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Full text of "Oeuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions ..., Volume 1"

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ŒUVRES 



DE 



RABELAIS 



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Paris . — T> iwgraiilù»! de V innin Dnlot frères, (ils et C*, rue Jacob, 56. 



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ŒUVRES 



DE 



RABELAIS 

COLLATI0N>'KES POUA LA PREMIÈRE FOIS 

SUR LES ÉDITIONS ORIGINALES 



ACCOMrAOEES DE NOTES NOUVEIJXS 
ET RAMENÉES 

A UNE ORTHOGRAPHE Qll FACILITE LA LECTIRE 

BIBN QVB CHOflSIK KXCi;.IJtlIVBMK]«T 

DANS LES ANCIENS TEXTES 
PAR 

MM. BURGAUD DES MARETS ET RATIIERY 



TOME PREMIER 




PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMTN DIDOT FRÈRES, FILS ET C» 

IMPRINEUBS DE l'INSTITIJT DE FRANCE 

rue Jacob , 56 
1857. 



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r'"^E 



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AVERTISSEMENT. 



L'édition que nous offrons au public se recom- 
mande : 

Par le texte; 

Par Torthographe. 

Le texte est inestimable, de haute gresse^ déprime 
cuvée. Nous pouvons le dire^ sans manquer à la mo- 
destie qui sied aux derniers arrivants: car il est corrigé 
par Rabelais lui-même. U n'y a point là de miracle. 
Le curé de Meudon n'est pas revenu de chez les morts, 
pour reco/er les passages et décider totUe coniroversie : 
nous avons seulement^ par curieuse leçon et méditation 
fréquente, rompu l'os et sugcé la substantifique moelle 
des principales éditions de son temps. Ce travail de 
simple collation ; tout le monde pouvait le faire; mais 



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VI AVERTISSEMENT, 

personne ne l'aYait fait. Buffon a dit : Le génie^ c'est 
la patience. Quel dommage que ce ne soit pas vrai. Foy 
de piéton, nous aurions du coup gagné notre brevet. 

Le lecteur appréciera,, par deux ou trois exemples, 
pris entre cent, la nature des corrections. 

Nous imprimons (page IM) que Gymnaste avait ha- 
bitué son cheval à ne craindre a les armes ny corps 
morts. )) Telle est la leçon de 1535, et de l'édition anté- 
rieure. Dans toutes les autres , armes s'est métamor- 
phosé en âmes. Un cheval qui a peur des âmes ! De- 
puis plus de trois siècles on prête au noble animal une 
superstition qu*ii n'a sans doute jamais eue. 

A partir de 1534, Rabelais est censé dire, en parlant 
d'un chevreuil : Les pieds droits de devant. Le Duchat 
s'est même chargé d'expliquer le phénomène. Nous 
avons préféré à l'explication la leçon de Nourry et de 
Marnef , qui disent simplement : Le pied droit. 

A la page 394, on lira deux lignes que, depuis 1534 
aussi, tous les éditeurs ont jugé à propos de sauter ^ 
comme des moutons de Panurge. Grâce à la legiereté de 
nos confrères, ruius trouvons par eserit et par doncques 
conséquence nécessaire debvons croire que sept^ cinqei 
un font dix sept. Ce n'est pas tout. Il s'agit A^oster ce 
que faisoit mal à l'estomac de Pantagruel. Les méde- 
cins lui font avaler comme pilules, des boules de cuivre 
se fermant et s'ouvrant à ressort et dans lesquelles on in- 
troduit les suppôis de M" Fify. Au moyen de l'omis- 
sion que nous avons signalée, trois paysans sont placés 
eùcinq boules, sans en éprouver aucun m al, 'p\xh(\\!i*\\% 
reparaissent bientôt s'escrimant avec leurs pasles et leurs 



y Google 



AVERTISSEMENT. m 

pioches. Dieu aidant, nous avons retrouvé dans Claude 
Nourry« non plus hjiHfeuseté d'arithmétique, mais ce qui 
vaut mieux, un paysan pour chaque boule, et nous 
voilà dispensés d'expliquer comment on peut mettre 
trais paysans en cinq boules. 

L'orthographe de notre édition ne nous a pas coûté 
moins de soins que le texte. 

En notre qualité de bibliophiles , d'hommes curieux 
des choses du passé, nous ne trouvons pas que la presse 
elle-même soit assez exacte pour reproduire les écrits 
de cette époque. La figure des lettres , leurs disposi- 
tions, leurs variétés de combinaisons pour représenter 
le même mot, tout cela nous paraît digne de respect 
comme des portraits d'ancêtres. La photographie devrait 
avoir le droit exclusif de nous en fournir dei images ; 
mais le plus grand nombre des lecteurs fait bon mar- 
ché de cette manie d'antiquaires : il a la faiblesse de 
vouloir des livres lisibles. Nous avons essayé de le satis- 
faire, sans nous compromettre. 

Vingt personnes m'ont adressé cette question : Re- 
produisez-vous la véritable orthographe de Rabelais? 
J'ai été plus d'une fois tenté de répondre à la manière 
de Panurge : Ei ubiprenvsP Où prenez-vous l'ortho- 
graphe de Rabelais? Dans ses manuscrits? -^ Sauf les 
inscriptions latines de Montpellier, on ne connaît de sa 
main que quelques lettres écrites deux oti trois cents ans 
après sa mor///— Dans les éditions faites de son vivant? 
— Il n'y en a pas qui se ressemblent. -- Dans l'une d'elles 
de préférence? Laquelle? La première en date, ou la 
dernière?— Toutes sontbariolées également. Veut-on un 



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Tiii AVERTISSEMENT, 

exemple entre mille? Au prologue de Gargantua, le 
mot /mi7(? revient quatre fois en six lignes : il est cons- 
tamment écrit, dans une même éditiony de deux, voire 
de trois manières différentes. L'orthographe de maître 
Alcofribas? C^est un prêtée; vous n'en saisirez jamais la 
forme, fussiez-vous plus fin que maislre Mouche. Dira- 
t-on que cette anarchie même est la loi de notre auteur, 
qu'il suivait le code des Thélémites : Fais ce que voudras» 
On peut parler ainsi de ses a^îïai^r^^ maisnondelui. 

Au commencement du seizième siècle, Tétymoiogie 
était fort à la mode; nos aïeux la poursuivaient à ou- 
trance. Quelque route qu'ils prissent, ils ne manquaient 
jamais de s'égarer. Tout chemin les menait où elle 
n'était pas. C'a été une sorte de péché originel qui nous 
a valu la perte des traditions orthographiques du moyen 
âge et ce déluge de formes bizarres, dont bon nombre 
s^abrite encore sous l'égide de l'Académie. Il faut cher- 
cher dans cette manie la cause des variétés d'orthogra- 
phe dont fourmillent les éditions de cette époque; et 
si ces variétés se présentent plus fréquentes chez Ra- 
belais que chez nul autre , la cause principale en est 
au grand nombre de reproductions de ses œuvres par 
des imprimeurs différents. 

Un bibUophile instruit, qui voudrait nous donner une 
idée, non de l'orthographe de Rabelais (c'est un mythe), 
mais de l'orthographe de tous ses imprimeurs, pourrait 
s'y prendre ainsi que je vais dire. Il publierait la plus 
ancienne édition connue de chaque livre, et en note il 
signalerait les variantes de texte et d'orthographe de 
toutes celles faites du vivant de l'auteur. Un pareil tra- 
vail ferait les délices des disciples de Nodier; une édi- 



vGooQle 



gi 



AVERTISSEMENT. ix 

tion critique ne peut admettre cette bigarrure. Nos 
devanciers l'ont bien senti; aussi ont -ils cherché à éta- 
blir une certaine uniformité; mais en suivant leur 
fantaisie ou un système. Le Duchat et Jobanneau se 
sont arrêtés tantôt à l'orthographe la plus compliquée^ 
tantôt à la plus simple : ils n'ont pris aucun soin d'évi- 
ter les anachronismes. Ainsi le premier écrira paour, il 
ha, il feut, au lieu de peur, il a, il fut , comme on lit 
dans Cl. Nourry^ dans Marnef^ etc. : mais il imprimera 
constamment avec s les pronoms Hz, quels, qui, sans 
une exception , sont terminés par z dans les éditions 
anciennes. 

Jobanneau fait de même : en outre» il affuble d*un 
malencontreux y les mots ^t^ aussi, ainsi; ses imparfaits 
sont en oys, non en ois; ses prétérits sont souvent en 
arent^ à la troisième personne du pluriel. 

Le quinteux de TAulnaye s'est attaché aux formes les 
plus bizarres^ les plus confictes en babouyneries ; et 
comme les éditions anciennes n*en contenaient pas assez 
à son gré^ il s'est mis à en fabriquer un bon nombre. 
Yxiiv^ profit, prqfict, proffict, prouffict, son choix sera 
bientôt fait^ il prendra le dernier^ quoique le plus rare. 
Ung pour un ne se trouve dans aucune édition des 3% 
4* et S<* livres : il se rencontre dans quelques éditions 
des deux premiers : vite il mettra des ung partout^ 
comme Le Duchat et Jobanneau. Il écrit constamment : 
Respondist avec s au prétérit^ ce qui ne se voit qu^à 
l'état de faute dans les vieux textes. Les prétérits en 
arent (esiimarent, au lieu de estimèrent) ont pour lui, 
comme pour Jobanneau , un charme inexprimable. Or^ 
ces prétérits, combien sont-ils ,^ ,— Un contre mille dans 



vGooQle 



igl, 



X AVERTISSEMENT. 

les éditions anciennes, el nous avons ia certitude qu'ils 
ne viennent pas de Rabelais. Si de TAulnaye a eu la pen- 
sée de rendre notre auteur illisible, il n'a pas trop 
mal réussi. 

Je fais peut-être un jugement téméraire ; mais je 
soupçonne fort mes questionneurs d^avoir pris son or* 
thographe pour celle de maître François. 

Quant à la nôtre , nous l'avons choisie , nous ne l'a- 
vons pas faite; elle s'appuie sur des recherches et 
non sur un système. Nous nous permettons une seule 
licence, celle de distinguer, d'après l'usage actuel, les 
lettres I et J, U et V, comme on le fait pour les auteurs 
latins, comme on le fait pour les auteurs du siècle de 
Louis XIV, comme l'ont fait Le Duchat et Johanneau. 

A cette innocente exception près, nous n'admet- 
tons pas, pour un seul mot , une forme, un signe qui 
ne se trouvent dans une édition de quelque œuvre de 
Rabelais, depuis le Pantagruel de CI. Nourry, jusqu'à 
l'édition en quatre livres de 1553 (époque présumée de 
la mort du curé de Meudon) : nous accordons toujours 
la préférence à la forme adoptée par l'Académie, ou, si 
elle nous fait défaut, à celle qui s'en rapproche le 
plus. 

Nous n'adoptons pas une seule élision sans l'avoir 
rencontrée dans une édition contemporaine de l'auteur. 

L'accord du participe avec que régime était autrefois 
facultatif : nous le maintenons quand nous le trouvons, 
sans jamais l'étendre d'un cas à un autre. 

Le participe présent se rencontre souvent avec la 
forme féminine ou avec celle du pluriel. Nous nous 
gardons bien alors de lui enlever une seule lettre. 



vGooQle 



gl 



AVERTISSBMKIST. ^, 

Nous écrivons alternativement au et on. La première 
forme a notre préférence ; mais nous ne la donnons 
que dans les cas où une ancienne édition nous Toffre. 

Le lecteur verra que nous ajoutons une s au pluriel 
des mots terminés en é et que nous adoptons éiy non 
es. Ce n'est point un anachronisme. On trouve cette 
forme dans les éditions du temps. Elle est très-fré- 
quente dans l'édition de Dolet, qui a même recom- 
mandé spécialement la règle. 

Ce qu'il nous a fallu de temps et de travail pour ac** 
complir^ d'une manière bien imparfaite, la tâche que 
nous nous étions imposée, loin de nous en vanter, 
nous n'oserions jamais le dire. Sans les encouragements 
éclairés de notre excellent et savant éditeur M. A. F. 
Didot, qui a parfaitement accueilli et soutenu notre 
idée, jamais l'entreprise n'eût été menée à fin. 

Maintenant la critique décidera si nous avons résolu 
le problème de faciliter la lecture de Rabelais, sans 
porter la plus légère atteinte au texte et à la grammaire 
de répoque , sans nous rendre coupables de ces ana- 
chronismes orthographiques si fréquents dans les édi- 
tions modernes. Les conseils nous flatteront autant que 
les éloges. 

Nos notes ont eu l'honneur d'être un peu guabelées, 
avant même de se montrer. Nous regrettons qu'un spi- 
rituel écrivain nous ait crus capables de fabriquer une 
nouvelle clef allégorique, ou même de nous servir des 
anciennes* Rabelais nous aurait prémunis contre la 
manie de la glose, en supposant qu'elle eut été de notre 



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xh AVERTISSEMENT. 

goût. Nos recherches n'ont porté que sur les choses 

explicables. 

5* en lieu â^ obtenir les encouragements pourpensés , 
nous ne faisons qu'exciter dans l'autre monde Vire du 
grand Alcofribas y et dans celui-ci, les plaisantes mo^ 
quelles des grabelews, nous dirons, l'oreille un peu 
basse : Par saint Guodegrin! ce n^était pas la peine 
de tant chercher. 

BUBGAUD D£S MaaETS. 



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NOTICE BIOGRAPHfQUE 

SUR RABELAIS. 



Ce qu on sait de certain sur la vie de Rabelais se borne à bien 
peu de chose, et Ton a suppléé à Tabsence des faits par une foule 
d^aneodotes fausses, absurdes ou suspectes; aussi nous pique- 
rons-nous plutôt de retrancher que d'ajouter à ce qu*ont dit nos 
prédécesseurs; nous viserons moins à produire des documents 
nouveaux qu'à discuter ceux qu'on connaît déjà, pour en tirer 
des conséquences différentes. En effet, la légende s'est étendue 
des personnages du roman jusqu'à l'auteur lui-même^ et Rabe- 
lais est devenu , sous la plume de ceux qui ont écrit sa vie , un 
être presque aussi fantastique que Gargantua ou Pantagruel. 
Faire justice de ces fables ridicules, replacer dans la réalité des 
faits, dans le milieu où il vécut, l'homme que Ton a presque 
toujours envisagé à travers les conceptions bizarres de sa fiction 
romanesque, telle est la tache que nous nous sommes imposée. 

Nous voyons commencer à sa naissance l'incertitude qui règne 
sur une partie de sa vie. D'après l'indication la plus générale- 
ment adoptée, il serait né en 1483 , comme le plus grand artiste 
de la renaissance, Raphaël, comme l'apôtre de la Réforme , 
Luther. Ainsi que Tun de ses plus récents biographes, M. Paul 
Lacroix , dont nous aurons quelquefois à contester les asser- 
tions, mais dont les nombreuses recherches nous ont souvent 
été utiles , nous pensons que cette date doit être avancée de 
I. b 



vGooqIc 



igl, 



XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE 

plusieurs années. Nous donnerons plus loin nos raisons. C'est 
dans cette plantureuse province de Touraine ^ , c'est à Chinon, 
patrie d'Agnès Sorel, que l'auteur de Gargantua vintau monde. 
Il était le dernier de plusieurs frères, et son père, Thomas 
Rabelais , exerçait dans cette ville la profession d'apothicaire , 
ou, suivant les autres, d'aubergiste, à l'enseigne delà Lamproie. 
Ce qui est certain , c'est que celut-ci possédait à Chinon une 
maison qui , du temps de l'historien de Thou , était devenue 
un cabaret ', et, aux environs, le clos de la Deviniëre, re- 
nommé pour l'excellent vin pineau qu'il produisait. 

Près de là, au village de SeuUy, était une abbaye où le jeune 
Rabelais fut mis en pension vers l'âge de dix ans. Voyant qu'il 
n'y apprenait rien, on l'envoya au couvent de la Baumette, fondé 
par René à un quart de lieue d'Angers, ou, suivant d'autres, à 
l'université de celte dernière ville. Il n'y profita guère plus , 
dit-on, et le seul fruit qu'il parait avoir retiré de son séjour en 
Anjou fut sa liaison avec les frères Dubellay,. qui devaient un 
jour s'élever aux plus hautes dignités de l'État et de l'Église. 
Avec son earactère et ses goûts, on a peine à s'expliquer com- 
ment, sans une volonté formelle de la part de ses parents ^ , il 

1 La t«rra molle e liela e dileltosa 

Simili a se g)i abitator produce. 

Tas«o, Gitnu. hb«r, 

' Cette drconstance hispira à de Thon des vers Utou agréaUeneai 
imités par le tradacteur français de ses Mémoires : 

Ainsi Baeebus, dieu de la joie. 

Qui régla toujours mon destin, 

Jusqn'en Tautre monde m'envoie 

De quoi dissijier mon chagrin. 

Car de ma maison paternelle 

Il Tient de faire un cabaret 

Où le platdr se renouvelle 

Eutre le blanc et le clairet. 

Les jours de fête on s'y régale : 

On y rit du soir au matin. 

Dans le jardin et dans la salle 

Tout Chinon se trouTe en festin. 

\A rhocen dit sa chansonnette, '^_^ 

Là le plus sage est le plus fou 

Et danse au son de la musette 

Les plus gais branles du Poitou, etc. 

» Çordigerum esse 

Vult pater. 

F. Rahelœaii Gesta, daus le Fîoretum philosophicum d'Antoine Leroy. 



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SUR RABELAIS. xv 

eût pu se décider à embrasser Tétat monastique et surtout à 
entrer dans un ordre mendiant. 

Ce fut chez les cordeliers de Fontenay-le-Comte, en Poitou , 
qui, ditColietet ' , « faisaient vœu d'ignorance encore plus que de 
religion, ^* que Rabelais fit son noviciat et passa successivement 
par tous les degrés du sacerdoce jusqu'à la prêtrise, qu'il aurait 
reçue en 151 1 suivant Pierre de Saint-Romuald *. De ce séjour 
datent deux sentiments fortement enracinés chez lui : Tamour 
des lettres et la haine des moines. ÎI y refit ses études négli- 
gées, et s'éprit d'une vive passion pour ces auteurs de la Grèce 
et de Rome qui renaissaient alors de toutes parts , pour cette 
science encyclopédique ' dont on trouve les traces dans ses ou- 
vrages et qui était alors le mot d'ordre de tous les esprils af- 
famés de savoir. H est probable qu'il joignit dès lors à cette étude 
celle de nos vieux auteurs français : romans de chevalerie , 
Ronutn de la Kose, Pafhelln, Villon, Crétin et toute cette litté- 
rature de la fin du xt* siècle ou du commencement du xti* , 
si fortement empreinte du vieil esprit gaulois, dont notre au- 
teur devait être l'un des représentants les plus complets. 

Un cordelier qui s'adonnait aux sciences profanes , au grec 
surtout, étude encore suspecte, devait aisément passer parmi ses 
compagnons pour un faux frère, pour pis encore V On a peine 
à s'imaginer quelle furieuse opposition Vhellénlsmef comme on 

Cet opascale, imprimé à Paris en 1649, în-4**, renferme des détails cu- 
rieux sur Rabelais. L'auteur, descendant d'Adrien Leroy, qui ayait été 
attaché au cardinal Dubellay, se retira pendant la Fronde il Meudon , 
oÈi il composa cet ouvrage dans le cabinet même que Rabelais avait au- 
trefois habité. On y retrouve la plus grande partie des matériaux qtl'it 
fit entrer depuis dans ses Raèeltesina Elogia , manuscrit latin de la 
Bibliothèque impériale, in-fol., n** 8704 , dont Bréqnigny a donné «ne 
analyse, Notices des mss., V, 132. 

* Histoire des poètes fiançais, mss. de la bibliothèque du Louvre. 

3 Trésor chronologique, 1642-47, 3 viil. in-fol., à Tanoée 1663. 

' 'H IyxvxXoç naidtia, or&tcularis sdentiaf telles sont les expres- 
noDS dont se sert Bodé pour caractériser le genre d'étndes auquel se H- 
Traient Rabelais et les savants de cette époque. 

4 Grseum fi proAtari andeat, hen mImc* 
Vulgi judicio proximus hwresi 

Die«ftur vel iniquior. 

Steph. DoleU Ëpigumm. Uk. I , p. 14. 



vGooQle 



Igl, 



xvi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

l'appelait alors, rencontrait dans le clergé au commeucemeul du 
XVI* siècle. L'érudition était accusée de favoriser la révolte de 
rintelligence, et la langue grecque, sa plus haute expression, 
qui livrait à l'esprit d'examen les monuments de la primitive 
Église, devait être l'objet d'une suspicion toute particu- 
lière. D'ailleurs la renaissance des études grecques coïncidait 
avec la première introduction en France des doctrines du luthé- 
ranisme, et le clergé prétendait que cette coïncidence n'était pas 
purement fortuite. In maximis opinionum procellis, dit Leroy 
dans sa Vie de Budé, ingens grxcx linguas conflata erat invidia, 
quod haïuim stirps et semen omnium malorum videi^etur. Va- 
rillas fait d'Amyot un franc hérétique, et il ajoute qu'il 
l'était devenu à force d'étudier le grec. « C'était , dit-il , une 
véritable contagion pour tous ceux qui s'adonnaient à cette 
4tude. » 

Les chefs des communautés religieuses s'étaient mis à la tète 
de cette croisade contre les lettres , et Budé nous apprend que 
précisément les franciscains se faisaient remarquer parmi les 
plus acharnés '. C'est dans ces circonstances que, vers l'année 
1523, des perquisitions faites par ordre supérieur dans la cellule 
de Rabelais et dans celle de Pierre Ami, le seul à peu près ^ dans 
la communauté qui partageât ses goûts studieux, amenèrent la 
découverte de livres grecs, qui furent confisqués par le chapitre. 
Pour tout dire, il est permis de présumer, d'après un passage 
d'une des lettres de Budé à Pierre Ami , dont nous parlerons 
plus loin, que parmi ces volumes se trouvaient quelques écrits 
Ihéologiques d'Érasme, qui faisaient alors grand bruit et qui , 
suspects de favoriser les erreurs de Luther , étaient particuliè- 
rement en butte aux antipathies des théologiens de l'ordre de' 
Saiut'François ^, Les deux amis furent dépouillés de leurs livres 
et de leurs papiers, privés des moyens de se livrer cà leurs études 



* £udœi Epistolœ, Paris, 1574, in.4°, p. 137. 

' Pour être juste il faut encore nommer « le noble Ardillon , » qui 
devint pins tard abbé de Fontenay-Ie-Comte, et un autre moine dont 
Budé, ibid,, p. 50, associe le nom (en grec ^iveroç) à ceux de Pierre " 
Ami et de Rabelais. C'est peut-être le même que Finetius, ami de 
Dolet. 

3 Budœl Epistoîœ, p. 136. 



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SUR RABELAIS. xvii 

chéries , mis au secret ; et peut-être la persécution aurait-elle 
été plus loin s'ils n'avaient prévenu par la fuite ' les mauvais 
traitements qui les menaçaient. Réfugiés ensemble ou séparé- 
ment dans quelque autre maison de leur ordre * , malades de 
tourment et d'inquiétude ^ , ils attendirent que l'orage se calmât 
et qu'il leur vint quelque secours du dehors. 

En effet , telle était l'espèce de franc-maçonnerie qui régnait 
alors entre les adeptes de la science , quels que fussent du reste 
leur pays ^ leur position sociale > leurs croyances même, que 
frère François, grâce à l'esprit communicatif et à la joyeuse 
humeur qu'il savait allier aux études les plus sérieuses , avait , 
du fond de son cloître, noué des relations avec plusieurs per- 
sonnages assez considérables de la province et même de la cour. . 
C'étaient, à Fontenay même , plusieurs membres de la famille 
Brisson, qui, dit Colletet, « l'excitaient à jeter le froc aux orties 
pour Jouir avec plus de liberté de sa conversation divertis- 
sante ; > André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage, « le 
bon, le docte, le sage, le tant humain, tant débonnaire et équi- 
table Tiraqueau; » c'était enfin le savant Budé, que ses fonc- 
tions de maître des requêtes suivant la cour amenaient souvent 
en Touraine. 

Depuis quelque temps Pierre Ami avait fait connaître Rabe- 
lais à Budé, avec lequel il était en correspondance ; et celui-ci 
ne manquait pas, dans chacune de ses lettres au premier de ces 

* Cela résulte non •seulement de la lettre de Budé à Rabelais où il lui 
dit: Moleatiàaffici prœvenistia a sodalitatis primoribus, p. 142, mais 
encore du passage de Rabelais lui-même, au chapitre 10 du liv. III de 
Pantagruel, où il représente Pierre Ami « explorant les sorts Virgi- 
liadbs, pour sçavoir s'il eschapperoit de Tembusche des farfadets, et 
rencontra ce vers : 

Heu ! fiigc crudeles terras, fiige littus avarum. 

Puis eschappa de leurs mains sain et saulve. * 

' Budé , dans la lettre que nous venons de citer, s'excuse de n'avoir 
pas écrit plus tôt aux deux amis , parce qu*il ne savait pas où se trou- 
vait alors Rabelais (6; y^ flYVOovv ô-reou <sh tote xaTwvtei;), ni dans 
quelle maison de leur ©.'dre (èv TÎvi Tcotè twv étaipeiwv v{J.o)v) Pierre 
Ami pourrait résider pour le moment. 

^ " Audivi enim a narrant?bus qncmadmodum paulo ante qnidem lan- 
guidius dispositus fueras pree vexatione et angustia. » Ibid.^ p. 139. 



vGooqIc 



igl, 



xviii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

religieux, d'ajouter un mot flatteur pour le second. » Saluez 
de ma part votre frère en religion et en science , Rabelais '. — 
Adieu, et saluez quatre fois en mou nom le gentil et savant Ra- 
belais, ou de vive voix, s'il est près de vous, ou ^par missive , 
s'il est absente » Cependant Rabelais aurait voulu recevoir per* 
sounellement une lettre du savant helléniste, lettre qu'Ami lui 
promettait toujours, et qu'il lâchait lui-même de provoquer 
par des épitres badines, à grand renfort de grec et de latin. Dans 
Tune d'elles, qui ne nous est pas parvenue, mais dont Budé, 
dans sa réponse, a reproduit le sens et probablement les termes, 
il parlait d'intenter à Pierre Ami une action de dolo malo, l'ap- 
pelant ami trompeur, amkum dolosum, qui s'était vanté d'un 
crédit qu'il n'avait pas, et l'accusant de l'avoir mystifié, lui, 
homme simple et sans malice, en le comprom^ettant auprès 
d'un personnage orgueilleux qui, depuis six mois, dédaignait 
de répondre à se& avances ^. C'est à cette plaisanterie que Budé 
répond enfin sur le même ton, rendant grec pour grec et latin 
pour latin à Rabelais, qu'il félicite de son habileté dans les deux 
langues ; mais il lui reproche, au nom du grand saint François, 
son patron et celui de son ordre, d'avoir manqué à la diarité, 
l'un des premiers devoirs de sa profession, puisque si par ha- 
sard lui, Budé, n'avait pas fait honneur aux promesses de 
P. Ami, celui-ci restait exposé à une action criminelle dont la for- 
mule était déjà toute dressée. Ace propos, entrant dans la thèse 



' I6id., p. 48. 

» I6id., p. 140. 

^ « Epistola vero tua, ntriusqne linguœ peritiam'singularem redolens, 
ut tnilii jucnnda fuit et grata, nescio quid sinistr» in me snspiciuncnlse 
prae se ferre videtnr, ut quidem in illa aciionis de dolo malo forniuiain 
concepisti, quant in Petrum Amicum sodalem tuum Franeiseanam inten- 
disse te dieis ; ob id scilicet quod imposturam fecerit homini tibi sim- 
pliei et incauto : nescio quid de me spondens quod nec tu futumm pote* 
ras tum coniidere, nec postea experimento verum esse cognoyisii, nimi- 
rum dolosum amicum esse censens , quum hominem te çiXdicXovv xal 
ev^Or], sciens prudensque, quo tibi incommodaret , in hominem me çi- 
XoXa^lova obtruderit ; qui quantum ipse jam hune mensem aut etiam sex- 
tum lileras tuas fastidio habuerim ac contemptui. » Cette lettre, qui doit 
être de 1521, ne se trouve que dans Tédition des Budœi'Epistolœ ex 
officiiîa Badii, \b22, in-8°. 



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SUR RABELAIS. xit 

de droit romain , que Rabelais s'était amusé à développer, il lui 
démontre doetement qu'il avait suivi une marche tout à fait 
vieiease « Ai-je besoin de vous rappeler, à vous qui avez étudié 
le droit {quijuris studiosus/uisti), qu'il fallait d'abord essayer 
de l'action civile, ex stiptdatu, etqueTédit d;i préteur n'ac- 
corde que snbsldtairement l'exception doH malt, etc. » Piiis, 
pour rendre, dit-il, la pareille à son correspondant, il ajoute 
en grec : «< Que votre compagnon soit donc tout d'abord mis 
hors de cause, et que le procès entier retombe sur moi. Vous 
vous étonnez, en jeune homme qui ne doutede rien, que je n'aie 
pas aussitôt répondu àl'appel fait par vous, et vous prenez feu, 
Yons disant méprisé par moi. Mais ne fallait il pas préalable- 
ment vous assurer que ce grand grief était fondé, savoir si des 
oecQpations ou une maladie ne m'avaient pas empêché de vous 
écrire, etc. » 

Les biographes qui ont pris an sérieux la querelle de P. Ami 
et de Rabelais et les savantes plaisanteries de Budé auraient dû 
être avertis de leur erreur par la phrase qui suit immédiate- 
ment le long passage que nous venons d'analyser : « Jusqu'ici 
fai parlé en badinant , voulant répondre sur le même ton atout 
ce que vous m'avez écrit dans ce style, avec l'intention, je le 
soppose, de me soutirer une lettre *. >» Enfin Budé termine par 
quelque mots plus sérieux sur son âge et ses occupations, qui 
ne lui permettent plus d'apporter à ces choses de la science, 
qu'il aimera toujours, le même loisir et la même ardeur. 

Tels étaient les rapports de Budé avec nos deux amis lorsqu'il 
apprit ce qu'ils avaient souffert powr l'amour du grec^ : on peut 
joger de sa douleur et de son indignation. Voici comment elles 
s'exhalent', en exclamations classiques dans une lettre * à 
P. Ami : « O Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte con- 
grégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue 
jusqu'à moi ? J'apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à 
cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous êtes 

' «Hactenns jocaium me putato, pariaque facere yoluisse cum ii$ 
qoae tu (ut opinor) jocabunde scripsisti, elicere a me epistolam cupiens.» 

^ Qui qnidem malta et atrocia passos sis gratia amoris graecarnm 
fiterarum. » Budœi Epistolœ, p. 139. 

' /iJ/rf., p. 133et8. 



vGooqIc 



igl, 



XX NOTICE BIOGRAPHIQUE 

inquiétés et vexés de mille manières par vos frères, ces ennemis 
jurés de toute littérature et de toute élégance. funeste délire 1 
ô incroyable égarement ! Ainsi ces moines grossiers et stupides 
ont poussé l'aveuglement jusqu'à poursuivre de leurs calomnies 
ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer 
la communauté tout entière!... Nous avions déjà appris et vu 
de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée, nous savions 
qu'ils nous avaient attaqué nous-méme, comme le chef de ceux 
qu'avait saisis, comme ils le disent, la fureur de l'hellénisme, 
et qu'ils avaient juré d'anéantir le culte des lettres grecqiras, 
restauré depuis quelque temps à l'éternel honneur de notre épo- 
que... Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la 
mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, 
vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations 
vers la science universelle... Mais j'ai appris que ces tribulations 
avaient cessé depuis que vos persécuteurs avaient su qu'ils se 
mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi 
lui-même. Ainsi vous êtes sorti à votre honneur de celte épreuve, 
et vous allez, je l'espère, vous remettre au travail avec une nou- 
velle ardeur. » La lettre à Rabelais ' est conçue dans des termes 
analogues et renferme aussi, avec des témoignages de vive sym- 
pathie pour les maux qu'ils avaient soufferts, des félicitations de 
ce que ces maux avaient eu un terme : « J'ai reçu, d'un des plus 
éclairés et des plus humains d'entre vos frères, la nouvelle qu'on 
vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous 
arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à voire 
irauquillité premières. » 

Ces hommes en crédit qui s'étaient interposés entre les deux 
moines et leurs supérieurs étaient évidemment Tiraqueau et 
Budé lui-même, usant de leur influence de magistrat et de fonc- 
tionnaire approchant de la personne du roi. 

On connaît les griefs des moines de Fontenay-le-Comte, la 
mesure des persécutions exercées envers Rabelais et son ami, la 
manière dont ils y échappèrent. Parlerons-nous maintenant des 
épisodes burlesques ou tragiques dont les biographes ont cru 
devoir illustrer le séjour de Rabelais dans ce couvent ; des espiè- 
gleries sacrilèges qu'ils ont prêtées à un homme de près de qua- 

• ràiil., p. 140 et 8. 



vGooQle 



Igl 



SUR RABELAIS. xxi 

rante ans, engagé dans les ordres sacrés, qui, ainsi qu'il Ta dé- 
claré « vaquait souvent au saint ministère de l'autel,» occupé 
d'ailleurs des études les plus sérieuses et les plus multipliées, 
qui put bien, comme on l'a dit, «c jeter aux orties »» l'habit de 
Saint-François, mais non le traîner dans la boue, pour ne rien 
dire de plus ? Parlerons-nous davantage de cette prétendue que- 
relle avec Pierre Ami, plaisanterie d'hommes graves prise au sé- 
rieux par des biographes trop légers; enfin de cette scène fan- 
tasmagoiique, réminiscence de la Religieuse de Diderot et du 
Moïm de Lewis, où Von a représenté « le lieutenant général de 
FoDtenay se rendant, au nom du roi, avec les principaux habi- 
tants de la ville aux portes de l'abbaye, qu'il fait ouvrir de 
force, et Rabelais trouvé dans une des oubliettes de la pieuse 
maison, où il serait mort en peu de temps ^ ? » 

Ce qui est certain, c'est que les amis de Rabelais comprirent 
qu'il y avait décidément incompatibilité entre lui et les ordres 
mendiants. Ils songèrent à lui assurer les avantages d'une règle 
plus douce, et, vers l'année 1524, frère François obtint du pape 
Clément VII un induit qui l'autorisait à passer dans l'ordre de 
Saint-Benoit et à entrer dans l'abbaye de Maillezais avec le ti- 
tre et l'habit de chanoine régulier, et la faculté de posséder des 
hénétices. Mais, soit que l'ordre des bénédictins, où les études 
ne furent organisées que par l'institution de la congrégation de 
Saiot-Maur en 1618, n'offrît alors guère plus de ressources 
que les autres à un esprit cultivé, soit plutôt que le caractère de 
Rabelais répugnât à toute espèce de règle, on le voit bientôt, 
« sans la licence de ses supérieurs » (c'est lui-même qui l'avoue 
dans sa supplique à Paul III, dont nous parlerons plus tard), 
quitter le couvent de Maillezais, prendre l'habit de prêtre sécu- 
lier et courir le monde {per seculnm dru vagari) , tantôt exer- 
çant la médecine dans les maisons de son ordre et ailleurs, tan- 
tôt disant la messe, les heures canoniques et les autres divins 
offices à l'occasion (et in altaris ministerbo ministrando,'ac ho- 
ras canonicas et alla divina officia alias forsan celebrando) ; 
enfin encourant par cette vie vagabonde la double flétrissure de 



* Voy. la plupart des biograpliies de Rabelais , et notamment celles 
de MM. Paul Lacroix et Eugène Noël. 



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xxn NOTICE BIOGRAPHIQUE 

rirrégularité et de l'apostasie {apostasix maeulam ae irt'egtdor 
ritatis et infamiw ita va-gabundus incurrit). » 

Oa voit que Rabelais se jugeait lui-même assez sévèrement. 
Cependant il ne faudrait pas que ces expressions, conformes à 
la rigueur des règles canoniques et naturelles d'ailleurs alors 
qu'on s'adressait au chef des fidèles pour en obtenir indulgence 
et pardon, abusassent sur la véritable position de Rabelais. 
Cette position, fausse sans doute, n'avait cependant rien , dans 
les mœurs du temps, d'absolument choquant, non-seulement 
pour les gens du monde, mais même aux yeux des eeclésiasti- 
(^ues, puisque nous voyons Rabelais, immédiatement après cette 
sortie irrégùlière du couvent de Maillezais, accueilli chez l'évè* 
que même du diocèse, Geoffroi d'Estissac , son camarade d'étu- 
des à la Baumette, en attendant un bénéfice qu'on lui faisait 
espérer. Ce prélat, grand seigneur et lettré,' se plaisait à réunir, 
dans son château de Ligugé, une société choisie d'ecclésiasti* 
ques, d'hommes du monde et de savants. De ce nombre était 
Jean Bouchet, procureur à Poitiers, auteur des Annales d'Aqui- 
taine et d'un grand nombre d'autres ouvrages. On a une Épistre 
de maisire François RabelcUs, homme de grans lettres grecques 
et latines, à Jehan Bouchet, traictant des ymaginations qu*on 
peut avoir attendant la chose désirée^ (il lui avait écrit au 
nom du maître de la maison pour presser son retour à Ligugé); 
et une Épistre responsifve dudict Bouchet audict Ràbdays, ooit- 
tenant la description d'une belle demeure, et louanges de mes- 
sieurs d'Estissac, Elles sont curieuses l'une et l'autre en ce 
qu'elles font connaître le genre de vie qu'on menait à Ligugé, 
séjour riant et tranquille, espèce d'abbgye de .Thélème si Ton 
veut, mais décente et digne d'un évéque, où la bibliothèque te- 
nait plus de place que la cuisine/ et dont on a bien gratuite- 
ment voulu faire un rendez-vous de libertins et de grossiers 
matérialistes.' 

Jean Bouchet, après avoir constaté en deux mots qu'on trouva 
à Ligugé 

Les bons frnictx et bons vins 
Que bien aymons entre noos Poictevius, 



' Voy. notre édition, t. I, p. 199. 



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SUR RABELAIS. xxiii 

ajoute que, ce qui vaut mieux encore , 

C'est la bonté du révérend évéque 

De Maillezais , seigneur de ce beau lieu , 

Partout aymé des honames et de Dieu, 

Prélat dévot , de bonne conscience , 

Et fort sçavant en divine science , 

En canoDÏcqae et en humanité ; 

Non ignorant cette mondanité 

Qu'on doibt avoir entre ks reys et princes 

Pour gouverner villes, cites, provinces. 

, A ce moyen il ayme gens lettrez 
En grec, latin et franooys bien estrez 
A diuiser d'bystoire ou théologie 
Dont tu es Tung; car en toute cWrgie 
Tu es expert. A ce moyen te print 
Pour le seruir, dont très graut heur te vint, 
Tu ne pouuoys treuuer meilleur seruice 
Pour te pourveoir bientoust de bénéfice. 

Cest dans cette agréable retraite que Rabelais reprit Icf cours 
de s« études encyclopédiques, tantdt travaillant dans sa petite 
dtambre et dans sou lit *, habitude à laquelle il est fait allusion 
dans Pantagruel; tantôt errant sur les bords du Glain i douce 
rivière, » que devait célébrer plus tard Vauquelin de la Fres- 
Daie et qui vit sans doute plus d'une fois Rabelais rêver ou her- 
boriser le long de ses rives. « Passans par quelques prés on autres 
iieux herbus, visiloient les arbres et plantes, les conférans avec 
les livres anciens qui en ont escrit, comme Théophraste, Diosco- 
rides, Mariaus^ Pline, Nicander, Macer, Galieu ; et en empor- 
toient leurs mains pleines au logis; desquelles avoit la charge 
ua Jeune page nonuné Rhizothome ; ensemble des marrochons, 
des pioches, des cerfooettes , bêches, tranches et autres instru- 
Délits requis à bien arboriser '. » 

Eo effet, c'est vers cette, époque que, parmi cette multitude de 

* VÉpitre de Rabelais à Boacbet se termine ainsi : 

A Ligugé , ce matin , de septembre 
Sixième jonr, en ma peUte cbambrei 
Que de mon lict Je me renouvellays 
Ton tervUeur et ara y Kabelàii. 

* Gargoittuat c. x\ut» 



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gi, 



XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE 

connaissances diverses auxquelles Rabelais avait jusque'là, sans 
choix et sans but précis, donné son temps et ses facultés, la 
science des choses naturelles, la botanique, la médecine pren- 
nent décidément le dessus. « Ainsy, dit Colletet, par la force de 
son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie 
que peu d'hommes ont possédée, car il est certain qu'il fut très- 
sçavant humaniste et très-profond philosophe, théologien, ma- 
thématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, arithméticien, 
géomètre, astronome, voire même peintre et poète tout ensem- 
ble. Mais comme la science des choses naturelles estoit celle qui 
revenoit le plus à son humeur, il se résolut de s'y .appliquer 
entièrement, et à cet effet il s'en alla droit à MontpeU 
lier, etc. » 

Ou ne connaît ni les causes ni la date précise de son départ 
de Maiilezais et de Ligugé, et, quoi qu'en dise GoUetet, il y a 
une lacune entre ce départ et son arrivée à Montpellier. On a 
essayé de la combler par des traditions qui ne reposent sur au- 
cun document authentique, et d'après lesquelles il aurait résidé 
soit à^Souday, village du Perche, dans la double qualité de curé 
et de médecin, soit aux châteaux de Glatigny et de Langey, ap- 
partenant aux frères Dubellay. On ne retrouve d'une manière 
certaine la trace de Rabelais qu'à l'époque de sa première ins- 
cription conservée dans les registres de la faculté de médecine 
de Montpellier. 

n Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis 
rendu ici à l'effet d'étudier la médecine et me suis choisi pour 
parrain (patrem) l'illustre maître Jean Schyron, docteur et régent 
dans cette université. Je promets observer tous les statuts de 
ladite faculté de médecine, lesquels sont d'ordinaire gardés par 
ceux qui ont de bonne foi donné leur nom et prêté serment 
suivant l'usage, et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce 16*" 
jour de septembre, l'an de Notre-Seigneur 1530. » Voici la se- 
conde inscription de la même année :. m Moi, etc., ai été promu 
au grade de bachelier le premier jour du mois de novembre, sous 
le révérend Jean Schyron, maître ès^arts et professeur de méde- 
cine. » 

Astruc, dans son Histoire de la Faculté de médecine de Mont- 
pellier y nous apprend que Rabelais suivit les exercices des écoles 
pendant toute l'année 1531 et que, pour remplir l'obligation 



vGoOQle 



igl 



SUR RABEi.AlS. wv 

imposée aux bacheliers de faire des coui*s pendant trois mois, 
il expliqua les Àphommes d'Hippoerate et VArs parva deGa- 
lien, tirant parti de ses études philologiques pour rectifter le 
texte grec d'après un manuscrit qu'il possédait. 11 est probable 
qu'il profita de son séjour à Montpellier pour faire diverses ex- 
cursions dans un but de science ou de plaisir. Les lies d'IIyères 
paraissent avoir été de sa part Tobjet d'une prédilection parti- 
culière. Laissons parler M. Eugène Noël) que cette fois son 
imagination a bien servi. 

« Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complé- 
ment d'étude : ces iles sont et étaient encore plus alors renom- 
mées pour leurs plantes médicinales. Je ne sais quelles plantes 
jii quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette na- 
vigation, mais le climat enchanteur de ces iles, la beauté de leurs 
sites lui plurent tellement qu'il fit à ses compagnons la déclara- 
tion joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et 
chercher comme taut d'autres quelqu'ile dont ils se feraient rois 
ou empereurs, que, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stœcha- 
des; qu'à partir de cette heure et de son motu proprio il s'en 
proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, miais bien le 
cdloter. Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Ra- 
belais, calloier des iles d'Hyères. Il conserva même ce titre en 
tète du IIP livre. 

« Aucune de ses biographies n'a dit un mot de cette prcmie- 
nade; mais j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il 
ne parle de ces lies qu'avec éloges et toujours en disant : mes 
iles d'HyèreSj mes Stœchades. En parlerait-il avec cette émotion 
s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne 
fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il 
visita d'autres fois encore ses chères iles ' . » 

Rabelais nous a donné lui-même le nom de ses compagnons 
d'études et de plaisirs lorsque, se mettant en scène nominative- 
ment pour la première et la dernière fois peut-être dans ce ro- 
man où l'on veut qu'il ait mis en scène tant de personnages de 
son temps, il fait dire à Panurge par Carpalim : « Je ne vous 
avois oncques puis veu que jouastes à Montpellier avecques nos 
anticques amis, Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, 

* Eug. Noël, RahcIaiSf p. ô3. 



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xxM NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Tollet, Jean QuentÏD, François Robinet, Jean Perdrier et Fran- 
çois Rabelais, la morale comœdie de oelluy qui avoit épousé une 
femme mute. » Suit une longue et complaisante analyse de 
cette farce, qui rappelle évidemment à Rabelais de joyeyx sou- 
venirs. « Je ne riz oncques tant, dit^il, que je feis à ce pateli- 
nage *, » déclaration remarquable dans la bouche d'un homme 
qui avait beaucoup ri. 

En attendant le grade de docteur, qu'il ne prit que plusieurs 
années après, Rabelais ne laissa pas d'exercer la médecine , no- 
tamment à Lyon, où il se rendit au commencement de Tannée 
1&32; il est même remarquable que Tabsence de ce titre ne Tait 
pas empêché d'être attaché à un établissement public. On voit 
en effet qu'il fut médecin du grand Hôtel-Dieu de Lyon , de 
novembre 1532 à la fin de février 1534. A cette dernière époque, 
on lui donna un successeur , parce qu'il s'était absenté deux 
fois sans congé. Mais dans un rôle de 1535 , conservé à l'hôtel 
de viile, on lit en marge le nom de M* François Rabelais, 
comme faisant partie d'une des dizaines du pennonagede la rue 
du Bois. Lyon , comme il le dit lui-même , était le siège de ses 
études ( Lugdunnm ubl est sedes studiorum meonim ) , et les 
souvenirs de cette ville devaient plus d'une fois revenir sous sa 
plume, soit que par la bouche de l'écolier limousin il la nomme 
Vinclyte et famosissime urbe de Lugdune, soit qu'il parle des gros 
piliers d*Enay, des basteliers de Lyon, des courtisanes lionnoises, 
de Michel Parmentier, libraire, demaurant à l'Eseti de Bâle, etc. 

Car c'est surtout pour faire des livres que Rabelais semble être 
veau à Lyon. Il n'est pas exact de dire qu'il y ait été appelé 
par Dolet pour être, comme lui, correcteur d'épreuves chez Sé- 
bastien Gryphe; car Dolet ne vint à Lyon qu'en août 1533. 
Mais il est probable qu'il se mit aux gages de quelques-unes 
des maisons d'imprimerie et de librairie qui , depuis la fin du 
XV® siècle , avaient fait de cette ville le transit des produits de 
la renaissance italienne et le grand marché des oeuvres de la 
vieille littérature française, romans de chevalerie, anciens 
poètes , facéties, chansons, inspirations de l'esprit gaulois, qui 
allaient bientôt céder la place à l'école de Ronsard. Cette cir- 
constance attirait à Lyon un grand nombre de gens de lettres, 

* Pantagruel , liv. ITT, cb. wrv. 



vGooqIc 



igl 



SUR RABELAIS. wvii 

que Rabelais y troava établis oa de passage : Estienne Dolet, 
qae nous venons de nommer , Marot , Bonaventure Despériers , 
Sympborien Ghampier, Maurice Scève, Cbarles Fontaine. 
Travailla- t-ii à ces belles éditions d^ouvrages hébreux , grecs et 
latins, au frontispice desquels s'étalent le cube, le griffon et le 
globe ailé des Gryphes? La chose est probable ; mais il est cer- 
tain qu'à partir de 1 532 Rabelais mit son nom ou donna ses 
soins à un grand nombre de publications de Sébastien Gryphe , 
François Juste, Claude Nourry, ^r la médecine, l'archéologie, la 
jarispmdence ; il ne reculait même pas devant la composition 
d'almanachs, dont quelques-uns seulement ont été conservés, 
mais dont la série complète parait s'être étendue de 1533 à 1550. 
Dans plusieurs d'entre eux, Rabelais proteste avec beaucoup de 
sens, comme il Ta fait du reste dans d'autres occasions ^ contre 
le rôle de devin qu'on lui a prêté , et qu'il a pu lui-même s'at- 
iribaer quelquefois en plaisantant. Ainsi, dans le calendrier de 
1&33, après avoir exposé les principes de l'astrologie sur l'in- 
flaence des conjonctions des planètes durant cette année , « Au 
reste, poursuit-il, ce sont les secrets du conseil étroit du Roi 
étemel, qui tout ce qui est et ce qui se fait modère à son franc 
arbitrée! bon plaisir, lesquels vault mieux taire et adorer en si- 
lence. » Dans celui de 1535 il dit de même qu'il va exposer les 
prédictions de cette année selon les principes des auteurs arabes, 
grecs et latins ; mais il ajoute « qu'il faut se déporter de cette 
curieuse inquisition au gouvernement invariable de Dieu tout- 
puissanl, qui a tout créé et dispensé selon son sacré arbitre , re- 
quérant sa sainte volonté être continuellement parfaite, tant au 
ciel comme en la terre. • Ces réflexions, aussi pieuses que sen- 
séesj-sont appuyées sur de nombreuses citations de la Bible. 
Ainsi Ton trouve un philosophe chrétien là où l'on s'attendait à 
voir an charlatan dans le genre de Nostradamus et de Matthieu 
Uensbergh. 

Encore ne connaît-on pas tous les ouvrages auxquels il a pu 
prendre part, directement ou indirectement, nominativement 



* n écrivait de Rome à l'évèque de Maillezais : » Je vous envoya ung 
livre de prognottics , duquel toute celte ville est embesoignée... De ma 
P>rt je n'y adjoattc foy aulcune. » 



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xxviii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

ou sous le voile de l'anonyme , à cette époque ou plus tard , 
puisque dans le privilège du Pantagruel pour 1550 il est fait 
mention de livres qu'il aurait composés «en grec, latin ou 
toscan. » Du reste, toutes les lettres, préfaces, épitresdédicatoires 
qui se rapportent au séjour de Lyon et aux débuts littéraires de 
notre auteur attestent les relations et les sentiments les plus 
honorables. Le 4 septembre 1532, il écrivait à Amaury Bouchard, 
conseiller du roi, maître des requêtes, une lettre moitié grecque, 
moitié latine, pour lui dédier le Testament de Luc'ius CuspïdmSy 
pièce reconnue depuis apocryphe, mais dont la rédaction habile 
et la belle latinité trompèrent jusqu'au savant Barnabe Brisson. 

Au mois de décembre de la même année, on le voit écrire, à 
l'occasion d'un Flavius Josèphe que lui avait envoyé l'évêque de 
la Rochelle, une épître latine non moins remarquable par l'éléva- 
tion des sentiments et du style que par la haute influence qu'elle 
attribue au personnage, à peu près inconnu du reste, qui s'y 
trouve désigné , sur l'éducation intellectuelle et scientifique de 
Rabelais : « J'ai saisi avec empressement cette occasion , ô mon 
pèreen humanités (/iMm«wi55iwe), devons prouver parmi hom- 
mage reconnaissant quels sont pour vous mon profond res- 
pect et ma piété toute filiale. Mon père, ai-je dit; je vous appel- 
lerais ma mère si votre indulgence m'y autorisait. Car ce que 
nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs 
entrailles avant de l'avoir vu, avant de savoir même ce qu'il sera, 
qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, vous l'avez 
fait pour moi, moi dont le visage même vous était inconnu et 
dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vous ; vous 
m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre 
divin savoir ; tout ce que je suis , tout ce que je vaux , je 
le dois à vous seul : si je ne le proclamais hautement ,.je serais 
le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri, 
honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable 
de la vérité ! » 

Quel est donc ce B. de Salignac qui a mérité de Rabelais ua 
si magnitique éloge.^ Peut-être Barthélémy de Salignac, de 
Bourges, à qui un ancien document donne les titres de equestris 
ordinis miles acutriiisquejuris professer ; peut-être Bernard de 
Salignac, qui, suivant Rigoley de Juvigny, a écrit quelques 
traités de mathématiques et de grammaire, homme de mérite à 



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SUR RABELAIS. xxix 

coup sûr et l'un de ces instraments inconnus par rintennédiaire 
desquels s'est formé le génie mystérieux de Rabelais.* 

Non-Seulement il n'oublie aucune des personnes qui lui avaient 
rendu service, pour leur faire bommage de ses premiers essais 
littéraires, mais encore, chose remarquable, l'ordre de ces hom- 
mages est précisément celui des services rendus. Ainsi la pre- 
mière de ces publications, les Epistolœ médicinales Manardi , 
juin 1532, est dédiée à Tiraqueau, qui Tavait tiré des mains 
des moines de Fontenay ; celle des Aphorismes d'Hippoerate , 
qui la suivit de près, à Geoffroi d'Ëstissac, son second bienfai- 
teur; enfin la Topographia urbis Rom^ , sur laquelle nous re- 
viendrons, au cardinal du Bellay, qui, en lui faisant voir la ville 
éternelle, devait réaliser le plus. cher de ses souhaits, le vœu 
formé par lui depuis qu'il avait quelque sentiment des choses 
de l'art et de la littérature K 

Cependant toute cette science , tous ces travaux , célébrés à 
Feuvi par les contemporains, devaient moins faire pour rendre 
le nom de Rabelais immortel qu'un livre bouffon , basé sur des 
traditions populaires qui couraient les rues, écrit par lui , si on 
l'en croit, en buvant et mangeant, pour amuser ses malades ; et, 
suivant d'autres, abandonné à son libraire pour le dédommager 
du peu de débit d'un de ses ouvrages scientifiques. Ce n'est pas 
ici le lieu de donner sur la publication du Gargantua et du 
Pantagruel des détails qui trouveront mieux leur place dans la 
notice bibliographique placée à la fin du second volume de cette 
édition. Bornons-nous à dire ici que cette publication, à laquelle 
on ne peut jusqu'à présent assigner un point de départ plus an- 
cien que 1532, ne fut complétée et réunie dans l'état où nous 
la voyons aujourd'hui qu'après la mort de l'auteur. 

Revenons à la biographie de Rabelais et aux deux voyages 
qu'il fit à Rome, d'abord au commencement de 1534 , puis en 
1536-1537 , comme médecin et attaché à la maison de Vambassa- 
deurde France à Rome, le cardinal Jean du Bellay, le second des 
quatre frères qu'il avait connus à Angers. « Ce cardinal, dit Col- 

* «« Nam qaod maxime fuit optatum, jam inde ex quo in literis poli- 
tioribas aliqnem seiisum habui, ut Italiam peragrare, Romamque orbis 
caput invisere possem , id tu mirifîca qiiadam benignitate prasstitisti. « 
Epistola nuncupatoria Topograpkiœ urbis Boniœ, 



vGooQle 



igl, 



XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Jetet, qui faÎBoit grand cas dee hommes sçAvanU et qui Vestoit 
extrêmement lui-mesme, ayant gousté la doctrine et la suffisance 
profonde de Rabelais; d'ailleurs l'ayant reconnu de belle humeur 
et d'un entretien capable de divertir la plus noire mélancholiey 
le retint toujours auprès de sa personne en qualité de son mé* 
decin ordinaire et de toute sa famille, et Veut toujours depuis 
en grande considération. » 

Rabelais, en partant pour Tltalie, avait une provision dénotes 
et tout un plan d'études '. « Voie Rome, dit-il, et la voir sous les 
auspices d'un tel homme, le plus docte et le plus libéral de tous 
ceux que couvre le ciel; s'entretenir avec les savants, à qui cette 
ville sert de rendez-vous, de certains problèmes qui lui tenaient 
depuis longtemps l'esprit perplexe; ensuite, ce qui rentrait 
dans l'exercice de sou art, voir de ses yeux certains animaux, 
certaines plantes et curiosités pharmaceutiques qui manquent 
à la France et abondent en ce pays; enfin assister aux affaires 
que son illustre protecteur traitait par-devant le souverain pon- 
tife avec une éloquence et une belle latinité bien faites pour 
charmer un savant tel que lui, parfois même à des conférences 
intimes sur les sujets les plus délicats et les plus confidentiels * , 
telles étaient les espérances, tel fut en effet le rôle de Rabelais. 

Il y a bien dan^i sa correspondance avec Geoffroi d'Estissac 
pendant ce voyage quelques appels à la générosité de ce dernier : 
n Je suis contraint de recourir encore à vos aumosnes ; car les 
trente escus qu'il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus 

' <c Farraginem annotationum ex variis utriusqae linguari auctoribns 
collectam roecam ipge deiuleram. » Epistolà nuncupatoria Topographiœ 
antiqtiœ Romœ, 

' « J'esiois présent quand le cardinal de Trente (enToyé de Tempe- 
reur Charle Quint) dit à Monsieur le cardinal du Bellay : « Le Saioct 
Père, les Cardinaux, Kvesques et Prélats de l'église reculent au Concile 
et n'en veulent ouïr parler quoiqu'ils en soient semons du bras séculier, 
mais je vois le temps près et prochain que les Prélats d'église seront 
contraints le demander, et les séculiers n'y voudront entendre. Ce sera 
quand ils auront tolln de l'Eglise tout le bien et patrimoine , lequel ils 
avoient donné du temps que par fréquents Conciles les Ecclésiastiques 
eutretenoient paix et union avec les séculiers. » Lettres de François 
Rabelais escrites pendant son voyage d'Italie, Bruxelles, 1710, in- 12, 
p. 42. 



vGooqIc 



igl 



SUR RABELAIS. xxxi 

à leur fin, et si n'en ay rien despendu en mesehaneeté, ni pour 
ma bouche, car je bois et mange chez M. le eardinal du Bellay... 
Si Tostre plaisir est de m'envoyer quelque 'lettre de change, 
j'e8père n'en user qu'à vostre service et n'en estre ingrat au 
reste, p En efiEet, c'étaient « mille petites mirolificques à bon 
marché qn'on apportoit de Chypre, de Candie et Constantino- 
pie ', » et dont il faisait Femplette pour madame d'Estissac 
C'étaient des graines destinées à orner ces beaux jardins de Li- 
guf^ dont il ayait gardé un si agréable souvenir, « des meil- 
leares de NSples et desquelles le saint père faisoit semer en son 
jardin secret du Bdvédère. » Notre botaniste acquittait ainsi ta 
dette de la reconnai^nce, et, grâce à lui, des fleurs, des légumes, 
des niades jusque-là particuliers à l'Italie furent également 
cultivés en France. On lui attribue l'introduction de la laitue 
romaine. C'est probablement aussi pendant ce séjour h Rome 
qae Rabelais retrouva la recette du garum ou gartts^ espèce d'as- 
saisonnement que Dtoscoride et Pline avaient autrefois men- 
tionné avec éloge. Il fit part à Son ami Dolet de cette découverte 
semi-médicale, semi-culinaire, en lui envoyant un flacon de ga- 
rum accompagné d'une épigramme latine où il vantait sa vertu 
pour ranimer l'appétit détruit par les travaux de cabinet. 

Qaod medici quoudam tanti fecere priores 

Ignotam nostris en tibi mitto garam... 
Dejectam, assiduus libris dum incurobis, orexim 

Noila tibi meliiis pharmaca restituent, etc. ^. 

Rabelais avait même projeté, avec les encouragements du 
cardinal, qui lui avait adjoint à cet effet deux jeunes gens de sa 
maison, Nicolas Leroy et Claude Cbapuis, une description com- 
plète de la ville de Rome, dont il était arrivé à connaître jusqu'à 
la moindre ruelle^. Mais apprenant qu'un antiquaire milanais, 
Marliani, allait publier un ouvrage sur le même sujet, il se con* 
tenta d'en donner, lors de son retour à Lyon, une édition revue 



' iàid., p. 30. 

' Celte pièee, ainsi que la réponse de Dolet, se trouvé dans les Do- 
ieli Carmina, Lagduui, 1538, p. 75. 

' « Ut nalli notam magis domam esse suam qnam Romani mifai Ro- 
maBqne viculos omneis pntem. » Epistola nuncupatoria^ etc. 



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xxxii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

et corrigée avec une dédicace ]atioe à du Bellay, d'où nous avons 
tiré la plupart des détails qui précèdent * . 

Le voyageur Thevet,-qui se trouvait à Rome en même temps 
que Rabelais, nous a laissé un témoignage curieux, et non en* 
core allégué, du crédit et de la considération dont celui-ci jouis- 
sait auprès des grands seigneurs du pays : a II me souvient, dit- 
il, que, contemplant certaines anliquitez à la cour et jardin 
d'un seigneur romain, on me cuyda oultrager, disant que j'es- 
tois trop hardy, et que par aventure j'estois un espion ; mais 
estant ledit seigneur adverty par Rabelais, qui a tant fait depuis 
parler de luy, do ma curiosité et voyages par moy faits, lors 
j'euz entrée de toutes parts*, » 

Voilà Fhomme que Von a voulu représenter pendant ce voyage 
de Rome « commeun charlatan rôdant partout et menant Vours^ 
(ce sont les paroles du P. Garasse), comme une espèce de bouffon 
capable de toutes sortes d'irrévérences et de grossières plaisan- 
teries, alors qu'il allait recevoir du souverain pontife une haute 
marque de bienveillance, et que ses lettres datées de cette époque 
nous le montrent protégé à Fenvi par les cardinaux et corres- 
pondant en France avec un prélat qui lui confiait le soin de 
ses intérêts les plus sérieux. 

En effet, l'évêque de Maillezais ne se bornait pas à recevoir 
par son entremise des salades pour son jardin, ou des miroUfiC' 
gués pour sa mère, « mais, ditColletet, l'ayant reconnu d'un es- 
prit propre à tout faire, il ne fit point difficulté de le charger des 
affaires les plus considérables qu'il avoit à la Rotte et en la cour 
du pape, dont il s'acquittoit toujours avec adresse et avec un 
heureux succezau grand contentement de ce prélat, qui demcu- 
roit ordinairement à Paris ou en Poictou, tandis que son agent 
le servoit si fidèlement à Rome. Les lettres que le mesme Rabe- 
lais lui escrivit de cette grande ville et qui ont été depuis peu 
publiées à Paris avec de curieuses observations historiques justi • 
fieront éternellement cette Vérité, et faisant voir les diverses in- 

• La TopograijJlia urbis Rumœ^ qui parut à Lyon, chez Gryphe, 
en septembre 1534, comparée aux éditions italiennes que nous avons pu 
nous procurer, nous a offert un grand nombre de corrections et d'amé- 
liorations qui paraissent l'œuvre de Rabelais. 

^ Thevet, Cosmographie, t. II, p. 732. 



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sua RABELAIS. xxxiu 

trigues dç la cour romaioe font connoitrc ea mesine temps Tes* 
prit de discernement de Tautheur. 

« Pendant toutes ces négotiations qu'il faisoit pour les autres, 
il se mit à penser sérieusement à luy mesme, et considérant avec 
une grande componction de cœur les affaires temporelles dont il 
estoit accablé, et la vie turbulente qu'il jnenoit, ses actions li- 
bertines^ peu dignes d'un homme relligieux et d'un prestre tel 
qu'il estoit, et enfin le crime énorme d'apostasie et d'irrégula- 
rité qu'il avoit encouru en quittant son cloistre et changeant 
d'habit et de profession ; dans ce bon mouvement qui procédoit 
sansdoute du Saint-Esprit, il présenta une seconde requeste à 
Sa Sainteté, par laquelle il exposa que le pape Clément septièsme 
l'ayant absous du crime d'apostasie et d'irrégularité et luy ayant 
permis de reprendre l'habit de relligieux dans', l'ordre de Saint* 
Benoist, en cas qu'il trouvast quelque supérieur qui eustla charité 
de l'y recevoir, il ne souhaittoit rien plus ardamment ; et, sur 
ce que le cardinal du Bellay, evesque de Paris, et abbé du mo- 
nastère de Saint-Maur des Fossez, dans le mesme diocèse et du 
mesme ordre de Saint-Benoist, s'estoit offert de le recevoir dans 
ce monastère et l'y avoit efifectivement receu, il représenta au 
pape qu'il lui restoit encore un scrupule dans la conscience 
fondé sur un certain inconvénient arrivé depuis. 

« C'est, disoitril, escrivant au saint père, que par votre autho- 
rite pontificale ce monastère a changé de face, et qu'au lieu 
que c'estoit un couvent de relligieux c'est maintenant une 
église collégiale de chanoines, et, par ce moyen-là, de moine 
que je prétendois estre, je suis devenu chanoine régulier comme 
les autres. Or, comme il faut toujours rechercher la vérité dans 
l'histoire, il est certain, et il en faut demeurer d'accord, qu'au- 
paravant que cette bulle fust émanée du saint siège Rabelais 
n'avoit pas encore été receu moine au monastère de Saint-Maur, 
l'ayant esté auparavant l'exécution et la fulmination de cette 
bulle, et par conséquent il se croyoit incapable de jouir du pri- 
vilège qu'elle octroyoit aux moines changeant leur habit en ce- 
lui de chanoines, n'ayant pas effectivement esté compris parmy 
les autres. 

« C'est pourquoi il supplioit très-humblement Sa Sainteté de 
vouloir suppléer à ce deffaut et de mettre sa conscience en paix, 
tam in foro consdentiaî quam in foro contradictono. Et de luy 



vGooqIc 



igl, 



xxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE 

accorder un induit sur ce sujet, qui le mist en estât de recevoir 
cette nouvelle grâce avec absolution de tous ses manquemens, 
et afin que les degrés qu'il avoit reoeus de docteur en médecine 
ne lui fussent pas entièrement inutiles, et qu'aux occasions il 
pust rendre sa science fructueuse au public et au particulier . Il 
supplioit encore très-humblement Sa Sainteté de luy permettre 
de la pratiquer de mesme que s*il Teust embrassée soubsTautho- 
rite du saint siège apostolique; et finalement que les bénéfices 
qu'il avoit ou qu'il avoit eus fussent par luy possédez légitime- 
ment et canoniquement, comme s'il les eust obtenus par la per- 
mission du même siège apostolique; » et voilà à peu près ce que 
contient la supplication qu'il fît au pape, telle que je Tay trou- 
vée en termes latins dans la ProsopograpMe d'Antoine du Ver- 
dier; quiconque sera curieux d'en voir une autre qu'il présenta 
derechef au saint père pour avoir l'absolution de son apostasie 
et de son irrégularité peut consulter la préface d'Antoine le Roy, 
qui la rapporte tout entière et telle qu'elle lui fut communi- 
quée par ce scavant et célèbre docteur en médecine, Jacques 
Mentel, l'un de nos bons amys, et c'est là que l'on peut voir en- 
core en conséquence de cette requeste la bulle du pape Paul 
troisième donnée à Rome le 27 janvier 1636, l'an 2 de son pon- 
tificat, ce que je remarque d'autant plus que je prétens faire 
voir par là que Rabelais, tout libertin qu'il paroissoit aux yeux 
du monde^ ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentiments 
et de deiférer merveilleusement aux saintes constitutions de l'É- 
glise catholique et orthodoxe t qu'il reconnut toujours pour sa 
véritable mère, ce qui est si constant qu'encore |que Jean Cal- 
vin, ce grand hérésiarque, fist tout ce qu'il put pour l'attirer de 
son party, mais en vain, et qu'ensuite il le traitast d'impie et 
d'athée, comme on le void dans ^n traittédes scandales, si est- 
ce que, jugeant cette relligion nouvelle et de l'invention des 
bommesplutostquedeDieu, il regimba contre elle, et se tint tou- 
jours ferme dans celle qu'il avoit receue de ses pères. Et c'est ce 
qui obligea sans doute ce grand et fameux sectateur de Calvin, 
Henry Estienne, de parler de luy de la sorte dans son Apologie 
d'Hérodote : « Quoyque François Rabelais semble estre des nos- 
tres, il jette souvent toutefois des pierres dans nostre jardin, i* 

Nous avons reproduit ce passage parce qu'en résumant fidèle- 
ment deux documents importants pour la biographie de Rabe* 



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SITR RABELAIS. wxv 

]ais il marque avec assez de justesse, suivant oous, la part 
qu'il faut faire, chez ce persoBoage singulier, à la hardiesse de 
rimagination et à la mesure de la conduite. C'est cette distinc- 
tion que nous i>araisseut avoir méconnue jusqu'ici presque tous 
ceux qui ont voulu peindre l'homme d'après l'auteur. 

Muni de ces bulies qui régularisaient Sa position spirituelle, 
Rabelais, lors de son second retour d'Italie en France, au com- 
mencement de mars 1537, dut songer également à compléter 
8CD état civil par l'obtention du grade de docteur en médecine. 
Mais nous avons la preuve qu'il ne se rendit pas directement, 
comme on Ta dit, à Montpellier; car un document assez cu- 
rieux nous le montre à Paris dans l'intervalle. Etienne Dolet, 
accusé de meurtre, était venu dans cette ville pour solliciter sa 
grâce du roi François I*' ; il l'avait obtenue, et plusieurs de ses 
amis, littérateurs et savants, avaient fêté sa délivrance par un 
joyeux banquet dont il nous a conservé les détails dans une pièce 
de vers latins adressée au cardinal de Tournon ^ Rien n'y man- 
que, ni le lieu, ni la date, ni le nom des convives, ni la conver- 
sation qui s'engagea pendant le repas. « Là prennent place ces 
hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : 
Budé, le premier de tous parla science; Bérauld, à l'esprit su- 
périeur, à la parole facile ; Danès, illustre par les connaissan- 
ces les plus variées; Toussain, surnommé la bibliothèque vi- 
vante ; Macrin, pour qui l'art des vers n'a point de secrets; 
Bourbon, riche également des trésors de la poésie ; Youlté, qui 
donne aux savants de si belles espérances ; Marot, ce Virgile 
gaulois, qui a le souffle divin de TinspiratLon poétique; enfin 
François Rabelais, l'honneur de la médecine, qui peut rappeler 
les morts des portes du tombeau et les rendre à la Inmière '. 

« Maints propos s'engagent entre eux (on va voir qu'ils ne res- 
semblent guère aux Propos des beuveurs) : on passe en revue ce 
que les pays étrangers possèdent d'habiles écrivains : Erasme, Mé- 
lanchton, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, on salue tour 



' « Caedis a se facta; et sui deinde exih'i descriptio. » Doîeti Cat' 

^ina, 1638, p. 59. 

I FrancUcus Rabelsefus honot et gloria certa 

Artis Pœonite, qui vd de Hmiiie Ditîs 
Exlinotoi tr«voeare pgtest et reddcrn luci. 



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\x\vi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

à tour chacun de ces noms par des acclamations bruyantes '. » 
Après ce détour que nous avons fait à Paris sur les traces de 
Rabelais, suivons-le à Montpellier, où nous le voyons promu au 
doctorat sous la présidence d'Antoine Griphy, le 22 mai 1537*. 
Les mentions suivantes sur les registres de la Faculté nous le 
montrent, cette même année, interprétant en grec les pronostics 
d'Hippocrate, et Tannée suivante recevant un écu d'or du doyen 
Jean Schyron pour avoir fait un cours d'anatomie. Les aperçus 
que Rabelais a semés en se jouant, dans le Gargantua et le 
Pantagruel, sur la médecine, l'hygiène, l'anatomie, la circula- 
tion du sang témoignent assez de la profondeur et de la variété 
de ses études médicales. La tradition locale et le témoignage des 
contemporains s'accordent également à constater l'éclat de sa 
pratique et de son enseignement. Au commencement du siècle 
suivant un écrivain assez original et qui présente plusieurs 
points de rapprochement avec Rabelais, comme lui médecin, reçu 
docteur à Montpellier, établi à Lyon et réduit comme lui à faire 
des almanachs, Lazare Meyssonnier, rappelle, dans un decesl i vrels 
devenus assez rares^, le souvenir de celui dont il a, dit-il, porté 
la robe et vu le portrait « entre ceux des plus célèbres docteurs 
et professeurs dans la sale où se font les actes publics et où se 
donne le bonnet àceux qui y prennent leurs degrez en médecine.» 
Le docteur R. Desgenettes, qui, dans la Biographie mçdicale, 
a consacré un excellent article à notre auteur, parle aussi « du 
culte spécial et assez ridicule dont sa robe a été l'objet dans la 
faculté de médecine de Montpellier. « Nous sommes réputé nous- 
mcmc avoir porté cette robe, ajoute-t «il, mais c'était une pure 
commémoration, car elle avait été renouvelée tiu moins vingt 
fois, puisqu'environ cinquante docteurs annuellement reçus à 
Montpellier en ont constamment emporté des lambeaux avant, 



1 IIos inler idijUiis seriiio tum nascitiir, enc 
Ëxternac qiiid docti habeant scriptoris : ErasmiN, 
Mclancblon, Bcinbu!^, Sadoletus, Vida, Jarobu! « 
Sannazarus plena laudanUir voce vicisMm. 

2 « Ego Franciscus Rabela3sus, diœcesis Turonensis, suscepi gradum 
doctoiatus sub R. Antonio Griphio in prœclara inedicinai facuUate. Die 
22 mensis maii anno Doinini 1537. Rabel^,sos. » 

' Almmiach illustré composé de plusieurs pièces curieuses pour tan 
1639. 



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SLR RABELAIS. ' vwmi 

pendant ou après l'acte probatoire dit de rigueur (punclunl ri- 
goroswn), » Le même biographe dérnootre le peu de vraisem- 
blance d'une anecdote suivant laquelle Rabelais aurait été dé- 
puté à Paris auprès du chancelier Duprat avant 1535, et à une 
époque où il n'était que simple bachelier, pour faire rétablir les 
privilèges de Tuniversité de Montpellier, lesquels, suivant le 
témoignage d'Astruc, n'ont jamais été abolis. « Nous ne rappel- 
lerons point non plus, ajoute ce judicieux écrivain, le moyen 
bizarre dont on dit que Rabelais se servit pour obtenir une au- 
dience >lu premier magistrat du royaume. Nous garderons éga- 
lement le silence sur l'expédient dont on veut qu'il se soit servi 
pour se faire défrayer d'un voyage de Lyon à Paris. L'absurdité 
est ici trop manifeste. » 

En quittant Montpellier vers le milieu de l'année 1538 , notre 
nouveau docteur continua d'exercer la médecine dans plusieurs 
villes du Midi, à Narbonne , à Castres, où l'on , a des traces de 
son passage ; à Lyon, où il revenait toujours avec une certaine 
prédilection. Son ami Dolet, dans un recueil de vers plusieurs 
fois cité par nous et imprimé à Lyou en 1538, atteste la réputa- 
tion médicale dont il jouissait, et notamment la célèbre démons- 
tration anatomique à laquelle il se livra sur le corps d'un cri- 
minel pendu la veille, et qui lui servit à expliquer éloquemment 
la structure intérieure du corps humain '. Un autre convive du 
banquet de Paris, Macrin, a aussi célébré dans des vers élégants 
la science encyclopédique, l'esprit enjoué et les cures merveil- 
leuses dont furent témoins, dit-il, » Paris, Narbonne, les rivages 
de l'Aude et Lyon, l'opulente cité, où sont actuellement ses pé- 
nates et sa paisible résidence ^ » 

Cependant on se rappelle que Rabelais , dans une dernière 

' Voici le titre de cette pièce : CHJusdam CfjUa/j/thim qui excmplo 
edito slrangulaiits puùlico poslea jipcclaculo sectvs est Fi\ Hahclœso 
medico doclissimo fabricam corpons interprétant c. 

Vnw Icpores citi ?timil atlicos 
Et circiilaris dona pcrilut 
Dilariiiulur, florulcnlaui et 
Cognitiunem iitriiisqiic lingiuT. 
Arlein ut mcdendi prsctcream » cl tibi 
Siidore raulto parta inalheinala , 
Quiii luna, qiiid ?telhT minontiir, 
Qiiid rapiiM fkcies planctiP , 

Tu non Gal«no Perfram.'Po iiiinor 



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xxxviir NOTICE BIOGRAPHIQIE 

supplique au pape, avait demandé à pouvoir, tout en continuaut 
l'exercice de la médecine , jouir des bénéfices qui lui seraient 
accordés légitimement, et notamment prendre possession du 
canonicat de Saint-Maur-les-Fossés, que lui avait octroyé le car- 
dinal du Bellay. Il est probable que ce prélat, qui occupait alors 
une haute position à la cour et dans les conseils du roi, fit sentir 
à son protégé la convenance de tenir cet engagement , et pressa 
l'expédition des bulles nécessaires à cet effet. Rabelais , sans 
renoncer à la robé'de docteur, dut endosser l'habit de bénédictin, 
et s'installa dans cette résidence , qu'il nomme dans son épitre 
au cardinal deChâtillon : « Paradis de salubrité, aménité, séré- 
nité, commodité, délices et touts honnestes plaisirs d'agriculture 
et de vie champestre. » Thomas Corneille, dans son Dictionnaire 
géographique, à l'article Saint-Maur, atteste qu'on y mont rai t;en- 
core de son temps la chambre habitée par Panteur de Pantagruel, 
Mais, comme le dit M. Paul Lacroix, « Rabelais, que l'on voit 
sans cesse tourmenté du besoin de changer de lieu et d'occupa- 
tion , n'était pas homme à se confiner dans sa prébende lors 
qu'un bref du pape lui donnait licence de se transporter partout 
où bon lui semblerait pour l'exercice charitable de la médecine. » 
Kt d'abord, à deux pas de son couvent, s'offrait à lui la de- 
meure de son patron et supérieur ecclésiastique le cardinal 
du Bellay , abbé de Saint-Maur , magnifique résidence bâtie 
par Philibert Delorme , dont les portes lui étaient toujours ou- 
vertes et dont on retrouve quelques traits dans la description 
de l'abbaye de Thélème *. Il visitait aussi les autres fr^es Du- 
bellay, dont l'un était lieutenant général en Normandie, l'autre 
évéque du Mans. 11 parait même , d'après les termes dont il se 
sert aux chapitres 21 du livre III et 27 du livre IV du Panta- 

Muttos ab atris faucibus exiinis 
Lelbi propinqoantis , luaque 
Depositos opéra focillas. 

Quid quxque radix herbavc conférât 
Unj^ue tenes , et non «ecus ac tuoi 
Pauuunque lucniris perennem , 
Arte levans genus ornne inorboè. 

Te>tes tuarura Pari»ii arliuin 
Testisque Narbo » Martius atque Atax 
Et dite Lugdunum » pénates 
Sunt tibi ubi plaridsque »cdfi«. 

' Voy. notre édition, 1. 1, p. 20û. 



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SUR RABELAIS. xwix 

gruel, qa'il était présent aux derniers moments de l'ainé dés 
quatre frères, Guillaume, seigneur de Langey, lorsqu'il mourut 
à Saint-Sympborien . près de Lyon, au mois de janvier 1543. 
L'Estoile nous a conservé une lettre de Rabelais sans date, mais 
écrite de Saint-Ay, près d'Orléans, dont le seigneur, attaché àla 
famille Dubellay, parait lui avoir offert une joyeuse bospitalité 
dans) son château. L'Orléanais, le Poitou, la Touraine étaient 
en général le théâtre de ces excursions, qui s'étendaient par oc- 
casion un peu plus loin et dans la direction du Midi. On aime 
à supposer, avec M. Paul Lacroix, que Rabelais visitait ses vieux 
amis de jeunesse, Antoine Ardillon à Fontenay-le-Comte , Geof- 
froi d'Estissac à l'Ermenaud ou à Ligugé , Jean Boucbet à Poi- 
tiers, André Tiraqueau à Bordeaux, où ce savant jurisconsulte 
avait été nommé conseiller au parlement Eniin , il devait faire 
de fréquents voyages à Chinon, où il avait conservé une maison 
et plusieurs parents, entre autres un neveu apothicaire, du 
même nom que lui. 

Les deux premiers livres de son roman , qui faisait assez de 
brait et de scandale, continuaient à se réimprimer à Lyon, avec 
ou sans sa participation, et toujours anonymes ou pseudonymes; 
mais ce n'est pas sans surprise qu'en 1545 , c'est-à-dire au plus 
fort de la persécution contre les écrits et les personnes , alors 
que trois amis de Rabelais , Dolet, Despériers et Marot, payaient 
de leur liberté ou de leur vie des opinions mal sonnantes , on 
voit Rabelais, avec cette adresse et cet esprit de conduite dont 
il a donné mainte preuve, obtenir de François T'' un privilège , 
conçu dans les termes les plus honorables, pour l'impression du 
tiers livre des Faits et dicts héroïques de PdntagrueL 

« De la partie de notre aimé et féal maistre François Rabelais, 
docteur en médecine de notre université de Montpellier , nous a 
esté exposé que iceluy suppliant ayant ci-devant baillé à impri- 
mer plusieurs livres, mesmement deux volumes des Faits et 
diets héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délecta- 
bles, les imprimeurs auroient iceolx livres corrompus et per- 
vertis en plusieurs endroits , au grand desplaisir et détriment 
dadit suppliant, et préjudice des lecteurs : dont se seroit abstenu 
de mettre en public le reste et séquence desdits Faits et dicts 
héroïques. Estant toutesfois importuné journellement par les 
gens sçavants et studieux de notre royaume et requis de mettre 



vGooqIc 



igl, 



XL NOTICE KlOGRAPHigUK 

en rulilitécomme en impression ladite séquence, Nous auroil 
supplié de lui octroyer privilège, etc. Pourquoy nous, ces choses 
considérées, désirant les bonnes lettres estrc promues par nostrc 
royaume à l'utilité et érudition de nos sujets, avons audit sup- 
pliant donné privilège, etc. w 

Ainsi, non-seulement Rabelais avouait hautement le i^flw/a- 
gfrî/c/ et remplaçait par son véritable nom le pseudonyme dWl- 
cofribas Nasier ' ; la qualification de caîloîer des îles d'Jftjères, 
qu'il prenait à cpté de son litre de docteur en médecine, équi- 
valait saus doute dans son esprit , comme le suppose M. Paul 
Lacroix, à celle de chanoine de Saint-Maur-des-Fossés. Mais ce 
n'était pas tout : il mettait au jour , avec privilège du roi , ce 
troisième livre où sa manière s'agrandit, où la satire, sans cesser 
de se mêler à la fantaisie, est assaisonnée parfois de la plus haute 
raison , enfin où tous les états de la société , sans en excepter 
ceux qu'on est habitué à respecter le plus, sont passés en revue 
avec une liberté inouïe. En vain la Sorbonne voulut opposer sa 
censure à l'approbation royale ; elle fut forcée de se taire sur la 
lecture que lit au roi , du livre incriminé, Pierre Duchâlel , 
évéque de Tulle et lecteur du roi ; car il était dans la destinée 
de Rabelais d'être persécuté par les moines et les théologiens 
et protégé par les prélats et les princes. <« Ces fol latries joyeuses, 
hors l'offense de Dieu et du roi, • ce pantagruéllsme que Rabe- 
lais lui-même définissait « une certaine gaieté d'esprit confite en 
mépris des choses fortuites ', » échappaient non-seulement aux 
accusations injustes d'athéisme, mais encore à toute articula- 
tion précise d'hérésie , ainsi que l'auteur s'en vante avec une 
certaine complaisance malicieuse dans ce passage où il semble 
narguer et mettre au défi ses ennemis*. 

* On sait qne ce nom bizarre est l'anagramme de François Robe- 
lait. L'auteur avait eu de plus l'attention, dans le premier livre, de 
donner l'ouvrage comme déjà ancien (jadis compose); dans le secondai 
va encore plus loin : il tue son pseudonyme {composé par feu M. Mco" 
fribas Nasier), 

^ Il est curieux de rapprocher cette définition du titre d'un livre {de 
Contemptu rerum fortuitarum) composé par Budé en 1520, c'est-à-dire 
à l'époque où Rabelais encore inconnu correspondait du fond de sou 
couvent avec le savant dont le nom jouissait déjà d'une grande autorité. 

3 « Car Tune des moindres contumélies dont ilz usoyent estoyt que 



y Google 



sua RABELAIS. xu 

La maladie el la mort de François I*' portèrent une atteinte 
au moins momentanée aux franchises de l'esprit français pcr- 
sonniHé dans Rabelais et au ^crédit de ses |protecteurs. Le roi 
tomba malade au commencement de février 1547, et mourut le 
3( mars suivant. Or, deux lettres latines récemment retrou- 
vées ', l'une de Rabelais lui-même, datée du 6 février; l'autre 
de Jean Sturm, recteur du gymnase de Strasbourg, à la date du 
28 mars, s'accordent à représenter Rabelais comme fugitif, né- 
cessiteux et attendant à Metz quelques secours du cardinal 
Dubellay, à qui toutes deux sont adressées. Voici le passage de 
la lettre de Jean Stuxm relatif à Rabelais : « Tempora etiam. 
Rabelesum ejecerunt e Gallia çeO tcôv /pôvcdv. Nondum ad nos 
veDit. Métis consistit, ut audio, inde enim nos salutavit. Adeio 
ipsi quibuscumque rébus potero, cumad nosvenerit. » Celle de 
Rabelais donne de sa position une idée plus fâcheuse encore. On 
y voit figurer ce seigneur deSaint-Ay qu'il avait connu dans des 
temps meilleurs parmi les gentilshommes attachés aux seigneurs 
dcLangey et du Bellay. Elle peint sous de tristes_ couleurs la 
position où se trouvait alors réduit le joyeux auteur de Gar- 
gantua et de Pantagruel. 

« Monseigneur , 

« Si, venant icy, M. de Saint-Ay eust eu la]commodité de vous 
saluer à son parlement, je ne feusse de présent, en telle nécessité 
et anxiété, comme il vous pourra exposer plus amplement. Car 
il m'affermoit qu'estiez en bon vouloir de me faire quelque 
aumosne, advenant qu'il se trouvast homme seur, venant de par 
deçà. Certainement, Monseigneur, si vous n'avez de moy pitié , 
je ne sache que doive faire, sinon en dernier désespoir m'as- 
servir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente 
de mes estudes. Il n'est possible de vivre plus frugalement que 
je fais, et ne me saurez si peu donner de tant de biens que Dieu 
vous a mis en main, que je... en vivotant et m'entretenant 

tels livres toots estoient farcies d'hérésies diverses ; n'en povoient loute- 
foys une seule exhiber en endroit aulcun. » Épitre dédi cataire du I. IV. 
' Celle de Rabelais, à la bibliothèque de l'école de médecine de 
Montpellier, par M. Libri , qui l'a donnée dans le Journal des sonants 
de 1842 , page 45 ; celle de Jean Sturm se trouve à la bibliothèqae de 
Strasbourg, Recueil Jfelamarref n** 8584. 



vGooQle 



gl 



%ui NOTICE BIOGRAPHIQUE 

honnestemeot , comme j'ay fait jusques à présent , pour Thon- 
neur de la maison dont j'estois issu à ma départie de France, 

« Monseigneur, je me recommande très humblement à votre 
bonne grâce y et prie Notre-Seigiieur vous donner, en parfaite 
santé, très bonne et longue vie. 

« Votre très humble serviteur , 

« François Rabelais , médecin. » 

Malheureusement, celui à qui Rabelais adressait une si humble 
requête, privé de son crédit par la mort de François I**" , se dé- 
mit de toutes ses charges et céda la place au cardinal de Lor- 
raine peu après Tavénement de Henri II. Presque en même 
temps paraissait la fougueuse diatribe de Gabriel de Puits-Her- 
bault, où Rabelais était représenté sous les plus noires cou- 
leurs et ses ouvrages dénoncés comme étant du nombre de ceux 
qu'on ne pouvait lire sans danger pour la foi '. 

Contraint pour cette fois de laisser le champ libre à'ses en- 
nemis, Rabelais remit à un autre moment la vengeance qu'if 
réservait à « l'enragé Putherbe, >» et force lui fut d'aller chercher 
auprès du cardinal du Bellay, réfugié à Rome , les secours que 
celui-ci ne pouvait guère lui faire tenir d'aussi loin. A défaut 
d'autres documents sur ce nouveau voyage en Italie , la preuve 
du séjour qu'il fit alors à Rome résulte du livre qu'il apubliésous 
le titre de Sciomachie, renfermant la description des fêtes célé- 
brées dans cette ville par le cardinal duBellay etleseigneur d'Urfé, 
ambassadeur de France, en février et mars 1550, à l'occasion de 
la naissance de Louis, duc d'Orléans, iils de Henri II ^ 

Mais bientôt Rabelais, de retour en France, et, comme il le dit 
lui-même, « présentement hors de toute intimidation % » va 
nous donner une nouvelle preuve de son adresse à tirer parti des 
positions les plus embarrassées. Sans perdre les bonnes grâces 
de son premier et de son plus ancien protecteur , il eut l'art de 
s'attacher à la maison de Lorraine et de mener de front ses 

* C'est un dialogue intitulé : Theotimus^ sive de tollendis et expur .. 
gandia malis libris, us prœcipue quos vix incolumi fide ac pietale pie- 
rique légère queant, Parisiis, J. ^e Roigny, 1549, in-8**. 

^ La Scinmackie et festins faiclz a Rome on palais du R, cardinal 
du Bellay, pour l'heureuse naissance de M, (T Orléans. Lyon, Seb. 
Gryphe, 1549 (1550), in-8°. 

* Pantagruel^ 1. IV, Épistre a Odet de ChasUllon. 



vGooQle 



igl 



SUR RABELAIS. ' xuii 

l)onDes grâces avec celles de la maisoD de Ghàtillon, son ennemie 
(;t sa rivale en influence. Ainsi la faveur de du Bellay , prête à 
s'éteindre , et la faveur naissante des conseillers du nouveau 
règDe , le catholicisme des Guises et les sympathies opposées des 
Coligny, tout cela servait à la fortune de Rabelais. Eu effet , 
après avoir obtenu de Henri II , pour l'impression de ses livres 
« en grec, latin et tuscan, » un nouveau privilège daté du 6 avril 
làào et signé : « par le rpy, le cardinal de Cbastillon présent; » 
après avoir dédié le Q^wirt livre de Pantagruel à ce prélat, d'as- 
sez bonne composition, il est vrai, puisque bientôt après il em- 
hrassa ouvertement la réforme et se maria , dit-on , en robe de 
cardinal , nous voyons l'objet de toutes ces faveurs obtenir de 
plus, le 18 janvier 1551, la cure de Meudon du cardinal du Bel- 
lay, évèque de Paris, comme on s*en souvient, et qui venait de 
faire en France un voyage inutile pour lui-même, puisqu'il 
tenta de vains efforts pour ressaisir son ancienne importance 
politique, mais utile encore à son ancien protégé. 

« 11 desservit cette cure , dit Colletet, avec toute la sincérité , 
toute la prudhommie et toute la charité que Ton peut attendre 
d'un homme qui veut s'acquitter de son devoir. Du moins l'on 
nevoid ny par tradition, ni autrement, aucune plainte formée 
contre ses mœurs ni contre sa conduitte pastorale. Au contraire, 
il y a bien de l'apparence que son trouppeau estoit très contenj; 
de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu'il es- 
crivit ù quelques uns de ses amys , qui sont encore entre les 
mains des curieux elquefay veues, ou entre autres choses il lui 
mande qu'il avoit de bons et pieux paroissiens en la personne 
(le Monsieur et de Madame de Guise (le duc et le cardinal de 
Guise venaient d'acquérir le château de Meudon), marque du 
^rand soin qu'il apportoit à faire sa charge, et à se faire aimer 
deceux dont son évesque lui avoit donné la direction spirituelle. » 
Antoine Leroy, dans le document que nous avons déjà cité , 
atteste également « que Rabelais étoit fort exact à enseigner son 
peuple, qu'il se plaisoit à enseigner le plain-chant, qu'il possédoit 
parfaitement; que sa maison étoit ouverte à tout le monde, ex- 
cepté aux femmes; qull rassembloit souvent des sçavants pour 
s'entretenir avec eux, et que les misérables y trouvoientdu se- 
cours dans sa bourse; qu'il étoit d'une si grande intégrité que ja- 
mais on ne l'a trouvé manquant de parole à personne ; que sa con- 
, noissance dans la médecine le renditdoublementutileàsa paroisse.»» 



vGooqIc 



igl, 



xLiv ^ iNOTlCE BIOGRAPHIQUE 

Gepeudant, malgré le privilège du roi , la publication du qua- 
Irîème livre éprouvait autant de difficultés que celle du précé- 
dent, sinon davantage. En vain l'auteur y avait mêlé à ses at- 
taques ordinaires contre «t les cagots et papelards « un certain 
nombre d'injures à l'adresse « des démoniacles Calvin et des im- 
posteurs de Genève. » Censuré par la Sorbonne, interdit par ar- 
rêt du parlement, il fallut, pour que le Quart livre pût enfin se 
débiter, tout le crédit dont jouissaient'les amis de Rabelais, et 
notamment le cardinal de Châtillon. Une épître dédicatoire, 
lancée à propos et datée du 28 janvier 1552 (1553), enleva enfin 
l'autorisation de mettre en vente près de trois ans après l'ob- 
tention du privilège. 

Mais un fait d'une haute importance, et qui n'a pas encore 
été remarqué, que nous sachions, c'est que le 9 février de la 
même année, c'est-à-dire dix-neuf jours avant l'autorisation dé- 
finitive donnée à la publication de ce livre, le dernier qu'il ait 
publié, Rabelais résigna les deux cures qu'il avait conservées, 
soit comme titulaire, soit comme bénéficiaire, savoir : celle de 
Saint-Christophe du Jambet, au diocèse du Mans, et celle de 
Saint-Martin de Meudon, au diocèse de Paris. Les deux actes sont 
de la même date, passés en présence des mêmes témoins, faits 
par le même chargé de pouvoir au nom de Rabelais d'une part, 
e.t reçus de l'autre par les mêmes mandataires au nom du car- 
dinal du Bellay, évoque du Mans, qui, en se démettant de l'évc- 
ché de Paris, avait conservé la collation des bénéfices ecclésiasti- 
ques du diocèse; en un mot, sauf le nom de la cure et celui du 
successeur, ces deux actes paraissent calqués l'un sur Vautre. 
Le premier a été donné par Piganiol de la Force dans sa Des- 
cription de Paris ^ '^ mais le second, celui qui concerne la cure 
de Meudon, indiqué par une addition marginale et d'une autre 
main dans le manuscrit de YHistoire des poètes de Colletet, 
analysé assez inexactement, comme on va le voir, par l'abbé 
Lebeuf, n'a pas encore été, à ce que nous croyons,' donné in 
extenso, ce qui nous engage à l'insérer ici d'après une copie qui 
nous a été obligeamment communiquée par M. Barbier, conser- 
vateur-administrateur à la bibliothèque impériale du Louvre. 
Celle copie est d'une écriture de la fin du dernier siècle *et pa- 
rait provenir des papiers de l'abbé Mercier.de Saint-Léger. 

* Édition de l'abbé Pérau, t. IX, p. 633. 

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SUH HABËLAIS. \lv 

Extrait des registres du secrétariat de Varchevéché de Paris, 

« Die 9* januarii anno D*^ 155*2. Mag' Remigins Donlsin de- 
ricus Carnotensis Dioecesis, procurator, et nomine|procuratorid 
Mag" Francise! Rabclays Clerici Diœcesis Turonensis, Rectoris 
seu Curati Eœlesiœ Parochiaiis S** Martini de Meudone Parisien- 
sis diœcesis, resignavit, cessit, et dimisitpurë, libéré, et simpU- 
citer, hujusmodi Parochialem Ecclesiam cum suis juribus, et 
pertinentiis universis, in manibus D"* Joannis Moreau Eeclesi» 
Parisiensis Ganonici, Yicarii Generalis R"*' D"* CardinaUsBellaij 
nuper Parisiensis Episcopi, cui collatio et dispositio Beneficio- 
ram Ecclesiasticorum Episcopatas Parisiensis auctoritate Apo- 
stolica reservata extitit. Quam quidem resignationeni sic factam 
idem D°* Vicarius admisit, et admittere se dixit, coiitulitque 
hujusmodi Parochialem Ecclesiam , ut prœfcrtur, vaeantem 
.€gidio Duserre clerico fielvacensis dioecesis, prsesentibus Nobili 
et circumspecto viroMag™ Eustacbio de la Porte, in curia Par- 
lamenti Parisiensis consiliario. Et Mag'<» Dionysio Gaillart Pre- 
sbytère R"'* Domini Cardinalis de Meudone Eleemosynario Au* 
lianensis Diœcesis teslibus. » 

Uabbé Lebeuf prend occasion de cette résignation pour révo- 
quer en doute un fait attesté par une tradition à peu près unanime. 
« Il paroi t, dit-il, par les registres de Tévéché de Paris que Rabe- 
lais n'exerça jamais les fonctions curiales par lui-même. Il n'est 
qualifié que de simple clerc du diocèse de Tours dans la démis- 
sion qu'il donna de cette cure. Rabelais, ajoute-t-il, résidoit si 
peu à sa cure qu'Eustache du Bellay, évêque de Paris, y faisant 
la visite au mois de juin 155 1, ne le trouva pas, mais seulement 
Pierre Richard, son vicaire, avec quatre autres prêtres *. » 

Le savant abbé ne nous parait pas avoir procédé ici avec son 
exactitude ordinaire. On vient de voir que Rabelais prenait 
non-seulement la qualiUcation de clerc du diocèse de Tours, mais 
encore ceWe de recteur ou cttré de Véglise paroissiale de Saint- 
Martin de Meudon, Quant au second fait, il prouverait tout au 
plus, ce qui n'étonnera pas ceux qui connaissent les habitudes 
de Rabelais , que le curé de Meudon , comme le médecin du 
grand hôpital de Lyon, ne résidait pas toujours. Ces raisons ne 
nous paraissent pas de nature à prévaloir contre la tradition 

' Histoire du diocèse de Patis, i, VIIÏ , p. 368. 



y Google 



XLM NOTICE BIOGRAPHIOLE 

attestée par Colletet, par Antoine Leroy, qui se fait lionneur 
d'avoir ]og}é dans la maison habitée par Rabelais , prêché dans la 
chaire où Rabelais avait prêché , enfin par l'auteur des Juge- 
ments sur les oeuvres de Rabelais, qui atttste qu'au x\:ii« siècle 
on répétait encore ce dicton local : « Allons à Meudon; nous 
y verrons le château» la terrasse, les grottes et M. le curé, 
rhomme du inonde le plus revenant en flgure , de la plus belle 
humeur, qui reçoit le mieux ses amis et tous les honnêtes gens, 
et du meilleur entretien. » 

Quoi qu'il en soit, si Ton considère les circonstances de la 
double résignation 4ont nous venons de parler, sa date, anté- 
rieure de quelques jours seulement à la publication définitive 
du quatrième livre, de quelques mois à Fépoque présumée de la 
mort de Rabelais, ne sera*ton pa& amené à penser que ce fut un 
acte de haute convenance et de respect pour le ministère sacré , 
peut-être une concession nécessaire aux répugnances de la Sor- 
bonne et du parlement, qui ne pouvaient admettre qu'un homme 
ayant charge d'àmes signât un livre tel que le Pantagruel, enfin 
une condition formelle mise par eux à la levée de leur opposition ? 

« Il est certain, dit CoUetet, que^ sur la fin de ses jours, ren- 
trant en goy*mesme, reconnoissant ses péchez, et ayant recours 
à l'infinie miséricorde de Dieu, il rendit son esprit en fidèle 
chrestien. Ainsy tous ces contes ridicules que l'on a faits de luy 
et toutes ces paroles libertines que Ton luy a attribuées n'ont 
esté que de vaines chimères et des faussetés punissables inven- 
tées à plaisir pour le rendre plus odieux au monde.» Antoine 
Duve-rdier dit précisément la même chose dans sa Prosopogra- 
phie, et son témoignage doit être regardé comme d'autant plus 
concluant que c'est une espèce d'amende honorable, comme on 
va le voir : « J'ay parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque 
suivant la commune voix et par ce qu'on peut juger de ses œu- 
vres, mais la fin qu'il a fait fera juger de luy autrement qu'on 
n'en parle communément... 11 a esté touché de repen tance contre 
ce qu'on croit communément, a recherché d'être absous par le 
pape de son apostate et irrégularité, comme il l'a esté. » 

Il règne sur les derniers moments de Rabelais la même 
incertitude que sur plusieurs détails de sa vie. Nous ne fai- 
sons pas ici allusion à ces anecdotes ridicules qui le font mou- 
rir en athée ou en histrion et que Colletet déclarait déjà in- 
dignes de toute créance, mais aux dissentiments qui se sont 



vGoOQle 



gl 



SLR RABELAIS. .\lvii 

produits 8ur le lieu «t la date précise de sa mort. Quant à celle- 
ci, quelques-uns la reculent jusqiiVn ljâ9, mais le plus grand 
nombre la fixe eu lj53. Pierre de Salut-Romuald ajoute Tin- 
dicatioo du » avril. Si Ton en croit Scévole de Sainte-Marthe et 
ttoeépitapbe qu'Autoine Leroy vit à la porte du presl)ytère ', 
c'est à Meudon qu'il serait mort. Mais du reste Leroy lui-même 
ajoute qu'aucune tradition locale ne venait confirmer cette in- 
di€atioB^ Il y en avait une, mais peu accréditée, selon laquelle 
Rabelais serait mort à Saint- Ay, proche Meung^ur-Loire. Enfin, 
la plus digne de confiance parait être celle que Ton a plusieurs 
fois alléguée, mais dont CoUetet va nous indiquer pour la pre* 
nrière fois Torigine, l'autorité et la filiation. 

« Il mourut, non point à Meudon , comme Ta dit Scévole de 
SaÎDte-Marthe et comme la plupart des escri vains le croyent, 
mais à Paris en la rue des Jardins sur la paroisse de Saint-Paul, 
au cymetierre duquel il fut enterré, et proche d'un grand arbre, 
queToa voyoit encore il y a quelques années. » 

Puis, une page plus loin, faisant allusion tant aux sentiments 
religieux qu'il lui attribue dans ses derniers instants qu'aux 
cÎTGODstancea matérielles dont il vient d'être question, il ajoute : 
« Que sa fin ait esté telle que je Tay ditte, nous en avons uu 
illustre garant en la personne de messire Jacques Fay d'C- 
pesse, conseiller du roy et son ambassadeur en Hollande, qui 
m'a dit phtsheur$foïs de «a bouche propre que Rabelais estoit 
mort ainsy dans le sein de l'Eglise, et enterré, comme il l'avoit 
appris du président d'Epesse, son père, qui estoit un des grandis 
amys de ce docte defTunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur 
dt) la Faculté de médecine de Paris, m'a quelquefois confirmé 
encore, puisque ee célèbre ambassadeur luy a dit la mesme 
cbow, et que c*est sur son fidèle rapport que ce docte religieux 
feuillant, le R. P. Pierre de Saint-Romuald, l'a couché dans son 
Tfarésor chronologique» aussi bien qu'Antoine Leroy dans, sa 
préface latine. » 

Les documents officiels manquent pour vérifier l'exactitude 



i Cordiger et ■edieiu . deiii leetor» «t faitu* ottivi : 

Si nonen qiuerU, te men scripta docent. 

' « NoUa painim memoria filiia relieta et qnaû per mauus tradita 
apad civet iiostros Meudonianos raorialis vitas mtiniis Rabelsesut fuisM 
Meadûuii defonctas divulgaiur. *> 



y Google 



XLViii NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR RABELAIS. 

Jii fait, les andens registres delà paroisse de Meudon n'existant 
plus et ceux de l'ancienne paroisse Saint-Paul ne remontant 
pas jusqu^àTépoque dont il s'agit. On dit Gommunémeçt que 
Rabelais est mort à soixante-dix ans, en prenant pour point de 
départ Tannée présumée de sa naissance, 1483. Mais il nous pa- 
rait évident qu'il a dû naître postérieurement. Autrement plu- 
sieurs des actes de sa vie seraient en retard, si l'on peut se ser- 
vir de cette expression. Ainsi il aurait eu huit ou neuf ans 
de plus que les frères du Bellay, ses camarades d'études. Nous 
l'avons vu à Fontenay-le-Comle traité en jeune homme par 
Budé, et l'on serait forcé de lui attribuer à cette époque au 
moins trente- huit ans. Enfin il faudrait croire qu'il avait près 
de cinquante ans alors qu'il prenait le grade de bachelier en 
médecine et jouait avec de jeunes et joyeux compagnons la co- 
médie de la Femme mute à Montpellier. 

Ce n'est pas malheureusement le seul point qui reste a éclair- 
cir^dansla biographie de Rabelais. H nous semble, par exem- 
ple, qu'à travers les épisodes de cette jeunesse aventureuse on 
ne voit pas assez où il a pu acquérir ce prodigieux ensemble de 
connaissances qui étonnait même ses contemporains. Il est pro- 
bable que ses études à la Baumette, ou plutôt à l'université 
d'Angers, furent plus sérieuses qu'on ne l'a cru. Où reçut-il les 
leçons de P. de Salignac, leçons dont il avait gardé une impres- 
sion si profonde? Où étudia-t-il le droit? La connaissance in- 
time qu'il montre dans le Pantagruel des moeurs universitaires 
en général et des habitudes particulières à chaque université 
ne prouve-t elle pas que, suivant l'usage du temps, il a dû faire 
au moins quelque séjour dans chacune d'elles, à Angers, à Poi- 
tiers, à Orléans. àBourges, à Toulouse? Il règne aussi quelque 
incertitude sur les dates et le nombre de ses divers voyages à 
Rome. 

Qu'on nous pardonne de terminer notre travail par celte es- 
pèce d'inventaire des lacunes qui nous ont frappé et que nous 
n'avons pu combler d*une manière satisfaisante; heureux si, en 
attendant des recherches plus complètes, nous avons réussi à 
éclaircir certains points mal compris jusqu'à présent, et surtout 
à rendre quelques traits sérieux à celte physionomie si étrange- 
ment défigurée par la légende populaire et par la fantaisie des 
biographes. 

K. J, B. RATHERY. 



vGooQle 



gl 



LE GARGANTUA 



ET 



LE PANTAGRUEL. 



lilTMB PBBIIIBII 

GARGANTUA. 

ArABH TrXH. 



UTIE TRES HORRinQUE DU GRAND GARGANTUA ^^ PERE DE PANTAGRUEL^ 

JADIS COMPOSÉE PAR M. ALCOFRIBAS^^ ABSTRACTEUR 

DE QUINTE ESSENCE* 




AUX LECTEUKS. 



Amis lecteurs , qui ce livre lisez , 
Despouillez vous de toute affectiou * ; 
Et , le lisans, ne vous scandalisez : 
11 ne contient mal ny infection*. 
Tray est qu'icy peu de perfection 
Vous apprendrez, sinon en cas de rîi^. 



« L'édition de 1535 et celle de 
Dolet portent : « La vie inestima- 
« Me da grand Gargantua , père de 
• Pantagruel , jadis composée par 
« Tabstracteur de quinte essence. 
« Livre plein de pantagruelisme. » 

' Le Pantagruel (éd. C. Nourry) 
h 



a été publié sous les noms de Al- 
cofrihas Nasier^ qui forment Ta- 
nagramme de François Rabelais. 

3 Impression, atteinte fâcheuse, 
dnlAtuiaffietio, employé par Cicé- 
ron dans cette acception. 

4 Contagion, poison. 



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LIVRE i. 

Autre argument * ne peut mon cœur élire, 
Voyant le dueil qui vous mine et consomme ^ 
Mieulx est de ris que de larmes escrire , 
Pource que rire est le propre de l'homme ^. 

VIVEZ JOYEUk \ 



' Sujet (da latia argumentutn). 

* Consume. Consommer se dit en- 
core en bas langage. 

^ L'auteur a ici en Yue la défini- 
tion de l'homme attribuée à Platon, 
^(J>ov yeXacTTtxèv, animal doué de la 
faculté de rire. — Dante aussi a 
dit : Essere risibile. 

* Ces deux mots, qu'aucune édi- 



tion n'a reproduits , sont en gros ca- 
ractères dans celle de 1636^ Ce 
n'est pas isatis intention que Rabe- 
lais avait placé, au fronton de son mo- 
nument, cette enteigne extérieure 
qui résume toute une philosophie y 
comme l'inscription du tombeau de 
SardanapalCy^EffÔie, icTve, natÇe, 
résume celle des matérialistes. 



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PROLOGUE DU LIVRE L 



PROLOGUE! DE L'AUTEUR. 



BeuTeurs* très illustres , et Vous véroles très précieux (car à 
TOUS, non à autres, sont dédiés mes escrits), Alcibiades, au dia- 
logue de Platon , intitulé Le Banquet, louant son précepteur 
Socrates , sans controverse prince des philosophes , entre au- 
tres paroles le dit estre semblable es Silènes '. Silènes estoient 
jadis petites boites , telles que voyons de présent es boutiques 
des apothycaires, peintes au dessus de figures joyeuses et 
frivoles, comme de harpies, satyres, oisons bridés ^ lièvres 
cornuz, canes bastées^ boucs volans, cerfs limonniers, et 
autres telles peintures contrefaites à plaisir, pour exciter le 
monde à rire : quel fut Silène, maistre du bon Bacchus : 



' Pe L^Âulnay et lohannean écri- 
"Sdùi prologe : ce dernier, pour s'en 
tenir, «oi-disant, à l'orthographe 
<uivie par l'autear dans les deux pre- 
miers livres. Or, l'édit. ant. à 1535, 
celles de 1535 et du Pantagruel, 
de C. Nwirry, ont prologue. Le 
Dachat va plus loin ; il estime que 
prologeei prologue ont des sens dis- 
tÎDcts. La vérité est que du tjemps 
de Rabelais on écrivait indifTérem- 
ment naviger, naviguer^ phiîologç, 
philologue, et que ces mots ne dif- 
féraient alors ni pour le sens ni 
même pour la prononciation. 

' Buveurs. Nous conservx>ns heu- 
reurs, parceque dans les éditions 
contemporaines il n'est écrit autre- 
ment qu'une fois à peine , et que 
nous ne voulons pas noi|^ exposer 
à altérer la prononciation de Rabe- 
lais. Dans plusieurs de nos pro- 
Tioces, et spécialement dans le Cfai- 
nonais, ou prononce encore èeu- 



veur, Pans les anciennes éditimui, 
nous trouvons même èeveftr, be- 
vonSj beviez sans u. 

3 « A ces Silènes exposés dans les 
« ateliers des statuaires, et tenant 
« à la main une flûte ou des pipeaux. 
« En séparant les deux pièces dont 
« sont formées ces statues, on dé- 
« couvre à l'intérieur l'image d'un 
« Dieu. » (Platon, le Banquet,) 

Johanneau accuse à tort Rabe- 
lais d'inexactitude, en s'appuyant 
sur un autre passage du Banquet , 
où Socrate est comparé au dieu 
Silène. 

* On lit, dans une ancienne bis-, 
toîre de Rouen, que les religieux 
de Saint-Ouen donnaient en rede- 
vance un oison bridée c'est-à-dire 
ayant au cou et aux ailes des rw 
bans de soie. 

Dans les, fresques d'HercuIanum 
on voit non des oies , mais des cy- 
gnes, avec des brides et des selles. 



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4 PROLOGUE 

mais, au dedans, l'on reservoit les fines drogues, comme' 
baume, an^bre gris, amomon, musc, civette, pierreries, et 
autres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates * : par ce 
que , le voyans au dehors , et l'estimans par Texterieure ap- 
parence, n'en eussiez donné un coupeau ^ d'oignon, tant 
laid il estoit de corps , et ridicule en son maintien ; le nez 
pointu 3, le regard d'un taureau, le visage d'un fou, simple en 
mœurs, rustique en vestemens, pauvre de fortune, infortuné 
en femmes, inepte à tous offices de la republique ; tousjours 
riant, tousjours beuvant d'autant à un chascun*, tousjours 
se gabelant ^, tousjours dissimulant son divin savoir. Màis^ 
ouvrans ceste boite , eussiez au dedans trouvé une céleste et 
impreciable* drogue, entendement plus qu'humain, vertu 
merveilleuse, courage invincible, sobresse "^ non pareille, 
contentement certain, asseurance parfaicte, deprisement • 
incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veillent, 
courent, travaillent, naviguent et bataillent. 

A quel propos, en vostre advis, tend ce prélude et coup 
d'essay? Par autant que ® vous, mes bons disciples, et quel- 
ques autres fous de séjour ^*, lisans les joyeux tiltres d'au- 
cuns Jivres de nostre invention, comme Gargantua, Pan* 
tagruel, Fessepinthe , la Dignité des Braguettes ^ des Pois 
au lard cum commenta^ etc. , jugez trop facilement n'estre 
au dedans traicté que mocqueries, folateries, et menteries 
joyeuses : veu que l'enseigne extérieure ^* (c'est le tiltre), sans 



^ Alcibiade disait que Socrate * Toujours tenant ièie à ceux 

était tel. qui le provoquaient à boire. C'est 

^ Nbus avons entendu désigner bien ainsi que Platon nous repré- 

en patois charentais, par co?f/7ea2M; sente Socrate, tout en affirmant 

d'oignon , les deux extrémités qu'on qu'il ne s'enivra de sa vie. 

en détache: ce qui est conforme à la ^ Raillant, 

traduction que Du Cange donne du ^Inappréciable, 

mot copellus. Ménage n'est donc "^ Sobriété. Sobriété est même la 

pas tout à fait exact quand il prête . leçon de l'édit. de Dolet. 

ici à coupeau le sens de pelures. * Mé{fris, dédain. 

^ LeDuchat remarque avec rai- ' Parceque. 

son que les pierres gravées repré- '® De loisir, 

sentent au contraire le nez de Socrate " Édit. de Dolet. — Ensigne 

écrasé du milieu, et rond par le bout, exlenore (édit. de 1 535). 



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DU LIVRE I. 6 

plus avant enquérir^ est communément receue à dérision et 
gaudisserie. Mais par telle îegîereté ne convient estimer le« 
œuvres des humains : car vous mesmes dictes que Hiabit ne 
fait point le moine • ] et tel est vestu d'habit monachal qui 
au dedans n'est rien moins que moine ; et tel est vestu de 
cappe espagnole qui^ en son courage^ nullement affiert^à 
Espagne. C'est pourquoy fault ouvrir le livre, et soigneuse- 
ment peser ce que y est deduict. Lors cognoistrez que la 
drogue dedans contenue est bien d'autre valeur que ne pro- 
mettoit la boite. C'est à dire que les matières icy traictées ne 
sont tant folastres, comme le tiltre au dessus pretendoit. 

Et, posé le cas qu'au sens literal vous trouvez* matières 
assez joyeuses , et bien correspondantes au nom , toutesfois 
pas demeurer là ne fault, comme au chant des sirènes ; ains^ 
à plus haut sens interpréter ce que par adventure cuidiez * 
dit en gaieté de cœur. Crochetastes vous onques bouteilles? 
Caisgne ^ ! Réduisez à mémoire la contenance qu'aviez. Mais 
vistes vous onques chien rencontrant quelque os medul- 
lare'? C'est, comme dit Platon, lib. II de Jiep., la beste 
du monde plus philosophe •. Si veu l'avez, vous avez peu 



' Ce proverbe date de loin. On 
lit déjà dans le roman de la Hôte; 

Tel a robe religieuse, 
Donoques il est reliçteux : 
Cest arguaient est vicieux 
Et ne TauU uoe Tieille gajne. 
Car la robe néfaiet te moyne. 

* Ne se rapporte, ne conyient 
nallement. Le mot affiert appar- 
tient encore an patoits de la Ton- 
raipe. 

* Pour vous trouviez, — De 
Marsy prétend qu^au siècle de Ra- 
bêlais on ne connaissait pas d'autre 
forme pour le subjonctif. — Ceci 
est par trop absolu ^ car on lit 
trouviez dans Tédition de Dolet. 

< Mais. 

* Vous pensiez. Rabelais sup- 
prime parfois le pronom devant le 
verbe, comme on le faisait souvent 
an moyen âge et comme on le fait en* 



core dans plusieurs de nos patois. 

® Caisgne en vieux français si- 
gnifiait chienne. Ce mot s'est con- 
servé dans le patois messin et s*y 
emploie comme imprécation , ainsi 
que chien en français. 

Un savant champenois pense que 
c'est une onomatopée pour expri- 
mer le tintement sourd du verre 
mis eu vibration, lorsqu'cm débou- 
che une bouteille, n se fonde sur ce 
qu'en Champagne les gais buveurs 
ont encore l'habitude, en pareil cas, 
de faire entendre une exclamation 
semblable, en prolongeant longtemps 
la seconde syllabe. — Nous préfé- 
rons la première interprétation. 

' A moelle. 

' Du temps de Babelais, la forme 
superlative n'exigeait pas abso- 
lument l'article. 



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(5 



prologue; 



poter de quelle devotiou il le guette, de quel Sjoiug il le 
g£prde, de quel ferveur * il le tient, de quelle prudence il 
Tentomme 2, de quelle affection il le biaise, et de quçllç di- 
ligence il le sugce. Qui Tinduict à ce faire? Quel est Vespoir 
de son estude? quel bien prétend il? Rien plus qu'un peu 
^e moelle. Vray est que ce pevi plus est délicieux que le 
beaucoup de toutes autres.^, pource que la moelle est ali- 
ment elabouré à perfection de nature, comme dit Galen. lU 
Facult. nat., et XI, De usu pçtrtium. , 

A Texemple d'iceluy vous convient eâtre sages, pour fleu- 
rer * , sentir et estimer ces beaux livres de haute gresse ^ , 
legiers au prochaz ^, et hardis à la rencontre. Puis, par cu- 
rieuse leçon et méditation fréquente, rompre Tos, et sugcer 
la substantifique n^oelle, c'est à dire ce que j'entends par 
ces symboles Pytbagoriques, avec espoir certain d'estro 
faits escors"^ et preux à ladite lecture; car en icelle biei\ 
autre goust trouverez, et doctrine plus absconse % ^quelle 
vous révélera de très hauts sacremens et mystères horrifi- 



* Ferveur esiid masculiu, comme 
lè mot latin fervor^ dont il dérive ; 
ailleurs nous le trouverons féminin. 

^ L'entame. L'édition de Dolet 
a Ventame. Entommer se dit en- 
core en plusieurs patois. 

^ A quoi se rapporte ce féminin 
toutes autres? Faut-il, comme Le 
Bnchat, se référant aux mots rien 
plus, qui précèdent, comprendre : le 
beaucoup de toutes autres riens, 
ou de toutes autres choses? — Car 
riens avait autrefois le sens de i:ho- 
ses. '— Nous ne pouvons admettre 
cette conjecture. Rien, en effet, 
n'avait pas toujours un sens négatif ; 
mais il l'avait parfois^ et ici il 
l'a évidemment. L'idée de Rabelais 
porte sur le mot choses : perdant 
de vue le substantif qu|l précède, 
fait-il accorder l'adjectif avec le 
mot de l'idée? Nous trouvons de 



pareils^exemples dans les meilleurs 
auteurs du grand siècle. Peut-être 
ne faut-il voir là qu'une ellipse 
alors autorisée par l'usage. 

• Flairer. Fleurer est encore usité 
dans plusieurs de nos patois. 

^ On a dit : chapon de haute 
gresse : putain de haute gresse, 
Grosnet parle de paroisses 

Riches de porcs à haute tresse... 
Ayant bestial à haute gresse. 

On voit par quelle analogie Ra- 
belais a pu employer, pour carac- 
tériser des livres substantiels, de 
grande importance, cette expres- 
sion que nous retrouverons souvent. 

• Poursuite. Comparaison em- 
pruntée à la vénerie. — LeDuchat 
rapporte legiers et hardis aux lec- 
teurs ; d'autres , aux livres. 

' Adroits, avisés. 

• Cachée. 



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DU LIVRE 1. 7 

ques, tant en ce qui concerne nostre religion, que aussi 
Testât politicq et vie oeconomicque. 

toyez vous en vostre foy qu'onques Homère, escrivant 
Iliade et Odyssée , pensast es allégories lesquelles de luy ont 
beluté * Plvitarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, Phornute, 
et ce que d'iceux Politian ^ a desrobé? Si le croyez, vous n'ap- 
prochez ne de pieds ny de mains ^ à mon opinion , qui dé- 
crète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homerc que 
d'Ovide, en ses Métamorphoses, les sacremens de l'Evangile; 
lesquelz un frère lubin*, vray croquelardon, s'est efforcé de- 
monstrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi fous que 
luy, et (comme dit le proverbe) couvercle digne du chau- 
dron. 

Si ne le croyez, quelle cause est pourquoy autant n'en 
ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques? combien que, 
les dictant, n'y pensasse en plus que vous, qui par adventure 
beuviez comme moy. Car, à la composition de ce livre sei- 
gneurial, je ne perdis ne employay onques plus ny autre 
temps que celuy qui estoit estably à prendre ma réfection 
corporelle, savoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce 
la juste heure d'escrire ces hautes matières et sciences pro^ 
fondes. 



' On lit belutéàvins Téd. de 1 533: 
dans d'autres, calfreté. • 

'Ange Poli tien, savant philologue 
el littérateur italien du xv* siècle , 
a résumé plutôt que dérobé les 
travaux antérieurs des scholiastes 
d'Homère. Du reste, ce reproche 
de plagiat lui a été adressé par 
plusieurs contemporains , entre au- 
tres par Budé. 

' Jeu de mots fbudé sur la locu- 
tion latine : pedibus ire in senten- 
tiam alîcujusy se ranger à Tavis de 
quelqu'un , passer de son côté. 

* Allusion à Thomas Walleis, 
dominicain d'Angleterre. Fischart 
met ici son nom en toutes lettres. 
Ce Walleis a écrit des Moralités 



sur Ovide y où il cherche à établir 
des rapports entre ce poëte et la 
Bible ; son livre a été imprimé à 
Paris , par J. Bade (in-4°, 1509), 
sous le titre de Meiamorphosis 
Ovidiana moraliter explanata. Une 
traduction française sous le titre 
de Bible des poètes jJûvl le Grand 
Olympe y faite par C. Mansion, 
a été publiée à Bruges ( 1484 , 
in-f"). 

Montaigne parle de semblables 
rêveries. 

«Est- il possible (dit-il , Essais^ 
II, 12), que Homère aye voulu 
iire tout ce qu'on luy faict dire?,.. 

Un perisonnage sçavant et 

de mes amis , c'est merveille quels 



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8 PROLOGUE 

Comme bien faire savoit Homère, paragon * de tous phi- 
lologes, et Ennie^, père des poètes latins, ainsi que tes- 
moigne Horace, quoy qu'un malautru ait dit que ses carmes 
sentoient plus le vin. que Thuile. 

Autant en dit un tirelupin de mes livres ; mais bren ^ pour 
luy. L'odeur du vin ô combien plus est friant, riant, priant, 
plus céleste et délicieux que d'huile ! Et prendray autant à 
gloire qu'on die de moy que plus en vin aye despendu qu'en 
huile, que fist Demosthenes quand de luy on disoit que 
plus en huile qu'en vin despendoit. A moy n'est que hon- 
neur et gloire d'estre dit et réputé bon gaultier * et bon com- 
pagnon : en ce nom , suis bien venu en toutes bonnes com- 
pagnies de Pantagruelistes. A Demosthenes fut reproché, 
par un chagrin, que ses oraisons sentoient comme la ser- 
pillière d'un bord et sale huilier. Pourtant , interprétez tous 
mes faits et mes dicts en la perfectissime partie^, ayez en 
révérence le cerveau caseiforme ® qui vous paist de ces 
belles billes vezées, et à vostre pouvoir tenez moy tousjours 
joyeux. 

Or, esbaudissez vous ^, mes amours, et gaiement lisez 
le reste *, tout à l'aise du corps et au profit des reins. Mais 



rencontres et combien admirables il 
en faict naistre en faveur de noslre 
religion. » 

» Modèle. 

^ Le poëte latin Ennias, dont 

Horace a dit : 

Ennius ipse pater, nunquain nisi potut, ad 
Prosiluit dicenda.... [arma 

^ Ce mot est encore usité dans 
plusieurs de nos dialectes. 

^ Boa vivant. 

* En très-bonne part. 

® En forme de fromage. C'est 
une comparaison fort exacte. 

' Esbaudir avait au moyen âge 
deux sens bien distincts, celui de 
réjouir et celui di éveiller. — II a 
encore cette double acception en 



patois saintongeois. L'un et Tao' 
tre de ces sens trouvent ici leur 
application. Si Rabelais n'a pas 
perdu de vue ses véroles, il est 
tout naturel qu'il les suppose au lit, 
et qu'il leur dise : « Lisez totU a 
Vaise du corps. » 

Ceux qui ne croiraient pas qu'un 
médecin pût parler de boire à des 
goutteux et à des véroles, explique- 
raient ce passage en donnant à 
esbaudissez vous le sens de ré- 
veillez-vous. Rabelais peut bien 
faire lire ses amis au lit, comme aa 
chap. 45 il v fait prier Grandgousier. 

* Éd. antér. à 1535 et de 1535;; 
dans d'autres on a supprimé te 
r^te. 



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pu UVRE h 9 

eecoutaz S vietzdazes^ que le maulubec vous trousque ; vous 
souvienne de boire à my pour la pareille^ et je vous plegeray ' 
tout ares metys '. 



* « Mais écoutez, visages d'àiies, 
« qoc* Talcère tous ronge (en gas* 
■ ooo). » 

Nous pensons que ces |nckts,.e«- 
eouiazy etc., sont adressés aux ca- 
fards, qne Rabelais aimait peu ; puis 
reveiiaotà ses amis, Tautenr ajoute: 
«Vous sonyienoe de boire à my pour 
•* la pareille. » 

' Est. Pasquier nous fournit une 
complète explication des mots : je 
vous plegeray, <* Nous avous, dit-il, 
«< mecoutumeaux banquets de boire 
« les uns aux autres , et la formule 
•• que Ton tient est que si un homme 
« boit à moi, je lui dirai qne je le ple- 



«geray yC*est-à-direque je vais boire. » 
C'est donc comme si Rabelais 
disait à ses amis : Ne manquez pas 
de me provoquer à boire , je vous 
tiendrai tète à tous. Dans une vieille 
moralité, la Condamnacion dee 
éanqueis , il y a un personnage qui 
s'appelle Je pleige (fautant 

On dit aussi en anglais : To pie* 
dgey dans le sens de faire raison 
eu buvant. 

' Immédiatement. Eu catalan, tôt 
are, à l'instant; tôt ore (en bres- 
san) ; toutaro (en prov.) ; en toulou- 
sain , arometys , à l'heure même , 
peut-être du latin ^orame/i(p«a. [ ^ 



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iO LIVRE l, CHAPITRE 1. 



CHAPITRE I. 

1^ la gcnealofle et «ntlqulM de Cterfantaa. 



Je vous remetz à la grande chronique Pantagrueline re- 
cognoistre la généalogie et antiquité dond * nous est venu 
Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment 
les geans 2 nasquirent en ce monde, et copoment d'iceux, par 
lignes directes, issit^ Gargantua, père de Pantagruel : et ne 
vous faschera si, pour le présent, je m'en déporte. Combien 
que la chose soit telle que, tant plus seroit remembrée, tant 
plus elle plairoit à vos seigneuries , comme vous avez l'auto- 
rité de Platon, in Phileho et Gorgîa, et de Flacce *, qui dit 
estre aucuns propos, tels que ceux cy sans doubte, qui plus 
sont délectables quand plus souvent sont redits. 

Pleust à Dieu qu'un chascun sceust aussi certainement sa 
généalogie, depuis l'arche de Noë jusques à cest aage. Je 
pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, rois, ducs, 
princes, et papes, en la terre, lesquelz sont descenduz de 
quelques porteurs de rogatons et de costrets. Comme, au 
rebours, plusieurs sont gueux de Thostiaire s, souffreteux et 
misérables, lesquelz sont descenduz de sang et ligne de grands 
rois et empereurs ; attendu l'admirable transport des règnes 
et empires 

Des Assyriens, es Medes ; 

Des Medes, es Perses ; 



* D*où (du latin unie), * Horace (Horatias Flaccus). 

2 Leçon de Tédit. ant. k 1535. ^ De l'hôpital, suivant les uns; 

On lit gratis dans celle de 1535. selon Pasquier, allant de porte en 

* Sortit. porte, mendicus ostianus. 



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GARGANTUA, il 

Des Perses^ es Macedones ; 

Des Macedones ^ es Romains ; 

Des Romains^ es Grecs; 

Des Grecs^ es François *. 

Et, pour vous donner à entendre de moy, qui parle, je cuide 
fue sois descendu de qu^que riche roy , ou prince > au temps 
jadis. Car onques ne ristes homme qui eust plus grande af- 
fection d'estre roy et riche que moy : afin de faire grand 
ch^e, pas ne tîpaTaîller, point ne me soucier, et bien en- 
richir ûes amis, et tous gens de bien et de savoir. Mais, en 
ce, je me reconforte qu'en l'autre monde je le seray; voire 
plus grand que de présent ne l'oserois souhaiter. Vous, en 
telle ou meilleure pensée, réconfortez vostre malheur, et beu- 
vez frais, si faire se peut. 

Retournant à nos moutons, je vous dis que, par don souve- 
rain des cieulx, nous a esté réservée Tantiquité et généalogie, 
de Gargantua, plus entière que nulle autre; excepté celle du 
Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les 
diables (ce sont les calomniateurs et caffars) s'y opposent. Et 
fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il aVoît près l'ar- 
ceau Gualeau, au dessous de l'Olive, tirant à Narsay ^. Duquel 
faisant lever les fossés, touchèrent les piocheurs, de leurs 
marres 3, un grand tombeau de bronze, long sans mesure : 
car onques n'en trouvèrent le bout, par ce qu'il entroit trop 
avant les excluses de Vienne. Iceluy ouvrans en certain lieu 
signé au dessus d'un goubelet , à l'entour duquel estoit escrit 
en lettres étrusques JHîc bibitur *, trouvèrent neuf flaccons, 
en tel ordre qu'on assiet les quilles en Gascoigne. Desquelz ce- 
luy qui au milieu estoit, couvroit un gros, gras , grand , gris , 
j%, petit, moisy livret s, plus mais non mieulx sentant que 



* Radne parait aToir eusonvenîr ^ Rabelais fait le livret à la fois 
^ ce passage de Rabelais, dans le gros » gras et joli, grand et petit, 
plaidoyer de llntimé. C'est qne manière fine de se mo- 

' Lieax voisins de ChlQOD. qaer d'avance des lecteurs disposés à 

^ Pioches. prendre son conte pour ane h istoire. 

* Ici Ton boit. Il parait , do reste, qne ce bizarre 



y 



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12 LIVRE I, CHAPITRE I. 

En iceluy fut la dite généalogie trouvée , fiscrite au long de 
lettres cancelleresques *, non en papier^ non en parchemin^ 
non en cere ^; niais en escorce d'ulmeau ^^ tant toutesfois 
usées par vétusté qu'à peine en pouvoit on trois recognoistre 
de rang. 

Je (combien que indigne) y fus appelle; et^ à grand renfort 
de bezicles^ pratiquant Tart dont on peut lire lettres non ap- 
parentes^ comme enseigne Aristoteles^ la translatay ^, ainsi que 
voir pourrez, es pantagruelisants*, c'est à dire, beuvans à g^, 
et lisans les gestes horrifiques de Pantagruel. A la fin du livre 
estoit un petit traieté intitulé Les Fan/rektches aniidotées. 
Les rats et blattes ^ ou (afin que je ne mente) autres maK- 
gnes bestes avoient brousté le commencement :ie reste j'ay cy 
dessous adjousté, par révérence de Tantiquaille '. 



assemblage de mois n'était pas sans 
charmes pour les oreilles de nos an- 
cêtres. Grosnet a dit aussi : 
Pour raitjoair le grant, gna, gros et menu. 
Les derniers moCs de la phrase 
ont été imités par Régnier, dîans sa 
dixième satire: 

Il fleuroit bien plusfort, OkaiB non pas mieux 
[que roses. 

* De chancdlerie. 

* Cire. Cyre, édit. de Dolet. 
' Ormeau. 

* La traduisis. En patois poitevin, 
ttinlàtif;th Bn%\ais,$ran8laied, 



^ Des éditions portent : en pan- 
tagruelUant; d'autres : eê (aux) 
pantagruelisauts. C'est à peu près 
le même sens. 

* Blatta, mitte qui ronge le drap 
et le papier. 

' M. de Laborde < Gîoês. dei 
émaux) constate qu'au commence- 
ment du xTi* siècle ce mot était en 
usage, dans son acception sérieuse. 
Nous l'avons en effet trouvé sou- 
vent pris dans le sens d'eMUqui- 
Us. Rabelais l'emploie encore ainsi 
à la page 35. 



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GARGANTUA. 



13 



CHAPITRE II. 

' IiM PaBflrciMlicf aBtf dotées, troovéct cb wi 



o» i' «nu le graad dompteur des CimbrcB 
: : sant par l'air, de peur de la rousée» 
^ . sa venue ou a remply les timbres 
:!. heure frais, tombant par une housée. 
:..uquel quand fut la grand mer ' anrousée. 
Cria tout haut : Hers, par grâce, peschez le , 
Car sa barbe est presque toute embousée; 
Ou, pour le moins, tenez luy une eschelle. 

Aucuns disoient que leicher sa pantoufle 
Estoit meilleur que gaigner les {tardons : 
Mais il survint un affecté màrroufle, 



'Noas n'essayerons pas d'annoter 
ce chapitre, où tout , k commencer 
par k titre, est inintelligible à des- 
teia. Dans ces prophéties, aussi 
obscures que celles de Merlin et de 
Nostradamos , on peut à la rigaeur 
soupçonner quelques allasions aux 
affaires de religion, au pape, au 
protestantisme; mais Touloir aller 
plus loin, et préciser, au bout de 
trois siècles , ce que Tauteur n'a- 
vait pas voulu que Ton comprît de 
MQ temps, ce serait tomber dans 
les abeiTations de ces commenta- 
teurs qui ont si étrangement abusé 
^ système des interprétations his- 
toriques. 
Dans son imitation de Rabelais, l'é- 



crivain satirique allemand Fischart 
n'a pas cru devoir reproduire tex* 
tuellement ce chapitre, et y a subs- 
titué d'autres plaisanteries aussi peu 
intelligibles. S'il y avait vu les al- 
légories hérétiques qu'y découvrent 
certains commentateurs, il n'aurait 
pas manqué, avec son antipathie 
contre l'Église de Rome , de les re- 
produire et de les rendre plus trans- 
parentes. 

- Renonçant à expliquer Penscm- 
ble du chapitre, nous n'avons pas 
cru devoir donner, surles mots pris 
isolément, des explications qui 
n'auraient eu aucune utilité pour le 
lecteur. 

' Grand meref édit. de 1535. 



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14 LIVRE I, OHAPïTRE II. 

Sorti dtt creux où Ton pesche aux gardons ^ 

Qui dist : Messieurs, pour Dieu nous en gardons, 

L'anguille y est, et en cest estau musse. 

Là trouverez (si de près r^ardons) 

Une grand tare au fond de son aumusse. 

Quand fut au poifit de lire le chapitre , 
On n*y trouva que les cornes d*un veau. 
Je ( disoit il ) sens le fond de ma mitre 
Si froid qu'autour me morfond le cerveau. 
On l'eschauffa d'un parfum de naveau , 
Et fut content de soy tenir es atres , 
Pourveu qu'on fist un limonnier nouveau 
A tant de gens qui sont acariâtres. 

Leur propos fut du trou de saint Patri(ie, 
De Gilbathar, *(k de mille autres trous; 
S'on les pourrolt réduire à cicatrice , 
Par tel moyen que plus n'eussent la toux : 
Veu qu'il sembloit impertinent à tous 
Les voir ainsi à chascun vent baisler. 
Si d'adventure ilz esloient à point clous. 
On les pourroit pour hôustages bailler. 

En cest arrest le corbeau fut pel^ 
Par Hercules qui venoit de Lybie. 
Quoy? dist Min6s, que n'y suis je appelle? 
Excepté moy , tout le monde on convie : 
Et puis Ton veult que passe mon envie 
A les fournir d'huytres et de grenoiOes. 
Je donne au diable, en cas que, de ma vie, 
Preigne à mercy leur vente ' de quenoilles. 

Pour les matter survint Q. B. qui clope , 
Au saufconduit des mistes sansonnetz. 
Le tamiseur, cousin du grand Gyclope, 
Les massacra. Chascun mousche son nez : 



* L^édition de 1535 a vente; d'antres'^ ventre. 



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ÇARGANTUA. 15 

£n ce gueret peu d,^ bougrias sont nés, 
Qu'où n'ait berné su^ le çdoulija à tau. 
Courez y tous, et alarme sonnez, 
Plus y aurez que n'y eustes autan. 

Bien peu après l'oiseau de Jupiter 

Délibéra pariser pour le pire : 

Mais, les voyant tant fort se despiter, 

Craignit qu'on mist ras, sus, bas, mat l'empire, 

Et mieulx aima le feu du ciel empire 

Au tronc ravir où Von vend les sorets, 

Que Fair serain » contre qui Von conspire» 

Assubjectir es dicts des massorets. 

Le tout conclud fut à pointe affilée, 
Maulgré Até, la cuisse heronniere. 
Qui là s'asist , voyant Pentasilée 
Sus ses vieux ans prise pour cressonnière. 
Chascun crioit : Yillaine charbonnière. 
T'appartient il toy trouver par chemin? 
Tu la tolluz la romaine bannière , 
Qu'on avoit lait au traict du parchemin. 

Ne fust Juno, qui, dessous l'arc céleste, 
Avec son duc tendoit à la pipée. 
On luy eust fait un tour si tresmolesle 
Que de tous points elle eust esté frippée. 
L'accord fut tel que, d'icelle lippce, 
Elle en auroit deux œufz de Proserpine : 
Et, si jamais elle y estoit grippée, 
On la lieroit au mont de l'Albespine. 

Sept mois après, oustez en vingt et deux , 
Cil qui jadis anihila Cartbage 
Courtoisement se mit en milieu d'eux , 
Les requérant d'avoir son héritage : 
Ou bien qu'on ftst justement le partage 
Selon la loy que l'on tire au rivet, 
Distribuant un tatin du potage 
A ses facquins qui firent le brevet. 



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i6 LIVRE 1, CHAPITRE IL 

Mais l'an viendra, signé d*un arc turquois, 
De cinq fuseaux , et trois culz de marmite , 
Onquel le dos d*un roy trop peu courtois 
Poivré sera sous un habit d'hermite. 
la pitié! pour une chattemite 
Laisserez vous engouffrer tant d'arpens? 
Cessez, cessez, ce masque nul n'imite f 
Retirez vous au frère des serpens. 

Cest an passé, cil qui est régnera 
Paisiblement avec ses bons amis. 
Ny brusq ny smach lors ne dominera : 
Tout bon vouloir aura son compromis. 
Et le soulaz qui jadis fut promis 
Es gens du ciel, viendra en son befroy. 
Lors les haratz qui estoient estonunis 
Triompheront en royal palefroy. 

Et durera ce temps de passépasse 
Jusques à tant que Mars ait les empas. 
Puis en viendra un qui tous autres passe, 
Délicieux, plaisant, beau sans compas. 
Levez vos cœurs, tendez à ce repas, 
Tous mes féaux : car tel est trespassé 
Qui pour tout bien ne retourneroit pas, 
Tant sera lors clamé le temps passé. 

Finalement, oeluy qui fut de cire 
Sera logé au gond du jacquemart. 
Plus ne sera reclamé sire, sire. 
Le brimbaleur qui tient le coquemart. 
Heu, qui pourroit saisir son braquemart? 
Toust seroient netz les tintouins cabus : 
Et pourroit on, à fil de poulemart , 
Tout bassouer ' le maguazin d'abus. 

( 

* BafToner, éd. de 1535. 



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GARGANTUA. 



CHAPITRE III. 

Conunciit Gamaniu tut wixe moU wwié aa vcnlre 
«CM mcre. 



Grandgousier estoit bon raiilard en son temps ^ aimant à 
boire net^ autant que homme qui pour lors fust au monde ^ et 
mangeoit voluntiers salé. A ceste fm, avoit ordinairement 
bonne munition de jambons de Magence et de Bayonne , force 
langues de bœuf fumées^ abondance d'andouiUes en la saison, 
et bœuf salé à la raoustarde. Renfort de boutargues S pr^ 
vision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit ly bou- 
con^ de Lombard), mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la 
Brene, et de Rouargue. En son aage virile espousa Garga- 
mdle, fille du roy des Parpaillos ', belle gouge *, et de bonne 
troigne. Et faisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux 
dos^, joyeusement se frottans leur lard, tantqu'dle engroiasa 
d'un beau filz , et le porta jusques à Tunziesme mois. 



' En proreDçal, /70M/a/'^o, œafs 
de poisson salés et confils , dont 
on fait une espèce de saocisse. 
(Pellas, Dict, prov,) Aujoui-d'bui 
la poutargue est préparée avec les 
œnfs et le sang du mulet et de quel- 
ques autres espèces da genre des 
mages : c'est le même mets que les 
Grecs anciens nommaient cii>(iOTà- 
piyov, et que les modernes nomment 
avyotàpaxov. 

' Les bouchées de Lombard ou 

d'Italien , c'estrà-dire les bouchées 

de nets empoisonnés. 

Toudroit il bien à bailleur de houeons 
Donner iuj mcame à garder ses flacons? 
(Harol , Cantique XXI.) 



3 Ce mot avait le sens de papil- 
lon, commt parpaglio en i tal ien ,/Mir- 
piyon en saintongeoîs, parpailloun 
eu provençal. Il se disait aussi pour 
mécréant. 

^ Femme ou fille» témoin ce pas- 
sage de Coquillart : 

Une (bourgeoise) qui aura les yeoix rouges, 
Les lare au nialin d'une eaue bUni^he. 
Tellenent 4|ue sur toutes gougté 
Elle semblera la plus franche. 

Ce mot est très-fréquemment 
employé dans les Cent Nouvelles 
nouvelle$. 

^ Cçtte expression n'est pas de 
rinvention de Rabelais , comme de 
2. 



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18 LIVRE 1, CHAPITRE IIL 

Car autant, voire davantage, peuvent les femmes ventre 
porter, mesmement quand c'est quelque chef d'oeuvre, et 
personnage qui doibve en son temps faire grandes prouesses. 
Comme dit Homerç que Tenfc^nt, duquel ^P^eptune engroissa la 
nymphe, nasquit l'an après révolu, ce fut le douziesme mois. 
Car (comme dit Aulus Gellius, lib. 111 ) ce lon^ temps conve- 
noit à la majesté de Neptune , afln qu'en iceluy l'enfant fust 
formé à perfection. A pareille raison Jupiter fit durer qua- 
rante huit heures * la nuyt qu'il coucha avec Alcmene. Car 
en moins de temps n'eust il peu forçer Hercules , qui nettoya 
le monde de monstres et tyrans. 

Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé ce que 
je dis, et ont déclaré non seulement possible, mais aussi lé- 
gitime, l'enfant né de femme Tunziesme mois après la mort de 
son mary. 

Hippocrates , lib. de Alimento, 

Pline, lib. VU, cap. v. 

Plante, in Cistellaria. 

Marcus Varro, en la satyre inscripte le Testament, aile- 
gant Tautorité d'Aristoteles à ce propos. 

Censorinus, lib. de Die natali. 

Aristot., lib. VII, cap. m et iV, de Nafura animalium, 

Gellius, lib. lll, cap, xvi. Servius, in EccL, exposant ce 
mètre de Virgile, 

Mat ri longa decem, etc. 

Et mille autres fous : le nombre desquelz a esté par les lé- 
gistes acreu. //. de suis, et legit. L intestato, § fin. 

Et in Authent. de restitut, et ea que parit in undecimo 
mense. 

D'abondant en ont chaffourré ^ leur robidilardique loy Gai- 

L'Aobay le suppose. Coquillart * Ovide et Properce indiquent 

avait déjà dit: deux nuits; Apollodore et Lucien, 

Jehanne fait la beMe à deux dos. trois. Il y a même des auteurs qui 

Shakspeare s'en est se.-vi depuis P»[^!;* 1« ^f "f ""^'* consécutives. 

dans Othello, act. I, se. i : ' ^^^^<^"'"^- /^!,«»^^ ^f "f*^ 

Tour da«gbterandtheMoorarenow»aking ^" Samtonge. CA^^O«m a le même 

Tktbtàttwithtwabaekt.' senj: en poitevin. 



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GARGANTUA. 



19 



ks.ff. de Ub, etposthum, et l. septimoff. de stat. homin., 

et quelques autres que pour le présent dire n'ose. 

Moyennant lesquelles lois, les femmes veuves peuvent fran- 
chement jouer du serrecropiere à tous enviz et toutes restes *, 
deux mois après le tyéspas de leurs maris. Je vous prie par 
grâce, vous autres mes bons averlans 2, si d^icelles en trouvez 
gue vaillent le desbraguetter, montez dessus et mêles amenez. 
Car, si au troisiesme mois elles engroissent, leur fruict sera 
héritier du defunct. Et, la groisse cogneue , poussent hardi- 
ment oultre, et vogue la galée^, puis que. la panse est pleine. 

