démonstration se trouvera dans
l'ouvrage.
21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche
DE L'HISTOIRE 315
naturelle que devait suivre leur nation; ils parurent
dans la Grèce lorsqu'elle était encore toute barbare,
et la firent passer immédiatement à la civilisation la
plus raffinée; en même temps les Grecs conservèrent
entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'hé-
roïques. La civilisation marcha d'un pas plus réglé
chez les Romains; ils perdirent entièrement de vue
leur histoire divine; aussi Y âge des dieux, pour parler
comme les Égyptiens (Voy. l'axiome 28), est appelé
par Yarron le temps obscur des Romains ; les Romains
conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire
héroïque, qui s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois
Publilia et Petilia, et nous trouverons réfléchie dans
cette histoire toute la suite de celle des héros grecs \
Nous trouvons encore, dans nos principes, une
autre cause de cette marche des Romains, et peut-être
cette cause explique plus convenablement l'effet indi-
qué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres cités
latines plus anciennes, il la fonda en ouvrant un
asile, moyen, dit Tite-Live, employé jadis par la sagesse
des fondateurs de villes; l'âge de la violence durant
encore, il dut fonder sa ville sur la même base qui
avait été donnée aux premières cités du monde. La
1. La vérité de ces observations nous est confirmée par l'exemple de la nation
française. Elle vit s'ouvrir, au milieu de la barbarie du onzième siècle, cette
fameuse école de Paris, où Pierre Lombard, le maître des sentences, ensei-
gnait la scolastique la plus subtile ; et d'un autre côté elle a conservé une
sorte de poème homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil
universel des Fables héroïques qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus subtiles,
a donné à la langue française une délicatesse supérieure à celle de toutes les
langues vivantes; c'est elle qui reproduit le mieux l'atticisrae des Grecs. Comme
la langue grecque, elle est aussi éminemment propre à traiter les sujets scien-
tifiques.
316 PHILOSOPHIE
civilisation romaine partit de ce principe ; et comme
les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands
progrès, il dut arriver que les Romains expliquèrent
en langue vulgaire les affaires de la vie civile, tandis
que les Grecs les avaient exprimées en langue héroï-
que. Yoilà aussi pourquoi les Romains furent les héros
du monde, et soumirent les autres cités du Latium,
puis l'Italie, enfin l'univers. Chez eux l'héroïsme
était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir chez
les autres peuples du Latium, dont la soumission
devait préparer toute la grandeur de Rome.
22. Il existe nécessairement dans la nature une
langue intellectuelle commune à toutes les nations;
toutes les choses qui occupent l'activité de l'homme
en société y sont uniformément comprises, mais
exprimées avec autant de modifications qu'on peut
considérer ces choses sous divers aspects. Nous le
voyons dans les proverbes ; ces maximes de la sagesse
vulgaire sont entendues dans le même sens par toutes
les nations anciennes et modernes, quoique dans
l'expression elles aient suivi la diversité des manières
de voir. — Cette langue appartient à la science nou-
velle; guidés par elle, les philologues pourront se faire
un vocabulaire intellectuel commun à toutes les langues
mortes et vivantes.
DE L'HISTOIRE 317
23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
23-28. Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.
— Déluge universel. — Géants.
23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes
les histoires profanes qui nous sont parvenues, puis-
qu'elle nous fait connaître, avec tant de détails et dans
une période de huit siècles, l'état de nature sous les
patriarches {état de famille , dans le langage de la
science nouvelle). Cet état dont, selon l'opinion una-
nime des politiques, sortirent les peuples et les cités,
l'histoire profane n'en fait point mention, ou en dit à
peine quelques mots confus.
24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette
défense est la base de leur religion ; la divination au
contraire est le principe de la société chez toutes les
nations païennes. Aussi tout le monde ancien fut-il
divisé en Hébreux et Gentils.
25. Nous démontrerons le déluge universel, non plus
par les preuves philologiques de Martin Scoock : elles
sont trop légères ; ni par les preuves astrologiques
du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la Mirandole :
elles sont incertaines et mêmes fausses ; mais par les
faits d'une histoire physique dont nous trouverons les
vestiges dans les fables.
26. Il a existé des géants dans l'antiquité, tels que
318 PHILOSOPHIE
les voyageurs disent en avoir trouvé de très grossiers
et de très féroces à l'extrémité de TAmérique dans le
pays des Patagons. Abandonnant les vaines explica-
tions que nous ont données les philosophes de leur
existence, nous l'expliquerons par des causes en partie
physiques, en partie morales, que César et Tacite
ont remarquées en parlant de la stature gigantesque
des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
Y éducation sauvage, et pour ainsi dire bestiale^ des
enfants.
27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce
que nous avons des antiquités païennes, en exceptant
celles de Rome, prend son commencement du déluge
et de V existence des géants.
Cette tradition nous présente la division originaire
du genre humain en deux espèces, celle des géants et
celle des hommes d'une stature naturelle, celle des
Gentils et celle des Hébreux. Cette différence ne peut
être venue que de l'éducation bestiale des uns, de
l'éducation humaine des autres; d'où l'on peut con-
clure que les Hébreux ont eu une autre origine que
celle des Gentils.
28-40. Principes de la théologie pratique. — Origine de l'idolâtrie,
de la divination, des sacrifices.
28. Il nous reste deux grands débris des antiquités
égyptiennes : 1** Les Égyptiens divisaient tout le temps
antérieurement écoulé en trois âges : âge des dieux, âge
des héros, âge des hommes; 2° pendant ces trois âges.
DE L'HISTOIRE 319
trois langues correspondantes se parlèrent : langue
hiéroglyphique ou sacrée^ langue symbolique ou
héroïque, langue vulgaire ou épistolaire, celle dans
laquelle les hommes expriment par des signes conve-
nus les besoins ordinaires de la vie.
29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes
d'une langue plus ancienne que l'héroïque dont il se
servait, et il l'appelle langue des dieux. (Voy. livre II,
chap. VI.)
30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille
noms de divinités reconnues par les Grecs. Ces noms
se rapportaient à autant de besoins de la vie naturelle,
morale, économique ou civile des premiers temps. —
Concluons des trois traditions qui viennent d'être
rapportées que partout la société a commencé par la
religion. C'est le premier des trois principes de la
Science nouvelle,
31. Lorsque les peuples sont effarouchés par la vio-
lence et par les armes, au point que les lois humaines
n'auraient plus d'action, il n'existe qu'un moyen puis-
sant pour les dompter, c'est la religion.
Ainsi dans Y état sans lois (stato eslege) la Providence
réveilla dans Tâme des plus violents et des plus fiers
une idée confuse de la divinité, afin qu'ils entrassent
dans la vie sociale et qu'ils y fissent entrer les nations.
Ignorants comme ils étaient, ils apphquèrent mal cette
idée ; mais l'effroi que leur inspirait la divinité telle
qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre
parmi eux.
320 PHILOSOPHIE
Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi
parmi les hommes violents et farouches de son système,
lui qui, pour en trouver l'origine, s'adresse au hasard.
d'Épicure. Il entreprit de remplir la grande lacune
laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
considéré Vhomme dans Veiisemhle de la société du
genre humain. Effort magnanime auquel le succès n'a
pas répondue
32. Lorsque les hommes ignorent les causes natu-
relles des phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expli-
quer par des analogies, ils leur attribuent leur propre
nature ; par exemple le vulgaire dit que V aimant aime
le fer. (Voy. l'axiome 1.)
33. La physique des ignorants est une métaphysique
vulgaire, dans laquelle ils rapportent les causes des
phénomènes qu'ils ignorent à la volonté de Dieu, sans
considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
34. L'observation de Tacite est très juste : Mobiles
ad superstitionem perculsœ semel mentes. Dès que les
hommes ont laissé surprendre leur âme par une
superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout
ce qu'ils peuvent imaginer, voir ou faire eux-mêmes.
35. L'admiration est fille de l'ignorance.
36. L'imagination est d'autant plus forte que le
raisonnement est plus faible.
4. La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du chapitre m. (N. duTr.)
DE L'HISTOIRE 321
37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer,
de passionner les choses insensibles. — Il est ordi-
naire aux enfants de prendre dans leurs jeux les
choses inanimées, et de leur parler comme à des per-
sonnes vivantes. — Les hommes du monde enfant
durent être naturellement des poètes sublimes.
38. Passage précieux de Lactance sur l'origine de
l'idolâtrie : Rudes initio homines Deos appellarunt, sive
oh miraculum virtutis {hoc vero putabant rudes adhuc
et simplices) ; sive, ut fieri solet, in admirationem prœ-
sentis potentiâB ; sive ob beneficio, quibus erant ad huma-
nitatem compositi. Au commencement les hommes
encore simples et grossiers divinisèrent de bonne foi
ce qui excitait leur admiration, tantôt la vertu, tantôt
une puissance secourable (la chose est ordinaire),
tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient civilisés.
39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'ad-
miration, quel que soit l'effet extraordinaire que nous
observions, comète, parhélie, ou toute autre chose, la
curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science,
nous porte à demander : Que signifie ce phénomène ?,
40. La superstition qui remplit.de terreur l'âme des
magiciennes, les rend en même temps cruelles et bar-
bares; au point que souvent pour célébrer leurs affreux
mystères; elles égorgent sans pitié et déchirent en
pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
enfant.
Yoilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la féro-
cité des premiers hommes faisait couler le sang
21
322 PHILOSOPHIE
humain. Les Latins eurent leurs victimes de Saturne
(Saturni hostiae); les Phéniciens faisaient passer à tra-
vers les flammes les enfants consacrés à Moloch ; et les
Douze Tables conservent quelques traces de semblables
consécrations. — Cette explication nous fera mieux
entendre le vers fameux : La crainte seule a fait les
premiers dieux. Les fausses religions sont nées de la
crédulité, et non de l'imposture. — Elle répond aussi
à l'exclamation impie de Lucrèce au sujet du sacrifice
d'Iphigénie : tant la religion put enfanter de maux /Ces
religions cruelles étaient le premier degré par lequel
la Providence amenait les hommes encore farouches,
les fils des Cyclopes et des Lestrigons^ à la civilisation
des âges d'Aristide, de Socrate et de Scipion
41-46. Principes de la mythologie historique.
41-42'. Dans cette période qui suivit le déluge uni-
versel, les descendants impies des fils de Noé retour-
nèrent à l'état sauvage, se dispersèrent comme des
bêtes farouches dans la vaste forêt qui couvrait la
terre, et, par l'effet d'une éducation toute bestiale,
redevinrent géants à l'époque où il tonna la première
fois après le déluge. C'est alors que Jupiter foudroie et
terrasse les géants. Chaque nation païenne eut son
Jupiter. — Il fallut sans doute plus d'un siècle après
le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler
des vapeurs capables de produire le tonnerre.
43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de
Jupiter; le docte Yarron en a compté jusqu'à quarante.
DE L'HISTOIRE 323
— Yoilà Forigine de l'héroïsme chez les premiers
peuples, qui faisaient sortir leurs héros des dieux.
Cette tradition et la précédente qui nous montrent
d'abord tant de Jupiters, ensuite tant d'Hercules chez
les nations païennes, nous indiquent que les premières
sociétés ne purent se fonder sans religion, ni s'agran-
dir sans vertu. — En outre, si vous considérez l'isole-
ment de ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns
les autres, et si vous rappelez l'axiome : Des idées uni-
formes nées chez des peuples inconnus entre eux doivent
avoir un motif commun de vérité, vous trouverez un
grand principe, c'est que les premières fables durent
contenir des vérités relatives à l'état de la société, et
par conséquent être l'histoire des premiers peuples.
44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les
poètes théologiens^ lesquels sans aucun doute fleurirent
avant les poètes héroïques , comme Jupiter fut père
d'Hercule.
Des trois traditions précédentes, il résulte que les
nations païennes avec leurs Jupiters et leurs Hercules
furent dans leurs commencements toutes poétiques, et
que d'abord naquit chez elles la poésie divine^ ensuite
Y héroïque.
45. Les hommes sont naturellement portés à con-
server dans quelque monument le souvenir des lois et
institutions sur lesquelles est fondée la société où ils
vivent.
46. Toutes les histoires des barbares commencent
par des fables.
324 PHILOSOPHIE
47-62. POÉTIQUE.
47-49. Principe des caractères poétiques.
47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une
observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en
mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle
ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte des
fables en harmonie avec son caractère ; mensonges de
fait, sans doute, mais vérités d'idée, puisque le public
n'imagine que ce qui est analogue à la réalité. Qu'on
y réfléchisse, on trouvera que le vrai poétique est vrai
métaphysiquement , et que le V7^ai physique qui n'y
serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véri-
table capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du
Tasse ; tous ceux qui ne se conforment pas en tout à
ce modèle, ne méritent point le nom de capitaine.
Considération importante dans la poétique.
48. Il est naturel aux enfants de transporter l'idée et
le nom des premières personnes, des premières choses
qu'ils ont vues, à toutes les personnes, à toutes les
choses qui ont avec elles quelque ressemblance ,
quelque rapport.
49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique,
Sur les mystères des Égyptiens: Les Égyptiens attri-
buaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes
utiles ou nécessaires à la vie humaine.
DE L'HISTOIRE 325
Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime
théologie naturelle par laquelle ce grand philosophe
interprète les mystères de l'Egypte.
Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le prin-
cipe des caractères poétiques , lesquels constituent
l'essence des fables. Le premier nous montre le pen-
chant naturel du vulgaire à imaginer des fables et à
les imaginer avec convenance. — Le second nous fait
voir que les premiers hommes qui représentaient
l'enfance de l'humanité, étant incapables d'abstraire
et de généraliser, furent contraints de créer les carac-
tères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
modèles, toutes les espèces particulières qui auraient
avec eux quelque ressemblance. Cette ressemblance
rendait infaillible la convenance des fables antiques.
Ainsi les Egyptiens rapportaient au type du sage dans
les choses de la vie sociale toutes les découvertes utiles
ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
atteindre cette abstraction , encore moins celle de
sagesse sociale^ ils personnifiaient le genre tout entier
sous le nom d'Hermès Trismégiste. Qui peut soutenir
encore qu'au temps où les Égyptiens enrichissaient le
monde de leurs découvertes, ils étaient déjà philo
sophes, déjà capables de généraliser?
50-62. Fable, convenance, pensée, expression, etc.
50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi
l'imagination est vive à l'excès; car l'imagination n'est
autre chose que la mémoire avec extension, ou compo-
sition. — Voilà pourquoi nous trouvons un caractère
326 PHILOSOPHIE
si frappant de vérité dans les images poétiques, que
dut former le monde enfant.
51. En tout les hommes suppléent à la nature par
une étude opiniâtre de l'art; en poésie seulement,
toutes les ressources de l'art ne feront rien pour celui
que la nature n'a point favorisé. — Si la poésie fonda
la civilisation païenne, qui devait produire tous les arts,
il faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
52. Les enfants ont à un très haut degré la faculté
d'imiter; tout ce qu'ils peuvent déjà connaître, ils
s'amusent à l'imiter. — Aux temps du monde enfant,
il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
qu'imitation.
C'est ce qui peut faire comprendre pourquoi tous les
arts de nécessité, d'utilité, de commodité, et même la
plupart des arts d'agrément, furent trouvés dans les
siècles poétiques, avant qu'il se formât des philosophes :
les arts ne sont qu'autant d'imitations de la nature,
une poésie réelle, si je l'ose dire.
53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer
les choses senties; ils les remarquent ensuite, mais
avec la confusion d'une âme agitée et passionnée;
enfin, éclairés par une pure intelligence, ils com-
mencent à réfléchir.
Cet axiome nous explique la formation des pensées
poétiques. Elles sont l'expression des passions et des
sentiments, à la différence des pensées philosophiques,
qui sont le produit de la réflexion et du raisonnement.
Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
DE L'HISTOIRE 327
approchent du vrai; les premières au contraire de-
viennent plus certaines (c'est-à-dire qu'elles peignent
plus fidèlement), à proportion qu'elles descendent
dans les particularités.
54. Les hommes interprètent les choses douteuses
ou obscures qui les touchent, conformément à leur
propre nature et aux passions et usages qui en dérivent.
Cet axiome est une règle importante de notre mytho-
logie. Les fables imaginées par les premiers hommes
furent sévères comme leurs farouches inventeurs, qui
étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les
usages changèrent, et les fables furent altérées, détour-
nées de leur premier sens, obscurcies dans les temps
de corruption et de dissolution qui précédèrent même
l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
les dieux aussi contraires à leurs vœux qu'ils devaient
l'être à leurs mœurs, attribuèrent ces mœurs aux dieux
eux-mêmes et donnèrent souvent aux fables un sens
honteux et obscène.
55. Étendez à tous les Gentils le passage suivant, où
Eusèbe parle des seuls Égyptiens, il devient précieux :
Originairement la théologie des Égyptiens ne fut autre
chose quune histoire mêlée de fables; les âges suivants qui
rougissaient de ces fables leur supposèrent j^eu à peu une
signification mystique. C'est ce que fit Manéthon, grand
prêtre de l'Egypte, qui prêta à l'histoire de son pays le
sens d'une sublime théologie naturelle.
Les deux axiomes précédents sont deux fortes preuves
en faveur de notre mythologie historique, et en même
328 PHILOSOPHIE
temps deux coups mortels portés au préjugé qui attri-
bue aux anciens une sagesse impossible à égaler [inar-
rivabile). Ils renferment en même temps deux puissants
arguments en faveur de la vérité du christianisme qui,
dans l'histoire sainte, ne présente aucun récit dont il
ait à rougir.
56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les
Egyptiens, les Grecs et les Latins, les premiers écri-
vains qui firent usage des nouvelles langues de l'Eu-
rope , lorsque la barbarie antique reparut au moyen
âge, se trouvent avoir été des poètes.
57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par
d'autres signes matériels, qui ont des rapports natu-
rels avec les idées qu'ils veulent faire entendre.
C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en
usage chez toutes les nations dans leur première bar-
barie. C'est celui du langage naturel qui s'est parlé jadis
dans le monde, si l'on s'en rapporte à la conjecture de
Platon [Cratyle], suivi par Jamblique, parles Stoïciens et
par Origène [contre Celsé). Mais comme ils avaient seule-
ment deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires
dans Aristote (.Tuept £p|j.Y3V£iaç) et dans Galion [de decretis
Hippocratis et Platonis) ; Publius Nigidius parle de cette
dispute dans Aulu-Gelle. A ce langage naturel dut
succéder le langage poétique, composé d'images, de
similitudes et de comparaisons, enfin de traits qui
peignaient les propriétés naturelles des êtres.
58. Les muets émettent des sons confus avec une
DE L'HISTOIRE 329
espèce de chant. Les bègues ne peuvent délier leur
langue qu'en chantant.
59. Les grandes passions se soulagent par le chant,
comme on l'observe dans l'excès de la douleur ou de
la joie.
D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes
du monde païen retombèrent dans un état de brutalité
où ils devinrent muets comme les bêtes, on doit croire
que les plus violentes passions purent seules les arra-
cher à ce silence, et q}iils formèrent leurs premières
langues en chantant,
60. Les langues durent commencer par des monosyl-
labes. Maintenant encore, au milieu de tant de facilités
pour apprendre le langage articulé, les enfants, dont
les organes sont si flexibles, commencent toujours
ainsi.
61. Le vers héroïque est le plus ancien de tous. Le
vers spondaïque est le plus lent, et la suite prouvera
que le vers héroïque fut originairement spondaïque.
62. Le vers iambique est celui qui se rapproche le
plus de la prose, et l'iambe est un mètre rapide, comme
le dit Horace.
Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer
que le développement des idées et des langues fut
correspondant. Les sept axiomes précédents doivent
nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla
d'abord en vers, puis en prose.
330 PHILOSOPHIE
63-65. Principes étymologiques.
63. Vâme est portée naturellement à se voir au dehors
et dans la matière; ce n'est qu'avec beaucoup de peine
et par la réflexion qu'elle en vient à se comprendre
elle-même. — Principe universel d'étymologie; nous
voyons, en effet, dans toutes les langues, les choses
de l'âme et de l'intelligence exprimées par des méta-
phores qui sont tirées des corps et de leurs propriétés.
64. L'ordre des idées doit suivre Tordre des choses.
65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines :
d'abord les forêts, puis les cabanes, puis les villages,
ensuite les cités ou réunions de citoyens, enfin les
académies ou réunions de savants. — Autre grand
principe étymologique, d'après lequel l'histoire des
langues indigènes doit suivre cette série de change-
ments que subissent les choses. Ainsi dans la langue
latine nous pouvons observer que tous les mots ont
des origines sauvages et agrestes: par exemple, lex [légère,
cueillir) dut signifier d'abord récolte de glands, d'où
l'arbre qui produit les glands fut appelé illex, ilex; de
même que aquilex est incontestablement celui qui
recueille les eaux. Ensuite lex désigna la récolte des
légumes (legumina) qui en dérivent leur nom. Plus
tard, lorsqu'on n'avait pas de lettres pour écrire les
lois, lex désigna nécessairement la réunion des
citoyens ou l'assemblée publique. La présence du
peuple constituait la loi qui rendait les testaments
authentiques, calatis comitiis. Enfin l'action de recueillir
DE L'HISTOIRE 331
les lettres, et d'en faire comme un faisceau pour former
chaque parole, fut appelée légère^ lire.
66-86. Principes de l'histoire idéale.
66. Les hommes sentent d'abord le nécessaire^ puis
font attention à Vutile, puis cherchent la commodité;
plus tard aiment le plaisir, s'abandonnent au luœe et
viennent enfin à tourmenter leurs richesses^.
67. Le caractère des peuples est d'abord cruel,
ensuite sévère, puis douœ et bienveillant, puis ami de
la recherche, enfin dissolu.
68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons
s'élever d'abord des caractères grossiers et barbares,
comme le Polyphème d'Homère ; puis il en vient d'or-
gueilleux et de magnanimes, tels qu'Achille; ensuite
de justes et de vaillants, des Aristides, des Scipions;
plus tard nous apparaissent avec de nobles images de
vertus, et en même temps avec de grands vices, ceux
qui, au jugement du vulgaire, obtiennent la véritable
gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
caractères sombres, d'une méchanceté réfléchie, des
libères ; enfin des furieux qui s'abandonnent en même
temps à une dissolution sans pudeur, comme les Gali-
gulas, les Nérons, les Domitiens.
La dureté des premiers fut nécessaire, afin que
l'homme, obéissant à l'homme dans Vétat de famille,
1. Divitias suas trahunt, vexant (Salluste). (Note du Trad.)
332 PHILOSOPHIE
fût préparé à obéir aux lois dans Vétat civil qui devait
suivre; les seconds, incapables de céder à leurs égaux,
servirent à établir à la suite de l'état de famille les
républiques aristocratiques ; les troisièmes à frayer le
chemin à la démocratie; les quatrièmes à élever les
monarchies; les cinquièmes à les affermir; les sixièmes
à les renverser.
69. Les gouvernements doivent être conformes à la
nature de ceux qui sont gouvernés. — D'où il résulte
que l'école des princes, c'est la science des mœurs
des peuples.
70-82. Commencements des sociétés.
70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la
chose ne répugne point en elle-même, et plus tard
elle se trouve vérifiée par les faits) : du premier état
sans loi et sans religion sortirent d'abord un petit
nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels
fondèrent les familles, et à l'aide de ces mêmes familles
commencèrent à cultiver les champs ; la foule des
autres hommes en sortit longtemps après en se réfu-
giant sur les terres cultivées par les premiers pères
de famille.
71. Les habitudes originaires , particulièrement celle
de l'indépendance naturelle, ne se perdent point tout
d'un cok;^, mais par degrés et à force de temps.
72. Supposé qu« toutes les sociétés aient commencé
DE L'HISTOIRE 333
par le culte d'une divinité quelconque, les pères furent
sans doute, dans l'état de famille, les sages en fait de
divination, les prêtres qui sacrifiaient pour connaître
la volonté du ciel parles auspices, et les rois qui trans-
mettaient les lois divines à leur famille.
73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le r^fionde
fut d'abord gouverné par des rois^ — que la première
forme de gouvernement fut la monarchie,
74. Autre tradition vulgaire : les premiers rois qui
furent élus, celaient les plus dignes.
75. Autre : les premiers rois furent sages. Le vain
souhait de Platon était en même temps un regret de
ces premiers âges pendant lesquels les philosophes
régnaient, où les rois étaient philosophes.
Dans la personne des premiers pères se trouvèrent
donc réunis la sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les
deux dernières supériorités dépendaient de la pre-
mière. Mais cette sagesse n'était point la sagesse réflé^
chie (riposta), celle des philosophes, mais la sagesse
vulgaire des législateurs. Nous voyons que dans la
suite chez toutes les nations les prêtres marchaient la
couronne sur la tête.
77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer
un pouvoir monarchique, dépendant de Dieu seul, sur
la personne et sur les biens de leurs fils, et, à plus forte
raison, sur ceux des hommes qui s'étaient réfugiés
sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs servi-
teurs. Ce sont ces premiers monarques du monde que.
334 PHILOSOPHIE
désigne l'Ecriture sainte en les appelant patriarches,
c'est-à-dire, pères et princes. Ce droit monarchique fut
conservé par la loi des Douze Tables dans tous les âges
de l'ancienne Rome : Patri familias jus vitœ et necis
in liberos esto : le père de famille a sur ses enfants
droit de vie et de mort; principe d'où résulte le sui-
vant, ^quidquid filius acquirit, patri acquirit : tout ce
que le fils acquiert, il Facquiert à son père.
78. Les familles ne peuvent avoir été nommées
d'une manière convenable à leur origine, si l'on n'en
fait venir le nom de ces famuli , ou serviteurs des
premiers pères de famille.
79. Si les premiers compagnons, ou associés, eurent
pour but une société d'utilité, on ne peut les placer
antérieurement à ces réfugiés qui, ayant cherché la
sûreté près des premiers pères de famille, furent obli-
gés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui les
avaient reçus. — Tels furent les véritables compagnons
des héros, dans lesquels nous trouvons plus tard les
plébéiens des cités héroïques, et en dernier lieu les
provinces soumises à des peuples souverains.
80. Les hommes s'engagent dans des rapports de
bienfaisance, lorsqu'ils espèrent retenir une partie du
bienfait, ou en tirer une grande utilité ; tel est le genre
du bienfait que l'on doit attendre dans la vie sociale.
81. C'est un caractère des hommes courageux de ne
point laisser perdre par négligence ce qu'ils ont acquis
par leur courage, mais de ne céder qu'à la nécessité
DE L'HISTOIRE 335
OU à l'intérêt, et cela peu à peu, et le moins qu'ils
peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons \es> prin-
cipes éternels des fiefs, qui se traduisent en latin avec
élégance par le mot bénéficia.
82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trou-
vons partout que clientèles et clients, mot qu'on ne
peut entendre convenablement que par fiefs et vassaux.
Les feudistes ne trouvent point d'expressions latines
plus convenables pour traduire ces derniers mots que
clientes et clientelœ.
Les trois derniers axiomes avec les douze précédents
(en partant du 70^), nous font connaître V origine des
sociétés. Nous trouvons cette origine, comme on le
verra d'une manière plus précise, dans la nécessité
imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
premier gouvernement dut être aristocratique, parce
que les pères de familles s'unirent en corps politique
pour résister à leurs serviteurs mutinés contre eux, et
furent cependant obligés pour les ramener à l'obéis-
sance, de leur faire des concessions de terre analogues
aux feudarustica {fiefs roturiers) du moyen âge. Ils se
trouvèrent eux-mêmes avoir assujetti leurs souverai-
netés domestiques (que l'on peut comparer aux fiefs
nobles) à la souveraineté de Vordre dont ils faisaient
partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle
est si simple et si naturelle, tant de phénomènes poli-
tiques s'y rapportent d'eux-mêmes comme à leur
cause, qu'il faudrait encore l'admettre comme vraie.
Autrement il devient impossible de comprendre com-
ment Y autorité civile dériva de Y autorité domestique;
336 PHILOSOPHIE
comment le patrimoine public se forma de la réunion
des patrimoines particuliers ; comment à sa formation
la société trouva des éléments tout préparés dans un
corps peu nombreux qui pût commander, dans une
multitude de plébéiens qui pût obéir. Nous démontre-
rons qu'en supposant les familles composées seule-
ment de fils, et non de serviteurs, cette formation des
sociétés a été impossible.
83. Ces concessions de terres constituèrent la pre-
mière loi agraire qui ait existé, et la nature ne permet
pas d'en imaginer ni d'en comprendre une qui puisse
offrir plus de précision.
Dans cette loi agraire furent distingués les trois
genres de possession qui peuvent appartenir aux trois
sortes de personnes : domaine bonitaire appartenant
aux plébéiens ; domaine quiritaire appartenant aux
pères, conservé par les armes, et par conséquent
noble; domaine éminent appartenant au corps souve-
rain. Ce dernier genre de possession n'est autre chose
que la souveraine puissance dans les républiques aris-
tocratiques.
84-96. Ancienne histoire romaine.
84. Dans un passage remarquable de sa Politique,
où il énumère les diverses sortes de gouvernements,
Aristote fait mention de la royauté héroïque, où les
rois, chefs de la religion , administraient la justice
au dedans, et conduisaient les guerres au dehors.
Cet axiome se rapporte précisément à la royauté
DE L'HISTOIRE 337
héroïque de Thésée et de Romulus. (Voyez la Vie du
premier dans Plutarque.) Quant aux rois de Rome,
nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace K Les rois
de Rome étaient appelés rois des choses sacrées, reges
sacrorum. Et même après l'expulsion des rois, de
crainte d'altérer la forme des cérémonies, on créait un
roi des choses sacrées ; c'était le chef des féciaux,
ou hérauts de la république.
85. Autre passage remarquable de la Politique
d'Aristote : Les anciennes républiques 7i avaient point
de loi pour punir les offenses et redresser les torts parti-
culiers; ce défaut de lois est commun à tous les peuples
barbares. En effet, les peuples ne sont barbares dans
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adou-
cis par les lois. — De là la nécessité des duels et des
représailles personnelles dans les temps barbares, où
l'on manque de lois judiciaires.
86. Troisième passage non moins précieux du même
livre : Dans les anciennes républiques, les nobles juraient
aux plébéiens une éternelle inimitié. Voilà ce qui expli-
que l'orgueil, l'avarice et la barbarie des nobles à
l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue
liberté populaire que l'imagination des historiens nous
montre dans Rome, [l'a pressaient"^ les plébéiens, et les
forçaient de les servir à la guerre à leurs propres
1. Par rintermédiaire des duumvirs auxquels il délègue son pouvoir.
(Note du Trad.)
2. Ce mot est pris dans le sens anglais, to press. (Angariarono.)
(Note du Trad.)
k
338 PHILOSOPHIE
dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, dans un
abîme d'usure; et lorsque ces malheureux n'y pou-
vaient satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur
vie dans leurs prisons particulières, afin de se payer
eux-mêmes par leurs travaux et leurs sueurs ; là, ces
tyrans les déchiraient à coups de verges comme les
plus vils esclaves.
87. Les républiques aristocratiques se décident dif-
ficilement à la guerre, de crainte d'aguerrir la multi-
tude des plébéiens.
88. Les gouvernements aristocratiques conservent
les richesses dans l'ordre des nobles, parce qu'elles
contribuent à la puissance de cet ordre. — C'est ce qui
explique la clémence avec laquelle les Romains trai-
taient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter
leurs armes, et leur laissaient la jouissance de leurs
biens (dommium honitarium), sous la condition d'un
tribut supportable. — Si l'aristocratie romaine com-
battit toujours les lois agraires proposées par les Grac-
ques, c'est qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
89. U honneur est le plus noble aiguillon de la va-
leur militaire.
90. Les peuples, chez lesquels les différents ordres
se disputent les honneurs pendant la paix, doivent
déployer à la guerre une valeur héroïque; les uns veu-
lent se conserver le privilège des honneurs, les autres
mériter de les obtenir. Tel est le principe de Yhéroîsme
romain depuis Texpulsion des rois jusqu'aux guerres
DE L'HISTOIRE 339
puniques. Dans cette période, les nobles se dévouaient
pour leur patrie, dont le salut était lié à la conserva-
tion des privilèges de leur ordre ; et les plébéiens se
signalaient par de brillants exploits pour prouver qu'ils
méritaient de partager les mêmes honneurs.
91. Les querelles dans lesquelles les différents
ordres cherchent l'égalité des droits, sont pour les
républiques le plus puissant moyen d'agrandissement.
Autre principe deVhéroïsme romain, appuyé sur trois
vertus civiles : confiance magnanime des plébéiens, qui
veulent que les patriciens leur communiquent les
droits civils, en même temps que ces lois dont ils se
réservent la connaissance mystérieuse; courage des
patriciens^ qui retiennent dans leur ordre un privilège
si précieux; sagesse des jurisconsultes^ qui interprètent
ces lois, et qui peu à peu en étendent l'utilité en les
appliquant à de nouveaux cas, selon ce que demande
la raison. Yoilà les trois caractères qui distinguent
exclusivement la jurisprudence romaine.
92. Les faibles veulent les lois; les puissants les
repoussent ; les ambitieux en présentent de nouvelles
pour se faire un parti; les princes protègent les lois,
afin d'égaliser les puissants et les faibles.
Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome
éclaire l'histoire des querelles qui agitent les aristo-
craties. Les nobles font de la connaissance des lois le
secret de leur ordre, afin qu'elles dépendent de leurs
caprices, et qu'ils les appliquent aussi arbitrairement
que des rois. Telle est, selon le jurisconsulte Pompo-
nius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la
340 PHILOSOPHIE
loi des Douze Tables : gravia erantjus latcns, incertum^
et manus regia. C'est aussi la cause de la répugnance
que montraient les sénateurs pour accorder cette légis-
lation : mores patrios servandos ; leges ferri non oportere.
Tite-Live dit, au contraire, que les nobles ne repous-
saient pas les vœux du peuple, desideria plebis non
aspernari. Mais Denys d'Halicarnasse devait être mieux
informé que Tite-Live des antiquités romaines, puis-
qu'il écrivait d'après les Mémoires de Varron, le plus
docte des Romains*.
Le troisième article du même axiome nous montre
la route que suivent les ambitieux dans les états
populaires pour s'élever au pouvoir souverain; ils
secondent le désir naturel du peuple qui, ne pouvant
s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque
cas particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du
parti de la noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marins,
chef du parti du peuple, et rétabli la république en
rendant le gouvernement à l'aristocratie, qu'il remé-
dia à la multitude des lois par l'institution des quxs-
tiones perpétuas.
Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa
dernière partie le secret motif pour lequel les empe-
reurs, en commençant par Auguste, firent des lois
innombrables pour des cas particuliers ; et pourquoi chez
les modernes tous les états monarchiques ou républi-
cains ont reçu le corps du droit romain, et celui du
droit canonique.
1. Nous rejetons une longue digression sur la question de savoir si les lois
des Douze Tables ont été transportées d'Athènes à Rome. Nous citons ailleurs
un passage plus considérable d'un autre ouvrage de Vico sur le même sujet.
(Note du Trad.)
DE L'HISTOIRE 341
93. Dans les démocraties où domine une multitude
avide, dès qu'une fois cette multitude s'est ouvert par
les lois la porte des honneurs, la paix n'est plus qu'une
lutte dans laquelle on se dispute la puissance, non
plus avec les lois, mais avec les armes ; et la puissance
elle-même est un moyen de faire des lois pour enri-
chir le parti vainqueur; telles furent à Rome les lois
agraires proposées par les Gracques. De là résultent à
la fois des guerres civiles au dedans, des guerres
injustes au dehors.
Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit
de V héroïsme romain pour tout le temps antérieur aux
Gracques.
94. Plus les biens sont attachés à la personne, au
corps du possesseur, plus la liberté naturelle conserve
sa fierté ; c'est avec le superflu que la servitude
enchaîne les hommes.
Dans son premier article, cet axiome est un nouveau
principe de Vhéroïsme des premiers peuples; dans le
second, c'est le principe naturel des monarchies.
95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion
et désirent Végalité; voilà les plébéiens dans les répu-
bliques aristocratiques, qui finissent par devenir des
gouvernements populaires. Ils s'efforcent ensuite de
surpasser leurs égaux; voilà le petit peuple dans les
états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils
veulent enfin se mettre au-dessus des lois; et il en
résulte une démocratie effrénée, une anarchie, qu'on
peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a autant
de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dis-
342 PHILOSOPHIE
solus dans la cité. Alors le petit peuple, éclairé par
ses propres maux, y cherche un remède en se réfugiant
dans la monarchie. Ainsi nous trouvons dans la nature
cette loi royale par laquelle Tacite légitime la monar-
chie d'Auguste : qui ciincta hellis civilibus fessa nomine
principis sub imperium acgepit.
96. Lorsque la réunion des familles forma les pre-
mières cités, les nobles qui sortaient à peine de Vindé-
pendance de la vie sauvage, ne voulaient point se sou-
mettre au frein des lois, ni aux charges publiques;
voilà les aristocraties où les nobles sont seigneurs.
Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et
aguerris, les nobles se soumirent, comme les plé-
béiens, aux lois et aux charges publiques; voilà les
nobles dans les démocraties. Enfin, pour s'assurer la
vie commode dont ils jouissent, ils inclinèrent natu-
rellement à se soumettre au gouvernement d'un seul ;
voilà les nobles sous la monarchie.
97-103. Migration des peuples.
97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas,
qu'après le déluge les hommes habitèrent d'abord sur
les montagnes; il sera naturel de croire qu'ils descen-
dirent quelque temps après dans les plaines, et qu'au
bout d'un temps considérable ils prirent assez de
confiance pour aller jusqu'aux rivages de la mer.
98. On trouve dans Strabon un passage précieux de
Platon, où il raconte qu'après les déluges particuliers
DE L'HISTOIRE 343
d'Ogygèset de Deucalion, les hommes habitèrent dans
les cavernes des montagnes^ et il les reconnaît dans ces
cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent ailleurs
les premiers pères de famille ; ensuite sur les sommets
qui dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda
Pergame, depuis la citadelle de Troie ; enfin dans les
plaines^ tels qu'Ilus qui fit descendre Troie jusqu' à la
plaine voisine de la mer, et qui l'appela Ilion.
99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée
d'abord dans les terres, fut ensuite assise sur le rivage
de la mer de Phénicie ; et l'histoire nous apprend que
de là ,elle passa dans une île voisine, qu'Alexandre
rattacha par une chaussée au continent.
Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à
l'appui, nous apprennent que les peuples méditerranés
se formèrent d'abord, ensuite les peuples maritimes.
Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de
l'antiquité du peuple hébreu, dont Noé plaça le ber-
ceau dans la Mésopotamie, contrée la plus méditerranée .
de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la
tribu chaldéenne, laquelle avait produit les premiers
sages, et Zoroastre le plus ancien de tous.
100. Pour que les hommes se décident à abandonner
pour toujours la terre où ils sont nés, et qui naturelle-
ment leur est chère, il faut les plus extrêmes néces-
sités. Le désir d'acquérir par le commerce , ou de
conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider à
quitter leur patrie momentanément»
C'est le principe de \di. transmigration des peuples,
344 PHILOSOPHIE
dont les moyens furent, ou les colonies maritimes des
temps héroïques^ ou les invasions des barbares, ou les
colonies les plus lointaines des Romains^ ou celles des
Européens dans les deux Indes.
Le même axiome nous démontre que les descen-
dants des fils de Noé durent se perdre et se disperser
dans leurs courses vagabondes, comme les bêtes sau-
vages, soit pour échapper aux animaux farouches qui
peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte,
soit en poursuivant les femmes rebelles à leurs désirs,
soit en cherchant l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent
ainsi épars sur toute la terre, lorsque le tonnerre se
faisant entendre pour la première fois depuis le
déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur
fit concevoir un Dieu, un Jupiter; principe uniforme
des sociétés païennes qui eurent chacune leur Jupiter.
•S'ils eussent conservé des mœurs humaines^ comme
le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés en
Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes
étaient alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune
nécessité de l'abandonner; il n'est point dans la nature
que l'on quitte par caprice le pays de sa naissance.
101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs
du monde ancien.
102. Les nations encore barbares sont impénétrables;
au dehors, il faut la guerre pour les ouvrir aux étran-
gers, au dedans l'intérêt du commerce pour les déter-
miner à les admettre. Ainsi Psammétique ouvrit
l'Egypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels
durent être célèbres après les Phéniciens par leur
DE L'HISTOIRE 345
commerce maritime*. Ainsi dans les temps modernes
les Chinois ont ouvert leur pays aux Européens.
Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un
système d'étymologie pour les mots dont Vorigine est
certainement étrangère^ système différent de celui
dans lequel nous trouvons Vorigine des mots i7idi-
gèîies. Sans ce principe, nul moyen de connaître
Vhistoire des nations transplayitées par des colonies
aux lieux où s étaient établies déjà d'autres nations.
Ainsi Naples fut d'abord appelée Sirène^ d'un mot
syriaque, ce qui prouve que les Syriens ou Phé-
niciens y avaient fondé un comptoir. Ensuite elle
s'appela Parthenope^ d'un mot grec de la langue
héroïque^ et enfin Neapolis dans la langue grecque
vulgaire; ce qui prouve que les Grecs s'y étaient
établis pour partager le commerce des Phéniciens.
De même sur les rivages de Tarente il y eut une
colonie syrienne appelée Siri^ que les Grecs nom-
mèrent ensuite Polylée; Minerve, qui y avait un
temple, en tira le surnom de Poliade.
103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé
de le faire, qu'il y ait eu sur le rivage du Latium une
colonie grecque, qui, vaincue et détruite 2^ar les Romains,
sera restée ensevelie dans les ténèbres de l'antiquité.
Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur
les choses de l'antiquité et veut y mettre quelque
1. C'est ce qui explique ces grandes richesses qui permirent aux Ioniens
de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux Cariens d'élever le tombeau de
Mausole, qui furent placés au nombre des sept merveilles du monde. La gloire
du commerce maritime appartient en dernier lieu à ceux de Rhodes qui éle-
vèrent à l'entrée de leur port le fameux colosse du Soleil. (Vico.)
346 PHILOSOPHIE
ensemble, ne trouve dans l'histoire romaine que sujets
de s'étonner ; elle nous parle d'Hercule, d'Évandre,
d'ArcadienSj de Phrygiens établis dans le Latium, d'un
Servius Tullius d'origine grecque, d'un Tarquin VAii-
cien, fils du Corinthien Démarate, à'Énée, auquel le
peuple romain rapporte sa première origine. Les lettres
latines, comme l'observe Tacite, étaient semblables aux
ancie7ines lettres grecques ; et pourtant Tite-Live pense
qu'au temps de Servius Tullius le nom même de
Pythagore, qui enseignait alors dans son école tant
célébrée de Grotone, n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome.
Les Romains ne commencèrent à connaître les Grecs
d'ItaHe qu'à l'occasion de la guerre de Tarente, qui
entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer.
(Florus).
104-114. Principes du droit naturel.
104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée
de Dion Gassius : la coutume est semblable à un roi, la
loi à un tyran : ce qui doit s'entendre de la coutume
raisonnable, et de la loi qui n'est point .animée de
l'esprit de la raison naturelle.
Cet axiome termine par le fait la grande dispute à
laquelle a donné lieu la question suivante: Le droit
est'-il dans la nature, ou seulement dans V opinion des
hommes? C'est la même que l'on a proposée dans le
corollaire du huitième axiome : La nature humaine
est-elle sociable ? Si la coutume commande comme un
roi à des sujets qui veulent obéir, le droit naturel
qui a été ordonné par la coutume est né des mœurs
DE L'HISTOIRE 347
humaines, résultant de la nature commune des
NATIONS. Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a
chose plus agréable et par conséquent plus naturelle
que de suivre les coutumes enseignées par la nature.
D'après tout ce raisonnement, la nature humaine^ dont
elles sont un résultat, ne peut être que sociable.
Cet axiome, rapproché du huitième et de son corol-
laire, prouve que Y homme n'est pas injuste par le fait
de sa nature^ mais par Vinfirmité d'une nature déchue.
Il nous démontre le premier principe du christianisme^
qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut
avoir été conçu par son Créateur. Il nous démontre par
suite les principes catholiques de la grâce. La grâce
suppose le libre arbitre, auquel elle prête un secours
surnaturel^ mais qui est aidé naturellement par la Pro-
vidence. (Yoy. le même axiome huitième et son second
corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et
Puffendorf devaient fonder leurs systèmes sur cette
base et se ranger à l'opinion des jurisconsultes romains,
seloii lesquels le droit naturel a été ordonné par la
divine Providence. >-__
105. Le droit naturel des gens est sorti des mœurs et
coutumes des nations, lesquelles se sont rencontrées
dans un sens commun^ ou manière de voir uniforme, et
cela sans ré flexion j sans prendre exemple l'une de l'autre.
Cet axiome, avec le mot de Dion Gassius qui vient
d'être rapporté, établit que la Providence est la législa-
trice du droit naturel des gens^ parce qu'elle est la reine
des affaires humaines.
348 PHILOSOPHIE
Le même axiome établit la différence qui existe entre
le droit naturel des Hébreux^ celui des Gentils et des
philosophes. Les Gentils eurent seulement les secours
ordinaires de la Providence, les Hébreux eurent de plus
les secours extraordinaires du vrai Dieu, et c'est le
principe de la division de tous les peuples anciens en
Hébreux et Gentils. Les philosophes, par leurs raison-
nements, arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que
celui que pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent
que deux mille ans après la fondation des sociétés
païennes. Ces trois différences, inaperçues jusqu'ici,
renversent les trois systèmes de Grotius, de Selden et
de Puffendorf.
106. Les sciences doivent prendre pour point de
départ l'époque où commence le sujet dont elles trai-
tent ^
107. Les Gentes (familles, tribus, clans) commen-
cèrent avant les cités, du moins celles que les Latins
appelèrent gentes majores, c'est-à-dire maisons nobles
anciennes, comme celles des Pères dont Romulus com-
posa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
contraire, on appela gentes minores les maisons nobles
nouvelles fondées après les cités, telles que celles des
Pères dont Junius Brutus, après avoir chassé les rois,
1. Cet axiome, placé ici à cause de son rapport particulier avec le droit
des gens, s'applique généralement à tous les objets dont nous avons à parler.
Il aurait dû être rangé parmi les axiomes généraux ; si nous l'avons mis en
cet endroit, c'est qu'on voit mieux dans le droit des gens que dans toute
autre matière particulière combien il est conforme à la vérité, et important
dans l'application. (Vico.)
<•
DE L'HISTOIRE 349
remplit le sénat, devenu presque désert par la mort
des sénateurs que Tarquin le Superbe avait fait périr.
108. Telle fut aussi la division des dieux : DU majo-
rum gcntium, ou dieux consacrés par les familles avant
la fondation des cités; et dii minorum gentium, ou
dieux consacrés par les peuples, comme Romulus, que
le peuple romain appela après sa mort Dius Quirinus.
Ces trois axiomes montrent que les systèmes de
Grotius, de Selden et de Puffendorf, manquent dans
leurs principes mêmes. Ils commencent par les nations
déjà formées et composant dans leur ensemble la
société du genre humain^ tandis que Vhumanité com-
mença chez toutes les nations primitives à V époque où
les familles étaient les seules sociétés et où elles adoraient
les dieux majorum gentium.
109. Les hommes à courte vue prennent pour la
justice ce qu'on leur montre rentrer dans les termes
de la loi.
110. Admirons la définition que donne Ulpien de
Véquité civile : cest une présomption de droite qui nest
point connue naturellement à tous les hommes (comme
l'équité naturelle), mais seulement à un petit nombre
d' hommes j qui, réunissant la sagesse, l'expérience et
Vétude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de
la société. C'est ce que nous appelons raison d'État.
111. La certitude de la loi est une ombre de la raison
[obscurezza) appuyée sur V autorité. Nous trouvons alors
les lois dures dans l'application, et pourtant nous
350 PHILOSOPHIE
sommes obligés de les appliquer en considération de
leur certitude. Certum, en bon latin, signifie particu-
larisé {individualitum, comme dit l'École) ; dans ce
sens, certum et commune sont très bien opposés entre
eux.
La certitude est le principe de la jurisprudence
inflexible., naturelle aux âges barbares, et dont Y équité
civile est la règle. Les barbares, n'ayant que des idées
particulières, s'^en tiennent naturellement à cette certi-
tude., et sont satisfaits pourvu que les termes de la loi
soient appliqués avec précision. Telle est l'idée qu'ils
se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, Lexdura
est, sed scripta est, s'exprimerait plus élégamment,
selon la langue et selon la jurisprudence, par les
mots : Lex dura est, sedcerta est.
112. Les hommes éclairés estiment conforme à la
justice ce que l'impartialité reconnaît être utile dans
chaque cause.
113. Dans les lois, le vrai est une lumière certaine
dont nous éclaire la raison naturelle. Aussi les juris-
consultes disent-ils souvent verum est, pour œquum
est. (Voy. les axiomes 9 et 10.)
114. L'équité naturelle de la jurisprudence humaine.,
dans son plus grand développement., est une pratique.,
une application de la sagesse aux choses de V utilité; car
la sagesse, en prenant le mot dans le sens le plus étendu,
n'est que la science de faire des choses Vusage qu'elles
ont dans la nature.
Tel est le principe de \di jurisprudence humaine, dont
DE L'HISTOIRE 351
la règle est Y équité naturelle^ et qui est inséparable de
la civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le
démontrerons, est V école publique d'oii sont sortis les
philosophes. (Voy. le livre IV, vers la fin.)
Les six dernières propositions établissent que la Pro-
vidence a été la législatrice du droit naturel des gens.
Les nations devant vivre pendant une longue suite
de siècles encore incapables de connaître la vérité et
Véquité naturelle, la Providence permit qu'en atten-
dant elles s'attachassent à la certitude et Véquité civile,
qui suit religieusement l'expression de la loi ; de façon
qu'elles observassent la loi, même lorsqu'elle devenait
dure et rigoureuse dans l'application, pour assurer le
maintien de la société humaine.
C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans
ces derniers axiomes, que les trois principaux auteurs,
qui ont écrit sur le droit naturel des gens, se sont
égarés comme de concert dans la recherche des prin-
cipes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes.
Ils ont cru que les nations païennes, dès leur com-
mencement, avaient compris Véquité naturelle dans sa
perfection idéale, sans réfléchir qu'il fallut bien deux
mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
tenir compte de l'assistance particulière que reçut du
vrai Dieu un peuple privilégié.
3Sa PHILOSOPHIE
CHAPITRE III
TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
Maintenant, afin d'éprouver si les propositions que
nous avons présentées comme les éléments de la science
nouvelle peuvent donner forme aux matériaux prépa-
rés dans la table chronologique, nous prions le lecteur
de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les prin-
cipes du savoir divin et humain des Gentils, et d'exa-
miner s'il y trouvera rien qui contredise toutes ces
propositions, ou plusieurs d'entre elles, ou même une
seule; chacune étant étroitement liée avec toutes les
autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
fait cette comparaison, il ne verra certainement dans
ce qu'on a écrit sur ces matières que des souvenirs
confus, que les rêves d'une imagination déréglée; la
réflexion y est restée étrangère, par l'effet des deux
vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La vanité
des nations^ dont chacune veut être la plus ancienne
de toutes, nous ôte l'espoir de trouver les principes de
la science nouvelle dans les écrits des philologues, la
vanité des savants, qui veulent que leurs sciences favo-
I
I
DE L'HISTOIRE 353
rites aient été portées à leur perfection dès le commen-
cement du monde, nous empêche de les chercher
dans les ouvrages des philosophes; nous suivrons
donc ces recherches, comme s'il n'existait point de
livres.
Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos
yeux l'antiquité la plus reculée, apparaît une lumière
qui ne peut nous égarer; je parle de cette vérité incon-
testable : le monde social est certainement Vouvrage
des hommes; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on
en doit trouver les principes dans les modifications
mêmes de l'intelligence humaine. Gela admis, tout
homme qui réfléchit ne s'étonnera-t-il pas que les phi-
losophes aient entrepris sérieusement de connaître le
monde de la nature que Dieu a faite et dont il s'est
réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer
sur ce monde social, que les hommes peuvent connaître,
puisqu'il est leur ouvrage? Cette erreur est venue de
l'infirmité de l'intelligence humaine : plongée et comme
ensevelie dans le corps, elle est portée naturellement
à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
grand travail, d'un grand effort pour se comprendre
elle-même; ainsi l'œil voit tous les objets extérieurs,
et ne peut se voir lui-même que dans un. miroir.
Puisque le monde social est l'ouvrage des hommes,
examinons en quelle chose ils se sont rapportés et se
rapportent toujours. C'est de là que nous tirerons les
principes qui expliquent comment se forment^ comment
se maintiennent toutes les sociétés, principes univer-
sels et éternels, comme doivent l'être ceux de toute
science.
Observons toutes les nations barbares ou policées,
23
354 PHILOSOPHIE
quelque éloignées qu'elles soient de temps ou de lieu ;
elles sont fidèles à trois coutumes humaines : toutes
ont une religion quelconque, toutes contractent des
mariages solennels^ toutes ensevelissent leurs morts.
Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares,
nul acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus
augustes, de solennités plus saintes, que ceux qui ont
rapport à la religion^ aux mariages^ aux sépultures. Si
des idées uniformes chez des peuples inconnus entre
eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu
a sans doute enseigné aux nations que partout la civi-
lisation avait eu cette triple base, et qu'elles devaient
à ces trois institutions une fidélité religieuse, de peur
que le monde ne redevînt sauvage et ne se couvrit
de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces
trois coutumes éternelles et universelles pour les trois
premiers principes de la science nouvelle.
I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes
le témoignage de quelques voyageurs modernes, selon
lesquels les Gafres, les Brésiliens, quelques peuples
des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
vivent en société sans avoir aucune connaissance de
Dieu^ Ce sont nouvelles de voyageurs, qui, pour faci-
liter le débit de leurs livres, les remplissent de récits
monstrueux. Toutes les nations ont cru un Dieu, une
1. Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports lorsqu'il affirme, dans
le Traité de la Comète, que les peuples peuvent vivre dans la justice sans
avoir besoin de la lumière de Dieu. Avant lui, Polybe avait dit : Si les
hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion. Mais
s'il n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les reli-
gions, point de société. (Vico.)
Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de l'axiome 31.
DE L'HISTOIRE 355
Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans
toute l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le
nombre des religions principales : celles des Hébreux
et des Chrétiens qui attribuent à la Divinité un esprit
libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent
entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un
esprit libre ; enfin celle des Mahométans, pour lesquels
Dieu est un esprit infini et libre dans un corps; ce
qui fait qu'ils placent les récompenses de l'autre vie
dans les plaisirs des sens.
Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout
matériel, ni d'un Dieu tout intelligence sans liberté.
