(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Oeuvres complètes de J.-B. Poquelin Molière"

•in 

00 



^vwrr-v^ 



!'i^*A>.:' 



/■ /^ •.-' ,> 



o 



: T- 
CO 






^ 



PQ 
1821 
1888 
t 1 
c. 1 
ROBA 






4 1* »-'. ^ 



FOURNITURES DE BUREAUX 
jReg i sires - Copie de Lciires 

Jos. VA]S( JÇIEL 

16, I. r. Porte aux Vaches j 

ANVERS 





Presented to the 

LIBRARY ofthe 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 

PROFESSEUR EMILE LEHOUCK 



OEUVRES COMFLETFb 

DE J B. POQggl^à 



IMPRIMERIE DE LAGN'Y 



OEUVRES COMPLETES 

DE J.-B. POQUELIf! 



LIÉ 




wouvEr.ï.E KDàTionr 



M. PHILARÈTE CHASLES 



PROFESSXXR AI] COLLEGE DE FRANCE 



*-,I , • Chaque homm« de plus qui sait lire t*- isr 
■ ' lecteur de pXiis pour Mulière. • 

Saxvtb-Bidvb 



TOME PREMIER 




PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 
3, BUE AUBER, 3 

1888 

Droits ds reproduction et de traduction réservés 



SEP 2 - n^ ^1 



JE A^^ -BAPTISTE POQUELIN MOLIÈRE 

NÉ LE 15 JANVIER 1622, MORT LE 17 FÉVRIER 1673 



« Quel est le plus grand des écrivains de mon règne? 
demandait Louis XIV à Boileau. — Sire, c'est Molière. » 

Non-seulement Despréaux ne se trompait pas, mois de 
tous les écriyains que la France a produits, sans excep- 
ter Voltaire lui-même, imprégné de l'esprit anglais | ar 
son séjour à Londres, c'est incontestablement Molière ou 
Poquelin qui reproduit avec l'exactitude la plus vive et 
la plus complète le fond du génie français. 

En raison de cette identité de son génie avec le nôtre, 
il exerça sur l'époque subséquente, sur le dix-huitième 
siècle, sur l'époque même où nous écrivons, la plus ac- 
tive, la plus redoutable influence. Tout ce qu'il a vouiu 
détruire est en ruine. Les types qu'il a créés ne peuvent 
mourir. Le sens de la vie pratique, qu'il a recommandé 
d'après Gassendi, a fini par l'emporter sur les idées qui 
imposaient à la société française. Il n'y a pas de super- 
stition qu'il n'ait attaquce, pas de crédulité qu'il n'ait 
saisie corps à corps pour la terrasser, pas de formule qu'il 
ne se soit efforcé de détruire. A-t-il, comme l'exprime 
si bien Swift, déchiré l'étoffe avec la doublure? l'histoire 
le dira. Ce qui est certain, c'est que l'élève de Lucre:-:-, 
le protégé de Louis XIV, poursuivait un but déterminé 
vers It^uel il a marché d'un ^las ferme, obstiné, tarlùt 

1 



foulant aux pieds les obstacles, tantôt les tournant avec 
adresse. Le sujet de Tartuffe est dans Lucrèce; à Lucrèce 
appartient ce vers, véritable devise de Molière : 

Et religtonîs nodos sotvere curo'. 

La puissance de Molière sur les esprits a été telle, qu'une 
légende inexacte, calomnieuse de son vivant, romanesque 
après sa mort, s'est ibrmée autour de cette gloire popu- 
aire. Il est un mythe comme Jules César et Apollon. 

Dates, événements, réalités, souvenirs, sont venus se 
confondre dans un inextricable chaos où la figure de 
Molière a disparu. Tous les vices jusqu'à l'ivrognerie, 
jusqu'à l'inceste et au vol, lui furent imputés de son vi- 
vant. Les vertus les plus éthérées lui furent attribuées 
par les prêtres de son culte. Homme d'action, sans cesse 
en face du public, du roi ou de sa troupe^ occupé de son 
gouvernement et de la création de ses œuvres, il n'a laissé- 
aucune trace de sa propre vie, aucun document biogra- 
phique, à peine une lettre. Les pamphlets pour et contre 
lui composaient déjà une bibliothèque, lorsqu'un écou- 
teur aux portes, nommé Grimarest, collecteur d'anas, 
aimant l'exagération des récits et incapable de critique, 
prétendit, trente-deux ans après la mort du comédien 
populaire, raconter et expliquer sa vie. Vers la même 
époque, une comédienne, à ce que l'on croit du moins, 
forcée de se réfugier en Hollande, jetait dans un libelle 
les souvenirs de coulisse qu'elle avait pu recueillir sur 
Tintérieur du mé^iage de Molière et de sa femme. Enfin 
quelques détails authentiques, semés dans l'édition de 
ses œuvres publiée par Lagrange en 1682, complètent 
l'ensemble des documents comtemporains qui ont servi 
de base à cette légende de Molière, excellente à consul- 
ter, mais qu'il est bon de soumettre à l'examen le 
plus scrupuleux. 

' Ceque je veux, c'eat rompre le« entraves qui nous enchaînent 
{religionis .... qvod religal). 



Essayons d'en extraire le petit nomiare de faits donlia 
biographie de Molière doit se composer désormais et qui, 
grâce au zèle et à la curiosité infatigable d'une armée de 
scoliastes et de critiques, ne peuvent plus être contestes 

Les ancêtres de Molière étaient Écossais. Ses auteurs 
remontaient à des Pawklyn d'Ecosse, soldats ou arche?s 
de Charles VIII, et dont les descendants étaient devenus 
bourgeois de Paris, puis tapissiers du roi de père en fils. 
Ce nom, Paicklyn, qui se retrouve intégralement dans 
une pièce authentique citée par M. Taschereau, répu- 
gnant à l'orthographe française et latine, se transforma 
tour à tour et par une métamorphose naturelle en Pau- 
quelin, Poclain, Poclin, Pocguelin, Poguelin, Pooquelin 
etPoquelin. C'est sous celte dernière forme que nous 
apparaissent le père et le grand-père de Molière. Ajou- 
tons, sans vouloir attacher aucune superstition philolo- 
gique à ce fait singulier, que des racines teutoniques du 
mot Pawklyn ou Poquelin, l'une, /j/Ji, ou /etn, indique la 
grâce ou l'élégance au moyen du diminutif: l'autre, 
Pmoky , la sagacité populaire et la pénétration ingé- 
nieuse. Dans ce sens, AUan Ramsay et Robert Burns 
l'emploient souvent. 

Au coin de la rue desVioilles-Étuvesetde la rue Saint- 
Honoré, près le cimetière des Saints-Innocents, non loin 
des piliers des Halles on vayait,au commencement du dix- 
huitième siècle, une maison à pignons antiques, habitée 
de père en fils par de riches tapissiers du roi et remar- 
quable par son enseigne, parles sculptures qui l'ornaient 
autant que par son achalandage. Une troupe de singes 
grimpante un pommier et se jetant des pommes avait été 
taillée dans la pierre; de là les mots brodés sur une 
espèce de tente ou de pavillon suspendu au-dessus de la 
boutique, mois dont l'orthographe inexacte ne choquait 
alors personne : 

\v Pavillon des Cinges. 

C Hait la demeure des Poquelin, qui tenaient rang 



honorable dans la bourgeoisie ; car la charge de tapis- 
sier du roi était déjà dans ki famille, et l'enfant Poque- 
lin, né et baptisé le 15 janvier 1622, sous les noms de 
Jean-Baptiste, avait neuf ans lorsque la même charge 
fut transmise à son père Jean Poquelin, et quinze ans 
lorsqu'on lui en fit obtenir la survivance. 

Jean Baptiste fit ses classes comme externe à Paris au 
collège de Clermont, chez les jésuites, qui, depuis la fin 
du seizième siècle, dirigeaient l'éducation française; ad- 
mirables humanistes, habiles à aiguiser les facultés de 
l'esprit, mais qui, s'écartant du sens chrétien de la grâce 
tel que la sévérité des jansénisi s l'enseignait, favorisè- 
rent les belles-lettres et les formules brillantes de l'in- 
telligence, et pétrirent de leurs propres mains Molière, 
Fontenelle, Voltaire. Ses condisciples, Bernier, Hesnault, 
Cyrano de Bergerac, Chapelle, le prince de Conti, allè- 
rent, de l'aveu de leurs parents, leur cours d'humanités 
terminé, écouter les leçons de ce savant et prudent Gas- 
send, surnommé Gassendi, qui transmettait la libre pen- 
sée de la Renaissance au monde nouveau du dix-septième 
siècle. Gassend eût été brûlé ou tout au moins exilé, s'il 
n'avait pas écrit en latin et prévenu les dangers par l'a- 
ménité de son commerce et la réserve de sa conduite. 
Nul n'avait plus grande horreur de la routine que cet 
observateur à la fois sagace et hardi, qui complétait la 
découverte de Harvey, apercevait dans le ciel cinq nou- 
veaux satellites de Jupiter, riait des scolastiques et de 
leurs raisonnements sur le vide, et poursuivait de son 
ironie ceux qui ne voyaient aucun salut hors de la for- 
mule aristotélique. Sous la direction de Gassendi, le fils 
du tapissier se mit à traduire en vers français, comme 
premier essai de son talent énergiqu •, le beau poëme ma- 
térialiste du romain Lucrèce. Gassendi lui communiqua 
sa persévérante haine pour le mensonge et pour la ser- 
vilité de la pensée toujours séduite par la tradition ou 
la mode. Les causeries de Gassendi, qui n'ont pas laissé 
de trace, ont déterminé la voie philosophique suivie par 
Molière : « L'heureux temps, écrit le malin et doux phi- 



losophe à l'un de ses amis (toujours en latin), que celui 
où, les envieux étant absents, ne craignant pas les es- 
pions, nous livrant sans crainte à la recherche du vrai, 
nous pouvions philosopher à notre gré et rire à notre 
aise de la comédie que joue le monde entier ! » Pour ce 
chef d'école si modéré et si habile, rire et philosopher, 
c'était même chose. Molière prit au sérieux les enseigne- 
ments de Gassendi; son théâtre n'en est que le dévelop- 
pement. 

Sa famille avait fondé sur lui de grandes espérances; 
il alla étudier le droit à Orléans, et il paraît prouvé qu'il 
se fit recevoir avocat. En 1645, date précise (comme le 
dit très-bien M. Louandre), le brillant élève du collège 
de Clermont se détacha tout à coup de sa famille; pour- 
quoi? aucun fait et aucun renseignement positif ne l'at- 
testent. Le goût de la comédie et des représentations 
scéniques, émané de l'Italie, s'était emparé des esprits. 
La folie des théâtres succédait à. la manie des Académies. 
Le noble métier d'acteur et d'auteur, — et les deux pro- 
fessions se confondaient. — attirait les jeunes âmes, eni- 
vrées du succès du Cid, joué en 1632. « A présent, dit 
Corneille dans l'Illusion : 

Le théâtre 

Est dans un lieu si haut, que chacun l'idolâtre. » 

Pas de jeune gentilhomme qui ne fût fier de jouer la 
comédie et de bien « pousser une passion. « Le roi, en 
\Q!i\, venait de déclarer par ordonnance que Vétat de co- 
médien ne peut être désormais imputé à blâme et préjudi- 
ciable à la réputation des comédiens dans le commerce public. 
De nombreuses colonies dramatiques se répandaient à 
travers la France et l'Europe. Ravis de divertir les autres 
pour s'amuser eux-mêmes, fils de familles, jeunes artistes, 
poètes en herbe, accompagnés de leurs belles, allaient 
chercher fortune. Le même phénomène s'était manifesté 
en Espagne du temps de Lope, en Angleterre à l'époque 
de Shakespeare, surtout en Italie à la fondation des aca- 



démieSj qui créèrent chacune leur théâtre ; autant de 
troupes de thôûlrc que d'académies, autant d'académies 
que de hameaux. Les Mémoires de Tristan, ceux de 
Cosnac, surtout le Roman comique de Scarron et le 
Viage entreicnido (Voyage amusant) de Rojas décri- 
vent plaisamment cette vie nomade, celle de Molière 
comme de Salvator Rosa, qui peignait pour son théâtre 
ses propres décorations, récitait des odes et des satires 
habillé en Scaramouche et soutenait en Italie la dernière 
gloire de la « Comédie de l'art. » 

Emporté par le mouvement général, Molière ne fut pas 
plus bohémien que son époque; mais il fut bohémien de 
génie; réunissant un petit nombre d'enfants de famille 
qu'il qualifia à'illuslre tlicùire, il planta ses tréteaux d'a- 
bord à la porte de Nesle, où se trouva maintenant un 
des pavillons du palais de l'Institut, puis au port Saint- 
Paul, c'est-à-dire en plein vent, en face de l'Hôtel de 
^îlle, enfin au Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au 
carrefour de Buci, dans un lieu couvert. 

Pourquoi donner ce titre d'illustre au petit groupe no- 
made dont il était directeur? Et quel est le sens de ce 
bf^plême nouveau (Molière) qu'il imposa à son génie et 
qu'il a rendu glorieux? C'était le théâtre éclatant par 
excellence qu'il voulait créer (illustris). Un écrivain étran- 
ger, non sans quelque apparence de raison, veut trouver 
dans 7noliri (faire etfort, tendre vers un but) l'origine du 
mot Molière qu'il prit en quittant celui de Poquelin et 
qui avait déjà appartenu à deux romanciers obscurs. Une 
ambition soutenue caractérise en effet Molière ; rien de 
flottant, rien de livré au hasard ; il sait oii il va; pas de 
moyen qu'il n'emploie, pas de labeur qui l'effraye; pro- 
fondément déterminé et résolu, jamais il ne s'écarte de 
sa route. Gaieté, érudition, passion, tout est sacrifié à 
l'œuvre unique; jamais âme plus ardente et plus pas- 
sionnée ne fut servie par un plus infatigable esprit. 

Entre 1645 et 1660, les soins de Molière sont consacrés 
à la création de sa troupe, dont il fit quelque chose de 
lellement accompli, que a jamais, dit Segrais, onn'avoit 



rien vu de tel et on ne le verra jamais. 11 en éloit l'àme; 
elle étoit formée de sa main; il n'y en a jamais eu, ii ne 
pourra jamais y en avoir de pareille *. » Costumes, per« 
sonnages, diction, Molière soignait tout, surveillait tout, 
gouvernait sa petite république avec une extrême vigi- 
lance, communiquait à chacun son activité et son éner- 
gie, et marchait à travers la France d'un pas libre eldéjà 
triomphant. On croit que Scarron, dans le charmant per- 
sonnage du comédien « le Destin, » n'a fait que repro- 
duire l'image affaiblie du généreux Molière, favori du 
peuple et des siens. Sa trace se perd dans cette Odyssée 
lointaine et vagabonde, école de la vie dont il a tiré si 
grand profit! En 1648, il apparaît à Nantes, puis à Bor- 
deaux, oîi, dit-on, une médiocre tragédie de sa composi- 
tion, la Thèbaule, fut jouée sans succès; à Lyon, en 1653, 
où sa première œuvre sérieuse, l'Étourdi, fut représentée 
et bien accueillie; puis à Avignon, à Pézénas, à Narbonne; 
enfin, en 1654, pendant la tenue des États présidés par 
le prince de Conli, à Montpellier, selon les uns; à ]i3é- 
ziers, selon les autres. Son ancien condisciple, le prince 
de Conti, personnage libre dans ses mœurs et violent 
dans son austérité, l'ayant invité à se rendre auprès de 
lui pour jouer devant les États h Dépit amoureux, qui eut 
beaucoup de succès, lui offrit, dit-on, de l'attacher à sa 
personne en qualité de secrétaire. Tout était intrigue et 
débauche autour de ce bizarre prolecteur de Molière, 
qui n'accepta pas sa proposition et continua de courir la 
province. Il ne quitta le Languedoc qu'en 1657, passa le 
carnaval de 1638 à Grenoble, vint s'établir à Rouen, et, 
pendant son séjour dans celte ville, obtint, par l'entre- 
mise soit du prince de Conti, soit du duc d'Orléans, la 
permission de venir jouer devant la cour. 

Il avait trente-six ans, un rare talent de comédien, une 

■habileté consommée à distribuer les emplois, à pénétrer 

le caractère de ses acteurs, à user même de leurs défauts, 

à incarner leurs caractères dans ses rôles, à gouverner 

• Segraisiana, p. 173. 



8 

leurs passions et à profiter de leurs rivalités et de leurs 
travers ; d'ailleurs créé, pour ainsi dire, pour être le 
modèle et le lypedi' l'artiste méridional, « le teint brun, 
les sourcils noirs et forts, dit mademoiselle Poisson, ^ui 
l'a connu, les lèvres épaisses, la bouche grande et le nez 
gros ; marchant gravement, l'air sérieux ; ni trop gras 
ni trop maigre, la taille plus grande que petite, le port 
noble, la jambe belle. » Il ne connaissait ni la ville ni la 
cour, mais seulement la province et le monde, beaucoup 
les anciens et les Italiens; l'étude, l'art, l'observation, 
l'amour, avaient absorbé treize années de son errante 
jeunesse. Comme Shukespeare, il avait connu les faiblesses 
et les ivresses de la passion. De là ces arabesques et ces 
enjolivements de sa légende, surchargée d'amours lé- 
gères ou sérieuses qui se croisent et se mêlent comme 
dans un dédale, et qui sembleraient à peine avoir dû lui 
laisser le temps de créer une de ses œuvres. 

Qu'il ait été forcé à Pézénas de sauter dans la rue par 
une fenêtre pour échapper à un mari mécontent, cela 
n'est pas prouvé. Mais on ne peut douter de l'étrange et 
dramatique situation qu'il occupait dans sa troupe no- 
made entre Madeleine Béjart, mademoiselle Debrie et 
mademoiselle Duparc ; trois déesses qui le gênaient, di- 
sait son ami Chapelle, autant que Junon, Pallas et Vénus 
embarrassaient Jupiter au siège d'Ilion. Madeleine, im- 
périeuse créature, flUe d'un procureur au Châtelet, ma- 
riée à un sieur de Modène et devenue veuve, avait deux 
ans de plus que Molière; c'était elle sans doute qui l'a- 
vait entraîné dans la vie nomade. Elle ne cessa pas, 
m.ilgré les inconstances du poète, d'exercer sur lui une 
influence redoutable. 

Soit que le caractère peu indulgent de Madeleine eût 
porté Molière à chercher des distractions ailleurs ou que 
l'âge eût altéré la beauté de l'ancienne soubrette, Mo- 
lière avait arrêté s^s regards sur mademoiselle Duparc, 
habile danseuse, d'une beauté majestueuse et classique 
et qui repoussa ses hommages. Mademoiselle Debrie (tel 
était le nom de théâtre de Catherine Leclerc, femme 



d'ElmeWilquin), douée d'un grand talent pour la scène 
et d'une beauté accomplie, se montra plus indulgente; 
l'amour;, chez elle, était moins une affection violente 
qu'une indulgente et charitable sympathie; étrange ca- 
ractère, moins rare que l'on ne pense. Auprès de made- 
moiselle Debrie, Molière venait se consoler de ses échecs 
et pleurer ses faiblesses. Une enfant destinée à punir 
Molière de ses légèretés ou de la fougue de ses passions 
s'élevait à côté de ces trois femmes; c'était la jeune sœur 
de Madeleine, que Molière lui-même avait instruite et 
presque vue naître et qui va tenir une place importante 
dc.ns la vie du poëte. 

Cette troupe, qui passait pour la meilleure de France, 
arrive à Paris en 1658, conduite par son directeur Mo- 
lière. Elle joue Nicomède, le 24 octobre de la même 
année, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes, de- 
vant le roi. Il y remplissait le premier rôle, et comme, 
de l'aveu de tous les contemporains, ce grand homme 
était un acteur tragique détestable, il est probable que 
la conscience du peu de succès qu'il avait obtenu lui lit 
adresser au roi la prière de représenter devant lui « un 
de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quel- 
que réputation et dont il régalait les provinces. » Le roi 
le tint pour agréable ; satisfait du Docteur amoureux, il per- 
mit à la troupe de prendre le titre de Troupe de Mon- 
sieur et de jouer sur le théâtre du Petit-Bourbon, alter- 
nativement avec les comédiens italiens. 

Ici s'arrête le long apprentissage de Molière et com- 
mence pour lui une vie nouvelle composée de trois sillons 
qui s'entre-croisent : — sa vie passionnée et intérieure, 
la plus douloureuse qui se puisse imaginer; — sa vie 
d'études et de travaux, série de triomphes entremêlée 
de rares échecs et soutenue par la constante sympathie 
et l'inébranlable protection du roi ; — sa vie sociale et 
politique, lutte ardente et habile contre les difficultés de 
sa direction ou plutôt de son gouvernement, surtou* 
contre les crédulités et les sottises humaines, qu'il aborda 
et terrassa sans pitié, sans ménagements, non sans 



10 

adresse ; ne craignaDt pas de frayer sa voie et de con- 
quérir Lon succès môme à travers les plus légitimes ap 
puis et les plus i'ortes bases de la société tiumaine. 

Chacune de ses œuvres est un combat ; c'est sur le 
cliami) de bataille, en relisant successivement les drames 
de 'lolièrc, en les leplaçaul au milieu des faits et des 
passions qui les ont produits ou \ us naître, que l'on peut 
apprécier la sîrétégic du maître, la portée de ses atta- 
(|ues et la valeur de sa conquête. Aussi renvoyons-nous 
le lecteur à chacune des introductions qui, dans l'édi- 
tion présente, sont destinées à éclairer la marche qu'il a 
suivie. C'est là que l'on verra s'établir par degrés et se 
dévelo;per, depuis l'arrivée de Molière à Paris jusqu'à 
sa mort, ce que M. Bazin appelle si bien l'association 
tacite du monarque et du poëte. Les Précieuses ridicules 
frappent l'hôtel de Rambouillet ; les Fâcheux, l'École des 
Fonmes, le Mariage forcé, continuent, comme nous le 
montrerons, à démanteler, si l'on peut le dire, les for- 
teresses de la vieille tradition et à ployer les esprits à 
cette convenance, à cette décence élégante qui devaient 
êlre les caractères de la société nouvelle. Bientôt la troupe 
de Molière obtient de passer au théâtre du Palais-Royal, 
A la fin de 1661, du vivant de son père, il prend le litre 
de valet de chambre du roi, «sans y ajouter celui de 
tapissier. » Après l'École des Femmes il reçoit une pen- 
sion de mille livres; en août 1665, sa troupe est nommée 
TROUPE DU ROI et attachée au service du monarque, 
avec une subvention de sept mille livres. Enfln Molière 
devient l'âme de toutes les fêtes données à Versailles, et 
sa faveur ne peut être un moment ébranlée, ni par les 
médecins qui soignent le roi, ni par les scolastiques en- 
core estimés, ni par les courtisans du petit lever, ni par 
les ministres. 

La source de ses maux était en lui-môme. A ces trois 
déesses, au milieu desquelles, comme dii encoi'e Cha- 
pelle, « il cheminait si péniblement, 5> il avait trou\é bon 
de joindre uu fléau plus terrible pour un homme sérieux 
et passionné, — une jeune épouse coquette et adorée. 



11 

« Son âme; n le dit lui-même, était née avec les der- 
nières disposilions à la tendresse. » Cette jeune fille de 
dix-sept ans, élevée sur ses genoux, coquette indomp- 
tablCj admirable cantatrice, « un peu maigre, » disent 
les contemporains, mais remplie de grâces et de talents 
qui furent le désespoir et l'unique amour de Molière 
jusqu'à la fin de sa vie, — Armande-Gresinde Béjart, 
sœur cadette de Madeleine, devint sa femme le 2C fé- 
vrier 1662. Ses ennemis s'écrièrent qu'il épousait sa fille. 
11 y avait, en effet, vingt-trois ans de différence entre 
Molière et sa femme. Le roi, pour désarmer la calomnie,, 
tint sur les fonts de baptême le premier enfant de Mo- 
lière, Louis, né le 28 lévrier 1664. Bientôt le drame que 
le grand poëte avait préparé de ses propres mains suivit 
son cours nécessaire. La femme du comédien, en butte 
aux galanteries et aux assiduités de tout ce que la cour 
avait de brillant, passa pour s'être laissée séduire par 
celui que ne dédaignaient pas les princesses, le hardi et 
brillant Lauzun. Jaloux à la fois comme don Garcie et 
Sganarelki, Molière exigea de sa femme des explications 
et reçut d'elle l'aveu très-équivoque d'une inclination 
« pure, di-ait-elle, pour M. de Guiche, » le plus jeune et 
le plus beau des seigneurs. S'il faut ajouter foi à la chro- 
nique, d'ailleurs peu digne de crédit quant à ces annales 
secrètes du boudoir, on peut joindre le nom de l'abbé 
de Richelieu à celui des deux héros, l'un le don Juan, 
l'autre le Lovelace de leur époque. Lié avec Chapelle, 
qui recevait ses tristes confidences, devenu l'ami du 
peintre Mignard, du physicien Rohault, de Jean de La 
Fontaine, de Boileau Despréaux, Molière retrouvait au- 
près de mademoiselle Debrie, toujours patiente et sym- 
pathique, les consolations de cette amitié mêlée de ten 
dresse qui donnent à ce personnage un caractère touchant 
et singulier. Les liens du mariage étaient rompus; il ne 
voyait sa femmô qu'au théâtre et allait à Àuteuil, dans 
une solitude champêtre et opulente, pleurer en liberté 
sa faiblesse et sa douleur, dont les grâces charitables de 
mademoiselle Debrie ne pouvaient tarir la source. 



i-2 

Au milieu de ces angoisses et parmi les tracas de son 
métier, s'acquittant avec la plus active exactitude des 
tâches pénibles oî des improvisations nombreuses que le 
roi lui commandait, il créa Tarluffc et le Misanthrope. % 

Il avait reconnu combien est impuissante la prétention 
de demander à la vie une perfection qu'elle; refuse aux 
plus austf""cs et aux plus indulgents: c'est là le Mismi- 
throxc. 11 avait compris combien est facile la séduction 
<îe l'apparence et du simulacre, et dangereuse l'habileté 
qui se pare des dehors d'une perfection souveraine: voilà 
Taituffe. Faire jouer la première de ces pièces n'était 
pas difficile; Molière, qui s'était donné le plaisir de faire 
entrer à la fois dans son drame Lauzun, M. de Guiche 
et sa femme, se rendit maître, par cette création, plus 
estimée à son apparition que populaire, du premier rang 
parmi les rois de la scène élégante et du drame de sa- 
lon. Cinq années de diplomatie persévérante furent né- 
cessaires pour que Tarluffc prît possession du théâtre. 
Molière essaya trois actes de la pièce devant le roi, qui 
eut peur des interprétations que Ion pourrait donner à 
son consentement. Il lut le manuscrit devant le légat, 
trop habile pour ne pas faire mine de l'approuver. Dans 
des conférences narliculières avec le roi, audiences in- 
times dont personne ne nous a révélé les delà ils, Molière 
obtint enfin l'oulopisation verbale de jouer 2''()7((//e à 
Villers-Cottere!s, ch^z Monsieur, puis chez le prince de 
Condé, au Raincy fi pr'pnrailles voies; il travaillait, si 
l'on peut le dire, avoc la ape. pour aitemdre un résultat 
éloigné mais certain. En 1667, se présakmi de la parole 
royale et profitant de l'absence du monarque, qui élait 
en Flandre, il changea le liirr' de son œuvre de Tortaffe, 
fit l'Imposteur, adoucit quelques passages du dialogue et 
lui ouvrit hardiment le ihénire. Suspendu par ordre du 
premier président du parlemeni, exrommuBié par far- 
chevéque de Paris, 7'/ cj/f" olb clvrcher pr'Jie(tion au- 
près du roi lui-même, en Flandre, où deux camarades 
de Molière présenter mu à Louis .\1V la requête modeste, 
mais urgente et presque sévère, de leur direcleur. « Le 



13 

roi avait donné sa parole, nul de ses sujets ne pouvait 
l'empêcher de la tenir. Il s'agissait d'ailleurs d'une liitte 
suprême entre les tartuffes qui en voulaient aux plaisirs 
de Sa Majesté et ceux qui avaient le soin de la divertir » 
Le roi répondit avec bonté, sans donner une solution 
définitive, revint à Saint-Germain le 7 septembre 1668, 
vit Molière, écouta ses sollicitations et ses prières, et ne 
leva pas encore l'interdit. M. Bazin fait remarquer à ce 
propos avec beaucoup de justesse que les querelles du 
jansénisme n'étaient pas terminées, et que la représenta- 
tion de Tartuffe pouvait aigrir et envenimer de nouveau 
des plaies que Louis XIV avait intérêt à fermer. En effet, 
le grand athlète de Jansénius, Arnault, fait sa soumis- 
sion le i décembre 1668 ; le bref définitif de réconcilia- 
tion, daté du 19 janvier 1669, arrive à Paris vers la fin 
de janvier. Aussitôt Molière, mettant à profit la paix 
universelle, glisse son Tartuffe h l'ombre du bref accordé 
par Clément IX, et le fait jouer de l'aveu de Louis XIV, 
le 5 février de la même année. La victoire reste à sa per- 
sévérance et à son adresse. 

Molière avait touché le point culminant de sa gloire. 
Entre 1664 et 1673, il continua, sans s'élever plus h'ut 
que Tartaffe et le Misanthrope, cette campagne coiUre 
les hypocrisies, qui est sa vie elle-même. Dans l'Antour 
médecin, dans le Médecin malgré lui, les tartuffes de la 
formule médicale et de la Fn culte; dans les Femmes sa- 
vantes, les hypocrites d'érudition et de bel esprit; d^ns 
Georges Dandin, le Bourgeois gentilhomme, Amphitryon, 
M.de Pourceaugnuc, la Comtesse cl'Escarbagnas, enfin dans 
le sublime et hardi Don Juan, les hypocrites de l'éti- 
quette, de la formule héréditaire et du rang social sub- 
stitué aii mérite, furent frappés tour à tour. 11 alla même, 
dans l'Avare, jusqu'à s'attaquer à l'excès du respect filial 
et à l'abus de l'autorité paternelle chez l'homme vicieux. 
Improvisateur incomparable, d'un génie toujours pré- 
sent, il s'ocquittait envers le roi son protecteur p;îr la 
rapidité de son ob"i'<? nce et la création de nombreux 
divertissements, mêlés de musique, de danses et de dé- 
corations DreïQue magiques. 



14 

Les Fâcheux, l'Amour médecin, Mèlicerte, M. de Pour- 
ceaugnac, apparurent ainsi, évoqués par le génie de l'ar- 
tiste. On n'explique la prodigieuse fécondité de ces ra- 
pides enfantements mêlés de plusieurs chefs-d'œuvre 
que par les ressources dont le roi lui permettait de dis- 
poser, l'autorité quC lui éiail accordée, l'ordre sévère 
qu'il apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qua- 
lités les plus rares et des conditions les plus heureuses 
qui aient pu développer et favoriser le génie de l'artiste. 

Il avançait ainsi, et tout était vaincu, marquis, méde- 
cins, précieuses, jansénistes, jésuites, lorsque la plaie 
originelle de celte âme tendre saigna de nouveau, et 
acheva en peu de temps une carrière si courte et si rem- 
plie. La jeune Armande rentra dans la maison de son 
mari; le 15 septembre 1672, Molière devint père d'un 
enfant qui mourut presque aussitôt. Le régime était 
abandonné, la vie devint plus dissipée et plus bruyante, 
la toux plus fréquente et plus âpre. Molière, qui avait 
raillé sa propre misanthropie comme le type de la 
fausse sagesse, et ses jalousies effrénées comme l'apanage 
de Sganarelle et de Geoiges Dandin, se mit, dans une 
œuvre nouvelle, la dernière qu'il ait produite, à railler 
à la fois médecins et malades : ceux-là comme impuis- 
sants, ceux-ci comme crédules. Le monde demi-sceptique 
et élégant au milieu duquel vivait Molière, la société de 
Chapelle et de Ninon, trouva la plaisanterie excellente, 
fournil à l'envi des traits au pauvre Molière, et se réjouit 
fort de composer à frais communs la cérémonie burlesque 
du Malade imaginaire; réunis autour d'une table bien 
servie, les convives de Ninon furent les sacrificateurs et 
la Faculté de médecine fut la victime. 

Enfin le Malade imaginaire parut sur la scène. C'était 
un malade véritable, ou plutôt un mourant, qui se mo- 
quait de la mort et de l'impuissance humaine à la pré- 
venu' et à la suspendre. La Danse Macabre du moyen âge 
n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce bouffon 
homme de génie et ce philosophe arlislc venant en robe 
de chambre de malade plaisanter à la fois la santé qui 



15 

S'ignore et la mort qui arrive, l'imprudence niaise de 
ceux qui prétendent guérir et la stupide fantaisie des 
imaginations frappées. C'est le comble de l'incertitude 
et de la débilité humaines dont Molière a fait la satire, et 
c'est au milieu de cette œuvre si triste et si grotesque 
qu'il a expiré, à la quatrième représentation du Malade 
imaginaire, en prononçant le mot juro de la célèbre cé- 
rémonie. Dévoué, comme toujours, aux intérêts de sa 
troupe, il avait résisté aux prières de ceux que l'état do 
sa santé effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se rcp.dît 
au théâtre. « Non^, dit-il; que deviendroient tous ces 
pauvres gens ? » 

On le reporta chez lui après la représentation, qu'il 
eut le courage de soutenir jusqu'au bout. Il était épuisé 
et sentait l'approche de ses derniers moments. Deux 
prêtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher, refusèrent 
leur secours. Suffoqué par le sang, et assisté, dit Grima- 
rest, par deux sœurs religieuses, il mourut le 17 fé- 
vrier 1673, avant l'arrivée d'un troisième ecclésiastique, 
plus compatissant et plus chrétien. 



PniLARÈTE ClHASLIiS. 



ŒUVRES 

COMPLÈTES 

DE MOLIÈRE 

PREMIÈRE ÉPOQUE 
1645-1658 

PREMIÈRES ŒUVRES; ESSAIS DE JEUNESSE ET IMITATIONS DE LA 
COMMEDIA DELL' ARTE 

I. — LE MÉDECIN VOLANT, canevas italien. 

IL — LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ, canevas italien. 

m. 1653. L'ÉTOURDI, imitation de l'italien. 

IV. 1654. LE DÉPIT AMOUREUX, imitation de l'italien. 

LE 

MÉDECIN VOLANT* 

COMÉDIE 

Des personnages dont le caractère est convenu, le cos- 
tume arrêté d'avance, le langage différent, le type inva- 
riable, et qui, sur un plan tracé, improvisent un dialogue 
pittoresque, conforme aux situations, telle est la comédie 
« air improvise » que les Italiens ont inventée; celle que 
Trivelin, Scaramouche et Mezzetin ont fait applaudir en 
France. La souplesse physique et la facilité du dialogue 
prêtent, si ce n'est de la valeur, au moins du charme à 

1 Le titre de l'arlequinade italienne est : Il Medico volante, le 
Médecin sauteur; épitli&te justifiée par les singuliers tours de force 
que le héros de la farce accomplit. 

s 



18 

cette vive forme de l'art, forme enfantine, la seule qui, 
au commencement du dix-septième siècle et à la fin du 
seizième, fût populaire dans le midi de l'Europe. 

Poquelin enfant, lorsqu'il allait du collège de Cler- 
mont aux Saints Innocents et de la halle au collège, dut 
admirer souvent la farce italienne, ses tréteaux, sos 
masques, ses lazzi déjà imités par nos farceurs qui te- 
naient en plein air leurs assises sur le pont Neuf. Très- 
jeune il essaya d'adapter à nos mœurs, de traduire ^ t 
d'arranger quelques-uns de ces canevas qui lui plai- 
saient ; la traduction du Medico volante fut un des pre- 
miers efforts de ce jeune esprit qui débutait par l'admi- 
ration docile. 

Je ne doute pas que sa troupe nomade n'aitsouvent re- 
présenté, pour divertir les provinciaux, cette charge po- 
pulaire, favorable à l'agilité du jeune acteur, valet et 
médecin à la fois, et qui, pour s'acquitter de son double 
personnage, saute d'une fenêtre à l'autre, et de la rue 
dans la maison. Boursault versifia plus tard ce canevas, 
qu'il fit jouer en 1661. La pièce de Boursault finit par 
un vers insolent : 

« Faisons des médecins, ou volaiis ou volés ! » 

La prétendue comédie de la Casaque, représentée en- 
suite à Paris, par la troupe de Molière, le 25 mai 1666, 
ne doit faire qu'un avec le canevas du Médecin volant. 
Quelques traits du rôle de l'avocat semblent révéler la 
touche de Molière ; les germes obscurs du Médecin mal 
gré lui, de l'Amour médecin et des Fourberies de Scapm 
apparaissent confusément dans cette ébauche. 



LE MÉDECIN VOLANT « 

PERSONNAGES 

GORGIBUS, père de Lucile. 
LUCILE, fille de Gorgibiis. 
VALÈRE, amant de Lucile, 
SABINE, cousine de Lucile. 
SGANARELLE, valet de Valère. 
GROS-RENÉ valet de Gorgibus. 
UN AVOCAT. 



SCÈNE I. - VALÈRE, SABINE. 

VALÈRE. 

Eh bieri; Sabine, quel conseil me donnes-tu ? 

SABINE. 

Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut ré- 
solument que ma cousine épouse Villebrequin, et les affaires 
sont tellement avancées, que je crois qu'ils eussent été ma- 
riés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé ; mais, comme ma 
cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, 
et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de 
mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne 
invention pour différer le mariage. C'est que ma cousine, dès 
l'heure que je vous parle, contrefait la malade; et le bon 
vieillard, qui est assez crédule, m'envoie quérir un méde- 
cin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos 
bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit 
à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonliomme 
ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui 
est au bout de notre jardin, et, par ce moyen, vous pourriez 
l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser 
pester tout son soûl avec Villebrequin. 

VALERE. 

Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma porte, 
et qui voulût tant hasarder pour mon service! Je te le dis 
franchement, je n'en connois pas un 



tO LE MEDECIN VOLANT 

SABINE. 

Je songe à une cliose ; si vous faisiez habi-ller votre valet 
en médecin ; il n'y a rien de si facile à duper que le bon- 
homme. 

VALÈRE. 

C'est un lourdaud qui gâtera tout ; mais il faut s'en servir 
fauie d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver 
ee maroufle à présent? Mais le voici tout à propos. 

SCÈNE II. - VALÈRE, SGANARELLE. •; 

VA ÈRE. 

Ah ! mon pauvre Sgannrelie, que j'ai de joie de te voir . 
J'ai besoin de toi dans une afiaire de conséquence ; mais, 
comme je ne sais pas ce que lu sais faire... 

SGANARELLE. 

Ce que je sais faire, monsieur ? employez-moi seulement 
en vos affaires de conséquence, ou pour quelque chose 
d'importance : par exemple, envoyez-moi voir quelle heure 
il esl à une horloge, voir combien le beurre vaut au marché, 
abreuver un cheval, c'est alors que vous connoîtrcz ce que 
je sais faire. 

VALÈRE. 

Ce n'est pas cela; c'est qu'il faut que tu contrefasses le 
médecin. 

SGANARELLE. 

Moi, médecin, monsieur ! Je "uis prêt à faire tout ce qu'il 
vous plaira ; mais, pour faire le médecin, je suis assez votre 
serviteur pour n'en rien faire du tout ; et par quel bout 
m'y prendre, bon Dieu ? Ma foi, monsieur, vous vous mo- 
quez de moi. 

VALÈRE. 

Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles. 

SGANARELLE. 

Ahl pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois méde- 
cin ; car, voyez-vous bien, monsieur, je n'ai pas l'esprit tant, 
tant subtil, pour vous dire la vérité. Mais, quand je serai 
médecin, où i'-ai-je? 

VALÈRE. 

Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade. 



SCÈNE m 21 

mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois 
oien... 

SGANARELLE. 

Eh ! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine ; je 
vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne 
qu'aucun médecin qui soit dans la ville. Ou dit un proverbe, 
d'ordinaire : Après la mort, le médecin ; mais vous verrez 
que, si je m'en mêle, on dira : Après le médecm, gare la 
mort ! Mais, néanmoins, quand je songe, cela est bien clil'ti- 
cilc de faire le médecin ; et si je ne fais rien qui vaille ? 

VALÈRE. 

H n'y a rien de si facile en celte rencontre : Gorgibus est 
un homme simple, grossier, qui se laissera élourdir de ion 
discours, pourvu que tu parles d'IIippocrate et de Galien, 
et que tu sois un peu effronté. 

SGANARELLE. 

C'est-à-dire qu'il faudra lui parler philosophie, mathéma- 
tique. Laissez-moi faire ; s'il est un homme facile, comme 
vous le dites, je vous réponds de tout; venez seulement me 
faire avoir un habit de médecin, et m'inslruire de ce qu'il 
me faut faire, et me donner les licences, qui sont les dix 
pistples promises. 

Valère et Sganarelle s'en vont, 

SCÈNE III. - GORGIBUS, GROS-RENÉ. 

GORGIBUS. 

Allez vilement chercher un médecin, car ma tille est bien 
malade, cl dépêchez-vous. 

GROS-RENÉ. 

Que diable aussi ! pourquoi vouloir donner votre fille à 
un vieillard? Croyez-vous que cène soit pas le désir qu'elle 
a d'avoir un jeune homme qui la travaille ? Voyez-vous la 
connexilé qu'il y a, etc. {galimalias). 

GORGIBUS. 

Va-l'en vite ; je vois bien que cette maladie-là reculera 
bien les noces. 

GROS-RENÉ. 

Et c'est ce qui me fait enrager ; je croyois refaire mon 



22 LE MEDECIN VOLANT 

ventre d'une bonne carreliirc *, et m'en voilà sevré. Je m'en 
vais chercher un médecin pour moi, aussi bien que poui 
votre fdle ; je suis désespéré. 

Il sort. 

CÈNE IV. - SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE. 

SABINE 

Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendr'' 
une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habile médecir 
(lu monde, un homme qtii vient des pays étrangers, qui sai' 
les plus beaux secrets, et qui sans doute guérira ma cou- 
sine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. I 
est si savant, que je voudrois de bon cœur être malade, afir 
qu'il me guérît. 

GORGIBUS. 

Où est-il donc? 

SABINE. 

Le voilà qui me suit ; tenez, le voilà. 

GORGIBUS. 

Très-humble serviteur à monsieur le médecin. Je vou* 
envoie quérir pour voir ma fille qui est malade ; je met? 
toute mon espérance en vous. 

SGANARELLE. 

Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuada 
qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est ma- 
lade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi , 
car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte méde- 
cin qui soit dans la Faculté végétale, sensitive et minérale. 

GORGIBUS. 

J'en suis fort ravi. 

SGANARELLE. 

Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, 
un médecin du commun. Tous les autres médecins ne sont, 
à mon égard, que des avortons de médecins. J'ai des talents 
particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, salamalec.^Rodri- 

* Vieux mot français, encore en usage dans le peuple : serneU'j 
neuve appliquée à de vieilles chaussures. 



SCENE IV 23 

gno, as-tu du cœur *? signor, si; signor, no. Per omnia sœ- 
cula sœculoru7n. Mais encore, voyons un peu. 

SABINE. 

Eh ! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille. 

SGANARELLE, 

Il n'importe ; le sang du père et de la fille no sont qu'une 
même chose ; et, par l'allcî^ration de celui du pore, je puis 
connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y au- 
roit-il moyen de voir de l'urine de l'égrotante ? 

GORGIBUS. 

Oui-da ; Sabine, vite allez quérir de l'urine de ma fille. 
(Sabine sort.) Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne 
meure. 

SGANARELLE. 

Ah ! qu'elle s'en garde bien 1 il ne faut pas qu'elle s'a- 
muse à se laisser mourir sans l'ordonnance de la médecine. 
(Sal)ine rentre ^.) Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, 
grande inflammation dans les intestins ; elle n'est pas tant 
mauvaise pourtant. 

GORGIBUS. 

Eh quoi ! monsieur, vous l'avalez? 

SGANARELLE. 

Ne vous étonnez pas de cela : les médecins, d'ordinaire, 
se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un méde- 
cin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je 
discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie ; 
mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour avoir 
un bon jugement : qu'on la fasse encore pisser. 
SABINE sort et revient. 

J'ai bien eu de la peine à la faire pisser. 

SGANARELLE. 

Que cela! voilà bien de quoi! Faites-la pisser copieuse- 
ment, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, 
je veux être médecin toute ma vie. 

* Hémistiche célèbre du Cid, qui jouissait alors de toute sa popu- 
larité. 

2 Snbine apporte une fiole médicale remplie de vin blanc, ce qui 
corrige un peu la laideur de celle dépoùlante facétie, empruntée aux 
derniers tréteaux, et qui n'a rien de Molière. 



i« LE MÉDECIN VOLANT 

SABINE sort et revient. 
Voilà tout ce qu'on peul avoir; elle ne peut pas pisser 
davantai^e. 

SGANARELLE. 

Quoi ! monsieur Gorgibus, voire fille ne pisse que des 
gouttes ? voilà une pauvre pisseuse que voire fille ; je vois . 
bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissalrice. 
N'y auroil-il pas moyen de voir la malade? 

SABINE. 

Elle est levée ; si vous voulez, je la ferai venir. 
SCÈNE V. - SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE, LUCILE. 

SGANARELLE. 

Eh bien, mademoiselle, vous êtes malade ? 

LUCILE. 

Oui, monsieur. 

SGANARELLE. 

Tant pis, c'est une marque que vous ne vous portez pas 
bien. Sentez-vous de t^randes douleurs à la tête, aux reins? 

LUCILE. 

Oui, monsieur. 

SGANARELLE. 

C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre 
qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles cho- 
ses ; et, comme les humeurs qui ont de la connexilé ont 
oeaucoup de rapport ; car, par exemple, comme la mélan- 
colie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand 
par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de 
plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, 
avec ce grana homme, que votre fille est fort malade. Il faut 
que je vous fasse une ordonnance. 

GORGIBUS. 

Vite une table, du papier, de l'encre 

SGANARELLE. 

Y a-t-il quelqu'un qui sache écrire ? 

GORGiBUS. 

Est-ce que vous ne le savez point ? 



SCENE VIII Sij 

SGANARELLE. 

Ah ! je ne m'en souvenois pas ; j'ai tant d'affaires dans la 
lête, que j'ouljlic la moitié... Je crois qu'il seroit nécessaire 
que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la cam- 
pagne. 

GORGIBUS. 

Nous av(ns un fort beau jardin, et quelques chambres qui 
y repondent ; si vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger. 

SGANARELLE. 

Allons visiter les lieux. 

Ils sortent tous. 

SCÈNE VI. - L'AVOCAT, seul. 
J'ai ouï dire que lu fille de monsieur Gorgibus étoit ma- 
lade ; il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui offre 
mes services comme ami de toute sa famille. Holà, holà ! 
monsieur Gorgibus y est-il? 

SCÈNE VII. - GORGIBUS, L'AVOCAT. 
l'avocat. 
Ayant appris la maladie de mademoiselle votre fille, je 
vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et vous 
faire offre de tout ce qui dépend de moi. 

GORGIBUS. 

J'étois là dedans avec le plus savant homme I 

l'avocat. 

N'y auroit-il pas moyeu de l'entretenir un moment? 

SCÈNE VIII. - GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE. 

GORGIBUS. 

Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis, qui 
souhaiteroit de vous parler et vous entretenir. 

SGANARELLE. 

Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus ; il faut aller à 
mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous, mon- 
sieur. 

l'avocat. 

Monsieur, après ce que m'a dit monsieur Gorgibus de 
votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande pas- 
sion du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et 



26 LE MÉDECIN VOLANT 

j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein ; je croîs que 
vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que ceux 
qui excellent en quelque science sont dignes de grande 
louange, et.particulir'rement ceux qui font profession de la 
médecine, tant à cause de son utilité que parce qu'elle con- 
tient on elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa par- 
faite connoissance fort difficile : et c'est fort à propos 
qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme : Vita brevis, 
ars vero longa, occasio aiitem prceceps, experimentum, judi 
cium periculosum, difficile. 

SGANARELLE, à Gorgibus. 

Ficile tantinapota baril cambustibus. 
l'avocat. 

Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne s'appliquent qu'à 
la médecine qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je 
crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de 
succès, experieniia magistra rcrum. Les premiers hommes 
qui firent profession de la médecine furent tellement esti- 
més d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre 
des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. 
Ce n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit 
pas rendu la sanlé à son malade, puisqu'elle ne dépend pas 
absolument de ses remèdes, ni de son savoir ; interdum 
docta plus valet arte malum. Monsieur, j'ai peur de vous 
être importun ; je prends congé de vous, dans l'espérance 
que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser 
avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont pré- 
cieuses, etc. 

L'avocat sort. 
GORGIBUS. 

Que vous semble de cet homme-là ? 

SGANARELLE. 

Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu 
davantage, je l'allois mettre sur une matière sublime et re- 
levée. Cependant je prends congé de vous. (Gorgibus luidonno 
de l'argent.) Eh ! que voulez-vous faire ? 

GORGIDUS. 

Je sais bien ce que je vous dois. 



SCENE XI 27 

SGANA BELLE. 

Vous moquez -vous, monsieur Gorgibus? Je n'en prendrai 
pas, je ne suis pas un homme mercenaire, (il prend l'argent.) 
Voire (rès-humble serviteur. 

Sganarelle sort, et Gorgibus rentre dans sa maison. 

SCÈNE IX. — VALÈRE, seul. 

Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle : je n'ai point eu de 
ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois ren- 
contrer. (Sganarelle revient en habit de valet.) Mais bon, le voici. 
Eh bien, Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai pas vu? 

SCÈNE X. - VALÈRE, SGANARELLE. 

SGANARELLE. 

Merveille sur merveille : j'ai si bien fait, que Gorgibus 
me prend pour un habile médecin. Je mesuis introduit chez 
lui; je lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, la- 
quelle est à présent dans un appartement qui est au bout de 
leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, 
et que vous pourrez l'aller voir commodément. 

VALÈRE. 

Ah ! que tu me donnes de joie ! Sans perdre de temps, je 
la vais trouver de ce pas. 

V sort. 
SGANARELLE. 

Il faut avouer que ce bonhomme de Gorgibus est un vrai 
lourdaud de se laisser tromper de la sorte! (Apercevant Gor- 
gibus.) Ah I ma foi, tout est perdu ; c'est à ce coup ([ue voilà 
la médecine renversée ; mais il faut que je le trompe. 

SCÈNE XI. - SGANARELLE, GORGIBUS. 

GORGIBUS. 

Bonjour, monsieur. 

SGANARELLE. 

Monsieur, votre serviteur ; vous voyez un pauvre gart on 



i¥? LE MÉDECIN VOLANT 

au désespoir : ne connoissez-vous pas un médecin qui est 
arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admi- 
rables? 

GORGIIÎUS. 

Oui, je le connois ; il vient do sortir de chez moi. 

SGANARELLK. 

Je suis son frère, monsieur : nous sommes jumeaux ; et, 
comme nous nous ressemblons fort, on nous prend quelque- 
lois l'un pour l'autre. 

GORGIBUS. 

Je me donne au diable si je n'y ai été trompé. Et com- 
ment vous nommez-vous ? 

SGANARELLK. 

Narcisse, monsieur, pour vous rendre service. Il faut que 
vous sachiez qu'étant dans son cabinet j'ai répandu deux 
fioles d'essence qui étoient sur le bord de sa table ; aussitôt 
il s'est mis dans une colère si étrange contre moi, qu'il m'a 
mis hors du logis; il ne me veut plus jamais voir, tellement 
que je suis un pauvre garçon à présent, sans appui, sans 
support, sans aucune connoissance. 

GORGIBUS. 

Allez, je ferai votre paix ; je suis de ses amis, et je vous 
promets de vous remettre avec lui ; je lui parlerai d'abord 
que je le verrai. 

SGANARELLE. 

Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus. 

Sganarelle sort, et rentre aussitôt avec sa robe de médecin. 

SCÈNE XII. - SGANARELLE, GORGIBUS. 

SGANARELLE. 

Il faut avouer que, quand ces malades ne veulent pas sui- 
vre l'avis du médecin, et qu'ils s'abandonnent à la débauche... 

GORGIBUS. 

Monsieur le médecin, très-humble serviteur. Je vous de- 
mande une grâce. 

SGANARELLE. 

Qu'y a-t-il, monsieur? est-il question do vous rendre 
service ? 



SCÈNE XIII 29 

GORGIBUS. 

Monsieur, je viens de rentontrer monsieur votre frère, 
qui est tout à fait fâché de... 

SGANARELLE. 

C'est un coquin, monsieur Gorgihus. 

GORGIBUS. 

Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir 
mis en colère... 

SGANARELLE. 

C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus. 

GORGTBUS. 

Eli ! monsieur, voulez-vous désespérer ce pauvre garçon? 

SGANARELLE. 

Qu'on ne m'en parle plus ; mais voyez l'impudence de ce 
coquin-là, de vous aller trouver pour faire son accord ; je 
vous prie de ne m'en pas parler, 

GORGIBUS. 

7\u nom de Dieu, monsieur le médecin, faites cela pour 
l'amour de moi. Si je suis capable de vous obliger en autre 
chose, je le ferai de bon cœur. Je m'y suis engagé, et... 

SGANARELLE. 

Vous m'en priez avec tant d'instance... Quoique j'eusse 
fait serment de ne lui pardonner jamais ; allez, touchez là, 
je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande vio- 
lence, et qu'il faut que j'aie bien de la complaisance pour 
vous. Adieu, monsieur Gorgibus. 

Gorgibus rentre dans sa maison, et Sganarelle s'en va. 
SCÈ?!i XIII. - VALÈRE, SGANARELLE. 

VALÈRE. 

Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sgana- 
relle se fût si bien acquitté de son devoir. (SganareUe Ventre 
avec ses habits de valet.) Ah ! mon pauvre garçon, que je l'ai 
d'obligations I que j'ai de joie ! et que... 

SGANARELLE. 

Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus E°/a ren- 
contré ; et sans une invention que j'ai trouvée,' toute !a mèche 



90 LE MÉDECIN VOLANT 

éloil découverte. (Apercevant Gorgibus.) Mais fuyez -vous-en *, 
le voici. 

Valère sort. 

SCÈNE XIV. - GORGIBUS, SGANARELLE. 

GORGIBUS. 

Je vous clierchois partout pour vous dire que j'ai parlé à 
votre frère : il m'a assuré qu'il vous pardonnoit ; mais, pour 
en être plus assuré, je veux qu'il vous embrasse en ma pré- 
sence ; entrez dans mon logis, et je Tirai chercher. 

SGANARELLE. 

Eh ! monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trou- 
viez à présent; et puis je ne resterai pas chez vous, je crains 
trop de sa colère. 

GORGIBUS. 

Ah ! vous y demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en 
vais à présent chercher votre frôre ; ne craignez rien, je 
vous réponds qu'il n'est plus fâché. 

Gorgibus sort. 
SGANARELLE, de la fenêtre. 

Ma foi, me voilà attrapé, ce coup-là ; il n'y a plus moyen 
de m'en échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai bien peur 
que, s'il vient à crever, il ne grêle sur mon dos force coups 
de bâton, ou que, par quelque ordonnance plus forte que 
toutes celles des médecins, on ne m'applique tout au moins 
un cautère royal * sur les épaules. Mes affaires vont mal : 
mais pourquoi se désespérer? puisque j'ai tant fait, poussons 
la fourbe jusqu'au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et 
faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes. 

Sganarelle saute par la fenêtre et s'en va. 

SCÈNE XV. - GROS RENÉ, GORGIBUS, SGANARELLE. 

GROS-RENÉ. 

Ah ! ma foi ! voilà qui est drôle I comme diable on saute 
ici par les fenêtres ! Il faut que je demeure ici, et que je 
voie à quoi tout cela aboutira. 

* Pour : enfuyez-vous, c'est-à-dire, vous., fuyez d'ici 
' Le fer rouge. 



SCENE XV! 31 

GORGIBUS. 

Je ne saurois trouver ce médecin ; je ne sais où diable il 
s'est caché. (Apercevant Sganarelle qui revient en habit de méde- 
cin) Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir par- 
donné à votre frère ; je vous prie, pour ma satisfaction, de 
l'embrasser : il est chez moi, et je vous cherchois partout 
pour vous prier de faire cet accord en ma présence. 

SGANARELLE. 

Vous vous moquez, monsieur Gorgibus; n'esL-cc pas assez 
que je lui pardonne ? je ne le veux jamais voir. 

GORGIBUS. 

Mais, monsieur, pour l'amour de moi. 

SGANARELLE. 

Je ne vous saurois rien refuser : dites-lui qu'il descende. 
Pendant que Gorgibus entre dans la maison par la porte, Sganarelle 
y rentre par la fenêtre. 

GORGIBUS, à la fenêtre. 
Voilà votre frère qui vous attend là-bas : il m'a promis 
qu'il fera tout ce que vous voudrez. 

SGANARELLE, à la fenêtre. 
Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici ; je 
vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande 
pardon, parce que sans doute, il me ferait cent hontes, cent 
opprobres devant tout le monde. 

Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sgdnarelle par la fenêtre. 
GORGIBUS. 

Oui-da, je m'en vais lui dire... Monsieur, il dit qu'il est 
honteux et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande 
pardon en particulier. Voilà la clef, vous pouvez entrer ; je 
vous supplie de ne me pas refuser, et de me donner ce con- 
tentement. 

SGANARELLE. 

Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction : vous 
allez entendre de quelle manière je vais le traiter. (A la fe- 
nêtre.) Ah ! te voilà, coquin ! — Monsieur mon frère, je vous 
demande pardon, je vous promets qu'il n'y a pas de ma 
faute. — Pilier de débauche, coquin, va, je t'apprendrai à 
venir avoir la hardiesse d'importuner monsieur Gorgibus, 



32 ^E MÉDECIN VOLANT 

v^e lui rompre la lête de tes sottises ! — Monsieur mon 
frère... — Tais-toi, te dis-je, — Je ne vous désoblig... 
— Tais-toi, coquin ! 

GROS-REXÉ. 

Qui diable pensez-vous qui soit chez vous à pr(?sc..'l ? 

GORGIBUS. 

C'est le médecin et Narcisse son frère ; ils avoient quel- 
que différend, et ils font leur accord. 

GROS-RENÉ. 

Le diable emporte ! ils ne sont qu'un. 

SGANARELLE, à la fenêtre. 

Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre ! Comme il baisse 
la vue I il voit bien qu'il a failli, le pendardi Ah ! l'hypo- 
crite, comme il fait le bon apôtre ! 

GROS-RENÉ. 

Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre 
son frère à la fenêtre. 

GORGIBUS. 

Oui-da... Monsieur le médecin, je vous prie de faire pa- 
roître votre frère à la fenêtre. 

SGA.NARELLE, de la fenêtre. 

Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis Je ne 
le saurois souffrir auprès de moi. 

GORGIBUS. 

Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes 
celles que vous m'avez faites. 

SGANARELLE, de la fenêtre. 

En vérité, monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir 
sur moi, que je ne vous puis rien refuser. Montre-toi, co- 
quin ! (Après avoir disparu un moment, il se remontre en habit de 
valet.) Monsieur Gorgibus, je suis votre obligé, (il disparoit 
encore, et reparoît aussitôt en robe de médecin *.) Eh bien, avez- 
vous VU cette image de la débauche ? 

GROS-RENÉ. 

Ma foi, ils ne sont qu'un ; et, pour vous le prouver, dites- 
lui un peu que vous les voulez voir ensemble. 

i Ce sont ces tours de passe-passe qui expliquent le titre de Mé- 
decin volant. 



SCENE XY 

GORGIBUS, 

Mais faites-moi la grâce de le faire paroître avec vous, et 
de l'embrasser devant moi à la fenêtre. 

« SGANARELLE, de la fenêtre. 

C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous , 
mais, pour vous montrer que je veux tout faire pour l'amour 
de vous, je m'y résous, quoique avec peine, et veux aupara- 
vant qu'il vous demande pardon de toutes les peines qu'il 
vous a données. — Oui, monsieur Gorgibus, je vous de- 
mande pardon de vous avoir tant importuné, et vous promets, 
mon frère, en présence de monsieur Gorgibus que voilà, de 
faire si bien désormais, que vous n'aurez plus lieu de vous 
plaindre, vous priant de ne plus songer à ce qui s'est passé. 
Il embrasse son chapeau et sa fraise, qu'il a mis au bout de son coude, 

GORGIBUS. 
Eh bien, ne les voilà pas tous deux? 

GROS-RENÉ. 

Ah ! par ma foi, il est sorcier. 

SGANARELLE, sortant de la maison, en médecin. 

Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends; 
je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu avec moi, 
parce qu'il me fait honte ; je ne voudrois pas qu'on le vît 
en ma compagnie, dans la ville où je suis en quelque répu- 
tation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je 
vous donne le bonjour, et suis votre serviteur, etc. 

Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans 
la maison par la fenêtre. 

GORGIBUS. 

11 faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon ; en vérité, 
s'il lui a pardonné, ce n'a pas été sans le bien maltraiter. 
Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle en hubit de valet. 
SGANARELLE. 

Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise, 
et de la bonté que vous avez eue, je vous en serai obligé 
toute ma vie. 

GROS-RENE. 

Où pensez vous que soit à présent le médecin? 

s 



35 LE MÉDECIN VOLANT 

GORGinUS. 

n s'en est allé. 

GROS-RENÉ, qui a ramassé la robe de Sgaparellc.. 

Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le 
médecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe 
et joue la farce chez vous, Valôre et votre fille sont ensem- 
ble, qui s'en vont à tous les diables. 

GURGIBUS. 

Oh ! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourie, 
coquin ! 

SGANARELLE, 

Monsieur, qu'allez-vous faire de me pondre? Écoutez un 
mot, s'il vous plaît. Il est vrai que c'est par mon invention 
que mon maître est avec votre fille ; m^s, en le servant, je 
ne vous ai point désobligé : c'est un parti sortable pour elle, 
tant pour la naissance que pour les biens. Croyez-moi, ne 
faites point un vacarme qui tourneroit à votre confusion, ci 
envoyez à tous les diables ce coquin-là avec Villebrequia. 
lilais voici nos amans. 

SCÈNE XVI. -VALÈRE, LUCILE, GORGIBUS, 
SGANARELLE. 

VALÈRE. 

Nous nous jetons à vos pieds. 

GORGIBUS. 

Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sga- 
narelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire noces, 
et boire à la santé de toute la compagnie. 



■m DU UtDF.CI.V VOLAOT. 



LA 

JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

COMÉDIE 



Le jeune Poquelin sortait du collège des jésuites et 
des leçons de Gassendi. Frais émoulu de ses classes, il 
riait;, avec Bernier et Chapelle^ du Ferio Darii Bamalip- 
ton et de l'inutile parlage des docteurs scolastiques; il 
leur préférait, au grand scandale de sa famille, Tabarin 
et Guillot Gorju. 

Le canevas qui nous est parvenu sous le titre de la 
Jalousie du Barbouillé n'est qu'une imitation servile de 
ces farces qui éveillaient son génie. L'art y manque; 
l'incisive vigueur de Molière s'y annonce. On y voit la 
bourgeoise dominant son mari de toute la force de sa 
finesse et de toute l'autorité de son sang-froid : la femme 
de Georges Dandin apparaît. Pour but de sa colère et de 
sa satire, Molière a déjà choisi la formule inutile de la 
science et les vaines draperies de la rhétorique. 

Sans doute cette facétie fut l'une des premières que 
représenta la troupe des enfants de famille dirigée par 
Molière, et qui, sous le nom de V Illustre théâtre, alla s'é- 
tablir à la porte de Nesle. « J'ai ouï dire à des gens agez, 
» raconta Perrault, qu'ils avoient veu le théâtre de la 
3> comédie de Paris de la même structure et avec les 
5) mêmes décorations que celui des danseurs du pont 
» Neuf- que la comédie se jouoit en plein air et en plein 
» jour; que le bouffon de la troupe se promenoit par la 
I) ville avecun tambourpour avertirqu'on alloitcom- 
» mencer. Les pièces qui nous restent d.e ce temps-là 
» sontdelamesme beauté que le lieu où l'onenfaisoit 
» la représentation. Ensuite on les joua à la chandelle, 
» et le théâtre fut orné de tapisseries qui donnoient des 



36 NOTICE 

» entrées et des sorties aux acteurs par l'endroît où elles 
> se joignoient l'une à l'autre. 

s Ces entrées et ces sorties estoient fort incommodes, 
» etmettoient souvent en désordre les coefïures des co- 
T> médiens, parce que, ne s'ouvrant que fort peu en haut, 
» elles rctomboient rudement sur eux quand ils en- 
» troient ou quand ils sortoient. Toute la lumière con- 
? sistoit d'abord en quelques chandelles dans des pla- 
» ques de fer-blanc attachées aux tapisseries; mais 
» comm.e elles n'éclairoient les acteurs que par derrière 
» et un peu sur les côtés, ce qui les rendoit presque tout 
» noirs, on s'avisa de faire des chandeliers avec deux 
» lattes mises en croix portant chacun quatre chan- 
» délies, pour mettre au-devant du théâtre. Ces chan- 
s deliers, suspendus grossièrement avec des cordes et 
ï des poulies apparentes, se haussoient et se baissoient 
» sans artifice et par main d'homme, pour les allumer 
» et les moucher. La symphonie estoit d'une flûte et 
» d'un tambour, ou de deux méchans violons au plus.» 

Telle était, à peu de chose près, la mise en scène des 
jeunes acteurs de la porte de Nesle. Par économie, pro- 
bablement, le chef de la troupe, Poquelin, se couvrait 
ou se barbouillait le visage de farine, comme le faisait 
Gros-Guillaume, le Fariné de l'hôtel de Bourgogne. Il 
ne serait pas impossible que deux autres canevas ou 
farces jouées par sa troupe à Paris, et dont le titre seul 
nous est parvenu, le Docteur pédant (18 juin 1660), et la 
Jalousie du Gros-René (15 avril 1663), fussent identiques, 
sauf le titre, à la Jalousie du Barbouillé. 

Le persécuteur des faux docteurs, des faux médecins, 
des avocats, des scolasiiques, de tous ceux qui sacrifient 
aux mots la réalité de la vie, prend déjà les armes. 

Il n'a que vingt ans ; la guerre commence^ 



LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ ïl 



PERSONNAGES 

LE BARBOUILLÉ, mari d'Angélique 
LE DOCTEUR. 

ANGÉLIQUE, fille de Gorgibus. 
VALÈRE, amant d'Angélique. 
CATHAU, suivante d'Angélique. 
GORGIBUS, père d'Angélique. 
VILLEBREQUIN. 
LA VALLISE. 



SCÈNE I. - LE BARBOUILLÉ, seul. 

Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les 
j hommes ! J'ai une femme qui me fait enrager : au lieu de 
me donner du soulagement, et de faire les choses à mon 
souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ; au 
lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne 
I chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! 
pauvre Barbouillé, que tu es misérable ! Il faut pourtant la 
punir. Si tu latuois... l'intention ne vaut rien, car tu serois 
pendu. Si tu la faisois mettre en prison... la carognc en sor- 
tiroit avec son passe-pariout. Que diable faire donc ? Mai? 
voilà monsieur le docteur qui passe par ici, il faut que je 
lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire. 

SCÈNE II.- LE DOCTEUR, LE BARBOUILLÉ. 

LE BARBOUILLÉ. 

Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière 
sur une chose qui m'est d'importance. 

LE DOCTEUR. 

Il faut que tu sois bien malappris, bien lourdaud, et bien 
mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton 

* Sans doute la figure de l'acteur était couverte de farine^ 



38 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

cliapeau, sans observer raiionem loci, temporis et personœ. 
Quoi I dc'buterpar un discours mal digdr(^. au lieu de dire: 
Salve, vel salvus sis, doctor doctonim erudilissirae. Eh I pour 
qui me prends-tu, man ami ? 

LE BARBOUILLÉ. 

Ma foi, excusez-moi, c'est que j'avois l'esprit en écharpe, 
et je ne songeois pas à ce que je faisois ; mais je sais bien ' 
que vous êtes galant homme. 

LE DOCTEUR. 

Sais-tu bien d'où vient le mot galant l-.ommc? 

LE BARBOUILLÉ. 

Qu'il vienne de Villcjuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en 
soucie guère. 

LE DOCTEUR. 

Sache que le mot galant homme vient d'élilgani : prenant 
le g et l'a de la derniCre syllabe, cela fait ga, et puis, pre- 
nant Z, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait 
galant, et puis, ajoutant homme, cela fait galant homme. 
Mais, encore, pour qui me prends-tu? 

LE BARBOUILLÉ. 

Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu 
de l'affaire que je veux vous proposer ; il faut que vous sa- 
chiez... 

LE DOCTEUR. 

Sache auparavant que ja ne suis pas seulement une fois 
docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, 
sept, huit, neuf et dix fois docteur : i« parce que, comme 
l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les 
nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, 
le docte des doctes ; 2° parce qu'il y a deux facultés néces- 
saires pour la parfaite connoissance de toutes choses, le sons 
et l'entendement; et, comme je suis tout sens et tout en- 
tendement, je suis deux fois docteur. 

LE BARBOUILLÉ. 

D'accord. C'est que... 

LE DOCTEUR. 

3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, 
selon Aristole; et, comme je suis parfait et que toutes mes 
productions le sont aussi, je suis trois fois docteur. 



SCENE II 39 

LE BARBOUILLÉ. 

Eh bien, monsieur le docleur... 

LE DOCTEUR. 

4» Parce que la philosopliie a quatre parlies, la logique, la 
morale, la physique et la métaphysique ; et, comme je les 
possède toutes quatre, et que je suis pariailcmcnt versé en 
icelles, je suis quatre fois docteur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Que diable, je n'en doute pas. Écoutez-moi donc. 

LE DOCTEUR. 

50 Parce qu'il y a cinq universaux <, le genre, l'espèce, la 
différence, le propre et l'accident, sans la connoissanco des- 
quels il est impossible de faire aucun bon raisonnement; 
et, comme je m'en sers avec avantage et que j'en connois 
l'utilité, je suis cinq fois docteur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Il faut que j'aie bonne patience. 

LE DOCTEUR. 

6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail ; 
et, comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis 
six fois docleur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Oh ! parle tant que tu voudras! 

LE DOCTEUR. 

70 Parce que le nombre de sept est le nombre de la féli- 
cité ; et, comme je possède une parfaite connoissanco de 
tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet 
par mes talens, je me sens obligé de dire de moi-même : 
ter quaterque heatum ! 8« parce que le nombre de huit 
est le nombre de la justice à cause de l'égalité qui se ren- 
contre en lui, et que la justice et la prudence avec lesquelles 
je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois 
docteur ; 9" parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis éga- 
j Icment chéri d'elles; 10° parce que, comme on ne peut pas- 
ser le nombre de dix sans faire une répétition des autres 

< Idées générales, admises par la scolastique et combattues par 
Gassendi, maître de Molière. Dos son premier pas dans la carrière 
dramatique, Poquelin, écrivant pour les tréteaux, attaque les profes- 
seurs et soutient la philosophie pratique, expérimentale et positive. 



40 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

nombres, cl qu'il est le nombre universel, aussi, quand on 
m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel, je contiens en 
moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons 
plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je 
suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit neuf, dix 
fuis docteur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Que diable est ceci ? je croyois trouver un homme bien 
savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve un 
ramoneur de cheminées, qui, au lieu de me parler, s'amuse 
à jouer à la mourre ^. Un, deux, trois, quatre... ; ah, ah, ah ! 
Oh bienf ce n'est pas cela; c'est que je vous prie de m'écou- 
ler, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire 
perdre vos peines, et que, si vous me satisfaites sur ce que 
je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez, de 
l'argent, si vous en voulez. 

LE DOCTEUR. 

Eh 1 de l'argent? 

LE BARBOUILLÉ. 

Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez 
demander. 
„^ Jj" LE DOCTEUR, troussant sa robe derrière son cul. 

^^' Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait 
tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme 
mercenaire ? Sache, mon ami, que, quand tu me donnerois 
une bourse pleine de pisioles, et que cette bourse seroit 
dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet 
élui dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet 
curieux, ce .cabinet dans une chambre magnifique, cette 
chambre dans un appartement agréable, cet appartement 
dans un château pompeux, ce château dans une citadelle 
incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette 
ville dans une île fertile, cette île dans une province opu- 
lente, cette province dans une monarchie florissante, celle 

t Jeu venu d'Italie, usité alors parmi les ramoneurs et les gens 
du peuple, et qui consiste à deviner et à nommer tout haut le nombre 
de doigts élevés ou aljaissés par la partie adverse. Ce mot, moira, 
ne se trouve pas dans les dictionnaires. 



