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Full text of "Oeuvres complètes de M. de Balzac"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvrescomplt23balz 



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THÉÂTRE 



III 



Le Corse. 

Orgon. La Marâtre. 

Les Petits bourgeois. 

Le I-'aiseur. 




LES BIBLIOPHILES 
DE L'ORIGINALE. 



PARIS 



OEUVRI'S COMPLÈTES 



M. DE BALZAC. 



f A< 



THEATRE. 



TOME XXIII. 



Le Corse. — Orgon. — La Marâtre. — Les Petits Bourgeois. 
Le I'aiseur. 






LES BIBLIOPHILES 
DE L'ORIGINALE , 



PARIS, 

1970. 



© 1971. Les Éditions du Delta. 
])our la publication et rétablissement des textes et des notes. 



Sommaire de ce volume 



LE CORSE. 

ORGON. 

LA MARÂTRE. 

LES PETITS BOURGEOIS. 

LE FAISEUR. 

RÉPERTOIRE 

DU THÉÂTRE DE BALZAC. 

INDEX DES COLLABORATEURS 

CHRONOLOGIE. 

Notes. 
Bibliographie. 



Édition établie et annotée 
par René Guise. 



THEATRE. 

III 



LE CORSE. 



MÉLODRAME EN 1 ACTE^. 



[PERSONNAGES.] 



LE COLONEL SAilPIETRO, baron. 

LA BARONNE, sa femme. 

WILFRID, frère de la baromie. 

LE CONCIERGE de l'hôtel Sampietro. 

Un commissaire de poUce. 

Soldats. 



La scène est à Paris, en 1809. 



ACTE Ier\ 

Le théâtre représente un boudoir, une porte au fond^ ; à gauche du 
spectateur, la porte d'une chambre, à droite, une croisée. La porte du 
fond est ouverte et laisse voir un salon. Au lever du rideau, la Baronne 
Sampietro est aux genoux de Wilfrid qui est assis sur une ottomane. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

LA BARONNE, WILFRID^. 

La Baronne. 

Non, Wilfrid, non, je ne quitte pas tes genoux, que tu ne m'aies 
promis* de renoncer à cet horrible crime ?... Mais malheureux ta 
mort est certaine... 



SCÈNE IL 

LES MÊMES, LE COLONEL, il se montre à la porte, il voit 
sa femme aux genoux de Wilfrid, il écoute. 

La Baronne. 

... Tu dois être épié, tu es un homme mort... toi mourir ! Et de 
quelle mort ! Oh ! mon ami !... (Elle se soulève et Vembrasse.) 
Tiens, personne ici ne t'a vu^, dès que ton billet m'est parvenu, 
j'ai pu éloigner mes gens, sous divers prétextes, il en est temps 



4 LE CORSE. 

encore, sauve-toi... tu ne songes^ donc pas à ma position ? Sam- 
pietro, mon enfant est capable de tout^. (Le colonel fait entendre 
un gémissement étouffé et sort. La baronne regarde autour d'elle en 
se relevant.) D'où vient ce cri !... Je suis folle !... tu m'as si troublée^ 
par ta sinistre confidence. Mon ami, tiens... (elle va prendre un 
écrin et Vapporte à Wilfrid, le colonel reparaît et reste^ immobile) 
tu n'as pas assez d'argent pour fuir, (le colonel se retire) car 
l'Angleterre seule peut te donner un asyle où la police ne te 
trouvera pas. L'Empereur, Wilfrid, est tout puissant sur le conti- 
nent, et je me défie de tes amis en Allemagne... Napoléon, vois-tu, 
c'est aussi bien l'Élu de dieu que l'Élu du peuple. Malheur à qui 
veut attenter à sa personne, la providence a besoin de cet homme. 
SouWens-toi du sort de tous ceux qui l'ont voulu tuer^" ?... Dix 
tentatives n'ont fait que raffermir la couronne sur sa tête... 

Wilfrid. 

•J'ai juré, ma chère Emma!... d'ailleurs que deviendrai-je^^ ? Si 
je fuis, je serai bientôt arrêté. Mon passeport ne me préserverait 
pas... (Le colonel paralt^^.) 

La Baronne. 

Ali ! tu consens ! Écoute, Sampietro, mon ange^'^, est un des 
serviteurs les plus absolument dévoués à l'Empereur qui, depuis 
trois ans, l'emploie à des missions secrètes, il^-* a des ordres 
émanés du cabinet^^, je vais t'en donner un... 

Le colonel disparaît en voyant sa femme se reculer 
pour sortir, elle sort en faisant à Wilfrid des gestes 
de supplication. 



SCÈNE IIL 

Wilfrid, seuL 

Ma sœur a raison, mais elle est devenue française en épousant 
le colonel Sampietro, l'Allemagne n'est plus rien pour elle !... 
Il faut que j'échappe à ses prières et que j'obéisse à mes serments^^. 



ACTE I, SCÈNE 5. 5 

(Il se trouve près de la fenêtre, il regarde.)... Quinze ou seize pieds 
à sauter !... Ce n'est pas dangereux pour un étudiant allemand. 
Mais ceci donne sur la cour... Elle est capable de livrer" mon 
secret à son mari, de me faire arrêter, pour me sauver la vie^^... 
oh ! non, elle est trop noble, elle... Ce cabinet doit donner dans 
le jardin... (Il y entre au moment où la haronne^^ revient un papier 
à la main^^.) 



SCÈNE IV. 

La Baronne. 
Eh ! bien ! parti ! Parti !... mon Dieu !... 

FAJe se retourne, elle voit le colotiel. 



SCÈNE V. 

SAMPIETRO, LA BARONNE. 

Sampietro. 

Le concierge m'a tout dit... (La baronne est tombée sur Votto- 
mane, accablée à la vue de son mari, le colonel lui prend le papier.) 
Un laissez-passer du Cabinet de l'Empereur^^ ! Pour une Alle- 
mande, Emma, pour une femme de dix-neuf-^ ans, vous pensez 
à tout... 



Mattéo ?... 

Où sont vos gens ?... 

i\I()n Dieu, Mattéo... 



La Baronne. 
Le Colonel. 
La Baronne. 



6 LE CORSE. 

Le Colonel. 
Où sont vos gens ?... 

La Baronne. 
Mais que penses-tu donc de moi^^ ! 

Le Colonel. 
Où sont vos gens ?... 

La Baronne. 

Tiens, Mattéo, je suis dans une telle angoisse que tes questions 
ne m'émeuvent pas... 

Le Colonel. 

A dix-neuf ans !... les voilà !... Moi, qui me connaissais, j'ai cru 
trouver en elle la candeur, l'innocence, la vertu... mais malheu- 
reuse, le concierge m'a tout dit !... 

La Baronne. 
Qu'a-t-il dit ? 

Le Colonel. 

Un commissionnaire est venu, il a voulu, malgré tout, ne 
remettre^^ qu'à toi-même une lettre, et après l'avoir lue, tous tes 
gens ont reçu de toi des ordres, ils sont tous partis, et un jeune 
homme est venu, un jeune homme blond et d'une beauté 
remarquable... 

La Baronne. 
Mais c'est mon frère... 

Le Colonel. 

Hé ! bien, où est-il ? il n'a pu quitter la maison, j'ai tout 
barricadé, nous sommes seuls... moi aussi, j'ai renvoyé le concierge 
et sa femme. Madame, présentez-moi ce frère, que je n'ai jamais 
vu... 

La Baronne. 

Tu as tout barricadé. (Elle regarde le cabinet.) 



acte i, scene 7. 7 

Sampietro. 

Oui, le misérable est là... s'il avait du cœur, il se montrerait... 
tiens, Emma, je t'aime au delà d'une vengeance, en ce moment, 
le sang de cet homme me suffirait... 

La Baronne. 

Oh !... Mattéo !... (Elle s'élance à la porte du cabinet^^, la trouve 
fermée.) Wilfrid !... c'est moi... sors, je t'en prie^^... 

Sampietro. 

Comme elles savent toutes jouer la comédie, elles l'apprennent 
dès le berceau !... Eh, Madame, je vais vous pousser dans votre 
mensonge comme je pousse cette porte. 

Il fond sur la porte, et d'un coup d'épaule, il Vouvre 
et entre. 



SCÈNE \ I. 

[La Baronne, seule]. 
Je suis sauvée ! Et peut-être Wilfrid aussi. 



SCÈNE VIL 

SAMPIETRO, LA BARONNE. 

Sampietro. 

Madame, vous me direz peut-être, une raison^" pour me prouver 
que votre frère a dû sauter par la fenêtre de ce cabinet, comme 
un... un voleur, escalader le mur du jardin... il atteignait à la 
crête au moment où mes regards embrassaient le jardin^*... Voyons 
qui est cet homme ?... 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 2 



8 LE CORSE. 

La Baronne. 

Mon ami, vous me donnez froid !... Tenez... au lieu de nvaccuser 
injustement, allez, prenez votre meilleur cheval, et courez chez 
l'Empereur... 

Sampietro. 

J'aime TP^mpereur plus que ma vie. mais mon hunneur de mari 
passe avant lui. 

La Baronne. 

Comment Mattéo ?... tu me soupçonnes... là... vrai... 

Sampietro. 

Tiens, lis ?... (Il lui tend un papier.) Voilà ce qu'il-'^ a laissé [mur 
vous. 

La Baronne. 

« Sois tranquille, l-huma. Ton ne me trouvera pas. et^'^ j"irai 
vivre loin de TEurcipe^^ pour échapper aux dangers qui m"y 
attendent... » 

Sampietro. 
Eh ! bien ?... 

La Baronne. 

Vois-tu, Mattéo, cela ne me satisfait pas. et ne fait (pie redoubler 
mes inquiétudes... Wilfrid me trompe... 

Sampietro. 

Ah ! il te trompe^-, vous vous connaissez en trahisons, vous la 
flairez... nous, qui vivons dans une sotte confiance, il nous faut 
voir une femme aux genoux d'un homme, et Tembrassant... vous 
n'avez pas de pareilles adorations, pour vos maris... vous vous 
respectez par^^ respect pour lui, dites-vous !... 

La Baronne. 
Comme tu auras regret de me dire tout cela !... mim ami... 

Sampietro. 
Je ne suis pas votre ami. ^ladame. je suis votre juge... 



acte i, scene 7. 9 

La Baronne. 

Mais Naiîoléon est ton dieu, nous perdons un temps précieux, 
il s'ao^it de sa vie... 

Sampietro. 
Ah ! nous y voilà... Kh ! bien, dis donc, je t'écoute... 

La Baronne. 

Mon ami... ne m'interromps pas — et songe que s'il s'agit de la 
vie de l'Empereur, il s'agit aussi de la vie de mon frère... L'Alle- 
magne tout entière est soulevée contre Napoléon, le Tyrol est 
insurgé... 

Sampietro. 
Je sais tout cela... 

La Baronne. 

Ce n'est pas le plus grand danger ! Il s'est formé, sous le patro- 
nage secret des souverains, une association terrible et secrète pour 
délivrer l'Allemagne du joug de l'Empereur... On a exalté les têtes 
des étudiants, ils se disent les amis de la vertu, et dans la fièvre de 
leur amour pour la patrie, ils ont juré d'attaquer Napoléon par 
tous les moyens^, ils ont juré sa mort. Dans la réunion à laquelle 
appartient mon frère, on a décidé d'assassiner Napoléon. Ils ont 
tiré au sort l'ordre dans lequel chacun d'eux se dévouerait à ce 
crime abominable, et mon frère a dû marcher le premier. Dans 
son enthousiasme, il a voulu frapper l'Empereur aux Thuileries, 
demain, à la Revue... Il a voulu me parler à moi seule, et m'em- 
brasser avant d'aller à la mort, et j'ai tâché de lui faire abandonner 
ce funeste projet, je l'ai tenu deux heures, là... voilà l'explication 
de ce billet, et j'ai peur qu'il ne me trompe... Aussi, te prié-je 
d'aller prévenir l'Empereur, et d'agir avec prudence pour sauver 
à la fois mon frère et l'Empereur... Eh ! bien... 

Sampietro. 

Non, elles marchent dans le mensonge avec une aisance !... avec 
une facilité... Mais Madame, il faudrait que ce billet fût de l'écri- 
ture de votre frère... prouve-le moi, Emma ?... 



10 LE CORSE. 

La Baronne. 

Mais va donc sauver l'Flmpereur !... et après nous nous expli- 
querons ! 

Sampietro. 

Une preuve !... ma vie et celle de l"Empereur pour une 
preuve !... 

La Baronne. 

Mais j'ai la lettre écrite par Wilfrid^^ de Koenigsberg à l'occa- 
sion de notre mariage, tu sais, il n"a pu quitter l'université... je 
vais la chercher. 



SCÈNE \IIP\ 



Sampietro, seul. 

J'étais arrivé jusqu'à trente ans sans vouloir me marier^"... Il 
a fallu rencontrer une jeune fille en qui j'ai cru voir un ange !... 
Je ne lui ai pourtant pas caché mon caractère, en me fiant absolu- 
ment à elle... mais plus grand est le danger, plus grand est le 
plaisir, pour elles... Quels romans, elles inventent, et à Tinstant !... 
Deux ans d'amour et d'ivresse !... un bonheur à rendre un homme 
fou !... Elle aimait, disait-elle, ces géants^^ qui domptent le monde 
à un mot de l'Empereur... mais. Napoléon lui-même a été malheu- 
reux, sa gloire ne l'a pas préservé... Et c'est ce qui m'avait fait 
jurer à moi-même de mourir sans le sacrement du mariage^^.... ah ! 
je voudrais bien ne pas la faire souffrir... (Il se taté^.) Je n'ai pas 
mon stylet !... Ce que je ne puis pardonner aux femmes, c'est le 
mépris profond qu'elles ont pour nous en nous trompant !... Quelle 
joie elles éprouvent à s'élever*^ au-dessus de nous de toute la 
hauteur de leurs mensonges... oh ! les vipères... voyons, je l'aime, 
faut-il me laisser tromper ?... Il y a des mensonges^^, dans ce 
genre-là, qui valent la vérité !... mais l'on se mocquera de moi ! 
de Mattéo Sampietro Vanini !... Je n'ai^^ pas la Garde impériale 



ACTE I, SCÈNE 9. 11 

et la victoire entre le ridicule et moi !... Non, pas de pitié !... 
d'ailleurs, un jour ou l'autre je l'étoufferais en voulant la serrer 
dans mes bras, il vaut*^ mieux en finir... P^lle ne revient pas, si elle 
s'enfuvait*^ ?... 



SCÈNE IX. 

LA BARONNE, SAMPIETRO. 

La Baronne. 

Mattéo, j'ai peur, le jour tombe, cet hôtel sans nos gens... 
ah ! quel regard !... tiens, mou ami, voilà la lettre, j'ai eu de la 
peine à la retrouver^®. (Pendant que Sampietro compare les deux 
lettres.) Je ne lui ai jamais vu cette figure glaciale, il ne me croit 
pas !... 

Sampietro. 

Si vous pouvez. Madame, trouver un homme qui consente 
à reconnaître que*^ la même main a écrit la lettre et le billet*®, je 
suis votre esclave pour le reste de mes jours... 

La Baronne. 

Mais, mon ami, l'un est écrit au crayon à la hâte, et la lettre est 
écrite à la plume... 

Sampietro. 

C'est bien cela !... vous avez autant d"esprit et d'à-propos 
qu'une Française... 

La Baronne. 

Je me le disais... tu ne me crois pas... 

Sampietro. 
Mais, non... 

La Baronne. 

Tu oublies le danger de l'Empereur... 



12 LE CORSE. 

Sampietro. 

Assez, Madame... la Revue est pour demain, et ma vengeance 
est pour aujourd'hui... 

La Baronne. 
Ta vengeance, Matéo^^ ?... 

Sampietro. 
Oui. tu vas mourir^"... 

La Baronne. 

Tu perds la tête, mon ami. La vie de ton Emma vaut bien la 
peine diin éclaircissement... 

Sampietro. 

Si l'on vous laisse parler, vous autres, on se trouve toujours 
avoir tort... 

La Baronne. 

Mais on ne condamne à mort personne, même un coupable 
sans l'entendre... 

Sampietro. 

On les écoute avant de les condamner, tu es condamnée, je t'ai 
vue et entendue. 

La Baronne. 

Tu m'as vue, mon ami, — oh ! combien je t'aime jaloux ainsi... 
— tu m'as vue depuis deux ans, mes yeux n'ont pas réfléchi 
d'autres regards que les tiens, j'ai vécu seule, ici, sans aller nulle 
part, je vivrais ainsi toute ma vie. J'ai renoncé pour toi, à ma 
famille, à mon pays, je suis devenue Française de cœur, je me suis 
faite Corse, je t'ai compris... Et tu veux que tout cela fût un men- 
songe ?... Je ne sais pas ce qu'est une fête aux Thuileries^^, je suis 
toute à toi^2... j'ai deviné ta jalousie dans toute son étendue, et 
je me suis juré de ne pas donner^^ lieu à un soupçon... car ton 
caractère m'a plu. La jalousie est le comble de l'amour, elle en est 
la preuve, elle honore une femme. 



acte i, scène 10. 13 

Sampietro. 
Non, je suis i'ou de l'écouter^*... 

La Baronne. 

Matéo, crois-tu que je défende ma vie ?... Hélas, mon ami, je 
défends ton amour contre toi-même, il s'agit ici de toi, et non 
pas de moi. Que serait la vie sans ta confiance et ton obéissance 
absolue à ton Emma^^ ?... Je t'ai donné^^ âme, cœur, tout !... Si 
tu veux mon sang, prends-le !... mais, vois-tu, je pense à ton sort 
si tu reconnaissais ton erreur... Oh ! pauvre ami^^ !... 

Sampietro. 

Et^^ moi qui l'éconte... Elle doit avoir quelque intérêt à gagner 
du temps ?... 



SCÈNE X. 

LES MÊMES, LE COXCIERGE. 

Le Colonel. 
Que viens-tu faire ici ?... 

Le Concierge. 

Mon colonel, on frappe à démolir la porte, et en regardant par 
la fenêtre de la loge, nous avons aperçu, ma femme et moi, le 
commissaire de police, accompagné de soldats. 

Le Colonel. 

Madame, vous avez très bien joué votre scène et mesuré le 
temps^^ avec une habileté qui me confond ; mais rien ne vous 
sauvera. Croyez-moi, dites vos prières... Viens, toi ! 



14 LE CORSE. 



SCÈNE XL 

La Baronne, seule. 

Oh^" ! il est frappé de vertige, et je ne sais quelle preuve lui 
donner... Il lui faudrait quelque chose de clair, de décisif... Mon 
Dieu ! Comme le malheur vient ! Ceci, vraiment est un coup de 
foudre par un temps bleu, sans aucun nuage... Exphquez ces 
fatalités ?... mes prières !... Dieu ne peut me reprocher que de 
l'avoir négligé pour Matéo... 



SCÈNE XII. 

SAMPIETRO, LA BARONNE. 

Sampietro. 

TiensEmma, j'y pense. Si c'est ton frère, si tu dis vrai, s'il a 
renoncé comme il le prétend à ses projets, il n'a pas dû laisser 
l'écrin^i. 

La Baronne. 

Qui t'a dit que je lui ai... 

Sampietro. 
Ah ! tu vois... 

La Baronne. 

Mais tu as raison, s'il a laissé l'écrin, il me trompe^^... 

Sampietro. 
Marche donc, ils viennent^^ !... 

Il pousse sa femme dans le cabinet. 



ACTE I, SCÈNE 1 1. 15 



SCÈNE XIII. 



LE CONCIERGE d'abord, puis LE COMMLSSAIRE 
et LES SOLDATS. 



Le Concierge. 
Monsieur le Baron est par ici. Monsieur. 

On entend un cri étouffe. 

Le Commissaire. 
Vous avez mis bien du temps à nous ouvrir la pitrte. 

Le Concierge. 
Monsieur, ma femme est sourde et j'étais au jardin. 



SCÈNE XIV. 

LES MÊMES, LE COLONEL. 

Le Commissaire. 

Monsieur le Baron, voici de la part de Son Excellence, le 
ministre de la police générale de l'Empire. (Il tend une lettre.) 

Le Colonel. 

« Mon cher Colonel, un avis émané du cabinet de S. M. le roi 
de Wurtemberg annonce qu'il s'est formé en Allemagne une 
Société dite des amis de la vertu dont votre beau-frère Wilfrid 
Stabs^^ fait partie, et qu'il a quitté l'Allemagne avec le dessein 
d'approcher de TEmpereur et de l'assassiner. Votre beau-frère 



16 LE CORSE. 

est à Paris, votre attachement à la personne de notre auguste 
maître me garantit que vous agirez sagement^^ dans cette cir- 
constance ; il vaut^® mieux, pour nous tous, que vous éclairiez ce 
jeune homme, et qu'en cas de germanisme incurable, nous le met- 
tions à Charenton, etc. >> Et. ^Monsieur... vous cherchez le... ma 
femme, voyez-vous... 

Le Commissaire. 

Colonel, mes agents sont venus me dire que le jeune homme dont 
le signalement nous a été transmis, est entré dans votre hôtel. 

Le Colonel. 
Entré... dans mon... 

Le Commiss[aire]. 
Oui, Colonel, un jeune homme blond. d"une figure douce... 

Le Colonel. 
Ma femme était eu effet sa sœur... 

Le Commissaire. 
Mais^" Colonel vous êtes dans un état inquiétant... 

Le Colonel. 

^'ou, il a laissé Técrin, TEmpereur n'a rien à craindre^*... Voyez- 
vous, Monsieur le commissaire... Êtes-vdus marié ?... Pardon, je 
suis... (h ji'irtj je vois rouge... 

Le Commissaire. 

Vous avez du sang à la main... (la redingote s'ouvre) mais vous 
êtes couvert de sang... 

Le Colonel. 

J'ai sauvé l'Empereur, mon beau-frère, comprenez-vous ?... 
C'est fini !... Tenez, j'étouffe !... j'étais l'homme^» le plus heureux 
de l'univers, j'étais adoré d'un ange... le bonheur n'est pas possible 
ici-bas... Quand il y en a un, le démon le guette, et il s'acharne™ 



ACTE I, SCÈME 1 t. 17 

à le détruire... Vous direz à l'Empereur^^... (jue son brave colonel 
Sampietro, son camarade d'enfance est un... (il éclate de rire) un 
misérable... Je vais lui tout expliquer par un mot^-... Et il pré- 
servera ma mémoire... Du courage ])i)iir un moment. (Il va 
s'asseoir it. une table, et il écrit.) 

Le Commissaire. 
Le mot de cette énigme est là. (Il montre le cabinet, il // va.) 

Le Coloxel. 
]^lalheureux !... que faites-vous... ma femme dort !... Elle dort... 

Le Commissaire. 
Vous l'avez tuée. 

Le Colonel. 

Eli ! bien, oui, après ? elle était à moi... 

Le Commissairk. 
Je suis obligé de vous arrêter. 

Le Colonel. 
Un colonel, attaché à l'Empereur !... 

Le Commissaire, aux soldats. 
Avancez !... 

Le Colonel, cacheté la lettre tranquillement'^^. 

Soldats^'* !... tiens, sergent, tu feras parvenir''^ cette lettre au 
Grand Maréchal pour Sa Majesté. (Il entre dans le cabinet.) 

Le Concierge. 
Ah"^ ! mon Dieu ! 

Le Commissaire. 

Mon brave homme^^, tu diras cpie Madame la baronne s'est 
tuée par accident, en tombant... et que le colonel s'est tué de 
désespoir... 



ORGON. 



COMÉDIE EX 5 ACTES ET EX VERS^. 



[VERSION EN PROSE. 



PERSONNAGES. 



MADAME PERNELLE, mère d'Orgon. 

ORGON. 

TARTUFE. 

ELMIRE, femme d'Orgon. 

DAMIS, fils d'Orgon. 

MARIANNE. 

VALÈRE. 

CLÉANTE. 

DORINE. 

LAURENT. 

FLIPOTE'. 



(Madame Des>[ousseaux) 
(Samson) 
(Provost) 
(Mademoiselle Mars) 

(Mademoiselle Brohax) 



(Régnier) 



Sujet. Tous les ennuis du père de famille qui ayant fait une faute 
est tombé dans le mépris. Vieillesse abreuvée de oliagrins. La 
femme devenue maîtresse allant dans le monde avec ses filles. Le 
fils dépensier. Le vieillard reste seul. Il n"a plus que sa mère, ils 
regrettent à eux deux Tartufe, ils font venir Laurent et s'inquiètent 
de Tartufe. 

Tartufe reséduit Orgon. il lui dit que son malheur vient de ce 
qu'il s'est laissé dominer tr(ip, que le pouvoir du père de famille 
doit être absolu, qu'il est l'image de Dieu sur la terre, que la dissi- 
pation de sa femme vient de son irreligion, qu'elle finira par... 

I'^'' acte°. Dorine et Damis, une scène entre chaque enfant 

d'un genre différent. Une avec la femme, le beau-frère, ^Madame 
Pernelle. 

2e acte. C0...6 

3^ acte. Acte de Tartufe 

4*^ acte. Acte de la révolte 

b^ acte. Règne de Tartufe. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

DORINE, DAMIS. 

Dorine. 

Monsieur, vous fîtes bien de servir le Roi et l'habit de mousque- 
taire vous sied, vous avez bonne façon ; mais de la vie militaire 
prenez le bon, laissez le mauvais, vous avez affaire à des seigneurs 



22 ORGON. 

qui sur Tartide dés et tartes en savent plus que vous. Deux fois 
déjà j'ai pris sur moi de parler h votre père mais pour cette der- 
nière fredaine je n'y puis rien. Adressez-vous à Madame votre 
grand"mère, Madame Pernelle qui est maintenant la seule qu'il 
écoute^. 

Damis. 

Les affaires d'honneur ne souffrent pas de retard et je quitterai 
la compagnie après m'être battu^, ce sera plus cher, car il faudra 
quitter le royaume et mon père sera plus chagrin de ceci, sans 
compter mon entretien à rétransrer. 

DORIXE. 

Et pourquoi jouez-vous ? 

Damis. 
-Je suis mousquetaire. 

DORINE. 

N'y a-t-il que du jeu ? 



Le jeu. 



Damis. 



DoRIXE. 



(^)uelques soupers à la Pomme de pin^ ? Vous donnez tous aussi 
par trop de soucis à ce pauvre ]\[(insieur Orgon. Pour Madame, 
ce sont à chaque instant ajustements nouveaux, elle est de toutes 
les fêtes et ne fait plus qu'à sa tête, ^'otre sœur et Valère voient 
la belle compagnie qui vient, va. mange, et vous avez tous des 
raisons à donner, le maître seul a tort. 

Damis. 

X'en parlons plus, j'emprunterai^", ce sera bien plus domma- 
geable, car l'usurier est cher en diable. 

Dorixe. 
Allons, je tâcherai de le bien disposer^^ 



acte i, scene 2. 26 

Damis. 
Donc tu lui demanderas ces mille pistoles. 

DORINE. 

Tudieu, vous allez vite en paroles ! Croyez-vous qu'on extrait 
cet argent d"uu vieillard soucieux, exigeant, etc., en lui disant^^ : 
votre fils demande mille pistoles, donnez-les lui. Une pareille 
demande fait tout refuser. De toutes les manières de demander 
la directe est la plus mauvaise. 

Damis. 

C'est vrai, rien ne va droit dans la nature, ni le soleil, ni la 
femme. 

[DORIXE.] 

Le voici. Laissez-moi faire. 



SCÈNE II. 

LES MÊMES, ORCtON. 

DoRiNE, à Damis. 

Il a, vous le voyez, bien mal dormi, ce n'est pas un beau réveil 
que de lui dire : votre fils a perdu cette nuit. Vous avez eu la 

joie et c'est à [lui]^^ qu'il en cuit. 

Orgox. 
J'en étais sûr : dès que je suis couché, ma^*... 



OCB. T. XXIII. TH. 3. 



[VERSION RIMÉE PAR AMÉDÉE POMMIER 
ET CORRIGÉE PAR BALZAC^l 



[ACTE L] 
SCÈNE PREMIÈRE. 

DORINE, DAMIS. 

DORINE. 

Monsieur, j'approuve fort que vous serviez le Roi, 
Et cet habit vous sied tout à fait, sur ma foi ! 
Votre air a bonne grâce et sent son mousquetaire. 
Mais tenez, croyez-moi, de l'état militaire 
Prenez le bon, Monsieur, laissez là le mauvais"^, 
D'un goût trop dangereux^, redoutez les effets*. 
Les seigneurs, avec qui vous jouez d'habitude. 
Des cartes et des dés font leur unique étude ; 
Le sort leur est complice, et tous ces jeunes fous 
Sur un pareil article en savent trop pour nous^ : 
J'ai déjà, par deux fois, apaisé votre père : 
Mais à ce dernier coup, je ne saurais qu'y faire. 
Ne comptez point sur moi pour vous prêter la main*^ 
Mon bien dire est à bout et je ne puis plus rien ! 
.\dressez-vous plutôt à Madame Pernelle : 
Le bonhomme' l'écoute et n'a de foi qu'en elle. 



acte i, scène 1. 25 

Damis. 

Tout retard est funeste**. Il me faudra, vois-tu. 
Quitter la compagnie après m'être battu, 
Soudain prendre la fuite^ et sortir du royaume. 
Je considère au fond la chose en économe ; 
Pour vivre à l'étranger, Dorine, il est tout clair 
Qu'il faudra beaucoup d'or : ça reviendra plus cher. 

Dorine. 
Mais pourquoi diantre aussi jouez-vous ? 

Damis. 

Beau mystère ! 
Peut-on ne pas jouer quand on est mousquetaire ? 

Dorine. 
Au moins est-ce le jeu tout seul, répondez, hein ? 

Damis. 
Le jeu... 

Dorine. 

Quelques soupers à la Pomme de pin ? 
Pauvre ]\Ionsieur Orgon ! il semble qu'on s'entende 
Pour rendre tous les jours sa misère plus grande. 
Pour aller à la cour, Madame a des chevaux ! 
Et veut à chaque instant, ajustements nouveaux^o • 
On la trouve partout (ui se donne une fête ; 
Elle n'écoute rien et n'en fait qu'à sa tête ! 
Valère et votre sœur, non moins évaporés, 
Sans souci des écus coup sur coup dévorés, 
Épris pour le plaisir d'une amour infinie. 
Hantent assidûment la belle compagnie. 
Et chacun va, vient, mange, et rit et se fait fort 
De prouver son bon droit : le maître seul a tort. 

Damis. 

Eh bien, j'emprunterai. C'est bien plus dommageable : 
L'usurier aujourd'hui, Dorine, est cher en diable. 



26 ORGON. 

DORIXE. 

De fait, avec le père, il vaut mieux en causer. 
Allons, nous tâcherons à le bien disposer. 

Damis. 
Tu lui demanderas pour moi les cent pistoles ? 

DoRIXE. 

Tudieu ! que vous allez lestement en paroles ! 
Croyez-vous donc aisé de tirer cet argent 
D'un vieillard soucieux, difficile, exigeant ? 
Il est besoin qu'au but avec plus d'art on tende : 
Faire à brûle-pourpoint une telle demande 
Serait le sûr moyen d'être net refusé^^. 
L'occasion requiert un esprit fin, rusé. 
Il faut, pour arriver, choisir entre les routes ; 
Souvent la plus directe est la pire de toutes. 

Damis. 

C'est juste, et ton propos me paraît fort sensé ! 
Je tiens même qu'il est profondément pensé, 
Car, dans cet univers, je vois, sans épigramme, 
Que rien ne marche droit, le soleil ni la femme. 

Dorine. 

Il vient : laissez-moi faire. On voit que son sommeil 

N'a pas été bien calme : or quel triste réveil 

Pour notre pauvre Orgon^^, quel surcroît de martyre. 

Si tout soudainement on s'en venait lui dire 

Que son fils a joué, perdu toute la nuit ! 

Le plaisir est pour vous : c'est à nous^^ qu'il en cuit. 



ACTE I, SCÈNE 2. 27 

SCÈNE II. 

LES MÊMES, ORGON. 

Orgon. 

Je m'en étais douté, trouvant la chose louche. 
Ma femme, pour veiller, à l'heure oii je me couche. 
Prétexte un mal de tête, et, sitôt que je dors, 
La migraine est guérie^* et mes gens sont dehors. 
Elmire avec ma fille^^, à la hâte habillées 
S'en vont courir la ville et les lieux d'assemblées. 
Et ma dame entre au lit quand j'en sors, de façon 
Que je suis, jour et nuit, tout seul dans ma maison. 
Quand vient le déjeiîner. on dort d'un profond somme. 
Et, si je me veux plaindre, on toise le bonhomme, 
On m'objecte Tartufe et mon peu de bon sens 
A savoir discerner les choses et les gens. 

DORINE. 

Monsieur... 

Orgon. 

Ah ! quun mari, net et franc de tout blâme, 
Doit craindre de laisser sur soi prise à sa femme ! 
Qu'il se donne à ses yeux un tort gros... comme un œuf. 
Elle l'enfle si bien qu'elle en sait faire un bœuf ! 

DORINE. 

Avez-vous bien dormi ? 

Orgox. 

Pour une seule faute. 
Le droit d'avoir raison, à jamais on vous l'ôte. 

DORINE. 

Mais... 



28 ORGON. 

Orgon. 
Ah ! c'est toi, Dorine ? 

DORIXE. 

Avec Monsieur Darnis. 
i^e le voyez-vous point ? 

Orgox. 

C'est vrai. Voilà mou fils 
Vous ne venez ici^® que rarement. 

Dajus. 

Mon père, 
Veuillez bien m' excuser : j'ai mon service à faire, 
Et le prince aime à voir ses gens autour de lui. 
Mais que j"aie un instant à moi, comme aujourd'hui, 
J'en profite aussitôt pour accourir vous rendre 
Tout ce que d'un bon fils vous avez droit d'attendre. 

Dorine. 

Avouez-le, Monsieur, on n'a pas meilleur air, 
Et c'est un cavalier dont vous vous sentez fier. 

Orgoa. 
Damis me t'ait honneur^^. 

Dorine. 

Certe, un père doit être 
Bien glorieux d'avoir auprès du roi son maître 
Un tel représentant ; et je gage entre nous 
Qu'en le voyant le roi doit s'informer^* de vous. 

Orgox. 

Si les enfants rendaient nos espérances vaines, 

Eux qui nous vont donnant tant de soins et de peines, 

L'hymen serait à fuir ainsi qu'un joug affreux. 



ACTE I, SCÈÎNE 2. 29 



DORINE. 



Que voilà bien un mot qui montre un père heureux ! 
Et si, dans ce moment, quelqu'un venait vous dire 
Que ce fils, votre orgueil, a besoin qu'on le tire 
D'un très pressant danger, qu'il s'agit de duel, 
De se faire tuer, ou, sort non moins cruel, 
De vider le royaume, et que, si l'on diffère... 

Orgox. 
Auriez-vous sur les bras quelque méchante affaire ? 

Damis. 
Kien que de naturel dans ma position^^ 

Orgox. 
Encor faut-il savoir... 

DORIXE. 

Je me rends caution. 
Monsieur, que, pardonnant quelques jeunesses folles. 
Vous n'hésiteriez pas à donner... cent pistoles, 
Pour garder de tout inal, en son joli-'' printemps. 
Ce visage oii revit la fleur de vos vingt ans, 
Alors que vous faisiez la campagne de Flandre. 

Orgox. 

Cajoleuse ! Fort bien : je commence à comprendre. 
Et je vois ce que c'est c^ue ce péril urgent. 
Monsieur le mousquetaire il vous faut de l'argent. 
Entendrai-je toujours chanter la même gamme ? 
De l'argent pour le fils, pour la fiUe^^, et la femme ! 
Quand vous êtes entré dans la Maison du Roi, 
Monsieur mon très cher fils, nous avons, vous et moi, 
Réglé votre entretien de façon fort honnête. 
Ainsi dispensez-vous de me rompre la tête. 
Pour sortir d'embarras trouvez quelque moyen ; 
Battez-vous, s'il le faut : de moi vous n'aurez rien. 



30 ORGON. 

Damis. 
J'aime à croire, Monsieur, si rude^^ q^e vous m'êtes. 
Que, si je meurs, mon père acquittera ma dette. 
Et qu'il ne voudra pas, en ces derniers moments, 
M'envier la douceur de ses embrasseraents. 
Après quoi j'irai voir Marianne et Valère 
Et faire mes adieux à notre belle-mère^^. 

DORINE. 

Monsieur, en vérité, c'est comme je le dis : 

Avant que vous vinssiez, je grondais votre fils. 

Je vous suis attachée en fidèle servante, 

Nul n'a vos intérêts plus à cœur, je m'en vante. 

Vous m'avez gagné l'âme, et, grâce à vos efforts 

Pour amasser du bien et réparer vos torts, 

D'un zèle ardent pour vous je ne me puis défendre. 

Mais, entre honnêtes gens, du moins faut-il s'entendre. 

Tartufe, dans un temps, semait le trouble ici. 

Nous sommes du fripon délivrés. Dieu merci. 

Et depuis son départ... 

Orgon. 

Taisez-vous, fine mouche ! 
Toujours Tartufe ! Ils n'ont que Tartufe à la bouche ! 
C'est le bouc émissaire : il est cause de tout. 
Je n'y tiens plus ; le sang dans les veines me bout. 
Si, pour je ne sais quoi, mon fils veut une somme, 
On remonte à Tartufe et de lui l'on m'assomme^* ! 
Morbleu ! suis-je le maître, ou non, dans ma maison. 
Et viendra-t-on toujours avec mainte raison 
Me tracasser l'esprit, régenter mon ménage, 
Contrôler tous mes faits et mes dits, à mon âge ?... 
Attendez-moi, Damis. 



ACTE I, SCÈNE 3. 31 

SCÈNE 111. 

DAMIS, DORINE, puis MARIANNE. 

Damis. 
Que va-t-il faire ? 

DORINE. 

Bon! 
Vous sortirez content : je connais le barbon. 
Votre affaire d'honneur aux oreilles lui tinte. 
On vient toujours à bout des vieillards par la crainte, 
Le moyen est aisé, car do tout ils ont peur, 
Mais plus de jeu !... voici Madame votre sœur. 

Damis. 

Eh ! vraiment, qu'avez-vous, ma chère Marianne ? 
Un vif chagrin se peint sur vos traits, Dieu me damne ! 
Est-ce un rêve fâcheux dont Timage vous suit ? 
Auriez-vous par hasard aperçu cette nuit. 
Quelque fine coquette, experte en l'art de plaire, 
Prête à vous dérober les ardeurs de Valère ? 
Ces troubles des amants, ma sœur, je les connais. 

Marianne. 

J'ai grand plaisir, mon frère, à vous voir. Je venais 
Saluer notre père. Est-il levé, Dorine ? 

DoRINE. 

Madame, il va venir. Mais, hélas ! je devine 
Que c'est pour ses péchés, et votre empressement 
Est l'indice certain d'un autre achoppement 
Qui va, si vous pleurez, achever le pauvre homme. 



32 ORGO?s. 

Damis. 
Marianne, auriez-vous besoin de quelque somme ? 
Est-ce votre souci, ma sœur, comme le mien ? 

Marianne. 
Non, mon mal est de ceux où l'argent ne peut rien. 



SCENE IV. 

LES MÊMES, ORGON. 

Marianne. 

Ah ! mon père ! c'est vous... Souffrez que je vous donne 
Le bonjour. 

Orgon. 
La journée a besoin d'être bonne 
En effet pour pouvoir amortir^^ le début... 
Xous en reparlerons ce soir. Je viens au but. 

(A son fils.) 

J'ai servi comme vous le prince notre maître, 
Encor que je n'en fasse aujourd'hui rien paraître. 
J'étais chevau-léger. non moins brillant à voir 
Que vous sous votre habit de mousquetaire noir. 
Mes compagnons, Arcas, Éraste et Cyr de Bourges 
Nous portions tous fort bien nos casaques rouges^^ 
Mais laissons là. Monsieur, toutes ces vanités. 
Comme vous j'ai joué, courtisé les beautés. 
J'ai", comme vous, fini par faire des sottises, 
Changé l'or en plaisir, risqué, pour des bêtises, 
Ma vie et mon repos contre des aigrefins. 
J'ai dû lâcher aussi de ces mots assassins 
Qui d'un trop faible père, entr'ouvrent l'escarcelle. 
A la dernière fois, voici la Kyrielle 
Dont fut accompagné l'argent de votre aïeul : 
Mon fils, dit-il gaîment, au monde êtes-vous seul ? 



ACTE I, SCÈNE 4. 33 

Voyez autour de vous la belle galerie^^ 

D'aïeux qui rougiraient de votre gueuserie ; 

Mais des enfants viendront^^ à qui vous ne pouvez 

Honnêtement ravir ce que vous leur devez, 

La fortune, un beau nom par lequel on se pousse, 

Tout ce qui rend enfin la vie heureuse et douce. 

Songez qu'il n'est trésors dont on ne vienne à bout, 

Et que vous dissipez votre bien, après tout. 

Car, pour moi, je n'ai plus que peu de jours à vivre. 

Ce fut là son discours : il parla^° comme un livre. 

A mon père depuis, je n'ai plus rien coûté. 

Mieux encor : j'ai rendu tout l'argent emprunté. 

Je me sers à mon tour de sa mercuriale 

Et, de même que lui, je joins à ma morale 

Le sac plein d'or qui doit dégager votre^^ honneur. 

Puisse-t-il, comme à moi, vous^^ i^je^ graver au cœur 

Le dégoût des chemins oii fléchit la droiture, 

Oii notre nom souillé peut tomber en roture^^. 

Et de ne plus aller ainsi, comme un benêt, 

Vous faire entre deux vins, plumer au lansquenet. 

Ces erreurs, une fois, sont bonnes à connaître. 

Mais qui les va choyant, de lui n'est plus le maître. 

Et croyez-moi, Damis, j'estime encore un sot^* 

Dont la poche est vidée au retour du tripot. 

Ayez toujours écrit qu'aucun état ne brille 

Que par le dru maintien de l'esprit de famille. 

De son père un enfant ne devient héritier 

Qu'à charge d'en jouir en bon usufruitier 

Afin de rendre aux siens de tout point augmentée 

Et fortune et maison et bonne renommée. 

Damis. 
L'excès de vos bontés me confond et me touche. 

Orgon. 
Bien, bien... 11 reste ici quelque chose de louche. 

(A Dorine.) 
Mais tu me le diras — Voyons, à votre tour, 
Marianne. 



34 ORGO>". 

Damis. 

Une dette est un fardeau si lourd 

Que je cour? m'affranchir de celle que j'ai faite. 



SCÈNE V. 

DORIXE. .MARIANNE. ORGUX. 

Marianne. 

Mon père, je voudrais assister à la fête 
D'Oronte, notre ami. J'ai, pour y prendre part. 
D'excellentes raisons... que vous saurez plus tard. 
Et pour qu'à cet effet dès ce matin je sorte, 
Et. pour que librement je m"absente, il importe 
Que vous gardiez ici vos deux petits enfants. 
On sait ce qu"à chacun je permets ou défends, 
Vous avez vu cent fois la façon dont j'en use. 
Dorine vous dira comment on les amuse, 
Et. pour mieux satisfaire à leurs différents g<iûts. 
Je vous laisse la clef de Tarmoire aux joujoux ! 

Or(,ox. 

Oui dà ! c'est être aussi par trop impertinente. 
Vous voulez, je le vois, m'établir gouvernante, 
l'^t parce que le temps a blanchi mes cheveux 
Ne serai-je plus bon^^ qu'à soigner vos morveux ! 
Est-ce là le métier qu'il me convient de faire. 
Et ne pouviez-vous pas eu prier votre mère ? 

^Iarianne, vivement. 
]■]]](' vient chez Oronte. 

Orgon. 
Ouais ! c'est donc un cnniplot. 
Et garder le logis doit être mon ballot ! 



ACTE I, SCÈNE 6. 35 

On croit lorsqu'une fenune atteint à la trentaine^^ 
Qu'on ne la verra plus courir la prétantaine. 
Mais dans ce beau calcul on erre diablement. 
C'est l'heure de la fièvre et du redoublement ; 
Je ne sais quel ferment^' éclate, et la plus sage, 
Au monde en cet instant se cramponne avec rage. 
Voilà d'oit vient le mal : votre mère vous nuit, 
Votre frivole cœnr est entraîné, séduit 
Par les tristes leçons que vous recevez d'elle, 
Et je suis peu surpris qu'avec un tel modèle 
Nous vous voyions marcher de faux pas en faux ]jas, 
Que, perdant tout respect... 



SCÈNE VI. 

LES MÊMES, ELMIRE. 

Elmire. 

Xe vous arrêtez pas, 
Continuez, courage. Un père de famille 
Qui veut rendre sa femme odieuse à sa fille, 
N'est-ce point un objet vraiment édifiant, 
Et ce rôle, à jouer, n'est-il pas bienséant ? 
De quoi donc s'agit-il ? 

Marianne. 
De la fête d'Oronte. 

Elmire. 

Je vous mène avec moi. C'est arrangé. J'y compte. 
Quand on est raisonnable, on peut suivre ses goûts. 
Allez vous préparer — ■ Dorine, laissez-nous^^. 



36 ORGON. 



SCÈNE VIL 

ORGOX. ELMIRE. 

Orgox. 

Kh bien, nui, puisque enfin vous écoutez aux portes, 

Je vous répéterai mes plaintes les plus fortes. 

Je n'entends point qu'ainsi l'on me brave, à mon nez. 

Et désapprouve fort le train que vous menez. 

Un esprit de révolte et d'orgueil vous inspire ; 

De la communauté vous usurpez l'empire ; 

Ce serait peu pour vous de régner à demi. 

Et je suis à vos yeux moindre qu'une fourmi. 

La chose est à tel point qu'il me faut y mettre ordre. 

Car, de vous-même enfin, vous n'en sauriez démordre 

Vous poursuivez partout ces vains amusements 

] )c spectacles, de bals et de déguisements ; 

Vous allez pratiquant l'art des minauderies, 

A la place Royale, au Mail, aux Tuileries, 

Il vous faut pour cela du clinquant, des pompons. 

Et Dieu sait tout l'argent que coûtent vos jupons. 

Ces touffes de rubans chargés de nonpareilles 

p]t ces lourds contrepoids pendus à vos oreilles ! 

Pour une femme honnête et qui vit chastement 

Il faut moins d'étalage et moins d'ajustement, 

iloins de colifichets, de joyaux, de dentelles. 

Elmire. 

Avez-vous dit ? Laissons toutes ces bagatelles 
Qui ne méritent pas de vous échauffer tant. 
Je venais vous parler d'un point plus important. 
Vous aviez, disiez-vous, un placement à faire. 
Or, voulez-vous agir en prudent et bon père ? 



Expliquez-vous. 



acte i, scène 7. 37 

Orgox. 

Elmire. 

Oronte a besoin de ce? fonds : 



Prêtez-les lui. 

OrciOX. 

Voilà de vos calculs profonds. 
Vous n'avez d'intérêt que pour ce cher Oronto ; 
A flatter ses désirs vous êtes toujours prompte. 
Et, le goût du bel air vous servant de lien, 
On vous voit à son bras plus volontiers qu'au mien. 
Mais vous trouverez bon qu'en dépit des amies 
Je dispose à mon gré de mes économies. 

Elmire. 

Vous feriez mieux pourtant de m'en laisser le soin. 

Toutes ces choses-là vous passent de trop loin. 

Vous devriez savoh' que les femmes sont mues 

Par un instinct subtil, et qu'elles ont des vues, 

Un esprit de conduite et de discernement 

Propre à les faire agir et ju^er sainement. 

Oui, Monsieur, nous avons, quoi qu'on puisse prétcncb-e, 

La science des gens, le vrai tour à les prendre. 

Si je ménage Oronte, au fond, est-ce pour moi ? 

C'est un homme en crédit, fort bien auprès du Roi, 

Pour qui l'on voit s'ouvrir les portes toutes larges, 

En passe d'arriver aux principales charges. 

Ayant de l'agrément, du manège, du tour. 

Et possédant au moins la carte de la cour. 

Doutez-vous qu'un seigneur qui fait cette figure 

Ne mette un jour Damis en brillante posture, 

Et voudriez-vous donc que ce fils végétât 

Sans jamais se tirer de son petit état ? 

H faut viser au grand. Les cadeaux, sérénades. 

Musiques, rendez-vous aux cours, aux promenades, 

Ont leur part à former un jeune homme accompli. 



38 ORGON. 

Il est bon qu'à Versaille, à Meudon, à Marly, 
Damis puisse jouer, sans se tenir dans l'ombre 
La bassette, le hoc, le pharaon ou l'hombre. 

Orgon. 

Vous lui conseillerioz de jouer ? 

Elmire. 

Le billard 
N'a-t-il pas poussé loin Monsieur de Chauiillart ? 

Orgox. 

Votre défaut de sens pour le coup se révèle, 
Et trop d'ambition vous tourne la cervelle. 
Peut-on déraisonner de la sorte ? 

Elmire. 

Eh ! Mon Dieu, 
Ne triomphez pas tant ; vous n'en avez point lieu. 
A votre place, moi, j'aurais moins d'assurance : 
Vous avez pu connaître en plus d'une occurrence 
Si votre jugement l'emporte sur le mien. 
Rappelez-vous Tartufe. 

Orgon. 

Il m'en souvient trop bien, 
Et vos déportements, votre orgueil sans mesure. 
Me l'ont fait regretter bien des fois, je vous jure. 

Elmire. 

ciel ! que dites-vous ? 

Orgon. 

Je dis qu'on m'a chassé 
Un homme qui jamais ne sera remplacé. 

Elmire. 
Comment ? ce scélérat ? 



acte i, scène 7. 39 

Orgon. 
Un peu de politesse. 
Rien de moins déimintrc que sa scélératesse. 

Elmike. 
Quoi ! ne fûtes-vous pas pleinement convaincu 
Que le traître cherchait à vous faire... 

Orgon. 

J'ai vu. 
Je n'en disconviens pas, et j'ai cru même entendre. 
Mais j'aurais dû peut-être hésiter à me rendre 
Au rapport de mes sens. Lorsqu'il s'agit des saints, 
Dieu seul lit dans leur âme et sonde leurs desseins. 
Vous l'aviez enlacé dans quelque trame noire ; 
Ma mère avait raison, qui ne voulut rien croire. 
Et, quand plus que le jour son tort eût été clair, 
Qui de nous ne connaît les pièges de la chair ? 
L'honnêteté n'est point exempte de ces luttes. 
Et les plus grands souvent font les plus grandes chutes. 
Il est d'ailleurs prescrit, nous le savons assez, 
De pardonner à ceux qui nous ont offensés. 
Notre Seigneur fit grcâce à la femme adultère. 
Trop de sévérité sied mal sur cette terre. 
D'autant que du péché le pécheur peut sortir, 
Et qu'après le méfait reste le repentir, 
Ce mérite si haut, si touchant, si suprême. 
Que le ciel le préfère à l'innocence même. 

Elmire. 
Certes, je vous admire, et ne soupçonnais pas 
Que Tartufe eût ici de si bons avocats. 
Après les tours par lui faits dans votre ménage, 
Vous montrez, en plaidant, pour ce beau personnage 
Jusqu'où peut de l'esprit aller l'aveuglement, 
Et rien n'est comparable à cet entêtement ! 
Regretter un pied plat, un misérable, un drôle, 
A qui l'on voudrait voir fleurdeliser l'épaule ! 
C'est chose à faire peur. 

OCB. ï. XXIII. TH. 3. 4 



40 ORGON. 

SCÈNE VIII. 

LES MÊMES. MADAME PEKXELLE. 

-Madame Pernelle. 

Holà ! qu'est-ce, ma bru ? 
Nous parlons là d'un ton terriblement bourru. 
Votre présomption sera donc éternelle ? 
Si J'eusse ainsi traité défunt Monsieur Pernelle, 
J'eusse pu, pour loyer de ma rébellion. 
Attraper de sa main quelque bon horion. 
Vous verrai-je toujours grondant et cherchant noise ? 
Quelle commère, peste ! et comme ça dégoise ! 
Avec votre babil, d'impertinence plein. 
Vous pourriez tenir tête au claquet d'un moulin. 
Sachez-le, vertuchoux ! avant tout il importe 
Que la femme soit douce et d'une humeur accorte. 
Prenez de moi l'exemple, et n'ayez pas toujours 
Cette voix de cpielqu'un qui s'adresse à des sourds. 
Vous avez trop bon bec : sommes-nous donc vos nègres, 
Pdur avoir à subir vos réprimandes aigres ? 

Elmire. 

Vous pourriez bien vous-même, en ces occasions. 
Mettre un peu moins de fiel dans vos expressions. 
De vos aménités daignez me faire grâce : 
Aussi bien je m'en vais et vous quitte la place. 



ACTE I, SCÈNE 9. 41 

SCÈNE IX. 

ORGOX, MADAME PERXPXLE. 

Madame Pernelle. 
C'est qu'elle vous tançait avec une chaleur !... 

Orgon. 

Vous m'en voyez outré de rage et de douleur. 
Elle n'a plus pour moi la moindre déférence ; 
Sans cesse elle me parle avec irrévérence, 
Et moi, triste et confus, souvent je ne dis mot. 
Et n"ose même pas en soupirer trop haut. 
Elle me tyrannise et me tient en brassière ; 
Il me faut supporter son humeur tracassière ; 
Puis, d'autre part, mon fils me peine étrangement. 
N'ayant nul esprit d'ordre et nul arrangement. 
Sans compter que ma fille imite leur exemple. 
Allez, j'ai de me plaindre un sujet assez ample. 
Par combien de soucis, hélas ! nous achetons 
Cet heur de voir de nous sortir des rejetons ! 
Si vous saviez, ma mère ! à l'envi l'on m'affronte : 
Je suis par tous les miens traité comme un Oéronte. 
Chacun fait à sa guise : on me compte pour rien : 
On me met sous les pieds. 

Madame Pernelle. 

Vrai Dieu ! Je le crois bien. 
Votre femme a chez vous trouvé trop de mollesse. 
Un homme devrait-il montrer tant de faiblesse ? 
Devant elle on vous voit comme un enfant trembler ; 
Vous vous faites petit et vous n'osez souffler. 
Est-ce là le moyen de lui faire comprendre 



42 ORGON. 

Ce qu'elle a de respects et d'égards à vous rendre ? 
N'est-ce pas bien plutôt l'inviter au mépris ? 
Nous n'en voyons que trop, de ces lâches maris, 
Abdiquer sous leur toit l'autorité du maître 
Et devenir sujets, de rois qu'ils devraient être. 
Votre femme, mon fils, est de celles qu'il faut 
Pour en pouvoir chéw^^, mener le bâton haut. 
Sied-il que, de son sexe oubliant l'apanage 
Et cessant de vaquer aux choses du ménage, 
Elle aille ainsi, la nuit, courir le guilledou, 
Vers le matin souvent rentrant l'on ne sait d'oii ? 
Si nous avions des mœurs, les femmes bien apprises, 
Sortiraient seulement pour hanter les églises. 
C'est votre faute aussi. Comprenez bien d'abord 
Que jamais un mari n'est fait pour avoir tort. 
Encor que de faillir il puisse être capable, 
Il se doit bien garder de s'avouer coupable. 
C'est un vrai souverain, un Dieu dans sa maison ; 
Jamais l'inférieur n'a droit d'avoir raison. 
Ce bon Monsieur Tartufe, expulsé par vous-même. 
Vous a dépossédé de votre rang suprême. 

Orgon. 
Ah ! ne m'en parlez pas ; je ne pense qu'à lui. 
Depuis ce jour fatal, toute Messe a fui. 
Cet homme, je le sens, était mon bon génie. 
De son temps, ma maison semblait du ciel bénie. 
Lui disparu, je suis tombé comme en langueur, 
Et j'en ai conservé le désespoir au cœur. 
Un seul mot de sa bouche adoucissait mes peines, 
Et faisait circuler un baume dans mes veines. 
Dans mes moindres désirs il voyait une loi. 
Il m'aimait... à se faire estrapader pour moi ! 
Quel amer déplaisir, quelle douleur cuisante. 
Que de perdre un ami d'humeur si complaisante ! 
Je ne m'attablais point qu'il ne voulût manger, 
Et les larmes aux yeux me viennent, d'y songer. 
Sa tendresse pour moi montait à telle dose 
Qu'un hoquet de ma part lui semblait quelque chose. 



ACTE I, SCÈNE 9. 43 

C'était le paradis ; à présent, c'est l'enfer. 
Je suis persécuté, je porte un jouje: de fer. 

Madame Pernelle. 

Écoutez. Ces beaux jours, ces instants de bien-être, 
Pourquoi tout de nouveau ne pourraient-ils renaître ? 

Orgox. 
Qui ? moi ? le rappeler ? 

MADA>rE Pernelle. 

Vous feriez sagement 
Et vous trouveriez là bien du soulagement. 
Cet acte de vigueur pétrifierait de crainte 
Tout ce qui près de vous porte à vos droits atteinte. 
Et ce seul coup frappé serait si capital 
Qu'il vous replacerait au trône marital. 

Orgon. 

Y pensez-vous, ma mère ? Après cette aventure 
Dont le fâcheux éclat causa notre rupture ! 

Madame Pernelle. 

Il s'est depuis ce temps écoulé plus d'un jour. 
Et l'on ne rompt jamais sans espoir de retour. 
Rempli de charité pour quiconque l'offense. 
Tartufe oubliera tout, j'en suis sûre à l'avance. 
Oh ! vous ne savez pas, mon fils, quelle âme c'est ; 
On voudrait l'adorer, si l'on le connaissait. 
Des faux bruits répandus je ne fus jamais dupe. 
C'est un être épuré que le ciel seul occupe, 
Un homme tout confit dans la dévotion 
Et marchant à grands pas vers la perfection. 
Qu'on me trouve un chrétien plus zélé, plus sincère : 
Il prie incessamment, il jeûne, il se macère, 
Sa ferveur est d'un ange, et l'Église ici-bas 
En a canonisé qui ne l'égalaient pas. 



44 ORGON. 

Bref, pour vous dire tout, j'ai vu de ce saint maître 
Le valet, plus dévot, plus saint encor peut-être. 
Et si par vuus, mon fils, la chose est prise à gré, 
J'irai quérir Laurent et vous l'amènerai. 

Orgon. 

Allez donc, et j'aurai, retrouvant sa présence 
Autant de joie au cœur que j'ai de déplaisance. 



LA MARATRE. 



DRAME INTIME EN 5 ACTES ET 8 TABLEAUX^. 



PERSONNAGES. 



LE GÉNÉRAL COMTE DE GRANDCHAMP=. 

EUGÈNE RAMEL^ 

FERDINAND MARCANDAL*. 

VERNON, docteurs 

GODARD». 

UN JUGE D'LNSTRUCTION. 

FÉLIX. 

CHAMPAGNE, contre-maître. 

BAUDRILLON, pharmacien'. 

NAPOLÉON, fils du général». 

GERTRUDE, femme du comte de Grandcllamp^ 

PAULINE, sa filles». 

MARGUERITE. 

Gendarmes, un greffier, le clergé". 



La scène se passe en 1829, dans une fabrique de draps, près de Louviers**. 



ACTE PREMIER. 

Le théâtre représente un salon assez orné : il s'y trouve les portraits de 
l'empereur et de son fils. On y entre par une porte donnant sur un perron 
à marquise. La porte des appartements de Pauline est à droite du specta- 
teur ; celle des appartements du général et de sa femme est à gauche. De 
chaque côté de la porte du fond il y a, à gauche, une table, et à droite une 
armoire façon de Boule. 

Une jardinière pleine de fleurs se trouve dans le panneau à glace à côté 
de l'entrée des appartements de Pauline. En face, est une cheminée avec 
une riche garniture. Sur le devant du théâtre, il y a deux canapés à droite 
et à gauche. 

Gertrude entre en scène avec des fleurs qu'elle vient de ciieiflir pendant 
sa promenade et qu'elle met dans la jardinière^ 



SCÈNE PREMIÈRE. 

GERTRUDE2, LE GÉNÉRAL [puis FÉLIX]. 

Gertruue. 

Je t'assure, mon ami. qu'il serait imprudent d'attendre plus 
longtemps pour marier ta fille, elle a vingt-deux ans. Pauline^ 
a trop tardé à faire un choix ; et, en pareil cas^, c'est aux parents 
à établir leurs enfants... d'ailleurs j'y suis intéressée. 

Le Général. 
Et comment ? 

Gertrude. 
La position d'une belle-mère est toujours suspecte. On dit 



48 LA MARATRE. 

depuis quelque temps dans tout Louviers que c'est moi qui suscite 
des obstacles au mariage de Pauline. 

Le Général. 

Ces sottes langues de petites villes ! je voudrais en couper quel- 
ques-unes ! T'attaquer, toi, Gertrude, qui depuis douze ans es 
pour Pauline une véritable mère ! qui Tas si bien élevée^ ! 

Gertrude. 

Ainsi va le monde ! On ne nous pardonne pas de vivre à une si 
faible distance de la ville, sans y aller. La société nous punit de 
savoir nous passer d'elle® ! Crois-tu que notre bonheur ne fasse 
pas de jaloux ? Mais notre docteur... 

Le Général. 
Vernon ?... 

Gertrude. 

Oui, Vernon est très-envieux de toi^ : il enrage de ne pas avoir su 
inspirer à une femme l'affection que j'ai pour toi. Aussi, prétend- 
il que je joue la comédie ! Depuis douze ans ?... comme c'est 
vraisemblable^ ! 

Le Général. 

Une femme ne peut pas être fausse pendant douze ans sans 
qu'on s'en aperçoive. C'est stupide^ ! Ah ! Vernon ! lui aussi ! 

Gertrude. 

Oh ! il plaisante ! Ainsi donc, comme je te le disais, tu vas voir 
Godard. Cela m'étonne qu'il ne soit pas arrivé. C'est un si riche 
parti, que ce serait une folie que de le refuser. Il aime Pauline, 
et quoiqu'il ait ses défauts, qu'il soit un peu provincial", il peut 
rendre ta fille heureuse. 

Le Général. 
J'ai laissé Pauline entièrement maîtresse de se choisir un mari. 

Gertrude. 
Oh ! sois tranquille ! une fille si douce ! si bien élevée ! si sage ! 



acte i, scène 1. 49 

Le Général. 
Douce ! elle a mon caractère, elle est violente. 

Gertrude. 

Elle, violente ! Mais toi, voyons ?... Xe fais-tu pas tout ce que 
je veux ? 

Le Général. 

Tu es un ange, tu ne veux jamais rien qui ne me plaise ! A pro- 
pos, Vernon dîne avec nous après son autopsie. 

Gertrude. 
As-tu besoin de me le dire ? 

Le Général. 

Je ne t'en parle que pour qu'il trouve à boire les vins qu'il 
affectionne ! 

FÉLIX, entrant. 
Monsieur de Rimonville. 

Le Général. 
Faites entrer. 

Gertrude, elle fait signe à Félix de ranger la jardinière^^. 

Je passe chez Pauline pendant que vous causerez affaires. 
je ne suis pas fâchée de surveiller un peu l'arrangement de sa 
toilette^^. Ces jeunes personnes ne savent pas toujours ce qui^^ leur 
sied le mieux. 

Le Général. 

Ce n'est pas faute de dépense ! car depuis dix-huit mois sa 
toilette coûte le double de ce qu'elle coûtait auparavant ; après 
tout, pauvre fille, c'est son seul plaisir. 

Gertrude. 

Comment, son seul plaisir ? et celui de vivre en famille comme 
nous vivons ! Si je n'avais pas le bonheur d'être ta femme, je 



50 LA MARATRE, 

voudrais être ta fille !... Je ne te quitterai jamais, moi ! (Elle fait 
quelques pas.) Depuis dix-huit mois, tu dis ? c'est singulier !... En 
effet, elle porte depuis ce temps-là des dentelles, des bijoux, de 
jolies choses. 

Le Général. 
Elle est assez riche pour pouvoir satisfaire ses fantaisies. 

Gertrcdi:. 

Et elle est majeure ! (A part.! La toilette, c'est la fumée ! 
y aurait-il du feu^* ? 

Elle sort. 



SCÈNE IL 



Le Général, seul. 

Quelle perle î après vingt-six campagnes, onze blessures et la 
mort de l'ange qu'elle a remplacé dans mon cœur ; non vraiment 
le bon Dieu me devait nui Gertrude, ne fût-ce que pour me consoler 
de la chute et de la mort de rompcreur^-^ ! 



SCÈNE III. 

GODARD, LE GÉXÉRALie. 
Godard, entrant. 



Général ! 



Le Général. 

Ah ! bonjour, Godard ! Vous venez sans doute passer la journée 
avec nous^' ? 



acte i, scène 3. 51 

Godard. 

Mais peut-être la semaine, général, si vous êtes favorable à la 
demande que j'ose à peine vous faire^^. 

Le Général. 

Allez votre train ! je la connais votre demande... Ma femme est 
pour vous... Ah ! Normand, vous avez attaqué la place par son 
côté faible^^. 

Godard. 

Général, vous êtes un vieux soldat qui n'aimez pas les phrases, 
vous allez en toute affaire comme vous alliez au feu^*'... 

Le Général. 
Droit, et à fond de train^^ 

Godard. 
Ça me va ! car je suis si timide... 

Le Général. 

Vous ! je vous dois, mon cher, une réparation : je vous prenais 
pour un homme qui savait trop bien ce qu'il valait^^. 

Godard. 

Pour un avantageux ! eh bien ! général, je me marie parce 
que je ne sais pas faire la cour aux femmes. 

Le Général, à part. 

Pékin ! (Haut.) Comment, vous voilà grand comme père et 
mère, et^^.. mais, Monsieur Godard, vous n'aurez pas ma fille. 

Godard. 

Oh ! soyez tranquille ! Vous y entendez malice. J'ai du cœur, 
et beaucoup ; seulement, je veux être sûr de ne pas être refusé. 

Le Général. 
Vous avez du courage contre les villes ouvertes. 



52 la maratre. 

Godard. 

Ce n'est pas cela du tout, mon général. Vous m'intimidez déjà 
avec vos plaisanteries. 



Allez toujours^* ! 



Le Général. 



(iODARD. 



Moi, je n'entends rien aux simagrées des femmes ! je ne sais 
pas plus quand leur non veut dire oui que quand le oui veut dire 
non ; et, lorsque j'aime, je veux être aimé... 

Le GÉNÉRAL, à part. 
Avec ces idées-là, il le sera"^\ 

Godard. 

Il y a beaucoup d'hommes qui me ressemblent, et que la petite 
guerre des façons et des manières ennuie au suprême degré. 

Le Général. 

Mais c'est ce qu'il y a de plus délicieux, c'est la résistance ! 
On a le plaisir de vaincre^''. 

Godard. 

Non, merci ! Quand j'ai faim, je ne coquette pas avec ma 
soupe ! J'aime les choses jugées, et fais peu de cas de la procédure, 
quoique Normand. Je vois dans le monde des gaillards qui s'insi- 
nuent auprès des femmes en leur disant : — « Ah ! vous avez là. 
Madame, une jolie robe. — Vous avez un goût parfait. Il n'y a 
que vous pour savoir vous mettre ainsi. » Et qui de là partent 
pour aller, aller... Et ils arrivent ; ils sont prodigieux, parole 
d'honneur ! Moi, je ne vois pas comment, de ces paroles oiseuses, 
on parvient à... Non... Je pataugerais des éternités avant de dire 
ce que m'inspire la vue d'une jolie femme. 

Le Général. 
Ah ! ce ne sont pas là les hommes de l'empire'^'. 



ACTE I. SCÈNE 3. 53 



Godard. 



C'est à cause de cela que je me suis fait liardi ! Cette fausse 
hardiesse, accompagnée de quarante mille livres de rente, est 
acceptée sans protêt, et j'y gagne de pouvoir aller de l'avant. 
Voilà pourquoi vous m'avez pris pour un homme avantageux. 
Quand on n'a pas ça d'hypothèques sur de bons lierbages de la 
vallée d'Auge, qu'on possède un joli château tout meublé, car ma 
femme n'aura que son trousseau à y apporter, elle trouvera même 
les cachemires et les dentelles de défunt ma mère. Quand on a tout 
cela, général, on a le moral qu'on veut avoir. Aussi, suis-je 
Monsieur de Rimonville'^^ 

Le Général. 
Non, Godard^". 

Godard. 
Godard de Rimonville''^^. 

Le Général. 
Godard tout court. 

Godard. 
Général, cela se tolère. 

Le GÉNÉRAL. 

]\loi ! je ne tolère pas qu'un homme, fût-il mon gendre ! renie 
son père ; le vôtre, fort honnête homme d'ailleurs, menait ses 
bœufs lui-même, de Caen à Poissy, et s'appelait sur toute la route 
Godard, le père Godard. 

Godard. 

C'était un homme bien distingué. 

Le Général. 

Dans son genre... Mais je vois ce que c"est^^. Comme ses bœufs 
vous ont donné quarante mille livres de rente, vous comptez sur 
d'autres bêtes pour vous faire donner le nom de Rimonville. 

Godard. 
Tenez, général ! consultez Mademoiselle Pauline, elle est de son 



54 LA MARATRE. 

époque, elle. Nous sommes en 1830, sous le règne de Charles X^^. 
Elle aimera mieux, en sortant d'un bal, entendre dire : Les gens^^ 
de Madame de Rimonville, que : Les gens de Madame Godard. 

Le Général. 

Oh ! si ces sottises-là plaisent à ma fille, comme c'est de vous 
qu'on se moquera, ca m'est parfaitement égal, mon cher (lodard. 

Godard. 
De Rimonville. 

Le Général. 

Godard ! Tenez, vous êtes un honnête homme, vous êtes jeune, 
vous êtes riche, vous dites que vous ne ferez pas la cour aux 
femmes, que ma fille sera la reine de votre maison... Eh bien, ayez 
son agrément, vous aurez le mien ; car, voyez-vous, Pauline 
n'épousera jamais que l'homme qu'elle aimera, riche ou pauvre... 
Ah ! il y a une exception, mais elle ne vous concerne pas, j'aime- 
rais mieux aller à son enterrement que de la conduire à la mairie, 
si son prétendu se trouvait fils, petit-fils, frère, neveu, cousin ou 
allié d'un des quatre ou cinq misérables qui ont trahi^^.. car mon 
culte à moi, c'est... 

Godard. 
L'empereur... on le sait... 

Le Général. 

Dieu, d'abord, puis la France ou l'empereur... c'est tout un^^ 
pour moi... enfin, ma femme et mes enfants ! Qui touche à mes 
dieux ! devient mon ennemi ; je le tue comme un lièvre, sans 
remords. Voilà mes idées sur la religion, le pays et la famille. Le 
catéchisme est court ; mais il est bon. Savez-vous pourquoi 
en 1816, après leur maudit licenciement de l'armée de la Loire, 
j'ai pris ma pauvre petite orpheline dans mes bras, et je suis venu, 
moi, colonel de la jeune garde^', blessé à Waterloo, ici, près de 
Louviers, me faire fabricant de draps ? 

Godard. 
Pour ne pas servir ceux-ci. 



LA MARATRE, 



DRAME INTIME EN CINQ ACTES ET HUIT TABLEAUX, 

PAR M. BE BAXZAC, 

REPRÉSENTÉ, POUR LA rREMlÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE- 
IllStORiaUE, LE 25 MAI 1848. 



DISTRIBUTION DE LA PIECE. 



LE GENERAL COMTE DE CRANDCDAMP . . . . M. Matis. 

EUGÈNE RAMEL M. Gaspart. 

FERDINAND WARCANDAL M. LACKESsoswiine. 

VERNON , docteur M. Dcpcis. 

GODARD M. Bajvrb. 

UN JLGE D'INSTRUCTION M. Boaiio. 

1" ELIX M. DÉsifcB. 

CHAMPAGNE, contremaître M. Castel. 

BAUDRILLON, pharmacien M. Bonnet. 

NAPOLÉON, fils du Général M. Fkancisqob Cabot. 

GERTRUDE, femme du comte de Grandchamp. . . M"* Lacbessohniére. 

PAULINE, sa fille, M"e Maillet. 

MARGUERITE M"* Georges cadette. 

Gendarmes, un Greffier, le Clercé. 

La tcine te faite en 1 8S9, daru une fabrique de drap», près de Louviert 



acte i, scene 3. 55 

Le Général. 
Pour ne pas mourir comme un assassin sur l'écliafaud. 

Godard. 
Ah ! bon Dieu ! 

Le Général. 

Si j'avais rencontré un de ces traîtres, je lui aurais fait son 
affaire. Encore aujourd'hui, après bientôt quinze ans, tout mon 
sang bout dans mes veines si, par hasard, je Hs leurs noms dans 
un journaF^ ou si quelqu'un les prononce devant moi. Enfin, si 
je me trouvais avec l'un deux, rien ne m'empêcherait de lui sau- 
ter à la gorge, de le déchirer, de l'étouffer^^... 

Godard. 
Vous auriez raison. (A part.) Faut dire comme lui. 

Le Général. 

Oui, Monsieur, je l'étoufferais !... Et si mon gendre tourmen- 
tait ma chère enfant, ce serait de même. 

Godard. 
Ah! 

Le Général. 

Oh ! je ne veux pas qu'il se laisse mener par elle. Un homme 
doit être le roi dans son ménage, comme moi ici'*". 

Godard, ri part. 
Pauvre homme ! comme il s'abuse ! 

Le Général. 

Vous dites ? 

Godard. 

Je dis, général, que votre menace ne m'effraye pas ! Quand 
on ne se donne qu'une femme à aimer, elle est joliment aimée*^. 

UCB. T. XXI II. TH. 3. 5 



56 la maratre. 

Le Général. 
Très-bien, mon cher Godard. Quant à la dot... 

Godard. 
Oh! 

Le Général. 
Quant à la dot de ma fille, elle se compose... 

Godard. 
Elle se compose... 

Le Général. 

De la fortune de sa mère*^ et de la succession de son oncle Bon- 
coeur... C'est intact, et je renonce à tous mes droits. Cela fait alors 
trois cent-cinquante mille francs et un an d'intérêts, car Pauline 
a vingt-deux ans. 

Godard. 
Trois cent soixante-sept mille cinq cents francs. 



Non. 

Comment, non 
Plus ! 
Plus ?... 



Le Général. 

Godard. 
Le Général. 

Godard. 
Le Général. 



Quatre cent mille francs. (Mouvement de Godard.) Je donne la 
différences^!... Mais après moi, vous ne trouverez plus rien... Vous 
comprenez ? 

Godard. 
Je ne comprends pas. 



acte i, scene 3. o^ 

Le Général. 
J'adore le petit Napoléon. 

(tODARD. 

Le petit duc de Reiclistadt"* ? 

Le Général. 

Non, mon fils, quïls n'ont voulu baptiser que sous le nom de 
Léon ; mais j'ai écrit là (il se frappe sur le cœur) Napoléon !... 
Donc, j'amasse le plus'*' que je peux pour lui. pour sa mère. 

Godard, à part. 
Surtout pour sa mère, qui est une fine mouche. 

Le Général. 
Dites donc ?... si ça ne vous convient pas, il faut le dire*^ 

Godard, à part. 

Ça fera des procès. (Haut.) Au contraire, je vous y aiderai, 
général. 

Le Général. 

A la bonne heure ! voilà pourquoi, mon cher (iodard... 

Godard. 
De Rimonville. 

Le Général. 

Godard, j'aime mieux Godard*^ Voilà pourquoi, après avoir 
commandé les grenadiers de la jeune garde, moi, général, comte 
de (irandchamp, j'habille leurs pousse-cailloux. 

Godard. 

C'est très-naturel ! Économisez, général, votre veuve ne doit 
pas rester sans fortune. 

Le Général. 
Un ange, Godard. 



58 la maratre. 

Godard. 



De Rimonville. 



Le Général. 



Godard, un ange à qui vous devez l'éducation de votre future ; 
elle l'a faite à son image. Pauline est une perle*^ un bijou ; ça n'a 
pas quitté la maison, c'est pur, innocent, comme dans le berceau. 

Godard. 

Général, laissez-moi faire un aveu ! certes Mademoiselle Pauline 
est belle. 

Le Général. 
Je le crois bien*^. 

Godard. 

Elle est très-belle ; mais il y a beaucoup de belles filles en Nor- 
mandie, et très-riches, il y en a de plus riches qu'elle... Eh ! bien, 
si vous saviez comme les pères et les mamans de ces héritières 
me pourchassent !... Enfin, c'en est indécent. Mais ça m'amuse : 
je vais dans les châteaux, on me distingue^"... 

Le Général. 
Fat! 

Godard. 

Oh ! ce n'est pas pour moi, allez ! Je ne m'abuse pas ! c'est 
pour mes beaux mouchoirs à bœufs non hypothéqués ; c'est 
pour mes économies, et pour mon parti pris de ne jamais dépenser 
tout mou revenu. Savez-vous ce qui m'a fait rechercher votre 
alliance entre tant d'autres^^ ? 

Le Général. 
Non52. 

Godard. 

Il y a des nobles qui me garantissent l'obtention d'une ordon- 
nance de sa majesté, par laquelle je serais nommé comte de Rimon- 
ville et pair de France^^. 



Vous ? 

Eh ! oui, moi ! 



acte i, scène 3. 59 

Le général. 