Aussi les Épicuriens qui ne voient dans le monde que
matière et hasard, les Stoïciens qui, semblables en
ceci aux Spinozistes, reconnaissent pour Divinité une
intelligence infinie animant une matière infinie et
soumise au destin, ne pourront raisonner de légis-
lation ni de politique. Spinoza parle de la société
civile comme d'une société de marchands. Gicéron
disait à l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner
avec lui sur la législation, à moins qu'il ne lui
accordât l'existence d'une Providence divine. Dira-t-on
encore que la secte stoïcienne et l'épicurienne s'accor-
dent avec la jurisprudence romaine, qui prend l'exis-
tence de cette Providence pour premier principe ?
II. L'opinion selon laquelle V union de r homme et
de la femme sans mariage solennel serait innocente^ est
accusée d'erreur par les usages de toutes les nations.
Toutes célèbrent religieusement les mariages, et
semblent par là regarder les unions illégitimes comme
une sorte de bestialité, quoique moins coupable. En
356 PHILOSOPHIE
effet, les parents dont le lien des lois n'assure point
l'union perdent leurs enfants, autant qu'il est en eux;
le père et la mère pouvant toujours se séparer, l'enfant
abandonné de l'un et de l'autre doit rester exposé à
devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique
ou privée ne l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui
transmit ni religion, ni langue, ni aucun élément de
civilisation. Ainsi, de ce monde social embelli et
policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
faire la grande forêt des premiers âges, où, avant
Orphée, erraient les hommes à la manière des bêtes
sauvages, suivant au hasard la coupable brutalité de
leurs appétits, où un amour sacrilège unissait les fils
à leurs mères, et les pères à leurs filles.
III. Enfin, pour apprécier l'importance du troisième
principe de la civilisation, qu'on imagine un état dans
lequel les cadavres humains resteraient sur la terre
sans sépulture^ pour servir de pâture aux chiens et
aux oiseaux de proie. Dès lors, les cités se dépeu-
pleraient, les champs resteraient sans culture, et les
hommes chercheraient les glands mêlés et confondus
avec la cendre des morts. Aussi, c'est avec raison
.qu'on a désigné les sépultures par cette expression
sublime : fœdera generis humani^ et par cette autre
expression moins élevée qu'emploie Tacite : humant-
tatis commercia. Toutes les nations païennes se sont
accordées à croire que les âmes allaient errantes
autour des corps laissés sans sépulture, et demeuraient
inquiètes sur la terre; que par conséquent elles sur-
vivaient aux corps, et étaient immortelles. Les rap-
ports des voyageurs modernes nous prouvent que
DE L'HISTOIRE 357
maintenant encore plusieurs peuples barbares par-
tagent cette croyance. La chose nous est attestée pour
les Péruviens et les Mexicains, par Acosta; pour les
peuples de la Virginie, par Thomas Aviot ; pour ceux
de la Nouvelle-Angleterre , par Richard Waitborn ;
pour ceux de la Guinée, par Hugues Linschotan, et
pour les Siamois, par Joseph Scultenius. — Aussi
Sénèque a-t-il dit : Quwn de immortalitate loquimur,
non levé momentum apud nos hahet consensus hominum
aut timentium inferos^ aut colentium; hac persuasione
publica utor.
358 PHILOSOPHIE
CHAPITRE [V
DE LA METHODE.
Pour achever d'établir nos principes, il nous reste
dans ce premier livre à examiner la méthode que doit
suivre la science nouvelle. Si, comme nous l'avons dit
dans les axiomes, la science doit prendre pour point de
départ V époque où commence le sujet de la science^ nous
devons, pour nous adresser d'abord aux philologues,
commencer aux cailloux de Deucalion, aux pierres
d'Amphion, aux hommes nés des sillons de Cadmus,
ou des chênes dont parle Virgile {duro rohore nati).
Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
cl'Épicure, des cigales de Hobbes, des hommes simples
et stupides de Grotius, des hommes jetés dans le monde
sans soin ni aide de Dieu^ dont parle Puffendorf ; des
géants grossiers et farouches, tels que les Patagons du
détroit de Magellan; enfin des Polyphèmes d'Homère,
dans lesquels Platon reconnaît les premiers pères de
famille. Nous devons commencer à les observer dès
le moment où ils ont commencé à penser en hommes;
et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
DE L'HISTOIRE 3o9
profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée
et enchaînée que par Vidée d'une divinité quelconque
qui leur inspirât de la terreur. Mais, lorsque nous
cherchons comment cette première pensée humaine
fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons
de graves difficultés. Gomment descendre d'une nature
cultivée par la civilisation à cette nature inculte et
sauvage? c'est à grand'peine que nous pouvons la
comprendre, loin de pouvoir nous la représenter.
Nous devons donc partir d'une notion quelconque
de la divinité dont les hommes ne puissent être
privés, quelque sauvages, quelque farouches qu'ils
soient ; et voici comment nous expliquons cette con-
naissance : Vhomme déchu, n espérant aucun secours de
la nature, appelle de ses désirs quelque chose de sur-
naturel qui puisse le sauver; or, cette chose surna-
turelle n'est autre que Dieu. Voilà la lumière que
Dieu a répandue sur tous les hommes. Une obser-
vation vient à l'appui de cette idée, c'est que les
libertins qui vieillissent, et qui sentent les forces
naturelles leur manquer, deviennent ordinairement
religieux.
Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent
les nations païennes, devaient, comme les animaux,
ne penser que sous l'aiguillon des passions les plus
violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
fut la théologie des poètes, nous rappellerons (voy. les
axiomes) cette idée effrayante d'une divinité qui borna
et contint \q?> passions bestiales de ces hommes perdus,
et en fît à^'S» passions humaines. De cette idée dut naître
le noble effort propre à la volonté de Vhomme, de tenir
en bride les mouvements imprimés à l'âme pat le
360 PHILOSOPHIE
corps, de manière à les étouffer, comme il convient à
Yhomme sage, ou à les tourner à un meilleur usage,
comme il convient à Yhomme social, au membre de la
société ^
Cependant, par un effet de leur nature corrompue,
les hommes, toujours tyrannisés par l'égoïsme, ne
suivent guère que leur intérêt; chacun voulant pour
soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
prochain, ils ne peuvent donner à leurs passions la
direction salutaire qui les rapprocherait de la justice.
Partant de ce principe, nous établissons que l'homme
da7is Vétat bestial naime que sa propre conservation;
il prend femme, il a des enfants, et il aime sa conser-
vation en y joignant celle de sa famille; arrivé à la vie
civile, il cherche à la fois sa propre conservation et
celle de la cité dont il fait partie ; lorsque les empires
s'étendent sur plusieurs peuples, il cherche avec sa
conservation celle des nations àoni il est membre ; enfin
quand les nations sont liées par les rapports des
traités, du commerce et de la guerre, il embrasse dans
un même désir sa conservation et celle du genre
humain. Dans toutes ces circonstances, l'homme est
principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut
donc que ce soit la Providence elle-même qui le
retienne dans cet ordre de choses, et qui lui fasse
suivre dans la justice la société de famille, de cité, et
enfin la société humaine. Ainsi conduit par elle,
l'homme , incapable d'atteindre toute l'utilité qu il
\. Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule réprimer ainsi l'im-
pulsion du corps... Tous les corps sont des agents nécessaires, et ce que les
mécaniciens appellent forces, efforts, puissances, ne sont que les mouve-
ments des corps, mouvements étrangers au sentiment. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 36i
désire, obtient ce qu'il en doit prétendre, et c'est ce
qu'on appelle le juste. La dispensatrice du juste parmi
les hommes, c'est la justice divine, qui, appliquée aux
affaires du monde par la Providence, conserve la
société humaine,
La science nouvelle sera donc, sous l'un de ses prin-
cipaux aspects, une théologie civile de la Providence
divine, laquelle semble avoir manqué jusqu'ici. Les
philosophes ont ou entièrement méconnu la Provi-
dence, comme les Stoïciens et les Epicuriens, ou l'ont
considérée seulement dans Tordre des choses phy-
siques. Ils donnent le nom de théologie naturelle à la
métaphysique, dans laquelle ils étudient cet attribut
de Dieu, et ils appuient leurs raisonnements d'obser-
vations tirées du monde matériel; mais c'était surtout
dans Véconomie du monde civil qu'ils auraient dû
chercher les preuves de la Providence. La science
nouvelle sera , pour ainsi parler, une démonstration de
fait, une démonstration historique de la Providence,
puisqu'elle doit être une histoire des décrets par
lesquels cette Providence a gouverné, à l'insu des
hommes, et souvent malgré eux, la grande cité du
genre humain. Quoique ce monde ait été créé par-
ticulièrement et dans le temps, les lois qu'elle lui a
données n'en sont pas moins universelles et éternelles.
Dans la contemplation de cette Providence éternelle
et infinie la science nouvelle trouve Aq^ preuves divines
qui la confirment et la démontrent. N'est-il pas naturel
en effet que la Providence divine, ayant pour instru-
ment la toute-puissance, exécute ses décrets par des
moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes
suivis librement par les hommes... que, conseillée par
362 PHILOSOPHIE
la sagesse infinie^ tout ce qu'elle dispose soit ordre et
harmonie... qu'ayant pour fin son immense honte ^
elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien toujours
supérieur à celui que les hommes se sont proposé?
Dans l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre
l'origine des nations, dans la variété infinie de leurs
mœurs et de leurs coutumes, dans l'immensité d'un
sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles
que nous offriront la facilité des moyens employés,
par la Providence, V ordre qu'elle établit, la fin
qu'elle se propose, laquelle fin n'est autre que la
conservation du genre humain? Voulons -nous que
ces preuves deviennent distinctes et lumineuses?
Réfléchissons avec quelle facilité l'on voit naître les
choses, par suite d'occasions lointaines et souvent
contraires aux desseins des hommes ; et néanmoins
elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes ; au-
tant de preuves que nous fournit la toute -puissance.
Observons encore, dans Y ordre des choses humaines,
comme elles naissent au temps, au lieu où elles doivent
naître, comme elles sont différées quand il convient
qu'elles le soient * ; c'est l'ouvrage de la sagesse infinie.
Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir
dans telle occasion, dans tel lieu, dans tel temps,
quelques bienfaits divins qui eussent pu mieux con-
duire et conserver la société humaine, au milieu des
1. C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté de l'ordre :
Ordinis haec virtns erit et vcaiis, aut ego fallor,
Utjam nunc dicat, jam nunc debentia dici
Pleraque différât, et prœsens in tempus omittat.
WoK., Art poétique, i^'ico.)
DE L'HISTOIRE 363
besoins et des maux éprouvés par les hommes : voilà
les preuves que nous fournit Yéternelle bonté de Dieu.
— Ces trois sortes de preuves peuvent se ramener à
une seule : Dans toute la série des choses possibles,
notre esprit peut-il imaginer des causes plus nom-
breuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont
le monde social est résulté?... Sans doute le lecteur
éprouvera un plaisir divin en ce corps mortel, lorsqu'il
contemplera dans V uniformité des idées divines ce monde
des nations par toute V étendue et la variété des lieux et
des temps. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie
de ses caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éter-
nelle des causes à laquelle ils veulent attacher le
monde, est elle-même suspendue à la main puissante
et bienfaisante du Dieu très grand et très bon.
Ces preuves théologiques seront appuyées par une
espèce de preuves logiques dont nous allons parler. En
réfléchissant sur les commencements de la rehgion et
de la civihsation païennes, on arrive à ces premières
origines au delà desquelles c'est une vaine curiosité
d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère
propre des principes. Alors s'expliquera la manière
particulière dont les choses sont nées, autrement dit,
leur nature (axiome 14); or l'explication de la nature
des choses est le propre de la science. Enfin cette
explication de leur nature se confirmera par l'obser-
vation des propriétés éternelles qu'elles conservent;
lesquelles propriétés ne peuvent résulter que de ce
qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel lieu et de
telle manière, en d'autres .termes, de ce qu'elles ont
une telle nature (axiomes 14, 15).
364 PHILOSOPHIE
Pour arriver à trouver cette nature des choses
humaines, la science nouvelle procède par une analyse
sévère des pensées humaines relatives aux nécessités ou
utilités de la vie sociale, qui sont les deux sources éter-
nelles du droit naturel des gens (axiome 11). Ainsi con-
sidérée sous le second de ses principaux aspects, la
science nouvelle est une histoire des idées humaines,
d'après laquelle semble devoir procéder la métaphy-
sique de V esprit humain. S'il est vrai que les sciences
doivent commencer au point même où leur sujet a com-
mencé (axiome 104), la métaphysique, cette reine des
sciences, commença à l'époque où les hommes se
mirent à penser humainement, et non point à celle où
les philosophes se mirent à réfléchir sur les idées
humaines.
Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces
idées, pour donner à leur histoire la certitude qu'elle
doit tirer de la chronologie et de la géographie métaphy-
siques qui lui sont propres, la science nouvelle applique
une critique pareillement métaphysique aux fondateurs,
aux auteurs des nations, antérieurs de plus de mille ans
aux auteurs de livres, dont s'est occupée jusqu'ici la
critique philologique. Le critérium dont elle se sert
(axiome 13), est celui que la Providence divine a en-
seigné également à toutes les nations, savoir : le sens
commun du genre humain , déterminé par la conve-
nance nécessaire des choses humaines elles-mêmes
(convenance qui fait toute la beauté du monde social).
C'est pourquoi le genre de preuves sur lequel nous nous
appuyons principalement, c'est que, telles lois étant
établies par la Providence, la destinée des nations a dû,
doit et devra suivre le cours indiqué par la science
DE L'HISTOIRE 365
nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre
naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitable-
ment fausse. De cette manière , la science nouvelle
trace le cercle éternel d'une histoire idéale, sur lequel
tournent dans le temps les histoires de toutes les nations,
avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence et
leur fin. Nous dirons plus : celui qui étudie la science
nouvelle, se raconte à lui-même cette histoire idéale,
en ce sens que le monde social étant Vouvrage de
Vhomme, et la manière dont il s'est formé devant, par
conséquent, se retrouver dans les modifications de Vâme
humaine, celui qui médite cette science s'en crée à lui-
même le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle
où la même personne est à la fois l'acteur et l'histo-
rien? Ainsi la science nouvelle procède précisément
comme la géométrie, qui crée et contemple en même
temps le monde idéal des grandeurs ; mais la science
nouvelle a d'autant plus de réalité que les lois qui
régissent les affaires humaines en ont plus que les
points, les lignes, les superficies et les figures. Gela
même montre encore que les preuves dont nous avons
parlé sont d'une espèce divine, et qu'elles doivent,
ô lecteur ! te donner un plaisir divin : car pour Dieu
connaître et faire, c'est la même chose.
Ce n'est pas tout ; d'après la définition du vrai et du
certain, que nous avons donnée plus haut, les hommes
furent longtemps incapables de connaître le vrai et la
raison source de hi justice intérieure^ , qui peut seule
1. Cette justice intérieure fut pratiquée par les Hébreux, que le vrai Dieu
éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait jusqu'aux pensées injustes,
chose dont les législateurs mortels ne s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux
croyaient en un Dieu tout esprit, qui scrute le cœur des hommes; les Gentils
366 PHILOSOPHIE
suffire aux intelligences. Mais en attendant, ils se gou-
vernèrent par la certitude de f autorité, par le sens com-
mun du genre humain (critérium de notre critique
métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi, sous
un autre aspect, la science nouvelle devient une phi-
losophie de V autorité, source de la justice extérieure,
pour parler le langage de la théologie morale. Les trois
principaux auteurs qui ont écrit sur le droit naturel
(Grotius, Selden et Puffendorf) , auraient dû tenir
compte de cette autorité , plutôt que de celles qu'ils
tirent de tant de citations d'auteurs. Elle a régné chez
les nations plus de mille ans avant qu'elles eussent
des écrivains ; ces écrivains n'ont donc pu en avoir
aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes
romains presque sur tous les points ; mais les coups
qu'il leur porte ne frappent que l'air, puisque ces
jurisconsultes ont établi leurs principes de justice
sur la certitude de V autorité du genre humain, et non
sur Y autorité des hommes déjà éclairés.
Telles sont les preuves philosophiques qu'emploiera
cette science. Les preuves philologiques doivent venir
en dernier lieu ; elles peuvent se ramener toutes aux
sept classes suivantes : 1" Notre explication des fables
se rapporte à notre système d'une manière naturelle,
et qui n'a rien de pénible ou de forcé. Nous montrons
dans les fables Vhistoii^e civile des premiers peuples^
croyaient leurs dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables
de pénétrer dans les cœurs. La justice intérieure ne fut connue chez eux que
par les raisonnements des philosophes, lesquels ne parurent que deux mille
ans après la formation des nations qui les produisirent. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 367
lesquels se trouvent avoir été partout naturellement
poètes; 2*^ même accord avec les locutions héroïques^ qui
s'expliqueront clans toute la vérité du sens, dans toute
la propriété de l'expression ; S"" et avec les étymologies
des langues indigènes, qui nous donnent l'histoire des
choses exprimées par les mots, en examinant d'abord
leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès
naturel du sens figuré, conformément à l'ordre des
idées dans lequel se développe l'histoire des langues
(axiomes 64, 65) ; 4"* nous trouvons encore expliqué
par le même système le vocabulaire mental des choses
relatives à la société \ qui, prises dans leur substance,
ont été perçues d'une manière uniforme par le sens de
toutes les nations, et qui, dans leurs modifications di-
verses, ont été diversement exprimées par les langues ;
5" nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
ont conservé les traditions vulgaires pendant une
longue suite de siècles. Ces traditions ayant été sui-
vies si longtemps, et par des peuples entiers, doivent
avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16) ; les
grands débris qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici
inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mu-
tilés, dispersés, reprennent leur éclat, leur place et
leur ordre naturels ; 7"* enfin tous les faits que nous
raconte Yhistoire certaine viennent se rattacher à ces
antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes
naturelles. — Ces preuves philologiques nous font voir
dans la réalité les choses que nous avons aperçues
dans la méditation du monde idéal. C'est la méthode
1. Voyez l'axiome 22, et le second chapitre du II" livre, corollaire relatif
au mot Jupiter.
368 PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
prescrite par Bacon : cogitare, videre. Les preuves phi-
losophiques que nous avons placées d'abord, confirment
par la raison Vautorité des preuves philologiques^ qui à
leur tour prêtent aux premières l'appui de leur autorité
(axiome 10).
Concluons tout ce qui s'est dit en général pour éta-
blir les principes de la science nouvelle. Ces principes
sont la croyance en une Providence divine , la modéra-
tion des passions par V institution du mariage, et le
dogme de Yimmortalité de Vâme consacré par des
sépultures. Son critérium est la maxime suivante : Ce
que V universalité ou la pluralité du genre humain sent
être juste j doit servir de règle dans la vie sociale. La
sagesse vulgaire de tous les législateurs, la sagesse
profonde des plus célèbres philosophes s'étant ac-
cordées pour admettre ces principes et ce critérium,
on doit y trouver les bornes de la raison humaine ; et
quiconque veut s'en écarter, doit prendre garde de
s'écarter de l'humanité tout entière.
LIVRE II
DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
ARGUMENT
Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
premiers âges est le plus grand obstacle au progrès de la philoso-
phie de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
poétiques imaginèrent la Nature, qu'ils ne pouvaient connaître
encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques sagesse^ et
non pas science, parce qu'elles se rapportaient généralement à un
but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur l'éco-
nomie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en
quelque sorte l'encyclopédie des peuples barbares. (M. Jannelli,
Délie cose humane.)
Chapitre I. — Sujet de ce livre. — § I. Les fables n'ont point
le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La Provi-
dence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
civilisation que la réflexion devait ensuite développer. — § II. De
la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes époques.
— § III. Exposition et division de la sagesse poétique.
Chapitre II. — De la métaphysique poétique. — § I. Origine
de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. Certi-
tude du déluge universel et de l'existence des géants. Les premiers
24
370 PHILOSOPHIE
peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La crédu-
lité, et non l'imposture, fit les premiers dieux. — § IL Corollaires
relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. Philosophie
de la propriété, histoire des idées humaines, critique philoso-
phique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des gens,
origines de l'histoire universelle.
Chapitre IIL — De la logique poétique. — § L Définition et
étymologie du mot logique. Les premiers hommes divinisèrent
tous les objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou
symboles des choses qu'ils voulaient exprimer, — § IL Corollaires
relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres
de la fable. Origine des principales figures. Ces figures du langage,
ces créations de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingé-
nieuse invention des écrivains, mais des formes nécessaires dont
toutes les nations se sont servies à leur premier âge, pour exprimer
leurs pensées. — § IIL Corollaires relatifs aux caractères poéti-
ques employés comme signes du langage par les premières
nations. Solon, Dracon, Ésope, Romulus et autres rois de Rome,
les décemvirs, etc. — § IV. Corollaires relatifs à l'origine des lan-
gues et des lettres, dans laquelle nous devons trouver celle des hié-
roglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des médailles, des
monnaies. On n'a pu trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni
celle des lettres, parce qu'on les a cherchées séparément. Les pre-
miers hommes ont dû parler successivement trois langues, Vhié-
roglyphique, la, symbolique et la vulgaire. Les langues vulgaires
n'ont point une signification arbitraire. Ordre dans lequel furent
trouvées les parties du discours dans la langue articulée ou vul-
gaire. — § V. Corollaires relatifs à l'origine de l'élocution poétique,
des épisodes, du tour, du nombre, du chant et du vers. Ces orne-
ments du style naquirent, dans l'origine, de l'indigence du lan-
gage. La poésie a précédé la prose. — § VI. Corollaires relatifs à
la logique des esprits cultivés. La topique naquit avant la critique.
Ordre dans lequel les diverses méthodes furent employées par la
philosophie. Incapacité des premiers hommes de s'élever aux idées
générales, surtout en législation.
Chapitre IV. — De la morale poétique, et de l'origine des
vertus vulgaires qui résultèrent de l'institution de la religion et des
mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes
de l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires.
DE L'HISTOIRE 371
Chapitre V. — Du gouvernement de la famille, ou économie
dans les âges poétiques. — § I. De la famille composée des
parents et des enfants, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des
âmes, éducation des corps. Les premiers pères furent à la fois les
sages, les prêtres et les rois de leur famille. La sévérité du gou-
vernement de la famille prépara les hommes à obéir au gouverne-
ment civil. Les premiers hommes, fixés sur les hauteurs, près des
sources vives, perdirent par une vie plus douce la taille des géants.
Communauté de Feau, du feu, des sépultures. — § II. Des familles,
en y comprenant non seulement les parents, mais les serviteurs
(famuli). Cette composition des familles fut antérieure à l'existence
des cités, et sans elle cette existence était impossible. Les hommes
qui étaient restés sauvages se réfugient auprès de ceux qui avaient
déjà formé des familles, et deviennent leurs clients ou vassaux.
Premiers héros. Origine des asiles, des fiefs, etc. — § IIL Corol-
laires relatifs aux contrats qui se font par le consentement des par-
ties. Les premiers hommes ne pouvaient connaître les engagements
de bonne foi. — Chez eux, les seuls contrats étaient ceux de cens
territorial; point de contrats de société, point de mandataires.
Chapitre VI. — De la politique. — § I. Origine des premières
républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
Puissance sans bornes des premiers pères de famille sur leurs
enfants et sur leurs serviteurs. Ils sont forcés, par la révolte de ces
derniers, de s'iinir en corps politique. Les rois ne sont d'abord que
de simples chefs. Premiers comices. Les serviteurs, investis par
les nobles ou héros du domaine bonitaire des champs qu'ils culti-
vaient, deviennent les premiers plébéiens, et aspirent à conquérir,
avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges de la cité. —
§ II. Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
éternels des fiefs. Différence des domaines bonitaire, quiritaire,
éminent. Le corps souverain des nobles avait conservé le der-
nier, qui était, dans l'origine, un droit général sur tous les fonds de
la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des sages et du vul-
gaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers. — § III. De l'origine
du cens et du trésor public. Le cens était d'abord une redevance
territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus tard il fut
payé au trésor ; cette institution aristocratique devint ainsi le prin-
cipe de la démocratie. Observations sur l'histoire des domaines. —
§ IV. De l'origine des comices chez les Romains. Étymologie des
mots Curia, Quirites, Curetés. Révolutions que subirent les
372 PHILOSOPHIE
comices. — § V. Corollaire : c'est la divine Providence qui règle les
sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des gens. — § VI. Suile
de la politique héroïque. La navigation est l'un des derniers arts
qui furent cultivés dans les temps héroïques. Pirateries et carac-
tère inhospitalier des premiers peuples. Leurs guerres continuelles.
— § VIL Corollaires relatifs aux antiquités romaines. Le gouver-
nement de Rome fut, dans son origine, plus aristocratique que
monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne changea point
de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens acquirent le droit
des mariages solennels et participèrent aux charges publiques. —
§ Vliï. Corollaire relatif à Vhéroïsme des premiers peuples. Il
n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de l'hu-
manité dont le mot d'héroïsme rappelle l'idée dans les temps
modernes.
Chapitre VIL — De la physique poétique. — § I. De la physio-
logie poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses par-
ties du corps toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur
l'incapacité de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes.
— § IL Corollaire relatif aux descriptions héroïques. Les premiers
hommes rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme.
— § III. Corollaire relatif aux mœurs héroïques.
Chapitre VIII. — De la cosmographie poétique. — Elle fut pro-
portionnée aux idées étroites des premiers hommes.
Chapitre IX. — De l'astronomie poétique. — Le ciel, que les
hommes avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva
peu à peu dans leur opinion. Les dieux montèrent dans les pla-
nètes, les héros dans les constellations.
Chapitre X. — De la chronologie poétique. — Son point de
départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
déterminer les commencements de l'histoire universelle, antérieu-
rement au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude
du développement de la civilisation humaine prête une certitude
nouvelle aux développements de la chronologie.
Chapitre XL — De la géographie poétique. — § I. Les diverses
parties du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit
nronde de la Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il
DE L'HISTOIRE 373
en dut être de même de la géographie des autres contrées. Les
héros qui passent pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule,
Évandre, Énée, etc., ne sont que des expressions symboliques du
caractère des indigènes qui fondèrent ces villes. — § II. Des noms
et descriptions des cités héroïques. Sens et dérivés du mot ara.
Conclusion de ce livre. — Les poètes théologiens ont été le sens
(ou le sentiment), les philosophes ont été Vintelligence de l'hu-
manité.
37* PBIILOSOPHIE
CHAPITRE PREMIER
SUJET DE CE LIVRE.
Nous avons dit dans les axiomes que toutes les his-^
toires des Gentils ont eu des commencements fabuleux,
que chez les Grecs, qui nous ont transmis tout ce qui
nous reste de l'antiquité païenne, les premiers sages
furent les poètes théologiens, enfin que la nature veut
qu'en toute chose les commencements soient grossiers :
d'après ces données nous pouvons présumer que tels
furent aussi les commencements de la sagesse poétique.
Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est
l'effet de la vanité des nations, et surtout de celle des
savants. De même que Manéthon, le grand prêtre
d'Egypte, interpréta l'histoire fabuleuse des Égyptiens
par une haute théologie naturelle, les philosophes grecs
donnèrent à la leur une interprétation philosophique.
Un de leurs motifs était sans doute de déguiser l'infa-
DE L'HISTOIRE 375
mie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres
encore. Le premier fut leur respect pour la religion :
chez les Gentils, toute société fut fondée par les fables
sur la religion. Le second motif fut leur juste admira-
tion pour l'ordre social qui en est résulté, et qui ne
pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle.
En troisième lieu, ces fables, tant célébrées pour leur
sagesse et entourées d'un respect religieux, ouvraient
mille routes aux recherches des philosophes, et appe-
laient leurs méditations sur les plus hautes questions
de la philosophie. Quatrièmement^ elles leur donnaient
la facilité d'exposer les idées philosophiques les plus
subhmes, en se servant des expressions des poètes,
héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un dernier
motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que
trouvaient les philosophes à consacrer leurs opinions
par l'autorité de la sagesse poétique et par la sanction
de la religion. De ces cinq motifs les deux premiers
et le dernier impliquaient une louange de la sagesse
divine, qui a ordonné le monde civil, et un témoi-
gnage que lui rendaient les philosophes, même au
milieu de leurs erreurs. Le troisième et le quatrième
étaient autant d'artifices salutaires que permettait la
Providence, afin qu'il se formât des philosophes
capables de la comprendre et de la reconnaître pour
ce qu'elle est, un attribut du vrai Dieu. Nous verrons,
d'un bout à l'autre de ce livre, que tout ce que les
poètes avaient d'abord senti relativement à la sagesse
vulgaire^ les philosophes le comprirent ensuite rela-
tivement à une sagesse plus élevée {riposta); de sorte
qu'on appellerait avec raison les premiers le sens, les
seconds YintelUgence du genre humain. On peut dire
376 PHILOSOPHIE
de l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu : Il n'y a
rien dans Vintelligence qui nait été auparavant dans le
sens; c'est-à-dire que l'esprit humain ne comprend
rien que les sens ne lui aient donné auparavant occa-
sion de comprendre, ^intelligence^ pour remonter au
sens étymologique, inter légère^ intelligere. l'intelli-
gence agit lorsqu'elle tire de ce qu'on a senti quelque
chose qui ne tombe point sous les sens.
§ n.
De la sagesse en général.
Avant de traiter de la sagesse poétique^ il est bon
d'examiner en général ce que c'est qyxQ sagesse. La
sagesse est la faculté qui domine toutes les doctrines
relatives aux sciences et aux arts dont se compose
l'humanité. Platon définit la sagesse la faculté qui
perfectionne Vhomme. Or l'homme, en tant qu'homme,
a deux parties constituantes, l'esprit et le cœur, ou
si l'on veut, l'intelligence et la volonté. La sagesse
doit développer en lui ces deux puissances à la fois,
la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
étant éclairée par la connaissance des choses les plus
sublimes, la volonté fasse choix des choses les meil-
leures. Les choses les plus sublimes en ce monde
sont les connaissances que l'entendement et le rai-
sonnement peuvent nous donner relativement à Dieu ;
les choses les meilleures sont celles qui concernent
le bien de tout le genre humain; les premières s'ap-
DE L'HISTOIRE 377
pellent divines, les secondes humaines; la véritable
sagesse doit donc donner la connaissance des choses
divines, pour conduire les choses humaines au plus
grand bien possible. Il est à croire que Varron, qui
mérita d'être appelé le plus docte des Romains, avait
élevé sur cette base son grand ouvrage Des choses
divines et humai7ies, dont l'injure des temps nous a
privés. Nous essaierons dans ce livre de traiter le
même sujet, autant que nous le permet la faiblesse
de nos lumières et le peu d'étendue de nos connais-
sances.
La sagesse commença chez les Gentils par la muse,
définie par Homère, dans un passage très remarquable
de V Odyssée, la science du bien et du mal; cette science
fut ensuite appelée divination, et c'est sur la défense
de cette divination, de cette science du bien et du
mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda
la religion des Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La
muse fut donc proprement, dans l'origine, la science
de la divination et des auspices, laquelle fut la sagesse
vulgaire de toutes les nations, comme nous le dirons
plus au long; elle consistait à contempler Dieu dans
l'un de ses attributs, dans sa Providence: aussi de
divination l'essence de Dieu a-t-elle été appelée divi-
nité. Nous verrons dans la suite que, dans ce genre
de sagesse, les sages furent les poètes théologiens, qui,
à n'en pas douter,, fondèrent la civilisation grecque.
Les Latins tirèrent de là l'usage d'appeler professeurs
de sagesse ceux qui professaient l'astrologie judiciaire.
— Ensuite la sagesse fut attribuée aux hommes célèbres
pour avoir donné des avis utiles au genre humain; tels
furent les sept sages de la Grèce. — Plus tard la sagesse
378 PHILOSOPHIE
passa dans ropinion aux hommes qui ordonnent et
gouvernent sagement les États, dans l'intérêt des
nations. — Plus tard encore le mot sagesse vint à
signifier la science naturelle des choses divines^ c'est-à-
dire la métaphysique, qui, cherchant à connaître l'in-
telligence de l'homme par la contemplation de Dieu,
doit tenir Dieu pour le régulateur de tout bien, puis-
qu'elle le reconnaît pour la source de toute vérité \
— Enfin la sagesse parmi les Hébreux, et ensuite parmi
les chrétiens, a désigné la science des vérités éternelles
révélées par Dieu; science qui, considérée chez les Tos-
cans comme science du vrai bien et du vrai mal, reçut
peut-être pour cette cause son premier nom, science de
la divinité.
D'après cela nous distinguerons, à plus juste titre
que Varron, trois espèces de théologie : théologie poé-
tique, propre aux poètes théologiens, et qui fut la théo-
logie civile de toutes les nations païennes ; théologie
naturelle, celle des métaphysiciens; la troisième, qui,
dans la classification de Varron, est la théologie poé-
tique^, est pour nous la théologie chrétienne, mêlée de
la théologie civile, de la naturelle et de la révélée,
la plus sublime des trois. Toutes se réunissent dans
la contemplation de la Providence divine; cette Pro-
1. En conséquence la métaphysique doit essentiellement travailler au bon-
heur du genre humain dont la conservation tient au sentiment universel
qu'ont tous les hommes d'une divinité douée de providence. C'est peut-être
pour avoir démontré cette providence que Platon a été surnommé le divin.
La philosophie qui enlève à Dieu un tel attribut, mérite moins le nom do
philosophie et de sagesse que celui de folie. (Vico.)
2. La théologie poétique fut chez les Gentils la même que la théologie
civile. Si Varron la distingue de la théologie civile et de la théologie natu-
relle, c'est que, partageant l'erreur vulgaire qui place dans les fables les mys-
tères d'une philosophie sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 379
vidence, qui conduit la marche de rhumanité, voulut
qu'elle partit de la théologie poétique^ qui réglait les
actions des hommes d'après certains signes sensibles,
pris pour des avertissements du ciel; et que la théo-
logie naturelle^ qui démontre la Providence par des
raisons d'une nature immuable et au-dessus des sens,
préparât les hommes à recevoir la théologie- révélée^ par
l'effet d'une foi surnaturelle et supérieure aux sens et
à tous les raisonnements.
§ m.
Exposition et division de la sagesse poétique.
Puisque la métaphysique est la science sublime qui
répartit aux sciences subalternes les sujets dont elles
doivent traiter, puisque la sagesse des anciens ne fut
autre que celle des poètes théologiens^ puisque les ori-
gines de toutes choses sont naturellement grossières,
nous devons chercher le cominencement de la sagesse poé-
tique dans une métaphysique informe. D'une seule
branche de ce tronc sortirent, en se séparant, la
logique, la morale, Y économie et la politique poétique;
d'une autre branche sortit, avec le même caractère poé-
tique la physique, mère de la cosmographie, et par suite
de l'astronomie, à laquelle la chronologie et la géogra-
phie, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
voir, d'une manière claire et distincte, comment les
fondateurs de la civilisation païenne, guidés par leur
théologie naturelle ou métaphysique, imaginèrent les
380 PHILOSOPHIE
dieux; comment, par leur logique^ ils trouvèrent les
langues, par leur morale produisirent les héros, par
leur économie fondèrent les familles, par leur politique
les cités; comment par leur physique ils donnèrent
à chaque chose une origine divine, se créèrent eux-
mêmes en quelque sorte par leur physiologie^ se firent
un univers tout de dieux par leur cosmographie , por-
tèrent dans leur astronomie les planètes et les cons-
tellations de la terre au ciel, donnèrent commence-
ment à la série des temps dans leur chronologie, enfin
dans leur géographie placèrent tout le monde dans leur
pays (les Grecs dans la Grèce, et de même des autres
peuples). Ainsi la science nouvelle pourra devenir une
histoire des idées, coutumes et actions du genre
humain. De cette triple source nous verrons sortir
les principes de Vhistoire de la nature humaine^ prin-
cipes identiques avec ceux de Vhistoire universelle^ qui
semblent manquer jusqu'ici.
DE L'HISTOIRE 381
CHAPITRE II
DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.
Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge uni-
versel et de l'existence des géants. Les preuves les
plus fortes qu'il allègue ont été déjà énoncées dans les
axiomes 25, 26, 27. Voy. aussi le Discours prélimi-
naire.']
C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvè-
rent les premiers hommes, que tous les philosophes et
les philologues devaient prendre leur point de départ
pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils devaient
interroger d'abord la science qui cherche ses preuves,
non pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de
celui qui la médite, je veux dire la métaphysique. Ce
monde social étant indubitablement l'ouvrage des
382 PHILOSOPHIE
hommes, on pouvait en lire les principes dans les
modifications de l'esprit humain.
La sagesse poétique, la première sagesse du paga-
nisme, dut commencer par une métaphysique, non
point de raisonnement et d'abstraction, comme celle
des esprits cultivés de nos jours, mais de sentiment et
d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces
premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagina-
tion sans raisonnement. La métaphysique dont je
parle, c'était leur ^oe'^z^, faculté qui naissait avec eux.
L'ignorance est mère de V admiration ; ignorant tout,
ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord
divine : ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils
admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38).
Les anciens Germains^ dit Tacite, entendaient la nuit le
soleil qui passait sous la mer d'occident en orient; ils
affirmaient aussi quils voyaient les dieux. Maintenant
encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout ce
qui est au delà de leur faible capacité. Quelles que
soient la simplicité et la grossièreté de ces nations,
nous devons présumer que celles des premiers hommes
du paganisme allaient bien au delà. Ils donnaient aux
objets de leur admiration une existence analogue à
leurs propres idées. C'est ce que font précisément les
enfants (axiome 37), lorsqu'ils prennent dans leurs
jeux des choses inanimées, et qu'ils leur parlent
comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers
hommes, qui nous représentent l'enfance du genre
humain, créaient eux-mêmes les choses d'après leurs
idées. Mais cette création différait infiniment de celle
de Dieu : Dieu, dans sa pure intelligence, connaît les
êtres et les crée, par cela même qu'il les connaît ; les
V
DE L'HISTOIRE 383
premiers hommes, puissants de leur ignorance,
créaient à leur manière, par la force d'une imagina-
tion, si je puis dire, toute matérielle. Plus elle était (
matérielle, plus ses créations furent sublimes ; elles!
l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même ^
d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes
furent appelés poètes, c'est-à-dire créateurs, dans le
sens étymologique du mot grec. Leurs créations rétî-^
nirent les trois caractères qui distinguent la haute
poésie dans l'invention des fables : la sublimité, la
popularité et la puissance d'émotion qui la rend plusi
capable d'atteindre le but qu'elle se propose, celui!
d'enseigner au vulgaire à agir selon la vertu. — De
cette faculté originaire de l'esprit humain, il est
resté une loi éternelle : les esprits une fois frappés
de terreur, fingunt simul creduntque^ comme le dit si
bien Tacite.
Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisa-
tion païenne, lorsqu'un siècle ou deux après le déluge
la terre desséchée forma de nouveaux orages, et que
la foudre se fît entendre. Alors sans doute un petit
nombre de géants dispersés dans les bois, vers le
sommet des montagnes, furent épouvantés par ce phé-
nomène dont ils ignoraient la cause, levèrent les yeux
et remarquèrent le ciel pour la première fois. Or,
comme en pareille circonstance il est dans la nature
de l'esprit humain d'attribuer au phénomène qui le
frappe ce qu'il trouve en lui-même, ces premiers
hommes, dont toute l'existence était alors dans
l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la
violence extrême de leurs passions par des murmures
et des hurlements, se figurèrent le ciel comme un
384 PHILOSOPHIE
grand corps animé et l'appelèrent Jupiter ^ Ils présu-
mèrent que, par le fracas du tonnerre, par les éclats de
la foudre, Jupiter voulait leur dire quelque chose; et ils
commencèrent à se livrer à la Curiosité, fille de Vlgno-
rance et mère de la Scieuce [qu'elle produit, lorsque
l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce caractère
est toujours le même dans le vulgaire : voient-ils une
comète , une parhélie, ou tout autre phénomène
céleste, ils s'inquiètent et demandent ce quil signifie
1. Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent bientôt une Providence,
naquit le droit. Jus, appelé ious par les Latins, et par les anciens Grecs
Aiaiôv, céleste, du mot Aiàç; les Latins dirent également sub dio, et sub
jove pour exprimer sous le ciel. Puis, si l'on en croit Platon dans son
Cratyle, on substitua par euphonie A(xaiov. Ainsi toutes les nations païennes
ont contemple le ciel, qu'elles considéraient comme Jupiter, pour en recevoir
par les auspices des lois, des avis divins; ce qui prouve que le principe com-
mun des sociétés a été la croyance à une Providence divine. Et pour en
commencer l'énumération, Jupiter fut le ciel chez les Chaldéens, en ce sens
qu'ils croyaient recevoir de lui la connaissance de l'avenir par l'observation
des aspects divers et des mouvements des étoiles, et on nomma astronomie
et astrologie la science des lois qu'observent les astres, et celle de leur lan-
gage ; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie judiciaire, et dans les
lois romaines Chaldéen veut dire astrologue. — Chez les Perses, Jupiter fut
le ciel, qui faisait connaître aux hommes les choses cachées ; ceux qui possé-
daient cette science s'appelaient mages, et tenaient dans leurs rites une verge
qui répond au bâton augurai des Romains. Ils s'en servaient pour tracer des
cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs enchantements.
Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et leurs rois, imbus de cette
opinion, détruisaient les temples construits par les Grecs. — Les Égyptiens
confondaient aussi Jupiter et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait
sur les choses sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir;
de nos jours encore ils conservent une divination vulgaire. — Même opinion
chez les Grecs qui tiraient du ciel des OeiopirîixaTa et des [xa6Y)[AaTa, en les
contemplant des yeux du corps, et en les observant, c'est-à-dire, en leur
obéissant comme aux lois de Jupiter. C'est du mot pLaÔTijiaTa, que les astro-
logues sont nommés mathématiciens dans les lois romaines. — Quant à la
croyance des Romains, on connaît le vers d'Ennius :
Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant Jovem ;
le pronom hoc est pris dans le sens de cœlum. Les Romains disaient aussi
DE L'HISTOIRE 385
(axiome 39). Observent-ils les effets étonnants de l'ai-
mant mis en contact avec le fer : ils ne manquent pas,
même dans ce siècle de lumières, de décider que l'ai-
mant a pour le fer une sympathie mystérieuse, et ils
font ainsi de toute la nature un vaste corps animé,
qui a ses sentiments et ses passions. Mais, à une
époque si avancée de la civilisation, les esprits, même
du vulgaire, sont trop détachés des sens, trop spiritua-
lisés par les nombreuses abstractions de nos langues,
par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour
que nous puissions nous former cette image prodi-
gieuse de la nature passionnée; nous disons bien ce
mot de la bouche, mais nous n'avons rien dans l'es-
templa cœli, pour expi'imer la région du ciel désignée par les augures pour
prendre les auspices, et par dérivation, templum signifia tout lieu découvert
où la vue ne rencontre point d'obstacle {neptunia templa, la mer, dans Vir-
gile). — Les anciens Germains, selon Tacite, adoraient leurs dieux dans les
lieux sacrés qu'il appelle lucos et nemora, ce qui indique sans doute des
clairières dans l'épaisseur des bois. L'Église eut beaucoup de peine à leur
faire abandonner cet usage (Voy. Concilia Stranctense et Bracharensey dans
le recueil de Bouchard). On en trouve encore aujourd'hui des traces chez les
Lapons et chez les Livoniens. Les Perses disaient simplement le Sublime pour
désigner Dieu. Leurs temples n'étaient que des collines découvertes où l'on
montait de deux côtés par d'immenses escaliers ; c'est dans la hauteur de ces
collines qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent
la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le plus élevé
s'appelait, selon Pausanias, àsTÔç, l'aigle, l'oiseau des auspices, celui dont le
vol est le plus élevé. De là peut être pinnœ templorum, pinnx murorum^
et en dernier lieu, aquilœ pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le
tabernacle le Très-Haut qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple
de Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois sacrés,
sanctuaires de l'idolâtrie. — Chez les chrétiens mêmes, plusieui's nations
disent le ciel pour Dieu. Les Français et les Italiens disent fasse le ciel,
j'espère dans les secours du ciel; il en est de même en espagnol. Les Fran-
çais disent bleu pour le ciel, dans une espèce de^serment par bleu, et dans
ce blasphème impie morbleu (c'est-à-dire meure le ciel, en prenant ce mot
dans le sens de Dieu). Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont
on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (Vico.)
25
386 PHILOSOPHIE
prit. Gomment pourrions-nous nous replacer dans la
vaste imagination de ces premiers hommes dont l'es-
prit étranger à toute abstraction, à toute subtilité, était
tout émoussé par les passions, plongé dans les sens et
comme enseveli dans la matière. Aussi, nous l'avons
déjà dit, on comprend à peine aujourd'hui, mais on ne
peut imagmer comment pensaient les premiers hommes)
qui fondèrent la civilisation païenne.
C'est ainsi que les premiers poètes théologiens inven-
tèrent la première fable divine^ la plus sublime de
toutes celles qu'on imagina : c'est ce Jupiter, roi et père
des hommes et des dieux, dont la main lance la foudre ;
image si populaire, si capable d'émouvoir les esprits
et d'exercer sur eux une influence morale, que les
inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redou-
tèrent et l'honorèrent avec des rites afl'reux. Par un
effet de ce caractère de l'esprit humain que nous avons
remarqué d'après Tacite {mobiles ad superstitionem per-
culsœ semel mentes, axiome 23), dans tout ce qu'ils
apercevaient, imaginaient ou faisaient eux-mêmes, ils
ne virent que Jupiter, animant ainsi l'univers dans
toute l'étendue qu'ils pouvaient concevoir. C'est ainsi
qu'il faut entendre, dans l'histoire de la civilisation, le
Jovis omnia plena; c'est ce Jupiter que Platon prit pour
l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses ; mais les
premiers hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus
haut que la cime des montagnes, comme nous le ver-
rons bientôt.
Comme ils parlaient par signes, ils crurent, d'après
leur propre nature, que le tonnerre et la foudre étaient
les signes de Jupiter. C'est de nuere, faire signe, que la
DE L'HISTOIRE 387
volonté divine fut plus tard appelée numen ; Jupiter
commandait par signes, idée sublime, digne expression
de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire,
des paroles réelles^ et la nature entière était la langue de
Jupiter. Toutes les nations païennes crurent posséder
cette langue dans la divination, laquelle fut appelée par
les Grecs théologie^ c'est-à-dire science du langage des
dieux. Ainsi Jupiter acquit ce regnum fulminis^ par
lequel il est le roi des hommes et des dieux. Il reçut alors
deux titres, optimus dans le sens de très fort (de même
que chez les anciens Latins fortis eut le même sens que
bonus dans des temps plus modernes); et maximus,
d'après l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.
De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les
philologues; chaque nation païenne eut le sien.
Originairement Jupiter fut en poésie un caractère
divi7i, un goire créé par V imagination plutôt que par
l'intelligence [universale fantastico), auquel tous les
peuples païens rapportaient les choses relatives aux
auspices. Ces peuples durent être tous poètes, puisque
la sagesse poétique commença par cette métaphysique
poétique qui contemple Dieu dans l'attribut de sa Pro-
vidence, et les premiers hommes s'appelèrent poètes
théologiens^ c'est-à-dire sages qui entendent le langage
des dieuxj exprimé par les auspices de Jupiter. Ils
furent surnommés divins^ dans le sens du mot devins^
qui vient de divinari, deviner, prédire. Cette science'
fut appelée muse, expression qu'Homère nous définit
par la science du bien et du mal, qui n'est autre que la
divination \ C'est encore d'après cette théologie mys-
1. La défense de la divination faite par Dieu à son peuple fut le fondement,
de la véritable religion. (Vico.)
388 PHILOSOPHIE
tique que les poètes furent appelés par les Grecs jj/JcTa-.
[qu'Horace traduit fort bien par les interprètes des dieuœ], V
lesquels expliquaient les divins mystères des auspices
et des oracles. Toute nation païenne eut une sibylle
qui possédait cette science ; on en a compté jusqu'à
douze. Les sibylles et les oracles sont les choses les
plus anciennes dont nous parle le paganisme.
Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le
mot célèbre :
... La crainte seule a fait les premiers dieux;
mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les
uns aux autres ; ils la durent à leur propre imagina-
tion (ce qui répond à l'axiome : les fausses religions sont
nées de la crédulité et non de V imposture). Cette origine
de Vidolâtrie étant démontrée, celle de la divination
l'est aussi; ces deux sœurs naquirent en même temps.
Les sacrifices en furent une conséquence immédiate,
puisqu'on les faisait pour procurare (c'est-à-dire pour
bien entendre) les auspices.
Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi,
c'est ce caractère éternel et singulier qui lui est propre :
le sujet propre à la poésie, cest Vimpossihle, et pour-
tant le croyable [impossihile credibile). Il est impossible
que la matière soit esprit, et pourtant l'on a cru que le
ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter. Yoilà
encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les
prodiges opérés par les magiciennes dans leurs enchan-
tements ; cette disposition d'esprit peut être rapportée
DE L'HISTOIRE 389
au sentiment instinctif de la toute-puissance de Dieu,
qu'ont en eux les hommes de toutes les nations.
Les vérités que nous venons d'établir renversent
tout ce qui a été dit sur Vorigiae de la poésie, depuis
Aristote et Platon jusqu'aux Scaliger et aux Gastel-
vetro. Nous l'avons montré, c'est par un effet de la
faiblesse du raisonnement de l'homme que la poésie
s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous
les secours de la philosophie, de la poétique et de la
critique, qui sont venues plus tard, on n'a jamais pu,
je ne dirai point surpasser, mais égaler son premier
essora Cette découverte de l'origine de la poésie
détruit le préjugé commun sur la profondeur de la
sagesse antique, à laquelle les modernes devraient
désespérer d'atteindre, et dont tous les philosophes,
depuis Platon jusqu'à Bacon, ont tant souhaité de
pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une
sagesse vulgaire de législateurs qui fondaient l'ordre
social, et non point une sagesse mystérieuse sortie du
génie de philosophes pi^o fonds. Aussi, comme on le voit
déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les sens mys-
tiques d'une haute philosophie attribués par les savants
aux fables grecques et aux hiéroglyphes égyptiens,
paraîtront aussi choquants que le sens historique se
trouvera facile et naturel.
1. Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les poètes du genre
héroïque, le plus sublime de tous, dans l'ordre du mérite comme dans celui
du temps. (Yico.)
390 PHILOSOPHIE
§11.
orollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
1. On peut conclure de tout ce qui précède que,
conformément au premier principe de la science
nouvelle, développé dans le chapitre de la Méthode
{rhomme, n espérant plus aucun secours de la nature^
appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui
puisse le sauver), la Providence permit que les premiers
hommes tombassent dans l'erreur de craindre une
fausse divinité, un Jupiter auquel ils attribuaient le
pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces
premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçu-
rent cette grande vérité, que la Providence veille à la
conservation du genre humain. Aussi, sous un de ses
principaux aspects, la science nouvelle est d'abord
une théologie civile, une explication raisonnée de la
marche suivie par la Providence; et cette théologie
commença par la sagesse vulgaire des législateurs
qui fondèrent les sociétés, en prenant pour base la
croyance d'un Dieu doué de providence ; elle s'acheva
par la sagesse plus élevée [riposta) des philosophes
qui démontrent la même vérité par des raisonnements,
dans leur théologie naturelle.
2. Un autre aspect principal de la science nouvelle,
c'est une philosophie de la propriété (ou autorité dans le
sens primitif où les Douze Tables prennent ce mot*).
1. On continua à appeler dans le droit nos auteurs ceux dont nous tenons
un droit à une propriété. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 391
La première propriété fut divine : Dieu s'appropria les
premiers hommes peu nombreux qu'il tira de la vie
sauvage pour commencer la vie sociale. — La seconde
propriété fut liumaine^ et dans le sens le plus exact ;
elle consista pour l'homme dans la possession de ce
qu'on ne peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre
usage de sa volonté. Pour l'intelligence, ce n'est qu'une
puissance passive sujette de la vérité. Les hommes com-
mencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté en
réprimant les impulsions passionnées du corps, de
manière à les étouffer ou à les mieux diriger, effort qui
caractérise les agents libres. Le premier acte libre
des hommes fut d'abandonner la vie vagabonde qu'ils
menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et
de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à
leurs habitudes. — Le troisième genre de propriété
fut celle de droit naturel. Les premiers hommes qui
abandonnaient la vie vagabonde occupèrent des terres
et y restèrent longtemps; ils en devinrent seigneurs
par droit d'occupation et de longue possession. C'est
l'origine de tous les domaines.
Cette philosophie de la propriété suit naturellement
la théologie civile dont nous parlions. Éclairée par
les preuves que lui fournit la théologie civile, elle
éclaire elle-même, avec celles qui lui sont propres, les
preuves que la philologie tire de l'histoire et des
langues, trois sortes de preuves qui ont été énu-
mérées dans le chapitre de la méthode. Introduisant
la certitude dans le domaine de la liberté humaine,
dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle éclaire
les ténèbres de l'antiquité, et donne forme de science
à la philologie.
392 PHILOSOPHIE
3. Le troisième aspect est une histoire des idées
humaines. De même que Idi métaphysique poétique s'est
divisée en plusieurs sciences subalternes, poétiques
comme leur mère, cette histoire des idées nous don-
nera l'origine informe des sciences pratiques cultivées
par les nations, et des sciences spéculatives étudiées
de nos jours par les savants.
4. Le quatrième aspect est une critique philosophique
qui naît de l'histoire des idées mentionnée ci-des-
sus. Cette critique cherche ce que l'on doit croire sur
les fondateurs ou auteurs des nations, lesquels doi-.
vent précéder de plus de mille ans les auteurs de
livres, qui sont l'objet de la critique philologique.
5. Le cinquième aspect est une histoire idéale éter-
nelle dans laquelle tournent les histoires réelles de
toutes les nations. De quelque état de barbarie et de
férocité que partent les hommes pour se civiliser par
l'influence des religions, les sociétés commencent, se
développent et finissent d'après les lois que nous exa-
minerons dans ce second livre, et que nous retrouve-
rons au livre IV, où nous suivons la marche des sociétés,
et au livre V, où nous observons le retour des choses
humaines.
6. Le sixième aspect est un système du droit naturel
des gens. C'était avec le commencement des peuples
que Grotius, Selden et PufPendorf devaient commen-
cer leurs systèmes (axiome 106 : les sciences doivent
prendre pour point de départ V époque où commence le
sujet dont elles traitent). Ils se sont égarés tous trois,
parce qu'ils ne sont partis que du milieu de la route.