Comme Julie , fiUe de rempereirr Octavian , ne s'abandon- 
noit à ses taboureurs sinon quand elle se sentoit grosse, à la 
forme que la navire ne reçoit son pilot, que premifireoHmt ne 
soit callafatée et chargée. 

Et si personne les blasme de soy faire rataconnicuier ainsi 
sus leur groisse , veu que les bestes sus leurs ventrées n'en- 
durent jamais le masle masculant, elles respondront que ce 
soQt bestes , mais elles sont femmes , bien entendantes les 
beaux et joyeux menus droits de superfetation : comme jadis 
respondit Popuiie, selon le rapport de Macrobe, lib. II Sa- 
turnal. Si le diavol * ne veult qu'elles engroissent, il fauldra 
tortre le douzil ^, et bouche close. 



' Toos loisirs.. (V. PalsgraYc). 
&«< sedit encore en anglais dans le 
même sens. En patois bressan, réla. 

Courcy de$sey,de ley , san prendre fin ne réta. 
. (B. Dchard.) 

' Régis traduit ce mot par ka^ 
verlinger, et Le Duchat prétend 
qii'on appelait en Lorraine haver- 
Ungs des rooliers , de Haver dans 
le Limboarg. Par avé^ avers , on a 
désigné autrefois les animaux do- 
mestiques. Averlan, averlin (qu'on 
trouve aussi) -pouvaient bien signi- 
fier les valets de ferme. En patois 
boalonais, averlan signifie /aw^ur 
ienAarras. 

' Vogue la galère. « Hé! vogue la 
galée n était le refrain d'une yieille 



ronde, dont nous citerons on couj^et: 

Y avait trois filles. 
Toutes trois d'un frrand ; 
Disaient l'une & l'autre : 
Je n'ay point d'amant. 
Et hé ! hé ! 
Vo^iia la ?alêe ! 
Donnez lu y du ventv 

* Le diable. 

^ Ce mot appartient encore à 
plusieurs de nos patois , et signifie, 
le fausset d'un tonneau. Tortre ou 
tordre le douzil y c'est le rompre. 

Daas une farce de VAnc. ihéât, 
franc. y publié par Jannet, Jolyet, 
à qui Ton attribue un enfant, dît 
dans le même sens : 

Ha, vraiment , il est donc i moy? . 
Pnisqiie vou<s jurez vostre foy, 
C'est bien raison qu'il me demeure. 
Hais coupom la brocha à ceste heure. 



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20 LIVRE I, CHAPITRE IV. 



CHAPITRE IV. 

Conmiciit G«rf amené, estant «roste «e GargaDtaa, mangea 
frand planté de trlpetf *. 



L'occasion et manière comment Gargamelle enfanta fut 
telle. Et, si ne le croyez, le fondement vous eschappeî Le fon- 
dement luy eschappoit une apresdisnéé, le troisiesme jour de 
février , par trop avoir mangé de gaudebilkux. Gaudebillaux 
sont grasses tripes de coiraux. Coiraux sont bœufz engressés 
à la crèche et prés guimaux. Prés guimaux sont qui portent 
herbe deux fois Tah. D'iceux gras bœufz avoient fait tuer trois 
cens soixante sept mille et quatorze, pour estre à mardy gras 
salés, afin qu'en la prime vere^ ils eussent bœuf de saison 
à tas, pour, au commencement des repas, faire commémora- 
tion de saleures, et mieulx entrer en vin. 

Les tripes furent copieuses, comme entendez, et tant 
friandes estoient que chascun en leichoit ses doigts. Mais la 
grande diablerie à quatre personnages' estoit bien en ce que 
possible n'estoit longuement les reserver : car elles fussent 
pourries, ce que sembloit indécent. Dont fut conclud qu'ilz 
les bauffreroient sans rien y perdre. A ce faire convièrent tous 
les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Roche Clermaud, 



^ Se paria h manger tripes {éà, qaatre diables; petite .diablerie , 

1535). celle oii il n'y en avait que deux. 

^ Au printemps. La grande diablerie signifie ici 

' Dans nos anciens mystères, le le grand obstacle. — Aujourd'hui 

diable avait toujours son rôle, et on on dit encore vulgairement, c'est le 

appelait la grande diablerie à qua- diaSle , pour : c'est d'une difHciUté 

tre personnages celle où il y avait insurmontable. 



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GARGANTUA. 



21 



de Vaugaudry, sans laisser arrière le Coudray, Montpen* 
sier, le Gué de Vede, et autres voisins, tous bons beuveurs, 
bons compagnons, et beaux joueurs de quille là^ Le bon 
homme Grandgousier y prenoit plaisir bien grand, et com- 
mandoit que tout allast par esciielles ^. Disoit toutesfois à sa 
femme qu'elle en mangeastle moins, veu qu'elle approcboit 
de son terme, et que cest€ tripaiUe n'estoit viande moult 
louable ^. Celuy (disoit il) a grande envie de mascher merde, 
qui d'icdle le sac mange *. Non obstant ces remonstrances, 
elle en mangea seize muiz deux bussars ^, et six tupins •. 
belle matière fécale, qui devoit boursouffler en elle. 

Apres disner, tous allèrent pesle mesle à la Saulsaie ^, et 
là, sus Fherbe drue , dansèrent au son des joyeux flageollets 
et douces cornemuses, tant baudement que c'estoit passe- 
temps céleste les voir ainsi soy rigoller. 



* (Éd. 1535). Qot7/c efe (d'autr. 
édit ). C'est probablement le refraia 
d'une chanson. Quille aa dingolier 
dénote assez à quelle qaiile Tauteur 
fait alla sien. 

' Fût senri abondamment. 

^ Ce mot désignait nne qualité 
Wtdiciualeoa hygiénique. 

Ml y a un proverbe (en Al- 
ace )*, à ce que prétend Le Du- 
ehat, dont le sens est : 

« L'ordure qui reste dans les tri- 



pes les mieux raclées en fait au 
moins la dixième partie. *• 

* Futaille contenant , sahani 
Trévoux, une demi-pipe; suivant 
l'Académie, presque un demi-muid. 

* Pot de terre servant ii difiérents 
usages. 

« De ceulz qui vendent chairs cui- 
tes en tupins.» (Chart.S. Mar. Ang.) 

^ La Saullaie ou la Saulsaie est 
un lieu planté de saules , et par ex- 
tension d'arbres quelconques* 



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n 



UVREI/ CHAPITRE V. 



CHAPITRE Y. 



U pr^lNM «€8 iMiTcuni. 



Puis entrèrent en propos de reciner * on propre lieu *. Lors 
flaccons d'aller, jambons de trotter, goubelets de voler, 
breusses ^ de tinter. Tire*, baille, tourne, brouille. Boutte 
à moy sans eau ; ainsi , mon amy ; fou^te ^ .moy ce verre 
galantement; produis moy du clairet, verre pleurant*. Trêves 
de soif. Ha, faulse fièvre, ne fen iras tu pas? Par ma foy, 
commère, je ne peux entrer en bette ^. Vous estes morfondue, 
m'amie. Voire. Ventre saint Quenet, parlons de boire : jç 
ne boy qu'à mes heures, comme la mule du pape. Je ne 
boy qu'en mon bréviaire *, comme un beau père guardian. 
Qui fut premier, soif ou beuverie? Soif : car qui eus! beu • 
sans soif durant le temps d'innocence ? Beuverie : car pri- 
valio presupponît habitum ®. Je suis clerc. Fœcundï ca- 



' Faire collation. — JRessieuner^ 
(édit. 1535), ressiner (édit. Dolet). 
Les BoHandistes se servent de reci^ 
nium dans le même sens. En mes- 
sin on dit encore resséné; en franc- 
comtois, recye, ressie^ resaion. 
Toutes ces formes se trouvent dans 
les chartes. Montaigne écrit ressi- 
ner. Math. Cordier dit qu'à Paris 
« le goûter s'appelle reciner, »> 

^ Dans Tendroit même. 

^ Un brosseron était une sorte 
de vase versant la liqueur par un 
tuyau ou robinet. (DuCange.) Nous 
pensons que les mots brosseron , 



èreussèf broc^ sont de la même fa- 
mille. 

* Voyez dans Pétrone (J»a/yrtco«, 
c. 4) des propos de table qui ont 
pu fournir à Rabelais l'idée pre- 
mière et le ton de ce chapitre. 

* Fouetter un verre y c'est lai 
frapper sur le fond après l'avoir 
vidé, et en le renversant. 

^ Si plein qu'il déborde légère- 
ment. 

^ Me mettre en train. 

' Allusion aux flacons faits en 
forme de bréviaire. 

^ La privation suppose Tnsage. 



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GARGANTUA. 23 

lices quem non fecere disertum * f Nous antres hinooens ne 
beavons que trop sans soif. Non ^ moy pecfaenr sans soif : et^ 
sinon présente , pour ie moins future ^ la prerenant comme 
entendez. Je boy pour la soif advenir. Je boy éternellement. 
Ce m'est éternité de beuverie , et beuverie d'éternité. Chan- 
tons^ beuvons ; un motet : entonnons. Où; est mon enton* 
noir? Quoy ! je ne boy que par procuration. 

Mouillez vous pour seicher, ou seichez voqs pour mouil- 
ler? Je n'entends point la théorique. De la practique je m'en 
aide quelque peu. Baste. Je moudie > je humeete , je boy ; et 
tout de peur de mourir. Beuvez tousjours, vous ne mourrez 
jamais. Si je ne boy, je suis à sec, me voila mort. Mon 
ame s'enfuira en quelque grenôillere. En sec jamais Tame 
ne habite^. Sommeliers, o créateurs de nouvelles formes, 
rendez moi de non beuvant beuvant. Perannité d'arrouse- 
ment par ces nerveux et secs boyaux. Pour néant boit qui 
ne s'en sent. Gestuy entre dedans les venes, la pissotière n'y 
aura rien. Je laverois voluntiers les tripes de ce veau que 
j'ay ce matin babillé ^. J'ay bien saburré^ mon stomach. Si le 
papier de mes schedules ^ beuvoit aussi bien que je fais^ mes 
créditeurs auroient bien leur vin quand on viendroit à la for- 
mule de exhiber ^, Geste main vous gaste le nez ^ ! quantz 
antres* y entreront, avant que cestuy cy en sorte J Boire à si 
petit gué, c'est pour rompre son poictral. Ceci s'appelle pipée à 
flaccons. Quelle différence est entre bouteille etflaccon? Grande : 
car bouteille est fermée à bouchon, et flac con* à vitz. De 



' A qui les Cotipeê inspiratrices • Cédaies. 
nW-dlcs pas donné de Télo- * C*est-à-dir(e à la prodiictioa 

qnence? ( Horace, !iv. I, ép. 5. ) des pièces. 

* Passage de isaitit Axigustin , ^ Ces mots sont adressés sans 
déjà imité dans la Nef des fols, doute à on manvais buvenr qui 
(1497): portoit la mafn à son nez, an lieu 

(l'âme) jamais ne se contient, de la porter à son verre. 

Ain» qae lisons, en sec lieu. « Combien d'autres. 

' Plaisanterie de Rabelais sur ® Cette orthographe , que noi|^ 

le double sens du moikaèiliér. emi)rnntons à Téd. ant. à 1535 et 

* Lesté : de sabure , gros sable à celle de 1635 , fait encore mieux 
<tent on lestait les navires, ressortir l'équivoque. 



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24 



LIVRE I, CHAPItRE V. 



belles. Nos pères beurent bien et vuiderent les potz '. C'est 
bien chien chanté ^, beuvons. Voule/ vous rien mander à la 
rivière? Cestuy cy va laver les tripes. Je ne boy en plus 
qu'une esponge. Je boy>eomme un templier : et je ^ tanquam 
sponsus *; et moi, si&ut terra sineaqua *. Un synonyme de 
jambon, c'est un compulsoire dé beuvettes, c'est un pou- 
lain. Par le poulain on descend le vin en càvie ; par le jam- 
bon , en Testomac. Or ça à boire , boire ça. 11 n'y a point 
charge. Respice persanam, pone pro duos ^ : bus non est in 
usu. Si je montois aussi bien comme j'avalle*, je fusse pie- 
Ça''f haut en l'air. 

Ainsi se fit Jacques Cueur riche, 
Ainsi profitent bois en friche ; 
Ainsi conquesta Bacchus l'Inde; 
AiDsi Philosophie Méiinde '. 

Petite pluye abat grand vent : longues beuvettes rompent le 
tonnoirre. Mais, si ma couille pissoit telle urine, la, voudriez 



^ C'est un vers d'une très-vieille 
cbanson. Le causeur vient de se 
permettre un propos par trop égril- 
lard. Il entonne un air bachique 
pour détourner l'attention. 

' Ces termes reviendront sou- 
vent. On Ut chien chanté dans cer- 
taines éditions ; dans d'autres, ckié 
chanté, — Nous avons rencontré 
chien chié, (Ane. Th. franc,), A 
notre avis , il ne faut voir, dans ce 
rapprochement de mots formant as- 
sonance qu'un moyen plaisant de 
tenir un instant le lecteur indécis 
entre deux sens, dont l'un est or- 
dnrier. 

Nous pouvons citer de pareils 
exemples chez les modernes ; 

Vlà-t-i pas qu*e«t bien chié (chante) ! 

(fteaunuirchais, Couplets pour im 
fc ^ de ii, UmormMt d'Étiolés.) 

^ Comme an fiancé. 

* Comme la terre sans eau. 



^ Ayez égard à la personne : met- 
tez pour deux. H aurait fallu pro 
duoàut; mais Rabelais retranche 
bus, qui, dit-il, n'est pas eu usage. 
C'est un jeu de mots sur la terminai- 
sou de duohus et sur le participe 
passé ^N«, pour exprimer que beire 
doit s'employer au présent et non 
au passé. 

* Equivoque fondée sur le. dou- 
ble sens à^àvaler, 

^ Depuis longtemps. 

* On ne voit pas trop ce que 
la philosophie peut avoir en à faire 
dans la conquête de l'Inde pm les 
Portugais, 'as moins que, comme 
le veut Le Duchat, l'auteur n'en- 
tende par ce mot l'adresse dont ils 
usèrent vis-à-vis des natureU, et 
dans laquelle l'attrait du vin et 
des liqueurs fortes entra pour beau- 
coup. Il s'agirait donc de la philo- 
sophie pantagruélique. 



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GARGANTUA. 



25 



vous bien sugcer ? Je xetieas après. Pagc> baille : je finsinue 
ma nomination en mon tour *. 

Hume Giiillot, 
Encores y en a il oq pot ^ 

Je me porte pour appellant de soif ^ comme d'abus. Page^ 
relieve mon appel en forme. Geste roigneure ! Je soulois jadis 
boire tout^ maintenant je n'y laisse rien. Ne nous bastons 
pas , et amassons bien tout. 

Yoicy tripes de jeu> gaudebùlaux d'envy^ de ce fauveau 
à la raye noire. 

0^ pour Dieu^ estrillons le à profit de mesnage. Beuvez^ 
ou je vous... Non, non, beuvez, je tous en prie. Les pas- 
sereaux ne mangent sinon qu'on leur tappe les queues. Je 
ne boy sinon qu'on me flatte. 

Lagona edatera ^, 11 n'y a raboulliere ^ en tout mon corps 
où cestuy.vin ne furette la soif. Cestuy cy me la fouette bien. 
Cestuy cy me la bannira du tout. Cornons icy, à son de flac- 
cons et bouteilles, que quiconques aura perdu la soif n'ait 
à la chercher céans. Longs clysteres de beuverie l'ont fait 
vuider hors le logis. Le grand Dieu fit les planètes., et nous 
faisons les platz netz. J'ay la parole de Dieu en bouche : SU 



^ C*est<i-dire, je me mets en 
mesure de profiter de mon droit , 
quand vienditi mon tour. — Allu* 
uoji à la loi béuéfîciale. <« Les gra- 
« dues qui auront omis d'insinuer... 
« seront privés de requérir ott aç- 
« cepter les bénéfices qui vaqueront 
« esdites années quMls n'auront in* 
• sinné. » (Louis XII, Lyon, 1610). 
L'insinuation était une inscription 
nir des registres publics, comme 
est aujourd'hui l'inscription hypo- 
thécaire. 

' Au pot. (édit. de 1536) ; d'au- 
tres éditions ont un pot, mais à tort. 

On dit encore aulc enfants : 

lénifie, PielTot, 

Y a du beurre au pet. 



^Compag^non, à. boire {en ôas" 
que), Cçs deux mots ne se trouvent 
pas dans l'éd. de 1536. On doit 
éci*ire laguna , du moins c'est ainsi 
que nous le lisons dans les plus 
anciens textes basques ; Vu se pro- 
nonce différemment, suivant les 
dialectes. Mais dans la plupart, et 
ainsi que le dit Liçarrague en tête 
de son édition du Nouveau Testa* 
ment basque, « U voyelle se pro- 
nonce à pleine bouche, tomme si 
c'estoit ou. » 

Edatera {ad bibendum, à boire), 
est le gérondif accusatif du verbe 
edatea (boire). 

* Creux habilement dissimulé 
oà la Upioe fait ses petits. 



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26 LIVRE I, CHAWTRE V. 

fto ^ La pierre dite asbestos n*est p\m iBextit^ible que la 
soif de ma paternité. L'appétit vient en wattgeant, disoit 
Angeston ; mais la soif s'en va en beuvant. Remède contre 
la soif ? Il est contraire à celuy qui est contre morsure de 
chien : courez tousjours après le chien ^ jamais ne vous 
mordera ; beuvez tousjours avant la soif, et jamais ne vous 
advieivdïa. Je vous y prends. Je vous resveilie. Sommelier 
éternel, garde nous de somme. Argus avoit cent yeulx pour 
vofr : cent mains fault à un sommdier, comme avoit Briâreus, 
pour infatigablement verser. Mouillons, hay, il fait beau 
seicher. Du bknc , verse tout, verse de par le diable : Versé 
deçà, tout 0eiii. La langue me pelle. Lans tringue * : à toy, 
compaing, de hait, de hait. La, la, la, c'est morfiâillé ' 
cela. O lacrymaCkristi! c'est de la Devihiere* : c'est Vîn 
pineau. le gentil vin blanc! et, par mon ame , ce n'est que 
vin de taffetas. Hen , hen , il es^ à une oreille*, bien drappé 



«J'aiaoif. 

' Pays, camarade^bois. — Trinl 
tandsmatm. 

• C'est bien ûTâlé (argot). 

^ Nom de la propriété deRabe* 
lais, près Chinon. 

' Le irin à une oreille était le 
bon vîn; celui à deait, le mauvais. 
Ce double sens est paHaitemént 
constaté chez nous. On pourrait 
Gondare de dénie passages de Cer- 
vantes qu'il en était cb même en 
Espagne : En acahando de èe6er, 
dexé caer la cabeza à un hdo, y 
dando un gran suspiro, dixâ : O 
kideputa hellacù , y cofno e$ eatô- 
lico, (D.Qu^., II, 13.) 

El mesonero a coda trago, que 
envasahà , éolvia y derrU>€tba lu 
cabeza sobre el hombro izquierdoy 
y alababa el vino. 

(Las Dos Doncellas.) 

D*un antre côté , i^Italien Fortî- 
gnerra ( Ricdârdetto , XXX- 82, 
▼.4) admet ira sens opposé. 



E dcl Ca«s«rQ aneor m'arreca ua pouo ' 
Ch' egli è per Dio da l*uno a PaUro orteekio. 

dit le poëte, en parlant d'an excd- 
lent vin. 

B'on vient en France cette îo» 
cation ? — De ce que le bon vin 
fait pencher une oreille en signe 
d'approbation , saivant Le Oncbat 

C'est bien ainsi qne Cervantes 
l'entend pour l'Espugne. 

Serait-ce de ce qne le bon vm 
se mettait dans des craches à une 
oreille? 

On fit dans là Léifênde de Fat- 
feu: 

Si à lliostel y avoit de bon tin f 
Croire bien fauU qu'au service divin 
JNe Je mettoiènt ; mais lai ttroient l'oreUte , 
Puis emportoient chascun nne bouleille. 

Enfin on dit dans quelques pro- 
vinces, d'un vin généreux (vi asao- 
men , dans la Creuse) , ^u'il vous 
mettra sor une oreille. 

Cette explication n'est pent-étre 
pas la plus mauvaise. 



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GARGANTUA. 



27 



et de bonne laine *. Mon compagnon , courage ! Pour ce jeu 
nous ne volerons > pas^ car j'ay fait un leyé'. Ex hoc in 
hoe*. Il n'y a point d'enchantement : diascun de tous Ta yeu. 
Je y suis maistre passé. A brum^ a brum^ Je suis près- 
tre Macé^. les heuyeura ! les altérés ! Page, mon amy, 
emplis icy et couronne le vin •, je te prie. A la cardinale. 
Natwpa abhorre^ vaetntm \ Dirtez vous qu'une mousche y 
eust beu? A la mode de Bretaigne. Net, net, à ce pyot. 
Avaliez , ce sont herbes ^. . 



* Allusloa aox çxpr«&|îoo8 du 
fflarchand de drap dans la Farce_ 
de PaièUn, 

' Nom ne seroos pu voléa. 
' Da coade. 

* De ceci en cela. — Du \erre 
daas Vestomac. 

^ Ge|l9 ^nîvoqae, fioencnt ame- 
née entre maûtre foâftf^Ffesire 
Macéy est très-probablement à l'a- 
dresse du moine René Mac^, con- 
tinaatewr de la chronique de Cffé« 
tin. En oatre nous ferons remarquer 
qn'au xvi* siècle Macé était syno- 
ïï^mcàt simple, niais. 



OnlîtdnuCotuainrl: 



Jo im pauvre Jemn «a Macé, 

* Verse à ronges bords, à h 
cardinale. — Kpr^T^paç intoré- 
«l'avTO itOToto (Homère ). — CorO' 
nani vina (Virgile). 

^ li« nnUiro a horvear dn lide. 

* En Languedoc et en Danphiné^ 
quand un malade répugne à pren- 
dra une potion , on lui dit, suivant 
Le Dvckat : « Avalez, ce soKt her- 
bes, » C^est-à-dire herbes «médici- 
nales qui TOUS feront du bien. 



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28 LIVRE I, CHAPITRE VI. 

CHAPITRE VI. 

Goimneiit CUirf «nta* ••Ml«it en Dif«B bien esiraive^ 



. Eux tenans ces menus propos de beuverie , Gargamelle 
commença se porter mal du bas ; dont Grandgousier se leva 
dessus l'herbe, et la reconfortoit honnestement, pensant que 
ce fust mal d'enfant, et luy disant qu'elle s'estoit là herbée * 
sous la saullaye, et qu'en brief elle feroit pieds neufz : par 
ce, luy convenoit prendre courage nouveau, au nouvel ad- 
venement de son poupon ; et, encores que la douleur luy 
fust quelque peu en fascherie, toutesfois que icelle seroit 
brieve; etlajoye, qui tost succéderont, luy toUiroit^ tout 
cest ennuy : en sorte que seulement ne luy en resteroit la 
souvenance. Je le prouve, disoit-il: Nostrc Sauveur dit, en 
l'Evangile Joannis, XVI: La femme qui est à Theure de son 
enfantement a tristesse; mais, lorsqu'elle a enfanté, elle 
n'a souvenir aucun de son angoisse. Ha, dist elle, vous 
dictes bien , et aime beaucoup mieulx ouir tels propos de 
l'Evangile, et beaucoup mieulx m'en trouve que de ouir la 
vie de sainte Marguarite 3, ou quelque autre capharderie. 
Courage de brebis (disoit il), depeschez * nous de cestuy 



* Herber signifiait autrefoig, ' Lui enlèverait , /o//«fv/ ( lat.). 

comme aujourd'lmi , étendre sur ^ On la lisait aux femmes en 

rberbe , et de plus , en maréchal- couche. La ceinture de cette sainte 

lerie et probablement en médecine, passait pour faciliter l'accouche- 

soumettreà un bain de vapeur d'her- ment. Voy. un cantique à la suite 

bes. de la Vie de sainte Marguerite , 

Ce remède était préconisé pour Épinal, s. d., in-12y livre popu- 

faire disparaître les enflures. — laire qui se vend encore dans les 

Rabelais nous parait jouer ici. sur campagnes, 

les deux sens du mot ^ Débarrassez, desempéckez. 



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GARGANTUA. 29 

cy, et bien tost en faisons un autre. Ha ( dist elle), tant vous 
parlez à Yostre aise, vous autres hommes : bien, de par 
Dieu, je me parforceray, puis qu*il vous plaist. Mais pleust à 
Dieu que vous Teussiez coupé ! Quoy ? dist Grandgousier. 
Ha, dist elle, que vous estes bon homme! vous l'entendez 
bien. Mon membre? dist il. Sang de les cabres * ! si bon vous 
semble, faites apporter un cousteau. Ha, dist elle, ja Dieu 
ne plaise î Dieu me le pardoint , je ne le dis de bon cœur, et, 
pour ma parole , n'en faites ne pys * ne moins. Mais j'auray 
prou ' d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me aide , et tout 
par vostre menibre , que vous fussiez bien aise. 

Courage, courage! dist il; ne vous souciez au reste, et 
laissez faire aux quatre bœufz de devant. Je m'en vais 
boire encores quelque veguade *. Si ce pendant vous surve- 
iioit quelque mal , je" me tiendray près : huschant ^ en 
paulme, je me rendray à vous. 

Peu de temps après elle commença à souspirer, lamen- 
1er et crier. Soudain vindrent à tas sages femmes de tous 
costés. Et, la tastans par le bas, trouvèrent quelques pel- 
lauderies, assez de mauvais goust, et pensoient que ce fust 
l'enfant ; mais c'estoit le fondement qui luy eschappoit à la 
moUification du droit intestin, lequel vous appelez le boyau 
cullier, par trop avoir mangé des tripes, comme avons dé- 
claré cy dessus. 

Dont une horde vieille de la compagnie, laquelle avoit 
réputation d'estre grande medicine, et là estoit venue de 
Brisepaille, d'auprès Saint Genou ^, d'avant soixante ans. 



' Sang dés chèvres, juron gas- tois, a le sens de crier fortement, 

con. Nous ne l'avons jamais rencontré 

' Tontes les réimpressions ont avec celai de sifflet^ que lui donne 

p/««. — Nous rétablissons la Te- ici Le Duchat. 
ÇOB de 1535 et de Téd. anfér. Hacher en pattme^ signifie crier, 

' Assez. appeler en faisant un porte- voix de 

^ Begada^ vegada, en dialecte ses mains, 
roman, éé^acfe, en saintongeois, si' ^ En -Languedoc et en Dan- 

gnifient une fois, une courte séance, pbiné , dire d'une femme qu'elle 

* Hucher , kuchier , dans notre est venue de Brise-Paille , d'auprès 

Vieille langue et dans plusieurs pa- de Saiu{-Genou , c'est, suivant Le 



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V 



30 LIVRE I, CHAPITRE VI. 

loy fit un restrinctif * si horrible que tous ses larjfys ^ tant 
furent oppilés ^ et reserrés qu'à grand peine^ avec les dents^ 
vous les eussiez eslargis ; qui est chose bien l^orrible à 
penser. Mesmement ^ que le diable ^ à la messe de saint 
Martin 5, cscrivant le caquet de deux guf^loises, à belles 
dents alongea bien son parchemin ^. 

Par ccstinconf cnient, fure^it au dessus relaschés les coty- 
lédons ^ de la matrice^ par lesquelz sursaulta Tenfant, et 
entra en la vene creuse *; et gravant^ par le diaphrago^e jus- 
ques au dessus des espaules, où ladite vene se part en deux , 
prit son chemin à gauche, et S Qgtilpar rpr eille, senestre. 
Soudain qu'il fut né, ne cria, comme les autres encans, 
JMieSy mies, mies : mais, à haute voix, s'escrioit, A boire, à 
boire, à boire! comme invitant tout le monde à boire, si 
bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibarois *«, 

Je me double que ne croyez asseurement ceste estrapgo 
nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie; mais un homme 



Duchat, désigner une débauchée. 

Villon a dit: 

Filles sont très belles et gentes, 
Deniourantes à Sainet Genou. 

' Médicament astringent, Pop- 
posé de clystère. Dans Y Ane. Th. 
firanç. (t. I, pag. 1 52) , deux maris 
discutent quel remède il convient de 
donner à une femme, l'un préten- 
dant que c'est un clystère, et l'au- 
tre un restrinctif. L'un des deux 
s'exprime ainsi : 

Tu nous dis que le hiult se perd , 
Si le bas n'est tousioors ouvert; 
Et puis tu dis qu'il lu| faut prendre 
Un restrinctif. 

^ Les membranes du vagin. 

^ Bouchés. 

^ De même que. 

^ Pendant une messe qne disait 
saint Martin. 

^ Allusion à une légende ,' ainsi 
racontée par Pierre Grosnet dans 
les Mots et Sentences dorées de 
Cathon, (Lyon et Paris, 1533.) 



. En l'Ecclise de Dieu 



Femmes ensemble caquetovent, 
Le diable y estoit en unç lieu , 
EscripTant ce qu'elles disoyent. 
Son roUet plein de point en pQint • 
Tire aux dents pour le faire croistre. 
Sa prinse eschappe et qe tient point. 
Au pilier s'est heurté la teste. 

' « Ce sont les abouchements et 
mamelons des veines et artères de- 
dans la matrice, par lesquels se 
perd le sang menstrual , et se porte 
la nourriture de l'enfant dans la 
grossesse. » 

( Tbévenin , méd. du roy, Dict. 
de mots- grecs servant a la méde- 
cine. ) Le nom moderne est pla-- 
tenta. 

^ Appelée aujourd'hqi la veine 
cave. 

^ Grimpant. Graver se dit encore 
en plusieurs de nos patois. 

*^ Beusse, bourg et rivière du 
Loudunois. 

Bibarois , c'est le Vivarais pro- 
noncé à la gasconne. Ces deux 
mots rappellent l'idée de boire. 



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GARGANTUA. 31 

de bien^ un homme de boa sens croit tousjours ce qu'on 
luy dit, et qu'il trouve par escrit. Ne dit Salonjon, Pro- 
f?erbiorum XIV? Innocens crédit omni verbo ^, etc. Et saint 
?m\,prim. Corinthior. XIU : Ckaritas omnia crédit *. Pour- 
quoy ne le croiriez vous? Pour ce, dictes vous, qu'il n'y a 
nulle apparenee. le vous dis que, pour ee»te seule cause, 
vous le devez croire, en foy parfeicte. Car les Sorbonistes 
disent que foy est argument des choses de nulle apparence. 
Est ce contre riostre loy, nostre foy, contre raison, contre 
la sainte Escriture? De ma part, je ne trouve rien escrit es 
Bibles saintes qui soit contre cela. Mais, si le vouloir de 
Dieu tel eust esté, diriez vous qu'il ne Teust peu faire? Ha, 
pour grâce, n'emburelucoquez jamais vos esprits de ces vai- 
nes pensées. Car je vous dis que à Dieu rien n'est impos- 
sible. Et, s'il vouloit, les femmes atiroient dorénavant ainsi 
leurs enfans par l'oreille. Bacchus ne fut il pas engendré par 
la cuisse de Jupiter? Rocquetailiade nasquit il pas du talon de 
sa mère ? Croquemouche , de la pantoufle de sa nourrice ? 
Minerve nasquit elle pas du cerveau par Toreille de Jupiter ? 
Adonis , par l'escorce d'une arbre de mirrhe ? Castor et Pol- 
lux, de la cocque d'un œuf, pont^ et esclos par Leda? Mais 
vous seriez bien davantage esbahis et estonriés, si je vous 
exposois présentement tout le chapitre de Pline, auquel parle 
des enfantemens estranges et contre nature. Et toutesfois je 
ne suis point menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez le 
septiesme de sa Naturelle Histoire, chap. 3, et ne m'en ta- 
bustez plus l'entendement. 



* L'innocent croit toute parole; ^ pondu. Pont est enoere usiié 

' La charité croit tout. eu plusieurs patois. 



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32 UVRE I, CHAPITRE Vil. 



CHAPITRE VII. 



le Bom ftot Imposé à Garvantwi , et i 
U Hanolt le plot. 



Le bon homme Grandgousier, beuvant e^t se rigollant avec 
les autres, entendit le cry horrible que son filz ayoit fait en- 
trant en lumière de ce monde , quand il brasmoit demandant 
A boire, à boire, à boire! dont il dist : Que giukd tu as, 
(supple) le gousier. Ce que oyans les assistans, dirent que 
vrayement il devoit avoir par ce le nom Gargantua, puisque 
telle avoit esté la première parole de son père à sa naissance^ 
à rimitation et exemple des anciens Hébreux. A quoy fut 
condescendu par iceluy, et pleut très bien à sa mère. Et, 
pour Tappaiser, luy donnèrent à boire à tirelarigot, et fut 
porté sus les fonts, et là baptisé, comme est la coustume des 
bons chrestiens. 

Et luy furent ordonnées dix et sept mille neuf cens treize 
vaches de Pautille et de Brehemond * , pour Talaicter ordi- 
nairement ; car, de trouver nourrice suffisante n'estoit pos- 
sible en tout le pays, considéré la grande quantité de laict 
requis pour iceluy alimenter, combien qu'aucuns docteurs 
scotistes ayent affermé que sa mère Talaicta , et qu'elle pou- 
voit traire de ses mamelles quatorze cens deux pipes neuf 
potées de laict pour cbascune fois. Ce que n'est vray sem- 
blable. Et a esté la proposition déclarée par Sorbone ^ scan- 
daleuse, des pitoyables oreilles offensive , et sentant de loing 
hérésie. 



' Villages du Chinoiiiiis renom- ment dans les éditions suivantes, 

mes pour leurs beaux pâturages. De L'Aulnay, en rétablissant la 

'Edition de 1535. Au lieu de première leçon, a eu le tort de con- 

par SoràonCf ou lit mammalle- server aussi la seconde. 



vGooQle 



igl 



GARGANTUA. 33 

En cest estât passa jusques à un an et dix mois; onquel 
temps, par le conseil des médecins, on commença le porter, . 
et fut faîte une belle charrette à bœufz, par l'invention de 
Jean Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par là, 
joyeusement : et le faisoit bon voir, car il portoit bonne 
Iroigne et avoit presque dix et huit mentons, et ne crioit 
que bien peu ; mais il se conchioit à toutes heures : car il 
cstoit merveilleusement phlegmatique des fesses, tant'le sa 
eomplexion naturelle, que de la disposition accidentale qui 
luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale *. Et 
n'en humoit goutte sans cause. Car, s*il advenoit qu'il fust 
desçût, courroussé, fasché, ou marry; s'il trepignoit, s'il 
pleuroit, s'il crioit, luy apportant à boire, l'on le remettoit en 
nature, et soudain demeuroit quoy et joyeux. Une de ses 
gouvernantes m'a dit^ jurant sa fy ^, que de ce faire il estoit 
tant coustumier, qu'au seul son des pinthes et flaccons il en- 
troit en ecstase, comme s'il goustoit les joyes de paradis. En 
sorte qu'elles, considerans ceste eomplexion divine, pour le 
resjbuir au matin, faisoient devant luy sonner des verres 
avec un cousteau, ou des flaccons avec leur toupon*, ou des 
pinthes avec leur couvercle. Auquel son il s'esgayoit, il tres- 
saiUoit, et luy mesmes se bressoit^ en dodelinant^ delà teste, 
monochordisant des doigts, et baritonant du eul. 

' Le vin, qui se fait générale- Dourml, ô dourmi, boank nin : 

~-v-* j 1 • j 11- La ney e raoul freda e buyarda ; 

ment dans le mois de septembre. Li a mare pre le br«eo 

^Foi. Fy appartient encore à che n«y e jour bcyaVa. „ ^ , ^ 

_i . *^ . *^*^ (Chant de nourrice des PyriHiu.) 

pliuiears patois. 

^ Boacbonsen verre. On dit en- ^ Doder, dodeliner de la tète, 

core fo»po» dans la Charente. se disent dans la Charente pour 

^ Berçaài'yhreaaerfbreSjbressOf exprimer le balancement régulier 

appartiennent à notre vieille langue, qu'on imprime à la tête d'une épaule 

et se sont conservés dans plusieurs à l'autre , souvent par sotte d'un 

de nos patois. tic. 



yGoogk 



34 UVRE I, CHAPITRE VIU. 

CHAPITRE VIÏI. 

Commenl on vestlt Giuvantoa. 

9 ~~ . 

Luy estant en cest aage^ son père ordonna qu'on luy fist 
des habillemens à sa livrée , laquelle estoit blane et bleu. De 
fait, on y besoigna^ et furent faits, taillés et cousus à la 
mode qui pour lors couroit. Par les anciennes pantarches * 
qui sont en la chambre des comptes à Monsoreau^ je trouve 
qu'il fut vestu en la façon que s'ensuit. 

Pour sa chemise , furent levées neuf cens aulnes de toille 
de Chasteleraud, et deux cens pour les coussons^ en sorte 
de carreaux, lesquelz on mit sous les esselles. Et n-estoit 
point froncée ; car la fronceure des chemises n'a esté inven- 
tée, sinon depuis que les lingieres, lorsque la pointe de leur 
aiguille estoit rompue, ont commencé besoignerdu cul. 

Pour son pourpoint, furent levées huit cens treize aulnes 
de satin blanc ; et pour les agueillettes, quinze cens neuf peaulx 
et demie de chiens. Lors commença le monde attacher les 
chausses au pourpoint , et non le pourpoint aux chausses : 
car c'est chose contre nature, comme amplement a dectoc 
Ockam sus les exponibles de M. iiaulteehaussade^. 

Pour ses chausses, furent levées unze cens cinq aulnes et 
un tiers d'estamet blanc*, et furent desçhiquetées en forme de 



' pauchartes, registres. Mais il se pourrait hie« que par 

^ Goussets. — On dit encore M. Haultechaussade Rabelais enteu- 

coussons en Aojou, en Sainlonge. dit le pape, et qu'il (It allusi(>n à 

^ Cette dissertation sur les l'ouvrage de Ockam : Super poles' 

chausses , attribuée à Ockam ou tate sutnmi pontyficis octo quœ&lio" 

Occam , le fameux théologien sco* num decisiones. {Lu^d.'-Batav.y 

lastique anglais du x£v« siècle, 1496.) 

rappelle Aristote et son chapitre ^Tissuou tricot. On dit en Sai n- 

des chapeaux , cités par Molière. ionge estamelle ^ pour tissu; obcr 



y Google ' 



GARGANTUA. 35 

colonnes striées et crénelées par le derrière, afin de n'eschauf- 
fer les reins. JH (locc^uoH par dedans la deschicqueteure deda- 
nras bleu, tant que besoin estoit. Et notez qu'il avoit très bel- 
les ^efves ^, et bien proportionnées au restée de sa stature. . 

ÏMur k braguette, furent levées seize aulnes un quartier 
d'îcduy mesme drap, et fut la forme d'icelle comme d'un 
arc boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles 
d'or que prenoient deux crochets d'esmafl , en un chacun 
desquelz estoit enchâssée une grosse esmeraude de la gros- 
seur d'une *pomme d'orange.. Car (ainsi que dit Orpheus, 
tibro été lapidtbus^ et Pline, /E6ro ultimo) elle a yertu erec- 
tive et confortatîve du membre naturel. L'exitare* de la bra- 
gtiette estoit à la longueur d'une canne, deschiquetée comme 
les chausses, avec le damas bleu flottant comme davant. 
Mais, voyans la belle brodeure de canetille , et les plaisans 
entrdaz d*orfevrerte garnis de fins diamants, fins rubis, 
fines turquoises, fines esmeraudes, et unions ^ persicques, 
TOUS l'eussiez comparée à une belle corne d'abondance, telle 
que voyez es antiquailles, et telle que donna Rhea es deux 
nymphes Adrastea et Ida , nourrices de Jupiter. 

Tousjours galante, succulente, resudante, tousjours ver- 
doyante, tonsjours fleurissante, tousjours fructifiante, pleitie 
d'humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruictz, pleine de tou- 
tes délices, l'advoue Dieu s'il ne la faisoit bon voir. Mais je 
TOUS en exposeray bien davantage au livre que j'ay fait de la 
digni^ des braguettes. D'un^cas vous advertis , que , si elle 
estoit bien longue et bien ample, si estoit elle bien garnie 
au dedans et bien avitaillée , en rien ne ressemblant les 
bypocritiqnes braguettes d'un tas de muguetz *, qui ne sont 



«tem (en breton), tricoter. Estâmes * Perlés (en latin unto). 
estamine (français), stamen (latin). * Les muguetz étaient les ga- 

* On donnait ce nom an devant lants. Nous lisons dans Roger de 

de la jambe et h l'espèce de vête^ Colleryc : 



ment qui le convrait. ht mot grève 
> eDoore ce premier sens en patois 

picard. 

3 I . . Qui en son temps ne feict jamais ie guet> 

*M sortie. Aux amoureux qui cueuiDenl le muguet. 



Cy gist i« bonhomme Hugaet* 

,ul en son temps ne feict jamais 
AuiL amoureux qui cueuiDenl le miisu<:t- 



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36 LIVRE I, CHAPITRE YUI. 

pleines que de vent^ au grand interest * du sexe féminin. 

Pour ses souliers, furent levées quatre cens six aulnes de 
velours bleu cramoysi, et furent deschiquetées à barbe d'e- 
crevisse bien mignonnement par lignes ^parallèles, joinctes 
en cylindres uniformes. Pour la quarreleure d'iceux, furent 
employées unze cens peaùlx de vache brune, taillées à queues 
de rnerliu. 

P(^r son saye, furent levées dix et huit cens aulnes de ve- 
lours bleu tainct en grene 2, brodé à Tentour de belles vi- 
gnettes, et, par le milieu, de pinthes .d'argent de canetille, 
enchevestrées de verges d'or, avec force perles ; par ce déno- 
tant qu'il seroit un bon fessepinthe en son temps. 

Sa ceinture fut de trois cens aulnes et demie de cei^e de 
soye, moitié blanche et moitié bleue, ou je suis bien abusé. 
, Son espée ne fut Valen tienne 3, ni son poignard Sarragossois : 
car son père hayssoit tous ces indalgos bourrachous *, marra- 
nisés^ comme diables; mais il eut la belle espée de bois et 
le poignard de cuir bouilly, peintz et dorés comme un chas^ 
oun souhaiteroit. 

Sa bourse fut faife de la couille d*un oriflant ®, que lui 
donna her Pracontal, proconsul de Lybie. 

Pour sa robe, furent levées neuf mille six cens aulnes 
moins deux tiers de velours bleu comme dessus, tout porfilé 
d'or en figure diagonale, dont, par juste perspective, issôit 
une couleur innommée , telle que voyez es coulz des tourte- 
relles , qui resjouissoit merveilleusement les yeulx des spec- 
tateurs. 

Pour son bonnet, furent levées trois cens deux aulnes un 
quart de velours blanc, et fut la forme d'iceluy large et 
ronde à la capacité du chef. Car son père disoit que ces 



* Dommage, préjodîce. porc, s'appliqua d'abord aux Juifs , 

^ Cochenille. puis par extension aux Maures, 

' De Valence. aux Espagnols , à tous ceux qu'on 

^ Gentilshommes ivrognes. voulait accuser d'être de race iufi* 

^ Ce mot, qui parait venir de dèle. 

marranOf ancien uom espagnol du * Éléphant. 



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.; 



GARGANTCÎA^ , ^,. ^ ^*-^ 37 

ix)anetz à la marrabaise \ faits comme une crouste de pasté , 
porteroient quelque jour malencontre à leurs tonduz. 

Pour son plumart, portoit une belle grande plume bleue, 
prise d'un onocrotaP du pays de Hircanie la sauvage, bien 
mignonnement pendante sus Toreille droite. 

Pour son image, avoit, en une plataîne d'<»r pesant soixante 
et huit marcs, une figuré d'esmail compétent : en laquelle 
estoit portraict^ un corps humain ayant deux testes. Tune vi- 
rée vers Tauire, quatre bras, quatre pieds, et deux culz; 
ainsi que dit Platon, in SymposiOj avoir esté Thumaine na- 
ture à son commencement mystic; et, autour, estoit escrit 
en lettres ioniques, *H «Yoncn ou Wtei xà laurr,? *. 

Pour porter au col , eut une chaîne d^or pesante vingt et 
cinq mille soixante et trois marcs d'or, faite en forme de 
grosses bacces^, entre lesquelles estoient en oeuvre gros 
jaspes verds, engravés et taillés en dracons , tous environnés 
de rayes et estincelles, comme les portoit jadis le roy Ne- 
cepsos ^. Et descendoit jusques à la boucque du petit ventre. 
Dont, toute sa vie, en eut l'émolument tel que savent les 
médecins gregoys ^. 

Pour ses gands, furent mises en oeuvre seize peaulx de lu- 
tins, et trois de loups guarous, pour la brodure d'iceux. Et 

de telle matière luy furent faits, par Tordonnance des caba- 

listes de Sainlouand •. 
Pour ses anneaux (lesquelz voulut son père qu'il portast 

pour renouveller le signe antique de noblesse), il eut, au 

* A la maaresqae. Autrefois oo * Baies , Kraines. 

obligeait les juifs à pOrter des bon- ^ Roi d'Egypte, 

nets à \9t maroèaise y pour les dis- ^ Cet émolument était la vertu 

tinguer des chrétiens. H est parlé prolifique que Ton attribuait au 

dans le Journal d'un bourgeois de Jaspe vert (Galien). Même du temps 

. Paris, à Tannée 1^32, de gens ap- de Rabelais» on prêtait ^u jaspe vert 

pelés Marrabals Italians , q«i de singulières propriétés , celle, en- 

tnoient les petits enfants. ire antres, d'empéchec la formation 

^ Pélican. du calcul , si Ton y gravait la figure 

' Représenté. d'un scorpion , à l'heure où le soleil 

* La cbariié ne cherche pas ses entrait dans le Scorpion, 

propres intérêts. (.Saint Paul , 1*** ' Sainlouand était un célèbre 

aux Corintb., ch. 13.) prieuré près de Chiiion. 

1. «1 



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as 



UVRE I, CHAPITRE VIII. 



doigt indice de sa main gauche, une escarboucle grosse 
comme un oeuf d'austruche, enchâssée en or de seraph < bien 
mignonnement. Au doigt médical* d'icelle , eut un anneau fait 
des quatre metaulx ensemble , en la plus merfeilleuse façon 
que jamais fust veue , sans que l'acier froissast l'or, sans que 
l'argent fouUast lé cuivre. Le tout fut fait par le capitaine 
Chappuys» et Alcofribas son bon facteur. Au doigt médical éè 
la dextre eut un anneau fait en forme spirale , auquel ès- 
toient enchâssés un balay en perfection, un diamant en 
pointe, et une esmeraude de Physon*, dfe pris inestimable. 
Car Hans CariFel*, grand lapidaire du roy de Melinde, les 
estimoit à la valeur de soixante neuf millions huit tsetts no- 
uante et quatre mille dix et huit moutons à la grand' laine ^ : 
autant restimerent les Fourques ' d'Auxbourg. 



^ Monnaie égyptiemie » dont Ter 
était très-pur. 

* C'est le doigt àntrement nommé 
annulaire; on Ini donnait aassf lé 
nom de médical , parct; que, dit-on^ 
les anciens médecins s'en servaient 
pour délayer les médicaments. 

* Le Dacliat, Johannean, Régis, 
prenant ici Rabelais un peu au 
sérieux ; veulent que le capitaine 
Chappnys soit Claude Chappuys, 
garde de la bibliothèque de Fran- 
çois I«*'; et Alcofribas notre anleur 
lui-même, l'Alcofribas Nasier. 

A la rigueur, en interprétant /ic- 
teur dans le sens d^historien , qu*it 
a pu avoir autrefois, et en rappor- 
tant son facteur à Gargantua , on 
arrive à justifier la qualification 
donnée à Alcofribas; mais rieu 
n'explique le titre de capilaine 
donné à Chappuys. 

Pourquoi d'ailleurs .Rabelais se 
serait-il décerné à lui ainsi qu'à son 
ami, un brevet d'orfèvre? — Ces 
deux noms ont pu venir naturelle- 
ment sous sa plume; mais, en fai- 
sant Cliappuys capitaine y et Alco- 



fribas 8(Hi facteur^ «m aide { Y. 
Factor, Du Cange), il devait écart«fr 
toute supposition pareille à celle 
que nous critiquons. 

^ L'an des quatre flenveè qtii 
sortaient du paradis terrestre. Moïse 
dit que tons les pays qu arrose le 
Physon sont abotidants en pierres 
précienses. 

^ Ce personnage figure dans une 
satire de TArioste. -imitée par la 
Fontaine. ïlabelais lui-même en re- 
parle. (Panttigr, I. lil, c. 28.) 

^ Monnaie d'or qui portait s«r 
une face l'effigie de saint Jean-Bap- 
tiste, et sur l'autre Flmage de FA- 
gneau de Dieu. 

^ C'était ane manière de franci- 
ser le nom des Fngger (on fuckart, 
comme écrit Fischart), riches mar- 
chand& d'Augsbourg et protecteurs 
des lettres. Leur immense fortune 
était proverbiale. S'il savoit gueiir 
de la goutte f il seroit plus riche 
que les Foueres (TÀvsdourg (C. 
d'Eutrapel, c. 5). 

« Qitisiera ser un Firr*R para 
remeiliarlo». (D. Qaij.,i. Il, c. 23.) 



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GARGANTUA. 



CHAPITRE IX. 



Ua fumeurs ei UvrCc «e «nvfMiaa. 



Les couleurs de Garçantua furent bîancjt bleii , comme 
«y dessus avez peu lire. Et, par iceîles, vouloit son père 
qu'on entendis! que ce luy estoit une joyê céleste. Car le 
blane luy sigtnfioit joye, plaisir, délices et resjouissance ; eC) 
le bleu y choses eèlesteç. ''^ 

J'entends bien que, lisans ces motz, vous mocquez du vieil 
b«iveur, et reputez l'exposition des couleurs par trop in- 
dague* et abhorrente : et dictes que blanc signifie foy, et bleu 
fermeté. Mais, sans vous mouvoir, courroucer, eschauffer, 
ny altérer (car le temps est dangereux), respondez moy, si 
bon vous semble. D'autre contraincte n'useray envers vous, 
ny autres quelz qu'ilz soient. Seulement vous diray un mot 
de la bouteille. 

Qui vous meut? qui vous poinct? qui vous dit que blanc 
signifie foy, et bleu fermeté? Un (dictes vous) livre trepelu^, 
qui se vend par les bisouars ^ et porteballes, au tiltre. Le 
blason des couleurs *. Qui Ta fait? Quieonques il soit, en ce 



' Les dictiûoiiaires ei le$ cott> 
OMntateortf iiiterprèieiii ce moi p«r 
grossier^ êans grdcf. Bi>rel y ajoute 
le WDS de déconiencuwéf ce qui jus- 
tifierait jusqu'à un cttriain point l'é- 
tymologie qu'ils en donnent i suhs 
dague. 

^ Poilu, trèS'BMtsi, «t par éqdi- 
foqne im^peù lu, 

' Colporteurs, véius d'étofl« bise. 

^ Rabelais v«Hi érid^nent par- 



ler d'un livre publié , sans date et 
sans nom de lien y vers \ ô30, sous 
le titre : Lé Biaaou des couleurs 
en armes f livreas et devises^ et 
réimprimé en 1 6 1 4 (Paris, llenier) . 
De L'Aulnay, qui aime fort à 
trouver Rabelais en défaut, lui re-« 
proche d'avoir désigné ce livre 
comme anonyme. Il est vrai que le 
iKMn de l'auteur, Sicile, héraut 
d'armes du roi d'Aragon , figure à 



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40 LIVRE I, CHAPITRE IX. 

a esté prudent qu'il n'y a point mis son nom. Mais^ au reste ^ 
je ne sçay quoy premier en luy je doibTe admirer, ou son 
oultrecuidance, ou sa besterie. 

Son oultrecuidance : qui , sans raison , sans cause et sans 
apparence, a osé prescrire, de son autorité privée, quelles 
choses seroient dénotées par les couleurs : ce que est Tusance 
des tyrans, qui voulent * leur arbitre tenir lieu de raison; non 
des sages et savans, qui, par raisons manifestes, eontentenl 
les lecteurs. 

Sa besterie: qui a existimé que, sans autres démonstra- 
tions et argumens valables, le monde reigleroit ses devises 
par ses impositions badaudes. De fait (comme dit le pro- 
verbe, à cul de foyrard^ tousjours at)onde merde], il a trouvé 
quelque reste de niays du temps des hauts bonnetz ', lesquelz 
ont eu foy à ses escrits, et, selon iceux, ont taillé leurs 
apophthegmes ^ et dictés, en ont enchevestré leurs mulets, 
vestu leurs pages, escartelé leurs chausses, brodé leurs 
gands, frangé leurs licts, peint leurs enseignes, composé 
chansons; et (que pis est) fait impostures et lasches tours 
clandestinement entre les pudiques matrones. 

En pareilles ténèbres sont compris ces glorieux de court, 

et transporteurs de noms, lesquelz, voulans en leurs devises 

signifier espoir 5, font pourtraire une sphère ; des pennes 

d'oiseaux pour peines ; de Tanchotie, pour melancfaolie ; la 

. lune bicorne, pour vivre en croissant ; un banc rompu, pour 



la première Kgne da prologue ; mais * Adages. 

il n'est pas sur le litre. * Ces deux mots, qui paraissent 

Voici lesdeuï passages dontRa- si fort s'éloigner l'un derautre,pott- 

bêlais se raille : vaient , pour le besoin de l'équivo- 

« Quant aux sept sacrements de que, se rapprocher complètement ; 

« rÉglise, èlancke couleur repré- d'une part, espoir se pouvait pro- 

« sente le sacrement de ^op/^me. noncer esper^ et, d'autre pAct* 

« Azur se prend pour le sacre- sphère se prononçait et s'écritait 

« ment de confirmation, » espère, 

* Veulent. « LelivredeTcspere. » (Bib. des 
' A cul ^renous ( édit. aut. à ducs de Bourbon.) 

1535). " L'cspere du ciel. » (Chron. de 

* Vieille mode» alors fort ridicu- "Nangis.) 

Usée. (De Laborde , GL des ém.) 



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GARGANTUA. 41 

baoque roupte; non, et un halcret*, pour non durliabit; 
on Uct sans ciel^ pour un licentié. Que sont homonymies^ 
tant ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on 
deyroit attacher une queue de renard au ooltet, et faire un 
masque d'une bouze de vache à un ohascun dUceux qui en 
Youdroient dorénavant user en France, après la restitution 
des bonnes lettres. 

Par roesmes raisons (si raisons les doibs nommer, et non 
resveries) ferois je peindre un penier', dénotant qu'on me 
fait peiner. Et un pot à moustarde, que c'est mon cœur à qui 
moult tarde. Et un pot à pisser, c'est un officiai. Et le fond 
de mes chausses, c'est un vaisseau de petz. Et ma braguette, 
c'est le greffe des arrestz. Et un estronc de chien, c'est un 
tronc de céans', où gist l'amour de m'amye. 

Bien autrement faisoient en temps jadis les sages d'Egypte, 
quand iiz escrivoient par lettres qu'ilz appelloient hiérogly- 
phiques : lesquelles nul n'entendoit qui n'entendist, et un 
ebascun entendoit qui entendist la vertu , propriété et na- 
ture des choses par icelles figurées. Desquelles Orus Apollon * 
a en grec composé deux livres, et Polyphile^, au songe d*a- 
mours, en a davantage exposé. En France, vous en avez 
quelque transon en la devise de monsieur l'Admirai*, laquelle 
premier porta Octavian Auguste. 

* Cuirasse oa cotte de maille, JfrpneroiQmacMa PoUpkiii, Àlde 
qui est un dur habit ^ un irétement Mauuce^ 1499, in- 8°, et son vé- 
dar. Pas un commentateur n'a fait rîtable auteur est le dominicain 
remarquer que cela signi^e non du^ A. Colonna. 

rabiL Du reste , durhaèit est écrit ' Cette devi se était Fes tina leute. 

ta un seul mot dans Téd. antér. à L'amiral dont Rabelais vent parler 

1535 et dans celle de 1 535. est probablem.ent Philippe Chabot, 

' Équivoques (ôfAwvuiJita). qui, suivant Le Dnchat, avait la 

' Pour saisir cette équivoque y il ^mème devise , avec une ancre et un 

faut ne pasperdre,de vue l'office du dauphin pour corps; mais il faut 

panier, qui est un instrument de remarquer que les armes de cette 

peine, famille portent des chabots et non 

* On HorapoUon , grammairien des dauphins. Rabelais les confond 
grec du iv' siècle, auteur d'un ou- plaisamment à dessein. 

vrage intitulé Hteroglyphka, L'ancre était un embfèmè com- 

^ Le vrai titre de cet ouvrage est : mon à tous les amiraux de France. 



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42 LIVRE I, CfUPïTHE IX. 

Mais plus oul^ ne fera voile mon esquif entre ces gouf- 
fres et gués mal plaisans. le retourne faire scalle * au port 
dont suis issu. Bien ay je espoir d'en esc^ire quelque jour 
plus amplement^ et monstrer^ tant par raisons philosophi- 
ques que par autorités rèceues et approuTées de toute an- 
cienneté , quelles et quantes couleurs sont en nature^ et quoy 
par une chascune peut estre designé ; si Dieu me sauve le 
mouUe du bonnet^; c'est le pot an vin ^ comme disoit ma 
mère grand. 



' Escale. ces mots, Si Dieu me sauve ^ etc., 

' Le moiile du bonnet , c'est ia on Ut : 8i le prince le veuH et côm- 

■ iète : le poi au vin se disait aussi mende / cUqui en ofimmenda$ti em- 

teste (du latia testa). Dans l'édi- 9embh donne ef povoir §4 tça- 

tioo antérieure à 1 535, à la place de voir. 



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GARGAimJA. 13 



CHAPITRE X. 

De ce 4a>6| slynillé par les conlcorg bUnc et Mcn. 



Le blanc donc signifie joye , soulaz, et liesse ; et non à tort 
le signifie, mais à bon droit et. juste tiltre. Ce que pourrez 
vérifier, si, arrière mises vos affections, voulez entendre ce 
que présentement je vous exposeray. 

Aristoteles dit que , supposant deux choses contraires en 
leur espèce, comme bien et mal, vertu et vice, froid et 
chauld, blanc et noir, volupté et douleur, joye et dueil ^ , et 
ainsi des autres, si vous les coublez^ en telle façon qu'un con- 
traire d'une espèce convienne raisonnablement à Tun con- 
traire d'une autre, il est conséquent que l'autre contraire 
conapete ' avec l'autre résidu. Exemple : vertu et vice sont 
contraires en une espèce j aussi sont bien et mal. Si Tun 
des contraires de la première espèce convient à l'un de la 
seconde, comme vertu et bien {car il est seur que vertu 
est bonne), ainsi feront les deux résidus, qui sont mal et 
vice ; car vice est mauvais. 

Geste reigle logicale entendue, prenez ces deux contraires, 
joye et tristesse, puis ces deux, blanc et noir; car ilz sont 
contraires physicalenient. Si ainsi donc est que noir signifie 
dueil, à bon droit blanc signifiera joye. 

Etn'est* ceste signifiançepar imposition humaine instituée, 

' Âa lieu de joye et deuil, on lit ' Accouplez. 

<^s l'édit. antér. à 1535 , dueil et ^ S'accorde. 

tristesse. Cette inadvertance ne re- * Et n'est point (édit. antér. à 

parait pas dans Tédit. de 1556. 1 535) . 



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44 LIVRE 1, CHAPITRE X. 

mais receue par consentement de tout le monde ^ que les 
philosophes nomment Jiw gentium, droit universel, valable 
par toutes contrées. 

Gomme assez savez que tous peuples, toutes nations (je 
excepte les antiques Syracusans et quelques Arglves, qui 
avoient Tame de travers), toutes langues*, voulans exteriore- 
ment demonstrer leur tristesse, portent habit de noir : et 
tout dueil est fait par noir. Lequel consentement universel 
n'est fait que nature n'en donne quelque argument et rai- 
son.: laquelle un chascun peut soudain par soy comprendre 
sans autrement estre iustruict de persoape ; laquelle nous 
appelions droit naturel. 

Parle blanc, à mesmës inductions de nature, tout le 
monde a entendu joye, liesse, soulaz, plaisir et délectation. 

Au temps passé, les Thraces et Crêtes signoient ^ les jours 
bien fortunés et joyeux de pierres blanches ; les tristes et 
defbrtunés, de noires. La nuyt n'est elle funeste, triste, et 
melancholieuse? EHe est noire et obscure par privation. La 
clarté n'esjouist elle toute nature ? Elle est blanche plus que 
chose que soit. A quoy prouver je vous pourrois renvoyer au 
livre de Laurens Valle contre Bartole : mais le tesmoignage 
evangelique vous contentera. Matth,, 17, est dit qu'à la 
transfiguration de Nostre Seigneur, vesiimenta ejus fada 
sunt alla sîcut lux : ses vestemens furent faits blancs 
comme la lumière. Par laquelle blancheur lumineuse, don- 
nait entendre à ses trois apostres ridée et figure des joyes 
éternelles. Car, par la clarté,- sont tous humains esjouis. 
Comme vous avez le dict d'une vieille qui n'avoit dents en 
gueule ; encore disoit elle : Bona lux. Et thobie , cA. 5 , 
quand il eut perdu la veue, lors que Raphaël le salua, respon- 
dit : Quelle joye pourray je avoir, qui point ne voy la lumière 
du ciel ? En telle couleur tesmoignerent les anges la joye de 
tout l'univers à la résurrection du Sauveur, Jean, 20 ; et à son 
ascension, Ad, 1. De semblable parure vit saint Jean evan- 



Toutes natious. ' Marquaient, 



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GARGANTUA. 4K 

geliste^ y4poc. é et 7, les fiddes Yestus en la céleste et béati- 
fiée Hierasalem. 

Lisez les histoires antiques, tant grecques que romaines, 
vous trouTerez que la yillè de Albe (premier patron de Rome) 
fut et coQstruicte et appellée à Tinvention d'une truie blanche. 

Vous trouYcrez que , si à aucun , après avoir eu des enne- 
mis victoire, estoit décrété qu'il entrast À Rome en estât 
triomphant, il y entroit sur un char tiré par chevaux blancs. 
Autant eeluy qui y entroit en ovation : car, par signe ny 
couleur, ne pouvoient plus certainement exprimer la joye de 
leur venne que par la blancheur. 

Vous trouverez que Pendes, duc des Athéniens, voulut 
celle part de ses gensdarmes esquelz par s(Hrt estoient adve- 
nues les febves blanches, passer toute la journée en joye, 
soulaz et repos ; ce pendant que ceux de l'autre part batail- 
loient ^ Mille autres exemples et Ueux^àce propos vous pou^- 
rois je exposer; mais ce n'est icy le lieu. 

Moyennant laqudle intelligence, pouvez resouldre un pro- 
blème, lequel Alexandre Aphrodisé a réputé insoluble : 
Pourqaoy le leon, qui de son seulcry et rugissement es- 
pouvante tous animaux, seulement crainct et révère le coq 
blanc? Car (ainsi que ditProclus, libro de iocr^io et ma" 
gia) c'est parce que la présence de la vertu du soleil, qui 
est Torgane et promptuaire de toute lumière terrestre et syde- 
Tak, plus est symbolisante et compétente au coq blanc, tant 
pour icelle couleur que pour sa propriété et ordre spécifique, 
que au leon. Plus dit, qu'en forme léonine ont esté ditîiles 
souvent veus, lesquelz, à la présence d'un coq Uanc, soudai- 
nement sont disparus. 

C'est la cause pourquoy Cati (ce sont les François, ainsi 
appelles parce que blancs sont naturellement comme laict , que 
les Grecs nomment Gala) voluntiers portent plumes blan- 
ches sus leurs bonnetz. Car, par nature, ilz sont joyeux, can- 
dides, gradeux et bien amés; et, pour leur symbole et en- 
seigne , ont la fleur plus que nulle autre blanche, c'est le lys. 

I ÉdH. de 1535, àaiailUroieui (édii. anlér. à 153:)). 



vGooqIc 



igl, 



16 ^ LIVRB l, GHAPHTIE X. 

Si denundeK omnmeiit , par ooulear blanche , n&ture nous 
induict entendre joye et liesse : je yous responds que l'ana- 
logie et conformité est telle. Car, oomme le blanc exteriore- 
mwtdisgrege et espartla veue^ dissoWent^ manifestement 
les esprits visifi , selon PopinioB d'Aristotes en ses prMeme$ 
et des perspectifi (et le voyez par expérience, quand vous pas- 
sei les monts couvers de neige , en sorte que vous plaignez 
de ne pouvoir bien regarder; ainsi que Xenopbon escrit estre 
advenu à ses gens, et somme Golen expose amplement Mro f 
de um partium) , tout ainsi le cœur, par joye excellente , est 
interiorement espart, et patit manifeste resolution des esprits 
vitaulx : laquelle tant peut estre acreue, que le ocnur demeure- 
roit spolié de son entretien , et par conséquent seroit la vie 
estainete par œste pericharie y comme dît Galen /. i2 Mé- 
thode , libido 5 de locis a/JeeUê , êi Hbro % de ê^piomaton 
^ausis. Et comme estj^ au temps passé advenu tesmoignent 
Marc Tulle, libro 1 question. Tuscul,, y erriu», Aristoteles, 
Tite Live^ après la bataille de Cannes; Pline, iibr^l , cap, 
32 et 5a; A. Gellius lib. 3, 15, et autres, à Diagoras Rho- 
dien, Cbilon, Sophocles, Diony tyran de Sicile, Phiiippides, 
Fbiiemon, Polycrate , Philistion, M. Juventi ^y et autres qui 
moururent de joye. Et comme dit Avicenne , in 2 eanone^ et 
libro de viribuscordis^ du zapbran, lequel tantesjouit le 
cœur qu'il le despouille de vie , si on en prend en dose ex- 
cessive, par resolution et dilatation superflue. Ici voyez 
Alex. Aphrodisé, Hbro primo problematumy cap. 19, et 
pour cause. Mais quoy ? j'entre plus avant en ceste matlerfe 
que n'establissois au commencement. Icy donc calleray mes 
voiles, remettant le reste au livre en ce consommé du tout '. 
Et diray, en un mot, que le bleu signifie certainement le 
ciel et choses célestes, par mesmes symboles que le blanc si- 
gnifie * joye et plaisir. 

' Édit, autér. à lS3â et édit. ^ Au livre où <:eit« natièra est 

de 1 535.D*autres ont se dissolvent, complétemetit traitée. 

» Juventius. Voy . Pline, lîv. vil. * Signifiait (édit antér. à 1 5 55 

cil. 63, etV. Maxime,!. IX, cb. 13. et de 1 536). 



vGooQle 



igl 



GARGANTUA. 47 



CHAPITRE XI. 

De radolcscence 4e Gargantna. 



G«ffsgantuft> éepuis les trois juàqiiês à cinq ai^ , f^t nourry 
et iflstitiié en toute discfpliiie courcBemte^ par le commande^ 
ment de son p^re$ et edny temps f)assa oomioe les petits en- 
fans dti ^y^ €etX assavoir, à boire,^ manger et donnfr; à 
manger^ dormir et boire; à dormir^ boire et manger. 

^ Toiisjours se taiiltroit par les fanges^ se mascaroit ^ le nez , 
se cbafisrâfroit' le i^sage, «culoit ses souliers^ baislMt auvent 
aux mousches^ et toaroft ¥(^tm tiers après les parpaillons^ 
desqvielB ma père tenoit l'empire. Il ptssoit sus ses souliers^ 
ilchioit en sa chemise ^ il se mouschoit à ses manches^ il 
morvoit dedans sa soupe , et patrouilloit * par tout lieu ^^ et 
beuvoit en sa pantoufle) et se frottoit ordtttaîrement.fc ventre 
^mi panier. Ses dents aguisoit d*un sabol^ ses mains lavoil de 
potage^ se pignoit^ d'un goubelet, s'asseoit entre <leux selles 
le cul à terre ^ se couTroit d'un sac mouitté^ benvûit en man- 
geant sa soupe ^ mangeoit sa fouace sans pain, mordoit en 

' Dant cette kmgne étransératioti est encore usité daus la Charente, 
des {[[estes de Gargantoa, Rabelais * Patrouiller ou patouiller sont 

a pour but d'indiquer qu'il faisait encore usités en plusieurs (mtois, 

les choset de travers. — Nous n'a- avec la signification de: piétiner 

voDs pas cru utile de nmltiplier ici datfs la boue, 
les notes, sans grand profit pour * Ce qui suit, jusqu'aux mots 

le lecteur. escorchoU le renard ^ manque dans 

* Barbouillait de noif.(JSf<wcarar, l'édit. antér. à 1535 et dans celles 

en provençal. de 1635 et de Dolet. * - 

^ Courrait de tacbes. Ce mot ^ Se peignait. 



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48 LIVRE I, CHAPITRE XI. 

riant^ rioU en mordant^ souvent crachoitau baasin, petoit 
dé gresse^ pissoit contre le soleil^ se cachoit en Teau pour la 
pluye, battoit à froid^ songeoit creox^ faisoit.le succré^ es- 
corcfaoit le renard % disoit la patenostre du cinge^^ retour- 
noit à ses moutons^ toumoit les truies au foin> battoit le 
chien devant le lion, mettoit la charrette devant les bœufz, 
se gratoit où ne lui demangeoit point, tiroit les vers du nez , 
trop eoibrassoit et peu estraignoit, mangeoit son pain blanc 
le premier, ferroit les cigalles, se chatouilloit pour se faire 
rire, se ruoit très bien en cuisine, faisoit gerbe de feurre' 
aux dieux, faisoit chanter magnificat à matines et le trou- 
voit bien à propos, mangeoit choux et chioit pourrée , co- 
gnoissoit mouscfaes en laict^, faisoit perdre les pieds aux 
mousches, ratissoit le papier, chaffourroit le parchemin, 
gaignoit au pied, tiroit au chevrotin, comptoit sans son 
hoste, battoit les buissons sans prendre les oizUlons, croyoit 
que nues fussent paelles d'arain ^, et que vessies fussent lan- 
ternes ; tiroit d'un sac deux moultures, faisoit de Tasne pour 
avoir du bren, de son poing faisoit un maillet, prenoit les 
grues du premier sault , vouloit que maille 4 maille on ûstles 
haubei^eons *, de cheval donné tousjours regardoit en la 



' ÉcarcÂer le renard se dit en- 
core pour Tomtr. Cette image est 
mise en action dans une des scnl- 
pinres qui ornent le jubé de Saint- 
Fiacre an Faouet, en Bretagne. 0e 
la bouche d'un homme personnifiant 
Tivrognerie, sort un renard à moi- 
tié dépouillé. Yoy. à ce sujet, dans 
les Annales arckéologiqueê, t. III, 
p. 18, ^n piquant article de M. de 
Guilliermy. 

^ « C'est-à-dire, suivant Le Da- 
chat, murmurait entre ses dents, 
comme fait le singe eu remuant les 
babines. » 

^ De paille, au lien de leur enVir 
la plus belle gerbe. 

4 Je connoH bien monscbe» en UicU 
(VtUon.) 



C'est-à-dire : « Je sais distinguer 
le blanc du noir. >• 

^ Poêles d'airain..... Villon avait 
dit dans sa Double ballade, parlant 
de sa maltresse : 

AbuM m** et fiict eplcndre 

Tousjours d'uiiff que il fiist un 

Du vieil Rueheier que fust peauUire, 



Tousjours d'unff que il fust un autre... 
Du vieil Rurheier que fust \ " 
Du ciel mme paesU à'armim. 



Ainsi que M. Génin Tarait obser- 
ver, les commentateurs de Villon 
ont à tort confondu le mot féminin 
poésie (paella , Du Cange, poêle à 
frire) avec le mot masculin pœsle, 
dais, tenture. 
« Phittenrs ninin* procèdent d'ua bourjon • 

Et maiUt à maitUon fait U hanhcrjeaft, 

VersdeCrétin(p. 232,éd. Cous- 
telier) , et non de Joinville, comme 
le prétend Julianneau. 



yGoogre 



GARGANTUA. 



4» 



goeulieS sadtoit du coq à l'asne^ mettoit entre deux verdes 
une meure, faisoit de la terre le fossé , gardoit la lune des 
loups 2. ai les nues tomboient, esperoit prendre les jdouettes 
toutes rousUes; faisoit de nécessité vertu ^ faisoit de tel pain 
soupe, se soucioit aussi peu desraiz comme des tonduz.Tous 
les matina escorchoit le renard ; les petits chiens de son père 
mangeoient en son escuelle , luy de mesmes mangeoit avec 
eux. 11 leur mordoit les oreilles , ilz luy graphinoient^ le nez; 
il leur souffloit au cul, ilz )uy leschoient les badigoinces *, 

Et sabez quey hillotz ? Que mau de pipe bous bire ^ ! ce petit 
paillard tousjours tastonnoit ses gouvemanteseen dessus des- 
sous •, cen devant derrière, harry bourriquet : et desja com- 
mençoît exercer sa braguette. Laquelle un chascun jour ses 
gouvernantes omoient de beaux boucquets, de beaux nibans, 
de belles fleurs, de beaux flocquars ^ : et passoient leur temps 
à la faire revenir entre leurs mains, comme un magdaleon 
d'entraict*. Puis s'esclaf foient * de rire quand elle levoit les 
oreilles, comme si le jeu leur eust pieu. L'une la nommoit 
ma petite dille, l'autre ma pine, Tautre ma branche de cou- 
ral, Fautre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin. 



I car j*oy tenir. 

Aux aaipes, qn'à chenal donné 
On ne doibt point la gueule onvrir. 
(Goquilhrt.) 

' Protégeait, défendait la luoe 
conlre les loups. 

^ Égratîgnaieot {grafignar, en 
proT. ; fftafigné , en saintongeois et 
en boargtfignon.) 

^ Les lèvres. S^én Hché les bt^ 
^goene, les hadigoince^ s*en lécher 
les lèvres (en saintoirgeois). 

^ Et savez-Tons, ines enfants? 
Que le mal de pipe (à renfermer le 
vin), l'ivrognerie, vons retourne! 
[en diai. gétsc.) 

* Cette ortographe est la véri* 
ble, bien qu'elle n'ait pas prévalu. 
ÂQtrefois on disait çen pour ce^ 
amsi qu'on le voit dans une lettre 
d'Adalbéron, de 940 : « Pour cen que 



m'as été féaules. >» Cen dessus des* 
sous était donc la même cbose que 
ce dessus dessous ^ comme écrit 
Froissart , et voulait dire : ce qui 
était dessus étant dessous. 

"* Touffes de ruban». 

' Par Magdaleon on désigne de 
petites masses cylindriques d'em- 
plâtres amollies dans les mains et 
mises en rouleaux. EntraictêigniBe 
enclavé , enchâssé. Selon Fnretière, 
eniraict, en termes de charpenterie , 
désigne les pièces de bois qui tien- 
nent deux parties opposées. Dans 
l'édit. ant. à 1535, on lit, au lieu 
de Magdaleon d'entraict, la paste 
dedans la mect (le pélrin). 

C'est la même image à peu près. 

* Éclataient de rire. (En pro- 
vençal, esclafar.) 



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50 LIVRE I, CHAPITRE XL 

mon possouer, materiere, ma pendilloche, mon rude esbat 
roide et bas , mon dressouoir, ma petite andouîUe vermeille , 
ma petite couille bredouille. Elle est à moy , disoit Tune. C'est 
la mienne , disoit Tautre. Moy (disoit l'autre) , n'y auray je 
rien? par ma foy, je lacouperay donc. Ha couper (disoit l'au- 
tre), vous luy feriez mal, madame; coupez vous la chose aux 
enfans? 11 serolt monsieur sans queue. 

Et, pour s'esbatre comme les petits enfans du pays '., Itiy 
firent un beau virollet ^ des ailes d'un moulin à vent de Mire- 
balays '. 



^ De nosire pays (édit. antér. enfants. Vivoîet vient sans doute 
K 15^5). àxx moi virer, tourner. 

' Petit ukhiHd pour amiier les * En Poitea. 



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GARGANTUA. 



5i 



CHAPITRE XII. 



Pm cbevaax teeiices 4e Clartaataa. 



Puis^ afin que tobte sa vie fust bon chevaucheur. Ton luy 
fit un beau grand eheval de bois, lequel il faisoit penader *, 
saulter, yoltiger, ruer et danser tout ensemble; aller le pas, 
le trot, Tentrepas, le galot, les ambles, le bobin ^, le tra- 
quenard 3, le camelin ^ et ronagrier^^. Et luy faisoit changer 
<le poil, comme font les moines de eourtibaux*, selon les festes ; 
de bailbrun, d'alezan, de gris pommelé, de poil de rat, de cerf, 
de rouen , de vache , de zencle '^, de pecile», de pye, de leuee». 

Luy mesmes, d'une grosse traîne *•, fit un cheval pour la 
chasse; un autre d'un fust de pressoir, à tous les jours : 
et, d'un grand chesne, une mule avec la housse, pour la 
chambre. Encores en eut il dix ou douze à relais, et sept pour 
la poste : et tous mettoit coucher auprès de soy. 

Un jour, le seigneur de Painensac visita son père en gros 
train et apparat, au quel jouV l'estoient semblablement venus 



' En provençal , penada , c'est 
l'empreinte du pied ; faire penader 
un cheval, c'est, en terme de ma- 
nège, le faire piaffer. Ce sens s'al- 
lie très- bien à celui des mots qai 
suivent. Faire pennades, se disait 
aussi au moyen âge, dans le même 
sens qae nous disons ^at/tf la roue, 
^ C'est l'allure du bidet, hoàiy 
eu écossais. 

. ' Le traquenard est aiie allure 
ni tient de l'amble et du trot. 



* Pas du chameau. 

* Pas de l'onagre ou âne sauvage. 
*^ Ooartibaot, en poitevin , kour- 

tinbaou, en auvergnat, signifient: 
dalmatique du diacre. 

"' Qui a dw taches ea forme de 
faux, ÇoIy*^®^* 

" Du grecnoixiXoc, varié. 

^ Blanc, Xeux6(. 

' ^ Grosse poutre, et non soliveau. 
— Traîne a encore ce sens eu pa- 
tois samtongeoift. 



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52 LIVRE I, CHAPITRE XJl. 

voir le duc de Frsuicrepas et le comte de MouillevenL Par ma 
foy , le logis fut un peu estroict pour tant de gens , et singu- 
lièrement les estables : donc le maître d'hostel et fourrier 
dudit seigneur de Painensac, pour savoir si ailleurs en la 
maison estoient estables vacques S s'adressèrent à Gai^n- 
tua, jeune garsonnet^ luy demandans secrettement où estoient 
les estables des grands chevaux , pensans que voluntiers les 
enfans decellent tout. 

Lors il les mena par les grands degrés du chasteau^ pas- 
sant par la seconde salle en une grande galerie^ par laquelle 
entrèrent en une grosse tour^ et, eux montans par d'autres 
degrés, dist le fourrier au maistre d'hostel : Gest enfant nous 
abuse, car les estables ne sont jamais au haut de la maison. 
Cest, dist le maistre d'hostel ^ mal entendu à vous : car je 
sçay des lieux , à Lyon , à la Basmette , à Chaisnon ^ et ail- 
leurs, où les estables sont au plus haut du logis : ainsi peut 
estre que derrière y a issue au montouer. Mais je le deman- 
deray plus asseurement. Lors demanda à Gargantua : Mon 
petit mignon, où nous menez vous? A Testable, dist il| de 
mes grands chevaux. Nous y sommes tantost, montons seule- 
ment ces eschallons. 

Puis , les passant par une autre grande salle , les mena en 
sa chambre, et, retirant la porte, Voicy, dist il, les estables 
que demandez : voila mon genest^, voila mon guildin, 
mon lavedan^, mon traquenard : et, les chargeant d'un gros 
livier *, Je vous donne, dist il, ce phryzon •; je Tay eu de 
Francfort , mais il sera vostre ; il est bon petit chevallet , et 
de grand peine : avec un tiercelet ^ d'autour *, demie dou- 
zaine d*espanoIz et deux lévriers , vous voila roy des perdrix 
et lièvres pour tout oest hyver. Par saint Jean , dirent ilz , 



' Écaries vacantes. (Préf. des Coniêt de la reine de 

* CbÎDon. Navarre.) 

^ Cheval d*Espagne. ^ Levier. 

* Cheval du pays de ce nom , en ® Frison. 

Bigorre. ' Mâle, en ternie de fauconnerie. 

« L'abbé les fournit des meilleurs " Sorte de faucon , falco palunt' 

M chevaux qui fussent en /'arcr^an.n bariua. 



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GARGANTUA. 



«3 



nous en sommes bien; à ceste heure avons nous ie moine *. 
Je le TOUS nye^ dis! il : il ne fut trois jours a céans. Devinez 
icy duquel des deux ilz> avoient plus matière , ou de soy ca- 
cher pour leqr honte ^ ou de rire pour le passetemps. 

Eux en ce pas descendens^ tout confus^ il demanda : Vou- 
lez vous une aubeliere *? Qu'est ce? dirent ilz. Ce sont, res- 
pondit il^ cinq estroncs pour vous faire une muselière. Pour 
cejourd'huy^ dist le maîstre d'hoste), si nous sommes roustis, 
ja au feu ne bmslerons , car nous sommes lardés à point en 
mon advis. petit mignon, tu nous as baillé foin en corne' : 
je te verray quelque jour pape. Je l'entends, dist il, ainsi : 
mais lors vous serez papillon , et ce gentil papeguay sera un 
papelard tout fait. Voire, voire, dist le fourrier. 

Mais, dist Gargantua, devinez combien y a de points d'a- 
gueille en la. chemise de ma mère? Seize , dist le fourrier. 
Vous, dist Gargantua, ne dictes ^Tevangiie : car il y en a 
sens devan et sens ^ derrière , et les conïptastes trop mal. 
Quand? dist le fourrier. Alors, dist Gargantua, qu'on fit de 
vostré nez une dille pour, tirer un muy de m^e, et de 
vostre gorge un entonnoir, pour la mettre en autre vais- 
seau , car les fonds estoient esventés. Corps Dieu , dist le 



* Saivant Le Duchat, donner le 
moine, se dit d^une malice d*écoUer« 
qui consiste à éveiller an dormeor 
en tirant une ficelle qu'on lui atta- 
che à Torteil. 

'Les commentateurs cbércfaent 
nuiladroitemeut à expliquer le sens 
de ce^mot. — Il ne doit pas en 
avoir ici, puisqu'il est fait pour ap- 
peler la question, QuetU-ceî 

Les gamins de Paris ont encore 
nue plaisanterie de carnaval du 
même genre. Jeme déguise en urlm* 
bière, disent-ils; et si on leur de- 
mande ce que c'est? ils font la 
même réponse que Cargantua, en 
disant meniomnière , an lien de 
muse&ère. 



* Tu nous as désignés à la risée : 

Fenum habet in cornu. 

( Horaee.) 
Il a du foin à la corne « à cause de 
l'usage où l'on était de marquer 
ainsi les ahimauY méchants. 

* Ne dictes pas ( édit. antér. à 
1635). 

^ Rabelais n a pas maintenu ici 
Torthographe rationnelle que nous 
avons signalée au chapitre onze. 
Mais s'il a écrit sens (à l'impéra- 
tif) , il l'a fait uniquement pour le- 
besoin de Téquivoque. C'est une 
plaisanterie, dans le genre de cette 
autre : — Combien ce ehien ? — 
Quatre francs la tête, sent sous la 
queue» 

5. 



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9t4 



LIVRE I, CHAPITRE XH. 



maistre d'hostel, nous avons trouvé un causeur. Monsieur le 
jaseur, Dieu vous gard de mal » tant vous avez la bouche 
fiaische. 

Ainsi descendons à gr^nd haste, sous Tarceau des degrés 
laissèrent tomber le gros livter qu-il leur avoit chargé. Dont 
dist Gargantua : Que (tiantre ! vous estes mauvais chevaucheurs. 
Vostre courtaut vous fault au besoing. S'il vous falloit aller 
d*icy à Gahusac, qu'aimeriez vous mieulx, ou chevaucher 
un oison ^ ou mener une truie en laisse? J'aimerois mieulx 
boire ^ dist le fourrier.' Et^ ee disant^ entrèrent en la sale 
basse, où estoit toute la brigade^ et, racontans* oeste nou- 
velle histoire, les firent rire comme un tas de mousches 2. 



» Constans (éd. ant. à 1535). 

' Le Duchat prend cette compa- 
raison au Bérieux : C'est, dii-il, 
rire confutément, comme les mou- 
ches bourdonnenL 

Rabelais a voulu plaisanter, voilà 
toat 11 n'est pas le seul qui ait fait 
rirr ks nonehes. On retrouve la 
• même imajj;e dans une très-vieille 



chanson d'imprimeur, dont, grâce à 
l'érudition de M. A. F. Didot, nous 
pouvons citer un couplet : 

Les mouches qu'étoient an pUrond 

?iii se erevoient de rire . 
en a nne qu'a tant ri, bon ! 

Qu'elle s'est cassé, la cuisse. 

Refrain, 

Tout y est vert, ah! j'en mis long. 
Tout y est vert dans nos maisons. 



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GARGANTUA. 6S 



CHAPITRE XIII. 

Comment QrmnégomUr eogncm l'espril mervcttleu et 
GarsaDtna à rioYcntion d'an torcbecnl. 



Sur la fin de la quinte année, Grandgousier, retournant 
de la defaicte des Canarriens, visita son filz Gargantua. Là 
fut resjouy, comme un tel père pouvoit estre, voyant un sien 
tel enfant. Et, le baisant etaccollant^ rinterrogeoit de petits 
propos puériles on diverses sortes. Et beut d'autant avec luy 
et ses gouvernantes, esquelles par grand soing demandoit, 
entre autres cas, si elles* Tavoient tenu blanc et net? A ce 
Gargantua fit response qu'il y avoit donné tel ordre qu'en 
tout le pays n'estoit garson plus net que luy. 

Commentcela? dist Grandgousier. J'ay, rèspondit Gargan- 
tua, par longue et curieuse expérience, inventé un moyen 
de me torcher le cul, le plus royaPj le plus seigneurial, le 
plus excellent, le plus expédient que jamais fut veu. Quel? 
dist Grandgousier. Comme vous le raconteray , dist Gargan- 
tua, présentement. 

Je me torchay une fois d'un cachelet • de velours de vos 
damoiselles ^, et le trouvay bon ; car la mollice de la soye me 
causoit au fojndement une volupté bien grande^ 

Une autre fois, d'un chaperon d'icelles, et fut de mesmes. 

Une autre fois, d'un cachecoul ; une "autre fois, des oreil- 
lettes 5 de satin cramoysi : mais la dorure d'un tas de sphères 



> ^t?^ («dit. teatër. à i53& et ^ Sorte de oneque.. 

~^1536),ponrMeMr««m^... * (Édit. antér. à lS3â et de 

^ Ce mot, (}ai se troiiTe dans 1535.) Les aiitMe poréeat ttune 

i'édit. antér. à 1535 et dans celle damoiseUe. 

de 1 535 , n'a été reprad«it par an- ^ Cet oraiUettas faisaient partie 

cune antre. du < ' 



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^ 



56 UVRE 1, CHAPITRE XIII. 

(le merde qui y estoient^ m'escorcherent tout le derrière. Que 
le feu Saint Antoine arde le boyau cuiller de Forfevre qui les 
fit ^ et de la damoiselle qui les portoit! Ce mal passa^ me tor- 
chant d'un bonnet de page^ bien emplumé à la suisse. 

Puis y fianlant derrière un buisson y trouvay un chat de 
mars % d'iceluy me torchay; mais ses gryphes m'exuke- 
rerent tout le périnée. De ce me guéris au lendemain , me 
torchant desgands de ma mere^ bien parfumés de maujoin^. 

Puis me torchay de saulge^ de fenoil^ de aneth ^y de mar- 
jolaine^ de roses ^ de feuilles de courtes S de choux ^ de bettes, 
de pampre j de guy mauves^ de verbasce ^, qui est escarlatte 
de cul; de lactues, de feuilles d'espinards. Le tout me fit 
grand bien à ma jambe; de mercuriale, de persiguiere , d'or- 
ties, et de consolde; mais j'en eus la cacque sangue* de Lom- 
bard. Dont fus guery me torchant de ma braguette. 

Puis me torchay aux linceulx ^, à la couverture,aux rideaux, 
d'un coissin, d'un tapis, d'un verd *, d'une nappe •, d'une ser- 
Yiette, d'un mouschenez *®, d'un peignouoir. En tout je trouvay 
de plaisir plus que n'ont les roigneux quand on les estrille. 

Voire, mais, dist Grandgousier, lequel torchecul trouvas 
tu meilleur? J'y estois, dit Gargantua, et bien tost en sçau- 
rez le tu auiem, Je^me torchay de foin, de paille, de bau- 
duffe **, de bourre, de laine, de papier : mais, 

Tousjours laisse aux écaillons esmorche ' ' 
Qui son bord cul de papier torche *'. 



' Martre. Martes caitee. (Da Unceux s'emploie pour draps de 

Cange.) lit. 

3 Plaisanterie sar Benjoin et * Verd ou voir, tapis de table 

Maujoin. ou étoffe. — Unam roèûm de viridif 

Tondre Haujoint ou raser Priapus. dans Du Cange. 

(Cl. Harot» RoNde des Bariien.) » Dans l'édit. antéf. à 1535 et 

* Ou anet^ herbe odoriférante, dans celle de 1535» on lit maf»j»e, 

* Courge, suivant Le Buchat, . qui avait le même sens. 

diaprés Ondin. ** Mouchoir. — On dit encore 

' Bouillon blane. en Saintonge, mouchenez, 

* FIui de sang. ' ^ Lavette d*étoapes. 
^ En vieux français, et aujour* '' Amorce. 

d'hui encore dans les provinces, ' ^ Ces vers sont de Bfarot. 



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GARGANTUA. 57 

Quoy^ dist Grand^ousier^ mon petit eoiiillon> as tu pris 
au pot^ Teu que tù rimes * desja? Ouy dea, respondit Gar* 
gantoa^ mon roy , je rime tant et plus^ et, en rimant, sou 
vent m'enrime^. 

Escontez que dit nostre retraict aux fianteurs ' : 

Ghiart, ' . 

Foirart, 
Petart, 
Brenous, 
ToD lard 
Chappart 
S*espart 
Sus nous. 
Hordous , 
Merdous , 
EsgQus, 
* Le feu de Saint Antoine Vard , 
Si tous 
Tes trous 
Esdous 
Tu ne torche avant ton départ. 

En voulez tous davantage? Ouy dea, respondit Grandgou 
lier. Adonc, dist Gargantua ; 

BOMDBAV. 

En chiant, Tautre hier senty 
La gabelle qu'à mon cul doibs; 



» Jm de mot* sur le double vers patois, s'enrimer poar »'eo- 

KBS de rimer. — Himar ta pro- rbamer. 

vençal , rimer , en saintongeois, ae m ea rithnant biea MHiTeai je «'«irtair. 
disent des viandes oa légomes qui , , . . «/"^ ,. 

par suite d*one caisson trop ar- * On dirait aujourd bat : cabinet 

dente, adbèreot aux parois du vase d aisance. ^ 

oàon les a mis cuire, qui nrtmumi , OulitdansleBM#o»deiacA«ii. 

HK pol bre secrète ou reinucl : 

» On* dûjit autrefois «français, Jrr;^rpV';:u^r.o^%1S«. * 
et anjonidlmi encore on dit eu di- (iieci..« rf« »/«•« ; Puris isw, ïk-s.) 



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S« LIVRE ï , CHAPITRE XIIL 

L'odeur fot «utre que cuidois : 
J'en fus du tout empuanty. 

01 si quelqu'un eust consenty 
M'amener une qu'attendois , 
En çhiant ) 

Car je lui eusse assimenty ' 
Son trou d'urine, à mon lourdoys *, 
Ce pendant qu'eust avec ses doigts 
Mon trou de merde garanty, 
En chiant. 

Or, dictes maintenant que je n'y sçay rien. Par la merdé, 
je ne les ay fait raie : mais, les oyant reciter à dame grand 
que voyez cy, les ay retenu en la gibbessiere de ma mémoire. 

Retournons , dit Grandgousier, à nostrc propos. 

Quel? dist Gargantua, chier? Non, dist Grandgousier, 
mais torcher le cul. Mais, dist Gargantua, voulez vous 
payer un bussartde vin breton 3, si je vous fais quinault^ en 
ce propos? Ouy vrayement, dist Grandgousier. 

Il n'est, dist Gargantua, point besoing torcher cul, sinon 
qu'il y ait ordure. Ordure n'y peut èstre , si on n'a chié : 
«hier donc nous fault davant que le cul torcher. ! dist 
Grandgousier, que tu as bon sens; petit garsonnet ! Ces 
premiers jours, je te feray passer docteur en Sorbone s, par 
Dieu, car tu as de raison j)lus que d'aage. 



• Assimenté, en bas Poitou, si- trefoîs et est encore aujourd'hui un 

gnifie assaisonné. Cotgrave expli- cépage très-renommé du'Chinonaîs. 

que assimenty par bouché. Rabelais dit ici vin breton , comme 

^ Ces mots , qui reviennent plu- il dit ailleurs , vin pineau. 
siears fms dans Rabelais , semblent Le pays de Yerron ou Vierrou , 

signifier , à ma manière lourdaude , c est toute cette langue de terre qui 

tout bonnement. Mathurin Cordier aboutit au confluent de la Loire et 

traduit Je le dirai en mon lourdoisy de la Vienne, 
par rustice dicam, *• Faire quinault quelqu'un , c'é- 

^ Bussart , en Anjou , signifie tait le rendre honteux , le forcer à 

une demi-pipe. Le Dnchal croit s'avouer vaincu, 
que le vin breton a été ainsi nommé ^ (Edit. ant. à 1535, de là35 

parce que les Bretons s*en servaient et de Dolet.) Les autres portent en 

ordinairement. Le Breton était au- gatfe tcience. 



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GARGANTUA. K» 

Or poursuis ce propos toreheculatif^ je t'en prie. Et, par ma 
barbe , pour un bussart , tu auras soixante pipes , j'entends 
de ce bon vin breton lequel point ne croist en Bretaigne , 
mais en ce bon pays de Verron. 

Je metorchay aprefe, dist Gargantua^ d'uti couvrechief, 
d*un oreiller, d'une pantoufle, d'une gibbessiere, d'un panier, 
mais, o.le malpkisant tôrchecul! puis d'un chappeau. Et 
notez que, des chappeàux, les uns sont ras, les autres à 
poil, les autres veloutés , les autres taffetassés , les autres sa- 
tinizés. Le meilleur de tous est celuy de poil; car il fait 
très bonne abstersion de la .matière fécale. 

Puis me torchay d'une poulk, d'un ooq , d'un poullet, de 
la peau d'un veau, d'un lièvre, d'un pig^n, d'un corma- 
ran, d'un sac d'advocat , d'une barbute % d'une coypbe, d'un 
leurre 2. 

Mais, concluant , je dis et maintiens qu'il n'y a tel torche- 
cul que d'un oizon bien dumeté ^, pourveu qu'on luy tienne 
la teste entre les jambes. Et m'en croyez sus mon honnevir. 
Car vous sentez au trou <lu cul une volupté mirifiqile , tant 
par la douceur d'ioeluy dumet que par la chaleur tempérée 
de l'oizon , laquelle facilement est communiquée au boyau 
culier et autres intestins *, jusques à venir à la région «h» 
cœur et du cerveau. 

£t ne pensez que la béatitude des heroes et semidieux, qui 
sont par les champs Elysiens, soit en leur asphodèle ou am- 
broisie, ou nectar, comme disent ces vieilles icy. Elle est, 
selon mon opinion, en ce qu'ilz se torchent le cxA d'un oizon. 
Et telle est l'opinion de maistre Jean d'Escosse *. 

' Barbute ftigoifiait armore de rappeler les oiseaux. C'est en ce 

tête ou capùce de moiue. Nomiii sens qu'il est pris ici. 

portent capucîum magnum sine * De dumet ^ employé plus loin 

cauda^ quod noa vocamus barbu- dans le »ens de d^us^ {dumetum), 

l<tm. (Du Cange.) — Ce second s^ < Intettineê (édit. an t. à 1 535 

est évidemment préférable ici. et édit. de (^35). 

' Leurre, de lorum ^éisiïi pro- * Cette dernière ligne n'est ni 

prement un morceau de cuir dont dans l'édit. ant à lâ3ô, ni dans 

"OD se servait en fauconnerie pour celle de 1535. .. 



vGooQle 



igl, 



«0 LIVRE I, CHAPITRE XIV, 



CHAPITRE XIV. 

ConuBCBl Qarf Mitaa Ait instltsé iMtr mn ciicolovIeB ■ 
Ictcrcft latlDCf. 



Ces propos entenduz, le bon homme Grandgousier fut 
ravy en admiration^ considérant le haut sens et merveilleux 
entendement de son filz Gargantua. 

Et disl à ses gouvernantes : Philippe, roy de Maeedone, 
cognent le bon sens de son filz Alexandre /à manier dextrc- 
ment un cheval. Car le dit cheval estoit si terrible et effréné 
que nul ne osoit monter dessus^ parce qu'à tous ses chevau- 
cheurs il bailloit-la saccade , à Tun rompant le cou , à l'autre 
les jambes, à l'autre la cervelle, à l'autre les mandibules ^. 
Ce que considérant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le 
lieu où l'on promenoit et voltigeoit les chevaux), advisa que 
la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à 
son ombre. Dont, montant dessus , le fit courir encontre le 
soleil , si que Fombre tomboit par derrière ; et , par ce moyen, 
rendit le cheval doux à son vouloir. A quoy cognent son 
père le divin entendement qui en lùy estoit, et le fit très 
bien endoctriner par Aristoteles, qui pour lors estoit estimé 
sus tous philosophes de Grèce. 

Mais je vous dis qu'en ce seul propos que j'ay présente- 
ment devant vous tenu à mon filz Gargantua , je cognois 
que son entendement participe de quelque divinité; tant je le 
Yoy agu, subtil, profond et sefsin. Et parviendra ' à degré 



* Édit. antér. à 1535 et «dit. ' Ne foys double aucun gui! 
de 1535. Daii$ d*aotre8, $ophhte. ne parvieigne quelque foys h «n, 
' Mâchoires. (Édit. antér. à 1535.) 



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GARGANTUA. 



61 



souverain de saplence^ s*U est bien institué. Par ainsi ^ je 
veulx le bailler à quelque homme savant, pour Tendoctriner 
selon sa capacité. Et n'y veulx rien espargner. 

De fait^ Ton luy enseigna un grand docteur en théolo- 
gie, nommé maistre Thubal Holofeme S qni luy apprit sa 
chiQle S si bien qu'il la disoit par coeur au rebours; et y 
fut cinq ans et trois mois : puis luy leut le Donat ', le Facet *, 
Theoddet ^, et Alanus in Parabolis *, et y fut treize ans six 
mois et deux sepmaines. 

Mais notez que, ce pendant, il lui apprçnoit à escrire go« 
thiquement, et esçrivoit tous ses livres; car l'art d'impres- 
sion n'estoit encores en usage. 

Et portoit ordinairement un gros escritoire, pesant plus de 
3ept mille quintaulx, duquel le galimart^ estoit aussi gros et 
grand que les gros pilliers d'Enay *; et le cornet y pendoit à 
grosses chaines de fer, à la capacité d'un tonneau de mar- 
chandise. 

Puis luy lent De modU tignificandi ®, avec les commentz 
de Hurtebise, de Fasquin, de Tropditeux, de Gualehaut, de 
Jehan le Yeau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas d'au- 
tres : et y fut plus de dixhuit ans et unze mois. Et le sceut si 



* A. Da Yerdier cite nue pr&not- 
Ucation imprimée à Pians, eti. 1476, 
avec ce nom d'autear. Mais Le Du* 
cbat fait observer avec raison qoe 
le style en est plus moderne, et 
qae ce nom, de pare inTeotioiii 
anra été emprunté à Rabelais. 

^ A B C , alphabet , parce qu'il 
élait ordinairement collé sur une 
pancarte. 

^ Ancienne grammaire latine : 
jEUi DonaU de odo parUbuê 
oraii&nis libelltu^ un des premiers 
monaments de rimprimerie. Donat 
était un grammairien du r\' siè- 
cle, qui a fait des commentaires 
sur Térence^ 

^ Le Facet, livre de morale po- 
pulaire, par Reinerus Alemanni. 



^- Ce livre faisait partie des Jue» 
tores oeto moruies ; il a été pu- 
blié séparément sous ce titre : Li&er 
faceti moroti docem mores komi' 
num. (Daventrise, U94, iu-4.) 

^ Et^ga TheoduU, dialogue al- 
légorique contre le paganisme, pu- 
blié , cvm notabtU commento , Co- 
lonise, 1494. 

' Alain de Liste , religieux de 
Clteaux, avait écrit au xu* siàde. 
Ses Paraboles avaient été traduites 
en français, Paris, 1492. 

' Étui à mettit! les plumes , de 
calamarium^ suivant une note 
manuscrite de Huet. 

* L'abbaye d'Ainay , à Lyon. 

* Ouvrage de Jean de Garlande. 
Barbarische Buch , dit Régis. 



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62 



LIVRE I, CHAPITRE XIV. 



bien qu'uu coupelaud % il le rendoit par ccaur à reTers. Et 
prouvoit suB ses doigts, à sa snere, que de modis signifia 
candi non erat scientia. 

Puis luy leut le Compost^, ou il fut bien seize ans et deux 
mois, lors que son dit précepteur mourut : 

Et fut Tan mil quatre eeo» viagt, 
De la verdie qui luy vint *. . 

Apres, en eut un autre vieui tousseux, nommé maistre 
Jobelin Bridé *, qui luy leut Hugutio •, Hebràrd Gredsme •, 
le Doctrinal"^, les Pars •, le Quid est •, le Supplemenhtm*^^ 
Mârmotret** de moribusîn mensa servandis *^ySeneca** de 



' A Pépreuve, de coupelle^ petit 
vaisseau à essayer les métaux , et, 
par suite, épreuve, «xaneii. 

' Ou Campmi, livM popslaire 
qui servait à computer , calculer 
les époques du calendrier. Publié 
eii l«4fB, cft aMsi «u français , sous 
le titre iàe Chmpoêt ecoUdaÊtifut^ 
Compost des bergers. 

' Vers de Marot, dans Tépî- 
ftaptie du oordetier j(ea«, févèque 
d'Orléans : 

Ci gial , repose et dort céans 

iiC feu evmque 4*0rléMM , 

Qvùfaut (mounit} l'an mil cinq cm! et vin^i, 

De la vérole qui lai vint. 

* Le ]>ncbat va chercher bieb 
loin TexpUcation de 4ie nom , qui 
n'est évidemment pas de Ja création 
de Rabelais. JobeUnùridééiaâiBy* 
nonyme de sot honteux. OnJit dans 
Roger tie CoUerye : 

Et voM trop tost maryé 
iQiii en est Ja^liM trûé. 
L'autre n'a rente ny héritage, 
Et en est Jobelin bridé. 

Nous disons .anjourd'litti Jobard, 
dans le même sens. 

^ Auteur d'une grammaire. 

® Grieci&mus, par Hébrard de 
Béthuue. 

' Doctrinale pueronun, par 



Alexandre de Villedieu. M. Cb. 
Thurot a écrit sur ce livre me tlièse 
latiB€, 18§0,«i^. 

' Rudiment qui traita dea huit 
parties du discours. 

^ Livre du même genre, par ^de- 
mandes et par reprises. 

'<^ Ou lit dans Fisehart : m Die 
formalitates scoti mit suj^etneutis 
Bruliferi und magistri Langsch- 
neiderii ortwimsta. » — Le DudMit 
pense qu'il s'agit ici du Supplément 
delà chronique de J. P. deBergame. 

' ' Mammotr^dsts , Imt de mo> 
raie f>our les enluits. 

*« Tnilé de Sulpitiut Verok- 
iras (de Yerelt), qm e&t le premier 
typede IsiÙiviUté puérile et hoftnéte. 

On y lit : 

Regimen mensœ honorahile, 

Nema cibum rapiat âonec bénédicité fiât, 
Prhemnr mensa quiapement bec debomeiila. 

ii I Vultus hilares babea \ 

g J 1 Sal cuUello capia I 

° a A ^"^'^ ^^ edenaom ne peta } tis. 

Agi Bembra xecia sedea I 

° \ Mappam m un dam tenea J 

Modicum sed crebro biba 

^^ Seneca est un pseudonyme 
sous lequel Martin, évêque de 
Bragiie, a composé ce traité. C est 
un petit poëme faisant aussi partie 
des Àuctores octo morales. 



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GARGANTUA. 



es 



quatuor virtutibus cardinalUnts , Passavantus, * cum com* 
mentOy et Dormi secure ^y pour les festes; et quelques au- 
tres de semblable farine^ à la lecture desquelz il devint aussi 
sage qu'onques puis oe fouroeasmes nous ^. 



florentin, aatenr du Speeehio de 
la Yera pemtenza^ imprimé en 
1495. 

' Le Dormi secure était an 
recueil de sermons, souTent réim- 
primé «o XVI* fliècie> mais dont 
on croit la première édition de 
1480. 

^DaM plasîenrs dt-noa «n- 
cienaea coutomesy et aHJoord'btti 
encore dans plusieurs de nos dia- 
lectes Tttigairet , fouméer signifie 
mêUrêauJ^r, 

On peurmit cfoira , «i pramier 
examen, que Rabelais fait ici un 



de ae» mpprMkemeatA ^ui li|i sont 
si familiers , e^ qu^il joue sur les 
mots de farine et de fouméer; 
mais on retrouve ailleurs et isolée 
la même expression. Il est de 
toute évidence que ces mots étaient 
passés à l'état de proverbe. 



A eeito bear» mit ftm«i i»g« 



'onnqiies puis ne foomiasmes nous. 
lÂwUen nhdrt'FrMitftiiê, ■•Mit fv 
Janne% II, H.) 

Probablement il faut entendre 
par là : qu'il atteignit le dernier de- 
gré de sagcMe, dans le aème sens 
qiM tioM dirions : Uf^ès lui, il foui 
tirer Véchette. 



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64 UVRE 1, CHAPITRE XV. 

CHAPITRE XV. 

ttomment oiirf anina ftat niU mm 9mîttê 



A tant son père apperceut que vrayement il estudioit très 
bien, et y niettoit tout son temps; toutesfois qti'en rien ne 
profitoit^ et^ qui pis est^ en deyenoit fou\ niays, tout res- 
veux et rassoté. De quoy se oomplaignant à don Philippe 
des Marays^ viceroy de Papeligosse, entendit que mieuk luy 
vaudroit rien n'apprendre, que tdz livres, sous telz précep- 
teurs, apprendre. Car leur savoir n'estoit que besterie; et 
leur sapience n'estoit que moufles ^, abastardissant les bons et 
nobles esprits, et corrompant toute fleur de jeunesse. Et 
qu'ainsi soit, prenez, dist il, quelqu'un de'cesjeunfi&j^ens du 
temps présent,. qui ait seulement estudié deux ans : en cas 
qu'il n'ait meilleur jugement, meilleures paroles, meilleur 
propos que vostre filz, et meilleur entretien et honnest^té entre 
le monde, reputez moy à jamais un taille bacon de la Brene ^. 
Ce que à Grandgousier pleut très bien, et commanda qu'ainsi 
fust fait. 

Au soir, en soupant , ledit des Marays introduict un sien 
jeune page de Villegongis, nommé Ëudemon^, tant bien 
testonné ', tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste 



' Nous trouvons cette orthogra- (Du Gange), gros gauts d'hiver, 

phe dans Téd. ant. à 1 535 et dans Et mouNes à mettre en lor maias. 

celle de 1 535. (f^fore et Blamcke-Flte.) 

' Bouffissures. — En provençal ^ Un taille-lard , ou un effronté 

et en limousin on dit moufle^ mou- coquin. 

fluj pour joufflu. — Ce mot n'est pas ^ Eu grec, e05a{{Ao>v, heureux, 

sans analogie avec moi(/a/a,mi«/fMZ8 ^ Coiffé. ' 



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GARGANTUA. 65 

en son maintien ^ que trop mieulx ressembloii quelque petit 
angelot qu'un homme. Puis dist à Grandgousier : 

Voyez vous ce jeune enfant ? ii n'a encores seize * ans; voyons, 
si bon vous semble , quelle difTerence y a entre le savoir de 
vos resveurs mateologiens ' du temps jadis et les jeunes 
gens de maintenant. L'essay pleut à Grandgousier, et com- 
manda que le page proposast'. Alors Eudemon, demandant 
congé de ce faire audit viceroy son maistre, le bonnet au 
poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseu- 
rés, et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvé- 
nile, se tint sus ses pieds, et commença le louer et magni- 
fier*, premièrement de sa vertu ej, bôpnes mœurs, secondement 
de son s avoir, Uercement de sa noblesse, quartement de sa 
beaulg ^eorpor elle. Et, pour le quint , doucement l'exhortoit à 
révérer son père en toute observance, lequel tant s'estudioit 
à bien le faire instruire ; en fin le prioit qu'il le voulsist rete- 
nir pour le moindre de ses serviteurs. Car autrç don pour le 
présent ne requeroit des cieulx, sinon qu'il luy fust fait grâce 
de luy complaire en quelque service agréable. 

Le tout fut par iceluy proféré avec gestes tant propres, 
prononciation tant distincte, voix tant éloquente , et langue 
tant OTnéeTbien latin, que mieuîx ressembloit un Gracchus, 
un Ciceron ou un Emilius du temps passé, qu'un jouvenceau 
de ce siècle. Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il 
se prit à pleurer comme une vache, et se cachoit le visage 
de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parole, 
non plus qu'un pet d'un asnemort. 

Dont son père fut tant courroussé, qu'il voulut occire maistre 
Jobelin. Mais ledit de» Marays l'engarda par belle remons^ 
trance qu'il luy fit ; en manière que fut son ire ' modérée. Puis 



* (Édit antér. à 1535, et édit. c*éUut commencer une discossîon, 

de 1Ô3Ô et de Dolet.) Dans d*aa- en poser les bases, 

très, douze. * Glorifier (édit. an t. à 1535 et 

' Yaitts discoareursi de (laTâtoc de 1 536). 

oyoç. ' Sa colère, ira (lat.), le mot ire 

' Proposer, en termes de Técole, était très-usité. 

0. 



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66 LIVRE ï, CHAPITRE XV. 

commanda qu'il fust payé de ses gages , et qu'on le flst bien 
chopiner theologalement; ce fait, qu'il allast à tous les dia- 
bles. Au moins, disoit il, pour le jourd'huy ne coustera il 
gueres à son hosle, si d*adventure il mouroit ainsi sou ' 
comme un Anglois. 

Maistre Jobelin party de la maison , consulta Grandgousier 
avec le viceroy quel précepteur l'on lui pourroit bailler, et 
fut advisé entre eux qu'à cesl ofTice seroit mis Ponocrates, 
pédagogue de Eudemon; et que tous ensemble iroient à 
Paris, pour cognoistre quel estoit l'estude des jouvenceaux 
de France pour iceluy temps. 

< ÉdU. ant. à ( 53d et de 1136 ) dus d'Mtrii, tmuL 



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GARGANTUA. 67 



CHAPITRE XVL 



Garfwnva fM «iiv«yé ft Farta ^ et 4c rg » tf i t Jn- 
4tl«Sea«cc, 



En ceste mesmç saison, Fayoles, quart ' roy de Numidie, 
envoya du pays d'Africque à Grandgousier une jument la 
plus énorme et la plus grande que fust onques veue, et la 
plus monstrueuse (comme assez savez que Afrique apporte 
tousjours quelque chose de nouveau) : car elle estoit grande 
comme six oriflans*^ et avoit les pieds fendus en doigts, 
comme le cheval de Jules César, les oreilles ainsi pendantes 
comme les -chèvres de Languedoc, et une petite corne au 
cul. Au reste, avait poil d'alezan toustade •, entreillizé de 
grises pommelettes. Mais sus tout avoit la queue horrible. 
Car elle estoit poy * plus poy moins grosse comme la pile 
saint Mars auprès de Langes ', et ainsi carrée, avec les 
brancars ny plus ny moins ennlcrochés que sont les espicz au 
bled. 

Si de ce vous esmei^eillez, esmerveillez vous davantage de 
la queue des béliers :'de Scythie, que pesoit plus de trente 
livres; et des moutons de Surie, esquelz fault (siTènaud* dit 



' Q«Atrièpie, BnMMi m raîM» de reMniHUtre ici 

' Eléphants. \e frère Jehan Thenaud^ auteur 

' BrâU. d'un livre imprimé à Paris, s. d., 

* Peu. sous le titre de Voyage et itinéraire 
^ Langeais. ete ouire-mer, tfous n'avoDs pas 

* Bien que Tenaud soit écrit pu rencontrer, ce volume, ni vérifier 
sans h dans toutes les anciennes si le Jàit s'y trouve énoncé. Quelque 
éditions ^ nous pensons que M. C. extraordinaire que paraisse ce dé- 



vGooQle 



gl 



es LIVRE I, CHAPITRE XVI. 

vray) affuster une charrette au cul, pour la porter, tant elle 
est longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle , vous autres 
paillards de plat pays. Et fut amenée par mer en trois car- 
raques et un brigantin , jusques au port de Clone en Thaï- 
mondois. Lors que Grandgousier la vit, Voicy, dist il, bien 
le cas pour porter mon filz à Paris. Or ça, de par Dieu , tout 
ira bien. 11 sera grand clerc au temps advenir. Si n'estoient 
messieurs les bestes, nous vivrions «omme clercs ^ 

Au lendemain, après boire (comme entendez )> prindrent 
chemin Gai^ntua, son précepteur Ponocrates et ses gens : 
ensemble eux Eudemon, le jeune page. Et, parce que c'es- 
toit en temps serain et bien attrempé 2, son père luy lit faire 
des bottes fauves^ Babin les nomme brodequins. Ainsi joyeu- 
sement passèrent leur grand chemin, et tousjours grand chère, 
jusques au dessus d'Orléans. Auquel lieu estoit une ample 
forest, de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur 
dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et co- 
pieuse en mousches bovines et freslons; de sorte que c'estoit 
une vraye briganderie pour les pauvres jumens, asnes .et 
chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement 
tous lesoultrages en icelle perpétrés sus les bestes de son es- 
pèce, par un tour, duquel ne se doubtoient mie. Car soudain 
qu'ilz furent entrés en ladite forest, et que les freslons luy 
em*ent livré Tassault, elle desgaina sa queue, et si bien , s'es- 
carmouchant, les esmouçha, qu'elle en abatit tout le bois; 
à tors, à travers, de ça, de là, par cy, par là, de long, de 
larges dessus, dessous, abatoit bois comme un fauscheur 
fait d'herbes. En sorte que, depuis, n'y eut ne bois ne fres- 
lons; mais fut tout le pays reduict en campagne. 

Quoy voyant Gargantua, y prit plaisir bien grand, sans 
autrement s'en vanter, et dist à ses gens : Je trouve beau ce. 
Dont fut depuis appelle ce pays la Beauce; mais tout leur 

tail, nous le voyous confirmé par par Orandgoasier : Si u^estoient 

les relations de plusieurs voyageurs messieurs les clercs, nous vivrions 

en Orient. comme bestes. 

' Rabelais, suivant sa coutume, ' Doux, comme qui dirait ai* 

renverse la phrase qu'il fait citer tempéré» 



yGoogie 



GARGAI4TUA. 69 

desjeuner fut parbaisler. En mémoire de quoy, encores de 
présent, les gentilz hommes de Beauce * desjeunent de bais^ 
1er, et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx. 
Finalement, arrivèrent à Paris; auquel lieu se refraichit 
deux ou trois jours, faisant chère lye avec ses gens, et s'en- 
questant quelz gens savans estoient pour lors en la ville, et 
quel vin on y beuvoit. 



* Les geiitilsliommes de la Coquillart exprine antrement la 

Beauce ne paasaient pas poar riciies. même idée dans son Menologue des 

Un proverbe disait : perruqueM : 

CM an gentilboDiiDe de Beauce , Et drajcimer tous les matim , 

Qui estau lit quand on relût ses chtusses. » Comme les eseuiers de Beauc«. 



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70 LIVRE I, CHAPITRE XVII. 



CHAPITRE XVII. 

GommenC Garsaiitiia paya m Mfn ¥Cii««C8 MrtolCBs^ «I 
mciit 11 nrll l«s ffrossM eloelie* da rcffllaa Noatra 



Quelques jours après qu'ilz se furent refraichis, il visita 
la ville, et fut veu de tout le monde en grande admiration. 
Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaut, et tant 
inepte de nature, qu'un basteléur, un .porteur de rogatons, 
un mulet avec ses cymbales , un vielleux au milieu d'un car- 
refour assemblera plus de gens que ne feroit un bon pres- 
cheur evangelique. Et tant molestement le poursuivirent qu'il 
fut contrainct soy reposer sus les tours de l'église Nostre 
Dame. Auquel lieu estant^ et voyant tant de gens à l'entour 
de soy, dist clairement ; 

Je croy que ces marroufles veulent que je leur paye icy 
ma bien venue et mon proficiat ^ . C'est raison. Je leur vais 
donner le vin ; mais ce ne ^era que par rys. Lors, en soub- 
riant, destacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en 
l'air, les corapissa si aigrement qu'il en noya deux cens 
soixante mille quatre cens dix et huit, sans les femmes et 
petits enfans. 

Quelque nombre d'iceux évada ce pisscfort à legiercté des 
pieds. Et, quand furent au plus haut de l'Université, «uans, 
toussans, crachans, et hors d'haleine, commencèrent à re- 
nier et jurer : les plagues de Dieu, je renye Dieu , frandienne 
vez tu ben , la merdé , pro cab de bious , das dich Gots ley- 
den schend, pote de Christo, ventre saint Quenet, vertus 

' Droit que les évêqnes levaient sur les ecclésiastiques. 



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GARGANTUA. 7i 

guoy, par saint Fiacre de Brye, saint Treignant^ je fais veu à 
saint Thibaud, pasques Dieu, le bonjour Dieu, le diable m'em- 
port, foy de Gentilhomme, par saint Andouille, par saint 
Guodegrin qui fut martyrisé de pommes cuytes, par saint 
Foutin, Tapostre, par saint Vit S par sainte mamye, nous 
sommes baignés par rys. Dont fut depuis la ville nommée Paris 
(laquelle aàpâfavant^ïî appeloit Leucece, comme dit Strabo, 
lib. IV, c'est à dire, en grec, Manchette, pour les blanches cuis- 
ses des dames du dît lieu); et par autant qu'à ceste nouvelle 
imposition du nom, tous les assistans jurèrent chascuh les 
saints de sa paroisse (les Parisiens, qui sont faits de toutes 
gens et toutes pièces , sont par nature et bons jureurs et bons 
juristes, et quelque peu oultrecuidés ) : dont estime Joaninus 
de Barranco , Hbro de coplosùate reverentiarum , que son* 
dits Parrhesiens en grecisme > c'est à dire fiers en parler. 

Ce fait, considéra les grosses cloches qui estoient es dites 
tours, et les fit sonner bien harmonieusement. Ce que fai- 
sant, luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de cam- 
panes au col de sa jument, laquelle il vouloit renvoyer à son 
l^ere, toute chargée de fromaget de Brye et de harans frais. 
De fait, les emporta en son logis. 

Ce pendant vint ua commandeur jambonnier ^ de saint 
Antoine, pour Caire sa queste mille ^ : lequel , pour se faire 
entendre de loing, et faire trembler le lard au charnier, les 



' Nons doimons, cTaprès PédH. Iristorïqnes de quatre de nos i^ois. 
ant. à 1j»35, cette Klsnie de ju- C'est ainsi qne Roger de Collerye 
rons en dhers langages. H y a qael- dît dans sou E^yistethon des qva- 
qaes variantes dansTéd. de 1535. . ^tre Rois: 
Pote de Christo est i-emplacé pat- 
te martre 8ckend;foy de gentil' Quant la PaBju* Dieu dereAi, 
1 - •*!. »'C bon jour Dieu liiy »iicccda ; 
homme, par cariniary, earimara; ^u bonjour Dieu deiTunpt et ihoiI, 
et saint Vit, par né diâ, ma dii. Succéda, le dyaWe m'omport; 
a, , »ii • _^4 Luy deredé, iMni? voyons rorooie 
TOUS les edllenrs Snppnwent ce i^'ous duicl la foy de trciitilhomuie. 
passage, que nons rétablissons 

pour les lecteurs cnrienx des reli- ' C'est une dignité de Iravention 

ques rabcfoisîenaes. Nous ferons de Rabelais, 

remarquer que Rabelais a placé * C'est-à-dire sa quête de diaîr 

dans sa nomenclature les jarons et porc. 



y Google 



72 



LIVRE 1, CHAPITRE XYIÏ. 



voulut emporter furtivement : mais par honnesteté les laissa^ 
non parce qu'elles estoienttropcbauldes*; mais parce qu'elles 
estoient quelque peu trop pesantes à la portée. Cil ne fut 
pas celuy de Bourgs car il est trop de mes amis ^. 
^ Toute la ville fut esmeue en sédition^ comme vous savez 
qu'à ce ilz sont tant faciles^ que les nations estranges s'es- 
bahissent de la patience ou (pour mieuk dire) de la stupidité^ 
des rois de France, lesquelz autrement par bonne justice ne 
les refrènent, veus les inconveniens qui en sortent de jour 
en jour. Pleust à DieuSque je sceusse l'officine en laquelle 
sont forgés ces schismes et monopoles, pour les mettre en 
évidence es confraùpies 4ie ma paroisse * ! Croyez que le lieu 
auquel convint le peuple, tout folfré et habeliné, fut Sor- 
bone 5, où lors çstoit, maintenant n'est plus l'oracle de Leu- 
cece ®. Là fut proposé le cas, et remonstré l'inconvénient des 
cloches transportées. 



^ Aujourd^bai encore , dans les 
ateliers, chez les dorears, par exem- 
ple» quand on manie un outil trop, 
chaud et qn*on est forcé de le lais- 
ser tomber, on dît que cet outil est 
trop pesant. 

^ Il importe de remarquer , 'dit 
de Marsy , avec quelle adresse Ra^ 
bêlais , après s'être égayé assez li- 
brement auY dépens des religieux 
de Tordre de Saint-Antoine, ter- 
mine cette satire par un trait obli- 
geant pour le commandeur de 
Bourg (Antoine du Saix, comme 
le veut Le Duchat, ou tout autre), 
mais probablement personnage ac- 
crédité dans son ordre , et eu état 
de soustraire Rabelais au ressen- 
timaitde ses confrères. C'est là une 
tactique familière à notre auteur. 

^ Nous donnons la leçon de Té- 
dit. ant. à 1 535. 

La stupidité des rois de France 
aora semblé un terme irrévérencieux, 
qui n*a plus reparu dans aucune 
édition. 



* Dans Tédit. ant. à 1535 , à 
la place de ce dernier membre de 
phrase , on lit : » pour voir si Je 
n'y ferais pas de beaux placeurs 
de merde, 

^ (Édit. ant. à 1535 et de 1535.) 
Ce mot a été remplacé dans les au- 
tres par Nesle, L'hôtel de Nesie 
occupait TemplaCement de notre hô- 
tel des monnaies. 

« Lucece, (Édit. de 1 535.) Paris. 
Le Duchat croit que cet oracle de 
Lntèce, qui était à Thôtel de 
Nesle, doit s'entendre d'une idole 
d'Isis qui subsista, jusqu'en 1514, 
dans l'église de Saint-Germain-des- 
Prés. 

Un passage de Sauvai, I, 24, 
paraîtrait offnr une explication 
beaucoup plus satisfaisante: « Le 
roi Jean y a longtemps logé (à 
Thôtel de Nesle), et ce fut une 
maison royale jusqu'à Charles Y. >• 
Mais il est évident que la pensée 
première de Rabelais se rappor- 
tait à la Sorbonne. 



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GARGANTUA. 



73 



Apres avoir bien ergoté pro et contra , fat conclud en ba- 
ralipton * que l'on enToiroit le plus vieux et suffisant de la 
faculté théologale 3 vers Gargantua^ pour luy remonstrer 
rhorrible inconvénient de la perte d'icelles cloches. Et^ non 
obstant la remonstrance d'aucuns de TUniversité^ qui aile- 
goient que ceste charge mieulx competoît à un orateur qu'à 
un théologien '^ fut à cest affaire ealeu noâtre maistre Janotus 
de Bragmardo *. 



' On connaît levers technique qui 
servait à désigner les diverses espè- 
ces de syllogismes, 
•u-btft cetarent Dwrii ferio baraUpion. 

^ Édit. ant. à 1535 et édit. de 
1635. Dans tes antres on a supprimé 
tktohgaU, 

3 Édit . ant à 1 535 et de 1 635. 
Dans d'autres, sopkitie. 



* C€ nom se retrouve dans le 
Voyage de maisire Guillaume en 
Tautre monde, Paris, 1612 , p. 16. 
•« Le plus riche libraire du quartier 
« s'appelle Janotus de Bragmardo, 
<t qui ne laisse pas de vendre qiiel- 
« qnes bons livies à l*usage du 
<c temps qni court, où chacun se 
« platt à la médisance. » 



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74 



LIVRE I, CHAPITRE XVIll. 



CHAPITRE XVIII. 



iMiotos de BrAfmard* ftat envoyé pour receavrer 
«e 6aiv«BUNi le» greMes etoeliefc 



Maistre Janotus^ tondu à la cesarine^^ vestu de soh lyri- 
pipiou théologal ^ y et bien antidote Festomae de coudignac 
de four* et eau beniste de cave , se transporta au logis de 
Gargantua^ touchant devant soy trois vedeaux à roug& mue 
seau ^> et trainant après cinq ou six maistres inertes ^y bien 
crottés à profit de mesnage"^. A l'entrée les rencontra Pono- 
crates, et eut frayeur en soy, les voyant ainsi desguisés ; et 
pensoitque fussent quelques masques hors du sens*. Puis 
s'enquesta à quelqu'un desdits maistres inertes de la bande 
que queroit* ceste mommerie? Il luy fut respondu qu'ilz de- 
mandoient les cloches leur estre rendues. 



> Recouvrir, (Éd. de 1535.) 
^ Portant les cheveux courts à 
la mode det Césars, des empereurs 
romains, qui sont, en effet, ainsi 
représentés sur les médailles. Jo- 
hanneau voit là une allusion par- 
ticulière à J. César, circa corporis 
curam morosior, dit Suétone, et 
qui se faisait tondre, épiler et ha- 
biller avec une recherche blâmée 
aussi par Cicéron. Mais riiileution 
de Rabelais est-elle de nous peindre 
Janolus comme un personnage co- 
quet ? 

3(Éd. ant. à 1535 et de 1535.) 
Dans les autres , à l'antique. I^e 
liripipion était un capuchon qui se 



t§f minait en qneoe. (Y. Du Gange.) 

* Le coudignac de four, c*est dn 
pain; et l'eau bénite de cave, du 
vin. 

^ Pour saisir Tintention de Ra- 
belais, il faut savoir que vedeau 
aVait et a encore dans nos patois 
le double sens de bedeau et de 
veau. 

'^ Jeu de mots sur maistre es 
arts. Inertes^ édit. ant. à 1535 et 
éd. de 1 535. Alias, inertz, 

'' N'ayant rien laissé perdre de 
la crotte , Payant toute ramassée. 

* En goguette. 

'' Que voulait dire, que signifiait 
cette momerie ? 



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GARGANTUA. 75 

Soudain ce propos entendu^ Ponocrates courut^ dire les 
nouvelles à Gargantua, afin qu'il fust prest de la response, et 
deliberast sur le champ ce que estoit de faire. Gargantua, 
admonesté du cas*, appfella à part PonocraJtcs son précepteur, 
Philotime son maistre d'hostel, Gymnaste son escuyer, et 
Ëudaraâit ; et^mm&mxfemeniffmien a^ec ettumsm qu'estoit 
tant à faire que à respondre. Tous firent tfadvis qu'on les 
nienast au retraict du goubelet , et là on les fist boire theolo- 
galement ^ ; et, afin que ce tousseux n'entrast en vaine 
gloire, pour à sa requeste avoir rendu les cloches , Ton man- 
dast (ce pendant qu'il chopineroit) quérir le prevost de la 
ville, le recteur de la faculté et le vicaire de Teglise, esquck, 
d'avant quê le théologien eust proposé sa commission , ron 
delivrerôit les cloches. Apres œ, iceux présents, l'on oyrovt 
sa belle harangue. Ce que fut fait : et, les susdite arrivés , 
le théologien ^ fut en pleine salle introduict, et commença ainsi 
que * s'ensuit, en toussant 

* <£d. àat à 1636 «t <dle 1595. mefft^ au Ik» ée iheeiogalemtrrt. 

Dans les aatves, alh, ' £d. ^ 16â5{ «lias, sopkhie. 

^-(Êdît aot. à 1535 et édïL de * Comme s'ensuyi (édit. aBt.« 

1535. ) Dans les antres, nt^^e- 1535). 



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76 



LIVRE 1, CHAPITRE XIX. 



CHAPITRE XIX. 



La haravffae «« nuitotrc 
GartMitaa posr 



Jaoociu 4c mngmÊrém faite ft 
recanvrer les elachcs. 



Ehen^ hen^ hen S Mfna dies ^, monsieur, Mna dies. Et 
vobis , messieurs. Ce né seroit que bon que nous rendissiez 
nos cloches , car elles notis font bien besoing. Hen ^ hen , 
hasch. Nous en avons bien autresfois refusé de bon argent de 
ceux de Londres en Cahors ^y sy avions nous de ceux de Bour- 
deaux en Brye, qui lesvouloient acheter^ pour la substan- 
tifique qualité de la complexion élémentaire qui est introni- 
fiquée en la terrestreité de leur nature quidditative , pour 
extraneizer les halotz et les turbines * sus nos vignes^ vraye- 
ment non pas nostres^ mais d'icy auprès. Gar^ si nous per- 
dons le piot^ nous perdons tout^ et sens et loy. 

Si vous nous les rendez à ma requeste^ je y gaigneray dix ^ 
pans de saulcisses^ et une bonne paire de chausses, qui me 
feront grand bien à mes jambes; ou ilz ne me tiendront pas 
promesse. Ho^ par Dieu, Domine, une paire de chausses est* 
bonne, et vlr sapiens non abhorrebit eam. Ha, ha, il n'a pas 



' Ou a TU dans ces mots une 
allusion aux sermous d'Olivier 
Maillard, qui marquait ainsi, en 
rimprimé, les endroits où l'on de- 
vait tousser. 

^ Corruption détona diea, bon- 
jour. Na èUety dans V Ancien TkéA- 
ire- François, publié par Januet, 
n, 200. * 

' Il y a en effet uu Londres, 
près de Marmande (Lot-et-Ga- 
ronne) ,. et un Bordeaux , près de 



Yille-Parisis (Seine^t-Mame). Le 
Dttcbat n*avait pas fait cette petite 
recherche; il voit dans ce rappro- 
chement une raillerie coatre ceux 
qui parlent de ce qui les passe. 
L'intention de Rabelais est à la 
fois phis fine et plus plaisante. 
* La grêle et les orages. (Cotgr.) 
& Six, dans Tédit. ant. à 1535 et 
dans celle de 1535. 

^ Sont bonnes (édit. ant. à 1535 
etdt>lô35. 



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GARGANTUA. 77 

paire de chausses qui veuille le sçay bien^ quant est de moyi 
Advisez^ Domine, il y a dixhuit jours que je suis à matagra- 
boliser ceste belle harangue :. HeddUe que sunt Cesaris Ce» 
$ari^ et que sunt Dei Deo, Ibijacet lepusi^r ma foy^ Do- 
mmej si voulez souper avec moy in caméra^ par le corps 
Dieu^ ckaritatU yuos faciemui bonum chérubin.' Ego occidi 
unumporcum^ et ego habet bonus vina ^ Mais, de bon vin, 
on ne peut faire mauvais- latin ^. Or sus, de parte Dei, date 
nobis clochas nostras. Tenez, je vous donne, de par la Fa- 
culté, un ^ermones de Vtino^ que utinam vous nous baillez 
nos cloches. Fultis etlam pardonosf Pei* diem vos habé" 
buts, et nihil payabiiU, 

0, monsieur. Domine, clochi dona^ minor nobis. Dea! est 
bonum urbis. Tout le monde s'en sert. Si vostre jument s*en 
trouve bien, aussi fait hostre Faculté, que comparata est 
Jumentis insipientibus ^ et similis fada est eis, Psalnio 
nescio quo , si Favoîs je bien quotté en mon paperat; et est 
unum, bonum AchiUes *, Hen, hen, ehen , hasch. Ça, je vous 
prouve que me les devez bailler. Ego sic^ argunientor, 
Omnis clocha clochabitis , in clocherîo clùchando , clo» 
chans clochativo ^ clochare facit clochabiliter clochantes, 
Parisius habet clochas, Ergo gluc ^. Ha, ha, ha, c'est 
parlé, cela. 11 est in tertio piime, en Darii •, ou ailleurs. 

* Édit de 1535. — Bonus rt- gumentutn hoc est phne AchiUes 
MM», édit. ani. à 1535. Dan» d*aii- iHmneiàUts.\iyhs [Dîahg, SchoL). 
très, Bonum vino. ^ Quelle qae soit Tétymologie de 

^ Noos nous abstenouii de tra* ces mots, qu'on retrouve dans le 

(iuire ces passages en blin de -cni- CaikoUcon et dans Ménage, qui 

sine : ce serait leur enlever tout écrit Ergo glu, il est certain que 

te«r sel. — Fiscbart , dans sa en- c'était une ancienne formule dn 

rieuse imitation de Rabelais , a eu langage universitaire ponr exprimer 

soin de les conserver en partie. une oondusion qui ne concluait pas. 

3 Dans redit ant. à i53& et Elle équivalait à la phrase de Mo- 

dans celle de 1535 , on lit : Chchs' lière : « CTest ce qui fait que votre 

donna minor; dans les modernes, fiHe est muette. » 
Chckidonaminor : c*est sans doute * On sait que dans la langue 

Cioeltt dùna minor, donnez<nous seolastîqae le mot Darii, comme ce> 

notre petite cloche. lui de Éaralipton que nous avons 

* Un bon Achille. — Cest-à- vu plus haut, désignait une cer- 
dire un argument invincible, y^r- taine forme de syllogisme. 

7. 



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:?« 



LIVRE J, CHAPITRE XIX. 



Par mon ame, j'ay veu le temps que je faieois diables de ar- 
guer. Mais de présent je ne iais plus que resver, et ne me 
fault plus dorénavant que bon vin, bon lict, te desau lèii , 
le ventre à table ^ et escuelle bien profonde ^ Hay, ikwiitiey 
je vous prie , in nomine PatriSy et FUu et Spiriius Sancii , 
Amen^ que vous rendez nos cloches: «t Dieu vous gard 
de mal et Nostre Dame de santé ^, qui vivit et régnât per om- 
nia secula seculorum. Amen. Henhasch, basch, grrenheii- 
hasch. 

. f^erum enim vero, qvando guident , dubio procul, Ede- 
pol, guoniam, ifa, çerte^ meus deusfidius^ une ville sans 
cloches est comme un aveugle sans baston, un asne sansCTO- 
piere, et une vache sans cymbales ^. Jusques à ce que nous 
les ayez rendues, nous ne cesserons de crier après vous 
comme un aveugle qui a perdu son baston, de braisler comme 
un asne sans cropiere, et de bramer comme une vache sans 
cymbales* Un quidam latinisateur, demeurant près l'hostel 
Dieu, dist une fois, allegantrautorité d'unTaponnus* (je faulx, 
c'estoitPontanus), poète séculier^ qu'il desiroit qu'elles fussent 
de plume ^ et le batail ^ fust d'une queue dé renai'd ; pourœ 
qu'elles luy engendroient la chronique * aux tripes du cer- 



< Mns n'A besoin^, tant sa force amoHt , 
Qae de profonde escuelle et de bonlict. 

(Crétin, Ép. à une dame de Lyon.) 

A l'homme vieil faait U p^rfonde «tewlie, 
, Lict mol, repos, le godet sous raisselle. 
~ ( Pierre Grosnet, Adages.) 

' Que Nostre Dame voue gitrde 
de eanié! Drôle de loubait! (re- 
marque Janet.) Rabelais met ici, 
dans la bouche de aon orateur, «ne 
de ces éqaivoquet qu'il affectioniie 
tant. Ei Noetre Dame de eanié ^ 
reut dire : «ksi que Notre Dane 
de Santé. 

3 Grelot, clochettes. 

* TafMMf tu est, sous forme latine^ 
le SMt topo», qu'on a dit pour tam- 
pon, bouchon, lei il est pris évi- 
demment dans un sens ii^nrieux. 



Rabelais donne un coup de griflTe à 
ritalieu J. Jovien Pontan. — On 
sait que.notre auteu)* avait publié, 
eu 1632, comme antiques, deux 
pièces apocryphes, «a tësiament et 
un contrat de vente. Or c'est ce 
même Pontanus qui avait fabriqué 
le contrat de vente , inde irœ. On 
sait que les sorbonisies désignaient, 
sous le nom de eécuUere^ les mh 
teurs noa cathoUques. Aiwii , Ho- 
mère , Virgile, étaient des poëtos sé- 
culiers. — Jaootus donne piui-ètre 
ici cetie qualification à PeaéaiNM , 
en souvenir de son dialsffue iNîtiilé 
Choron^ où les gens d*Église sont 
assez irrévérencieusement trMtés. 

» Battant 

* La maladie chronque. 



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GARGANTUA. 



19 



veau, quand il composoit ses vers carminiformes. Mais, nac 
petetin petetac, ticque, torche lorgne S il fut déclaré héréti- 
que : nous les faisons comme de cire ^, Et plus n'en dist le 
déposant, haleté wt ^amH(e* Calepinvs recensui 3. 



' Bcgnicr m, iwilé oe passage, 
dans sa satire X : 

... Ainsi ec» gens , à se piquer ardents. 
S'en vinrent i parlera tic tac, torche lorgne. 
Qui casse le museau, qui son rival eborgne. 



Ces deux mots , torche lorgne , 
qui se trouvent dans Coqailiart et 
qveKabdftis répète souvent^ vcêl- 
leot dire frapper à dr-oile et à gau- 
che, de tous côtés, sans y regarder. 
Une torchée , en langage populaire 
et dans plasienrs patois, est syno- 
nyme d'une volée. 

Lorgner signifiait aussi frapper; 
témoin ce passage de Boiiaveiiturè 
Despéri«r9, 98^ Nouv. : « A grands 
cebps de poing hr^noit dessus. » 

* « Paire comme de cne, » 
ainsi qn'on le voit dans le Roman 
dB l« Roêe , tOMiaii dit« : repré- 
senter dansla perfection, coamie en 



iiaJien da aqfmot^. La phraiic seiu- 
ble donc signifier : Voilà comme 
nous arrangeons les hérétiques. 

Au moyen âge, les effigies, les 
ex'-voto se faisaient en cire, et la 
quantité en était innombrable, ainsi 
que chacim sait. 

Rabeiais veut^il dire qn*on in- 
ventait facilement des hérétiques ? 
Notre malin auteur ne penserait- 
il pas, en outre, aux auto-da-fé déjà 
commencés quand il écrivait ? Faire 
comme de cire signifierait alors 
briller comme des cie.rgcs. 

* Ce sont trois formules finales : 
la première , pour dore un interro- 
gatoire ; la seconde , usitée à la fin 
des comédies latines; et la troi- 
sième , dans le genre de celles par 
lesquelles se terminaient les copies 
et collations de manuscrits. 



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80 LlVRli: 1, CIlAmKE XX. 



CHAPITRE XX. 

Ht le tlicoloffleii * cinpiHrUi mw étmp , tl i 
proees contre les sorbonlstes *• 



Le théologien n'eut si tost achevé , que Ponocrates et .Ëu- 
denion s'esclaffèrent de rire^ tant profondément que en cui- 
derent rendre Tame à Dieu ; ny plus ny moins que Grassus^ 
voyant un asne couUlartqui mangeoit des chardons^ et comme 
Philemon^ voyant un asne qui mangeoit des figues qu'on 
avoit apresté pour le disner, mourut de force de rire. En- 
semble eux commença ^ rire maistre Janotus, à qui mieuix 
raieulx , tant que les larmes leur venoient es yeulx , par la 
véhémente concution de la substance du cerveau ^ à laquelle 
furent exprimées ces humidités lachrymales , et transcoullées 
jouxte * les lierfs optiques. En quoy par eux estoit Democrite 
heraclitizant et Heraclite democritizant représenté. 

Ces rys du tout sedés ^, consulta Gargantua avec ses gens 
sus ce qu'estoit de faire. Là fut Ponocrates d'advis qu'on fîst 
reboire ce bel orateur^ et, veu qu'il leur avoit donné du passe- 
temps, et plus fait rire que n'eust fait Songecreux •, qu'on 
lui baillast les dix pans de saulcisses mentionnés en la joyeuse 
harangue, avec une paire de chausses , trois cens de gros bois 
de moulle ^, vingt et cinq muiz de vin , un lict à triple cou- 



> (Édit. ant. à 1535 et édit. de ^ Complètement apaisés. 
1535. ) Dans les autres, sophiste. ^ Que n'eust Songecreux, édii. 

3 (Édit. ant. à 1535 et édit. de aut. à lôSâ et de 1535. Songe- 

1 535.) Alicts f les autres maistres. creux était on pseodonyme adopté 

3 De rire (édit. ant. à 1535 et dans plusieurs livres facétieux du 

édit. de 1 535). temps. Gringore a écrit : les Conire- 

* Le long des ; par (édit- ant. à ditz de Songecreux. 
1 535.) ^ Btfis à la mesure. 



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GARGANTUA. 81 

che de {dume anserine ^, et une escuelle inen capable et pro- 
fonde : lesquelles disoit estre à sa vieillesse nécessaires. 

Le toot fut fait ainsi qu'avoit esté délibéré : excepté que 
Gargantua^ doubtant qu'on ne trouvast à l'heure chausses conv- 
fflodes pour ses jambes^ doubtant aussi de quelle façon mieulx 
duiroient audit orateur'; ou à la martingale^ qui est un pont 
levis de cul, pour plus aisément fianter; ou à la marinière, 
pour mieulx soulaiger lesroignons; ou à la suisse, pour tenir 
chaolde la bedondaine; ou à queue de merlus, de peur d'eà»- 
chauffer les reins, lui fit livrer sept aulnes de drap noir, et 
trois de blancbet pour la doufoleure. Le bois fut porté par les 
gaingne deniers , les maistres es arts portèrent les saulcisses et 
escuelle. Maistre Jan6t voulut porter le drap. Un desdits mais- 
tres, nommé Jousse Bandouille ', lui remonstroit que ce n'es- 
toit honneste ny décent à Testât théologal, et qu'il le baillast à 
quelqu'un d'entre eux. Ha, dist Janotus, baudet, baudet, tu 
ne concluds point in modo et figura. Voila de quoy servent 
les suppositions, et parva hgicalia*. Pannvs pro qua sup- 
ponilf Confuse, dist Bandouille, et cUstributive. Je ne te 
demande pas, dist Janotus, baudet, quomodo supponit^ mais 
pro quo : c'est, baudet, pro tibHs mets. Et pour ce, le por- 
teray je, egomety sicut suppositum portât adpositum. Ainsi 
remporta en tapinois, comme fit Patelin son drap. Le bon 
fut quand le tousseux, glorieusement, en plein acte de Sor- 
bone ^, requist ses cbauases et saulcisses. Car péremptoirement 
lui furent déniés, par autant qu'il les avoit eu de Gargantua, 
selon les informations sus ce faites. 11 leur remonstra que 
ce avoit esté de gratU, et de sa libéralité; par laquelle ilz 

* DVie. fin da xxt* siècle, à uu Cbéra- 

' Le passage iqiai sait, jasqa'à dame, probablenent son fils, dont 

lui fit livrer, manque dans Fédit. il est parlé dans la Confesnùn de 

ant. à 1 535. Sancy , 1. II, ch. 5. 

3 Rabelais veut p^nt-étre désv- ^ De Petrus Hispàoqs, traité 

gner , Jean Chéradame , professeur de logique du temps, 

de langue grecque dans rCniversité ^ (Édit. ant. à 1535 et édit. de 

de Paris ; car le prieuré de. Ban- ) 535.) Dans la plupart des autres 

douille , dans le diocèse de Mail- au lieu de : en plein acte de Sorbo- 

lezais, appartenait encore, vers la ne, on lit : ehez les Mafknring. 