Godard. 

Le Général. 

Avez-vous gagné des batailles^^ ? avez- vous sauvé votre pays ? 
l'avez-vous illustré ? Ça fait pitié ! 

Godard. 

Ça fait pit... (A part.) Qu'est-ce que je dis donc^-^ ? (Haut.) 
Nous ne pensons pas de même à ce sujet ! Enfin, savez-vous 
pourquoi j'ai préféré votre adorable Pauline ? 

Le Général. 

Sacrebleu ! parce que vous l'aimiez... 

Godard. 

Oh ! naturellement, mais c'est aussi à cause de l'union, du 
calme, du bonheur qui régnent ici ! C'est si séduisant d'entrer 
dans une famille honnête, de mœurs pures, simples, patriarcales ! 
Je suis observateur. 

Le Général. 
C'est-à-dire curieux... 

Godard. 

La curiosité, général, est la mère de l'observation. Je connais 
l'envers et l'endroit de tout le département. 

Le Général. 
Eh bien^^ ? 

Godard. 

Eh bien ! dans toutes les familles dont je vous parlais, j'ai vu 
de vilains côtés. Le public aperçoit un extérieur décent, d'excel- 
lentes, d'irréprochables mères de famille, des jeunes personnes 
charmantes, de bons pères, des oncles modèles ; on leur donnerait 
le bon Dieu sans confession, on leur confierait des fonds... Péné- 
trez là-dedans, c'est à épouvanter un juge d'instruction. 



60 la maratre. 

Le Général. 

Ah ! vous voyez le monde ainsi ? Moi, je conserve les illusions 
avec lesquelles j'ai vécu. Fouiller ainsi dans les consciences, ça 
regarde les prêtres et les magistrats ; je n'aime pas les robes noires, 
et j'espère mourir sans les avoir jamais vues" ! Mais, Godard, ce 
sentiment qui nous vaut votre préférence me flatte plus que votre 
fortune^^... Touchez-là, vous avez mon estime, et je ne la prodigue 
pas. 

Godard. 
Général, merci. (A part.) Empaunié, le beau-père^^ ! 



SCÈNE IV. 

LES MÊMES, PAULINE, GERTRUDE. 

Le Général, apercevant Pauline. 
Ah ! te voilà, petite ? 

Gertrude. 
N'est-ce pas qu'elle est jolie ? 

Godard. 
Mad... 

Gertrude. 

Oh ! pardon. Monsieur, je ne voyais que mon ouvrage^". 

Godard. 
Mademoiselle est éblouissante. 

Gertrude. 

Nous avons du monde à dîner, et je ne suis pas belle-mère du 
tout ; j'aime à la parer, car c'est une fille pour moi. 



ACTE I, SCÈNE l. Gl 

Godard, à part. 
On m'attendait ! 

Gertrude. 

Je vais vous laisser avec elle... faites votre déclaration. (Au 
général.) Mon ami, allons au perron voir si notre cher docteur 
arrive^'. 

Le Général. 

Je suis tout à toi, comme toujours. (A Pauline.) Adieu, mon 
bijou. (A Godard.) Au revoir. 

Gertrude et le général vont au perron; mais Ger- 
trude surveille Godard et Pauline. Ferdinand va pour 
sortir de la chambre de Pauline ; sur un signe de cette 
dernière, il // rentre précipitamment^^. 

Godard, sur le devant de la scène. 

Voyons, que dois-je lui dire de fin ? de délicat ? Ah ! j'y suis ! 
[A Pauline.] Nous avons une bien belle journée, aujourd'hui, 
Mademoiselle. 

Pauline. 

Bien belle, en effet. Monsieur. 

Godard. 
Mademoiselle ? 

Pauline. 
Monsieur ? 

Godard. 

Il dépend de vous de la rendre encore plus belle pour moi. 

Pauline. 
Comment ? 

Godard. 

Vous ne comprenez pas ? Madame de Grandchamp, votre belle- 
mère, ne vous a-t-elle donc rien dit à mon sujet ? 



62 la maratre. 

Pauline. 

En lu'habillant, tout à Tlieure, elle ma dit de vous un bien 
infini ! 

Godard. 

Et pensez-vous de moi quelque peu de ce bien qu'elle a eu la 
bonté de... 

Pauline. 
Oh ! tout, Monsieur ! 

Godard, à part. Il se place dans un fauteuil auprès d'elle^^. 

Cela va trop bien. (Haut.) Aurait-elle commis l'heureuse indis- 
crétion de vous dire que je vous aime tellement, que je voudrais 
vous voir la châtelaine de Rimonville ? 

Pauline. 

Elle m'a fait entendre vaguement que vous veniez ici dans une 
intention qui m'honore infiniment. 

Godard, à genoux. 

Je vous aime, Mademoiselle, comme un fou : je vous préfère 
à Mademoiselle de Bondeville. à Mademoiselle de Clairville, à 
Mademoiselle de Yerville, à Mademoiselle de Pont-de-Ville... à... 

Pauline. 

Oh ! assez, Monsieur ! je suis confuse de tant de preuves d'un 
amour encore bien récent pour moi ! C'est presque une héca- 
tombe®*. (Godard se lève.) Monsieur votre père se contentait de 
conduire les victimes : mais vous, vous les immolez. 

Godard, à part. 
Aïe, aïe ! elle me persifle, je crois... Attends, attends ! 

Pauline. 
Il faudrait au moins attendre ; et. je vous l'avouerai... 



acte i, scène 4. 63 

Godard. 

Vous ne voulez pas vous marier encore... Vous êtes heureuse 
auprès de vos parents, et vous ne voulez pas quitter votre père. 

Pauline. 
C'est cela précisément. 

Godard. 

En pareil cas, il y a des mamans qui disent aussi cpie leur fille 
est trop jeune ; mais comme Monsieur votre père vous donne vingt- 
deux ans, j'ai cru que vous pouviez avoir le désir de vous établir. 

Pauline. 
Monsieur ! 

Godard. 

Vous êtes, je le sais, l'arbitre de votre destinée et de la mienne ; 
mais fort des vœux de votre père et de votre seconde mère, qui 
vous supposent le cœur libre^^, me permettez-vous l'espérance ? 

Pauline. 

Monsieur, la pensée que vous avez eue de me rechercher, 
quelque flatteuse qu'elle soit pour moi, ne vous donne pas un droit 
d'inquisition plus qu'inconvenant. 

Godard, à part. 

Aurais-je un rival*^** ?... (Haut.) Personne, Mademoiselle, ne 
renonce au bonheur sans combattre. 

Pauline. 
Encore ?... Je vais me retirer. Monsieur. 

Godard. 
De grâce, Mademoiselle. (A part). Voilà pour ta raillerie^^. 

Pauline. 
Eh ! Monsieur, vous êtes riche, et personnellement si bien traité 



64 LA MARATRE. 

par la nature ; vous êtes si bien élevé, si spirituel, que vous trou- 
verez facilement une jeune personne et plus riche et plus belle 
que moi. 

Godard. 
Mais quand (m aime ? 

Pauline. 
Eh ! bien, Monsieur, c'est cela même. 

Godard, à part. 

Ah ! elle aime quelqu'un... je vais rester pour savoir qui. 
(Haut.) Mademoiselle, dans l'intérêt de mon amour-propre, me 
permettez-vous au moins de demeurer ici quelques jours ? 

Pauline. 
Mon père, Monsieur, vous répondra. 

Gertrude, s' avançant, à Godura. 
Eh ! bien ? 

Godard. 

Refusé net, durement et sans espoir ; elle a le cœur pris ? 

Gertrude. 

Elle ? une enfant que j'ai élevée, je le saurais ; et d'ailleurs, 
personne ne vient ici... (A part.) Ce garçon vient de me donner des 
soupçons qui sont entrés comme des coups de poignard dans mon 
cœur... (A Godard.) Demandez-lui donc... 

Godard. 

Ali ! bien, lui demander quelc^ue chose f... Elle s'est cabrée au 
premier mot de jalousie. 

Gertrude. 

Eh 1 bien, je la questionnerai, moi !... 

Le Général. 

Ah ! voilà le docteur !... nous allons savoir la vérité sur la mort 
de la femme à Champagne. 



ACTE I, SCÈNE 5. 65 

SCÈNE V. 

LES MÊMES, LE DOCTEUR VERNON. 

Le Général. 
Eh ! bien ? 

Vernox. 

J'en étais sûr, Mesdames. (Il les mine.) Règle générale, quand 
un homme bat sa femme, il se garde de l'empoisonner, il y perdrait 
trop. On tient à sa victime. 

Le Général, à Godard. 
Il est charmant ! 

Godard. 
Il est charmant ! 

Le Général, au docteur, en lui présentant Godard. 
Monsieur Godard. 

(tODARD. 

De Rimonville. 

Vernox le regarde et se mourhe. Continuant. 

S'il la tue, c'est par erreur, pour avoir tapé trop fort, et il est 
au désespoir ; tandis que Champagne est assez naïvement 
enchanté d'être naturellement veuf. En effet, sa femme est morte 
du choléra. C'est un cas assez rare, mais qui se voit c^uelquefois, 
du choléra asiatique, et je suis bien aise de l'avoir observé ; car, 
depuis la campagne d'Egypte, je ne l'avais plus vu... Si l'on 
m'avait appelé, je l'aurais sauvée^^. 

Gertrude. 

Ah ! quel bonheur !... Un crime dans notre établissement, si 
paisible depuis douze ans, cela m'aurait glacée d'effroi. 



66 la maratre. 

Le Général. 
Voilà Telïet des bavardages. Mais es-tu bien certain, Vernon ? 

Vernon. 

Certain ! Belle question à faire à un ancien chirurgien en chef 
qui a traité douze armées françaises de 1793 à 1815, qui a prati- 
qué en Allemagne, eu Espagne, en Italie, en Russie, en Pologne, 
en Egypte, à un médecin cosmopolite ! 

Le Général, il lui frappe le ventre. 

Charlatan, va !... il a tué®^ plus de monde que moi, dans tous ces 
pays-là ! 

Godard. 

Ah çà ! mais qu'est-ce qu"on disait donc^" ? 

Gertrude. 

Que ce pauvre Cliampagne, notre contre-maître, avait empoi- 
sonné sa femme. 

Vernon. 

Malheureusement, ils avaient eu la veille une conversation où 
ils s'étaient trouvés manche à manche... Ah ! ils ne prenaient pas 
exemple sur leurs maîtres. 

(tODARD. 

Un pareil bonheur devrait être contagieux : mais les perfec- 
tions que Madame la comtesse nous fait admirer sont si rares. 

(iERTRUDE. 

A-t-on du mérite à aimer un être excellent et une fille comme 
celle-là'i ?... 

Le Général. 
Allons. Gertrude, tais-toi'^ i ç^\^ ^e se dit pas devant le monde. 

Vernon, à part. 
Cela se dit toujours ainsi, (piand on a besoin que le monde le 
croie. 



ACTE I, SCENE 5. bl 

Le Général, à Venion. 
Que grommelles-tu là ? 

Vernon. 

Je dis que j'ai soixante-sept ans, que je suis votre cadet, et 
que je voudrais être aimé comme cela... (A part.) Pour être sûr 
que c'est de l'amour. 

Le Général, au docteur. 

Envieux ! (A sa femme.'^^J Ma chère enfant, je n"ai pas pour te 
bénir la puissance de Dieu, mais je crois cpi'il me la prête pour 
t'aimer. 

Verxox. 

Vous oubliez que je suis médecin, nom cher ami ; c'est bon 
pour un refrain de romance, ce que vous dites à Madame. 

Gertrude. 
Il y a des refrains de romance, diicteur. qui sont très-vrais. 

Le Général. 

Docteur, si tu continues à taquiner^* ma femme, ndus nous 
brouillerons : un doute sur ce chapitre"^ est une insulte. 

Vernon. 

Je n'ai aucun doute^®. (Au général.) Seulement, vous avez aiuié 
tant de femmes avec la puissance de Dieu, que je suis en extase, 
comme médecin, de vous voir toujours si bon chrétien, à soixante- 
dix ans. 

Gertrude se dirige doucement vers le canapé oii est 
assis le docteur'''^. 

Le Général. 
Chut ! les dernières passions, mon ami, sont les plus puissantes. 

Vernon. 
Vous avez raison. Dans la jeunesse, nous aimons avec toutes 



68 LA MARATRE. 

nos forces qui vont en diminuant, tandis que dans la vieillesse 
nous aimons avec notre faiblesse qui va, qui va grandissanf^. 

Le Général. 
Méchant philosophe^^ ! 

(jErtrude, à Vernon. 
Docteur, pourquoi, vous, si bon, essayez-vous de jeter des 
doutes dans le cœur de Grandchamp ?... Vous savez qu'il est 
d'une jalousie à tuer sur un soupçon^". Je respecte tellement ce 
sentiment que j'ai fini par ne plus voir que vous, Monsieur le 
maire et Monsieur le curé. Voulez-vous que je renonce encore 
à votre société, qui nous est si douce, si agréable ?... Ah ! voilà 
Napoléon. 

Verxon, à part. 
Une déclaration de guerre !... Elle a renvoyé tout le monde, 
elle me renverra. 

Godard. 
Docteur, vous, qui êtes presque de la maison, dites-moi donc 
ce que vous pensez de mademoiselle Pauline. 

Le docteur se lève, le regarde, se mouche et gagne le 
fond. On entend sonner pour le dîner^^. 



SCÈNE VL 

LES MÊMES, NAPOLÉON, FÉLIX. 

Napoléon, accourant. 
Papa, papa, n'est-ce pas que^^ tu m'as permis de monter Coco ? 

Le Général. 
Certainement. 

Napoléon, à Félix. 
Ah ! vois-tu ? 



ACTE I, SCÈNE 6. 69 

Gertrude, elle essuie le front de son fils^^. 
A-t-il chaud ! 

Le Général. 
Mais à condition que quelqu'un t'accompagnera. 

FÉLIX. 

Eh ! bien, j'avais raison, Monsieur IS^apoIéon. Mon général, 
le petit coquin voulait aller sur le poney, tout seul par la campagne. 

Napoléon. 
Il a peur pour moi ! Est-ce que j'ai peur de quelque chose, moi ? 
Félix sort. On sonne pour le dîner^*. 

Le Général. 

Viens que je t'embrasse pour ce mot-là... Voilà un petit mili- 
cien qui tient de la jeune garde. 

Le Docteur, en regardant Gertrude. 
Il tient de son père ! 

Gertrude, vivement. 

Au moral, c'est tout son portrait ; car, au physique, il me 
ressemble*^. 

FÉLIX. 

Madame est servie. 

Gertrude. 

Eh ! bien, où donc est Ferdinand ?... il est toujours si exact... 
Tiens, Napoléon, va voir dans l'allée de la fabrique s'il vient, et 
cours lui dire qu'on a sonné. 

Le GÉNÉRAL. 

Mais nous n'avons pas besoin d'attendre Ferdinand. Godard, 
donnez le bras à Pauline. (Vernon veut offrir le bras à Gertrude.^^) 



70 LA MARATRE. 

Eh ! eh ! permets, Vernon ?... Tu sais bien que personne que moi 
ne prend le bras de ma femme. 

Vernon, à lui-même. 
Décidément, il est incurable^'. 

]^APOLÉOX. 

Ferdinand, je Tai vu là-bas^^ dans la grande avenue. 

Vernon. 
Donne-moi la main, tyran ? 

Napoléon. 
Tiens, tyran !... c'est moi qui va te tirer, et joliment^^. 

Il fait tourner Vernon. 



SCÈNE VII. 

Ferdinand. Il sort avec précaution de chez Pauline. 

Le petit m'a sauvé, mais je ne sais pas par quel hasard il m'a 
vu^'' dans Tavenue ! Encore une imprudence de ce genre, et nous 
sommes perdus !... Il faut sortir de cette situation à tout prix... 
Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard. Le 
général, et Gertrude surtout, vont vouloir connaître^^ les motifs de 
ce refus^^ ! Voyons, gagnons le perron, pour avoir l'air de venir de 
la grande allée, comme l'a dit Léon. Pourvu que personne ne me 
voie de la salle à manger... (Il rencontre Ramel.J Eugène RameP ! 



ACTE I, SCÈNE 8. 71 

SCÈNE VIII. 

FERDINAND, EAMEL. 

Rajiel. 
Toi ici. MarcandaF'* ! 

Ferdinand. 

Chut : ne prononce plus jamais ici ce nom-là ! Si le général 
m'entendait appeler Marcandal, s'il apprenait que c'est mon nom, 
il me tuerait à l'instant comme un chien enragé. 

Ramel. 
Et pourquoi ? 

Ferdinand. 

Parce que je suis le fils du sjénéral Marcandal. 

Ramel. 

Un général à qui les Bourbons ont, en partie, dû leur second 
voyage^^ 

Ferdinand. 

Aux yeux du général Grandchamp, avoir quitté Napoléon pour 
ser\'ir les Bourbons, c'est avoir trahi la France. Hélas ! mon père 
lui a donné raison, car il est mort de chagrin. Ainsi songe bien à 
ne m'appeler que Ferdinand Charny, du nom de ma mère^^ 

Ramel. 
Et que fais-tu donc ici ? 

Ferdinand. 
J'y suis le directeur, le caissier, le maître Jacques de la fabrique. 

Ramel. 
Comment ? par nécessité ? 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 6 



72 la maratre. 

Ferdinand. 

Par nécessité ! mon père a tout dissipé, même la fortune de ma 
pauvre mère, qui vit de sa pension de veuve d'un lieutenant- 
généraP'' en Bretagne. 

Ramel. 

Comment ! ton père, commandant la garde royale, dans une 
position si brillante, est mort sans te rien laisser, pas même une 
protection ? 

Ferdinand. 
A-t-on jamais trahi, changé de parti, sans des raisons... 

Ramel. 
Voyons, voyons, ne parlons plus de cela. 

Ferdinand. 

Mon père était joueur... voilà pourquoi il eut tant d'indulgence 
pour mes folies... Mais toi, qui t'amène ici^^ ? 

Ramel. 
Depuis quinze jours je suis procureur du roi à Louviers. 

Ferdinand. 
On m'avait dit... j'ai lu même un autre nom. 

Ramel. 
De la Grandière. 

Ferdinand. 
C'est cela. 

Ramel. 

Pour pouvoir épouser Mademoiselle de Boudeville^^ j'ai obtenu 
la permission de prendre, comme toi, le nom de ma mère. La 
famille Boudeville me protège, et, dans un an, je serai, sans doute, 
avocat général à Rouen^°*'... un marchepied pour aller à Paris. 



acte i, scène 8. 73 

Ferdinand. 
Et pourquoi viens-tu dans notre paisible fabrique ? 

Ramel. 
Pour une instruction criminelle, une affaire d'empoisonnement. 
C'est un beau début. 

Entre Félix. 

FÉLIX. 

Ah ! Monsieur, Madame est d'une inquiétude... 

Ferdinand. 

Dis que je suis en affaire. (Félix sort.) Mon cher Eugène, dans le 
cas oii le général, qui est très-curieux, comme tous les vieux trou- 
piers désœuvrés^''^, te demanderait comment nous nous sommes 
rencontrés, n'oublie pas de dire que nous sommes venus par la 
grande avenue^''^... C'est capital pour moi... Revenons à ton affaire. 
C'est pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es 
venu ici ; mais il est innocent comme l'enfant qui naît^*'^ ! 

Ramel. 
Tu crois cela, toi ? La justice est payée pour être incrédule^*'^ 
Je vois que tu es resté ce que je t'ai laissé, le plus noble, le plus 
enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin ! un poëte qui met 
la poésie dans sa vie au lieu de l'écrire^"^, croyant au bien, au beau ! 
Ah ! çà et l'ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu'est-elle devenue ? 

Ferdinand. 
Chut ! ce n'est pas seulement le ministre de la justice, c'est 
un peu le ciel qui t'a envoyé à Louviers ; car j'avais besoin d'un 
ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, 
viens ici^^^ C'est à mon ami de collège, c'est au confident de ma 
jeunesse que je vais m'adresser^"' : tu ne seras jamais un procureur 
du roi pour moi, n'est-ce'pas ? Tu vas voir par la nature de mes 
aveux qu'ils exigent le secret du confesseur. 

Ramel. 
Y aurait-il quelque chose de criminel ? 



74 la maratre. 

Ferdinand. 

Allons donc ! tout au plus des délits que les juges voudraient 
avoir commis. 

Ramel. 
C'est que je ne t'écouterais pas ; ou, si je t'écoutais... 

Ferdinand. 
Eh ! bien ? 

Ramel. 
Je demanderais mon changement. 

Ferdinand. 

Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur^"^ ami^*^... Eh ! 
bien, depuis trois ans j'aime tellement Mademoiselle Pauline de 
Grandchamp, et elle^"... 

Ramel. 

N'achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et 
Juliette... en pleine Normandie. 

Ferdinand. 

Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces 
deux amants n'est qu'une bagatelle en comparaison de l'horreur 
de Monsieur de Grandchamp pour le fils du traître Marcandal ! 

Ramel. 

Mais voyons"^ ! Mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre 
dans trois ans ; elle est riche de son chef (je sais cela par les Bou- 
deville) ; vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire 
à calmer la colère du général ; et vous lui ferez, s'il le faut^^^, les 
sommations respectueuses. 

Ferdinand. 

Te consulterais-je, s'il ne s'agissait que de ce vulgaire et facile 
dénouement ? 



acte i, scène 8. 75 

Ramel. 

Ah ! j'y suis ! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... 
qui s'est comme tous les anges métamorphosée en... femme 
légitime^^^ 

Ferdinand. 

Cent fois pis ! Gertrude, mon cher, c'est... Madame de Grand- 
champ. 

Ramel. 
Ah çà ! comment t'es-tu fourré dans un pareil guêpier ? 

Ferdinand. 

Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver 
du miel^i*. 

Ramel. 

Oh ! oh ! ceci devient très-grave ! alors ne me cache plus rien^^^ 

Ferdinand. 

Mademoiselle Gertrude de Meilhac, élevée à Saint-Denis, m'a 
sans doute aimé d'abord par ambition ; très-aise de me savoir 
riche, elle a tout fait pour m'attacher de manière à devenir ma 
femme^^^. 

Ramel. 
C'est le jeu de toutes les orphelines intrigantes. 

Ferdinand. 

Mais comment Gertrude a fini par m'aimer^' ?... c'est ce qui ne 
se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion ; que 
dis-je passion ? c'est chez elle ce premier, ce seul et unique amour 
qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m'a vu ruiné 
vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poète, aimant 
le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour tout 
dire, a conçu, sans me le communiquer d'ailleurs, un de ces plans 
infâmes et sublimes, comme tout ce que d'ardentes passions 



76 LA MARATRE. 

contrariées inspirent aux femmes, qui, dans l'intérêt de leur 
amour, font tout ce que font les despotes dans Tintérêt de leur 
pouvoir ; pour elles, la loi suprême, c'est leur amour... 

Ramel. 
Les faits, mon cher ?... Tu plaides, et je suis procureur du mi. 

Ferdinand. 

Pendant que j'établissais ma mère en Bretagne, Gertrude 
a rencontré le général Grandchamp, qui cherchait une institutrice 
pour sa fille. Elle n'a vu dans ce vieux soldat blessé grièvement, 
alors âgé de cinquante-huit ans, qu'un coffre-fort. Elle s'est 
imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pou- 
voir reprendre et son amour et son esclave. Elle s'est dit que ce 
mariage serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d'un 
beau réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve ! Mais tu sais 
comme raisonnent les femmes. 

Ramel. 
Elles ont une jurisprudence à elles^^^ 

Ferdinand. 

Gertrude est d'une jalousie féroce. Elle veut être payée par la 
fidélité de l'amant de l'infidéhté qu'elle fait au mari, et^^^ comme 
elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu... 

Ramel. 
T'avoir sous son toit pour te garder elle-même. 

Ferdinand. 

Elle a réussi, mon cher, à m'y faire venir. J'habite, depuis 
trois ans^^o^ yj^g petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas 
parti la première semaine, c'est que le second jour de mon arrivée, 
j'ai senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline. 

Ramel. 

Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistrat, 
un peu moins laide que je ne le croyais^^i^ 



acte i, scene 8. 77 

Ferdinand. 

Ma position ? mais elle est intolérable, à cause des trois carac- 
tères an milieu desquels je me trouve pris^22 . Pauline est hardie, 
comme le sont les jeunes personnes très-innocentes dont l'amour 
est tout idéal et qui ne voient de mal à rien, dès qu'il s'agit d'un 
liomme de qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude 
est extrême, nous y échappons par la terreur que cause à Pauline 
le péril oti nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui 
donne la force de dissimuler ! Mais Pauline vient à l'instant de 
refuser Godard^-^. 

Ramel. 

Godard, je le connais... C'est, sous un air bête, l'homme le plus 
fin, le plus curieux de tout le département. Et il est ici ? 



D y dîne. 
Méfie-toi de lui. 



Ferdinand. 

Ramel. 
Ferdinand. 



Bien ! Si ces deux femmes, qui ne s'aiment déjà guère, venaient 
à découvrir qu'elles sont rivales^^^, l'une peut tuer l'autre, je ne 
sais laquelle : l'une, forte de son innocence, de sa passion légi- 
time ; l'autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimu- 
lation, de sacrifices, de crimes même... 

Napoléon entre. 

Ramel. 

Tu m'effrayes ! moi, procureur du roi. Non, parole d'honneur, 
les femmes coiitent souvent plus qu'elles ne valent. 

Napoléon. 

Bon ami ! papa et maman s'impatientent après toi ; ils disent 
qu'il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d'estomac. 

Ferdinand. 
Petit drôle, tu es venu m'écouter ! 



78 la maratre. 

Napoléon. 

Maman m'a dit à l'oreille : Va donc voir ce qu'il fait, ton bon 
ami. 

Ferdinand. 

Va, petit démon ! va, je te suis ! (A Ramel.) Tu vois, elle fait 
de cet enfant un espion innocent. 

Napoléon sort. 

Ramel. 
C'est l'enfant du général ? 





Ferdinand. 


Oui. 






Ramel. 


H a douze ans ? 






Ferdinand 


Oui. 





Ramel. 
Voyons ?... Tu dois avoir quelque cliose de plus à me dire. 

Ferdinand. 
Allons, je t'en ai dit assez. 

Ramel. 

Eh ! bien, va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ma 
qualité. Laissons-les dîner tranquillement^^^. Va, mon ami, va^^^. 



ACTE I, SCÈNE 9. 79 



SCÈNE IX. 

Ramel, seul. 

Pauvre garçon^^'^ ! Si tous les jeunes gens avaient étudié les 
causes^^^ que j'ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient 
convaincus de la nécessité d'accepter le mariage comme le seul 
roman possible de la vie... Mais si la passion était sage, ce serait 
la vertu^^^ 



ACTE \V. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

RAMEL, MARGUERITE, puis FÉLIX. 

Rameî est abîmé dans ses réflexions et plongé dans le canapé de 
manière à ne pas être vu d'abord. Marguerite apporte des flambeaux 
et des cartes. Dans Venir' acte la nuit est venue. 



Marguerite. 

Quatre jeux de cartes, c'est assez, quand même Monsieur le 
curé, le maire et l'adjoint viendraient. (Félix vient allumer les 
bougies des candélabres.) Je parierais bien que ma pauvre Pauline 
ne se mariera pas encore cette fois-ci. Chère enfant !... si défunt 
sa mère la voyait ne pas être ici la reine de la maison, elle en 
pleurerait dans son cercueil ! Moi, si je reste, c'est bien pour la 
consoler, la servir. 

FÉLIX, à part. 

Qu'est-ce qu'elle chante, la vieille ?... (Haut.) A qui donc en 
voulez- vous, ]\Iarguerite ? je gage que c'est à Madame. 

Marguerite. 
r\on, c'est à Monsieur que j'en veux. 



ACTE II, SCÈNE 1. 81 

FÉLIX. 

A mon général ? allez votre train alors, c'est un saint, cet 
homme-là. 

Marguerite. 

Un saint de pierre, car il est aveugle. 

FÉLIX. 

Dites donc aveuglé. 

Marguerite. 
Ah ! vous avez bien trouvé cela, vous. 

FÉLIX. 

Le général n'a qu'un défaut... il est jaloux. 

Marguerite. 
Et emporté donc ! 

FÉLIX. 

Et emporté, c'est la même chose. Dès qu'il a un soupçon, il 
bûche. Et ça lui a fait tuer deux hommes, là, raide sur le coup... 
Nom d'un petit bonhomme, avec un troupier de ce caractère-là, 
faut... quoi... l'étouffer de cajoleries... et Madame l'étouffé... ce 
n'est pas plus fin que cela ! Et alors avec ses manières elle lui 
a mis, comme aux chevaux ombrageux, des œillères : il ne peut 
voir ni à droite ni à gauche, et elle lui dit : « Mon ami, regarde 
devant toi ! » Voilà. 

Marguerite. 

Ah ! vous pensez comme moi qu'une femme de trente-deux ans 
n'aime un homme de soixante-dix ans qu'avec une idée... Elle a 
un plan. 

Ramel, à part. 

Oh ! les domestiques ! des espions qu'on paye. 

Félix. 
Quel plan ? elle ne sort pas d'ici, elle ne voit personne. 



82 la maratre. 

Marguerite. 

Elle tondrait sur un œuf ! elle m'a retiré les clefs, à moi qui avais 
la confiance de défunt Madame ; savez-vous pourquoi ? 

FÉLIX. 

Tiens ! parbleu, elle fait sa pelote. 

Marguerite. 

Oui ! depuis douze ans, avec les revenus de Mademoiselle et les 
bénéfices de la fabrique. Voilà pourquoi elle retarde rétablisse- 
ment de ma chère enfant tant qu'elle peut, car faut donner le bien 
en la mariant. 

FÉLIX. 

C'est la loil 

Marguerite. 

Moi, je lui pardonnerais tout, si elle rendait Mademoiselle 
heureuse ; mais je surprends ma pauvre Pauhne à pleurer, je lui 
demande ce qu'elle a : — « Rien, qu'a dit, rien, ma bonne Mar- 
guerite ! » (Félix sort.) Voyons, ai-je tout fait ? Oui, voilà la table 
de jeu... les bougies, les cartes... ah ! le canapé. (Elle aperçoit 
Ramel.) Dieu de Dieu ! un étranger ! 

Ramel. 
Ne vous effrayez pas, Marguerite. 

Marguerite. 
Monsieur a tout entendu. 

Ramel. 

Soyez tranquille, je suis discret par état, je suis le procureur 
du roi. 

Marguerite. 
Oh! 



ACTE II, SCÈNE 2. 83 



SCÈNE IL 

LES PRÉCÉDENTS, PAULINE, GODARD, VERNON, 

NAPOLÉON, FERDINAND, MONSIEUR 

et MADAME DE GRANDCHAMP. 

Gertrude se précipite sur Marguerite et lui arrache 
le coussin des mains. 



Gertrude. 

Marguerite, vous savez bien que c'est me causer de la peine 
que de ne pas me laisser faire tout ce qui regarde Monsieur ; 
d'ailleurs, il n'y a que moi qui sache les lui bien arranger, ses 
coussins. 

Marguerite, à Pauline. 
Quelles giries ! 

Godard. 
Tiens, tiens. Monsieur le procureur du roi. 

Le Général. 
Le procureur du roi chez moi. 

Gertrude. 
Lui! 

Le Général, à Ramel. 
Monsieur, par quelle raison ? 

Ramel. 
J'avais prié mon ami... Monsieur Ferdinand Mar... 

Ferdinand fait un geste, Gertrude et Pauline laissent 
échapper un mouvement. 



84 LA MARATRE. 

Gertrude, à part. 
C'est son ami, Eugène Ramel. 

Ramel. 

Ferdinand de Charny, à qui j'ai dit le sujet de mon arrivée, de 
le cacher pour vous laisser dîner tranquillement. 

Le Général. 
Ferdinand est votre ami ? 

Ramel. 

Mon ami d'enfance, et nous nous sommes rencontrés dans 
votre avenue^. Après onze ans, on a tant de choses à dire quand 
on se revoit, que je suis la cause de son retard. 

Le Général. 
Mais, Monsieur, à quoi dois-je votre présence ici ? 

Ramel. 

A Jean Nicot, dit Champagne, votre contre-maître inculpé 
d'un crime. 

Gertrude. 

Mais, Monsieur, notre ami, le docteur Vernon, a reconnu que 
la femme à Champagne était morte naturellement. 

Vernon. 
Oui, oui, du choléra, Monsieur le procureur du roi. 

Ramel. 

La justice, Monsieur, ne croit qu'à ses expertises et à ses 
convictions... Vous avez eu tort de procéder avant nous"*. 

FÉLIX. 

Madame, faut-il servir le café ? 



acte ii, scè^je 2. 85 

Gertrude. 

Attendez ! (A part.) Comme il est changé ! Cet homme, devenu 
procureur du roi, n'est pas reconnaissable... Il me glace. 

Le Général. 

Mais, Monsieur, comment le prétendu crime de Champagne, un 
vieux soldat que je cautionnerais, peut-il vous amener ici ? 

Ramel. 
Dès que le juge d'instruction sera venu, vous le saurez. 

Le Générai,. 
Prenez la peine de vous asseoir. 

Ferdinand, à Ramel en montrant Pauline. 
Tiens ! la voilà. 

Ramel. 
On peut se faire tuer pour une si adorable fille ! 

Gertrude, à Ramel. 

Nous ne nous connaissons pas ! vous ne m'avez jamais vue ! 
Ayez pitié de moi, de lui... 

Ramel. 
Comptez sur moi. 

Le Général, qui a vu Ramel et Gertrude causant. 
Ma femme est-elle donc nécessaire à cette instruction ? 

Ramel. 

Précisément, général. C'est pour que Madame ne fût pas 
avertie de ce que nous avons à lui demander, que je suis venu 
moi-même. 

Le Général. 
Ma femme mêlée à ceci... C'est abuser... 



86 la maratre. 

Vernon. 
Du calme, mon ami. 

FÉLIX. 

Monsieur le juge d'instruction ! 

Le Général. 
Faites entrer. 



SCÈNE III. 

LES MÊMES, LE JUGE D'INSTRUCTION, CHAMPAGNE, 
BAUDRILLON. 



Le Juge salue. 

Monsieur le procureur du roi, voici Monsieur Baudrillon le 
pharmacien. 

Ramel. 

Monsieur Baudrillon n'a pas vu l'inculpé ? 

Le Juge. 

Non, il arrive, et le gendarme qui l'est allé chercher ne l'a pas 
quitté. 

Ramel. 

Nous allons savoir la vérité ! faites approcher Monsieur Bau- 
drillon et l'inculpé. 

Le Juge. 
Approchez, Monsieur Baudrillon, (à Champagne) et vous aussi. 

Ramel. 

Monsieur Baudrillon, reconnaissez-vous cet homme pour celui 
qui vous aurait acheté de l'arsenic, il y a deux jours ? 



acte ii, scène 3. 87 

Baudrillon, 
C'est bien lui ! 

Champagne. 

N'est-ce pas, Monsieur Baudrillon, que je vous ai dit que c'était 
pour les souris qui mangeaient tout, jusque dans la maison, et 
que je venais chercher cela pour Madame ? 

Le Juge. 

Vous l'entendez. Madame ? Voici quel est son système : il 
prétend que vous l'avez envoyé chercher cette substance vous- 
même, et qu'il vous a remis le paquet tel que Monsieur Baudrillon 
le lui a donné. 

Gertrude. 
C'est vrai, Monsieur. 

Ramel. 
Avez-vous, Madame, déjà fait usage de cet arsenic ? 

Gertrude. 
Non, Monsieur. 

Le Juge. 

Vous pouvez alors nous représenter le paquet livré par Monsieur 
Baudrillon ; le paquet doit porter son cachet, et s'il le reconnaît 
pour être sain et entier, les charges si graves qui pèsent sur votre 
contre-maître disparaîtraient en partie. Nous n'aurions plus qu'à 
attendre le rapport du médecin qui fait l'autopsie. 

Gertrude. 

Le paquet, Monsieur, n'a pas quitté le secrétaire de ma chambre 
à coucher. 

Elle sort. 

Champagne. 
Ah ! mon général, je suis sauvé ! 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 7 



88 la maratre. 

Le Général. 
Pauvre Champagne ! 

Ramel. 

Général, nous serons très-heureux d'avoir à constater Tinno- 
cence de votre contre-maître : au contraire de vous, nous sommes 
enchantés d'être battus. 

Gertrude, revenant. 
Voilà, Messieurs. 

Le juge examine avec Baudrillon et Ramel. 

Baudrillon met ses lunettes. 

C'est intact, Messieurs, parfaitement intact ; voilà mon cachet 
deux fois, sain et entier. 

Le Juge. 

Serrez bien cela. Madame, car depuis quelque temps les cours 
d'assises n'ont à juger que des empoisonnements. 

Gertrude. 

Vous voyez, Monsieur, il était dans mon secrétaire, et c'est 
moi seule, ou le général, qui en avons la clef. 

Elle rentre dans la chambre. 

Ramel. 

Général, nous n'attendrons pas le rapport des experts. La prin- 
cipale charge, qui, vous en conviendrez, était très-grave, car toute 
la ville en parlait, vient de disparaître, et comme nous croyons 
à la science et à l'intégrité du docteur Vernon (Gertrude revient), 
Champagne, vous êtes libre. (Mouvement de joie chez tout le monde.) 
Mais vous voyez, mon ami, à quels fâcheux soupçons on est 
exposé, quand on fait mauvais ménage. 

Champagne. 
Mon magistrat, demandez à mon général si je ne suis pas un 



ACTE II, SCÈNE 3. 89 

agneau, mais ma femme, Dieu veuille lui pardonner, était la plus 
mauvaise qui ait été fabriquée... un ange n'aurait pas pu y tenir. 
Si je l'ai quelquefois remise à la raison, le mauvais quart d'heure 
que vous venez de me faire passer en est une rude punition, mille 
noms de noms !... Être pris pour un empoisonneur, et se savoir 
innocent, se voir entre les mains de la justice... (Il pleure.) 

Le Général. 
Eh bien ! te voilà justifié. 

Napoléon. 
Papa, en quoi c'est-il fait, la justice ? 

Le Général. 

Messieurs, la justice ne devrait pas commettre de ces sortes 
d'erreurs. 

Gertrude. 

Elle a toujours quelque chose de fatal, la justice !... Et on 
causera toujours en mal pour ce pauvre homme de votre arrivée ici. 

Ramel. 

Madame, la justice criminelle n'a rien de fatal pour les inno- 
cents. Vous voyez que Champagne a été piomptement mis en 
liberté... (En regardant Gertrude.) Ceux qui vivent sans reproches, 
qui n'ont que des passions nobles, avouables, n'ont jamais rien 
à redouter de la justice. 

Gertrude. 

Monsieur, vous ne connaissez pas les gens de ce pays-ci... Dans 
dix ans, on dira que Champagne a empoisonné sa femme, que la 
justice est venue... et que sans notre protection... 

Le Général. 
Allons, allons, Gertrude... ces Messieurs ont fait leur devoir^. 
(Félix prépare sur un guéridon, au fond à gauche., ce qu'il faut pour 
le café.) Messieurs, puis-je vous offrir une tasse de café ? 



90 la maratre. 

Le Juge. 

Merci, général ; l'urgence de cette affaire nous a fait partir 
à l'improviste, et ma femme m'attend pour dîner à Louviers. 

Il va au perron causer avec le médecin. 

Le Général, à Ramel. 
Et vous. Monsieur, qui êtes l'ami de Ferdinand ? 

Ramel. 

Ah ! vous avez en lui, général, le plus noble cœur, le plus probe 
garçon et le plus charmant caractère que j'aie jamais rencontré. 

Pauline. 
Il est bien aimable, ce procureur du roi. 

Godard. 

Et pourquoi ? Serait-ce parce qu'il fait l'éloge de Monsieur 
Ferdinand ?... Tiens, tiens, tiens ! 

Gertrude, à Ramel. 

Toutes les fois, Monsieur, que vous aurez quelques instants 
à vous, venez voir Monsieur de Charny. (Au général.) N'est-ce pas, 
mon ami, nous en profiterons ? 

Le Juge, il revient du perron. 

Monsieur de la Grandière^, notre médecin a reconnu, comme le 
docteur Vernon, que le décès a été causé par une attaque de 
choléra asiatique. Nous vous prions. Madame la comtesse, et 
vous. Monsieur le comte, de nous excuser d'avoir troublé pour 
un moment votre charmant et paisible intérieur. 

Le général reconduit le juge. 

Ramel, à Gertrude sur le devant de la scène. 

Prenez garde. Dieu ne protège pas des tentatives aussi témé- 
raires que la vôtre. J'ai tout deviné. Renoncez à Ferdinand, 



ACTE II, SCÈNE 4. 91 

laissez-lui la vie libre, et contentez-vous d'être heureuse femme 
et heureuse mère. Le sentier que vous suivez conduit au crime. 

Gertrude. 
Renoncer à lui, mais autant mourir ! 

Ramel, h part. 
Allons, je le vois, il faut enlever d'ici Ferdinand. 

Il fait un signe à Ferdinand, le prend sous le bras et 
sort avec lui. 

Le Général. 

Enfin, nous en voilà débarrassés ! (A Gertrude.) Fais servir 
le café. 

Gertrude. 

Pauline, sonne pour le café. 

Pauline sonne. 



SCÈNE IV. 

LES MÊMES, moins FERDINAND, LE JUGE 
et BAUDRILLON'. 



Godard. 

Je vais savoir, dans l'instant, si Pauline aime Monsieur Ferdi- 
nand. Ce gamin, qui demande en quoi est faite la justice, me 
paraît très-farceur, il me servira. 

Félix paraît. 

Gertrude. 
Le café. 

Félix apporte le guéridon où les tasses sont disposées. 

Godard, qui a pris Napoléon à part. 
Veux-tu faire une bonne farce ? 



92 la maratre. 

Napoléon. 
Je crois bien. Vous en savez ? 

Godard. 
Viens, je vais te dire comment il faut t'y prendre. 

Godard va jusqu'au perron avec Napoléon. 

Le Général. 

Pauline, mon café. (Pauline le lui apporte.) Il n'est pas assez 
sucré. (Pauline lui donne du sucre.) Merci, petite. 

Gertrude. 
Monsieur de Rimonville ? 

Le Général. 
Godard ! 

Gertrude. 
Monsieur de Rimonville. 

Le Général. 
Godard, ma femme vous demande si vous voulez du café ? 

Godard. 
Volontiers, Madame la comtesse. 

Il vient à une place d'où il peut observer Pauline. 

Le Général. 
Oh ! que c'est agréable de prendre son café bien assis ! 

Napoléon. 

Maman, maman, mon bon ami Ferdinand vient de tomber, il 
s'est cassé la jambe, car on le porte. 

Vernon. 
Ah ! bah ! 



acte ii, scène 4. 93 

Le Général. 
Quel malheur ! 

Pauline. 

Ah ! mon Dieu ! (Elle tombe sur un fauteuil.) 

Gertrude. 
Que dis-tu donc là ? 

Napoléon. 

C'est pour rire ! Je voulais voir si vous aimez mon bon ami. 

Gertrude. 

C'est bien mal, ce que tu fais là ; tu n'es pas capable d'inventer 
de pareilles noirceurs ? 

Napoléon, tout bas. 
C'est Godard. 

Godard [, à part]. 

Il est aimé, elle a été prise à ma souricière, qui est infaillible. 

Gertrude, à Godard, à qui elle tend un ])etit verre. 

Savez-vous, Monsieur, que vous seriez un détestable précep- 
teur ! C'est bien mal à vous d'apprendre de semblables méchan- 
cetés à un enfant. 

Godard. 

Vous trouverez que j'ai très bien fait, quand vous saurez que 
par ce petit stratagème de société, j'ai pu découvrir mon rival. 
(Il montre Ferdinand, qui entre.) 

Gertrude, elle laisse tomber le sucrier. 
Lui! 

Godard, à part. 
Elle aussi ! 

Gertrude, haut. 

Vous m'avez fait peur. 



94 LA MARATRE. 

Le Général, qui s'est levé. 
Qu'as-tu donc, ma chère enfant ? 

Gertrude. 

Rien, une espièglerie de Monsieur, qui m'a dit que le procureur 
du roi revenait. Félix, emportez ce sucrier, et donnez-en un autre. 

Vernon. 
C'est la journée aux événements. 

Gertrude. 

Monsieur Ferdinand, vous allez avoir du sucre. (A part.) Il 
ne la regarde pas. (Haut.) Eh ! bien, Pauline, tu ne prends pas 
un morceau de sucre dans le café de ton père ? 

Napoléon. 
Ah ! bien, oui, elle est trop émue ; elle a fait : Ah ! 

Pauline. 

Veux-tu te taire, petit menteur ! tu ne cesses de me taquiner. 
(Elle s'assied sur son père et prend un canard.) 

Gertrude. 

Ce serait vrai ? et moi qui l'ai si bien habillée ! (A Godard.) Si 
vous aviez raison, votre mariage se ferait dans quinze jours. 
(Haut.) Monsieur Ferdinand, votre café. 

Godard. 

J'en ai donc pris deux dans ma souricière ! Et le général si 
calme, si tranquille, et cette maison si paisible !... Ça va devenir 
drôle... je reste, je veux faire le whist ! Oh ! je n'épouse plus. 
(Montrant Ferdinand.) En voilà-t-il un homme heureux ! aimé 
de deux femmes charmantes, délicieuses ! quel factotum ! Mais 
qu'a-t-il donc de plus que moi, qui ai quarante mille livres de 
rente ! 



acte ii, scène 4. 95 

Gertrude. 

Pauline ! ma fille, présente les cartes à ces Messieurs pour le 
whist. Il est bientôt neuf heures... s'ils veulent faire leur partie, 
il ne faut pas perdre de temps. (Pauline arrange les cartes.) Allons, 
Napoléon, dites bonsoir à ces Messieurs, et donnez bonne opinion 
de vous en ne gaminant pas comme vous faites tous les soirs. 

Napoléon. 
Bonsoir, papa. Comment donc est faite la justice ? 

Le Général. 
Comme un aveugle ! Bonne nuit, mon mignon ! 

Napoléon. 

Bonsoir, Monsieur Vernon ! De quoi est donc faite la justice ? 

Vernon. 

De tous nos crimes. Quand tu as commis une sottise, on te 
donne le fouet ; voilà la justice. 

Napoléon. 
Je n'ai jamais eu le fouet. 

Vernon. 
On ne t'a jamais fait justice, alors ! 

Napoléon. 

Bonsoir, mon bon ami ! bonsoir, Pauhne ! adieu, Monsieur 
Godard... 

Godard. 
De Rimonville. 

Napoléon. 
Ai-je été gentil ? (Gertrude Vembrasse.) 



96 la maratre. 

Le Général. 
J'ai le roi. 

Vernon. 
Moi, la dame. 

Ferdinand, à Godard. 
Monsieur, nous sommes ensemble. 

Gertrude, voyant Marguerite. 

Dis bien tes prières, ne fais pas enrager Marguerite... va, cher 
amour. 

Napoléon. 

Tiens, cher amour !... en quoi c'est y fait l'amour ? 

Il s'en va. 



SCÈNE V. 

LES MÊMES, moins NAPOLÉON. 

Le Général. 

Quand il se met dans ses questions, cet enfant-là, il est à mourir 
de rire. 

Gertrude. 

Il est souvent fort embarrassant de lui répondre. (A Pauline.) 
Viens là, nous deux, nous allons finir notre ouvrage. 

Vernon. 
C'est à vous à donner, général. 

Le Général. 

A moi ?... Tu devrais te marier, Vernon, nous irions chez toi 
comme tu viens ici, tu aurais tous les bonheurs de la famille. 



ACTE II, SCÈ?ïE 5. 97 

Voyez-vous, Godard, il n'y a pas dans le département un homme 
plus heureux que moi. 

Verxon. 

Quand on est en retard de soixante-sept ans sur le bonheur, on 
ne peut plus se rattraper. Je mourrai garçon. 

Les deux femmes se mettent à travailler à la même 
tapisserie. 

Gertrude, avec Pauline sur le devant de la scène. 

Eh ! bien, mon enfant, Godard m"a dit que tu l'avais reçu plus 
que froidement, c'est cependant un bien bon parti. 

Pauline, 

Mon père. Madame, me laisse la liberté de choisir moi-même 
un mari. 

Gertrude, 

Sais-tu ce que dira Godard ? Il dira que tu l'as refusé parce que 
tu as déjà choisi quelqu'un, 

Pauline. 

Si c'était ^Tai, mon père et vous, vous le sauriez. Quelle raison 
aurais-je de manquer de confiance en vous ? 

Gertrude. 

Qui sait ? je ne t'en blâmerais pas. Vois-tu, ma chère Pauhne, 
en fait d'amour, il y en a dont le secret est héroïquement gardé 
par les femmes, gardé au milieu des plus cruels supplices. 

Pauline, à part, ramassant ses ciseaux qu'elle a laissé tomber. 

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle 
insinuante ! 

Gertrude, 

Tu pourrais avoir dans le cœur un de ces amours-là ! Si un 
pareil malheur t'arrivait, compte sur moi... Je t'aime, vois-tu ! 



98 LA MARATRE. 

je fléchirai ton père ; il a quelque confiance en moi, je puis même 
beaucoup sur son esprit, sur son caractère... ainsi, chère enfant, 
ouvre-moi ton cœur ? 

Pauline. 
Vous y lisez. Madame, je ne vous cache rien. 

Le Général. 

Vernon, qu'est-ce que tu fais donc ? (Légers murmures. Pauline 
jette un regard vers la table de jeu.) 

Gertrude, à part. 

L'interrogation directe n'a pas réussi. (Haut.) Combien tu me 
rends heureuse ! car ce plaisant de petite ville, Godard, prétend 
que tu t'es presque évanouie quand il a fait dire exprès par 
Napoléon que Ferdinand s'était cassé la jambe... Ferdinand est 
un aimable jeune homme, dans notre intimité depuis bientôt 
quatre ans ; quoi de plus naturel que cet attachement pour ce 
garçon, qui non seulement a de la naissance, mais encore des 
talents ? 

Pauline. 
C'est le commis de mon père. 

Gertrude. 

Ah ! grâce à Dieu, tu ne l'aimes pas ; tu m'effrayais, car, ma 
chère, il est marié^. 

Pauline. 

Tiens, il est marié ? pourquoi cache-t-il cela ? (A part.) Marié ! 
ce serait infâme ; je le lui demanderai ce soir, je lui ferai le signal 
dont nous sommes convenus. 

Gertrude, à part. 

Pas une fibre n"a tressailli dans sa figure ! Godard s'est trompé, 
ou cette enfant serait aussi forte que moi... (Haut.) Qu'as-tu, 
mon ansre ? 



acte ii, scène 5. 99 

Pauline. 



Oh ! rien. 



Gertrude, lui mettant la main dans le dos. 

Tu as chaud ! là, vois-tu ? (A part.) Elle l'aime, c'est sûr... Mais 
lui, l'aime-t-il ? Oh ! je suis dans l'enfer. 

Pauline. 
Je me serai trop appliquée à l'ouvrage ! Et vous, qu'avez-vous ? 

Gertrude. 

Eien ! Tu me demandais pourquoi Ferdinand cache son 
mariage ? 

Pauline. 
Ah ! oui ! 

Gertrude, à part. 

Voyons si elle sait le secret de son nom. (Haut.) Parce que sa 
femme est très-indiscrète et qu'elle l'aurait compromis... Je ne 
puis t'en dire davantage. 

Pauline. 
Compromis ! Et pourquoi compromis ? 

Gertrude, se levant. 

Si elle l'aime, elle a un caractère de fer ! Mais où se seraient-ils 
vus ? Je ne la quitte pas le jour, Champagne le voit à toute heure 
à la fabrique... Non, c'est absurde... Si elle l'aime, elle l'aime à elle 
seule, comme font toutes les jeunes filles qui commencent à aimer 
un homme sans qu'il s'en aperçoive ; mais s'ils sont d'intelligence, 
je l'ai frappée trop droit au cœur pour qu'elle ne lui parle pas, ne 
fût-ce que des 3'eux. Oh ! je ne les perdrai pas de vue. 

Godard. 
Nous avons gagné, Monsieur Ferdinand, à merveille ! 

Ferdinand quitte le jeu et se dirige vers Gertrude. 



100 LA MARATRE. 

Pauline, à part. 
Je ne croyais pas qu'on pût soixffrir autant, sans mourir^. 

Ferdinand, à Gertrude. 
Madame, c'est à vous à me remplacer. 

Gertrude. 

Pauline, prends ma place. (A part.) Je ne puis pas lui dire qu'il 
aime Pauline, ce serait lui en donner l'idée. Que faire ? (A Fer- 
dinand.) Elle m'a tout avoué. 

Ferdinand. 
Quoi? 

Gertrude. 
Mais, tout ! 

Ferdinand. 

Je ne comprends pas... Mademoiselle de Grandchamp ?... 

Gertrude. 
Oui. 

Ferdinand. 

Eh ! bien, qu'a-t-elle fait ? 

Gertrude. 

Vous ne m'avez pas trahie ? Vous n'êtes pas d'intelligence pour 
me tuer. 

Ferdinand. 
Vous tuer ? Elle !... Moi ? 

Gertrude. 
Serais-je la victime d'une plaisanterie de Godard ?... 

Ferdinand. 
Gertrude... vous êtes folle. 



ACTE II, SCÈNE 5. 101 

Godard, à Pauline. 
Ah ! Mademoiselle, vous faites des fautes. 

Pauline. 

Vous avez beaucoup perdu. Monsieur, à ne pas avoir ma 
belle-mère. 

Gertrude. 

Ferdinand, je ne sais où est l'erreur, où est la vérité : mais ce 
que je sais, c'est que je préfère la mort à la perte de nos espérances. 

Ferdinand. 

Prenez garde ! Depuis quelques jours le docteur nous observe 
d'un œil bien malicieux. 

Gertrude, à part. 

Elle ne l'a pas regardé ! (Haut.) Oh ! elle épousera Godard, 
son père l'y forcera. 

Ferdinand. 
C'est un excellent parti que ce Godard. 

Le Général. 

Il n'y a pas moyen d'y tenir ! Ma fille fait fautes sur fautes ; et 
toi, Vernon, tu ne sais ce que tu joues, tu coupes mes rois. 

Vernon. 
Mon cher général, c'est pour rétablir l'équilibre. 

Le Général, 

Ganache ! tiens, il est dix heures, nous ferons mieux d'aller 
dormir que de jouer comme cela. Ferdinand, faites-moi le plaisir 
de conduire Godard à son appartement. Quant à toi, Vernon, tu 
devrais coucher sous ton lit pour avoir coupé mes rois. 



102 LA MARATRE. 

Godard. 
Mais il ne s'agit que de cinq francs, général. 

Le Général. 

Et l'honneur ? (A Vernon.) Tiens, quoique tu aies mal joué, 
voilà ta canne et ton chapeau. 

Pauline prend une fleur à la jardinière et joue avec. 

Gertrude. 

Un signal ! oh ! dussé-je me faire tuer par mon mari, je veillerai 
sur elle cette nuit. 

Ferdinand, qui a pris à Félix un bougeoir. 
Monsieur de Rimonville, je suis à vos ordres. 

Godard. 

Je vous souhaite une bonne nuit, Madame. Mes humbles 
hommages. Mademoiselle. Bonsoir, général. 

Le Général. 
Bonsoir, Godard. 

Godard. 
De Rimonville... Docteur, je... 

Vernon le regarde et se mouche. 
Adieu, mon ami. 

Le Général, reconduisant le docteur. 
Allons, à demain, Vernon, mais viens de bonne heure. 



ACTE II, SCÈNE 6. 103 

SCÈNE VI. 

GERTRUDE, PAULINE, LE GÉNÉRAL. 

Gertrude. 
Mon ami, Pauline refuse Godard. 

Le Général. 
Et quelles sont tes raisons, ma fille ? 

Pauline. 
Mais il ne me plaît pas assez pour que je fasse de lui un mari. 

Le Général. 

Eh ! bien, nous en chercherons un autre ; mais il faut en finir, 
car tu as vingt-deux ans, et l'on pourrait croire des choses désa- 
gréables pour toi, pour ma femme et pour moi. 

Pauline. 
Il ne m'est donc pas permis de rester fille ? 

Gertrude. 

Elle a fait un choix, mais elle ne veut peut-être le dire qu'à 
vous, je vous laisse, confessez-la! (A Pauline.) Bonne nuit, mon 
enfant ! cause avec ton père. (A part.) Je vais les écouter. 

Elle va fermer la porte et rentre dans sa chambre. 



OCB. T. XXIII. TH. 3. 



104 LA MARATRE. 

SCÈNE VIL 

LE GÉNÉRAL, PAULINE. 

Le Général, à part. 

Confesser ma fille ! Je suis tout à fait impropre à cette 
manœuvre ! C'est elle qui me confessera ! (Haut.) Pauline, viens 
là. (Il la prend sur ses genoux.) Bien, ma petite chatte, crois-tu 
qu'un vieux troupier comme moi ne sache pas ce que signifie la 
résolution de rester fille... Cela veut dire, dans toutes les langues, 
qu'une jeune personne veut se marier, mais... à quelqu'un qu'elle 
aime. 

Pauline. 

Papa, je te dirais bien quelque chose, mais je n'ai pas confiance 
en toi. 

Le Général. 
Et pourquoi cela, Mademoiselle ? 

Pauline. 
Tu dis tout à ta femme. 

Le Général. 

Et tu as un secret de nature à ne pas être dit à un ange, à une 
femme qui t'a élevée, à ta seconde mère ! 

Pauline. 

Oh ! si tu te fâches, je vais aller me coucher... Je croyais, moi, 
que le cœur d'un père devait être un asile sûr pour une fille. 

Le Général. 
Oh ! câline ! Allons, pour toi, je vais me faire doux. 



acte ii, scène 7. 105 

Pauline. 

Oh ! que tu es bon ! Eh ! bien, si j'aimais le fils d'un de ceux 
que tu maudis ? 

Le Général, il i>e lève brusquement et rej)ousse sa fille. 

Je te maudirais ! 

Pauline. 

En voilà de la douceur, là ! 

Gertrude paraît. 

Le Général. 

Mon enfant, il est des sentiments qu'il ne faut jamais éveiller 
en moi ; tu le sais, c'est ma vie. Veux-tu la mort de ton père ? 

Pauline. 

Oh! 

Le Général. 

Chère enfant ! j'ai fait mon temps... Tiens, mon sort est à envier 
près de toi, près de Gertrude. Eh bien ! quelque douce et char- 
mante que soit mon existence, je la quitterais sans regret si, la 
quittant, je te rendais heureuse ; car nous devons le bonheur à ceux 
à qui nous avons donné la vie. 

Pauline voit la porte entre-bâillée. 

Ah ! elle écoute. (Haut.) Mon père, il n'en est rien, rassurez- 
vous ! Mais enfin, voyons... Si cela était et que ce fût un sentiment 
si violent que j'en dusse mourir ? 

Le Général. 

Il faudrait ne m'en rien dire, ce serait plus sage, et attendre 
ma mort. Et encore ! s'il n'y a rien de plus sacré, de plus aimé, 
après Dieu et la patrie, pour les pères, que leurs enfants, les 
enfants, à leur tour, doivent tenir pour saintes les volontés de 
leurs pères, et ne jamais leur désobéir, même après leur mort. 
Si tu n'étais pas fidèle à cette haine, je sortirais, je crois, de mon 
cercueil pour te maudire. 



106 LA MARATRE. 

Pauline, elle embrasse son père. 
Oh ! méchant ! méchant ! Eh ! bien, je saurai maintenant si tu 
es discret... Jure-moi sur ton honneur de ne pas dire un mot 
de ceci. 

Le Général. 
Je te le promets ! Mais quelle raison as-tu donc de te défier de 
Gertrude ? 

Pauline. 
Tu ne me croirais pas. 

Le Général. 
Ton intention est-elle de tourmenter ton père ? 

Pauline. 
Non... A quoi tiens-tu le plus, à ta haine contre les traîtres ou 
à ton honneur ? 

Le Général. 
A l'un comme à l'autre, c'est le même principe. 

Pauline. 
Eh bien ! si tu manques à l'honneur en manquant à ton ser- 
ment, tu pourras manquer à ta haine. Voilà tout ce que je voulais 
savoir ! 

Le Général. 

Si les femmes sont angéhques, elles ont aussi quelque chose 
d'infernal. Dites-moi qui souffle de pareilles idées à une fille inno- 
cente comme la mienne ?... Voilà comme elles nous mènent par le... 

Pauline. 
Bonne nuit, mon père. 

Le Général. 
Hum ! méchante enfant ! 

Pauline. 
Sois discret, ou je t'amène un gendre à te faire frémir. 

Elle rentre chez elle. 



ACTE II, SCÈNE 9. 107 



SCÈNE VIII. 

Le Général, seul. 

Il y a certainement un mot à cette énigme ! Il faut le trouver ! 
oui, le trouver à nous deux, Gertrude. 



SCÈNE IX. 

La scène change. La chambre de Pauline. C'est une petite chambre 
simple, le lit au fond, une table ronde à gauche. Il existe une sortie dérobée 
à gauche'", et l'entrée est à droite. 



Pauline. 

Enfin, me voilà seule, je puis ne plus me contraindre ! Marié ! ! ! 
mon Ferdinand marié ! ! ! Ce serait le plus lâche, le plus infâme, 
le plus vil des hommes ! je le tuerais ! — Le tuer !... non, mais je ne 
survivrais pas une heure à cette certitude... Ma belle-mère m'est 
odieuse ! ah ! si elle devient mon ennemie, elle aura la guerre, et 
je la lui ferai bonne. Ce sera terrible : je dirai tout ce que je sais 
à mon père. (Elle regarde à sa montre.) Onze heures et demie, il 
ne peut venir qu'à minuit, quand tout dort. Pauvre Ferdinand ! 
risquer sa vie ainsi pour une heure de causerie avec sa future ! 
est-ce aimer ? On ne fait pas de telles entreprises pour toutes les 
femmes ! aussi de quoi ne serais-je pas capable pour lui ! Si mon 
père nous surprenait, ce serait moi qui recevrais le premier coup. 
Oh ! douter de l'homme qu'on aime, c'est je crois un plus cruel 
supplice que de le perdre : la mort, on l'y suit ; mais le doute !... 
c'est la séparation... Ah ! je l'entends. 



108 LA MARATRE. 

SCÈNE X. 

FERDINAND, PAULINE ; elle pousse les verrous. 

Pauline. 
Es-tu marié ? 

Ferdinand. 

Quelle plaisanterie !... Ne te Taurais-je pas dit ? 

Pauline. 

Ah ! (Elle tombe dans un fauteuil, puis à genoux.) Sainte Vierge, 
quel vœu vous faire ? (Elle embrasse la main de Ferdinayid.) Et 
toi, sois mille fois béni. 

Ferdinand. 

Mais qui t'a dit une pareille folie ? 

Pauline. 
Ma beUe-mère. 

Ferdinand. 

Elle sait tout ! ou si elle ne le sait pas, elle va nous espionner et 
tout décou\Tir, car les soupçons, chez les femmes comme elle, 
c'est la certitude !... Écoute-moi. Pauline, les instants sont pré- 
cieux. C'est Madame de Grandchamp qui m'a fait venir dans 
cette maison. 

Pauline. 
Et pourquoi ? 

Ferdinand. 
Parce qu'elle m'aime. 

Pauline. 

Quelle liorreur !... Eli ! bien, et mon père ? 



acte ii, scène 10. 109 

Ferdinand. 
Elle m'aimait avant de se marier. 

Pauline. 
Elle t'aime ; mais toi, l'aimes-tu ? 

Ferdinand. 
Serais-je resté dans cette maison ? 

Pauline. 
Elle t'aime... encore ? 

Ferdinand. 

Malheureusement toujours !... Elle a été, je dois te l'avouer, 
ma première inclination ; mais je la hais aujourd'hui de toutes les 
puissances de mon âme, et je cherche pourquoi ! Est-ce parce que 
je t'aime, et que tout véritable et pur amour est de sa nature 
exclusif ? est-ce que la comparaison d'un ange de pureté tel que 
toi et d'un démon comme elle me pousse autant à la haine du mal 
qu'à l'amour de toi, mon bien, mon bonheur, mon joli trésor ? 
je ne sais. Mais je la hais, et je t'aime à ne pas regretter de mourir, 
si ton père me tuait ; car une de nos causeries, une heure passée là, 
près de toi, me semble, même après qu'elle s'est écoulée, toute 
ma vie. 

Pauline. 

Oh ! parle, parle toujours !... tu m'as rassurée. Après t'avoir 
entendu, je te pardonne le mal que tu m'as fait en m'apprenant 
que je ne suis pas ton premier, ton seul amour, comme tu es le 
mien... C'est une illusion perdue, que veux-tu ? Ne te fâche pas ? 
Les jeunes filles sont folles, elles n'ont d'ambition que dans leur 
amour, et elles voudraient avoir le passé comme elles ont l'avenir 
de celui qu'elles aiment ! Tu la hais ! voilà pour moi plus d'amour 
dans une parole que toutes les preuves que tu m'en a données en 
deux ans. Si tu savais avec quelle cruauté cette marâtre m'a mise 
à la question ! Je me vengerai ! 



110 la maratre. 

Ferdinand. 

Prends garde ! elle est bien dangereuse ! Elle gouverne ton père ! 
elle est femme à livrer un combat mortel ! 

Pauline. 
Mortel ! c'est ce que je veux. 

Ferdinand. 

De la prudence, ma chère Pauline ! Nous voulons être l'un 
à l'autre, n'est-ce pas ?... eli ! bien, mon ami le procureur du roi 
est d'avis que, pour triompher des difficultés qui nous séparent, 
il faut avoir la force de nous quitter pendant quelque temps. 

Pauline. 
Oh ! donne-moi deux jours, et j'aurai tout obtenu de mon père. 

Ferdinand. 

Tu ne connais pas Madame de Grandchamp. Elle a trop fait 
pour ne pas te perdre, et elle osera tout. Aussi ne partirai-je pas 
sans te donner des armes terribles contre elle. 

Pauline. 
Donne, donne ! 

Ferdinand. 

Pas encore ! Promets-moi de n'en faire usage que si ta vie est 
menacée, car c'est un crime contre la délicatesse que je commet- 
trai ! Mais il s'agit de toi. 

Pauline. 
Qu'est-ce donc ? 

Ferdinand. 

Les lettres qu'elle m'a écrites avant son mariage et quelques- 
unes après... Je te les remettrai demain. Pauhne, ne les lis pas ! 
jure-le moi par notre amour, par notre bonheur ! Il suffira, si la 



ACTE II, SCÈNE 10. 111 

nécessité le voulait absolument, qu'elle sache que tu les as en ta 
possession, et tu la verras trembler, ramper à tes pieds ; car alors 
toutes ses machinations tomberont. Mais que ce soit ta dernière 
ressource, et surtout cache-les bien^^ ! 

Pauline. 
Quel duel ! 

Ferdinand. 

Terrible ! Maintenant, Pauline, garde avec courage, comme tu 
l'as fait, le secret de notre amour ; attends pour l'avouer qu'il ne 
puisse se nier. 

Pauline. 

Ah ! pourquoi ton père a-t-il trahi l'empereur ! Mon Dieu, si 
les pères savaient combien leurs enfants sont punis de leurs fautes, 
il n'y aurait que de braves gens ! 

Ferdinand. 

Peut-être est-ce notre dernière joie que ce triste entretien ? 
Soyons-nous fidèles malgré le temps et la distance ! Moi parti, ne 
seras-tu pas plus forte auprès de ton père ? 

Pauline, à part. 

Je le rejoindrai... (Haut.) Tiens, je ne pleure plus, je suis cou- 
rageuse ! Dis ? ton ami sera dans le secret de ton asile ? 

Ferdinand. 
Eugène sera notre intermédiaire. 

Pauline. 
Et ces lettres ? 

Ferdinand. 
Demain ! demain !... Mais oii les cacheras-tu ? 

Pauline. 
Je les garderai sur moi. 



112 la maratre. 

Ferdinand. 
Eh ! bien, adieu. 

Pauline. 
Non, pas encore. 

Ferdinand. 
Un instant peut nous perdre... 

Pauline. 

Ou nous unir pour la vie... Tiens, laisse-moi te reconduire, je 
ne suis tranquille que lorsque je te vois dans le jardin. Viens, viens. 

Ferdinand, 

Un dernier coup d'oeil à cette chambre de jeune fille où tu 
penseras à moi... où tout parle de toi^^. 



SCÈNE XL 

La scène change et représente la première décoration. 
PAULINE, sur le perron^^ ; GERTRUDE, à la porte du salon. 

Gertrude. 

Elle le reconduit jusque dans le jardin... Il me trompait ! elle 
aussi !... (Elle prend Pauline par la riiain et ramène sur le devant 
de la scène.) Direz-vous, Mademoiselle, que vous ne l'aimez pas ? 

Pauline. 
Madame, moi, je ne trompe personne. 

Gertrude. 
Vous trompez votre père. 



acte ii, scène 11. 113 

Pauline. 
Et vous, Madame ? 

Gertrude. 
D'accord ! tous deux ! contre moi... Oh ! je vais... 

Pauline. 
Vous ne ferez rien, Madame, ni contre moi, ni contre lui. 

Gertrude. 

Ne me forcez pas à déployer mon pouvoir ! Vous devez obéir 
à votre père, et... il m'obéit. 

Pauline. 
Nous verrons ! 

Gertrude. 

Son sang-froid me fait bondir le cœur ! Mon sang pétille dans 
mes veines. Je vois du noir devant mes yeux ! Sais-tu que je 
préfère la mort à la vie sans lui ? 

Pauline. 

Et moi aussi. Madame. Mais moi je suis libre, je n'ai pas juré 
comme vous d'être fidèle à un mari... Et votre mari... c'est mon 
père ! 

Gertrude, aux genoux de Pauline. 

Que t'ai-je fait? je t'ai aimée... je t'ai élevée, j'ai été bonne 
mère. 

Pauline. 
Soyez épouse fidèle, et je me tairai. 

Gertrude. 
Eh ! parle ! parle tant que tu voudras... Ah ! la lutte commence. 



114 LA MARATRE. 

SCÈNE XII. 

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL. 

Le Général. 
Ah çà, que se passe-t-il donc ici ? 

Gertrude. 

Trouve-toi mal ! allons donc ! (Elle la renverse.) Il y a, mon ami, 
que j'ai entendu des gémissements. Notre chère enfant appelait 
au secours, elle était asphyxiée par les fleurs de sa chambre. 

Pauline. 

Oui, papa, Marguerite avait oubhé d'ôter la jardinière, et je 
me mourais. 

Gertrude. 
Viens, ma fille, viens prendre l'air. 

Elles veulent aller à la porte. 

Le Général. 

Restez un moment... Eh ! bien, oîi donc avez-vous mis les 
fleurs ? 

Pauline, à Gertrude. 
Je ne sais pas où Madame les a portées. 

Gertrude. 
Là, dans le jardin. 

Le général sort brusquement, après avoir déposé son 
bougeoir sur la table de jeu au fond à gauche. 



ACTE II, SCÈNE 13. 115 

SCÈNE XIII. 

PAULINE, GERTRUDE. 

Gertrude. 

Rentrez dans votre chambre, enfermez-vous-y ! je prends tout 
sur moi. (Pauline rentre.) Je l'attends ! 

Elle rentre. 

Le Général, revenant du jardin. 

Je n'ai trouvé de jardinière nulle part... Décidément il se passe 
quelque chose d'extraordinaire ici. Gertrude ?... personne ! Ah ! 
Madame de Grandehamp, vous allez me dire... Il serait plaisant 
que ma femme et ma fille se jouassent de moi. 

E reprend son bougeoir et entre chez Gertrude. Le 
rideau baisse pendant quelques instants pour indiquer 
Ventr'ade, puis le jour revient. 



ACTE IIP. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

GERTRUDE, seule d'abord; puis CHAMPAGNE. 

Gertrude remonte elle-même une jardinière par le perron 
et la dépose dans la première pièce. 

Ai-je eu de la peine à endormir ses soupçons ! Encore une ou 
deux scènes de ce genre, et je ne serai plus maîtresse de son esprit. 
Mais j'ai conquis un moment de liberté... Pourvu que Pauline 
ne vienne pas me troubler !... Oh ! elle doit dormir... elle s'est 
couchée si tard !... Serait-il possible de l'enfermer ?... (Elle va voir 
la porte de la chambre de Pauline.) Non !... 

Champagne, entrant. 
Monsieur Ferdinand va venir. Madame. 

Gertrude. 
Merci, Champagne. H s'est couché bien tard, hier ? 

Champagne. 

Monsieur Ferdinand fait, comme vous le savez, sa ronde toutes 
les nuits, et il est rentré vers une heure et demie du matin. Je 
couche au-dessus de lui, je l'entends. 

Gertrude. 
Se couche-t-il quelquefois plus tard ? 



ACTE m, SCÈNE 2. 117 

Champagne. 
Quelquefois, c'est selon le temps qu'il met à faire sa ronde. 

Gertrude. 

Bien, merci. (Champagne sort.) Pour prix d'un sacrifice qui 
dure depuis douze ans, et dont les douleurs ne peuvent être 
comprises que par des femmes, car les hommes devinent-ils 
jamais de pareilles tortures ? qu'avais-je demandé ? bien peu ! 
le savoir là, près de moi, sans autre plaisir qu'un regard furtif de 
temps en temps. Je ne voulais que cette certitude d'être attendue... 
certitude qui nous suffit, à nous autres pour qui l'amour pur, 
céleste, est un rêve irréalisable. Les hommes ne se croient aimés 
que quand ils nous ont fait tomber dans la fange ! et voilà comme 
il me récompense ! il a des rendez-vous la nuit avec cette sotte de 
fille ! Eh bien ! il va prononcer mon arrêt de mort en face ; et, s'il 
en a le courage, j'aurai celui de les désunir à jamais, à l'instant, 
j'en ai trouvé le moyen... Ah ! le voici ! je me sens défaillir ! Mon 
Dieu ! pourquoi nous faites-vous donc tant aimer un homme qui 
ne nous aime plus ! 



SCÈNE IL 

FERDINAND, GERTRUDE. 

Gertrude. 

Hier, vous me trompiez ! Vous êtes venu cette nuit, ici, par ce 
salon, avec une fausse clef^, voir Pauline, au risque de vous faire 
tuer par Monsieur de Grandchamp ! Oh ! épargnez-vous un men- 
songe. Je vous ai vu, j'ai surpris Pauline au retour de votre pro- 
menade nocturne. Vous avez fait un choix dont je ne puis pas vous 
féliciter. Si vous aviez pu nous entendre hier, à cette place ! voir 
l'audace de cette fille, le front avec lequel elle m'a tout nié, vous 
trembleriez pour votre avenir, cet avenir qui m'appartient, et 
pour lequel j'ai vendu corps et âme. 



118 LA MARATRE. 

Ferdinand, à part. 
L'avalanche des reproches ! (Haut.) Tâchons, Gertrude, de 
nous conduire sagement l'un et l'autre. Évitons surtout les vul- 
garités... Jamais je n'oubherai ce que vous avez été pour moi ; je 
vous aime encore d'une amitié sincère, dévouée, absolue ; mais je 
n'ai plus d'amour. 



Depuis dix-huit mois ? 
Depuis trois ans. 



Gertrude. 



Ferdinand. 



Gertrude. 



Mais alors avouez donc que j'ai le droit de haïr et de combattre 
votre amour pour Pauhne ; car cet amour vous a rendu lâche et 
criminel envers moi. 

Ferdinand. 
Madame ! 

Gertrude. 

Oui, vous m'avez trompée... En restant ici entre nous deux, 
vous m'avez fait revêtir un caractère qui n'est pas le mien. Je suis 
violente, vous le savez. La violence est franche, et je marche dans 
une voie de tromperies infâmes. Vous ne savez donc pas ce que 
c'est que d'avoir à trouver de nouveaux mensonges chaque jour, 
à l'improviste, de mentir avec un poignard dans le cœur ?... Oh ! 
le mensonge ! mais c'est pour nous la punition du bonheur. C'est 
une honte, si l'on réussit ; c'est la mort, si l'on échoue. Et vous !... 
vous, les hommes vous envient de vous faire aimer par les femmes. 
Vous serez applaudi, là où je serai méprisée ! Et vous ne voulez 
pas que je me défende ! Et vous n'avez que d'amères paroles pour 
une femme qui vous a tout caché : remords, larmes. J'ai gardé 
pour moi seule la colère du ciel ! je descendais seule dans les 
abîmes de mon âme, creusée par les douleurs ; et, tandis que le 
repentir me mordait le coeur, je n'avais pour vous que des regards 
pleins de tendresse, une physionomie gaie. Tenez, Ferdinand, ne 
dédaignez pas une esclave si bien apprivoisée^. 




IMP. £. HAIITI.MIT. 

GERTKUUE. 



Je VOUS ai vu . . . 



(LA MARATRE. 



ACTE III, SCÈNE 2. 119 

Ferdinand, à part. 