SCÈNE IV 41 

monarchie dans tout le monde , et que tout le monde où 
seroit cette monarchie florissante, où seroit cette province 
opulente, où seroit celte île fertile, où seroit cette ville cé- 
lèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce 
châte< u pompeux, où seroit cet appartement agréable, où 
seroit ce cabinet curieux, où seroit ce coffre admirable, où 
seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans la- 
quelle seroit enfermée la bourse pleine de pistoles, que je 
I me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. 

11 s'en va. 
LE BARBOUILLÉ. 

Ma foi, je m'y suis mépris: à cause qu'il est vêtu comme 
un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais, 
puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien déplus aisé que de le 
I contenter ; je m'en vais courir après lui. Il sort. 

SCÈNE III. - ANGÉLIQUE, VALÈRE, GATHAU. 

ANGÉLIQUE. 

Monsieur, je vous assure que vous m'obligerez beaucoup 
de me tenir quelquefois compagnie ; mon mari est si mal 
bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être 
avec lui, et je vous laisse à penser quelle satisfaction on 
peut avoir d'un rustre comme lui. 

VALÈRE. 

Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vou- 
loir souffrir. Je vous promets de contribuer de tout mon 
pouvoir à votre divertissement ; et, puisque vous témoignez 
que ma compagnie ne vous est point désagréable, je vous 
ferai connoître, par mes empressemens, coni^Jjien j'ai de 
joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez. 

CATHAU. 

Ah! changez de discours, voyez porte-guignon* qui arrive. 

SCÈNE IV. - LE BARBOUILLÉ, VALÈRE, ANGÉLIQUE, 
GAÏHAU. 

VALÈRE. 

Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de 

1 Mot composé dont il est inutile d'expliquer le sens et qui se trouve 
à la fois d'accord avec l'usage populaire et les tentatives de Ronsard. 



42 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

si mdchantos nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous 
apprises de quelque autre ; et, puisque votre frère est fort 
malade... 

ANGÉLIQUE. 

Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre ser- 
vante, et vous rends grâce de la peine que vous avez prise. 

LE BARBOUlLLli. 

Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de 
mon cocuage. Ah, ah ! madame la carognc, je vous trouve 
avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai 
faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne*. 

ANGÉLIQUE. 

Eh bien, faut-il gronder pour cela ? Ce monsieur vient 
de m'apprendre que mon frère est bien malade : où est le 
sujet de querelle ? 

CATIIAU. 

Ah ! le voilà verni ; je m'ctonnois bien si nous aurions 
longtemps du repos. 

LE BARBOUILLÉ. 

Vous vous gâtez, par ma foi, toutes deux, mesdames les 
carognes ; toi, Cathau, tu corromps ma femme ; depuis que 
tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu'elle valoit. 

CATHAU. 

Vraiment oui, vous la baillez bonne. 

ANGÉLIQUE. 

Laisse là cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si soûl qu'il 
ne sait ce qu'il dit? 

SCÈNE V. - GORGIRUS, YILLERREOUIN, ANGÉLIQUE, 
CATHAU, LE RARfiOUILLÉ. 

GORGIBUS. 

Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma 
fille 1 

VILLEBREQUIN. 

Il faut savoir ce que c'est. 

GORGIBUS. 

Eh quoi ! toujours se quereller ! vous n'aurez pas la paix 
dans votre ménage ? 

* Deux signes du zodiaque. 



SCÈNE VI 43 

LE BARBOUILLÉ. 

Cette coquine-là m'appelle ivrogne. (A Angélique.) Tiens, je 
suis bien tenté de te bailler une quinte major ', en présence 
de tes parents. 

GORGIBUS. 

Au diable rescarcelle, si vous l'aviez fait. 

ANGÉLIQUE. 

Mais aussi c'est lui qui commence toujours à... 

CATHAU. 

Que maudite soit l'heure où vous avez choisi ce grigou î 

VILLEBREQUm. 

Allons, taisez-vous ! la paix ! 

SCÈNE VI. - GORGIBUS, YILLEBREQUIN, ANGÉLIOUE, 
CATIIAU, LE BARBOUILLÉ, LE DCCTEUR. 

LE DOCTEUR. 

Qu'est ceci? quel désordre! quelle querelle I quel gra- 
buge ! quel vacarme ! quel bruit ! quel différend ! quelle 
combustion! Qu'y a-t-il, messieurs? qu'y a-t-il? qu'y a-t- 
il? Çà, çà, voyons s'il n'y a pas moyen de vous mettre d'ac- 
cord; que je sois votre pacitîcateur, que j'apporte l'union 
chez vous. 

GORGIBUS. 

C"est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble. 

LE DOCTEUR. 

Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause 
de leur différend. 

GORGIBUS. 

iMonsieur... 

LE DOCTEUR. 

Mais en peu de paroles. 

GORGIBUS. 

Oui-da : mettez donc votre bonnet. 

LE DOCTEUR. 

Savcz-vous d'où vient le mot bonnet? 



' Allusion triviale aux cinq plus fortes cartes du jeu de piquet. Ca 
sont ici les cinq doigts de la main. 



«4 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

GORGIBUS. 

Neuni. 

LE DOCTEUR. 

Cela vient de bonimi est, bon est, voilà qui est bon, parce 
qu'il garantit des catarrhes et fluxions. 

GORGIBUS. 

Ma foi, je ne savois pas cela. 

LE DOCTEUR, 

Dites donc vite celte querelle. 

GORGIBUS. 

Voici ce qui est arrivé. 

LE DOCTELH. 

Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir long- 
temps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires pres- 
santes qui m'appellent à la ville; mais, pour remettre la 
paix dans votre famille, je veux bien m'arrêler un moment. 

GORGIBUS. 

J'aurai fait en un moment. 

LE DOCTEUft. 

Soyons donc bref. 

GORGIBUS. 

Voilà qui est fait incontinent. 

LE DOCTEUR. 

Il faut avouer, monsieur Gorgibus, que c'est une belle 
qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les 
grands parleurs, au lieu do se faire écouter, se rendent le 
plus souvent si importuns, qu'on ne les entend point. Vir- 
tutem primam esse puta compescere linguom. Oui, la plus 
belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu. 

GORGIBUS. 

Vous saurez donc... 

LE DOCTEUR. 

Socrate recommandait trois choses fort soigneusement à 
ses disciples : la retenue dans les actions, la sobriété dans 
le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Com- 
mencez donc, monsieur Gorgibus. 

GORGIBUS, 

C'est ce que je veux faire. 



SCÈNE VI ^ 45 

LE DOCTEUB. 

En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup 
de discours, tranchez-moi d'un apophthegme, vile, Tite, 
monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité. 

GORGIBUS. 

Laissez-moi donc parler, 

LE DOCTEUR. 

Monsieur Gorgibus, touchez là, vous parlez trop ; il faut 
que quelque autre me dise la cause de leur querelle. 

VILLEBREQUIN. 

Monsieur le docteur, vous saurez que... 

LE DOCTKUR. 

Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de 
toutes les bonnes disciplines, un âne en bon français. Eii 
quoi I vous commencez la narration sans avoir fait un moi 
d'cxorde ! Il faut que quelque autre me conte le désordre. 
Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce vacarme. 

ANGÉLIQUE. 

Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de 
mari? 

LE DOCTEUR. 

Doucement, s'il vous plaît ; parlez avec respect de votre 
époux, quand vous êtes devant la moustache d'un docteur 
comme moi. 

ANGÉLIQUE. 

Ah 1 vraiment oui, docteur ! Je me moque bien de vous 
et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux. 

LE DOCTEUR. 

Tu es docteur quand tu veux ? Ouais I Je pense que tu es 
un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton ca- 
price : des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; 
des genres, que le masculin ; des déclinaisons, le génitif; 
de la syntaxe, mobile cum fixo; et enfin de la quantité, tu 
n'aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus 
brevibus. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la 
cause, le sujet de votre combustion. 

LE BARBOUILLÉ. 

Monsieur le docteur... 



46 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

LE DOCTEUR. 

Yoilà qui est bien commence; : monsieur le docteur, ce 
mol a quelque chose de doux à l'oreille, quelque chose plein 
d'cmpliase- monsieur le docteur I 

LE BARBOUILLÉ. 

A la mienne volonté. .. 

LE DOCTEUR. 

Voilà qui est bien... à la mienne volonté I La volonté pré- 
suppose le souhait, le souhait présuppose des moyens pour 
arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet. Voilà qui 
est bien... à la mienne volonté ! 

LE BARBOUILLE. 

J'enrage I 

LE DOCTEUR. 

Olez-moi co mot, j'enrage; voilà un terme bas et populaire. 

LE BARBOUILLÉ. 

Eh ! monsieur le docteur, écoulez-moi, de grâce I 

LE DOCTEUR. 

Audi, quœso, auroit dit Cicéron. 

LE BARBOUILLÉ. 

Oh ! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne 
m'en mets guère en peine ; mais tu m'écouteras, ou je le 
vais casser ton museau doctoral. Eh ! que diable donc est 
ceci? 

LE BARBOUILLÉ, ANGÉLIQUE, GORGIBUS, GATEAU, VILLEBRE- 
QUIN, voulant dire Li cause de la querelle, et LE DOCTEUR di- 
sant que la pais est une belle chose, parlent tous à la fois. Au 
milieu de tout ce bruit, le Barbouillé aUaclie le Docteur par le 
pied et le fait tomber ; le Docteur se doit laisser tomber sur le 
dos : le Barbouillé l'enlraîne par la corde qu'il lui a attachée au 
pied, et, pendant qu'il l'entraîne, le Docteur doit toujours parler, 
et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il u'étoit point 
à terre. — Le Barbouillé et le Docteur disparoissenl. 
GORGIBUS. 

Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien 
avec votre mari. 

VILLEBREQUIN, 

Adieu, serviteur et bonsoir. 

Villcbrcquin, Gorgibus et Angélique s'en vont. 



SCÈÎ^E X 47 

SCÈNE Vil. - VALÈRE, LA VALLÉE. 

VALÈRE. 

Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, 
et je vous promets de me rendre dans une heure à l'assi- 
gnation que vous me donnez. 

LA VALLÉE. 

Cela ne peut se différer ; et, si vous tardez d'un quart 
d'heure, le bal sera fini dans un moment : vous n'aurez pas 
le bien d'y" voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout 
présentement. 

VALÈRE. 

Allons donc ensomble de ce pas. 

Ils s'en vont. 

SCÈNE VIII.- ANGÉLIQUE, seule. 

Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour 
à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue 
auparavant lui, car il est quelque part au cabaret ; il ne 
s'apercevra pas que je suis sorlic. Ce maroufle-là me laisse 
toute seule à la maison, comme si j'élais son chien. 

Elle s'en va. 

SCÈNE IX. - LE BARBOUILLÉ, seul. 

Jesavois bien que j'aurois raison de ce diable de docteur 
'et de sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant ! j'ai bien en- 
voyé toute sa science par terre. Il faut pourtant que j'aille 
un peu voir si ma bonne ménagère m'aura fait à souper. 

Il entre. 

SCÈNE X. - ANGÉLIQUE, seule. 

Que je suis malheureuse I j'ai resté trop tard, rassemblée 
est finie ; je suis arrivée justement comme tout le monde 
sortoit ; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je 
m'en vais cependant au logis comme si de rien n'éloit. Ouais ! 
la porte est fermée ! Cattiaii, Cathau ! 



48 LA JALOUSIE DU BARBOUILLE 

SCÈNE XI. - LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE. 

LE BARBOUILLÉ. 

Calhau, Cathauf Eh bien, qu'a-t-ellc fait, Cathau? et 
d'où venez-vous, madame la carogne, à l'heure qu'il est, et 
par le temps qu'il fait ? 

ANGÉLIQUE. 

D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je le le dirai après. 

LE BARBOUILLÉ. 

Oui, ah! ma foi, tu peux aller coucher là d'où tu viens, 
OU, si lu l'aimes mieux, dans la rue; je n'ouvre point à une 
coureuse comme loi. Comment diable ! être toute seule à 
l'heure qu'il est ! Je ne sais si c'est imagination, mais mon 
front m'en paroît plus rude de moitié. 

ANGÉLIQUE. 

Eh bien, pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu 
me querelles quand je suis en compagnie : comment donc 
faut-il faire ? 

LE BARBOUILLÉ. 

Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, 
avoir soin du ménage, des enfants; mais, sans tant de dis- 
cours inutiles, adieu, bonsoir, va- t'en au diable, et me laisse 
en repos. 

ANGÉLIQUE. 

Tu ne veux pas m'ouvrir ? 

LE BARBOUILLÉ. 

Non, je n'ouvrirai pas. 

ANGÉLIQUE. 

Eh! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon 
cher petit cœur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! lu me caresses 
pour me trahir. 

ANGÉLIQUE. 

Ouvre, ouvre donc ! 

LE BARBOUILLÉ. 

Adieu, vade rétro, Sata7ïas ! 



SCÈNE XI 49 

ANGÉLIQUE* 

Quoi ! lu ne m'ouvriras pas ? 

LE BARBOUILLÉ. 

Non. 

ANGÉLIQUE. 

Et tu n'as point de pitié de la femme qui t'aime tant? 

LE BARBOUILLÉ. 

Non, je suis inflexible ; tu m'as offensé, je suis vindicatif 
comme tous les diables; c'est-à-dire bien fort, je suis inexo- 
rable. 

ANGÉLIQUE. 

Sais-tu bien que, si tu me pousses à bout et que tu me 
mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentirast 

LE BARBOUILLE. 

Et que feras-tu, bonne chienne ? 

ANGÉLIQUE. 

Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la 
porte : mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant 
de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, 
me trouveront morte, et tu seras pendu. 

LE BARBOUILLÉ. 

Ah, ah, ah, ah, la bonne bêle I et qui y perdra le plusde nous 
deux? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là. 

ANGÉLIQUE. 

Tune le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau 
tout prêt; si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure 
m'en donner dans le cœur. 

LE BARBOUILLÉ. 

Prends garde, voilà qui est bien pointu. 

ANGÉLIQUE. 

Tu ne veux donc pas m'ouvrir? 

LE BARBOUILLÉ. 

Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point ; tue-toi, 
crève, va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas. 
ANGELIQUE, faisant semblant de se frapper. 
Adieu donc... Aïe! je suis morle! 

LE BARBOUILLÉ. 

Seroil-elle bien assez solie pour avoir fait ce coup-là? il 
faut que je descende avec la chandelle pour aller voir. 



50 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

ANGÉLIQUE. 

Il faut que je l'attrape. Si je peux entrer dans la maison 
subtilement cependant que tu me chercheras, chacun aura 
bien son tour. 

LE BARBOUILLÉ. 

Eh bien, ne savois-je pas bien qu'elle n'dtoitpas si sotte? 
lille est morte, et si elle court comme le cheval de Pa- 
colet*... Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a 
bien fait de gagner du pied ; car, si je l'eusse trouvée en vie, 
après m' avoir fait cette fraycur-là, je lui aurois apostrophé 
cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui 
apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cepen- 
dant. Oh ! oh ! je pense que le vent a fermé la porte. Hé ! 
Calhau, Cathau, ouvre-moi. 

ANGÉLIQUE. 

Cathau, Cathau ! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et 
d'oîi venez-vous, monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, 
mes parens, qui vont venir dans un moment, sauront les 
vérités. Sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret, et lu 
laisse une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir 
s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout 
le long du jour I 

LE BARBOUILLÉ. 

Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête I 

SCÈNE m. - GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, 
LE BARBOUILLÉ. 

GORGIBUS. 

Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de 
la dissension I 

VILLEBREQUIN. 

Eh quoi 1 vous ne serez jamais d'accord? 

ANGÉLIQUE. 

Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à 
l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible; il me menace. 

GORGIBUS. 

îlais aussi ce n'est pas l'heure de revenir. Ne devriez- 
* Proverbe populaire. 



SCÈNE XIII Si 

vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de 
bonne heure, et bien vivre avec votre femme? 

LE BARBOUILLÉ. 

Je me donne au diable si j'ai sorti de la maison : deman- 
dez plutôt à ces messieurs qui sont là-bas dans le parterre; 
c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah I que Tinnocence 
est oppr.mée ! 

VILLEBREQUIN. 

Çà, çà, allons, accordez-vous ; demandez-lui pardon. 

LE BARBOUILLÉ. 

Moi, pardon I j'aimorois mieux que le diable l'eut empor- 
ide. Je suis dans une colère que je ne me sens pas. 

GORGIBUS. 

Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis. 

SCÈNE XIII. — LE DOCTEUR, à la fenêtre, en bonnet de nuit et 

en camisole; LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, 

GORGIBUS, ANGÉLIQUE. 

r.E DOCTEUR. 

Eh quoi I toujours du bruit, du désordre, de la dissen- 
sion, des querelles, des débats, des différends, des combus- 
tions, des altercations éternelles! Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? 
On ne sauroit avoir du repos. 

VILLEBREQUIN. 

' Ce n'est rien, monsieur le docteur; tout le monde est 
d'accord. 

LE DOCTEUR. 

A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un cha- 
pitre d'Aristote. où il prouve que toutes les parties de l'u- 
nivers ne suDsistent que par l'accord qui est entre elles ? 

VILLEBREQUIN. 

Cela est-il bien long? 

LE DOGTECR. 

Non, cela n'est pas long ; cela contient environ soixante 
.;U quatre-vingts pages. 

VILLEBREQUIN. 

AdieUj bonsoir, nous vous remercions. 



52 LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ 

GORGIBUS. 

Il 11 Vil est pas besoin. 

LE DOCTEUR. 

Yous^ PC le voulez pas ? ^ 

GORGIBUS. 

Non. 

LE DOCTEUR. 

Adieu donc, puisque ainsi est ; bonsoir : latine bona nox. 

VILLEBREQUIN. 

AUons-uous-en souper ensemble, uous autres. 



FIN DE LA JALOUSIE DU BARBOUILLE. 



L'ETOURDI 

J)U LES CONTRE-TEMPS 

COMÉDIE 

nEPRf:SENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A LYON, EN 1C53, 

ET A PARIS 

SDR LE THÉÂTRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658. 



La France était en feu ; le mouvement de la Fronde 
emportait dans un tourbillon confus princes, parlements 
et seigneurs, les femmes, les protestants et les catholi- 
ques. C'était le temps des ruses, des trames, des doubles 
et triples fourberies, des changements de parti les plus 
imprévus et des catastrophes les plus étourdies; l'épo- 
que où Mazarin fuyait à Sedan après avoir épousé secrè- 
tement Anne d'Autriche et préparé, avec cette rare 
finesse dont tout le monde riait et qui se riait de tous, 
le gouvernement de Louis XIV. 

Molière avait quiité Paris à la tête de sa petite troupe, 
mécontent de sa famille, qui maudissait le comédien no- 
'made. Ici commence pour lui une odyssée provinciala 
qui n'a point laissé de traces. Comme le jeune héros de 
sa première œuvre, il échappe aux vieillards chagrins, 
fuit les vieux penards qui veulent « brider sa jeunesse, » 
fait librement trotter son bidet comme Lélie, et, poussé 
par son humeur inquiète, forte ses pas en divets lieux '. Il 
vit à peu près comme Shakespeare, jetant la plume au 
vent et très-amoureux du hasard, des événements et 
des nouveautés de caractères. Laborieux aussi, au cou- 
rant de !a belle littérature contemporaine, il lit et relit 
les facéties du seizième siècle, même les satires du trei- 

» Voy. l'Étourdi, acte I, scène ii. 



54 L'ÉTOURDI 

zième ; il aime Rabelais, Noël du Fail, l'Arioste, Cer- 
vantes ; surtout il feuillette l'immense bibliothèque de 
comédies italiennes, filles de la Renaissance et soeurs 
jumelles de ces académies qui, dès le commencement du 
siècle précédent, avaient couvert la Péninsule, depuis 
Venise jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'autres modèles. Le 
goût populaire était exécrable; le Menteur de Corneille, 
traduit de l'espagnol d'Alarcon, et représenté en 1642, 
avait ouvert une nouvelle voie que personne n'avait 
suivie. Frappé de la supériorité du Menteur, Molière 
n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il connaissait 
peu le monde; pendant son voyage à Narbonne il avait 
seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Sca- 
ramouche amusaient encore les plus difficiles. En cou- 
rant la province dans cette situation peu favorable au 
travail de l'esprit, il essaya sa première comédie, comé- 
die d'intrigues et d'aventures : ce fut t Étourdi. 

Le personnage qui en occupe le centre, emprunté à 
VEmilia de « l'Aveugle de l'Adriatique, )> Grotto, ingé- 
nieux dramaturge du seizième siècle *, est le génie 
mêm.e de l'intrigue dans un rang subalterne. Valet à 
tout faire, dont le type remonte jusqu'à l'esclave an- 
tique, qui tient une grande place dans le théâtre italien 
moderne, Sicilien comme les Mazzarini, ce petit-fils de 
Dave et cet aïeul de Figaro aime la ruse pour la ruse et 
respecte profondément sa mission. 

En face de ce maître fripon, digne des galères, supé- 
rieur dans son ordre, et qui rappelle le Sbratta de Ber- 
nardino Pino da Cagli, un garçon généreux et honnête 
dérange, par les maladresses de sa loyauté, les escro- 
queries et les ruses du fourbe qui veut le servir. 

Ce personnage de l'Étourdi appartient tout entier à 
V Innavertito du comédien Nicole Barbieri,qui l'a esquissé 
avec grâce et vigueur. La plupaitdes ressorts subsi- 
diaires du drame, l'esclave achetée par un amant, le 
valet qui feint d'avoir été chassé par son maître et qui 

* U Cieco d'Adriai 



1 



NOTICE 5S 

entre au service du rival, la bague qui sert de signe de 
reconnaissance pour livrer l'esclave, tous ces détails sont 
de l'Innavertito. L'inexpérience de la jeunesse se trahit 
par plus d'un défaut de composition et de style ; tels 
sont l'épisode du valet Ergaste, qui ne tien* pas à l'ac- 
tion, le déncûment romanesque emprunté maladroite- 
ment à Cervantes, la suture grossière des di\ erses par- 
ties de l'œuvre, l'expression emphatique et confuse des 
sentiments de l'amour, enfin la nullité des deux person- 
nages de femmes. Le théâtre reste toujours vide; l'inté- 
rêt de cœur n'est pas même indiqué; les archaïsmes et 
les provincialismes surabondent. 

Mais il y a dans toute l'œuvre un air vif et charmant 
d'aventure qui va bien à l'époque de Louis XIII et qui 
s'effacera sous Louis XIV; rien ne ressemble davantage 
à une brillante et leste gravure de Callot. 

Représentée à Lyon en 1653 pour la première fois, la 
pièce avait eu beaucoup de succès en province. Le 3 no- 
vembre 1658, elle fut jouée sur le théâtre du Petit- 
Bourbon, que le roi venait de concéder à Molière, en 
partage avee la troupe italienne, à laquelle la troupe 
nouvelle dut payer un droit. « Cette salle, dit un coa- 
» temporain, est de dix-huit toises de longueur sur huit 

> de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi- 
» rond de sept toises de profondeur sur huit et demi de 
ï large, le tout en voûte semée de fleurs de lis. Son 
» pourtour est orné de colonnes avec leurs bases, cha- 
» piteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dori- 

> que, et entre icelles corniches, des arcades en niches. 

> En l'un des bouts de la salle, directement opposé au 

> dais de Leurs Majestés, étoit élevé un théâtre de six 

> pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant 
» de profondeur. » L'Étourdi obtint un succès si bril- 
lant à Paris, que le jeune Quinault, contemporain et 
rival de Molière, se plut à l'imiter et à le versifier quel- 
ques années plus tard. 

Au fond de l'œuvre se trouve cachée et comme en 
germe la pensée secrète du futur contemplateur. Deux 



56 



NOTICE 



types, l'un de générosité étourdie, l'autre de fourberie 
vigilante, luttent ensemble et se déjouent l'un l'autre. 
Donnée profonde et douloureuse ! Lélie n'est pas seule- 
ment étourdi, il est loyal, il est plein de cœur : c'est ce 
qui le perd. M. Sainte-Beuve a eu raison de le dire : 
t Molière est plus triste que Pascal. » 



PERSONNAGES 

LÉLIE, fils de Pandolfe. 
CÉLIE *, esclave de TrufTaldin, 
MASCARILLE 2, valet de Lélie. 
HIPPOLYTE, fille d'Anselme. 
A]V'SELME, père d'Hippolvte. 
TRUFFALDIN 5, vieillard.' 
PANDOLFE, père de Lélie, 
LÉANDRE, fils de lamiile. 
AIVDBÈS, cru Égyptien. 
ERGASTE, ami de Mascarillc. 
Un courrier. 
Deux troupes de masques. 



ACTEURS 

La Grange. 
M"« DebrU'. 
Molière. 

M"« DUPARC. 
Louis BÉJART. 

BÉJART aîné. 



La scène est à Messine ■*. 



* Celle devait être vêtue en Égyptienne; Truffaldîn en vieillard 
sicilien ; Mascarille portait le masque d'Arlequin. 

* Mot espagnol, mascarilla, petit masque. Molière, en effet, joua 
ce rôle à Lyon et à Paris sous le masque; ses ennemis prétendirent 
qn'il n'osait pas le jouer autrement. 

^ Nom italien, truffaldino, le vieux trompeur ; de truffa, trom- 
perie. 

* Sur une place publique, comme dans les coraédies antiques. 



L ETOURDI &/ 



ACTE PREMIER 

SCÈNE I.- LÉLTE. 

Eh bien, I.éandre, eh bien, il faudra contester; 
Nous verrons de nous deux qui pourra remporter , 
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle, 
Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle. 
Préparez vos efforts, et vous défendez bien. 
Sûr que d"; mon côté je n'épargnerai rien. 

SCÈNE II.- LÉLIE, MASGARILLE. 

LÉLIL. 

Ah ! Mascanlle I 

M.4SCARILLE. 

Quoi? 

LÉLIE. 

Voici bien des affaires ; 
J'ai dans ma passion toutes choses contraires : 
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal, 
' Malgré mon changement, est toujours mon rival. 

MASGARILLE. 

Léandre aime Célie ! 

LÉLIE. 

Il l'adore, te dis-je. 

MASGARILLE. 

Tant pis. 

LÉLIE. 

Eh, oui, tant pis ; c'est là ce qui m'afflige. 
Toutefois j'aurois tort de me désespérer : 
Puisque j'ai Ion secours, je puis me rassurer; 
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, 
N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile : 
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs. 



BS L'ÉTOURDI 

Et qu'en toute la terre... 

MÂSCÂUILLE. 

Eli ! trêve de douceurs. 
Quand nous faisons besoin, nous autres nn.isiîraljlcSj 
Nous sommes les chéris et les incomparables ; 
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, 
Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coup>i. 

LÉ LIE. .. 

Ma foi ! tu me fais tort avec cette invectivai 
Mais enfin discourons un peu de ma captive : 
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments 
Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans *. 
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage. 
Je vois pour sa naissance un noble témoignage ; 
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas 
Cache son origine, et ne l'en tire pas. 

MASCAUILLE. 

Vous êtes romanesque avecque 2 vos chimères ; 
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ? 
C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit: 
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigril ; 
Qu'il pesle contre vous d'une belle mani( re, 
Quand vos déportements lui blessent la visière. 
Il est avec Anselme en parole pour vous 
Que de son Hippolyto on vous fera l'époux, 
S'imaginant que c'est dans le seul mariage 
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage ; 
Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix, 
D'un objet inconnu vous recevez les lois, 
Que de ce fol amour la fatale puissance 
Vous soustrait au devoir de votre obéissance, 
Dieu sait quelle tempête alors éclatera. 
Et de quels beaux sermons on vous régalera. 



' Galimatias. Ces deux vers, qui ne sont pas écrits en français, et 
qui attestent l'iuexpérience du poëte, signifient : Dis-moi si l'âme la 
plus dure peut résister à tant de beautés. 

* Ancienne forme de : avec. 



ACTE I, SCENE II 69 

LÉLIE. 

Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique ! 

MASCARILLE. 

Mais vous, irêve plutôt à votre politique ! 

Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher.., 

LÉLIE, 

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher, 
Que chez moi les avis ont de tristes salaires, 
Qu'un valet conseiller y fait mal ses aifaires? 

MASCARILLE. 
A part. Haut. 

Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit 
N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit. 
D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?- 
Et Mascarille est-il ennemi de nature * ? 
Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain 
Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. 
Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père : 
Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire. 
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards^ chagrins 
Nous viennent étourdir de leurs contes badins, 
Et, vertueux par force, espèrent par envie 
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie. 
Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir. 

LÉLIE. 

Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir. 
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître. 
N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître. 
MaisLéandre, à l'instant, vient de me déclarer 
Qu'à me ravir Célie il va se préparer : 
C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tète 
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. 
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, 
Pour frustrer un rival de ses prétentions. 

• C'est-à-dire ennemi des penchants naturels qu'il faut diriger, mail 
non étouffer, selon la morale de Gassendi. 

• Vieillard rusé et mécontent. Archaïsme. 



BO L'ÉTOURDI 

MASCARILLE. 

Laissez-moi quelquô îemps rêver à celle affair-». 

A part. 
Que pourrois-je invenler pour ce coup n(ficcssairc? 

LÉLIE. 

Eh bien, le slratagèmc ? 

MASCARILLE. 

Ah ! comme vous courez I 
Ma cervelle toujours marche à pas mesures. 
J'ai Irouvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse. 
Mais si vous alliez... 

LÉLIE. 

Où? 

MASCARILLE. 

C'est une foible ruse. 
J'en songeois une.. 

LÉLIE. 

Et quelle? 

MASCARILLE. 

Elle n'iroit pas bien. 
Mais ne pourriez-vous pas? 

LÉLIE. 

Quoi? 

MASCARILLE. 

Vous ne pourriez rien. 
Parlez avec Anselme. 

LÉLIE. 

Et que lui puis-je dire ? 

MASCARILLE. 

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. 
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin. 

LÉLIE. 

Que faire ? 

MASCARILLE. 

Je ne sais. 

LÉLIE. 

C'en est trop, à la fin. 
Et tu me mets à bout par ces contes frivoles. 



ACTE I, SCÈNE III 61 

MASCARILLE. 

Monsieur, si vous aviez en main force pisloles, 
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver 
A clierclier les biais que nous devons trouver, 
Ei pourrions, par un prompt achat de cette esclave, 
Empêclier qu'un rival vous prévienne et vous brave. 
De ces Égyptiens qui la mirent ici, 
Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci ; 
Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre, 
Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre ; 
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu : 
Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu; 
Et l'argent est le dieu que surtout il révère. 
Mais le mal, c'est... 

LÉLIE. 

Quoi? c'est... 

MASCARILLE. 

Que monsieur votre père 
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas. 
Comme vous voudriez bien, manier ses ducats ; 
Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource 
Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. 
Mais tâchons de parler à Célie un moment, 
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment. 
La fenêtre est ici. 

LÉLIE. 

Mais Truffaldin, pour elle, 
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle. 
Prends garde. 

MASCARILLE. 

Dans ce coin demeurons en repos. 
bOD'.icur! la voilà qui paroît à propos. 

SCÈNE II!.- CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE, 

LELIE. 

Âh ! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue 
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue ! 



62 L'ETOURDI 

Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos ycuv 
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux ! 

CE LIE. 

Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne, 
N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne; 
Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé. 
Je puis vous assurer que c'est sans mon congé *. 

LÉLIE. 

Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure! 

Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, 

El... 

MASCARILLE. 

Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut; 
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. 
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle 
Ce 4ue... 

TRUFFALDIN, dans sa maison. 

Célie ! 

MASCARILLE, à Lélie. 

Eh bien ! 

LÉLIE. 

rencontre cruelle 1 
Ce malheureux vieillard dcvoit-il nous troubler? 

MASCARILLE. 

Allez, retirez-vous, je saurai lui parler. 

SCÈNE IV.- TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans m îoin, 
MASCARILLE. 

TRUFFALDIN, à Célie. 

Que faites-vous dehors? et quel soir, vous talonne, 
Vous à qui je défends de parler à personne? 

CÉLIE. 

Autrefois j'ai connu cet honnête garçon ; 

Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon. 

MASCARILLE. 

Est-ce là le seigneur Truft'aldin ? 
• De l'italien conged^ licence. 



i 



ACTE I, SCÈNE IV '^ 

CÉLIE. 

Oui, lui-même. 

MASCARILLE. 

Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est exrtême 

De pouvoir saluer en toute humilité 

Un Jiomme dont le nom est partout si vanté. 

TRUFFALDIN. 

Très-humble serviteur. 

MASCARILLE. 

J'inconmiode peut-être ; 
Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayanl fait connoîlre 
Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir, 
Je voulois sur un point un peu l'entretenir. 

TRUFFALDIN. 

Quoi I te mêlerois-tu d'un peu de diablerie ? 

CÉLIE. 

Non, tout ce que je sais n'esi que blanche magie. 

MASCARILLE. 

Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers 

Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. 

Il auroit bien voulu du feu qui le dévore 

Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore ; 

Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor, 

N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor; 

Et ce qui plus le gène et le rend misérable. 

Il vient de découvrir un rival redoutable : 

Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux 

Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, 

Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche 

Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche. 

CÉLIE. 

Sous quel astre ton maître a-l-il reçu le jour? 

MASCARILLE. 

Sous un astre à jamais ne changer son amour. 

CÉLIE. 

Sans me nommer l'objet pour qui son cœur soupire, 
La science que j'ai m'en peut assez instruire. 
Cette fille a du cœur, et, dans l'adversité, 



J4 L'ÉTOURDI 

Elle sait conserver une noble fierté; 

Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître 

Les secrets senliiiicns qu'en son cœur on fait naître. 

Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux, 

Je vais en peu de mots vous les découvrir tous. 

MÂSCARILLE. 

merveilleux pouvoir de la vertu magique ! 

CÉLIE. 

Si ton maître en ce point de constance se pique, 
Et que la vertu seule anime son dessein, 
Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain ; 
Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre 
N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre. 

JIA5CA1ULLE. 

C'est beaucoup ; mais ce fort dépend d'un gouverneur 

Difficile à gagner. Ji 

CÉIIE. "î 

C'est là tout le malheur. 

MASCARILLE, à p irt, regardant Lélie. 

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire *t 

CÉLIE. 

Je vais vous enseigner ce que vous devez faire. 

LÉLIE, les joignant. 
Cessez, ô Truffaldin ! de vous inquiéter. 
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter. 
Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, 
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, 
Dont je vous veux dans i>cu pa\cr la liberté. 
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté. 

MASCARILLE, 

La peste soit la bête I 

TRUFFALDIN. 

Oh ! oh ! qui des deux croire ? 
Ce discours au premier est fort contradictoire. 

* Pour ; nous épie. Éclairer quelqu'un, l'espionner, éclairer se3 
démai'clies. Mot vieilli. Nous avous conservé éclaireur. 



I 



ACTE I, SCENE V 65 

MASCAUILLE. 

Monsieur, ce gaiant homme a le cerveau blessé j 
Ne le savez-vous pas? 

TRUFFALDIN. 

Je sais ce que je sai. 
J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance*. 

A Célie 
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence. 
El vous, filous fietfés, ou je me trompe fort, 
Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord. 

SCÈNE V. - LÉLIE, MASGARILLE. 

MASCARILLE. 

C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie 
11 nous eût d'un bâton chargés de compagnie. 
A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi, 
Me venir démentir de tout ce que je di? 

LÉLIE. 

Je pensois faire bien* 

MASCARILLE. 

Oui, c'étoit fort l'entendre. 
Mais quoil cette action ne me doit point surprendre ? 
Vous êtes si fertile en pareils contre-temps, 
Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens. 

LÉLIE. 

Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voilà bien coupable ( 

Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable ? 

Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains. 

Songe au moins do Léandre à rompre les desseins ; 

Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.. 

De peur que ma présence encor soit criminelle, 

Je te laisse. 

MASCARILLE, seul. 

Fort bien. A dire vrai, l'argent 
Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent; 
Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre. 

• Du mol espagnol manganilla, tour de passe-passe fait h lamK&, 

e 



63 L'ÉTOURDI 

SCÈKE VI. - ANSELME, MASCARILLE. 

ANSELME. 

Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre ! 
J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien, 
El jamais tant de peine à retirer le sien ! 
Les délies aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, 
Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie, 
El dont avecque peine on fait l'accouchement. 
L'argent dans une bourse entre agréablement; 
Mais, le terme venu que nous devons le rendre, 
C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. 
Basteî ce n'est pas peu que deux mille francs, dus 
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus; 
Encore est-ce un bonheur. 

MASCARILE, à part les quatre premiers vers. 
Dieu I la belle proie 
A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie 
Si je pourrois un peu de prùs le caresser. 
Je sais bien les discours dont il le faut bercer... 
Je viens de voir, Anselme... 

ANSELME. 

El qui ? 
MASCAPaLLE. 

Votre Nérias* 

ANSELME. 

Que dit-elle de moi, cette génie' assassine? 

MASCAUILLE. 

Pour vous elle est de flamme. 

ANSELME. 

Elle? 

MASCARILLE. 

Et VOUS airae tant, 
Que c'est grande pitié. 

1 Pour : ngréable, bien élevée; c'est la même racine que genî en 
ar.glûis, iÏA]is\6 gentleman. 



ACTE T, SCÈNE VI 67 

ANSELME. 

Que tu me rends content 1 

MASCARILLE. 

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ce meure. 
Anselme, mon mignon, crie-i-elle à toute heure, 
Oiiand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs, 
El que tu daigneras éteindre mes ardeurs? 

ANSELME. 

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées? 
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées! 
Mascarille en effet, qu'en dis-tn? quoique vieux, 
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux. 

MASCARILLE. 

Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable; 
S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agréable. 

ANSELME. 

Si bien donc...? 

MASCARILLE veut prendre la bourse*. 

Si bien donc qu'elle est sotte de vous; 
Ne vous regarde plus... 

ANSELME. 

Quoi? 

MASCARILLE. 

Que comme un époux, 
Et vous veut... 

ANSELME. 

Et me veut...? 

MASCARILLE. 

El vous veut, quoiqu'il tienne, 
Prendre la bourse... 

ANSELME. 

La...? 
MASCAUILLE prend la bourse et la laisse tomber, 
La bouche avec la sienne. 

ANSELME. 

Ah! je l'entends. Viens çà: lorsque tu la verras, 

* Bourse qu'Anselme porte k la main depuis son entrée en scène et 
dans laquelle il a rinteation de placer l'argent qu'il espère toucher. 



68 L'ÉTOURDI 

Vanle-lui mon mérite autant que tu pourras. 

MASCARILLB. 

Laissez-moi faire. 

ANSELME. 

Adieu, 
MASCARILLE, à part. 

Que le ciel te conduîsfjl 
ANSELME, revenant. 
Ah' vraiment, je faisois une étrange sottise, 
Et tu ponvois pour loi ni'accuser de froideur. 
Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, 
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, 
Sans du moindre présent récompenser ton zèle 
Tiens, tu te souviendras... 

MASCARILLE. 

Ah! non pas, s'il vous plaît. 

ANSELME. 

Laisse-moi... 

MASCARILLE. 

Point du tout. J'agis sans intérêt. 

ANSELMH. 

Jelesais; mais pourtant... 

MASCARILLE. 

Non, Anselme, vous dis-je: 
Je suis homme d'honneur, cela me desoblige. 

ANSELME. 

Adieu donc, Mascarille. 

MASCARILLE, à part. 

longs discours! 
ANSELME, revenant. 

Je veux 
Régaler par tes mains cet objet de mes vœux; 
Et je vais le donner de quoi faire pour elle 
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle 
;^e tu trouveras bon. 

MASCARILLE. 

Non, laissez votre aigenU 
Sans vous mettre en souci, je ferai le orésenl; 



I 



ACTE I, SCENE VIII 69 

Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, 
Qu'après vous payerez, si cela l'accommode. 

ANSELME. 

Soit ; donne-la pour moi ; mais surtout fais si bien, 
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien. 

SCÈNE VII. - LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE. 

LÉLIE, ramassant la bourse. 
A qui la bourse? 

ANSELME. 

Ah! dieux! elle m'étoit tombée! 
Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée! 
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, 
Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent. 
Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure. 

SCtNE wm. - LÉLIE, MASCARILLE. 

MASCARILLE. 

C'est ôlre officieux, et Ircs-fort, ou je meure, 

LÉLIE. 

Ma foi! sans moi, l'argent étoit perdu pour lui. 

MASCARILLE. 

Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui 
D'un jugement très-rare et d'un bonlicur extrême; 
Nous avancerons fort, continuez de même. 

LÉLIE. 

Qu'est-ce donc? Qu'ai-je fait? 

MASCARILLE. 

Le sot, en bon françois' 
Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois. 
Il sait bien l'impuissance où son père le laisse; 
Qu'un rival qu'il doit crauidre étrangement nous presse: 
Cependant, qur«id je tente un coup pour l'obliger, 
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger... 

* François pour frauçaw, a rimé avec c?o«.s j usqu'à la fiu du dix- 
septième siècle. 



TO L'ÉTOURDI 

LËLIS. 

Quoil c'étoit...? 

MASCARILLE. 

Oui, bourreau, c'ctoit pour la captiv/' 
Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive. 

LÉLIE. 

S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'eût deviné? 

MASCARILLE. 

Il falloit, en effet, être bien rafiiné I 

LÉLIE. 

Tu me devois par signe avertir de l'affaire. 

MASCARILLE. 

Oui, je devois au dos avoir mon luminaire. 
Au nom de Jupiter', laissez-nous en repos, 
Et ne nous chantez plus d'impertinens propos I 
Un ai^tre, après cela, quitieroit tout peut-être 
Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, 
Dont tout présentement je veux voir les effets 
A la charge que si... 

LÉLIE. 

Non, je te le promets, 
De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire. 

MASCARILLE. 

Allez donc ; votre vue excite ma colère. 

LÉLIE. 

Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein... 

MASCARILLE. 

Allez, encore un coup; j'y vais mettre la main. 

Lélie sort. 
Menons bien ce projet; la fourbe sera fine, 
SMl faut qu'elle succède^ ainsi que j'imagine. 
Allons voir... Bon, voici mon homme justement. 



' Jnron italien : per Jove, per Bacco, 

» Succéder, pour : réussir. Nous avons conserré succè». 



ACTE I, SCÈNE IX 71 

SCÈNE !X. - PANDOLFE, MASCARILLE. 

PANDOLFE. 

Mascarille ! 

MASCARILLE. 

Monsieur? 

PANDOLFE. 

A parler franchement, 

Je suis mal satisfait de mon fils. 

MASCARILLE. 

De mon maître f 
Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être : 
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, 
, Met à chaque moment ma patience à bout*. 

PANDOLFE. 

Je vous croyois pourtant assez d'intelligence 
Ensemble. 

MASCARILLE. 

Moi? Monsieur, perdez cette croyance ; 
Toujours de son devoir je tâche à l'avertir, 
Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir*. 
A l'heure même encor nous avons eu querelle 
Sur l'hymen d'Hippolyte, oîi^ je le vois rebelle, 
Oîi, par l'indignité d'un refus criminel, 
Je le vois offenser le respect paternel. 

PANDOLFE. 

Querelle? 

MASCARILLE. 

Oui, querelle, et bien avant poussée. 

PANDOLFE. 

Je me trompois donc bien ; car j'avois la pensde 

' La fausse confidence de Mascarille pour gagner la confiance de 
Pandolfe se trouve dans VÉpidique de Piaule, d'oii elle a passé daos 
Y Innavertitr de Barbieri. 

- Discussion à soutenir. — Selon les uns macidom paiiin,SGpAT- 
tager une monnaie trop petite pour qu'on la divise; selon les autres, 
percer les mailles de iurmure, c'est-à-dire se battre, se disputer. 

' Oîi, pour : auquel. Archaïsme. 



72 L'ÉTOURDI 

Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui. 

MASCARILLE. 

Moi? Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hu!, 
Et comme l'innocence est toujours opprimée! 
Si mon intc^grilé vous étoit confirmée, 
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, 
Vous me voudriez encor payer pour précepteur: 
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage 
Que ce que je lui dis pour le faire être sage. 
Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je* assez souvent. 
Cessez de vous laisser conduire au premier vent; 
Réglez-vous; regardez l'honnête homme de père 
Que vous avez du ciel, comme on le considère; 
Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur, 
Et, comme lui, vivez en personne d'honneur. 

PAKDOLFE. 

C'est parler comme il faut. Et que peut-ii répondre? 

MASCARILLE. 

Répondre? Des chansons dont il me vient confondre. 
Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son cœur. 
Il ne tienne de vous des semences d'honneur; 
Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. 
Si je pouvois parler avecque hardiesse, 
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort, 

PANDOLFE. 

Parle. 

MASCARILLE. 

C'est un secret qui m'importeroil fort* 
S'il étoit di'couvert ; mais à votre prudence 
Je le puis confier avec toute assurance. 

PANDOLFE. 

Tu dis bien. 

MASCARILLE. 

Sachez donc que vos vœux sont trahis 
Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils. 

' Pour : dis-je. Archaïsme qui remonte au onzième siècle. 
* Qui serait d'une grande portée pour moi, c'est-à-dira d'une in* 
fluence fâcheuse. 



I 



ACTE I, SCÈNE IX Ï3 

PANDOLFE. 

On m'en avoit parlé ; mais l'action me touche 
De voir que je l'apprenne encore par ta bouche. 

MASCARILLE. 

Vous \oycz si je suis le secret confident... 

PANDOLFE. 

Vraiment je suis ravi de cela. 

MASCARILLE. 

Cependant 
A son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre? 
Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre : 
Ce scroit fait de moi, s'il savoit ce discours. 
Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours, 
Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, 
El la faire passer en une autre contrée. 
Anselme a grand accès auprès de Truffaldin ; 
Qu'il aille l'aclieter pour vous dès ce malin : 
Après, si vous voulez en mes mains la remettre. 
Je connois des marchands, et puis bien vous promettre 
D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter. 
Et, malgré votre fils, de la faire écarter; 
Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range 
A cet amour naissant il faut donner le change; 
Et de plus, quand bien même il seroit résolu *, 
Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, 
Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice. 
Au mariage encor peut porter préjudice. 

PANDOLFE . 

C'est très-bien raisonner ; ce conseil me plait fort... 
Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort 
Pour avoir promptement cette esclave funeste, 
Et la me"re en tes mains pour achever le restc> 

MASCARILLE, seul. 

Bon ; allons avertir mon maître de ceci. 
Vive la fourberie, et les fourbes aussi 1 

' Pour : quaud même ce serait une résolution accomplie. //, ici, 
est neutre. 



74 L'ÉTOURDI 

SCÈNE X. - HIPPOLYTE, MASCÂRILLE. 

HIPPOLYTE •. 

Oui, traître, c'est ainsi que lu me rends service ! 
Je viens de tout entend-re, et voir ton arlitice ; 
A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné ? 
Tu couclies d'imposture *, et tu m'en as donné. 
Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre 
Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, 
Que du choix de Lélie, où l'on veut m' obliger, 
Ton adresse et tes soins sauroicnl me dégager ; 
Que tu m'affranchirois du projet de mon père : 
Et cependant ici tu fais tout le contraire I 
Mais tu t'abuseras ; je sais un sûr moyen 
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ; 
Et je vais de ce pas... 

MASCARILLE. 

Ah I que vous êtes prompte î 
La mouche tout d'un coup à la tête vous monte ^, 
Et, sans considérer s'il a raison ou non, 
Votre esprit contre moi fait le petit démon. 
J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, 
Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage. 

HIPPOLYTE. 

Par quelle illusion penses-tu m'éblouir? 
Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr? 

MASCARILLE. 

Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice 
Ne va directement qu'à vous rendre service; 
Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, 
Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard. 
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie, 
Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie ; 

* Elle a paru snr la scf'ne, au coin d'une rue, depuis l'avant-der- 
nière réplique de Mascarille. 

* Coucher d'imposture, pour : payer de ruses. Archaïsme emprunté 
au jeu. On couche de vingt pistoles. On met au jeu vingt pistoles. 
Ici, Mascarille a l'imposture pour enjea. 

* Proverbe italien : salir le mosche al naso, s'irriter. 



ACTE I, SCÈNE X % 

Et faire que l'effet de cette invention 
Dans le dernier excès ' portant sa passioîî, 
Anselme, rebuté de son prétendu gendre, 
Puisse tourner son choix du côlc de Léandre. 

HIPPOLYTE. 

Quoi! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux. 
Tu l'as formé pour moi, Mascarille ? 

MASCARILLE. 

Oui, pour vous. 
Mais, puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, 
Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices. 
Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur ', 
Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, 
Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, 
Et dès ce même pas rompre mon entreprise. 

HIPPOLYTE, l'arrêtant. 
Eh ! ne me traite pas si rigoureusement, 
Et pardonne aux transports d'un ])remier mouvement. 

MASCARILLE. 

Non, non, laissez-moi faire; il est en ma puissance 
De détourner le coup qui si fort vous offense. 
Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais. 
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets. 

HIPPOLYTE. 

Eh! mon pauvre garçon, que ta colère cesse ! 
J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse. 

Tirant sa bourse. 
Mais je veux réparer ma faute avec ceci. 
Pourrois-tu te résoudre à me quitter ainsi ? 

MASCARILLE. 

Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse; 
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. 
Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble cœur 
Comme quand il peut voir qu'on le louche en l'honneur. 

HIPPOLYTE. 

Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures : 
1 Pour : au dernier excès. 
» Pour : de son haut. 



Î6 L'ÉTOURDI 

Mais que ces deux louis guérissent tes blessures. 

MASCARILLE. 

Eh! tout cela n'est rien; je suis tendre à ces coups^ 
Mais déjà je commence à perdre mon courroux ; 
Il faut de ses amis endurer quelque chose. 

IIIPPOLYTE, 

Poarras-lu mettre à fin ce que je me propose, 
Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis 
Produise à mon amour le succès que tu dis? 

MASCARILLE. 

N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines. 
J'ai dos ressorts tout prêts pour diverses machines, 
Et, quand ce stratagème à nos vœux manqueroit, 
Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit. 

HIPPOLYTE. 

Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate. 

MASCARILLE. 

L'espérance du gain n'est pas ce qui me flalte. 

HIPPOLVTE. 

Ton maître te fait signe, et veut parler à toi : 
Je le qaiile; mais songe à bien agir pour moi. 

SCÈNE XI. - LÉLIE, MASCARILLE. 

LÉLIE. 

Que diable fais-tu là? Tu me promets merveille; 
Mais la lenteur d'agir est pour moi sans pareille. 
Sans que ' mon bon génie au-devant m'a poussé, 
Déjà tout mon bonheur eût été renversé. 
C'étoil fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie, 
D'un regret éternel je devenois la proie ; 
Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré, 
Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré , 
Il l'emmenoit chez lui : mais j'ai paré l'atteinte, 
J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte» 
Le pauvre Truffaldin l'a retenue. 

1 Pour : si ce n'était que. 



ACTE II, SCENE I 71 

MASCARILLE. 

Et trois : 
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.. 
C'(5toil par mon adresse, ô cervelle incurable 1 
Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable ; 
Entre mes propres mains on la devoit livrer ; 
Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer. 
Et puis pour votre amour je m'emploierois encore J 
J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, 
Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, 
Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou ! 

LÉLIE, seul. 

Il nous le faut mener en quelque hôtellerie 
Et faire sur les pots * décharger sa furie. 



ACTE II 

SCÈNE I. - LÉLIE, MASCARILLE. 

MASCARILLE. 

A vos désirs enfin il a fallu se rendre : 

Malgré tous mes sermens, je n'ai pu m'en défendre. 

Et pour vos intérêts, que je voulois laisser^ 

En de nouveaux périls viens de m' embarrasser. 

Je suis ainsi facile ; et si de Mascarille 

Madame la nature avoit fait une fille, 

Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. 

Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté, 

Donner de vos revers au projet que je tente, 

Me faire une bévue, et rompre mon attente. 

Auprès d'Anselme encor nous vous excuscrou», 

Pour en pouvoir tirer ce que nous désiroir:», 

Mais, si dorénavant votre imprudence éclate, 

* Bouteilles et verres de tin. 



58 L'ETOURDI 

Adieu, vous dis*, mes soins pour l'objet qui vous flatta. 

LÉLIE. 

Non, jo serai prudent, te dis-je, ne crains rien; 
Tu verras seulement... 

MASCARILLE. 

Souvenez-vous-en bienj a\ 

J'ai commencé pour vous un hardi stratagème. r 

Votre père fait voir une paresse extrême 
A rendre par sa rhori tous vos désirs contents; 
Je viens de le tuer (de parole, j'entends) : 
Je fais courir le bruit que d'une apoplexie 
Le bonhomme surpris a quitté celte vie. 
Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trc'pas, 
J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas; 
On est venu lui dire et par mon artifice, 
Que les ouvriers - qui sont après son édifice. 
Parmi les fondemens qu'ils en jettent eucor, 
Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor. 
Il a volé d'abord; et, comme à la campagne 
Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, 
Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui. 
Et produis un fantôme enseveli pour lui. 
Enfin, je vous ai dit à quoi je vous engage. 
Jouez bien votre rôle : et, pour mon personnage, 
Si vous apercevez que j'y manque d'un mot. 
Dites absolument que je ne suis qu'un sot. 

SCÈNE II. - LÉLIE. 

Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie 
Pour adresser mes vœux au comble de leur joie; 
Mais, quand d'un bel objet on est bien amoureux, 
Que ne feroit-on pas pour devenir heureux? 
Si l'amour est au crime une assez belle excuse, 
Il en peut IVcn servir à la petite ruse 
Que sa flamme wiourd'hui me force d'approuver, 



* Har : je vous dis. 

• En deux syllaLes : ou-vricrs. 



i 



ACTE II, SCÈNE III 79 

Par la douceur du bien qui m'en doit arriver. 

Juste ciel! qu'ils sont prompls! Je les vois en parole. 

Allons nous préparer à jouer notre rôle. 

scèn: m. - ANSELME, MASCÂRILLE. 

MASCARILLE. 

La nouvelle a sujet de vous su ''prendre fort. 

ANSELME. 

Èlre mort de la sorte! 

MASCARILLE. 

Il a, certes, grand tort . 
ie iui sais mauvais gré d'une telle incartade. 

ANSELME. 

N'avoir pas seulement le temps d'être malade. 

MASCARILLE. 

Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir. 

ANSELME. 

EtLélio? 

MASCARILLE. 

Il se bat *, et ne peut rien souffrir : 
Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, 
Et veut accompagner son papa dans ia fosse : 
Enfin, pour achever, l'excès de son transport 
M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, 
De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, 
A faire un vilain coup ne me l'allât semondre^ 

ANSELME. 

N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir. 
Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir, 
Qui tôt ensevelit bien souvent assassine; 
Et ii^^ est cru défunt, qui n'en a que la mine. 

MASCARILLE. 

Je vous le garantis trépassé coamie il faut. 
Au reste, pour venir au discours de tantôt; 
Lélie (et l'action lui sera salutaire) 

• Pour : il se donne des coups vLle'jls 

• Pour ; inviter. Archaïsme d ''jîi suranné du temps âe Moiièrt. 



RO L'ÉTOURDI 

D'un bel enterrement veut régaler son pore, 

Et consoler un peu ce défunt de son sort, 

Par le piaisir de voir faire honneur à sa mort 

Il hérite /teaucoup ; mais, comme en ses affaires 

Il se trouve assez neuf et ne vok encor guères. 

Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers, 

Ou que ce qu'il y lient consiste en des papiers, 

Il voudroit vous prier, en suite de l'mstance \ 

D'excuser de tantôt son trop de violence. 

De lui prêter au moins pour ce dernier devoir'.. 

ANSELME. 

Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir ! 

MASCARILLE, seul. 

Jusques ici du moins tout va le mieux du monde. 
Tâchons à ce progrès que le reste réponde ; 
Et, de peur de trouver dans le port un écueil. 
Conduisons le vaisseau de la main et de l'œil. 

SCÈNE IV. - ANSELME, LÉLIE, MASCARILLE. 

ANSELME. 

Sortons ; je ne saurois qu'avec douleur très-forte 
Le voir empaqueté de cette étrange sorte. 
Las! en si peu de temps! il vivoit ce malin ! 

MASCARILLE. 

En peu de temps parfois on fait bien du chemin. 

LÉLIE, pleurant. 
Ah! 

ANSELME. 

Mais quoi, cher Lélie ! enfin il étoit homme. 
On n'a point pour la mort de dispense de Rome, 

LÉLIE. 

Ah! 

ANSELME. 

Sans leur dire gare, elle abat les humains. 

* En suite, c'est-à-dire par suite de la nécessité ; msfantia, df 
la circonstance pressante. 

2 L'.nventicn du valet qui suppose la mort d'un vieillard pour es- 
•:roper de l'argent destiné, dit-il, à un service funéraire, se trouvf 
ians nos VJ***^ fabliaux, d'o'i elle a passé dans les contes d'Eutrapei. 



ACTE II, SCÈNE IV 81 

El contre eux de tout temps a de mauvais desseins. 

LÉLIE. 

Ali! 

ANSELME. 

Ce fier animal, pour toutes les prières, 
N( pcrdroit \)ns un coup de ses dents meurtrières; 
Tout le monde y passe. 

LÉLIE. 

Ah! 

MASCARILLE. 

Vous avez beaupvêcher, 
Ce deuil enraciné ne se peut arracher. 

ANSELME. 

Si, malgré ces raisons, votre ennui persévère, 
Mon cher Lélie, au moins faites qu'il se modère. 

LÉLIE. 

Ah! 

MASCARILLE. 

Il n'en fera rien, je connois son humeur, 

ANSELME. 

Au reste, sur l'avis de votre serviteur, 
J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire 
Pour faire célébrer les obsèques d'un père. 

LÉLIE. 

Ahl ah! 

M^CARILLE. 

Comme à ce mot s'augmente sa douleur! 
Il ne peut, sans mourir, songer à ce malheur. 

ANSELME. 

'Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme 
Que je suis débiteur d'une plus grande somme : 
liais, quand par ces raisons je ne vous dcvrois riei. 
Vous pourriez librement disposer de mon bien. 
Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître. 
LÉLIE, s'en allant, 
i^h! 

MASCARILLE. 

Le grand déplaisir que sent monsieur mon maitre i 



Sï I/ÉTOURDI 

ANSELME. 

Mascarille, je crois qu'il seroil à propos 
Qu'il me fit de sa main un reçu de deux mots. 

HÀSCARILLE. 

Ah! 

ANSELME. 

Des événements l'inceriiiude est grande. 

HASCARILLE. 

Aliî 



ANSELME. m 



Faisons-lui signer le mot que je demande. 

MASCARILLE. 

Las! en l'état qu'il est, comment vous contenter? 

Donnez-lui le loisir de se désattrisler *; 

Et, quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance •, 

J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. 

Adieu. Je sens mon cœur qui se gonfle d'ennui, 

Et m'en vais tout mon soiil pleurer avecque lui. 

Ah! 

ANSELME, seul. 

Le monde est rempli de beaucoup de traverses: 
Chaque homme tous les jours en ressent de diverses; 
El jamais ici-bas... 

SCÈNE V. - PANDOLFE, ANSELME. 

ANSELME. 

Ah ! bon Dieu ! je frémi ! 
Pandolfe qui revient! Fût-il bien endormi ' ! 
Comme depuis sa mort sa face est amaigrie! 
Las! ne m'approchez pas de plus près, je vousj^rie, 
J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort. 

PANDOLFE. 

D'oïl peut donc provenir ce bizarre transport? 

PANDOLFE. 

Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène. 

* Mot comj,osé par Molière. 

* Soulagement. Archaïsme. 

' Pour; plût à Dieu qu'il dormît en paix dans le tomljeâû. 



ACTE II, SCÈNE V 83 

Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, 

C'est trop de courtoisie, et véritablement 

Je me serois passé de votre compliment. 

Si voire âme est en peine, et cherche des prières, 

Las! je voua en promets, et ne m'effrayez guèresl 

Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant 

Prier tant Dieu pour vous, que vous serez content. 

Disparoissez donc, je vous prie, 

Et que le ciel, par sa bonté, 

Comble de joie et do santé 

Votre défunte seigneurie. 

PANDOLFE, riant. 
Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre pari*. 

ANSELME. 

Las! pour un trépassé vous êtes bien gaillard. 

PANDOLFE. 

Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie, 
Qui traite de défunt une personne en vie? 

ANSELME, 

Hélas! vous êtes mort, et je viens de vous voir. 

PANDOLFE. 

Quoi! j'aurois trépassé sans m'en apercevoir? 

ANSELME. 

Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle, 
J'en ai senti dans l'âme une douleur mortelle. 

PANDOLFE. 

Mais, enfin, dormez-vous? êtes-vous éveillé? 
Me ® connoissez-vous pas? 

ANSELME. 

Vous êtes habillé 
D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, 
Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. 
Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, 
Et tout votre visage affreusement lai lir '. 
Pour Dieu! ne prenez point de vilaine figure, 

* Pour : prendre part à la gaieté d'Anselme, 
« Suppression delà particule ne. 
» Laidir pour : s'enlaidir. Archaïsme, 



- 
S/é L'ÉTOURDI 

J'ai prou ' do ma frayeur en cette conjoncture. 

PANDOLFE. 

En une autre saison, celle naïveté 
Dont vous accompagnez voire crédulité, 
Anselme, me seroit un charmant badinage, 
Et j'en prolongerois le plaisir davantage: 
Mais, avec cette mort, un trésor supposé, 
Dont parmi les chemins ^ on m'a désabusé, 
Fomente dans mon âme un soupçon légitime. 
Mascarille est un fourbe, et fourbe foui'bissime, 
Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, 
Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts. 

ANSELME. 

M'auroii-on joué pièce et fait supercherie ? 
Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie! 
Touchons un peu pour voir; en effet, c'est bien lui, 
Malepeste du sot que je suis aujourd'hui 1 
De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte; 
On en feroit jouer quelque farce à ma honte : 
Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer 
L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer, 

PANDOLFE. 

De l'argent, dites-vous? Ah! c'est donc l'enclouure'! 

Voilà le nœud secret de toute l'aventure! 

A votre dam *. Pour moi, sans m'en mettre en souci, 

Je vais faire informer ^ de cette affaire ici 

Contre ce Mascarille; et, si l'on peut le prendre, 

Quoi qu'il puisse coûter, je le veux faire pendre. 

ANSELME, seul. 

Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien, 
11 faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien 
Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise, 
Et d'être liiicor si prompt à faire une sottise; 

i De l'italien pro, prode, profit, utilité, bien. Archaïsme, pour J 
beaucoup. 
- En venant ici, sur la route. 
5 Pour: obstacles, embarras. Archaïsme familier. 

* Dam, prfijudice, du latin damnuin; tant pis pour vous. Archaïsme. 

* Pour : ouvrir une enqucle. 



ACTE II, SCENE VI 85 

D'examiner si peu sur un premier rapport... 
Iklaisje vois... 

SCÈNE VI.- LÉLIE, ANSELME 

LÉLIE, sans voir Anselme. 
Maintenant, avec ce passe-port, 
Je puis à TrufFaldin rendre aisénieni visite. 

ANSELME. 

A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte? 

LÉLIE. 

Que dites-vous? Jamais elle ne quittera 

Un cœur qui chèrement toujours la nourrira. 

ANSELME. 

Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise 

Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise; 

Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très beaux, 

J'en ai, sans y penser, mêk's que je liens faux ; 

Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place. 

De nos faux monnoyeurs l'insupportable audace 

Pullule en cet État d'une telle façon. 

Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon. 

Mon Dieu 1 qu'on feroit bien de les faire tous pendre I 

LÉLIE. 

Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre; 
Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi. 

ANSELME. 

Je les connoîtrai bien ; montrez, montrez-les-moi. 
Est-ce tout? 

LÉLIE. 

Oui. 

ANSELME 

Tant mieux. Enfin je vous raccroche, 
Mon argent bien-aimé ; rentrez dedans ma poche ; 
Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien. 
Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien? 
El qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père î 



86 L'ÉTOURDI 

Ma foi, je ni'engendrois * d'une belle manière, 
Et j'allois prendre en vous un beau-fils fort discret"! 
Allez, allez mourir de honte et de regret. 
LÉLIE, seul. 

Il tant dire : J'en liens. Quelle surprise extrême! 
D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème? 

SCÈNE VII. - LÉLIE, MASCARILLE. 

MASCARILLE. 

Quoi! vous étiez sorti? Je vous cherchois partout. 
Eli bien, en sommes-nous enfin venus à bout? 
Je le donne en six coups au fourbe le plus brave. 
Çà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave ; 
Voire rival après sera bien étonné. 

LÉLIE. 

Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné i 
Pourrois-lu de mon sort deviner l'injustice? 

MASCARILLE. 

Quoi ! que seroit-ce ? 

LÉLIE. 

Anselme, instruit de l'artifice, 
M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prèloit, 
Sous couleur de changer de l'or que l'on douicit'. 

MASCARILLE. 

Vous vous moquez peut-être? 

LÉLIE. 

Il est trop véritable. 

MASCARILLE. 

Tout de bon ? 

LÉLIE. 

Tout de bon ; j'en suis inconsolable. 
Tu te vas emporter d'un courroux sans égal. 

MASCARILLE. 

Moi, monsieur! Quelque sot* ; la colère fait mal, 

* S'engendrer, pour : se donner un gendre. 

* Dans le sens italien, pour : sage, sensé. 

' Pour:queron soupçonniiit faux. Verbe archaïque dans lesens a*. lif. 

* .Juelque sot ferait cela. Archaïsme proverbial. 



ACTE II, SCENE VII 87 

Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive. 
Que Gélie, après tout, soit ou Uhrc, ou captive^ 
Que Li^andre l'achète, ou qu'elle reste là, 
Pour moi, je m'en soucie autant que de cela. 

LÉUE. 

Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence, 
Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence! 
Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas 
Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas 
J'éludois un chacun ' d'un deuil si vraisemblable, 
Que les plus clairvoyans l'auroient cru véritable? 

MASCARILLE. 

Vous avez en effet sujet de vous louer. 

LÉLIK. 

Eh bien, je suis coupable, et je veux l'avouer. 
Mais, si jamais mon bien te fut considérable*. 
Répare ce malheur, et me sois secourable. 

MASCARILLE. 

Je vous baise les mains; je n'ai pas le loisir. 

LÉLIE. 

Mascarille ! mon filsl 

MASCARILLE. 

Point. 

LÉLIE. 

Fais-moi ce plaisir. 

MASCARILLE. 



Non, je n'en ferai rien. 
Je m'en vais me iyer. 



LELIE. 

Si tu m'es inflexible 



MASCARILLE. 

Soit ; il vous est loisible. 

LÉLIE. 

Je ne puis te fléchir? 

* Vyjiiv : je trompais tout le monde au moyen d'un deuil. Ce iv cîi 
pas un archaïsme, mais une locution très-liasardée. 

* Pour : jugé digne de considération. Archaïsme, 



88 L'ÉTOURDI 

UASCÀRILLE. 

Non. 

LÉLIE. 

Yois-tu le fer prclî 

MASCARILLE. 
LÉLIE. 

Je vais le pousser. 

MASCARILLE. 

Faites ce qu'il vous plaît, 

LÉLIE. 

Tu n'auras pas regret de m' arracher la vie? 

MÂSCABILLE. 

Non. 

LÉLIE. 

Adieu, Mascarille. 

MASCARILLE. 

Adieu, monsieur Lélle. 

LÉLIE. 

Quoi!... 

MASCARILLE. 

Tupz-Yous donc vite. Ah! que de longs devis*! 

LÉLIE, 

Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits, 
Que je fisse le sol, et que je me tuasse. 

MASCARILLE. 

Savois-je pas qu'enfin ce n'ctoit que grimace; 
Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer, 
Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer? 

SCÈNE Vlil - TRUFFALDIN, LÉANDRE, LÉLIE, 
MnSCARILLE. 

Truffaldin parle bas à Léandre dans le fond du Ihéàlre. 

LÉLIE. 

Que vois-je ? mon rival et Truffaldin ensemble! 
Il achète Célie ; ah ! de frayeur je tremble. 

* Du mol deviser : parler pour tuer le temps. Archaïsme excédent. 



ACTE II, SCÈNE VHI 80 

MASCARILLE. 

Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, 
Et, s'il a de l'argent, qu'il poui-ra ce qu'il veuf. 
Pour moi, j'en suis ravi. Voilà la récompense 
De vos brusques erreurs, de vou e impatience. 

LÉ LIE. 

Que dois-je faire? dis; veuille me conseiller. 

MASCARILLE. 

"Je ne sais. 

LÉ LIE. 

Laisse-moi, je vais le quereller. 

MASCARILLE. 

Qu'en arrivera-l-il ? 

LÉLIE. 

Que veux-tu que je fasse 
Pour empêcher ce coup ? 

MASCARILLE. 

Allez, je vous fais grâce ; 
Je jette encore un œil pitoyable * sur vous. 
Laissez -moi l'observer; par des moyens plus doux 
Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette. 

Lélie sort. 
TfiUFFALDIN, à Léandrc. 

Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite. 

TrufTukliu sort. 
MASCARILLE, à part, en s'en allant. 
11 faut que je l'attrape, et que de ses desseins 
Je sois le confident, pour mieux les rendre vains. 

LÉANDRE, seul. 

Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'alteinic; 
J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte. 
Quoi que désormais puisse entreprendre un rivai, 
Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal, 

* Ponr : de pitié. Archaïsme. 



30 L'ÉTOURDI 

SCÈNE IX».- LÉANDRE, MASCARILLE. 

MASCARILLE dit ces deux vers dans la maison, el entre sur le théâtre'. 

Aie ! aïe ! à .'aide ! au meurtre ! au secours I on m'assomme ! 
Ah! ah! ah! ah! ah I ah! traître! ô bourreau d'homme! 

LÉANDRE. 

D'où procède cela? Qu'est-ce? que te fait- on? 

MASCARILLE. 

On vient de me donner deux cents coups de bâton. 

LÉANDRE. 

Qui? 

MASCARILLE. 

Lélie. 

LÉANDRE. 

Et pourquoi? 

MASCARILLE. 

Pour une bagatelle 
Il me chasse, et me bat d'une façon cruelle. 

LÉANDRE. 

Ah ! vraiment il a tort. 

MASCARILLE. 

Mais, ou je ne pourrai, 
Ou je jure bien fort que je m'en vengerai. 
Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde, 
Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde; 
Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, 
Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, 
Il ne me falloit pas payer en coups de gaules, 
Et me faire un affront si sensible aiiX épaules. 
Je te le dis encor, je saurai m'en venger : 
Une esclave te plaît, tu voulois m'engager 
A la mettre en tes mains, el je veux faire en sorte 
Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte. 

LÉANDRE. 

Écoute, Mascarille, et quitte ce transport. 

fu m'as p'iu de tout temps, et je souhailois fort 

- Les incidents de celte scène et de la suivante sont empruntés k 
Barbieri, auteur de VInnavertito, 



ACTE II, SCÈNE IX «l 

Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, 
A mon service un jour pût attacher son zèle : 
Enfin, si le parti te semble bon pour loi, 
Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi. 

MASCARILLE. 

Oui, monsieur, d'autant mieux que le destin propice 
M'offre ' à me bien venger, en vous rendant service, 
Et que dans mes efforts pour vos contentemens, 
Je puis à mon brutal trouver des chàtimens : 
De Gélie, en un mot, par mon adresse extrême... 

LÉANDRE. 

Mon amour s'est rendu cet office lui-même. 
Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, 
Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut. 

MASCARILLE. 

Quoi! Célie est à vous? 

LÉANDRE. 

Tu la verrois paroître, 
Si de mes actions j'étois tout à fait maître : 
Mais quoi! mon père l'est : comme il a volonté. 
Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté*, 
De me déterminer à l'hymen d'Hippolyle, 
J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite. 
Donc avec Truffaldin (car je sors de chez lui) 
J'ai voulu tout exprès agir au nom d' autrui; 
Et, l'acliat fait, ma bague est la marque choisie 
Sur laquelle au premier il doit livrer Gélie. 
Je songe auparavant à chercher les moyens 
D'ôler aux yeux de tous ce qui charme les mien-i, 
A trouver promptement un endroit favorable 
Où puisse être en secret celte captive aimable. 