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^2 LIVRE I, CHAPITRE XX. 

n'estoient mie absouds de leurs promesses. Ce nonobstant^ Itri 
fut respondu qu'il se contentast de raison , et que mutre bribe 
n'en auroit. Raison? dist Janoitus^ nous «'en ubdiib point ceons. 
Traistres malheureux^ vous ne TaJez rku; La terre ne porte 
^ens plus meschans que vous estes^ j£ le isçaybien : ne clo- 
chez pas devant les boiteux. J'ay exeteé la meaéksxiKxié a^ec 
vous. Par la rate Dieu^ j'advertiray le roy des énormes abus 
qui sont forgés céans, et par ^s mains 4ît menées; Et que je sois 
ladre, s'il ne vous liait tous vifz brusiercommie bougres, treôs- 
1res, hérétiques et séducteurs, énncanis de Dieu et de -vertu. 

A ces mots, prindrent artictes^ contre luy : l«y, de l'au- 
tre costé, les fit adjourner. Somme, te procès fut retenu par 
la court, et y est «ncores. Les sorbonicoles *, sur ce point, 
firent veu de ne sqy descroter,>matstre Janot avec ses adhe> 
rens fit veu de ne se mouscher, jusque à ice quHl en fast 
dit par arrest définitif. 

Par ces veuz , sont jusques à présent demeurés et croteui 
et morveux : car la court n'a encores bien grabelé toutes les 
pièces. L'arrest sera donné es prochaines calendes grecques, 
c'est à dire jamais. Car vous savez qu'ik font plus que 
Nature , et contre leurs articles propres. Les articles de Paris 
chantent que Dieu seul peut faire choses infinies. Nature , 
rien ne fait immortel : car elle met fin et période à toutes 
choses par elle produictes : aa omnia orta cjactunt, etc. 

Mais ces avalleurs de frimars ^ font les procès devant eux 
pendans, et infinis, etimmorteiz. Ce que faisans, ont donné 
lieu et vérifié le dict* de Cbilon Lacedemcmien , consacré en 
Delphes, disant misère estre compagne de procès, et gens 
plaidoyans misérables. Car plus tost ont fin de leur vie que de 
leur droit prétendu. 

' OirigèreDtiiaacte'd'aeciisatioâ. 1535. Dans les autres, ma^/ts/res. 
Le trait s'appliqiie parfaitement ^ On nommait avaleurs'de fii- 
«tuc sorbotiisieâ ^ qui se gênaient mas les gens de palais, parce 
peu pour pren^ articles contre qu'ils allaient le matin de très- 
leurs ennemis. bonne heure aux audiences. 

^ Édit. ant. à 1635 et édit. de * Le dicton, les paroles. 

mtmt 



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GARGANTUA. 



CHAPITRE XXI. 

L'Mlmic et dlete ût UwbwêUul , §eloii la discl»lliM de t 
preceptcmn «•ébonarre»'. 



Les premiers jours ainsi passés^ et les cloches remises eu 
leur lieu > les citoyens deï^aris, par recognoissance de ceste 
honnesteté^ s'offrirent d'entretenir et nourrir sa jumait tant 
qu'il luy plairoit. Ce que Gargantua prit bien à gré. Et l'en- 
voyèrent vivre en la forest de Bière * : je croy qu'elle n'y 
soit plus maintenant. 

Ce fait, voulut de tout son sens estudier à la discrétion de 
Ponocrates. Mais iceluy, pour le commencement, ordonna 
qu'il feroit à sa manière accoustumée, afin d'entendre par 
quel moyen, en si long temps, ses antiques preceptoir* 
l'avoient rendu tant fat, niays et ignorant. Il dispensoit 
donc son temps en telle façon que, ordinairement, il s'es- 
veilloit entre huit et neuf heures, fust jour ou non : ainsi 
l'avoient ordonné ses. regen» theologiques, atDegans ce que 
dît David : f^anum est vobis'ante lucem surgere^. 

Puis se gambadoit, penadoit et paillardoit parmy le lict 
quel<pie temps, pour mieulx esbaudir ses esprits animaux ; 
et se bafoilloit selon la saison, mais voluntiers portoit il une 



' (Édit. aoi. à 153^ et édit. de signer ici plutôt que celle de Foii- 

1535.) yiUas , sophistes. taîneble^Uf qui s'appelait aussi au- 

^ Il a existé autrefois près de ciennement forêt de Bière. G«e 

Paris une forêt de Bièvre, qui se deux forêts ont pn daos Porigiiie- 

nommait en latiu foresta de Bier- n'en tkive qu'une. 
ria. Ë. Jahaoaeau panse 4iiie c>st ^ En vain vous vous levés avant 

cette forêt que Rabelais a voulu dé- le jour. 



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84 LIVRE 1, CHAPlTliË XXI. 

grande et longue robe de gi*osse frise y fourrée de renards: 
après se peignoit du peigne de Almain S c'estoit des quatre 
doigts et le poulce. Car ses précepteurs disoient que soy au- 
trement peignar^ laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce 
monde. 

Puis fiantoit, pissoit, rendoit sa gorge, rotoit, petoit, 
baisloit, crachoit, toussoit, sangloutoit, et estemuoit, et se 
moryoit en archidiacre ; et desjeunoit , pour abatre la ro- 
sée et mauvais air, belles tripes frites, belles carbonnades, 
beaux jambons , belles cabirotades ^ , et force soupes de 
prime'. Ponocrates luy remonstroit que tant soudain ne 
devoit repaistre au partir du iict, sans avoir premièrement 
fait quelque exercice. Gargantua respondit : Quoy? N'ay je 
fait suffisant ^ exercice ? Je me suis vaultré six ou sept tours 
parmy le Iict, d'avant que me lever. N'est ce assez ? Le pape 
Alexandre ^ ainsi faisoit par le conseil de son médecin juif, 
et vesquit jusques à la mort, en despit des envieux. Mes 
premiers maistres m'y ont accoustumé , disans que le des- 
jeuner faisoit bonne mémoire ; j)ourtant y beuvoient les pre- 
miers. Je m'en trouve fort bien et n'en disne que mieulx. Et 
me disoit maistre Tubal, qui fut premier de sa licence à 
Paris, que ce n'est tout Tavant^e de courir bien tost, mais 
bien de partir de bonne heure • : aussi n'est ce la santé to- 

* C*esi probablement vne double tempt. Mais Coigrave noas parait 

. allttsion et à la malpropreté prover- trop explicite pour que nous révo- 

biale des Allemands, et à Jacques quions eu doute son interprétation. 

Almain , doctear de rUniversité D'après lui , on donnait dans les 

de Paris. monastères ce nom à des tranches 

Dans redît, ant. à 1 535, on Ht : de pain et de fromage trempées dans 

Almain, Cette orthographe justifie du bouillon, et aussi à des tartines 

notre seconde conjecture. étendues de gras de bœuf bouilli et 

^ Morceaui de chevreuil. semées de persil hadié. 

' Nous avons supposé tout d*a* ^ Pas fait bel exercice (édit. 

bord que la soupe de prime corres- ant. à 1 535). 

pondait à oe que noas nommons au- ^ Le pape Alexandre Y , qui 

joord*hui potage printamer. Prime avait pour médecin le juif Marsile , 

est un abrégé de primwhre. En li- de Parme, 

moosin et en plusieurs dialectes du * On lit dans La Fontaine : 

Midi , fmmo signifie encore prin^ men ne sort de courir, il TriiI partir i x.(Au\. 



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GAROAOTUA. 85 

taie de nostre humanité boire à tas, à tas, comme canes, 
mais ouy bien de boire matin : vnde versvs : 

Lever matin n'est point bon heur; 

Boire matin est le meilleur. 

Apres avoir bien à point desjeuné, alloit à Feglise, et luy 
portoit on, dedans un grand panier, un gros bréviaire em- 
pantoflé*, pesant, tant en gresse qu'en fermoirs et par- 
chemin , poy plus poy moins , unze quintaulx six livres. Là 
oyoit vingt et six ou trente messes : ce pendant venoit son 
diseur d'heures en place, empaletoçqué comme une duppe^, 
et treà bien antidote son haleine à force sirop vignolat '. Avec 
iceluy marmonoit toutes ses kyrielles , et tant curieusement 
les espluschoit quUI n'en tomboit un seul grain en terre. Au 
partir de Teglise, on luy amenoit, sur une traine^ à bœufz, 
un faratz ^ de patenostres de Saint Claude, aussi grosses cha»- 
cune qu'est le moulle d'un bonnet; et, se pourmenant par les 
cloiçtres, galeries, ou jardin, en disoit plus que seize hermites. 

Puis estudioit quelque meschante demie heure , les yeulx 
assis dessus son livre : mais (comme dit le Comique) son ame 
estoit en la cuisine. 

Pissant donc plein officiai, s'asseioit à table. £t parce 
qu'il estoit naturellement phlegmatique, commençoit son re- 
pas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf 
fumées , de bou targues, d'andouilles , et teh: autres avant cou- 
reurs de vin. Ce pendant quatre de seis gens luy jettoient en la 
bouche^ l'un après Tautre oontinuemçnt, de la moustarde à plei- 
nes palerées; puis beuvoitun horrifique tràict devin blanc, pour 
luy soulaiger les roignons. Apres, mangeoit, selon la saison, 
viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre 
luy tiroit. A boire n'avoit point fin ni canon*. Car il disoit que 
les metes "^ et bornes de boire estoient quand , la personne beu- 
vant, le liège de ses pantoufles enfloit en haut d'un demy pied. 

' Enfermé dans nne eoyeloi^, * Un tralfleaa. 
comme le pied dans la pantoufle. ^ Tas, fatras. 

^ Htti^. On dit encore duppe * Règle. — De fin m de canon 
dans plusieurs de nos campagnes, (édit ant. à 1 535.) 

' Sirop de vigne , du \'m, '* Les limites. 

S 



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LIVRE 1, CHAPmE XXU. 



CHAPITRE XXII. 



Les Je«s «e Gwf «nciuu 



Puifi, tout lourdement grignotant d'uQ transon de &>aces, 
se lavoit les mains de vin frais, s'escuroit les denta avec un 
pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le 
verd estendu. Ton desployoit force chartes, fôrce^ dés, et ren- 
fort de tabliers. Là jouoit^ 



Au iiux, 

A la prime, 

A la vole , 

A la pille , 

A la triomphe, 

Alaptcaraie, 

Au cent , 

A l'espinay, 

A la malheureuse, 

Au f^urby, 



Au passe^diï, 
Au trente et un , 
A pair et séquence , 
A trois cens , 
Au malheuKux^ 
A lacondemAade, 
A la charte virade , 
Au maucontent , 
Att lansquenet , 
Au cocu, 



* Nwu n'asoBS pas la préten- 
tion d'expliquer tous les jeux que 
Rabelais s^est amusé à éaumérer 
dans oe chapitre, d^abord parce 
qn^il en est un certain- nombre que 
nons ne connaissons plus , au moins 
par le nom qu^il leur donne; ensuite 
parce que ce serait intercaler un 
traité spécial dans on commentaire. 
Nous nous somnaes borné à in- 
diquer, dans cette énumération de 
9. 1 4 jeux, certaines catégories , et 
aussi certaines répétitions. Enfin 
nous y avons ajouté quelques ex- 
plications succinctes là où elles nous 
ont para possibles et nécessaires. 
On trouve des listes de jeax qui 
penvent servir de snpplémeol ou 



d^édaircissement à celle de Rabe- 
lais y dans le Voyage de M^ Guil- 
laume y 1611, iu-8 , et dans la 
Vériiadle stnie du Parlement bur- 
lesque de Ponioise, 1^2, in'4> 
On nous, signale aussi plusieurs de 
ces jeux mis en action dans les 
stalles de la cathédrale de Ronen, 
dans diverses sculptures . et ver- 
rières de Champe^ux, de Saint- 
Lucien de Beauvais , etc. Ces der- 
nières sont actuellement à Saint- 
Denis. Cette liste de jenx, qne, par 
des angmentsitions saccessives, Ra- 
belais a portée à plus de deux 
cents, se trouve presque trqolée dans 
Timitatioadu C^rvgiantHaj par l'Al- 
lemand Fiscfaart. 



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6AMANTUA. 



«î 



A qui a, si parle, 

A pille, nade, jocque^ fow, 

Au mariage, 

Au gay, 

A Topinion , 

A qui fait l'un fait TA^ire, 

A la seq^uence, 

Aux luettes. 

Au tarau , 

A coquimbert,<}uigai|i^ peid. 

Au beliné, 

Au tonnent , 

A la ronfle , 

Au glic , 

Aux honneurs ', 

A la mourre , 

Aux eschetz ^, . 

Au renard, 

Aux marelles , 

Aux vaches, 

A la blanche, 

A la chance, 

A trois dés. 

Aux tables, 

A la nicque nocqae. 

Au lourche, 

A la renette , 

Aubarignin, 

Au trictrac , 

A toutes tables , 

Aux tables rabatues. 



A reniguebieuv 

À«feroé, 

Aux dames, 

A la baboH ^^ 

A primus secundtu , 

Au piedduoMHAêtu, 

Aux clefs , 

Au franc du carre««, 

A pair ou boii , 

A croix ou pile, 

Aux martres. 

Aux pingres, 

A la bille, 

Au savatier. 

Au hybott. 

Au dorelot du Uevfe, 

A la tireiitantaioe, 

A cochonnet va devant, 

Aux pies, 

A la corne, 

Au boeuf violé, 

A la chevêche, 

A je te pince sans fire^ 

A picoter, 

A déferrer l'asne , 

A la Jautru, 

Au bourry bourry 2^ * 

A je m'assis, 

A labarbed'oribus, 

A la bousquine , 

A tire la broche , 



' U s'agit. .jiis<|u'ici de jeux ^ 
cartes, stMipemi-èlreAm lueUet^ 
que Le Ducbat prétend être k fas* 
•ette. Le fautiif. et le ftéliné (le 
trompé) pourraient bien être le 
iMéme jeu aoug des noms diffé- 
rent^ , ainsi que le tMtuamtent^ ie 
mmlketweux ^ la maikeureu^e^ edc* 
Plusieurs se retrouveot dass les 
UaUnées du sieur de CiioUères , 
1586, f. 162 : « Ils passèrent deux 
on trois heures à jeoer «a flus, 
au jay , à la séquence , à la con- 
deomade* à la «lef, À remuér- 
mesnage , ^ic. » 

^ La plupart des jeux suivants , 
jusqu'aux darnes^ sont des jeux 



de tables ou tabliers , tels que les 
écbees, le trictrac, les dés, les 
dames, et leors variétés. 

^ Ici paraissent connenoer dés 
jeux d'enfants ou d'éeeliers. Les 
martret et les pimgree senblent 
êire les osselets. Ou reeoMMÎi fa- 
cilement ceux de la savate et du €»• . 
chonnet. Le hœuf violé eu plutôt 
vielié répondait à notre bœuf gra». 
^> Déferrer l'âne est peut-être 
le jeu de Mmréckai^ Jerret^iv 
êien? 

* Bourry zom^ suivant Le Du- 
chat, serait une espèce de cache» 
cache, et la èatée d'oribus-j de 
eolin-maillard. 



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88 



LIVRE I, GHAPl'mE XXll. 



A k boutte foyre, 

A oompere prestez moi vostre 

sac, 
A la oouille de bélier, 
A boute bors, 
A figues de Marseille, 
A la mousque % 
A larcher tni, 
A eseorcber le renard, 
A la ramasse, 
Au croc madame ^ 
A vendre l'avoine, 
A souffler le cbarbon , 
Aux responsailles, 
A^ juge vif et juge mort, 
A tirer les fers du four. 
Au faux villain , 
Aux cailletaux , 
Au bossu aulican, 
A saint Trouvé, 
A pinse morille % 
Au poirier*, 
A pimpompet. 
Au triori*, 
Au cercle, 
A la trufe, 

A ventre contre ventre , 
Aux combes, 
Alavergette, 
Au palet. 
Au j*en suis , 
Au foucquet *, 



Aux quilles \ 
Au rapeau , 
A la boule plate, 
Au vireton , 
Au pioquarome, 
A touchemerde , 
A angenart , 
A la courte boulle , 
A la griesehe *, 
A la recoquillette, 
Au casse pot, 
A montaient, 
A la pyrouette, 
Aux jonchées. 
Au court baston, 
Au pirevollet ^, 
A cime mucette , 
Au picquet , 
A lablancaue, 
Au furon'*, 
A la seguette, 
Au chastelet, 
A larengée, 
A la foussette * % 
Au ronflart, 
A la trompe , 
Au moine *^, 
Au tenebry, 
A l'esbahy, 
Alasoulle, 
A la navette, 
Afessart, * 



' La numobe, <iaelqtie chose 
Gomme ce qu^on appelle -aajonrd'hiii 
tanffuilie on le loriot sort, 

' Troa-madame ? 

^ Jeu où Ton proDonoe ces pa- 
roles en se pinçant le bras. ^Saln- 
tonge.) 

^ Ce jeu parait être le même 
qoe \t poirier fbun^ dont Rabe- 
lais parle aîHenrs, et qui consiste à 
tenir led pieds en Fair et écartés. 

^ Ancienne ronde bretonne. Il 
en est question dans Noël du Fail 
de la Herissaye. 

^ Ou appelle ainsi eu Norman- 
die nu jeu qui consiste à éteindre, 



en prononçant le venoifouquety ane 
traînée de filasse qu'on se fourre 
dans le nez, et qu'on allume par là 
partie inférieure. 

' Ce jeu et les Sept qui suivent 
paraissent des jeut analogues, tels 
que jeux de boules , de siam , etc. 

• Volant. 

' Ce jeu consiste à faire retomber 
sur la pomte uu bâton garai de plu- 
mes. (Saiutonge.) 

»• Furet? 

* * Trois jeux qui se jouent avec 
des billes , des noix , etc. 

12 Trois jeux de sabot on de 
toupie. 



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GARGANTUA. 



Au ballay, 

A saint Cosme, 'je te viens ado- 
rer', 

A escharbot le bruu, 

A je vous prends sans verd, 

A bien et beau s*en va quaresme. 

Au chesne forchu. 

Au chevau fondu , 

A la queue au loup ', 

A pet en gueulle , 

A Guillemin baille my ma 
lance ^, 

A la brandelleS 

Au treseau *, 

Au bouleau , 

A la mouscbe , 

A la migne migne bœuf *^, 

Au propos ', 

A neuf mains '^y 

Auchapifou', 

Aux ponts cbeuz , 

A colin bridé , 

Alagrolle'% 

Au cocquantin * * , 



A colin maillard , 

Amyrelimoufle, 

Amouschart, 

Aucrapaulf, 

A la crosse, 

Au piston , 

Au bille boucquet, 

Aux roynes, 

Aux mestiers, 

A teste à teste bechevel * ^, 

Au pinot , 

A maie mort, 

Aux croauinoUes, 

A laver la coiffe ma dame , 

Au belusteauy 

A semer l'avoyne , 

Abriffault, 

Au molinet^ 

A defendo'S 

Ala virevouste, 

Aux escoublettes enragées '^, 

A la bacule**, 

Au laboureur, 

A la bestemorte, 



' 11 en est jqoestîon dans le jeu 
de Robin et Mario» y avec la Va- 
riaute de saint Coisne, L^un des 
personnages fait le rdlé do saint , 
et les autres s'inclinent devant lui , 
. comme dans notre jeu de société 
du Grand MogoL 

^ Queae-leu-Ien. 

^ Un personnage ^ui a les yeux 
bandés joue le rôle du cbevalier , 
et adresse ces paroles à son écuyer. 
Celoî-ci lai présente, 'au lien de 
lance, un bàtou souillé d'ordures. 

* Balançoire? 

^ Ce mot parait désigner en Anjou 
on en Normandie un assemblage de 
trois ou de treize gerbes. Mais quel 
est ce jeu? 

* Ces mots forment le com- 
mencement d'une chanson que 
chantent les enfants dans les jeux 
où il 8*agit de savoir sur qui tom- 
bfira le sort pour accomplir une 
tâche quelconque. 



^ Aux propos interrompus ? 

* Au pied de bœuf. 

" Capifol ou tète folle parait 
être le même que le colin-maillard , 
nommé plus bas. 

^* Corbeau. (Saintonge.) 

^* C'est le volant, ainsi que la 
grietcke et le picandeau, 

'^ Noos avons entends nommer 
ainsi un jeu dans lequel on fitit 
sauter un jeton sur un autre, à 
l'aide d*un troisième que Tou ap- 
puie dessus. 

• ' A faire deviner si deux épin- 
gles que Ton cache dans sa main 
sont placées tête àécke, ou dans 
le même sens. 

'^. Les enfants disent encore: 
;e m'en défends! ou défense/ 
quand ils ne veulent pas être pris 
à certains jeux. 

'^ Espèce de lutte à coups de 
tète. 

'• Bascule. 



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90 



LIVRE i, CHAPITRE XXll. 



A moole monte Te^cbelette, 

Au pourceau mocy. 

Au cul salle, 

Au pigeonnet ' , 

Au tiers % 

A la bourrée^, 

Au saultdu buisson» 

A croyser, 

A la cutte cache % 

A la maill« bourse eo cul V 

Au nid de la bondrée , 

Au passavant, 



A la figue, 
Aux petarrades, 
A pile moustarde , 
A cambos, 
A la recheute, 
Au picandeai^, 
A crocque teste **, 
A la grue , 
A taillecoup , 
Aux nazaraes ', 
Aux allouettes , 
Aux chiquenaudes. 



Apres avoir bien joué, sassé, passé et beluté temps, il cunve- 
noit boire quelque peu ; c'estoient unze peguadz * pour homme ; 
et, soudain après banqueter, c'estoit, sus un beau banc, ou 
en beau plein lict, s'estendre et dormir deux ou trois heures, 
sans mal penser ny mal dire. Luy, esveillé, secouoit un peu 
les oreilles : ce pendant estoit apporté vin frais ; là beuvoit 
mieulx que jamais, Ponocrales luy remonstroit que c'estoit 
mauvaise diète ainsi boire après dormh*. C'est, respondit Gar- 
gantua, la vraye vie des Pères. Car de ma nature je dors 
salle, et Je dormir m'a valu autant de jambon. 

Puis commençoit estudier quelque peu, et patenostres en 
avant; pour lesquelles mieulx en forme expédier, montoit sus 
une vieille muUe, laquelle avoit servy neuf rois : ainsi mar- 
motant de la bouche, et dodelhiant de la teste, «lloit voir 
prendre quelque connil • aux fillets. 

Au retour, se transportoit en la cuisine, pour savoir quel 
roast estoit en broche. 



* Pigeon \o\e? 

3 Dans le 51« des Arrêts (ta- 
moury il est question de ce jeu. 
« Une dame, de son authorité, et 
sans dire qui avait perdu ou gagné, 
estoit venue, eu jouant au tiers, 
jeter dans le dos dudict amoureux 
une poignée d'orties, etc. » 

5 Planter la bourrée y en So- 
logne, c'est se dresser sur ses 
mains le long d'un mur, la tète 
en bas et les pieds en haut. 



* Cache-cache. 

^ Est-ce le même que le jeu de 
bourse en courroie^ dont il est 
question dans XeRoitian de la Rose? 

* Espèce de saut de mouton. 

' Coups sur le nez. Même jeu 
que les croquignoles et les chique- " 
naudes. 

* Suivant Le Duchat , c'est un 
pot de vin {pegat en gasc), plus 
grand d'un quart que le pot de Paris. 

^ Lapin. 



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GARGA^TLA. \^i 

. El soupoit très bien par ma conscience, et voluntiers œn- 
\ioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquelz beuvant 
d'autant, comptoient des vieux jusques es nouveaux. 

Entre autres, avoit pour domestiques les seigneurs du 
Fou, de Gourvifie, de GrignauH,et de Marigny ^ Apres souper, 
venoient en place les beaux évangiles de bois , c'est à dire force 
tabliers, ou le l)eau flirf, un, fleux, trois, oa à tontnrtMes 
pour abréger, ou bien alloient voir les garses d*«ntour, et 
petits banquets parmy, collations, et arrière collations. Puis 
dormoit sans desbrider jusques au lendemam huit heures. 

* FanaUes <k iViiioa «i-dei enviraos. 



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92 UVRË 1, CHAPITRE XXUl. 



CHAPITRE XXIII. 

Gmmm«I «artantmi Ait l««ttcné p«r Vonoeratct en telle 
«ifdpilAe» %u'n «e peMolt licvre dà Jeiir. 



Quand Ponocrates cogneut la vicieuse manière de vivre 
de Gargantua^ délibéra* autrement l'instituer en lettres; 
mais^ pour les. premiers jours ^ le toléra^ con^derant que 
nature n'endure mutations soudaines sans grande violence. 

Pour donc mieulx son œuvre commencer^ supplia un sa- 
vimt médecin de celuy temps ^ nommé maistre Théodore ^^ 
à ce qu'il considérait si possible estoit remettre Gargantua en 
meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement avec elebore 
de Anticyre, et ^ par ce médicament^ luy nettoya toute l'alté- 
ration et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi ^ 
Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses 
antiques précepteurs, comme faisoit Timothée ^ à ses disciples, 
qui avoient esté instruicts sous autres musiciens. 

Pour mieulx ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens 
savans qui là estoient, à l'émulation desquelz luy creust l'es- 
prit et le désir d'estudier autrement, et se faire valoir. 

Apres, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure 
quelconques du jour : ains tout son temps consommoit en 
lettres et bonneste savoir. S'esveilloit donc Gargantua en- 
viron quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frottoit, 
luy estoit leue quelque pagine de la divine Ëscriture, haute- 

* Délibéra de (édit. an t à 1 535) . ' . Célèbre masideo grec , atta- 

' Au lieu de Théodore , on lit cbé à Alexandre, qoi procédait 

dans Téd. ant. à 1535 : 'Séraphin bien de la sorte, si nous croyons ce 

CtUùbarsff, qu*en dit Qointilien, liv. II, ch. 3. 



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GARGANTUA. 93 

ment et daireiaent^ avec prononciation compétente à la niA- 
tiere; et à ce estoit commis un jeune page natif de Basché ^ 
nommé Anagnostes^ Sdon le propos et argument de ceste 
leçon; souventesfois s'adonnoit à reyerer^ adorer^ prier et 
supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté 
et jugemens menreilleux. 

Puis alloit es lieux secrets ^ faire excrétion des digestions 
naturelles. Là son précepteur repetoit ce qu'avoit esté leu, 
lui exposant les points plus obscurs et difficiles. Eux, retour- 
nans> consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme Tavoient 
noté au soir précèdent : et qu^ signes entroit le sdeil, aussi 
la lune, pour icelle journée. 

Ce fait, estoit hsd)illé, peigné, testonné, acoustréet par- 
fumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour 
d'avant. Luy mesmesles disoit par cœur, et y fondoit quelques 
cas pratiques concemens Testât bumain ; lesquels ilz esten- 
doient aucunes fois jusques deux ou trois heures ; mais ordi- 
nairement cessoient lors qu'il estoit du tout babillé. Puis> par 
trois bonnes heures, lui estmt faite lecture,, 

Ce fait^ issoient^ hors, tousjours conferens des propos de 
la lecture, et se desportoient en Bracque', ou es prés, et 
jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone^, gaknte- 
ment s'exerceans le corps, comme ilz ayoient les âmes aupa* 
rayant exercé ^. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté : car ilz 
laissoient la partie quand leur plaisoit; et cessoient ordinaire- 
ment lors que suoient parmy le corps, ou estoient autrement 
las. Adonc estoient très bien essués* et frottés , changeoient 
de diemise, et, doucement se pourmenans , alloient voir si le 



' En grec» lecteur. Jobanneau * Jen de balle à trois, où les 

croit qa*il 8*agit ici de Pierre Cas- joueurs se plaçaient triagonalemeot. 

tellan on Ducbatel, lecteur de Fran» ^ Exercé manque dans Téditiou 

cois P', et natif de Baschy en Pro- ant. à 1 53ô et dans celle de 1 53ô, 

venoe. qui tlfrent plas d'un exemple de 

' Sortaient. retranchements pareils. ~- Cette 

' Célèbre jeu de paume du fau- tournure , moins correcte peut-être, 

bourg Saint - Marceau , qui avait était cependant plus vive, 

pour enseigne : j4u Chien braque, * Essuyés. 



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94 LIVRE I , CHÀPIJRE XXIII. 

(iisfier estoit presi. Là attejidaus,.recitoient .clairement et elo- 
qu€iit«nent quelques sentences retenues de. la leçon. 

Ce pendant monsieur Tappetit venoit, et, par bonne oppor- 
tunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, estoit 
[eue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques 
à ce qu'il eust pris son vin. Lors (si bon sembloit) on conti- 
nuoil la lecture, ou commençoient à deviser joyeusement en- 
semble, parlans, pour les premiers moys*, de la vertu, pro- 
priété , efficace et nature de tout ce qu€ leur estoit servy à 
Uhk : du pain> du vin, de Teau, du sel, des viandes, pois- 
sons, frujctz, herbes, racine», et de Tapprest d'ieelles. Ce 
que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce 
competens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius PoUux, 
Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Aristoteles, 
Ëliaa, et autres. Iceux propos tenais, faisoient souvent, pour 
plus estre asseurés, apporter les livres susdits à table. Et si 
bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que, 
pour lors, n'estoii; médecin qui en sceust à la moitié tant 
comme il faisoit. Apres, devisoient des leçons leues au ma- 
tin, 6t, pasacheyaiis leur repas par quelque confection de 
eotpniat 2, s'escuroit les dents avec un jtrou de lentisce 3, se la- 
vait les mains ^ les yeulx de belle eau fraîche, et rendoient 
grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à 1^, louange 
de la munificence et bénignité divine. 

Ce fait, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais 
|K>ur y apprendre mille petites gentillesses et inventions nou- 
velles. Lesquelles toutes issoient de arithmétique. En ce 
moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et, tous 
les jours après disner et souper, y passoit temps aussi plai- 
santement qu'il souloit '* es dés ou es chartes. A tant sceut 
d'icelle et théorique et practique, si bien que Tunstal ^, An- 

' Édit. aoL à 1535 et édît. de raient à ceux de pliumes. Leniis" 

153 h ; dans dWtres motz, cum melius , dit à ce sujet Martial. 

' Confitures de coing , cotignac. (Ep. 22 , 1. XlV.) ^ 

^ Trooc de lentisque, pistachier ^ Avait coutume. 

d'Orient. Les Romains s*en fai- ^ Cnthbert Tonfttal, évéque de 

saient des cure-dents , qu'ils préfé- Durham , a écrit un traité ijn- 



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GARGANTUA. 93 

glois, qui en avoit amplement escrit, confessa que yraye- 
ment, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le haut 
alemant. 

Et non seulement d'îcelle , mais des autres sciences mathé- 
matiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car, 
attendans la concoction et digestion de son.past *, ilz faisoient 
mille joyeux instrumens et ligures géométriques, et àt 
mesmes pratiquoient les canons astronomiques. Apres , s'es- 
baudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, 
ou sus un theme^ à plaisir dégorge. Au regard des instrumens 
de musique , il apprit jouer du lue *, de Tespinette , de la 
harpe, de la flutte d'alemant, et à neuf trous; de la viole, et 
de la sacqueboutte ^. 

Geste heure ainsi employée, la digestion paracherée, se 
purgeoit des excremens naturels : puis se remettoit à son eô- 
tade principal par trois heures ou davantage ; tant à repeter 
la lecttire matutinale qu'à poursuivre le livre entrepris^ que 
aussi à escrire, bien traire * et former les antiques et romaines 
lettres. 

Ce fait, issoîent hors leur hostel, avec eux un jeune gen- 
tilhomme de Touraine, nommé Fescuyer Gymnaste, tequel 
loy monstroit l'art de chevalerte. Changeant donc de veste- 
mens, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un <^e- 
net, sus un cheval barbe, cheval legier; et luy donnoit 
cent quarrieres; le faisoit voltiger en Tair, franchir le fossé, 
saulter le palis^, cour tourner en an cercle, tant à dextre 
comme à sencstre •. Là rompoit, non la lance (car c'est la plus 
grande resverie du monde dire ; J'ay rompu dix lances en 
tonrnoy, ou en bataille; un charpentier le feroit bien), mais 
louable ^oire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. 
Dosa lance donc assciTo, vcrdc, et roiilc, rompoit «n huis. 



primé à Londres en lô29. ^ et à ^ Instrumeut à vent, s'alion- 

Paris, chez Rob. Esliemie , 157.9, géant et se raccourcisKant coaimt» 

sous ce titre : C. TonêtaiJif de le trombone. 
Ariê suppulandi Uèri quatuor. * Faire le trait, tracer. 

■ ReftaA. ^ La palissade, la barrière. 

'^ Luth. ^ Gauche. 



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96 



LIVRE 1, CHAPITRE XXIU. 



enfonçoit un harnois^ acuUoit* une arbre ^ enclavpit ^ un 
anneau^ enlevoit une selle d'armes^ un aubert^ un gantelet. 
Le tout faisoity armé de pied en cap. 

Au regard de fanfarer, et faire les petits popismes ^ sus un 
cheval ^ nul ne le fit œieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare 
n'estoit qu'un cinge en comparaison. Singulièrement estoit 
appris à saulter hastivement d'un cheval sus l'autre sans 
prendre terre (et nommoit on ces chevaux desultoires *)^ et, de 
chascun costé, la lance au poings monter sans estrivieres; 
et^ sans bride ^ guider le cheval à son plaisir. Car telles choses 
servent à discipline militaire. 

Un autre jour> s'exerçoit à la hasehe^ laquelle tant bien 
crouUoit^ tant verdement de tous pics reserroit^ tant soupple- 
ment avalloit en tulle ronde ^, qu'il fut passé chevalier 
d'armes en campagne , et en tous essays. 

Puis bransloit la picque^ sacquoit ^ de l'espée à deux 
mainS; de l'espée bastarde "*, de l'espagnole^ de la dague ^ et 
du poignard; armé^ non armé^ au boucler ^^ à la cappe *^ à 
la rondelle. 

Couroitle cerf, le chevreuil, l'ours, le daim j, le sanglier, 
le hevre, la perdrix, le faysant^ Totarde. Jouoit à la grosse 
balle , et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. 



* Mettait à cul, déi-acinait. 

' On dirait anjourd'hai enfilait. 

' On fait dériver ce mot du grec 
nonicvCetv et noicmivjjia, en latin 
poppyzare, pùppysmus et pop- 
ipysma, qui avaient entre autres 
sens celui de « faire exécuta* cer- 
tains otouvements à un cheval , en 
le flattant par une espèce de siffle- 
ment. » Cum pingeret poppyzonta 
reHnentem equwn, ( Pline. ) — Ce 
qu'il y a de certaifi, c'est qu'il s'a- 
git ici de vokige. 

* Du latin, desuitorius. C'étaient 
des chevaux dont on changeait, en 
«autant de l'nn sur l'antre. 

^ Tons ces termes étaient évi- 



demment consacrés pour le com- 
bat à la hache. Crouler ( italien , 
croUare), secouer, brandir. On 
lit coulloii dans l'édit. de l&3â.— 
j4valler en taille-ronde, c'est pKH 
bablement abaisser la hache, en 
présentant le coupant par un mou- 
vement circulaire. 

^ Frapper brusquement. Nous 
n'avons conservé que le substantif 
saccade ti l'adjectif «occiu/e. 

^ Suivant Le Duchat, sorte d'é- 
pée plus grande que les épées fran- 
çaise, allemande et espagnole. 

* Bouclier. 

* En se couvrant le bras de son 
inanteau, comme d'un boodier. 



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GARGANTUA. 97 

Luctoit> couToit^ saultott, non à ^is pas un sault^ noÉ à 
doehe pi^ ^ non au sault d'Alemant (car, disoit Gymnaste 
telz saults sont inutiles, et de nul bien en guerre), mais d*un 
sault perçoit un fossé, voUoit sus une baye, montoit six pas 
encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fe- 
nestre de la hauteur d'une lance. 

Nageoit en profonde eau, à l'endroit , à l'envers, jde costé , 
de tout le eor^, des seuls pieds, une main en l'air, en la- 
((uelle tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine ' 
sans ioeluy mouiller, et tirant par les dents son manteau, 
comme faisoit Jules César : puis d'une main entroit par 
grande force en un bàsteau , dHceluy se jettoit derechef en 
l'eau la teste première : sondoit le parfond, creusoit les ro- 
chiers, plongeoit es abysmes et goufres. Puis iceluy basteau 
toumoit, gouvemoit, menoit bastivement, lentement, à fil 
d'eau , contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main 
le guîdoit; de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, ten- 
doit le vele^, montoit au matz par les traicts ', couroit sur les 
branquars^, adjustoit la boussole, contreventoit les boulines', 
bendoit le gouvernail. 

Issant de l'eau roidement, montoit encontre la montagne, 
et devalloit aussi franchement; gravoit® es arbres comme 
un chat, saultoit de l'une en l'autre comme un escurieux^, 
abatoit les gros rameaux comme un autre Milo* : avec deux 
poignards asserés* et deux poinsonsesprouvés montoit au haut 
d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas, 
en telle composition des membres que de la cheute n'estoit 
aucunement grevé. Jettoit le dard, la barre ^®, la pierre, la ja- 

' Dans redit, ant à 1535, on quand oo esi'aa pins près du vent. 

Ut, an lien de la &eine : la Loire, * Grimpait. 

à MvatMoreau ; et un peu plas bas, ^ Écureuil. 

an lieu de et goufreâ : et gwnfree ^ Milon de Crotone. 

ie la foê»e de Saviçny, ' ^ Acérés. 

' La voile. ' * Exercice encore usité en Saiu- 

' Les cordages. tonge. Il consiste à lancer, d'une 

^ Les vergues. certaine distance , une barre qui . 

^ Conireventer les ioulines , doit , en retombant , se piquer en 

signifie encore tendre le* voiles terre. 



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98 LIVRE I, CHAPITRE XXIII. 

véline^ Tespiett^ la halebarde^ enfotiçeit l'are ^ bailctoil es 
rein» les fortes arbaleâtes de passe * , tboit de l'arquebouse à 
l'ceil, affeustoit le eanon^ tiroit à la iwrtte, an papeguây, au 
bas en mont, d'amcm! en Val, deirant, de costé, en arrière, 
comme les Fartkes. 

On lui attachoit un cable en quelque haute tour, pendant 
Ml terre : par iceluy aVec deut mains montent, puis devaloit si 
roidement et si asseurement que pins ne pourriez parmy un 
pré bien egallë. On lui mettoit une grosse percbe appu^^ à' 
deux arbres; à icelle se pendoit par les mains, et dlceile 
alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, qu*à grande 
course on ne l'eust peu aconcetoir *. 

Et, pour s'exercer le thorax et poulmons, crioit comme tous 
lès diables, le Touy une fois appelant Eudémon , depuis ta 
porte Saint Viptor jusques à Montmartre ^.^ Stentor n'eut ôn- 
ques telle voix à la bataille de Troye. 

Et, pour galentir * les nerfs, on lui avait fait deux grosses 
saulmones* de plomb, chascune du pois de huit mille sept cens 
quintaulx , lesquelles il nommoit altères *. Ic«lles preitolt ée 
terre en chascune main, et les eslevoit en l'air au dessus d« 
la teste ; leis tenoit ainsi sans soy remuer trois quarts d'heure 
et davantage, que estoit une force inimitable. 

Jouoit aux barres avec les plus forts. Et, quand le point aé- 
venottj se tenoit sus ses pieds tant roidement c(u'il s'abon- 
donnoit es plus adventureux^, en cas qu'ilz le fissent mouvoir 
" " '" * ■ ■ ' • ■ I I ■■■ I ' III I 

* tyrosses arbalètes qu'on, ne gautua a bien pu être daus Tori- 
pottvait onihiairement bander ^u'à gine k Poitou et la TmittiiM , et 
l'aide d'un eugiu nommé passe. les imprimeurs , peut-être Rabelais 

^Atteindre. lui-même, auront, par distraction, 

* Depuis la porte de la Bessé laissé subsister ces Vestiges de son 
jusques a ia fontaine 'de Narsay ancien plan. 

(éd. ant. à 1535). A la page précé- ^Rendre galants , c'est-à-dîre 

dente, nous aTÔns signalé une ditlfé- forts et dispos, 

renée de leçon de la même nature. ^ Saumons. 

A notre avis , fl ne faut pas voir * Du latin halter , contre - 

là de «impies inadvertances de I*an- poids. Grosses baHet dont les an- 

*ieut, mais des traces d*nue plus ciens se servoient dans leurs exer- 

anéîeniM édition. cices. 

Le théâtre des gestes de Ckn-- ' Plus forts (édit.aiit. à iSrSS}. 



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GARGANTUA. 99 

de ga place» oomine jadifi faisoit Milo. A rimitaÉton duquel 
aussi teooit une ponune de gremàé en sa main , et la don* 
noit à qui lui pourroit ost^. 

Le temps aiasi employé, hii frotté, nettoyé^ «1 reftfaicliy 
d'babilkmanfi, tout d^MUsemeot s'en retournoient, ei, paaaans 
par quelques prés ou auU^s lieux herbus, vtsitoieQt les arbres 
et plantes^ les couferena avec les livres des anciens qui en ont 
escrit, eomme Theopbraste % Dioseorides, Marious, Pline, 
iNieander» Macer et <^lea; et en emportoient leurs pki^es 
mains au logis; desqueUes avoit la charge un jeune page 
ooauué Rhizotome ^3 ensemble des niarrochoos^,4espioebes, 
cerfouettes, bêches^ tranches, et autres instrumejw reqw à 
bien arborizer *. 

Eux arrivés au logis, ce pendant qu'on aprestoit le sou- 
per, repetoient quelques passages de ce qu'avoit esté leu, 
et s'asseoient à table. Notez icy que son disner estoit sobre et 
frugal; car tant seulement mangeoit pour refréner les aboys 
de Testomac : mais le souper estoit copieux et large. Car tant 
en prenoit que lui estoit de besoing à soy entretenir et nour- 
rir. Ce que est la vraye diète, prescrite par l'art de bonne et 
seure médecine; quoy qu'un tas de badaux médecins, her- 
selés^ en Tofficine des Arabes, conseillent le contraire. 

Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, 
tant que bon sembloit : le reste estoit consommé en bons pro- 
pos, tous lettrés et utiles. Apres Grâces rendues, s'adon- 
noient à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmo- 
nieux, ou de ces petits passetemps qu'on fait es chartes, 
es dés, et goubelets : et là demcuroient faisans grand chère, 
s'esbaudissans aucunesfoià jusques à l'heure de dormir; quel- 
quefois alloient visiter les compagnies des gens lettrés, ou 
de gens qui eussent veu pays estranges *. 

' Philosophe platonicien du \* peuple , vant beaucoup mieux que 

siècle et botaniste célèbre. herboriser, qui a prévalu. 

' En grec , coupeur de raci- ^ Rompus à la dispute , soH 

nés. qu'on le dérive de herse, soit qu'on 

^ Espèce de sarcloirs, de marre, le prenne pour une forme ancienne 

bêche de harcelés, 

* Cette forme) conservée par le ® Étrangers. 



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100 LIVRE I, CHAPITRE XXIU. 

En pleine nuyt^ dayant que soy retirer^ alloient, au lieu de 
leur logis le plus descouvert, Toir la face du ciel; et là no- 
toient les comètes si aucunes estoient^ les figures, situations, 
aspects, oppositions et conjonctions des astres. 

Puis, avec son précepteur, recapituloit brièvement, à la 
mode des Pythagoriques, tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, 
fait et entendu au decours de toute la journ^éo. 

Si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur 
foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et , lui 
rendans grâce de tout le temps passé, se recommandoient à 
sa divine clémence * pour tout l'advenir ^. Ce fait, entroient en 
leur repos. 



' Bonté (édit. aut. a 1 535). racheter parfois la ticeoce de ses 

> Comme Rabelais sait biea propos! 



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GARGANTUA. 101 



CHAPITRE XXIV. 

G»HiBMBt «aivuitwi cni»l«)r«li le temp», «mM Talr 



S'iladvenoit qae Tair fust pluvieux et intemperé^ tout le 
temps d'avant disner estoit employé comme de coustume^ ex- 
cepté qa'il faisoit allumer un beau et clair feu^ pour corriger 
rintempCTie de Fair. Mais, après disner, en lieu des exerci- 
tatioQs^ ilz demeuroient en la maison, et, pai* manière d'apo- 
therapie *, s*esbatoient à boteler du foin, à fendre et scier du 
bois, et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en 
l'art de peinture et sculpture ; ou revocquoient en usage Tanli- 
que jeu des taies ^, ainsi qu'en a escrit Leouicus 3, et comme 
y joue nostre bon amy Lascaris. 

En y jouant, recoloient les passages des auteurs anciens 
esquelz est faite mention ou prise quelque métaphore sus 
iceluy jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on ti- 
roitles metaulx, ou comment on fondoit Tartillerie : ou al- 
loient voir les lapidaires, orfèvres , et tailleurs de pierreries; 
ou les alchymistes et monnoyeurs; ou les hautelissiers , les 
tissotiers *, les veloutiers, les horologiers^, miralliers*, impri- 
meurs, organistes, taincturiers , et autres telles sortes d'ou- 
vriers, et, par tout donnans le vin '^^ apprenoient et conside- 
roierit l'industrie et invention des mestiers. 



D*exercice hygiénique. * Tisserands. 

Dés on osselets. ^ Horlogers. 

' Le ti-aité de ce Véuitiea est ® JMjroitiers , les ouvriers 



iutitulé Sannutus, sive de Iwlo ta- glaces. 

larioy (1524). ^Donnant pour boire 



9. 



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402 LIVRE I, CHAPITRE XXIV. 

Alloient ouir les leçons publiques, les actes soiennelz, les 
répétitions, les déclamations, les plaidoiés des gentilz advo- 
catz , les concions * des prescheurs evangeliques. 

Passoit par les salles et lieux ordonnés pour Tescrinie : et 
là, contre les maistf es, essayoit de tous basons 2, et leur 
monstroit par évidence qu'autant, voire plus, en savoitqu'i- 
ceux. 

Et , au lieu d'arboriser, Tfsitoient les boutiques des dro- 
gueurs, herbiers, et apothycaires , et soigneusement consi- 
deroientles fruictz, racines, feuilles, gommes, semences, axun- 
ges peregrines^, ensemble aussi comment on les adulteroit *. 
Alloit voir les basteleurs, trejectaires ^, et tberiacleurs®, et con- 
sideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressa«lts et beau 
parler : singulièrement de ceux de Chaunys' en Picardie, car 
ilz sont de nature grands jaseurs , et beaux bailleurs d« bailli* 
vernesen matière de cinges verds^. 

Eux, retournés pour souper, mangeoient plus sobrement 
qu*es autres jours, et viandes plus desiccatives et exténuan- 
tes, afin que l'intempérie humide de r«ir, communiquée au 
corps par nécessaire confhiité, fust par ce moyen c<»Tigée^ et 
ne leur fust incommode par ne soy estre exercités, comme 
avoient de coustume. 

Ainsi fut gouverné GarganUia, et continuoit ce procès de 
jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un 
jeune hT)mme selon sonaage® de bon sens, en^tél exerdee, 
ainsi continué. Lequel, combien que serablast' pour le com- 
mencement difficile, en la continuation tant d^ouxfut, legier 
et délectable , que mieulx ressembloit un passe temps de roy 

"* Discours, du lat. condo. ' Choses iîmteBtiqaes toomie 

' Toutes sortes d'armes. le merle èlanc. 

^ Onguents étrangers. '-^ On lit datis VédiL «nier, à 

* Falsifiait. 1 535 : Un Jeune homme de ion 

^ Faiseurs de tours de passe* sens. — Les mots selon son tM§e 

passe. ont été ajoutés après coup; mais 

® Vendeurs de tbériaque. ils ne nous semblent pas à leur 

^ Ceux de Chauiiy s'étaient ac- place. Ne faudrait-il pas lire : Que. 

qui s un renom; on disait d'eux en peut faire selon son aage un jeune 

proverbe : les singes de Chauuy. homme de bon sens. 



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que Testude d'un escolier. Toutesfois^ Ponocrates^ pour ie sé- 
journer* de ceste Tehemènte intention des esprits, advisoit une 
fois le roois^ quelque jour bien clair et serain; auquel bou- 
geoient au matin de la ville, et alloient ou à Gentilly, ou à Bo- 
logne y OU à Monlroi^o, ou au pont Cbaranton , ou à Yanves, 
ou à Saint Clou. Et là passoient toute la journée à faire la 
frfusfniiMle chece dont^lk w fou^ient admer : nâllmt, §in.> 
disnis, beuvams d'aotant : jo^ians, ehafitans, dansans, se 
voytrans en quelque beau pré, denigeans* des passeraux, pre- 
nans des cailles, peschans aux grenouilles et escrevlssès. 

Mais, encores qu'icelle journée fust passée sans livres et 
lectures, point elle n'estoit passée sans profit. Car, en beau 
pré, lis r«eo)oi^ par eosur quelques plàisaits vers de TAi^i- 
eutore de Vii^gile, ée Hésiode , du RuMique de Politiaa ; de»- 
envoient quelques plaisans epigrantiiies en latin, puis ies 
mcttoient par rood^^ux et ballades en langue françoise., En 
iianqueiant, du vin aisgué' ttparoieRt i'eau^ comme Fenseigm; 
GalKm de rt rttêL, et Pline ^, avec un goubekt de lierre; hur- 
Toieii le vin en plein bassin d*em, puis le retiroient avec un 
einliut^ faisoimit bJ^ Teau d'un verre en autre, bastissoient 
pUwe^rs petits eagias antomates , c'est à dire soy mouvons 
eut mewes. 

' Reposer. ' * Gatoo, De re rusticn, ctp. tll , 

^ Dénicbant. Demger est en- ^¥)wt,BiaLnat,^\ XVl, c. dâ, 

core agité en plusieurs patois, parlent en effet de cette propriété 

^ Mêlé d*eaa. du lierre. 



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104 



LIVRE \ , CHAPITRE XXV. 



CHAPITRE XXV. 



rt mm 9 entre les romders de Lenié ei cens 
pmjé ût Garsantaa, le ^rmuà «cImC, «ont finreat 
grosses gnerres. 



En cestuy temps ^ qui fut la saison de vendanges au com- 
mencement d'automne ^ les bergiers de la contrée estoient à 
garder les vignes, et empescher que les estourneaul ne man- 
geassent les raisins. En quel temps, lesfouaciers de Lemé * 
passoient le grand carroy ^, menans dix ou douze charges de 
fouaces à la ville. Lesdits bergiers les requirent courtoisement 
leur en bailler pour leur argent, au pris du marché. Car no- 
tez que c'est viande céleste manger à desfeuner raisins avec 
fouace fraîche; mesmement des pineaux, des fiers, des mus- 
cadeaux, de la bicane, et des foyrars pour ceux qui sont cons- 
tipés du ventre^ Car ilz les font aller long comme un vouge '; 
et souvent, cuidans peter, ilz se conchient^, dont sont nom- 
més les cuideurs ^ dé vendanges. 



^ Lei^né est'[un boui-g des envi- 
rons de Chinoti. Johanneau cons- 
tate qu'on y fait encore des galettes 
appelées fouaces. — Dans la Ton- 
raine, le Poitou et une partie de 
la Saintonge, nous avons retrouvé 
le nom et la cbose. 

^ Le grand cliemin. — Carpeii- 
tier (snppl. de Pu Cange) expli- 
que ainsi ce mot de Rabelais. — 
Carrùi se dit encore dans une par- 
tie de la Tonraîne; il signifie car- 
refour, place carrée, 

^ Le vouge était un long mor- 



ceau de bois au bout duquel ou 
ajustait , suivant sa destination , 
soit un fer de lance, pour la guerre 
ou la chasse, soit une lame courbe, 
pour tailler les haies et les ar- 
bres. 

* Ils se couvrent d'ordure. — 
Conchie est usité en Bressan et en 
d'autres patois. 

^ Ctddé$ redit, ant. à 1535 et 
édit. 1 535.) Cuiderea rémois, gue- 
der en bas-bourguignon , signifient 
encore : faire plus de vin [âe motut) 
qu'on ne pensait. 



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GARGANTUA. 



i05 



A leur requeste ne furent aucunement enclines * les foua- 
ciers, mais (que pis est) les oultragerent grandement , les ap- 
pellans trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux^ galliers'^ 
chienlicts^ averlans'^ limes sourdes^ faitneans^ friandeaux> 
bastaiins ^^ talvassiers ^^ rien ne vaux, rustres^ challans^ ha- 
pelopins^ trainegaines*, gentilz flocquets^, copieux*, lando- 
i-es^, malotrus^ dendins, baugears *•, tezés **, gaubre- 
geux *^y goguelus *V claquedens, boyers ** d'etrons, ber- 
gicrs de merde ^ et autres telz epithetes diffamatoires; 
adjoustans que point à eux n'appartenoit manger de ces belles 
fouaces : mais qu'ilz se dévoient contenter de gros pain balle *^ 
et de tourte **. 

Auquel oultrage un d*entre eux, nommé Forgier, bien hon- 
Deste homme de sa p^à'sonne/ et notable baccheli^ '^, reàpondit 
doucettement ; Depuis quand avez vous pris cornes **^ qu'estes 
tant rognes devenus? Dea^ vous nous en soûliez voluntiers 
bailler, et maintenant y refusez ? Ce n'est fait de bons voi- 
sins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez icy acheter 
nostre beau froment, duquel vous faites vos gasteaux et 
fouaces : encores par le marché vous .eussions nous donné de 



« Incliiiés. 

^ Compagnons galeox, sales. 
Cotgraye traduit ^roZ/ier par «cwrvy- 
filUw. 

^ Roquefort traduit «ioerlatu par 
maquigMons. En patois boulouais , 
il sigùi&efanfaroHs.Yoy. la notesor 
ce mot à la fin du cliap. 3. 

♦ Ventrus. 
^ Bourrus. 

^ Tralueors de sabre. 
'' Freluquets. 

* Blauvais plaisants. On disait 
proverbialement : ies cêpieurs de 
4a Flècke. 

^ rnpoteuts. 

** On a appelé dcuige la place 
que se creuse le sanglier, peut-être 
aussi celle des porcs. BaugeAr n*é- 
quivandrait-ii pas ici à cochon t 



* ^ Tondus : peléi et Umdns sont 
des termes de mépris. 

1^ Gobergeurs, gourmands. 

^' Faiseurs de ^o^Me«, de mau- 
vaises plaisanteries. 

^^ On appelle bùiftry bouyer^ eii 
poitevin et en saintongeois^ celui 
qui oottduit des bœufs. - 

'^ C'est du pain dans lequel il 
reste des balles. 

'^ Pain grossier. •— Dans le 
Berry, les paysans appellent tour- 
ner le râtelier au pain. 

' ^ Jeune garçon. 

'* Les cornes sont la défense 
du bélier, qui ne devient rogne 
qu*à mesure qu'il ce.4se d'être 
agneau. C'est à quoi , suivant Le 
Duchat, fait aHusion cette champê- 
tre façon do parler de Porgier. 



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106 



LIVRE l, CHAPITRE XXV. 



iK)s raisins; um^, par la merdé S vous en pourrez repentir^ et 
aurez quelque jour affaire de nous : lors nous îer$m envers 
Yous à la pareille , et tous en souvienne. 

Adono Marquet^^ grand bastonnier de la eonfraine des 
fouaciers, luy dist : Vrayement tu es bien aeresté' à ce ma- 
tin, tu mangeas hersoir * trop de mil *. Vien ça, vien ça, je te 
donneray de ma fouace. Lors Forgier en toute simplesse 
approcha, tirant un unzein® de son baudrier, pensant que 
Marquet luy deust deposcher "^ de ses fouaces ; maig il luy 
bailla de son fouet à travers les jambes , si rudement que les 
noudz ^ y apparoissoient; puis voulut gaigner à la fuite, mais 
Forgier s'escria au meurtre, et à la force, tant qu'il peut; 
ensemble luy jetta un gros tribard ^ qu'il portoit sous son 
escelle, et Tat^inct par la joincture coronale de la teste, sus 
Tartere crots^hique, du costé dextre; en telle sorte que 
Mai^quettombit ^^de dessus sa jument^ mieuk semblant boranie 
mort que vif. 

Ce pendant les mestaiers,qui là auprès cballoient^f les noix. 



^ Prfr la mère de Dieu. C'est 
uu boiméte juron du patois poite- 
vin qui Ae retrouve à chaque ligne, 
même d*ns les vieux noêls. Il 
est constammeat écrit eo on seul 
mot. ]>an» le'(?ar^n/</ade 1535, 
011 trouve parfois foer dé en deux 
mots; mais ici ^ «ii lieu de par la 
merdéf nous Itson* i par lame de 
vom en pourriez repentir. C'est 
une faute. 

La leçon que noua donnons est 
celte de redit, ant. à 1&35. 

^ Voltaire, qui n'a pas dédai- 
gné de rechercber les ioterprétu- 
tions historiques 4 prétend ici que 
Rabelais fait allusiofi à la guerre 
entre Cbftrles-Quint et François 
l''^', allumée pour une querelle en> 
tre la maison de Chimay et pelle 
de Bouillon la Marck» C'est le nom 
de Marquet qui 9^ inspiré cette 
idée à Voltaire. Le rapprochement 



est ingénieux; mais nous doutons 
fort que Kabelais y ait- songé. 

^ Qui redresse la crête, arrogant. 
Ce mot se dit encore en Kainèfinge. 

^ Hier noir. Àrmir {éàiL ant. 
à É53Ô). 

^ Le mil ou le mata font aux 
œqt l'effet de l'avotnattifc chevaux. 

^ Le grand blanc à U ogwfowie, 
porté de dix denieraà «une par ar- 
r^t du 4 janvier 1473. 

' Tirer de son Me. Cé^mot 
s'emploie encore dansleadMiECha- 
rente.«. On dit dmpogier du blé , 
de la farine. 

* Les nœnda. (Noue, wutàxmg,) 

^ Bâton gros et court. 

•• Tomba. — Cette â»r«k< cat 
usitée encore dans plusienri patois 
de rOuest. 

' ' Challer^ échaller^ se dit en- 
core dans les deux Cbarenies et 
dans le Berry pour écaler. 



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Gargantua. 107 

accoururent avec leui*» grandes gaules , et frappèrent sus ces 
fouaciers comme sus seigle verd *. Les autres bergiers et ber- 
gieres, ouyans le cry de Forgier,y vindrent avec leurs fondes ^ 
et brassiers^^ et les suivirent à grands coups de pierres^ tant 
menus qu'il semblok que ce fust gresle. Finalement^ les 
aconceurent^> et oslerent de leurs fouaces environ quatre 
ou cinq douaMaes ; toutesfois ik les payèrent au pris ao- 
coustumé^ et leur donnèrent un cent de quecas^ et trois 
pauerées de francs aubiers; puis les fouaciers aidèrent à 
monter à Marqueta qui estoit villainement blessé, et retour- 
nèrent à Lemé , sans poursuivre le chemin de Pareille : me- 
nassans fort et ferme les bouiers , bergiers et mestaiers de 
Seuiflé et de Sinays. 

Ce (ait, et bergiers et beiigieres firent chère lye avec ces 
fouaces et beaux raisios ; et se hgolierent ensemble au son 
de la Mk bousine ^y se mocquans de œs beaux fouaciers glo- 
rieux, qui avoiiéRt trouvé maie encontre , par faulte de s'estre 
seignés' éê la bonne maia au matin. Et, avec gros raisins 
chenins, estuverent les jambes de Forgier mignonnemeut , si 
biea qu'il fitt tantosft guery . 



' Le graia iSort plus difHcileineiit sens doit être ici le véritable, 

d'un épi rert , et par conséquent on * Les atteignirent. 

e»( ol|^ de battn plus fiirt. ^ Noix. — On dit encore que- 

' Frondes. — {Funda «a Utin, cas dans la Sologne, dans le Ber- 

fonde ea saintoiigeois.) ry; Cacos, en Saintouge. 

* De L'Aulnay traduit hrassien • La bou^e était, à ce que 

ptr fmdet ce qui &it daabltt etn- non* pensons, une cornemuse — 

pioi. £a latin , àuccina, était une trom- 

Johanneau, qui a trouvé dans Ni- pette; èolzinuy eu vieux catalan, 

cot que les l^rassiers sont des hom- une trompe marine. — L'étyinologie 

mes de b«M oa de peine , s'est etn- de ees mots pourrait bien n'être pas 

paré de cette explication, qui ne la même, f^a, bouîuie n*auraU-eUe 

nous satisfait point. Les bergers pas été ainsi appelée :i cuise de 

nWleut pas autrefois plus qa*an- ia peau de bouc dont elle est for- 

joHfd'kw des bomnM^ 4e peine à ms^e ? 

leur service. Cotgrave traduit bcas- ' D'avoir fait le signe de la 

»ier pttr slitig^ {fronde)^ et aussi croix de la houne «vt^tn, cVst'à- 

par cudgel {4ia9râin), Ce dernier dire delà main droite. 



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108 LIVHË I , CUAPITKE XXVI. 



CHAPITRE XXVI. 

CauiBiciic les feAMiànts 4e Lerné, par le emninaiHleiiieiii 4c 
FIcraclioir, lear rojy aMalHIreat mù despoonren les kertiert 
ût GrantffoiMier. 



Les fouaciers, retournés àLemé^ soudain^ d'ayant boire 
ny manger^ se transportèrent au Capitoly ^, et là^ devant kur 
roy, nommé Pkrochole, tiers de ce nom, proposèrent leur 
complainte , monstrans leurs paniers rompus, leurs bonnetz 
foupis^, leurs robes dessirées', leurs fouaces destroussées , 
et singulièrement Marquet blessé énormément, disans le tout 
avoir esté fait par les bergiers et mestaiers de Grandgousier, 
près le grand carroy, par delà Seuillé. 

Lequel incontinent entra en courroux furieux, et, sans 
plus oultre se interroger quoy ne comment, fit crier par son 
pays ban et arrière ban ; et que un chàscun, sur peine de la 
bart, convint* en armes en la grande place devant le cbas- 
teau, àbeure de midy. Pour mieulx confermer '^ son entre- 
prise, envoya sonner le tabourin à Tentour de la ville : luy 
mesmes, ce pendant qu'on aprestoit son disner, alla faire 
affuster son artillerie, desployer son enseigne et oriflant, et 
cbarger force munitions, tant de harnois d'armes que de 
gueulles. . 

En disnant, bailla les commissions : et fut, par son edict, 
constitué le seigneur Trepelu • sus l'avantgarde , en laquelle 

* Au Capitole. * Se rassemblât. —Da latin eon- 

' Froissés, fripés. — Ce mot ventre, 
«^emploie encore dans les deux Cba- ^Confirmer, 
rentes et dans le Berry. * An lien de Trepelu, on lit 

' Déchirées.' Dessfré est encore Gripeminaud dans Tédit. antér. à 

un mot saintonfeois. Iô3ô et dans celle de 1535. 



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GARGANTUA. 



409 



furent comptés seize mille quatorze haqucbutiers S trente 
mille etunze adventuriers '\ A Tartillerie fut commis le grand 
eseuyer TouquediUon ; en laquelle furent comptées neuf cens 
quatorze grosses pièces de bronze , en canons , doubles can- 
nons, baselics, serpentines, coulevrines, bombardes, fau- 
cons, passevolans, spiroles et antres pièces 3. L'arriére garde 
fut baillée au duc Haqnedenare. En la bataille se tint le roy 
et les princes de son royaume. Ainsi scnnmairement acous- 
trés, d'avant que se mettre en voye, envoyèrent trois cens 
chevaux legiers sous la conduite du capitaine Engoulevent, 
pour descouvrir le pays, et savoir si embusche aucune estoit 



' Il existait deux espèces d^ar- 
mes à feu portatives. L'uue appe- 
lée d'abord coulevriue, puis iiac- 
(luebalte, puis arquebuse, qui se 
tirait à main libre; Tautre, bacque- 
butte, à croc ou à crochet , qu'où 
tirait posée sur un chevalet. 

Vers 1520, les Espagnols ayant 
rendu les iiacquebiittes à croc taut 
«oit peu plus légères, imaginèrent 
de les tirer sur une fourchette : ce 
qni les rendit beaucoup plus ma- 
niables. Dès lors les soldats char- 
gés de tirer ces nouvelles armes fu- 
rent nommés hacquebuttiers, et ceux 
qui tiraient Farme à feu de petit ca- 
libre, arquebusiers. 

(L.-N. Bonaparte, Études sur 
V artillerie, t. I, pag. 147.) 

' Les aventuriers étaient uue 
troupe sans discipline , à la tenue 
no peu négligée , si nous en croyons 
les Mémoires et les écrivains du 
temps. Ils ne recevaient aucune 
solde; mais ils pillaient très-biea et 
sans distinction amis et ennemis, 
ainsi qu'on le voit par plusieurs or- 
Jouuaiices rendues contre eux. 

* Tous ces noms se rapportent 
a des pièces anciennes. La spiroie 
était une des plus petites (Cot- 



grave. ) Du Carige traduit spirula 
par saucisson ti' artillerie. 

La bombarde était uue espèce de 
mortier qui lançait des boulets de 
métal ou de pierre, dont le poids 
était loin d'être uniforme. Dans la 
préface de son savant ouvrage sur 
rartillerie, L.-N. Bonaparte fait 
mention d'une bombarde lançant 
un projectile de 700 livres. 

Le passe - volant , dont nous 
croyons le nom emprunté à l'ita- 
lien, figure daus un tableau des 
pièces italiennes comme étant du 
calibre de 1 6. 

Quant à toutes les au.'res que 
mentionne Rabelais, leur calibre, 
leur poids, leur dimensioii variaient 
h rinfini. 

Pourla France et pour l'époq ue de 
Rabelais, voici un tableau que nous 
empruntons à l'ouvrage déjà cité : 

Noms. Poids des boulet!!. 

Grand basilique.... 80 livres. 

Double canon 42 -*- 

Canoii serpentin.... 24 — 
Grandii coule vrine.. 15 * — 

Bâtarde J • 

Moyenne 2 

Faucon .. \ 

10 



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140 LIVRE I, CHAPITRE XXVI. 

par là contrée. Mais* ayoir diligemment recherché, trou- 
yerexkt tout le pays à Tenviron en paix et silence , sans as- 
semblée quelconque. Ce que entendant Picrochole, commanda 
qu'un chascun marchast sous son enseigne hastivement. 
Adonc > sans ordre et mesure , prindrent les champs les uns 
pàrmy les autres ; gastans et dissipans ^ tout par où Hz pas- 
soient, sans espargner ny pauvre ny riche ,.ny lieu sacré ny 
prophane: emmenoient hœufz, vaches, taureaux, veaux, gé- 
nisses, brebis, moutons, chèvres et boucs; poulies, chap- 
pons, poullets, Joisons, jards 3, oyes, porcs, truies, gorets * ; 
abatans les noix, vendangeans les vigne», emportans les 
seps, crouUansS tous les fruictz des arbres. C'estoit un desor- 
dre incomparable de ce qu'ilz faisoient. Et ne trouvèrent 
personne qui leur resistast : mais un chascun se met toit à 
leur mercy, les suppliant estre traictés plus humainement, 
en considération de ce qu'ilz avoient de tous temps esté bons 
et amiables voisins ; et que jamais envers eux ne commirent 
excès ne oultrage, pour ainsi soudainement estre par iceux 
tnaWexés, et que Dieu les en puniroit de brief *. Esquelles re- 
monstrances rien plus ne respondoient, sinon qu'ilz leur vou- 
laient apprendre à manger dé la fouace. 



^ Pour, après avoir Nous Iroa- ^ Mâles des oies. (Dict. Ac.) 

vous souvent cette construction dans * Porcs, Goret se dit encore 

Rabelais. duis la plupart de nos provinces 

* Dévastant et ruinant. Gastare^ . * Faisant tomber. 

diasipare (Du Gange). ® Bientôt. 



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GÂRGÂNTIA. 111 



CHAPITRE XXVII. 

Gomment an moine de Senlllé tanva le elM de TaMbaye dn i 
des ennemia. 



Tant firent et tracassèrent, pillant et larronnant, qu'ilz 
arriyerent à Seuillé, et détroussèrent hommes et femmes, et 
priadrent ce qu*ilz peurent : rien ne leur (ut ny trop chauld 
ny trop pesant. Combien que la peste y fust par la plus 
grande part des maisons, ilz entroient par tout, ravis- 
soient tout ce qu'estoit dedans , et jamais nul n'en prit dan- 
gier. Qui est cas assez merveilleux. Car les curés, vicaires, 
prescheurs, médecins, chirurgiens, et apothycaires, qui al- 
loient visiter, penser, guérir, prescher et admonester les ma- 
lades, estoient tous mors de Tinfection ; et ces diables pil- 
leurs et meurtriers pnques n'y prindrent mal. Dond vient 
cela, messieurs? pensez y, je vous prie. 

Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'abbaye avec 
horrible tumulte : mais la trouvèrent bien reserrée et fermée : 
dont l'armée principale marcha oultre vers le gué de Vede, 
excepté sept enseignes de gens de pied, et deux cens lances 
qui là restèrent, et rompirent les murailles du clos, afin de 
gaster toute la vendange. 

Les pauvres diables de moines ne savoient auquel de 
leurs saints se vouer. A toutes adventures firent sonner ad 
capitulum capitulantes, là fut décrété qu'ilz feroient une 
belle procession, renforcée de beaux prescbans et letanies 
contra hostium insidias , et beaux responds pro pace. 

En l'abbaye estoit pour lors un moine claustrier, nommé 
frère Jean des Ëntommeures, jeune, gallant, frisque, de 
hait, bien à dextre, hardy, adventureux, délibéré, haut. 



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i\2 LIVHK I, CHAPITRE XXVII. 

maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau 
despescheur d'heures , beau desbrideur de messes, beau des- 
croteur de vigiles ; pour tout dire, un vray moine si onques 
en fut , depuis que le monde moinant moina de moinerie ; 
au reste, clerc jusques es dents en matière de bréviaire. 

Iceluy, entendant le bruit que faisoient les ennemis par 
le clos de leur vigne , sortit hors pour voir ce qu'ilz faisoient. 
Et, advisant qu'ilz vendangeoient leur clos, auquel estoit 
leur boite ' de tout Tan fondée , retourne au cœur de Teglise 
où estoient les autres moines, tous estonnés comme fondeurs 
de cloches, lesquelz voyant chanter, im, im, pe, e,e, e, 
e y eytunty t/m, in y i, iîi,i, wi, cOy o, o, o, o, o, rttwi, 
vm. C'est, dist il, bien chien chanté. Vertus Dieu, que ne 
chantez vous : Adieu paniers , vendanges sont faites ? Je me 
donne au diable s'ilz ne sont en nostre clos, et tant bien 
couppent et seps et raisins, qu'il n'y aura par le corps Dieu 
de quatre années que halleboter ^ dedans. Ventre saint Jac- 
ques, que boirons nous Ce pendant, nous autres pauvres dia- 
bles ? Seigneur Dieu , da mihi potum. 

Lors dist le prieur claustral ; Que fera cest ivrogne icy ? 
qu'on me le mené en prison : troubler ainsi le service di- 
vin ! Mais , dist le moine , le service du vin % faisons tant 
qu'il ne soit troublé ; car vous mesmes, monsieur le prieur, 
aimez boire du meilleur ; si fait tout homme de bien. Jamais 
homme noble ne hayst le bon vin; c'est un apophthegme mo- 
nachal. Mais ces responds que chantez icy ne sont par Dieu 
point de saison. . 

Pourquoy sont nos heures en temps de moissons et ven- 
danges courtes, en Tadvent et tout hyver tant longues? Feu, 
de bonne mémoire, frère Macé Pelosse , vray zélateur (ou je 



* Le vin destiné à leor provision * Ce jeu de mots était popa- 

de Tannée. On li.t èoyte dans l'édi- laire au xvi' siècle. Nous l'avons 

tion de 1535; d'autres ont boire, souvent rencontré. 

Le inot hoite a encore la même „. i. ,«„;ro jum 

, », . i. 1 . Mais ponr le «erTice divin 

acception dans plusiears dialectes vous faites service de Tin. 

de lX)uest. ( h. Estienne , Jpot, p, Hér. ) 



i 



Grapiller. 



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GARGANTUA. il3 

me donne au diable) de nostre religion, me dist, il m'en sou* 
vient, que la raison estoit, afin qu'en ceste saison nous faeions 
bien serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le humions. 

Escoutez, messieurs, vous autres * : qui aime le vin, le 
corps Dieu sy me suive. Car hardiment que saint Antoine 
m'arde si ceux tastent du piot qui n'auront secouru la vigne. 
Ventre Dieu, les biens de l'Eglise? Ha non, non. Diable, 
saint Thomas ^ TAnglois voulut bien pour iceux mourir : si j'y 
mourois, ne serois je saint de mesmes? Je n'y mourrai ja 
pourtant : car c'est moy qui le fais ' es autres. 

Ce disant, mit bas son grand habit, et se saisit du baston 
delà croix, qui estoit de cœur de cormier, long comme une 
lance, rond à plein poing, et quelque peu semé de fleurs 
de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon *, mit 
son froc en escharpe , et de son baston de la croix donna si 
brusquement sus les ennemis qui, sans ordre ny enseigne, 
ny trompette , ny taborin , parmy le clos vendangeoient. Car 
les porteguidons et portenseignes avoient mis leurs guidons et 
. enseignes l'orée ^ dis murs, les tabourineurs avoient défoncé 
leurs tabourins d'un costé, pour les emplir de raisins; les trom- 
pettes estoient chargés de moussines ®, chascun estoit desrayé ^. 

llchocqua donc si roidement sus eux, sans dire gare, qu'il 
les renversoit comme porc^, frappant à tors et à travers à la 
vieille escrime. Es uns escarbouiUoit* la cervelle, es autres 
rompoitbras et jambes, es autres deslochoit® les spondiles du 



' Nous rétablissons la leçon de ^ C'est moi qui fais mourir, qui 

redit, ant. à 1535 et de celle de tue les autres. 

1535. Elle est ainsi modifiée dans * Sorte de casaque, 

les autres : Vous autres qui aimez ^ Le long des mars. ^ 

le vittj sy me suivez, ^ Bouquet de sarments couverts 

^ Il s'agit de Thomas, Becket, de leurs feuilles et de leurs raisins, 

archevêque de Cantorbéry sous ^ Hors de son chemin, en désordre. 

Henri H. — Thomas avait fait * Écrasait. — . Écarbouiller ou 

échouer le monarque daiisse^ projets écrabouiller se dit encore vulgaire- 

d'empiétement sur les droits du ment. , 

clergé. Il fut assassiné ; mais Je ^ Tordait les vertèbres. Delocha , 

pape le canonisa comme martyr en patois bressan , signifie démis, 

des libertés de l'Église. ébranlé. 

!0. 



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114 . LIVRE I, CHAPITRE XXVII. 

coul, es autres demolloit * les reins, avalloit le nez ^y poschoit 
les yeiilx, fendoit les mandibules, enfonçoit les dents en fa 
gueiîlle j descrouUoit ^ les opQoplates, sphaceloit les grèves 4, 
desgondoit les ischies ^^ debezilloit les faucilles *. 

Si quelqu'un se vouloit cacher entre les seps plus espes'', à 
iceluy froissoit toute Tareste du dos , et Tesrenoit ® comme un 
chien. 

Si aucun sauver se vouloit en fuyant , à iceluy faisoit vo- 
ler la teste en pièces par la commissure lambdoide ». Si quel- 
qu'un gravoit ^^ en une arbre, pensant y estre en seureté, ice- 
luy de son baston empaloit par le fondement. 

Si quelqu'un de sa vieille cognoissance luy crioit. Ha, frère 
Jean monamy, frère Jean, je me rends; Il t'est, disoit il, 
bien force ** ; mais ensemble tu rendras Tame à tous les diables. 
Et soudain luy donnoit dronos * 2. El si personne tant fut espris 
de témérité qu'il luy voulust résister en face, là monstroît il 
la force de ses muscles; car il leur transperçoit la poictrine 
par le mediastine *3 et par le cœur : à d'autres, donnant sus la 
faulte ** des costes, leur subvertissoit l'estomac, et mou- 
roient soudainement : es autres tant fièrement frappoit par le ' 
nombril, qu'il leur faisoit sortir les tripes; es autres, parmy 
les couillons, perçoit le boyau cullier. Croyez que c'estoit le 
plus horrible spectacle qu'on vist onques. * 

Les uns crioient. Sainte Barbe; les autres. Saint George; 
les autres. Sainte Nytouche*^; les autres, Nostre Dame de Cu- 

* Rompait les reins. ^ Sutnre du crâne, ayant la forme 
^ Faisait descendre , tranchait du A (lambda) des Grecs. 

le nez. *" Grimpait. 

^ Désarticulait les omoplates. M Tu y es bien forcé. 

* Meurtrissait le devant des ** Des coups. En gascon, rfrowo^j 
jambes. en provençal, dronos. Ce mot parai t 

* Faisait sortir des gonds, dé- dérivé du celtique. Eu armoricain, 
boitait les hanches, rfoùrn, rf<îrn, signifient main, c^orna, 

* Ébesilîer, en saintongeois, si- battre, et en gaélique, t/dm, frap- 
gnifie briser en miettes. Les fau- per à coups de poing. 

cilles, les faciles^ ce sont les deus '^Cloison membraneuse qui sé- 

os de Tavant-bras. pare la poitrine en deux parties. 

' Épais. '* Au défaut des côtes. 

* L'^reintait. •* Dans les poèmes du moyen 



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GARGANTUA. 



115 



nault ^, de Laurette ^, de Bonnes Nouvelles ^y dfe la Lenou *, 
de RWiere 5. Les uns se vouoient à saint Jacques , les autres 
au saint suaire de Cbambery : mais il brusla trois mois après, 
si bien q^u'on n'en peut sauver un seul brin : les autres à 
Cadouyn *, les autres à saint Jean d'Angely "'j les autres à 
saint Eutrope de Xainctes ^, à saint Mesmes de Chinon, à 
saint Martin de Candes ®, à saint Qouaud de Sinays *^ es re - 
liques de Jaurezay^*, et mille autres bons petits saints. Les 
uns mouroient sans parler, les autres parloient sans mourir, 
les uns se mouroient en parlant, les autres parloient en mou- 
rant. Les autres crioient à haute voix. Confession, confes- 
sion , Confteor, miserere , in mantes. 



âge, les combattants en détresse 
ne manquent pas d'invoquer la 
Vierge on les saints. Rabelais ne 
s*écarte point de la tradition, mais 
il a bâte de dérider par un jeu de 
mots le front du lecteur. A côté 
de la patronne des bombardiers , il 
.. glisse le nom de sainte Nytouche. 
Ob dit : Geste femme o'y touche. 

{Coqûillart») 

* Célèbre prieuré de TAnjon. 
^ Obapelle près d'Angers, 

. ^ Abbaye près d'Orléans. 

* Ancienne paroisse, entre Chi- 
noB et Richeliea. 

^ Notre-Dame de Rivière était 
une paroisse de la Touraine. 

* Cadouin (Cadoulnum , Cadu- 
nuniy Cadonium, é^p.), aujourd'hui 
chef-lieu de canton de Tarrondis* 
sèment de Bergerac. Dans Tune 
des chapelles de Téglise^ on con- 
serve encore un des suaires qni ont 
servi à couvrir la ièie de Jésus- 
Cbrist dans le tombeau. Cette 
sainte relique, que Tévéque Ey- 
mard, mort de la peste dans une 
croisade, avait en 1098 obtenue 
du clergé d'Antiocbe , est en tissu 
de Kn très-fin, d'nne longueur de 
près de trois mètres. Elle présente 



encore les traces du sang et des 
aromates. Quatorze bulles des pa- 
pes Font autorisée. 

^ Du temps de Rabelais, ou 
conservait dans cette ville une tête 
qu'on croyait celle de saint Jean- 
Baptiste; mais en 1572, les hu- 
guenots, maîtres de la ville, com- 
prirent la sainte relique dans l'un 
de leurs autodafés. 

* Saint Ëutrope exerça, att 
xiL« siècle , le ministère évaugélique 
dans la Saintonge, où son nom 
est vénéré. La cathédrale de Saintes 
est sous son invocation. Le 30 avril, 
sa fête attire des lieux voisins une 
foule plus joyeuse que dévote , et 
aussiquelquescroyantsqni viennent, 
comme autrefois , lui demander des 
miracl&s. Le saint en fait encore, 
si nous ajoutons foi à ce qui nous 
a été dit dans le pays. 

^ Saint Martin, archevêque de 
ïonrs , mort et enterré à Candes. 

^^ Ce saint, qu'on nomme saint 
Ciouaud dans l'Anjou et la Tou- 
raine, saint Kliau dans la Sain- 
tonge, est le même que saint 
Cloud. Sa fête se célèbre dans les 
premiers jours de septembre. 

' ' Jaurezay, suivant tAlpha&ei 



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ne LIVRE !, CHAPITRE XXVII. 

Tant fut grand le cry des navrés, que le prieur de l'ab- 
baye avec tous ses moines sortirent. Lesquelz , quand apper- 
ceurent ces pauvres gens ainsi rués* parmy la vigne et blessés 
h mort , en confessèrent quelques uns; Mais , ce pendant que 
les prestres s'amusoient à confesser, les petits moinetons 
coururent au lieu où estoit frère Jean, et luy demandèrent 
en quoy il vouloit qu'ilz luy aidassent. 

Aquoy respondit qu'ilz esgorgetassent ceux qui estoient por- 
tés par terre. Àdonc, laissans leurs grandes cappes sus une 
treille, au plus près, commencèrent esgorgeter et achever 
ceux qu'il avoit desja meurtris. Savez vous de quels ferre- 
mens *? A beaux gouetz, qui sont petits demy cousteaux, 
dont les petits enfans de nostre pays cernent les noix. 

Puis , a tout ' son baston de croix, gaigna la brescbe qu'a- 
voient fait les ennemis. Aucuns des moinetons emportèrent 
les enseignes et guidons en leurs chambres pour en faire des 
jartiers ^. Mais quand ceux qui s'estoient confessés vouleu- 
rent sortir par icelle brescbe, le moine les assommoit de coups, 
disant. Ceux cy sont confés et repentans, et ont gaigné les 
pardons : ilz s'en vont en paradis aussi droit comme une fau- 
cille, et comme est le chemin de Faye ^. Ainsi, par sa 
prouesse, furent desconfis tous ceux de l'armée qui estoient 
entrés dedans le clos , jusques au nombre de treize mille six 
cens vingt et deux, sans les femmes et petits enfans, cela s'en- 
tend tousjours. Jamais Maugis hermite ne se porta si vaillam^ 
ment a tout son bourdon contre les Sarrasins, desquelzest 
escrit es gestes des quatre filz Aymon, comme fit le moine à 
rencontre des ennemis avec le baston de la croix. 

de l'auteur y était une boargade ^ Jartiers. (Édition de 1535 

du Poitou qui possédait, depuis et édition de-Dojet.) — Jartieres 

1506, entre antres reliques ,. les (dans d'autres) ; on disait les deux. 

os de saint Cbarlier. « Une jartiere sur un tissu de. 

' Renversés. « soye Inde (inv. d. D. deNorm.) .» 

? Tout instrument de fer, et plus Sous le souple iarret la peinte banrierolle 

spécialement instrument trancliant. D'unyVimtrr ondoyant. ( a. de Baif.) 

Farremenl a conservé celte accep- ^ Faye-la-Vinense , bourg situé 

tion dans la Charente. sur une hauteur. On n'y arrive que 

' Avec. par de nombreux détours. 



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GARGANTUA. 117 



CHAPITRE XXVIII. 

Goomiei^ Pifrocliole prit ë'aManlt u Boehe Cleniiaii4 > ci le 
reffret. et «Ufflcalté «ne 01 Graatfsoaslfr d'entreprenërf 



Ce pendant que le moine s'escarmouchoit S comme avons 
dit, contre ceux qui estoient entrés le clos ^, Picrochole, à 
grande hastiveté, passa le gué de Vede avec ses gens, et as- 
saillit la Roche Clermaud, auquel lieu ne luy fut faite résis- 
tance queconque; et, parce qu'il estoit ja nuyt, délibéra en 
icelle ville se héberger soy et ses gens, et refraichii* de sa 
cholere pungitive^. Au matin, prit d'assault les boullevars et 
chasteau, et le rempara très bien : et le pourveut de muni- 
tions requises, pensant là faire sa retraicte, si d'ailleurs estoit 
assailly. Car le lieu estoit fort, et par art et par nature, à 
cause de la situation et assiette. 

Or laissons les là , et retournons à nostre bon Gargantua , 
qui est à Paris, bien instant à Testude de bonnes lettres et 
exercitations athlétiques; et le vieux bonhomme Grandgou- 
sier son père," qui, après souper, se chauffe les couilles à un 
beau, clair et grand feu; et, attendant graisler* des chastai- 
gnes, escrit au foyer avec un baston bruslé d'un bout, doni 
on escharbotte* le feu, faisant à sa femme et famille de beaux 
contes du temps jadis? 



* S'escarmoucha,éd.SLïii.A\S3S. soient grillées. On dit grêler^ en 
^ Entrés le clos, pour dans le patois Orléanais ; dans la Charente, 

clos. Tonrnare latine. faire grasler des marrons, du maïs, 

' Poignante. Le mot pungitivus du café, 
s'employait en latin médical . * Éparpiller, io scatter, Cotgrave. 

* En attendant que les châtaignes Écharboter le feu , en saintongeois , 



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1 1 8 LIVRE I , CHAPITRE XXVIII. 

Un des bergiers qui gardoiént les vignes, nommé PiUot , se 
transporta devers lui en icelle heure, et raconta entièrement 
les excès et pillages que faisoit Picrochole, roy de Lerné, en 
ses terres et dommaines; et comment il avoit pillé, gasté, 
saccagé tout le pays, excepté le clos de Seuillé, que frère Jean 
des Entommeures avoit sauvé à son honneur, et de présent 
estoit ledit roy en la Roche Clermaud , et là, en grande ins- 
tance, se remparoit luy et ses gens. 

Holos, holos*, dist Grandgousier, qu'est cecy, bonnes geiis? 
Songe je, ou si vray est ce qu'on me dit? Picrochole, mon 
amy ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me 
vient il assaillir? Qui le meut? qui le poinct? quileconduict? 
qui Ta ainsi conseillé? Ho, ho, ho, ho, ho^, mon Dieu, mon 
Sauveur, aide moy, inspire moy, conseille moy à ce qu'est de 
faire. Je proteste, je jure devant toy, ainsi me sois tu favo- 
rable, si jamais à luy desplaisir, ne à ses gens dommage, ne 
en ses terres je fis pillerie : mais, bien au contraire, je Tay 
secouru de gens, d'ai^ent, de faveur, et de conseil, en tous 
cas qu'ay peu cognoistre son avantage. Qu'il m'ait donc 
en ce point oultragé, ce ne peut estre que par l'esprit raaUng. 
Bon Dieu, tu cognois mon courage, car à toy rien ne peut 
estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que, pour 
luy rehabilliter son cerveau , tu me l'eusse icy envoyé, donne 
moy et pouvoir et savoir le rendre au joug de ton saint 
vouloir par bonne discipline. 

Ho, ho, ho. Mes bonnes gens, mes amis, et mes. féaux 
serviteurs, fauldrail que je vous empescbe' à m'y aider? Lasi 
ma vieillesse ne requeroit dorénavant que repos, et toute ma 
vie n'ay rien tant procuré * que paix : mais il fault, je le voy 



c'est faire jaillir par frottement des les anciennes éditions , trois fois 
étincelles d*un tison enflammé. — • seulement dans les plus modernes. 
Nous avons vu plus d'une fois pra- ^ Empescher, dans la vieille Un- 
tiquer dans les campagnes ce passe- gue du droit {Impechiàre , in jus 
temps à la Grandgousier. vocare^ Du Cange), c'est sommer , 
' Holos , pour hélas ! se dit en contraindre. Impeackmeutj en an- 
limousin, en saintongeois. glais, signifie accusation. 



^ Mo est répété cinq fois dans * jRechercfaé. 



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GARGANTUA. H9 

. bien^ que maintenant de harnols je charge mes pauvres es- 
paules lasses et foibles, M en ma main tremblante je prenne * 
la lance et la masse, pour secourir et garantir mes pauvres 
subjects. La raison le veult ainsi : car de leur labeur je suis 
entretenu , et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans 
et ma famille. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que 
je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix; là je me re- 
souls 2. 

Adonc fit convoquer son conseil, et proposa raifairc tel 
comme il estoit ^, Et' fut conclud qu'on envoiroit quelque 
homme prudent devers Picrochole, savoir pourquoy ainsi 
soudainement estoit party de son repos, et envahy les terres * 
esquelles n'avoit droit quiconques. Davantage, qu'on envoyast 
quérir Gargantua et ses gens, afin de maintenir le pays, et 
défendre à ce besôing^. Le tout pleut à Grandgousier, et com- 
manda qu'ainsi fust fait^. Dont sus Theure envoya le basque 
son laquays quérir à toute diligence Gargantua. Et luy escrivit 
comme s'ensuit. 



* Édit. de Doiet. Dans d'autres, pies jusqu'à la fin du xvii* siècle. 

preigne. * Et avait envahi. 

^ Édit. de Dolet. Dans d'autres * Afin de protéger, conserver le 
résolus. Cest-à-dire telle est ma pays et le défendre dans cette né- 
résolution, cessité. 

' On sait qu'autrefois affaire ^ 11 est facile de reconnaître 

était du genre masculin. On en dans cette peinture naïve le bon 

trouve même de nombreux exem- Louis XIL 



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120 LIVRE I, CHAPITRE XXIX. 



CHAPITRE XXIX. 



La teneur des leiires «oe Grandfonsier eserivolt 
à Gar^antoa. 



La ferveur de tes estudes requeroit que de long temps ne 
te revocasse * de cestuy philosophique repos, si la confiance de 
nos amis et anciens confédérés ^ n'eust de présent frustré la 
seureté de ma vieillesse. Mais, puis que telle est ceste fatale 
destinée que par iceux sois inquiété esquelz plus je me re- 
posois, force m'est te rappeller au subside ^ des gens et biens 
qui te sont par droit naturel af fiés*. Car, ainsi comme débiles 
sont les armes au dehors si le conseil n'est en la maison, 
aussi vaine est Testude, et le conseil inutile qul^ en temps 
oportun, par vertus n'est exécuté, et à son effect reduict. 

Ma délibération n'est de provoquer, ains d'apaiser; d'as- 
saillir, mais de défendre; de conquester, maiS de garder mes 
féaux subjects et terres héréditaires. Esquelles est hostilement 
entré Picrochole , sans cause ny occasion , et de jour en jour 
poursuit sa furieuse entreprise^ avec excès non tolerables à 
personnes libères *. 

Je me suis en devoir mis pour modérer sa cholere tyran- 
nique, luy offrant tout ce que je pensois luy pouvoir estrc en 
contentement : et par plusieurs fois ay envoyé amiablement 
devers luy, pour entendre en quoy^ par qui et comment il se 
sentoit ouUragé : mais de luy n'ay eu response que de volon- 



* Je «e l'enlevasse à ce repos." le mot latin suhsklîum francisé. 
' Alliés. * Sous ta foi , dont tu réponds. 

■** Au secours f à l'aide. C'est '" Libres, libérales. 



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GARGANTUA. 



it\ 



taire deffiancc^ et qu'en mes terres pretendoit seulement 
droit de bien séance. Dont j'ay cogne u que Dieu étemel Ta 
laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens , qui 
ne peut eslre que mescbant^ si par grâce divine n'est conti- 
nuellement guidé : et, pour le contenir en office et réduire à 
cognoissance, me Ta icy envoyé à molestes* enseignes. 

Pourtant, mon filz bien aimé 2, le plus tost que faire pour- 
ras, ces lettres v^ues, retourne à diligence secourir, non tant 
moy ( ce que toutesfois4>ar pitié naturellement tu doibs ] que 
les tiens, lesquelz par raison tu peux sauver et garder. L'ex- 
ploit sera fait à moindre eCfusion de sang qu'il sera possible. 
Et, si possible est, par engins ^ plus expediens, cautdes^, et 
ruses de guerre, nous sauverons toutes les âmes, et les en- 
Yoyerons joyeux à leurs domiciles. 

Très cber filz, la paix de Cbrist nostre rédempteur soit avec 
toy. Salue Ponocrates, Gymnaste, et Ëudemon, de par moy ^. 
Du vingtiesme de septembre. 

Ton père, 

GRANDGOUiîIER. 



' Fâcheuses (du latin moie»ius). 

^ On lit orné dans Tédit ant. à 
1535. 

' Stratagèmeii {ingemum , basse 
latinité). 

* Précautions allant jusqu'à la 
fioesse. On se servait aussi du 
verbe cauieler; nous n*avons. con- 
servé que l'adjectif cauteleux. 

^ On trouve dans Rabelais plus 
d'nn passage qui montre ce qu'il 
aurait pu faire dans l'éloquence sé- 
rieuse. Mais aucun n'est pins re- 
marquable que cette lettre si siin- 
pie et si belle. 11 y a là un ton 



royal et paternel, une grandeur 
chrétienne, une onctiun religieuse 
qui ne rappellent pas seulement 
Louis Xiîf dont on a voulu voir 
quelques traits dans Graadgonsier, 
mais qui font remonter la pensée 
jusqu'à Louis IX. On hésite à le 
dire , et pourtant le rappi'ochement 
se fait de lui-même dans notre es- 
prit. Cette lettre de Grandgousier 
à Gargautua, jetée au milieu de 
tant d'imaginations bizarres et gro- 
tesques, est digne d'être mise à côté 
des exhortations que le saint roi 
mourant adressait à son fils. 



11 



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122 LIVRE 1, CHAPITRE XXX. 

CHAPITRE XXX. 

Gomnieiit Clrlcli Gallet hit enToyé devers Pieroeliole. 



Les lettres dictées et signées, Grandgousier ordonna que 
Ulrich Gallet, tnaistre de ses requestes, homme sage et dis- 
cret, duquel en divers et contentieux affaires il avoit es- 
prouvé la vertu et bon advis, allast devers Picrochole, pour 
luy remonstrer ce que par eux avoit esté décrété. En celle 
heure partit le bon homme Gallet, et, passé le gué, demanda 
au meusnier de Testât de Picrochole : lequel luy fit response 
que ses gens ne luy avoient laissé ny coq, ny geline*, et qu'ilz 
s'estoient enserrés * en la Roche Clerraaud'; et qu'il ne luy 
conseilloit point de procéder oultre, de peur du guet : car leur 
fureur estoit énorme. Ce que facilement il creut, et pour celle 
nuyt hébergea avec le meusnier. 

Au lendemain matin, se transporta avec la trompette à la 
porte du chasteau , et requist es gardes <qu'ilz le fissent par- 
ler au roy, pour son profit. 

Les paroles annoncées au roy, ne consentit aucunement 
qu'on luy ouvrist la porte; mais se transporta sus le boull&- 
vard, et dist à Tambassadeur : Qui a il de nouveau? que 
voulez vous diref Adonc l'ambassadeur proposa* comme s'en- 
suit : 



' Ni coq, ni'poale. — Exprès- ' Château fort, à cinq kilo- 

sion proverbiale : ne lui avaient mètres de Chinon. 
rien laissé. * S^esprima ainsi , tînt le- pro- 

' Enfermés. pos suivant. 



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GAIitGANTUA. m 



CHAPITRE XXXI. 

La haranriie faite par Gallet à MerocHole. 



Plus juste cause de douleur naistré ne peut entre les hu- 
mains que si, du lieu dont par droiture esperoient grâce et 
benevolence % ilz reçoivent ^ ennuy et dommage. Et non sans 
cause (combien que sans raison) plusieurs venus en tel acci- 
dent, ont ceste indignité moins estimé tolerahle que leur vie 
propre : et, en cas que pai: force ny autre engin ne l'ont peu 
corriger, se sont eux mesmes privés de ceste lumière. 

Donc merveille n'est si le roy Grandgousier mon mais- 
tre est, à ta furieuse et hostile venue, saisy de grand des- 
plaisir, et perturbé en son entendement. Merveille seroit si ne 
Tavoient esmeu les excès incomparables qui , en ses terres et 
subjeets, ont esté par toy et tes gens commis : es quelz n'a esté 
obmis exemple aucun ' d'inhumanité. Ce que luy est tant grief 
de soy, par la cordiale affection de laquelle tousjours a chery 
ses subjeets, que à mortel homme plus estre ne sçauroit. Tou- 
tesfois, sus l'estimation humaine, plus grief luy est, en tant 
que par toy et les tiens ont esté ces griefs et tors faits. Qui, 
de toute mémoire et ancienneté, aviez toy et tes pères une 
amitié avec luy et tous ses ancestres conceue; laquelle, jus- 
quesà présent, comme sacrée, ensemble aviez inviolablement 
maintenue, gardée et entretenue : si bien que, non luy seu- 



* Pour Henveillance f qui ne éàii. àG\b^S,repcevent,recoipventi 
s'est dit que plus tard. reçoyveni dans d'autres. 

' Édit. de ihS3 : rècepvefii y 3^M/ca:cmp/c,édit.ant. à(535. 



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124 



UVRK I, iJIAPlTRE XXXI. 



lement ny les siens^ mais les nations barbares^ Poictevins , 
Bretons, Manseaux^ et ceux qui habitent oultre les isles de 
Canarre et Isabella *^ ont estimé aussi facile demoUir ^ le firma- 
ment^ et les abysmes ériger au dessus des nues^ que desempa- 
rer Yostre alliance ; et tant l'ont redoubtée en leurs entreprises 
qu'ilz n'ont jamais osé proyoquer^ irriter^ ny endommager 
l'un par crainte de l'autre. 

Plus y a. Geste sacrée amitié tant a emply ce ciel, que peu 
de gens sont aujourd'huy habitans par tout le continent et 
isles de l'Océan^ qui n'ayent ambitieusement aspiré estre re- 
ceus en icelle^ à pactes par vous mesmes conditionnés '; au- 
tant estimans Tostre confédération que leurs propres terres et 
dommaines. En sorte que, de toute mémoire^ n'a esté prince 
ny ligue tant efferée * ou superbe qui ait osé courir sus, je ne 
dis point vos terres, mais celles de vos confédérés. Et si, par 
conseil précipité, ont encontre eux attempté quelque cas de 
nouvelleté^^ le* nom et tiltre de vostre alliance entendu, ont 
soudain désisté de leurs entreprises. Quelle furie donc t'es- 
meut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié concul- 



' Les fies Canaries , dont il est 
parlé sons le même nom dans la 
navigation de Panurge, et la \ille 
d'Isabella, dont G. Colomb jeta 
les fondements , en 1493 , eu Amé- 
rique. 

' Faut-il écrire demoUir en un 
seul mot, ou de mollir en deux ? — Le 
Duchat a préféré la dernière leçon. 
— Johanneau Tadopte pour trois 
raisons : 

l"" C'est, dit-il, la leçon des 
anciennes éditions ; 

2** Mollir est plus énergique; 
! 3° Quand Rabelais veut expri- 
mer le sens d'abattre , il écrit de- 
moller , non demollir. 

Or, la première assertion est 
fausse. — L'édit. ant. à i 535, cel- 
lesde 1535,de Dolet et de F. Juste, 
ont demoUir, 



Johanneau estime que remuer 
(nous lui laissons du reste la res- 
ponsabilité de cette traduction de 
moUri) est plus énergique quV 
battre : sans aucun doute il sera 
seul de son avis. Mais Ténergie n*8 
que taire ici. 

Abattre forme évidemment avec 
ériger une image plus régulière que 
remu&r. 

En outre , de tnolUr en deux mots 
aurait nécessité de desemparer. 

Enfin, Johanneau erre encore 
dans sa dernière assertion. Demol- 
1er et demollir se rencontrent aux 
mêmes passages , dans les diverses 
éditions contemporaines. 

^ Eu acceptant les traités faits 
par vous. 

* Cruelle (du latin ejferatus)^ 

^ Tenté quelque usurpation. 



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GARGANTUA. 125 

quée* , tout dïoit trespassé ^, envahir hostilement ses terres^ 
sans en rien avoir esté par luy ny les siens endommagé, ir- 
rité > ny provoqué? Où est foy ? où est loy? où est raison? où 
est humanité? où est crainte de Dien? Guides tu ces oultrages 
estre recelés es esprits etemelz^ et au Dieu souverain, qui est 
juste reiributeur de nos entreprises? Si le cuides^ tu te trom* 
pes; car toutes choses viendront à son jugement. Sont ce fa- 
tales destinées, ou influences des astres, qui voulent^ mettre fin 
à tes aises et repos ? Ainsi ont toutes choses leur fin et pé- 
riode. Et, quand elles sont venues à leur point superlatif^, elles 
sont en bas ruinées : car elles ne peuvent long temps en tel 
estât demeurer. G'est la lin de ceux qui leurs fortunes et pros* 
pérîtes ne peuvent par raison et tempérance modérer. 

Mais^ si ainsi estoit pheé^, et deust ores ton heur* et repos 
prendre fin, falloit il que ce fust en incommodant à mon roy, 
celuy par lequel tu estois estably ? Si ta maison devoit rui- 
ner, falloit il qu'en sa ruine elle tombast sus les atres de 
celuy qui l'avoit aornée? La chose est tant hors les metes^ de 
raison, tant abhorrente de sens commun, que à peine peut 
elle estre par humain entendement conceue : et jusques à ce 
demeurera non croyable entre les estrangers ^ que retfect as- 
seuré et tesmoigné leur donne à entendre que rien n'est ny 
saint ny sacré à ceux qui se sont émancipés de Dieu et rai- 
son , pour suivre leurs affections perverses. 

Si quelque tort eust esté par nous fait en tes subjects et 
dommaines, si par nous eust esté porté faveur à tes mal 
voulus®, si entes affaires ne t'eussions secouru, si par nous 
ton nom et honneur eust esté blessé, ou, pour mieulx dire, si 
l'esprit calomniateur, tentant à mal te tirer, eust, par fallaces 



* Foulée aux pieds ( du latin ' Les bornes (du latin meta), 
concttlcalus). ■* Édit. de 1 54 2, F. Ja^te, et s. l. 

* Outre-'passé. — Ei tant demeurera non crea^ 

* Veulent. 6le entre les estrangiers.,. jusqu'à 

* Édit. deDolet. — Suppelatif, ce que, édit. ant. à 1335, édit. de 
édit. ant. à 1535 et édit. de 1535. 1535, et de Dolet. 

^ Etabli par le destin. ^ A ceux qui ont encouru ta 

* Bonheur. disgrâce, ton mal vouloir. 

11. 



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126 



LIVRE I, CHAPITRE XXXI. 



espèces S et phantasmes ludificatoires, mis en ton entende- 
ment que envers toy eussions fait chose non digne de qosire 
ancienne amitié , tu deyois premier^ enquérir de la vérité^ 
puis nous en admonester. Et nous eussions tant à ton gré sa- 
tisfait, que eusses eu occasion de toy contenter. Mais, ô Dieu 
éternel ! quelle est ton entreiM'ise? Voudrois tu, comme tyran 
perfide, piller ainsi, et dissiper ^ le royaume de mon maistre? 
L'as tu esprouvé tant ignaye^ et stupide qu'il ne voulust ; ou 
tatit destitué de gens, d'argent, de conseil, et d'art militaire ^ 
qu'il ne peust résister à tes iniques aseaultst 

Dépars d'icy présentement, et demain pour tout le jour 
sois retiré en tes terres, sans par le chemin faire aucun tu- 
multe ny force ^. Et paye miUe besans d'or ^ pour les dommages 
que as fait en ses terres. La moitié baiU^as demain, l'au- 
tre moitié payeras es ides de may prochainement venant : 
nous délaissant ce pendant pour hostages les ducs de Tourne- 
moule, de Basdefesses, et de Menuail, ensemble le prince.de 
Gratelles, et le vicomte de Morpiaille ^. 



' En présentant les choses sons 
un faux jour et créant des fantô- 
ines trompeurs. 

^ l>'abord. 

3 Bouleverser, détruire. ( D/ssi- 
pare. Du Cange.) 

^ Lâche (lat. iguavus). 

* Ni violence. 

^ Le bezan {byzantins) était une 
monnaie d'or frappée à Byzance 
du temps des empereurs chrétiens , 
qui a eu cours en France sous la 
troisième race. Aussi nos auteurs, 
«t entre autres le Roman de la 



Rose, en parlent dans maint endroit 
comme d*une monnaie courante. 

^ Rabelais a pen dé pages où 
Ton ne reconnaisse le penseur pro- 
fond. Mais, quand il se fait un de- 
voir d'être grave, vous diriez que 
Tesprit gaulois s'efface, que l'ori- 
ginal ilé de la forme lui fait défaut 
II revêt la toge de Cicéron. Le tour, 
la construction , Vexprf ssion même, 
tout est latin. 

Notre remarque s'applique aussi 
bien à l'admirable lettre de Grand- 
gousier qu'à cette harangue. 



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GARGANTUA. 



}27 



CHAPITRE XXXII. 



enui4i««flter» ponr «cHeter paix» 0t renAre 
le» fouaces. 



A tant se teut le bon homme Gallet : mais Picrochole à tous 
ses propos, ne respood autre cbose^ sinon : Venez les quérir, 
venez les quérir. Ilz ont belle couille et raolIe^ Hz vous brajp- 
ront de la fouace. Adonc retourne vers Grandgousier, lequel 
trouva à genoux, teste nue , encline en un petit coing de son 
cabinetj, priant Dieu qu'il voulsist^ amollir la cholere de Picro- 
chole , et le mettre au point de raison , sans y procéder par 
force. Quand vit le bon homme de retour, il luy demanda ; 
Ha, mon amy, mon amy, quelles nouvelles m'apportez vous? 

Il n'y a, dist Gallet, ordre ' : cest homme est du tout * hors 



» L'éditant, à 1535, celles de 
1535, de Dolet, de F. Juste, de 
1542, 8. 1., ont toutes molie, — Le 
Dachat écrit moule à Tantique , dit- 
il ; ce qui est une erreur. Dans des 
inveniaines du xii^ au jlixi^ siècle, 
nous avons constamment trouvé mo/- 
/«.Dans nos patois, tradition vivante 
as la vieille langue , on prononce en- 
core ainsi. 

CouiHe autrefois se prenait dans 
le sens de mortier ; le molie était 
le pilon , rinstroment qui servait à 
^toldre. 

Rabelais, suivant sa constante 
babitnde , joue sur les sens divers 
de eomUe et de molle. 



Quant aux expressions qui sui* 
vent, ili vous brayeront de la 
fouace y elles ont évidemment un 
sens ordurier. 

La fouace , dont Le Duchat va 
chercher bien loin Texplication , est 
tout bonnement un gâteau du Poi- 
tou et de la Tou raine. On n'a rien 
à broker pour fabriquer la fouace. 
La broyer, c'est donc, comme aurait 
pu dire Rabelais, eti faire du bran. 

' Qu'il voulût. On trouve vouzist^ 
voulzisty l'oulujt), 

* Cela va mal. Absque ordine , 
dans Du Cange , est rendu par in- 
condite^ sine justitia^ sine veritate. 

* Complètement. 



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128 LIVRE 1, CHAPITRE XXXII. 

du sens et délaissé de Dieu. Voire mais, dist Grandgousîer^ mon 
amy, quelle cause prétend il de cest excès? Il ne m'a, dist 
Gallet, cause queconques exposé, sinon qu'il m'a dit en cho- 
1ère quelques motz de fouaces. Je ne sçay si Ton n'auroit point 
fait oui trage * à sesfouaciers. Je le Yeulx,dit Grandgousier, bien 
entendre devant qu'autre chose délibérer sur ce que seroit 
de faire. Alors manda savoir de cest affaire; et trouva pour 
vray qu'on avoit pris par force quelques fouaces de ses 
gens, et que Marquet avoit receu un coup de tribard sus la 
teste; toutesfois, que le tout avoit esté bien payé, et que le 
dit Marquet avoit premier blessé Forçier de son fouet par les 
jambes. Et sembla à tout son conseil qu'en toute force* il se 
devoit défendre. 

Ce non obstant, dit Grandgousier, puisqu'il n'est ques- 
tion que de quelques fouaces, j'essayeray le contenter: car 
il me desplaist par trop de lever guerre. Adonc s'enquesta 
combien on avoit pris de fouaces, et, entendant quatre ou 
cinq douzaines, commanda qu'on en fîst cinq charretées en 
icelle nuyt; et que l'une fust de fouaces faites à beau beurre, 
beaux moyeux d'œufz', beau saffran, et belles espices, poiir 
estre distribuées à Marquet; et que, pour ses interestz, il luy 
donnoit sept cens mille et trois philippus* pour payer les 
barbiers qui l'auroient pensé : et d'abondant luy donnoit la 
mestairie de la Pomardiere , à perpétuité franche pour luy et 
les siens. 

Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gallet. Lequel, 
par le chemin, fit cueillir près de la saulsaye ^ force grands ra- 
meaux de cannes et rouzeaux , et en fit armer autour leurs 
charrettes, et chascun des chartiers. Luy mesmes en tint un en 



* Daus^rage (édit. ant. à 1535) ; lippe, probablement sous Philippe 
d'oustrage (édit. de 1535). le Sel. 

2 Par tous les moyens. * Saullaye ou saulsaye , c'est 

^ Le rond qui se trouve au milieu proprement un lieu planté de sau- 

de Tœuf , comme dans une roue de les, et par extension d'arbres qael- 

Toiture. — C'est le jaune. conques. Dans une ancienne tra- 

* Pièce d'or frappée sous quel- duction de Monte-Mayor , arboledo 
qu'un de nos rois , du nom de Phi- est rendu par saussaye. 



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GAKGANTtA. 129 

ga main; par ce voulant donner à cognoistre qu'ilz ne de^ 
mandoient que la paix^ et qu*ilz venoient pour Tacheter. 

Ëilx^ Tenus à la porte , requirent parler à Picrochole de 
par Grandgousier. Picroch^e ne voulut onques les laisser en- 
trer^ ny aller à eux parler; et leur manda qu'il estoit empes- 
ché , mais qu'ilz dissent ce qu'ilz voudroient au capitaine 
Touquedillon 9 lequel affustoit quelque pièce sus les murailles. 
Adonc luy dist le bon homme : Seigneur, pour vous rescinder 
tout ance de débat S et oster toute excuse que ne retournez en 
nostre première alliance^ nous vous rendons présentement les 
fouaces dont est la controverse. Cinq douzaines en prindrent 
nos gens : elles furent très bien payées : nous aimons tant la 
paix^ que nous en rendons cinq charrettées : desquelles ceste 
icy sera pour Marquet, qui plus se plainct. Davantage, pour 
le contenter entièrement, voyla sept cens mille et trois phi- 
lippus que je luy livre ; et, pour Tinterest qu'il pourroit 
prétendre, je luy cède la mestahie de la Pomardiere, à per- 
pétuité, pour luy et les siens, possedable en franc alloy : 
voyez ci le con tract de la transaction. Et pour Dieu vivons 
dorénavant en paix, A vous retirez en vos terres joyeuse- 
ment : cedans ceste place icy, en laquelle n'avez droit quel- 
Conques^ comme bien le confessez. Et amis comme par avant. 

Touquedillon raconta le tout à Picrochole , et de plus en 
plus envenima son courage , lui disant : Ces rustres ont belle 
peur : par Dieu, Grandgousier se conchie, le pauvre beuveur; 
ce n'est pas son cas ^ d'aller en guerre, mais ouy bien vuider 
les flaccons. Je suis d'opinion que retenons' ces fouaces et Tar- 



' Édit. aul. à 1535. — C'est sans ' Ce n^est pas son ca9 d'aller. 

nul doute la bonne leçon. Toute (Édit. ant. à 1535.) 

ance, c'est-à-dire tout prétexte de Son naïf, (Édit. de 1535.) 

débat, latinisme: Ansam dare, iSow ar^ (Edit., Dolet, F. Juste, 

donner prise. L'éd. de 1535 porte: et 1542 , s. I.) 

Pour vous rescinder tout ance de^ ^ (Edit. ant. à 1535, de 1535 , 

èat. de F. Juste, de 1542, s. 1.) Dolel, 

On Ht dans Tédit. de Dolet, pour qui pratiquait la règle du subjonc- 

recile»' tout ce débat; dans d'autres, tif , écrit retenions , comme au pro- 

pour vous retirer de tout ce débat, logae il a écrit trouviez^ ^ 



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J30 . LIVRE I, CHAPITRE XXXH. 

gent^ et au reste nous hastons de remparer ici et poursuivre < 
nostre fortune. Mais pensent iiz bien avoir affaire à une duppe, 
de vous paistre de ces fouaces? Voyla que c'est, le bon traicte- 
ment et la grande familiarité que leur avez par cy devant te- 
nue vous ont rendu envers eux eontemptible^. Oignez villain, 
il vous poindra. Peignez viïlain , il vous oindra. 

Ça, ça, ça, dist Picrochole, saint Jacques ilz en auront: 
faites ainsi qu'avez dit ^. D'une chose, dist Touquedillon, 
vous veuk je advertir. Nous sommes iey assez mal avitaiUés, 
et pourveus maigrement des bamois de gueule K Si Grand- 
g^usier nous mettoit siège , des à présent m'en irois faire ar- 
racher les dents toutes, seulement que trois me restassent; 
autant à vos gens comme à moy ; avec icelles nous n'avange- 
rons ^ que trop à manger nos munitions. Nous, dist Picro- 
chole , n'aurons que trop mangeailles. Sommes nous iey pour 
manger ou pour batailler? Pour batailler, vrayement, dist 
Touquedillon ; mais de la panse vient la danse ^, 

Et où faim règne , force exule ^ 

Tant jaser, dist Picrochole. Saisissez ce qu'ilz ont amené. 

A donc prindrent argent^ et fouaces, et bœufz, et char- 
rettes, et les renvoyèrent sans mot dire, sinon que plus n'a- 
prochassent de si près, pour la cause qu'on leur diroit de- 
main. Ainsi sans rien faire retournèrent devers Grandgousier, 
et luy contèrent le tout : adjoustans qu'il n'estoit aucun espoir 
de les tirer à paix, sinon à vive et forte guerre '. 



* Ici pour suivre (édit. ant. à auront fait ainsi qu avez dit. (F. 

1535). — Cette leçon exprime une Juste, et 1 542 , s. I.) 

nuance différente, et peut bien être ^ Ce qui sert à garnir la gueule, 

la vraie. ' Nous n'avancerons. 

. ^ Méprisable ( du lat. contem- e Car de la panse Tient la danse, 

nere. {vuion,) 

\ (Éd. ant. à 1 535 et de 1535.) ' S'en va , ex^lat, 

Hz en auront et sera fait ainsi • Dtfles amènera la paix, sinon 

quavez dit. (Édit. Dolet.) Hz en au moyen d'une vive et forte guerre. 



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GARGANTUA. • 131 



CHAPITRE XXXIII. 

GoBUMcnt certain roaTcmcars «c PlervcMiCy par easMll 
précipité, le aftlrcnt «a dernier péril. 



Les fouaces destroussées ^ comparurent devant Picrochole 
les dues de Menuail^ comte Spadassin^ et capitaine Merdaille^ 
et luy dirent : Sire^ aujourd'huy nous vous rendons le plus 
heureux 9 plus chevaleureux prince qui onques fust depuis la 
mort d'Alexandre Macedo. Couvrez, couvrez vous, dist Picro- 
chole. Grand mercy, dirent ilz, Sire; nous sommes à nostre 
devoir. Le moyen est tel. Vous laisserez icy quelque capi- 
taine en garnison, avec petite bande de gens, pour garder la 
place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que 
par les remparsfaitsàvostre invention.Yostre année partirez * 
en deux , comme trop mieulx l'entendez. L'une partie ira ruer 
sus ce Grandgousier et ses gens. Par icelle sera de prime 
abordée facilement desconût. Là recouvrerez argent à tas. 
car le vilain en a du content. Vilain , disons nous, parce 
qu'un noble prince n'a jamais un sou 3. Thesaurizer est fait 
de vilain. 

L'autre partie ce pendant tirera vers Onys, Sanctonge, An- 
gomois, et Gascoigne : ensemble Perigot, Medoc, et Ëla- 
nes*. Sans resistence prendront villes, chasteaux, et for- 



' Édit. ant. à 1535. Cyre, édit. l'avarice ao premier, et la phrase ; 

de 1535, de Dolet, etc. Un noble prince n'a jamais un sou, 

3 Partagerez. semble être une plaisante flatterie 

' Ce passage est du nombre de à l'adresse de- François l**". Sa 

ceuT où il est difficile de ne pas Toir générosité et le désordre de ses 

une double allusion à Louis XII et iiuances sont deux faits également 

à François l**^. On sait qu'on re- notoires. . 

prochait, peut-être avec raison, ^ Le Péiigord ^ les Land«i. 



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1 32 LIVRE. I , CHAPITRE XXXIII. 

terèsses. A Rayonne, à saint Jean de Luc, et Fontarabie, 
saisirez toutes les naufz^ et, costoyant vers Galice et Por- 
tugal, pillerez tous les lieux maritimes, jusques à Ulisbone*, 
où aurez renfort de tout équipage requis à un. conquerent. 
Par le corbieu Espagne se rendra, car ce ne sont que ma- 
dourrés*. Vous passerez par Testroict de Sibyle, et là érigerez 
deux colomnes plus magnifiques que celles d'Hercules, à per- 
pétuelle mémoire de vostre nom. Et sera nommé cestuy des- 
troict la mer Picrocholine. 

Passée la mer Picrocholine, voicy Rarberousse qui se rend 
Yostre esclave. Je, dist Picrochole, le prendray à mercy. Voire, 
dirent ilz, pourveu qu'il se £ace baptiser. Et oppugnerez les 
royaumes de Tunis, d'Hippes, Argicre, Rone, Corone, har- 
diment toute Rarbarie. Passant oultre , retiendrez en vostre 
main Maiorque, Minorque, Sardaine, Corsicque, et autres 
isles de la mer Ligusticque et Raleare. Costoyant à gauche , 
dominerez toute la Gaule Narbonique, Provence, et AUo- 
broges, Gènes, Florence, Luques, et à Dieu seas^ Rome. Le 
pauvre monsieur du pape meurt desja de peur. Par ma foy, 
dist Picrochole , je ne luy baiseray ja sa pantoufle. 

Prise Italie, voyla Naples, Calabre, Apoulle, et Sicile tou- 
tes à sac, et Malthe avec. Je voudrois bien que les plaisans 
chevaliers jadis Rhodiens vous résistassent, pour voir de leur 
urine. JHrois (dist Picrochole) voluntiers à Lorette. Rien, 
rien, dirent ilz; ce sera au retour. De là prendrons Candie, 
Cypre, Rhodes, et les isles Cyclades, et donnerons sus la 
Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu gard Hieru- 
salem î car le Soudan n'est pas comparable à vostre puissance. 
Je, dist il, feray donc bastir le temple de Salomon? Non, 
dirent ilz, encores : attendez un peu. Ne soyez jamais tant 
soudain à vos entreprises. 

Savez vous que disoit Octavian Auguste? Festina lente. 



' Navires. c. 1 *>.) par Rabelais. Maîe dolatus^ 

* La ville d'Ulysse, Lisbonne, mal poli? {A dully Cotgrave.) 
^ Ce mot paraît être le m6me cfue ^ Salut à Kome, vous saluez 

m.itidmtlcy employé plus loin (1. IFÏ, Rome. ÇidissiaSy pat. limoasin.) 



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GARGANTUA. i33 

Il vous convient premièrement avoir TAsie miaor^ Carie, 
Lycie, Pamphile, Cilicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune, 
Charazie^ Satalie, Samagarie, Castamena^ Luga, Savasta^ 
jusques à Euphrates. Verrons nous, dist Picrochole, Babylone, 
et le mont Sinay? Il n'est, dirent ilz, ja besoing pour ccste 
heure? N'est ce pas assez tracassé de avoir transfreté la mer 
Hircane, chevauché les deux Armenies, et les trois Arabies? 

Par ma foy, dist il, nous sommes affollés. Ha, pauvres gens! 
Quoy? dirent ilz. Que boirons nous par ces déserts? Car Julian 
Auguste et tout son ost y moururent de soif, comme Ton 
dit. Nous^ dirent ilz, avons ja donné ordre à tout. Par la mer 
Siriace^ vous avez neuf mille quatorze grandes naufz , char- 
gées des meilleurs vins du monde; elles arrivèrent à Japhes. 
Là se sont trouvés vingt et deux cens mille chameaux, et seize 
cens elephans, lesquelz avez pris à une chasse environ Si- 
geilmes> lorsque entrastes en Libye, et d'abondant eustes toute 
la caravanne de Lamecha. Ne vous fournirent ilz de vin à 
sufOsance? Voire, mais, dist il, nous ne beusmes point frais. 
Par la vertu, dirent ilz, non pas d'un petit poisson, un 
preux, un conquerent, un prétendant et aspirant à l'em- 
pire univers ne peut tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué 
qu'estes venu vous et vos gens, saufz et entiers, jusques au 
fleuve du Tigre. 

Mais, dist il^ que fait ce pendant la part de nostre armée 
qui desconfit ce villain humcux Grandgousier? Iks ne cfaom- 
ment pas^ dirent ilz; nous les rencontrerons tantost. Hz vous 
ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Bra- 
bant, Artoys, Hollande, Selande : ilz ont passé le Rhein par 
sus le ventre des Suisses* et Lansquenets, et part d'entre eux 
ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champaigne, Sa- 
voye jusques à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons 
retoumans des conquestes navales de la mer Méditerranée. 
Et se sont reassemblés en Bohême , après avoir mis à sac 
Soucve, Wuitemberg, Bavieres, Austriche, Moravie, et Sti- 



' On lit Sucves dans PéiUt. anl. à l^'iô. 

12 



^ 



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« 



134 LIVRE 1, CHAPITRE XXXIII. 

rie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubek, Nor- 
werge, Sweden, Rich, Dace, Gotthie^Engroneland, lesEs- 
trelins, jusques à la mer Glaciale. Ce fait, conquesterent les 
isles Orchades, et subjuguèrent Escosse, Angleterre, et Ir- 
lande. De là, navigans par la mer sabuleuse et par les 
Sarmates; ont vaincu et dompté Prussie, Polonie, Lithuanie, 
Russie, Valachie, la Transsilvane, Hongrie, Bulgarie, Tur- 
quie, et sont à Constantinoble. Allons nous, distPicrochole, 
rendre à eux le plus tost, car je veulx estre aussi empereur 
de Trebizonde. 

Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes? 
Que diable, dirent ilz, ferons nous donc? Et donnerez leurs 
biens et terres à ceux qui vous auront servy honnestement. La 
raison, dist il, le veult, c'est équité. Je vous donne la Carmai- 
gne, Surie, et toute Palestine. Ha, dirent ilz, sire, c'est 
du bien de vous, grand mercy.Dieu vous face bien tousjours 
prosp^^rer. 

Là présent estoit un vieux gentil homme, esprouvé en divers 
bazars, et vray routier de guerre, nommé Echephron ; lequel 
oyant ces propos, dist : J'ay grand peur que toute ceste en- 
treprise sera semblable à la farce du pot au laict ; duquel 
un cordouanier se faisoit riche par resverie ; puis le pot cassé , 
n'eut de quoy disner. Que prétendez vous par ces belles con- 
questes? Quelle sera la fin de tant de travaux et traverses? 
Ce sera, dist Picrochole, que nous, retournés, reposerons à 
nos aises : dont, dist Echephron , et si par cas jamais n'en re- 
tournez? Car le voyage est long et périlleux. N'est ce mieulx 
que des maintenant nous reposons, sans nous mettre en ces 
hazars? 0! dist Spadassin, par Dieu vôicy un bon resveux; 
mais allons nous cacher au coing de la cheminée : et là pas- 
sons avec les dames nostre vie et nostre temps à enfiler des 
perles, ou à filer comme Sardanapalus. Qui ne s'adventure, n'a 
cheval ny mule, ce dit Salomon. Qui trop, dist Echephron , 
s'adventure, perd cheval et mule, respondit Malcon. 

Baste , dist Picrochole, passons oultre. Je ne crains que ces 
diables de légions de Grandgousier : ce pendant que nous 
sommes en Mésopotamie, s'ilz nous donnoient sus la queue, 



vGooQle 



igl, 



GARGANTUA. 



135 



quel remède? Très bon^distMerdaille, une belle petite com- 
mission^ laquelle vous envoîrez aux Moscovites, vous mettra 
en camp pour un moment quatre cens cinquante mille com- 
battans d'eslite. si vous m'y faites vostre lieutenant, je 
renie la cbair *, la mort et le sang , je tuerois un pigne 
pour un mercier 2! Je mors, je rue, je frappe, j'attrape, je 
tue, je penie. Sus, sus, disiPicrocbole, qu'on despescbe tout, 
et qui m'aime si me suive. 



' Je renie la chair^ la mort et 
le sang. Ces mots, qui se trouvent 
dans l'édition antérieure à 1535, 
n'ont pas été reproduits depuis. — ' 
Bien que Rabelais les place dans 
nne boache de mécréant , il aura 
jo^é prudent de les effacer. 

^ Rabelais , suivant son habi- 



tude , fait ici une plaisante inver- 
sion ; il dit : tuer wï peigné pour un 
mercier^ au lieu de : tuer un mercier 
pour un peigne. — Cette locution 
proverbiale, qui se comprend sans 
qu'on l'explique, est usitée de nos 
jours dans leBerry. C'est ainsi qu'on 
dit: Il se ferait pendre pour un sou. 



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f' 



I3t> LIVRE 1, CHAPITRE XXXIV. 



CHAPITRE XXXIV. 

Connnent Gargantua laissa la vlll« de Paris pour secourir i 
pajs ; et coimnenl GymiiMte reneonlra les eimenila* 



En ceste mesme heure Gargantua, qiii estoil issu de Paris 
soudain les lettres de son père îeues, sus sa grande jument 
venant, avoit ja passé le pont de la Nonnain * : luy, Ponocra- 
tes. Gymnaste et Eudemon, lesquelz pour le suivre avoient 
pris chevaux de poste : le reste de son train venoit ajustes 
journées, amenant tous ses livres et instrument ^ philosophi- 
que. Luy, arrivé à Parillé, fut adverty, par le mestayer de 
Gouguet, comment Picrochole s'estoit remparé à la Roche 
Clermaud, et avoit envoyé le capitaine Tripet, avec grosse 
armée , assaillir le bois de Vede , et Vaugaudry : et qu'ilz 
avoient couru la poulie * jusques au pressouer Billard ; et que 
c'estoit chose estrange et difficile à croire des excès qu'ilz 
faisoient par le pays; tant qu'il luy fit peur, et ne savoit 
bien que dire ny que faire. 

Mais Ponocrates luy conseilla qu'ilz se transportassent 
vers le seigneur de la Vauguyon, qui de tous temps avoit esté 
leur amy et confédéré, et par luy seroient mieulx advisés de 
tous affaires: ce qu'ilz firent incontinent, et le trouvèrent en 



' A Chinon. Ce pont est détruit. . der. — Dolet écrit poulaille. Rar 

^ Attirail. Il faat se rappeler bêlais se sert ailleurs de ce dernier 

que la philosophie comprenait alors mot, qui est encore usité par les 

les sciences naturelles. — Instru- Bourguignons et les Poitevins dans 

mentum a aussi été employé dans le sens de volaille. On lit dans une 

le sens de livre. (Pu Cange.) chanson du temps : 

^ Courir la poule, c'est marau- Quand m'y souviens de la poulaille. 



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GAKGAINTIA. 137 

bonne délibération de leur secourir. Et fut d'opinion qu'il 
enverroit quelqu'un de ses gens pour descouvrir le pays, et 
savoir en quel estât estoient les ennemis, afin d'y procé- 
der par conseil pris selon la forme de l'heure présente. 
Gymnaste s'offrit d'y aller : mais il fut conclud que, pour le 
meilleur, il menast avec soy quelqu'un qui cogneust * les 
voyes et destorses*, et les rivières de là entour '. 

Adonc partirent luy etPrelinguand, escuyer de Vauguyon, 
et, sans effroy *, espierent de tous costés. Ce pendant Gar- 
gantua se refraichit, et' repeut quelque peu avec ses gens, 
et fit donner à sa jument un picotin d'avoine; c'estoient 
soixante et quatorze muiz, trois boisseaux. 

Gymnaste et son compagnon tant chevauchèrent qu'ilz 
renconti^rent les ennemis tous espars^ et mal en ordre, pil- 
lans et desrobans tout ce qu'ilz j[)ouYoient; et, de tant loing 
qu'ilz Tapperceurent, accoururent sus luy à la foulle pour le 
desbrousser. Adonc il leur cria : Messieurs, je suis pauvre dia- 
ble; je vous requiers qu'ayez de moy mercy. J'ay encores 
quelque escu ^, nous le boirons : car c'est aurum potabile^^ et 
ce cheval icy sera vendu pour payer ma bienvenue : eela fait, 
retenez moy des vostres, car jamais homme ne sceut mieuU 
prendre, larder, roustir etaprester, voire par Dieu demem-* 
brer, et gourmander^ pouUe que moy qui suis icy; et, pour 
mon prqficiat*, je boy à tous bons compagnons. Lors descou- 
vrit sa ferriere^, et, sans mettre le nez dedans, beuvoit assez 



* Cognoiêlroity édit. ant. à 1 535. dans le Médecin malgré lui, acte I, 

' Détours. scène 2. 

^ On lit de Venlour dans Tédit. Ici cet or est po/a^/«» parce quHl 

aut. à 1 535. servira à payei à boire. 

^ Sans l'aire c^'tf/99^t, sans don- ^ DéTorer. « Gourmatufer son 

ner l'alarme, sans bruit. bien, » (Nicot.) To glut, Cotgrave. 

^ Teslouy édit. ant à 1535. ' Ma bienvenue. — On appelait 

'^ Jeu de mots sur or po/o^/e. — profict'al, la bienvenue des cvé- 

L'or potable était une sorte de pa- ques. 
nacée dont la célébrité a survécu JoycuU en suis : proOcial. 

à Rabelais. Conferine sojei en lesUt. 

« Ufalloit que ce fût quelques (-^«'^ *' (tpâtret.) 

gcuiics (Tor pntable,^ a dit Moli<V« •• Flacon de voyage. 

12. 



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138 LIVRE 1, CHAPITRE XXXÏV. 

honnestement. Les maroufles le regardoient, ouvrans la 
gueule d'un grand pied, et tirans les langues comme lé- 
vriers, en attente de boire après : mais Tripet le capitaine 
sus ce point accourut voir que c'estoit. Adonc Gymnaste luy of- 
frit sa bouteille*, disant : Tenez, capitaine, beuvez en hardi- 
ment; j'en ay fait Tessay, c'est vin delà Faye Monjau^. Quoy ! dist 
Tripet, ce gaultier icy se gabele^ de nous. Qui es tu? Je suis, 
dist Gymnaste, pauvre diable. Ha, dist Tripet, puis que tu es 
pamTe diable, c'est raison que passes oultre, car tout pauvre 
diable passe par tout sans péage ny gabelle : mais ce n'est de 
coustume que pauvres diables soient si bien montés; pour- 
tant, monsieur le diable, descendez, quej'aye le roussin : 
et, si bien il ne me porte, vous, maistre diable, me porterez; 
car j'aime fort qu'un diable tel m'emporte.... 



^ Écltt. ant. à 1 aSr>. Dans les aa- Prœdium rustUmm , . appelle ces 

ires : A luy G.ymnaste offrit, vins y . autrefois r^ommés , vina 

^ Lafaye-MonjauU , dans les fraymongîana. 
Deuv-Sèvres. C. Etienne, dans son ^ Ce plaisant ici se moque. 



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GARGANTUA. 



130 



CHAPITRE XXXV. 



<ly«i«Ml« MiipplciBCiit tmi H eaplUlae Trlpet et 
noire* f «Bs û% Plerocbole. 



Ces mùiz entendus^ aucuns d'entre eux oommenoerent 
avoir frayeur, et se seignoient* de toutes mains, pensans que 
ce fust un jdiabk desguisé : et quelqu'un d'eux, nommé Bon 
Joan, capitaine des franctopins^, tira ses heures de sa bra- 
guette, et cria assez haut, *Ayi6c 6 ôsô; 3. Si tu es de Dieu, 
si parle : si tu es de l'autre , si t'en va. Et pas ne s'en alloit : 
ce que entendirent plusieurs de la bande , et departoient de 
h compagnie ; le tout notant et considérant Gymnaste. Poui^ 
tant fit semblant descendre de cheval, et, quand fut pen- 
dant du costé du montouer^ fit soupfdement le tour de 
restrivi^re ^, son espée bastarde au costé, et, par dessous 
passé , se lança en Tair, et se tint des deux pieds sus la selle , 
le cul tourné vers la teste du cheval. Puis dist : Mon cas va 
au rebours. Adonc, en tel point qu'il estoit, fit la gambade 



' Faisaient des signes de croix. 

2 Taupins ou taupiers était le 
sobriquet donné aux francs-archers 
cfcs villages. On sait que celte mi- 
lice irrégttUère, créée sous Clu^r- 
les Vil , abolie par Louis XII et 
rétablie en 1523, ne s^était jamais 
distinguée par son courage. Aussi 
Rabelais fait-il jouer ici au ca- 
pitaine Boujan le rôle d'un pol- 
tron. 

Le poète Villon ne fait pas un 
brave de sou franc archer. 

Il a été composé sur cette milice 
One cbanson fort curieuse. 



Nous nous contenterons d'eu 
citer un couplet : 

Un franc-tanpin son testament faisoit 
Honaettcment dedans le presbytère , 
Et 9Î laisria sa femme à son vicaire. 
Et lui bailla Ja cl«f de la maison. 
Dcriron, vignette suz vi^non. 

Ou bien : 

Le franc archer A ta gnerre s'en va ; 
Testameiita comme un cbrcslieH doit faire 
U a laissé sa femme à son Tïcaire , 
Et au cure les clefs de sa maison. 
Viragon, vignette sus vignon. 

^ Le Dieu saint. C'est ainsi que 
commence la prière grecque nom- 
mée Trisagion. 

* Le tour de Tétrier. 



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140 LIVHK J, CHAPITRE XXXV. 

sus un pied, et, tournant à senestre*, ne failloit onques de 
rencontrer sa propre assiette sans en rien varier. Dont dist 
Tripet: Ha, ne feray pas cestuy là pour ceste heure, et pour 
cause. Bren2, dlst Gymnaste, j'ai failly, je vais défaire 
cestuy sault. Lors , par grande force et agilité , fit, en tour- 
nant à dextre, ]a gambade , comme d'avant. Ce fait , mit le 
poulce de la dextre ^ sus Farsori de la selle, -et leva tout le corps 
en rair> se soustenant tout le corps sus le muscle et le nerf 
dudit poulce, et ainsi se tourna trois fois : à la quatriesme, 
se renversant tout le corps sans à rien toucher, se guinda^ 
entre les deux oreilles du cheval, soudant tout le corps en 
l'air sus le poulce de la senestre^ ; et, en cest estât, fit le 
tour du moulinet ; puis, frappant du plat de la main d«xtre 
sus le milieu de la selle, se donna tel branle qu'il s'assist sus 
la crope, comme font les daraoiselles. 

Ce fait, tout à Taise passa la jambe droite par sus la selle, 
et se mit en estât de chevaucheur, sus la croppe. Mais, dist 
il, roieulx vault que je me mette entre les arsons. Adonc^s'ap- 
puyant sus les poulces des deux mains à la crope devant 
soy, se renversa cul sus teste en Tair, et se trouva entre les 
arsons en bon maintien ; puis , d'un sobresault, se leva tout le 
corps en Tair, et ainsi se tint pieds joincts entre les arsons , 
et là tournoya plus de cent tours, les braâ esteadus en ctoIx, 
et crioit ce faisant à haute voix : J'enrage, diables, j'enrage, 
j'enrage, tenez moy, diables, tenez moy, tenez., • 

Tandis qu'ainsi voltigeoit, les maroufles, en grand esba- 
hissement, disoient l'un à l'autre : Par la merdé®, c'est un 
lutin, ou un diable ainsi déguisé. Jb hoste maligno libéra 
nos , Domine ; et s'en fuy oient à la route, regardans derrière 
soy, comme un chien qui emporte un plumail '. 



I Sus un pied tournant h senes' du Poitou et de la Touratne. Jeanne 

/re, e^ne/az7/i7, édit. ant. à'l53â. d*Arc se donnait à elle-même le 

-^ Bien y ©dit. au t. à 1535.' nom àefiUe Dé. 

^ De la main droite. "^ Un plumail ne signifie pas ici 

* Se tint roide. une volaille , comme le supposent 
^ De la main gauche. les commentateurs. Dans l'Ouest , 

* Par la m^re de Dieu. Juron c'est le nom du plumeau; CotgraTe 



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GARGANTUA. 



141 



Lors Gymnaste ^ voyant son advantagc, descend de cheval, 
desgaine son espée^ et à grands coups chargea sus les plus 
huppés^ et les ruoit^ à grands monceaux^ blessés^ navrés , 
et meurtris, sans que nul luy resistast, pensans que ce fust 
un diable affamé^ tant par les merveilleux voltigemens qu'il 
avoit fait^ que parles propos que luy avoit tenu Trîpet, en 
Tappellant pa.uvre diable. Sinon que Tripet, en trahison, luy 
voulut fendre la cervelle de son espéé lansquenette : mais U 
estoit bien armé , et de cestuy coup ne sentit que le charge- 
ment; et soudain se tournant, lança un estoc volant* audit 
Tripet, et, ce pendant qu'iceluy se couvroit en haut, luy 
tailla d'un coup l'estomac, le colon, et la moitié du foye; 
dont tomba par terre , et tombant rendit plus de quatre po- 
tées de soupes , et l'ame meslée parmy les soupes. 

Ce fait. Gymnaste se retire, considérant que les cas de 
hazart jamais ne fault poursuivre jusques à leur période : et 
qu'il convient à tous chevaliers reverentement traicter leur 
bonne fortune, sans la molester ny gehenner. Et, montant 
sus son cheval, luy donne des espérons , tirant droit son che- 
min vers la Vauguyon, et Prelinguand avec luy. 



traduit plumaïl par dutter offea- 
thers. Mais, pour comprendre U 
comparaison de Rabelais, il faut 
savoir que le plumeau consiste en 
nu aileron d*oie on de dinde. Au 
point de section il reste toujours 
quelques tendons, qui affriandent 
les chiens. Aussi ne se font-ils pas 
fanie de voler aux ménagères leur 
plumait; mais comme ils aiment 
peu à mordre dans la plumfe, ils 



saisissent le piumail par les ten* 
dons , ce qui les force à porter la 
iôte de côté. 

Nous devons ajouter que la locu- 
tion dont se sert Rabelais est encore 
parfaitement usitée dans la Cha- 
rente, et qu*on la comprend ainsi. 

' LeDuchat prétend que c^est un 
bâton que Ton lançait. Nous croyons 
qu'il s'agit plutôt d'un coup porté 
à la volée. 



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142 LIVRE 1, CHAPITRE XXXVl. 



CHAPITRE XXXVI. 

Gofiiiiifnt Garffantna démolit! le cliasceaa de Tede, 
et eomment Hz passèrent le gué. 



Venu que fut, raconta Testât auquel avoit trouvé les en- 
nemis, et du stratagème qu'il avoit fait, luy seul, contre 
toute leurcaterve^ ; affirmant ^ qu'ilz ri'estoient que m^raulx, 
pilleurs, et brigans, ignorans de toute discipline militaire, 
et que hardiment ilz se missent en voye , car il leur seroit 
très facile de les assomràer comme bestes. 

Adonc monta Gargantua sus sa grande jument , accom- 
paigné comme davant avons dit. Et^ trouvant en son chemin 
un haut et grand aine' (lequel communément on nommoit 
l'arbre de saint Martin, pource qu'ainsi estoit creu un 
bourdon que jadis saint Martin y planta), dist : Voicy ce 
qu'il me falloit. Cest arbre me servira de bourdon et de 
lance. Et Tarrachit facilement de terre , et en osta les ra- 
meaux , et le para * pour son plaisir. Ce pendant sa jument 
pissa , pour se lascher le ventre ; mais ce fut en telle abon- 
dance qu'elle en fit sept lieues de déluge ; et dériva tout le 
pissat au gué de Vede, et tant Tenfla devers le fil de l'eau, 
que toute ceste bande des ennemis furent en grand horreur 



* Bande (caterva, lat.). éditeurs suivants , choqués de ce 

a Éd. ant. à 1535; dans les au- non-sens, ont remplacé asne par 

très , afferment. ardre. 

' Un aune, en latin alnus. Nous * Lui ôta la peau. En Saintonge, 

rétablissons la vraie leçon, celle de en Nivernais, parer s'emploie dans 

redit, ant. à 1Ô35. Dans Tédit. de le sens de peler. (Parare, en b. lat. 

1535 on a mis asne pour aine; les Du Cange.) 



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GARGANTUA. 113 

noyés, excepté aucuns qui avoient pris le chemin vers les 
cousteaux, à gauche. 

Gargantua , venu à l'endroit du bois de Vede , fut advisé 
parEudemon que, dedans le chasteau , estoit quelque reste 
des ennemis; pour laquelle chose savoir Gargantua s'escria 
tant qu'il peut : Estes vous là, ou n'y estes pas? Si vous y 
estes, n*y soyez plus : si n'y estes, je n'ay que dire. Mais un 
ribaud canonnier, qui estoit au mâchicoulis, luy tira un coup 
de canon , et l'attainct par la temple dextre furieusement : 
toutesfois ne luy fit pour ce mal , en plus que s'il luy eust 
jette une prune. Qu'est cela? dist Gargantua , nous jettez vous 
icy des grainsjàg..raisia? La vendange vous coustera cher ; 
pensant de vray que le bouUet fust un grain de raisin. Ceux 
qui esloient dedans le chasteau, amusés à la pille *, entendans 
le bruit, coururent aux toiirs et forteresses , et luy tirèrent 
plus de neuf mille vingt et cinq coups de fauconneaux et ar- 
quebonses, visans tous à sa teste ; et si menu tiroient contre 
luy, qu'il s'escria : Ponocrates, mon amy, ces mousches icy 
m'aveuglent : baillez moy quelque rameau de ces sauUes 
pour les chasser : pensant , des plombées et pierres d'artille- 
rie, que fussent mousches bovines. Ponocrates l'advisa que 
n'estoient autres mousches que les coups d'artillerie que l'on 
tiroitdu chasteau. Alors chocqua de son grand arbre contre 
le chasteau , et à grands coups abatit et tours et forteresses , 
et ruina tout par terre : par ce moyen , furent tous rompuz 
et mis en pièces ceux qui estoient en iceluy. 

De la partans, arrivèrent au pont du moulin 2, et trou- 
veront tout le gué couvert de corps mors, en telle fouUe 
qu'ilz avaient engorgé le cours du moulin : et c'estoient 
ceux qui estoient péris au déluge urinai de la jument. Là 
furent en pensement comment ilz pourroient passer, veu 
Tempescbement de ces cadavres. Mais Gymnaste dist : Si les 
diables y ont passé, j'y passeray fort bien. Les diables , dist 
Eudemon , y ont passé pour en emporter les âmes damnées. 

* Jouant à la àalle, et non pi7- ' Au port du Molin^ édit. aiit. à 
îant^ comme l'entend Juhanueau. \ 535. 



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i44 LIVRE 1, CHAPITRE XXXVI. 

Saint Treignan , dist Ponôcrates, par doncques conséquence 
nécessaire, il y passera. Voire voire, dist Gymnaste, ou je do- 
moureray en chemin. Et, donnant des espérons à son cheval, 
passa franchement oultre, sans que jamais son cheval eust 
ifrayeur des corps mors. Car il Tavoit accoustumé, selon la 
doctrine de Elian , à ne craindre les armes ^ ny corps mors. 
Non en tuant les gens, comme Diomedes tuoit les Thraces, 
et Ulysses mettoit les corps de sc$ ennemis es pieds de ses che- 
vaux, ainsi que raconte Homère; mais en luy mettant un 
phantosme parmy son foin, et le faisant ordinairement passer 
sus iceluy quand il luy bailloit son avoine. Les trois autres 
le suivirent sans faillir, excepté Eudemon, duquel le cheval 
enfonça le pied droit jusques au genouil dedans la pance 
d'un gros et gras villain qui estoit là noyé à Tenvers, et ne 
le pouvoit tirer hors : ainsi demouroit empestré, jusques à ce 
que Gargantua, du bout de son baston, enfondra le reste 
des tripes du villain en l'eau, ce pendant que le cheval levoit 
le pied. Et (qui est chose merveilleuse en hippiatrie) fut ledit 
cheval guery d'un surot qu'il avoit en celuy pied, par l'a- 
touchement des boyaux de ce gros maroufle. 