Il faut en finir. (Haut.) Écoutez, Gertrude, quand nous nous 
sommes rencontrés, la jeunesse seule nous a réunis. J'ai cédé, si 
vous le voulez, à un mouvement d'égoïsme qui se trouve au fond 
du cœur de tous les hommes, à leur insu, caché sous les fleurs des 
premiers désirs. On a tant de turbulence dans les sentiments 
à vingt-deux ans ! L'enivrement auquel nous sommes en proie ne 
nous permet pas de réfléchir ni à la vie comme elle est, ni à ses 
conditions sérieuses... 

Gertrude, à part. 
Comme il raisonne tranquillement ! Ah ! il est infâme ! 

Ferdinand. 

Et alors je vous ai aimée avec candeur, avec un entier abandon ; 
mais depuis !... depuis, la vie a changé d'aspect pour nous deux. 
Si donc je suis resté sous ce toit oii je n'aurais jamais dû venir, 
c'est que j'ai choisi dans Pauhne la seule femme avec laquelle il 
me soit possible de finir mes jours. Allons, Gertrude, ne vous brisez 
pas contre cet arrêt du ciel. ]N^e tourmentez pas deux êtres qui 
vous demandent leur bonheur, qui vous aimeront bien. 

Gertrude. 

Ali ! vous êtes le martyr ? et moi... moi je suis le bourreau ! 
Mais ne serais-je pas votre femme aujourd'hui, si je n'avais pas, 
il y a douze ans, préféré votre bonheur à mon amour ? 

Ferdinand. 
Eh ! bien, faites aujourd'hui la même chose, en me laissant ma 
liberté. 

Gertrude. 

La hberté d'en aimer une autre. Il ne s'agissait pas de ça, 
il y a douze ans... Mais je vais en mourir. 

Ferdinand. 

On meurt d'amour dans les poésies, mais dans la vie ordinaire 
on se console. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 9 



120 la maratre. 

Gertrude. 

Ne mourez-vous pas, vous autres, pour votre honneur outragé, 
pour un mot, pour un geste ? Eh ! bien, il y a des femmes qui 
meurent pour leiu* amour, quand cet amour est un trésor où 
elles ont tout placé, quand c'est toute leur vie, et je suis de ces 
femmes-là, moi ! Depuis que vous êtes sous ce toit, Ferdinand, j'ai 
craint une catastrophe à toute heure ! eh bien ! j'avais toujours 
sur moi le moyen de quitter la vie à l'instant, s'il nous arrivait 
malheur. Tenez, (elle montre un flacon) voilà comment j'ai vécu ! 

Ferdinand. 
Ah ! voici les larmes ! 

Gertrude. 

Je m'étais promis de les maîtriser, elles m'étouffent ! Mais 
aussi vous me parlez avec cette froide politesse qui est votre 
dernière insulte, à vous autres, pour un amour que vous rebutez ! 
Vous ne me témoignez pas la moindre sympathie ! vous voudriez 
me voir morte, et vous seriez débarrassé... Mais, Ferdinand, tu 
ne me connais pas ! J'avouerai tout dans une lettre au général, 
que je ne veux plus tromper. Cela me lasse, moi, le mensonge. 
Je prendrai mon enfant*, je viendrai chez toi, nous partirons 
ensemble. Plus de Pauline, 

Ferdinand. 
Si vous faites cela, je me tuerai. 

Gertrude. 

Et moi aussi ! Nous serons réunis par la mort, et tu ne seras 
pas à elle. 

Ferdinand, à part. 
Quel caractère infernal ! 

Gertrude. 

Et d'ailleurs, la barrière qui vous sépare de Pauline peut ne 
jamais s'abaisser ; que feriez-vous ? 



acte iii, scène 3. 121 

Ferdinand. 
Pauline saura rester libre. 

Gertrude. 
Mais si son père la mariait ? 

Ferdinand. 
J'en mourrais ! 

Gertrude. 

On meurt d'amour dans les poésies, dans la vie ordinaire on 
se console ; et... on fait son devoir, en gardant celle dont on a pris 
la vie. 

Le Général, au dehors. 
Gertrude ! Gertrude ! 

Gertrude. 

J'entends Monsieur. (Le général paraît.) Ainsi, Monsieur Fer- 
dinand, expédiez vos affaires pour revenir promptement, je vous 
attends. 



SCÈNE III. 

LE GÉNÉRAL, GERTRUDE, puis PAULINE. 

Le Général. 

Une conférence de si grand matin avec Ferdinand ! De quoi 
s'agit-il donc ? de la fabrique ! 

Gertrude. 

De quoi il s'agit ? je vais vous le dire ; car... vous êtes bien 
comme votre fils, quand vous vous mettez dans vos questions, il 
faut vous répondre absolument. Je me suis imaginé que Ferdi- 



122 LA MARATRE. 

nand est pour quelque chose dans le refus de Pauline d'épouser 
Godard. 

Le Général. 

Tiens ! tu pourrais avoir raison. 

Gertrude. 

J'ai fait venir Monsieur Ferdinand pour éclaircir mes soupçons, 
et vous avez interrompu notre entretien, au moment où j'allais 
peut-être savoir quelque chose. 

Pauline entr''ouvre sa porte. 

Le Général. 
Mais si ma fille aime Monsieur Ferdinand... 

Pauline. 
Écoutons. 

Le Général. 

Je ne vois pas pourquoi hier, quand je la questionnais d'un ton 
paternel, avec douceur, elle m'aurait caché, Hbre comme je la 
laisse, un sentiment si naturel. 

Gertrude. 

C'est que vous vous y êtes mal pris ! ou vous l'avez questionnée 
dans un moment où elle hésitait... Le cœur des jeunes filles, mais 
c'est plein de contradictions. 

Le Général. 

Au fait, pourquoi pas ? ce jeune homme travaille comme un 
lion, il est honnête, il est probablement d'une bonne famille. 

Pauline. 
Oh ! j'y suis ! 

Elle rentre. 

Le Général. 
11 nous donnera des renseignements. Il est là-dessus d'une 



ACTE III, SCÈNE 3. 123 

discrétion ; mais tu dois la connaître sa famille, car c'est toi qui 
nous as trouvé ce trésor. 

Gertrude. 

Je te l'ai proposé sur la recommandation de la vieille Madame 
Morin. 

Le Général. 
Elle est morte ! 

Gertrude, à part. 

C'est bien pour cela que je la cite... (Haut.) Elle m'a dit qu'il 
a sa mère, Madame de Charny, pour laquelle il est d'une piété 
filiale admirable ; elle est en Bretagne, et d'une vieille famille de 
ce pays-là... les Charny. 

Le Général. 

Les Charny... Enfin, s'il aime Pauhne et si Pauline l'aime, moi, 
malgré la fortune de Godard, je le lui préférerais pour gendre... 
Ferdinand connaît la fabrication, il m'achèterait mon étabhsse- 
ment avec la dot de Pauline, ça irait tout seul. Il n'a qu'à nous 
dire d'où il vient, ce qu'il est, ce qu'était son père... Mais nous 
verrons sa mère. 



Madame Charny 



Gertrude. 



Le Général. 



Oui, Madame Charny... N'est-elle pas près de Saint-Malo ?... 
ce n'est pas au bout du monde... 

Gertrude. 

Mettez-y de la finesse, un peu de votre ruse de vieux soldat, 
de la douceur, et vous saurez si cette enfant... 

Le Général. 
Et pourquoi me fâcherais-je ?... Voilà, sans doute, Pauline... 



124 LA MARATRE. 

SCÈNE IV. 

LES MÊMES, MARGUERITE, puis PAULINE. 

Le Général. 

Ah ! c'est vous, Marguerite... Vous avez failli causer cette 
nuit la mort de ma fille par une inadvertance... vous avez oublié... 

Marguerite. 
Moi, général, la mort de votre enfant ! 

Le Général. 

Vous avez oublié d'ôter la jardinière où il se trouvait des plantes 
à odeurs fortes, elle en a été presque asphyxiée... 

Marguerite. 

Par exemple !... J'ai ôté la jardinière avant l'arrivée de Mon- 
sieur Godard, et Madame a dû voir qu'elle n'y était déjà plus 
quand nous avons habillé Mademoiselle... 

Gertrude. 
Vous vous trompez, elle y était... 

Marguerite, à part. 

En voilà une sévère... (Haut.) Madame a voulu mettre des 
fleurs naturelles dans les cheveux de Mademoiselle, et a dit : 
Tiens, la jardinière n'y est plus... 

Gertrude. 
Vous inventez... Voyons, où l'avez-vous portée ? 

Marguerite. 
Au bas du perron... 



ACTE III, SCÈNE 4. 125 

Gertrude, au général. 
L'y avez-vous trouvée cette nuit ? 

Le Général. 
Non! 

Gertrude. 

Je l'ai ôtée de la chambre moi-même cette nuit, et l'ai mise là. 

(Elle montre la jardinière sur le perron.) 

Marguerite, au général. 
Monsieur, je vous jure sur mon salut éternel... 

Gertrude. 
Ne jurez pas !... (Appelant.) Pauline ! 

Le Général. 
Pauline !... 

Elle paraît. 

Gertrude. 
La jardinière était-elle chez toi cette nuit ? 

Pauline. 
Oui... Marguerite, ma pauvre vieille, tu l'auras oubhée... 

Marguerite. 

Dites donc, Mademoiselle, qu'on l'y aura reportée exprès pour 
vous rendre malade ! 

Gertrude. 
Qu'est-ce que c'est que ce on ?... 

Le Général. 

Vieille folle, si vous manquez de mémoire, il ne faut, du moins, 
accuser personne !... 



126 LA MARATRE. 

Pauline, à Marguerite. 
Tais-toi ! (Haut.) Marguerite, elle y était ! tu l'as oubliée... 

Marguerite. 
C'est ^Tai, Monsieur, je confonds avec avant-hier... 

Le Général, à part. 

Elle est chez moi depuis vingt ans... son insistance me semble 
singulière... (Il prend Marguerite à part.) Voyons... et l'histoire 
des fleurs dans la coiffure ?.., 

Marguerite, à qui Pauline fait des signes. 

Monsieur, c'est moi qui aurai dit cela... Je suis si vieille que la 
mémoire me manque... 

Le Général. 

Mais alors, pourquoi supposer qu'une mauvaise pensée puisse 
venir à quelqu'un dans la maison ?... 

Pauline. 

Laissez-la, mon père ! Elle a tant d'affection pour moi, cette 
bonne Marguerite, qu'elle en est quelquefois folle... 

Marguerite, à part. 
Je suis siire d'avoir ôté la jardinière... 

Le Général, à part. 

Pourquoi ma femme et ma fille me tromperaient-elles ?... Un 
vieux troupier comme moi ne se laisse pas malmener dans les feux 
de file, il y a décidément du louche... 

Gertrude. 

Marguerite, nous prendrons le thé ici, quand Monsieur Godard 
sera descendu... Dites à Félix d'apporter ici tous les journaux. 

Marguerite. 
Bien, Madame. 



ACTE III, SCÈNE 5. 127 

SCÈNE V. 

GERTRUDE, LE GÉNÉRAL, PAULINE. 

Le Général, il embrasse sa fille. 
Tu ne m'as seulement pas dit bonjour, fille dénaturée ! 

Pauline, elle Vemhrasse. 

Mais aussi, tu commences par quereller à propos de rien... Je 
vous déclare, Monsieur mon père, que je vais entreprendre votre 
éducation... Il est bien temps, à ton âge, de te calmer le sang... 
Un jeune homme n'est pas si vif que toi ! Tu as fait peur à Margue- 
rite, et quand les femmes ont peur, elles font des petits mensonges, 
et l'on ne sait rien... 

Le Général, à part. 

Tirez-vous de là ! (Haut.) Votre conduite. Mademoiselle ma 
fille, n'est pas de nature à calmer le sang... Je veux te marier, je 
te propose un homme jeune... 

Pauline. 

Beau, surtout, et bien élevé ! 

Le Général. 

Allons, silence, quand votre père vous parle, Mademoiselle. 
Un homme qui possède une magnifique fortune, au moins sex- 
tuple de la vôtre, et tu le refuses.. Tu le peux, je te laisse hbre ; 
mais si tu ne veux pas de Godard, dis-moi qui tu choisis, d'au- 
tant plus que je le sais... 

Pauline. 

Ah ! mon père... vous êtes plus clairvoyant que moi... Qui 
est-ce ? 



128 la maratre. 

Le Général. 

Un homme de trente à trente-cinq ans, qui me plaît cà moi plus 
que Godajd, quoiqu'il soit sans fortune... Il fait déjà partie de la 
famille. 

Pauline. 

Je ne vous vois pas de parents ici. 

Le Général. 
Qu'as-tu donc contre ce pauvre Ferdinand, pour ne pas vouloir.., 

Pauline. 

Ah ! ah ! qui vous a fait ce conte-là ? je parie que c'est Madame 
de Grandchamp. 

Le Général. 

Un conte ! ce n'est donc pas vrai : tu n'as jamais pensé à ce 
brave garçon ? 

Pauline. 

Jamais ! 

Gertrude, au général. 

Elle ment ! observez-la. 

Pauline. 

Madame a sans doute des raisons pour me supposer un attache- 
ment pour le commis de mon père. Oh ! je le vois, elle te fera dire : 
Si votre cœur, ma fille, n'a point de préférence, épousez Godard ! 
(A Gertrude.) Ce trait, Madame, est infâme ! me faire abjurer 
mon amour devant mon père ! Oh ! je me vengerai ! 

Gertrude 
A votre aise ; mais vous épouserez Godard. 

Le Général, à 'part. 

Seraient-elles mal ensemble!... Je vais interroger Ferdinand. 
(Haut.) Que dites-vous donc entre vous ? 



acte iii, scène 5. 129 

Gertrude. 

Ta fille, mon ami, m'en veut de ce que j'ai pu la croire éprise 
d'un subalterne, elle en est profondément humiliée. 

Le Général. 

C'est décidé, tu ne l'aimes pas ? 

Pauline. 

Mon père, je... je ne vous demande pas à me marier ! je suis 
heureuse ! la seule chose que Dieu nous ait donnée en propre, 
à nous autres femmes, c'est notre cœur... Je ne comprends pas 
pourquoi Madame de Grandchamp, qui n'est pas ma mère, se 
mêle de mes sentiments. 

Gertrude. 

Mon enfant, je ne veux que votre bonheur. Je suis votre belle- 
mère, je le sais, mais si vous aviez aimé Ferdinand, j'aurais... 

Le Général, baisant la main de Gertrude. 
Que tu es bonne ! 

Pauline, à part. 
J'étouffe !... Ah ! je voudrais lui faire bien du mal ! 

Gertrude. 

Oui, je me serais jetée aux pieds de votre père pour obtenir son 
consentement, s'il l'avait refusé. 

Le Général. 

Voici Ferdinand. (A part.) Je vais le questionner à ma manière, 
je saurai peut-être quelque chose. 



130 LA MARATRE. 

SCÈNE VI. 

LES MÊMES, FERDINAND. 

Le Général [, à Ferdinand]^. 

Venez ici, mon ami, là. — Voilà trois ans et demi que vous êtes 
avec nous, et je vous dois de pouvoir dormir tranquillement, 
malgré les soucis d'un commerce considérable. Vous êtes mainte- 
nant presque autant que moi le maître de ma fabrique ; vous vous 
êtes contenté d'appointements assez ronds, il est vrai, mais qui 
ne sont peut-être pas en harmonie avec les services que vous 
m'avez rendus. J'ai deviné d'où vient ce désintéressement. 

Ferdinand. 
De mon caractère ! général. 

Le Général. 

Soit !... mais le cœur y est pour beaucoup, hein ?... Allons, 
Ferdinand, vous connaissez ma façon de penser sur les rangs de 
la société, sur les distinctions ; nous sommes tous fils de nos 
œuvres : j'ai été soldat. x\yez donc confiance en moi ! On m'a tout 
dit... vous aimez une petite personne, ici... si vous lui plaisez, elle 
est à vous. Ma femme a plaidé votre cause, et je dois vous dire 
qu'elle est gagnée dans mon cœur. 

Ferdinand. 

Vrai ? général. Madame de Grandchamp a plaidé ma cause !... 
Ah ! Madame ! (Il toynhe à ses genoux.) Ah ! je reconnais là votre 
grandeur d'âme 1 Vous êtes sublime, vous êtes un ange ! (Courant 
se jeter aux genoux de Pauline.) PauUne, ma Pauhne ! 

Gertrude, au général. 
J'ai deviné, il aime Pauline. 



acte iii, scène 6. 131 

Pauline. 

Monsieur, vous ai-je jamais, par un seul regard, par une seule 
parole, donné le droit de dire ainsi mon nom ? Je suis on ne peut 
plus étonnée de vous avoir inspiré des sentiments qui peuvent 
flatter d'autres personnes, mais que je ne partage pas... J'ai de 
plus hautes ambitions. 

Le Général. 

Pauline, mon enfant, tu es plus que sévère... Voyons, n'est-ce 
pas quelque malentendu... Ferdinand, venez ici, plus près... 

Ferdinand. 

Comment, Mademoiselle, quand Madame votre belle-mère, 
quand Monsieur votre père sont d'accord... 

Pauline, à Ferdinand. 
Perdus. 

Le Général. 

Ah ! je vais faire le tyran. — Dites-moi, Ferdinand, vous avez 
sans doute une famille honorable ?... 

Pauline, à Ferdinand. 
Là! 

Le Général. 

Votre père, bien certainement, exerçait une profession au moins 
égale à celle du mien, qui était sergent du guet. 

Gertrude, à part. 
Les voilà séparés à jamais. 

Ferdinand. 

Ah ! (A Gertrude.) Je vous comprends. (Au général.) Général, 
je ne dis pas que dans un rêve, oh ! bien lointain. Mademoiselle, 
dans un doux rêve, auquel on aime à s'abandonner quand on est 
pauvre et sans famille... les rêves sont toute la fortune des mal- 



132 LA MARATRE. 

heureux ! je ne dis pas que je n'aie pas regardé comme un bonheur 
à rendre fou de vous appartenir ; mais l'accueil que fait Made- 
moiselle à des espérances bien naturelles, et qu'il a été cruel à vous 
de ne pas laisser secrètes, est tel, que dans ce moment même, 
puisqu'elles sont sorties de mon cœur, elles n'y rentreront jamais ! 
Je suis bien éveillé, général. Le pauvre a sa fierté qu'il ne faut 
pas plus blesser que l'on ne doit heurter... tenez ?... votre atta- 
chement à Napoléon. (A Gertrude.) Vous jouez un rôle terrible ! 

Gertrude. 
Elle épousera Godard. 

Le Général. 

Pauvre jeune homme ! (A Pauline.) Il est très-bien ! Je l'aime... 
(Il prend Ferdinand à part.) A votre place, moi, à votre âge, 
j'aurais... Non, non, diable !... c'est ma fille ! 

Ferdinand. 

Général, je m'adresse à votre honneur... Jurez-moi de garder 
le plus profond secret sur ce que je vais vous confier, et que ce 
secret s'étende jusqu'à Madame de Grandchamp. 

Le Général, à part. 

Ah ! çà, lui aussi, comme ma fille hier, il se défie de ma femme... 
Eh ! sacrebleu ! je vais savoir... (Haut.) Touchez-là, vous avez 
la parole d'un homme qui n'a jamais failH à celle qu'il a donnée. 

Ferdinand. 

Après m'avoir fait révéler ce que j'enterrais au fond de mon 
cœur, après avoir été foudroyé, c'est le mot, par le dédain de 
Mademoiselle Pauline, il m'est impossible de demeurer ici... Je 
vais mettre mes comptes en règle, car, ce soir même, j'aurai quitté 
le pays, et demain la France, si je trouve au Havre un navire en 
partance pour l'Amérique. 

Le Général, à part. 

On peut le laisser partir, il reviendra. (A Ferdinand.) Puis-je 
le dire à ma fille ? 



acte iii, scène 6. 133 

Ferdinand. 
Oui, mais à elle seulement. 

Le Général [, à part, à Pauline]. 

Pauline !... eh ! bien, ma fille, tu as si cruellement humilié ce 
pauvre garçon, que la fabrique va se trouver sans chef ; Ferdinand 
part pour l'Amérique ce soir. 

Pauline. 

Il a raison, mon père... Il fait de lui-même ce que vous lui auriez 
sans doute conseillé de faire. 

Gertrude, à Ferdinand. 
Elle épousera Godard. 

Ferdinand, à Gertrude. 
Si ce n'est moi, ce sera Dieu qui vous punira de tant d'atrocité ! 

Le Général, à Pauline. 
C'est bien loin, l'Amérique ?... Un climat meurtrier. 

Pauline. 
On y fait fortune. 

Le Général, à part. 

Elle ne l'aime pas. (A Ferdinand.) Ferdinand, vous ne partirez 
pas sans que je vous aie remis de quoi commencer votre fortune. 

Ferdinand. 

Je vous remercie, général ; mais ce qui m'est dû me suffira ! 
D'ailleurs, vous ne vous apercevrez pas de mon départ à la 
fabrique, car j'ai formé dans Champagne un contre-maître assez 
habile aujourd'hui pour devenir mon successeur ; et si vous voulez 
m'accompagner à la fabrique, vous allez voir... 

Le Général. 
Volontiers. (A part.) Tout s'embrouille si bien ici, que je vais 



134 LA MARATRE. 

aller chercher Vernon. Les conseils et les deux yeux de mon vieux 
docteur ne seront pas de trop pour m'aider à deviner ce qui 
trouble le ménage, car il y a quelque chose. Ferdinand, je suis 
à vous. îsous revenons, Mesdames. (A part.) H y a quelque chose. 

Le général et Ferdinand sortent. 



SCÈNE VIL 

GERTRUDE, PAULINE. 

Pauline, elle ferme la porte au verrou. 

Madame, estimez-vous qu'un amour pur, qu'un amour qui, 
pour nous, résume et agrandit toutes les félicités humaines, qui 
fait comprendre les félicités divines, nous soit plus cher, plus 
précieux que la vie ?... 

Gertrude. 

Vous avez lu la Nouvelle Héloïse, ma chère. Ce que vous dites 
là est pompeux, mais c'est vrai. 

Pauline. 

Eh ! bien, Madame, vous venez de me faire commettre un 
suicide... 

Gertrude. 

Que vous auriez été heureuse de me voir accomplir ; et, si vous 
aviez pu m'y forcer, vous vous sentiriez dans Tâme la joie qui 
rempUt la mienne à déborder. 

Pauline. 

Selon mon père, la guerre entre gens ci\ilisés a ses lois ; mais 
la guerre que vous me faites, Madame, est celle des Sauvages. 

Gertrude. 
Faites comme moi, si vous pouvez... Mais vous ne pourrez rien ! 



ACTE III, SCÈNE 7. 135 

VOUS épouserez Godard, C'est un fort bon parti ; vous serez, je 
vous l'assure, très-heureuse avec lui, car il a des qualités. 

Pauline. 

Et vous croyez que je vous laisserai tranquillement devenir la 
femme de Ferdinand ? 

Gertrude. 

Après le peu de paroles que nous avons échangées cette nuit, 
pourquoi prendrions-nous des formules hypocrites ? J'aimais Fer- 
dinand, ma chère Pauline, quand vous aviez huit ans. 

Pauline. 

Mais vous en avez plus de trente !... Et moi, je suis jeune !... 
D'ailleurs, il vous hait, il vous abhorre ! il me l'a dit, et il ne veut 
pas d'une femme capable d'une trahison aussi noire que l'est la 
vôtre envers mon père. 

Gertrude. 
Aux yeux de Ferdinand, mon amour sera mon absolution. 

Pauline. 
Il partage mes sentiments pour vous : il vous méprise, Madame. 

Gertrude. 

Vous croyez ? eh ! bien, ma chère, c'est une raison de plus ! 
Si je ne le voulais pas par amour, Pauline, tu me le ferais vouloir 
pour mari, par vengeance. En venant ici, ne savait-il pas qui 
j'étais** ? 

Pauline. 

Vous l'aurez pris à quelque piège, comme celui que vous venez 
de nous tendre et oii nous sommes tombés. 

Gertrude. 

Tenez, ma chère, un seul mot va tout finir entre nous. Ne vous 
êtes-vous pas dit cent fois, mille fois, dans ces moments où l'on 
se sent tout âme, que vous feriez les plus grands sacrifices cà 
Ferdinand ? 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 10 



13g la maratre. 

Pauline. 
Oui, Madame. 

Gertrude. 

Comme quitter votre père, la France ! donner votre vie. votre 
honneur, votre salut ! 

Pauline. 

Oh ! l'on cherche si Ton a quelque chose de plus à offrir que soi, 
la terre et le ciel. 

Gertrude. 

Eh ! bien, ce que vous avez souhaité, je l'ai fait, moi ! C'est 
assez vous dire que rien ne peut m'arrêter, pas même la mort. 

Pauline. 
C'est donc vous qui m'aurez autorisée à me défendre ! (A jiart.) 
Ferdinand ! notre amour (Gertrude va s'asseoir sur le canapé 
pendant Vaparté de Pauline), elle le dit, est plus que la vie ! 
(A Gertrude.) Madame, tout le mal que vous m'avez fait, vous 
le réparerez ; les difficultés, les seules qui s'opposent à mon 
mariage avec Ferdinand, vous les vaincrez... Oui, vous qui avez 
tout pouvoir sur mon père, vous lui ferez abjurer sa haine pour 
le fils du ffénéral Marcandal. 



Ah ! très-bien. 



Oui. Madame. 



Gertrude. 



Pauline. 



Gertrude. 
Et quels moyens formidables avez-vous pour me contraindre ? 

Pauline. 
Nous nous faisons, vous le savez, une guerre de Sauvages ?... 

Gertrude. 
Dites de femmes, c'est plus terrible ! Les Sauvages ne font 



ACTE III, SCÈNE 7. 137 

souffrir que le corps ; tandis que nous, c'est au cœur, à Faraour- 
propre. à l'orgueil, à l'âme que nous adressons nos flèches, nous 
les enfonçons en plein bonheur. 

Pauline. 

Oh ! c'est bien tout cela, c'est toute la femme que j'attaque ! 
Aussi, chère et très-honorée belle-mère, aurez- vous fait disparaître 
demain, pas plus tard, les obstacles qui me séparent de Ferdinand ; 
ou bien, mon père saura par moi toute votre conduite, avant et 
après votre mariage. 

Gerïrude. 

Ah ! c'est là votre moyen. Pauvre fille ! il ne vous croira jamais. 

Pauline. 

Oh ! je connais quel est votre empire sur mon pauvre père, 
mais j'ai des preuves. 

Gertrudk. 
Des preuves ! des preuves !... 

Pauline. 

Je suis allée chez Ferdinand... (je suis très-curieuse), et j'ai 
trouvé vos lettres. Madame ; j'en ai pris contre lesquelles l'aveu- 
glement de mon père ne tiendra pas, car elles lui prouveront... 

Gertrude. 
Quoi ? 

Pauline. 
Tout ! tout ! 

Gertrude. 

Mais ! malheureuse enfant ! c'est un vol et un assassinat !... 
à son âge... 

Pauline. 

Ne venez-vous pas d'assassiner mon bonheur ?... de me faire 
nier, à mon père et à Ferdinand, mon amour, ma gloire, ma vie ? 



138 LA MARATRE. 

Gertrude [, à fart]. 

Oh ! Oh ! c'est une ruse, elle ne sait rien ! (Haut.) C'est une 
ruse, je n'ai jamais écrit... C'est faux... c'est impossible... Où sont 
ces lettres ? 



Je les ai ! 

Dans ta chambre ? 



Pauline. 



Gertrude. 



Pauline. 
Là où elles sont, vous ne pourriez jamais les prendre. 

Gertrude, à part. 

La folie, avec ses rêves insensés, danse autour de ma cervelle !... 
Le meurtre m'agite les doigts... C'est dans ces moments-là qu'on 
tue !... Ah ! comme je la tuerais... Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ne 
m'abandonnez pas, laissez-moi ma raison !... Voyons ! 

Pauline, à part. 

Oh ! merci, Ferdinand ! Je vois combien tu m'aimes : j'ai pu 
lui rendre tout le mal qu'elle nous a fait tout à l'heure... Et... elle 
nous sauvera !... 

Gertrude, à part. 

Elle doit les avoir sur elle, comment en être sûre ? Ah ! (Elle 
se rapproche.) Pauline !... Si tu avais eu ces lettres depuis long- 
temps, tu aurais su que j'aimais Ferdinand ; tu ne les a donc prises 
que depuis peu ? 

Pauline. 
Ce matin ! 

Gertrude. 
Tu ne les as pas toutes lues ? 

Pauline. 
Oh ! assez pour savoir qu'elles vous perdent. 



acte iii, scène 7. 139 

Gertrude. 

Pauline, la vie commence pour toi. (On frappe.) Ferdinand est 
le premier homme, jeune, bien élevé, supérieur, car il est supérieur, 
qui se soit offert à tes reg:ards ; mais il y en a bien d'autres dans 
le monde... Ferdinand était en quelque sorte sous notre toit, tu 
le voyais tous les jours ; c'est donc sur lui que se sont portés les 
premiers mouvements de ton cœur. Je conçois cela, c'est tout 
naturel ! A ta place, j'eusse sans doute éprouvé les mêmes senti- 
ments. Mais, ma petite, tu ne connais, toi, ni la société, ni la vie. 
Et si. comme beaucoup de femmes, tu te trompais... car on se 
trompe, va ! Toi, tu peux choisir encore ; mais, pour moi, tout est 
dit, je n'ai plus de choix à faire. Ferdinand est tout pour moi, car 
j'ai passé trente ans. et je lui ai sacrifié ce qu'on ne devrait jamais 
faire, l'honneur d'un vieillard. Tu as le champ libre, tu peux aimer 
quelqu'un encore, mieux que tu n'aimes aujourd'hui... cela nous 
arrive. Eh ! bien, renonce à lui, et tu ne sais quelle esclave dévouée 
tu auras en moi ! tu auras plus qu'une mère, plus qu'une amie, tu 
auras une âme damnée... Oh ! tiens !... (Elle se met à genoux et 
lève les mains sur le corsage de Pauline.) Me voici à tes pieds, et tu 
es ma rivale !... suis-je assez humihée ? et si tu savais ce que cela 
coûte à une femme... Grâce ! grâce pour moi. (On frappe très-fort, 
elle profite de V effroi de Pauline pour tâter les lettres.) Rends-moi 
la vie... (A part.) Elle les a. 

Pauline. 
Eh ! laissez-moi. Madame ! Ah ! faut-il que j'appelle ? 

Elle repousse Gertrude et va ouvrir. 

Gertrude, à part. 

Je ne me trompais pas. elles sont sur elle ; mais il ne faut pas 
les lui laisser une heure. 



140 LA MARATRE. 

SCÈNE VIII. 

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL, VKRXON. 

Le Général. 
Enfermées toutes deux ! Pourquoi ce cri, Pauline ? 

Verxox. 
Votre figure est bien altérée, mon enfant ! Voyons votre pouls ? 

Le Général. 
ïoi aussi, tu es bien émue ! 

Gertrude. 

C'est une plaisanterie, nous étions à rire. N'est-ce pas, Pauline... 
tu riais, ma petite. 

Pauline. 
Oui, papa. Ma chère maman et moi, nous étions en train de rire. 

Vernon, ba^ à Pauline. 
Un bien gros mensonge !... 

Le Général. 
Vous n'entendiez pas frapper ?... 

Pauline. 

Nous avons bien entendu, papa ; mais nous ne savions pas que 
c'était toi. 

Le Général, à Vernon. 

Comme elles s'entendent contre moi ! (Haut.) ]Mais de quoi 
s'agissait-il donc ? 



acte iii, scène 8. 141 

Gertrude. 

Eh ! mon ])ieii, mon ami, vous voulez tout savoir : les tenants, 
les aboutissants, à l'instant !... Laissez-mui aller sonner pour le 
thé. 

Le Général. 
Mais enfin ! 

Gertrude. 

C'est d'une tyrannie ! Eh ! bien, n(nis nous sommes enfermées 
pour ne pas être surprises, est-ce clair ? 

Vernox. 
Dame ! c'est très-clair. 

Gertrude, bas. 

Je voulais tirer de votre fille ses secrets, car elle en a, c"est 
évident ! et vous êtes venu, vous dont je m'occupe, car ce n"est 
pas mon enfant ; vous arrivez, comme si vous chargiez sur des 
ennemis, nous interrompre au moment oii j'allais savoir quelque 
chose. 

Le Général. 

Madame la comtesse de Grandchamp, depuis l'arrivée de 
Godard... 

Gertrude. 
Allons, voilà Godard, maintenant. 

Le Général. 

Ne ridicuhsez pas ce que je vous dis ! Depuis liier, rien ne se 
passe ici comme à l'ordinaire ! Et, sacrebleu ! je veux savoir... 

Gertrude. 

Oh ! des jurons, c'est la première fois que j'en entends, Mon- 
sieur... Félix, le thé... Vous lassez-vous donc de douze ans de 
bonheur ? 



142 la maratre. 

Le Général. 

Je ne suis pas et ne serai jamais un tyran. Tout à l'heure, 
j'arrivais mal à propos quand vous causiez avec Ferdinand ! 
J'arrive encore mal à propos quand vous causez avec ma fille... 
Enfin, cette nuit... 

Vernon. 

Allons, général, vous querellerez Madame tant que vous vou- 
drez, excepté devant du monde. (On entend Godard.) J'entends 
Godard. (Bas au général.) Est-ce là ce que vous m'aviez promis ? 
Avec les femmes, et j'en ai bien confessé comme médecin, avec 
elles, il faut les laisser se trahir, les observer... Autrement, la 
violence amène les larmes, et une fois le système liydraulique en 
jeu. elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules. 



SCÈNE IX. 

LES MÊMES, GODARD. 

Godard. 

Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hom- 
mages et mes respects, mais j'ai trouvé porte close... Général, je 
vous souhaite le bonjour. (Le général lit les journaux et le salue 
de la main.) Ah ! voilà mon adversaire d'hier. Vous venez prendre 
votre revanche, docteur ? 

Vernon. 
Non, je viens prendre le thé. 

Godard. 
Ah ! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise ? 

Pauline. 
Préférez-vous le café ? 



acte iii, scène 9. 143 

Gertrude. 
Marguerite, du café. 

Godard. 

Non, non, permettez-moi de prendre du thé : je ne ferai pas 
comme tous les jours... D'ailleurs vous déjeûnez, je le vois, 
à midi ; le café au lait me couperait l'appétit pour le déjeûner. 
Et puis les Anglais, les Russes et les Chinois n'ont pas tout à fait 
tort. 

Vernon. 

Le thé, Monsieur, est une excellente chose. 

Godard. 
Quand il est bon. 

Pauline. 

Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane. 

(iERTRUDE. 

Docteur, tenez, voilà les journaux. (A Pauline. J Va causer 
avec Monsieur de Rimonville, mon enfant ; moi. je ferai le thé. 

Godard. 

Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma 
conversation que de ma personne ?... 

Pauline. 
Vous vous trompez, Monsieur. 

Le Général. 
Godard... 

Pauline. 

Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour 
femme, vous possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui 
doivent séduire Mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, 

et cwtem. 



]44 la maratre. 

Godard. 

Assez, Mademoiselle. Ah ! comme vous vous moquez d'un 
amoureux éconduit qui cependant a quarante mille livres de 
rente ! Plus je reste ici, plus j'ai de regrets. Quel heureux homme 
que Monsieur Ferdinand de Charny ! 

Pauline. 

Heureux ! et de quoi ? pauvre garçon ! d"être le commis de 
mon père. 

Gertrude. 
Monsieur de Rimunville. 

Le Général. 
Godard... 

Gertkude. 
Monsieur de Rimonville. 

Le Général. 
Godard, ma femme vous parle. 

Gertrt'de. 
Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré ? 

Godard. 
Médiocrement. 

Gertrude. 
Pas beaucoup de crème ? 

Godard. 

Au contraire, beaucoup, Madame la comtesse. (A Pauline.) 
Ah ! Monsieur Ferdinand n'est pas celui qui... que vous avez 
distingué... Eh ! bien, moi, je puis vous assurer qu'il est fort du 
goiit de votre belle-mère. 



ACTE III, SCÈNE 9. 145 

Pauline, à /lart. 
(Jluelle peste que ces curieux de province ! 

Godard, à part. 

Il faut que je m'amuse un peu avant de prendre congé ! Je veux 
faire mes frais. 

Gerïrttde. 

Monsieur de Rimonville, si vous désirez quelque chose de sub- 
stantiel, voilà des sandwich. 

Godard. 
]\Ierci, Madame ! 

Gkrtrude, à Godard. 
Tout n'est pas perdu pour vous. 

Godard. 

Oh ! Madame ! j'ai fait bien des réflexions sur le refus de 
Mademoiselle de Grandchamp. 

Gertrude. 
Ah ! (Au docteur.) Docteur, le vôtre comme à l'ordinaire ?... 

Le Docteur. 
S'il vous plaît. Madame. 

Godard, à Pauline. 

Pauvre garçon ! avez-vous dit. Mademoiselle ? Mais Monsieur 
Ferdinand n'est pas si pauvre que vous le croyez ! il est plus riche 
que moi. 

Pauline. 
D'où savez-vous cela ? 

Godard. 
J'en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce Monsieur 



146 LA MARATRE. 

Ferdinand, que vous croyez connaître, est un cardon excessive- 
ment dissimulé... 

Pauline, à part. 

Grand Dieu ! saurait-il son nom ? 

Gertrude, à part. 

Quelques gouttes d'opium versées dans son thé rendormiront, 
et je serai sauvée. 

(tODARD. 

Vous ne vous doutez pas de ce qui m'a mis sur la voie... 

Pauline. 
Oh ! Monsieur ! de grâce... 

Godard. 

C'est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les 
Boudeville, on disait que votre commis... 

Pauline, à pari. 
11 me met au supplice. 

Gertrude. présentaiif une tasse à Pauline. 

Tiens, Pauline. 

Vernon, à part. 

Ai-je la berlue ? j'ai cru lui voir mettre (pielque chose dans la 
tasse de Pauline. 

Pauline. 
Et que disait-on ? 

Godard. 

Ah ! ah ! comme vous m"éc(uitez !... Je serais bien flatté de 
savoir que vous auriez cet air-là pendant que quelqu'un vous 
parlerait de moi, comme Je vous parle de Monsieur Ferdinand. 

Pauline. 
Quel singulier goût a le thé ! Trouvez-vous le vôtre bon ? 



acte iii, scène 9. 147 

Godard. 

Vous vous en prenez à votre thé pour cacher lïntérêt que vous 
prêtez à ce que je vous dis. C'est connu ! Eh ! bien, je vais exciter 
votre surprise à un haut degré... Apprenez que Monsieur Ferdi- 
nand est... 

Pauline. 
Est... 

Godard. 
MiUionnaire ! 

Pauline. 
Vous vous moquez de moi, Monsieur Godard. 

Godard. 

Sur ma parole d'honneur, Mademoiselle, il possède un trésor... 
(A part.) Elle est folle de lui. 

Pauline, à part. 
Quelle peur ce sot m'a faite ! 

Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit. 

Vernon. 
Donnez, mon enfant. 

Le Général, à sa femme. 
Qu'as-tn. chère amie, tu me semblés ?... 

Vernon. Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend 
la sienne à Gertrude. A part. 

C'est du laudanum, la dose est légère heureusement ; allons, il 
va se passer ici quelque chose d'extraordinaire... (A Godard.) 
Monsieur Godard ?... vous êtes un rusé compère. (Godard prend 
son mouchoir et fait le geste de se moucher. Vernon rit.) Ah ! 

Godard. 
Docteur ! sans rancune. 



148 la maratre. 

Vernon. 

Voyons ! vous sentez-vous capable d'emmener le générai à Tins- 
tant à la fabrique, et de Vy retenir une heure ?... 

Godard. 
Il me faudrait le petit. 

Vernox. 
Il est à l'école jusqu'au dîner. 

(tODARD. 

Et pourquoi voulez-vous ? 

Vernox. 

Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez- 
vous Pauline ? 

Godard. 

Oh ! je l'aimais hier, mais ce matin... (A pari.) Je devinerai 
bien ce qu'il me cache. (A Vernon.) Ce sera fait ! je vais aller au 
perron, je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande ; 
et soyez tranquille... Ah ! voilà Ferdinand, bon ! 

// va ait perron. 

Pauline. 
C'est singulier, comme je me sens engourdie. 

Elle s'étend pour dormir ; Ferdinand paraît et cause 
avec Godard. 



ACTE III, SCÈNE 10. 149 

SCÈNE X. 

LES MÊMES. FERDINAND. 

Ferdinand. 

Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et 
à la fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous 
rends. 

Le Général. 
C'est juste ! 

Pauline, assoupie. 
Ferdinand ! 

Godard. 

Ah ! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec 
vous votre établissement que je n'ai jamais vu. 

Le Général. 
Eh ! bien, venez Godard. 

Godard. 
De Rimonville. 

Gertrude, à pari. 
Ils s'en vont, le hasard me protège. 

Vernon. h pari. 
Le hasard !... c'est moi"... 



150 LA MARATRE. 



SCÈNE XL 

GERTRUDE, VERXON, PAULINE, 
MARGUERITE est au fond. 

Gerïrude. 
Docteur, voulez-vous une tasse de thé ? 

Verxox. 

Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n'ai 
pas fini la première. 

Gertrude. m montrant Pauline. 
Oh ! la pauvre enfant, la voilà qui dort. 

Vernox. 
Gomment ? elle dort ! 

Gertrude. 

Ola n'est pas étonnant. P'igurez-vous. docteur, qu'elle ne s'est 
pas endormie avant trois heures du matin. Nous avons eu cette 
nuit une alerte. 

Verxox. 
Je vais vous aider. 

Gertrude. 

Non, c'est inutile. Marguerite, aidez-moi. Entrons-la dans sa 
chambre, elle v sera mieux. 



ACTE III, SCÈNE 12. 151 

SCÈNE XII. 

VERNON, FÉLIX. 
Vernon. 



Félix ! 



FÉLIX. 

Monsieur, qu'y a-t-il pour votre service ? 

Vernon. 
Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque 
chose ? 

FÉLIX, montrant Vannoire. 
Là, Monsieur. 

Vernon. 
Bon ! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au 
monde. (A part.) Il s'en souviendra. (Haut.) C'est un tour que 
je veux jouer au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais. 

FÉLIX. 

Je serai muet comme un poisson. 

Le docteur prend la clef du meuble. 

Vernon. 
Maintenant laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, 
et veille à ce que personne ne vienne pendant un moment. 

FÉLIX, sortant. 
Marguerite avait raison : il y a quelque chose, c'est sûr. 

Marguerite revient. 

Ce n'est rien, Mademoiselle dort^. 

Elle sort. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 11 



152 LA MARATRE. 



SCÈNE XIII. 



Le Docteur. 

Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu'à pré- 
sent ?... oh ! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le 
savent. Pau\Te général, qui. toute sa vie, n'a pas eu d'autre idée 
que d'éviter le sort commun ! Mais je ne vois personne que Ferdi- 
nand et moi... Moi, ce n'est pas probable : mais Ferdinand... je 
n'ai rien encore aperçu... Je l'entends ! A Tabordaïe^ !... 



SCÈNE XIV. 

VERXox, gertrudp:. 

Gertrude. 

Ali ! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... (EUe ren- 
contre Vernon). Ah ! 

Verxon. 

Madame, j'ai renvoyé tout le monde. 

(iERTRUDE. 

Va piiurcjiiui ? 

Vernox. 
Pour que nous soyons seuls à nous expliquer... 

(tERTRUDE. 

Nous expliquer !... de quel droit, vous, vous le parasite de la 
maison, prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse 
de Grandchamp ? 



acte iii, scène 14. 153 

Vernon. 

Parasite, moi ! Madame, j'ai dix mille livres de rente outre 
ma pension ; j'ai le grade de général, et ma fortune sera léguée 
aux enfants de mon vieil ami ! Moi, parasite ! Oh ! mais je ne suis 
pas seulement ici comme ami, j'y suis comme médecin : vous 
avez versé des gouttes de Rousseau^" dans le thé de Panline^^. 

Gertrude. 
Moi ? 

Verxon. 

Je vous ai vue. et j'ai la tasse. 

Gertrude. 
Vous avez la tasse ?... je l'ai lavée. 

Verxox. 

Oui^-, la mienne que je vous ai donnée^^ ! Ah ! je ne lisais pas 
le journal, je vous observais. 

Gertrude. 
Oh ! Monsieur, quel métier ! 

Verxox. 

Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, 
car vous allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l'effet de ce 
breuvage Pauline se trouvait gravement indisposée^*. 

Gertrude. 

Gravement indisposée... Mon Dieu^^ ! docteur, je n'ai mis que 
quelques gouttes. 

Vernon. 

Ah ! vous avez donc mis de l'opium dans son thé. 

Gertrude. 
Docteur... vous êtes un infâme ! 



154 la maratre, 

Vernon. 

Pour avoir obtenu de vous cet aveu ?... Dans le même cas, 
toutes les femmes me l'ont dit, j'y suis accoutumé. Mais ce n'est 
pas tout, et vous avez bien d'autres confidences à me faire^^. 

Gertrude, à part. 

Un espion ! il ne me reste plus qu'à m'en faire un complice^'. 
(Haut.) Docteur, vous pouvez m'être trop utile pour que nous 
restions brouillés ; dans un moment, je vais vous répondre avec 
franchise. 

Elle entre dans sa chambre, et s'ij renferme. 

Vernon. 

Le verrou mis ! Je suis pris, joué ! Je ne pouvais pas, après tout, 
employer la violence... Que fait-elle ?... elle va cacher son flacon 
d'opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services 
que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigés de moi... Elle va 
m'entortiller... Ah ! la voici. 

Gertrude, à part. 
Brûlées !... Plus de traces... je suis sauvée !.. (Haut.) Docteur ! 

Vernon. 
Madame ! 

Gertrude. 

Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, 
un ange, s'était emparée lâchement, par un crime, d'un secret 
dont la découverte compromettait l'honneur, la vie de quatre 
personnes. 

Vernon. 

Quatre. (A part.) E\k, le général... ah ! son fils, peut-être... 
et l'inconnu. 

Gertrude. 

Ce secret sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il 
s'agirait de sa vie à elle... 



acte iii, scène 14. 155 

Vernon. 
Je n'y suis plus. 

Gertrude. 

Eh ! bien, les preuves de ce secret sont anéanties ! Et vous, 
docteur, vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi 
infâme qu'elle... plus même, car vous êtes un homme, vous n'avez 
pas pour excuse les passions insensées de la femme !... Vous seriez 
un monstre, si vous faisiez un pas de plus dans la voie où vous êtes. 

Vernon. 

L'intimidation ! Ah ! Madame, depuis qu'il y a des sociétés, ce 
que vous semez n'a fait lever que des erimes^^. 

Gertrude. 

Eh^^ ! il y a quatre existences en péril, songez-y. (A part.) Il 
revient... (Haut.) Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que 
vous m'aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l'heure vous irez 
chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline ! Et ce 
sommeil, vous l'expliquerez vous-même, au besoin, au général. 
Puis, vous me rendrez la tasse, n'est-ce pas, car vous me la ren- 
drez^" ? Et à chaque pas que nous ferons ensemble ; eh ! bien, je 
vous expliquerai tout. 

Vernon. 
Madame !... 

Gertrude. 
xVllez donc ! le général peut revenir. 

Vernon, à part. 
Je te tiens toujours ! j'ai une arme contre toi et^^.. 

Il sort. 



156 LA MARATRE. 



SCÈNE XV. 



Gertrude, seule, appuyée sur le meuble 
où est enfermée la tasse^^. 

Où peut-il avoir caché cette tasse^^ ? 



ACTE IV\ 



SCÈNE PREMIÈRE. 

PAULINE, GERTRUDE. 

Pauline endormie dans un grand faufeuil à gauche^. 

(Iertrude, entrnnf arec précaution. 

Elle dort toujours, et le docteur qui m'avait dit qu'elle s'éveille- 
rait aussitôt... Ce sommeil m'effraye !... Voilà donc celle qu'il 
aime !... Je ne la trouve pas jolie du tout ! Oh ! si, cependant elle 
est belle !... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la 
beauté n'est qu'une promesse, et que l'amour est le... (On frappe.) 
Allons, voilà du monde. 

Verxox, du dehors. 
Peut-on entrer, Pauline ? 

(tERTRUDE. 

C'est le docteur^ ! 



158 LA MARATRE. 

SCÈNE II. 

LES MÊMES, VERNON. 

Gertrude. 
Vous m'aviez dit qu'elle était éveillée^. 

Vernon. 
Rassurez-vous... Pauline ? 

Pauline, s'éveillant. 

Monsieur Vernon !... où suis-je ? ah ! chez moi... que m'est-il 
arrivé ? 

Vernon. 

Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. 
Madame de Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le 
commencement d'une indisposition ; mais il n'en est rien, c'est 
tout bonnement, à ce qu'il paraît, le résultat d'une nuit passée 
sans sommeil. 

Gertrude. 
Eh ! bien, Pauline, comment te sens-tu ? 

Pauline. 

J'ai dormi !... Yà Madame était ici pendant que je dormais... 
(Elle fie lève.) Ah ! (?JUp met la main sur sa poitrine.^) Ah ! c'est 
infâme ! (A Vernon.) Docteur, auriez-vous été complice de... 

Gertrude. 
De quoi ? (^u'allez-voiis lui dire ? 

Vernon*^. 
Moi ! mon enfant, complice d"iine mauvaise action ? et contre 



ACTE IV, SCÈNE 2. 159 

VOUS, que j'aime comme si vous étiez ma fille. Allons-donc' !... 
V^oyons, dites-moi... 

Pauline. 
Rien, docteur, rien^ ! 

Gertrude. 
Laissez-moi lui dire deux mots^. 

Vernon, à part. 

Quel est donc l'intérêt qui peut empêcher une jeune fille de 
parler, quand elle est victime d'un pareil guet-apens ? 

Gertrude. 

Eh ! bien, Pauhne, vous n'avez pas eu long-temps en votre 
possession les preuves de l'accusation ridicule que vous vouliez 
porter à votre père contre moi ! 

Pauline. 
Je comprends tout, vous m'avez endormie pour me dépouiller. 

Gertrude. 

Nous sommes aussi curieuses l'une que l'autre, voilà tout. J'ai 
fait^" ici ce que vous avez fait chez Ferdinand. 

Pauline. 
Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi. 

Gertrude. 
Ah ! la guerre continue. 

Pauline. 
La guerre, Madame ?... dites le duel ! L'une de nous est de trop. 

Gertrude. 
Vous êtes tragique. 



160 LA MARATRE. 

Verxox, à 'part. 

Pas d'éclats, pas la moindre mésintelligence apparente !... Ah ! 
quelle idée !... Si j'allais chercher Ferdinand ? 

Il veut sortir. 

Gertrude. 
Docteur ! 

Verxox. 
Madame ? 

Gertrude. 

Nous avons à causer ensemble. (Bas.) Je ne vous quitte pas 
([ue vous ne m'ayez rendu^^... 

Verxox. 
J'ai mis une condition... 

Paulixe. 
Docteur ! 

Verxox. 
Mon enfant ? 

Paulixe. 
Savez-vous que mon sommeil n'a pas été naturel ? 

Verxox. 

Oui. vous avez été endormie par votre belle-mère, j'en ai la 
preuve... Mais, vous, savez-vous pourciuoi^- ? 

Paulixe. 
Oh ! docteur ! c'est^^... 

Gertrude. 
Docteur ! 

Paulixe. 
Plus tard, je vous dirai tout^*. 



acte iv, scène 1, 161 

Vernon. 

Maintenant, de l'une ou de Tautre, j'apprendrai quelque 
chose^^... Ah ! pauvre général ! 

Gertrude. 
Eh ! bien, docteur^^ ? 



SCÈNE 111. 



Pauline, seule ; elle sonne. 

Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous 
continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est 
déshonoré ; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d'ailleurs, je vais 
lui écrire... Je serai jgénéreuse, puisque je triompherai d'elle... Je 
laisserai mon père croire en elle^^, et j'expliquerai ma fuite par la 
haine qu'il porte au nom de Marcandal et ])ar mon amour pour 
Ferdinand. 



SCÈNE IV. 

PAULINE, MARdUEHITE. 

Marguerite. 
Mademoiselle se trouve-t-elle bien^^ ? 

Pauline. 

Oui, de corps ; mais d'esprit... Oh ! je suis au désespoir. Ma 
pauvre Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle 
a perdu sa mère^^. 



162 la maratre. 

Marguerite. 

Et que son père s'est remarié^" avec une femme comme Madame 
de Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous 
une humble mère, une mère dévouée ? car mon affection de nour- 
rice s'est accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre. 

Pauline. 

Toi, Marguerite !.. tu le crois ! mais tu t'abuses. Tu ne m'aimes 
pas tant que ça ! 

Marguerite. 
Oh ! Mademoiselle ! mettez-moi à l'épreuve. 

Pauline. 
\'oyons ?... quitterais-tu pour moi la France ? 

Marguerite. 
Pour aller avec vous, j'irais aux Grandes-Indes. 

Pauline. 
Et sur-le-champ ? 

Marguerite. 
Sur-le-champ !... Ah ! nu)n bagage n'est pas lourd. 

Pauline. 
Eh ! bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement. 

Marguerite. 
Nous partirons, et pourquoi ? 

Pauline. 

Pourquoi ? Tu ne sais jjas^i que Madame de Grandchamp m'a 
endormie. 

Marguerite. 
Je le sais, Mademoiselle, et Monsieur Vernon aussi ; car Félix 



ACTE IV, SCÈNE 4. 163 

m'a (lit qu'il a mis sous clef la tasso ofi vous avez bu votre thé... 
mais pourquoi ? 

Pauline. 

Pas un mot là-dessus, si tu m'aimes ! Et. si tu m'es dévouée 
comme tu le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu 
possèdes, sans que personne puisse soupçonner que tu fais des 
préparatifs de voyage. Ts'ous partirons après minuit^-. Tu prendras 
ici. et tu porteras chez toi, mes bijoux^^. enfin tout ce dont je puis 
avoir besoin pour un long voyage... Mets-y beaucoup d'adresse, 
car si ma belle-mère avait^'* le moindre indice, je serais perdue. 

Marguerite. 

Perdue !... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il donc ? songez 
donc : quitter la maison ? 

Pauline. 
Veux-tu me voir mourir ? 

Marguerite. 
Mourir... Oh ! Mademoiselle ! j'obéis. 

Pauline. 

Marguerite, tu prieras Monsieur Ferdinand de m'apporter mes 
revenus de Tannée, qu'il vienne à l'instant. 

Marguerite. 
Il était sous vos fenêtres quand je suis venue. 

Pauline, à part. 

Sous mes fenêtres--'... 11 croyait ne plus me revoir... Pauvre 
Ferdinand ! 



1G4 LA MARATRE. 



SCÈNE V. 



Pauline, seule. 

Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera 
partout pendant long-temps... Quels trésors a donc l'amour pour 
payer de pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, 
mon père, la maison ! Mais enfin, cette infâme l'aura perdu sans 
retour ! D'ailleurs, je reviendrai^" ! Le docteur et Monsieur RameP^ 
obtiendront mon pardon. Je crois entendre le pas de Ferdinand... 
Oh ! c'est bien lui ! 



SCÈNE \ 1. 
PAULINE. FERDINAND. 

Patline. 
Ah ! mon ami, mon Ferdinand^® ! 

Ferdinand. 
Moi (pli croyais no plus te voir ! Marguerite sait donc tout ? 

Pauline. 

Elle ne sait rien encore ; mais cette nuit, elle apprendra notre 
fuite^^. car nous serons libres : tu emmèneras ta femme. 

Ferdinand. 
Oh ! Pauline, ne me trompe pas ! 

Pauline. 
Je comptais bien te rejoindre là oîi tu serais exilé^*' ; mais cette 



ACTE IV, SCÈNE 6. 165 

odieuse femme vient de précipiter ma résolution... Je n'ai plus de 
mérite, Ferdinand... Il s'agit de ma vie ! 

Ferdinand. 
De ta vie !... Mais qu'a-t-elle fait ? 

Pauline. 

Elle a failli me tuer, elle m'a endormie afin de me prendre ses 
lettres que je portais sur nu)i ! Par ce qu'elle a osé. pour te conser- 
ver, je juge de ce qu'elle ferait encore. Donc, si nous voulons^^ être 
l'un à l'autre, il n'y a plus pour nous d'autre moyen que la fuite^-. 
Ainsi, plus d'adieux ! Cette nuit, nous serons réfugiés^^... Où ?... 
Cela te regarde. 

Ferdinand. 
Ah ! c'est h devenir fou de joie ! 

Pauline. 

Oh ! Ferdinand ! prends bien toutes les précautions ; cours 
à Louviers, chez ton ami. le jjrocureur du roi, car ne faut-il pas 
une voiture, des passeports ?... Oh ! que mon père, excité par cette 
marâtre, ne puisse pas nous rejoindre ! il nous tuerait ; car je 
viens de lui dire dans cette lettre^"* le fatal secret qui m'oblige à 
le quitter ainsi. 

Ferdinand. 

Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon 
départ. Voici la somme que ton père me devait. (Il montre un 
portefeuille.) Fais-moi ta quittance (il met de Vor sur un guéridon) 
car je n'ai plus que le compte de la caisse à présenter pour être 
libre... N(jus serons à Rouen à trois heures ; et au Havre pour 
l'heure à laquelle part un navire américain qui retourne aux 
Etats-Unis. Eugène a dépêché quelqu'un de discret pour arrêter 
mon passage à bord. Les capitaines de ce pays-là trouvent tout 
naturel qu'un homme emmène sa femme, ainsi nous ne rencon- 
trerons aucun obstacle. 



166 LA MARATRE. 

SCÈNE VIL 

LES MÊMES, GERTRUDE. 



Excepté moi ! 
Oh ! perdus^' ! 



Gertrude. 



Pauline. 



Gertrude. 



Ali ! vous partiez sans me le dire, Ferdinand !.. Oh !... j'ai tout 
entendu^^. 

Ferdinand, à Pauline. 

Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance, 
elle est indispensable pour le compte que je vais rendre à Monsieur 
votre père sur Tétat de la caisse avant mon départ. (A Gertrude.) 
Madame, vous pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de 
partir ! mais moi, moi qui ne veux plus rester ici, je partirai. 

Gertrude. 
Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur. 

Ferdinand. 
Malgré moi ? 

Gertrude. 

Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. 
Je vais faire venir^' Monsieur de Grandchamp, et vous allez voir 
que vous serez obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. 
(Félix paraît.) Priez Monsieur de Grandchamp de venir ici. 

Ferdinand, à Pauline. 
Je la devine. Retiens-la^^, je vais rejoindre Félix et l'empêcher 



ACTE IV, SCÈNE 8. 167 

de parler au o;énéral^^. Eugène te tracera ta conduite. Une fois loin 
d'ici, (lertrude ne pourra rien contre nous. (A Gertrude.) Adieu, 
Madame. Vous avez attenté tout à l'heure à la vie de Pauline***, 
vous avez ainsi rompu les derniers liens qui m'attachaient à vous. 

Gertrude. 

Vous ne savez cjue m'accuser !... Mais vous ignorez donc ce que 
Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi*^ ? 

Ferdinand. 

Je l'aime et l'aimerai toute ma vie ; je saurai la défendre contre 
vous, et je compte assez sur elle pour m'expatrier afin de l'obtenir. 
Adieu ! 

Pauline. 
Oh ! cher Ferdinand ! 



SCÈNE VIII. 

GERTRUDE, PAULINE. 

Gertrude. 

Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pour- 
quoi j'ai fait appeler votre père ? c'est pour lui dire le nom et quelle 
est la famille de Ferdinand. 

Pauline. 

Madame, qu'allez-vous faire ? Mon père, en apprenant que le 
fils du général ^larcandal a séduit sa fille, ira tout aussi prompte- 
ment que Ferdinand au Havre... il l'atteindra, et alors... 

Gertrude. 

J'aime mieux Ferdinand mort*^ que de le voir à une autre que 
moi, surtout lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant 

OCB. T. XXiri. TH. 3. 12 



168 LA MARATRE. 

de haine que j'ai fFamoiir ])o\ir lui. Tel e^^t le dernier mot de 
notre duel. 

Pauline. 

Oh ! Madame, je suis à vos genoux comme vous étiez naguère 
aux miens. Tuons-nous si vous voulez, mais ne Tassassinons pas, 
lui*^ !... Oh ! sa vie. sa vie au prix de la mienne. 

Orrtrude. 
Kh ! bien, renoncez-vous*^ ? 

Pat'line. 
Oui, Madame. 

(îERTRT'DE, elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement 
passionné de sa phrase*^. 

Tu me trompes ! tu nie dis cela, à imti. parce qu'il t'ainu'**^, qu"il 
vient de m'insulter en me l'avouant, et que tu crois qu'il ne 
m'aimera plus jamais... Oh ! non, Pauline, il me faut des gages 
de ta sincérité. 

Pauline, à part. 

Son mouchoir !... et la clef de son secrétaire... C'est là qu'est 
renfermé le poison... Oh ! ... (Haut.) Des gages de sincérité, dites- 
vous ? Je vous en donnerai... (^u'exigez-vous*^ ? 

(tERTRUDE. 

Voyons, je ne crois qu'à une seule preuve : il faut épouser cet 
autre. 

Pauli.xe. 
Je l'épouserai. 

Gertrude. 

Et dans l'instant même échanger vos paroles. 

Pauline. 

Allez le lui annoncer vous-même. Madame, venez ici avec mon 
père, et... 



ACTE IV, SCÈNE 8. 169 

(tERTRUDE. 
Et... 

Pauline. 
Je donnerai ma parole, c'est donner ma vie. 

(îertrude, à part. 

Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer !... Elle a 
une arrière-pensée ! (A Pauline.) Ainsi tu te résignes ? 

Pauline. 
Oui. 

Gertrude, h jiart. 

Voyons !... (A PanJl.ne.) Si tu es vraie^^... 

Pauline. 

Vmis êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge 
chez les autres... Ah ! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur. 

Gertrude. 

Ah ! elle est franche ! Je vais prévenir Ferdinand de votre 
résolution... (Signe cVadhésion de Pauline.) Mais il ne me croira 
pas. Si vous lui écriviez deux mots ? 

Pauline. 
Pour lui dire de rester... (Elle écrit.) Tenez, Madame. 

Gertrude. 

« J'épouse Monsieur de Rimonville... Ainsi restez... Pauline !...» 
(A part.) Je n'y comprends plus rien... Je crains un piège. Oh ! 
je vais le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera 
loin d'ici ! 

Elle sort. 



170 LA MARATRE. 



SCÈNE IX. 

Pauline, seule. 

Oh ! oui, Ferdinand est bien perdu pour moi... Je l'ai toujours 
pensé : le inonde est un paradis ou un cachot ; et moi, jeune fille, 
je ne rêvais que le paradis. J'ai la clef du secrétaire, je puis la lui 
remettre après avoir pris ce qu'il faut pour en finir avec cette 
terrible situation... Eh ! bien !... allons*^... 



SCÈNE X. 

PAULINE, MARGUERITE. 

Marguerite. 
Mademoiselle, mes malles sont faites. Je vais commencer ici. 

Pauline. 

Oui !... (A part.) Il faut la laisser faire. (Haut.) Tiens, Margue- 
rite, prends cet or, et cache-le chez toi. 

Marguerite. 
Vous avez donc des raisons bien fortes de partir ? 

Pauline. 

Ah ! ma pauvre Marguerite, qui sait si je le pourrai^** !... Va, 
continue... 

Elle sort. 



ACTE IV, SCÈNE 12. 171 



SCÈNE XL 

Marguerite, seule. 

Et moi qui croyais, au contraire, que la mégère ne voulait pas 
que Mademoiselle se mariât ! Est-ce que Mademoiselle m'aurait 
caché un amour contrarié^^ ? Mais son père est si bon pour elle ! 
il la laisse libre... Si je parlais à Monsieur... Oh ! non. je ne veux 
pas nuire à mon enfant. 



SCENE XII. 

MARGUERITE, PAULINE. 

Pauline. 

Personne ne m'a vue ! Tiens ! Marguerite, emporte d'abord 
l'argent ; laisse-moi penser ensuite à ma résolution^^. 

Marguerite. 
A votre place, moi, Mademoiselle, je dirais tout à Monsieur. 

Pauline. 

A mon père ? Malheureuse, ne me trahis pas ! respectons les 
illusions dans lesquelles il vit. 

Marguerite. 
Ah ! illusions ! c'est bien le mot. 

Pauline. 

Va, laisse-moi. 

Marguerite sort. 



172 LA MARATRE. 

SCÈNE XIII. 

PAULINE, puis VERXON. 

Pauline, tenant le paqupt qu'on a ru au premier acte. 

Voilà donc la mort^^ !... Le docteur nous disait hier, à propos de 
la femme à Champagne, quïl fallait à cette terrible substance^* 
quelques heures, presque une nuit, pour faire ses ravages, et que, 
dans les premiers moments, on peut les combattre ; si le docteur 
reste à la maison, il les combattra^^. (On frappe.) Qui est-ce ? 

Vernox. du dehors. 
C'est moi. 

Pauline. 

Entrez docteur ! (A part.) La curidsité me ramène, la curi(tsité 
le fera partir^^. 

Vernon. 

Eh ! bien, mon enfant, entre vous et votre belle-morp, il y a 
donc des secrets de vie et de mort ?... 

Pauline. 
Oui, de mort surtout. 

Vernon. 

Ah ! diable, cela me regarde alors. Mais voyons" ?... vous 
aurez eu quelque violente querelle avec votre belle-mère. 

Pauline. 
Oh ! ne me parlez plus de cette créature, elle trompe mon père^. 

Vernon. 
Je le sais bien. 



ACTE IV, SCÈNE 13. 173 

l*.\rLTXK. 

Elle ne Ta jamais aimé. 

Verxon. 
J'en étais sûr^^. 

Pauline. 
Elle a juré ma perte. 

Vernox. 
Comment, elle en veut à votre cœur ? 

Pauline. 
A ma vie, peut-être. 

Vernon. 

Oh ! quel soupçon ! Pauline, mon enfant, je vous aime, moi. 
Eh ! bien, ne peut-on vous sauver^'' ? 

Pauline. 

Pour me sauver, il faudrait que mon père eût d'autres idées'*^ 
Tenez, j'aime ^lonsieur Ferdinand. 

Vernon. 
Je le sais encore ; mais qui vous empêche de Tépouser ? 

Pauline. 

Vous serez discret ? Eh ! bien, c'est le fils du général Mar- 
candal !... 

Vernon. 

Ah ! bon Dieu ! si je serai discret ! ^lais votre père se battrait 
à mort avec lui. rien que pour l'avoir eu pendant trois ans sous 
son toit^2. 

Pauline. 

Là. vous voyez bien (pi'il n'y a pas d'espoir. (Elle tombe accablée 
dans un fauteuil à gauche.) 

Vernon. 

Pauvre fille ! allons, une crise ! (Il sonne et appelle.) Margue- 
rite, ilarguerite^^ ! 



174 LA MARATRE. 



SCÈNE XIV. 



LES MÊMES, GERTRUDE, MARGUERITE, 
LE GÉNÉRAL»*. 



Marguerite, accourant. 
Que voulez-vous, Monsieur^^ ? 

Vernon. 

Préparez une théière d'eau bouillante, où vous ferez infuser 
quelques feuilles d'oranger. 

Gertrude. 
Qu'as-tu, Pauline ? 

Le Général. 
Ma fille, chère enfant^ ! 

Gertrude. 

Ce n'est rien !... Oh ! nous connaissons cela... c'est de voir sa 
vie décidée... 

Vernox, an général. 
Sa vie décidée... Et qu'y a-t-il ? 

Le Général. 

Elle épouse (iodard ! (A pari [. à Vernon}.) Il paraît qu'elle 
renonce à quelque amourette dont elle ne vent pas me parler^', 
à ce que dit ma femme, car le quidam serait»* inacceptable, et elle 
n'a découvert l'indignité de ce drôle qu'hier... 

Verxon. 

Et vous croyez cela ?... Ne précipitez rien, général. Nous en 
causerons ce soir»^... (A part.) Oh ! je vais parler à Madame de 
Grandchamp... 



ACTE IV, SCÈNE 14. 175 

Pauline, à Gertrude. 
Le docteur sait tout... 

Gertrude. 
Ah! 

Pauline, elle remet le mouchoir et la clef dans la poche de Gertrude, 
pendant que Gertrude regarde Vernon qui cause avec le çjénéral. 

Éloignez-le, car il est capable de dire tout ce qu'il sait à mon 
père, et il faut au moins sauver Ferdinand... 

Gertrude, à part. 

Elle a raison^** ! (Haut.) Docteur, on vient de me dire que 
François'^, un de nos meilleurs ouvriers, est tombé malade hier ; 
on ne l'a pas vu ce matin, vous devriez bien l'aller visiter... 

Le Général. 
François !... Oh ! vas-y, Vernon... 

Vernon. 

Ne demeure-t-il pas au Pré-l'Évêque ?... (A part.) A plus de 
trois lieues d'ici... 

Le Général. 
Tu ne crains rien pour Pauline ? 

Vernon. 
C'est une simple attaque de nerfs'^^. 

Gertrude. 

Oh ! je puis, n'est-ce pas docteur, je puis vous remplacer sans 
danger ?... 

Vernon. 

Oui, Madame. (Au général.) Je gage que François est malade 
comme moi !... On me trouve trop clairvoyant", et l'on me donne 
une mission... 



17G LA MARATRE. 

Le Général, s'emportant. 
Qui ?... Qu'est-ce que tu veux dire ?... 

Ver NON. 

Allez-vous vous emporter encore ?... Du calme, mon vieil ami ; 
ou vous vous prépareriez des remords éternels... 

Le Général. 
Des remords... 

Vernox. 

Amuse le tapis, je reviens. 

Le Général. 
Mais'4... 

Gertrude, «. Pauline. 
Eh ! bien, comment te sens-tu. mon petit ange ? 

Le Général. 
Mais, regarde-les ?... 

Vernox. 
Eh ! les femmes s'assassinent en se caressant. 



SCÈNE XV. 

LES MÊMES, moins VERNON, ])uis .ALVRGUEKITE'^ 

Gertrude, au général qui est resté comme abasourdi 
par le dernier mot do Vernon. 

Eh ! bien, qu'avez-vous ? 

Le Gicxéral, passant devant Gertrude pour aller à Pauline. 

Rien !... rien^^ ! Voyons, ma Paidine^^, épouses-tu Godard de 
ton plein gré ? 



acte iv, scèive 15. 177 

Pauline. 
De mon plein gré. 

Gertrudp:, à part. 
Ah! 

Le Général. 
Il va venir. 

Pauline. 
Je Tattends ! 

Le Général, à part. 
11 y a bien du dépit dans ce mot-là. 

Marguerite paraît avec une tasse. 

(tERTRUDE. 

C'est tnip tôt, Marguerite, l'infusion ne sera pas assez forte !... 
(Elle (joûte.) Je vais arranger cela moi-même. 

Marguerite. 
J'ai cependant l'habitude de soigner Mademoiselle. 

Gertrude. 
Marguerite, que signifie le ton que vous ])renez ? 

Marguerite. 
Mais... Madame... 

Le Général. 

Marguerite, encore un mot et nous nous ])rouillerons. ma vieille. 

Pauline. 
Allons, Marguerite, laisse faire Madame de Grandchamp. 

Gertrude sort avec Marcjuerite. 

Le Général. 
Voyons, nous n'avons donc pas confiance dans notre pauvre 



178 LA MARATRE. 

père qui nous ainie ? Eli ! bien, dis-moi pourquoi tu refusais si 
nettement Godard hier, et pourquoi tu l'acceptes aujourd'hui ? 

Pauline. 
Une idée de jeune fille ! 

Le Général. 
Tu n'aimes personne ? 

Pauline. 

C'est bien parce que je n'aime personne que j'épouse votre'^ 
Monsieur Godard ! 

Gertrude rentre avec Marguerite. 

Le Général. 
Ah! 

Gertrude. 

Tiens, ma chère petite, prends ^arde, c'est un peu chaud. 

Pauline. 

Merci, ma mère^^ ! 

Le Général. 
Sa mère^'' !... En vérité, c'est à en perdre l'esprit ! 

Pauline. 
Marguerite, le sucrier^^ ? 

Elle profite du moynent où Marguerite sort et où 
Gertrude cause avec le général, jtour mettre le poison 
dans la tasse, et laisse tomber à terre le papier qui le 
contenait. 

Gertrt'de. au général. 
Qu'avez-vous*^ ? 

Le Général. 

Ma chère amie, je ne con(.'ois rien aux femmes : je suis comme 
Godard. 

Rentre Marguerite. 



acte iv, scène 16. 17'.) 

Gertrude. 
Vous êtes comme tous les hommes. 

Pauline. 
Ah! 

Gertrude. 
Qu'as-tu mon enfant ? 

Pauline. 
Rien !... rien^^ !... 

Gertrude. 

Je vais te préparer une seconde tasse... 

Pauline. 

Oli ! non, Madame... celle-ci suffit. 11 faut attendre le docteur. 
(Elle a posé la tasse sur un guéridon.) 



SCÈNE XVI. 

LES MÊMES, GODARD, FÉLIX. 

FÉLIX. 

Monsieur Godard demande s'il peut être reçu ? (Du regard on 
interroge Pauline pour savoir s'?'? peut entrer^*.) 

Paî'line. 
Certainement ! 

Gertrude. 
Que vas-tu lui dire ? 

Pauline. 
Vous allez voir. 

Godard, entrant. 
Ah ! mon Dieu, Mademoiselle est indiposée, j'ignorais, et je 



180 LA MARATRE. 

vais... (On lui fait signe de s'asseoir^^.) Mademoiselle, permettez- 
moi de vous remercier avant tout de la faveur que vous me faites 
en me recevant dans le sanctuaire de l'innocence. Madame de 
Grandchamp^^ et Monsieur votre père viennent de m'apprendre 
une nouvelle qui m'aurait comblé de bonheur^' hier, mais qui, je 
l'avoue, m'étonne aujourd'hui. 

Le Général. 
(Qu'est-ce à dire, Monsieur Godard ? 

Pauline. 

Ne vous fâchez pas, mon père : Monsieur a raison. Vous ne 
savez pas tout ce que je lui ai dit hier. 

Godard. 

Vous êtes trop spirituelle, Mademoiselle, pour ne pas trouver 
toute simple la curiosité d'un honnête jeune homme qui a qua- 
rante mille livres de rente et des économies, de savoir les raisons 
qui le font accepter à vingt-quatre heures d'échéance d'un refus... 
car, hier, c'était à cette heure-ci... (Il tire sa montre) cinq heures 
et demie, que vous... 

Le Général. 

Comment ! vous n'êtes donc pas amoureux comme vous le 
disiez ? Vous allez quereller une adorable fille au moment oii 
elle vous®^... 

Godard. 

-Je ne querellerais pas. s'il ne s'agissait pas de se marier. Un 
mariage, général, est une affaire en même temps que l'effet d'un 
sentiment. 

Le (iÉnéral. 
Pardonnez-moi. Godard, je suis un peu vif, vous le savez ? 

Pauline, à Godard. 

Monsieur... (A part.) Oh ! quelles souffrances... [.l part.] Mon- 
sieur, pourquoi les j)auvres jeunes filles... 



ACTE IV, SCÈrVE 17. ]8L 

Godard. 

Pauvre !... nun, non. ^Ladenioiselle. vous avez^^ t[uatre cent 
mille francs... 

Pauline. 

Pourquoi de faibles jeunes filles... 

Godard. 
Faibles ? 

Pauline. 

Allons, d'innocentes jeunes personnes ne s'inquiéteraient-elles 
pas un peu du caractère de celui qui se présente pour devenir 
leur seigneur et maître. Si vous m'aimez, vous punirez-vous ?... 
me punirez-vous ?... d'avoir fait une épreuve^". 

(rODARD. 

Ah ! vu comme cela... 

Le Général. 
Oh ! les femmes ! les femmes !... 

Godard. 

Oh ! vous pouvez dire aussi : Les filles ! les filles ! 

Le Général. 
Oui. Allons, décidément la mienne a plus d"esprit que son père^^. 



SCÈNE XVII. 

LES MÊMES. GERTRUDE, :!^APOLÉON. 

Gertrude. 
Eh ! bien. Monsieur Godard 'i 

Godard. 
Ah ! Madame ! ah ! général ! je suis au comble du bonheur, et 



182 LA MARATRE. 

mon rêve est accompli ! Entrer dans une famille comme la vôtre. 
Moi... ah ! ^ladame ! ah ! général ! ah ! Mademoiselle^^ i ^j^ part.) 
Je veux pénétrer ce mystère, car elle nf aime très-peu. 

Napoléon, entrant. 

Papa, j'ai la croix de mérite... Bonjour, maman... Où est donc 
Pauline ?... Tiens, tu es donc malade ? Pauvre petite sœur !... 
Dis donc, je sais d"oîi vient la justice^^ ! 

Gertrude. 
Qui t'a dit cela !... Oh ! comme le voilà fait^* ! 

Napoléon. 
Le maître ! Il a dit c^ue la justice^^ venait du bon Dieu ! 

Godard. 
Il n'est pas Normand, ton maître. 

Pauline, bas à Marguerite. 
Oh ! Marguerite !... ma chère Marguerite ! renvoie-les^^. 