MASCARILLE. 

Hors de la ville un peu, je puis avec raison 
D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maisor., 
Là vous pourrez la mettre avec toute assurance, 

* Pour : m'offre de. 

' Mauvais* locution. Pour : pw un paquet apporté. 



98 L'ÉTOURDI 

Et de cette action nul n'aura connoissaaca. 

LÉA>DRE. 

Oui, .na foi, tu me fais un plaisir souhaitf*. 
Tiens donc, et va pour moi prendre celle beauté. 
Dès que par Truffai din ma bague sera vue, 
Aussitôt en les mains elle sera rendue, 
El dans celle maison lu me la conduiras, 
Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas. 

SCÈNE X. - HIPPOLYTE, LÉANDRE, MASCARILLR. 

HIPPOLYTE. 

Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle; 
Mais la trouverez-vous agréable ou cruelle? 

LÉA^'DRE. 

Pour en pouvoir juger et répondre soudain, 
I! faudroit la savoir. 

HIPPOLYTE. 

Donnez-moi donc la main 
Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre. 

LÉANDRE, à JJascarille. 

Ya, va-t'en me servir sans davantage attendre. 

SCÈNE XI. - MASCARILLE. 

Oui, je vais te servir d'un plat de ma façon. 
Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon ' 
Oh ! que dans un moment Lélie aura de joiel 
Sa maîtresse en nos mains tomber par celte voiel 
Recevoir tout son bien d'oîi l'on attend le mal ! 
El deven'r heureux par la main d'un rival 1 
Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête 
A me peindre en héros, un laurier sur la tête, 
El qu'au bas du portrait on mette en lettres d"or : 
Vivat Mascari'.lus, fourbum imperatorl 

SCÈNE XII. - TRUFFALDIN, MASCARILLE. 

MASCARILLE. 



ACTE II, SCENE XIII 93 

TRUFFAr.DIN. 

Que voulez-vous? 

MASCARILLE. 

Cette bague connu© 
Vous dira le sujet qui cause ma venue. 

TRUFFALDIN. 

Oui, je reconnois bien la bague que voilà. 
Je vais quérir l'esclave; arrêtez un peu là. 

SCÈNE XIII. - TRUFFALDIN, UN COURRIER, MASCARILLE. 

LE COURRIER, à Truffaldin. 

Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme... 

TRUFFALDIN. 

El qui? 

LE COURRIER. 

Je crois que c'est Truffaldin qu'il se nomme. 

TRUFFALDIN. 

Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici, 

LE COURRIER. 

Lui rendre seulement la lettre que voici. 

TRUFFALDIN lit. 

« Le ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, 
« Vient de me faire ouïr, par un bruit assez doux, 
« Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, 
« Sous le nom de Célie est esclave chez vous. 
« Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, 
'( Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, 
« Conservez-moi chez vous cette fille si chère, 
« Comme si de la vôtre elle icnoit le rang, 
« Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même, 
« Et vouf^^vais de vos soins récompenser si bien, 
« Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, 
« Vous bénirez le jour où vous causez le mien. 
« De Madrid. 

« Don Pedro de Gusman, 
« Marquis de Montalcane. • 
n continue. 



f>4 L'ÉTOURDI 

Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due', 

lis me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, 

Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer, 

Et que je u'aurois pas sujet d'en murmurer; 

El cependant j'allois, par mon impatience, 

Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance. 

Au courrier. 
Un seul moment plus tard, tous vos pas étoient vains, 
J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains 
Mais suffit; j'en aurai tout le soin qu'on désire. 

Le courrier sort 

A Mascarille. 
Vous-même vous voyez ce que je viens de lire. 
Vous direz à celui qui vous a fait venir 
Que je ne lui saurois ma parole tenir ; 
Qu'il vienne retirer son argent. 

MASCARILLE. 

Mais l'outraga 
Que vous lui faites. 

TRXJFFALDIN. 

Va, sans causer davantage. 

MASCARILLE, seul. 

Ah! le fâcheux paquet ^ que nous venons d'avoir f 
Le sort a bien donné la baie ' à mon espoir; 
El bien à la malheure * est-il venu d'Espagne, 
Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne. 
Jamais, certes, jamais plus beau commencement 
N'eut en si peu de temps plus triste événement. 

* Aux Égyptiens. Molière entend par là les Bohémiens q\A achetaient 
ies esclaves et les revendaient. 

- Locution proverbiale usitée même aujourd'hui. 

^ De l'ilalien dar la baïa, tromper, tourner en plaisanterie. Ar- 
chaïsme venu d'Italie. 

Du latin mala hom, mauvaise heure. Archaïsme qui remonte à 
l'origine de la langue française. Lorsque la sœur d'ililpéric partit 
pour l'Espagne, et que l'essieu de son char se brisa, le peuple cria 
wtour d'elle, dit le chroniqueur: Mala hora! maXQ heure, mauvaise 
iieure, malheur ! Nous avons conservé « la bonne heures Cet ar 
"liaïsTia est d'un grand effet chez Malherbe : 

Allez .1 la malt heure, allez, âmes tragiques, 
^ui prenez votre joie aux HÙ&ères publiques 



i 



ACTE II, SCENE XIV 9o 

SCÈNE xiv- LÉLIE, riant, MASGARILLE. 

MASCARILLE. 

Quel beau transport de joie à présent vous inspire? 

LÉLIE. 

Laisse-m'en rire encore avant que te le dire. 

MASCARILLE. 

Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet. 

LÉLIE, 

Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet. 
Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, 
Que je gâte en brouillon toutes les fourberies ; 
J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits. 
Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois : 
Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative * 
Aussi bonne, en effet, que personne qui vive; 
Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait part 
D'une pointe d'esprit oîi peu de monde a part. 

MASCARILLE. 

Sachons donc ce qu'a fait cette Imaginative. 

LÉLIE. 

Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive 
D'avoir vu Truffaldin avecque mon rival, 
Je songeois à trouver un remède à ce mal. 
Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même, 
J'ai conçu, digéré, produit un stratagème 
Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, 
Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas. 

MASCARILLE. 

Mais qu'est-ce? 

LÉLTE. 

Ah! s'il te plaît, donne-toi patience. 
J'ai donc feint une lettre avecque diligence. 
Comme d'un grand seigneur écrite à Truffaldin, 
Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin, 
Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie 

* Facullé active d'imaginer, tandis que l'imagination en est Sa fa- 
culte abstraite. Arcliaïsme excellent. 



P6 L'ÉTOURDI 

Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie, 
Il veut la venir prendre, et le conjure au moins 
De la garder toujours, de lui rendre des soins ; 
Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle 
Par de si grands présens reconnoitre son zèle, 
Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur. 

MASCARILLE. 

Fort bien. 

LÉ LIE. 

Écoute donc, voici bien le meilleur. 
La lettre que je dis a donc été remise ; 
Mais sais-tu bien comment ? En saison si bien prise, 
Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot ', 
Un homme l'emmcnoit, qui s'est trouvé fort sot. 

MASCARILLE. 

Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable T 

LÉLIE. 

Oui. D'un tour si subtil m'aurois-tu cru capable? 
Loue au moins mon adresse, et la dextérité 
Dont je romps d'un rival le dessein concerté, 

MASCARILLE. 

A vous pouvoir louer selon votre mérite, 

Je manque d'éloquence, et ma force est petite. 

Oui, pour bien étaler cet effort relevé. 

Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, 

Ce grand et rare effet d'une Imaginative 

Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, 

Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir 

Celles de tous les gens du plus exquis savoir. 

Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, 

Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, 

Tout ce que vous avez été durant vos jours ; 

C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours*, 

Une raison malade et toujours en débauche, 

» Pour : bizarre et gai. Archaïsme très-commun dans Saint-Amand, 
Bois-P.olert et leurs contemporains. 
" /-sur : mis à l'envers, Comme un vêtement ou une chaussure 
etouruée. 



ACTE UI, SCENE I 97 

Un envers du bon sens, un jugement à gauche, 
Un brouillon, une bête, un brusque*, un étourdi, 
Que sals-je? un... cent fois plus encor que je ne di. 
C'est faire en abrégé votre panégyrique. 

LÉLIE. 

Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique : 
Ai-je fait quelque chose? Éclaircis-moi ce point. 

MASCARILLE. 

Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point, 

LÉLIE. 

Je te suivrai partout pour savoir ce mystère. 

MASCARILLE. 

Oui? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire, 
Car je vais vous fournir de quoi les exercer. 

LÉLIE, seul. 

Il m'échappe. malheur qui ne se peut forcer^ 

Aux discours qu'il m'a fails que saurois-je comprendre^ 

Et quel mauvais office aurois-je pu me rendre? 



ACTE III 

SCÈNE I.- MASCARILLE. 

Taisez-vous, ma bonté', cessez votre entretien; 
Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. 
Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue 
Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, 
C'est trop de patience, et je dois en sortir, 

1 Pour : forcené, extravagant. Archaïsme venu de l'italien bruso^ 
âpre et singulier. 



ne 
unie 



* Galimatias-, peut-être Molière a-t-il voulu dire : malheur que je 
puis vaincre, dompter. Nouvelle preuve ue l'inhabileté du poëte, 
ie à tant de talent, de génie et d'observation. 



5 rarjilie ('.es monologues métaphysiques de Corneille, empruntés \ 
l'Espagne, et spécialement à Cakleron : 

colère', ô pitié? sourdes â mes désirs, 
Vous négligez mon crime... 

ifforace, acte iv, scène Tti.J 



Oi L'ÉTOURDI 

Après de si neaux coups qu'il a su divertir'. 

Mais aussi raisonnons un peu sans violence. 

Si je suis maintenant ma juste impatience, 

<)n dira que je oède à la difficulté; 

Oue \e me trouve à bout de ma subtilité : 

Et que deviendra lors^ cotte publique estime 

Qui te vanle partout pour un fourbe sublime, 

lit que lu t'es acquise en tant d'occasions, 

A ne t'êlre jamais vu court d'inventions? 

L'honneur, ô Mascarille! est une belle chose; 

A les nobles travaux ne fais aucune pause ; 

Et, quoi qu'un maître ail fait pour le faire enrager. 

Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger. 

Mais quoi! Que feras-tu, que de l'eau toute clairet 

Traversé sans repos par ce dcaion contraire, 

Tu vojs qu'à chaque instant il le fait dcch mter, 

El que c'est battre l'eau de prétendre arrêter 

Ce torrent effréné, qui de te;; artifices 

Renverse en un moment les plus beaux édifices. 

Eh bien, pour toute grâce, encore un coup du moins 

Au hasard du succès sacrifions des soins; 

Et, s'il poursuit encore à rompre notre chance, 

J'y consens, ôlons-îui toute notre assistance. 

Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal 

Si par là nous pouvions perdre notre rival. 

Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuile, 

Nous laissât jour entier pour ce que je médite. 

Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, 

Dont je promettrois bien un succès glorieux 

Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre. 

Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre. 

SCÈNE II. -LÉANDRE, MASCARILLE. 

MASCARirXE. 

Monsieur, j'ai perdu temps ^, votre homme' se dédi^ 

* Divertir, du lalin divcrfere, clétoiirner. 

* Lors, pour: aloi's. Arrlia'isme. 

* P>im : (lu Icmp?. Ellipse archaïque. 



ACTE III, SCÈNE II 80 

LÉANDRE. 

De la chose lui-môme il m'a fait un rdcit; 

Mais c'est bien plus : j'ai su que tout ce beau mystère 

D'un rapt d'Égyiions, d'an grand seigneur pour père, 

Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, 

N'est qu'un pur stratagème, un trait facélieur, 

Une histoire à plaisir, un conte dont Lèlie 

A voulu détournernotre achat do Gèlic*. 

MASCARILLE. 

Voyez un peu la fourbe! 

LÉANDRE. 

Et pourtant TruffrJdin 
Est si bien imprimé' de ce conte badin, 
Mord si bien à l'appât de cette foible ruse. 
Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse. 

MASCARILLE. 

C'est pourquoi désormais il la gardera bien. 
Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien. 

LÉANDRE. 

Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, 
Je viens de la trouver tout à fait adorable; 
Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir, 
Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, 
Par le don de ma foi rompre sa destinée. 
Et changer ses liens en ceux de l'hyménée. 

MASCARILLE. 

Vous pourriez l'épouser? 

LÉANDRE. 

Je ne sais; mais enfin, 
Si quelque obscurité se trouve en son destin. 
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces 
1 Qui, pour tirer' les cœurs, ont d'incroyables forces. 

* Phras3 maladroite et embarrassée, qui signifie : au moyen duquel 
on a voulu nous délourncr d'acheter Celle. 

. 2 Imprimé, pour : impressionné. î a Bruyère, cinquante ans plus 
tard, dans son discours de réccplioii à l'Académie, parlait « des choses 
dont nous sommes le plus fortemenl imprimés. » 

^ Pour : attirer, dans le sens italien ; la calamiia tira il ferrOf 
l'aimant attire le fer. 



100 L'ETOURDI 

MÀSCARILLE. 

Sa vertu, dites-vous? 

LÉANDRE. 

Quoi? que murmurcs-lyV 
Achève, explîque-toi sur ce mot de vertu. 

MASCARILLE. 

Monsieur, votre visage en un moment s'altère, 
Et je ferai bien mieux peut-être de me taire. 

LÉANDRE. 

Non, non, parle. 

MASCARILLE. 

Eh bien donc, très-charitablement 
Je veux vous retirer de votre aveuglement. 
Cette fille... 

LÉANDRE 

Poursuis. 

MASCARILLE. 

N'est rien moins qu'inhumaine. 
Dans le particulier elle oblige sans peine, 
Et son cœur, croyez-moi, n'est point roche, après tout, 
A quiconque la sait prendre par le bon bout; 
Elle fait la sucrc^e, et veut passer pour prude : 
Mais je puis en parler avecque certitude. 
Vous savez que je suis quelque peu d'un métier 
A me devoir connoîlre en un pareil gibier. 

LÉANDRE. 

Cdie... 

MASCARILLE. 

Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, 
Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place, 
Et qui s'évanouit, comme Ton peut savoir, 
Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir. 

LÉANDRE. 

Las! que dis-tu? Croirai-je un discours de la sorte? 

MASCARILLE. 

Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe? 
Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein. 
Prenez cette matoise, et lui donnez la main; 



ACTE III, SCENE III 101 

Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle, 
Et vous épouserez le bien public en elle. 

LÉAiSDRE. 

Quelle surprise étrange 1 

MASCARIÎ.LE, à part. 

Il a pris l'hameçGu.. 
Courage! s'il s'y peut enferrer tout de bon, 
Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine. 

LÉANDRE. 

Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine. 

MASCARILLE. 

Quoil vous pourriez... 

LÉANDRE. 

Va-t'en jusqu'à la poste, et voi 
Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. , 

Seul, après avoir rêvé. 
Qui ne s'y fût trompé? Jamais l'air d'un visage, 
Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage. 

SCÈNE III. - LÉLIE, LÉANDRE. 

LÉLIE. 

Du chagrin qui vous tient quel peut êlre l'objeff 

LÉANDRE. 

Moi? 

LÉLIE. 

Vous-même. 

LÉANDRE. 

Pourtant je n'en ai point sujet. 

LÉLIE. 

le vois bien ce que c'est, Célie en est la cause. 

LÉANDRE. 

Mon esprit ne court pas après si peu de chose. 

LÉLIE. 

Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins. 
Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vaioA 

LÉANDRE. 

Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses. 



It» L'ÉTOURDI 

Je me moquorois bien de toutes vos finesses. 

LÉLIE. 

Quelles finesses donc? 

LÉANDRE. 

Mon Dieu ! nous savons tout. 

LÉLIE. 

Quoi? 

LÉANDRE. 

Votre procéd(5 de l'un à l'autre bout. 

LÉLIE. 

C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre. 

LÉANDRE. 

Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre; 
Mais, croyez-moi, cessez do craindre pour un bien 
Oii je scrois fâché de vous disputer rien. 
J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, 
Et ne veux point brûler pour une abandonnée. 

LÉLIE. 

Tout beau, tout beau, Léandre ! 

LÉANDRE. 

Ah! que vous êtes bon: 
Allez, vous dis-je cncor, servez-la sans soupçon; 
Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes. 
II est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes; 
Mais en revanche aussi le reste est lort commun. 

LÉLIE. 

Léandre, arrêtons là ce discours importun. 

Contre moi tant d'cftbits qu'il vous plaira pour elle; 

Mais, surtout- retenez cette atteinte mortelle: 

Sachez que je m'impute ' à trop de lâcheté 

D'entendre mal parler de ma divinité; 

Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance 

A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense. 

LEANDRE. 

Ce que j'avance ici me vient de bonne part. 

' Pour; je rue réputé trop lâche d'entendre. Comme le verbe a deux 
datifs, « irapiUer k soi à trop de lâcheté, » la faute de français est 
évidente. 



ACTE III, SCENE IV ÎD3 

LÉ LIE. 

Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pcndaid. 
On ne peut imposer de tache à celte fille, 
Je connois bien son cœur. 

LÉANDRE. 

Mais enfin Mascarille 
D'un semblable procès est juge compétent: 
C'est lui qui la condamne. 

LÉLIE. 

Oui? 

LÉANDRE. 

Lui-même. 

LÉLIE. 

Il prétend 
D'une fille d'honneur insolemment médire, 
Et que peut-être encor je n'en ferai que rire! 
Gage qu'il se dédit. 

LÉANDRE. 

Et moi gage que non. 

LÉLIE. 

Parbleu ! je le ferois mourir sous le bâton, 
S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles. 

LÉANDRE. 

Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles. 
S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit. 

SCÈNE IV. - LÉLIE, LÉANDRE, MASCARILLE. 

LÉLIE. 

Ah! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit! 

MASCARILLE. 

Quoi? 

LÉLIE. 

Langue de serpent, fertile en impostures, 
Vous osez sur Célie attacher vos morsures. 
Et lui calomnier * la plus rare vertu 

' Lui, amené par la nécessité du vers, est aussi une faute de fran- 
5ais et une cheville. On ne dit pas: «calomniera elle la plus rare vertu.» 



Wl L'ETOURDI 

Qui puisse faire éclat sous un sort abattu! 

MASCARILLE, bas à Lélie. 

Doucemeni, ce discours est de mon industrie •, 

LÉLIE. 

Non, non, point de clin d'œil et point de raillerie, 
Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit; 
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit. 
Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, 
C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme. 
Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits? 

MASCARILLE. 

Mon Dieu ! point ne cliercbons querelle, ou je m'en vais. 

LÉLIE. 

Tu a'échapperas pas. 

MASCARILLE. 

Aï! 

LÉLIE. 

Parle donc, confesse, 

MASCARILLE, bas à Lélie. 

Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse, 

LÉLIE. 

Dépèche, qu'as-tu dit? Vide entre nous ce point. 

MASCARILLE, basa Lélie. 

J'ai dit ce que j'ai dit: no vous emportez point. 

LÉLIE, lueUanl Tépée à la maiu. 
Ahl je vous ferai bien parler d'une autre sorte! 

LÉ ANDRE, l'arrêlanl. 
lîalte un peu, retenez l'ardeur qui vous emporte. 

MASCARILLE, à pari. 

Fut-il jamais au monde un esprit moins senséî 

LÉLIE. 

Laissez-moi contenter mon courage offensé. 

LÉANDRE. 

C'est trop que de vouloir le battre en ma présence. 

LÉLIE. 

Quoi 1 châtier mes gens n'est pas en ma puissance * ? 

' Pour : inventé par mon adresse. 

' Les mœurs du temps comportaient ce détail de Ja vie domestique. 



ACTE TU, SCENE IV 10» 

LE ANDRE. 

Comment, vos gens? 

MàSCARILLE, à part. 

Encore ! Il va tout découvrir. 

LGLIE. 

' Quand j'au':X)îs volonté de le battre à mourir, 
Eh bien, c'est mon valet. 

LÉANDRE. 

C'est maintenant le nôtre, 

LÉLIE. 

Le trait est admirable ! El comment donc le vôtre? 

LÉANDRE. 

Sans doute... 

MASCARILLE, bas à LéUe. 

Doucement. 

LÉLIE. 

Hem! que veux-tu conter? 

MASCARILLE, à part. 

Ah! le double bourreau, qui me va tout gâter. 

Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne I 

LÉLIE. 

Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne. 
Il n'est pas mon valet? 

LÉANDRE. 

Pour quelque mal commis, 
Hors de votre service il n'a pas été mis? 

LÉLIE. 

Je ne sais ce que c'est. 

LÉANDRE. 

Et, plein de violence, 
Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance? 

LÉLIE. 

foint du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups? 
Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vouiv, 

MASCARILLE, à pari. 

Pousse, pousse, bourreau ; lu fais bien les affaires, 
LÉANDhE, à Mascarille. 

Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires? 



1«8 L'ÉTOURDI 

MASCARILLE. 

Il ne sait ce qu'il dit ; sa mémoire... 

LÉ ANDRE. 

Non, non, 
Tous CCS signes pour toi ne disent rien de bon. 
Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne. 
Mais pour l'invention, va, je te le pardonne. 
C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé, 
De voir par quels motifs tu m'avois imposé *, 
Et que, m'étant commis à ton zèle hypocrite, 
A si bon compte encor je m'en sois trouvé quilte : 
Ceci doit s'appeler un avis au lecteur. 
Adieu, Lélic. adieu, très-humble serviteur. 

SCÈNE V. - LÉLIE, MASCARILLE. 

MASCARILLE. 

Courage, mon garçon, tout heur- nous accompagne: 
Mettons flamherge au vent et bravoure en campagne, 
Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocens '. 

LÉLIE. 

Il t'avoit accusé de discours médisans 
Contre... 

MASCARILLE. 

Et vous ne pouviez souffrir mon artifice, 
Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service, 
Et par qui son amour s'en éloit presqu • ailé? 
Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé. 
Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse, 
Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse. 
Il me la fait manquer avec de faux rapports. 
Je veux de son rival alontir ■* les transports, 

* Pour : en imposer. Aicliaïsme. La règle suivie aujourd'hui à cet 
égard n'était pas encore fiïée. 

- Pour: bonheur. Voyez phis haut. 

5 Expression [iroverbialepour: fiiire le fanfaron. El!e se rapporte, dit- 
on, au rôle ridicule prêté parles anciens inysicres au personnage d'Oli- 
brius, gouverneur des Gaules. Occiseur, du latin occldere. Archaïsme. 

* K'est pas synonyme de : ralentir. On ralenlii le pas d'un cheval 



ACTE ai, SCENE V 107 

Mon brave inconiinent vient qui le désabuse; 
J'ai JjedU lui faire signe, et montrer que c'est ruse; 
Peint d'affaire : il poursuil sa pointe jusqu'au bout, 
Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout. 
Grand et sublime cffo il d'une Imaginative 
Qui ne le cède point à personne qui vive I 
C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi, 
Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi. 

LÉLIE. 

Je ne in'clonne pas si je romps tes attentes ; 

A moins d'être informé des choses que tu tentes, 

J'en ferois encor cent de la sorte. 

MASCARILLE. 

Tant pis. 

LÉLIE. 

Au moins, pour t'emporter à de justes d('pits, 
Fais-moi dans tes desseins entrer de' quelque chose; 
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close. 
C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert'. 

MASCAUILLE. 

Je crois que vous seriez un maître d'arme expert; 
Vous savez à merveille, en toutes aventures, 
Prendre les contre-temps et rompre les mesures'. 

LKLIE. 

Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser. 
Mon rival, en tout cas, ne peut aie traverser; 
Et, pourvu que tes soins on qui je me repose... 

MASCARILLE. 

Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose. 
Je ne m'apaise pas, non, si facilement; 

qui va trop vite ; on alenlit un pas trop lent que l'on veut modérer 
■davantage encore. Ces fiuessos cl ces libertés de langage ont. disparu 
depuis le seizième siècle. 

' Au lieu de : enUer pour. Idiotisme familier. 

2 Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait al- 
Sssiou h une coiiliime germanique devenue française. Chacun, le pre- 
mier jour de mai, devait se paver d'une I)rancbe verte, et quiconque 
éUài i^rts sans vert payait l'ameude. C'est ce que les Anglais appellent 
io po a moy ing. 

^ Terme d'csciime : forcer son adversaire à changer son attaque. 



108 L'ÊTOURDï 

Jo suis trop en colère. Il faut premièrement 
Me rendre un bon oflice, et nous verrons ensuite 
Si je dois de vos feux reprendre la conduite. 

LÉ LIE. 

S'il ne lient qu'à cela, je n'y résiste pas. 

As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bra"»? 

MASCARILLE. 

De quelle vision sa cervelle est frappée I 
Vous êtes de l'humeur de ces amisd'épée' 
Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer 
Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner*. 

LÉLIE. 

Que puis-je donc pour toi ? 

MASCARILLE. 

C'est que de votre père 
Il faut absolument apaiser la colère. 

LÉLIE. 

Nous avons fait la paix. 

MASCARILLE. 

Oui, mais non pas pour nous. 
Je l'ai fait, ce malin, mort pour l'amour de vous; 
La vision le choque, et de pareilles feintes 
Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, 
Qui sur l'état prochain de leur condition. 
Leur font faire à regret triste réflexion. 
Le bonhomme, tout vieux', chérit fort la lumière. 
Et ne veut point de jeu dessus celte matière • 
Il craint le pronostic; et. contre moi fâché, 
Ou m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché. 
J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure. 
De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, 

* Pour : compagnon de duel. Trait de mœurs du temps de Louis XIII. 
C'était la mode de prêter son épée et de donner son sang à gens que 
l'on n'estimait ni n'aimait. 

^ Petite monnaie fabriquée en 1513, portant pour effigie la tête de 
Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut démonétisée que 
gous Henri III. 

^ Ellipse archaïque pour: tout vieux qu'il soit. 



ACTE III, SCÈNE VI 109 

Que j'aye peine aussi d'en sortir par après*. 
Contre moi dès longtemps l'on a force décrets 
Car enfin la vertu n'est jamais sans envie, 
Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie. 
Allez donc le fléchir. 

LÉLIE. 

Oui, nous le fléchirons; 
Mais aussi tu promets... 

MASCARILLE. 

Ah ! mon Dieu ! nous verrons. 
Lélie sort. 
Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues. 
Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues, 
Et de nous tourmenter de même qu'un lutin. 
Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin, 
Et Gélie arrêtée avecque l'arlifice... 

SCÈNE VI*. - ERGASTE, MASCARILLE. 

ERGASTE. 

Je te chcrchois partout pour te rendre un service, 
Pour le donner avis d'un secret important. 

MASCARILLE. 

Quoi donc? 

ERGAST'Î. 

N'avons-nous point ici quelque écoutant? 

MASCARILLE. 

Non. 

ERGASTE. 

Nous sommes amis autant qu'on le peut être. 
Je sais bien les desseins et l'amour de ton maître ; 
Songez à vous tantôt. Léandre fait parti' 
Pour enlever Célie ; et j'en suis averti 
Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade 

* Archaïsme populaire qui signifie : dans le temps qui suivra, et 
qui n'a pas pour équivalent exact le mot après, indiquant la succes- 
sion des faits. 

* Toute la fin de cet acte appartient à l'Étouidi italien de Barbieri, 
VInnavertito. 

' Pour : réunit une troupe. Archaïsme, du mot espagnol pariido. 



llu L'ÉTOURDI 

D'entrer chez TrufFaldin par une mascarade, 
Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir, 
Des femmes du quartier en masque l'alloient voir. 

MASC.VRILLE. 

Oui? Suffit ; il n'est pas au comble do sa joie; 
Je pourrai bien tantôt lui souftlei- cotte proie; 
Et contre cet assaut je sais un coup fourré 
Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré. 
Il ne sait pas le? dons dont mon âme est pourvue. 
Adieu, nous boirons pinte à la première vue. 

SCÈNE VII. - MASCARILLE. 

II faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux 

Pourroit avoir en soi ce projet amoureux ', 

Et, par une surprise adroite et non commune. 

Sans courir le danger, en tenter la fortune, 

Si je vais me masquer pour devancer ses pas, 

L(^andre assurément ne nous bravera pas. 

Et là, premier ^ que lui, si nous faisons la prise, 

Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise; 

Puisque, par son dessein déjà presque éventé, 

Le soupçon tombera toujours de son côté. 

Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites. 

De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites. 

C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, 

Et tirer les marrons ' de la patte du chat. 

Allons donc nous masquer avec quelques bons frères : 

Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères. 

Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail, 

Fournir en ua moment d'hommes et d'attirail. 

Croyez que je mets bien mon adresse en usage : 

Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage, 

* Phrase embrouillée, qui signifie : il faut prendre avantage dei 
projets amoureux de Léandre. 

^ Premier, pris adverbialement. Les mots, à celte époque, avaient 
une souplesse et une flexibilité qu'ils ont perdues. 

^ Proverbe populaire. Voyez la faljJe de La Fontaine, Bertrand et 
Raton. 



ACTE III, SCÈNE X ili 

le ne suis point au rang de ces esprits mal nés 
Qui caclicnt les lalens que Dieu leur a donnés. 

SCÈNE vm. - LELIE, ERGASTE. 

LÉLIE. 

11 prétend l'enlever avec sa mascarade? 

ERGASTE. 

Il n'est rien plus certain. Quelqu'un de sa brigade 
M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêtcr, 
A Mascarille lors j'ai couru tout conter, 
Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie 
Par une invention dessus le champ bâtie ; 
Et, comme je vous ai rencontré par hasard, 
J'ai cru que je devois de tout vous faire part. 

LÉLIE. 

T)i m'obliges par trop avec celte nouvelle : 
Ya, je reconno-Urai ce service lidèle. 

SCÈNE IX. - LÉLIE. 

Mon drôle assurément leur jouera quelque trait • 
Mais je veux de ma part seconder son projet. 
Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me louche 
Je ne me sois non plus remué qu'une souche. 
Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect. 
Foin! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect* 1^ 
Mais vienne qui voudra contre notre personne. 

] J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. 

j|Holà! quelqu'un, un mot. 

SEÈME X. - TRUFFALDIN, à sa fenêtre, LÉLIE. 

TRL'FFALDIN. 

Qu'est-ce? qui me vient voir? 

* Probablement nn bâton ; ce qui ne se comprend guère, puisiiu U 
a «ne épée et deux pistolets. 



im L'ÉTODRDI 

LÉLIE. 

Fermez soigneusement votre porte ce soir. 

TEUFFALDIN. 

Pourquoi? 

LÉLIE. 

Certaines gens font une mascarade 
Pour vous venir donner une fâcheuse aubade* 
Ils veulent enlever votre CC'lie. 

TRUFFALDIN. 

dieux 1 

LÉLIE. 

El sans doute bientôt ils viennent en ces lieux. 
Demeurez; vous pourrez voir tout de la fenêtre. 
Eh bien, qu'avois-jc dit? Les voyez-vous paroitre? 
Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront. 
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt'. 

SCÈNE XI. - LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE 

et sa suite, masqués. 

TRUFFALDIN. 

Oh! les plaisants robins*, qui pensent me surprendre! 

LÉLIE. 

Masques, où courez-vous? le pourroil-on apprendre? 
Truffaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon', 

A Mascarille, déguisé en femme. 
Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon! 
Eh quoi! %ous murmurez? Mais, sans vous faire outrage, 
Peut-on lever le masque, et voir votre visage? 

TRUFFALDIN. 

Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici, 
Canaille ; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci. 

* Métaphore populaire : la corde de l'arc. 

* Tour : robin-mouton. Expression populaire pour : idiot vêtu 
d'une robe de laine. 

'•> Pour : mouierie, farce de carnaval. Archaïsme dont l'étymologie 
tf t Moûius, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque 
ilntroduisant dans les maisons pour y danser. 



AGTt; m, SCENE XIII HZ 

SCÈKE XII. - LÉLIE, MASCARILLE. 

LÉLIE, après avoir démasqué Mascarille. 

Jïascarille, est-ce toi? 

MASCARILLE. 

Nenni-da, c'est quelque autre. 

LÉLIE. 

llélas! quelle surprise! et quel sort est le nôtre I 

L'aurois-je deviné, n'étant point averti 

Dos secrètes raisons qui t'avoient travesti? 

Mallieureux que je suis, d'avoir dessous ce masque 

Été, sans y penser, te faire cette frasque! 

Il me prendroit envie, en ce juste courroux. 

De me battre moi-même, et me donner cent coups. 

MASCARILLE. 

Adieu, sublime esprit, rare Imaginative. 

LÉLIE. 

Lasl si de ton secours ta colère me prive, 
A quel saint me vouerai -je? 

MASCARILLE. 

Au grand diable d'enfer î 

LÉLIE. 

Ah ! si ton cœur pour moi n'est de bronze ou de fer. 
Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce I 
S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embiasse, 
Vois-moi... 

MASCARILLE. 

Tarare! allons, camarade, allons: 
J'entends venir des gens qui sont sur nos talons. 

SCÈNE XIII. — LÉANDRE et sa suite, masqués, 
TRUFFALDIN, à sa fenclre. 

LÉANDRE. 

Sans bruit; ne faisons rien que de la bonne sorte, 

* TRUFFALDIN. 

Quoi ! masques toute nuit i assiégeront ma porte l 
i Ellipse archaïque, pour : toute la nuit. 



m L'ÉTOURDÏ 

Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir; 
Tout cerveau qui le fait est certes de loisir '. 
Il est un peu trop tard pour enlever Celle; 
Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie; 
La belle est dans le lit, et ne peut vous parler; 
J'en suis fâché pour vous. Mais, pour vous régaler • 
Du souci qui pour elle ici vous inquiète, 
Elle vous fait présent de celte cassolette *. 

LÉ ANDRE. 

Fi I cela sent mauvais, et je suis tout gâté. 
Nous sommes découverts, tirons de ce côté. 



ACTE IV 

SCÈNE I*. — LÉLIE, déguisé en Arménien, MASCARILLE. 
MASCARILLE. 

Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte. 

LÉLIE. 

Tu ranimes par là mon espérance morte. 

MASCARILLE. 

Toujours de ma colère on me voit revenir, 
J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir. 

LÉLIE. 

Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, 

One tu seras content de ma reconnoissance, 

Et que, quand je n'auroisplus qu'un seul morceau de pain... 

9 

1 Pour: en a le loisir, la permission. 

* Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquiète, du mot 
italien far gela, réjouir. 

^ On devine quel présent plus que populaire Truffaldin, aux grands 
éclats de nf« de la foule, faisait aux ravisseurs de Célie. 

* Imitation, ou plutôt tradnction de l'acte II deVEmiliaàQ Grotto- 
qui est elle-même une imitatiou des Adelphes de Térence. 



ACTE IV, SCÈNE I 115 

MASCARILLE. 

Basle I songez à vous dans ce nouveau dessein. 
Au moins, si l'on vous voit commettre unesottisôj 
Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprises 
Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su. 

LÉLIE. 

Mais comment Trutïlildin chez lui t'a-t-il reçu? 

MASCARILLE. 

D'un zèle simulé j'ai bridé * le bon sire ; 
Avec empressement je suis venu lui dire, 
iS'il ne songcoil à lui, que l'on le surprendroit; 
iQue l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, 
I Celle dont il a vu qu'une lettre en avance 
iAvoit si faussement divvdgué la naissance; 
Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu ; 
Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu, 
Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, 
iJe venois l'avertir de se donner de garde. 
iDe là, moralisant, j'ai fait de grands discours 
Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours; 
K^ue pour moi, las du monde et de sa vie infâme, 
Ile voulois travailler au salut de mon âme, 
A. m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement 
Près de quelque honnête homme être paisiblement; 
- 3uc, s'il le trouvoii bon, je n'aurois d'autre envie 
)\xe de passer chez lui le reste de ma vie ; 
Et que même à tel point il m'avoit su ravir, 
Que, sans lui demander gages pour le servir, 
e mettrois en ses mains, que je lenois certaines, 
uelque bien de mon père, et le fruit de mes peines 
ont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtât, 
'entendois tout de bon que lui seul héritât, 
fi'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse. 
ît comme, pour résoudre* avec votre maîtresse 
es biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux, 



1 



* Pour : j'ai bridé, dirigé comme Je voulais, par mon zète. 
' Pour : décider les biais qu'on doit prendre. Archaïsme. 



m L'ÉTOURDI 

Je Youlois en secret vous aboucher tous deux, 
Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle 
De pouvoir hautement vous loger avec elle, 
Venant m'entretenir d'un fils privé du jour, 
Dont cette nuit en songe il a vu le relour. 
A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, 
Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite. 

LÉLIE. 

C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois. 

MASCARILLE. 

Oui, oui; mais, quand j'aurois passé jusques à trois, 
Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance 
Votre esprit manquera dans quelque circonstance. 

LÉLIE. 

Mais à tant différer je me fais de l'effort. 

MASCARILLE. 

Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fortl 

Voj'ez-vous? vous avez la caboche un peu dure; 

Rendez-vous affermi dessus celte aventure. 

Autrefois Truffaldin de Naples est sorti, 

El s'appeloil alors Zanobio Ruberli ; 

Un parti qui causa quelque émeute civile, 

Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville 

(De fait il n'est pas homme à troubler un État), 

L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. 

Une fille fort jeune, et sa femme, laissées, 

A quelque temps de là se trouvant trépassées, 

11 en eut la nouvelle ; et, dans ce grand ennui, 

Voulant dans quelque ville emmener avec lui, 

Outre ses biens, l'espoir qui resloit de sa race, 

Un sien fils, écolier, qui se nommoit Horace, 

Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit. 

Un certain maître Albert, jeune, l'avoit conduit ; 

Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donaO 

Durant deux ans enliers ne lui fil voir personne : 

Si bien i,ue, les jugf-ant morts après ce temps-là-. 

Il vint on cette ville, et prit le nom qu'il a, 

Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, 



ACTE IV, SCÈNE 1 117 

Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. 
Voilà l'histoire en gros, redite seulement 
Afin de vous servir ici de fondement. 
Maintenant vous serez un marchand d'Armt^nie, 
Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie, 
Si j'ai, plutôt, qu'aucun, un tel moyen trouvé 
Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, 
C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire 
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, 
Puis être à leur famille à point nommé rendus, 
Après quiaze ou vingt ans qu'on les a crus perdus. 
Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte '. 
Sans nous al ambiquer, servons-nous-en; qu'importe? 
Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, 
Et leur aurez fourni de quoi se racheter; 
Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire, 
Horace vous chargea de voir ici son père, 
Dont il a su le sort, et chez qui vous devez 
Attendre quelques jours qu'ils seroieul arrivés. 
Je vous ai fait tantôt des leçons étendues. 

LÉLIE. 

Ces répétitions ne sont que superflues; 

jDcs l'abord mon esprit a compris tout le fait. 

MASCAUILLE. 

Je m'en vais là dedans donner le premier trait. 

LÉLIE. 

Écoute, Mascarille, un seul point me chagrine. 
S'il alloit de son fds me demander lamine? 

MASCARILLE. 

Belle difficulté! Devez-vous pas savoir 
Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir? 
Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage 
Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage^ 

LÉLIE. 

Il est vrai. Mais, dis-moi, s'il connoît qu'il m'a vu, 

* Molière dit la vérité, comme le prouve l'histoire d'une fille de 
gentilhomme provençal emmenée chez les Kabyles, et qui rs-fint fair« ' 
figure à la cour de Louis XIII. 



us L'ÉTOURDI 

Que faire? 

MÂSCARILLE. 

De mémoire êtes-vous dépourvu? 
Nous avons dit tantôt qu'outre que votre imat^e 
N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, 
Pour ne vous avoir vu que durant un moment, 
Et le poil et l'habit déguisoient grandement. 

LÉLIE. 

Fort bien. Mais, à propos, cet endroit de Turquie... 

MASCARILLE. 

Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie. 

LÉLIE. 

Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir? 

MASCARILLE. 

Tunis. 11 me tiendra, je crois, jusques au soir. 

La répétition, dit-il, est inutile, 

Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville. 

LÉLIE. 

Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien. 

MASCARILLE. 

Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien : 
Ne donnez point ici de l'imaginative, 

LÉLIE. 

Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive 1 

MASCARILLE. 

Horace dans Bologne écolier; Truffaldin, 
Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ; 
Le précepteur Albert... 

LÉLIE. 

Ah! c'est me faire honte 
Que de me tant prêcher! Suis -je un sot à ton compte? 

MASCARILLE. 

Non pas du tout ; mais bien quelque chose approchant, 

SCÈNE II. - LÉLIE. 

Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant • 
Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne. 



ACTE IV, SCÈNE III 119 

Sa familiarité jusque-là s'abandonne. 

Je vais être de près éclairé des beaux yeux 

Dont la force m'impose un joug si précieux; 

Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, 

Peindre à cette beauté les tourments de mon àr 

Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voi-' 

SCÈNE III- - TRUFFALDIN, LÉLIE, MÂSCARILLE. 

TRUFFALDIN. 

Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci! 

MASCARILLE. 

C'est à vous de rêver et de faire des songes, 
Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges, 

^ TRUFFALDIN, à Lélie. 

1 Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, seigneur, 
Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur? 

LÉLIE. 

Ce sont soins superflus, et je vous en dispense, 

TRUFFALDIN, à Mascarille. 

J'ai, je ne sais pas oii, vu quelque ressemblance 
De cet Arménien. 

MASCARILLE. 

C'est ce que je disois; 
Mais on voit des rapports admirables parfois. 

TRUFFALDIN. 

Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde? 

LÉLIE. 

Oui, seigneur Truffaldin, le plus gaillard du monde, 

TRUFFALDIN. 

Il V0U8 a dit sa vie, et parlé fort de moi? 

LÉLIE. 

Plus de dix mille fois. 

MASCARILLE. 

Quelque peu moins, je croi. 

LÉLIE. 

Il vous a dépeint tel que je vous vois parolire, 



120 L*ËTOURDI 

Le visage, le port... 

TKUFFALDIN. 

Cela pourroit-il être, 
Si, lorsqu'il m'a pu voir, il n'avoit que sept ans, 
El si son pr(^cepleur même, depuis ce temps, 
Auroit iîeine à pouvoir connoître mon visage? 

MASCARILLE. 

Le sang bien autrement conserve cette image ; 
Par des traits si profonds ce portrait est tracé. 
Que mon père... 

laUFFALDIN. 

Suffit. Où l'avez-vous laissé? 

LÉLIU. 

En Turquie, à Turin. 

TRUFFALDIN. 

Turin ? Mais celte ville 
Est, je pense, en Piémont. 

MASCARILLE, à part. 

cerveau malhabile I 
A Truffaldin. 

Vous ne l'enlondez pas, il veut dire Tunis, 
Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils; 
Mais les Arméniens ont tous une habitude, 
Certain vice de langue à nous autres fort rude ; 
C'est que dans tous les mots ils changent nis en ririj 
Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin. 

TRUFFALDIN. 

Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. 
Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père? 

MASCARILLE. 
A part. A Truffaldin, après s'être escrimé. 

Voyez s'il répondra*. Je repasssois un peu 
Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu 
Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, 
Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle. 

* Truffaldin ayant surpris les signes que Mascarille fait à son maî- 
tre, le valet se donne l'air de repasser une leçon d'escrime. 



ACTE IV, SCÈNE III £2i 

TRUFFALDIN, à Mascarille. 
Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir. 

A Lélie. 

Quel autre nom dit- il que je devois avoir? 

MASCARILLE. 

Ah ! seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie 
Est celle maintenant que le ciel vous envoie! 

LÉLIE. 

C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté. 

TRUFFALDIN. 

Mais où vous a-t^il dit qu'il reçut la clarté? 

MASCARILLE. 

Naples est un séjour qui parott agréable; 

Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable. 

TRUFFALDiN. 

Ne peux-tu sans parler soulï'rir notre discours? 

LÉLIE. 

Dans Naples son destin a commencé son cours. 

truffardin. 
Oîi l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite? 

MASCARILLE. 

Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite 
D'avoir depuis Bologne accompagné de fils, 
Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis. 

TRUFFALDIN. 

Ah! 

MASCARILLE, à part. 

Nous sommes perdus si cet entrelien dure. 

TRUFFALDIN. 

Je voudrois bien savoir de vous leur aventure, 
Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler ^«i 

SIASCARILLE. 

Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller. 
Mais, seigneur Truffiildin, songez-vous que peut-ôtrô 
Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître, 
Et qu'il est tard aussi? 

* Pour : tourmenter. Archaïsme. 



ISS L'ÉTOURDI 

LÉ LIE. 

Pour moi, point éle repas, 

MASCARILLE. 

Ah! vous avez plus faiïi que vous ne pensez pas*. 

TRUFFALDIN. 

Entrez 4onc. 

LÉLIE. 

Après vous. 

MASCARILLE, à Truffaldin. 

Monsieur, en Arménie 
Les maîtres du logis sont sans cérémonie. 

A Lélie, après que Truffaldin est entré dans sa maison. 
Pauvre esprit! pas deux mots! 

LÉLIE. 

D'abord il m'a surpris; 
Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, 
Et m'en vais débiter avccque hardiesse... 

MASCARILLE. 

Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce. 

Ils entrent dans la maison de Truffaldin. 

SCÈNE IV.- AKSELME, LÉANDRE. 

ANSELME. 

Arrèlez-vous, Léandre, et souffrez un discours 
Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours. 
Je ne vous parle point en père de ma fille, 
En homme intéressé pour ma propre famille. 
Mais comme votre père, ému pour votre bien, 
Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien ; 
Bref, comme je voudrois, d'une âme franciie et pure, 
Que l'on fît à mon sang en pareille aventure; 
Savez-vous de quel œil chacun voit cet amour 
Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour? 
A combien de discours et de traits de risée 
Votre entreprise d'hier est jtartout exposée? 

1 Pour ; que vous ne le pensez; faute de français. 



ACTE IV, SCÈNE IV l«l 

Quel jugement on fait du choix capricieux 
Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieur 
Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse. 
De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse 
J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi, 
Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi : 
Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise. 
Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. 
Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ! 
Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. 
i Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, 
Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. 
Quand on ne prend en dot que la seule beauté, 
Le remords est bien près de la solennité; 
Et la plus belle femme a très-peu de défense 
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance. 
Je vous le dis encor, ces bouillaus mouvemens, 
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportemens. 
Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables; 
Mais ces félicités ne sont guère durables, 
Et, notre passion alenlissant son cours. 
Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours; 
De là viennent les soins, les soucis, les misères, 
Les fils déshérités par le courroux des pères. 

LÉANDRE. 

Dans tout votre discours je n'ai rien écouté 
Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. 
Je sais combien je dois à cet honneur insigne 
Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne; 
Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu. 
Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu : 
Aussi veux-je tâcher... 

ANSELME. 

On ouvre cette porte . 
Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sort* 
Quelque secret poison dont vous seriez surpris. 



J-2« L'ÉTOURDI 

SCÈNE V. - LÉLIE, MASCARILLK. 

» 

MASCARILLE. 

Bienlôl de notre fourbe on verra le débris, 
Si vous continuez des sottises si grandes. 

LÉLlË. 

Dois-je LHernellement ouïr tes réprimandes? 
De quoi le peux-tu plaindre? Ai-je pas réussi 
En tout ce que j'ai dit depuis? 

MASCARILLE. 

Couci-couci. 
Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques. 
Et que vous assurez, par serments authentiques 
Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil. 
Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil, 
C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie ; 
Près de Célie, il est ainsi que la bouillie, 
Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, 
Et de tous les côlés se répand au dehors. 

LÉLIE. 

Pourroit-on se forcer à plus de retenue? 
Je ne l'ai presque point encore entretenue. 

MASCARILLE. 

Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas; 
Par vos gestes, durant un moment de repas, 
Vous avez aux soupçons donné plus de matière 
Que d'autres ne feroient dans une année entière. 

LÉLIE. 

Et comment donc? 

MASCARILLE. 

Comment? Chacun a pu le voir : 
A table, oîi Truffaldin l'oblige de se seoir, 
Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle. 
Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, 

* Traduction libre, mais fidèle quant au mouvement et au sens, de 
la scène m de l'acte IV de YAngi:lica, de Fabricio de Fornaris. 



ACTE IV, SCÈNE VI 125 

Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit, 
Vous n'avirz point de soif qu'alors qu'elle buvoit; 
Et, dans ses propres mains vous saisissant du verre, 
Sans le voufoir rincer, sans rien jeter à terre, 
Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter 
Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter. 
Sur les morceaux loucliés de sa main délicate, 
Oa mordus de ses dents, vous étendiez la patte 
Plus ûrusquement qu'un chat dessus une souris, 
Et les avaliez tous ainsi que des pois gris '. 
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table 
Un bruit, un Iriquetrac* de pieds insupportable, 
Dont Truffaldin, heurté de deux coups trop pressans, 
A puni par deux fois deux chiens liès-innoccns, 
Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. 
Et puis après cela votre conduite est belle? 
Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps. 
Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. 
Attaché dessus vous comme un joueur de boule 
Après le mouvement de la sienne qui roule, 
Je pensais retenir toutes vos actions, 
En faisant de mon corps mille contorsions. 

LÉLIE. 

Mon Dieu! qu'il t'est aisé de condamner des choses 
Dont tu ne ressens point les agréables causes 1 
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, 
Faire force à l'amour qui m'impose des lois. 
Désormais... 

SCÈNE VI. - TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE. 

MASCARTLLE. 

Nous parlions des fortunes d'Horace. 

• Proverbe populaire faisant allusion aux anciens charlatans de 
nos places publiques, qui avalaient devant le peuple une grande quan- 
tité de gros pois. 

* Pour ; bruit et mouvement semblables à ceux que produisent Ics 
4és lancés par le coruel. On écrit aujourd'hui tric-trac. 



\Se L'ÉTOURDI 

TROFFALDIN. 

A Lélie. i 

C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce [ 

Que je puisse lui dire un seul mot en seoret? f 

LÉLIE. j 

Il faudroit autrement être foit indiscret. I 

Lélie enire dans la maison de Trull«ldin. i 

SCÈNE VII. - TRUFFALDIN, MASCARILLE. 

TRUFFALDIN. ( 

Écoute : sais-tu bien ce que je viens de faire? 

MASCARILLE. 

Non ; mais, si vous voulez, je ne larderai guère, 
Sans doute, à le savoir. 

TRUFFALDIN. 

D'un chêne grand et fort, 
Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, 
Je viens de détacher une branche admirable, 
Choisie expressément de grosseur raisonnable, 
Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur. 

Il montre son bras. 
Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur. 
Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules, 
Propre^ comme je pense, à rosser les épaules ; 
Car il est bien en main, vert, noueux et massif. 

MASCARILLE. 

Mais pour qui, je vous prie, un le! préparalif? 

TRLTFALDIN. 

Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre 

Qui veut m'en donner d'une* et m'en jouer d'une autre : 

Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, 

Introduit sous l'appât d'un conie supposé. 

MASCARILLE. 

Quoi I vous ne croyez pas?,.. 

' Pour : faire accroire un conte et me jouer un tour. Expression 
populaire. 



ACTE IV, SCÈNE VIII 

TRUFFALDIN. 

Kc cherche point d'excuse: 
Lui-même heureusement a découvert sa ruse, 
En disant à Célie, en lui serrant la main, 
Que pour elle il venoil sous ce prétexte vain* 
Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole*. 
Laquelle a tout ouï, parole pour parole; 
Et Je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, 
Que tu ne sois de tout le complice maudit. 

MASCARILLE. 

Ah! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte, 
Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte. 

TRUFFALDIN. 

Veux-tu me faire voir que tu dis vérité? 
Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté; 
Donnons-en à ce fourbe et du long et du large, 
Et de tout crime après mon esprit te décharge. 

MASCARILLE. 

Oui-da, très-volontiers, je l'épousterai^ bien, 
Et parla vous verrez que je n'y trempe en rien. 

A part. 

Ah 1 vous serez rossé, monsieur de l'Arménie, 
Qui toujours gâtez tout ! 

SCÈNE vin. -LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE 

TRUFFALDIN, à Lélie, après avoir heurté à sa porle. 
Un mot, je vous supplie. 
Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui 
Duper un honnête homme, et vous jouer de lui? 

MASCARILLE. 

Feindre avoir vu son fils en une autre contrée, 
Pour vous donner chez lui plus aisément entrée I 

TRUFFALDIN bat Lélie. 

Vidons, vidons sur l'hure^. 

* Pour filleule. Expression rustique. La cour, du temps de Vaugoias, 
Jisait déjà filleul et filleule, 

* Pour : épousseterai. 

* Pour: vidons les lieux. 



,^- L'ÉTOURDI 

12o 

T.ÉLÎE, à ]\Iascarille, qui le bat aussi. 

Ah I coquin ! 

MASCAHILLE. 



Que les fourbes. 



C'est a\w^ 

LÉLiE. 

Bourreau ! 

MASCARILLE. 

Sont ajustés ici. 
Gardez-moi bien cela. 

LÉLIE. 

Quoi donc ! je sorois homme?... 

MASCARILLE, le baUant toujours en le chassant. 

Tirez, tirez', vous dis-je, ou bien je vous assomme. 

TRUFFALDIN. 

Voilà qui me plaît fort; rentre, je suis content. 

Mascariile suit Truffaldin, qui rentre dans sa maison. 
LÉLIE, revenant. 
A moi, par un valet, cet affront éclatant ! 
L'auroit-on pu prévoir, l'action de ce traître, 
Qui vient insolemment de maltraiter son maître? 

MASCARILLE, à la fenôlre de Truffaldin. 
Peut-on vous demander comme va votre dos? 

LÉLIE. 

Quoi! tu m'oses encor tenir un tel propos? 

MASCARILLii, 

Voilà, voilà que c'esl^ de ne voir pas Jeannette, 
Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète. 
Mais, pour celte fois-ci, je n'ai point de courroux^ 
Je cesse d'éclater, de pester contre vous, 
Quoique de l'action l'imprudence soit haute, 
Ma main sur voire échine a lavé votre faute. 

LÉLIE. 

Ab I je me vengerai de ce trait déloyal ! 

» Tîroz, tirez, pour: fuyez, fuyez au plus vite. Archaïsme employa 
par La Fontaine et Racine. 
• Ellipse, pour : voilà ce que c'est. 



ACTE IV, SCÈNE VIII 129 

MASGARILLE. 

Vous vous êtes causé vous-même tout le mai. 

LÉLIE. 

Moi? 

IIASGARILLE. 

Si vous n'étiez pas une cervelle folle, 
Quand vous avez parlé naguère à votre idole, 
Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, 
Dont l'oreille subtil a découvert le cas. 

LÉLIE. 

On auroit pu surprendre un mot dit à Célie? 

MASGARILLE. 

Et d'où doncques * viendroit celle prompte sortie? 
Oui vous n'êtes dehors que par voire caquet. 
Je ne sais si souvent vous jouez au piquet: 
Mais au moins faites-vous des écarts ^ admirables. 

LÉLIE. 

le plus malheureux de tous les misérables! 
Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi? 

MASGARILLE. 

Je ne lis jamais mieux que d'en prendre l'emploi , 
Par là, j'empêche au moins que de cet artifice 
Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice. 

LÉLIE. 

Tu devois donc, pour toi, fraftper plus doucement, 

MASGARILLE. 

Quelque sol. Truffaldin lorgnoit exactement: 
Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile, 
Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile. 
Enfin la chose est faite; et, si j'ai votre foi 
Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi, 
Soit ou directement, ou par quelque autre voie, 
Les coups sur votre râble assénés avec joie. 
Je vous promets, aidé par le poste où je suis, 
De contenter vos vœux avant qu'il soit deux nuits. 

'Pour: donc. Voyez, pkis haut, notre remarque sur avecque. 
• Terme da jeu de piquet, 

9 



130 L'ÉTOURDI 

LÉHE. 

Quoi((ue ton traitement ail eu irop de rudesse. 
Qu'est-ce que dessus moi ne peut celte promcsseY 

MASCABILLE. 

Vous le promettez donc ? 

LÉLIE. 

Oui, je te le promets. 

MASGAUILLE. 

Ce n'est pas encor tout. Promenez que jamais 
Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'enlreprennCo 

LÉLIE. 

Soit. 

MASCARILLB. 

Si vous y manquez, voire fièvre quartaine ^ 1 

LÉLIE. 

Mais tiens-moi donc parole, ei songe à mon repos. 

MASCABILLE. 

Allez quitter l'habit et graisser voire dos. 

LÉLIE, seul. 
Faut-il que le malheur, qui me suii à la trace, 
Me fasse voir toujours disgrâce sur disgràcel 

MASCABILLE, soitanl de chez Truffaldin, 
Quoi! vous n'êtes pas loin? Sortez vite d'ici; 
Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci; 
Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise; 
N'aidez point mon projet de la moindre entreprise; 
Demeurez en repos. 

LÉLIE, en sortant. 
Oui, va, je m'y tiendrai. 

MASCABILLE, SCUl. 

Il faut voir maintenant quel biais je prendrai. 

SCÈNE IX. - ERGÂSTE, MASCARILLE. 

EBGASTE. 

Mascarille, jo viens te dire une nouvelle 
Qui donne à les desseins une allcmie cruelle, 

' Exclamation, pour: que la lièvre quarte vousprenMl 



ACTE IV, SCÈNE IX 181 

A l'heure que je parle, un jeune Égyptien, 

Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien. 

Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve, 

El vient cliez Truffaldin raclieler cette esclave 

Que vous vouliez; pour elle il paroît fort zélé, 

MASCARILLE. 

Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé. 

Fut- il jamais destin plus brouillé que le nôtre? 

Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. 

En vain nous apprenons que Léandre est au point 

De quitter la parlie, et ne nous troubler point; 

Que son père, arrivé contre toute espérance, 

Du côté d'Hippolyte emporte la balance, 

Qu'il a tout t'ait changer par son autorité, 

Et va dès aujourd'hui conclure le traité; 

Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste 

S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.- 

Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, 

Je crois que je pourrai retarder leur di'part, 

Et me flonncr le temps qui sera nécessaire 

Pour lâcher de finir cette fameuse afïaire. 

Il s'est fait un grand vol; par qui? l'on n'en sait riefts 

Eux autres rarement passent pour gens do bien; 

Je veux adroitement, sur un sou[)(;on frivole, 

[Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. 

jje sais des ofliciers, de justice altérés, 

Qui sont pour de tels coups devrais délibérés; 

Dessus ' l'avide espoir de quelque paraguanle ' 

Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente; 

El du plus innocent toujours à leur profil 

[La bourse est criminelle, et paye son délit. 

1 Pour: dans l'espoir. On a vu plus haut, le même mot dessM 
.'iiiployé au lieu de : pour, par et dans. ' 

^ De l'espagnol para, guanfps, donner pour les gants. Ce que les 
Finnçais appellent le pnurlioire cl le pot-de-vin; les Allemands, le 
triukgeld; les An!i;lais, avec une sini^nlière pruderie, Xdiconsiii'eru- 
'ioj(,et les Italiens, avec pins de snlitililéencoi'e, la huona muncia 
la bonne manche, l'argent que l'on jelle dans It iiianche. * 



132 L'ÉTOURDI 



ACTE V 



SCÈNE I.- MASCARILLE, ERGASTE. 

MASCARILLE. 

Ah! chien! ah! double chien! mâtine de cervelle I 
Ta persécution sera-t-elle éternelle? 

ERGA.-iTE. 

Par les soins vigilans de l'exempt Balafré 

Ton affaire a.loil bien, le drôle étoit coffré, 

Si Ion maître au moment ne fût venu lui-même, 

En vrai désespéré, rompre ton stratagème: 

« Je ne saurois souffrir, a-t-il dit hautement. 

Qu'un honnête homme soit traîné honteusement; 

J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne. » 

Et, comme on résisloit à lâcher sa personne, 

D'abord il a chargé si bien sur les recors. 

Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leur corps, 

Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, 

Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite. 

MASCARILLE. 

Le traître ne sait pas que cet Égyptien 
Est déjà la-dedans pour lui ravir son bien. 

ERGASTE. 

Adieu. Certaine affaire à te quitter m'oblige 

SCÈNE II. - MASCARILLE. 

Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige. 

On diroil (et pour moi j'en suis persuadé) 

Que ce démon brouillon dont il est possédé 

Se plaise à me braver, et me l'aille conduire 

Partout où sa présence est capable de nuire 

Pourtant je veux poursuivre, et, malgré tous ces coupa, 

Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous. 



ACTE V, SCENE 111 133 

Cî^lie est quelque peu de notre intelligence, 
Et ne voit son départ qu'avecque répugnance. 
Je lâche à profiter de ce' te occasion. 
Hais ils viennent ; songeons à l'exécution 
Celle maison meublée est en ma bienséance*, 
Je puis en disposer avec grande licence; 
Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé; 
Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. 
Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures, 
El qu'un fourbe est contraint de prendre de figuresv 

SCÈNE ili«. - CÉLIE, ANDRÈS. 

ANDRÈS. 

Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon cœur 
N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. 
Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, 
La guerre en quelque estime avoit mis mon courage*, 
Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi, 
Prétendre, en les servant, un honorable emploi; 
Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, 
Et que le prompt effet d'une métamorphose, 
Qui suivit de mon cœur le soudain changement, 
Parmi vos compagnons sut ranger votre amant. 
Sans que mille accidens, ni voire indifférence, 
Aient pu me détacher de ma persévérance. 
Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé 
Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, 
Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine; 
Enfin, ayant trouvé la vieille Égyptienne, 
Et, plein d'impatience, apprenant votre sort, 
Que pour certain argent qui leur importoit fort, 
Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, 
Vous aviez en ces lieux été mise en otage, 

* Un écriteau, suspetJu à une des maisons de la place, doit aa- 
noncer une maison meublée. 

2 Imitation malheureuse de la nouvelle de Cervantes intitulée la 
Boftémien7ie, et dont Molière a fait son dénoûmenten le g:Uant. 



13* L'ÉTOURDI 

J \ccours vite y briser ces chaînes d'intérêt, 

Et recevoir de vous les ordres qu'il vous |)laît: 

Cl pendant on vous voit une morne tristesse, 

Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresso. 

Si pour vous 'a retraite avoit quelques appas, 

Venise, du butin fait parmi les combats, 

Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre: 

Que si, comme devant, il vous faut encor suivre, 

J'y consens, et mon cœur n'amlMtionnera 

Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira. 

CÉLIE. 

Vofre zèle pour moi visiblement (jclate : 

Pour en paroîlre tri>te, il faudroil être ingrate, 

Et mon visage aussi, par son èmolion, 

N'explique point mon cœur en celle occasion. 

Une douleur de tête y peint sa violence; 

Et, si j'avois sur vous quelque peu de puissance, 

Notre voYOge, au moins ])our trois ou quatre jours, 

Allendroit que ce mal eût pris un autre cours. 

ANDRÈS. 

Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère. 
Toutes mes volontés ne butent * qu'à vous |)laire. 
C "relions une maison à vous mettre en repos. 
L'écriteau que Toici s'offre tout à propos. 

SCÈNE IV.- CÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE, déguisé 

en Suisse. 
ANDRÈS. 

Seigneur Suisse, êles-vous de ce logis le maître? 

MASCARILLE. 

Moi pour serfir à fous. 

ANDRÈS. 

Pourrons-nous y bien être? 

MASCARILLE. 

Oui; moi pour d'étranclierchafons champre carnij 
Ma che non point lorher te cl:ans te méchanlvri. 

* Pour : u'oiit de but que. Archaïsme populaire. 



ACTE V, SCÈNE IV 135 

ANBUÈS. 

Je crois votre maison franche deloiU ombrage. 

MASCARILLE. 

Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissagc. 

ANDRÈS, 

Oui. 

MÂSCARILLE. 

La matame est-il mariage al monsieur? 

ANDRÈS. 

Quoi? 

MASCAMLLE. 

S'il être son famé, ou s'il être son sœuit 

ANDRÈS. 

Non. 

ilÀSCARILLE. 

Mon foi, pien choli, fenir pour marchantUSé- 
Ou pien pour lemanter à la palais chouslice ! 
La procès il faut rien, il couler tant t'archant! 
La procurair larron, l'afocat pien méchant. 

ANDRÈS. 

Ce n'est pas pour cela. 

MASCARILLE. 

Fous toiic mener sti file 
Pour fenir pourmener et recarier la file? 

ANDRÈS. 
A Célie. 
Il m'importe. Je suis à vous dans un moment* 
Je vais faire venir la vieille promptemeut, 
Conlremander aussi notre voituie prèle. 

MASCARILLE. 

Li ne porte pas pien ? 

ANDRÈS. 

Elle a mal à la tête. 

MASCARILLE. 

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon. 
Entre-fous, enlre-fcus tans mon pelil maissoo. 

Célie, Andrès et Mascarille enlreiU dans la maison. 



13# L'ÉTOURDI 



SCÈNE V. — LÉLIE. 

Quelque soit le transport d'une âme impatiente, 
Ma parole m'eiig?ge à rester en attente, 
A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser, 
Comme de mes destins le ciel veut disposer. 

SCÈNE VI. - ANDRÈS, LÉLTE. 

LÉLTE, à Andrès qui sort de la maison. 
Demandiez-vous 'quelqu'un dedans celte demeure? 

ANDRÈS. 

C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure. 

LÉLIE. 

A mon père pourtant la maison appartient, 
Et mon vakt, la nuit, pour la garder s'y tient. 

ANDRÈS. 

Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue; 

Lisez. 

LÉLIE. 

Certes, ceci me surprend, je l'avoue. 
Qui diantre l'auroitmis? et par quel intérêt?... 
Ah I ma foi, je devine à peu près ce que c'est! 
Cela ne peut venir que de ce que j'augure. 

ANDRÈS. 

Peut-on vous demander quelle. est cette aventure? 

LÉLIE. 

Je voudrois à tout autre en faire un grand secret , 
Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. 
Sans doute l'écriteau que vous voyez paroîlre, 
Comme je conjecture, au moins, ne sauroit être 
Que quelque invention du valet que je di, 
Que quelque nœud subtil qu'il doit avoir ourdi 
Pour mellre en mon pouvoir certaine Égyptienne 
Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne. 
Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups. 



ACTE V, SCÈNE VII ^Î7 

ANDRES. 



Vous l'appelez? 

Célie. 



LE LIE. 



ANDRES. 

Eh ! que ne disiez-vous ? 
Vous n'aviez qu'à parier, je vous aurois sans doute 
Épargné tous les soins que ce projet vous coûte. 

LÉLIE. 

Quoi! vous la connoissez? 

ANDRÈS. 

C'est moi qui maintenant 
Viens de la racheter. 

LÉLIE. 

discours surprenant! 

ANDRÈS. 

Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, 
Au logis que voilà je venois de la mettre; 
El je suis très-ravi, dans celle occasion, 
Que vous m'ayez instruit de voire intention. 

LÉLIE. 

Quoi I j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère? 
Vous pourriez?... 

ANDRÈS, allant frapper à la porte. 

Tout à l'heure on va vous satisfaire. 

LÉLIE. 

Que pourrai-je vous dire? El quel remercîment?... 

ANDRÈS. 

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement. 
SCÈNE VII. - LÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE. 

MASCARILLE, à part. 

Eli bien, ne voilà pas mon enragé de maître! 

Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre*. 

* Afchaïsme populaire remontant aux Romains : fatalité qu'on na 
peut écarter. Altération du mot bissexte, de bis sextiis, l'année bis- 



}38 L'ETÔUUDI 

LÉLIE. 

Sous ce grotesque habit qui l'auroit reconnul* 
Approche, Mascarille, et sois le bienvenu. 

MASCARILLE. 

Moi souisein chant l'honneur, moi non point Maquerille; 
Chai point fendre chaînais le famé ni le iille. 

LÉLIE. 

Le plaisant baragouin! il est bon, sur ma foi! 

MASCARILLE. 

Allez fous pourmener, sans toi rire te moi. 

LÉLIE. 

Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître. 

MASCARILLE. 

Partie 1 tiable, mon foi cliamais loi cliei connoîlre. 

LÉLIE. 

Tout est accommodé, ne te déguise point. 

MASCARILLE. 

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing. 

LÉLIE. 

Ton jargon allemand est superflu, le dis-je; 
Car nous sommes d'accord, et sa bonlé m'olilige. 
J'ai tout ce que mes vœux lui pouvoicnt demandei", 
Et tu n'as pas sujet de rien appréhender. 

MASCARILLE. 

Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, 
Je me dessuisse ' donc et redeviens moi-même. 

ANDRÈS. 

Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu. 
Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu. 

SCÈNE VIII. -LÉLIE, MASGARILLli. 

LÉLIE. 

Eh bien, que diras-tu? 

sextile ayant toujours été regardée comme vouée aux plus grands mal- 
heurs. De \h faire un bisséire, faire un malheur. 
» Mot composé comme Molière en fait beaucoup: désosier, tartufBer 



ACTE V, SCENE X i^ 

MASCARiLLE. 

Que j'ai l'âme ravie 
De voir d'un beau succès notre peine suivie, 

LÉLIE. 

Tu feignois à * sorlir de ton déi^uisement, 
Et ne pouvois me croire en cet événement. 

MASCARILLE. 

Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante, 
El trouve l'aventure aussi fort surprenante. 

LÉLIE. 

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup. 
Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, 
Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage. 

MASCAhlLLE. 

Soit; vous aurez été bien plus heureux que sage, 
SCÈNE IX. - CÉLIE, ANDRÈS, LÉLIE, MASCÂRILLHr 

ANDUÈS. 

N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé? 

LÉLIE. 

Ah 1 quel bonheur au mien pourroit être égalé? 

ANDRÈS. 

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable. 
Si je ne l'avouois je serons condamnable: 
Mais enfin ce bienfait auroillrop do rigueur, 
S'il falloit le payer aux dépens de mon cœur. 
Jugez dans le transport où sa beauté me jette 
Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette; 
Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas: 
Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pà«. 

SCÈNE X. - LÉLIE, MASCARiLLE. 

MASCARILLE, après avoir chanté. 
Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie; 
Vous voilà bien d'accord, il vous doime Céllo; 

* Pour : éluder, avoir peine à. Archaïsme perdu aujourd'hui. 



140 L'ETOURDI 

Hem! vous m'entendez bien, 

LÉLIE, 

C'est troj) ; je ne veux pTu» 
Te demander pour moi de secours superflus. 
Je suis un chien, un traître, un bourreau dcHostable, 
Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable! 
Va, cesse tes efforts pour un malencontreux, 
Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux. 
Après tant de malheurs, après mon imprudence, 
Le trépas me doit seul prêter son assistance. 

SCÈNE XI. - MASCARILLE. 

Voilà le vrai moyen d'achever son destin; 

Il ne lui manque plus que de mourir enfin, 

Pour le couronnement de toutes ses sottises. 

Mais en vain son dépit pour ses fautes commises 

Lui fait licencier mes soins et mon appui, 

Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, 

Et dessus son lutin obtenir la victoire. 

Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; 

Et les difficultés dont on est combattu 

Sont les dames d'atours qui parent la vertu. 

SCÈNE XII. - CÉLIE, MASCARILLE. 

CÉLIE, à Mascarille, qui lui a parlé bas. 
Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose. 
De ce retardement j'aitends fort peu de chose. 
Ce qu'on voit de succès peut bien persuader 
Qu'ils ne sont pas cncor fort près de s'accorder ' : 
El je t'ai déjà dit qu'un cœur comme le nôtre 
Ne voudroil pas pour l'un faire injustice à l'autre, 
Et que très-fortement, par de ciifférens nœuds, 
Je me trouve attachée au parti de tous deux. 

* Amphigouri. Pro])ablement rniitenr veut dire: Ce qui se passe 
n'est pas 'e nature i. taire croire que Lélie et Andrès soient prêts à 
s'accoider. 



ACTE V, SCENE XIII 1*1 

Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, 
Andrèspour son partage a la reconnoissance, 
Qui ne souffrira point que mesponsors secrets 
Consultent jamais rien contre ses intérêts. 
Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon àme, 
Si le don de mon cœur ne couronne sa flamme, 
Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour mo' 
De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi. 
Et de faire à mes vœux autant de violence 
Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. 
Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, 
Juge ce que tu peux te permettre d'espoir. 

MASCARILLE. 

Ce sont, à dire vrai, de Irès-fâclieux obstacles, 
Et je ne sais point l'art de faire des miracles; 
Mais je vais employer mes efforts plus i)uissans'. 
Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens 
ro.ii' tâclior de trouver un biais salutaire, 
El vous dirai bientôt ce qui se pourra faire. 

SCÈNE XIII. - HIPPOLYTE, CÉLIE. 

HIPPOLYTE. 

Depuis votre séjour, les dames de ces lieux 
Scplaigi''^pt j'istemenldes larcins de vos yeux. 
Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belle 
Et de tous leurs amans faites des infidèles : 
Il n'est guère de cœurs qui puisspnl échapper 
Aux trai's dont à l'abord vous savez les frapper; 
Et mille libertés, à vos chaînes offertes. 
Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes. 
Quant à moi, toutefois je ne me plaindrois pas 
Du pouvoir absolu de vos rares appas, 
Si, lorsque mes amans sont devenus les vôtres, 
Un seul m'eût consolé de la perte des auiresj 

i Pour; les plus puissants. Licence archaïque. 



i't'i L'itTOURDI 

Èlais qu'inViumainemenl vous me les ôtiez tous, 

C'est un dur procédé donl je rne plains à vous. 