* Les armes, (Édit. aut. à 1535 potut, e( Éiien ne lai prête pas non 

et édit. de 1635.) Nous rétablis^ plus ce que notre auteur lui fait 

sons la véritable leçon. — Toutes dire. 

les éditions postérieures à 1 535 ou t Voici ce que nous lisons dans le 

ûmes. A noire grande surprise, X" livre de V Iliade : 
nous lisons dans la traduction du « Ulysse traîne par les pieds les 

judicieux et savant Régis... JVeder « guerriers qui meurent sous le 

Seelen nock Leichnam zu fûrch- « fer de Diomède , et les range de 

ten. — Des chevaux ayant peur « côté y pour que les chevaux de 

des âmes... Élien ne parle pas le « Rhésus passent sans peine. » 
moins du monde d'une pareille sin- Rabelais, qui savait tràs-bien le 

gularitéf mais bien de mannequins grec, n'a point dû, comme le pi*é- 

armés, simulant des cadavres. (De tend Le Ducliat , mal saisir dans 

la nature des animaux, 1. XVI, Élien le sens du mot unayst, qu'un 

c. 25.) élève de 5* comprendrait sans peiiie ; 

Quant à Homère, il ne raconte mais sa mémoire l'aura mal servi. 



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GARGANTUA. 145 



CHAPITRE XXXVII. 

Commeiit Garvanina soy peignant Ail«olC lomtecr de ses 
chevenx les bonllets d'artillerie. 



Issus de la rive de Vede, peu de temps après abordèrent au 
chasteau de Grandgousier, qui les attendoit en grand désir. 
A sa venue *, ilz le festoyèrent à tour de bras; jamais on ne 
vit gens plus joyeux : car supplementum suppûmenti chro- 
nîcorum dit que Gargamelle y mourut de joye : je n'en scay 
rien de ma part; et bien peu me soucie ny d'elle ny d'autre*^. 
I^ Vérité fut que Gargantua , se refraichissant d'habillemens, 
et se testonnant* de son peigne (qui estoit grand de cent can- 
nes *, tout appointé de grandes dents d'elephans toutes entiè- 
res), faisoit tomber à cbascun coup plus de sept balles de 
bouUets qui luy estoient demourés entre ies cheveux à la 
démolition du bois de Vede. 

Ce que voyant Grândgousier son père, pensoit que fussent 
poux, et luy dit : Dea, mon bon filz, nous as tu apporté 
jusquesicy des esparviers de Montagu 5? Je n'entendois que là 
tu fisses résidence. Adonc Ponocrates respondit : Seigneur, 
ne pensez pas que je Tàye mis au coUiege de pouillerie qu'on 
nomme Montagu : mieulx l'eusse voulu mettre entre les guo- 



* Éd.ant. à 1535 et éd. de lô35. * De teptcanneg, éd. uni. h ïHâ. 
— Dans les antres, on a imprimé ^ « Ce sont poux que les capètes 
à tort : à leur venue, ilz se fes- portent sur leurs habits , comme 
toyereut. «sparviers sur le poing, » dit un 

' Dans Téd. ant. à 1535, on lit : ancien commentalenr. Les capc'cs 

ny d*eîle ny tVanlre fenime que ou écoliers du collège de Monlaigu 

soit. étaient pauvres, et ne brillaient pus 

* S'arrangeant leR cbeveult. Jjar la propreté. 

J. 15 



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146 LIVRE 1, CHAPITRE XXXVU. 

naux de Saint Innocent *, pour Tenorme cruaulté et villenie 
que j'y ay cogneu : car trop mieulx sont traictés les forcés ^ 
entre les Maures et Tartares, lès meurtriei*s en la tour* cri- 
minelle, voire certes les chiens en vostre maison, que ne 
sont ces malautrus au dit colliegé. Et, si j'estois roy de Pa- 
ris, le diable m'emport si je ne niettois le feu dedans, et faisois 
brusler et principal et regens , qui endurent ceste inhuma- 
nité devant leurs yeulx estre exercée. Lors , levant un de ces 
boullets , dist : Ce sont coups de canons que naguieres a 
receu vostre filz Gargantua , passant devant le bois de Vede , 
par la trahison de vos ennemis. 

Mais ilz en eurent telle récompense qu'ilz sont tous péris 
en la ruine du chasteau ; comme les PhÛistins par l'engin de 
Sanson, et ceux que opprima^ la tour de Siloé; desquelz est 
escrit, Luc, 13. Iceux je suis d'advis que nous poursuivons, 
ce pendant que l'heur est pour nous : car l'occasion a tous ses 
cheveux au front : quand elle est oultre passée , vous ne la 
pouvez plus revocquer; elle est chauve par le derrière de la 
teste, et jamais plus ne retourne. Vrayement, dist Grandgou- 
sier, ce ne sera pas à ceste heure, car je veulx vous festoyer 
pour ce soir, et soyez les très bien venus. 

Ce dit , on appresta le souper, et de surcroist furent roustifi 
seize bceufz^ trois génisses , trente et deux veaux, soixante et 
trois chevreaux moissonniers^, quatre vingt quinze moutons, 
trois cens gorets de laict à beau moust*, unze vingt per- 
drix , sept cens bécasses , quatre cens chappons de Loudunois 
et Cornouaille , six mille poullets et autant de pigeons , six 
cens galinottes^, quatorze cens levraux, trois cens et trois o»- 

' Gueux qai hantaient le ctme- une redevance. Celte interprétation 

tière de ce nom. nous parafé meilleure que c«ile de 

' Les forçats. Le Duchat, qui veut que ce soient 

^ (Édit. aht. àl53ôetédit. de des chevreaux de iait^ moisson- 

1 535.) Les autres ont prison. niers pour mulsonmers^ de mulgeo, 

^ Qu'écrasa. ^ Cochons de lait assaisonnés 

* Moi sou, moè'son, fermage, re- avec du vin doux, muttum» — Le 

devance, d'où moissonneur, mois- moût jouait un grand rôle dans la 

sonuier. (Voy. Du Cange.) Il s'agit cuisine de nos aitUY. 

donc ici de chevreaux constituant "' Gelinotte». 



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GARGANTUA. 



147 



tardes, et mille sept cens hutaudeaux * : de Tenaison, l'on ne 
peut tant soudain recouvrir, fors unze sangliers qu'envoya 
Tabbé de Turpenay ^, et dix et huit bestes fauves que donna 
le seigneur de Grandmont ; ensemble sept vingt faisans qu'en- 
voya le seigneur des Ëssars, et quelques douzaines de ra- 
miers, d'oiseaux de rivière, de cercelles,', buours*, coudes, 
pluviers^ Crancolys^ cravans^, tyraosont*, vanereai», ta- 
doumes^, pochecullieres •, pouacres*, hegronneaux *•, foul- 
ques *\ aigrettes, cigoingnes, cannes petieres*^, oranges, 
flammans (qui sont phœnicopteres) , terrigoles *', poulies de 
Inde; force coscossons *^, et renfort de potages. Sans point de 
faulte, y estoitde vivres abondance ** : et furent apprestés hon- 
nestement par Frippesaulce, Hoschepot et PiUeverjus, cuisi- 
niers de Grandgousier. Janot, Mlcquel, et Verrenet, appres- 
terent fort bien à boire. 



' Chapons. (Coigrave.) 

' L'abbaye de Turpenay et la 
seigneurie de Grandmont étaient sur 
la jroote de Tours à Chinon. 

^ Sarcelles. 

* Buors. Éd. ant. à 1535 et éd. 
de 1535. 

^ Graves , variété du genre Cor-^ 
vus. ^ 

* Oiseau de mer. 

' Espèce de canard ( anat ta- 



' Spatules. 
* Espèce de béron. 
'• Déjeunes hérons. — Le hé- 
rop s'appelle encore kégrom dans 



les patois des deux Gbarcntes. 

' ' Espèces de poules d'eau, /t<- 
licœ. 

*' La canne petière est la petite 
outarde {oiù Uirax), — Bans plu- 
sieurs cantons des Deux-Sèvres elle 
porte eucore ce nom. 

* * Peut-être terrieole^ suppose nu 
conineotatear. 

'^ Ce mets, que Rabelais ap- 
pelle ailleurs coscotons a la mO' 
re8qu0f est le eouêcou» , bien connu 
en France depuis notre conquête 
de TAlgérie. 

^^ lly avait vivres a suffisante. 
Éd. ant. à 1536. 



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»48 LIVKE I, CHAI'lïRE XXXVIIJ. 



CHAPITRE XXXVIII. 

Gomoitet 6»rff«Dt«a rnantMi ea Mla4e six ^crins. 



Le propos requiert que racontons ce qu'advint à six pèle- 
rins qui venoient de Saint Sébastian près de Nantes, et, 
pour soy héberger celle nuyt, de peur des ennemis, s'es- 
toient musses au jardin dessus les poyzars*, entre les choux 
et lectues. Gargantua se trouva quelque peu altéré , et de- 
manda si Ton pourroit trouver des lectues pour faire une sal- 
lade. 

Et, entendant qu'il y en avoit des plus belles et grandes 
du pays, car elles estoient grandes comme pruniers ou noyers, 
y voulut aller luy mesmes, et en emporta en sa main ce que 
bon luy sembla; ensemble emporta les six pèlerins, lesquelz 
avoient si grand peur, qu'ilz n'osoient ny parler ny tousser. 

Les lavant donc premièrement en la fontaine, les pèlerins 
disoient en voix basse Tun à l'autre : Qu'est il de faire? nous 
noyons ici entre ces lectues; parlerons nous? mais, si nous 
parlons, il nous tuera comme espies*. Et, comme ik delibe- 
roient ainsi , Gargantua les mit avec ses lectues dedans un 
plat de la maison, grand comme la tonne de Cisteaux^; et, 
avec huile et vinaigre et sel *, les mangeoit pour soy refrai- 
chir devant souper : et avoit ja engoullé cinq des pèlerins; le 



' On appelle en patois poizar^ ^ Cette tonne passait pour con- 

poizâ , les tiges , le cbauoie des tenir 300 mnids. 

pois. * Avec d'huile, de vinaigre et de 

^ Espions. sel, éd. ant. à 1 535 et éd. de 1 535. 



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GARGANTUA. 



149 



sLsiesme estoit dedans le plat, caché sous une lectue, excepté 
Sun bourdon quiapparoissoitau dessus. Lequel voyant Grande 
gousier, dist à Gargantua : Je croy que c'est là une corne de 
limasson , ne le mangez point. Pourquoy ? dist Gargantua , ilz 
sont bons tout ce mois. Et^ tirant le bourdon , ensemble en^ 
leva le pèlerin et le mangeoit ires bien. Puis beut un horrible 
traict de vin pineau , en attendant * que Ton apprestast le 
souper. 

Les pèlerins, ainsi dévorés^ se tirèrent ^ hors les meuUes de 
ses dents le mieulx que faire peurent^ et pensoient qu'on les 
eust mis en quelque basse fousse des prisons. Et, lorsque 
Gargantua beut le grand traict^ cuiderent noyer en sa bouche, 
et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son 
estomac : toutesfois, saultans avec leurs bourdons, comme 
font les mîcquelotz^, se mirent en franchise Vorée* des dents. 
Mais, par malheur, Tun d^eux, tastant avec son bourdon le 
pays, a savoir s'ilz estoient en seureté, ftrappa rudement en 
la faulte d'une dent creuse, et ferut ^ le nerf de la mandibule : 
dont fit très forte douleur à Gargantua , et commença crier . 
de rage qu'il enduroit. Pour donc se soulager du mal , fit 
apporter son curedens, et, sortant vers le noyer grollier*, vous 
denigea bien messieurs les pèlerins. 



* Et attendirent. (iÉd. ant. à 
1535 et éd. de 1535.) 

^ Se retirèrent. (Éd. ant. à 1535 
et édit. de 1^35, etc.) 

^ Le Diichat explique bien que 
c'étaient les jeunes garçons qui 
allaient en pèlerinage an Mont' 
Saint-Michel ; mais il devrait ajouter 
qu'ils se iervai^nt de leurs bourdons 
pour franchir les sables mobiles de 
la plage. 

^ Le long, sur le bord. 
. ^Frappa. 

^ En Saintonge on appelle nouger 
de cendrille (noyer de mésange) , 
Tarbre qui produit des noix assez 
tendres pour que le bec de la mé- 



sange les puisse entamer. — Le 
nouger groliier, ou de grollc (de 
corbeau) , est celui qui produit les 
plus grosses uoît. Rabelais Tenteud 
parfaitement ainsi. (Lit. lY.) 

Il joue sur les mots, suivant sa 
constante habitude, en assimilant a 
des groUes les pèlerins deniges (dé- 
nichés). 

Sortant vers le noyer grollier 
signifie donc : dirigeant son cure- 
dent vers le noyer oii perchaient les 
pèlerins. 'Notre auteur peut bien 
iaire pousser des arbres dans ia 
bouche de Gargantua; car nous 
verrons au second livre qu'il place 
des forêts dans celle de Pantagruel. 
15. 



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150 LIVRE I, CHAPITRE XXXVIIL 

Car il arrapoit* l'un par les jambes, l'autre par les espau- 
les , l'autre par la besace , l'autre par la fouillouse ^, l'autre 
par l'escharpe; et, le pauvre haire qui Tavoit féru du bour- 
don, raccrocha par la braguette : toutesfois ce luy fut un 
grand heur, car il luy perça une bosse cfaancreuse qui le 
martirisoit depuis le temps qu'ilz eurent passé Anœnys. 
Ainsi les pèlerins denigés s'enfubent à travers la plante le . 
beau trot, et appaisa la douleur. 

En laquelle heure fut appelle par Eudemon pour souper, 
car tout estoit prest. Je m'en vais donc (dist il) pisser mon 
malheur. Lors pissa si copieusement que Furine trancha le 
chemin aux pèlerins, et furent contraincts passer la grande 
boyre.Passans de là par Torée ^ de la touche en plein chemin, 
tombèrent tous, excepté Fourmilier, en une trape qu'on 
avoit faite pour prendre les loups à la trainnée *, Dont eschap- 
perent moyennant l'industrie dudit Fourmilier, qui rompit 
tous les lacs et cordages. De là issus, pour le reste de celle 
nuyt couchèrent en une loge près le Couldray. 

Et là furent reconfortés de leur malheur par les bonnes pa- 
roles d'un de leur compagnie, nommé Lasdaller; lequel 
leur remonstra que ceste adventure avoit esté prédite par 

David, Psal Cum exsurgerent homines in nos; forte 

vivos déglutissent nos^, quand nous fusmes mangés en sa- 
lade au grain du sel. Cum irasceretur furor eorum innos, 
forUfanaqua absorbuisset nos^, quand il beut le grand traict. 

' Ârrapoit, (Édit. atit. à 1535, ^ La lisière da bouquet de bois, 
et édit. de 1535, de Dolet, de * Avec de la charogne qu'on 

F. Juste, de lô42, s. 1.) — Les traîné, dit Le Ducliat. Ne serait-ce 

éditeurs modernes écrivent aUra- pas plutôt : au filet ? Trana (voyez 

poit, — Il y a entre les deux Du Gange) avait quelquefois ce sens, 

une nuance bien sensible : Arra- et les mots qui suivent : « rompit 

far en provençal, arraper dans tousleslacset cordages, » viennent 

les dialectes de l'Ouest , arrapare à Tappui de cette interprétation, 
en italien, c'est ravir d'une main ^ Quand les hommes se levaient 

agile. Arrapà, en basque , signitie contre nous, peut-être nous eussept- 

voler , arrapatù propremoit : saisir ils avtilés tout vivants, 
avec les doigt^Mïrocbtts. ' Quand leur rage s'enflammait 

' Fouillouse se dit encore poar contre nous, peat*étre l'eau nous 

bourse, en argot. eût-elle engloutis. 



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GARGANTUA. 



loi 



Torrentem pertransimt anima nostra\ quand nous passas- 
mes la grande boyre. Forsitan pertransisset anima nostra 
aquam intolerabilem^, de son urine, dont il nous tailla le 
chemin. Benedictus Dominus , qui non dédit nos in cap- 
tionem dentibus eoruin, Jnima nostra, sicut passer, erepta 
est de lagueo venanthim^^ quand nous tombasmes en la 
trape. Laqutus contriftts est *, ïMir Foumillier, et nos liberati 
sumus. Adjutorivm nostrvm^ etc. *. 



' Notre âme a franchi le torrent. 
' Peat-étre notre âme eût-elle 
franehi Teau insurmontable. 

• Béni soit le Seigneur qui ne 
Boiu a paji Uvrés à leurs dents ! No- 
tre Ame, comme no passenau, a été 
arrachée du piège des chasseurs. 

* Le piège a été brisé (par Pour- 
niilier), et nous avons été délivrés. 

h Ouaad nont fiume* mmmgét «m tmltâe^ 
Quand il beut U grand traict... 
Quand nous pauasnus ta grande boyr*.,. 
Quand nous tombatma eu la trap€.,. 

Ces paroles, que l'auteur met 



dans la bouciie des six pèlerins, 
rappellent la forme du vieux canti- 
que si populaire des pèlerins de 
Saint-Jacques» dont tous les cou- 
plets commencent par le moiquand. 

OirwMf B«o« partitmes de France... 
diMJMf nous fusmes dans ta.Saintonge.-. 
Quand nom firameft an port de Blafe... 
Quand nous f usmes de dan s Sai nt Jacques . < 

II est permis de conjecturer que 
Rabelais parodie ici le vieux can- 
tique, dont la vcrsien primitive de* 
vait être bien antérieure au Gar- 
gantua. 



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lo2 LIVRE i, CHAPITRE XXXIX. 



CHAPITRE XXXIX. 

ComiiKiit le moine tat festoyé por GorffMitva, et été fteiiox 
propos ^ii'll ttnt e« sonpmit. 



, Quand Gargantua fut à table, et la première pointe des 
morceaux fut bauffrée, Graadgousier commença raconter la 
source et la cause de la guerre meue entre luy et Picro* 
choie : et Tint au point de narrer comment f^re Jean des En- 
tommeures avoit triomphé à la défense du clos deUabbaye y et 
le loua au dessus des prouesses de Camille, Scipion , Pom- 
pée , Gesar et Themistocles. 

Adonc requist Gargantua que sus Theure fust envoyé qué- 
rir, afin qu'avec luy on consultast de ce qu'estoit à faire. 
Pai' leur vouloir Talla quérir son maistrc d'hostel, et Famena 
joyeusement avec son baston de croix, sus la muUe de Grand- 
gousier. Quand il fut venu, mille caresses, mille embrasse- 
mens, mille bons jours furent donnés. Hé, frère Jean, mon 
amy ; frère Jean, mon grand cousin ; frère Jean de par le dia- 
ble : racolée, mon amy. A moy la brassée ^, Ça, couillon, 
que je t'esrene^ à force de t'acoler. Et frère Jean de rigol- 
1er : jamais homme ne fut tant courtois ny gracieux. 

Ça, ça, dist Gargantua, une escabelle icy auprès de 
moy, à, ce bout. Je le veulx bien (dist le moine), puisqu'ainsi 
vous plaist. Page, de Teau : boute, mon enfant^ boute : elle 
me refraichira le foye. Baille icy, que je gargarise. DeposUa 
cappa, dist Gymnaste, ostons ce froc. Ho, par Dieu, dist 
le moine, mon gentilhomme, il y a un chapitre in statutis 

* L'embrassade. ' Que je (e brise les reins. 



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GARGAiNTlA. lo3 

ordinis^ auquel ne plairoit le cas. Brcu, dist Gymnaste^ brou 
pour vostre chapitre. Ce froc vous rompt les espaules, mettez 
bas. Mon aroy , dist le moine , laisse le moy , car par Dieu je 
n'en boy que mieulx. Il me fait le corps tout joyeux. Si je le 
laisse , messieurs les pages en feront des jarretières^ comme 
il me fut fait une fois à Coulaines^ Davantage, je n'auray 
nul appétit. Mais si en cest habit je m'assis à table ^ je boi^ 
ray par Dieu et à toy , et à ton cheval. Et de hait. Dieu gard 
de mal la compagnie ! 

J'avois soupe, mais pour ce ne mangetay je point moins : 
car j'ay Un estomac pavé^ creux comme la botte Saint Be- 
noist^, tousjours ouvert comme la gibbessiere d'un advocat. 
De tous poissons , fors que la tanche ^, prenez Taisle de la 
perdrix^ ou la cuisse d'une nonnain. N'est ce falotement 
mourir, quand on meurt le caiche^ roide? Nostre prieur aime 
fort le blanc de chappon. En cela^ dist Gymnaste, il ne sem- 
ble point aux renards; car, des cbappons, poulies, poullets 
qu'ilz prennent, jamais ne mangent le blanc. Pourquoy? 
dist le moine. Parce, respondit Gymnaste, qu'ilz n'ont point 
de cuisiniers à les cuire. Et, s'ilz ne sont competentement 
cuits, ilz demeurent rouges et non blancs. La rougeur des 
viandes est indice qu'elles ne sont assez cuites. Exceptez les 
gammares ^ et escrevices , que Ton cardinalise à la cuite. 
Feste Dieu Bayard, dist le moine, Tenfermier^» de nostre ab- 
baye n'a donc la teste bien cuite, car il a les yeulx rouges 
comme un jadeau de vergne^. Geste cuisse de levraut est 
bonne pour les goutteux *. 



• Près de Chinon. ^ Homards (cammarus). 

' La botte Saint-Benoîst était ^ Infirmier ( infirmarius , Bn 

nne énorme tonne à vin. Cange). Enfermier se dît encore en 

3 De tous poissons, fors que la tenche, patois toaraUgeaU. 

Prenez le dos, laissez la penche. 7 petite jatte d'aune. Ces dtnx 

Le proverbe pouvait bien être pi- mots appartiennent encore aux dia- 

card, comme le prétend H. Estienne. lectes de la Saintonge et de la Toa- 

—Peneke pour panse , est la forme raine. 

picarde. » Cette opinion , qui se trouve 

* La qaene. dans Pline (Hist. nat., liv. XVIII , 



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i 34 LIVRE I , CHAPITRE XXXÏX. 

A propos truelle * , pourquoy est ce que. les cuisses d'une 
damoiseile sont tousjours fraîches? Ce problesme, dist Gar- 
gantua, n'est ny en Aristoteles, ny en Alexandre Aphrodisé, 
ny en Plutarque. C'est, dist le moine, pour trois causes, par 
lesquelles un lieu est naturellement refraichy. Primo, pource 
que l'eau decourt tout du long. Secundo , pour ce que c'est 
un lieu ombrageux, obscur et ténébreux, auquel jamais le 
soleil ne luict. Et, tiercement, pource qu'il est continuelle- 
ment esventé des vents du trou de bize, de chemise ^, et da- 
bondant de la braguette. Et de hait. 

Page à la humerie. Crac, crac, crac. Que Dieu est bon , qui 
nous donne ce bon piot! J'advoue Dieu, si feusse esté au 
temps de Jesucbrist, j'euâse bien engardé que les Juifz ne 
l'eussent pris au jardin d'Olivet. Ensemble,, le diable me 
faille si j'eusse faiily de coupper les jarrets à messieurs les 
apostres, qui fuirent tant iaschement après qu'ilz eurent bien 
soupe, et laissèrent leur bon maistre au besoing. Je hays 
plus que poison un homme qui fuit quand il faut jouer des 
cousteaux. Hon , que je ne suis roy de France pour quatre- 
vingts ou cent ans*! Par Dieu, je vous mettrois en chien 
courtaut les fuyars de Pavie. Leur fièvre quartaine * ! Pour- 
quoy ne mouroient ilz là plus tost que laisser leur bon prince 
en ceste nécessité? N'est il meilleur et plus honorable mou- 
rir vertueusement bataillant, que vivre fuyant vlllainement? 

c. 16), était pftrtagée par le» con- signifie trou de hise, trou de vent, 
temporains de Rabelais. — Le ce- On lit dans CoquiUart : 

lèbre Huet , dans des notes ma- Ainsi an vent de la ehemlst 

nuscrites sur ce passage, COns- Fera tout cest appointeraent. 

tate que, de son temps encore, la ^' ^^^^ 1* légende de Faifeu: 

plupart des goutteux portaient sur ?' '» coustume a la femme souvent 

•^ *^ . 1 » r-v ... A son mary faire boire son vent , 

eux un pied de Uèvre, croyant ainsi Que gaudisseun, «ans en foire autre mise , 

se préserver de la goutte. Nomment et dient le vent de la chemite. 

• A propos truelle, bonjour, ma- ^ ^ • ^"« »« •"""Je roi pour cina oujii 
fon; di»aitH)n autrefois, et par abré- ^n^gnter , L. vi.) ' ' 
viation, à propos truelle: c'était 4 Imprécation très usitée autre- 
une manière d insulter, de provo- ^^j^ 
quer. — C'est comme si l'on di- J„„, ^^^ , y„, a.^,„ .famine,. 

sait : goujats ! imbéciles ! Les sanglantes fièvres quartaines. 

' On comprend de reste ce q«e <c:«f «iftorv.) 



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GARGANTUA. 



155 



. Nous ne mangerons guer<^ d'oisons ceste année. Ha, mon 
aœy^ baille de ce cochon. Diavol! il n'y a plus de moust. 
GerminavU radixJexêe*, Je renie ma vie, je meurs de soif. 
Ce vin n'est des pires. Quel vin beuviez vous à Paris? Je me 
donne au diable si je n'y tins plus de si& mois pour un temps 
maison ouverte à tous venans. Cognois^ez vous frère Claude 
de Saint Denys ^? le bon compagnon que c'est! Mais 
quelle mouscbe l'a picqué? 11 ne fait rien qu'estudier depuis 
je ne sçay quand. Je n'estudie point de ma part. En nostre 
abbaye nous n'estudions jamai»-, de peur des auripeaux 3. 
Nostre feu abbé disoit que c'est chose monstrueuse voir un 
moine savant^. Par Dieu, monsieur mon amy , magi$ mag* 
nos clericos non sunt magis magnos sapientes ^, 

Vous ne vistes onques tant de lièvres comme il y en a ceste 
année. Je n*ay peu recouvrir ny autour, ny tiercelet , de lieu 
du monde. Monsieur de la Bellonaiere m^avoit promis un la- 
nier, mais il m'escrivit nagueres qu'il estoit devenu pantois^. 
Les perdrix nous mangeront les oreilles mesouan^. Je ne 



' Ces trois mots sont pris de la 
Bible ; ils constituebt ici ane équi- 
voque graveleuse. 

Et egredietur virga de radice 
JessCf et flos de radice ascendet. 
(Isaie^cb. XI, v. 1.) 

Nous lisons dans un très-vieux 
noël: 

Par parfaite médecine 
M'ont là adresse 
Une immaculée racine 
Sortant de Jesse. 

On voit la propriété que Rabe- 
lais doit attribuer à la raciue de 
Jesse , et comment il n'y a plus de 
moust (de mou). 

2 (Édit an t. à 1535.) — Dans 
les autres on lit : Claude des hauts 
barroys. — Peut - être ce frère 
Claude de Saint-Denis désignait-il 
trop clairement un moine dont Ra- 
belais aura été forcé plus tard «de 
dissimuler le nom. 

* Mal d'oreilles. 



* Les moines étudiaient peu, 
puisqu'ils avaient donué lieu au 
proverbe : Indoctus ut monûcus. 
Menot reprochait la même paresse 
au clergé de son temps. Nous lisons 
dans un de ses sermons : 

« Sed nuuc quid in cameris sa- 
« cerdotum reperies ? An expositio- 
« nem epistolarnm aut postillam 
«super evangelia? Non. Faceret 
« eis malum in capile Aagister Ni- 
ce colaus de Lira. Quid ergo? unum 
« arcum, vej bal4stam, spatum aut 
« aliud geiius armorum. » 

' Reguier nous donne, daus sa 
troisième satyre, la traduction de 

ce latin de cuisine : r 

... j . . . [copins, 

N'en déplaise aux docteurs, cordeliers , ja- 

Pardieu , les plus grands clerc» ne sont pas 

[les plus fln!>. 

* Asthmatique. — Nous disons 
encore panteler^ pantelant \'sing\,^ 
io pant. 

' Pour cette année. 



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io6 LIVRE 1, CHAPITRE XXXIX. 

prends point de plaisir à la tonnelle*^ car je y morfonds. Si 
je ne cours , si je ne tracasse , je ne suis point à m,on aise. 
Vray est que, saultantles hayes et buissons, mon froc y laisso 
du poil. J'ay recouvert un gentil lévrier. Je donne au diable 
si luy eschappe lièvre. Un laquais le menoit à M. de Maule- 
vrier**, je le destroussay : fis je mal? Nenny , frère Jean, dist 
Gymnaste, nenny, de par tous les diables, nenny. Ainsi, 
dist le moine', à ces diables, ce pendant qu'ilz durent. 
Vertus Dieu, qu'en eust fait ce boiteux? Le corps Dieu, il 
prend plus de plaisir quand on luy fait présent d'un bon 
couble de bœufz \ Comment, dit Ponocrates, vous jurez, frère 
Jean? Ce n'est, dist le moine, que pour orner mon langage. 
Ce sont couleurs derhetoricque Ciceroniane s. 



' Filet à prendre des perdrix. 

* Loais de Brézé, comte de Mau- 
levrier, était grand veneur de France 
sous Louis XI. Rabelais ne rap*. 
pelle sans doute ici son nom que 
pour le besoin de faire un jeu de 
mots de plus. Il oppose maulevner 
(mauvais lévrier) à gentil lévrier, 
comme aussi, quelques lignes avant, 
M. de la Bellonniere a lanier. 

^ C'est-à-dire que les diables 
remportent, pour le temps qu'ils 
dul-eront (pour toujours). 

Ou bien, comme le veut Le Du- 
cbat , c'est ainsi qu'il faut en user 
avec ces diables-là, pendant qu'ils 
vivent. 



* Il paraît qu^on appelait an- 
trefots les avares chasseurs de 
bœufs. 

Cb. Estienne, dans son XVl*' pa» 
radoxe , parlant d'au lombard ^ 
dit : 

<c Combien que ie pauvre homme 
<: fust plus prest à chasser aux 
« 6œt{fs qu'eaux lièvres. » 

'" Longin , dans son Traité du 
Sublime y dit que jurer avec occa- 
sions convenables , grandem cfficit 
occasionem. Cette pensée est pro- 
verbiale en Poitou. 

. . . P'r orny son laingaip' « 
O hiil iury'do bon conraijro. . 

(^M'H/.- l'oit.) 



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V 

GARGAiNTLA. 157 



CHAPITRE XL. 



^oariiaoy les noIiMs sont reftals 4a monde, et ponrqnoy les i 
ont le nei pins yrand qve les antres. 



Foy de chreslien, dist Eudemoû, j'entre en grande rcs- 
verie, considérant Thonnesteté de ce moine. Car il nous es- 
baudit icy tous. Et comment donc est ce qu'on rechasse les 
moines de toutes bonnes compagnies^ les appellant trouble 
festes; comme abeilles chassent les freslonsd'entour leurs rous- 
ches? Ignavum fucos pecus, dit Maro, a presepibus arcent, 
A quoy respondit Gargantua : Il n'y a rien si vray que le froc 
• et la cagoule * tire à soy les opprobres, injures et malédictions 
du monde, tout ainsi comme le vent, dit Cecias, attire les 
nues. La raison peremptoire est parce qu'ilz mangent la 
merde du monde 2, c'est à dire les péchés, et, comme mache- 
merdes, l'on les rejette en leurs retraicts; ce sont leurs con- 
vents et abbayes , séparés de conversation politicque , comme 
sont les retraicts d'une maison. 

Mais si entendez pourquoy un cinge en une famille est 
tousjours mocqué et herselé, vous entendrez pourquoy les 
moines sont de tous refuis, et des vieux et des jeunes. Le 
cinge ne garde point la maison, comme un chien : il ne tire 
pasl'aroy 3, comme le bœuf : il ne produict ny laict, ny laine, 
comme la brebis : il ne porte pas le faix, comme le cheval. 

t Le capuchon, co^«//« en ro- {^{elVl^^iX'^^i^^^^^^ 



(fie de saint HoHorùt.) 



man. — Dans les deax Charentes, 

cagouiîlef et en basqae nircuitla^ 

signifient escargot. En effet, cet aoi- ^ Peccata popuH met comedenL 

mal se cache dans sa coquille^ comme ( V» Iffatc. ) 

on moine dans son rapncbon. ^ La charnip. 



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158 LIVRE 1, CHAPITRE XL. 

Ce qu'il fait est tout concbier et degaster, qui est la cause 
pourquoy de tous reçoit raocqueries et bastonnades. 

Semblablement, un moine (j'entends de ces ocieux moines) 
ne laboure, comme le paysant; ne garde le pays, comme 
rbomme de guerre; ne guérit les malades, comme le méde- 
cin ; ne presche ny endoctrine le monde , comme le bon doc- 
teur evangelique et pédagogue ; ne porte les commodités et 
choses nécessaires à la'republicque, comme le marchant. C'est 
la cause pourquoy de tous sont hues et abhorris. Voire mais, 
dist Grandgousier, ilz prient Dieu pour nous. Rien moins , 
respondit Gargantua. Vray est qu'ilî molestent tout leur voi- 
sinage à force de trinqueballer leurs cloches. (Voire , dist le 
moine, une messe, unes matines, unes vespres bien son- 
nées sont à demy dites.) Hz marmonnent grand renfort de lé- 
gendes et pseaumes, nullement par eux entenduz. Hz comp- 
tent force patenostres, entrelardées de longs Âve Maria y 
sans y penser ny entendre. Et ce j'appelle mocque Dieu, non 
I oraison. Mais ainsi leur aidé Dieu , s'ilz prient pour nous, et 
/ non par peur de perdre leurs miches et soupes grasses. Tous 
vrais christians, de tous estats, en tous lieux, en tous temps, 
prient Dieu, et l'esprit prie et interpelle pour iceux; et Dieu 
les prent en grâce. 

Maintenant," tel estnostre bon frère Jean. Pourtant chascun 
le souhaite en sa compagnie. 11 n'est point bigot, il n'est point 
dessiré * ; il est honneste, joyeux, délibéré, bon compagnon. 11 
travaille, il labeure, il defent les opprimés, il conforte les affli- 
gés, il subvient aux souffreteux, il garde le clos de Pabbaye. 
Je fais, dist le moine, bien davantage. Car, en depeschant nos 
matines et anniversaires au coeur, ensemble je fais des chor- 
des d'arbaleste , je polis des matras^ et garrotz ^, je fais des retz 
et des poches à prendre les connins. Jamais je ne suis oisifs 

* Déchiré ; rfestiré est encore usité ^ Spiculum arcu$ haUsiarii ( Da 

en plusieurs patois. Gange.) — Propreineat , les flèches 

' Matelas , matras , trait de qu'où lançait avec des baltstes. 

frotsa arbalète (Du Gange). ^ Ceci rappelle les conaeila de 

U.«ppîU.tbcnd.«n«»rb.lert«eitlrau«e "^^ iéi^ ^J^ m^nt ff^^' 

« FactiQaUqtàd opens ui umpêr U 



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GARGANTUA. i59 

Mais or ça à boire, à boire, ça. Apporte le fruict. Ce 
sont chastaignes du bois d'Estrocs * , avec bon vin nouveau ; 
voy vous là com poseurs de petz. Vous n'estes encore céans 
amoustillés*. Par Dieu je boy à tous gués, comme un cbeval 
de promoteur ^. Gymnaste luy dist : Frère Jean, ostez ceste 
roupie qui vous pend au nci. Ha, ha, dist le moine, serois je 
en dangier de noyer? veu que suis en Teau jusques au nez. 
Non , non, Quare ? Quia 

Elle en sort bien, mais point n'y entre; 
Car il est bien antidote de pampre. 

mon amy , qui auroit boties d'hyver de tel cuir, hardi- 
ment pourroit il pescher aux huytres*; car jamais ne pren- 
droienteau. Pourquoy, dist Gargantua, est ce que frère Jean 
a si beau nez? Par ce, respondit Grandgousier , qu'ainsi 
Dieu Ta voulu; lequel nous fait en telle forme et telle fin, se- 
lon son divin arbitre, que fait un potier ses vaisseaux. Par ce, 
dist Ponocrates, qu'il fut des premiers à la foire des nez. 11 
prit des plus beaux et des plus grands. Trut avant 5, dist le 
moine, selon vraye philosophie monasticque, c'est parceque 
ma nourrice avoit les tetins moUetz; en la laictant, mon nez 
y enfondroit comme en beurre, et là s'eslevoit et croissoit 
comme la paste dedans la mect*. Les durs tetins de nourrices 
font les enfans camus. Mais, gay, gay, ad formam nqsl 
cognoscitur ad te levavi^. Je ne mange jamais de confitures. 
Page, à la humerie. Jtem rousties. 

« âiaboltis occupaium inventât : ^ C*est ainsi qu'en Saintonge et 

« vel fiêcettam texe.., Uraniur et dans la Charente on excite tes ânes 

« Una capiendiê pisei&us, » k marcher. 

' En Poitou. * Le pétrin. Met est un terme 

* Pourvus de vin doux, et proba- encore usité dans le Berri, la Sain- 
Uement, par équivoque, îmotrt* ionge. 

tille»* 7 A la forme du nés on eonnatt.*. 

* Le promoteur était une espèce €id te levavi ( j*ai élevé vers toi. ) 
de ministère pubHc ambulant, dans Oes derniers mots sont pris d*un 
les jaridictioôs eciSléaiftsttqne». psaume. Ils forment ici une iné* 

véreocifnte allusion qui se com* 
(VUlon j Gr. Tett.y prend i 



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i(iO LIVRE I, €HAI>lïilli; XLl 



CHAPITRE XLL 

GomineiiC le moloe fl( dormir GarffaDtaa , et fie «es heures 
et bre?lalre. 



Le souper achevé, consultèrent sus Taffaipe instant, et fut 
conclud qu'environ la minuyt, ilz sortiroient à Tescarmou- 
che, pour savoir quel guet et diligence faisoient leurs enne- 
mis ; et, ce pendant, qu'ilz se reposeroient quelque peu , pour 
estre plus frais. Mais Gargantua ne pouvoit dormir , en quel- 
que façon qu'il se mist. Dôntluy dist le moine : Je ne dors ja- 
mais bien à mon aise sinon quand je suis au sermon, ou quand 
je prie Dieu. Je vous supplie^ commençons vous et moy les sept 
pseaumes, pour voir si tantost ne serez endormy. L'inven- 
tion pleut très bien à Gargantua, et, commençans le premier 
pseaume, sus le point de beati quorum , s'endormirent et l'un 
et l'autre. Mais le moine ne faillit onques à s'esveiller avant la 
minuyt, tant il estoit habitué à l'heure des matines claustrales. 

Luy esveillé, tous les autres esveilla, chantant à pleine 
voix la chanson. Ho, Regnault, reveille toi, veille, ô Re- 
gnault, reveille toy. Quand tous furent esveillés, il dist ; 
Messieurs, l'on dit que matines commencent par tousser, et 
souper par boire. Faisons au rebours, commençons mainte- 
nant nos matines par boire, et ce soir, à l'entrée de souper, 
nous tousserons à qui mieulx mieulx. Dont dist Gargantua : 
Boire si tost après le dormir? Ce n'est vescu en diète de mé- 
decine. 11 se faut premier escurer l'estomac des superfluités 
et excremens. C'est, dist le moine, bien mediciné. Cent diables 
me saultent au corps s'il n'y a plus de vieux ivrongnes qu'il 
n'y a de vieux médecins. J'ay composé avec mon appétit, 
en telle paction que tousjours il se couche avec moy, et à cela 
j e donne bon ordre le jour durant ; aussi avec moy il se levé. 



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GAHGANTLA. 161 

Rendez tant que voudrez vos cures*, je m'en vais après mon 
tirouer. Quel tirouer, dist Gargantua , entendez vous? Mon 
bréviaire^ dist le moine : car^ tout ainsi que les fauconniers, 
davant que paistre leurs oiseaux , les font tirer quelque pied 
de poulie, pour leur purger le cerveau des phlegmes et pour les 
mettre en appétit, ainsi , prenant ce joyeux petit bréviaire au 
matin, je m*escure tout le poalmon, et voyme làprest à boire. 
A quel usage, dist Gargantua, dictes vous ces belles heures? 
A l'usage, dist le moine, de Fecan, à trois pseaumes et trois 
leçons, ou rien du tout qui ne veult. Jamais je ne m'assubjectis 
à heures ; les heures sont faites pour Thomme, et nonrhomme 
pour les heures. Pourtant je fais des miennes à guise d'estri* 
vieres , je les acourcis ou allonge quand bon me semble. 

Brevis oratio pénétrât cœlos, 
Longa potatio évacuât scyphos. 

Où est escrit cela? Par ma foy , dist Ponocrates, je ne sçay, 
mon petit couillaust; mais tu vaulx trop. En cela, dist le 
moine, je vous ressemble. Mais, venite apotemus. 

L'on appresta carbonnades à force , et belles soupes de 
primes, et beut le moine à son plaisir. Aucuns luy tindrent 
compagnie, les autres s'en déportèrent. Apres, chascun 
commença soy armer et accoustrer. Et armèrent le moine 
contre son vouloir, car il ne vouloit autres armes que son 
froc devant son estomac, et le baston de la croix en son 
poing. Toutesfois, à leur plaisir, fut armé de pied en cap, 
et monté sus un bon coursier du royaume ^^ et un gros bra- 
quemart au costé. Ensemble Gargantua, Ponocrates, Gym- 
naste, Eudemon, et vingt et cinq des. plus adventureux de 
la maison de Grandgousier, tous armés à Tadvantage, la 
lance au poing, montés comme saint Georges; chascun ayant 
un arquebousier en crope. 

' Vos excréments. Terme em- de Naples. Montaigne s^est servi de 

pruoté à la faacoDDerie. ce terme. Au Hea de règne (regno), 

^ On .appelait chevanx de règne Rabelais emploie le mot royaume, 

des chevaux fort estimés du royaume qui est pi us exact . 



iU. 



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J62 LI\TIE I, CHAPITRE XLII. 



CHAPITRE XLII. 

it le oMlMAd^oMietaraM * «es cmm 
l MauBMrt 11 pendit * «dc Mrkre. 



Or s'en vont les nobles champions à leur adventure, bien 
délibérés d'entendre quelle rencontre fauldra poursuivre, et 
de quoy se fauldra contregarder, quand viendra la journée de 
la grande et horrible bataille. Et le moine leur donne cou- 
rage, disant ! Enfans, n'ayez ni peur ny doubte, je vous con- 
duiray seurement. Dieu et saint Benoist soient avec nous ! 
Si j'avois la force de mesmes le courage, par la mort bieu je 
vous les plumerois comme un canart. Je ne crains rien fors 
l'artillerie. Toutesfois, je sçay quelque oraison que m'a baillé 
le sous secretain * de nôstre abbaye, laquelle garentit la per- 
sonne de toutes bouches à feu. Mais elle ne me profitera de 
rien, car je n'y adjouste point de foy. Toutesfois, mon baston 
de croix fera diables. Par Dieu, qui fera la cane^ devons au- 
tres, je me donne au diable si je ne le fais moine en mon 
lieu, et Tenchevestre de mon froc : il porte médecine à couar- 
dise de gens. 

Avez point ouy parler du lévrier de Monsieur de Meurles ', 



* Sacristain. « bataille, plus tost le mellroicnt 

' Faire la cane, c'est avoir peur; « au plongeon comme canes avec le 

cMner^ comme le disent encore les « bagage, qu'avec les combattants 

gens du peuple. « et vaîllans champions. » 

Le meilleur commentaire est, du * N. de Montlaur, sieur de 

reste, cet autre passage de Rabelais Meurles , d^une ancienne famille de 

(liv. III, c. 6) : Montpellier, où elle subsistait cn- 

« Si que, advenant le jour de core du temps de Le Duchat. 



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GARGANTUA. 463 

qui ne valoit rien pour les champs? 11 luy mit un froc au 
col : par le corps Dieu, il n'eschappoit ny lièvre ny renard 
devant luy; et, qui plus est, couvrit toutes les chiennes du 
pays, qui auparavant estoit esrené *, et defrigidis et malefi- 
ciatis 2. 

Le moine, disant ces paroles en cholere, passa sous un 
noyer, tirant vers la saullaye , et embrocha la visière de son 
heaulme à la roupte > d'une grosse branche du noyer. Ce non 
obstant, donna fièrement des espérons à son cheval , lequel 
estoit chastouilleux à la pointe; en manière que le cheval bon- 
dit en avant; et le moine, voulant défaire sa visière du croc, 
lasche la bride, et de la main se pend aux branches, ce pen- 
dant que le cheval se desrobe dessous luy. Par ce moyen , 
demoura le moine pendant au noyer, et criant à l'aide et au 
meurtre, protestant aussi de trahison. 

Eudemon premier Tapperceut, et, appellant Gargantua : 
Sire, dist il, venez ^ et voyez Absalon pendu. Gai^antua 
venu considéra la contenance du moine, et la forme dont il 
pendoit; et dist à Eudemon : Vous avez mal rencontré, le 
comparant à Absalon. Car Absalon se pendit par les cheveux, 
mais le moine, ras de teste, s'est pendu par les oreilles. Aidez 
moy, dist le moine, de par le diable. N'est il pas bien le 
temps de jaser? Vous me semblez les prescheurs decretalistes, 
qui disent que quiconques verra son prochain en danger de 
mort, il le doibt, sas peine <f excommunication trisulce *, plus 
tost admonester de. soy confesser et mettre en estât de grâce 
que de luy aider ^. 

Quand donc je les verray tombés en la rivière et prestz 
d'estre noyés, en lieu de les aller quérir et bailler la main, je 
leur feray un beau et long sermon de contemptu mundi et 
fuga seculi; et, lors qu'ilz seront roides mors, je les iray 

• * Éreinté. * Ao triple sillon , comme la 

^ Des gens impuissants et à qui foudre. 

on a jeté un sort. (Liv. des Decré- ^ La Fontaine a pu puiser ici , 

tafes , liv. lY , t. 1 5.) comme le suppose Johanneau, l'idée 

■ Rupture : à l'endroit où cette première de la fable du Précepteur 

branche était rompue. et de récolter. 



vGooqIc 



igl, 



iU LIVRE I, CHAPITRE XLII. 

pescher. Ne bouge, dist Gymnaste, mon mignon, je te vais 
quérir, car tu es gentil petit monachus. 

Monachus in claustro 
Non valet ova duo : 
Sed y quando est extra » 
Bene valet triginta '. ' 

J'ay vu des pendus plus de cinq cens : mais je n'en vis on- 
qties qui eust meilleure grâce en pendillant; et, si je Tavois 
aussi bonne, je voudrois ainsi pendre toute ma vie. Aurez 
vous, dist le moine , tantost assez presché? Aidez moy de 
par Dieu , puisque de par l'autre ne voulez. Par Fhabît que 
je porte, vous en repentirez, tempore et loco prelibads^. 

Alors descendit Gymnaste de son cheval , et , montant au 
noyer, souleva le moine par les goussets d'une main, et de 
l'autre défit sa visière du croc de l'arbre j, et ainsi le laissa 
tomber ert terre, et soy après. Descendu que fut le moine, se 
défit de tout son harnois , et jetta Tune pièce après l'autre 
parmy le champ; et, reprenant son baston de la croix, re- 
monta sus son cheval, lequel Eudemon avoit retenu à la 
fuite 3. Ainsi s'en vont joyeusement, tenans le chemin de la 
saullaye. 



• Un rnoiue dans sou cloître ne vous sur quoi se fondé Bemier , 
vaut pas deux œufs ; mais s'il eu lorsqu'il préteud que c^était la de- 
est hors , il en vaut bien trente. vise de Rabelais. 

' Eu temps et lieu. Nous ne sa- ' Empêché de s'échapper. 



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GAKGANTIA. lUo 



CHAPITRE XLIII. 

Gonmiciil l'eiMarmouche de PIcroclioie tel reneontrée par Gar- 
faiitaa, et commeDt le moine taa lecapllalne TlraTant, pal» 
fliC prisonnier entre les ennemis. 



Picrochole^ à la relation de ceux qui avoient évadé à la 
roupteS lors que Tripet fut estripé, fut espris de grand cour- 
roux, ouyant que les diables avoient couru sus ses gens; et 
tint son conseil toute la nuyt : auquel Hastiveau et Touquedil- 
Ion conclurent que sa puissance estoit telle qu'il pourroit dé- 
faire tous les diables d'enfer, s'ilz y venoient. Ce que Picro- 
cbole ne croyoit pas du tout, aussi ne s'en defioit il. 

Pourtant envoya, sous la conduite du comte Tiravant, 
pour descouvrir le pays, seize cens chevaliers, tous montés 
sus chevaux legiers en escarmouche , tous bien aspei^és d'eau 
beniste, et chascun ayant pour leur signe une estoUe en es- 
charpe; à toutes adventures, s'ilz rencontroient les diables, 
que, par vertu tant de ceste eau Gringorienne que des estol- 
les, les fissent disparoir et esvanouir. Iceux coururent jus- 
ques près la Vauguion et la Maladerye, mais onques ne trou- 
vèrent personne à qui parler; dont repassèrent par le dessus, 
et, en la loge et tugure pastoral, près le Couldray, trouvèrent 
les cinq pèlerins. Lesquelz liés et haffoués emmenèrent, 
comme s'iiz fussent espies f non obstant les exclamations, ad- 
jurations et requestes qu'ilz fissent. 



' A la déroute. 



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166 LIVRE I, CHAPITRE XLIII. 

Descenduz de là vers Seuillé, furent entendus par Gargan- 
tua, lequel dist à ses gens : Compagnons, il y a icy rencon- 
tre, et sont en nombre trop plus dix fois que nous : chocque- 
rons nous sus eux? Que diable, dist le moine, ferons nous 
donc? Estimez tous les homme$ par nombre, et non par 
vertu et hardiesse? Puis s'escria : Chocquons , diables, choc- 
quons. Ce que entendans les ennemis, pensoient certaine- 
ment que fussent vrais diables : dont commencèrent fuir à 
bride avallée, excepté Tiravant, lequel coucha sa lauce en 
Tarrest, et en ferut* à toute oultrance le moine au milieu de 
la poictrine ; mais, rencontrant le froc horrîGque, rebouscha ^ 
par le fer, comme si vous frappiez d'une petite bougie contre 
une enclume. Adonc le moine, avec son baston de croix, luy 
donna entre col et collet sus Tos acromion', si rudement qu'il 
Festonna, et fit perdre tout sens et mouvement; et tomba 
e» pieds du cheval. 

Et, voyant Testolie qu'il portoit en escharpe, di9t à Gar- 
gantua : Ceux cy ne sont que prestres, oe n'est qu'un com- 
mencement de moine : par saint Jean, je suis moine parfaict, 
je vous en tueray comme de mousches. Puis le grand galot 
courut après, tant qu'il attrapa les derniers, et les abatoit 
comme seiUe*, frappant à tors et à travers. Gymnaste inter- 
rogea sus l'heure Gargantua, s'ilz les dévoient poursuivre. A 
quoy dist Gargantua : Nullement. Car, selon vraye discipline 
militaire, jamais ne fault mettre son ennemy en lieu de deses- 
poir; parce que telle nécessité luy multiplie la force, et ac- 
croist le courage, qui ja estoit deject^ etfailly *. Et n'y a meil- 



* Frappa. * fl«igle, «*- On pmnoaoait et 
' S'émousM, 86 recourba. — On on prononce encore êeilU danp plu* 

a dit rebouscher et rebouquer, — sieurs de nos provinces. Le^Duchat 

Enbas latin, redtMare. (Da Gange.) veut, sans aucune raison , établir 

Oo«lpl»Wr«iiTe».Tofi« près de ce laideron, ««« distinction dans remploi de 

Qui de son seul regard rebouchera l'espron ? êm^h et «eiVie. — Il ne faut y voir 

(Satyre» de Couryai.) qu'une variété de prononciation on 

* L'apophyse de Tomoplate, dVthogprapbe. 

de âxpoc , extrémité , et â(xoç, ^ Abattu; de^ecttu, 
épaule. (Thevenin.) ® Évanoui. 



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GARGANTUA. 467 

leur remède de salut àgensestommis < etrecreus' que de n'es* 
perer salut aucun 3. Quantes victoires ont esté tollues des mains 
des vainqueurs parles yaincus^ quand ilz ne se sont contenu 
tés de raison; mais ont attempté du tout mettre à internition * 
et destruire totaUement leurs ennemis, sans en vouloir laisser, 
un seul pour çn porter les nouvelles? Ouvrez tousjours à vos 
ennemis toutes les piX'tes et chemins, et plus tost leur faites 
un pont d'argent, afin de les renvoyer. 

Voire; mais, dist Gymnaste, ilz ont le moine. Ont ilz, dist 
Gargantua, le moine ? Sus mon honneur, que ce sera à leur 
dommage. Mais, afin de survenir à tous hazars, ne nous re- 
tirons pas encores, attendons icy en silence. Car je pense ja 
assez cognoistre l'engin de nos ennemis : ilz se guident par 
sort^ non par conseil. Iceux ainsi attendans sous les noyers, 
ce pendant le moine poursuivoit, chocquant tous ceux qu'il 
rencontroit, sans de nuUy avoir mercy, jusques à ce qu'il 
rencontra un chevalier qui portoit en croupe un des pauvres 
pèlerins. Et là, le voulant mettre à sac, s'escria le pèlerin : 
Ha, monsieur le priour mon amy, monsieur le priour, sauvez 
moy, je vous en prie. Laquelle parole entendue, se retournè- 
rent arrière les ennemis, et, voyans que là n'estoit que le 
moine qui faisoit cest esclandre, le chargèrent de coups, 
comme on fait un asne de hois^ : mais de tout rien ® ne sentoit, 
mesmement quand ilz frappoient sus son froc , tant il avoit 
la peau dure. Puis le baillèrent à garder à deux archiers, et, 

' Assaillis , baiius. ' C'est la pensée de Virgile : 

Stormus , en bas latio , signifie ,t . , ., .. 
combat. (Uu Gange.) 

Storm ) en anglais , attaque sou- * Carnage, 

daine. ^ C'est-à-dire sans le moindre 

Estomicq s'est dit pour escrime, ménagement , tant qu'il en put 

- Jeban Courtot , maUtre d'ertornicq. PO^ter, par tout le corps. — Nous 

(Chartop. reg., ch. 6.) avons vu maintes fois dans les cam- 

» Vaincu». {Becrediti. tel re- P»»"*' •**• ânes .in.i chargé». Si 

creantUpelUtiqmm duelloviclo, lonn«perce»a.tpaslebo«tdelea« 

« profitebantur. (Du Cange.) Su'àœtiUntî "^"^ 

M l'u» u, i»ruei ettou '«i»»»* «»;«- ^ Pri^ue'^m. (lldil. anlérieun 

(Ht ctiti.) ' à Iâ3d.) 



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gi 



168 



LIVRK 1, CHAPITRE XLIII. 



tournans bride , ne virent personne contre eux : dont estimè- 
rent * que Gargantua estoit fuy ^ avec sa bande. Adonc couru- 
rent vers les noirettes^ tant roidement qu'ilz peurent, pour 
les rencontrer, et laissèrent là le moine seul avec deux ar- 
chiers de garde. Gargantua entendit le bruit et hennissement 
des chevaux, et dist à ses gens : Compagnons, j'entends le 
trac* de nos ennemis, et ja apperçoy aucuns dUceux qui vien- 
nent contre nous à la foulle : serrons nous icy, et tenons le 
chemin en bon rang; par ce moyen, nous les pourrons rece- 
voir à leur perte, et à nostre honneur. 



* Exitlimerent y éd. an t. à 1535 
et éd. de 1535. Extimerent, F. J. 

' Avait fui. — ■ l^en estoit fuy, 
édit. ant. à 1535. 

^ Tous les commeutateurs di- 
sent qu'ici notrettes signifie : jeaues 
noyers. Cotgrave traduit en eflet 
noirette» par sniall wallnut^trees. 
Ce qui d'ailleurs doit faire dispa- 



raître tout doute, c'est qu'à la 
page précédente Rabelais dit , eu 
parlant de Gargantua et de ses 
compagnons : « Iceux ainsi atten* 
dant sous les noyers. » C'était donc 
vers les noyers que ses ennemis de« 
vaient courir pour le rencontrer. 

^ Les équipages. ( Trcica , Da 
Gange.) 



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GARGANTUA. <C0 



CHAPITRE XLIV. 

Comment le molDe se ûtût de «et fardes, et comme 
l'escarmoaclie de PIcroeliole tni défaite. 



Le moine^ les voyant ainsi départir* en désordre^ conjectura 
qu'ilz alioient charger sus Gargantua et ses gens, et se con- 
tristoit merveilleusement de ce qu'il ne les pouvoit secourir. 
Puis advisa la contenance de ses deux archiers de garde , les- 
quelz eussent voluntiers couru après la troupe pour y buti- 
ner quelque chose ^ et tousjours regardoient vers la vallée en 
laquelle ilz descendoient. Davantage syllogisoit^ disant : Ces 
gens icy sont bien mal exercés en faits d*armes; car onques 
ne m'ont demandé ma foy^ et ne m'ont osté mon braque- 
mart. 

Soudain après tira son dit braquemart^ et en ferut l'archier 
qui le tenoit à dextre, luy coupant entièrement les venes 
jugulaires et artères sphagitides du col , avec le gargareon^ 
jusques es deux adenes ^ : et, retirant le coup, luy entre ouvrit 
la moelle spinale entre la seconde et tierce vertèbre : lu 
tomba Tarchier tout mort*. Et le moine, détournant son che- 
val à gauche, courut sus l'autre; lequel, voyant son com- 
pagnon mort, et le moine advantagé^ sus soy, crioit à haute 
voix : Ha monsieur le priour, je me rends, monsieur le. 
priour, mon bonamy, monsieur le priour. Et le moine crioit 



' SVnfuir. ^ Les deux glandes du cou. 

' La luette. CÏhevenîti, Dict. des * Tout h fait mort. 
mots (jrecs de méd.) '" Ayant l'avantage. 

15 



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170 LIVRE I, CHAPITRE XLIV. 

de mesmes : Monsieur le posteriour^ mon' amy^ monsieur le 
posteriour, vous aurez sus vos posteres. Ha, disoit l'archier, 
monsieur le priour, mon mi^on, monsieur le priour, que 
Dieu vous face abbé! Par Thabit, disoit le moine, que je 
porte, je vous feray icy cardinal. Rançonnez vous les gens de 
religion ? vous aurez un cbapeau rouge à ceste heure de ma 
main. Et Tarchier crioit : Monsieur le priour, monsieur le 
priour, monsieur l'abbé futur, monsieur le cardinal, monsieur 
le tout. Ha, ha, hçs, non monsieur, le priour, mon bon petit 
seigneur le priour, je me rends à vous. Et je te rends, dist 
le moine, à tous les diables. Lors d'un coup luy tranchit^ la 
teste, luy coupant le test sus les os petrux^, et enlevant les 
deux os bregmatis', et la commissure sagittale, avec grande 
partie de Tos coronal; ce que faisant, luy tranchit les deux 
memin^es ^, et ouvrit profondement les deux postérieurs ven- 
tricules du cerveau : et demoura le craine pendant sus les 
espaules à la peau du pericrane par derrière ^ en forme d'un 
bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans. Ain^ 
tomba roide mort en terre. 

Ce fait, le moine donne des espérons 4 son cheval, et 
poursuit la voye que tenoient les enneoiis, lesquelz avoient 
rencontré Gargantua et ses compagnons au grand chemin : 
et tant estoient diminués en nombre pour Tenorme meurti^ 
qu'y avoit Mi Gargantua avec son grand arbre. Gymnaste , 
Ponocrates , Eudemon , et les autres, qu'ilz commençoient 
soy retirer à diligence, tous effrayés et perturbés de sens et 
entendement, comme s'iiz vissent la propre espèce et forme 
de mort devant leurs yeulx. Et comme vous voyez un asne, 
quand il a au cul un oestre ^ Junonique, ou une mousche qui 
le poinct, courir ça et là sans voye ny chemin, jettant sa 



* Trancha. Cette forme appar- tempes jasqa'à i'aatre. (Tbevenin.) 
tient encore à plusieurs patois de * Les membranes du cerveau. 
l'Ouest. * Taon. {Œstrum.) 

~ ' Os des tempes, suivant Oudin Rabelais l'appelle Junonique « 

et Duez. par allusion à celui que Junon mit 

3 Le synciput , la partie anté- après lo , que Jupiter avait changée 



rienre de la tète, depuis l'une des en vache. 



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GARGANTUA. 171 

char^ par terre ^ rompant sod frain et renés ^ sans aucune- 
ment respirer ny prendre repos ; et ne sait on qui le meut, 
car l'on ne voit rien qui le touche ; ainsi fuyoient ces gens 
de sens despourveus , sans savoir cause de fuir : tant seu- 
lement, les poursuit une terreur panice *, laquelle avoient 
conceue en leurs âmes. Voyant le moine que toute leur pen- 
sée n'cstoit sinon à gaigner au pied, descend de son cheval, 
et monte sus une grosse roche qui estoit sur le chemin , et 
avec son grand braquemart frappoit sus ces fuyars à grands 
t^)urs de bras , sans se faindre ny espargner. Tant en tua et 
mit par terre, que son braquemart rompit en deux pièces. 

Adonc pensa en soy mesmes que c'estott assez massacré 
et tué, et que le reste de voit eschapper pour en porter les 
nouvelles. Pourtant saisit en son poing une hasche de ceux 
qui là gisoient mors , et se retourna de rechef sur la roche, 
passant temps à voir fuir les ennemis, et cullebuter entre 
les corps mors, excepté qu'à tous faisoit laisser leurs picques, 
espées, lances, et haquebutes * : et ceux qui portoient les pè- 
lerins liés, il les mettoit à pied, et delivroit leurs chevaux 
anxdits pèlerins, les retenant avec soy Torée de la haye; et 
Touquedillon , lequel il retint prisonnier. 

' Paniqne. ' Arquebuses. 



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172 LIVKE 1, CHAl'lTHE XLY. 



CHAPITRE XLV. 

Gpmnieiil le moine amena les pelertat, et les bowiee iMirolff 
que leur lUst Grandffoasler. 



Ceste escarmouche parachevée, se retira Gargantua avec 
ses gens, excepté le moine , et, sus la pointe du jour, ce ren- 
dirent à Grandgousier *, lequel en son lict prioit Dieu pour 
leur salut et victoire. Et, les voyant tous saufz et entiers, les 
embrassa de bon amour, et demanda nouvelles du moine. 
Mais Gargantua luy respondit que sans doubte leurs ennemis 
avoient le moine. Hz auront, dist Grandgousier, donc maie 
encontre. Ce qu'avoit esté bien vray. Pourtant encores est lé 
proverbe en usage de bailler le moine à quelqu'un ^. 

Adonc commanda qu'on apprestat très bien à desjeuner 
pour les refraichir. Le tout appresté , Ton appella Gai^n- 
tua; mais tant luy grevoit' de ce que le naoine ne comparoit^ 
aucunement, qu'il ne vouloit ny boire ny manger. Tout 
soudain le moine arrive, et, des la porte de la basse court, 
s'escria : Vin frais, vin frais. Gymnaste, mon amy ! Gym- 
naste sortit, et vit que c'estoit frère Jean qui amenoit cinq 
pèlerins , et Touquedillon prisonnier : dont Gargantua sor- 
tit au devant, et luy firent le meilleur recueil ^ que peurent; 
et le menèrent devant Grandgousier, lequel l'interrogea de 
toute son adventure. Le moine luy disoit tout : et comment 



' Vers Grandgoasier. Donner le moine par le cou, c'était 

^ Donner le moine se disait pro- pendre (to hang, Cotgrave.) 

verbialelnent dans le sens de : por- ^ Le contrariait. 

ter malheur, et avoir le moine * Ne comparaissait. 

pour : avoir une maavaise chance. ^Réception, accueil. 



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on Tavoit pris> et comment il s'estoit défait des avchierg, 
et la boucherie qu'il aToit fait par le chemin « et comment 
ii aYoit recouvert * les pèlerins, et amené le capitaine Touque- 
diUon. 

Puis se mirent à banqueter joyeusement tous ensemble. Ce 
pendant Grandgousier interrogeoit les pèlerins de quel pa^s 
iiz estoient, dond ilz venoient, et où il; alloient. Lasdaller pour 
tous respondit : Seigneur, je suis de Saint Genou en Berry; 
cestuy ey est de Paluau ; cestuy cy de Onzay ; eestuy cy est de 
Argy ; et cestuy cy est de Yillebrenin. Nous venons de Saint 
Sd»stian près de Nantes, et nous en retournons par nos pe- 
tites journées. Voire, mais , dist Grandgousier, qu'alliez vous 
faire à Saint Sébastian ? Nous allions , dist Lasdaller, luy 
offrir nos votes contre la peste. , dist Grandgousier, pauvres 
gens, estimez vous que la peste vienne de Saint Sébastian^? 
Ouy, vrayement, respondit Lasdaller; nos prescheurs nous 
Taflerment. Ouy, dist Grandgousier, les faulx prophètes 
vous annoncent ilz telz abus? Blasphèment ilz en ceste façon 
les justes et saints de Dieu, qu'ilz les font semblables aux 
diables, qui ne font que mal entre les humains? Comme 
Homère escrit que la peste fut mise en Tost^ des Gregoys par 
Apollo, et comme les poètes feignent un grand tas de Vejoues 
et dieux malfaisans. Ainsi preschoit à Sinays un caphart, 
que saint Antoine mettoit le feu es jambes ^ ; saint Ëutrope 
faisoit les hydropiques; saint Gildas les fous; saint Genou 



' iSfecouS, Éd. ant. à 1535 et Pour pcslc yenenesique) 

AA A I (;.9C ^"^ °^"'' "^ ^"^^ ^^ travaux , 

éd. de lôoa. Prioos saiut Roeh en publique , 

^ Nous trouvons au XVl« siècle Car c'est l'un des principaux 

1 , j 1* Avec taint Sebastien , 

de nombreuses preuves de cette ^ Amen, 

croyance. — ThaxsltsGransNoueis ^ ,. , n ^^ 

nouveaux , par exemple , nous li- ^^ '»' ^«"^ P- Grosnet : 

sons : ..... Plusieurs miracles sont faits , 

„. .„ Et sont aussi semblables faits , 

Saint Sebastien gloneux , x saint Sebastien montrés 

Bn Lombardie A gens de bien sens ouUrés. 
Fict cesser comme terlaettx 

L'epydemie. 3 JL'armée* 

Il paraît même qu'il n'avait pas * C'est là l'explication d'une im- 

seul ce privilège, témoin ee couplet précation-qui revient souvent dans 

d'un autre No'il : Rabelais: » Que le feu saint An- 

«5. 



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174 LIVRE l, CHAPITRE XLV. 

les gouttes. Mais je le punis en tel exemple^ quoiqu'il m'ap- 
pellast hérétique^ que depuis ce temps caphart quiconques 
n'est osé entrer en mes terres. Et m'esfoahis si vostre roy les 
laisse prescher par son royaume telz scandales. Car plus sont 
à punir que ceux qui par art magique ou autre engin au- 
roient mis la peste par le pays *. La peste ne tue que le corps, 
mais ces prédications diaboliques infectionnent les âmes des 
pauvres et simples gens ^. 

Luy disant ces paroles^ entra le moine tout délibéré > et 
leur demanda : Dond estes tous, vous autres pauvres haires? 
De Saint Genou, dirent ilz. Et comment^ dist le moine, 
se porte l'abbé Trancbelion* le bon beuveur? Et les moi- 
nes^ quelle chère font ilz? Le corps dieu, ilz biscotent vos 
femmes, ce pendant qu'estes en romivage*. Hin hen, distLas- 
daller, je n'ay pas peur de la mienne. Car qui la verra de jour 
ne se rompra ja le col pour l'aller visiter la nuyt. C'est, dist 
le moine, bien rentré de picques^. Elle pourroit estre aussi 
laide que Proserpine, elle aura par Dieu la saccade, puisqu'il 
y a moines autour; car un bon ouvrier met indifférente- 
ment toutes pièces en œuvre. Que j'aye la vérole, en cas 
que ne les trouviez engroissées* à vostre retour. Car seule- 
ment l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde. 



toine te arde! » Le panvre saint 
avait cette mauvaise répatation en 
France, et surtout en E.<pagne, oit 
Ton jurait j^ los braseros de san 
Antonio. 

' Rabelais, qui fait tenir à Grand- 
gonsier un langage si exempt de 
préjugés sous certains rapports, ne 
parait pas en élre lui-même com- 
plètement dégagé. Il est digne de 
remarque qu'il parle ici, comme 
d*nne chose admissible , de ta magie 
appliquée à la peste. 

^ Nous rétablissons la leçon de 
1 5364 qui a été remplacée pur ces 
mots : telz imposteurs empoiso»" 
nenl les âmes. 



' Il y avait, à ce qu'il parait, 
uu Aiitoine.de Tranchelion^ abbé 
de la Vemusse; et Ton trouve sur 
la carte du Chinonais une localité 
nommée les Roches- Thtnchelion. 

* Pèlerinage. — (Rotnivaige est 
provençal. On dît aussi roumavagi, 
roumairagi, etc., voyage de pè- 
lerins h Rome y et par exteosion 
toute sorte de pèlerinage. 

^ Bien rentré de piques, ou c'est 
bien rentré de piques noires, c'est 
bien parlé (ironiquement). Tko the 
purposcy I warrant you (IronicaU 
ly), Cotgrave. — Cette locution est 
empruntée au jeu de cartes. 

^ Enceintes. 



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GARGANTIA. 175 

C'est, dist Gargrantua , comme l*eau du Nile en Kgypte , si 
vous croyez Strabo, et Pline, liv. VII, chap. m. Advisez * que 
c'est de la miche, des habits, et des corps. Lors, dist Grand- 
gousier, allez vous en, pauvres gens, au nom de Dieu le 
créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle. Et doréna- 
vant ne soyez faciles à ces ocieux et inutiles voyages. Entre- 
iemt T06 familles, trsntttler chaBenn en sa vacation, inetruez ^ 
vos enfans, et vivez comme tous enseigne le bon apostre 
saint Paul. 

Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des 
saints avec vous : et n'y aura peste ny mal qui vous porte 
nuisance. Puis les mena Gargantua prendre leur réfection 
en la salle : mais les pèlerins ne faisoient que souspirer, et 
dirent à Gargantua : 

que heureux est le pays qui a pour seigneur un tel 
homme! Nous sommes plus édifiés et instruicts en ces propos 
qu'il nous a tenu , qu'en tous les sermons que jamais nous 
furent preschés en nostre ville. C'est, dist Gargantua, ce que 
dit Platon, liv. V, de Repvb., que lors les republiques se- 
roient heureuses , quand les roys phllosopheroient , ou les 
philosophes regneroient. Puis leur fit emplir leurs besaces 
de vivres , leurs bouteilles dé vin , et à chascun donna cheval 
pour soy soulager au reste du chemin, et quelques carolus * 
pour vivre. 



' YiNis ToiM figurez qiM cet< à ^ Le careltis éluit «ii« manimie 
la fois de la miche , etc. de Charles VUI^ de la valeur de 

^ iDsinuse^. dix deniers. 



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176 LIVRE 1, CHAPITRE XLVI. 



CHAPITRE XLVI. 



Comnieol GraMconeicr Iraieui hamalscmeiit T9«4«e<ltl«ii 
prisonnier. 



Touquedillon fut présenté à Grandgousier, et interrogé 
par iceluy sus l'entreprise et affaire de Picrochole, quelle 
fin il pretendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoy respon- 
dit que sa fin et sa destinée estoit de conquester tout le pays 
s'il pouYoit, pour l'injure faite à ses fouaciers. C'est, dist 
Grandgousier , trop entrepris: qui trop embrasse peu es- 
trainct. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes^ 
avec dommages de son prochain frère Christian : ceste imita- 
tion des anciens Hercules^ Alexandres^Hannibals^ Scipions^ 
Césars et autres telz^ est contraire à la profession de TEvangile^ 
par lequel nous est commandé garder^ sauver, régir, et ad- 
ministrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir 
les autres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appelloient 
prouesses, maintenant nous appelions briganderies et mes- 
chancetés. Mieulx eust il fait soy contenir en sa maison , 
royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hos- 
tilement la pillant; car par bien la gouverner Teust augmen- 
tée , par me piller sera destruict. 

Allez vous en, au nom de Dieu : suivez bonne entreprise , 
remonstrez à vostre roy les erreurs que cognoistrez , et ja- 
mais ne le conseillez, ayant esgard à vostre profit particulier ; 
car, avec le commun, est aussi le propre perdu * . Quant est de 

' C'est-à-dire : qaand Pintéfêt particulier Test aussi. La belle le- 
gttuéral est compromis , Tintérêt çob contenue dans ce passage de 



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GARGANTUA. 177 

voslre raD<;on, je vous la donne entièrement, et veulx que 
vous soient rendues armes et cheval : ainsi fault il faire entre 
voisins et anciens amis^ veu qu« ceste nostre différence * n'est 
point guerre proprement. 

Gomme Platon , lit. S de Rep., vouloit estre non guerre 
nommée, ains sédition , quand les Grecs mouvoient arfties les 
uns contre les autres. Ce que si par maie fortune advenoit, 
il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nom- 
mez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre point au pro^ 
fond cabinet de nos cœurs. Car nul de nous n'est oultragé en 
son honneur : et n'est question ^ en somme totale, que de ra- 
biller quelque faulte* commise par nos gens, j'entends et vos- 
tres et nostres. Laquelle, encores que cogneussiez, vous 
deviez laisser' couler oultre; car les personnages querelans 
estoient plus à contemner qu'à ramentevoir ^ ; mesmement 
leur satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert. Dieu 
sera juste estimateur de nostre différent , lequel je supplie 
plus tost par mort me toQir de ceste vie , et mes biens dépé- 
rir devant mes yeulx , que par moy ny les miens en rien soit 
offensé. 

Ces paroles achevées , appella le moine , et devant tous luy 
demanda: Frère Jean, mon bon amy, estes vous qui avez 
pris le capitaine Touquedillon icy présent? Sire, dist le 
moine, il est présent, il a aage et discrétion ; j'aime mieulx que 
le sachez par sa confession que par ma parole. Adonc dist 
Touquedillon : Seigneur, c'est luy véritablement qui m'a 
pris, et je me rends son prisonnier franchement. L'avez 
vous, dist Grandgousier au moine , mis à rançon? Non, dist 
le moine; de cela je ne me soucie. Combien, dist Grandgou- 
sier, voudriez vous de sa prise? Rien, rien, dist le moine, 
cela ne me mené pas. Lors commanda Grandgousier que. 



Rabelais était fort de saison , ainsi lemands mettaient l'Européen feu. 
que {)e remarque Beraier, à une ' On dirait aujourd'hui diffé- 

époque où l'ambition de Charles- rent, 

Qnint, les intérêts de François I*:'^, ^ Plus dignes de mépris que de 

de Henri VIII et des princes al- souvenir. ^^--î"-'^"' ^- 



V * ' ;r 



^ifeecTbyCiOOgle 



178 LIVRE I, CHAPITRE XLVl. 

présent Touquedillon, fussent comptés au moine soixante et 
deux mille salutz * pour celle prise. Ce que fut fait ce pendant 
qu'on fît la collation audit Touquedillon; auquel demanda 
Grandgousier s'il vouloit demourer avec luy, ou si mienli 
aimoit retourner à son f oy. Touquedillon respondit qu'il tien- 
droitle party lequel il luy conseilleroit. Donc, dist Grandgou- 
sier , retournez à vostre roy , et Dieu soit avec vous ! 

Puis luy donna une belle espée de Vienne ^ avec le four- 
reau d'or, fait à belles vignettes d'orfeverîe, et un collier d'or 
pesant sept cens deux mille marcs, garny de fines pierreries, 
àTestimation de cent soixante mille ducats; et dix mille es- 
eus par présent honorable. Apres ces propos modta Tou- 
quedillon sus son cheval. Garçantua, pour sa seureté, loi 
bailla trente hommes d'armes, et six vingts archiers sous la 
conduîcte de Gymnaste, pour le mener jusques es portes de la 
Roche Clermaud, Si besoitîg estoit. Iceluy departy , le moine 
rendit à Grandgousier les soixante et deux mîUe salutz qu'il 
avoit receu , disant : Sire , ce n'est ores que vous devez 
faire telz dons. Attendez la fin de cette guerre, car l'on ne 
sait quelz affaires pourroient survenir. Et guerre faite sans 
bonne provision d'argent n'a qu'un souspirail de vigueur. Les 
nerfs des batailles sont les pecunes. Donc, dist Grandgousier, 
à la fin je vous contenteray par honneste recompense, et tous 
ceux qui m'auront bien servy; 



^ Monnaie d*or, de la valeur de sainte Vierge recevant la salotation 

25 8ols, créée par Henri VI, roi de Tange. 

d'Angleterre, couronné foi de Franee ' Vienne, en Dauphiné. On y a. 

à Paris, en 1422. — Sor Tud des longtemps fabriqué des artfes re- 



côtés de la pièce était figurée la nommées. 



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GARGANTUA. 179 



CHAPITRE XLVII. 

ToB«aeMllOQ tna HaBClvcaii , pals fini tué par le cgmmawdC" 
weiu êe nerocbolc. 



En ces mesmes jours, ceux de Bessé, du Marché yieui, du 
bourg Saint Jacques , du Trainneau^ de Parilié, de Rivière , 
des Roches Saint Pol, du Vau breton, de Pantillé, du Br&- 
hemont , du pont de Clain , de Gravant , de Grandmont , des 
Bourdes, de la Villeaumere, de Huyoïes, de Segré, de Hussé, 
de Saint Louant^ de Panzoust, des €k)uldreauk^ de Yerron, 
de Coulaines, de Chose, de Varenes, de Bourgueil, de lisle 
Boucard^ du Croulay, de Narsay, de Cande, de Montsoreau *, 
et autres lieux confins, envoyèrent devers Grandgou^er am- 
bassades , pour luy dire qu*Uz estoient advertis des tcvts que 
luy faisoit Picrochole ; et^ pour leur ancienne confédération, 
ilz luy offroient tout leur pouvoir, tant de gens que d'argent 
et autres munitions de guerre. L'argent de tous montoit, par 
les pactes qu'ilz luy envoyoient^ six vingt quatorze millions^ 
deux escus et demy d'or. 

Les gens estoient quinze mille hommes d'armes , trente et 
deux mille chevaux legiers, quatre vingts neuf milles har- 
quebousiers, cent quarante mille adventuriers, unze mille 
deux cens canons, doubles canons, basilics et spiroles. Pion- 
niers quai-ante sept mille, le tout souldoyé et avitaillé pour 
six mois et quatre jours. Lequel offre Gargantua ne refusa, 
ny accepta dL tout^. 



■ Toutes ces localités appartien- en majeure ivii'iie aa Chmonais. 
ttent à l'Anjou, à ia Ton raine, et ' DNiue maniera absolue. 



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180 LIVRE 1, CHAPITRE XLVII. 

Mais, grandement les remerciant, dist qu'il composeroit 
ceste guerre par tel engin que besoing ne seroit tant empes- 
cher de gens de bien. Seulement, envoya qui ameneroit en 
ordre les légions lesquelles entretenoit ordinairement en ses 
plaœs de la De\iniere *, de Chaviny ^, de Gravot et Quinque- 
nays', montans en nombre de deux raille cinq cens hommes 
d'armes, soixante et six raille hommes de pied, vingt et six 
mille arquebusiers, deux cens grosses pièces d'artillerie, 
vingt et deux mille pionniers, et six mille chevaux legiers; 
tous par bandes, tant bien assorties de leurs thresauriers, de 
vivandiers, de mareschaux, d'armuriers et autres gens né- 
cessaires au trac^ de bataille, tant bien instruicts en art mili- 

e, tant bien armés, tant bien recognoissans et suivans 
leurs enseignes, tant soudains à entendre et obéir à leurs ca- 
pitaines, tant expédiés^ à courir, tant fort&.à choquer, tant 
prudensà l'adventure, que mieulx ressembloient une harmo- 
nie d'oi^ues et concordance d'horologe, qu'une armée ou gen- 
darmerie. 

^ Touquedillon arrivé se présenta à Picrochole, et luy conta 
au long ce qu'il avoit et fait et veu. A la fin, conseilloit, 
par fortes paroles, qu'on fîst appointement avec Grand- 
gousier, lequel il avoit esprouvé le plus homme de bien du 
monde ; adjoustant que ce n'estoit ny preu^ ny raison molester 
ainsi ses voisins, desquelz jamais n'avoient eu que tout bien. 
Et, au regard du principal, que jamais ne sortiroient de ceste 
entreprise qu'à leur grand dommage et malheur. Car la 
puissance de Picrochole n'estoit telle que aisément ne les 
peust Grandgousier mettre à sac. Il n'eut achevé ceste parole, 
que Hastiveau dist tout haut : Bien malheureux est le prince 



^ La Devim&'e, entre Cfaition dans le glossaire de Dd Caiige. 

et Lerné, était la propriété deRa« ^ Prompts (da latin expeditus). 

bêlais. « Ni profit. 

^ C'était nn château près de Dieu tous gard en pr(>n tous farc. 

'"«'••"é. Formule de salut, dans des let- 

^ Clos de yigne de Cbînon. très de rémission de 1465. (Du 

^ Bagages, éqnipagri». V, Traça. Caiige.) 



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GARGANTUA. 184 

qui est de telz gens servy^ qui tant facilemeulsont corrompuz^ 
comme je cognois Touquedillon : car je voy son courage tant 
changé, que voluntiers se fust adjoinct à nos ennemis pour con- 
tre nous batailler et nous trahir^ s'ilz i'eussent voulu retenir : 
mais^ comme vertu est de tous^ tant amis qu'ennemis^ louée 
et estimée^ aussi meschanceté est tost cogncue et suspecte. Et, 
posé que dlcelle les ennemis se servent à leur profit , si ont 
ilz tousjours les meschans et traistres en abomination. 

A ces paroles^ Touquedillon impatient tira son espée, et en 
transperça Hastiveau un peu au dessus de la mamelle gau- 
che, dont mourut incontinent. Et, tirant son coup du corps, 
dist franchement : Ainsi périsse qui feaulx serviteurs blasmera. 
Picrochole soudain entra en fureur, et, voyant Tespée et four- 
reau tant diapré, dist : T'avoit on donné ce baston * pour, en 
ma présence^ tuer malignement mon tant bon amy Hastiveau? 

Lors commanda à ses archiers qu'ilz le missent en pièces. 
Ce que fut fait sus l'heure, tant cruellement que la chambre 
estoit toute pavée de sang. Puis fit honorablement inhumer 
le corps de Hastiveau, et celuy de Touquedillon jetter par 
sus les murailles en la vallée. 

Les nouvelles de ces oultrages furent sceues par toute l'ar- 
mée, dont plusieurs commencèrent à murmurer contre Picro- 
chole, tant que Grippepinauld^ luy dist : Seigneur, je ne sçay 
quelle issue sera de ceste entreprise. Je voy vos gens peu 
confermés ' en leurs courages. Hz considèrent que sommes icy 
mal pourveuz de vivres, et ja beaucoup diminués en nombre, 
par deux ou trois issues*. 

Davantage s, il vient grand renfort de gens à vos enne- 
mis. Si nous sommes assiégés une fois, je ne voy point com- 
ment ce ne soit ànostre ruine totale. Bren, bren, dist Picro- 
chole, vous semblez les anguilles de Melun : vous criez da- 
vant qu'on vous escorche : laissez les seulement venir. 

* Terme génériqoe qai signifie grippepinauld dans Véd, de 1535. 
tomate espèce d'armes. Ainsi o.i di- ^ Assurés, affermis. 
sa\t bàlon à feu pour fusil , etc. * Sorties. 

3 On Mi grippeminauff AU lieu de ^ Eu entre. 



vGooQle 



Igl, 



183 UVRE l, CHAPITRE XLVUI. 



CHAPITRE XLVIII. 

ÏDMiiaient OsriraBtaa asialilic Plcroehoïc dedans la Boelie Gler- 
■umd, et deSt l'aroiée dodit Meroehole. 



Gargantua eut la charge totale de l'armée : son père de- 
meura en son fbrt. Et , leur donnant courage par bonnes pa- 
roles^ promit grands dons à ceux qui feroient quelques 
prouesses. 

Puis gaignerent le gué de Vede, et, par basteaux et pons 
legierement faits, passèrent oultre d'une traicte. Puis, consi- 
dérant Tassiette de la ville , qu'estoit en lieu haut et advan- 
tageux, délibéra celle nuyt sus ce qu'estoit de faire. Mais 
Gymnaste luy dist : Seigneur, telle est la nature et complexion 
'des François, qu'ilz ne valent qu'à la première pointe. Lors 
ilz sont pis* que diables. Mais, s'ilz séjournent, ilz sont 
moins que femmes. Je suis d'advis qu'à l'heure présente, 
après que vos gens auront quelque peu respiré et repeu, 
faciez donner l'assault. 

L'advis fut trouvé bon. Adonç produict toute son armée en 
plein camp-, mettant les subsides 2 du costc de la montée. Le 
moine prit avec soy six enseignes de gens de pied, et deux 
cens hommes d'armes : et, en grande diligence, traversa les 
marais, et gaignaau dessus le puy, jusques au grand chemin 
de Loudun. Ce pendant l'assault continuoit ; les gens de Picro- 
chole ne savoienl si le meilleur estoit sortir hors et les re- 
cevoir, ou bien garder la \iUe sans bouger. Mais furieuse- 

' Plus y éû'ii. 1535. Pircsj F. J, « La réserve. 



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^ARGANTIA. 183 

ment sortit avec quelque bande d'hommes d'armes de sa 
maison y et là fut receu et festoyé à grands coups de canon 
qui gresloient devers les cousteaux , dont les Gargantuistes se 
retirèrent au vai^ pour mieulx donner lieu à rartillerie. Ceux 
de la ville defendoieut le mieulx que pouvoient^ mais les 
traicts passoient oultre par dessus, sans nul ferir. 

Aucuns de la bande, sauvés de rartillerie, donnèrent fiere-» 
ment sus nos gens y mais peu profitèrent : car tous furent re* 
ceuz entre les ordres*, el là rués par terre. Ce que voyans, se 
vouloient retirer : mais ce pendant le moine avoit occupé le 
passage; parquoy se mirent en fuite sans ordre ni maintien. 
Aucuns vouloient leur donner la chasse, mais le moine les 
retint, craignant que, suivans lesfuyans^, perdissent leurs 
rai^, et que ^ sus ce point, ceux de la ville chargeassent sus 
eux. Puis, attendant quelque espace ^ et nul ne comparant à 
rencontre, envoya le duc Phrontiste^ pour admonester Gaiy 
gantua à ce qu'il avanceast pour gaigner le coustçau à la 
gauche, pour empeschcr la retraicte de Picrochole par celle 
porte. Ce que fit Gai^gantua en toute diligence, et y envoya 
quatre légions de la compagnie de Sebaste : mais si tost ne 
pèurent gaigner le haut qu'ilz ne rencontrassent en barbe 
Picrochole, et ceux qui avec luy s'estoient espars. 

Lors chargèrent sus roidement : toutesfois grandement fu- 
rent endommagés par ceux qui estoient sus les murs, en 
coups de traict et artillerie. Quoy voyant Gargantua, en 
grande puissance alla les secourir, et commença son artillerie 
àhurter* sus ce quartier de murailles, tant que toute la forcé 
de la ville y fut evocquée^. Le moine, voyant celuy costé le- 
quel il tenoit assiégé, dénué de gens et gardes, magnanimement 
tira vers le fort : et tant fit qu'il monta sus, luy et aucuns 
de ses gens, pensant que plus de crainte et de frayeur donnent 
ceux qui surviennent à un conflict, que ceux qui lors à leur 
force combattent. Toutesfois .ne fit onqucs effroy ®, jusques à 

* Les rangs. * Frapper. 

* En poursuivant les fuyards. * Appelée, attirée. 

* Du grec 9povTiO"DQ4, soigneux, ® Ne donna pas l'alarme. « Ils 
vigilant. .saillirent de leurs chambres sans 



vGooqIc 



igl 



184 LIVRK 1, CHAPITRE XLVlll. 

ce que tous les siens eussent gaigné la muraille, excepté 
les deux cens hommes d'armes quHl laissa hors pour les 
hazars. 

Puis s'escria horriblement, et les siens ensemble : et sans 
resistence tuèrent les gardes d'icelle porte ^ et rouvraient es 
hommes d'armes : et en toute fiereté * coururent ensemble vers 
la porte de Torient., où estoit le desarroy^. Et par derrière 
renversèrent toute leur force. 

Voyans les assiégés de tous costés les Garçantuistes avoir 
gaigné la ville, se rendirent au moine à mercy. Le moine leur 
fit rendre les bastons et armes, et tous retirer et reserrer 
par les églises, saisissant tous les bastons des croix, et com- 
mettant gens es portes pour les garder de issir. Puis, ouvrant 
celle porte orientale , sortit au secours de Gargantua. Mais 
Picrochole pensoit que le secours luy venoit de la ville , et 
par oultrecuidance se bazarda plus que devant : jusques à ce 
que Gargantua s'escria: Frère Jean, mon amy, frère Jean, 
en bon heur soyez venu. Adonc cognoissant Picrochole et 
ses gens que tout estoit désespéré , prindrent la fuite en tous 
^ndroitz^. Gargantua les pour«iivit jusques près Vaugaudry, 
tuant et massacrant, puis sonna la retraicte. 



faire ejfroy ne bruit. » Les Cent de l'italien fiero. Il exprime moias 

Nouvelles ftouvelles. l'idée d'orgueil que celle d» har- 

' Ce mot, aiosi qye l'adverbe diesse. 
fièrementf employé plus haut , est ^ Le plus fort de la mêlée, 
pris dans le sens du latin férus et ^ De tous cotés. 



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(iARGANTUA. 



i8o 



CHAPITRE XLIX. 

Gomment Mcro«liolc rayant tut surpris de maies ftor lunes, 
et ee que ût fiarffantna après la batilllc. 



Piarochole ainsi désespéré s'en fuit vers Tisle Bouchart S et, 
au chemin de Rivière 2, son cheval bruncha par terre; à quoy 
tant fut indigné que de son espée le tua en sa choie ^, puis , 
ne trouvant personne qui le remontast , voulut prendre un 
asne du moulin qui là auprès estoit ; mais les meusniers le 
meurtrirent tout de coups et le destrousserent de ses ha- 
billemens, et luy baillèrent pour soy couvrir une meschante 
sequenye*. Ainsi s'en alla le pauvre cholérique; puis, passant 
Teau au Port Huauk*, et racontant ses maies® fortunes, fut 
advisé par une vieille lourpidon^ que. son royaume luy se- 
roit rendu à la venue des cocquecigrues : depuis ne sait on 
qu'il est devenu. Toutefois, Ton m'a dit qu'il est de présent 
}»auvre gaigne denier à Lyon, eholere comme davant. Et 
iousjours se guemente ^ à tous estrangiers de la venue des 



' Petite ville à douze kiloinèires 
de Chiiiou , dans une île de la 
Yieune. 

' A six kilomètres de la Roche- 
Clemiaad.* 

^ émotion, colèi'e; c'est un mot 
tiré du grec XO>ri. 

* On trouve aussi êouquenie 
(Ronsard ) , sequanie (Lettres de 
1393), et souêqueme {Roman de la 
Rose,) 

^ hePort'ffuauixt dit E. Jo- 
hannean , est près du confluent de 



riiidre et d*UM bras du Cher, vis- 
à-vis deXangeais. 

'^ Mauvaises. 

^ Vieille aux pieds difformes. 
«Lorpes, pro Loripes, qui tôr- 
ium habet pedem instar lori. » (Du 
Gange.) 

Oh sait que, dans le moyen âge, 
le pied difforme, le pied d'oie, était 
un symbole de raceS maudites. 

* S'euquiert avec inquiétude. On 
trouve dans Alain Chartier ffuer^ 
menter sans pronom. 

16. 



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186 LIVRE 1, CHAPITRE XLIX. 

cocquccigrues, espérant certainement, selon la prophétie de 
4a vieille, estre à leur y^nue réintégré en son royaume. 

Apres leur retraicte, Gargantua premièrement recensa ses 
gens, et. trouva que peu d'iceux estoient péris en la bataille ; 
savoir est quelques gens de pied de la bande du capitaine 
Tolmere S et P#nocrates, qui avoit un coup de harquebouze en 
son pourpoint. Puis les fit refraichir chascun par sa bande, 
et commanda es thresoriers que ce repas leur fust défraye et 
payé, et que Ton ne fist oultrage quelconque en la ville, veu 
qu'elle estoit sienne : et, après leur repas, ilz comparussent 
en la place devant le chasteau, et là seroient payés pour six 
moisi Ce que fut fait : puis fit convenir ^ devant soy en ladite 
place tous ceux qui là restoient de la part de Picrochole , es- 
quelz, presens tous ses princes et capitaines ^ parla comme 
s'ensuit. 

* Hardi (du grec ToX{i/)p6c). * Assembler. 



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GARGANTIA. 



187 



CHAPITRE L* 

L« eonclon «ne at (Sarf «atea et valoeai. 



Nos pères, ayeulx , et ancestres de toute mémoire, ont esté 
de ce sens et ceste nature que, des batailles par eux consom- 
mées, ont, pour signe mémorial des triomphes et victoires , 
plus voluntiers érigé trophées et monumens es cœurs des 
vaincuz, par grâce, que es terres par eux conquestées, par 
architecture*. Car plus estimoient la vive souvenance des hu- 
mains acquise par libéralité, que la mute* inscription des arcs, 
colomnes, et pyraçiides, subjecte es calamités de Tair, et en- 
vie d'un chascun. 

Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ilz usèrent 
envers les Bretons, à la journée de Saint Aubin du Cormier 3, 
et à la démolition de.Parthenay. Vous avez entendu, et en- 
tendant admiré le bon traictement qu'ilz firent es barbares de 
Spagnola, qui avoient pillé, depopulé', et saccaigé les fins 



' Nous Pavons déjà dit : quand Ra> 
bêlais prend le ion grave, il emprunte 
constamment les formes des au- 
teurs latins, parfois même il les met 
à coBtribution. C'est Pline lé Jeune 
qui lui fournit ici son contingent. 

Vera boni principis laus etfama, 
non imaginiôus aut statuts, »ed 
virtute et meriiis, propagaiur. 

(Panégyrique de Trajan.) 

^ La muette, du latin tnutus, 

3 Pr^ d^ Pol «a Bretagne. La 
Utaille eut. lieu le 28 juillei 1 484. 
Les Bretons étai<»it commaadés par 



Louis XU , alors duc d'Orléans , 
qui fut battu et pris par l'armée 
de Charles VIII. 

Les fortifications de Parlhenay 
furent renversées deux ans plus 
tard par les troupes du même 
Charles YIH, luttant contre Du- 
nois , qui tenait encore pour le duc 
de Bretagne et le due d'Orléans. 

On a trouvé Rabelais hardi de 
rappeler ici ces faita historiques. 
Mais qui donc aurait pu s'en of< 
fenser ? Ce n'est pas François 1^^ . 

* Ravagé. {Depopuiari, latin.) 



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188 



LiVKE I, CHAPITRE L. 



mai itiiiics de Olone, et Thalmondois. Tout ce ciel a esté 
remply des louanges et gratulations que vous mesmes et vos 
peres fistes lors que Alpharbal, roy de Canarre*, non assouvy 
de ses fortunes *, envahit furieusement le pays de Onys, 
exerçant la piraticque en toutes les isles Armoricques et ré- 
gions confines. 11 fut, en juste bataille navalle*, pris et vaincu 
de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais 
quoy? Au cas que les autres roys et empereurs, voire qui se 
font nommer catholiques *, l'eussent misérablement traicté, 
durement emprisonné , et rançonné extrêmement, il letraicta 
courtoisement, amiablement, le logea avec soy en son palais, 
et, par incroyable debonnaireté, le renvoya en saufconduict, 
chargé de dons, chargé de grâces , chargé de toutes offices 
d'amitié. 
Qu'en est il advenu? Luy, retourné en ses terres, fit as- 



^ Le Dacbat et surtout Jt^an- 
neau se lauceiit ici, à perte de vue, 
dans le champ des aHusions. — 
Ce qui nous paraît probable, c'est 
que Rabelais ne fait que suivre une 
tradition du moyeu âge à Tégard du 
pays fantastique de Caaare ou de 
Cauarie. 

Bojardo, dans VOrlando inna- 
moralOf parle d'un rot de Canaries 
( t Berni, dans le même poëme /-e- 
faii, dit : 

Qiiivi il re.di Canaria anche s'ai^pelta, 
Che non uieua gii seco buon guerrîei-i. 

Era il lor rc chianiato Barbarico 
Orribil di pi<rsona, e ben arnutlo. 

' Dont TambitioD n'était pas 
comblée par ses succès; que ses 
bonnes chances n'avaient pas raS' 
sasté. 

* L'éd. ant. à 1 535 porte navalle^ 
ainsi que celles de lo42, F. Juste 
et s. 1. L'éd. de 1 535 {)Orte navelle 
(qui a le même sens); les antres 
unt navré. La vraie leçon est évi- 
demmei^t celle que nous donnons. 



D'aboixl il s'agit là, eu effet, d'an 
combat naval ; puis si Alpharbal 
eût été navré i grièvement blessé, 
dans le détail minutieuic des atteii« 
tions du vainqueur envers lui , Ra- 
belais n'eût pas manqué d'indiquer 
les soins donnés au blessé. 

Quel que soit jcet Alpharbal, roi 
de Canarre , il faut avouer que le 
présent chapitre' est un de ceux uù 
Rabelais a soulevé un coin du \oile 
qui enveloppe d'ordinaire ses allu- 
sions aux choses contemporaines. 
Ainsi, quand Graudgousier parle 
de la mansuétude dont usèrent ses 
|)ères et aienx envers les Bretons 
à la journée de Saint-Aubin du 
Cormier et au siège de Partbenay, 
on peut dire qu'il nomme les mas- 
ques, puisque ces faits se rappor- 
tent incontestablement à Charles 
YllI , qui figure parmi les pbres ei 
ancêtres de Louis XU. 

* Bn écrivant ceci , Rabelais 
pensait évidemînent à la conduite 
de Charles-Quint envers Fran- 
çois !*•'. 



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GAKGAiNTLA. 189 

scaibler tous les princes et estatz de son royaume 9 leur ex<- 
posa rhumanité qu'il avoit en nous cogneu, et les pria 
sus ce délibérer, en façon que le monde y eust exemple , 
comme avoit ja en nous de gracieuseté honneste^ aussi en 
eux de honnesteté gracieuse. Là fut décrété , par consente» 
ment unanime, que Ton offreroit entièrement leurs terres, 
dommaines, et royaume, à en faire selon nostre arbitre, 
Alpharbal, en propre personne, soudain retourna avec neuf 
mille trente et huit grandes naufz oneraires% menant non 
seulement les thresibrs de sa maison et lignée royale, mais 
presque de tout le pays. Car, soy embarquant pour faire voile 
au vent vesten nordest, chascun à la foulle jettoit dedans 
icelles or, argent, bagues, joyaux, espiceries, drogues et 
odeurs aromatiques; papegays^, pélicans, guenons, civet- 
tes, genettes ^ porcsespics. Point n'estoit iilz de bonne mère 
réputé, qui dedans ne jettastce que avoit de singulier. 

Arrivé que fut, vouloit baiser les pieds de mondit père; le 
fait fut estimé indigne et ne fut toléré, ains fut embrassé so- 
cialement ^ : offrit ses presens, ilz ne furent receui, par trop 
estre excessifz; se donna mancipe * et serf volontaire, soy , et 
sa postérité : ce ne fat accepté, par ne sembler équitable; 
céda, par le décret des estatz , ses terres et royaume, offrant 
la transaction «et transport signé, scellé, et ratiûé de tous 
ceux qui faire le dévoient: ce /ut totalement refusé, et les 
contractz jettes au feu. Lafmfut que mon dit père commença 
lamenter de pitié, et pleurer copieusement : considérant le 
franc vouloir et simplicité des Canarriçns : et , par motz ex- 
quis et sentences congrues, dimiuooit le bon tour qu'il 
leur avoit fait^, disant ne leur avoir fait bien qui fust à Tes- 
titnation d'un bouton, et, si rien d'honnesteté leur avoit 
monstre, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus Taugmen* 
toit Alpharbal. 
Quelle fut Tissue? En lieu que, pour sa rançon, prise à 



' Navires de charge. ^ Esclave. 

' Perroquets. ^ Le bon procédé dont il avait 

' Comme ou compagnon, un ami. usé à leur égard. 



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190 LIVRE I, CHAPITRE L, 

toute extrémité 9 eussions peu tyranniquement exiger vingt 
fois cent mille escus^ et retenir pour hostagiers* ses enfans 
aisnés; ilz se sont faits tributaires perpetuèlz^ et obligés nous 
bailler par cbascun an deux millions d'or affiné à vingt 
quatre karaté ; ilz nous furent Tannée première icy payés : la 
seconde, de franc vouloir, en payèrent vingt trois cens mille 
esGUs; la tierce, vingt six cens mille; la quarte, trois mil- 
lions, et tant tousjours croissent de leur bon gré, que serons 
contraincts leur inhiber de rien plus nous apporter. €'est la 
/nature de gratuité. Car le temps, qui toutes choses corrode' 
et diminue , augmente et accroist les bienfaits ; parce 
qu'un bon tour, libéralement fait à homme de raison, croist 
eontinuement par noble pensée et remembrance. Ne voulant 
donc aucunement dégénérer de la deboonaireté héréditaire de 
mes païens, maintenant je vous absouls et délivre, et vous 
rends ihincs et libères comme par avant. 

Dabondant, serez àPissue des portes payés cbascun pour 
trois mois ^ pour vous pouvoir retirer en vos maisons et fa- 
milles; et vous conduiront en sauveté* six cens hommes d'ar- 
mes, et huit mille hommes de pied, sous la conduite de 
mon escuyer Alexandre, afin que par les paisans ne soyez 
oultragés. Dieu soit avec vous. Je regrette de tout mon cœur 
que n'est icy Picrochole. Car je luy eusse donné à entendre 
que, sans, mon vouloir, sans espoir d'accroistre ny mon 
})ien^ ny mon nom, estoit faite ceste guerre. Mais, puisqu'il 
est esperdu; et ne sait on où ny comment est esvanouy^, 
je veulx que son royaume demeure entier à son filz; le- 
quel , par ce qu'est trop bas d'aage (car il n'a encores cinq 
ans accomplis) sera gouverné et instruict par les anciens prin- 
ces, et gens savans tlu royaume. Et, par autant qu'un 
royaume ainsi désolé seroit facilement ruiné , si on ne re- 
frenoit la convoitise et avarice dès administrateurs d'iceluy , 
j'ordonne et veubc que Ponocrates soit sus tous ses gouver- 



^ En otage. ^ En sûreté. 

» Erodeltbdb), ronge (F. J.)- < Il a dUpani. 



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GARGANTUA. f§| 

neurs entendant S avec autorité à ce requise^ et assidu avec 
Tenfant , jusques à ce qu'il le cognoistra idoine ^ de pouvoir 
par soy régir et régner. 

Je considère que facilité trop énervée et dissolue de par- 
donner es malfaisans leur est occasion de plus legierement 
de rechef mal faire, par ceste pernicieuse confiance de 
grâce,. 

Je considère que Moise , le plus doux homme qui de son 
temps fust sus la terre ^, aigrement punissoitles mutins et sé- 
ditieux au peuple d'Israël. Je considère que Jules Gesar, em- 
pereur tant débonnaire que de luy dît Giceron que sa fortune 
rien plus souverain n'avoit sinon qu'il pouvoit, et sa vertu 
meilleur n'avoit sinon qu'il vouloit tousjours sauver et par- 
donner à un chascun^; iceluy toutesfois^ ce non obstant^ en 
certains endroitz punit rigoureusement les auteurs de ré- 
bellion. 

A ces exemples 5 je veulx que me livrez, avant le départir^ 
premièrement ce beau Marquet, qui a esté source et cause 
première de ceste guerre par sa vaine oultrecuidance, secon- 
dement ses compagnons fouaciers, qui furent negligens de 
oarriger sa teste folle sus l'instant. Et finalement tous les 
conseillers, capitaines, officiers, et domestiques de Picro- 
chole, lesquelz l'auroient incité, loué, ou conseillé de sortir 
ses limites , pour ainsi nous inquiéter. 



' lotendant, dirigeant. * Nibii habet nec fortnna tna 

* Propre à (idoneut). majua, qaain at poisift; iiee natiira 

^ Et homo Moyses mausaeiaâ tua melins, quam ut velis servare 

Talde praeter omnes hoinines qui es- quam plurimos. 

sent «Bper terram. (Num., XII , a.) (Oraiia pro Ligarh.) 



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192 UVRE I, CHAPITRE U. 



CHAPITRE LI. 

€oiiiiiif nt les v|eceiir« Garsanintstes forent reconpeiMé* 
après la iMtaltle. 



Geste concion * faite par Gargantua, furent livrés les sédi- 
tieux par luy requis , excepté Spadassin , Merdaille , et Me- 
nuail, lesquelz estoient fuis^ six heures davant la bataille : 
Tun jusques au col de Laignel ^ d'une traicte, l'autre jusques 
au val de Vyre , l'autre jusques à Logroine , sans derrière 
soy regarder, ny prendre haleine par chemin ; et deux foua- 
ciers, lesquelz périrent en la journée. Autre mal ne leur fit 
Gargantua, sinon qu'il les oftionna pour tirer les presses à 
son imprimerie, laquelle il avoit nouvellement instituée*. Puis 
ceux qui là estoient mors, il fit honorablement inhumer en la 
vallée des Noirettes, et au camp de Bruslevieille. Les navrés 
il fit panser et traicter en son grand nosocome ^. Apres, advisa 
es dommages faits en la ville et habitans : et les fit rembourser 
de tous leurs interestz **, à leur confession et serment. Et y 
fit bastir un fort chasteau; y commettant gens et guet, pour 



' Dn latin concio, discours, ha- désigner des points fort éloignés 

rangue. Dans Tédit. antérieure à i*an de Tautre. 
tyio o» lit : ceste harengue, * On se rappelle que rfmprime- 

^ S'étaient enfuis. rie royale fut établie au LoaTrepar 

* Nous ne connaissons point ce François I". 
lieu; mais il est évident qu'en fai- ^ Du grec voffOXopisTov. (Hô- 

sant fuir ses personnages, Tu u jus- pital.) 

qu'au Yal de Vire en Normandie, ^ Du montant de leurs pertes, 

et l'autre jusqu'à Logroine (Lo- de leurs dommages (intéresse ^ Du 

groûo) ♦•» E pagne, il a voulu Cange.) 



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GAR€ANTUA. 193 

àradrenir mieulx soy défendre contre les soudaines esmeutes. 

Au départir, remercia gracieusement tous les soudats de 
ses légions, qui avoient esté à ceste defaicte : et les renvoya 
hyremer en leurs stations et garnisons. Excepté aucuns de la 
légion decumane S lesquelz il avoit veu en la journée faire 
quelques prouesses; et les capitaines des bandes, lesquelz il 
emmena ayec soy devers Grandgousier. 

A la veue et venue d'iceux, le bon homme fut tant joyeux 
que possible ne seroit le descrire. Adonc leur fît un festin 
le plus magnifique, le plus abondant, et le plus délicieux 
que fut veu depuis le temps du roy Assuere ^. A Pissue de 
table, il distribua à chascun d'iceux tout le parement de son 
buffet, qui estoit au pois de dix huit cens mille quatorze be- 
zans d'or, en grands vases d'antique, grands potz, grands 
bassins, grandes tasses, couppes, potetz, candélabres, cala- 
thes^, nacelles *, violiers *, drageoirs*, et autre te)le vaisselle 
tonte d*or massif, outre la pierrerie, esmail , et ouvrage, qui 
par estime de tous excedoit en pris la matière d'iceux. Plus, 
leur fit compter de ses coffres à chascun douze cens mille 
escus contens. £t dabondant à chascun d'iceux donna à per- 
pétuité (excepté s'ilz mouroient sans hoirs) ses chasteaux et 
terres voisine», selon que plus leur estoient commodes. A 
Ponacrates donna la Roche Glermaud; à Gymnaste, le Cou- 
dray; à Eudemon, Montpensier; Le Rivau, à Tolmere; à 
Ithybole, Montsoreau; à Acamas, Cande; Yarenes, à Cht* 
ronacte; Gravot, à Sebaste; Quinquenays, à Alexandre^ 
' Ligre, à Sophrone; et ainsi de ses autres places. 

* Dixième. Allasion à la légion ^ Ce que nous appelcas desjar- 
décomane de J. César, qni se dis- dinières. Flower^pot ( Cotgrave ) 
tingnait en tonte renoonire. Violarium, koriu$. (Du Gaoge.) 

* VAssuérns de la Bible. * Drageoir, drmgier. Le dragier 
' Corbeilles. n*élait pas seulement destiné à con- 

* On uassailes. Sorte de corbeille, tenir des dragées, mais toutes sortes 

et yase de métal , diminutif de nace : de bonbons et de confitures sèches. 

n « . . , ■ j La forme dn drageoir variait à Tin- 

Une NMM d'argani doré, garnie de son cou- *. . . . w j w l j i» 

[▼ereie. «ni, ainsi que M. de Laborde Ta 

(fnp. de Gaà. iP E»ti-^t*.) Constaté. (GL des émaux.) 



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t»4 LIVRE I, CHAPrniE LU. 

CHAPITRE LU. 

Gomment Garf aniaa Ht Itostlr pour le moine rnl^teye 



Restoît seulement le moine à pourvoir, lequel Gargantua 
vouloit faire abbé de Seuillé* : mais il le refusa. 11 luy voulut 
donner Tabbaye de Bourçueil, ou de Saint Florent*, laquelle 
mieulx luy duiroit , ou toutes deux s'il les prenoit à gré. Mais 
le moine luy fit response peremptoire que, de moines, il ne 
vouloit charge ny gouvernement. Car comment, disoit il, 
pourrols je gouverner autruy, qui moy mesmes gouverner ne 
sçaurois? S'il vous semble que je vous aye fait et que puisse à 
^advenir faire service agréable, octroyez moy de fonder une 
abbaye à mon devis. La demande pleut à Gargantua , et of- 
frit tout son jmys de Theleme jouxte la rivière de Loire, à 
deux lieues de la grande forest du Port HuauH. Et requist à 
Gargantua qu'il instituast sa religion au contraire de toutes 
autres. 

Premièrement donc, dist Gargantua, il n'y fauldra ja bastir 
murailles au circuit 5 car toutes autres abbayes sont fière- 
ment murées. Voire , dist le moine , et non sans cause ; où 
mur y a, et devant, et derrière, y a force murmur, envie, 
et conspiration mutue '. Davantage, veu que, en certains 
convens de ce monde ^ est en usance * que , si femme aucune 



' DsBS lés environs de Cbinon : ^ Mutuelle; du latin mutuus. 
ancienne abbaye de bénédictins. * En usage. Cet usage, suivant 

^ Autre abbaye de bénédictin», Le Duchat, avait lieu chea les char» 

dans les environs de Sauiniir. treuv. 



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GARGANTUA. i95 

y entre (J'entends des preudes et pudiques) on nettoie la place 
par laquelle elles ont passé , fut ordonné que, si rei^ieux ou 
religieuse y entroit par cas fortuit, on nettoiroit curieuse- 
ment tous Les lieux par lesqueiz auroient passé. Et, parce 
que, es religions de ce monde, tout est compassé, limité , et 
reiglé par heures, fut décrété que là neseroit bordoge, ny 
quadrant aucun. Mais, selon les oceasions et opportunités, 
croient toutes les œuvres dispensées* Car, disoit Gargantua , 
^. plus vraie pçrte du temps qu'il soeust, estoit de compter 
les, heures. Quel bien en vient il? et la plus grande resverie 
du monde estoit soy gouverner au son d'une cloche, et non 
au dicté de bon sens et entendement. 

Item , parcequ'en iceluy temps on ne mettoit en religion 
des femmes, sinon celles qu'estoient borgnes, boiteuses, 
bossues, laides, défaites, folles, insensées, maleficiées, et 
tarées; ny les hommes, sinon catarrés, mal nés, niais, et 
empesche de maison* (A propos, dist le moine, une femme 
qui n'est ny belle, ny bonne , à quoy vault toille 2 ? A mettre 
en religion, dist Gargantua. Voire, dist le moine, et à faire des 
chemises), fut ordonné que là ne seroient receuz , sinon les 
belles , bien formées , et bien naturées ; et les beaux , bien 
formés , et bien natures. 

Item, parce que es convens des femmes n'entroient les 
hommes , sinon à Temblée , et clandestinement , fut décrété 
que ja* ne .seroient là les femmes, au cas que n'y fussent les 
hommes; ny les hommes , au cas que n'y fussent les femmes. 

Item , parce que tant hommes que femmes , une fois re- 



' Géue, fardeau pour la maison. S'habiller a la mode nouvelle ; 

., XT '1 1.1' • •! I Porter moitié drap, raoilié *o»//*. 

■* Mous rétablissons ici la leçon 
de réd. ant. à ( 535 et de celles de Rabelais joue ici sur ces mois : 
1 535 et de F. Juste , qu'aucun édi- A quoi Taui-cllc ? 

teur n'a reproduite . ^ 'î""' """^ *°*'" ' 

On sait que (oile, avant que sa La réponse du moine, « à faire 

prononciation eût été fixée, se pro- des chemises, » peitl tout son sel, si 

noiiçait toile et lelle. Ce dernier Yon ne maintient pas l'ancienne 

usage s'est maintenu dans nos pa- leçon, 
lois. — On lit dans Coquillart : *'' Jamais. 



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J96 LIVRE 1, CHAPITRE LU. 

eeuz en religion , après Tan de probation , estoient forcés et 
astraincts y demourer perpétuellement leur vie durante, fu4 
estably que tant hommes que femmes là receuz sortiroient 
quand bon leur sembleroit , franchement et entièrement. 

Item y parce que ordinairement les religieux faisoient trois 
vœux, savoir est de chasteté, pauvreté, et obédience, fut 
constitué que là honorablement on peult estre marié, que 
cfaascun fust riche, et vesquist en liberté. Au regard de i'aage 
l^itime , les femmes y estoient receues depuis dix jusques à 
quinze ans; lès hommes depuis douze jusques à dix et huit. 



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«AHGANTLA. 197 



CHAPITRE LUI. 

Goameat m »uilc et ««Me raktayc «m TlMleMltcf. 



Pour le bastiment et assortiment de Tabbaye^ Gargantua 
fit livrer de content vingt et sept cens mille huit cent trente et 
un moutons à la grand laine \ et, par chascun an^ jus- 
ques à ce que le tout fusi parfaict^ assigna^ sur la recepte de 
la Dive ^^ seize cent soixante et neuf mille escus au soleiP^ et 
autant à i'estoille poussinlere^. Pour la fondation et entrete- 
nemeut d'icelle^ donna à perpétuité vingt trois cent soixante 
neuf mille cinq cent quatorze nobles à la rose ^, de rente fon- 
cière^ indemnes % amortis et solvables? par chascun an à la 
porte de Tabbaye. Et de ce leur passa belles lettres. Le bas- 
timent fut en figure exagone^ en telle façon qu'à chascun 
angle estoit bastie une grosse tour ronde, à la capacité de 
soixante pas en diamètre. Et estoient toutes pareilles en gros- 
seur et protraict. La rivière de Loire decoulloit sus Taspect 
de Septentrion. Au pied d'icelle estoit une des tours assise ^ 
nommée Arctice *. En tirant vers '^ l'orient estoit une autre, nom- 



* Monnaie cl*or qai eut cours * Monnaie de Finvention de lU' 

depuis saint Louis jusqu'à Char- bêlais. Ce nom est amené par celui 

les y II , la même qu*ou appela d'écus au soleil , qui précède, 
d^abord denier d'or a tagnel. ^ Monnaie frappée par Edouard 

^ Comme on dirait aujourd'hui: Iff, roi d'Angleterre. On sait que 

« sur tes brouillards de la Seine. » la rose rouge figurait daus les ar- 

La Dive est une petite rivière ma- mes de la maison de Lancastre. 
récageuse du Poitou. ^ Francs et quittes. 

^ Monnaie d*or du temps de ' Payables. 
Louis XL II y eut aussi des blancs " Du nord. 
et demiSlancs au soleil, ^ Bu côté de l'orient. 

17. 



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198 LIVRE I, CHAPITRE LUI. 

mée Calaer * . L'autre ensuivant, Anatole 2; Tau tre apres^ Mesem- 
brinç 3; f autre après, Hesperie * ; la dernière, Criere s. Entre 
chascune tour estoit espace de trois cens douze pas. Le tout 
basty à six estages, comprenant les caves sous terre pour un. 
Le second estoit voulté à la forme d'une anse de panier. Le 
reste estoit embrunché de guy de Flandres® à forme de culz 
de lampe. Le dessus couvert d'ardoise fine, avec Tendoussure 
de plomb à figures de petits manequins ^, et animaux bien as- 
sortis et dorés ; avec les goutieres qui issoient hors la mu- 
raille entre les croisées , peintes en figure diagonale d'or et 
azur, jusques en terre, où finissoient en grands eschenaux*, 
qui tous conduisoient en la rivière par dessous le logis. 

Ledit bastiment estoit cent fois plus magnifique que n'Qst 
Bonivet*, ne Ghambourg, ne Chantilly : car en iceluy estoient 
neuf mille trois cens trente et deux cbambres, chascune gar- 
nie de arrière chambre, cabinet, garderobe, chapelle, et 
issue en une grande salle. Entre chascune tour, au milieu 
dudif corps de logis, estoit une viz brisée dedans iceluy 
mesme corps. De laquelle les marches estoient part de por- 
phyre, part de pierre numidique, part de marbre serpentin, 
longues de vingt et deux pieds ; l'espesseur estoit de trois 
doigtz , l'assiiette*® par nombre de douze entre chascun repos* 
En chascun repos estoient deux beaux arceaux d'antique par 
lesquelz estoit reçue la clarté : et par iceux on entroit en uri 
cabinet fait à claire voys , de largeur de ladite viz ; et montoit 
jusques au dessus la couverture , et là finoit * * en pavillon. Par 



' De bel aîr. « Canaux. 

' De rorient. ^ Châleau commencé près de 

^ Du sud. Châtellerault , par Tamiral de ce 

* De Touest. nom, depuis 1513 jusqu'en 1525. 

' * Froide. Chambord et Chantilly ne figurent 

^Em6runchersign\Qecouvrir,re' pas dans Téd. de 1535, ni à plus 

vêtir {involvere^tegere^ î)aCsin^e), forte raison dans celle plus an- 
Guy. Plâtre. (G^p^um, en latin.) cienne. — C'est en 1536 que la 

— Le plâtre de Flandre était en construction de Chambord a corn- 

efTet très-renommé. mencé. 
^ Des figures grotesques (on/tc^, ^* Assise. 

Cotgrave). ^ ' Finissoit. 



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GARGANTUA. 



199 



icelle \iz on entroit de chascun costé en une grande salle, et 
des salles es chambres. 

Depuis la tour Arctice jusqu'à Criere estoient les belles 
grandes libraries * en grec, latin, hebrieu, françois, tuscan ^ 
et espagnol, disparlies parles divers estages selon iceux lan- 
gages^. Au milieu estoit une merveilleuse viz, de laquelle 
rentrée estoit pa? le dehors du logis en un arceau larg« de six 
toises. Icelle estoit faite en telle symmetrie et capacité, que 
six hommes d'armes la lance sur la cuisse pouvoient de front 
ensemble monter jusques au dessus de tout le bastiment. De- 
puis la tour Anatole jusques à Mesembrine estoient belles 
grandes -galeries, toutes peintes des antiques prouesses, his- 
toires, et descriptions de la terre*. Au milieu, estoit une pa- 
reille montée et porte , comme avons dit du costé de k ri- 
vière 5. Sus icelle porte estoit escrit en grosses lettre» antiques 
ce qui s'ensuit. 



' Bibliothèques. 

' Toscan, italien. 

3 Mais noas avons six langages y 
et seulement cinq étages au-dessus 
des caves. Il est à remarquer que 
Rai)elais ne parle pas de l'arabe» 
qui avait perdu faveur, ni de Tan- 
' glais- et dei'aiieniand, qui ne comp* 
taient pas alors comme langues 
littéraires. 

^ Rabelais entend pai-ler sans 
doute de peintures à fresque. — 
De véritables cartes de géographie, 
comme celles de la galerie du Va- 
tican, ne paraissent pas à M.' Le- 
normant être ici déplacées — Nous 
partageons cet avis, surtout eu les 
supposant, comme celles du Vati- 
can, étincelantes d'or et riches en, 
détails poétiques. 



^ Lç plan de Rabelais n'est pas 
aussi fantastique qu'on pourrait 
bien le supposer. M. Lenormant 
a eu l'ingénieuse idée de restituer 
l'abbaye de Tbélème. Il en a fait 
exécuter le dessin sous ses yeux 
par un architecte habile, M. Ch. 
iQoestel. Ce dessin est accompagné 
d'un intéressant Mémoire. M. C. 
Dàly, en combattant, dans sa lie- 
vue de t architecture (1. II, p. 196), 
quelques propositions de M. Lenor- 
mant, a signalé un oubli qui parait 
assez étonnant de la part de notre 
auteur, celui des salles de banquets 
et des cuisines. En effet, il ne parle 
qu'une fois des offices, et c'est pour 
les reléguer dans un bâtiment ex- 
térieur. Ce fait méritait bien d'être 
signalé. 



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200 



LIVHt: 1, CHAPITRE LIV. 



CHAPITRE LIV. 



latcrlpilOD mise nir la rrantfe porte «e Theleme. 



Cy n'entrez pas, hypocrites, bigotz, 
Vieux matagolz ' , marmiteux ' boursouflés , 
Torcoulx, badaux^ plus que n'estoient les Gotz, 
Ny Ostrogotz précurseurs des magotz : 
Haires , cagotz , cafars empan touflés ^, 
Gueux mitouflés , frapparts * escorniflés , 
Befflés *, enflés, fagoteurs de tabus • ; 
Tirez ^ ailleurs pour vendre vos abus. 

Vos abus meschans 
Rempliroient mes champs 
De meschanceté ; 



' Peai-étre de mater, ou matar 
(esp.) eiHoths^ dompteurs, des* 
tracteurs de Goths , hommes achar- 
nés contre ceux qui u'ont pas la 
même religion qu'eux. 

' Piteux , peut-être de ntarmite^ 
qui avait autrefois le même sens 
que chatemite (Du Cauge); de 
marte et, mite ;. parce que le mar- 
miteux se dounait Tair misérable 
pour exciter la compassion. 

^ Porte-sandales, suivant Johan- 
uean, parce qu'il s*agit ici de moines. 
Mais la sandale est tout Topposé 
de la pantoufle. 

Ces expressions de boursouflée ^ 
empantouflésf mitouflés, nous, pa- 



raissent toutes peindre la dissimu- 
lation des moines. 

* Frappart est un sobriquet de 
moines. 

Prions Dieu qu'au trerafra^art 
U donne quelque chambre à part. 
(Maret.) 

^ Ridiculisés. (On disait bejfer, 
heffler^ pour se moquer. Facere bif- 
fas de nobis , nous tourner eu ridi- 
cule (Du Gange). En anglais, to baf" 
fle a le même sens. 

® Querelles. 

' Retirez- vous. — C'est le terme 
dont on se sert dans quelques pro- 
vinces pour chasser les chiens : Ti- 
r^z f tirezi dans les Plaideurs. 



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GAHGANTLA. 201 

Et par faulseté 
Troubleroieat mes chants 
Vos abus mescbans. 

Cy n*entrez pas, maschefaias * practiciens , 
Clercs, basauchiens, mangeurs du populaire, 
Officiaux y scribes, et pharisiens» 
Juges anciens, qui les bons parroiciens 
Ainsi que chiens mettez au capulaire ' ; 
Vostre salaire est au patibulaire. 
Allez y braire ; icy n'est fait excès 
Dont en vos cours on deust mouvoir |froces. 

Procès et debatz 
Peu font cy d'esbatz 
Où Ton vient s'esbatre. 
A vous, pour debatre. 
Soient en pleins cabatz 
Procès et debatz. 

Cy n'entrez pas , vous usuriers chichars , 
Brifiaulx, leschars^, qui tousjours amassez, 
Grippeminaux, avalleurs de frimars *, 
■Courbés, camars, qui en vos coquemars 
De mille marcs ^ ja n'auriez assez. 
Point esgassés n'estes/^ quand cabassez 



' Geus insatiables; sobriquet (Dn Cange), et vous préférons cette 

donné autrefois aux gens de palais, explication. 

^ A rattache, à la chaîne. — ^ Avides. 
LeDachat, et à sa suite Jobanneau 4 De frimas, X)n donnait ce nom 

et de L'Aulnay, décident que capu'- aux gens de palais, p)irce qu'ils se 

laire vient de capulu$, et signifie rendaient de bonne heure aux au* 

ici bière , cercueil. diences. 

« Des chiens qu'on met dans la ^ Comme aujourd'hui l'on dirait : 

bière ! » L'expression e»t poétique, Des millions ne vous contenteraient 

mais l'usage est peu suivi. pas. MhIH sunt qui pettini pro 

Nous trouvons cable^'caphy ca- mille marcis, (Dans le Dormi «e- 

plumy capulum, avec le sens de cure^ serm. 34.) 
corde : Capulum , funis unde in- * Vous n'êtes point dégoûtés. 

domita comprekendunlur Jumenta Etre cgacé^ agacé ^ se dit en ce 



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^2 LIVRE I, CHAPITRE LIV. 

Kt entassez, poiltrons à chicheface ; 
La maie mort en ce pas vqus deface ! 

Face non humaine 
De telz gens , qu-on mené 
Braire * ailleurs : céans 
Ne seroit seaus. 
Vuidez ce dommaine , : 
Face non humaine. 



Cy n'entrez pas ^ vous rassoies mastins, 
Soirs ny matins vieux chagrins , et jaloux , 
Ny vous aussi, séditieux mutins, 
Larves, lutins, de dangier palatins *, 
Grecs ou Latins, plus à craindre que loups ; 
Ny vous galoux^ , véroles jusqu'à Tous ; 
Portez voz loups ailleurs paislre en bon heur; 
Groustelevé8% remplis de deshonneur. 

; Honneur, Iqs^jifiâuiclj^ 
Céans est deduict 
Par joyeux accords. 
Tous sont saij^au corps. 
Par ce, bien leur diuct 
Honneur, les, deduict. 



sens daus plusieurs dialectes de 
l'Ouest. 

' Nous réUiblissoDS ici la leçon 
,de Téd. antérieure à fô3ô; ou lit 
raire dans d'autres. 

^ Domestiques des jaloux. M. Tar- 
bé, dans squ Glossaire des œu- 
vres de CoqniUart : Palaiin du 
dangier et f aulx dangier^ espion du 
père et du mari. Dangier, dans les 
auteurs du xy® siècle, est la per- 
sonnification de celui qui génn Ips 
amants. 



Dangier toute nuict en labeur 
A faicl guet; or gist en sa tente : 
Tandis qu'il dort, c'est le meilleur. 
Prenez tost ce baisier, mon cœur. 

{Ckûrle* iPOrléanê.i 

^ Galeux. . 

; ^ Le sens de ce mot est indiqué 
par la phrase suivante du liv. Y ; 
.« Comment donc... ^ont-il» ainsi 
croutielevcs , et tout mangés de 
grosse vérole? 

^ Louange; c'est le mot latin 
htm. 



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GARGANTUA. 203 

Gy entrez, tous, et bien soyez venus, 

£t parvenus, tous noblesj;hevaliersr. 

Cy est lé lieu où sont les revenus 

Bien advenus : afin qu'entretenus. 

Grands et menus , tous soyez à milliers. 

Mes familiers serez , et peculiers : 

Frisques, galliers* , joyeux, plaisans, mignons; ^ 

En gênerai tous gentilz compagnons. 

Compagnons gentilz , 

Serains et subtilz , ' 

Hors de vi]ité , 

De civilité 

Cy sont les houstilz ^ ; 

Compagnons gentilz. 

Cy entrez , vous , qui le saint Evangile ' 
En sens agile annoncez , quoy qu'on gronde. 
Ce^uis aurez un^liefuge , et bastille 
Contre l'hostile erreur, qui tant postille^ 
Par son faulx style empoisonner le monde : 
Entrez , qu'on fonde icy la foj^grofonde. 
Puis, qu'on confonde, et parvorSTelpàr roi le, 
Les ennemis de la saipte parole. 

La parole sainte 
Ja ne soit extaincte 
En ce lieu Ires saint* 
Chascun en soit ceinct ; 



^ Fringants, gaillards. d^bui. L'épiiaphe du célèbre théo- 

' Hôtes. logîen Nicolas de Lyra portait : 

^ Rabelais invite, ditdeMarsy , Hic jacet qui Bibîia postillavit. 

les prédicateurs du nouvel Évaii- C'est donc bien à tort que Le Du- 

gile à entrer dans Tabbaye de The- chat explique ici postille par : court 

lème. Si l'on veut inférer de ce pas- en poste. Roger de Collerye s*est 

jsage que Rabelais adoptait les prin- sei*vî du verbe posUller : 
9(»Mth;s calvinistes, on se trompe, 

a nntrP avia ^^^ ^"* "^'^ ^'*'"*^ ^ postiUer 

""irc avis. j^Tg spauroit ^u vray ma pensée. 

* C'est-à-dire qui tant commente, 

aposlilic comme on dirait aiijour- Il est vrai que la phrase est iné- 



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204 LIVRE J, CHAPITRE LIV. 

Chascune ait enceincte 
La parole sainte. 

Cy entrez , vous , dames de haut parafe , 
Ei^anc courage. Entrez y en bon heur, 
Fleurs de beauté , à céleste visage , 
A droit corsage , à maintien prude et sage. 
. En ce passage est le séjour d^honneur. 
T^ haut seigneur, qui du lieu fut donneur 
Et guerdonneur S pour vous Ta ordonné , 
Et, pour frayer ' à tout, prou or donné. 

Or donné par don 
Ordonne pardon 
A cil qui le donne : 
Et très bien guerdonne 
Tout mortel preud'bom 
Or donné par don ^. 



gnlièremeot construite; mais des 
édilious contemporaines portent : 
empoisonne^ an lieu d'empoisonner. 
Nous nous appuyons sur cette diver- 
sité de leçons pour conjecturer que 
Rabelais pourrait bi)en avoir écrit : 
empoisonnant. 

' Rémunérateur. 

' Subvenir. 



^ Rabelais nous parait au-dessoos 
de lui-même, toutes les fois qu'il 
écrit eti vers. Nous ne dterons pas 
cette pièce comme une exception. 
En réfléchissant à tontes ces com- 
plications de rimes qu'il affronte ici, 
nous sommes tentés de croire qu'ils 
voulu se moquer d'une manie com- 
mune parmi les poètes de sou temps. 



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GARGANTUA. 203 



CHAPITRE LV. 

Gommeat csloM le naBoir été TMlenllc» * 



An milieu de la basse court estoit une fontaine magnifi* 
que^ de bel alabastre. Au dessus^ les trois Grâces^ avec cornes 
d'abondance. Et jettoient l'eau par les mamelles, boucbe^ 
oreilles, yeulx, et autres ouvertures du corps. Le dedans 
du logis sus ladite basse court estoit sus gros pilliers de cas- 
sidoine^ et porphyre, à beaux arcs d'antique. Au dedans 
desquelz estoient belles galeries longues et amples, ornées de 
peintures, de cornes de cerfs, licornes, rhinocéros, hippo- 
potames, dents d'elephans, et autres choses spectables ». Le 
logis des dames comprenoit depuis la tour Artice jusques à 
la porte Mesembrine. Les hommes occupoient le reste. De- 
vant ledit logis des dames, afin qu'elles eussent Tesbatement, 
entre les deux premières tours au dehors, estoient les lices *, 
Thippodrome, le théâtre, et natatoires ^y avec les bains miri- 
fiques à triple solier •, bien garnis de tous assortimens, et foi- 
son d'eau de myrte '. 

Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance. Au mi- 
lieu d'iceluy, le beau labyrinthe. Entre les deux autres tours 
estoient les jeux de paulme et de grosse balle. Du costé de la 



' On pourrait relever des ana* les statues des trois Grâces ^ nue 

logies entre cette descripUota et ce fauconnerie, vénerie, eic 

<iae Tou connaît des châteaux cél^ ' Calcédoine, 

bres du temps, notamment celui de * ^ Curieuses. 

Saint-Manr des Fossés, appartenant * Les cirques, 

an cardinal Dubellay, dont Rabe- ^ Bassins pour la natation. 

lais parle avec éloge dans son épi- **' Étages. 

tre en tète du liv. IV. On y voyait * Édit. ant. h 1535 et de 1535. 

18 



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â06 LIVRE I, CHAPITRE LV. 

tour Criere estoit le vergier, plein de tous arbres fructiere, 
tous ordonnés en ordre quincunce. Au bout estoit le grand 
parc, foisonnant en toute beste sauvagine*. Entre les tierces 
tours estoient les butes pour Tarquebuse, Tare, et Tarba- 
leste. Les offices bors la tour Hesperie, à simple estaige. L'es- 
curie au delà des offices. La fauconnerie au devant d'icelles, 
gouvernée par asturciers* bien expers en Tart. Et estoit an- 
nuellement fournie par les Candiens, Vénitiens, et Sarmates 
de toutes sortes d'oiseaux paragons^, aigles, gerfaux, au- 
tours, sacres, laniers, faucons, esparviers, emerillons, et 
autres; tant bien faits et domestiqués que , partans du chas- 
teau pour s'esbatre es champs, prennent tout ce que ren- 
controient. La vénerie estoit un peu plus loing, tirant vers 
le parc*. 

Toutes les salles , chambres et cabinetz estoient tapissés en 
diverses sortes, selon les saisons de Tannée. Tout le pavé es- 
toit couvert de drap verd. Les lictz estoient de broderie. 

En chascune arrière chambre estoit un miroir de cristal-- 
lin 5, enchâssé en or fin, autour gamy de perles; et estoit de 
telle grandeur qu'il pouvoit véritablement représenter toute la 
personne. A Tissue des salles du logis des dames estoient les 
parfumeurs et testonneurs^ : par les mains desquelz passoient 
les hommes, quand ilz visitoientles dames. Iceux foumissolent 
par chascun matin les chambres des dames, d'eau rose, d'eau 
de naphe', et d'eau d'ange* : et à chascune la précieuse cas- 
solette vaporante® de toutes drogues aromatiques. 



* Bêtes santages. « Les babi- . ' De cristal. 

tants da pays foarnissoient les nos- " Coiffeurs. La Fontaine a «m* 
très de force sauvagine. *» Tbevet, ployé le verbe iealonner dans ce 
Cosmographie, tom. Il, p. fOil. sen.q. 
' ^ j^^urciarii, dressevrs d*att- ' De fleur d'orange, 
tours, faucmniiers. ^ L'eau d'tmge s'obtenait de hi 

^ D'oiseaux modèles , comme on distillation de la fleor et de ia 
dirait maintenant. ' feuille de myrte. 

* Dans la direction du parc. * Exhalant les parfbms. 



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GARGANTUA. 207 



CHAPITRE LVI. 

Comnent estoient Testai If s rcliffleox et rellgleaae» 
4t Thcleme. 



Les daines, au commencement de la fondation, s'habilloient 
à leur plaisir et arbitre. Depuis, furent reformées par leur 
franc Touloiren la façon que s'ensuit : Elles portoient chaus* 
ses d'escarlate^ ou de migraine S et passoient lesdites chausses 
le genoul au dessus , par trois doigtz justement. Et ceste li*- 
siere estoit de quelques belles broderies et descoupeures. Les 
jartieres estoient de la couleur d(^ leurs bracelletz , et oompre* 
notent le genoul au dessus et dessous. Les souliers, escarpins^ 
et pantoufles de velours cramoysi rouge ou violet, d^chw 
quetées à barbe d'escrevisses. 

Au dessus de la chemise vestoient la belle vasquine ^, de 
quelque beau camelot de soye : sus icelle vestoient la yerdu- 
gale de tafetas blanc, rouge, tanné VCTÎ^» ^^* Au dessus, la 
cotte de tafetas d'argent, fait à broderies de un or, et à ragueille, 
entortillé, ou (selon que bon leur sembloit, et correspondant 
à la disposition de l'air) de satin, damas, velours; wangé, 
tanné, verd, cendré, bleu, jaune clair, rouge wamoysi, blanc, 



' Ou plutôt de demi-graine. Il y les étoffes de *oïe, vol. Il, p. 460.) 
avaîl des étoffes teintes en graine, ' Les anciens glossaires donnent 

c'est àdire en écarlate provenant de ce mot des explications diffé- 

de la cochenille; en demi -graine, rentes. Suivant Nicot, c'est le vête- " 

coBkine celles dont il est question ment que les demoiselles mettent 

ici, c'est-à-dire où la cocbenille. entre leur cliemise et la cotte, une 

n'entrait qu'en moindre quantité; et sorte de jupon. Cotgrave traduit ce 

enfiu des étoffes teintes sans graine, mot par pelticoat, jupe. 
fVoy. Pr. Michel, Recherches sur ^ Couleuf de tan. 



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208 LIVRE J, CHAPITRE LVI. 

drap d'or, toillc d'argent, de canelille, de brodeure, selon les 
festes. Les robes , selon la saison , de toLUe d'or à frizurc 
d'argent, de satin rouge cou-vert de canetille d^or, de tafetas 
blanc, bleu, noir, tanné, sarçe de soye , camelot de soye, ve- 
lours , drap d'argent, toille d'argent, or traict, velours ou sa- 
tin porfilé d'or en diverses portraictures. 

En esté, quelques jours, en lieu de robes, portaient bel- 
les marlottes * des parures susdites, ou quelques bernes ^ à la 
moresque, de velours violet à frizure d'or, sus canetille d'ar- 
gent, ou à cordelières d'or, garnies aux rencontres de petites 
peorles Indicques. Et tousjours le beau panache , selon les cou- 
leurs des manchons, bien garny de papillettes d'or. En hiver, 
robes de tafetas des couleurs comme dessus, fourrées de 
loups cerviers, genettes noires, martres de Calabre, zibelines,^ 
et autres fourrures précieuses. Les patenostres, anneaux, 
Jazerans, carcans estoient de fines pierreries, escarboudes, 
rubis, balais, diamans, saphis, esmeraudes, turquoises, 
grenatz, agathes, berilles, perles, et unions d'excellence. 
L'accoustrement de la teste estoit selon le temps. En hyver, 
à la mode françoise. Au printemps, à l'espagnole. En esté, à la 
tusque^. Excepté les festes et dimanches, esqùelz portoient 
accoustrement françois; parce qu'il est plus honorable, et 
mieulx sent la pudicité matronale. 

Les hommes estoient habillés à leur mode : chausses pour 
les bas, d'estamet, ou serge drapée d'escarlate > de migraine, 
blanc ou noir. Les hauts, de velours, d'icelles couleurs, ou 
bien près approchantes : brodées et deschiquetées selon leur 
invention. Le pourpoint, de drap d'or, d'argent, de velours, 
satin, damas, tafetas, de mesmes couleurs, deschiquetés . 
brodés et accoustrés en paragon*. Les aguillettes , de soye de 
mesmes couleurs; les fers s, d'or bien esmaillés. Les sayes 



' Sorte de cape du Béarn(Du chon , pour préserver les visages 

Cange), inaDtelet d^été (Duez). Â du liâle. 

fashion of tigt gown (Cotgrave), ^ Toscaue. 

sorte de robe légère. * A Tavenant. 

^ Sortes de mantelet à capu- * Ijes ferrets. 



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GARGANTUA. 209 

et chamarres, de drap d'or, toille d*or, drap d'argent, ve- 
lours porfîlé à plaisir. Les robes , autant précieuses comme 
des dames. Lesoeinctures, de soye, des couleurs du pourpoint: 
chascun la belle espée au costé; la poignée dorée, le fourreau 
de velours de la couleur des chausses , le bout d'or, et d'orfè- 
vrerie. Le poignart demesmes. Le bonnet, de velours noir, garny 
de force bagues et boutons d'or. La plume blanche par dessus, 
mignonnement partie à paillettes d'or, au bout desquelles pen- 
daient en papillettes beaux rubis, esmeraudes, etc. 

Mais telle sympathie estoit entre les hommes et les femmes, 
que, par chascun jour, ilz estoient vestuz de semblable pa- ' 
rure. Et, pour à ce ne faillir, estoient certains gentilz hom- 
mes ordonnés pour dire es hommes, par chascun matin ^ 
quelle livrée les dames vouloient en icelle journée porter. Car 
le tout estoit fait selon l'arbitre des dames. En ces vestemens 
tanTpropres,' et accoustremens tant riches, ne pensez que ny 
eux ny elles perdissent temps aucun : car les maistres des gar« 
dérobes avoient toute la vesture tant preste par chascun matin, 
et les dames de chambre tant bien estoient apprises, qu'en un 
moment elles estoient prestes et habillées de pied en cap. 

Et, pour iceux accoustremens avoir en meilleure oppor- 
tunité, au tour du bois de Theleme estoit un grand corps dé 
maison, long de demie lieue, bien clair et assorty : en la- 
quelle deraouroient les orfèvres, lapidaires, brodeurs, tail- 
leurs, tireurs d'or, velou tiers, tapissiers, et haultdissiers ; 
cl là œuvroient chascun de son mestier : et le tout pour les 
susdits religieux et religieuses. Iceux estoient fournis de ma- 
tière et estoffe parles mains du seigneui: Nausiclete*, lequel, 
par chascun an , leur rendoit sept navires des isles de Per- 
las, et Canibales, chargées de lingotz d'or, de soye crue, de 
perles et pierreries. Si quelques unions* tendoient à vétusté, 
et changeoient de naive blancheur, icelles par leur art re- 
nouvelloient en les donnant à manger à quelques beaux coqs, 
comme on baille cure es faucons. 

I ■ I II II I ■ I . , „ . mt . . - .■,. 

* Célèbre par ses vaisseaux. ^ Perles. 

18. 



vGoosle 



gi 



210 LIVRE 1 , CHAPITRE LVll. 



CHAPITRE LVII. 

Comment estol^nt reiffiés les Ttociemlte» 9l leur niMilerc 
de vlTiv, 



Toute leur \ie estoit employée, non par lois, statutz ou 
reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoient 
du lict quand bon leur sembloit, beuvoient, mangeoient, 
travailloient , dormoient, quand le désir leur venoit. Nul ne 
les esveilloit, nul ne les parforçoit ny à boire, ny â manger, 
ny à faire chose autre quelconque. Ainsi Tavoit estably Gar- 
gantua. En leur reigle n'estoit que ceste clause : 

FAIS CE QUE YOVDRAS*. 

Parce que gens libères, bien nés, bien instruicts, cotiver- 
sans en compagnies honnestes, ont par nature un instinct 
et aiguillon qui tousjours les pousse à faits vertueux, et retire 
de vice : lequel ilz nommoient honneur. Iceux, quand par 
vile subjection et contraincte sont déprimés et asservis, dé- 
tournent la noble affection par laquelle à vertu franchement 
tendoient, .à déposer etenfraindre ce joug de servitude. Car 
nous entreprenons tousjours choses défendues , et convoitons 
ce que nous est dénié. 

Par ceste liberté, entrèrent en louable émulation de faire 
tous ce qu'à un seul voyoient plaire. Si quelqu'un bu quel- 
qu'une disoit Beuvons, tous beuvoient. S'il disoit Jouons, tous 
jouoient. S'il disoit Allons à l'esbat es champs, tous y alloient. 

' Regnard, qui fait souvent des f//rgS;j SSn^lJrtr ^ ' 
emprunts a Rabelais^ a dit: iri l'on fait ce qae Ton veut. 

. Afin qu'aucun frère n'en sorte {Chanson pour Ut demoiulUt Lor»on,) 



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GARGANTUA. 21 i 

Si c'estoit pour voler* , ou chasser, les daines, montées sus 
belles haquenées, avec leur palefroy gorrier ^~ sus le point HnT- 
gnonnement engantelé portoient chascune ou un esparvier, 
ou un laneret, ou un esmerillon : les hommes portoient les 
autres oiseaux. 

Tant noblement estoient appris qu'il n'estoit entre eux 
celiiy ny celle qui ae sceust lire, escrire, chanter, jouer 
d'instrument harmonieux, parler de cinq à six langages, et 
en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue '. Ja- 
mais ne furent veus chevaliers tant 'preux, tant gallans, tant 
dextres à pied et à cheval, plus verds*, mieulx remuans, 
mieulx manians tous basions ^^ que là estoient •. 

Jamais ne furent veues dames tant propres, tant mignon- 
nes, moins fascheuses, plus doctes, à la main, à l'agueille, à 
tout acte muliebre^ honneste et libre, que là estoient. 

Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aucun 
d'icelle abbaye, ou à larequeste de ses parens, ou pour autre 
cause, voulust issir hors, avec soy il emraenoit une des dames, 
celle laquelle Tauroit pris pour son dévot; et estoient en- 
semble mariés. Et, si biçn avoient vescu à Theleme en dévo- 
tion et amitié, encore mieulx la conlinuoient ilz en mariage, 
et autant s'entreaimoient ilz à la fin de leurs jours, comme le 
premier de leurs nopces. 