Marguerite. 
Messieurs, Mademoiselle a besoin de repos. 

Le Général. 
Kh ! bien. Pauline, nous te laissons, tu viendras dîner. 

Pauline. 
Si je puis... Mon père, embrassez-moi !... 

Le Général, V embrassant. 

( )h ! cher ange ! (A Napoléon.) Viens, petit. 

Ils sortent toiis, moins Pauline, Marguerite et 
Napoléon. 

Napoléon, à Pauline. 
Kh. ! bien ? et moi, tu ne m'embrasses pas... quéqu't'as donc ? 



acte iv, scène 17. 183 

Pauline. 
Oh ! je me meurs ! 

Napoléon. 
Est-ce qu'on meurt ?... Pauline, en quoi c'est-il fait la mort ? 

Pauline. 

La mort... c'est fait... comme ca. (Elle tombe soutenue par 
Marguerite.) 

Marguerite. 
Ah ! mon Dieu ! du secours ! 

Napoléon. 

Oh ! Pauline, tu me fais peur... (En s'enfuyant.) Maman ! 
maman^' ! 



OCB. T. XXIII. TH. 3. 13 



ACTE W 

La ohambre de Pauline. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

PAULINE, FERDINAND, VERNON. 

Pauline est étendue dans son lit. Ferdinand tient sa main 
dans une pose de douleur et d'abandon complet. C'est le moment du 
crépuscule, il y a encore une lampe^. 

Vernon, assis près du guéridon^. 

J'ai vu des milliers de morts sur le champ de bataille, aux 
ambulances ; et pourquoi la mort d'une jeune fille sous le toit 
paternel me fait-elle plus d'impression que tant de souffrances 
héroïques ?... La mort est peut-être un cas prévu sur le champ de 
bataille... on y compte même ; tandis qu'ici il ne s'agit pas seule- 
ment d'une existence, c'est toute une famille que l'on voit en 
larmes, et des espérances qui meurent*... Voilà cette enfant, que 
je chérissais, assassinée, empoisonnée... et par qui ?... Marguerite 
a bien deviné l'énigme de cette lutte entre ces deux rivales... Je 
n'ai pas pu m'empêcher d'aller tout dire à la justice^... Pourtant, 
mon Dieu, j'ai tout tenté pour arracher cette vie à la mort !... 
(Ferdinand relève la tête et écoute le docteur.) J'ai même apporté 
ce poison qui pourrait neutraliser l'autre ; mais il aurait fallu le 
concours des princes de la science ! On n'ose pas tout seul un 
pareil coup de dé^. 



ACTE V, SCÈNE 1. 185 

Ferdinand se lève et va au docteur. 

Docteur, quand les magistrats seront venus, expliquez-leur 
cette tentative, ils la permettront ; et tenez, Dieu ! Dieu m'écou- 
tera... il fera quelque miracle, il me la rendra !... 

Verxon. 

Avant que l'action du poison n'ait exercé tous ses ravages', 
j'aurais osé... maintenant, je passerais pour être l'empoisonneur. 
]N"on, ceci (il pose un petit flacon sur la table) est inutile, et mon 
dévouement serait un crime. 

Ferdinand, il a mis un miroir devant les lèvres de Pauline. 
Mais tout est possible, elle respire encore. 

Vernon. 
Elle ne verra pas le jour qui se lève. 

Pauline. 
Ferdinand^ ! 

Ferdinand. 
Elle vient de me nommer. 

Vernon. 

Oh ! la nature à vingt-deux ans est bien forte contre la des- 
truction ! D'ailleurs, elle conservera son intelligence jusqu'à son 
dernier soupir. Elle pourrait se lever, parler, quoique les souf- 
frances causées par ce poison terrible soient inouïes-. 



186 LA MARATRE. 

SCÈNE II. 

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL, d'abord en dehors. 

Le Général. 
Vernon ! 

Verxon. à Ferdinand. 

Le général. (Ferdinand tombe accablé sur un fauteuil à gauche, 
au fond, masqué par les rideaux du lit. A la porte.) Que voulez- 
vous^" ? 

Le Général. 

Voir Pauline ! 

Vernon. 
Si vous m'écoutez. vous attendrez, elle est bien plus mal. 

Le Général force la porte. 
I^h ! j'entre, alors. 

Vernon. 
Non, Ê^énéral, écoutez-moi". 

Le Général. 
Xon, non. Immobile, froide 1 Ah ! Veruun^- ! 

Vernon. 

Voyons, général... (A part.) Il faut l'éloigner d'ici^^... (Haut.) 
Eh bien, je n'ai plus qu'un bien faible espoir de la sauver. 

Le Général. 
Tu dis... Tu m'aurais donc trompé ?... 



acte v, scène 2. 187 

Vernon. 

Mon ami, il faut savoir regarder ce lit en face^*, comme nous 
regardions les batteries chargées à mitraille !... Eh ! bien, dans 
le doute oii je suis, vous devez aller... (A part.) Ah ! quelle idée ! 
(haut) chercher vous-même les secours de la religion. 

Le Général. 
Vernon, je veux la voir, l'embrasser^^. 

Verno^'. 
Prenez garde ! 

Le Général, après avoir embrassé Pauline. 
Oh ! glaeéei« ! 

Vernon. 

C'est un effet de la maladie, général... Courez au presbytère ; 
car si je ne réussissais pas, votre fille, que vous avez élevée chré- 
tiennement, ne doit pas être abandonnées^ par l'Église. 

Le Général. 

Ah ! Ah ! oui. J'y vais^*... 

Il va au lit. 

Vernon, lui montrant la porte. 
Par là ! 

Le Général. 

Mon ami, je n'ai plus la tête à moi, je suis sans idées^*^... Vernon, 
un miracle !... Tu as sauvé tant de inonde^", et tu ne pourrais pas 
sauver une enfant ! 

Vernon. 

Viens, viens... [A part.] Je l'accompagne, car sïl rencontrait les 
magistrats, ce seraient bien d'autres malheurs^^. 

Ils sortent. 



188 LA MARATRE. 

SCÈNE III. 

PAULINE, FERDINAND. 



Pauline. 



Ferdinand 



Ferdinand. 

Ah ! mon Dieu ! serait-ce son dernier soupir ? Oh ! oui, Pauline, 
tu es ma vie même^^ : si Vernon ne te sauve pas, je te suivrai, 
nous serons réunis. 

Pauline. 
Alors, j'expire sans un seul regret. 

Ferdinand, il prend le flacon. 

Ce^* qui t'aurait sauvée, si le docteur était venu plus tôt, me 
délivrera de la vie. 

Pauline. 
Non, sois heureux. 

Ferdinand. 
Jamais sans toi ! 

Pauline. 
Tu me ranimes. 



SCÈNE IV. 

LES MÊMES, VERNON. 

Ferdinand. 
Elle parle, ses yeux se sont rouverts^*. 



acte v, scène 5. 189 

Verxon. 
Pauvre tmfaiit !... elle s'endort, quel sera le réveil^^ ? 

Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline. 



SCÈNE V. 

LES MÊMES, RAMEL, LE JUGE D'INSTRUCTION, 

LE GREFFIER, UN MÉDECIN, UN BRIGADIER, 

MARGUERITE. 

Marguerite. 

Monsieur Vernon. les magistrats sont là... Monsieur Ferdinand, 
retirez-vous ! 

Ferdinand sort à gauche^. 

Ramel. 

Veillez, brigadier, à ce que tontes les issues de cette maison 
soient observées, et tenez-vous à nos ordres !... Docteur, pouvons- 
nous rester ici quelques instants sans danger pour la malade ? 

Vernox. 
Elle dort. Monsieur ; et c'est son dernier sommeil-^. 

Marguerite. 

Voici la tasse oîi se trouvent les restes de l'infusion, et qui 
contient de l'arsenic ; je m'en suis aperçue au moment où j'allais 
la prendre. 

Le Médecin, examinant la tasse et goûtant le reste. 
Il est évident qu'il y a une substance vénéneuse. 

Le Juge. 

Vous en ferez l'analyse^^ ! (Il aperçoit Marguerite ramassant un 
petit papier à terre.) Quel est ce papier^^ ? 



190 la maratre. 

Marguerite. 
Oh ! ce n'est rien. 

R.VMEL. 

Rien n'est insignifiant en des cas pareils pour des magistrats !... 
Ah ! ah ! Messieurs, phis tard nous aurons à examiner ceci. 
Pourrions-nous éloigner Monsieur de Grandchamp^** ? 

Verxox. 
Il est au presbytère ; mais il n'y restera pas long-temps. 

Le Juge, au médecin. 
Voyez, Monsieur ?... 

Les deux médecins causent au chevet du lit. 

R.VMEL, au juge. 

Si le général revient, nous agirons avec lui selon les circons- 
tances. 

Marguerite fleure, agenouillée au pied du lit. Les 
deux médecins, le juge et Ramel se groupent sur le 
devant du théâtre. 

Ramel. au médecin. 

Ainsi, Monsieur, votre avis est que la maladie^^ de Mademoi- 
selle de Grandchamp, cpie nous avons vue avant-hier pleine de 
santé, de bonheur même^-. est Telfet d'un crime ? 

Le Médecin. 
Les symptômes d'empoisonnement sont de la dernière évidence. 

Ramel^^. 

Et le reste de poison que contient cette tasse est-il assez visible, 
assez considérable pour fournir une preuve légale ? 

Le MÉDECIN'. 
Oui, Monsieur^'*. 



ACTE V, SCÈNE 5. 191 

Le Juge, à Vernon. 

La femme que voici prétend, Monsieur, qu'hier à quatre heures, 
vous avez ordonné à Mademoiselle de Grandchamp une infusion 
de feuilles d'oranger, pour cahner une irritation survenue après 
une explication entre la belle-fille et sa belle-mère ; elle ajoute 
que Madame de Grandchamp, qui vous aurait aussitôt envoyé 
à quatre Menés d'ici, sous un vain prétexte, a insisté pour tout 
préparer et tout donner à sa belle-fille ; est-ce vrai^^ ? 

Verxon. 
Oui, Monsieur. 

Marguerite. 

Mon insistance à vouloir soigner Mademoiselle a été l'occasion 
d'un reproche de la part de mon pauvre maître^^. 

(Les magistrats confèrent.) 

Ramel, à Vernon. 
Oh Madame de Grandchamp vous a-t-elle envoyé ? 

Verxox. 

Tout est fatal. Messieurs, dans cette affaire mystérieuse. 
Madame de Grandchamp a si bien voulu m'éloigner, que l'ouvrier 
chez qui l'on m'envoyait à trois lieues d'ici, était au cabaret^''. J'ai 
grondé Champagne d'avoir trompé ]\Iademoiselle^^ de Grand- 
champ, et Champagne m'a dit qu'effectivement l'ouvrier n'était 
pas venu, mais qu'il ne savait rien de cette prétendue maladie. 

FÉLIX. 

Messieurs, le clergé se présente^^. 

Ramel. 

Nous pouvons emporter les deux pièces à conviction dans le 
salon, et nous y transporter pour dresser le procès-verbal. 



Verxon. 
Par ici, Messieurs ! par ici^° ! 



Ils sortent. La scène change. 



192 LA MARATRE. 



SCENE VI. 

I^e salon. 



RAMEL, LE JUGE^i, LE GREFFIER, VERNON. 



Ramel. 

Ainsi, voilà qui demeure établi. Coimue le prétendent Félix et 
Marguerite, hier Madame de Grandchamp a d'abord administré 
à sa belle-fille une dose d'opium ; et vous, Monsieur Vernon, 
vous étant aperçu de cette manœuvre criminelle, vous auriez pris 
et serré la tasse. 

Vernon. 

C'est vrai, Messieurs, mais... 

Ramel. 

Comment*^, Monsieur Vernon, vous qui avez été témoin de cette 
coupable^^ entreprise, n'avez-vous pas arrêté Madame de Grand- 
champ dans la voie funeste où elle s'engageait ? 

Vernon. 

Croyez, Monsieur, que tout ce que la prudence exige, que tout 
ce qu'une vieille expérience peut suggérer a été tenté de ma part. 

Le Juge. 

Votre conduite. Monsieur, est singulière, et vous aurez à l'ex- 
pliquer. Vous avez fait votre devoir hier en conservant cette 
preuve : mais pourquoi vous êtes-vous arrêté dans cette voie''* ?... 

Ramel. 

Permettez, Monsieur Cordier : Monsieur est un vieillard sincère 
et loyal ! (Il prend Vernon à part.) Vous avez dû pénétrer la 
cause de ce crime ? 



acte v, scène 6, 193 

Vernon. 

C'est la rivalité de deux femmes, poussées aux dernières extré- 
mités par des passions impitoyables*^... et je dois me taire. 

Ramel. 
Je sais tout. 

Verxox. 
Vous ! Monsieur ! 

Eamel. 

Et, comme vous, sans doute, j'ai tout fait pour prévenir cette 
catastrophe ; car Ferdinand devait partir cette nuit. J'ai connu 
Mademoiselle Gertrude de Meilhac*^ autrefois*^ chez mon ami. 

Verxok. 

Oh ! Monsieur, soyez clément ! ayez pitié d'un vieux soldat, 
criblé de blessures et plein d'illusions*^... Il va perdre sa fille et sa 
femme... Qu"il ne perde pas son honneur*''. 

Ramel. 

Nous nous comprenons ! Tant que Gertrude ne fera pas d'aveux 
qui nous forcent à ouvrir les yeux, je tâcherai de démontrer au 
Juge d'instruction, et il est bien fin, bien intègre, il a dix ans de 
pratique ; eh ! bien, je lui ferai croire''" que la cupidité seule a guidé 
la main de Madame de Grandchamp ! Aidez-moi. (Le juge s'ap- 
proche, Ramel fait un signe à Vernon et prend un air sévère^'^.) 
Pourquoi Madame de Grandchamp aurait-elle endormi sa belle- 
fille ? Allons, vous devez le savoir, vous, l'ami de la maison. 

Vernon. 

Pauline devait me confier ses secrets, sa belle-mère a deviné 
que j'allais savoir des choses qu'elle avait intérêt à tenir cachées^^ ; 
et voilà. Monsieur, pourquoi, sans doute, elle m'a fait partir pour 
aller soigner un ouvrier bien portant, et non pas pour éloigner les 
secours à donner à Pauhne, car Louviers n'est pas si loin... 



194 la maratre. 

Le Juge. 

Quelle préméditation !... (A Ramel.) Elle ne pourra pas s'en 
tirer si nous trouvons les preuves du crime dans le secrétaire... 
Elle ne nous attend pas, elle sera foudroyée !... (On entend dire 
des prières chez Pauline^^.) 



SCÈNE VII. 

LES MÊMES, GERTRUDE, MARGUERITE. 

Gertrude. 

Des chants d'église^'' !... Quoi ! la justice encore ici ?... Que se 
passe-t-il donc ?... (Elle va sur la porte de la chambre de Pauline 
et recule épouvantée devant Marguerite.) Ah^^ ! 

Marguerite. 
On prie sur le corps de votre victime ! 

Gertrude. 
Pauline ! Pauline ! morte !... 

Le Juge^^. 
Et vous l'avez empoisonnée, ^Madame !... 

Gertrude. 

Moi ! moi^^ ! Ah ! çà, suis-je éveillée ?... (A Ramel.) Ah ! quel 
bonheur pour moi ! car vous savez tout, vous ! Me croyez-vous 
capable d'un crime ?... Comment, je suis donc accusée ?... Moi, 
j'aurais attenté à ses jours... mais je suis femme^^ d'un vieillard 
plein d'honneur, et j'ai un enfant... un enfant devant qui je ne 
voudrais pas rougir^^... Ah ! la justice sera pour moi... Marguerite, 
que l'on ne sorte pas ! Oh ! Messieurs !... Ah ! çà, que s'est-il 
donc passé, depuis hier au soir que j'ai laissé Pauline un peu 
souffrante ?... 



acte v, scène 7. 195 

Le Juge. 

Madame, recueillez-vous ! \'ous êtes eu présence de la justice 
de votre pays. 

Gertrude. 
Ah ! je me sens toute froide... 

Le Juge. 

La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices 
criminelles : elle ne tend jamais de pièges, elle marche, elle agit, 
elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui 
est de chercher la vérité. Dans ce moment, vous n'êtes qu'in- 
culpée, et vous devez ne voir en moi qu'un protecteur. Mais^" dites 
la vérité, quelle cpi'elle soit. Le reste ne nous regarde plus... 

Gertrude. 

Eh ! Monsieur, menez-moi là, et devant Pauline je vous crierai 
ce que je vous crie : Je suis innocente de sa mort !... 

Le Juge. 

Madame" !... 

Gertrude. 

Voyons, pas de ces longues phrases oii vous enveloppez les gens. 
Je souffre des douleurs inouïes ! Je pleure PauHne comme si c'était 
ma fille, et... je lui pardonne tout ! Que voulez- vous ? Allez, je 
répondrai. 

Ramel. 
Que lui pardonnez- vous ?... 



Mais je... 

De la prudence^^ ! 



Gertrude. 
Ramel, bas. 



Gertrude. 
Ah ! vous avez raison. Partout des précipices ! 



106 LA MARATRE. 

Le Juge, au grever. 
Vous écrirez plus tard les nom et prénoms, prenez les notes 
pour le procès-verbal de cet interrogatoire. (A Gertrude.) Avez- 
vous hier administré, vers midi^-^, de l'opium dans du tlié à 
Mademoiselle de Grandchamp ? 

Gertrude. 
Ah ! docteur... Vous ! 

R.VMEL. 

?s"accusez pas le docteur, il s'est déjà trop compromis pour 
vous ! répondez au juge ! 

Gertrude. 
Eh ! bien, c'est vrai ! 

Le Juge, il présente la tasse. 
Reconnaissez-vous ceci ? 

(îertrude. 
Oui. ^lonsieur. Après^'* ? 

Le Juge. 

Madame a reconnu la tasse, et avoue y avoir mis de l'opium. 
Cela suffit, quant à présent, sur cette phase de l'instruction^^. 

fiRRTRUDE. 

Mais vous m'accusez donc ?... et de quoi ? 

Le Juge. 
Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous 
pourrez être prévenue®^ du crime d'empoisonnement. Nous allons 
chercher les preuves de votre innocence ou de votre culpabilité. 

Gertrude. 
Où ? 

Le Juge. 
Chez vous ! Hier vous avez fait boire à Mademoiselle de Grand- 



ACTE V, SCÈNE 7. 197 

champ une infusion de feuille? d'oransfer dans cette seconde tasse 
qui contient de ^a^senic^^ 

Gertrude. 

Oh ! est-ce possible ! 

Le Juge. 

Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secré- 
taire, où vous serriez le paquet de cette substance, ne vous 
quittait jamais. 

Gertrude. 

Elle est dans la poche de ma robe... Oh ! merci. Monsieur !... 
ce supplice va finir^^. 

Le Juge. 

Vous n'avez donc fait encore aucun usage de**^... 

Gertrude. 
Non ; vous allez trouver le paquet cacheté. 

Ramf.l. 
Ah ! Madame, je le souhaite. 

Le Juge. 
J'en doute ; c'est une de ces audacieuses criminelles... 

Gertrude. 
La chambre est en désordre, permettez... 

Le Juge. 
Oh ! non, non. nous entrerons"" tous trois. 

Ramel. 
Il s'agit de votre innocence. 

Gertrude. 
Oh ! entrons, Messieurs"^ ! 



198 LA MARATRE. 



SCÈNE VIIP^ 

VER>fox, seul. 

Mon pauvre général ! agenouillé près du lit de sa fille ; il pleure, 
il prie !... Hélas ! Dieu seul peut la lui rendre. 



SCÈNE IX. 

LES :\IÊMES, RAMEL, LE JUGE, GERTRUDE". 

Gertrude. 
Je doute de moi, je rêve... je suis... 

Ramel. 
Vous êtes perdue. Madame. 

Gertrude. 
Oui, Monsieur !... mais par qui ? 

Le Juge, au greffier. 

Écrivez que Madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle- 
même le secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle- 
même présenté le paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, 
intact avant-hier, s'est trouvé décacheté... et qu'il y a été pris 
une dose plus que suffisante pour donner la mort. 

Gertrude. 
La mort !... moi^* ? 

Le Juge. 

Madame, ce n'est pas sans raisons que j'ai saisi'^ clans votre 



ACTE V, SCÈNE 9. 199 

secrétaire ce papier déchiré. Nous avons saisi chez Mademoiselle 
de Grandchamp ce fragment qui sV adapte parfaitement, et qui 
prouve qu'arrivée à votre secrétaire, vous avez, dans le trouble 
où le crime jette tous les criminels, pris ce papier pour envelopper 
la dose que vous deviez mêler à l'infusion. 

Gertrude. 

Vous avez dit que vous étiez mon protecteur ! eh ! bien, cela, 
voyez-vous... 

Le Juge, 

Attendez, Madame ! devant de telles présomptions, je suis 
obligé de convertir le mandat d'amener, décerné contre vous, en 
un mandat de dépôt. (Il signe.) Maintenant, Madame, vous êtes 
en état d'arrestation. 

Gertrude. 

Eh ! bien, tout ce que vous voudrez !... Mais votre mission, 
avez-vous dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh ! 
cherchons-la'®. 

Le Juge. 
Oui, Madame. 

Gertrude, à Ramel en pleurant. 
Oh ! Monsieur ! Monsieur !... 

Ramel. 

Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse 
nous faire revenir sur cette terrible mesure ? 

Gertrude. 

Messieurs, je suis innocente du crime d'empoisonnement, et tout 
est contre moi ! Je vous en supphe, au lieu de me torturer, aidez- 
moi ?... Tenez, on doit m'avoir pris ma clef, voyez-vous ? On 
doit être venu dans ma chambre... Ah ! je comprends... (A Ramel.) 
Pauline aimait comme j'aime : elle s'est empoisonnée. 

OCB. T. XXin. TH. 3. 14 



200 la maratre. 

Ramel. 

Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convain- 
cantes, autrement"... 

Le Juge. 

Madame, est-il vrai qu'hier, sachant que le docteur Vernon 
devait dîner chez vous, vous l'ayez envoyé... 

Gertrude. 

Oh ! vous, vos questions sont autant de coups de poignard 
pour mon cœur ! Et vous allez, vous allez toujours. 

Le Juge. 
L'avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l'Évêque ? 

Gertrude. 
Oui, Monsieur. 

Le Juge. 

Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant. 

Gertrude. 
Champagne avait dit qu'il était malade^*. 

Le Juge. 

Champagne, que nous avons interrogé'^, dément cette assertion, 
et n'a point parlé de maladie^''. Vous vouliez écarter les secours. 

Gertrude, à part. 

Oh ! Pauline ! c'est elle qui m'a fait renvoyer Vernon^^ ! Oh ! 
Pauline ! tu m'entraînes avec toi dans la tombe, et j'y descen- 
drais criminelle^^ ! Oh non ! non ! non ! (A Ramel.) Monsieur, je 
n'ai plus qu'une ressource... (A Vernon.) Pauline existe-t-elle 
encore^^ ? 

Vernon, désignant le général. 

Voici ma réponse^ ! 



ACTE V, SCÈNE 10. 201 

SCÈNE X. 

LES MÊMES, LE GÉNÉRAL. 

Le Général, à Vernon. 
Elle se meurt, mon ami ! Si je la perds, je n'y survivrai pas. 

Vernon. 
Mon ami ! 

Le Général. 

H me semble qu'il y a bien du monde ici... Que fait-on ? Sauvez- 
la ! Où donc est Gertrude ? (On le fait asseoir au fond à gauche.) 

Gertrude, se traînant aux pieds du général. 

Mon ami !... pauvre père !... Ah ! je voudrais que l'on me tuât 
à l'instant, sans procès... (Elle se lève.) Non. Pauline m'a enve- 
loppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de 
mon cou... Oh ! j'étais résignée ! j'allais, oui, j'allais ensevelir 
avec moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que 
toutes les femmes devraient connaître ! mais je suis lasse de cette 
lutte avec un cadavre qui m'étreint, qui me communique la mort ! 
Eh ! bien, mon innocence sortira victorieuse de ces aveux aux 
dépens de l'honneur ; mais je ne serai pas du moins une lâche et 
vile empoisonneuse. Ah ! je vais tout dire. 

Le Général, se levant et s'avançant. 

Ah ! vous allez donc dire à la justice®^ ce que vous me taisez si 
obstinément depuis deux jours... Oh ! lâche et ingrate®^ créature... 
mensonge caressant... Vous m"avez tué ma fille, qu'allez-vous me 
tuer encore ! 

Gertrude. 
Faut-il se taire !... Faut-il parler^' ? 



202 la maratre. 

Kamel. 
Général, de grâce, retirez-vous ? la loi le veut^^. 

Le Général. 
La loi !... vous êtes la justice des hommes^^ ; moi, je suis la 
justice de Dieu, je suis plus que vous tous ! je suis l'accusateur, 
le tribunal, l'arrêt et l'exécuteur... Allons, parlez, Madame^". 

Gertrude, aux genoux du général. 
Pardon, Monsieur... Oui, je suis... 

Ramel, à part. 
Oh ! la malheureuse ! 

Gertrude, à part. 
Oh ! non ! non !... pour son honneur, qu'il ignore toujours la 
vérité ! (Haut.) Coupable pour tout le monde, à vous, je vous 
dirai jusqu'à mon dernier soupir que je suis innocente, et que 
quelque jour la vérité sortira de deux tombes, vérité cruelle, et 
qui vous prouvera que vous aussi vous n'êtes pas exempt de 
reproches, que vous aussi, peut-être à cause de vos haines aveugles, 
vous êtes coupable. 

Le Général. 
Moi ! moi !... Oh ! ma tête se perd... vous osez m'accuser... 
(Apercevant Pauline.) Ah !... ah !... mon Dieu^^ ! 



SCÈNE XL 

LES PRÉCÉDENTS, PAULINE, appmjée sur FERDINAND^^. 

Pauline. 
On m'a tout dit ! Cette femme est innocente du crime dont 
elle est accusée. La religion m'a fait comprendre qu'on ne peut 
pas trouver le pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J'ai 



ACTE V, SCÈNE 11. 203 

pris à Madame la clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi- 
même le poison, j'ai déchiré moi-même cette feuille de papier 
pour l'envelopper, car j'ai voulu mourir. 

Gertrude. 
Oh ! Pauline ! prends ma vie, prends tout ce que j'aime... Oh ! 
docteur, sauvez-la ! 

Le Juge. 
Mademoiselle, est-ce la vérité ? 

Pauline^^. 
La vérité ?... les mourants la disent... 

Le Juge. 
Nous ne saurons décidément rien de cette affaire- là. 

Pauline, à Gertrude. 
Savez-vous pourquoi je viens de vous retirer de l'abîme où vous 
êtes ? c'est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m'a fait 
sortir de mon cercueil. Il a tellement horreur d'être avec vous 
dans la vie, qu'il me suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons 
ensemble, mariés par la mort. 

Gertrude. 
Ferdinand !... Ah ! mon Dieu ! à quel prix suis-je sauvée ? 

Le Général. 

Mais, malheureuse enfant, pourquoi meurs-tu ? ne suis-je pas, 
ai-je cessé un seul instant d'être un bon père ? On dit que c'est 
moi qui suis coupable... 

Ferdinand. 

Oui, général. Et c'est moi seul qui peux vous donner le mot de 
l'énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable. 

Le Général. 
Vous, Ferdinand, vous à qui j'offrais ma fille et qui l'aimez... 



204 la maratre. 

Ferdinand. 

Je m'appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général 
Marcandal... Comprenez-vous ? 

Le Général. 

Ah ! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que 
mort et trahison !... Défends-toi ! 

Ferdinand. 
Vous battrez-vous, général, contre un mort ? (Il tombe. )^^ 

Gertrude s'élance vers Ferdinand en jetant un cri. 

Oh ! (Elle recule devant le général, qui s''avance vers sa fille, puis 
elle tire un fl,acon qu'elle jette aussitôt.) Oh ! non, je me condamne 
à vivre pour ce pauvre vieillard ! (Le général s'agenouille près de 
sa fille morte.) Docteur, que fait-il ?... perdrait-il la raison ?... 

Le Général, bégayant comme un homme 
qui ne peut trouver les mots. 
Je... je... je... 

Le Docteur. 
Général, que faites-vous ? 

Le Général. 
Je... je cherche à dire des prières pour ma fille !... 

Le rideau tombe. 



LES PETITS BOURGEOIS, 



COMEDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE^ 



PERSONNAGES. 



MONSIEUR TARDIF, beau-frère et ancien asso- ]\IM. Samson. 
cié de Ransonnette 

MONSIEUR RANSONNETTE, idem, veuf. Régnier. 

(Fondateurs de la Maison Tardif et Ransonnette 
grainetiers et pépiniéristes.) 

MONSIEUR PIQUOISEAUDS ancien marchand 
de fer et d'instruments aratoires, oncle de Tar- 
dif et Ransonnette qui ont épousé tous deux 
deux demi-filles Piquoiseaud, héritières de 
monsieur Piquoiseaud, marchand de vin en 
gros, frère décédé de Piquoiseaud. 

ACHILLE TARDIF, fils de monsieur Tardif. 

MAXIME DU CHOSAL, fils unique de monsieur 
du Chosal, mari de madame Piquoiseaud, 
divorcée en 1794 de monsieur Piquoiseaud. 

SAUVAGÈRE, homme de paille de ChabouiUet^ 

CHABOUILLET, escompteur. 

LE PÈRE MORIN, portier*. 

JACQUET, domestique^. 

LE VICOMTE DE VERVILLE, membre de plu- 
sieurs cercles, Ueutenant-général en retraite. 

LUCIEN MARINAS, littérateur. 

VIVIANI, compositeur. 

COLARD, directeur de l'Opéra. 

POUSSE-CAILLOU, groom. 

MADAME TARDIF, née Piquoiseaud. M[M]es Thénard. 

HÉLÈNE TARDIF, fille de monsieur et madame 
Tardif. 

MATHILDE ransonnette, fille unique de 
Ransonnette. 

MADE]\IOISELLE GLORIA, cantatrice et pre- 
mier sujet. Brohan*. 

FRISETTE, femme de chambre de mademoiselle 

Gloria. 
MADELEINE', femme de chambre de la Maison 

Tardif. 



Provost. 
Delaunay. 



Brindeau. 

Riche. 

Geoffroi. 



Mauzin. 
E. GoT. 



La scène se passe à Paris, en 1838. 



Tardif et Ransonnette habitent ensemble un bel hôtel de la rue 
des Trois Pavillons au Marais dont le jardin communique à celui 
de l'hôtel habité par Piquoiseaud, rue Payenne. 

Tardif est un bourgeois du genre Prudhorame découvert et 
décrit par Henri Monnier. 

Ransonnette, veuf est un peu coureur, il est léger, il se rapproche 
du genre Coquerel de la Famille Improvisée^, mais il n'en a pas 
l'immoralité. 

Piquoiseaud, avec qui sa femme n'a pas voulu vivre, est sombre, 
austère, puritain, il est républicain modéré. 

Ils ont pour amis monsieur et madame VidaP. Monsieur Vidal 
est chef à la guerre ; Monsieur Siraonnet, ancien instituteur, et 
Monsieur Dudibois, l'homme le plus fort au jeu de dominos du 
café Turc^o. 



LE FAISEUR. 

Comédie en cinq actes et en prose^. 



PERSONNAGES^ 



AUGUSTE MERCADET, spéculateur». 

ADOLPHE MINARD, teneur de U\Tes. 

MICHOXNIN DE LA BRIVE, jeune homme élégant. 

DE MÉRICOURT, autre jeune homme. 

BRÉDIF, propriétaire. 

BERCHUT, courtier marron. 

VERDELIX, ami de Mercadet. 

GOULARD, homme d'affaires, j ^^^^ créanciers de 

PIERQUIN, usurier, Mercadet 

VIOLETTE, courtier d'affaires, ) 

JUSTIN, valet de chambre. 

Î^LVDAME MERCADET. 

JULIE MERCADET. 

THÉRÈSE, femme de chambre. 

VIRGINIE, cuisinière. 



L'action se passe en 1839. La scène représente, pendant toute la pièce, 
le salon principal de l'appartement de Mercadet*. 



ACTE PREMIER. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

BRÉDIF, d'abord seul, puis MERCADET. 

Brédif. 

Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, 
rue de Grammont !... et pour deux mille cinq cents francs ! J'y 
perds trois mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution 
de Juillet. Ah ! le plus grand inconvénient des révolutions, c'est 
cette subite diminution des loyers qui... Non, je n'aurais pas dû 
faire de bail en 1830^ !... Heureusement, Monsieur Mercadet^ est en 
arrière de six termes, les meubles sont saisis, et, en les faisant 
vendre... 

Mercadet, qui a entendu les derniers mots. 

Faire vendre mes meubles ! Et vous vous êtes réveillé dès le 
jour pour causer un si violent chagrin à l'un de vos semblables ?... 

Brédif. 

Vous n'êtes, Dieu merci 1 pas mon semblable, Monsieur Mer- 
cadet !... Vous êtes criblé de dettes, et moi je ne dois rien^ ; je suis 
dans ma maison, et vous êtes mon locataire. 

Mercadet. 
Ah ! oui, l'égalité ne sera jamais qu'un mot ! Nous serons tou- 



212 LE FAISEUR. 

jours divisés en deux castes : les débiteurs et les créanciers, si 
ingénieusement nommés les Anglais* ; allons, soyez Français, cher 
Monsieur Brédif, touchez là ! 

Brédif. 

J'aimerais mieux toucher mes loyers, mon cher Monsieur 
Mercadet^. 

Mercadet. 

Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel ! 
Depuis dix-huit mois vous avez saisi, décrit pièce à pièce, avec 
le plus grand soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinze mille 
francs, et je ne vous devrai deux années de loyer que... dans 
quatre mois. 

Brédif. 
Et les intérêts de mes fonds ?... Je les perds. 

Mercadet. 

Demandez les intérêts judiciairement !... Je me laisserai 
condamner, 

Brédif. 

Mon cher Monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, 
moi ! Je vis de mes revenus, et si tous mes locataires vous res- 
semblaient... Ah ! tenez, il faut en finir... 

Mercadet. 

Comment, mon cher Monsieur Brédif, moi qui suis depuis 
onze ans dans votre maison, vous m'en chasseriez ? Vous qui 
connaissez tous mes malheurs, vous, le témoin de mes efforts^ ! 
Enfin, vous savez que je suis la victime d'un abus de confiance, 
Godeau... 

Brédif. 

Allez-vous encore me recommencer l'histoire de la fuite de votre 
associé ! mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi. 
Puis, après tout. Monsieur Godeau'.., 



acte i, scène 1. 213 

Mercadet. 

Godeau ?... J'ai cru, lorsqu'on lança le type si célèbre de 
Robert-Macaire, que les auteurs l'avaient connu^ !... 

Brédif, 

Ne calomniez pas votre associé ! Godeau était un homme d'une 
rare énergie et un bon vivant !... Il vivait avec une petite femme... 
délicieuse... 

Mercadet. 

De laquelle il avait un enfant, et qu'ils ont abandonné... 

Brédif. 

Mais Duval, votre ancien caissier, touché par les prières de cette 
charmante femme, ne s'est-il pas chargé de ce jeune homme ? 

Mercadet. 
Et Godeau s'est chargé de notre caisse^. 

Brédif. 

Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, 
j'en conviens^'' ; mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de la 
liquidation... et vous avez continué les affaires ! Depuis huit ans, 
vous en avez fait d'énormes ; vous avez gagné... 

Mercadet. 

J'ai gagné des batailles à la Pyrrhus ! Cela nous arrive souvent, 
à nous autres spéculateurs... 

Brédif. 

Mais Monsieur Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre 
pour la moitié dans les affaires qu'il allait entreprendre aux 
Indes ?... il reviendra^^ ! 

Mercadet. 

Eh bien ! alors attendez ! Du moment où vous aurez les inté- 
rêts de vos loyers, ne sera-ce pas un placement^^ ?... 



214 LE FAISEUR. 

Brédif. 

Vos raisons sont excellentes ; mais si tous les propriétaires vou- 
laient écouter leurs locataires, les locataires les paieraient tous 
en raison de ce genre, et le gouvernement... 

Mercadet. 
Qu'est-ce que le gouvernement fait en ceci ? 

Brédif. 

Le gouvernement veut ses impôts et ne se paie pas avec des 
raisons^^. Je suis donc, à mon grand regret, forcé d'agir avec 
rigueur. 

Mercadet. 

Je vous croyais si bon ! îve savez-vous pas que je vais marier 
ma fille... laissez-moi conclure ce mariage ! vous y assisterez... 
allons ! Madame Brédif dansera !... Peut-être vous paierai-je 
demain. 

Brédif. 

Demain, c'est le cadet ; aujourd'hui c"est l'aîné. Je suis au 
désespoir d' effaroucher votre gendre ; mais vous avez dû recevoir 
un petit commandement avant-hier, et si vous ne payez pas 
aujourd'hui, les affiches seront apposées demain. 

]Mercadet. 

Ah ! vous voulez me vendre la protection que vous m'accor- 
dez par cette saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres 
créanciers^"*. Eh bien ! que puis-je vous offrir pour gagner trois 
mois^^ ?.,. 

Brédif. 

Peut-être une conscience stricte murmurerait-elle de cette invo- 
lontaire complicité, car je contribue à laisser éblouir... 

Mercadet. 
Qui? 




MERCADET 

COMÉDIE EN TROIS ACTBS, EN PROSE 



H. DE BALZAC 





ni de N«rt)d«t 


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su» LE IKtlTHE DU 


trinmt. lE j< Aort 
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ISSI. 

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MEBCADET . . 
MINAHD. tom 
VERDEUN , 1 


DISTRIBUTION 

BIU. Geomtoï. 


DE lA PIÉCB. 

MÉRICODRT. im 
a. DE Là BRITE 
M- MERCADET 
JULIE. >• 611. . 
THÉRÈSE, fiinme 
VIRGINIE , ™.i» 

û, chn Mereadet. 


Unt>tot. 












Ricouni. 
Boi>i!<. 


PlEBQUra, 
VIOLETTE. 
JUSTIN. dooM 


tiqoe de Hcreadrt. 


Momt. 

Lsicm. 

PutTOH. 

La reéne ttt à Pat 


decbmbn . 




CKtiKCnH;. 





ACTE I. 



r&Dgle, à giuclie udo chec 



SCENE PREjMIERE. 

JUSTIN, VIRGINIE, THÉRÈSE. 

JUSTIN. Oui, mes enfanls, il a beau nager, 
i) se noiera, ce paurre monsieur Mereadet. 

vmciMiB. Vous croyez? 

iLSTiîi. Il esl brûlé 1.. et quoiqu'il y ait bien 
des proQtschezles maîtres embarrassés, comme 
il nous doit une année de gages, il esl temps de 
nous faire mettre & la porte. 

TuÉnesB. Ce n'est pas toujours fadle... il y 
a des maîtres si ealêtéa!... J'ai déjà dit deux 



i dans pta: 



pas encore 
SIS laisser les 
théâtre ponr 



V1BGIN1E. Ahlj'aist 
sons bourgeoises; mai 
TU de pareilles à celle-ci!., 
fourneaui et me présenter 
jouer la comédie. 

JDSTiH. Nous ne Taisons pas autre chose ici. 

TiRemiB. Tantôt il faut prendre un air étonné, 
comme si 00 tombait de la lune, quand un 
créancier se présente: — Comment, monsieur, 
TOUS ne savez pas? — Non. — Monsieur Mer- 
cadet esl parti pour Lyon. — .Ahl... il est allé? 
— Oui, pour une affaire superbe, il a décoa- 
verl des mines de charbon de terre. — Ab I tant 
raieuxl... Quand rerient-ilT— Mais noua l'i- 
gnorons. — Taoïôt je compose mon air comme 
SI j'aïflis perdu co que j'avais do plus cher au 
monde- 



bien grand chagrin. MadameMer cadet. ..paoTre 
dame ! il paraît que nous allons la perdre... lU 
l'ont conduite aux eauil... — Ah! » 

TBÉaÈsE. Et puis, il y a des créanciers qui 
soni d'un grossier ! ... ils vous parlent... comme 
si nous étions les mallres!... 

V1IIG1KIS. Cest fini... je vais demander mon 
compte et faire régler mon livre de dépense... 
mais c'est que les fournisseurs ne veulent plo» 
rien donner sans argent! eh donc, je ne prête 

jcsns. Demandons nos gages. 

TiRSiTtiB et TSÊRJESR- Demandons nos gages. 

VTRGINIE. Est-ce que c'est U des bourgeois? 
Les bourgeois, c'est des gens qui dépensent 
beaucoup pour leur cuisine. 

ivsns. Qui s'attachent à leurs domestiques. 

v(Rci(TiB. Et qui leur laissent un viager.... 
Voilà ce que doivent être les bourgeois relati- 
vement aux domestiques. 



acte i, scène 1. 215 

Brédif, 
Votre futur gendre... 

Mercadet, à part. 
Vieux filou !.,. 

Brédif. 

Mais je suis bon homme, renoncez à votre droit de sous-loca- 
tion, et je vous donne trois mois de tranquillité^®. 

Mercadet. 

Ah ! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de 
pain jeté dans un vivier : chaque poisson y donne un coup de 
dent^'. Et quels brochets que les créanciers^^ !... Ils ne s'arrêtent 
que quand le débiteur, de même que le morceau de pain, a disparu ! 
Ne sais-je pas que nous sommes en 1839 ? Mon bail a sept ans à 
courir, les loyers ont doublé. 

Brédif. 
Heureusement pour nous autres !.. 

Mercadet. 

Eh bien ! dans trois mois vous me renverrez, et ma femme aura 
perdu la ressource de cette sous-location sur laquelle elle compte 
en cas de... 

Brédif. 
De faillite ?... 

Mercadet. 

Oh ! quel mot !... les gens d'honneur ne le supportent pas !... 
Monsieur Brédif !... Savez-vous ce qui corrompt les débiteurs les 
plus honnêtes ?... Je vais vous le dire : c'est l'adresse cauteleuse 
de certains créanciers, qui, pour recouvrer quelques sous, côtoient 
la loi jusque sur la lisière du vol. 

Brédif. 

Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m'entendre 
dire des choses qu'un honnête homme ne supporte point. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 15 



216 le faiseur. 

Mercadet. 

Oh ! devoir !... Les hommes rendent la dette quelque chose 
de pire que le crime... Le crime vous donne un abri, la dette vous 
met à la porte, dans la rue. J'ai tort, Monsieur, je suis à votre 
discrétion^^, je renoncerai à mon droit. 

Brédif, à part. 

S'il l'avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire 
que je lui vends... (Haut.p^ Monsieur, je ne veux pas d'un consen- 
tement ainsi donné... je ne suis pas homme à tourmenter les gens. 

Mercadet. 

Vous voulez que je vous remercie !... (A part.) Ne le fâchons 
pas. (Haut.p^ Peut-être ai-je été trop vif, cher Monsieur Brédif, 
mais je suis cruellement poursuivi^^ !... Non, pas un de mes créan- 
ciers ne veut comprendre que je lutte précisément pour pouvoir 
le payer. 

Brédif. 

C'est-à-dire pour pouvoir faire des affaires. 

Mercadet. 

Mais oui, Monsieur ! Où donc en serais-je, si je ne conservais 
pas le droit d'aller à la Bourse ? (Justin se montre à la porte.) 

Brédif. 
Terminons sur-le-champ cette petite affaire 



Mercadet. 

De grâce, rien devant mes domestiques. J'ai déjà bien du mal 
à avoir la paix chez moi... Descendons chez vous. 

Brédif, à part. 
J'aurai donc mon appartement dans trois mois^^. 



ACTE I, SCÈNE 2. 217 

SCÈNE IL 

JUSTIN, seul puis VIRGINIE^'* et THÉRÈSE. 

Justin. 

IF^ a beau nager, il se noiera, ce pauvre Monsieur ]\Iercadet ! 
Quoiqu'il y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, 
comme il me doit une année de gages, il est temps de se faire 
mettre à la porte, car le propriétaire me semble bien capable de 
nous chasser tous^^. Aujourd'hui la déconsidération du maître 
tombe sur les domestiques. Je suis forcé de payer tout ce que 
j'achète !... C'est gênant... 

Thérèse. 
Est-ce que ça ira longtemps comme ça. ici. Monsieur Justin-^ ? 

Virginie. 

x\h ! j'ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je 
n'en ai pas encore vu de pareille à celle-ci ! Je vais laisser les four- 
neaux, et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie. 

Justin. 
Nous ne faisons pas autre chose ici^s !... 

Virginie, 

Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si l'on tombait 
de la lune, quand un créancier se présente ici. — « Comment, 
Monsieur, vous ne savez pas ?... — Non. — Monsieur Mercadet 
est parti pour Lyon. — Il est allé ?... — Oui, pour une affaire 
superbe ; il a découvert des mines de charbon de terre. — Ah ! 
tant mieux. Quand revient-il ? — ]tlais nous l'ignorons ! » Tantôt 
je compose mon air comme si j'avais perdu ce que j'ai de plus cher 
au monde. 



218 LE FAISEUR. 

Justin, à part. 
Son argent. 

Virginie. 

— « Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. 
Madame Mercadet, pauvre dame, il paraît que nous allons la 
perdre, ils l'ont conduite aux eaux... — Ah.^^ ! » 

Thérèse. 

Moi, je n'ai qu'une manière. — « Vous demandez Monsieur Mer- 
cadet ? — Oui, Mademoiselle. — Il n'y est pas. — Il n'y est pas ? 
— Non ; mais si Monsieur vient pour Mademoiselle... Elle est 
seule ! » Et ils se sauvent ! Pauvre Mademoiselle Julie, si elle était 
belle, on en ferait... quelque chose. 

Justin. 

C'est qu'il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous 
étions les maîtres^". 

Virginie. 

ilais que gagne-t-on donc à se faire créancier ? Je les vois tous 
ne jamais se lasser d'aller, venir, guetter Monsieur et rester des 
heures entières à l'écouter. 

Justin. 

Un fameux métier I Ils sont tous riches. 

Thérèse. 

Mais ils ont cependant donné leur argent à Monsieur, qui ne le 
leur rend pas ? 

Virginie. 
C'est voler, ça ! 

Justin. 

Emprunter n'est pas voler. Virginie, le mot n'est pas parlemen- 
taire. Écoutez ! je prends de l'argent dans votre sac, à votre insu, 
vous êtes volée. Mais si je vous dis : — « Virginie, j'ai besoin de 
cent sous, prêtez-les moi ? » Vous me les donnez, je ne vous les 
rends pas, je suis gêné, je vous les rendrai plus tard : vous devenez 
ma créancière ! Comprenez-vous, la Picarde ? 



acte i, scène 2. 219 

Virginie. 

Non. Si je n'ai mon argent ni d'une manière ni d'une autre, 
que m'importe ! Ah ! mes gages me sont dus, je vais demander 
mon compte et faire régler mon livre de dépense. Mais c'est que 
les fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent. Et donc, 
je ne prête pas le mien^^. 

Thérèse. 

J'ai déjà dit deux ou trois insolences à Madame, elle n'a pas eu 
l'air de les entendre^^ !... 

Justin. 
Demandons nos gages^^ ! 

Virginie. 

Mais est-ce là des bourgeois ? Les bourgeois, c'est des gens qui 
dépensent beaucoup pour leur cuisine... 

Justin. 
Qui s'attachent à leurs domestiques... 

Virginie. 

Et qui leur laissent un viager ! Voilà ce que doivent être les 
bourgeois, relativement aux domestiques^*... 

Thérèse. 

Bien dit, la Picarde ! Eh bien ! moi, je ne m'en irai pas d'ici. 
Je veux savoir^^ comment ça finira, car ça m'amuse ! Je lis les 
lettres de Mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit 
ilinard qu'elle va sans doute épouser ; elle en aura dit quelque 
chose à son père. On a commandé des robes, des bonnets, des cha- 
peaux, enfin des toilettes pour Madame et pour sa fille ; puis, 
hier, les marchands n'ont rien voulu livrer. 

Virginie. 

Mais s'il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications : il 
faut rester jusqu'au lendemain des noces^^. 



220 le faiseur. 

Justin. 

Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne 
pas plus de mille huit cents francs^', que Monsieur Mercadet 
mariera sa fille^* ? (Justin lit les journaux.) 

Thérèse. 

J'en suis sûre ! Ds s'adorent. Madame, qui sort tous les soirs 
sans sa fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard 
vient dès que Mademoiselle est seule ; et comme ils ne m'ont pas 
mise dans la confidence, j'entre, je les dérange, je les écoute. 
Oh ! ils sont bien sages. Mademoiselle, comme toutes les demoi- 
selles un peu laides, veut être sûre d'être aimée pour elle-même. 
Elle travaille à sa peinture sur porcelaine, pendant que le petit 
a l'air de lui lire des romans, mais c'est le même depuis trois 
mois... Mademoiselle en est quitte pour dire à sa mère, le soir : 
« Maman, Monsieur Minard est venu pour vous voir, je l'ai reçu^^. » 

Virginie. 
Vous les entendez ? 

Thérèse. 

Dam ! Mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une 
surprise, laisse les portes ouvertes^*^... 

Virginie. 

J'aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant 
la cour. 

Thérèse. 

Des bêtises ! Us ne se parlent que de l'idéal !... 

Justin. 
Un calembourg^... 

Thérèse. 

Tenez ?... j'ai là l'une de ses lettres que j'ai copiée pour savoir 
si ça pourrait me servir. 

Virginie. 
Lisez-moi donc ça... 



« Mon ange... » 
Oh ! mon ange ! 



acte i, scène 2. 221 

Thérèse. 

Virginie. 
Thérèse. 



Ah ! quand on vous prend la taille en disant mon ange, c'est 
très gentil !... 

« Mon ange, oui, je vous aime ; mais aimez-vous un pauvre 
être déshérité comme je le suis ? Vous m'aimeriez si vous pouviez 
savoir ce qu'il y a d'amour dans l'âme d'un jeune homme jusqu'à 
présent dédaigné, quand l'amour est toute sa fortune. J'ai lu hier, 
sur votre front, de lumineuses espérances ; j'ai cru à quelque 
heureux avenir ; vous avez converti mes doutes en certitude, ma 
faiblesse en puissance ; enfin vos regards m'ont guéri de la maladie 
du doute^^... » 

Virginie. 

Ça brouillasse dans ma tête !... On ne voit pas clair dans ces 
phrases-là !... Est-ce que l'amour baragouine ?... il va droit au 
fait, l'amour ! Tenez, parlez-moi d'une lettre que j'ai reçue d'un 
joh jeune homme, quelque étudiant du quartier latin... Ça n'a 
pas de mystères^, c'est net, et l'on ne peut s'en fâcher. Je la sais 
par cœur. « Femme charmante ! (ça vaut bien mon ange !) femme 
charmante ! accordez-moi un rendez-vous, je vous en conjure. 
En pareil cas, on annonce qu'on a mille choses à dire ; moi, je 
n'en ai qu'une, que je vous dirai mille fois, si vous ne voulez pas 
m'arrêter à la promière. » 

Et c'était signé Hypolite. 

Justin. 
Eh bien, a-t-il parlé ? l'avez-vous arrêté ? 

Virginie. 

Je ne l'ai jamais revu ; il m'avait rencontrée à la Chaumière, il 
aura su qui j'étais, et l'imbécile a rougi de mon tàbellier^. 

Justin, 
Eh ! bien, écoutez ce que le père Grumeau*^ vient de me dire !... 



222 LE FAISEUR. 

Hier, pendant que nous faisions nos commissions^^, il est venu 
deux beaux jeunes gens, en cabriolet ; leur groom a dit au père 
Grumeau que l'un de ces messieurs allait épouser Mademoiselle 
Mercadet. Or, Monsieur avait donné cent francs au père Grumeau... 

Virginie et Thérèse, étonnées. 
Cent francs !... 

Justin. 

Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent ! Et il lui a fait 
le bec si bien, que le père Grumeau a eu l'air de se laisser tirer les 
vers du nez en expliquant au groom que Monsieur était si riche, 
qu'il ne connaissait pas lui-même sa fortune*^... 

Virginie. 

Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de 
soie à fleurs, leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval 
avait des roses là (elle montre son oreille) ; il était tenu par un 
enfant de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris 
qui ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant 
et qui jurait comme un sapeur^^. Et ce beau jeune homme qui a 
tout cela, des gros diamants h sa cravatte, épouserait Mademoi- 
selle Mercadet !,.. Allons donc ! 

Thérèse. 

Mademoiselle ?... qui a une figure d'héritière sans héritage ?... 
allons donc ! 

Virginie. 

Ah ! elle chante bien ! quelquefois je l'écoute, et elle me fait 
plaisir. Ah ! je voudrais bien savoir chanter comme elle : La 
fortune m'importune^^ ! 

Justin. 

Vous ne connaissez pas Monsieur Mercadet !... moi qui suis 
chez lui depuis six ans, et qui le vois depuis sa dégringolade aux 
prises avec ses créanciers, je le crois capable de tout, même de 
devenir riche^"... Tantôt, je me disais : le voilà perdu ! Les affiches 
jaunes fleurissaient à la porte, il avait des rames de papier timbré 



ACTE I, SCÈNE 2. 223 

que j'en vendais sans qu'il s'en aperçût^^ ! Brrr! il rebondissait, il 
triomphait ! et quelles inventions !.... Vous ne lisez pas les jour- 
naux, vous autres ! C'était du nouveau tous les jours : du bois en 
pavés^^ . (jgg pavés filés en soie ; des duchés, des moulins, enfin 
jusqu'au blanchissage mis en actions... C'était du propre^^ !... 
Par exemple, je ne sais pas par oii sa caisse est trouée ! il a beau 
l'emplir, ça se vide comme un verre !... Un jour Monsieur se 
couche abattu ; le lendemain, il se réveille millionnaire, quand 
il a dormi, car il travaille à effrayer ; il chiffre, il calcule, il écrit 
des prospectus qui sont comme des pièges à loups, il s'y prend 
toujours des actionnaires ; mais il a beau lancer des affaires, il a 
toujours des créanciers^'*, et il les promène, et il les retourne ! Ah ! 
quelquefois je les ai vus arrivant : ils vont tout emporter, le faire 
mettre en prison ; il leur parle... Eh bien ! ils finissent par rire 
ensemble, et ils sortent les meilleurs amis du monde. Les créan- 
ciers ont débuté par des cris de paon, par des mots plus que durs, 
et ils terminent par des : « Mon cher Mercadet ! « et des poignées 
de main^^. Voyez-vous, quand un homme peut maintenir paisibles 
des gens comme ce Pierquin^*^... 

Thérèse. 
Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs... 

Justin. 
Un pauvre père Violette !... 

Virginie. 

Ah ! pauvre cher homme, j'ai toujours envie de lui donner un 
bouillon... 

Justin. 
Un Goulard ! 

Thérèse. 

Goulard ! un escompteur qui voudrait me... m'escompter ! 

Justin. 
Tl est riche, il est garçon ! laissez-vous... 



224 le faiseur. 

Virginie. 
J'entends Madame. 

Justin. 

Soyons gentils, nous apprendrons quelque chose du mariage^''.. 



SCÈNE III. 

LES PRÉCÉDENTS, MADAME MERCADET. 

Madame Mercadet. 
Avez-vous vu Monsieur ? 

Thérèse. 
Madame s'est levée seule sans me sonner ! 

Madame Mercadet. 

En ne trouvant pas Monsieur Mercadet chez lui, l'inquiétude 
m'a saisie, et... Justin, savez-vous où est Monsieur ? 

Justin. 

J'ai trouvé Monsieur en^ discussion avec Monsieur Brédif, et ils 
sont... 

Madame Mercadet. 
Bien... Assez, Justin. 

Justin. 
Monsieur n'est pas sorti de la maison. 

Madame Mercadet. 
Merci 1 

Thérèse. 

Madame est sans doute chagrine de ce qu'on ait refusé de livrer 
les commandes... 



acte i, scène 3. 225 

Virginie. 
Madame sait que les fournisseurs ne veulent plus... 

Madame Mercadet. 
Je comprends. 

Justin. 

C'est les créanciers qui sont la cause de tout le mal. Ah ! si je 
savais quelque bon tour à leur jouer... 

Madame Mercadet. 
Le meilleur, ce serait de les payer !... 

Justin. 
Ils seraient bien étonnés ! 

Thérèse. 
Et malheureux, donc !... Ils ne sauraient plus que faire de leur 
temps. 

Madame Mercadet. 

II est inutile de vous cacher l'inquiétude excessive que me cau- 
sent les affaires de mon mari. Nous aurons sans doute besoin de 
votre discrétion ; car nous pouvons compter sur vous, n'est-ce 
pas ? 

Tous. 
Ah ! Madame ! 

Madame Mercadet. 

Monsieur ne veut que gagner du temps, il a tant de ressources 
dans l'esprit !... Suivez bien ses instructions. 

Thérèse. 

Ah ! oui, Madame ! Virginie et moi nous passerions dans le feu 
pour vous !... 

Virginie. 

Je disais tout à l'heure que nous avions de bons maîtres, et que. 



226 LE FAISEUR. 

dans leur prospérité, ils se souviendraient de la manière dont nous 
nous conduisons dans leur malheur. 

Justin. 

Moi, je disais que, tant que j'aurais de quoi vivre, je servirais 
Monsieur ; je l'aime, et je suis sûr que le jour où il aura une affaire 
vraiment bonne, il nous en fera profiter. (Mer cadet se montre.) 

Madame Mercadet. 

Il doit vous donner une place dans sa première entreprise 
solide... il ne s'agit plus que d'un dernier effort. Hélas ! nous ne 
devons pas laisser voir notre gêne momentanée, il se présente un 
riche parti pour Mademoiselle Julie. 

Thérèse. 

Mademoiselle mérite bien d'être heureuse ; pauvre fille ! elle est 
si bonne, si instruite, si bien élevée... 

Virginie. 
Et quels talents ! un vrai rossignol ! 

Justin. 

C'est un assassinat que d'ôter à une jeune personne tous ses 
moyens en lui refusant ses robes, ses chapeaux. Thérèse, vous vous 
y serez mal prise ! Si Madame veut me dire le nom du prétendu, 
j'irai chez tous ces gens-là, je leur ferai sous-entendre que je puis 
envoyer chez eux ce Monsieur... Monsieur... 

Madame Mercadet. 
De la Brive. 

Justin. 
Monsieur de la Brive, pour la corbeille, et ils livreront... 

Thérèse. 

Madame ne m'avait rien dit de ce mariage-là ; sans cela, j'aurais 
tout obtenu, car l'idée de Justin est très bonne... 



ACTE I, SCÈNE 5. 227 



Virginie. 

Oh ! c'est sûr, ils seront dedans. 

Madame Mercadet. 
Mais ils ne perdront pas un centime^^ ! 



SCÈNE ÏV. 

LES MÊMES, MERCADET. 

Mercadet, bas à sa femme. 

Voilà comment vous parlez à vos domestiques ? ils vous man- 
queront de respect demain. (A Justin.) Justin, allez à l'instant, 
chez Monsieur Verdelin, vous le prierez de venir me parler pour 
une affaire qui ne souffre aucun retard ! Soyez assez mystérieux ? 
car il faut qu'il vienne. — Vous, Thérèse, retournez chez tous les 
fournisseurs de Madame Mercadet, dites-leur sèchement d'appor- 
ter tout ce qui a été commandé par vos maîtresses, ils seront 
payés... oui, comptant. Allez ! 

Justin et Thérèse sortent^^. 



SCÈNE V. 

MADAME MERCADET, VIRGINIE, MERCADET. 

Mercadet, à Virginie. 
Eh bien ! Madame vous a-t-elle donné ses ordres ? 

Virginie. 
Non, Monsieur. 



228 le faiseur. 

Mercadet. 

Il faut vous distinguer aujourd'hui ! Nous avons à dîner quatre 
personnes : Verdelin et sa femme, Monsieur de Méricourt et 
Monsieur de la Brive. Ainsi nous serons sept. Ces dîners-là sont 
le triomphe des grandes cuisinières ! Ayez pour relevé de potage 
un beau poisson, puis quatre entrées, mais finement faites... 

Virginie. 
Monsieur !... 

Mercadet. 
Au second service... 

Virginie. 
Monsieur, les fournisseurs... 

Mercadet. 

Comment ! vous me parlez des fournisseurs le jour oii se fait 
l'entrevue de ma fille et de son prétendu ? 

Virginie. 
Mais ils ne veulent plus rien fournir. 

Mercadet. 

Vous^° irez chez leurs concurrents à qui vous donnerez ma 
pratique, et ils vous donneront des étrennes. 

Virginie. 
Et ceux que je quitte, comment les paierai-je ? 

Mercadet. 
Xe vous inquiétez pas de cela ! ça les regarde ! 

Virginie. 

Et s'ils me demandent leur paiement, à moi ? Oh ! d'abord, je 
ne réponds de rien... 



ACTE I, SCÈNE 5. 229 

Mercadet, bas à sa femme. 

Cette fille a de l'argent ! (Haut.) Virginie, aujourd'hui le crédit 
est toute la richesse des gouvernements ; mes fournisseurs mécon- 
naîtraient les lois de leurs pays, ils seraient inconstitutionnels et 
radicaux, s'ils ne me laissaient pas tranquille ! Ne me rompez 
donc pas la tête pour des gens en insurrection contre le principe 
vital de tous les États... bien ordonnés ! Occupez-vous du dîner, 
comme c'est votre devoir^^ ! Mais montrez-vous ce que vous êtes : 
un vrai cordon bleu ! Si Madame Mercadet, en comptant avec vous 
le lendemain du mariage de ma fille, se trouve vous devoir... je 
réponds de tout, moi ! 

Virginie. 
Monsieur... 

Mercadet. 

Allez ! je vous ferai gagner de bons intérêts, à dix francs pour 
cent francs tous les six mois ! C'est un peu mieux que la caisse 
d'épargne... 

Virginie. 
Elle donne à peine cent sous par an. 

Mercadet, à Madame Mercadet. 

Quand je vous le disais ! (A Virginie.) Comment ! vous mettez 
votre argent entre des mains étrangères ? Vous avez bien assez 
d'esprit pour le faire valoir vous-même ; et ici votre petit magot 
ne vous quitterait pas. 

Virginie, à part. 

Dix francs tous les six mois ! (Haut.) Quant au second service. 
Madame me le dira. Je vais faire le déjeuner^"'^. 

Elle sort. 



230 LE FAISEUR. 

SCÈNE VI. 

MERCADET, MADAME MERCADET. 

Mercadet, il regarde Virginie qui s'en va. 

Cette fille a mille écus à la caisse d'épargne... qu'elle nous 
a volés ; aussi, maintenant, pouvons-nous être tranquilles de ce 
côté-là... 

Madame Mercadet. 

Oh ! Monsieur, jusqu'où descendez-vous ! 

Mercadet. 

Je vous admire !... vous qui avez votre petite existence bien 
arrangée, qui allez presque tous les soirs au spectacle ou dans le 
monde avec notre ami Méricourt, vous me... 

Madame Mercadet. 
Vous l'avez prié de m'accompagner... 

Mercadet. 

On ne peut pas être à sa femme et aux affaires. Enfin, vous 
faites la belle et l'élégante... 

Madame Mercadet. 
Vous me l'avez ordonné ! 

Mercadet. 

Certes, il le faut bien ! Une femme est une enseigne pour un 
spéculateur... Quand à l'Opéra vous vous montrez avec une nou- 
velle parure, le public se dit : « Les asphaltes vont bien, ou la Pro- 
vidence des familles est en hausse, car Madame Mercadet est d'une 
élégance !... Voilà des gens heureux ! » Dieu veuille que ma combi- 
naison sur les remplacements soit agréée par le ministre de la 
guerre, vous aurez voiture !... 



acte i, scène 6. 231 

Madame Mercadet. 

Croyez-vous, Monsieur, que je sois indifférente à vos tourments, 
à votre lutte et à votre honneur ?... 

Mercadet. 

Eh bien ! ne jugez donc pas les moyens dont je me sers. Là, 
tout à l'heure, vous vouliez prendre vos domestiques par la dou- 
ceur; il fallait commander... comme Napoléon, brièvement. 

Madame Mercadet. 
Ordonner, quand on ne paie pas !... 

Mercadet. 
Précisément ! on paie d'audace. 

Madame Mercadet. 
On peut obtenir par l'affection des services qu'on refuse à... 

Mercadet. 

Par l'affection ! Ah ! vous connaissez bien votre époque ! 
Aujourd'hui, Madame, tous les sentiments s'en vont, et l'argent 
les pousse. Il n'y a plus que des intérêts, parce qu'il n'y a plus 
de famille, mais des individus ! Voyez, l'avenir de chacun est dans 
une caisse publique ! Une fille, pour sa dot, ne s'adresse plus à sa 
famille, mais à une tontine^^. La succession du roi d'Angleterre était 
chez une assurance. La femme compte, non sur son mari, mais sur 
la caisse d'épargne^ ! On paie sa dette à la patrie, au moyen d'une 
agence qui fait la traite des blancs^^ ! Enfin, tous nos devoirs sont 
en coupons ! Les domestiques, dont on change comme de chartes, 
ne s'attachent plus à leurs maîtres ; ayez leur argent, ils vous sont 
dévoués !... 

Madame Mercadet. 

Oh ! Monsieur, vous si probe, si honorable, vous dites quelque- 
fois des choses qui me... 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 16 



232 le faiseur. 

Mercadet. 

Et qui arrive à dire, arrive à faire, n'est-ce pas ? Eh bien ! je 
ferai tout ce qui pourra me sauver, car (il tire une pièce de cinq 
francs) voici l'honneur moderne !... Ayez vendu du plâtre pour 
du sucre, si vous avez su faire fortune sans exciter de plainte, 
vous devenez député, pair de France ou ministre ! Savez-vous 
pourquoi les drames, dont les héros sont des scélérats, ont tant 
de spectateurs ? C'est que tous les spectateurs s'en vont flattés, 
en se disant : — Je vaux encore mieux que ces coquins-là... 
Mais moi, j'ai mon excuse. Je porte le poids du crime de Godeau^^. 
Enfin, qu'y a-t-il de déshonorant à devoir ? Est-il un seul État 
en Europe qui n'ait ses dettes ? Quel est l'homme qui ne meurt 
pas insolvable envers son père ? il lui doit la vie, et ne peut pas la 
lui rendre. La terre fait constamment faillite au soleil. La vie, 
Madame, est un emprunt perpétuel ! Et n'emprunte pas qui veut 1 
Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers ? J'ai leur argent, ils 
attendent le mien : je ne leur demande rien, et ils m'importunent ! 
Un homme qui ne doit rien ! mais personne ne songe à lui, tandis 
que mes créanciers s'intéressent à moi^'. 

Madame Mercadet. 

Un peu trop !... Devoir et payer, tout va bien ; mais devoir et 
ne pouvoir rendre, mais emprunter quand on se sait hors d'état 
de s'acquitter ! je n'ose vous dire ce que j'en pense. 

Mercadet. 
Vous pensez quïl y a là comme un commencement de... 

Madame Mercadet. 
J'en ai peur... 

Mercadet. 

Vous ne m'estimez donc plus, moi, votre... 

Madame Mercadet. 

Je vous estime toujours, mais je suis au désespoir de vous voir 
vous consumant en efforts sans succès : j'admire la fertilité de 



ACTE I, SCÈNE 6. 233 

VOS conceptions, mais je gémis d'avoir à entendre les plaisanteries 
avec lesquelles vous essayez de vous étourdir. 

Mercadet. 

Un homme mélancolique se serait déjà noyé ! Un quintal de 
chagrin ne paie pas deux sous de dettes... Voyons ! pouvez-vous 
me dire où commence, où finit la probité dans le monde commer- 
cial ? Tenez... nous n'avons pas de capital... dois-je le dire ? 

Madame Mercadet. 
Non, certes. 

Mercadet. 

N'est-ce pas une tromperie ? Personne ne nous donnerait un 
sou, le sachant ! Eh bien ! ne blâmez donc pas les moyens que 
j'emploie pour garder ma place au grand tapis vert de la spécula- 
tion, en faisant croire à ma puissance financière. Tout crédit 
implique un mensonge ! Vous devez m'aider à cacher notre misère 
sous les brillants dehors du luxe. Les décorations veulent des 
machines, et les machines ne sont pas propres ! Soyez tranquille, 
plus d'un qui pourrait murmurer a fait pis que moi. Louis XIV, 
dans sa détresse, a montré Marly à Samuel Bernard pour en 
obtenir quelques millions, et aujourd'hui les lois modernes nous 
ont conduits à dire tous comme lui : L'Etat, c'est moi ! 

Madame Mercadet. 

Pourvu que, dans votre détresse, l'honneur soit toujours sauf, 
vous savez bien, Monsieur, que vous n'avez pas à vous justifier 
auprès de moi... 

Mercadet. 

Vous vous apitoyez sur mes créanciers, mais sachez donc enfin 
que nous n'avons dû leur argent qu'à... 

Madame Mercadet. 
A leur confiance, Monsieur ! 

Mercadet. 
A leur avidité ! Le spéculateur et l'actionnaire se valent ! Tous 



234 LE FAISEUR. 

les deux, ils veulent être riches en un instant. J'ai rendu service 
à tous mes créanciers ; tous croient encore tirer quelque chose de 
moi ! Je serais perdu sans la connaissance intime de leurs intérêts 
et de leurs passions ; aussi jouais-je^^ à chacun sa comédie. 

Madame Mercadet. 

Le dénouement m'effraie ! H en est qui sont las de faire votre 
partie : Goulard, par exemple. Que pouvez-vous contre une féro- 
cité pareille, il va vous forcer à déposer votre bilan... 

Mercadet. 

Jamais, de mon vivant ! car les mines d'or ne sont plus au 
Mexique, mais place de la Bourse ! et j'y veux rester jusqu'à ce 
que j'aie trouvé mon filon^^ !... 



SCÈNE VIL 

LES MÊMES, GOULARD. 

Goulard. 
Je suis ravi de vous rencontrer, mon cher Monsieur. 

iVLADAME Mercadet, à part. 
Goulard ! comment va-t-il faire ? (A Mercadet.) Auguste ! 
Mercadet fait signe à sa femme de se tranquilliser. 

Goulard. 

C'est chose rare, il faut s'y prendre dès le matin et profiter du 
moment où la porte est ouverte et les gardiens absents. 

Mercadet. 

Les gardiens ! sommes-nous des bêtes curieuses ? Vous êtes 
impayable !... 



ACTE I, SCÈNE 7. 235 

GOULARD. 

Non, je suis impayé, Monsieur Mercadet. 

Mercadet. 
Monsieur Goulard ! 

GoULARD. 

Je ne saurais me contenter de paroles. 

Mercadet. 

Il vous faut des actions, je le sais ; j'en ai beaucoup à vous 
donner en paiement, si vous voulez. Je suis actionnaire de... 

Goulard. 
Ne plaisantons pas, je viens avec l'intention d'en finir... 

Madame Mercadet. 
En finir... Monsieur, je vous offre... 

Mercadet. 

Ma chère, laissez parler Monsieur Goulard. (Goulard salue 
Madame Mercadet.) Vous êtes chez vous, écoutez-le ? 

Goulard. 

Pardon, Madame, je suis enchanté de vous voir, car votre 
signature pourrait... 

Mercadet. 

Ma femme a tort de se mêler de notre conversation, les femmes 
n'entendent rien aux affaires™ ! (A sa femme.) Monsieur est mon 
créancier, ma chère ; il vient me demander le montant de sa 
créance en capital, intérêts et frais, car vous ne m'avez pas ménagé, 
Goulard... Ah ! vous avez rudement poursuivi un homme avec 
qui vous faisiez des affaires considérables. 

Goulard. 
Des affaires, où tout n'a pas été bénéfice... 



236 le faiseur. 

Mercadet. 

Où serait le mérite ? Si elles ne donnaient que des bénéfices, 
tout le monde ferait des affaires !... 

GOULARD. 

Je ne viens pas chercher les preuves de votre esprit, je sais que 
vous en avez plus que moi, car vous avez mon argent... 

Mercadet. 

Eh bien ! il faut que l'argent soit quelque part ! (A Madame 
Mercadet.) Tu vois en Monsieur un homme qui m'a poursuivi 
comme un lièvre ! Allons, convenez-en, mon cher Goulard, vous 
vous êtes mal conduit ! Un autre que moi se vengerait en ce 
moment, car je puis vous faire perdre une bien grosse somme... 

Goulard. 

Si vous ne me payez pas, je le crois bien ; mais vous me paierez, 
ou demain les pièces seront remises au garde du commerce... 

Mercadet. 

Oh ! il ne s'agit pas de ce que je vous dois, vous n'avez là-dessus 
aucune inquiétude, ni moi non plus ; mais il s'agit de capitaux 
bien plus considérables ! Rien ne m'a étonné comme de vous 
savoir, vous, homme d'un coup d'œil si sûr, vous à qui je deman- 
derais un conseil, de vous savoir encore engagé dans cette affaire- 
là !... vous !... Enfin nous avons tous nos moments d'erreur... 

Goulard. 
Mais quoi ?... 

Mercadet, à sa femme. 

Tu ne le croirais jamais ? (A Goulard.) Elle a fini par se 
connaître en spéculations, elle a un tact pour les juger !... (A sa 
femme.) Eh bien ! ma chère, Goulard y est pour une somme très 
considérable. 

Madame Mercadet. 
Monsieur ? 



ACTE I, SCÈNE 7. 237 

GouLARD, à part. 

Ce Mercadet, il a le génie de la spéculation ; mais veut-il encore 
m'amuser ? (A Mercadet.) Que voulez-vous dire ? De quoi 
s'agit-il ? 

Mercadet. 

Vous le savez bien !... On sait toujours où le bât nous blesse, 
quand on porte des actions. 

GoULARD. 

Seraient-ce les mines de la Basse-Indre ? Une affaire superbe... 

Mercadet. 
Superbe ?... oui, pour ceux qui ont fait vendre hier... 

GoULARD. 

On a vendu ?... 

Mercadet. 

En secret, dans la coulisse ! vous verrez la baisse aujourd'hui 
et demain. Oh ! demain quand on saura ce que l'on a trouvé... 

GoULARD. 

Merci, Mercadet, nous causerons plus tard de nos petites affaires. 
Madame, mes hommages... 

Mercadet. 

Attendez donc, mon cher Goulard ! (Il retient Goulard par le 
bras.) J'ai une nouvelle à vous donner qui vous rassurera sur... 

Goulard. 
Sur quoi ?... 

Mercadet. 

Sur votre créance ! Je marie ma fille... 

Goulard, il dégage sa main de celle de Mercadet. 
Plus tard. 



238 LE FAISEUR. 

Mercadet, il reprend Goulard. 
Non, tout de suite, il s'agit d'un millionnaire. 

Goulard. 

Je vous fais mes compliments... Oh ! la mine ! Puisse-t-elle être 
heureuse !... Vous pouvez compter sur moi. 

Madame Mercadet. 
Pour la noce ? 

Goulard, il dégage de nouveau son bras du bras de Mercadet. 
En toute occasion. 

Mercadet. 
Écoutez ! encore un mot ? 

Goulard. 
Non, adieu. Je vous souhaite bon succès dans cette affaire. 

Mercadet, il fait revenir Goulard par un signe. 

Si vous voulez me rendre quelques titres, je vous dirai à qui 
vous pourrez vendre vos actions... 

Goulard. 
Mon cher Mercadet ! Mais nous allons nous entendre. 

Mercadet, à sa femme. 

Le voyez-vous prêt à voler le prochain ? Est-ce un honnête 
homme ? 

Goulard, 
Eh ! bien ? 

Mercadet. 

Avez-vous mes valeurs sur vous ? 

Goulard. 
Non. 



acte i, scène 8. 239 

Mercadet. 
Que veniez-voiis donc faire ? 

GOULARD. 

Je venais savoir comment vous vous portiez. 

Mercadet. 
Comme vous voyez. 

GoULARD. 

Enchanté. Adieu. (Mercadet sait Goulard en essaijatit de le 
retenir.) 

Madame Mercadet, seule an instant. 

Cela tient du prodige'^. 



SCENE VIII. 

MERCADET, MADAME MERCADET. 

Mercadet, il revient en riant. 

Impossible de le retenir ! il m'a tourné le dos comme un ivrogne 
à une fontaine. 

Madame Mercadet, rit aussi. 

Mais est-ce vrai ce que vous lui avez dit ? car je ne sais plus 
démêler le sens de ce que vous leur dites... 

Mercadet. 

H est dans l'intérêt de mon ami Verdelin d'organiser une 
panique sur les actions de la Basse- Indre, entreprise jusqu'à pré- 
sent douteuse, et devenue excellente tout ta coup. (A part.) S'il 
réussit à tuer l'affaire, je me ferai ma part... (Haut.) Ceci nous 
ramène à notre grande affaire : le mariage de Julie ! Oui, j'ai 
besoin d'un second moi-même pour récolter ce que je sème. 



240 le faiseur. 

Madame Mercadet. 

Ah ! Monsieur, si vous m'aviez prise pour votre caissier, nous 
aurions aujourd'hui trente mille francs de rentes !.., 

Mercadet. 