Je veux dire qu'ils supposent d'abord un état de civi-
lisation où les hommes seraient déjà éclairés par une
DE L'HISTOIRE 393
raison développée^ état dans lequel les nations ont pro-
duit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal
de la justice. En premier lieu, Grotius procède indé-
pendamment du principe d'une Providence, et prétend
que son système donne un degré nouveau de préci-
sion à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses
attaques contre les jurisconsultes romains portent à
faux, puisqu'ils ont pris pour principe la Providence
divine, et qu'ils ont voulu traiter du droit naturel des
gens^ et non point du droit naturel des philosophes et
des théologiens moralistes. — Ensuite vient Selden,
dont le système suppose la Providence. Il prétend que
le droit des enfants de Dieu s'étendit à toutes les na-
tions, sans faire attention au caractère inhospitalier
des premiers peuples, ni à la division établie entre les
Hébreux et les Gentils ; sans observer que les Hébreux
ayant perdu de vue leur droit naturel dans la servi-
tude d'Egypte, il fallut que Dieu lui-même le leur rap-
pelât en leur donnant sa loi sur le mont Sinaï. Il ou-
blie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux pensées
injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les
législateurs mortels. Gomment peut-il prouver que les
Hébreux ont transmis aux Gentils leur droit naturel,
contre l'aveu magnanime de Josèphe, contre la ré-
flexion de Lactance citée plus haut? Ne connait-on
pas, enfin, la haine des Hébreux contre les Gentils,
haine qu'ils conservent encore aujourd'hui dans leur
dispersion? — Quant à Puffendorf, il commence son
système par jeter Vhomme dans le monde sans soin ni
secours de Dieu. En vain il essaie d'excuser, dans une
dissertation particulière, cette hypothèse épicurienne.
Il ne peut pas dire le premier mot en fait de droit
394 PHILOSOPHIE
sans prendre la Providence pour principe ^ — Pour
nous, persuadés que l'idée du droit et l'idée d'une
Providence naquirent en même temps, nous commen-
çons à parler du droit en parlant de ce moment où les
premiers auteurs des nations conçurent l'idée de Jupi-
I. Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond dans la
première édition : Grotius prétend que son système peut se passer de l'idée
de la Providence. Cependant sans religion les hommes ne seraient pas réunis
en nations... Point de physique sans mathématique, point de morale ni de
politique sans métaphysique, c'est-à-dire sans démonstration de Dieu. — II
suppose le premier homme bo7i parce qu'il n'était pas mauvais. Il compose
le genre humain à sa naissance d'hommes simples et débonnaires, qui
auraient été poussés par l'intérêt à la vie sociale ; c'est dans le fait Thypothèse
d'Épicure.
Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre des lois que
Dieu dicta aux enfants de Noë. Mais Sem fut le seul qui persévéï^a dans la
religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses descendants
et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt qu'il fonda un droit
exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs des Gentils...
Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde sans secours de la Providence,
hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de Hobbes...
Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources de tout
ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni celles des religions,
des langues et des lois, ni celles de la paix et de la guerre, des traités, etc.
De là deux erreurs capitales.
1° D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories des
philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des jurisconsultes,
et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être aussi éternel dans l'usage
et dans la pratique des nations. Les jurisconsultes romains raisonnent mieux
en considérant ce droit naturel comme ordonné par la Providence, et comme
éternel en ce sens que, sorti des mêmes origines que les religions, il passe
comme elles par différents âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de la justice
éternelle.
2° Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des gens.
Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre humain, et ils ne
disent rien de celui qui a rapport à la conservation des peuples en particulier.
Cependant c'est le droit naturel établi séparément dans chaque cité qui a
préparé les peuples à reconnaître, dès leurs premières communications, le
sens commun qui les unit, de sorte qu'ils donnassent et reçussent des lois
conformes à toute la nature humaine, et les respectassent comme dictées par
la Providence. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 395
ter. Ce droit fut d'abord divin, dans ce sens qu'il était
interprété par la divination, science des auspices de
Jupiter ; les auspices furent les choses divines au moyen
desquelles les nations païennes réglaient toutes les
choses humaines, et la réunion des unes et des autres
forme le sujet de la jurisprudence.
7. Considérée sous le dernier de ses principaux
aspects, la science nouvelle nous donnera les principes
et les origines de Vhistoire universelle, en partant de
l'âge appelé par les Egyptiens âge des dieux, par les
Grecs âge d'or. Faute de connaître la chronologie rai-
sonnée de V histoire poétique , on n'a pu saisir jusqu'ici
l'enchaînement de toute Vhistoire du monde païen.
396 PHILOSOPHIE
CHAPITRE III
DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
§ I''.
La métaphysique^ ainsi nommée lorsqu'elle con-
temple les choses dans tous les genres de l'être,
devient logique lorsqu'elle les considère dans tous les
genres d'expressions par lesquelles on les désigne;
de même la poésie a été considérée par nous comme
une métaphysique poétique^ dans laquelle les poètes
théologiens prirent la plupart des choses matérielles
pour des êtres divins ; la même poésie, occupée main-
tenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera consi-
dérée comme une logique poétique.
Logique vient de X6yoç. Ce mot, dans son premier
sens, dans son sens propre, signifia fahle (qui a passé
dans l'italien favella, langage, discours) ; la fable, chez
les Grecs, se dit aussi p6oç, d'où les Latins tirèrent le
moi mutus; en effet, dans les temps muets, le discours
DE L'HISTOIRE 397
fut mental; aussi Xoyo; signifie idée et parole. Une telle
langue convenait à des âges religieux [les religions veu-
lent être révérées e7i silence^ et non pas raisonnées). Elle
dut commencer par des signes, des gestes, des indica-
tions matérielles dans un rapport naturel avec les
idées : aussi \i-(oc, , parole , eut en outre chez les
Hébreux le sens à! action, chez les Grecs celui de chose,
Muôoç a été aussi défini un récit véritable, un langage
véritable^. Par véritable^ il ne faut pas entendre ici
conforme à la nature des choses, comme dut l'être la
langue sainte enseignée à Adam par Dieu même.
La première langue que les hommes se firent eux-
mêmes fut toute d'imagination, et eut pour signes les
substances mêmes qu'elle animait et que le plus sou-
vent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Gybèle, Neptune,
étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
premiers hommes, muets encore, exprimaient en les
montrant du doigt, et qu'ils imaginaient comme des
êtres animés, comme des dieux ; avec les noms de ces
trois divinités ils exprimaient toutes les choses rela-
tives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même
des autres dieux : ils rapportaient toutes les fleurs à
Flore, tous les fruits à Pomone.
Nous suivons encore une marche analogue à celle
de ces premiers hommes; mais c'est à l'égard des
choses intellectuelles, telles que les facultés de l'âme,
les passions, les vertus, les vices, les sciences, les
arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
1. C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée autrefois^
selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que découvert cette vérité.
De là l'inutilité de ses recherches dans le Cratyle, de là les attaques d'Aristote
et de Galien. (Vico.)
398 PHILOSOPHIE
comme d'autant de femmes (la justice, la poésie, etc.),
et nous ramenons à ces êtres fantastiques toutes les
causes, toutes les propriétés, tous les effets des choses
qu'ils désignent. C'est que nous ne pouvons exposer
au dehors les choses intellectuelles contenues dans
notre entendement, sans être secondés par l'imagina-
tion, qui nous aide à les expliquer et à les peindre
sous une image humaine. Les premiers hommes (les
poètes théologiens), encore incapables d'abstraire, firent
une chose toute contraire, mais plus sublime : ils don-
nèrent des sentiments et des passions aux êtres maté-
riels, et même aux plus étendus de ces êtres, au ciel,
à la terre, à la mer. Plus tard, la puissance d'abstraire
se fortifiant, ces vastes imaginations se resserrèrent, et
les mêmes objets furent désignés par les signes les
plus petits; Jupiter, Neptune et Gybéle devinrent si
petits, si légers, que le premier vola sur les ailes d'un
aigle ; le second courut sur la mer, porté dans un
mince coquillage , et la troisième fut assise sur un
lion.
Les formes mythologiques {mytologie) doivent donc
être, comme le mot l'indique, le langage propre des
fables; les fables étant autant de genres dans la langue
de l'imagination {generi fantastici), les formes mytho-
logiques sont des allégories qui y répondent. Chacune
comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs indi-
vidus. Achille est l'idée de la valeur, commune à tous
les vaillants ; Ulysse, l'idée de la prudence commune
à tous les sages.
DE L'HISTOIRE 399
§n.
Corollaires relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques
et aux monstres des poètes.
1. Tous les premiers tropes sont autant de corol-
laires de cette logique poétique. Le plus brillant, et
pour cela même le plus fréquent et le plus nécessaire,
c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus approuvée
que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par
laquelle les premiers poètes animèrent les corps sans
vie, et les douèrent de tout ce qu'ils avaient eux-mêmes
de sentiment et de passion; si les premières fables
furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé d'une
fable. — Ceci nous donne un moyen de juger du temps
où les métaphores furent introduites dans les langues.
Toutes les métaphores tirées par analogie des objets
corporels pour signifier des abstractions, doivent dater
de l'époque où le jour de la philosophie a commencé à
luire ; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les
mots nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences
les plus sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne
d'observation que, dans toutes les langues, la plus
grande partie des expressions relatives aux choses
inanimées sont tirées par métaphore du corps humain
et de ses parties, ou des sentiments et passions
humaines. Ainsi tête pour cime ou commencement,
bouche pour toute ouverture, dents d'une charrue, d'un
râteau, d'une scie, d'un peigne; langue de terre, gorge
400 PHILOSOPHIE
d'une montagne, une poignée pour un petit nombre,
bras d'un fleuve, cœur pour le milieu, veine d'une mine,
entrailles de la terre, côte de la mer, chair d'un fruit ;
le vent siffle^ l'onde murmure ^ un corps gémit sous un
grand poids. Les Latins disaient sitire agros, laborare
fructus^ luxuriari segetes; et les Italiens disent andar
in amore le piante^ andar in pazzia le viti, lagrimare
gli orni^ et fro7ite, spalle, occhi^ barbe, collo, gamba,
piede, pia^ita, appliqués à des choses inanimées. On
pourrait tirer d'innombrables exemples de toutes les
langues. Nous avons dit dans les axiomes que V homme
ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers;
dans les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-
même un univers entier. De même que la métaphy-
sique de la raison nous enseigne que, par Vintelli-
gence, V homme devient tous les objets' [homo intelligendo
fit omnia), la métaphysique de l'imagination nous
démontre ici que Vhomme devient tous les objets faute
d'intelligence {homo non intelligendo fit omnia) ; et peut-
être le second axiome est-il plus vrai que le premier,
puisque l'homme, dans l'exercice de l'intelligence,
étend son esprit pour saisir les objets, et que, dans la
privation de l'intelligence, il fait tous les objets de
lui-même, et par cette transformation devient à lui
seul toute la nature.
2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une
telle métaphysique, les premiers poètes devaient tirer
les noms des choses d'idées sensibles et plus particu-
lières; voilà les deux sources de la métonymie et de la
synecdoque. En effet, la métonymie du 7iom de Vauteur
pris pour celui de l'ouvrage^ vint de ce que l'auteur
était plus souvent nommé que l'ouvrage; celle du
DE L'HISTOIRE 401
sujet pris pour sa forme et ses accidents vint de l'incapa-
cité d'abstraire du sujet les accidents et la forme. Celles
de la cause pour V effet sont autant de petites fables ; les
hommes s'imaginèrent les causes comme des femmes
qu'ils revêtaient de leurs effets : ainsi Vaffreuse pau-
vreté, la triste vieillesse , \B.pâle ^nort.
3. La sijnecdoque fut employée ensuite, à mesure que
l'on s'éleva des particularités aux généralités, ou que
l'on réunit les parties pour composer leurs entiers. Le
nom de mortel fut d'abord réservé aux hommes, seuls
êtres dont la condition mortelle dut se faire remarquer.
Le mot tête fut pris pour Yhomme, dont elle est la par-
tie la plus capable de frapper l'attention. Homme est
une abstraction qui comprend génériquement le corps
et toutes ses parties, l'intelligence et toutes les facultés
intellectuelles, le cœur et toutes les habitudes morales.
Il était naturel que, dans l'origine, tignum et culmen
signifiassent au propre une poutre et de la paille; plus
tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots signi-
fièrent tout l'édifice. De même le toit pour la maison
entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait
d'un abri pour toute habitation. Ainsi puppis, la poupe,
pour le vaisseau, parce que cette partie, la plus élevée
du vaisseau, est la première qu'on voit du rivage; et
chez les modernes on a dit une voile pour un vaisseau;
mucro, la pointe, pour Vépée; ce dernier mot est abs-
trait et comprend génériquement la pomme, la garde,
le tranchant et la pointe ; ce que les hommes remar-
quèrent d'abord, ce fut la pointe qui les eJGfrayait. On
prit encore la matière pour l'ensemble de la matière
et de la forme : par exemple, le fer ^ouv Vépée; c'est
qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
402 PHILOSOPHIE
matière. Cette figure, mêlée de métonymie et de synec-
doque, tertia messis erat, c'était la troisième moisson,
fut, sans aucun doute, employée d'abord naturellement
et par nécessité ; il fallait plus de mille ans pour que
le terme astronomique a7inée put être inventé. Dans le
pays de Florence on dit toujours, pour désigner un
espace de dix ans, 7ious avons moissonné dix fois. — Ce
vers, où se trouvent réunies une métonymie et deux
synecdoques :
Post aliquot mea régna videns mirabor aristas,
n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui carac-
térisa les premiers âges. Pour dire tant d'années^ on
disait tant d'épis, ce qui est encore plus particulier que
moissons. L'expression n'indiquait que l'indigence des
langues, et les grammairiens y ont cru voir l'effort de
l'art.
4. U ironie ne peut certainement prendre naissance
que dans les temps où l'on réfléchit. En effet, elle con-
siste dans un mensonge réfléchi qui prend le masque
de la vérité. Ici nous apparaît un grand principe qui
confirme notre découverte de Vorigine de la poésie;
c'est que les premiers hommes des nations païennes
ayant eu la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, les
premières fables ne purent contenir rien de fauœ, et furent
nécessairement, comme elles ont été définies, des récits
véritables.
5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que les
tropes, qui se réduisent tous aux quatre espèces que
nous avons nommées, ne sont point, comme on l'avait
cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des écrivains.
I
DE L'HISTOIRE 403
mais des formes nécessaires dont toutes les nations se sont
servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pen-
sées , et que ces expressions, à leur origine, ont été
employées dans leur sens propre et naturel. Mais à
mesure que l'esprit humain se développa, à mesure
que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces,
ou unissant les parties en leurs entiers, les expres-
sions des premiers hommes devinrent des figures.
Ainsi nous commençons à ébranler ces deux erreurs
communes des grammairiens, qui regardent le langage
des prosateurs comme propre^ celui des poètes comme
impropre^ et qui croient que Von parla d'abord en prose
et ensuite en vers.
6. Les monstres, les métamorphoses poétiques furent
le résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la
forme et les propriétés d'un sujet, caractère essentiel
aux premiers hommes , comme nous l'avons prouvé
dans les axiomes. Guidés par leur logique grossière, ils
devaient m^ettre ensemble des sujets ^ lorsqu'ils voulaient
mettre ensemble des formes, ou bien détruire un sujet
pour séparer sa forme première de la forme opposée qui
s y trouvait jointe,
7. La distinction des idées fit les métamorphoses. Entre
autres phrases héroïques qui nous ont été conservées
dans la jurisprudence antique, les Romains nous ont
laissé celle de fundum fieri pour auctorem fieri; de
même que le fonds de terre soutient et la couche
superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé,
ou planté, ou bâti, de même l'approbateur soutient
l'acte qui tomberait sans son approbation; l'appro-
bateur quitte le caractère d'un être qui se meut à sa
404 PHILOSOPHIE
volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose
stable.
§ III.
Corollaires relatifs aux caractères poétiques employés comme signes
du langage par les premières nations.
Le langage poétique fut encore employé longtemps
dans l'âge historique, à peu près comme les fleuves
larges et rapides qui s'étendent bien loin dans la mer
et préservent, par leur impétuosité, la douceur natu-
relle de leurs eaux. Si on se rappelle deux axiomes
(48. Il est naturel aux enfants de transporter Vidée et le
nom des premières personnes, des premières choses quils
ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont
avec elles quelque ressemblance, quelque rapport. — 49.
Les Égyptiens attribuaient à Hermès Trismégiste toutes
les découvertes utiles ou nécessaires à la vie humaine),
on sentira que la langue poétique peut nous fournir,
relativement à ces caractères qu'elle employait, la ma-
tière de grandes et importantes découvertes dans les
choses de l'antiquité.
1. Solon fut un sage, mais de sagesse vulgaire et non
de sagesse savante [riposta). On peut conjecturer qu'il
fut chef du parti du peuple, lorsque Athènes était gou-
verné par l'aristocratie, et que ce conseil fameux qu'il
donnait à ^q?> conoÀiO'^Qn^ [Connaissez-vous vous-mêmes),
avait un sens politique plutôt que moral, et était des-
tiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être
même Solon n est-il que le peuple d'Athènes coiisidéré
comme reconnaissant ses droits, comme fondant la démo-
DE L'HISTOIRE 405
cratie. Les Égyptiens avaient rapporté à Hermès toutes
les découvertes utiles ; les Athéniens rapportèrent à
Solon toutes les institutions démocratiques. — De
même, Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du
gouvernement aristocratique qui avait précédé*.
2. Ainsi durent être attribués à Romulus toutes les
lois relatives à la division des ordres; à Numa tous les
règlements qui concernaient les choses saintes et. les
cérémonies sacrées; à Tullus-Hostilius toutes les lois
et ordonnances militaires; à Servius-Tullius le cens,
base de toute démocratie % et beaucoup d'autres lois,
favorables à la liberté populaire; à Tarquin l'Ancien,
tous les signes et emblèmes qui, aux temps les plus
brillants de Rome, contribuèrent à la majesté de l'Em-
pire.
3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et'
ajoutées aux Douze Tables un grand nombre de lois
que nous prouverons n'avoir été faites qu'à une époque
postérieure. Je n'en veux pour exemple que la défense
d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre
1. La plupart des lois dont les Athéniens et les Lacédémonicns font honneur
à Solon et à Lycurgue leur ont été attribuées à tort, puisqu'elles sont entiè-
rement contraires au principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage,
qui existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste avait
été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve (c'est-à-dire par le
partage égal des voix). Cet aréopage, institué par Solon, le fondateur de la
démocratie à Athènes, maintient dans toute sa sévérité le gouvernement aris-
tocratique jusqu'au temps de Périclès. Au contraire, on attribue à Lycurgue,
au fondateur de la république aristocratique de Sparte, une loi agraire
analogue à celle que les Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que,
lorsque Agis voulut réellement introduire à Sparte un pai'tage égal des terres
conforme aux principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des,
éphores. (Édition de 1730, page 209.)
2. L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des institutions de
Servius-Tullius a été suivie par Niebuhr. (N. du Trad.) ■
406 PHILOSOPHIE
Tabus avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire
connaître, et comme l'enseigner. Or, il ne put s'intro-
duire à Rome qu'après les guerres contre Tarente et
Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à
se mêler aux Grecs. Gicéron observe que la loi est
exprimée en latin, dans les mêmes termes où elle fut
conçue à Athènes.
4. Cette découverte des caractères poétiques nous
prouve qu'Ésope doit être placé dans l'ordre chronolo-
gique bien avant les sept sages de la Grèce. Les sept
sages furent admirés pour avoir commencé à donner
des préceptes de morale et de politique en forme de
maximes, comme le fameux Connaissez -vous vous^
même; mais, auparavant, Ésope avait donné de tels
préceptes en forme de comparaisons et d'exemples,
exemples dont les poètes avaient emprunté le langage
à une époque plus reculée encore. En effet, dans
l'ordre des idées humaines , on observe les choses sem^
hlables pour les employer d'abord comme signes, en-
suite comme preuves. On prouve d'abord par Y exemple,
auquel une chose semblable suffit, et finalement par
Y induction, pour laquelle il en faut plusieurs. Socrate,
père de toutes les sectes philosophiques, introduisit la
dialectique par Yhiduction, et Aristote la compléta
avec le syllogisme, qui ne peut prouver qu'au moyen
d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus
encore, il suffit de leur présenter une ressemblance pour
les persuader : Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour
ramener le peuple romain à l'obéissance, que de lui
conter une fable dans le genre de celles d'Ésope.
Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de
ces préceptes politiques dictés par la raison naturelle:
DE L'HISTOIRE 407
Ésope est le caractère poétique des plébéiens considérés
sous cet aspect. On lui attribua beaucoup de fables mo-
rales, et il devint le premier moraliste, de la même
manière que Selon était devenu le législateur de la
république d'Athènes. Gomme Ésope avait donné ses
préceptes en forme de fables, on le plaça avant Selon ,
qui avait donné les siens en forme de maximes. De
telles fables durent être écrites d'abord en vers héroïques,
comme plus tard, selon la tradition, elles le furent en
vers iambiqueSj et enfin en prose, dernière forme sous
laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers
iambiques furent pour les Grecs un langage intermé-
diaire entre celui des vers héroïques et celui de la
prose.
5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la
sagesse vulgaire les découvertes de la sagesse philoso-
phique. Les Zoroastre en Orient, les Trismégiste en
Egypte, les Orphée en Grèce, en Italie les Pythagore,
devinrent, dans l'opinion, des philosophes, de législa^
tours qu'ils avaient été. En Chine Gonfucius a subi la
même métamorphose.
§ IV.
Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
donner celle des hiéroglyiihes, des lois, des noms, des armoiries, des
médailles, des monnaies.
Après avoir examiné la théologie des poètes ou mé-
taphysique poétique, nous avons traversé la logique
poétique qui en résulte, et nous arrivons à la recherche
408 PHILOSOPHIE
de V origine des langues et des lettres. Il y a autant d'opi-
nions sur ce sujet difficile qu'on peut compter de sa-
vants qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
dans laquelle ils sont tous tombés : ils ont regardé
comme choses distinctes, Forigine des langues et celles
des lettres, que la nature a unies. Pour être frappé de
cette union, il suffisait de remarquer l'étymologie com-
mune de Ypa[j.|ji.aT'.y.'^,, grammaire, et de yp^l^'l^aTa, lettres^
caractères (ypaçw, écrire) \ de sorte que la grammaire^
qu'on définit Vart de parler^ devrait être définie Vart
d'écrire^ comme l'appelle Aristote. — D'un autre côté ,
caractères signifie idées^ formes, modèles; et certaine-
ment les caractères poétiques précédèrent ceux de sons
articulés. Josèphe soutient, contre Appion, qu'au temps
d'Homère les lettres vulgaires n'étaient pas encore in-
ventées. — Enfin, si les lettres avaient été dans l'ori-
gine des figures de sons articulés et non des signes ar-
bitraires*, elles devraient être uniformes chez toutes
les nations, comme les sons articulés. Ceux qui déses-
péraient de trouver cette origine, devaient toujours
ignorer que les premières nations ont pensé au moyen
des symboles ou caractères poétiques, ont parlé en em-
ployant pour signes les fables, ont écrit en hiéroglyphes,
principes certains qui doivent guider la philosophie
dans l'étude des idées humaines, comme la philologie
dans l'étude des paroles humaines.
Avant de rechercher l'origine des langues et des let-
tres, les philosophes et les philologues devaient se re-
présenter les premiers hommes du paganisme comme
1. Vico semble adopter une opinion très différente quelques pages plus loin.
(N. du Trad.)
DE L'HISTOIRE 409
concevant les objets par l'idée que leur imagination en
personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
langage, par des gestes ou par des signes matériels qui
avaient des rapports naturels avec les idées \
En tête de ce que nous avons à dire à ce sujet, nous
plaçons la tradition égyptienne, selon laquelle trois
langues se sont parlées , correspondant, pour l'ordre
comme pour le nombre, aux trois âges écoulés depuis
le commencement du monde, âge des dieux, des héros
et des hommes. La première langue avait été la langue
hiéroglyphique, ou sacrée, ou divine; la seconde sym-
bolique, c'est-à-dire employant pour caractères les
signes ou emblèmes héroïques; la troisième épistolaire,
propre à faire communiquer entre elles les personnes
éloignées, pour les besoins présents de la vie. — On
trouve dans Y Iliade deux passages précieux qui nous
prouvent que les Grecs partagèrent cette opinion des
Egyptiens. Nestor, dit Homère, vécut trois âges d'hommes
parlant diverses langues. Nestor a dû être un symbole
de la chronologie, déterminée par les trois langues qui
correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette
phrase proverbiale, vivre les années de Nestor, signifiait:
vivre autant que le monde. Dans l'autre passage, Énée
raconte à Achille que des hommes parlant diverses lan-
gues commencèrent à habiter Ilion depuis le temps où
Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Per-
1. Par exemple, trois épis, ou l'action de couper trois fois des épiSy
pour signifier trois années. — Platon et Jamblique ont dit que cette langue,
dont les expressions portaient avec elles leur sens naturel, s'était parlée
autrefois. Ce fut sans doute cette langue atlantique qui, selon les savants,
exprimait les idées par la nature même des choses, c'est-à-dire par leurs
propriétés naturelles. (Vico.)
410 PHILOSOPHIE
game en devint la citadelle. — Plaçons à côté de ces
deux passages la tradition égyptienne d'après laquelle
Thot ou Hermès aurait trouvé les lois et les lettres.
A l'appui de ces vérités nous présenterons les sui-
vantes : chez les Grecs, le mot nom signifia la même
chose que caractère \ et par analogie, les Pères de
l'Eglise traitent indifféremment de divinis caracterihus
et de divinis nominihus. Nomen et definitio signifient la
même chose, puisqu'on termes de rhétorique on dit
quxstio nominis pour celle qui cherche la définition du
fait, et qu'en médecine la partie qu'on appelle nomen-
clature est celle qui définit la nature des maladies. —
Chez les Romains, nomina désigna d'abord, et dans son
sens propre, les maisons partagées en plusieurs familles.
Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens,
comme le prouvent les noms patronymiques, les noms
des pères, dont les poètes, et surtout Homère, font un
usage si fréquent. De même, les patriciens de Rome sont
définis dans Tite-Live de la manière suivante, qui pos-
smit nomine ciere patrem. Ces noms patronymiques se
perdirent ensuite dans la Grèce, lorsqu'elle eut par-
tout des gouvernements démocratiques ; mais à Sparte,
république aristocratique, ils furent conservés par les
1. Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut un des motifs qui
déterminèrent le plus puissamment l'invention des caractères ou noms (dans
le sens originaire de nomina, maisons divisées en plusieurs familles ou
génies). Ainsi Mercure Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs
de la civilisation égyptienne, inventa les lois et les lettres; et c'est du nom
de Mercure, regardé aussi comme le dieu des marchands, mercatorum, que
les Italiens disent mercare pour marquer de lettres ou de signes quelconques
les bestiaux et les autres objets de commerce {robe da mercantare) pour la
distinction et la sûreté des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister
jusqu'à nos jours une telle conformité de pensée et de langage entre les
nations? (Vico.)
DE L'HISTOIRE 4H
Héraclides. — Dans la langue de la jurisprudence ro-
maine, nomen signifie droit; et en grec, vc[j.oç, qui en
est à peu près l'homonyme, a le sens de loi. De vcjjlo;,
vient vé[j/.î7|j.a, monnaie, comme le remarque Aristote;
et les étymologistes veulent que les Latins aient aussi
tiré de vijxo; leur nummus. Chez les Français, du mot
loi vient aloi^ titre de la monnaie. Enfin au moyen âge,
la loi ecclésiastique fut appelée carton^ terme par lequel
on désignait aussi la redevance emphytéotique payée
par l'emphytéote... Les Latins furent peut-être con-
duits par une idée analogue à désigner par un même
mot jus, le droit, et V offrande ordinaire que l'on faisait
à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien
nom de ce dieu Jous, dérivèrent les génitifs Jovis et
jiiris. — Les Latins appelaient les terres prgedia , parce
que, ainsi que nous le ferons voir, les premières terres
cultivées furent les premières prxdae du monde. C'est à
ces terres que le mot domare, dompter, fut appliqué
d'abord. Dans l'ancien droit romain on les disait ma-
nucaptx, d'où est resté manceps, celui qui est obligé
sur immeuble envers le trésor. On continua de dire
dans les lois romaines jura prxdiorum, pour désigner
les servitudes qu'on appelle réelles, et qui sont atta-
chées à des immeubles. Ces terres manucaptm furent
sans doute appelées d'abord mancipia, et c'est certai-
nement dans ce sens qu'on doit entendre l'article de la
loi des Douze Tables, qui nexum faciet mancipiumque.
Les Italiens considérèrent la chose sous le même
aspect que les anciens Latins, lorsqu'ils appelèrent les
terres poderi, depodere, puissance ; c'est qu'elles étaient
acquises par la force ; ce qui est encore prouvé par
l'expression du moyen âge, presas terrarum, pour dire
412 PHILOSOPHIE
les champs avec leurs limites. Les Espagnols appellent.
prendas les entreprises courageuses ; les Italiens disent
impfese pour armoiries^ et termini pour jjaro/^5, expres-
sion qui est restée dans la scolastique. Ils appellent
encore les armoiries insigne^ d'où leur vient le verbe
insignare. De même Homère, au temps duquel on ne
connaissait pas encore les lettres alphabétiques,
nous apprend que la lettre de Pretus contre Belléro-
phon fut écrite en signes^ ct^ixoltol.
Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vé-
rités incontestables : l'' dès qu'il est démontré que les
premières nations païennes furent muettes dans leurs
commencements, on doit admettre qu'elles s'expli-
quèrent par des gestes ou des signes matériels, qui
avaient un rapport naturel avec les idées; 2** elles
durent assurer par des signes les limites de leurs
champSy et conserver des monuments durables de leurs
droits; 3** toutes employèrent la monnaie. — Toutes les
vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
V origine des langues et des lettres, dans laquelle se
trouve comprise celle des hiéroglyphes , des lois, des
noms, des armoiries, des médailles, des monnaies, et en
général, de la langue que parla, de l'écriture qu'em-
ploya, dans son origine, le droit naturel des gens \
1. Telle est l'origine des armoiries et par suite des médailles. Les
familles, puis les nations, les employèrent d'abord par nécessité. Elles devinrent
plus tard un objet d'amusement et d'érudition. On a donné à ces emblèmes
le nom d'héroïques, sans en bien sentir le motif. Les modernes ont besoin
d'y inscrire des devises qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même
des emblèmes employés naturellement dans les temps héroïques ; leur silence
parlait assez. Ils portaient avec eux leur signification ; ainsi trois épis, ou le
geste de couper trois fois des épis, signifiait naturellement trois années;
d'où il vint que caractère et nom s'employèrent indifféremment l'un pour
DE L'HISTOIRE 413
Pour établir ces principes sur une base plus solide
encore, nous devons attaquer Topinion selon laquelle
les hiéroglyphes auraient été inventés par les philo-
sophes, pour y cacher les mystères d'une sagesse pro-
fonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce fut pour
toutes les premières nations une nécessité naturelle de
s'exprimer en hiéroglyphes. A ceux des Égyptiens et
des Éthiopiens nous croyons pouvoir joindre les carac-
tères magiques des Chaldéens; les cinq présents, les
l'autre, et que les mots nom et nature eurent la même signification, comme
nous l'avons dit plus haut.
Ces armoiries, ces armes et emblèmes des familles furent employés au
moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes, perdirent l'usage du
langage vulgaire. Il ne nous reste aucune connaissance des langues que
parlaient alors les Italiens, les Français, les Espagnols et les autres nations de
ce temps. Les prêtres seuls savaient le latin et le grec. En français, clerc
voulait dire souvent lettré; au contraire, chez les Italiens, laico se disait
pour illettré, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi les
prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes souscrits
par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une croix, faute de
savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits, il y en avait même peu
qui sussent écrire. Le Père Mabillon, dans son ouvrage de Re diplomatica,
a pris le soin de reproduire par la gravure les signatures apposées par des
évêques et des archevêques aux actes des Conciles de ces temps bai'bares;
l'écriture en est plus informe que celle des hommes les plus ignorants
d'aujourd'hui; et pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes
chrétiens, comme aujourd'hui encore les trois évêques archichanceliers de
l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi anglaise
accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver qu'il sait lire.
C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot lettré a fini par avoir
à peu près le même sens que celui de savant. — Il est encore résulté de cette
ignorance de l'écriture que, dans les anciennes maisons, il n'y a guère de murs
où l'on n'ait gravé quelque figure, quelque emblème.
Concluons de tout ceci que ces signes divers, employés nécessairement
par les nations muettes encore, pour assurer la distinction des propriétés,
furent ensuite appliqués aux usages publics, soit à ceux de la paix (d'où
provinrent les médailles), soit à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils
ont l'usage primitif des hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont
lieu entre des nations qui parlent des langues différentes et qui par consé-
quent sont muettes l'une par rapport à l'autre. (Vico.)
414 PHILOSOPHIE
cinq paroles matérielles que le roi des Scythes envoya
à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que Tarquin le
Superbe abattit avec sa baguette devant le messager
de son fils ; les rébus de Picardie employés, au moyen
âge, dans le nord de la France. Enfin les anciens
Écossais (selon Boëce), les Mexicains et autres peuples
indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous
reviendrons aux trois langues distinguées par les
Égyptiens; et pour parler d'abord de la première,
nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages,
fait mention d'une langue plus ancienne que la
sienne, qui est V héroïque; il l'appelle langue des dieux.
D'abord dans \ Iliade : Les dieux, dit-il, appellent ce
géant Briarée, les hommes Égéon; plus loin, en parlant
d'un oiseau, so7i nom est Chalcis chez les dieux, Cymin-
dis chez les hommes; et au sujet du fleuve de Troie,
les dieux rappellent Xanthe, et les hommes Scamandre,
Dans V Odyssée, il y a deux passages analogues : Ce que
les hommes appellent Charybde et Scylla, les dieux rap-
pellent les Rochers errants; l'herbe qui doit prémunir
Ulysse contre les enchantements de Gircé est inconnue
aux hommes, les dieux rappellent moly.
Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue
divine ; et les trente mille dieux dont il rassembla les
noms, devaient former un riche vocabulaires au
moyen duquel les nations du Latium pouvaient expri-
1. La plupart des langues ont à peu près trente mille mots. Si l'on peut
ajouter fol aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la langue anglaise,
l'espagnol en aurait trente mille, le français trente-deux mille, l'italien trente-
cinq mille, l'anglais trente-sept mille. (N. du Trad.)
DE L'HISTOIRE 415
mer les besoins de la vie humaine, sans doute peu
nombreux dans ces temps de simplicité, où l'on ne
connaissait que le nécessaire. Les Grecs comptaient
aussi trente mille dieux, et divinisaient les pierres, les
fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
même que les sauvages de l'Amérique déifient tout
ce qui s'élève au-dessus de leur faible capacité. Les
fahles divines des Latins et des Grecs durent être pour
€ux les premiers hiéroglyphes, les caractères sacrés
de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.
2. La seconde langue , qui répond à Y âge des héros ^
se parla par symboles, au rapport des Égyptiens.
A ces symboles peuvent être rapportés les signes
héroïques avec lesquels écrivaient les héros, et qu'Ho-
mère appelle a-^[;.aTa. Gonséquemment, ces symboles
durent être des métaphores, des images, des simili-
tudes ou comparaisons, qui, ayant passé depuis dans
la langue articulée^ font toute la richesse du style
poétique.
Homère est indubitablement le premier auteur de la
langue grecque; et puisque nous tenons des Grecs tout
ce que nous connaissons de l'antiquité païenne, il se
trouve aussi le premier auteur que puisse citer le
paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers
monuments de leur langue sont les fragments des
vers saliens. Le premier écrivain latin dont on fasse
mention est le poète Livius Andronicus. Lorsque l'Eu-
rope fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma
deux nouvelles langues, la première, que parlèrent les
Espagnols, fut la langue romane [di romanzo)^ langue
de la poésie héroïque^ puisque les romanciers furent
les poètes héroïques du moyen âge. En France, le pre-
416 PHILOSOPHIE
mier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld Daniel
Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux;
il florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses
premiers écrivains dans les rimeurs de Florence et de
la Sicile.
3° Le langage épistolaire (ou alphabétique) que l'on
est convenu d'employer comme moyen de communi-
cation entre les personnes éloignées, dut être parlé
originairement chez les Égyptiens, par les classes
inférieures d'un peuple qui dominait en Egypte, pro-
bablement celui de Thébes, dont le roi, Rhamsés, éten-
dit son empire sur toute cette grande nation. En effet,
chez les Égyptiens, cette langue correspondait à l'âge
des hommes; et ce nom d'hommes désigne les classes
inférieures chez les peuples héroïques (particulière-
ment au moyen âge, où homme devient synonyme de
vassal), par opposition aux héros. Elle dut être adoptée
par une convention libre; car c'est une règle éternelle
que le langage et l'écriture vulgaires sont un droit
des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir
par les Romains trois lettres qu'il avait inventées, et
qui manquaient à leur alphabet. Les lettres inventées
par le Trissin n'ont pas été reçues dans la langue ita-
lienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.
La langue épistolaire ou vulgaire des Égyptiens dut
s'écrire avec des lettres également vulgaires. Celles de
l'Egypte ressemblaient à l'alphabet vulgaire des Phéni-
ciens, qui, dans leurs voyages de commerce, l'avaient
sans doute porté en Egypte. Ces caractères n'étaient
autre chose que les caractères "inathématiques et les
figures géométriques^ que les Phéniciens avaient eux-
mêmes reçus des Chaldéens, les premiers mathéma-
DE L'HISTOIRE 417
ticiens du monde. Les Phéniciens les transmirent
ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, em-
ployèrent ces formes géométriques comme formes
des sons articulés, et en tirèrent leur alphabet vul-
gaire, adopté ensuite par les Latins \ On ne peut croire
que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Egyptiens
la connaissance des lettres vulgaires.
Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que
la signification des langues vulgaires est arbitraire.
Leurs origines ayant été naturelles^ leur signification
dut être fondée en nature. On peut l'observer dans la
langue vulgaire des Latins, qui a conservé plus de
traces que la grecque de son origine héroïque^ et qui
lui est aussi silpérieure pour la force qu'inférieure
pour la délicatesse. Presque tous les mots y sont des
métaphores tirées des objets naturels, d'après leurs
propriétés ou leurs effets sensibles. En général, la
métaphore fait le fond des langues. Mais les grammai-
riens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des
idées confuses, ignorant les origines des mots qui,
dans le principe, ne purent être que claires et dis-
tinctes, ont rassuré leur ignorance en décidant d'une
manière générale et absolue que les voix humaines
1. Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous apprend que les
lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet des Grecs. Ce qui le
prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant longtemps les lettres majus-
cules pour figurer les nombres, et que les Latins conservèrent toujours le
même usage. (Vico.)
27
418 PHILOSOPHIE
articulées avaient une signification arbitraire. Ils ont
placé dans leurs rangs Aristote, Galien et d'autres
philosophes, et les ont armés contre Platon et Jam-
blique.
Il reste cependant une diJBûculté. Pourquoi y a-t-il
autant de langues vulgaires quil existe de peuples? Pour
résoudre ce problème, établissons d'abord une grande
vérité : par un effet de la diversité des climats, les
peuples ont diverses natures. Cette variété de natures
leur a fait voir sous différents aspects les choses utiles
ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la diver-
sité des usages, dont celle des langues est résultée.
C'est ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence.
Ce sont des maximes pour l'usage de la vie, dont le
sens est le même, mais dont Y expression varie sous
autant de rapports divers qu'il y a eu et qu'il y a
encore de nations \
D'après ces considérations, nous avons médité un
vocabulaire mental^ dont le but serait à! expliquer toutes
les langues^ en ramenant la multiplicité de leurs expres-
sions à certaines unités d'idées, dont les peuples ont
1. Les locutions héroïques conservées et abrégées dans la précision des
langues plus récentes ont bien étonné les commentateurs de la Bible, qui
voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière dans l'Histoire sacrée,,
et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est que le même homme est envisagé
dans l'une, je suppose, sous le rapport de la figure, de la puissance, etc.; dans
l'autre sous le rapport de son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous
observons de même qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois,
un autre chez les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez
les Turcs. L'allemand, qui est une langue hérdique, quoique vivante, reçoit
tous les mots étrangers en leur faisant subir une ti'ansformation. On doit
conjecturer que les Latins et les Grecs en font autant, lorsqu'ils expriment
tant de choses particulières aux barbares, avec des mots qui sonnent si bien
en latin et en grec. Voilà pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géogra-
phie et dans l'histoire naturelle des anciens. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 419
conservé le fond en leur donnant des formes variées,
en les modifiant diversement. Nous faisons dans cet
ouvrage un usage continuel de ce vocabulaire. C'est,
avec une méthode différente, le même sujet qu'a
traité Thomas Hayme dans ses dissertations de lin-
guaruTïh cognatione et de Imguis in génère^ et variarum
linguarum harmonia.
De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire
suivant : plus les langues sont riches en locutions
héroïques abrégées par les locutions vulgaires, plus elles
sont belles; et elles tirent cette beauté de la clarté
avec laquelle elles laissent voir leur origine : ce qui
constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidé-
lité. Au contraire, plus elles présentent un grand
nombre de mots dont l'origine est cachée, moins elles
sont agréables, à cause de leur obscurité, de leur
confusion, et des erreurs auxquelles elle peut donner
lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues formées
d'un mélange de plusieurs idiomes barbares, qui n'ont
point laissé de traces de leurs origines, ni des change-
ments que les mots ont subis dans leur signification.
Maintenant pour comprendre la formation de ces
trois sortes de langues et d'alphabets, nous établirons^
le principe suivant : les dieux, les héros et les hommes-
commencèrent daîis le m^ême temps. Ceux qui imagi-
nèrent les dieux étaient des hommes, et croyaient leur
nature héroïque mêlée de la divine et de Vhumaine. Les
trois espèces de langues et d'écritures furent aussi
contemporaines dans leur origine, mais avec trois dif-
férences capitales : la langue divine fut très peu arti-
culée, et presque entièrement muette; la langue des-
420 PHILOSOPHIE
héros ^ muette et articulée par un mélange égal, et com-
posée par conséquent de paroles vulgaires et de carac-
tères héroïques, avec lesquels écrivaient les héros
((7-^<[/,aTa , dans Homère); la langue des hommes n'eut
presque rien de muet, et fut à peu près entièrement
articulée. Point de langue vulgaire qui ait autant d'ex-
pressions que de choses à exprimer. — Une consé-
quence nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'ori-
gine, la langue héroïque fut extrêmement confuse,
cause essentielle de l'obscurité des fables.
La langue articulée commença par Vonomatopée^ au
moyen de laquelle nous voyons toujours les enfants
se faire très bien entendre. Les premières paroles
humaines furent ensuite les interjections^ ces mots
qui échappent dans le premier mouvement des pas-
sions violentes, et qui dans toutes les langues sont
monosyllabiques. Puis vinrent les pronoms. L'inter-
jection soulage la passion de celui à qui elle échappe,
et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les
pronoms nous servent à communiquer aux autres
nos idées et les choses dont les noms propres sont
inconnus ou à nous ou à ceux qui nous écoutent.
La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans
presque toutes les langues. On inventa alors les
particules^ dont les prépositions^ également monosyl-
labiques, sont une espèce nombreuse. Peu à peu se
formèrent les noms, presque tous monosyllabiques
dans l'origine. On le voit dans Tallemand, qui est une
langue mère, parce que l'Allemagne n'a jamais été
occupée par des conquérants étrangers. Dans cette
langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
DE L'HISTOIRE 421
Le nom dut précéder le verbe, car le discours n'a
point de sens s'il n'est régi par un nom, exprimé ou
sous-entendu. En dernier lieu se formèrent les verbes.
Nous pouvons observer, en effet, que les enfants
.disent des noms, des particules, mais point de verbes :
c'est que les noms éveillent des idées qui laissent des
traces durables ; il en est de même des particules qui
signifient des modifications. Mais les verbes signifient
des mouvements accompagnés des idées d'antériorité
et de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par
le point indivisible du présent, si difficile à com-
prendre, même pour les philosophes. J'appuierai ceci
d'une observation physique. Il existe ici un homme
qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
souvenait bien des noms, mais avait entièrement
oublié les verbes. — Les verbes qui sont des genres
à l'égard de tous les autres, tels que sum, qui indique
l'existence, verbe auquel se rapportent toutes les
essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphy-
sique; sto, eo, qui expriment le repos et le mouve-
ment, auxquels se rapportent toutes les choses phy-
siques; dOy dicOj faciOj auxquels se rapportent toutes
les choses d'action, relatives, soit à la morale, soit
aux intérêts de la famille ou de la société ; ces verbes,
dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, es, sta,
i, da, die, fac; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû
commencer.
Cette génération du langage est conforme aux lois de
la nature en général, d'après lesquelles les éléments,
dont toutes les choses se composent et où elles vont
se résoudre, sont indivisibles : elle est conforme aux
lois de la nature humaine en particulier, en vertu de
422 PHILOSOPHIE
cet axiome : Les enfants qui^ dès leur naissance^ se
trouvent environnés de tant de moyens d'apprendre les
langues^ et dont les organes sont si flexibles^ commencent
par prononcer des moiiosyllabes , A plus forte raison
doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces premiers
hommes dont les organes étaient très durs, et qui
n'avaient encore entendu aucune voix humaine. —
Elle nous donne, en outre, C ordre dans lequel furent
trouvées les parties du discours^ et conséquemment les
causes naturelles de la syntaxe. Ce système semble plus
raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et
François Sanctius, relativement à la langue latine : ils
raisonnent d'après les principes d'Aristote, comme si
les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
préalablement aller aux écoles des philosophes.
§ V.
Corollaires relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes
du tour, du nombre, du chant et du vers.
Ainsi se forma la langue poétique^ composée d'abord
de symboles ou caractères divins et héroïques^ qui
furent ensuite exprimés en locutions vulgaires^ et
finalement écrits en caractères vulgaires. Elle naquit
de Vindigence du langage^ et de la nécessité de s'expri-
mer, ce qui se démontre par les ornements mêmes
dont se pare la poésie; je veux dire les images, les
hypotyposes, les comparaisons, les métaphores, les
périphrases, les tours qui expriment les choses par
leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les
DE L'HISTOIRE 423
peignent par les détails ou par les effets les plus frap-
pants, ou enfin par des accessoires emphatiques et
même oiseux.
Les épisodes sont nés dans les premiers âges de la
grossièreté des esprits, incapables de distinguer et
d'écarter les choses qui ne vont pas au but. La même
cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets
dans les idiots, et surtout dans les femmes.
Les tours naquirent de la difficulté de compléter la
phrase par son verbe. Nous avons vu que le verbe fut
trouvé plus tard que les autres parties du discours.
Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent
moins de tours que les Latins, les Latins moins que
les Allemands.
Le nombre ne fut introduit que tard dans la prose.
Les premiers qui l'employèrent furent, chez les Grecs,
Gorgias de Léontium, et chez les Latins, Gicéron.
Avant eux, c'est Gicéron lui-même qui le rapporte, on
ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant
certaines mesures poétiques. 11 nous sera très utile
d'avoir établi ceci, lorsque nous traiterons de V origine
du chant et du vers.
Tout ce que nous venons de dire semble prouver
que, par une loi nécessaire de notre nature, le langage
poétique a précédé celui de la j'^^^ose. Par suite de la
même loi, les fables, universaux de V imagination,
durent naître avant ceux du raisonnement et de la
philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au
moyen de la prose. En effet, les poètes ayant d'abord
formé le langage poétique par Vassociation des idées
particulières, comme on l'a démontré, les peuples for-
mèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à
424 PHILOSOPHIE
un seul mot, comme les espèces au genre, les parties
qu'avait mises ensemble le langage poétique. Ainsi
cette phrase poétique usitée chez toutes les nations,
le sang me bout dans le cœur, fut exprimée par un seul
mot, (jT6[j.axo<;, ira, colère. Les hiéroglyphes et les
lettres alphabétiques furent aussi comme autant de
genres auxquels on ramena la variété infinie des sons
articulés. Cette méthode abrégée, appliquée aux mots
et aux lettres, donna plus d'activité aux esprits et les
rendit capables d'abstraire ; ensuite purent venir les
philosophes , qui , préparés par cette classification
vulgaire des mots et des lettres, travaillèrent à celle
des idées et formèrent les genres intelligibles. Ne
conviendra-t-on pas maintenant que, pour trouver
l'origine des lettres, il fallait chercher en même temps
celle des langues ?
Quant au chant et au vers, nous avons dit dans nos
axiomes que, supposé que les hommes aient été
d'abord muets, ils commencèrent par prononcer les
voyelles en chantant, comme font les muets ; puis ils
durent, comme les bègues, articuler aussi les con-
sonnes en chantant \ Ces premiers hommes ne
devaient s'essayer à parler que lorsqu'ils éprouvaient
des passions très violentes. Or, de telles passions
s'expriment par un ton de voix très élevé, qui mul-
tiplie les diphtongues et devient une sorte de chant.
Ce premier chant vint naturellement de la difficulté
1, Ce qui le prouve, ce sont les diphtongues qui restèrent dans les langues
et qui durent être bien plus nombreuses dans l'origine. Ainsi les Grecs et les
Français, qui ont passé d'une manière prématurée de la barbarie à la civili-
sation, ont conservé beaucoup de diphtongues. Voyez la note de l'axiome 21.
(Vico.)
DE L'HISTOIRE 425
de prononcer, laquelle se démontre par la cause et par
l'effet. Par la cause : les premiers hommes avaient une
grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs
bien peu de mots pour l'exercer \ Par V effet ; il y a
dans la poésie italienne un grand nombre de retran-
chements ; dans les origines de la langue latine, on
trouve aussi beaucoup de mots qui durent être syn-
copés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva
pour les répétitions de syllabes. Lorsque les bègues
tombent sur une syllabe qui leur est facile à pro-
noncer, ils s'y arrêtent avec une sorte de chant,
comme pour compenser celles qu'ils prononcent diffi-
cilement. J'ai connu un excellent musicien qui avait
ce défaut de prononciation ; lorsqu'il se trouvait
arrêté, il se mettait à chanter d'une manière fort
agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les Arabes
commencent presque tous les mots par al^ et l'on dit
que les Huns furent ainsi appelés parce qu'ils com-
mençaient tous les mots par hun. Ce qui prouve
encore que les langues furent d'abord un chant^ c'est
ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Gicéron
les prosateurs grecs et latins employaient des nombres
poétiques ; au moyen âge, les Pères de l'Église latine
en firent autant, et leur prose semble faite pour être
chantée.
Le premier genre de vers dut être approprié à la
langue, à l'âge des héros : tel fut le vers héroïque^ le
1. Maintenant encore, au milieu de tant de moyens d'apprendi'e à parler,
ne voyons-nous pas les enfants, malgré la flexibilité de leurs organes, pro-
noncer les consonnes avec la plus grande peine. Les Chinois, qui, avec un
très petit nombre de signes diversement modifiés, expriment en langue vulgaire
leur cent vingt mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (Vico.)
426 PHILOSOPHIE
plus noble de tous. C'était l'expression des émotions
les plus vives de la terreur ou de la joie. La poésie
héroïque ne peint que les passions les plus violentes.
Si le vers héroïque fut d'abord spondaique. on ne peut
Tattribuer, comme le fait la tradition vulgaire, à
l'effroi inspiré par le serpent Python ; l'effroi précipite
les idées et les paroles, plutôt qu'il ne les ralentit. En
latin, sollicitus et festinans expriment la frayeur. La
lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce
qui dut rendre ce vers spondaïque; et il a conservé
quelque chose de ce caractère, en exigeant invaria-
blement un spondée à son dernier pied. Plus tard, les
esprits et les langues ayant plus de facilité, le dactyle
entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina
l'emploi de l'iambe, pes citus, comme dit Horace. Enfin
l'intelligence et la prononciation ayant acquis une
grande rapidité, on commença de parler en prose, ce
qui était une sorte de généralisation. Le vers iambique
se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait
souvent aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers
devint de plus en plus rapide, en suivant exactement
le progrès du langage et des idées. — Ces vérités phi-
losophiques sont appuyées par la tradition suivante.
L'histoire ne nous présente rien de plus ancien que
les oracles et les sibylles ; l'antiquité de ces dernières
a passé en proverbe. Nous trouvons partout des
Sibylles chez les plus anciennes nations : or, on
assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers
héroïques, et partout les oracles répondaient en vers
de cette mesure. Ce vers fut appelé par les Grecs
pythien, de leur fameux oracle d'Apollon Pythien. Les
Latins l'appelèrent vers saturnien^ comme l'atteste
DE L'HISTOIRE 427
Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans Yâge de
Saturne, qui répond à Yâge d'or des Grecs. Ennius, cité
par le même Festus, nous apprend que les faunes de
l'Italie rendaient en cette forme de vers leurs oracles,
fata. Puis le nom de vers saturnien passa aux vers
iambiques de six pieds, peut-être parce que ces
derniers vers furent employés naturellement dans le
langage, comme auparavant les vers saturniens-
héroïques. — Les savants modernes sont aujourd'hui
divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque
a une mesure, ou simplement une sorte de rythme;
mais Josèphe, Philon, Origène et Eusèbe tiennent
pour la première opinion ; et ce qui la favorise prin-
cipalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de
Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en
vers héroïques depuis la fin du second chapitre jus
qu'au commencement du quarante-deuxième. — Si
nous croyons Fauteur anonyme de V Incertitude des
sciences, les Arabes ne connaissaient point l'écriture,
et toutefois ils conservèrent leur ancienne langue, en
retenant leurs poèmes nationaux jusqu'au temps où
ils inondèrent les provinces orientales de l'empire
grec.
Les Egyptiens écrivaient leurs épitaphes en vers et
sur des colonnes appelées siringi, de sir, chant ou
chanson. Du même mot vient sans doute le nom des
Sirènes, êtres mythologiques célèbres par leur chant.
Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de la
civilisation grecque furent les poètes théologiens, les-
quels furent aussi héros et chantèrent en vers héroïques.
Nous avons vu que les premiers auteurs de la langue
latine furent les poètes sacrés appelés saliens ; il nous
428 PHILOSOPHIE
reste des fragments de leurs vers, qui ont quelque
chose du vers héroïque, et qui sont les plus anciens
monuments de la langue latine. A Rome, les triom-
phateurs laissèrent des inscriptions qui ont une appa-
rence de vers héroïques, telles que celles de Lucius
Emilius Regillus :
Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;
et celle d'Acilius Glabrion :
Fudit, fugat, prosternit maximas legiones.
Si on examine bien les fragments de la loi des Douze
Tables, on trouvera que la plupart des articles se ter-
minent par un vers adonique, c'est-à-dire par une fin
de vers héroïque; c'est ce que Gicéron imita dans ses
Lois, qui commencent ainsi :
Deos caste adeunto.
Pietatem adhibento.
De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par
le même Gicéron. Les enfants chantaient la loi des
Douze Tables, tanquam necessarium carmen. Geux des
Grétois chantaient de même la loi de leur pays, au
rapport d'Élien. — A ces observations joignez plusieurs
traditions vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les
poèmes de la déesse Isis (Platon). Lycurgue et Dracon
donnèrent leurs lois en vers aux Spartiates et aux
Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta en
vers les lois de Minos (Maxime de Tyr).