Je ne veulx oublier vous descrire un énigme qui fut trouvé 
aux fondemens de Tabbaye , en une grande lame de bronze. 
Tel estoit comme s'ensuit ; 



« Chasser au faucon. t. I, 178, 249; t. II, 178, 179. » 

' De parade, suivant Johan- Coigrave traduit gorrier par gai' 

nean, qui fait venir ce mot du grée lant, élégant, recherché. 

yaOçoç, fier. On trouve souvent les ^ En vers et en prose, 

mots : gorre, gorrier ou gourrier^ * Vigoureux. 

dans V Ancien Théâtre françois^ ^ Toutes sortes d*armes. 

publié' par Jannet: *< Gourrier de * Édit. de 1535. Dans d^autres 

cour , chacun veut estre gorrier^ on Ut : estoit. 

vestu à la gorre du temps présent, ^ De femme. 



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212 UVKt; I, CHAWTRE LVIll. 



CHAPITRE LVIII. 

Enlffnie troavé es fen^eiiieiis 4t TaMMiye été Tkelcmlles. 



Pauvres humains » qui bon heur attendes, 
Levez vos cœurs , et mes dicts entendez. 
S'il est permis de croire fermement 
Que, par les corps qui sont au firmament, 
Humain esprit de soy puisse advenir 
A prononcer les choses à venir ; 
Ou , si l'on peut , par divine puissance , 
Du sort futur avoir la cognoissance , 
Tant que Ton juge, en asseuré discours, 
Des ans loiuglains la destinée et cours. 

Je fais savoir à qui le veult entendre 

Que, cest hy ver prochain , sans plus attendre, 

Voire plus tost, en ce lieu où nous sommes, 

Il sortira une manière d'hommes 

I,as de repos, et faschés de séjour * , 

Qui franchement iront, et de plein jour, 

Suborner gens de toutes qualités 

A différents et partialités. 

Et qui voudra les croire et cscouter 

(Quoy qu'il en doibve advenir et couster) , 

Hz feront mettre en debatz apparents 

Amis entre eux et les proches parents : 

Le filz hardy ne craindra Timpropere ^ 



' Ennuyés du calinç, fatigués de ^ La honte, le blâme {du latin, 
la paix. improperiutn. 



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GAKGANTIA. 2i3 

De se bander cou Ire son propre ficre. 

Mesmes les grands, de noble lieu saillis, 

De leurs subjects se verront assaillis; 

Et le devoir d'honneur et révérence 

Perdra pour lors tout ordre et différence. 

Car ilz diront que chascun en son tour 

Doibt aller haut, et puis faire retour. 

Et sur ce point aura tant de meslées , 

Tant de discords, venues, et allées , 

Que nulle histoire, où sont les grands merveilles, 

Ne fait récit d'émotions pareilles. 

Lors se verra maint homme de valeur, 

Par Fesguillon de jeunesse et chaleur, 

Et croire trop ce fervent appétit , 

Mourir en fleur et vivre bien petit. 

Et ne pourra nul laisser cest ouvrage , 

Si une fois il y met le courage, 

Qu*il n'ait emply, par noises et debatz , 

Le ciel de bruit, et la terre de pas. 

Alors auront non moindre autorité 

Hommes sans foy, que gens de vérité : 

Car tous suivront la créance et estude 

De l'ignorante et sotte multitude; 

Dont le. plus lourd sera receu pour juge. 

O dommageable et pénible déluge! 

Déluge (dis je), et à bonne raison ; 

Car ce travail ne perdra sa saison , 

Ny n'en sera délivrée la terre , 

Jusques à tant qu'il ne sorte à grand erre 

Soudaines eaux : dont les plus attrempés / 

En combattant seront pris et trempés. 

Et à bon droit : car leur cœur, adonné 

A ce combat, n'aura point pardonné, 

Mesme aux troupeaux- des innocentes bestes, 

Que, de leurs nerfs, et boyaux deshonnestes 

Il ne soit fait, non aux dieux sacrifice. 

Mais aux mortelz ordinaire service. 

Or, maintenant, je vous laisse penser 

Comment le tout se ix)urra dispenser. 



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i\i LIVRE I, CHAPITRE LVIIl. 

El quel repos , en noise si profonde , 
Aura le corps de )a machine ronde. 
Les plus heureux, qui plus d'elle tiendront, 
Moins de la perdre et gasler s'abstiendront , 
Et tascheront, en plus d'une manière , 
A l'asservir et rendre prisonnière, 
En tel endroit que la pauvre défaite 
N'aura recours qu'à celuy qui l'a faîte. 
Et, pour le pis de son triste accident, 
Le clair soleil, ains qu'estre en occident 
Lairra ' espandre obscurité sus elle, 
' Plus que d'eclipse , ou de nuyt naturelle. 
Dont en un coup perdra sa liberté, 
Et, du haut ciel, la faveur et clarté; 
Ou , pour le moins , demeurera déserte. 

Mais elle , avant ceste ruyne et perte 
Aura long temps monstre sensiblement 
Un violent et si grand tremblement , 
Que lors Ethna ne fut tant agitée, 
Quand sur un filz de Titan fut jeltée : 
Ne plus soudain ne doibt estre estimé 
Le mouvement que fît Inarimé, 
Quand Tiphoeus si fort se despita, 
Que dans la mer les monts précipita. 

Ainsi sera en peu d'heures rangée 
A triste estât, et si souvent changée, 
Que mesmes ceux qui tenue l'auront , 
. Aux survenans occuper la lairront*. 
Lors sera près le temps bon et propice 
De mettre fin à ce long exercice. 
Car les grands eaux dont oyez deviser 
Feront chascun la retraicte adviser ; 
Et toutesfois, devant le parlement. 
On pourra voir en l'air apertement 
L'aspre chaleur d'une 'grand flamme esprise. 



Laissera. 2 LaisBeront. 



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GARGANTUA. Si 5 

Pour mettre à fin les eaux. et Fentrepriscr. 
Reste , eu après ces accidens parfaicts < ^ 
Que les esleus joyeusement refaits 
Soient de tous biens , et de manne céleste ; 
Et dabondant , par recompense honneste , 
• Enrichis soient. Les autres en la fin 
Soient dénués. C'est la raison , afin 
Que, ce travail en tel point terminé. 
Un chascun ait son sort prédestiné. 

Tel fut l'accord. qu*est à révérer 
Cil qui en fin pourra persévérer !. 

La lecture de ceâtuy monument parachevée , Gargantua 
soaspira profondement ^ et dist es assistans : Ce n'est de main- 
tenant que les gen? redaicts à la créance evangelique sont 
persécutés.. Mais bien heureux est celuy qui ne sera scanda- 
lisé , et qui tousjours tendra au but et au blanc que Dieu par 
son cher filz nous a prefix^, sans par ses affections charr«elles 
estrç distraict ny diverty ^. 

Le moine dit : Que pensez vous en vostre entendement es- 
tre par cest énigme designé et signifié? Quoy ? dist Gargantua, 
le decours* et maintien de vérité divine. Par saint Goderan ^ 



* En place de ces deroiers vers, 
on lit daa& les plus Aucieunes édi- 
tions: 

Resté en âpre* qttHeebl Irop obligés , 
Penés y lassés, tr«TaiU«8 , atUigés , 
Par le saint vueiT de reterneiSeigneur, 
De ces travaux soient refaits en boa heur i 
La verra Ion j^r certaine science 
Le bien et fruict qui sont de patience i 
Car cil qui plus de peine aura souffert 
AaparaTajit, du lot pour lors offert 
Plus recepvra. qu'est i révérer 
Cil qui pourra en fin persévérer ! 

^ Fixé d'avance. 
' Déiourné. 

* La marche. 

* Il y a deux Godegranc (Ghro- 
dogangus ] , l'un évêque de Séez , 
l'autre évéqae de Metz. 

Nous ne trouvons rien dans les 
TÎes de ces deux saints qui puisse 



justifier ici \é choix de leur nan. 
Un savant du Poitou, M. Poey 
d'Avant , propriétaire des niiBCS de 
Tabbaye de Maillezais, nous a ap- 
pris que le tombeau d'un Goderan, 
évéque de Saintes et abbé de Mail- 
lezais au xi^ siècle ) avait été dé- 
couvert dans ces ruines en 1833 : 
il nous a même montré Tanneau 
pastoral trouvé parmi les débris des 
ossements de cet évéque. 

Nous n'hésitons pas à croire, 
avec M. Poey d'Avant, que le Go- 
deran du moine est bien celui de 
Maillezais. 11 est vrai que nous ne 
trouvons point les preuves de sa ca- 
nonisation. Si sou nom figure sur 
le nouveau rituel du diocèse de Lu- 
<;o:i y ce n'estpoinl à titre de .saint ; 



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216 



LIVRE 1, CHAPITRE LVin. 



(dist le moine) telle n'est mon exposition : le stille est de 
Merlin * le prophète : donnez y allégories et intelligences tant 
graves que voudrez; et y ravassez, vous et tout le monde, 
ainsi que voudrez. De ma part, je n'y pénse^* autre sens en- 
clos qu'une description du jeu de paulme sous obscures pa- 
roles. Les suborneurs des gens sont les faiseurs de parties , 
qui sont ordinairement amis. Et , après les deux chasses fai- 
tes, sort hors le jeu celuy qui y estoit, et l'autre y entre. On 
croit le premier qui dit si Testeuf est sus ou sous la chorde. 
Les eaux sont les sueurs. Les chordes des raquettes sont faites 
de boyaux de moutons ou de chèvres. La machine ronde est 
la pelotte ou l'esteuf. Apres le jeu , on se refraichit devant 
un clair feu, et change l'on de chemise. Et voluntiers ban- 
quette l'on , mais plus joyeusement ceux qui ont gaigné. Et 
grand chère. 



mais il est à présumer que Gbderan 
étant présenté par les traditions de 
Maillezais comme un saint homme, 
Rabelais ne se sera fait aucun scru- 
pule de le canoniser. 

* Rabelais joue ici sur le nom 
de Merlin. Le poète Saint-Gelais , 
contemporain de Rabelais^ était 
appelé Mellin et Merlin de Saint- 
Gelais. Cette pièce de vers, qui lui 
est empruntée, étant écrite dans un 
style prophétique, notre auteur sem- 
bleà dessein le confondre avec le pro- 
phète Merlin, qui vivait an v*' siècle. 



^ Cette fin est beaucoup plus 
courte dans Tédit. ant. à 1535 et 
dans, celle de 1535. Voici ce que 
nons lisons dans ces deux anciennes 
éditions : 

« Je pense que c^est la descrip- 
tion du jeu de paulme, et qu^ la 
machine ronde est Vesteuf^ et ces 
nerfs et 6àf/attx de besies innocentes 
saut les raquettes, et ces gens eS' 
chauféset debatans sont les joueurs» 
La fin est que^ après avoir Men tra- 
vaillé ^ s'en vont repaistre et grand 
chiere. >» 



FIN DU LIVRC PREMTRR ET DU GARGANTUA. 



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lilVRB SBCOMD. 

PANTAGRUEL. 

ArABH TrXH. 

PANTAGRUEL^ ROT DES D1PS0DES, RESTITUÉ EN SON NATUREL; 

AVEC SES FAITS ET PROUESSES ESPOVENTABLES : 

COMPOSÉ PAR FEU M. ALCOFRIBAS^ ABSTRACTEUR DE QUINTE ESSENCE. 



DIXAIN* 

OK MAISTRE HUOUS8 8ALEL > A l'AITTEUR DE CE LIVRE. 



Si, pour mesler profit avec doulceur, 
Ou met en pris un auteur grandement, 
Prisé seras, de cela tiens toy seur : 
Je le cognoy, car ton entendement 
En ce livret , sous plaisant fondement , 
L'utilité a si très bien descrite > 
Qu'il m'est advis que voy un Democrite 
Riant les faits de nostre vie humaine. 



' Ce dizain a paru pour la pre- let de chambre de François I**". 

mièrefois en tête de Téd. de 1534. On lai doit une traduction en 

' Hugues Salel , de Casais , en vers des douze premiers livres de 

Quercy, né vers 1504, mort en VHiade et d'une partie du trei- 

1 553. Compatriote et ami de Clé- zième. Ses œuvres poétiques ont 

mentMarot, il fut, ainsi que lui, va- été imprimées à Paris, 1 538, in-8<». 

1. 19 



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218 LIVRE il. 

Or persévère, et, si n'en as mérite 

En ces bas lieux , l'auras en haut dommaine * 

VIVENT 

TOUS PONS PANTiCaRUEUSTES 2. 



* Dans le royaume des deux, ^ Ces mots, qai portent le ca- 

Voilà une prédiction qui prouve chet rabelaisien , ne se troavent 

que H. Salel, abbé de Saint-Che- que dans l'édition de Franc. Juste 

ron, étiii4 fort lpi9 d'étrj? nu bjçot. (1534). 



Digitized by VjOOQIC 



PROLOGUE BU LIVRE IL 219 

PROLOGUE DE L'AUTEUR. 



Très illustres et très cheTaleureux champions, gentilz 
hommes, et autres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gen- 
tillesses et honnestetés, vous avez nagueres veu, leu, et sceu 
les grandes et inestimables chroniques de l'énorme géant Gar- 
gantua, et, comme vrais fidèles, les avez creues tout ainsi 
que texte de Bible ou du saint Evangile *; et y avez maintes- 
fois passé vostre temps avec les honorables dames et damoi- 
selles^ leur en faisans beaui et longs narrés, alors que estiez 
hors de propos ^ : dont estes bien dignes de grande louange 
et memaife sempiternelle '. Et à la mienne volunté* que un 
chascun laissast sa propre besoingne. De se soucîast de son 
mestler*, et mist ses affaires propres en oubly, pour y vao- 
quer entièrement, sans que son esprit fust d'ailleurs distraict 
ny empesché, jusques à ce que Ton les tinst • par cœur; afin 
que , si d'adventure Tart de Timprimerie ^ cessoit , ou en eaft 
que tous livrés périssent, au temps advenir un chascun les 
peust ^ bien au net enseigner à ses enfans , et à ses succes- 
seurs et durvivens bailler, comme de main en main, ainsi 



* Éd. C. Noarry, Mainef, ^ Cw moi»: ti mémoire sempi^ 

F. iMte» 1533 et 1&34; dans la temelle^ ne se lisent point dana 

plupart des antres, on lit : les ayes les éditions de C. Nourry^ Marnef» 

oVDes g«tarHement. F. Juste» 1534, de Dolet. 

La première leçon , qne nous * PlAt à Dieu. / wonld io God 

donnons, a pa être interprétée à (Cotfrave). 

nal et changée par prudence; mai* ^ Ne se souciast de son mes lier ^ 

nous n*y voyons qu'une simple manque dans les plus anciennes 

plaisanterie, et nvllement l'intention éditions , ainsi que la fin de la 

que Le Dncfaat prête à Rabdai*, phrase, depuis à ses eu/ans. 

d'assimiler à nn conte k BiUe et <'<Scet(#/.(Éd.NonrryetMaftt«r.) 

l'Évangile. ^ Art de imprimerie («bc. édit.) 

' Nonsdiriinisanjmird'huà^fitf * Édit. de 1634. Pmme^ dans 

de pmp0s, C. Nourry et Maraef. 



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220 



PROLOGUE 



qu'une religieuse caballe *. Car il y a plus de fruictque par ad- 
venture ne pensent un tas de gros talvassiers* tous croustele- 
Tés^ qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetés 
que ne faitRaclet en Tlnstitute'. 

J'en ay cogneu de hauts et puissans seigneurs en bon 
nombre^ qui^ allans à la chasse des grosses bestes , ou voler 
pour canes *, s'il advenoit que la beste ne fust rencontrée par 
les brisées, ou que le faucon se mist à planer, voyans la proie 
gaigner à tire d'aisle, ilz estoient bien marrys, comme enten- 
dez assez : s mais leur refuge de reconfort, et afin de ne soy 
morfondre, estoit à rccoler les inestimables faits dudit Gar- 
gantua. 

D'autres sont par le monde (ce ne sont fariboles).* qui, 



' Kabbalah, en hébreu, signifie 
réception par tradition. Ce mot 
s'applique à toute pratique, à toute 
croyance, à tout secret magique, 
transrois de génération en généra- 
tion. Les Israélites croient que Dieu 
en donnant la loi à Moïse, lui en 
remit aossi Texplication, qu'ils nom- 
ment cabale. Les Rabbins Tout tra- 
duite en signes qui ne sont pas sans 
analogie avec le langage hiérogly- 
phique des Égyptiens. «> Quidqnid 
«' Hebraei per nomina numerisque 
" in sua cabaia démon strant, hoc 
« iEgyptii per figuras symbolicas 
«« eiprimunt. •• (Kircher, Œdipas 
tegyptiacua). — C'est évidemment 
à cette dernière cabale que Rabe- 
lais fait allusion. 

* Gens bourrus , grossiers. • — 
De talvasy espèce de grand bou- 
clier. 

A; Ulcfu se âout bien couvrir et molcr. 
Itoman de Rou , \. Î517. 

On appela talvaaners ceux qui 
eu étaient armés, et par suite les 
gens grossiers, comme Tétaient 
alors les hommes de guerre. 



On dit encore aujourd'hui en 
haut-normand talevasser^Viv, heur- 
ter brutalement. 

^ Dans les Intiitutes de Josti- 
uien. Ce Raclet, qui, suivant Rabe- 
lais, entendait si peu le droit ro- 
main, pourrait bien être le Raclet, 
professeur de droit à Dôle, dont 
Gilbert Cousin parle avec grand 
éloge. 

Notre auteur l'avait-il entendu 
critiquer par ses amis Bouchet et 
Tiraqueau, et se fait-il ici, comme 
quelquefois ailleurs, l'écho de leur 
opinion ? 

* Chasser les canards au faucon. 
Dans les plus anciennes éditioofi on 
lit : voler pour fatdcon, 

^ Tout ce qui va suivre est 
pour nous la preuve irrécusable 
que Gargantua avait précédé l'éd. 
du Pantagruel de Nourry. — Nous 
nous garderons bien de reconnaître 
ici, comme quelques critiques, une 
allusion à la plate rapsodie des 
Chroniques gargantuines. Rabelais 
n'a pu ni les écrire, ni encore moins 
en parler en ces termes. Il s'agit 
évidemment de son Gargantua, 



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DU LIVRE 11. 



221 



estans grandement affligés du mal des dents, après ayoir tous 
leurs biens despenduz en médecins sans en rien profiter, 
n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre lesdites 
chroniques entre deux beaux linges bien chaulx, et les ap- 
pliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avec un peu de 
pouldred'oribus*. 

Mais que diray je des pauvres véroles et goutteux? 
qnantesfois nous les avons veu, à Theure qu'ilz estoient bien 
oingtz , et engressés à point, et le visage leur reluisoit comme 
la claveure d'un charnier^, et les dents leur tressailloient 
comme font les marchettes^ d'un clavier d'orgues ou d'espi* 
nette, quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit 
comme à un verrat * que les vaultres ^ ont aculé entre les toil<- 



* La poudre d'oribas est-elle 
une poudre fantastique comme celle 
de perlimpinpin /Suivant Cotgrave, 
on avait donné ce nom à la pierre 
philosopbale, en dérision de ceux 
^ui la cherchaient. 

Nos ancêtres ont sans doute 
plaisamment étendu Texpression à 
toute poudre de couleur dorée. 

Nous lisons dans les faictz, et 
diclz de M* Jehan Molinet, Paris, 
1531: 

Tu prospère sans mil abns 

En ce bu pays flandrinois 

En sucre» tn poutdre doribut 

Et en broueli sarrazinois. 

La poudre d*on6us est évidem- 
ment prise ici pour la farine de 
maïs. 

Dans la Normandie et dans l'Or- 
léanais, oriàus est le nom de la 
résine. 

Nous avons vu maintes fois dans 
les campagnes pratiquer sérieuse- 
ment le remède indiqué par Ra- 
belais. Il est vrai que la poudre de 
résine s'y emploie sans les Chro- 
nique» de Gargantua; mais ce re- 
mède doit être bien plus vieux que 
notre auteur, et il est permis de 



conjecturer qu'il y fait ici allusion. 

' Ces mots ne désignent point, 
comme le prétendent Le Ducbat, 
de TAubiay, Johanneau, la plaque 
de la serrure d'un cimetière, qui 
serait luisante parce qu'où Touvre 
souvent. Ils signifient évidemment 
la serrure ou mieux le fermoir d'un 
charnier à conserver les viandes sa- 
lées. C'est ainsi que l'entend Cot- 
grave ( the lock of a poudering 
tub). On comprend que la claveure 
des charniers était naturellement 
graissée par le lard. Mais quand on 
cessait de se servir d'un charnier, 
la graisse ne venant plus combattre 
les effets du sel fondu , le fermoir 
s'oxydait. C'est pourquoi, au troi- 
sième livre, Rabelais dit : Plus 
rouillé que la claveure d'un viel 
charnier. 

^ Diminutif de marque, qu'on 
disait autrefois pour touche. 

* Sanglier. 

* Les vautres f veltrî , en ita- 
lien, étaient des chiens rapides à 
la course, dont ou se servait pour 
la chasse à la grosse bête. 

Dans l'éd. de C. Nourry et Mar- 
19. 



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222 



PROLOGUE 



les; que faisoientilz alors? toute leur consolation n'estoit que 
d'ouir lire quelque page dudit liTre. Et en avons ycu qui se 
donnoient à cent pipes de vieux diables, en cas qu'ilz n'eussent 
senty allégement manifeste à la lecture dudit livre, lorsqu'on 
les tenoit es lymbes ^ ; ny plus ny moins que les femmes estans 
en mal d'enfant, quand on leur ligt la vie de sainte Margue* 
rite. 

Est ce rien cela? TrouveE moy lirre> en quelque langue, 
en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, 
pî'oprietés et prérogatives; et je payeray chopine de tripes 2. 
Non, messieurs, non, il n'y en a point*. [Il est sans pair, in- 
comparable, et sans paragon : je le maintiens Jusques au feu 
exclusive]. Et ceux qui voudroient maintenir que si, reputesK 
les abuseurs, predestinateurs , imposteurs*, et séducteurs. 
Bien vray est il que Ton trouve en d'aucuns livres de haute 
fustaye 5 certaines propriétés occultes, au nombre desquelz 



nef, on lisait que les 'vautres et lé- 
vriers ont chassé sept heures. Com- 
me le vautrait, qui était un équipage 
composé de lévriers dVttache et de 
chiens courants , le mot vautres 
comprenait peutngtre ces deux es- 
pèces, et cela expliquerait pourquoi 
Rabelais a supprimé et levners. 

^ Les lieux oiî Ton soignait les 
vénériens, au seizième siècle, peu- 
vent bien être assimilés à uu pur- 
gatoire, car leur traitement était 
horrible. 

^ Le Duchat se donne beaucoup 
de peine pour trouver un sens à 
ces deux mots : » C'est, dit-il, une 
expression de goinfre , parce qu'en 
buvant on se lave les tiipes. » 

Chopine de tripes signifie tout 
simplement une petite mesure de 
tripes, une demi -pinte. — Les 
tripes étaient un mets fort estimé 
de nos ancêtres, et Rabelais les 
vante assez souvent. 

^ La phrase entre deux crochets 
ne se trouve ni dansC. Nourry, 



ni dans Marnef, ni dans F. Juste, 
1533 et 1534. En l'ajoutant plus 
tard , sans doute Rabelais ou 
ses éditeurs ont supprimé par dis- 
traction les mots il ny en a 
point , auxquels répondaient par- 
faitement les suivants : et ceux qui 
voudraient maintenir que si. Nos 
prédécesseurs, faute d'avoir fiiit 
cette vérification, n'ont pas compris 
le passage, et chacun d'eux a ici 
apporté sa correction arbitraire. 
Le Duchat écrit : qui voudroient 
ce maintenir; Johanneau : main- 
tenir que non, 

^ Les mots predestinateurs et im- 
posteurs manquent dans C. Nourryj 
dans Marnef et dans F. Juste, 

1533 et 1534. Le Duchat y voit 
un reproche à l'adresse de Calvin, 
ardent défenseur du dogme de la 
prédestination absolue. 

^ Au lieu de ces mots, ou lit dans 
les éd. de C.Nourry, de Marnef, de 

1 534 : livres dignes de mémoire. 
C'est la meilleure explication qu'on 



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DU LIVRE il. 223 

Ton tient * Feftsc pinthe, Orlando furioso^ Robert le diable^ 
Fierabras, Guillaume sans peur^ Huon de BourdeaUx, Mon»* 
teville^ et Mâtabrune. Mais ilz ne sont pas à comparer à celuy 
dont Dou« parlotis. £t le monde a bien cogneu par expérience 
infaUible le grand émolument et utilité qui iretioit de ladild 
chronique Gargantuine t car il en a esté plus tendu par les im« 
primeurs en deut mois> qu'il ne sera acheté de Biblei de 
neuf ans ^ 

Youlant donc (moy' yostre humble esclave) ao^oistre tos 
passetemps datantage, je vous ottte de présent un autre 
livre de mesme billon^ sinon qu'il est un peu ^ plus equi* 
table et digne de foy que n'estoit l'autre. Car ne croyez pas 
(si ne Toulez errer à yostre escient) que j'en parle comme les 
Juifz de la loy ^. Je ne suis né en telle planette, et ne m'advint 
onques de mentir, ou asseurer chose qui he fust véritable: 
[agenies et consentientes, c'est-àrdire qui n'a conscience n'a 
rien; j'en parle comme saint Jean de rApocalypse],çefOrf t?irf<* 
mtts testamur •. C'est des horribles faits et prouesses de t*ah- 



en puisse donner. On doit se rap- 
peler qu'ailleurs Rabelais les dési- 
gné sous le nom de livres de han(e 
gresie. 

' Rabelais a déjà parlé àcfcsêe* 
ptnthe dans le premier livre. Tous 
les antres sont des romans de che- 
valerie. Quant à Orlandx) fttriosoy 
les commentateurs prétendent qu'il 
faut se garder de confondre cet ou- 
vrage avec celui de TArioste. Nous 
sommes d'un avis contraire. La pre- 
mière édit. de V Orlando furioso est 
de 1516. La réputation de rArioste 
était parfaitement établie lorsque 
Rabelais fit eu Italie son premier 
voyage. C'est, du reste, dans l'édi- 
tion de 1534 que V Orlando figure 
ici pour la première fois. Le chef- 
d'oettvre du poëte italien se trouve, 
il est Vrai, placé en assez mau- 
vaise compagnie; mat» ce procédé 
est familier à notre auteur. 



* J. de la Jessé fait tenir à UD 
libraire le langage suivaht : 

Tenaot ma bouliaue au palais, 
?aioa " ' 



En moins de neai oa dix joarnées 
J'ai vendu plus de BabdâU* 
Que de Bibles eu vingt année». 

» Éd. Hé C. Nourry; fes au* 
très ont Je, 

* Éd. de C. Nourry et de 1534; 
d'autres ont qn*H est peit plus, 

* Sans doute de la loi nouvelle, 
celle du Christ. 

^ Nous avons trouvé cette leçon 
dans l'éd. de C. Nourry et dans 
celle de Mamef. Elle aura sans 
doute été jugée un peu irrévéren- 
cieuse, et notre auteur Taura rem- 
placée paf la suivante : 

» J'en parle comme un gaillard 
« onocrotale , dis je , crotenôtaire 
« des mariyt-s, amans et ct-oque- 
tt notaire d'amours. » 

Rabelais joue, du reste, sur le 



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nA 



PROLOGUE 



tagruel, lequel j'ay servy à gages des ce que je fus hors de 
page jusques à présent que, par son congé , m'en suis venu 
un tour visiter mon pays de vache *, et savoir s'il y avoit en- 
core en vie nul de mes parents*. Pourtant, afin que je face 
fin à ce prologue , tout ainsi comme je me donne à cent mille 
panerées de beaux diables, corps et ame, tripes et boyaux, 
en cas que j'en mente en toute l'histoire d'un seul mot, pa- 
reillement, le feu saint Antoine vous arde', mau.de terre * , 
bous bire, le lancy^, le maulubec^ vous trousque, la caque- 
sangue^ vous vienne, le mau fin feu de ricqueracques^, aussi 



mot de protonotaire, qui désignait 
à Rome certains officiers de la 
chancellerie, et en France les titu- 
laires d'une fonction purement ho- 
norifique. 

Il y a une intention semblable 
dans le mot d'onocrotale qui pré» 
cède. C'est un oiseau qui a une 
grande poche sous le bec, et qui 
brait comme un 4ne. 

' 11 semblerait résulter d'un 
passage de du Cauge, au mot Vac 
cœ, que ce nom a pu être donné 
autrefois à certains pays riches eu 
pâturages, où les amendes se 
payaient en bestiaux et où les va- 
ches faisaient l'office d'argent dans 
les transactions. — Rabelais fe- 
rait-il allusion à cet usage? Ou 
bien plutôt, notre auteur, qui con- 
naissait parfaitement la Suisse, 
comme ou le verra dans maints pas- 
sages, veut-'l ici, par un genre de 
plaisanterie qui lui est familier, 
opposer son pays de Vache au pays 
de Vaudow de Veauî Ce qui peut 
rendre cette conjecture probable, 
c'est qu'il va bientôt revenir à la 
Suisse, à propos du taureau de 
Berne, 

^ Nous donnons la leçon de 
C. Nourry, dans les moins ancien- 
nes on lit : Si en vie estait parent 
mien aulcun. 



3 Les Espagnols juraient aussi 
par lasbrazas de san Antottio. 

^ Que le mal de terre vous vire, 
vous retourne. 

Le mal de terre désigne, suivant 
les uns, le scorbut, parce que, di- 
sent-ils, les marins n'en guérissent 
qu'à terre; et, selon les autres, 
l'épilepsie ou le mal caduc, qui 
fait tomber à terre. 

Pelas désigne le scorbut sous le 
nom de mcut-tie-terra, et l'épilepsie 
sous celui de mau de la terra. 

Aujourd'hui, mau de la terra se 
dit en provençal dans le sens d'é* 
pilepsie. 

'" Oudin et Duez traduisent ce 
mot par ejquinancie. En languedo- 
cien, il se prend pour la foudre évo- 
quée par magie, 

'^ C'est probablement ce que 
Sauvage nomme mâou-loubety un 
ulcère qui vient aux jambes. 

Mâou-loubet te bire! impréca- 
tion : Puisses-tu crever de la peste! 

"^ Le flux de sang, cacaie san- 
guinem. 

^ Le fie, ulcère au fondement. 
Nous avouerons, sans affecter de 
pruderie , qu'il nous répugnerait 
d'entrer, comme Le Duchat , dans 
de longs commentaires sur le sens 
de ce mot : nous nous contente- 
rons de citer une épigran&me qu'il 



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DU LIVRE II. 22o 

menu que poil de vache, tout renforcé de vif argent , vous 
puisse entrer au fondement; et comme Sodome et Gomorrhe 
puissiez tomber en soulfre, en feu et en abysme, en cas que 
vous ne croyez fermement tout ce que je vous raconteray eu 
ceste présente chronique. 



rapporte sans donner le nom de son Jïpiiq««ï-vou« . le poiat est inportant. 

V • A T n T> Peu m'en souvient, dilfautre en beïiUat; 

autear, qui est J. B. Roosseau : De nuit, le tout s'est fait à ratenture. 

^ , . . ^ . .. , ^ confesseur trouvant la chose obscure , 

Certain François , habitant de Florence , Cela , dit«il , faisaiUil rie on rae f 

Se confesMit do j^écbé de la chair Rie , répondit le pénitent sincère. 

k père Iiaac , qui lui dit : Parlez clair : Parbleu, le cas, reprit le bon Isaac, 

Le cas est-il de Toscane ou de France? Est donc toscan ; n'en doutes pas, compère 



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226 



LIVRE II. 



DIXAIN^ 

zrotJViLiEiiBirt COMPOSÉ a la lovAirGt du JoriLxrt is^RXT irn l'auteur. 

Cinq cens dixains, mille virlais % 
Et en rimes mille vi rades , 
Des plus gentes et des plus sades S 
De Marot , ou de Saingelais , 
Payés content sans nulz délais , 
En présence des Oreades , 
Des Hymnides % et des Dryades , 
Nesuffiroient, ny Pont-Alais* 
A pleines balles de Ballades^ 
Au docte et gentil Rabelais. 



* Ce dizain, dont l'auteur nous 
est inconnu, se trouve ainsi placé 
dans deux éditions in-16 de 1552 
et 1553, sans nom de lieu. 

^ Sorte de poésie ancienne, dont 
l'inTention est attribuée aux Pi- 
cards. Nous en trourons la descrip> 
tion dans la suite des Divertisse- 
ments de Sceaux : 

Deux rimes faut employer seulement. 
Tous vers égaux construits naïvement. 
. Que si l'on prend d'abord la rime ment , 
Faut répéter icelle constamment 
Jusque» à tant que par un virement , 
Qui virelais nomma premièrement. 
L'auteur en fasse autant de rime en este, 

^ Gentilles et gracieuses. 

* Il faut probablement lire Lim' 
nidesi les nymphes des lacs. 

^ Ce Pont-Alais (Pantalais dans 



la plupart des éditions), dont, à l'ex- 
ception de RegiSy aucun commenta- 
teur n'a dit un seul mot, n'est au- 
tre que Jean du Pont-Alais, dont de 
Bèze, Clément Marot, Duverdier 
et Bonaventure des Perriers ont 
parlé, et que de Beaucbamps men- 
tionne expressément dans ses J?«- 
ckerches sur les théâtresy à l'année 
1537, comme désigné dans ce di- 
zain. Du Pont-Alais avait composé 
et fait jouer, sous François 1*', des 
moralités , sotties et farces, dont le 
succès fut immense. Son nom était 
devenu synonyme de farceur. Ré- 
gnier le lui a jovialement emprunté 
en signant sa plaisante épitre III : 

Vostre serviteur & jamais , 
Maistre Janin du Pont-Alais. 



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PANTAGRUEL. 227 



CHAPITRE I. 

Pc rorif ine et Mitt«iiiM 4» 9nui4 WnUgrméL 



Ce ne sera chose inutile, ne oisive, veu que sommes de 
sejottf *, TOUS ramentevoir ^ la première source et origine dont 
nous est né le bon Pantagruel. Car je voy que tous bons his- 
toriogra{^eg ainsi ont traicté leurs chroniques, non seule- 
ment tes Grées, les Arabes ai Ethniques', mais aussi les au- 
teurs de la sainte Escriture, comme monseigneur saint Luc 
HiesDQ£meiit , et saint Matthieu. 

!l TOUS conyient donc? noter que, au commencement du^ 
monde (je parle de loing, il y a plus de quaraate quarach 
tailles d£ nayta, pour nombrer à la mode des antiques Drui- 
des), peu apires que Abel fiit occis par son frère Cayn, la terre, 
embeue du sang du juste , fut certaine année 

Si très fiertile en tou» f ruieto 

Qui de ses flancs nous sont produictz , 

et singulièrement en mcsles*, qu'on Fappella de toute mé- 
moire Tannée des grosses mesles; car les trois en faisoient le 
boisseau. En ûeelle, les kakndes furent trouvées par les bre« 
viaires des Grecs* ; le mois de mars faillit en quaresme, et fut 



* De loisir. • eu grec, metpiltim eo latia, me*- 
^ Éd. d« 1534 et suivante», /7«r en armoricaim, m/^pe/ en alle- 

c*esi-à-dire rappeler à votre souve- v^xaà, 

uir. On lil remembrer dans les édit ^ Cette pbrase entière manque 

de Cl. Nonrry et de Maruef. dans. Tédît. de Cl. Noarcy. Dolet 

^ Les païens. ne l'a insérée qu'en partie. 

* Nèfles. MesU se dit encore en Johanneau sembû tancer Kabe- 
rémois , en beriicbon , en sainton- lais d'avoir mis des kalendes dans 
geois, en normand, etc., (iisaTctXov le bréviaire - (le caleodjrisr) d*» 



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228 LIVRE II, CHAPITRE 1. 

la ray aoust en may. Au mois d'octobre, ce me semble^ ou 
bien de septembre (afin que je n'erre, car de cela me veulx 
je curieusement garder) fut la sepmaine tant renommée par 
les annales, qu'on nomme la sepmaine des trois jeudis : car 
il y en eut trois, à cause des irreguUers bissextes, que le so- 
leil bruncha quelque peu comme debitoribvs à gauche*, et la 
lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifeste- 
ment veu le mouvement de trépidation on firmament dit 



Grecs, qui n'ont jamais ainsi compté. 

Il s'efforce d'expliquer ces mots : 
Mars faillit en caresme ou qua- 
resme. 

m C'est, dit-il, que le carême 
u n'était pas encore établi, ou bien 
« qu'en anagrammatisant , on ne 
« trouve point complètement le mot 
«« mars dans carême. » — On l'y 
trouve parfaitement quand on veut 
bien se rappeler l'orthographe du 
XVI* siècle {caresme), 

Esmangart anagrammatise aussi 
pour expliquer la mi-août en mai. 

Il est évident que l'intention 
de Rabelais est précisément d'in- 
diquer des occurrences impossibles. 
Sa seule pensée est de bien préve- 
nir le lecteur que son histoire est 
un conte , puisqu'il la place dans 
une année qui n*a pas pu exister. 

La semaine des trois jeudis est 
là pour le complément de la même 
idée. De l'AuIuay s'est pourtant 
chargé de la trouver. » C'est, dit-il, 
la première du mois de janvier de 
l'année qui suit une séculaire, et qui 
commence par un lundi; car alors 
il y aura dans cette semaine le pre- 
mier jeudi du mois, le premier jeudi 
de l'année et le premier du siècle. — 
C'est fort ingénieux; mais non erat 
hia locuSf puisque Rabelais place 
positivement sa semaine des trois 
jeudis dans les mois ^octobre ou 
de septembre. 



^ Lie Dnchat voit là une allusion 
à ce passage du Pater ^ Sîcut et nos 
dimittimus debitoribus noslris , 
parce que, dit-il , sur cet article il 
est peu de chrétiens qui ne gau- 
chissent. Cette raison est mauvaise : 
l'adverbe h gauche ne s'applique 
point au verbe bruncha , mais bien 
à debitoribus. Ce qui le prouve , 
c'est que dans l'éd. de 1534 ou 
se lit pour la première fois le SO" 
leil bruncha quelque peu, le moi 
a gauche ne se trouve point. Il a 
été ajouté dans les autres avec de^ 
bitoribus. En outre, Cotgfrave re- 
late isolément l'expression comme 
debitoribus a gauche. 

En Picardie et dans l'Artois , 
être comme debitoribus, c'est s'ar- 
rêter stupéfait, avoir l'air étonné /et 
niais. Dans le pays messin, l'expres- 
sion de comme deàitoribus s'est aussi 
conservée, et même la tradition la 
rapporte au passage du Pater, On 
peut supposer que le mot debito- 
ribus du Pater se trouvait le der- 
nier imprimé au verso d'une page, 
et *que la suivante manquait. Le 
prêtre chantant le Pater, aurait 
bien pu alors s'arrêter au mot de- 
bitoribus f qui, en effet, se trouvait 
à sa gauche. 

Nous ne garantissons pas cette 
explication ; car autrefois , comme 
aujourd'hui, nos prêtres savaient 
leur Pater par cœur. 



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PANTAGRUEL. 229 

Aplanes * : tellement qve la Pléiade moyenne^ laissant ses com- 
pagnes^ déclina vers Tequinoctial : et Testoille nommée TEspy 
laissa la Vierge , se retirant vers la Balance : qui sont cas bien 
espouYcntables , et matières tant dures et difficiles^ que les as- 
trologues n'y peuvent mordre. Aussi auroient ilz les dents bien 
longues^ s'ilz pouvoient toucher jusques là. 

Faites vostre compte que le monde voluntiers mangeoit 
desdites mesles : car elles estoient belles à Toeil et délicieuses 
au goust. Mais, tout ainsi que Noé, le saint homme, à 
qui tant sommes obligés et tenuz de ce qu'il nous planta la 
vigne, dont nous vient ceste nectareique, 'délicieuse, pré- 
cieuse, céleste , joyeuse et deificque liqueur qu'on nomme le 
piot*, fut trompé en le beuvant, car il ignoroit la grande 
vertu et puissance d'iceluy, semblablement les hommes et 
femmes de celuy temps mangeoient en grand plaisir de ce 
beau et gros fruict ; mais accidens bien divers leur en advin- 
drent. Car, à tous survint au corps une enfleure très horrible, 
mais non à tous en un mesme lieu. Car les uns enfloient par 
le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme une grosse 
tonne; desquelz est escrit : Fentrem omnipotent em : lesquelz 
furent tous gens de bien et bons raillards. Et de ceste race 
nasquit saint Pansard , et Mardygras. 

Les autres enfloient par les espaules , et tant estoient bos- 
sus qu'on les appelloitmontiferes, comme porte montagnes, 
dont vous en voyez encores par le monde en divers sexes et 
dignités. Et de ceste race issit Esopet', duquel vous avez les 
beaux faits et dits par escrit. 

Les autres enfloient en longueur par le membre qu'on 



' Le ciel. des étoiles fixes, du ' La goutte, le vin; icCva», en 

grec àicXavi^ç(de à privatif et de grec, piç en polonais, signifient 

7cXav5(TÔoi). Je bois. — Pioi est le nom qu'on 

V. Macrobe, de Sornno Scipionis^ donne, dans rille-et-Vilaine, au ci- 

lib. I. dre, qui est la boisson du pays. 

Cette trépidation du ciel sans ^ Ésope, qui est souvent dési- 

mouvement a été enseignée au ix*' gné au moyen âge sous les noms 

siècle par le célèbre astronome d'Esopet^ Isopet. Cervantes l'ap- 

arabe Tebith ben Koreth. pelle Gnisepete (Jhn Quij., I, 24). 

20 



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230 LIVRE 11, CHAPITRE 1. 

uomme le laboureur de nature * : en sorte ^u'ilz Vayoîent mer- 
veilleusement long^ grand y gras» gros, vert, et acresté^^ à la 
niode antique; si bien qu'ilz s'en servoient de ceinture, le 
redoublans à cinq ou ^ fois par le corps '. Et, s*il adi^enoit 
qu'il fust en point, et eust vent en pouppe, à les voir vous 
eussiez dit que c'estoient gens qui eussent leurs lances en 
l'arrest pour jpuster à laquintaine^. Et de ceux là »'est perdue 
la race, comme disent les femmes. Car elles lamentent con- 
tinuellement qu'il n'en est plus de ces gros> etp. Vous savez 
te reste de la cbanson. 

D'autres croissoient en matières de couUles^sienonneiBent 
qu(B les trois emplissoient bien un muy. D'iceux sont desisen- 
du£s les couiUes de Lorraine^, lesquelles jamais n'habiteni en 
braguette : elles tombent au fond des chausses. 

JH^autres croissoient par les jambes ; et à les voir, eussiez dit 
que c'estoient grues, ou £[ammans<^, ou bien gçiïi& marchans 
suseschasses. Et les petits grimauk ^ les appellent en graor 
vQsmt Jcmbm^, 

Es autres tant croissait le nez qu'il sembloit la flutte' d'us 



' Ge mot se eompreRcl assea : 
cVst> comme dit Boccace, ilpinolo 
col auaU {egU) piaotaça gli huo- 
mini» (Decam», iX, 10.) 

' Levant la crête, la tête. Acresté, 
se dit encore 4ans les paieie poite- 
vin et saintongeois pour arrogant» 
La Confession Margot^ dans Tau- 
cien théâtre français publié par Jan- 
net, vol. I, p. 37 6y renferme «ne 
description eu vers qui ressemble 
beaucoup à celle-ci. 

> Dans redit, de Mamef (1533) 
on a ajouté : « Et carré à Tadve- 
n liant, car deax radz (rats) de 
« f«ont , chacun une hallebarde au 
« col, eussent peu facillement mar- 
te cher et passer dessus, m 

4 La quintaine était un jeu ou 
exercice militaire qui consistait à 
frapper d'une lance dans une place 
donnée un mauiequiii armé, dont 



on recevait un coup qnand on ne 
le tonehait pas où il fallait. 

^ Johannea» voit là une allu- 
sion à la mollesse efTéminée du car- 
dinal de Lorraine. Rabelais se 
sert d'une expression déjà passée 
en proverbe. 

" Oiseaux à longues jambes et 
à couleurs de flamme. 

' Grime f grimaud^ petit éco- 
lier (D. François, Dici. waL), élève 
des basses classes. Dans la dm- 
fession de Sancy, ce nom est donné 
à des élèves de troisième. 

* Jambusy pourvus de grandes 
jambes. Pour bien saisir l'équivo- 
que , il faut savoir que le terme de 
prosodie latine iambus , par suite 
de la confusion de l't et du j, 
était pronoucé par plusieurs ^«m- 
bu8. 

' Probablenent la nénie chose 



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PAÎSTAGRUEL. 



231 



alambic; tout diapré, tout étincelle de bubelettes^, ptiUalant , 
purpuré, à pompettes 2, tout esmaillé, tout boutonné, et brodé 
de gueules '. Et tel avez veu le chanoine Panzoult, et Piede- 
boys, médecin d'Angiers : de laquelle race peu ftircnt qui 
aimassent la ptisane, mais tous furent amateurs de purée sep- 
tembrale. Nason et Ovide en prindrent leur origine. Et tous 
deux desquelz est éscrit, ne reminiscaris*. 

D'autres croissoient par les oreilles, lesquelles avoient 
si grandes que de Tune faisoient pourpoint, chausses, et 
sayon ; de l'autre, se couvroient comme d'une cappe à l'Es- 
pagnole*. Et dit l'on qu'en Bourbonnois encores dure l'he- 
raige*, dont sont dites oreilles de Bourbomiois. Les autres 
croissoient en long du corps: et de ceux là sont venus tes 
geans, et par eux PantagrueF. 



qne le Bec, ou le toyan qui com- 
monique da cbapiieaii M réfrigé- 
rant. 

^ Petits boutons ; en roman, bu- 
heta. * 

' A gros boutons, à grosses ver- 
rues. On nommait autrefois pompet' 
tes les balles ou pommes avec les- 
quelles on applique Tencre sur les 
formes d'imprimerie. 

MoD pourpoint & gro8««« pompettes. 

(Ane. théa., To). III, p. St6.) 

En patois lillois , être pompette 
signifie : avcjr bu. 

^ Ronge, en langage héraldique. 

Marot a dit^ en parlant de Bae* 
cfaBS,dans sa 32* chanson: 
Comme une guigne esloit rouge son net* 
Dans les Contes tTEuîrapel, cb. 1 8 : 
« Lupolde a tout son rouge nez et 
« à pompettes. *> 

« Her nose ail o'er embellished 
« with rubies , carbuncles , sap- 
« phirs. » 

(Sbakspeare, Vomeây of errorsj 
liv. II.) 

* Commencement d'un verset 



d'une antienne. — Nt remnitcêrU 
delieta nostra» 

Plaisante équivoque, ne (nez) 
reminiscaris , ayez leur nez en 
souvenir. C'est comme St Rabdaîa 
disait : Et tous cttm tient les Hez 
sont mémorables, 

^ On lit dans Pomp. Mêla : 

« Panotos, quibus magnée aures, 
« et ad ambiendum oorpns omne pâ- 
te tulœ, nudis aUoqùin pro veste 
« sint. A 

Et dans Pline : 

« Fanesiorum (Panotiornm) aliœ 
« (gentes) in quibus nuda alioquin 
« corpora prœgrandes ipsomm au- 
« res tota coutegant. » 

* La race. — En a de C héritage 
(éd. deMarnéf). Les oreilles de Bour- 
bonnais étaient proverbiales pour 
leur longueur. 

« Es païs de Bourbonnois , où 
« croissent mes belles oreilles. » 
{Moyen de parvenir^ ch. 7.) 

^ Johanneau, comptant cinquante- 
neuf rois de France de Pharamond 
à Henri II , prête & Rabelais l'idée 
d'un rapprochement entre ces ein- 



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/ \ 



232 LIVRE U, CHAPITRE I. 

Et le premier fut Chalbroth : 

Qui engendra Sarabroth , 

Qui engendra Faribroth, 

Qui engendra Hurtaly^ qui fut beau mangeur de soupes^ et 
régna au temps du déluge , 

Qui engendra Nembroth, 

Qui engendra Athlas, qui, avec ses espaules, garda le ciel 
de tomber. 

Qui engendra Goliath, 

Qui engendra Morbois, 

Qui engendra Machura, 

Qui engendra Erix, lequel fut inventeur du jeu des gobeletz, 

Qui engendra Tite, 

Qui engendra Eryon*, 

Qui engendra Polypheme, 

Qui engendra Cace , 

Qui engendra Etion, lequel premier eut la vérole, pour n'a- 
voir beu frais en esté, comme tesmoigne Bartachin, 

Qui engendra Encelade , 

Qui engendra Cee, 

Qui engendra Typhoé , 

Qui engendra Aloé, 

Qui engendra Othe, 

Qui engendra Aegeon, 

Qui engendra Briare, qui avoit cent mains. 



quante-neuf rois et les cinquante- à Rabelais par les romans de che- 

neuf géants dont les noms sui- valerie et antres fictiwis du moyen 

veut. âge. Quelques-uns, comme ITa/itptf- 

Cette supposition peut à la ri- mouche, qu'il appelle ailleurs Cnh 

gueur être admise pour ce qui re- quemouche, ce qui le rapproche de 

garde le chifTre : mais il faut une notre Crùquemitaine, comme Gar- 

bonne volonté bien décidée pour gantua lui-même, étaient des per- 

trouver la ressemblance entre tous sonnages fantastiques populaires 

les portraits qui se correspondent, en France, 

dans cette hypothèse. * On a ajouté ici , dans Féd. de 

Parmi ces noms de géants, il y Marnef : «qui engendra Badelonry 

en a qui sont tirés de la Bible, de « qui tua sept vaches pour menger 

la mythologie, des auteurs grecs « leur foye. »> 

et latins ; d'autres étaient fournis La leçon est rabelaisienne. 



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PANTAGRUEL. 233 

Qui engendra Porphyrio^ 

Qui engendra Adamastor^ 

Qui engendra Antee , 

Oui engendra Agatho^ 

Qui engendra Pore^ contre lequel batailla Alexandre le Grande 

Qui engendra Aranthas, 

Qui engendra Gabbara, qui premier inventa de boire d*au*- 

tant. 
Qui engendra Goliath de Secundille^ 
Qui engendra Offot^ lequel eut terriblement beau nez à boire 

aubaril^ 
Qui engendra Artachees , 
Qui engendra Oromedon, 
Qui engendra Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à 

poulaine. 
Qui engendra Sisyphe, 

Qui engendra les Titanes, dont nasquit Hercules, 
Qui engendra Enay, qui fut très expert en matière d'oster les 

cirons des mains, 
Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier, pair 

de France, compagnon de Roland, 
Qui engendra Morgan, lequel premier de ce monde joua aux 

dez avec ses bezicles , 
Qui engendra Fracassus, duquel a escrit Merlin Coccaye,dont 

nasquit Ferragus, 
Qui engendra Happemousche, qui premier inventa de fumer 

les langues de bœuf à la cheminée, car. auparavant le 

monde les saloit comme on fait les jambons, 
Qui engendra Bolivorax, 
Qui engendra Longis, 
Qui engendra Gayoffe , lequel avoit les couillons de peuple*, 

et le vit de cormier, 
Qui engendra Maschefain, 
Qui engendra Bruslcfer, 
Qui engendra Engoulevent, 

' Peuplier. 

20. 



vGooqIc 



igl, 



234 LIVRE It, CHAPITRE 1. 

Qui engendra Gallehault, lequel fut inyenteur des flacoons, 

Qui engendra Mirelangault, 

Qui engendra Galaffre, 

Qui engendra Falourdin , 

Qui engendra Roboastre, 

Qui engendra Sortibrant de Conimbres, 

Qui engendra Brushant de Mominiere, 

Qui engendra Bruyer, leqjjel fut vaincu par Ogier le Ddn- 

nois, pair de France, 
Qui engendra Mabrun^ 
Qui engendra Foutasnon, 
Qui engendra Hacquelebac , 
Qui engendra Vitdegrain , 
Qui engendra Grandgousier, 
Qui engendra Gargantua, 
Qui engendra le noble Pantagruel, mon maistre. 

J'entends bien que, lisans ce passage, vous faites en vous 
mesmes un doubte bien raisonnable. Et demandez comment 
il est possible qu'ainsi soit , veu qu'au temps du déluge tout 
le monde périt , fors Noé , et sept personnes avec luy dedans 
l'arche, au nombre desquelz n'est point mis ledit Hurtaly?La 
demande est bien faite sans doubte, et bien apparente; mais 
la response vous contentera, ou j'ay le sens mal gallefreté^ 
Et, parce que n'estois de ce temps là pour vous en dire à 
mon plaisir, je vous allegueray Tautorité des massoretz^, 
interprètes * des saintes lettres hebraicques, lesquelz affer- 
ment que, véritablement, ledit Hurtaly n'estoit dedans Tar- 
che de Noé (aussi n'y eust il peu entrer, car il estoit trop 
grand), mais il estoit dessus à cheval, jambe de ça, jambe de 
là, comme sont les petits enfans sus des chevaux de bois, et 
comme le gros taureau de Berne*, qui fut tué à Marignan, 



> Calfaté. plupart des autres on lit interpres. 

^ Auteurs de la Massore , on ^ On appelait en Suisse tau- 

commentaire de certains rabbins reait celui qui, à la guerre, donnait 

sur la Bible. le signal avec une corne de tau- 

^ Édition de 1534 : dans la reait. Ceux de Lucerne se ser- 



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PANTAGRUEL. 



235 



chevauchoitpour sa monture un gros canon pevier*; c'est une 
besle de beau et joyeux amble, sans point de faulte. En 
icelle façon, saura, après Dieu^, ladite arche de periller' : car 
il luy bailloit le bransle avec les jambes, et du pied la tour^ 
noit où il Youloit, comme on fait du gouvernail d'une navire. 
Ceux qui dedans estoient, luy envoyoient vivres par une 
cheminée, à suffisance, comme gens recognoissaris le bien 
qu'il leur faisoit. Et quelquefois parlementoient ensemble, 
comme faisoit Icaromenippe * à Jupiter, selon le rapport de 
Lucian. Avez vous bien le tout entendu? beuvez donc un 
bon coup sans eau* Car, si ne le croyez, non fais je, fit elle^. 



vaient de cornei^ dl'honnear qui leur 
avalait été données par Gliarle* 
magne, 

(Traditions aîlem. des frères 
Grimm, t. Il, p. 279, de la 
traduction de M. Tbeil.) 
et il est fait allasion à cet asage 
dans le Guill. Tell de Schiller. 

Le tanreau de Benie qui périt 
à Marignan, homflie d*une taille et 
d*nn embonpoint extraordinaires, 
se nommait Pontiner; il fut tué 
par les lansquenets, au moment où 
il Tenait de s'emparer d'un caood. 
— Peut-être Tavait-il enjambé 
pour Tenclouer. Cette supposition 



de de^M&rsy nous semble parfaite- 
ment admissible. 

* Perrier, synonyme de pier^ 
rier. 

* ^pres Dieu , manque dans 
réd. deC. Nourry. 

* De périr, {io peritk, Cot- 
grave. ) 

* (Surnom donné par Lucien au 
philosophe Ménippe, qui avait touIh 
se faire des ailes à la manière dl- 
care. 

^ Je ne le crois pas non plus, 
dit-elle. Locution proverbiale pour 
exprimer, Je suie 6ien éfoigtté <Vy 
ajouter foi. 



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236 UVRE II, CHAPITRE U. 



CHAPITRE IL 

De U naUvlte «In très redovbie PanUtrncl. 



Gargantua, en son aage de quatre cens quatre vingtz qua- 
rante et quatre ans, engendra son filz Pantagruel, de sa 
femme, nommée Badebec*, fille du roy des Amaurotes^ eu 
Utopie, laquelle mourut de mal d'enfant : car il estoit si mer- 
veilleusement grand et si lourd, qu'il ne peust venir à lumière 
sans ainsi suffoquer sa mère. Mais , pour entendre pleine- 
ment la cause et raison de son nom, qui luy fut baillé en 
baptesme, vous noierez qu'en icelle année fut sécheresse 
tant grande en tout le pays de Africque, que passèrent trente 
six mois trois sepmaines quatre jours treize heures et quelque 
peu davantage sans pluye , avec chaleur de soleil si véhé- 
mente que toute la terre en estoit aride. 

Et ne fut point, au temps de Helye', plus eschauffée que 
pour lors. Car il n'estoit arbre sus terre qui eust ny feuille 
ny fleur ; les herbes estoient sans verdure, les rivières taries, 
les fontaines à sec , les pauvres poissons délaissés de leurs 
propres elemens, vagans et crians par la terre horriblement, 
les oiseaux tombans de Tair par faulte de rosée : les loups. 



* En patois saintoDgeois, bader amauroiet, en utopie, signilient des 
le 6eCt c'est ouvrir uiaisement une gens invisibles dans un pays qui 
grande bouche. Badebec est syno- n*existe pas : c'est ainsi que l'a en- 
nime d'imbécile. tendu Fischart. 

* En grec, àjjiaupo; signifie obs- ^ Voy. chap. 17, liv. 3 des Rois, 
cur , inconnu : EfâcoXov à(Jiavp6v « Longo post tempore, anno ter- 
(Homère) ; ysve^ à(JiaupY) (Hésio- « tio , Jova Eliœ mandat ut se 
de) ; èXni;à{iaupY) (Arrien); avSpe; « Acbabo ostensum eat : sese plu- 
à{iaup66ioi (Aristophane). Ces « viam in terras esse demissumm . 



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PANTAGRUEL, 237 

les renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, connilz*, be-. 
lettes, foynes, blereaux et autres bestes Ton trouvoit par les 
champs, mortes la gueule baye^. 

Au regard des hommes, c'estoit la grande pitié : vous les 
eussiez veu tirans la langue comme lévriers qui ont couru 
six heures. Plusieurs se jettoient dedans les puys : d*autres se 
mettoient au ventre d'une vache , pour estre à Tombre : et les 
appelle Homère, Alibantes^. 

Toute la contrée estoit à Fancre ^; c'estoit pitoyable cas de 
voir le travail des humains, pour se garantir de ceste horri- 
fique altération. Car il y avoit prou affaire de sauver l'eau be- 
noiste^ par les églises, à ce qu'elle ne fust desconfîte*: mais 
Ton y donna tel ordre , par le conseil de messieurs les cardi- 
naulx et du saint Père, que nul n'en osoit prendre qu'une 
venue '. Encores, quand quelqu'un entrait en Feglise, vous 
en eussiez veu à vingtaines de pauvres altérés qui venoient au 
derrière de celuy qui la distribuoit à quelqu'un , la gueule 
ouverte, pour en avoir quelque goutelette, comme le mauvais 
riche, afin que rien ne se perdist. que bien heureux fut 
en icelle année celuy qui eut cave fraiche et bien garnie! 

Le philosophe raconte , en mouvant la question pourquoy 
c'est que l'eau de la mer est salée, que au temps que Phœbus 
bailla le gouvernement de son chariot luciiîcque à son filz 
Phaêton, ledit Phaêton, mal appris en Fart, et ne savant 
ensuivre la ligne ecliptique entre les deux tropiques de la 
sphère du soleil, varia de son chemin, et tant approcha de 
terre qu'il mit à sec toutes les contrées subjacentes , brus- 
lant une grande partie du ciel que les philosophes appellent 
via lactea, et les lifrelofres* nomment le chemin saint Jac-^ 



' Lapins. * Bénite. 

> Béante. ^ Détruite, absorbée. 

^ Ce mot, dans Platarqne, signifie ''En patois saintongeois , nne 

morts, trépassés ; dans Galien, vieil- venue signifie une toute petite gor- 

lards sans vie, sans force. gée. C'est probablement dans ce 

* On dit encore vulgairement sens que Kabdais l'emploie ici. 

e//% à r«»cr«, pour être arrêté dans ^ C'était un sobriquet donné 

ses affaires, être sans ressources. aux Allemands. « Audit lieu arri« 



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238 LIVRE M, CHAPITRE II. 

jques. Combien que les plus huppés poètes disent estre la 
part où tomba le laict de Juno , lorsqu'elle ataicta Hercules. 
Adoiic la terre fut tant eschauifëe qu'il luy vint une sueur 
énorme , dont elle sua toute la mer^ qui par ce est salée : 
car toute sueur est salée. Ce que tous direï estre vray, si 
voulez taster de la Tostre propre, ou bien de celle des yerolés 
quand on les fait suer; ce m'est tout un. 

Quasi pareil cas arriva en ceste dite àtmée : car un jour 
de vendredy, que tout le monde s'estoit mis en dévotion, et 
faisoit une belle procession , avec force letanles et beaux pres- 
chans, supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de 
son oeil de clémence en tel desconfort, visiblement furent 
veues de terre sortir grosses gouttes d'eau, comme quand 
quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple 
commença à s'esjouir, comme si c'eust esté chose à eut 
profitable • car les aucuns disoient que de humeur il n'y en 
avoit goutte en l'air, ddnt on esperast avoir pluye, et que la 
terre supi^eoit au default. liCs autres gens savans disoient 
que c'estoit pluye des antipodes, comme Seneque narre au 
quart livre Questionnm na/ura^/tf m, parlant de l'origine et 
source du fleuve du Nil; mais ilï y furent trompés. Car, la 
procession finie, alors que chascun vouloit recueillir deceste 
rosée, et en boire à plein godet, trouvèrent que ce n'estoit 
que saulmeure, pire et plus salée que n'est l'eau de la mer *. 

Et, parce qu'en ce propre jour nasquit Pantagruel, son 
père luy imposa tel nom : car Panta, en grec, vault autant 
à dire comme tout, et Cruel, en langue hagfeirene^, vault au- 
tant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa na- 
tivité, le monde estoit tout altéré; et voyant, en esprit de 
prophétie, qu'il seroit quelque jour dominateur des altérés : 



verent plosi^urs Liffreh/têit Ca- ignorants de la langne scientifique, 
labrois et Saisses, qoi ayoîent telle * On lit ici, dans rédition de 

rage de faim aox dents, qu'ils pre- Marnef , un passage ajouté sans 

noient fromage sans peler. » doute par l'éditeur ; nous le donne- 

{Chron. scand,^ année 1405.) rons en ealier dans les rariantes. 
Ici, il nous parait que le mot //- ' Dans la langue des fils d'A- 

frelojrn signifie tout simplement : gar, c*est4i-dire en arabe. 



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PANTAGRUEL. 



239 



ce que luy fut monstre à celle heure mesmes par autre signe 
plus évident. Car^ alors que sa mère Badebec Tenfantoit^ et 
que les sages femmes attendoient pour le recevoir, issirent 
premier de son ventre soixante et huit tregeniers *, chascun 
tirant par le licol un mulet toift chargé de sel ; après lesquelz 
sortirent neuf dromadaires chargés de jambons et langues de 
bœuf fumées, sept chameaux chargés d'anguillettes, puis 
vingt et cinq charrettes* de porreaux, d'aulx, d'oignons, et 
de cibotz. Ce qui espouventa bien lesdites sages femmes; 
mais les aucunes d'entre elles disoient : Voicy bonne provi- 
sion, (aussi bien ne beuvions nous que laschement, non en 
lancement 3). Cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons de 
vin, 

Et, Gomm£ elles caquetoieot de ces menu» fHrepos entre 
elks, voicy sortir Pantagruel, tout velu comme ua ours, dont 
dist une d'elles en esfNrit prophétique : Il est né à tout le poil^, 
il fera choses merveûleuses, et , s'il ¥it, il aura de ra«gpe^. 



* Gondocteur de bétes de traits 
{iymgimarii}, 

' Éd. de C. Koojrry; dans 
d'autres, charretées, 

^ éqaivoqae avec landsman 
( compatriote) : comme des Alle^ 
juaa^ qw boiveat entre ea?^. 

* Le poil a été et est encore 
considéré comme un signe de vi- 
gueur. Nous lisons dans Cenran- 
tes : 

« Levàronse censigo à den Qui- 
jote, estimândole por hombre de 
vator y de pelo en pecho. » 

Si nous en croyons Perceforest, 



les demoiselles d'autrefois atta- 
clwient an ceriam prix à ee «ym- 
bole 4e kt f«cce. 

« Les demoiselles disoient aux 
« chevaliers que, pour Dieu, ils 
« montrassent la force et kar 
«• bras, la UUne de haw fi$, le 
«« loz de leur prouesse, et la cheva- 
« lerie dont ils estoient renommés.» 

^ Le Duchat et d'autres com- 
mentateurs s'efforcent de trouver un 
sens caché sous ces derniers mots. 
Nous n*y voyons qu'une plaisan- 
terie de Rabelais, et une vérité dans 
le genre de celles de M. de laPalice. 



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240 



LIVRE H, CHAPITRE lll. 



CHAPITRE III. 



Badcbcc. 



mort d« sa fcmnic 



Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex? 
ce fut Gargantua son père : car, voyant d'un costé sa femme 
Badebec morte, et de Tautre son filz Pantagruel né, tant 
beau et grand, il ne savoit que dire ny que faire. Et le 
doubte qui troubloit son entendement estoit assavoir mon * s'il 
devoit pleurer pour le dueil de sa femme, ou rire pour 
la joie de son filz. D'un costé et d'autre, il avoit argumens 
sophistiques qui le suffoquoient; car il les faisoit très bien 
in modo et figura , mais il ne les pouvoit souldre. Et, par ce 
moyen, demeuroit empestré comme la souris empeigée^, 
ou un milan pris au lacet. 

Pleureray je, disoitil? ouy : car, pourquoy? Ma tant bonne 



* PalsgraTe traduit assavùir 
mon par wyUe wyder {savoir n), 
Cotgra^e l'explique autrement : 
u C'est, dit-il, an inforcement oj an 
uffirtiMUion, un complément d'af- 
firmation. » Ils ont raison Ton et 
l'autre. Le savant bénédictin J. 
Périon {de Linguœ gallicœ origine) 
constate cette double acception. 
Quand mon est interrogatif, il le 
fait venir du grec {i.(ôv ; et quand il 
est afBrmatif, de {j.év. Mon serait- 
il par hasard un abrégé de mon 
Dieu, expression dont nous nous 



servons encore pour renforcer une 
aiBrmation ou une négation? On 
a bien pu autrefois retrancher, par 
scrupule religieux, Je mot Dieu, 
comme on le fait dans certains ju- 
rons. 

Montaigne a dit : «< sçavoir mon 
€c si Ptolémée s'y est aussi trompé 
« autrefois. » — M. Génin a pu- 
blié récemment, sur le mot mon, 
une curieuse dissertation, que 
nous regrettons de ne pouvoir ana- 
lyser. 

^ Empigé se dit dans le Niver- 



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PANTAGRUEL. 



â4i 



femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui 
fust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en recou- 
▼reray une telle : ce m'est une perte inestimable! mon 
Dieu y que t'avois je fait pour ainsi me punir? Que ne m^en- 
voyas tu la mort à moy premier * qu'à eûe? car viyre sans elle 
ne m'est que languir. Ha, Badebec, ma mignonne, m'amie, 
mon petit con (toutesfois elle en avoit bien trois arpens et 
deux sexterées ^), ma tendrette, ma braguette, ma savate, 
ma pantoufle, jamais je ne te verray. Ha, pauvre Pantagruel, 
tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très 
aimée. Ha, faulse mort, tant tu m'es malivole, tant tu m'es 
oultrageuse , de me tollir* celle à laquelle immortalité appar- 
tenoit de droit. 

Et, ce disant, pleuroit comme une vacbe : mais tout sou- 
dain rioit comme un veau, quand Pantagruel luy venoit en 
mémoire. Ho, mon petit filz, disait il, mon couillon, mon 
peton ^, que tu es joly! et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il 
m'a donné un si beau filz, tant joyeux, tant riant, tant joly. 
Ho, ho, ho, ho, que je suis aise! beuvons ho! laissons 
toute melancholie, apporte du meilleur, rince les. verres, 
boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume ceste 
chandelle, ferme ceste porte, taille ces soupes, envoyé ces 
pauvres, baille leur ce qu'ilz demandent, tiens ma robe. 



naift commft gyoooyme d*empétrer. 
Il désigne plus particulièrement un 
animal ou une personne dont les 
pieds sont embarrassés par un obs- 
tacle quelconque. Ce sens , joint à 
l'orthographe empcigé, nous porte 
à croire que ce mot est là pour 
empiégé, 

' Plutôt qu'à elle. 

^ Mesure de terre contenant, un 
setier de semence {sextarala, du 
Cange). 

3 Enlever. 

^ Peioftf en patois poitevin , si- 
gnifie encore petit pied. — Molière 



s'est servi de ce mot dans le Mé- 
decin malgré lui : 

« Ah ! que j'en sais, belle noiir- 
« rice... qui se tiendroient heureux 
«de baiser seulement les petits 
«< boots de vos pelons, » 

Ici petou est pris au figuré, dans 
le même sens qu'on dirait : « Mon 
petit espiègle, mon gentil lutin (my 
gentle imp. •» Gotgrave). 

Le pied n'est pas la seule par- 
tie par laquelle on ait désigné le 
tout, Rabelais dit aussi : Mon be- 
don. Nous disons encore : Mon 
petit cœur. 

2t 



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242 LIVRE n, CHAPITRE III. 

que je me mette eu pourpoint pour mieulx festoyer les com- 
mères. 

Ce disant, ouyt la letanie et les mémentos des prestres 
qui portoient sa femme en terre; dont laissa son propos ^ et 
tout soudain fut rayy ailleurs^ disant : Seigneur Dieu^ fault il 
que je me contriste encores? cela me fasche, je ne suis plus 
jeune , je deviens vieux , le temps est dangereux ^ je pourray 
prendre quelque tievre, me voy là affolé. Foy de gentil- 
homme^, il vault mieulx pleurer moins, et boire davantage. 
Ma femme est morte, et bien, par Dieu.(Dà ^urakdi)^^ je ne 
la resusciteray pas par mes pleurs: elle est bien, elle est en 
paradis pour le moins, si mieulx n'est ^ : elle prie Dieu pour 
nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos 
misères et calamités : autant nous en pend à Toeil. Dieu gard 
le demourant! il me fault penser d'en trouver une autre. 

Mais voicy que vous ferez, dist il aia^ sages femmes (où 
sont elles? Bonnes gens, je ne vous peux voir) ; allez à l'enterre- 
ment d'elle, et ce pendant je berceray icy mon filz : car je me 
sens bien fort altéré, et serois en danger de tomber malade : 
mais beuvez quelque bon traict devant : car vous vous en 
trouverez bien, et m'en croyez sus mon honneur. A quoy 
obtemperans, allèrent à l'enterrement et funérailles, et le 
pauvre Gargantua demeura à Thostel. Et ce pendant fit l'épi- 
taphe pour estre engravé , en la manière que s*ensuit : 



* Bon propos, éd. anc. <* donc afler par ddk Upmrmâi» ! » 

* C'était le serment ordinaire — Ce not de la yietlie M** Pilou 
de François I«<^. a son fils, qni se livrait à des actes 

3 Les commentateurs prétendait de dévotion outrée (Voy. les Hfs- 

qu'il feat soos-entendre vemam. torieiUt de Tallemaat), paraît une 

Kous aimons mieux rexpUcatlon réminiscence de cet endroit de Ra- 

suivante, que nous fournissent des bêlais. 

notes inédites de la Monnoie. Dans ^ C'est là une malice de Rabe- 

le Donat , cap. de Adverino, le lais. Il joue sur le mot sage. Où 

maître interroge le disciple sur les sont-elles? — C est-à-dire où sont 

adverbes de temps, de lieu, etc., les femmes sagesî — Et Gai^gan- 

et il lui demande «• Da iemporis , tua ne les peut voir, tant elles sont 

« da separandif dajurandi, » et rares. Bonnes gens lai ici une ex- 

sous-entend toujours adveràia. clamation de pitié, encore fort usi- 

* « Mon pauvre garçon, tu ve«x tée «n quelques provinces. 



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PANTAGRUEL. 243 

Elle en mourut la noble Badebec , 

Du mal d'enfant, qui tant me sembloit nice : 

Car elle avoit visage de rebec ', 

Corps d'Espagnole , et ventre de Souiœe. 

Priez à Dieu qu'à elle- soit propice, 

Luy pardonnant, s'en riens oultrepassa. 

Cy gist son corps , auquel vesquit sans vice, 

Et mourut l'an et jour que trespassa '. 



• Le rebec était le ^olon. On to» , un vers qui ressemble fort 
avait riiabitndeantrefois de scalp- à oeitti de Rabelais. C'est le der- 
ter une figure à Textrémité daman- nier de Tépitaptie que le frene ar- 
che, cbier veut qu'on écrive sur lui : 

' Nous lisons dans le nfonologue Cy gist Pemet le franc archier, 

à» franc archer de Bagnolet^ in- <Hi> «T nounit ans desanvher 

•éré à 1» suite dee œuvres os Vii^ i, ;„;^; ,;^ ^^, ui,^, ' 



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244 :L1VRE II, CHAPITRE IV. 



CHAPITRE IV. 

De renfanec de Pantasracl, 



Je trouve, par les anciens historiographes et poètes, que 
plusieurs sont nés en ce monde en façons bien estranges, qui 
seroient trop longues à raconter : lisez le septiesme livre de 
Pline , si avez loisir. Mais vous n'en ouistes jamais d'une si 
merveilleuse comme fut celle de Pantagruel : car c'estoit 
chose difficile à croire comment il creut en corps et en force 
en peu de temps. Et n'estoit rien de Herculeis , qui estant au 
berceau tua les deux serpens : car lesdits serpens estoient 
bien petits et fragiles. Mais Pantagruel , estant encores au ber- 
ceau, fit cas bien espouventables. Je laisse icy à dire com- 
ment, à chascun de ses repas, il humoit le laict de quatre 
mille six cens vaches; et comment, pour luy faire un paes- 
Ion* à cuire sa bouillie, furent occupés tous les paesliers^ de 
Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont* 
en Lorraine: et luy bailloit on ladite bouillie en un grand 
tymbre* qui est ençores de présent à Bourges, auprès du pa- 
lais : mais les dents luy estoient desja tant crues et fortifiées 
qu'il en rompit dudit tymbre un grand morceau, comme 
très bien apparoist. 

Un certain jour vers le matin, qu'on le vouloit faire teter une 
de ses vaches (car de nourrices il n'en eut jamais autrement. 



* Un poêlon (peslon en sainton- de Salin, dit Jamet, ont étérenom- 
geois.) mées. 

* Les poêliers. * Auge en pierre. Ce terme est 
' C'est peut-être de Framont encore parfaitement nsité dans les 

qu'il faut lire. Les forges de Fra- dialectes saintongeois et poite- 

mont en Lorraine, près du château vin. 



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PANTAGRUEL. 245 

comme dit Thistoire) , il se défit , des liens qui le tenoient au 
berceau > un des bras, et vous prent ladite vache par des- 
sous le jarret, et luy mangea les deux tetins et la moitié 
du ventre , avec le foye et les roignons : et Teust toute dévo- 
rée, n'eust esté qu'elle crioit horriblement, comme si les loups 
la tenoient aux jambes : auquel cry le monde arriva, et osterent 
ladite vache des mains de Pantagruel : mais ilz ne sceurent si 
bien faire que le jarret ne luy en demeurast comme il le te- 
noit, et le mangeoit très bien , comme vous feriez d'une saul- 
cisse; et quand on luy voulut oster Tos, il Tavalla bien tost, 
comme un cormoran feroit un petit poisson ; et après corn* 
mença à dire : Bon, bon, bon, car il ne savoit encores bien 
parler; voulant donner à entendre qu'il Tavoit trouvé fort 
bon , et qu'il n'en falloit plus que autant. Ce que voyans ceux 
qui le servoient, le lièrent à gros cables, comme sont ceux 
que Ton fait à Tain]* pour le voyage du sel à Lyon; ou 
comme sont ceux de la grand navire françoise qui est au port 
de Grâce en Normandie. 

Mais, quelquefois, qu'un grand ours que nourrissoit son 
père eschappa, et luy venoit lescher le visage (car les nourri- 
ces ne luy avoient bien à point torché les babines) , il se dé- 
fit desdits cables aussi facilement comme Samson d'entre lés 
Philistins, et vous prit monsieur de l'ours, et vous le mit en 
pièces -îomme un poulet, et vous en fit une bonne gorge 
chaulde pour ce repas. Parquoy, craignant Gargantua qu'il se 
gastast^, fit faire quatre grosses chaînes de fer pour le lier, 
et fit faire des arboutans à son berceau, bien afustés. Et de 
ces chaines en avez une à la Rochelle, que l'on levé au soir 
entre les deux grosses tours du havre. L'autre est à Lyon , 
l'autre à Angiers; et la quarte fut emportée des diables pour 
lier Lucifer qui se deschainoit eu ce temps là, à cause d'une 
colique qui le tourmentoit extraordinairement, pour avoir 
mangé l'ame d'un sergeant en fricassée à son desjeuner. 



* Pelite ville du départemeut de Rhône , en face de Tournon, 
la Drôme, sur la rive gaïKbe du ' Qu'il ne se fît mal. 

21. 



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246 LIVRE II, CHAPITRE IV. 

Dont pouvez bien croire ce que dit Nicolas de Lyra* sus le pas- 
sage du pseaultier où il est escrit : Et Og regem Basan^: que 
ledit Og, estant encores petit, estoit si fort et robuste qu'il 
le falloit lier de chaines de fer en son berceau. Et ainsi de- 
meura coy et pacifique Pantagruel : car il ne pouvoit ronapre 
tant facilement lesdites chaines , mesmement qu'il n'avoit 
pas espace au berceau dé donner la secousse des bras. 

Mais voicy que arriva Un jour d'une grande feste , que son 
père Gargantua faisoit un beau banquet à tous les princes de 
sa court. Je croy bien que tous les officiers de sa court es- 
toient tant occupés au service du festin , que Ton ne se sou- 
cioit du pauvre Pantagruel, et demeuroit ainsi a reculorum^. 
Que fit il? Voici qu'il fit, mes bonnes gens. Escoutez : Il 
essaya de rompre les chaines du berceau avec les bras ; mais 
il ne peut, car elles estoient trop fortes : adonc il trépigna 
tant des pieds qu'il rompit le bout de son berceau , qui tou- 
tesfois estoit d'une grosse poste ^ de sept empans en carré; et 
ainsi qu'il eut mis les pieds dehors, il s'avalla^ le mieulx qu'il 
peut, en sorte qu'il touchoit des pieds en terre. Et alors avec 
grande puissance se leva, emportant son berceau sus l'eschine 
ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille ; 
et à le voir sembloit que ce fust une grande carracque de cinq 
cens tonneaux qui fust debout. 

En ce point, entra en la salle où l'on banquetoit, et hardi- 
ment qu'il espouventa bien l'assistance : mais, par autant 
qu'il avoit les bras liés dedans, il ne pouvoit rien prendre à 
manger; mais en grande peine s'enclinoit pour prendre à tout* 
la langue quelque lippée. Quoy voyant son père, entendit 



* Théologien du xiv» siècle, dont nous lisons dans Math. Cordier, 

tes commentaires sar la Bible joui- p. 433, de cor, serm. em, (éd. Ià31): 

rent longtemps d'une grande po- « Beneveniatis qai apportatis, et 

pularité. « qui uihil apportatis, a reculo- 

^ C'est le verset 20 du psaume « /«?«.» 

cxxxv. ^Poteau, autrefois posteauy de 

^ Le Duchat fait observer avec postis. 

raison que cette expression nous ^ Se laissa descendre, se glissa. 



vient de rmiiversité. Du moins * Avec. 



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PANTAGRUEL. 247 

bien que Ton Tavoit laissé sans luy bailler à repaistre ; et 
commanda qu'il fust deslié desdites chaînes, par le conseil des 
princes et seigneurs assistans ; ensemble aussi que les méde- 
cins de Gargantua disoient que , si Ton le tenoit ainsi au ber- 
ceau, qu'il seroit toute sa YÎe sUbjeèt à la glabelle. Lors qu'il 
fat deschainé , l'on le fit asseoir, et repeut fort bien , et 
mit son dit berceau en plus de cinq cens mille pièces , d'un 
coup de poing qu'il frappa au milieu par despit^ avec protesH 
tation de jamais n'y retourner. 



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•248 LIVRE H, CHAPITRE V, 



CHAPITRE V. 

Des faits da noble Pantaffrncl en son Jeane a«se. 



Ainsi croissoit Pantagruel de jour en jour, et profitoit à 
Teue d'oeil, dont son père s'esjouissoit par affection naturelle. 
Et luy fit faire, comme il estoit petit, une arbaleste pour 
s'esbatre après les oisillons, qu'on appelle de présent la 
grande arbaleste de Chantelle * . 

Puis renvoya à Tescole pour apprendre et passer son 
jeune aage. De fait vint à Poictiers pour estudier, et y profita 
beaucoup : auquel lieu voyant que les escoliers estoient au- 
cunes fois de loisir, et ne savoient à quoi passer temps, il en 
çut compassion. Et un jour prit , d'un grand rochier qu'on 
nomme Passelourdin, une grosse roche, ayant environ de 
douze toises en carré, et d'espaisseur quatorze pans, et la 
mit sur quatre pilliers au milieu d'un champ, bien à son 
aise ; afin que lesdits escoUers , quand ilz ne sauroient au- 
tre chose faire, passassent temps à monter sur ladite pierre, 
et là banqueter à force flaccoas, jambons, et pastés, et es- 
crire leurs noms dessus avec un cousteau; et, de présent, 
l'appelle on la Pierre levée. Et, en mémoire de ce, n'est au- 
jourdhuy passé aucun en la matricule de ladite université de 
Poictiers, sinon qu'il ait beu en la fontaine caballine de 



' En place de ces mots , qu'on « Qui est de présent en la grosse 

' appelle de présent la grande arba^ tour de Bourges. » 
4este de Chantelle, on lit dans l'éd. Chantelle est une petite ville du 

de C. Nourry : Bourbonnais. 



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PANTAGRUEL. 



249 



CrousteUes*, passé à Passelourdin*, et monté sur la pien*e 
levée 3. 

En après ^ lisant les belles chroniques de ses ancestres^ 
trouva que Geoffroy de Lusignan^ dit Geoffroy à la grand 
dent^ grand père du beau cousin de la soeur aisnée de la tante 
du gendre de Toncle de la bruz de sa belle mere^ estoit en- 
terré à Maillezais; dont prit un jour campos^^ pour le visiter 
comme homme de bien. Et^ partant de Poictiers avec aucuns 
de ses compagnons^ passèrent par Legugé^, visitans le noble 
Ardillon <^^ abbé; par Lusignan^ par Sansay, par Celles; saint 
Lygaire, par Colonges, par Fontenay le Comte, saluajis le docte 
Tiraqueau"^ ; et de là arrivèrent à Maillezais, où il visita le se-* 
pulchre dudit Geoffroy à la grand dent : dont il eut quelque 
peu de frayeur, voyant sa protraicture; car il y est en image 
comme d'un homme furieux *, tirant àdemy son grand malchus • 
de la gaine. Et demandoit la cause de ce. Les chanoines dudit 
lieu luy dirent que n'estoit autre cause sinon que pictoribuu 



* Croustelles est un village à 
une lieue de Poitiers. Rabelais ap- 
pelle sa fontaine caballine^ c'est-à- 
dire semblable à THippocrène, où le 
cheval Pégase se désaltérait. 

Nec fonte labra prolui CabeHino. 

{ Perse.) 

^ Belleforest parle aussi de 
ce rocher, histoire 32 du Bandel : 
«D^aultant que lebonhommeu'estoit 
encore passé sous Tarche de St- 
Longin à Mantoue , pour estre dé- 
niaisé , ny sur le roc Passe^Lour- 
din à Poitiersy pour se bien former 
la cenrelle. » 

^ Pierre druidique aux environs 
de Poitiers. On la trouve gravée 
dans le Magasin pittoresque de 
janvier 1845, d'après le Tkeatrum 
urbium de Georges Braun, telle que 
l'auteur la vit à la fin du xvi* siè- 
cle. On y aperçoit plusieurs éco- 
liers de l'université de Poitiers. 



^ Prendre campo« ou les champs, 
terme d'écolier. 

^ Ligngé fut le premier monas- 
tère des Gaules, et saint Martin y 
vécut de la vie monastique. Les bé- 
nédictins de Solesmes viennent de 
reprendre ce prieuré, longtemps 
possédé par leur ordre. 

^\ Antoine Aixlillon, abbé de 
Fontenay-le-Comte, devait être un 
personnage distingué, si l'on en 
juge par cette mention de Rabe* 
lais et par la dédicace que J. Bou- 
chet lui a adressée de ntB Annales 
(tjéquitaine, 

^ Jurisconsulte distingué, lieu- 
tenant général au bailliage de Fon- 
tenay-le-Comte , ami de Rabelais. 

^ Il avait fait brûler l'abbaye de 
Maillezais, et avait été condamné à 
la rebâtir à ses frais : de là , sui- 
vant Rabelais, l'air fâché qu'on lui ' 
avait donné dans son portrait. 

• Malchus se prend pour l'épée 



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280 LIVRE II, CHAPITRE V. 

atqae poefis^ etc.; c'est à dire que les peintres et poëtes ont 
liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ilz veulent. Mais il ne 
se contenta pas de leur response, et dist : Il n'est point ainsi 
peint sans cause. Et me doubte qu'à sa mort on luy a fait 
quelque tort, dont il demande vengeance à ses parens. Je 
m'en enquesteray plus au plein, et en feray ce que de raison. 

Puis retourna non pas à Poictiers, mais voulut visiter les 
autres universités de France : dont, passant à la Rochelle, se 
mit 6ur mer et vint à Bordeaulx, auquel lieu ne trouva 
grand exercice, sinon des gabarriers^ jouans aux luettes sur 
la grave. Bb là vint à Thoulouse, où il apprit fort bien à dan- 
ser, et à joUer de l'espée à deux mains 2, comme est Tusance 
des escoliers de ladite université : mais il n'y demeura gue- 
res, quand il vit qu'ilz faisoient brusler leurs regens tous 
vifz^ comme haranssoretz, disant : Ja Dieu ne plaise que ainsi 
je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauf- 
fer* davantage. 

Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bons vins de Mi- 
revaulx^, et joyeuse compagnie; et se cuida mettre à estudier 
en médecine : mais il considéra que Testât estoit fascheux 
l)ar trop, et melancholique , et que les médecins sentoient 



atec laquelle saint Pierre coapa Vo- 
reilte au personnage de ce nom. 

^ Conducteurs de gabarres ; 
c*ést encore ainsi qu'on les appelle 
dans les deux Gharentes. 

* Épées très-lourdes, telles 
qn*on en Toit encore au musée de 
Ciunj, et qui ne pouvaient se ma- 
nier qu'à l'aide des dent mains. 

3 Ceci ne peut s'appliquer qu'à 
Jciiii Caturce ou Cadorque, profes- 
seur ou bachelier en droit, et 
brûlé k Toulouse comme hérétique 
au commencement du mois de juin 
153î, suit, de Bèze {Hist. ecnl.), 
le 20 juin 1532, suivant Le Du- 
chat et Lalaille; en 1533 seule- 
ment, suivant d'Aldeguier, Hist. 
de Toulouse, t. I!î, p. 354. 



La première date nous parait la 
plus exacte. Elle pourrait servir 
à résoudre une question importante 
de bibliographie rabelaisienne, et 
justifier l'opinion de ceux qui ont 
attribué à Téd. de C. Nourry la 
date de 1532. 

îl y eut cette année, a Toulouse, 
des poursuites dirigées contre plu- 
sieurs professeurs de l'université, 
entre autres contre Jean Boissonné, 
dont Rabelais va parler plus tard. 
Ainsi ces faits contemporains le 
préoccupaient au moment oii il pu- 
bliait l'édition. 

* C. Nourry; allas, mesehauffer, 

* Bourg du bas Languedoc, à quel- 
ques lieues de Montpellier, et tout 
près du cru renommé de Frontignaii. 



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PANTAGRUEL; 251 

les clysteres comme vieux diables. Pourtant Touloit estudier 
en loix ; mais, voyant que là n'estoient que trois teigneux et 
pn pelé de légistes S se partit dudit lieu. Et au chemin fit le 
uont du Guard> et Tamphitheatre de Nismes, en moins de 
trois heures, qui toutesfois semble oeuvre plus divine que 
humaine : et vint en Avignon, où il ne fut trois jours quHl 
ne devint amoureux : car les femmes y jouent voluntiers du 
gerrecropiere, (parce que c'est terre papale). 

Ce que voyant son pédagogue, nommé Epistemon, l'en tira, 
et le mena à Valence au ûaulphiné : mais il vit qu'il n'y 
avoit grand exercice, et que les marroufles de la ville bat- 
toient les escoliers; dont eut despit; et un beau dimanche 
que tout le monde dansoit publiquement, un escolier se 
voulut mettre en danse, ce que ne permirent lesdits marrou- 
fles. Quoy voyant Pantagruel, leur bailla à tous la chasse 
jusques au bord du Rosne, et* les vouloit faire tous noyer: 
mais ilz se musserent ' contre terre comme taupes, bien de- 
mie lieue sous le Rosne. Le pertuys * encores y apparoist. 
Apres il s'en partit, et à trois pas et un sault vint à Angiers, 
où il se trouvoit fort bien, et y eust demeuré quelque espace, 
n'eust esté que la peste les en chassa. 

Ainsi vint à Bourges, où estudia bien long temps, et pro- 
fita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aueunesfois 
que les livres des loix luy sembloient une belle robe d'or, 
triomphante et précieuse à merveilles, qui fust brodée de 
merde : car, disoit il, au monde n'y a livres tant beaux, tant 
aomés, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes; 
mais la brodure d'iceux, c'est assavoir la glose de Accur- 
sius, est tant salle, tant infâme et punaise, que ce n'est qu'or- 
dure et villenie 5. 



' L*aniversité de Montpellier, ^ Se cachèrent, 

célèbre, du xi« au xyi* siècle, par ^ Trou. 

Tétudeda droit romain, \it, à partir ^ On disait de la glose deâ 

de cette dernière époque, Tensei- professeurs d'Orléans qu'elle dé- 

gnement de la médecine y éclipser truisait le texte : Glossa aurelia- 

tous les autres. nensis, quœ textum desiruit. 

' Et par ce, (éd. de C. Nourry.) De grands jurisconsultes, et Cu- 



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252 LIVRE 11, CHAPITRE V, 

Partant de Boui^es, vint à Orléans, et là trouva force rus- 
tres d'escoliers, qui luy firent grand chère à sa venue; et 
en peu de temps apprit avec eux à jouer à la paulme, si bien 
qu'il en estoit maistre. Car les estudians dudit lieu en font 
bel exercice, et le menoient aucunesfois es isles pour s'es- 
batre au jeu du poussavant. Et, au regard de se rompre 
fort la teste à estudier, il ne le faisoit mie, de peur que la veue 
ne luy diminuast. Mesmement que un quidam des regens di- 
,soit souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à 
la veue comme est la maladie des yeulx. Et quelque jour que 
Ton passa licentié en loix quelqu'un des escoliers de sa co- 
gnoissance, qui de science n'en avoit gueres plus que sa por- 
tée, mais en recompense savoit fort bien danser et jouera 
la paulme, il fit le blason et devise des licenciés en ladite 
université, disant : 

Un esteuf * en la braguette, 
En la main une raquette, 
Une loy en la cornette, 
Une basse danse au talon , 
Voy vous là passé coquillon '. 



jas lui-même, ont traité Âccurse des écoliers (xvi* siècle) disait : 



avec plus d^égards que Rabelais. 

* Balle de paume. 

' C'est-à-dire passé maître, 
suivant Le Ducbat, de cucullio 
ou de coqitille, pour désigner le 
bonnet de docteur. La Chanson 



C'est la façon des jf.uaes escoliers 
D'eslre amoureux : ilx le sont volunliers ; 

Par leur beau parler 

\\i se font aimer 

Des dames en tous lieux , 

Et de danser legier 

lit sont délibérés, 

Maugrc tous envieux. 



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PANTAGRUEL. 253 



CHAPITRE VI. 



CwmiieBi Panui^aci rencontra un Ltmooftln qal conireftitfoU 
le lanvMe flrançoto. 



Quelque jour, je ne sçay quand , Pantagruel se pourmenoit 
après souper avec ses compagnons, par la porte dont Ton va 
à Paris : là rencontra un escolier tout joliet, qui venoit par 
iceluy chemin : et, après qu'ilz se furent salués, luy demanda : 
Mon amy, dond viens tu à ceste heure? L'escolier luy res- 
pondit : De Talme , inclyte , et célèbre académie que l'on vo- 
cite Lutece. Qu'est ce à dire? dist Pantagruel à un de ses 
gens? C'est (respondit il) de Paris. Tu viens donc de Paris, 
dist il , et à quoy passez vous le temps, vous autres messieurs 
estudians audit Paris? Respondit Tescolier : Nous transfrc- 
tons la Sequanc au diluculc et crépuscule : nous déambulons 
par les compites et quadrivies de Turbe, nous despumons la 
verbocination latiale, et, comme verisimiles amorabonds, 
captons la bcnevolencc de romnijugc,omniforme,etomnigene 
sexe féminin. Certaines diccules , nous invisons les lupanares 
de Champgaillard, de Malcon, de Cul de sac, de Bourbon, de 
Glattigny, de Huslieu*, et, en ecstase venereique, inculcons 
nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces 
meretricules amicabiiissimes : puis cauponizons es tabemes 
méritoires de la Pomme de pin 2, du Castel, de la Magdaleine, 



* Ou voit, dans le Dictionnaire ^ Ce cabaret, déjà célébré par 

de Parié par Hurtaait, qu'on avait le poëte Villon, avait conservé une 

assigné pour demeures aux filles grande réputation jusqu'au temps 

publiques les rues de Ohamfleuri , de Régnier et de Boileau. 11 était 

de Mâcon, du Hurleur (autrefois situé dans la Cité, tout près du 

Hueleu) et autres. pont Notre-Dame. 

I. 22 



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254 LIVRE 11, CHAPITRE VI. 

et de la MuUe, belles spatules vervecines, perforaminées de pe- 
trosil. Et si, par forte fortune, y a parité ou pénurie de pecune 
en nos marsupies , et soient exhaustes de métal ferruginé , 
pour Tescot nous dimittons nos codices et vestes oppignerées, 
prestoîans les tabelUires à venir des p^mtes et lares patriOi- 
tiques. A quoy Pantagruel dist ; Quel diable de langage est 
e«Qy ? Par Dieu, tu es quelque b«?etique. Segaor no , dist ïm- 
colier, car libentissiineaient des ce qu'il illucesce quelque 
minutule lescbe de jour, je demigre en quelqu'un de ces 
tant bien arcbitectés monstiers: et là, me irrorant de belle 
eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique 
precation de nos sacrificules. Et, submirmillant mes pre- 
cules horaires, élue et absterge mon anime de ses inquina- 
mens nocturnes. Je révère lesolympicoles. Je venere latriale- 
ment le supernel astripotens. Je dilige et redame mes proxi- 
mes. Je serve les prescrits decalogiques ; et, selon la faculta- 
tule de mes vires, n'en discede le late unguicule. Bien est 
veriforme que, à cause que Mammone ne supergurgite goutte 
en mes locules, je suis quelque peu rare et lent à superero- 
ger les eleemosynes à ces egenes queritans leur stipe hostia- 
tement. Et bren, bren, dist Pantagruel, qu'est ce que veult 
dire ce fol? Je croy qu'il nous forge icy quelque langage dia- 
bolique, et qu'il nous charme comme enchanteur. A quoy dist 
un de ses gens : Seigneur, sans nulle double, ce gallant veult 
contrefaire la langue des Parisiens ; mais il ne fait que es- 
corcher le latin, et cuide ainsi pindariser * ; et luy semble bien 
qu'il est quelque grand orateur en françois , parce qu'il dé- 
daigne l'usance commun de parler. A quoy dist Pantagruel : 
Est il vray? L'escolier respondit : Segnor missayre, mou 
génie n'est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nebu- 
lon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule gallique : 
mais viceversement je gnave, opère, et par vêles et rames 



^ Roasai:4 a dit dau4 um ^.sw Ou voit qiw h Biot est d* 11»» 

Qdes : btlftis ; JacqMe» Pdetwr, dans smi 

U pr«»er de F«it<J.> ^* ^^."f ( J^^* ^ ' * .^ .7 

l'ai pmftfwiUé \mk Hm niu». MOn«iir » JIwmwinL 



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PANTAGRUEL. 



2S5 



je me enite de le locupleter de la redondance latinicome. 
Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais, 
deva«it, responds moy, dond es tu? A qiîoy dist Tescolier : 
L'origine primeve de mes aves et ataves fut indigène des ré- 
gions Lemoviques, où requiesce le corpore de Tagiotate saint 
Martial*. J'entends bien, dist Pantagruel : Tu es Limousin, 
pour tout potaige ; et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or 
viens ça que je te donne un tour de peigne. Lors le prit à 
la gorge , luy disant : Tu escorches le latin ; par saint Jean , 
je te feray escorcher le renard, car je t'escorcheray tout 
vif. Lors commença le pauvre Limousin à dire : Vee dicou 
gentilastre, ho saint Marsault, adiouda my; hau, hau, 
laissas a quau au nom de Dious, et ne me touquas grou*. 
A quoy dist Pantagruel : A oeste heure parles tu naturelle- 
ment; et ainsi le laissaycar le pauvre Limousin' conchioit 



' Tout le sel de ce ciiapitre con- 
sistant dans le jargon franco-latiii 
que Rabelais met dans la bouche de 
récoUer limoasin, nous ne croyons 
pas devoir le traduire , pas plus 
qu'on ne Fa fait pour le latin du 
Malcule imaginaire. 

Mais à qui Rabelais a-t-il voulu 
(aire allusion? 

Peut-être pourrait-on se dispen- 
ser de chercher un nom propre à 
une critique que suffiraient à expli- 
quer le règlement universitaire qui 
obligeait les écoliers à parler la- 
tin, et le pédantisme de la nouvelle 
école poétique alors en faveur. S'il 
fallait absolument désigner un nom, 
à tous ceux que Pou a cités nous 
préférerions encore rindication pré- 
cise et presque contemporaine de 
Pasquier (Œ^uvrex^in-fol.,!!, 46) : 
« Nous devons nous ayder du grec et 
du latin non pour les escorcher inep- 
tement, comme fit sur nostre jeune 
âge Helisenne, dont nostre gentil 
Rabelais s'est mocqué fort à propos 
en larpersonne de Tescolier limou- 
sin. » 



Mais panai les «avrages qai 
portent le nom ou le pseudonyme 
d'Helisenne de Grenue, ei dont lo 
style justifierait du reste rallnsioa 
supposée, on n'en connaît pas qui 
ait été publié avant 1538. Or ce 
second livre paraît être de 1 532 , 
et dans le Champfleury de Geof- 
froy Tory, imprimé au plus tard 
en 1 529 , on trouve textuellement 
cette phrase : « Despumons la ver- 
bocination latiale, et transfretons 
la Sequane au dilucule et crépus- 
cule, puis déambulons par les qua- 
drivies et platées de Luteee, et, 
comme verisimiles amorabondes , 
captivons la benivolence de l'omni- 
gene et uniforme sexe féminin. » 

Peut-être était-ce une plaisan- 
terie traditionnelle parmi les éco- 
liers de l'université de Paris. 

^ Geci est du patois limousin un 
peu défiguré. Ho ! saint Martial , 
à mon secours. Ho! ho! finissez, 
au nom de Dieu , et ne me frappez 
pas. 

^ Se conchioit. (Éd. de Nourry 
et deMamef). 



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256 



LIVRE II, CHAPITRE VI. 



toutes ses chausses, qui estolent faites à queue de merluz^ 
et non à plein fond : dont dist Pantagruel : Saint Alipen^ 
tin, corne my de bas, quelle civette ! Au diable soit le mas- 
cherabe*, tant il put. Et le laissa. Mais ce luy fut un tel re- 
mord toute sa vie, et tant fut altéré qu'il disoit souvent 
que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et, après quelques an- 
nées , mourut de la mort Roland ^, ce faisant la vengeance 
divine, et nous demonstrant ce que dit le philosophe, et Aule 
Celle, qu'il nous convient parler selon le langage usité. Et, 
comme disoit Octavian Auguste ^^ qu'if fault éviter les motz 
espaves*, en pareille diligence que les patrons de navires évi- 
tent les rochiers de la mer. 



I Mâche- rave, sobriquet donné 
aux Limousins ; Raphanophagus 
dans le Matago de Matagoniàus. 
Les Limousins sont aussi friands de 
la rave aujourd'hui qu'il y a trois 
siècles. Leur sol est très^avorable 
à cette culture, et ils profitent bien 
de ce privilège. 

''^ C'est-à-dire de soif, comme 



Roland à la bataille de Roocevaus. 

^ On lit César dans l'édition de 
C. Nourry. 

* C'est-à dire les mots rejetés , 
abandonnés. Dans les éditions de 
C. Nourry et de Marnef, nous 
lisons motz absurdes. Espaves se 
trouve déjà dans l'édition de Fr, 
Juste, 1534. 



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PANTAGRUEL. 257 



CHAPITRE VII. 



CawneBt Fantagracl Tint à Paris , et «et beavx llrres et la 
ll1Mnilrl« é€ Saint Ylcfor. 



Apres que Pantagruel eut fort bien estudié à Orléans \ il se 
délibéra de visiter la grande université de Paris: mais, devant 
que partir, fut adverty que une grosse et énorme cloche es- 
toit à Saint Aignan du dit Orléans , en terre, passés deux 
cens quatorze ans ^ : car elle estoit si grosse que, par engin 
aucun, ne la pouvoit on mettre seulement hors terre, com* 
bien que Ton y eust appliqué tous les moyens que mettent 
Fitruvius de archUectura , Alhertus de re edificatoria , 
EucUdeSy TheoHy Archîmedes, et Hero de ingeniU, Car 
tout n'y servoit de riens. Dont , voluntiers encline à l'humble 
requeste des citoyens et habitans de la dite ville, délibéra de 
la porter au clochier à ce destiné. De fait, vint au lieu où elle 
estoit; et la leva de terre avec le petit doigt, aussi facilement 
que feriez une sonnette d'esparvier 8. Et, devant que la porter 
au clochier, Pantagruel en voulut donner une aubade par la 
viUe, et la faire sonner par toutes les rues en la portant en 



* Noos trouvons cette orthogra- réellement une pareille cloche avait 
phe dans Tédit. de 0. Noorry. La existé. Les annalistes d'Orléans 
même forme se rencontre dans l'é- fout mention de deux grosses clo- 
dition de 1534 , quelques lignes ches données à l'église de Saint- 
plus bas. — Ou lit dans d'autres Aignan, Tune (du poids de 11,600 
jéurelians. liv.), en 1039, par le' roi Robert, 

^ Près de irais cens ans y avoii. Tautre en 1 466 par Louis XL 
(Éd. de C. Nourry et de Marnef). ^ On attachait des clochettes 

Rabelais mêlant souvent des aux pattes des faucons et des au- 

faits historiques à ses inventions, très oiseaux de proie dont on se 

r^ons avoqs çl^erché à vérifier si servait poqr la chiisae. 

23. 



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288 LIVRE n, CHAPITRE VII. 

sa main; dont tout le monde se resjouist fort : mais i] en 
advint un inconvénient bien grand; car, la portant ainsi, et 
la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orléans 
poulsa * , et se gasta. De quoy le monde ^ ne s'advisa que la nuyt 
ensuivant : car un chascun se sentit tant altéré d'avoir beu 
de ces vins poulsés, qullz ne faisoient que cracher aussi 
blanc comme cotton de Malthe 3, en disant : Nous avons du 
Pantagruel, et avons les gorges salées. 

Ce fait, vint à Paris avec ses gens. Et, à son entrée, tout le 
monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le 
peuple de Paris maillotinier^ est sot par nature, par bequarre, 
et par bémol *; et le regardoient en grand esbabissement, et 
non sans grande peur qu'il n'emportast le palais ailleurs, en 
quelque pays a temotiSy comme son père avoit emporté les 
campanes • de NostreDame, pour attacher au col de sa ju- 
ment. Et, après quelque espace de temps qu'il y eut de- 
meuré , et fort bien estudié en tous les sept ars libéraux, il 
disoit que c'estoit une bonne ville pour vivre, mais non pour 
mourir; car les guenaulx'' de Saint Innocent se cbauffoient 



' Poussé se dit encore en par- 
lant da Tin qne le ballottement ou 
la chaleur ont &it fermenter hors 
de saison. 

^ Le populaire de la ville (Éd. 
Mamef.) 

* Ce dernier mot ne se trouve 
ni dans l'éd. de G. Nourry, ni dans 
celle de Mamef; il a été ajouté 
dans celle de F. Juste, 1534. 

Le coton, du reste, est encore un 
article considérable d'exportation à 
Malte et dans les tles de la Médi- 
terranée. 

* Ce mot manque dans Véd. de 
C. Nourry et de Pr. Juste, 1534. 
Celle de Mamef est la première 
qui le donne aTec une petite va- 
riante d'orthographe. On y lit mail- 
loti/lien, MaiUotin, avec le sens 
d'émentier, se trouve dans Cot- 
grave , dans Duez. 



Rabelais, qui se montre le con- 
stant ennemi des séditions, fait ici 
alltasiqp à celle de 1 382. * 

Le nom de maifloHn fut donné 
à ses auteurs, parce qu'ils s'ar- 
mèrent de maillets de fer qu'ils 
prirent par milliers à Thôtel-de- 
ville, après en avoir brisé les 
portes. 

Mézeray rapporte que ce fut à 
l'occasion de l'impôt nouveau d'un 
denier réclamé à une herhiere pour 
une botte de cresson , que le peu- 
ple s'insurgea. Un vieux poëte a 
dit: 

Pour poy de cresson nouvelet 
Fut prins en Grève le mailtet. 

* Ces mots par bequarre et par 
bémol ne se trouvent pas dans 
l'éd. de C. Nourry. 

« Cloches. 

^ Les gueux qui se tenaient aux 



Digitized by VjOOQlC 



PANTAGRUEL. 



259 



le cul des ossemens des mors. Et trouya la librairie de Saint 

Victor < fort magnifique, mesmement d'aucuns livres qu'il y 

trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, ei primo : 

Bigua salutis, 

Bragîietajuris. 

Pantoufla decretorum. 

MalograTiatum vîtiorum. 

Le Peloton de theolc^e. 

Le Yistempenard des prescheurs, composé par i^urelu' 

La Couille barrine des preux. 
Les Hanebanes des evesques. 

Marmotretus^ de babouynis et cingis, cum commerùo Dût* 
bellis 3. 



cliarnierg da cimetière des Inno- 
cents. 

* Rabelais prend ici pour type 
d'une bibliothèque théologique et 
monastique la fameuse librairie 
de Tabbaye Saint-Victor. 

Dans l'énumération qui va sui- 
vre , il se moque dès titres bizar- 
res de plusieurs écrits du temps, 
principalement sur la théologie et la 
scolastique. Quelques-uns de ces 
titres sont réels ou légèrement mo- 
difiés : le Chariot de salut, la Gre- 
nade desviceSj etc. La plupart sont 
de l'invention de Rabelais, mais for- 
gés de manière à rappeler certaines 
particularités relatives à Tautenr ou 
à la matière. 

Fischart, suivant sa coutume, a 
imité librement Fauteur français en 
donnant une énumération de livres 
supposés; mais il Ta placée à la suite 
de ceux qui servent à l'éducation 
de Gargantua. En voici quelques 
échantiibns pris au hasard : Senere 
von den vierfiisigen viftutibus car- 
dtnalibus ; grammatica grœca abê- 
que titellis, per Tilrum Ckarita- 



tiSf Baccalaureum ai vellet, etc. 
Le professeur Henri Geldorp, 
dans son JHaloguê epiikaliunicHêf 
inséré par Abbes Gabbema à la p. 
205 de ses Epistolarum ah illus- 
tribus vins scriptarum eenturim 
tres^ Harlingve, l6A4,in-12, et plu- 
sieurs autres depuis, ont, à l'imi- 
tation de Rabelais, donné des listes 
d'oHvrages imaginaires, dans une 
intention satirique. On s'est même 
amusé à en composer quelques-uns 
sur les titres forgés à plaisir par 
Rabelais, tels que le Moutardier 
spirituel, etc. Or les commenta- 
teurs ont prétendu se servir, pour 
expliquer le texte de Rabelais, de 
ces imitations faites après coup, 
tandis que c'est an contraire Ra- 
belais qui sert à les expliquer. 

> On lit Pépin dans l'éd. de Cl. 
T^oarry, Pepim dans celle de 1534. 
Guillaume Pépin était un prédicâf 
teur du xiv« siècle, dont on disait : 
'^ Qià nescit Pepinartf nescit pre^ 
dicare, 

^ Nicolas de Orbellis» 
tateur de P. Lombard. 



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260 UVRE II, CHAPITRE Vil. 

Decretum univeriitatis Parisiensis super gorgiasitate mu-- 
liercularum, ad ptacitum. 

L'apparition de Sainte Geltrude à une nonnain de Poissy es- 
tant en mal d'enfant. 

Ars honeste petandi in sodeiate, per H. Ortuinum \ 

Le Moustardier de pénitence. 

Les Houseaulx, alias les bottes de patience. 

Farmicarium artium. 

De Brodiorum usu^ et honestate chopinandi y per Siloes 
trem Prieratem^, Jacopinum. 

Le Beliné ^ en court. 

Le Cabat des notaires. 

Le Pacquet de mariage. 

Le Creusiou de contemplation. 

Les Fariboles de droit. 

L'Aguillon de vin, 

L'Esperon de fromaige. 

Decrotatorium scholurium, 

Tartaretus*y de modo cacandL 

Les^ Fanfares de Rome. 

Bricot^^ de differentiis souppartim. 

Le Culot de discipline. 

La Savate d'humilité. 

Le Tripier de bon pensement. 

Le Chaudron de magnanimité. 

Les Hanicrochemens des confesseurs. 

La Croquignolle des curés. 

Reverendi pairis fratris Lubini, provincialis Bavardie, de 
croquendis lardonibus libri très. 



* Orthaînns Craiîus, docteur de < Rabelais veut désigner sans 

Cologne, dont il est question dans doute Pierre Tartaret , docteur de 

les Litterœ obscurorum virorum. Sorbonne. 

^Sylvestre de Priero Jacobin, dé- > ^ Il y a eu plusieurs théologiens 

fendit les indulgences contre Lu- de ce nom , entre autres Thomas 

ther. Bricot, qui figura aux états de 



Déçu, trompé. Tours, 



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PANTAGRUEL. 261 

Pasquiiliy doctorU marmorei, de capreolU cum chardo- 

neta comedendis, tempore papali ab Ecclesia inter- 

dicto. 
L'invention Sainte) Croix, à six personnages^ jouée par les 

clercs de finesse. 
Les Lunettes des Romipetes*. 
MaioriSf de modofaciendi boudinos, 
La Cornemuse des prelatz. 
Beda^y de optimUate tripa^^um. 

La Complainte des advocatz sus la reforraation des dragées 3. 
Le Chatfourré des procureurs. 
Des Pois au lard, cum commerUo. 
La Profiterolle* des indulgences. 
Preciarissimijuris utriusque doctoris Maistre Pilloti Ha- 

quedenari, de bobelinandis glosse Accursiane baguenau- 

dis repetitio enuçidilucuiidissima. 
Stratagemata francarchieri de Baignolet^. 
Franctopinus j de re militari y cumfiguris Tevoti, 
Deusu et utUitate escorchandi equos et equas, authore 

M, nostro de Quebecu, 
La Rustrie des prestolans®. 
^f. n. Rostocostojambedanesse ^ de moustarda post pran- 

dium servienda, lib. quatuordecim , aposUllctH per 

M. raurrillonis. 
Le Gouillage des promoteurs^. 
JàbolenuSy de cosmographia purgatorii, 
Questio subUUssima, utrum Chimera, in vacuo bonU>inanSy 



' Pèlerins qai vont à Rome. * Espèce de galette (Nicot). 

' Noël Beda , principal du col- ^ Le Frano-Archer de Bagnolet^ 

lége de Montaigu. Il tfbtint du pape pièce imprimée à la suite des poé-> 

Léon Xf en 1513, quelques adou- sies de Villon, 
cissemenis, surtout en ce qui re- ^ Juges de village, 
garde la nourriture, aux statuts '' H. Estienne, ch. 2t de son 

rigoureux que Jean Standoo , son j^pohgie pour Hérodote, parle de 

prédécesseur, ayait dressés en 1501 cette prétendue redevance, eW/a* 

pour le* collège de Montaigu. gium^ moyennant laquelle les ecclé- 

> Allusion Mt épices des geus siastiques anraient pa avoir des' 

de loi. femmes dans leur maison. 



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S62 LIVRE n, CHAPITRE Vil. 

possit eomedere secundas infentiones : et fuit debatuta 
per decem hebdomadas in concilio Constantiensi, 
Le Maschefain des advocatz. 
BûtrbouUlamenta Scoti. 
La Ralepenade * des cardinaux. 
De Calcaribus removetidis décades undecim , per 3f. Mbe» 

ricum de Rosata 2. 
Ejusdem, de castrametandis crinibus lib, très. 
L'entrée d'Anthoine de Leive es terres du Brésil ^» 
Mar/orU , bacalaHi cubantis Rome , de pelendis mascaren- 

disque cardinalium mtUis, 
Apologie d'iceluy, contre ceux qui disent que la mule du 

pape ne mange qu'à ses heures. 
Profiostictztio que indpily Silvii Triquehille, batata per 

M. N, Songecrusyon. 
Bondarini, episcopi, de emulgentiarum pro/ectibus ennea- 
des novemy cum privilegio papali ad trienniumy etpos- 
tea non. 
Le Chiabrena des pucelles. 
Le Cul pelé des Yefves. 
La Coqueluche des moines. 
Les Brimborions des padres celestins. 
Le Barrage de manducité. 
Le Clacquedent des marroufles. 
La Ratouere des théologiens. 
L'Ambouchouoir des maistres en ars. 
Les Marmitons de Olcam , à simple tonsure. 
Magistri N, Fripesaulcetis ^ de grabellationibus horarum 

canonicaruMy lib* quadraginta, 
Cullebutatorium confratriarum , incerio authore, 
La Cabouroe des briffaux. 



* Chauve-souris (Langaed.). teur se moque en d^autres endroits. 

' Junsconsulte de Bergame. Ce ^ Alias , es terres des Grecs. Ce 
traité de la suppression des épe- passage, ajouté après 1536, parait 
roM«, que Rabelais lui attribue, pa- une allusion à l'entreprise du gé- 
rait être une critique de l'usage des néral de Charles -Quint, qui eut 
moines d'aller à cheral , dont l'an* lieu en Provence Fan i 536. 



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PANTAGRUEL. 2W 

Le Faguenat des Espagnolz, supercoqueUcanlicqué par Frai 

Inigo. 
La Barbottine des marmiteux. 

Poltronismus rerum Italicarumy authore magUtro Bnis- 

lefer*. 

R, LuUius, de bati/olagiis principum, 

CaUibistratorium caffardiCj actore M. Jacobo Hocstratem 

hereticometra. 
Chaultcouillonis, de magistronostrandorum magistronos- 

tratorumque bemetiSy Ub, octo galantissîmi. 
Les Petairades des bullistes, copistes, scripteurs, abbreviar 

leurs, référendaires, et dataires, compillées par Régis 2. 
Almanaeh perpétuel pour les goutteux et véroles. 
Manerîes ramonandi foumellos , per M. Eccium^. 
Le Poulemart* des marchans. 
Les Aises de vie monachale. 
La Gualimaffrée des bigotz. 
L'Histoire des farfadetz. 
La Bellistrandye des millesouldiers. 
Les Happelourdes^ des officiaux. 
La Bauduffe des thesauriers. 
Badinatorium Sorboniformmm •. 

^ntiperieatametanapenrbeugedamphier^rationes merdi-- 

cantium. 
Le Limasson des rimasseurs. 
Le Boutavent des alchymistes. 
La Nicquenocque des questeurs, eababezaeée par frère Ser- 

ratis. 
Les Entraves de religion. 
La Racquette des brimbaâeurs. 
L'Accoudouoir de vieillesse. 



1 EUieiuie Bralefer, cenieUer giesalleoMiul, adversaire de Luéher. 

MUS Loais XI, conlesta le pouvez* ^ f*ici^le. 

du pape et de& eoaciles. ^ Kspèces de meoeétes. Oa a fartt 

^ Kente ftéps, de Moa4pel(ter, plus haut à' entraves. 

prédicateur du xvi'eièete. ^ Éd. de lÂ^. Itoui d'autres 4 

* IL dbit »*a^ d'EofiÎMii tbéolo* étipkUiarimK 



vGooQle 



igl, 



264 LIVRE II, CHAPITRE VU. 

La Muselière de noblesse. 

La Patenostre du cinge. 

Les Grezillons de dévotion. 

La Marmite des quatre temps. 

Le Mortier de \ie politicque. 

Le Mouschet des hermites. 

La Barbute des pénitenciers. 

Le Trictrac des frères frappârs. 

Lourdaudus, de vita et honestate braguardorum» 

Lyripipily sorbonicl, moralisationes , per M, Lupoldum* 

Les Brimbelettes des voyageurs. 

Tarraballationes doctorum Coloniensium adversus Rench- 

Les Potingues des evesques potatifz, 

Les Cymbales des dames. 

La Martingalle des fianteurs. 

ytrevoustorium ^ nacquettorum , per F. Pedebilletis, 

Les Bobelins de franc couraige. 

La Mommerie des rabatz et lutins. 

Gerson, de auferibiUtafe pape ab Ecclesia ^. 

La Ramasse des nommés et gradués. 

Jo. Dytembrodii, de terribilitate exconimunicatiofium tibei-- 

Mus acephalos. 
Ingeniositas invocandi diabolos et diabolas , per M. Guiti" 

gol/um*. 
Le Hoschepot des perpétuons. 
La Morisque des hérétiques. 
Les HeniUes de Gaietan. 
Moiltegroiriy doctoris cherubiciy de origine patepelutarum ^ 

et torticdlorum riiibusy lib. septem. 



• La polémique de ce savant avec appelle naque/s^ en patois saintou- 

les docteurs de Cologne, en faveur geois , les tiges de blé moins éle- 

des juifs, fit grand bruit de (509 à vées que les autres. 
1516. ^ C'est en effet le titre d*un 

^ Les viretioules sont des tours traité de Gerson. 
de passe-passe, et naquete parait ^ Geugoulf est un des nombreux 



avoir été synonyme de laquais. On saints bretons. 



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PANTAGRUEL. 265 

Campi clysteriorum per S. C. *. 

Le Tirepet des apothycaires. 

Le Baîsecul de chirurgie. 

Justinianus, de cagotis ioUendis. 

AfUidotarium anime, 

M. MerUnus Coccaitis, de patria diaboiorum ^. 

Desquelz aucuns sont ja imprimés, et les autres Ton imprime 

maintenant en ceste noble \ille de Tubinge. 
Soixante et neuf Bréviaires de haute gresse. 
Le Gaudemarre des cinq ordres des mendians. 
La Pelleterie des tirelupins^ extraicte de la botte fauve in- 

cornifistibulée en la somme angelicquc. 
Le Ravasseur des cas de conscience. 
La Bedondaine ' des presidens. 
Le Vietdazouer des abbés. 
SutoriSy advenus quemdam qui vocaverat eum friponna*' 

torem^ et quod fripponnatores non sunt damnaii ab Ec- 

clesia. 
Cacatorium medicomm. 
Le Ramoneur d'astrologie. 



' Sympborien Cbampier, que lengo) a décril renfer dans sa Ma- 

ces initiales désignent, a en effet caronée. Rabelais le connaissait 

composé 1111 livre intitulé Clyste- bien , et lui a fait plus d'un ein- 

riùrum camporum libellut, prunt dans le cours de sou ouvrage. 

' Merlin Coccaie (Théophile Fo- ^ Ls gros ventre. 



25* 



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260 LIVRE II, CHAPITRE VIII. 



CHAPITRE VIII. 



Gommeiit Panug roel , estant à Paris , receat lettres de i 
père Gargantua ^ et la copie d'Icelles. 



Pantagruel cstudioit fort bien^ comme assez entendez^ et 
profitoit de mesmes, car il avoit Tentendement à double 
rebras * , et capacité de mémoire à la mesure de douze oyres 
et bottes d'olif ^. Et^jcomme il estoit ainsi là demourant, re- 
ceut un jour lettres de son père en la manière que s'ensuit : 

Très cher filz, entre les dons, grâces, et prérogatives des- 
quelles le souverain plasmateur ' Dieu tout puissant a en- 
douairé * et aorné Thumaine nature à son commencement, 
celle me semble singulière et excellente par laquelle elle 
peut, en estât mortel, acquérir une espèce d'immortalité, et, 
en decours ^ de vie transitoire, perpétuer son nom et sa se- 
mence. Ce qu'est fait par lignée issue de nous en mariage 
légitime. Dont nous est aucunement instauré® ce que nous fut 
tollu'.par le péché de nos premiers parens, esquelz fut dit 
que, parce qu'ilz n'avoient esté obeissans au commandement 
de Dieu le créateur, sauveur du monde, ilz mourroient, et. 



' A double i-etroussis : on Ta rous plus bas, pUumalure, façon, 
dit d^abord d^un manteau , d*un * Gratifié. — Dans la langue du 

pourpoint , puis au figuré ; lancer droit coutumier, nous avions le mot 

une Italie, donner un soufBet à <ibtt- douaire, par lequel on désignait 

6le rebras. Dans la Satyre Ménip' une gratification, un avantage que 

pée : catholique à double rebras. la coutume ou la convention at- 

' Outres et tonneaux d'huile. En tribuaient , principalement , à la 

provençal oire signifie outre, et femme survivante. 
bota étoli, tonneau d'huile. ^ Et pendant le cours. 

^ Créateur, du grec icXàffaoi, ^ Rendu, restitué* 
façonner : de même nous trouve- ' Enlevé, du latin tollere. 



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PANTAGRUEL. 267 

par mort, seroit réduit à néant ceste tant magnifique plas- 
inature en laquelle avoit esté Thomme créé. 

Mais, par ce moyen de propagation séminale, deiôeure 
es enfans ce qu'estoit deperdu es parens, et es nepveux ce 
que deperissoit es enfans, et ainsi successivement jusques à 
l'heure du jugement final , quand JesuChrist aura rendu à 
Dieu le père son royaume pacifique , hors tout dangier et 
contamination de péché. Car alors cesseront toutes généra- 
tions et corruptions, et seront les elemens hors de leurs 
transmutations continues, veu que la paix tant désirée sera 
consommée et parfaicte, et que toutes choses seront réduites 
à leur fin et période. 

Non donc sans juste et équitable cause je rends grâces à 
Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné pouvoir voir 
mon antiquité chanue * refleurir en ta jeunesse. Car, quand, 
par le plaisir de celuy qui tout régit et modère , mon ame 
laissera ceste habitation humaine , je ne me reputeray total- 
lement mourir, mais passer d'un Heu en autre ; attendu que, 
en toy et par toy, je demeure en mon image , visible en ce 
monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur 
et mes amis , comme je soulois. Laquelle mienne conversa- 
tion a esté, moyennant l'aide et grâce divine, non sans pé- 
ché , je le confesse (car nous péchons tous, et continuelle- 
ment requérons à Dieu qu'il efface nos péchés) , mais sans 
reproche. 

Par quoy, ainsi comme en toy demeure l'image de mon 
corps , si pareillement ne reluisoient les meurs de l'ame , l'on 
ne te jugeroit estre garde et trésor de l'immortalité de 
nostre nom ; et le plaisir que prendrois ce voyant seroit pe- 
tit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le 
corps, demeureroit; et la meilleure, qui est l'ame, et par 
laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hom- 
mes, seroit dégénérante et abastardie. Ce que je ne dis par 
défiance que j'aye de ta vertu , laquelle m'a esté ja par icy 



Blanchie par les ans, canutta. 



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268 ' LIVRE II, CHAPITRE VllI. 

devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager à pro- 
fiter de bien en mieulx. 

Et ce que présentement t'escris , n'est tant afin qu'en ce 
train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu 
tu te rejouisses, et te refraichisscs en courage pareil pour 
Tadvenir. A laquelle entreprise parfaire et consommer, il te 
peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné : mais 
ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse autre trésor en 
ce monde que de te voir une fois en ma vie absolu et par- 
faict, tant en vertu, honnesteté et prudhommie, comme 
en tout savoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma 
mort comme un mirouoir représentant la personne de moy 
ton père , et si non tant excellent, et tel de fait comme je te 
souhaite, certes bien tel en désir. 

Mais, encores que mon feu père de bonne mémoire. Grand- 
gousier, eust adonné tout son estude à ce que je profitasse, 
en toute perfection et savoir politique , et que mon labeur 
et estude correspondist très bien, voire encores oultrepassast 
son désir, toutesfois, comme tu peux bien entendre, le temps 
n'estoit tant idoine* ny commode es lettres comme est de pres- 
sent, et n'avois copiée de telz précepteurs comme tu'as eu. Le 
temps estoit encores ténébreux, et sentant Finfelicité et ca* 
lamité des Gothz , qui avoient mis à destruction toute bonne 
literature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a 
esté de mon aage rendue es lettres, et y voy tel amendement 
que, de présent, à difficulté serois je receu en la première 
classe des petits grimaulx, qui, en mon aage virile, estois 
(non à tort) réputé le plus savant dudit siècle. 

Ce que je ne dis par jactance vaine, encores que je le 
puisse louablement faire en t'escrivant, comme tu as l'au- 
torité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse ^, et la sentence 
de Plutarcbe au livre intitulé , Comment on se peut louer 



* Propre. « id qoidem senile, mtoHque noâirm 

* Abondance , copia en latin. « eoneediiur, » 

' n Nîbil neceise est mihi de {CictrOf de SeneetutêfCaio ma^ 

' me ipso dicere, quamqaam est for,) 



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PANTAGRUEL. 269 

sans etwie S mais pour te donner affection de plus haut tendis. 

Maintenant toutes disciplines sont restituées^ les langues 
instaurées 2, Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une pw- 
sonne se die savant; Hebraicque, Caldaicque, Latine. L^ 
impressions tant élégantes et correctes en usance^ qui ont 
esté inventées de mon aage par inspiration divine, comme, à 
contrefil, l'artillerie, par suggestion diabolique^. Tout 1c 
monde est plein de gens savans , de précepteurs très doctes , 
de librairies très amples, et m'est ad vis que, ny au temps de 
Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian*, n'estoit telle com- 
modité d'estude qu'on y voit maintenant. Et ne se fauldra 
plus doresenavant trouver en place ny en compagnie, qui ne 
sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les brigans, 
les bourreaux , les aventuriers, les palfreniers de maintenant 
plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. 

Que diray je ? Les femmes et les filles ont aspiré à ceste 
louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a qu'en 
l'aage où je suis, j'ay esté contrainct d'apprendre les lettres 
Grecques^, lesquelles je n'avois contemné ^ comme Caton , 
mais je n'avois eu le loisir de comprendre en mon jeune aage. 
Et voluntiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarche , les 
beaux Dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias, et 
Antiquités de Atheneus, attendant Theure qu'il plaira à Dieu 

* Sine intidia. Sans se rendre ^ Dolei a supprimé dans son édi- 

odieux. tioii ces mots, ny de Papinian. 

« L'envie s'attache beaucoup Mais ils se trouvent dans l'éd. de . 

rtoins à la vieillesse qu'à tout au» G. Nourry. — Il est prolwble que 

me âge. » Dolet connaissait et appréciait 

(llepl TOÛ éautôv Sicatvetv àvs- moins ce grand jurisconsulte que 

ici9Ô6vo>ç). [Plutarque]. ne faisait Rabelais. 

^ Renouvelées (insiauratus^ L.)* ^ On sait que vers la fin du xv« 

3 L'Arioste avait déjà dit : siècle et au commencement du xvi« 

G maledetto, o abbominoso ordegno l'étude du grec, jusque-là fort né. 

Che fabbricato nel tartareo fonda gligee, jouit d une grande laveur, 

Fo»ti per man di BeUobie maligne. ^^ ^^^ 1^5 vieillards qui vi- 

{Ort. fur., cani. 9, s. 91.) ^^j^^^^ ^ ^^^^^ ^p^^^ devaient, s'ils 

Cervantes aussi a dit depuis : aimaient les lettres , éprouver le 

Aqnestos endemoniados instmmeu- même besoin que Grandgousier. 

tos de laartilieria. (1>. Quij,^ 1. 1 , ^ Méprisées, du mot latin coït- 

p, 38). ie/nnere, 

29. 



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270 LIVRE II, CHAPITRE Vni. 

mon créateur m'appeller, et commander issir de ceste terre. 

Parquoi, mon filz, je f admoneste qu'employé ta jeunesse 
à bien profiter en estude et en vertus. Tu es à Paris , tu as 
tpn précepteur Epistemon, dont Tun par vives et vocales < 
instructions, l'autre, par louables exemples, te peut en- 
doctriner. J'entends et veulx que tu apprennes les langues 
parfaictement. Premièrement la Grecque, comme le veult 
Quintiiian; secondement, la Latine; et puis THebraicque 
pour les saintes lettres, et la Chaldaicque et Arabicque pa- 
reillement; et que tu formes ton style, quant à la Grecque, à 
l'imitation de Platon ; quant à la Latine , de Ciceron : quMl 
n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente , à 
quoy t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont escrit. 
Des ars libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je 
t'en donnay quelque goust quand tu estois encores petit, en 
Paage de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d'astronomie 
saches en tous les canons^. Laisse moy l'astrologie divinatrice, 
et l'art de Lullius', comme abus et vanités. Du droit civil, je 
veuk que tu saches par cœur les beaux textes, et me les con- 
fères avec philosophie. 

Et quant à la cognoissance des faits de Nature , je veulx 
que tu t'y adonnes curieusement; qu'il n'y ait mer, ri- 
vière, ny fontaine^, dont tu ne cognoisses les poissons : tous 
les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes, et fructices^ 



* Nous écrivons voeaUs, comme de quoyis subjecto sermone abunde 

dans Téd. de C. Nourry , et non qnis yaleat disserere, etc. 

vocables. Ce pourrait bien être à cet art 

' Règles. de parler pour ne rien dire que 

^ Raymond Lulle, alchimiste et Rabelais fait ici allusion, art qu'il 

sophiste. Le célèbre Agrippa a méprisait à l'égal de l'alchimie, 

écrit des commentaires sur VArs * De Marsy et Johannean re- 

èrevi» R. Lullii. prochent à Rabelais Temploi du 

Dans son livre de la vanité deê mot Fontaine, — Us ont tort, à 
sciences^ il dit aussi, en parlant du notre avis. Fontaine est ici sy no- 
même R. Lulle î nyme de ruisseau , et s'emploie eu- 

« Invenit antem recentioribns core a^ec cette acception dans cer- 

temporibns dialectic» haud adsimi- taines proyinces. 

lem prodigiosam artem perquam, ^ C'est ainsi que ce mot est écrit, 

tanqoam olim Gorgias Leontinus,. . non-seulement dans Téd. de Dolet, 



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PANTAGRUEL. 271 

des forestX; toutes les herbes de la terre ^ tous les metauh 
cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et 
Midy, rien ne te soit incogneu. 

Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs , 
arabes , et latins y sans contemner les thalmudistes , et ca- 
balistes; et^ par fréquentes anatomies*^ acquiers toy par- 
faicte cognoissance de l'autre monde, qui est l'homme. Et, 
par quelques heures du jour, commence à visiter les saintes 
lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament, et 
Epistres des Apostres : et puis, en hebrieu , le Vieux Testa- 
ment. Somme, que je voye un abysme de science : car, do- 
resenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faul- 
dra issir de ceste tranquillité et repos d*estude , et apprendre 
la chevalerie et les armes , pour défendre ma maison , et nos 
amis secourir en tous leurs affaires , contre les assauk des 
malfaisans. Et veulx que, de brief , tu essayes combien tu 
as profité ; ce que tu ne pourras mieubc faire que tenant con- 
clusions en tout savoir, publiquement envers tous et contre 
tous ; et hantant les gens lettrés qui sont tant à Paris comme 
ailleurs. 

Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre 
point en ame malivole , et science sans conscience n'est que 
ruine de Famé, il te convient servir, aimer, et craindre Dieu, 
et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, 
par foy formée de charité, estre à luy adjoinct, en sorte que 
jamais n'en sois desemparé par péché. Aye suspectz les abus 
du monde. Ne metz ton cœur à vanité : car ceste vie est tran- 
sitoire , mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois 
serviable à tous tes prochains, et les aime comme toy mes- 
mes. Révère tes précepteurs, fuis les compagnies des gens 



mais aussi dans celle de C. Nourry : vent savoir que c'est un des titres 

et nous le maintenons, bien qu'en scientifiques de Rabelais d'avoir 

latin on ait dit frutex, fruticeêy recommandé et pratiqué des pre- 

pour désigner les arbrisseaux qui miers la méthode des dissections , 

meurent et se renouvellent chaque qui a fait tant progresser l'art de 

année comme les plantes. la médecine dans le siècle où nous 

' Dissections. Nos lecteurs doi- vivons. 



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272 LIVRE II, CHAPITRE VIII. 

esquelz tu neyeulx point ressembler, et, les grâces que Dieu 
t'a données, icelles ne reçois en vain. Et quand tu co- 
gnoistras que auras tout le savoir de par delà acquis, re- 
tourne vers moy, afin que je te voye, et donne ma béné- 
diction avant que mourir. 

Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avec tpy, 
amen. De Utopie, ce dix septiesme jour du mois de mars. 
Ton père, 

GARGANTUA. 

Ces lettres receues et veues, Pantagruel prit nouveau cou- 
rage, et fut enflambé * à profiter plus que jamais; en sorte 
que, le voyant estudier et profiter, eussiez dit que tel estoit 
son esprit entre les livres comme est le feu parmy les brandes^, 
tant il Tavoit infatigable et strident. 



' Eoflammé, excité. moi brandes est resté dans le pa- 

^ Bruyères, broussailles, d*où tois du Poitou, de la Saintooge, 
5«ans doute est venu brandon. Le du Berry, etc. 



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PANTAGRUEL. 273 



CHAPITRE IX. 

Conmieat raBltrrnel trooTa Panarge, leqael 11 aima 
toate sa vie.' 



Un jour Pantagruel^ se pourmenant hors de la ville , vers 
Tabbaye Saint Anthoine *, devisant et philosophant avec ses 
gens et aucuns escoliers^ rencontra un homme beau de 
stature et élégant en tous lineamens du corps ^ mais pitoya- 
blement navré; en divers lieux, et tant mid en ordre qu'il 
sembloit estre eschappé aux chiens, ou mieulx ressembloit un 
cueilleur de pommes du pays du Perche. De tant loing que le 
vit Pantagruel, il dist aux assistans : Voyez vous cest homme 
qui vient par le chemin du pont de Charenton? Par ma foy, 
il n'est pauvre que par fortune : car je vous asseure que, à sa 
physionomie. Nature Ta produit de riche et noble lignée : 
mais les adventures des gens curieux Font réduit en telle pé- 
nurie et indigence. Et, ainsi qu'il fut au droit d'entre eux 2, il 
luy demanda : Mon amy, je vous prie qu'un peu vueillez icy 
arrester, et me respondre à ce que vous demanderay, et vous 
ne vous en repentirez point; car j'ay affection très grande de 
vous donner aide à mon pouvoir, en la calamité où je vous 
voy, car vous me faites grand pitié. Pourtant, mon amy, 
dictes moy, qui estes vous? dond venez vous? où allez vous? 
que querez vous? <it quel est vostre nom? Le compagnon 
luy respond en langue germanicque : lunker, Gott geb euch 
Gluck und Heil zuvor. Lieber lunker, ich lass euch v^issen , 
das da ihr mich von fragt, ist ein arm und erbârmlich Ding, 



* Cette abbaye, qui a donné ion Neailly, et a été remplacée de nos 
nom aa faubourg et à la rue, fut jours par Thôpital du même nom. 
fondée en 1 1 98 par Foulques de * En face dVux. 



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274 



LIVRE II, CHAPITRE IX. 



und wer viel darvon zu sagen, welches euch verdruslich zu 
hôren, und mir zu erzelen wer, wiewol die Poeten und Ora- 
tors vorzeiten haben gesagt in iren Sprûchen und Sentent- 
zen , dass die Gedechtnus des Ellends und Armuot vorlangst 
erlitten ist ain grosser Lust *. A quoy respondit Pantagruel : 
Mon amy, je n'entends point ce barragouin; pourtant, si 
voulez qu'on vous entende, parlez autre langage. Adonc le 
compagnon luy respondit : Al barildim gotfano dech min brin 
alabo dordin falbroth ringuam albaras. Nin portb zadihim 
almucatbin milko prim al elmin entboth dal heben en- 
souim : kuth im al dim alkatim nim broth dechoth porth min 
michas im endoth, pruch dal marsouimm bol moth dansrikim 
lupaldas im voldemotb. Nin hur diaaolth mnarbotbim dal 
gousch pal frapin ducb im scoth pruch galeth dal Chinon , 
min foulthrich al conin butbathen doth dal prim ^. 

Entendez vous rien là? dist Pantagruel es assistans. A quoy 
dist Epistemon : Je croy que c'est langage des antipodes, le 
diable n'y mprdroit mie. Lors dist Pantagruel : Compère, je 
ne sçay si les murailles vous entendront, mais de nou^ nul 
n'y entend note. Donc dist le compagnon : Signor mio , voi 
vedete per essempio che la comamusa non suona mai s'ella 



' Jeuse gentilhomme, Dieu vous 
donne joie et prospérité avant tout. 
Cher gentilhomme, je dois vous ap- 
prendre que ce que vous voulez sa* 
voir est triste et digne de pitié. J'en 
aurai long à vous conter, et ce ne 
serait pas plus amusant pour vous 
d'écouter que pour moi de narrer, 
bien que les poëtes et les orateurs 
d'autrefois aient soutenu, dans leurs 
adages et sentences , que le souve- 
nir des peines et de la pauvreté en* 
darées soit un vrai plaisir. 

* Le Duchat a vu dans ce èa- 
ragouin de Tarabe ; un autre com- 
mentateur, de Paraàe corrompu ; et 
enfin un troisième, de Varabe très- 
corrompu. Les orientalistes n'y ont 
rien vu du tout. En prenant les lu- 



nettes dont Grimm s'est servi pour 
déchiffrer certaine formule de Mar- 
cellus y nous avons pu décomposer 
en mots anglais tout le passage : 

Ail bar ill dim god Fan o deck 
mine brine ail ado door din fall 
brot zing van ail bar as. Nîne 
pork adit kin ail ttug at in milh o 
prime ail em him , etc., etc., etc. 

Maintenant, que signifient tous 
ces mots ? — Rien du tout. 

La mystification subsiste, mais 
nous en connaissons le procédé ; et 
comme nous ne prendrons pas de 
brevet d'invention, nous l'indiquons 
à ceux qui voudraient, sans trop 
se donner de peine, mériter un di- 
plôme d'orientaliste des Le Duchat 



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PANTAGRUEL. 



275 



non a il ventre pieno : cosi io parimente non vi saprei con- 
tare le mie fortune^ se prima il tribulato ventre non a la 
solita refettione. Al quale è adviso che le mani et 11 denti 
habbiano perso il loro ordine naturale et del tuto annichil- 
lati \ A quoy respondit Ëpistemon : Autant de Tun comme 
de l'autre. Dont dist Panurge : Lord, if you be so yertuous of 
intelligence, as you be naturally releaved to the body, you 
should hâve pity of me : for nature hath made us equal, but 
fortune hath some exalted, and others deprived : neverthe- 
less is vertue often deprived, and the vertuous men despised : 
for before the last end none is good^. Ëncores moins, respon- 
dit Pantagruel. Adonc dist Panurge : Jona andie guaussa 
goussy etan beharda er remedio beharde versela ysser landa. 
Anbat es otoy y es nausu ey nessassust gourray proposian 
ordine den. Nonyssena bayta facheria egabe gen herassyba- 
dia sadassu noura assia. Aran hondauan gualde cydassu nay- 
dassuna. Ëstou oussyc eg vinau soury bien er darstura eguy 
harm. Genicoa plasar vadu^. Estes vous là, respondit Eude- 



* En Italien : Monsieur , vous 
Voyez un exemple que la cornemuse 
lie rend jamais de son , si elle n'a 
le ventre plein : moi de même, je 
ne saurais vous conter mes aven- 
tures avant que mon ventre aux 
abois nVit eu sa réfection accou- 
tumée. 11 lui est avis que mes 
mains et mes dents ont perdu leurs 
fonctions naturelles, et sont com- 
plètement annihilées. 

^ Ce passage, en anglais , man- 
que dans l'édit, de C. Noury, de 
Mamef, de F. Juste, 1 533 et 1 534. 
Dans redit, de F. Juste, 1542, et 
surtout dans celle de Dolet y il est 
singulièrement défiguré : 

« Milord, si la vigueur de votre 
K intelligence répond à vos avan- 
« tages naturels, vous aurez pitié 
« de moi ; car la nature nous a faits 
u égaux, mais la fortune a élevé 



« les uns et déshérité les autres. 
« Toutefois, la vertu souvent est dé- 
tt daignée et les hommes vertueux 
« sont méprisés; car, avant le 
K terme final, personne ne compte 
» au rang des bons. » 

^ Ceci est du basque , mais dé- 
figuré. Nous le trouvons pour la 
première fois dans l'édition de 
1 542, de F. Juste. II manque dans 
Dolet. 

Voici un projet de restitution 
que nous avons emprunté à Topus" 
cule de L. Urhersigarria {Examen 
critique du Manuel de la langue 
basque) : 

« Jaun handia, gauza gucietan 
(f behar da erremedio; beliar da, 
f bercela icer lan da. Ambatez 
R othoyez nauzu , eguin ezazu gur, 
n aya proposa tia ordine den. Nou 
• izauen baita facheria gabe, giua- 



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âl6 



LIVRE n, CHÀPlTtlE IX. 



mon, Genicoa * ? A quoy dist Carpalim : Saint Treignan foutys 
vous d'escoss^, ou j'ay failly à entendre. Lors respondit Pa- 
nurge : Prug frest frinst sorgdmand strochdt drnds pag brlelang 
gravot chavygny pomardiere rusth pkalhdracg Deviniere près 
Nays. Couille kalmuch monach drupp del meupplist rincq 
drlnd dodelb up drent loch mine stz rinq iald de vins ders 
cordelis bur jocst stzampenards 3. A quoy dist Epistemon : Par^ 



« raci bada zadazu neure asia. 
« Arren horen hondoan, galde za- 
n dazu nabi duzuna ; ezlut hatcic 
« eguinen zori nie, erten derauzat 
n eguia arimaz , Jaincoac placer 
« badu. » 

C'est-à-dire, littéralement ; 

Mon grand monsieur, à toute 
chose il faut an remède; il en faut 
un , autrement besoin est de suer. 
Je vous prie donc de me faire con- 
naître par signe si ma proposition 
est dans Tordre; et si elle vous 
parait sans inconvénient, donnez- 
moi ma subsistance. Puis après 
cela , demandez-moi tout ce que 
vous voudrez, je ne vous ferai faute 
en rien; je vous dis la vérité du 
fond dn cœur, s'il plaît à Dieu. 

• Peut-être Rabelais a-t-il à 
dessein modifié l'orthographe de ce 
mot pour arriver k un calembour. 
Je n'y sois! c'est-à-dire : Plaise à 
Dieu que je n'y fusse pas ! Ce se- 
rait s'éloigner fort de la prononcia- 
tion basque (Jaînkoa). Nous fe- 
rons remarquer, du reste, que les 
Basques se servent encore très-fré- 
quemment de ce terme dans le 
même sens que nous disons : Mon 
Dieu ! 

' Il est aussi parlé de saint 
Treignan d'Escosse au chapitre 
XXXIII de Gargantua et dans la 
pronoslîcation pantagruélique (ch. 
vi). — Un archer écossais jure par 
saint Eugnan dans la 4* des Cène 
Nouvelles, 



Nous croyons avec Le Ducbat 
que ceb deux saints n*en font qu'un. 

Quant à ces mots foutys-vous 
ttEscosSf nous ne les interprétons 
point comme lui. Au lieu d'avoir le 
sens ignoble qu'il leur prête, ils 
peuvent bien signifier, yôu^é^s-votM, 
enfuyez- vous d'Escosse, en lan- 
gage escosse françois, comme l'ap- 
pelle ailleurs Rabelais. C'est-à- 
dire, Saint Treignan, abandonnez 
l'Escosse si je n'ai pas compris. 
Peut-être encore foulys-vous d*£s- 
coss signifie-t-il vous êtes d'E- 
cosse. 

Il faut se rappeler que nous 
avons eu des régiments et même 
des colonies d'Écossais jusqu'au 
xvi« siècle. On s'est moqué de la 
manière dont ils écorchaient le 
français. Plusieurs noëls et chan- 
sons ont même été composés dans 
leur langage , appelé écossais par 
nos joyeux ancêtres. 