CÉLIE. 

Voilà d'un air galant faire une raillerie; 

Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. 

Vos yeux, vos propres yeux, se connoisscnl trop biea *, 

Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien, 

Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, 

Et ne prendront jamais de pareilles alarmes. 

HIPPOLVTE. 

Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé 
Qui dans tous les esprits ne soit di'jà passé; 
Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie 
A causé des désirs à Léandre et Lélie. 

CÉLIE. 

Je crois qu'étant tombé dans cet aveuglement, 
Vous vous consoleriez de leur perte aisément, 
Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable 
Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable. 

HIPPOLYTE. 

Au contraire, j'agis d'un air tout différent. 
Et trouve en vos beautés un mérite si grand; 
J'y vois tant de raisons capables de défendre 
L'inconstante de ceux qui s'en laissent surprendre, 
Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux 
Dont envers moi Léandre a parjuré ses vœux, 
Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère. 
Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père. 

SCÈNE XIV.- CÉLIE, HIPPOLYTE, MASCARILLE. 

MA.SCARILLE. 

Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, 
Que ma bouche vous vient annoncer maintenant! 

CÉLIE. 

Qu'est-ce doncf 
* Se counaisscut trop bien? Molière I 



ACTE V, SCÈNE XIV 143 

MASCARILLE. 

Écoutez; \oici sans flallerie.., 

CÉLIB. 

Quoi? 

MASCARILLE. 

La fin d'une vraie et pure comédie. 
La vieille Égyptienne à l'heure même... 

CÉLIE. 

Eh l)ien? 

MASCARILLE. 

Passait dedans la place, et ne songooit à rien. 
Alors qu'une autre vieille assez défigurée, 
L'ayant de près au nez longtemps considérée 
Par un bruit enroué de mots injurieux 
A donné le signal d'un combat furieux, 
Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, 
- Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches, 
Dont ces deux combattans s'efforçoient d'arracher 
Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. 
On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagasse*. 
D'abord leurs scofhous- ont volé par la place, 
Et, laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, 
Ont rendu le combat risibicmcnl affreux. 
Andrès et TrulYaldin, à l'éclat du murmure, 
Ainsi que force monde, accourus d'aventure, 
Ont à les décharpir^ eu de la peine assez. 
Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. 
Cependant que chacune, après celte tempête. 
Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, 
Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur, 
Celle qui la première avoit fait la rumeur, 



* Mot provençal et napolitain. Le plus célèbre poëme qui existe CB 
patois iiapoliliiin est la Vaiasseide. 

2 Escofpons, nom ancien d'une coiffe de femme. On disait éga- 
lement cscojfions ou scoffions. On dit encore, dans le patois lan- 
gnedocicn, coij'a, poiu- di'signor les coillnrcs des femmes du peuple. 

'" Pour: forcer deux personnes qui s'écharpent de se lâcUai". Ar- 
chaïsme populaire, 



144 L'ÉTOURDI 

Malgré la passion dont elle étoit c^mue, 
Ayant sur Xruft'aldin tenu longtemps la rue* 
C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, 
Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux, 
A.-t-elle dit tout haut; ô rencontre opportune! 
Oui, seigneur Zanobio Ruberli, la fortune 
Me fait vous reconnoître, et dans le même instant 
Que pour votre intérêt je me tourmentois tant. 
Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, 
J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille, 
Dont j'élevois l'enfance, et qui, par mille traits, 
Faisoit voir, dès quatre ans, sa «race et ses attraits. 
Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, 
Dedans notre maison se rendant familière, 
Me vola ce trésor. Hélas! de ce malheur 
Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, 
Que cela servit fort pour avancer sa vie •. 
Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie 
Me faisant redouter un reproche fâcheux. 
Je vous fis annoncer la mort de toutes deux. 
Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue 
Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue. 
Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix, 
Pendant tout ce récit, répétoit plusieurs fois, 
Andrès, ayant changé quelque tem.ps de visage, 
A Truffaldin surprisa tenu ce langage: 
Quoi donc! le ciel me fait trouver heureusement 
Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement. 
Et que j'ai ois pu voir, sans pourtant reconnoître 
La source de mon sang et l'auteur de mon être' 
Oui, mon père, je suis Horace votre fils. 
D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis. 
Me sentant naître au cœur d'autres inquiétudes 
Je sortis de Bologne, et, quittant mes études. 
Portai durant six ans mes p.is en divers lieux, 
Selon que me poussoit un désir curieux: 
Pourtant, „'près ce temps, ime secrète envie 
Me pressa de revoir les iniens et ma patrie , 



ACTE V, SCENE JIV 1^5 

Mais dans Naples, hélas ! je m vous trouvai plus, 
Et n'y sus votre sort que par des bruits confu.-;- 
Si bien qu'& votre quête ayant perdu mes peine?, 
Venise poui un temps borna mes courses vaincs; 
Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison 
J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom. 
Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires, 
Truffaldin ressentoit des transports ordinaires. 
Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir 
Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir 
Par la confession de votre Égyptienne, 
Trufïàldin maintenant vous reconnoît pour sienne; 
Andrès est votre frère; et, comme de sa sœur 
Il ne peut plus songer à se voir possesseur, 
Une obligation qu'il prétend reconnoître 
A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître^ 
Dont le père, témoin de tout l'événement. 
Donne à cet hyménée un plein consentement, 
Et, pour mettre une joie entière en sa famille, 
Pour le nouvel Horace a proposé sa fille. 
Voyez que d'incidens à la fois enfantés? 

'' CÉLIE. 

Je demeure immobile à tant de nouveautés. 

MASCARILLE. 

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, 

Qui du combat encor remettent leurs personnes. 

Léandre est de la troupe, et votre père aussi, 

Moi je vais avertir mon maître de ceci, 

Et que, lorsque à ses vœux on croit le plus d'obstacle. 

Le ciel en sa faveur produit comme un miracle. 

Mascarille sort. 
HIPPOLYTE. 

Un tel ravissement rend ries esprits confus, 

Que* pour mon propre sort je n'en aurois pas plus. 

Mais les voici venir. 



* Pour : si bien que. 



140 L'FTOUROI 



SCÈNE XV.- TRUFFALDIN, ANSELME, PANOOLFE, CÉLIE, 
HIPPOLYTE, LÉANDRE, ANDRÈS 

TRUFFALDIN. 

Ah! ma fille! 

CÉLIE. 

Ahl mon père! 

TRUFFALDIN. 

Sais-tu déjà comment le ciol nous est prospère? 

CÉLIE. 

Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux. 

HIPPOLYTE, à Léandre. 

En vain vous parleriez pour excuser vos feux, 
Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire. 

LÉANDRE. 

Un gt^néreux pardon est ce que je désire : 
Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain 
Mon père fait bien moins que mon propre dossein. 

ANDRÈS, à célie. 
Qui l'auroit jamais cru que cette ardeur si pure 
Pût être condamnée un jour parla nature! 
Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, 
Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir, 

CÉLIE. 

Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute, 
Quand je n'avois pour vous qu'une estime Ir's-iiaule. 
Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant 
M'arrêloii sur un pas si doux et si glissant. 
Et détournoit mon cœur de l'aveu d'une flamme 
Que mes sens s'eftbrçoienl d'introduire en mon âme * 

TRUFFALDIN, à Célie. 

Mais, en te recouvrant, que diras lu de moi, 



> Guli : atius. Célie veut expiiiner un combat secret qu'clia ••-'.ria- 
\aiten inésenco d'Andrès. 



ACTE V, SCENE XVI 147 

Si je songe aussitôt à me priver de toi, 

Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée? 

CÉLIE. 

Que de vous maintenant dépend ma destinée. 

SCÈNE XVI. -TRUFFALDTN, ANSELME, PANDOLFE, 

CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉLIE, LÉANDRE, ANDRÈg 

MASCARILLE. 

MASCARILLE, à Lélie. 

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir 
De détruire à ce coup un si solide espoir; 
Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive, 
Vous armerez encor votre Imaginative. 
Par un coup imprévu des deslins les plus doux, 
Vos vœux sont couronnés, et Célie est à voi*a 

LÉLIE. 

Croirai-je que du ciel la uui'isance absolue... 

TRUFFA LDHS. 

Oui, mon gendre, il est vrai. 

PANDOLFE. 

La chose est résolue. 

ANDRÈS, à Lélie. 

Je m'acquitte par là de ce que je vous dois. 

LÉLIE, à Mascarille. 
11 faut que je t'embrasse et mille et mille fois, 
Dans cette joie... 

MASCARILLE. 

Ai! aï! doucement, je vous prie. 
Il m'a presque étouffé. .Je crains fort pour Célie, 
Si vous la caressez avec tant de transport : 
De vos embrassemens on se passeroit fort. 

TRUFFALDIN, à Lélie. 

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ; 
Mais, puisqu'un même jour nous met tous dans la joie. 
Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé. 
Et que son pre aussi nous soit vite amené. 



148 L'ÉTOURDI 

MASCARILLE. 

Vous voilà Ions pourvus. N'esi-il point quelque fiUft 
Qui pùl accommoder le pauvre Mascarille? 
A voir chacun se joindre à sa chacune ici, 
J'ai des démangeaisons de mariage aussi. 

ANSELME. 

J'ai ton fait. 

MASCARILLE. 

Aiions donc ; et que les cieux prospêrc-8 
Nous donnent des eafans dont nous soyons les pères! 



FIN DE L ETOURDI. 



LE 

DÉPIT AMOUREUX 

COMÉDIE 

REPRÉSBNTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A MONTPEltlER 

AU MOIS DE DÉCEMBRE 1654 ET A PARIS SUR LE THÉÂTRE DU 

PEUl-BOUREON AU MOIS DE DÉCEMBRE 1658. ' 



« N'est-il point, disait Molière (parlant sous le masque 
à \a fin de son brillant rôle de Mascarille), 

N'est-il point quelque fille 

Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? » 

C'était aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; 
et ce fut après le succès éclatant de Y Étourdi que com- 
mença la vie amoureuse de Molière, vie si sérieuse et si 
folle, si vive et si désespérée. Tendre et passionné comme 
Shakspeare, sensuel et méditatif comme lui; placé au 
milieu de femmes de théâtre belles ou coquettes, sou- 
vent l'un et l'autre; indépendant, grâce aux licences de 
son odyssée comique, des entraves que la convenance 
sociale impose; il éprouva et reproduisit sur la scène, 
tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices 
et les ivresses de sa passion favorite. 

Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le Dépit 
amoureux, dont elle constitue la valeur. Le décousu de 
scènes mal enchaînées, le calque maladroit de l'une des 
plus faibles intrigues du théâtre italien {y Intéresse de 
Nicole Secchi), l'impropriété du langage, la folle com- 
plication des narrations romanesques et la mauvaise en- 
tente du théâtre, s'y joignent à l'emploi des vieux res- 



150 NOTICE 

sorts espagnols, remis en œuvre par les Italiens; oh y 
trouve encore ces frères qui deviennent des sœurs, ces 
sœurs qui se changent en frères ; — enfants perdus et 
retrouvés, — toute la défroque de Rotrou, Garnier et 
Hardy. Sous cette mosaïque d'emprunt, l'ardente et im- 
mortelle peinture de deux jeunes cœurs épris l'un de 
l'autre trahit le génie de Molière et le fond d'une âme 
involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs 
annoncent le développement de son génie; tels sont le 
bon sens populaire de Gros-René, espèce de Sancho en 
livrée; quelques vives parodies de l'empha&e et du raf- 
finement espagnol; enfin les deux personnages du tra- 
ducteur pédant et du spadassin méridional, l'un Méta- 
phraste, emprunté sans cérémonie à un prédécesseur peu 
connu*; l'autre, ce charmant la Rapière, matamore du 
Midi, le poing sur la hanche, l'épée toujours au vent et 
dont les spectateurs languedociens durent reconnaître 
les originaux. On sait avec quelle peine le prince de 
Conti venait d'obtenir de la noblesse languedocienne 
la promesse signée d'observer les édits contre les 
duels. 

La Rapière, costumé en bretteur de Cal lot; 3féta- 
phraste, en rabat et en longue robe de docteur; Masca- 
rille, en valet sicilien, c'est-à-dire le demi-masque sur la 
face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le feutre; — 
la jeune fille Ascayne, vêtue en brillant cavalier de 
Louis XIII, jouèrent cette œuvre aimable et incomplète 
devant les États présidés par le prince de Conti; on ne 
sait si ce fut à Montpellier en décembre 1654, ou à 
Béziers en décembre 1655. 

Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement 
favorable des spectateurs méridionaux. Lope de Vega 
dans le Chien du jardinier, Horace dans sa charmante 
idylle lyrique*, ont sans doute inspiré Molière; la com- 



1 La Tessonnerie. 

* Donec gratus eram tibi. 



LE DÉPIT Ar^ïOURKUX 



15t 



plication et l'obscurité romanesque du sujet appar- 
tiennent en propre à l'auteur italien. 

Il faut à ce jeune esprit cinq années de nouvelles aven- 
tures, de douleurs et d'études, enfin Paris, le centre du 
mouvement civilisé, pour qu'il abdique ses prétendus 
maîtres et prenne conscience de lui-même. 



PERSONNAGES 


ACTEURS 


ÉRASTE, amant de Liicile. 


BiiJAKT aîné. 


ALBERT, père de Lucile et d'Ascagne. 


Molière. 


GROS-RENÉ, valet d'Éraste. 


DUPARC. 


VALÈRE, fils de Polidore. 


BÉJART jeune. 


LUCILE, fille d'Albert. 


M'"' Debrie. 


MARINETTE, suivante de Lucile. 


Madel. Béjart. 


POLIDORE, père de Valère. 




FROSINE, confidente d'Ascagne. 




ASCAGNE, fille d'Albert, déguisée en homme. 




MASCARILLE, valet de Valère. 




MÉTAPHRASTE i, pédant. 


Du Croisy. 


LA RAPIÈRE brelteur. 


Debrie. 


La scèue est à Paris. 





ACTE PREMIER 

SCÈNE I. - ÉRASTE, GROS-RENÉ, 

ÉRASTE. 

Voux-lu que je te die'? une atteinte secrète 
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette; 
Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses reparli», 
Il craint J'être la dupe, à ne te point mentir , 

• C'est-à-dire : le traducteur, mot tiré du greOb 

8 Pfini* . ÎA ta ^lÎGP AnApnnp arpliaïriiiA, 



i, csi-a-uiii; . Il; iiaïuii ii;iii , luvi luc ' 

' Pour : je te dise. Apocope arcliaïqoe. 



152 LE DÉPIT AMOURETJX 

Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, 

Ou du moins qu'avec moi loi-môme on ne te trompe. 

GROS-RENÉ. 

Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais lour, 

Je dirai (n'en déplaise à monsieur votre amour) 

Que c'est injustement blesser ma prud'liomie, 

Et se connoîlre mal en physionomie. 

Les gens de mon minois ne sont point accusés 

D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. 

Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères 

Et suis homme fort rond de toutes les manières. 

Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien, 

Le doute est mieux fondé; pourtant je n'en crois rien. 

Je ne vois point encore, ou je suis une bête, 

Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête *. 

Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour; 

Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour; 

Et Valère, après tout, qui cause votre crainle. 

Semble n'être à présent souffert que par contrainte» 

ÉRASTE. 

Souvent d'un faux espoir un amant est nourri : 

Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; 

Et tout ce que d'ardeur font paroîlre les femmes 

Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. 

Valère enfin, pour être un amant rebuté, 

Montre depuis un temps trop de tranquillité; 

Et ce qu'à ces faveurs, dont lu crois l'apparence, 

Il témoigne de joie ou bien d'indifférence, 

M'emi>oisonne à tous coups leurs plus charmans appas, 

Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas. 

Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile 

Une entière croyance aux propos de Lucile. 

Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux, 

Y voir entrer im peu de son transport jaloux, 

Et, sur ses dé) laiairs et son impatience, 

Mon âme prendroit lors une pleine assurance. 

» Avoir de l'iuquiétude, expressioa proverbiale, du latia martulus. 



ACTE I, SCENE I 153 

Toi-même penses-tu qu'on puisse, comme il fait, 
Voir chérir un rival d'un esprit satisfait? 
Et, si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure, 
Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure ? 

GROS-RENÉ. 

Peut-être que son cœur a changé de désirs, 
Gonnoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs. 

ÉRASTE. 

Lorsque par les rebuts une âme est détachée, 

Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, 

El ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat 

Qu'elle puisse rester en un paisible état. 

De ce qu'on a chéri la fatale présence 

Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ; 

El, si de cette vue on n'accroît son dédain. 

Notre amour est bien près de nous rentrer au sein : 

Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme, 

Un peu de jalousie occupe encore une âme, 

El l'on ne sauroit voir, sans en être piqué. 

Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué. 

GROS-RENÉ. 

Pour moi, je ne sais point tant de philosophie : 

Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie ; 

Et ne suis point de moi si mortel ennemi, 

Que je m'aille affliger oans sujet ni demi*. 

Pourquoi subtiliser, et faire le capable 

A chercher des raisons pour être misérable? 

Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer! 

Laissons venir la fête avant que la chômer. 

Le chagrin me paroît une incommode chose ; 

Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause ; 

Et mêmes * à mes yeux cent sujets d'en avoir 

S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir. 

Avec vous en amour je cours même fortune, 

Celle que vous aurez me doit être commune ; 

* Pour : sans sujet, ou sans la moitié d'un sujet. Archaïsme. 

* Pour : même. C'est une faute de grammaire, et non un ar- 
chaïsme. 






154 Li; DKP.iT .SMoi KKUX 

La maîtresse ne peut abuser votre foi, _ 

A moins que la suivante en fasse autant pour moi : m 

Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême, " 

Je veux croire les gens quand on me dit : Je t'aime ; 

Et ne vais point chercher, pour m' estimer heureux, 

Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. 

Que tantôt Marinctte endure qu'à son aise j 

Jodelet par plaisir la caresse et la baise, 

Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, 

A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl : 

Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce. 

ÉRASTE. 

Voilà de tes discours. 

GROS-RENÉ 

Mais je la vois qui passe. 
SCÈNE II».- ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ. 

GROS-RENÉ. 

St, Marinette! 

MARINETTE. 

Oh! oh! que fais-tu là? 

GROS-RENÉ. 

Ma foif 
Demande, nous étions tout à l'heure sur toi. 

MARINETTE. 

Vous êtes aussi là, monsieur I Depuis une heure 
Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure". 

ÉRASTE. 

Comment? 

MARINETTE. 

Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, 
Et vous promets, ma foi... 

ÉRASTE. 

Quoi? 

• Traduction delà comédie italienne de Nicolo Secchi, l'Intéresse 

• Pour : que je meure, si cela n'est pas. Archaïsme rapide et re- 
grettable. 



ACTE l, SCÈNE II 15ô 

MARINETTE. 

Qae vous n'êtes pas 
Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place '. 

GROS-RENÉ. 

Il falloit en jurer. 

ÉRASTE. 

Apprends-moi donc, de grâce. 
Qui te fait me chercher. 

MARINETTE. 

Quelqu'un, en vérité, 
Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté ; 
Ma maîtresse, en un mot. 

ÉRASTE. 

Ah ! chère Marinette, 
Ton discours de son cœur est-ii bien l'interprète? 
Ne me déguise point un mystère fatal ; 
Je ne t"en voudrois pas pour cela plus de mal : 
Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse 
N'abuse point mes vœux d'une fausse tendresse. 

MARINETTE. 

Eh, eh ! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement'^ 
Elle ne fait pas voir assez son sentiment? 
Quel garant est-ce encor que votre amour demande? 
Que lui faut-il ? 

GROS-RENÉ. 

A moins que Valère se pende, 
Bagatelle, son cœur ne s'assurera point. 

MARINETTE. 

Comment? 

GROS-RENÉ. 

Il est jaloux jusques en un tel point. 

MARINETTE. 

De Valère? Ahl vraiment la pensée est bien belle I 
Elle peut seulement naître en votre cervelle. 

* Au teoiple, pour : à l'église. Le mot temple ne pouvait choquer 
d1 les protestants, ni les catholiques. — Le cours était le Cours-la- 
Heine, planté par Marie de Médicis ; et la grande, place, la place 
Royale, qui venait d'être coustiuite. 



156 LÉ DÉPIT AMOUREUX 

Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment 
J'avois de votre esprit quelque bon sentiment , 
Mais, à ce que je vois, je m'élois fort trompée. 
Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée? 

GROS-RENÉ. 

Moi, jaloux I Dieu m'en garde, et d'être assez badin* 
Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin! 
Outre que de ton cœur ta foi me cautionne, 
L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne 
Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût. 
Où diantre pourrois-tu trouver qui me valût? 

MARINETTE. 

En effet, tu dis bien : voilà comme il faut être : 
Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroîlrc! 
Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre ma), 
Et d'avancer par là les desseins d'un rival. 
Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse. 
Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse ; 
Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux 
Aux soins trop inquiets de son rival jaloux. 
Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, 
C'est jouer en amour un mauvais personnage, 
Et se rendre, après tout, misérable à crédit. 
Gela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit. 

ÉRASTE. 

Eh bien, n'en parlons plus. Que venois-tu m'apprendre? 

MARINETTE. 

Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre; 
Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché 
Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. 
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute*. 
Lisez-le donc tout haut, personne ici n'écoute. 

ÉRASTE lit. 

ï Vous m'avez dit que \otre amour 
« Étoit capable de tout faire ; 

* Pour : niais. Sens que l'on trouve dans le Dictionnaire du tA" 
caclémie, édition de 4694. 

* Pour : sortez de doute. Cen'est pas un archaïsme, mais une faute. 



ACTE I, SCKNL il 157 

« Il se couronnera lui-mcme dans ce jour, 

« S'il pt!Ut avoir l'aveu d'un père. 
« Faites parier les droits qu'on a dessus mon cœur, 

« Je vous en donne la licence 

« Et, si c'est en votre faveur, 
« Je vous réponds de mon obéissance, r 

Ah! quel bonheur! toi, qui me l'as apporté, 
Je te dois regarder comme une déité ! 

GROS-RENÉ. 

[Je vous le disois bien: contre votre croyante, 
Je ne me trompe guère aux choses que je pense. 

ÉRASTE relit. 
« Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur, 
« Je vous en donne la licence; 
« Et, si c'est en votre faveur, 
« Je vous réponds de mon obéissance. » 

MARINETTE. 

Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit, 
Elle désavoueroit bientôt un tel écrit. 

ÉRASTE. 

Ah! cache-lui, de grâce, une peur passagère, 
Oîi mon âme a cru voir quelque peu de lumièr&j 
Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort 
Est prête d.'expier l'erreur de ce transport; 
Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, 
Sacrifier ma vie à sa juste colère. 

MARI^•ETTE. 

Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le tein[<5. 

ÉRASTE. 

Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends 
Reconnoîlre dans peu, de la bonne manière, 
Les soins d'une si noble et si belle courrière. 

MARINETTE, 

A propos, savcz-vous oià je vous ai cherchéi 
Tantôt encore? 

ÉRASTE. 

Eh bien? 



i5S LE DÉPIT AMOUREUX 

MARINETTE. 

Tout proclie du marché, 
Où voub savez. 

ÉRASTE. 

Où donc? 

MARINKTTE. 

Là... clans cette boutique 
Où, dès le mois passé, votre cœur magnifique 
Me promit, de sa grâce, une bague. 

ÉRASTE. 

Ali! j'entends. 

GROS-RENÉ. 

La m&toise ! 

ÉRASTE. 

Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps 
A m'acquitter vers toi d'une telle promesse: 
Plais... 

MARINETTE. 

Ce que j'en ai dit n'est pas que je vous presse. 

GROS-RENÉ. 

Oh ! que non ! 

ÉRASTE lui donne sa bague. 
Celle-ci peut-être aura de quoi 
Te plaire; accepte-la pour colle que je doi. 

MARINETTE. 

Monsieur, vous vous moquez ; j'aurois honte à la prendre. 

GROS-RENÉ. 

Pauvre uOlUeuse, prends sans davantage attendre ; 
Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous. 

MARINETTE. 

Ce sera pour garder quelque chose de vous. 

ÉRASTE. 

Quand puis-je rendre grâce à cet ange adoiable? 

MARINETTE. 

Travaillez à vou^ rendre un père favorabic. 

ÉRASTE. 

Mais, s'il me rebuloil, dois-je?.,. 



ACTE I, SCENE II! iHd 

MARINETTE. 

Alors comme ost?s, 
Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts. 
D'une façon ci' d'autre il faut qu'elle soit vôtre: 
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre. 

ÉRASTE. 

Adieu ; nous en saurons le succès dans ce jour. 

Érastc relit la leUre tout bas 
MARINETTE, à Gros-René. 

Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour? 
Tu ne m'en parles point. 

GROS-RENÉ. 

Un hymen qu'on souhaite. 
Entre gens comme nous, est chose bientôt faite. 
Je te veux; me veux-tu de même? 

MARINETTE. 

Avec plaisir. 

GROS-RENÉ. 

Touche, il suffit. 

MARINETTE. 

Adieu, Gros-René, mon désir. 

GROS-RENÉ. 

Adieu, mon astre. 

MARINETTF . 

Adieu, beau lis^n de ma flamme. 

GROS-R'^NÉ. 

Adieu, chère comète, arc-en- ciel de mon âme. 

Marinette sort. 
Le bon Dieu soitloué, no^affaires vont bien; 
Albert n'est pas un homme à vous refuser rien. 

ÉRASTE. 

Valère vient à nous. 

GROS-RENÉ. 

Je plains le pauvre hère, 
Sachant ce qui se passe. 

SCÈNE m.- VALÈlîE, ÉRASTE, GROS RENÉ 

ÉRASTE. 

Eh bien, seigneur Valère? 



t^ LE DÉPIT AMOUREUX 

VALÈRE. 

E{\ bien, seigneur Érasle? 

ÉRASTE. 



En quel état vos feux? 



En quel état l'amourt 

VALÈRE. 



ERASTE. 

Plus foris de jour en jour. 

VALÈRE. 

Et mon amour plus fort. 

ÉRASTE. 

Pour Lucile? 

VALÈRE, 

Pour elle. 

ÉRASTE. 

Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle 
D'une rare constance. 

VALÈRE. 

Et votre fermeté 
Doit être un rare exemple à la postérité. 

ÉRASTE. 

Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère, 
Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire; 
Et je ne forme point d'assez beaux sentimens 
Pour souffrir constamment les mauvais traitemens; 
Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime, 

VALÈRE. 

Il est très-naturel, et j'en suis bien de môme. 
Le plus parfait objet dont je serois charmé 
N'auroit pas mes tributs^ n'en étant point aimé, 

ÉRASTE. 

Lucile cependant... 

VALÈRE. 

Lucile, dans son àme, 
Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme. 

ÉRASTE. 

Vous êtes donc facile à contenter? 



ACTE 1, SCÈNE III 101 

VALÈRE, 

Pas tant 
Que vous pourriez penser. 

ÉRASTE. 

«Je puis croire pourtant, 
Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce 

VALÈRE. 

Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place. 

ÉRASTE. 

Ne vous abusez point, croyez-moi. 

VALÈRE. 

Croyez-moi, 
Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi. 

ÉRASTE. 

Si j'osois vous montrer une preuve assurée 

Que son cœur... Non, votre âme en seroit altérée, 

VALÈRE. 

Si je vgys osois, moi, découvrir en secret... 
Mais je vous fâcherois, et veux ôtre discret. 

ÉRASTE. 

Vraiment, vous me poussez, et, contre mon envie. 
Votre présomption veut que je l'humilie. 
Lisez. 

VALÈRE, après avoir lu. 
Ces mots sont doux, 

ÉRASTE. 

Vous connoissez h n^ain? 

VALÈRE. 

Oui, de Lueilfi, 

ÉBASTK. 

Eh bien, cet espoir si certain... 
VALÉRE, r«ant et s'^îu allant. 
Adieu, seigneur Érast,e. 

GROS-RENÉ. 

Il e&t fou, le bon sire, 
Où vient-il donc pour lui de voir le mol pour rï?e? 

ÉRASTE. 

Certes, il me suipreûd; et j'ignore, entre nous, 

11 



463 LE DEPIT AMOURFUX 

Quel diable de mystère est caché là-dessous, 

GROS-RENÉ. 

Son valet vient, je pense. 

ÉRASTE. 

Oui, jele vois paroître ; 
Feignons', pour le jeter sur l'amour de son maître. 

SCÈNE IV.- ÉRASTE, MASGARILLE, GROS-RENÉ. 

MASCARILLE, à part. 

Non, je ne trouve point d'étal plus malheureux 
Que d'avfcir un patron jeune et fort amoureux! 

GROS-RENÉ. 

Bonjour. 

MASCARILLE. 

Bonjour. 

GROS-RENÉ. 

Où tend Mascarille à cotte heure"? 
Que fait-il? revient-il? va-t-il? ou s'il demeure? 

MASCARILLE. 

Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été ; 

Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté; 

Et ne demeure point, car, tout de ce pas même*, 

Je prétends m'en aller. 

ÉRASTE. 

La rigueur est extrême ; 
Doucement, Mascaiille. 

MASCARILLE. 

Ali ! monsieur, serviteur. 

tkASTE. 

Vous nous fuyez bien vile i en uuoi i vous fais-je peur? 

aiAsCAKlLLE. 

Je ne crois pas cela de voire courtoisie. 

i Pour! ôissimu)ons. Arcliaïsme. 

' Pour : 0(1 se dirige, du latin quo tendit. 

* Aixhaïsme. 11 uous est resté : tout de ?V'** 



ACTE T, SCÈNE IV i*^ 

ÉRASTE. 

Touche; nous n'avons plus sujet de ja1ou=îe. 
Nous devenons amis, et mes feux que j'éteins 
Laissent la place libre à vos heureux desseins. 

MASGARILLE. 

Plût à Dieu ! 

ÉRASTE. 

Gros-René sait qu'ailleurs je me jette. 

GROS -RENÉ. 

Sans doute; et je te cède aussi la Marinette. 

MASGARILLE. 

Passons sur ce point-là ; noire rivalité * 
N'est pas pour en venir à grande extrémiK?; 
Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie 
Soit désenamourée *, ou si c'est raillerie? 

ÉRASTE. 

J'ai su qu'en ses amours ton maître éloit trop bici^ 
Et je serois un fou de prétendre plus riea 
Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle. 

MASGARILLE. 

Certes, vous me plaisez avec celle nouvelle. 

Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu, 

Vous lirez sagement votre épingle du jeu. 

Oui, A'ous avez bien fait de quitter une place 

Où l'on vous caressoit pour la seule grimace ; 

Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit, 

J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit. 

On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. 

Mais d'où diantre, après tout, avez-vous su la ruse ? 

Car cet engf gement mutuel de leur foi 

N'eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi; 

El l'on croit jusqu'ici la r.haîpe fort secrète 

Qui rend de nos amans la llamme satisfaite. 

ÉRASTE. 

ih ! que dia-tu ? 

' Mot créé par Molière, et aont il a enrichi la langue. 
' Mot également créé, mais que la langue a yerdu. 



169 LE DÉIMT AMOUREUX 

MASCARILLE. 

Je dis que je suis interdit, 
Et ne sais pas, monsieur, qui peut vous avoir dit 
Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde 
En vous trompant aussi, leur ardeur sans secoade 
D'un secret mariage a serré le lien. 

ÉRASTE. 

Vous en avez menti I 

MASCARILLE. 

Monsieur, je le veux bien, 

ÉRASTE. 

Vous êtes un coquin. 

MASCARILLE. 

D'accord. 

ÉRASTE. 

Et cette audace 
Ménteroit cent coups de bâton sur la place. 

MASCARILLE. 

Vous avez tout pouvoir. 

ÉRASTE. 

Ah ! Gros-René I 

GROS-RENÉ. 

Monsieur? 

ÉRASTE. 

Je démens un discours dont je n'ai que trop peur. 

 Mascarille. 
Tu penses fuir ? 

MASCARILLE. 

Nenni. 

ÉRASTE. 

Quoi l Lucile est la femme.., 

MASCARILLE. 

Non, monsieur, je raillois. 

ÉRASTE. 

Ah ! vous railliez, mtâme * 

MASCARILLE. 

Non, je ne raiiioïs point. 



ACTE I, SCÈNE IV 465 



ERASTE. 

Il est donc vrai? 

MASCARILLE. 



Je ne dis pas cela. 



Non pas. 



ERASTE. 

Que dis-tu donc? 

MASCARILLE. 

Hélas 1 
Je ne dis rien, de peur de mal parler. 

ÉRASTE. 

Assure 
Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture. 

MASCARILLE. 

C'est ce qu'il vous plaira; je ne suis pas ici 
Pour vous rien contester. 

ÉRASTE, tirant son épée. 

Veux-tu dire? Voici, 
Sans marchander, de quoi te délier la langue. 

MASCARILLE. 

Elle ira faire encor quelque sotte harangue. 
Eh! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon. 
Donnez-moi vilement (juelques coups de bâton, 
Et me laissez tirer mes chausses * sans murmure. 

ÉRASTE. 

Tu mourras, ou je veux que la vérité pure 
S'exprime par ta bouche. 

MASCARILLE. 

Hélas I je la dirai* 
Mais peut-être, monsieur, que je vous fâcherai. 

ÉRASTE. 

Parle ; mais prends bien garde à "e que tu vas faire. 
A ma juste fureur rien ne te peut soustraire, 
Si tu mens d'un seul mol en ce que tu diras. 

MASCARILLe. 

J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras, 
* i'our : s'en aller. Archaïsme yopuian'e. 



m LE DÉPIT AMOUREUX 

Faiies-moi pis encor, tuez-moi si j'impose, 
En tout ce que j'ai dit ici, la moindre chose. 

ÉRASTE. 

Ce mariage est vrai? 

MASCARILLE. 

Ma langue, en cet endroit, 
A fait un pas de clerc * dont elle s'aperçoit ; 
Mais enfin cette affaire est comme vous la dites. 
Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, 
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu. 
Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud; 
Et Lucile depuis faitencor moins paroîlre 
La violente amour qu'elle porte à mon maître, 
Et veut absolument que tout ce qu'il verra, 
Et qu'en voire faveur son cœur témoignera, 
Il l'impute à l'effet d'une haute prudence 
Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance. 
Si, malgré mes sermens, vous doutez de ma foi, 
Gros-René peut venir une nuit avec moi, 
Etje lui ferai voir, étant en sentinelle, 
Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle- 

ÉRASTE. 

Ote-toi de nies yeux, maraud ! 

MASCARILLE. 

Et de grand cœur. 
C'est ce que je demande. 

SCÈNE V. " ÉRASTE, GROS-RENÉ. 

ÉRASTE. 

Hh bien? 

GhoS-RENÉ. 

Eh bien, monsieur, 
Nous en tenons tous deux, si i'auiie est vériiahlc *. 



* Locution populaire. Faute «l'un homme iuexpéii meule. 

* Pour ; vrai. Expression impropre. 



ACTE I, SCÈNE VI A&i 

ÉRASTE. 

Las! il ne l'est que trop, le bourreau détestable I 
Jo vois trop (lapparence à tout ce qu'il a dit; 
El ce qu'a t'ait Valère, en voyant cet écrit, 
Marcine bien leur concert, et que c'est une baie * 
Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrale le paye. 

SCÈNE VI. - ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ. 

MARINETTE. 

Je viens vous avertir que tantôt, sur le soir, 
Ma niaîtresse au jardin vous permet de la voir. 

ÉRASTE. 

Oses-tu me parler, âme double et traîtresse 1 
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse 
Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, 
El que voilà l'état, infâme! que j'en fais. 

Il déchire la lettre et sort. 
MARINETTE. 

Gros-René, dis-moi donc quelle mouche le pique. 

GROS-RENÉ. 

M'oses-tu bien encor parler, femelle inique, 
Crocodile trompeur, de qui le cœur félon 
Est pire qu'un satrape, ou bien qu'un Lestrigon *I 
Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse. 
Et dis-lui bien el beau que, malgré s i souplesse. 
Nous ne sommes plus sols, ni mon maître ni moi, 
El désormais qu'elle aille au diable avccque toi. 

MARINETTE, seule. 

Ma pauvre Marinelte, es-lu bien éveillée? 
De quel démon est donc leur âme travaillée? 
Quoi! faire un tel accueil à nos soins obligeansf 
Olil que ceci chez nous va surprendre les gens! 

* Pour : conte, tromperie. Voyez plus haut. 

2 Raillerie contre les grands mots et les invectives des poètes 
contemporains. Les Lestrigons, peuple de la Campanie, pas- 
saient pour anthropophages. 



168 LE DÉPIT AMOURI^UX 

ACTE II 

SCÈNE M.- ASCAGNE, FUOSINE. 

FROSINE. 

Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci. 

ASCAGNE. 

Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici! 
Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, 
Ou que de quelque endroit on ne nous puisse cnlondro. 

FROSINE. 

Nous serions au logis beaucoup moins sûrement; 

Ici de tous côtés on découvre aisément; 

Et nous pouvons parler avec toute assurance. 

ASCAGNE. 

Hélas! que j'ai de peine à rompre mon silence! 

FROSINE. 

Ouais! ceci doit donc être un important secret? 

ASCAGNE. 

Trop, puisque je le dis à vous-même à regret, 
Et que, si je pouvois le cacher davantage, 
Vous ne le saunez point. 

FROSINE. 

Ah I c'est me faire outrage 1 
Feindre à s'ouvrir à moi, dont voi • avez connu 
Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu I 
Moi, nourrie avec vous, et qui liens sous silence 
Des choses qui vous sont de si grande importance; 
Qui sais... 

ASCAGNE. 

Oui, vous savez la secrète raison 
Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maisOD.j 
Vous savez que dans celle où passa mon bas âge 
Je suis pour y pouvoir retenir l'hériiage 



* Empruntée à Vl/tteresse, de Secciii. Mauvaise Iraducti'jii d'ua 
modèle déleâlai:le. 



ACTE II, SCÈNE I l'ôO 

<^ne relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort, 
Dont mon déguisement fait revivre le son*; 
Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense 
A vous ouvrir mon cœur avec plus d'assurance. 
Mais, avant que passer, Frosine, à ce discours, 
Éclaircissez un doute où je tombe toujours. 
Se pourroit-il qu'Albert ne sût rien du mystère 
Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père? 

FROSINE. 

En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez 
Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez : 
Le fonds de cette intrigue est pour moi lettre close, 
Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. 
Quand il mourut, ce fils, l'objei a tant d'amour, 
Au destin de qui même avant qu'il vînt ai jour 
Le testament d'un oncle abondant en richesses 
D'un soin particulier avoit fait des largesses, 
Et que sa mère fit un secret de sa mort, 
De son époux absent redoutant le transport, 
S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage 
Dont sa maison tiroit un si grand avantage; 
Quand, dis-je, pour cacher un tel événement, 
La supposition fut de son sentiment, 
Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie 
(Votre mère d'accord de cette tromperie 
Qui rempiaçoit ce fils à sa garde commis), 
En laveur des présens le secret fut promis. 
Albert ne l'a point su de nous; et, pour sa femme, 
L'ayant plus de douze ans conservé dans son anie, 
Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, 
Son trépas imprévu ne put rien découvrir; 
Mais cepenaant je vois qu'il garae intelligence 
Avec celle de qui vous tenez la naissance. 
J'ai su qu'en secret même n lui laisoit du bien, 
El peut-être cela ne se lait pas pour rien. 

■ Ces vers conius et vagues signilieiit : ic ?i,>i?. ici, dôgiiisée, afin de 
ue p;is perdre l'héritage du jeune Ascygne, dont j'ai pris le iioui. 



170 LE DÉPIT AMOUREUX 

D'autre part, il vous veut porter au mariage; 

Et, comme il le prétend, c'est un mauvais langage» 

Je ne sais s'il sauroit la supposition 

Sans le déguisement. Mais la digression 

Tout insensiblement pourroit trop loin s'étendre : 

Revenons au secret que je brûle d'apprendre'. 

ASCAGNE. 

Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser, 
Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, 
Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, 
Ont su trouver le cœur d'une fille peu forte • 
J'aime enfin. 

FROSINE. 

Vous aimez! 

ASCAGNE. 

Frosine, doucement. 
N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement; 
Il n'est pas temps encore; et ce cœur qui soupire 
A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire, 

FROSINE. 

Et quoi? 

ASCAGNE. 

J'aime Val ère. 

FROSINE. 

Ah! vous avez raison. 
L'objet de votre amour, lui, dont à la maison 
Votre imposture enlève un puissant héritage, 
Et qui, de votre sexe ayant le moindre ombrage, 
Verroit incontinent ce bien lui retourner! 
C'est encore un plus grand sujet de s'étonner. 

ASCAGNE. 

J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme« 
Je suis sa femme. 

FROSINE. 

dieux! sa femme f 



* Cette narration confuse et entortillée est très-m»l écrite, etpppar- 
tient K l'original ilaiitn. 



ACTE II, SCÈNE I i7i 

ASCAGNE. 

Oui, sa femme, 

FROSINE. 

Ahl certes, cehù-là l'emporte, et vient à bout 
De toute ma raison. 

ASCAGNE. 

Ce n'est pas encor tout, 

FROSINE. 

Encor I 

^ ASCAGNE. 

Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense, 
Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance. 

FROSINE. 

Oh! poussez; je le* quitte, et ne raisonne plus. 
Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. 
A ces énigmes-là je ne puis rien comprendre. 

ASCAGNE. 

Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. 

Valère, dans les fers de ma sœur arrêté. 

Me sembloit un amant digne d'être écouté; 

Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme, 

Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme. 

Je voulois que Lucile aimât son entrelien; 

Je blâmois ses rigueurs; et les blâmai si bien, 

Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, 

Dans tous les seutimens qu'elle ne pouvoit prendre. 

C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit; 

Je me laissois gagner aux soupirs qu'il pcrdoit; 

Et ses vœux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, 

Étoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. 

Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas I 

Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas, 

Par un coup réfléchi reçut une blessure, 

Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. 

Enfin, ma chère, enfin, l'amour que j'eus pour lui 

Se voulut expliquer, mais sous le nom d'aulruu 

* Pour : je quille le discours. Le est neutre. 



172 LE DÉPIT AMOURKUX 

Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable • 
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable, 
Et je sus ménager si bien cet entretien, 
Que du déguisernent il ne reconnut rien. 
Sous ce voile trompeur, qui flalloit sa pensée, 
Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée, 
Mais que, voyant mon père en d'autres sentimens. 
Je devois une femte à ses commandcmens; 
Qu'ainsi de notre amour nous fei ions un mystère 
Dont la nuit seulement seroit dépositaire; ** 
Et qu'entre nous, de jour, de peur do rien gâter, 
Tout entretien secret se devoit éviter; 
Qu'il me verroit alors la même indififérence 
Qu'avant que nous eussions aucune inlelligence, 
Et que, de son côté, do même que du mien. 
Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien. 
Enfin, sans m'ai rêler sur toute l'industrie 
Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie*, 
J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, 
Et me suis assuré l'époux que je vous di. 

FROSINE. 

Peste! les grands talens que votre es|)rit possède ! 
Diroit-on qu'elle y touche, avec sa mine froide '? 
Cependant vous avez été bien vile ici ; 
Car je veux que la chose ait d'abord réussi. 
Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue, 
Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue? 

ASCAGNE. 

Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter, 
Ses projets seulement vont à se contenter; 
El, pou'vu qu'il arrive au but qu'il se propose, 
Il cioil que tout ie reste après est peu de chose. 
Mais enfin aujoura'hui je me découvre à vous. 
Afin que vos conseils... Mais voici cet époux. 

* Ce vers est «îvJdemniPnt dritpstablc, comme le sont, au surphis, 
la plujjart des vers précédents et suivants. 

* Dont, pour : avec laquelle. Licence et cheville condamnables. 
' Ces deux mots •'■imaicnt encore ensemble. 



ACTE II, SCENE II 173 

SCÈNE il. - VALÈRE, ASCAGNE, FROSINE. 

VALÈRE. 

Si vous êtes tous deux en quelque conférence 
Où je vous fasse tort de mêler ma présence, 
Je me retirerai. 

ASCAGNE. 

Non, non, vous pouvez bien, 
Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien. 

VALÈRE. 

Moi? 

ASCAGNE. 

Vous-même. 

VALÈRE. 

Et comment? 

ASCAGNE. 

Je disois que Valêre 
Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire; 
Et que, si je faisois tous les vœux de son cœur, 
Je ne tarderois guère à faire son bonheur. 

VALÈRE. 

Ces protestations ne coulent pas grand'cliose. 
Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose; 
Mais vous seriez bien pris, si quelque événement 
Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment. 

ASCAGNE. 

Point du tout; je vous dis que, régnant dans votre âme, 
Je voudrois de bon cœur couronner votre flamme. 

VALÈRE. 

Et si c'étoit quelqu'une oiî par votre secours 
Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours? 

ASCAGNE. 

Je pourrois assez mal répondre à votre atienlt*. 

VALÈRE. 

Cette confession n'est pas fort obiigeau'j^*. 

AS'JAa:vE. 
Eh quoi! vous voudriez, Valère, injustement, 



l:4 LE DIÎPIT AMOUREUX 

Qu étant fille et mon cœur vous aimant tendrement. 

Je m'allasse engafior avec une ])roinesse 

De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse I 

Un si pénible efl'ort, pour moi, m'est interdit. 

VALÈRE. 

Mais cela n'étant pas? 

ASCAGNE. 

Ce que je vous ai dit, 
Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre 
Tout de même. 

VALÈUE. 

Ainsi donc il ne faut rien prt^tendre, 
Ascagne, à des bontr^s que vous auriez pour nous. 
A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous; 
Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse, 
Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse. 

ASCAGNE. 

J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, 
Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser 
Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère; 
Je ne m'engage point à vous servir. Valère, 
Si vous ne m'assurez, au moins absolument, 
Que vous gardez pour moi le même sentiment; 
Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, 
El que, si j'étois fille, une flamme plus forte 
N'oulrageroit point celle oii je vivrois pour vous. 

VALÈRE. 

Je n*avGis jamais vu ce scrupule jaloux; 

Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, 

Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige. 

ASCAGNE. 

Mais sans fîrd? 

VALÈRE. 

0;i., sans fard. 

ASCAGNE. 

S'il est vrai, ddsornîaii 
Vos intérêts seioût les miens, je vous promeia. 



ACTE II, SCÈNE II *T5 

VALÈRE. 

J'ai bientôt à vous dire un important mystère, 
Oîi l'effet de ces mots me sera nécessaire. 

ASCAGNE. 

Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, 
Où votre cœur pour moi se pourra découvrir. 

VALÈRE. 

Eh! de quelle façon cela pourroit-i! être? 

ASCAGNE. 

C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroîtrc, 
Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes va:'ux 
Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux. 

VALÈRE. 

Expliquez-vous, Ascagne; et croyez, par avance, 
Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance* 

ASCAGNE. 

Vous promettez ici plus que vous ne croyez. 

VALÈRE. 

Non, rMjn; dites l'objet pour qui vous m'employez, 

ASCAGNE. 

Il n'est pas encor temps ; mais c'est une personne 
Qui VOUS touche de près. 

VALÈRE. 

Voire discours m'étonne. 
Plût à Dieu que ma sœur!... 

ASCAGNE. 

Ce n'est pas la saison 
De m'expliquer, vous dis-je. 

VALÈRE. 

Et pourquoi? 

ASCAGNE. 

Pour raisou. 
Vous saurez mon secret quand je saurai ïe vôtre. 

VALÈRE. 

J'ai besoÏQ pour cela de l'aveu de queique autre. 

ASCAGNE. 

ez-le donc; et lors, nous expliquant nos vœux, 
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux. 



♦76 LE DÉPIT AMOUREUX 

VALÈRE. 

Adieu, j'ee suis content. 

ASCAGNE. 

Et moi content, Valcre. 

Valére sort. 
FROSINE. 

Il croît trouver en vous l'assistance d'un frère. 

SCÈNE III. - LUCILE, ASCAGNE. FROSINE, MARINETTE. 

LUCILE, à Marinette, les trois premiers vers. 
C'en est fait; c'est ainsi que je me puis venger; 
Et, si cette action a de quoi l'aftliger, 
C'est toute la douceur que mon cœur s'y propose. 
Mon frère, vous voyez une métamorphose. 
Je veux cliérir Valère après tant de tierté, 
Et mes vœux maintenant tournent de son côté. 

ASCAGNE. 

Que dites-vous, ma sœur? Comment! courir au change l 
Cette inégalité me semble trop étrange. 

LUCILE. 

La vôtre me surprend avec plus de sujet. 

De vos soins autrefois Valère étoit l'objet: 

Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, 

D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice; 

Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, 

Et je vous vois parler contre son intérêt! 

ASCAGNE. 

Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre; 
Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre; 
Et ce seroit r,n trait honteux à vos appas. 
Si vous le '•apneliez et qu'il ne revînt pas. 

mciLE. 
Si ce n'est oue cela, j'aurai soin de ma gloire. 
Et je sais, pour son ca'ur. tout ce que j'en dois croire; 
Il s'expliqufi à mes yeux intelligiblement; 
Ai'îsi âe''/)uvrez-lu). sans peur, mon sentiment* 



ACTE II, SCENE IV «77 

Ou, sî vous refusez de le faire, ma bouche 
Lui va faire savoir que son ardeur me touche. 
Quoi! mon frère, à ces mots vous restez interdit? 

ASCAGNE. ♦ 

Ah! ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit, 
Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, 
Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère 
Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, 
El qui, sur ma parole, a droit de vous toucher, 
La pauvre infortunée aime avec violence; 
A moi seul de ses feux elle fait confidence. 
Et je vois dans son cœur de tendres mouvemens 
A dompter la fierté des plus durs sentimens. 
Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, 
Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme; 
El je ressens si bien la douleur qu'elle aura, 
Que je suis assuré, ma sœur, qu'elle en mourra, 
Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. 
Éraste est un parti qui doit vous satisfaire, 
Et des feux mutuels... 

LUCILE. 

Mon frère, c'est assez. 
Je ne sais point pour qui vousvous intéressez; 
Mais de grâce, cessons ce discours, je vous prie, 
Et me laissez un peu dans quelque rêverie. 

ASCAGNE. 

Allez, cruelle sœur, vous me désespérez, 
Si vous effectuez vos desseins déclarés. 

SCÈNE iw. - LUCILE, MARINETTE. 

MARINETTE. 

La résolution, madame, est assez prompte. 

LUCILE. 

Un cœur ne pèse rien alors que l'on l'affronte, 
Il court à sa vengeance, et saisit promptement 
Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. 



i.è LE DKPIT AMOUREUX 

Le traître! faire voir celte insolence extrême î 

MARINETTE. 

Vous me voyez encor toute hors de moi-même! 
Et, quoique là-(ftssus je rumine sans fin, 
L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. 
Car enfin aux transports d'une bonne nouvelle 
Jamais cœur ne s'ouvrit d'une façon plus belle ; 
De récrit obligeant le sien tout transporté 
Ne me donnoil pas moins que de la déilé; 
Et cependant jamais, à cet autre message, 
Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. 
Je ne sais, pour causer de si grands changemons, 
Ce qui s'est pu passer entre ces courts moniens. 

LUCILE. 

Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, 
Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. 
Quoi! tu voudrois chercher hors de sa lâcheté 
La secrète raison de cette indignité ? 
Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, 
Peut-il à son transport souflVir la moindre excuse? 

MARINETTE. 

En effet, je comprends que vous avez raison, 

Et que celte querelle est pure trahison. 

Nous en tenons, madame: el puis prêtons l'oreille 

Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, 

Qui, pour nous accrocher, feignent tant de langueur; 

Laissons à leurs beaux mois fondre noire rigueur; 

Rendons-nous à leurs voeux, trop foiblesque nous sommes i 

Foin de notre sottise, et peste soit des hommes! 

Lt'CILE. 

Eh bien, bien, qu'il s'en vante et rie à nos dépens, 
Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps; 
El je lui ferai voir qu'en une âme bien faite 
Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette. 

MARINETTE. 

Au moins, en pareil cas., est-ce un bonheur bien doux, 
Quand on sait qu'on n'a point d'avaniage sur vous. 
Marrnelle eut dou nez, quoi qu'on eu puisse dire, 



ACTE M, SCENE V 170 

De ne permettre rien un soir qu'on vouloit rire^ 
Quelque autre, sous esjjoir du matrimonion *, 
Auroit ouvert l'oreille à la tentation ; 
Mais moi, iiesdo vos. 

LUCILE. 

Que tu dis de folies, 
Et choisis mal ton temps pour de telles saillies ! 
Enfin je suis touchée au cœur sensiblement; 
Et, si jamais celui de ce periide amant. 
Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense. 
De vouloir à présent concevoir l'espérance 
(Car le ciel a trop pris plaisir à m'affliger, 
Pour me donner celui de me pouvoir venger); 
Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice, 
Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice, 
Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui. 
Je le défends surtout de me parler pour lui. 
Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime 
A me bien mettre aux yeux la grandeur de son ciime; 
El même, si mon cœur étoit pour lui tenté 
De descendre jamais à quelque lâcheté, 
Que ton affection me soit alors sévère, 
Et licime comme il faut la main à ma colère. 

MARINETTE. 

Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous; 
J'ai pour le moins autant de colère que vous; 
El je scrois plutôt fille toute ma vie 
Que mon gros traître aussi me redonnât envie. 
S'il vient... 

SCÈNE V, ~ ALBERT, LUCILE, MARINDTTE. 

ALBERT. 

Rentrez, Lucile, et me faites venir 
Le précepteur; je veux un peu l'entretenir, 

' Prononciation que les curés de campagne avaient adoptée pour !« 
mot matrimonium, qui veut dire mariage. 



<80 LE DEPIT AMOUREUX 

Hi m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, 
S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne, 

SCÈNE VI. - ALBERT. 

En quel gouffre de soins el de perplexité 

Nous jelLe une action faite sans équité ! 

D'un enfant suppose par mon trop d'avarice 

Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice * ; 

Et, quand je vois les maux où je me suis plongé. 

Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé. 

Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée, 

Ma famille en opprobre et misère jetée ; 

Tantôt pour ce lils là, qu'il me faut conserver, 

Je crains cent accidens qui peuvent arriver. 

S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, 

J'appréhende au retour celte triste nouvelle : 

Las ! vous ne savez pas? vous l'a-t-on annoncé ? 

Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras ca'ssé. 

Enfin, à tous momens, sur quoi que je m'arrête, 

Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. 

Ahl... 

SCÈNE VII «. - ALBERT, MÉTAPHRASTE. 

MÉTAPHRASTE. 

Mandatum tuum euro diligenter^. 

ALBERT. 

Maître, j'ai voulu... 

MÉTAPHRASTE. 

Maître est dit a magis ter ; 
C'est comme qui diroit trois fois plus grand *. 

* Phrase très-mal faite. On ne souffre pas le supplice d'un enfant, 

* Imitée d'une scène oubliée du Déniaisé, de la Tes-onnerie. 
^ Je me hâte d'obéir à votre comniandenienl. 

» Étymologie burlesque enipruDlée à l'italien Bruno Nolano, dans 
sa comédie du Pédant. 



ACTE II, SCÈNE VII 181 

ALBERT. 

Je meure 
Si je savoîs cela. Mais, soit, à la bonne heure. 
Maître, donc... 

MÉTAPHRASTE. 

Poursuivez. 

ALBERT. 

Je veux poursuivre aussi j 
Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. 
Donc, encore une fois, maître, c'est la troisième, 
Mon fils me rend chagrin : vous savez que je l'aime, 
Et que soigneusement je l'ai toujours nourri. 

MÉTAPHRASTE. 

Il est vrai : Filio non potcst prœferri 
Nisi filius '. 

ALBERT. 

Maître, en discouiant ensemble, 
Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble ; 
Je vous crois grand latin et- grand docteur juré; 
Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré : 
Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine -. 
N'allez point déployer toute voire doclnue, 
Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, 
Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. 
Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures. 
Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures,. 
Oui, depuis cinquante ans, dites journellement, 
Ne sont encor pour moi que du haut allemand. 
Laissez donc en repos votre science auguste, 
Et que votre langage à mon foible s'ajuste. 

MÉTAPHRASTE. 

Soit. 

ALBERT. 

A mon fils l'hymen me paroît faire pcur| 
Et, sur quelque parti que je sonde son cœur, 

• A un fils on ne saurait préférer qu'un fils. 

* Pour : que j'ai résolu d'avoir. 



in-?, LE DÉPIT AMOUREUX 

Pour un pareil lien il est froicl, cl recule. 

MÉTAPnP.ASTE. 

Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc-Tuî>e, 

Dont avec Atticus le même fait sermon; 

Et comme aussi les Grecs disent Atanaton... 

ALBERT. 

Mon Dieu! maître éternel, laissez là, je vous prie, 
Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, 
Et tous ces autres gens dont vous voulez parler : 
Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler. 

MÉTAPHRASTE. 

Eh bien donc, votre fils ? 

ALBERT. 

Je ne sais si dans l'âme 
Il ne sentiroit point une secrète flamme : 
Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ; 
Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, 
Dans un recoin du bois où nul ne se retire. 

MÉTAPHRASTE. 

Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire 
Un endroit écarté, latine, secessus ; 
Virgile l'a dit : Est in secessii... locus. 

ALBERT. 

Comment auroit-il pu l'avoir dit, ce Virgile, 
Puisque je suis certain que, dans ce lieu tranquille. 
Ame du monde enfin n'ctoit lors que nous deux? 

MÉTAPHRASTE. 

Virgile est nommé là comme un auteur fameux 
D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, 
Et non comme témoin de ce qu'hier vous vîtes. 

ALBERT. 

Et moi, ie vous dis, moi, que je n'ai pas besoin 
De terme plus choisi, d'auteur, ni de témoin, 
El qu'il suffit ici de mon seul témoignage. 

MÉTAPHRASTE. 

Il faut choisir pourtant les mots mis en usage 



ACTE II, SCÈNE VII ^83 

Pai' les meilleurs auteurs. Tu vivendo bonoSt 
Comme on dit, scribendo sequnre peritos *. 

ALBERT. 

Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste? 

MÉTAPHRASTE. 

Quînlilien en fait le précepte. 

ALBERT. 

La peste 
Soit du causeur f 

MÉTAPHRASTE. 

Et dit là-dessus doctement 
Un mot que vous serez bien aise assurément 
D'entendre. 

ALBERT. 

Je serai le diable qui t'emporte, 
Cliien d'homme! 0ht que je suis tenté d'étrange sorte 
De faire sur ce mufle une application! 

MÉTAPHRASTE. 

Mais qui cause, seigneur, votre inflammation! 
Que voulez-vous de moi ? 

ALBERT. 

Je veux que l'on m'écoute, 
Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle. 

MÉTAPHRASTE. 

Ah ! sans doute, 
Vous sei'ez satisfait, s'il ne tient qu'à cela; 
Je me tais. 

ALBERT. 

Vous ferez sagement. 

MÉTAPHRASTE. 

Me voilà 
Tout prêt de vous ouïr. 

ALBERT. 

Tant mieux. 

MÉTAPHRASTE. 

Que je tré.>'asr-c 
' Vers (le DespaimiMO, en usage liansles écoles. 



i84 LE DÉPIT AMOUREUX 

Si je dis plus mou 

ALBERT. 

Dieu vous en fasse la grâce! 

MÉTAPHRASTE. 

Vous n'accuserez point mon caquet désormais. 

ALBERT. 

Ainsi soit-il. 

MÉTAPHRASTE, 

Parlez quand vous voudrez. 

ALBERT. 

J'y vais. 

MÉTAPHRASTE. 

Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre, 

ALBERT. 

C'est assez dit. 

MÉTAPHRASTE. 

Je suis exact plus qu'aucun autre 

ALBERT. 

Je le crois. 

MÉTAPHRASTE. 

J'ai promis que je ne dirois rien. 

ALBERT. 

Suffit. 

MÉTAPHRASTE. 

Dès à présent je suis muet. 

ALBERT. 

Fort bien. 

MÉTAPHRASTE. 

Parlez; cou rage I au moins je vous donne audience. 
Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence; 
Je ne desserre pas la bouche seulement. 

ALBERT, à paru 
Le traître 1 

MÉTAPHRASTE. 

Mais, de grâce, achevez vilement, 
Depuis longtemps j'écoule ; il est bien raisonnable 
Que je parle à mon tour. 



\ 



ACTE H, SCÈNE VIII 135 

ALBERT. 

Donc, bourreau détestable... 

MÉTAPHRASTE. 

Eh 1 bon Dieu I voulez-vous que j'écoule à jamais? 
Partageons le parler-, au moins, ou je m'en vais. 

ALBERT. 

Ma patience est bien... 

MÉTAPHRASTE. 

Quoi! voulez-vous poursuivre? 
Ce n'est pas encor fait. Per Joveml je suis ivre! 

ALBERT. 

Je n'ai pas dit... 

MÉTAPHRASTE. 

Encor? Bon Dieu! que de discours! 
Rien n'est-il suffisant d'en arrêter le cours? 

ALBERT. 

J'enrage I 

MÉTAPHRASTE. 

Derechef! l'étrange torture ! 
Eh ! laissez- moi parler un peu, je vous conjure. 
Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas 
D'un savant qui se tait. 

ALBERT. 

Parbleu, tu te tairas *. 

SCÈNE VIII.- MÉTAPHRASTE, seul. 

D'où vient fort à propos cette sentence expresse 
D'un philosophe: Parle afin qu'on te connoisse. 
Doncque, si de parler le pouvoir m'est ôté. 
Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, 
Et changer mon essence en celle d'une bête. 
Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. 
Oh! que les grands parleurs sont par moi détestés! 
Mais quoi! si les savans ne sont point écoutés, 

* Quelques traits de cette scène sont empruntés à la traduction de 
Bruno ^Q\d.'afi,Boniface et le Pédant. (Trad. Paris, Pierre Ménard, 
1633.) 



183 LE DEPIT AMOUREUX 

Si l'on veut que toujours ils aient lu Ijoaciio close, 
Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose ; 
Que les poules dans peu dévorent les renards; 
Que les jeunes enfans remontrent aux vieillards; 
Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent; 
Qu'un fou fasse les lois; que les femmes combattent; 
Que par les criminels les juges soient jugés, 
Et par les écoliers les maîtres fustigés; 
Que le malade au sain présente le rwmède; 
Que le lièvre craintif... 

SCÈNE IX. - ALBERT, MÉTAPHRASTE. 

Albert somio aux oreilles de Métaphrasle une cloche de mulet, qui lo 
fait fuir. 

MÉTAPHRASTE, fuyant. 

Miséricorde! à l'aide. 



ACTE III 



SCÈNE I. - MASGARILLE. 

Le ciel parfois seconde un dessein téméraire, 

Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. 

Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, 

Le remède plus prompt où j'ai su recourir. 

C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence 

A notre vieux patron toute la manigance. 

Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé: 

L'autre, diable ! disant ce que j'ai déclaré, 

Gare une irruption sur notre friperie ! 

Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furîo, 

' Les trois scène« suivantes sont eniDruntées de l'Intei'f'ssç, do 
Secchi. 



( 



ACTE lU, SCKNK H iSI 

Quelque cnosc de bon nous pourra succéder, 
Et les vieillards entre eux se pourront accorder. 
C'est ce qu'on va tenter; et, de la part du nôtre, 
Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre. 
II frappe à la porte d'Albert. 

SCÈNE II.- ALBERT, MASCARILLE. 

ALBERT. 

Oui franne? 

MASr.VRILLE. 

Amis *. 

ALBERT. 

0ht oh! qui te peut amener, 
Mascarille? 

MASCARILLE. 

Je viens, monsieur, pour vous donner 
Le bonjour. 

ALBERT. 

Ah t vraiment, tu prends beaucoup de peine: 
De tout mon cœur, bonjour. 

Il s'en va. 
MASCARILLE. 

La réplique est soudaine. 
Quel homme brusque ! 

Il heurte. 
ALBERT. 

Encor? 

MASCARILLE. 

Vous n'avez pas ouï, 
Monsieur... 

ALBERT. 

Ne m'as-tu pas donné le bonjour? 

MASCARILLE. 

Oui. 

' \j^ pluriel amis, nmici, est un idiotisme italien encore en usago 
et que Molière traduit liltéralement. 



188 LE DÉPIT AMOUREUX 

ALBERT. 

Eh bien, bonjour, te dis-je. 

Il s'en va. Mascarille l'arrête, 
MASCARILLE. 

Oui ; luais je viens encore 
Vous saluer au nom du seigneur Polidore. 

ALBERT. 

Alil c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé 
De me saluer? 

MASCARILLE. 

Oui. 

ALBERT. 

Je lui suis obligé. 
Va, que je lui souhaite une joie infinie *. 

Il s'en va. 
MASCARILLE. 

Cet homme est ennemi de la cérémonie. 

Il heurte. 
Je n'ai pas achevé, monsieur, sou complimcnl; 
Il voudroitvous prier d'une chose instamment. 

ALBERT. 

Eh bien, quand il voudra, je suis à son service. 

MASCAHILLE, l'arrêunt. 
Attendez, et souffrez qu'en deux mots je tiuisse. 
Il souhaite un moment, pour vous cntrelcnir 
D'une affaire importante, et doit ici venir. 

ALBERT. 

El quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige 
A me vouloir parler? 

BIASCARILLE. 

Un grand secret, vous dif-je, 
Qu'il vient de découvrir en ce même moment. 
Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement 
Voilà mon ambassade *, 



• Pour : di--lui que je. 

' La fin de celte scène est une imitation de Vlnnavertiio^ ôe Bar- 
Dieri, qui a servi à Molière pour son Étourdi. 



ACTE III, SCÈNE IV 18'J 

$CÈNE Iti - ALBERT. 

juste ciel ! je tremble: 
Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. 
Quelque tempôlr va renverser mes desseins, 
Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. 
L'espoir de l'intdrêt m'a fait quelque infidèle ', 
Et voilà sur ma vie une tache étemelle. 
Ma fourbe est découverte. Oh ! que la vérité 
Se peut cacher longtemps avec difficulté ! 
Et qu'il eût mieux, valu pour moi, pour mon estime ", 
Suivre les mouvemens d'une peur légitime, 
Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois 
De rendre à Polidore un bien que je lui dois, 
I)e prévenir l'éclat oîi ce coup-ci m'expose. 
Et faire qu'en douceur passât toute la chose I 
Mais, bêlas ! c'en est fait, il n'est plus de saison; 
El ce bien, par la fraude entré dans ma maison, 
N'en sera point tiré, que dans cette sortie 
11 n'entraîne du mien la meilleure partie. 

SCÈNE iv5- ALBERT, POLIDORE. 

POLIDORE, les quatre premiers vers sans voir Albert. 
S'être ainsi marié sans qu'on en ail su rieni 
Puisse cette action se terminer à bien ! 
Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père 
Et la grande richesse et la juste colère. 
Mais je l'aperçois seul. 

ALBERT. 

Dieu 1 Polidore vient 1 

POLIDORE. 

Je tremble à l'aborder, 

* Albert veut dire: quelqu'un m'a trahi par l'espoîr d'une récom- 
pense. Le style de Molière n'est pas encore formé. 

- Au lieu de : pour ma réputation. Estime dans le sens pafsif. 
Archaïsme. 

^ Scène imitée, mais avec supériorité, de Vlnfe^'eîsi, de Secchi. 



itAi LE DÉPIT AMOUREUX 

ALBERT. 

La craiiiit me retieDt, 

POUDORE. 

Par où lui débuter? 

ALBERT. 

Quel sera mon langage^ 

POLIDORE. 

Gon âme est tout émue. 

ALBERT. 

Il change de visage. 

POLIDORE. 

Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, 
Que vous savea déjà qui m'amène en ce» lieux. 

ALBERT. 

Ilélas! oui. 

POLIDORE. 

La nouvelle a droit de vous surprendre, 
Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre. 

ALBERT. 

J'en dois rougir de honte et de confusioa. 

POLIDORE. 

Je trouve condamnable une telle action, 
El je ne prétends point excuser le coupable. 

ALBERT. 

Dieu fait miséricorde au pécheur misérable. 

POLIDORE. 

C'est ce qui doit par vous être considéré, 

ALBERT. 

Il faut être chrétien. 

POLIDOItli. 

11 est-très assuré. 

ALBERT. 

Grâce, au nom de Dieu ! grâce, ô seigneur Polidoreî 

POLIDORE. 

Ehî c'est moi qui de vous présentement rnnplo.'"ea 

ALBERT. 

Afin de l'obtenir je me jette à genoux. 



ACTE m, SCENE iV «01 

FOLlDOUli. 

Je dois en cet état être plutôt que vous. 

ALBERT. 

Prenez quelque pitié de ma triste aveuturo* 

POLIDORK. 

Je suis le suppliant dans une telle injure. 

ALBERT. 

Vous me fendez le cœur avec cette bonté. 

POLIDORE. 

Vous me rendez confus de tant d'humilité. 

ALBERT. 

Pardon, encore un coup! 

POLIDORE. 

Hélas I pardon vous-même I 

ALBERT. 

J'ai de cette action une douleur extrême, 

POLIDORE. 

Et moi, j'ea suis touché de même au deruier point. 

ALBERT. 

j J'ose vous convier qu'elle n'éclate point. 

POLIDORE. 

Hélas î seigneur Albert, je ne veux autre chose. 

ALBERT. 

Conservons mon honneur. 

POLIDORE. 

Eh 1 oui, je m'y dispo?*?, 

ALBERT. 

Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez. 

POLIDORE. 

Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez • 
De tous ces intérêts je vous ferai le maître, 
Et je suis trop content si vous le pouvez être. 

ALBERT. 

Ahl quel homme de Dieu! quel excès de douceur 1 

POLIDORE. 

Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur ! 

ALBERT. 

Que puissiez-vous avoir toutes choses prospèreâ f 



1B2 LE DÉPIT AMOUREUX 

POLIDORE, 

Le bon Dieu vous maintienne ! 

ALBERT. 

Embrassons-nous on frères. 

POLIDORE. 

J'y consens de grand cœur, et me ri^'jouis fort 
Que tout soit terminé par un lieurcux accord, 

ALBERT. 

J'en rends grâces au ciel. 

POLIDORE. 

II ne vous faut rien feindre, 
Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre ; 
Et Lucib tombée en faute avec mon fds, 
Gomme on vous voit puissant et de biens et d'amis... 

ALBERT. 

Eli I que parlez vous là de faute et de Lucile? 

POLIDORE. 

Soit ,nc commençons point un discours inutile. 
Je veux bien que mon fils y trempe grandement: 
Même, si cela fait à votre allégement*, 
J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ; 
Que voire fille avoit une vretu trop haute 
Pour avoir jamais fait ce pas contre l'iionneur, 
Sans l'incitation d'un méchant suborneur; 
Que le traître a séduit sa pudeur innocente, 
Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. 
Puisque la chose est faite, et que, selon mes vœux, 
Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, 
Ne ramcntevons rien-, et réparons l'offense 
Par la solennité d'une heureuse alliance. 

ALBERT, à part. 

Dieu ! quelle méprise ! et qu'est-ce qu'il m'apprend I 
Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. 

' Pour : si cela contribue Ji vous soulager. Remarquons, une fo's 
pour tcdtes, l'emploi du verbe faire dans le même sens et avec la 
même vairur que les Anglais donn.ntau mol io do. 

- Tour: -r; rapitluns pas dans notre esprit. Arcliribine Cïcellen!, 
et perdu. 



ACTE III, SCÈNE VI l'Jj 

Dans ces divers transports je ne sais que répondre. 
Et, si je dij un mot, j'ai peur de me confondre. 

POLIDORE. 

A quoi pensez-vous là, seigneur Albert ? 

ALBERT. 

A rien. 
Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien. 
Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse. 

SCÈNE V. - POLIDORE. 

Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse. 

A quoi que sa raison l'eût déjà disposé, 

Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé. 

L'image de l'affront lui revient, et sa fuite 

Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. 

Je prends part à sa honte, et son d-niil m'attendrit. 

Il faut qu'un peu de temps remette son esprit. 

La douleur trop contrainte aisément se redouble *. 

"Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble. 

SCÈNE VI. - POLIDORE, VALÈRE. 

POLIDORE. 

Enfin, le beau mignon, vos bons déportemens 
Troubleront les vieux jours d'un père à tous momens^ 
Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, 
Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles. 

VALÈRE. 

Que fais-je tous les jours qui soit si criminel? 
En quoi mériter tant le courroux paternel? 

POLIDORE. 

Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, 
D'accuser un enfant si sage et si paisible I 
Las ! il vit comme un saint, et dedans la maison 
Du matin jusqu'au soir il est en oraison! 

* Po-ij ; s accroît volontiers. Expression doublement impropre 

13? 



idi LE DEPIT AMOUREUX. 

Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, 

Et fait du jour la nuit, ô la grande imposture ) 

Qu'il n'a considéré père ni parenté 

En vingt occasions : horrible fausseté! 

Que de fraîche mémoire un furtif hyménée 

A la fille d'Albert a joint sa destinée, 

Sans craindre de la suite un désordre puissant ; 

On le prend pour un autre, et le pauvre innocent 

Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire ! 

Ah! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, 

Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas 

Te voir être une fois sage avant mon trépas î 

VALÈRE, seul et rêvant. 
D'oii peut venir ce coup ? Mon âme embarrassée 
Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. 
Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu. 
Il faut user d'adresse, et me contraindre un pea 
Dans ce juste courroux. 

SCÈNE VII. - VALÈRE, MASCARILLE. 

VALÈRE. 

Mascarille, mon père, 
Que je viens de trouver, sait toute notre affaire. 

MASCARILLE. 

Il la sait? 

VALÈRE. 

Oui. 

MASCARILLE. 

D'où diantre a-t-il pu la savoir T 

VALÈRE. 

Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ; 
Mais enfin d'un succès * cette affaire est suivie, 
Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. 
Il ne m'en a nas dit un mot oui fût fâcheux 
Il excuse ma faute, ii anorouve mes ^enx 

* Pour : d'un dénoùment, du latin succedcre, ceaers suk. 



ACTE m, SCÈNE VII 195 

Et je voudrois savoir qui peut être capable 
D'avoir pu rendre ainsi son esprit si Iraitabîec 
Je ne puis l'exprimer l'aise que j'en reçoi. 

MASCARILLE. 

Et que me diriez-vous, monsieur, si c'dtoit moi 
Qui vous eût procuré celte heureuse fortune? 

VALÈRE. 

Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'uno. 

MASCARILLE. 

C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron lésait, 
Et qui vous ai produit ce favorable effet. 

VALÈRE. 

Mais, là, sans te railler? 

MASCARILLE. 

Que le diable m'emporte 
Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte! 

VALÈRE, meUant l'épée à la main. 
Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement 
Tu n'en vas recevoir le juste payement ! 

MASCARILLE. 

Ahl monsieur, qu'est ceci? Je défends la surprise *. 

VALÈRE, 

C'est la fidélité que tu m'avais promise? 
Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué 
Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué. 
Traître, de qui la langue à causer trop habile 
D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, 
Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir, 
Que lu meures. 

MASCARILLE. 

Tout beau. Mon âme, pour niouiir. 
N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, 
Attendre le succès qu'aura cette aventure. 
J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler 
Un hymen que vous-même aviez peine à celer. 
C'étoit un coup d'État, et vous verrez l'issue 

* Pour : je proteste contre la surprise. Expression iiiipropr*. 



l'JG LE DÉPIT AMOUREUX 

Condamner la fureur que vous avez conçue. 
De quoi vous fâchez-vous, pourvu que vos souhails, 
Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, 
Et voient mettre à fin la containie où vous êtes? 

VALÈUE. 

El si tous ces (Mscours ne sont que dos sornettes? 

MASCARILLE. 

Toujours serez-vous lors à temps de me tuer. 
î\!ais enfin mes projets pourront s'effectuer. 
Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite, 
Vous ne remercierez de ma rare conduite. 

VALÈRE. 

Nous verrons. Mais Lucile... 

MASCARILLE. 

Aile ! son père sort. 
SCÈNE VIII. - ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE. 

ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valère. 
Plus jerev'.ens du trouble où j'ai donné d'abord, 
Plus je me sens piqué de ce discours étrange, 
Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change: 
Car Lucile soutient que c'est une chanson, 
El m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. 
Ah ! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne 
Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne? | 

MASCARILLE. 

Seigneur Albert, prenez un temps un peu plus doux, - 

Et contre votre gendre ayez moms de courroux. 

ALBERT. 

Comment, gendre ! Coquin I tu portes bien la mine 
De pousser ies ressorts d'une telle machine 
Et d'en avoir été le premier inventeur. 

MASCAKILLE. 

Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur. 

ALBERT. 

Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, 
Et faire un tel scandale à toute une famille ? 



ACTE Iir, SCENE VUl 197 

MASCARILLE. 

Le voilà prêt de faire en tout vos vo]ont(?s. 

ALBKRT. 

Que voudrois-je, sinon qu'il dît des véritc^s? 
Si quelque intention le prcssoil pour Luciio, 
La recherche en pouvoit être honnête et civile ^ 
Il falloil l'attaquer du côté du devoir, 
Il falloit de son pèie implorer le pouvoir, 
Et non pas recourir à cette lâche feinte. 
Qui porte à la pudeur une sensible atteinte. 

MASCARILLE. 

Quoi I Lucile n'est pas, sous des liens secrets, 
A mon maître? 

ALBERT. 

Non, traître, et n'y sera jamais. 

MASCARILLE. 

Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose failo.. 
Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète? 

ALBERT. 

Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, 
Veux-tu te voir casser les jambes et les bras? 

VALÈRE. 

Monsieur, il est aisé de vous faire paroître 
Qu'il dit vrai. 

ALBERT. 

Bon! voilà l'autre encor! diffne maître 
D'un semblable valet! les menteurs hardis! 

MASCARILLE. 

D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis. 

VALÈRE. 

Quel seroit notre but de vous en faire accroire? 

ALBERT, à part. 

Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire. 

MASCARILLE. 

Maisvenonsà la preuve; et, sans nous quereller, 
Faites sortir Lucile, et la laissez parler. 

ALBERT. 

Et si le démenti par elle vous en reste? 



Jf« LE PÉPIT AMOUREUX 

JIASCARILLE. 

Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proleste. 
Promettez à leurs vœux votre consentement, 
El je veux m'exposerau plus dur châtiment, 
Si de sa propre bouche elle ne vous confesse 
Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse. 

ALBERT. 

11 faut voir celle affaire. 

Il va frapper à sa porte. 
MASCARILLE, à Valère. 

Allez, tout ira bien. 

ALBERT. 

Holàl Lucile, un mot. 

VALÈRE, à Mascarille. 
Je crains... 

MASCARILLE. 

Ne craignez rien, 
SCÈNE IX. - LUCILE, ALBERT, YALÈRE, MASCARILLE 

MASCARILLE. 

Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame, 
Toute chose conspire au bonheur de votre âme; 
Et m.onsieur votre père, averti de vos feux. 
Vous laisse votre époux et confirme vos vœux. 
Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles, 
Deux mots de votre aveu confirment nos paroles* 

LUCILE. 

Que me vient donc conter ce coquin assuré? 

MASCARILLE. 

Bon! me voilà déjà d'un beau titre honoré. 

LUCILE. 

Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie 
Fait co conte galant qu'aujourd'hui l'on publie? 

VALÈRE. 

Pardcîi, charmant objet! un valet a parlé, 
Et j'ai \u malgré moi, notre hymen révélé. 



ACTE III, SCÈNE IX IHO 

LUCILE. 

Noire hymen? 

VALÈRE. 

On sait tout, adorable Lucile, 
Et vouloir déguiser est un soin inutile. 

LUCILE. 

Quoi I l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux? 

VALÈRE. 

C'est un bien qui me doit faire mille jaloux; 
Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme 
A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. 
Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, 
Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher, 
Et j'ai de mes transports forcé la violence 
A ne point violer votre expresse défense; 
Mais... 

HASCÂRILLE. 

Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà î 

LUCILE. 

Est-il une imposture égale à celle-là? 

Vous l'osez soutenir en ma présence même, 

Et pensez m'obtenirpar ce beau stratagème? 

Ole plaisant amant, dont la galante ardeur 

Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur. 

Et que mon père, ému par l'éclat d'un sot conte, 

Paye avec mon hymen qui me couvre de honte! 

Quand tout conlribueroit à votre passion, 

Mon père, les deslins, mon inclination. 

On me verroit combattre, en ma juste colère, 

Mon inclination, les destins et mon père. 

Perdre même le jour avant que de m'unir 

A qui par ce moyen auroit cru m' obtenir. 

Allez; et, si mon sexe avecque bienséance 

Se pouvait emporter à quelque violence. 

Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi t 

VALÈRE, à Mascarille. 
C'en est fait, son courroux ne peut être adouci. 



200 LE Di-PIT AMOUREUX 

MASCARILLE. 

Laissez-moi lui parler. Eh ! madame, de grâce, 

A quoi bon maintenant toute cette grimace? 

Quelle es/ Votre pensée, et quel bourru * transport 

Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort? 

Si monsieur votre père étoit homme farouche, 

Passe; mais il permet que la raison le louche; 

Et lui-même m'a dit qu'une confession 

Vous va tout obtenir de son affection. 

Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte 

A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte; 

Mais, s'il vous a fait prendre un peu de liberté, 

Par un bon mariage on voit tout rajusté ; 

Et, quoique l'on reproche au feu qui vous consomme *, 

Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme. 

On sait que la chair est fragile quelquefois, 

Et qu'une fille, enHn, n'est ni caillou ni bois. 

Vous n'avez pas été, sans doute, la première, 

Et vous ne serez pas, je le crois', la dernière. 

LUCILE. 

Quoi 1 vous pouvez ouïr ces discours effrontés, 
Et vous ne dites mol à ces indignités? 

ALBERT. 

Que veux-tu que je die? Une telle aventure 
Me met tout hors de moi. 

MASCARILLE. 

Madame, je vous jure 
Que déjà vous devriez avoir tout confessé. 

LUCILE. 

Et quoi donc confesser? 

MASCARILLE. 

Quoi? ce qui s'est passé 
Entre mon maître et vous. La belle raillerie! 

* Pour: chagrin, bizarre. 

* Pour: consume. Archaïsme suranné. On était encore incertaii 
sur le sens de ces deux mots h lY-poqiie de Vaugelas cl de Th. Cor 
ueille. Consommer indique l'absorption, et consumer, ladestiuctiou 

* Ellipse archaïque, pour : à ce que je crois. 



ACTF HT, SCENE X 
LUCILE. 

Va que s'est-il passé, monstre d'efTrontorie, 
Entre ton maître et moi? 

MASCARILLE. 

Vous devez, que je croi. 
En savoir un peu plus de nouvelles que moi ; 
Et pour vous celte nuit fut trop douce pour croire 
Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire. 

LUCILE. 

C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet î 

Elle lui donne un soufflet. 

SCÈNE X«. - ALBERT, VALÈRE, MASGARILLE. 

MASCARILLE. 

Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet. 

ALBERT. 

Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue 
De faire une action dont son père la loue. 

MASCARILLE. 

Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant, 
M'emporte, si j'ai dit rien que de très-constant 1 

ALBERT. 

Et, nonobstant cola, qu'on me coupe une oreiiîe, 
Si tu portes fort loin une audace pareille ! 

MASCARILLE. 

Voulez-vous deux témoins qui me justifieront? 

ALBERT. 

Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront? 

MASCARILLE. 

Leur rapport doit au mien donner toute créance... 

ALBERT. 

Leurs bras peuvent du mien reparer l'impuissance. 

MASCARILLE. 

Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi. 
' So^ne empruntée à Secchi, rs-As embellie. Voy. p. 140. 



9^-1 LE DKPIT AMOUREUX 

ALBERT. 

Je fn dis que j'aurai raison de tout ceci. 

MASCARILLE. 

Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire liabile? 

ALBERT. 

Connois-tu bien Grimpant^le bourreau de la ville? 

MASCARILLE. 

Et Siiiion le tailleur, jadis si rechercha;? 

ALBERT. 

El la potence mise au milieu du marché? 

MASCARILLE. 

Vous verrez confirmer par eux cet hyménée. 

ALBERT. 

Tu verras achever par eux ta destinée. 

MASCARILLE. 

Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi, 

ALBERT. 

Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi. 

MASCARILLE. 

Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole. 

ALBERT. 

Et ces yeux te verront faire la capriole '. 

MASCARILLE. 

Et, pour sip;ne, Lucile avoit un voile noir. 

ALBERT. 

Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir. 

MASCARILLE. 

l'obstiné vieillard ! 

ALBERT. 

le fourbe damnable! 
Va, rends grâce âmes ans, qui me font incapable 
De punir sur-le-champ l'affront que tu me lais 
Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets. 

* Pour : cabriole. Arcliaïsnie ; du lalin, capra, chèvre. 



ACTE IV, SCENE I 203 

SCÈNE XI. - VALÈRE, MASCÂRILLE. 

VALÈRE. 

Eh bien, ce beau succès que tu devois produire.. t 

MASCARILLE. 

J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire: 
Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés, 
Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. 
Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, 
Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, 
Si, dans le désespoir dont mon cœur est outré, 
Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. 
Adieu, monsieur. 

VALÈRE. 

Non, non, la fuite est superflue: 
Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue. 

MASCARILLE. 

Je ne saurois mourir quand je suis regardé, 
Et mon trépas ainsi se verroit retardé. 

VALÈRE. 

Suis-moi, traître, suis-moi ; mon amour en furie 
Te fera voir si c'est matière à raillerie. 

MASCARILLE, seul. 

Malheureux Mascarille, à quels maux aujourd'hui 
Te vois-tu condamné pour le péché d'aulrui 1 



ACTE IV 

SCÈNE I. - ASCAGNE, FROSINE. 

FROSINE. 

L'aventure est fâcheuse. 

ASCAGNE. 

Ah ! ma chère Frosine, 



20'( LV DÉPtT AMOUREUX 

Le sort absolument a conclu ma ruine. 
Celte affaire, venue au point oiî la voilà, 
N'est pas assurément pour en demeurer là ; 
11 faut qu'elle passe outre; et Lucilc et Valùre, 
Surpris des nouveautés d'un semblable mystrrc, 
Voudront chercher un jour, dans ces obscurités, 
Par qui tous mes projets se verront avortés. 
Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, 
Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même, 
S'il arrive une fois que mon sort éclairci 
Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, 
Jugez s'il aura lieu de souffiir ma présence: 
Son intérêt détruit me laisse à ma naissance; 
C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment 
Où pour ma fourbe alors put être mon amant, 
Voudra-t-il avouer povir épouse une fille 
Qu'il verra sans appui de biens et de famille? 

FROSINE. 

Je trouve que c'est là raisonner comme il faut; 

Mais ces réflexions devaient venir plus tôt. 

Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière? 

Il ne falloil pas être une grande sorcière 

Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, 

Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui; 

L'action le disoit; et, dès que je l'ai sue. 

Je n'en ai prévu guère une meilleure issue. 

ASCAGNE. 

Quedois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil : 
Mettez-vous à ma place, et me donnez conseil. 

FROSINE. 

Ce doit être vous-même, en prenant votre place, 
Ame donner conseil dessus cette disgrâce; 
Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi: 
Conseillez-moi, Frosine; au point oîi je me voi, 
Quel remède trouver? Dites, je vous en prie. 

ASCAGNE. 

Hélas! ne traitez point ceci de raillerie; 

C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis 



f 



ACTE IV, SCÈNE II 205 

Que de rire et de voir les termes où j'en suis. 

FROSINE. 

Non, vrainent, tout de bon, voire ennui m'est sensible^ 
Et pour vous en tirer je ferois mon possible. 
Mais que puis-je, après tout? Je vois fort peu de jour 
A tourner celte affaire au gré de votre amour. 

ASCAGNE. 

Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure:- 

FROSINE. 

Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure* 
La mort est un remède à trouver quand on veut, 
Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut. 

ASCAGNE. 

Non, non,Frosine, non, si vos conseils propices 
Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, 
Je m'abandonne toute aux traits du désespoir. 

FROSINE. 

Savez-vous ma pensée? Il faut que j'aille voir 
La... Mais Éraste vient, qui pourroit nous distraire. 
Nous pourons, en marchant, parler de cette affaire. 
Allons, retirons-nous. 

SCÈNE II - ÉRASTE, GROS-RENÉ. 

ÉRASTE. 

Encore rebuté? 

GROS-RENÉ, 

Jamais embassadeurne fut moins écouté. 

A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle 

Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle, 

Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi * . 

Va, va, je fais élat de lui comme de toi; 

Dis-lui qu'il se promène , et, sur ce beau langage, 

Pour suivre son chemin m'a tourné le visage, 

El Marinclte aussi, d'un dédaigneux museau. 

Lâchant un : Laissez-nous, beau valet de carreau l 

^ Proverbe populaire dont l'usage s'est conserTé. 



r?r. LE DEPIT AMOUREUX 

M'a plante là comme elle; et mon sort et le \6lre 
N'ont rien à se pouvoir rcproclior l'un à l'autre. 

ÉRASTE. 

L'ingrate 1 recevoir avec tant de fierté 
Le prompt retour d'un cœur justement emporté! 
Quoi I le premier transport d'un amour qu'on abuse 
Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse? 
Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, 
Devoit être insensible au bonheur d'un rival? 
Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place. 
Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace? 
De mesjustes soupçons suis-je sorti trop lard? 
Je n'ai point attendu de serments de sa part; 
Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, 
Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire, 
Il cherche à s'excuser; et le sien voit si peu 
Dans oe profond respect la grandeur de mon feu ! 
Loin d'assurer une âme et lui fournir des armes 
Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, 
L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport; 
Et rejette de moi message, écrit, abord ! 
Ah! sans doute un amour a peu de violence. 
Qu'est capable d'éteindre une si foible offense; 
Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur 
Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur, 
Et de quel prix doit être à présent à mon âme 
Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. 
Non, je ne prétends plus demeurer engagé 
Pour un cœur où je vois le peu de part que J'ai; 
El, puisque Ton lemoignc une froideur extrême 
A conserver les gens, je veux faire de même. 

GROS -RENÉ. 

Et moi de même aussi. Soyons tous deux fâchés, 
El mettons noire amour au rang des vieux pcché.^. 
Il faut ap!)rendre à vivre à ce sexe volage, 
Et lui faire senlir que l'on a du courage. 
Qui souffre ses mépris h^^ veut bien recevoir. 
Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, 



ACTE IV, SCENE II 207 

Les femmes n'auroient pas la parole si haute. 
Ohl qu'elles nous sont bien ficres par noire fauto' 
Je veux être pendu, si nous ne les verrions 
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions. 
Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes 
Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes. 

ÉRASTE. 

Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend; 
Et, pour punir le sien par un autre aussi grand, 
Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme. 

GROS-RENÉ. 

Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme; 

A toutes je renonce, et crois, en bonne foi, 

Que vous feriez fort bien de faire comme moi, 

Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, 

Un certain animal difficile à connoître, 

Et de qui la nature est fort encline au mal ; 

Et, comme un animal est toujours animal, 

Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie 

Dureroit cent mille ans; aussi sans repartie, 

La femme est toujours femme, et jamais no sera 

Que femme, tant qu'entier le monde durera: 

D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe 

Pour un sable mouvant. Car, goûtez bien, de t;iâce. 

Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts: 

Ainsi que la tête est comme le chef du corps. 

Et que le corps sans chef est pire qu'une bête; 

Si le chef n'est pas bien d'accord avec la lêîe, 

Que tout ne soit pas bien réglé pr.r le compas, 

Nous voyons arriver de certains embarras; 

La brutale partie alors veut prendre empire 

Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire 

A dia, l'autre à hurhaut; l'un demande du mou. 

L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où; 

Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'inlerprèLe, 

La lête d'une femme est comme la girouette 

Au haut d"ime maison, qui tourne au premier veatî 

C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent 



203 LE DEPIT AMOUREUX 

La compare à la mer; d'où vient qu'on dit qu'au iHOndc 

On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. 

Or. par comparaison ( car la comparaison 

Nous fait distinctement comprendre une raison, 

El nous aimons bien mieux, nous autres gens d'é'.udc, 

Une comparaison qu'une similitude) ; 

Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît, 

Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroil, 

Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage, 

Les flols contre les flots font un remû-mc^nage 

Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier, 

Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier: 

Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, 

On voit une tempête en forme de bourrasq'ie, 

Qui veut compétiler par de certains... propos. 

Et lors un... certain vent, qui, par... de cerlainsflois, 

De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable,. 

Quand.,. Les femmes enfin ne valent pas le diable. 

ÉRASTE. 

C'est fort bien raisonner. 

GROS-RENÉ. 

Assez bien. Dieu merci.' 
Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici. 
Tenez-vous ferme au moins! 

ÉRASTE. 

Ne te mets pas en peine. 

GROS-RENÉ. 

j'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaice. 
SCÈNE III»,- LUCILE, ÉRASTE, MÂRINETTE, GROS-RENÈ. 

MARIXETTE. 

Je l'aperçois encor, mais ne vous rendez point. 

' Scène dont l'idée seulement se trouve dans le canevas italien cilé 
par Cailhava,'//? Sdegni umorosi, les Dédains amoureux, et non les 
Dépits, comme on l'a traduit, i e canfv.is est trop grossie r et comme 
rudimentairc. Mullère a trouvé dans son ci'ur amoureux les traits 
charmants et touchants de ce petit chel-d'ituvre. 



ACTE IV, SCENE ITI im 

LUCILE. 

Ne me soupçonne pas d'être faillie à ce point. 

MARINETTE. 

Il vient à nous. 

ÉRASTE. 

Non, non, ne croyez pas, madame, 
Que je revienne encor vous parler de ma flamme. 
• C'en est fait; je me veux guérir, et connois bien 
Ce que de votre cœur a possédé le mien. 
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense 
M'a trop bien éclairé de * votre indilférence, 
Et je dois vous montrer que les traits du mépris 
Sont sensibles surtout aux généreux esprits. 
Je l'avouerai, mes yeux observoicnt dans les vôtres 
Des charmes qu'ils n'ont point trouvé dans tous lr:S aulroa, 
Et le ravissement oii j'étois de mes fers 
Les auroit préférés à des sceptres offerts. 
Oui, mon amour pour vous sans doute éloit extrême, 
Je vivoistout en vous; et, je l'avouerai même, 
Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique oulragé, 
Assez Je peine encore à m'en voir dégagé : 
Possible que *, malgré la cure qu'elle essaye, 
Mon âme saignera longtemps de cette plaie. 
Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien, 
Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien. 
Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine 
Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous rauitae, 
C'est la dernière ici des importunités 
Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés. 

LUCILE. 

Vous pouvez faire aux miens la grâce (out entière, 
Monsieur, et m'épargner encor cette dernière. 

ÉRASTE. 

Eh bien, madame, eh bien, ils seront satisfaits. 

* Pour: éclairé sur. Non-seulement la langue n'était pas fixée, 
mais Molière ne la connaissait pas encore. 

* Pour; il est possible. Ellipse archaïque. 

14 



2i0 LE DÉPIT AMOUREUX 

Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, 
Puisque vous le voulez. Que je perde la vie 
Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie I 

LUCILE. 

Tant mieux ; c'est m'obliger. 

ÉRASTE. 

Non, non, n'ayez pas peur 
Que je fausse parole ; eussé-jeun foible cœur 
Jusques à n'en pouvoir effacer votre image. 
Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage 
De me voir revenir. 

LUCILE. 

Ce seroit bien en vain. 

ÉRASTE. 

Moi-mêne de cent coups je percerois mon sein, 
Si j'avois jamais fait celte bassesse insigne 
De vous revoir après ce traitement indigne. 

LUCILE. 

Soit ; n'en parlons donc plus. 

ÉRASTE 

Oui, oui, n'en parlons plus; 
Et, pour trancher ici tout propos superflus, 
Et vous donner, ingrate une preuve certaine 
Que je veux sans retour sortir de votre chaîne, 
Je ne veux rien garder qui puisse retracer 
Ce que de mon esprit il me faut effacer. 
Voici votre portrait; il présente à la vue 
Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue; 
Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, 
El c'est un imposteur, enfin je vous le rends. 

GROS-RENÉ, 

Bon! 

LUCILE. 

Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, 
Yoilà le diamant que vous m'aviez fait prend; C. 

MARINETTK. 

Fort bien I 



ACTE IV, SCÈNE III T-U 

ÉRASTE. 

n esl à vous encor,ce bracelet. 

LUCILE. 

;jt cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachei. 

ÉRASTE lit. 

« Vous m'aimez d'un amour exlrôme, 
« Épaste, et de mon cœur voulez être éclaircî; 

« Si je n'aime Éraste de même, 
<r Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi. 

« LUCILE. » 

Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ; 
C'est une fausseté digne de ce suplice. 

Il déc;hire la IcUre. 

LUCILE lit. 

a J'ignore le destin de mon amour ardente, 
« Et jusqu'à quand je souffrirai; 
« Mais je sais, ô beauté charm?nte! 
« Que toujours je vous aimerai, 

« Éraste. » 

Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux; 
Et la main et la lettre ont menti toutes deux. 

Elle déchire la iv.ro 
GROS-RENÉ. 

Poussez ! 

ERASTE. 

Elle est de vous. Sultit, même fortune. 

MARINETTE, à Lucile. 

Ferme l 

LUCILE. 

J'aurois regret d'en épargner aucune, 

GROS-RENÉ, à Érasie. 

N'ayez pas le dernier. 

MARINETTE, à ucile. 

Tenez bon jusqu'au, bout, 

LUCILE. 

Enfin voilà le reste. 



Sia LE DÉPIT AMOUREUX 

KRASTE. 

Et, grâce au ciel, < est loul. 
Que sois-je exterminé si je ne liens parole î 

LtCILE. 

Jîe confonde le ciel si la mienne est frivole ! 

ÉRASTE. 

Adieu donc. 

LUCILE. 

Adieu donc. 

MARINETTE, à Lucile. 

Voilà qui va des miens. 
GROS-RENÉ, à Éraste. 
Vous triomphez. 

MARINETTE, à Lucile. 

Allons, ôtez-vous de ses yeu::. 
GROS-RENÉ, à Éraste. 
Retirez-vous après cet effort de courage. 

MARINETTE, à Lucile. 

Qu'attendez-vous encor? 

GROS-RENÉ, à Érasle. 

Que faut-il davantage' 

ÉRASTE. 

Ah ! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien 
Se fera regretter, et je le sais fort bien. 

LUCILE. 

Éraste, Érasle, un cœur fait comme est fait le vùti o 
Se peut facilement réparer par un autre. 

ÉRASTE. 

Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais 

De si passionné pour vous, je vous promets. 

Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie; 

J'aurois tort d'en former encore quelque envie. 

Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ; 

Vous avez voulu rompre; il n'y faut plus songer. 

Mais personne après moi, quoi qu'on vous iasàc enlciidrc, 

N'aura jamais pour vous de passion si tendre. 

LUCILE. 

Quand on aime les gens, on les traite aulremc?*.' 



ACTE IV, SCÈNE III 213 

Oii fait de leur personne un meilleur jugement. 

ÉRASTE. 

Quand on aime les gens, on peut, de jalousie. 
Sur beaucoup d'apparence avoir l'âme saisie; 
Mais, alors qu'on les aime, on ne peut en eiï. l 
Se résoudre à les perdre; et vous, vous l'avez fait, 

LUCILE. 

La pure jalousie est plus respectueuse. 

ÉRASTE. 

On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse. 

LUCILE. 

Non, votre cœur, Éraste, étoit mal enflammd. 

ÉRASTE. 

Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé. 

LUCILE. 

Ehl je crois que celafoiblement vous soucie *. 
Peut-être en seroit-il beaucoup mieux pour ma vie. 
Si je... Mais laissons là ces discours superflus: 
Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus. 

ÉRASTE. 

Pourquoi ? 

LUCILE. 

Par la raison que vous rompons ensemble, 
Et que cela n'est plus de saison ce me semble. 

ÉRASTE. 

Nous rompons? 

LUCILE. 

Oui, vraiment; quoil n'en est-ce pas fait? 

ERASTE. 

Et vous voyez cela d'un esprit satisfait? 

LUCILE. 

Coikime vous. 

ÉRASTE, 

Comme moi? 



* Pour: vous cause souci, verbe neutre dans le sens actif. Ar- 
chaïsme hors d'usuge. 



814 LE DÉPIT AMOUREUX 

LUCILE. 

Sans doute. C'est faiblesse 
De faire ^oir aux gens que leur perle nous blesse. 

ÉRASTE. 

Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu. 

LUCILE. 

Moi? point du tout. C'est vous qui l'avez résolu 

ÉRASTE. 

Moi? Je vous ai cru là faire un plaisir exlrême. 

LUCILE. 

Point; vous avez voulu vous contenler vous-niôme. 

ÉRASTE. 

Mais, si mon cœur encor revonloit ' sa prison, 
Si, tout fâché qu'il est, il dciiiandoit pardon? 

LUCILE. 

Non, non, n'en faites rien; ma foiblesse est trop grande; 
J'aurois peur d'accorder trop tôt voire demande. 

ÉRASTE. 

Ah I vous ne pouvez pas trop lot me l'accorder, 
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander : 
Consentez-y, madame; une flamme si belle 
Doit, pour votre intérêt, demeurer immoi telle, 
Je le demande enfin, me raccorde''ez-vous. 
Ce pardon obligeant? 

LUCILE. 

Remenez-inoi chez nous. 
SCÈNE IV. - MARINETTE, GROS-RENÊ. 

MARINETTE. 

la lâche personne ! 

GROS-RENÉ. 

Ah I le foible courage! 

MARINETTE. 

J'en rougis de dépit. 

' Pour: voulait de nouveau; du latin rursus. Archaïsme tr,"s-rc. 
gnt table. 



ACTE IV, SCIÎNE IV 215 

GROS-RENÉ. 

J'en suis gonflé de ragel 
Ne t'imagine pas que je me rende ainsi. 

îl VP.INETTE. 

Et ne pense pas, toi, tro ;\er ta dupe aussi. 

G : )S-RENÉ. 

Viens, viens frotler ton n.-/, auprès de ma colère. 

I! .iilNETTE. 

Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affSîrc 
A ma sotte maîtresse. Ardez* le beau museau, 
Pour nous donner envie encore de sa peau! 
Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face? 
Moi, je te chercherois? Ma foi, l'on t'en fricasse 
Des filles comme nous. 

GROS-RENÉ. 

Oui ! tu le prends par là? 
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà 
Ton beau galand^ de neige, avec ta nonpareille' ] 
Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille. 

MARINETTE. 

Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, 
Voilà ton demi-cenl d'épingles de Paris, 
Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.- 

GROS-RENÉ. 

Tiens, encor ton couteau. La pièce est riche et r'"*": 
Il te coula six blancs lorsque tu m'en fis don. 

MARINETTE. 

Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton. 

GROS-RENÉ. 

J'oubliois d'avanl-hier ton morceau de fromage. 
Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage 

* Pour : regardez. Apocope et archaïsme populaire tout à fait hors 
d'usage, même dims le bas peuple. 

^ Pour: galon; du mot espagnol ga/un, qui vient lui-même de 
gain, habit de fête. On faisait alors présent de galands, ou nœuds 
d'Espagne, et de gants de même pays, comme le prouvent les lettres 
de Balzac et de Voituie. 

^ a nonpaieille était un petit ruban de couleur différente, qui 
nllachait legaiand. 



?i6 Li: DÉPIT a:jûurelx 

Que lu me fis manger, pour n'avoir rien à Loi. 

MARINETTE. 

Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi; 
Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière. 

GROS-RENÉ. 

Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire. 

MARINETTE. 

Prends g^rde à ne venir jamais me repricr. 

GROS-RENÉ. 

Pour couper tout chemin à nous rapatrier, 
Il faut rompre la paille. Une paille rompue* 
Rend, entre gens d'Iionneur, une affaire conclue. 
Ne fais point les doux yeux ; je veux être fâché, 

MARINETTE. 

Ne me lorgne point, toi; j'ai l'esprit trop touché. 

GROS-RENÉ. 

Romps; voilà le moyen de ne s'en plus dédire; 
Romps. Tu ris, bonne bête ! 

MARINETTE. 

Oui, car tu me fais rire. 

GROS-RENÉ. 

La peste soit ton ris! voilà tout mon courroux 
Déjà dulcifid. Qu'en dis-tu, romprons-nous. 
Ou ne \\)inprons-nous pas? 

MARINETTE. 

Vois. 

GROS-RENÉ. 

Vois, toi. 

MARINETTE. 

Vois toi-même. 

* Proverbe populaire dont l'origine est germanique. La rupture 
d'un faisceau de branchages, ou d'un seul rameau, ou même d'une 
lige (le Lié [frsiuca, paille), était le symbole convenu qui indiquait 
la rup;urc de la paix. Dans la législation romaine, la /laillc rompue 
par le débiteur insolvable sur le seuil de son logis indiquait qu'il l»ri- 
sait avec l'honneur et avec la société commune des hommes, en livrant 
ce qui lui restait à ses créanciers. Le sens de ce symbole est resté 
jusqu'à nous profondément empreint dans la langue. Rompre la paille, 
c'est en finir absolument avec quelqu'un. 



ACTR V, SCÈNE I 217 

GROS-RENÉ. 

Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime? 

MARINETTE, 

Moi? Ce que tu voudras. 

GROS-RENÉ. 

Ce que tu voudras, toif 
Dis. 

MARINETTE. 

Je ne dirai rien. 

GROS-RENÉ. 

Ni moi non plus. 

MARINETTE. 

Ni moi. 

GROS-RENÉ. 

Ma foi, nous forons mieux de quitter la grimace. 
Touche, je te pardonne. 

MARINETTE. 

Et moi, je te fais grâce. 

GROS-RENÉ. 

Mon Dieu! qu'à tes appas je suis accoquinél 

MARINETTE. 

Que Marinelte est sotte après * son Gros-René! 



ACTE V 

SCÈNE r-.-MASGARILLE. 



« D^s que l'obscurité rognera dans la ville, 

« Je me veux introduire au logis de Lucile; 

« Va vile de ce pas préparer pour tantôt, 

« El la lanterne sourde, cl les armes qu'il faut. * 

Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre: 

• Pour : en faveur de. Archaïsme passé de mode. 
2 Monologue imité de ['Intéresse de Secclii,mais avec plus de v^ive 
cl lie vivacité. 



218 LE DEPIT AMOUREUX 

Va vilement chercher un iicou pour te pendre. 

Yonczçà, mon patron; car, dans lYtonnement 

Où m'a jelé d'abord un tel commandenKMit, 

Je n'ai pris eu le temps de vous pouvoir n'pondre; 

Mais je vous veux ici parler et vous confondre : 

Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit. 

Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit 

Luciie? « Oui, Wascarille. » El que pensez-vous faire? 

« Une action d'amant qui se veut satisfaire. » 

Une action d'un homme à fort petit cerveau, 

Que d'aller sans besoin risquer ainJ sa peau. 

« Mais tu sais quel motif à ce desseia m'appelle; 

« Luciie est irrilde. » Eh bien, tant pis pour elle. 

« JJais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit. » 

Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit. 

Nous garanlira-t-il, cet amour, je vous prie, 

D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie? 

« Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal? 

Oui, viaiment, je le pense ; et surtout ce rival. 

« Mascarille, en tous cas, l'espoir où je me fonde ', 

« Nous irons bien armés; et si quelqu'un nous grondj 

« Nous nous chamaillerons". » Oui, voilà justement 

Ce que votre valet ne prétend nullement. 

Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-jeun Roland, mon rnaîlre, 

Ou quelque Ferragus ^? C'est fort mal me connoître. 

Quand je views à songer, moi qui me suis si cher, 

Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer 

Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, 

Je suis scandalisé d'une étrange manière. 

« Mais lu seras armé de pied en cap. » Tant pis : 

J'en serai moins léger à gagner le laillis-; 

1 Pour : mon espoir est que nous irons. Ellipse exagérée et exces- 
sive, qui n'est pas un archaïsme. 

* Pour : pe-cer les mailles de la cotte d'armes ; se batire en fer- 
/aillaiit. Ce mot populaire, que nous avons conservé, ferait croire que 
mnilh à partir s la ninne oiigine. 

^ De"X ferrailleurs, ou hrro^ d" iîif. alTÏe, alors à la mode. 

* Pour : me réfugier daus lo tiûis, dans le fourré. Expression pro- 
vorbialfi hors d'usage. 



ACTE V, SCÈNE 11 219 

Et, de plus, il n'est point d'armure si bien jointe 
Oîi ne puisse glisser une vilaine pointe. 
« Ohl tu seras ainsi tenu pour un poltron! » 
Soit, pourvu que toujours je brame le menton*. 
A table com])tez-moi, si vous voulez, pour quatre, 
Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se ballro. 
Eiifin, si l'autre monde a des charmes pour vous, 
Pour moi, je trouve l'air de (îclui-ci fort doux. 
Je n'ai pas grande faini de mort ni de blessure, 
Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure. 

SCÈNE II. - VALÈRE, MASCARILLE. 

VALÈRE. 

Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux 
Le soleil semble s'être oublié d;ins les cieux ; 
El jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière 
Je vois rester encore une telle carrière, 
Que je crois que jamais il ne l'achèvera, 
Et que de sa lenteur mon àme enragera. 

MASCARILLE. 

Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre 
Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre. 
Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts... 

VALÈRE. 

Ne me fais point ici de contes superflus. 
Quand je devrois trouver cent embûches mortelles, 
Je sens de sou courroux des gênes trop cruelles ; 
Et je veux l'adoucir ou terminer mon sort. 
C'est un point résolu. 

MASCARILLE. 

J'approuve ce transport; 
Mais le mal est, monsieur, qu'il faudra s'introduire 
En cachette. 

VALÈRE. 

Fort bien. 
* Tour : remuer la mâclioire et in;uiG;er. Archiûstrie et pioveibe. 



220 LE DÉPIT AMOUREUX 

MASCÂRILLE. 

Et j'ai pour de vous niiirp. 

VALÈUE. 

Et comment? 

MASCARILLE. 

Une toux me tourmente à mourir, 
Dont le bruit importun vous fera découvrir : 

Il tousse. 
De moment en moment... Vous voyez le supplice. 

VALÈRE. 

Ce mal se passera; prends du jus de réglisse. 

MASCABILLE. 

Je ne crois pas, monsieur, qu'il se veuille passer. 
Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser; 
Mais j'auroisun regret mortel, si j'étois cause 
Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose. 

SCÈNE III. - VALÈRE, LA RAPIÈRE, MASCARILLE. 

LA RAPIÈRE. 

Monsieur, de bonne part je viens d'être informé 
Qu'Éraste est contre vous fortement animé, 
Et qu'Allîcrt parle aussi de faire pour sa fille 
Rouer jambes et bras à votre Mascarille. 

MASCARILLE. 

Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. 

Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras? 

Suis-je doue gardien, pour employer ce siyle, 

De la virginité des filles de la ville? 

Sur la tentation ai-je quelque crédit? 

Et puis-je mais *, cïiélif, si le cœur leur en dit? 

VALÈRE. 

Oh! qu'ils ne seront pas si méchanls qu'ils le disent? 
Et, quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, 
Éraste n'aura pas si bon marché de nous. 

1 Pour : puis-je davantage ; du latin magis. Conlraciion archaïque, 
et locution usitée aujourd'hui. 



ACTE V, SCÈNE III 221 

LA RAPIÈRE. 

S'il vous faisoit besoin, mon bras esl tout à vous, 
Vous savez de tout temps que je suis un bon frère^ 

VALÈRE. 

Je vous suis oblige^, monsieur de la Rapière. 

LA KAPIÈRE. 

J'ai deux amis aussi que je vous puis donner \ 
Qui conlre tous venans sont gons à dégainer, 
Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance. 

MÂSCARILLE. 

Acceptez-les, monsieur. 

VALÈRE. 

C'est trop de com.plaisance. 

LA RAPIÈRE, 

Le petit Gille encore eût pu nous assister, 
Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. 
Monsieur, le grand dommage! et l'homme de service! 
Vous avez su le tour que lui fit la justice; 
Il mourut en César, et, lui cassant les os, 
Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots. 

VALÈRE. 

Monsieur do la Rapière, ua homme de la sorte, 
Doit être regretté ; mais quant à votre escorte, 
Je vous rends grâces. 

LA RAPIÈRE. 

Soit ; mais 'îoyez averti 
Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti. 

VALÈRE. 

Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, 
Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, 
Et par toute la ville aller présentement, 
Sans être accompagné que de lui seulement. 

■> Trait de mœurs qui résume toute l'existence des spadas?iiis niérl« 
dîonaux, italiens, esiiagnois, provom^aux, etc., et toute la rage des 
duels sous Louis XllL 



822 LE DÉPIT AMOUREUX 



SCÈNE IV. - VALÈRE, MÂSCARILLE. 

MASCARILLE. 

Quoi! monsieur, vous voulez lenler Dieu? Quelle niuîacc> 
Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace; 
Combien de tous côtés... 

VALÈRE. 

Que regardes-tu là? 

MASCARILLE. 

C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. 
Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, 
Ne nous obstinons point à rester dans la rue; 
Allons nous renfermer. 

VALÈRE. 

Nous renfermer, faquin ! 
Tu m'oses proposer un acte de coquin? 
Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre. 

MASCARILLE. 

Eh I monsieur mon cher maître, il est si doux de vivre, 
On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps!... 

VALÈRE. 

Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'cnfcnds. 
Ascagiie vient ici, laissons-le ; il faut attendre 
Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. 
Cependant avec moi viens prendre à la maison 
Pour nous frotter'... 

MASCARILLE. 

Je n'ai nulle démangeaison. 
Que maudit soit l'amour, et les filles maudites 
Qui veulent en lâter, puis font les chattemites*! 

* Pour : prendre des armes, préparer se combat. Ellipse 'rop forte, 
et sens obscur. 

* Impression populaire, pour : faire la chatte hypocrile. Du latin, 
catiis, cata, et mitis ;cbat doux). 



ACTE V, SCENE V 223 

SCÈNE V. - ASGAGNE, FROSINF. 



ASCAGXE. 

Esl-il bien vrai, Frosine, cl ne rèvc-jo point? 
De grâce, conlcz-moi bien loul de point en jjoinù 

FROSINE. 

Vous en saurez assez le détail, laissez faire. 

Ces sortes d'incidents ne sont, ^/Our l'ordinaire. 

Que redits trop de l'ois de moment en moment. 

Sul'tit que vous sachiez qu'après ce testament 

Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse, 

De la femme d'Albert la dernière grossesse 

N'accoucha que de vous', et que lui, dessous main, 

Ayant depuis longtemps concerté son dessein, 

Fit son fils de celui d'Ignés la bouquetière. 

Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. 

La mort ayant ravi ce petit innocent 

Quelque dix mois après, Albert étant absent, 

La crainte d'un époux et l'amour malcrnelle 

Filent l'événement d'une ruse nouvelle. 

Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang, 

Vous devîntes celui qui tenait votre rang ; 

Et la mort de ce fils mis dans votre l'aiialle 

Se couvrit pour Albert de celle de sa fille, 

Voilà (le voire sort un mystère éclairci. 

Que votre feinte mère a caché jusqu'ici ; 

Elle en dit des raisons, et peut en avou* d'autres. 

Par qui ses intérêts n'étoieni pas tous les vôtres. 

Enfin celle visite, où j'espérois si peu, 

Plus qu'on ne pou voit croire a servi votre feu. 

Cette Ignés vous relâche, et, par votre autre affaire, 

L'éclat de son secret devenu nécessaire, 

Nous en avons nous deux votre père int'ormd ; 

Un billet de sa femme a le tout confirmé ; 

* Expression impropre, et non latine, comme on l'a prétendu, pour : 
la femme d'Albert n'eut que vous pour fruit de sa dernière grossesse. 



224 LE DEPIT AMOUREUX 

Et, poussant plus avant encore notre pointe, 
Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, 
Aux intérêts d'Albert, de Polidore, après, 
Nous avons ajusté si bien les intérêts, 
Si doucement à lui déplié ces mystères, 
Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires; 
Enfin, pour dire tout, mené si prudemment 
Son esprit pas à pas à raccommodement, 
Qu'autant que votre père il montre de tendresse 
A confirmer les nœuds qui font votre allégresse '. 

ASCAGNE. 

Ah! Frosine, la joie où vous m'acheminez I... 
Eh! que ne dois-je point à vos soins fortunés! 

FROSINE. 

Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, 
El pour son fils encor nous défend de rien dire. 



SCÈNE VI. - POLIDORE, ASCAGNE, FROSINE. 



POLIDORE. 

Approchez- vous, ma fille, un tel nom m'est permis, 
Et j'ai su le secret que cachoient ces habits. 
Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, 
Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse. 
Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux 
Quand il saura l'objet de ses soins amoureux. 
Vous valez tout au monde, et c'est moi qui l'as-'irc. 
Mais le voici ; prenons plaisir à l'aventure. 
Allez faire venir tous vos gens promptement. 

ASCAGNE. 

Vous obéir sera mon premier complimen!. 



* Récit obscur, embarrassé et trè?-nial écrit, con ir,c tons le? par 
sages de cette pièce dans lesquels Molière essaje d'exyUquer Timbre 
glio italien qu'il emprunte. 



ACTE V, SCÈNE Vlï 225 



SCÈNE KM. - POLÏDORE, VALÈRE, MASCARILLK 

MÂSCABILtE, à Valère. 
Los disgrâces souvent sont du ciel riH'élées. 
j'ai songé celte nuit de perles défil(^es 
Et d'œufs cassés; monsieur, un tel songe m'abat. 

VALÈRE. 

Chien de poltron ! 

POLIDORE. 

Valère! il s'apprête un combat 
Où toute ta valeur te sera nécessaire. 
Tu vas avoir en tête un puissant adversaire. 

MASCARILLE. 

Et personne, monsieur, qui se veille bouger, 

Pour retenir des gens qui se vont égorger? 

Pour moi, je le veux bien; mais, au moins, s'il arrivs> 

Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, 

Ne m'en accusez point. 

POLIDORE. 

Non, non; en cet endroit 
Je le pousse moi-même à faire ce qu'il doit. 

MASCAUILLE. 

Père dénaturé I 

VALÈRE. 

Ce sentiment, mon père. 
Est d'un homme de cœur, et je vous en révère. 
J'ai dû vous offenser, et je suis criminel 
D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ; 
Mais, à quelque dépit que ma faute vous porte, 
La nature toujours se montre la plus forte, 
Et voire honneur fait bien, quand il ne veut pas voir 
Que le transport d'Éraste ail de quoi m'émouvoj ! 

POLIDORE. 

On me faisoit tantôt redouter sa menace ; 
Mais les choses depuis ont bie.i clian«é do hcn ; 

15 



2!» Llv DEPIT AMODREUX 

Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort 
Tu vas être altaqué. 

MASCARILLB. 

Point de moyen d'accord? 

VALÈRE. 

Moi, le fuir! Dieu m'en garde! El qui donc pourroil-ce être? 

POLIDORE. 

Ascagne. 

VALÈRE. 

Ascagne? 

POLIDORE. 

Oui, tu le vas voir paroître. 

VALÈRE. 

Lui, qui de me servir m'avoil donné sa foi I 

POLIDORE. 

Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, 

Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appellÇ: 

Qu'un combat seul à seul vide votre querelle. 

MASCARILLE. 

C'est un brave homme ; il sait que les cœurs généreux 
Ne mettent point les gens eu compromis pour eux. 

POLIDORE. 

Enfin, d'uire imposture ils te rendent coupnlile, 

Dont lo ressentiment m'a paru raisonnable : 

Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord 

Que tu satisferois Ascagne sur ce tort ; 

Mais aux yeux d'un chacun, el sans nulles remises, 

Dans les formalités en pareil cas requises. 

VALÈRE. 

Et Lucile, mon père, a, d'un cœur endurci... 

POLIDORE. 

Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi ; 

Et, pour convaincre mieux les discours d'injustice, 

Veut qu'à les propres yeux cet hymen s'accomplisse. 



ACTE V, SCÈNE VIII 



VALEKE , 



Ah ! c'est une impudence à me mettre en fureur. 
Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur 1 



SCÈNE VIII. - ALBERT, POLIDORE, LUCILE, ÉRASTK, 
VALÈRE, MASGARILLE. 



ALBERT. 

Eh bien, les combattans? On amène le nôtre. 
Avez-vous disposé le courage du vôtre? 

VALÈRE. 

Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcofs 

Et, si j'ai pu trouver sujet de balancer, 

Un reste de respect en pouvoit être cause, 

Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. 

Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout; 

A toute extrémité mon esprit se résout. 

Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, 

Dont il faut hautement que mon amour se venge. 

A Lucile. 
Non pas que cet amour prétende encore à vous: 
Tout 50n feu se résout en ardeur de courroux : 
Et, quand j'aurai rendu voire honte publique, 
Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. 
Allez, ce procédé, Lucile, est odieux : 
A peine en puis-je croire au rai)p(>ri de mes yeux; 
C'est de toute pudeur se montrer ennemie, 
Et vous devriez mourir d'une telle infamie. 

LUCILE. 

Un semblable discours me pourroit affliger, 
Si je n'avois en main qui m'en saura venger. 
Voici venir Ascagne, il aura l'avantage 
De vous faire changer bien vite de langage, 
Et sans beaucoup d'effort. 



228 LE DEPIT AMOIREUX 



SCÈNE IX. - ALPF.r^T, POLinORE, ASCAGNE, 

LUCILE, fiRASTE, VALÈRE, FROSINE, AIARINETTE, 

GROS-RENÉ, MxiSCARlLLE. 



VALERE. 

Il ne le fera pas. 
Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras, 
Je le plains de défendre une sœur criminelle; 
Mais, puisque son erreur me veut faire querelle, 
Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi. 

ÉRASTE. 

Je prenois intérêt tantôt à tout ceci; 

Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, 

Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire. 

VALÈRE. 

C'est bien fait; la prudence est toujours de saison ; 
Mais... 

ÉRASTE. 

r saura pour tous vous mettre à la raison. 

VALÈRE. 

Lui? 

POLIDORE. 

Ne t'y trompe pas; tu ne sais pas encore 
Quel étrange garçon est Ascagne, 

AL3ERT. 

Il l'ignore; 
Mais il pourra dans peu le lui faire savoir. 

VALÈRE. 

Sus donc, que maintenant il me le fasse voir. 

MARINETTE. 

Aux yeux de tous? 

GROS-RENÉ. 

Cela ne seroit pas honnête. 

VALÈRE. 

Se moque-l-oii de moi? Je casserai la tête 
A quelqu'un des rieurs. Enfin, voyons l'efFel. 



ACTE V, SCÈNE IX 22î» 

ASCAGNE. 

Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on nm i>*t; 

Et, dans celle avenlure où chacun m'inléresso, 

Vous allez voir plulôléclaler uia foiblesse, 

GonnoîLre que le ciel, qui dispose de nous, 

Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vûU3, 

El qu'il vous réservoit, pour victoire facile. 

De finir le destin du frère de Lucile. 

Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, 

Ascagne va par vous recevoir le tréj)as; 

Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire 

Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, 

En vous donnant pour femme, en présence de tous. 

Celle qui justement ne peut être qu'à vous. 

VALÈRE. 

Non, quand toute la terre, après sa perfidie 
Et les traits effrontés... 

ASCAGNE . 

Ah! souffrez que je die, 
Valère, que le cœur qui vous est engagé 
D'aucun crime envers vous ne peut ctre chargé; 
Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême; 
Et j'en prends à témoin votre père lui-même. 

POLIDORE. 

Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur. 
Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. 
Celle à qui par serment ton âme est attachée 
Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée; 
Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans. 
Fit ce déguisement qui trompe tant de gens, 
Et depuis peu l'amour en a su faire un autre 
Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. 
Ne va point regarder à tout le monde aux yeux '. 
Je te fais maintenait un discours sérieux. 



' Pour : regarder dans les yeux tout le uioude. Expression inipropie, 
faute de français. 



23- Lie DEPIT AMOUIU'UX 

Oui, c'eSv c''e, en un mol, dont l'adrosse subtile, 
La nuit, reçut la foi sous le nom de Lucilc, 
El qui, pai oC lessorl qu'on ne rom|)renoil pas, 
A fîemé parmi vous un si grand embarras. 
Mais, puisque Ascagne ici t'ail place à Dorothée, 
Il faut voir de vos leux toute imposture ôt(^e, 
El qu'un nœud plus sacré donne force au premier, 

ALBERT. 

El c'est là justement ce combat singulier 
Qui devoil envers nous réparer votre offense, 
Et pour qui lesédits n'ont point fait do défense, 

POLIDOnE. 

Un tel événement rend tescsprils ccnfus: 
Mais en vani lu voudrois balancer là-dessus. 

VALÈRE. 

Non, non, je ne veux pas songer à m'en défondre; 
El, si celte aventure a lieu de me surprendre, 
La surprise me flatte, et je me sens saisir 
De merveille' à la fois, d'amour et de plaisir: 
Se peut-il que ces yeux... 

ALBERT. 

Cet habit, cher Valère, 
Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. 
Allons lui faire en prendre un autre, et cependant 
Vous saurez le détail de tout cet incident. 

VALÈRE. 

Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée... 

LUC ILE. 

L'oubli de celle injure est une chose aisée, 

ALBERT. 

Allons, ce compliment se fera bien chez nous, 
El nous aurons loisir de nous en faire tous. 

ÉRASTE. 

Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, 



' Pour : d'émerveillement. Merveille, dans le sens actif, est un ar- 
chaïsme perdu. 



ACTE V, SCENE iX 2 

Qu'il reste encore ici des snjcls de carnai;/?. 
Voilà bien à tous doux notre amour courMimi^; 
Mais de son Mascarille et de mon Gros-Roué, 
Par qui doit Marinelte être ici possédéo? 
Il faut que par le sang l'affaire soit vidée. 

MASCARILLE. 

Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop uicii ; 
Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien. 
Deriiumeur que je sais la chère Marinetle, 
L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette. 

MARINETTE. 

Et tu crois que de toi je ferois mon galant? 
Un mari passe cucor; tel qu'il est, on le prend : 
On n'y va pas chercher tant de cérémonie; 
Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie. 

GROS-RENÉ. 

Écoute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux, 
Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseau. ;<.. 

MASCARILLE- 

Tu crois te marier uourioi tour, seul, cutTipère? 

GROS-RENE. 

Bien entendu ; je veux une femme sévère, 
Ou je ferai beau bruit. 

MASCARILLE. 

Eh 1 mon Dieu, tu feras 
Comme les autres font, et tu t'adouciras. 
Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, 
Dégénèrent souvent en maris paciliques. 

MARINETTE. 

Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi; 
Les douceurs ne feront que blanchir contre moi '; 
Et je te dirai tout. 



* Pour: ne produiront pas d'elîet. Expression proverbiale emprun- 
tée au lir des armes à feu. Les balles qui ne frappent pas le but 
laissent nne marque blanchâtre qui indique le point qu'elles out 
frappé. 



î?3!> LF DÉPIT AMOUHKIIX 

MASCARILLE. 

Ola fine pratique I 
Un mari confident! 

AIARINETTE. 

Taisez-vous, as de pique ^i 

ALBERT. 

Pour'» troisième fois, allons-nous-en chez nous 
Poui!tjr*r-6 on liberté des entretiens si doux. 

' Pour : langue de serp^it, piquante. Les sorcières modernss ou 
attaché un sens défavorable à cette couleur du jeu de wrl-ï. 



FIN ^*J UEt'ir AUUC'.T- T 



DEUXIÈME ÉPOQUE 
1659 — 1664 

COMÉDIES DE MŒURS. — IMITATION D0 DRAME m'iROÏQUE 
ESPAGNOL. 

V. 1659. LES PRÉCIEUSES RIDICULES. 
VI. 1600. SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imita- 
tion de l'italien. 
Vil. Î661. DON GAlîCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnoL 
VIII. J661. L'ÉCOLE DES MARIS. 
IX. 1661. LES FACHEUX. 
X. 1662. L'ÉCOLE DES FEMMES. 
XI. 1663. LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES. 
XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES. 

XIII. 166/i. LE MARIAGE FORCÉ. 

XIV. 1664. LA PRINCESSE D'ÉLIDE, imitation de l'espagnol. 



LES 

PRÉCIEUSES RIDICULES 

COMÉDIE 

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, 
LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE THÉÂTRE DU PETIT-BOURBON. 

Le règne de Louis XIV commençait; le succès de 
r Étourdi et du Dppit amoureux venait de dxer à Paris 
la troupe de Molière, dont la réputation grandissait. La 
salle du Petit-Bourbon, au Louvre, était souvent pleine; 
on admirait le jeu comique de Mascarille et de ses ca- 
marades. Néanmoins le nouveau maître de la scène ne 
se détachait guère de ses prédécesseurs et de ses rivaux 
que par une verve plus spirituelle et plus nourrie, par 



^Vt LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mêlée en- 
core de capricos italiens et de souvenirs espagnols. Nulle 
attaque directe aux travers contemporains ne signalait 
le réformateur des mœurs et le souverain des esprits. 

Le 18 novembre 1659, le roi étant à Irun, d'où il de- 
vait ramener sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, les 
Précieuses ridicules furent jouées par la troupe de Molière 
devant la cour et la bourgeoisie. L'œuvre nouvelle 
produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore vu 
sur le théâtre une farce en un acte et en prose dans 
le genre des saynètes espagnoles, écrite du plus vigou- 
reux style, d'une vérité poignante, d'une naïveté parfaite 
et d'une ex(iui>e finesse de ton. Dès la première scène 
l'originalité éclatait. Deux nouveaux acteurs, La Grange 
et du Croisy, qui s'étaient joints récemment à la troupe 
de Molière, faisaient leur entrée sous leur propr^' nom, 
et se présentaient d'eux-mêmes au public. Ensuite ap- 
paraissait le vieux bourgeois, gonflé de sa fortune, fier 
de sa roture, mécontent de sa famille, qui tourne au bel 
esprit, pressé surtout de marier ses filles, qui dépensent 
en frivolités son revenu péniblement acquis. Les voici 
elles-mêmes, superbement ornées et semblables à ma- 
demoiselle Paulet la Lionne de Voiture; avec force ru- 
bans, fleurs et dentelles, « se démontant les hanches, » 
dit un contemporain, pour imiter la belle désinvolture 
andalouse, et ne parlant que du bout des lèvres avec 
un rhythme musical, emprunté de l'Italie. Les deux 
« Pecques provinciales » sont récemment débarquées 
dans la capitale, où elles viennent se faire admirer du 
beau monde. Madame de Rambouillet elle même, la 
reine des Précieuses, qui assiste à la représentation avec 
sa cour, partage la gaieté générale. Assurément ce n'est 
pas elle que l'on raille, mais ses ridicules imitatrices; 
celles qui représentent l'excès, l'afféterie dugôut italiro- 
espagnol. 

Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longue 
ville et mademoiselle de Montpensier, donnent dans le 
romanesque. Elles sont entichées, bourgeoises qu'elles 



NOTICE 235 

sont, des raffinements du Cyrus et de la Clélie. Elles no 
savent que l'amour appris dans la carte du Tendre. 
Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en 

Bîanc, perles, coques d'œufs, parfums, pieds de mouton, 
Baume, lait virginal et ceut mille autres drogues ' . 

Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou 
Claude, mais Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, 
comme les puritains de Cromwell donnaient à leurs fils 
le nom deVa-et-ne-pèche-jamais, ou celui de Sois-sauvé- 
■par-la- grâce; comme on s'appelait René ou Atala, Corinne 
ou Delphine, en 1812, ou Bruim en 1793. 

Elles ont le fcinatisme du bel esprit, et en adorent les 
subtilités. Portraits, énigmes, madrigaux, factices for- 
mules de la poésie tombée en enfance, leur sont fa- 
milièies. Elles s'expriment comme le -Do)i«, comme Gon- 
gora, Murini ou VAréiin, premier modèle de ce beau lan- 
gage. Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut « pêcher 
dans le /ac de sa pensée avec l'hameçon du souvenir. » 
Pour elles, la j upe de dessus est « la modeste, » la seconde, 
qu'on apercevait un peu, « la friponne, » et la dernière, 
« la secrète. » El es ne dansent pas, elles tracent sur le 
parquet des «t chiffres et des lacs d'amour. » Pour elles 
les désirs d'un soupirant nouveau sont « l'ode involon- 
taire de novices en chaleur. » Prudes jusqu'à la dernière 
affectation, raffolant de platonisme pur, ne pouvant souf- 
frir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves 
de VAstrée appartiennent encore à la vieille cour de 
Louis XIII, ce monarque céladonique qui employait une 
paire de pincettes pour saisir un billet doux dans le cor- 
sage de mademoiselle de Hautefort. 

Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes, 
a Sa perruque est si grande, qu'elle balaye la place à 
» chaque fois qu'il fait la révérence, et son chapeau si 
)» petit, qu'il est aisé de juger que le marquis le purte 

* Scarron. 



23> LES l'IlÉClEUSES RIDICULES 

» bien plus souvent dans la main que sur la tête; son 
i rabat' se peut appi^ler un honnête peignoir, et ses 
!; canons semblent n'être faits que pour servir de caches 
ï- aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon 
y> de glands lui sort de la poche comme d'une curne 
» d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, 
? qu'il n'est pas possible de dire s'ils sont de roussi de 
» vac/ie d'Angleterre ou de maroquin. Ils ont un demi- 
» pied de haut, et chacun est fort en peine de savoir 
» comment des talons si h^mts et si délicats peuvent 
» porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et 
» sa poudre". » C'est Masrarille, ou plutôt Molière. 

Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, 
il porte avec mignardise le demi-masque de velours noir, 
la « Mascarilla » des Valois. 

Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, 
valet comme lui, mais grave et laconique, le pourpoint 
boutonné jusqu'au menton, homme de guerre, homme 
de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec majesté 
sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille 
cour : ici, le rafflné, le joli, le faux gracieux; c'est Mas- 
carille; — là, les grands gestes, les embrassements so- 
lennels; c'est Jodelet. Le vicomte de Jodelet complète le 
marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de 
Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture. 

La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges 
chaudes de toute celte défroque des vieux ridicules long- 
temps en faveur. Ce ne fut pas un succès, mais un éclat 
de rire universel On en avait assez de ce vieux monde : 
Corneille pâlissait, la société faisait peau neuve, la pré- 
cioiité recula dans les profondeurs du passé. Il y avait 
longtemps que les esprits fermes, la bonne Gournay, 
Malherbe, Régnier; les esprits caustiques ou pénétrajits, 
Guy-Patin, Gassendi,. Peircsc; les esprits délicats. Cha- 
pelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté 

1 Col rabattu sur la cliemise. 

•Récit en prose et eu vers de la farce des Préciemes. Paris, JGCO. 



NOTICE 2:17 

contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le 
spirituel et caustique ami des Pisani, Tallemant des 
Réaux lui-rtiême, n'avait pu i'emiiècher de convenir que 
le raffinement de son ami « donnoit quelquefois dans 
l'excès ■ , s 

Oïl avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes 
attaques contre cette forteresse protégée par le cours 
même de la civilisation. 

Riohelieu avait signalé à son protégé Desmarets le su- 
jet des Visionnaires, parodie qui n'e^t pas sans mérite; 
œuvre étrange où l'imagination raille l'imagination; où 
les héros romanesques et pourfendeurs, les veisifica- 
leurs ronsardistes et les amoureuses éprises d'Alexandre 
et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance 
de leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, 
dédaignés à juste titre par les précieuses et chassés de 
leurs ruelles, avaient essayé contre le goût à la mode de 
maladroites représailles. Les comédiens d'Ilalie, Scara- 
mouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles mépri- 
saient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et 
enrichi de leurs lazzi \^ canevas grossier qui les met- 
tait en scène. Enfin un poëte bizarre, Chapuzeau, qui 
devint précepteur de Guillaume 111 et passa dans les ré- 
gions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 
1656, toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son 
Cercle des femmes, entretiens comiques en six entrées dialo- 
guées. Il faut rendre justice à l'infortuné Chapuzeau : le 
Mascarille de Molière se montre dans cette mauvaise 
ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis 
postiche que son maître emploie au même usage et que 
l'on bàtonne à la fin de la pièce en présence de sa belle 
humiliée. 

Tout était donc préparé pour cette révolution qui 
allait inaugurer en France une époque nouvelle. « Ja- 



1 Voyez Tallemant, Historiette de In Maison de la marquise de 
Hambouiliet, 



?;-. LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

mais, dit le journaliste Loret, l'Œdipe de Corneille, 
VAmalrmmf^^ de Quinault, la Cassandre de Boisroberf. 

« N'eurent une vogue si grande •» 

que cette action folâtre, 

« Tant la pièce semble friande 
» A plusieurs tant sages que fous ; 
» Pour moi, j'y portai (rente sous; 
» Mais oyant leurs fines paroles, 
» J'en ris pour plus de dix pistoles. » 

Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent 
visités 

» Par gens de toutes qualités, 
» Qu'on n'en vit jamais tant ensemble 
» Que ces jours passés, ce me semble, 
» Dans l'hôtel du Pelit-Bourbon. » 

« On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir 
!) le divertissement de cet ouvrage, qui passe pour Je 
» plus charmant et le plus délicat que l'on ait vu au 
» théâtre '.» 

Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des 
précieuses, Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit- 
Bourbon : « Monsieur Chapelain, il va falloir détruire ce 
» que nous avons adoré; car nous approuvions toutes 
» ces sottises. » Du milieu du parterre, une voix bour- 
geoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoi- 
selle de Gournay, s'était écrié : « Courage, Molière, 
voilà la bonne comédie ! » Le bruit du succès traversa la 
France, et, pendant que la troupe donnait à Paris deux 
représentations par jour de la pièce favorite, le jeune 
roi, aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile 
de ses ennemis, demanda le manuscrit, le lut, fit jouer 
la pièce devant lui et partagea l'opinion du public. Cette 

' Douueou, préface de tn Cocue imaginaire. 



Ill 



NOTICE ,^.33 

Vogue extraordinaire se soutint quatre mois entiers; il 
fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition 
subreptice parut avec un privilège obtenu par surprise. 
L'autorité des ruelles disparut, autorité redoutable qui 
avait épouvanté Scarron. « On ne vit plus de belles 
» dames en possession de faire la destinée des pauvres 
» auteurs...tenir ruelle pourétoufferdèssa naissance une 
» comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'a- 
» vance des facturas par les maisons comme on fait en 
» sollicitant un procès i. » Les académies de femmes et 
tous ces petits cercles précieux dont Tallemant se moque ^ 
perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité 
de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un 
seul au Luxembourg sous l'autorité de Segrais et de 
l'abbé Cotin. L'esprit faux, « celui où l'imagination a 
trop de part, » comme le dit si bien La Bruyère, fut 
frappé de discrédit. 

Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. 
Marquis et précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Cha- 
puzeau récrivit en vers son Cercle des femmes, qu'il fit 
représenter sans succès sur un théâtre rival, celui du 
Marais, pour revendiquer la création de Mascarillc. 
L'abbé de Pure, « cet abbé des plus galans » dont Mo- 
lière, disait un critique^, n'avait fait qu'habiller le ca- 
nevas « à la française, » prétendait que Molière le déro- 
bait. On affirma même que la veuve du farceur Guillot 
Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière, con- 
tenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires, 
dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de 
tout genre, accablèrent le satirique. Le champion le 
plus hardi de ces dames et de leurs travers fut un 
sieur de Somaize, qui, dans son Dictionnaire des précieuses 
et dans deux misérables pièces intitulées les Véritables 
précieuses et le Procès des précieuses, prit hautement le 
parti des Arthémises et des Clélies. « L'auteur de la 

\ Scarron, préface de VÈcolierde Salamanque. 

^ Voy. l'Histor. de la Vicomtesse d'Auchy. Ed. Paulin; Paris, 18^:5. 

' De Visé, Nouvelles nouvelles, IIl^ partie, page 217. 



•JVn LRS PRF.CIKUSES RiniCULE? 

» farce du Petit-Bourbon, dit-il, n'est qu'un singe et 
« un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par les Italiens... 
'> Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre Bois- 
r- robert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'At- 
t laxirce, au sublime Boyer, qui e.-it si plein de feu... 
i Quant aux comédiens du Petit-Bourbon, ils ne jouent 
» rien qui vaille, et doivent- tout à la force de leurs 
» brigues. » 

Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent 
Molière. Le cours de l'influence italienne espagnole s'ar- 
rêta. 

Personne toutefois ne put empêcher que le long règne 
des précieuses ne laissât dans le langage et les mœurs 
des traces indélébiles. Le raffinement, qu'elles avaient 
poussé trop loin et qui leur avait fait deviner et pré- 
parer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inau- 
gurer Voltaire, introduisit dans l'iliome et dans l'usage 
commun une multitude d'expressions ingénieusement 
métaphoriques devenues tout à fait françaises malgré 
Molière : — « s'encanailler — humeur communicative 
» — le blond hardi des cheveux. » — Chose étrange! la 
plupart de celles que Molière a incriminées, en les pla- 
çant dans la bouche de ses personnages ridicules, sont 
aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus na- 
turel. Nous citerons entre autres: 

« Faire estime — procédé irrégulier — le moyen que 
;^ — s'accommoder de quelqu'un — débuter par— du der- 
» nier bourgeois — le bel air des choses — débiter les 
» sentiments — dans les formes — exercer les espr ts — 
» sécheresse de conversation — se défaire de — chose 
» tout à fait choquante — tissu d'un roman — intelligence 
» épaisse — courir après le mérite — chasser sur nos 
» terres — s'inscrire en faux — être des nôtres — être en 
» passe de — enchérir sur — se piquer d%sprit — n'être 
» pas de refus — comme il faut — lesprit assaisonne sa 
j> bravoure — peupler la solitude — danser proprement 
> — .jtc, eic. > 

Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, 



PRÉFACE 2U 

appartenaient à Molière. «. Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à 
) étudier le monde. » Le vrai siècle de Louis XIV était 
nauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu le poète 
jui devait l'aider le plus ftTicacement dans son œuvre 
politique. 



PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES 



PAR MOLIERE 



C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré 
eux! Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute 
autre violence plutôt que celle-là. 

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et 
mépriser par honneur ma comédie. J'offenserois mal à pro- 
pos tout Paris,- si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une 
souiso : comme le public est le juge absolu de ces sortes 
d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à moi de le dé- 
mci'.ur; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du 
mou !e de mes Précieuses ridicules avant leur représen- 
tation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque 
chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. 
Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trou- 
vées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'imporloit 
qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois 
que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation éloit 
assez beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne 
les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à 
quelqu'un de dire le proverbe', et je ne voulois pas qu'elles 
sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais*. 

* Expression proverbiale : Belle à la chandelle, laido au grand jour. 
^ C'est-à-dire du tliéâlre de Molière dans la boutique des librnir 3S 
du Pillais. Voy. le Lutrin de Loileau. 

16 



/■il LLS PRÉCIEUSES RIDICULES 

Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la dis- 
grâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains 
des libraires, accompagnée d'jyi privilège obtenu par sur» 
prise. J'ai eu beau crier: temps! ô mœurs! on m'a fait voir 
une nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; 
et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut 
donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose 
qu'on ne laisseroit pas défaire sans moi. 

Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; 
et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'iuiprime! 
Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux 
songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que 
messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume 
de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand 
seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur 
démon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épi tre 
dédicatoire bien tleurie, j'aurois tâché de faire une belle et 
docte préface; et je ne manque point de livres qui m'au- 
roient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tra- 
gédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur ori- 
gine, leur définition, et le reste. 

J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recomman- 
dation de ma pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers 
françois, ou des vers lalins. J'en ai même qui m'auroient 
loué en grec; et l'on n'iguore pas qu'une louange en gioc 
est d'une merveilleuse efficuce' à la tète d'un livre. Maison 
me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître; 
et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour 
justifier mes intentions sur le sujet de celte comrdie. J'aurois 
voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la 
satire honnête et permise; que les plus excellentes choses 
sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui mé- 
ritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il 
y a de plus parfait ont été de tout temjis la matière de la 
comédie; et que, par la même raison que les véritables sa- 



Pour: effiracité. Archaïsme que le style fhéolodqiie a conservé. 



1 



rUÉFACE 



243 



vans et les vrais braves no se sont point encore avisés de 
s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non 
plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin*, 
ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, 
le prince ou le roi; aussi les véritables précieuses auroient 
tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent 
mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps 
de respirer, et M. de Luynes^ veut m'aller relier de ce pas: 
à la bonne heure, puisque Dieu J'a voulu. 



PERSONNAGES 



ACTEURS 



LA GRANGE, ( j la Grange. 

DU CROISY, i^"^"^ ^^^^^^^- I Du Cboisy. 

GORGIBUS, bonbonrgeois. L'Espy. 

CATHOS, nièce de Gorgibus, \^ \ M"« Duparc. 

MAROTTE, servante des précieuses ridicules. Mad. Béjart. 

ALMANZOR, laquais des précieuses ridicules. Debrik. 

LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet delà Grange. Molière. 
LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy. Brécolirt. 
Deux porteurs de chaise. 
Voisines. 
Violons. 