DE L'HISTOIRE 429
Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite
rapporte dans les Mœurs des Germains, que ce peuple
conservait en vers les souvenirs des premiers âges ; et,
dans sa note sur ce passage, Juste-Lipse dit la même
chose des Américains. L'exemple de ces deux nations,
dont la première ne fut connue que très tard des
Romains, et dont la seconde a été découverte par les
Européens il y a seulement deux siècles, nous donne
lieu de conjecturer qu'il en a été de même de toutes
les nations barbares, anciennes et modernes. La chose
est hors de doute pour les anciens Perses et pour les
Chinois. Au rapport de Festus, les guerres puniques
furent écrites par Nsevius en vers héroïques, avant de
l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le premier
écrivain latin, avait écrit dans un jjoème héroïque
appelé la Romanide, les annales des anciens Romains.
Au moyen âge, les historiens latins furent des poètes
historiques, comme Gunterus, Guillaume de Fouille et
autres. Nous avons vu que les premiers écrivains dans
les nouvelles langues de l'Europe avaient été des
versificateurs. Dans la Silésie, province où il n'y a
guère que des paysans, ils apportent en naissant le
don de la poésie. En général, l'allemand conserve ses
origines héroïques, et voilà pourquoi on traduit si heu-
reusement en allemand les mots composés du grec,
surtout ceux du langage poétique. Adam Rochemberg
l'a remarqué, mais sans en comprendre la cause.
Bernegger a fait de toutes ces expressions un cata-
logue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peis-
cher, dans son Index de grœcœ et germanicx lingux
analogia. La langue latine a aussi laissé des exemples
nombreux de ces compositions formées de mots
430 PHILOSOPHIE
entiers ; et les poètes, en continuant à se servir de ces
mots composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette
facilité de composition dut être une propriété com-
mune à toutes les langues primitives. Elles se créèrent
d'abord des noms, ensuite des verbes, et lorsque les
verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-
mêmes. Yoilà les principes de tout ce qu'a écrit
Morhof dans ses recherches sur la langue et la poésie
allemandes *.
Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur
commune des grammairiens qui prétendent que la prose
précéda les vers, et avoir montré dans V origine de la^
poésie^ telle que nous l'avons découverte, V origine des
langues et celle des lettres.
§ VI.
Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés.
1. D'après tout ce que nous venons d'établir en
vertu de cette logique poétique, relativement à l'origine
des langues, nous reconnaissons que c'est avec raison
que les premiers auteurs du langage furent réputés
sages dans tous les âges suivants, puisqu'ils donnèrent
aux choses des noms conformes à leur nature, et remar-
quables par la propriété. Aussi nous avons vu que.
1. Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé dans les
axiomes : Si les savants s'appliquent à trouver les origines de la langue
allemande en suivant nos principes, ils y feront d'étonnantes décou-
vertes. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 431
chez les Grecs et les Latins, nom et nature signifièrent
souvent la même chose.
2. La topique commença avec la critique. La topique
est l'art qui conduit l'esprit dans sa première opé-
ration, qui lui enseigne les aspects divers {les lieux,
TCTCoi) que nous devons épuiser, en les observant suc-
cessivement, pour connaître dans son entier l'objet
que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation
humaine se livrèrent à une topique sensible, dans
laquelle ils unissaient les propriétés, les qualités
ou rapports des individus ou des espèces, et les
employaient tout concrets à former leur genres poéti-
ques ; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le
premier âge du monde s'occupa de la première opé-
ration de l'esprit.
Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Provi-
dence fit naître la topique avant la critique. 11 est
naturel de connaître d'abord les choses, et ensuite de
\q^ juger. La topique rend les esprits inventifs, comme
la critique les rend exacts. Or, dans les premiers temps
les hommes avaient à trouver, à inventer toutes les
choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réflé-
chira, trouvera que les choses utiles ou nécessaires à
la vie, et même celles qui ne sont que de commodité,
d'agrément ou de luxe, avaient déjà été trouvées par
les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.
Nous l'avons dit dans un axiome : Les enfants sont
grands imitateurs; la poésie nest qiiimitatio7i; les arts
ne sont que des imitations de la nature, qu'une poésie
réelle. Ainsi, les premiers peuples qui nous repré-
sentent Y enfance du genre humain, fondèrent d'abord
le monde des arts ; les philosophes qui vinrent long-
432 PHILOSOPHIE
temps après, et qui nous en représentent \s, vieillesse^
fondèrent le monde des sciences qui compléta le
système de la civilisation humaine.
3. Cette histoire des idées humaines est confirmée,
d'une manière singulière, par Yhistoire de la philosophie
elle-même. La première méthode d'une philosophie
grossière encore fut l'aÙToil^'a ou évidence des sens; nous
avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle vivacité
avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite
vint Ésope, symbole des moralistes que nous appelle-
rons vulgaires; Ésope, antérieur aux sept sages de la
Grèce, employa des exemples pour raisonnements; et
comme l'âge poétique durait encore , il tirait ces
exemples de quelque fiction analogue, moyen plus
puissant sur l'esprit du vulgaire que les meilleurs
raisonnements abstraits ^ Après Ésope vint Socrate : il
commença la dialectique par Y induction qui conclut de
plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est
en question. Avant Socrate , la médecine, fécondant
l'observation par l'induction, avait produit Hippocrate,
le premier de tous les médecins pour le mérite
comme pour l'époque, Hippocrate auquel fut si bien
dû cet éloge immortel : Nec fallit quemquam, nec
falsus ah ullo est. Au temps de Platon, les mathé-
matiques avaient, par la méthode de composition dite
synthèse^ fait d'immenses progrès dans l'école de
Pythagore, comme on peut le voir par le Timée. Grâce
à cette méthode, Athènes florissait alors par la cul-
ture de tous les arts qui font la gloire du génie
humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par
1. Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa ramena à
l'obéissance le peuple romain. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 433
la musique et les arts du dessin. Ensuite vinrent
Aristote et Zenon; le premier enseigna le syllogisme^
forme de raisonnement qui n'unit point les idées parti-
culières pour former des idées générales, mais qui
décompose les idées générales dans les idées particu-
lières qu'elles renferment ; quant au second, sa méthode
favorite , celle du sorite , analogue à celle de nos
modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le ren-
dant trop subtil. Dès lors la philosophie ne produisit
aucun fruit remarquable pour l'avantage du genre
humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi grand
philosophe que profond politique, recommande Vinduc-
tion dans son Organum. Les Anglais, qui suivent ce
précepte, tirent de Vinduction les plus grands avan-
tages dans la philosophie expérimentale.
4. Cette histoire des idées humaines montre jusqu'à
l'évidence Terreur de ceux qui, attribuant, selon le
préjugé vulgaire, une haute sagesse aux anciens, ont
cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et les
autres rois de Rome donnèrent à leurs peuples des
lois universelles. Telle est, la forme des lois les plus
anciennes qu'elles semblent s'adresser à un seul
homme ; d'un premier cas elles s'étendaient à tous les
autres, car les premiers peujjles étaient incapables d'idées
générales; ils ne pouvaient les concevoir avant que les
faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le
procès du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est
autre chose que la sentence portée contre Y illustre
accusé, par les duumvirs qui avaient été créés par le
roi pour ce jugement \ Cette loi de Tullus est un
1. Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même Horace, parce
qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel jugement, explication tout
431 PHILOSOPHIE
exemple, dans le sens où l'on dit châtiments exemplaires.
S'il est vrai, comme le dit Aristote, que les républiques
héroïques n avaient pas de lois pénales, il fallait que les
exemples fussent d'abord réels; ensuite vinrent les
exemples abstraits. Mais lorsque l'on eut acquis des
idées générales, on reconnut que la propriété essen-
tielle de la loi devait être V universalité, et l'on établit
cette maxime de jurisprudence : Legibus, non exemplis
est judicandum.
à fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris que dans un sénat héroïque, c'est-
à-dire aristocratique, un roi n'avait d'autre puissance que celle de créer des
duumvirs ou commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités
héroïques ne se composait que de nobles, auxquels l'accusé déjà condamné
pouvait toujours en appeler. (Vico.)
DE L'HISTOIRE «5
CHAPITRE IV
DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE l'oRIGINE DES VERTUS VULGAIRES
QUI RÉSULTÈRENT DE l'iNSTITUTION DE LA RELIGION ET DES
MARIAGES.
Ld. métaphysique des philosophes commence par éclairer
l'âme humaine, en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin
qu'ensuite la logique, la trouvant préparée à mieux
distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de
raisonnement par le secours desquelles la morale
purifie le cœur de l'homme. De même la métaphysique
poétique des premiers humains les frappa d'abord par
la crainte de Jupiter, dans lequel ils reconnurent le
pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes
aussi bien que leurs corps par celte fiction efî'rayante.
Incapables d'atteindre encore une telle idée par le
raisonnement, ils la conçurent par un sentiment faux
dans la matière, mais vrai dans la forme. De cette
logique conforme à leur nature sortit la morale poétique,
qui d'abord les rendit pieux. La piété était la base sur
laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En
effet, chez toutes les nations, la piété a été générale-
436 PHILOSOPHIE
ment la mère des vertus domestiques et civiles; la
religion seule nous apprend à les observer, tandis que
la philosophie nous met plutôt en état d'en discourir.
La vertu commença par V effort. Les géants enchaînés
sous les monts par la terreur religieuse que la foudre
leur inspirait s abstinrent désormais d'errer à la manière
des bêtes farouches, dans la vaste forêt qui couvrait la
terre, et prirent l'habitude de mener une vie séden-
taire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils
devinrent plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà
l'un de ces grands bienfaits que dut au ciel le genre
humain^ selon la tradition vulgaire, quand il régna sur
la terre par la religion des auspices. Par suite de ce
premier effort^ la vertu commença à poindre dans les
âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évi-
tèrent de les satisfaire à la face du ciel qui leur causait
un tel effroi, et chacun d'eux s'efforça d'entraîner dans
sa caverne une seule femme dont il se proposait de
faire sa compagne pour la vie. Ainsi la Vénus humaine
succédant à la Vénus brutale^ ils commencèrent à
connaître la pudeur, qui, après la rehgion, est le prin-
cipal lien des sociétés. Ainsi s'établit le mariage^ c'est-
à-dire V union charnelle faite selon la pudeur et avec la
crainte d'un Dieu. C'est le second principe de la science
nouvelle, lequel dérive du premier (la croyance à une
Providence) .
Le mariage fut accompagné de trois solennités. —
La première est celle des auspices de Jupiter, auspices
tirés de la foudre qui avait décidé les géants à les
observer. De cette divination, sortes , les Latins défi-
nirent le mariage, omnis vitœ consortium ^ et appelèrent
le mari et la femme consortes. En italien, on dit vulgai-
DE L'HISTOIRE 437
rement que la fille qui se marie prende sorte. Aussi
est-ce un principe du droit des gens que la femme suive
la religion publique de son mari. — La seconde solen-
nité consiste dans le voile dont la jeune épouse se
couvre en mémoire de ce premier mouvement de
pudeur qui détermina l'institution des mariages. — La
troisième, toujours observée par les Romains, fut d'en-
lever l'épouse avec une feinte violence pour rappeler
la violence véritable avec laquelle les géants entraî-
nèrent les premières femmes dans leurs cavernes.
Les hommes se créèrent, sous le nom de Junon, un
symbole de ces mariages solennels. C'est le premier de
tous les symboles divins après celui de Jupiter...
Considérons le genre de vertu que la religion donna
à ces premiers hommes : ils furent prudents de cette
sorte de prudence que pouvaient donner les auspices
de Jupiter; justes envers Jupiter en le redoutant
(Jupiter, jus et pater) et envers les hommes en ne se
mêlant point des affaires d'autrui. C'est l'état des
géants, tels que Polyphème les représente à Ulysse,
isolés dans les cavernes de la Sicile. Cette justice
n'était au fond que l'isolement de l'état sauvage. Ils
pratiquaient la co7itinence, en ce qu'ils se contentaient
d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le courage,
Vindustrie^ la magnanimité, les vertus de l'âge d'or,
pourvu que nous n'entendions point par âge d'or ce
qu'ont entendu dans la suite les poètes efféminés. Les
vertus du premier âge, à la fois religieuses et barbares,
furent analogues à celles qu'on a tant louées dans les
Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre, l'ado-
438 PHILOSOPHIE
raient comme un dieu et justifiaient leurs meurtres
par cette religion sanguinaire.
Cette morale des nations superstitieuses et farouches
du paganisme produisit chez elles l'usage de sacrifier
aux dieux des victimes humaines. Lorsque les Phéni-
ciens étaient menacés de quelque grande calamité,
leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfants
(Philon, Quinte -Curce). Garthage, colonie de Tyr,
conserva cette coutume. Les Grecs la pratiquèrent
aussi, comme on le voit par le sacrifice d'Iphigénie\
Les sacrifices humains étaient en usage chez les Gaulois
(César) et chez les Bretons (Tacite). Ce culte sacrilège
fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient
les Gaules et par Claude aux Gaulois eux-mêmes
(Suétone).
Les orientalistes veulent que ce soient les Phéni-
ciens qui aient répandu dans tout le monde les sacri-
fices de leur Moloch. Mais Tacite nous assure que les
sacrifices humains étaient en usage dans la Germanie,
contrée toujours fermée aux étrangers ; et les Espagnols
les retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là
au reste du monde.
Telle était la barbarie des nations à l'époque même
où les anciens Germains voyaient les dieux sur la terre,
1. On s'étonnera peu de ce dernier événement, si l'on songe à l'étendue
illimitée de la puissance paternelle des premiers hommes du paganisme, de
ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans borne chez les nations les
plus éclairées, telles que la grecque ; chez les plus sages, telles que la romaine ;
jusqu'aux temps de la plus haute civilisation, les pères y avaient le droit de
faire périr leurs enfants nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur
que nous inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de
Brutus condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 439
OÙ les anciens Scythes, où les Américains brillaient de
ces vertus de Vâge d'or exaltées par tant d'écrivains. Les
victimes humaines sont appelées dans Plante victimes
de Saturne, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
l'âge d'or du Latium ; tant il est vrai que cet âge fut
celui de la douceur, de la bénignité et de la justice!
Rien n'est plus vain, nous devons le conclure de tout
ce qui précède, que les fables débitées par les savants
sur \ innocence de Vâge d'or chez les païens. Cette inno-
cence n'était autre chose qu'une superstition fanatique
qui, frappant les premiers hommes de la crainte des
dieux que leur imagination avait créés, leur faisait
observer quelque devoir malgré leur brutalité et leur
orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette supersti-
tion, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne
croire aucune divinité, que de rendre aux dieux ce
culte impie. Mais il a tort d'opposer l'athéisme à cette
religion, quelque barbare qu'elle pût être. Sous l'in-
fluence de cette religion se sont formées les plus
illustres sociétés du monde, l'athéisme n'a rien fondé.
Nous venons de traiter de la morale du premier âge
ou morale divine; nous traiterons plus tard de la
morale héroïque.
«0 PHILOSOPHIE
CHAPITRE V
DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ECONOMIE,
DANS LES AGES POÉTIQUES,
§1.
De la famille composée des parents et des enfants, sans esclaves
ni serviteurs.
Les héros sentirent , par l'instinct de la nature
humaine, les deux vérités qui constituent toute la
science économique, et que les Latins conservèrent
dans les mots educere^ educare, relatifs, l'un à l'éduca-
tion de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons
d'abord de la première de ces deux éducations.
Les premiers pères furent à la fois les sages, les
prêtres et les rois ou législateurs de leurs familles*. Ils
durent être dans la famille des rois absolus, supérieurs
1. C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des anciens qui a trompé
Platon et lui a fait regretter les temps où les philosophes régnaient
les rois étaient philosophes. (Vico.)
ou
DE L'HISTOIRE 441
à tous les autres membres, et soumis seulement à
Dieu. Leur pouvoir fut armé des terreurs d'une reli-
gion effroyable, et sanctionné par les peines les plus
cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que
Platon reconnaît les premières pères de famille \ —
Remarquons seulement ici que les hommes, sortis de
leur liberté native, et domptés par la sévérité du gou-
vernement de la famille^ se trouvèrent préparés à obéir
aux lois du gouvernement civil qui devait lui succéder.
Il en est resté cette loi éternelle, que les républiques
seront plus heureuses que celle qu'imagina Platon,
toutes les fois que les pères de famille n'enseigneront
à leurs enfants que la religion, et qu'ils seront admi-
rés des fils comme leurs sages^ révérés comme leurs
prêtres, et redoutés comme leurs rois.
Quant à la seconde partie de la science économique,
l'éducation des corps, on peut conjecturer que, par
l'effet des terreurs religieuses, de la dureté du gou-
vernement des pères de famille et des ablutions
sacrées, les fils perdirent peu à peu la taille des
géants, et prirent la stature convenable à des hommes.
Admirons la Providence, d'avoir permis qu'avant cette
époque les hommes fussent des géants : il leur fallait.
1. Cette tradition mal interprétée a jeté tous les politiques dans l'erreur
de croire que la première forme des gouvernements civils aurait été la
monarchie. Partant de cette erreur, ils ont établi pour principe de leur fausse
science que la royauté tirait son origine de la violence, ou de la fraude
qui aurait bientôt éclaté en violence. Mais à cette époque où les hommes
avaient encore tout Torgueil farouche de la liberté bestiale, cette simplicité
grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la nature pour
aliments, de l'eau des fontaines pour boisson, et des cavernes pour abri
pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle où tous les pères étaient
souverains de leur famille, on ne peut comprendre comment la fraude ou la
force eussent assujetti tous les hommes à un seul. (Vico.)
442 PHILOSOPHIE
dans leur vie vagabonde, une complexion robuste
pour supporter rinclémence de l'air et l'intempérie des
saisons ; il leur fallait des forces extraordinaires pour
pénétrer la grande forêt qui couvrait la terre, et qui
devait être si épaisse dans les temps voisins du
déluge...
La grande idée de la science économique fut réalisée
dès l'origine, savoir : qu'il faut que les pères, par leur
travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patri-
moine où ils trouvent une subsistance facile, com-
mode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun
rapport avec les étrangers, quand même toutes les res-
sources de l'état social viendraient à leur manquer,
quand même il n'y aurait plus de cités; de sorte qu'en
supposant les dernières calamités, les familles suhsis-
tent, comme origine de nouvelles nations. Ils doivent
laisser ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un
air sain, qui possèdent des sources d'eaux vives, et
dont la situation^ naturellement forte^ leur assure un
asile dans le cas où les cités périraient; il faut enfin
que ce patrimoine comprenne de vastes campagnes
assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la
ruine des cités voisines, viendraient s'y réfugier^ les
cultiveraient et en reconnaîtraient le propriétaire
pour seigneur. Ainsi la Providence ordonna l'état de
famille, employant, non la tyrannie des lois, mais la
douce autorité des coutumes. (Yoy. axiome 104, le passage
cité de Dion-Gassius.) Les forts, les puissants des pre-
miers âges, établirent leurs habitations au sommet
des montagnes. Le latin arces, l'italien rocce, ont, outre
leur premier sens, celui de forteresses.
Tel fut Tordre établi par la Providence, pour com-
DE L'HISTOIRE 443
mencer la société païenne. Platon en fait honneur à la
prévoyance des premiers fondateurs des cités. Cepen-
dant , lorsque la barbarie antique , reparaissant au
moyen âge, détruisait partout les cités, le même ordre
assura le salut des familles^ d'où sortirent les nouvelles
nations de TEurope. Les Italiens ont continué à dire
castella, pour seigneuries. En effet, on observe généra-
lement que les cités les plus anciennes, et presque
toutes les capitales, ont été bâties au sommet des mon-
tagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines,
summo locOj ilhistri loco nati, pour dire les nobles;
imo, obscuro loco nati, pour désigner les plébéiens : les
premiers habitaient les cités, les seconds les cam-
pagnes.
C'est par rapport aux sources vives dont nous avons
parlé, que les politiques regardent la communauté des
eaux comme l'occasion de Vunion des familles. De là
les premières associations furent dites par les Grecs
9paTp{a'. (peut-être de çpiap, puits), comme les premiers
villages furent appelés pagi par les Latins, du motxYjyY),
fontaine. Les Romains célébraient les mariages par
l'emploi solennel de Veaic et du feu : parce que les
premiers mariages furent contractés naturellement par
des hommes et des femmes qui avaient feaio et le feu
en commun, comme membres de la même famille, et
dans l'origine comme frères et sœurs. Le dieu du foyer
de chaque maison était appelé lar ; d'où focus laris.
C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux de
la maison, deivei parentum (loi des Douze Tables, de
parricidio) ; comme parle l'histoire sainte, le Dieu de
nos pères, le Dieu d'Abraham, d^Isaac, de Jacob. De là
414 PHILOSOPHIE
encore la loi que propose Gicéron : Sacra familiaria
perpétua manento ; et les expressions si fréquentes
dans les lois romaines, filius familias in sacris pater-
nis, sacra patria pour la puissance paternelle. Ce res-
pect du foyer domestique était commun aux barbares
du moyen âge, puisque même au temps de Boccace,
qui nous l'atteste dans sa Généalogie des dieux^ c'était
l'usage à Florence qu'au commencement de chaque
année, le père de famille, assis à son foyer, près d'un
tronc d'arbre auquel il mettait le feu, jetât de l'encens
et versât du vin dans la flamme ; usage encore observé
par le petit peuple de Naples, le soir de la vigile de
Noël. On dit aussi tant de feux, pour tant de familles.
L'institution des sépultures, qui vint après celle des
mariages, résulta de la nécessité de cacher des objets
qui choquaient les sens. Ainsi commença la croyance
universelle de Yimmortalité des âmes humaifies, appe-
lées dii mânes, et dans la loi des Douze Tables, deivei
parentum...
Les philologues et les pJdlosophes ont pensé commu-
nément que, dans ce qu'on appelle Vétat de nature, les
familles n'étaient composées que de fils; elles le furent
aussi de serviteurs ou famuli, d'où elles tirèrent prin-
cipalement ce nom. Sur cette économie incomplète ils
ont fondé une fausse politique, comme la suite doit le
démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter
de la politique des premiers âges, en prenant pour
point de départ ces serviteurs ou famuli, qui appartien-
nent proprement à l'étude de V économie.
DE LHISTOIRE «5
§11.
Des familles composées de serviteurs, antérieures à l'existence des cités,
et sans lesquelles cette existence était impossible.
Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs
des géants impies qui étaient restés dans la commu-
nauté des fe^niines et des biens^ et dans les querelles
qu'elle produisait, les hommes simples et débonnaires
dans le langage de Grotius, les abando7inés de Dieu
dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échap-
per aux violents de Hobbes, de se réfugier aux autels
des forts. Ainsi un froid très vif contraint les bêtes sau-
vages à venir chercher un asile dans les lieux habités.
Les chefs de famille, plus courageux parce qu'ils
avaient déjà formé une première société, recevaient
sous leur protection ces malheureux réfugiés, et
tuaient ceux qui osaient faire des courses sur leurs
terres. Déjà héros par leur naissance^ puisqu'ils étaient
nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils
devinrent héros par la vertu. Dans ce dernier genre
d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à
tous les peuples de la terre, puisqu'ils surent égale-
ment
Parcere subjectis, et debellare superbos.
Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation,
avaient été conduits à la société par la religion et par
Vinstinct naturel de propager la race humaine, causes
honorables qui produisirent le mariage, la p)remière et
446 PHILOSOPHIE
la plus noble amitié du monde. Les seconds qui en-
trèrent dans la société, y furent contraints par la néces-
sité de sauver leur vie. Cette société, dont Vutilité était
le but, fut d'une nature servile. Aussi les réfugiés ne
furent protégés par les héros qu'à une condition juste
et raisonnable, celle de gagner eux-mêmes leur vie en
travaillant pour les héros^ comme leurs serviteurs. Cette
condition analogue à l'esclavage fut le modèle de celle
où l'on réduisit les prisonniers faits à la guerre, après
la formation des cités.
Ces premiers serviteurs se nommaient, chez les
Latins, vernœ, tandis que les fils des héros, pour se
distinguer, s'appelaient liberi. Du reste, ces derniers
n'avaient aucune autre distinction : dominum ac ser-
vum nullis educationis deliciis dignoscas. Ce que Tacite
dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers
peuples barbares ; et nous savons que, chez les anciens
Romains, le père de famille avait droit de vie et de
mort sur ses fils, et la propriété absolue de tout ce
qu'ils pouvaient acquérir, au point que, jusqu'aux
Empereurs, les fils et les esclaves ne différaient en
rien sous le rapport du pécule. Ce mot liberi signifia
aussi d'abord nobles : les arts libéraux sont les arts
nobles; liberalis répond à l'italien gentile. Chez les
Latins, les maisons nobles s'appelaient gentes; ces
premières gentes se composaient des seuls nobles, et
les seuls 7iobles furent libres dans les premières cités.
Les serviteurs furent aussi appelés clientes, et ces
clientèles furent la première image des fiefs, comme
nous le verrons plus au long.
Sous le nom seul du père de famille étaient compris
DE L'HISTOIRE 447
tous ses fils j tous ses esclaves et serviteurs. Ainsi, dans
les temps héroïques on put dire avec vérité, comme
Homère le dit d'Ajax , le rempart des Grecs (xupYoç
'Axa(ù)v), que seul il combattait contre l'armée entière
des Troyens ; on put dire qu'Horace soutint seul sur
un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi
l'on doit entendre Ajax, Horace, avec leurs compagnons
ou serviteurs. 11 en fut précisément de même dans la
seconde barbarie [dans celle du moyen âge] ; quarante
héros normands, qui revenaient de la terre sainte,
mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient
Salerne assiégée.
C'est à cette protection accordée par les héros à ceux
qui se réfugièrent sur leurs terres, qu'on doit rappor-
ter l'origine àes fiefs. Les premiers furent d'abord des
fiefs roturiers personnels , ipour lesquels les vassaux
étaient vades,. c'est-à-dire obligés personnellement à
suivre les héros partout où ils les menaient pour cul-
tiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les
jugements (re^, et actores). Du vas des Latins, du pàç
des Grecs, dérivèrent le was et le wassus employés par
les feudistes barbares pour signifier vassal. Ensuite
durent venir les fiefs roturiers réels, pour lesquels les
vassaux durent être les premiers jor^c^e^ ou mancipes
obligés sur biens immeubles ; le nom de mancijws resta
propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor
public.
Nous venons de donner la première origine des
asiles. C'est en ouvrant un asile que Cadmus fonde
Thèbes, la plus ancienne cité de la Grèce. Thésée
fonde Athènes en élevant Y autel des malheureux, nom
448 PHILOSOPHIE
bien convenable à ceux qui erraient auparavant,
dénués de tous les biens divins et humains que la
société avait procurés aux. hommes pieux. Romulus
fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, vêtus
urhes condentium coiisilium^ dit Tite-Live. De là
Jupiter reçut le titre ù! hospitalier . Étranger se dit en
latin hospes.
III.
Corollaires relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement
des parties.
Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses
nécessaires à la vie, ne recueillant d'autres fruits que
les productions spontanées de la nature, ignorant
l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire tout
corps, toute matière, ne pouvaient certainement con-
naître les contrats qui, selon l'expression moderne,
se font par le seul consentement. L'ignorance et la gros-
sièreté sont naturellement soupçonneuses; aussi les
hommes ne pouvaient connaître les engagements de
bonne foi. Ils assuraient toutes les obligations, en
employant la maiyi, soit en réalité, soit par fiction en
ajoutant à l'acte la garantie des stipulations solen-
nelles; de là ce titre célèbre dans la loi des Douze
Tables : Si quis nexum faciet mancipiumque, uti lingua
nuncupassit, itajus esto. Un tel état civil étant supposé,
nous pouvons en inférer ce qui suit.
I. On dit que dans les temps les plus anciens les
achats et les ventes se faisaient par échange, lors même
DE L'HISTOIRE 449
qu'il s'agissait d'immeubles. Ces échanges ne furent
autre chose que les cessions de terres faites au moyen
âge, à charge de cens seigneurial {livelli}. Leur utilité
consistait en ce que l'une des parties avait trop de
terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
II. Les locations de maisons ne pouvaient avoir lieu
lorsque les cités étaient petites, et les habitations
étroites. On doit croire plutôt que les propriétaires
fonciers donnaient du terrain pour qu'on y bâtit; toute
location se réduisait donc à un cens territorial.
III. Les locations de terres durent être emphytéo-
tiques. Les grammairiens ont dit, sans en comprendre
le sens, que clientes était quasi colentes. Ces locations
de terres répondent aux clientèles des Latins.
lY. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on
ne trouve dans les anciennes archives du moyen âge
d'autres contrats que des contrats de cens seigneurial
pour des maisons ou pour des terres, soit perpétuel,
soit à temps.
V. Cette dernière observation explique peut-être
pourquoi l'emphytéose est un contrat de droit civil,
c'est-à-dire du droit héroïque des Romains. A ce droit
héroïque Ulpien oppose le droit naturel des peuples
civilisés {gentium humanarum)\ il les appelle civilisés
ou humains^ par opposition aux barbares des premiers
temps ; et il ne peut entendre parler des barbares qui
de son temps se trouvaient hors de l'Empire, et dont
par conséquent le droit n'importait point aux juriscon-
sultes romains.
VI. Les contrats de société étaient inconnus, par un
effet de l'isolement naturel des premiers hommes.
Clhaque père de famille s'occupait uniquement de ses
29
450 PHILOSOPHIE
affaires, sans se mêler de celles des autres, comme
Polyphème le dit à Ulysse dans V Odyssée.
YII. Pour la même raison, il n'y avait point de man-
dataires. De là cette maxime qui est restée dans le
droit civil : nous ne pouvons acquérir par une personne
qui n'est point sous notre puissance, per extraneam
personam acqairi nemini.
YIII. Le droit des nations civilisées^ humanarum,
comme ditUlpien, ayant succédé aux droits des nations
héroïques^ il se fît une telle révolution, que le co7itrat
de vente, qui anciennement ne produisait point d'action
de garantie, si on n'avait point stipulé en cas d'évic-
tion la cause pénale appelée stipulatio duplse, est
aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats
appelés de bobine foi, parce que naturellement elle doit
y être observée sans qu'elle ait été promise.
DE L'HISTOIRE 451
CHAPITRE VI
DE LA POLITIQUE POETIQUE.
§1.
Origine des premières républiques, dans la forme la plus rigoureusement
aristocratique.
Les familles se formèrent donc de ces serviteurs
[famuli) reçus sous la protection des héros. Nous avons
déjà vu en eux les premiers membres d'une société
politique {socii). Leur vie dépendait de leurs seigneurs ^
et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs
enfants *. Mais les fils de famille se trouvaient, à la
1. Aristote définit les fils, des instruments animés de leurs pères; et
jusqu'au temps où la constitution de Rome devint entièrement démocratique,
les pères de famille conservèrent dans son intégrité cette monarchie domes-
tique. Dans les premiers siècles, ils pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois
fois. Plus tard, lorsque la civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se
452 PHILOSOPHIE
mort de leurs pères, affranchis de ce despotisme
domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfants.
Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de Idipuis-
sance paternelle est lui-même appelé père de famille.
Les serviteurs^ au contraire, étaient obligés de passer
leur vie dans le même état de dépendance. Après bien
des années, ils durent naturellement se lasser de leur
condition, et se révolter contre les héros. Nous avons
déjà indiqué dans les axiomes, d'une manière géné-
rale, que les serviteurs avaient fait violence aux héros
dans Vétat de famille^ et que cette révolution avait occa-
sionné la naissance des républiques. Dans une telle
nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en
corps politique^ pour résister à la multitude de leurs
serviteurs révoltés, en mettant à leur tête l'un d'entre
eux distingué par son courage et par sa présence
d'esprit; de tels chefs furent appelés rois, du mot
regere, diriger. De cette manière, on peut dire avec
Pomponius, rébus ipsis dictajitibus régna condita;
pensée profonde, qui s'accorde bien avec le principe
fit par trois ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours
le même pouvoir sur leurs enfants et leurs esclaves. On a retrouvé les mêmes
mœurs dans les Indes occidentales : les pères y vendaient réellement leurs
enfants; et en Europe les Moscovites et les Tartares peuvent exercer quatre
fois le même droit. Tout ceci prouve combien les modernes se sont mépris sur
le sens du mot célèbre : Les barbares n'ont point sur leurs enfants le
même pouvoir que les citoyens romains. Cette maxime des jurisconsultes
anciens se rapporte aux nations vaincues par le peuple romain. La victoire
leur ôtant tout droit civil, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus
conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la nature^ les
liens naturels du sang, cognationes, et d'un autre côté le domaine naturel
ou bonitaire; en tout cela, leurs obligations étaient simplement naturelles,
de jure naturali gentium, en ajoutant, avec Ulpien, humanarum. Mais
pour les peuples indépendants de l'Empire, ces droits furent civils, et préci-
sément les mêmes que ceux des citoyens romains. (Vico.) . . .
DE L'HISTOIRE 453
établi par la jurisprudence romaine : le droit naturel
des gens a été fondé par la Providence divine {jus natu-
rale gentium divina Providentia constitutmn). Les pères
étant rois et souverains de leurs familles, il était impos-
sible, dans la fîère égalité de ces âges barbares,
qu'aucun d'entre eux cédât à un autre ; ils formèrent
donc des séiiats régnants^ c'est-à-dire composés d'autant
de rois des familles, et, sans être conduits par aucune
sagesse humaine, ils se trouvèrent avoir uni leurs
intérêts privés dans un intérêt commun, que l'on
appela patria, sous -entendu reSj c'est-à-dire intérêt
des pères. Les nobles, seuls citoyens des premières
patries, se nommèrent patriciens. Dans ce sens, on
peut regarder comme vraie la tradition selon laquelle
on ne consultait que la 7iature dans l'élection des rois
des premiers âges. Deux passages précieux de Tacite,
qu'on lit dans les Mœurs des Germains, appuient cette
tradition et nous donnent lieu de conjecturer que
l'usage dont il parle était celui de tous les premiers
peuples : Non casus, non fortuita conglobatio turmam
aut cuneum facit, sed familix et propinquitates ; duces
exemplo potius quam imperio, si prompti, si conspicui,
si a7ite aciem agant, admiratione prœsunt. Tels furent
les premiers rois. Ce qui le prouve, c'est que les
poètes n'imaginèrent pas autrement Jupiter, le roi des
hommes et des dieux. On le voit dans Homère s'excuser
auprès de Thétis de n'avoir pu contrevenir à ce que
les dieux avaient une fois déterminé dans le grand
conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui
convient au roi d'une aristocratie? En vain les Stoï-
ciens voudraient nous présenter ici Jupiter comme
soumis à leur destin; Jupiter et tous les dieux ont tenu
sr
454 PHILOSOPHIE
conseil sur les choses humaines, et les ont par consé-
quent déterminées par l'effet d'une volonté libre. Ce
passage nous en explique deux autres, où les politiques
croient à tort qu'Homère désigne la monarchie : c'est
lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté d'Achille,
et qu'Ulysse persuade aux Grecs, qui se soulèvent
pour retourner dans leur patrie, de continuer le siège
de Troie. Dans les deux passages, il est dit qu'tm seul
est roi : mais dans l'un et l'autre il s'agit de la guerre^
dans laquelle il faut toujours un seul chef, selon la
maxime de Tacite : eam esse imperandi conditionem^ ut
non aliter ratio constet, quam si uni reddatur. Du reste,
partout où Homère fait mention des héros, il leur
donne l'épithète de rois; ce qui se rapporte à merveille
au passage de la Genèse où Moïse, énumérant les
descendants d'Ésaii, les appelle tous rois, duces (c'est-
à-dire capitaines) dans la Yulgate. Les ambassadeurs
de Pyrrhus lui rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome
un sénat de rois.
Sans l'hypothèse d'une révolte de serviteurs, on ne
peut comprendre comment les pères aurâieni consenti
à assujettir leurs monarchies domestiques à la souve-
raineté de l'ordre dont ils faisaient partie. C'est la
nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier
le moins qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par
leur courage, et seulement autant qu'il est nécessaire
pour conserver le reste. Aussi voyons-nous souvent
dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient
virtute parta iper flagitium ainittere. Du moment qu'il
est établi (nous l'avons démontré et nous le démontre-
rons mieux encore) que les gouvernements ne sont
point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul,
DE L'HISTOIRE 435
peut-on, en embrassant tous les cas humainement
possibles, imaginer d'une autre manière comment le
pouvoir civil se forma par la réunion du pouvoir
domestique des pères de famille, et comment le domaine
éminent des gouvernements résulta de l'ensemble des
domaines naturels, que nous avons déjà indiqués
comme ayant été ex jure optimo^ c'est-à-dire libres de
toute charge publique ou particulière?
Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis
à la fois du pouvoir sacerdotal et militaire, nous appa-
raissent dans la Grèce sous le nom à'Héraclides, dans
l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie Mineure,
sous celui de Curetés. Leurs réunions furent les
comices curiata, les plus anciens dont fasse mention
l'histoire romaine. Sans doute on y assistait d'abord
les armes à la main. Dans la suite, on n'y délibérait
plus que sur les choses sacrées, dont les choses pro-
fanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans
les premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au
passage d'Annibal de pareilles assemblées se tenaient
dans les Gaules ; mais nous voyons dans Tacite que
chez ces peuples les prêtres tenaient des assemblées
analogues, dans lesquelles ils ordonnaient les punitions^
comme si les dieux eussent été présents. Il était raison-
nable que les héros se rendissent en armes à ces réu-
nions, où l'on ordonnait le châtiment des coupables;
la souveraineté des lois est une dépendance de la sou-
veraineté des armes. Tacite dit aussi en général que
les Germains traitaient tout armés des affaires publi-
ques sous la présidence de leurs prêtres. On peut con-
jecturer qu'il en fut de même de tous les premiers
peuples barbares.
456 PHILOSOPHIE
D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des
Quirites ou Curetés dut être le droit naturel des gens
ou nations héroïques de l'Italie. Les Romains, pour dis-
tinguer leur droit de celui des autres peuples, l'appe-
lèrent jus Quiritum romanum. Si cette dénomination
avait eu pour origine la convention des Sabins et des
Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de Cure,
capitale des premiers, ce nom eût été Cureti et non
Quirites; et si cette capitale des Sabins se fût appelée
Cere^ comme le veulent les grammairiens latins, le
mot dérivé eût été Cerites^ expression qui désignait les
citoyens condamnés par les censeurs à porter les
charges publiques sans participer aux honneurs.
Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que
des nobles qui les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu
personne à qui commander, si l'intérêt commun ne
les eût décidés à satisfaire leurs clients révoltés, et à
leur accorder la première loi agraire qu'il y ait eu au
monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de
leurs privilèges, les héros ne leur accordèrent que le
domaine bonitaire des champs qu'ils leur assignaient.
C'est une loi du droit naturel des gens, que le domaine
suit la puissance. Or, les serviteurs ne jouissant d'abord
de la vie que d'une manière précaire dans les asiles
ouverts par les héros, il était conforme au droit et à
la raison qu'ils eussent aussi un domaine précaire, et
qu'ils en jouissent tant qu'il plairait aux héros de leur
conserver la possession des champs qu'ils leur avaient
assignés. Ainsi les serviteurs devinrent les premiers
plébéiens {plebs) des cités héroïques, où ils n'avaient
aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit
enlever Briséis par Agamemnon, cest, dii-il, un outrage
DE L'HISTOIRE «7
que Von ne ferait pas à un journalier qui na aucun
droit de citoyen. Tels furent les plébéiens de Rome jus-
qu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils arrachèrent
aux patriciens le droit des mariages. La loi des Douze
Tables avait été pour eux une seconde loi agraire par
laquelle les nobles leur accordaient le domaine quiri-
taire des champs qu'ils cultivaient; mais, puisqu'en
vertu du droit des gens, les étrangers étaient capables
du domaine civil ^ les plébéiens qui avaient la même
capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort
ils ne pouvaient laisser leurs champs à leur famille, ni
ah intestat^ ni par testament^ parce qu'ils n'avaient pas
les droits de suité^ d'agnation, de gentilité, qui dépen-
daient des mariages solennels; les champs assignés aux
plébéiens retournaient à leurs auteurs, c'est-à-dire aux
nobles. Aussi aspirèrent-ils à partager les privilèges
des mariages solennels ; non que, dans cet état de
misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jus-
qu'à s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait
appelé connubia cumpatribus. Ils demandèrent seule-
ment connubia patrum, c'est-à-dire la faculté de con-
tracter les mariages solennels, tels que ceux des
pères. La principale solennité de ces mariages était les
auspices publics {auspicia majora, selon Messala et
Yarron), ces auspices que les pères revendiquaient
comme leur privilège {auspicia esse sua). Demander le
droit des mariages, c'était donc demander le droit de
cité, dont ils étaient le principe naturel ; cela est si
vrai que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage
de la manière suivante : Omnis divini et humani juris
communicatio. Gomment définirait-on avec plus de
précision le droit de cité lui-même?
458 PHILOSOPHIE
§ II.
Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes
éternels des fiefs.
Conformément aux principes éternels des fiefs que
nous avons placés dans nos axiomes (80, 81), il y eut
dès la naissance des sociétés trois espèces de pro-
priétés ou domaines^ relatives à trois espèces de fiefs^
que trois classes de personnes possédèrent sur trois
sortes de choses : i^ domaine bonitaire des fiefs rotu-
riers [ou humains, en prenant le mot d'homme, comme
au moyen âge, dans le sens de vassal]; c'est la pro-
priété des fruits que les hommes, ou plébéiens, ou
clients, ou vassaux, tiraient des terres des héros, patri-
ciens ou nobles; 2° domaine quiritaire des fiefs nobles,
ou héroïques, ou militaires, que les héros se réservè-
rent sur leurs terres, comme droit de souveraineté;
dans la formation des républiques héroïques, ces fiefs
souverains, ces souverainetés privées s'assujettirent
naturellement à la haute souveraineté des ordres
héroïques régnants; 3** domaine civil, dans toute la pro-
priété du mot. Les pères de famille avaient reçu les
terres de la divine Providence, comme une sorte de
fiefs divins; souverains dans l'état de famille, ils for-
mèrent, par leur réunion, les ordres régnants dans l'état
des cités. Ainsi prirent naissance les souverainetés
civiles^ soumises à Dieu seul: Toutes les puissances
souveraines reconnaissent la Providence, et ajoutent
à leurs titres de majesté, par la grâce de Dieu; elles
doivent, en effet, avouer publiquement que c'est de
DE L'HISTOIRE 459
lui qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles
défendaient de l'adorer, elles tomberaient infaillible-
ment. Jamais il n'y eut au monde une nation d'athées^
de fatalistes, ni d'hommes qui rapportassent tous les
événements au hasard.
En vertu de ce droit de domaine éminent donné aux
puissances civiles par la Providence, elles sont maî-
tresses du peuple et de tout ce quil j^ossède. Elles peu-
vent disposer des personnes, des biens et du travail,
elles peuvent imposer des taxes et des tributs, lors-
qu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle domaine
du fonds jyublic [dominio de fundi), et que les écrivains
qui traitent du droit public appellent domaine éminent.
Mais les souverains ne peuvent l'exercer que pour
conserver l'État dans sa substance, comme dit l'École,
parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la
ruine ou la conservation de tous les intérêts parti-
culiers.
Les Romains ont connu, au moins par une sorte
d'instinct, cette formation des républiques, d'après les
principes éternels des fiefs. Nous en avons la preuve
dans la formule de la revendication : Aio hune fundum
meumesse ex jure Quiritium. Ils attachaient cette action
civile au domaine du fonds qui dépend de la cité et
dérive de la force pour ainsi dire centrale qui lui est
propre. C'est par elle que tout citoyen romain est sei-
gneur de sa terre par un domaine indivis (par une pure
distinction, de raison, comme dirait l'École). De là
l'expression ex jure Quiritium; Quirites, ainsi qu'on l'a
vu, signifiait d'abord les Romains armés de lances,
dans les réunions publiques qui constituaient la cité.
Telle est la raison, inconnue jusqu'ici, pour laquelle
460 PHILOSOPHIE
les fonds et tous les biens vacants reviennent au fisc :
c'est que tout patrimoine particulier est patrimoine
public par indivis ; tout propriétaire particulier man-
quant, le patrimoine particulier n'est plus désigné
comme partie, et se trouve confondu avec la masse du
tout. D'après la loi Papia Poppea (Des déshérences), le
patrimoine du célibataire sans parents revenait au fisc,
non comme héritage, mais comme pécule, adpopulum,
dit Tacite, tanquam omnium parentem...
Les premières cités se composèrent d'un ordre de
nobles et d'une foule de peuple. De l'opposition de ces
éléments résulta une loi éternelle, c'est que les plé-
béiens veulent toujours changer l'état des choses, les
nobles le maintenir; aussi dans les mouvements politi-
ques donne-t-on le nom d'optimales à tous ceux qui
veulent maintenir l'ancien état des choses {d'ops,
secours, puissance, entraînant une idée de stabilité).
Ici nous voyons naître une double division : 1. La
première, des sages et du vulgaire. Les héros avaient
fondé les Etats par la sagesse des auspices. C'est relati-
vement à cette division que le vulgaire conserva l'épi-
théte de profane, les nobles ou héros étant les prêtres
des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on
ôtait le droit de cité par une sorte d'excommunication
{aqua et igné interdicehantur). 2. La seconde division
fut celle de civis, citoyen, et hostis, hôte, étranger,
ennemi ; les premières cités se composaient des héros
et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les héros,
selon Aristote, juraient une éternelle inimitié aux plé-
béiens, hôtes des cités héroïques*.
1. L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres occasions l'idée d'ini-
DE L'HISTOIRE 461
§ m.
De l'origine du cens et du trésor public (aerarium, chez les Romains).
Dans les anciennes républiques, le cens consistait en
une redevance que les plébéiens payaient aux nobles
pour les terres qu'ils tenaient d'eux. Ainsi le cens des
Romains, dont on rapporte l'établissement à Servius
Tullius, fut dans le principe une institution aristocra-
tique.
Les plébéiens avaient encore à supporter les usures
intolérables des nobles, et les usurpations fréquentes
qu'ils faisaient de leurs champs; au point que, si l'on
en croit les plaintes de Philippe, tribun du peuple,
deux mille nobles finirent par posséder toutes les
terres qui auraient dû être divisées entre trois cent
mille citoyens. Environ quarante ans après l'expulsion
de Tarquin-le-Superbe, la noblesse, rassurée par sa
mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre
peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les
plébéiens paieraient au trésor public le cens qu'aupa-
ravant ils payaient à chacun des nobles, afin que le
trésor pût fournir à leurs dépenses dans la guerre.
Depuis cette époque, nous voyons le cens reparaître
dans l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les
nobles dédaignaient de présider au cens; il n'a pas
compris qu'ils repoussaient cette institution. Ce
rtitié : Paris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane, Jason de Médée, Énée de
Didon; ces enlèvements, ces trahisons étaient des actions héroïques. (Vico.)
462 PHILOSOPHIE
n'était plus le cens institué par Servius Tullius, lequel
avait été le fondateur de l'aristocratie. Les nobles, par
leur propre avarice, avaient déterminé l'institution du
nouveau cens, qui devint, avec le temps, le principe
de la démocratie.
L'inégalité des propriétés dut produire de grands
mouvements, des révoltes fréquentes de la part du
petit peuple. Fabius mérita le surnom de Maximus
pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant
que tout le peuple romain fût divisé en trois classes
(sénateurs, chevaliers et plébéiens), dans lesquelles les
citoyens se placeraient selon leurs facultés. Aupara-
vant, l'ordre des sénateurs, composé entièrement de
nobles, occupait seul les magistratures ; les plébéiens
riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent
leurs maux en voyant que la route des honneurs leur
était ouverte désormais. C'est ce changement, c'est la
loi Publilia, qui établirent la démocratie dans Rome,
et non la loi des Douze Tables, qu'on aurait apportée
d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de
ce qui regarde la constitution ancienne de Rome, nous
raconte que les nobles se plaignaient d'avoir plus
perdu par la loi Publilia que gagné par toutes les vic-
toires qu'ils avaient remportées la même année ^
Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la
cité, il arriva que le domaine civil ne fut plus ainsi
appelé dans le sens de domaine public, quoiqu'il eût été
appelé civil du mot de cité. Il se divisa entre tous les
domaines privés des citoyens romains dont la réunion
1. Bernardo Segni traduit ce qu'Aristote appelle une république démo-
cratique par republica per censo. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 463
constituait la cité romaine. Dominium optimum signifia
bien une pleine propriété, mais non plus domaine par
excellence [àoxn.dCLnQ éminent). Le domaine quiritaire ne
signifia plus un domaine dont le plébéien ne pouvait
être expulsé sans que le noble dont il le tenait vint
pour le défendre et le maintenir en possession ; il
signifia un domaùie jorivé avec faculté de revendication,
à la différence du domaine honitaire, qui se maintient
par la seule possession.
Les mêmes changements eurent lieu au moyen âge,
en vertu des lois qui dérivent de la nature éternelle des
fiefs. Prenons pour exemple le royaume de France,
dont les provinces furent alors autant de souverainetés
appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les
biens des seigneurs durent originairement n'être
sujets à aucune charge publique. Plus tard, par succes-
sion, par déshérence ou par confiscation pour rébel-
lion, ils furent incorporés au royaume, et cessant
d'être ex jure optimo, devinrent sujets aux charges
publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres
qui composaient le domaine particulier des rois ayant
passé, par mariage ou par concession, à leurs vassaux,
se trouvent aujourd'hui assujettis à des taxes et à des
tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même
loi de succession, le domaine ex jure optimo se con-
fondit peu à peu avec le domaine privé , sujet aux
charges publiques, de même que le /î^c, patrimoine
des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou
serarium.
464 PHILOSOPHIE
§ IV.
De l'origine des comices chez les Romains.
Les deux sortes d'assemblées héroïques distinguées
dans Homère, ^ouay), àyopà, devaient répondre aux
comices par curies^ qui furent les premières assem-
blées des Romains, et à leurs comices par tribus. Les
premiers furent dits curiata [comitia)^ de quir, quiris,
lance*. Les quirites, cureti, hommes armés de lances,
et investis du droit sacerdotal des augures, parais-
saient seuls aux comices curiata.
Depuis que Fabius Maximus eut distribué les
citoyens selon leurs biens, en trois classes, sénateurs,
chevaliers, plébéiens, les nobles ne formèrent plus un
ordre dans la cité, et se partagèrent, selon leur for-
tune, entre les trois classes. Dès lors on distingua le
patricien du sénateur et du chevalier, le plébéien de
V homme sans naissance [ignobilis) ; plébéien ne fut plus
opposé à patricien, mais à sénateur ou chevalier : ce mot
désigna un citoyen pauvre, quelque noble qu'il pût
être; sénateur, au contraire, ne fut plus synonyme de
patricien, mais il désigna le citoyen riche, même sans
naissance. Depuis cette époque, on appela comices
par centuries les assemblées dans lesquelles tout le
peuple romain se réunissait dans ses trois classes pour
décider des affaires publiques, et particulièrement
1. De même que les Grecs, du motj^elp, la main, qui par extension signifie
aussi puissance chez toutes les nations, tirèrent celui de xup(a, dans un sens
analogue à celui du latin curia. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 465
pour voter sur les lois consulaires. Dans les comices par
tribus^ le peuple continua à voter sur les lois tribu-
nitiennes ou plébiscites [ce qui pendant longtemps
n'avait signifié que : lois communiquées au peuple,
lois publiées devant les plébéiens, plebi scita ou nota^
telle que la loi de l'éternelle expulsion des Tarquins,
promulguée par Junius Brutus]. Pour la régularité des
cérémonies religieuses, les comices par curies, où l'on
traitait des choses sacrées, furent toujours les assem-
blées des seuls chefs des curies; au temps des rois, où
ces assemblées commencèrent, on y traitait de toutes
les choses profanes en les considérant comme sacrées.
^ V.
Corollaire. C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé
le droit naturel des gens.
En voyant les sociétés naître ainsi dans Vâge divin,
avec le gouvernement théocratiqice, pour se développer
sous le gouvernement héroïque, qui conserve l'esprit
du premier, on éprouve une admiration profonde pour
la sagesse avec laquelle la Providence conduisit
l'homme à un but tout autre que celui qu'il se propo-
sait, lui imprima la crainte de la Divinité, et fonda la
société sur la religion, La religion arrêta d'abord les
géants dans les terres qu'ils occupèrent les premiers,
et cette prise de possession fut l'origine de tous les
droits de propriété, de tous les domaines. Retirés au
sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur
vie errante, des lieux salubres, forts de situation et
30
466 PHILOSOPHIE
pourvus d'eau, trois circonstances indispensables pour
élever des cités. C'est encore la religion qui les déter-
mina à former une union régulière et aussi durable
que la vie, celle du mariage^ d'où nous avons vu
dériver le pouvoir paternel, et par suite tous les pou-
voirs. Par cette union ils se trouvèrent avoir fondé
les familles^ berceau des sociétés politiques. Enfin, en
ouvrant les asiles^ ils donnèrent lieu d,ux clientèles, qui,
par suite de la première loi agraire dont nous avons
parlé, devaient produire les cités. Composées d'un ordre
de nobles qui commandaient, et d'un ordre de plé-
béiens nés pour obéir, les cités eurent d'abord un gou-
vernement aristocratique. Rien ne pouvait être plus
conforme à la nature sauvage et solitaire de ces pre-
miers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la
conservation des limites qui séparent les différents
ordres au dedans, les différents peuples au dehors.
Grâce à cette forme de gouvernement, les nations nou-
vellement entrées dans la civilisation devaient rester
longtemps sans communication extérieure, et oublier
ainsi l'état sauvage et bestial d'où elles étaient sorties.
Les hommes n'ayant encore que des idées particu-
lières, et ne pouvant comprendre ce que c'est que le
bien commun^ la Providence sut, au moyen de cette
forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur
patrie, dans le but de conserver un objet d'intérêt
privé aussi important pour eux que leur monarchie
domestique; de cette manière, sans aucun dessein, ils
s'accordèrent dans cette généralité du bien social
qu'on appelle république.
Maintenant, recourons à ces preuves divines dont on
a parlé dans le chapitre de la Méthode; examinons
DE L'HISTOIRE 467
combien sont naturels et simples les moyens par les-
quels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,
rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui
se rapportent aux quatre causes dans lesquelles nous
verrons partout les éléments du monde social (les reli-
gions^ les mariages^ les asiles et la première loi agraire)^
et cherchons ensuite, entre tous les cas humainement
possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont
pu avoir des origines plus simples et plus naturelles.
Au moment où les sociétés devaient naître, les maté-
riaux^ pour ainsi parler, n'attendaient plus que la forme.