Voici un couplet d'un noël en 
escosse-françuis, où nous trouvons 
le mot futy : 

Cbanty nouel bin haull irisions 
Palris Johan ioc beec Tillian 
Le filz bigot do monst lasus 
Y la ty ne iazons amen 
En un g petit vil Betbicem 
En ung logon bin mal courty 
Ne haly pas vy inesniain 
Bot io cry bin to la vitry 
Anipres aung vacb et jlung an 
Fuiy ne lenfant Icsucri»! 
Apres le premier iohir daan 
Il coupit la bout de sa vit. 

(Les grans ttouelz Mouveaus, etCy 
en goth., s. d.) 

^ Le Duchat a cru voir du baâ- 



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PANTAGRUEL. 277 

lez vous Christian, mon amy, ou langage patelinois? Non, 
c'est langage lanternois. Dont dist Panurge: Heere, ik en 
spreekeanders geen taale, dan kersten taale, my dunkt noch- 
tans al en zeg ik u niet een woord, mijnen nood verklaart 
genoeg wat ik begeere : geef my uit bermhertigheid net, 
waar van ik gevoed mag zijn*. A quoy respondit Panta- 
gruel : Autant de cestuy là. Dont dist Panurge : Segnor, de 
tanto hablar yo soy cansado, por que yo suplico a vuestra 
reverencia que mire a los preceptos evangelicos, para que 
ellos movan vuestra reverencia a lo que es de conciencia ; y 
si ellos non bastaren , para mover vuestra reverencia a pie- 
dad, yo supplico que mire a la piedad natural, la quai yo 
creo que le movera como es de razon : y con eso non digo 
mas 2. A quoy respondit Pantagruel : Dca, mon amy, je ne fais 
doubte aucun que ne sachez bien parler divers langages; 
mais dictes nous ce que voudrez en quelque langue que puis- 
sions entendre. Lors dist le compagnon : Min Herre, endog 
ieg med ingen tunge talede, ligeson bôrn , oc uskellige créa- 
ture : Mine klaedebon, oc mit legoms magerhed ud viser al- 
ligevel klarlig hvad ting mig best behof giôris, som er san- 
delig mad oc dricke : Hvorfor forbarme dig over mig, oc 
befal at give mig noguet, af hvilcket ieg kand styre min giô- 
endis mage, ligerviis som man Cerbero en suppe forsetter. 



breton dans cet assemblage d« mots souhaite. Soyez assez charitable 

forgés à plaisir. Le fait est qu'il n^ pour me donner de quoi me restau* 

eu a pas Tombre. Ou y trouve quel* rer. » 

qnes noms de lieux du Chinonuais 2 C'est de l'espagnol , dont voici 

etdesenvirousjun petit nombre de la traduction : 

mots obscènes, et certaines formes 

qui semblent affecter une ressem- « Monsieur, 

blance avec le vieux flamand. _ . , „ , , . , , 

» Ceci est bien du hollaudais. En « J? «>« 1»» «^ »^«* ^?^ P*'^« [ 

voici le sens : *"^** J® ^®"* supplie d avoir devant 

vos yeux les préceptes de l'Evan- 

* Monsieur, gjle ^ ^^^ qu'ils émeuvent votre 

ic Je ne parle point uue langue conscience : s'ils étaieut insufH- 

qui ne soit pas chrétienne : il me sants à exciter votre charité, j'in- 

parait toutefois que, sans que je voque la pitié naturelle, et vous n'y 

vous dise un seul mot, mes hail* serez point insensible. Sur ce, je 

Ions vous décèlent assez ce que je me tais. » 

2ft 



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278 



LIVRE U, CHAPITRE IX. 



Saa skal du lefve laenge oc lycksalig*. Je croy, dist Eustenes, 
que les Gothz parloient ainsi. Et, si Dieu \ouloit, ainsi par- 
lerions nous du cul. 

Adonc dist le compagnon : Adoni scholom lécha : im ischar 
harob hal habdeca bemcherah thithen li kikar lehem, cham 
cathub laah al adonai cho nen rai 2. 

A quoy respondit Epistemon: A ceste heure ay je bien en- 
tendu : car c'est langue hebraicque bien rethoricquement 
prononcée. 

Dont dist le compagnon : Despota tinyn panagathe y diati 
sy mi ouk artodotis? horas gar limo analiscomenon eme 
athlion^ ke en to metaxy me ouk eleîs oudamos^ zetis de par 
emou ha ou chre. Ke homos philologi pantes homologousi 
tote logous te k^ remata peritta hyparchin, hopote pragma 
afto pasi deîon esti. Entha gar anankeï monon logi isin, hina 
pragmata (hon péri amphisbetoumen) me prosphoros epiphe- 
nete'. — Quoy? dist Carpalim, laquais de Pantagruel, c'est 
grec, je Tay entendu. Et comment? as tu demeuré en Grèce? 

Donc dist le compagnon : Agonou dont oussys vou de- 
naguez algarou , nou den farou zamist vou mariston ulbrou. 



* C'est du vieax danois, dont 
voici le sens : 

« Monsieur, bien que la langae 
qae je parle ne soit pas celle des 
enfants et des êti'es sans raison , 
rien qu'à mes vêtements et à ma 
maigreur, vous devez deviner ce 
dont j'ai un besoin urgent.... de 
manger et de boire. Ayez donc pi- 
tié de moi, et faites-moi donner 
de quoi calmer les aboiements de 
mon ventre, comme on fait de 
Cerbère en mettant une soupe de- 
vant lui : ce faisant, vous aurez 
loAgae et heurease vie. » 

^ C'est de rkébren, on à peu 
près. Nous reprodvisons scmpulen- 
sèment le texte de l'édition de C. 
Noarry. Le savant M. Carmoly l'a 
ainsi rétabli : 

AdoiMiï, Mhalèia lachém. Im is- 



char batob aal aabdecha , bimherah 
tbilhén li kikar lechém, chachatnb : 
BUklveh adonaï cbônén dal. 

u Monsieur, la paix soit sur vous. 
Si vous vouiez faire du bien à vo- 
tre serviteur, donnezrmoi tout de 
suite une miche de paio, ainsi qu'il 
est écrit : Celui-là prête au SH' 
gneur, qui a pitié du pautfrû,» 
(Proverbes, XIX, 17). 

^ £n grec : Pourquoi donc, excel- 
lent maître, ne bm donnez-vous pas 
de pain ? Vous me voyez bien mourir 
misérablement de faim; et vous éit» 
pour moi sans pitié;, et vous me 
faites des questions inutiles. Pour- 
tant, tous ceux qui aiment et cul<» 
tivent les lettres n'avouent-ife pas 
qu'il n'est nul besoin de recourir 
aux mots et aux harangues pour 
exj^qnerce qa'oo est Ibrcéde voir 7 



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PANTAGRUEL. 



279 



fousquez vou brol tam bredaguez moupreton den goul houst^ 
daguezdaguez nou crgupys fostbardou noUist nougrou. Agou 
paston toi nalprissys hourtou los ecbatanous^ prou dbouquys 
brol panygou den bascrou nou dous caguous goulfren goul 
oust troppassou*. 

J'entends, si me semble, dist Pantagruel : car ou c'est 
langage de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble 
quant au son. Et, comme il vouloit commencer quelque pro- 
pos, le compagnon dist* : Jam toties vos, per sacra, perque 
deos deasque omneis, obtestatus su m, ut, si qua vos pietas 
permoYct, egestatem meam solaremini, nec hilum proûcio 
clamans et ejulans. Sinite, queso, sinite, viri impii, quo me 
fata Yocant abire, nec ultra vanis vestris interpellationibus 
obtundatis, memores veteris illius adagii, quo venter famé- 
Ucus auriculis carere dicitur '. 

Dea mon amy, dist Pantagruel, ne savez vous parler 
françois? Si fais très bien, seigneur, responditle compagnon. 
Dieu mercy, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je 
suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France, c'est 
Touraine. Donc, dist Pantagruel, racontez nous quel est vostrc 



' Voici encore un discours inex- 
pliqué. Le MotteuY a va là un dia- 
lecte gascon (supposition absurde !); 
un antre savant, dn hongrois; or, 
à l'exeeption du mot toi (toll)^ rien 
ne ressemble à cette langue; M. 
Jolianneao croit y Toir du bas-bre- 
ton du dialecte de Léon; mais à 
peine y a-t-il un ou deux mots qu'on 
puisse rapporter à cette langue. 

* C'est du latin : « Déjà cent fois, 
par ce qu'il y a de plus sacré, par 
les dieux et les déesses, je vous ai 
adjuré, si tous étiez accessible à 
la pitié, d'apporter à ma misère 
quelque soulagement; c'est sans 
profit que je crie et me lamente. 
Laissez-moi , je vous prie, laissez- 
moi , hommes sans entrailles, m'^ 
aller où m'appelle ma destinée; et 



cessez de m'accabler de iros vaines 
interpellations, en vous rappelant 
ce yieil adage : Yentreanàmé n*a 
point d'oreilles. » 

' Rabelais n'est pas le premier 
qui ait eu l'idée de faire parler di- 
vers langages à la même personne. 
Nous trouvons de pareils exemples 
dans des auteurs plus anciens, et 
entre autres dans la Farce de Pa^ 
thelin , où l'idée nous semble plus 
finement amenée qu'ici. En effet, 
Pathelin, dans son dialogue avec le 
drapier, a tout intérêt à éluder les 
demandes de son interlocuteur. Pa- 
nurge, au contraire, afîamé comme 
il t'est, devrait avoir hâte de se 
faire comprendre. Il nous semble 
perdre bien du temps à étaler son 
érudition polyglotte. 



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280 LIVRE II, CHAPITRE IX. 

nom, et dond vous venez : car, par ma foy, je vous ay ja pris 
en amour si grand que, si vous condescendez à mon vou- 
loir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et 
moy ferons un nouveau pair d'amitié, telle que fut entre 
Enée et Achates. 

Seigneur, dist le compagnon, mon vray et propre nom de 
baptesme est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je 
fus mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin * en la maie 
heure. Et voluntiers vous raconterois mes fortunes, qui sont 
plus merveilleuses que celles dTlysses; mais, puis qu'il vous 
plaist me retenir avec vous ( et j'accepte voluntiers l'offre , 
protestant jamais ne vous laisser ; et allissiez ^ vous à tous 
les diables J, nous aurons, en autre temps plus commode, assez 
loisir d'en raconter. Car, pour ceste heure, j'ay nécessité 
bien urgente de repaistre : dents agues^, ventre vuide, gorge 
seiche, appétit strident, tout y est délibéré. Si me voulez 
mettre en oeuvre, ce sera basme * de me voir briber^; pour 
Dieu, donnez y ordre. Lors commanda Pantagruel qu'on le 
menast en son logis , et qu'on luy apportast force vivres. Ce 
que fut fait, et mangea très bien à ce soir, et s'en alla cou* 
cher en chappon®, et dormit jusques au lendemain heure de 
disner, en sorte qu'il ne fit que trois pas et un sault du 
lict à table. 

' Oa Mytilène , l'ancienne Les- fait la gent volatile (comme les pou- 

bos. — On trouve dans les Chroni- les). C'est ainsi que Gotgrave Ten- 

ques dé Jean d' Anton (3* part. , tend. 

c. XXVII et xxviii) des détails cir- Cette expression se trouve dans 

constauciés sur cet épisode d'une les Arrêts d*amùur de Gilles d'Au- 

petite croisade dirigée en 1 502 vigny : 

contre les Turcs. L'issue en fut « Et (doibvent les mary2) aUer 

malheureuse, et les historiens n'en « coucher et départir d'une compa- 

font pas mention ; mais elle préoc- « gnie à telle heure que bon leur 

cnpa beaucoup les contemporains. « semble , voir en chapon, si mes- 

' Allassiez. « tierest » 

3 Aiguës. Rabelais, qui se plaft à jouer 

* Baume. sur les mots , o'aurait-il pas voulu 
^ Manger. On dit encore briàe , laisser entendre aussi que Panta- 

morceau. gruel se coucha, comme s'il eût 

* En sortant de souper, comme été chc^wn! 



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PANTAGRUEL. 281 



CHAPITRE X. 



Goameot Puitaffrael Histlableaieot Joffca d*aiic eontroTcrte 
ncrvellleoMVieBt otecvre et «Ifllclie, al jnttciiMiit « «vc fon 
laffcmcnt ftat «It plas ««iiitraMe «ne eelay df talomoB *• 



Pantagruel, bien records^ des lettres et admonitions de son 
père, voulut un jour essayer son savoir. De fait, par tous 
les carrefours de la ville mit conclusions ^ en nombre de neuf 
mille sept cens soixante et quatre, en tout savoir, touchant 
en icelles les plus fors doubtesqui fussent en toutes sciences. 
Et premièrement, en la rue du Feurre^, tint contre tous les 
regens, artiens ^, et orateurs, et les mit tous de cul. Puis, en 
Sorbonne, tint contre tous les théologiens, par l'espace de 
six sepmaines , depuis le matin quatre heures jusques à six 
du soir : excepté deux heures d'intervalle pour repaistre et 
prendre sa réfection : non qu'il engardast* lesdits théologiens 
sorbonnicques^ de chopiner et se refraichir à leurs beuvettes 
acoustum^s. 

Et à ce assistèrent la plus part des seigneurs de la court, 
maistres des requestes, presidens, conseilliers, les gens des 



* Nous donnons la leçon de Té- la paiUe(/<»fre) snr laqnelle s'as- 
ditiondeC. Nonrr^. — Dans les an- seyaient les élèves, en gnise de 
très on lit : son jugement fut dit bancs et de tapis^ dans les nom- 
fort admirable. breases écoles du voisinage. 

' Se souvenant bien. & Étudiants de la faculté des 

' C'était l'usage, dans les villes arts, 

d'universités, d'afficher ainsi les ^ Empêchât, 

thèses qu'on se proposait de sou- ^ Nous avons suivi les leçons de 

tenir. l'éd. de C. Nourry. Dans d'antres, 

* Oh du Fonarre , nom de la Sorbonne et théologiens sont j'en- 
me où se firent longtemps les cours placés par sophistes d'un bout à 
de philosophie, et qui lui venait de l'autre du chapitre. 



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282 LIVRE II, CHAPITRE X. 

comptes, secrétaires, adyocatz, et autres, ensemble les esche- 
yins de ladite ville, avec les médecins et canonistes. Et notez 
que, diceux, la plus part prindrent bien le frain aux dents : 
mais, non obstant leurs ergotz et fallaces, il les fit tous qui- 
naulx *, et leur monstra visiblement qu'ilz n'estoient que veaulx 
engipponnés'. Dont tout le monde commença à bruire et parier 
de son savoir si merveilleux, jusques es bonnes femmes la- 
vandières, courratieres ^, roustissieres, ganivettieres *, et au- 
tres; lesquelles, quand il passoit par les rues, disoient : C'est 
luy : à quoy il prenoit plaisir, comme Demosthenes, prince 
des orateurs grecs, faisoit, quand de luy dist une vieille acro- 
pie, le monstrant au doigt : C'est cestuy là*. 

Or, en eeste propre saison , estoit un procès pendant en la 
court entre deux gros seigneurs, desquek l'un estoit mon- 
sieur de Baisecul, demandeur, d'une part, l'autre, monsieur 
de Humevesne, défendeur, de l'autre. Desqueh la contro- 
verse estoit si haute et difficile en droit, que la court de par- 
lement n'y entendoit que le haut allemant. Dont, par le com- 
mandement du roy, furent assemblés quatre les plus savans 
et les plus gras de tous les parlemens de France, ensemble le 
grand Conseil, et tous les principaux regens des universités, 
non seulement de France, mais aussi d'Angleterre et d'Italie, 
comme Jason*, Philippe Dece^, Petrusde Petronibus, et un 
tas d'autres vieux rabbanistes. Ainsi assemblés par l'espace de 
quarante et six sepmaines, n'y avoient sceu mordre, ny en- 

* Matiwrin Cordier et Fnretière ' Enjuponnés^ habillés. (Yoyex 

attestent que ce mot se disait, en Cotgrave.) 
langage nniversitaire , de celui qui > Courtières. Ce sens est donné 

s'aTooait Tainca dans une dispute, par le dict. de TtéToax. 
Biais oomose on voit, dans le pre- ^ Itfarchandes de canifs, 
mier de ces aaieors, qu'on dispuUit . ^ ^. .^ ... 

6im, terni, ç«a/#iw..., qu'on di- »...P"»chrnme,td»g.tomon.i«n«tdimr^ 

sait, il a été vaincu à la grande (Penel) 

quine, in iumma et suprema dîspU" 



tmtiont, il est dair que le mot ^JurisconsultequiTivaitàPadoue 

quinaud vient delà, et non de quin, vers la fin du xv« siècle. 

singe. C'était le dernier vaincu dans ^ Philippe Dèce, professeur de 

la grande dispute de cinq contre droit à Pise et à Pavie , fat at" 

<:in<l> tiré en Fiance par Louis XII. 



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PANTAGRUEL. 283 

tendre le cas au net , pour le mettre en droit ^ en façon quel- 
ÔDnqne : dont ilz estoicnt si despitz qu'ilz se conchioient de 
honte Yillainement. 

Mais un d'entre eux, nommé Du Douhet*, le plus savant, 
le plus expert et prudent de tous les autres, un jour qu'ilz 
estoient tous philogrobolisés du cenreau , leur dist : Mes- 
sieurs, ja long temps a que nous sommes icy sans rien faire 
que despendre ; et ne pouvons trouver fond ny rive en ceate 
matière, et, tant plus y estudions, tant moins y entendons, 
qui nous est grande honte et chaire de conscience, et à mon 
advis que nous n'en sortirons qu'à deshonneur : car nous ne 
faisons que ravasser en nos consultations. Mais voicy que j'ay 
advisé. Vous avez bien ouy parler de ce grand personnage 
nommé maistre Pantagruel, lequel on a cogneu estre savant 
dessus la capacité du temps de maintenant, es grandes disputa- 
tions qu'il a tenues contre tous publiquement. Je suis d'opinion 
que nous l'appelions, et conférons de cest affaire avec luy : car 
jamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient. A 
quoy Yoluntiers consentirent tous ces conseillers et docteurs : 
de fait, l'envoyèrent quérir sur l'heure, et le prièrent vouloir 
le procès canabasser et grabeler* à point, et leur en faire le 
rapport tel que bon luy sembleroit, en vraie science légale : et 
luy livrèrent les sacs et pantarques* entre ses mains, qui fai- 
soîent presque le fais de quatre gros asnes couillars. 

Mais Pantagruel leur dist : Messieurs, les deux seigneurs 
qui ont ce procès entre eux sont ilz encores vivans? A quoy 
luy fut respondu que ouy. De quoy diable donc, dist il, ser- 
vent tant de fatrasseries de papiers et copies que me bail-» 
lez? N'est ce le mieulx oùir par leur vive voix leur débat , 
que lire ces babouyneries icy, qui ne sont que tromperies, 
cautelles diaboliques de Cepola *, et subversions de droit? 
car je suis seur que vous et tous ceux par les mains des- 



^ Briant Tallée, seignenr du * Examiner avec soin et appro* 

Douet en Saintonge, fat conseiller fondir. (V. Cotgrave.) 

an parlement de Bordeaux et pré- ' Jjsb paptera et les titrei . 

sident à Poitiers, * Barthélémy Cepola, auteur 



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284 LIVRE II, CHAPITRE X. 

quelz a passé le procès, y avez machiné ce qu'avez peu, pro 
et contra: et, au cas que leur controverse estoit patente, et 
facile à juger, vous l'avez obscurcie par sottes et desraison- 
nables raisons, et ineptes opinions de Accurse, Balde, Bartole, 
de Castro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin, Alezan- 
der, Curtius, et ces autres vieux niastins, qui jamais n'enten* 
dirent la moindre loy des Pandectes, et n'estoient que gros 
veaubc de disme*, ignorans de tout ce qu'est nécessaire à Fin- 
telligence des loix. Car (comme il est tout certain) ibs nV 
voient cognoissance de langue ny grecque ni latine, mais 
seulement de gothique et barbare. Et, toutesfois, les loix sont 
premièrement prises des Grecs, comme vous avez le tesmoi- 
gnage deUlpian, /. posteriori y de origine juris. Et toutes les 
loix sont pleines de sentences et motz grecs : et, secondement, 
sont rédigées en latin le plus élégant et aomé qui soit en 
toute la langue latine, et n'en excepterois voluntiers ny Sal- 
luste, ny Varron, ny Ciceron, ny Senecque, ny Tite Live, 
ny Quintilian. Comment donc eussent peu entencbre ces vieux 
resveurs le texte des loix, qui jamais ne virent bon livre de 
langue latine, comme manifestement appert à leur stile, qui 
est stile de ramonneur de cheminée, ou de cuysinier etmar- 
miteux, non de jurisconsulte? 

Davantage, veu que les loix sont extirpées du milieu de 
philosophie morsde et naturelle, comment l'entendront ces 
folz, qui ont par Dieu moins estudié en philosophie que ma 
mulle? Au regard des lettres d'humanité et cognoissance des 
antiquités et histoires, ilz en estoient chargés comme un cra- 
pault de plumes, et en usent comme un crucifix d'un pifre^, 
dont toutesfois les droits sont tous pleins; et sans ce, ne peu* 

d'un livre intiialé : Cautelœ juris, ' Ces mots se trouvent dans Téd. 

C'est un traité de subtilités juri- de C. Nourry, de Mamef, de Fr, 

diques. Juste, 1534. Ils auront sans doute 

' Les prélevenrs de dîmes choi- paru irrévérencieux, et on ne les 

sissaient toujours les meilleures rencontre plus dans les autres édi- 

pièces. — Cette expression vient tions. Un de nos vieux poètes avait 

confirmer le sens que nous avons déjà dit : 
donné au mot mo«#«>«mm , page ^ ,^ ^^„^^^ j^, a«jourd»h«, 

14o de cette édition. Piteat romme un beau crocifiv. 



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PANTAGRUEL. «85 

vent estre entenduz^ comme quelque jour je raonstreray plus 
appertement par escrit. Par ce, si voulez que je cognoisse de 
ce procès, premièrement faites moy brusler tous ces papiers, 
et secondement faites moy venir les deux gentilz hommes per- 
sonnellement devant moy; et, quand je les auray ouy, je 
vous en diray mon opinion, sans fiction ny dissimulation ^ 
quelconques. 

A quoy aucuns d'entre eux contredisoient, comme vous 
savez que, en toutes compagnies, il y a plus de folz que de 
sages, et la plus grande partie surmonte tousjours la meil-* 
leqre, ainsi que dit Tite Live, parlant des Carthaginiens. 
Mais ledit du Douhet tint au contraire virilement, contendant 
que Pantagruel avoit bien dit; que ces registres, enquestes, 
replicques, dupliques, reproches, saWations et autres telles 
diableries, n'estoient que subversion de droit et allongement 
de procès^ et que le diable les emporteroit trestous s'ilz ne 
procedoient autrement, selon équité phiiosophicque etevange- 
licque. Somme, tous les papiers furent bruslés, et les deu\ 
gentilz hommes personnellement convoqués. 

Et lors Pantagruel leur dist : Estes vous ceux qui avez ce 
grand différent ensemble? Ouy, dirent ilz, monsieur. Lequel 
de vous est demandeur? C'est moy, dist le seigneur de Baise- 
cul. Or, mon amy, contez moy de point en point vostre af- 
faire , selon la vérité : car, par le corps Dieu, si vous en men- 
tez d'un mot, je vous osteray la teste de dessus les espaules, 
et vous monsti'eray qu'en justice et jugement Ton ne doibt 
dire que la vérité : par ce, donnez vous garde d'adjouster ny 
diminuer au narré de vostre cas. Dictes. 



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286 LIVRE II, CHAPITRE XI. 



CHAPITRE XI. 

Gomment les selfneors ûe Balseeol ef HamevcsBe plaMolent 
devant Pantavroei sans advocalz. 



Donc, commença Baisecul en la manière que s'ensuit : 
Monsieur^ il est vray qu'une bonne femme de ma maison por- 
toit vendre des œufz au marché. Couvrez vous, Baisecul, dist 
Pantagruel. Grand mercy, monsieur, dist le seigneur de Bai- 
secul. Mais, à propos, passoit entre les deux tropicques six 
blancs, vers le zénith, et maille, diamétralement opposé es 
Troglodytes, par autant que les monts Rhiphées avoient eu 
celle année grande stérilité de happelourdes, moyennant 
une sédition de balliverues, meue entre les Barragouins et 
les Accoursiers, pour la rébellion des Suisses, qui s'estoient 
assemblés jusques au nombre de trois, six, neuf, dix, pour 
aller à Taguillanneuf, le premier trou de l'an, que l'on livre 
la soupe aux bœufz, et la clef du charbon aux filles, pour 
donner l'avoine aux chiens. Toute la nuyt l'on ne fit (la 
main sur le pot), que depescher lés bulles des postes à pied, 
et laquais à cheval, pour retenir les basteaux; caries cous- 
turiers voidoient faire, des retaillons desrobés. 

Une sarbataine 
Pour couvrir la mer Oceaine, 

qui pour lors estoit grosse d'une potée de choux, selon l'opi- 
nion des boteleurs de foin; mais les physiciens disoient qu'à 
son urine, ilz ne cognoissoient signe évident. 

Au pas d'ostarde , 
De manger bezagues * à la moustarde; 

* Choux gelée ( Nourry et Maraef ). 



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PANTAGRUEL. 287 

sinon que messieurs de la court fissent par bémol commande- 
ment à la Terole de non plus halleboter après les maignans , et 
ainsi se pourmener durant le service divin; car les marroufles 
avoient ja bon commencement à danser Testrindore au dia- 
pason^ 

Un pied aa feu y 
Et la teste au milieu » 

comme disoit le bon Ragot. Ha^ messieurs, Dieu modère tout 
à son plaisir^ et, contre fortune la diverse, un chartier rompit 
nazardes son fouet : ce fut au retour de la Bicocque*, alors 
qu^on passa licencié maistre Antitus des Cressonnières, en 
toute lourderie, comme disent les canonistes. Beati lourdes y 
quoniam ipsi trebuchaverunt. Mais ce qui fait le caresme 
si haut, par saint Fiacre de Brye, ce n'est pas autre chose 
que 

La PentecoustB 
Ne vient fois qu'elle ne me couste : 

mais 

Hay avant. 
Peu de pluie abat grand vent; 

entendu que le sergent ne mit si haut le blanc à la butte 
que le greffier ne s'en leschast orbiculairement ses doigts em- 
pennés de jard ^, et nous voyons manifestement que chascun 
s'en prend au nez, sinon qu'on regardast en perspective ocu- 
lairement vers la cheminée, à Tendroit où pend l'enseigne du 
vin à quarante sangles, qui sont nécessaires à vingt bas de 
quinquenelle. A tout le moins, qui ne voudroit lascher l'oi- 
seau devant talemouses que le descouvrir, car la mémoire 
souvent se pert quand on se chausse au rebours. Sa, Dieu 
gard de maJ Thibault mitaine. 
Alors, dist Pantagruel, tout beau, mon amy>tout beau; 



' Théâtre d*an combat livré en * Manis d'une plume db jar^ 
Italie par le* Fraaça» ea U2 1 «. ç^tâifètàin d'oie. 



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288 LIVRE 11, CHAPITRE XL 

pai'lez à traict et sans cholere. J'entends le cas; poursuivez. 
Vrayement, disi le seigneur de Baisecul, c'est bien ce que Ton 
dit qu'il fait bon adviser aucunesfois les gens, car un homme 
advisé en vault deux. 

Or, monsieur, dist Baisecul, ladite bonne femme, disant 
ses gaudes' et audi nos, ne peut se couvrir d'un revers fauh 
montant par la vertus guoydes privilèges de l'université, sinon 
par bien soy bassiner anglicquement, le couvrant d'un sept 
de quarreaux, et luy tirant un estoc volant au plus près du 
lieu où l'on vend les vieux drapeaux, dont usent les peintres 
de Flandres , quand ilz veulent bien à droit ferrer les cigalles ; 
et m'esbahis bien fort comment le monde ne pond, veu qu'*i 
fait si beau couver. 

Icy voulut interpeller et dire quelque chose le seigneur de 
Humevesne, dont luy dist Pantagruel: Et ventre saint An- 
toine, t'appartient il de parler sans commandement? Je suc 
icy de ahan^, pour entendre la procédure de vostre différent , 
et tu me viens encores tabuster? Paix, de par le diable, paix : 
tu parleras ton sou, quand cestuy cy aura achevé. Poursuivez, 
dist il à Baisecul, et ne vous hastez point. 

Voyant donc, dist Baisecul, 

Que la pragmatique sanction 
N'en faisoit nulle mention, 

et que le pape donnoit liberté à un chascun de peter à son 
aise, si les blanchetz n'estoient rayés, quelque pauvreté que 
fust au monde, pourveu qu'on ne se signast de la main gau- 
che de ribaudaille, l'arc en ciel, fraîchement esmoulu à Milan 
pour esclorre les allouettes, consentit que la bonne femme 
esculast les isciaticques par le protest des petits poissons cou il- 
latris, qui estoient pour lors nécessaires à entendre la cons- 
truction des vieilles bottes : pourtant Jehan le Veau, son cou- 
sin gervais remué d'une busche de moulle, luy conseilla 



* Gaude ou gaudeatnus. Baisecul nés qui coumeitceut par ces mots, 
fait allusion aux prières on antien- ^ De fatigue. 



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PANTAGRUEL. -iSO 

qu'elle ne se mist point on ce hazard de laver la b«co hrim- 
ballatoire sans premier allumer le papier : à tant pille, nade, 
jocque^ fore : car 

Non de ponte vadit 
Qui cum sapientia cadit ', 

attendu que messieurs des Comptes ne convenoient pas bien 
en la sommation des fluttes d'Alemant, dont on avoit basty 
les Lunettes des princes^ imprimées nouvellement à Anvers. 
Et voyia, messieurs, que fait mauvais rapport. Et en croy 
partie adverse, in sacer verho é/o/w 2. Car, voulant obtempérer 
au plaisir du roy, je me estois armé de pied en cap d'une 
carrelure de ventre , pour aller voir comment mes vendan- 
geurs avoient deschicqueté leurs hauts bonnetz, pour mieulx 
jouer des manequins : car le temps estoit quelque peu dange- 
reux de la foire, dont plusieurs francs archiers avoient esté 
refusés à la monstre, non obstant que les cheminées fussent 
assez hautes, selon la proportion du javart et des malandres, 
laroybaudichon. Et, par ce moyen, fut grande année de ca- 
queroUes en tout le pays de Artoys, qui ne fut petit amende- 
ment pour messieurs les porteurs de coustrets, quand on 
roangeoit sans desguainer coquecigrues à ventre déboutonné. 
Et, à la mienne volunté que chascun eust aussi belle voix, 
l'on en joueroit beaucoup mieulx à la paulme, et ces petites 
finesses qu'on fait à etymologiser les patins descendroient 
plus aisément en Seine, pour tousjours servir au pont aux 
meusniers^, comme jadis fut décrété parleroy de Canarre, et 
Tarrest en est encores au greffe de céans. Par ce, monsieur, 
je requiers que, par vostre seigneurie, soit dit et déclaré 
sur le cas ce que de raison, avec despens, dommages et 
interestz. 



' Le dicion est : Non de ponte ^ Pour in ver/jo sacefxlolis. C'est 

cof/it qui cum sapientia vadit. Ge- ce qu'on appelle une Inièse. 

lui qui marche avec pinidence ne ^ Ancien poni au- dessous du 

Icmbe pas du baut du pont. pont au Change, détruit eu 150C. 

]. 25 



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290 LIVRE H, CHAPITRE XI. 

Lors , dist Pantagruel : Mon amy^ voulez vous plus rien 
dire? Respondit Baisecul : Non , monsieur : car j'en ay dit 
tout le tu autem , et n'en ay en rien varié sur mon honneur. 
Vous donc^ dist Pantagruel, monsieur de Humevesne, dictes 
ce que voudrez , et abreviez, sans rien toutesfois laisser de ce 
que servira au propos. 



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PANTAGRUEL. 2»i 



CHAPITRE XII. 

CkMBMieBt l« «elffneQr de Hnmeresne vlaMoye devant 
PuitatnMl. 



Lors commença le seigneur de Humevesne, ainsi que s'en- 
suit : Monsieur et messieurs^ si Tiniquité des hommes estoit 
aussi facilement veue en jugement categoricque comme on 
cognoist mousches en laict^ le monde, quatre bœufz, ne seroit 
tant mangé de ratz comme il est^ et seroient oreilles maintes 
sus terre, qui en ont esté rongées trop laschement. Car, com- 
bien que tout ce que a dit partie adverse soit de dumet bien 
vray quant à la lettre et l'histoire du facium, toutesfois, 
messieurs, la fmesse, la tricherie, les petits hanicroche- 
mens sont cachés sous le pot aux roses. 

Doibs je endurer qu'à l'heure que je mange au pair ma 
soupe, sans mal penser ny mal dire. Ton me vienne ratisser 
et tabuster le cerveau, me sonnant l'antiquaille, et disant : 

Qai boit en mangeant sa soupe , 
Quand il est mort il ne voit goutte? 

Et, sainte dame, combien avons nous veu de gros capitaines, 
en plein camp de bataille, alors qu'on donnoit les horions du 
pain benist de la confrairie, pour plus honnestement se do- 
deliner, jouer du lue, sonner du cul, et faire les petits sauk 
en plate forme, sus beaux escarpins deschiquetés à barbe 
d'escrevisse? Mais maintenant le monde est tout detravé de 
louchetz des balles de Lucestre; l'un se desbauche, Tautre se 
cache le museau pour les froidures hybemales. Et, si la court 
n'y donne ordre, il fera aussi mal glener ceste année, qu'il 
fit ou bien fera des guobeletz. Si une pauvre personne va 



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292 UVKfc: H, CHAmUE XII. 

aux estuves pour se faire enluminer le mnseau de ix>uzcs de 
vaches, ou acheter bottes d'hyver, et les sergens passans, 
ou bien ceux du guet, reçoivent la décoction d'un clyslere, 
ou la matière fecade d'une selle percée sur leurs tintamarres, 
en doibt Ton pourtant rongner les testons, et fricasser les es- 
cus elles de bois? Aucunes fois nous pensons Tua, mais Dieu 
fait l'autre; et, quand le soleil est couché, toutes bestes sont 
à l'ombre. Je n'en veulx estre creu, si je ne le prouve hugre- 
ment par gens de plein jour. 

L'an trente etsix, j'avois acheté un courtaut d'Allemaigne, 
haut et court, d'assez bonne laine , et tainct en grene comme 
me asseuroient les orfèvres; toutesfois le notaire y mit du ce- 
tera. Je ne suis point clerc pour prendre la lune avec les 
dents; mais, au pot de beurre où Ton scelloit les instrumens 
Vulcaniques , le bruit estoit que le bœuf salé faîsoit trouver 
le vin en plein minuyt sans chandelle, et fust il caché au fond 
d'un sac de charbonnier, houzé et bardé avec le chanfrain , 
et hoguines requises à bien fricasser rusterie , c'est teste de 
mouton. Et c'est bien ce qu'on dit en proverbe, qu'il fait bon 
voir vaches noires en bois bruslé, quand on jouist de ses 
amours. J'en fis consulter la matière à messieurs les clercs , 
et pour resolution conclurent, en Frisesomorum , qu'il n'est 
tel que de faucher l'esté en cave bien garnie de papier et 
d'ancre, de plumes et ganivet de Lyon sur le Rhosne , tarabin 
tarabas : car, incontinent qu'un harnoys sent les aulx , la 
rouille lui mange le foye, et puis l'on ne fait que rebecquer 
torty colli fleuretant le dormir d'après disner; et voyla qui 
fait le sel tant cher. 

Messieurs, ne croyez qu'au ten^ps que ladite bonne femme 
englua la pochecuilliere, pour le record du sergent miculx 
apanager, et que la fressure boudinalle tergiversa par les 
bourses des usuriers, il n'y eut rien meilleur à soy garder 
des Ganibales que prendre une liasse d'oignons liée de trois 
cens Qvez Mariatz*,ei quelque peu d'une fraize de veau, du 



' Nous rétablissons la leçon placé par tiavauLv dans les éditions 
ancieinie. Atez Mariaiz a été rem- plus modernes. 



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PANTAGRUEL. 293 

meilleur aloy que ayent les alehymistes^ et bien luter et cal- 
ciner ses pantoufles^ mouflin mouflart y avec bel'e saulce de 
raballe^ et soy mucer en quelque petit trou de taulpe^ sau- 
vant tousjours les lardons. Et, si le dez ne vous veult autre- 
ment dire que tousjours ambezars^ ternes du gros bout^ guare 
d'as^ mettez la dame au coing du lict, fringuez la tourelourla 
la la, et beuvez à oultrance depiscando grenouitlibuSy à tout 
beaux houseaux cotumicques ; ce sera pour les petits oisons 
de mue qui s'esbatent au jeu de foucquet , attendant battre 
le métal, et chauffer la cyre aux bavars de godale. Bien vray 
est il que les quatre bœufz desquelz est question avoient quel- 
que peu la mémoire courte; toutesfois, pour savoir la gamme, 
ilz n'en craignoient courmaran, ny canard de Savoie; et les 
bonnes gens de ma terre en avoient bonne espérance, disans : 
Ces enfans deviendront grands en algorisme , ce nous sera 
une rubrique de droit : nous ne pouvons faillir à prendre le 
loup , faisant nos bayes dessus le moulin à vent du quel a 
esté parlé par partie adverse. Mais le grand diable y eut en- 
vie, et mit les Alemans par le derrière, qui tirent diables 
de humer her tringue, das ist cotz, frelorum bigot paupcra 
guerra fuit. Et m'esbahys bien fort comment les astrologues 
s'en empeschent tant en leurs astrolabes et almucantarathz^ 
le doublet en case. Car il n'y a nulle apparence de dire que, à 
Paris, sur petit pont geline de fourre , et fussent ilz aussi 
huppés que dupes de marais, sinon vrayement qu'on sacri- 
fiast les pompettes au moret, fraichement esmoulu de lettres 
versales, ou cursives^ ce m'est tout un, pourveu que la tran- 
che file n'y engendre point de vers. Et posé le cas que, au 
coublement des chiens courans, les marmouzelles eussent 
corné prise devant que le notaire eust baillé sa relation par art 
cabalisticque, il ne s'ensuit (saulve meilleur jugement de la 
court) que six arpens de pré à la grand laize fissent trois 
bottes de fine ancre sans souffler au bassin, considéré que, 
aux funérailles du roy Charles, l'on avoit en plein marché la 
toyson pour : 

Sjx blancs; j'entends, par mon serment , de laine. 

25. 



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294 LIVRE U, CHAPITRE XD. 

Et je voy ordinairement en toutes bonnes maisons que^ 
quand Ton va à la pipée^ faisant trois tours de balail par la 
cheminée^ et insinuant sa nomination^ l'on ne fait que bander 
aux reins et soufler au cu1> si d'adventure il est trop cbault, et 
qu'elle lui bille^ 

Incontinent, les lettres veues, 
Les vaches luy furent rendues. 

Et en fut donné pareil arrest à la martingalle Tan dix et sept^ 
pour le maulgouvert de Louzefoigerouse^ à quoy il plaira à 
la court d'avoir esgard. Je ne dis vrayement qu'on ne puisse 
par équité déposséder en juste tiltre ceux qui de l'eau beniste 
beuvroient comme on fait d'un rançon de tisserant, dont on 
fait les suppositoires à ceux qui ne veulent resigner, sinon 
à beau jeu bel argent. Tune, messieurs, quidjurU pro mi- 
noribvsf Car l'usance commune de la loy salicquc est telle 
que le premier boute feu qui escornifle la vache, qui mousche 
en plein chant de musicque, sans solfier les points des sava- 
tiers, doibt, en temps de godemarre, sublimer la pénurie de 
son membre par la mousse cueillie alors qu'on se morfond à 
la messe de minuyt, pour bailler l'estrapade à ces vins blancs 
d'Anjou, qui font la jambettc collet à collet, à la mode de 
Bretaigne. Concluant comme dessus avec despens, dommaiges 
et interestz. 

Apres que le seigneur de Humevesne eut achevé , Panta- 
gruel dist au seigneur de Baisecul : Mon amy, voulez vous 
rien replicquer? A quoy respondit Baisecul : Non, monsieur : 
car je n'en ay dit que la vérité , et pour Dieu donnez fin à 
nostre différent, car nous ne sommes icy sans grand frais. 



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PANTAGRUEL. 29S 



CHAPITRE XIII. 

CÊmHÊÊWit Ptmimgnéî évoum sentenee sot le différent des étnx 
telffnetirs. 



Alors Pantagruel se levé et assemble tous les presidens^ 
conseillers et docteurs là assistans^ et leur dist : Or ça, mes- 
sieurs, vous avez ouy {vive vocis oraculo) le différent dont 
est question; que vous en semble? A quoy respondirent : 
Nous l'avons véritablement ouy, mais nous n'y avons entendu 
au diable la cause. Par ce , nous vous prions una voce , et 
supplions par grâce, que veuillez donner la sentence telle que 
verrez, et^ ex nunc prout ex iunCy nous l'avons agréable, et 
ratifions de nos pleins consentemens. Et bien, JMessieurs, dist 
Pantagruel, puisqu'il vous plaist, je le feray; mais je ne 
trouve le cas tant difficile que vous le faites, Vostre paraphe 
Catm, la loy Frater, la loy Gallus, la loy Quinque pedum, 
la loy Finumi la loy Si Dominus, la loy Mater ^ la loy Mu- 
lier bona, la loy Si quis, la loy Pomponius, la loy Fundij la 
loy Exemptor, la loy Pretor, la loy Fenditor^ et tant d'au- 
tres sont bien plus difficiles en mon opinion. Et , après ce 
dit, il se pourmena un tour ou deux par la salle, pensant 
bien profondement comme l'on pou voit estimer; car il gehai- 
gnoit* comme un asne qu'on sangle trop fort, pensant qu'il 
falloit à un cbascun faire droit, sans varier ny accepter per- 
sonne. Puis retourna s'asseoir , et commença prononcer la 
sentence comme s'ensuit : 

Veu, entendu, et bien calculé le difTerent d'entre les sei- 
gneurs de Baisecul et Humevesne, la court leur dit que, con- 

^ Gehaignoit, du verb* geindre , qu'on écrivait aassi gehândre. 



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2% LIVRE II, CHAPITRE XIII. 

sidéré rorripilalion de la ratepenade déclinant bravement du 
solstice estival pour mugueter les billes vezées qui ont eu mat 
du pyon par les maies vexations des lucifuges nycticoraces, 
qui sont inquilinées au climat diarhomes d'un crucifix à 
cheval * bandant une arbaleste aux reins , le demandeur eut 
juste cause de calfreter le gallion que la bonne femme bour- 
soufloit un pied chaussé et l'autre nud, le remboursant bas 
et roide en sa conscience d'autant de baguenaudes comme y 
a de poil en dixhuit vaches, et autant pour le brodeur. Sem- 
blablement, est déclaré innocent du cas privilégié des grin- 
guenaudes, qu'on pensoit qu'il eust encouru de ce qu'il ne 
pouvoit baudement fianter, par la décision d'une paire de 
gands parfumés de petarrades à la chandelle de noix, comme 
on use en son pays de Mirebaloys , laschant la bouline avec 
les bouletz de bronze, dont les houssepailUers pastissoient 
contestablement ses legumaiges interbastés du loyrre à tout 
les sonnettes d'esparvier faites à point de Hongrie , que son 
beaufrere portoit mémorial le ment en un penier limitrophe , 
brodé de gueulles, à trois chevrons hallebrenés de canabasse- 
rie, au caignard angulaire dont on tire au papegay vermi- 
forme, avec la vistempenarde. Mais, en ce qu'il -met sus au 
défendeur qu'il fut rataconneur, tyrofageux, et goildronneur 
de mommye, qui n'a esté en brimballant trouvé vray, comme 
bien l'a débattu ledit défendeur, la court le condemne en trois 
verrassées de caillebottes assimentées, prelorelitantées et 
gaudepisées comme est la coustume du pays , envers ledit 
défendeur, payables à la myaoust en may •: mais ledit defen- 
deur sera tenu de fournir de foin et d'estoupes à Tembous- 
chement des chaussetrapes gutturales, emburelucocquées de 
guilvardons bien grabelés à rouelle ; et amis comme devant ; 
sans despens, et pour cause. 

Laquelle sentence prononcée, les deux parties départirent, 
toutes deux contentes de l'arrest , qui fut quasi chose in- 



' Édition de Claude Nourry et Tédition de Marnef. Dans d'autres 
de François Juste, 1534. Ce mein- matagot a été substitué k rru^ 



}ire de phrase a été supprimé daiK cifix, 



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PANÏAGHIEL. 297 

croyable. Car advenu n'estoit depuis les grandes pluies , et 
n'adviendra de treize jubilés^ que deux parties contendantes 
en jugement contradictoire soient également contentes d'un 
arrest définitif. Au regard des conseillers et autres docteurs 
qui là assistoient^ iiz demeurèrent en ecstase esvanouis bien 
trois heures; et tous ravis en admiration de la prudence de 
Pantagruel plus que humaine, laquelle avoient cogneu clai- 
rement de la décision de ce jugement tant difficile et espi- 
neux. Et y fussent encores, sinon qu'on apporta force vinaigre 
et eau rose pour leur faire revenir le sens et entendement 
acoustumé; dont Dieu soit loué par tout. 



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298 LIVRE U, CHAPITIIB XIV. 



CHAPITRE XIV. 

Gomment Panarde raconte in manière comment il eiduippn 
4e la main des Tnrci. 



Le jugement de Pantagruel fut incontinent sceu et entendu 
de tout le monde, et imprimé à force, et rédigé es archives 
du palays ; en sorte que le monde commença à dire : Salo- 
mon, qui rendit par soubçon l'enfant à sa mère , jamais ne 
montra tel chef d'oeuvre de prudence comme a fait ce bon 
Pantagruel : nous sommes heureux de l'avoir en nostre pays. 

Et, de fait, on le voulut faire maistre des requestes et pré- 
sident en la court; mais il refusa tout, les remerciant gracieu- 
sement : car il y a, dist il, trop grand servitude à ces of- 
fices, et à trop grande peine peuvent estre sauvés ceux qui 
les exercent, veu la corruption des hommes. Et croy que, si 
les sièges vuides des anges ne sont remplis d'autre sorte 
de gens, de trente sept jubilés nous n'aurons le jugement 
final, et seraCusanus^ trompé en ses conjectures. Je vous en 
advertis de bonne heure. Mais si avez quelque muiz de bon 
vin, voluntiers j'en recevray le présent. ^ 

Ce qu'ilz firent voluntiers, et luy envoyèrent du meilleur 
de la ville, et beut assez bien. Mais le pauvre Panurge en 
beut vaillamment, car ilestoit eximé ^ comme un haran soret. 
Aussi alloit il du pied comme un chat maigre. Et quelqu'un 
l'admonesta, à demie haleine d'un grand hanap plein de vin 
vermeil, disant : Compère, tout beau, vous faites rage de hu- 



' Le cardinal de Casa, qui dans phétisé la fin du monde ponr le 34** 
son ouvrage de Conjecturis novissi- jubilé. 
morum temporum (1442) avait pro- ' Amaigri. 



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PANTAGRUEL. Î5S99 

mer. Je donne au diable^ dist 11^ tu n'as pas trouvé tes petits 
beuveraux de Paris > qui ne beuvent en plus qu'un pinson^ 
et ne prennent leur bêchée sinon qu'on leur tape la queue à 
la mode des passereaux. eompaing, si je montasse aussi 
bien comme j'avalle ^ je fusse desja au dessus la spbere de la 
lime^ ayec Ëmpedocles. Mais je ne sçay que diable cecy veult 
dire : ce vin est fort bon et délicieux; mais^ plu» j'en hoy, 
plus j'ay soif. Je croy que l'ombre de monseigneur Panta- 
gruel engendre les altérés, comme la lune fait les catharres. 
Auquel mot commencèrent à rire les assistans. 

Ce que voyant Pantagruel, dist : Panurge, qu'est ce que 
avez à rire? Seigneur, dist il, je leur contois comment 
ces diables de Turcs sont bien . malheureux de ne boire 
goutte de vin. Si autre mal n'estoit ea l'Alcoran de Mahu- 
meth, encores ne me mettrois je mie de sa loy. Mais or me 
dictes comment, dist Pantagruel , vous eschappastes de leurs 
mains? Par Dieu, seigneur, distPauurge, je ne vous en men- 
tiray de mot. 

Les paillards Turcs m'avoient mis en broche tout lardé , 
comme un conniP, car j'estois tant eximé que autrement de 
ma chair eust esté fort mauvaise viande ; et en ce point me 
faisoient routir tout vif. Ainsi comme ilz me routissoient , 
je me recommandois à la grâce divine, ayant en mémoire le 
bcm saint Laurent , et tousjours esperots en Dieu qu'il me 
delivreroit de ce tonnent, ce qui fut fait bien estrangement. 
Car ainsi que me recommandois bien de bon cœur à Dieu , 
criant. Seigneur Dieu, aide moy ; seigneur Dieu, sauve moy ; 
seigneur Dieu, oste moy de ce torm^t auquel ces traistres 
chiens me détiennent pour la maintenance de ta loy, le rou- 
tisseur s'endormit par le vouloir divin, ou bien de quelque 
bon Mercure qui endormit cautement Argus qui avoit cent 
yeulx. 

Quand je vis qu'il ne me tournoit plus en routissant, je le 



' Éqoivoqoe fondée sur le doa- grand nombre de nos provinces , 
ble seng du mot avaler^ qui signi- descendre. 
fiait et qai signifie encore, dans nn ' Lapin. 



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300 IJVHfc: II, CHAWTHb: XIV. 

regarde , et voy qu'il s'endort : lors je prends avec les dents 
un tison par le bout où il n'estoit point bruslé, et vous le 
jette au giron de mon routisseur, 'et un autre je jette le 
mieulx que je peux sous un lict de camp qui estoit auprès 
de la cheminée, où estoit la paillasse de monsieur mon rou- 
tisseur. Incontinent le feu se prit à la paille , et de la paille 
au lict, et du lict au solies S qui estoit embrunché ^ de sapin, 
fait à queues de lampes^. Mais le bon fut que le feu que j'a- 
vois jette au gyron de mon paillard routisseur luy brusla tout 
le penil, et se prenoit aux couillons; sinon qu'il n'estoit tant 
punais qu'il ne le sentist plus tost que le jour; et, de bouq 
estourdy se levant cria à la fenestre tant qu'il peult : dal ba- 
roth , dal baroth , qui vault autant à dire comme au feu, au 
feu : et vint droit à moy pour me jetter du tout au feu , et 
desja avoit couppé les cordes dont on m'avoit lié les mains ^ 
et couppoit les liens des pieds. Mais le maistre de la maison y 
ouyant le cry du feu, et sentant ja la famée, de la rue où il se 
promenoit avec quelques autres bascbatz et musafôz, courut 
tant qu'il peult y donner secours , et pour emporter les ba- 
gues*. ' 

De pleine arrivée, il tire la broche où j'estois embroché, et 
tua tout roide mon routisseur, dont il mourut là par fault 
de gouvernement^, ou autrement; car il luy passa la broche 
un peu au dessus du nombril vers le flan droit, et luy perça 
la tierce lobe du foye, et le coup, haussant, luy pénétra le 
diaphragme, et par à travers la capsule du cœur luy sortit 
la broche par le haut desespaules, entre les spondyles et l'o- 
moplate senestre. Vray est qu'en tirant la broche de mon 
corps je tombe à terre près des landiers *, et me fis un peu^ de 
mal à la cheute, toutesfois non grand; ear les lardons sous- 



' Plancher. meut objets précienx , bijoux : de là 

' Embruncher est un terme de est venn le sens actuel de ce mot. 

charpente, qui veut dire eng^ager ^ Faute de soins, 

une pièce de bois dans une autre. * Chenets. 

^ Culs-de- lampe. Voyez liv. I , ' Leçon de Tédition de C. Noar- 

page 1 98 , note 6. ry, de Mamef et de F. Juste, 1 534. 

^ Bagages, et plus particulière- Dans d'autres un lit : Me fié peu. 



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PANTAGRUEL. 301 

tindrent le coup. Puis , voyant mon bascbaz que le cas estoit 
désespéré; et que sa maison esloit bruslée sans remission, et 
tout son bien perdu y se donna à tous les diables^ appellant 
Grilgotb; Astaroth; Rapalus^ et Gribouillis par neuf fois. 

Quoy voyant, j'eus de peur pour plus de cinq solz ; craignant: 
Les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy ; 
seroient ilz bien gens pour m'emporter aussi? je suis ja demy 
routy ; mes lardons seront cause de mon mal, car ces diables 
icy sont frians de lardons, comme vous avez l'autorité du phi- 
losophe Jamblique et Murmault^, en l'Apologie de Bossutis, et 
contrefactis, pro megîstros nostros : mais je fis le signe de 
la croix, criant. Agios, atkanatoSy ko theos^y et nul ne ve- 
noit. Ce que cognoissant mon villain bascbaz, se vouloit tuer 
de ma broche, et s'en percer le cœur : de fait, la mit contre sa 
poictrine, mais elle ne pouvoit oultrepasser, car elle n'estoit 
assez pointue, et poussoit tant qu'il pouvoit; mais il ne pro- 
fitoit rien. Alors je vins à luy, disant : Missaire bougrino , tu 
pers icy ton temps, car tu ne te tueras jamais ainsi : mais bien 
te blesseras quelque hurte ^, dont tu languiras toute ta vie 
entre les mains des barbiers : mais, si tu veulx, je te tueray 
icy tout franc, en sorte que tu n'en sentiras rien; et m'en 
crois, car j'en ay bien tué d'autres qui s'en sont bien trouvés. 
Ha, mon amy, distil, je t'en prie, et ce faisant je te donne 
ma bougette ^ : tiens, la voyla : il y a six cents seraphz dedans, 
et quelques diamans et rubys en perfection. Et on sont ilz? 
dist Ëpistemon. Par saint Jehan, dist Panurge, ilz sont bien 
loing s'ilz vont tousjours. Mais où sont les neiges d'an- 



* Rabelais fait-il ici allusion à * Petit sac, boarse. En patois 

J. Marmellins , professeur de belles- poitevin et saintongeois , le mot 

lettres , mort en ]ôl7 ? Cette forme bougette désigne encore «ne sorte 

latiue ferait supposer que son nom de petit sac double en cuir, dont 

était Murmeau. ]t y a évidemment on ^e «ert pour porter de Targent à 

là quelque finesse de Rabelais qui cheval, et que Ton place comme 

nous échappe. des arçons de pistolet. — Mais il est 

^ Saint, imoaortel, ô Dieu! (en incontestable que, dans une foule 

grec). d'autenrs du seizième siècle, bou- 

^ Hurt , burtis, kurieisy heurt, gette e&t employé comme synonyme 

Coup, choc. de bourse, 

26 



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302 LIVRE U, CHAPITRE XIV. 

tan ^ ?c'estoitle plus grand soucy qu'eust Villon le poète pari- 
sien. Achevé, dist Pantagruel, je te prie, que nous saichons 
comment tu acoustras ton baschaz. Foy d'homme de bien, dist 
Panurge, je n'en mens de mot. Je le bande ^ d'une meschante 
braye * que je trouve là demy bruslée, et vous le lie rustre- 
ment pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu 
regimber; puis luy passay ma broche à travers la gargamelie, 
et le pendis, accrochant la broche à deux gros crampons qui 
soustenoient des halebardes. Et vous attise un beau feu au 
dessous, et vous flambois mon milourt comme on fait les 
harans soretz à la cheminée. Puis, prenant sa bougette et 
un petit javelot qui estoit sus les crampons, m'enfuis le beau 
galot. Et Dieu sçait comme je sentois mon espaule de mouton. 
Quand je fus descendu en la rue, je trouvay tout le monde 
qui estoit accouru au feu, à force <f eau pour l'esteindre. Et 
me voyans ainsi à demy routy, eurent pitié de moy natu- 
rellement, et me jetterent toute leur eau sur moy, et me re- 
fraichirent joyeusement, ce que me lit fort grand bien; puis 
me donnèrent quelque peu à repaistire, mais je ne mangeois 
gueres : car ilz ne me bailloient que de l'eau à boire, à leur 
mode. Autre mal ne me firent, sinon un villain petit Turc, 
bossu par devant, qui furtivement me crocquoit mes lardons ; 
mais je luy baillis si vert dronos sur les doigts, à tout mon 
javelot*, qu'il n'y retourna pas deux fois. Et une jeune Gorin- 
thiace s, qui m'avoit apporté un pot de mk^balans embhcs*, con- 
fictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauvre haire esmou- 
cheté, comment il s'estoit retiré au feu, car il ne m'alloit plus 
que jusques sur les genoux. Mais notez que cestuy routis- 
sèment me guérit d'une isciaticque enti^ement , à laquelle 
j'estois subject plus de sept ans avoit, du costé auquel mon 
routisseur, s'endormant^ me laissa brusler^. 

* RefninàelAhaLÏÏAàe des dames jeune TuJesque, dans Tédition de 
du temps jadis ^ dans Vitloo. C. Noarry et de Marnef. 

' Je Ini fis an bandage. ^ Noix des Indes. Ceux de Tes- 

' Sorte de culotte. pèce nommée emhlis, sont presque 

* Je la frappai si radement avec ronds, rudes en dessus, à six côtes, 
mon javelot. de couleur brune ou obscure* 

^ Corinthienne. — On lit «Me ^ Ces trois lignes manquent dans 



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PANTAGRUEL. 303 

Or^ ce pendant quMlz s'amusoient à moy^ le feu triom* 
pboît^ ne demandez comment^ à prendre en plus de deux mille 
maisons^ tant que quelqu'un d'entre eux l'advisa et s'escria, 
disant : Ventre Mahon^ toute la ville brusle^ et nous amusons 
icy ! Ainsi chascun s'en va à sa chascuniere. De moy, je prends 
mon chemin vers la porte. Quand je fus sur un petit tucquet^, 
qui est auprès, je me retourne arrière, comme la femme de 
Loth, et Yis toute la ville bruslant comme Sodome et Gomorre, 
dont je fus tant aise que je me cuiday concilier de joye; mais 
Dieu m'en punit bien. Comment? dist Pantagruel. Ainsi, dist 
Panurge, que je regardois en grande liesse ce beau feu , me 
gabelant, et disant. Ha pauvres pulces , ha pauvres souris, 
vous aurez mauvais hyver, le feu est en vostre paillier, sor- 
tirent plus de six, voire plus de treize cens et unze chiens, 
gros et menus tous ensemble , de la ville , fuyans le feu. De 
première venue accoururent droit à moy, sentant l'odeur de 
ma paillarde chair demy routie, et m'eussent dévoré à 
l'heure, si mon bon ange ne m'eust bien inspiré, m'ensei- 
gnant un remède bien opportun contre le mal des dents. Et à 
quel propos , dist Pantagruel , craignois tu le mal des dents? 
N'estois tu guery de tes rheumes? Pasques de soles, respondit 
Panurge, est il mal de dents plus grand que quand les chiens 
vous tiennent* aux jambes? Mais soudain je m'advise de mes 
lardons, et lesjettoisau milieu d'entre eux : lors chiens d'al- 
ler et de s'entrebattre l'un l'autre à belles dents, à qui auroit 
le lardon. Par ce moyen me laissèrent, et je les laisse aussi se 
pelaudans^ l'un l'autre. Ainsi eschappe gaillard' et de hait*, et 
vive la routisserie ! 



Tédîtion de C. Nourry et dans celle ^ Éd. de F. Juste, ibSi. Se pe- 

de Marnef. latulans Vtin t autre ^ et ainsi e»- 

* Tertre, butte. chappe gaiilard et dehayt (Éd. de 

2 S'arracbant les poils. On dit C. Noarry). — Et ainn eschappay 

encore en Vendée se pUauderj dans gaillardement et de hayt (Éd. de 

le même sens. -^ PiaU en limou- Marnef). 

sin , signifie : poil , cheveu. ^ Lestement. 



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304 I^IVRË 11, CHAPITRE XV. 



CHAPITRE XV. 

Comment Panorse enself ne ane manière bien nouvelle de 
basllr les murailles de Paris. 



Pantagruel, quelque jour, pour se recréer de son estude, 
se pourmenoit vers les faulxbourgs Saint Marceau, voulant 
voir la Mie Gobelin^ Panurge estoit avec luy, ayant tous- 
oure le flaccon sous sa robe, et quelque morceau de jam- 
bon : car sans cela jamais n'alloit il, disant que c'estoit son 
garde corps , et autre espée ne portoit il. Et quand Panta- 
gruel luy en voulut bailler une, il respondit qu'elle luy es- 
chaufferoit la râtelle 2. Voire, mais, dist Epistemon, «i Ton 
t'assailloit, comment te defendrois tu? A grands coups de bro- 
dequin, respondit il, pourveu que les estocz * fussent défend uz. 

A leur retour, Panurge consideroit les murailles de la ville 
de Paris, et, en irrision ^, dist à Pantagruel : Voy ne cy pas 
de belles murailles pour garder les oisons en mue! Par ma 
barbe, elles sont competentement raeschantes pour une telle 
ville comme ceste cy; car une vache avec un pet en aba- 
trait plus de six brasses. mon amy! dist Pantagruel, sçais 
lu bien ce que dist Agesilaus quand on luy demanda pour- 
quoy la grande cité de Lacedemone n'estoit ceinte de mu- 
railles? Car, monstrant les habitans et citoyens de la ville tant 
bien expers en discipline militaire, et tant fors et bien armés, 
Voicy> dist il, les murailles de la cité. Signifiant, qu'il n'est 



* On appelait ainsi la maison St-Marcel dès le quinzième siècle, 

uouimée depuis hôtel des Gobelins, ^ La petite rate, 

et bâtie par cette famille qu'avait ^ Coups de pointe, 

enrichie le commerce de la teinta* ^ En dérision , sous forme de 

rerie, fondé par elle au faubourg plaisanterie. 



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ANTAGHUEL. 303 

muraille que de os, et que les villes et cités ne sçauroient 
ayoir muraiUe plus seure et plus forte que la vertu des ci- 
toyens et habitans. Ainsi ceste ville est si forte, par la multi- 
tude du peuple belliqueui qui est dedans, qu'ilz ne se sou- 
cient de faire autres murailles. 

Davantage, qui la voudroit emmnrailler comme Stras- 
bourg, Orléans, ou Ferrare, il ne seroit possible, tant les 
frais et despens seroient excessifz. Yoire, mais, dist Panurge, 
si fait il bon avoir quelque visage de pierre, quand on est 
envahy de ses ennemis, et ne fut ce que pour demander qui 
* est là bas? Au regard des frais énormes que dictes estre néces- 
saires si on la vouloit murer, si messieurs de la ville me veu- 
lent donner quelque bon pot de vin, je leur enseigneray une 
manière bien nouvelle comment ilz les pourront bastir à bon 
marché. Gomment? dist Pantagruel. Ne le dictes donc mie, res- 
pondit Panui^e, si je vous l'enseigne. 

Je voy que les calibistris des femmes de ce pays sont à 
meilleur marché que les pierres; d'iceux fauldroit bastir les 
murailles, en les arrangeant par bonne symmetrie d'architec- 
ture, et mettant les plus grands aux premiers rangs; et puis, 
en taluant* à dos d'asne, arranger les moyens, et finalement 
les petits. Puis faire un beau petit entrelardement à pointes 
de diamans, comme la grosse tour de Bourges, de tant de 
vitz qu'on couppa en ceste ville es pauvres Italiens à l'entrée 
de la reyne ^. Quel diable deferoit telle muraille? Il n'y a métal 
qui tant resistast aux coups. Et puis, que les couillevrines se 
y vinssent froter; vous en verriez (par Dieu) incontinent dis- 
tiller de ce benoist fruict de grosse vérole, menu comme pluye. 
Sec au nom des diables! Davantage, la fouldre ne tomberoit 
jamais dessus. Car pourquoy? ilz sont tous benitz ou sacrés. 

Je n'y voy qu'un inconvénient. Ho, ho, ha, ha, ha, dist 
Pantagruel. Et quel? C'est que les mousches en sont tant 



* On trouve dans Furetière, ^ Édit. de C. Nourry et de Mar- 
taluler, donner du pied , du talus à nef. — On lit ailleurs , Je tant de 
m remjM^-t; TalwlarCf dans Du braquemariê enroidis qui habitent 
Cange) . par les âragueites claustrales^JSon s 

20, 



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306 LIVRE U, CHAPITRE XV. 

friandes que merveilles^ et se y cueilleroient^ facilement^ et y 
feroient leurs ordures^ et voyla Touvrage gasté et le pape^ dif* 
famé. Mais voicy comment Ton y remedieroit. Ufauldroit très 
bien les esmoucheter avec belles queues de renards ^ ou bons 
gros vietz dazes de Proyence. Et ^ à ce propos^ je vous veulx 
dire (nous en allant pour souper) un bel exemple ^ que met 
Frater de cornibus, librode compotationibiis mendicaniium» 
Au temps que les bestes parloient(iln'y a pas trois jours) un 
pauvre lyon^ par la forest de Bière se pourmenant, et disant 
ses menus suffrages ^^ passa par dessous un arbre^ auquel es- 
toit monté un villain charbonnier^ pour abatre du bois. Le- ' 
quel, voyant le lyon, luy jetta sa coignée, et le blessa énormé- 
ment en une cuisse. Dont le lyon^ cloppant, tant courut et 
tracassa par la forest, pour trouver aide, qu'il rencontra un 
charpentier, lequel voluntiers regarda sa playe, la nettoya le 
mieulx qu'il peust, et l'emplit de mousse, luy disant qu'il 
esmouchast bien sa playe, que les mousches n'y fissent or- 
dure, attendant qu'il iroit chercher de l'herbe au charpen- 
tier. Ainsi le lyon, guery, se pourmenoit par la forest, à quelle 
heure une vieille sempiternelle ebuschetoit, et amassoit du 
bois par ladite forest; laquelle, voyant le lyon venir, tomba 
de peur à la renverse, en telle façon que le vent luy renversa 
sa robe, cotte et chemise, jusques au dessus des espaules. Ce 
que voyant, le lyon accourut de pitié, voir si elle s'estoit fait 
aucun mal, et, considérant son comment a nom, dist : pau- 
vre femme, qui t'a ainsi blessée? et, ce disant, apperceut un 
renard, lequel il appella, disant : Compère renard, bau ça, 
ça, et pour cause. 



voyons bien dans les histoires da Taccepiion da mot italien cogUere, 

Berry que la reine mère, accom- ' Edition de François Juste, 

pagnée de la duchesse de Berry et 1534. — Voyla t ouvrage gasté et 

du jeune Dauphin entra à Bourges diffame (Édition de Claude Nour- 

le 23 juillet 1524; mais nous ne ry). 

trouvons pas trace du fait indiqué ^ Cette fin manque dans Tédition 

dims la première version de ce pas- de C. Nourry ainsi que dans celle 

8age4 de Mamef. 

' (Édition de C. Noarry). C'est- * Prières pour la oommémora- 

à>dire s'y rassembleraient, dans tion des saints. 



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PANTAGRUEL. 307 

Quand le renard f^t Tenu, il luy dis! : Compère^ mon amy. 
Ton a hLesaé ceste bonne femme icy entre les jambes bien 
Tillainement, et y a solution de continuité manifeste ; regarde 
que la plàye ei^t grande^ depuis le cul jusques au nombril; 
mesure quatre^ mais bien cinq empans et demy.Cest un coup 
de ooignée ; je me doubte que la playe soit vieille; pourtant , 
afin que les mousches n'y prennent^ esmouche la bien fort, 
je f en prie, et dedans et dehors ; tu as bonne queue et Ion-* 
gue ; esmouche, mon amy, esmouche, je f en supplie, et ce 
pendant je vais quérir de la mousse pour y mettre. Car ainsi 
nous fault il secourir et aider Tun l'autre. Dieu le commande. 
Esmouche fort, ainsi, mon amy, esmouche bien : car ceste 
playe veult estre esmouchée souvent, autrement la personne 
ne peut estre à son aise. Or esmouche bien , mon petit eom* 
père, esmouche; Dieu t'a bien pourreu de queue, tu Tas 
grande et grosse à Tadvenant, esmouche fort, et ne t'ennuye 
pdnt. Un bon esmoucheteur qui, en esmouchetant conti- 
nuellement, esmouche de son mouchet, par mousches jamais 
emmoucbé ne sera. Esmouche, eouillaud, esmouche, mon pe- 
tit bedeau, je n'arresteray guçres. 

Puis va chercher force mousse, et, quand il fut quelque 
peu loing, il s'escria, parlant au renard : Esmouche bien 
tousjours, compère, esmouche, et ne te fasche jamais de bien 
esmoucher ; par Dieu, mon petit compère, je te feray estre à 
gaiges esmoucheteur de la reyne Marie ou bien de don Pietro 
de Castille^ Esmouche seulement, esmouche, et rien de plus. 
Le pauvre renard esmouchoit fort bien et deçà et de là, et 
dedans et dehors; mais la faulse vieille vesnoit et vessoit 
puant comme cent diables. Le pauvre renard estoit bien mal 
à son aise; car il ne savoit de quel costé se virer, pour eva* 
der le parfum des vesses de la vieille; et, ainsi qu'il se tour- 
noit, il vit que au derrière estoit encores un autre pertuis, 
non si grand que celuy qu'il esmouchoit, dont luy venoit ce 
vent tant puant et infect. Le lyon finalement retourne, por- 



* Pierre le Cniel. 



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Sm LIVUK II, CHAPITIIK XV. 

tant de mousse plus que n'en tientlroient dix et huit balles, 
et commença en mettre dedans la playe , avec un baston qu'il 
apporta, et y en avoit ja bien mis seize balles et demie, et 
s'esbabyssoit que diable ceste playe est parfonde; il y entre- 
roit de mousse plus de deux charretées, et bien puis que Dieu 
le veult, et tousjours fourroit dedans ; mais le renard Fadvisa : 
compère lyon, mon amy, je te prie, ne metz icy toute la 
mousse, gardes en quelque peu; car il y a encores icy des- 
sous un autre petit pertuis, qui put comme cinq cens dia- 
bles; j'en suis empoisonné de l'odeur, tant il est punais. 

Ainsi fauldroit garder ces murailles des monsches, et mettre 
esmoucheteurs à gaiges. 

Lors dist Pantagruel : Comment sçais tu que les membres 
honteux des femmes sont à si bon marché? Car en cêste ville 
il y a force preudes femmes , chastes et pucelles. Et ubi pre» 
nus * f dist Panurge. Je vous en diray non pas mon opinion, 
mais vraye certitude et asseurance. Je ne me vante pas d'en 
avoir embourré quatre cens dix et sept, depuis que je suis en 
ceste ville, et si n'y a que neuf jours, voire de mangeresses 
d'images et de théologiennes *. Mais, à ce matin, j'ay trouvé 
un bon homme qui, en un bissac, tel comme celuy d'Esopet, 
portoit deux petites fîllottes, de Taage de deux ou trois ans 
au plus; Tune devant, l'autre derrière. 11 me demanda l'au- 
mosne , mais je luy fis response que j'avois beaucoup plus de 
couillons que de deniers. 

Et après luy demande ; Bon homme, ces deux fillettes sont 
elles pucelles? Frère, dist il , il y a deux ans que ainsi je les 
porte; et au regard de ceste cy devant, laquelte je voy conti- 
nuellement, en mon advis elle est pucelle : toutesfois je n'en 
voudrois mettre mon doigt au feu. Quant est de celle que je 
porte derrière , je n'en sçay sans faulte rien. 



' Où les prenez-Toas? lisons dans les éditions de Claude 

£7«*»pr«f«tfiquinereiuble? Nouny, de Maruef et de Fran- 

{Ànciea Théâtre fraucoit, publié par ÇOÎS Juste, LyOtl, 1534, ll'oul paS 

Jannct, tome I , p. ïéo, . ^jé reproduits dans les éditions pao- 

■■' Ces derniers mots, que nous dénies. 



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PANTAGRUEL. 309 

yrayement, dist Pantagruel^ tu es gentil compagnon , je te 
veubL habiller de ma livrée. Et le fit vestir galanlement, se- 
lon la mode du temps qui couroit : excepté que Panurge vou- 
lut que la braguette de ses chausse^ fust longue de trois pieds, 
et carrée, non ronde : ce que fut fait, et la faisoit bon voir. 
Et disoit souvent que le monde n'aToit encwes cogneu l'emo- 
iument et utilité qui est de porter grande braguette : mais le 
temps leur enseigneroit quelque jour comme toutes choses 
ont esté inventées en temps. 

Dieu gard de mal, disoit il, le compagnon à qui la longue 
braguette a sauvé la vie ! Dieu gard de mal à qui la longue 
braguette a valu pouy un jour cent soixante mille et neuf es- 
cus! Dieu gard de mal qui, par sa longue braguette, a sauvé 
toute une ville de mourir de faim! Et, par Dieu, je feray un 
livre de )a commodité des longues braguettes, quand j'auray 
un peu plus de loysir. De fait , en composa un beau et grand 
livre, avec les figures; mais il n'est encores imprimé, que je 
sache. 



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3i0 



LIVRE U, CHAPITRE XVI. 



CHAPITRE XVI. 



Des menrs et emidltloiM 4e Pavarre. 



Panurge estoit de stature moyenne, ny trop grand, ny trop 
petit, et avoit le nez un peu aquilin, feit à manche de ra- 
souoir, et pour lors estoit de Taage de trente et cinq ans où 
environ, fin à dorer comme une dague de plomb', bien ga- 
lant homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu 
paillard, et subject de nature à une maladie qu'on appelloit 
en ce temps là 

Faulte d'argent, c'est douleur sans pareille ^ 

Toutesfois, il avoit soixante et trois manières d'en trouver 
tousjours à son besoing; dont la plus honorable et la plus 
commune estoit par façon de larrecin furtivement fait; mal- 
faisant, pipeur, beuveur, batteur de pavés, ribleur', s'il en es- 
toit en Paris; 

Au demeurant , le meilleur fllz du monde. 



' Fin a dorer signifie trompeur, 
\aurien. (V. Cotgrave.) 

Rabelais veut dire sans doute 
que Panurge était aussi mauvais , 
aussi trompeur que le serait une 
épée de plomb. 

* Cette pensée était proverbiale 
depuis des siècles. La bande joyeuse 
des poètes contemporains de Ra- 
belais semble avoir adopté la for- 
mule. Comme il leur arrivait sou- 
vent de n'avoir 

Or ny argent en coffre n'en bougelte , 
ce refrain revient mainte fois dans 



leurs chansons. Nous citerons en- 
tre autres Roger de CoIIerye, qui 
déplore à chaque page la faiàle 
d'argent : 

PauUe d'argent est douleur non pareille ; 
Faulte d*argent est un ennuy parfaict. 

....^.■» 

Faulte d'argent n'emplint point la bouteille , 
Faulte d'argent rend Hbomme tout defaict. 
(Page ÏÎ3 de l'édition de 
M. d'Héricault.) 

Gringore fait aossi dire par la 
commune : 
Faulte d'argent est douleur non pareille. 

^ Coureur de nuit , maraudeur. 



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PANTAGRUEL. 31 i 

Et tousjours machinoit quelque chose contre les sergens et 
contre le guet. 

A Tune fois, il assembloit trois ou quatre bons rustres, 
les iaisoit boire comme templiers sur le soir ; après les menoit 
au dessous de Sainte Geneviefve, ou auprès du collège de 
Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là (ce que il 
cognoissoit en mettant son espée sus le pavé, et Toreille au- 
près, et lorsqu'il oyoit son espée bransler, c'estoit signe 
infallible que le guet estoit près), à l'heure donc, luy et ses 
compagnons prenoient un tombereau, et luy bailloient le 
bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi 
raettoient tout le pauvre guet par terre, comme porcs, puis 
s'enfuyoient de l'autre costé : car, en moins de deux jours, il 
sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris , comme son 
Deus detK 

A l'autre fois, faisoit, en quelque belle place, par où ledit 
guet devoit passer, une trainée de poukire de canon , et , à 
l'heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit 
son passe temps à voir la bonne grâce qu'ilz avoient en s'en- 
fuyant, pensans que le feu saint Antoine les tint aui jambes. 

Et, au regard des pauvres maistres es ars et théologiens, 
il les persecutoit sur tous autres. Quand il rencontroit quel- 
qu'un d'entre eux par la rue, jamais ne failloit de leur faire 
qudque mal, maintenant leur mettant un estronc dedans 
leurs chaperons à bourlet , maintenant leur attachant de pe- 
tites queues de renard ou des oreilles de lièvres par derrière, 
ou quelque autre mal. 

Un jour, que l'on avoit assigné à tous les théologiens de se 
trouver en Sorbone pour grabeler les articles de la foy^, il 
fît une tartre bourbonnoise ', composée de force de ailz, de 

* Deus det nobis suam pacem, ars se trouver en la rue du Femrre. 
formule par laquelle on termine quel- ^ Bonav. Deiperiers a aussi parlé 

^efou les Grâces après le repas. (iVoiiv., XXIX) d'an âne qui voms 

' Ces derniers mots se trouvent plantait en un fossé ou en quelque 

dans les éditions de F. Juste, 1 534, tarte bourbonnoise. 
de Nourry et de Marnef. Ils ont été On voit que c'était une image 

remplacés dans presque toutes les empruntée aux bourbiers, colamnn s 

antres par ceux-ci : aux maistres es dans le Bourbonnais. 



vGooQle 



igl, 



a 12 LlVHb: H, CHAPlTRfc: XVI. 

galhanurn y Aq assafetida, de ccutoreum^ d'estroncs tous 
chaulx, et la destrempit en sanie * de bosses chancreuses; et , 
de fort bon matin ^ en gressa et oignit theologalement tout le 
treillis 2 de Sorbone, en sorte que le diable n'y eust pas duré. 
Et tous ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout 
le monde, comme s'ilz eussent escorché le renard, et en 
mourut dix ou douze de peste , quatorze en furent ladres, 
dix et huit en furent pouacres', et plus de vingt et sept en 
eurent la vérole; mais il ne s'en soucioit mie. 

Et portoit ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il 
fouettoit sans remission les pages. qu'il trouvoit portans du 
vin à leurs maistres, pour les avanger* d'aller. 

En son saye avoit plus de vingt et six petites bougettes et 
fasques s, tousjours pleines, l'une d'un petit d'eau de plomb, 
et d'un petit cousteau affilé comme une aiguille de peletier, 
dont il coupoit les bourses; l'autre, de aigrest® qu'il jettoit 
aux yeulx de ceux qu'il trouvoit; l'autre, de glaterons' em- 
pennés de petites plumes d'oisons, ou de chappons, qu'il 
jettoit sus les robes et bonnetz des bonnes gens : et souvent 
leur en faisoit de belles cornes, qu'ilz portoient par toute la 
ville, aucunes fois toute leur vie. Aux femmes aussi , par 
dessus leurs chapperons au derrière, aucunes fois en mettoit 
faits en forme d'un membre d'homme. 

En l'autre, un tas, de cometz tous pleins de pulces et de 
poux, qu'il empruntoit des guenaux de Saint Innocent, et 



* Pns. dans le sens d^avancer. Avania- 
^ Espèce de loges oa galeries gium, avance, dans Du Cange. 

grillées réservées aux docteurs de Avanger se dit encore en Poitou , 

Sorfoonne. avancher en Ronchi. • 

3 Ce mot n*a plus que le sens ^ C^est-à-dire ici de petites po- 

de malpropre , mais il désignait au- ches. 

trefois une maladie déterminée, selon '^ Yerjas. 

quelques-uns la goutte (podagra), 7 C*était et c'est encore, en poi- 

Eiie giterit les ytropiqncB tcvin, en saintongeois et eu d'au- 

Lcs pouaeret , \ti freneiiquee. très patois, le nom vulgaire de la 

J. deHeun, TttiamMt. feardane, herbe dont les bontoos 

* Avancer, F. Juste, 1534. -* barbus s'accrochent facilement aux 



Avanger est là pour avantager, vêtements. 



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PAiNTAGRUEL. 313 

les jeltoit, avec belles petites cannes ou plumes dont on es- 
crit, sus les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trou- 
voit, et mesmement en l'église : car jamais ne se mettoit au 
cœur au haut, mais tousjours demouroit en la nef entre les 
femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon. 

En l'autre, force provision de haims et claveaux <, dont il 
accouploit souvent les hommes et les femmes, en compagnies 
où ilz estoient serrés , et Tnesmement celles qui portoient robes 
de tafetas armoisy^; et, à Theure qu'elles se vouloient dé- 
partir, elles rompoient toutes leurs robes. En l'autre, un 
fouzil 3 garny d'esmorcbe *, d'allumettes, de pierre à feu, et 
tout autre appareil à ce requis. 

En loutre, deux ou trois mirouoirs ardens, dont il faisoit 
enrager aucunes fois les hommes et les femmes, et leur 
faisoit perdre contenance à l'église : car il disoit qu'il n'y 
avoit qu'un antistrophe entre 

Femme Folle à la Messe 
et 

Femme Molle à la Fesse. 

En l'autre, avoit provision de fil et d'aguilles, dont il 
faisoit mille petites diableries. 

Une fois, à l'issue du palais, à la grand salle, lorsqu'un 
cordelier disoit la messe de Messieurs, il luy aida à soy ha- 
biller et revestir; mais, en l'acoustrant, il luy cousit Taulbe 
avec sa robe et chemise, et puis se retira quand Messieurs de 
la court vindrent s'asseoir pour ouir icelle messe. Mais, quand 
ce fut à r//e, missa est, que le pauvre frater se voulut de- 
vestir son aulbe, il emporta ensemble et habit, et chemise, 
qui estoient bien cousuz ensemble ; et se rebrassa jusques 
auxespaules, monstrant son calibistris à tout le monde, qui 
n'estoit pas petit sans doubte. Et le frater tousjours tiroit ; 

* Crochets, hameçons. ployé en ce sens dans le Luti-in. 

^ Oa armoisin « espèce de tadfe- ^ Amorce. Esmorche est encore 
tas venant de Lyon oa d'Italie. très-usité en plusieurs de nos pro- 

' Briquet. Fusil ^ est encore em- vinces. 

27 



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gl 



314 LlVRt: 11, CHAPITKK XVI. 

mais tant plus se descouvroit il, jusques à ce qu'un de Mes- 
sieurs de la court dist : Et quoy, ce beau père nous veult il 
icy faire l'offrande et baiser son cul? le feu Saint Antoine le 
baise. Des lors fut ordonné que les pauvres beaux pères ne 
se despouilleroient plus devant le monde, mais en leur sa- 
cristie, mesmement en présence des femmes : car ce leur se- 
roit occasion du péché d'envie. 

Et le monde demandoit pourquoi est ce que ces fratres 
avoient la couille si longue. Mais ledit Panurge solut * très 
bien le problesme , disant : Ce que fait les oreilles des asnes 
si grandes, c'est parce que leurs mères ne leur mettoient prânt 
de béguin en la teste : comme dit de AlUaco^ en ses Supposir- 
lions» A pareille raison, ce que fait la couille des pauvres 
beaux pères si longue, c'est qu'ilz ne portent point de 
chausses foncées ^, et leur pauvre membre s'estend en liberté 
à bride avallée ^, et leur va ainsi triballant sur les genoux, 
comme font les patenastres aux femmes. Mais la cause pour- 
quoy ilz l'avoient gros à l'equipolent, c'est qu'en ce tribal- 
lement les humeurs du corps descendent audit membre : 
car, selon les légistes, agitation et motion continuelle est cause 
d'attraction. 

Item , il avoit une autre poche pleine de alum de plume *, 
dont il jettoit dedans le dos des femmes, qu'il voyoit les 
plusacrestées*, etlesfaisoit despouiller devant tout le monde; 
les autres danser comme jau ^ sus breze, ou bille sur tabour : 
les autres courir les rues, et luy après couroit, et, à celles 
qui se despouilloient, il mettoit sa cappe sur le dos, comme 
homme courtois et gracieux. 

Item, en une autre, il avoit une petite guedoufle* pleine de 
vieille huile, et, quand irtrouvoit ou femme ou homme qui 
eust quelque belle robe, il leur engraissoit et gastoit tous les 



* Résolut. poadre excitant des démangeaisons. 

* Pierre d*Ailly, célèbre théolo- ^ Portant le plus haut la tète, 
gieo. ^ Jau a enoore le sens de coq 

^ Profondes, ayant des fonds. dans plasieurs de nos patois. 

< Bride abattue. * Bouteille recouveite de cnir. 

' Uching powder (Cotgrave), (Colgrave.) 



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PANTAGRUEL. 315 

plus beaux endroits^ sous le semblant de les toucher et dire : 
Voicy de bon drap, Yoicy bon satin ^ bon tafetas, madame ^ ; 
Dieu TOUS doint^ ceque Yostre noble cœur désire : yous avez 
robe neufYe, nouvel amy; Dieu vous y maintienne! Ce di-* 
santy leur mettoit la main sur le collet, ensemble la maie 
tache y demouroit perpétuellement. 

Si énormément engravée 

En rame , en corps, et renommée. 

Que le diable ne l'eust ostée. 

Puis à la fin leur disoit : Madame, donnez vous garde de 
tomber, car il y a icy un grand et salle trou devant vous. 

En une autre, il avoit tout plein de euphorbe pulvérisé bien 
subtilement, et là dedans mettoit un mouschenez^ beau et 
bien ouvré, qu'il avoit desrobé à la belle lingere du palais % 
en luy estant un pouiP dessus son sein, lequel toutesfois il y 
avoit mis. Et, quand il se trouvoit en compagnie de quelques 
bonnes dames, il leur mettoit sus de propos de lingerie, et 
leur mettoit la main au sein , demandant : Et cest ouvrage 
est il de Flandres, ou de Haynault? et puis tiroit son mous- 
chenez, disant : Tenez, tenez, voyez en cy de Touvrage ; elle 
est de Foutignan ou de Foutarabie; et le secouoit bien fort à 
leurs nez, et les faisoit estemuer quatre heures sans repos. 
Cependant il petoit comme un roussin, et les femmes se 
rioient, luy disans: Comment vous petez, Panurge? Non, di- 
soit il, madame; mais je accorde au contrepoint de la music- 
que que sonnez du nez. 

En Tautre, un daviet, un pélican, un crochet, et quelques 
autres ferremens, dont il n'y avoit porte ny coffre qu'il ne 
crochetast. En l'autre , tout plein de petits gobelets , dont il 



I Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleupe. Chapelle^ François Joste, 1534. 

Mon Dieu ! que de ce point l'ouTrage e*l * >* ^ 

[incrTeilleiix! "ou. — On prononce encore 

(Molière , Tartuffe.) pouîl dans «n grand nombre de nos 

' Donne. provinces. 

^ Mouchoir de poche. Pouil/er, pouilleux rappellent 

* Des gtUeries de la sainte cette ancienne forme. 



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u 



316 LIVRK H, CHAPITRE XVI. 

jouoit fort artificiellement ; car il avott les doigts faits à la 
main comme Minerve, ou Arachné, et avoit autrefois crié le 
theriacle *. Et quand il changeoit un teston ou quelque autre 
pièce ^ le changeur eust esté plus fin que maistre Mousche^, 
si Panurge n'eust fait esvanouir à chascune fois cinq ou six 
grands blancs, visiblement, appertement, manifestement, 
sans faire lésion ne blessure aucune, dont le changeur n'en 
eust senty que le vent. 



* C'est-à-dire fait, le métier de quillart a aussi parlé, était un cbar- 
charlatao. latan, ou du moins une personnifi- 

^ Ce maistre Mouche, dont Co- catiou de charlatao. 



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PANTAGRUEL. 317 



CHAPITRE XVII. 

GMMieBl Wmmmme gmtgnoU les MHIons, ei marloll les vieilles^ 
ce «les procès «q'U e«i à Paris. 



Un jour je trouvay Panurge quelque peu escorné * et taci- 
turne, et me doubtay bien qu'il n'avoit denare^; dont je luy 
dis : Panurge, vous estes malade à ce que je voy à vostre phy- 
sionomie, et j'entends'le mal : vous avez un fluz de bourse; 
mais ne vous souciez ; j'ay encores 

six solz et maille 
Qui ne vireat onq père ny mere'% 

qui ne vous fauldront non plus que la vérole on vostre uc- 
cessité. A quoy il me respondit ; Et bren pour l'argent, je n'en 
auray quelque jour que trop : car j'ay une pierre philosopliale 
qui m'attire l'argent des bourses, cpmme l'aymant attire le 
fer. Mais voulez vous venir gaigner les pardons? dist il. Et 
par ma foy, je luy responds : Je ne suis pas grand pardon- 
neur * en ce monde icy ; je ne sçay si je le seray en l'autre : 
bien allons au nom de Dieu, pour un denier ny plus, ny 
moins. Mais, dist il, prestez moy donc un denier à Finterest. 
Rien , rien , dis je. Je vous le donne de bon cœur ; Grales 
vobis dominos , dist il. 

Ainsi allasmes, commençant à Saint Gervais, et je gaigne 
les pardons au premier tronc seulement; car je me contente 
de peu en ces matières : puis me mis à dire mes menus suf- 



' Houleux comme un animal qui ^ ygps du Pathelin. 
i perdu ses cornes. " C'est à-diie distributeur 

" Qu'il n'avait pas d'argent. pardons. 



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318 LIVRE II, CHAPITRE XYU. 

f rages, et oraisons de sainte Brigide. Mais il gaigna à tous 
les troncs, et tousjours bailloit argent à chascun des pardon- 
naires. De là, nous transportasmes à Nostre Dame, à Saint 
Jehan, à Saint Anthoine,et ainsi des autres églises où estoit 
bancque de pardons : de ma part, je n'en gaignois plus : mais 
luy, à tous les troncs il baisoit les reliques, et à chascun don- 
noit. Brief , quand nous fusmes de retour, il me mena boire au 
cabaret du chasteau , et me montra dix ou douEC de ses bouget- 
tes * pleines d'argent. A quoy je me seignay, faisant la croix, et 
disant : Dond avez vous tant recouvert d'argent en si peu de 
temps? A quoy il me respondil qu'il l'avoit pris es bassins 
des pardons : car, en leur baillant le premier denier (dist il) , 
je le mis si souplement qu'il sembla que fust un grand 
blanc; par ainsi, d'une main je pris douze deniers, voire bien 
douze liards, ou doubles pour le moins, et, de l'autre, trois 
ou quatre douzains : et ainsi par toutes les églises où nous 
avons esté ^ . 

Voffe, mais, dis je, vous vous damnez comme une sarpe ', 
et estes larron et sacrilège. Ouy bien, dist il, comme il vous 
semble : mais il ne me le semble quant à moy. Car les par- 
donnaires me le donnent, quand ilz me disent, en présen- 
tant les reliques à baiser, centuplum accîpies , que pour un 
denier j'en prenne cent : car accîpies est dit selon la manière 
des Hébreux, qui usent du futur en lieu de l'impératif, comme 
vous avez en la loy, Dominum detim tuum adorabis et itli 



• Poches. Il est bien clair que leur qui pratiquait le même ma- 

bougêite ici ne peut signifier que nége sur le tombeau de sainte Ge- 

petits sacs ou poches. neviève. 

» Cette friponnerie est indiquée ^ Un serpent. Le tentateur d'Eve 
dans les Co//byMM d'Érasme, qui pa- ou le frère du démon, comme Tap- 
rurent en 1522. Dans celui qui a pelle ailleurs Rabelais, 
pour litre le Pèlerinage, on lit : LeDochat a cm qu'il s'agissait 
't II y a des gens si dévots à la ici d'une serpe de vigneron. 
*« Vierge, qu'en feignant de mettre Pourtant le mot sarpey serpe^ se 
« à l'ofirande ils escamotent ce que trouve à chaque pas dans nos poè- 
te d'autres y out mis. » La Gazette mes du moyen âge. Serpe appar- 
des Tribunaux, du 22 juillet 1854, tient à la langue italienne. Sarpent 
raconte l'histoire d'un jeune vo- (/*é»fi«m) se dit dans nos campagnes. 



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PANTAGRUEL. 319 

JioH servies; diliges proximum tuum çt sic de aliis *. Ainsi, 
quand le pardonnigere me dit : centuplum accipies, il reuit 
dire : centuplum accipe, et ainsi l'expose Raby Rimy et Raby 
Aben Ezra^, et tous les massoretz : ett6( Bartolus. Davantage^ 
le pape Sixte me donna quinze cens livres de rente sur son 
dommaine et trésor ecclésiastique y pour lui avoir guery une 
bosse cbancreuse, qui tant le tourmentoit qu'il en cuida de- 
venir boyieux toute sa vie. Ainsi je me paye par mes mains , 
car il n'est tel , sur ledit trésor ecclésiastique. 

Ho , mon amy, disoit il , si tu savois comment je fis mes 
choux gras de la croysade, tu serois tout esbahy . Elle me va- 
lut plus de six mille fleurins. Et où diable sont ilz allés ? dis 
je, car tu n'en as une maille. Dond ilz estoient venuz, dist il ; 
ilz ne firent seulement que changer de maistrc. Mais j'en em- 
ployay bien trois mille à marier, non les jeunes filles, car 
elles ne trouvent que trop maris, mais grand vieilles sempi- 
ternelles, qui n'avoient dents en gueulle. Considérant : Ces bon- 
nes femmes icy ont très bien employé leur temps en jeunesse, 
et ont joué du serrecropiere à cul levé h tousvenans, jusques 
à ce qu'on n'en a plus voulu ; et, par Dieu, je les feray sac- 
cader encores une fois devant qu'elles meurent. Parce moyen 
à l'une donnois cent fleurins, à Tantre six vingts , à l'autre 
trois cens; selon qu'elles estoient bien infâmes, détestables, et 
abominables. Car, d'autant qu'elles estoient plus horribles 
et exécrables, d'autant il leur falloit donner davantage; au- 
trement le diable ne les eust voulu biscoter. Incontinent m'en 
allois à quelque porteur de coustrets gros et gras, et faisois 
moy mesmes le mariage : mais, premier que lui monstrer les 
vieilles, je luy monstrois les escus, disant : Compère, voicy 
qui est à toy si tu veulx fretinfretailler un bon coup. Des lors 
les pauvres haires bubaialloient^ comme vieux muletz : ainsi 

* Ed. de C. Nourry, de Marnef ^ Àrressoient, Éd. de C. Nouny, 

et de Fr. Juste, iô34. — Dans de Marnef et de F. Juste, 1534. 

d'autres, on lit seulement : Dllige» — Nous ne chercherons pas à ex- 

Dominum, id est, àilige, pliquer les mots de ce geure, for- 

^ Rabbins qui ont travaillé sur gés par Rabelais pour la plupart, et 

le texte de la Bible. dont le sens se devine de reste. 



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320 LIVRE H, CHAPITRE XVll. 

leur faisois bien apprester à banqueter, boire du meilleur, et 
force espiceries pour mettre les vieilles en ruyt et en chaleur. 
Fin de compte , ilz besoignoient comme toutes bonnes âmes , 
sinon qu'à celles qui estoient horriblement villaines et de- 
faites, je leur faisois mettre un sac sur le visage. 

Davantage, j'en ay perdu beaucoupen procès. Et quelz procès 
as tu peu avoir? disois je, tu n'as ny terre, ny maison. Mon 
amy, dist il, les damoiselles de ceste ville avoient trouvé, par 
instigation du diable d'enfer, une manière de coMz ou ca- 
cbecoulx à la haute façon, qui leur cachoient si bien les seins 
que Ton n'y pouvoit plus mettre la main par dessous ; car la 
fente d'iceux elles avoient mise par derrière, et estoient tous 
clos par devant ; dont les pauvres amans, dolens, contempla- 
tifz, n'estoient bien contens. Un beau jour de mardy, j'en 
presentay requeste à la court, me formant partie contre les- 
dites damoiselles, et remonstrant les grands interestz que j'y 
pretendois, protestant que, à mesme raison, je ferois couldre 
la braguette de mes chausses au derrière , si la court n'y 
donnoit ordre. Somme toute, les damoiselles formèrent syn- 
dicat, monstrerent leurs fondemens, et passèrent procuration 
à défendre leur cause ; mais je les poursuivis si vertement que, 
par arrest de la court, fust dit que ces hauts cachecoulx ne 
seroientplus portés, sinon qu'ilz fussent quelque peu fenduz 
par devant. Mais il me cousta beaucoup. 

J'eus un autre procès bien ord et bien sale contre maistre 
Fify et ses suppostz, à ce qu'ilz n'eussent point à lire clan- 
destinement les livres des sentences, de nuyt , mais de beau 
plein jour, et ce es escholes de Sorbone en face de tous les 
théologiens*, où je fus condemné es despens, pour quelque 
formalité de la relation du sergent. 

' Noas donnons le texte de l'^d. de tous les artiens sophistes, Pa* 

de G. Nourry, qai a été aussi suivi nargft compare la besogne d*an vi- 

par Marnef et F. Juste, 1534. — dangeur à celle d'un docteur de Sor^ 

Dans la plupart des autres, ou lit : bonne; il mêle à dessein la pipe, le 

clandestinement de nuyt^ la pipe^ bussart (on dirait aujourd'hui lesti- 

le bussart ny le quart des Sen- neites)y&yec\e Livre das Sentences^ 

tencesy mais de beau plein Jour, ouvrage théologique de Pierre Lom- 

et ce es escholes de Feurre, en face bard. Fify était, dit Pasquier, le 



vGooQle 



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PANTAGRUEL. 321 

Une autre fois je formay complaincte à la court contre les 
mulles des presidens, conseillers, et autres : tendant à fin 
que quand, en la basse court du Palais, Ton les mettroit à 
ronger leur frain, les conseillieres leur fissent de belles bave- 
rettes, afin que de leur bave elles ne gastassent le pavé, en 
sorte que les pages du Palais peussent jouer dessus à beaux dez, 
ou au reniguebieu à leur aise, sans y gaster leurs cbausses aux 
genoux. Et de ce eus bel arrest; mais il me coustë* bon. 

Or sommez à ceste heure combien me coustent les petits 
bancquetz que je fais aux pages du Palais , de jour en jour. 
Et à quelle fin? dis je. Mon amy, dist il, tu n*as nul passetemps 
en ce monde. J'en ay moy plus que le roy. Et si tu voulois te 
rallier avec moy, nous ferions diables. Non, non, dis je, par 
saint Adauras^, car tu seras une fois pendu. Et loy, dist il, tu 
seras une fois enterré ; lequel est plus honorable ou Tair ou 
la terre? he grosse pécore ! 

Jesuchrist ne fut il pas pendu en Tair ' ? Mais à propos , ce 
pendant que ces pages banquetent, je garde leurs mulles, et 
tousjours je coupe à quelqu'une Testriviere du costé du mon- 
touoir, en sorte qu'elle ne tient qu'à un filet. Quand le gros en- 
flé de conseiller, ou autre, a pris son brahsle pour monter sus, 
ilz tombent tous platz comme porcs devant tout le monde , et 
aprestent à rire pour plus de cent francs. Mais je me ris encores 
davantage , c'est que , eux arrivés au logis, ilz font fouetter 
monsieur du page comme seigle vert ^ ; par ainsi, je ne plains 
point ce que m'a cousté à les banqueter. 

Fin de compte , il avoit, comme ay dit dessus, soixante et 
trois manières de recouvrer argent : mais il en avoit deux 
cens quatorze de le despendre, hors mis la réparation de 
dessous le nez ^. 

surnom domié à celay qui faisoit mes ne reproduisent pas ces mots. 

mestier de curer les latrines. * Le seigle vert sortant plus dif- 

> Coutia, Éd. de Marnef. ficilement de l'épi , a besoin d'être 

^ Àd auras, en Tair. battu fortement et à plusieurs re« 

^ Édition de Claude Nourry et prises. 

àe Marnef. Fut pendu, François ^ Sans compter ses dépenses de 

Juste, 1534. Les éditions moder- bouche. 



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igl, 



342 LIVRE II, CHAPITRE XVIU. 



CHAPITRE XVIII. 

Gomment on trantf elcre 4*Aiif l«t€rre Tonlolt argoer contre 
Pantatraely et fint Talnca par Pannrte* 



En ces mesmes jours, un grandissime clerc* nommé Thau- 
maste, oyant le bruit et renommée du savoir incomparable 
de Pantagruel , vint du pays de FAngleterre , en ceste seule 
intention de voir iceluy Pantagruel, et le cognoistre, et es- 
prouver si tel estoit son savoir comme en estoit la renommée. 
De fait, arrivé à Paris, se transporta vers l'hostel dudit Pan- 
tagruel, qui estoit logé à Thostel Saint Denis, et pour lors se 
pourmenoit par le jardin avec Panurge, philosophant à la 
mode des Peripateticques. De première entrée, tressaillit 
tout de peur, le voyant si grand et si gros : puis le salua 
comme est la façon, courtoisement, luy disant : Bien vray est 
il, ce que dit Platon, prince des philosophes, que , si Fimage 
de science et sapience estoit corporelle et spectable * es yeubi 
des humains, elle excite]ix)it tout le monde en admiration de 
soy. Car seulement le bruit d'icelle espandu par Tair, s'il est 
receu es oreilles des studieux et amateurs dlcelle, qu'on 
nomme philosophes , ne les laisse dormir ny reposer à leur 



* Édition de C. Nouiry et de main de Brie? D'antres ont indiqué 

Marnef. Dans d'antres, au lien de l'Anglais Bède, dont Rabelais cite 

grandissime clerc , on lit savant dans ce chapitre même nn traité de 

homme, Numéris et signis, ceqni semble se 

Ce grand clerc venu d'Angle- rapportera ce qui est dit à la fin du 

terre pour disputer avec Pannrge vingtième chapitre, que Thaumaste 

est-il Thomas Morns , qui vint en « avait fait nn grand livre imprimé 

France vers cette époque, et soutint à Londres sur la signification des 

une polémique, soit contre le eardi- signes. » 

nal d'Amboise, soit contre Gcr- ' Visible. 



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PANTAGRUEL. 323 

aise; tant les stimule et embrase de accourir au lieu^ et voir 
la personne en qui est dite science avoir estably son temple^ 
et produire ses oracles. Gomme il nous fut manifestement 
demonstré en la reyne de Saba^ qui vint des limites d'Orient 
et mer Persicque^ pour voir Tordre de la maison du sage Sa- 
iomon^ et ouir sa sapience : en Anacharsis^ qui^ de Scythie ^ 
alla jusques en Athènes, pourvoir Solon : en Pytbagoras, qui 
visita les.vatieinateurs Memphiticques : en Platon ^ qui visita 
les mages de Egypte, et Architas de Tarente : en Apollonius 
Tyaneus, qui alla jusques au mont Caucase, passa les Scythes, 
les Massagetes, les Indiens, naviga le grand fleuve Physon, 
jusques es Brachmanes, pour voir Hiarchas; et en Babylonie, 
Ghaldée, Medée, Assyrie, Parthie, Syrie, Phoenice, Arabie, 
Palestine , Alexandrie , jusques en Ethiopie , pour voir les 
Gymnosophistes. Pareil exemple avons nous de Tite Live pour 
lequel voir et ouir plusieurs gens studieux vindr^t en Rome, 
des fins limitrophes de France et Espagne. 

Je ne m'ose recenser au nombre et ordre de ces gens tant 
parfaicts : mais bien je veulx estre dit studieux^ et amateur, 
non seulement des lettres, mais aussi des gens lettrés. De fait, 
oyant le bruit de ton savoir tatlt inestimable, ay délaissé 
pays, parens et maison, et me suis iey transporté, rien n'es- 
timant la longueur du chemin^ Tattediation ^ de la mer^ la 
nouveaulté des contrées, pour seulement te voir et conférer 
avec toy d'aucuns passages de philosophie, de geomantie et de 
caballe^desquelz je doubte, et n'en puis contenter mon esprit : 
lesquelz si tu me peux souldre ^, je me rends des à présent ton 
esclave^ nioy et toute ma postérité : car autre don n'ay que 
assez j'estimasse pour la recompense. Je les redigeray par 
escrit, et demain je le feray assavoir à tous les gens savans 
de la ville ^ afin que devant eux publiquement nous en dis- 
putons. 

Maisvoicy la manière comme j'entends que nous disputerons : 
je ne veulx disputer j>ro. et contra , comme font ces folz so- 

^ Le désagrément , Tennoi , tœ- ' Résoudre, On disait en latin 
tUum, tolvere. 



vGooqIc 



igl, 



324 UVRIi U, CHAPITRE XVlll. 

phistes de ceste vitle^ et crailleurs. Semblablement je ne veulx 
disputer en la manière des Academicques, par déclamations, 
ny aussi par nombres comme faisoit Pythagoras, et comme 
voulut faire Picus Mirandula à Rome. Mais je veulx disputer 
par signes seulement^ sans parler : car les matières sont tant 
ardues que les paroles humaines ne seroient suffisantes à les 
expliquer à mon plaisir. Par ce^ il plaira à ta içagnificence 
de soy y trouver, ce sera en la grande salle de Navarre S à 
sept heures de matin. 

Ces paroles achevées , Pantagruel luy dist honorablement : 
Seigneur, des grâces que Dieu m'a donné , je ne voudrois ' 
denier à personne en départir à mon pouvoir : car tout bien 
vient de luy ; et son plaisir est que soit multiplié quand on 
se trouve entre gens dignes et idoines ^ de recevoir ceste ce- 
leste manne de honneste savoir. Au nombre desquelz parce- 
qu'en ce temps, comme ja bien appercoy, tu tiens le pre- 
mier rang, je te notifie qu'à toutes heures tu me trouveras 
prest à obtempérer à une chascune de tes requestes, selon mon 
petit pouvoir. Combien que plus de toy je deusse apprendre 
que toy de moy : mais, comme as protesté, nous conférerons 
de tes doubtes ensemble, et en chercherons la resolotion jus- 
ques au fond du puitz inespuisable auquel disoit Heraclite 
estre la vérité cachée. Et loue grandement la manière d'arguer 
que as proposée , c'est assavoir par signes sans parler : car, 
ce faisant, toy et moy nous nous entendrons; et serons hors 
de ces frappemens de mains que font ces badaux sophistes 
quand on argue, alors qu'on est au bon de l'argument. 

Or demain je ne fauldray me trouver au lieu et heure que 
m as assigné : mais je te prie que entre nous n'y ait desbat, 
ny tumulte , et que ne cherchons honneur ny applausement 
des hommes, mais la vérité seule. A quoy respondit Thau- 
maste : Seigneur, Dieu te maintienne en sa grâce , te remer- 
ciant de ce que ta haute magnificence tant se veult condes- 
cendre à ma petite vilité. Or, adieu jusques à demain. Adieu, 
dist Pantagruel. 

' Du collège de Navarre» ' Capables. 



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PANTAGRUEL. 32o 

Messieurs, vous autres qui lisez ce présent escrit, ne pen- 
sez que jamais gens plus fussent eslevés et transiK)rtés en 
pensée que furent toute celle nuyt tant Thaumaste que Pan- 
tagruel. Car ledit Thaumaste dist au concierge de Thostel de 
Ciony, on quel il estoit logé, que, de sa vie, ne s'estoit trouvé 
tant altéré comme il estoit celle nuyt. 11 ra*est, disoit il, advis 
que Pantagruel me tient à la gorge ; donnez ordre que beu- 
vons, je vous prie, et faites tant que ayons de Ttau fraiche 
pour me gargariser le palat. 

De l'autre costé, Pantagruel entra en la haute gamme , et 
de toute la nuyt ne faisoit que ravasser après 

Le livre de Beda, de numeris et signis*. 

Et le livre de Plotin , de inenarrabilibus , 

Et le livre de Procle, de magia, 

Et les livres de Artemidore, perl Oneirocriticon, 

Et de Anaxagoras, péri Semion , 

Dinarius, péri Aphaton, 

Et les livres de Philistion , 

EtHipponax, péri Jnecphoneton , ^ 

Et un tas d'autres , tant que Panurge luy dist : Seigneur, 
laissez toutes ces pensées, et vous allez coucher ; car je vous 
sens tant esmeu en vos esprit z que bien tost tomberiez en 
quelque fièvre éphémère par cest excès de pensement. Mais, 
premier beuvant vingt et cinq ou trente bonnes foi&, retirez 
vous, et dormez à vostre aise ; car de matin je respondray et 
argueray contre monsieur TAnglois; et, au cas que je ne le 
mette ad metam non loqui 2, dictes mal de moy . 

Voire, mais , dist Pantagruel , Panurge, mon amy, il est 
merveilleusement savant : comment luy pourras tu satisfaire? 
Très bien, respondit Panurge, je vous prie n'en parlez plus, et 
m'en laissez faire : y a il homme tant savant que sont les 
diables? Non vrayement, dist Pantagruel, sans grâce divine 
spéciale. Et toutesfois, dist Panurge, j'ay argué maintesfois 



* Le véritable titre de ce traité gcslum digitorum, Venise, 1525. 
est : de Computo seii indigiiila- ^ Que je ne le mette à bout , 

tione ei de loqtiela manuali per que je ne le fasse restei* court. 
1. 28 



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326 LIVRE II, CHAPITRE XVIII. 

contre eux , et les ay faits quinaulx et mis de cul. Par ce , 
soyez asseuré de ce glorieux Anglois, que je vous le feray de- 
main chier vinaigre devant tout le monde. Ainsi passa la nuyt 
Panurge à clopiner avec les pages, et jouer toutes les aiguil- 
lettes de ses chausses kprimus et secundus *, et à la vergette. 
Et quand vint Theure assignée, il conduisit son maistre Pan- 
tagruel au lieu constitué. Et hardiment croyez qu'il n'y eut 
petit ny grand dedans Paris qu'il ne se trouvast au lieu , pen- 
sant : Ce diable de Pantagruel, qui a convaincu tous les sorbo- 
nicoles, à ceste heure aura son vin 2. Car cest Anglois est un 
autre diable de Vauvert^. Nous verrons qui en gaignera. 

Ainsi , tout le monde assemblé, Thaumasle leg attendoit. 
Et, lors que Pantagruel et Panurge arrivèrent à la salle, tous 
ces grimaulx, artiens, et intrans * commencèrent à frapper des 
mains, comme est leur badaude coustume. 

Mais Pantagruel s'escria à haute voix, comme si ce eust 
esté le son d'un double canon, disant : Paix de par le diable, 
paix : par Dieu, coquins, si vous me tabustez icy, je vous cou- 
peray la teste à trestous. A laquelle parole ilz demourerent 
tous estonnés comme canes, et ne osoient seulement tousser, 
voire eussent ilz mangé quinze livres de plumes. Et furent 
tant altérés de ceste seule voix, çju'ilz tiroient la langue demy 
pied hors de la gueule , comme si Pantagruel leur eust les 
gorges salé. Lors commença Panurge à parler, disant à l' An- 
glois : Seigneur, es tu venu icy pour disputer contentieuse- 
ment de ces propositions que tu as mis , ou bien pour ap- 
prendre et en savoir la vérité? A quoyresponditThaumaste: 



' On voit, en eff5et, dans les vriers, de lenr donner le vin, ou, 

dialogues de Math. Cordier, de comme on dirait aujoard'hui, pour 

corrupti sermonis Emendaiione boire. 

(Ludendi)f que c'était la coutume ^ La maison de Vauvert , ban- 
des écoliers de jouer les aiguillettes tée, disait-on, par les démons, 
dont ils attachaient leurs chausses, donna le nom de rue d'Enfer à celle 
«« Ego amisi quatuor ligas. — où elle était située. 
In hoc ludo quatuor ligas per- * Grimaux, ieunea écoliers; ar- 
didi, etc. » tiens^ élèves de la faculté des arts ; 

Ml était d*usage, quand on iWranj, députés , Agents de TUni- 

asststait aux travaux des ou- versité. (Du Cange.) 



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PANTAGRUEL. 327 

Seigneur^ autre chose ne me ameine sinon bon désir d'ai>- 
prendre et savoir ce dont j'ay doubté toute ma vie, et n'ay 
trouvé ny livre ny homme qui m'ait contenté en la resolution 
des doubtes que j'ay proposés. Et au regard de disputer par 
contention, je ne le veulx faire : aussi est ce chose trop vile, 
et le laisse à ces maraulx sophistes, sorbillans, sorbonagres, 
sorbonigenes, sorbonicoles, sorboniformes, sorbonisecques, 
niborcisans, sorbonisans, saniborsans*, lesquelz, en leurs 
disputations, ne cherchent vérité, mais contradiction et débat 

Donc, dist Panurge, si moy, qui suis petit disciple de mon 
maistre monsieur Pantagruel, te contente et satisfais en tout 
et par tout, ce seroit chose indigne d'en empescher ^ mon dit 
maistre : par ce, mieulx vauldra qu'il soit cathedrant 3, jugeant 
de nos propos, et te contentant au parsus*, s'il te semble que 
je n'aye satisfait à ton studieux désir. Vrayement, dist Thau- 
maste , c'est très bien dit. Commence donc. 

Or notez que Panurge avoit mis au bout de sa longue bra-' 
guette un beau floc de soye rouge, blanche, verte, et bleue, 
et dedans avoit mis une belle pomme d'orange. 



^ Cette série d^épithètes rabe- ^ D'en donner Tembarras à. 
laisiennes se trouve dans Tédit. de ^ Qu'il siège en chaire. 
Fr. Jaste, 1&34. * CompUiemeiit. 



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328 LlVRt; II, CHAPITRE XIX. 

CHAPITRE XIX. 

Gomment Panarf e flt qnlnaalt l'Anflols» «alaryaolt par sifnes. 



Adonc tout le monde assistant et escoutant en bonne si- 
lence, TAnglois leva haut en l'air les deux mains séparément, 
clouant toutes les^xtremités des doigts en forme qu'on nomme 
en Chinonnoys cul de poulie , et frappa de l'une l'autre par 
les ongles quatre fois; puis les ouvrit, et ainsi à plat de Tune 
frappa l'autre en son strident une fois; derechief les joignant 
comme dessus, frappa deux fois, et quatre fois derechief les 
ouvrant. Puis les remit joinctes et extendues Tune jouxte l'au- 
tre, comme semblant dévotement Dieu prier. Panurge soudain 
leva en l'air la main dextre, puis d'icelle mit le poulce dedans 
la narrine d'iceluy costé , tenant les quatre doigts extenduz 
et serrés par leur ordre en ligne parallèle à la pinne du nez, 
fermant l'oeil gauche entièrement, et guignant du dextre 
avec profonde dépression de la sourcille et paulpiere. Puis la 
gauche leva haut, avec fort serrement et extension des qua- 
tre doigts et élévation du poulce , et la tehoit en ligne direc- 
tement correspondante à l'assiete de la dextre , avec distance 
entre les deux d'une coudée et demie. Cela fait, en pareille 
forme baissa contre terre l'une et l'autre main ; finalement 
les tint on milieu, comme visant droit au nez de l'Anglois*. 



' Cette argumentation par si- ce fou furent pris par son adver- 

gnes rappelle une discussion sem- saire pour de savantes réponses à 

blable, qui, suivant Accnrse (gl. ses arguments. On trouve aussi, 

s. la 1. 2. Dlg, de orig. jitr,), au- dans le Moyen de parvenir, une 

rait eu lieu à Rome entre un phi- scène du même genre , qui se se- 

losophe grec et un fou que les rait passée à Genève entre un sa- 

Romains lui avaient donné pour vant et un personnage nommé Jys- 

antagoniste. Les signes bizarres de quel. 



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PANTAGRUEL. 329 

Et si Mercure, dist l'Anglois. Là Panurgc interrompt, di- 
sant : Vous avez parlé, masque. Lors fit TAnglois tel signe. 
La main gauche toute ouverte il leva haut en l'air, puis 
ferma on poing les quatre doigts d'icelle, et le poulce extendu 
assit sus la pinne du nez. Soudain après leva la deitre toute 
ouverte, et toute ouverte la baissa, joignant le poulce on lieu 
que fermoit le petit doigt de la gauche , et les quatre doigts 
. d'icelle niouvoit lentement en l'air. Puis, au rebours, fit de 
la dextre ce qu'il avoit fait de la gauche, et de la gauche 
ce que avoit fait de la dextre. Panurge , de ce non estonné , 
tira en Tair sa trismegiste * braguette de la gauche, et, de la 
dextre, en tira un transon ^ de couste bovine blanche, et deux 
pièces de bois de forme pareille , l'une d'ebene noir, l'autre 
de bresil incarnat, et les mit entre les doigts d'icelle en bonne 
symmetrie; et, les chocquant ensemble, faisoit son, tel que 
font les ladres en Bretaigne avec leurs clicquettes', mieulxtou- 
tesfois resonnant et plus harmonieux : et, de la langue con- 
tracte dedans la bouche, fredonnoit joyeusement, tousjours 
regardant l'Anglois. 

Les théologiens, médecins, et chirurgiens pensèrent que, 
par ce signe, il inferoit l'Anglois estre ladre. Les conseillers, 
légistes, et decretistes pensoient que, ce faisant, il vouloit 
conclure quelque espèce de félicité humaine consister en es- 
tât de ladrerie, comme jadis maintenoit le Seigneur. L'An- 
glois pour ce ne s'effraya, et, levant les deux mains en l'air, 
les tint en telle forme que les trois maistres doigts serroit on 
poing, et passoitles poulces entre les doigts indice et moyen, 
et les doigts auriculaires demouroient en leurs extendues; 
ainsi les presentoit à Panurge , puis les accoubla de mode que 
le poulce dextre touchoit le gauche , et le doigt petit gauche 
touchoit le dextre. A ce Panurge, sans mot dire, leva les 
mains, et en lit tel signe : de la main gauche il joignit l'on- 
gle du doigt indice à Tongle du poulce, faisant au milieu de 



' Trois fois très-grande. C^estun ^ Crécelle, dont le bruit annon- 
des surnoms de Mercure. çait l'approche des ladres ou lé« 

^ Une tranche. preux. 

28. 



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330 LIVRE II, CHAPITRE XIX. 

la distance comme une boucle; et de la main dextre serroit 
tous les doigts au poing, excepté le doigt indice, lequel il 
mettoit et tiroit souvent par entre les deux autres susdits de 
la main gauche; puis de la dextre extendit le doigt indice 
et le inilieu, les esloignant le mieulx qu'il pouvoit, et les ti- 
rant vers Thaumaste : puis mettoit le poulce de la main gau- 
che sur Tanglet de l'oeil gauche, extendant toute la main 
comme une aisle d'oiseau , ou une pinne * de poisson , et la 
mouvant bien mignonnement de çà et de là; autant en fai- 
soit de la dextre sur l'anglet de l'oeil dextre. 

Thaumaste commença paslir et trembler, et lui fit tel signe. 
De la main dextre il frappa du doigt milieu contre le muscle 
de la vole • qui est au dessous le poulce, puis mit le doigt in- 
dice de la dextre en pareille boucle de la senestre : mais il le 
mit par dessous, non par dessus, comme faisoit Panurge. 
Adonc Panurge frappe la main l'une contre l'autre, et souffle 
en paulme : ce fait, met encores le doigt indice de la dextre 
en la boucle de la gauche, le tirant et mettant souvent : 
puis extendit le menton, regardant ententivement ' Thau- 
maste. Le monde, qui n'entendoit rien à ces signes, entendit 
bien qu'en ce il demandoit sans dire mot à Thaumaste , que 
voulez vous dire là? De fait, Thaumaste commença suer à 
grosses gouttes, et sembloit bien un homme qui fust ravy en 
haute contemplation. Puis s'advisa, et mit tous les ongles de 
la gauche contre ceux de la dextre, ouvrant les doigts, 
comme si ce eussent esté demy cercles, et eslevoit tant qu'il 
pouvoit les mains en ce signe. 

A quoy Panurge soudain mit le poulce de la main dextre 
sous les mandibules *, et le doigt auriculaire d'icelle en la 
boucle de la gauche, et en ce point faisoit sonner ses dents 
bien mélodieusement, les basses contre les hautes. 

Thaumaste, de grand ahan 5, se leva; mais, en se levant. 



^ Nageoire. * Mâchoires. 

^ Paume de la main. Vola éUci- ^ Onomatopée pour exprimer 
tut média pars manus, (Donat.) la fatigae. On en avait fait le 



* Attentivement. verbe ahanner. 



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PANTAGRUEL. 331 

fit un gros pet de boulangier : car le bran ' vint après, et pissa 
vinaigre bien fort, et puoit comme tous les diables : les assis- 
tans commencèrent se estouper les nez, car il se conchioit 
d'angustie*; puis leva la main -dextre, la clouant' en telle fa- 
^n qu'il assembloit les boutz de tous les doigts ensemble, 
et la main gauche assit toute pleine sus la poictrine. A quoy 
Panurge tira sa longue braguette avec son floc, et Textendit 
d'une coubdée et demie, et la tenoit en Fair de la main gau- 
che, et de la deitre prit sa pomme d'orange, et, la jettanl 
en l'air par sept fois , à la huitiesme la cacha au poing de la 
dextre , la tenant en haut tout coy, puis commença secouer 
sa belle braguette , la monstrant à Thaumaste. 

Apres cela, Thaumaste commença enfler les deux joues 
comme un cornemuseur, et soufQer comme s'il enfloit une 
vessie de porc. A quoy Panurge mit un doigt de la gauche on 
trou du cul, et de la bouche tiroit Tair comme quand on 
mange des huytres en escalle , ou quand on hume sa soupe ; 
ce fait, ouvre quelque peu la bouche, et avec le plat de 
la main dextre frappoit dessus, faisant en ce un grand son et 
profond, comme s'il venoit de la superficie du diaphragme 
par la trachée artère, et le fit par seize fois. Mais Thaumaste 
souffloit tousjours comme une oye. Adônc Panurge mit le 
doigt indice de la dextre dedans la bouche , le serrant bien 
fort avec les muscles de la bouche, puis le tiroit; et, le tirant, 
faisoit un grand son , comme quand les petits garsons tirent 
d'un canon de sulz* avec belles rabbes^, et le fit par neuf fois. 

Alors Thaumaste s'escria : Ah, messieurs, le grand secret! 
il y a mis la main jusques au coubde : puis tira un poignard 
qu'il avoit, le tenant par la pointe contre bas. A quoy Pa- 
nurge prit sa longue braguette, et la secouoit tant qu'il 
pouvoit contre ses cuisses : puis mit ses deux mains liées en 



* Bran on bren signifiait à la « Pet de boulanger, le bran 

fois son et excrément. Rabelais « vient après. » 
l'a employé en ces deux sens : ' D'angoisse. 

« Il faisait de Tasne pour avoir ^ Fermant, du latin claudere, 
ce du bran. » ^ Sureau. 

De là le proverbe : ^ Raves. 



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332 LIVRE H, CHAPITRE XIX. 

forme de peigne sur sa teste ^ tirant la langue tant qu'il pour- 
voit, et tournant les yeulx en la teste, comme une chievre 
qui se meurt. Ha, j'entends, dist Thaumaste, mais quoy? fai- 
sant tel signe qu'il mettoit le^manche de son poignard con- 
tre, la poictrine, et sur la pointe mettoit le plat de la main> 
en retournant quelque peu le bout des doigts. A quoy Pa- 
nurge baissa sa teste du costé gauche, et mit le doigt milieu 
en l'oreille dextre, élevant le poulce contre mont. Puis* croisa 
les deux bras sus sa poictrine, toussant par cinq fois, et, à 
la cinquiesme, frappant du pied droit contre terre; puis leva 
le bras gauche, et, serrant tous les doigts au poing, tenoit 
le poulce contre le front, frappant de la main dextre par six 
fois contre la poictrine. Mais Thaumaste, comme non content 
de ce, mit le poulce de la gauche sur le bout du nez, fer- 
mant le reste de ladite main. Dont Panurge mit les deux mais- 
très doigts à chascun costé de sa bouche, la retirant tant qu'il 
pou voit, et monstrant toutes ses dents : et des. deux poulces 
rabaissoit les paulpieres des yeuk bien profondement, en fai- 
sant assez laide grimace, selon que sembloit es assistans. 



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l'AiNTAGHCEL. 33a 



CHAPITRE XX. 

Comment Tbaamaste raconte les Tertos et savoir de Fanarfe. 



Adonc se leva Thaumaste^ ct^ ostant son bonnet de la 
teste, remercia ledit Panurge doulcement. Puis dist à haute 
voix à toute Tassistance : Seigneurs, à ceste heure puis je 
bien dire le mot evangelicque, et ecce plusquam Salomon 
hic * . Vous ayez icy un trésor incomparable en vostre pré- 
sence, c'est monsieur Pantagruel; duquel la renommée me 
avoit icy attiré du fin fond de Angleterre, pour conférer avec 
luy des problesmes insolubles tant de magie, alchymie, de 
caballe, de géomancie, d'astrologie que de philosophie : les- 
- quelz je avois en mon esprit. Mais, de présent, je me coun*ouce 
contre la renommée, laquelle me semble estre envieuse con- 
tre luy, car elle n'en rapporte la milliesme partie de ce que 
en est par efficace. Vous avez veu comment son seul disciple 
m'a contenté, et m'en a plus dit que n'en demandois; d'abon- 
dant m'a ouvert et ensemble solu d'autres doubtes inestima- 
bles. En quoy je vous puis asseurer qu'il m'a ouvert le vray 
puitz et abysme de encyclopédie, voire en une sorte que je 
ne pensois trouver homme qui en sceust les premiers elemens 
seulement : c'est quand nous avons disputé par signes , sans 
dire mot ny deray. Mais à temps je redigeray par escrit ce que 
avons dit et résolu, afin que Ton ne pense que ce ayent esté 
mocqueries, et le feray imprimer, à ce que chascun y ap- 
preigne comme j'ay fait. Donc pouvez juger ce que eust peu 
dire le maistre, veu que le disciple a fait telle prouesse : car 
non est discipulus svper magistrum \ 



* En voici un qui est plus que ^ Le disciple n'est pas au-dessus 
Salomon. (Saint Luc, xr, 31.) du maître. (Saint Luc, vi, 40.) 



vGooQle 



igl 



331 LIVRE II, CHAPITRE XX. 

En tout cas Dieu soit loué , et bien humblement vous re- 
mercie de l'honneur que nous avez fait à cest acte. Dieu vous 
le rétribue éternellement. Semblables actions de grâces rendit 
Pantagruel à toute Tassislance, et, de là partant, mena dis- 
ner Thaumaste avec lu y; et croyez qu'ilz beurent comme 
toutes bonnes âmes le jour des mors â ventre desbou- 
tonné (car en ce temps là on fermoit les ventres à boutons, 
comme les colletz de présent), jusques à dire dond venez 
vous? Sainte dame, comment ilz tiroient au chevrotin * ! et 
flaccons d'aller, et eux de corner, tire, baille, page, vin, 
boutte 'de par le diable, boutte; il n'y eut celuy qui ne beust 
vingt cinq où trente muiz. Et savez comme? sicut terra 
sine aquŒy calr il faisoit chauld, et davantage s'estoient alté- 
rés. Au regard de l'exposition des propositions mises par 
Thaumaste, et significations des signes desquelz ilz usèrent 
en disputant, je vous les exposerois selon la relation d'entre 
eux mesmes : mais Ton m'a dit que Thaumaste en fit un 
grand livre itnprimé à Londres, auquel il declaire tout sans 
rien laisser : par ce je m'en déporte pour le présent. 

' C'est-à-dire ils buvaient à l'outre faite de peau de chèvre. 



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PANTAGRUEL. 335 



CHAPITRE XXI. 

Commeiit Panorte fat amoarcoz d'sne bamc dame ic Fiurlf, 
et da tour 4a*Il loi flt. 



Panurge commença estre en réputation en la ville de Paris, 
par ceste disputalion qu'il obtint contre TAnglois, et faisoit 
des lors bien valoir sa braguette, et la fit au dessus esmou- 
cher de broderie à la romanicque. Et le monde le louoit pu- 
blicquement, et en fut fait une chanson , dont les petits en- 
fans alloient à la moustarde ^ ; et estoit bien venu en toutes 
compagnies de dames et damoiselles , en sorte qu'il devint glo- 
rieux^ si bien qu'il entreprit de venir au dessus d'une des 
grandes dames de la ville. 

De fait, laissant un tas de longs prologues et protestations 
que font ordinairement ces dolens contemplatifz amoureux de 
caresme, lesquelz point à la chair ne touchent, luy dist un 
jour : Madame, ce seroit bien fort utile à toute la repu- 
blicque, délectable à vous, bonneste à vostre lignée, et à moy 
nécessaire, que fussiez couverte de ma race; et le croyez, car 
l'expérience vous le demonstrera. La dame, à ceste parole, 
le recula plus de cent lieues, disant: Meschant fol, vous ap- 
partient il de me tenir telz propos? A qui pensez vous parler? 
Allez ; ne vous trouvez jamais devant moy ; car, si n'estoit 
pour un petit, je vous ferois couper bras et jambes. 

Or, dist il, ce me seroit bien tout un d'avoir bras et jambes 



* Le Trai sens de ce proverbe certains pécheurs :« DifTamati etîam 
nous est indiqué par le prédicateur « à parvulis clamantibus in aero si» 
Menot, lorsqu'il dit, en parlant de «napium. » 



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336 



LIVRE 11, CHAPITRE XXI. 



coupés, en condition que nous fissions vous et moy un tran- 
son de chère lie S jouans des manequins à basses marches ^ : 
car (monstrant sa longue braguette) voicy maistre Jean Jeudy, 
qui vous sonneroit une antiquaille ^, dont vous sentiriez jus- 
ques à la moelle des os. 11 est galland, et vous sçait tant bien 
trouver les alibitz forains *, et petits poulains grenés en la 
ratouere^, que après luy il n'y a que espousseter. 

A quoy respondit la dame : Allez, meschant, allez, si vous 
m'en dictes encores un mot, je appelleray le monde, et vous fe- 
ray icy assommer de coups. Ho, dist il, vous n'estes pas si maie® 
que vous dictes; non, ou je suis bien trompé à vostre physio- 
nomie : cai* plus tost la terre monteroit es cieulx , et les hauts 
cieulx descendroient en l'abysme, et tout ordre* de nature 
seroit parverty, qu'en si grande beauté et élégance comme 



' Les Cenl Nouvelles parlent 
de deux amants qui faisaient <c un 
« transou de bonne ouvrage. » 

' Le nianneqidn, que Cotgrave 
désigne sous le nom de rude ins- 
Irumeni of musick, désignait ou 
des castagnettes ou une espèce d'é- 
pinette, et les basses marches cor- 
respondent aux pédales. C'est donc 
une idée obscène rendue par une 
image empruntée à la musique. Si 
Ton avait des doutes sur le sens 
figuré delà phrase, ce qui suit l'ex- 
pliquerait suffisamment , quand 
même Oudin ne la tradnirait pas 
en italien par far Vatto venereo, 
et Cotgrave par io leacher, 

^ Air de branle dont il est déjà 
question au ch. 13. 

^ « Chercher des alilns forains ^ 
c'est interjeter plusieurs frivoles 
appellations, faire des incidents 
frustratoires.« Biblioth, de droit de 
Bouchel. 

^ La ratouere est un piège à 
rats, a irap for rat. (Cotgrave.) 

Que signifient />0M/aiw5 grenés? 
Des tumeurs vénériennes, suivant 



Le Duchat. Au chapitre xxxiu du 
livre V, la même expression est 
évidemment prise dans cette ac- 
ception. Mais admit-on l'authen- 
ticité du V livre, il faudrait peut- 
être hésiter à prêter à ces mots le 
sens que Le Duchat leur donne. 
Rabelais parle crûment, il est vrai , 
des choses d'amour; pourtant, de 
cette licence à une sale injure il y 
a fort loin. La dame, aussi ignomi- 
nieusement outragée, écouterait- 
elle une seule parole de Panurge? 

Poulain s'est dit dans le sens 
de poulie (V. Cotgrave). Grené si- 
gnifie engrené. 

Nous avons vu d'anciens pièges 
à rats que ces deux mots , poulies 
engrenées f suffiraient à nous faire 
reconnaître. 

Quant à Jean Jeudy^ c'est un 
malin qui sait user de toutes les 
chicanes et éviter toutes les ruses, 
et après lui il ny a qu'a épous- 
seler^ c'est-à-dire qu'il fait toute 
la besogne, qu'il n'en laisse pas 
pour les autres. 

" Méchante {mala\ latin. 



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PANTAGRUEL. 337 

la vostre y eust une goutte de fiel, ny de malice. L'on dit 
bien qu'à grand peine 

Vit on jamais femme lielle 
Qui aussi ne fusl rebelle. 

Mais cela est dit de ces beautés vulgaires. La vostre est tant 
excellente, tant singulière, tant céleste, que je croy que na- 
ture Ta mise en vous comme en paragon^, pour nous donner 
à entendre combien elle peut faire quand elle veult employer 
toute sa puissance et tout son savoir. Ce n'est que miel , ce 
n'est que sucre, ce n'est que manne céleste de tout ce 
qu'est en vous. Cestoit à vous à qui Paris devoit adjuger la 
pomme d'or, non à Venus, non, ny à Juno, ny à Minerve : 
car onques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de 
prudence en Minerve, tant d'elegance en Venus, comme il y a 
en vous. O dieux et déesses célestes ! que heureux sera celuy 
à qui ferez celle grâce de vous accoler, de vous baiser et de 
frotter son lard avec vous. Par Dieu, ce sera moy, je le voy 
bien, car desja vous m'aimez tout à plein, je le cognoy et 
suis à ce prédestiné des phées. Donc, pour gaigner temps, 
boutte', pousse, enjambons. 

Et la vouloit embrasser, mais elle fit semblant de se mettre 
à la fenestre pour appeller les voisins à la force. Adonc sortit 
Panurge bien tost, et luy dist enfuyant: Madame, attendez 
moy icy, je les vais quérir moy mesmes, n'en prenez la peine. 
Ainsi s'en alla, sans grandement se soucier du refus qu'il 
avoit eu, et n'en fît onques pire chère. Le lendemain, il se 
trouva à l'église à l'heure qu'elle alloit à la messe, et, à 
l'entrée, luy bailla de l'eau beniste, s'inclinant parfonde- 
ment devant elle; après se agenouilla auprès d'elle familière- 
ment, et luy dist : Madame, sachez que je suis tant amoureux 
(le vous que je n'en peux ny pisser, ny fianter; je ne sçay com- 
ment l'entendez, s'il m'en advenoit quelque mal, qu'en se- 



Modèle. 

29 



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338 UVRE 11, CHAPITRE XXI. 

roit il? Allez j allez (dist elle)^ allez, je ne m'en soucie: 
laissez moy icy prier Dieu. Mais (dist il) equivoquez sur 

à Beau Mont le Vicomte; 

je ne sçaurois, dist elle; 
c'est, dist il, 

à Beau Con le Vit Monte. 

Et, sur cela, priez Dieu qu'il me doint ce que vostre noble 
coeur désire , et me donnez ces patenostres par grâce. Tenez, 
dist elle, et ne me tabustez plus. 

Ce dit, luy vouloit tirer ses patenostres, qui estoient de 
cestrin*, avec grosses marches d'or : m^is Panurge prompte- 
ment tira un de ses cousteaux, et les coupa très bien, et les 
emporta à la fripperie, luy disant : Voulez vous mon cousteau ? 
Non, non, dist elle. Mais, dist il, à propos, il est bien à vostre 
commandement, corps et biens, tripes et boyaubt. Ce pendant 
la dame n'estoit fort contente de ses patenostres ; car c'estoit 
une de ses contenances à Teglise , et pensoit : Ce bon bavard 
icy est quelque esventé,homnQe d'estrange pays^ : jene recou- 
vreray jamais mes patenostres; que m'en dira mon mary?. Il 
s'en courroucera à moy : mais je luy diray qu'un larron me 
les a coupées dedans l'église; ce qu'il croira facilement, 
voyant encores le bout du ruban à ma ceinture. 

Apres disner, Panurge l'alla voir, portant en sa manche 
une grande bourse pleine d'escus du Palais, et de gettons, et 
luy commença à dire : 

Lequel des deux aime plus l'autre , ou vous moy, ou moy 
vous? A quoy elle respondit : Quant est de moy, je ne vous hais 
point ; car, comme Dieu le commande, j'aime tout le monde.Mais 
à propos, dist il, n'estes vous amoureuse de moy ? Je vous ay, dist 
elle, ja dit tant de fois que vous ne me tenissiez ^ plus telles pa- 



' Pierre jaune dont on faisait des ^ Tinssiez. Cette forme suh}onc<t 
chapelets , suivant Cotgrave. tive ienianez est usitée en sainton- 

^ De pays étranger. geois. 



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PANTAGRCBL... ^, _-^ 339 

rôles; si vous m'en parlez encore», je tous monstreray que ce 
n'est à moy à qui vous devez ainsi parler de deshonneur. 
Partez d'icy, et me rendez mes patenostres, à ce que mon 
mary ne me les demande. 

Comment, dist il , madame , vos patenostres? non feray par 
mon sergent *, mais je vous en veulx bien donner d'autres : 
en aimerez TOUS mieulx d'or bien esmaillé en forme de grosses 
sphères; ou de beaux lacs d'amours, ou bien toutes massifves 
comme gros lingotz; ou si en voulez d'ebene, ou de gros hia- 
cinthes^ de gros grenatz taillés, avec les marches de fines tur* 
quoises; ou de beaux topazes marchés de fins saphiz; ou de 
beaux balais à tout grosses marques de diamans à vingt et 
huit quarres*? Non, non, c'est trop peu. J'en sçay un beau 
chapelet de fines esmeraudes, marchées d'ambre gris coscoté ', 
et à la boucle un union * persicque , gros comme une pomme 
d'orange : elles ne coustent que vingt et cinq mille ducatz ; je^ 
vous eh veulx faire un présent : car j'en ay du content. 

Et ce disoit faisant sonner ses gettons, comme si ce fussent 
escus au soleil. Voulez vous une pièce de veloux violet cra- 
moysi, tainct en grene; une pièce de satin broché, ou bien 
cramoysi? Voulez vous chaines, doreures, templettes*, ba- 
gues? il ne fault que dire oui. Jusques à cinquante mille du- 
catz, ce ne m'est rien cela. Par la vertu desquelles paroles il 
luy faisoit venir l'eau à la bouche. Mais elle luy dist : Non, je 
vous remercie : je ne veulx rien de vous. Par Dieu, dist il, si 



* Poar mon serment, « Panorge grave le rend par epotted, Coêêé et 
sait yvtre (nous dit Le Duchat), coti sontdenx mots qai, en ber- 
il ne yeat pas jurer devant une richon et dans d'antres patois , si- 
dame. » guifient tacheté de meurtrissures , 

Panurge ne sait pas Titre dans en parlant des fruits , par exemple, 

toutes les éditions, car il y en a Coscoté nous semble formé de ces 

qui portent mon serment, deux derniers mots. Le Dnchat 

' Facettes. prétend qu'il signifie relevé de pe- 

^. . . ^ . tits grains , comme ceux que forme 

« Cbatona & quatre quiarees. » , ° #^ • «.!«.• 

/»-- . 1 ,- »-.- \ 1« couscou. Ceci nous semble bien 

(nom, ae M ilose,) 

cherché. 

* Tacheté. Le traducteur an- * Perle. Union (angl.). 

glais de Rabelais a ainsi compris ^ Bandelettes pour la tête (head 

ce mot, et il est dans le vrai. Cot- bands for women) (Cotgrave). 



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340 LIVRK II, CHAPITRE XXI. 

veulx bien moy de vous : mais c'est chose qui ne vous cous- 
lera rien, et n'en aurez de rien moins. Tenez ( monsirant sa 
longue braguette), voicy maistre Jean Chouart^ qui demande 
logis; et après la vouloit accoler. Mais elle commença à s'es- 
crier, toutesfois non trop haut. Adonc Panurge retourna son 
faulx visage, et luy dist : Vous ne voulez donc autrement me 
laisser un peu faire? Bren pour vous. 11 ne vous appartient 
tant de bien ny d'honneur : mais, par Dieu, je vous feray • 
chevaucher aux chiens : et, ce dit, s'enfouit le grand pas de 
peur des coups, lesquelz il craignoit naturellement. 

^ Ce nom se retrouve dans la Fontaine et dans J. B. Rousseau. 



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PANTAGRUEL. 341 



CHAPITRE XXII. 

Gomment Panarte lie un lonr à la dame parisienne ^ qui ne fat 
point à son avantaf e. 



Or notez que le lendemain estoit la grande feste du corps 
Dieu S ^ laquelle toutes les femmes se mettent en leur triomphe 
de habillemens; et, pour ce jour, ladite dame s'estoit yestue 
d'une très belle robe de satin cramoysi et d'une cotte de ve- 
loux blanc bien précieux. Le jour de la yigile , Panurge cher- 
cha tant, d'un costé et d'autre, qu'il trouva une lycisque 
orgoose 2, laquelle il lia avec sa ceinture , et la mena en sa 
chanabre, et la nourrit très bien cedit jour et toute la nuyt : 
et au matin la tua , et en prit ce que savent les geomantiens 
gregeoys, et le mit en pièces le plus menu qu'il peut, et 
les emporta bien cachées, et alla à l'église où la dame de- 
voit aller pour suivre la procession , comme est de coustume 
à ladite feste. Et, alors qu'elle entra, Panurge luy donna 
de Teau beniste , bien courtoisement la saluant , et quelque 
peu de temps après qu'elle eut dit ses menus suffrages, il se 
va joindre à éyie en son banc, et luy bailla un rondeau par 
escrit en la forme que s'ensuit : 



Pour ceste fois, qu'à vous, dame très belle , 
Mon cas disois , par trop fustes rebelle 
De me chasser sans espoir de retour : 



' La Féte*Dieu. je suis en chaleur. — On lit posi- 

^ Lyctsca est en latin un nom tivement dans Tédit. de C. Nourry 

de chienne et anssi de- courtisane: et dans celle de Fr. Juste, 1534 , 

b^fÔL'û j en grec , veut dire ardeo, chienne en chaleur. 






29. 



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342 LIVRE II, CHAPITRE XXJl. 

Veu qu'à vous onq ne fis austère tour 
En dit, ny fait, en soubçon, ny libelle," 
Si tant à vous desplaisoit ma querelle. 
Vous pouviez bien , par vous, sans maquerelle 
Me dire, amy, partez d*icy en tour, 

Pour ceste fois. 
Tort ne vous fais, si mon coeur vous decelle. 
En remonstrant comme Tard ' Testincelle 
De la beauté que couvre vostre atour : 
Car rien n*y quiers, sinon qu*eu vostre tour 
Vous me faciez de hait * la combrecelle', 

Pour ceste fois. 

Et, ainsi qu'elle ouvroit le papier pour voir que c'estoit, 
Panurge promptement sema la drogue qu'il avoit sur elle en 
divers lieux , et mesmement aux replis de ses manches et de 
sa robe : puis luy dist : Ma dame, les pauvres amans ne sont 
tousjours à leur aise. Quant est de moy, j'espère que 

Les maies nuytz , 
Les travaulx et ennuyz, 

auxquels me tient l'amour de vous, me seront en déduction 
d'autant des peines de purgatoire. A tout le moins, fitiet 
Dieu qu'il me doint en mon mal patience. 

Panurge n'eut achev<^ ce mot, que tous les chiens qui es- 
tment en l'église accoururent à ceste dame, pour l'odeur des 
drogues qu'il avoit espandu sur elle; petits et grands, groâ 
et menus, tous y venoient tirant le membre, et la sentant, 
et pissant par tout sur elle *; c'estoit la plus grande villainie 
du monde. 

Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle prit congié, 
et se retira en quelque chapelle pour voir le déduit : car ces 



' Le brûle. la magie, entre mille antres receltes, 

^ De boa eœur. on en trouve précisément une « poar 

3 Pour comble selle, la mon- « que tous les chiens yiennent pis- 
tare. « ser sur les jambes d'une per- 

4 Dans les livres populaires sur « sonne. » . h 



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PANTAGRUEL. 343 

villains chiens la conchioient toute , et compissoient tous ses 
habillemens; tant qu'un grand lévrier luy pissa sur la teste, et 
luy culletoit^ son collet par derrière, les autres aux manches, 
les autres à la crope : les petits cuUetoient ses patins. En sorte 
que toutes les femmes de là autour avoient beaucoup à faire 
à la sauTer. Et Panurge de rire, et dist à quelqu'un des sei- 
gneurs de la yiUe : Je croy que ceste dame là est en chaleur, 
ou bien que quelque lévrier Ta couverte fraîchement. Et 
quand il vit que tous les chiens grondoient bien à Tentour 
d'elle, comme ilz font autour d'une chienne chaulde, partit 
de là, et aUa quérir Pantagruel. Par toutes les rues où il trou- 
voit des chiens, il leur bailloit un coup de pied, disant : N'irez 
vous pas avec vos compagnons aux nopces? devant, devant, 
de par le diable , devant. 