La scène est à Paris, dans la maison de Gorgibus. 



* Personnages symboliques, ou masques de la Cornmedia dell 
Arte, inventée par les italiens. 

* Molière donne habilement l'adresse et le nom de son libraire, 
pour que l'on n'aille pas acheter la contrefaçon. Les ouvrages se ven- 
daient alors reliés au moins eu parchemiu. 



56*4 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

SCÈNE 1- LA GRANGE, DU CROISV. 

DU CROISY. 

Seignear la Grange... 

LA GRA>*GE. 

Quoi? 

DU CROISY. 

Regardez-moi un peu sans rire. 

LA GRAKGE. 

Eh bien? 

DU CROIST. 

Que dites- vous de notre visite? L'n êtes-vous fort satis- 
fait? 

LA GRANGE. 

A votre avis, avons-nous sujet de i'êlrc tous deux? 

DU CROISY. 

Pas tout à fait, à dire vrai. 

LA GRANGE. 

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. 
A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pccques* provinciales 
faire plus les renchéries que celles-là, et deux hommes 
traités avec plus de mépris que nous? A peine ont-elles pu 
se résoudre à nous faire donner des sièges. Je n'ai jamais vu 
tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâil- 
ler, tant se frotter les yeux, el demander tant de fois : Quelle 
heure est-il? Ont-elles répondu que* oui et non à tout ce 
que nous avons pu leur due? El ne m'avouerez-vous pas 
enfin que, quand nous aurions été les dernières personnes 
du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait? 

DU CUOISY. 

Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur. 

LA GRANGE. 

Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je me veux 
venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait 

i Peur : mijaurées, affectées. Du languedocien pécqua, se ratta- 
cliantà l'italien pecora, de pecux. animal insupportable. 
- Pour : si ce n'est oui et non. Ellipse arcliaïque et d'excellent eflet. 



SCÈNE II 245 

mépriser. L'air prt'cieux' n'a pas seulement infecté Paris, il 
s'est aussi r(^pandu dans les provinces, et nos donzellcs ri- 
dicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un 
■ ambigu de pn'cieuse et de coquette que leur personne. Jo 
vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu ; et, si vous 
m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur 
fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoîtrc 
un peu mieux leur monde. 

nu CROISY. 

Et comment, encore? 

LA GRANGE. 

J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au 
sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel 
esprit ; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel es- 
prit maintenant. C'est un extravagant qui s'est mis dans la 
tête de vouloir faire l'homme de condition. II se pique ordi- 
nairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres 
valets, jusqu'à les appeler brutaux. 

DU CROISV. 

Eh bien, qu'en prétendez-vous faire? 

LA GRANGE. 

Ce que j'en prétends faire? Il faut... Mais sortons d'ici 
auparavant. 

SCÈNE II. - GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE. 

GORGIBUS. 

Eli bien, vous avez vu ma nièce et ma fille. Les affaires 
iront-elles bien? Quel est le résultat de celte visite? 

LA GRANGE. 

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles 
que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que 
nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez 
faite, et demeurons vos très-humbles serviteurs. 

DU CROISY. 

Vos très-humbles serviteurs. 

' Pour : air de raffinement excessif. Mot pris en bonne part 
entre 1650 et 1660; en mauvaise part depuis Molièio. 



240 LES PKÉCIEUShS RIDlCULîiS 

GORGIBUS, seul. 
Ouaisf il semble qu'ils sortent mal satisfaits cl ici. D'où 
pourroit venir leur mécontenlemenl? 11 faut savoir un peu 
ce que c'est. Holà ! 

SCÈNE III. - GORGIBUS, MAROTTE. 

MAROTTE. 

Que désirez-vous, monsieur? 

GORGIBUS. 

Où sont VOS maîtresses? 

MAROTTE. 

Dans leur cabinet. 

GORGIBUS. 

Que font-elles? 

MAROTTE. 

De la pommade pour les lèvres. 

GORGIBUS. 

C'est trop pommadé * ; dites-leur qu'elles descendent, 

SCÈNE IV. - GORGIBUS. 

Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, en- 
vie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait 
virginal, et mille autres brimborions que je ne connois point. 
Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une 
douzaine de cochons, pour le moins : et quatre valets vi- 
vroienl tous les jours des pieds de moutons qu'elles em- 
ploient. 

SCÈNE V. - MADELON, GATHOS, GORGIBUS. 

GORGIBUS. 

Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense 
pour vous graisser le museau I Dites-moi un peu ce que 
vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant 
de froideur? Vous avois-je pas commandé de les recevoir 
comme des personnes que je voulois vous donner pour 
maris? 

* Verbe créé par Molière pour les ^f-■1ins de la scène,; 



SCrN E V 2it 

MADELON. 

Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions 
du procédé irrégulier* de ces gens-là? 

CATHOS. 

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se 
pût accommoder de leur personne? 

GORGIBUS. 

Et qu'y trouvez-vous à redire? 

MADELON. 

La belle galanterie que la leur ! Quoi ! débutor d'abord par 
le mariage ? 

GORGinUS. 

Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubi- 
nage? N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous 
louer toutes deux, aussi bien que moi? Est- il rien de plus 
obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils aspirent n' est-il 
pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions? 

MADELON. 

Ah ! mon père, ce que vous dites là est du dernier bour- 
geois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et 
vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des 
choses. 

GOUGIBUS. 

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le 
mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en 
honnêtes gens que de débuter par là. 

MADELON. 

Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un ro- 
man seroit bientôt fini ! La belle chose que ce scroit, si d'a- 
bord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain-pied 
fût marié àClélie^l 

* Faire estime ii procédé irrégulier, expressions qui sont aujour- 
d'hui du commun usage, étaient alors nouvelli'meiit iiivenlées et ap- 
partenaient au style précieux. Voyez, sur les mots de celte espèce, ri- 
diculisés par Molière, et qui semblent aujourd'hui naturels, la notice 
de cette pièce. 

- Héros et héroïnes des romans dont on raffolait, et que mademoi- 
selle de Scudéry, leur véritable auteur, avait fait paraître par précio- 
sité, non pas sous son propre nom, mais sous celui de son frère. 



2«8 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

GOr.GIBUS. 

Que me vient conter celle-ci ? 

MADELON. 

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que 
moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres 
aventures. Il faut qu'un amant, pour ôtre agr(?able, sache 
débiter les beaux sentimens, jiousser le doux, le tendre et 
le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Pre- 
mièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou 
dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient 
amoureux : ou bien être conduit fatalement chez elle i)ar un 
parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. 
Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui 
rend plusieurs visites, oii l'on ne manque jamais de mettre 
sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de 
l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire 
ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que 
la compagnie s'est un peu éloignée : et cette déclaration est 
suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et 
qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. En- 
suite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer 
insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous 
cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aven- 
tures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclina- 
tion établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues 
sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les 
enlcvemens, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses 
se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles 
dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais 
en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'a- 
mour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre jus- 
tement le roman par la queue ; encore un coup, mon père, 
il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai 
mal au cœur à la seule vision que cela me fait. 

GORGIBUS. 

Quel diable de jargon enlends-je ici? Voici bien du haut style. 

CATHOS. 

En effet, mou oncle, ma cousine donne dans le vrai de la 



SCENE V 2'jO 

chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à 
fait incongrus en galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont 
jamais vu la carte de Tendre, et que Billets-Doux, Petits- 
Soins, Billeis-Galans et Jolis- Vers, sont des terres inconnues 
pour eux*. Ne voyez-vous pas que toute leur personne 
marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord 
bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec 
une jambe toute unie, un chapeau d(^sarmé de plumes, une 
tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indi- 
gence de rubans; mon Dieu ! quels amans sont-ce là ! Quelle 
frugalité d'ajustement, et quelle sécheresse de conversation! 
On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore 
que leurs rabats^ ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il 
s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de- 
chausses ne soient assez larges. 

GOnCIBUS. 

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis 
rien comprendre à ce baragouin, Calhos, et vous, Madelon... 

MADELON. 

Eh! de grâce, mon père, défailes-vous de ces noms 
étranges, et nous appelez autrem.ent. 

GORGIBUS. 

Comment, ces noms étranges ! Ne sont-ce pas vos noms 
de baptême ? 

* Invention allégorique de tnademoiselle de Scudéry, grande pré- 
cieuse, dans son roman de Clélie, et qni eut un succès prodigieux, 
bien que ce ne soit, au fond, que le Roman de la Rose, accommodé 
au goiU du sircle. C'est Tewlre, ville capitale du pays de Passion, 
dont il faut s'emparer. On y est conduit par le fleuve A' Inclinai inn, 
et l'on arrive à son but par le village des Billets-Gulunts, puis par 
le hameau des Billets-Doux, qui mène au chàleau des Petits-Soins, 
après quoi tout est dit. Ces cartes allégoriques devinrent une manie, 
firent fureur; il y en eut pour la coquetterie et mime pour le jansé- 
nisme. La comédie porta un coup mortel à celte géographie /idicnle. 

- Pour : cols rabattus, alors garnis de dentelles et noués avec deux 
cordons àglonds. La cravate les a remplacés, laissant aux seuls hommes 
d'Eglise le rabat et la calotte que portaient autrefois les laïques. Voyez 
les portraits de Saint-Evremont et de Conieille. 



260 LES PREClEïïSES RIDICULES 

MADELON. 

Mon Dieu! que vous êtes vulgaire*! Pour moi, un de mes 
étonnemens, c'est que vous ayez pu faire une fille si spiri- 
tuelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau slyle de 
Cathos ni de Madelon, el ne m'avouerez-vous pas que ce 
seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau ro- 
man du monde? 

CATHOS. 

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit 
furieusement à entendre prononcer ces mots-là; el le nom 
de Polixène, que ma cousine a clioisi, et celui d'Aminte, que 
je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous de- 
meuriez d'accord. 

GORGIBUS. 

Écoutez : il n'y a qu'un mol qui serve. Je n'entends point 
que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été don- 
nés par vos parrains et marraines ; et pour ces messieurs dont 
il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je 
veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour 
maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de 
deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme 
de mon âge. 

CATHOS. 

Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est 
que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. 
Comment est-ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher 
contre un homme vraiment nu? 

MADELON. 

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau 
monde de Paris, oîi nous ne faisons que d'arriver. Laissez- 
nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez 
point tant la conclusion. 

GORGIBUS, à part. 

Il n'en faut point douirr, elles sont achevées®. (Haut.) En- 
core un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes! je 

1 Mot renouvelé par madame de Staël, et qui, depuis elle, est resté 
i'i bon usage. 
a Pour : accomplies. Archaïsme excellent. 



SCENE VII r:"î 

veux être maître absolu ; et, pour trancher toutes sortes de 
discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit 
peu, ou, ma foi, vous serez religieuses; j'en fais un bon ser- 
ment. 

SCÈNE VI. - CATHOS, MADELON. 

CATHOS. 

Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfonc(îe 
dans la matière I que son intelligence est épaisse, et qu'il 
fait sombre dans son âme I 

MADELON. 

Que veux-tu, ma chère? j'en suis en confusion pour lui. 
J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement 
sa fille, et je crois que quelque aventure un jour me vien- 
dra développer une naissance plus illustre. 

CATHOS. 

Je le croirois bien; o il y a :oules les apparences du 
monde; et po'T rrn i, quai. d je me regarde aussi... 

SCÈNE VII.- CATHOS, MADELON, MAROTTE. 

MAROTTE. 

Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit 
que son maître vous veut venir voir. 

MADELON. 

Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. 
Dites : Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en com- 
modité d'être visibles. 

MAROTTE. 

Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, 
comme vous, la filophie dans le grand Cyre. 

MADELON. 

L'impertinente! Le moyen de souffrir celai Et qui est-il, 
le maître de ce laquais? 

MAROTTE. 

Il me l'i nommé le marquis de Mascarille. 

MADELON. 

Ah! ma chère, un marquis ! Oui, allez dire qu'on nor3 
peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler 
de nous. 



252 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

CATHOS. 

Assurément, ma chère. 

MÂDELON 

Il faut le recevoir dans cette salle basse plutôt qu'on 
jotre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et 
soutenons notre répuialion. Vite, venez nous tendre ici de- 
dans le conseiller des grâces. 

MAROTTE, 

Par ma foil je ne sais point quelle bête c'est là; il faut 
parler chrélien *, si vous voulez que je vous entende. 

CATHOS. 

Apportez-nous le miroir, ii;noranlc que vous êtes, et gar- 
dez-vous bien d'en salir la glace par la communication de 
votre image. 

Elles sortent. 

SCÈNE VIII. - MASCARILLE, DEUX PORTEURS. 

MASCARILLE. 

Holà! porteurs, holà! Là, là, là, là, là, là. Je pense que 
ces marauds-là ont dessein de me briser, à force de heurter 
contre les murailles et les pavés. 

PREMIER PORTEUR. 

Dame I c'est que la porte est étroite. Vous avez voulu 
aussi que nous soyons entrés jusqu'ici. 

MASCARILLE. 

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse 
l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison 
pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue ? 
Allez, ôtez votre chaise d'ici. 

DEUXIÈME PORTEUR. 

Payez-nous donc, s'il vous plaît, monsieur, 

MASCARILLE. 

Hein? 

DEUXIÈME PORTEUR. 

Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il 
vous plaît. 

' Pour : comme un chrétien, comme un homme civilisé. Archaïsme 
qu! consiste à employer l'adjectif comme uu adverbe. 



SCÈNE IX 253 

MASCARILLE, lui donnant un soufflet. 
Comment, coquin I demander de l'argent à une personne 
de ma qualité I 

DEUXIÈME PORTEUR. 

Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qua- 
lité nous donne-t-elle à dîner? 

MASCARILLE. 

Ah I ah ! je vous apprendrai à vous connoître ! Ces canailles- 
l^i s^osent jouer à moi ! 

PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons da sa chaise. 
Çà, payez-nous vitement ! 

MASCARILLE. 

Quoi? 

PREMIER PORTEUR. 

Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure. 

MASCARILLE. 

Il est raisonnable, celui-là. 

PREMIER PORTEUR. 

Vite donc. 

MASCARILLE. 

Oui-da! tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un 
coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content? 

PREMIER PORTEUR. 

Non, je ne suis pas content; vous avez donné un soufflet 

à mou camarade, et... (Levant son bâton.) 
MASCARILLE. 

Doucement! liens, voilù pour le soufflet. On obtient tout 
de moi quand on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez 
me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher. 

SCÈNE IX. - MAROTTE, MASCARILLE. 

MAROTTE. 

Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à 
l'heure. 

MASCARILLE. 

Qu'elles ne se pressent point',, ie suis ici posté commodé- 
lïicnt pour attendre. 



2c;î les précieuses RiDiccr.'Rs 

MAROTTE. 

Les voici. 

SCÈNE X. - MADELON, CA-THOS, MASGARILLE, 
ALMANZOR. 

MASGARILLE, après avoir salué. 

Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace 
de ma visite; mais votre répulalion vous attire celte mè- 
chante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puis- 
sans, que je cours partout après hii. 

MADELON. 

Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres 
que vous devez chasser. 

CATHOS. 

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez 
amené. 

MASGARILLE. 

Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée 
accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire 
pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris. 

MADELON. 

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité 
de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, 
de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie. 

CATHOS. 

Ma chère, il faudroit faire donner des sièges. 

MADELON. 

Holà ! Almanzor 1 

ALMANZOR. 

Madame? 

MADELON. 

Vitc,voiturez-nous ici les commodités de la conversation. 

MASGARILLE. 

Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moir 

Almanzor son. 
CATHOS. 

Que craignez-vous? 



f^GENE X '>:5 

MASCARILLE. 

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma fran- 
chise*. Je vois ici des yeux qui ont la inine d'être de fort 
mauvais t^arçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter 
une âme de Turc à More*. Comment, diable ! d'abord qu'on 
i ^ps approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière '. Ah I 
par ma foi, je m'en défie I et je m'en vais gagner au pied *, 
ou je veux caution bourgeoise® qu'ils ne me feront point 
de mal. 

MADELON. 

Ma chère, c'est le caractère enjoué. 

CATHOS. 

Je vois bien que c'est un Auiilcar^. 

MADELON. 

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais des- 
seins, et voire cœur peut dormir en assurance sur leur 
prnd'hnmie. 

CATHOS. 

Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce 
fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure ; con- 
teniez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser. 

MASCARILLE, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. 

Eli bien, mesdames, que dites-vous de Paris? 

MADELON. 

il ias! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit être l'anti- 
,pode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le 
grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel 
psprit et de la galanlerie. 

MASCARILLE. 

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de sa- 
lut pour les honnêtes gens. 

' Liberté du cceur. Voiture, dans le même sens, dit: « J'ai perdu 
ma frnncliise. » 

2 Expression proverbiale, pour : comme les Turcs traitaient les Mores 
d'Afrique. 

* Terme d'escrime. 

* Pour : gnoinfir liu terrain en levant le pied . 

^ Pour: caution donnée par un bourgeois solvable, garantie suffi- 
sante. 

6 Pour : un personnage enjoué. Telle est la prétentioi de l'un des 
plus ridicules héros du grand Cyrus, 



SÇ>6 LES PRECIEUSES RIDIC.nT.r? 

CATHOS. 

C'est une vérité incontestable. 

MASCARILLE. 

Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise *. 

MADELON. 

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilk'ux 
contre les insultes de la boue et du mauvais temps. 

MASCARILLE. 

Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des 
vôtres? 

MADELON. 

Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous 
sommes en passe de l'être; et nous avons une amie parti- 
culière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs 
du Recueil des pièces choisies *. 

CATHOS. 

Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être 
les arbitres souverains des belles choses. 

MASCARILF-E. 

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils 
me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève 
jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits. 

MADELON. 

Elil mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière 
obligation, si vous nous faites celle amitié ; car enfin il faut 
avoir la connoissance de tous ces messieurs-là. si l'on veut 
être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à 
la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont 
il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit 
de connoisspuse, quand il n'y auroit rien autre chose que 
cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, 
c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles^, on est 
instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui 

ï Chaise à porteurs, inventée en Angleterre, que le marquis de Mont- 
brun avait Iniporlée en France, et qui était devenue très à la mode. 

2 Depuis le règne de Henri IV, tous les beaux esprits s'étnient fait 
un devoir d'insérer leurs productions dans des recueils, qui sous le liUe 
à' Espadon saAirique, de Cabinet des Muses et de Ricueil de Poe- 
lies, faisaient les délices des gens à la mode. 

* Pour : intellectuelles. 



SCENE X 257 

sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend parla chaque 
jOur ies [telites nouvelles galantes, les jolis commerces de 
prose et de vers. On sait à poml nommé : un tel a composé 
la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a (ait 
des paroles sur un tel air; celui-ci a l'ail un madrigal sur 
une jouissance; celui-là a composé d-es stances sur une 
infidélité ; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à 
mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce 
matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; 
celui-là en est à la troisième partie de son romai. ; cet antre 
met ses ouvrages sous la presse C'est là ce qui vous fait va- 
loir dans les compagnies ; et, si l'on ignore ces choses, je 
ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. 

CATHOS. 

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, 
qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au 
moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et, pour moi, 
j'aurois toutes les hontes du monde, s'il falloit qu'on vînt a 
me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que 
je n'aurois pas vu. 

MASC VRILLE. 

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers 
tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux 
établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous 
promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que 
vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, 
tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je 
veux; et vous verrez courir de ma façon dans les belles 
ruelles ' de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, 
quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans 
compter les énigmes et les portraits. 

MADELON. 

Je VOUS avoue que je suis furieusement pour les portraits* 
je ne vois rien de si galant que cela. 

MASCARILLE. 

Les portraits sont difficiles, cl demandent un esprit pro- 

' Pour: assemblions de gens à la mode. C'était l'espace, d'ail5e;irs 
meublé avec beaucoup d'élégance, qui séparait de la muraille le lit de 

17 



238 LES PRECIEUSES RIDICULES 

lond ; vous en verrez de ma manière qui ne vous dt'plairoul 
pas. 

CATHOS. 

Pour moi, j'aime terriblement les énigmes. 

MASCARILLE. 

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, 
que je vous donnerai à deviner. 

MADELON. 

Les madrigaux sont agréables quand ils sont bien tournés. 

MASCARILLE. 

C'est mon talent particulier ; et je travaille à mettre en 
madrigaux toute l'Histoire romaine. 

MADELON. 

Ah ! certes, cela sera du dernier beau : j'en retiens un 
exemplaire au moins, si vous le faites imprimer. 

MASCARILLE. 

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. 
Cela est au-dessous de ma condition ; mais je le fais seule- 
ment pour donner à gagner aux libraires, qui me persé- 
cutent. 

MADELON. 

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé. 

MASCARILLE. 

Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un im- 
promptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que 
je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus. 

CATHOS. 

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit. 

MASCARILLE. 

Écoulez donc. 

BfADELON. 

Nous y sommes de toutes nos oreilles. 

MASCARILLE. 

Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde : 
Tanrlis que, sans songera mal, je vous regarde. 
Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur ; 
Au voleur ! au voleur! au voleur I au voleur! 

la précieuse, et oîi se tenaient rangés, dans le temple de ralcôve, les 
uicôvistes, c'est-à-diie les dcsservanls de la prêtresse et de sou templo. 



SCÈNE X 259 

CATHOS. 

Ahl mon Dieu, voilà qui esl poussé dans le dernier galant, 

MASCARILLE. 

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le 
pédant. 

MADELON. 

11 en est éloigné de plus de deux mille lieues. 

MASCARILLE. 

Avez-Yous remarqué ce commencement, Oh! oh! voilà 
qui est extraordinaire, oh! oh! comme un homme qui s'a- 
vise tout d'un coup, oh! oh! La surprise, oh! oh! 

MADELON. 

Oui, je trouve ce oh! oh! admirable. 

MASCARILLE. 

Il semble que cela ne soit rien. 

CATHOS. 

Ah ! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes 
de choses qui ne se peuvent payer. 

MADELON. 

Sans doute et j'aimerois mieux avoir fait ce oh ! oh ! qu'un 
poëme épique. 

MASCARILLE* 

Tudieu ! vous avez le goût bon. 

MADELON. 

Eh I je ne l'ai pas tout à fait mauvais. 

MASCARILLE. 

Mais n'admirez-vous pas aussi je ti'y prenais pas garde? 
Je 7i'y prenois pas garde, je nem'aporcevois pas de cela; fa- 
çon de parler naturelle, je n'y prenais pas garde. Tandis 
que, sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, 
comme un pauvre mouton, je vous regarde, c'est-à-dire, je 
m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous con- 
temple; votre œil en tapinois... Que vous semble de ce mol 
tapinois? n'est-il pas bien choisi? 

CATHOS. 

Tout à fait bien. 

MASCARILLE. 

Tapinois, en cachette; il semble que ce soit un chai qui 
vienne de prendre une souris, tapinois. 



260 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

WADELON. 

Il ne se peut rien de mieux. 

MASCARILLE. 

Me dérobe mon cœur, me l'eiiiporle, me lo ravit. A» vo- 
leur! au voleur! au voleur! au voleur! Ne diiii'Z-\"uu> pas 
que c'est un homme qi:i crie et court après un voleur pour 
le faire arrêter? Au voleur ! au voleui ! au voleur ! au voleur! 

MADLLON. 

B faut avouer que cela a un tour spirituel et galant. 

MASCARILLE. 

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus. 

CATHOS. 

Vous avez appris la musique? 

MASCARILLE. 

Moi? Point du tout. 

CATHOS. 

Comment donc cela se peut-il ? 

MASCARILLE. 

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien 
appris. 

HADELON. 

Assurément, ma chère. 

MASCARILLE. 

Écoutez si vous trouverez l'air a votre goût: Rem, hem, 
la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a iurieusemenl 
0' tragé la délicatesse de ma voix; mais il n'iniporie, c'es» 
à la cavalière. 

Il chante. 
Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde, etc. 

CATHOS. 

Ahf que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu'on n'en 
meurt point? 

MADELON. 

Il y a de la chromatique ' là dedans. 

* Pour: du chromnliqup. ArchaTsme. Le mot est niijnura'.. m mas- 
culin. Le cliroiiiMi (jufi se compose de demi tons, ets'.iccoideavecld 
raffiuement des prccieusest. 



SCENE X "Mi 

MASGÂRILLE. 

Nft trouvez-vous pas la pensre bien exprimée dans le 
clianl? Au voleur! au voleur! Et pus, comme si l'on crioit 
bien l'on, au, au, au, au, au voleur! Et tout d'un coup, 
comme une personne essouffl(^e, au voleur! 

MADELON. 

C'est là savoir le fin des clioses, le grand fin, le fin du 
fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis enlhou- 
eia^mée de l'air et des paroles. 

CATIIOS. 

Je n'ai encore rien vu de celte force-là. 

MASGARILLE. 

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans t5tude. 

MADELON. 

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous 
en êtes l'enfant gâté. 

MAiJCARILLE. 

A quoi donc passez-vous le temps, mesdames? 

CATHOS. 

A rien du tout. 

Mi DELON. 

Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de di- 

vertissemens. 

MASGARILLE. 

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si 
vous voulez ; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que 
je serai bien aise que nous voyions ensemble. 

MADELON. 

Ce n'est pas de refus. 

MASGARILLE. 

Mais je VOUS demande d'applaudir comme il faut quand 
nous serons là; car je me suis engagé défaire valoir la pièce, 
et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la 
couiume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs 
vieniuntlire leurs pièces nouvelles, pour nous engagera 
les trouver belles, cl leur donner de la réputation : et je 
vous laisse à penser si, quand nous oisons quelque chose, 
le parterre ose nous contredire I Pour moi, j'y &uis tort exact; 



262 LES PRECIEUSES RIDICULES 

et, quand j'ai promis à quelque poëte, je crie toujours : 
Voilà qui est beau 1 devant que les chandelles soient allumées. 

MADELON. 

Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que F-ris; 
il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans 
les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être. 

CATHOS. 

C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons 
notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on 
dira. 

MASCARILLE. 

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine 
d'avoir fait quelque comédie. 

MADELON. 

Eh I il pourroit être quelque chose de ce que vous dites. 

MASCARILLE. 

Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, 
j en ai composé une que je veux faire représenter. 

CATHOS. 

Et à quels comédiens la donuerez-vous? 

MASCARILLE. 

Belle demande I Aux grands comédiens ' ; il n'y a qu'eux 
qui soient capables de faire valoir les clioses; les autres sont 
des ignorans qui récitent comme l'on parle; ils ne savent 
pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit : et le 
moyen de connoîlre où est le beau vers, si le comédien ne 
s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brou- 
haha? 

CATHOS. 

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les 
beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on 
les fait valoir. 

MASCARILLE. 

Que vous semble de ma petite oie * ? La trouvez-vous 
congruente à l'habit? 

1 Allusion à la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui avait pris l'ha- 
bitude de l'emphase. 

^2 Menue garniture des vêtements, qui, à cette époque, étaient char- 
gés de rubans, de plumes et de dentelles ; il y en avait aux souliers, 
aux bas, aux gants, à l'épée, au chapeau et à l'habit. 



SCÈNE X 5t63 

CATHOS. 

Tout à fait. 

MASCARILLE. 

Le ruban en est bien choisi? 

MADELON. 

Furieusement bien. C'est PerJrigeon tout pur *. 

MASCARILLE. 

Que dites-vous de mes canons ^ ? 

MADELON. 

Ils ont tout à fait bon air. 

MASCARILLE. 

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier 
plus que tous ceux qu'on fait. 

MADELON. 

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élé- 
gance de l'ajustement. 

MASCARILLE. 

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat. 

MADELON. 

Ils sentent terriblement bon. 

CATHOS. 

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée. 

MASCARILLE. 

Et celle-là? 

Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque. 
MADELON. 

Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché 
délicieusement. 

MASCARILLE. 

Vous ne dites rien de mes plumes 1 Comment les trouvez- 
vous? 

CATHOS. 

Effroyablement belles. 

MASCARILLE. 

Savez-vous que le brin me coitcun louis d'or? Pour moi, 

i Nom du marchand qui avait la vogue pour la « petite oie, » c'est- 
à-dire pour les rubans. Le mot perdriyon signifie aussi une belle 
couleur violetle, et nous ignorons si c'est à la boutique de Perdrigeon 
qu'elle a dû son nom. 

^ Bande d'étoffe flottante au-dessus du genou et couvrant la moitié 
de la jambe. Mode qui remontait à Louis XIII. 






Wt LES PRECIEUSES RIDICULES 

j'ai cette manie de vouloir donner généralcmcni sur tout c 
qu'il y a de plus beau 

MADELON. 

Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai 
une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ; et, jus- 
qu'à mes cliausselles, je ne puis rien souffrir qui ne soit de 
la bonne faiseuse. 

MASCARILLE, s'écrianl brusquement. 
Ahi ! ahi 1 ahi ! doucement ! Dieu me damne, mesdames, 
c'est fort mal en user; j'ai à me plaindre de voire procédé; 
cela n'est pas honnête. 

CATHOS. 

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? 

MASCARILLE. 

Quoi I toutes deux contre mon cœur en même temps ! 
M'atlaquer à droite el à gauche I Ah ! c'est conlre le droit 
des gens ; la partie n'esi pas égale ; et je m'en vais crier au 
meurtre. 

CATHOS. 

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière pariicu- 
lière. 

MADELON. 

Il a un tour admirable dans l'esprit. 

CATHOS. 

Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie 
avant qu'on l'écorche. 

MASCARILLE. 

Comment, diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux 
pieds. 

SCÈNE XI. - CATHOS, M\DELON, MASCARiLLE, 
MAROTTE. 

MAROTTE. 

Madame, on demande à vous vuir. 

MAbELON. 

Qui? 

MAROTTE. 

Le vicoaile de JoJelei. 



SCENE XII "ZCS 

MASCARILLB. 

Le vicomte de Jodelei? 

MAROTTE. 

Oui, monsieur. 

CATHOS. 

Le connoissez-vous? 

MASCARILLE. 

C'est mon meilleur ami. 

MADELON. 

Faites entrer vilement. 

MASCARILLE. 

Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et 
je suis ravi de cette aventure. 

CATHOS. 

Le voici. 

SCÈNE XII. - CATHOS, MADELON, JOOFT.ET, 
MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR. 

MASCARILLE. 

Ah I vicomte ! 

JODELET. (Ils s'embrassent l'un l'autre.} 
Ah I marquis! 

MASCARILLE. 

Que je suis aise de le renconirer l 

JODELET. 

Que j'ai de joie de te voir ici ! 

MASCARILLE. 

Baise-moi donc encore un peu, je te prie. 

MADELON, à Calhos. 

Ma toute bonne, nous commençons d'être connues; voilà 
le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir. 

MASCARILLE. 

Mesdames, agrt^ez que je vous présente ce gentilhomme- 
ci : sur ma parole il est digne d'être connu de vous. 

JODELET. 

ii est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit ; et 



■«86 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

VOS attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes 
de personnes. 

IJADELON. 

C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de 
la flatterie. 

CATHOS. 

Cette journée doit être marquée dans notre almanach 
comme une journée bien heureuse. 

MADELON, à Almanzor. 

Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les 
choses? Voyez-vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil? 

MASCAUILLE. 

Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il 
ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage 
pâle comme vous le voyez. 

JODELET. 

Ce sont fruits des veilk s de la cour et des fatigues de la 
guerre. 

MASCARILLE. 

Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte 
un des vaillants hommes du siècle? C'est un brave à trois 
poils *. 

JODELET. 

Vous ne m'en devez rien, marquis; et nous savons ce que 
vous savez faire aussi. 

MASCARILLE. 

Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans 
l'occasion. 

JODELET. 

Et dans des lieux où il faisoil fort chaud. 

MASCARILLE, regardant Calhos et Madelon. 

Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Ahi ! ahil ahi! 

JODELET. 

Notre connoissance s'est faite à l'armée; et la première 
fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment de 
lavalerie sur les galires de Malte. 

* Pour : portant la moustache et la royale. Tous les portraits de la 
fin du seizième sièric et du coinniencemeul du dix-septième sont remar- 
pables par la taille particulière et la pointe effilée de ces ornements du 

vLsag3. 



SCENE XII 2G7 

MASCAUILLE. 

Il estvra:. mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant 
que j'y fusse'; et je me souviens que je n'élois que petit 
officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux. 

JODELET. 

La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour ré- 
compense bien mal aujourd'hui les gens de service comme 
nous. 

MASCARILLE. 

C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc. 

CATHOS, 

Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'c'pc'e. 

MADELON. 

Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la 
bravoure. 

MASCARILLE. 

Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous em- 
portâmes sur les ennemis au siège d' Arras ^ ? 

JODELET. 

Que veux-tu dire avec la demi-lune? C'éloit bien une 
lune tout entière. 

MASCARILLE. 

Je pense que tu as raison. 

JODELET. 

Il m'en doit bien souvenir, ma foi 1 j'y fus blessé à la 
jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les 
marques. Tâtez un peu, de grâce; vous sentirez quel coup 
î'étoit là. 

CATHOS, après avoir touché l'endroit. 

Il est vrai que la cicatrice est grande. 

MASCARILLE. 

Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci; là, jus* 
tement au derrière de la lête. Y êtes-vous? 

MADELON. 

Oui, je sen" quelque chose. 

1 Ici MolifTe-Mascnrille s'adresse à Jodelet-Brécourt, comédien plus 
égé que lui, et qui l'avait précédé sur le théâtre. 
S l(j54. 



268 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

MASCARILLE. 

C'est un coup de mousquet que je reçus, la dernière cam- 
pagne que j'ai faite. 

JODELET, découvrant sa poitrine. 

Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'at- 
taque de Gravelines *. , 
WASCARILLE, mettant la mîin sur le bouton de son haul-de-chausse. 

Je vais vous montrer une furieuse plaie. 

MADELON. 

Il n'est pas nécessaire: nous le croyons sans y rega-der. 

MASCARILLE. 

Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on 
est. 

CATFOS. 

Nous ne doutons pas de ce que vous êtes. 

MASCARILLE. 

Vicomte, as-tu là ton carrosse? 

JODELET. 

Pourquoi ? 

MASCARILLE. 

Nous m(''nerions promeni-r ces dames hors des portes *, 
et leur donnerions un cadeau '. 

MADELON. 

Nous ne saurions sortir aujourd'hui. 

MASCARILLE. 

Ayons doncles violons pour danser. 

JODELET. 

Ma foi, c'est bien avisé. 

« 1659. 

* Pour : au de)à de l'enceinte, qui, sous Louis XIII, renfermait 
56,780 hectares, ei qui étaii I oniée par des fossés et des remparts. 
Nos iioulevaids actuels occupeul l'emplacement de celle promenade 
alors à la mode. 

^ Détail de mœurs el expression de l'époque. « Donner un repas, 
une fétf, une partie de plaisir, » surtout à la campagne. Je ne cite 
que pour mémoire l'éiymoloi^ie du P. Bnuliours. cr/^y^nc/o, parce que 
les buveurs tombent ; et telle d'un spiritiiPl musicien, cadit, parce 
que ces plaisirs tombent des nues et nous surprennent. Néanmoins le 
mot aniïlais yods'-nd, qi.i a le niùnir -eus ( envoyé par le bon Dieu }, 
lemblcruii auloriser celte dernière oiigiue. 



SCÈNE XII 269 

îiADELON. 

Pour cela, nous y consenions : mais il faut donc quelque 
surcroît de compagnie. 

MASCARILLE. 

Holà ! Champagne, Pirard, Bourguignon, Cascaret, Basque, 
la Verdure, Lorram, Provençal, la Violellel Au diable soient 
tous les laquais! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en 
France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent 
toujours seul. 

MADELON. 

Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils 
aillent quérir des violons, et nous faites venir tes messieurs 
et ces dames d'ici près, pour peupler la soiiinic de notre bal. 

Almanzor sorU 
MASCARILLE. 

Vicomte, que dis-tu de ces yeux? 

JODELET. 

Mais toi-même, marquis, que l'en semble? 

MASCARILLE. 

Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les 
Draies* nclles. Au moins, pour moi, je reçois d'étrang-o 
secousses, et mon cœur ne tient plus qu'à un filet. 

MADELON. 

Que tout ce qu'il dit esi naturel I II tourne les choses le 
plus agréablement du monde. 

CATHOS. 

Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit. 

MASCARILLE. 

Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un 
impromptu là-dessus. 

Il médite. 
CATHOS. 
Eh ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, 
que nous oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous. 

JODELET. 

J'aurois envie d'en faire autant , mais je me trouve un peu 

' Expips'sion provprbinle d'une vul;:arllé très-énergique, poir : 
sortir d'aflaires s;ins iicriiicnt désagréable. Du latiu, ou plutôt du 
celtique, bmcca, pantalon gaulois. 



270 LES PRECIEUSES RIDICULES 

incomir,odé de la \eine poétique, pour la quantité des sai- 
gnées que j'y ai faites ces jours passés *. 

MASCARILLE. 

Que diable est-ce là? Je fais toujours bien le premier 
vers ; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi ! ceci est un 
pull trop pressé ; je vous ferai un impromptu à loisir, que 
vous trouverez le plus beau du monde. 

JODELET. 

Il a de l'esprit comme un démon. 

MADELON. 

Et du galant, et du bien tourné. 

MASCARILLE. 

Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que lu n'as 
vu la comtesse? 

JODELET. 

1! y a plus de trois semaines que je ne lui aie rendu visite. 

MASCARILLE. 

Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce malin, et m'a 
voidu mener à la campagne courir un cerf avec lui? 

MADELON. 

Voici nos amies qui viennent. 

s:tf)£ X!ii. - LUCILE, CÉLIMÈNE, CATHOS, MADELON, 
AiASCARlLLE, JODELET, MAROTTE, ALMANZOR , 

VIOLONS. 

MADELON. 

Mon Dieu, mes chères^, nous vous demandons pardim 
Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des 
pieds ; et nous vous avons envoyé quérir pour remplir les 
vides de notre assemblée. 

LUCILE. 

Vous nous avca obligées, sans doute. 

' Al!i;«ion '.issez piquante à la manie poétique de Brécourt-Jodclet, 
qui écrivait beaucoup et sans aucun talent. 

- Lue " chère » était une précieuse. Le spcond dr ces mots se rap- 
portait à riiitelli^'-ence, et le premier aux qnalilés du cœur. « Ma 
chère, » expression restée dans la langue, nous vient des précieuses. 



SCENE XIV 271 

MASCAUILLE. 

Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais, l'un de ces jours, 
nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons 
sont-ils venus? 

ALMANZOR. 

Oui, monsieur; ils sont ici. 

CATHOS. 

Allons donc, mes chères, prenez place. 

IIASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude. 
La, la, la, la, la, la, la, la. 

MADELON. 

Il a tout à fait la taille élégante. 

CATHOS. 

Et a la mine de danser proprement. 

MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser. 

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes 
pieds. En cadence, violons, en cadence t Oh! quels igno- 
rans! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous 
emporte I ne sauriez-vous jouer en mesure? La, la, la, la, la, 
la, la, la. Ferme! violons de village! 

JODELET, dansant ensuite. 

Holà I ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sor- 
tir de maladie. 

SCÈNE XIV. - DU CROlSy, LA GRANGE, CATHOS, 

MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, JODELET, 

MASCARILLE, MAROTTE, violons. 

LA GRANGE, un bâton à la main. 

Ah ! ahl coquins, (|ue failes-vous ici? H y a trois heures 
que nous vous cherchons. 

MASCARILLE, se sentant battre. 

Aliil ahi! ahi! vous ne m'aviez pas dit que les coups en 
seroient aussi. 

JODELET. 

Ahi! ahi! ahil 

LA GRANGE. 

C'est bien à vous, infùnie que vous êtes, à vouloir faire 
l'homme d'importance I 



272 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

DU CROISY. 

Voi';' iui vous apprendra à vous connoître. 

SCÈNE XV. - CATHOS, MADELON LUCILE. CELIBÎENIi. 
MASGARILLE, JODELET, MAROTTE, violons. 

MADELON. 

Que veut donc dire ceci ? 

JODELET. 

C'est une gageure. 

CATHOS. 

Quoi! vous laisser battre de la sortel 

MASGARILLE. 

Mon Dieu ! je n'ai pas voulu t.ure semblant de rien; car 
je suiS violent, et je me serois emporl('\ 

MADKLON. 

Endurer un affront comme colui-là, en notre présence I 

MASGARILLE. 

Ce n'est rien : ne laissons pas d'acliever. Nous nous con- 
noissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se pi- 
quer pour si peu de chose. 

SCÈNE XVI.- DU CROfSY LA GRANGE, MADELON, 

CATHOS, CÉLIMÈNE. LUCILS, MASGARILLE, JODELET, 

MAROTTE, VIOLONS. 

LA GRANGE. 

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous 
promets. Entrez, vous autres. 

Trois ou quatre spadassins entrent. 
MADELON. 

Quellp est donc colle audace, de venir nous troubler delà 
sojle dans noire maison! 

DU CROISY 

Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais 
soient mieux reçus que nous ; qu'ils v ennent vous l'aire 
^amour à nos dépens, et vous donnent le bal? 

UADKLON. 

Vos laquais! 



SCENE XVII 273 

LA GRANGE. 

Oui, nos laquais : et cela n'est ni beau ni honnête de nous 
les débaucher comme vous faites. 

MADELON. 

ciel! quelle insolence! 

LA GRANGE. 

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits 
pour vous donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, 
ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dé- 
pouille sur-le-champ. 

JODELET. 

Adieu notre braverie *. 

MASCARILLE. 

Voilà le marquisat et la vicomte à bas. 

DU CROISY. 

Ah! ahl coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos bri- 
sées! vous irez chercher autre part de quoi vous rendre 
agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure. 

LA GRANGE. 

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter 
avec nos propres habits. 

MASCARILLE. 

fortune ! quelle est ton inconstance ! 

DU CROISY. 

Vite, qu'on leur ôle jusqu'à la moindre chose. 

LA GRANGE. 

Qu'on emporte toutes ces bardes, dépêchez. Maintenant, 
mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos 
amours avec eux tant qu'il vous plaira; nous vous laissons 
toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, 
monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux. 

SCÈNE XVII. - MADELON, CATHOS, JODELET, 
MASCARILLE, violons, 

CATHOS. 

Ah I quelle confusion I 

< Pour: beaux habits, du mot celtique brav, dont le sens s'est dé- 
tourni^, depuis. On dit encore dans le nord de la France : « Comme il 
îst brave I » pour : Comme il est fier de son costume ] Arcliiiisme passé 
iii mode. 

18 



274 LES PRÉCIEUSES RIDICULES 

MADELOIS. 

Je crève de dépit! 

UN DES VIOLONS, à Mascarille. 
Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres? 

MASCARILLE. 

Demandez à monsieur le vicomte. 

UN DES VIOLONS, à Jodelet. 

Qui est-ce qui nous donnera de l'argent? 

JODELET. 

Demandez à monsieur le marquis. 

SCÈNE XVIII. -GORGIBUS, MADELON, CATHOS, 
JODELET, MASCARILLE, vioi^NS. 

GORGIBUS. 

Ah! coquines que vous êtes ! vous nous mettez dans de 
beaux draps blancs, à ce que je vois ; et je viens d'apprendre 
de belles affaires, vraiment, de ces messieurs et de ces 
dames qui sortent. 

UADELON. 

Ah ! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous on/ 
faite. 

GORGIBUS. 

Oui, c'est Dne pièce sanglante, mais qui est un effet de 
votre impertinence, infâmes! Ils se sont ressentis du trai- 
tement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux 
que je suis, il faut que je boive l'affront. 

MADELON. 

Ah! je jure que nous en serons vengées ou que je mourrai 
en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici 
après votre insolence? 

MASCARILLE. 

Traiter comme cela un marquis! Voilà ce que c'est 
que du monde, la moindre disgrâce nous fait mépriser 
èe ceux qui nous chc^rissoient. Allons, camarade, allons 
chercher fortune autre part ; je vois bien qu'on n'aime ici 
que ie> Cî-'tte apparence, et qu'on n'y considère point la vertu 
toute nue. 



SCENE XIX 275 

SCÊHE XIX. - GORGIBUS, MADELON, CATHOS, violows. 

UN DES VIOLONS. 

Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à 
leur détaut, pour ce que nous avons joué ici. 
GORGIBUS, les baUant. 

Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont 
je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui 
me tient que je ne vous en fasse autant; nous allons servir 
de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous 
vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, 
vilaines, allez vous cacher pour jamais I (Seul.") El vous, qui 
êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amu- 
semens des esprits oisifs, romaus, vers, chansons, sonnets 
et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables 1 



FIN DES PREClKl!Sfc:S RIDICULES. 



SGANARELLE 

ou LE COCU * IMAGINAIRE 

COMÉDIE 

RliPSlÉSENTÊE POUR LA. PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 23 MM 1600 
SUR LE THÉÂTRE DD PETIT-BODRBON 



Six mois se sont écoulés depuis la représentation et le 
siiccès des Précieuses, Molière a trente-huit ans. Le roi 
le protège. Marquis, partisans de Hardy et de Garnier, 
grands hommes des ruelles, ont beau l'attaquer et le 
combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi marchent 
avec lui. 

Cependant il faut faire vivre une troupe de douze per- 
sonnes dévouées qui ont suivi sa fortune et dont il est 
l'unique soutien. 

La cour n'est pas revenue encore des frontières d'Es- 
pagne, où Louis XIV va chercher sa fiancée, Marie-Thé- 
rèse d'Autriche, compagne de son trône et de sa couche 
royale, qui ne nut jamais apprendre notre langue ni 
s'associer à nos mœurs. L'été va commencer. Le beau 
monde a quitté Paris ; Monsieur, frère du roi, protec- 
teur en titre de la troupti qui porte son nom, ne paye 
point aux acteurs la pension promise. On est embar- 
rassé; la petite république formée des mains de Molière 
est en danger dès sa naissance. 

Elle est organisée cependant et ne demande qu'à mar- 

* Mot qui ne s'emploie plus que dans la mauvaise compagnie, et 
dont il est inutile d'expliquer le sens. Les étymologistes le font dé- 
river de l'italien cocnzu, citrouille, haut de la lète ; ou du latin con- 
cumbere, ou enfin de cncvlns, coucou. La plus spirituelle de ces hypo- 
'Jièses, toutes assez, arbitraires, esJ celle qui fait du « cocu » le mari 
de la « conueiie. » Ardiaïâme oiui a'avait rieu d'iadéceut ài'époqus 
de Molière. 



NOTICE 277 

cher. Molière, pour rendre ses acteurs plus complets 
dans leurs rôles, pour ménager leur temps et leurs 
peines, a déjà spécialisé l^urs talents et assigné à cha- 
cun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à 
son caractère. Le gros Duparc, avec sa lourde panse et 
la rondeur de ses allures, est Gros-René; le médiocre 
l'Espy prononce d'une voix caverneuse les sentences de 
Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de 
Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des 
masques italiens qu'il admire, et ramène à l'unité de la 
nature humaine la fantnsque variété de ces types con- 
venus. Lui-même, admirablement divertissant dans le 
comique, « habile (disent les contemporains) à monter 
j et à démonter vinglfois sonvisage dans la même scène,» 
d'une grande agilitédecorps(iejournalisteLoretrappelle 
ce fammx àameur), artiste et pour ainsi dire peintre de 
ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que lui avait 
enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son 
usage les rôles bouffons, hargneux et quinteux, impos- 
sibles et grotesques, passionnés et bizarres; le public y 
a pris goût. 

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière 
choisit une vieille pièce italienne en trois actes, œuvre 
naïve fondée sur un quiproquo plaisant, esquisse sans 
élévation, sans moralité, mais non sans gaieté populaire, 
puisque les bouffons la firent encore applaudir à Paris 
en 1716; — un de ces fruits corrompus de l'Italie dans 
sa décadence. Molière effaça les grossièretés les plus 
choquantes du Ritratto ,oxivero Arlichino cornxUo per opi- 
nione (le Portrait, ou Arlequin cornu d' imagination), reii- 
força le canevas italien de plusieurs emprunts habile- 
ment faits au i'iflîiCiOM de Sorel, à Sabadino, contemporain 
de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta 
la vigueur de cette versification mordante qu'il avait 
apprise chez Lucrèce à l'ingénuité des mœurs bour- 
geoises; se chargea du rôle principal, rôle fatigant au 
dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebre- 
quin et Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui 



258 NOTICE 

se prolongea et grandit pendant quarante représenta- 
tions. 

Le Cocu imaginaire trouva d^s fanatiques. « Joué à 
i l'époque où chacun quitie Paris pour aller se divertir 
;> à la campagne (ainsi parie Donneau, dans la préface 
* de sa Corue imayi7iaire, qui fut imprimée à la tin de 

> 1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, 

> aésert... il s est trouvé assez de personnes de condi- 
» tion pour remplir plus de quarante fois les loges et 
» le théâtre du Petit-Oourbon, et assez de bourgeois 
» pour remplir autant de fois le parterre. » Un autre 
fanatique nommé Neufvillenaine, allait répéter de mai- 
son en maison des fragments de la pièce nouvelle dont 
il ne manquait pas une représentation. Après la sixième, 
il la Savait par cœur. Alors il se hâta de la faire impri- 
mer en la dédiart a Molière, ornée d'arguments admi- 
raiifs où il notait les diverses nuances de son jeu. 

Molière ne se formalisa pas Dans l'édition qu'il publia 
lui-même de ses premières comédies, il reproduisit même 
le^ observations et «r argumens » de Neutvillenaine, qu'il 
remercia de sa ^ympathie et de son larcin. 

C'est encore ici une œuvre inhabile où la scène reste 
souvent vide, où la répétiion des mômes moyens, ia 
grossièreté de quelques détails, le calque trop fidèle du 
cantvas original, le double évanouissement de Lélie el 
de Celle sont rach tés par la mâle et simple vigueur du 
stjle. Point de but moral, quoi qu'on en ail dit. C'est le 
mariage tel qu'il es ou peut f'tre, la franche reproduc- 
tion des angoisses triviales de la vie. C est le ménage de 
Si^anarelle avec ses ridicules et ses déboires; le vulgaire 
époux aussi malheureux de se croire trompé que de 
l'être ; — enfin le double commentaire du mot de La 
Fontaine : 

« En met-on son bonnet 
» Moins aisémeul que de coutume? » 

et du mol tout aussi fameux de Monta gne: « Où diable 
» a-l-on placé l'honneur des femmes? » 



SGANARELLE 



279 



Le bon sens pratique de Gassendi descend ici jusqu'à 
la raillerie cynique. De nouveau les sornettes roma- 
nesques sont vilii.endées; la ra son triviale de Saucho 
devenu Gros-René plane sur l'er semble; enfin la ser- 
vante « forte en gueule, » qui deviendra la Martine des 
Femmes savantes, fait sa preaiièie apparition. 

La cour, k son retour de l'île des Faisans, approuve 
la pièce et l'applaudit. Bientôt Molière, dans l'espoir de 
la séduire et de la capter, va s'éloigner de ce sillon po- 
pulaire et essayer l'imitation espagnole, qui ne lui réus- 
sira pas. 



PERSONNAGES 

GORGILIJS, bourgeois de Paris. 
CKLIE, sa fille. 
LÉLIF], amant de Célie. 
GROS-RENÉ, valet de Lélie. 
SGANARRLLE, bourgeois de Paris, et cocu 

imaginaire. 
LA FEMME de Sganarelle. 
VILLEBHEQUIN, père de Valère. 
LA SUIVANTE de lélie. 
UN PaRENT de la femme de Sganarelle. 



ACTEURS 

L'EsPY. 

M"* DUPARC. 

La Grange. 

DUPARC. 

Molière. 
M"« Debrie. 
Deerie. 
Mad. Béjârt. 



La scène est sur une place publique. 



SCÈNE I. - GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE de célio. 

CELIE, sortant tout éplorée, et son père la suivant. 
Ah 1 n'espérez jamais que mon cœur y conseute. 

GORGIBUS. 

Que marmottez-vous là, petite impertinente? 



iSO SGANARELLE 

Vous prétendez choquer ce que j'ai r(!so]u ? 
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir ai3solu? 
El, par sottes raisons, votre jeune cervelle 
Vondroit régler ici la raison paternelle ? 
Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ? 
A voire avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi, 
sotte ! peut juger ce qui vous est utile? 
Par la corblcu I gardez d'dcliauifer trop ma bile ; 
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur *, 
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. 
Votre plus court sera, madame la mutine. 
D'accepter sans façon l'époux qu'on vous destine. 
J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est, 
Et dois auparavant consulter s'il vous plaît : 
Informé du grand bien qui lui tombe en partage, 
Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage? 
Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats *, 
Pour être aimé de vous doit-il manquer d'appas? 
Allez, tel qu'il puisse êlre, avecque cette somme 
Je vous suis caution qu'il est très-honnête homme. 

CÉUE. 

Hélas 1 

GORGIBOS. 

Eh bien, hélas! Que veut dire ceci? 
Voyez le bel hélas qu'elle nous donne ici ! 
Eh ! que si la colère une fois me transporte, 
Je vous ferai chanter hélas de belle sorte ! 
Voilà, voilà le fruit de ces empressemens 
Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans; 
Des quolibets d'amour votre tête est remplie. 
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. 
Jetez-moi dans le feu tous ces méchans écrits 
Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits; 
Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, 

< Pour : sans beaucoup de délai. Expression impropre. 

* Sans doute les ducats d'or, qui, neufs (car leur valeur ^('pendait 
do leur oonservation et de leur poids), équivalaient à 11 l"r. 90 0, de 
notre monnaie. 



SCÈNE 1 281 

Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes 

Du conseiller Matthieu i ; l'ouvrage est de valeur, 

Et plein de beaux dictons à rc'citer par cœur. 

Le Guide des pécheurs ^ est encore un bon livre, 

C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre ; 

Et, si vous n'aviez lu que ces moralités, 

Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés. 

CÉLIE. 

Quoi! vous prétendez donc, mon père, que j'oublie 
La constante amitié que je dois à Lélie? 
J'aurois tort, si, sans vous, je disposois de moi : 
Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi. 

GORGIBUS. 

Lui fût-elle engagée encore davantage. 

Un autre est survenu, dont le bien l'en dégage. 

Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien 

Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien ; 

Que l'or doune aux plus laids certains charmes pour plaire, 

Et que sans lui le reste est une triste affaire. 

Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri, 

Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. 

Plus que l'on ne le croit, ce nom d'époux engage 

Et l'amour est souvent un fruit du mariage, 

Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner 

Oîi de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner? 

Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences; 

Que je n'entende plus vos soties doléances. 

Ce gendre doit venir vous visiter ce soir; 

Manquez un peu, manquez à le bien recevoir ; 

* Pibrac, docte magistrat du seizième siècle, auteur de quatrains mo- 
iraux que l'on faisait apprendre aux entants, et que madame de Main- 
tenon, à douze ans, allait étudier dans les champs en gardant les mou- 
tons, couverte d'un masque pour préserver son teint, et un gros 
morceau de pain dans sa panetière- Matthieu, antre grave magistrat, 
historiographe de l^rance, écrivit les Tablettes de la Vie et de la 
Mort, qui servirent au même usage. 

- Guide, au lémiiiin, traduction littérale de la Gv.ia de pecadores, 
ouvrage ascétique de Louis de Grenade. On dit aujourd'hui guide au 
masculin. 



ÏSa SGANARELLK 

Si je ne vous lui vois faire un fort bon visage, ^ 
Je vous... Je ne veux pas en dire davantage. 

SCÈNE II.- CÉLIE, LA SUIVANT!! de cémb. 

LA SUIVANTE. 

Quoi ! refuser, madame, avec Cftie rigueur, 

Ce que tant d'autres gens voudroieni de tout leur cœur! 

A des offres d'hymen répondre par des larmes, 

El tarder tant à dire un oui si plein de charmes I 

Hélas! que ne veut-on aussi me marier! 

Ce ne seroit pas moi qui' se feioil prier : 

El, loin qu'un pareil oui me donnât de la peine. 

Croyez que j'en dirois bien vite ime douzaine. 

Le précepteur qui fait répéter la leçon 

A votre jeune frère a fort bonne raison 

Loisque, nous discourant des choses de la terre. 

Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, 

Qw croit beau * tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, 

Et ne profite point s'il en est séparé. 

Il n'est rien de plus vrai, ma tiès-chcre maîtresse, 

Et je l'éprouve en moi, chélive pécheresse ! 

Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! 

Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin, 

L'embon[)oinl merveilleux, l'œil gai, l'âme contente; 

Et je suis maintenant ma commère dolente. 

Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, 

Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver; 

Sécher même les draps me sembiuil liilicule, 

El je tremble à présent dedans la canicule. 

Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi, 

Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi ; 

Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue 

D'un : Dieu vous soit en aide, alors qu'on éternue *. 

* Ponr : qui me ferais prier. Ce n'est ni un archaïsme ni une faute, 
mais une locution populaire d'un charmant eiïet. 

* Peur : d'une belle maiii/^re. .\djectif pris dans le sens de l'adverLo. 
' Imitatioa du passage d'une nouvelle de Sabadino. 



SCENE m 283 

CÉLIE. 

Peux-tu me conseiller de commoltre un forfait, 
D'abandonner Lélie, et prendre ce mal fail? 

LA SUIVANTE. 

Votre Lélie aussi n'est, ma toi, qu'une béfe, 
Puisque si hors de temps son voyage l'arrcle; 
El la grande longueur de son éluignemenl 
Me le fait soupçonner de quelque changement. 
CÉLIE, lui monlrant le portrait de Lclie. 
Ah! ne m'accable point par ce triste présage. 
Vois attentivement les traits de ce visage ; 
Ils jurent à mon cœur d'éternelles ardeurs ; 
Je veux croire, après tout qu'ils ne sont pas menteurs, 
El que, comme c'est lui que l'art y représente, 
Il conserve à mes feux une amitié cousiaule. 

LA SUIVANTE. 

Il esl vrai que ces traits marquent un digne amant, 
Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement. 

CÉLIE. 

Et cependant il faut... Ah! soutiens-moi. 

Elle laisse tomber le portrait de Lélie. 
LA SUIVANTE. 

Madame, 
D'oiJ vous pourroit venir... Ah! bons dieux! elle pâme*! 
Eh! vile, holà! quelqu'un! 

SCÈNE III.- CÉLIE, SGANARELLE, LA SUIVANTE de cÉLia, 

SGANARELLE. 

Qu'est-ce donc? me voilà, 

LA SUIVrtNTE. 

Ma maîtresse se meurt ! 

SGANARELLE. 

Quoi! n'est-ce que cela? 
Je croyois tout perdu, dp crier de la sorte. 
Mais approchons pourlanl. Madame, ètub-vous mortP* 
OuaisI el.e ne <lu mot. 

' Pour : elle se pâme. Ellipse populaira» 



284 SGANARELLE 

LA SUIVANTE. 

Je vais faire venir 
Quelqu'un pour l'emporter; veuillez la soulenir. 

SCÈNE IV. - CÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME db 

SGANAKELLE. 

SGANARELLEj en passant la main sur le sein de Célie. 
Elle est froide i)artout, et je ne sais qu'en dire. 
Approchons-nous pour voir si sa bouche respire. 
Ma foi! je ne sais pas ; mais j'y trouve encor, moi, 
Quelque signe de vie. 

LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fenêtre. 
Ah! qu'est-ce que je voi? 
Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre; 
Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre. 

SGANARELLE. 

11 faut se dépêcher de l'aller secourir; 
Certes, elle auroit tort de se laisser mourir. 
Aller en l'autre monde est très-grande sottise. 
Tant que dans celui-ci l'on peut êlre de mise. 

Il la porte chez elle avec un homme que la suivante amène. 

SCÈNE V. — LA FEMME de sganarelle. 

Il s'est subitement éloigné de ces lieux, 

Et sa fuite a trompé mon désir curieux : 

Mais de sa trahison je ne suis plus en doute. 

Et le peu que j'ai vu me la découvre toute. 

Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur 

Dont je le-vois répondre à ma pudique ardeur; 

Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres, 

Et nourrit, leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. 

Voilà de nos maris le procédé commun ; 

Ce qui leur est permis leur devient importun. 

Dans les commencemens ce sont toutes merveilles; 

Ils témoignent pour nous des ardeurs nonparcillcs; 

Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, 



SCENE VI 285 

Et portent autre part ce qu'ils doivent chez put. 
Ah I que j'ai de dépit que la loi n'autorise 
A changer de mari comme on fait de chemise! 
Cela seroit commode ; et j'en sais telle ici 
Qui, comme moi, ma foi, le voudroil bien aussi. 

En ramassant le portrait que Celle avoil laissé tomber. 
Mais quel est ce bijou que le sort me présente? 
L'émail en est fort beau, la gravure charmante. 
Ouvrons. 

EUE VI. - SGANARELLE, LA FEMMh de sganarellk. 

SGANARELLE, se croyant seul. 
On la croYoit morte, et ce n'éloit rien. 
Il n'en faut plus qu'autant * elle se porte bien. 
Mais J'aperçois ma femme. 

i LA FEMME DE SGANARE[XE, se croyant seule. 

I ciel ! c'est mmiaturc 1 

Et voilà d'un bel homme une vive peinture I 
SGANARELLE, à part, et regardant par-dessus l'épaule de sa femmo. 
bue considère-t-elle avec altenlion? 
^e portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. 
jD'uu fort vilain soupçon je rne sens l'âme émue. 

LA FEMME DE SGANARELLE, sans apercevoir son mari. 
Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue; 
jLe travail plus que l'or s'en doit encor priser. 
Oh I que cela sent bon ! 

SGANARELLE, à part. 

Quoi I peste, le baiserî 
Ah! j'en tiens! 

LA FEMME DE SGARArELLE poursuit. 

Avouons qu'on doit être ravie 
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie, 
Et que, s'il en tontoit avec attention, 
Le penchant seroit grand à la tentation. 



Pour : il ne s'en faut guère. Arrhaisrae priîvinciai, c'est-S-dire : 
ns un espace de temps égal à celui (^ui vient du se jjasser, elle sera 



dans un 
bien. » 



28G , SGANARELLE 

Ah! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine 5 

Au lieu de mon peld, de mon rustre... 

SGANARELLE, lui arrachant le portrait. 

Ail ! mâtinel 
Noui vous y surprenons en faute contre nous, 
El diffamant l'honneur * de votre cher époux. 
Donc, à votre calcul, ô ma trop dii^ne femme 1 
Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien madameT 
Et, de par Belzébul, qui vous puisse emporter I 
Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter? 
?eat-on trouver en moi quelque chose à redire? 
Cette taille, ce port que tout le monde admire, 
Ce visage, si propre à donner de l'amour, 
Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour; 
Bref, en tout et partout, ma personne charmante 
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contenlet 
Et, pour rassasier votre appétit gourmand. 
Il faut joindre au mari le raj^oùt d'un galant? 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Tentends à demi-mol où va la raillerie. 
Tu crois par ce moyen... 

SGANARELLE. 

A d'autres, je vous prie : 
La chose est avérée, et je tiens dans mes mams 
Un bon certificat du mal dont je me plains. 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Mon courroux n'a déjà que trop de violence. 
Sans le charger encor d'une nouvelle offense. 
Écoule, ne crois pas relenir mon bijou, 
Et songe un peu... 

SGANARELLE. 

Je songe à te rompre le cou. 
Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie, 
Tenir l'original ! 

LA FEMME DE SGANAKELLE. 

Pourquoi ? 
* Four : salir, défigurer. Archaïsme inusité aujourd'hui. 



vSCÉNE VI -l^f 

SGANARELLE. 

Pour rien, ma nue, 
Doux objet de mes vœux, j'ai t^rand lorl de crier, 
Et mon front de vos dons vous doit remercier. 

Regardant le portrait de l.élie. 
Le voilà' le beau tils, le mignon de couchette, 
Le malheureux tison de ta tlamme secrète, 
Le drôle avec lequel... 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Avec lequel... Poursui. 

SGANARELLE. 

Avec lequel, te dis-je... et j'en crève d'ennui, 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Que me veut donc conter par là ce maître ivrogne? 

SGANARELLE. 

Tu ne m'entends que trop, madame la carogne! 

Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,^ 

Et l'on va m'appeler seigneur Corn(^lius: 

J'en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me Votes, 

Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côte^ 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Et tu m'oses tenir de semblables discours? 

SGANARELLE. 

Et tu m'oses jouer de ces diables de tours? 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Et quels diables de tours? Parle donc sans rien feindre, 

SGANARELLE. 

Ah t cela ne vaut pas la peine de se plaindre! 
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir, 
Hélas! voilà vraiment un beau venez y voir M 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense 
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance, 
Tu pn>nds d'un feint courroux le vain ainusemcH 
Pour prévenir l'effci de mon ressenliniput? 



• Prjverbe ffipiil; °, pour : chose saus imporlaucc, qu'il no r^af 
pas sfc dérauger puuv aJer voir 



53a SGANARELLE 

D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle 1 
Celui qui lait l'offense est celui qui querelle. 

SGANARELLE. 

Eh I la bonne effrontée! A voir ce fier mainticô; 
Ne la croiroit-on pas une femme de bien? 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîlrefses, 
Adresse-leur tes vœux, et fais-leur des caresses : 
Mais rends-moi mon portrait sans le jouer de moi. 

Elle lui arrache le portrait et s'en[iilt. 
SGANARELLE, courant après elle. 

Oui, tu crois m'échapper... je l'aurai malgré toi. 
SCÈNE Vil. - LÉLIE, GROS-RENÊ 

GROS-RENÉ. 

Etiîia nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose. 
Je voudrois vous prier de me dire une choser 

* LÉLIE. 

Eh bien, parle! 

GROS-RENÉ. 

Avez-vous le diable dans le corps^ 
Pour ne pas succomber à de pareils efforts? 
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, 
Nous sommes à piquer de chiennes de mazetles. 
De qui le train maudit nous a tant secoués, 
Que je m'en sens, pour moi, tous les membres roués; 
Sans préjudice encor d'un accident bien pire, 
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire : 
Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau. 
Sans prendre de repos, ni manger un morceau. 

LÉLIE. 

Ce grand empressement n'est point digne dcblàni'î; 
De l'hymen de Célie on alarme mon âme; 
Tu sais que je l'adore; et je veux être instruit, 
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit. 

GROS-RENÉ. 

Oui, mais un bon repas vous seroii nécessaire 



SCENlE VII 2S9 

Pour s'aller éclaircir, monsieur, de rc>te affaire; 

Et votre cœur, sans doute, en deviondroit plus fort 

Pour jioovoir résister aux attaques du sort : 

J'en jugfc par nioi-mêine, et la moindre disgrâce, 

Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse; 

Mais, quand j'ai bien mangé, mon âme est lerme à loiU ', 

Et les plus grands revers n'en vieiidroicnt pas à bout. 

Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune, 

Contre les coups que peut vous porter la fortune , 

Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur, 

De vingt verres de vin entourez votre cœur. 

LÉLIE. 

Je ne saurois manger. 

GROS-RENÉ, bas, à part. 

Si ferai bien, je meure •• 
Haut. 
Votre dîner pourtant seroit prêt tout à Ineure. 

LELIE. 

Tais-toi, je te l'ordonne I 

GROS-RENÉ. 

g, Ah! quel ordre iniiumam« 

LÉLIE. 

J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim. 

GROS- RENÉ. 

Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude 
De voir qu'un sot amour fait toute votre étude. 

LÉLIE. 

Laisse-moi m'informer de l'objet de mes vœux, 
Et, sans m'imporluner, va mander si tu veux. 

GROS-RENÉ. 

Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne. 

» Pour : contre tout. Licence de style très-énergique. 
« Pour : ainsi je ferais. Apocope archaïque, du latin sic. Elle eil 
SQlvi'- de l'autre ellipse également archaïque, la su|ipressiitn du pronom 

EnruoniiHl.— Je meurp, autre ellipse po|)iihiiie, pour : je mangerai, ou 
l faut que je meurp, c'est-à-dire : « j'.iimeiiiis mii'U\ mourir que (\f^ 
«e p»s raauger. » Tauruure doul la coacisiou égale la v't;i ''ir. 

1» 



290 SaANARELLE 

stÈNE VIII. — LÉLIE 

Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne; 

Le père m'a promis, et la fille a fait voir 

Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir, 

SCÈNE IX. - SGANARELLE, LÉLIE. 

SGANARELLE, sans voir Lélie, et tenant dans ses mains le portrait. 

Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne 
Du malheureux pcndard qui cause ma vergogne, 
Il ne m'est point connu. 

LÉLIE, à part. 
Dieux! qu'aperçois-je ici? 
Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi? 

SGANARELLE, sans voir Lélie. 
Ah! pauvre Si^anarelie, à quelle destinée 
Ta réputation est-elle condamnéel 
Faut... 

Apercevant I/iie qui le regarde, il se tourne d'un autre côté. 
LÉLIE, & part. 
Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi, 
Êtrf^ jorti des mains qui le tenoient de moi. 

SGANARELLE, à part. 

Faut-il que désormais à deux doigts l'on te montre, 
Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre 
On te rejette au nez le scandaleux affront 
Qu'une femme mal née imprime sur ton front? 

LÉLIE, à part. 
Metrompé-je? 

SGANARELLE, à part. 

Ah! truande *l as-tu bien le courage 
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge? 

» Pour : femme dévergondée. Mot populaire, de l'espagnol truhr:^, 
konffon, vagabond, qui se rapporte lui-même à l'italien et à ''esùi- 
ganl truffa, tromperie. 



II 

T 



SCÈNE IX 291 

Et femme d'un mari qui peut passer pour beau, 
Faut-il qu'un marmouset *, un maudit élourneau... 
LÉLIE, à part, et regardant encore le portrait que lient Sganarelle, 
Jonc m'abuse point; c'est mon portrait lui-même. 

SGANARELLE lui tourne le dos. 
Cet homme est curieux. 

LÉLIE, à part. 
Ma surprise est extrême! 

SGANARELLE, à part. 

A qui donc en a-t-il? 

LÉLIE, à part. 

Je le veux accoster. 
Haut. Sganarelle veut s'éloigner. 

Puis-je... Eh! de grâce, un mot. 

SGANARELLE, à part, s' éloignant encore. 

Que me veut-il conter? 

LÉLIE. 

Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure 
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture? 

SGANARELLE, à part. 

D'où lui vient ce désir? Mais je m'avise ici... 

Il examine Lélie et le portrait qu'il tient. 

Ah! ma foi, me voilà de son trouble cclairci ! 
Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme; 
C'est mon homme; ou plutôt c'est celui de ma femme. 

LÉLIE. 

Retirez-moi de peine, et dites d'oîi vous vient... 

SGANARELLE. 

Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient; 
Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance; 
Il éloit en des mains de votre connoissancc; 
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous 
Que les douces ardeurs de la dame et de vous. 
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, 
L'honneur d'être connu de Votre Seigneurie ; 



1 Pour ; petit personnage grotesque. Mot populaire, climinati! iVi 
marmot. 



292 SGANARELLE 

M,iis fditos-moi celui de cesser désormais 

Un amour qu'un mari peut trouver ton mauvais^ 

El songez que les noeuds du sacré maiiage... 

LÉLIE. 

Quoi! celle, diles-vous, dont vous tenez ce g^ge... 

SGANARELLE. 

Est ma femme, et je suis son mari. 

LÉLIE. 

Son mari? 

SGANARELLE. 

Oui, son mari, vous dis-je, et mari irôs-marri ^ ; 
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre 
Sur l'iieure à ses parens. 

SCÈNE X. — LÉLIE. 

Ail! que viens -je d'entendre I 
On me l'avoil bien dit, et que c'éioU de tous 
L'tiomme le plus mal fait qu'elle a\ oit pour époux. 
Ah ! quand mille sermensde ta bouche infidèle 
Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle, 
Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux 
Devoitbien soutenir l'intérêt de mes feux. 
Ingrate! et quelque bien... Mais ce sensible outrage, 
Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage, 
Me donne tout à coup un choc si violent, 
Que mon cœur devient foible et mon corps chancelant. 

SCÈNE XI. — LÉLIE, LA FEMME de sganarelle. 

LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule. 
Apercevant Lélie. 
Malgré moi, mon perfide... Hélas! qu*^! mal vous presse? 
Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse. 



^ Pour : chfgrin, du mot de la basse latinité matritio, douleai 
qui se rapporte à maerens, al'fligé. 



J 



SCÈNE XIII 29? 

LÉLIK. 

C'est un ttiâl qui m'a pris assez subitement. 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Je crains ici pour \oiis l'évanouissement; 
Entrez dans celle salle, en attendant qu'il passe. 