J'appelle matériaux les religions, les langues, les terres,
les mariages, les noms propres et les armes ou em-
blèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces
choses furent d'abord propres à l'individu, libres en
cela même qu'elles étaient individuelles, et parce
qu'elles étaient libres, capables de constituer de véri-
tables républiques. Ces religions, ces langues, etc.,
avaient été propres aux premiers hommes , monarques
de leur famille. En formant par leur union des corps
politiques, ils donnèrent naissance à la pi(ma/ic(? civile,
puissance souveraine, de même que dans l'état précé-
dent celle des pères sur leurs familles n'avait relevé
que de Dieu. Cette souveraineté civile^ considérée
comme une personne, eut son âme et son corps : Vâme
fut une compagnie de sages , tels qu'on pouvait en
trouver dans cet état de simplicité, de grossièreté. Les
plébéiens représentèrent le corj^s. Aussi est-ce une loi
éternelle dans les sociétés que les uns y doivent tour-
ner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis
que les autres appliquent leur corps à la culture des
arts et des métiers. Mais c'est aussi une loi que
468 PHILOSOPHIE
Vâme doit toujours y commander, et le corps toujours
servir.
Une chose doit augmenter encore notre admiration.
La Providence, en faisant naître les familles, qui, sans
connaître le Dieu véritable, avaient au moins quelque
notion de la Divinité, en leur donnant une religion,
une langue, etc., qui leur fussent propres, avait dé-
terminé l'existence d'un droit naturel des familles, que
les pères suivirent ensuite dans leurs rapports avec
leurs clients. En faisant naître les républiques sous une
forme aristocratique, elle transforma le droit naturel
des familles^ qui s'était observé dans l'état de nature,
en droit naturel des gens, ou des peuples. En effet,
les pères de famille qui s'étaient réservé leur religion,
leur langue , leur législation particulière à l'exclusion
de leurs clients, ne purent se séparer ainsi sans attri-
buer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels
ils entrèrent; c'est en cela que consista la forme si
rigoureusement aristocratique des républiques héroïques.
De cette manière, le droit des gens qui s'observe main-
tenant entre les nations, fut, à l'origine des sociétés,
une sorte de privilège pour les puissances souveraines.
Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance
souveraine investie de tels droits, n'est point un peuple
à proprement parler, et ne peut traiter avec les autres
d'après les lois du droit des gens ; une nation supé-
rieure exercera ce droit pour lui.
DE L'HISTOIRE 469
§ VI.
Suite de la politique héroïque.
Tous les historiens commencent Vâge héroïque avec
les courses navales de Minos et l'expédition des Argo-
nautes ; ils en voient la continuation dans la guerre de
Troie, la fin dans les courses errantes des héros, qu'ils
terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut naître
Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine
est, à cause de sa difficulté, l'un des derniers arts
que trouvent les nations. Nous voyons dans VOdijssée
que, lorsque Ulysse aborde sur une nouvelle terre, il
monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira la
fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un
autre côté, nous avons cité dans les axiomes ce que dit
Platon sur Y horreur que les premiers peuples éprouvèrent
longtemps pour la mer. Thucydide en explique la rai-
son en nous apprenant que la crainte des pirates em-
pêcha longtemps les peuples grecs d'habiter sur les rivages,
Yoilà pourquoi Homère arme la main de Neptune du
trident qui fait trembler la terre. Ce trident n'était qu'un
croc pour arrêter les barques ; le poète l'appelle dent
par une belle métaphore, en ajoutant une particule qui
donne au mot le sens superlatif.
Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le
taureau, sous la forme duquel Jupiter enlève Europe ;
le Minotaure, ou taureau de Minos, avec lequel il enle-
vait les jeunes garçons et les jeunes filles des côtes de
l'Attique. Les antennes s'appelaient cormia 7iavis. Nous
470 PHILOSOPHIE
y voyons encore le monstre qui doit dévorer Andro-
mède, et le cheval ailé sur lequel Persée vient la déli-
vrer. Les voiles du vaisseau furent appelées ses ailes,
alarum remigium. Le fil d'Ariane est l'art de la naviga-
tion, qui conduisit Thésée à travers le labyrinthe des
îles de la mer Egée.
Plutarque , dans sa Vie de Thésée, dit que les héros
tenaient à grand honneur le nom de brigands, de même
qu'au moyen âge, où reparut la barbarie antique, l'ita-
lien corsale était pris pour un titre de seigneurie. Solon,
dans sa législation, permit, dit-on, les associations
pour cause de piraterie. Mais ce qui étonne le plus,
c'est que Platon et Aristote placent le brigandage^d^:m\
les espèces de chasse. En cela, les plus grands philo-
sophes d'une nation si éclairée sont d'accord avec les
barbares de l'ancienne Germanie, chez lesquels, au
rapport de César, le brigandage, loin de paraître infâme,
était regardé comme un exercice de vertu. Pour des
peuples qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était fuir
Voisiveté. Cette coutume barbare dura si longtemps
chez les nations les plus policées, qu'au rapport de
Polybe, les Romains imposèrent aux Carthaginois,
entre autres conditions de paix, celle de ne point
passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de
piraterie. Si Ton allègue qu'à cette époque les Cartha-
ginois et les Romains n'étaient, de leur propre aveu,
que des barbares*, nous citerons les Grecs eux-mêmes
qui, au temps de leur plus haute civilisation, prati-
quaient, comme le montrent les sujets de leurs comé-
1. Plaute dit dans plusieurs endroits qu'il a traduit, en langue barbare,
les comédies grecques... Marcus ver Ht barbare. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 471
dies.. ces mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner
le nom de Barbarie à la côte d'Afrique opposée à
l'Europe.
Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le
caractère inhospitalier des peuples héroïques, que nous
avons observé plus haut. Les étrangers étaient à leurs
yeux à! éternels ennemis^ et ils faisaient consister l'hon-
neur de leurs empires à les tenir le plus éloignés qu'il
était possible de leur frontière ; c'est ce que Tacite nous
rapporte des Suèves , le peuple le plus fameux de l'an-
cienne Germanie. Un passage précieux de Thucydide
prouve que les étrangers étaient considérés comme des
brigands. Jusqu'à son temps ^, les voyageurs qui se
rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient
réciproquement s'ils n'étaient point des brigands ou
des pirates, en prenant sans doute ce mot dans le sens
&' étrangers. Nous retrouvons cette coutume chez toutes
les nations barbares, au nombre desquelles on est
forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux
passages curieux de la loi des Douze Tables : Adversus
hostem xterna auctoritas esto. — Si status dies sit,
cum hoste venito ^ Les peuples civilisés eux-mêmes
n'admettent d'étrangers que ceux qui ont obtenu une
permission expresse d'habiter parmi eux.
Les cités, selon Platon, eurent en quelque sorte dans la
1. Oùx Ij^ovTo'ç ntù aiayijvriv toutou toû ëpyou (xoû dp-îtâl^eiv), cpépovco; 6é xi
xaX ôdli^ç [xâX'Xov. Arj'XoOat Se twv t£ riTcsipwxwv Ttvlç èxi xal vDv, oT; xdaaoç
xa'Xwî ToOto 6pâv, xa\ ol '3ia>;ato\ twv tcoititcôv Tàç TtuTcei; xtÔv xaTaTr>v£dvTtov
TravTaj^oD ô{j.o£toç èptoxwvxsç el "k^^^xai ebiv tbç ouxe wv lïuvOâvovxat
àra^toûvxwv t6 epyov, oT; x' èittjisXkç sïr, elôévat, oùx ôvstSiJJdvxiov.
2. On prend ordinairement dans ce passage le mot hostis dans le sens de
V adverse partie; mais Cicéron observe précisément à ce sujet que hostis
était pris par les anciens Latins dans le sens de peregrinus. (Vico.)
472 PHILOSOPHIE
guerre leur principe fondamental; la guerre elle-même,
TTcXqjLoç, tira son nom de ttoXiç, cité... Cette éternelle ini-
mitié des peuples jette beaucoup de jour sur le récit
qu'on lit dans Tite-Live, de la première guerre d'Albe et
de Rome. Les Romains, dit-il, avaient longtemps foit la
guerre cojitre les Albains^ c'est-à-dire que les deux peu-
ples avaient longtemps auparavant exercé réciproque-
ment ces brigandages dont nous parlons. L'action
d'Horace qui tue sa sœur pour avoir pleuré Curiace,
devient plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était,
non son fiancé, mais son ravisseur *. Il est bien digne
de remarque que, par ce genre de convention, la vic-
toire de Vun des deux peuples devait être décidée par
Vissue du combat des principaux intéressés^ tels que les
trois Horaces et les trois Guriaces dans la guerre
d'Albe , tels que Paris et Ménélas dans la guerre de
Troie. De même, quand la barbarie antique reparut au
moyen âge, les princes décidaient eux-mêmes les que-
relles nationales par des combats singuliers, et les
peuples se soumettaient à ces sortes de jugements.
Albe, ainsi considérée, fut la Troie latine, et l'Hélène
romaine fut la sœur d'Horace.
Les dix ans^ du siècre de Troie célébrés chez les
1. Comment expliquer cette prétendue alliance, quand Romulus lui-même,
sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor auquel il avait rendu le
trône, ne put trouver de femme chez les Albains. (Vico.)
2. Le nombre, chose la plus abstraite de toutes, fut la dernière que com-
prirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on se servit d'abord de
celui de douze : de là les douze grands dieux, les douze travaux d'Hercule,
les douze parties de l'as, les Douze Tables, etc. Les Latins ont conservé d'une
époque où l'on connaissait mieux les nombres, leur mot «excew/i, et les Italiens,
cento, et ensuite cento e mille, pour dire un nombre innombrable. Les phi-
losophes seuls peuvent arriver à l'idée à^ infini. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 473
Grecs', répondent chez les Latins aux diœ ans du siège
de Veies ; c'est un nombre fini pour le nombre infini
des années antérieures , pendant lesquelles les cités
avaient exercé entre elles de continuelles hostilités.
Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloi-
gnement pour former des ligues et des confédérations,
nous expliquent pourquoi l'Espagne fut soumise par
les Romains; l'Espagne dont César avouait que par-
tout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seule-
ment pour la vie; l'Espagne, que Gicéron proclamait la
mère des plus belliqueuses nations du monde. La ré-
sistance de Sagonte, arrêtant pendant huit mois la
même armée qui, après tant de pertes et de fatigues,
faillit triompher de Rome elle-même dans son Gapitole,
la résistance de Numance, qui fit trembler les vain-
queurs de Garthage, et ne put être réduite que par la
sagesse et l'héroïsme du triomphateur de l'Afrique,
n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que cette
nation généreuse unît toutes ses cités dans une même
confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords
du Tage ? 11 n'en fut point ainsi : l'Espagne mérita le
déplorable éloge de Florus : Sola omnium provinciarum
vires suas, postquani victa est, intellexit. Tacite fait la
même remarque sur les Bretons, que son Agricola
1. Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie le nom de 'Aj^aio^,
Achivi, était restreint à une partie du peuple grec, qui fit cette guerre;
mais ce nom s'étant étendu à toute la nation, on dit au temps d'Homère que
toute la Grèce s'était liguée contre Troie. Ainsi nous voyons dans Tacite
que le nom de Germanie, étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe,
n'avait désigné originairement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les
Gaulois de ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute
la Germanie, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui
à! Achivi par tous les Grecs. (Vico.)
474 PHILOSOPHIE
trouva si belliqueux : Dum si7iguli pugnant^ universi
vincuntur.
Les historiens, frappés de l'éclat des entreprises na-
vales des temps héroïques^ n'ont point remarqué les
guerres de terre qui se faisaient aux mêmes époques,
encore moins I^l politique héroïque qui gouvernait alors
la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens et
de sagacité, nous en donne une indication précieuse :
Les cités héroïques^ dit-il , étaient toutes sans murailles^
comme Sparte dans la Grèce, comme Numance, la
Sparte de l'Espagne; telle était ^ ajoute-t-il, la fierté in-
domptable et la violence naturelle des héros, que tous les
jours ils se chassaient les uns les autres de leurs établis-
sements. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé
lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier
roi. Qu'on juge combien il est raisonnable de chercher
un moyen de certitude pour la chronologie dans les
généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette suite
non interrompue des quatorze rois latins ! Dans les
siècles les plus barbares du moyen âge, on ne trouve
rien de plus inconstant, de plus variable, que la fortune
des maisons royales. Urbem Romam principio reges
HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales.
L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois
mots employés par les jurisconsultes pour désigner la
possession, habere, tenere, possidere.
DE L'HISTOIRE 475
§ VIL
Corollaires relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la préten-
due monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée
Junius Brutus.
En considérant ces rapports innombrables de l'his-
toire politique des Grecs et des Romains , tout homme
qui consulte la réflexion plutôt que la mémoire ou l'ima-
gination affirmera sans hésiter que, depuis les temps
des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens partagèrent
avec les nobles le droit des mariages solennels, le peuple
de Mars se composa des seuls nobles..,. On ne peut ad-
mettre que les plébéiens, que la tourbe des plus vils
ouvriers, traités dès l'origine comme esclaves, eussent
le droit d'élire les rois, tandis que les Pères auraient
seulement sanctionné l'élection. C'est confondre ces
premiers temps avec celui où les plébéiens étaient
déjà une partie de la cité, et concouraient à élire les
consuls, droit qui ne leur fut communiqué par les
Pères qu'après celui des mariages solennels, c'est-à-dire
au moins trois cents ans après la mort de Romulus.
Lorsque les philosophes ou les historiens parlent
des premiers temps, ils prennent le mot peuple dans un
sens moderne, parce qu'ils n'ont pu imaginer les
sévères aristocraties des âges antiques ; de là deux
erreurs dans l'acception des mots rois et liberté. Tous
les auteurs ont cru que Isl royauté romaine était monar-
chique, que la liberté fondée par Junius Brutus était
une liberté populaire. On peut voir à ce sujet Tincon-
séquence de Bodin.
476 PHILOSOPHIE
Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en
racontant l'institution du consulat par Junius Brutus,
dit positivement qu'il n'y eut rien de changé dans la
constitution de Rome (Brutus était trop sage pour faire
autre chose que la ramener à la pureté de ses principes
primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels
ne diminua rien de la puissance royale, nihil quic-
quam de regia potestate diminutum. Ces consuls étaient
deux rois annuels d'une aristocratie, reges annuos^ dit
Gicéron dans les Lois^ de même qu'il y avait à Sparte
des rois à vie, quoique personne ne puisse contester
le caractère aristocratique de la constitution lacédé-
monienne. Les consuls, pendant leur règne ^ étaient,
comme on sait, sujets à l'appel, de même que les rois
de Sparte étaient sujets à la surveillance des éphores:
leur règne annuel étant fini, les consuls pouvaient être
accusés, comme on vit les éphores condamner à mort
des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous dé-
montre donc à la fois , et que la royauté romaine fut
aristocratique j et que la liberté fondée par Brutus ne fut
point populaire, mais particulière aux nobles; elle
n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses maî-
tres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie
des Tarquins.
Si la variété de tant de causes et d'effets observés
jusqu'ici dans Thistoire de la république romaine, si
l'influence continue que ces causes exercèrent sur ces
effets ne suffisent pas pour établir que la royauté chez
les Romains eut un caractère aristocratique, et. que la
liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des
nobles, il faudra croire que les Romains, peuple gros-
sier et barbare, ont reçu de Dieu un privilège refusé à
DE L'HISTOIRE 477
la nation la plus ingénieuse et la plus policée, à celle
des Grecs; qu'ils ont connu leur antiquité, tandis que
les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des
leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse \ Mais quand on
accorderait ce privilège aux Romains, il faudrait
convenir que leurs traditions ne présentent que des
souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et qu'avec
tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce
que nous avons établi sur les antiquités romaines.
§ VIII.
Corollaire relatif à l'héroïsme des premiers peuples.
D'après les principes de la politique héroïque établis
ci-dessus, Yhéroïsme des premiers peuples^ dont nous
sommes obligés de traiter ici, fut bien différent de
celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus de leurs
préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens et
trompés par les philologues sur le sens de ces trois
mots, peuple, roi et liberté. Ils ont entendu par le premier
mot, des peuples où les plébéiens seraient déjà citoyens;
par le second, des monarques ; par le troisième, une
liberté populaire. Ils ont fait entrer dans l'héroïsme des
premiers âges trois idées naturelles à des esprits
1. Nous avons observé que cette époque est pour l'histoire grecque celle
de la plus grande lumière, comme pour l'histoire romaine l'époque de la se-
conde guerre punique; c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire
avec plus de certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les
trois circonstances historiques les plus importantes. (Vico.)
478 PHILOSOPHIE
éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une
justice raisonnée et conduite par les maximes d'une
morale socratique, l'idée de cette gloire qui récompense
les bienfaiteurs du genre humain; enfin l'idée d'un
noble de'^ir de V immortalité. Partant de ces trois erreurs,
ils ont cru que les rois et autres grands personnages
des temps anciens s'étaient consacrés, eux, leurs
familles et tout ce qui leur appartenait , à adoucir le
sort des malheureux qui forment la majorité dans
toutes les sociétés du monde.
Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs,
Homère nous le représente sous trois aspects entière-
ment contraires aux idées que les philosophes ont
conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il juste
quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il
périsse, et que, sans réfléchir au sort commun de
riiumanité , il répond durement : Quel accord entre
V homme et le lion, entre le loup et Ï'ag7ieau? Quand je
t'aurai tué, je te dépouillerai; pendant trois jours, je te
traînerai lié à mon char autour des murs de Troie, et tu
serviras ensuite de pâture à mes chiens. Aime-t-il la
gloire, lorsque, pour une injure particulière, il accuse
les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter de son
rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et
que, ne rougissant point de se réjouir avec Patrocle de
l'affreux carnage que fait Hector de ses compatriotes, il
forme le souhait impie que tous les Troyens et tous
les Grecs périssent dans cette guerre, et que Patrocle
et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le
noble amour de l'immortalité, lorsqu'aux enfers, inter-
rogé par Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond
qu'il aimerait mieux vivre encore et être le dernier des
DE L'HISTOIRE 479
esclaves? Voilà le héros qu'Homère qualifie toujours
du nom d'irréprochable {iixùiim) et qu'il semble proposer
aux Grecs pour modèle de la vertu héroïque ! Si l'on
veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce qui
est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros
irréprochable que le plus orgueilleux, le plus irritable
de tous les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la
susceptibilité, la déhcatesse du point d'honneur dans
laquelle les duellistes faisaient consister toute leur
morale, lorsque la barbarie antique reparut au moyen
âge et que les romanciers exaltent dans leurs cheva-
liers errants.
Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros
qu'elle vante, si l'on réfléchit à Y éternelle i7iimitié que,
selon Aristote, les nobles ou héros juraient aux plébéiens .
Qu'on parcoure l'âge de la vertu romaine^ que Tite-
Live fixe au temps de la guerre contre Pyrrhus [nulla
eetas virtutum feracior) et que, d'après Salluste (saint
Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expul-
sion des rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce
Brutus qui immole à la liberté ses deux fils, espoir de
sa famille ; ce Scévola qui effraye Porsenna et déter-
mine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu l'assas-
siner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse
d'un fils vainqueur ; ces Décius qui se dévouent pour
sauver leurs armées; ce Fabricius, ces Curius qui
repoussent l'or des Samnites et les offres magnifiques
du roi d'Épire ; ce Régulus enfin qui, par respect pour
la sainteté du serment, va chercher à Garthage la mort
la plus cruelle ; que firent-ils pour l'avantage des infor-
tunés plébéiens? Tout l'héroïsme des maîtres du peuple
ne servait qu'à l'épuiser par des guerres interminables.
480 PHILOSOPHIE
qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure pour l'ensevelir
ensuite dans les cachots particuliers des nobles où les
débiteurs étaient déchirés à coups de verges comme
les plus vils des esclaves. Si quelqu'un tentait de
soulager les plébéiens par une loi agraire, l'ordre des
nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur du
peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple)
de ce Manlius qui avait sauvé le Gapitole. Sparte, la
ville héroïque de la Grèce, eut son Manlius dans le roi
Agis; Rome, la ville héroïque du monde, eut son Agis
dans la personne de Manlius : Agis entreprit de soulager
le pauvre peuple de Lacédémone et fut étranglé par
les éphores; Manlius, soupçonné à Rome du même
dessein, fut précipité de la roche tarpéienne. Par cela
seul que les nobles des premiers peuples se tenaient
pour héros^ c'est-à-dire pour des êtres d'une nature
supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter
la multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur
raisonnable doit se demander avec étonnement que
pouvait être cette vertu si vantée des Romains avec un
orgueil si tyrannique? cette modération ^N^cidini d'ava-
rice? cette douceur avec un esprit si farouche? cette
justice au milieu d'une si grande inégalité ?
Les principes qui peuvent faire cesser cet étonne-
ment et nous expliquer l'héroïsme des anciens peuples,
sont nécessairement les suivants : I. En conséquence
de l'éducation sauvage des géants dont nous avons
parlé, V éducation des enfants dut conserver chez les
peuples héroïques cette sévérité, cette barbarie origi-
naire; les Grecs et les Romains pouvaient tuer leurs
enfants nouveau-nés ; les Lacédémoniens battaient de
verges leurs enfants dans le temple de Diane, et souvent
DE L'HISTOIRE 481
jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité pater-
nelle des modernes qui leur donne en toute chose cette
délicatesse étrangère à l'antiquité. — II. Les épouses
doivent s acheter chez de tels peuples avec les dots héroï^
ques, usage que les prêtres romains conservèrent dans
la solennité de leur mariage qu'ils contractaient coemp-
tione et farre. Tacite en dit autant des anciens
Germains auxquels cette coutume était probablement
commune avec tous les peuples barbares. Chez eux
les femmes sont considérées par leurs maris comme
nécessaires pour leur donner des enfants, mais du
reste traitées comme esclaves. Telles sont les mœurs
du nouveau monde et d'une grande partie de l'ancien.
Au contraire, lorsque la femme apporte une dot, elle
achète la liberté du mari et obtient de lui un aveu
public qu'il est incapable de supporter les charges du
mariage. C'est peut-être l'origine des privilèges impor-
tants dont les empereurs romains favorisent les dots.
— III. Les fils acquièrent, les femmes épargnent pour
leurs pères et leurs maris; c'est le contraire de ce qui
se fait chez les modernes. — IV. Les jeux et les plaisirs
sont fatigants^ comme la lutte, la course. Homère dit
toujours Achille aux pieds légers. Ils sont en outre
dangereux: ce sont des joutes, des chasses, exercices
capables de fortifier l'âme et le corps et d'habituer à
mépriser, à prodiguer la vie. — V. Ignorance complète
du luxe, des commodités sociales, des doux loisirs. —
YI. Les guerres sont toutes religieuses, et par conséquent
atroces. — YII. De telles guerres entraînent dans toute
leur dureté les servitudes héroïques; les vaincus sont
regardés comme des hommes sans dieux, et perdent
non seulement la liberté civile, mais la liberté natu-
31
482 PHILOSOPHIE
relie. — D'après toutes ces considérations, les répu-
bliques doivent être alors des aristocraties naturelles^
c'est-à-dire composés d'hommes qui soient naturellement
les plus courageux; le gouvernement doit être de nature
à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre
de nobles, de pères de famille qui fassent consister le
bien public dans la conservation de ce pouvoir absolu
qu'ils avaient originairement sur leurs familles et qu'ils
ont maintenant dans l'État, de sorte qu'ils entendent le
mot patrie dans le sens étymologique qu'on peut lui
donner: V intérêt des pères {patria, sous-entendu res).
Tel fut donc V héroïsme des premiers peuples, telle la
nature morale des héros, tels le^wx^ usages, \q\xv^ gouver^
nements et leurs lois. Cet héroïsme ne peut désormais
se représenter, pour des causes toutes contraires à celles
que nous avons énumérées et qui ont produit deux
sortes de gouvernements humains, les républiques popu-
laires et les monarchies. Le héros digne de ce nom,
caractère bien différent de celui des temps héroïques,
est appelé par les souhaits des peuples affligés ; les
philosophes en raisonnent, les poètes Yimaginent^ mais
la nature des sociétés ne permet pas d'espérer un tel
bienfait du ciel.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur Vhéroïsme
des premiers peuples reçoit un nouveau jour des axiomes
relatifs à Vhéroïsme romain, que l'on trouvera analogue
à Vhéroïsme des Athéniens encore gouvernés par le sénat
aristocratique de l'Aréopage et à Vhéroïsme de Sparte,
république d' Héraclides , c'est-à-dire de héros ou nobles,
comme on Ta démontré.
DE L'HISTOIRE 483
CHAPITRE VII
DE LA PHYSIQUE POETIQUE.
Après avoir observé quelle fut la sagesse des pre-
miers hommes dans la logique, la morale, l'économie
et la politique, passons au second rameau de l'arbre
métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à la
cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astro-
nomie, pour traiter ensuite de la chronologie et de la
géographie, qui en dérivent.
De la physiologie poétique.
Les poètes théologiens, dans leur physique grossière,
considérèrent dans l'homme deux idées métaphysi-
ques, être^ subsister. Sans doute ceux du Latium con-
çurent bien grossièrement Vêtre., puisqu'ils le confon-
dirent avec l'action de manger. Tel fut probablement
le premier sens du mot 5u??^, qui depuis eut les deux
484 PHILOSOPHIE
significations. Aujourd'hui même nous entendons nos
paysans dire d'un malade, il mange encore, pour il vit
encore. Rien de plus abstrait que l'idée à! existence. Ils
conçurent aussi l'idée de subsister, c'est-à-dire être
debout, être sur ses pieds. C'est dans ce sens que les
destins d'Achille étaient attachés à ses talons.
Les premiers hommes réduisaient toute la machine
du corps humain aux solides et aux liquides. Les solides
eux-mêmes, ils les réduisaient aux chairs, viscera [vesci
voulait dire se nourrir, parce que les aliments que l'on
assimile font de la chair]; aux os et articulations, artus
[observons que artus vient du mot ars, qui, chez les
anciens Latins, signifiait la force du corps; d'où arti-
tus, robuste; ensuite on donna ce nom à! ars à tout
système de préceptes propres à former quelques
facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils prirent pour les
forces, lorsque, usant encore du langage muet, ils par-
laient avec des signes matériels [ce n'est pas sans rai-
son qu'ils prirent n^r/'^dans ce sens, puisque les nerfs
tendent les muscles, dont la tension fait la force de
l'homme]; enfin à la moelle, c'est dans la moelle qu'ils
placèrent non moins sagement l'essence de la vie
[l'amant appelait sa maîtresse medulla, et medullitus
voulait dire de tout cœur; lorsque l'on veut désigner
l'excès de l'amour, on dit qu'il brûle la moelle des os,
urit medullas]. Pour les liquides, ils les réduisaient à
une seule espèce, celle du sang; ils appelaient sang la
liqueur spermatique, comme le prouve la périphrase
sanguine cretus, pour engendré; et c'était encore une
expression juste, puisque cette liqueur semble formée
du plus pur de notre sang. Avec la même justesse, ils
appelèrent le sang le suc des fibres, dont se compose la
>4^
DE L'HISTOIRE 485
chair. C'est de là que les Latins conservèrent succi
plenus, pour dire charnu^ plein d'un sang abondant
et pur.
Quant à l'autre partie de l'homme, qui est Yâme^ les
poètes théologiens la placèrent dans l'air, chez les Latins
anima; l'air fut pour eux le véhicule de la vie, d'où
les Latins conservèrent la phrase anima vivimus, et
en poésie, ferri ad vitales auras pour naître; ducere
vitales auras, pour vivre ; vitam refende in auras, pour
mourir; et en prose animam ducere, vivre; animam
trahere, être à l'agonie ; animam efflare, emittere, expi-
rer ; ensuite les physiciens placèrent aussi dans l'air
l'âme du monde. C'est encore une expression juste que
animus pour la partie douée du sentiment : les Latins
disent animo sentimus. Ils considèrent animus comme
mâle, anima comme femelle, parce que animus agit
sur anima. Le premier est Vigneus vigor dont parle
Virgile ; de sorte qu animus aurait son sujet dans les
nerfs ; anima, dans le sang et dans les veines. Vxther
serait le véhicule à! animus, l'air celui à! anima; le pre-
mier circulant avec toute la rapidité des esprits ani-
maux, la seconde plus lentement avec les esprits
vitaux. ^4mma serait l'agent du mouvement; animus,
l'agent et le principe des actes de la volonté. Les
poètes théologiens ont senti, par une sorte d'instinct,
cette dernière vérité, et dans les poèmes d'Homère ils
ont appelé l'âme [animus) une force sacrée, une puis-
sance mystérieuse, un dieu inconnu. En général, lorsque
les Grecs et les Latins rapportaient quelqu'une de leurs
paroles, de leurs actions à un principe supérieur, ils
disaient : un dieu Va voulu ainsi. Ce principe fut appelé
par les Latins mens animi. Ainsi, dans leur grossièreté,
486 PHILOSOPHIE
ils pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie
naturelle a établie par des raisonnements invincibles
contre la doctrine d'Épicure : les idées nous viennent de
Dieu.
Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois
parties du corps, la tête, la poitrine, le cœur. A la tête
ils rapportaient toutes les connaissances, et comme
elles étaient chez eux toutes d'imagination, ils placèrent
dans la tête la mémoire, dont les Latins employaient le
nom pour désigner V imagination. Dans le retour de la
barbarie, au moyen âge, on disait imagination pour
génie, esprit. [Le biographe contemporain de Rienzi
l'appelle uomo fantastico pour uomo d'ingegno.] En effet,
l'imagination n'est que le résultat des souvenirs; le
génie ne fait autre chose que travailler sur les maté-
riaux que lui offre la mémoire. Dans ces premiers
temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la sub-
tilité qu'il a aujourd'hui, où la multitude de mots
abstraits que nous voyons dans les langues modernes
ne lui avait pas encore donné ses habitudes d'abstrac-
tion continuelle , il occupait toutes ses forces dans
l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son
union avec le corps, et qui toutes trois sont relatives
à la première opération de l'esprit, Vinvention; il fal-
lait trouver avant de juger; la topique devait précéder
la critique, ainsi que nous l'avons dit. Aussi les poètes
théologiens dirent que la mémoire (qu'ils confondaient
avec V imagination) était la mère des muses, c'est-à-dire
des arts.
En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre
une observation importante qui jette beaucoup de jour
DE L'HISTOIRE 487
sur celle que nous avons faite dans la Méthode [il nous
est aujourd'hui difficile de comprendre , impossible
(^'imaginer la manière de penser des premiers hommes
qui fondèrent V humanité païenne ^). Leur esprit préci-
sait, particularisait toujours, de sorte qu'à chaque chan-
gement dans la physionomie ils croyaient voir un nou-
veau visage, à chaque nouvelle passion un autre cœur,
une autre âme ; de là ces expressions poétiques, com-
mandées par une nécessité naturelle plus que par celle
de la mesure, ora^ vultus, animi^ ^^jec^or^x, corda^
employées pour leurs singuliers.
1. Les premiers hommes étant presque aussi incapables de généraliser
que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface entièrement la
sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne pouvaient combiner des idées
et discourir. Toutes les pensées {sentenze) devaient en conséquence être
particularisées par celui qui les pensait, ou plutôt qui les sentait. Exami-
nons le trait sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par
Catulle : le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
présence de l'objet aimé :
Ille mi paresse deo videlur,
Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux mêmes...
La pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que l'amant
ne la particularise point en la restreignant à lui-même; c'est au contraire
ce que fait Térence, lorsqu'il dit :
Vitam deorum adepti sumus,
Nous avons atteint la félicité des dieux.
Ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le singulier;
cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à plusieurs. Mais
le même poète, dans une autre comédie, porte le sentiment au plus haut degré
de sublimité en le singularisant et l'appropriant à celui qu'il éprouve :
Deus factus sum,
Je ne suis plus un homme, mais un dieu.
Les pensées abstraites regardant les généralités sont du domaine des
philosophes, et les réflexions sur les passions sont d'une fausse et froide
poésie.
488 PHILOSOPHIE
Ils plaçaient dans la poitrine le siège de toutes les
passions, et au-dessous, les deux germes, les deux
levains des passions : dans V estomac la partie irascible,
et la partie concupiscible surtout dans le foie^ qui est
défini le laboratoire du sang {offîcina). Les poètes
appellent cette T^^riie prcocordia ; ils attachent au foie
du Titan chacun des animaux remarquables par quel-
que passion; c'était entendre, d'une manière confuse,
que la concupiscence est la mère de toutes les passions, et
que les passions sont daîis nos humeurs.
Ils rapportaient au cœur tous les conseils ; les héros
roulaient leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur
cœur ; agitabant, versabant, volutabant corde curas. Ces
hommes, encore stupides, ne pensaient aux choses
qu'ils avaient à faire que lorsqu'ils étaient agités par
les passions. De là les Latins appelaient les sages cor-
dati, les hommes de peu de sens vecordes. Ils disaient
sententiœ, pour résolutions, parce que leurs jugements
n'étaient que le résultat de leurs sentiments ; aussi les
jugements des héros s'accordaient toujours avec la
vérité dans leur forme, quoiqu'ils fussent souvent faux
dans leur matière.
§ H.
Corollaire relatif aux descriptions héroïques.
Les premiers hommes ayant peu ou point de raison,
et étant au contraire tout imagination, rapportaient
les fonctions externes de Vâme aux cinq sens du corps,
mais considérés dans toute la finesse, dans toute la
DE L'HISTOIRE 489
force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par
lesquels ils exprimèrent l'action des sens le prouvent
assez : ils disaient pour entendre, audire, comme on
dirait haurire, puiser, parce que les oreilles semblent
boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils
disaient pour voir distinctement, cernere oculis (d'où
l'italien scernere^ discerner), mot à mot séparer par les
yeux^ parce que les yeux sont comme un crible dont
les pupilles sont les trous; de même que du crible
sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre,
ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets
ou rayons de lumière qui vont frapper les objets que
nous voyons distinctement ; c'est le rayon visuel^
deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours par
Descartes. Ils disaient pour voir en général, usurpare
oculis; tangere^ pour toucher et dérober^ parce qu'en
touchant les corps nous enlevons, nous en dérobons
toujours quelque partie. Pour odorer, ils disaient olfa-
cere, comme si, en recueillant les odeurs, nous les
faisions nous-mêmes ; et en cela ils se sont rencontrés
avec la doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter,
pour juger des saveurs, ils disaient sapere, quoique ce
mot s'appliquât proprement aux choses douées de
saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cher-
chaient dans les choses la saveur qui leur était propre :
de là cette belle métaphore de sapientia, la sagesse,
laquelle tire des choses leur usage naturel et non
celui que leur suppose l'opinion.
Admirons en tout ceci la Providence divine qui,
nous ayant donné comme pour la garde de notre corps
des se7iSy à la vérité bien inférieurs à ceux des brutes,
voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
490 PHILOSOPHIE
état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens
les plus actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens
s'affaiblissent, lorsque viendrait l'âge de la réflexio^i^
et que cette faculté prévoyante protégerait le corps à
son tour.
On doit comprendre, d'après ce qui précède, pour-
quoi les descriptions héroïques, telles que celles d'Ho-
mère, ont tant d'éclat, et sont si frappantes, que tous
les poètes des âges suivants n'ont pu les imiter, bien
loin de les égaler.
§ III.
Corollaire relatif aux mœurs héroïques.
De telles natures héroïques , animées de tels senti-
ments héroïques, durent créer et conserver des mœurs
analogues à celles que nous allons esquisser.
Les héros, récemment sortis des géants, étaient au
plus haut degré grossiers et farouches, d'un entende-
ment très borné, d'une vaste imagination, agités des
passions les plus violentes ; ils étaient nécessairement
barbares, orgueilleux, difficiles, obstinés dans leurs
résolutions, et en même temps très mobiles, selon les
nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
contradictoire ; vous pouvez observer tous les jours
l'opiniâtreté de nos paysans, qui cèdent à la première
raison que vous leur dites, mais qui, par faiblesse de
réflexion, oublient bien vite le motif qui les avait frap-
pés, et reviennent à leur première idée. — Par suite
du même défaut de réflexion, les héros étaient ouverts^
DE L'HISTOIRE 491
incapables de dissimuler leurs impressions, généreux
et magnanimes^ tels qu'Homère représente Achille, le
plus grand de tous les héros grecs. Aristote part de ces
mœurs héroïques^ lorsqu'il veut dans sa Poétique^ que
le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de
grands vices et de grandes vertus. En effet Vhéroïsme
d'une vertu parfaite est une conception qui appartient
à la philosophie et non pas à la poésie.
Vhéroïsme galant des modernes a été imaginé par les
poètes qui vinrent bien longtemps après Homère, soit
que l'invention des fables nouvelles leur appartienne,
soit que les mœurs devenant efféminées avec le temps,
ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les pre-
mières fables graves et sévères, comme il convenait
aux fondateurs des sociétés. Ce qui le prouve, c'est
qu'Achille, qui fait tant de bruit pour l'enlèvement de
Briséis, et dont la colère suffit pour remplir une Iliade,
ne montre pas une fois dans tout ce poème, un senti-
ment d'amour ; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre
Troie pour reconquérir Hélène, ne donne pas, dans
tout le cours de cette longue guerre, le moindre signe
à! amoureux tourment ou de jalousie.
Tout ce que nous avons dit sur les pensées, les des-
criptions et les mœurs héroïques, appartient à la décou-
verte DU VÉRITABLE Homère , que uous ferons dans
le livre suivant.
492 PHILOSOPHIE
CHAPITRE VIII
DE LA COSMOGRAPHIE POETIQUE.
Les poètes théologiens^ ayant pris pour principes de
leur physique les êtres divinisés par leur imagination,
se firent une cosmographie en harmonie avec cette phy-
sique. Ils composèrent le monde de dieux du ciel, de
l'enfer {dii superi, inferï)^ et de dieux intermédiaires
qui furent probablement ceux que les anciens Latins
appelaient medioxumi).
Dans le monde, ce fut le ciel qu'ils contemplèrent
d'abord. Les choses du ciel durent être pour les Grecs
les premiers {xoL^t^imiai.^ connaissances j^ar excellence, les
premiers ^£a)p'^[j,aTa, objets divins de contemplation. Le
mot contemplation^ appliqué à ces choses, fut tiré par
les Latins, de ces espaces du ciel désignés par les
augures pour y observer les présages, et appelés templa
cœli, — Le ciel ne fut pas d'abord plus haut pour les
poètes que le sommet des montagnes ; ainsi les enfants
s'imaginent que les montagnes sont les coloniies qui
soutiennent la voûte du ciel, et les Arabes admettent
ce principe de cosmographie dans leur Coran ; de ces
DE L'HISTOIRE
colo7ines, il resta les deux colonnes d'Hercule^ qui rempla-
cèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses épaules.
Colonne dut venir d'abord de columen; ce n'était que
des soutiens^ des étais arrondis dans la suite par Tar-
chitecture.
La fable des géants faisant la guerre aux dieux, et
entassant Ossa sur Pélion^ Olympe sur Ossa^ doit avoir
été trouvée depuis Homère. Dans V Iliade, les dieux
se tiennent toujours sur la cime du mont Olympe. Il
suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire
tomber les dieux/Cette fable, quoique rapportée dans
VOdyssée, y est peu convenable : dans ce poème, Venfer
n'est pas plus profond que le fossé où Ulysse voit les
ombres des héros et converse avec elles. Si l'Homère
de V Odyssée avait cette idée bornée de Y enfer, il devait
concevoir du ciel une idée analogue, une idée conforme
à celle que s'en était faite l'Homère de V Iliade.
494 PHILOSOPHIE
CHAPITRE IX
DE L ASTRONOMIE POETIQUE.
Démonstration astronomique, fondée sur des preuves physico-philologiques
de l'uniformité des principes ci-dessus établis chez toutes les nations
païennes.
La force indéfinie de l'esprit humain se développant
de plus en plus, et la contemplation du ciel, nécessaire
pour prendre les augures, obligeant les peuples à l'ob-
server sans cesse, le ciel s^ éleva dans l'opinion des
hommes, et avec lui s'élevèrent les dieux et les héros.
Pour retrouver V astronomie poétique , nous ferons
usage de trois vérités philologiques : I. L'astronomie
naquit chez les Ghaldéens. IL Les Phéniciens appri-
rent des Ghaldéens et communiquèrent aux Egyptiens
l'usage du cadran et la connaissance de l'élévation du
pôle. IIL Les Phéniciens, instruits par les mêmes Ghal-
déens, portèrent aux Grecs la connaissance des divi-
nités qu'ils plaçaient dans les étoiles. — Avec ces trois
vérités philologiques s'acccordent deux principes philo-
DE L'HISTOIRE 495
sophiquGs : le premier est tiré de la nature sociale des
peuples ; ils admettent difficilement les dieux étrangers,
à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême
décadence. Le second est physique; l'erreur de nos
yeux nous fait paraître les planètes plus grandes que les
étoiles fixes*
Ces principes établis, nous dirons que, chez toutes
les nations païennes de l'Orient, de l'Egypte, de la Grèce
et du Latium, l'astronomie naquit uniformément d'une
croyance vulgaire : les planètes paraissant beaucoup plus
grandes que les étoiles fixes, les dieux montèrent dans les
pla7iètes, et les héros furent attachés aux constellations.
Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les héros
de la Grèce et de l'Egypte déjà préparés à jouer ces
deux rôles; et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans
ceux du Latium la même facilité. Les héros^ et les hiéro-
glyphes qui signifiaient leurs caractères ou leurs entre-
prises, furent donc placés dans le ciel, ainsi qu'un
grand nombre des dieux principaux, et servirent Vas-
tronomie des savants en donnant des noms aux étoiles.
Ainsi, en partant de cette astronomie vulgaire, les
premiers peuples écrivirent au ciel l'histoire de leurs
dieux et de leurs héros.
496 PHILOSOPHIE
CHAPITRE X
DE LA CHRONOLOGIE POETIQUE.
Les poètes théologiens donnèrent à la chronologie des
commencements conformes à une telle astronomie.
Ce Saturne^ qui chez les Latins tira son nom a satis,
des semences, et qui fut appelé par les Grecs Kpcvoç de
xpsvoç, le temps, doit nous faire comprendre que les
premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
commencèrent à compter les années par les récoltes
de froment. C'est en effet la seule, ou du moins la
principale chose dont la production occupe les agricul-
teurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, ils
montrèrent autant d'épis ou de bri^is de paille, ou bien
encore firent autant le geste de moissonner qu'ils vou-
laient indiquer d'années...
Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer
quatre espèces d'anachronismes : 1^ Temps vides de
faits, qui devraient en être remplis ; tels que l'âge des
dieux, dans lequel nous avons trouvé les origines de
tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant
DE L'HISTOIRE 497
Varron place dans ce qu'il appelle le temps obscur.
2** Temps remplis de faits, et qui devaient en être vides,
tels que l'âge des héros, où l'on place tous les événe-
ments de l'âge des dieux, dans la supposition que toutes
les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et
surtout d'Homère. 3° Temps unis^ qu'on devait diviser;
pendant la vie du seul Orphée, par exemple, les Grecs,
d'abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent toute
la civilisation qu'on trouve chez eux à l'époque de la
guerre de Troie. 4** Temps divisés, qui devaient être
unis: ainsi on place ordinairement la fondation des
colonies grecques dans la Sicile et dans l'Italie, plus
de trois siècles après les courses errantes des héros
qui durent en être l'occasion.
CANON CHRONOLOGIQUE
Pour déterminer les commencements de l'histoire universelle, antérieurement
au règne de Ninus d'où elle part ordinairement.
Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
enfants de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la terre,
un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le reste du monde.
Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout chez les premières
nations païennes, fixe les fondateurs des sociétés dans les lieux où
les ont conduits leurs courses vagabondes, et alors commence l'âge
des dieux qui dure neuf siècles. Déterminés dans le choix de leurs
premières demeures par le besoin de trouver de l'eau et des ali-
ments, ils ne peuvent se fixer d'abord sur le rivage de la mer, el
les premières sociétés s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais
vers la fin du premier âge, les peuples descendent plus près de la
mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans depuis
le siècle cfor du Latium, depuis Vàge de Saturne jusqu'au temps
où Ancus Martius vient sur les bords de la mer s'emparer d'Ostie. —
32
498 PHILOSOPHIE
L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend deux cents années
pendant lesquelles nous voyons d'abord les courses delMinos, l'ex-
pédition des Argonautes, la guerre de Troie et les longs voyages
des héros qui ont détruit cette ville. C'est alors, plus de mille ans
^près le déluge, que Tyr, capitale de la Phénicie, descend de l'in-
térieur des terres sur le rivage, pour passer ensuite dans une île
voisine. Déjà elle est célèbre par la navigation et par les colonies
<[u'elle a fondées sur les côtes de la Méditerranée et même au delà
du détroit avant les temps héroïques de la Grèce.
Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations,
■en montrant comment elles s'accordèrent à élever leurs dieux jus-
qu'aux étoiles, usages que les Phéniciens portèrent de l'Orient en
Orèce et en Egypte. D'après cela, les Chaldéens durent régner dans
l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula depuis Zoroastre jusqu'à
Ninus, qui fonda la monarchie assyrienne, la plus ancienne du
monde; autant qu'on dut en compter depuis Hermès Trismégisle
jusqu'à Sésostris, qui fonda aussi en Egypte une puissante monar-
chie. Les Assyriens et les Égyptiens, nations méditerranées, durent
■suivre dans les révolutions de leurs gouvernements la marche
générale que nous avons indiquée Mais les Phéniciens, nation
•maritime, enrichie par le commerce, durent s'arrêter dans la
démocratie, le premier des gouvernements humains (Voy. le
IV« liv.).
Ainsi, par le simple secours de l'intelligence et sans avoir besoin
«de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les faits man-
quent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune que pré-
sentait l'histoire universelle dans ses origines, tant pour l'ancienne
Egypte que pour l'Orient plus ancien encore.
De cette manière, l'étude du développement de la civilisation
humaine, prête une certitude nouvelle aux calculs de la chrono-
logie. Conformément à l'axiome 106, elle part du point même où
comm,ence le sujet qu''elle traite : elle part de /pôvoç, le temps,
où Saturne, ainsi appelé a satis, parce que l'on comptait les années
par les récoltes; d'f/ranie, la muse qui contemple le ciel pour
prendre les augures; de Zoroastre, contemplateur desastreSy qui
rend des oracles d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt
Saturne monte dans la septième sphère, Uranie contemple les pla-
nètes et les étoiles fixes, et les Chaldéens, favorisés par l'immensité
de leurs plaines, deviennent astronomes et astrologues en mesurant
le cercle que ces astres décrivent, en leur supposant diverses in-
DE L'HISTOIRE 499
fluences sur les corps sublunaires, et même sur les libres volontés
de l'homme; sous les noms d'astronomie, d'astrologie ou de théo-
logie, cette science ne fut autre que la divination. Du ciel les
mathématiques descendirent pour mesurer la terre, sans toutefois
pouvoir le faire avec certitude à moins d'employer les mesures
fournies par les cieux. Dans leur partie principale elles furent
nommées avec propriété géométrie.
C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur science
au point même où commence le sujet qui lui est propre. Ils com-
mencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être connue
qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait leur
faire connaître les conjonctions et les oppositions qui avaient pu
avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les constellations, mais
ne pouvait leur rien apprendre de la succession des choses de la
terre. Voilà ce qui a rendu impuissants les nobles efforts du
cardinal Pierre d'Ailly. Voilà pourquoi l'histoire universelle a
tiré si peu d'avantages pour éclairer son origine et sa suite du
génie admirable et de l'étonnante érudition de Petau et de Joseph
Scaliger.
ti
500 PHILOSOPHIE
CHAPITRE XI
DE LA GEOGRAPHIE POETIQUE.
La géographie poétique^ l'autre œil de V histoire fabu-
leuse^ n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la
chronologie poétique. En conséquence d'un de nos
axiomes [les hommes qui veulent expliquer aux autres
des choses inconnues et lointaines dont ils nont pas la
véritable idée, les décrivent eii les assimilant à des
clioses connues et rapprochées)^ la géographie poétique^
prise dans ses parties et dans son ensemble, naquit
dans l'enceinte de la Grèce, sous des proportions res-
serrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant
jusqu'à ce qu'elle atteignît les limites que nous lui
voyons aujourd'hui. Les géographes anciens s'accor-
dent à reconnaître une vérité dont ils n'ont point su
faire usage : c'est que les anciennes nations^ émigrant
dans des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des
noms tirés de leur ancienne patrie aux cités, aux mon^
tagnes et aux fleuves, aux isthmes et aux détroits, aux
îles et aux promontoires.
DE L'HISTOIRE 501
C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on
plaça d'abord la partie orientale appelée Asie ou Inde^
Voccidentale appelée Europe ou Hespérie^ la septentrio-
7iale nommée Thrace ou Scythie, enfin la méridionale^
dite Lybie ou Mauritanie. Les parties du monde furent
ainsi appelées du nom du petit monde de la Grèce , selon
la situation des premières relativement à celle des
dernières. Ce qui le prouve, c'est que les vents cardi-
naux conservent dans leur géographie les noms qu'ils
durent avoir originairement dans l'intérieur de la
Grèce.
D'après ces principes, la grande péninsule située à
l'orient de la Grèce conserva le nom di'Asie Mineure,
après que le nom diAsie eut passé à cette vaste partie
orientale du monde que nous appelons ainsi dans un
sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à Y occi-
dent par rapport à l'Asie, fut appelée Europe^ et ensuite
ce nom s'étendit au grand continent que limite l'Océan
occidental. — Ils appelèrent d'abord Hespérie la partie
occidentale de la Grèce sur laquelle se levait le soir
l'étoile Hespérus. Ensuite, voyant l'Italie dans la même
situation, ils la nommèrent Grande Hespérie. Enfin,
étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent
comme la dernière Hespérie. — Les Grecs d'Italie, au
contraire, durent appeler lonie la partie de la Grèce
qui était orientale relativement à eux ; la mer qui sépare
la Grande Grèce de la Grèce proprement dite, en garde
le nom d'Ionienne. Ensuite l'analogie de situation entre
la Grèce proprement dite et la Grèce asiatique, fit appe-
ler Io7iie, par les habitants de la première, la partie de
l'Asie Mineure qui se trouvait à leur orient. [Il est pro-
bable que Pythagore vint en Italie de Samé, partie du
502 PHILOSOPHIE
royaume d'Ulysse située dans la première lonie^ plutôt
que de Samos, située dans la seconde]. — De la Thrace
grecque vinrent Mars et Orphée ; ce dieu et ce poète
théologien ont évidemment une origine grecque. De la
Scythie grecque vint Anacharsis avec ses oracles scythi-
ques non moins faux que les vers d'Orphée. De la
même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone.
C'est dans ce sens que Zamolxis fut Gète, et Bacchus
Indien. — Le nom de Morée, que le Péloponèse conserve
jusqu'à nos jours, nous prouve assez que Persée, héros
d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
célèbres dans la Mauritanie grecque ; le royaume de
Pélops ou Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Eu-
rope est au nord de l'Afrique. Hérodote raconte qu'au-
trefois les Maures furent hlancs^ ce qu'on ne peut
entendre que des Maures de la Grèce, dont le pays est
appelé encore aujourd'hui la Morée blanche. — Les
Grecs avaient d'abord appelé Océan toute mer d'un
aspect sans bornes, et Homère avait dit que l'île d'Éole
était ceinte par Y Océan. Lorsqu'ils arrivèrent à V Océan
véritable, ils étendirent cette idée étroite, et désignè-
rent par le nom à! Océan la mer qui embrasse toute la
terre comme une grande île **^
i. Ces principes de géographie peuvent justifier Homère d'erreurs très
graves qui lui sont imputées à tort. Par exemple les Cimmériens durent avoir,
comme il le dit, des nuits plus longues que tous les peuples de la Grèce,
parce qu'ils étaient placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a
reculé l'habitation des Cimmériens jusqu'aux Palus-Méotides. On disait, à
cause de leurs longues nuits, qu'ils habitaient près des enfers, et les habitants
de Cumes, voisins de la grotte de la Sibylle, qui conduisait aux enfers,
reçurent, à cause de cette prétendue analogie de situation, le nom de Cimmé-
riens. Autrement il ne serait point croyable qu'Ulysse, voyageant sans le
secours des enchantements (contre lesquels Mercure lui avait donné un
DE L'HISTOIRE 50$
préservatif), fût allé un jour voir l'enfer chez les Cimmériens des Palus-
Méotides, et fût revenu le môme jour à Circéi, maintenant le mont Circello,.
près de Cumes. — Les Lotophages et les Lestrigons durent aussi être
voisins de la Grèce.
Les mômes principes de Géographie poétique peuvent résoudre de grandes-
difficultés dans l'Histoire ancienne de l'Orient, où l'on éloigne beaucoup,
vers le nord ou le midi des peuples qui durent être placés d'abord dans.
l'orient même.
Ce que nous disons de la Géographie des Grecs se représente dans celle
des Latins. Le Latium dut être d'abord bien resserré, puisqu'en deux siècles
et demi Rome, sous ses rois, soumit à peu près vingt peuples sans étendre
son empire à plus de vingt milles. Vltalie fut certainement circonscrite par
la Gaule Cisalpine et par la Grande Grèce ; ensuite les conquêtes des Romains
étendirent ce nom à tonte la Péninsule. La mer d'Etrurie dut être bien limitée
lorsqu'Horatius Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; ensuite ce
nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette mer qui baigne la
côte inférieure de l'Italie. De même, le Pont où Jason conduisit les Argonautes
dut être la terre la plus voisine de l'Europe, celle qui n'en est séparée que
par l'étroit bassin appelé Propontide ; cette terre dut donner son nom à la
mer du Pont, et ce nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie dans
cette partie de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridate; le père de
Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville grecque de
l'Eubéc qui s'appelle maintenant Négrepont. — La première Crète dut être
une île dans cet archipel où les Cyclades forment une sorte de labyrinthe;
c'est de là probablement queMinos allait en course contre les Athéniens; dans
la suite, la Crète sortit de la mer Egée pour se fixer dans celle où nous la
plaçons.
Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
nation vaine, en se répandant dans le monde, y célébra partout la guerre de^
Troie et les voyages des héros errant après sa destruction, des héros-
grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et des héros troyens, tels que
Antcnor, Capys, Énée. Les Grecs ayant retrouvé dans toutes les contrées da
monde un caractère de fondateurs des sociétés analogue à celui de leur
Hercule de Thèbes, ils placèrent partout son nom et le firent voyager par
toute la terre qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie
autre chose que de la gloire. Varron compte environ quai'ante Hercules, et il
affirme que celui des Latins s'appelait Dius Fidius; les Égyptiens, aussi
vains que les Grecs, disaient que leur Jupiter Ammon était le plus anciea
des Jupiters, et que les Hercules des autres nations avaient pris leur nom^
de l'Hercule égyptien. Les Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout
un caractère poétique des bergers parlant en vers; chez eux c'était
Évandre l'Arcadien; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans
le Latium, où il donna l'hospitalité à l'Hercule grec, son compatriote, et prit
pour femme Carmenta, ainsi nommée de carmina, vers; elle trouva chez
les Latins les lettres, c'est-à-dire les formes des sons articulés qui sont la
matière des vers. Enfin ce qui confirme tout ce que nous venons de dire,
504 PHILOSOPHIE
c'est que les Grecs observèrent ces caractères poétiques dans le Lalium, en
même temps qu'ils trouvèrent leurs Curetés répandus dans la Saturnie,
c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
Mais comme ces mots et ces idées passèrent des Grecs aux Latins dans un
temps où les nations, encore très sauvages, étaient fermées aux étrangers^,
nous avons demandé plus haut qu'on nous passât la conjecture suivante :
// peut avoir existé sur le rivage du Latium une cité grecque, ensevelie
depuis dans les ténèbres de l'antiquité, laquelle aurait donné aux
Latins les lettres de l'alphabet. Tacite ncus apprend que les lettres latines
furent d'abord semblables aux plus anciennes des Grecs, ce qui est une forte
preuve que les Latins ont reçu l'alphabet grec de ces Grecs du Latium, et
non de la Grande Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il
en eût été ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
Tarcnte et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis des plus modernes,
et non pas des anciennes.
Les noms d^'Hercule, d'Évandre et à'Énée passèrent donc de la Grèce dans
le Latium par l'effet de quatre causes que nous trouverons dans les mœurs
et le caractère des nations : 1° Les peuples encore barbares sont attachés
aux coutumes de leur pays; mais à mesure qu'ils commencent à se civiliser,
ils prennent du goût pour les façons de parler des étrangers, comme
pour leurs marchandises et leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi
les Latins changèrent leur Dius Fidius pour l'Hercule des Grecs, et leur
jurement national Médius Fidius pour Mehercule, Mecastor, Edepol.
2° La vanité des nations, nous l'avons souvent répété, les poiie à se donner
V illustration d'une origine étrangère, surtout lorsque les traditions de
leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance ; ainsi, au moyen âge,
Jean Yillani nous raconte que Fiesole fut fondée par Atlas, et qu'un roi troyen
du nom de Priam régna en Germanie; ainsi les Latins méconnurent sans
peine leur véritable fondateur, pour lui substituer Hercule, fondateur de la
société chez les Grecs, et changèrent le caractère de leurs bergers-poètes
pour celui de VArcadien Évandre. 3° Lorsque les nations remarquent des
choses étrangères, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
langue, elles ont nécessairement recours aux mots des langues étrangères.
4° Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire d'un sujet les qualités
qui lui sont propres, nomment les sujets pour désigner les qualilés; c'est
ce que prouvent d'une manière certaine plusieurs expressious de la langue
latine. Les Romains ne savaient ce que c'était que luxe; lorsqu'ils l'eurent
observé dans les Tarentins, ils dirent un Tarentin pour un homme parfumé.
Ils ne savaient ce que c'était que stratagème militaire; lorsqu'ils l'eurent
observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes punicas artes,
les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient point l'idée du faste; lors-
i. Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius TuUius, le nom si célèbre de Pythagore
n'aurait pu parvenir de Ciotone à Rome à travers tant de nations séparées par la diversité
de leurs langues et de leurs mœurs. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 505
qu'ils le remarquèrent dans les Capouans, ils dirent supercilium campa-
nicum, pour fastueux, superbe.
C'est de cette manière que Numa et Ancus furent Sabins; les Sabins étant
remarquables par leur piété, les Romains dirent Sabin, faute de pouvoir
exprimer religieux. Servius TuUius fut Grec dans le langage des Romain^,
parce qu'ils ne savaient pas dire habile et rusé.
Peut-être doit-on comprendre de cette manière les Arcadiens d'Évandre
et les Phrygiens d'Enée. Comment des bergers, qui ne savaient ce que c'est
que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, contrée toute méditerranée de
la Grèce, pour tenter une si longue navigation et pénétrer jusqu'au milieu du
Latium? Cependant toute tradition vulgaire doit avoir originairement quelque
cause publique, quelque fondement de vérité... Ce sont les Grecs qui, chantant
par tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, ont
fait d'Enée le fondateur de la nation romaine, tandis que, selon Bochart,
il ne mit jamais le. pied en Italie, que Strabon assure qu'il ne sortit jamais de
Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de poids ici, raconte qu'il y mourut
et qu'il laissa le trône à sa postérité. Cette fable, inventée par la vanité des
Grecs et adoptée par celle des Romains, ne put naître qu'aw temps de la
guerre de Pyrrhus, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir
ce qui venait de la Grèce.
11 est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Lalium une cité
grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du droit héroïque
des nations barbares, que les vaincus furent reçus à Rome dans la classe des
plébéiens, et que, dans le langage poétique, on appela dans la suite Arcadiens
ceux d'entre les vaincus qui avaient d'abord erré dans les forêts, Phrygiens
ceux qui avaient erré sur mer.
2. La géographie, comprenant la nomenclature et la chorographie ou
description des lieux, principalement des cités, il nous reste à la considérer
sous ce double aspect pour achever ce que nous avions à dire de la sagesse
poétique.
Nous avions remarqué plus haut que les cités héroïques furent fondées
par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par les Latins,
dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom. di'Ara, ou bien à.'Arces
(de là, au moyen âge, l'italien rocche, et ensuite castella pour seigneuries).
Ce nom à' Ara dut s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque,
lequel s'appelait aussi Ager, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
limites communes avec les cités étrangères, et territorium sous le rapport
de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce sujet un passage
remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit VAra maxima d'Hercule à
Rome : Igitur a foro boario ubi xneum bovis simulacrum adspicimus,
quia id genus animalium aratro subditur, sulcus designandi oppidt
captus, ut magnam Herculis aram complecteretur, ara Herculis erat.
Joignez-y le passage curieux oii Salluste parle de la fameuse Ara des frères
Philènes, qui servait de limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque.
506 PHILOSOPHIE
Toute l'ancienne géographie est pleine de semblables arse; et pour commencer
par l'Asie, Cellarius observe qne toutes les cités de la Syrie prenaient le nom
6.' Are, avant ou après leurs noms particuliers ; ce qui faisait donner à la
Syrie elle-même celui à'Aramea ou Aramia. Dans la Grèce, Thésée fonda
la cité d'Athènes en érigeant le fameux autel des malheureux. Sans doute
il comprenait avec raison sous cette dénomination les vagabonds sans lois et
sans culte qui, pour échapper aux rixes continuelles de l'état bestial, cher-
chaient un asile dans les lieux forts occupés par les premières sociétés,
faibles qu'ils étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
Civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
Les Grecs prenaient encore àpà dans le sens de vœu, action de dévouer,
parce que les premières victimes salurni hostiœ, les premiers dvaÔTÎtxata,
diris devoti, furent immolés sur les premières Arse, dans le sens où nous
prenons ce mot. Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages
qui osèrent poursuivre sur les terres labourées par les forts les faibles qui
s'y réfugiaient {campare en italien, du latin campus, pour se sauver). Ils
y étaient consacrés à Vesta et immolés. Les Latins en ont conservé supplicium,
dans les deux sens de supplice et de sacrifice. En cela la langue grecque
répond à la langue latine : àpà, vœu, action de dévouer, veut dire aussi
noxa, la personne ou la chose coupable, et de plus dirse^ les Furies, Les
premiers coupables qu'on dévoua, primœ noxœ, étaient consacrés aux Furies,
et ensuite sacrifiés sur les premières arœ dont nous avons parlé. Le mot hara
dut signifier chez les anciens Latins, non pas le lieu où l'on élève les trou-
peaux, mais la victime, d'où vint certainement haruspex, celui qui tire les
présages de l'examen des entrailles des victimes immolées devant les autels.
D'après ce que nous avons vu relativement à VAra m,axima d'Hercule,
c'est une ara semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder à Rome,
en fondant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent d'un bois
sacré, lucus, sans faire mention d'un autel, ara, élevé dans ce bois à quelque
divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en général que les asiles furent le
moyen employé d'ordinaire par les anciens fondateurs des villes, vêtus urbes
condentium consilium, il nous indique la raison pour laquelle on trouve
dans l'ancienne géographie tant de cités avec le nom ô^'Arae. Nous avons
parlé de l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de môme en Europe, particuliè-
rement en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
en Germanie VAra Ubiorum. De nos jours on donne ce nom, en Transylvanie,
à plusieurs cités.
C'est aussi de ce mot Ara, prononcé et entendu d'une manière si uniforme
par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les usages, que les
Latins durent tirer le mot aratrum, charrue, dont la courbure se disait ui^bs
(le sens le plus ordinaire de ce mot est celui de ville) ; du même mot vinrent
enfin arx, forteresse, arceo, repousser {ager arcifinius), chez les auteurs
qui ont écrit sur les limites des champs), et arma, arcus, armes, arc;
c'était une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
repousser l'injustice. Apiriç, Mars, vint sans doute de la défense des arœ. (Vico).
DE L'HISTOIRE 507
CONCLUSION DE CE LIVRE
Nous avons démontré que la sagesse poétique
mérite deux magnifiques éloges, dont l'un lui a été
constamment attribué. I. C'est elle qui fondoy V huma-
nité chez les Gentils^ gloire que la vanité des nations et
des savants a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt
enlevée. IL L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à
nous par une tradition vulgaire ; c'est que la sagesse
antique^ par une même inspiration, rendait ses sages
également grands comme philosophes, comme législateurs
et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes. Voilà
pourquoi elle a été tant regrettée ; cependant, dans la
réalité, elle ne fît que les ébaucher, tels que nous les
avons trouvés dans les fables ; ces germes féconds
nous ont laissé voir dans l'imperfection de sa forme
primitive la science de réflexion, la science de recher-
ches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire en
effet que dans les fables Vinstinct de l'humanité avait
marqué d'avance les principes de la science moderne,
que les méditations des savants ont depuis éclairée par
des raisonnements, et résumée dans des maximes. Nous
pouvons conclure parle principe dont la démonstration
était l'objet de ce livre : Les poètes théologiens furent le
sens, les philosophes furent Tintelligence de la sagesse
humaine.
508 PHILOSOPHIE
ADDITION
EXPLICATION HISTORIQUE DE LA MYTHOLOGIE
Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel
et armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes
sous le nom de Jupiter, la seconde divinité qu'ils se créent est le
symbole, l'expression poétique du mariage. Junon est sœur et
femme de Jupiter, parce que les premiers mariages consacrés par
les auspices eurent lieu entre frères et sœurs. Du mot 'Hpa,
Junon, viennent ceux de Hptoç, héros, 'HpaxV^ç, Hercule,
Epwç, amour, hereditas, etc. Junon impose à Hercule de grands
travaux; cette phrase traduite de la langue héroïque en langue
vulgaire signifie que la piété accompagnée de la sainteté des
mariages forme les hommes aux grandes vertus.
Diane est le symbole de la vie plus pure que menèrent les
premiers hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle
cherche les ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon
d'avoir violé la religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent
la solennité des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée,
lymphaius^ devenu cerf, c'est-à-dire le plus timide des animaux,
il est déchiré par ses propres chiens, autrement dit par ses remords.
Les nymphes de la déesse, nymphœ ou lymphse, ne sont autre
chose que les eaux pures et cachées dont elle écarte le profane
Actéon, puri latices, de latere.
Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux
Mânes; ?;3XaH, cippus, signifient tombeau; de là ceppo, en italien,
arbre généalogique, ç'jX'O? tribu, fîlius (et par fîlus, et lemen,
subiemen), stemmata, généalogie, lignes généalogiques. La gros-
sièreté des premiers monuments funéraires qui marquaient à la
fois la possession des terres et la perpétuité des familles, donna lieu
DE L'HISTOIRE 509
aux métaphores de stii^ps^ de propago, de lignage. Les enfants
des fondateurs de la société humaine pouvaient donc se dire duro
robore nati, ou fils de la terre, géants, ingenui (quasi inde geniti),
aborigènes, cch-zéyPo^nq. — Ilumanitas, ab humando.
Apollon est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
environne les héros nés des mariages solennels, des unions con-
sacrées par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la
muse, qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon
poursuit Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est
pour l'amener à la vie sédentaire et à la civilisation ; elle implore
l'aide des dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle
devient laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant
par ses légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une
éternelle jeunesse.
Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant
plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver
la terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont
semblé une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule,
c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpents qu'étouffe Hercule
au berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la
chimère de Bellérophon, le dragon de Cadmus et celui des Hes-
pérides sont autant de métaphores que l'indigence du langage força
les premiers hommes d'employer pour désigner la terre. Le serpent
qui dans V Iliade dévore les huit petits oiseaux avec leur mère, est
interprété parCalchas comme signifiant la terre troyenne. En efTet,
les hommes durent se représenter la terre comme un grand dragon
couvert d'écaillés, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des
eaux (du déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à
mesure qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre
passe du noir au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents
du serpent que Cadmus enfonce dans la terre expriment poéti-
quement les instruments de bois durci dont on se servit pour le
labourage avant l'usage du fer (comme dente tenaci pour une
ancre, dans Virgile). Enfin, Cadmus devient lui-même serpent; les
Latins auraient dit, en terme de droit, fundus factus est.
Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé
fut le premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune
dont il est déchu. Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment.
On donnait du grain pour récompense aux soldats victorieux,
adorea. [Le nom d'or passa ensuite aux belles laines. Sans parler
de la toison d'or des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de
ce que Thyeste lui a volé ses brebis d'or. Le même poète donne
510 PHILOSOPHIE
toujours aux rois Tépilhète de TïcXuiJ.r^XoDç, riches en troupeaux.
Les anciens Latins appelaient le patrimoine pecunia, a pecude.
Chez les Grecs le même mot, [xrjXov, signifie pomme et troupeau,
peut-être parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit.] L'or du
premier âge n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Pro-
serpine dont parle Virgile, et tous les trésors que roulaient dans
leurs eaux le Nil, le Pactole, le Gange et le Tage.
Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboli-
quement par trois nouveaux dieux, savoir : Vulcain, le feu qui
avait fécondé la terre; Saturne, ainsi nommé desata, semences [ce
qui explique pourquoi l'âge de Saturne du Latium répond à l'âge
d'or des Grecs]; en troisième lieu Gybèle, ou la terre cultivée. On
la représente ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre
qui n'est pas encore domptée par la culture. La même divinité fut
pour les Romains Vesta, déesse des cérémonies sacrées. En effet,
le premier sens du mot colère fut cultiver la terre ; la terre fut le
premier autel, l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista
originairement à mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres
cultivées les vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites
sacrées, Saturni hostix. Yesta, toujours armée de la religion
farouche des premiers âges, continua de garder le feu et le froment.
Les noces se célébraient aqua, igni et farre; les noces appelées
nuptiœ conferreatse devinrent particulières aux prêtres, mais
dans l'origine il n'y avait eu que des familles de prêtres. — Les
•combats livrés parles pères de famille aux vagabonds qui envahis-
saient leurs terres, donnèrent lieu à la création du dieu Mars.
Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en suppliants. La
comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la
société naissante, fait naître l'idée de Vénus, déesse de la beauté
civile, de la noblesse. Honestas signifie à la fois noblesse, beauté
•et vertu. Les enfants nés hors les mariages solennels étaient,
légalement parlant, des monstres.
Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne
•et Vénus plébéienne; la première est traînée par des cygnes,
3'autre par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette
raison souvent opposées, par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de
Jupiter. Les prétentions des plébéiens sont marquées par les fables
d'Ixion, amoureux deJunon; de Tantale toujours altéré au milieu
des eaux; de Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat
•du chant, c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices
{canere, chanter et prédire). Le succès ne répond pas toujours à
DE L'HISTOIRE 5H
leurs efforts. Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule
étouffe Antée, Ulysse tue Irus et punit les amants de Pénélope.
Mais selon une autre tradition Pénélope se livre à eux, comme
Pasiphaé à son taureau (les plébéiens obtiennent le privilège des
mariages solennels), et de ces unions criminelles résultent des
monstres, tels que Pan et le Minotaure. Hercule s'effémine et file
sous lole et Omphale; il se souille du sang de Nessus, entre en
fureur et expire.
La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
symbole de Minerve. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
déesse, minuit caput, étymologie de Minerva. Caput signifie la
tête, et la partie la plus élevée, celle qui domine. Les Latins
dirent toujours capitis deminutio pour changement d'état;
Minerve substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna
un sens métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et
on y vit la découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que
l'idée éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis
que les idées créées sont produites par Dieu dans l'intelligence
humaine.
La transaction qui termine cette révolution est caractérisée par
Mercure, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, porte aux
hommes les messages des dieux...
LIVRE III
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE
ARGUMENT
Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application
de la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paga-
nisme, à celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation
grecque, et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de
prouver : 1° qu'Homère n'a pas été philosophe ; 2» qu'il a vécu pen-
dant plus de quatre siècles ; 3° que toutes les villes de la Grèce on
eu raison de le revendiquer pour citoyen ; 4° qu'il a été, par consé-
quent, non pas un individu, mais un être collectif, un symbole du
peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants
nationaux.
Chapitre I. — De la sagesse philosophique que l'on attribue
A Homère. — La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des
mœurs barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses
héros. Un philosophe n'aurait pu ni voulu peindre si naïvement de
telles mœurs.
Chapitre IL — De la patrie d'Homère. — Vico conjecture que
l'auteur ou les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées
occidentales de la Grèce ; ceux de V Iliade, l'Asie Mineure. Chaque
ville grecque revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle
33
514 PHILOSOPHIE
reconnaissait quelque chose de son dialecte vulgaire dans VIliade ou
VOdyssée.
Chapitre III. — Du temps ou vécut Homère. — Un grand
nombre de passages indiquent des époques de civilisation très
diverses, et portent à croire que les deux poèmes ont été travaillés
par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
Chapitre IV. — Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie
HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. — C'cst que Ics Caractères des
héros qu'il a peints ne se rapportent pas à des êtres individuels,
mais sont plutôt des symboles populaires de chaque caractère
moral. Observations sur la comédie et la tragédie.
Chapitres V et VI. — Observations philosophiques et philo-
logiques, qui doivent servir à la découverte du véritable Homère.
La plupart des observations philosophiques rentrent dans ce qui a
été dit au second livre, sur l'origine de la poésie.
Chapitre VIL — § I. Découverte du véritable Homère. —
§ IL Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère
que l'on s"est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance
et nécessité. — § III. On doit trouver dans les poèmes d'Homère
les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel dea
gens, considéré chez les Grecs.
Appendice. — Histoire raisonnée des poètes dramatiques et
lyriques. — Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la
tragédie.
DE L'HISIOIRE Sl.'l
CHAPITRE PREMIER
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L ON A ATTRIBUEE A HOMERE.
Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le
livre précédent, que la sagesse poétique fut la sagesse
vulgaire des peuples grecs, d'abord poètes théologiens, et
ensuite héroïques^ c'est avoir prouvé d'une manière
implicite la même vérité relativement à la sagesse
d'Homère. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère
possède la sagesse réfléchie des âges civilisés; et il a été
suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spé-
cialement par Plutarque, qui a consacré à ce sujet un
livre tout entier. Ce préjugé est trop profondément
enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit pas néces-
saire d'examiner particulièrement si Homère a jamais-
été philosophe. Longin avait cherché à résoudre ce pro-
blème dans un ouvrage dont fait mention Diogène
Laërce dans la Vie de Pyrrhon.
Nous accorderons, d'abord, comme il est juste,.
qu Homère a dû suivre les sentiments vulgaires^ et par
516 PHILOSOPHIE
conséquent les mœurs vulgaires de ses contemporains
encore barbares; de tels sentiments, de telles mœurs
fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
Passons-lui donc d'avoir présenté la force comme la
mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter
démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait la
grande chaîne de la fable, qu'il est le roi des dieux et
des hommes; laissons Diomède^ secondé par Minerve^
blesser Vénus et Mars; la chose n'a rien d'invraisem-
blable dans un pareil système; laissons Minerve, dans
le combat des dieux, dépouiller Vénus et frapper Mars
d'un coup de pierre^ ce qui peut faire juger si elle était
la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire ;
passons encore au poète de nous avoir rappelé fidè-
lement l'usage di empoisonner les flèches^, comme le fait
le héros de V Odyssée, qui va exprés à Éphyre pour y
trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de ne
point ensevelir les ennemis tués dans les combats, mais
de les laisser pour être la pâture des chiens et des
vautours.
Cependant, la fin de la poésie étant d'adoucir la
férocité du vulgaire, de l'esprit duquel les poètes dis-
posent en maîtres, il n était point d'un homme sage
d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des sen-
timents et des coutumes si barbares, et de le confirmer
dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il pren-
drait de les voir si bien peints. Il n'était point d'un
homme sage d'amuser le peuple grossier de la grossièreté
1. Usage barbare dont les nations se seraient constamment abstenues si
l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit des gens, et qui pourtant
était alors pratiqué par ces Grecs auxquels on attribue la gloire d'avoir
répandu la civilisation dans le monde. (Vico.)
1
DE L'HISTOIRE 517
des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve,
l'appelle xuv6;rjia [musca canina) ; Minerve donne un
coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épi-
thète de chieyi, et se traitent comme le feraient à peine
des valets de comédie.
Gomment appeler autrement que sottise la prétendue
sagesse du général en chef Agamemnon, qui a besoin
d'être forcé par Achille à restituer Ghryséis au prêtre
d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger
Ghryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste
cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme
outragé, croit rétablir son honneur en déployant une
justice digne de la sagesse qu'il a montrée. Il enlève
Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, qui
'portait avec lui le destin de Troie, s'éloigne avec ses
guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste
des Grecs que la peste a pu épargner... Voilà pourtant
le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le fondateur
de la civilisation des Grecs , comme V auteur de la poli-
tesse de leurs mœurs. G'est du récit que nous venons de
faire qu'il déduit toute Y Iliade; ses principaux acteurs
sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète
incomparable dans la conception des caractères poétiques!
Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens,
comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les
plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
civilisé, mais ils sont pleins de convenance^ si on les
rapporte à la nature héroïque des hommes passionnés
et irritables qu'il a voulu peindre.
Si Homère est tin sage^ un philosophe^ que dire de la
passion de ses héros pour le vin ? Sont-ils affligés, leur
518 PHILOSOPHIE
consolation c'est de s'enivrer, comme fait particuliè-
rement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes
ces comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de
la nature la plus farouche. Admettons cependant
qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire
mieux entendre du vulgaire, alors si farouche et si sau-
vage; cependant le bonheur même de ces comparaisons,
leur mérite incomparable, n'indique pas certainement
un esprit adouci et humanisé par la philosophie. Celui
en qui les leçons des philosophes auraient développé
les sentiments de Vhumanité et de la pitié n'aurait pas
eu non plus ce style si fier et d'un effet si terrible
avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs acci-
dents, les plus sanglants combats, avec lequel il diver-
sifie de cent manières bizarres les tableaux de meurtre
qui font la sublimité de Ylliade. La constance d'âme
que donne et assure l'étude de la sagesse philosophique
pouvait-elle lui permettre de supposer tant de légèreté,
idini de mobilité dans les dieux et les héros; de montrer
les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand
trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la
plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant
et fondant en larmes ' ; d'autres, au contraire, navrés
de douleur, oubliant tout à coup leurs maux, et s'aban
donnant à la joie, à la première distraction agréable,
comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoiis; d'autres
1. Au moyen âge, dont l'Homère toscan (Dante) n'a chanté que des faits
rréelSy nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains l'oppression dans laquelle
ils étaient tenus par les nobles, fut interrompu par ses sanglots et par ceux
•de tous les assistants. La Vie de Rienzi par un auteur contemporain nous
représente au naturel les mœurs héroïques de la Grèce, telles qu'elles sont
peintes dans Homère. (Vico.) — Voy. plus haut le jugement sur Dante.
DE L'HISTOIRE 519
enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une
parole dite sans intention de leur déplaire, et s'empor-
tant au point de menacer de mort celui qui l'a pro-
noncée ? Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné
Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le
camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il
l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le
regret d'avoir perdu un si digne^fîls, Achille oublie les
saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans
le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard
de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans
son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie
l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs,
massacrés indignement par Hector, que pour venger
le ressentiment particulier que lui inspire contre Paris
la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se sou-
vient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle
et malheureuse Polyxène soit immolée sur son tombeau,
et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
altérées de vengeance.
Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère com-
prendre comment un esprit grave, un philosophe habitué
à combiner ses idées d'une manière raisonnable, se serait
occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour
amuser les enfants, dont Homère a rempli Y Odyssée.
Ces mœurs sauvages et grossières, fières et farouches,
ces caractères déraisonnables et déraisonnablement obs-
tinés, quoique souvent d'une mobilité et d'une légèreté
duériles, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons
démontré (Livre II, Corollaires de la nature héroïque),
qu'à des hommes faibles d'esprit comme des enfants,
520 PHILOSOPHIE
doués d'une imagination vive comme celle des femmes,
emportés dans leurs passions comme les jeunes gens
les plus violents. Il faut donc refuser à Homère toute
sagesse philosophique.
Yoilà l'origine des doutes qui nous forcent de recher-
cher quel fut le véritable Homère.
I
DE L'HISTOIRE 521
CHAPITRE II
DE LA PATRIE D HOMERE.
Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent
la gloire d'avoir donné le jour à Homère. Plusieurs
auteurs ont même cherché sa patrie dans l'Italie, et
Léon Allacci [De patria Homeri) s'est donné une peine
inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe
point d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josèphe
le soutient contre Appion le grammairien, si les écri-
vains que nous pourrions consulter ne sont venus que
longtemps après lui, il faut bien que nous employions
notre critique métaphysique à trouver dans Homère
lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant
moins comme auteur de livre que comme auteur ou
fondateur de nation; et, en effet, il a été considéré
comme le fondateur de la civilisation grecque.
U auteur de V Odyssée naquit sans doute dans les
parties occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi.
Un passage précieux justifie cette conjecture : xUcinous,
roi de l'île des Phéaciens, maintenant Gorfou, offre à
Ulysse un vaisseau bien équipé, pour le ramener dans
522 PHILOSOPHIE
son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, experts
dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le con-
duire jusquen Euhée; c'était, au rapport de ceux que
le hasard y avait conduits, la contrée la plus lointaine,
la Thulé du monde grec [ultima Thule). L'Homère de
YOdyssée qui avait une telle idée de l'Eubée, ne fut
pas sans doute le même que celui de VIliade, car
l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie
Mineure, où naquit sans doute le dernier.
On lit dans Sénèque que c'était une question célèbre
que débattaient les grammairiens grecs, de savoir 6'^*
/'Iliade et /'Odyssée étaient du même auteur.
Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir
produit Homère, c'est que chacune reconnaissait dans
VIliade et YOdyssée ses mots, ses phrases et son dialecte
vulgaires. Cette observation nous servira à découvrir le
VÉRITABLE HOMÈRE.
DE L'HISTOIRE 523
CHAPITRE III
DU TEMPS OU VÉCUT HOMÈRE.
L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques
suivantes, tirées de ses poèmes : — 1. Aux funérailles
de Patrocle, Achille donne tous les jeux que la Grèce
civilisée célébrait à Olympie. — 2. Uart de fondre des
bas-reliefs et de graver les métaux était déjà inventé,
comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier
d'Achille. La peinture n'était pas encore trouvée, ce
qui s'explique naturellement : Vart du fondeur abstrait
les superficies, mais il en conserve une partie par le
relief; Vart du graveur ou ciseleur en fait autant dans
un sens opposé ; mais la peinture abstrait les super-
ficies d'une manière absolue ; c'est, dans les arts du
dessin, le dernier effort de l'invention. Aussi, ni
Homère ni Moïse ne font mention d'aucune peinture :
preuve de leur antiquité ! — 3. Les délicieux jardins
d'AlcinoUs, la magnificence de son palais^ la somptuo-
sité de sa table, prouvent que les Grecs admiraient
déjà le luxe et le faste. — 4. Les Phéniciens portaient
déjà sur les côtes de la Grèce V ivoire, la pourpre et cet
524 PHILOSOPHIE
encens d'Arabie dont la grotte de Vénus exhale le
parfum ; en outre , du lin ou byssus le plus fin , de
riches vêtements. Parmi les présents offerts à Pénélope
par ses amants, nous remarquons un voile ou manteau
dont l'ingénieux travail ferait honneur au luxe recher-
ché des temps modernes ^ — 5. Le char sur lequel
Priam va trouver Achille est de bois de cèdre; l'antre
de Galypso en exhale l'agréable odeur. Cette délicatesse
de bon goût fut ignorée des Romains aux époques où
les Néron et les Héliogabale aimaient à anéantir les
choses les plus précieuses, comme par une sorte de
fureur. — 6. Description des bains voluptueux de
Gircé. — 7. Les jeunes esclaves des amants de Pénélope,
avec leur beauté, leurs grâces et leurs blondes cheve-
lures, nous sont représentés tels que les recherche la
délicatesse moderne. — 8. Les hommes soignent leur
chevelure comme les femmes ; Hector et Diomède en
font un reproche à Paris. — 9. Homère nous montre
toujours ses héros se nourrissant de chair rôtie, nour-
riture la plus simple de toutes, celle qui demande le
moins d'apprêt, puisqu'il suffît de braises pour la pré-
parer ^ Les viandes bouillies ne durent venir qu'ensuite,
car elles exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron
et un trépied; Virgile nourrit ses héros de viandes
bouilhes, et leur en fait aussi rôtir avec des broches.
1. {léyav irsptxaXTkSd TCit'Xov
i:oix£>wOv • èv S àp ëiav itepdvai 5ùo xa\ 6ixa Ttâaai
5^pÛ7£iai, xXtjïtiv sûyvâji.Trtoiç dpapuVat. OD. L.
2. L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains appelèrent toujours
prosficia les chairs des victimes rôties sur les autels que l'on partageait
entre les convives; dans la suite les victimes, comme les viandes profanes,
furent rôties avec des broches. Les héros ne célébraient point de banquets
qui ne fussent des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins
DE L'HISTOIRE 525
Enfin vinrent les aliments assaisonnés. — Homère nous
présente comme l'aliment le plus délicat des héros la
farine mêlée de fromage et de miel; mais il tire de la
pêche deux de ses comparaisons; et lorsque Ulysse,
rentrant dans son palais sous les habits de l'indigence,
demande l'aumône à l'un des amants de Pénélope, il
lui dit que les dieux donnent aux rois hospitaliers et
bienfaisants des mers abondantes en poissons qui font les
délices des festins. — 10. Les héros contractent mariage
avec des étrangères; les bâtards succèdent au trône ;
observation importante, qui prouverait qu'Homère a
paru à l'époque où le droit héroïque tombait en désué-
tude dans la Grèce, pour faire place à la liberté popu-
laire.
En réunissant toutes ces observations, recueillies
pour la plupart dans V Odyssée, ouvrage de la vieillesse
d'Homère, au sentiment de Longin, nous partageons
l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère, longtemps
après la guerre de Troie, à une distance de quatre siècles
et demi, et nous le croyons contemporain de Numa.
Nous pourrions même le rapprocher encore : car Homère
parle de l'Egypte, et l'on dit que Psammétique, dont le
règne est postérieur à celui de Numa, fut le premier
roi d'Egypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs ; mais
une foule de passages de V Odyssée montrent que la
Grèce était depuis longtemps ouverte aux marchands
en conservèrent epulœ, banquets somptueux, le plus souvent donnés par les
grands; epulum, repas donné au peuple par la république; epulones, prêtres
qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue lui-même les deux agneaux
dont le sang doit consacrer le traité fait avec Priam ; tant on attachait alors
une idée magnifique à une action qui nous semble maintenant celle d'un
boucher! (Vico.)
526 PHILOSOPHIE
phéniciens, dont les Grecs aimaient déjà les récits non
moins que les marchandises, à peu près comme l'ïlu-
rope accueille maintenant tout ce qui vient des Indes.
Il n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas
vu l'Egypte, et qu'il raconte tant de choses de l'Egypte
et de la Libye, de la Phénicie et de l'Asie en général,
de l'Italie et de la Sicile, d'après les rapports que les
Phéniciens en faisaient aux Grecs.
Il n'est pas si facile d'accorder cette recherche et cette
délicatesse dans la manière de vivre que nous obser-
vions tout à l'heure, avec les mœurs sauvages et féroces
qu'il attribue à ses héros, particulièrement dans V Iliade,
Dans l'impuissance d'accorder ainsi la douceur et la
férocité, ne placidis coeant immitia, on est tenté de
croire que les deux poèmes ont été travaillés par plu-
sieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
Nouveau pas que nous faisons dans la recherche du
VÉRITABLE HOMÈRE.
DE L'HISTOIRE 52T
CHAPITRE IV
POURQUOI LE GÉNIE d'hOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT
JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. — OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET
LA TRAGÉDIE.
L'absence de toute philosophie, que nous avons remar-
quée dans Homère, et nos découvertes sur sa patrie et
sur Vâge où il a vécu, nous font soupçonner fortement
qu'il pourrait bien n'avoir été qu'tm homme tout à fait
vulgaire, A l'appui de ce soupçon viennent deux obser-
vations.
1. Horace, dans son Art poétique^ trouve qu'il est
trop difficile d'imaginer de nouveaux caractères après
Homère, et conseille aux poètes tragiques de les
emprunter plutôt à Vlliade {Rectius iliacum carmen
deducis in actus, Quam si...). H n'en est pas de même
pour la comédie : les caractères de la nouvelle comédie
à Athènes furent tous imaginés par les poètes du temps,
auxquels une loi défendait de jouer des personnages
réels, et ils le furent avec tant de bonheur que les
Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supé-
riorité des Grecs dans la comédie. (Quintilien.)
528 PHILOSOPHIE
2. Homère, venu si longtemps avant les philosophes,
les critiques et les auteurs d'Arts poétiques, fut et reste
encore le plus sublime des poètes dans le genre le plus
sublime, dans le genre héroïque; et la tragédie qui
naquit après fut toute grossière dans ses commence-
ments, comme personne ne l'ignore.
La première de ces difficultés eût dû suffire pour
exciter les recherches des Scaliger, des Patrizio, des
Gastelvetro, et pour engager tous les maîtres de Vart
poétique à chercher la raison de cette différence... Cette
raison ne peut se trouver que dans Y origine de la poésie
(Voy. le livre précédent.), et conséquemment dans la
découverte des caractères poétiques^ qui font toute l'es-
sence de la poésie.
1. L'ancienne comédie prenait des sujets véritables
pour les mettre sur la scène, tels qu'ils étaient ; ainsi
ce misérable Aristophane joua Socrate sur le théâtre,
et prépara la ruine du plus vertueux des Grecs. La
nouvelle comédie peignit les mœurs des âges civilisés^
dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà
fait l'objet de leurs méditations; éclairés par les ma^rime^
dans lesquelles cette philosophie avait résumé toute la
morale, Ménandre et les autres comiques grecs purent
se former des caractères idéaux, propres à frapper
l'attention du vulgaire, si docile aux exemples^ tandis
qu'il est si incapable de profiter des maximes.
2. La tragédie^ bien différente dans son objet, met
sur la scène les haines, les fureurs, les ressentiments,
les vengeances héroïques, toutes passions des natures
sublimes. Les sentiments, le langage, les actions qui
leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur
atrocité même, quelque chose de merveilleux, et toutes
DE L'HISTOIRE 529
ces choses sont au plus haut degré conformes entre elles
et uniformes dans leurs sujets. Or, ces tableaux pas-
sionnés ne furent jamais faits avec plus d'avantage que
par les Grecs des temps héroïques, à la fin desquels vint
Homère... Aristote dit avec raison, dans sa Poétique,
qu'Homère est un poète unique pour les fictions. C'est
que les caractères poétiques dont Horace admire dans
ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à
ces genres créés par l'imagination {g eneri fantastici), dont
nous avons parlé dans la métaphysique poétique. A
chacun de ces caractères les peuples grecs attachèrent
toutes les idées particulières qu'on pouvait y rapporter,
en considérant chaque caractère comme un genre. Au
caractère d'Achille, dont la peinture est le principal
sujet de Y Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités
propres à la vertu héroïque, les sentiments, les mœurs
qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère
implacable, la violence qui s'arroge tout par les armes
(Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet
de V Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs
de la sagesse héroïque, la prudence, la patience, la dis-
simulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à
sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité
des actions, qui fait que ceux qui écoutent se trompent
eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les
actions particulières dont la célébrité pouvait assez
frapper l'attention d'un peuple encore stupide pour
qu'il les rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces
deux caractères, ouvrages d'une nation tout entière,
devaient nécessairement présenter dans leur concep-
tion une heureuse uniformité: c'est dans cette unifor-
mité, d'accord avec le sens commun d'une nation
34
^0 PHILOSOPHIE
•entière, que consiste ionielsi convenance, toute la grâce
•d une fable. Gréés par de si puissantes imaginations,
•ces caractères ne pouvaient être que sublimes. De là
•deux lois éternelles en poésie : d'après la première, le
.sublime poétique doit toujours avoir quelque chose de
populaire; en vertu de la seconde, les peuples qui se
firent d'abord eux-mêmes les caractères héroïques, ne
peuvent observer leurs contemporains civilisés [et
par conséquent si différents] sans leur transporter
•des idées qu'ils empruntent à ces caractères si re-
nommés.
/
I
DE L'HISTOIRE 531
CHAPITRE V
OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR A LA DECOUVERTE
DU VÉRITABLE HOMERE.
1. Rappelons d'abord cet axiome : Les hommes sont
portés naturellement à consacrer le souvenir des lois et
institutions qui font la base des sociétés auxquelles ils
appartiennent. — 2. L'te^oire naquit d'abord, ensuite la
poésie. En effet, l'histoire est la simple énonciation du
vraij dont la poésie est une imitation exagérée. Castel-
vetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écri-
vain n'a pas su en profiter pour trouver la véritable
origine de la poésie; c'est qu'il fallait combiner ce prin-
cipe avec le suivant : — 3. Les poètes ayant certaine-
ment précédé les historiens vulgaires^ la première
histoire dut être la poétique. — 4. Les fables furent à
leur origine des récits véritables et d'un caractère
sérieux, et \)Moç, fable^ a été défini par vera narratio.
Les fables naquirent, pour la plupart, bizarres^ et
devinrent successivement moisis appropriées à leurs
sujets primitifs, [altérées^ invraisemblables, obscures,
d'un effet choquant et surprenant, enfin incroyables ;
532 PHILOSOPHIE
voilà les vraies sources de la difficulté des fables. —
5. Nous avons vu dans le second livre comment
Homère reçut les fables déjà altérées et corrompues. —
6. Les caractères poétiques, qui sont l'essence des fables,
naquirent d'une impuissance naturelle des premiers
hommes, incapables à! abstraire du sujet ses formes et
ses propriétés; en conséquence, nous trouvons dans
ces caractères une manière de penser commandée par
la nature aux nations entières, à l'époque de leur plus
profonde barbarie. — C'est le propre des barbares
d'agrandir et d'étendre toujours les idées particulières.
Les esprits bornés, dit Aristote dans sa Morale, font une
maxime, une règle générale, de chaque idée particu-
lière. La raison doit en être que l'esprit humain, infini
de sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses
sens, ne peut exercer ses facultés presque divines
qu'en étendant les idées particulières ^^diVVmid^^mdXioxi.
C'est pour cela peut-être que, dans les poètes grecs et
latins, les images des dieux et des héros apparaissent
toujours plus grandes que celles des hommes, et
qu'aux siècles barbares du moyen âge, nous voyons
dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ
et de la Vierge d'une grandeur colossale. — 7. La
réflexion, détournée de son usage naturel, est mère du
mensonge et de la fiction. Les barbares en sont
dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des
Latins chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire
les guerres de Rome. Quand la barbarie de l'antiquité
reparut au moyen âge, les poètes latins de cette
époque, les Gunterius, les Guillaume de Fouille, ne
chantèrent que des faits réels. Les romanciers du
même temps s'imaginaient écrire des histoires véri-
DE L'HISTOIRE 533
tables, et le Boiardo, l'Arioste, nés dans un siècle
éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de leurs
poèmes de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est
par l'effet de ce défaut de réflexion, qui rend les bar-
bares incapables de feindre, que Dante, tout profond
qu'il était dans la sagesse philosophique^ a représenté
dans sa Divine Comédie des personnages réels et des
faits historiques. 11 a donné à son poème le titre de
Comédie, dans le sens de Vancienne comédie des Grecs,
qui prenait pour sujet des personnages réels. Dante
ressemblât, sous ce rapport à l'Homère de V Iliade, que
Longin trouve toute dramatique, tout en actions»
tandis que Y Odyssée est tout en récits. Pétrarque, avec
toute sa science, a pourtant chanté dans un poème
latin la seconde guerre punique ; et ses poésies ita-
liennes, les Triomphes, où il prend le ton héroïque, ne
sont autre chose qu'un recueil d'histoires. — Une
preuve frappante que les premières fahles furent des
histoires, c'est que la satire attaquait non seulement
des personnes réelles, mais les personnes les plus con-
nues; que la tragédie prenait pour sujet des person-
nages de Vhistoire poétique, que Vancienne comédie
jouait sur la scène des hommes célèbres encore vivants.
Enfin la nouvelle comédie, née à l'époque où les Grecs
étaient le plus capables de réflexion, créa des person-
nages tout à' invention; de même, dans l'Italie moderne,
la nouvelle comédie ne reparut qu'au commencement
de ce quinzième siècle déjà si éclairé. Jamais les Grecs
et les Latins ne prirent un personnage imagi^iaire pour
sujet principal d'une tragédie. Le public moderne,
d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras
dont les sujets sont tragiques, soient historiques pour
534 PHILOSOPHIE
le fond ; et s'il supporte les sujets d'invention dans la
comédie, c'est que ce sont des aventures particulières-
qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour cette
raison l'on croit véritables. — 8. D'après cette explica-
tion des caractères poétiques^ les allégories poétiques
qui y sont rattachées ne doivent avoir qu'un sens
relatif à V histoire des premiers temps de la Grèce. —
9. De telles histoires durent se conserver naturellement
dans la mémoire des peuples, en vertu du premier
principe observé au commencement de ce chapitre.
Ces premiers hommes, qu'on peut considérer comme
représentant Tenfance de l'humanité, durent posséder
à un degré merveilleux la faculté de la mémoire, et
sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de
la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque
temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas
encore été trouvée {Josèphe contre Appion). Dans ce
travail de l'esprit, les peuples, qui à cette époque
étaient pour ainsi dire tout corps sans réflexion, furent
tout sentiment pour sentir les particularités, toute ima^
gifiation pour les saisir et les agrandir, tout invention
pour les rapporter aux genres que l'imagination avait
créés (generi fantastici), enfin tout mémoire pour les
retenir. Ces facultés appartiennent sans doute à l'es-
prit, mais tirent du corps leur origine et leur vigueur.
Chez les Latins, mémoire est synonyme d'imagination
[memorahile, imaginable, dans Térence) ; ils disent
comminisci pour feindre, imaginer; commentum pour
fiction, et en italien fantasia se prend de même pour
ingegno, La mémoire rappelle les objets, Vimagination
en imite et en altère la forme réelle, le génie ou
faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en
DE L'HISTOIRE 535-
forme des assemblages, des compositions nouvelles.
Aussi les poètes théologiens ont-ils appelé la mémoire la
mère des Muses. — 10. Les poètes furent donc sans doute
les premiers historiens des nations. Ceux qui ont
cherché Y origine de la poésie^ depuis Aristote et Platon,
auraient pu remarquer sans peine que toutes les his^
toires des nations païennes ont des commencements
fabuleux. — 11. Il est impossible d'être à la fois et au
même degré poète et métaphysicien sublimes. C'est ce
que prouve tout examen de la nature de la poésie. La
métaphysique détache Y âme des sens; la faculté poétique
l'y plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la méta-
physique s'élève aux généralités^ la faculté poétique des-
cend diux particularités . — 12. En poésie, l'art est inu-
tile sans la nature : la poétique, la critique, peuvent
faire des esprits cultivés, mais non pas leur donner de
la grandeur; la délicatesse est un talent pour les petites
choses, et la gra^ideur d'esprit les dédaigne naturelle-
ment. Le torrent impétueux peut-il rouler une eau
limpide ? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son cours
des arbres et des rochers? Excusons donc les choses
basses et grossières qui se trouvent dans Homère. —
13. Malgré ses défauts, Homère n'en est pas moins le
père^ le prince de tous les poètes sublimes. Aristote trouve
qu'il est impossible d'égaler les mensonges poétiques
d'Homère; Horace dit que ses caractères sont inimitables ;
deux éloges qui ont le même sens. — Il semble s'élever
jusqu'au ciel par le sublime de la pensée; nous avons
expliqué déjà ce mérite d'Homère (Livre H).
Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites
un peu plus haut, lesquelles prouvent à la fois com-
bien il est poète, et combien 2^eu il est philosophe. —
536 PHILOSOPHIE
14. Les inconvenances, les bizarreries qu'on pourrait lui
reprocher, furent l'effet naturel de rimpuissance, de la
pauvreté de la langue qui se formait alors. Le langage
se composait encore d'images, de comparaisons, faute
de genres et d'espèces qui pussent définir les choses avec
propriété; ce langage était le produit naturel d'une
nécessité commune à des nations entières. — C'était
encore une nécessité que les premières nations parlas-
sent en vers héroïques (Livre II). — 15. De telles fables,
dé telles pensées et de telles mœurs, un tel langage et
de tels vers s'appelèrent également héro ques, furent
communs à des peuples entiers, et par conséquent aux
individus dont se composaient ces peuples.
DE L'HISTOIRE 837
CHAPITRE VI
OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES QUI SERVIRONT A LA DECOUVERTE
DU VÉRITABLE HOMERE.
1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les
anciennes to^oire^ profanes commencent par des fables;
que les peuples barbares, sans communication avec le
reste du monde , comme les anciens Germains et les
Américains, conservaient en vers Vhistoire de leurs pre-
miers temps; que Vhistoire romaine particulièrement
fut d'abord écrite par des poètes^ et qu'au moyen âge
celle de l'Italie le fut aussi par des poètes latins. —
2. Manéthon, grand pontife d'Egypte, avait donné à
Vhistoire des premiers âges de sa nation, écrite en hié-
roglyphes, l'interprétation d'une sublime théologie natu-
relle; les philosophes grecs donnèrent une explication
philosophique aux fables qui contenaient Vhistoire des
âges les plus anciens de la Grèce. Nous avons, dans le
livre précédent, tenu une marche tout à fait contraire :
nous avons ôté aux fables leur sens mystique ou philo-
sophique pour leur rendre leur véritable sens histo-
rique. — 3. Dans V Odyssée, on veut louer quelqu'un
538 PHILOSOPH
d'avoir bien raconté une histoire, et l'on dit qu il l'a
racontée comme un chanteur ou un musicien. Ces chan-
teurs n'étaient sans doute autres que les rapsodes, ces
hommes du peuple qui savaient chacun par cœur
quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi dans
leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore
écrits. (Voy. Josèphe contre Appion.) Ils allaient isolé-
ment de ville en ville en chantant les vers d'Homère
dans les fêtes et dans les foires. — 4. D'après l'étymo-
logie, les rapsodes (de ^aTuieiv, coudre, wSaç, des chants)
ne faisaient que coudre, arranger les chants qu'ils
avaient recueillis, sans doute dans le peuple même.
Le mot Homère présente dans son étymologie un sens
analogue, b\j,yj, ensemble, dpeiv, lier. "Ojj.vjpoç signifie
répondant, parce que le répondant lie ensemble le
créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
THomère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée
et aussi forcée qu'elle est convenable et facile relative-
ment à notre Homère, qui liait, composait, c'est-à-dire
mettait ensemble les fables, — 5. Les Pisistratides divi-
sèrent et disposèrent les poèmes d' Homère en Iliade et en
Odyssée. Ceci doit nous faire entendre que ces poèmes
n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien dif-
fère le style des deux poèmes. — Les mêmes Pisistra-
tides ordonnèrent qu'à l'avenir ces poèmes seraie^it
chantés par les rapsodes dans la fête des Panathénées
(Gicéron, De naturadeorum. Elien). — 6. Mais les Pisis-
tratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant
que les Tarquins le fussent de Rome ; de sorte qu'en
plaçant Homère au temps de Numa, comme nous
l'avons fait, les rapsodes conservèrent longtemps encore
i
DE L'HISTOIRE 539
ses poèmes dans leur mémoire. Cette tradition ôte tout
crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes
d'Homère auraient été corrigés, divisés et mis en ordre
du temps des Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écri-
ture vulgaire, et si cette écriture eût existé dès cette
époque, on n'aurait plus eu besoin de rapsodes pour
retenir et chanter des morceaux de ces poèmes*.
Ce qui achève de prouver qu'Homère est antérieur à
Vusage de V écriture, c'est qu'i/ ne fait mention nulle
part des lettres de Valphahet. La lettre écrite par Prétus
pour perdre Bellérophon le fut, dit-il, ^^ar des signes,
a-ï^I^axa. — 7. Aristarque corrigea les poèmes d'Homère,
et pourtant , sans parler de cette foule de licences dans
la mesure, on trouve encore dans la variété de ses dia-
lectes ce mélange discordant d'expressions hétérogènes
qui étaient sans doute autant d'idiotismes des divers
peuples de la Grèce. — 8. (Voyez plus haut ce que
i. Rien n'indique qu'Hésiode, qui laissa ses ouvrages écrits, ait été appris
par cœur, comme Homère, par les rapsodes. Les chronologistes ont donc pris
un soin puéril en le plaçant trente ans avant Homère, tandis qu'il dut venir
après les Pisistratides.
On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode comme
un de ces poètes cycliques qui chantèrent toute l'histoire fabuleuse des
Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au retour d'Ulysse à Ithaque,
et en le plaçant dans la même classe que les rapsodes homériques. Ces poètes
dont le nom vient de xùx>^oç, cercle, ne purent être que des hommes du peuple
qui, les jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en cercle
autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par l'épithète de x jx"Xioi,
etles recueils de leurs ouvrages par x0x);oçèmx6(;,xuxXial7nri,7co{r)jj.aèYxijx>^ixov,
ou simplement xûxXo<;. Hésiode, considéré comme un poète cyclique, qui
raconte toutes les fables relatives aux dieux de la Grèce, aurait précédé
Homère.
Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. 11
laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en prose, et par
conséquent incapables d'être retenus par cœur; nous le placerons au temps
d'Hérodote. (Vico.)
540 PHILOSOPHIE
nous avons dit sur la patrie et sur l'âge d'Homère.)
Longin, ne pouvant dissimuler la grande diversité
de style qui se trouve dans les deux poèmes, pré-
tend qyji Homère fit Z'Iliade lorsqu'il était jeune encore^
et quil composa TOdyssée dans sa vieillesse. Sans
doute la colère d'Achille lui semble un sujet plus
convenable pour un jeune homme, les aventures
du prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment
savoir ces particularités de l'histoire d'un homme,
lorsqu'on en ignore les deux circonstances les plus
importantes, le temps et le lieu ? C'est ce qui doit ôter
toute confiance à la Vie d'Homère qu'a composée Plu-
tarque, et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et
dans laquelle l'auteur a rempli un volume de tant de
détails minutieux et de si belles aventures. — 9. La
tradition veut qu'Homère ait été aveugle, et qu'il ait
tiré de là son nom (c'était le sens d' ''O[j.ripoq dans le dia-
lecte ionien). Homère lui-même nous représente tou-
jours aveugles les poètes qui chantent à la table des
grands; c'est un aveugle qui parait au banquet d'Alci-
noUs et à celui des amants de Pénélope. — Les aveu-
gles ont une mémoire éto7inante. — Enfin, selon la
même tradition, Homère éidÀi pauvre et allait dans les
marchés de la Grèce en chantant ses poèmes.
DE L'HISTOIRE 541
CHAPITRE VII
Découverte du véritable Homère.
Ces observations philosophiques et philologiques
nous portent à croire qu'il en est &' Homère comme de
la guerre de Troie, qu'il fournit à l'histoire une fameuse
époque chronologique, et dont cependant les plus sages
critiques révoquent en doute la réalité. Certainement,
s'il ne restait pas plus de traces d'Homère que de la
guerre de Troie, nous ne pourrions y voir, après tant
de difficultés, quun être idéal, et non pas un homme.
Mais ces deux poèmes qui nous sont parvenus nous
forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
dire qu Homère a été V idéal ou le caractère héroïque
du peuple de la Grèce racontant sa propre histoire dans
des chants nationaux.
542 PHILOSOPHIE
§11.
Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré
jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité.
— 1. D'abord l'incertitude de la jxUrie d'Homère
nous oblige de dire que si les peuples de la Grèce se
disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour, et le
revendiquèrent tous pour concitoyen, c'est qu'ils
étaient eux-mêmes Homère, — S'il y a une telle diver-
sité d'opinions sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il
vécut en effet dans la bouche et dans la mémoire des
mêmes peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'au
temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante ans.
— 2. La cécité^ la. pauvreté d'Homère furent celles des
rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom
d"'0|ji.YjpGi), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de
pauvres gens qui gagnaient leur vie à chanter par les
villes les poèmes homériques^ dont ils étaient auteurs,
en ce sens qu'ils faisaient partie des peuples qui y
avaient consigné leur histoire. — 3. De cette manière,
Homère composa Vlliade dans sa jeunesse, c'est-à-dire
dans celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout
ardente de passions sublimes, d'orgueil, de colère et
de vengeance. Ces sentiments sont ennemis delà dis-
simulation, et n'excluent point la générosité; elle
devait admirer Achille, le héros de la force. Homère,
déjà vieux, composa V Odyssée, lorsque les passions des
Grecs commençaient à être refroidies par la réflexion,
mère de la prudence. La Grèce devait admirer
DE L'HISTOIRE 543
Ulysse, le héros de la sagesse. Au temps de la jeu-
nesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence
et la barbarie d'Achille plaisaient aux peuples de la
Grèce. Lors de sa vieillesse, ils aimaient déjà le luxe
d'Alcinous, les délices de Calypso, les voluptés de
Gircé, les chants des Sirènes et les amusements des
amants de Pénélope. Gomment, en effet,, rapporter au
même âge des mœurs absolument opposées ? Gette
difficulté a tellement frappé Platon que, ne sachant
comment la résoudre, il prétend que, dans les divins
transports de l'enthousiasme poétique, Homère put
voir dans l'avenir ces mœurs efféminées et dissolues.