El, arrivé au logis, dist à Pantagruel : Maistre, je vous 
prie, venez voir tous les chiens du pays qui sont assemblés 
à Tentour d'une dame la plus belle de ceste ville, et la veu- 
lent jocqueter. A quoy voluntiers consentit Pantagruel, et vit 
le mystère, qu'il frouva fort beau et nouveau. 

Mais le bon fut à la procession : en laquelle furent veus 
plus de six cens mille et quatorze chiens à l'entour d'elle, 
lesquelz luy faisoient mille haires^ : et par tout où elle passoit, 
les chiens frais venus la suivoient à la trace, pissans par le 
chemin où ses robes avoient touché. Tout le monde s'arrestoit 
à ce spectacle, considérant les contenances de ces chiens, qui 
luy montoient jusques au col et luy gasterent tous ses beaux 
acoustremens, à quoy ne sceut trouver aucun remède sinon 
soy retirer en son hostel. Et chiens d'aller après, et elle de se 
cacher, et chambrières de rire. Quand elle fut entrée en sa 
maison, et fermé la porte après elle, tous les chiens y accou- 
roient de demie lieue, et compisserent si bien la porte de sa 
maison, qu'ilz firent un ruisseau de leurs urines, où les cannes 
eussent bien nagé. Et c'est celuy ruisseau qui de présent passe 

' Frottait vivement, to tvag rinstrument de pénitence nommé 
(Cotgrave). haire^ molest extremely ( Cot- 

^ Toarments, comme en cause grave.) 

Digitized by VjOOQIC 



314 LlVRb: U, CHAPITRE XXII. 

à Saint Victor^ on quel Guobelin taînct Tescarlatte^ pour la 
vertu specificque de ces pisse chiens , comme jadis prescha 
publicquement nostre maistre Doribus ^ . Ainsi vous aist Dieu, 
un moulin y eust peu mouldre. Non tant toutesfois que ceux 
du Bazacle' à Thoulousc. 



* P. Doré, jacobin, ou, suivant dans Fédition dé Fr. Juste, 1534. 

d'antres, Matthieu d*Orry, domini- ' Lien situé au-dessous deXon- 

cain. ' louse, sur la Garonne, où se trou- 

Ou lit : maistre de Quercu , vent un grand nombre de moulins. 



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PANTAGRLEL. 34o 



CHAPITRE XXIII. 

GovmenI Fantagrael partit de FarU, oyant nonvellet qne les 
m^fodes enTahissolent le pays «es Amaaroies. Et la cause 
poarqaoy les Uenes soDt unt petites tn France. 



Peu de temps après ^ Pantagruel ouit nouvelles que son 
père Gargantua avoit esté translaté au pays des Pbées par 
Mordue*, comme fut jadis Ogier et Artus; ensemble que, le 
bruit de sa translation entendu, les Dipsodes^ estoient issuz de 
leurs limites, et avoient gasté un grand pays de Utopie', et 
tenoient pour lors la grand ville des Âmaurotes assiégée. Dont 
partit de Paris sans dire à Dieu à nully, car l'affaire reque- 
roit diligence, et vint à Rouen. 

Or, en cheminant, voyant Pantagruel que les lieues de 
France estoient petites par trop, au regard des autres pays, 
en demanda la cause et raison à Panurge; lequel luy dist une 
histoire que met Marolus du lac, monachusy es gestes des 
roys de Canarre. Disant que, d'ancienneté, les pays n'estoient 
distinctz par lieues, miliaires *, stades s, ny parasanges®, jusques 
à ce que le roy Pharamond les distingua : ce qui fut fait en 
la manière que s'ensuit : Car il prit dedans Paris cent beaux 



^ La fée Morgue oa Morgane , capitale , sert de titre au roman 

sœar d'Oberon et d'Artus, rete- politique de Th. More, publié eu 

liait ce dernier, ainsi qu'Ogier le latin; Louvain, 1516; Paris, 1510, 

Danois, dans le château enchanté 1517, et traduit en français par 

d'Avalon. Z. Leblond; Paris, 1550. ln-8. 

^ En grec, les altérés, comme * Bonies indiquant un espace de 

Rabelais l'explique lui-même à la mille pas chez les Romains, 
fin du chapitre 26. ^ Mesure grecque de 125 pas. 

^ L'Utopie, république imagi- ® Mesure de trois mille sept cent 

naire,dont la ville des Amaurotes cinquante pas dont usaient les Per- 

(du grec àfiaupoç , obscur) est la ses. 



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346 LIVRE II , Cïi\PlTRE XXllI. 

jeunes et gallans compagnons bien délibérés, et cent belles 
garses picardes, et les fit bien traicter, et bien panser par 
huit jours , puis les appella : et à un chascun bailla sa garse, 
avec force argent pour les despens, leur faisant commande- 
ment qu'ilz allassent en divers lieux par cy et par là. Et, 
à tous les passages qu'ilz biscoteroient leurs garses, qti'ilÈ 
missent une pierre, et ce seroit une lieue. Ainsi les compa- 
gnons joyeusement partirent, et, pour ce qu'ilz estoient frais 
et de séjour, ilz fanfreluchoient à chasque bout de champ, et 
voyla pourquoy les lieues de France sont tant petites. 

Mais quand ilz eurent long chemin parfaict, et estoient ja 
las comme pauvres diables, et n'y avoit plus d'olif en ly ca- 
ieil * , ilz ne belinoient si souvent, et se contentoient bien (j'en- 
tends quant aux hommes) de quelque meschante et paillarde 
fois le jour. Et voyla qui fait les lieues de Bretaigne, des 
Lanes*, de AUemaigne et autres pays plus esloignés si grandes. 
Les autres mettent d'autres raisons : mais celle là me semble 
la meilleure. A quoy consentit voluntiers Pantagruel. 

Partans de Rouen, arrivèrent à Hommefleur^, où se mirent 
sur mer Pantagruel, Panurge, Epistemon, Eusthenes, et Car- 
palim. Auquel lieu attendant le vent propice, et calfretant 
leur nef, récent, d'une dame de Paris, laquelle il avoit en- 
tretenu bonne espace de temps , unes lettres inscriptes au des- 
sus : 

Au plus aimé des belles, et moins loyal des preux : 
P. N. T. G. R. L. 



' D'huile dans la lampe. (Lan- ''' Landes (en Gascogne), 
gaed.) 3 Honfleur. 



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PANTAGRUEL. 347 



CHAPITRE XXIV. 

Lettre* ^a*iiB mtu—gltr apportA à Paiitaf rael d'aoe «ame ût 
Paris , et l'eiposltlon d*iin mot escrit eo an annean d'or. 



Quand Pantagruel eut leu rinscription , il fut bien esbahy , 
et^ demandant audit messagier le nom de celle qui Tavoit en- 
voyé, ouvrit les lettres, et rien ne trouva dedans escrit, mais 
seulement un anneau d'or, avec un diamant en table*. Lors 
appella Panurge, et luy monstra le cas. A quoy Panurge luy 
dist que la feuille de papier estoit escrite, mais c'estoit par 
telle subtilité que Ton n'y voyoit point d'escriture. Et, pour le 
savoir, la mit auprès du feu, pour voir si Tescriture estoit 
faite avec du sel ammoniac destrempé en eau. Puis la mit 
dedans de Teau, pour savoir si la lettre estoit escrite du suc 
de tithymalle. Puis la monslra à la chandelle, si elle estoit 
point escrite du jus d'oignons blancs. 

Puis en frotta une partie d'huile de noix, pour voir si elle 
estoit point escrite de lexif ^ de figuier. Puis en frotta une part 
de laict de femme alaictant sa fiUe première née, pour voir si 
elle estoit point escrite de sang de rubettes^. Puis en frotta un 
coin de cendres d'un nid d'arondelles^, pour voir si elle estoit 
escrite de la rousée qu'on trouve dedans les pommes d'Alica- 
cabut^. Puis en frotta un autre bout de la sanie des oreilles, 
pour voir si elle estoit escrite de fiel de corbeau. Puis la trempa 



* Taillé à surface plane. mot est formé du latin ruhetœ, 

' Ce moi est asité en Berry, en * Hirondelles. On dit encore 

Saintonge, etc., avec le sens d'eoa arondelle en sainiongeois , en poi- 

de lessive. Peut^tre ici le lexif de tevin , en berrichon ; arondiele en 

figuier désigne-t-il le lait qui sort roucÙ. 

de la queue des figues cueillies avant ^ Johanneau parle seul de ce 

leur maturité. mot, et il avoue qu^il ne connaît 

' Grenottillet vénéneuses. Ce pas cette espèce de pomme. Cette 



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348 LIVRE H, CHAPITRE XXIV. 

en vinaigre, pour voir si elle estoit escrite de laict d'espurge * . 
Puis la graissa d'axunge de souris chauves^, pour voir si elle es- 
toit escrite avec sperme de baleine, qu'on appelle ambre gris. 
Puis la mit tout doulcement dedans un bassin d'eau fraiche, 
et soudain la tira, pour voir si elle estoit escrite avec alum de 
plume. Et, voyant qu'il n'y cognoissoit rien, appella le 
messagier, et luy demanda : Compaing, la dame qui t'a icy 
envoyé t'a elle point baillé de baston pour apporter? pensant 
que fust la finesse que met Aule Celle ^ : et le messagier luy 
respondit : Non, monsieur. Adonc Panurge luy voulut faire 
raire les cheveulx, pour savoir si la dame axoit fait escrire 
avec fort moret*, sur sa teste raise, ce qu'elle vouloit mander : 
mais, voyant que ses cheveulx estoient fort grands , il s'en dé- 
sista, considérant qu'en si peu de temps ses cheveulx n'eus- 
sent creuz si longs. 
Alors dist à Pantagruel : Maistre, par les vertus Dieu, je 



pomme n'est point le fruit d*an 
pommier. Cotgrave la nomme win- 
ter cherry, c'est-à-dire cerise d'hi- 
ver. 

* Espèce de tithymale, ainsi 
nommée ab expurgando. 

^ Graisse , oing de chauve-sou- 
ris. 

3 Dans ses Nuits attiques (livre 
XVII, ch. 9), Aulu-Gelle nous 
parle d'un moyen de correspondre 
secrètement par des bâtons, dont les 
Lacédémoniens usaient autrefois, 
et qu'ils nommaient axuToXriV. 

On avait deux bâtons pareils. 
L'un était remis au général par- 
tant pour la guerre, l'autre restait 
aux magistrats. Quand ces derniers 
voulaient expédier une dépêche , 
ils roulaient en spirale autour du 
bâton une bande sur laquelle ils 
écrivaient de haut en bas ; puis ils 
envoyaient la bande déroulée au 
général, qui l'entortillait à son 
tour sur le bâton qu'il avait em- 
porté. Les caractères tombaient au 
mAme point par suite de l'égalité 



de volume des deux bâtons. — Les 
Lacédémoniens étaient loin du té- 
légraphe électrique. 

* Le moret ^ suivant Cotgrave, 
était un savon de lessive; suivant 
Le Duchat , c'est de la paille brû- 
lée réduite en brouet. Nous dou- 
tons que cette sorte d'encre soit 
bon teint, surtout ponr un pareil 
usage. Moret semble être employé 
avec le sens d'encr« à imprimer^ 
dans le plaidoyer de Humevesne , 
p. 293, 1. 2G. Le Jort moret est 
probablement du jus de mûres, mo- 
retum ou moratum^ très-épais. Ra- 
belais pensait au conte que son ami 
Aulu-Gelle prétend avoir trouvé 
dans l'histoire grecque. Histiée, 
voulant adresser à Aristagoras un 
message secret, fit raser la tête 
d'un esclave et y traça des carac- 
tères à l'aide d'un instrument ef- 
filé , suus prétexte de le guérir d'un 
mal d'yeux ; puis , quand ses che- 
veux furent repoussés, il l'envoya 
à Arislagoi-as, chargé de retondre 
notre esclave pour lire la missive. 



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PANTAGRUEL. 349 

n'y sçaurois que faire ny dire. Tay employé , pour cogiioistre 
si rien y a icy escrit, une partie de ce qu'en met messer Fran- 
cesco di Nianto, le Thuscan^ qui a escrit la manière de lire 
lettres non apparentes, et ce que escrit Zoroaster, péri gram- 
maton acriton , et Calphumius Bassus, de literis illegibili" 
bus*; mais je n'y voy rien, et croy qu'il n'y a autre chose 
que l'anneau. Or le voyons. Lors, le regardant, trouvèrent 
escrit par dedans, en hebrieu, lama sabacfJiani ^ ; dont 
appeUerent Epistemon, luy demandant que c'estoit à dire? à 
quoy respondit que c'estoient motz Hebraicques signifians : 
Pourquoy m'as tu laissé? dont soudain replicqua Panurge : 
Tentends le cas. Voyez vous ce diamant? c'est un diamant 
faulx. Telle est donc l'exposition de ce que veult dire la dame : 
Dy, amant faulx, pourquoy m'as tu laissée? Laquelle exposi- 
tion entendit Pantagruel incontinent : et luy souvint comment, 
à son départir, il n'avoit dit à Dieu à la dame, et s'en con- 
tristoit , et voluntiers fust retourné à Paris pour faire sa paix 
avec elle. Mais Epistemon luy réduit à mémoire le départe- 
ment de Eneas d'avec Dido, et le dict de Heraclides Tarentin : 
que à la navire restant à l'ancre, quand la nécessité presse , 
il fault couper la chorde plus tost que perdre temps à la des- 
lier. Et qu'il devoit laisser tous pensemens pour survenir à 
la ville de sa nativité, qui estoit en dangier. De fait, une heure 
après, se leva le vent nommé Nord Nord West, auquel ilz 
donnèrent pleines voiles, et prindrent la haute mer, et, en 
brlefz jours, passans par Porto Santo, et par Medere*, firent 
scale es isles de Canarre. De là partans, passèrent par Cap 
Bianco*, par Senege^, par Cap Yirido ®, par Cambre', par Sa- 
gres*, par Melli®, par le Cap de Bona Speranza ^®, Piedsmont 

' Des caractères invisibles. de Portugal, qui ne se trouve pas 

' Dernières paroles de Jésus- sur Titinéraire tracé ici, à moins de 

Christ sur la croix. supposer que ce nom (venant de «a- 

^ Madère. cer) ait été donné à quelque éta- 

^ Le cap Blanc. blissement portugais en Afrique. 

* Sénégal. ^ " Melila, pays placé par quel- 

^ Cap Vert. ques auteurs au sud de la Nigritie. 
' La Gambie. '* Bonne Espérance. 

« Sagres est le nom d'un port La forme italienne donnée à 



vGooqIc 



igl, 



350 LIVRE 11, CHAPITRE XXIV. 

et firent scalle au royaulme de Meiinde, De là partans, firent 
voile au vent de la transmontE^ne, passans par Sleden, par 
Uti, par Uden*, par Gelasira^, par les isles des Phées, et 
jouxte le royaulme de Achorie ^ ; finalement arrivèrent au port 
de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues, et 
quelque peu davantage. 

Quandi ilz furent en terre quelque peu refraichis, Panta- 
gruel dist : Enfans, la ville n'est loing d'icy ; devant que de 
marcher oultre, il seroit bon délibérer de ce qu^est à faire, afin 
que ne semblons es Athéniens, qui ne consultoient jamais 
sinon après le cas fait. Estes vous délibérés de vivre et mourir 
avec moy? Seigneur, ouy, dirent ilz. tous, tenez vous asseuré 
de nous, comme de vos doigts propres. Or, dist il, il n'y a 
qu'un point qui tienne mon esprit suspend et doubteux; c'est 
que je ne sçay en quel ordre ny en quel nombre sont les en- 
nemis qui tiennent la ville assiégée : car, quand je le sçau- 
rois, je m'y en irois en plus grande asseurance ; par ce, ad- 
visons ensemble du moyen comment nous le pourrons savoir. 
A quoy tous ensemble dirent : Laissez nous y aller voir, et 
nous attendez icy : car, pour tout le jourd'huy, nous vous en 
apporterons nouvelles certaines. 

Moy, dist Panurge, j'entreprends d'entrer en leur camp 
par le milieu des gardes et du guet, et banqueter avec eux, 
et bragmarder * à leurs despens, sans estre cogneu de nully ^ ; 
visiter l'artillerie, les tentes de tous les capitaines, et me pré- 
lasser par les bandes, sans jamais estre descouvert : le diable 
ne m'affineroit* pas, car je suis de la lignée de Zopire^. 



ce nom et à quelques autres con- dant bragmarder avec braque- 

firme le fait, qui parait constant, marder, l'interprètent par ferraiJ- 

que Rabelais puisait dans des 1er, qui serait ici uu contre-sens, 

sources italiennes la plupart de — Bragmarder est, sans doute , 

ses notions géographiques. un mot forgé par Rabelais, et 

* Ces trois mots veulent dire en peut bien avoir un sens obscène, 
grec rien , et désignent des pays ^ De personne, 
imaginaires. . ^ Tromperait. 

^ Pays rieur on pays pour rire. ' Seigneur perse qui s'intro- 

^ Imaginaire, du grec àx<ÀpY}To;. duisit dans Babylone, assiégée par 

* Les commentateurs, confoii- Darius, et Ten rendit maître au 



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PANTAGRUEL. 351 

Moy^ dist Ëpistemon^ je sçay tous les stratagemates et 
prouesses des yaillans capitaines et champions du temps passé, 
et toutes les ruses et finesses de discipline militjiire ; je iray, 
et, encores que fusse descouvert et décelé , j'eschapperay, en 
leur faisant croire de vous tout ce que me plaira : car je suis 
de la lignée de Sinon ^ 

Moy, dist Ëiisthenes, entreray par à travers leurs tranchées, 
maulgré le guet et tous les gardes, car je leur passeray sur 
le ventre, et leur rompray bras et jambes, et fussent ilz aussi 
fors que le diable; car je suis de la lignée de Hercules. 

Moy, dist Carpalim , j'y entreray si les oiseaux y entrent : 
car j'ay le corps tant allaigre que j'auray saulté leurs tran- 
chées, et percé oultre tout leur camp, devant qu'ilz m'ayent 
apperceu. Et ne crains ny traict, ny flesche, ny cheval tant 
soit legier, et fust ce Pégase de Perseus, ou Pacolet^, que de- 
vant eux je n'eschappe gaillard et sauf; j'entreprends de 
marcher sus les espiz de bled , sus Therbe des prés, sans 
qu'elle fléchisse dessous moy ; car je suis de la lignée de Camille 
Amazone ^. 



moyen d'an stratagèine.(Herod., III, ' Cheval fantastique dans le 

^ 53.) roman de VtdenHn et Orton. 

* Grec qui fit pénétrer par ^ Yoyes Virgile, Enéide, livre 

ruse ses compatriotes dans Troie. xi. 



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3b2 LIVRK II, CHAPITRE XXV. 



CHAPITRE XXV. 

Comment Panarfe, darpalim, Easthenes et Eplstemon, com- 
pagnons de PanUffrnel , deseonflrent six cens solxanie elie- 
vallers bien snbtliement. 



Ainsi qu'il disoit cela , ilz adviserent six cens soixante che- 
valiers, montés à l'avantage sur chevaux legiers, qui accou- 
roient là voir quelle navire c'estoit qui estoit de nouveau 
abordée au port, et couroient à bride avallée pour les pren- 
dre s'ilz eussent peu. Lors dist Pantagruel : Enfans^» retirez 
vous en la navire, voyez cy de nos ennemis qui accourent, 
mais je vous les tueray icy comme bestes, et fussent ilz dix 
fois autant : ce pendant retirez vous et en prenez vostre passe 
temps. Adonc respondit Panurge : Non, seigneur, il n'est de 
raison que ainsi faciez : mais, au contraire, retirez vous en 
la navire, et vous, et les autres : car moy tout seul les des- 
confirày icy, mais il ne fault pas tarder : avancez vous. A quoy 
dirent les autres : C'est bien dit, seigneur, retirez vous, et 
nous aiderons icy à Panurge , et vous cognoistrez que nous 
savons faire. Adonc Pantagruel dist : Or je le veulx bien ; 
mais, au cas que fussiez les plus foibles, je ne vous fauldray. 
Alors Panurge tira deux grandes chordes de la nef, et les at- 
tacha au tour qui estoit sur le tillac, et les mit en terre, et en 
fît un long circuit, l'un plus loing, l'autre dedans cestuy là. 
Et dist à Epistemon : Entrez dedans la navire, et quand je 
vous sonncray, tournez le tour* sus le tillac diligentement, en 
ramenant à vous ces deux chordes. Puis dist à Eusthenes et 
à Carpalim : Enfans , attendez icy et vous offrez à ces enne- 

' Cabestan. 



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PANTAGKUKL. 3o3 

nais franchement, et obtempérez à eux, et faites semblant 
de vous rendre : mais advisez que n'entrez au cerne de ces 
chordes, retirez vous tousjours hors. Et incontinent entra 
dedans la navire , et prit un faix de paille et une botte de 
pouldre de canon, et l'espandit par le cerne * des chordes, et 
avec une migraine de feu ^ se tint auprès. 

Tout soudain arrivèrent à grande force les chevaliers, et 
les premiers chocquerent jusques auprès de la navire; et, 
parce que le rivage gUssoit, tombèrent eux et leurs chevaux, 
ji^sques au nombre de quarante et quatre. Quoy voyans les 
autres approchèrent, pensans qu'on leur eust résisté à Tar- 
rivée. Mais Panurge leur dist : Messieurs, je croy que vous 
soyez fait mal , pardonnez le nous : car ce n'est de nous, ipais 
c'est de la lubricité de l'eau de mer qui est tousjours onc- 
tueuse. Nous nous rendons à vostre bon plaisir. Autant en di- 
rent ses deux compagnons, et Epistemon, qui èstoit sur le 
tillac. Ce pendant Panurge s'esloignoit, et, voyant que tous 
estoient dedans le cerne des chordes , et que ses deux com- 
pagnons s'en estoient esloignés, faisans place à tous ces che- 
valiers qui à foulle alloient pour voir la nef, et qui estoit de- 
dans, soudain cria à Epistemon : Tire, tire. Lors Epistemon 
commença tirer au tour, et les deux chordes s'empestrerent 
entre les chevaux, et les ruoient par terre bien aisément avec 
les chevaucheurs : mais eux, c^ voyans, tirèrent à l'espée, 
et les vouloient desfaire; dont Panurge mit le feu en la trai- 
née, et les fit tous là brusler comme âmes damnées; hommes 
et chevaux, nul n'en eschappa, excepté un qui estoit monté 
sur un cheval turc, qui gaignoit à fuir : mais,. quand Car- 
palim l'apperceut, il courut après en telle hastiveté et allai- 
gresse^ que il l'attrapa en moins de cent pas, et, saultant sur 
la croupe de son cheval, l'embrassa par derrière, et l'amena 
à la navire. 

Cette defaicte parachevée, Pantagruel fut bien joyeux, et 



' Cercle. ^ Allégresse, vivacité; c'est le 

^ Grenade de feu , de migrana sens propre du lat. alacevy de l'itaL 
ou milgrana (proveiiç.), greniide. allegro, 

50. 



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3S4 LIVRE II, CHAPITRE XXV. 

loua merveilleusement l'industrie de ses compagnons, et les 
fît refraichir et bien repaistre sur le rivage joyeusement, et 
boire d'autant, le ventre contre terre, et leur prisonnier avec 
eux familièrement : sinon que le pauvre diable n'estoit point 
asseuré que Pantagruel ne le devorast tout entier; ce qu'il 
eust fait, tant àvoit la gorge large, aussi facilement que fe- 
riez un grain de dragée , et ne luy eust monté en sa bouche 
en plus qu'un grain de millet en la gueulle d'un asne. 



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PANTAGRUEL. 



355 



CHAPITRE XXVI. 



FuiUffracl et ses comparons estôicnt faschésde 
■Miiffer de la chair salée ^ et eommcnt Garpaiim alla cHaseer 
pour avoir de la venaison. 



Ainsi comme ilz banquetoient *, Carpalim dist : Et ventre 
Saint Quenet, ne mangerons nous jamais de venaison? Geste 
chair salée m'altère tout. Je vous vais ^ apporter icy une cuisse 
de ces chevaux que nous avons fait brusler : elle sera assez 
bien rotitie. Tout ainsi qu'il se levoit pour ce faire, apper- 
ceut à Torée* du bois un beau grand chevreul qui estoit issu 
du fort*, voyant le feu de Panurçe, à mon advis. Incontinent 
courut âpres, de telle roideur qu'il sembloit que fust un 
carreau* d'arbaleste, etTattrappa en un moment® : et, en cou- 
rant, prit de ses mains en l'air quatre grandes otardes ^, 

Septbitars*, 

Vingt et six perdrix grises. 

Trente et deux rouges. 



' Ed. de C. Nonrry, de Marnef, 
de Dolet. On lit dans d'autres : 
caquetoient. 

^ Je m'en voyi(éd» C. Nourry). 
Je m'en Tais. 

3 Au bord, sur la lisière. 

* Le fort d'un bois est Fendroit 
le plus épais oii se retirent les bê- 
tes fauves. 

^ Trait. Nous suivons l'ortho- 
graphe des édit. de C. Nourry et 
de Dolet. Dans d'autres , on lit 
garrot^ qaarreau. 



^ En moins d'un rien (éd. de 
C. Nonrry). 

~ Outardes. 

* La bis tarde on bitarde e$t 
aussi une espèce d'outarde. {Dict. 
des se. nat,) Nous avons constaté 
que, dans certains cantons des 
Deux-Sèvres^ on donnait encore à 
l'outarde , oHb tard» « le nom de 
attarde^ tandis qu'on y appelle 
canne peiière Votis tetrax. En Poi- 
tou, l'outarde se nomme encore 
àiiard. 



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356 LIVRE 11, CHAPITRE XXVI. 

Seize faisans. 

Neuf bécasses. 

Dix et neuf hérons, 

Trente et deux pigeons ramiers; 

Et tua de ses pieds dix ou douze que levraulx, que lapins, 
qui ja estoient hors de page *; / 

Dix et huit rasles parés ^ ensemble. Plus : 

Quinze sanglerons 3, 

Deux blereaux , 

Trois grands renards. 

Frappant donc le chevreul de son malchus* à travers la teste, 
le tua, et l'apportant recueillit les levraulx, rasles et sangle- 
rons. Et, de tant loing que i)eut estre ouy, il s'escria, disant : 
Panurge, mon amy : vinaigre, vinaigre 5. Dont pensoit le bon 
Pantagruel que le coeur luy fîst mal, et commanda qu'on 
luy apprestast du vinaigre. Mais Panurge entendit bien qu'il 
y avoit levrault au croc; et de fait, le monstra au noble 
Pantagruel comment il portoit à son col un beau chevreul, et 
toute sa ceinture brodée de levraulx. 

Soudain Epistemon fit, au nom des neuf Muses, neuf 
belles broches de bois à Tantlcque, Eusthenes aidoit à escor- 
cher, et Panurge mit deux selles d'armes des chevaliers en 
tel ordre qu'elles servirent de landiers*; et firent leur rou- 
tisseur de leur prisonnier ', et au feu où brusloient les cheva- 
liers, firent routir leur venaison. Et après, grand chère à 
force vinaigre; au diable l'un qui se faignoit*, c'estoit triomphe 



* Déjà forts ; location emprun- ' Comme on lit dans Tédition de 

tée aux mœurs de la chevalerie. C. Noarry : alias firent le roastis- 

Amyot parle quelque part «d*A- seur de leur prisonnier, 
tliénieus hors de page. M * Au diable celui qui s'épar* 

^ Accouplés. ^ gnait,qui faisait le fainéant, le 

^ Jeunes sangliers. fmgnant , comme dit le peuple. 

4 ^pée 

^ Pour'faîrelasauceau iièvre. =« o"™* Moarnée9iis,.r«/^„.„^^^^^^^^^ 
C'était un cri encore usité parmi (^rrf., l. viï, p. ï7.) 

les chasseurs en Languedoc, du 

temps de Le Duchat , s'il dit vrai. : tlâZ^, SÏsVoîni ^.fainor. , 

'Chenets. (V. /Vo.7 Poifm«.) 



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PANTAGRUEL. 357 

de les voir baulTrer. Lors dist Pantagruel : Picust à Dieu que 
chascun de vous eust deux paires de sonnettes de sacre * au 
menton^ et que j'eusse au mien les grosses horloges^ de Renés, 
de Poictiers, de Tours et de Cambray, pour voir Taubade que 
nous donnerions au remuement de nos badigoinces ^l Mais, dist 
Panurge, il vault mieulx penser de nostre affaire un peu, et 
par quel moyen nous pourrons venir au dessus de nos enne- 
mis. C'est bien advisé, dist Pantagruel. Pourtant demanda à 
leur prisonnier : Mon amy, dis nous icy la vérité , et ne nous 
mens en rien, si tu ne veulx estre escorché tout vif: car c'est 
moy qui mange les petits enfans : compte nous entièrement 
Tordre, le nombre et la forteresse de l'armée. 

A quoy respondit le prisonnier : Seigneur, sachez pour la 
vérité qu'en l'armée sont * trois cens geans ', tous armés de 
pierre de taille, grands à merveilles, toutesfois non tant du tout 
que vous, excepté un qui est leur chef, et a nom Loupgarou , 
et est tout armé d'enclumes cyclopicques. 11 y a cent soixante 
trois mille piétons tous armés de peaulx de lutins, gens fors 
et courageux; unze mille quatre cens hommes d'armes, trois 
mille six cens doubles canons, et d'espingarderie * sans nom- 
bre; quatre vingts quatorze mille pionniers, cent cinquante 
mille putains^ belles comme déesses (voyla pour moy, dist Pa- 
nurge), dont les aucunes sont Amazones, les autres Lyon- 
noises, les autres Parisiennes , Tourangelles, Angevines, Poic- 
tevines. Normandes, Allemandes : de tous pays et toutes lan- 



' Oiseao de proie dressé pour ® Spingarda en bas lat., espiri' 

la chasse et an cou duqud on ai- garda en catalan , désignent des 

tacbait des sonnettes. machines de guerre différentes 

' Grosses en effet, si nous en avant et après Tinvention de la 

croyons M. de la Faie, disant poudre. Espingarderie se trou- 

quMl est escrit tout à Tentour : vaut ici à côté de canons , nous 

. , . supposons qu'il s'agit d*arme à feu. 

Je aou nommée dame françoise ^ i • • j * ^- : -. 

Qui cinquante mille libres poise, La terminaison du mot espingar- 

Et si de tant ne me eroTex dene indique la désignation de tout 
Dcscendex-moi et me poiïiez. 

^ un genre. 

3 Babines. Badigoinces se dit ^ On lit dans Tédit. de C. Nour- 

encore vulgairement pour lèvres. ry : quatre cent cinquante mille 

* Y a (édit. de C. Nourry). putains. Ce n'est peut-être pas 

* Trois mille (édit, C. Nourry). une faute d'impression. 



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358 LIVRE 11, CHAPITRE XXVI. 

gués y en a. Voire mais, dist Pantagruel, le roy y est il? Ouy, 
sire <, dist le prisonnier, il y est en personne, et nous le nom- 
mons Anarche^, roy des Dipsodes, qui vault autant à dire 
comme gens altérés : car vous ne vistes onques gens tant 
altérés ny beuvans plus voluntiers. Et a sa tente en la garde 
des geans. 

C'est assez, dist Pantagruel. Sus, en fans, estes vous déli- 
bérés d'y venir avec moy? A quoy respondit Panurge : Dieu 
confonde qui vous laissera. J'ay ja pensé comment je vous les 
rendray tous mors comme porcs, qu'il n'en eschappera au 
diable le jarret. Mais je me soucie quelque peu d'un cas. Et 
qu'est ce? dist Pantagruel. C'est, dist Panurge, comment je 
pourray avanger ' à braquemarder toutes les putains qiii y sont 
en ceste après disnée. 

Qu'il n'en eschappe pas upe, 

Que je né taboure en forme commune. 

Ha, ha, ha, dist Pantagruel. Et Carpalim dist : Au diable 
de biterne, par Dieu j'en embourreray quelque une. 

Et moy, dist Eusthenes, quoy? qui ne dressay onques puis 
que^ bougeasmes de Rouen, au moins que Tagueille montast 
jusques sus les dix ou unze heures ; voire encores que l'aye 
dur et fort comme cent diables. Vrayement, dist Panurge, tu 
en auras des plus grasses et des plus refaites ^. 

Comment, dist Epistemon, tout le monde chevauchera, et 
je meneray l'asne®? le diable emport qui en fera rien. Nous 



' Ouiy Seigneur, éd. C. Nourry. en conversation criminelle ou don- 

' âvapxoC) ov (en grec) signifie : nant à son époux une correction de 

Principio vel duce carens, et. Si- bois vert, tous les villages voisins 

4/toSy);, altéré. s'en vengent. . . sur le mari. Le 

3 Avancer. coupable est planté de gré on de 

* Depuis que. torce à califourchon sur un âne, 

^ Drues et potelées. et à rebours , bien entendu. On lui 

'^ Rabelais fait ici allusion à un fait saisir en gnisede bride la qneae 

très-ancien usage qui subsiste en- de Tanimal ; puis, au son des cornes 

core dans quelques-unes des nos et de toute la ferraille du canton , 

provinces. ou promène gaiement les deux bêtes 

Une femme a-t-elle été surprise et on les montre à tous comme si 



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PANTAGRUEL. 3Sd 

userons du droit de guerre, qui potest capere captât K Non, 
non, dis! Panurge. Mais attache ton asne à un croc, et che> 
vauche comme le monde. 

Et le bon Pantagruel rioit à tout, puis leur dist : Vous 
comptez sans vostre hoste. J'ay grand peur que, devant qu'il 
soit nuyt, ne vous voye en estât que n'aurez grande envie 
d'arresser *, et qu'on vous chevauchera à grand coup de picque 
et de lance* 

Baste, dist Epistemon. Je vous les rends à routir, ou bouil- 
lir; à fricasser, ou mettre en pasté. Ilz ne sont en si grand 
nombre comme avoit îerces, car il avoit trente cens mille 
combaltans, si croyez Hérodote et Troge Pompone ; et toutes- 
fois Themistocles à peu' de gens les desconfît. Ne vous souciez 
pour Dieu. Merdé, merdé*, dist Panurge. Ma seule braguette 
espoussetera tous les hommes, et Saint Balletrou, qui dedans 
y repose, décrottera toutes les femmes. Sus donc, enfans, dist 
Pantagruel, commençons à marcher. 



ce fôt chose rare. Epistemon a signifient ici prenne qui pourra. 

donc raison de ne point se soucier ^ De roidir, dans le sens du latin 

de meaer fane. arrigere, 

' C'est une espèce de calembour ^ Avec peu. 

latin. Ces mots, qui veulent dire or- ^ Mère de Dieu, mère de Dieu, 

àioBÂreakieai comprenne qui pourra, eu patois poitevin. 



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360 



LIVRE H, CHAPITRE XXVU. 



CHAPITRE XXVII. 

GoBiment PanUf ruel dressa on tropbée en nicmoirc de lear 
prouesse, et Panurg:e on aaire en mémoire des levranlx. Et 
comment Pantacrnel, de ses peiz , en^endrolt les petits Som- 
mes, et, de ses vesnes S les petites femmes. Et comment Pa- 
narge rompit on gros basion sur deux verres. 



Devant que partons d'icy, dist Pantagruel^ en mémoire de 
la prouesse qu'avez présentement fait, je veulx ériger en ce 
lieu un beau trophée. Adonc un chascun d'entre eux, en 
grand liesse, et petites chansonnettes villaticques 2, dressèrent 
un grand bois auquel y pendirent une selle d'armes, un 
chamfrainde cheval 3, des pompes*, desestrivieres^, des espé- 
rons, un haubert*, un haut appareil asseré*^, une hasche, un 
estoc d'armes •, un gantelet, une masse, des goussetz, des 
grèves®, un gorgery *<*, et ainsi de tout appareil requis à un arc 
triomplial ou trophée. Puis, en mémoire éternelle, escrivit 
Pantagruel le dicton victorial comme s'ensuit. 



^ Yesses. En langage d'écolier, 
on dit encore vesse ou veneiie pour 
signifier peur. 

' Villageoises. 

3 Pièce de fer qui couvrait le de- 
vant de la tête d'un cheval armé. 
(Académie.) 

* Ce mot nous parait pris ici 
|)ar Rabelais dans le s^s de pom- 
mettes ou de pompons. JoinviJle, 
dans la Vie de saint Louis, parle 
de pompes et bohans (Ta/nliements. 



^ Étriers. 

^ Cotte de mailles. 

' Une armure d'acier. Ou troore 
à la fin du chapitre xxix : armé à 
hauU app€treil. 

* Sorte d'épée à la fois forte, 
courte et acérée, dont on usait daas 
la cavalerie, suivant Cotgrave. 

^ Armure qui couvrait le de- 
vant des jambes. 

'® Ou gorgerin. Armure qui cou- 
vmit la gorge. 



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PANTAGRUEL. 36« 

Ce fut icy qu'apparut ]a vertus 

De quatre preux et vaillans champions , 

Qui, de bon sens, non de harnois vestuz*, 

Comme Fabie, ou les deux Sciptons, 

Firent six cens soixante morpions , 

Puissans ribaulx , brusler comme une escorce : 

Prenez y tous, rois, ducs, rocs et pions', 

Enseignement qu'engin ' mieulx vault que force : 

Car la victoire, 

Comme est notoire. 

Ne gist qu*en heur 

Du consistoire * 

Où règne en gloire 

Le haut Seigneur : 
Vient, non au plus fort ou greigneur % 
Ains à qui luy plaist, com* fault croire : 
Donc a et chevance et honneur * 
Cil qui par foy en luy espoire '. 

Ce pendant que Pantagruel escrivoit les carmes* susdits, 
Panurge emmancha en un grand pal* les cornes du chevreul, 
et la peau et le pied droit** de devant d'iceluy. Puis les oreilles 
de trois levraulx '*, le rable d'un lapin , les mandibules d*un 



* On lit aatrement ce Ters dans 
Fédilioii de C. Nourry : 

« Qui non dTbarnoys nau de bon sens vestux. • 

' Pièces du jeu d'échecs. 
' Ingenium^ adresse. 

* Conseil. 

^ Plus grand. 

^ On lit dans les éditions de 
Nourry et de Fr. Jnste, 1534 : 

t>oncquef a cbeTance et honneur. 

' Espère. 

* Vers, carmina (latin). 

* Pieu. On lit pal dans Tédit de 
C. Nourry. Par pou on désigne eu 
patois saintongeois les petits pieux 
alésés qu'on adapte aux charrettes. 
En poitevin pau a le sens de pieu. 

I. 



** Nous donnons la leçon suivie 
par C. Nourry et par Mamef. 

L'édition de \ 534 porte UtpUd 
droit; c'est probablement là l'ori- 
gine de la faute. Dans d'autres, au 
lien de supprimer on s dans Uty on 
a écrit les pied* droit» de devant , 
comme si un. chevreuil pouvait en 
aToir deux. — Le Duchat expli- 
que assez ingénieusement les pieds 
droits. Mais s'il fait preuve d'éru- 
dition, il est constant qu'il s'éloigne 
de la vérité. 

» » Édition de Nourry et de Fr. 
Juste, 1534. Les éditeurs mo- 
dernes écrivent à tort des trois le- 
Yraulx. Rabelais,, dans le chapitre 
qui précède, n'a pas parlé de trois 
mais de onse lièvres ou levrauts. 
81 



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362 LIVRE II, GHAPITHK XXVII. 

lièvre, les aisles de deux bitars, les pieds de quatre ramiers, 
une guedofle^ de vinaigre , une côtne où ilz mettdieût lé sel, 
leur broche de bois^ une lardouere, un mesehâiit chaudron 
tout pertuisé^, une breusso on ilz sautsoient, uiië éàliëre de 
terre, et un gobelet de BeauToys. Bt^ en imitttlicJti de§ ¥èrs et 
trophée de Pantagruel j escritit ce que s'ensuit : 

> Ce fut icy que mirent à bas culz 
Joyeusement quatre gaillards pions \ 
Pour banqueter à Thonneur de Baechus , 
Beuvans à gré comme beaux carpions ^ : 
Lors y perdit râbles et cropions 
Maistre levrault, quand chascun t*y efforée i 
Sel et vinaigre , ainsi que scorpions ^ « 

Le poursuivoient, dont en eurent Testorea *« 

Car Tinventoire 

D'undefensoire, 

En la chaleur, 

Ce n'est qu'à boire 

DtB\% et mii Volré 

Bt dfi ttiêilleur. 
Mflia manger Itvrftulti rëèt iâiihëttl', 
Bani de Tiaaigrs avolf ûi$m4itê i 
Vinaigre est son ame et valeur. 
Retenez le en point perempteire h 

hoHf disi Pttntagruel ! Allons, enfans, c'est trop nansé iejr 



1 Va. flacen< ] Le Dachai dMUfd ici il l 

i Trwé* sens de truite. . 
' Voici eommetkt 8!B Usent ees * Les oommeotaiètf» êUffUifaênt 

quatre premiers vers dans tes éëi- eémot fut ^%ohtêi lié ami tÊkhrU- 



im*» d« C. N«iirrf Cl de Mamef^ ta,âaài Du Qà»^ ièmÊb Un i 

a . . ^ .,^ <.. A. t. pie dans le sens de peine, aniende, 

• Cè ftll cy dife a rhoiinettr de B&ccDùs et - f ** L I 

. fbt bin^itié intr ^witê bon« ptoM : offre une explication beaucoup plus 

« Qni gayement tous mirent abai coh naturelle. 
. Soopplesderainacommebeiuxc^rpidh,.. , ç^^ ^^^^.^ ^^^ ^ j^^^,^.^ 

^ieudeniotS8ttrfM(m,jE|ttisi0Bi- se scjurifent trop delà manière de 

fiait aussi buveur, eoftinte dans Crétin « nous paraiiaent signifier 

Viltoo, Gr« TetiamêHt, tout simplement : on ne saurait in- 

^ CavpilhH ou car peau ^ petite venter une meilleure défense centre 

carpe. Nous ne savons pourquoi la chaleur. 



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PANTAGRUEL. 963 

4 ia Yi«n4^ : Mf 4 gnnd peiae yoU en advenir que ^nds 
Huqmimf^ (9mn{ hMui faiU d'^moes. Il H'esi ombre que 
d'f frt^nîftllii U ll-e«t fumée que de obeyaux, et cliequetys que 
4^ I^^rûmIp a c^ eommença Epistemoii seubrive^ et dist : il 
n'§|t ^ipbfâ que de euiiioe, fumée que de pastés, et elieque^ 
tyi qu§ dp t4i3es« A quoy respoudit Panurge : Il n'e$t ombre 
qtie d# eotirUiu», fumée que d^ tetins^ et cUequetys que de 
oQuiUoils, Puii, ee leyftnt fit m p^t? un sault^ et un sublet*; 
0| çri^ k l^^uite W% joyeusement, ytve tousjours Pantagruel ! 
6^ ^Çfffmt» Pftulsgvuel en ypulut autant faire ^ mais^ du pet 
qu'il Qtj bl terre trembla neuf lieues à la ronde ^ duquel^ 
fLy^ r^ir e9rr0mpu> engendra plus de cinquante et trois 
iflUt^ Petite b^mmes ni^ins et contrefaits, et, d'une yesne quUl 
Ut 9 engendra autant de petites femmes, aeeropies comme 
y^^s en voyez en plusieui» lieux , qui jamais ne croissent, si- 
non cQmm Im queues des vaches, eonlre bas, eu bien 
comme les rabbes ' de Lymousin, en rond. Et quoy, dist Pa- 
nurge, yos petz sont ilz tant fructueux? Par Dieu, yoicy de 
belles savates d'hommes, et de belles vesses de femmes; il les 
fault marier ensemble, ilz engendreront des mouches boyines. 
Ce que fit Pantagruel, et les nomma pygmées. Et les envoya 
y lyre en une isie là auprès, où ilz se sont fort multipliés de- 
puis. Mais, les grues leur foQt continuellement la guerre : des- 
quelles ilz se défendent courageusement; car ces petits boutz 
d'hommes (lesquelz en Ecosse Ton appelle manches d'estrilles ) 
sont yoluntiers cholericques. La raison physicale est parce 
qu'ilz ont le coeur près de la merde. 

En ceste mesme heure, Panurge prit deux yerres qui là 
estoient, tous deux d'une grandeur, et les emplit d'eau tant 
qu'ilz en peurent tenir, et en mit l'un sur une escabelle,.et 
l'autre sur une autre, les esloignant à part la distance de 



* Ou tièlet {JomyiWé). Sifflet. — data , lorsqu'ils ont commis rincon- 

Sublet, suèler, poar sifflet, siffler, gruité dont il s'agit ici, de faire an 

appartiennent an patois saiuton- saut, de siffler, en ajoutant quel- 

geois et poitevin. quefois le mot : brisquet. 

C'est encore une polissonnerie ' Raves. En charentais, raèbe; 

usitée parmi les écoliers et les sol- en limonsin , rabo. 



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364 LIVRE 11, CHAPITRE XXVil. 

cinq pieds; puis après prit le fust d'une javeline de la gran- 
deur de cinq pieds et demy : et le mit dessus les deux verres, 
en sorte que les deux boutz du fust touchoient justement les 
bords des verres. Cela fait, prit un gros pau, et dist à Panta- 
gruel et aux autres : Messieurs, considérez comment nous 
aurons victoire facilement de nos ennemis. Car^ tout ainsi 
comme je rompray ce fust icy dessus les verres, sans que les 
verres soient en rien rompus ny brisés, encores, qui plus est, 
sans qu'une seule goutte d'eau en sorte dehors > tout ainsi 
nous romprons la teste à nos Dipsodes, sans ce que nul de 
nous soit blessé, et sans perte aucune de nos besoignes. Mais, 
afin que ne pensez qu'il y ait enchantement, tenez, dist il 
à Ëusthenes, frappez de ce pau tant que pourrez au milieu. 
Ce que fit Ëusthenes, et le fust rompit en deux pièces tout 
net, sans qu'une goutte d'eau tombast des verres. Puis dist . 
J'en sçay bien d'autres, allons se\jdement en asseurance. 



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PANTAGRUEL. 3«5 



CHAPITRE XXVIII. 



GoBunenc Fanusniel cdc vieioire Mcn 
4es Dipfoées et des geans. 



Apres tous ces propos Pantagruel appella leur prisonnier 
et le renvoya 9 disant : Va t'en à ton roy en son camp^ et luy 
dis nouvelles de ce que tu as veu^ et qu'il se délibère de me 
festoyer demain sur le midy : car, incontinent que mes gal- 
1^^ seront venues , qui sera de matin au plus tard ^ je luy 
prouveray par dixhuit cens mille combattans et sept mille 
geans tous plus grands que tu ne me vois^ qu'il a fait follement 
et contre raison d'assaillir ainsi mon pays. En quoy faignoit 
Pantagruel * avoir armée sur mer. 

Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoit son esclave y 
et qu'il estoit content de jamais ne retourner à ses gens^ ains 
plustost combattre avec Pantagruel contre eux ^ et pour Dieu 
qu'ainsi le permist. A quoy Pantagruel ne voulut consen- 
tir; ains luy commanda qu'il partist de là briefvement^ et s'en 
allast ainsi qu'il avoit dit; et luy bailla une boite pleine de 
euphorbe et de grains de coccognide ^y conûçtz en eau ardente ^y 
en forme de composte^ luy commandant la porter à son roy> 
et luy dire que, s'il en pouvoit manger une once sans boire , 
qu'il pourroit à luy résister sans peur. Adonc le prisonnier le 



* Édition de Juste, 1534. Dans ^ Eau -de -vie. Âiguardent, eu 

celles de C. Nonrry et de Marnef , provençal et en catalan ; aguar- 

on lit : faingwnt qu'il eust son ar- diente, en espagnol. Les Bretons 

mée. disent gwin ardant, vin ardent, et 

^ The black cameieon thittle^ les sauvages se servent d'un, terme 

sorte de chardon noir (Cotgrave). équivalent à eau de feu. 

31. 



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IM LIVRE U, GHi^ITRE XXVIII. 

supplia à joinctes mains que^ à Theure de la bataille^ il eust 
de luy pitié : dont luy dist Pantagruel : Apres que tu auras 
le tout annoncé à ton roy^ je ne te dis comme les caphars, 
Aide toy. Dieu t'aidera; car c'est au rebours, aide toy, le 
diable te romj^iti le col : pais jf tf 4^s : }IL9iz tout ton espoir 
en Dieu , et il ne te délaissera point. Car, de moy, encores 
que sojra puissant, eonama tu peux foîp, ^ aye gem infinis 
en armes, toutesfois je n'espère en ma forée, ny en mon in- 
dustrie; mais toute ma fiance \est en Dieu mon protecteur, le- 
quel jamais] ne délaisse ceux qui en luy ont mis leur espoir 
et pensée. 

Ce fait, le prisonnier luy requist que, touchant sa rançon, 
il luy veulust ftiire party raisonnable. A qiioy respondit Pan- 
ta^uel, que sa fin n'estoit de piller ny arançonn^ lei bu 
mains, mais de les enrichir et reformer en liberté totalls. Va 
t'en, dist il, en la paix du Dieu vivant, et ne suis jamais 
mauvaise compagnie, que malheur m t'advienne. Le ]^ 
sennier party, Panta^uel dist à ses gens : Enfans, j*ay d&ani 
à entendre à ee pisennier que nous avons armée sur hmt, 
ensemble que nous ne leur donnerons l'assault que justes à 
demain sus le midy ; à celle fin quê eux, doubtans^ la g^nde 
venue de gens, eeste nuyt 89 oeeupent à mettre en c^Nlre, et 
soy remparer ; mais ee pendant mon intention est que n^uf 
ehargeens sur eux environ Fheure du premier somme. 

Mais laissons icy Pimtagpuel ayee ses apostoles^, et parlon» 
du roy Aharche et de son armée. 

Quand done le prisonnier fut arrivé, il se transporta vers 
le roy, et luy eonta eomment estoit venu un grand géant, 
nommé Pantagruel, qui avoit deaeonfit et fait rout» opuei* 
lement tous les six cens cinquante et neuf ehaveliers , et luy 
seul estoit sauvé pour en porter les nouvelles. Davantage 
avoit charge dudit géant de luy dire qu'il luy apprestast au 
lendemain sur le midy à digner, çax il se delib^rgit* 4ç ^'^^^ 
vftbir à ladite beurtj. 



* CooEvifi». I Apôire«. 

* Redoutaw. _ * l\ » proipewîl. 



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PAHTAfiRUËL. 8«T 

Ppis biy Mltoogito telle au astoient les confiiurM. Mais, taut 
saudatR qu'il en eut nvtlié une oailltiée; U luy vint un Ut 
e««blW(^^m^||| d^ govge uvac ulfieratiûn de la luttle^ que la 
ilWie luy i^lft, St, pour r»meda * qu'où lui 6^1, na trouva nl^ 
iitgaill^t qvalfiOUque siqoa d» boire nxm Mipiaiion i Wf, in^ 
fqntiowt aii'U 9«toU te foMat de la boucha « la laugua luy 
brusloit. Par ainsi ^ l'on ne faisoit que luy entonnaiP vin a9 
Ç<m^ 9^^ m ^Illl><}t9, C» qua Toyans aea a^pitaine^^ baschatz 
ft g^9 4a gtf d«« gouateraill' desditea drogues, pour aiprou^ 
TP ffi aUei a«toaiit tant alterativea; aoaig il leur en prit comme 
îl^ppoy, Vi toui le ipireutaibienàflaeoQBar que la bruit vint 
Pir tou% !a fiiiPP 9GmJmni\t priaoniiier eatoilda retour, etqu'tbt 
4eT9iapt aw au le ndamain l'aaiauU^ et que à ee ja la pr^ 
paroit la roy^el lea eapitainea^ enaernbla les gens de garda, 
at ee partira à tirelarigot, Parquoy un ehaacqn de l'arméa 
cqmmm^ k MartinarS ebop^nar, et trinquer da 
Somqae, il» beumat tant et tant, qu'ils s'apdoraiiMnt i 
pprai MBS ordre pamy la aanp. 

Or ip^tana^ ratoumani au bon Pantagruel i et raaaii^ 
tpna cQiaim^t il aa porta an ceat afTatre. Partant du lieu du 
tf 9pbée , prit le maat de leur navire en aa eaaiq eoniDM un 
bQUrdop ; Qt mit dedans la bune daua eanç tn^nla et aapt 
p^n^qos de vis blana d'Anjou, du reate da Rouep , et attaeba 
k^ qelotttre }», barque toute pleine de tel, ausai aiaement 
Q^ipe la^ lismaquenaites portent leurs petits paneroti I. Il 
^insi se ipit en ^bemin avec ses compagnons. Quand il ttU 
près du (samp dap ennemia, Panurge luy disi : Scignepr, vav- 
la? vous bien (aire? Dévalez ce vin Uanc d'Anjou de \a. bune^ 
et beMvona iey à la breteaque^. 

A quoy condescendit voluntiers Pantagruel, at beurent si net 
qu'il n'y demeura une seule goutte des deux cens trente et 



' Qaelque nmàjb 4qW l^i fit. \mïU ât U fiMut-BUriiB, iurs^'en 

' Entonnoir. tMt« •• vin noHVMH. 

' T9*iire»i (4d. de C. Nonivy). « Pmimn («dit. d« C. Novrry). 

* 9 SoiK a^aiiUnt, t di4 l>Bl«ir <" J la Ttu/esfHê (éAi. éf é\ 

de V Alphabet, comme êu Mt la Nourry). 



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368 LIVRE JI, CHAPITRE XXVIU. 

sept poinsons^ excepté une ferriere* de cuir bouilly de Tours 
que Panur^e emplît pour soy, car ii i'appelloit son vade me- 
cum, et quelques nieschantes baissieres * pour le Tinaigre. 
Apres qu'ilz eurent bien tiré au cherrotin^^ Panurge donna à 
manger à Pantagruel quelque diable de drogues^ composées 
de lithontripon, nephrocatarticon *, coudignac cantharidisé^ et 
autres espèces ^ diureticques. 

Ce faity Pantagruel dist à Carpalim : AUez en la Tîlle^ 
gravant® comme un rat contre la muraille , comme bien sayez 
faire^ et leur dictes qu'à l'heure présente ilz sortent et donnent 
sur les ennemis , tant roidement qu'ilz pourront^ et^ ce dit^ 
descendez y prenant une torche allumée ayec laquelle vous 
mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp : 
et ce fait, vous crierez tant que pourrez de vostre grosse 
voix, qui est plus espouvantable que n'estoit celle de Stentor 
qui fut ouy par sur tout le bruyt de la bataille des Troyans , 
et partez dudit camp. Yoire mais, dist Carpalim, seroit ce pas 
bon que j'enclouasse toute leur artillerie? Non, non, dist Pan- 
tagruel, mais bien mettez le feu en leurs pouldres. A quoy 
obtempérant, Carpalim partit soudain, et fit comme avoit 
esté décrété par Pantagruel , et sortirent de la ville tous les 
oombattans qui y estoient. Et, lors qu'il eut mis le feu fiar 
les tentes et pavillons, passoit legierement par sur eux sans 
qu'ilz en sentissent rien, tant ilz ronfloient et dormoient par- 
fondement. 11 vint au lieu où estoit Tartillerie , et mit le feu 
en leurs munitions : mais ce fut te dangier^, le feu fut si 
soudain qu'il cuida^ embraser le pauvre Carpalim. Et n'eust 
esté sa merveilleuse hastiveté , il estoit fricassé comme un 
cochon : mais il départit si roidement qu'un quarreau d'arba- 
leste ne va plustost. 

* Flacon. * Qui brise la pierre dans la 

' La lie. The grounds, or lees vessie. Nephrocatarticon, qui dé- 

of wine (Coigrave). Baissière est gage les reins. 

encore usité dans le patois da Berry . ^ Épioes , drogaes. 

On lit dans un sermon de Menot : * Grimpant. 

« In morte bibent de Tino irse Dei : ^ O la pitié (édition de Glande 

J>e la àaistièrc* Nonrry et de F. Juste, 1534). 
3 Bien bu. * Faillit. 



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PANTAGRUEL. 3«9 

Quand il fut hors des tranchées, il s'escria si espouvanta- 
blement qu'il sembloit que tous les diables fussent deschai* 
nés. Auquel son s'esveiUerent les ennemis : mais savez tous 
coidment? aussi estourdis que le premier son de matines, 
qu'on appelle en Lussonnois * Frotte couille. 

Ce pendant Pantagruel commença à semer le sel qu'il avoit 
en sa barque, et, parce qu'ilz dormoient la gueule baye et ou- 
verte, il leur en remplit tout le gousier, tant que ces pauvres 
haires toussissoient^ comme renards, crians : Ha Pantagruel, 
Pantagruel, tant tu nous chauffes le tison ! Mais tout sou- 
dain prit envie à Pantagruel de pisser, à cause des drogues 
que luy avoit baillé Panurge, et pissa parmy leur camp, si 
bien et copieusement qu'il les noya tous; et y eut déluge par- 
ticulier dix lieues à la ronde. Et dit l'histoire que, si la grand 
jument de son père y eust esté et pissé pareillement, qu'il y 
eust eu déluge plus énorme que celuy de Deucalion : car elle 
ne pissoit fois qu'elle rie fist une rivière plus grande que n'est 
le Rhosne et le Danoube ^ Ce que voyans ceux qui estoicnt 
issus de la ville, disoient : ilz sont tous mors cruellement, 
voyez le sang courir. Mais ilz y estoient trompés, pensans, 
de l'urine de Pantagruel , que fust le sang des ennemis : car 
ilz ne le veoient sinon au lustre du feu des pavillons, et quel- 
que peu de clarté de la lune *. 

Les ennemis, après soy estre reveillés, voyans d'un costé 
le feu en leur camp , et l'inondation et déluge urinai , ne sa- 
voîent que dire ny que penser. Aucuns disoient que c'estoit 
la fin du monde et le jugement final, qui doibt estre consommé 
par feu : les autres, que les dieux marins Neptune, Proteus, 
Tritons et les autres les persecutoient , et que, de fait, c'es- 
toit eau marine et salée. 



^ Dans le diocèse de Lucon. rayons du soleil brillèrent sur les 

3 Toussaient. eanx , elles leur parurent ronges 

» Dans rédition de C. Nourry et comme du sang. — Et ils s'entredi- 

de Jnste, 1534. Alias Danouhle, rent : C'est le sang du glaive; les 

^ C'est un souvenir de la Bi- rois se sont battus Tun contre Tau- 

die : « Les Moabites s'étant levés tre et se sont entretués. >»LesR<Mf 

bès le point du jour, dès que les liv. lY, c. m. 



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3îd LIVRE II, CHAPITRE XXVm. 

6 qui peuffa naiateRant raeenter eemment se porta ^n^ 
Ugfuel cen^ Us tFois sens geans? Q ma rause 1 ma 6alUope, 
«a Tbaliâ^ inspire mey à eeste heure! restaure moy mes 
^Bpvito : car veiey le pont aux asnes de lo^icque, voicy le tre- 
bucbet, voicy la diffieulté de pouvoir exprimer Phortible ba- 
taillis que fût faite. À la mleane volunté f que j'eusse mainte- 
iiant un beueal du meilleur vin que beurent onques eeux qui 
liront ^ste bistoire tant veridique ! 



•Plft^»i<î». 



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PANTAGRUEL. 971 



CHAPITRE XXIX. 

MIÉt«tNi«l déli léi tMè ëèlii IféiiUl tkfiÊàéâ et HieiWI 



^ Lè^ gêânS, VôyaiiS ^ue loiit léuf éàî6i$ éStoit noyé, èriapor- 
iertttl leur roy Anàrche â leuf col, le tiiietilî qii^ilz peureiit , 
haP9 dy fbrt, éottmë fit Eneas âoii pefe Aftebisés, de la con- 
flâf^ldil de Troye. Les({uel2 quand Pàntirge al)percéùt, dist 
â P&ttfâgrûéi : Sei^edr, toylâ les geaiis qui soilt issus : don- 
nez dessus de yoèité tnàât*, galâtitemetit à k Vieille escrime. 
Ctt c'est à teste hcu*e quHl se tâult flionsttef hotiime dé bien. 
Et, de nostfe eosté, tiotls lie tous fàuMi^tiâ- t^t hardiment 
qtié je totià eft tUéfay beaueoup, Cai» qiloyf David ttia bien 
Goliâtb fâcllenleilt. Moy doné qui en battfois douze telz qu^és- 
toit Datid : car eh ce temps là ce n'estoit que un petit cbiart ^, 
n'en desferay je pas bien une douzaine. Et puis ce gros pail- 
lard de Eusthenes, qui est fort éomme quatre bœufz , ne s'y 
éspar^nera. Prenez coui'agé, chocqiiez à travers, d'estoc, et de 
taille. Or, dist Pantagruel, de courage j'en ay pour plus dé 
cinquante francs. Mais quoy ? Hercules n'osa jamais entrepren- 
dre contre deux. C'est, dist Panurge, bien chien chié ^ en mon 
nez, vous comparez voua à Hercules? vous avez par Dieu plus 
de force aut dents , et plus de sens au cul que n'eut jamais 
Hercules ^en tout son corps etame. Autant vault l'homme 
comme il s'estime. 



■ Avec fotre massue. Dans les antres ndos lisons : èiem 

' Noos rétablissons ce passage ckié, 
de Tédition de G. Nourry, qne les Nous prions le lecteur de ton- 

éditeurs ne reproduisent pas* loir bien se repoiter à la noie 2 de 

* Édition de Claude Nourry. la page 24 de ce volume. 



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372 UVRE II, CHAPITRE XXIX. 

Et ainsi qu'ilz disoient ces paroles, voicy arriver Loupgarou, 
avec tous ses geans; lequel, voyant Pantagruel tout seul, fut 
espris de témérité et oultrecuidance , par espoir qu'il avoit 
d'occire le pauvre bon homme. Dont dist à ses compagnons 
geans : Paillars de plat pays, par Mabom S si aucun de vous 
entreprend de combattre contre ceux cy, je vous feray mourir 
cruellement. Je veulx que me laissez combattre tout seul : ce. 
pendant vous aurez vostre passetemps à nous regarder. Adonc 
se retirèrent tous les geans avec leur roy là auprès, où es- 
toient les flaccons , et Panurge et ses compagnons avec eux , 
qui contrefaisoit ceux qui ont eu la vérole , car il tordoit la 
gueule, et retiroitles doigts; et, en parole enrouée, leur dist : 
Je renie Dieu, compagnons ,''nous ne faisons point la guerre, 
donnez nous à repaistre avec vous, ce pendant que nos mais- 
très s'entrebattent. A quoi voluntiers le roy et les geans se 
consentirent, et les firent banqueter avec eux. 

Ce pendant Panurge leur contoit les fables de Turpin, les 
exemples de saint Nicolas, et le conte de la Ciguoingne. 

Loupgarou donc s'adressa à Pantagruel avec une masse toute 
d'acier, pesante neuf mille sept cens quintaulx deux quarte- 
rons d*acier de Calibes ^, au bout de laquelle estoient treize 
pointes de diamans, dont la moindre estoit aussi grosse comme 
la plus grande cloche de Nostre Dame de Paris : il s'en falioit 
par adventure Tespesseur d^un ongle, ou au plus, que je ne 
mente ^, d'un dos de ces cousteaux qu'on appelle couppe oreille : 
mais pour un petit, ne avant ne arrière : et estoit phée*, en 
manière que jamais ne pouvoit rompre, mais, au contraire, 
tout ce qu'il en touchoit rompoit incontinent. 

Ainsi donc, comme il approchoit en grand fierté, Panta- 
gruel, jettant les yeulx au ciel, se recommanda à Dieu de bien 



' Par Mahomet , serment que les ' A ne point mentir, 

romans de chevalerie mettent son- * Ce mot est adjectif dans les 

vent dans la bonche des Sarrasins, anciens romans de chevalerie, et 

' Chalybs , rivière du pays des vent dire enchanté. — On a dit ! 

Celtibëres , qni passait pour don- une épée fée , an anneau fée on 

ner une excellrate trempe k l'acier, phée. 



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PANTAGRUEL. 373 

bon cœur^ faisant vœu tel comme s'ensuit : Seigneur Dieu y 
qui tousjours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois 
la destresse en laquelle je suis maintenant. Rien icy ne m'a- 
mène , sinon zèle naturel^ aiqsi comme tu as octroyé es hu- 
mains de garder et défendre soy, leurs femmes^ enfans^ pays, 
et famille, en cas que ne seroit ton négoce » propre qui est la 
foy : car' en tel affaire tu ne veulx nul coadjuteur, sinon de 
confession catholicque, et service de ta parole ; et nous as dé- 
fendu toutes armes et défenses ; car tu es le tout puissant , 
qui, en ton affaire propre, et où ta cause propre est tirée en 
action, te peux défendre trop plus qu'on ne sçauroit estimer : 
toy qui as mille milliers de centaines de millions de légions 
d'anges, desquelz le moindre peut occir tous les humains, et 
tourner le ciel et la terre à son plaisir, comme jadis bien ap- 
parut en Tarmée de Sennacherib. Donc , s'il te plaist à ceste 
heure m'estre en aide, comme en toy seul est ma totalle con- 
fiance et espoir, je te fais vœu que , par toutes contrées tant 
de ce pays de Utopie que d'ailleurs, où j'auray puissance et 
autorité, je feray prescher ton saint évangile purement, sim- 
plement, et entièrement; si que les abus d'un tas de papelars 
et faulx prophètes, qui ont par constitutions humaines et in- 
ventions dépravées envenimé tout le monde , seront d'entour 
moy exterminés. 

Alors fut ouie une voix du ciel, disant : Hocfac et vinces^; 
c'est à dire. Fais ainsi, et tu auras victoire. 

Puis, voyant Pantagruel que Loupgarou approchoit la 
gueule ouverte, vint contre luy hardiment, et s'escria tant 
qu'il peult : A mort, ribault, à mort; pour luy faire peur, 
selon la discipline des Lacedemoniens, par son horrible cry. 
Puis luy jetta de sa barque, qu'il portoit à sa ceinture, plus 
de dix et huit cacques et un minot de sel, dont il luy emplit 
et gorge, etgouzier, et le nez, et lesyeulx. De ce irrité, Loup- 
garou luy lança un coup de sa masse, luy voulant rompre 



• Affaire, tlu lat. negotiitm. «1^ parodie de la devise de Constan- 

' C'est là sans doute nne espèr? tin. //«»'? signo vinces, 

82 



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374 UVRE 11, CHAPITRE XXIX. 

la oerrelle : mais Pantagruel ftttabille*^ et euttousjoufs bon 
pied et bon œil; par ee demarefaa du pied gauche uA pas ar- 
rière : mais il ne sceut si bien faire que le coup ne tombast 
sur la barque, laquelle rompit en quatre mille oetante et six 
pieees, et rersa la i^ste du ftel en terre. Quoy voyant, Panta- 
gruel galantement desploye ses bras> et, comme est Tart de 
la hasehe, luy donna du gros bout de son mast , en estoc , au 
dessus de la mamelle^ et^ rètiratit le éoup à gauche en taillade, 
luy frappa entre t(À et collet i puis, avançant le pied dlt)it , 
luy donna sur les couillons un pie du haut boust de son mast i 
à quoy rompit la hune, et verta trois ou quatre poinsons dé 
vin qui estoient de reste^ Dont Loupgarou pensa qu'il luy 
eust incisé la vessie > et du vin que ce fust son urine qui en 
sortist. 

De ee non content, Pantagruel vouloit tedoubler au cou- 
lottoir'; mais^ Loupgaron^ haulsant sa mas^, avança son pas 
sur luy^ et de toute sa force la vouloit enfbncef sur Panta- 
gruel : de fait 9 en donna si vertement que, si Dieu n'eust 
secouru le bon Pantagruel > il Feust fendu depuis le sotiimet 
de la teste jusques au fbtid de la râtelle : mais le coup déclina 
à droit par la brusque bâstiveté de Pantagruel, et entra sa 
masse plus de soixante et trei^ pieds en terre, à travers un 
gros rochier, dont il fit sortir le feu plus gros que neuf mille 
sii tonneaux. 

Voyant Pantagruel qu'il s'amusoit à tirer sa dite masse , 
qui tenoit en terre entre le roc, luy courut sus, et luy vouloit 
avaller' la teste tout net; mais son mast> de maie fortuné, 
toucha un peu au fust de la masse de Loupgarou > qui estoit 
phée, comme avons dit devant : par ce moyen , son mast luy 
rompit à trois doigts de là poignée^ Dont il fut plus estonné 
qu'un fondeur de cloches^ ets'escria : Ha> Panurgfe, où es tu? 

* Leste. Â^le a cd» sens en plu- l'impératif singulielr du verbe iM- 
sieurs de nos patois. Dans qael- len , aller^ 

qaes-iins oBilé, àbHa se dit pour ' ' Ce mot nous parait désigner la 
aller, allons. — Il est curieux de même partie sur laqudle le premier 
savoir que MUs en basque^ est une coup avait porté, 
forme de la seconde perionué de ^ Abattre. 



vGooQle 



igl 



Ce %m ouyapt Paniirge dirt wi rey et aiu fc^n^ z ^r Ptêa 
il^ 86 feront f^§à, qui HiS Us ilespKrtif&l i mais Its gtans en es- 
{§ient ftis^ «^mma S'iUi funent de i|ftpêes. Lofs Garpaliin ec 
YQulut b|Y9F ^^ 14 PdUP 0«9Ourlv aaa œaistre; iq^ais ur géant 
\^Y dut : P^ Gpulf^ip iiepyeu de Mahea, 8i tu bouges ê*ïBy, 
je ta i4ettFjiy au foBd d« «es shausses^ eomme on foit d^un 
^up§o§itoN} i^usii })ien 9ui8 je eoàstipé du ventre^ et ne peuf 
pi&ve» Um cfigtif, mm h tort» de gpineer les dente. 

PuiA Pantaç^y^^ aiiisi dmHiiia^ de )[>afiton9 reprit le bout 
de SOI! iQfistx en frappai tombe ierfsel desea^ le géant ; mais 
Il n^ luy f^isoit m^ en pliifl que (eriez baillant une ehinque- 
naulde fiu» uii enelume ? de forgeron. €e pendant Loupgapeu 
tirait de terre fift mwe« et l^avoit ja tirée^ et la paroit^ peur 
m ferir Pantagruel; niaie Pantagruel^ qui estoit soudain au 
remuement 9 deelineil tpii« ees ceupe^ jusques à ee que^ une 
Ibis^ voyant que Loupgarou Iq menaasoit, disant : Ifeeehant^ 
^ ceste heure te hacheray je comme chair à.pastés^ jamais tu 
ne altéreras les pai}^ee gens> luy fhippa Pantagruel du pied un 
3i ^and coup contre le ventre^ qu'il le jetta en arrière à jaiphes 
rebindaines *, et vous le trainoit ainsi à rescorehe cul plus d'un 
traict d'arc. Et Loupgarou s'escrioit, rendant le sang par la 
gorge, Mahom, Mahom, Mahom : à laquelle voix se levèrent 
tous les geans pour le secourir. Mais Pauurge leur dist ; îlesrr 
sieurs, n'y allez pas, si m*en croyez : car nostre maistre ei^t 
fol, et frappe à tors et à travers, et ne regarde point ou : il 
vous donnera malencontre . Mais les geans n'en tift^rent OQïftptej 
voyant que Pantagruel estoit sans baston •. 

Lorsque approcher les vit, Pantagruel prit Loupgarou par 
les deux pieds, et son corps leva comme une picque en l'air, et, 
•d'iceluy armé d'enclumes, frappoit parmy ces geans armés de 
pierres de taille, et les abatoit comme un maçon fait de 



* Si on ne les sépare. ^ Jambe riiùndaine, dans la 

^ A tort et à travers ; nous avons Gente poetevinerie. C'est-à-dire les 

éjà va cette expression. jambes rebondissantes , les jambes 

3 Un mail (éd. de Cl. Noorry). en Pair. 

4 Et la disposait. * Sans armes. 



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376 LIVRE II, CHAPITRE XXIX. 

couppeaux, que nul n^arrestoit detant luy qu'il ne ruast par 
terre. Dont, à la rupture de ces bamois pierreux, fut fait 
un si horrible tumulte qu'il me souvint quand la grosse tour 
de beurre *, qui estoit à Saint Estienne de Bourges, fondit au 
soleil. Panurge, ensemble Garpalim et Eustbenes, ce pendant, 
esgorgetoient ceux qui estoient portés par terre. Faites Tostre 
compte qu'il n'en eschappa un seul; et, à voir Pantagruel, 
sembloit un fauscheur qui, de sa faulx (c'estoit Loupgarou) ^ 
abatoit Therbe d'un pré (c'estoient les geans). Mais à ceste 
escrime, Loupgarou perdit la teste; ce fut quand Pantagruel 
en abatit un qui avoit nom Riflandouille, qui estoit armé à 
haut appareil, c'estoit de pierres de gryson *, dont un esclat 
couppa la gorge tout oultre à Epistemon : car autrement la 
plupart d'entre eux estoient armés à la legiere , c'estoit de 
pierres de tuffe, et les autres de pierre ardoizine. Finalement, 
voyant que tous estoient mors, jetta le corps de Loupgarou tant 
qu'il peult contre la ville, et tomba comme une grenouille sus 
le ventre en la place mage^ de ladite ville, et en tombant, du 
coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne pe- 
tiere, et un oison bridé. 



' Ce nom avait été donné aax Bretagne des clochers et chapdles 

tours de plusieurs églises, parce dits des œufs par la même raison, 

qu'elles avaient été construites ' De Tvfft (éd. de C. Nourry). 

avec l'argent provenant des per- ^ Grande place, de ma^or, comme 

missions de manger du beurre en Campa-Major en Espagne , Juge* 

temps de carême. Il y a aussi en Mage en Suisse. 



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PANTAGRUEL. 377 



CHAPITRE XXX. 

BpIsieiiioB, nui «Tel* la coa»»e tctl««S fàt snery 
haklleawBt par PaBurge. Bt des noarclles des diakies et des 
daniBés, 



Geste desconfite gigantale^ parachevée^ Pantagruel se retira 
au lieu des fiaccons^ et appella Panurge et les autres, lesquelz . 
se rendirent àluy sains et saulves, excepté Eusthenes, lequel 
un des geans avoit egrapbigné ' quelque peu au visage, ainsi 
qu'il Tesgorgetoit, et Epistemouyqui ne comparoit point ^. Dont 
Pantagruel fut si dolent qu'il se voulut tuer soy niesmes, mais 
Panurge luy dist : Dea, seigneur, attendez un peu, et nous le 
chercherons entre les mors, et verrons la vérité du tout. 

Ainsi donc comme ilz cherchoient, i)z le trouvèrent tout 
roide mort , et sa teste entre ses bras toute sanglante. Lors 
Eusthenes s'escria : Ha maie mort, nous as tu tollu^ le plus 
parfaict des hommes ! A laquelle voix se leva Pantagruel , au 
plus grand dueil qu'on vit jamais au monde. Et dist à Pa- 
nurge : Ha mon amy, Tauspice de vos deux verres, et du fust 
de javeline estoit bien par trop fallace*! Mais Panurge dist : 
Enfans, ne pleurez goutte, il est encores tout chault, je vous 
le gueriray aussi sain qu'il fut jamais. 

Ce disant prit la teste , et la tint sus sa braguette chaulde- 
ment, afin qu'elle ne prit vent. Eusthenes et Carpalim por- 
tèrent le corps au lieu où ilz avoient banqueté, non par espoir 



1 La tête coapée. Cette bor- > Déroute de géants, 
lesqae transposition de lettres ' Égratigné (en poitevin), 
qu'affectionne Rabelais ne se ren- * Ne comparaissait point, 
contre pas dans l'éd. de C. N. On ^ Enlevé. 
y lit « ia iêtle tranchée, » ^ Trompeuse, du latiç faUojc, 

32. 



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î 



37« LIVRE II, CHAPITRE XXX. 

que jamais guerist, mais afin que Pantagruel le vist. Toutes- 
fois, Panurge les reconfortoit, disant : Si je ne le guerys, je 
veulx perdre la te e, (qui est le gaige d'un fol) ; laissez ces 
pleurs et m'aidez. ^ 4onc, nettoya tF^8 biei| de ))eau vin blanc 
le col; et puis la teste, et y synapisa de pouldre de diamerdis^, 
u'il portoit tousjours en u]ie dç §es fa^<{UÇ^ ^ i (^fiFÇs \^ Q\m\% 
le je ne gçay quel qï^x^ex\t \ Qt les émt^9 m^mmi wne 
contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle^, «fin 
qu'il ne f ust torty coUy *, car telles gens il haissoit de mort : 
ce fait, luy fit à Tentour quinze ou seize points^ d'agueille, afin 
qu'elle ne tombast de rechief : puis mit à l'entour un peu d'un 
unguent qu'il appelloit resuscitatif. 

Soudain Epistemon commença à respirer, puis à ouvrir le$ 
yeulx, puis à baisler '', puis à estemuer, puis Qt un gros pet 
de mesnage. Dont dist Panurge : à ceste heure est il guery 
absolument, et luy bailla à boire un verre d'un grand villain 
vin blanc , avec une routie sucrée. En ceste façon fut Epis- 
temon guery habilement, excepté qu'il fut enroué plus de 
trois sepmaines, et eut une toux seiche, dont il ne peult or- 
ques guérir, sinon à force de boire. Et là commença à parler, 
disant : Qu'il avoit veu les diables, avoit parlé à Lucifer fa- 
milièrement, et fait grand chère en enfer, et par les champs 
Elysées. Et asseuroit devant tous que les diables estoient bons 
conapagnons. Au regard des damnés, il dist qu'il estoit bien 
marry de ce que Panurçe Tavoit si tost revocqué en vie. Car 
je prenois, dist il, un singulier passetemps à les voir. Com- 
ment? dist Pantagruel : L'on ne les traicte, dist Epistemon, 
si mal que vous penseriez : mais leur estât est changé en es- 
trange façon. Car je vis Alexandre le grand qui repetassoit 
de vieilles chausses % et ainsi gaignoit sa pauvre vie. 



* D'excrément. Ce remède a été ^ Qu'il n'eût le coa de travers, 
sérieusement employé. ^ Deux ou trais points (éd. de 

* Poches. C. Nourry). 
' Ajusta* ^ BaiUsr. 

* C'est-à-dire vertèbres contre * Le détail qui suit présente 
vertèbres. avec le texto do C. Nourry vn« 



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Pantagruel; $h 

Xerces crioît la moustarde. 

Romule estoit saunier ^ 

Numa^clouatier^. 

Tarquin^ tacquin. 

9m, paisaBt. 

Sylla, rivœan. 

Cyre ««toit yachi^. 

Thâmistûdés^ verri^. 

fipaminoiidas^ myraillier >. 

Srute et Gassie, agrimeasauv»^. 

Demosthenes , vigneron. 

Cmfùn, atiiefeu. 

Fabie, enfileur de patenostres. 

ArtazerceSy eordier. 

Eneas^ meusnier. 

AchiUes^ teigneux. 

Agamemnon, lichecasse '. 

Ulysses, fauscheur. 

Nestor, harpailleur^. 

Darie, cureur de retraietz. 

Ancus MartiuSy gallefretier^. 

Camillus, guallochier. 

Marcellus, esgousseur de febves. 

Drusus, trinquameUe *. 

Scipion Africain crioit la lye* en un sabot. 



trop grande quantité de variantef dans d'asaéa mauvais Jeus de »e(i. 

pour que BOUS paissions les indiquer ' Marchand de sel. 

ici. La Uste des professions n'oflfve ' Olontier. 

pat le même ordre : elle est beaacoap ^ Miroitier, 

moins étendue qae celle des édi- < Arpenteurs. 

tioDs postérieures que nous avens * Une oosse , en Poltow et dans 

snifies. les Cfaarentes, c'est une lèehffrile. 

Nous n*essayerons pas, comme * Gueux des campagnes, sut» 

Tont fait plusieurs commentateurs, vant Nieot. 

de eherchev entre Ions ces person- ' Oalfateor. 

nages et la profession que Rabelais * En langued. tranehe<rUian^e , 

Isnr fait exercer des analogies qui, fan&ren. 

le plus souvent, n'existent pas ou ** Jobanneau po«miit bien ateir 

ne consistent, à notre avis, que raison cette fois, lorsque! soup* 



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380 LlVRt: 11, CHAPITRK XXX. 

• Asdrubal estoit lanternier. 

Hannibal, cocquassier * . 

Priam vendoit les vieux drapeaulx. 

Lancelot du Lac estoit escorcheur de chevaux mors. 

Tous les Chevaliers de la Table Ronde estoient pauvres gai- 
gnedeniers, tirans la rame pour passer les rivières de Cocyte, 
Phlegeton, Styx, Acheron, et Lethé, quand messieurs les 
diables se veulent esbatre sur Teau , comme sont les baste- 
lieres de Lyon et gondoliers de Venise. Mais, pour chascune 
passade, ilz n'en ont qu'une nazard«^, et, sus le soir, quelque 
morceau de pain chaumeny ^. 

Les douze pers de France sont là et ne font rien que je aye 
veu, mais ilz gaignent leur vie à endurer force plameusesS 
chinquenaudes, alouettes^, et grans coups de poing sur les 
dents. 

Trajan estoit pescheur de grenouilles. 

Antonin,lacquais. 

Commode, gayetier®. 

Pertinax, eschalleur de noix. 

Luculle, grillotier^. 

Justinian, bimbelotier. 

Hector estoit fripesaulce. 

Paris estoit pauvre loqueteux*. 

Achilles boteleur de foin. 



çonne Rabelais de jouer sur le Ils se trompent éyidemmeiit.Dans la 

nom de ComeUus, qui crie ou corne Creuse, le Poitou, la Saintonge , 

la lie, etc., cltaumeni signifie moisi. Ce 

* Ce mot avait le double sens de mot a une grande analogie avec 

marchand d'œufs et de faiseur de l'allemand , le hollandais , le fla- 

ca8serole8(Cotgrave). Nous avons mand, schùnmelen, Dolet écrit 

entendn nommer ainsi les gens qui ckaumoisy. 

transportaient à dos de mulet les * Coups de poing ; cufy box 

œufs et la volaille du département (Cotgrave). 

de la Charente à Bordeaux. . ^ Bousculades. 

' Cotgrave dit que c'est une ^ Joueur de cornemuse. Gaifia 

sorte de poire. (espagn.). 

3 Suivant de TAnlnay et Le Du- ' Sans doute parce qu'il importa 

chat , c'est du pain dans lequel il à Rome les cerises {grioiles), 

entre du chaume ou de la paille. ^ Déguenillé. 



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PANTAGRUEL. 381 

Gambyses^ muUetier. 

Ârtaxerces^ escumeur de potz. 

Néron estoit vielleux ^ et Fierabras^ son variet; mais il luy 
faisoit mille mauh^ et luy faisoit manger le pain bis, et boir 
vin poulsé; et luy mangeoit et beuvoit du meilleur. 

Jules César et Pompée estoient guoildronneurs de navires. 

Valentin et Orson servoient aux estuves d'enfer, et estoient 
racletoretz. 

Giglain et Gauvain estoient pauvres porcbiers. 

Geoffroy à la grand dent estoit allumetier *. 

Godefroy de Billon , dominotier. 

Baudoin estoit manillier ^. 

Don Pietro de Castille, porteur de rogatons. 

Morgant, brasseur de bière. 

Huon de Bordeaux estoit relieur de tonneaulx. 

Pyrrhus , souillart de cuisine. 

Antioche estoit ramonneur de cheminées. 

Romule estoit rataconneur de bobelins *• 

Octavian, ratisseur de papier. 

Nerva, houssepaillier*. 

Le pape Jules s, crieur de petits pastés; mais il ne portoit 
plus sa grande et bougrisque barbe. 

Jean de Paris estoit gresseur de bottes. 

Artus de Bretaigne, degresseur de bonnetz. 

Perceforest, porteur de coustrets. 

Boniface, pape huitiesme, estoit escumeur de marmites. 

Nicolas, pape tiers, estoit papetier. 

Le pape Alexandre® estoit preneur de ratz. 

Le pape Sixte, gresseur de vérole. 

Gomment, dist Pantagruel, y a il des véroles de par de là? 
Certes, dist Epistemon, je n'en vis onques tant; il y en a 



' On donnait ce nom à ceux qui ^ Savetier, 
fabriquaient les cartes à jouer et ^ Marmiton, 
les images illustrées, dites canards. ^ Jules II. 

» Margnillier. Maniglertus (Du * Notre auteur veut désigner le 

Gange). pape Alexandre VI. 



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382 LIVRE II, CHAPITRE XXX. 

plus de cent millions. Car croyez qua çau% qui n'oni (QU la 
vérole en ce monde cy l'ont ^ T^ptF^. 

Cor Di^u, dist PaQurge, j'en suis donq quilt^, C^f jft y ay 
esté jusques ay trou 4^ Gilt^^tlwr, et fei^ply 1^ tonlM de 
Hercules*, §t ay abf^tu des plus ippùres. 

Ogier le Dannois estoit fourbisseur d§ b^riiois» 

l^e rpy Tigranes estoit rççpuvreur?. 

Galien Restauré, preneur de taulpes. 

Les quatre fllz Aymon, arraoheurs d^ 4§Qt§f 

Le pape Cali^t^ estoit barbier de ipaujûipct'. 

Le pape Urbain, crocquelardpn. 

Melusine estoit souillarde de cuisine. 

Matabrune, lavandière de buées ^. 

Qeopatra, revenderesse d'oignons. 

Hélène, courratiere^ de chambrières. 

Semiramis, espouilleresse de belistres^. 

Dido vendoit des mousserons % 

Pentbasilée estoit ereissonniere. 

Lucresse, hospitalière '. 

Hortensia, filandiere. 

Livie, racleresse cje verdet*, 

En ceste façon, ceux qqi ^voient esté gros seigneurs ep ee 
monde icy, gaignoiept leur pauyre roescbante et paill^rd^ vie 
là bas. Au contraire, les pbilpsapbes, et çewi qui avçient 
esté indigens en ce monde, 4@ P^r 4§ l^ çstpîent gros sei- 
gneurs en leur toiir^ ,1e vis pipgenes qui ^e prelasspjt isfl nia- 
gnificence, avec une grande robe de pourpre , §t uii sceptre 
en sa deitre; et faisoit eprager Alexandre le gr^pd, quand il 
n'avoit bien répétasse *^ ses cbaii^ses^ et (e payoit ei) gi^fids 



^ Les colonnes d'Hercule. £ot</i(£, bonds. C'était Ik an beau métier, 
limite (angl.). ^ Sorte de champignon. 

^ Couvreur. * On désigne ainsi celle qai, 

* De mal jointe 1)| nature des dans on cpuTeiit, est Cfh^ii^ de 
femmes. recevoir les étrangers. 

* Lessives (Acad.). ^ Ëpluçbeuse de )ç|ai^9f. 

^ Courtière. ■ ® Hapiécé. Ce |qo( est u^îté eu 

* Chercheuse de poux des y^fj^A' Saintonge et ailleurs. 



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PANTAGRUEL. 38j 

cêiips de baston. Je tisEpiclete vestu galantement à la fran- 
çeise, sous une belle ramée ^ arec force 'damôiselles^ se ri- 
goUant, betivant^ dansant^ faisant en tous cas grand cheré, 
et acipres de luy force escus au soleil. Au T $sud de la treille 
eMeieiit pour sa derise ces vers escrits : 

Saulter, danser^ faire les tours» 
Et boire vin blanc et vermeil : 
Et ne faire rien tous les jours 
Que compter escus au soleil. 

Lors qu'il me Tit, 11 me invita à boire avec luy cotirtoisé- 
ïûent. Ce que je fis voluntiers, et choppinasmes tbéôlogale- 
ment. Ce pendant vint Cyre luy demander un denier en rhon- 
néur de Mercure, pour acheter un peu d'oignons pour son 
souper. Rien, rien, dist Epictete, je ne donne point de de- 
niers. Tiens, marault, voyla Un cscu, sois homme de bien. 
Cyre * fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les ailttes 
coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Dalre^, 
et autres le desroberent la nuyt. Je vis Pathelin, thesorier 
de Rhadamanthe, qui marchandoit de3 petits pastés que 
crioit le pape Jules, et luy demanda combien la douzaine. 
Trois blanôs, dist le pape : Mais, dist Pathelin, trois coups 
de barre; baille icy, villain, baille, et en va quérir d'au- 
tres. Et le pauvre pape s'en alloit pleurant : quand il fut de- 
vant soi! maistre pâtissier, luy dist qu'on luy avoit osté ses 
pastés. Adonc le pâtissier luy bâilla l'anguillade', si bien que 
sa peau n'eust rien vallu à faire cornemuses. 

Je vis maistre Jehan le Maire ^, qui contrefaisoit du pape^ 
et à tous ces pauvres rois et papes de ce monde faisoit baiser 
ses pieds; et, en faisant du grobiss, leur donnoit sa benedic- 



-' Oyrag. contre les papes et notamment 

' Darins. contre Jules II. 

* Le fonetta ayec des lanières 5 Tottjoun tToir bonne oiUnce 
faites de pean 4'anguille. W contrefaire du gros \ii». 

* Poëtc et historien, de Belges (^hcUh tkédtre frantëtt, H. §76.) 
en Hainaut, 1473-1547; écrivit Cette expression, qu'on trouTe 



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384 LIVRE 11, CHAPITRE XXX. 

lion, disant : Gaignez les pardons, coquins, gaignez, ilz sont 
à bon marché : Je vous absouls de pain et de soupe S 6t vous 
dispense de ne valoir jamais rien ; et appella Caillette et Tri- 
boulet ^^ disant: Messieurs les cardinaux, depeschez leurs 
bulles, à chascup 'in coup de pau^ sus les reins. Ce que fut 
fait incontinent. 

Je vis maistre Francoys Villon, qui demanda à Xerces com- 
bien la denrée de moustarde. Un denier, dist Xerces ; à quoy 
dist ledit Villon : Tes fièvres quartaines, villain ! la blanchée^ 
n'en vault qu'un pinart, et tu nous surfais icy les vivres? 
Adonc pissa dedans son bacquet, comme font les moustar- 
diers à Paris. Je vis le franc archier de Baignolet^, qui estoit 
inquisiteur des hérétiques. Il rencontra Perceforest* pissant 
contre une muraille , en laquelle estoit peint le feu de saint 
Antoine. 11 le declaira hérétique , et Teust fait brusler tout 
vif, n'eust esté Morgant, qui, pour son proficiat, et autres 
menus droits, luy donna neuf muys de bière. 

Or, dist Pantagruel , reserve nous ces beaux contes à une 
autre fois. Seulement dis nous comment y sont traictés les usu- 
riers? Je les vis, dist Epistemon, tous occupés à chercher les 
espinglesrouillées et vieux doux parmy les ruisseaux des rues, 
comme vous voyez que font les coquins en ce monde. 

Mais le quintal de ces quinquailleries ne vault que un bous- 
sin de pain ; encores y en a il mauvaise despesche : par ainsi 
les pauvres raalautrus sont aucunes fois plus de trois sep- 
maines sans manger morceau ny miette, et travaillent jour et 

soDveiit dans les auteurs du xve Un pinart ^ quelle que soit Téty- 
siècle, écrite en un seul mot ou mologie de ce mot (peut-êti-e la 
en deux, pourrait bien venir de même que l'allemand pfenning, 
gros m, gros visage, et , par suite, et l'anglais pcnny^ était une très- 
gros personnage. petite monnaie. An exceedtng smàU 

* Travestissement de la formule pièce ofmoney (Cotgrave). 

ordinaiie de i*absolution : .le vous ^ On sait que c'est une espèce 

absous de peine et de conlpc. de milicien poltron et fanfiiron, mU 

' Deux fous de cour. en scène par Villon. 

3 Pieu. ^ Géant converti par Roland, qui 

^ Vie blanc valait cinq deniers, lui sert de second et d'écuyer dans 

et la blanchée^ c'était ce qu'oji la Chronique de Turpin et dans 

donnait ordinairement pour ce prix, la D/orifanlc maggîore de Pulci. 



vGooQle 



gl 



PANTAGRUEL. 385 

nuyt, attendans la foire à venir : mais^ de ce travail et de 
malheureté il ne leur souvient^ tant ilz sont actifz et mau- 
dits , pourveu que, au bout de l'an, ilz gaignent quelque mes- 
chant denier. Or, dist Pantagruel, faisons un transon* de 
bonne chère, et beuvons, je vous en prie, enfans : car il fait 
beau boire tout ce mois. Lors dégainèrent flaccons à tas, et 
des munitions du camp firent grand chère. Mais le pauvre 
roy Anarche ne se pouvoit esjouir. Dont dist Panurge : De 
quel mestier ferons nous monsieur du roy icy, afin qu'il soit 
ja tout expert en Tart quand il sera de par delà à tous les 
diables? Vrayement , dist Pantagruel , c'est bien advisé à toy ; 
or fais en à ton plaisir; je le te donne. Grand mercy, dist Pa- 
nurge, le présent n'est de refus, et l'aime de vous. 

' Uu morceau , mortel (Coigrave). 



SS 



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38e UVRE H, CHAPITRE XXXI. 



CHAPITRE XXXI. 

OABUJtténl Pànià$rméî entra en la Tille «et Amaarétèi, H cëlll- 
«eut Mmrtrtc m%Hà le rof AnàMItf, tti le lll erléttlF ië MliM 
irert« 



Apred celle Tictoire merveilleuse, Pantagruel etitoya Gftf- 
palim en la ville des Amdarotes , dire et annoncer coratoétif 
le roy Anarche estoit pris, et tous leurs ennemis défaits. La- 
quelle nouvelle entendue, sortirent au devant de luy tous les 
habitans de la ville en bon ordre, et en grande pompe triom- 
phale, avec une liesse divine, le conduirent en la viUe, et fu- 
rent faits beaux feux de joye par toute la ville, et belles ta- 
bles rondes garnies de force vivres, dressées par les rues. Ce 
fut un renouvellement du temps de Saturne , tant il fut fait 
lors grand chère. 

Mais Pantagruel, tout le sénat assemblé, dist : Messieurs, 
ce pendant que le fer est chault il le fault battre; pareille- 
ment, devant que nous débaucher* davantage, je veulx que 
nous allions prendre d'assault tout le royaulme des Dipsodes. 
Pourtant, ceux qui avec moy voudront venir s'apprestent à 
demain après boire, car lors je commenceray à marcher. Non 
qu'il me faille gens davantage pour m'aider à le conquester ; 
car autant vauldroit il que je le tinsse desja; mais je voy que 
ceste ville est tant pleine des habitans qu'ilz ne peuvent se 
tourner par les rues ; donc je les meneray comme une colonie 
en Dipsodie, et leur donneray tout le pays, q n est beau, sa- 
lubre, fructueux, et plaisant sus tous les pays du monde, 
comme plusieurs de vous savent, qui y estes allés autrefois. 



' En patois saiiitoiigeois te dé' travail. C^est évidemmeDt dans ce 
baucher veut dire : interrompre son sens qu*il faut Tenteudre id. 



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PANTAGRUEL. M7 

Up cbaaçun de vous qui y voudra venir, ^it [Hrest comine j'ay 
dit. Ce conseil et délibération fut divulgué par la ville; et^ le 
(e^depaain j se trouvèrent en la place devant le palais jusques 
4(1 nombre d^ dixbuit cens cinquante et six mille et unze, sans 
les femmes et petits enfans. Ainsi commencèrent k raaroher 
llroit en Dipspdie , en si bon ordre qu'ili rçssembloient es en- 
fans d'Israël, quand ilz partirent d'Egypte pour passer la mer 
Rouge. 

Itfais, devant que poursuiv|>e ceste entreprise, je vous veute 
dire eop^meut Panurge traict^ 30n prisonnier le roy Aniupehe. 
11 luy souvint de ce qu'avpit raconté Kpistemon, oomment 
estpiept traictés les fois et riches de ce monde par \^ Champs 
gl^jfsées, et comment ih gaignoÎPnt pour lors leur vie à vilz 
et salles mestiprs. 

Pourtant, un jour, habilla son dit roy d'un be^u petit 
pourpoint de toille, tout deschicqueté comme la c(»tiette d'iin 
Albftnoys, et de belles chausses à la marinière, sans souliers, 
qir, disoit il, ilz luy gasteroient la veue; et un petit bonnet 
pers S avec une griuid plume de chappon. Je faulx, car il m -est 
advis qu'il y en avoit deuj^, et um be)l^ ceiuiure de pers 
çt vert, disant que ceste livrée lu^ advenoit bien, veu qu'il 
^voit esté pervers. En tel poiqt t'amena devant Pantagruel, 
çt Iny dist ; Cognoissez voqs ce rustre? J^op, certes, dist Pan- 
t^^uel. C'est monsieur du roy de trois cuittes^. Je le veuU 
f^ire homme de bien ; ces diables de rois icy ne sont q^e 
veaulx, et ne savent ny ne valent rien, sinon à faip^ des maulx 
es pauvres subjects, et à troubler tout le monde par guerre, 
pour leur inique et détestable plaisir. Je le veulr mettre à 
mestier, et le faire crieur de saulce vert. Or commepce h 
crier : Vous fault il point de saulce vert? Et le pauvre diable 
(^ipit( Cest trop bas, dist Panurge j et le prit par l'ereille, di- 
sant : Chante plus haut, en g, sol, re, ut Ainsi, diaWe, tM 



' Bleo foncé. pendaDi trois jours de la semaine 

' De trois journées , siti?ant Le des Rois. Du Cange traduit, en ef- 

Dochat, c*6st-à-dire à qui est fet, cocia par cuUte ou fournée; 

échue la fève de trois gâteaux cuits mais c*est bien cherché. 



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388 LIVRK II, CHAPITRE XXXI. 

as bonne gorge, tu ne fus jamais si heureux que de n'estre 
plus roy. 

Et Pantagruel prenoit à tout plaisir. Car j-ose bien dire que 
c'estoitle meilleur petit bon homme qui fust d'icy au bout d'un 
baston. Ainsi fut Anarche bon crieur de saulce yert. Deux 
jours après, Panurge le maria avec une vieille lantemiere, et 
luy mesmes fit les nopees à belles testes de mouton, bonnes 
bastilles* à la moustarde, et beaux tribars^ aux ailz, dont il 
en envoya cinq sommades ' à Pantagruel , lesquelles il mangea 
toutes, tant il les trouva appétissantes; et à boire belle pis- 
cantiûe*, et beau cormé^ , Et, pour les faire danser, loua un 
aveugle qui leur sonnoit la note avec sa\ielle. Apres disner^ 
les amena au palais, et les monstra à Pantagruel , et luy dist, 
montrant la mariée : Elle n'a garde de peter. Pourquoy? dist 
Pantagruel. Parce, dist Panurge, qu'elle est bien entamée. 
Quelle parabole est cela? dist Pantagruel. Ne voyez vous, 
dist Panurge , que les chastaignes qu'on fait cuire au feu , si 
elles sont entières, elles pètent que c'est rage : et , pour les 
engarder de peter, l'on les entame. Aussi ceste nouvelle ma- 
riée est bien entamée par le bas, ainsi elle ne pétera point 

Pantagruel leur donna une petite loge auprès de la basse 
rue , et un mortier de pierre à piler la saulce. Et firent en ce 
point leur petit mesnage : et fut aussi gentil crieur de saulce 
vert qui fust onques veu en Utopie. Mais l'on m'a dit depuis 
que sa femme le bat comme piastre, et le pauvre sot ne 
s'ose défendre , tant il est niays. 



* Entrailles de porc, dont on ' Charges d'une ^béte de i 

faisait du boudin, des andouil- * Eau rougie, suivant Oudin. 

les f etc. Les termes culinaires de Cotgrave donne la même explica- 

hdielêt, hdieur de rôt appartien- tion : well-wàtered vaine, PiscoH» 

nent à la même fSeunille. Du Gange tine pourrait bien avoir qaelqaes 

les fait venir de assare, rôtir. rapports de famille avec piquette. 

^ Tripes. ^ Boisson faite avec des cormes. 



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PANTAGRUEL. 389 



CHAPITRE XXXII. 

GonmieBC raniatrad et m lan*ve cooTrit tov«« urne wwÊét, et 
«e et nnt l*aalcnr vit ûmw» ta boackc 



Âiiisi que Pantagruel^ avec toute sa bande, entrèrent es 
terres des Dipsodes, tout le monde en estoit joyeux, et inconti- 
nent se rendirent à luy, et, de leur franc vouloir, luy appor- 
tèrent les clefz de toutes les villes où il alloit : excepté les 
Âlmyrodes, qui voulurent tenir contre luy, et firent response 
à ses faeraulx qu'ilz ne se rendroient, sinon à bonnes en- 
seignes. 

Quoy, dist Pantagruel, en demandent ilz de meilleures que 
la main au pot, et le verre au poing? Allons, et qu'on me les 
mette à sac. Adonc tous se mirent en ordre, comme délibé- 
rés de donner Tassault. Mais, au chemin, passans une grande 
campaigne, furent saisis d'une grosse houzée * de pluye. A quoy 
commencèrent à se trémousser, et se serrer l'un l'autre. Ce 
que voyant Pantagruel, leur fit dire par les capitaines que ce 
n^estoit rien, et qu'il voyoit bien au dessus des nues que ce ne 
seroit qu'une petite houzée; mais, à toutes fins, qu'ilz se 
missent en ordre, et qu'il les vouloit couvrir. Lors se mirent 
en bon ordre et bien serrés. Et Pantagruel tira sa langue seu- 
lement à demy, et les en couvrit comme une geline ^ fait ses 
poulletz. 

Ce pendant, je, qui vous fais ces tant véritables contes, 
m'estois caché dessous une fueille de bardane, qtii n'esloit 



' Hausser voulait dire battre, zce est doue une pluie qui fotieUe» 
Une housêée de pluie ou une hou- - Poule. 



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IfÇ LIVRE 11^ qHAPlTne XXXII. 

moins large que Tarche du pont de Monstrible * : mais quand 
je les lis ainsi bien couvers, je m'en allay à eux rendre à 
l'abrit; ce que je ne peuz, tant ilz estoient, comme Ton dit, au 
bout de l'aulne fault le drap. Donc, le mieulx que je peuz, je 
montay par 4e^sp.s, pt phemin^y bi^Q ^^yi lieues sus sa^ 
langue, tant que j'entray dedans sa boueke. Mais, ô dieux et 
déesses, que vis je là? Jupiter me confonde de sj^ foujjjriç 
trisulque * si j'en mens. Je y çheminûjs çomip^ l'on fait en 
Sophie 3 à Constantinople,ety vis degransrochiers,'comme les 
monts des Dannois, je croy que c'estoient ses dents, et de 
grands prés, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non 
moins grandes que Lyon ou Poictiers. 

te prendier ç^^^ y trpqvçiy ce fpt up \m hmm Wl P^n- 
toit de§ choux. Dont^ t,QUt esb^hy, }uy 4e«i*i^4*y I Mq» ^^y» 
qqe fais tM içy? Je plante^ rfisùl^ des chpux. Et à qyoy Qy 
comment? dis je. H^, monsieur, d|st il, ç^aseun ne peut ^voif 
les cQuillon^ aussi pess^RS qu'un mortier, et n^ pouvons estp^ 
tous ricb§». Je gaigne ainsi m^ vi^ , et les porte vendra ay 
marché, en la cité qui est icy derrière. Jésus, dis je, y a il 
jicy un nouveau rapnde? Certes, dist U, \\ p'est mie nouv^u : 
piais Ton dit hieu que, hors d'jçy, ^ une terre ueufvç où il| 
ont et soleil et lune^ et tput plein de belles b^soigpeg, f^ï^ 
pestuy cy est plus ancien. Voire mais, 4is je^, mou apay, e^iv^ 
ment ^ nom ceste ville où tu portes vendre tes çhou^^ Elle a, 
dist il, nom 4sph^rage * et sopt christi^ms, geua de bieu^ et 
vous ferput grçind chère. Brief , je deliberay d'y aller. 

* {4e flucha^, de ^i^^|nay, Jfo- bal d^n» le roivuin dp, fien^n», 

fi^nneau placent le pont de Mops- ^ Qui trace troi> silJQnfi. 

trible sur la Charente entre Saintes ' La mosquée de Sainte-Sophie. 

«t Saint-Jean d'Augély, eaipaiesi il veut dira probaÛemeat '^u^ii 

|i|i Charente paasait « Saipi-Jf^!^ «h^if^^ H^çe jpiréie^iga %^ }^ 

d'Angély. pieds nus. 

Il est évident qu'il s'agit du pont « Et s'esmerveîlloient plusieurs 

fantastique de ilfantnbh (coianie en quoi nf coinmmil measlre Oli- 

récrit Marnef),ou de Mantiblf:, pu vjer pouvoit avoir «nf^ tai^t ^ 

ée Montrible, Monstrible {Mons meubles. » Froissart. 

t^rrièiUs). C-est là le pont si re- * Sfocpayoc désigne en grec le 

namméf au moyeu âge, spr lequel bruit du gosier, et par suite |e go- 

Ferragas soutient son fameux com- sier lui-même. 



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PANTAawEi.. m 

Qf , ^n mpu cbemin> je trpuyay ui^ cuipp^noa q»^ tendoit 
31UÎ pigeons. Auquel je demanday : Mon aipy, doi^d vo^s vieB- 
ïlfiWt pea pigeons jcy? Sire, 4ist il, ili Yieqne^t de l'au^ 
plp^de, I^ors Je peiïsay que^ qu^n4 P^îi^fFijel bj^ijstejt *, 1^9 
pigeoQs à pleines Yolées eq^rQient 4^d^? la gorge ^ p^^4ai|| 
que fust \iq colprobiçr. Pujs ept^'^y en 1» yiUe, Is^q^eUe j^ 
^puvay belle^ l)ieQ fprte, et çq b^l ai|r ; m^\9, ^, )'e^trée, i§6 
piOFtiers 0)6 deipanderept mon bulletin ^ ; de quoy je fu9 foft 
esb^hy, et leur dem^n^fty : Messieu^J, y * il icy da^gi^r de 
peste? seigneur, dirent ilz. Ton se meurt icy aupre§ tant 
que Ip fihwQt court pay les rues, Yf^ pipu, 4^ je, ft pu ? 
A quoy me dirent qu^ c'e§tQit eu l^ipgu^s i^f pi^aringue^ *, 
qui ^pt deu^ grosses villes telles cQqime Hpuçn et Nantef j 
riqbes et ))ien rngrell^udes. Et la cause de la peste ^ esté ppur 
unis puante et infecte e^b^latipn qui est sortie 4e8 abysq^ 
(lepuis na jg^ueres; dpnt ilz sont mors plus de vipgt et deu) 
cens soixante uiUle et sei^e personnes ^ depui§ bpit JQUF«> 
Lors je pense et calcule , et trouve que c'estoit une pu^nt^ 
li^eiiie qui estoit veiiue de Testomac de Pautsigrufl ^Iprs qu'il 
Uianget^ t^nt d'aillade, comme nous avons dit dessu§. 

De là partant, passay entre les rocbiers qui ps^ient s,^ 
4ents, et gs tant que je montay sus une^ et là trouvay les 
plus beaux lieux du pionde ^ beaux grands jeui^ 4e paulme , 
belles galleries, belles praries, force vignes, eV uqe infinité 
4ç cassines à la mode italicque ^ par les cbamps pleins de de- 
lices, et là demeuray bien quatre mois, et ne fis qnques telle 
chère que pour Jors. Puis desçen4i8 par les dents du derrière 
ppur v^PirauxbauUevres^ : mais, en p^jssant, je fus destroussc 
d^s |i>ri^an^ par une grande forest qui est vers la partie 4es 
oreilles : puis trouvay une petite bourgade à If^ d^vallée, j'ay 
oublié son nom, où je Qs ençores nieilleure chère qup ja- 
mais, et gaignay quelque peu d'argent pour vivre, Et savez 



' B«Ulait. du gosier DomméM larjrnx el pka- 

' Certificat de santé. rynx, 

^ Tout le inonde reconnaîtra dans * Tour de la bouche. Voy. Ban- 
ces villes imaginaires les parties leuca. Du Cange. 



vGooqIc 



igl, 



392 UVRE \l, CHAPITRE XXXI!. 

vous œmment? à dormir : car Ton loue là les gens à jour- 
née pour dormir, et gaignent cinq et six soiz par jour : mais 
ceux qui ronflent bien fort gaignent bien sept solz et demy. 
Et contois aux sénateurs comment on m'avoit destroussé par 
la vallée; lesquelz me dirent que, pour tout vray, les gens 
de delà les dents estoient mal vivans , et brigans de nature; 
A quoy je cogneu que, ainsi comme nous avons les con- 
trées de deçà et delà les monts , aussi ont itz deçà et delà 
les dents. Mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meil- 
leur air. 

Et là commencay à penser qu'U est bien vray ce que Ton 
dit que la moitié du monde ne sçait comme l'autre vit. Veu 
que nul n'avoit encores escrit de ce pays là, où il y a plus de 
vingt et cinq royaulmes babités, sans les desers, et un gros 
bras de mer : mais j'en ay composé un grand livre, intitulé 
L'histoire des Gorgias : car ainsi les ay nommés, parce qu'ilz 
demeurent en la gorge de mon maistre Pantagruel. Fina- 
lement je voulus retourner, et, passant par sa barbe, me 
jettay sus ses espaules, et de là me devalle en terre, et 
tombe devant luy. Quand il m'apperceut, il me demanda, dond 
viens tu, Alcofribas? Je lui responds, de vostre gorge, mon- 
sieur. Et depuis quand y es tu? dist il. Depuis, dis je, que 
vous alliez contre les Almirodes. 11 y a, dist il, plus de six 
mois. Et de quoy vivois tu ? que mangeois tu ? que beuvois 
tu? Je responds : Seigneur, de mesmes vous, et, des plus frians 
morceaux qui passoient par vostre gorge , j'en prenois le 
barrage ^ Voire mais, dist il, où chiois tu? En vostre gorge, 
monsieur, dis je. Ha, ha, tu es gentil compagnon, dist il. Nous 
avons avec l'aide de Dieu , conquesté tout le pays des Dip- 
sodes; je te donne la chastellenie de Salmigondin. Grand 
mercy, dis je, monsieur, vous me faites du bien plus que 
n'ay deservy ^ envers vous. 

' Droit payé aax barrières. ^ Mérité. En anglais desene. 



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PANTAGRIEI,. 393 



CHAPITRE XXXIII. 

CoBiBMii rantafruel nit malade^ et la façon conmcnt 
il vnerii. 



Peu de temps apres^ le bon Pantagruel tomba' malade ^ et 
fut tant pris de Testomac^ qu'il ne pouvoit boire ny manger; 
et^ parce qu'un malheur ne Tient jamais seul^ il luy prit une 
pisse chaulde , qui le tourmenta plus que ne penseriez. Mais 
ses médecins le secoururent très bien; et^ avec force dro- 
gues lenitives et diurétiques y le firent pisser son malheur. 
Son urine estoit si chaulde que depuis ce temps là elle n'est 
encores refroidie. Et en avez en France en divers lieux, se- 
lon qu'elle prit son cours : et l'on l'appelle les bains chaulx, 
comme 

A Coderetz , 

A Limous , 

ADast, 

A6alleruc> 

A Neric, 

A Bourbonnensy ^, et ailleuts« 

En Italie, 

A Mons grot, 

A Appone, 

A Santo Petro dy Padua ^ i 

A Sainte Hélène , 

A Casa nova , 

A Sancto Bartholomeo , 

' Caoierets, Limoax, Dax, Balterue, Néris, Bourbon-Laiicy. 



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m 



LIVRE 11, CHAPITRE XXXffl. 



En la comté de Bouloigne , 

A la Porrette , et mille autres lieux. 

Et m'esbahis grandement d'un tas de fous philosophes et 
médecins, qui perdent temps à disputer dond vient la chaleur 
de ces dites eaux^ oii si a'est à cause du bàuf^cli ^ ou du soûl- 
phre, ou de Tallum, ou du salpêtre qui est dedans la minere : 
car \U ))'y font que r^v^ssef, ^t mimU teur vauldroit se 
aller frotter le cul au panieault^, que de perdre ainsi le 
temps à disputer de ce dont ilz ne savent Torigine. Car 
la resolution est aisée, et n'en fault enquester davantaige, 
que lesdits bains sont chaulx parce qu'ilz sont issus par une 
chaulde pisse du bon Pantagruel. Or, pour vous dire comment 
il guérit ëe son mal principal, je laisse iey comment^ poàr 
UBç flainarative^, il prit quatre quintaulx de scammonée co- 
iepheniacque, six vingts et dixhuit charretées dé casse, ùnze 
saille neuf eens livres de reubarde, sans les autres barbouil- 
lemens. Il vous fault entendre que, par le conseil des mede- 
eias, lût décrété qu'on osteroit ce que luy faisoit le mal à 
Testomac. Pour ce. Ton fit seize * ^^sses pommeis de cuyvre. 



* Borax. 

' Chardon à cent têtes, chardon 
Roland. Eryngium. 

' Ou un minoraiif, purgatif. 

* Nous rétablissons ici un pas- 
sage que les éditeurs successifs, à 
partir de 1 534, avaient rendu com- 
plètement inintelligible, par l'omis- 
.sion de quelques lignes. — En cinq . 
boules, ils faisaient entrer iroi's 
paysans, il ne se trouvait plus que 
trdxe habitants pour les seize bou- 
les. Ce qu'il y a de plus curieux, 
c'est que des commentateurs de Ra- 
belais, hommes distingués pour la 
plupart, pas un ne s'est aperçu 
qu'il manquât là quelque chose. 

Le savant Régis, qui a ptfVétablir 
le passage dans -sa traduction, d'a- 
près l'édition de F. Juste (1533), 
n*a pas manqué d'additionner les 
acteurs. 



Dans toutes les édition^ o|) Ijt 
dix'Sepi boules, 

«Und doch, » s'écrie le œnscien- 
cieux allemand, « bleibiaiteh SQ poch 
einer der 17 Thurmknôpte pac^t,» 
C'est vrai , il y a une b^ule vide. 
Nous ne nous chargeons pas de la 
remplir*; mais nous pquvQns la sup- 

Pasqnier (Âecherches) ^ le père 
Garasse {Recherches des Recher' 
ches\ en parlant de (tes beniey, di- 
sent : seize on dix-sep^ bo^l^. Us 
ne veulent aller ni contre l'aritbmé- 
tique ni oontre le texte. Dans les 
éditions de F, 4^9U> (ii»33) «t de 
Marnef , on lit iÛx'fepf en toutes 
lettres; mais dans la plus ancienne 
édition connue, celle de G. Noarry, 
et aussi dans celle de 1534, dix- 
sept est écrit en chiffres romains 
(X.V{Î): or )f pif ^ier e^mi^lilteur a 



yGoogie 



PANTAOftDEL. 



3^5 



plus grosses que celle qui est à Rotne à l'algy illè ëe Vifgile * ^ en 
telle façon qu'on les outroit par le milieu Ëi fôtttéit à ufi 
ressort. 

En Tune entra uii de ses gens portant une lantefnë et Uh 
fUmbeau allumé. Et ainsi Tavalla Pantagruel comme ûnê p^ 
tite pillule. En cinq autres entrèrent d'àutrës gros tâfleti 
chascun portant un pic^ à son col. En trois autres énireretit 
trois paysans clu^un ayant une pasie > à son col. Es sept au- 
tres entrèrent sept porteurs de coustrets*^ chascun ayant une 
corbeille à son col : et ainsi furent ayallées coitime pilluleS; 
Quand furent en Testomac^ chascun défit son t^ssort et sor- 
t^nt de leurs cabanes^ et premier eeluy qui portoit la lan- 
iêtûé, et ainsi éhercherent" plus de demie lieue oô estoient 
les humeurs cort'ompues en un goulphre horrible^ pdant> 
et infect plus que Mephitis, ny la palus Camarine ^, ny le pu- 
nais lac de Sorbone ^^ duquel escrit Strabo. Et n'eust esté 
qu'ilz s'estoient très bien antidotes le oœur^ l'estomac^ et le 
pot an tin^ leé|ilel on nomme là caboche> ili fussent suffoqtiés^ 
et estainctz de m tapeui^ abominables. quel parftifti! ù 



bien pn meiire un petit jambag^e de 
trop, et nous proposons de l^elucer 
et de lire doréna?anl , seize, et non 
dix-s«pt. 

* AgueiUe de Virgile, Servais de 
Tilbury parle dans ses Otia impe- 
rialia d'un clocher bâti à Rome par 
Virgile, dont on sait que le moyen 
âge avait fait un magicien. 

' Bêche à deux tranchants. 
' Pelle. Ce mot est encore sain- 
tongeois. 

* Cette expression de porteur» de 
cosirest ou couslresi revient sou- 
vent dans Rabelais. — Il est clair 
que coêtret n'a pas ici le sens que 
nous donnons aujourd'hui à ce mot. 
En patois poitevin, couiret signi- 
fie une demi-charge de vendange. 
Les porteurs de costrets sont pro- 
bablement ce que nous appelons 



aujourd'hui déÉTporteurs de hottes. 
La corbeille qu'ici Rabelais leur 
met au coii notts semble appro- 
priée à leur métier. 

^ Nous rétablissons lâ leçon <iê 
C. Nourry et de F. Juste (Lyon , 
1 533), qui est évidemment la bonne. 
Nous trouvons dans la plupart des 
autres cA<?ur«n/, dans celle de 1534 
tkerent; mais n'est-il pas clair que, 
si MM. les suppôts de M* Fify 
étaient tombés dans un gouffre de 
plus de demi-lieue, ils se seraient 
brisés. 

* Palus eamarine. Marais en Si- 
cile. 

Fatis numquam concesM nioveri 
Apparet Camarina procul. 

ÉHéidê, liT. III. 

^ Strabon parle en effet d'un lac 
Seràone : mais Rabelais ne se fait 



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396 



LIVRE H, CHAWTRE XXXIII. 



quel vaporement pour embi*ener touretz de nez * à jeunes ga- 
loyses! Apres^ en tastonnant et Ûeuretant^ approchèrent de la 
matière fécale, et des humeurs corrompues. Finalement, 
trouvèrent une montjoye d'ordure. Lors les pionniers frap- 
pèrent sus pour la desrocher^, et les autres, avec leurs pasles, 
en remplirent les corbeilles, et quand tout fut bien nettoyé, 
chascun se retira en sa pomme. 

Ce fait, Pantagruel se parforce de rendre sa gorge, et faci- 
lement les mit dehors, et ne montoient en sa gorge en plus 
qu'un pet en la vostre , et là sortirent hors de leurs piliules 
joyeusement. Il mesouvenoit quand les Gregeoys sortirent du 
cheval de Troye. Et, par ce moyen, fut guery, et réduit à sa 
première convalescence. Et de ces piliules d'arain ' en avez 
une en Orléans, sus le clochier de l'église de Sainte Croix*. 



pas scrupule de changer uue lettre 
pour mieux établir l'équivoque. 

I Espèce de demi-masque que 
les dames se collaient sur la figure 
et qui ne cachait que le nez. 

' L'arracher. — Desrocher, qui 
est sans doute le même mot que 
desracher par la mutation si fré- 
quente d*a en o, appartient au patois 
saintongeois et signifie arracher, 
détacher une chose d'un endroit où 
elle tient très-fortement. 



^ D'airain. 

C'est ainsi qu'on lit dans les édi- 
tions anciennes. Dolet, qui ne se 
fait pas scrupule d'y mettre du sien^ 
a remplacé arain par arquin (étaia 
d'antimoine.) Le Puchat e&i parti- 
san de ce changement; mais son 
erreur est évidente. Rabelais dit 
quelques lignes plus haut que ces 
boules étaient de cuivre, 

* Cette piliule n'existe plus, car 
l'église a été détruite. 



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PANTAGRUEL. 



307 



CHAPITRE XXXIV- 

tm conelittloii eu prêtent livre , et l'cxease de Taiiteiir. 



Or, messieurs, vous avez puy un commencement de l'histoire 
horrifique de mon maistre et seigneur Pantagruel. Icy je feray 
fin à ce premier livre : car * la teste me fait un peu de mal, et 
sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu 
brouillés de ceste purée de septembre. Vous aurez le reste de 
l'histoire à ces foires de Francfort^ prochainement venantes, et 
là vous verrez comment Panurge fut marié , et coqu des le 
premier mois de ses nopces; et comment Pantagruel trouva 
la pierre philosophale ^, et la manière de la trouver et d'en 
user; et comment il passa les monts Caspies^, comment il na- 
Tîga par la mer Atlanticque, et desfit les Cannibales, et con- 
questa les isles de Perlas; comment il espousa la fille du roy 
(findë dit prestre Jean^; comment il combattit contre les 



* Ou Ht car dân6 Téciition de 
C. Nourry ; dans les autres , Ce mot 
est supprimé. 

' On vendait des livres aux 
foires dé Fraucfori comme aujour- 
d'hui à Leîpsick, et c'était une 
époque pour rapparition des nou- 
veautés littéraires. 

° Quelle belle réclame pour les 
livres à venir! Mais Rabelais n'y 
Si pas donné suite. 
-* Caspiens. 

^ Édition de Marneff. — Dans 
les autres, sans en excepter celle de 
C. Nonrry, au lieu de ces mots 
ifii presifâ Jean, on lit nopimée 



PresthaH. Nommée t%i évidemment 
une faute. On aurait dû imprimeH* 
nommé f quoique la fille portât 
le même nom ique le père. C'est 
uniqufiment pour éluder la réim- 
pression de cette faute que nous 
avons préféré la leçon de l'édition de 
Poitiers, 1533. 

Mais il faut se garder de croire 
qfxt Presthan soit ici un nom cor- 
rompu par les compositeurs. 

On lé trouve souvent écrit aini^i. 

L'orthographe du nom de ce roi 
fantastique variait au gré de l'ima- 
gination et suivant la langue de 
ses divers historiens , témoin ce 

ftft 



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m LIVRE II , Cft^lTEE XXXIV. 

diables, et fit brusler cinq chambres d'enfer, et mit à sac la 
grajide chambre noire, et jetta Proserpine au feu, et rompit 
quatre dents à Lucifer, et une corne au cul ; et comment il 
visita les régions de la lune, pour savoir ^ à jta yerité la lune 
n'estoit entière, mais que les femmes en avoiçnt trois quartiers 
en la teste * : et mille autres petites joyeusetés toutes véritables; 
Ce sont beaux textes d'évangiles en françois^. Bon soir, mes- 
pi6urs. Perdonnate mi, et ne pensez tant à mes faultes que ne 
pensez bien es vostres ^. 

Si vous me dictes : Maistre , il sembleroit que ne fussiez 
pandement.sage de nous escrire ces balivernes et plaisantes 
mocquettes^; je vous responds que vous ne Testes gueres plus 
de vous amuser à les lire. Toutesfois, si pour passetemps 
joyeux les lisez^ comme passant temps les escrivois, vous et moy 
pommes plus dignes de pardon qu'un grand tas de sarrabaites^, 
cagotz, escargotz, hypocrites, caffars, frapars, botineurs, 
et autres telles sectes de gens qui se sont déguisés con;me 
moques pour tromper le monde. Car, donnans entendre au 
populaire commun cjuMlz ne sont occupée sinon à contem- 
plation et dévotion^ en jeuanes et macération de la sensualité, 
sinon vrayement pour sugtanter et alimenter la petite fragilité 
de leur hupianité^ au contraire font chère, Dieu sçait qyelle, 
etçurios simulunt, s€ç[ bacchanalia viount^. Vous le pouvez 



ptif^sage extrait de Glaiiide Duret .: temps populaire. — ^oas Usons 

« Qaant à ce mot .de Prestre daps une vieille pièce (T Influence 

Jean, Pre&t Jan, Prestan, ou Près- de la lune sur la teste des femmes 

tegi4n, nom cpmmitn et familier à obstinées); 
tous les rois d'Ethyopie, Paul Jove Dans ces femmes, chose certaine, 

Givre I de se» £%«) maintient X'ôôt Sot'ï;.''ïir,î,ir 

OU il est corrompu entre nous , et Dessous leur Bonnet loiit entier. 

quH le vray nom de roi*^ de cett^ ' Ces mots des premiçre/s éditions 

^rqvin^^estBeloIgiam, lequel o^tott pi^t été remplacés par : ce sont beî- 

coijimun à tous les rois de ce pays, les hespignes. 

c*e|t-à-dire perle de grand pris et ^ C'est ici que finit le livre dans 

exaell^nce incomparable, ... e^. » Tédition de C. Nourr^. 

(nistoire de l'origine des !lan^tes ^ Plais^atçn^« 

(le cçst univers, Cologne., \ pi 3 f ^ Moines égyptiensqui mpnaienj 

p. &87.) i|ne vie déréglée. . 

'Cette pla:saiUcrjp a été loii^- ' ^ Vers de Jnvénp.l. «Qui font, les 



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I^ANTAœUËL. 



399 



lire en grosse lettre, et enluminenre de leurs rouges museaut, 
et ventres à poulaine *, sinon quand ik se parfument de sool- 
phre ^. Quant est de leur estnde, elle est tonte consummée à ]à 
lecture des livres P^ntagrue^ues; non tant pour passef 
temps joyeusement, que pour nuire à quelqu'un mescbante^ 
ment; savoir est articulant, monorticulant, torticulant, cul- 
letant, couilletant, et diabliculant, c'est à dire, calumniant \ 
Ce que faisans, semblent es coquins de village qui fougent et 
escharbottent^ la merde des petits enfans en la saison des ce- 
rises et guignes , pour trouver les noyauk , et iceux vendre 
es drogueurs qui font Thuile de Maguelet'. Iceux fuyez, ab- 



anstères, et mènent une TÏe de bac- 
chanales. » 

* Énormes (a gulch, orbigbelly; 
gorbdly, grosse bedaine, Cotgrave). 

A I^appui de cette ezpiicatiou 
on pourrait invoquer les deux ci- 
tations suivantes de Du Cange, au 
mot Poulainiay poulaine, pellis 
species : 

« Deux pannes âe poulaine neu- 
ve. » (Lettres de Remis, an 1 393.) 

« Un seurcot de violette fourré 
de ventre de poulaines, » (Lettre 
de 1409.) 

On voit que la poulaine désignait 
une étofTe épaisse, une sorte de 
fourrure. 

C'est par cette raison, et non 
pas> comme le veut Jofaanneau, 
parce qu'ils formaient la pointe, à 
l'imitation des souliers de ce nom, 
que les gros ventres ont pu être 
nommés ventres à poulaine. 

Quant à Le Dncliat, il va clier- 
cher nous ne savons quelle analogie 
avec le mot ponards , qu'il trouve 
dans un ancien sermonnaire, et qui 
n'a rien à faire ici. 

Nous devons ajouter qu'on a 
donné le nom de poulaine à la 
proue des vaisseaux. Cette pou- 



laine avait la forme arrondie qui 
se remarque ^core aujourd'hui 
dans les navires hollandais. 

Enfin, nous trouvons dans Oudin 
le mot poulaine avec le sens de ju- 
ment poulinière, et poulainer pour 
pouliner, Cotgrave donne aussi 
à poulainer la même signification. 

Cette dernière explication, mal- 
gré sa simplicité, pourrait bleu être 
la meilleure. 

' Il est vrai que la vapeur de 
soufre blêmit momentanément le 
teint. Rabelais a-t^il voulu dire 
que les moines eussent recours à ce 
moyen pour masquer leur joie et 
leur santé? on bien fait-il allusion 
au besoin qu'ils pouvaient avoir 
dTétre soufrés? 

3 Édit. deF. Justy 1534. 

* Fouillent et éparpillent. Ces 
deux mots sont encore usités dans 
ce sens en patois charcutais , poi- 
tevin et berrichon. Fouger se dit 
surtout des porcs qui fouillent avec 
leur grouin. On trouve ybu^'er dans 
nos vieux auteurs, yb«^<;/* en rota- 
cfai. 

^ Mahahb en arabe, magaleppo 
en italien, désignent une espèce de 
baie dont on tire de l'huile. 



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400 PANTAGRUEL, LIVRE II, CHAPITRE XXXIV. 

horrissez et baissez autant que je fais ^ et vous en trouverez 
bien sur ma foy. Et^ si desirez estre bons Pantagruelistes , 
c'est à dire vivre en paix, joye, santé, faisans tousjours grand 
chère, ne vous fiez jamais aux gens qui regardent par un 
pertuys. 



FIN DU SECOND UVRE. 



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LB T1BB« lilVBE. 

LE TIERS LIVRE DES FAITS ET DICTS HEROÏQUES DU BON PANTAGRUEL^ 

COMPOSÉ PAR M. FRANÇOIS RABELAIS^ 

DOCTEUR EN MEDECINE ET CALLOIER ^ DES. ISLES itlEIffiS. 

L'tulcar susdit supplie les lecteurs soy réserver à rire au 
soixaute et dix bnitiesmc livre '. 



* FRANÇOIS RABELAIS 

A l'esprit de la ROTNE de NAVARRE. 

Esprit abstraict, ravy, et ecstatic. 
Qui, fréquentant les cieulx, ton origine, 



' C'est- en 1546, et en tète de 
rédition priuceps de ce livre III , 
que Rabelais a, pour la première 
fois, signé son œuvre. Il y tait sui- 
vre son nom du titre decalloier, etc. 

Calloier est formé sans doute 
de xaXoç Upsu; (beau prêtre), de 
xaXo; Yspcov (beaa père), ou de xa- 
>.ofy]pô;, que H.'Éstienne traduit 
par monae^us, quasi bellus senex. 
Cette qualification a été donnée 
dans le Levant à des moines de 
certains ordres. 

Rabelais, qui s'intitule ici ca- 
loyer des isles jffieres, au chap. 50 
de ce livre se sert encore de ces 
mots : «« Mes isles Hieres. » Cette 
persistance à les appeler siennes a 
fait croire à M. A. Denis , auteur 
des Promenades à Hyeres (3^ éd., 
Toulon, I8d3, p. 192), que Rabe- 
lais pourrait bien avoir fait quelque 
séjour dans ces lies renommées 
pour leurs plantes médicinales. 

Il est à remarquer que Jean de 
Nostradamus, frère de l'astrologue 
qui a dû étudier la médecine à 
Montpellier avec Rabelais, et dont 
les centuries ressemblent tant aux 



Fanfreluches anlidotées de notre 
auteur, prenait le titre de moine 
des îles d* Hyeres. 

^ Cette prière , que nous lisons 
sur le titre de Téditfon de 1552, 
n*a jamais été écoutée par personne. 

^ Voici un dizain qui a fait 
écrire dix pages de commentaires. 
Le Duchat, qui n'avait point assez 
consulté les éditions anciennes, pré- 
teud que Rabelais s'adresse ici aux 
mânes de la reine de Navarre; 
nais il a été réfuté par nu argu- 
ment sans réplique. Marguerite de 
Valois (le fait est constant) n'est 
morte qu'en 1 549 , et ce dizain se 
lit dans l'édition de 1546. 

Remarquons d'ailleurs que Ra- 
belais s'adresse, non à l'Ame de 
Marguerite, mais à son esprit. 

C'est ainsi que Baïf dit , dans 
les vers suivants, à son ami le Roy, 
Téditeur du Verger de musique de 
Janequin i 

Où est-rc qu'on n'oit point Janequin rG»on- 
[ner ? 
Janequin qui n bien fait les voix s'cntre- 
[suivre 
Que d'un plaidant neciar les oians il enivrv, 
Et eonircint les rsp'its tej corps abandonner. 

^1. 



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i(n LIVRE m. 

As délaissé ton hoste et domestie, 
Ton corps concords , qui tant se morigine 
A tes edietz, en vie peregrine, 
Sans'sent«ai«Di, et comiae en ftpatkie, 
. VoQdrois tu point faive ({uel^ue sorti» 
De ton manoir divin, perpétuel; 
Et ça bas voir une tierce partie 
Des faits joyeux du bon Pantagruel ' ? 



Rabelais représente FeAprit de 
Marguerite comme fréquentant les 
cieux , et lui propose de descendre 
de ces hautes régions pour lire son 
livre ; proposition qui ne peut s'a- 
dresser à une personne morte. 
D'ailleurs les mots, " Ton corps 
1401 fie morigine à tes édits, » c'est- 
à-dire , qui se soumet à tes lois , 
aux lois de Fesprit, suppose Texis- 
tence du corps, la vie. On sait que 
Marguerite, vers la fin de sa vie, se 
retira du monde et se livra à un 
mysticisme exalté. C'est à cette 
circonstance que Rabelais fait allu- 
sion. Notre auteur parle là le lan- 
gage des platoniciens, comme on 
peut le voir par ce passage traduit 
de Macrobe : « .... L*homme meurt 
lorsque Tâme , sans abandonner le 



torps, docHe aux leçons de la sa- 
gesse, renonce aux plaisirs des 

sens Voilà Fe^pèce de mort que, 

selon Platon, le sage doit désirer. » 
(Macrobe, Songe de Scipion, 1. 1, 
ch. 13.) ' 

* heB éditeirs modernes, à la suite 
de ce dizain, en placent un second 
que nous nous contentons de re- 
produire en note, parce qa'il ne se 
trouve dans aucune édftioo contem- 
poraine de Rabelais : 

JEAN FAVRE AU LECTEfB. 
Ja n'osl bcsoing, amy lecteur, t'escrire 
Par \e menu te proHt et piaint 
Que recevras si ce livre veux lire • 
Et d'iceluy le sens prendre as désir ; 
Vueille donc prendre i le lire loisir. 
Et que ce soit avec intelligence. 
Si tu le fais, propos de grand plaisance 
Tu y verras, et monit profiteras. 
Et SI tiendras en grand resjooissance 
Le tien esprit, et ton temps paa.«enàs. 



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PROLOGUE DE t'AUTEUR. 



Bonnes gem, beuvetn» très iRastres^ et yoQs go«rtteQX tiw 
preeiéux^ vistes tous otÊt^oM Dio^^enes te plrilosoplie ejnifr? 
Si l'avez Teu, vous n'ftriez perdn la vem^ on je M»» virsjemettt 
fraissu^ dlntei)ig6Me et de sens logiciÂ. C'est befie ehose tmt 
k darté du (vin et eseus») s(^U. J'en demande ^ à Tavengte né 
tant renommé par les tnes saerés BîMes : te^piel^ aysm* option 
jde feqnerir tout ce ^qa'il vouàrott, par le comcnaBdenenl de 
celuy qui est tout puissant^ et le dire dw^^Mlest en un mo- 
ment par etièet r^yresenté^ rien pins ne demanda que voir ^, 

Vods tlem n'estes jennes^ qm est qualité compétente pon* 
en vin^ non en vain^ ains plus que pbysiealeraeiit pb]loeo|ilKr^ 
et (ksormaia estre dn conseil baeel^iatpie ^ pour en lopinaa*^ 
opiner des sobstance y couleur, odeur^ exteHenee , emmenca^ 
propriété, faeiilté, vertus, eCfeet et ^gnité du toftoist et 
désiré piot. 

Si veu ne Favez (comme faeileiftent je suis induict à axnre), 
pour le moins avez vousouy de l»y parL^; car, par Fair et 
4out ce ciel, est son brnit^ et nom jusques à présent resté me- 
joaarable et cekbre assez, £t puis vous estes tous dusang-de 
Phrygie extraictz ^, ou je me abuse. £t, si n'avez. tant d'escus 
comme avoit Midas, si avez vous de kiy je fie sçay quoy, ^oe 



* Issa fors, sorti de. 

^ J'en a|]|M^e. Cette expression, 

j'en demande, qui se trouve dans 

une fouie de nos ancieos autels, 

est encore usitée en certaines pro- 

. vifices. 

^ Voyez saint Marc, X, 46-5^ ; 
sstnt Lnc, XYI, 35-42, et saint 
Mattb., XX,. 30-34. 

* Lopiner signifie, an propre, 
mettre en lopins^ en norceanv. Au 



%aré, â devait répondre aux es- 
pressions triviales : manger un 
morceau y casser une croûte* Cot- 
grave donne à hpênery âitre antres 
sens» celui de : redmer^ goàter. 

^ Sa renommée, sa celébrilé. 
Noos disons encore : « Cure «jlu 
bruit » 

^ Allusion mo4iu«use à l'opinion 
des chroniqueurs^ qni Àisaienidas- 
cendre les Ganilois des Trc^ena* 



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404 LIVRE 111. 

plus jadis iQuoient les Penses en tous leurs otacustes * y et que 
plus souhaitoit l'empereur Antonin ^ : dont depuis fut la ser* 
pentine de Hohan sumonimee Belles oreilles*. 

Si n'en avez ouy parler, de luy vous veux présentement 
une histoire narrer, pour entrer en vin (beuvez donc) et pix>- 
pos (escoutez donc). Vous advertissant (afin que ne soyez en 
simplesse pippés, comme gens mescreans), qu'en son temps 
il fut philosophe rare et joyeux entre mille. S'il avoit quelques 
imperfections» aussi avez vous , aussi avons nous. Rien n'esta 
sinon Dieu , parfaict. Si est ce que Alexandre le Grand, quoy 
qu'il eust Aristotelea pour précepteur et domestic, l'avoit en 
telle estimation qu'il souhaitoit, en cas qu'Alexandre ne fust^ 
estre Diogenes Sinopien ^. 

Quand Philippe > roy de Macedonie, entreprit assiéger et 
ruiner Corinthe,les Corinthiens, par leurs espions advertis que 
contre eux il venœt en grand arroy et exercite numereux*, 
tous furent non à tort espouvantés, et ne furent negligens soy 
soigneusement mettre chaseun en office et debvoir, pour à 
son hostile venue résister, et leur ville défendre. Les uns, des 
champs es forteresses, retiroient meubles, bestail, grains, vins, 
(hiictz, victuailles, et munitions nécessaires. Les autres rem- 
paroient murailles, dressoient bastions, esquarroient rave- 
lins*, cavoient ' fossés, escuroient * contremines, gabion- 

* Délateurs , espions ( du grec Ce monstre fut exterminé par saint 
«bTaxowtiQc, écoutenr); c*esl le Pol, premier évêque de I^éoa. 
nom que donne Apulée, de Mundo, On désignait autrefois sons le 
aux espions de Darius, roi de Perse, nom de serpen4ine une longue pièee 

' Antonin Caracalla , qui trou- d*artillerie. La serp«itine de Rohan 

Tait que ses espions n'avaient ja- aurait bien pu être une de oes pièr 

mais les oreilles assez grandes. ces, sumomméeBellesOreiiles, pour 

* Ceci paraît une allusion à avoir, dans quelque circonstance 
quelque légende où un monstre à importante , entendu Tennemi de 
forme de serpent jouerait dans la loin et lui avoir bien répondu, 
famille de Rolmu un rôle analogue * De Sinope y en A-n^tolie, Tan- 
à celui de Mélusine dans celle de cienne Paphlagonie. 

Lnsignan. On voit en efîet figurer ^ Armée nombreuse (exercitus 

un serpent, sinon dans fliistoire de numerosus, en latin). 

la maison de Roban, au moins dans ^ Taillaient des tranchées. 

celle du comté de I^u , dont les ' Creusaient. 

Rohan héritèrent et prirent )e titre. * p^curirea ci|ta)an, fscnrçcfr 



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PROLOGUE. 



401) 



noient derenses^ ordonnoient plates formes^ vuidoient chas- 
mates * , rembarroient faulses brayes 2, erigeoient cavaliers, 
ressapoient contrescarpes *, enduisoient courtines, produi- 
soient moineaux ^, taluoient parapetes ^ , ençlavoient barba- 
canes «, asseroient mâchicoulis ', fènouoient herses sarrazi* 
nesques et cataractes ^, assoy oient sentinelles*, forissoient *^ 
patrouilles. Chascunestoit au guet, chascun portoit la botte **. 



en portagaîs, ont le seiis dVbscur- 
cir, masquer. Du Caiige donne à 
etcuratus la signification de assuré. 
Escurer pour nettoyer se trouve 
dans une foule de vieux lexiques , 
et c*est le sens que Cotgrave lui 
donne ici {make clean). On dit en- 
core écurer la vaisselle. 

' Cotgrave confond chasmates 
avec casemates. Le Duchat les dis- 
tingue, avec raison suivant nous. 
Chasmates (du grec xàa|J.aTa) si- 
gnifie effondrements t creusements. 

^ Garnissaient de balustrades 
les murs extérieurs. Rembarré, 
cancelRs cireumseripius ( Dîct. 
franc.- lat.f 1539). Fausses àrayeSy 
outwall (Cotgrave). 

3 Couvraient de mortier la plate- 
forme du rempart. 

^ Construisaient, ou, suivant 
Johanneau , poussaient en avant 
des sortes de guérites. Cotgrave 
traduit moineau par raveîin in for» 
Hficatitm, 

Le passage suivant de Commi- 
nes ( livre VII , chap. 7 ) vient à 
l'appui de cette interprétation : 
« Le roy Louis XI , estant malade 
« au Plessis du Parc, fit faire qua- 
« tre moineaux, tons de fer bien 
« espoîs , en lieu par où Ton pou- 

«< voit tirer à son aise et y 

« mit 40 arbalestriers qui jour et 
« nuit estoient en ces fossez. » 

Du Cange donne à moineau les 
deux sens, également inapplicables 



ici , de cloche et de trompette de 
guerr». 

^ Donnaient du talus, de la 
pente aux parapets. 

^ Évidemment hartmcane n*a 
pas ici le sens ordinaire de meur- 
trière, que lui donne Le Duchat; 
quand on se prépare au combat, on 
ne ferme pas les meurtrières, on 
les ouvre plutôt. Ce mot signifie ici 
défense extérieure, casemate, sens 
que lui donnent Du Cange et Cot- 
grave. On conçoit dès lors qu'on 
eût besoin de les enclaver^ de les 
clôturer. 

'' Armaient de piquants de fer 
ou à* acier les ouvertures des mu- 
railles, des tourelles on des portes, 
suivant l'explication que donne Le 
Duchat. 

* Ces herses des Sarrasins et 
ces cataractes étaient des sortes de 
râteaux à coulisses suspendus au 
haut des portes, et qu'on laissait 
tomber sur les assaillants. Cata^ 
racta porta, en latin, avait le même 
sens. Les Grecs disaient aussi xa- 
TapàxTT); ou xarafjSàxtvic. 

^ Plaçaient sentinelles. 

*• Faisaient sortir patrouilles. 
L'édition originale et celle de 1552 
portent forissoient ; on trouve dans 
d'autres florissoient, fortifioient. 
Ce sont des fautes évidentes. 

" On lit ainsi dans Tédition ori- 
ginale. D'autres portent à tort botte 
pour hotte. 



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406 



LIVRÉ 111/ 



Les uns polissoient corseletz *, yemissoient alêcretï *, net* 
toyoient bardes^, chanfrains*, aubergeons*, brigandmes*, 
salades"', bavieres*, capelines •, guisarmes*®, armetz **, 
morions *^, mailles, jazerans **, brassalz -<♦, tassettes *s, 
goussetz ^* y guorgeris *'^ , hoguines **, plastrons, lamines *«, 
auberà 2®, pavoys 2*, boucliers, calîges 2^, gteves ^3, soleretz **, 
«sperons. Les autres apprestoient arcs, fondes ^^^ arbalestes^ 



' * De petits corsets de fer (cor- 
seius, cursetus, Du Cange). 
; * Grands corsets de fer. 

^ On appelait ainsi autrefois 
«ne sorte d'armure qui couvrait le 
poitrail et les flftncs d'un cheval de 
combat {barda^ Du Cange). De là 
le mot bardé. 

^ C'était l'armure qui proté- 
geait la tête d'un cheval de bataille. 
^— Ce nom est encore donné aux 
imrnais eu cuir dont on orne la tète 
des chevaux de service. 

^ Cottes de maille. 

^ Sorte de vêtement de guerre 
ainsi nommé parce qu'il était sur- 
tout à l'usage des soldats pillards 
et indisciplinés, auxquels on don- 
nait le nom de brigands, Yoy. Du 
Cange, Brîgandi et Briganteê. 

' Sorte de casque et habille- 
ments de tête {Dict. de VAcad.), 

^ La partie antérieure du cas- 
que {baveria^ Du Cange)» la vi- 
sière {the bever of a kelmet, Cot* 
jgrave). 

. ^ Armure de tête (de caput) , 
sorte de casque (capellania). Cetfe 
coiffure avait pu être celle de quel- 
que troupe de renom , des zouaves 
du temps; car on disait en pro- 
verbe : ** Il est homme de cappe- 
line, » dans le sens de : « Il est 
homme de cœur. » 

' ** Ou bisarme, petite pique ou 
lance (gisarma, gumarma. Du 
Caiige). 



^^ Heaume& de cavalier (Cot- 
grave). 

*' Sorte de casque (murrion^ en 
anglais). 

^3 Sorte de cotte de mailles. 

* * Brassards (v. Cotgrave). 

^^ Cuissards {tastei, Cotgrave). 

* ® Cette partie de l'armure qui 
protégeait les aisselles. 

*^ Sorte de collier à mailles, 
pour protéger la gorge. 

'^ Partie de l'armure couvi-ant 
les armes, les cuisses et les jambes, 
suivant Cotgrave. 