LÉLIE. 

Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce. 

SCÈNE XII. - SGANARELLE, UN PARENT de la femme 

DE SGANARELLE *. 
LE PARENT. 

D'un mari sur ce point j'approuve le souci, 
M:iis tf'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi': 
Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle 
Ne conclut point, parent, qu'elle soil criminelle : 
C'est un point délicat; et, de pareils forfaits, 
Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais. 

SGANARELLE 

C'est-à-dire qu'il faut toucher au doigt la chose. 

LE PARENT. 

Le trop de promptitude à l'erreur nous expose. 
Qui sait comme en ses mains ce porlrail est venu, 
El SI l'homme, après tout, lui peut être connu? 
Informez-vous-en donc; et, si c'est ce qu'on pense, 
Nous serons les premiers à punir son offense. 

SCÈNE XIII. - SGANARELLE. 

On ne peut pas mieux dire; en effet, il est boa 
D'aller tout doucement. Peut-être sans raison 
Me suis-je en tète mis ces visions cornues, 
Et les sueurs au front m'en sont trop lôt venues. 
Par ce portrait enfin dont je suis alarme, 

1 D'après la tradition, ce parent était un vieillard à cheveux blarcs. 
* Pour : prendre l'attitude de la chèvre qui bondit. Pfûverb« qai 
0*est pas tout à fait hors d'usage. 



-m SGANARELLE 

Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé. 
Tâchons donc par nos soins *... 

SCÈNE XIV. - SGANARELLE, LA FEMME de sgvnaretxb 

sur la porte de sa maison reconduisant Lélic ; LELIE 

SGANARELLE, à part, les voyant. 

Ali ! que vois-je? Je meure* I 
II n'est plus question de portrait à cette heure; 
Voici, ma foi, la chose en propre original. 

LA FEMME DE SGAIVARELLE. 

C'est par trop vous hâter, monsieur; et votre mal, 
Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre. 

LÉLIE, 

Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre, 
De l'obligeant secours que vous m'avez prêté. 

SGANARELLE, à part. 

La masaue' encore après lui fait civilité! 

La femme de Sganarelle rentre dans sa maison. 

SCÈNE XV.- SGANARELLE, LÉLIE. 

SGANARELLE, à part. 

11 m'aperçoit; voyons ce qu'il me pourra dire. 
LÉLIE, à part. 

Ah! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire... 
Jlais je dois condamner cet injuste transport, 
El n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort. 
Envions seulement le bonheur de sa flamme. 

En s'approchant de Sganarelle. 
Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme! 

* D'après le témoignage d'iui contemporain ( NeufvilieDRine), Mo 
lifre démontait son visapje dans cette scène d'iuie nwnière adminlilf, 
et, dans tout le cours de la pièce, « il en changeoit plus de vin^'t lois. » 

- Voyeî plus haut, p. 289. 

^ Pour ; la fausse hypocrite. De l'italien maschera, qui est aussi 
féminin. Fnr lamaschera, dissimuler, porter un masque; nous avons 
conservé : jeter le masque. 



SCÈNE XVI 295 

SCÈNE XVI, - SGANARELLE, CÉLIE, à sa fenélre, voyant 

Lélie qui s'en va. 

SGANARELLE, seul. 

Ce n'est point s'expliquer en termes amliigus. 
Cet étrange propos me rend aussi confus 
Que s'il m'étoit venu des cornes à la lête. 

Regardant le côté par où Lélie est sorii. 
Allez, ce procédé n'est point du tout honnête. 

CÉLIE, à part, en entrant. 
Quoi! Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux! 
Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux? 

SGANARELLE, sans voir Célie. 

Ohl trop heureux d'avoir une si belle femme! 
Malheureux bien plutôt de l'avoir, celte infâme, 
Dont le coupable feu, trop bien vérifié, 
Sans respect ni demi* nous a cocufié*! 
Mais je le laisse aller après un tel indice, 
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse'! 
Ahl je devois du moins lui jeter son chapeau. 
Lui ruer* quelque pierre, ou crolter son manteau*, 
Et sur lui, hautement, pour contenter ma rage, 
Faire au larron d'honneur crier le voisinage. 

Pendant le discours de Sganarelle, Célie s'approche peu à peu, 
et attend, pour lui parler, que son transport soit fini. 
CÉLIE, à Sganarelle. 
Celui qui maintenant devers vous est venu. 
Et qui vous a parlé, d'où vous est-il connu? 

1 Pour : ni demi-respect. Archaïsme passé d'usage. 

2 Une des formations de mots familières au poëte. 

3 Type du sot, qui semble se rapporter à l'italien gioceso, ou plutô 
giuoco, raillerie, badinage. Tous les élymologistes ont renoncé, 
disent-ils, à trouver l'origine de ce mot, que Molière, le premier, a 
introduit dans notre langue. 

* Pour : lancer rudement. Verbe qui ne s'emploie plus qu'au neutre. 
Nuance archaïque malheureusement pnrdue. « Ils ruèrent Absalon 
» dans une grande fosse, » dit la vieille traduction des Rois, qui re- 
monte à la fin du onzième siècle. » 

* Ces deux vers sont imités du roman de Sorel, ami de Guy-Patin, 
Francion, auquel Scarron et le Sage ont aussi fait des emprunts. 



Or.C, SGANARELLE 

SGANAKELLE. 

Hélas I ce n'est pas moi qui le counois, madame: 
C'est ma femme. 

cÉLiE. I y 

Quel trouble agite ainsi votre âme? T 

SGANARELLE. ' ï 

Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison, 1 

Et laissez-moi pousser des soupirs à foison. 

CÉLIE. 1 

D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes? £ 

SGANARELLE. 

Si je suis afflige'', ce n'est pas pour des prunes*, 
Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi, 
De se voir sans cliagrin au point où je me voi. 
Des maris malheureux vous voyez le modèle ; 
On dérobe l'honneur iu pauvre Sganarelle; 
Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction; 
L'on me dérobe encov la réputation 

CÉLIE. 

Comment? 

SGANARELLE. 

Ce damoiseau, parlant par révérence, 
Me fait cocu, madame, avec toute licence; 
Et j'ai su par mes yeux avrrer aujourd'liui 
Le commerce secret de ma femme et de lui. 

CÉLIE. 

Celui qui maintenant... 

SGANARELLE. 

Oui, oui, me déshonore; 
Il adore ma femme, et ma femme l'adore. 

CÉLIE. 

Ahl j'avois bien jugé que ce secret retour 
Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour; 

» CVst-à-dire : pour un petit dommage. Quelques élèves de Pcr- 
boniie, chassés par le doyen pour lui avoir volé des prunes, oblinn :iî, 
dit-on, leur rentrée en grAce en lui disant: k Nousrhas^ez vous pour 
des prunes?» Que celte orij^ine soit vraie ou fausse, le proverbe 
populaire est resté. 



SCENE XVI 29Î 

Et j'ai tremblé d'abord, en le voyaal paroltre, 
Par un pressentiment de ce qui devoit être. 

SGANAKELLE. 

Vous prenez ma défense avec trop de bonté: 

Tout le monde n'a pas la même charité; 

El plusieurs, qui tantôt ont appiis mon martyre, 

Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire. 

CÉLIE. 

Est-il rien de plus noir que ta lâche action? 
Et peut-on lui trouver une punition? 
Dois-tu ne te pas croire indii:,ne de la vie, 
Aprrs t'être souillé de celle perfidie? 
ciel I est-il possible? 

SGANAKELLE. 

Il est trop vrai pour moî. 

CÉLIE. 

Ah! traître! scélérat! âme double et sans foi! 

SGANARELLE. 

La bonne âme t 

CÉLIE. 

Non, non, l'enfer n'a point de gêne 
Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. 

SGANARELLE. 

Que voilà bien parler ! 

CÉLIE. 

Avoir amsi traité 
Etia même innocence et la même* bonté 1 
SGANARELLE soupire haut. 
Aie! 

CÉLIE. 

Un cœur qui jamais n'a fait la moindre chose 
A mériter l'affront oîi ton mépris l'expose f 

SGANARELLE. 

Il est vrai. 

CÉLIE. 

Qui, bien loin... Mais c'est trop, et ce cœur 
* Pour : la bouté même. C'est la forme italienne, la istessa bonlA» 



298 SGANARELLE 

Ne sauroity songer sans mourir de douleur, 

SGANARELLE. 

Ne vous fâchez pas lanl, ma irès-chère madame, 
Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme. 

CÉLIE. 

Mais ne l'abuse pas jusqu'à te figurer 
Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer: 
Mon cœur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire, 
Et j'y cours de ce pas; rien ne m'en peut distraire. 

SCÈNE XVII. - SGANARELLE. 

Que le ciel la préserve à jamais de dangerl 
Voyez quelle bonté de vouloir me venger! 
En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce 
M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse; 
El l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot, 
De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot. 
Courons donc le cliercher, ce pendard qui m'affronte: 
Montrons notre courage à venger notre honte. 
Vous apprendrez, maroufle, à rire à mes dépens. 
Et, sans aucun respect, faire cocu les gens. 

Il revient après avoir fait quelques pas. 
Doucement, s'il vous plaît: cet homme a bien !a mine 
D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine; 
Il pourroit bien, mettant affront dessus affront. 
Charger de bois mon dos commo il a fait mon front. 
Je hais de tout mon cœur les esprits colériques, 
Et porte grand amour aux hommes pacifiques; 
Je ne suis point battant, de peur d'être battu, 
El l'humeui- débonnaire est ma grande vertu. 
Mais mon honneur me dit que d'une telle offense 
Il faut absolument que je prenne vengeance : 
Ma foi! laissons-le dire autant qu'il lui plaira; 
Au diantre qui pourtant rien du tout en fera! 
Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer pour ma peine, 
M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine, 



ï 



i 



SCÈNE XVII 299 

Que par la vilie ira le bruit de mon trépas, 

Dites-moi, mon honneur, en se/ez-vous plus gras? 

La bière esf un séjour par trop mélancolique, 

El trop malsain pour ceux qui craii^nent la colique» 

Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé 

Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé. 

Quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle 

Plus tortue, après tout, et la taille moins belle? 

Peste soit qui premier * trouva l'invention 

De s'affliger l'esprit de celte vision, 

Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage 

Aux choses que peut faire une femme volage! 

Puisqu'on tient, à bon droit, tout crime personnel^ 

Que fait là notre honneur pour être criminel ? 

Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme: 

Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, 

11 faul que tout le mal tombe sur noire dos: 

Elles font la sottise, et nous sommes les sols. 

C'est un vilain abus, et les gens de police 

Nous devroient bien régler une telle injustice. 

N'avons-nous pas assez des autres accidens 

Qui nous viennent happer en dépit de nos dents? 

Les querelles, procès, faim, soif et maladies, 

Troublent-ils pas assez le repos de la vie. 

Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement 

De se faire un chagrin qui n'a nul fondement? 

Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, 

El mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. 

Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort; 

Mais pourquoi, moi, pleurer, puisque je n'ai point tort. 

En tout cas, ce qui peut m'ôlerma fâcherie, 

C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie. 

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien 

Se pratique aujourd'hui par force gens de bien. 

N'allons donc point chercher à faire une querelle 

Pour un affront qui n'est que pure bagatelle. 

* Pour : le premier. Ellipse archaïque. 



806 SGANARELLE 

L'on m'appellera sot, de ne me venger pac^ 
Mais je le serois forl, de courir au ir(''pas. 
MeUanl la m^in sur sa poitrine. 
Je me sens là pourtant romuer une bile 
Qui veut me conseiller quelque action virile : 
Oui, le courroux nie prend; c'est trop être poltron: 
Je veux n'solûment me venger du larron. 
Di'jà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme, 
Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme. 

SCÈNE XVIII. -GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE de célib 

CÉLIE. 

Oui, je veux bien subir une si juste loi ; 
Mon père, disposez de mes vœux et de moi ; 
Faites, quand vous voudrez siLçner cet hyménée 
A suivre mon devoir je suis déterminée ; 
Je prétends gourmander mes propres sentimens, 
Et me soumettre en tout à vos commandemens. 

GORGIBUS. 

Ail! voilà qui me plaît, de parler de la sorte. 
Parhleu, si grande joie à l'heure me transporte, 
Que mes jambes sur l'heure en capriolei oient ', 
Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroientl 
Approche -loi de moi; viens çà, que je t'embrasse. 
Une telle action n'a pas mauvaise grâce; 
Un père, quand il veut, peut sa fille baiser, 
Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser. 
Va, le contentement de te voir si bien née 
Me fera r&jeunir de dix fois une année. 

SCÈNE XIX. - CÉLIE, LA SUIVANTE de célib. 

LA SUIVANTE. 

Ce changement m'étonne. 
* Poor : cabriolaroiant 



SCENE XXI 301 

CÉLIE, 

Et lorsque tu saura» 
Par quel motif j'agis, tu m'en esiimeras. 

LA SUIVANTE. 

Cela pourroit bien être. 

CÉLIE. 

Apprends donc que Lélie 
A pu blesser mon crcur par une perfidie; 
Qu'il étoit en ces lieux sans... 

LA SUIVANTE. 

Mais il vient à nous. 
SCÈNE XX. - LÉLIE, CÉLIE, LA SUIVANTE de cklie. 

LÉLIE. 

Avant qup pour jamais je m'éloigne de vous, 
Je veux voub reprocher au moins en celte place... 

CÉLIE. 

Quoi ! me parler encore! Avez-vous celle audace? 

LÉLIE. 

Il esl vrai qu'elle est grande; et voire choix est tel, 
Qu'à vous rien reprocher je serois criminel. 
Vivez, vivez continte, el bravez ma mémoire 
Avec le digne époux qui vous comble de gloire. 

CÉLIE. 

Oii, iraîire, j'y veux vivre; el mon plus grand désir, 
Ce seroit que ton cœur en oui du déplaisir. 

LÉLIE. 

Qui rend Jonc contre moi ce courroux légitime? 

CÉLIE. 

Quoi I tu fais le surpris et demandes ton crime! 

SCÈNE XXI. - CÉLIE, LÉLTE, SGANARELLE, armé de pied 

en cap. LA SUIVANTE DE CÉLIE. 
SGANARELLE. 

Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur 



302 SGANARELLE 

Qui, sans miséricorde, a souillé notre honneur*! 

CELIE, à Lélie, lui luoiitriiiil St;aiiarelle. 
Tourne, tourne les yeux, sans nie faire répondre. 

LÉLIE. 

Ah ! je vois... 

CÉUE. 

Cet objet suffit pour te confondre. 

LÉLIE. 

Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir. 

SGANARELLE, à part. 

Ma colère à présent est en étal d'agir ; 

Dessus ses grands chevaux® esi monté mon courage; 

Et, si je le rencontre, on verra du carnage. 

Oui, j'ai juré sa mort; rien ne peut l'empêcher. 

Oi^i je le trouverai, je le veux dépêcher. 

Tirant son épée à demi, il approche de LéISe. 
Au beau milieu du cœur, il faut que je lui donne... 

LÉLIE, se retournant. 
A qui donc en veut-on? 

SGANARELLE. 

Je n'en veux à personne. 

LÉLIE. 

Pourquoi ces armes-là? 

SGANARELLE. 

C'est un habillement 
A part. 
Que j'ai pris pour la pluie. Ah ! quel contentement 
J'aurois à le tuer! Prenons-en le courage. 
LÉLIE, se retournant encore. 
Eh? 

SGANARELLE. 

Je ne parle pas. 

* Ici, comme on le voit, le même mot rime avec lui-même. 

5 Proverbe populaire qui s'est conservé jusqu'à nos jours, et re- 
monte au temps delà chevalerie. — Le chevalier, en voyage et lia- 
bituellement, moulait le palefroi, cheval d'une allure aisée et d'une 
taille ordinaire. Dans les batailles il chevauchait le destrier, plus grand 
et vigoureux. « Monter sur ses grands chevaux, » c'est aller en guerre. 



i 



SCÈNE XXI 303 

A part, après s'être donné des soufflets pour s'exciter. 

Ah! poltron! dont j'enrage; 
Lâche, vrai cœnr de poule ! 

GÉLIE, à Lélie. 

Il t'en doit dire assez. 
Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés. 

LÉLIE. 

Oui, je connois par là que vous êtes coupable 

De l'infidélité la plus inexcusable, 

Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi. 

SGANARELLE, à part. 

Que n'ai-je un peu de cœur! 

CÉLIE. 

Ah I cesse devant moi, 
Traître, de ce discours l'insolence cruelle! 

SGANARELLE, à part. 

Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle! t 

Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux. 
Là, hardi 1 tâche à faire un effort généreux. 
En le tuant tandis qu'il tourne le derrière. 
LÉLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sgana- 
relle, qui s'approchoit pour le tuer. 

Puisqu'un pareil discours émeut voire colère, 
Je dois de votre cœur me montrer satisfait. 
Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait. 

CÉLIE. 

Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre. 

LÉLIE. 

Allez, vous faites bien de le vouloir défendre. 

SGANARELLE. 

Sans doute, elle fait bien de défendre mes droits. 
Celte action, monsieur, n'est point selon les lois: 
J'ai raison de m'en plaindre , et, si je n'étois sage, 
On verroit arriver un étrange carnage. 

LÉLIE. 

D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal?... 

SGANARELLÏ. 

Suffit. Vous savez bien où le bât me fait mal ; 



804 SGANARELLE 

Mais voire conscionce el le soin de votre Ame 
Vousdcvroieul nioilieaux yeux qm; ma feiimieeslniafcnr.n'fcj 
El vouluir, à ma barbe, eu taire votre bien, 
Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien. 

LÉLIE. 

Un semblable soupçon est bas et ridicule. 

Allez, dessus ce poml n'ayez aucun scrupule: 

Je sais qu'elle esi à vous ; et bien loin de brûler.^ 

CÉLIE. 

Ah! qu'ici lu sais bien, traître, dissimuler ! 

LÉLIE. 

Quoi ! me soupçonnez-vous d'avoir une pensée 
De qui son âme ail lieu de se croire oiïensée? 
De celle lâcheté voulez-vous me noircir? 

CÉLIE. 

Parle, parle à lui-même, il pourra t'c^claircir. 

SGANARELLE, à Gélie. 

Vous me défendez mieux que le ne saurois faire, 
Et du biais qu'il faut vous prenez celte affaire. 

SCÈNE XXII. - CÉLIE, LÉLIE, SGANARHLLE, LA FEMME 

^ DU SGANARELLE, LA SUIVANIE DE CÉLIE 
LA FEMME DE SGANARELLE. 

Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous 
Faire éclater, madame, un esprit trop jaloux; 
Mais je ne suis point dupe, el vois ce qui ^.e passe: 
Il est de certains feux de fort mauvaise tçrâce; 
Et votre âmedevroit prendre un meilleur emploi 
Que de séduire un cœur qui doit n'être qu'à moi. 

CÉLIE. 

La déclaration est assez ingénue. 

SGANARELLE, à sa femme. 
L'on ne d^mandoit pas, carogno, la venue; 
Tu la viens quei^c-ller lorsqu'elle me di'fend. 
Et tu t^etjji'les de peur qu'on l'ôte ton galant, 

CÉLIE. 

AJlcz, ne croyez uas aue i'ou eu ait euvie. 



SCÈNE XXlî 305 

Se tournant vers Lélie. 
Tu vois si c'sst mensonge; et j'en suis fort ravie, 

LÉLIE. 

Que me veut-on conter? 

LA SUIVANTE. 

Ma foi, je ue sais pas 
Quand on verra finir ce galimatias ; 
Depuis assez longteups jetâclie à le comprendre. 
Et si*, plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre. 
Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler. 

Elle se met entre Lélie et sa maîtresse. 
Répondez-moi par ordre, et me laissez parler. 

 Lélie. 
Vous, qu'est-ce qu'à son cœur peut reprocher le vôtret 

LÉLIE. 

Que l'infî^èle a pu me quitter pour un autre; 
Que lorsque sur le bruit de son hymen fatal, 
J'accours tout transporté d'un amour sans égal. 
Dont l'ardeur résisioit à se croire oubliée, 
Mon abord en ces lieux la trouve mariée. 

LA SUIVANTE. 

Mariée I à qui donc? 

LÉLIE, montrant Sganarelle. 
A lui. 

LA SUIVANTE. 

Comment, â lUl? 

LËLIE. 

Oui-da ! 

tA SUIVANTE. 

Qui vous l'a dit? 

LÉLtE. 

C'est lui-même aujourd'hui. 
LA SUIVANTE^ à Sgauarelle. 
Est-il vrai? 

SGANARELLE. 

Moi? J'ai dit que c'étoit à ma femme 

* Pour: cependant. Archaïsme inasité aujourd'hui, 

20 



soa sga;narelle 

Quej'élois marié, 

LÉLIE. 

Dans un grand trouble d'Ame, 
Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi. 

SGANAP.ELLE. 

Il est vrai : le voilà. 

LÉLIE, à Sganarelle. 

Vous m'avez dit aussi 
Que celle aux mains de qui vous avez pris ce gage 
Éloit liée à vous des nœuds du mariage 

SGANARELLE. 
Montrant sa femme. 
Sans doute. El je l'avois de ses mains arraché, 
Et n'eusse pas sans lui découvert son péché. 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Que me viens-tu conter par ta plainte iiiiporlunet 
Je l'avois sons mes pieds rencontré par fortune; 
Et même, quand, après ton injuste courroux, 

Montrant Lélie. 
J'ai fait dans sa foiblesse entrer monsieur chez nous, 
Je n'ai point reconnu les traits de sa peinture. 

CÉLIE. 

C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure; 
Et je l'ai laissé choir en celte pâmoison 

A Sganarelle. 
Qui m'a lait par vos soins remettre à la maison. 

LA SUIVANTE. 

Vous voyez que sans moi vous y seriez encore, 
Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore. 

SGANARELLE, à part. 

Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant? 
Mon front l'a, sar mon âme, eu bien cliaude * pourtant^ 

LA FEMME DE SGANARELLE. 

Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée. 

Et, doux que soit le mal', je crains d'être trotnpée. 



• Pour: oneularme chaude. Ellipse archaïque. 

* Pour : quelque doox que soitla mtl. Ellipse archalqa*. 



SCENE XXIH 307 

SGANÂRELLE, à sa femme. 
Ehî mutuellement, croyons-nous gons de bien; 
Je risque plus du mien que tu ne fais du lien. 
Accepte sans façon le maiclié qu'on propose. 

LA FEMME DE SANARELLE. 

Soit. Mais gare le bois si j'appronds quelque chose' 

CÉLIE, àLélie, après avoir parlé bas ensemble. 
Ah! dieux, s il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait? 
Je dois de mon courroux appréhender 1 ettet. 
Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance 
Le malheureux secours de mon obéissance ; 
Et, depuis un moment, mon cœur vient d'accepter 
Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter. 
J'ai promis à mon père; et ce qui me désole- 
Mais je le vois venir. 

LÉLIE. 

Il me tiendra parole. 
SCÈNE xxm. - GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, 

LA FllMME DE SGANARELLE, LA SUIVANTE de CÉLIE. 
LÉLIE. 

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour, 
Brûlant des mômes feux ; et mon ardent amour 
Verra, comme je crois, la promesse accomplie 
Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie. 

GORGIBUS. 

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour, 
Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardenl amour 
Verra, que vous croyez, la promesse accomplie 
Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie, 
Très-humble serviteur à \ otre Seigneurie *. 

LÉLIE. 

Quoil monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir? 

GORGIBUS. 

Oui, monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir: 
* Triple rime féminine, d'un effet Ironique et charmant. 



308 SGANARELLE 

Ma tille en suit les lois. 

CÉLIE. 

Mon devoir m'intéresse, 
Mon père, à dégager vers lui voire promesse. 

GORGinUS. 

Est-ce répondre en fille à mes commandemens? 
Tu te démens bientôt de tes bons senlimens. 
Pour Valère, tantôt... Mais j'aperçois son père: 
Il vient assurément pour conclure l'affaire. 

SCÈNE XXIV. - VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, 

SGANARELLE, LA FEMME de sganarelle, 

LA SUIVANTE de célie. 

GORGIBUS. 

Qui vous amène ici. seigneur Villebrcauin? 

VILLEBREQUIN. 

Un secret important que j'ai su ce malin. 
Qui rompt absolument ma parole donnée. 
Mon tils, dont votre fille acceptait l'hyménée, 
Sous des liens cachés trompant les yeux de tous, 
Vit depuis quatre mois avec Lise en époux; 
Et, coinme des parens le bien et la naissance 
M'ôlcnt tout le pouvoir de casser l'alliance, 
Je vous viens... 

GORGIBUS. 

Brisons là. Si, sans votre congé, 
Valère votre fils ailleurs s'est engagé, 
Je ne vous puis celer que ma fille Célie 
Dès longtemps par moi-même esl promise à Lélie; 
Et que, riche en vertu, son retour aujourd'hui 
M'empêche d'agréer un autre époux que lui. 

VILLEBUEQUIN. 

Un tel choix me plaît fort. 

LÉLIE. 

Et cette juste envie 
D'un bonheur éternel va couronner ma vie... 

GORGIBUS. 

Allons choisir le jour pour se donner la foi I 



SCÈNE XXIV 309 

gGANARELLE, seul. 

A-l-on mieux cru jamais être cocu que moi? 

Vous voyez qu'en ce fait la plus forlc apparence 

Peut jeter dans l'esprit une fausse créance. 

De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien; 

Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. 



rm DE S6A1VA8ELLE ou U. cocu JIMâ'iINATRS 



DON GARCIE DE NAVARRE 



ou 



LE PRINCE JALOUX 

COMÉDIE Héroïque. 

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, 
LE 4 FÉVRIER 1661, SUR LE THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL 



Anne d'Aulriche, reine espat^nole, venait de nnrier 
son (ils à celle que son cœir maternel avait toujours dé- 
sirée. La jeune reine, Espagnole ell^^ même, arrivait de 
Fontarabie escortée d'une cour salante. Le cardinal 
Mazarin, «qui [au un contemporain; conservait sa puis- 
ci sance bien avant dans la mort, » gard lit cette attitude 
de commandement qui ne tro-npait personne. — Repré- 
senta muy bien eso defunto cardenal, disait Fuen Sal~ 
dagneen contemplant le lit de parade où cette comé- 
die se jouait: « Voilà un cardinal mort qui représente 
très-bien. » 

Tout se dirigeait donc vers la dignité, la pompe, l'élé- 
gance qui allaient caractériser le ponvoir nouveau. Par- 
ler l'espagnol et le bien parler, c'était faire sa cour aux 
deux reines. A côté de la troupe italienne qui avait par- 
tagé avec Molière la salle du Petit-Bourbon était venue 
s'établir, le 24 juillet 1660, une troupe espagnole, grave, 
sérieuse, malgré ses danses nationales et ses ardents 
boléros, troupe qui jouait, dit-on, fort bien le drame de 
Lope et deCaldéron. 

Molièra et sa troupe n'avaient rien à gagner à ce 
mouvement des mœurs. On devait regarder le destruc- 
teur des Prèc'cuses et l'auteur du Cocu imaginaire 
comme un bouffon indigne d'arrêter les regards de la 
bonne société. 

Le théâtre qui lui vait été concédé occupait la place 



NOTICE 311 

sur laquelle la colonnade du Louvre se déploie aujour- 
d'hui. On ne prévint même pas les pauvres acteurs; et, 
pour bâtir la colonnade, sans autre forme de procès, on 
mit îa pioche et le marteau dans 

« le théâtre 

« Fait de bois, de pierre et de plâtre 
« Qu'ils avoient au Petit-Bourbon*. » 

Les démolitions commencèrent le lundi 41 octobre 
1660. Molière, désolé, présenta au roi ses doléances, qui 
furent bien accueillies : on lui permit de jouer ses 
pièces dans la grande salle du Palais-Royal, où le car- 
dinal de Richelieu avait fait représenter Mirnme. Cette 
salle, située dans l aile droite du palais, en face du pas- 
sage Ra Izwill, était délabrée, mais beaucoup plus vaste 
que la précédente. 



« ... Notre sire a trouvé bon, 



dit Loret, 



n Qu'où leur donne et qu'on leur apprête 

<i (Pour exercer, après la fête*, 

<( Leur métier docte et jovial ) 

« La salle du Palais-Hoyal, 

« Ou diligemment on travaille 

«i A leur servir vaille que vaille. » 

« Vaille que vaille, » dit le bon Loret. ~ « Trois poutres 
» de la charpente étaient pourries et estayées. La moitié 
» de la salle découverte et en ruines^. » 

Cette enceinte déserte et délabrée, qui, depuis la mort 
de Richelieu, était res-té vide, paï^sait, dit Sauvai, qui 
ea donne la description exacte, « pour le plus grand 
> théâtre du monde, et le plus commode qu'il y ait jamais 

' Loret, Mu<te historique ^ 30 octobre 1660. 
» De la Toussaint, 1660. 
» Ms. de la Grange. 



312 DON GARCIE DE NAVARRE 

» eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrés • et 
» en deux rangées de loges; il est dressé dans une salle 
» qui n'a pas plus de neuf toises de large; l'espace des* 
» tiné pour les spectateurs n'en a que dix ou onze de 
» profondeur, et cependant un si petit lieu tient jus- 
j> qu'à quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq 
» fois plus que dans le théâtre de pareille grandeur, et 
» de l'invention de Mercier, le Vitruve ou le Palladio 

» de notre temps ceux des théâtres anciens, qui 

» n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, 
» étoient si incommodes, qu'à grand peine pouvoit-on 
j> monter et descendre, et qui pis est le huitième degré 
» ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au 
» dessus des acteurs, et depuis le trente ou quaran- 
j> tième jusqu'à l'infini; joint qu'ils occupoient beau- 
» coup de place, et que, servant en même temps de 
» siège et de marchepied, chacun venoit à s'entrecrotter, 
ji marchoit sur les habits de ceux qui étoient au-dessous 
» de lui, comme les autres qui étoient au-dessus mar- 
T> chaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va pas 
» ainsi; là les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces 
» de haut, et par ce moyen, dans un lieu où les Grecs 
j> et les Romains auroient eu de la peine à en placer 
3) six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les 
» monte et descend aisément, et comme ils ne portent 
)) tous ensemble qu'une toise et demie ou environ, les 
» spectateurs du vingt-septième degré ne sont point au- 
» dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq 
» pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir 
» dessus, on y rangeoit des formes^ qui n'occupoien; 
» qu'une partie, afin de pouvoir passer par derrière t 
» je laisse là les autres commodités qui s'y trouvent. Au 
T> reste, lorsque ce théâtre fut rendu au public, on cou- 
» vrit ces degrés, qui pourtant ne sont pas si bien ca- 



' Banquettes. 
' Bancs. 



NOTICE 313 

» chés, qu'en entrant on n'en aperçoive nne partie'.» 
La concession de cette grande salle à machines, des- 
tinée aux représentations héroïques, était un embarras 
et un piège pour Molière. Ce talent ingénu et vigoureux 
va-t-il imiter Calderon et Lope, ou essayer les broderies 
délicates, les nuances un peu pâles de Zaïde et de la 
Princesse de Clèves? Va-t-il, après Rotron et Richelieu, 
se lancer dans la carrière des drames héroïques et 
galants? Répudiant labrutalité significative de Sganarelle, 
va-t-il s'essayer aux péripéties castillanes et à l'élégie 
amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en subira la 
peine. 

Dans le nombre infini de pliegos dont se compose la 
bibliothèque du drame espagnol, se trouve un Don 
Garcia de Navarra dont l'auteur est inconnu, qui a pour 
principal mobile la jalousie du héros, et qui, par la 
rapidité de l'action et le choc violent des événements 
imprévus, s'est soutenu quelque temps sur la scène 
espagnole. Le vers de huit syllabes, rapide comme une 
nuée d'oiseaux ou de flèches traversant le ciel, la fougue 
du dialogue, la facilité des rimes, les assonances nom- 
breuses, captivent les spectateurs ou le lecteur de ces 
trois journées. L'œuvre, qui n'est ni meilleure ni pire 
que ses nombreuses sœurs, avait été reprise en sous- 
œuvre, étendue et subtilisée par l'Italien Cigognini, qui 
en avait fait cinq actes, publiés en 1653 sous le titre de 
il Prinripe geloso ( le prince jaloux ) . Molière appliqua 
la trempe sérieuse et solide de son esprit à ce sujet, qui 
avait déjà passé par deux mains étrangères, et qui, sur- 
chargé d'hexamètres pénibles, écrit d'un sty\e souvent 
obscur, devint une œuvre défectueuse sillonnée de 
traits de génie 

On a peine à démêler le sens de l'intrigue, appesantie 
par d'interminables longueurs. Lui-même, le jaloux par 
excellence, y joua le principal rôle et précipita la chute 
de l'œuvre condamnée. Ni sa personne et sa voix, ni sa 
physionomie et les habitudes de son jeu, ne convenaient 

' Sauvai, t. III, \\ 87, 



S14 NOTICK 

au genre qu'il tentait. On riait de le voir et de l'en- 
tendre, dit un contemporain, 

(( Le nez au vent, 

» Les pies en parenthèse, et l'épaule en avant, 
» La perruque qui suit le côté qu'il incline, 

• 

» Les mains sur les côtés, d'un air peu négligét 

» Les yeux fort égarés, 

)) D'un hoquet éternel séparant ses paroles '• » 

Son désastre fut complet. Ses ennemis triomphèrent. 
Lps pa-sages sur lesquels il avait le !>lus compté et dont 
l'effi t touchant ou tragiqu • lui semblait ct-riain avaient 
excité le rire. Malheureux homme de génie! Le critique 
à la moJe, le ch f de la bande hostile, de Visé, écrivait 
à ses amis: «Il suffit de vous dire que la pièce est sé- 
» rieuse et que Molière y joue le premier rôle. Vous 
> comprenez comme on s'y est diviTti. » 

Molière se tint pour battu. Après six représentations 
la pièce disparut de la scène. Le modeste artiste ne pu- 
blia jamais son œuvre malvenue, que le comédien La 
Grange tii imprimer plus tard; il se contenta de sauver 
quelques débris du naufrage Ces fragments, détachés 
du rôle « d'Elvire » et du « Prince » se retrouvent épars 
dans Amphitryon, les Femmes savantes et h Misanthrope, 
où, sous la main ducile et patiente de l'homme de génie, 
ils ont repris toute leur valeur. 

* L'Impromptu de l'hôtel de Condé, par M. de Fieurj 



DON GARCIE DE NAVARRE 315 

PERSONNAGES ACTlîURS 

DON GARCIE, prince de Navarre, amant de done 

Klvire. Molièrh 

DONl-: • ELVIRE, princesse de Léon. M"* DuPARC 

DON ALPHONSE, prince de I éon, cru prince de 

Gastille, sous le nom de don Sylve. La Grange. 

DONE I(;NÈS *, comtesse, ?mante de don , Sylve, 

aimée par Mauregat, usurpateur de l'État de 

Léon. 
ÉLISE, confidente de done Elvire M"« BÊJARX. 

DON ALVAR , confident de don Garde , amant 

d'Élise. 
DON l,'>PE, autre confident de don Garcie, amant 

d'Élisf. 
DON ' ÈDRE, éaiypr d'Ignés. 
UN PA(.E de done Elvire, 
La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne {royaume de Léon). 



ACTE PREMIER 

SCÈNE I.- DONE ELV[RE, ÉLISE. 

DONE ELVIRE. 

Non, ce n'' st p int un choix qui, pour ces deux amans, 

Sut régler de mon ■ œnr les si'crels sentiniens ; 

El le prince n'a point, dans tout ce qu'il peut être, 

Ce qui lit pr('f< rer l'amour qu'il lait paroîire. 

Don Sylve, commi' lui. fil briller à mes yeux 

Tout s Is qualités d'un héros glorieux : 

Mèm éclat de vertus, joint à même naissance, 

Ml- parloil en tous doi.x pour cette pr féronce; 

Et je serois encore à nommer le vainqueur, 

Si lo iiérile seul prenoil droit sur un cœur; 

Ma s ce^ chaîne^ du ciel qui tombent sur nos âmes 

Déiidèient eu moi le de tm de leurs flammes ; 

' Houe pour : dona, du latin domina, et du provençal domna, 
madame. 

" Ignès, pour : lues. La prononciation espagnole usitée à la coui 
de France est imitée par Molière. 



316 DON GARCIE DE NAVARRE 

El toute n^on estime, égale entre les deux, 
Laissa vers don Garcie entraîner tous mes vœux, 

ÉLISE. 

Cet amour que jiour lui votre astre vous inspire 
N'a sur vos actions pris que bien pru d'empire, 
Puisque nos yeux, madame, ont jm longtemps douter 
Qui de ces deux amans vous vouliez mieux traiter, 

DONE ELVIRE. 

De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite 
A de fâcheux combats, Élise m'a réduite. 
Quand je regirdois l'un, rien ne me rcprochoit 
Le tendre mouvement oià mon âme penchoit ; 
Mais je me l'impulois à beaucoup d'iuiusiico, 
Qu ind de l'autre à mes yeux s'offr» it le sacrifice '. 
El don Sylve, après tout, dans ses soins amoureux, 
Me sembloit mériter un destin plus heureux. 
Je m'opposois encorce qu'au sang de Gaslille 
Du feu roi de Léon semble devoir la tille ; 
Et la lon;4ie amitié qui, d'un étroit lien, 
Joignit les intérêts de son père et du mien. 
Ainsi, pins dans !non âme un autre prenoit place, 
Plus de tous ses respects je plaignois la disgrâce : 
Ma pitié, complaisante à ses brûlants soujiirs. 
D'un dehors favorable amusoit ses désirs, 
El vouloit réparer, par ce foible avantage. 
Ce qu'au fond de mon cœur je lui faisois d'outrage. 

ÉLISE. 

Mais son premier amour, que vous avez appris. 

Doit de cette contrainte affranchir vos esprits ; 

Et, puisque avant ces ^oins, où pour vous il s'engage, 

Donc Ignés de son cœur avoil n çu l'hommage, 

Et que, par des liens aussi fermes que doux. 

L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, 

Son secret rrvélé vous est une matière 

A donner à vos vœux liberté tout entière ; 

Et vous pouvez sans crainte, à cet amant confus, 

D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus. 



ACTE I, SCENE I 317 

DONE ELVIRE. 

Il est vtai que j'ai lieu de chérir la nouvelle 
Qui m'appril que don Sylve éloit un infidèle, 
Puisque p^r ses ard 'urs mou cœur tyrannisé 
Conlre elles à présent se voit autorisé : 
Qu'il en peut justement combattre les honimac;es, 
Et, sans si rupule, ailleurs donaor tous ses suffrages. 
Mais enfin quelle joie e^i peut prendre ce cœur, 
Si d'une autre contrainte il souft're la rigueur; 
Si d'un prince ialoux l'éternelle foiblessi; 
Reçoit indignement les soins de ma tendresse, 
Et semble préparer, dans mon juste couiroux, 
Un éclat à briser tout commerce entre nous? 

ÉLISE. 

Mais, si de votre bouche il n'a point su sa gloire. 
Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire ? 
Et ce qui d'un rivdl a pu flatter les teux 
L'autorise-t-il pas ' à douter df vos vœux? 

DONE ELVIRE 

Non, non, de cette sombre et lâclie jalousie 
Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ; 
|Et, par mes actions, je l'ai trop informé 
I Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. 
Sans employer la langue, il est des int rprètes 
Qui parlent clairenirnt des atteintes stcrètes. 
Un soupir, un regard, une simple rougeur. 
Un silence, est assez pour expliquer un cœur. 
Tout parle dans l'amour; et, sur cette matière, 
Le moindre jour doit être une grande lumière, 
i Puisque chez notre sexe, où l'Iionneur est i uissari;» 
On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. 
J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, 
Et voir d'un œil égal l'un et l'autre mérite : 
Mais que conlre ses vœux on combat vainement^. 
El que la différence est connue aisément 
De toutes ces faveurs qu'on fait avec élude, 

* Pour; ne l'autorise-t-ll pas. Ellipse arcliaîqU*. 



5f8 DON GARCIE DE NAVARRE 



A celles où du cœur fait pencher l'habitude ! 

Dans les u e^ toujours on pai oit se forcer ; 

Mais le^ autres, ùé\d> ! se foni sans y penser; 

Se blablcs à ces eaux si |jun s et si belles, | E 

Qui coulent sans effort des sources naturelles. j f 

Ma pitié pour don Sylve avoil beau l'émouvoir, L 1 

J'en irahissois les soins sans m'en apercevoir; ! 

Et mes regards au prince, en un pareil m iriyre, 

En disoient toujours plus que je n'en voulois dire, i' 

ÉLISE. 

Enfin, si les soupçons de cet i. lustre amant, 

Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, | 

Pour le moins font-ils loi n'une âme bien atteinte, ' 

Et d'auties cliériroien'. ce qui fait votre plainte. 

De jaloux mouvemens doivent être odieux, 

S'ils part-'nl d'un amour qui déplaît à nos yeux : 

Mais tout ce qu'un amant nous peut m ntrer d'alarmes 

Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charme» j 

C'est par là que son feu se peut mieux exprimer; 

Et, plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. 

Ainsi, puisqu'en voire âme un prince magnanime... 

DONE ELVIRE. 

Ah ! ne m'avancez point cet éirange maxime I 
Partout Id jalousie est un monstre odeux : 
Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ; 
E , plus l'amour est cher qui lui donne naissance, 
Plus on doit ressentir les coups de cette offense. 
Voi un prince empo té, qui perd à tous muuiens 
Le respect ijue l'amour inspire aux vrais amans; 
Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, 
Querelle egali'Uient mon chagrin et ma joie, 
Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer 
Quer) faveur d'un rival il ne veuille expliquer! 
Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée, 
El sans déguisement j • te dis m pensée. 
Le prince iion Gare e est cher à mes désirs ; 
Il peut d'un cœur illustre échauffer les soupirs' 
Au milieu de Léon ou a vu sou courage 



ACTE I, SCÈNE I ^fî 

Me donner de sa flamme un noble t(^moignage, 

Braver en ma faveur des périls les plus grands, 

M'enlever aux desseins de nus lâches tyrans, 

Et, dans ces muis forcés, mettre ma destinée 

A couvert des horreurs d'un indigne hyménée, 

Et je ne c le -{joint que j'aurois de l'ennui 

Q e la gloire en tût due à quelque autre qu'à lui; 

Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême 

A se voir redevable, Élise, à ce qu'il aime ; 

El sa flamme timide ose mieux éclater 

Lorsqu'on favorisant elle croit s'acquitter. 

Oui. i'aime qu'un secours qui hasarde sa tête 

Somble à sa passi n donner droit de conquête; 

J'aime que mon péril m'ait jeue en ses main*; ; 

Et, si les bruits communs ne sont pas des bruits vains. 

Si la bonté du ciel nous ramone mon frère, 

Los vœux les pi s ardrns que mon cœur puisse faire 

C'est que son bras encor sur un perfide sang 

Puisse aider à ce frèro à reprendre son rang, 

Et, par d neureux succès d'une haute vail ance, 

Mériter toub ie- soins de sa reconnaissance : 

Mais, avociout cela, s'il pousse mon courroux, 

S il ne purge ses feux de leuis transports jaloux, 

Et ne les range aux loi^ que je lui veux prescrire, 

C esi inutilement qu'il prétend* doiie El vire : 

L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhoire des nœuds 

Qui d viendront sans doute l'n enfer pour tous deux. 

ÉLISE. 

Bien que l'on pût avoir des sentimens tout autres, 
C'est au prince, madame, à se régler aux vôtres ; 
El dans votre billet ils sont si bien marqués. 
Que quand il les verra de la sorte expliqués... 

'. DONE ELVIRE. 

Je n'y veux poin , Élise employer cette leltre ; 

C'e;>l un soin qu'à ma bouche il me vaut udeux commelirft 

La faveur d'un écrit laiss ■ aux mains d'un amant 

* tHéii Kétend &. Ellipse beaucoup trop fort«. 



J20 DON GARCIE DE NAVARRE 

Des lémoÏES trop constans de notre attachement : 
Ainsi donc empêchez qu'au prince on ne la livre, 

ÉLISE. 

Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre. 

J'admire cependant que le ciel ait jeté 

Dans le goût des esprits tant de diversité, 

Et que ce que les uns regardent comme outrage 

Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage. 

Pour moi, je trouverois mon sort tout à fait doux. 

Si j'avois un amant qui pût être jaloux; 

Je saurois m'applaudir de son inquiétude ; 

Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude, 

C'est de voir don Alvar ne prendre aucun souci. 

DONE ELVIRE. 

Nous ne le croyions pas si proche; le voici. 

SCÈNE II. - DONE ELVIRE, DON ALVAR, ÉLISE 

DONE ELVIRE. 

Votre retour surprend: qu'avez-vous à m'approndre? 
Don Alphonse vient-il? A-t-on lieu de l'attendre T* 

DON ALVAR. 

Oui, madame; et ce frère, en Castille élevé, 

De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. 

Jusqu'ici don Louis, qui vit à sa prudence 

Par le feu rçi mourant commettre son enfance, 

A caché ses destins aux yeux de tout l'État, 

Pour l'ôler aux fureurs du traître Mauregat ; 

Et, bien que le tyran, depuis sa lâche audaci?. 

L'ail souvent demandé pour lui rendre sa place, 

Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté 

A l'appât dangereux de sa fausse équité : 

Mais, les peuples émus par celte violence 

Que vous a voulu faire une injuste puissance, 

Ce généreux vieillard a cru qu'il était temps 

D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans: 

Il a tenté Léon, et ses tidèles trames 

Des grands, comme du peuple, ont pratiqué les éjne* 



ACTE I, SCÈNE III 325 

Tandis que la Casiille armait dix mille bras_ 
Pour redonn r ce prnce aux vœux de ses États; 
Il fait auparavant sem'T sa renommée, 
Et ne veut le montrer qu'en têt ■ d'une armée, 
Que tout prêt à lancer le foudre punisseur ' 
Sous qui doit succomber un lâche ravisseur. 
On investit Léon, et don Sylve en personne 
Commande le secours que son père \ous donne. 

DONE ELVIRE. 

Un secours si puissant doit flatter notre es; oir; 
Mais je crains q e mon frère y puisse trop devoir. 

DON ALVAR. 

Mais, madame, admirez que, malgré la tempête 
Que votre usur[iateur oit^ gronder sur sa tête, 
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain 
Qu'à la comtesse Ignés il va donner la main. 

DONE ELVIRE. 

Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille 
L'appui du grand crédit où se voit sa famille, 
Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci. 
Mais son cœur au tyran ' fut toujours endurci. 

ÉLISE. 

De trop puissans motifs d'honneur et de tendi essf 
Opposent ses refus aux nœuds dont ou la presse, 
Pour... 

DON ALVAR. 

Le prince entre ici. 
SCÈNE III.- DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALVAR, 
ÉLISE. 

DON GARCIE. 

Je viens m'intéressor, 
Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer. 
Ce frère, qui menace un tyran plein de crimes, 

> Archaïsme admirable, nécessaire à la langue, et que Jean-Jacques 
Rousseau n'a pas craint d'employer. On le trouve chez du Vair. Mi- 
chel Montaigne e! Corneille. 

'-* Pour : enleiul. Troisième personne du présent de l'indicatif 
ouïr. Archaïsme banni de la langue à ciuse de sa dureté. 

^ Au lieu de: pour le tyran. Expression impropre. 

21 



32ii DON GARCIE DE NAVARRE 



Flatte de mon amour les transports légitimes: 

Son sort oifro à mon bras des périls glorieux 

Dont je puis f tire hommage à l'éclat de vos yeui 

Et car eux m' icqu'rir, si le ciel m'est propice, 

La gloire d'un revers que v ais doit sa justice. 

Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité^ 

i'^t rendre à votre sanj toute sa dignité. 

Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère, 

C'est que, pour être roi, le ciel vous rend ce frère* 

Et qu'ainsi mon amour peut éclaler au moins 

Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins, 

Et qu'il soit soupçonné qui- dans votre personne 

Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. 

Oui, tout mon cœur voudroit montrer aux yeux de tou3 Jj 

Qu'il ne regarde en vous autre ciiose que vous; 

i'À cent fois, si je pu s le dire sans offense, 

Ses voe ix se sont ar lés contre votre naissance; 

Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas 

Souhaité le partage à vos divins appas; 

Afin que de ce cœur le noble sacrifice 

Pût du ciel envers vous réprer l'injusiice, 

Et votre sort tenir des mains de mon amour 

Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour. 

Mais, puisque enfin lescieux, de tout ce juste h mmaee, 

A mes feux prévenus dérobent l'avantage, 

ïrou\ez bon que ces feux prennent un peu d'espoir 

Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir, 

Et qu'ils osent briguer, par d'illustres services, 

D'un frère et d'un État les suffrages propices. 

DONE ELVIRE. 

Je sais que vous pouvez, prince en vengeant nos droit-i 
Faire pour votre amour parler cent beaux exploits; 
Wais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère, 
Que l'aveu d'un État et la faveur d'un fr re. 
Done Elvire n'est pas au bout de cet effort. 
Et je vous vois à vaincre un obslacle plus fort. 

DON GABCIE. 

Oui, madame, j'euleods ce que vous voulez dire. 



ACTE I, SCENE III 323 

Je sais bien que pour vous mon cœur en vain soupirt; 
El l'obstacie puissant qui s'oppose à mes ffiix, 
Sans que vous lenumu iez n'est pis score pour eux, 

DONE ELVIRE. 

Souvent on entend mal c qu'on croi bien enli^ndrc; 
Et par trop de chaleur, prince, on se peut mcp endre. 
Mais, pui qu'il taul parler, désirez- vouo savoir 
Quand vo s pourrez me plaire, et prendie quoique eS; oir? 

DON GARCIE. 

Ce me sera, madame, une ftveur extrême. 

DONE ELVIRE. 

Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime. 

DON GARCIE 

Eh! que peut-cn, hélas ! observer sous les ■ ienx 
Qui ne cède à l'ardeur que ni'i spiienl \os yeux? 

DONE ELVIRE. 

Quand votre passion ne fera ien paraîire 
t)cnt ï-e pui se indigner celle qui l'a fait naître. 

DON GARCIE. 

C'est là son plus grand soin. 

DONE ELVIRE. 

Quand tous ses mouvemcna 
Ne prendront pas de moi de trop bas sentimens 

DON GARCIE. 

Ils VOUS révèrent trop. 

DONE ELVIRE. 

Quand d'un injuste omltrnge 
Voire raison saura me réparer l'outrage, 
El que vous bannirez enfin ce monstre affreux, 
Q li de son noir veni i empoisonne vos feux. 
Celle jalouse humeur doni l'importun capiice 
Aux vœux que vous m'offrez rend un manvais office. 
S'oppose à li'ur attente, et contre eux, à tous coups, 
Arme les mo^ vemens de mon jii le courroux. 

DON GARCIE 

Ah ! madame, il est vrai, qi.ehpie effort a ej fasse 
Qu'un pou (le jalousie en mon co^ii Ikmuc (il.cfc^ 
El qu'un rival, absent de vos divins .ppas, 



nn DON ^iARClE DE NAVARRK 

Au repos de ce cœur vient livrer clos combats. 

Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance 

Q votre âme en ces lieux souiïio df> son absence. 

Et que malgré mes soins vos soupirs amoureux 

Vont trouver à -tous coups ce rival trop heureux 

Mais, si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire, 

Il vous est bien facile, hélas I de m'y soust aire ; 

Et leur bannissement, dont j'accepte la loi, 

Dépend bien plus de vous qu'il ne d('p('nd de moi. 

Oui, c'est vous qui pouvez par deux mots pleins de ilannu 

Contre la jalousie armer toute mon âme, 

Et, des plemes clartés d'un glorieux espoir, 

Dissiper 1rs horreurs que se mcmstre y fait choir. 

Daignez donc étouffer le d ute qui m'accable, 

Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable 

Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts, 

Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux. 

DONE ELVIRE. 

Prince, de vos soupçon- la tyrannie est grande : 

Au moindre mot qu'il dit, un cœur veut qu'on l'entende, 

El n'aime pas ces feux dent l'importunitc 

Demande qu'on s'explique avec plus de clarté. 

Le premier mouvement qui découvre notre âme 

Doi d'un amant discret satisfaire la flamme ; 

El c'est à s'en (édire autoriser nos vœux, 

Que vouloir plus avant pousser de tels aveux. 

Je ne dis point quel ciioix, s'il m'éloit volontaire. 

Entre don Sylve et vous mon âme pourroil faire; 

Mais vouloir-vous contraindre à n'êtro point jaloux 

Auroit dit quelque chose à lont autre que vous; 

El je croyois cet ordre un assez doux langage 

i'our n'avoir pas besoin d'en dire davantage. 

Cependant votre amour n'est pas encor content; 

Il demande un ;.veu qui soit plus é latant ; 

Pour l'ôter de scrupule, il me faut à voi.s-v.ême, 

En des termes exprès, dire que je vous aime; 

il i)eut-ctre qu'encoi-, pour vous en assurer, 

Vous vous obstineriez à m'en faire jurer. 



1 



ACTE I, SCENE IV 32"; 

DON GARCIE. 

Èh bien, madame, eh bien, je suis trop téméraire; 
De tout ce qui vous plàîl je dois me satisfaire. 
Je ne demande p int de plus grande clarlé ; 
Je cro s que vous avez pou moi quelque bonté, 
Que d'un peu de pitié mon feu \ous sollicile, 
Et je me vois heureux plu^ que je ne mérite. 
C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux; 
L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux, 
Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire. 
Pour affranchir mon cœur de leur injuste empire. 

DONE ELVIRE, 

Vous promettez beaucoup, prince ; et je doute fort 
Si vous pourrez sur vous faire ce grand efforl. 

DON GARCIE. 

Ah! madame, il suffit pour me rendre croyable, 
Que ce nu'onvous promet doit être inviolable ; 
Et que l'heur d'obéir à sa divinité 
Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité. 
Que le ciel me déclare ; ne éternelle guerre, 
Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre; 
Ou, pour périr enc r par de plus rudes co ps, 
Puissé-je voir sur moi fondre votre courroux 
Si jamais mon amour descend à la foiblesse 
De manquer au devoir d'une telle promesse; 
Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport 
Fait... 

SCÈNE IV. - DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, 
ÉLISE, UN PAGE présentant un billet à done Ëlvire. 



DONE ELVIRE. 

J'en étois en peine, et lu m'obliges fort. 
Que le courrier attende. 



sas DON GARCIE DE NAVARRE 

SCÈNE V. - DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, 
ÉLISE. 

DONE KLVIRB, bas, à part. 

A ces regards qu'il jette, 
Voi''-jepas que déjk cet écrit l'inquièle ? 
Prodigieux effet de son tompérameiit I 

(Haut.) 
Qui vous arrête, prince, au milieu du serment? 

DON GARCIE. 

J'ai cru que vous aviez qu^^lque secret ensemble, 
Et je ne voulois pas l'interrompre. 

DONE ELVIRE. 

Il me semble 
Que vous me répondez d'un ton fort aliéré. 
Je vous vois tout à coup le visage égaré. 
Ce cliangcment soudain a lieu de me surprendre: 
D'où pcul-il provenir? le pouir il-on apprendre? 

DON GARCIE. 

D'un mal qui tout à coup vicnl d'allaquer mon cœur. 

DONE ELVIRE. 

Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur, 
Et quelque prompt secours vous scroit nécessaire. 
Mais encor, diles-nioi, vous prend-il-d'ordmaire? 

DON GARCIE. 

Parfois. 

DONE ELVIRE. 

Ah I prince foible ! Eh birn, par cet écrit, 
Guérissez-le, ce mal; il n'esique dans l'esprit. 

DON GARCIE. 

Par cet écrit, madame ? Ah I ma main le refusai 
Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse. 
Si... 

DONE ELVIRE. 

Lisez-le, vous dis-je. ei satisraites-vous. 

DON GARCIE. 

Pour me trailcr apn'-s de faible, de jaloux. 
Non, non. Je dois ici vous rendre témoignage 



ACTE I, SCENE V 327 

Qu'à mon cœur cet écrit n'a point donné d'ombrage ; 
Et, bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir, 
Pour me justifier je ne veux point le voir. 

DONE ELVIRE. 

Si vous vous obstinez à (elle résistance, 
J'aurois tort de vouloir vous faire violence; 
Et c'est assez entin que vous avoir pressé 
De voir de quelle main ce billet m'est tracé. 

DON GARCIE. 

Ma volonté toujours vous doit être soumise : 
Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise, 
Je consens velontiers à prendre cet emploi. 

DONE ELVIRE. 

Oui, oui, prince, tenez, vous le lirez pour moi. 

DON GARCIE. 

C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire... 

DONE ELVIRE. 

C'est ce que vous voudrez . dcpêcliez-vous de lire, 

DON GARCIE. 

Il est de done Ignés, à ce que je connoi. 

DONE ELVIRE. 

Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi. 

DON GARCIE lit. 

« Malgré l'effort d'un long mépris, 
» Le tyran toujours m'aime , et, depuis votre absence, 
» Vers moi, pour me porter au dess'in qu'il a pris, 
» Il semble avoir tourné toute sa violence, 
» Dont il poursuivoit l'alliance 

» De vous et de sou tils. 
» Ceux qui sur moi peuvent avoir empire, 
» Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire, 

» Approuvent tous cet indigne lien, 
m J'ignore encor par où finira mon martyre, 
» Mais je mourrai plutôt que de consentir rien. 
» Puiôsiez-vous jouir, belle El vire, 
» D'un destin plus doux que le mien ! 

» DoNB Ignies. » 
Dans la haute vertu son âme est affermie. 



328 DON GARCIE DE NAVARRE 

DONE ELVIRE. 

Je vais faire réponse à celte illuslro amie. 
Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer 
Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer. 
J'ai calmé votre trouble avec cette lumière, 
Et la chose a passé d'une douce manière; 
Mais, à n'en point mentir, il seroit des momens 
Oii je pourrois entrer dans d'autres sentimens. 

DON GARCIE. 

Eh quoil vous croyez donc?... 

DONE ELVIRE. 

Je crois ce qu'il faut croire. 
Adieu. De mes avis conservez la mémoire; 
Et, s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand, 
Donnez-en à mon cœur les preuves qu'il prétend. 

DON GARCIE. 

Croyez que désormais c'est toute mon envie, 
Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie. 



ACTE II 

SCÈNE I. - ÉLISE, DON LOPE. 

ÉLISE. 

Tout ce que fait le prince, à parler franchement, 
N'est pas ce qui me donne un grand étonnemcul; 
Car que d'un noble amour une âme bien saisie 
En pousse les transports jusqu'à la j .lousie. 
Que de doutes fréquens ses vœux soient traversés, 
ïl est fort naturel, et je l'approuve assez: 
Mais ce qui me surprend, don Lope, c'est d'entendre 
Que \Ous lui préparez les soupçons qu'il doit prend; e; 
Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux 
Fâcheux que par vos soi^is, jaloux que par vos yeux. 
Encore un coup, don Lope, une âme bien éprise, 
Des soupçons qu'elle prend ne me :end point surprise; 
Mais qu'on ail sans amour tous les stins d'un jaloux. 
C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vouik 



ACTE II, SCÈNE I 329 

DON LOPE. 

Que sur cette conduite à son aise l'on glose, 
Chacun règle la sienne au but qu'il se propose; 
Et, rebuté par vous des soins de mon amour. 
Je songe auprès du prince à bien faire ma cour. 

ÉLISE. 

Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne, 

S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne? 

DON LOPE. 

Et quand, charmante Élise, a-t-on vu, s'il vous plaît. 

Qu'on cherche auprès des grands que son propre inti'irt 

Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite 

D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, 

Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit. 

Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit? 

Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce; 

Par la plus courte voie on y cherche une place ; 

Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, 

C'est de flatter toujours le foible de leur cœur, 

D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, 

Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : 

C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. 

Les miles conseils font passer pour fâcheux, 

En vous laissant toujours hors de la confidence, 

Oiî vous jette d'abord l'adroite complaisance. 

Enfin, on voit partout que l'art des courtisans 

Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands, 

A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme 

Ne porter les avis des choses qu'on y blâme. 

ÉLISE. 

Ces maximes un temps leur peuvent succéder, 

Mais il est des revers qu'on doit appréhender; 

Et dansr>i;sprit des grands, qu'on tâche de surpreiMro, 

Un rayon de lumière à la fin peut descendre. 

Qui sur tous ces flatteurs venge équitablcinent 

Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. 

Cependant je dirai que votre âme s'explique 

Un peu bien librement sur votre politique ; 



330 DON GARCIE DE NAVARRE 

Et ces nobles motifs, au prince rapportés; 
Serviront assez mal vos assiduités. 

DON LOPE. 

Outre que je pourrois désavouer sans blâme 

Ces libres vérités ^urqui s'ouvre mon âme, 

Je sais tort bien qu'Élise a l'esprit trop discret 

Pour aller di\ ulguer cet entretien secret. 

Qu'ai-je dit, après tout, que sans moi l'on ne sachet 

Et dans mon procédé que faut-il que je cache? 

On peut craindre une chute avec quelque raison. 

Quand on met en usage ou ruse ou trahison ; 

Mais qu'ai-je à redouter, moi qui partout n'avance 

Que li-s soins approuvc's d'un peu de complaisance, 

El qui suis seuiemiMii par d'utiles leçons 

La pente qu'a le prince k de jaloux soupçons? 

Son âme semble en vivre et je mets mon étude 

A trouver des raisons à son inquiétude, 

A voir de tons côtés s'il ne se passe rien 

A fournir le sujet d'un secret entretien; 

Et, quanti je nuis venir, enflé d'une nouvelle, 

Donner à son repos une atteinte mortelle, 

C'est lorsque plus il m'aime; et je vois sa raison 

D'une audience avide * avaler ce poisson. 

Et m'en remercier comme d'une victoire 

Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire. 

Mais mon rival paroît, je vous laisse tous deux; 

El, bien que je renonce à l'e-poir de vos vœux, 

J'aurois un peu de peine à voir qu'en ma présence 

Il reçût des effets de quelque préférence; 

El je veux, si je puis, m'épargner ce souci. 

ÉLISE. 

Tout amant de bon sens en doit user ainsi. 

SCÈNE II.- DON ALVAR, ÉLISE. 

DON ALVAR. 

Enfin nous apprenons que le roi de Navarre 
* Pour : d'une oreille avide. Expression impropre. 



ACTE II, SCÈNE IV 331 

f'our les désirs du prince aujourd'hui se déclare, 
Hl qu'un nouveau renfort de troupes nous attend 
l'our le famoux service où son amour prétend, 
le suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse 
Ou ait fait avancer... Mais... 

SCÈNE 111. - DON GARCIE, ÉLISE, DON ALVAR. 

DON GARCIE. 

Que fait la princesse? 

ÉLISE. 

Quelques lettres, seigneur; je le présume ainsi, 
Mais elle va savoir que vous êtes ici. 

DON GARCIE. 

J'attendrai qu'elle ait fait. 

SCÈNE IV. - DON GARCIE. 

Près de souffrir sa vue. 
D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue* 
Et la crainte, mêlée à son ressenlimenl, 
Jette par tout mon corps un soudain tremblement. 
Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice, 
Ne te conduise ici dans quelque précipice, 
Et que de ton esprit les désordres puissans 
Ne donnent un peu trop au rapport <le tes sens; 
Consulte ta raison, prends sa clailé pour guide; 
Vois si de tes soupçons l'apparence est S'ùide; 
Ne démens pas leur voix; mais aussi garde bien 
Que, pour les croires trop, ils ne t'imposent rien, 
Qu'à les premiers transports ils n'osent trop permettre, 
Et relis posément cette moitié de lettre. 
Ali! qu'est-ce que mon cœur, trop digne de pitié, 
Ne voudroit pas donner pour son autre moitié? 
Ma s, après tout, que ilis-je? Il su fit bien de l'uue, 
El n'eu voilà que trop pour voir mon iuforluue, 

(( Quoique votre rival... 

» Vous devez toutefois vous... 



332 DON 6ARC1E DE NAVABRE 

» Et vous avez en vous à... 
» L'obslacle le plus grand... 

» Je chéris tendrement ce... 
I) Pour me tirer des mains de... 
)) Son amour, ses devoirs... 
» Mais il m'est odieux avec, 

» Otez donc à vos feux ce... 
» Méritez les regard que l'on... 
» Et lorsqu'on vous oblige... 
» Ne vous obstinez point à... » 

Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci ; 
Son cœur, comme sa main, se fait connoîlre ici ; 
Et les sens imparfaits de cet écrit tunesle. 
Pour s'expliquer à moi n'ont jias besoin du reste. 
Toutefois, dans l'abord agissons doucement. 
Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ; 
Et', de ce que je tiens ne donnant point l'indice, 
Confondons son esprit par son propre artifice. 
La voici. Ma raison, renferme mes transports, 
Et rends-toi pour un temps maîtresse du dehors. 

SCÈNE V. - DONE ELVIRE, DON GARGIE. 

DONE ELVIRE. 

Vous avez bien voulu que je vous tisse attendre? 

DON GARCIE, bas, à part. 
Ahl qu'elle cache bien... 

DONE ELVIRE. 

On vient de nous apprendre 
Que le roi votre père approuve vos projets, 
El veut bien que son fils nous rendent nos sujets; 
Et mon âme en a pris une allégresse extrême. 

DON GARCIE. 

Oui, madame, et mon cœur s'en réjouit de même ; 
Mais... 



ACTE II, SCÈNE V 333 

DONE ELVIRE. 

Le tyran sans doute aura peine à parer 
Los fouclies que partoui il cnienti murmurev; 
El j'ose me flatter que le même courage 
Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, 
Kt, dans les ii urs d'Astorgue arniché de ses mains, 
lie faire un sûr asile à braver ses desseins, 
Pourra, de tout Lc'on achevant la conquête, 
Sous ses nobles efforts faire cIiot cette tête. 

DON GARCIE 

Le succès on pourra parler dans quelques jours. 
Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. 
Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire 
A qui vous avez pris, madame, soJn d'écrire 
Depuis que le destin nous a conduits ici? 

DONE ELVIRE. 

r irquoi cette demande, ei d'où vient ce souci? 

DON GARCIE. 

D'un désir curieux de pure fantaisie 

DONE ELVIRE. 

la curiosité naît de la ji.lou<» . 

DON GARCIE. 

Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez, 
Vos ordres de ce mal me défendent assez. 

DONE ELVIRE. 

Sans chercher plus avant quel iniérê' vous presse, 
J'ai d'ux fois à Léon écrit à la couitesse. 
Et deux fois au ma'quis don Louis de Burgos, 
Avec cette réponse êtes-vous en repos? 

DON GARCIE. 

Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, 
Madame? 

DONE ELVIRE. 

No:i, sans doute; et ce discours m'étonne, 

DON GARCIE. 

De grâce, songe'/ bien, avant que d'assurer. 
En manquant de mémoire, on peut se parjurer. 



334 DON GARGIE DE NAVARRE 

DONE ELViRË. 

Ma bouche, sur ce point, ri'^ peui-êire parjure. 

DON GARCIE. 

Elle a dit toaleiois une liauie imposture. 

DONE ELVIRE. 

Princel 

DON GABCIE. 

Madame! 

DONE ELVIRE. 

ciel! que' est c nouvement? 
Avez-vous, diles-moi, perdu le jugement? 

DON GARCIE. 

Oi'i, oui, je l'ai perdu, lo s ue clans votre vu ; 
J'ai pris, pour mon mallie t, le poison qui me tue, 
El que j'ai cru trouver q elque sincériié 
D ms les traîtres appas dont ji' fus enchanté. 

DONE ELVIRE. 

Do quelle trahison pouvez- vous donc vous plaindre 

DON GARCIE. 

Ah! que ce cœur est double, ei ait bien l'art de feindre! 
Mais tous moyens de Uiir lui vont être soustraits. 
Jetez ici les yeux, et connoissez vos t aits: 
Sans avoir vu 1^ leste, il m'est assez faci e 
De découvrir pour qui v us employez ce style. 

DONE ELVIRE. 

Voilà donc le sujet qui vous trouble I'' spritî 

DON GARCIE. 

Vous ne rougissez pas eu vo\ant < et écrit? 

DONE ELVIRE. 

L'iwnocence à rougir n'osi po n accout mée. 

DON GARCIE. 

Il est vrai au'en c s lieux ou la voit opprimée. 
Ce billet cl 'menii pcur n'avoir poini de seing... 

DONE ELVIRE. 

Po' rquoi le démentir, puisqu il est de ma main'? 

Chinirement (1« scfîne transporté aven quelques modiiicatiODJ 
heureuses dans le Misuitthrope, acte V, scène u. 



ACTE II, SCÈNE VI ^^ 

i DON GARCIE. 

lEncore est-ce beaucoup que, «'e franchise pure, 
Vous demeuriez d'accord qu' c'est votre (^criture, 
Uais ce sera sans doute, et jVn S'Tois garant, 
Ju billet qu'on envoie à quoique indifférent; 
Du du oins ce qu'il a de tendresse é\idei te 
5Lra pour une amie, ou pour quelque parente. 

DONE ELVIRE. 

•^on, c'est pour un am ait que ma main l'a formé; 
il j'ajoute de plus, pour un amant aimé. 

DON GARCIE. 

ït ,;e puis, ô perfide!... 

DONE ELVIRE. 

(Arrêt z, pri ce indigne, 
De ce lâche transport l'égarem- nt insigne, 
'^ien que de vous mon cœur m' prenne point de loi, 
il ne doive en ces lieux aucun compie u à soi, 
e~veux bien ni" purger, pour votre seul supplice. 
Ou crime que m'impose un insolent caprice. 
/■ous serez éclairci. n en dout z nuileme t. 
i'ai ma dtfens<î i rête en ce même moment. 
^ous allez recevoir une pleine lumière ; 
Ion innocence ici paroîtra tout entière; 
Lt je veux, vous t: etlant juge en \olre inlén't, 
'ous faire prononcer vous-même votre arrêt. 

DON GARCIE. 

:e sont propos obscurs qu'on ne s uiroit comprendre, 

DONE ELVIRE. 

lientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. 
il, se, holà! 

SCÈNE VI. - DON GARCIE, DONE ELVIRE, ÉLISE 

ÉLISE. 

Madame ? 

DONE ELVIRE, à don Garde. 

Obs'ive^ bien ,iu moins 
i j'ose à vous tiom^or eaipiojcr que-q-ca &uii..,, 



S:?G DON GARCIE DE NAVARRE 

Si, par un seul coup d'œii ou geste qui l'insiruiie. 
Je chorche de ce coup à parer la surprise. 

A Élise. 
Le billet que tantôt ma main avait tracé, 
Répondez promptement, oii l'avez-vous laissé 

ÉLïSE. 

Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable. 

Je ne sais comme il est demeuré sur ma table; 

Mais on vient d ■ m'apprcndre en ce même moment 

Que don Lope, venant dans mon appartcmenl, 

Par une liberté qu'on lui voit se permettre, 

A fureté partout, et trou é celte tir ■. 

Comme il la déplioil, Léonor a voulu 

S'en saisir promptement, avant qu'il eût rien lu; 

Et se jetant sur lui, la lettre contestée 

En deux justes moitiés dans leurs mains est restée; 

Et don Lope, aussitôt prenant un pro pi essor, 

A dérobé la sienne aux soins de Léonor. 

DONE ELVIRE. 

Avez-vous ici l'autre? 

ÉLISE. 

Oui, la voilà, madame 

DONE ELVIRE. 

A don Garcie. 
Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. 
Avec votre moitié rass mblez celle-ci, 
Lisez, et hautement; je veux l'entendre aussi. 

DON GARCIE. 

Au prince don Garcie. Ah ! 

DONE ELVIRE. 

Achevez de lire; 
Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire. 

DON GARCIE lil. 

f< Quoique votre rival, prince, alarme votre âme, 

% Vous devez toutefois vou> cniudr- plus q e lui; 

» El vous vez en vous à détr ire aujourd'hui 

» L'obstacle le pli. s grand que trouve votre flannr.Gc 



ACTE II, SCENE VI 337 

» Je chéris tendrement ce qu'a fait don Garcie 

» Pour me lircr des mains de nos liors ravisseurs. 

» Son amour, ses, devoirs, ont pour moi des douceurs; 

» Mais il iii'esl odieux avec sa jalousie. 

» Olcz donc à vosfeuK ce qu'ils en font paroltre, 

» Méritez les regards que l'on jette sur eux; 

» Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, 

» Ne vous obstinez point à ne |)as vouloir l'être. » 

DONE ELVIRE. 

Eh bien, que dites-vous? 