Mais n'est-ce pas attribuer le comble de l'imprudence
à celui qu'il nous présente comme le fondateur de la
civilisation grecque? Peindre d'avance de telles mœurs,
tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les
imiter ? Gonvenons plutôt que l'auteur de V Iliade dut
précéder de longtemps celui de V Odyssée que le pre-
mier, originaire du nord-est de la Grèce, chanta la
guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
que l'autre, né du côté de l'Orient et du midi, célèbre
Ulysse qui régnait dans ces contrées. — 4. Le carac-
tère individuel d'Homère disparaissant ainsi dans la
foule des peuples grecs, il se trouve justifié de tous les
reproches que lui ont faits les critiques, et particuliè-
rement de la bassesse des pensées , de la grossièreté
des mœurs, de ses comparaisons sauvages, des idio-
tismes, des licences de versification, de la variété des
dialectes qu'il emploie ; enfin d'avoir élevé les hommes
à la grandeur des dieux, et fait descendre les dieux au
caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
fables qu'en les expliquant par des allégories philo-
544 PHILOSOPHIE
sophiques; c'est dire assez que, prises dans leur pre-
mier sens, elles ne peuvent assurer à Homère la gloire
d'avoir fondé la civilisation grecque. — Toutes ces
imperfections de la poésie homérique que Ton a tant
critiquées répondent à autant de caractères des peuples
grecs eux-mêmes. — 5. Nous assurons à Homère le
privilège d'avoir eu seul la puissance d'inventer les
mensonges poétiques (Aristote), les caractères héroïques
(Horace); le privilège d'une incomparable éloquence
dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux
tableaux de morts et de batailles, dans ses peintures
sublimes des passions, enfin le mérite du style le plus
brillant et le plus pittoresque. Toutes ces qualités
appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le
génie de cet âge qui fit d'Homère un poète incompa-
rable. Dans un temps où la mémoire et l'imagination
étaient pleines de force, où la puissance d'invention
était si grande, il ne pouvait être philosophe. Aussi ni
la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent
plus tard, n'ont pu jamais faire un poète qui approchât
seulement d'Homère. — 6* Grâce à notre découverte,
Homère est assuré désormais des trois titres immortels
qui lui ont été donnés , d'avoir été le fondateur de la
civilisation grecque^ le père de tous les autres poètes ,
et la source des diverses philosophies de la Grèce. Aucun
de ces trois titres ne convenait à Homère tel qu'on
se l'était figuré jusqu'ici. Il ne pouvait être regardé
comme le fondateur de la civilisation grecque^ puisque
dès l'époque de Deucalion et Pyrrha elle avait été
fondée avec l'institution des mariages , ainsi que nous
l'avons démontré en traitant de la sagesse poétique qui
fut le principe de cette civilisation. 11 ne pouvait être
DE L'HISTOIRE 545
regardé comme le père des poètes^ puisqu'avant lui
avaient fleuri les poètes théologiens^ tels qu'Orphée,
Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut
même devancé par plusieurs poètes héroïques, au rap-
port de Gicéron (Brutus) ; Eusèbe les nomme dans sa
Préparation évangéUque ; ce sont Philamon, Thémé-
ride, Démodocus, Épiménide, Aristée, etc. — Enfin,
on ne pouvait voir en lui la source des diverses philo-
sophies de la Grèce, puisque nous avons démontré
dans le livre II que les philosophes ne trouvèrent
point leurs doctrines dans les fables homériques, mais
qu'ils les y rattachèrent. La sagesse poétique avec ses
fables fournit seulement aux philosophes l'occasion de
méditer les plus hautes vérités de la métaphysique et
de la morale, et leur donna en outre la facilité de les
expliquer.
§ m.
On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des
faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs.
Aux éloges que nous venons de donner à Homère,
ajoutons celui d'avoir été le plus ancien historien du
paganisme qui nous soit parvenu. Ses poèmes sont
comme deux grands trésors où se trouvent conservées les
mœurs des premiers âges de la Grèce. Mais le destin des
poèmes d'Homère a été le même que celui des lois des
Douze Tables. On a rapporté ces lois au législateur
d'Athènes, d'où elles seraient passées à Rome, et l'on
35
546 PHILOSOPHIE
n'y a point vu Vhistoire du droit naturel des jjeuples
héroïques du Latium ; on a cru que les poèmes d'Homère
étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on
n'y a pu découvrir Vhistoire du droit naturel des peuples
héroïques de la Grèce.
APPENDICE
Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques.
Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait
eu trois âges de poètes : celui des poètes théologiens, dans les
chants desquels les fables étaient encore des histoires véritables et
d'un caractère sévère; celui des poètes héroïques, qui altérèrent et
corrompirent ces fables; enfin l'âge d'Homère, qui les reçut
altérées et corrompues. Maintenant la même critique méta-
physique peut, en nous montrant le cours d'idées que suivirent les
anciens peuples, jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des
poètes dramatiques et lyriques.
Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les lyriques
Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
disent qu'il trouva le dithyrambe, et aussi le chœur; qu'il intro-
duisit des satyres qui chantaient des vers ; que le dithyrambe était
un chœur qui dansait en rond, en chantant des vers en l'honneur
•de Bacchus. A les entendre, le temps des poètes lyriques vit aussi
fleurir des poètes tragiques distingués, et Diogène Laërce assure
que la première tragédie fut représentée par le chœur seulement.
Ils disent encore qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pau-
sanias raconte qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies;
d'un autre côté, Horace, qui dans son Art poétique commence à
traiter de la tragédie en parlant de la satire, en attribue l'invention
à Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
proclamé VHomère des tragiques; enfin la carrière eût été fer-
mée par Euripide, qu'Aristote appelle le tragique par excellence,
DE L'HISTOIRE 547
-zpdL-^iv.tlix^TO^. Ils placent dans le même âge Aristophane, premier
auteur de la vieille comédie, dont les Nuées perdirent le vertueux
Socrate. Cet abus ouvrit la route de la nouvelle comédie que
Ménandre suivit plus tard.
Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut deux
sortes de poètes tragiques, et autant de lyriques. Les anciens
lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en l'honneur des
dieux, analogues à ceux que l'on attribue à Homère, et écrits aussi
en vers héroïques. Chez les Latins, les premiers poètes furent les
auteurs des vers saliens, sorte d'hymnes chantés dans les fêtes des
dieux par les prêtres saliens. Ce dernier mot vient peut-être de
satire, saltare, danser, de même que chez les Grecs le premier
chœur avait été une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos
principes : les hommes des premiers siècles, qui étaient essentiel-
lement religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge,
les prêtres, qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
poésies que des hymnes.
Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne
ne célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes
lyriques semblables à l'Achille de VIliade, lorsqu'il chante sur sa
lyre les louanges des héros qui ne sont plus ^ Les nouveaux
lyriques furent ceux qu'on appelait melici, ceux qui écrivirent ce
genre de vers que nous appelons arie per musica; le prince de
ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir après
l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, succéda à
l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque éclatait dans
les pompes des jeux olympiques au milieu d'un peuple admirateur;
là chantaient les poètes lyriques. De même Horace parut à l'époque
de la plus haute splendeur de Rome ; et chez les Italiens, ce genre
de poésie n'a été connu qu'à l'époque oii les mœurs se sont adoucies
et amollies.
Quant aux tragiques et aux comiques, on peut tracer ainsi la
route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties diffé-
rentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des vendanges *
1. Amphion dut appartenir à cette classe. II fut en outre l'inventeur du
dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en vers héroïques (nous
avons démontré que ce vers fut le premier chez les Grecs). Ainsi le dithyrambe
d'Amphion aurait été la première satire ; on vient de voir que c'est en parlant
de la satire qu'Horace commence à traiter de la tragédie. (Vico.)
2. Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la vendange, ait com-
mandé à Eschyle de composer des tragédies. (Vico.)
5i8 PHILOSOPHIE
la satire^ ou tragédie antique jouée par des satyres. Dans cet âge
de grossièreté, le premier déguisement consista à se couvrir de
peaux de chèvres * les jambes et les cuisses, à se rougir de lie de
vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de cornes *. La
tragédie dut commencer par un chœur de satyres; et la satire con-
serva pour caractère originaire la licence des injures et des insultes,
villaniey parce que les villageois, grossièrement déguisés, se
tenaient sur les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient
la liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,
comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la Campanie,
appelée proverbialement le séjour de Bacchus. Le mot satire
signifiait originairement en latin mets composé de divers ali-
ments {Festus) 3. Dans la satire dramatique, on voyait paraître,
selon Horace, divers genres de personnages, héros et dieux, rois et
artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle resta chez les
Romains, ne traitait point de sujets divers.
Grâce au génie d'Eschyle, la tragédie antique fit place à la tra-
gédie moyenne, et les chœurs de satyres aux chœurs d'hommes. La
tragédie moyenne dut être l'origine de la vieille comédie, dans
laquelle les grands personnages étaient traduits sur la scène; et
voilà pourquoi le chœur s'y plaçait naturellement. Ensuite vint
Sophocle, et après lui Euripide, qui nous laissèrent la tragédie
nouvelle, dans le même temps où la vieille comédie finissait avec
Aristophane. Ménandre fut le père de la comédie nouvelle, dont
les personnages sont de simples particuliers, et en même temps
imaginaires; c'est précisément parce qu'ils sont pris dans une con-
dition privée qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet.
Dès lors on ne devait plus placer le chœur dans la comédie ; le
chœur est MXipuhlic qui raisonne, et qui ne raisonne que de choses
publiques.
1. Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son nom de ce
genre de déguisement, plutôt que du bouc, xpotY^'î» qu'on donnait en prix au
vainqueur. (Vico.)
2. C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont encore appelés
vulgairement cornuti. (Vico.)
3. Lex per satiram signifiait une loi qui comprenait des matières diverses.
(Vico.)
à
LIVRE IV
DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
ARGUMENT
L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second livre, en ajoutant
quelques développements. Dans ses recherches philosophiques sur
la sagesse poétique, on a vu ses opinions sur l'âge des dieux et
sur celui des héros. Il les présente ici sous une forme tout histo-
rique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge des
hommes, et trace ainsi une esquisse complète de V histoire idéale
indiquée dans les axiomes.
Chapitre I. — Introduction. Trois sortes de natures, de
MŒURS , DE DROITS NATURELS , DE GOUVERNEMENTS. — § I. lutrO-
duction. — § II. Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque,
humaine et intelligente, — § III. Mœurs religieuses, violentes,
réglées par le devoir. — § IV. Droits divin, héroïque, humain. —
§ V. Gouvernements théocratique, aristocratique, démocratique ou
monarchique.
Chapitre IL — Trois espèces de langues et de caractères.
— Langues et caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblé-
matiques, vulgaires.
Chapitre III. — Trois espèces de jurisprudence, d'autorité,
DE raison. — Corollaires relatifs à la politique et au droit des
Romains. — §1. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la
divination ; jurisprudence héroïque ou aristocratique , attachée
550 PHILOSOPHIE
rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la
règle est l'équité naturelle. — § II. Autorité dans le sens de pro-
priété; autorité de tutelle; autorité de conseil. — § III. Raison
divine, connue par les auspices; raison d'État; raison populaire,
d'accord avec l'équité naturelle. — § IV. Corollaire relatif à la
sagesse politique des anciens Romains. — § V. Corollaire relatif à
l'histoire fondamentale du droit romain.
Chapitre IV. — Trois espèces de jugements. — § I. Jugements
divins et duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des
nations. 11 en est de même des jugements héroïques, rigoureu-
sement conformes aux formules consacrées. Jugements humains,
ou discrétionnaires. — § IL Trois périodes dans l'histoire des
mœurs et de la jurisprudence {sectœ temporum).
Chapitre V. — Autres preuves tirées des caractères propres
aux aristocraties héroïques. — § I. De la garde et conservation des
limites. — § II. De la conservation et distinction des ordres poli-
tiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives prohibaient
les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal entendu
les connubia patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi
les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres. —
§ III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère selon la
forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur
ancienne législation fut une des principales causes de leur
grandeur.
Chapitre VI. ^ § L Autres preuves tirées de la manière dont
chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement
de l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état
aristocratique qui a précédé, etc. — § IL C'est une loi naturelle
que les nations terminent leur carrière politique par la monarchie.
— § III. Réfutation de Bodin, qui veut que les gouvernements
aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu aristocratiques.
Chapitre VIL — § I. Dernières preuves. — § IL Corollaire :
que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux,
et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on
trouve la première ébauche de la métaphysique légale. Les for-
mules antiques étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes
ont remarqué l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité.
Note. — Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la
législation.
DE L'HISTOIRE 551
CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MŒURS,
DE DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENTS.
Introduction.
Nous avons, au livre premier, établi les principes de
la science nouvelle; au livre deuxième, nous avons
recherché et découvert dans la sagesse poétique V origine
de toutes les choses divines et humaines que nous pré-
sente l'histoire du paganisme ; au troisième, nous avons
trouvé que les poèmes d'Homère étaient pour l'histoire
de la Grèce, comme les lois des Douze Tables pour
celle du Latium, un trésor de faits relatifs au droit
naturel des gens. Maintenant, éclairés sur tant de
points par la philosophie et par la philologie , nous
allons, dans ce quatrième livre, esquisser V histoire
idéale indiquée dans les axiomes et exposer la marche
552 PHILOSOPHIE
que suivent éternellement les nations. Nous les mon-
trerons, malgré la variété infinie de leurs mœurs,
tourner, sans en sortir jamais, dans ce cercle des
TROIS AGES : divin, héroïque et humain.
Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit
enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons
trois sortes de natures, desquelles dérivent trois sortes
de mœurs; de ces mœurs elles-mêmes découlent trois
espèces de droits naturels qui donnent lieu à autant de
gouvernements. Pour que les hommes déjà entrés dans
la société pussent se communiquer les mœurs, droits
et gouvernements dont nous venons de parler, il se
forma trois sortes de langues et de caractères. Aux trois
âges répondirent encore trois espèces àe^ jurisprudences
appuyées d'autant di autorités et de raisons diverses,
donnant lieu à autant d'espèces àe^ jugements et suivies
dans ivoi^ périodes {sectâe temporum). Ces ivo\s> unités d'es-
pèces^ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se
rassemblent elles-mêmes dans une unité générale^ celle
de la religion honorant une Providence; c'est là V unité
d'esprit qui donne la forme et la vie au monde social.
Nous avons déjà traité séparément de toutes ces
choses dans plusieurs endroits de cet ouvrage; nous
montrerons ici l'ordre qu'elles suivent dans le cours
des affaires humaines.
§ H.
Trois espèces de natures.
Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté
d'autant plus forte que le raisonnement est plus faible,
DE L'HISTOIRE 553
la première nature fut poétique ou créatrice. Qu'on nous
permette de l'appeler c?^t;me; elle anima en efPet et divi-
nisa les êtres matériels selon l'idée qu'elle se formait
des dieux. Cette nature fut celle des poètes théologiens^
les plus anciens sages du paganisme, car toutes les
sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance
en ses dieux particuliers. Du reste, la nature des pre-
miers hommes était farouche et barbare; mais la même
erreur de leur imagination leur inspirait une profonde
terreur des dieux qu'ils s'étaient faits eux-mêmes, et
la religion commençait à dompter leur farouche indé-
pendance. (Voy. l'axiome 31.)
La seconde nature fut héroïque; les héros se l'attri-
buaient eux-mêmes comme un privilège de leur divine
origine. Rapportant tout à l'action des dieux, ils se
tenaient pour fils de Jupiter; c'est-à-dire pour engen-
drés sous les auspices de Jupiter, et ce n'était pas sans
raison qu'ils se regardaient comme supérieurs, par
cette noblesse naturelle, à ceux qui, pour échapper aux
querelles sans cesse renouvelées par la promiscuité
infâme de l'état bestial, se réfugiaient dans leurs asiles
et qui, arrivant sans religion, sans dieux, étaient
regardés par les héros comme de vils animaux.
Le troisième âge fut celui de la nature humaine intel-
ligente et par cela vnèuiQ modérée^ bienveillante et raison-
nable; elle reconnaît pour lois la conscience, la raison,
le devoir.
554 PHILOSOPHIE
§ III.
Trois sortes de mœurs.
Les premières mœurs eurent ce caractère de piét(^
et de religion que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha,
à peine échappés aux eaux du déluge. — Les secondes
furent celles d'hommes irritables et susceptibles sur le
poi7it d'honneur, tels qu'on nous représente Achille. —
Les troisièmes furent réglées par le devoir; elles appar-
tiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur
dans l'accomplissement des devoirs civils.
§ IV.
Trois espèces de droits naturels.
Droit divin. Les hommes, voyant en toutes choses les
dieux ou l'action des dieux, se regardaient, eux et tout
ce qui leur appartenait, comme dépendant immédiate-
ment delà divinité.
Droit héroïque, ou droit de la force, mais de la force
maîtrisée d'avance par la religion, qui seule peut la
contenir dans le devoir, lorsque les lois humaines
n'existent pas encore ou sont impuissantes pour la
réprimer. La Providence voulut que les premiers
peuples, naturellement fiers et féroces, trouvassent
dans leur croyance religieuse un motif de se soumettre
à la force, et qu'incapables encore de raison, ils
DE L'HISTOIRE 555
jugeassent du droit par le succès, de la raison par la
fortune; c'était pour prévoir les événements que la
fortune amènerait qu'ils employaient la divination. Ce
droit de la force est le droit d'Achille, qui place toute
raison à la pointe de son glaive.
En troisième lieu vint le droit humain, dicté par la
raison humaine entièrement développée.
Gouvernements divins ou théocraties. Sous ces gouver-
nements, les hommes croyaient que toute chose était
commandée par les dieux. Ce fut l'âge des oracles, la
plus ancienne institution que l'histoire nous fasse
connaître.
§ V.
Trois espèces de gouvernements.
Gouvernements héroïques ou aristocratiques. Le mot
aristocrates répond en latin à optimates, pris pour les
plus forts {ops, puissance) ; il répond en grec à Héra-
clides, c'est-à-dire issus d'une race d'Hercule, pour dire
une race noble. Ces HéracUdes furent répandus dans
toute l'ancienne Grèce et il en resta toujours à Sparte.
Il en est de même des curetés que les Grecs retrou-
vèrent dans l'ancienne Italie ou Saturnie, dans la Crète
et dans l'Asie. Ces curetés furent à Rome les quintes
ou citoyens investis du caractère sacerdotal, du droit
de porter les armes et de voter aux assemblées
publiques.
Gouvernements humains, dans lesquels l'égalité de la
nature intelligente, caractère propre de l'humanité, se
556 PHILOSOPHIE
retrouve dans l'égalité civile et politique. Alors tous
les citoyens naissent libres, soit qu'ils jouissent d'un
gouvernement populaire dans lequel la totalité ou la
majorité des citoyens constitue la force légitime de la
cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le
niveau des mêmes lois , et qu'ayant seul en main la
force militaire, il s'élève au-dessus des citoyens par
une distinction purement civile.
I
DE L'HISTOIRE 857
CHAPITRE II
TROIS ESPECES DE LANGUES ET DE CARACTERES.
Trois espèces de langues.
Langue divine mentale, dont les signes sont des céré-
monies sacrées, des actes muets de religion. Le droit
romain en conserva ses acta légitima, qui accompa-
gnaient toutes les transactions civiles. Une telle langue
convient aux religions pour la raison que nous avons
déjà dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées
que raisonnées. Cette langue fut nécessaire aux premiers
âges où les hommes ne pouvaient encore articuler.
La seconde langue fut celle des signes héroïques; c'est
le langage des armes pour ainsi parler, et il est resté
celui de la discipline militaire.
La troisième est le langage articulé que parlent
aujourd'hui toutes les nations.
558 PHILOSOPHIE
§ II.
Trois espèces de caractères.
Caractères divins^ proprement hiéroglyphes. Nous
avons prouvé qu'à leur premier âge toutes les nations
se servirent de tels caractères. A Jupiter on rapporta
tout ce qui regardait les auspices, à Junon tout ce qui
était relatif aux mariages. En effet, cest une propriété
innée de Vâme humaine d'aimer V uniformité; lors-
qu'elle est encore incapable de trouver par Y abstraction
des expressions générales, elle y supplée par Vimagi-
nation; elle choisit certaines images, certains modèles,
auxquels elle rapporte toutes les espèces particulières
qui appartiennent à chaque genre ; ce sont, pour
emprunter le langage de l'École, des universaux
poétiques.
Caractères héroïques , analogues aux précédents.
C'étaient encore des wiiversaux poétiques ^ qui servaient
à désigner les diverses espèces d'objets qui occupaient
l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille tous les
exploits des guerriers vaillants, à Ulysse tous les
conseils des sages ^
Les caractères vulgaires parurent avec les langues
1. Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les formes et les proprié-
tés des sujets, ces universaux poétiques, ces genres créés par l'imagination
{generi fantastici), firent place à. ceux que la raison créa {generi intelligi-
hili); c'est alors que vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs
de la nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus haute
civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers genres et les person-
nifièrent dans leurs comédies. (Viço.)
DE L'HISTOIR£ 559
vulgaires. Les langues vulgaires se composent de
paroles qui sont comme des genres relativement aux
expressions particulières dont se composaient les
langues héroïques *. Les lettres remplacèrent aussi les
hiéroglyphes d'une manière plus simple et plus géné-
rale ; à cent vingt mille caractères hiéroglyphiques, que
les Chinois emploient encore aujourd'hui, on substitua
les lettres si peu nombreuses de l'alphabet.
Ces langues, ces lettres peuvent être appelées vul-
gaires^ puisque le vulgaire a sur elles une sorte de
souveraineté. Le pouvoir absolu du peuple sur les
langues s'étend sous un rapport à la législation : le
peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut,
bon gré mal gré, que les puissants en viennent à
observer les lois dans le sens qu'y attache le peuple.
Les monarques ne peuvent ôter aux peuples cette sou-
veraineté sur les langues ; mais elle est utile à leur
puissance même. Les grands sont obligés d'observer
les lois par lesquelles les rois fondent la monarchie,
dans le sens ordinairement favorable à l'autorité royale
que le peuple donne à ces lois. C'est une des raisons
qui montrent que la démocratie précède nécessaire-
ment la monarchie \
1. Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase héroïque, le sang
me bout dans le cœur, fut résumée dans la langue vulgaire par ce mot abstrait
€t général, je suis en colère. (Vico.)
2. Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome à la faveur
des titres républicains que prirent les empereurs, et auxquels le peuple donna
peu à peu un nouveau sens. (Note du Trad.)
560 PHILOSOPHIE
CHAPITRE III
TROIS ESPECES DE JURISPRUDENCES, D AUTORITES, DERAISONS;
COROLLAIRES RELATIFS A LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.
Trois espèces de jurisprudences ou sagesses.
Sagesse divine appelée théologie mystique^ mots qui
dans leur sens étymologique veulent dire : science du
langage divin, connaissance des mystères de la divi-
7iation. Cette science de la divination était la sagesse
vulgaire de laquelle étaient sages les poètes théologiens,
premiers sages du paganisme; de cette théologie mys-
tique, ils s'appelaient eux-mêmes mystœ, et Horace tra-
duit ce mot d'une manière heureuse par interprètes
des dieux.... Cette sagesse ou jurisprudence plaçait la
justice dans l'accomplissement des cérémonies solen-
nelles de la religion; c'est de là que les Romains con-
servèrent ce respect superstitieux pour les acta légitima;
DE L'HISTOIRE
551
chez eux, les noces, le testament étaient dits justa
lorsque les cérémonies requises avaient été accom-
plies.
La jurisprudence héroïque eut pour caractère de s'en-
tourer de garanties par l'emploi de paroles précises.
C'est la sagesse d'Ulysse qui dans Homère approprie si
bien son langage au but qu'il se propose, qu'il ne
manque point de l'atteindre. La réputation des juris-
consultes romains était fondée sur leur cavere; répondre
sur le droit^ ce n'était pour eux autre chose que pré-
cautionner les consultants et les préparer à circonstan-
cier devant les tribunaux le cas contesté, de manière
que les formules d'action s'y rapportassent de point
en point, et que le préteur ne pût refuser de les appli-
quer. 11 en fut des docteurs du moyen âge comme des
jurisconsultes romains.
hdi jurisprudence humaine ne considère dans les faits
que leur conformité avec la justice et la vérité; sa
bienveillance plie les lois à tout ce que demande l'intérêt
égal des causes. Cette jurisprudence est observée sous
les gouvernements humains^ c'est-à-dire, dans les états
populaires, et surtout dans la monarchie. La jurispru-
dence divine et V héroïque, propres aux âges de barbarie,
s'attachent au certain; la jurisprudence humaine, qui
caractérise les âges civilisés, ne se règle que sur le
vrai. Tout ceci découle de la définition du certain et
du vrai que nous avons donnée (axiomes 9 et 10).
36
562 PHILOSOPHIE
§ 11.
Trois espèces d'autorités.
La première est divine; elle ne comporte point d'ex-
plications ; comment demander à la Providence compte
de ses décrets? La deuxième, l'autorité héroïque, appar-
tient tout entière aux formules solennelles des lois. La
troisième est l'autorité humaine, laquelle n'est autre
que le crédit des personnes expérimentées, des hommes
remarquables par une haute sagesse dans la spécula-
tion ou par une prudence singulière dans la pratique.
A ces trois autorités civiles répondent trois autorités,
politiques.
Au premier âge, autorité et propriété furent syno-
nymes. C'est dans ce sens que la loi des Douze Tables
prend toujours le mot autorité; auteur signifie toujours
en terme de droit celui de qui l'on tient un domaine.
Cette autorité était divine, parce qu'alors la propriété
comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette
autorité qui appartient aux ^jères dans l'état de famille,
appartient aux sénats souverains dans les aristocraties
héroïques. Le sénat autorisait ce qui avait été délibéré
dans les assemblées du peuple.
Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple
romain la liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus
qu'une autorité de tutelle, analogue à ce droit des
tuteurs d'autoriser en affaires légales le pupille maître
de ses biens. Le sénat assistait le peuple de sa pré-
sence dans les assemblées législatives, de peur qu'il
DE L'HISTOIRE 563
ne résultât quelque dommage public de son peu de
lumières.
Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie,
V autorité de tutelle fut aussi remplacée par V autorité de
con^ei/, par celle que donne la réputation de sagesse;
c'est dans ce sens que les jurisconsultes de l'empire
s'appelèrent autores, auteurs de conseils. Telle aussi
doit être l'autorité d'un sénat sous un monarque,
lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui
a été conseillé par le sénat.
§ ni.
Trois espèces de raisons.
La première est la raison divine, dont Dieu seul a le
secret, et dont les hommes ne savent que ce qui en a
été révélé aux Hébreux et aux chrétiens, soit au moyen
d'un langage intérieur adressé à l'intelligence par
celui qui est lui-même tout intelligence, soit par le
langage extérieur des prophètes, langage que le Sau-
veur a parlé aux apôtres, qui ont ensuite transmis à
l'Église ses enseignements. Les Gentils ont cru aussi
recevoir les conseils de cette raison divine par les aus-
pices, par les oracles et autres signes matériels, tels
qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient
corporels. Dieu étant toute raison, la raison et Vauto-
rite sont en lui une même chose, et pour la saine théo-
logie Y autorité divine équivaut à la raison. — Admi-
rons la Providence, qui dans les premiers temps où
les hommes encore idolâtres étaient incapables d'en-
564 PHILOSOPHIE
tendre la raison, permit qu'à son défaut ils suivissent
Y autorité des auspices, et se gouvernassent par les avis
divins qu'ils croyaient en recevoir. En effet, c'est une
loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point
la raison dans les choses humaines, ou que même ils
les voient comme contraires à la raison, ils se reposent
sur les conseils impénétrables de la Providence.
La seconde sorte de raison fut la raison d'État, appelée
par les Romains civilis œquitas. C'est d'elle qu'Ulpien
dit quelle n est point connue naturellement à tous les
hommes (comme l'équité naturelle), mais seulement à
un petit nombre d'' hommes qui ont appris par la pratique
du gouvernement ce qui est nécessaire au maintien de la
société. Telle fut la sagesse des sénats héroïques, et par-
ticulièrement celle du sénat romain, soit dans les temps
où l'aristocratie décidait seule des intérêts publics, soit
lorsque le peuple déjà maître se laissait encore guider
par le sénat, ce qui eut lieu jusqu'au tribunal des
Gracques.
§ IV.
Corollaire relatif à la sagesse politique des anciens Romains.
Ici se présente une question à laquelle il semble
bien difficile de répondre : lorsque Rome était encore
peu avancée dans la civilisation, ses citoyens passaient
pour de sages politiques; et dans le siècle le plus
éclairé de l'Empire, Ulpien se plaint qu un petit nombre
d'hommes expérimentés possèdent la science du gouver-
nement.
i
DE L'HISTOIRE 565
Par un effet des mêmes causes qui firent Vhéroîsme
des premiers peuples, les anciens Romains qui ont été
les héros du monde, se sont montrés naturellement
fidèles à Véquité civile. Cette équité s'attachait reli-
gieusement aux paroles de la loi, les suivait avec une
sorte de superstition, et les appliquait aux faits d'une
manière inflexible, quelque dure, quelque cruelle même
que pût se trouver la loi. Ainsi agit encore de nos jours
la raison d'État. \J équité civile soumettait naturellement
toute chose à cette loi, reine de toutes les autres, que
Gicéron exprime avec une gravité digne de la matière :
La loi suprême cest le salut du peuple : Suprema lex
populi salus esto. Dans les temps héroïques où les gou-
vernements étaient aristocratiques, les héros avaient
dans l'intérêt public une grande part d'intérêt privé ;
je parle de leur monarchie domestique que leur conser-
vait la société civile. La grandeur de cet intérêt parti-
culier leur en faisait sacrifier sans peine d'autres moins
importants. C'est ce qui explique le courage qu'ils
déployaient en défendant l'État, et la prudence avec
laquelle ils réglaient les affaires publiques. Sagesse
profonde de la Providence ! Sans l'attrait d'un tel intérêt
privé identifié avec l'intérêt public, comment ces pères
de famille à peine sortis de la vie sauvage, et que
Platon reconnaît dans le Polyphème d'Homère, auraient
ils pu être déterminés à suivre l'ordre civil?
Il en est tout au contraire dans les temps humains,
où les Etats sont démocratiques ou monarchiques. Dans
les démocraties, les citoyens régnent sur la chose
publique qui, se divisant à l'infini, se répartit entre tous
les citoyens qui composent le peuple souverain. Dans
les monarchies, les sujets sont obhgés de s'occuper
566 PHILOSOPHIE
exclusivement de leurs intérêts particuliers, en laissant
au prince le soin de l'intérêt public. Joignez à cela les
causes naturelles qui produisent les gouvernements
humains, et qui sont toutes contraires à celles qui
avaient produit Vhéroïsme, puisqu'elles ne sont autres
que désir du repos, amour paternel et conjugal, atta-
chement à la vie. Voilà pourquoi les hommes d'aujour-
d'hui sont portés naturellement à considérer les choses
d'après les circonstances les plus particulières qui peu-
vent rapprocher les intérêts privés d'une justice égale;
c'est Vœquum bonum, l'intérêt égal, que cherche la
troisième espèce de raison, la raison naturelle, xquitas
natumlis chez les jurisconsultes. La multitude n'en
peut comprendre d'autre, parce qu'elle considère les
motifs de justice dans leurs applications directes aux
causes selon l'espèce individuelle des faits. Dans les
monarchies, il faut peu d'hommes d'État pour traiter
des affaires publiques dans les cabinets en suivant
l'équité civile ou raison d'État; et un grand nombre de
jurisconsultes pour régler les intérêts privés des peuples
d'après Y équité naturelle.
§ V.
Corollaire. Histoire fondamentale du Droit romain.
Ce que nous venons de dire sur les trois espèces de
raisons peut servir de base à l'histoire du Droit romain.
En effet, les gouvernements doivent être conformes à la
nature des gouvernés (axiome 69) ; les gouvernements
sont même un résultat de cette nature, et les lois doi-
DE L'HISTOIRE 567
vent en conséquence être appliquées et interprétées
d'une manière qui s'accorde avec la forme de ce gou-
vernement. Faute d'avoir compris cette vérité, les juris-
consultes, et les interprètes du droit sont tombés dans
la même erreur que les historiens de Rome, qui nous
racontent que telles lois ont été faites à telle époque,
sans remarquer les rapports qu'elles devaient avoir
avec les différents états par lesquels passa la Répu-
blique. Ainsi les faits nous apparaissent tellement
séparés de leurs causes que Bodin, jurisconsulte et
politique également distingué, montre tous les carac-
tères de l'aristocratie dans les faits que les historiens
rapportent à la prétendue démocratie des premiers
siècles de la République. — Que l'on demande à tous
ceux qui ont écrit sur l'histoire du Droit romain, pour-
quoi la jurisprudence antique^ dont la base est la loi
des Douze Tables, s'y conforme rigoureusement ; pour-
quoi la jurisprudence moyenne^ celle que réglaient les
édits des préteurs, commence à s'adoucir, en continuant
toutefois de respecter le même code ; pourquoi enfin la
jurisprudence nouvelle, sans égard pour cette loi, eut
le courage de ne plus consulter que l'équité naturelle?
Ils ne peuvent répondre qu'en calomniant la généro-
sité romaine, qu'en prétendant que ces rigueurs, ces
solennités, ces scrupules, ces subtilités verbales,
qu'enfin le mystère même dont on entourait les lois,
étaient autant d'impostures des nobles qui voulaient
conserver, avec le privilège de la jurisprudence, le pou-
voir civil qui y est naturellement attaché. Bien loin
que ces pratiques aient eu aucun but d'imposture,
c'étaient des usages sortis de la nature même des
hommes de l'époque ; une telle nature devait produire
568 PHILOSOPHIE
de tels usages, et de tels usages devaient entraîner
nécessairement de telles pratiques.
Dans le temps où le genre humain était encore extrê-
mement farouche, et où la religion était le seul moyen
puissant de l'adoucir et de le civiliser, la Providence
voulut que les hommes vécussent sous les gouverne-
ments divins, et que partout régnassent des lois sacrées,
c'est-à-dire secrètes, et cachées au vulgaire des peuples.
Elles restaient d'autant plus facilement cachées dans
l'état de famille, qu'elles se conservaient dans un lan-
gage muet, et ne s'expliquaient que par des cérémonies
saintes, qui restèrent ensuite dans les acta légitima.
Ces esprits grossiers encore croyaient de telles céré-
monies indispensables pour s'assurer de la volonté
des autres, dans les rapports d'intérêt, tandis qu'au-
jourd'hui que l'intelligence des hommes est plus
ouverte, il suffit de simples paroles et même de
signes.
Sous les gouvernements aristocratiques qui vinrent
ensuite, les mœurs étant toujours religieuses, les lois
restèrent entourées du mystère de la religion et furent
observées avec la sévérité et les scrupules qui en sont
inséparables ; le secret est l'âme des aristocraties, et la
rigueur de V équité civile est ce qui fait leur salut. Puis,
lorsque se formèrent les démocraties, sorte de gouver-
nement dont le caractère est plus ouvert et plus
généreux, et dans lequel commande la multitude qui a
l'instinct de V équité naturelle, on vit paraître en même
temps les langues et les lettres vulgaires, dont la mul-
titude est, comme nous l'avons dit, souveraine absolue.
Ce langage et ces caractères servirent à promulguer,
à écrire les lois dont le secret fut peu à peu dévoilé.
DE L'HISTOIRE 569
Ainsi le peuple de Rome ne souffrit plus le droit caché,
le jus latens dont parle Pomponius ; il voulut avoir des
lois écrites sur des tables, lorsque les caractères vul-
gaires eurent été apportés de Grèce à Rome.
Cet ordre de choses se trouva tout préparé pour la
monarchie. Les monarques veulent suivre V équité
naturelle dans l'application des lois, et se conforment
en cela aux opinions de la multitude. Ils égalent en
droit les puissants et les faibles, ce que fait la seule
monarchie, ^équité civile ou raison d'État devient le
privilège d'un petit nombre de politiques et conserve
dans le cabinet des rois son caractère mystérieux.
570 PHILOSOPHIE
CHAPITRE IV
TROIS ESPECES DE JUGEMENTS. — COROLLAIRE RELATIF AU DUEL ET
AUX REPRÉSAILLES. — TROIS PÉRIODES DANS l'hISTOIRE DES MŒURS
ET DE LA JURISPRUDENCE.
§ ^^
Trois espèces de jugements.
Les premiers furent les jugements divins. Dans l'état
qu'on appelle état de nature, et qui fut celui des familles^
les pères de famille ne pouvant recourir à la protection
des lois qui n'existaient point encore, en appelaient
aux dieux des torts qu'ils souffraient, implorabant
deorum fidem; tel fut le premier sens, le sens propre
de cette expression. Ils appelaient les dieux en témoi-
gnage de leur bon droit, ce qui était proprement deos
obtestari. Ces invocations pour accuser, ou se défendre,
furent les premières orationes, mot qui chez les Latins
est resté pour signifier accusation ou défense; on peut
voir à ce sujet plusieurs beaux passages de Plante et
DE L'HISTOIRE 571
de Térence, et deux mots de la loi des Douze Tables :
furto orare et pacto orare (et non point adorare^ selon
la leçon de Juste Lipse), pour agere, eœcipere. D'après
ces orationcs, les Latins appelèrent oratores ceux qui
défendent les causes devant les tribunaux. Ces appels
aux dieux étaient faits d'abord par des hommes simples
et grossiers qui croyaient s'en faire entendre sur la
cime des monts où l'on plaçait leur séjour. Homère
raconte qu'ils habitaient sur celle de l'Olympe. A propos
d'une guerre entre les Hermundures et les Gattes,
Tacite dit en parlant des sommets des montagnes :
Dans l'opinion de ces peuples preces mortalium nus-
quam proprius audiuntur. Les droits que les premiers
hommes faisaient valoir dans ces jugements divins,
étaient divinisés eux-mêmes, puisqu'ils voyaient des
dieux dans tous les objets. Lar signifiait la propriété
de la maison, dii hospitales l'hospitalité, dii pénates la
puissance paternelle, deus genius le droit du mariage,
deus. ter minus le domaine territorial, dii mânes la sépul-
ture. On retrouve dans les Douze Tables une trace
curieuse de ce langage, jus deorum manium.
Après avoir employé ces invocations (ora^io^iÉ-^, obse-
crationeSj implorationes^ et encore obtestationes), ils
finissaient par dévouer les coupables. Il y avait à Argos,
et sans doute aussi dans d'autres parties de la Grèce,
des temples de Vexécration. Ceux qui étaient ainsi
dévoués étaient appelés àva07^[j.aTa, nous dirions excom-
muniés; ensuite on les mettait à mort. C'était le culte
des Scythes qui enfonçaient un couteau en terre, l'ado-
raient comme un dieu, et immolaient ensuite une vic-
time humaine. Les Latins exprimaient cette idée par
le verbe mactare, dont on se servait toujours dans les
572 PHILOSOPHIE
sacrifices, comme d'un terme consacré. Les Espa-
gnols en ont tiré leur matar, et les Italiens leur
ammazzare. Nous avons déjà vu que chez les Grecs,
àpà signifiait la chose ou la personne qui porte
dommage, le vœu ou action de dévouer, et la furie
à laquelle on dévouait; chez les Latins, ara signifiait
l'autel et la victime. Ainsi toutes les nations eurent
toujours une espèce d'excommunication. César nous
a laissé beaucoup de détails sur celle qui avait lieu
chez les Gaulois. Les Romains eurent leur interdiction
de Veau et du feu. Plusieurs consécrations de ce genre
passèrent dans la loi des Douze Tables : quiconque
violait la personne d'un tribun du peuple était dévoué,
consacré à Jupiter; le fils dénaturé, aux dieux pater-
nels; à Gérés, celui qui avait mis le feu à la moisson
de son voisin; ce dernier était brûlé vif. Rappelons-
nous ici ce qui a été dit de Tatrocité des peines
dans l'âge divin (axiome 40). Les hommes ainsi
dévoués furent sans doute ce que Plante appelle
Saturni hostiœ.
On trouve le caractère tout religieux de ces juge-
ments privés dans les guerres qu'on appelait pura et
pia bella. Les peuples y combattaient pro aris et focis,
expression qui désignait tout l'ensemble des rapports
sociaux, puisque toutes les choses humaines étaient
considérées comme divines. Les hérauts qui décla-
raient la guerre appelaient les dieux de la cité ennemie
hors de ses murs, et dévouaient le peuple attaqué. Les
rois vaincus étaient présentés au Gapitole à Jupiter
Férétrien, et ensuite immolés. Les vaincus étaient
considérés comme des hommes sans Dieu; aussi les
esclaves s'appelaient en latin mancipia, comme choses
DE L'HISTOIRE 573
inanimées, et étaient tenus en jurisprudence loco
rerum.
Les duels durent être chez les nations barbares une
espèce de jugements divins ^ qui commencèrent sous les
gouvernements divins et furent longtemps en usage
sous les gouvernements héroïques; on se rappelle ce pas-
sage de la Politique d'Aristote (cité dans les axiomes)
où il dit que les républiques héroïques n'avaient point
de lois qui punissent l'injustice et réprimassent les vio-
lences particulières^. 11 est certain que dans la légis-
lation romaine ce ne sont que les préteurs qui intro-
duisirent la loi prohibitive contre la violence, et les
actions de vi honorum raptorum. Aux temps de la seconde
barbarie (celle du moyen âge), les représailles parti-
culières durèrent jusqu'au temps de Barthole.
C'est par erreur que quelques-uns ont écrit que les
duels s'étaient introduits par défaut de preuves; ils
devaient dire par défaut de lois judiciaires. Frotho, roi
de Danemark, ordonna que toutes les contestations se
terminassent par le moyen du duel : c'était défendre
qu'on les terminât par des jugements selon le droit.
On ne voit qu'ordonnances du duel dans les lois des
Lombards, des Francs, des Bourguignons, des Alle-
mands, des Anglais, des Normands et des Danois.
On n'a pas cru que la barbarie antique eût aussi
connu l'usage du duel. Mais doit-on penser que ces
premiers hommes, que ces géants^ ces cyclopes, aient
su endurer l'injustice? L'absence de lois, dont parle
1. On ne pouvait jusqu'ici ajouter foi à cette vérité tant que l'on attribuait
aux premiers peuples ce parfait héroïsme imaginé par les philosophes ; pré-
jugé qui résultait d'une opinion exagérée que l'on s'était formée de la sagesse
des anciens. (Vico.)
574 PHILOSOPHIE
Aristote, devait les forcer de recourir au duel. D'ail-
leurs deux traditions fameuses *de l'antiquité grecque
et latine prouvent que les peuples commençaient sou-
vent les guerres {duella, chez les anciens Latins) en
décidant par un duel la querelle particulière des prin-
cipaux intéressés; je parle du combat de Ménélas
contre Paris, et des trois Horaces contre les trois
Guriaces; si le combat restait indécis, comme dans le
premier cas, la guerre commençait.
Dans ces jugements par les armes, ils estimaient la
raison et le bon droit d'après le hasard de la victoire.
Ils durent tomber dans cette erreur par un conseil
exprès de la Providence : chez des peuples barbares,
encore incapables de raisonnement, les guerres auraient
toujours produit des guerres, s'ils n'eussent jugé que
le parti auquel les dieux se montraient contraires était
le parti injuste. Nous voyons que les Gentils insul-
taient au malheur du saint homme Job, parce que Dieu
s'était déclaré contre lui. Lorsque la barbarie antique
reparut au moyen âge, on coupait la main droite au
vaincu, quelque juste que fût sa cause. C'est cette jus-
tice présumée du plus fort qui à la longue légitime les
conquêtes; ce droit imparfait est nécessaire au repos
des nations.
Les jugements héroïques, récemment dérivés des
jugements divins^ ne faisaient point acception de causes
ou de personnes, et s'observaient avec un respect
scrupuleux des paroles. Des jugements divins resta ce
qu'on appelait la religion des paroles, re/i^io verborum;
généralement les choses divines sont exprimées par
des formules consacrées dans lesquelles on ne peut
changer une lettre ; aussi dans les anciennes formules
DE L'HISTOIRE 575
de la jurisprudence romaine, imitées des formules
sacrées, on disait : une virgule de moins, la cause est
perdue; qui cadit virgula, caussa cadit. Cette rigueur
des formules d'actions eût empêché les duumvirs,
nommés pour juger Horace, d'absoudre le vainqueur
des Albains, quand même il se serait trouvé innocent.
Le peuple le renvoya absous, plutôt par admiration
p)Our son courage que pour la bonté de sa cause. (Tite-
Live.)
Ces jugements inflexibles étaient nécessaires en des
temps où les héros plaçaient dans la force la raison et
le bon droit, où ils justifiaient le mot ingénieux de
Plante : Pactuni 7ion pactum, non pactum pactum. Pour
prévenir des plaintes, des rixes et des meurtres, la
Providence voulut qu'ils fissent consister toute la jus-
tice dans l'expression précise des formules solennelles.
Ce droit naturel des nations héroïques a fourni le sujet
de plusieurs comédies de Plante; on y voit souvent
un marchand d'esclaves dépouillé injustement par un
jeune homme qui, en lui dressant un piège, le fait
tomber, à son insu, dans quelque cas prévu par la loi,
et lui enlève ainsi une esclave qu'il aime. Loin de
pouvoir intenter contre le jeune homme une action de
dol, le marchand se trouve obligé à lui rembourser le
prix de Pesclave vendue; dans une autre pièce, il le
prie de se contenter de la moitié de la peine qu'il a
encourue comme coupable de vol 7ion manifeste; dans
une troisième enfin, le marchand s'enfuit du pays, dans
la crainte d'être convaincu d'avoir corrompu l'esclave
d' autrui. Qui peut soutenir encore qu'au temps de
Plante l'équité naturelle régnait dans les jugements?
Ce droit rigoureux, fondé sur la lettre même de la
576 PHILOSOPHIE
loi, n'était pas seulement en vigueur parmi les hommes ;
ceux-ci, jugeant les dieux d'après eux, croyaient qu'ils
l'observaient aussi, et même dans leurs serments.
Junon, dans Homère, atteste Jupiter, témoin et arbitre
des serments, quelle n a point sollicité Neptune d'exciter
la tempête contre les Troye^is, parce qu'elle ne l'a fait
que par l'intermédiaire du Sommeil ; et Jupiter se con-
tente de cette réponse. Dans Plante, Mercure, sous la
figure de Sosie, dit au Sosie véritable : Si je te trompe,
puisse Mercure être désormais contraire à Sosie. On ne
peut croire que Plante ait voulu mettre sur le théâtre
des dieux qui enseignassent le parjure au peuple;
encore bien moins peut-on le croire de Scipion l'Afri-
cain et de Lélius, qui, dit-on, aidèrent Térence à com-
poser ses comédies; et toutefois dans YAndrienne,
Dave fait mettre l'enfant devant la porte de Simon
par les mains de Mysis, afin que si par aventure son
maître l'interroge à ce sujet, il puisse en conscience
nier de l'avoir mis à cette place. Mais la preuve la plus
forte en faveur de notre explication du droit héroïque,
c'est qu'à Athènes, lorsqu'on prononça sur le théâtre
le vers d'Euripide, ainsi traduit par Gicéron,
Juravi lingua, mentem injuratam habui,
J'ai juré seulement de la bouche, ma conscience n'a pas juré,
les spectateurs furent scandalisés et murmurèrent ; on
voit qu'ils partageaient l'opinion exprimée dans les
Douze Tables : uti lingua nuncupassit, ita jus esto. Ce
respect inflexible de la parole dans les temps héroïques
montre bien qu'Agamemnon ne pouvait rompre le vœu
téméraire qu'il avait fait d'immoler Iphigénie. C'est
DE L'HISTOIRE 577
pour avoir méconnu le dessein de la Providence [qui
voulut qu'aux temps héroïques la parole fût considérée
comme irrévocable] que Lucrèce prononce, au sujet
de l'action d'Agamemnon, cette exclamation impie :
Tantum relligio potuit suadere malorum!
Tant la religion peut enfanter de maux !
Ajoutons à tout ceci deux preuves tirées de la juris-
prudence et de l'histoire romaines. Ce ne fut que vers
les derniers temps de la République que Gallus Aquilius
introduisit dans la législation l'action {de dolo) contre
le dol et la mauvaise foi. Auguste donna aux juges la
faculté d'absoudre ceux qui avaient été séduits et
trompés.
Nous retrouvons la même opinion chez les peuples
héroïques dans la guerre comme dans la paix. Selon les
termes dans lesquels les traités sont conclus, nous
voyons les vaincus être accablés misérablement, ou
tromper heureusement le courroux du vainqueur. Les
Carthaginois se trouvèrent dans le premier cas : le
traité qu'ils avaient fait avec les Romains leur avait
assuré la conservation de leur vie, de leurs biens et de
leur cité ; par ce dernier mot ils entendaient la ville
matérielle, les édifices, urbs dans la langue latine ; mais
comme les Romains s'étaient servis dans le traité du
mot civitasj qui veut dire la réunion des citoyens, la
société, ils s'indignèrent que les Carthaginois refu-
sassent d'abandonner le rivage de la mer pour habiter
désormais dans les terres, ils les déclarèrent rebelles,
prirent leur ville et la mirent en cendres ; en suivant
ainsi le droit héroïque, ils ne crurent point avoir fait
37
578 PHILOSOPHIE
une guerre injuste. Un exemple tiré de l'iiistoire du
moyen âge confirme encore mieux ce que nous avan-
çons. L'empereur Conrad III, ayant forcé à se rendre
la ville de Veinsberg qui avait soutenu son compé-
titeur, permit aux femmes seules d'en sortir avec tout
ce qu'elles pourraient emporter ; elles chargèrent sur
leur dos leurs fils, leurs maris et leurs pères. L'empe-
reur était à la porte, les lances baissées, les épées
nues, tout prêt à user de la victoire; cependant, malgré
sa colère, il laissa échapper tous les habitants qu'il
allait passer au fil de l'épée. Tant il est peu raisonnable
de dire que le droit naturel, tel qu'il est expliqué par
Grotius, Selden et Puffendorf, a été suivi dans tous les
temps, chez toutes les nations.
Tout ce que nous venons de dire, tout ce que nous
allons dire encore, découle de cette définition que nous
avons donnée dans les axiomes, du vrai et du certain
dans les lois et conventions. Dans les temps barbares,
on doit trouver une jurisprudence rigoureusement
attachée aux paroles; c'est proprement le droit des
gens, fas gentium. Il n'est pas moins naturel qu'aux
temps humains le droit, devenu plus large et plus bien-
veillant, ne considère plus que ce quuiijuge impartial
reconnaît être utile dans chaque cause (axiome 112); c'est
alors qu'on peut l'appeler proprement le droit de la
nature, fas naturx, le droit de Y humanité raisonnable.
Les jugements humains (discrétionnaires) ne sont
point aveugles et inflexibles comme les jugements
héroïques, La règle qu'on y suit, c'est la vérité des faits.
La loi toute bienveillante y interroge la conscience, et
selon sa réponse se plie à tout ce que demande l'intérêt
égal des causes. Ces jugements sont dictés par une
DE L'HISTOIRE 579
sorte de pudeur naturelle, de respect de nos semblables^
qui accompagnent les lumières; ils sont garantis par
la bonne foi, fille de la civilisation. Ils conviennent à
l'esprit de franchise, qui caractérise les républiques
populaires, ennemies des mystères dont l'aristocratie
aime à s'envdopper; elles conviennent encore plus à
l'esprit généreux des monarchies : les monarques, dans
ces jugements, se font gloire d'être supérieurs aux lois
et de ne dépendre que de leur conscience et de Dieu.
— Des jugements humains, tels que les modernes les
pratiquent pendant la paix, sont sortis les trois sys-
tèmes du droit de la guerre que nous devons àGrotius,
à Selden et à PufTendorf.
§11.
Trois périodes dans l'histoire des mœurs et de la jurisprudence
{sectœ temporum).
Nous voyons les jurisconsultes justifier secta suorum
temporum leurs opinions en matière de droit. Ces sectœ
temporum caractérisent la jurisprudence romaine,
d'accord en ceci avec tous les peuples du monde. Elles
n'ont rien de commun avec les sectes des philosophes
que certains interprètes érudits du Droit romain vou-
draient y voir bon gré mal gré. Lorsque les empereurs
exposent les motifs de leurs lois et constitutions, ils
disent que de telles constitutions leur ont été dictées-
secta suorum temporum; Brisson, De formulis Roma-
norum, a recueilli les passages où l'on trouve cette
580 PHILOSOPHIE
expression. C'est que l'étude des mœurs du temps est
l'école des princes. Dans ce passage de Tacite : cor-
rumpere et corrumpi seciilum vocant (corrompre et être
corrompu, voilà ce qui s'appelle le train du siècle),
seculum répond à peu près à secta. Nous dirions main-
tenant : c'est la mode. •
Toutes les choses dont nous avons parlé se sont pra-
tiquées dans trois sectes de temps, sectce temporum,
dans le langage des jurisconsultes : celle des temps
religieux pendant lesquels régnèrent les gouverne-
ments divins; celle des temps où les hommes étaient
irritables et susceptibles, tels qu'Achille dans l'anti-
quité et les duellistes au moyen âge ; celle des temps
civilisés, où règne la modération, celle des temps du
droit naturel des nations humaines, jus naturale gen-
tium humanarum (Ulpien). Chez les auteurs latins du
temps de l'empire, le devoir des sujets se dit officium
civile, et toute faute dans laquelle l'interprétation des
lois fait voir une violation de l'équité naturelle, est
qualifiée de l'épithète incivile. C'est la dernière secta
temporum de la jurisprudence romaine qui commença
dès la République. Les préteurs, trouvant que les carac-
tères, que les mœurs et le gouvernement des Romains
étaient déjà changés, furent obligés, pour approprier
les lois à ce changement, d'adoucir la rigueur de la
loi des Douze Tables, rigueur conforme aux mœurs des
temps où elle avait été promulguée. Plus tard les
empereurs durent écarter tous les voiles dont les pré-
teurs avaient enveloppé l'équité naturelle, et la laisser
paraître tout à découvert, toute généreuse, comme il
convenait à la civilisation où les peuples étaient par-
venus.
DE L'HISTOIRE 581
CHAPITRE V
AUTRES PREUVES TIREES DES CARACTERES PROPRES AUX ARISTOCRATIES
HÉROÏQUES. — GARDE DES LIMITES, DES ORDRES POLITIQUES, DES
LOIS.
La succession constante et non interrompue des
révolutions politiques, liées les unes aux autres par
un si étroit enchaînement de causes et d'effets, doit
nous forcer d'admettre comme vrais les principes de
la science nouvelle. Mais pour ne laisser aucun doute,
nous y joignons l'explication de plusieurs phénomènes
sociaux, dont on ne peut trouver la cause que dans
la nature des républiques héroïques , telle que nous
l'avons découverte. Les deux traits principaux qui
caractérisent les aristocraties, sont la garde des limite»,
et la conservation et distinction des ordres politiques .
§ ^^
De la garde et conservation des limites.