Hogttttter, en rouchi , s'est dit 
pour violer. Les Picards emploient 
aussi hogwner dans le sens de/ar' 
Vatto, Les hoguines n'auraient- 
elles pas désigné plus spécialeraeot 
la partie de l'armure qui protégeait 
les parties sexuelles ? 

^ ^ Sorte de corset ou de cuirasse 
formé de petites lames d'acier 
adaptées l'une à l'antre. 

^° Cottes de mailles {havherga^ 
Du Cange). 

^ ' Bouclier de très-grande di- 
mension {pavetium. Du Cange). 

22 Sorte de bottines dont se 
chaussaient les soldats romains {ca- 
iiga, ea latin). 

^3 Armures protégeant le devant 
des jambes. 

^* Armures pour protéger les 
pieds, peut-être de sol, parce que 
les pieds touchent le sol , ia terre. 

" Frondes. 



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PHOLOGUE. 



407 



glands % catapultes, phalarices ^, migraines ^ potz, cer- 
cles et lances à feu ; balistes , scorpions et autres machines 
bellicques, repugnatoires , et destructives des helepolides *. 
Esguisoient youges s, picques , rançons ^ , hallebardes , ha- 
nicroches '^, volains, lances, azes gayes ^, fourches fieres », 
parthisanes *®, genitaires**, massues, hanches, dards, da^:- 
delles, jayelines, javelotz, espieux. Af liloient cimeterres, brands 
d'assier*^^ badelaires ^^ , paffuz <*, çspées, verduns^^^ es- 



* ^QKles, 1k)u14s d'artillerie (Àu/- 
lef , Cotgrave). 

' C'est le mot espagnol fala- 
ncm, pkalarica {arma enaitada 
MToJadisç, Dict. de TAtu esp.). 

^ Grenades d'artillerie {migra- 
ha^ Du Caage) , tniouffrana , en 
proyeiiçal. 

* Machine de siège pour battre 
les remparts d*qne ville (éXénoXiç , 
en grec). 

* Le vouge étoit une arme d'une 
grande longueur; nous lisons dans 
une vieilk chansou : 

Coalteani loags comme un vtfuge. 

C'était en outre une arme tran- 
cbante, témoin ces vers d'un aocieo 
romaa : 

HADce nn voug-e que entre se? mains tint 
Le hnà {«iieiMlre li a «opé parmi. 

Mais quelle en était la forme?— 
Da Cange avoue qu'il n'en sait rien. 
Peut-êUe était-ce la faux de guerre, 
la faux des paysans polonais. 

* Sorte de crochet à triple 
pointe, qu'on emmanchait à l'extré- 
mité des jpertuisanes , comn^e une 
baïonnette (y. Cotgrave). 

' Arme à fer recourbé. 

■ Zagaies, sorte de lance ou 
de flèche à l'usage des Maures 
(Cotgrave); azagajfa^ eu esj^gool. 
téanza 6 dardo pegucno aj'roja- 



dîJfOy missile lelum, dit l'Acadéipie 
espagnole , qui prétend que le mot 
est arabe. Dans les environs d'A^ 
vallon» zagmr s'emploie dans U 
aepis de piquer, darder. 

^ Long bâton armé d'un fer de 
lance à une extrémité, et d'une 
fourche k l'autre. La Fon,iaine. s'est 
servi de ce mot : 

... Épieux et fourches fiere* 
L'arrêtent de toutes manières. 

'• Pertuisanes. Ce mot, suivant 
Du Cange, vient de l'espagnol par- 
tesafia, sorte de hallebarde dont le' 
fer se compose de deux lames tran< 
chantes, surmontées, au milieu, 
d'une lame formant demi-Iuue (Dict. 
de l'Ac. esp.). 

' ' Lance, javeline pour la cava- 
lerie {geneie^'ia, Du Cange). Par 
ginete , on désignait , en espagnol , 
le cavalier habile à se servir de 
cette arme. 

'^ Coutelas {cousielas , Cot- 
grave). 

' 3 Sabre recourbé comme les ci- 
meterres turcs, suivant Cotgrave. 
Ce mot est usité en blason. 
, '* Sorte d'arme dont il nous pa- 
rait difficile de préciseï' la nature 
{pafurtum^ pafurtum ferreum^ une 
grant paffus a inUianU, dans Du 
Cange) 

'"^ Petite rapière, suivant Cot- 
grave. 



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408 



LIVRE ni. 



tocz *, pistoletz^^ viroletz^, dagues, ttiandosîaneà*, poi- 
gnards, cousteaux, allumelles s, raillons*. Chascun exerçoit 
son penard'^, chascun desrouilloit son braquemard. Femme 
n'estoit, tantpreude ou vieille fust, qui ne fist fourbir son 
harnois : comme vous savez que les antiques Corinthiennes 
eâtoient au combat courageuses. 

Diogenes , les voyant en telle ferveur mesnage remuer, et 
n'estant par les magistratz employé à chose aucune faire , 
contempla par quelques jours leur contenance sans mot dire : 
puis, comme excité d'esprit martial, ceignit sonpalle* en 
escharpe, recoursa® ses manches jusques es couldes, se 
troussa en cueilleur de pommes, bailla à un sien compagnon 
\ieux sa besasse, ses livres et opistographes *® ; fit ** > hors la 
ville, tirant vers le Cranie *2, (qui est une colline et promon- 
toire lez Corinthe) une belle esplanade ; y rouUa le tonneau 
tîctil *3 qui pour maison luy estoit contre les injures du ciel, 
et en grande véhémence d'esprit, desployant ses bras , le 
tournoit, viroit, brouilloit, barbouillolt, hersoit, versoit, ren- 



* Épéeâ et pieux acérés. 

' Nous croyons, avec Le Du* 
chat, qiie les pistolets désignent 
ici , non pas Tarme à laquelle nous 
donnons aujourd'hui ce nom , mais 
de petits poignards ainsi appelés 
de la ville de Pistoia , où on les fa- 
briquait. 

^ Cotgrave traduit ce mot par 
arrow-head, tête de flèche. C'est 
probablement le même mot que 
l'espagnol virole^ sorte de flèche 
garnie d'un anneau en tête , guav' 
necîda con un casquillo (Dict. de 
l'Ac. esp.). 

* Épée à large lame (a broad 
short-sword, Cotgrave), de Men- 
dozaj nom propre espagnol , à ce 

^que prétend Le Duchat. 

^ Lames d'épée. 

^ La pointe de fer qu'on vissait 
à la tête d'une flèche. 



C}*gi8t et dort en ee solier 
Qu'Amour occist de son raiUon 
Un pauvre escolter... 

(Vition, Grand lettamjnt.) 



^ Grand couteau , poignard (ud 
constel à deux taillans, nonkmé pé« 
nart^ au mot PenarduSy Du Cange). 
On donnait aussi le nom de peuart 
à la nature de l'homme (v. Cot- 
grave). Ou croira facilement que 
Rabelais joue ici sur la double ac- 
ceptioivdu mot, surtout après avoir 
lu les deux lignes qui suivent. 

* Manteau (jpaîliumy en latin). 
^ Retroussa. 

* ^ Cahiers écrits des deux côtés. 
*• (Édition originale.) Et non 

^9Afuit, comme on l'a quelquefois 
imprimé à tort. 

'* Du coté du Cranie. 

* ' De terre. Ce mot est pris du 
latin fictilis. 



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PROLOGUE. 40D 

versoit, nattoit, grattoît, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, 
butoit, tabustoit, cullebutoit, trepoit*, trempoit, tapoit, 
timpoit^, estoupoit, destoupoit, detraquoit^ triquotoit, tri- 
potoit^ chapotoit, croulloit, elançoit, chamailloit, bransloit, 
esbransloit, levoit,lavôit, clavoit, entraToit,bracquoit, bric- 
quoit^ bloquoil,tracassoit, ramassoil, cabossoit, afestoit, af- 
fustoit^ baffouoit, enclouoit, amadouoit, goîldronnoit, mitto- 
noit, tastonnoit, bimbelotoit, clabossoit, terrassoit, bistorioit, 
vreloppoit, cbaluppoit, charmoit, armoit, guizarmoit, enhar- 
nachoît, empennachoit, caparassonnoit : le devalloit de mont 
à val, et precipitoit par le Cranie : puis de val en mont le 
rapportoit, comme Sisyphus fait sa pierre; tant que peu s'en 
faillit qu'il ne le defonçast. Ce voyant quelqu'un de ses amis, 
luy demanda quelle cause le moùvoit à son corps , son esprit, 
son tonneau ainsi tourmenter? Auquel respondit le philosophe 
qu'à autre office n'estant pour la republique employé , il, en 
ceste façon, son tonneau tempestoit, pour, entre ce peuple 
tant fervent et occupe , n'estre veu seul cessateur et ocieux ^, 
Je, pareillement, quoy que sois hors d'effroy, ne suis tou- 
tesfois hors d'esmoy ; de moy voyant n'estre fait aucun pris 
digne d'œuvre : et considérant, par tout ce très noble royaume 
de France \ deçà et de là les monts, un chascun aujourd'huy 
soy instantement exercer et travailler, part à la fortification de 
sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis 
et les offendre 5 ; le tout en police tant belle, en ordonnance 
si mirifique, et à profit tant évident pour Tadvenir (car désor- 
mais sera France superbement boumée, seront François en 
repos asceurés), que peu de chose me retient que je n'entre 
en l'opinion du bon Heraclitus, affirmant guerre estre de tous 



* Piétitmit. — Treper se dit en- ^ Masard et oisif {cessator, 

core en divers patois. otiosus, en latin). 

' Cotgrave traduit iymper par ^ La guerre se faisait alors de 

to tingle, io makc ring of'soundy tous côtés , dans le Luxemboarg, eii 

sfaire tinter. En patois lillois, on Brabaut, eu Picardie, ea Piémont, 

nomme /iwÂ/e/ un amusement gyin- '' Attciquer (offendere^ en la- 

uastique des enfants. tin). 

35 



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410 LIVRE 111. 

biens père < ; et «roye que guerre soit en latin dite belle, non 
par antiphrase^ ainsi comme ont caidé certains repetafr- 
seurs de vieilles ferrailles latines, parce qu'en guerre gueres 
de beauté ne ;voy oient, mais absolument et simplement, par 
raison qu'en guerre apparoisse toute espèce de bien et beau, 
soit decelée toute espèce de mal et laidure. Qu'ainsi soit, le 
roy sage et pacifie Salomon n'a sceu mieuk nous représenter 
la perfection indicible de la sapience divine, que la compa- 
rant à l'ordonnance d'une armée en camp , bien équipée et 
ordonnée. 

Par donc n'estre adscrit et en rang mis des nostres en partie 
offensive, qui m'ont estimé trop imbecille et impotent; de 
Vautre qui est défensive n'estre employé aucunement,"* fust 
ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte^, ou cassant 
motte, tout m'estoit indiffèrent, ay imputé à honte plus que 
médiocre estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, disers 
et chevaleureux personnages, qui, en veue et spectacle de 
toute Europe, jouent ceste insigne fable et tragicque comédie; 
ne m'esvertuer de moy mesmes, et non y consommer ce rien, 
mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroi- 
stre à ceux qui seulement y emploictent leurs yeulx , au de>- 
meurant y espargnent leurs forces, cèlent leurs escus, ca* 
chent leur argent, se grattent la teste avec un doigt, comme 
landores ^ desgoustés, baislent aux mouches comme veaulx de 
disme * , chauvent des oreilles ^ comme asnes d'Arcadie au 
chant des musiciens, et, par mines en silence, signifient 
qu'ilz consentent à la prosopopée. 



• Père, parce qa*en grec izokt- bêles les plus parfaites, les plus 

(jioç, guerre, est masculin. grasses. — Cette explication four- 

2 Terctant des liens de fagots nie par Est. Pasquier est peu gofi- 

(bam/ of fagot ^ Cotgrave). tée du père Carrasse , qui prétend 

^ Cens endormis, fainéants, que les curés se plaignaient du 

Dans Tarrondissement de Bayeoit , contraire. 

on dit encore landorer dais le sens * Dressent les oreilles de colère 

de lambiner. (comme un cheval, iw a horsey Cot- 

^ De parfaits sots, parce que, grave). Cette expression est e;icore 

quand on payait la dîme aux curés, usitée en Saintonge, dans le Poitou 

on choisissait toujours pour eux les et ailleurs. 



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PROLOGUE. 



411 



.Pri& ce choys et élection, ay pensé ne faire exercice inii- 
"tile et importun, &i je remuois mon tonneau diogenic, qui seul 
m'est resté du naufrage fait par le passé au far de maren- 
contre. A ce triballement de tonneau, que feray je , en vostre 
àdyis? Par la vierge qui se rebrasse S je ne sçay- encores. Ai- 
iendez un peu que je hume quelque traict de ceste bouteille : 
jG'est mon vray et seul Helicon, c'est ma fontaine caballine , 
JE'est mon unique enthnsiasme. Icy beuvant je dehbere , je 
discours, je resouldz et concluds. Apres l'épilogue je ris, j'esr 
icris, je compose, je boy. Ennius beuvant escriveit, escrivant 
beuvoit. Ëschylus (si à Plutarche foy avez, in Symposiacis) 
beuvoit composant, beuvant composoit. Homère jamais n'es- 
crivit à jeun. Caton jamais n'escrivit qu'après boire. Afin 
que ne me dictes ^ ainsi vivr« sans exemple deâ bien loués et 
raieuk prisés. 11 est bon et frais assez , comme vous diriez 
SOS le commencement du second degré ^ : Dieu , le bon Dieu 
Sabaoth, c'est à dire, des armées , en soit éternellement loué. 
1^ de mesmes vous autres beuvez un grand ou deux petits 
-coups en robe *, je n'y trouve inconvénient aucun, pourveu 
que du tout louez Dieu un tantinet. 

Puis donc que telle est ou ma sort, ou ma destinée (car à 
chascun n'est octroyé entrer et habiter Corinthe) *, ma deli- 



' Ce doit être saiule Marie 
TÉgypiienne, qui était représentée, 
dit Dnlanre, sur un Titrai! de la 
«hapelle des Drapiers de Paris, 
<' troussée jusqu'aux genoux devant 
ie batelier; au-dessous. On lisait 
ces mots : Comment la sainte of- 
Jrif son corps au batelier pour son 
passage. » Nous nous sommes as- 
suré , d'après les Acia sanctorum, 
que cette légende existait réelle- 
*ment, et qu'elle, était représentée 
sur les vitraux de plusieurs églises. 
DfM. Martin et Cahier, qui Tont 
signalée dans leur description des 
vitraux de Bourges, remarquent, à 
te propos, que la circonstance dont 



il s agit serait, dans tous les cas, 
antérietire à la conversion de cette 
antre Madeleine. 

^ Afin que ne me disiez^ afin 
qn^on ne m'accuse pas de vivre ainsi 
sans avoir pour moi l'exemple, etc. 

^ Les anciens médecins atta- 
chaient une grande importance à la 
température des aliments, au point 
de vue hygiénique. Rabelais indi- 
que probablement là le degré de 
fraîcheur qu'on ne devait pas dé- 
passer en saine hygiène. 

* On dirait aujourd'hui : sous 
cape. 

* Non Ucet omnibus adiré Co- 
rinihum. 



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412 LIVRE m. 

beration est servir et es uns et es autres ; tant s'en fault que 
je reste cessateur et inutile. Envers les vastadours * , pion- 
niers et rempareurs, je feray ce que firent Neptune et ÂpoUo 
en Troie sous Laomedon^ ce que fit Regnauld de Montaul- 
ban 2 sus ses derniers jours : je serviray les massons, je 
inettray bouillir pour les massons, et, le past ^ terminé, au 
son de ma musette, mesureray la musarderie des musars. 
Ainsi fonda, bastit et édifia Amphion, sonnant de sa lyre, la 
grande et célèbre cité de Thebes, 

Envers les guerroyans, je vais de nouveau percer mon 
tonneau; et, de la traicte ^ (laquelle, par deux precedens 
volumes, si par Timposlure des imprimeurs n'eussent esté 
pervertis et brouillés, vous fut assez cogneue), leur tirer du 
creu de nos passetemps epicenaires^ un galant tiercin, et 
consécutivement un joyeux quart ® de Sentences Pantagrue- 
licques. Par moy licite vous sera les appeller Diogenicques. 
Et m'auront (puis que compagnon ne peux estre) pour archi- 
Iriclin ' loyal, refraichissant à mon petit pouvoir leur retour 
des alarmes : et laudateur, je dis infatigable , de leurs proues- 
ses et glorieux faits d'armes. Je n'y fauldray par lapathium 
acutum 9 de Dieu ; si mars ne failloit à caresme : mais il 
s'en donnera bien garde, le paillard, ' 

Me souvient toutesfois avoir leu que Ptolemée, filz de Lagus, 
quelque jour, entre autres despouilles et butins de ses con- 
questes, présentant aux Egyptiens en plein théâtre un cha- 
meau Bactrian tout noir, et un esclave bigarré , tellement 
que de son corps Tune part estoit noire, l'autre blanche (non 
en compartiment de latitude^ par le diaphragme, comme 



' Terrassiers. ^ Une iroisièrae et une qua- 

' Dans le roman des Quatre trième partie. 

fils Aymon , Renaud consacra par '' Mailre d^hôtel {architricUnus, 

pénitence ses dernières années à en latin). 

servir les maçons. ^ Nom latin de la plante val- 

^ Repas. gairement nommée patience. C'est 

^ De la mise en perce. donc comme si lauteur disait : Par 

^ Futiles, frivoles (du grec tizi- la patience ou la passion de Dieu. 

xevo;), ^ De longueur. 



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PROLOGUE. 413 

fut celle femme sacrée à Venus Indicque, laquelle fut reco- 
gneue du philosophe Tyanien * entre le fleuve Hydaspes et 
le mont Caucase)^ mais en dimension perpendiculaire (choses 
non encores veues en Egypte) , esperoit^ par offre de ces nou- 
yeautés^ Tamour du peuple envers soy augmenter. Qu'en 
advint il? A la production du chameau^ tous furent effroyés et 
indignés : à la veue de Thomme bigarré, aucuns se moquèrent^ 
autres Tabominerent comme monstre infâme^ créé par erreur 
de nature. Somme ^ Tesperance qu'il avoit de complaire à ses 
Egyptiens^ et, par ce moyen, exlendre Taffection qu'ilz luy 
portoient naturellement, luy decoulla des mains. Et entendit 
plus à plaisir et délices leur estre choses belles, élégantes et 
parfaictes, que ridicules et monstrueuses. Depuis, eut tant 
l'esclave que le chameau en mespris; si que, bien tost 
après, par négligence et faulte de commun traictement, firent 
de vie à mort eschange. 

Gestuy exemple me fait entre espoir et crainte varier, 
doubtant^ que, pour contentement propensé, je rencontre 
ce que j'abhorre, mon trésor soit charbons *, pour Venus ad- 
vienne Barbet le chien * : en lieu de les servir, je les fasche ; 
en lieu de les esbaudir», je les offense; en lieu de leur com- 
plaire, je déplaise, et soit mon adventure telle que du cocq 
d'Euclion, tant célébré par Plante en sa Marmite^, et par 
Ausone en son Gryphon^ et ailleurs; lequel, {K)ur en grat- 



' Apollonius de Tyaiie. comédie de Plaute intitulée Aulu- 

' Redoutant. laria (de Hulula^ marmite). £a- 

3 C'était un proverbe grec. clion est au vieil avare qui, ayaui 

* Dans Fancien jeu des taies découvert une marmite, un pot 
ou osselets , le côté du dé le plus rempli d'or» l'enfouit avec pi*écau- 
favorable représentait Vénus , et le tion. Il accuse son coq d'avoir, de 
plus mauvais un chien. — Les Es- complicité avec des voleurs, gi-atié 
pagnols ont nommé encuenlro la la terre autour de l'endroit où il 
meilleure chance, et azor la plus avait caché sa marmite, et il lui 
mauvaise. « Puesto que de tal ma- casse la tête d'un coup de bâton. 

« nera podia acorrer el dado , que euclion. 

te echalemos azor en lugar de en- Capio fustcm, obirunco ffalium. 

m cuentro. • (Cervantes, O. <?«//.). (^'^*- "*• «^^ *) 

* Rabelais fait allusion h la ^ C'est dans la XI'' idylle 

35. 



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414 



UVRE ilK 



tant avoir descouvert le trésor, eut la coppe gorgée *. Adve- 
nant le cas, ne seroit ce pour cheureter 2? Autrefois est il 
advenu ; advenir encores pourroit. ' 

Non fera. Hercules. Je recognois en eux tous une forme 
specificque et propriété individuable, laquelle nos majeurs' 
nommoient Pantagruelisme , moyennant laquelle jamais en 
mauvaise partie ne prendront choses quelconques. Ilz eo- 
gnoistront sourdre de bon, franc, et loyal courage. Je les ay 
ordinairement veuz bon vouloir en payement prendre, et en 
iceluy acquiescer, quand débilité de puissance y a esté as^ 
sociée. 

De ce point expédié, à mon tonneau je retourne. Sus, à ce 
vin, compaings! Ënfans, beuvez à pleins godetz. Si bon ne 
vous semble, laissez le. Je ne suis de ces importuns lifrekn- 
fres,qui, par force, par outrage et violence, contraignent les 
lans et compagnons trinquer, voire carous, et alluz*, qui 
pis est. Tout beuveur de bien, tout goutteux de bien, altérés, 
venans à ce mien tonneau, s'ilz ne veulent, ne boivent : s^ib 
veulent, et le vin plaist au goust de la seigneurie de leurs 



d'Aasone, intitulée Griphus, énig^ 
me y que se trouve celte allusion, 
non pas au coq d'EucIion, mais au 
coq en général : 

Ter Clara instantis Eoi 

Signa canit seras, deprenso Marte , satelles. 

' Pour gorge coppée, coupée. 

' Il s*oflfre ici un de ces cas 
fort rares où Ton peut douter si u 
est voyelle ou consonne. — Che- 
vreier est français. Il se trouve 
dans le Dict. de T Académie, avec 
le sens de faire la chèvre, sauter 
d'impatience, se dépiter. 

Cheureter n'est plus français; 
mais on le rencontre encore dans 
le patois de TAunis , avec le sens 
de fureter, chercher avec soin. Les 
étymologistes comprendront facile- 
ment cette mutation de lettres en- 
tre cheureter et fureter (ou f cure- 



ter, coAide on prononce v«lgaire' 
ment). 

Rabelais a connu ce dernier mot, 
comme on peut s'en assurer par les 
variantes de l'édit. du Pantagruel 
de F. Juste (1533). 

Des deux sens, quel est ici le 
préférable ? 

A notre avis, c*est le second. Si 
le cas doit advenir, ce ne serait pas 
un encouragement à chercher. Ne 
seroit ce (pour ce ne seroit) se trouve 
assez souvent dans Rabelais pour 
qu'on ne nous fasse pas de cette 
foi'me une objection. — Le point d'ia^ 
terrogation a bien pu être mis à 
tort par les imprimeurs , qui igso 
raient le sens de cheureter. 

* Nos ancêtres {majores, en 
latin). 

^ Même boire et reboire sans fin 
(to caroues^, Colgrave). {Zum 



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PROLOGUE. 



415 



seigneuries, boivent franchement, librement, hardiment, 
sans rien payer, et ne Tespargnent. Tel est mon décret. Et 
peur n'ayez que le vin faille, comme fit es nopces de Cana en 
Galilée. Autant que vous en tireray par la dille S autant en 
entonneray par le bondon. Ainsi demeurera le tonneau inex- 
puisible ^, Il a source vive et veine perpétuelle. Tel estoit le 
breiivc^e contenu dedans la coupe de Tantalus 3, représenté 
par figure ent];e les sages Brachmanes : telle estoit en Iberie 
la montaigne de sel tant célébrée par Caton * : tel esloit le 
Tameau d'or sacré à la déesse sousterraine, tant célébré par 
Virgile 5. C'est un vray comucopie * de joyeueeté et rail- 
.lerie. Si quelquefois vous semble estre eipuisé jusques à la 
lie, non pourtant sera il à sec. Bon espoir y gist. au fond, 
comme en la bouteille de Pandora; non desespoir, comme au 
bussart ^ des Danaides. 

Notez bien ce que j'ay dit, et quelle manière de gens j'in- 
vite. Car (afin que personne n'y soit trompé) à l'exemple de 
Lucilius 8 , lequel protestoit n'escrire qu'à ses Tarentins et 
£:onsentinois *, je ne l'ay percé que pour vous gens de bien, 
beuveurs de la prime cuvée ^% et goutteux de franc alleu ^*. 



gar aut und allaus trmken, Ré- 
gis.) 
^ ^ Fosset) robioet. 

* Inépuisable. 

^ Rabelais avait sans doute pre- 
ssent ce passage de Philostraie dans 
la Vie et Apollonius : 

« ^toXTjv TE Ttpo^TTtvcv (fà Tav- 
i«c TâiXou aYaXfto) àicoxpûffav évl 
a Suj/wvTi, èv 1] (jxéXarf\KOL èxa- 
« X^aÇsv âxTjpdTOu tzo^olxoç, oO;^ 

* Et aussi par Pline, qui a 
dit : « Aliod etiam in eo mirabile, 
tt qnod tantamdem noctu snbvenit, 
« quantum die anferas.» (L.XXXI, 
ch. 7.) 

^ Le rameau d'or consacré à 
Proserpine : 

..... fsMao avulso, non déficit alter 
Aureas , et simili frondescit virga métallo. 
{^Heid., lib. VI.) 



* Corne d*abondanee (en latin 
cornucopia), 

~' Tonneau. 

• Voici ce que dit Cicéron {de 
Finibus, I, 3) : « Nec yero, ut no- 
ce ster Lucilius, recusabo^ que mi- 
« nns omnes mea legant. Utinam 
« esset ille Persius ? Scipio vero , 
« et Rutilius multo magis ! quorum 
a ille jndicium refornndans, Taren- 
« Unis ait se, et Consentinis et Si- 
« culis scribere. » 

^ Les halntants de Cosenza, 
dans la Oalabre {Cimstniini ^ en 
latin). 

'® De première cu-vée, de pre- 
mière qualité, comme le \in dn 
premier dMÎx. 

>* Ne relevant de personne (dans 
la langue de n«tre ancien droit), des 
goutteux au premier iUr», 



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416 



UVRE 111. 



Les gens doriphages S avalleurs de frimars^ ont au cul 
passions ^ assez , et assez sacs au croc pour venaison ; y 
vacquent s'ilz veulent, ce n'est icy leur gibbier. Des cerveaux 
à bourlet ', grabeleurs de corrections *, ne me parlez^ je vous 
supplie, au nom et révérence des quatre fesses qui vous 
engendrèrent, et de la vivifique cheville qui pour lors les 
couploit. Des caphars encores moins, quoy que tous soient 
beuveurs oultrés, tous véroles, croustelevés, garnis d'altéra- 
tion inextinguible, et manducation • insatiable. Pourquoy? 
Pource qu'ilz ne sont de bien, ains de mal, et de ce mal du^ 
quel journellement à Dieu requérons estre délivrés : quoy qu'ilz 
contrefacent quelquefois des gueux. Onques vieil singe ne fit 
belle moue. 

Arrière mastins , hors de la quarriere : hors de mon soleil, 
canaille au diable! Venez vous icy, cuUetans®, articuler 
mon vin ^ et compisser mon tonneau? Voyez cy le baston 
que Diogenes par testament ordonna estre près luy posé après 
sa mort, pour chasser et esrener ces larves bustuaires * et 
mastins Cerbericques. Pourtant, arrière cagotzl Aux ouail- 
les, mastins*! Hors d'icy, caphards de par le diable, bayl 
Estes vous encores là? Je renonce ma part de papimanie *•, 
si je vous happe. G ZZ, g ZZZ, g ZZZZZZ^*. Devant, devant! 



' Qai vivent de dons. 

^ Occupations. 

^ Le bourrelet était Tancienne 
coiffure des magistrats et des doc- 
teurs. 

* Sots critiques, épluchant cha- 
que mot. 

^ Soif inaltérable et faim. 

^ « II les compare, dit Le Du- 
cbat, à des chiens qui se flairent 
au cul les uns les autres. » Nous 
trouvons le mot cullelis employé 
dans une lettre du duc de Gra- 
mont, datée de 1695, pour désigner 
les actes peu édifiants d'un évêque. 

' On nommait autrefois arli- 
culcur celui qui dressait les requê- 



tes en forme de plaintes. — Arti- 
culer voudrait-il dire contester, 
saisir ? 

* Éreinter ces larves rodant au- 
près des tombeaux (^««/«m en latin, 
bûcher, sépulcre). 

^ Chiens, aux moutons! 

'" Je renonce à ma foi, à mon 
culte (papisirtf, Cotgrave). 

" Nous adoptons sans hésiter 
cette leçon gzz au lieu de grr, qui 
est une faute évidente. C'est avec 
ce sifYlement de plus en plus pro- 
longé qu'on excite encore les chiens 
à se battre. 

(A>, xe, see, Dict. limousin de 
Berouie.) 



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raOLOGLE. 417 

Iront ilz? Jamais ne puissiez vous fianter qu*à sanglacles d'es- 
triviercs! Jamais pisser que à Teslrapade *, jamais eschauffcr 
qu'à coups de baston ! 



' L'estrapade était uu supplice Au moyen d'une corde à poulie, 

usité en France et en Espagne {es- on serrait le condamné jusqu'à l'é- 

trapada, en espagnol). — La place touffer. Il devait en effet, sous cette 

de V Estrapade , à Paris , était le affreuse pression, pisser, non pas 

lieu où l'on appliquait autrefois ce de peur, mais par uu relâchement 

châtiment. forcé. 



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418 LIVRE m, CHAPITRE I. 



CHAPITRE r. 



Gonment Panlaffrnel transporl» ane eolonle de Utoplcm 
en Dlpsodte. 



Pantagruel, avoir * entièrement conquesté le pays de Dip- 
sodie, en iceluy transporta une colonie de Utopiens, en nom- 
bre de 9,876,543,240 hommes, sans les femmes et petits 
enfans : artisans de tous mestiers, et professeurs de toutes 
sciences libérales, pour ledit pays refraichir, peupler et or- 
ner, mal autrement habité, et désert en grande partie. Et les 
transporta , non tant pour l'excessive multitude d^hômmes et 
femmes qui estoient en Utopie multipliés comme locustes 2, 
(vous entendez assez, ja besoing n'est davantage vous l'exposer, 
que les Utopiens avoient les genitoires tant fecx)nds et les Uto- 
piennes portoient matrices tant amples, glouttes^, tenaces et 
cellulées par bonne architecture, que, au bout de chascun 
neufviesme mots, sept enfans pour le moins, que masles que 
femelles, naissoient par chascun mariage, à l'imitation du 
peuple Judaic en Egypte, si de Lyra* ne délire); non tant 
aussi pour la fertilité du sol, salubrité du ciel et commodité 
du pays de Dipsodie, que pour iceluy contenir en office ^ et 



* C'est-à dire, après avoir. Cette écrivit sur la Bible, au commence- 
construction revient plusieurs fois ment du quatorzième siècle, un 
dans Rabelais. — Nous suivons ici vaste commentaire où il s*aidait de 
l'édition princeps et celle de 1552; la cabale, et n'épargnait point les 
on lit dans d'autres : après avoir. rêveries fantastiques. — Nous ne 

* Sauterelles {locusta, en latin.) savons s'il est réellement coupable 
^ Gloutonnes, avides. du conte que Rabelais lui attribue. 

* Nicolas de Lyra (de l'ordre ' C'est-à-dire, en devoir, du la- 
des Dominicains) , juif converti , tin qfficium. 



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PANTAGRUEL. 419 

©bcîsfiance, par nouveau transport de ses antiques et feaulx 
aubjectz. 

Lesquelz^ de toute mémoire^ autre seigneur n'avoient cog- 
neu, recogneu, adyoué, ne servy que luy. Et lesquelz, des 
lors que nasquirent et entrèrent au monde ^ avec le laict de 
leurs mères nourrices^ avoient pareillement sugcé la doul- 
eeur et deboiinaireté de son règne', et en icelle estoient tou&- 
dis * confîctz et nourris. Qui estott espoir certain que plus tost 
defaudroient de vie corporelle, que de ceste première et 
unique subjection naturdlement deue à leur prince ^, quel- 
que lieu que fussent espars et transportés. Et non seulement 
telz seroient eux et les enfans successivement naissans de 
leur sang; mais aussi, en ceste feaulté et <^issance entre- 
tiendroient les nations de nouveau adjoinctesàson empire. Ce 
que véritablement advint, et ne fut aucunement frustré en sa 
délibération. Car si les Utopiens, avant cestuy transport 3, 
avoient esté feauli et lûen recognoissans, les Dipsodes, avoir 
peu de jours avec eux conversé, Testoient encores davantage, 
par ne sçay quelle ferveur naturelle en tous humains au com- 
mencement de toutes oeuvres qui leur viennent à gré.. Seule- 
ment se plaignoient, obtestans^ tous les oieulx et intelligences 
motrices, de ce que plus tost n'estoit à leur notice venue la 
renommée du bon Pantagruel. 

Noterez donc icy, beuveurs, que la manière d'entretenir et 
retenir pays nouvellement conquestés n*est, comme a esté 
Topinion. erronée de certains esprits tyrannicques ^ à leur 



* Toujours. Toudis est encore aurait donc été profite, car le 

usité en- divers patois. passage se trouve dans la première 

^ II n'est pas sans intérêt de re- édition, qui est de 1 546. 

marquer avec quelle persévérance * Prenant à témoin (du latin o6- 

Rabelais préconisera fidélité et la testart). 

soumission au prince. * De Marsy voit là, avec raison, 

^ Les chercheurs d'allusions his- une critique à Tadresse de Macbia- 

toriques, qui mériteraient bien ce vel et de son école, que le récent 

nom â' Utopiens, reconnaissent ici mariage de Catherine de Médicis 

la révolte de 1548 et le transport avec Henri ïl (1533) avait contri- 

des révoltés eu Guyenne. Rabelais bné à mettre k la mode. 



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420 LIVRE m, CHAPITRE I. 

dam ^ et déshonneur^ les peuples pillant , forçant, anga- 
riant 2, ruinant, mal vexant et régissant avec verge de fer; 
brief, les peuples mangeant et dévorant, en la façon que Ho- 
mère appelle le roy inique Demovore ^ , c'est à dire mangeur 
de peuple. Je ne vous allegueray à ce propos les histoires 
antiques; seulement vous revocqueray en recordation de ce 
qu'en ont veu vos pères, 'et vous raesmes,- si trop jeunes 
n'estes. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, 
bercer, esjouir. 0)mme arbre nouvellement plantée, les fault 
appuyer, asceurer, défendre de toutes vimeres*, injures et 
calamités. Comme personne sauvée de longue et forte mala- 
die, et venant à convalescence , les fault choyer, espargner, 
restaurer : de sorte qu'ilz conçoivent en soy ceste opinion 
n'estre au monde roy ne prince que moins voulsissent en- 
nemy s, plus optassent amy. 

Ainsi Osiris, le grand roy des Egyptiens, toute la terre con- 
quesfa^, non tant à force d'armes, que par soulagement des 
angaries, enseignemens de bien et salubrement vivre, loix 
commodes, gracieuseté et bienfaits. Pourtant, du monde fut 
il surnommé le grand roy Evergetes, c'est à dire bienfaicteur, 
par le commandement de Jupiter fait à une Pamyle ^. De fait, 
Hésiode, en sa Hiérarchie *, colloque les bons démons, ap- 
peliez les si voulez anges ou génies, comme moyens et mé- 
diateurs des dieux et hommes, supérieurs des hommes, infé- 
rieurs des dieux. Et, pource que par leurs mains nous 



' Perte (du latin damntnn). ^ " Ainsi que Ta fait remarquer 

^ Tourmentant. Angry, fâché , Le Puchat, Rabelais parle ici d'a- 

colère (en anglais). prèsPiutarque (livre à^Isit et d*0- 

^ AYjp.o66po; ÇaffaeOç,é,:Êl oOtc- «T^^^e certaine Pamvle. CV-laît, 

rr/T^'î a-.î?"" -î'^^P'-ès ï^ ï'aWe, une femme thé- 

{iitaae, 1, idi.; ^^^j^^ ^^j^ ^^ ^^^.^ ^^ ^^^^^^ 

* De tous ravages causés par avait entendu Une voix lui proplio 
Forage, par les tempêtes. — C'est tisant la naissance et la destinée 
encore le sens de ce mol en patois d*Osiris. 

poitevin. Vimarium , tempête, ca- » C'est la Théogonie , où Hé- 

lamité, dans Du Cange. siode traite de la généalogie des 

* Voulussent avoir pour ennemi, dieux. 



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PANcTAGRUEL. 



U2\ 



adviennent les richesses et biens du ciel^ et sont continuelle- 
ment envers nous bienfaisans^ tousjours du mal nous pré- 
servent, les dit estre en office de rois, comme, bien tousjours 
faire, jamais mal, estant acte uniquement royal. 

Ainsi fut empereur de l'univers Alexandre Macedo *. Ainsi 
fut par Hercules tout le continent possédé, les humains sou- 
lageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies; 
en bon traictement les gouvernant, en équité et justice les 
maintenant, en bénigne police et loix convenantes à Tassiete 
des contrées les instituant : suppléant à ce que defaiiloit , ce 
qfue abondoit avallant^, et pardonnant tout le passé, avec ou- 
bliance sempiternelle de toutes offenses précédentes : comme 
estoit Tamnestie ^ des Athéniens, lors que furent par la 
prouesse et industrie de Thraslbulus les tyrans exterminés, 
depuis en Rome exposée par Ciceron *, et renouvellée sous 
l'empereur Aurelian s. 

Ce sont les philtres, iynges* et attraictz d'amour, moyen- 
nant lesquelz pacificquement on retient ce que péniblement 
on avoit çonquesté. Et plus en heur ^ ne peut le conquérant 
régner, soit roy, soit prince, ou philosophe, que faisant jus- 
tice à vertus succéder. Sa vertu est apparue en la victoire et 



* De Macédoice. De Marsy s'é- 
lonue que Rabelais mette Alexan- 
dre aa rang d'Osirls et d'Hercule, 
et des bienfaiteurs de rhumanité. 
Notre auteur ne fait que suivi*e 
Plutarque; et puis Alexandre n'é- 
tait pas seulement un conquérant , ' 
c'était aussi un philosophe, et 
même, pour son époque, un civili- 
sateur. 

' Édition prîhceps et de 1552. 
Nieot, Oolgrave, donnent à ce mot 
le sens d'apprécier, évaluer. Si Ka- 
bêlais ne lut prétait pas une autre 
signification, nous ne désapprouve- 
rions pas la correction plus moderne 
réifai/anl, 

^ ^(iviQdTia, oubli. Cornélius 



Népos dit, à la louange de Thrasy- 
bule : <« Legem tulit : ne qins an- 
ieactarum retum acctuaretur, sive 
miiUaretur; eamque legem oà/mo- 
tus appellarunt. » 

* Dans sa première Philippique : 
M Atheniensinmque reuovavi ve- 

« tus exempltiro , graecum etiam 
u verbum usurpavi, quo tum iii se- 
« dandis discordiis erat usa civitas 
t< illa; atque omnem memoriam di- 
K scordiarum oblivione sempiterna 
« delendam censui. » {Phil, I, 1 .) 
^ Yopiscus, Vie (tÀurélitia. 

* Du gi-ec fuY$, TuYYo;, charme, 
philtre. 

' Avec plus de bonheur, plus heu- 
reusement. 

se 



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422 LIVRE m, CHAPITRk I. 

conqueste. Sa justice apparoistra en ce que, par la volunté et 
bonne affection du peuple ^ donnera loix, publiera edictz^ es- 
tablira religions^ fera droit à un chascun, comme de Octavian 
Auguste dit le noble poète Maro : 

Il , qui estoit violeur, par le vouloir 
Des gens vaincuz, faisoit ses loix valoir. 

C'est pourquoy Homère, en son Iliade, les bons princes et 
grands rois appelle xoerjn^Topac Xawv , c'est à dire omateors 
des peuples. Telle estoit la considération de Numa Pompilius, 
roy second des Romains, juste, politic et philosophe, quand 
il ordonna au dieu Terme, le jour de sa feste, qu'on nommoit 
Terminales, rien n'estre sacrifié qui eust pris mort : nous 
enseignant que les termes , frontières et annexes des royau- 
mes, convient en paix, amitié, debonnaireté garder et régir, 
sans ses mains souiller de sang et pillerie. Qui autrement 
fait , non seulement perdra l'acquis , mais aussi pâtira ce scan- 
dale et opprobre qu'on l'estimera mal et à tort avoir acquis : 
par ceste conséquence que l'acquest luy est entre mains ex- 
piré. Caries choses mal acquises mal dépérissent K Et, ores , 
qu'il en eust^toute sa vie pacificque jouissance*, si toutesfois 
Tacquest dépérit en ses hoirs ^, pareil sera le scandale sus le 
defunct, et sa mémoire en malédiction, comme de conqué- 
rant inique. Car vous dictes en proYerbe commun : Des choses 
mal acquises, le tiers hoir * ne jouira. 

Notez aussi, goutteux fieffés, en eestuy article, comment 
par ce moyen Pantagruel fit d'un ange deux, qui est accident 
opposite au conseil de Charlemaigne, lequel fît d'un diable 
deux, quand il transporta les Saxons en Flandre, et les Fla- 
mans en Saxe. Car, non pouvant en subjection contenir les 
Saxons par luy adjoincts à l'empire, qu'à tous momens n^en- 
trassent en rébellion, si par cas estoit distraict en Espagne, 



* C'est raviome latin : Malê ' HéritierB. 

parla, malv dihbuntur, * Le troisième héritier. 

* Et encore qu'il etc. De niale qii»»il>« nén yaiidcl tertius haerts. 



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PANTAGRUEL. 423 

ou autres terres loingfaines^ les transporta en pays sien, et 
obéissant naturellement, savoir est Flandres : et les Han- 
nuyers * et Flamans, ses naturelz subjectz, transporta en Saxe, 
non doubtant de leur feaulté, encores qu'ilz transmigras- 
sent en régions estranges ^. Mais advint que les Saxons con- 
tinuèrent en leur rébellion et obstination première; et les 
Flamans, habitans en Saxe, embeurent' les meurs et con- 
tradictions * des Saxons. 



* Les habitants do Hainaat. été plosiears fois some, et dans odle 
^ Étrangères. de 1552i on lit contradictions ^ ce 
3 SMmbibèrent, s'imprégnèrent qui signifierait l'esprit d'opposi- 

de. tîon. Cette leçon doit être la vraie. 

* Dans réditioB princeps, qui a D'autres portent : coiM^ViofU. 



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424 



LIVUK 111, CHA14TRE 11. 



CHAPITRE II. 



Gomment Panarde fnt fait cbasielaln de Salmlffondlu eu 
DIpsodJe , et manyeoli son bled en berbe. 



Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dip- 
sodie, assigna la chastellenie de Salmigondin à Panurgc, va- 
lant par chascun an 6789106789 royaux* en deniers certains 2, 
non compris l'incertain revenu des hanetons et cacquerolles-'*, 
montant, bon an mal an, de 2435768 à 2435769 moutons à la 
grande laine. Quelquefois revenoit à 1234554321 seraphz, 
quand estoit bonne année de cacquerolles et hanetons de rc- 
queste * : mais ce n'estoit tous les ans. 



' Monnaie d'or créée sous Phi- 
lippe le Bel. Il y avait le grand et 
le petit royal. Le premier valait 
douze francs, et le deuxième, six. 

' De fixe, d'assuré. 

3 Suivant Oudin, .ce sont des 
coquillages ou limaçons de mer. 
Gotgrave traduit ce mot (en citant 
Rabelais) par shells of snailes, 
periivincleSy and such îike. — Cûc- 
queroUes n'eA pas sans rapport 
avec le mot cagouilles, qui signifie 
escargot dans quelques-uns de nos 
patois. 

* Le Dnçhat, qui abuse parfois 
de son érudition, prétend qu'on a 
nommé certains pâtés friands des 
pâles de requête , et il en conclut 
que par hannetons de requeste Ra- 
belais entend ironiquement des han- 
netons friands à manger, soit qu'on 
les mit dans un pâté, soit qu'ils s'y 
jetassent d'eux-mêmes comme des 



mouches. Voilà un plat dilticile à 
avaler. De requeste nous parait si- 
gnifier : de pi-estiition, de redevan- 
ce. (Requesta, species jitris domi- 
niez seu prœstationis. Du Gange). 
Au chap. 33, Rabelais emploie évi- 
demment ce mot dans le sens, de : 
produit, profit (mestiers de re* 
queste). Notre auteur veut doue 
dire ici : Quand l'impôt des caque- 
roUes et des hannetons avait été 
productif. C'est une petite critique 
de la législation seigneuriale, eu 
vertu de laquelle les manants de- 
vaient détruire les hannetons et les 
escargots dans l'intérêt des récoltes 
des seigneurs , battre les étangs la 
nuit pour mettre fin aux concerts 
des grenouilles, etc. 

Toutes ces corvées se convertis- 
saient le plus souvent, comme cha- 
cun sait, en un impôt que palpaient 
les seigneurs. 



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PANTAGRUEL. 425 

Et se gouverna si bieo et prudenteisent monsieur le nou- 
veau cbastelain ^ qu'en moins de quatorze jours , il dilapida 
le revenu certain et incertain de sa chaslellenie pour trois 
ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire, en 
fondations de monastères , érections de temples , bastimens 
de collieges et hospitaulx, ou jettant son lard aux chiens : 
mais despendit ^ en mille petits bancquetz et festins joyeux 5 
ouvers à tous venans^ mesmement à tous bons compagnons^ 
jeunes fillettes et mignonnes galloises ^. Abatant bois^ brus- 
lant les grosses soucbes pour la vente des cendres , prenant 
argent d'avartce, achetant cher^ vendant à bon m^ché^ et 
mangeant soii bled en herbe. 

Pantagruel, adverty de l'affaire , n'en fut en soy aucune- 
ment indigné, fasché, ne marry. Je vous ay ja dit et eneores 
redis, que c'estoit le meilleur petit et grand bon hommet que 
onques ceignit espée. Toutes choses preooit en bonne partie ', 
tout acte interpretoit à bien Jamais ne se tourmentoit, jamais 
ne se scandalizoit. Aussi eust il esté bien forissu du deitique 
manoir de raison, si autrement se fust contristé ou altéré. Car 
. tous les biens que le ciel couvre , et que la terre contient en 
toutes ses dimensions, hauteur, profondilé , longitude et la- 
titude, ne sont dignes d'esmouvoir nos affections et troubler 
nos sens et esprits. Seulement tira Panurge à part , et dou- 
cettement luy remonstra que, si ainsi vouloit vivre, et n'esire 
autrement mesnagier, iitipossible seroit, ou, pour le moins, 
bien difficile , le faire jamais riche. 

Riche? respondit Panurge. Aviez vous là fermé* vostre 
pensée? Aviez vous en soing pris me faire riche en ce mefnde? 
Pensez vivre joyeux, de par li bon Dieu et li bons homs^. 
Autre soing, autre soucy ne soit receu au sacrosaint domi- 
cile de vostre céleste cerveau. La sérénité d'icelwy jamais ne 



' Dépensa. * Clos, assis votre pensée ; atiez* 

* De Maray traduit avec raison vous résolu? 
galioitci par gaiUardes, * Par le bon Dieu et les boi^s 

' 3 En boiine part. hommes. 

30,' 



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426 LIVRE 111, CHAPITRE H. 

soit troublée par nueâ quelconques de pensement passementé 
de meshaing' et faseberie. Vous Tivatit joyeux, gaillard, de 
hait*, je ne seray riche que trop. Tout le monde crie mes- 
nage, mesnage ; mais tel parie de mesnage, qui ne sçait mie 
que c'est. 

CTest de moi que fault conseil prendre. Et de moy, ponr 
ceste heure, prendrez adTertissement que ce qu'on me im- 
pute à Tîce, a esté imitation des Unrversité et Parlement de 
Paris, lieux esqueh consiste la traye source et me idée de 
pantbeologie ', de toute justice aussi. Hérétique qui en 
doute, et fermement ne le croit. Hz, tontesfots, en un jour 
mangent leur evesque, ou le revenu de Teresché (c'est tout 
un), pour une année entière, voire pour deux, aucunes fois. 
Cest au jour qu'il y fait son entrée. Et n'y a lien d'excuse, 
si'U ne vonloit estre lapidé sus Tinstant. 

A esté aussi acte des quatre vertus principales. 

De prudence, en prenant aident d'avance. Car on ne sçait 
qui mord ny qui me. Qui sçait si le monde durera encores 
trois ans? Et, ores qu'il durast davantage, est ft homme tant 
fol qui s'osast promettare vivre trois ans? 

Onq* homme n'eut les dieux tant bien à main» 
Qa*aseeuré fust de vivre au lendemain ^ 

De justice comroulative, en achetant cher, je dis à credk, 
vendant à Um marché, je di» argent comptanit. Que dit Catoo 
en sa mesnagerie ^ sus ce propos? U fault, dit il, <|ue le père- 
familles soit vendeur perpétuel. Par ce moyeu, est impossible 
qu'enfin riche ne devienne» si touajours dure l'apotheque^. 

■ H ■ !■ ■ ■! I— »| I >■ M il wmwm.m I . I I »i ■ m I 

• Souffrances physiques (maim, ;«*« ^ *••» fc*î«i.i.*»^«>«». 

.., , ^r.. \. ^ ^ * Crastinum ut posifet nbi polUcen. 

> €*ai. ^ Nous lisons dans son traité de 

3 L'UMversité èë PMri*, a» JU rtuUeaj eafi. 2 : « Patiwm fa- 

moyen Age, était surtout reDommée « mt7/a« vendacem, non emacem 

poar TéUpde d« ia tliéologiek u esse oporteL » 

* Ces deux vers, comme Fa fait ' S'il cpotinoe ioujauff* kmsitre 
reonanyicv U: Dncbat^ sonl tra- de côté. C'est le sens du v^rbe 
duits de Sénèqne le Tragique^ dans àicoTiOT)(<.i et du siibaianli£ àno- 
Tk^esie : 6^xy]. 



vGooQle 



gl 



PANTAGRUEL. 4^7 

Distribu tive, donnant à repaistre aux bons (notez boias) et 
gentih compagnons : lesquelz fortune avoit jettes comme 
Ulyxes sur le roc de bon appétit , sans provision de man- 
geaille : et aux bonnes (notez bonnes), et jeunes galloises (notez 
jeunes). Car, selon la sentence de Hippocrates, jeunesse est 
impatiente de faim, mesmement si elle est Tivace, alaigre, 
brusque, mouTante, voltigeante. Lesquelles galloises volun- 
tiers et de bon hait * font plaisir à gens de bien : et sont Pla- 
tonicques et Çiceronianes^, jusques là qu'eltes se reputent 
estime au monde nées, non pour soy seulement; ains de leurs 
propres personnes font part à leur patrie , part à leurs amis. 

De force, en abatant les gros arbres comme nu second 
Milo, ruinant les obscures forestz, tesnieres de loups, de 
sangliers , de renards , receptades de brigans et menrtrienr, 
taupinières d'assassinateurs, ofiîcines de fanlx momnoycurs , 
retraictes d'hérétiques ^; et les oomplanissant eo claires gua- 
rigues ^ et belles brnieres, jouant des hauts bois et musettes, 
et préparant les sièges pour la nuyl du jugement. 

De tempérance , mangeant mon bled en herbe, comme un 
bermite, vivant de salades et raotnes, me émancipant des 
appetitz sensuelz, et ainsi espargnant pour les estropiatz et 
souffreteux. Car, ce faisant, j'espargne les sercleurs ^, qui gai- 
gnent aident, les miestiviers ® , qui boivacit voluivtiers et sans 
eau; les glaneurs, esquelz fault delà fouace; les batteurs, qui 
»e laissent ail, oignon ne eschalole es jardins, par Tautorité 
de Thestilis Virgiliane^; les meusniers, qui sont ordinaire- 



' A eceur joie. les bois pour suivre leurs pratiques. 

^ iUb«l«ia fatt ftUttiion aux * Les rendant uais coimne une 

tkésnes de PlatoB sur la conmii- plaine inculte (garricus, garrigm, 

nauté des femnes, et kisae enten- Du Gange). 

dre en même temps que celles-ci ^ Sarckurs. 

pratiquent volontiers les maximes ^ Moissonneurs. La Bwisson 

de dévouement au publie (os com- s'appelle encore les méiives en pbi- 

prend ce qu'il veut dire par là) pré- sieurs de nos patoi?.. 
cbét» par Cieéron dans plusieurs 

de ses envraices. "^ Thestyli^ et râpido tessis roes9oribui X9(u 

, ^^__ . r^ * , 1 • • j Allia serpyUuiHqiie herbas contuudit 

3 OasaitqiM'iefrcalviiiistes per- *^ [oienie». 



sécutés se véwMeaient sauvant dans 



(Virgile, égit II. ) 



vGooQle 



Igl, 



42» UVRE Ul, CHAPITRE U. 

ment larrons, et les boalangiers, qni ne iraient gneres mieulx. 
Est ce petite espai^e? Oultre la caJamité des mulotz^le descbet 
des greniers et la mangeaille des charantons * et moarrins 2. 

De bled en herbe tous faites belle saulce verde , de legiere 
concoction , de facile digestion, laquelle Tousespanoulst le car- 
Teau, esbaudit' les esprits animaulx, resjouit la veue, ouvre 
Fappetit, delQCte le goust, assere * le cœur, chatouille la lan- 
gue, fait le tainct clair, fortifie les muscles, tempère le sang, 
allège le diaphragme, refraichit le foye, desoppile la râtelle, 
soulaige les roignons, assouplit les reins , desgourdit les spon- 
diles ^, Tuide les uretères, dilate les vases spermaticques , ab- 
brevie les cremasteres ^, expurge Ja vessie, enfle les gcnitoires, 
corrige le prépuce , incruste le balane ' , rectifie le membre ; 
vous fait bon ventre, bien rotter, vessir, peter, fianter, uri- 
ner, estemner, sangloutir*, tonssir, cracher, vomiter ', baisler, 
moucher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser 
le virolet, et mille autres rares advantages. 

I^entends bien , dist Pantagruel; vous inferez que gens de 
peu d'esprit ne sçauroient beaucoup en brief temps despendre. 
Vous n'estes le premier qui ait conceu ceste hérésie. Néron 
le maintenoit, et, sus tous humains, admiroit G. Caligula 
son oncle, lequel, en peu de jours avoit, par invention miri- 
ficque, despendu du tout *<* l'avoir et patrimoine que Tiberius 
luy avoit laissé. 



' Charançons. guise ; c*est noire mot oeeirerdaH- 

^ Suivant Cotgrave, c^est une jourd'hui. Ici, comme dans d*autres 

sorte de vermine qui ronge le blé. passages, il a été, à tort, croyons- 

Ji^nneau fait venir oe mot de iM>ns, confondu avec assurer, qdi 

mus, mûris, rat ou souris. Mais, dans les éditions contemporaines 

Rabelais citant à la ligne précé- de notre auteur, est constamment 

dente les mulolz, il est probable écrit par se (ascewer). 
que Johanueau se trompe. En pa> '* Vertèbres, 
lois lorrain, murégne signifie tau- ^ Fait retirer, raccoorcit les 

pinière ; dans IVrrondissement de muscles des testicules (du grec xpe- 

Bayeux (départ, du Calvados) on \k'Xfrxr,^). 

donne le nom de mouron à une es- 'Le gland (du grec fkàanéi). 
pèce de salamandre noire et jaune. * Hoqueter {ioyek, Coignive). 

^ Égaie, réveille. » Tousser, cracher, vomir. 

< Éd. de lô46 et de 155!^. Ai- ><» Dépensé complétemeiit. 



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PANTAGRUEL. 



.420 



Mais, en lieu de garder et observer les loix coeiiaii-cs et 
sumptuaires * des Romains, la Orchie, la Fannie, la Didie, 
la Licinie , la Cornelie , la Lepidiane , la Anlie, et des Corin- 
thiens^, par lesquelles estoit rigoureusement à un chascuu 
défendu plus par an despendre que ne portoit son annuel 
revenu , vous avez fait Protervie ', qui estoit , entre les Ro- 
mains, sacrifice tel que de Taigneau pascal entré les Jiiifz. 11 
y convenoit tout mangeable manger^ le reste jetter au feu, 
rien ne reserver au lendemain. Je le peux de vous justement 
dire^ comme le dit Caton d'Albidius, lequel avoit en excessive 
despen^ mangé tout ce qu'il possedôit : et restant seuli^ment 
une maison, il mit le feu dedans, pour dire : Consummatum 
est*, ainsi que depuis dist saint Thomas d'Aquin, quand il 
eut la lamj[Nroye toute mangée. Gela non force ^r 



* Loîs limitant le luxe de la ta- 
ble et de divers autres objets. 

^ Loi qui obligeait chaque ci- 
toyen à déclarer tous les ans ses 
moyens d'existence. Toute cette 
éuumération est tirée de Macrobe, 
Saiurtiales, cb. 17. 

^ C'était un sacrifice à TefTet 
d'obtenir an heureux voyage, prop- 
ler viam, 

* Tout le monde connaît le conte 
fait sar saint Thomas d'AquIn, qui, 
admis à la table de saint Louis , 
mangea seul une lamproie destinée 
au monarque, tout eu composant 



son hymne sur le saint sacrement ; 
puis, la lamproie entièrement ava- 
lée, s'écria : Consummatum est, 

^ C'est-à-dire (suivant nous), on 
n'est pas fbreé d'y croire. Cette lo- 
cution se trouve dans plusieurs au- 
teurs, notamment dans Montaigne : 
• Laissez luy allonger une courte 
syllabe, s'il veult, pour cela non 
force. 

La signification de ces mots ad- 
mettait diverses nuances, suivant le 
passage qui les précédait. 

On lit dans Paiheiin : 
Ne dy plus bée, il n'y a force. 



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430 LIVRE ni, CHAPITRE lU. 

CHAPITRE m. 

CammeBI Pmmtgt looe ici dcMeort et emprvBieiirs. 



Maift, demanda Pantagruel, quand serez yoas hors de 
debtes? Es calendes grecques, respondit Panui^é : lors que 
tout le monde sera content, et que serez héritier de tous 
mesmes. Dieu me garde d'en estre hors : plus lors ne trouTe- 
rois qui un denier me prestast. Qui au soir ne laisse leyain , 
ja ne fera au matin lever paste. Devez vous tousjours à 
quelqu'un ? Par iceluy sera continuellement Dieu prié vous 
donner bonne , longue et heureuse vie : craignant sa debte 
perdre, tousjours bien de vous dira en toutes compagnies, 
tousjours nouveaulx créditeurs vous acquestera : afin que 
par eux vous faciez versure * , et de terre d'autruy remplissez 
son fossé. Quand jadis en Gaule, par l'institution des druides, 
les serfz, varletz et appariteurs estoient tous vifz bruslés aux 
funérailles et exeques ^ de leurs maistres et seigneurs, n'a- 
voient ilz belle peur que leurs maistres et seigneurs mou- 
russent? Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient 
ilz continuellement leur grand dieu Mercure, avec Dis », le père 



' Faire versore, c'est, comme on (Tusc. I, 42). Et dans Térence 

dit vulgairement , découvrir saint on lit : Versura solvis (Geta). 

Pierre poar couvrir saint Paul ; ' Obsèques (exequiœ, en latin), 

payer un créancier en s'en créant César, en parlant des funérailles 

un nouveau. des Gaulois, dit : « Servi et dien- 

Johanneau a fait observer avec « tes , quos ab iis dilectos esse 

raison que cette expression est « constabat, justis funeribus con- 

toute latine. Cicérona dit, dans ce « fectis, wia crema6aniur. » (X>e 

sens : Versura facta solvere (ad Bell, GalL, VI, 19.) 

Alttcum,Yyi)\ versura dissolvere * Deum maxime Mercurium 



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PANTAGRUEL. 



431 



aux escus, longuement en santé les conserver? N'estoient ilz 
soigneux de bien les traicier et servir? Car ensemble pou- 
voient iiz vivre ^ au moins jusques à la mort. Croyez qu'en 
plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez^ 
craindront que mourez /d'autant que plus aiment la manche^ 
que le bras^ et la denare^ que la vie. TesmcNings les usuriers 
de Landerousse'^ qui nagueres se pendirent, vo^aos les bleds 
et vins ravaUer ^ en pris^ et bon temps retourner. 

Pantagruel rien ne respondant, continua Panurge : Vray 
bot^, quand bien j'y pense ^ vous me remettez à point en 
ronfle veue ^^ me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea, 
en ceste seule qualité je me reputois auguste, révérend et re-* 
doubtable, que, sus l'opinion^ de tous philosophes (qui disent 
rien de rien n'estre fait) rien ne tenant, ny matière pre- 
mière, estois facteur et créateur, 

A vois créé, quoy? tant de beaux et bons créditeurs. Cré- 
diteurs sont (je le maintiens jusques au f^ exclusivement) 
créatures belles et bonnes. Qui rien ne preste est créature 
laide et mauvaise, créature du grand villain diantre d'enfgr. 

Et fait, quoy? D^tes. chose rare et antiquaire * ! Debtes, 



eoiunt, liioiif «noos daiui César. Le 
iDf^me historiea dit aussi que les 
Gaulois prétendaient descendre du 
dieu Dis ou Platon. 

* Il y a là UB Jea de mots tnr i^ 
sens de mancia ou buona manda, 
en italien, pour désigner ce que 
Boas appelons un pottr-èùèrCé 

* L'argent. 

^ Nous ne savons pas ce que 
Rabelais a touIu désigner par ca 
nom de Landerousse; peut-être 
mêoie Ta-t-il inventé pour ne dési- 
gner personne. Ce qui est constant, 
c'est qu'une affreuse famine pesa 
sur la France vers 1 53 1 , et fut sui- 
vie, quelques années après, d'une 
baisse sur le prix des grains. 

' Baisser. 



f Boi, en patoU poitevin, signi- 
fie : sabot. Ce mot désignait aussi 
j(voy. Du Cange) une image de cire 
votive. L'on on l'autre de ces sens 
peut avoir donné Uep au juron dont 
il s'agit. 

^ Cette locution est empruntée 
à an ancien jeu de cartes dans le- 
quel le point s'appelait ronfle. 
Quant au sens, il ne paraît pas 
douteux, surtout en présence de 
l'interprétation donnée par Cot- 
grave : Vous heurtez toutes mes 
idées, vous me forcez à raisonner 
sqr de nouveaux frais. You put 
me shreivdly to my plunye, you 
hâve me al a hay. 

"' Contrairement à l*opiinon. 

* Ancienne (oW, Cotgrave). 



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432 LIVRE 111, CHAPITRE III. 

dis je y cxcedentes le nombre des syllabes résultantes au cou- 
plement de toutes les consonnantesavec les vocales , jadis pro- 
jette et compté par le noble Xenocrates * . A la nunoerosité ^ 
des créditeurs si tous estimez la perfection des debteurs, vous 
ne errerez en arithmeticque praticque. Guidez vous que je 
suis aise, quand, tous les matins, autour de moy, je voy 
ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révé- 
rences ^ ? Et quand je note que, moy faisant à 1 un visage plus 
ouvert et cbere meilleure que es autres, le paillard pense avoir 
sa despesche le premier, pense estre le premier en date , et 
de mon ris cuide que soit argent comptant. Il m'est advis que 
je joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur ^, accompai- 
gné de ses anges et chérubins. Ce sont mes candidatz, mes 
parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons jours, mes ora« 
leurs perpetuelz. 

Et pensois véritablement en débtes consister la montaigne 
de vertu heroicque descrite par Hésiode «, en laquelle je te- 
nois degré premier de ma licence : (à laquelle tous humains 
sephlent tirer et aspirer, mais peu y montent pour la diffi- 
culté du chemin), voyant aujourd'huy tout le monde en désir 
fervent et strident appétit de faire debtes et créditeurs nou- 
veaulx. Toutesfois, il n'est debteur qui veult : il ne fait cré- 
diteurs qui veult. Et vous me voulez débouter de ceste felidté 
soubeline*, vous me demandez quand seray hors de debtes? 

Bien pis y a, je me donne à saint Babolin, le bon saint ^ 
en «cas que, toute ma vie, je n'aye estimé debtes estre comme 
une connexion et coUigence ^ des cieulx et terre , un entre- 



' Qui portait à cent millions II serait carienx de retrouver le 

deux cent mille le nombre des com* nom de celai qui joua le rôle de 

binaisons de syllabes qu'on pouvait Dieu dans ce mystère, 

obtenir à l'aide de l'alphabet grec. * Voy. Hésiode, V, vers 289 et 

* Au nombre. suiv., et Lucien, dans son dialogue 

* Prodigues de révérences. d'Hermotime. 

* Bouchet, dans les Annales "^ Souveraine. N'est-ce pas parce 
dt Aquitaine, nous apprend qne que la martre suheline ou zibeline 
c'est vers le mois d'août \ 534 était réservée aux princes ? 

qu'on joua à Saumur le mystère de '* Un lien, une chaîne, du latin 

la PassioHr colli^are. 



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PANTAGRUEL. A33 

tenement unique de rhumaîn lignage^ (je dis sans lequel bien 
tost tous humains periroient), estre par adventure celle grande 
ame de l'univers, laquelle^ selon les academicques S toutes 
choses vivifie. 

Qu'ainsi soit, représentez tous en esprit serain Tidée et 
forme de quelque inonde (prenez^ si bon vous semble, le 
trentiesme de ceux que imaginoit le philosophe Metrodorus^ 
ou le soixante et dix huitiesme de Petron)^ auquel ne soit 
debteur ny créditeur aucun. Un monde sans debtes! là entre 
les astres ne sera cours régulier quiconque : tous seront en 
desarroy. Jupiter^ ne s'estimant debteur à Saturne y le dé- 
possédera de sa sphère^ et^ avec sa chaine homericque^ sus- 
pendra toutes les Intelligences^ dieux^ cieulx^ démons ^ gé- 
nies ^ heroes^ diables ^ terre ^ mer, tous elemens. Saturne 
se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en pertur- 
bation. Mercure ne voudra soy asservir es autres; plus ne 
sera leur Camille ^y comme en langue hetrusque estoit 
nommé; car il ne leur est en rien debteur. Venus ne sera 
vénérée, car elle n'aura rien preste. La Lune restera san- 
glante et ténébreuse : à quel propos luy departiroit le Soleil 
sa lumière? il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus 
leur terre; les astres ne y feront influence bonne, car la Terre 
desistoit leur prester nourrissement par vapeurs et exhala- 
tions : desquelles, disoit Heraclitus, prouvoient les Stoïciens, 
Ciceron maintenoit estre les estoiles alimentées. 

Entre les elemens ne sera symbolisation, altemation, ne 
transmutation aucune. Car l'un ne se reputera obligé à l'au- 
tre : il ne luy avoit rien preste. De terre ne sera faite eaii ; 
l'eau en air ne sera transmuée ; de l'air ne sera fait feu ; le 
feu n'eschauffera la terre. La terre rien ne produira que 
monstres, titanes, aloides», geans; il n'y pluyra pluye, n'y 
luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne. 



^ Les philosoplies dont la secte sens de ce nom que Ton donnait à 

portait ce nom. Mercare. 

3 Leur senritear. Tel est, si nons ' Des descendants d'Aloéus, père 

nous en rapportons à Macrobe, le des denx féants Otns et Éphiaite. 

I. »1 



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43 i LIVRE m, CHAPITRE lll. 

Lucifer se desliera, et, sortant du profond d-enfer avec les 
furies, les poines, et diables cornuz, voudra deniger* des 
cieulx tous les dieux, tant des majeurs comme des mineui-s 
peuples. 

De cestuy monde rien ne prestant, ne sera qu'une chien- 
nerie, qu'une brigue plus anomale que celle du recteur de 
Paris 2, qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de 
Doué 3. Entre les humains, Tun ne sauvera l'autre : il aura 
beau crier à l'aide, au feu, à Teau, au meurtre; personne 
n'ira au secours. Pourquoy ? 11 n'avoit rien preste, on ne luy 
devoit rien. Personne n'a interest en sa conflagration, en son 
naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il 
rien; aussi bien n'eust il par après rien preste. Brief, de ces- 
tuy monde seront bannies foy, espérance, charité: car les 
hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. En lieu 
d'elles succéderont défiance, mespris, rancune, avec la co- 
horte de tous maulx, toutes înaledictions et toutes mi- 
sères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé 
sa bouteille^. Les hommes seront loups es hommes; loups 
guaroux et lutins, comme furent Lycaon s, Bellerophon , 
Nabugûtdonosor; brigans, assassineurs, empoisonneurs, mal- 
faisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun 
contre tous, comme Ismael^ comme Metabus, comme Timon^ 
Athénien, qui, pour ceste cause, fut surnommé mUanthro- 
pos \ Si que chose plus facile en nature seroit nourrir en l'air 
les poissons, paistre les cerfz au fond de l'Océan, que sup- 
porter ceste truandaille de monde, qui rien ne |)feste. Par ma 
foy, je les bayi bien. 



* Dénicher (en poiteyin). * he^ poètes nous parlent de U 

* La dignité de recteur de l'U- boite (icO|ic) de Pandore. G*est par 
nmniié de Pjjirii était ^ective et «ne fantaisie toute rabelaisienoe 
fort enviée. que cette botte est ici transformée 

' Doué est une toute petite ville en bouteille, 

du Poitou, où les mystères ne pou- ^ Tyran des Volsques , cbassé 

vaient pas être représentés avec Ig par ses sujets. V. Vir^file, Éuéid,» 

même ordre et le ipéme inlent que liv, XI. 

dans les grandes villes. ^ Misanthrope (en grec). . 



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PANTAGRUEL. 435 

Et si, au patron de ce fascheux et chagrin monde rien ne 
prestant, tous figurez l'autre petit monde qui est Thorame, 
vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne voudra 
prester la veue de ses yeqlx pour guider les pieds et les mains. 
'Les pieds ne la daigneront porter; les mains cesseront tra- 
vailler pour elle. Le coeur se faschera de tant se mouvoir 
pour les pouls des membres, et ne leur prestera plus. Le 
poulmon ne luy fera prest de ses souffletz. Le foye ne luy en- 
voyra sang pour son entretien. La vessie ne voudra estre 
débitrice aux roignons , Furine sera supprimée. Le cerveau , 
considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie, et ne 
baillera sentement es nerfz, ne mouvement es muscles. 
Somme, en ce monde desrayé, rien ne devant, rien ne 
prestant, rien n'empruntant, vous verrez une conspiration 
plus pernicieuse que n'a figuré Esope en son apologue *. Et 
périra sans doubte : non périra seulement, mais bien tost pe* 
rira; fust ce Esculapius mesmes. Et ira soudain le corps en 
putréfaction : Tame toute indignée prendra course à tous les 
diables, après mon argent 2, 



* Son apologae des Membres et ' A la suite de mon argent, qui 
de r Estomac, dès longtemps est à tous les diables. 



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436 UVRE m, CHAPITRE IV. 



CHAPITRE IV. 



CoiitlanallOB 4ii élsco«r« de Fanaive * la lonaBrc #c» prcfttevn 
et deMenn. 



Au contraire^ représentez vous un monde autre ^ auquel 
un cbascun preste^ un cbascun doîbve; tous soient debteurs, 
tous soient presteurs. quelle harmonie sera parmy les ré- 
guliers mouvemensdes cieulx! 11 m'est advis que je l'entends* 
aussi bien que fit onques Platon. Quelle sympathie entre les 
elemens ! comment nature se y délectera en ses oeuvres et 
productions! Ceres, chargée de bleds; Bacchus de vins , Flora 
de fleurs^ Pomona de fruictz; Juno^ en son air serain, se- 
raine, salubre^ plaisante. Je me perds en ceste contempla- 
tion. Entre les humains^ paix^ amour^ diledion, fidélité^ re- 
pos, banquetz, festins, joye, liesse, or, argent, menue 
monnoie, chaînes, bagues, marchandises, troteront de main 
en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat; nul n'y sera 
usurier, nul leschart 2, nul chichart 3, nul refusant. Vray Dieu, 
ne sera ce Taage d'or, le règne de Saturne, Tidée des régions 
olympicques, esquelles toutes autres vertus cessent, charité 
seule règne, régente, domine, triumphe? Tous seront bons, 



* Panarge dit qo*il entend, qu*il qae Rabelais n*a pas fait le cîn- 

saisit, qu'il comprend, comme Pla- quième livre tel qa*il est 

ton, cette harmonie, mais non pas ^ Sordide, ladre {niggard, Cot- 

qu'il en perçoit le bruit. Au cha- grave), 

pitre 13 du V* livre, la même cita- On disait en proverbe : 

tion se trouve travestie d^une ma- E^chari piaidoycur, 

nière que Le Ducbat trouve bouf- Hardy pcrdcur. 

fonne. Noos en tirerons on argu- ^ Vivant chichement . avec une 

ment à Tsippui de notre opinion , honteuse parcimonie. 



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PANTAGRUEL. 437 

tous serons beaux^ tous seront justes. monde heureux! ô 
gens de cestuy monde heureux ! ô beatz trois et quatre fois! 
Il m'est advis que j'y suis. Je vous jure le bon vray bts^ que, 
si cestuy monde ^ beat monde ainsi à un chascun prestant^ 
rien ne refusant, eust pape, foizonnant en cardinaulx, et as- 
socié de son sacré coUiege, en peu d'années vous y verriez 
les saints plus druz, plus miraclificques, à plus de leçons ^, 
plus de voeux ', plus de basions * et plus de chandelles ^ que 
ne sont tous ceux des neuf eveschés de Bretaigne, excepté 
seulement saint Ives *. 

Je vous prie, considérez comment le noble Patelin , voulant 
déifier, et, par divines louanges, mettre jusques au tiers ciel 
le père de Guillaume Jousseaulme ^, rien plus ne dist, sinon : 

Et si prestoit 
Ses denrées à qui en vouloit. 

O le beau mot! A ce patron figurez nostre microcosme, id 
est, petit monde, c'est l'homme, en tous ses membres, pres- 
tans, empruntans, doibvans, c'est à dire en son naturel. 
Car nature n'a créé l'homme que pour prester et emprunter. 
Plus grande n'est l'harmonie des cieulx que sera de sa police. 
L'intention du fondateur de ce microcosme est y entretenir 
rame, laquelle il y a mise comme hoste, et la vie. La vie 



' Cotgraye traduit vraybis et ® Les Bretons ont la vieille ré- 

vrtufbot par : vraiment. putation d'être fermes dans leur foi 

' Ou sait que les matines de la et d'honorer leurs saints : ils en 

ftte de chaque saint ont plus ou ont même canonisé quelques-uns 

moins de leçons , suivant le rang de leur chef, sans aucun scrupule, 

qu'occupe le saint aux yeux de H3 révéraient Saint- Yves d'une 

l'Église. manière toute spéciale. De mauvais 

3 Auquel on fasse plus de vœux, plaisants ont prétendu qu'on cban- 

Ml y a encore aux fêles des tait cette hymne à sa fête : 
saints des porteurs de bâtons dorés, 

,.i««,td'..Untplo.no«bre«T,«e 5-^,^- -'"j^»: 

le saint est plus vénéré. Bes miranda populo ! 

* A la fête desquels on allume 

un plus grand nombre de cierges. '* Dans la farce de PaihtUn, 

37. 



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438 LIVRE 111, CHAPITRE IV. 

consiste en sang. Sang est le siège de Tame; pourtant un 
seul labeur peine ce monde, c'est forger sang continuelle- 
ment. En ceste forge sont tous membres en office propre : 
et est leur hiérarchie telle que sans cesse Tun de l'autre em- 
prunte, Tun à l'autre preste, Tun à l'autre est debteur. JLa 
matière et métal* convenable pour estre en sang transmué 
est baillée par nature : Pain et vin. En ces deux sont com - 
prises toutes espèces des alimens. Et de ce est dit le com- 
panage^, en langue goth. Pour icelles trouver, préparer 
et cuire, travaillent les mains, cheminent les pieds, et por- 
tent toute ceste machine : les yeulx tout conduisent. L'appé- 
tit, en l'orifice de l'estomac , moyennant un peu de melan— 
cholie aigrette, que luy est transmis de la râtelle, admoneste 
d'enfourner viande. La langue en fait l'essay, les dents la 
maschent, l'estomac la reçoit, digère, et chylifie. Les veines 
mesaraiques ^ en sugcent ce que est bon et idoine 4, délaissent 
les excremens (lesquelz, par vertu expulsive, sont vuidés 
hors par exprès conduictz) , puis la portent au foye : il la 
transmue de rechef, et en fait sang. Lors quelle joye pensez 
vous estre entre ces officiers, quand ilz ont veu ce ruisseau 
d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la joye 
des alchyraistes quand, après longs travauk , grand seing et 
despense, ilz voyent les metaulx transmués dedans leurs four- 
neaulx. 

Adonc chascun membre se prépare et s'esvertue de nou- 
veau à purifier et affiner cestuy trésor. Les roignons, par les 
veines emulgentes, en tirent Taiguosité, que vous nommez 
urine, et, par les uretères, la découlent en bas. Au bas 
trouve réceptacle propre , c'est la vessie , laquelle en temps 



^ Le mot métal ne s'est pas ton- désignait dans la langue d'oc oa 

jours entendu dans le sens absolu langue goth, et désigne encore en 

d'aujourd'hui. On désignait ainsi provençal, tout ce qui se mange 

toute matière destinée à être tra- avec le pain, 
vaillée. ^ Du mésentère. On disait me» 

Metallum , pro quolibet materia sareiques et mesenteriques (voyes 

usurpatum colligitur (Du Gange). Cotgrave). 

' Coumpanage, coumpanagi , < Convenable i^doneus). 



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PANTAGRUEL. . 439 

opportun la vuide hors. La ralelle en tire le terrestre et la 
lie 5 que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en 
soubsfraict la cholere * superflue. Puis est transporté en une 
antre oMclne^ pour mieulx estre affiné, c'est le coeur; lequel, 
par ses mouvements diastolicques et systolicques *, le subtilie 
et enflambe tellement que, par le ventricule dextre, le met 
à perfection, et par les veines l'envoyé à tous les membres. 
Chascun membre l'attire à soy , et s'en alimente à sa guise : 
pieds, mains, yeulx, tous : et lors sont faits debteurs, qui pa- 
ravant estoient presteurs. Par le ventricule gauche , il le fait 
tant subtil, qu'on le dit spirituel, et l'envoie à tous les mem- 
bres par ses artères , pour l'autre sang des veines, eschauffer 
et esventer. Le poulmon ne cesse, avec ses lobes ^ et soufflelz, 
le refraichir. En recognoissance de ce bien , le coeur luy en 
départ le meilleur, par la veine arteriale. Enfin, tant est af- 
finé dedans le retz merveilleux que, par après, en sont faits 
les esprits animaulx, moyennant lesquelz elle imagine, dis- 
court, juge, resouldt, délibère, ratiocine, et remémore*. 
Vertuguoy ! je me naye, je me perds, je m'esgare, quand 
j'entre au profond abisme de ce monde, ainsi prestant, ainsi 
debvant. Croyez que chose divine est prester; debvoir est 
vertu heroicque. 

Encores n'est ce tout. Ce monde, prestant, debvant, em- 
pruntant, est si bon que, ceste alimentation parachevée, il 
pense desja prester à ceux qui ne sont encores nés, et, par 
prest, se perpétuer s'il peut, et multiplier en images à soy 
semblables, ce sont enfans. A ceste fin, chascun membre du 
plus précieux de son nourrissement décide et roigne une 
portion, et la renvoie en bas : nature y a préparé vases et 



' La bile ou le fiel (du grec (Ane, dict. des mots de médecine). 
fO^'i\). * (Du grec Xo66ç , ansa.) On dé- 

* (Du grec Staa-TéXXco, je sépare, signait et on désigne encore ainsi 

et GUffTgXXo) , je resserre. ) Par les parties pendantes du foie et des 

diastole on désignait la dilatation poumons , parce qu'on les peut 

du cœur et des artères; par systole, facilement saisir, 
leur aj^meme/z^ ou leur contraction ^ Raisonne et se souvient. 



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440 LIVRE 111, CHAPITRE IV. 

réceptacles opportuns y par lesquelz descendent es genitoires 
en longs ambages et flexuosités : reçoit forme compétente et 
trouve lieux idoines, tant en l'homme comme en la femme, 
pour conserver et perpétuer le genre humain. Se fait le tout 
par pretz et debtes de Tun à l'autre ; dont est dit le Dcbvoir 
de mariage. Peine par nature est au refusant interniinée * , 
acre vexation parmy les membres, et furie parmy les sens; 
au prestant loyer consigné ^, plaisir, alaigresse et volupté. 



* La nature menace d'une peine d^une construction toute latine, 
le refusant. — Cette phrase est ' Récompense assurée. 



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PANTAGRUEL. 441 



CHAPITRE V. 

CooiBMttt ramaf rael tfetette les dekiears et emprantcvrs. 



J'entends 9 respondit Pantagruel^ et me semblez bon topic- 
queur * et affecté à \ostre cause. Mais preschez et patrocinez 
d'icy à la Pentecoste, en fin vous serez esbahy comment rien 
ne m'aurez persuadé^ et^ par vostre beau parler, ja ne me fe- 
rez entrer en debtes. Rien (dit le saint envoyé) , à personne 
ne debvez, fors amour et dilection mutuelle. Vous me usez 
icy de belles graphides et diatyposes ^, et me plaisent très bien. 
Mais je vous dis que, si figurez un affronteur effronté , et im- 
portun emprunteur^ entrant de nouveau en une ville ja ad- 
vertie de ses mœurs ^ vous trouverez qu'à son entrée plus se- 
ront les citoyens en effroy et trépidation , que si la peste y 
entioît en habillement tel que la trouva le philosophe Tya- 
nien ^ dedans Epbese. Et suis d'opinion que ne erroient les 
Perses, estimans le second vice estre mentir, le premier estre 
debvoir. Car debtes et mensonges sont ordinairement ensem • 
ble ralliés. 

Je ne veux pourtant inférer que jamais ne faille debvoir, 
jamais ne faille prest«r. Il n'est si riche qui quelquefois ne 
doibve. Il n'est si pauvre de qui quelquefois on ne puisse em- 
prunter. L'occasion sera telle que l'a dit Platon en ses loix *, 
quand il ordonne qu'on ne laisse chez soy les voisins puiser 



' Sophiste. nius de Thyane, d'après la vie de 

^ Images et iiiTenlions, du grec ce philosophe par Philostrate (1. IV, 

ypàçiç, 8iaTvirt«>m;. 4-10). 
' Rabelais veut parler d*ApoIlo- * Loi 8. 



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442 UVRE lil, CHAPITRE V. 

eau y si premièrement ilz n'avoient en leurs propres pastifz 
foussoyé et bêché, jusques à trouver celle espèce de terre qu'on 
nomme ceramite (c'est terre à potier), et là n'eussent ren- 
contré source, ou degout d'eaux. Car icelle terre, par sa subs- 
tance qui est grasse, forte> lize *, et dense, retient rhumidité, 
et n'en est facilement faite exhalation. Ainsi est ce grande 
vergoigne, tousjours, en tous lieux > d'un chascun emprun- 
ter, plus tost que travailler et gaigner. Lors seulement deb- 
vroit on, selon mon jugement, prester quand la personne 
travaillant n'a peu par son labeur faire guain, ou quand elle 
est soudainement tombée en perte inopinée de ses biens. 
Pourtant, laissons ce propos, et dorénavant ne vous atta- 
chez à créditeurs. Du passé je vous délivre. 

Le moins de mon plus^^ dist Panurge, en cestuy article 
sera vous remercier; et, si les remercimens doibvent estre 
mesurés par l'affection des bienfaicteurs, ce sera infiniment, 
sempiternellement : car l'amour que de vostre grâce me portez 
est hors le dez d'estimation ^', il transcende * tout poidz, tout 
nombre, toute mesure : il est infiny, sempiternel. Mais, le 
mesurant au iqualibre des bienfaits et contentement des rece- 
vans, ce sera assez laschement. Vous me faites des biens beau- 
coup, et trop plus que ne m'appartient, plus que n'ay en- 
vers vous deservy, plus que ne requeroient mes mérites, (force 
est que le confesse) mais non mie tant que pensez en cestuy 
article. Ce n'est là que me deult ', ce n'est là que me cuict et 
démange : car, dorénavant, estant quitte, quelle contenance 
auray je? croyez que j'auray mauvaise grâce pour les pre- 
miers mois, veu que je n'y suis ne nourry ne accoustumé. 
J'en ay grand peur. 

Davantage, désormais ne naistra pet en tout Salmigondi- 
noys qui n'ait son renvoy vers mon nez. Tous les peteurs du 
monde, petans, disent : Yoyla pour les quittes*. Ma vie finira 

• Compacte. ^ Surpasse (du latin transcen- 

' Tout ce que je pourrai faire dere). 

{the most I can, the least IshoM, * Ce qui me chagrine {dolet, lat.). 

Cotgrave). ® Les quittes signifie ici les gens 

3 Au delà de toute appréciation, libérés, qui ne doivent plus rien. 



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PANTAGRUEL. 



443 



bien tost, je le prevoy. Je vous recommande mon epita[)he. Et 
raourray tout confict en pedz. Si quelque jour, pour restau- 
rant à faire peter les bonnes femmes, en extrême passion de 
colique venteuse, les medicamens ordinaires ne satisfont aux 
médecins, la momie de mon paillard et empeté corps leur 
sera remède présent. En prenant tant peu que direz, elles pé- 
teront plus qu'ilz n'entendent. C'est pourquoy je vous prie- 
rois voluntiers que de debtes me laissez quelque centurie * : 
comme le roy Louys unziesmc, jettant hors de procès Miles 
d'Illiers^, evesque de Chartres, fut importuné luy en laisser 
quelqu'un pour se exercer. J'aime mieulx leur donner toute 
ma cacqueroliere , ensemble ma hannetonniere ^, rien pour- 
tant ne déduisant du sort p;*incipal*. Laissons, dist Panta- 
gruel, ce propos, je vous Tay ja dit une fois. 



Dans les Facéties de Pogge, il est 
fait allusion au dicton : voilà pour 
la barbe des quittes, mais cçla n*en 
explique pas Forigine. 

' Centaine {hundred, Cot- 
grave), 

^ Despéners raconte, dans sa 
Donvélle XXXYI, que ce Miles ou 
Mile d'Illiers , évèqoe de Chartres, 
mort à Paris en 14 93, «avoit des 



procès un million, et dit-on qu'on 
jour le Roy les lui voulut appoinc* 
ter, mais TEvesquen^y voulut point 
entendre, disant au Roy que 8*îl lui 
ostoit ses procès, il lui ostoit la 
vie. » 

* Les prestations qu'on me doit 
à propos des escargots et des han- 
Aetons. 

* Du capital. 



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444 LIVRE III, CHAPITRE VI. 



CHAPITRE VL 



^mumuùj les BOHTeaalz mmrîH cttoleBl ezempu 4*aller 
CB tacrre. 



Mais, demanda Panurge, en quelle loy estoit ce constitué 
et estably que ceux qui \igne nouvelle planteroient, ceux 
qui logis neuf bastiroient^ et les nouveaulx mariés seroient 
exemptz d'aller en guerre pour la première année? En la loy, 
respondit Pantagruel, de Moses. Pourquoy, demanda Pa- 
nurge, les nouveaulx mariés? Des planteurs de vigne je suis 
trop vieux pour me soucier : je acquiesce au soucy des ven- 
dangeurs , et les beaux bastisseurs nouveaulx de pierres mor- 
tes ne sont escrits en mon livre de vie. Je ne bastis que pierres 
vives, ce sont hommes. Selon mon jugement, respondit Pan- 
tagruel, c'èstoit afin que, pour la première ann^ , ilzjouis^ 
sent de leurs amours à plaisir, vacassent à production de li- 
gnage, et fissent provision d'héritiers. Ainsi, pour le moins, 
si Tannée seconde estoient en guerre occis, leur nom et ar- 
mes restast en leurs enfans. Aussi, que leurs femmes on co- 
gneust certainement estre ou brehaignes * , ou fécondes (car 
Tessay d'un an leur sembloii suffisant, attendu la maturité de 
Taâge en laquelle ilz faisoient nopces); pour mieulx, après lo 
deces des mariz premiers, les coUoquer en seconde^ nopces : 
les fécondes à ceux qui voudroient multiplier en enfans; les 
brehaignes, à ceux qui n'en appeteroient, et les prendroient 
pour leurs vertus, savoir, bonnes grâces, seulement en con- 
solation domesticque, et entretenement de mesnage. 

« Stériles. 



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PANTAGRUEL. 4io 

Les prescheurs de Varenes *, dist Panurge, délestent les se- 
condes nopces^ comme folles et deshonnestes. Elles sont, res- 
pondit Pantagruel, leurs fortes fièvres quailaines^. Voire, 
dist Panurge, et à frère Engainnant aussi, qui, en plein 
sermon preschant, à Parillé, et détestant les nopces secon- 
des, juroit et se donnoit au plus viste diable d'enfer, en cas 
que mieulx n'aimast depuceller cent filles, que biscoter une 
Tefve. Je trouve vostre raison bonne et bien fondée. Mais 
que diriez vous, si ceste exemption leur estoit octroyée pour 
raison que, tout le decours d'icelle prime année, ilz auroient 
tant taloche leurs amours de nouveau possédés ( comme c'est 
Tequitc et debvoir), et tant esgoutté leurs vases spermaticques, 
qu'ilz en restoient tous effilés , tous evirés ^ , tous énervés et 
flatris *. Si que, advenant le jour de bataille, plus tost se met* 
troient au plongeon comme canes , avec le bagage , qu'avec 
les combattans et vaiUans champions, au lieu au quel par 
Enyo 5 est meu le hourd, et sont les coups départis. Et sous Tcs- 
tandart de Mars ne frapperoient coup qui vaille. Car les grands 
coups auroient rués sous les courtines de Venus s'amie. 

Qu'ainsi soit, nous voyons encores maintenant, entre au- 
tres reliques et monumens d'antiquité, qu'en toutes bonnes 
maisons , après ne sçay quantz jours « , Ton envoyé ces nou- 
veaulx mariés voir leur oncle, pour les absenter de leurs 
femmes, et ce pendant soy reposer, et de rechef se avitail- 
1er pour mieulx au retour combattre; quoy que souvent ilz 
n'ayent ne oncle, ne tante. En pareille forme que le roy Pe- 
tault, après la journée des Cornabons, ne nous cassa propre- 
ment parlant, je dis moy et Courcaillet^, mais nous envoya 



* Nous ne savons pas ce que * Flétris. 

Rabelais entend par là. Il y a un ^ Où Bellone (dont Enyo est un 

Varennes auprès de Loches , et un snrnom) a porté la plus forte mêlée, 

autre non loin de Parillé, qui est ^ Combien de jours, 

nommé quelques lignes plus bas. ' QuVst-ce que ce roi Petault 

' C'est comme on dirait au jour- devenu pn>verbial? qu'est-ce que la 

d'hui : Peste- soit d'eux! journée des Cornabons? qu'est ce 

3 Du latin enratus, privé de sa enfin que Courcaillet ?. Nous lais- 
virilité, sons à de plus habiles que nous le 

S8 



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448 LIVRE m, CHAPITRE VI. 

refraichir en nos maisons. Il est encore cherchant la sienne. 
La marraine de mm grand père me disoit, quand j'eslois 
petit, que : 

Patenostres et oraisons 

Sont pour ceux là qui les retiennent. 

Un fiffre, allant en fenaisons, 

Est plus fort que deux qui en viennent. 

Ce que m'induit en ceste opinion est que les planteurs de 
vigne à peine mangeoient raisins, ou beuvoient vin de leur 
labeur durant la première année; et les bastisseurs, pour Tan 
premier, ne habitoient en leurs logis de nouveau faits, sus 
peine de y mourir suffocqués par default d'expiration *, comme 
doctement a noté Galen, lib. Il, de la Dijfficulté de respi- 
rer. Je ne Tay demandé sans cause bien causée, ne sans rai- 
son bien résonante : Ne vous desplaise. 



soin de l'expliquer. Le Duchai et on les a lues, on n'en est pas plus 

Jobanneau ont fait là-dessus cha- avancé. 

cnn une upto d'onf page. Qnand ' Respiratioq. 



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PANTAGRUEL. 



447 



• CHAPITRE VIL 



Gomment Panarge avolt la pusse en rorellle, et désista porter 
sa marnlfleiine kra^vette; 



Au lendemain , Panurge se fît percer l'oreille dextre à la 
judaïque /et y attacha un petit anneau d'or* à ouvrage de 
tauchie 2, au caston^ duquel estoit une pusse enchâssée. Et 
estoit la pusse noire, afin que de rien ne doubtez. C'est belle 
chose estre en tous cas bien informé. La despense de laquelle, 
rapportée à son bureau ^ ne montoit par quartier gueres plus 
que le mariage d'une tigresse Hircanicque, comme vous pour- 
riez dire 600000 raalvedis ^. De tant excessive despense se fas- 
cha, lorsqu'il fut quitte, et depuis la nourrit en la façon des 
tyrans, et advocatz, de la sueur et du'satig de ses subjectz. 
Prit quatre aulnes de bureau •> s'en accoustra comme d'une 



'. Le Duchat remarque très-judi- 
cieuseiuent qu'au temps où Rabe- 
lais écrivait, c'était la mode que les 
Gourtisaos portassent une bague à 
Tune ou à l'autre oreille , et il cite 
ces vers de Saint-Gelais : 

Ne tenez point, estrangers, à inerveille 
Qu'en cesle cour chascun maintenant porte 
Bague ou anneau en l'une ou l'autre oreille. 

^ A dessins damasquinés {taxel- 
lus, tessellatum opus, Du Cange). 

Tauchie ressemble fort à l'espa- 
gnol iauxia. Par ce mot, tiré At 
l'arabe , on entendait certain travail 
en argent ou en divers métaux unis 
ensemble, avec émail de diverses 
couleurs. (Dict. de l'Acad. esp.) 



^ La tête , la proéminence d'une 
bagne oi!i l'on enchâsse une pierre. 
(Head of a ringy tvkereîn tke stone 
ii enckaeed, Cotgrave.) 

^ Facture en main, tout compté, 
dirait-on aujourd'hui. 

^ Maravèdis. 

Le nom de maravedi a été donné 
en Espagne à des monnaies de va- 
leurs bien dilTérentes : il y en avait 
d'or, d'argent et de cuivre. 

Plusieurs savants espagnols ont 
pensé que ce nom leur venait des 
Almoravides maures, qui répandi- 
rent cette monnaie en Espagne. 

^ Étofle grossière, de couleur 
grise. 



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448 LIVRE m, CHAPITRE VII. 

robe longue à simple cousture, désista porter le haut de ses 
chausses, et attacha des lunettes à son bonnet. En tel estât se 
présenta devant Pantagruel y lequel trouva le desguisement 
estrange, mesmement ne voyant plus sa belle efmagnificque 
braguette, en laquelle il souloit, comme en l'ancre sacré, 
constituer son dernier refuge contre tous naufraiges d'adver- 
sité. 

N'entendant le bon Pantagruel ce mystère, l'interrogea, de- 
mandant que pretendoit ceste nouvelle prosopopée * . J'ay, res- 
pondit Panui^e , la pusse en l'oreille , je me veulx marier. En 
bonne heure soit, dist Pantagruel, vous m'en avez bien res- 
jouy. Vrayement, Je n'en voudrois pas tenir un fer chaud *. 
Mais ce n'est la guise des amoureux ainsi avoir bragues ava- 
ladcs ' ; et laisser pendre sa chemise sus les genoulx sans haut 
de chausses; avec robe longue de bureau , qui est couleur inu- 
sitée en robes talares*, entre gens de bien et de vertu. Si 
quelques personnages d'heresies et sectes particulières s'en 
sont autresfois accoustrés, quoy que plusieurs l'ayent imputé 
à piperie, imposture et affectation de tyrannie sus le rude po- 
pulaire * , je ne veux pourtant les blasmer, et en cela faire 
d'eux juge*ment sinistre. Chascun abonde en son sens, mes- 
mement en choses foraines, externes et indifférentes; les- 
quelles de soy ne sont bonnes ne mauvaises, pource qu'elles 
ne sortent de nos coeurs et pensées, qui est l'officine de tout 
bien et tout mal : bien , si bonne est et par l'esprit monde 
reiglée l'affection; mal, si, hors équité, par l'esprit maling 
est Taffection dépravée. Seulement me deplaist la nouveaulté 
et mespris du commun usage. 

La couleur, respondit Panurge, est aspre aux potz, à pro- 



* Ce noaveaa déguisemeut (dis' ^ Les chaasses, les culottes pen- 

gui'sing, Coigrave). dantes. 

' AUasioii à l*aucicnne épreuve * Robes longues, nommées la^i- 

du feu on du fer chaud. « Je ireu res en latiu, parce quelles descea- 

voudrais pas mellre mon doigt au daient jusqu'aux talons, 

feu, » dirait-on aujourd'hui. ^ S'agit-il des calvinistes? 



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PANTAGRUEL. 449 

pos * ; c'est mon bureau « ; je le veux dorénavant tenir, et de 
près regarder à mes affaires. Puis qu'une fois je suis quitte , 
vous ne vistcs onques homme plus mal plaisant que je seray, 
si Dieu ne m'aide. Voyez cy mes besicles. A me voir de loing, 
vous diriez proprement que c'est frère Jean Bourgeoys '. Je 
croy bien que, l'année qui vient, je prescheray encores une fois 
la croisade. Dieu gard de mal les pelotons ^. Voyez vous ce 
bureau? Croyez qu'en luy consiste quelque occulte propriété à 
peu de gens cogneue. Je ne Tay pris qu*à ce matin ; mais desja 
j'endesve , je dégaine, je grezille ^ d'estre marié, et labourer 
en diable bur* dessus ma femme , sans craincte des coups de 
baston. le grand mesnaiger que je sëray ! Apres ma mort, 
on me fera brusler en bust honorificque^, pour en avoir les 
cendres, en mémoire et exemplaire du mesnaiger parfaict. 
Gorbieu , sus cestuy mien bureau , ne se joue pas mon argen- 
tier d'allonger les^*. Car coups de poing trotteront en face. 
Voyez moy devant et derrière : c'est la forme d'une toge 
antique, habillement des Romains au temps de paix. J^en ay 
pris la forme en la colomne de Trajan à Rome, en l'arc trium- 
phal aussi de Septimius Severus. Je suis las de guerre, las 
des sages • et hocquetons. J'ay les espaules toutes usées à force 
de porter hamois. Cessent les armes, régnent les toges, au 
moins pour toute ceste subséquente année, si je suis marié, 
comme vous m'allegastes hier, par la loy Mosaïque *•. 



' Rabelais aurait bien pu laisser ^ Diable gris, 

ce détestable jeu de mots an poêle ^ Eu bûcher honorifique. 

Crétin , qui parle quelque part * Faut-il lire les sa ou les Jfî 

« d'an quidam atpre aux pots, à On trouve indifféremment Tun et 

propos. H Tautre dans les diverses éditions. 

' Calembour sur le double sens Nous croyons avec Cotgrave qu'on 

du mot Bureau, disait les deux dans le même sens : 

' C'était un cordelier mort en j/ signifiait /ranc«, et si sous, 

1494, dont il est question dans les Allonger les j0^ou les ss, c'était 

sermons de Menot. falsifier des comptes (/o play folle 

* Nous adopterions volontiers la in accounts, Cotgrave). 

conjecture de Johanneau, qui inter- ^ (Du latin sagum.) Vêlement 

prête ces mots : Deus servei testi- court que portaient les soldats ro- 



cuhs. 



inaiiis. 



^ Je grillï», je brftie. •" De Moïse. 

38. 



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430 LIVRE 111, CHAPITRE VH. 

Au regard du haut de chausses, ma grande tante Laurence^ 
jadis me disoit qu'il estoit fait pour la braguette. Je le croy, 
en pareille induction que le gentil falot ^ Galen, lib. IX ^ dis 
V usage de nos membres, dit la teste estré faite pour les 
yeulx. Car nature eust peu mettre nos testes aux genoulx, on 
aux coubdes : mais^ ordonnant les yeulx pour descouyrir au 
loing, les fixa en la teste comme en un baston, au plus haut 
du corps : comme nous voyons les phares et hautes tours sus 
les hayres de mer estre érigées, pour de loing estre yeue la 
lanterne. Et, pource que je voudrois quelque espace de temps, 
un an pour le moins, respirer de Fart militaire, c^estàdire 
me marier, je ne porte plus braguette, ne par conséquent 
haut de chausses. Car la braguette est première pièce de har- 
nois, pour armer Thomme de guerre. Et maintiens , jusques 
au feu (exclusiTement, entendez), que les Turcs ne sont apte- 
ment armés , yeu que braguette porter est chose en leurs loix 
défendue. 



t Ôr, Sire, lu belle Laurence î T^ l^j. vivant fa nniul ^ntnn^ I 

Voslre belle aole. mpurut-elle ? . L.e DOn vivani [a gooa compA | 

{PatkeiiH.) mon, CotgraTe}. 



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PANTAGRUEL. 



45i 



CHAPITRE VIII. 



Gomnent la l^ra^velte est première pièce de bamols entre 
vens de gaerre. 



Voulez vous, dist Pantagruel, maintenir que la braguette 
est pièce première de harnois militaire? C'est doctrine moult 
paradoxe * et nouvelle. Car nous disons que, par espérons, on 
commence soy armer*. Je le maintiens, respondit Panurge, 
et non à tort je le maintiens. Voyez comment nature , voulant 
les plantes, arbres, arbrisseaulx, herbes et zoophytes^ une fois 
par elle créés, perpétuer et durer en toute succession de 
temps, sans jamais dépérir les espèces, encores que les indi- 
vidus périssent, curieusement arma leurs germes et semen- 
ces, esquelles consiste icelle perpétuité; et les a munis et 
couvers par admirable industrie de gousses, vagines *, testz 5, 
noyaulx, calicules®, coques, espiz, pappes ', escorces, échi- 
nes poignans *, qui leur sont comme belles et fortes braguettes 



' Paradoxale. 

^ Le Duchat rapporte ce que dit 
Fancbet (Traité de la milice et 
des armes f ch. 1) au sujet de ce 
proverbe. Suivant ce dernier, il 
vient de ce que les éperons tenaient 
aux jambières ou chausses de fer, 
et que si, pour se chausser, l'bomme 
d'armes eût attendu d^avoir mis son 
casque et sa cuirasse, il n*en serait 
jamais venu à bout. 

' Animaux - plantes (du grec 
îjwôv et çutov), c'est-à-dire, les 
plantes qui participent de la nature 
4es animaux. 



* Gaine, enveloppe (du latin va- 
gina). 

^ Enveloppes dures, du latin 
testa, 

« Calices (caiiculus, càlix, lat.). 

^ Le duvet, comme au chardon, 
aux artichauts (pappus , en latin). 

* Enveloppe épineuse comme 
celle des châtaignes (du grec iy^' 
voç). 

La description qui précède est 
imitée de Pline l'Ancien. Voici ce 
que nous lisons dans le Prûœmium 
du livre VU de son Histoire natu- 
relle : 



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452 LIVRE m, CHAPITRE Vlll. 

naturelles. L'exemple y est manifeste en pois^ febves^ faseolz, 
noix^ albergeS; cotton^ colocyntbes, bled, pavot, citrons, 
cbastaignes, toutes plantes généralement; esquelles voyons 
apertement le germe et la semence plus estre couverte, munie 
et armée qu'autre partie d'iceUes. 

Ainsi ne pourveut nature à la perpétuité de Tbumain genre. 
Ains créa Thomme nud, tendre, fragile, sans armes ne of- 
fensives ne défensives, en estât d'innocence, et premier aage 
d'or : comme animant *, non plante : comme animant, dis je, 
né à paix , non à guerre ; animant né à jouissance mirificque 
de tous fruictz et plantes vegetables : animant né à domina- 
tion pacifique sus toutes bestes. Advenant la multiplication 
de malice entre les humaine, en succession de Taage de fer et 
règne de Jupiter, la terre commença produire orties , char- 
dons, espines, et telle autre manière de rébellion contre 
l'homme, entre les vegetables. D'autre part, presque tous 
animaulx, par fatale disposition, se émancipèrent de luy, en- 
semble tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne luy 
obéir, en tant que résister pourroient; mais luy nuire selon 
leur faculté et puissance. L'homme adonc , voulant sa pre- 
mière jouissance maintenir, et sa première domination 
continuer, non aussi pouvant soy commodément passer du 
service de plusieurs animaulx, eut nécessité soy armer de 
nouveau. 

Parla dive oye Guenet^, s'escria Pantagruel, depuis lesder- 



« Ante omnia unam animantium sauvage ayant an>aché un œil à sa 

<f cunctoram , alienis velat (natura) sœur et Tayaut avalé, le .«aiut eni' 

«c opibas : caeteris varia teguroeuta poigna Taniroal, lui fendit le ventre, 

m triboit ; testas , cortices , coria , en retira Tœil et le remit à sa place. 

« spinas, villos, setas, pilos, plu- La légende continue ainsi, en ter- 

« mam, pennas, sqnammas, vellera. mes trop pittoresques pour que 

« TruDCOS etiam arboresque cor- nous nous hasardions à les tra- 

« tice, interdum gemino, a frigo- duire: 

n ribus et calore totata est. » « Aies nullam inde sustulit inju- 

' Animal.] riam ; illaesus quasi a nullo conta- 

^ Cette dive oie Gucnet est pro- ctus, exultans, superbe gradiendo, 

bablement celle qui figure dans la exteii(o collo decantans, adibat so« 

légende de saint Gneiinolé. Une oie cios aves. » 



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PANTAGKULL 



453 



nieres pluyes, tu es devenu grand lifrelofie, voire dis je, phi- 
losophe. Considérez, dist Panurge, comment nature Tinspira 
soy armer^ et quelle partie de son corps il commença premier 
armer. Ce fut, par la vertu bieu, la couille. 

Et le bon mcsser Pria pus , 
Quand eut fait, ne la pria plus. 

Ainsi nous le tesmoigne le capitaine et philosophe hebrieu 
Moses, affermant qu'il s'arma d'une brave et galante bra- 
guette, faite par moult belle invention de feuilles de figuier; 
lesquelles sont naives, et du tout commodes* en durcie, in- 
cisure, frizure, poUssure, grandeur, couleur, odeur, vertu, 
et faculté pour couvrir et armer couilles : exceptez moy les 
horrifiques couilles de Lorraine -, lesquelles à bride avallcc 
descendent au fond des chausses, abliorrent le manoir des 
braguettes hautaines, et sont hors toute méthode : tesmoing 
Viardierele noble Valentin ', lequel, un premier jour de may, 
pour plus gorgias * estre , je trouvay à Nancy descrottant ses 
couilles estendues sus une table , comme une cappe à Tes- 
pagnolc. 

Donc ne fauldra dorénavant dire, qui ne voudra impro- 
prement parler, quand on envoyra le franc taulpin en guerre : 
Sauve Tevot le pot au vin, c'est le cruon s. Il fault dire : Sauve 



' Appropriées par la nature, et 
toat à fait commodes. 

' Johannean voit encore là nn 
trait à Tadresse du cardinal de Lor- 
raine. 

^ Viardtere est un nom de fan - 
taisie, formé, suivant Régis, de 
»... et de ardre {ardcre), Rabelais 
a bien pu avoir cette idée : quant 
à répithète de noble talentin, elle 
signifie galant hors ligne. Valentin 
pourrait bien être le même mot 
que galanfini mais il est plus na- 
iui^el d*eu rapporter letymologie à 
Tusage qui existait autrefois, en 
divers pays, de se choisir une 



compagne à la Saint -Valentin (14 
février), jour dans lequel on sup- 
posait que les oiseaux se réu- 
nissaient par couples. Cet usage, 
qui s*est conservé dans Tarrondis- 
semeut de Bayeux et en Angle- 
terre, avait fait donner aux amou- 
reux les noms de Valentin et de 
Valenline. On les retrouve dans 
Charles d'Orléans, dans Grower, 
dans ShaLspeare, etc., avec des 
allusions à la coutume que nous 
venons de rapporter. 

* Pimpant. 

^ Nous avons déjà dit que les 
francs'laupins f on milices cam- 



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454 LIVRE m, CHAPITRE VIII. 

Tevot le pot au laict; ce sont les couilles, de par tous les dia- 
bles d'enfer. La teste perdue, ne périt que la personne : les 
couilles perdues, periroit toute humaine nature. C'est ce qui 
meut le galant Cl. Galen, lib. I, de spermate^ à bravement 
conclure que mieulx, c'est à dire moindre mal seroit, point de 
coeur n'avoir, que point n'avoir de genitoires. Car là consiste, 
comme en un sacré repositoire, le germe conservatif de l'hu- 
main lignage. Et croirols, pour moins de cent francs, que ce 
sont les propres pierres, moyennant lesquelles Deucalion et 
Pyrrha restituèrent le genre humain, aboly par le déluge 
poétique. C'est ce qui meut le vaillant Justinian ^ lib. IP', de 
cagotis tollendis^ à mettre summum bonum in braguibus 
et braguetis. 

Pour ceste et autres causes, le seigneur de Merville^ es;- 
sayant quelque jour un harnois neuf, pour suivre son roy en 
guerre, car du sien antique et à demy rouillé plus bien servir 
ne se pouvoit, à cause que depuis certaines années la peau 
de son ventre s'estoit beaucoup esloignée des roignons, sa 
femme considéra en esprit contemplatif que peu de seing 
avoit du pacquet et baston commun de leur mariage, veu 



pagnardeSy avaient une triste re* 
nommée en fait de bravoure. 

Chacun sait que tète {testa, en 
latin, vase de terre cuite) était sy- 
nonyme de pot an vin. On disait 
donc par ironie aux francs-taupins : 
Sauve le pot au vin; ce qui signi* 
fiait à la fois sauve ta tête, ta vie, 
et sauve la bouteille. Puis on avait 
bien soin d'ajouter que par teste 
on entendait le crtéon (le cruchon , 
la bouteille), et non leur tête, qu'on 
savait très-bien ne pas avoir besoin 
de leur recommander. 

* Notre auteur donne à Justi- 
nien Tépithète de vaillant, parce 
qu'en effet il aurait fallu un 
grand courage pour décréter, du 
temps de Rabelais, une loi comme 
celle qu'il met. plaisammeut sur le 



compte du grand législateur rO^ 
main. 

' Ce seigneur de Merville est-il, 
ainsi que son histoire, une inven- 
tion de Rabelais ? Nous aimons an- 
tant le supposer que d'écrire, 
comme nos prédécesseurs , des pa- 
ges de conjectures sans intérêt. 
Notre auteur a-t-il voulu se mo^ 
quer de quelque personnage à groà 
ventre, comme ceux dont parle dé 
la Bruyère-Champier {de Re dbar 
ria)? 

« Novlmus nostra memoria nobi- 
« lissimarum gentium viros et in 
« aula non infimum locum obtinen- 
« tes , qui adeo tumidum et turgi- 
« dum ventrem haberent, ut multis 
« annis non licuerit pudenda cou- 
« templari. » 



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PANTAGRUEL. 455 

qu'il ne Tarmoit que de mailles ; et fut d'advis qu'il le munist 
très bien et gabionnast d'un gros arniet de joustes * , lequel 
estoit en son cabinet inutile. D'icelle sont escrits ces vers au 
tiers livre du Chiabrena des pucelles : 

Celle qui vit son mari tout armé, 
Fors la braguette, siHev à l'escarmouche, 
Luy dist : Amy, de peur qu'on ne vous touche , 
Armez cela, qui est le plus aimé. 
Quoy ! tel conseil doibt il estre blasmé ? 
Je dis que non : car sa peur la plus grande 
' De perdre estoit , le voyant animé , 
Le bon morceau dont elle estoit friande. 

Désistez donc vous esbahir de ce nouveau mien accoustre- 
!^ent. 

* Un casqae de parade, qui ne servait qae pour les joutes. 



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436 LIVRE m, CHAPITRE IX. 



CHAPITRE IX. 

Gomoieut Panarde se conseille à Pantaf rael , poar savoir s*fl 
se ddUt marier. 



Pantagruel rien ne replicquant, continua Panurge, et clist 
avec un profond souspir : Seigneur, vous avez ma délibération 
entendue, qui est me marier, si, de malencontre, n'estoient 
tous les trous fermés *, clous et bouclés ^ : je vous supplie, par 
Tamour que si long temps m'avez porté, dictes m'en vostre 
advis. 

Puis, respondit Pantagruel, qu'une fois en avez jette le de, 
et ainsi l'avez décrété , et pris en ferme délibération , plus 
parler n'en fault ; reste seulement la mettre à exécution. Voire 
mais, dist Panurge, je ne la voudrois exécuter sans vostre 
conseil et bon advis. J'en suis, respondit Pantagruel ^ (fafi^<;/^ 
et le vous conseille. 

Mais, dist Panurge, si vous cognoissiez que mon meilleur 
fust tel que je suis demeurer, sans entreprendre cas de nou- 
velleté, j'aimerois mieulx ne me marier point. Point donc ne 
vous mariez, respondit Pantagruel. Voire, mais, dist Panurge, 
voudriez vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie, 
sans compagnie conjugale? Vous savez qu'il est escrit : i eh ' 
soli. L'homme seul n'a jamais tel soûlas qu'on voit entre gens 
mariés. Mariez vous donc de par Dieu, respondit Pantagruel. 

Mais si, dist Panurge, ma femme me faisoit coqu, comme 



* A moins que par fatalité ioas rôles de rEcclésiaste, dont Vidée 

les trous ne soient fermés. se retrouve dans la Genèse : 
' Fermés avec un cadenas. Non est bonum esse homincm 

^ Malheur à l'homme seul! pa- solum (Genèse). 



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PANTAGRUEL. ' 457 

vous savez qu'il «n est ^nde année ^ ce seroit assez pour me 
faire trespasser hors les gonds de patience. J'aime bien les co- 
quz^ et me semblent gens de bien, et les hante voluntiers, 
mais, pour mourir, je ne le voudrois estre ^. C'est un point qui 
trop me poingt. Point donc ne vous mariez , respondit Pan- 
tagruel, car la sentence de Seneque est véritable hors toute 
exception. Ce qu'à autruy tu auras fait, sois certain qu'au- 
truy te fera. Dictes vous, demanda Panurge, cela sans excep- 
tion? Sans exception il le dit, respondit Pantagruel. Ho ho, 
dist Panurge, de par le petit diable; il entend en ce mondo, 
ou en l'autre. . 

Voire, mais, puisque de femme ne me peux passer en plus 
qu'un aveugle de baston (car il fault que le virolet trotte, au* 
trement vivre ne sçaurois), n'est ce le mieulx que je m'associo 
quelque honneste et preude femme , qu'ainsi changer de jour 
en jour, avec continuel danger de quelque coup de baston, ou 
de la vérole pour le pire? Car femme de bien onques ne me 
fut rien, et n'en desplaise à leurs mariz. Mariez vous donc de 
par Dieu, respondit Pantagruel. 

Mais si, dist Panurge, Dieu le vouloit, et advint que j'os- 
pousasse quelque femme de bien, et elle me batist, je se 
rois plus que tiercelet de Job ', si je n'enrageois tout vif. Car 
l'on m'a dit que ces tant femmes de bien ont communément 
mauvaise teste * : aussi ont eUes bon vinaigre ^ en leur mes- 
nage. Je l'aurois encore pire, et luy battrois tant et trestant 
sa petite oye (ce sont bras, jambes, teste, poulmon, foye et 
râtelle), tant luy deschiqueterois ses habillements à basions 



' Grande année, c'est-à-dire, l'a entendu de Marsy. Cotgrave 

grande abondance, comme s'il s*a- traduit en effet tiercelet de Job 

gissait de récolte. Il y a une chan- par : an excceding patient man. 

son de Voiture commençant ainsi : * Rabelais joue encore ici sur le 

Las demoiselles de ce temps double sens du mot teste, qui si- 

'L'année est bonne. {testa, cruche en terre cuite). 
' J'aimerais mieux être mort que ^ Ce(te locution est encore usitée 

coca. en Poitou et eu Saintonge, et pro- 

^ Plus patient que Job, comme bablement ailleurs. 

39 



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458 LIVRE Hl, CHAPITRE IX. 

rompus, que le grand diole * en attendroit Taoïe damnée à la 
porte. De ces tabus ^ je me passerois bien pour ceste année, et 
content serois n'y entrer point. Poinl donc ne vous mariez, 
respondit Pantagruel. 

Voire mais, dist Panurge, estant en estât tel que je suis, 
quitte, et non marié. Notez que je dis quitte, en la maie heure ». 
Car, estant bien fort endebté, mes créditeurs ne seroient 
que trop soigneux de ma paternité. Mais, quitte et non marié, 
je n'ay personne qui tant de moy se souciast, et amour tel 
me portast, qu'on dit estre amour conjugal. Et, si par cas 
tombois en maladie , traicté ne serois qu'au rebours. Le sage 
dit : Là où n'est femme, j'entends merefamilles, et en ma- 
riage légitime, le malade est en grand estrif *. J'en ay veu 
claire expérience en papes, legatz , cardinaux, evesques, ab- 
bés, prieurs, prestres et moines. Or là jamais ne m'auriez. 
Mariez tous donc de par Dieu, respondit Pantagruel. 

Mais si , dist Panurge , estant malade et impotent au deb- 
Yoir de mariage, ma femme, impatiente de ma langueur, à 
auti'uy s'abandonnoit , et non seulement ne me secourust au 
besoing, mais aussi se mocquast de ma calamité, et que pis 
-est , me desrobast, comme j'ay veu souvent advenir, ce seroit 
pour m'achever de peindre , et courir les champs en pour- 
point. Point donc ne vous mariez, respondit Pantagruel. 

Voire mais, dist Panurge, je n'aurois jamais autrement ûlz 
ne filles légitimes, esquelz j'eusse espoir mon nom et armes 
perpétuer I esquelz je puisse laisser mes héritages et acquestz 
(j'en feray de beaux un de ces matins, n'en doubtez, et d'a- 
bondant seray grand retireur de rentes) ^ ; avec lesquelz je me 



> Grand diable. notre ancienne législation, les char- 

' Soucis. ges de rentes étaient bien pins corn- 

^ Pour mon malhear, par fiita- mânes et compliquées qu'aujour- 

lité. d'hni. 

* En grand danger. Ubi non esi Patbelîn (dans la farce) dit an 
millier, ingemiscit egens. (Vul- Drapier : 

Sate.) J*avoi8 mi« k part quatre vingts 

* J'amortirai bien les rentes ^»«'«» P«"' '■''"•«'" ""« «"'*• 
dont mes biens seront grevés. Sous Et le Drapier dit k son iottr» an par- 



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PANTAGRUEL. 



459 



puisse esbaudir^ quand d'ailleurs serois meshaigné *, comme 
je voy journellement vostre tant bening et débonnaire père 
faire avec vous^ et font tous gens de bien en leur sérail et 
privé. Car quitte estant^ marié non estant^ estant par acci- 
dent fasché, en lieu de me consoler^ advis m'est que de mon 
mal riez. Mariez vous donc de par Dieu, respondit Panta- 
gruel. 



lant, ao pea plus bas, de Pathelin : 

Hé Dieu ! quel ntn^ur de rtntes ! 

^ Matilé, et, par extension, 
chagriné, chagrin. 
Ronsard, qui 8*est senri de cette 



expression dans la Franciade, a 
cru devoir ajouter en note : « Nos 
critiques se moqueront de ce vieux 
mot français ; mais il fiiut les lais- 
ser caqueter. » 



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460 LIVRE III, CHAPITRE X. 



CHAPITRE X. 



CommenC Pamatmcl remoiislre à Pannrte dlfOclle chose fa- 
ire le conseil de mariage 9 et des sors Homerlfues et Ylrtl- 



! Vostre conseil , dist Paniirge, sous correction *, semble à la 
chanson de Ricochet ^ : ce ne sont que sarcasmes, mocquéries, 
f)aranomasies s, epanalepses *, et redites contradictoires. Les 
unes destruisent les autres. Je ne sçay esquelles me tenir. 
Aussi respondit Pantagruel, en vos propositions tant y a de 
si et de mais, que je n'y sçaurois rien fonder, ne rien re- 
souldre. N'estes vous asceuré de vostre vouloir? Le point prin- 
cipal y gist : tout le reste est fortuit, et dépendant des fatales 
dispositions du ciel. Nous voyons bon nombre de gens tant 
heureux à ceste rencontre, qu'en leur mariage semble reluire 
quelque idée et représentation des joyes de paradis. Autres y 
sont tant malheureux, que les diables qui tentent les hermites 
par les desers de Thebaide et Montserrat, ne le sont davan- 
tage. Il s'y convient mettre à l'adventure, les yeulx bandés, 
baissant la teste, baisant la terre, et se recommandant à Dieu 
au demeurant, puis qu'une fois Ton s'y veult mettre. Autre 
asceurance ne vous en sçaurois je donner. 
Or, voyez cy ^ que vous ferez, si bon vous semble. Apportez 



* On dirait aujourd'hui : sauf tU Ricochet, et qu*ainsi ce dernier 

erreur. mot paraît éire un nom propre. 

^ « On dit proverbialement : 'Du grec icapavô(i.t)(Ttc, inso* 

C*est la chanson du ricochet, quand lences, perfidies, 
on redit toujours la même chose. » * Répétitions (èicavâ>T)^t; , en 

(Furetière.) Remarquons cependant grec). 



que notre texte porte : la chanson ^ Voici. 



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PANTAGRUEL. 461 

moy les œuvres de Virgile \ et, par trois fois^ avec l'ongle les 
ouvrans^ explorerons, par les vers du nombre entre nous 
convenu^ le sort futur de vostre mariage. Gar^ comme ^ par 
sors homericques, souvent on a rencontré sa destinée (tes- 
moing Socrates, lequel, oyant en prison reciter ce mètre * 
d'Homère, dit de Achilles, Iliad. IX, 362 : 

"Hiiari xèv TptTàT((> çOitiv èp(6(i»Xov lxoC(«f]v 

Emati ken iritato phthien eribolon hikoimen. 

Je parviendray, sans faire long séjour, 

En Phthie belle et fertile au tiers jour : ^ 

prévit qu'il mourroit le tiers subséquent jour, et le asceura à 
Ëschines, comme escrivent Plato, in Critoney Cicero, primo 
de Divinatione et Diogenes Laertius. 

Tesmoing Opilius Macrinus , auquel , convoitant savoir s'il 
seroit empereur de Rome, advint en sort ceste sentence, 
//iW. Y11I,102: 

^Û yépov, ^ {laXa §in ^s veoi Tsîpouoi {JiaxY)TQ(i. 
lil 8è piTp XéXuTai, x«À£7ïàv fie ae ^tipaç ÔTCdÇei. 
geron i mala di se neoi teirousi machitai 
Si de hii lelytai, chalepon de se géras opasei. 

homme vieux, les soudars désormais 
Jeunes et fors te laissent certes ; mais 
Ta vigueur est résolue ; et vieillesse 
Dure et moleste accourt et trop te presse. 



• « Les anciens Romains , soas Nos pères remplacèrent V Enéide 

« les empereurs, eurent une certaine par la Bible. Louis le Débonnaire 

« manière de deviner les closes fu- voulut détruire cette coutume; mais 

« tures, à Touverture du livre, par il paraîtqu*elle persista, car Agrippa 

«« la rencontra de la ligne qu'ils nous dit, dans son livre de la Va^ 

« avoient auparavant assignée, cbo- nité des sciences : 
«< se qui sepratiquoit urdiiiairemeut « Quœ superstitio hodieet ad sa- 

" sur les œuvres de Virgile, et « cras literas et psalmorum versi- 

«< pour ceste cause, appeloicnt ce^te « culos translata est , etiam non 

€« façon de faire : les sors virgi- « improbantibus plerisque nostne 

.< lianes, » (Pasqnier, Recherches, « religionis magistris. »» 
L. IV, ch. 4.) 2 Ce vers. 

S9. 



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462 LIVRE nu CHAPITRE X. 

De fait^ il estoit ja rieux^ el ayant obtenu Tempire seule- 
ment un an et deux mois^ fut, par Heliogabâlus , jeune et 
puissant^ dépossédé et occis. 

Tesmoing Brutus, lequel, voulant explorer le sort de la ba- 
taille Pharsalicque, en laquelle il fut occis > rencontra ce vers^ 
dict de Patroclus, Uiad. XVI, 849 : 

!4XXà |Jie {Aoip* ôXôVj, xal AriTouç Ixtavsv uiéç. 

Alla me moir olol, ktti Litôui ektanen hyiios. 

Par mal engroin de la Parce felone 
• Je fus occis , et du filz de Latonè. 

C'est ApoUo, qui fut pour mot du guet le jour d'icelle ba- 
taille. Aussi, par sors Vlrgilianes, ont esté cogneues ancien- 
nement et prévues choses insignes, et cas de grande impor- 
tance ; voire josques à obtenir l'empire romain, comme advint 
à Alexandre Severe, qui rencontra en ceste manière de sort ce 
vers escrit, jEneid. VI, 851 : 

Tu regere imperio populos , Romane , mémento. 

Romain enfant , quand viendras à l'empire , 
Régis le monde en sorte qu'il n*empire. 

Puis fut, après certaines années, realement et de fait créé 
empereur de Rome. 

En Adrian , empereur romain, lequel, estant en double et 
peine de savoir quelle opinion de luy avoit Trajan, et quelle 
affection il luy portoit , prit advis par sors Virgilianes , et 
rencontra ces vers, yEneid. VI, 809 : 

Quis procul, iUe autem ramis insignis oitva?, 
Sacra ferensf nosco crines, incanaque menta 
Régis RomanL 

Qui est cestuy qui là loing en sa main 
Porte rameaulx d^olive illustrement? 
A son gris poil et sacre aooustrement , 
Je recognoy Tantique roy romain. 

Puis fut adopté de Trajan, et luy succéda à l'empire. 



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PANTAGRUEL. 463 

En Claude second, empereur de Rome> bien loué, auquel 
advint par sort ce vers escrit, ^Eneid, 1, v. 269 : 

Tertia dûm Latio regnaniem viderit sestas. 

Lorsque t'aura régnant manifesté 

En Rome , et veu tel le troisiesme esté. 

De fait il ne régna que deux ans. 

A iceluy mesraes, s'enquerant de son frère 0uintel,lequ6l.il 
vouloit prendre au gouvernement de Tempire, advint ce vers, 
^neid. VI, v. 869 : 

Ostendent terris hune Safitum fata. 

Les destins seulement le montreront es terres. 

Laquelle chose advint. Car il fut occis dix et sept jours 
après qu'il eut le maniement de l'empire. 

Ce mesme sort escheut à l'empereur Gordian le jeune. 

A Claude Albin, soucieux d'entendre sa bonne advetiture, 
advint ce qu'est escrit, /Eneid. VI, v. 838 : 

Hic rem Romanam magno turhanie tumullu 
Sistet eques, etc. 

Ce chevalier, grand tumulte advenant, 
L'estat romain sera entretenant ; 
Des Carthagiens victoires aura belles 
Et des Gaulois , s'ilz se monstrent rebelles. 

En p. Claude, empereur, prédécesseur de Aurelian, auquel, 
se guementant * de sa postérité, advint ce vers en sort, 
JEneid. I, 278 : 

His ego nec metas rerum nec tempora pono. 

Longue durée à ceux cy je prétends, 
Et à leurs biens ne metz borne ne temps. 

Aussi eut il successeurs, en longues généalogies. 

En M. Pierre Amy^, quand il explora pour savoir s'il es- 

* S'enquérant. ^ Probablemeut le moiue corde- 



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464 



LIVRE m, CHAPITRE X. 



chapperoit de l'embusche des farfadetz^ et rencontra ce vers^ 
y£neid. 111, 44 : 

Heu! fugê crudeles terras^ fuge liUus avarum. 

Laisse soudain ces nations barbares , 
Laisse soudain ces rivages avares. 

Puis escbappa de leurs mains sain et saulve. 

Mille autres 9 desquelz trop prolix seroit narrer les adven- 
tures advenues selon la sentence du vers par tel sort rencon* 
tré. Je ne veulx toutcsfois inférer que ce sort universellement 
soit infaillible, afin que n'y soye^ abusé. 



lier qai séjourna an couvent de 
Fontenay-le-Comte en même temps 
que lUbelais, et qui fut à cette 
époque étroitement lié avec lui. 

C'était un homme distingué, 
très-prise par Budé, qui échangeait 



avec lui des épltres en langue grec- 
que. Quand P. Amy a consulté les 
sors virffilianes pour savoir s*ii 
échapperait aux persécutions det 
Jarfadets^ daus cette expérience 
Rabelais a peut-être tenu le livre. 



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PANTAGRUEL. 



465 



CHAPITRE XL 



Connenc Panufracl rcnontcre le sort des et* estrc llllcllc. 



Ce scroit^ dist Panurge^ plus lot fait et expédié à trois beaux 
dez. Non, respondit Pantagruel, ce sort est abusif, illicite, et 
grandement scandaleux. Jamais ne vous y fiez. Le maudit 
livre du passe temps des dez * fut, long temps a, inventé par 
le calomniateur ^ ennemy, en Achaïe près Boure : et , devant 
la statue d'Hercule Bouraique ', y faisoit jadis, et de présent 
en plusieurs lieux fait maintes simples âmes errer, et en ses 
lacz tomber. Vous savez comment Gargantua, mon père, par 
tous ses royaumes Ta défendu , bruslé avec les moules et pro- 
traictz, et du tout exterminé, supprimé et aboly^ comme peste 
très dangereuse ^. Ce que des dez je vous ay dit, je dis sem- 
blablement des taies ^. C'est sort de pareil abus. Et ne m'allé- 
guez, au contraire, le fortuné ject de taies que fit Tibère 
dedans la fontaine de Apone à Toracle de Gerion®. Ce sont ha- 



* Oir a prétendu que Rabelais 
avait Toala désigner ici an Tolnme 
de Laurent TEsprit , intitulé le 
Passe-temps de la fortune des 
dez, dout il existe une édition în-4® 
de lô83. Mais notre livre date de 
1546. 

^ Aid6oXoc, en grec, signifie en 
même temps diable, calomniateur. 
— C'est ce ca/omnta^«ui* Je démon, 
qui, suivant Platon (m Pkœdro)^ 
apprit au roi égyptien Thamus à 
jouer aux dés. 

^ 11 existe eu effet, a dit Johan* 



neau , des inscriptions : HercuU 
Buraico, à Hercule de Bura (en 
Acbaie). Bura était célèbre par un 
oracle d'Hercule, que Ton interro- 
geait au moyen de quatre dés iau- 
ces au liasarc'. 

* Ce trait peut s'appliquer h 
François I"", qui a porté eu effet 
des lois spéciales contre les jeux de 
hasard. 

^ Des dés {fait, en latin). 

* Voici en effet ce que Suétone 
dit de Tibère, c. 11 : 

« Allant en Illyrie, il visita To- 



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4^6 LIVRE m, CHAPITRE XI. 

messons par les quelz le calumniateur tire les simples âmes à 
perdition éternelle. 

Pour toutesfois vous satisfaire, bien suis d'advis que jettez 
trois dez sur cette table. Au nombre des pointz advenans nous 
prendrons les vers dû feuillet qu'aurez ouvert. Avez vous icy 
dez en bourse? Pleine gibbessiere, respondit Panurge. C'est le 
verd du diable, comme expose Merl. Coccaius, Hbro secundo 
depatria diabolorurn *. Le diable me prendroit sans verd 2, 
s'il me rencontroit sans dez. 

Les dez furent tirés et jettes, et tombèrent es pointz de cinq, 
six, cinq. Ce sont> distPanurge, seize. Prenons le vers seiziesme 
du feuillet. Le nombre me plaist, et croy que nos rencontres 
seront heureuses ^. Je me donne à travers tous les diables , 
comme un coup de boulle à travers Un jeu de quilles> ou comme 
un coup de canon à travers un bataillon de getis de pied ; guare 
diables qui voudra, en cas qu'autant de fois je ne belute ma 
femme future la première nuyt de mes nopces. Je n'en fais 
doubte, respondit Pantagruel, ja besoing n'estoit en faire si 
horrifique dévotion ** La première fois sera une faulte^^ et 



racle de Géryon, auprès de Pa- 
doue ; le sbrt l'avertit de jeter des 
dés d*0r dans la fontaine d*Apene, 
pour obtenir une réponse à ses con- 
sbliatiotis : or il amena tout d'a- 
bord le nombre le plus élevé. On 
voit encore aujourd'hui ces dés au 
fond de Teau. » 

Rabelais songeait peut-être à ce 
dernier trait, en ajoutant : ce tont 
hameçons, etc. 

* Notre auteur répète ici le titre 
qu'il a inventé dans le catalogue de 
la bibliothèque Saint- Victor. — 
Merlin Coccaie (Folengo) a donné 
en effet une description de l'enfer 
dans ses Macaronées. 

^ Rabelais fait allusion au très- 
ancien jeu du vert, qu'on nomme 
aujourd'hui Je te prends sans vert. 
Les dés sont le vert du diable, 



c'est-à-dire qu'un diable les porte 
toujouts «ur lai pour ne pas être 
pris. 

^ Rabelais a probablement indi- 
qué le nombre seize sans malice. 
Il fallait nn nombre : celui-là s'est 
trouvé sous sa plume. 

Johanneau prétend que c'est une 
allusion à l'âge de seize ans qu'a- 
vait Henri II quand il s'est marié» 
LeDuchat voit là une réminiscence 
de ce que dit HorapoUon , que les 
Égyptiens exprimaient la volupté 
par le nombre seize, parce que c'est 
à cet âge que les jeunes gens son- 
gent à l'amour. 

* De faire un voeu accompagné 
de formules aussi effrayantes. 

* Le premier coup ratera et 
comptera pour quinse. Allusion 
probable à un jeu ou l'on comptait 



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PANTAfiRUEL. 407 

vauldraquinzej au desjucher* vous ramenderpz,parcomoytîn 
seront seize. El aiûsi, distPanurge, l'cnteudez? Cliques ne 
fut fait solécisme par le vaillant champion, qui pour moy fait 
sentinelle au bas ventre. M'avez vous trouvé en la confrairie 
des faultiers^? Jamais, jamais, au grand fin jamais. Je le fais 
en père, et en beat père, sans faulte. J'en demande » aux joueu rs. 
Ces paroles achevées, furent apportés les œuvres de Virgile. 
Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel : Le coeur me bat 
dedans le corps comme une mitaine ♦. Touchez un peu mon 
pouls en ceste artère du bras gauche : à sa fréquence et élé- 
vation vous diriez qu'on me^ pelaude en tentative de Sor- 
bonne *. Seriez vous point d'advis, avant procéder oultre, que 
învocquions Hercules, et les déesses Tenites •, lesquelles on 
dit présider en la chauïbre des sors? Ne l'un, respondit Pan- 
tagruel, ne les autres : Ouvrez seulement avec Tongle. 



un certain nombre de points pour 
vne faute. — Vous la réparerez 
(cette faute) en remplissant mieux 
iroire devoir auprès de votre femme. 
Ainsi 1^ sei^ prouesses dont Pa- 
nurge se fait fort s« réduiront à 
une seule. 

* An réveil; au moment , pour 
les volailles, de despendre du lÀtoa 
où elles se sqnt juchées la nuit. 

' Des faiseurs de fautes. Il y a 
probablement un jen de mots sur 
la corporation des ftmirierê ou Jm * 
tiers^ fabricants die feotre. 

' J'en appelle. 

* Que signifient ces mots : comme 
une miUUn^f Le Pucbat prétend 
que mitaine est 1^ pour misaine , 
voile toujours agitée par le vent; 
puis il ajoute que Rabelais a dit 
mitaine plutôt que misaine^ par 
allusion à un ancien usage du Poi- 
tou, où les gens d'une noce se don- 
naient entre eux, après avoir ganté 

. leurs mitaines, d'inoffensifs coups 
de poing. 

tt*usage, en effet, a existé dans 
le Poitou, dans la Vendée, dans la 
Saintonge, etc. Sans citer k Vappui 



du fait ni J. Yver, ni Villon, nous 
nous contenterons de l'autorité de 
Rabelais loi-mênte. « Telz coups 
(fait-il dire au seigneur de Basché, 
liv. IV, ch. 12) seront donnés en 
riant , selon la coustume oiservép 
en toutes fiançailles. » Mais, pour 
cela, Texplication de Le Duchat 
ne nous en paraît pas meilleure. — 
^ou^ avons entendu dire : hattrê 
la mitaine, pour exprimer un amu- 
sement des enfants qui consiste à 
se frappef par un mouvement croisé 
Vextrémité des épaules avec la pau- 
me des mains, comme les marins 
le pratiquent. 

Ce mouvement régulier et très- 
précipité nous semble, mieux que 
les coups de poing des gens de no- 
ces, donner une idée des pulsations 
fréquentes du cœur. 

^ Qu'on me batte, qu'on me 
roule^ comme on dirait vulgaire- 
ment aujourd'hui, dans une épreuve 
de Sorbonne. 

* On lit dans Festus que les Te- 
nites (Teuita) passaient pour les 
divinités du sort, «< quod tenendi 
potestatem haberent ». 



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468 UVRE m, CHAPITRE XII. 



CHAPITRE XII. 

GomneDC Paalaffrael ciplore par sors Vlrf Hlane» «mi sera 
le Biarlage de Panorg e. 



Adonc ouvrant Panurge le livre, rencontra au rang sci- 
ziesme ce vers : 

Nec Deus hune mensa^ Dea nec dignata cubili est *. 

Digue ne fut d^estre en table du dieu , 
Et n'eut au lict de la déesse lieu. 

Cestuy, dist Pantagruel, n'esta vostre advantage. Il dénote 
que vK>stre femme sera ribaulde , vous coqu par conséquent. 
La déesse que n'aurez favorable est Minerve , vierge très re- 
doubtée, déesse puissante, fouldroyante, ennemie des coquz, 
des muguetz, des adultères : ennemie des femmes lubricqnes, 
non tenantes la foy promise à leurs mariz, et à autruy soy 
abandonnantes. Le dieu est Jupiter tonnant, et fouldroyant 
des cieulx. Et noterez , par la doctrine des anciens Etrusques, 
que les manubies ^ (ainsi appeloient ilz les jectz des fouldres 
Vulcanlcques) compétent à elle seulement (exemple de ce fut 
donné en la conflagration des navires de Âjax Oileus ^), et à 
Jupiter, son pcre capital *. A autres dieux olympicques n'est 



* C^est ainsi que finit la qua- , » • Paltasne exurere clas?em 

trième églogue de Virgile. ^'^"'""' '^"^ '^"*' ^'"^ """ToS" 

' Sénèque (au liv. II des Ques- Uniu« ob noxam ci furia? Aiacis Oilejt 

hons) dit, d après Cecinus : «« Jovi \ » » 

« très manubias dan\ qaarum pri- ^ Son père par la tête. Allusion 

•• ma movet, secunda prodest, ter- an mode de naissance d'Ajax, que 

« tia adhibitis cousilio diis emitti- Jupiter enfanta par la tète, comme 

" tur. » en Ta vu dons îa Fable. 



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PANTAGRUEL. 469 

licite fouldroyer. Pourtant ne sont ilz tant redoubtés des hu- 
mains. Plus vous diray, et le prendrez comme extraict de 
haute mythologie : Quand les geans entreprindrent guerre 
contre les dieux, les dieux, au commencement, se mocque- 
rent de telz ennemis, et disoient qu'il n'y en avoit pas pour 
leurs pages. Mais, quand ilz virent, par le labeur des geans, 
le mons Pelion posé dessus le mons Osse , et ja esbranlé le 
mons Olympe , pour estre mis au dessus des deux , furent 
tous effrayés. Adonc tint Jupiter chapitre gênerai. Là fut con- 
clud de tous les dieux qu'ilz se mettroient vertueusement en 
défense. Et, pource qu'ilz avoient plusieurs fois veu les ba- 
tailles perdues par l'empeschement des femmes qui estoient 
parmy les armées, fut décrété que, pour l'heure, on chas- 
seroit des cieulx en Egypte, et vers les confins du Nil, toute 
ceste vessaille des déesses *, desguisées en beletes, fouines, 
ratepenades ^, museraignes ', et autres métamorphoses. Seule 
Minerve fut de retenue, pour fouldroyer avec Jupiter, comme 
déesse des lettres et de guerre, de conseil et exécution; déesse 
née armée, déesse redoublée au ciel, en l'air, en la mer, et 
en terre. 

Ventre sus ventre*, distPanurge, seroisje bien Vulcan, du- 
quel parle le poète? Non. Je ne suis ne boiteux, ne faulx 
monnoyeur, ne forgeron, comme il estoit. Par adventure, 
ma femme sera aussi belle et advenante comme sa Venus; 
mais non ribaulde comme elle, ne moy coqu comme luy. Le 
villain jambe torte se fit déclarer coqu par arrest, et en vente 
figure 5 de tous les dieux. Pour ce entendez au rebours. Ce 
sort dénote que ma femme sera preude, pudicque et loyale, 
non mie armée, rebousse*, ne ecervelée et extraicte de cer- 



* Ce ramassis de déesses. et aussi une sorte d'araigpée à 

' Clmuve-sourîs (raipenai, en hantes pattes. —> Cotgrave traduit 

V. catalan ; rato-penado , en pro- musaraigne par skreto mouse , mi- 

yençal ; rato-pleno , encastrais). gale, souris araigneuse, musette. 

^ Petit rat des champs {mus * Éd. de 15^6. Ventre guoy 

araneus, Pline), musaranho, en (éd. de 1652). 

portugais. — Les Espagnols dési- * Tout en face. 

guent par musararla ce petit rat , * Acariâtre , revêche. Nous 

I. hù 



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470 



LIVRE lUt CHAPITRE XII. 



¥dle comme PiaUas : et ne me sera comval ce beau Jupio , et 
ja ne saulsera son pain en ma soupe * , quand ensemble se- 
rions à table. Considérez ses gestes' et beaux faits. Il a esté le 
plus fort ruffian, et plus infâme cor... ^ je dis, bordelier qui 
onques fust; paillard tousjours comme un verrat : aussi fut 
il nourry par une truie en Dicte' de Candie, si Agathocles 
Babylonien ne ment : et plus boucquin que n'est un boucq : 
aussi disent les autres qu'il fut alaicté d'une chèvre Amal- 
thée. Vertu d'Acheron , il belina pour un jour la tierce partie 
du monde, bestes et gens, fleuves et montaignes; ce fut Eu- 
rope ^. Pour cestuy belinatge, les Ammoniens ^ le faisoient 
protraire en figure de bélier belinant, beliercomu. Mais je sçay 
comment garder se fault de ce cornard. Croyez qu'il n'aura 
trouve un sot Amphitryon , un niais Ai^s * avec ses cent 
bezicles, un couart Acrisius ^, un lantemier Lycus ' de The- 



pensons qae rebouase et rebourse 
sont Je même mot prononcé diver- 
sement. Cotgrave les confond. 

' C'était aatrefois un signe 
d^ttmité, de manger à récoelle de . 
quelqu'un. De là vient Texpression 
proverbiale dont Rabelais se sert 
ici ; mais on voit qaMl Fentend au 
figuré. 

' lufâme cordelier, veut dire 
Pannrge; puis il se reprend mali- 
gnement et prononce bordeUer, ce 
qui pear lui est tout nu. — Borde' 
lier signifie coureur de mauvais 
lieux. 

3 La Dicte était une montagne 
de Tile de Caudie ou de Crète. 

Voici ce qu*Agatliode de Ba- 
bylone dit» suivant le rapport ^k- 
tbénâie : 

» Tlepi tï ubûv , oTt tepôv èdTt 
.« tè ^o>ov «apà Kpr,<TÎv, j^y*^^' 
« xX-îi; ô BaêuXwvio; èv TfpciûTCf) 
» Ttepi KuÇixou , çYifflv OuTa>; * 
" Muôévouffiv iv Kpr,Tr) Y£viff8eti 
•« T^iv Aià( Tixvwffiv ikX vf\^ Al* 



« XTT)Ç, èv ^ xai ocico^toc ^^ve- 
« Tai 6u<ria, etc., etc. » 

^ La Fable dit en effet que Ju- 
piter ravit et rendit mère Europe, 
qui donna son nom à la troisième 
partie du monde. 

^ Dans le temple qu'on lui avait 
consacré en Egypte» Jupiter Am- 
mon était représenté en effet avec 
des cornes de bélier. 

• L'aventure d'Amphitryon et 
celle d'Argus sont assez connues 
paur que chacun paisse apprécier 
la justesse des épithètes que Ra- 
belais leur applique. 

' Le père de Danaé. 

Si non AcrUium, Tirpnis abditie 
Costodeo) paTidom JuppiUsret Venus 
Risissent. 

<Hor.. 1. UI, ode 16.; 

* Lycus, pendant l'absence 
d'Hercule, avait usurpé le trône de 
Thèbes, et voulait forcer Mégare, 
la femmedu héros, à se donner à lui ; 
nais il se laissa prévenir par Her^ 
cule, qai revint et le tua avan