Le jour où j'aurais eu trente mille livres de rentes, j'eusse été 
ruiné. Voyons ! si, comme vous le voulez, nous nous étions 
enfouis dans une province avec le peu qui nous serait resté lors 
de l'emprunt forcé que nous a fait ce monstre de Godeau, où en 
serions-nous ? Auriez-vous connu Méricourt qui vous plaît tant 
et de qui vous avez fait votre chevalier ? Ce lion (car c'est un lion) 
va nous débarrasser de Julie ! Ah ! la pauvre enfant n'est pas 
notre plus belle affaire... 

Madame Mercadet. 
Il y a des hommes sensés qui pensent que la beauté passe... 

Mercadet. 
Il y en a de plus sensés qui pensent que la laideur reste. 

Madame Mercadet. 
Julie est aimante... 

Mercadet. 

Mais je ne suis pas Monsieur de la Brive !.. Et je sais mon rôle 
de père, allez ! Je suis même assez inquiet de la passion subite de 
ce jeune homme ; je voudrais savoir de lui ce qui l'a charmé dans 
ma fille. 

Madame Mercadet. 

Julie a une voix délicieuse ; elle est musicienne. 

Mercadet. 

Peut-être est-il un de nos dilettanti les moins savants, car il va, 
je crois, aux Bouffes sans entendre un mot d'itahen. 

Madame Mercadet. 
Julie est instruite... 



acte i, scène 8. 241 

Mercadet. 

Vous voulez dire qu'elle lit des romans ; et, ce qui prouve qu'elle 
est une fille d'esprit, c'est qu'elle n'en écrit pas. J'espère que 
Julie, malgré ses lectures, comprendra le mariage comme il doit 
être compris : en affaire ! Nous l'avons à peu près laissée maîtresse 
de ses volontés depuis deux ans : elle se faisait si grande ! 

Madame Mercadet. 

Pauvre enfant ! elle est si bien dans le secret de notre position, 
qu'elle a su se donner un talent, celui de la peinture sur porcelaine, 
afin de ne plus nous être à charge... 

Mercadet. 

Vous n'avez pas rempli vos obligations envers elle (mouve- 
ment de Madame Mercadet) : il fallait la faire jolie. 

Madame Mercadet. 
Elle est mieux, elle est vertueuse^^... 

Mercadet. 
Spirituelle et vertueuse ! Son mari aura bien... 

Madame Mercadet'^. 
Monsieur ! 

Mercadet. 

Bien de l'agrément ! Allez la chercher, car il faut lui expliquer 
le sens du dîner d'aujourd'hui et l'inviter à prendre Monsieur de 
la Brive au sérieux. 

Madame Mercadet. 

Les difficultés avec nos fournisseurs m'ont empêchée de lui en 
parler hier. Je vais vous amener Julie ; elle est éveillée, car elle 
se lève au jour pour peindre'*. 

Elle sort. 



242 LE FAISEUR. 



SCÈNE IX. 

Mercadet. 
Dans cette époque, marier une fille jeune et belle, la bien marier, 
entendons-nous, est un problème assez difficile à résoudre ; mais 
marier une fille d'une beauté douteuse et qui n'apporte que ses 
vertus en dot, je le demande aux mères les plus intrigantes, n'est- 
ce pas une œuvre diabolique ? Méricourt doit avoir de l'affection 
pour nous ; ma femme fait encore de lui ce qu'elle veut, et c'est 
ce qui me rassure... Oui, peut-être se croit-il obligé de marier 
Julie avantageusement. Quant à Monsieur de la Brive, rien qu'à 
le voir fouettant son cheval aux Champs-Elysées, au style du 
tigre, l'ensemble de l'équipage, son attitude à l'Opéra, le père le 
plus exigeant serait satisfait. J'ai dîné chez lui : charmant apparte- 
ment ; belle argenterie, un dessert en vermeil, à ses armes ; ce 
n'était pas emprunté. Qui peut donc engager un coryphée de la 
jeunesse dorée à se marier ?.,. Car il a eu des succès de femmes... 
Oh 1 peut-être est-il las des succès... Puis, il a entendu, m'a dit 
Méricourt, Julie chez Duval, où elle a chanté à ravir.... Après tout, 
ma fille fait un bon mariage. Et lui ?... Oh ! lui".... 



SCÈNE X. 

MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE'e. 

Madame Mercadet. 
JuHe, votre père et moi nous avons à vous parler sur un sujet 
toujours agréable à une fille : il se présente pour vous un parti. 
Tu vas peut-être te marier, mon enfant... 

Julie. 
Peut-être !... Mais cela doit être sûr. 



acte i, scène 10. 243 

Mercadet. 
Les filles à marier ne doutent jamais de rien ! 

Julie. 
Monsieur Minard vous a donc parlé, mon père ? 

IVIercadet. 

Monsieur Minard !... Hein !... Qu'est-ce qu'un Monsieur 
Minard ?... Vous attendiez-vous, Madame, à trouver un ^yionsieur 
Minard établi dans le cœur de votre fille ? Julie, serait-ce par 
hasard ce petit employé que Duval, mon ancien caissier, m'a plu- 
sieurs fois recommandé pour des places ? Un pauvre garçon dont 
la mère seule est connue... (A part.) Le fils naturel de Godeau... 
(A Julie.) Répondez. 





Julie, 


Oui, papa. 






Mercadet. 


Vous l'aimez ? 





Julie. 
Oui, papa. 

Mercadet. 
D s'agit bien d'aimer, il faut être aimée. 

Madame Mercadet. 
Vous aime-t-il ? 

Julie. 
Oui, maman. 

Mercadet. 

« Oui, papa, oui, maman », pourquoi pas nanan, dada ? Quand 
les filles sont ultra-majeures, elles parlent comme si elles sortaient 
de nourrice !... Faites à votre mère la politesse de l'appeler 
Madame, afin qu'elle ait les bénéfices de sa fraîcheur et de sa 
beauté. 



244 le faiseur. 

Julie. 
Oui, Monsieur. 

Mercadet. 

Oh ! appelez-raoi mon père, je ne m'en fâcherai pas ! Quelle 
preuve avez-vous d'être aimée ?... 

Julie. 
Mais... on se sent aimée !... 

Mercadet. 
Quelle preuve en avez-vous ? 

Julie. 
Mais la meilleure preuve, c'est qu'il veut m'épouser. 

Mercadet. 

C'est vrai ! ces filles ont, comme les petits enfants, des réponses 
à vous casser les bras. 

Madame Mercadet. 
Où l'avez-vous donc vu ? 

Julie. 
Ici. 

Madame ]\Iercadet. 
Quand ? 

Julie. 
Le soir, quand vous êtes sortie. 

ilADAME Mercadet. 
Il est moins âgé que vous. 

Julie. 
Oh ! de quelques mois ! 



acte i, scène 10. 245 

Madame Mercadet. 

Et je vous croyais trop raisonnable pour penser à un jeune 
étourdi de vingt-deux ans qui ne peut apprécier vos qualités. 

Julie. 

Mais il a pensé à moi le premier ; car si je l'avais aimé la pre- 
mière, il n'en aurait jamais rien su. Nous nous sommes vus, un 
soir, chez Madame Duval. 

Madame Mercadet. 

H n'y a que Madame Duval pour recevoir chez elle des gens 
sans position !... 

Mercadet. 

Elle fait salon, elle veut des danseurs à tout prix !... Les gens 
qui dansent n'ont jamais d'avenir ! Aujourd'hui les jeunes 
hommes qui ont de l'ambition se donnent tous un air grave et ne 
dansent point. 

Julie. 
Adolphe... 

Mercadet. 

Et il se nomme Adolphe !... Ce monde, que des imbéciles nous 
disent en progrès et qui prennent des déplacements pour des per- 
fectionnements, tourne donc sur lui-même ? Enfants, vous croyez 
moins que jamais à l'expérience de vos pères^^... Apprenez, Made- 
moiselle, qu'un employé à douze cents francs ne sait pas aimer, 
il n'en a pas le temps, il se doit au travail. Il n'y a que les proprié- 
taires, les gens à tilbury, enfin, les oisifs, qui peuvent et sachent 
aimer. 

Madame Mercadet. 
Mais, malheureuse enfant !... 

Mercadet, à sa femme. 
Laissez-moi lui parler. (A Julie.) Julie, je te marie à ton 



246 LE FAISEUR. 

Monsieiir Minard... (Mouvement de Julie.) Attends ! Tu n'as pas 
le premier sou, tu le sais : que devenez-vous le lendemain de votre 
mariage ? Y avez-vous songé ?... 

Julie. 
Oui, mon père. 

Madame Mercadet. 
Elle est folle ! 

Mercadet, à sa femme. 

Elle aime, la pauvre fille !... Laissez-la dire. (A Julie.) Parle, 
Julie, je ne suis plus ton père, mais ton confident, je t'écoute. 

Julie. 
Nous nous aimerons. 

Mercadet. 

Mais l'amour vous enverra-t-il des coupons de rentes au bout 
de ses flèches ? 

Julie. 

Oh ! mon père, nous nous logerons dans un petit appartement, 
au fond d'un faubourg, à un quatrième étage, s'il le faut ! Au 
besoin, je serais sa servante... Ah ! je m'occuperai des soins du 
ménage avec un plaisir infini, en songeant, qu'en toute chose, il 
s'agira de lui... Je travaillerai pour lui pendant qu'il travaillera 
pour moi ! Je lui sauverai bien des ennuis, il ne s'apercevra jamais 
de notre gêne. Notre ménage sera propre, élégant même. Mon 
Dieu ! l'élégance tient à si peu de chose, elle vient de l'âme et le 
bonheur en est à la fois la cause et l'effet. Je puis gagner assez 
avec ma peinture sur porcelaine pour ne lui rien coûter et même 
contribuer aux charges de la vie. D'ailleurs l'amour nous aidera 
à passer les jours difficiles !... Adolphe a de l'ambition comme 
tous les gens qui ont une âme élevée, et il est de ceux qui arrivent... 

Mercadet. 

On arrive garçon, mais marié, l'on se tue à solder un livre- 
dépense, à courir après mille francs, comme les chiens après une 
voiture. Et il a de l'ambition ?... 



acte i, scène 10. 247 

Julie. 

Mon père, Adolphe a tant de volonté, unie à tant de moyens, 
que je suis sûre de le voir un jour... ministre peut-être. 

Mercadet. 

Aujourd'hui, qui est-ce qui ne se voit pas plus ou moins ministre ? 
En sortant du collège, on se croit un grand poète, un grand ora- 
teur, un grand ministre^^, comme, sous l'Empire, on se voyait 
maréchal de France en partant sous-lieutenant. Sais-tu ce qu'il 
serait, ton Adolphe ?... Père de plusieurs enfants qui dérangeront 
tes plans de travail et d'économie, qui logeront son Excellence 
rue de Clichy, et qui te plongeront dans une affreuse misère ! Tu 
m'as fait là le roman, et non l'histoire de la vie. 

Madame Mercadet. 

Pauvre enfant ! à son âge, il est si facile de prendre ses espé- 
rances pour des réalités !... 

Mercadet. 

Elle croit que l'amour est le seul élément de bonheur dans le 
mariage : elle se trompe, comme tous ceux qui mettent leurs 
propres fautes sur le compte du hasard, l'éditeur responsable de 
nos folies ! et alors on s'en prend de son malheur à la société, 
qu'on bouleverse. Bah ! c'est une amourette qui n'a rien de 
sérieux. 

Julie. 

C'est, mon père, de part et d'autre, un amour auquel nous 
sacrifierons tout... 

Madame Mercadet. 

Comment ! Julie, tu ne sacrifierais pas cet amour naissant pour 
sauver ton père ? pour lui rendre plus que la vie qu'il t'a donnée, 
l'honneur que les familles doivent garder intact ! 

Mercadet. 
Mais à quoi servent donc les romans dont tu t'abreuves, malheu- 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 17 



248 LE FAISEUR. 

reuse enfant, si tu n'y puises pas le désir d'imiter les dévouements 
qu'on y prêche ? (car les romans .sont devenus des sermons 
sociaux !) Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune ? lui 
as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur 
la fenêtre et des cerises à manger le soir, comme faisait Jean- 
Jacques avec une fille d'auberge'^ ? 

Julie. 

Mon père, je suis incapable d'avoir commis la moindre indiscré- 
tion qui pût vous compromettre. 

^Iercadet. 
Il nous croit riches ? 

Julie. 

Il ne m'a jamais parlé d'argent. 

Mercadet, à part à sa femme. 

Bien, j'y suis. (A Julie.) Julie, vous allez lui écrire, à l'instant, 
de venir me parler. 

Julie. 

Ah ! mon père !... (Elle Vembrasse.) 

Mercadet. 

Aujourd'hui même, un jeune homme élégant, ayant une grande 
existence, un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des 
intentions et vous recherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez 
pas Madame Minard, vous serez Madame de laBrive ; au heu 
d'aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une 
belle maison dans la Chaussée d'Antin. Vous avez des talents, de 
l'instruction, vous pourrez jouer un rôle brillant à Paris. Si vous 
n'êtes pas la femme d'un ministre, vous serez peut-être la femme 
d'un pair de France^". Je suis fâché, ma fille, de n'avoir pas mieux 
à vous offrir... 

Julie. 

Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d'accep- 
ter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur et la richesse. 



acte i, scène 10. 249 

Madame Mercadet. 

Julie, votre père et moi nous sommes comptables de votre 
avenir envers vous-même, et nous ne voulons point un jour être 
accusés justement par vous, car l'expérience des parents doit être 
la leçon des enfants. Nous faisons en ce moment une rude épreuve 
des choses de la vie. Va, ma fille, marie-toi richement. 

Mercadet. 

Dans ce cas-là l'union fait la force ! la maxime des écus de la 
Répubhque. 

Madame Mercadet. 

S'il n'y a pas de bonheur possible dans la misère, il n'y a pas 
de malheur que la fortune n'adoucisse. 

Julie. 

Et c'est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles ! Mon 
père, je vais vous parler votre langage amer et positif. Ne vous 
ai -je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent 
sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser- 
aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable ? N'au- 
rait-il pas mieux valu marier alors la pau\Te fille à un homme 
sans fortune, mais capable d'en gagner une. Monsieur de la Brive 
peut, je le sais, être riche, spirituel et plein de talents, mais vous 
étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en 
ma mère une fille riche et belle, tandis que moi... 

Mercadet. 

Ma fille, vous pourrez juger Monsieur de la Brive, comme je 
jugerai Monsieur Minard. Mais vous n'aurez pas le choix. Monsieur 
Minard renoncera lui-même à vous, 

Julie. 
Oh ! jamais, mon père, il vous gagnera le cœur... 

Madame Mercadet, 
Mon ami, si elle était aimée ?... 



250 le faiseur. 

Mercadet. 
Elle est trompée. 

Julie. 
Je demanderais à l'être toujours ainsi. 

Madame Mercadet. 
On sonne ! et nous n'avons personne })our aller ouvrir la porte. 

Mercadet. 
Eh bien, laissez sonner. 

Madame Mercadet. 
Je m'imagine toujours que Godeau peut revenir. 

Mercadet. 

Godeau !... Mais sachez qu'avec ses principes de faire fortune, 
quibuscumque viis^^... (allons ! je leur parle latin), Godeau ne 
peut être que pendu à la grande vergue d'une frégate. Après huit 
ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau ! Vous me faites 
l'effet de ces soldats qui attendent toujours Napoléon. 

Madame Mercadet. 
On sonne toujours. 

Mercadet. 

C'est une sonnerie de créancier !... Va voir, Julie ! Et, quoi qu'on 
te dise, réponds que ta mère et moi nous sommes sortis. Ce 
créancier aura peut-être de la pudeur, il croira sons doute une 
jeune personne^^... 



ACTE I, SCÈNE 12. 251 

SCÈNE XI. 

MADAME MERCADET, MERCADET. 

Madame Mercadet. 
Cet amour, vrai chez elle, du moins, m'a émue... 

Mercadet. 
Vous êtes toutes romanesques ! 

Madame Mercadet. 
Un premier amour donne bien de la force !... 

Mercadet. 
La force de s'endetter^^ ! FA c'est bien assez que le beau-père^*... 

SCÈNE XII. 

PIERQUIN, JULIE, MERCADET, MADAME MERCADET. 

Julie, entrant la première. 
Mon père, Monsieur Pierquin ! 

Mercadet. 
Allons, la jeune garde est en déroute !... 

Julie. 
Mais il prétend qu'il s'agit d'une bonne affaire pour vous. 



252 le faiseur. 

Mercadet, 

C'est-à-dire pour lui. Qu'elle se laisse aller à écouter son Adolphe, 
ça se conçoit ; mais un créancier !... Je sais comment le prendre, 
celui-là ! Laissez-nous^^ ! 

Les femmes sortent. 



SCÈNE XIII. 

PIERQUIN, MERCADET. 

PlERQUIX. 

Je ne viens pas vous demander d'argent, mon cher Monsieur, 
je sais que vous faites un superbe mariage. Votre fille épouse un 
millionnaire, le bruit s'en est répandu... 

Mercadet. 
Oh ! millionnaire ! H a quelque chose... 

PlERQUIN. 

Ce magnifique prospectus va calmer vos créanciers. Tenez !... 
moi-même, j'ai repris mes pièces que j'avais remises aux gardes 
du commerce. 

Mercadet. 

Vous alliez me faire arrêter ? 

PlERQUIN. 

Ah ! vous aviez deux ans ! Je ne garde jamais de dossiers si 
longtemps ; mais pour vous, je m'étais départi de mes principes. 
Si ce mariage est une invention, je vous en fais mon compliment... 
Le retour de Godeau s'usait diablement !... Un gendre vous fera 
gagner du temps. Ah ! mon cher, vous nous avez promenés avec 
des relais d'espérance à désespérer des vaudevillistes ! Ma foi, je 
vous aime, vous êtes ingénieux ! A fille sans dot, riche mari, c'est 
hardi. 



ACTE I, SCÈNE 13. 253 

Mercadet, à part. 
Où veut-il en venir ? 

PlERQUIN. 

Goulard a gobé l'hameçon, mais qu'avez-vous mis dessus ? 
car il est fin. 

Mercadet. 

Mon gendre est Monsieur de la Brive, un jeune homme... 

PlERQUIN. 

D y a un vrai jeune homme ? 

Mercadet. 
Je vous le ferai voir... 

PlERQUIN. 

Alors, combien payez-vous le jeune homme ? 

Mercadet. 

Ah ! assez d'insolence ! Autrement, mon cher, je vous deman- 
derais de régler nos comptes ; et, mon cher Monsieur Pierquin, 
vous y perdriez beaucoup au prix où vous me vendez l'argent !... 

PlERQUIN. 

Monsieur ! 

]\Iercadet. 

Monsieur, je vais être assez riche poiu" ne plus souffrir la plai- 
santerie de personne, pas même dim créancier. Quelle affaire 
venez-vous me proposer ? 

PlERQUIN. 

Si vous voulez régler, j'aimerais autant cela... 

Mercadet. 

Je ne le crois pas. Je vous rapporte autant qu'une ferme en 
Beauce. 



254 LE FAISEUR. 

PlERQUIN. 

Je venais vous proposer un échange de valeurs, contre lequel 
je vous accorderais un sursis de trois mois. 

Mercadet. 
C'est là la bonne affaire ? 

PlERQUIN. 

Oui. 

Mercadet, à part 

Que flaire ce renard ? des poules aux œufs d'or. (Haut.) Expli- 
quez-vous nettement. 

PlERQUIX. 

Vous savez, moi, je suis lucide, limpide, l'on y voit clair. 

Mercadet. 

Pas de phrases ! Je ne vous ai jamais reproché de faire l'usure, 
car je considère un fort intérêt comme une prime donnée au 
capital d'une affaire. L'usurier, c'est un capitahste qui se fait sa 
part d'avance... 

PlERQUIN. 

Voici pour près de cinquante mille francs de lettres de change 
d'un joli jeune homme nommé IVIichonnin, garçon coulant... 

Mercadet. 
Et coulé... 

PlERQUIN. 

Oui. Elles sont en règle, protêt, jugement par défaut, jugement 
définitif, procès-verbal de carence, dénonciation de contrainte, 
etc.. il y a cinq mille francs de frais. 

Mercadet. 
Et cela vaut ? 



ACTE I, SCÈNE 13. 255 

PlERQUIN. 

Ce que vaut l'avenir d'un jeune homme maintenant forcé 
d'avoir beaucoup d'industrie pour vivre... 

Mercadet. 
Rien... 

PlERQUIN. 

A moins qu'il n'épouse une riche Anglaise amoureuse de... 

Mercadet. 
De lui !... 

PlERQUIN. 

Non, d'un titre ! et je pensais à lui en acheter un... Mais cela 
m'aurait jeté dans des intrigues à la chancellerie. 

Mercadet. 
Mais que voulez-vous de moi ? 

PlERQUIN. 

Des choses de même valeur. 

Mercadet. 
Quoi? 

PlERQUIN. 

Des actions de... enfin de vos entreprises qui ne donnent plus 
de dividendes. 

Mercadet. 

Et vous m'accorderez un sursis de cinq mois ?... 

PlERQUIN. 

Non, trois mois. 

Mercadet, à part. 
Trois mois ! pour un spéculateur, c'est l'éternité ! Mais quelle 



256 LE FAISEUR. 

est son idée ? Oh ! ne rien donner, recevoir quelque chose. (Haut.) 
Pierquin, je ne comprends pas, malgré mon intelligence ; mais 
c'est fait... 

Pierquin. 

J'avais compté là-dessus ! Voici une lettre par laquelle je vous 
accorde le sursis. Voici les dossiers ^lichonnin. Ah ! je dois tout 
vous dire : ce jeune homme a mis tous les gardes du commerce 
sur les dents. 

Mercadet. 

Voulez-vous les actions roses d'un journal qui pourrait avoir 
du succès s'il paraissait ? les actions bleues d'une mine qui 
a sauté ? les actions jaunes d"un pavé avec lequel on ne pouvait 
pas faire de barricades ?... 

Pierquin. 
Donnez-m'en de toutes les couleurs. 

Mercadet. 
En voici, mon cher maître, pour quarante mille francs. 

Pierquin, 

Merci, mon cher ami ! Nous autres nous sommes ronds en 
affaires 

Mercadet, à part. 

Sa ritournelle quand il a pincé quelqu'un ! Je suis volé ! (Haut.) 
Vous allez placer mes actions ? 



Mais oui. 

A toute leur valeur ? 

Si c'est possible... 



Pierquin. 
Mercadet. 
Pierquin. 



Mercadet. 
Ah ! j'y suis. Cela remplacera vos cabinets d'histoire naturelle, 



ACTE I, SCÈNE 14. 257 

VOS frégates en ivoire, les pelisses de zibeline, enfin les marchan- 
dises fantastiques... 

PlERQUIN. 

C'est si vieux !... 

Mercadet. 

Et puis le tribunal commence <à trouver cela léger... Vous êtes 
un digne homme, vous allez ranimer nos valeurs... 

PlERQUIN. 

Croyez, mon cher ami, que je le voudrais. 

Mercadet. 
Et moi donc ? Adieu ! 

PlERQUIN. 

Vous savez ce que Je vous souhaite, en ma qualité de créancier, 

dans l'affaire du mariage de votre fille^^ ? 

Il sort. 



SCÈNE XIV. 



Mercadet, seul. 

Michonnin ! quarante-deux mille francs et cinq mille francs 
d'intérêts et de frais, quarante-sept mille... Pas d'à-compte 1 Bah ! 
un homme qui ne vaut rien aujourd'hui peut devenir excellent 
demain ! D'ailleurs, je le ferai nommer baron en intéressant un 
certain personnage dans une affaire ! mais tiens ! tiens !... ma 
femme connaît une Anglaise qui se met des coquillages et des 
algues sur la tête, la fille d'un brasseur, et... Diantre ! pas de 
domicile... ne l'accusons pas, l'infortuné ! Sais-je si j'aurai un 
domicile dans trois mois ? Pauvre garçon ! peut-être a-t-il eu, 
comme moi, un ami ! Tout le monde a son Godeau, un faux 
Christophe Colomb ! Après tout, Godeau... (Il regarde s'il est seul.) 
Godeau, je crois qu'il m'a déjà rapporté plus d'argent qu'il ne 
m'en a pris^'^ ! 



ACTE 11/ 

SCÈNE PREMIÈRE. 

MERCADET, THÉRÈSE, JUSTIN, VIRGINIE. 

Mercadet, il sonne Justin. 
Qu'a dit Verdelin, mon ami Verdelin ? 

Justin. 

Il va venir ; il a précisément, a-t-il dit, de l'argent à donner 
à Monsieur Brédif. 

Mercadet. 

Fais en sorte qu'il me parle avant d'entrer chez Brédif. Ah !... 
j'ai donné cent francs au père Grumeau ; il ne peut pas encore 
avoir menti pour cent francs en vingt-quatre heures. 

Justin. 

D'autant plus. Monsieur, que je lui ai fait croire qu'il avait dit 
la vérité. 

Mercadet. 
Tu finiras par devenir mon secrétaire. 

Justin. 
Ah ! s'il ne fallait pas savoir écrire !... 



acte ii, scène 1. 259 

Mercadet. 
Les secrétaires de ministres écrivent très peu. 

Justin. 
Que font-ils donc ? 

Mercadet. 

Le ménage ! et ils parlent lorsque leur patron doit se taire... 
Allons ! arrange-toi pour que le père Grumeau dise à Verdelin que 
Brédif est sorti. (Justin sort.) 

Mercadet, à part. 

Ce garçon-là est un demi-Frontin, car aujourd'hui ceux qui sont 
des Frontins tout entiers deviennent nos maîtres !... Nos parvenus 
d'aujourd'hui sont des Sganarelles sans places qui se sont mis en 
maison chez la France ! (A Thérèse.) Eh bien ! Thérèse. 

Thérèse. 

Ah ! Monsieur, dès que j'ai promis le paiement, tous les four- 
nisseurs ont eu des figures aimables... 

Mercadet. 

Le sourire du marchand qui vend bien ! (A Virginie.) Et nous 
aurons un beau dîner, Virginie ? 

Virginie. 
Monsieur le mangera !... 

Mercadet. 
Et les fournisseurs ?... 

Virginie. 
Bah ! Ils patienteront !... 

Mercadet, à part. 

Elle les a payés. (Haut.) Je ne t'oublierai pas. Nous compterons 
demain... 



260 le faiseur. 

Virginie. 
Si Mademoiselle se marie, elle pensera sans doute à moi. 

Mercadet. 

Comment donc ! mais certainement. 

Thérèse. 
Monsieur, et moi ? 

Mercadet. 

Tu auras pour mari l'un des futurs employés de mon assurance 
contre les chances du recrutement. Mais... 

Thérèse. 

Oh ! Monsieur, soyez tranquille. Je sais ce qu'on peut dire à un 
prétendu pour le rendre amoureux fou ; car je sais comment le 
rendre froid comme une corde à puits... Je me suis vengée de ma 
dernière maîtresse en faisant rompre son mariage... 

Mercadet. 

Ah ! la langue d'une femme de chambre !... c'est un feuilleton 
domestique... 

Thérèse. 

Oh ! Monsieur... nous n'avons pas tant de... de., talent !... 

Elle sort^. 



SCÈNE IL 

MERCADET, un moment seul, puis JUSTIN. 

Mercadet. 

Avoir ces gens pour soi, c'est comme si un ministre avait la 
presse à lui ! Heureusement que les miens ont leurs gages à perdre. 
Tout repose maintenant sur la douteuse amitié de Verdelin, un 
homme dont la fortune est mon ouvrage ! Mais se plaindre de l'in- 



ACTE II, SCÈNE 3. 261 

gratitude des hommes, autant vouloir être le Luther du cœur^. 
Dès qu'un homme a quarante ans, il doit savoir que le monde est 
peuplé d'ingrats ! Par exemple, je ne sais pas où sont les bienfai- 
teurs !... Verdelin et moi, nous nous estimons très bien : lui, me 
doit de la reconnaissance, moi, je lui dois de l'argent, et nous ne 
nous payons ni l'un ni l'autre !... Allons ! pour marier Julie, il 
s'agit de trouver mille écus dans une poche qui voudra être vide ! 
crocheter le cœur pour crocheter la caisse, quelle entreprise !... 
Il n'y a que les femmes aimées qui font ces tours de force-là ! 

Justin, entrant. 
Monsieur Verdelin va venir^. 



SCÈNE III. 

LES MÊMES, VIOLETTES. 

Mercadet. 

Le voici... mon ami... Ah ! c'est le père Violette... (A Justin.) 
x\près onze ans de service, tu ne sais pas encore fermer les portes ? 
Allons ! va guetter Verdelin, et cause spirituellement avec lui 
jusqu'à ce que j'aie congédié ce pauvre diable. 

Justin. 
L'une de ses victimes !... (Justin sort.) 

Violette. 

Je suis déjà venu onze fois depuis huit jours, mon cher Mon- 
sieur Mercadet, et le besoin m'a obligé de vous attendre hier 
dans la rue pendant trois heures en me promenant d'ici à la 
Bourse. J'ai vu qu'on m'avait dit vrai, en m'assurant que vous 
étiez à la campagne. 

Mercadet. 

Nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, mon pauvre 
père Violette : nous avons tous deux une famille... 



262 le faiseur. 

Violette. 

Nous avons engagé tout ce qui peut se mettre au Mont-de- 
Piété... 

Mercadet. 
C'est comme ici... 

Violette. 

Le mal de l'un ne guérit pas le mal de l'autre... Mais vous avez 
encore de quoi vi\Te, et nous sommes sans pain ! Je ne vous ai 
jamais reproché ma ruine, car je crois que vous aviez l'intention 
de nous enrichir... et puis c'est ma faute ! En voulant doubler 
notre petite fortune, je l'ai compromise. Ma femme et mes filles 
ne veulent pas comprendre, elles qui me poussaient à spéculer, elles 
qui me reprochaient ma timidité, que, lorsqu'on risque de gagner 
beaucoup, c'est qu'on est exposé à perdre autant... Mais, enfin, 
parole ne paie pas farine, et je viens vous supplier de me donner 
le plus petit à-compte sur les intérêts, vous sauverez la vie à toute 
une famille. 

Mercadet, à part. 

Pauvre homme ! il me navre !... quand je l'ai vu, je déjeune 
sans appétit !... (Haut.) Soyez bien raisonnable, car je vais par- 
tager avec vous... (Bas.) Nous avons à peine cent francs dans la 
maison..., et encore, c'est l'argent de ma fille. 

Violette. 

Est-ce possible ! vous, Monsieur Mercadet, un homme que j'ai 
vu si riche !... 

Mercadet. 

Entre malheureux, on se doit la vérité. 

Violette. 

Ah ! si l'on ne se devait que cela, comme on se paierait prompte- 
ment ! 

Mercadet. 

N'en abusez pas !... car je suis sur le point de marier ma fille... 



acte ii, scène 3. 263 

Violette. 

J'ai deux filles, moi, Monsieur, et ça travaille sans espoir de 
se marier, car les femmes qui restent honnêtes gagnent si peu !... 
Dans la circonstance oii vous êtes, je ne vous importunerais pas, 
mais... ma femme et mes filles attendent mon retour dans des 
angoisses... A mon âge, je ne peux plus rien faire... Si vous... 
pouviez m'obtenir une place ?... 

Mercadet. 

Vous êtes inscrit, père Violette, pour être le caissier de ma 
compagnie d'assurance contre les chances du^... 

Violette. 

Ah ! ma femme et mes filles vont vous bénir !... (Mercadet va 
prendre de Vargent.) Les autres c|ui le tracassent n'ont rien ; mais 
en se plaignant comme ça, l'on touche à peu près ses intérêts 

Mercadet. 
Tenez, voilà soixante francs... 

Violette. 

En or ! 11 y a bien longtemps que je n'en ai vu... Oh ! chez 
moi !... 

Mercadet. 
Mais... 

Violette. 

Soyez tranquille, je n'en dirai rien... 

Mercadet. 

Ce n'est pas cela. Vous me promettez, père Violette, de ne pas 
revenir avant... un mois... 

Violette. 

Un mois ! pourrons-nous vivre un mois avec cela ? 

Mercadet. 
Vous n'avez donc pas autre chose ? 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 18 



264 le faiseur. 

Violette. 
Je ne possède pour toute fortune que ce que vous me devez 

Mercadet. 

Pauvre homme ! en le voyant, je me trouve riche. (Haut.) Mais 
je croyais que vous faisiez quelques petites affaires de prêt dans 
le quartier de l'Estrapade ? 

Violette. 

Depuis que les prisonniers pour dettes ont quitté Sainte-Pélagie, 
les prêts ont bien baissé dans le quartier. 

Mercadet. 

Pourriez-vous avoir un cautionnement jiour une place de 
caissier ?... 

Violette. 

J'ai quelques amis, et peut-être^... 

^Iercadet. 
Prendraient-ils des actions ? 

Violette. 

Oh ! Monsieur, vous autres faiseurs, vous avez cassé le grand res- 
sort de l'association ! On ne veut plus entendre parler d'actions... 

Mercadet. 

Eh bien ! adieu, père Violette ! Nous coiiq^terons plus tard... 
Vous serez le premier payé !.. 

Violette. 

Bonne réussite. Monsieur ! ma femme et mes filles diront des 
prières pour le mariage de Mademoiselle Mercadet. 

Mercadet. 

Adieu ! Si tous les créanciers étaient comme celui-là ? Mais je 
n'y tiendrais pas, il m'emporte toujours de l'argent^. 



ACTE II, SCÈNE 4. 265 

SCÈiNE IV^ 

MERCADET, VERDELIN. 

Verdelix. 
Bonjour, mon ami. que me veux-tu ? 

Mercadet. 

Ta question ne me laisse pas le temps de te dorer la pilule ! 
Tu m'as deviné ! 

Verdelin. 

Oh ! mon vieux Mercadet, je n'en ai pas et je suis franc : j'en 
aurais, que je ne pourrais pas t'en donner. Ecoute !... Je t'ai 
prêté déjà tout ce dont mes moyens me permettaient de disposer, 
je ne te l'ai jamais redemandé. Je suis ton ami et ton créancier ; 
eh bien ! si je n'avais pas pour toi le cœur plein de reconnaissance, 
si j'étais un homme ordinaire, il y a longtemps que le créancier 
aurait tué l'ami !... Diantre !... Tout a ses limites dans ce monde ! 

Mercadet. 
L'amitié, oui ; mais non le malheur !... 

Verdelin. 

Si j'étais assez riche pour te sauver tout-à-fait, pour éteindre 
entièrement ta dette, je le ferais de bon cœur, car j'aime ton 
courage ; mais tu dois succomber !... Tes dernières entreprises, 
quoique spirituellement conçues, très spécieuses même (tant de 
gens s'y sont pris), ont croulé, tu t'es déconsidéré, tu es devenu 
dangereux ! Tu n'as pas su profiter de la vogue momentanée de 
tes opérations !... Quand tu seras tombé, tu trouveras du pain chez 
moi !... Le devoir d'un ami est de nous dire ces choses-là !... 

Mercadet. 
Que serait l'amitié sans le plaisir de se trouver sage et de voir 



266 LE FAISEUR. 

son ami fou, de se trouver à l'aise et de voir son ami gêné, de se 
complimenter en lui disant des choses désagréables !... Ainsi, je 
suis au ban de l'opinion publique ? 

Verdelin. 

Je ne dis pas tout-à-fait cela. Non, tu passes encore pour 
un honnête homme, mais la nécessité te force à recourir à des 
moyens... 

Mercadet. 

Qui ne se sont pas justifiés par le succès comme chez les gens 
heureux. Ah ! le succès !... De combien d'infamies se compose un 
succès, tu vas le savoir... Moi, ce matin, j'ai déterminé la baisse 
que tu veux opérer, afin de tuer l'affaire des mines de la Basse- 
Indre, dont tu veux t'emparer pendant que le compte-rendu des 
ingénieurs va rester dans l'ombre, grâce au silence que tu soldes 
si cher. 

Verdelix. 

Chut ! Mercadet, est-ce vrai ? Je te reconnais bien là... (Il le 
prend par la taille.) 

Mercadet. 

Allons ! ceci est pour te faire comprendre que je n'ai pas besoin 
de caresse, ni de morale, mais d'argent ! hélas ! je ne t'en demande 
pas pour moi, mon bon ami ; mais je marie ma fille, et nous 
sommes arrivés ici secrètement à la misère... Tu te trouves dans 
une maison où règne l'indigence sous les apparences du luxe (les 
promesses, le crédit, tout est usé !) ; et si je ne solde pas en argent 
quelques frais indispensables, ce mariage manquera ! Enfin, il me 
faut ici quinze jours d'opulence, comme à toi vingt-quatre heures 
de mensonges à la bourse. Verdelin, cette demande ne se renou- 
vellera pas : je n'ai pas deux filles. Faut-il tout dire ? ma femme 
et Julie n'ont pas de toilettes. (A part.) Il hésite... 

Verdelin, à part. 

Il m'a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se 
marie !... Elle ne peut pas se marier ! 



acte ii, scène 4. 267 

Mercadet. 

Il faut donner aujourd'hui même un dîner à mon futur gendre 
qu'un ami commun nous présente, et je n'ai plus mon argenterie ; 

elle est tu sais.... non seulement j'ai besoin d'un millier d'écus, 

mais encore j'espère que tu me prêteras ton service de table, 
et tu viendras dîner avec ta femme. 

Verdelin. 

Mille écus !... Mercadet !... Mais personne n'a mille écus... 
à prêter... à peine les a-t-on pour soi ! Si on les prêtait toujours 
on ne les aurait jamais... 

Mercadet, à part. 

Oh ! Il y viendra. (Haut.) Tu me croiras si tu veux, mais une 
fuis ma fille mariée, eh bien ! tout me devient indifférent. Ma 
femme aura chez Julie un asile, moi j'irai chercher fortune ailleurs, 
car tu as raison, et je me suis dit : Utile aux autres, je me suis 
funeste à moi-même ! Dans les affaires oii je perds, les autres 
gagnent ! Magnifique aux semailles de l'annonce et du prospectus, 
comprenant et satisfaisant les nécessités de l'organisation primi- 
tive, je n'entends rien à la récolte... 

Verdelin. 
Veux-tu savoir le mot de cette énigme ? 

Mercadet. 
Dis !... 

Verdelin. 

C'est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position 
par l'esprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L'esprit 
nous vaut l'admiration, le jugement nous donne la fortune. 

Mercadet, à part. 

Oui, je n'ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon 
profit ! (Haut.) Voyons, Verdelin !... J'aime ma femme et ma 
fille... Ces sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de 



268 LE FAISEUR. 

mes récents désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes ! 
Je les voudrais voir à l'abri des malheurs !... Oh ! là sont mes vraies 
souffrances !... Tu dois concevoir qu'on puisse pleurer... (Il 
s'essuie les yeux.) Tu as une charmante petite fille, et tu ne vou- 
drais pas un jour la savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes 
et le travail... Voilà pourtant l'avenir de ma Julie, un ange de 
dévoûment ! Oh ! cher ami ! j'ai, dans ces derniers temps, bu des 
cahces bien amers : j'ai trébuché sur le pavé de bois, j'ai créé des 
monopoles et l'on m'en a dépouillé ! Eh bien ! ce ne serait rien 
auprès de la douleur de me voir refusé par toi dans cette circons- 
tance suprême ! Enfin, ne te disons pas ce qui arriverait... car je 
ne veux rien devoir à ta pitié !... 

Verdelin. 
Mille écus !... Mais à quoi veux-tu les employer ? 

Mercadet, à part. 

Je les aurai ! (Haut.) Eh ! mon cher, un gendre est un oiseau 
qu'un rien effarouche... Une dentelle de moins sur une robe, 
c'est toute une révélation ! Les toilettes sont commandées, les 
marchands vont les apporter... Oui, j"ai eu l'imprudence de dire 
que je paierais tout, comptant sur toi !... Et le dîner !... Il faut 
des vins exquis !... L'amoureux ne peut perdre la tête que comme 
ça. Fais donc attention à ceci : nous paraissons riches ; nous 
devons nous tenir sous les armes devant Monsieur de la Brive ! 
Verdelin ! un millier d'écus ne te tuera pas, toi qui as soixante mille 
francs de rentes ! et ce sera la vie dune pauvre enfant que tu 
aimes, car tu aimes Julie !... Elle est folle de ta petite, elles jouent 
ensemble comme des bienheureuses. Laisseras-tu l'amie de ta 
fille sécher sur pied ? C'est contagieux, ça porte malheur !... 

Verdelin. 

Mon cher, je n'ai pas mille écus ; je peux te prêter mon argen- 
terie, mais je n'ai pas... 

Mercadet. 
Un bon sur la banque, c'est bientôt signé... 



acte ii, scène 4. 269 

Verdelix. 
Je... Non... 

Mercadet. 

Oh ! ma pauvre enfant !... tout est dit !... (Il tombe abattu sur 
un fauteuil.) mon Dieu ! pardonnez-moi de terminer le rêve 
pénible de mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre 
sein ! 

Verdelix. 

Mais si tu as tr(uivé un gendre, mon ami ?... 

Mercadet, se levant brusquement. 

Si j'ai trouvé un gendre ?... tu mets cela en doute ?... Ali ! refuse- 
moi durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne 
m'insulte pas ! Tu verras Monsieur de [la] Brive !... Je suis donc 
tombé bien bas pour que... Oh ! Verdelin... je ne voudrais pas 
pour mille écus avoir eu cette idée sur toi... tu ne peux être absous 
qu'en me les donnant... 

Verdelix. 

Je vais aller voir si je puis... 

Mercadet. 
Non, ceci est une manière de refuser... 

Verdelix. 

Et si le mariage manque... tiens, je n'y pensais pas, non, mon 
ami, je te les donnerai quand le mariage se fera, certainement... 

Mercadet. 

Mais il ne se fera pas sans les mille écus. Comment 1 toi, à qui 
je les ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amou- 
rette, tu ne les mettrais pas à une bonne action ! 

Verdelix. 
En ce moment, il y a peu de bonnes actions... 



270 le faiseur. 

Mercadet. 
Ah ! ah ! ah !... il est jcih... tu ris... il y a réaction !... 

Verdelin. 
Ah ! ah ! ah !... (Il laisse tomber son chapeau.) 

Mercadet, ramasse et brosse le chapeau avec sa manche. 

Eh bien ! mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie ! 
qui l'ont commencée ensemble !... En avons-nous dit et fait !... 
hein ! Tu ne te souviens donc pas de notre bon temps où c'était 
à la vie à la mort entre nous ? 

Verdelin. 

Te rappelles-tu notre partie à Rambouillet, oii je me suis battu 
pour toi avec cet officier de la garde ?... 

Mercadet. 

Je t'avais cédé Clarisse ! Ah ! étions-nous gais, étions-nous 
jeunes ! et aujourd'hui nous avons des filles, des filles à marier... 
Si Clarisse vivait, elle te reprocherait ton hésitation !... 

Verdelin. 
Si elle avait vécu, je ne me serais jamais marié !... 

Mercadet. 

Tu sais aimer, toi !... Ainsi je puis compter sur toi, et tu me 
donnes ta parole d'honneur de m'envoyer... 

Verdelin. 
Le service ? 

Mercadet. 
Et les mille écus... 

Verdelin. 
Tu y reviens encore ?... Je t'ai dit que je ne le pouvais pas... 



ACTE II, SCÈNE 5. 271 

Mercadet, à part. 

Cet homme ne mourra certes pas d'un anévrisme... (Haut.) 
Mais je serai donc assassiné par mon meilleur ami !... Oh ! c'est 
toujours ainsi !... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse 
et au désespoir d'un père !... (Il crie.) Je suis au désespoir, je vais 
me brûler la cervelle^*'... 



SCÈNE V. 

LES MÊMES, JULIE, MADAME :\IERCAT)ET. 

Madame Mercadet. 
Qu'as-tu, mon ami ? 

Julie. 
Mon père, ta voix m"a effrayée. 

Madame Mercadet. 
Mais c'est Verdelin, tu ne saurais être eu danger... 

Julie. 

Bonjour, Monsieur. De quoi s'agit-il donc entre vous et mon 
père ? 

Mercadet. 

Eh bien ! tu vois, elles accourent comme deux anges gardiens 
à un seul éclat de voix. (A j)art.) Elles m'ont entendu ! (A sa 
femme et à sa fille qu'il prend par les mains.) Vous m'attendrissez... 
(A Verdelin.) Verdelin. allons ! veux-tu tuer toute une famille ? 
Cette preuve de tendresse me donne la force de tomber à tes 
genoux. (Il fait le geste de se mettre à genoux.) 

Julie. 
Oh ! Monsieur ! (Elle arrête son père.) C'est moi qui vous implo- 



272 LE FAISEUR. 

rerai pour lui, il s'agit, et je le vois bien, d'argent ! Eh bien ! je 
puis vous offrir une garantie dans mon travail. Obligez encore 
une fois mon père, il doit être dans de cruelles angoisses pour vous 
supplier ainsi... 

jMercadet. 

Chère enfant ! (A part.) Quels accents !... je n'étais pas nature 
comme ça ! 

Mabame Mercadet. 

Monsieur Verdelin. rendez-lui ce service, nous saurons le recon- 
naître, j'engagerai le bien qui me reste. 

Verdelin, à Julie. 
Vous ne savez pas ce qu'il me demande ? 

Julie. 
Xon. 

Verdelin. 

Mille écus pour pouvoir vous marier. 

Julie. 

Ah ! M(jnsieur, oubliez ce que je vous ai dit. Je ne veux pas 
d'un mariage acheté par l'humiliation de mon père... 

Mercadet, à part. 
FJlle est magnifique... 

Verdelix. 

Je vais vnus chercher l'argent^^. 

// sort. 



ACTE II, SCÈNE 6. 273 

SCÈNE VI. 

LES MÊMES, moins VERDELIN. 

Mercauet. 
Il est parti... 

Julie. 
Ah ! mon père, jxuirquoi n'ai-je i)as su ? 

Mercadet, il Pinhrasse sa fille. 

Tu nous as sauvés ! Ah ! quand serai-je riche et puissant pour 
le faire repentir d'un pareil bienfait ?... 

Madame Mkkcadkt. 
Mais il va vous donner la somme (pie vous lui demandez... 

Mer(^adet. 

Il me Ta vendue trop cher !... Qui est-ce qui sait oblio^er ? Oh ! 
quand je le pouvais, moi ! je le faisais avec une grâce ! (Il fait 
le geste d^étaler de Vargent.) Il y a des ingratitudes qui sont des 
vengeances. Ah ! mon petit Verdelin, tu rechignes à me prêter 
mille ccus, je n'aurai plus de scrupule à t'en souffler cent mille !.. 

Madame Mercadet. 
Ne soyez pas injuste, Verdelin a cédé. 

Mercadet. 

Au cri de Julie, non à mes supplications. Ah ! ma chère ! il a eu 
pour plus de mille écus de bassesses^^ !... 



274 LE FAISEUR. 

SCÈNE VII. 

LES MÊMES, VERDELLX. 

Verdelix. 

J'avais de l'argent dans ma voiture pour Brédif. qui n"est pas 
chez lui ; le voici en trdis sacs... (Justin apporte deux fiacs.)'^^ 

Mercadet. 
Ah! 

]\1auame Mercadet. 

Monsieur, comptez sur la reconnaissance d'une mère. 

Verdelix. 

Mais c'est à vous et à votre fille seulement que je prête cet 
argent, et vous aurez la complaisance de signer toutes deux le 

billet que va me faire Mercadet. 

Jl'LIE. 

Signer mon malheur !... 

Madame Mercadet. 
Tais-toi. ma fille. 

]\Iercadet. il écrit. 

Muu bon N'erdelin, je te reconnais enfin ! Faut-il comprendre 
les intérêts ? 

Verdelix. 

Non, non. sans intérêt... Je veux vous obliger et non faire une 
affaire... 

Mercadet. 

Ma fihe, voilà ton second père !... 



ACTE II, SCÈNE 9. 275 

SCÈNE VlII. 

LES MÊMES, JUSTIX. puis THÉRÈSE. 

Justin. 
Monsieur ]\Iinard... (Il sort.) 

Thérèse. 
Madame, les marchands apportent tout.... 

^Iadame Mercadet, elle fend le hillet à Venhliu. 
J'y vais. 

Mercadet, à Verdelin. 
Tu vois, il était temps. 

Verdelix. 

Eh bien ! je vous laisse... 

Madame Mercadet sort avec Thérèse, Verdelin est 
reconduit par Mercadet. qui fait signe à Minard 
d'entrer^^. 



SCÈNE IX. 

MINARD, JULIE. :\1ERCADET15. 

Julie, à Minard. 

Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les 
regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez 
autant de courage que j'en ai eu déjà. 



276 LE FAISEUR. 

MiXARD. 

Que s'est-il donc passé ? 

Julie. 

Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié 
pour nous... 

MiNARD. 

Je triompherai^'' ! 

Mercadet, revenant. 
Monsieur, vous aimez ma fille ? 

MiXARD. 

Oui. .M(jnsieur. 

Mercadet. 

Du moins elle le croit ! \'ous avez eu le talent de le lui per- 
suader... 

MiXARD. 

Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui. venant 
de tout autre que de vous, m'offenserait. Comment n'aimerais-je 
pas Mademoiselle ? Abandonné par mes parents et sans autre 
protection que celle de ce bon Monsieur Duval qui m'a servi de 
père depuis neuf ans, votre fille. Monsieur, est la seule personne 
qui m'ait fait connaître les bonheurs de l'affection. Mademoiselle 
Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille !... 
Elle seule m'a souri. m"a encouragé, aussi est-elle aimée au-delà 
(le toute expression. 

Julie. 
l)ois-je rester, mon père ?... 

^Iercadet, à sa fille. 

(iourmande ! (A Minard.) Monsieur. j"ai sur Taniour. entre 
jeunes gens, les idées positives que l'on reproche aux vieillards. 
Ma défiance est d'autant plus légitime, que je ne suis point de 
ces pères aveuglés par la paternité : je vois Juhe comme elle est ; 
sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier : 
— « Ah ! " Elle n'est ni bien ni mal. 



ACTE II, SCÈNE 9. 277 

]\ll.XARU. 

Vous VOUS trompez. Monsieur, j'ose vous dire que vous ne 
connaissez pas votre Julie... 

Mercadet. 
Oh ! parfaitement... comme si... 

MiXARD. 

Non, Monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit 
et connaît ; mais l'amour la transfigure ! La tendresse, le dévoue- 
ment, lui communiquent une beauté ravissante, que moi seul 
ai créée... 

Julie. 
Mon père, je suis honteuse... 

Mercadet. 
Dis-donc heureuse... Et s'il vous répète ces choses-là... 

Mixard. 

Cent fois, mille fois, et jamais assez !... Il n'y a pas de crime à les 
dire devant un père ! 

Mercadet. 

Vous me flattez ! Je me croyais son père, mais vous êtes le 
père d'une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. 
Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux ! Les solides et belles qua- 
lités de son âme, je le conçois, peuvent changer l'expression de sa 
physionomie, mais le teint ? Julie est modeste et résignée, elle 
sait qu'elle a le teint brun et les traits un peu... risqués... 

Julie. 
Mon père !... 

Mixard. 
Mais vous n'avez donc pas aimé ?... 



278 le faiseur. 

Mercadet. 
Beaucoup ! j'ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d'or. 

MiNARD. 

Autrefois ! mais aujourd'hui nous aimons mieux... 

Mercadet. 
Que faites-vous donc ? 

Mixard. 

Nous nous attachons à l'âme, à l'idéal. 

Mercadet. 

Et c'est ce qui rend ma fille jolie ?... Ainsi, qu'une femme ait 
des hasards dans la taille, l'idéal la redresse ! l'âme lui effile les 
doigts ! l'idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds ! l'âme 
éclaircit le teint !... 

MlXARD. 

Certainement. 

Mercadet. 
Nous autres gens, élevés sous l'Empire, nous appelons cela... 

Minard. 
L'amour ! cela !... l'amour, le saint et pur amour !... 

Mercadet. 
Avoir le bandeau sur les yeux. 

Julie. 
Mon père, no vous moquez pas de deux enfants... 

Mercadet. 
Très grands... 

Julie. 

Qui s'aiment comme on s'aime de leur temps, d'une passion 




mr. E. MARTI.NET. 



MEnCADET. 

Messieurs, je n'ai rien. 



(le faiseur.) 



ACTE II, SCÈNE 9. 279 

vraie, pure, durable, parce qu'elle est appuyée sur la connaissance 
du caractère, sur la certitude d'une mutuelle ardeur à combattre 
les difficultés de la vie ; enfin, deux enfants qui vous aimeront 
bien. 

MiNARD, à Mercadef. 
Quel ange !... 

Meruadet, à part. 

Je vais fen donner de l'ange ! (A sa fiUe.) Tais-toi, ma fille. 
(A Minard.) Ainsi, Monsieur, vous adorez Julie. Elle est char- 
mante, elle a de l'âme, de l'esprit, du cœur. Enfin, c'est la beauté 
comme vous l'entendez, elle est la perfection rêvée... 

Minard. 
Ah ! vous me comprenez donc... 

Mercadet. 
Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière. 

Minard. 
Pour mon bonheur !... 

Mercadet. 

Vous l'aimez sans aucune arrière-pensée ? 

Minard. 
Aucune. 

Julie. 
Que vous ai-je dit ? 

Mercadet, il les prend par les mains et les attire à lui. 

Heureux enfants ! Vous vous aimez donc ?... Quel joli roman... 
(A Minard.) Vous la voulez pour femme ? 

Minard. 
Oui, Monsieur. 

Mercadet. 

Malgré tous les obstacles ? 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 19 



280 LE FAISEUR. 

MiNARD, 

Je suis venu puur les vaincre. 

Mercadet. 
Rien ne vous découragera ? 

MiNARD. 

Rien. 

Julie. 
Ne vous ai-je pas dit qu'il m"aimait ? 

Mercadet. 

Cela y ressemble ! Oii trouver un plus beau spectacle ? Il n'y a 
rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme 
elle le mérite, et de la voir heureuse... 

Julie. 

Xe me saurez-vous pas gré, mon père, d'un choix qui vous 
donne un fils plein de sentiments élevés, doué d'une âme forte et... 

MiNARD. 

Mademoiselle... 

Julie. 
Oui, Monsieur, oui, je parlerai aussi, moi ! 

Mercadet. 

Ma fille, va voir ta mère : laisse-moi parler d'affaires beaucoup 
moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de l'idéal sur 
la beauté des femmes, elle n'a malheureusement aucune influence 
sur les rentes^'^... 

JuUe sort. 



ACTE II, SCÈNE 10. 281 

SCÈlNE X^\ 

MINARD, MERCADET. 

Mercadet. 

Nous sommes entre nous, nous allons parler français, monsieur, 
vous n'aimez pas ma fille ! 

MiNARD. 

Dites, Monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour 
Mademoiselle Mercadet : que vous ne tenez aucun compte des 
inclinations de votre fille, et je vous comprendrai : mais, sachez-le ! 
je ne suis venu demander sa main qu'après avoir obtenu son 
cœur... 

Mercadet. 

Son cœur ? malheureux ! Que voulez-vous dire ?... 

MiNARD. 

Monsieur, JuHe est respectueusement aimée... 

Mercadet. 

Bien ! C'est heureusement idéal ! mais vous me devez une 
confidence entière au point où nous en sommes^^... Vous êtes-vous 
écrit ?... 

MiXARD. 

Oui, Monsieur, des lettres pleines d'amour. 

]\1ercadet, à part. 

Ah ! pauvre fille ! elle a lu des lettres d'amour ! Elle ! C'est la 
tête alors et non le cœur qui souffrira^" !... (Haut.) Monsieur, les 
anges ont mille perfections, mais ils n'ont pas de rentes sur l'État, 
et Julie... 



282 LE FAISEUR. 

MiNARD. 

Ah ! Monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que 
Julie^i. 

Mercadet. 
Vous avez dit cjue vous ne seriez effrayé par aucun obstacle^^. 

MiNARD. 

Aucun. 

Mercadet. 

Eh bien^^ ! je vais vous confier un secret d'oîi dépendent l'hon- 
neur et le repos de la famille dans laquelle vous voulez absolument 
entrer. 

MiNARD, à part. 
Que va-t-il nie dire^^ ? 

Mercadet. 

Je suis sans ressources, Monsieur, ruiné... ruiné totalement^^. Si 
vous voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, 
quelque pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... 
Non seulement elle est sans dot, mais elle est dotée de parents 
pauvres... plus que pauvres... 

MiNARD. 

Plus que pauvres... il n'y a rien au delà ! 

Mercadet. 

Si, Monsieur, nous avons des dettes, beaucoup de dettes ; il y 
en a de criardes... 

MiNARD, à part. 

Ruse de comédie ! il veut m'éprouver. (Haut.)^^ Eh bien ! 
Monsieur, je suis jeune, j'ai le monde devant moi, je ne manque 
ni d'énergie, ni d'ambition ; aujourd'hui personne ne vient d'assez 
loin pour me demander autre chose que mon nom^^. J'arriverai... 
J'aurai le bonheur d'enrichir celle que j'aime. 



acte ii, scène 10. 283 

Mercadet. 

Je connais cela. Je me suis ruine pour Madame Mercadet, pour 
lui continuer l'opulence à laquelle elle était habituée. J'ai sacrifié 
dans mon temps à l'idéal : aussi ai-je des créanciers qui ne com- 
prennent pas la fantaisie, l'imagination, le bonheur ! 

MiXARD, à part. 
Il raille, il est riche^^. 

Mercadet. 
Ainsi, ma confidence ne vous effraie pas ? 

Minard. 
Non, Monsieur. Aucune pensée d'intérêt n'entache mon amour... 

Mercadet. 

Bien dit, jeune homme. Oh ! vous avez dit cette dernière phrase 
à merveille. (A part.) Il est têtu. (Haut.) Vous aimez ma fille 
assez pour acheter cher le bonheur de l'épouser ?... 

Minard. 
Que peut-on donner de plus que sa vie ? 

Mercadet. 
Un amour si sincère doit être récompensée^. 

Minard. 
Enfin !... 

Mercadet. 
J'ai une entière confiance en vous ? 

Minard. 
Je la mérite. Monsieur^". 

Mercadet. 
Attendez ! (Il sort.) 



284 LE FAISEUR. 

MiNARD, un moment seul. 

A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient 
tremblé^^. auraient faibli ! Quand un père si riche a une fille qui 
n'est pas belle (car Julie est passable, voilà tout)^^, il a bien raison 
de chercher à savoir si elle n'est pas épousée uniquement pour sa 
fortune^^... Oh ! pour un garçon timide, j'ai été superbe ! Il a du 
bon sens, le père^. Certainement Julie m'aime, je suis le seul qui 
lui ai parlé d'amour ; et, à force de parler, je me suis laissé prendre 
à ce que je disais. Mais je la rendrai heureuse, je l'aime comme on 
doit aimer sa femme; oui, je l'aime^^ ! Peut-être qu'à force d'étudier 
une personne, on finit par la bien comprendre, et alors on voit son 
âme à travers le voile de la chair : Julie a une belle âme. En effet, 
c'est les qualités et non la beauté d'une femme qui fait les mariages 
heureux ! D'ailleurs on en épouse de plus laides. Et puis ! la 
femme qui nous aime sait se faire jolie^® !... 

Mercadet, revenant. 

Tenez, mon gendre, voici des papiers de faniille qui attesteront 
notre fortune... 

MiNARD. 

Monsieur... 

Mercadet. 

Oh ! négative... lisez. Voici copie du procès-verbal de la saisie 
de notre mobilier ! J'achète assez cher du propriétaire le droit 
de le conserver ici. Ce matin il voulait tout faire vendre^''. Voici 
des commandements en masse, et. hélas ! une signification de 
contrainte par corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient 
très sérieux^^... Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous 
mes dossiers classés par ordre^^ ; car, jeune homme, retenez bien 
ceci : c'est surtout dans le désordre qu'il faut avoir de l'ordre. Un 
désordre bien rangé, on s'y retrouve, on le domine ! Que peut dire 
un créancier qui voit sa dette inscrite à son numéro'*" ! Je me suis 
modelé sur le gouvernement, tout suit Tordre alphabétique. Je 
n'ai pas encore entamé la lettre A. 

Mixaru. 
Vous n'avez rien payé ?... 



acte ii, scène 10. 285 

Mercadet. 
A peu près ; mais ne suis-je pas loyal ? 

MiNARD. 

Très loyal" !... 

Mercadet. 

Vous connaissez l'état de mes charges, vous savez la tenue des 
livres... Tenez !... total : trois cent quatre-vingt raille... 

Minard. 
Oui, Monsieur, la récapitulation est là. 

Mercadet. 

Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas ? Un père, enchanté 
de se défaire de sa fille, aurait cherché à vous tromper ; il aurait 
promis une dot imaginaire, une rente à servir. On fait de ces 
tours-là !... souvent ! Beaucoup de pères profitent d'un amour 
comme le vôtre et l'exploitent ! Mais ici, vous traitez avec un 
liomme honorable... On peut avoir des dettes, on doit rester 
homme d'honneur^^... Vous me faisiez frémir quand vous vous 
enferriez devant ma fille avec vos belles protestations ; car épouser 
une fille pauvre quand, comme vous, on n'a que deux mille francs*^ 
d'appointements, c'est marier le protêt avec la saisie*''. 

MiNARD. 

Vous croyez, Monsieur ! Je ferais donc alors le malheur de 
votre fille ! 

Mercadet. 

Ah ! jeune homme ! ma fille a maintenant son vrai teint... 

Minard. 

Oui, Monsieur. 

Mercadet. 

Touchez-là ! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d'espé- 
rance, vous mentez avec un aplomb... 



286 LE FAISEUR. 

MiNARD, 

Monsieur... 

Mercadet. 
Vous pourriez être iiiinistre, une Chambre vous croirait... 

MiNARD. 

Monsieur !... 

Mercadet. 

Eh bien ! allez-vous me quereller ? N'est-ce pas moi qui ai lieu 
de me plaindre, jeune homme ! Vous avez troublé la paix de ma 
famille^^, vous avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées 
de Famour, qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant 
se forger un idéal... ridicule*^. JuUe a plusieurs mois de plus que 
vous, votre faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune 
fille, dans sa position, ne résiste*^... 

Ml.XARl). 

ilonsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins 
sans reproche ! J'aime Mademoiselle Julie ! Un pauvre garçon, 
déshérité, comme je le suis, peut-il trouver mieux** ? 

Mercadet. 
Des phrases !... Vous avez fait le mal : il s"agit de le réparer. 

MiNARD. 

Croyez, Monsieur... 

ilERCADET. 

Pas un mot de plus'*^... des preuves^"... Vous me rendrez les 
lettres que ma fille vous a écrites... 

MiNARD. 

Aujourd'hui même... 

Mercadet. 

Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille. Si vous 
aimez Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s'agit pour elle 
d'avoir une fortune et un nom^^. Quand vous resteriez ostensible- 



ACTE II, SCÈNE 11. 287 

ment épris d'elle, il n'y aurait rien de déshonorant à joner le rôle 
d'amant malheureux. En France, chacun veut de ce que tout le 
monde désire^^. Une jeune personne courtisée, disputée, emprunte 
des attraits à l'idéal. Oui, si notre bonheur désespère quelqu'un, 
il nous en semble meilleur. L'envie est au fond du cœur humain 
comme une vipère dans son trou^^. Ah ! vous m'avez compris... 
Quant à ma fille^* (il appelle Julie)^^, je vous laisse le soin de la 
préparer à votre changement : elle ne me croirait pas si je lui 
disais que vous renoncez à elle... 

MiNARD. 

Le pourrai-je après tout ce que je lui ai dit et écrit ? (Mercadet 
sort.) Je voudrais être à cent pieds sous terre. L"épouser ? j'ai 
dix-huit cents francs d'appointements et je n'ai pas de quoi vivre 
pour un, que deviendrons-nous trois^^ ? La voici... elle ne me 
semble plus être la même ! je m'étais habitué à la voir à travers 
trois cent mille francs de dut''" !... Allons... 



SCÈNE XL 

MINARD. JULIE. 

Julie. 
Eh ! bien, Adolphe ?... 

MiNARD. 

Mademoiselle !... 

Julie. 

Mademoiselle ? Ne suis-je plus Julie ? Avez-vous tout arrangé 
avec mon père ? 

MiNARD. 

Oui... c'est-à-dire... 

Julie. 

Oh ! l'argent a toujours blessé l'amour ; mais j'espère que vous 
aurez vaincu mon père... 



288 LE FAISEUR. 

^llXARD. 

Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses... 

Julie. 

Que s'est-il donc passé entre vous et lui ? Adolphe, vous n"avez 
plus Tair de m'aimer... 

MiXARD. 

Oh ! toujours... 

Julie. 
Ah ! j'avais le cœur déjà serré... 

^IlXAKD. 

Il s'est opéré un grand changement dans notre situation. 

Julie. 
Vous n'avez pas surmonté tous les obstacles ? 

MiXARD. 

Votre père ne vous a pas dit sa situation, elle est horrible, Juhe, 
car elle nous voue à la misère. Il y a des hommes à qui la misère 
donne de l'énergie ; moi, vous ne connaissez pas mon caractère, 
je suis de ceux qu'elle abat... Tenez !... je ne soutiendrais pas la 
vue de votre malheur. 

Julie. 

J'aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que 
souriant. D'ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture 
me procure autant d'argent que votre place vous en donne ; et, 
sans être riche, je vous promets de faire régner l'aisance dans notre 
joli ménage. 

MiXARD, (f jXdt. 

Il n'y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi... 

Julie. 
Que dites-vous donc là. Monsieur ? 



ACTE II, SCÈÎNE 11. 289 

MiNARD. 

Je ne vous ai jamais vue si belle !... (A part.) L'amour la rend 
folle !... Il faut en finir. (Haut.) Mais... 

Julie. 
Le mais. Adolphe, est un mot sournois... 

MiXARD. 

Votre père a fait un appel à ma délicatesse. Il m'a prouvé 
combien Tamour était une passion égoïste. 

Julie. 
A deux. 

MiXARU. 

A trois même ! Il m'a montré la différence de votre sort si vous 
étiez riche. Julie, il y a deux manières d'aimer... 

Julie. 
Il n'y en a qu'une. 

MiNARD. 

L'amour qui vous livre à la misère est insensé, l'amour qui se 
sacrifie à votre bonheur est héroïque !... 

Julie. 
Mon seul bonheur, Adolphe, est d'être à vous ! 

MiNARD. 

Ah ! si vous aviez entendu votre père, il m'a demandé de 
renoncer à vous ! 

Julie. 
Et vous avez renoncé ?... 

MiNARD. 

J'essaie, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi 
qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous... 



290 le faiseur. 

Julie. 

Oh ! certes, Monsieur, mon amour !... Oli ! pourquoi en parle- 
rais-je encore ? 

MiNARD. 

Je ne puis le reconnaître qu'en me sacrifiant... 

Julie. 

Adieu, adieu, Monsieur !... (Adolphe sort.) Il s'en va, il ne se 
retourne point ! Oh ! mon Dieu^^ !... 



SCÈNE XIÏ. 

Julie, eUe se rerjarde dans une glace. 

Beauté, incomparable privilège, le seul qui ne se puisse acquérir 
et qui cependant n'est qu'une chimère, qu'une promesse, oui, tu 
me manques ! Oh ! je le sais, j'avais essayé de te remplacer par la 
tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévoûment 
absolu qui fait qu'on donne sa vie comme un grain d'encens sur 
l'autel... Et voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide 
envolées. Mon idole, tant caressée, vient de se briser, là, en 
éclats !... Ce mot : « Je suis belle, je puis charmer, accomplir ma 
destinée de femme, donner le bonheur, le recevoir ! » cette eni- 
vrante idée ne s'élèvera donc jamais de mon cœur pour le 
consoler !... Plus d'illusions, j'ai rêvé... (Elle essuie quelques 
larmes.) Mes larmes couleront sans être essuyées ; je suis seule 
dans la vie. Il ne m'aimait pas ! J'ai revêtu de mes propres qua- 
lités, de mes sentiments, un fantôme qui s'est évanoui !... et ma 
douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon âme... 
Allons, un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous 
à devenir, comme tant d'autres femmes, le jouet des événements 
d'une vie inconnue ! Soyons Madame de la Briv^e, pour sauver 
mon père. Abdiquons la belle couronne de l'amour unique, ver 
tueux et partagé^^ !... 



ACTE ïll. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

MiNARD, seul. 

Si j'étais seulement chef de bureau dans une administration, 
je ne rapporterais pas ces lettres ! Avant de m'en séparer, je les 
ai relues ; elles peignent une belle âme, une tendresse infinie. 
Oh ! la misère !... elle a dévoré peut-être autant de belles amours 
que de beaux génies ! Avec quel respect nous devons saluer les 
grands hommes qui la domptent, ils sont deux fois grands^ !... 



SCENE IL 

MINARD, JULIE. 

Julie. 
Je vous ai vu entrer : et me voici. Oh ! je suis sans fierté... 

MiNARD. 

Et moi sans force. 

Julie. 

Vous ne m'aimez pas autant que je vous aime : vous êtes un 
homme ! Ah ! si vous aviez seulement un regret, Adolphe ?... 



292 LE FAISEUR. 

MiNARD. 

Eh ! bien ? 

Julie. 
Je ferais manquer ce mariage, sans que mon père sût par quel 
moyen. 

MiNARD. 

Et après ? 

JULIK. 

L'avenir serait à nous ! Et, à nous deux, nous saurions devenir 
riches... 

MiNARD. 

Notre avenir a peu de chances favorables. Écoutez-moi, Julie ! 
Après vous avoir quittée, j'ai éprouvé tant de peine, que je suis 
digne de pardon. Trouvez-moi cupide ou ambitieux, je serai sin- 
cère du moins : je vous ai cru assez de fortune pour offrir un point 
d'appui aux efforts que je rêvais de tenter pour vous ! Je suis seul 
au monde, il était bien naturel de demander secours à celle de qui 
je voulais faire ma compagne. Peut-être même ai-je compté sur 
le plaisir que vous preniez à mes soins pour vous bien attacher 
à moi, tant j'avais besoin d'un point d'appui. Mais, en vous 
connaissant, j'ai ressenti pour vous une sérieuse affection, et ce 
que v(ttre père ma dit ne l'a pas éteinte... 

Julie. 
Vrai !... 

MiNARD. 

Oui, Julie, je sens que je vous aime ; et, si j'avais autant de 
croyance en moi que d'amour pour vous, nous affronterions 
ensemble les malheurs de la vie !... 

Julie. 
Assez ! assez ! cet aveu suffit. Il m'en coûtait de vous savoir 
intéressé... Pas un mot de plus. Je suis heureuse. 

MiNARD. 

En vérité, Julie, il me serait possible de beaucoup souffrir ; mais 



ACTE III, SCÈNE 3. 298 

VOUS ? êtes-vous aguerrie contre le malheur ? Nous n'aurions 
d'abord que des peines à échanger... 

Julie. 

Je vous pardonne votre ambition, vos calculs ; pardonnez-moi 
ma persistance. Puisque vous m'aimez, tout me semble possible... 

MiNARD. 

C'est donc moi qui suis le doute ; et vous, vous êtes respérauce. 

Julie. 

Je tâcherai de rester libre encore quelque temps. J'ai dans le 
cœur une voix qui me dit que nous serons heureux. Vous avez reçu 
dernièrement une lettre de votre mère, qui ne vous a, dit-elle, 
abandonné que pour veiller à vos intérêts, et qui vous annonce 
des jours meilleurs ! Peut-être votre sort changera-t-il-. 



SCÈNE III. 

MADAME MERCADET, JULIE, MINARD. 

Madame Mercadet. 

Eh bien ! JuHe, votre père se fâcherait s'il vous voyait occupée 
à causer, surtout avec Monsieur, au Heu de vous habiller. Vous 
allez vous laisser surprendre par Messieurs de Méricourt et de 
la Brive^. 

MiNARD. 

Madame, ma visite n'a rien d'indiscret. Je viens rendre ces 
lettres à Mademoiselle et lui redemander les miennes, selon le 
désir de Monsieur Mercadet. 

Julie. 

Ma mère, vous savez maintenant que nous nous aimons. Ne 
pourriez-vous défendre votre fille contre le malheur ?... 



294 le faiseur. 

Madame Mercadet. 

Julie, votre père a besoin, dans sa situation, d'un gendre qui 
lui soit utile et qui le seconde dans ses opérations. Il est perdu sans 
ce mariage. 

Julie. 

Et moi, ma vie est manquée. 

MiXARD. 

Monsieur Duval, Tancien caissier de Messieurs Mercadet et 
Godeau... 

3Iadame Mercadet. 

Il est aussi le créancier de Monsieur ]\Iercadet. 

MiXARD. 

Oui, Madame ; mais je viens de lui confier la situation de 
Monsieur Mercadet. (Mouvement de Madame Mercadet.) Oh ! il 
la connaissait, Madame, et il ne la trouve pas désespérée ; il se 
chargerait de sa liquidation. 

]\Iadame Mercadet. 

Mon mari liquider ! vous ne le connaissez pas ! Semblable au 
joueur à la table fatale, il espère toujours dans un coup heureux, 
et je ne sais jusqu'où il irait, pour conserver le droit de faire 
fortune : d'ailleurs vous le voyez pour le mariage de sa fille !... 
Lui, liquider ! renoncer aux affaires ! mais c'est sa vie !... Monsieur, 
je vous dis ce secret pour vous expliquer combien il y a peu de 
chances de le faire revenir sur sa détermination. Comme femme et 
comme mère, je voudrais vous voir heureux : mais puis-je blâmer 
Monsieur Mercadet de ce qu'il marie richement sa fille quand je 
me vois si près de la misère?... Monsieur de la Brive a un nom, 
une famille. 

Julie, à sa mère. 

Cessez, ma mère !... pensez à la situation d'Adolphe* !... 



ACTE III, SCÈNE 5. 295 

SCÈNE IV. 

LES MÊMES, JUSTIN. 

Justin. 
Messieurs de la Brive et de Méricourt. 

Julie, à Minarcl. 
Monsieur, venez ! je vais vous rendre vos lettres. 

Madame Mercadet, à Justin. 

Faites-les attendre ici, je vais leur envoyer Monsieur. Allons 
nous habiller, ma fille. 

Tous sortent moins Justin. 



SCÈNE V. 

JUSTIN, DE MÉRICOURT, DE LA BRIVE^. 

Justin. 

Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs 
d'attendre un moment. Monsieur va venir. (Il sort.) 

Méricourt. 

Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt 
officiellement le prétendu de Mademoiselle Mercadet. Conduis 
bien ta barque, le père est un finaud ! 

De la Brive. 
Et c'est ce qui m'effraie ! il sera difficile. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 20 



296 LE FAISEUR. 

MÉRICOURT. 

Je ne crois pas. Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd'hui, 
demain il peut se trouver pauvre. D'après le peu que sa femme 
m'a dit de ses affaires, je crois qu'il est enchanté de mettre une 
portion de sa fortune sous le nom de sa fille, et d'avoir nn gendre 
capable de l'aider dans ses conceptions. 

De la Bri\t:. 

C'est une idée ! elle me va : mais s'il voulait prendre trop de 
renseignements ? 

MÉRICOURT. 

J'en ai donné d'excellents à Madame Mercadet !... Une femme 
de quarante ans. mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la 
comble de soins... 

De la Brive. 
Ceci est tellement heureux que... 

MÉRICOURT. 

Vas-tu perdre ton aplomb de dandy ? Je comprends bien tout 
ce que ta situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier 
degré du désespoir pour se marier. Le mariage est le suicide des 
dandies, après en avoir été la plus belle gloire. (II baisse la voix.) 
Voyons, peux-tu tenir encore ? 

De la Brive. 

Si je ne m'appelais pas de mon nom primitif Michunuin pour 
les huissiers, et de la Brive pour le monde élégant*^, je serais déjà 
banni du boulevard. Les femmes et moi. tu le sais, nous nous 
sommes ruinés réciproquement : et, par les mœurs qui courent, 
rencontrer une anglaise, une aimable douairière, un potose amou- 
reux', c'est, comme les carlins, une espèce perdue^ ! 

^Iéricourt. 
Le jeu ? 



acte iii, scène 5. 297 

De la Brive. 
Oli ! le jeu n'est une ressource certaine que pour certains che- 
valiers, et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre 
quelques gains qui, toujours, ont leur terme. La publicité, mon 
cher, a perdu toutes les mauvaises carrières oii jadis on faisait 
fortune. Donc, sur cent mille francs d'acceptations, l'usure ne me 
donnerait pas dix mille francs argent. Pierquin m'a renvoyé à un 
sous-Pierquin, un petit père Violette, qui a dit à mon courtier que 
ce serait acheter des timbres trop cher... Mon tailleur se refuse 
à comprendre mon avenir... Mon cheval vit à crédit. Quant à ce 
petit malheureux si bien vêtu, mon tigre^, je ne sais pas comment 
il respire ni oii il se nourrit. Je n'ose pénétrer ce mystère. Or, 
comme nous ne sommes pas assez avancés en civilisation pour 
qu'on fasse une loi semblable à celle des juifs, qui supprimaient 
toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa personne. 
On dira de moi des horreurs... Un jeune homme, très compté 
parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui 
n'a pas vingt-huit ans. se marier avec la fille d'un riche spécula- 
teur... laide, dis-tu ?... 