DON GARCIE. 

Ah! madame, je dis 
Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits; 
Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, 
El qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice. 

DONE ELVIRE. 

Il suffit. Apprenez que si j'ai souiiaité 
Qu'à vos yeux cet écrit piit être présenté, 
C'est pour le démentir, eicent fois me dédire 
De loui ce que pour vous vous y venez de lire. 
Adieu, prince. 

DON GÂRCIE 

Madame, hélas 1 où fuyez-vous? 

DONE ELVIRE. 

Où vous ne serez point, trop odieux jaloux I 

DON GARCIE. 

Ah ! madame, excusez un amant misérable, 

Qu'un sort prodigieux a fait vers * vous coupable, 

El qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant. 

Eût été plus blâmable à rester innocent. 

Car enfin, peut-il être une âme bien atteinte. 

Dont l'espoir le plus doux ne soil mêlé de crainte? 

El pouniez-vous penser que nion cœur eût aiwé, 

Si ce billet fai al ne l'eût point alarmé; 

S'il n'avait point frémi des coups de cette foudre, 

• Pour: envers vous. Expression Impropre plutôt qu'archaismc. 



338 DON GARCIE DE NAVARRE 

Donljo me figurois lout mon bonheur on poudroî 
Vous mêmes, diles-moi si cel événement 
N'eûl, pas dans mon erreur jeté tout aiiire amant: 
Si d'une preuve, iiélas ! qui me senibloit si claire, 
Je pouvois démentir... 

DONE ELVIRE. 

Oui, vous le pouviez faire; 
Et dans mes senlimens, assez bien éclairés, 
Vos doutes rencontroient dos garans assurés : 
Vous n'aviez rien à craindre; et d'autres, sur ce gage, 
Auroicnt du monde entier bravé le témoignage. 

DONGARCIE. 

Moins on mérite un bien qu'on nous fait espérer. 
Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer. 
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, 
Et nous laisse aux soupçons une pente facile. 
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés. 
J'ai douté du bonheur de mes témérités * ; 
J'a cru que, dans ces lieux rangés sous ma puissance, 
Votre âme se forçoit à quelque complaisance ; 
Que, déguisant pour moi votre sévérité... 

DONE ELVIRE. 

Et je pourrois descendre à celte lâcheté ! 
Moi, prenilre le parti d'une honteuse feinte! 
Agir par les motifs d'une servile crainte, 
Trahir mes senlimens, et, pour être en vos mains, 
D'un masq e de laveur vous couvrir nés dédains! 
La gloire sur mon cœur auroit si peu d'empire! 
VouspoDvez le penser, et vous me l'osez du et 
Apprenez que ce cœur ne sait point s'abaisser; 
Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer; 
Et, s'il vous a fait voir, par une erreur insigne. 
Des m.:rques de bonté dont vous n'étiez pas digne, 
Qu'il saura bien montrer, malgré voire pouvoir, 
La haine que pour vous il se résout d'avoir, 

< Passage Iransporté daus le Tartuffe^ acte IV, scène v, artc quel- 
ques cuaugemeals. 



ACTE II, SCENE VI 330 

Braver votre furie, et vous faire connoître 
Qu'il n'a pouU 6ié lâche, el ue veut jamais l'êlre. 

DON GARCIE. 

Eli bien, je suis coupable, et ne m'en défends pas: 

Mais je demande grâce à vos divins appas; 

Je la demande au nom de la plus \ive tlamme 

Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme. 

Que si votre courroux ne peut être apaisé, 

Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, 

Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause. 

Ni le vif repentir que mon cœur vous expose, 

Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, 

M'arrache à des tourmens que je ne puis souffrir. 

Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, 

Je puis vivre une heure avec votre colère. 

Déjà de ce moment la barbare longueur 

Sous ses cuisans remords fait succondjer mon cœur, 

Et de mille vautours les blessures cruelles 

N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. 

Madiimc, vous n'avez qu'à me le déclarer : 

S'il n'est point de pardon que je doive espérer, 

Cette épée aussitôt, par un coup favorable. 

Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable; 

Ce cœur, ce traître cœur, dont les perplexités 

Ont si fort outragé vos extrêmes bontés : 

Trip heureux, en iiiourant, si ce coup légitime 

Efface en votre esprit l'image de ir'xz cr me, 

Et ne laisse aucuns traits de votre aversion 

Au foible souvenir de mon affection ! 

C'est l'unique faveur que demande ma flamme ', 

DONE ELVI^S. 

Ah ! prince trop cruel I 

DON G RCIK. 

Dites, parlez, madame. 



* Les traits nombreux Je cette scène ont été rapportés par Molièrt 
dans la scène vi de l'acte II d'Amphitryon. 



310 DON 6ARCIE DE NAVARRE 

DONE ELVIRE. 

Faut-il enror pour vous con-Tvor dfs bonlf^s, 
El vous voir m'ouirager p r taiil 'l'ind gniiés? 

DON GAKCIE. 

Un cœur ne peul jamais outrager quand il aime; 
Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui même. 

DONE ELVIRE. 

L'amour n'excuse pomt «le tels cmportcmens. 

DON GARCIE. 

Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvemens; 
Et plus il devient fort, plus il trouve de peine... 

DONE ELVIRE. 

Non, ne m'en parlez point, vous méritez ma haine. 

DON GARCIE. 

Vous me haïssez donc ? 

DONE ELVIRE. 

J'y veux tâcher, au moins, 
Msis, hélas' je crains bien que j'y perde mes soins, 
El que toul le courroux qu'excite voire offense 
Ne puisse jusque-là faire aller ma vengeance. 

DON GARCIE. 

D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, 
Puisqnepourvous venger je vous offre ma mort; 
Prononcez-en l'arrêi, ei j'obéis sur l'heure. 

DONE ELVIRE. 

Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure. 

DON GXRCIE. 

Et moi. je ne puis vivre, à moins que vos bontés 
Accordent un pardou à mes témérités. 
Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre. 

DONE ELVIRE. 

Hélas! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. 
Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir, 
Que dire au cruninel qu on ne peut le liaïr? 

DON GARCIE. 

Ah! c'en est trop; souffrez, ador ble princesse... 

DONE ELVIRE. 

Laissez : je me veux mal d'une telle foiblesse. 



ACTE II, SCÈNE VII Ml 

DON GARGIE, SeuI. 

Enfin, je suis... 

SCÈNE VII. - DON GARCIE, DON LOPE. 

DON LOPE. 

Seigneur, je viens vous informer 
D'un secret dont vos teux ont droit de s'alarmer. 

DON GARCIE, 

Ne me viens point parler de secret ni d'alarme, 

Dans les doux mouvcmens du transport qui me charme. 

Après ce qu'à mes yeux on vient de prf^senlcr, 

Il n'est point de soupçons que je doive écouter; 

Et d'un divin objet la bonté sans pareille 

A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille : 

Ne m'en fais plus. 

DON LOPE. 

Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît; 
Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. 
J'ai cru que le secret que je viens de surprendre 
Méritoit bien qu'en hâte on vous le vînt appiendre; 
Mais, puisque vous voulez que je n'en touche rien, 
Je vous dirai, s{ù^:,neur, pour changer d'entretien, 
Que déjà dans Léon on \oil chaque famille 
Lever le masque au hruil des troupes de Casiille, 
Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi 
Un éclat à donner au tyran de l'effroi. 

DON GARCIE. 

La Castille du moins n'aura pas la victoire. 
Sans que nous essayions d'en partager la gloire ; 
Et nos troupes aussi peuvent élre en état 
D'iuiprimer quelque crainte au cœur de Mauregat. 
Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire? 
Voyons un peu. 

DON LOPE. 

Seigneur, je n' rien à vous dire. 

DON GARCIE. 

Va, va, parle ; mon cœur t'en donne le pouvoir. 



34-2 DON GARCIE DE NAVARRE 

DON LOPE, 

Vos pnroles, seigneur, m'en ont trop fait savoir; 
Et, puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, 
Je saurai désormais trouver l'art de me taire. 

DON GARCIE. 

Enfin, je veux savoir la cliose absolument. 

DON LOPE. 

Je ne réplique point à ce commandement. 

Mais, seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle 

Trahiroil le secret d'une telle nouvelle. 

Sortons pour vous l'apprendre: et, sans rien embrasser, 

Vous-même vous verrez ce qu'on en doit penser. 



ACTE III 

SCÈNE l.-DONE ELVIRE, ÉLISE. 

DONF ELVFRE. 

Élise, que dis- tu de l'étrange toiblesse 

Que vient de témoigner le cœur d'une princesse? 

Que dis-tu de me voir tomber si promptement 

De toute la chaleur d.- mon ressentiment? 

Et, malgré tant d'éclat, relâclier mon courage 

Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage? 

ÉLISE. 

Moi, je dis que d'un cœur que nous pouvons chérir 

Une injure sans doute est bien dure à so ffrir; 

Mais que, s'il n'en est point qui davantage irrite, 

Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vile ; 

Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux 

De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, 

D'autant plus aisément, madame, quand l'offense 

Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. 

Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé. 

Je ne m'étonne point de le voir apaisé I 

Et je sais quel pouvoir, malgré voire menace, 

A de pareils forfaits donnera toujours grâce. 



ACTE m, SCÈNE I r^^ 

DONE ELVIRE. 

Ah! saclie, quelque ardeur qui m'impose des lois, 
Que mon front a rougi pour la dernière fois; 
Et que, si dcîsormais on pousse ma colère, 
Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. 
(Juand je pourrois reprendre un tendre sentimentj 
C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment: 
Car enfin, un esprit qu'un peu d'orgueil inspire 
Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire; 
Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, 
Fait sur ses propres vœux un illustre attentat, 
S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n immole 
A la noble fierté de tenir sa parole. 
Amsi, dans le pardon que l'on vient d'obtenir. 
Ne prends point de clartés pour régler l'avenir; 
El, quoi qu à mes destins la fortune prépare. 
Crois que je ne puis être au prince de Navarre, 
Que de ces noirs accès qui troublent sa raison 
Il n'ait fait éclater l'entière guérison, 
Et réduit tout mon cœur, que ce mal persécute, 
A n'en plus redouter l'affront d'une rechute. 

ÉLISE. 

Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux? 

DONE ELVIRE. 

En est-il un qui so't plus digne de courroux? 

Et, puisque notre cœur fait un effort ex rême 

Lorsqu'd se peut résoudre à confesser qu'il aime. 

Puisque l'honneur du sexe, en tout tenijs rigoureux, 

Oppose un fort obstacle à de pareils aveux. 

L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle 

Doit-il impunément douter de cet oracle? 

Et n'est-il pas coupable, alors qu'il ne croit pas 

Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats * t 

ÉLISE. 

Moi, je liens que toujours un peu de défiance 

* Tirade transportée presque tout entière dans le Misunihropet 
«de III, scène iv. 



844 DON GARCIi: DE NAVARRE 

En ces occasions n'a rien qui nous offense; 
Et^qu'il est dangereux qu'un cœur qu'on a charmé 
Soit trop persuadé, madame, d'être aimé, 
Si... 

DONE ELVIBE. 

N'en disputons plus. Chacun a sa pensée. 
C'est un scrupule entin dont mon âme est blessée; 
Et, cou re mes désirs, je sens je ne sais quoi 
Me prédire un éclat entre le prince et moi, 
Qui, malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille... 
Mais, ô ciel ! en ces lieux don Sylve de Castillel 

SCÈNE il. - DONE ELVIRE, DON ALPHONSE 
cru don Sylve, ELISE. 

DONE ELVIRE. 

Ahl seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant? 

DON ALPHONSE. 

Je sais que mon abord, madame, est surprenant, 

Et qu'être sans éclat entré dans cette ville. 

Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile; 

Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, 

C'est un événement qui' vous n'attendiez pas. 

Mais, si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, 

L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres mir clés; 

Tout mon cœura senli par de tr prudes coups 

Le rigo reux destin d'eue éloijjÇné de vous, 

Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue 

Quelques niomens secrets d'une si chère vue. 

.le viens vous dire donc que je rends grâce au cieux 

De vous voir hors des mains d'i n tyran odieux. 

Mais, parmi les douceurs d'une telle aventure. 

Ce qui m'est un sujet d'éiernelle torture. 

C'est de voir qu'à mi>ii bras les rigueurs de mon sort 

Ont envié 1 honneur de cet illustre effort. 

Et t'aitàuion rival, avec trop d'in;uslice, 

Offrir les doux périls d'un si famaix service. 

Oui. niadauie, j'avois, pour rompre vos liens, 



ACTE III, SCENE II 

Des senlimens sans doule aussi beaux que les siens; 
Et, je pouvois poir vous gagner celle victoire, 
Si le ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire, 

DONE ELVIRE. 

Je sais, seigneur, je sais que vous avez un cœur 

Qui des pins grands périls vous peut rendre vainqueur; 

El je ne doule poinl que ce généreux zèle, 

Dont la chaleur vous poisse à veuger ma querelle 

N'eût, contre les efforts d'un indigne projet. 

Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. 

Mais, sans cette action dont vous étiez capable, 

Mon sort à la Castille est assez redevable. , 

On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi 

Le comte votre père a fait pour feu le roi: 

Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, 

Il donne en ses Étais un asile à mon frère ; 

Quatre lustres cnliers il y cache son sort 

Aux barbares fureurs de quelque lâche effort; 

Et, pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, 

Contre nos ravisseurs vous marchez en personne. 

N'étes-vous pas conieni? et ces soins généreux 

Ne ni'allachenl-ils point par d'assez puissaiis nœuds T 

Quoi I votre âme, seigneur, seroit-elle obstinée 

A vouloir asservir toute ma destinée? 

Et faut il que jamais il ne tombe sur nous 

L'ombre d'un seul bienfait qu'il ne vieune de vous 

Ah ! souffrez, dans les maux où mon d'Slin m'expose, 

Ou au soin l'un autre aussi je doive quelque hos«; 

JEt ne vous plaignez point de voir un autre bras 

Acquérir de la gloire où le vôtre n'esi pas. 

DON ALPHONSE. 

Oui, madame, mon cœur doit cesser de s'en plaindre; 
Avec trop de raison vous voulez n 'y contraindre; 
Et c'est in ustement qu'on se plaint d'un alheur 
Quand un autre plus grand s'offre à noire douleur 
Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ; 
Mais, hélas! de mes maux ce n'est pas là le pire. 
Le coup, le rude coup dont je suis atterré 



346 DON GARCIE DE NAVARRE 

C'est oe me voir par vous ce rival préféré. 

Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloira 

Sut- les miens dans votre âme emportent la victoire 

Et cette occasion de servir vos appas, 

Cet avantage offert de signaler son bras, 

Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, 

N'eh.t que le pur effet du bonheur de vous plair& 

Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux 

Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux. 

Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. 

Contre vos fiers tyrans je conduis une armée; 

Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, 

Assuré que vos vœux ne seront j)a3 pour moi; 

El que, s'ils sont suivis, la fortune prépare 

L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navorre^ 

Ah ! madame, faut-il me voir précipité 

De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté? 

El ne puis-je savoir quels crimes on m'impute, 

Pour avoir mérité celte effroyable chute? 

DONE ELVIRE. 

Ne me demandez rien avant que regarder 

Ce qu'à mes sentiments vous devez demander; 

Et, sur celte froideur qui semble vous confondre, 

Répondez-vous, seigneur ce que je puis répondre: 

Car enfin tous vos soins ne saiiroienl ignorer 

Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer; 

Et je la crois, celle âme, et trop noble cl trop haute, 

Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. 

Vous-même, dites-vous s'il est de l'équité 

De me voir couronner une infidélité; 

Si vous pouviez m'offrir, sans beaucoup d'injustice, 

Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice; 

Vous plaindre avec raison, et blâmer mes refus. 

Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. 

Oui, seiiineur, c'est un crime; et les premières flaniKic 

Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes. 

Qu'il faut perdre grandeurs, et renoncer au jour, 



ACTE m, SCÈNE II 3'j7 

Plutôt que de pencher vers un second amour *. 
J'ai poi'J' -'ous celte ardeur que peut prendre l'estime 
Pour .i.; uurag<? haut, pour un cœur magnanime; 
Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, 
El boulenez l'honneur de voire premier choix. 
Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse 
Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse; 
Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, seigneur), 
Elle a d'un choix constant refusé le bonheur ! 
Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, 
Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ! 
Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés ! 
Et rendez à son cœur ce que vous lui devez. 

DON ALPHONSE. 

Ah I madame, à mes yeux n'offrez point son mérite : 

Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte; 

Et, si mon cœur vous dit ce que pour elle il sent, 

J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. 

Oui, ce cœur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine 

L'impérieux effort de l'amour qui lentraîne : 

Aucun espoir pour vous n'a flatté mes rlésirs, 

Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs ; 

Qui n'ait dans ces douceurs fait jeter à mon âme 

Quelques trisles regards vers sa première flamme ! 

Se reprocher l'etîet de vos divins attraits, 

Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. 

J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire : 

Oui, j'ai voulu sur moi vous ôler votre empire, 

Sortir de votre chaîne, et rejeter mon cœur 

Sous le joug i.iuocent de son premier vainqueur. 

Mais, après mes efforts, ma constance abattue 

Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue ; 

Et, dût être mon sort à jamais malheureux, 

Je ne puis renoncer à l'espoir de mes vœux. 

Je ne sanrois souffrir l'épouvantable idée 

De vous voir p ir un autre à mes yeux possédée ; 

* Qi.he vers transportés ilans la scène ii de l'acte IV des Femmes 
savantes. 



848 lÛÛN GàRCIE de NAVARRE 

Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, 

Doit avant cet hymen t'clairer mon tn pas. 

Je sais que je iraliis une princesse aimable; 

Mais, madame, après tout, mon cœur esl-il coupable? 

F-i le fort ascendant que prend voire beauté 

Lai-^se-t-il aux esprits ai.cune liberlé? 

MOias ! je suis ici biv'n plus à plaindre qu'elle : 

bon cœur, en me perd<?Mt, ne perd qu'un intidcle , 

D'un pareil déplaisir on se peui consoler : 

Mais moi, par un malh(!ur qui ne peut s'c^galer. 

J'ai celui de quitter une aimable persoiine, 

El tous les maux encor que mon amour me donne. 

DONE ELVIRE. 

Vous n'avez que les maux que vous vouez avoir, 
Et toujours notre cœur est en noire pouvoir. 
Il peut bien quelquefois montrer quelque toiblesse ; 
Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse... 

SCÈNE III. - DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON 
ALPHONSE, cru don Sylve. 

DON GARCIE. 

Madame, mon abord, comme je connois bien. 
Assez mal à propos trouble voire entre ien ; 
Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die. 
Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie 

DONE ELVIRE. 

Cette vue, en effet, surpieud au d rnier point; 
Et, de même que vous, je ne l'aticnduis point. 

DON GARCIE. 

Oui, madame, je crois que de cette visite, 
Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite. 

A don Sylve. 
Mais, seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur 
De nous donner avis de ce rare bonheur, 
El nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre. 
De vou^ rendre en ces lieux ce qu'on voudroil vous icndre. 

DON ALPHONSE. 

Les héroïques soins vous occupent si fort, 



ACTE III, SCENE III 3'.9 

Que de vous en tirer, seigneur, j'aurois eu tort ; 
Et dos grL;.(l> conquérans les sublimes pensies 
Sont aux civilités avec pcme abaissées. 

DON GARCIE. 

Mais les grands con iuérans, di nt oh vante les soins, 

Loin d'aimer le secret, affectent les ti'moins; 

Leur âme, dès l'en.ance à la gloire élevée, 

Les fait dans leurs projets ail r tête levée, 

Et, s'appuyant toujours sur des ' hauts sentimens, 

Ne s'abaisse jamais à des déguisemens, 

Ne commettez-vous point vos vertus héroïques. 

En passant dans ces lieux par des * sourdes pratiques; 

Et ne craignez-vous point qu'on pu sse, aux yeux de tous, 

Trouver celte action trop indigne de vous? 

DON ALPHONSE. 

Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, 

Au secret que j ai fait d'une telle visite, 

Mai- je sa s qu'aux reje s * qui veulent la clarté, 

Prince, je n'ai jamais îierclié l'obscurité ; 

El, i|uand j'aurai sur vous à faire une enireprise, 

Vous n'aur- z pas sujet de blâmer la surprise : 

Il ne tiendra qu à vous de vous en garantir, 

Et l'on prendra le soin de vous en avertir. 

Cependant d meurons aux termes ordinaires, 

Remeitons nos débats après d'autres affaires; 

El, d'un sang un peu cliaud réprimant les bouillons, 

N'oublions pas tous diux de\ant qu nous parlons. 

DONE ELVIRE, à don Garcie. 

Prince, vous avez tort ; et sa visite est telle 
Que vous... 

DON GARCIE. 

Ah ! c'en est trop que prendre sa qe relie. 
Madame ; et votre esprit devioit f indre un peu mieux, 
Lorsqu'il veut ignorer su venue en ces lieux. 

1.2 Po t: de. Faute de français. I.a distinction entre r/<^p:)rlitirel 
tfC5 génériil ne s'est faile drlinilivemenl qu'après i'f^pnqim de Muliére. 

• Tour : d'avoir fait un secret. I.xpression iinpiopre. 

* Pour : en fait de projets. Même remarque. 



330 DON GARCIE DE xNAVARRE j 

Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre 
Perbuade assez mal qu'elle ail pu \ous surprendre. 

DONE ELVIRE. 

Quoi que vou' soupçonniez, il m'importe si peu, 
Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu. 

DON GARCIE 

Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque^ 
Et que, sans hésiter, tout votre cœur s'explique s 
C'est au déguisement donner trop de crédit. 
Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. 
Tranchez, tranchez le mol, forcez toute contraint3; 
Dites que de ses feux vous res&^ilez l'atteinte ; 
Que pour vous sa présence a des charmes si doux... 

DONE ELVIRE. 

Et, si je veux l'aimer, m'en empêcherez-vous? 
Avez-Vjus sur mon cœur quelque empire à prétendre? 
Et, pour régler mes vœux, ai-je votre ordre à prendre^ 
Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir. 
Si votre cœur sur moi s'est cru que''^ue pouvoir; 
Et que mes sentimens sont d'une âme trop grande 
Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demanda. 
Je ne vous dirai point si le comte est aimé ; 
Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé ; 
Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, 
Méritent mieux que vous les vœux d'une princesse ; 
Que je garde aux ardeurs *, aux soins qu'il me fait voir, 
Tout le ressentiment * qu'une âme puisse avoir ; 
Et que si des destins la fatale puissance 
M'ôle U liberté d'être sa récompense. 
Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux 
Qu'on ne me verra point le butin de vos feux. 
Et, sans vous amuser d'une attente frivole, 
C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. 
Voilà mon cœur ouvert, puisque vous le voulez, 

' Pour : le ressentiment des ardeurs. Faute de français, expressloa 
imjTopre. 

- iiessentiment, pour : le sentiment intérieur réfléchi. Archaïsme re- 
grettable. Racine disait avec raisoa: « Leresseatimeatd'uabiealiut.» 



ACTE m, SCENE IV 351 

El mes vrais sjiiliinoas à vos yeux (-lak's. 
Êles-vous satisfait? et mon âme attaquée 
S'est-clle, à voire avis assez bien expliqu(îe? 
Voyez, pour vous ôtertout lieu de soupçonner 
S'il resle quelque jour encore à vous donner. 

A don Sylve. 

Cependant, si vos soins s'attachent âme plaire, 
Songez que voire bras, comte, m'est nécessaire; 
Et, d'ur. capricieux quels que soient les transpoiis, 
Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts. 
Fermez l'oreille enfin à toute sa furie; 
Et, pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie. 

SCÈNE IV. - DON GARCIE, DON ALPHONSE cru don S/iy^. 
DON GARCIE. 

Tout vous rit et votre âme, en celte occasion, 
fouit superbement de ma confusion. 
1 vous est doux de voir un aveu plein de gloir-*. 
5ur les feux d'un rival marquer voire victoire: 
fiais c'est à votre joie un surcroît sans égal, 
)'en avoir pour témoins les yeux de ce rival; 
îl mes prétentions, hautement étouffées, 
i vos vœux iriomphans sont d'illustres trophées, 
Soûlez à pleins transports ce bonheur éclatant; 
lais sachez qu'on n'est pas encore oîi l'on prélend. 
La fureur qui m'anime a de trop justes causes, 
t l'on verra peut-être arriver bien des choses. 
Jn désespoir va loin quand il est échappé, 
ït tout est pardonnable à qui se voit trompé. 
li i'ingrale à m'es yeux, pour flatter votre flamme, 
. jamais n'être à moi vient d'engager son âme, 
e saurai bien trouver, dans mon juste courroux, 
iCS moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous. 

DON ALPHONSE. 

et obstacle n'est pas ce qui me met en peine, 
lous verrons quelle attente en tous cas sera vaine; 
!t chacun, de ses feux, pourra, par sa valeur, 



352 DON GARCIE DE NAVARRE 

Ou défendre la gloire ou venger le malheur. 
Mais, comme, enlre rivaux, l'âmo la plus posée 
A des termes d'ai!j;reur trouve une pente aisée, 
Et que je ne veux point qu'un pareil entretien 
Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, 
Prinre, affranchissez-moi d'une gêne secrète. 
Et me donnez moyen de faire ma retraite. 

DON GARCIE. 

Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit 
A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. 
Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, 
Je sais, comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. 
Ces lieux vous sont ouverts : oui, sortez-en, sortez, 
Giorioux (icc douceurs que vous en remportez; 
Mais, encore une fois, apprenez que ma lête 
Peut seule dans vos mains mettre voire conquête. 

DON ALPHONSE. 

Quand nous en serons là, le sort entre nos bras 
De tous i;ûs intérêts videra les débals. 



ACTE IV 

SCÈNE I. - DONE ELVIRE, DON ALVAil. 

DONE ELVIUE. 

Retournez, don Alvar, ei perdez l'espérance 

De me peisuader l'oubli de celle offense. 

Cette plaie en mon cœur ne sauroit se guérir, 

Et les soms qu'on eu jjrend ne font rien que l'aigrir^ 

A quelques faux respects ci ou -il que je défère? 

Non, non: il a poussé trop avant ma colère; 

Et son vain repentir, qui porte ici vos pas, 

Sollicite un paidon qi-e vous n'obtiendrez pas. 

DON ALVAR. 

Madame, il fait pitié. Jamais cœur, que je pense, 
Par un plus vif remords n'expia son offense; 



ACTE IV, SCENE I ^ 

Et, si dans sa douleur vous le considériez, 

Il toucheroil votre àme, et vous l'excuseriez. 

On sait bien que le prince est dans un âge à suivra 

Les premiers mouvemens ou son âme se livre, 

Et qu'en un sang bouillant toutes les passions 

Ne laissent guère place à des réflexions. 

Don Lope, prévenu d'une fausse lumière, 

De l'erreur de son maître à fourni la matière. 

Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret 

A de l'abord du comte éventé le secret, 

Vous avoit mis aussi de celle intelligence 

Qui, dans ces lieux gardés, a donné sa présence. 

Le prince a cru l'avis, et son amour séduit 

Sur une fausse alarme a fait tout ce grand bruii,' 

Mais d'une telle erreur son âme est revenue: 

Votre innocence enfin, lui vient d'êlre connue, 

Et don Lope, qu'il chasse, est un visible effet 

Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait. 

DONE ELVIRE. 

Ah! c'est trop promptemenl qu'il croit mon innocence»; 
Il n'en a pas encore une entière assurance; 
Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser, 
Et ne se hâle point, de peur de s'abuser, 

DON ALVAB. 

Nadame, il sait trop bien... 

DONE ELVIRE. 

Mais, don Alvar, de grâce. 
N'étendons pas plus loins un discours qui me lasse : 
[1 réveille un chagrin qui vient, à contre-temps. 
En troubler dans nw-n cœur d'autres plus imporlans, 
■Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse; 
Et le bruit du trépas de l'illustre comtesse 
Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, 
Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir. 

DON ALVAR. 

Madame, ce peut être une fausse nouvelle; 
Mais mon retour au prince en porte unç cruelle. 

23. 



33* DON GARCIE DE NAVARRE 

DONE ELVIRE. 

De quelque grand ennui qu'il puisse 6lrp agité, 
Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité. 

SCÈNE II.- DONE ELVIRE, ÉLISE. 

ÉLISE. 

J'attenrlois qu'il sortit, madame, pour vous dire 
Ce qui veut maintenant que voire âme respire, 
PuiS(|ue votre chagrin, dans un moment dici, 
Du sort de done It^nôs peut se voir éclairci. 
Un inconnu, qui vient pour cette confidence, 
Vous fait, par un des siens, demander audience, 

DONE ELVIRE. 

Élise, il faut le voir; qu'il vifnne promplement. 

ÉLISE. 

Mais il veut n'être vu que de vous seulement ; 

Et par cet envoyé, madame, il sollicite 

Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite. 

DONE ELVIRE. 

En bien, nous serons seuls, et je vais l'ordonner, 
Tandis que lu |)ren(lras le soin de l'am^-ncr. 
Que mon impatience en ce moment est forte î 
deslinl est-ce joie ou douleur qu'on m'aiportet 

SCÈNE III.- DON PÈDRE ÉLISE. 

ÉLISE. 

Où?... 

DON PÈDRE. 

Si vous me cherchez, madame, me voici. 

ÉLISE. 

En quel lieu votre maître? 

DON PÈDRE. 

Il est proche d'ici. 
Le ferai-je venir? 

ÉLISE. 

Dites-lui qu'il s'avance. 
Assuré '^a'Oû l'attend avec impatience. 



ACTE IV, SCENE V 353 

Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé *. 

Seule. 
Je ne sais quel secret en doit être auguré. 
Tant de précautions qu'il affecte de prendre... 
Mais le voici déjà. 

SCÈNE IV. — DONE IGNÉS, déguisée en homme; ÉLISE. 

ÉLISE. 
Seigneur, pour vous attendre 
lOn a fait... Mais que vois-je? Ali ! madame '. mes yeux... 

DONE IGNES. 

Ne me découvrez point, Éiise, dans ces lieux, 
Et laissez res| irer ma triste destinée 
[Sous une feinte mort que je me suis donnée. 
C'est elle qui m'arrache à tons mes tiers tyrans, 

ar je puis sous ce nom comprendre mes parens. 

'ai par elle évité cet hymen redonlahle 
Pour qui j'aurois souffert une mort véritable ; 
Et, sous cet équipage et le bruit de ma mort, 
Il faut cacher à tons le secret de mon sort, 
'our me voir à l'abri de l'injuste poursuite 
}ui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite. 

ÉLISE. 

A& surprise en public eût trahi vos désirs. 

liais allez là dedans étouffer des soupirs, 

îl des charmants transports d'une pleine allégresse 

iaisir à votre aspect le cœur de la princesse ; 

^ous la trouverez seule : elle-même a pris soin 

IJue votre abord fût libre et n'eût aucun témoin. 
SCÈNE V. - DON ALVAR, ÉLISE. 

ÉLISE. 

bis-je pas don Alvar ? 



< Pour : épié, dans le sens que nous avens signalé plus tiaut. 
oyei rÉtourdi, 



aae don garcie de inavarre 

DON ALVAR. 

Le prince me renvoie 
Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. 
De ses jours, belle Élise, on doit n'espérer rien, 
S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien; 
Son âme a des transports... Mais le voici lui-même, 

SCÈNE VI. - DON GARCIE, DON ALVAR, ÉLISE. 

DON GABCIE. 

Ah I sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, 
Élise, et prends pitié d'un en ur infortuné, 
Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné. 

ÉLISE. 

C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse, 

Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse •, 

Mais nous a\ons du ciel, ou du tempérament, 

Que nous jugeons de tout chacun diversement : 

Et, puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie 

Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, 

Je serois complaisante, et voudrois m'efforcer 

De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. 

Un amant suit sans doute une utile méthode, 

S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode j 

El cent devoirs font moins que ces ajustemeus *, 

Qui font croire en deux cn'urs les mêmes senlimens, 

L'art de ces deux rapports fortement les assemble. 

Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble. 

DON GARCIE. 

Je le sais ; mais, hélas I les destins inhumains 

S'opposen'i à l'effet de ces justes desseins. 

Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre 

Un piège dont mon cœur ne sauroit se défendre. 

Ce n'est pas que l'ingrate, aux yeux de mon rival 

N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, 

Et témoigné pour lui des excès de tendresse 

* Pour : accord, manière de s'accorder. Expression jusie, ma 
d'un effet mauvais et équivoque. 



f 

ACTE IV, SCENE VII 357 ' 



Dont le cruel objet me reviendra sans cesse : 
Mais, comme trop d'ardeur enfin m'avoit séduit, 
Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, 
D'un trop cuisant ennui je senlirois l'atteinte 
A luJ laisser sur moi quelque sujet de plainte. 
Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, 
Que ce soit de son cœur pure infidélité ; 
El, venant m'excuser d'un trait de promptitude, 
Dérober tout prétexte à son int^ratitude. 

ÉLISE. 

Laissez un peu de temps à son ressentiment, 
Et ne la voyez point, seigneur, si promptement. 

DON GARCIE, 

Ah ! si tu me chéris, obtiens que je la voie ; 

C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie ; 

Je ne pars point d'ici qu'au moins son fier dédain... 

ÉLISE. 

De grâce, différez l'effet de ce dessein. 

DON GARCIE. 

Non, ne m'oppose point une excuse frivole. 

ÉLISE, à part. 
Il faut que ce soit elle, avec une parole, 
Qui trouve les moyens de le faire en aller. 

A don Garcie. 

Demeurez donc, seigneur, je m'en vais lui parleft 

DON GARCIE. 

Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma présence 
Celui dont les avis ont causé mon offense ; 
Que don Lope jamais... 

SCÈNE VII. - DON GARCIE, DON ALVAR. 

DON GARCIE, regardant par la porte qu'Élise a laissée enlr'ouverle. 

Que vois-je ? ô justes cieux I 
Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux ? 
Ah I sans doute ils me sont des témoins trop fidèles! 
Voilà le comble affreux de mes peines mortelles I 



358 DON GARCIE DE NAVARRE 

Voici le coup fatal qui devoit m'accabler ! 
El, quand par des soupçons je mo scnloi? troul)ler, 
G'étoil, c'(Hoil le ciel, doni la s'uirde monare 
rrésageoil à mon cœur cotte iiorrible di^grâce. 

DON ALVAR. 

Qu'avez-vous vu, ?eit:,ncur, qui vous puisse émouvoir? 

DON GARCIE. 

J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir; 
Et le renversement de toute la nature 
Ne m'étonneroit pas comme cette aventure. 
C'en est fait... le desiin... Je ne saurois parler. 

DON ALVAR. 

Seigneur, que votre espiil lâcl.e à se rappeler. 

DON GARGIE. 

J'ai VU... Vengeance !... ciel !... 

DON ALVAR. 

Quelle atteinte soudai e.,. 

DON GARCIE. 

J'en mourrai, don Alvar ; la chose est bien certaine. 

DON ALVAR. 

Mais, seigneur, qui pourroit... 

DON GARCIE. 

Ah ! tout est ruinf^ ; 
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné *; 
Un homme (sans mourir te le pu s je bien dire?), 
Un homme dans les bras de l'iati lèh Elvire I 

DON ALVAR. 

Ah ! seigneur, la princesse est venueuse au point... 

DON GARCIE. 

Ah 1 sur ce que j'ai vu ne me contestez point, 
Don Alvar: c'en est trop que so itenir sa gloire, 
Lorsque mes yeux font toi d'une action si noire. 

DON ALVAR. 

Seigneur, nos passions nous fout prendre souvent 
Pour cliose \éntable un objet décevant, 

* Deux vers tmi^poités te\lucllement et sous un aspect comiqtt« 
dans la scène ii de l'acte IV du Misanthrope. 






ACTE IV, SCENE VII! 359 

Et de croire qu'unû âme à la vertu nourrie 
Se puisse... 

DON GARCIE. 

Don Alvar, laissez-moi, jo vous prie; 
Un consoiller moclioque en celle occasion, 
Et je ne prends asis que de ma passion. 
DON ALVAR, à part. 
Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche. 

DON GARCIE. 

Ahf que sensiblement cette atteinte me touche! 
Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir... 
La voici. Ma fure ir, te peux-tu retenir? 

SCÈNE VIII. - DONR ELVfRR. DON GARCIE, DON ALVAR. 

DONE ELVIRE. 

Eh bien, que voulez- vous? el quel e.spoir de grâce, 
Après \os procédés, peut flatter votre audace? 
Osez-vous à mes yeux encor vous présenter? 
Et que me direz-vous que je doive écouter? 

DON GARCIE. 

Que toutes les horreurs dont une âme est capable 
 vos di'loyaulés n'ont rien de comparable ; 
Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, 
N'ont jamais rien produit de si méchant que vous*. 

DONE ELVIRE. 

Ah! vcalmont, j'atiendois l'excuse d'un outrage; 
Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage. 

DON GARCIE. 

Oui, oui, c'en est un autre, el vous n'attendiez pas' 
Q le j'eusse découvert le traître dans vos ras; 
Qu'un funeste hasard, |)ar la porte entr'ouverte. 
Eût offert à mes yeux votre honte et ma perle. 
Est ce l'heureux amant sur ses pas revenu, 
Ou quelqu'aulre rival qui m'éloit mconnu? 

* Quatre vers qui se retrouvent dans la scène m de l'acte IV du 
Misanthrope, 

'^ Pour: vous ne vous attendiez pas. Expression impropre comme 
il y en a beaucoup dans cette œuvre iniparfaile. 



3«0 DON GAKCIE DE NAVARUR 

ciell donne à mon cœur des forces suffisantes 

Pour i)Oiivoir supporter des douleurs si cuisantes! 

Rougissez «laintenanl, vous en avez raison. 

Et le masque est levé de votre trahison. 

Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; 

Gen'étoit pas en valu que s'alarmoil ma flauiaie; 

Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, 

Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; 

Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, 

Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. 

Mais ne présumez pas que, sans être vengé, 

Je souffre le dépit de me voir outragé. 

Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance ; 

Que l'amour veut partout naître sans dépendance; 

Que jamais par la force on n'entra dans un cŒur; 

Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: 

Aussi ne trouverois-je aucun sujet do plainte, 

Si pour moi votre bouche avoit parlé snns feinte, 

l't, sop arrêt livrant mon espoir à la mort, 

Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sor( 

Mais d'un aveu trompeur voir n a flamme applaudie. 

C'est une trahison, c'est une perfidie 

Qui ne sauroit trouver de trop grands chatimens; 

Et je puis tout pernieltre à mes ressentimens, 

Non, non, n'espérez rien après un tel outrage; 

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage; 

Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, 

Il faut que mon amour se venge avec éclat; 

Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, 

Et que mon désespoir achève par moi-même. 

DONE ELVIRE. 

Assez paisible:i!eni vous a-l-on écouté? 
Et pourrai-je à mon tour parler en liberté? 

DON GARCIE. 

Et par quel beau discours que l'artifice inspire... 

DONE ELVIRE. 

Si vous avez encore quelque chose à me dire, 
Vous pouvez l'ajouter, je suis prête à l'ouïr; 



ACTE IV, 5CENK VIII $«i 

Sinon, faites au moins que je puisse jouir 

De doux ou trois momens de paisible audience. 

DON GARCIE. 

Eh bien, j'écoule, ciel ! quelle est ma patienç^f 

DONK ELVIRE. 

Ji^ force ma colère, et veux, sans nulle aigreur, 
R.'pondre à ce discours si rempli de fureur. 

DON GARCIE. 

C'est que VOUS voyezbien... 

DONE ELVIRE. 

Ah I j'ai prêté l'oreiile 
Autant qu'il vous a plu, rendez-moi la pareille. 
J'admire mon destin, et jamais sous les deux 
Il ne l'ut rien, j; crois, de si prodigieux. 
Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, 
Et rien que la raison rende moins supportable. 
Je me vois un amant qui, sans se rebuter, 
Applique tous ses soins à me persécuter; 
Oui, dans tout cet amour que sa bouche m'exprime, 
Ne conserve pour moi nul sont'.menl d'estime; 
Rien, au fond de ce cœur qu'ont pu blesser mes yeux. 
Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des cieux. 
Et de mes actions défende l'innocence 
Contre le moindre effort d'une fausse apparence. 
Oui, je vois. 

Don Garcie montre de l'impatience pour parler. 
Ah! surtout ne m'mterrompe? point. 
Je vois, dis-je, mon sort malheureux à ce point, 
Qu'un cœur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire crcirs 
Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire, 
Il voudroit contre tous en être le garant. 
Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. 
On ne voit échapper aux soins que pn'nd sa flamme 
Aucune occasion de soupçonner mon âme; 
Mais c'est peu des soupçons, il en fait des éclats 
Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. 
Loin d'agir en amant, qui plus que la mort même, 
Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, 



36» DON GARCIE DE NAVAKRE 

Qui se plaint doucement, et cherche avec respect 
A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, 
A toute extrémité dans ses doutes il passe; 
Et ce nVsi nue fureur. (|u'injiire, et quo luciiac^, 
Cependani aujou d'iiui je veux fcmer les yeux 
Sur tout ce qui devroil me le rendre odieux, 
El lui donner moyen, par une bonté pure, 
De tirer son saiul d'une nouvelle iujure. 
Ce grand emporleuienl qu'il m'a fallu souffrir 
Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d offrir, 
J'aurois tort do vouloir démentir voire vue, 
Et votre âme sans doute a dû paroît e émue. 

DON GARCIE. 

Et n'est-ce pas... 

DONE ELVIRE. 

Encore un peu d'atlcnlion, 
El vous allez savoir ma résolution. 
Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse: 
Vous êtes maintenant sur un grand précipice, 
Et ce que voire coeur pourra délibérer 
Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. 
Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre. 
Prince, vous me rondez ce que vous devez rendre, 
El ne dema dcz point d'autre preuve que moi. 
Pour condamner l'erreur du tn ubie dû je vous voi , 
Si de vos sentimens la p ou'.pli' d. f '■'•eue:' 
Veut sur ma seule foi oroin- mon inuoeeneo, 
El de tous vos soniçons démentir le Ciédit. 
Pour croire aveaglémeul ce que mou co^ur vous d.l, 
C' tte soumission, celle maïque d'eslune. 
Du passé dans ce cœur efface tout le crime, 
Je rétracte à l'inslani ce qu'un juste courroux 
M'a fait, dans la chaleur, prononcer contre voua; 
El, si je puis an jour choisir ma di'Siin 'e 
Sans choquer les devoirs au rang ou je su • née. 
Mon honneur, satisfait parce respecl S'i'da i, 
Prom^.t à votre amour et mes vœux et ui.i main 
Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire : 



ACTE IV, SCÈNE VIII 363 

Si celle offre sur vous obtient si peu fi'empire, 

Qno vous me rctusiez de me faire entre nous 

Un sarrifi('e eniior do vos soupçons jaloux ; 

S'il ne vous suFMi pas de toute l'assur.mce 

Que vous peuvent donner mon cu'ur et ma naissance 

Et que de \olre esprit les ombrages piiissans 

Forcent mou innocence à convaincre vos sens 

Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage 

D'une vertu sincère à qui l'on lait outrage; 

Je suis prête à le faire, et vous serez coulent; 

Mais il vous faut de moi détacher à l'inslanl, 

A mes vœux pour jamais renoncer de vous-même ; 

El j'altosie du ciel la |)llis^ance suprême 

Que, quoi que le destin puisse oriJonnor de nous, 

Je choisnai |>liilôl d'être à la mort qu'à vous. 

Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire : 

Avisez "nainlenant celui qui peut vous plaire *. 

DON GARCIE. 

Juste ciel ! jamMs rien peut-il être inventé 
Avec plus d'artifice et de loyauté? 
Tout ce que des enfers la malice étudie 
A-l-il rien de si noir que cette perfidie? 
El peut- 'lie trouver ilans toute sa rigueur 
Un plus crwel moyen d'e- harrasser un cœur? 
Ah! que vous s ivez Itien ici contre nioi-uiême, 
Tuijratc, vous servir de uia foil)lesse ex rême, 
El uK'nager pour vous l'effori prodi.ieux 
De Cl' fatal auiour né de vos traîtres yeux! 
Parce qu'on est surprise, et qu'on manque d'excuse, 
I D'une offre de pardon on emprunie la ruse : 
Votre feint'; douceur forge un amusement, 
Pour divertir l'offei de mon ressentiment; 
El, p ir le nœud subtil du choix qu'elle embarrasse, 
veut sousliaire un perfide au coup qui le menace. 
Oui, vos dexiénlés vealeni me détourner 

* F'oiir: prenez avis de vous-même, consultez-vous. Ce mot s'est 
conservé dans certains cas. 



/'"-S DON GARCIE DE NAVARRE 

D'un éclaircissement qui doit vous condamner: 
Et votre âme, feignant une innocence entière, 
Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière 
Qu'à des conditions qu'après d'ardens souhaits 
Vous pensez que mon cœur n'acceptera jamais ; 
Mais vous serez trompée en me croyant surprendre. 
Oui, OU!, je prétends voir ce qui doit vous défendre, 
Et quel fameux prodige, accusant ma fureur, 
Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur. 

DONE ELVIRE. 

Songez que par ce choix vous allez vous prescrire 
De ne plus rieu prétendre au cœur de done'Elvire. 

DON GARCIE. 

Soit. Je souscris à tout; et mes vœux, aussi bien, 
En l'état où je suis, ne prétendent plus rien. 

DONE ELVIRE. 

Vous vous repeniire/. de l'éclat que vous faites. 

DON GARCIE. 

Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites, 
Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir 
Que quelque autre dans peu se pourra repentir; 
Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage 
De dérober sa vie aux efforts de ma rage. 

DONE ELVIRE. 

Ah! c'est trop en souffrir et mon cœur irrité 
Ne doit plus conserver une sotte bonté ; 
Abandonnons l'ingrat à son propre caprice; 
Et, puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse, 

A don Garcie. 
Élise... A cet éclat vous voulez me forcer; 
Mais je vous apprendrai que c'est trop m' offenser. 

SCENE U. - DONE ELVIRE, DON GARCIE, ÉLISE, 
DON ALVAR. 

DONE ELVIRE, à Éliso. 

Faites un peu sortir la personne chérie... 
Allez, vous m'entendez; dites que je l'en prie. 



ACTE IV, SCENE X m 

DON GARCIB. 

Et je puis... 

DONE ELVIRE. 

Attendez, vous serez satisfait. 
ELISE, à part, en sortant. 

Voici de son jaloux, sans doute, un nouveau Um, 

DONE ELVIRE, 

Prenez garde qu'au moins cette noble colère 

Dans la même fierté jusqu'au bout persévère; 

Et surtout désormais songez bien à quel prix 

\ Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis. 

SCÈNE X. - DONE ELVIRE, DON GARCIE, DONE IGNÉS 
déguisée en homme ; ÉLISE, DON ALVAR. 

DONE ELVIRE, à don Garcia, en lui montrant done igrtès. 
Voici, grâces au ciel, ce qui les a fait naître , 
Ces soupçons obiigeans que l'on me fait paroître; 
Voyez bien ce visage, et si de done Ignés 
Vos yeux au même instant n'y connoissent les traits ! 

DON GARCIE. 

ciel I 

DONE ELVIRE. 

Si la fureur dont votre âme est émue 
Vous trouble jusque-là l'usage de la vue. 
Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter. 
Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter, 
Sa mort est une adresse au besoin inventée 
Pour fuir l'autorité qui l'a persécuiée; 
Et sous ii.a tel habit elle cachoit son sort, 
Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort. 

A done Ignés. 
Madame, pardonnez s'il faut que je consente 
A trahir vos secrets et tromper voire attente \ 
Je me vois exposée à sa témérité; 
Toutes mes actions n'ont plus de liberté. 
Et mon honneur, en bulle aux soupçons qu'il peut pi endre, 
Est réduit à loule heure aux soins de se défendre. 



38Ô DON GARCIE DE NAVARRE 

Nos doux embrassemens, qu'a surpris ce jaloux, 
De cent indigniu's m'ont l'ait souffrir les coups. 
Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, 
El l'assuré témoin qu'on produit de ma honte. 

A don Oarcie. 
Jouissez k celte heure, en tyran absolu. 
De l'éclaircissement que vous avez voulu; 
Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire 
De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire ; 
Et, si je puis jamais oui lier mes sermons. 
Tombent sur moi du ciel les plus grands châtimens, 
Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en pondre, 
Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre! 
Allons, madame, allons, ôlons-nous de ces lieux 
Qu'infectent les regards d'un monstre furieux; 
Fuyons-en prompiement l'atteinte envenimée. 
Évitons les effets de sa rage animée, 
El ne faisons des vœux, <ians nos justes desseins, 
Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains. 

DONE IGNÈS, à don Garcie. 
Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence 
A la même vertu * vient de faire une offense. 

SCÈNE XI. - DON GARCIE, DON ALVAR. 

DON GARCIE. 

Quelles tristes clartés, dissipani mon erreur, 
Enveloppent mes sens d'un" profonde horreur, 
El ne laissent plus voir à mon âme abattue 
Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue I 
Ahl don Alvar, je vois que vous avez raison; 
Mais l'enfer dans mon cœur a soufflé son poison; 
Et, par un trait fatal d'une rigueur extrême. 
Mou plus grand ennemi se rencontre eu moi-même. 
Que me sert il d'aimer du plus ardent amour 
Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour, 

• Pour : la vertu même. Voyez plus haut, p. 297» 



ACTE IV, SCENE XI 36' 

Si, par ces mouvemens qui font toute ma peine, 
Cet amour à tout coup se rend diene de haine? 
Il fnul, il faut vengfT par mon juste trépas 
L'oiilrage que j'ai fait à ses divins appas; 
Aussi bien quels conseils aujourd'iiui puis-je suivre? 
Alil j'ai perdu l'objet pour qui l'aimois à vivre. 
Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses vœux, 
Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux, 

DON ALVAR. 

Seigneur... 

DON GARCIE. 

Non, don Alvar, ma mort est nécessaire, 
11 n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire j 
Mais il faut que mon son, en se précipitant, 
Rende à cetie princesse un service éclatant; 
El je veux me chercher, dans cette illustre envie, 
Les moyens glorieux de sortir de la vie; 
Faire, par un grand coup qui signale ma foi, 
Qu'en expirant pour elle elle ait regret à moi, 
Et qu' lie puisse dire en se voyant v ngée: 
« C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outragée. • 
11 laut que de ma main un illustre alternat 
Porie une mort trop due au sein de Miuregat; 
Que j'aille prévenir, par une belle audace. 
Le coup dont la Gastilieavec bruit le menace; 
Et j'aurai des douceurs dans mon insiant fatal, 
iDe ravir cette gloire à l'espoir dun rival. 

DON ALVAR. 

Un service, seigneur, de celte conô^quence 
Auroit bien le pouvoir d'etïacer votre offense; 
Mais hasarder... 

DON GARCIE. 

Allons, par un juste devoir. 
Faire à ce noDle eiîori servir mon désespoir. 



368 DON OARCIE DE NAVARRE 

ACTE V 

SCÈNE I. - DON ALVAR, ÉLISK. 

DON ALVAR. 

Oui, jamais il ne fut de si rude surprise. 

Il vcnoit de former celle hauie enlreprise ; 

A l'avide désir d'immoler Mauregat, 

De son prompl désespoir il tournail toul rc'clai; 

Ses soins précipilés vouloicnt à son courage 

De celle jusle morl assurer l'avantage, 

Y chercher son pardon, el prévenir l'ennui 

Qu'un rival * partageai celte gloire avec lui. 

Il sorloit de ces murs quand un bruil trop fidôîé 

Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle 

Que ce même rival qu'd vouloil prévenir, 

A /emporté l'honneur qu'il pcnsoil obtenir, 

L'a prévenu lui-même en immolant le traître, 

Et poussé dans ce jour don Alphonse à paroîlre, 

Qui d'un si prompt succès va goûter la doucev.r, 

Et vient prendre en ces lieux la princesse sa ïcuar 

Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance, 

On entend publier que c'est la récompense 

Dont il prétend payer le service éclatant 

Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend. 

ÉLISE. 

Oui, done Elvire a su ces nouvelles semées. 
Et du vieux don Louis les trouve confirmées, 
Qui vient de lui mander que Léon, dans ce jour. 
De don Alphonse el d'elle attend l'heureux retour 
Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère. 
Lui voir prendre un époux de la main de ce frère. 
Dans ce peu au'il en dit, il donne assez à voir 
Que don Sylve «îi i' époux qu'elle doit recevoifo 

DON ALVAR. 

Ce coup au cœur du prince... 
* Pour : de ce qu'un rival. Ellipse peu gramniatiGale» 



ACTE Y, SILENE II 369 

ÉLISE. 

Est sans doute bien rude^ 
Et je le trouve à plaindre en son inquiétude. 
Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé. 
Est encor cher au cœur qu'il a tant outragé; 
Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante, 
La princesse ait fait voir une âme fort contente 
De ce frère qui vient, et de la lettre aussi ; 
Mais... 

SCÈWE II. - DONE ELVIRE, DONE IGNÉS, déguisée en 
homme; ÉLISE, DON ALVAR. 

DONE ELVIRE. 

Faites, don Alvar, venir le prince ici. 
Don Avalar sort. 

Souffrez que devant vous, je lui parle, madame, 

Sur cet événement dont on surprend mon âme ; 

Et ne m'accusez .oint d'un trop prompt changement, 

Si je perds contre lui tout mon ressenlimont. 

Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre ; 

Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre; 

Et le ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur, 

N'a que trop bien servi les sermons de mon cœur. 

Un éclatant arrêt de ma gloire outragée 

A jamais n'être à lui me tenoit engagée; 

Maisquand par les destins il est exécuté, 

J'y vois pour son amour trop de sévérité; 

El le triste succès de tout ce qu'il m'adresse 

M'efface son offense, et lui rend ma tendresse : 

Oui, mon cœur trop vengé par de si rudes coups 

Laisse à leur cruauté désarmer son courroux. 

Et cherche maintenant, par un soin pitoyable, 

A consoler le sort d'un amant misérable; 

Et je crois que sa flamme a bien pu mériter 

Celte compassion que je lui veux prêter, 

ÛONE IGNÉS. 

Madame^ on auroit tort de trouver à redire 

u 



370 DON GARCIE DE NAVARRE 

Aux tendres sentimens qu'on voit qu'il vous inspire, 
Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, el sa pâleur 
De ce coup surprenant marque assez la douleur. 

SCÈNE III. - DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÉS, 

déguisée en homme j ÉLISE. 

DON GARGIE. 

Madame, avec quel front faut-il que je m'avance, 
Quand je viens vous offrir l'odieuse présence... 

DONE ELVIRE. 

Prince, ne parlons plus de mon ressentiment. 
Votre sort dans mon ànie a fait du changement; 
Et, par ce triste état où sa rigueur vous jette. 
Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. 
Oui, bien que voire amour ait mérité les coups 
Que fait sur lui du ciel éclater le courroux, 
Bien que ces noirs soupçons aient offensé ma gloire, 
Par des indignités qu on auroit peine à croire. 
J'avouerai toutefois que je plains son m Iheur 
Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur; 
Que je bais les faveurs de ce fameux service. 
Lorsqu'on veut de mon cœur lui faire un sacrifice, 
Et vGudrois bien pouvoir racheter lesmomens 
Où le sort contre vous n'armoit que mes sermens; 
Mais enfin vous savez comme nos destinées 
Aux intérêts publics sont tou ours enchaînées. 
Et que l'ordre des cieux, pour disposer de moi. 
Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. 
Cédez comme moi, prince, à cette violence 
Où la grandeur soumet celle de ma naissance; 
El. si de votre amour les déplaisirssont grands, 
Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends. 
Et ne se serve point, contre un coup qui l'étonné, 
Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne 
Ce vous seroit, sans doute, un indigne transport 
De vouloir dans vos maux lutter contre le sort; 
Et, lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, 



ACTE V, SCENE ^I 371 

La soumission prompte est grandeur de courage. 

Ne résistez donc point à ses coups éclatans, 
Ouvrez les murs d'Astorgue au Irère que j'attends, 
Laissez-moJ loniire aux droits qu'il peut sut moi prétendre 
Ce que mon triste cœur a résolu de rendre ; 
Et ce fatal hommage, oîi mes vœux sont forcés, 
Peut-être n'ira pas si loin que vous pensez. 

DON GARCIE. 

C'est faire voir, madame, une bonté trop rare, 

Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare: 

Sur moi dans de tels soins vous pouvez laisser choir 

Le foudre rigoureux de tout votre devoir. 

En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire. 

J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire; 

Et jesais, quelques maux qu'il me faille endurer, 

Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. 

Par oii pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, 

Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace? 

Mon amour s'est rendu mille fois odieux. 

Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux; 

Et, lorsque par un juste et fameux sacrifice 

Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, 

Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal 

De me voir prévenu par le bras d'un rival. 

Madame, après cela je n'ai rien à prétendre. 

Je suis digne du coup que l'on me fait attendre; 

Et je le vois venir sans oser contre lui 

Tenter de votre cœur le favorable appui. 

Ce qui peut me rester, dans mon malheur extrême, 

C'est de chercher alors mon remède en moi-mémo. 

Et faire que ma mort, propice à mes désiis, 

Affranchisse mon ca'ur de tous ses déplaisii's. 

Oui, bientôt dans ces lieux don Alfonse doit êlre. 

Et déj.i mon rival commence de paioîire ' ; 

De Léon vers ces murs il semble avoir volé 

Pour recevoir le prix d'un tyran immolé. 

1 Pour : commence à. Faute de françai». 



372 DON GARCIE DE NAVARRE 

Np craignez point du tout qu'aucune rc^sistance 

Fa.-se valoir ici ce que j'ai de puissance: 

Il ii'osi elt'ori liiii^iniii que, pour vous conserver, 

Si vous y consentie/ je ne pusse braver; 

I\Iais ce a'e.^l pas à moi, dont on h lit la m(^moire, 

A pouvoir esp.Ter cet aveu plein de gloire; 

ni je ne voudrois pas, par des efforts irop vains, 

Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. 

Non, je ne contrains point vos seniimens, madame; 

Je vais en liberté laisser toute votre âme, 

Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur, 

Et sabir de i on sort la dernière rigueur. 

SCÈNE IV. - DONE ELVIRE,DONEIGNÈS,déguiséeeahoiiiœe, 
ÉLISE. 

DONE ELVIRE. 

Madame, au désespoir où son destin l'expose, 
De tous mes dép.aisirs n'imputez pas sa cause. 
Nous me endre/, justice en croyant que mon cœur 
Fait de vos int'rêls sa plus vive douleur; 
Que bien plus que l'amour l'amitié m'cbt sensible. 
El que, si ji' me plains d'une disgiàce horrible, 
C'est de voir que du ciel le funeste courroux 
Ait pris chez moi les traits qu'il lan* e contre vouiL 
Et rendu mes regards coupables d'une tlamme 
Qui traite indignement les bontés de voire âme. 

DONE IGNÉS. 

C'est un événement dont, sans ooute, vos yeux 
N'ont point pour moi, madame, à quereller les cieux. 
Si les foibles attraits qu'éiale mon visag ■ 
M'cxposoient au destin de souffrir un volage, 
Le ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups, 
Quand, pour m'ôier ce cœur, il s'est servi de vous ; 
El mon froui ne doil point rougir d'une inconsiance 
Qui de vos traits aux miens marque la ddlérence. 
Si pour ce changement je pousse des soupirs, 
Us viennent de le vuir fatal à vos désirs ; 
£i, dans cette douleur que l'amitié m'excite. 



ACTE V, SCÈNE V 9Î3 

Je m'accuse pour vous de moi peu de mérite, 
Qui n a pu reiv.nir un cœur dont les tributs 
Causent un si grand iroublf à vos vœux combattus. 

DONE ELVIRE. 

Accusez-vous plutôt de i'.niusie silence 

Q y\ m'a de vos d( ux cœurs caclié l'intelligence. 

Ce secret, plus lot su, peut-être à toutes deux 

Nous auroii dpari^né des troubles si fâcheux ; 

El mes justes froideurs, des désirs d'un volage 

Au point de leur naissance ayant banni l'hommage, 

Eussent pu renvoyer... 

DONE IGNÉS. 

Madame, le voici. 

DONE ELVlRE. 

Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici; 
Ne -ortez point, madame, et, dans un tel martyre, 
Veuillez être témoin de ce que je vais dire. 

DONE IGNES. 

Madame, j'y consens, quoique je sache bien 
Qu'où fuiroit à ma place un pareil entretien. 

DONE ELVIRE. 

Son succès, si le ciel seconde ma pensée, 
Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée. 

SCÈNE V. - DON ALPHONSE, cru don Sylve; DONE ELVIRE, 
DONE IGNÉS, déguisée en homme ; ÉLISE. 

DONE ELVIRE 

Avant que vous parliez, je demande instamment 
Que vous daigniez, seigneur, mécouter un moment. 
Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles 
Porté de votre bras les soudaines merveilles, 
Et j'admire avec tous comme en si peu de temps 
Il donne à nos destins des succès éclaians. 
Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence 
Ne saurait demander trop de reconnois^ance, 
Et qu'on doit toute chose à l'exp ou immortel 
Qui replace mon frère au trône palemel. 



S74 DON GARCIE DE NAVARRE 

Mais, quoi quo de son cœur vous offrent les hommage», 

Usez en généreux * de tous vos avantages, 

Et ne permettez pas que ce coup glorieux 

Jette sur moi, seigneur, un joug impérieux ; 

Que votre amour, qui sait quel inttVêt m'anime, 

S'obstine à triomplier d'un refus légitime. 

Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, 

Commence, d'être roi pour me tyranniser. 

Léon à d'autres prix dont, en cette occurence, 

Il peut mieux honorer votre haute vaillance ; 

Et c'est à vos vcrlus faire un présent trop bas. 

Que vous donner un cœur qui ne se donne pas. 

Peut-on être jamais satisfait en soi-même, 

Lorsqui' par la contrainte on obtient ce qu'on aime? 

C'est un triste avantage, et l'amant généreux 

A ces conditions refuse d'être heureux; 

Il ne veut rien devoir à cette violence 

Qu'exerce sur nos cœurs les droits de la naissance. 

Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé 

Pour souffrir qu'en victime il lui soit mimolé. 

Ce n'est pas que ce cœur au mérite d'un autre 

Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre ; 

Non, seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi 

Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi; 

Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite... 

DON ALPHONSE. 

J'ai de votre discours assez souffert la suite, 
Madame; et par deux mots je vous l'eusse épargné, 
Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. 
Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, 
Oc la mort d'un tyran me veut donner la gloire; 
Mais le seul peuple, enfin, comme on nous fait savoir, 
Laissant par don Louis échauffer scm devoir, 
\ remporté l'honneur de cet acte héroïque 
Dont mon nom est chargé par la rumeur publique; 
lit ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, 

1 Pour : comme un homme généreux. ArchaUm» regretlaWai 



ACTE V SCÈNE V K* 

C'est que, pour appuyer son illustre projet, 

Don Louis fit semer *, par une feinte utile, 

Que, secondé des miens, j'avois saisi la ville; 

Et, par celle nouvelle, il a poussé les bras 

Oui d'un usurpateur ont hâté le trépas. 

Par son zèle prudent il a su tout conduire, 

Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire; 

Mais dans le même instant un secret m'est appris. 

Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. 

Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître; 

A vos yeux maintenant le ciel le fait paroître : 

Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé, 

Et sous le nom du sang de Castille élevé, 

Est un fameux effet de l'amitié sincère 

Qui fut entre son prince et le roi notre père. 

Don Louis du secret a toutes les clartés, 

2t doit aux yeux de tous prouver ces vérités. 

D'autres soins mainlenaint occupent ma pensée : 

Non qu'à, votre sujet elle soit traversée, 

Que ma flamme querelle un tel événement, 

Et qu'en mon cœur le frère importune l'amant. 

Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure 

Le changement qu'en eux a prescrit la nature ; 

Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché 

De l'amour dont pour vous mon cœur éloit touché, 

Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine. 

Que les chères douceurs de sa première chaîne, 

Et le moyen de rendre à l'adorable Ignés 

Ce que de ses bontés a mérité l'excès: 

Mais son sort incertain rend le mien misérable ; 

Et, si ce qu'on en dit se trouvoit véritable, 

En vain Léon m'appelle et le trône m'attend ; 

La couronne n'a rien à * me rendre content ; 

Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie 

D'en couronner l'objet où le ciel me renvoie, 

* Pour : semer le bruit. Ellipse outrée. 

' Pour'qui doive me reudre. Archaïsme hardi, mais très-expressif. 



376 DON GARCIE DE NAVARRE 

Et pouvoir réparer, par ces justes tributs, 
L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. 
Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre 
Ce que de son destin mon ftme peut apprendre; 
Instruisez-m'en, de grâce; e\ par votre discours, 
Hâtez mon désespoir, ou le l)ien de mes jours. 

DONE EL VIRE. 

Ne vous étonnez pas si je larde à répondre, 

Seigneur ; ces nouveautés ont droit de me confondre. 

Je n'entreprendrai point de dire à vo'.re amour 

Si done Ign("s est morte, ou respire le jour; 

Mais par ce cavalier, l'un de sr-s plus fidèles, 

Vous en pourrez sans douie apprendre dos nouvelles. 

DON ALPHONSE, reconnoissani done Ignés. 
Ah ! madame, il m es; doux eu ces ;)erplexités 
De voir ici briller vos célestes beautés. 
Mais vous, avec quels yeux verrez-vous un volage 
Dont le crime... 

DONE IGNÉS. 

Ah ! gardez de me faire un outrage, 
Et de vous hasarder à dire que vers moi 
Un cœur dont je fais cas ail pu manquer de foi. 
J'en refuse l'idée, et l'excuse me blesse ; 
Rien n a pu m' offenser auprès de la princesse ; 
Et loul ce que d'ardeur elle vous a causé 
Par un ^i haut mérite est assez excusé. 
Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable, 
El, dans le noble orgueil doni je m j sens capable, 
Sachez, si vous l'étiez *, que ce seroit en vain 
Que vous présumeriez de fléchir mon dédain; 
Et qu'il n'est repentir, ni suprême puissance, 
Qui gagnât sur mon coeur u'oublier celle offense. 

DONE ELVIRE. 

Mon frère (d'un tel nom souffrez-moi * la douceur), 
De que.l ravissement comblez-\ous une sœur? 

* Pour : si vous étiez coupable. L'adjectif est évidemment trop 
loin du verbe. 

* Pour : pardonnez-moi. Archaïsme très-expressif, employé pw 
Pascal. 



ACTE V, SCÈNE VI 375 

Que j'aime vOire choix, et bénis l'aventure 
Qii vous fuit couronner une amitii^ si pure ! 
pi de deux nobles cœurs que j'aime tendrement... 

tcÈNE VI. - DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÉS, 
béguisée en homme; DON ALPHONSE, cru don Sylve; ÉLISE 

DON GARCIE. 

De grâce, cachez-moi votre contentement, 
M idame, et me laissez mourir dans la croyance 
Que le devoir vous fait un peu de violence. 
Je sais qnede vos vœux vous pouvez disposer, 
El mon dessein n'e t pas de leui' rien opjioser; 
Vous le voyez assez .le obéissance 

De vos commande m'arrache la puissance; 

Mais ie vous a\out'rai que cet;e gayeté * 
iSur|irend avî dépourvu toute ma fermeté, 
El qu'un pareil objel dans mon âme fait naître 
jUn irans|iori dont j'ai |>eur que je ne sois pas maître; 
El je me puuirois, s'il m'avoil pu tirer 
iDe f.-i; rospocl sonm s où je \eux demeurer. 
Dui, vos commaudemens ont prescrit à mon âme 
JDe bouffnr sans éclat le mall.eur de ma tlamme : 
Cei ordre sur mon cœur doit être lout-puissant, 
El je préiends mourir en vous obéissant ; 
Mais, enrore une fois, 1 1 joie où je vous treuve " 
M rxpose à la rigueur dune trop rude épreuve ; 
El l'ame la plus sage, en ces occasions, 
Réjxind malais ment de ses émotions. 
M il. .nie, épargnez moi cette cruelle atteinte; 
Donui'zmoi, par pitié, deux momens de contrainte *; 
El, quoi que d'un rival vous inspirent les soins, 

' I.x pronon''ialinn trissyllabique de ce mot prouve que , sou 
Louis XV, yuie, aujourd'hui dipliUioiigue, forinail deux syllabes. 

'-' Pour : trouve. Archaïsme qui remoule à i'origiue de la langue 
employé ici pour le iiesoiu de in riuie. 

^ Pour : couUaigiiez-vous deux moments. Expressions tout à fai 
impioiire. 



378 DON GARCIE DE NAVARRE 

N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins : 
C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre, 
Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre. 
Je ne l'exige pas, madame, pour longtemps, 
El bientôt mon départ rendra vos vœux conlens : 
Je vais oîi de ses feux mon àiiie consumée 
N'apprendra votre hymen que par la renommée. 
Ce n'est pas un spectacle où je doive courir ; 
Madame, sans le voir, je saurai bien mourir. 

DONE IGNÏLS. 

Seigneur, permettez-moi de blâmer votre plainte. 

De vos maux la princesse a su paroîlre altemie ; 

Et cette joie encor, de quoi vous murmurez. 

Ne lui vient que des biens qui vous sont prépares. 

Elle goûte un succès à vos désirs prospère, 

Et dans voire rival elle trouve son frère; 

C'est don Alphonse, enfin, dont on a tant parlé, 

Et ce fameux secret vient d'être dévoilé. 

DON ALPHONSE. 

Mon cœur, grâces au ciel, ajirès un long martyre, 
Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il t'rjirt, 
Et goûte d'autant mi- ux son bonheur en ce jour, 
Qu'il se voit en état de servir votre amour. 

DON GARCIE. 

Hélas I cette bonté, seigneur, doit me confondre. 

A mes plus chers désirs elle daigne répondre ; 

Le coup que je craignois, le ciel l'a délouraé, 

El tout autre que moi se verroit fortuné ; 

Mais ces douces clartés d'un secret favorable 

Vers l'objet adoré me découvrent coupable ; 

El, tombé de nouveau dans ces traîUes soupçons, 

Sur quoi l'on m'a tant fait d'inuliles leçons. 

Et par qui mon ardeur si souvent odieuse, 

Doit perdre tout espoir d'êire jamais heureuse... 

Oui. l'on doit me haïr avec ti op de raison ; 

Moi-même je me trouve indigne de pardon ; 

Et, quelque heureux succès que le sort me présente, 

La mort, la seule mort est toute mon attente. 



ACTE V, SCENE VI 379 

DONE ELVIKE. 

Non, non ; àe ce transport le soumis mouvement •, 

Prince, jetie en mon âme un plus doux sentiment. 

Par lui de mes sermens je me sens détachée; . 

Vos plaintes, vos respects, vos douleurs, m'ont touchée; 

J'y vois partout briller un excès d'amitié, 

Et votre maladie est digne de pitié. 

Je vois, prince, je vois qu'on doit quelque indulgence 

Aux défauts oîi du ciel fait pencher l'influence ; 

Et, pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux. 

Mon roi, sans me gêner, peut nie donner à vouSé 

DON GAUCIE. 

Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroi'j 
Rends capable mon cœur de supporter sa joie! 

DON ALPHONSE. 

lo veux que cet hymen, après nos vains débats, 
seigneur, joigne à jamais nos cœurs et nos États. 
Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle ; 
[liions dans nos plaisirs satisfaire son zèle, 
ît, par notre présence et nos soins différons, 
)onner le dernier coup au parti des tyrans. 

i Ti;insposition de l'adjectif très-contraire au génie de la laugue 
a.'içaisc. Sacritice fait à la rime. 



FIN DE DON GARCIE DK NAVAKKE. 



TABLE 



Notice sur J.-B. Poquelin Molière i 

PREMIÈRE ÉPOQTTR (ifilS-lS^R^. 

?. — Le Médecin volant, comé'lie. .....,-.- f» 

II. — La Jnlousie du Barbouillé, comédie 35 

111. ie53. VÉlourJi, comédie 53 i 

IV. 1654. Le Dépit amoureux, comédie 1/|9J 

DEUXIÈME ÉPOQUE (1659-1664). 

V. 1659. Les PrécieustJ ridicules, comédie 2.'^3j 

Vî. 1660. Sganarelle, ou le Cocu imagin?i''e, comédie. . . 2761 

Vil. J661. Doa Garde de Navarre, coméi/e héroïque. . . . 31o| 



FIN Ok j:.a tasle va mtmER voluus. 



E. Colin. — Imprimerie de Lagny, 



i 




-r 

i 

O 



00 



3 
Q. 



O 
o 

T3 



c 

00 
Vi 









lé>^ 



Jf^'- 






j-.^A ?',