(Voyez livre II, chap. v et vi, particulièrement § VI.)
582 PHILOSOPHIE
§ II.
De la conservation et distinction des ordres politiques.
C'est l'esprit des gouvernements aristocratiques que
les liaisons de parenté, les successions, et par elles les
richesses, et avec les richesses la puissance, restent
dans l'ordre des nobles. Voilà pourquoi vinrent si
tard les lois testamentaires. Tacite nous apprend qu'il
n'y a point de testament chez les anciens Germains. A
Sparte, le roi Agis, voulant donner aux pères de famille
le pouvoir de tester, fut étranglé par ordre des éphores,
défenseurs du gouvernement aristocratique ^
Lorsque les démocraties se formèrent, et ensuite les
monarchies, les nobles et les plébéiens se mêlèrent au
moyen des alliances et des successions par testament,
ce qui fît que les richesses sortirent peu à peu des
maisons nobles. Quant au droit des mariages solen-
nels, nous avons déjà prouvé que le peuple romain
1. Qu'on voie par là si les commentateurs de la loi des Douze Tables ont
été bien avisés de placer dans la onzième l'arlicle suivant, Auspicia incom-
municata plebi sunto. Tous les droits civils, publics et privés étaient une
dépendance des auspices et restaient le privilège des nobles. Les droits privés
étaient les noces, la puissance paternelle, la suite, l'agnation, la gentilité, la
succession légitime, le testament et la tutelle. Après avoir, dans les premières
tables, établi les lois qui sont propres à une démocratie (particulièrement
la loi testamentaire) en communiquant tous ces droits privés au peuple, ils
rendent la forme du gouvernement entièrement aristocratique par un seul
article de la onzième table. Toutefois, dans cette confusion, ils rencontrent par
hasard une vérité, c'est que plusieurs coutumes anciennes des Romains
reçui'ent le caractère de lois dans les deux dernières tables, ce qui montre
bien que Rome fut dans les premiers siècles une aristocratie. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 583
demanda, non le droit de contracter des mariages avec
les patriciens, mais des mariages semblables à ceux
des patriciens, connubia patrum^ et non cum patribus.
Si l'on considère ensuite les successions légitimes
dans cette disposition de la loi des Douze Tables par
laquelle la succession du père de famille revient
d'abord aux siens, suis, à leur défaut aux agnats, et
s'il n'y en a point, à ses autres parents, la loi des Douze
Tables semblera avoir été précisément une loi salique
pour les Romains. La Germanie suivit la même règle
dans les premiers temps, et l'on peut conjecturer la
même chose des autres nations primitives du moyen
âge. En dernier lieu elle resta dans la France et dans la
Savoie. Baldus favorise notre opinion en appelant ce
droit de succession, jus gentium gallarum; chez les
Romains il peut très bien s'appeler /u5 gentium romana-
rum, en ajoutant l'épiLhète heroicarum, et avec plus de
précision yt^5 romanum. Ce droit répondrait tout à fait
diujus quiritium roma^iorum, que nous avons prouvé
avoir été le droit naturel commun à toutes les nations
héroïques. Nous avons les plus fortes raisons de dou-
ter que, dans les premiers siècles de Rome, les filles
succédassent. Nulle probabilité que les pères de famille
de ces temps eussent connu la tendresse paternelle.
La loi des Douze Tables appelait un agnat, même au
septième degré, à exclure le fils émancipé de la suc-
cession de son père. Les pères de famille avaient un
droit souverain de vie et de mort sur leurs fils, et la
propriété absolue de leurs acquêts. Ils les mariaient
pour leur propre avantage, c'est-à-dire pour faire entrer
dans leurs maisons les femmes qu'ils en jugeaint
dignes. Ce caractère historique des premiers pères de
584 PHILOSOPHIE
famille nous est conservé par l'expression spondere,
qui, dans son propre sens, veut dire promettre pour
autrui; de ce mot fut dérivé celui de sponsalia, les
fiançailles. Ils considéraient de même les adoptions
comme des moyens de soutenir des familles près de
s'éteindre, en y introduisant les rejetons généreux
des familles étrangères. Ils regardaient l'émancipation
comme une peine et un châtiment. Ils ne savaient ce
que c'était que la légitimation, parce qu'ils ne pre-
naient pour concubines que des affranchies ou des
étrangères, avec lesquelles on ne contractait point de
mariages solennels dans les temps héroïques, de peur
que les fils ne dégénérassent de la noblesse de leurs
aïeux. Pour la cause la plus frivole les testaments
étaient nuls, ou s'annulaient, ou se rompaient, ou
n'atteignaient point leur effet [nulla, irrita, rupta, des-
fifuta), afin que les successions légitimes reprissent
leur cours. Tant ces patriciens des premiers siècles
étaient passionnés pour la gloire de leur nom, passion
qui les enflammait encore pour la gloire du nom
romain ! Tout ce que nous venons de dire caractérise
les mœurs des cités aristocratiques ou héroïques.
Une erreur digne de remarque est celle des com-
mentateurs de la loi des Douze Tables. Ils prétendent
qu'avant que cette loi eût été portée d'Athènes à Rome,
et qu'elle eût réglé les successions testamentaires et
légitimes, les successions ah intestat rentraient dans la
classe des choses qux sunt nullius. Il n'en fut pas
ainsi : la Providence empêcha que le monde ne retom-
bât dans la communauté des biens qui avait caractérisé
la barbarie des premiers âges, en assurant, parla forme
même du gouvernement aristocratique, la certitude
J
DE L'HISTOIRE 685
et la distinction des propriétés. Les successions légi-
times durent naturellement avoir lieu chez toutes les
premières nations, avant qu'elles connussent les testa-
ments. Cette dernière institution appartient à la légis-
lation des démocraties, et surtout des monarchies. Le
passage de Tacite que nous avons cité plus haut, nous
porte à croire qu'il en fut de même chez tous les
peuples barbares de l'antiquité, et, par suite, à conjec-
turer que la loi salique, qui était certainement en
vigueur dans la Germanie, fut aussi observée généra-
lement par les peuples du moyen âge.
Jugeant de l'antiquité par leur temps (axiome 2), les
jurisconsultes romains du dernier âge ont cru que la
loi des Douze Tables avait appelé les filles à hériter du
père mort intestat^ et les avait comprises sous le mot
sui, en vertu de la règle d'après laquelle le genre mas-
culin désigne aussi les femmes. Mais on a vu combien
la jurisprudence héroïque s'attachait à la propriété des
termes; et si l'on doutait que suus ne désignât pas
exclusivement le fils de famille, on en trouverait une
preuve invincible dans la formule de Vinstitution des
posthumes, introduite tant de siècles après par Gallus
Aquilms : Si quis natus natave erit. Il craignait que
dans le mot natus on ne comprît point la fille post-
hume. C'est pour avoir ignoré ceci que Justinien pré-
tend dans les Institutes que la loi des Douze Tables
aurait désigné par le seul mot adgnatus les agnats des
deux sexes, et qu'ensuite la jurisprudence moijenne
aurait ajouté à la rigueur de la loi en la restreignant
aux sœurs consanguines. Il dut arriver tout le con-
traire. Cette jurisprudence dut étendre d'abord le sens
de suus aux filles, et plus tard le sens &' adgnatus aux
58Ç PHILOSOPHIE
sœurs consanguines. Elle fut appelée moyenne^ préci-
sément pour avoir ainsi adouci la rigueur de la loi
des Douze Tables.
Lorsque l'Empire passa des nobles au peuple, les
plébéiens qui faisaient consister toutes leurs forces,
toutes leurs richesses, toute leur puissance dans la
multitude de leurs fils, commencèrent à sentir la ten-
dresse paternelle. Ce sentiment avait dû rester inconnu
aux plébéiens des cités héroïques, qui n'engendraient
des fils que pour les voir esclaves des nobles. Autant
la multitude des plébéiens avait été dangereuse aux
aristocraties, aux gouvernements du petit nombre, au-
tant elle était capable d'agrandir les démocraties et
les monarchies. De là tant de faveurs accordées aux
femmes par les lois impériales pour compenser les
dangers et les douleurs de l'enfantement. Dès le temps
de la République, les préteurs commencèrent à faire
attention aux droits du sang, et à leur prêter secours
au moyen des possessions de biens. Ils commencèrent à
remédier aux vices, aux défauts des testaments, afin de
favoriser la division des richesses qui font toute l'am-
bition du peuple.
Les empereurs allèrent bien plus loin. Gomme l'éclat
de la noblesse leur faisait ombrage, ils se montrèrent
favorables aux droits de la nature humaine, commune
aux nobles et aux plébéiens. Auguste commença à pro-
téger les fîdéi-commis, qui auparavant ne passaient
aux personnes incapables d'hériter que grâce à la déli-
catesse des héritiers grevés ; il fit tant pour les fidéi-
commis qu'avant sa mort ils donnèrent le droit de
contraindre les héritiers à les exécuter. Puis vinrent
tant de sénatus-consultes par lesquels les cognats
DE L'HISTOIRE 587
furent mis sur la ligne des agnats. Enfin Justinien ôta
la différence des legs et des fidéi-commis, confondit
les quartes Falcldienne et Trebellianique, mit peu de dis-
tinction entre les testaments et les codicilles, et dans
les successions ab intestat égala les agnats et les cognats
en tout et pour tout. Ainsi les lois romaines de l'Em-
pire se montrèrent si attentives à favoriser les der-
nières volontés que, tandis qu'autrefois le plus léger
défaut les annulait, elles doivent aujourd'hui être tou-
jours interprétées de manière à les rendre valables s'il
est possible.
Les démocraties sont bienveillantes pour les fils, les
monarchies veulent que les pères soient occupés par
l'amour de leurs enfants ; aussi les progrès de l'huma-
nité ayant aboli le droit barbare des premiers pères de
famille sur la personne de leurs fils, les empereurs
voulurent abolir aussi le droit qu'ils conservaient sur
leurs acquêts, et introduisirent d'abord le pecuHum
castrensej pour inviter les fils de famille au service
militaire; puis ils en étendirent les avantages au^:>ecie-
lium quasi castrense, pour les inviter à entrer dans le
service du palais; enfin pour contenter les fils qui
n'étaient ni soldats ni lettrés, ils introduisirent le pecu-
Hum adventitiuyn. Ils ôtèrent les effets de la puissance
paternelle à Vadojjtion qui n'est pas faite par un des
ascendants de l'adopté. Ils approuvèrent universelle-
ment les abrogations, difficiles en ce qu'un citoyen, de
père de famille, devient dépendant de celui dans la
famille duquel il passe. Ils regardèrent les émancipa-
tions comme avantageuses ; donnèrent aux légitima-
tions par mariage subséquent tout l'effet du mariage
solennel. Enfin, comme le terme dHmperium paterniùm
588 PHILOSOPHIE
semblait diminuer la majesté impériale, ils introdui-
sirent le mot de puissance paternelle, patria potestas \
En dernier lieu, la bienveillance des empereurs
s'étendant à toute l'humanité, ils commencèrent à
favoriser les esclaves. Ils réprimèrent la cruauté des
maîtres. Ils étendirent les effets de l'affranchissement,
en même temps qu'ils en diminuaient les formalités.
Le droit de cité ne s'était donné dans les temps anciens
qu'à d'illustres étrangers qui avaient bien mérité du
peuple romain ; ils l'accordèrent à quiconque était né
à Rome d'un père esclave, mais d'une mère libre, ne
le fût-elle que par affranchissement. La loi reconnais-
sait libre quiconque naissait dans la cité ; sous de telles
circonstances, le droit naturel changea de dénomina-
tion; dans les aristocraties, il était appelé droit des
GENS, dans le sens du latin gentes, maisons nobles
[dour lesquelles ce droit était une sorte de propriété] ;
i. En cela l'habileté d'Auguste leur avait donné l'exemple. De crainte
d'éveiller la jalousie du peuple en lui enlevant le privilège nominal de
l'empire, imperium, il prit le titre de la puissance tribunitienne, potestas
tribunitia, se déclarant ainsi le protecteur de la liberté romaine.
Le tribunat avait été simplement une puissance de fait ; les tribuns n'eurent
jamais dans la république ce qu'on appelait imperium. Sous le même
Auguste, un tribun du peuple ayant ordonné à Labéon de comparaître devant
lui, ce jurisconsulte célèbre, le chef d'une des deux écoles de la jurisprudence
romaine, refusa d'obéir; et il était dans son droit, puisque les tribuns
n'avaient point Vimperium.
Une observation a échappé aux grammairiens, aux politiques et aux juris-
consultes, c'est que dans la lutte des plébéiens contre les patriciens pour
obtenir le consulat, ces derniers, voulant satisfaire le peuple sans établir de
précédents relativement au partage de l'empire, créèrent des tribuns militaires
en partie plébéiens, cum consulari potestate, et non point cum imperio
consulari. Aussi tout le système de la république romaine fut compris dans
cette triple formule : Senatus auctoritas, populi imperium, plebis potestas.
Imperium s'entend des grandes magistratures, du consulat, de la préture, qui
donnaient le droit de condamner à mort; potestas, des magistratures infé-
rieures, telles que l'édilité, et modica coercitione continetur. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 589
mais lorsque s'établirent les démocraties, où les nations
entières sont souveraines, et ensuite les monarchies,
où les monarques représentent les nations entières
dont leurs sujets sont les membres, il fut nommé
DROIT NATUREL DES NATIONS.
§ 111.
De la conservation des lois.
La conservation des ordres entraîne avec elle celle
des magistratures et des sacerdoces, et par suite celle
des lois et de la jurisprudence. Voilà pourquoi nous
lisons dans l'histoire romaine que tant que le gouver-
nement de Rome fut aristocratique, le droit des
mariages solennels, le consulat, le sacerdoce ne
sortaient point de l'ordre des sénateurs, dans lequel
n'entraient que les nobles; et que la science des lois
restait sacrée ou secrète (car c'est la même chose) dans
le collège des pontifes, composé des seuls nobles chez
toutes les nations héroïques. Cet état dura un siècle
encore après la loi des Douze Tables, au rapport du
jurisconsulte Pomponius. La connaissance des lois fut
le dernier privilège que les patriciens cédèrent aux
plébéiens.
Dans l'âge divin, les lois étaient gardées avec scru-
pule et sévérité. L'observation des lois divines a
continué de s'appeler religion. Ces lois doivent être
observées, en suivant certaines formules inaltérables de
paroles consacrées et de cérémo7iies solennelles. — Cette
observation sévère des lois est l'essence de l'aristocra-
590 PHILOSOPHIE
tie. Youlons-nous savoir pourquoi Athènes et presque
toutes les cités de la Grèce passèrent si promptement
à la démocratie? Le mot connu des Spartiates nous en
apprend la cause : les Athéniens conservent par écrit des
lois innombrables ; les lois de Sparte sont peu nom-
breuses, mais elles s'observent. — Tant que le gouverne-
ment de Rome fut aristocratique, les Romains se mon-
trèrent observateurs rigides de la loi des Douze Tables,
en sorte que Tacite l'appelle finis omnis œqui juris. En
effet, après celles qui furent jugées suffisantes pour
assurer la liberté et l'égalité civile*, les lois consu-
laires relatives au droit privé furent peu nombreuses,
si même il en exista. Tite-Live dit que la loi des Douze
Tables fut la source de toute la jurisprudence. —
Lorsque le gouvernement devint démocratique, le petit
peuple de Rome, comme celui d'Athènes, ne cessait de
faire des lois d'intérêt privé, incapable qu'il était de
s'élever à des idées générales. Sylla, le chef du parti
des nobles, après sa victoire sur Marins, chef du parti
du peuple, remédia un peu au désordre par l'établisse-
ment des quœstiones perpetnae; mais dès qu'il eut abdiqué
la dictature, les lois d'intérêt privé recommencèrent à
se multiplier comme auparavant (Tacite). La multitude
des lois est, comme le remarquent les politiques, la
route la plus prompte qui conduise les États à la monar-
chie ; aussi Auguste pour l'établir en fit un grand
nombre, et les princes qui suivirent employèrent sur-
tout le sénat à faire des sénatus-consultes d'intérêt
privé. Néanmoins dans le temps même où le gouverne-
1. Ces lois doivent avoir été postérieures aux décemvirs, auxquels les
anciens peuples les ont rapportées, comme au type idéal du législateur. (Vico.)
I
DE L'HISTOIRE 591
ment romain était déjà devenu démocratique, les for-
mules d'actions étaient suivies si rigoureusement, qu'il
fallut toute l'éloquence de Grassus (que Gicéron appelait
le Démosthène romain) pour que la substitution pupil-
laire expresse fût regardée comme contenant la vulgaire
qui n'était pas exprimée. Il fallut tout le talent de Gicé
ron pour empêcher Sextus Ebutius de garder la terre de
Gécina, parce qu'il manquait une lettre à la formule.
Mais avec le temps les choses changèrent au point que
Constantin abolit entièrement les formules, et qu'il
fut reconnu que tout motif particulier d'équité prévaut
sur la loi. Tant les esprits sont disposés à reconnaître
docilement l'équité naturelle sous les gouvernements
humains ! Ainsi tandis que sous l'aristocratie l'on avait
observé si rigoureusement le privilégia ne irroganto de
la loi des Douze Tables, on fit sous la démocratie une
foule de lois d'intérêt privé, et sous la monarchie les
princes ne cessèrent d'accorder des privilèges. Or rien
de plus conforme à l'équité naturelle que les privilèges
qui sont mérités. On peut même dire avec vérité que
toutes les exceptions faites aux lois chez les modernes
sont des privilèges voulus par le mérite particulier des
faits, qui les sort de la disposition commune.
Peut-être est-ce pour cette raison que les nations
barbares du moyen âge repoussèrent les lois romaines.
En France on était puni sévèrement, en Espagne mis à
mort, lorsqu'on osait les alléguer. Ge qui est sûr, c'est
qu'en Italie les nobles auraient rougi de suivre les
lois romaines, et se faisaient honneur de n'être sou-
mis qu'à celles des Lombards; les gens du peuple,
au contraire, qui ne quittent point facilement leurs
usages, observaient plusieurs lois romaines qui avaient
592 PHILOSOPHIE
conservé force de coutumes. C'est ce qui explique
comment furent en quelque sorte ensevelies dans l'ou-
bli chez les Latins les lois de Justinien, chez les Grecs
les Basiliques. Mais lorsqu'ensuite se formèrent les
monarchies modernes, lorsque reparut dans plusieurs
cités la liberté populaire, le droit romain compris dans
les livres de Justinien fut reçu généralement, en sorte
que Grotius affirme que c'est im droit naturel des gens
pour les Européens.
Admirons la sagesse et la gravité romaines, en voyant
au milieu de ces révolutions politiques les préteurs et
les jurisconsultes employer tous leurs efforts pour que
les termes de la loi des Douze Tables ne perdent que
lentement et le moins possible le sens qui leur était
propre. Ainsi, en changeant de forme de gouverne-
ment, Rome eut l'avantage de s'appuyer toujours sur
les mêmes principes, lesquels n'étaient autres que
ceux de la société humaine. Ce qui donna aux Romains
la plus sage de toutes les jurisprudences, est aussi ce
qui fit de leur Empire le plus vaste, le plus durable du
monde. Yoilà la principale cause de la grandeur
romaine que Polybe et Machiavel expliquent d'une
manière trop générale, l'un par l'esprit religieux des
nob'les, l'autre par la magnanimité des plébéiens, et
que Plutarque attribue par envie à la fortune de Rome.
La noble réponse du ïasse à l'ouvrage de Plutarque le
réfute moins directement que nous ne le faisons ici.
DE I/HISTOIRE 593
CHAPITRE VI
AUTRES PREUVES TIREES DE LA MANIERE DONT CHAQUE FORME DE LA
SOCIÉTÉ SE COMBINE AVEC LA PRÉCÉDENTE. — RÉFUTATION DE
BODIN.
§1
Nous avons montré dans ce livre jusqu'à l'évidence
que dans toute leur vie politique les nations passent
par trois sortes d'états civils (aristocratie, démocratie,
monarchie), dont l'origine commune est le gouverne-
ment divin. Une quatrième forme, dit Tacite, soit dis-
tincte, soit mêlée des trois, est plus désirable que possible ,
et si elle se rencontre, elle n'est point durable. Mais pour
ne point laisser de doute sur cette succession naturelle,
nous examinerons comment chaque état se combine
avec le gouvernement de l'état précédent ; mélange
fondé sur l'axiome : lorsque les hommes changent, ils
conservent quelque temps l'impression de leurs pre-
mières habitudes.
Les pères de famille desquels devaient sortir les
38
594 PHILOSOPHIE
nations païennes, ayant passé de la vie bestiale à la vie
humaine^ gardèrent dans l'état de nature^ où il n'exis-
tait encore d'autre gouvernement que celui des dieux^
leur caractère originaire de férocité et de barbarie, et
conservèrent à la formation des premières aristocraties
le souverain empire qu'ils avaient eu sur leurs femmes
et leurs enfants dans l'état de nature. Tous égaux, trop
orgueilleux pour céder l'un à l'autre, ils ne se soumi-
rent qu'à l'empire souverain des corps aristocratiques
dont ils étaient membres ; leur domaine privé, jusque-
là éminent, forma en se réunissant le domaine public
également éminent du sénat qui gouvernait, de même
que la réunion de leurs souverainetés privées composa
la souveraineté publique des ordres auxquels ils appar-
tenaient. Les cités furent donc dans l'origine des aris-
tocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de
famille. Autrement, il est impossible de comprendre
comment la société civile sortit de la société de la
famille.
Tant que les pères conservèrent le domaine éminent
dans le sein de leurs compagnies souveraines, tant
-que les plébéiens ne leur eurent pas arraché le droit
d'acquérir des propriétés, de contracter des mariages
solennels, d'aspirer aux magistratures, au sacerdoce,
•enfin de connaître les lois (ce qui était encore un privi-
lège du sacerdoce), les gouvernements furent aristocra-
tiques. Mais lorsque les plébéiens des cités héroïques
devinrent assez nombreux, assez aguerris pour effrayer
les pères (qui dans une oligarchie devaient être peu
nombreux, comme le mot l'indique), et que, forts de leur
nombre, ils commencèrent à faire des lois sans l'auto-
risation du sénat, les républiques devinrent démocra-
DE L'HISTOIRE 595
tiques. Aucun état n'aurait pu subsister avec deux
pouvoirs législatifs souverains, sans se diviser en deux
états: Dans cette révolution, l'autorité de domaine
devint naturellement autorité de tutelle; le peuple sou-
verain, faible encore sous le rapport de la sagesse poli-
tique, se confiait à son sénat, comme un roi dans sa
minorité à un tuteur. Ainsi les états populaires furent
<jouvernés par un corps aristocratique.
Enfin lorsque les puissants dirigèrent le conseil
public dans l'intérêt de leur puissance, lorsque le
peuple corrompu par l'intérêt privé consentit à assu-
jettir la liberté publique à l'ambition des puissants, et
que du choc des partis résultèrent les guerres civiles,
la monarchie s éleva sur les ruines de la démocratie.
§ II.
D'une loi royale, éternelle et fondée en nature, en vertu de laquelle
les nations vont se reposer dans la monarchie.
Cette loi a échappé aux interprètes modernes du
droit romain. Ils étaient préoccupés par cette fable de
la loi royale de ïribonien, qu'il attribue à Ulpien dans
les Pandectes^ et dont il s'avoue l'auteur dans les Ins-
titutes. Mais les jurisconsultes romains avaient bien
compris la loi royale dont nous parlons. Pomponius,
dans son histoire abrégée du droit romain, caractérise
cette loi par un mot plein dé sens, rébus ipsis dictan-
tibus régna condita. — Voici la formule éternelle dans
laquelle l'a conçue la nature : lorsque les citoyens des
démocraties ne considèrent plus que leurs intérêts
596 PHILOSOPHIE
particuliers, et que, pour atteindre ce but, ils tournent
les forces nationales à la ruine de leur patrie, alors
il s'élève un seul homme, comme Auguste chez les
Romains, qui, se rendant maître par la force des armes,
prend pour lui tous les soins publics et ne laisse aux
sujets que le soin de leurs affaires particulières. Cette
révolution fait le salut des peuples, qui autrement
marcheraient à leur destruction. — Cette vérité semble
admise par les docteurs du droit moderne, lorsqu'ils
disent : Universitates sub rege hahentur loco privatorum ;
c'est qu'en effet la plus grande partie des citoyens ne
s'occupe plus du bien public. Tacite nous montre très
bien dans ses Annalesle progrès de cette funeste indif-
férence ; lorsqu'Auguste fut près de mourir, quelques-
uns discouraient vainement sur le bonheur de la
liberté, jmuci bona libertatis incassum disserere ; Tibère
arrive au pouvoir, et tous, les yeux fixés sur le prince,
attendent pour obéir, omnes principis jiissa adspectare.
Sous les trois Césars qui suivent, les Romains, d'abord
indifférents pour la République, finissent par ignorer
même ses intérêts, comme s'ils y étaient étrangers,
incuria et ignorantia reipublicœ^ tanquam alienœ.
Lorsque les citoyens sont ainsi devenus étrangers à
leur propre pays, il est nécessaire que les monarques
les dirigent et les représentent. Or comme dans les
républiques un puissant ne se fraie le chemin à la
monarchie qu'en se faisant un parti, il est naturel
qxxun monarque gouverne d'une manière populaire.
D'abord il veut que tous les sujets soient égaux, et il
humilie les puissants de façon que les petits n'aient
rien à craindre de leur oppression. Ensuite il a intérêt
à ce que la multitude n'ait point à se plaindre en ce qui
i
DE L'HISTOIRE 597
touche la subsistance et la liberté naturelle. Enfin il
accorde des privilèges ou à des ordres entiers (ce qu'on
appelle des privilèges de liberté)^ ou à des individus
d'un mérite extraordinaire qu'il tire de la foule pour
les élever aux honneurs civils. Ces privilèges sont
des lois iVinterêt privé, dictées par l'équité naturelle.
Aussi la monarchie est-elle le gouvernement le plus
conforme à la nature humaine, aux époques où la
raison est le plus développée.
§111.
Réfutation des principes de la politique de Bodin.
Bodin suppose que les gouvernements, d'abord
monarchiques, ont passé par la tyrannie à la démocratie
et enfin à Y aristocratie. Quoique nous lui ayons assez
répondu indirectement, nous voulons, ad exuheran-
tiam, le réfuter par Y impossible et par V absurde.
11 ne disconvient point que les familles n'aient été
les éléments dont se composèrent les cités. Mais d'un
autre côté il partage le préjugé vulgaire selon lequel
les familles auraient été composées seulement des
parents et des enfants [et non en outre des serviteurs,
famuli]. Maintenant nous lui demandons comment la
monarchie put sortir d'un tel état de famille. Deux
moyens se présentent seuls, la force et la ruse. La
force? Gomment un père de famille pouvait-il sou-
mettre les autres ? On conçoit que dans les démocra-
ties les citoyens aient consacré à la patrie et leur
personne et leur famille dont elle assurait la conserva-
598 PHILOSOPHIE
tien, et que par là ils aient été apprivoisés à la monar-
chie. Mais ne doit-on pas supposer que, dans la fierté
originaire d'une liberté farouche, les pères de famille
auraient plutôt péri tous avec les leurs que de sup-
porter l'inégalité ? Quant à la ruse, elle est employée
par les démagogues, lorsqu'ils promettent à la multi-
tude la liberté , la puissance ou la richesse. Aurait-on
promis la liberté aux premiers pères de famille ? ils
étaient tous non seulement libres., mais souverains dans
leur domestique... La puissance? à des solitaires qui,
tels que le Polyphéme d'Homère, se tenaient dans
leurs cavernes avec leur famille, sans se mêler des
affaires d' autrui? La richesse? on ne savait ce que
c'était que richesses, dans un tel état de simplicité. —
La difficulté devient plus grande encore lorsqu'on
songe, que dans la haute antiquité il n'y avait point de
forteresse., et que les cités héroïques formées par la réu-
nion des familles n'eurent point de murs pendant
longtemps, comme nous le certifie Thucydide*. Mais
elle est vraiment insurmontable, si l'on considère avec
Bodin les familles comme composées seulement des
fils. Dans cette hypothèse, qu'on explique l'établisse-
ment de la monarchie par la force ou par la ruse, les
i. La jalousie aristocratique empêchait qu'on en élevât. On sait que Valérius
Publicola ne se justifia du reproche d'avoir construit une maison dans un lieu
élevé qu'en la rasant en une nuit. — Les nations les plus belliqueuses et les
plus farouches sont celles qui conservèrent le plus longtemps l'usage de né
point fortifier les villes. En Allemagne, ce fut, dit-on, Henri l'Oiseleur qui le
premier réunit dans des cités le peuple, dispersé jusque-là dans les villages,
et qui entoura les villes de murs. — Qu'on dise après cela que les premiers
fondateurs des villes furent ceux qui marquèrent par un sillon le contour des
murs; qu'on juge si les étymologistes ont raison de faire venir le mot porte,
a portando aratro, de la charrue qu'on portait pour interrompre le sillon à
l'endroit oîi devaient être les portes. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 599
fîls auraient été les instruments d'une ambition étran-
gère, et auraient trahi ou mis à mort leurs propres
pères; en sorte que ces gouvernements eussent été
moins des monarchies que des tyrannies impies et
parricides.
Il faut donc que Bodin, et tous les politiques avec
lui, reconnaissent les monarchies domestiques dont
nous avons prouvé l'existence dans l'état de famille, et
conviennent que les familles se composèrent non seu-
lement des fils, mais encore des serviteurs {famuli),
dont la condition était une image imparfaite de celle
des esclaves, qui se firent dans les guerres après la
fondation des cités. C'est dans ce sens que l'on peut
dire, comme lui, que les républiques se sont formées
d'hommes libres et d'un caractère sévère. Les premiers
citoyens de Bodin peuvent présenter ce caractère.
Si, comme il le prétend, l'aristocratie est la dernière
forme par laquelle passent les gouvernements, com-
ment se fait-il qu'il ne nous reste du moyen âge qu'un
si petit nombre de républiques aristocratiques? On
compte en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse en
Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne. Les autres-
républiques sont des états populaires avec un gouver-
nement aristocratique.
Le même Bodin qui veut, conformément a son sys-
tème, que la royauté romaine ait été monarchique, et
qu'à l'expulsion des tyrans la liberté populaire ait été
établie à Rome, ne voyant pas les faits répondre à ses
principes, dit d'abord que Rome fut un état populaire
gouverné par une aristocratie; plus loin, vaincu par la
force de la vérité, il avoue, sans chercher à pallier
son inconséquence, que la constitution et le gouver-
^^ PHILOSOPHIE
nement de Rome étaient également aristocratiques.
L'erreur est venue de ce qu'on n'avait pas bien défini
les trois mots peuple, royauté, liberté \
l. Voy. livre II.
DE L'HISTOIRE 601
CHAPITRE VII
DERNIERES PREUVES A L APPUI DE NOS PRINCIPES SUR LA MARCHE
DES SOCIÉTÉS.
§ 1
1. Dans Vétat de famille les> peines furent atroces.
C'est l'âge des Gyclopes et du Polyphème d'Homère.
C'est alors qu'Apollon écorche tout vivant le satyre
Marsyas. < — La même barbarie continua dans les répu-
bliques aristocratiques ou héroïques. Au moyen âge on
disait peine ordinaire pour peine de mort. Les lois de
Sparte sont accusées de cruauté par Platon et par Aris-
tote. A Rome, le vainqueur des Curiaces fut condamné
à être battu de verges et attaché à l'arbre de malheur
[arhori infelici). Métius Suffetius, roi d'Albe, fut écar-
telé, Romulus lui-même mis en pièces par les séna-
teurs. La loi des Douze Tables condamne à être brûlé
vif celui qui met le feu à la moisson de son voisin ;
elle ordonne que le faux témoin soit précipité de la
602 PHILOSOPHIE
roche Tarpéienne; enfin que le débiteur insolvable
soit mis en quartiers. — Les peines s'adoucissent sous
la démocratie. La faiblesse même de la multitude la
rend plus portée à la compassion. Enfin dans les
monarchies les princes s'honorent du titre de cléments.
2. Dans les guerres barbares des temps héroïques les
cités vaincues étaient ruinées, et leurs habitants,
réduits à un état de servage, étaient dispersés par
troupeaux dans les campagnes pour les cultiver au
profit du peuple vainqueur. Les démocraties plus géné-
reuses n'ôtèrent aux vaincus que les droits politiques,
et leur laissèrent le libre usage du droit naturel {jus
naturale gentium humanarum^ Ulpien). Ainsi les con-
quêtes s'étendant, tous les droits qui furent désignés
plus tard comme rationes propriœ civium romanorum,
devinrent le privilège des citoyens romaijis (tels que
le mariage, la puissance paternelle, le domaine quiri-
taire, l'émancipation, etc.). Les nations vaincues
avaient aussi possédé ces droits au temps de leur
indépendance. — Enfin vient la monarchie, et Antonin
veut faire une seule Rome de tout le monde romain.
Tel est le vœu des plus grands monarques \ Le droit
naturel des nations, appliqué et autorisé dans les pro-
vinces par les préteurs romains, finit, avec le temps,
par gouverner Rome elle-même. Ainsi fut aboli le
droit héroïque que les Romains avaient eu sur les pro-
vinces ; les monarques veulent que tous les sujetç
soient égaux sous leurs lois. La jurisprudence romaine,
qui dans les temps héroïques n'avait eu pour base
1. Alexandre-le-Crand disait que le inonde n'était pour lui qu'une cité,
dont la citadelle était sa phalange. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 603
que la loi des Douze Tables, commença dès le temps
de Gicéron * à suivre dans la pratique l'édit du pré-
teur. Enfin, depuis Adrien, elle se régla sur Védit
perpétuel, composé presque entièrement des édits pro-
vinciaux par Salvius Julianus.
3. Les territoires bornés dans lesquels se resserrent
les aristocraties pour la facilité du gouvernement, sont
étendus par l'esprit conquérant de la démocratie; puis
viennent les monarchies, qui sont plus belles et plus
magnifiques à proportion de leur grandeur.
4. Du gouvernement soupçonneux de V aristocratie
les peuples passent aux orages de la démocratie, pour
trouver le repos sous la monarchie.
5. Ils partent de Y unité de la monarchie domestique,
pour traverser les gouvernements du plus x>eiit nombre ,
du plus grand nombre, et de tous, et retrouver Yunité
dans la monarchie civile.
§".
Corollaire. Que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux,
et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la
première ébauche de la métaphysique légale. — Comment chez les Grecs
la philosophie sortit de la législation.
11 y a bien d'autres effets importants, surtout dans
la jurisprudence romaine, dont on ne peut trouver la
cause que dans nos principes, et surtout dans le
1. De legibus.
604 PHILOSOPHIE
9* axiome [lorsque les hommes ne peuvent atteindre
le vrai^ ils s'en tiennent au certain].
Ainsi les maiicipations [capere manu) se firent
d'abord vera manu, c'est-à-dire, avec une force réelle.
La force est un mot abstrait, la main est chose sen-
sible, et chez toutes les nations elle a signifié la
puissance^ Cette mancipation réelle n'est autre que
X occupation, source naturelle de tous les domaines. Les
Romains continuèrent d'employer ce mot pour Yoccu-
pation d'une chose par la guerre ; les esclaves furent
appelées mancipia, le butin et les conquêtes furent
pour les Romains res mancipi, tandis qu'elles deve-
naient pour les vaincus res nec mancipi. Qu'on voie
donc combien il est raisonnable de croire que la man-
cipation prit naissance dans les murs de la seule ville
de Rome, comme un mode d'acquérir le domaine civil
usité dans les affaires privées des citoyens.
Il en fut de même de la véritable usucapio7i, autre
manière d'acquérir le domaine, mot qui répond à capio
cum vero usu, en prenant usus pour possession. D'abord
on prit possession en couvrant de son corps la chose
possédée ; 2^ossessio fut dit pour porro sessio. — Dans les
républiques héroïques qui selon krisioie n' avaient point
de lois pour redresser les torts particuliers, nous avons
vu que les revendications s'exerçaient ;:>ar une force,
par une violence véritable. Ce furent là les premiers
duels, ou guerres privées. Les actions personiielles
(condictiones) durent être les représailles jjrivées, qui
au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.
1. De là les -/zipo^soicu et les j^etoorovCai des Grecs : le premier mot désigne
Yimposition des mains sur la tète du magistrat qu'on allait élire; le second,
les acclamations des électeurs qui élevaient les mains. (Vico.)
DE L'HISTOIRE 60S
Les mœurs devenant moins farouches avec le
temps, les violences particulières commençant à être
réprimées par les lois judiciaires, enfin la réunion des
forces particulières ayant formé la force publique, les
premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique
que leur avait donné la nature, durent imiter cette
force réelle par laquelle ils avaient auparavant défendu
leurs droits. Au moyen d'une fiction de ce genre, la
mancipation naturelle devint la tradition civile solen-
nelle, qui se représentait en simulant un nœud. Ils
employèrent cette fiction dans les acta légitima qui
consacraient tous leurs rapports légaux, et qui devaient
être les cérémonies solennelles des peuples avant
l'usage des langues vulgaires. Puis lorsqu'il y eut un
langage articulé, les contractants s'assurèrent de la
volonté l'un de l'autre en joignant au nœud des
paroles solennelles qui exprimassent d'une manière
certaine et précise les stipulations du contrat.
Par suite, les conditions (leges) auxquelles se ren-
daient les villes, étaient exprimées par des formules
analogues, qui se sont appelés paces (de pacio), mot
qui répond à celui de pactu77i. Il en est resté un ves-
tige remarquable dans la formule du traité par lequel
se rendit Gollatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est
une véritable stipulation [contratto recettizdo) fait avec
les interrogations et les réponses solennelles; aussi
ceux qui se rendaient étaient appelés, dans toute la
propriété du mot, recepti. Et ego recipio, dit le héraut
romain aux députés de Gollatie. Tant il est peu exact
de dire que dans les temps héroïques la stipulation fut
particulière aux citoyens romains ! On jugera aussi si
l'on a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin l'An-
606 PHILOSOPHIE
cien prétendit donner aux nations dans la formule
dont nous venons de parler, un modèle pour les cas
semblables. — Ainsi le droit des gens héroïque du
Latium resta gravé dans ce titre de la loi des Douze
Tables : Si QUis nexum fagiet mangipiumque uti
LiNGUA NUNCUPASSiT iTA JUS ESTO. G'ost la grande
source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont
rapproché les lois athéniennes de celles des Douze
Tables, conviennent que ce titre n'a pu être importé
d'Athènes à Rome.
L'usucapion fut d'abord une prise de possession au
moyen du corps, et fut censée continuer par la seule
intention. En même temps on porta la même fiction de
l'emploi de la force dans les reveiidications, et les
représailles héroïques se transformèrent en actions per-
sonnelles; on conserva l'usage de les dénoncer solen-
nellement aux débiteurs. Il était impossible que l'en-
fance de l'humanité suivit une marche différente ; on
a remarqué dans un axiome que les enfants ont au
plus haut degré la faculté d'imiter le vrai dans les
choses qui ne sont point au-dessus de leur portée;
c'est en quoi consiste la poésie, laquelle n'est qu'imi-
tation.
Par un effet du même esprit, toutes les persouîies qui
paraissaient au forum étaient distinguées par des mas-
ques ou emblèmes particuliers (personx). Ces emblèmes
propres aux familles étaient, si je puis le dire, des
noms réels ^ antérieurs à l'usage des langues vulgaires.
Le signe distinctif du père de famille désignait collec-
tivement tous ses enfants, tous ses esclaves. Aux exem-
ples déjà cités joignons les prodigieux exploits des
paladins français, et surtout de Roland, qui sont ceux
DE L'HISTOIRE 607
d'une armée plutôt que ceux d'un individu ; ces pala-
dins étaient des souverains, comme le sont encore
les palatins d'Allemagne. Ceci dérive des principes de
notre poétique. Les fondateurs du droit romain, ne
pouvant s'élever encore par l'abstraction aux idées
générales, créèrent pour y suppléer des caractères
poétiques, par lesquels ils désignaient les genres. De
même que les poètes, guidés par leur art, portèrent les
personnages et les masques sur le théâtre, les fonda-
teurs du droit, conduits par la nature, avaient dans
des temps plus anciens porté sur le forum les per-
sonnes {personas) et les emblèmes \ — Incapables de
se créer par l'intelligence des formes abstraites, ils en
imaginèrent de corporelles^ et les supposèrent animées
d'après leur propre nature. Ils réalisèrent dans leur
imagination l'hérédité, hereditas^ comme souveraine
des héritages, et ils la placèrent tout entière dans
chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand
ils présentaient aux juges une motte de terre dans
l'acte de la revendication^ ils disaient hune fundum,
etc. Ainsi ils sentirent imparfaitement, s'ils ne purent
le comprendre, que les droits sont indivisibles. Les
hommes étant alors naturellement poètes, la première
jurisprudence fut toute poétique; par une suite de fic-
tions, elle supposait que ce qui n était pas fait Vêtait
déjà, que ce qui était né était à naître, que le mort était
vivant, et vice versa. Elle introduisait une foule de dé-
guisements, de voiles qui ne couvraient rien.ytfra ima-
ginaria; de droits traduits en fable par l'imagination.
I. La quantité prouve que persona ne vient point, comme on le prétend,
de personare. (Vico.)
(i08 PHILOSOPHIE
•Son mérite consistait à trouver des fables assez heu-
reusement imaginées pour sauver la gravité de la loi,
et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de l'an-
cienne jurisprudence furent donc des vérités sous le
masque, et les formules dans lesquelles s'exprimaient
les lois furent appelées carmina, à cause de la mesure
précise de leurs paroles auxquelles on ne pouvait ni
ajouter ni retrancher *. Ainsi tout l'ancien droit romain
fut un poème sérieux que les Romains représentaient
sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une
poésie sévère. Dans l'introduction des Institutes, Justi-
nien parle des fables du droit antique, antiqui juris
fubulas; son but est de les tourner en ridicule, mais il
doit avoir emprunté ce mot à quelque ancien juris-
consulte qui aura compris ce que nous exposons ici.
C'est à ces fables antiques que la jurisprudence romaine
rapporte ses premiers principes. De ces personse, de
ces masques qu'employaient les fables dramatiques si
vraies et si sévères du droit, dérivent les premières
origines de la doctrine du droit personnel.
Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les
gouvernements populaires, l'intelligence s'éveilla dans
ces grandes assemblées *. Les droits abstraits et géné-
1. Tite-Live dit, en parlant de la sentence prononcée contre Horace : Lex
horrendi carminis erat. — Dans VAsinaria de Plaute, Diabolus dit que le
parasite est un grand poète, parce qu'il sait mieux que tout autre trouver
ces subtilités verbales qui caractérisaient les formules, ou carmina. (Vico.)
2. S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il existât des philosophes, on
doit en inférer que le spectacle des citoyens d'Athènes, s'unissant par l'acte
de la législation dans Tidée d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida
Socrate à former les genres intelligibles, ou les universaux abstraits, au
moyen de l'induction, opération de l'esprit qui recueille les particularités
uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité.
Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les esprits des individus,
DE L'HISTOIRE 609
raux furent dits coiisistere in inteUectu juris. L'intel-
ligence consiste ici à comprendre l'intention que le
législateur a exprimée dans la loi, intention que désigne
le mot jus. En effet, cette intention fut celle des
concitoyens qui s'accordaient dans la conception d\m
intérêt raisonnable qui leur fût commun à tous. Ils
durent comprendre que cet intérêt était spirituel de
sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent
point sur des choses corporelles, nuda jura^ furent
dits par eux in inteUectu juris consistere. Puis donc que
les droits sont des modes de la substance spirituelle,
ils sont indivisibles, et par conséquent éternels; car la
corruption n'est autre chose que la division des par-
ties. Les interprètes du droit romain ont fait consister
passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l'idée non
passionnée de l'utilité commune. On l'a dit souvent, les hommes, pris sépa-
rément, sont conduits par l'intérêt personnel ; pris en masse, ils veulent la
justice. C'est ainsi qu'il en vint à méditer les idées intelligibles et parfaites
des esprits (idées distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en
Dieu même), et s'éleva jusqu'à la conception du héros de la PhilosophiCy qui
commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la définition vraiment
divine qu'Aristote nous a laissée de la loi : Volonté libre de passion; ce
qui est le caractère de la volonté héroïque. Aristote comprit la justice, reine
des vertus, qui habite dans le cœur du héros, parce qu'il avait vu la justice
légale, qui habite dans l'àme du législateur et de l'homme d'État, commander
à la prudence dans le sénat, au courage dans les armées, à la tempérance
dans les fêtes, à la justice particulière, tantôt commutative, comme au
forum, tantôt distributive, comme au trésor public, œrarium (où les impôts,
répartis équitablement, donnent des droits proportionnels aux honneurs).
D'où il résulte que c'est de la place d'Athènes que sortirent les principes de
la métaphysique, de la logique et de la morale. La liberté fit la législation, et
de la législation sortit la philosophie.
Tout ceci est une nouvelle l'éfutation du mot de Polybe que nous avons
déjà cité {Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin
de religion). Sans religion point de société, sans société point de philo-
sophes. Si la Providence n'eût ainsi conduit les choses humaines, on n'aurait
pas eu la moindre idée ni de science ni de vertu. (Vico.)
39
610 PHILOSOPHIE
toute la gloire métaphysique légale dans rexamen de
l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière
de dividuis et individuis. Mais ils n'ont point considéré
l'autre caractère des droits, non moins important que
le premier, leur éternité. Il aurait dû pourtant les
frapper dans ces deux règles qu'ils établissent : 1^ ces-
sante fine legis, cessât lex; ils ne disent point cessante
ratione ; en effet le but, la fin de la loi, c'est l'intérêt
des causes traité avec égalité ; cette fin peut changer,
mais la raison de la loi étant une conformité de la loi
au fait entouré de telles circonstances, toutes les fois
que les mêmes circonstances se représentent, la raison
de la loi les domine, vivante, impérissable ; 2" tempus
non est tnodus constituendi vel dissolvendi juris ; en
effet le temps ne peut commencer ni finir ce qui est
éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le
temps ne finit point des droits, pas plus qu'il ne les a
produits : il prouve seulement que celui qui les avait,
a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on dise que V usufruit
prend fin, il ne faut pas croire que le droit finisse pour
cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour
retourner à sa liberté première. — De là nous tirerons
deux corollaires de la plus haute importance. Premiè-
rement les droits étant éternels dans l'intelligence,
autrement dit dans leur idéal, et les hommes existant
dans le temps, les droits ne peuvent venir aux hommes
que de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont
été, qui sont ou seront, dans leur nombre, dans leur
variété infinis, sont des modifications diverses de la
puissance du premier homme et du domaiiie, du droit
de propriété, qu'il eut sur toute la terre.
Sous les gouvernements aristocratiques, la cause
DE L'HISTOIRE 611
(c'est-à-dire la forme extérieure) des obligations con-
sistait dans une formule où l'on cherchait une garantie
dans la précision des paroles et la propriété des
termes \ Mais dans les temps civilisés où se formèrent
les démocraties et ensuite les monarchies, la cause du
contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le
contrat même. Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le
pacte obligatoire, et par cela seul qu'on a voulu con-
tracter, la convention produit une action. Dans les cas
où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même
volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'alié-
nation ; ce ne fut que dans les contrats verbaux, comme
la stipulation, que la garantie du contrat conserva le
nom de cause pris dans son ancienne acception. Ceci
jette un nouveau jour sur les principes des obligations
qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les
avons établis plus haut.
Concluons : l'homme n'étant proprement qu intelli-
gence, corps et langage, et le langage étant comme l'in-
termédiaire des deux substances qui constituent sa
nature, le certain en matière de justice fut déterminé
par des actes de corps dans les temps qui précédèrent
l'invention du langage articulé. Après cette invention,
il le fut par des formules verbales. Enfin la raison
humaine ayant pris tout son développement, le certain
alla se confondre avec le vrai des idées relatives à la
justice, lesquelles furent déterminées par la raison
d'après les circonstances les plus particulières des
1. A cavendo, cavissœ; puis, par contraction, caussœ. (Vico.)
612 PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
faits ; formule éternelle qui nest sujette à aucune forme
particulière^ mais qui éclaire toutes les formes diverses
des faits, comme la lumière, qui n'a point de figure,
nous montre celle des corps opaques dans les moin-
dres parties de leur superficie. C'est elle que le docte
Yarron appelait la formule de la nature.
I
LIVRE V
RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS
LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES,
ARGUMENT
La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par Fauteur
à l'appui de ses principes étant empruntées à l'antiquité, la science
nouvelle ne mériterait pas le nom d'histoire éternelle de Vhuma-
nité, si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les
temps antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du
moyen âge. Il suit dans ses rapprochements sa division des âges
divin, héroïque et humain. Il conclut en démontrant que c'est la
Providence qui conduit les choses humaines, puisque dans tout
gouvernement ce sont les meilleurs qui ont dominé. (Il prend le
mot meilleurs dans un sens très général.)
Chapitre I. — Objet de ce livre. — Retour de l'âge divin.
— Pourquoi Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de
l'antiquité reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture ; carac-
tère religieux des guerres et des jugements, asiles, etc.
Chapitre IL — Comment les nations parcourent de nouveau
LA carrière qu'elles ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE
Éternelle des fiefs. Que l'ancien droit politique des Romains
SE renouvela dans le droit féodal. (Retour de l'âge héroïque.)
614 PHILOSOPHIE
— Comparaison 'des vassaux du moyen âge avec les clients de
l'antiquité, des parlements avec les comices. Remarques sur les
mots hommage, baron, sur les précaires, sur la recommandation
personnelle et sur les alleux.
Chapitre III. — Coup-d'œil sur le monde politique;, ancien et
MODERNE, considéré relativement au but de la science nouvelle.
(âge humain.) — Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle exté-
rieur, a fourni toute la carrière politique que suivent les nations,
passant de l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la
monarchie. — Conformément aux principes de la science nouvelle,
on trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies,
quelques démocraties, presque plus d'aristocraties.
Chapitre IV. — Conclusion. — D'une république éternelle
fondée dans la nature par la providence divine, et qui est
LA meilleure possible DANS CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.
C'est le résumé de tout le système, et son explication morale et reli-
gieuse.
DE L'HISTOIRE 615
CHAPITRE PREMIER
OBJET DE es LIVRE. — RETOUR DE L AGE DIVIN.
D'après les rapports innombrables que nous avons
indiqués dans cet ouvrage entre les temps barbares
de l'antiquité et ceux du moyen âge, on a pu sans
peine en remarquer la merveilleuse correspondance,
et saisir les lois qui régissent les sociétés lorsque,
sortant de leurs ruines elles recommencent une vie
nouvelle. Néanmoins nous consacrerons à ce sujet
un livre particulier, afin d'éclairer les temps de la
barbarie moderne^ qui étaient restés plus obscurs que
ceux de la barbarie aiitique , appelés eux - mêmes
obscurs par le docte Yarron dans sa division des
temps. Nous montrerons en même temps comment
le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa Pro-
vidence^ qui dirigeaient la marche des sociétés, aux
décrets ineffables de sa grâce.
Lorsqu'il eut, par des voies surnaturelles., éclairé et
affermi la vérité du christianisme contre la puissance
romaine par la vertu des martyrs, contre la vaine
616 PHILOSOPHIE
sagesse des Grecs par la doctrine des Pères et par les
miracles des Saints, alors s'élevèrent des nations
armées, au nord les barbares ariens, au midi les Sarra-
sins mahométans, qui attaquaient de toutes parts la
divinité de Jésus -Christ. Afin d'établir cette vérité
d'une manière inébranlable selon le cours naturel des
choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel ordre de
choses naquit parmi les nations.
Dans ce conseil éternel, il ramena les mœurs du
premier âge, qui méritèrent mieux alors le nom de
divines. Partout les rois catholiques, protecteurs de la
religion , revêtaient les habits de diacre et consa-
craient à Dieu leurs personnes royales. Ils avaient des
dignités ecclésiastiques : Hugues- Capet s'intitulait
comte et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne
remarquent en général que dans les actes anciens les
princes de France prenaient souvent les titres de ducs
et abbés, de comtes et abbés. — Les premiers rois
chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires
pour combattre les infidèles. — Alors revinrent avec
plus de vérité les pura et pia bella des peuples
héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs ban-
nières, et maintenant ils placent encore sur leurs
couronnes un globe surmonté d'une croix. — Chez
les anciens, le héraut qui déclarait la guerre, invitait
les dieux à quitter la cité ennemie [evocabat deos). De
même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever
les reliques des cités assiégées. Aussi les peuples
mettaient-ils leurs soins à les cacher, à les enfouir
sous terre; on voit dans toutes les églises que le lieu
où on les conserve est le plus reculé, le plus secret.
A partir du commencement du cinquième siècle, où
DE L'HISTOIRE 617
les barbares inondèrent le monde romain, les vain-
queurs ne s'entendent plus avec les vaincus. Dans cet
âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue vulgaire
ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les
Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent
à écrire d'actes dans leur langue qu'au temps de
Frédéric de Souabe et, selon quelques-uns, seulement
sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces nations
on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue
qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles
qui étaient ecclésiastiques. Faute de caractères vul-
gaires, les hiéroglyphes des anciens reparurent dans
les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes servaient
à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient
les droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tom-
beaux, sur les troupeaux et sur les terres.
Certaines espèces de jugements divins reparurent
sous le nom de purgations canoniques; les duels furent
une espèce de ces jugements, quoique non autorisés
par les canons. On revit aussi les brigandages hé-
roïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur
d'être appelés brigands ; le nom de corsale fut un titre
de seigneurie. Les représailles de l'antiquité, la dureté
des servitudes héroïques se renouvelèrent, et elles durent
encore entre les infidèles et les chrétiens. La victoire
passant pour le jugement du Ciel, les vainqueurs
croyaient que les vaincus n avaient point de Dieu, et les
traitaient comme de vils animaux.
Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité
et le moyen âge, c'est que l'on vit se rouvrir les asiles,
qui, selon Tite-Live, avaient été Vorigiiie de toutes
les 2^^^e7nières cités. Partout avaient recommencé les
618 PHILOSOPHIE
violences, les rapines, les meurtres, et comme la reli-
gion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis
du joug des lois humaines (axiome 31), les hommes
moins barbares qui craignaient l'oppression se réfu-
giaient chez les évêques, chez les abbés, et se met-
taient sous leur protection, eux, leur famille et leurs
biens ; c'est le besoin de cette protection qui motive
la plupart des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Alle-
magne, pays qui fut au moyen âge le plus barbare de
toute l'Europe, il est resté, pour ainsi dire, plus de
souverains ecclésiastiques que de séculiers. — De là
le nombre prodigieux de cités et de forteresses qui
portent des noms de saints. — Dans des lieux diffi-
ciles ou écartés, l'on ouvrait de petites chapelles où
se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres
devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles
furent les asiles naturels des chrétiens; les fid