MÉRICOURT. 



Comme ça !... 



De la Brive. 
C'est un peu leste ! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le 
vois ? le plus court chemin pour amasser du bien, c'est encore de 
travailler... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir 
aptes à tout et de n'être en définitif" bons à rien ! Un homme comme 
moi, capable d'inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas 
être commis ni soldat. La société n'a pas créé d'emploi pour nous. 
Eh bien ! je ferai des affaires avec Mercadet. C'est un des plus 
grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commer- 
cial. Tu es bien sûr qu'il ne peut pas donner moins de cent cin- 
quante mille francs à sa fille ? 

MÉRICOURT. 

Mon cher, d'après la tenue de Madame Mercadet... ; enfin... tu 
la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, 
à l'Opéra ; elle est d'une élégance !... 



2\)ii LE FAISEUR. 

De la Brive. 
Mais je suis assez élégant, et je n'ai... 

MÉRICOURT. 

C'est vrai ; mais vois... tout annonce ici l'opulence. Oh ! ils sont 
très bien !... 

De la Brive. 

C'est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet... 

MÉRICOURT. 

Puis la mère a des principes solides ! A quarante ans, elle a des 
scrupules ! Depuis dix-huit mois, je n'ai rien vu dans sa conduite 
qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure ? 

De la Brive. 

Je me suis mis en mesure. J'ai gagné hier au club de quoi faire 
les choses très bien pour la corbeille : je donnerai quelque chose, 
et je devrai le reste... 

MÉRICOURT. 

Sans me compter, à quoi montent tes dettes ? 

De la Brive. 

Une bagatelle ! Cent cinquante mille francs que mou beau-père 
fera réduire à cinquante mille ! Il me restera donc cent mille francs, 
et c'est de quoi lancer une première affaire. Je l'ai toujours dit : 
Je ne deviendrai riche que lorsque je n'aurai plus le sou. 

MÉRICOURT. 

Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune ; 
es-tu bien préparé ? 

De la Brive. 

N'ai-je pas la terre de la Brive ? trois mille arpents de terre 
dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de 
quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en actions pour en 



ACTE III, SCÈNE 5. 299 

extraire n'importe quoi, au chiffre de cent mille écus ?... Tu ne te 
figures pas ce qu'elle m'a rapporté, cette terre ! 

MÉRICOURT. 

Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins. 

De la Brive. 
Pas si haut ! 

MÉRICOURT. 

Ainsi, tu es bien décidé ?... 

De la Brive. 
D'autant plus que je veux être un homme politique... 

MÉRICOURT. 

Au fait, tu es bien assez habile pour cela ! 

De la Brive. 
Je serai d'abord journaliste. 

MÉRICOURT. 

Toi, qui n'as pas écrit deux lignes. 

De la Brive. 

Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n'écrivent point. 
Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture ; 
les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs ; ils donnent 
aux uns de l'avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. 
On se pose dans sa cravate, on dit : ^ « La question d'Orient... 
question très grave, question qui nous mènera loin et dont on ne 
se doute pas ! » On résume une discussion en s'écriant : — « L'An- 
gleterre, Monsieur, nous jouera toujours ! » Ou bien, on répond 
à un monsieur qui a parlé longtemps et qu'on n'a pas écouté : 
— « Nous marchons à un abîme. Nous n'avons pas encore accompli 
toutes les évolutions de la phase révolutionnaire ! » A un ministé- 
riel : — « Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque 



300 LE FAISEUR. 

chose à faire. » On parle fort peu. on court, on se rend utile, on fait 
les démarelies qu'un homme au pouvoir ne peut pas faire lui- 
même... On est censé donner le sens des articles... remarqués !.. 
Et puis, s'il le faut absolument... eh bien ! l'on trouve à publier 
un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, 
que personne ne l'ouvre, et que tout le monde dit l'avoir lu ! On 
devient alors \\n homme sérieux, et l'on finit par se trouver quel- 
qu'un au lieu d'être quelque chose^^ ! 

MÉRICOURT. 

Hélas ! ton programme a souvent eu raison de notre temps. 

De la Brive. 

Mais nous eu voyons d'éclatantes preuves ! Pour vous appeler 
au partasfe du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd'hui ce 
que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de 
mal ! Il ne s'agit pas d'avoir des talents, mais d'inspirer la peur ! 
On est très craintif en politique, à cause des tas de Hnge sale qu'on 
a dans des petits coins, et qu'on ne peut pas blanchir... Je connais 
parfaitement notre époc|ue. En dînant, en jouant, en faisant des 
dettes, je faisais mon cours de droit politique ; j'étudiais les 
petits coins : aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air 
grave, profond, et des principes ! Je puis choisir. Nous avons en 
France une carte de principes aussi variée que celle d'un restau- 
rateur. Je serai sociahste. Le mot me plaît. A toutes les époques, 
mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambi- 
tions ! Avant 1789, on se disait économiste ; en 1805^^ on était 
libéral. Le parti de demain s'appellera social, peut-être parce cpi'il 
est insocial ; car, en France, il faut toujours prendre l'envers du 
mot pour en trouver la vraie signification^^ !... 

MÉRICOURT. 

Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts. 

De la Brht:. 
Tu as dit le mot. 

MÉRICOURT. 

Mais, entre nous, tu n'as que le jargon du bal masqué, qui passe 



ACTE III, SCÈNE 6. 301 

pour de l'esprit auprès de ceux qui ne le parlent pas. Coiniiient 
feras-tu, car il faut un peu de savoir ?... 

De la Brive. 
Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans 
les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connais- 
sances spéciales et prouver sa capacité. Mais en politique, mon 
cher, l'on a tout et l'on est tout avec un seul mot... 

MÉRICOURT. 

Lequel ? 

De la Brive. 
Celui-ci : — < Les principes de mes amis... L'opinion à laquelle 
j'appartiens... > Cherchez^^ !... 



SCENE VI. 

LES MÊMES, MINARD. Ils se saluent. 

Min A RU. 
Monsieur est sans doute Monsieur de la Brive ? 

De la Brive. 
Oui, Monsieur. 

MÉRICOURT. 

C'est le petit Jeune homme dont nous a parlé la femme de 
chambre, et qui fait la cour à l'héritière. 

De la Brive. 
A Théritage... 

MÉRICOURT. 

Et qu'on a refusé pour toi... (De la Brive lorgne Minarcl.) 

]^IlNARD. 

Vous êtes heureux. Monsieur ; vous avez les privilèges de la 
richesse : une jeune personne vous plaît, vous l'épousez... 



302 le faiseur. 

De la Brive. 

Permettez-moi de croire, Monsieur, que. sans aucune fortune, 
j'aurais encore des chances personnelles... 

MiNARD. 

Ah ! si j'avais votre fortune !... 

jVIéricourt, à la Brive. 
Pauvre garçon ! il n'aurait pas grand'chose. 

MiNARD. 

Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de per- 
fection ; vous avez pour vous l'autorité d'un père. 

De la Brive. 
Et vous, Monsieur ?... 

MiNARD. 

Ail ! Monsieur, malheureusement je n'ai rien que mon amour 
pour Mademoiselle Julie. 



SCENE VIL 

LES MÊMES. MERCADET. Il écoute un moment. 

De la Brive. 

Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou 
a,gréable. 

]\[lXARD. 

Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, 
je me sens la force de vous dire : Rendez-la riche et heureuse. 

Mercadet, à part. 
Riche ? Que dit-il ? Il peut tout compromettre ! (Il se montre.) 



ACTE III, SCÈNE 7. 303 

De la Brive, à Méricourt. 

Il est amusant, ce petit jeune homme ; il faut l'encourager, car 
si ma femme est trop laide !... 

Mercadet. 

Bonjour, mon cher Méricourt. avez-vous vu ma femme ? (A la 
Brive.) Ces dames vous font attendre ? Ah ! les toilettes !... (Il 
regarde Minard.) Monsieur Minard, je vous croyais homme de 
bon goût, et nous nous sommes assez nettement expliqués. 

Minard. 
Pardon, Monsieur. 

Mercadet. 

La passion explique bien des choses ; mais il est certaines déli- 
catesses qui ne doivent jamais être foulées aux pieds... 

Minard. 
Je vous comprends. Monsieur. 

Méricourt, à Mercadet. 
Oh ! il n'est pas dangereux !... 

Mercadet, bas à Minard. 

Vous n'êtes pas assez chagrin. (Haut.) Adieu, mon cher ! (Bas.) 
Allons donc ! un soupir. 

Minard, aux jeunes gens. 

Adieu, Messieurs ! (A Mercadet.) Soyez indulgent, Monsieur, 
pour un homme qui perd son bonheur^^ !... 

Mercadet le conduit. 



304 LE FAISEUR. 

SCÈNE VIII. 

LES MÊMES, moins MINARD. 

Mercadeï. 

Pauvre jeune homme ! j'ai peut-être été sévère, et je le plains, 
il adore ma fille ! Que voulez-vous ? Il n'a que dix mille livres de 
rentes et une place... 

De la Brive. 
On ne va pas loin avec cela !... 

Mercadet. 

On végète ! Ah ! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie ; et, 
comme il a de l'entregent, il avait mis ma femme de son parti ; 
mais il a le défaut d'être orphelin du vivant de son père et de sa 
mère, dont il se soucie plus qu'ils ne se soucient de lui. Dans cette 
situation-là, je ne comprends pas qu'on s'attaque à la fille d'un 
homme qui connaît les affaires. 

De la Brive. 

Vous n'êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle 
au premier venu. 

Mercadet. 

iSîon, certes. Mais, Monsieur, avant que ces dames ne viennent, 
nous pouvons traiter les affaires sérieuses. 

De la Brive, à Méricourt. 
Voilà la crise ! 

Mercadet. 
Aimez-vous bien ma fille ? 



acte iii, scè>'e 8. 305 

De la Brive. 
Passionnément. 

Mercadet, à part. 

Ceci va mal. (Haut.) Passionnément ?... C'est trop pour être 
heureux en ménage. 

MÉRicouRT, à la Brivp. 

Tu vas trop loin. (A Mercadet.) Mon ami adore la musique, et 
la voix de Mademoiselle Julie Ta transporté. 

Mercadet. 
Monsieur a entendu ma fille ? mais oii y... 

De la Brive. 
Chez un banquier, ancien quelque chose... 



Ah ! Verdelin 
Verdelin. 
Oui, Verdelin. 



Mercadet. 

De la Brive. 

méricourt. 



De la Brive. 
Elle a tant d'.àme. Mademoiselle Julie !... 

Mercadet. 

Oh ! il n'y a que rame et l'idéal. Je suis de mon époque. Je 
conçois cela, moi ! L'idéal, fleur de la vie ! Monsieur, c'est un effet 
de la loi des contrastes. Comme jamais il n'y a eu plus de positif 
dans les affaires, on a senti le besoin de l'idéal dans les sentiments. 
Ainsi, moi, je vais à la Bourse, et ma fille se jette dans les nuages. 
Elle est d'une poésie !... oh ! elle est toute âme ! Vous êtes, je le 
vois, de l'école des lacs^®... 

De la Brive. 
Xon, Monsieur. 



306 le faiseur. 

Mercadet. 

Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas 
l'idéal ? 

MÉRicouRT, à la Brive. 

Trouve-lui des raisons. 

De la Brive, à Méricourt. 
Attends ! (A Mercadet.) Monsieur, je suis ambitieux.... 

Mercadet. 
Ah ! c'est mieux. 

De la Brive. 

Et j'ai vu en Mademoiselle Julie une personne très distinguée, 
pleine d'esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais 
déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune ; et c'est une 
des conditions essentielles à un homme politique. 

Mercadet. 

Je vous comprends ! on trouve toujours une femme ; mais il est 
très rare qu'un homme qui veut être ministre, ou ambassadeur, 
rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes !) sa 
femelle !... Vous êtes un homme d'esprit, Monsieur... 

De la Brive. 

Monsieur, je suis sociaHste. 

Mercadet. 

Quelque nouvelle entreprise ?.. Mais parlons d'intérêts, main- 
tenant... 

Méricourt. 

Il me semble que cela regarde les notaires. 

De la Brive. 
Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage ! 



acte iii, scène 8. 307 

Mercadet. 
Monsieur a raison. 

De la Brive. 

Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive, 
elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans et n'en sortira 
jamais, je l'espère. 

Mercadet. 

Aujourd'hui peut-être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les 
capitaux sont sous la main. S'il éclate une révolution, et nous 
avons vu bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout ; 
la terre, au contraire, la terre, paie alors pour tout le monde, elle 
reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le 
capital s'esquive !... Mais ce ne sera pas un obstacle. Quelle est 
son importance ? 

De la Brive. 

Trois mille arpents, sans enclaves. 

Mercadet. 
Sans enclaves ?... 

MÉRICOURT. 

Que vous ai-je dit ? 

Mercadet. 
Monsieur !... 

De la Brive. 
Un château... 

Mercadet. 
Monsieur... 

De la Brive. 

Des marais salants qu'on pourrait exploiter dès que l'adminis- 
tration voudra le permettre et qui, alors, donneraient des produits 
énormes !... 

Mercadet. 

Monsieur, pourquoi nous sommes-nous connus si tard ! Cette 
terre est donc au bord de la mer ?... 



308 le faiseur. 

De la Brive. 



A une demi-lieue. 
Elle est située ? 
Près de Bordeaux. 
Vous avez des visrnes ?.. 



Mercadet. 
méricourt. 
Mercadet. 

De la Brive. 



Non, Monsieur, non heureusement, car on est très embarrassé 
de placer ses vins ; et puis, la vigne veut tant de frais !.... Non, ma 
terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand- 
père, homme de génie, qui eut l'esprit de se sacrifier à la fortune 
de ses enfants... Ah ! j'ai le mobilier que vous me connaissez... 

Mercadet. 

Monsieur, un moment !... Un homme d'affaires met les points 
sur les /. 

De la Brive, à Méricourt. 
Aïe ! aïe ! 

Mercadet. 

Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu'on peut tirer 
de ces marais ! On peut former une société en commandite pour 
l'exploitation des marais salants de la Brive. Tl y a là plus d'un 
million. Monsieur. 

Di<; LA Brive. 

Je le sais bien. Monsieur, il ne s'agit que de se le faire offrir. 

Mercadet, à part. 

Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. (Haut.) Mais 
avez-vous des dettes ? Est-ce hypothéqué, car on peut posséder 
visiblement une terre dont la propriété se trouve a])partenir 
secrètement à nos créanciers. 



ACTE III, SCÈNE 8. 309 

MÉRICOURT. 

Vous n'estimeriez pas mon ami, s'il n'avait pas de dettes !... 

De la Brive. 

Je serai franc, Monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs 
d'hypothèque sur la terre de la Brive... 

Mercadet, à part. 

Innocent jeune homme ! (Haut.) Vous pouviez... (Il lui prend 
les mains.) Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, 
vous êtes l'époux de mon choix, vous ne connaissez pas votre 
fortune ! 

De la Brive. à Méricourt. 
Mais cela va trop bien ! 

MÉRICOURT, à de la Brive. 
Il a vu une spéculation qui l'éblouit. 

Mercadet, (i part. 

Avec des protections, et on les achète, nous pourrons faire des 
sahnes. Je suis sauvé ! (Haut.) Permettez-moi de vous serrer la 
main à l'anglaise. (Il lui donne une poignée de main.) Vous réahsez 
tout ce que j'attendais de mon gendre. Je le vois, vous n'avez 
pas l'esprit étroit des propriétaires de la province, nous nous 
entendrons. 

De la Brive. 

Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je 
vous demande... 

Mercadet. 

Quelle sera la fortune de ma fille ?.. Oh ! elle se marie avec ses 
droits; sa mère lui fera l'abandon de ses biens (en nue propriété), 
une petite ferme qui n'a que deux cents arpents ; mais elle est en 
pleine Brie, bien bâtie. Moi je lui donne deux cent mille francs, 
dont je lui servirai la rente jusqu'à ce que vous ayez trouvé un 



310 LE FAISEUR. 

placement sûr. Car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous 
allons brasser des affaires ; moi je vous aime, vous me plaisez. 
Vous avez de Tambition ?... 

De la Brive. 
Oui, Monsieur. 

Mercadet. 

Vous aimez le luxe, la dépense ; vous voulez briller ta Paris... 



Oui, Monsieur. 
Y jouer un rôle. 
Oui, Monsieur. 



De la Brive. 

Mercadet. 
De la Brive. 

Mercadet. 



Oh ! j'ai deviné cela en vous voyant passer ; je connais les 
hommes. Vous avez la tenue de ceux qui se savent un avenir. 

MÉRicouRT, à part. 
Et qui l'escompteront toujours. 

Mercadet. 

Eh bien ! déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un 
autre moi-iuême, je vous laisserai le rôle brillant. 

De la Brive. 

Monsieur, j'aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de 
Paris, c'est à vous à qui j'aurais donné la préférence. Vous êtes 
selon mon cœur. 

Mercadet. 

La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez ! 
Ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes ! Julie est une fille 
d'esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n'imitons pas 
ces gens qui s'élèvent pour quelques jours et qui retombent aussi- 



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COBIITE DE LECTURE. 

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ACTE III, SCÈNE 8. 311 

tôt, espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre fennne 
soit inattaquable !... 

MÉRICOURT. 

Inattaquée. 

De la Brive. 
Si l'on ne réussit pas ? 

Mercadet. 
Ou si l'on réussit trop... 

De la Brive. 
On a toujours du pain... 

Mercadet. 

Aujourd'hui avoir du pain, c'est avoir trois chevaux dans son 
écurie, une maison montée ; c'est pouvoir donner à dîner à ses 
amis, avoir une loge aux Bouffes. 

De la Brive. 

Ah ! Monsieur, permettez que je vous serre la main à l'anglaise... 
(Autre poignée de main.) Vous comprenez la vie... 

Mercadet, à part. 
Mais ça va trop bien... 

De la Brive, à part. 
Il donne dans mon étang la tête la première. 

Mercadet. à part. 
Il accepte une rente. 

MÉRICOURT, à (le la Brive. 
Es-tu content ? 

De la Brive. 
Non. Je ne vois pas l'argent de mes dettes. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 21 



312 LE FAISEUR. 

MÉRICOURT. 

Attends. (A Mercadel.) ^lon cimi n'ose vous le dire, mais il est 
trop honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites 
dettes. 

Mercadet. 

Eh ! parlez, Monsieur, je comprends parfaitement ces choses- 
là... Voyons, des misères... une cinquantaine de mille francs ? 

MÉRICOURT. 

A peu près... 

De la Brive. 
A peu près. 

Mercadet. 

Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme 
et vous, oui, laissez-lui le plaisir de... D'ailleurs nous les paierons... 
(à part) en actions des salines de la Brive. (Haut.) C'est une 
misère. (A part.) Nous évaluerons l'étang: cent mille francs de 
plus... Je suis sauvé !... 

De la Brive, à Mérieourt. 
Je suis sauvé^' !... 



SCÈNE IX. 

LES MÊMES. MADA]kIE MERCADET. JULIE. 

Mercadet. 
Voici ma femme et ma fille. 

MÉRICOURT. 

Madame, permettez-moi de vous présenter Monsieur de la Brive, 
un jeune homme de mes amis qui a pour Mademoiselle votre fille 
une admiration... 



acte iii, scène 9. 313 

De la Brive. 
Passionnée... 

Mercadet, à de la Brive. 

Vous aimez les Espagnoles, je le vois. Hein ! quel teint ! une 
véritable andalouse qui saura résister aux tempêtes de la vie !... 
Il n'y a que les brunes... 

De la Brive. 
J'aurais craint une blonde !... 

Mercadet. 

Ma fille est tout-à-fait la femme qui convient à un homme 
politique. 

De la Brive, il lorgne Julie. 

(A Mercadet.) Parfaitement bien mise. (A Madame Mercadet.) 
Telle mère ! telle fille ! Madame, je mets mes espérances sous votre 
protection. 

Madame Mercadet. 

Présenté par Monsieur Méricourt, Monsieur ne peut être que 
le bien venu. 

Julie, à sa mère. 
Quel fat !... 

Mercadet, à sa fille. 

Puissamment riche ! nous serons tous millionnaires ! Et un 
garçon excessivement spirituel. Allons, soyez aimable, il le faut ! 

Julie. 

Que voulez-vous que je dise à un dandy que je vois pour la 
première fois et que vous me donnez pour mari. 

De la Brive. 

Mademoiselle veut-elle me permettre d'espérer qu'elle ne sera 
pas contraire à mes vœux ? 



314 le faiseur. 

Julie. 
Mon devoir est d'obéir à mon père. 

De la Brive, à part. 

Fière connue une laide : il faut faire plus de frais pour ces 
femmes-là que pour des duchesses. 

Julie [. à jHirt]. 

Il est bieu fait, il est riche, pourquoi me rechercherait-il ? Il y a 
là-dessous quelque mystère. 

De la Brive. à intd. 

Allons ! (Haut.) Mademoiselle, les jeunes personnes ne sont 
pas toujours dans le secret des sentiments c^u'elles inspirent ! 
Voici deux mois que j'aspire au bonheur de vous offrir mes 
hommages. 

Julie. 

Qui plus que moi. Monsieur, peut se trouver flattée d'exciter 
l'attention^^ ? 

Madame Mercadet. à sa fille. 

Il est fort bien. 

Julie. 

Ma mère, laissez-moi savoir si je puis être heureuse en épousant 
ce monsieur. 

Mercadet, à Méricourt. 

Vous pouvez compter sur ma reconnaissance, Monsieur. Nous 
vous devons notre bonheur, car celui de nutre^^ fille est le nôtre. 

Madame Mercadet. 

Monsieur de la Brive nous fera sans doute, ainsi que son ami. 
le plaisir d'accepter à dîner, sans cérémonie... 

Mercadet. 
La fortune du pot. (A la Brive.) Vous serez indulgent ?... 



acte iii, scène 10. 315 

Madame Mercadet. 

Monsieur de Méricourt, voulez-vous venir voir le tableau que 
nous devons mettre en loterie ? (A Julie.) Nous allons te laisser 
causer un peu avec lui. 

Julie. 
Merci, ma mère ! 

Madame Mercadet. 

Monsieur Mercadet ?... 

Mercadet, à la Brive. 

Elle est romanesque comme toutes les jeunes personnes qui ont 
du cœur et de l'imagination ; ainsi, prenez le chemin de la poésie. 

De la Brive, à Mercadet. 

Le romanesque est la grammaire des sentiments modernes, je 
pourrais l'écrire. En deux mots, c'est l'art de cacher l'action sous 
la phrase... 

Mercadet, en s''en allant. 

Il est très fort, ce jeune homme^". 



SCÈNE X. 

DE LA BRIVE, JULIE. 

Julie. 

Monsieur, ne trouvez pas étrange qu'une pauvre fille comme 
moi vous demande des preuves d'affection ; mais ma défiance 
m'est commandée par la connaissance que j'ai de moi-même, de 
mon peu d'attraits... 

De la Brive, 

Cette modestie est déjà un attrait, Mademoiselle !... 



316 LE FAISEUR. 

Julie. 

Si j'avais cette beauté merveilleuse qui fait éclore de soudaines 
passions, je trouverais des motifs à votre recherche ; mais, pour 
m'aimer, il faut connaître mon cœur, et nous nous voyons pour la 
première fois... 

De la Brive. 

Mademoiselle, il est des sympathies inexplicables... 

Julie. 
Ainsi, vous m"aimez sans savoir pmirquoi ?... 

De la Brive. 

Le jour qu'on se l'explique, l'amour existe-t-il ? Ce n'est le plus 
beau des sentiments que parce qu'il est involontaire. Ainsi, la 
première fois que je vous ai vue... 

Julie. 
Ah ! ce n'est pas la première !... 

De la Brive. 

Comment ! Mademoiselle, mais il y a deux mois que je vous 
aime ! Je vous ai entendue au dernier concert de Monsieur Ver- 
dehn, et votre voix m'a révélé... toute une âme. 

Julie. 
Qu'ai-je donc chanté ? Vous en souvenez-vous ?... 

De la Brive. à part. 
Ah, diantre ! (Eout.) Je ne me souviens que de l'impression 
qui fut déUcieuse... 

Julie. 
Monsieur, vous m'aimez donc ? là. vraiment ?... 

De la Brive. 
Mademoiselle, j'ai su que vous étiez une personne pleine de 



ACTE III, SCÈNE 10. 317 

courage, douée d"uiie élévation rare dans les sentiments et dans 
les idées, instruite surtout ; que vous sauriez créer un salon à Paris, 
être la compagne d'un homme politique, et, permettez-moi de 
vous le dire, toutes les femmes ne savent pas porter une haute 
fortune. Bien des parvenus ont été fort embarrassés de filles qu'ils 
avaient fait la faute d'épouser à l'aurore de leurs destinées ; et, 
sur l'océan politique, quand une femme n'est pas un puissant 
remorqueur, elle est un embargo ! Je doutais de pouvoir rencon- 
trer une femme qui pût comprendre et servir mon avenir, je vous 
ai vue et je me suis dit : Je puis être ambassadeur. Celle que j'aime 
sera la rivale des diplomates en corset que la Russie nous envoie !... 

Julie, à part. 

Ils ont tous de l'ambition aujourd'hui !... (Haut.) Ainsi, vous 
êtes ambitieux et amoureux ? Votre sympathie est doublée d'un 
raisonnement... 

De la Brive, à part. 

Elle n'est pas sotte ! (Haut.) Mademoiselle, il y a tant de choses 
dans l'amour !... 

Julie. 

Il y a tant de choses dans le vôtre, qu'il comprend sans doute 
le dévouement... 



Avant tout !... 
Ainsi, ma famille ?... 



De la Brive. 
Julie. 

De la Brive. 



Devient la mienne. 

Julie. 
Rien ne vous arrêterait donc ? 

De la Brive. 
Rien. 

Julie. 

J'aime un jeune homme, Monsieur. 



318 le faiseur. 

De la Brive. 

Je l'ai vu... et c'est ce qui m'avait donné, je vous l'avoue, des 
inquiétudes sur votre jugement ; car ce petit jeune homme n'est 
pas votre fait du tout... 

Julie. 

Vous vous trompez, Monsieur, je ne puis renoncer à lui qu'en 
faveur d'un grand dévouement. Eh bien ! si vous sauvez mon père 
de la ruine, je vous aimerai... j'oublierai cet amour que je croyais 
éternel, et je serai l'épouse la plus fidèle, la plus aimante, et je... 
(A part.) Ah ! j'étouffe !... 

De la Brive, à part. 

Elle m'a fait peur... mais elle me mène d'épreuves en épreuves, 
comme chez les francs-maçons... (Haut.) J'espère mériter par mon 
amour tout ce que les femmes doivent ordinairement, sans condi- 
tion, à leurs maris. Mais cessez de mettre ainsi à l'épreuve une 
passion sincère. Mademoiselle, Monsieur votre père et moi, nous 
nous sommes entendus sur toutes les questions d'intérêt... 

Julie. 
Il vous a tout dit ?... 

De la Brive. 
Tout !... 

Julie. 
Vous le savez ruiné ?... 

De la Brive. 
Ruiné !... 

Julie, à part. 

Ah ! je suis sauvée ! (Haut.) Il doit environ trois cent mille 
francs. 

De la Brive. 
II... doit... trois... 

Julie. 

Oii serait votre dévouement ? 



ACTE III, SCÈNE 11. 319 

De la Brive, à part. 

Le dévouement ! c'est de l'épouser... Si elle croit que l'on peut 
se donner gratis un pareil vis-à-vis pour le reste de ses jours !... 

Julie. 
N'en suis-je pas le prix ? 

De la Brive. 
Méricourt est incapable de m'avoir... 

Julie. 
Ah ! vous ne m'aimez pas !.. 

De la Brive, à pari. 

Oh ! j'ai donné dans cette invention de roman ! (Haut.) Quand 
même votre père devrait des millions, je vous épouserais toujours, 
car je vous aime ! Ah ! vous jouez très bien la comédie, et je ne 
m'en dédis pas. Vous serez une délicieuse ambassadrice^^... 



SCÈNE XL 

LES MÊMES, JUSTIN, PIERQUIN. 

Justin, à Julie. 
Mademoiselle, Monsieur Pierquin veut parler à Monsieur votre 
père. (Bas.) A propos de Monsieur de la Brive, je crois. 

Julie. 
Mon père est par là. (Elle montre les appartements.) 

Pierquin. 
Mademoiselle, je suis votre serviteur. 



320 le faiseur. 

De la Brive. 
Pierquin ici ! (Il se retourne et va lorgner des tableaux^^.) 

PiERQUiN. à part. 

()li ! mais c'est mon Michonnin !... tout est perdu ! Et moi qui 
sachant qu'on le marie avec une héritière, venais pour ravoir ses 
lettres de change... Ce diable de ilercadet a du bonheur, il a su 
l'attirer chez lui !... 

Julie, h Pierquin. 
Vous connaissez ^lonsieur ? 

Pierquin. 

Petite rusée ! Je vois que vous êtes du complot, et vous le 
gardez. (A jiart.) Oh ! Je devrais avoir une jolie nièce ! 

Julie. 
Qui est-ce ? 

Pierquin. 

Michonnin ! un débiteur introuvable. Xe le Lâchez pas, je vais 
aller chercher le garde du commerce ! 

Julie. 
Pour Monsieur de la Brive ? 

Pn-:RQUiN. 
Michonnin, pour nous ! 

Julie. 

Ce monsieur n'est pas riche ? 

Pierquin. 
l'n gibier de Clichy qui a ses meubles sous le nom d'un ami. 

Julie. 
Ah ! (Elle rit.) 



ACTE III, SCÈNE 12. 321 

PiERQUix, à part. 

Ah ! Mercadet m'a volé. (A Julie.) Aiuusez-le, et votre père 
pourra me payer quarante-sept mille francs ; car, une fois coffré, 
ce gaillard-là se fera délivrer par quelque belle dame. (Justin 
revient.) 

Julie, à part. 

Marié et coffré, c'est trop d'un ! 

Justin, à Pierquin. 

Monsieur est occupé, vous le savez, du mariage de Mademoiselle, 
et vous prie de l'excuser... 

PiERguix. 
Et avec qui ? 

Justin. 

Mais avec ce numsieur-là ! (Il montre de la Brive.) 

Pierquin. 

Oh! ^^4. part.) C'est marier deux faillites ensemble. Va-t-nn 
rire à la Bourse !... J"v cours^^. 

Il sort. 



SCÈNE XII. 

JULIE, DE LA BRFV^E. 

Julie. 
Monsieur, vous nommez-vous Michonnin ?... 

De la Brive. 

Oui, Mademoiselle, c'est le nom de notre famille ; mais nous 
avons fait comme tant d'autres, et, depuis dix ans, nous nous 
nommons de la Brive, en mettant un ^I. devant ; c'est plus joli. 



322 LE FAISEUR. 

La Brive est une charmante petite terre aclietée par mon grand- 
père... 

Julie. 
Cet homme dit-il vrai en disant que vous avez des dettes ?... 

De la Brive. 
Oh ! très peu, des misères : je les ai déclarées à votre père... 

Julie. 

Ainsi, Monsieur, vous m'épousez par amour ! (A part.) Rions 
un peu. (Haut.) Et pour ma dot. 

De la Brive. 

Mademoiselle, vous trouverez en moi le mari le plus aimant, le 
plus aimable. Socialiste, occupé des intérêts les plus graves de la 
politique, et tout à mon ambition, je vous laisserai maîtresse de... 
de votre fortune... 

Julie. 

Eh ! Monsieur, je suis sans fortune... 

Mercadet paraît. 



SCÈNE XIII. 

LES PRÉCÉDENTS, MERCADET. 

Mercadet. 

Ma fille, voilà donc l'effet de votre passion pour ce jeune 
Minard, elle vous pousse à calomnier votre père, à... 

Julie. 

A éclairer Monsieur Michunnin, qui, se trouvant perdu de dettes, 
ne doit pas, ne peut pas épouser une fille sans fortune... 



acte iii, scène 14. 323 

Mercadet. 
Monsieur se nomme Michonnin ? 

Julie. 
Michonnin de la Brive... 

Mercadet. 
Laisse-nous, ma fille. 

Julie, bas à son père. 

Pierquin est sorti pour faire arrêter Monsieur, j'espère que vous 
ne le souffrirez pas. Quel rôle aurais-je joué ?... 

Mercadet, tire sa montre. 
Le soleil est couché^* ! Pierquin a vu Monsieur ? 

Julie. 
Oui. 

Mercadet. 

Le diable entre dans mon jeu^^. 

Julie sort. 



SCÈNE XIV. 

DE LA BRIVE, MERCADET. 

De la Brive, à part. 

La noce est faite. Je suis plus que socialiste, je deviens commu- 
niste ! 

Mercadet, à part. 

Trompé comme à la Bourse ! par Méricourt, l'ami de ma femme ! 
C'est à ne plus se fier à Dieu !... 



324 LE FAISEUR. 

De la Brive, à part. 
Soyons digne de nous-même !... 

Merc.vdet. à part. 

Il y a de la légèreté dans son fait. Prenons-le de haut ? (Haut.) 
Monsieur Michonnin, votre conduite est plus que blâmable !... 

De la Brive. 

En quoi. Monsieur ?... Ne vous ai-je pas dit que j'avais des 
dettes. 

Mercadet. 
Soit. On peut avoir des dettes : mais oîi est située votre terre ?... 

De la Brive. 
Dans les Landes. 

^Iercauet. 

Elle consiste... 

De la Brive. 

En sables plantés de sapins... 

Mercadet. 
De quoi faire des cure-dents ? 

De la Brive. 

A peu près. 

Mercadet. 
Cela vaut ? 

De la Brive. 
Trente mille francs. 

Mercadet. 
Et c'est hypothéqué de ?... 



acte iii, scène 11. 325 

De la Brive. 
Quarante-cinq mille. 

Mercadeï. 
Vous avez eu ce talent-là ? 

De la Brive. 

Oui! 

Mercadet. 
Peste ! ce n'est pas maladroit : et vos marais ? 

De la Brive. 
Touchent à la mer. 

Mercadet. 
Ainsi, c'est tout bonnement TOcéan ? 

De la Brive. 

Les gens du pays ont eu la méchanceté de le tlire. et mes 
emprunts se sont arrêtés, net. 

^Iercadet. 
Il eût été très difficile de mettre la mer en actions. 

De la Brive. 
Oh ! ce n'est pas la mer à boire ?... 

Mercadet. 

]S"on, mais à faire avaler ? Monsieur, entre nous, votre moralité 
me semble... 

De la Brive. 
Assez ! 

Mercadet. 
Hasardée !... 



326 le faiseur. 

De la Brive. 

Oh ! Monsieur, si ce n'est qu'entre nous... 

Mercadet. 

Vous mettez, d'après une note que j'ai vue sur certains dossiers, 
tout votre mobilier sous le nom d'un ami, vous signez vos lettres 
de change Michonnin. et vous ne portez que le nom de la Brive. 

De la Brive. 
Eh bien ! Monsieur, après ? 

Mercadet. 
Après ?... On peut vous faire un fort méchant parti. 

De la Brive. 
Monsieur, n'allez pas trop loin, je suis votre hôte... 

Mercadet. 

Vous vouliez, à l'aide de ces subterfuges, entrer dans une famille 
respectable, y abuser de la confiance d'un père et d'une mère... 
Vous avez feint d'aimer ma fille !... (A part.) On peut exploiter 
ce garçon-là : il a de la tenue, il est élégant, spirituel... (Haut.) 
Vous êtes une^^... 

De la Brive. 
Ne dites pas le mot, il vous coûterait la vie... 

Mercadet. 
La vie ! Vous êtes mon hôte. Monsieur... 

De la Brive. 
Après tout. Monsieur, votre fille avait-elle une dot ? 

Mercadet. 
Monsieur ?... 



ACTE m, SCÈNE 14. 327 

De la Brive, à part. 

Je le vaux bien et je suis le plus fort. (Haut.) Oui, Monsieur, 
aviez-vous deux cent mille francs ? 



Mercadet. 
Les vertus de ma fille... 

De la Brive. 

Ah ! vous n'aviez pas deux cent mille francs ?... Et moi, j'en- 
gageais ma précieuse liberté ! Ne suis-je pas un capital ? Vous 
vouliez escroquer un gendre !... 



Le mot est fort. 
Vous le méritez. 
D a de l'aplomb ! 



Mercadet. 

De la Brive, 

Mercadet, à part. 

De la Brive. 



Et, je le vois, vous abusiez de mon inexpérience. Je pourrais 
aussi me plaindre. 

Mercadet. 

L'inexpérience d'un homme qui emprunte sur des sables une 
somme de soixante pour cent au-delà de leur valeur !.., 

De la Brive. 
Avec du sable on fait du cristal. 

Mercadet. 

C'est une idée ! 

De la Brive. 

Vous voyez, Monsieur, que nos moralités se ressemblent ! 
(Mouvement de Mercadet.) Ah ! entre nous... 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 22 



328 LE FAISEUR. 

Mercadet, à part. 

Je vais l'aplatir !.. (Haut.) C'est ce qui vous trompe, Monsieur ; 
vous êtes mon débiteur et je vous tiens. Ah ! j'ai sur vous pour 
quarante-huit mille francs de lettres de change, intérêts et frais 
à moi cédés par Pierquin, et je puis vous faire coffrer pendant 
cinq ans. 

De la Brive. 

Je serais alors votre hôte !.. 

Mercadet. 

Ah ! vous le prenez sur ce ton-là ! Mais vous vous moquez donc 
de votre dette, de votre signature ? 

De la Brive, 

Et vous ? 

Mercadet, à part. 

Voilà mon affaire ! (Haut.) Dans quelle situation êtes-vous, là, 
vraiment ? 

De la Brive. 

Désespérée.... Méricourt me marie parce que je lui dois trente 
mille francs au delà de la valeur de mon mobiher. 

Mercadet. 

Compris. Je ne m'amuserai pas à vous faire de la morale, vous 
aimeriez mieux un billet de mille... 

De la Brive. 
Oh ! soyez mon beau-père... 

Mercadet. 

Non, nos deux misères feraient une trop grande pauvreté, mais 
écoutez-moi" !... 



ACTE III, SCÈNE 16. 329 

SCÈNE XV. 

LES MÊMES, MADAME MERCADET. 

Madame Mercadet, à Mercadet. 
Ce monsieur dîne-t-il toujours ?... 

Mercadet. 

Certainement. Dans les circonstances difficiles le dîner porte 
conseil. (A part.) Il faut que je le grise pour le connaître à fond. 

De la Brive. 
J'ai l'appétit de mon désespoir !... 

Mercadet. 
Dînons ! 

Madame Mercadet. 

J'entends la voiture de Verdelin ! 

Mercadet. 
Que dire à Verdelin^* ? 

SCÈNE XVI. 

LES MÊMES, VERDELIN, JUSTIN en grande tenue. 

Justin. 
Monsieur Verdelin. 

Verdelin, à Mercadet. 

Je n'amène point Madame Verdelin et je ne sais même pas si 
je puis dîner avec toi. 



330 LE FAISEUR. 

Mercadet, à part. 

D est furieux. (Haut.) La main aux dames. (A sa femme.) 
Laisse-nous. (A Verdelin.) Eh bien ! qu'as-tu ?... (Madame Mer- 
cadet et Monsieur de la Brive sortent.) 



Est-ce là ton gendre ? 

Oui et non. 

Voilà ce beau^mariage ? 



Verdelin. 

Mercadet. 
Verdelin. 



Mercadet, à part. 

11 sait tout ! (Haut.) Ce mariage, mon cher Verdelin, n'a plus 
lieu, je suis trompé par Méricourt ! Méricourt ! tu sais ce qu'il 
nous est ? Mais... 

Verdelin. 

Mais, il n'y a pas de mais. Tu m'as, ce matin, joué une de tes 
comédies, où ta femme et ta fille avaient un rôle, pour m'arracher 
mille écus ! Je m'en doutais. Eh bien ! ce n'est ni délicat ni... 

Mercadet. 

N'achève pas, Verdelin ! Voilà comme on juge les gens dans le 

malheur On soupçonne tout chez eux!... Pourquoi donc t'au- 

rais-je emprunté ton service ? pourquoi donnerais-je à dîner ? 
Eussé-je habillé ces deux femmes sans une espérance ?... D'abord 
qui l'a dit, que le mariage de Julie était manqué ?... 

Verdelin. 
Pierquin que j'ai rencontré... 

Mercadet. 
Cela se sait donc ?... 

Verdelin. 

Tout le monde en rit ! Tu as ton portefeuille plein de créances 



ACTE III, SCÈNE 16. 331 

sur ton gendre. Pierquin m'a dit que tes créanciers se réunissent 
ce soir chez Goulard pour agir tous demain comme un seul homme. 

Mercadet. 
Ce soir ! — Demain ! Ah ! j'entends sonner le glas de la faillite !... 

Verdelin. 

On veut débarrasser la Bourse autant qu'on le pourra de tous 
les faiseurs d'affaires. 

Mercadet. 
Les imbéciles !... Ainsi demain on m'emballerait ? 

Verdelin. 
Pour Clichy, dans un fiacre ! 

Mercadet. 
Le corbillard du spéculateur ! Viens dîner ! 

Verdelix. 

Le dîner me coûte trop cher, j'en aurais une indigestion ! 
Merci ! 

Mercadet. 

Demain, la Bourse reconnaîtra dans Mercadet un de ses maîtres ! 
Viens dîner, Verdehn, viens sans crainte. (A part.) Allons ! 
(Haut.) Oui, toutes mes dettes seront payées !... et la maison 
Mercadet remuera des millions !... Je serai le Napoléon des 
affaires. 

Verdelin. 
Quel homme ! 

Mercadet. 
Et sans Waterloo. 

Verdelin. 
Et des troupes ?... 



332 le faiseur. 

Mercadet. 

Je... je paierai ! Que peut-on répondre à un négociant qui dit : 
Passez à la caisse !,.. 

Verdelin. 

Je dîne alors, et je suis enchanté. Vivat MercadetiiSy speculato- 
rum imperator^^ ! 

Mercadet. 

H l'a voulu !... Demain, je trône sur des millions, ou je me couche 
dans les draps humides de la Seine^ ! 



ACTE IV. 

SCÈNE PREMIÈRE. 

MERCADET, JUSTIN. 

Mercadet, il sonne. 
Sachons avant tout l'effet qu'ont produit mes mesures. 

Justin. 
Monsieur ?... 

Mercadet. 

Justin, je désirerais que l'arrivée de Monsieur Godeau fût tenue 
secrète^... 

Justin. 

Oh ! Monsieur, vous êtes perdu alors... Monsieur Brédif est déjà 
sorti... le tapage que cette berline a fait cette nuit en entrant dans 
la cour, à deux heures du matin, a réveillé tout le monde, et 
Monsieur Brédif le premier ! Dans le premier moment, il a cru 
que Monsieur partait pour Bruxelles... 

Mercadet. 
Allons donc ! je paie... 

Justin, 
Monsieur se dérange ! 



334 le faiseur. 

Mercadet. 

Tu te crois déjà mon secrétaire !... Je te pardonne, Justin, car 
tu me comprends !... 

Justin, 

Cette berline est énormément crottée, ^Monsieur ; mais le père 
Grumeau a remarqué qu'elle n'avait pas apporté de bagages... 

Mercadet. 

Godeau avait tellement hâte de venir ici réparer ses torts 
envers moi, qu'il a laissé ses colis au Havre. H arrive de Calcutta 
avec une riche cargaison ; mais sa femme est restée... Oui, il a fini 
par épouser la personne de laquelle il avait un fils, et qui a eu le 
dévouement de l'accompagner... 

Justin. 

H est fort heureux que Monsieur ait passé la nuit à travailler, 
car il a pu... 

Mercadet. 

Recevoir Godeau ! vous remplacer ! Vous avez fait bombance ! 
vous vous êtes grisé. Monsieur Justin ! 

JUSTIX. 

Nous n'avons bu que ce qui restait !... 

Mercadet. 

Si tu pouvais faire croire qu'il n'y a pas de Godeau, ça modére- 
rait l'ardeur de mes créanciers, et Je pourrais traiter avec eux à des 
conditions tolérables... 

Justin, à jmrt. 

Est-il fin ! Si cet homme-là n'est pas riche, ce sera une injustice 
du diable ! 

Mercadet. 
Envoie le père Grumeau chez mon courtier marron^... 



acte iv, scène 2. 335 

Justin. 

Monsieur Berchut ! rue des Filles-Saint-Thomas... A celui-là, 
le père Grumeau peut annoncer l'arrivée de Monsieur Godeau ?... 

Mercadet. 

Justin, tu feras fortune. Allons ! veille à ce que personne ne me 
dérange jusqu'à ce que je t'aie sonné^. 



SCÈNE IL 



Mercadet, seul. 

Quand Mahomet a eu trois compères de bonne foi (les plus 
difficiles à trouver), il a eu le monde à lui ! J'ai déjà Justin. Le 
second ?... on ne peut pas l'abuser^ ! Si l'on croit à l'arrivée de 
Godeau, je gagne huit jours ; et qui dit huit jours dit quinze en 
matière de paiement ! Je vais acheter, sous le nom de Godeau, 
pour trois cent mille francs d'actions de la Basse-Indre, ce matin, 
tout à l'heure, avant Verdelin. Et alors, quand Yerdelin, qui me 
croyait hors d'état de lui faire concurrence, et qui n'a pas eu 
l'idée de m'intéresser à cette affaire, en demandera, mon gaillard 
déterminera la hausse !... D'ailleurs, cette nuit, j'ai écrit une lettre, 
au nom de plusieurs actionnaires, pour exiger la publication du 
rapport que l'agent de Verdelin retarde... Berchut fera paraître 
cette lettre dans tous les journaux ; en peu de temps, les actions 
vont s'élever à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair ; j'aurai 
six cent mille francs de bénéfice. Avec trois cent mille je paie 
l'achat. Avec les trois cent mille autres, je désintéresse mes créan- 
cier. Oui, mon Godeau leur arrachera bien une petite remise de 
quatre- vingt mille francs. Libéré de ma dette, je deviens le roi 
de la place ! (Il se promène majestueusement.) J'ai eu de l'audace !... 
Aller demander moi-même une berline chez un carrossier des 
Champs-Elysées, comme si je voulais partir nuitamment ! Ce 
diable de postillon, que je guettais, a faiUi tout compromettre 



336 LE FAISEUR. 

par ses remercîments... Le pourboire était trop fort ! Une faute ! 
Allons, à nous deux ! (Il ouvre la porte de sa chambre.) Michonnin ! 
le garde du commerce^ !... 



SCÈNE IIP. 

MERCADET, DE LA BRIVE, il entre effrayé. 

Mercadet. 
Rassurez-vous !... c'était pour vous bien réveiller !... 

De la Brive. 

Monsieur, l'orgie est pour mon intelligence ce qu'est un orage 
pour la campagne, ça la rafraîchit, elle verdoie ! et les idées pous- 
sent, fleurissent !... In vino, varietas' ! ... 

Mercadet. 

Hier, mon cher ami, nous avons été malheureusement inter- 
rompus dans notre conversation d'affaires... 

De la Brive. 

Beau-père, je me la rappelle parfaitement. Nous avons reconnu 
que nos maisons ne pouvaient plus tenir leurs engagements... Nous 
allons... (en style de coulisse) être exécutés^. Vous avez le malheur 
d'être mon créancier^, et moi j'ai le bonheur d'être votre débiteur 
pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs et des 
centimes. 

Mercadet. 

Vous n'avez pas la tête lourde ! 

De la Brive. 

Rien de lourd, ni dans les poches, ni dans la conscience^" ! Que 
peut-on me reprocher ? En mangeant ma fortune, j'ai fait gagner 



ACTE IV, SCENE 3. 337 

tous les commerces parisiens, même ceux qu'on ne connaît pas ! 
Nous, inutiles ?... Nous, oisifs ? Allons donc !... Nous animons la 
circulation de l'argent... 

Mercadet. 
Par l'argent de la circulation !... 

De la Brive. 

Oui, lorsque je n'en ai plus eu, je l'ai payé cher, n'est-ce pas 
l'honorer ? On eu a fait un dieu, je n'ai pas lésiné sur les frais 
du culte^ !... 

Mercadet. 
Oh ! vous avez bien toute votre intelligence !... 

De la Brive. 
Je n'ai plus que cela ! 

Mercadet. 

C'est notre hôtel des Monnaies. Eh bien ! dans la disposition où 
je vous vois, je serai bref^^... 

De la Brive, 

Alors, je m'assieds, papa ! car vous m'avez furieusement l'air, 
comme nous disons, nous autres gentlemen-riders, de marcher sur 
votre longe^^ !... 

Mercadet. 

En affaires, on a le droit d'être habile... (De la Brive fait un 
signe.) L'excessive habileté n'est pas l'indélicatesse, l'indéhca- 
tesse n'est pas la légèreté, la légèreté n'est pas l'improbité ; mais 
tout cela s'emboîte comme des tubes de lorgnette... 

De la Brive, à part. 
H ne m'a pas grisé pour moi^* ! 



338 le faiseur. 

Mercadet. 

Enfin, les nuances sont imperceptibles ; et, pourvu qu'on 
s'arrête juste au Code, si le succès arrive... 

De la Brive, 

Ah ! pardieu, le succès... Je l'ai déjà dit, et le mot a réussi^^... 
Le succès est souvent un grand gueux !... 

Mercadet. 
Nos esprits sont jumeaux^^ ! 

De la Brive. 

Monsieur, sur le terrain oii nous sommes, beaucoup de gens 
d'esprit se rencontrent". 

Mercadet, 

Je vous vois sur la pente dangereuse qui mène à cette audacieuse 
habileté que les sots reprochent aux faiseurs !... Vous avez goûté 
aux fruits acides, enivrants du plaisir parisien. La vanité vous 
enfonce à plein cœur l'acier de ses griffes^^ ! Vous avez fait du luxe 
le compagnon inséparable de votre existence^^ ! Pour vous, Paris 
commence à l'Étoile, et finit au Jockey-Club ! Paris, pour vous, 
c'est le monde des femmes dont on parle trop ou dont on ne parle 
pas... 

De la Brive. 
Oh ! oui. 

Mercadet. 

C'est la capiteuse atmosphère des gens d'esprit, du journal, du 
théâtre et des confisses du pouvoir^", vaste mer où l'on pêche ! 
Ou continuer cette existence, ou vous faire sauter la cervelle^... 

De la Brive. 
Non ! la continuer sans me^^... 

Mercadet. 
Vous sentez-vous le génie de vous soutenir, en bottes vernies^^, 



ACTE IV, SCÈNE 3, 339 

à la hauteur de vos vices^* ? de dominer les gens d'esprit par la 
puissance du capital, par la force de votre intelligence^^ ? Aurez- 
vous toujours le talent de louvoyer entre ces deux caps où sombre 
l'élégance : le restaurant à quarante sous et Clichy ?... 

De la Brive. 

Mais vous entrez dans ma conscience comme un voleur, vous 
êtes ma pensée ! Que voulez-vous de moi ? 

Me RCA D ET. 

Je veux vous sauver en vous lançant dans le monde des affaires. 

De la Brive. 
Par 0Ù26 ?... 

Mercadet. 
Soyez l'homme qui se compromettra pour moi... 

De la Brive. 
Les hommes de paille peuvent brûler. 

Mercadet. 
Soyez incombustible. 

De la Brive. 
Comment entendez-vous les parts ? 

Mercadet. 

Essayez ! servez-moi dans la circonstance désespérée où je me 
trouve, et je vous rends... vos quarante-sept mille deux cent 
trente francs soixante-dix-neuf centimes^'. Entre nous, là, vrai- 
ment, il ne faut que de l'adresse... 

De la Brive. 
Au pistolet, à l'épée... 

Mercadet. 
Il n'y a personne à tuer. Au contraire^®... 



340 le faiseur. 

De la Brive. 
Ça me va. 

Mercadet. 

D faut faire revivre un homine^^. 

De la Brive. 

Ça ne me va plus ! Mon cher ami, le Légataire, la cassette d'Har- 
pagon, le petit mulet de Sganarelle^*', enfin toutes les farces qui 
nous font rire dans l'ancien théâtre, sont aujourd'hui très mal 
prises dans la vie réelle. On y mêle des commissaires de police 
que, depuis l'aboUtion des privilèges, l'on ne rosse plus. 

Mercadet. 
Et cinq ans de Clichy, hein ! quelle condamnation !... 

De la Brive. 

Au fait ! c'est selon ce que vous ferez faire au personnage !... 
car mon honneur est intact et vaut la peine de... 

Mercadet. 

Vous voulez le bien placer ; mais nous en aurons trop besoin 
pour n'en pas tirer tout ce qu'il vaut ! Voyez-vous, tant que je ne 
serai pas tombé, je conserve le droit de fonder des entreprises, de 
lancer des affaires. On nous a tué la prime. Les commandites 
expirent de la maladie du dividende ; mais notre esprit sera tou- 
jours plus fort que la loi ! On ne tuera jamais la spéculation. J'ai 
compris mon époque ! Aujourd'hui, toute affaire qui promet un 
gain immédiat sur une valeur... quelconque, même chimérique, 
est faisable ! On vend l'avenir, comme la loterie vendait le rêve 
de ses chances impossibles^^. Aidez-moi donc à rester assis autour 
de cette table toujours servie de la Bourse, et nous nous y donne- 
rons une indigestion !... car, voyez-vous, ceux qui cherchent des 
millions les trouvent très difficilement ; mais ceux qui ne les 
cherchent pas n'en ont jamais trouvé ! 

De la Brive, à 'part. 
On peut se mettre dans la partie de Monsieur^^ ! 



acte iv, scène 3. 341 

Mercadet. 
Eh bien33 ? 

De la Brive. 
Vous me rendrez mes quarante-sept mille livres ?... 

Mercadet. 
Yes, sir ! 

De la Brive. 
Je ne serai que très habile ! 

Mercadet. 

Ouh ! ouh !.. léger ! Mais cette légèreté sera, comme disent les 
Anglais, du bon côté de la loi ! 

De la Brive. 
De quoi s'agit-il ? 

Mercadet. 

D'être^ quelque chose, comme un oncle d'Amérique, un associé 
dans les Indes. 

De la Brive^^ 
Si ce n'est que cela ! 

Mercadet. 
Vous achèterez des actions en baisse pour les vendre en hausse. 

De la Brive. 
Verbalement. 

Mercadet. 

J'ai la signature sociale ! Mon associé^®, car nous sommes tou- 
jours associés^^, s'en est servi pour endosser les effets qu'il m'a pris 
en 1830^^ ; j'ai bien le droit d'en user aujourd'hui contre lui... 

De la Brive. 
Quien, parbleu^^ !... 



342 le faiseur. 

Mercadet. 

Du moment où personne ne vous trouvera, ne vous recon- 
naîtra*''... 

De la Brive. 

Je cesserai d'ailleurs le personnage, dès que je vous en aurai 
donné pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs 
soixante-dix-neuf centimes^. 

Mercadet, 

Du bruit ? Justin écoute ! (Très haut.) Rentre, Godeau, tu me 
perds ! Allons, repose-toi*^ \ ^ 

Il le pousse dans la chambre. 



SCÈNE IV. 

MERCADET, JUSTIN, BERCHUT. 

Justin, à travers la porte. 
Monsieur, c'est Monsieur Berchut. 

Mercadet, ouvre la porte. 

Bonjour, Bercliut. Il y a eu de la baisse hier sur les actions de la 
Basse-Indre. 

Berchut. 

Énorme ! Monsieur Verdelin en a fait vendre quelques-unes 
à vingt-cinq pour cent au-dessous du versement ! La panique ira 
ce matin, on ne sait oii ! 

Mercadet. 

Si, à la petite Bourse, ces actions baissaient de quinze pour cent 
sur le cours d'hier, je prends deux mille actions. 



ACTE IV, SCÈNE 4. 343 

Berchut, tire son carnet et calcule. 
Ce serait alors trois cent mille francs. 

Mercadet. 
C'est ce que j'ai calculé ! Au pair, elles vaudront six cent mille. 

Berchut. 
A quel terme, et comment me couvrirez-vous ? 

Mercadet. 

Une couverture !... Fi donc ! Je traite ferme. Apportez-moi les 
actions, je paie ! 

Berchut. 

Dans la situation où vous êtes, vous achetez évidemment pour 
Godeau. 

Mercadet. 
Godeau ! 

Berchut. 
Je le sais arrivé... 

Mercadet. 

Chut ! je suis perdu, si l'on vient à savoir... Qui vous a dit cela ? 

Berchut. 
Votre portier, que mon commis a fait causer. 

Mercadet. 
Ah ! j'ai oubUé de lui sceller la bouche d'une pièce d'or. 

Berchut. 

Eh bien ! envoyez donc sa voiture chez un carrossier. Si vos 
créanciers (car je vous comprends, vous allez liquider), s'ils la 
voient, ils seront intraitables... 

Mercadet. 

Oh ! pour avoir de l'argent sur-le-champ, ils feront bien quelques 
petits sacrifices. L'argent vivant !... 

OCB. T. xxm. TH. 3. 23 



344 le faiseur, 

Berchut. 

Oui, ça se paye !... (A part.) Il y a toujours à gagner avec ce 
diable d'homme-là... Montrons-nous bien ! (Haut.) Dites donc, 
Mercadet, si c'est pour Godeau !... 

Mercadet, à part. 
Allons donc ! Hue !... 

Berchut. 
Qu'il me donne un ordre, et cela suffira ! 

Mercadet, à part. 

Sauvé ! (Haut.) Il dort, mais, dès qu'il sera réveillé, vous aurez 
l'ordre... 

Berchut. 

L'affaire est faite alors, Goulard et deux autres spéculateurs 
m'ont donné commission de vendre à tout prix. 

Mercadet. 
A terme... 

Berchut. 
A dix jours. 

Mercadet. 

Eh bien ! envoyez les actions à Duval, car Godeau, mon cher, 
m'a fait l'affront de le prendre pour banquier... 

Berchut, à part. 
Et il a eu raison ! 

Mercadet. 

C'est mal, mais que voulez-vous que je dise ? Il a de si bonnes 
intentions pour moi ! Pas un mot !... Nous allons reprendre les 
affaires. Je vous vois, d'ici la fin de l'année, cent mille francs de 
courtages chez nous... 

Berchut. 

Puis-je prendre de la Basse-Indre pour mon compte ?... 



ACTE IV, SCÈNE 5. 345 

Mercadet, à part. 

Encore un compère de bonne foi !... (Haut.) Oui ; mais poussez 
roide à la baisse à la petite Bourse ! Tenez !.... (Il lui donne une 
lettre.) Faites insérer cette lettre dans tous les journaux, et annon- 
cez-la, lorsque vous aurez acheté... Entre nous, à l'ouverture de 
la grande Bourse, il y aura déjà quinze pour cent de hausse 1 
Gardez-moi le secret sur le retour de Godeau, niez-le !... (A part.) 
Il va le tambouriner*^ !... 



SCÈNE V. 

MERCADET, MADAME MERCADET. 

Mercadet, à part. 

Bon ! voilà ma femme ! dans ces circonstances-là, les femmes 
gâtent tout, elles ont des nerfs** !... (Haut.) Que veux-tu. Madame 
Mercadet ? Tu as une figure d'enterrement... 

Madame Mercadet. 

Monsieur, vous comptiez sur le mariage de Julie pour raffermir 
votre crédit, et calmer vos créanciers ; mais l'événement d'hier 
vous met à leur merci... 

Mercadet. 
Eh bien ! vous n'y êtes pas, vous !.. 

Madame Mercadet. 
Puis-je vous être utile ? 

Mercadet, à part. 

Je vais me défaire d'elle en la brusquant. (Haut.) Utile ! vous ! 
vous vous promenez depuis dix-huit mois avec Méricourt, et vous 
ignorez son caractère : il a de l'argent, il est le créancier de ]\Iichon- 
nin !... Vous ne serez jamais qu'une bonne femme de ménage !... 



346 LE FAISEUR. 

M'être utile ?... Ah ! oui, tenez ! H fait un temps superbe ! Deman- 
dez une magnifique calèche, habillez-vous, vous et votre fille, et... 
allez déjeuner à Saint-Cloud, par le bois de Boulogne, vous me 
rendrez ainsi le plus grand service... 

jMadame Mercadet, à part. 

n trame quelque chose contre ses créanciers, je veux tout 
savoir^^. 



SCÈNE VI. 

LES MÊMES, JULIE d'abord, puis MINARD. 

Mercadet, à sa fille qui traverse le théâtre. 

iVllez-vous vous envoler ainsi par les appartements ? Je veux 
y être seul avec mes créanciers... 

Julie, revient suivie de Minard. 
Mon père, c'est que c'est., , Adolphe. 

Mercadet. 
Eh bien ! Monsieur, venez-vous encore me demander ma fille ? 

Julie. 
Oui, papa. 

MiXARD. 

Oui, Monsieur. J'ai déclaré mon attachement à Monsieur Duval, 
qui depuis neuf ans me sert de père, et, comme il a vu naître 
Mademoiselle Julie, il a fort approuvé mon choix. « C'est comme 
sa mère, a-t-il dit, un trésor d'honneur, de qualités soUdes et une 
personne sans ambition... » Mademoiselle JuUe m'a pardonné 
d'avoir eu peur pour elle de la misère... 

Mercadet. 

Vous aviez raison. Je ne veux pas que ma fille épouse un homme 
sans fortune... 



ACTE IV, SCÈNE 6. 347 

MiNARD. 

Mais, Monsieur, j'avais, sans le savoir, une petite fortune... 

Mercadet. 
Ah ! bah !... 

MiNARD. 

En me confiant à Monsieur Duval, ma mère lui avait remis une 
somme que ce bon Duval a fait valoir au lieu de la consacrer à 
mon entretien. Ce petit capital se monte maintenant à trente mille 
francs... En apprenant le malheur qui vous arrive, j'ai prié 
Monsieur Duval de me confier cette somme et je vous l'apporte. 
Monsieur ; car, quelquefois, avec des à-comptes on arrange... 

Madame Mercadet, s' essuyant les yeux. 
Bon jeune homme !... 

Julie, elle serre la main de Minard. 

Bien, bien, Adolphe !... 

Mercadet. 

Trente mille francs !... (A part.) On pourrait les tripler en 
achetant des actions du gaz VerdeUn, et il y aurait moyen d'arri- 
ver... Non, non ! (A Minard.) Enfant, vous êtes dans l'âge du 
dévouement... Si je pouvais payer cent mille écus avec trente mille 
francs, la fortune de la France, la mienne, celle de bien du monde, 
serait faite... Non, gardez votre argent ! 

Minard. 
Comment ! vous me refusez ? (Madame Mercadet V embrasse.) 

Mercadet, à part. 

Je les ferais bien patienter un mois. Je pourrais, par quelques 
coups d'audace, raviver des valeurs éteintes ; mais l'argent de ces 
pauvres enfants, ça me serrerait le cœur... On ne chiffre pas juste 
en larmoyant... On ne joue bien que l'argent des actionnaires... 
Non, non ! (Haut.) Adolphe, vous épouserez ma fille. 



348 LE FAISEUR. 

MiNARD. 

Ah ! Monsieur... Julie, ma Julie ! 

Mercadet. 
Quand elle aura trois cent mille francs de dot. 

MiNARD. 

Ah ! Monsieur, où nous rejetez-vous ? 

Mercadet, à part. 

Je ne vendrai les deux mille actions qu'à vingt-cinq pour cent 
au-dessus du pair... (Haut.) Dans un mois. Et si vous voulez me 
rendre service... (Minard tend le portefeuille.) Mais serrez donc ce 
portefeuille ! Eh bien ! emmenez ma femme et ma fille. (A p)art.) 
Quelle tentation ! j'y ai résisté. J'ai eu tort. Enfin, si je succombe, 
je leur ferai valoir ce petit capital, je leur manœuvrerai leurs 
fonds... Ma pauvre fille est aimée... Quels cœurs d'or ! Chers 
enfants, je les enrichirai... Allons instruire mon Godeau^®. 

Il sort. 



SCÈNE VIL 

LES MÊMES, moins MERCADET. 

Minard. 
Je voudrais tant racheter ma faute ! 

Madame Mercadet. 

Ah ! Monsieur Adolphe, le malheur nous sert au moins à recon- 
naître ceux qui nous sont vraiment attachés... 

Julie. 
Je ne vous remercie pas, car j'ai toute la vie pour cela ! Mais 



ACTE IV, SCÈNE 8. 349 

Adolphe, ce moment où j'ai été fière, oh ! bien fière de vous, sera 
pour le cœur comme un diamant qui rehiira dans les fêtes 
domestiques. 

jVIadame Me rc ad et. 

Ah ! mes chers enfants !... si votre père voulait payer ses 
créanciers, s'il pouvait renoncer aux affaires et aller vivre à la 
campagne, que nous manquerait-il pour être heureux ?... Oh ! 
comme je soupire après une honnête et calme obscurité ! combien 
je suis lasse de cette fausse opulence, de ces alternatives de luxe 
et de misère, les cahots de la spéculation ! 

Julie. 
Sois tranquille, maman, nous triompherons de la Bourse ! 

Madame Mercadet. 

Il faudrait, pour convertir ton père, de tels événements que 
je ne les souhaite pas !... Ah ! voici le plus âpre de ses créanciers, 
un homme qui crie et menace^^... 



SCÈNE VIII. 

LES MÊMES, GOULARD. 

Goulard. 

Madame, pardonnez-moi de vous déranger, je ne veux pas être 
importun, je viens me mettre aux ordres de mon cher ami 
Mercadet..,. 

MiNARD, à Madame Mercadet. 
Mais il est très poh. 

Julie, à sa mère. 
Mon père aura trouvé quelque ressource^... 



350 LE FAISEUR. 

Madame Mercadet, à -part. 
Je le crains. (A Goulard.) Il va venir, Monsieur. 

GOULARD. 

J'ai su l'événement heureux qui change la face de vos affaires. 

Julie. 
Ah ! Monsieur, dites-nous la vérité, car nous n'en savons rien ! 

Goulard, à part. 
Est-elle fûtée^^ i 

Madame Mercadet. 
Monsieur, je vous en supplie, quel événement ?.. 

Goulard. 
L'arrivée de sou associé, de Godeau. 

Madame Mercadet. 

Ah ! Monsieur ! ma fille !... Adolphe ! ah ! quel bonheur... 
Monsieur, vous avez vu Godeau ! revient-il riche ?... 

Goulard. 

Vous le savez bien, il a débarqué chez vous... vous donniez 
le dîner pour lui ; mais il est arrivé trop tard... 

Madame Mercadet. 
Godeau ici !... cette nuit ? 

Goulard. 
Oh ! J'ai vu la berhne. 

Julie. 
Oui, maman, il est venu cette nuit une voiture... 

Madame Mercadet. 

Monsieur, personne n'est venu cette nuit chez moi, je vous le 
jure... 



ACTE IV, SCÈNE 8. 351 

GOULARD. 

Très bien ! Madame, vous entendez à merveille les intérêts 
de Monsieur Mercadet... Il vous a fait votre leçon... 

Madame Mercadet. 
Monsieur... 

GoULARD. 

Mais il ne pourra pas longtemps nous cacher Godeau !... Nous 
attendrons... un mois, s'il le faut. D'ailleurs cela se sait à la petite 
Bourse, oii tous ses créanciers s'étaient donné rendez-vous ce 
matin. Godeau a déjà pris deux raille actions de la Basse-Indre... 
Mauvais début ! On voit bien qu'il arrive des Indes, il ne connaît 
pas encore la place ! 

Madame Mercadet. 
Monsieur, vous me parlez hébreu... 

Goulard, 

Eh bien ! je vais parler français. Tenez, Madame, je ferai un 
petit sacrifice sur ma créance, si vous voulez me donner les 
moyens de m'entendre avec Godeau... 

Julie. 

Monsieur, ma mère et moi nous ne comprenons rien aux 
affaires !... 

Goulard, à part. 

Comme ce gaillard-là sait se servir de sa femme ! et quel air 
d'ingénuité la fille et la mère savent prendre ! Je me marierai !... 

Madame Mercadet, à Goulard. 

Monsieur, je vais vous envoyer mon mari. (A sa fille.) Je crains 
la hardiesse de ton père... S'il veut nous renvoyer, c'est qu'il 
a peur de nous. Oh ! cette fois, je vais surveiller ses opérations^". 

Julie et sa mère sortent. 



352 LE FAISEUR. 



SCÈNE IX. 

GOULARD, MINARD. 

GOULARD. 

Écoutez, Monsieur, je sais que vous épousez Mademoiselle Mer- 
cadet, Duval me l'a dit. Si le vieux père Duval vous a conseillé 
ce mariage, c'est qu'il savait l'arrivée de Godeau ; car Godeau n'a 
confiance qu'en Duval. Berchut sait tout ! 

MiNARD. 

C'est vous qui m'apprenez l'arrivée de Monsieur Godeau. 

GoULARD. 

Bien ! vous vous regardez comme étant de la famille, et vous 
êtes dans le complot du silence !... Eh bien ! tenez ! c'est dans l'in- 
térêt de Mercadet ; dites à Godeau que, s'il veut me payer sur-le- 
champ, je fais une remise de vingt-cinq pour cent. 

MiNARD. 

Monsieur, je n'ai pas encore le moindre droit à m'occuper des 
affaires de Monsieur Mercadet ; et il trouverait, je crois, très mau- 
vais que je... d'ailleurs le voici^^... 



SCÈNE X. 

LES MÊMES, MERCADET, puis JUSTIN. 

Mercadet. 

Mon cher Adolphe, ces dames vous attendent... (Bas.) Emme- 
nez-les déjeuner à la campagne, ou vous n'aurez jamais Julie. 



ACTE IV, SCÈNE 10. 353 

MiNARD. 

Je VOUS le promets... (Il sort.) 

Mercadet. 

Eh bien ! Goulard, vous êtes tous décidés, m'a-t-on dit hier, 
à me faire déposer mon bilan ! Vous prétendez que je suis un 
faiseur... 

Goulard. 

Vous ! un des hommes les plus capables de Paris ! un homme 
qui gagnera des millions, dès qu'il en aura un ! 

Mercadet. 
Ne vous êtes-vous pas assemblés pour... 

Goulard. 

Pour savoir comment vous aider ! Nous attendrons, mon cher 
ami, tant qu'il vous plaira. 

Mercadet. 

Un mot du lendemain ! Je vous remercie comme si vous m'aviez 
dit cela, mon cher, hier matin... (Justin entre.) Que voulez-vous, 
Justin ? 

Justin, bas. 

Monsieur... Monsieur Violette m'offre soixante francs, si je lui 
fais parler à Monsieur Godeau... 

Mercadet. 
Soixante francs !... (A part.) Il me les a volés !... 

Justin. 
Monsieur ne veut pas que je perde ces profits-là... 

Mercadet. 

Laisse-toi corrompre !... tu deviens très secrétaire... et je te 
Uvre aussi celui-là... tonds-le... 



354 le faiseur. 

Justin. 
Oh ! de près !... 

Mercadet. 

Goulard ! vous permettez ?... j'ai deux mots à écrire relative- 
ment à ce que Justin vient de me dire^^... 

Mercadet sort. 



SCÈNE XL 

GOULARD, JUSTIN. 



Goulard. 
J'ai compris... 

Justin. 
Monsieur est si fin ! 

Goulard. 

Combien Violette, il est là, t'olïre-t-il pour lui faire parler 
à Monsieur Godeau ? 

Justin. 

Monsieur sait que Monsieur Godeau ?... Non, il ne m'a rien 
offert... 

Goulard. 
Que t'a-t-il donné ? 

Justin. 

Pour trahir Monsieur, qui m'a tant recommandé de cacher 
l'arrivée !... Dam ! dix louis. 

Goulard. 
En voilà quinze, mon garçon ! 

Justin, à part. 
Ah ! si Monsieur Godeau pouvait venir souvent !... 



ACTE IV, SCÈNE 12. 355 

GOULARD. 

Mais je le verrai le premier ! Une créance de soixante-quinze 
mille francs. 

Justin. 

Si Monsieur veut attendre avec Monsieur Violette dans un 
cabinet noir, j'irai vous avertir au moment oîi Monsieur Godeau 
déjeunera, car Monsieur veut qu'il soit servi dans ce salon. 

GoULARD. 

Bien ! (Il sort.) 

Justin. 

Ils seront là comme du poisson dans un vivier, et je les mettrai 
dedans tous, les uns après les autres^^. 



SCÈNE XII. 

JUSTIN, MERCADET. 



Eh bien ! 



Mercadet. 



Justin. 



J'attendrai les ordres de Monsieur pour leur laisser voir Mon- 
sieur Godeau. 

Mercadet. 

Va, mon garçon, fais ta recette, et surtout n'écoute pas ce que 
nous disons Godeau et moi... (A part.) Il va venir coller son oreille 
à la porte^* ! 



356 LE FAISEUR. 

SCÈNE XIIL 

MERCADET, puis DE LA BRIVE^s. 

Mercadet, un moment seul. 

C'est effrayant comme il ressemble à Godeau, tel que je me le 
figure après bientôt dix ans de séjour aux Indes... Venez... 

De la Brive, déguisé. 

Ah ! mon cher ami ! quel affreux climat que le climat de Paris !... 
Si je n'avais pas mon fils ici, je n'y serais jamais revenu ; mais il 
était bien temps d'apprendre à ce pauvre garçon que son père et 
sa mère se sont mariés... 

Mercadet, fait du bruit à la porte et sonne. 

Ah çà ! vous avez donc joué la comédie ? vous êtes supérieure- 
ment grimé... 

De la Brive. 

Mon début, en 1827, fut une marquise d'un certain âge qui 
aimait à jouer les jeunes premières ; elle avait à sa terre, en Tou- 
raine, un théâtre. (Justin entre.) 

Mercadet. 

Du feu ! pour le houka de Monsieur. Tu verras à servir ici sur 
ce guéridon le thé de Monsieur. 

Justin. 
Monsieur, Pierquin essaie de corrompre le père Grumeau !... 

Mercadet. 

Laisse entrer dès que ma femme et ma fille seront sorties. 
(Mercadet allume le fourneau du houka.) 



acte iv, scène 14. 357 

Justin. 

Il le soigne comme un actionnaire-fondateur... (Justin sert le 
déjeuner.) 

Mercadet. 

Écrivons un mot à Duval pour le prier de me seconder. Il est 
bien puritain. Bah ! puisqu'il s'intéresse à Julie, il me sauvera. 
(Mercadet écrit sur le devant de la scène.) (A Justin.) Faites porter 
ce mot à Duval par le père Grumeau. (Justin sort.) Quel[le] 
audace ! Mais si les actions de la Basse-Indre allaient rester au- 
dessous du pair ? 

De la Brive. 

Oui, que nous arriverait-il ?... 

Mercadet. 

Bah ! le hasard, c'est cinquante pour cent pour, et cinquante 
pour cent contre^^. 



SCÈNE XIV. 

LES MÊMES, GOULARD, VIOLETTE. 

Goulard, à Violette. 

Quand je vous le disais ! il le garde comme un capital de 
réserve... 

Violette. 

Mon cher Monsieur Mercadet... 

Mercadet. 
Pardon ! je suis en affaire... 

Goulard. 
Nous savons avec qui... 



358 le faiseur. 

Mercadet. 
Bah ! je vous en défie... 

Violette. 
Le bon Monsieur Godeau !... 

Mercadet. 

Quel conte vous a-t-on fait !... Je vous déclare, père Violette, 
que Monsieur n'est pas Godeau. Je prends Goulard à témoin de 
cette déclaration... 

Goulard, à Violette. 

Il ment comme un prospectus ; mais, en affaire, cela se fait. 

Violette. 
Sans cela le commerce serait bien malade... 

Goulard. 

Enfin, Monsieur le représente au naturel, je le reconnais... 
Tenez, Mercadet, n'essayez pas de le nier... 

Mercadet. 

Je ne nie pas que Godeau... (il élève la voix) Godeau, sur le 
compte de qui je m'étais entièrement trompé, je voudrais pouvoir 
le dire à tout Paris, que le probe, que le délicat, le bon Godeau, 
homme capable, plein d'énergie, ne puisse être en route, et sur 
le point d'arriver. 

Violette. 

Nous le savons, il est revenu de Calcutta. 

Goulard. 
Avec une fortune... 

Mercadet. 
Incalcuttable^'^ ! 

Goulard. 

C'est heureux !... On le dit nabab. 




laP. E. MARTI^ET, 

VIOLBTTE. 

Soyons fermes! ne nous laissons plus abuser pnr de faux à-couiple. 



(le faiskuk.) 



ACTE IV, SCÈNE 14. 359 

Violette. 
Comment parle-t-on à un nabab ? 

Mercadet, à Violette qui s'avance. 

Oh ! ne lui parlez pas... Comment voulez-vous que je le laisse 
en... ennuyer par mes créanciers ?... 

GouLARD, qui s'est glissé jusqu'à la Brive. 
Excellence 1 

Mercadet. 
Goulard, permettez !... je ne souffrirai pas. 

Violette. 
C'est tout à fait un Indien. 

Mercadet. 

H a beaucoup changé ! Les Indes ont un effet sur les gens !... 
Vous comprenez ! le choléra, le carrick (carey), le piment... 

Goulard, qui s'est glissé jusqu'à la Brive. 

Payez-moi ce que me doit votre ami Mercadet, et j'abandonne 
vingt pour cent. 

De la Brive. 
Avez-vous les 'papers!... 

Mercadet. 
Oh ! Goulard ! 

Goulard. 

Mon ami, il ne demande qu'à payer^^ !... 



OCB. T. XXIII. TH. 3. 24 



360 LE FAISEUR. 



SCÈNE XV^^ 

LES MÊMES, MADAME MERCADET. 

Quand elle ouvre la porte, on aperçoit un groupe de 
créanciers. Elle fait signe à Julie et à Minard qui rac- 
compagnent, de passer dans sa chambre, et ils y passent. 

Mercadet, à part. 
Bou ! elle va faire un coup de probité bête qui me tuera... 

Madame Mercadet, aux deux créanciers. 

Messieurs, arrêtez !... Monsieur Mercadet est la victime d'une 
mauvaise plaisanterie (en regardant la Brive), j'aime à le croire, 
qui ne doit pas vous atteindre dans vos intérêts... 

GOULARD. 

Madame !... 

Madame Mercadet. 
Monsieur n'est pas Monsieur Godeau. 

Mercadet. 
Madame !... 

Madame Mercadet, à Mercadet avec feu et autorité. 
Vous êtes trompé, Monsieur, par un intrigant... 

Violette. 
Mais alors. Madame ?... 

Madame Mercadet. 

Messieurs, si vous gardez le silence sur une entreprise que je ne 
veux pas qualifier, vous serez payés... 



ACTE IV, SCÈNE 16. 361 

GOULARD. 

Et par qui, s'il vous plaît, ma petite dame ? 

Madame Mercadet. 

Par Monsieur Duval !... (Mouvement des deux créanciers qui se 
consultent.) 

Mercadet, à part. 
Elle va... elle va... 

Madame Mercadet. 

Allez chez lui ce soir, vous m'y trouverez, et tous les créanciers 
de Monsieur Mercadet seront satisfaits. 

Violette. 
Oh ! alors6« !... 

Ils sortent. 



SCÈNE XVpi. 

LES MÊMES, moins GOULARD et VIOLETTE. 

De la Brive. 

Savez-vous bien, Madame, que si vous n'étiez pas une femme ?. 
Je suis Monsieur de la Brive. 

Madame Mercadet. 
Vous, Monsieur de la Brive ? Non, Monsieur... 

Mercadet. 
A-t-elle de l'audace ! Je ne la reconnais plus. 

De la Brive. 
Comment ! je ne suis pas moi ? 



362 le faiseur. 

Madame ]\Iercadet. 

Monsieur de la Brive, Monsieur, est un jeune homme que j'ai 
pu juger hier, à dîner. D sait que les dettes ne déshonorent per- 
sonne, quand on les avoue, quand on travaille à les payer ; il a de 
l'honneur, il les paiera ; car il a devant lui toute sa vie et il a trop 
d'esprit pour la vouloir flétrir à jamais par une entreprise que la 
justice pourrait... 

De la Brive. 
Madame, je suis bien réellement... 

Madame Mercadet. 

Je ne veux pas savoir. Monsieur, qui vous êtes ! mais, qui que 
vous soyez, vous apprécierez, je le crois, le service que je viens vous 
rendre en vous arrêtant sur le bord d'un abîme... 

De la Brive. 

Madame, votre mari m'y a précipité en me promettant de me 
rendre des titres qui me barrent mon avenir... 

Madame Mercadet. 

Mon mari. Monsieur, est un honnête homme, et il vous les ren- 
dra !... Nous nous contenterons de votre parole, et vous vous 
acquitterez quand vous aurez loyalement fait votre fortune. 

De la Brive. 

Ah ! Madame, vous m'avez ouvert les yeux ! je suis Monsieur 
de la Brive ; c'est vous dire que, dès ce moment, j'entrerai cou- 
rageusement dans la voie du travail. 

Madame Mercadet. 

Le droit chemin, Monsieur, celui de l'honneur, est pénible ; 
mais le Ciel y bénit tous nos efforts !... 

Mercadet, à part. 
On a du crédit, comme ça ! comptez-y, jeune homme. 



acte iv, scène 17. 363 

De la Brive. 

Comment reconnaître ?.. Je vous serai finalement attaché pour 
le reste de mes jours. 

Il lui baise la main avec respect, salue Mercadet et 
rentre dans la chambre de Mercadet^^. 



SCÈNE XVII. 

MERCADET, MADAME MERCADET. 

Mercadet. 

Ah çà ! nous voilà seuls ! Vous venez de me ruiner, Madame ! 
ma liquidation allait se faire comme par enchantement ! Vous 
avez donc rencontré, je ne dirai pas le Potose, mais la planche 
à billets de la banque de France. 

Madame Mercadet. 
Non, Monsieur, j'ai rencontré l'honneur. 

Mercadet. 
Ah ! ah ! Était-il accompagné de la fortune ? 

Madame Mercadet. 

Oh ! ne plaisantez pas. Monsieur. Je suis une pauvre femme, 
sans aucune science que celle du cœur, et à qui le pressentiment 
qui nous éclaire sur les intérêts de l'homme dont nous portons le 
nom a dit que vous alhez jouer la fortune contre le déshonneur. 
Pardonnez-moi, je crois plus au déshonneur qu'à la fortune. J'ai 
voulu vous voir rester probe, loyal, courageux, enfin tout ce que 
vous avez été jusqu'à présent. 

Mercadet. 

J'étais debout, jusqu'à cette heure, et vous venez de me mettre 
aussi bas que l'emprunt d'Haïti^^. 



364 le faiseur. 

Madame Mercadet. 

Monsieur, ce n'est, direz-vous, que des idées de femme ; mais 
faites-moi la grâce de les écouter ! J'ai peut-être encore deux cent 
mille francs de fortune^^, prenez-les, pour satisfaire tous vos 
créanciers. 

Mercadet. 

Et après ? nous serons aussi pauvres que l'Espagne ! 

Madame Mercadet. 
Nous serons riches de considération. 

Mercadet, 
Et puis ? 

Madame Mercadet. 

Votre fille et votre gendre, votre femme et vous. Monsieur, 
eh bien ! nous travaillerons !... Oui, nous recommencerons la vie 
avec le petit capital d'Adolphe, et nous gagnerons la fortune 
nécessaire à vivre dans une honnête médiocrité, sans chances, 
mais heureux... En spéculant. Monsieur, il y a mille manières de 
faire fortune ; mais je n'en connais qu'une seule de bonne, que la 
brave bourgeoisie n'aurait jamais dû quitter : c'est d'amasser 
l'argent par le travail et par la loyauté, non par des ruses... La 
patience, la sagesse, l'économie, sont trois vertus domestiques 
qui conservent tout ce qu'elles donnent. N'hésitez pas. Monsieur. 
Vous êtes entre une femme qui vous aime, qui vous estime, et des 
enfants qui vous chérissent : laissez-nous vénérer toujours celui 
que nous aimons !... Quittons cette atmosphère de mensonge, de 
finesse, cette fausse opulence, qui n'en impose plus à personne. 
N'eussions-nous que du pain, nous le mangerons gaiement, et il 
ne nous restera pas dans le gosier, comme les délicatesses de ces 
festins oîi l'on égorge des fortunes, où l'on se rit des actionnaires 
ruinés... 

Mercadet, à part. 

Donnez raison une fois à votre femme, et vous êtes à jamais 
annulé dans votre ménage. Les femmes se disent généreuses ; mais 
leur générosité a des intermittences, comme les fièvres quartes... 



acte iv, scène 18. 365 

Madame Mercadet. 
Vous hésiteriez !... 

IVIercadet. 

Vous venez de renverser, avec d'excellentes intentions, la for- 
tune que j'avais enfin trouvée... et vous voulez que je vous 
remercie. Vous vous mêlez de me juger ? 

Madame Mercadet. 

Non, Monsieur, je ne vous juge pas... (A part.) Ah ! quelle idée ! 
(Haut.) Laissez-moi consulter là-dessus deux cœurs droits, purs 
et d'une délicatesse que le contact du monde n'a pas encore 
effleurés. Faites-moi la grâce d'entrer dans votre cabinet pour 
deux minutes... 

Mercadet. 

Voyons ?... (A part.) J'y pourrai réfléchir au parti que je dois 
prendre^. 



SCÈNE XVIII. 

MADAME MERCADET, puis JULIE, MINARD. 

Madame Mercadet. 
Mes enfants, venez... 

Minard. 
Nous voici... Que voulez-vous ? 

Madame Mercadet. 

Votre père se trouve dans une situation encore plus affreuse 
que je ne le croyais, et il s'agit cette fois, comme il le dit, de 
vaincre ou de mourir. Or, avec beaucoup de ruse et d'audace, il 
paierait ses dettes et aurait en peu de temps une fortune. Notre 
aide et notre intelligence sont nécessaires pour faire réussir un plan 
très hardi. Si tout le monde croit au retour de Godeau, si vous, 



366 LE FAISEUR. 

Adolphe, vous vous déguisiez de manière à faire son personnage ?... 
(Mouvement de Minard.) Monsieur Mercadet pourrait acheter 
sous son nom des actions et obtenir de ses créanciers de fortes 
remises... Les actions doivent monter et tout payer en peu de 
temps : achat et créanciers... Il nous faudrait le concours de 
Monsieur Duval... 

Julie. 

Oh ! maman ! votre attachement pour mon père vous égare ! 
Pardon ! il ne peut pas avoir fait un pareil plan, et je n'épouserais 
pas Adolphe, s'il... 

Adolphe. 

Oh ! bien ! Julie... (Il lui haise la main.) Madame, demandez- 
moi ma vie et tout ce que je possède ! mais tremper dans une... 
Oh ! j'irai supplier Monsieur Duval de donner l'appui de son crédit 
à Monsieur Mercadet. Mais songez donc, Madame, à ce que vous 
me demandez ?... C'est une... 

Madame Mercadet, vivement 
Une rouerie ! 

Minard. 

C'est bien pis ! en supposant un plein succès, un homme serait 
encore déshonoré !... C'est... 

Julie. 
Adolphe ! n'achevez pas ! 

Minard, 

Au nom de tout ce que vous avez de plus cher. Madame, renon- 
cez à une idée pareille ! Mais la faillite vaut mieux : on s'en relève ; 
et ici^^... 



ACTE IV, SCÈNE 19. 367 

SCÈNE XIX. 

LES MÊMES, MERCADET. 

Mercadet. 
Adolphe ! vous épouseriez la fille d'un failli ? 

MiNARD. 

Oui, Monsieur : car je travaillerais à sa réhabilitation !... (Mer- 
cadet, sa femme et sa fille entourent Adolphe.) 

Mercadet, à part. 

Je suis vaincu !... (A sa femme.) Vous êtes une noble et bonne 
créature ! (A part.) Combien de gens cherchent un pareil trésor ! 
Quand on Ta, c'est une folie que de ne pas y tout sacrifier... (Haut.) 
Vous méritiez un meilleur sort !... 

Madame Mercadet. 

Ah ! Monsieur ! vous voilà tel que vous étiez avant le départ 
de Godeau. 

Mercadet. 

Oui, car je suis ruiné, mais honnête ! Oh ! je suis perdu !... 
(A part pour être entendu.) Je sais ce qui me reste à faire ! 

Madame Mercadet. 
Je tremble ! Mes enfants, ne quittons pas votre père®' ! 

Ils courent tous trois après Mercadet. 



ACTE V\ 
SCÈNE PREMIÈRE. 

JUSTIN, THÉRÈSE, VIRGINIE, BRÉDIF. 

Justin entre le premier et fait signe à Thérèse d'avancer. 
Virginie, munie de ses livres, se campe hardiment sur le 
canapé. Brédif entre vers le milieu de la scène. Justin va 
regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la 
porte. 

Thékèse. 

Est-ce qu'ils auraient par hasard la prétention de nous cacher 
leurs affaires ? 

Virginie. 

Le père Grumeau dit que Monsieur va-^être arrêté. Je veux 
que Ton compte ma dépense. C'est qu'il m'en est dû, de cet argent, 
outre mes gages ! 

Thérèse. 

Oh ! soyez tranquille, nous allons tout perdre. Vous ne savez 
donc pas ce qu'est une faillite ? 

Justin. 

Je n'entends rien ; ils parlent trop bas. Monsieur se méfie tou- 
jours de nous. 



acte v, scène 1. 369 

Virginie. 
Monsieur Justin, qu'est-ce donc qu'une falite ? 

Justin. 

C'est une espèce de vol involontaire admis par la loi, niais 
aggravé par des formalités. Oh ! soyez calme, ou dit que ^Monsieur 
liquide... 

Virginie. 

Qu'est-ce que c'est que ça ? 

Justin. 

La liquidation, c'est toujours la faillite, mais compliquée par 
la bonne foi du débiteur... qui supprime les formalités... 

Thérèse. 
H sait tout, Justin !... 

Justin. 
C'est des phrases à Monsieur : je suis son élève^... 

Brédif, il entre sans être vu. 

Oh ! pour le coup, j'ai mon appartement, non pas dans trois 
mois, mais dans quinze jours !... H y a fait bien des frais ! Il a doré 
les salons. Oh ! c'est pour moi mille écus de rente de plus... 

Justin. 
Voilà Monsieur. 

Tom se mettent en place au fond de la scène pour 
n'être pas vu^. 



370 LE FAISEUR. 

SCÈNE IL 

LES MÊMES, MERCADET, il est abattu. 

Mercadet. 

Que voulez-vous, Monsieur Brédif ? votre appartement, vous 
l'aurez !„, 

Brédif, à part. 

Je voudrais le voir parti, car ce diable d'homme a des res- 
sources. (Haut.) Monsieur, vous trouverez tout naturel que je 
m'intéresse beaucoup plus à un locataire qu'à des gens comme vos 
créanciers qui m'ont usé les marches de mon escalier. 

Mercadet. 
Oh ! inspirer la pitié !... 

Brédif. 

Vous savez que je possède la maison contiguë à la mienne, rue 
de Ménars. Donc, au bout de mon jardin, j'ai une porte de sortie 
donnant dans la cour de cette seconde maison. 



Eh bien !... 

Si vous voulez fuir... 

Et pourquoi ?... 



Mercadet. 

Brédif. 
Mercadet. 



Brédif. 
Mais votre affaire se sait... On parle de plainte... 

Mercadet. 
Oh ! voici donc toutes les horreurs de la faillite, cette agonie 



ACTE V, SCÈNE 2. 371 

de l'honneur des négociants !... (Il voit ses gens.) Que faites- 
vous là ? Allez-vous-en ! 

Justin. 

Nous ne demandons pas mieux, Monsieur ; mais nous atten- 
dons... 

Mercadet. 
Quoi ?... 

Thérèse. 
Nos gages... 

]\Iercadet. 

Allez chez Madame Mercadet, elle vous paiera. (A Brédif.) Je 
reste ici, mon cher Monsieur Brédif. 

Brédif. 
Vous ne connaissez donc pas le danger de votre position ? 

Mercadet. 
Ma position... elle est excellente... 

Brédif. 
H perd la tête... 

Mercadet. 

Que me donnez-vous pour rompre mon bail ? Vous y gagnerez 
trois mille francs par an, sept ans font vingt et un mille francs. 
Composons ! 

Brédif, à part. 

Non, il ne perd pas la tête. (Haut.) Mais mon cher Monsieur... 

Mercadet. 

Ma fortune est au pillage, je dois faire comme les faillis : en 
prendre ma part. 

Brédif. 

Vous ne songez donc pas qu'en cas de plainte, je serai témoin. 



372 le faiseur. 

Mercadet. 
Témoin de quoi ?... 

Brédif. 
Et la berline arrivée vide ! 

Mercadet. 

Je deviens fou ! ah ! ma femme avait raison ! (A Brédif.) 
Brédif, allez aux Champs-Elysées, allée des Veuves !.... 

Brédif. 
Eh bien !... 

Mercadet, 

Vous y verrez bien plus d'une berline vide ! Vous en verrez des 
centaines... et toujours vides... 

Brédif. 

Oh ! ses créanciers auront à faire à forte partie. (Haut.) Votre 
serviteur ! 

IVIercadet. 
De tout mon cœur^ ! 



SCÈNE III. 

MERCADET, seul, puis BERCHUT. 

Mercadet. 

Quelle avidité !... C'est dans l'ordre ! la rivière a plus soif que 
le ruisseau... Berchut ! ah ! voilà ma punition ! Allons ! patau- 
geons dans les boues de l'humiliation. Brédif était la sommation, 
lui, c'est le premier coup de feu ! (Haut.) Bonjour ! mon cher 
Berchut. 



acte v, scène 3. 373 

Berchut. 
Bonjour ! mon cher Monsieur Mercadet. 

Mercadet. 

Eh bien ! vous avez dix degrés de froid sur la figure. Est-ce que 
les actions de la Basse-Indre ne sont pas en hausse ? 

Berchut. 

Si fait, Monsieur. Nous atteindrons au pair ce matin à Tortoni ; 
puis, à la Bourse, on ne sait pas où cela peut aller ! le feu y est. 
Votre lettre fait des merveilles. La compagnie a senti le coup, elle 
va déclarer à la Bourse le résultat des opérations de sondage, et 
la mine de la Basse-Indre vaudra celle de Mons... 

Mercadet. 
Vous en avez acheté pour vous d'après mon conseil ? 

Berchut. 
Cinq cents !.... 

Mercadet, le prend par la taille. 

Vous me devez cela ! mais je suis enchanté de vous avoir mis... 
ah ! ah ! cinq cent mille francs peut-être dans votre poche. 
Madame Berchut voulait un équipage ; elle l'aura !... Mon cher, 
les jolies femmes à pied, moi, ça me navre ; mais à vingt pour 
cent au-dessus du pair, réalisez ! 

Berchut, à part. 

C'est le roi des hommes, il n'a jamais fait de mal qu'à ses 
actionnaires. 

Mercadet. 

Et puis, voulez-vous un autre conseil : quittez la coulisse !... 
Souvenez-vous de ce grand mot de l'Évangile, applicable aux 
affaires : Celui qui se sert du glaive périt par le glaive !... 

Berchut. 
Vous êtes un brave homme ! Tenez, entre nous, vous avez 



374 LE FAISEUR. 

affaire à des ennemis implacables. (Il tire un papier.) On m'a dit 
que c'était un faux ! 

Mercadet. 
Un faux ! c'est écrit par moi... 

Berchut. 
Ainsi Godeau n'est pas à Paris !... 

Mercadet. 

Tenez ! vous êtes un brave homme : allez chez Duval, vous y 
trouverez l'argent qui vous est dû pour les deux mille actions... 
Qu'avez-vous à dire, mon vieux ?.,. 

Berchut. 

Si je suis payé, je laisserai cet ordre à Monsieur Duval... Mais, 
cher Monsieur Mercadet, je voudrais pour vous que Godeau s'y 
trouvât... 

Mercadet. 

Vous êtes un digne homme, Berchut. (A part.) Me voilà tiré 
du plus mauvais pas !... 

Berchut, à part. 

Ma foi ! d'autres que moi le pendront. (Haut.) Je vais chez 
Duval... 

Mercadet, seul. 

Allons !... je me ruine, il faut envoyer Adolphe chez Duval. 
(Il crie dans V appartement.) Adolphe ! Adolphe^ ! 



ACTE V, SCÈNE 5. 375 

SCÈNE IV. 

MERCADET, MINARD. 

Mercadet. 

Mon ami, courez chez Duval. Vous savez tout : obtenez de lui 
qu'il satisfasse Berchut, et je suis sauvé ! 

MiNARD. 

J'y cours. 

Mercadet, voit venir Verdelin, Pierquin et Goulard 
qui causent avec Violette et d'autres créanciers. 

Ah ! voilà l'ennemi... J'aurais dû quitter, aller me promener 
dans les bocages de Ville-d'Avray. 

SCÈNE V. 

MERCADET, JUSTIN, puis VIOLETTE, GOULARD, 
PIERQUm et VERDELIN. 

Mercadet. 
Adieu ! Justin, tu perds un bon maître. 

Justin, à part. 

Je ne suis pas encore assez fort pour quitter Monsieur... (Haut.) 
Je suis encore à Monsieur pour dix jours. 

Mercadet. 
Ma femme a-t-elle fini ?... 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 26 



376 LE FAISEUR. 



Justin. 



Oh ! Virginie a la tête si dure ! avec elle un et un font toujours 
trois, et avant qu'on lui ait démontré que un et un font... 

Mercadet. 
Font un... 

Justin, à part. 

Comme Monsieur m'amuse !... Il a le malheur spirituel. (Il 
s'éloigne.) 

Violette. 
Ah ! Monsieur... 

Mercadet. 

Eh bien ! père Violette ! que voulez-vous ? tout casse, même les 
ancres ! Bah ! je ne serai pas le seul, la compagnie est nombreuse. 

Violette. 

Non, non ! Des hommes comme vous sont rares. Vous auriez 
dû avoir des fils... Payer les intérêts, les frais !.. là, rubis sur l'ongle. 
J'avais beaucoup crié, je vous en demande pardon, je ne croyais 
plus au retour de Godeau... 

Mercadet. 
Hein ? Vous dites ?... La plaisanterie est hors de saison. 

Goulard. 

Mon cher ami, je vous avais méconnu, je suis tout à vous... 
C'est subhme... 

Mercadet. 
Ah ! ils sont venus se venger !... 

Pierquin. 

Je ne fais pas de phrases, moi ! je ne dis qu'un mot : C'est très 
bien... 



acte v, scène 5. 377 

Verdelin. 
Il y a plaisir à être ton ami ! l'on est fier de toi ! 

PlERQUIN. 

Quel plaisir de faire des affaires avec vous ! 

Violette. 
Je voudrais vous laisser mon argent. 

GOULARD. 

Vous êtes un homme honorable, honorabilissime car enfin nous 
aurions tous cédé quelque chose... 

PlERQUIN. 

Honorable ! C'est un homme de Plutarque !... 

Verdelin. 
Et serviable !... 

Mercadet. 

Ali çà ! Messieurs, avez-vous tous assez insulté à mon mal- 
heur ?... Vous riez ! mais j'ai pris une résolution terrible, et je suis 
enchanté de vous avoir tous là. Je vous le déclare, si vous ne voulez 
pas m'accorder le temps de vous payer, je me coupe la gorge, là, 
devant vous !... (Il tire un rasoir.) 

Verdelin. 

Serre donc cet argument-là, mon cher : tout le monde est payé 
par Godeau. 

Mercadet. 

Godeau !... Mais Godeau est un mythe ! est une fable ! Godeau, 
c'est un fantôme... Vous le savez bien... 

Tous. 
H est arrivé... 



378 le faiseur. 

Mercadet. 
De Calcutta ! 

Tous. 
Oui. 

GOULARD. 

Avec une fortune incalcuttable, comme vous le disiez... 

Mercadet. 
Ah çà ! l'on ne plaisante pas ainsi devant une faillite^ !. 



SCÈNE VI. 

LES MÊMES, BERCHUT, puis BRÉDIF, puis MINARD. 

Berchut. 

Pardon ! mille pardons ! mon cher Mercadet. Voici vos actions 
elles ont été payées. 

}iIercadet. 
Par qui ? 

Berchut. 

Par Godeau, comme vous me l'aviez dit. 

Mercadet, il le prend à part. 
Berchut, vous ne voudriez pas, vous à qui j'ai fait gagner... 

Berchut. 
Cent cinquante mille francs ! nous sommes au pair. 

Mercadet. 
Vous avez vu Godeau... 



acte v, scène 6. 379 

Berchut. 
H m'a dit que ces actions étaient à vous. 

Mercadet. 
Godeau ! 

Berchut. 
Lui-même !... arrivé du Havre. 

Brédif. 

Monsieur, voilà vos quittances... (A part.) Je n'aurai pas mon 
appartement. 

Mercadet. 

Je rêve ! (Minard paraît.) Adolphe, tu ne me tromperas pas, 
toi ! Godeau... 

Minard. 

Mon père, Monsieur, est à Paris ; et, comme vous l'avez dit, il a, 
depuis un an, épousé ma mère. Reconnu fils légitime, je me nomme 
Adolphe Godeau... 

Mercadet. 
Il a payé ces messieurs ! 

Minard. 

Tous, scrupuleusement. D a payé Berchut, et vous prie de 
garder ces actions comme un à-compte sur votre part dans les 
bénéfices de ses affaires aux Indes... 

Mercadet. 

Salut, reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des 
actions et mère du crédit !... Salut, fortune tant cherchée ici, et 
qui, pour la milHème fois, arrive des Indes !... Oh ! je l'avais tou- 
jours dit, Godeau est un cœur d'une énergie... et quelle probité !... 
Mais va donc les appeler ! (Il pousse Minard dans V appartement.) 
Messieurs, je suis charmé de... 



380 le faiseur. 

Berchut. 
Je vous prie de me continuer votre confiance. 

Mercadet. 
Oh ! mon cher, je dis adieu à la spéculation.... 

Verdelin. 

Nous nous retirons pour te laisser en famille. Quant aux mille 
écus, je les donne à Julie pour deux boutons de diamants. 

Mercadet. 
Il devient reconnaissant, il n'est pas reconnaissable'. 



SCÈNE VIL 

MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE, MINARD. 

Julie. 

Ah ! papa, quelle belle âme ! Il est millionnaire et il m'épouse. 
Je ne sais pas si je... 

Mercadet. 
Ne fais pas de façons... va ! 

Madame Mercadet. 
Ah ! mon ami !.... (Elle pleure.) 

Mercadet. 
Eh bien ! toi si courageuse dans les adversités... 

Madame Mercadet. 
Je suis sans force contre le plaisir de te voir sauvé... riche. 



acte v, scène 7. 381 

Mercadet. 

Riche, mais honnête... Tiens, ma femme, mes enfants, je vous 
l'avoue... Eh bien ! je n'y pouvais plus tenir, je succombais à tant 
de fatigues... L'esprit toujours tendu, toujours sous les armes !... 
Un géant aurait péri... Par moments, je voulais fuir... Oh ! le 
repos^ !... 

iVIlNARD. 

Monsieur, mon père vient d'acheter une terre en Touraine ; 
soyez son voisin, faites comme lui, employez une partie de votre 
fortune en terres !... 

Madame Mercadet. 
Oh ! mon ami, la campagne... 

Mercadet. 
Tout ce que tu voudras !... 

Madame Mercadet. 
Tu t'ennuieras. 

Mercadet. 

Non ! Après les fonds pubhcs, les fonds de terre ! l'agriculture 
m'occupera ! Je ne suis pas fâché d'étudier cette industrie-là... 
Allons !... (Il sonne. )^ 

Justix. 
Que veut Monsieur ? 

]VIercadet. 

Une voiture... (A part.) J'ai montré tant de fois Godeau que 
j'ai bien le droit de le voir. (Haut.) Allons voir Godeau ! 



NOTES. 



Afin de ne pas rompre l'unité de la collection, nous avons groupé dans les 
Notes, pour chacune des pièces de Balzac, des éléments aussi différents que 
l'étude de genèse et les matériaux d'une édition critique des textes. 

Après un premier paragraphe où, suivant la règle de la collection, sont 
décrits minutieusement les documents qui ont servi de base à l'établissement 
du texte, le lecteur trouvera une étude sur la pièce elle-même. Nous y faisons 
le point des connaissances actuelles de l'œuvre, nous apportons quelques 
précisions et risquons aussi un certain nombre d'hjijothèses. L'ensemble de 
ces notices est destiné non seulement à faciliter la lecture du Théâtre de 
Balzac, mais encore, pour la plupart des pièces, à fournir des points de départ 
à des études plus approfondies. 

Les Notes proprement dites portent sur le texte lui-même. Nous y avons 
donné la priorité au document sur le commentaire, celui-ci n'intervenant 
qu'exceptionnellement. En tout premier lieu, nous nous sommes attaché 
à relever les variantes. Pour tous les cas où nous ne possédons qu'un seul état 
du texte, précisons qu'il s'agit des corrections manuscrites apportées par 
Balzac à son premier jet. Nous n'avons pu déchiffrer la totalité des effacés, 
cependant nous avons tenu à en présenter un bon nombre car, en dehors de 
leur intérêt propre, ces corrections sont la preuve que Balzac travaillait 
ses textes même lorsqu'il devait rapidement les abandonner. Dans les cas 
où nous possédons plusieurs états du texte, manuscrit ou imprimé, et lorsque 
cela nous a paru indispensable, nous publions le texte intégral de plusieurs 
versions : Tableaux d'une vie prioée, Vautrin, Richard Cœnr-d' Éponge. Sinon, 
nous avons choisi le texte le plus élaboré en donnant, dans les Notes, les 
variantes des autres versions. Il y a deux cas, Paméla Giraud et le Faiseur, 
où, pour la représentation, le texte de Balzac a été corrigé par un adaptateur. 
Seul, le manuscrit de Balzac a été retenu. Mais nous avons mis dans les Notes 
tous les éléments susceptibles de donner une idée précise de ce travail d'adap- 
tation. Ces éléments nous paraissent nécessaires au lecteur moderne pour 
comprendre ce que les critiques contemporains de Balzac voulaient dire 
lorsqu'ils lui reprochaient d'ignorer le » métier » d'auteur dramatique. Enfln, 
en signalant des rapprochements entre les textes dramatiques et romanesques 
de Balzac, nous avons tenté de mettre en évidence quelques-uns des liens 
qui unissent son Théâtre à l'ensemble de son œuvre romanesque y compris 
les Romans de jeunesse. 

Un tel travail doit beaucoup aux critiques qui nous ont précédé, ainsi 
qu'aux balzaciens qui nous ont apporté des lumières sur des points par- 
ticuliers touchant au Théâtre de Balzac. Nous avons signalé chaque fois 
notre dette. 



LE CORSE. 



Page 1. 

1. Établissement du texte. Le manuscrit autographe du Corse est conservé 
à la Bibliothèque Lovenjoul sous la cote A 45. Il s'agit d'un cahier de 
36 feuillets obtenu en pliant 18 feuilles de 28 x 24 cm. Le papier est bleuté, 
non filigrane. Il y a en plus un feuillet A. Les suivants sont foliotés de 1 à 36. 
Le texte de Balzac occupe les fol. 1 à 22 inclus. Les fol. 23 à 36 sont 
vierges. 

Pour l'établissement de ce texte nous avons suivi les mêmes principes que 
pour celui de Paméla Giraud. (Cf. t. 22, la note 1, p. 697.) 

Histoire du texte. Le Corse place à nouveau l'historien du théâtre de Balzac 
devant une énigme. En fait, on ne connaît de cette pièce que le manus- 
crit A 45. Aucun autre document, aucune allusion dans la correspondance, 
aucun témoignage de contemporain, rien ne vient aider à cerner avec quelque 
précision les problèmes que pose ce texte. 

Exhumé en 1930 par D. Z. Milatchitch qui le situe prudemment entre 1819 
et 1830 (Théâtre inédit de Balzac, p. 13) ce texte a été plusieurs fois réédité. 
La parenté de tlième avec le Nègre — dans les deux cas il s'agit d'un mélo- 
drame dont la jalousie sauvage est le ressort — a conduit tous les éditeurs 
à classer ce texte dans les œuvres de jeunesse de Balzac. Mais il suffit de 
comparer les manuscrits des deux pièces pour constater qu'elles ne sont pas 
de la même époque. L'écriture et la présentation en sont fort différentes. 
L'examen du papier nous permet même d'affirmer que le Corse est postérieur 
à 1843. (Cf. l'Année balzacienne 1968, p. 366.) Seule l'étude du texte lui- 
mênîe peut ensuite nous permettre de risquer une datation plus précise. 

L'action du Corse est simple. Elle se situe à Paris en 1809. Le colonel 
Matteo Sampietro Vanini, baron de l'Empire, âgé de trente-deux ans, 
a épousé, deux ans plus tôt, une jeune allemande qui en avait alors dix-sept, 
Emma Stabs, dont le frère Wilfrid, étudiant à Kœnigsberg, ne put assister 
au mariage, se contentant d'écrire une lettre à cette occasion. Depuis Wilfrid 
Stabs s'est affilié à une société secrète allemande, les Amis de la vertu, dont 
le but est de tuer Napoléon. Le sort l'a désigné pour tenter le premier l'aven- 
ture. Il arrive à Paris et, avant de risquer sa vie, il vient faire ses adieux à sa 
sœur. C'est ici que commence le drame. Emma, prévenue par une lettre de 
l'arrivée de son frère, éloigne ses gens pour le recevoir. Mais Matteo surprend 
sa femme et le jeune homme qu'il prend pour un amant. Emma, qui veut 
détourner son frère de son funeste projet, lui conseille de fuir en Amérique 



386 NOTES. 

et sort pour lui procurer un laissez-passer qui facilitera son voyage. Wilfrid 
profite de cette absence pour partir, car il est persuadé que sa sœur va le 
faire arrêter pour le sauver. Sa fuite confirme les soupçons de Sampietro et 
Emma ne peut le convaincre de son innocence. Il la tue juste au moment où 
parvient la preuve que sa femme n'a pas menti. De désespoir il se tue à son 
tour. 

Le thème central, unique même de cette pièce, est donc la jalousie sauvage 
de Sampietro. Or ce thème de la jalousie sauvage joue un grand rôle dans 
la Cousine Bette. Dès qu'il évoque son personnage, Balzac note que Lisbeth 
a avait été prodigieusement jalouse d'Adeline. La jalousie formait la base de 
ce caractère ». (FC, 1. 17, pp. 26-27.) Et quelques pages plus loin, il y revient : 
« Cette fille qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe pay- 
sanne, était toujours l'enfant qui voulait arracher le nez de sa cousine, et qui 
peut-être, si elle n'était devenue raisonnable, l'aurait tuée en un paroxisme 
de jalousie. » (Éd. cit., p. 31. C'est nous qui soulignons.) Il parlera plus loin 
encore de " sa jalousie de tigre » qu'un simple mot a suffi à éveiller. (Éd. cit., 
p. 54.) Cette jalousie se rattache à tout un aspect du caractère de la cousine 
Bette que Balzac appelle « la sauvage Lorraine ». (Éd. cit., p. 32.) Et il 
explique longuement « cette catégorie de caractères plus communs chez le 
peuple qu'on ne pense ». Ce qui les distingue c'est « cette rapidité naturelle 
avec laquelle les gens de la campagne, de même que les Sauvages, passent 
du sentiment à l'action. En ceci peut-être, commente Balzac, consiste toute 
la différence qui sépare l'homme naturel de l'homme civilisé. Le Sauvage n'a 
que des sentiments, l'homme civilisé a des sentiments et des idées. Aussi, 
chez les Sauvages, le cerveau reçoit-il pour ainsi dire peu d'empreintes, il 
appartient alors tout entier au sentiment qui l'envahit, tandis que chez 
l'homme civilisé, les idées descendent sur le cœur qu'elles transforment ; 
celui-ci est à mille intérêts, à plusieurs sentiments, tandis que le Sauvage 
n'admet qu'une idée à la fois. » (Éd. cit., pp. 31-32.) Or ce caractère de 
Sauvage, il est curieux de constater que, dans la Cousine Bette, Balzac l'iden- 
tifie au caractère corse. Toute la peinture du caractère de Lisbeth Fischer, 
la Sauvage Lorraine, se situe curieusement entre ces deux notations, l'une 
qui annonce, l'autre qui résume : » Cette fille dont le caractère ressemblait 
prodigieusement à celui des Corses... » (Éd. cit., p. 29) « ce caractère de Corse 
et de Sauvage... » (Éd. cit., p. 95.) On s'aperçoit que toutes ces notations 
s'appliquent fort bien au héros corse de notre mélodrame. Cet ami d'enfance 
de Napoléon a été tiré de son île par la fortune de son compatriote et trans- 
planté à Paris, comme la cousine Bette a été tirée de sa Lorraine par la for- 
tune de son amie d'enfance, Adeline. Il a lui aussi, malgré son titre et son 
grade, gardé son caractère sauvage. Comme la cousine Bette, Sampietro 
a longtemps refusé le mariage, avant de s'attacher à une étrangère, beau- 
coup plus jeune cpie lui. Si Lisbeth épousait Steinbock, elle se conduirait 
facilement comme Sampietro. On se défend mal de l'impression que Sam- 
pietro et la cousine Bette sont les deux faces, mâle et femelle, du même type 
de personnage. 

Un autre rapprochement est également à retenir. En 1847 Balzac pense 
à une pièce nouvelle, la Marâtre. Or les similitudes entre la Marâtre et le 
Corse sont assez nettes également. Le colonel Sampietro, baron de l'Empire, 
voue un véritable culte à l'Empereur, tout comme le général de Grandchamp, 
comte de l'Empire. Et il arriva à Balzac, dans les premières pages du manu- 
scrit de la Marâtre de donner du colonel à son héros. (Cf. plus loin la note 16 
de la page 50.) Les deux officiers ont épousé tous deux une femme beau- 
coup plus jeune qu'eux. Tous deux sont d'une jalousie sauvage. Le colonel 



LE CORSE. 387 

Sampietro tue sa femme sur un simple soupçon et Félix nous apprend que 
le général de Grandchamp a tué deux hommes par jalousie. (Cf. plus liant, 
p. 81. Cf. aussi p. 68 : « 11 est d'une jalousie à tuer sur un simple soupçon. ») 
Face à cette jalousie les deux femmes, Emma et Gerlrude, réagissent de la 
même façon : elles respectent ce sentiment et s'arrangent pour ne pas lui 
donner prise. (.Cf. le Corse, p. 12 et la Marâtre, p. 68.) Le double rapproche- 
ment que l'on peut ainsi établir entre le Corse et la Cousine Bette, le Corse 
et la Marâtre, nous autorise à supposer une certaine contemporanéité entre 
ces trois œuvres et à proposer de dater le Corse de 1846-1847. 

Ne peut-on préciser davantage ? Ne peut-on établir l'ordre dans lequel ces 
trois œuATes ont été écrites ? A première \'ue le personnage de Sampietro, 
plus fruste que celui de Lisbeth Fischer, peut apparaître comme une esquisse 
du second. Ce qui aurait le double avantage d'expliquer cette curieuse épi- 
thète de corse attachée par Balzac à la Sauvage Lorraine et de placer notre 
pièce avant le roman. Mais il n'est pas exclu que le personnage de Sampietro 
soit une stylisation dramatique de celui de la cousine Bette et que Balzac 
se soit, au contraire, inspiré de son roman pour écrire sa pièce. N'y a-t-il pas, 
dans le roman, le personnage du maréchal Hulot, colonel des grenadiers de 
la Garde, en 1809, comme Sampietro ? Et ce personnage ne fait-il pas 
preuve, dans d'autres circonstances, du même souci de son honneur que 
Sampietro ? Trompé par son frère, auquel il désigne des pistolets afin qu'il 
se suicide, — - sa réaction, comme celle de Sampietro, est qu'il faut que le 
félon meure — ne finit-il pas par mourir du cliagrin de son déshormeur ? 
Suicide moral qui ressemble à celui plus brutal de Sampietro. Or il serait 
difficile de voir dans le persoimage du Corse, une esquisse du personnage 
de Hulot. 

Il y a, de plus, dans les papiers de Balzac, une première liste de person- 
nages pour la Marâtre. Elle est écrite sur un feuillet de même format, de 
même couleur et pliée de la même manière que ceux qui ont servi à former 
le cahier sur lequel Balzac a écrit le Corse. Cette hste est antérieure au 
25 juillet 1847. En étudiant la genèse de la Marâtre nous verrons qu'elle 
témoigne d'un premier état du projet de Balzac où, semble-t-il, la jalousie 
corse de Grandchamp et son attachement passionné à l'Empereur n'apparais- 
sent pas encore. (Cf. plus loin, la note 1 de la p. 45.) On est donc conduit 
à placer le Corse, non seulement après la Cousine Bette mais encore après la 
première conception de la Marâtre, en juillet 1847. 

Observons maintenant quelque peu le Corse. 11 s'agit visiblement d'une 
œuvre hâtive et avortée ; l'absence de toute indication dans la correspon- 
dance nous incite à penser qu'elle occupa peu l'esprit de Balzac et fut conçue 
et réalisée rapidement. Certaines incoliérences de détail (cf. plus loin, les 
notes 61 de la p. 14 et 68 de la p. 16), la séclieresse du dialogue, nous 
confirment dans cette impression. On sent aussi que ^œu^Te n'est pas menée 
avec conviction ; de là ce caractère d'ébauche sans envergure qui a pu la 
faire prendre pour un écrit de jeunesse. Enfin il est net que rœu\Te, telle que 
nous la cormaissons, ne correspond pas à l'idée initiale de Balzac : alors qu'il 
était parti pour une pièce en plusieurs actes — la mention Acte l^^ qu'il 
porte en tête du manuscrit en témoigne — la pièce tourne court et s'achève 
très, très rapidement. Elle laisse l'impression d'un exercice laborieux. Or 
le 18 août 1847 Balzac, qui depuis juin tente en vain de se mettre au travail, 
écrivait à M"e Hanska : « Je vais essayer d'écrire, fût-ce des bêtises, pour 
me forcer à travailler, je vais tâcher de prendre un sujet quelconque ; mais 
rien ne me sourit. » Le Corse ne serait-il pas le résultat de cet effort ? 



388 NOTES. 

Genèse du Corse. L'étude de la genèse du Corse confirme l'impression que 
nous avons affaire ici plus à un exercice de mise en train qu'à une œuvre 
élaborée. Il est, en effet, facile d'identifier les éléments dont Balzac s'est servi. 

Il nous semble que l'idée initiale de la pièce fut de mettre en scène le 
conflit dramatique de Sampietro entre sa fidélité à l'Empereur et son amour 
pour sa femme. Le nom de Wilfrid Stabs, membre des Amis de la vertu, 
décidé à attenter à la vie de Napoléon, en 1809, nous invite à relire le drame 
historique de Charles-Désiré Dupeuty et Régnier : Napoléon ou Schœnbrunn 
et Sainte-Hélène. La première partie de ce drame évoque en effet la tentative 
d'assassinat de Frédéric Staps, membre des Amis de la vertu, contre Napoléon 
en 1809 à Schœnbrunn. Et les deux auteurs, désireux de dramatiser quelque 
peu leur pièce, y avaient introduit un sergent de la garde impériale, Hubert, 
amant d'une allemande, Louise, elle-même femme de chambre d'une Clé- 
mence, fiancée à Frédéric Staps. Le soldat français avait donc noué des liens 
affectifs (amour et amitié) avec le milieu des Staps. Ses amis lui demandèrent, 
après l'attentat, de favoriser la fuite du jeune Frédéric, et le sergent se 
trouva placé devant un confiit entre sa fidélité à l'Empereur et ses senti- 
ments. Balzac vit vraisemblablement jouer cette œuvre dont le sujet napo- 
léonien était bien fait pour retenir son attention et qui, créée en 1830, connut 
de nombreuses reprises et fut rééditée en 1835 et 1844. La transformation 
qu'il fait subir au nom du personnage témoigne qu'il s'agit d'un souvenir 
auditif. On sait aussi que les idées naissent souvent chez lui d'une réflexion 
critique sur une œuvre qui lui paraît manquée ou un thème qui lui semble 
insuffisamment exploité. Or le thème du conflit entre la fidélité à l'Empe- 
reur et des sentiments, tel que le vit le sergent Hubert, est de ceux-là. Les 
auteurs n'en ont pas tiré tout le profit dramatique possible. D'une part ce 
n'est qu'un élément accessoire de leur pièce ; de l'autre les liens qui unissent 
Hubert à ses amis allemands sont trop lâches, la situation du sergent trop 
subalterne pour que ce conflit prenne une véritable intensité dramatique. 
Tout se passe, dans le Corse, comme si Balzac reprenait ce thème en le drama- 
tisant. Il reprend le personnage du jeune conspirateur, il reprend aussi celui 
du soldat de la garde de l'Empereur lié par des liens affectifs à l'entourage du 
jeune conspirateur. Mais il resserre ces liens en faisant de Sampietro l'époux 
de la sœur de Stabs, et il donne à son personnage un rang plus important : 
colonel de la Garde, baron de l'Empire, ami d'enfance de l'Empereur auquel 
Il doit tout. Les deux sentiments qui vont s'opposer sont ainsi beaucoup 
plus forts, le conflit pourra être plus dramatique. 

Ce qui nous confirme dans l'impression que telle est bien l'idée initiale de 
Balzac, c'est qu'on le voit se tourner vers une œuvre dont un des thèmes est 
précisément un conflit analogue : Vanina Vanini, la chronique italienne de 
Stendhal. C'est Balzac lui-même qui nous invite en quelque sorte à relire 
cette œuvre en donnant curieusement à son personnage le nom de Mattéo 
Sampietro Vanini. (Cf. plus haut, p. 10.) Or l'on trouve entre la nouvelle de 
Stendhal et la pièce de Balzac un certain nombre de similitudes. Dans les 
deux œuvres, un conspirateur est discrètement introduit dans un palais. 
Comme Emma, Vanina a dix-neuf ans. Comme elle encore, elle essaie de 
détourner le jeune homme de ses desseins politiques et dans les deux œuvres 
il est question d'un projet de fuite en Amérique, dans les deux œuvres les 
héroïnes procurent illégalement un passeport au héros. Enfin, et surtout, 
le drame de Missirilli, déchiré entre son amour pour Vanina et sa fidélité à la 
cause qu'il sert est celui que pourrait vivre Sampietro, déchiré entre son 
amour pour Emma et sa fidélité à l'Empereur. Il nous semble que ce recours 
à Stendhal plaide en faveur de cette idée que l'intention initiale de Balzac 



LE CORSE. 389 

était bien de développer ce conflit qu'Emma essaie en vain de lancer en 
exhortant Matteo à penser d'abord au danger que court l'Empereur. 
(Cf. plus haut, pp. 8 et 9.) 

Comment expliquer alors que la pièce premie la tonalité différente que 
nous lui connaissons? C'est, pensons-nous, l'état de lassitude, d'impuissance 
à créer où se trouve Balzac en ce mois d'août 1847 qui nous en fournit l'ex- 
plication. Incapable d'inventer, Balzac se contente de mettre en œuvre, en 
les adaptant sommairement, les données que lui fournissent ses sources. Et 
lorsqu'il en arrive à la peinture du caractère de son héros corse, son esprit 
retombe dans les sentiers battus. Le personnage de la sauvage et corse cou- 
sine Bette est encore présent à son esprit : il dote Mattéo de sa sauvage 
jalousie, et, pour la peindre, il se souvient souvent du Nègre. Sampietro, 
comme Gerval, réclame des preuves. (Cf. plus haut, p. 10 et le Nègre, t. 21, 
p. 185.) Comme Gerval encore, il a cru trouver dans sa femme, l'impossible 
perfection. (Cf. plus haut, p. 10 et le Nègre, p. 181.) « Le roman est bien 
trouvé » s'écrie Gerval qui refuse de croire aux explications d'Emilie. 
(Cf. le Nègre, p. 183.) Sampietro a la même réaction. (Cf. plus haut, p. 10.) 
La baronne a, elle aussi, des répliques qui viennent du Nègre. « Mais on ne 
condamne à mort personne, même un coupable, sans l'entendre. » (Cf. plus 
haut, p. 12 et le Nègre, pp. 179-180.) Comme Emilie, elle pense « qu'une 
femme doit veiller à l'apparence de sa conduite ». (Cf. le Nègre, p. 103 et 
plus haut, p. 12.) On a l'impression que Balzac, en rangeant ses papiers 
(il vient de s'installer rue Fortunée et il classe sa bibliothèque), a retrouvé 
et relu le manuscrit du Nègre. Mais la jalousie, ainsi introduite dans son 
drame, le fait avorter. La logique de son personnage l'accule à un dénoue- 
ment hâtif et brutal. Et pour ce dénouement Balzac, à nouveau, va s'adresser 
à un modèle. Il s'arrête et relit Mateo Falcone de Mérimée. Deux détails 
précis permettent de le penser. Jusqu'à la page 11 incluse, il écrit Mattéo, 
avec deux T, à l'italienne. A partir de la page 12 il écrit Matéo, avec un 
seul T, comme Mérimée. Et le changement apparaît au moment où il met 
en scène une condamnation et une exécution sommaires qui ressemblent fort 
à celles qui terminent la nouvelle de Mérimée. Aussi voit-on Matéo ordonner 
à Emma : « Dites vos prières >, comme Mateo Falcone à son fils. 

La convergence des éléments qui se dégagent de cette rapide histoire du 
texte et de cet essai de reconstitution de sa genèse nous semble suffisante 
pour asseoir notre conviction. Le Corse nous apparaît comme un exercice, 
une tentative laborieuse et avortée que Balzac flt en août 1847 pour se 
remettre au travail. Est-ce à dire que cette courte pièce manque d'intérêt ? 
En un sens, oui, et Balzac en a bien senti toutes les insuffisances, puisqu'il 
l'oublia complètement. Mais pour l'historien du théâtre de Balzac cette 
œuvre n'est pas négligeable. Elle amorce, cinq ans après les Ressources de 
Quinola, le retour actif de Balzac au théâtre qui nous vaudra la Marâtre et 
le Faiseur ; elle apparaît ainsi comme un tournant dans la carrière littéraire 
de l'auteur de la Comédie humaine. Et aussi, nous y reviendrons plus loin, 
elle constitue une étape non négligeable de la genèse de la Marâtre. 



ACTE PREMIER. 
Page 3. 

1. On a vu, ci-dessus, note 1 de la p. 1, l'intérêt de cette indication. 
Dans son catalogue, Etienne Charavay, qui vendit ce manuscrit au vicomte 



390 NOTES. 

de Lovenjoul le 23 novembre 1885, parlait de « l'acte premier d'une comédie, 
que probablement Balzac n'acheva jamais ». Sur la page de garde, foliotée A, 
du manuscrit le vicomte a noté : « Inexact. La pièce, en un acte, est complète, 
malgré le titre Acte I^^ mis par Balzac. » Et il a également noté au crayon, 
au fol. 2 du manuscrit, à côté de cette indication : « Inexact. Terminé ». 

2. Balzac écrit : fonds. 

3. Balzac avait commencé à ajouter : Sani[pietro] 

4. Var. : accordé 

5. Balzac avait commencé à écrire : j'ai pu 

Page 4. 

6. Balzac avait noté ici le jeu de scène reporté quelques lignes plus loin : 
Le colonel fait entendre un gémissement étouffé et sort. 

7. Var. : est un des hommes qui portent à l'Empereur le plus... Balzac 
a renoncé à cette précision lorsqu'il a déplacé le jeu de scène. Si le colonel 
entendait cela, son erreur ne serait plus vraisemblable. 

8. Var. : bouleversée 

9. Balzac avait commencé à écrire : et la 

10. Balzac avait commencé à écrire : cet homme 

11. Balzac avait écrit : je n'ai ni passeport 

12. Cette indication est ajoutée en marge. On peut noter le côté artificiel 
de ces apparitions successives du colonel qui n'entend jamais que ce qui peut 
le confirmer dans ses soupçons. Tout comme Gerval dans le Nègre. (Cf. en 
particulier acte II, scène 13, t. 21, pp. 146-148.) 

13. Noter l'équivoque sur la formule. Elle s'applique à Sampietro. Mais 
celui-ci peut comprendre qu'Emma appelle ainsi Wilfrid. 

14. Var. : et il 

15. Var. : des passeports du cabi[net] 

16. Var. : aux serments 

Page 5. 

17. Var. : de se laisser surprendre 

18. Var. : en désespoir de cause 

19. Var. : quand sa sœur le 

20. Papier ù la main, ajouté en marge. 

21. Var. : un blanc-seing de l'Empereur 

22. Var. : dix-sept 

Page 6. 

23. \'ar. : dans ce moment 

24. Var. : et il a voulu, malgré tout, te remettre 

Page 7 = 

25. Var. : elle va au cabinet 

26. Var. : je t'en conjure 



LE CORSE. 391 

27. Vmt. : i>(ir quelle raison 

2S. Dciiuis : au moment, ajoute en marge. 

Page 8. 

29. \ïvc. : ce que ton amant 

30. Balzac avait écrit : et je renonce 

31. Var. : en Amérique 

32. Var. : et à quoi vois-tu, puis : voiiez-[uous] 

33. \ar. : dans 

Page 9. 

34. Balzac avait commencé à écrire : comme 

Page 10. 

35. Var. : qu'il avait écrite 

36. Balzac s'est trompé dans la numérotation des scènes et écrit : VII. 
L'erreur se répercute sur les scènes suivantes. Nous rétablissons la numérota- 
tion exacte. 

37. Balzac avait écrit ici : je me disais, puis : je savais 

38. Var. : ces hommes 

39. Var. : de mourir garçon 

-10. Indication ajoutée en marge. 

41. Var. : en ;io«.s 

42. Var. : leurs mensonges 

43. Balzac avait commencé à écrire : Jili bien je... 

Page 11. 

44. Var. : il faut 

45. Cette phrase est ajoutée en marge. Var. : El si elle (début de plirase). 

46. Balzac avait ajouté : vois-tu 

47. Var. : dans cette 

48. Var. : ces deux billets 

Page 12. 

49. Balzac qui jusqu'alors a écrit Maliéo, adopte maintenant la forme 
Matéo que Mérimée a choisie pour le titre de sa nouvelle Mateo Falcone. 
(Cf. plus haut, p. 389.) 

50. Balzac avait commencé à écrire : i7 tire son [stijlel] 

51. Orthographe habituelle de Balzac. 

52. Balzac avait ajouté ici : tu m'aurais enfermée. 

53. Var. : te donner 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 26 



392 NOTES. 

Page 13. 

54. Biilzac avait ajoute ici : Dieu n'a i>as voulu voir Eve. 

55. Var. : ta pauvre Emma... 

56. Var. : je t'ai tout donné, 

57. Balzac avait ajouté ici : tu te tuerais ! 

58. Var. : Dans tous les cas, madame, innocente, puis : même quand vous 
ser[iez] innocente 

59. Var. : calculé le temps 

Page 14. 

60. Var. : je suis menacée et pas un ... (en début de réplique). 

61. Il s'agit de l'ccrin qu'Emma donne à son frère qui n'a pas assez d'ar- 
gent pour fuir. (Cf. plus haut, p. 4.) S'il l'a laissé c'est qu'il n'a pas l'intention 
de fuir. 

62. Var. : il n'a pus 

63. Var. : ils sont sur nous. Le jeu de scène est ajouté en marge. 

Page 15. 

64. On peut noter ici que Balzac ortliograpliic ce nom de la même façon 
— erronée — que George Sand. L'orthograplie réelle est Staps ou Stapss. 
(Cf. Correspondance de George Sand, édition de Georges Lubin, t. III, p. 457 
et note 1.) 

Page 16. 

65. Var. : que vous ferez tout pour l 

66. Var. : il vaudrait 

67. Var. : voyez si (début de réplique.) 

6.S. Réflexion peu logique. Si Wilfrid a laissé l'écrin, c'est qu'il n'a pas 
l'intention de fuir, donc qu'il n'a pas renoncé à ses projets. (Cf. ci-dessus, 
la note 61 de la p. 14.) Et le colonel n'aurait pas dû alors tuer Emma. Ce 
détail, entre autres, montre à qiiel point cette esquisse est hâtive. 

69. Var. : l'homme de l'univers 

70. Var. : et il n'est lias 

Page 17. 

71. Balzac avait intercalé ici une réplique du commissaire : Colonel... 

72. Balzac avait ajouté ici : j'ai deuj: blancs-seings à lui renvoyer 

73. Balzac avait d'abord écrit : (au commissaire ) 

74. Balzac avait d'abord écrit : Soldats, arrêtez le commissaire, de par 
r Empereur ! 

75. Var. : tu remettras 

76. Var. : Colonel, (en déliut de réplique). 

77. Balzac avait écrit ici : madame la Baron[ne] est 



ORGON. 393 



ORGON. 



Page 19. 

1. Établissement du texte. Les documents concernant cette œuvre sont 
conservés à la Bibliothèque Lovenjoul sous les cotes A 170 et A 171. Le 
dossier A 170 comprend : 

Folio 1. Papier bleu, non filigrane, de dimensions 28, 5 x 21,5 cm. C'est 
une page de titre sur laquelle on lit Orgon. I^'' acte. 

Folio 2. Même papier. Y figurent la liste des personnages et la distribu- 
tion, plus quelques notes que nous reproduisons p. 21. 

i-"oZio J. Recto-verso. Texte en prose de la main de Balzac. Nous le repro- 
duisons pp. 21-23. 

Folios 4 à 0. Quelques documents rassemblés par le vicomte de Lovenjoul 
et concernant Amédée Pommier. Une lettre autographe de Pommier à Buloz 
permet en particulier d'authentifier l'écriture de Pommier pour les pages 
qui suivent. 

Folio 7. Papier bleuté, de dimensions 28 x 22 cm. Nouvelle page de titre. 
Orçjon F'' acte. 

Folios 8 à 26. Même papier. Balzac a collé le texte versifié par Amédée 
Pommier sur la partie droite, et corrigé, soit sur le texte lui-même, soit sur 
la partie gauche des pages. 

Folios 27 à 48. Autre version d'Org-on, de la main de Pommier. Il s'agit 
de manuscrits de travail, donnant un état antérieur du texte, incomplet. 

Folios 47-48. Photocopie du fol. 3 r" et v». 

Le dossier A 171 intitulé Documents, copies et pièces diverses relatifs à 
Orgon, se compose de : 

Folios 1 et 2. Une lettre de Léopoldine Pommier à M. Macé de Challes. 

Folios 3 à 15. Le manuscrit d'un article de Macé de Challes sur Amédée 
Pommier. 

i-'oZio 16. Des vers d' Amédée Pommier. 

Folios 17 à 20. Copie par Lovenjoul des fol. 1 à 3 de A 170, avec cette note 
datée du 27 décembre 1883 : « M"'= Mars ayant donné sa représentation de 
retraite le 31 mars 1841 et Augustine Brohan n'ayant débuté au Théâtre- 
Français que le 19 mai suivant, il ne peut être question ici que de sa mère, 
Suzanne Brohan, qui entra au Théâtre-Français en 1834 et ne s'y fixa pas. 
Provost n'ayant débuté sur cette même scène que le 25 avril 1835, c'est vers 
cette date, pensons-nous, qu'il faut placer la composition de ce plan de pièce. » 

Folios 21 et 22. Nouvelle photocopie du fol. 3 de A 170. (Cf. plus haut, 
fol. 47-48 de A 170.) 

Folios 23 et 24. Relevé fait en février 1899 par Lovenjoul des vers corrigés 
par Balzac dans le texte d'Orgon. 

Folios 26 ù 47. Copie d'Orgon par le vicomte de Lovenjoul. 

Suivent des affiches et quelques notes concernant la représentation 
d'Orgon au Théâtre-Français, le 21 mai 1899. 

Signalons enfin qu'on trouve, sous la cote G 1062, le manuscrit autographe 



394 NOTES. 

et les épreuves corrigées de l'article de Lovenjoul sur Orgon (le Figaro, 
21 mai 1899) suivis d'une nouvelle copie d'Orgon par le vicomte de Lovenjoul. 
Ce texte a été publié pour la première fois en 1930 par D. Z. Milatchltch 
dans le Théâtre inédit d'Honoré de Balzac, pp. 166-190. Ainsi établi il a été 
reproduit par les quelques éditions modernes qui ont fait une place à cette 
œuvre. Milatchitcli reproduit le texte des fol. 2 et 3, puis des fol. 8 à 26 
de A 170. Il donne le texte d'Amédée Pommier avec, en notes, les variantes 
de Pommier lui-même et les corrections de Balzac. Il nous a paru plus 
logique dans cette édition du Théâtre de Balzac, d'intégrer au texte versifié 
par Ponmiier les corrections de Balzac et de rejeter en note la version pro- 
posée par Pommier. Il nous a paru de même inutile de relever les diverses 
variantes des versions de Pommier. Nous avons enlin corrigé un certain 
nombre d'erreurs de lecture. Le texte d'Org^on, tel qu'on le lit ici, est donc, 
en définitive, assez différent du texte connu jusqu'à présent et, nous le 
croyons, plus fidèle à l'intention de Balzac. 

Histoire du texte. En 1847, Balzac dépense beaucoup de son temps pour 
^1™"= Hanska qu'il va chercher à Francfort — elle séjournera à Paris jus- 
qu'en mai • — et qu'il reconduit en Allemagne. 11 est de retour à Paris le 
13 mai et sa situation financière est toujours aussi mauvaise. On le voit à 
nouveau se tourner vers le théâtre. Le 23 juin, dans une lettre à M'"'' Hanska, 
il écrit : « Travaille, petit auteur de la Comé[die] hiim[aine], fais l' Éducation 
du prince, fais des romans, fais des pièces... de cent sous ! « {LH, IV, p. 63). 
Mais F Éducation du prince, un projet déjà ancien, ne le retient pas long- 
temps. C'est à Orgon qu'il en vient. Le 25 juin il confie à M'"^ Hanska : 
« Je pense beaucoup à faire Orgon et demain je verrai Gautier mon voisin 
pour savoir s'il veut mettre ma prose en vers. » (Ibid., p. 67.) C'est qu'il a 
« trouvé le moyen de faire cette oeuvre dans un sens religieux % comme il le 
dit, malheureusement sans plus de précision, dans la même lettre le 26 juin. 
(Ibid., p. 69.) Ce jour-là il a tenté deux fois de voir Gautier qui, finalement, 
vient lui rendre visite. Le projet de Balzac n'enthousiasme pas le poète : « il 
m'a dit qu'il ne pouvait pas faire plus de 10 vers par jour et qu'une comédie 
à rimer voulait 6 mois. .Alors, conte Balzac, j'ai eu l'idée de donner un 
acte à Ch[arles[ de Bernard, deux actes à Méry, et de distribuer les 2 autres 
à deux autres poètes, comme Gra[m]mont, etc. Si ce projet de mon esprit 
subsiste, car, j'ai l'expérience qu'avant de mordre à son œuvre, ma tête 
lutine avec des sujets. « (Ibid., p. 69.) Cependant il écrit le même jour à 
Méry : « Je vous attends. Il y a une belle chose à faire qui demande de la 
poésie. » (Corr., V, p. 223.) Et sans doute aussi à Cliarles de Bernard et à 
Grammont. Le 27 juin, il constate son impuissance à se mettre à un roman : 
« Par moments, la tète me tourne, confie-t-il à M"" Hanska. Savez-vous 
à quoi mon imagination s'obstine ! L'inspiration me jette Orgon, elle 
s'acharne à cette œuvre, et les scènes m'arrivent toutes faites. » (LH, IV, 
pp. 70-71.) Le 28 juin par l'intermédiaire de qui, on ne sait, il est mis sur 
les traces d'un autre collaborateur possible. « J'ai découvert un rimeur 
effréné pour Orgon, j'ai mis du monde à sa piste ; il se nomme Amédée 
Pommier ; quels fruits en retirerai-je ? L'événement le dira. » (Ibid., p. 73.) 
Le 29 juin il écrit encore : < .l'ai toujom-s Orgon dans la tète, et j'attends des 
nouvelles de mon rimeur. •■ (Ibid., p. 75.) Nouvelles qui ne tardent guère 
puisqu'il le rencontre le jour même. Et le 30 juin il peut annoncer à 
M™» Hanska : « .J'ai vu hier mon rimeur, n[ous] n[ous] arrangerons. Il faut 
que je redouble d'activité ; il faut demander beaucoup d'argent au théâtre; 
il faut préparer des pièces pour toutes les localités. » (Ibid., p. 76. Cf. aussi 



ORGON. 395 

Chronologie, 30 juin 1847, un extrait du Journal d'Edmond Got.) Tout 
Balzac est dans cette phrase. Quand l'œuvre ne l'accroche pas vraiment, ou 
plus exactement quand il ne réussit pas à travailler à plein régime, il multi- 
plie les projets et les déclarations d'intention, se disperse, esquive, piétine. 
Or l'enthousiasme initial pour Orgon a disparu, les scènes ne viennent plus 
toutes faites. Le 4 juillet il note : « Je travaille beaucoup à Orqon. Si vous 
saviez quelles difiicultés la nature oppose à ce travail. » (Ibid., p. 86.) Le 5, 
il est plus optimiste : « l'inspiration est venue, et avec elle l'énergie et la 
volonté de travailler. (Ibid., p. 87). Mais il ne s'agit plus d'inspiration 
pour Orgon, puisqu'il annonce : « Je vais mener à la fois 2 pièces de théâtre : 
Orgon pour le Théâtre-Français, et la Marâtre gros mélodrame pour le Théâtre 
historique, et les Paysans. .Je n'arriverai à rien sans cela [...] C'est tout au 
plus si deux succès au théâtre et 2 romans peuvent me sauver.» (Ibid., p. 87.) 
Et le 6 juillet, il calcule que pour payer ses dettes, » c'est 4 romans et 4 pièces 
de théâtre » cpi'il lui faut. Orgon souffre de cette prolifération de projets. 
Le 16 juillet 11 a perdu sa place privilégiée dans les projets de Balzac qui 
explique : « Je vais préparer des travaux pour 3 journaux, et faire Orgon et 
un drame. » (Ibid., p. 100.) Le drame, c'est ta Marâtre qui préoccupe alors 
Balzac. Une première liste de personnages de cette pièce sert, dès le 25 juillet, 
d'enveloppe à une lettre à Anna Mniszech, et Balzac paraît très décidé à aller 
à Sache dès le 1«' août : « .J'y ferai la pièce de théâtre de la Marâtre en m'y 
reposant. » Orgon alors disparaît de ses préoccupations. C'est cependant 
durant cette période, entre le 26 juin et les tout premiers jours de juillet, 
que Balzac écrit la version en prose du premier acte d'Orgon, qu'il confie 
à Amédée Pommier, afin qu'il la mette en vers. De cette version il ne nous 
reste que le début, sans doute parce que Balzac dut le recopier avant de le 
remettre à son collaborateur. Ce début est précieux en ce sens qu'U permet 
de mesurer la fidélité du travail d' Amédée Pommier et de justifier la publi- 
cation de ce texte dans les œuvres de Balzac. On ne sait combien de temps il 
fallut au « rimeur effréné » pour s'acquitter de sa tâche. Toujours est-il qu'il 
la fit soigneusement. Nous possédons deux versions au net de son texte et 
plusieurs brouillons d'une même scène qui le prouvent. Mais il nous paraît 
peu probable, quelque célérité que Pommier ait apportée à ce travail, que 
Balzac ait eu le temps de le voir avant son nouveau départ vers la Russie, 
le 5 septembre 1847. Il ne devait revenir à Paris que le 15 février 1848. On 
sait qu'à son retour le virus du théâtre le reprit plus fort que jamais. Nous 
pensons que c'est à ce moment-là que Pommier dut rentrer en contact avec 
lui et lui soumettre son travail. Dès le 8 mars le titre d'Orgon réapparaît, 
parmi bien d'autres projets, avec cette afïirmation : « Orgon sera fini aussi. » 
Balzac pense toujours au Théâtre-Français oii Lockroy vient de remplacer 
Buloz. Mais il a alors tant de projets, entre lesquels il hésite, qu'Orgon, 
comme les autres, n'avance pas. Et puis la Marâtre, comme déjà en 1847, 
prend la priorité. Le 10 avril Balzac esquisse un programme de travail. 
Après ta Marâtre « je ferai tout aussitôt les Parents Pauvres et le Père Gitriot, 
puis pour les Français, ta Fausse maîtresse et Orgon. » Projet lointain. 
Pommier le relança-t-il alors ? C'est possible puisque le 14 avril il déclare : 
« Je vais reprendre Orgon et le mener grand train. » Il réaffirme cette inten- 
tion le 16 avril, puis le 25 : « .Je reprends Orgon cette semaine car il faut aller 
vite en besogne. " Le 28 il précise à nouveau : " Aussitôt cette pièce finie 
{la Marâtre], je me mets à Orgon... » Ce projet semble vraiment bénéficier 
d'une priorité en celte période. Mais ta Marâtre occupe tout le temps de 
Balzac. Pommier peut s'impatienter. Un billet de lîalzac, qui date de cette 
époque, prouve qu'ils se rencontrent. (Cf. Corr., V, p. 305.) C'est sans doute 



396 NOTES. 

alors que Balzac dut corriger le travail de son collaborateur, afin de se mettre 
dans le ton pour écrire le deuxième acte. Le 7 mai il annonce encore à 
M"« Hanska : >' Lockroy est venu. La Comédie française va jouer V Éducation 
du prince et Orgon cette année. » (LH, IV, p. 343.) Mais Pommier attend 
en vain la suite. Après mai 1848 seule une mention, dans le répertoire qu'il 
dresse le 6 aoiït à l'intention de 'Sl'^<' Hanska, prouve que Balzac n'a pas 
complètement oublié ce projet. 

Le vicomte de Lovenjoul s'intéressa particulièrement à cette œuvre sur 
laquelle, on l'a ■vu, il accumula les documents et qu'il recopia deux fois de 
sa main. Il réussit, grâce à Jules Claretie, alors commissaire de la Comédie- 
française, à faire jouer cet acte le 21 mai 1899, à l'occasion de la commémo- 
ration du centième anniversaire de la naissance de Balzac. Il publia, le même 
jour, dans le Figaro, un long article sur cette œu%Te. Il y cite en particulier 
une lettre de Léopoldine Pommier, la fille du collaborateur de Balzac, 
à Macé de Challes. Elle y conte qu'en •■ 1847, Balzac vint trouver mon père 
pour en faire son collaborateur au sujet d'une pièce qu'il méditait. C'était 
une suite au Tartuffe qui devait s'intituler M. Orgon. Il l'avait choisi pour 
en écrire les vers. Il n'en reste qu'un acte. Les événements de 1848 d'abord, 
puis le mariage, la maladie et la mort de Balzac, au commencement de 1850, 
interrompirent ce travail. » Mais ni cet article, ni la pieuse cérémonie du 
21 mai 1899, ne réussirent à sortir Orgon de l'oubli. Cette œu\Te mérite 
cependant de retenir quelque peu l'attention des balzaciens. 

Genèse d'Orgon. Si, conune nous venons de le voir, c'est en 1847 seulement 
que Balzac entreprend d'écrire Orgon, la conception primitive d'une pièce 
sur ce sujet est bien antérieure. Par l'étude de la distribution prévue sur 
le fol. 2 r", le vicomte de Lovenjoul en est arrivé à supposer la date de 1835. 
(Cf. la note qui figure au fol. 20 de A 171 et que nous avons reproduite plus 
haut, dans la description du dossier.) Un autre élément vient confirmer cette 
datation. Dans Pensées, sujets, fragmens on lit : Orgon, comédie en cinq 
actes et en vers, Orgon regrettant Tartuffe et la religion vengée. 11 est 
ennuyé par sa famille, etc.. ^ fLov. A 182, fol. 28.) Cette note figure sur une 
page où Balzac avait d'abord tracé un plan pour l'édition des Études philoso- 
phiques. Or on sait que ce titre apparaît en 1835. Ce plan est soigneusement 
cancellé et c'est entre les deux listes de titres ainsi rayés que Balzac a placé 
le sujet d'Orgon. La note qui nous intéresse fut donc écrite après que Balzac 
eut cancellé son tableau, ce qu'il fit \Taisemblablement en 1835, après avoir 
établi un autre ordre de publication ; il est donc permis de penser que c'est 
en 1835 qu'il nota le sujet de sa pièce et que c'est à la même époque qu'il 
rédigea les éléments conservés sur le fol. 2 de A 170. 

Mais si, de 1835 à 1847, il n'est ]ilus question de faire, au théâtre, concur- 
rence à Molière en donnant une suite à Tartuffe, le sujet n'en est pas oublié 
pour autant. En 1843-1844, particulièrement, Balzac y revient plusieiu-s fois. 
C'est d'abord cette réflexion de Bianchon : <■. I>es inventions des romanciers 
et des dramaturges sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces 
dans la vie réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre 
et se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la comédie 
de Tartuffe, à l'exception du dénoûment : on n'a jamais pu dessiller les yeux 
à Orgon. > (La Muse du département, t. 6, p. 418.) Puis c'est dans les Paysans 
qu'il note : « Molière est mort trop tôt, il nous aurait montré le désespoir 
d'Orgon ennuyé par sa famille, tracassé par ses enfants, regrettant les 
flatteries de Tartuffe, et disant : — C'était le bon temps ! {OCB, t. 18, 
p. 559.) On a l'impression qu'il s'agit essentiellement d'une réflexion sur le 



ORGON. 397 

dénouement de la pièce de Molière et que, suivant une de ses habitudes de 
pensée, Balzac se plaît simplement à imaginer d'autres dénouements pos- 
sibles. En fait la pièce de Molière le touche bien plus profondément. En 1844 
toujours, il esquisse un roman, un Grand artiste, (titre primitif des Petits 
bourgeois), dans lequel il entreprend de refaire Tartuffe. L'intention est 
nettement afTirmée dans la lettre à M^'^ Hanska du l'^'' janvier 1844. 11 
s'agit de montrer « toute la partie que Molière a laissée dans son avant-scène », 
(LH, II, p. 328) de nous faire voir ïartulîe en action. Mais, et c'est net dans 
l'évolution du projet des Petits bourgeois, ce n'est pas tant Tartuffe lui-même 
qui l'intéresse que les victimes de Tartuffe dont Orgon est le type. •' Dans le 
Tartuffe de Balzac, observe Raymond Picard, Orgon prend rapidement une 
importance qui fausse l'équilibre de l'œuvre ou ]ihitôt qui lui donne une 
signification différente. • (Les Petits bourgeois, éd. Garnier, p. viii.) 

Et c'est en rapport avec les Petits bourgeois, ce roman auquel Balzac tra- 
vailla, sans l'achever, durant l'hiver de 1843-1 S44, puis en 1846 à nouveau, 
que le projet de pièce de 1847 prend sa signification. Ce n'est pas, comme on 
serait tenté de le penser à première vue, une tentative isolée, insolite, une 
sorte de jeu littéraire. Du roman abandonné de 1846 à la pièce ébauchée 
de 1847 il y a filiation directe. Si Balzac a été tenté de peindre dans les Petits 
bourgeois le ' Tartuffe de n[otre] temps, » (LH, II, p. 328) c'est qu'il a 
constaté — la fréquence des références au personnage de Molière dans la 
Comédie humaine le prouve — que Tartuffe n'est pas mort, qu'il prolifère 
au contraire sous les masques les plus divers. Mais il a constaté aussi que 
c'est Orgon qui crée Tartuffe, que c'est parce qu'il y a des Orgon qu'il y a 
tant de Tartuffe. Et c'est ce qu'eût montré, sans doute, sa comédie : 
Tartuffe nécessaire au bonheur, au petit bonheur égoïste du boui'geois 
Orgon, ce bonheur que M. de Rochefide trouverait auprès de sa femme s'il 
suivait les conseils ironiques de Maxime de Trailles. Cette notation « heureux 
comme un Orgon ! » (Béatrix, t. 4, p. 80), il n'est pas inutile de le souligner, 
date de la même période 1844, elle aussi. Oui, dans Orgon, c'est la bourgeoisie 
de son temps que Balzac veut peindre. « Orgon, c'est la bourgeoisie, » écri- 
vait-il le l^"" janvier 1844 à M-"^ Hanska. (/.//, II, p. 328.) L'Orgon de 
Balzac, c'est encore le .loseph Prudhomme de Monnier, c'est le type de ces 
bourgeois de 1830, de cette petite bourgeoisie, enfermée dans ses petites 
idées, ne vivant que pour ses petits intérêts, proie facile pour les Théodose 
et autres Tartuffe. En ce sens, l'Orgon de 1847 fait bien partie du monde 
de Balzac. 

Mais pourquoi, alors que le projet lui tient tant à cœur, Balzac n'a-t-il pas 
achevé cette pièce, pourquoi n'a-t-il jamais traité ce thème à fond ? Il nous 
seml)le que c'est le contexte religieux inhérent à la pièce et aux personnages 
de Molière qui le gène. Dans la note de Pensées, sujets, fragmens de 1835 il 
parle de la « religion vengée ». La formule n'est pas claire. Car en quoi le 
retour de l'hypocrite Tartuffe auprès d'Orgon peut-il venger la religion ? et 
de quoi ? Il est permis de penser que c'est bien là le problème qui arrête 
Balzac, lorsqu'on lit, dans la dédicace des Petits bourgeois : « La raison qui 
m'a le plus encouragé dans cette difTicile entreprise, [la peinture de l'hypo- 
crite moderne à l' œuvre J fut de la trouver dépouillée de toute question 
religieuse... » {OCB, t. 18, p. 131.) La solution lui paraît alors de remplacer 
« les ressorts de la dévotion ptu- ceux de la politique . (R. Picard, op. cit., 
p. 11.) Mais il n'est pas possible d'écarter l'aspect religieux du problème. 
Raymond Picard, dans une note à la phrase de la dédicace que nous citions 
plus haut, observe : « En effet, l'hypocrisie du Tartuffe de Balzac ne s'étend 
pas au domaine religieux. La piété de Théodose est sincère. > (^Op. cit.. 



398 NOTES. 

p. 3, note 2.) Mais qui ne voit que les deux clioses sont incompatibles ? 
Comment peut-on être sincère en religion et hypocrite par ailleurs ? Et nous 
retrouvons ce problème en 1847. Si Balzac revient à son projet c'est qu'il 
a « trouvé le moyen de faire cette œuvre dans un sens religieux ». (LH, IV, 
p. 69, 26 juin 1847.) L'état dans lequel il a laissé sa pièce ne nous permet 
pas de dire s'il avait vraiment trouve le moyen de résoudre cette difTiculté. 
Il est permis d'en douter. Et c'est peut-être ce qui explique qu'il ne mena 
pas la pièce plus loin. Est-ce une simple coïncidence si, en 1848, après 
la Marâtre, Balzac ne termina pas Orçjon, comme il l'avait projeté, mais mit 
en cliantier une pièce nouvelle intitulée les Petits bourgeois ? 

Orcjon, on le voit, n'est donc pas une œuvre isolée, non plus qu'un simple 
témoignage particulièrement net de l'admiration de Balzac pour Molière ; 
la pièce ébauchée a des liens nombreux et étroits avec l'ensemble de l'œuvre 
balzacienne, romanesque et tliéâtrale. Comme tous les autres écrits de 
Balzac, elle a sa place dans le monde du créateur de la Comédie humaine. 



VERSION EN PROSE. 
Page 20. 

2. Ces éléments occupent les fol. 1 à 3 du dossier A 170. 

3. On a vu l'importance de cette distribution pour la datation de cette 
page. Cf. plus haut, la note 1 de la p. 19. 

4. La comparaison de cette liste de personnages avec celle du TartufTe de 
Molière montre que Balzac suit fidèlement son modèle. A noter l'importance 
qu'il accorde à Tartuffe, l'introduction du personnage de Laurent, qui n'est 
que cité chez Molière, la disparition du rôle de monsieur Loyal et de l'exempt. 
Il est donc permis de compléter cette liste en pensant que Marianne est fille 
d'Orgon et amante de Valère, Cléante, le beau-frère d'Orgon, Dorine, sui- 
vante de Marianne, Laurent, valet de Tartuffe et Flipote, servante de 
madame Pernelle. 

Page 21. 

."). Ces indications sommaires sont grilïonnées dans la marge du fol. 2. 

6. Edmond Brua nous suggère de lire ici Co[nvocation de Laurent]. 

Page 22. 

7. Qui est maintenant la seule qu'il écoute, ajouté en marge. 

8. Balzac avait intercalé ici la réplique suivante de Dorine : Ballu, mais 
les ordonnances sont précises. Il l'a cancellée, ajouté la suite de la réplique 
de Damis, dont la fin se trouve en marge. 

9. Les trois répliques précédentes et le début de celle-ci sont ajoutes en 
marge et coupent la longue ré|>lique de Dorine. 

10. Var. : je me battrai 

11. A partir de cette réplique toute la lin de la scène est ajoutée en marge, 
au recto et au verso du folio. Il s'agit d'ailleurs plus de notes que d'un texte 
élaboré. Nous avons essavé de le reconstituer. 



ORGON, 399 

Page 23. 

12. Balzac avait commencé à écrire : voilà 

13. Lecture incertaine. 

14. La partie conservée de la version en prose de Balzac s'arrête là. Nous 
pensons qu'à ce point de son travail, pensant à son collaborateur, il a recopié 
son texte et écrit la suite sur les feuillets transmis à Amédée Pommier et 
qui n'ont pas été retrouvés. 



VERSIOX Rl.MÉE PAR A. PO.MMIER, 



Page 24. 

1. Le dossier .\ 170 contient deux versions de ce texte. L'une, qui occupe 
les fol. 27 à 44, est une première copie faite par Amédée Pommier de son 
travail. L'autre, qui occupe les fol. 8 à 26, est la mise au net, par .\médée 
Pommier, de la première et fut transmise à Balzac. Celui-ci a collé le manu- 
scrit de Pommier sur la partie droite de la feuille et a porté quelques correc- 
tions sur la partie gauche. Nous n'avons pas tenu compte des ratures et 
variantes des fol. 27 à 44 : elles ne présentent d'intérêt que pour une étude 
consacrée à Amédée Ponimier. Xous avons intégré au texte de Pommier les 
corrections de Balzac. Les variantes donnent donc le texte que proposait 
Pommier. 

2. Var. : et laisse: le mauvais 

3. Var. : et d'un goût dangereux. Par ces deux corrections Balzac semble 
avoir voulu éviter l'abus de et. 

4. Balzac note en marge : Il faut remplacer ces G vers pur deux seulement 

5. Var. : vous 

6. Var. : pour vous prêter soutien 

7. Var. : Monsieur Orgon. 



Page 25. 

8. Var. : Vn retard ? Impossible 

9. Var. : // faudra disparaître. La correction de Balzac vise à éviter un 
emploi de il faudra qui apparaît encore deux fois dans la réplique. Balzac les 
a soulignés. 

10. Var. : Madame parle Cour, carrosses et chevaux ! 

Ce sont à chaque instant ajustements nouveaux. 



Page 26. 

11. Var. : d'en être refusé 

12. Var. : Pour notre juiuvre vieu.r 

13. Var. : c'e.'tt ci lui 



400 NOTES. 

Page 27. 

14. Var. : la migraine est au diable 

15. Var. : La mère avec la fille 

Page 28. 

16. Var. : vous ne venez céans 

17. Var. : et qui vous fait honneur. Cet hémistiche s'intégrait dans la 
répHque de Dorine que Balzac coupe par celle d'Orgon. 

18. Var. : s'est informé 



Page 29. 

19. En marge de ces deux vers, Balzac a noté : Il faut un jeu de scène. 
Dorine n'a pas la finesse dont elle a parlé. En dessous, on lit encore au crayon : 
Dorine arrive trop vite [an but]. Nous ne sommes pas sûr que cette dernière 
indication soit de la main de Balzac. 

20. Var. : gentil 

21. Var. : et la fille 



Page 30. 

22. Var. : tout rude 

23. Xar. : à Madame ma mère 

24. Ici Balzac a ajouté en marge : Encore un exemple ! 

Page 32. 

25. Xar. : balancer 

26. Pommier avait écrit : 

J'avais pour compagnons, \'assé, Xanclas, Argouges, 
Et nous portions fort bien nos uniformes rouges. 
Balzac a corrigé en deux temps : 

J'avais pour compagnons tous nos amis de Bourges 
Et nous portions fort bien nos casaques rouges 
puis le texte retenu. La correction d' uniformes par casaques déséquilibre le 
vers. Mais pour Balzac la diérèse sur portijons est de règle et le vers a bien 
douze pieds. Il n'en reste pas moins que ses corrections, ici, ne sont guère 
lieureuscs. 

27. Var. : et 

Page 33. 

28. Var. : Vous avez devant vous une longue série 

29. Var. : Sur vos pas, des enfants 

30. Var. : il parlait 



ORGON. 401 

31. Var. : ton. La correction de Balzac fausse le vers. 

32. Var. : te 

33. Ici Balzac a écrit en marge douze vers, mais il ne marque pas avec 
précision la place qu'ils devaient prendre dans le texte. Milatchitch en a 
conclu qu'ils venaient s'ajouter à la tirade d'Orgon et en donne une lecture. 
(Théâtre inédit, p. 180, note 210.) Nous avons l'impression que telle n'était 
pas l'intention de Balzac. Nous distinguons d'abord un distique qui remplace 
ici ces deux vers de Ponunier : 

Le mépris, le dégoût des vanités mondaines 

La ferme volonté de cesser tes fredaines. 
Balzac a, en effet, écrit son premier vers, au bas du fol. 16, en-dessous du 
premier vers de Pommier cpie nous éliminons, et le second, en haut du 
fol. 17 en regard du second vers qu'il remplace. Les autres vers de Balzac 
suivent immédiatement dans la marge du fol. 17, le premier. Il nous semble 
cependant que, tant pour le sens du texte que pour le respect de la règle de 
l'alternance des rimes masculines et féminines, il faut maintenir dans le texte 
les deux vers qui terminaient la tirade de Pommier. Balzac a d'ailleurs 
corrigé dans le deuxième Te faire en Vous faire, correction qui ne se justifie 
que si l'on conserve ces deux vers. Les dix derniers vers de la tirade sont 
ensuite de Balzac. Notons encore ici que la copie Lovenjoul conservée sous 
la cote A 171 comporte ici quatre vers de plus : 

// est temps de changer de conduite et de nnœurs 

De réveiller en vous ce qui trempe les cœurs 

La ferme volonté de cesser les fredaines 

Et le profond mépris des vanités mondaines. 
Ces vers, variante de Pommier, ne figurent pas sur le manuscrit revu par 
Balzac. Nous n'avons pas jugé bon de les retenir. 

34. Lecture douteuse. Balzac a fait plusieurs essais. On déchilïre : Et 
malgré les [avis] discours de quelques intrigants Puis : Et, croyez-moi Damis, 
ce n'est pas le plus sot. Il nous semble cependant (pie la version que nous 
avons retenue est la dernière que Balzac ait envisagée. 



Page 34. 

35. Var. : je ne serai plus hun 

Page 35. 

36. Var. : la quarantaine 

37. Var. : le levain de nature 

38. En marge de cette tirade Balzac note : // faut une vive opposition 
d'Orgon. Là s'arrête son travail de révision. Les fol. 20 à 26 inclus ne 
portent aucune correction de sa main. 

Page 42. 

39. Disposer de quelqu'im, en venir à bout. Le mot, vieilli, se trouve 
encore chez Molière (Don Juan, IV, 3). 



402 NOTES. 



LA MARATRE. 



Page 45. 

1. Élablisscment du texte. La pièce de Balzac fut publiée en 1848 dans la 
Bibliothèque dramatique de Michel Lévy Frères à Paris. C'est la seule édition 
parue du vivant de l'auteur. C'est donc ce texte que nous reproduisons. 

D'autre part la Bibliothèque Lovenjoul conserve, sous la cote A 128, un 
manuscrit autographe incomplet de la Marâtre. Le fol. A, de la main du 
vicomte de Lovenjoul, porte la mention : « Honoré de Balzac. (1848.) La 
Marâtre (drame) fragments du manuscrit : Actes 1, 4 et 5 complets. Frag- 
ments . Le fol. B porte un extrait du catalogue de la maison Charavay et 
une note du vicomte de Lovenjoul : « Titre et distribution, — première page 
— du manuscrit de la Marâtre. Le nom de M""^ Dorval, écrit par Balzac en 
regard du principal personnage féminin, est ensuite remplacé par lui par 
celui de M'"« Lacressonnière. On sait qu'il fut forcé de reprendre le rôle 
à M""^ Dorval, sur les instances de Mr Hostein directeur du Théâtre histo- 
rique, dont M™'' Lacressonnière était la maîtresse. ■• 

Le fol. 1 est la page de titre à laquelle se rapporte le fol. B. On y lit : 
La Marâtre, Tragédie bourgeoise en cinq actes, et la signature : De Balzac, 
suivie de la date : 1848. Au verso figurent la liste des personnages, des indi- 
cations concernant la distribution et la description du décor. Cette page de 
titre fut acquise pour 60 fr. par le vicomte de Lovenjoul le 25 novembre 190;{. 
Le catalogue de Charavay précisait : « En outre de son intérêt littéraire, la 
pièce olTre un spécimen typique du talent calligraphique de Balzac. » 

Du fol. 2 au fol. 20 inclus nous trouvons le texte de l'acte 1. 

Le fol. 22 est un feuillet de classement où on lit : Première uersion des 
pages 1, 2 et -5 Ciwir feuillets 2, 3 et 6). En effet les fol. 2 à 6 portent, de la 
main de Balzac, une première pagination de 1 à 5. Et on trouve sur le fol. 23 
une première version du texte des fol. 2 et 3, et sur le fol. 24 une première 
version du texte du fol. 6. Le fol. 2.5 constitue un curieux document sur 
la méthode de travail de Balzac. On y lit : 

« L[e] G[énéral.] 260 

l>[auline.| 130 

(■.[odard.] 160 
Ger[trude.J 4S 

D[octeur.] 40 

V[ernon.] 34 

N[apoléon.| 20 

Félix 10 

Ferd[inandJ 308 [Ces deux dernières lignes sont rayées et en 

P.amcl 180 face Balzac a indiqué un nouveau total : 748.] 
11 80 [sic] » 

Balzac s'est visiblement livré ici à un calcul sur la longueur de son texte 
et sur la longueur relative des différents rôles. Les nombres indiquent le 



LA MARATRE. 403 

nombre de lignes du premier acte, les personnages se présentent sur cette 
liste dans l'ordre même où ils apparaissent sur scène, si l'on n'oublie pas que 
Pauline désigne encore ici la marâtre et (iertrude, la belle-fille. (Cf. plus 
loin les notes 9 et 10 de la p. 46.) Balzac a noté le rôle de Vernon, par inad- 
vertance sans doute, sous deux appellations différentes : Docteur et Vernon. 
Retenons que ces calculs, fort approximatifs, témoignent d'un souci d'équi- 
librer l'œuvre, et que Balzac, trouvant sans doute cet acte trop long, envi- 
sagea un moment de déplacer — ou supprimer — les scènes finales entre 
Ferdinand et Ramel. 

Les fol. 26 à 28 portent une version de la lin de la scène 12 et des scènes 13 
et 14 de l'acte III. (Scènes numérotées alors 13, 14 et 15.) 

Le fol. 30 est une nouvelle page de titre : Gertrude. Tragédie bourgeoise. 
4P acte. 

Les fol. 31 à 46 inclus contiennent le texte de ce quatrième acte. Il y a un 
folio 37 bis. A partir de ce dernier les feuillets portent en outre une pagina- 
tion de la main de Balzac qui va de 8 à 16. Ce qui nous amène à penser que 
Balzac dut recopier les 7 premières pages de cet acte. 

Le fol. 47 est une nouvelle page de titre : Gertrude, Tragédie bourgeoise, 
5° acte. 

Le texte occupe les fol. 48 à 64 inclus. A partir du fol. 54 apparaît à nou- 
veau une pagination de la main de Balzac qui va de 7 à 16. Le fol. 64 ne 
porte pas de pagination de Balzac. 

A ces éléments il faut ajouter trois fragments qui ont servi d'enveloppe 
à des lettres à M'^" Hanska et qui sont conservés dans le dossier A 303. 
Le fol. 377 a servi à envoyer la lettre du 13 mars 1848, le fol. 404, celle du 
3 avril 1848 et le fol. 417, celle du 13 avril 1848. Le fol. 377 porte une version 
particulièrement intéressante de la scène 1 de l'acte II. (Cf. plus loin, la 
note 2 de la p. 82.) Le fol. 417 porte un fragment de la scène entre Bamel et 
Ferdinand qui termine l'acte I et le fol. 404 porte la suite du texte du fol. 417. 
Signalons enfin le fol. 273 de A .303 que nous étudions ci-dessous. 

Tous ces documents sont sur papier bleuté, non filigrane, de dimen- 
sions 28 X 22 cm. Les variantes entre ces difTérents textes et le texte imprimé 
de la pièce sont relevées dans les notes. On verra qu'elles sont ici particuliè- 
rement importantes et intéressantes. 

Histoire du te.ite. C'est en 1847 que le projet de lu Marâtre app;u'ait dans 
la correspondance de Balzac. Il en parle le 5 juillet à M'"<= Hanska comme 
d'un « gros mélodrame, pour le Théâtre historique ». Le 24 juillet il lui 
annonce son intention d'aller le l^r août à Sache : » J'y ferai la pièce de 
théâtre de la Marâtre, en m'y reposant. » Mais le 31 juillet, Balzac renonce 
à ce voyage, M. de Margonne ne pouvant le recevoir, et le 5 septembre il 
se met en route pour la Russie où il restera jusqu'en février 1848. Ces deux 
mentions constituent donc les deux premiers repères chronologiques se rap- 
portant à l'histoire de la Marâtre. Trois autres documents complètent notre 
information en ce qui concerne cette première époque. Le 25 juillet 1847, 
Balzac utilise pour enveloppe d'une lettre à Anna Mniszech, une feuille sur 
laquelle figure une première liste de personnages pour la Marâtre. On y 
trouve : 

'< M. de Bordas 
>lme (Je Bordas 
Marie fille de 
M. Bordas. 



404 NOTES. 

Just Verdier 

l'^'' commis 

Amaury 

Bonnin commis 

voyageur. 

Jean valet de 

L'iiambre. 

Zéphirine femme 

de cliambre. (Lov. A 38:?, fol. 273.) 

C'est peut-être à cause de ce dernier nom que Balzac envoya celte liste 
à la fille de M'"'' Hanska : on sait que dans la troupe des Saltimbanques que 
constituaient, par jeu, Balzac-Bilboquet, M"" Hanska-Atala, Georges 
]\Iniszech-Gringalet, Anna Hanska était Zcpliirine. Et dans la lettre à 
laquelle cette liste sert d'enveloppe, Balzac évoque précisément « la bonne 
et gentille, svelte et généreuse Zéphirine qui, vous le savez, repasse dans la 
pièce, les pantalons de la troupe... » 

A la même époque de juin-juillet 1847 on peut situer une note de Pensées, 
sujets, fragmens : « la ^larùtre. Une femme poursuivant de sa haine la fille 
d'un premier lit, et aimant toutes deux le même homme. Le père, lui carac- 
tère terrible, un ancien officier. L'amant est dans la maison. 2 femmes. 
2 hommes, un niais. » (Lov. A 182, fol. 80.) 

Cette note se situe, en eflet, dans l'album de Balzac, sur un feuillet qui se 
trouve entre deux autres sur lesquels le romancier a noté des listes de romans 
à faire, toutes deux datées de 1847. Ces listes, plus précisément, remontent 
sans doute à la période où nous situons la note, lorsque Balzac, se retrouvant 
seul à Paris après quelques mois passés en compagnie de M"'" Hanska, 
essaie en vain de se remettre au travail et multiplie les projets. 

Enfin un dernier document se rapporte à cette période. Il nous est fourni 
par le témoignage d'Hostein, directeur du Théâtre historique, qui rapporte 
dans ses Souvenirs que Balzac vint lui proposer la Marâtre, en 1847, avant 
son départ pour la Russie. Rien ne vient par ailleurs attester l'authenticité de 
ce témoignage, mais une telle démarche de Balzac nous parait très vraisem- 
blal)lc. D'une part l'on sait que Balzac tient à placer ses œuvres avant de les 
réaliser. D'autre part dès le ,") juillet, on l'a vu, il destine bien la Marâtre au 
Théâtre historique. Le témoignage d'Hostein devient dès lors doublement 
intéressant, puisqu'il nous apprend d'abord que le directeiu du Théâtre 
historique accueillit favorablement la proposition de Balzac — ce qui ne 
pouvait qu'inciter celui-ci à persévérer — et qu'il nous donne ensuite des 
indications sur la façon dont Balzac envisageait alors cette pièce. Écoutons 
Hostein : 

I .Je le priai de me dire, si cela était possible, quelques mots du sujet nou- 
veau qu'il nous destinait. 

— Ce sera une chose atroce, reprit Balzac, avec le contentement d'un 
homme à qui l'on a cédé. — Comment ! atroce ? — Entendons-nous, il ne 
s'agit pas d'un gros mélodrame où le traître brûle les maisons et perfore 
à outrance les habitants. Non ; je rêve d'une comédie de salon où tout est 
calme, tranquille, aimable. Les hommes jouent placidement au whist, à la 
clarté des bougies surmontées de leurs petits abat-jour verts. Les femmes 
causent et rient en travaillant à des ouvrages de broderie. On prend un thé 
patriarcal. En un mot tout annonce la règle et l'harmonie. Eh bien, là- 
dessous les passions s'agitent, le drame marche et couve jusqu'à ce qu'il 
éclate, terrible, comme la flamme d'un incendie. Voilà ce que je veux. " 



LA MARATRE. 405 

(Hostein, Ilistorielles et souvenirs d'un honinie de Ihéàlre, Paris, Denlii, 1878, 
p. 36.) 

De l'enscinble de ces docunienls oa peut conclure ([ue, dans celte période 
de juin-juillet 1847, où Balzac conçoit la ^larâlre, s'il a déjà une vision glo- 
bale de l'œuvre et s'il en a choisi la tonalité, son projet n'en est pas moins 
encore fort approximatif. 

N'ayant pu aller faire cette pièce à Sache, l'auteur pense à l'écrire durant 
son séjour en Russie. Mais M""^ Hanska, jalouse, ne voyait pas d'im bon œil, 
on le sait, les ambitions dramatiques de son romancier. Elle l'oblige à faire 
des romans. Balzac le lui reproche dans une lettre du 12 mars 1848 : « Il 
valait mieux faire la Marâtre et vous m'avez prié d'écrire des romans... » 
Mais dès qu'il est de retour à Paris, en février 1818, il se tourne à nouveau, 
et très résolument cette fois, vers le théâtre. Il est décidé à commencer une 
nouvelle carrière littéraire. (Cf. l'Année balzacienne 1969, pp. 247-255.) Il 
hésite entre plusieurs projets, cherche, selon son habitude, à placer son 
travail avant de le réaliser. Mais la situation des théâtres est alors difTicile 
et ses démarches n'ont pas grand succès. Le 12 mars il se décide néanmoins 
à travailler : « Mon café est passé ; je viens de le prendre et je commence 
la Marâtre. 11 est sept heures... » Ce premier essai n'est pas très concluant. 
Le 13 mars il écrit : « J'ai travaillé hier jusqu'à deux heures et j'ai fait deux 
scènes et voilà tout. Mais aujourd'hui je terminerai un acte. « La Marâtre 
en reste cependant à ces deux seules scènes : le 14 mars il note qu'il n'a rien 
pu faire la veille, et on le voit alors envisager d'autres projets. Ce début de 
rédaction fut pénible. Nous possédons le texte de ce premier essai que 
Balzac dut mettre au net avant d'utiliser le brouillon pour enveloppe de sa 
lettre dvi 13 mars à M'"^ Hanska. Sa pièce s'ouvrait alors par une scène 
d'exposition entre Marguerite et Félix : les deux héroïnes de la pièce s'ap- 
pelaient Catherine et Cornélie ; Grandchamp n'était que colonel. Mais si 
Balzac a totalement oulilié sa liste de personnages de 1847, il n'en est pas 
encore à son projet définitif. Cependant le thème principal est bien alors 
celui qu'annonçait la note de Pensées, sujets, fragmens de 1847 : la haine 
d'ime marâtre pour sa belle-fille. Le monologue initial de Marguerite fait 
état du « martyre » de la belle-fille. (Cf. plus loin, la note 2 de la p. 82.) Pré- 
cisons encore que Balzac a alors ATaisemblablement rouvert son album à 
cette même page où il avait noté son sujet. Sur la partie droite de la feuille 
il a enregistré de curieuses Notes pour les nombres, où il est fait état de la 
chute de Louis-Philippe en 1848, ce qui les situe après février 1848. Or de la 
même plume et de la même encre que ces notes, il a complété son texte 
de 1847 par une très vague esquisse de scénario. Après avoir mis en face du 
texte que nous avons reproduit plus haut, les chiffres 1 et 2, il ajoute : 
« 3° [acte] Les deux femmes. 4°, persécution terrible. La fille persécutée 
tuant son amant au 5° acte pour ne pas le laisser à sa belle-mère, s'empoison- 
nant et accusant la belle-mère de la mort de l'amant et se disant empoi- 
sonnée par elle. » (Lov. A 182, fol. 80.) Si ces précisions ne manquent pas 
d'intérêt pour l'étude de la genèse de l'œuvre, nous le verrons, elles établis- 
sent aussi qu'à ce stade de son histoire, la Marâtre est encore loin d'être 
élaborée dans l'esprit de Balzac. 

Kt le projet en serait peut-être resté là. Depuis le 9 mars Balzac était en 
pourparlers avec la direction du théâtre des Variétés, où il était question 
de donner un Père Goriot pour BoutTé. Le 14 mars ces pourparlers aboutissent 
et Balzac promet de lire sa pièce le 23 mars. Voilà la Marâtre reléguée au 
second plan. Le 17 mars il conçoit le projet d'une Fausse maîtresse pour 
madame Allan, au Théâtre-Français, et la Marâtre recule à nouveau d'un 



406 NOTES. 

cran dans ses projets, après le Père Goriot et la Fausse maîtresse. Ce mouve- 
ment de régression eût sans doute été fatal au projet si, le 21 mars, une 
visite ne venait modifier tous les plans de Balzac. Marie Dorval, la grande 
actrice dont il avait rêvé en vain de faire la Faustine des Ressources de 
Quinola, ^'ient le prier de lui faire une pièce pour ses débuts au Théâtre 
historique. Ainsi voilà la ^larâtre placée ! >, s'écrie Balzac. Cette visite est 
l'événement qui fixe le choix de Balzac : il fera la Marâtre. 

Mais il ne réussit pas encore à se mettre vraiment au Iravail. La situation 
des théâtres, en cette période politiquement si troublée, n'est pas encoura- 
geante, et Marie Dorval tarde à confirmer ses intentions. Balzac vit une 
semaine pénible. Ses lettres à M™'' Hanska nous le montrent désabusé : 
« Voici le jour ! au lieu de travailler à la Marâtre, je vous ai écrit [...] .Je me 
sens vieilli. Le travail devient difïicile [...] Oui, je n'espère plus rien de bon... » 
(25 mars.) « Il m'est impossible de travailler avec le dégoût que j'ai au 
cœur [...] Aussi passerai-je mon temps de nuit à vous écrire. » (27 mars.) 
Le 27 mars cependant Marie Dorval explique son retard et annonce sa 
visite, avec Hostein, pour le lendemain 28 mars. Kt ce matin-là, Balzac, 
ragaillardi, parle de « faire promptement » la Marâtre. Il n'est plus question 
d'écrire si longuement à M™^ Hanska : « Allons, adieu pour aujourd'hui. Je 
n'aurais que des tristesses à vous dire, et il vaut mieux se taire et se distraire 
par ce drame passionné de la Marâtre. « (28 mars.) L'histoire de la pièce entre 
diuis sa phase active, Balzac retrouve son élan créateur. Le 29 mars il rend 
compte à M™'' Hanska de la visite reçue la veille et tout à son enthousiasme 
il voit un avenir de dramaturge s'ouvrir devant lui : « Hier à 11 heures, la 
Dorval est venue et Hostein, le directeur du Théâtre historique est venu 
q[ue]lq[uej temps après elle. C'est fini, les dés sont jetés. N[ousJ sommes 
convenus de nos faits. Le 9 avril, Hostein, la Dorval et Mélingue viennent 
entendre la Marâtre, .l'aurai 6 jours pour retravailler l'œu-vTe et le 15 c'est 
lu aux acteurs pour être joué du 25 au 27 avril [...] S'il y a succès, la Porte 
St-Martin se i)iquera d'honneur et jouera ^'aulrin et les Parents pauvres. 
Enfin les Variétés joueront Goriot et les Français seront alors à mes pieds. 
Si mes cinq pièces réussissent, j'aurai de quoi payer toutes les dettes de 
l'année [...] Il faut le succès! Je suis enragé de désespoir et je vais travailler 
comme en 1830. Je vais voir ce soir l'actrice qui doit faire la jeune fille, 
l'adversaire de Mme Dorval. Mélingue, votre Mélingue, fera le vieux mari 
terrible. En 10 jours la pièce sera montée !... Voilà qui me va! [...] J'ai foi 
en moi ; je crois au succès ! [...] Il faut que la Marâtre soit la Peau de Chagrin 
de 1848. 

Même accent optimiste le lendemain 30 mars : » Eh bien, j'ai foi dans le 
théâtre depuis que j'ai vu liier la Porte S[ain]l-Martin pleine de naonde pour 
Robert Macaire, car on prédit 100 représentations à Vautrin et j'en attends 
200 de la Marâtre. Je vais réparer tous les désastres par des succès au 
théâtre [...] La nécessité, cette dure nourrice dont j'ai sucé le sein de fer 
depuis ma naissance, a développé de son lait amer le talent du théâtre. 
Cinq drames vont jaillir de ma cervelle et donner 100 000 fr. cette année. 
J'ai déjà 2 actes de la Marâtre de prêts. Ce sera joué d'ici à un mois. » 

Est-il besoin de souligner tout ce qu'il y a d'illusoire dans ce calendrier et 
ces projets. Mais Balzac a besoin, pour créer, de ce climat de rêve. II est rare 
que les choses suivent le train qu'il leur assigne, mais, grâce au courage qu'il 
puise dans ses illusions, elles avancent. Il arrive bien souvent que les lettres 
se contredisent, que l'une annonce comme encore à faire ce que la précédente 
présentait comme déjà fait. Contradiction plus apparente que réelle d'ailleurs, 
car Balzac refait beaucoup ; et il considère souvent qu'un travail est fait 



LA MARATRE. 407 

quand il a trouvé, ou entrevu, comment le faire. Les lettres à M'""= Hanska, 
ici véritaljle journal de la création de la Marâtre, nous permettent de suivre 
))as à i)as l'Iiistoire de ce texte : 

l-^r avril : « Je travaille à la Murdtrc avec une fureur telle que je pourrai 
la lire le 9 à Hostein [...], à Mélingue et à la Dorval, j'aurai 4 jours pour y 
faire les corrections et y mettre la dernière main, et n[ous] jouerons le 29. 
Tout est là. Si je réussis, tout est sauvé, je deviens le Scribe du drame [...] 
Allons [...] il faut [...] terminer aujourd'hui le 2<= acte. 

2 avril : « Aussi fais-je le 3« acte de la Marâtre aujourd'hui. 

3 avril : « Hier et aujourd'hui j'ai fait 2 actes. " 

l avril : « Je n'ai que 2 actes de tracés et il faudrait en faire un autre 
aujourdhui. " 

5 avril : « 11 faut que [...] demain soir, jeudi, mon 3« acte soit fini. » 

Le travail, (m le voit, a marché vite pour les deux premiers actes. Mais 
devant le troisième Balzac piétine. Le 9 a^Til, il constate : « Au lieu de 
5 actes, je n'en ai que 2 de finis et le 3"^ en projet ; il me faut encore 10 jours 
pour terminer Gertrude. Car, depuis le 6 avril, la pièce a changé de titre. 
La Marâtre est devenue Gertrude, tragédie bourgeoise. Et au cours de la 
rédaction de son troisième acte, Balzac a interverti les prénoms de ses deux 
héroïnes ; madame de Cirandchamp a pris le nom de (iertrude et cédé son 
prénom de Pauline à mademoiselle de Grandchamp qui portait, jusc£u'alors, 
celui de Gertrude. Nous pensons que cette interversion des noms est due 
au changement de titre. Désireux de donner pour titre à sa pièce le prénom 
de la marâtre, Balzac a préféré Gertrude à Pauline, peut-être pour éviter 
une ambiguïté possible, le prénom de Pauline évoquant trop nettement 
l'héroïne de Polyeucte. Nous verrons dans l'étude de genèse, que ce change- 
ment de titre est significatif et révèle une orientation différente de la 
pièce. C'est sous ce nouveau titre que Balzac lut, le 9 a^Til, à Hostein, 
]VIme Dorval et Mélingue les deux premiers actes seulement de sa pièce. Ses 
auditeurs surent-ils que la pièce n'en était encore qu'à ce stade ? Le récit qu'a 
laissé Hostein de cette première lecture permet d'en douter : 

« Je me chargeai d'amener M™" Dorval et >félingue. Au jour indiqué, nous 
étions réunis, et l'auteur commença en disant d'une voix claire : Gertrude, 
tragédie bourgeoise !'.'. — Oh ! oh ! Gertrude ! tragédie ! fit 'Sl"'^ Dorval à 
mi-voix 1 — N'interrompez pas, s'écria Balzac en riant. Il reprit son manu- 
scrit, et un silence religieux fut observé. 

On s'arrêta à la fin du second acte. Impossible d'aller plus loin, tant l'œuvre 
était longue et touffue. En sortant, nul d'entre nous n'avait songé à faire des 
compliments à l'auteur sur ce que nous venions d'entendre : nous avions 
positivement la cervelle troublée comme si l'on nous eût fait prendre d'un 
vin capiteux. 

Balzac nous accompagna jusqu'au seuil de sa maison, sans ptu"aître s'être 
aperçu de notre irrévérence : il nous donna un autre rendez-vous. « (Hostein, 
op. cit., pp. 40-41.) 

Balzac, quant à lui, rendit compte à M"« Hanska de cette lecture dans sa 
lettre du 10 avril : > M'"^ Dorval, Mélingue et le Directeur ont été ravis des 
2 actes que j'ai lus, j'en lirai 2 autres dimanche prochain, si mon traitement 
le permet. [...] Je vais commencer mon 3" acte. Un drame comme celui-là, 
représente lOU feuillets de mon écriture, c'est la contenance de l'Initié. Il 
faut un mois pour écrire cela, et un mois de réflexion. >■ Et relancé par cette 
lecture, Balzac se fixe un programme où figurent quatre autres pièces, avant 
de conclure : - C^e sera mon année. Si tout réussissait, j'aurais réparé les 
désastres de la révolution. En attendant, je n'ai jias un liard. » 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 27 



408 NOTES. 

Kn atteiidiuit il ïaul finir lu Marâtre et surtout ce troisième acte I Le 
12 avril, Balzac dit avoir fait » un acte de la tragédie boiu-geoise , mais le 13 
il a toujours « à terminer le 3'^ acte, car il faut avoir flni le 4^ pour dimanche ». 
Et il ajoute : « On parle déjà de la pièce, et moi je crois à une chute... » Ce 
qui ne rempcche pas d'ailirmer sa volonté de poiu-suivre cette nouvelle 
cai-rière littéraire. « Si je tombe, je continuerai et j'irai jusqu'à ce que le 
succès et l'argent soient venus. >i A force de volonté, effectivement, la pièce 
s'élabore. Le 14 avril, Balzac note : « J'ai entrevu mon 4<= acte, et je le ferai 
sans doute cette nuit < ; et il ajoute : « Je suis si content de mon 3"' acte que 
je crois, comme un imbécile que je suis, que c'est une belle chose ' » Mais le 
lendemain, samedi 15, veille de la seconde lecture prévue, il reconnaît : « Je 
n'ai pu terminer le 3'^ acte et je passerai la nuit à le copier pour le lire 
demain. . Cette lecture dut être retardée d'une journée, et, malgré la pro- 
messe de Balzac à M™'= Hanska, nous ne savons pas l'effet qu'elle produisit 
sur les pantins d'acteius qui brillent du désir de se distinguer sous la main 
puissante qui tient les fils de Gcrtrude . Nouveau rendez-vous fut pris pour 
le 24. Et le 20, Balzac a toujoiu"s deux actes à écrire. Le même jour pourtant 
la Revue et gazette des théâtres annonce qu'on répète au Théâtre historique 
« un drame de M. de Balzac intitidé la Marâtre. Le principal rôle de cet 
ouvrage sera confié à madame Dorval ». Le 22 avril, Balzac écrit : « J'ai 
beaucoup travaillé hier, j'ai fait le 4"^ acte, et je ferai le 5"^ cette nuit. > Mais 
le 25 avril il ne lit que le 4^ acte « qui, d'après les avis est à refondre ». Et un 
nouveau rendez-vous pour la lecture de l'ensemble est fixé au jeudi 27 avril. 
« C'est des travaux écrasants , gémit Balzac. On le croit d'autant plus volon- 
tiers qu'il pense toujours à d'autres pièces et qu'il envisage en particulier de 
reprendre « Orgon cette semaine ». L'échéance, une fois de plus n'est pas 
respectée. Le 28 avril, Balzac écrit : « 11 est 6 h. 1 /2 du soir, et je ne veux pas 
me coucher que le 4'^ acte ne soit refait, car il faut faire le 5« demain matin. ■ 
Le 29, il note : « Aujourd'hui j'ai envoyé le 4« acte au théâtre. M""^ Dorval 
est venue et croit à la pièce, moi je n'y crois plus, je vais faire le 5'' acte 
demain et il sera flni mardi. Les 2 derniers actes seront lus aux acteurs 
jeudi. •> 

Notons que cette visite de ^larie Dorval ne fut pas la seule, du moins si 
l'on en croit Hostein qui raconte : « Quelques conférences entre Balzac et 
jime Dorval firent subir à la pièce les plus heureuses modifications. » 
(Op. cit., p. 42.) 11 est vraisemblable, en effet, d'après ce que nous savons 
de l'attitude de Balzac dramaturge, qu'il dut accueillir favorablement les 
conseils d'une actrice aussi expérimentée que Marie Dorval. Peut-être fut- 
elle pour quelque chose dans les changements apportés au dénouement tel 
que Balzac le prévoyait dans la note de Pensées, sujets, fragmens. 11 serait 
hasardeux de l'affirmer. Mais il nous parait, en revanche, vraisemblable que 
c'est sous son influence que Balzac, renonçant au titre de Gertrude, en revint 
en définitive, à celui de la Marâtre. La réaction de l'actrice, le 9 avril, telle 
(pie l'a rapportée Hostein, nous parait à ce point de vue signiflcative. 

Les dates fixées le 29 avril seront cette fois respectées. Péniblement. 
Le l'"' mai, Balzac note encore : 11 faut alîsolument finir mon 5"= acte aujour- 
d'hui [...] Jugez où j'en suis, le travail ne me console plus ! Et il faut cepen- 
dant travailler courageusement. •• Et plus loin, dans la même lettre, il ajoute : 

.Je veux vous préparer aussi à la chute probable de Gertrude ou la Marâtre, 
car je trouve maintenant la pièce exécrable. Le 2, il écrit : « Je ris pju-ce 
(jue le 5<^ acte est flni % mais le 3, il note : > Je fais mon 5« acte aujourd'hui. 
.Je les lis, le 4<= et le 5<', demain à 2 heures aux acteurs. '• Enfin le 4 mai : 

Mon 5" acte est fini. Et cette fois, bien fini. 



LA MARATRE. 409 

Il reste à monter et à représenter la pièce. Mais avant d'en évoquer la 
carrière, il importe d'en étudier la genèse. 

Genèse de la Marâtre. Si l'on se réfère au témoignage d'IIostein dont nous 
avons déjà fait état, Balzac lui-même aurait conté comment il trouva dans 
une scène vue, l'idée première de sa pièce. Au directeur du Théâtre histo- 
rique qui lui demandait : • Alors, votre donnée est trouvée ? le dramaturge 
aurait répondu : 

'< — Complètement. C'est le hasard, notre collaborateur habituel, qui me 
l'a fournie. Je connais une famille — je ne la nommerai pas — composée 
d'iui mari, d'une fille que le mari a eue d'une première union, et d'une belle- 
mère, jeune encore et sans enfant. Les deux femmes s'adorent. Les soins 
empressés de l'une, la tendresse mignonne et caressante de l'autre font 
l'admiration de l'entourage. 

Moi aussi, j'ai trouvé cela cliarmant... d'abord. — Ensuite, je me suis 
étonné, non point qu'une belle-mère et sa bru fussent bien ensemble, — cela 
n'est pas précisément contre nature, — mais qu'elles fussent trop bien. 
L'excès gâte tout. 

Midgré moi, je me jiris à observer ; quelques incidents futiles me main- 
tinrent dans mon idée, l'^nfm, une circonstance plus grave m'a prouvé, un 
de ces derniers soirs, que je n'avais point porté un jugement téméraire. 

Comme je me présentais dans le salon, à une heure où il ne s'y trouvait 
presque plus personne, je vis la bru sortir sans m'avoir remarqué. Elle regar- 
dait sa belle-mère. Quel regard ! Quelque chose comme un coup de stylet. 
La belle-mère était occupée à éteindre les bougies de la table de whist. Elle 
se retourna du côté de sa belle-fille ; leurs yeux se rencontrèrent, et le plus 
gracieux sourire se dessina en même temps sur leurs lè\Tes. La porte s'étant 
refermée sur la bru, l'expression du visage de l'autre femme se changea 
subitement en une amère contraction. 

Tout cela prit, vous le pensez bien, le temps d'un éclair, mais ce temps 
m'avait suffi. Je me dis : Voilà deux créatures qui s'exècrent ! — Que venait- 
il de se passer ? Je n'en sais rien, jamais je ne voudrai le savoir ; mais, par- 
tant de là, un drame tout entier se déroula dans mon esprit. » (Op. cit., 
pp. 36-38.) 

On peut certes penser <ju'l lostein a mêlé au souvenir de ce que Ualzac put 
effectivement lui dire, le souvenir de la pièce. Mais il n'est pas sans intérêt 
de noter qu'il situe cette confidence dans l'été de 1847, qu'il précise que la 
marâtre n'a pas d'enfant alors qu'il sait fort bien, pour avoir monté la pièce, 
l'existence du petit Napoléon, et qu'effectivement, sur la liste des person- 
nages établie par Balzac en 1847 il n'y avait pas de rôle d'enfant de la 
marâtre. Aussi sans prendre au pied de la lettre tous les éléments de ce 
texte on peut néanmoins penser que Balzac a effectivement affirmé que la 
source de sa pièce était un fait observé. Anne-Marie Meininger a proposé 
d'identifier ce fait vrai, auquel Balzac se réfère, avec le drame survenu en 1 822 
dans la famille du duc de Bellune. L'amant de la duchesse, M. de Lusignan, 
avait épousé une des filles du duc. La rivalité entre la marâtre et sa belle- 
fille aboutit au suicide de la jeune femme qui s'empoisonna. 

Cette démonstration nous paraît convaincante. On retrouve dans la pièce 
de Balzac, comme le soidigne A. -M. Meininger, « le héros de l'Empire, sa 
fille et la marâtre, et de plus, l'amant, bras droit du mari, puis amoureux 
sincère de la belle-fille de sa maîtresse ». On y retrouve aussi le " prénom de 
Napoléon que portaient les deux trop célèbres fils de Bellune, aussi turbu- 
lents, au bas mot, que promet de l'être le jeune Grandchamp. (A. -M. Mei- 



410 NOTES. 

ninger : Théâtre et petits faits vrais in Année balzacienne 1908, pp. 369-372.) 
Balzac s'est certainement souvenu de cet événement, qu'il avait par ailleurs 
déjà utilisé dans la \'encletta, quand il écrivit la Marâtre. 

Mais nous ne croyons pas que ce souvenir sufTise à rendre compte de la 
genèse de la Marâtre, ni même qu'il soit au point de départ de la création. 
C'est en juillet 1847, nous l'avons vu, que Balzac conçut le projet de 
la Marâtre. Ce projet naquit, nous senible-t-il, d'une réflexion sur la Cousine 
Bette. On sait que Balzac pensa très tôt à porter son roman à la scène. On 
sait aussi qu'il ne réussit jamais à mener à bonne fin un travail d'adaptation 
de ce genre. Dès qu'il reprend un sujet, il le repense et le recrée. Mais il n'esl 
pas indifTérent ici qu'il ait clierché à adapter la Cousine Bette : un tel travail 
l'obligeait à tailler dans le roman, à en isoler un aspect ou un épisode. Et 
c'est alors que dut lui venir l'idée d'un drame centré sur la jalousie et repre- 
nant pour l'essentiel les données de la rivalité de Lisbetli l'ischer et d'Hor- 
tense Hulot, toutes deux éprises de Steinbock : la lutte de deux femmes 
d'âge dilîérent pour le même homme. Le scliéma de cette lutte est à peu 
près le même dans les deux œuvres. C'est Lisbetli qui découvre Steinbock 
et l'aime la première ; c'est elle qui l'introduit dans le monde des Hulot, et 
l'amour entre les deux jeunes gens s'étant déclaré, elle essaiera de toutes 
ses forces de s'opposer à leur mariage. Mais ce n'est ici qu'un épisode du 
roman et ce doit devenir l'essentiel du drame. 11 importe donc de dramatiser 
ces éléments. Cette dramatisation s'opère autour du personnage de Lisbetli. 
Klle devient, d'une part, la marâtre d'Hortense, ce qui permet d'éliminer 
des personnages et fait d'elle ce qu'elle a failli devenir dans le roman, l'épouse 
d'un vieil ofTicier de l'Empire. Et elle devient, d'autre part, la maîtresse de 
Steinbock, assumant ainsi le rôle dévolu dans le roman à ce personnage qui 
est en quelque sorte son double, M">* MarnefTe. Processus de concentration 
psychologique, de stylisation aussi, qui montre que Balzac avait bien le sens 
de la création théâtrale. Bien d'autres détails qui passent du roman dans la 
pièce attestent la solidité de cette filiation. Les ruses de Bette pour empéclier 
le mariage d'Hortense sont reprises par Gertrude ; on la voit en particulier 
afTirmer à Pauline que Ferdinand est marié, connne Bette rafTu-mait à 
Hortense à propos de Steinbock. La jalousie de Bette devient celle de Grand- 
champ. L'intermédiaire est ici, sans doute, le Corse ; Grandchamp hérite 
également de l'amour passionné de Sampietro pour l'Empereur. Et comme 
ce thème corse le ramène à la Vendetta, Balzac repense à l'affaire du duc de 
Bellune et y emprunte, nous l'avons vu, quelques éléments. Il est permis de 
penser que c'est ce souvenir qui l'incite à mettre en relief, par le choix de son 
titre, le caractère de marâtre de son personnage. Idée qui ne pouvait que lui 
sourire, puisque, comme l'a montré André Lorant, le personnage de la cou- 
sine Bette doit beaucoup à l'image d'une mère avec laquelle Balzac ne vivait 
pas en parfaite harmonie. (Cf. les Parents pauvres. Etude historique et critique, 
Droz, 1967, t. 1, pp. .>5-66.) Il a pu être tenté de développer dans la pièce 
cet aspect de son personnage qui n'avait pu s'épanouir logiquement dans le 
roman. Le sujet de la pièce, tel qu'il le note en 1847, dans Pensées, sujets, 
fraçimens, met bien l'accent sur cet aspect : « Une femme poursuivant de 
sa liaine, la fille d'un iiremier lit... » (Lov. A 182, fol. 80.) 

Lorsqu'en mars 1848 Balzac reprend son sujet, il est toujours dans la 
même tonalité. 11 complète alors, nous l'avons vu, la note de Pensées, sujets, 
Iragmens. Mais le schéma de rœu\Te reste fort approximatif ; les deux pre- 
miers actes devaient servir à exposer la situation telle qu'il l'avait notée 
en 1847, le troisième aurait vu raffrontement des ■ deux femmes » ; Balzac 
résume le quatrième : •< persécution terrible >'. Et au cinquième, la fille 



LA MARATRE, 411 

persécutée tue son amant pour ne pas le laisser à sa belle-mère, s'empoisonne 
et accuse sa marâtre des deux morts. Les deux scènes d'exposition, que 
Balzac écrit le 12 mars, peuvent cependant nous aider à préciser ce qu'au- 
rait pu être l'œuvre alors et qu'il importe de dégager pour en comprendre la 
genèse. Dès le début, Balzac faisait état de l'opposition de la marâtre, alors 
baptisée Catherine, à tout mariage de sa belle-fille, Comélie, et ceci pour des 
raisons de cupidité. Puis il posait la féroce jalousie de Grandchamp. (Cf. plus 
loin, la note 2 de la p. 82.) On imagine l'exposition se poursuivant par des 
scènes qui nous aiu-aient montré la marâtre en action, face à sa belle-fille ; 
une scène où les deux femmes se seraient affrontées, la marâtre refusant à sa 
belle-fille de renouveler sa garde-robe ou critiquant sa façon de s'iiabiller. 
Ce n'est pas là une supposition aussi gratuite qu'elle pourrait le sembler : 
Balzac a retourné cette situation dans le texte définitif, en ce qui concerne 
l'attitude de la marâtre face au mariage de sa lielle-fille ; il nous parait 
possible d'extrapoler quelque peu et de penser qu'il a également changé son 
attitude lorsqu'il nous la montre, au contraire, soucieuse de la toilette de 
Pauline. La jeune fille se serait alors révoltée, arguant de son âge — ce 
thème de la majorité chez les héroïnes de Balzac est fréquent — aurait 
revendiqué la fortune de sa mère, et sans doute, ce qui nouait le drame, 
annoncé son intention de se marier, avec l-'erdinand. Il n'est pas exclu, 
dans la tonalité de cette lutte entre une marâtre et sa belle-fille que Cornélie 
eût alors choisi le mariage, et le mariage avec Ferdinand, à la fois pour se 
libérer de la tutelle de sa marâtre et se venger d'elle en lui prenant son 
amant, plus \Taisemblablement son ancien amant. Les deux premiers actes 
eussent servi à exposer cette situation. Les deux suivants auraient été consa- 
crés à la lutte entre les deux femmes. Ce qu'eût été cette lutte dans le détail, 
il est impossible de le dire. Nous pensons que pour empêcher le mariage de 
la belle-fille, la marâtre eût entrepris la reconquête de son amant. Hypo- 
thèse autorisée d'une part, parce que c'est ainsi que les choses se passèrent 
dans le cas vécu de la ducliesse de Bellune, et de M. de Lusignan, dont 
Balzac s'inspire, d'autre part, parce que le dénouement prévu fait bien de 
la jeune fille, une femme vaincue qui tue l'amant pour ne pas le laisser à sa 
rivale. La pièce eût bien été la peinture atroce d'une marâtre persécutant 
sa belle-fille. 

Mais Balzac s'tu-rète après les deux premières scènes, avant de faire appa- 
raître la marâtre, avant aussi que l'action soit nouée. Preuve chez lui que 
rœu\Te n'est pas miire. Il se heurte, nous semble-t-il, à une première dif- 
ficulté : la présentation du caractère de la marâtre. Il dut alors lire ou relire 
des œu%Tes où il ])ouvait trouver de quoi nourrir sa réflexion. La critique de 
l'époque a évoqué le Malade imaginaire. Balzac a sans doute pensé à l'oeuvre 
de Molière et c'est peut-être à Béline que Gertrude doit sa manière douce- 
reusement hypocrite de fiatter son vieil époux. Mais il semble bien que 
Balzac se soit tourné surtout vers le théâtre d'Alexandre Dumas. .\ propos 
de la Marâtre, \V. S. Hastings a évoqué Angéle et Térésa. (Cf. The Drama 
of Honoré de Hatac, pp. 113-114.) Si le rapprochement avec Angèle nous 
paraît quelque peu forcé et sans intérêt, la lecture de Térésa par Balzac nous 
semble, en revanche, certaine et plus importante que ne le pensait le critique 
américain. 

Le drame de Dumas conte une sombre histoire de famille. Un ancien 
colonel de l'Empire, le baron Delaunay, est veuf et père d'une fille en âge de 
se marier, Amélie. Au moment où la pièce commence on attend son retour 
d'un voyage en Italie pour conclure le mariage d'Amélie avec Arthur de 
Savigny. Le jeune homme avoue à sa fiancée qu'il a connu un premier 



412 NOTES. 

amour : au cours d'un séjour en Italie, il a rencontré et aimé, à Xaples, une 
jeune italienne. Mais les parents de la jeune fille se sont opposés au mariage. 
Le baron Delaunay arrive et, surprise, ramène une jeune italienne qu'il 
a épousée à Naples, Térésa. C'est, on le devine, celle qu'Arthur a aimée. Les 
deux jeunes gens décou^Tent vite qu'ils s'aiment toujours. Arthur veut 
rompre ses fiançailles et fuir. Térésa le persuade d'épouser Amélie et de 
rester. Folle décision. Leur passion grandit et ils deviennent amants. Tout 
finit par se découvrir. Delaunay, malgré sa jalousie, fait preuve d'iiumanité 
afin de sauver le bonheur de sa fille. 11 éloigne Arthur et Amélie, qui ignorera 
toujours la vérité. Et Térésa s'empoisonne. 

Il y a, on le voit, de grandes dilïérenccs entre ce drame et celui de Balzac, 
malgré la ressemblance de situation : mais les rencontres de détail sont assez 
nombreuses et nullement insignifiantes. 

On trouve surtout ces parentés entre le personnage de Grande liamp et 
celui du baron Delaunay. Tous deux sont d'anciens officiers de l'Empire. 
Delaunay se targue de quinze campagnes, de nombreuses blessures et ne 
s'est pas rallié au nouveau régime. Il a perdu, après dix ans de mariage, une 
épouse dont il garde un souvenir ému. Grandchamp, lui aussi, fait état de 
vingt-deux campagnes, onze blessures, et parle avec émotion de l'ange que 
Gertrude a remplacé dans son cœur. (Cf. plus haut, p. .îO.) A cinquante-neuf 
ans Delaunay éprouve le besoin de se remarier. C'est à cet âge que Grand- 
champ, qui a soixante-dix ans à une époque où il est marié depuis douze ans, 
a éprouvé le même besoin. Le héros de Dumas croit ' qu'il existe ici-bas des 
êtres angéliques créés pour notre bonlieiu' de tous les âges, et il pense que 
« croire au bonlieur et à l'amour pour la jeunesse seulement [...] c'est douter 
de la bonté de Dieu . (Acte I, scène 5.) Grandchamp pense de même que 
« le bon Dieu [lui] devait [sa] Gertrude (cf. plus haut, p. .50) qu'il présente 
à Godard comme un ange à qui vous devez l'éducation de votre future ; 
elle l'a faite à son image, précise-t-il, Pauline est une perle, un bijou ; ça n'a 
pas quitté la maison ; c'est pur, innocent comme le berceau. >■ (Cf. plus haut, 
p. 58.) Or Delaunay disait à sa fille, en lui annonçant .son remariage : « .Je 
rencontrai un ange d'amour et de pureté que je ne puis comparer qu'à toi, 
mon enfant. » (Acte II, scène 5.) A l'acte IV du drame de Dumas, Delaunay 
qui clierclae un prétexte i>our provoquer Artliur en duel et se venger sans 
révéler la cause réelle de son hostilité, saisit l'occasion d'une promotion de 
son gendre, nommé envoyé extraordinaire de la cour de France à Saint- 
Pétersbourg, élevé à la dignité de baron et décoré de la croix de la Légion 
d'honneur. Au lieu de se réjouir avec les autres, Delaunay s'indigne publi- 
quement de ce qu'il nomme une injustice : ,« Qu'à cet homme qui n'a encore 
rien fait pour son pays [...], s'écrie-t-il, on donne le même titre qu'à celui 
dont les clieveux ont blanclii dans les fatigues des bivacs, la même récom- 
pense qu'à l'homme dont le sang a coulé sur vingt champs de bataille... 
Oh ! mais c'est une amère dérision. >. (Acte IV, scène 13.) Comment ne pas 
penser à la réaction de Grandchamp devant les prétentions de Godard qui 
parle d'être nommé comte de Rimonville et pair de France. « Avez-vous 
gagné des batailles ? avez-vous sauvé votre jiays ? l'avez-vous illustré ? 
Ça fait pitié ! » (Cf. plus haut, p. 59.) 

Nous pourrions citer, et nous aurons cliemin faisant l'occasion de le faire, 
d'autres rapprochements entre les deux oPU^Tes. Ceux-ci nous paraissent 
suffisants pour établir qu'il y a dans la Marâtre des souvenirs d'une lecture 
de Térésa. Et plus que ces souvenirs en eux-mêmes, c'est ici cette lecture qui 
nous intéresse. On sait à quel point Balzac est un lecteur critique, qui 
repense les œuvres qu'il lit, qui aime à retourner les situations qui lui sont 



LA MARATRE. 413 

données. On a nettement l'impression qn'ici encore il a réagi de même. 
Dans le drame de Dumas, les deux hommes, Delaunay et Arthur, et la belle- 
mère, Tcrésa, qui n'a rien non plus d'une marâtre, s'arrangent pour tenir la 
jeune Amélie à l'écart du drame. Dans la pièce de Balzac, au conlniire, la 
jeune fille est étroitement mêlée au drame et les trois personnages s'arrangent 
pour que tout se passe à l'insu du vieil époux. Mais cette mise à l'écart de 
Grandcliamp, qui olTre des ressources dramatiques intéressantes, oblige 
Balzac à trouver un autre ressort que la féroce jalousie dont il l'a déjà doté, 
jalousie qui pourrait être une arme entre les mains de la belle-fille, s'il ne la 
doui)lait de cette haine, tout aussi féroce, pour ceux qui ont triihi l'Empereur 
et pour leur descendance. Or ce ressort nouveau Balzac a pu le trouver chez 
Dumas. Le père d'Arthur était vendéen et il fut tué au combat. Delaunay, 
en fait, n'en tient pas rigueur au jeune homme. Mais dans la scène que nous 
avons déjà évoquée et où il cherche des prétextes pour le provoquer, il s'en 
fait une arme et finit par déclarer furieusement : < Tout homme qui porte 
les armes contre son pays est un traître [...] et son fils un fils de traître. » 
(Acte IV, scène 13.) En donnant réellement à Grandchamp ce sentiment, en 
faisant de Ferdinand le fils d'un traître à l'Empereur, Balzac paralyse Pau- 
line et justifie l'ignorance du drame réel dans laquelle les trois autres per- 
sonnages tiendront le général. Il s'agit, certes, d'un procédé (cf. plus loin, 
la note 39 de la p. 55) mais il est efficace. Il oblige Balzac à introduire un 
personnage qui puisse servir d'intermédiaire, d'écran, de complice ; appa- 
raît alors le rôle du docteur ^'e^non, dont Balzac tirera d'ailleurs fort adroite- 
ment profit. Or ce personnage ne figurait pas sur la liste primitive des per- 
sonnages et il rappelle i>ar bien des ijoints le personnage de Dulau, cet ami 
inconditionnellement dévoué, ((ue Dumas avait placé près de Delaunay. 
Mais tous ces changements modifient aussi, et fort sensiblement, la domiée 
initiale du drame. En éliminant plus ou moins de l'action Grandchamp, 
le père, en rendant les deux femmes plus ou moins complices pour la sauve- 
garde de l'homme qu'elles aiment et qu'elles se disputent, Balzac est amené 
à peindre non plus la persécution d'une belle-fille par sa marâtre, mais une 
lutte entre deux femmes pour le même homme. Les signes de ce changement 
ne manquent pas. Dans les scènes d'exposition qu'il écrit alors, Balzac ne 
nous montre plus la marâtre hostile, pour des raisons de cupidité, au mariage 
de sa belle-fille, mais au contraire décidée à la marier, pour échapper à 
l'accusation de cupidité. C'est elle qui introduit le prétendant Godard. Et 
c'est ce projet de mariage qui révélant à Gertrude, étonnamment aveugle 
jusque-là, l'amour qui lie Pauline et Ferdinand, lance le drame, lutte de 
deux femmes rivales. Et Balzac change le nom de ses héroïnes. De tels 
cliangements ne sont jamais chez lui sans signification. Ils correspondent 
à un changement dans la façon de voir les personnages. Or seuls les noms 
des deux femmes sont modifiés alors. Gornélie, la jeune fille, devient Ger- 
trude, Catherine, la marâtre, devient Pauline. Il serait tentant de s'interro- 
ger longuement sur les raisons de ces changements. Contentons-nous de 
constater que le second couple de noms est, à première vue, plus rassurant 
que le premier. Cornélie évoque le iioison, Catlierine, la luxure, alors que 
Pauline et Gertrude suggèrent davantage des images d'héroïnes vertueuses. 
Les nouveaux noms contribuent à donner une façade rassurante à ce monde 
apparemment tranquille où se déroule cette tragédie bourgeoise... Notons 
encore que dans chacun de ces couples de noms, il en est un qui évoque 
Corneille : Cornélie et Pauline. Ce détail n'est peut-être pas insignifiant. Le 
souvenir de Corneille n'est sans doute pas absent de ce drame. Le premier 
dénouement prévu faisait penser à Rodoriiine. Il suffit en effet d'imaginer — 



414 NOTES. 

et une telle réaction est bien dans la manière de Balzac — que Cléopâtre, 
empoisonnée, continue à accuser Rodogune du meurtre de Séleucus et de son 
propre empoisonnement pour avoir le dénouement auquel pensait Balzac. 

Dernier signe enfin, et le plus net, de la nouvelle orientation de la pièce : 
le cliangement de titre décidé par Balzac le 6 avril. 11 faut bien rappeler ici 
que ce cliangement s'accompagne d'une inversion des prénoms des deux 
femmes et qu'en intitulant sa pièce Gertrude, Balzac lui donnait pour titre, 
comme l'avait fait Uumas, le prénom de la marâtre. Certes, ce nouveau titre 
ne fut ]ias retenu, et c'est dommage. Celui de la Marâtre, et \. de Pontmartin 
le souligna justement, <• a l'inconvénient de dérouter le spectateur qui s'at- 
tend à trouver autre chose que ce que l'auteur a voulu mettre dans sa pièce. 
On attendait la peinture vive et fidèle de ces soulTrances mystérieuses, de ce 
secret malaise, de ces silences torturés qu'apporte dans une famille l'antago- 
nisme presque inévitable entre les enfants d'un premier lit et le despotisme 
d'une seconde femme. (L'Opinion publique, 29 mai 1848. Cf. aussi plus 
loin, la note ."> de la p. 48. 1 

Ce changement de tonalité de l'œuvre eut pour conséquence une modifica- 
tion du dénouement. S'il s'agissait toujours et simplement pour Pauline 
d'assouvir sa haine pour sa marâtre il lui sulïirail de livrer à son père les 
lettres que Ferdinand lui a remises — dans Térésa aussi, Amélie a entre les 
mains des lettres de sa belle-mère à Arthur et elle les remet, sans savoir ce 
qu'elles contiennent, à Delaunay — , il lui sullirait à tout moment de la 
dénoncer : elle perdrait ainsi irrémédiablement sa marâtre. l-2n s'empoison- 
nant avec la pensée (pi'on accusera Gertrude, elle vise non la marâtre, mais 
la rivale. Et lorsque l->rdinand, en choisissant de jiiourir avec elle, lui assure 
la victoire dans cette lutte de femmes, elle épargne, en révélant la vérité, la 
marâtre, la rivale étant abattue. Peut-être y a-t-il, comme le suggéra 
Ph. Busoni, dans ce nouveau dénouement, la mort des deux amants s'em- 
poisonnant ensemble, un souvenir du dénouement de Intrigue et amour de 
Schiller, où Louise et Ferdinand — la rencontre des ]irénoms entre les deux 
héros est-elle fortuite? — s'empoisonnent avec le même verre de limonade. 
Mais comme le note le critique, « Balzac a admirablement francisé cette fin 
toute germanique, en la voilant par un trait d'une grande vérité et d'une 
extrême délicatesse : " je clierche, s'écrie le vieux père foudroyé par la 
douleur, je cherche des prières pour ma fille " . (L' Illustration, 10 sep- 
tembre 1859.) 

On voit donc bien comment le i)rojet de Balzac a évolué. La lecture de 
Térésa joue sans doute un rôle essentiel dans cette évolution. Mais il convient 
de ne pas oublier (pie, la lecture de Dumas aidant sans doute, Balzac est en 
fait, revenu à son point de départ. La lutte de Pauline et de Gertrude c'est 
la lutte qu'auraient pu se livrer Hortense Hulot et Lisbeth Fischer autour 
de Steinbock. Le caractère de marâtre c(ue Balzac avait voulu ajouter à ces 
données, reste superficiellement jilaqué et pèse fort peu sur la pièce. L'œuvre 
de Balzac s'est, en somme, réalisée suivant la logique interne des données 
initiales, données qui étaient essentiellement balzaciennes. 

La carrière de la Marâtre. Il semble ciu'un dieu malin se soit toujours 
acharné sur les tentatives théâtrales de Balzac, ^'aut^in et Quinola furent 
joués dans des théâtres en perdition. Paméla Giraud ne trouva que sous un 
déguisement un asile à la (iaîté. Or quand enfin la Marâtre est montée par 
un théâtre à la situation bien assise, que la pièce a toutes les chances d'af- 
fronter le public dans de bonnes conditions, voilà que, par suite des événe- 
ments politiques, l'ensemble des salles parisiennes traverse une crise aiguë ; 



LA MARATRE. 415 

il siillil de lire les journaux de celte période de mars-avril 1818, pendant 
laquelle Balzac élabore sa pièce, pour voir s'y multiplier les cris d'alarme. 
On remplirait facilement tout un volume de ces lamentations, et les lettres 
de Balzac à M"" Hanska se font l'écho de cette crise. Nous ne pouvons tout 
citer. Contentons-nous d'un exemiile. Le 28 avril Balzac écrit : » Le désespoir 
m'a pris par une sorte de certitude de l'inutilité de mon travail ; car avec 
l'Assemblée nationale, il n'y aura pas de monde au théâtre, et nous n'aurons 
pas de receltes. - Et par ime curieuse rencontre Balzac termine sa pièce cl 
la lit aux acteurs le jour même, 4 mai, où l'instullation île l'Assemblée nou- 
vellement élue met fm à la période du gouvernement provisoire. Cette instal- 
lation, assez houleuse et confuse, d'une assemblée oii dominent les éléments 
modérés élus par la province, au milieu d'un Paris où les éléments avancés 
ont la faveur du peuple, i^rélude à des conflits sociaux qui trouveront leur 
dénouement sanglant dans les journées de juin 1848. Balzac se contente de 
noter : « Pendant ce grand acte de folie, n[ous] étions à lire les 4 et 5" actes 
de lu Marùlre qui sont, disent les acteurs, une des belles choses du monde. » 

Et tandis que l'on travaille à monter la Marâtre, la situation en ce mois 
de mai 1848 est loin de s'améliorer. L'évolution des événements politiques 
aggrave la crise des théâtres. Les articles pessimistes se multiplient dans la 
presse. Le 7 mai, c'est dans In Mode que l'on peut lire : « La crise théâtrale 
fait chaque jour de nouveaux progrès ; chaque jour la place des entreprises 
dramatiques enregistre de nouveaux sinistres ; les salles se ferment, les direc- 
tions changent, l'alarme est partout. " Le 8, Théodore Anne, dans l'Union, 
essaie encore d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur « l'aggravation 
journalière de la crise dramatique ' . El comme si la politique ne sufïisait pas 
aux malheurs du théâtre, voici que la canicule s'en mêle. Le 14 mai, la Bcdiw 
et gazette des théâtres peut écrire : « .Vux préoccupations politiques qui avaient 
déjà porté im coup si funeste à la majorité des entreprises théâtrales va se 
joindre un nouvel incident qu'il n'était que trop facile de prévoir. Le beau 
temps qui n'a cessé de régner depuis le commencement du mois, à Paris, 
vient d'arracher aux salles de spectacles une nouvelle partie de leurs rares 
habitués. Les recettes deviennent si minimes presque partout qu'on n'en- 
tend )ilus parler que de la nécessité dans laquelle se trouve une partie des 
théâtres parisiens de fermer ses jîortcs jusqu'aux approches de l'automne. » 

A ces dillicultés générales s'ajoutent pour Balzac, qui joue vraiment de 
malheur, des ditTicultés siîéciales. 11 dépend, pour sa pièce, d'Hostein, direc- 
teur du Théâtre historique, et il compte sur Marie Dorval. Or le Théâtre 
historique est un des premiers à envisager de fermer ses portes. Dès le 14 mai, 
la Hcpuc et gazette des théâtres écrit : « On dit que la troupe du Théâtre histo- 
rique se prépare à faire en masse une tournée départementale. » Elle a beau 
ajouter : « Avant celte clôture, on jouera la Marâtre de M. de Balzac >-, où 
sont les deux cents reiirésentations dont rêvait l'auteur ? Et voici que 
Marie Dorval rend son rôle ! Dès le 11 mai, Balzac écrit à M'"'' Hanska : 
« Ah ! hier, il m'est arrivé uiu' jolie chose : Mme Dorval a un enfant malade, 
elle envoie promener le théâtre ! Elle dit que si elle perd cet enfant (on croit 
qu'elle l'a eu de son gendre sous le nom de sa rdle) elle sera 6 mois sans jouer. 
Quelle galère que le théâtre ! » Contretemps qui va peser sur le destin de la 
pièce puisqu'il se produit à moins de huit jours de la date prévue pour la 
première. La défection de Marie Dorval entraîne des changements en chaîne 
dans la distribution : « Madame Lacressonnière a été chargée de ce rôle et, 
par suite de cette mutation, d'autres rôles ont également changé d'inter- 
prètes », note le 14 mai la Revue et gazette des théâtres. Et Hostein, qui pré- 
pare aussi activement le départ de sa troupe, non pour la tournée départe- 



41G NOTES. 

mentale dont il avjiit été un moment question, mais pour l'Angleterre, 
pousse i)our que la ]iremière de la pièce de Balzac ne soit pas trop retardée. 
Suivons pas à pas les événements de ces derniers jours avant la représenta- 
tion pour nous faire ime idée de l'ambiance dans laquelle fut jouée cette 
pièce de Balzac. 

Le 15 mai, s'amorce la campagne publicitaire. Ix' journal la Patrie écrit : 
" Le Théâtre liistorique annonce pour samedi 20 courant, et sans aucune 
remise, la solennité littéraire dont nous avons déjà plusieurs fois entretenu 
nos lecteurs. Nous i)ouvons maintenant alFirmer ((ue tu Marâtre, le drame 
en cinq actes dont on cite la puissante singularité, est de M. de Balzac, lîien 
n'égale les soins apportés par la direction à la mise en scène de cet important 
ouvrage que tout Paris voudra voir. « 

Kt ce 15 mai toujours, la répétition de la Marâtre est interrompue par un 
événement politique : « Hier, écrit Balzac le 16 à M™'^ Hanska, a été une 
journée de révolution ! On est venu chercher acteurs, directeurs, soufTleurs, 
régisseurs, caissiers pour aller au secours de l'Assemblée nationale ! • Ce 
15 mai fut, en effet, ime des grandes journées de la révolution de 1848. Ce 
qui semblait n'être à l'origine qu'une démonstration de masse, orchestrée 
par les chefs des clubs, Huber, Sorbier, Raspail entre autres, en faveur de la 
Pologne, se termina par l'envahissement de l'Assemblée nationale dont on 
prononça même la dissolution. Le gouvernement lit appel à l'armée et reprit 
la direction des opérations ; les chefs de l'opposition furent arrêtés et peu 
a]irès on ferma les clubs. C'est de ce jour (fue date la ruiiture entre la majorité 
modérée de l'assemblée et les groupes socialistes de Paris. Les journées de 
juin en découleront. 

Cet événement, on s'en doute, n'arrange pas les alTaires des tiiéàlres. ÏA' 
18 mai, la Reinie et qazette des ttiéàtres note : « Nous avons constaté dans notre 
dernier numéro l'état d'agf)nie où se trouvent les théâtres de Paris. Ce qui 
vient de se passer a aggravé leurs pertes. Presque tous les théâtres ont fait 
relâche pendant deux jours et le public, inquiet ou fatigué de tant d'émo- 
tions, tourne sa pensée d'un côté opposé à celui des plaisirs dramatiques... » 
Le même journal nous apprend que le Théâtre historique a profité de ces 
deux journées de relâche des mardi 16 cl mercredi 17 pour les répétitions 
de la Marâtre. 

Ces deux journées, Balzac les i)asse lui aussi au théâtre. Après la première, 
le 17, il confie ses impressions à M"^^ Hanska : « La pièce est une plus belle 
chose que je ne le croyais ! Maintenant je commence à croire que le Directeur 
a raison et que ce pourrait être un succès, si les circonstances le permettent. 
Il n'y a encore que 3 actes d'étudiés et de posés, et cela fait un grand efl'et. 
C'est neuf, liardi et intéressant. Le neuf, c'est le vrai de la vie, c'est la famille 
mise au théâtre dans sa simi)licité, dans son train train ordinaire, sous lequel 
court un terrible drame. Cela sera-t-il senti ? Aye ! Aye ! On ne sait ; mais 
les efforts et les travaux des acteurs sont prodigieux. Il faut se féliciter que 
\Ime Dorval ne joue pas. On y perd des accents et des choses déchirantes ; 
mais on y gagne de l'unité, de l'ensemble, et quelque chose de gracieux ; on 
concevra mieux les choses de la pièce avec une jeune et jolie actrice, doublée 
d'une autre petite lille qui vient du Théâtre l'^rançais et qui joue bien. Plus 
je vais, plus j'ai horreur de ces femmes qui sont tutoyées, et salies par les 
acteurs. Je suis à me demander comment on a des actrices ! Les répétitions, 
voyez-vous, c'est hideux comme la cuisine, comparée au dîner servi. 

Ce soir, à 6 heures, je vais au théâtre pour >'oir répéter les 3, 4 et 3^ actes. 
Ce sera joué {sauf les événements f|ui peuvent siu'venir) le 28 de ce mois-ci, 
samedi. ' 



LA MARATRE. 417 

Balzac nous renseigne aussi ensuite sur la journée du 17. Les choses vont 
moins vite que prévu puistjue ce jour-là une répétition de cinq Iieures l'ut 
consacrée aux troisième et quatrième actes seulement. « Je ne connais pas 
encore le 5= -, note Balzac. Et pourtant Hostein veut jouer le 23 mai ! Aussi 
le programme de travail auquel on soumet la troupe est-il très charge. Le 
18 mai, pour la reprise après la journée du 1 ô mai, la troupe joue les Girondins. 
Et ce jour-là, petit détail significatif de l'ambiance qui règne alors au Tliéàtre 
historique, c'est Balzac lui-même qui acliète un bénitier pour la pièce, « car 
au théâtre ils n'en ont pas su trouver un. ' Les 19 et !2(l, deux nouvelles jour- 
nées de relâche pour deux répétitions générales, de 11 iieures à .î heures, 
avec en plus, le 19, ime répétition supplémentaire du cinquième acte en 
soirée. Et le 20 mai, les journaux parlent de la i)iècc. La Pairie, pour sa part, 
écrit : « La Marâtre, ce drame déjà célèbre de M. de Balzac, que le Théâtre 
liistorique prépare en ce moment avec tout son zèle, tous ses soins, est un 
ouvrage qui reflète d'une manière étrange et puissante le talent d'observa- 
tion que possède à lui si haut degré l'auteur iVEugénie Grandet. C'est la vie 
de tous les jours masquant sous des allures calmes et placides les drames les 
plus palpitants, les plus [Passionnés. Voilà ce que M. de Balzac a voulu 
peindre dans sa nouvelle jiièce; voilà ce que le Théâtre historitpie a reproduit 
dans sa mise en scène, avec cette facilité, cette recherche minutieuse et 
artistique qui donne à tous les ouvrages de ce tliéàtre le cachet du goût et 
d'une haute étude dramatique. » L,'Union, en termes moins publicitaires, 
annonce pour le lundi 22 (!) la « solennité littéraire » que prépare le Théâtre 
historique. La pièce lui paraît de nature « à piquer vivement la curiosité ». 
Et l'on annonce pour le dimanche 21 la dernière représentation de Monte 
Cristo. Balzac, le même jour, 20 mai, écrit à M""" Hansl<a : « La pièce ne 
peut être jouée avant 8 jours, car il y faut encore beaucoup d'études, j'en 
suis plus content sans croire à un succès. » La première sera-t-elle pour le 22, 
comme l'annonce l'I'nion, le 2,3, comme le souhaite Hostein ou le 28, comme 
le pense Balzac ? Incertitude qui traduit bien l'état dans lequel se trouvent 
les théâtres. Alors que les journaux continuent à se lamenter sur la crise 
théâtrale, il semble qu'après les relâches des 16 et 17 mai, les salles reçoivent 
im public plus nombreux. Le 20, Balzac notait : « Il y a progrès chez le 
public, hier il y avait du monde à une l^f représentation de Bressant au 
Gymnase, et cela fait croire que n[ous] pourrons avoir du monde, au moins 
à la l""" de la Marâtre. » Et au Théâtre historique, les recettes de Monte Cristo 
sont en hausse, si bien que la Revue et gazette des théâtres du 21 mai, qui le 
constate, ajoute qu'il « serait bien possible cjue la Marâtre ne fût pas jouée 
le jour indiqué par l'afTiche. • De plus, au Théâtre historique, on met en 
répétition, nous apprend Balzac le 21, le Chandelier de Musset, pièce qui, si 
l'on croit la Revue et gazette des théâtres, avait été retirée du tableau des 
répétitions avant le 14 mai. Incertitude et optimisme mesuré donc. Et les 
répétitions de la Marâtre se poursuivent. Le 22 mai, les clioses sont enlin 
définitivement arrêtées. Balzac, qui rentre d'une répétition qui a duré 
de 10 heures et demie à minuit, écrit le 2.3 à M"'" Hanska : « .Je n'ai pas encore 
vu la pièce jouée d'un bout à l'autre ; c'est pour ce soir. Enfin on la jouera 
demain, comme devant le public ; puis jeudi 23 n[ous] tomberons ou nous 
réussirons. Vous ne pouvez pas vous figurer les ennuis que donnent tous ces 
cabotins, c'est à vous faire déserter l'art dramatique ; mais il faut vivre ! [...] 
Adieu [...] jusqu'à jeudi je suis pris par les préparatifs de cette bataille, 
perdue a l'avance. " 

En fait Balzac participa moins activement aux répétitions de la Marâtre 
qu'il ne l'avait fait pour ses précédentes jiièces. (labriel Ferry précise à ce 



418 NOTES. 

sujet : '■ Pendant l'étude de sa iiièce, Balzac se montra peu au Théâtre histo- 
rique, il ne fit que des apparitions espacées pour se rendre compte du pro- 
grès des répétitions, et au cours de ces visites, il se montrait toujours très 
courtois, très amical avec ses interprètes. Ce fut donc Hostein qui dirigea, 
surveilla les répétitions de la Marùlre, aidé aussi dans ce travail par 
Alexandre Dumas qui était alors le véritable maître du Théâtre historique 
et qui aimait l'allure vigoureuse de l'ouvrage. L'auteur des Trois moiisque- 
laires fourrit quelques trouvailles heureuses de mise en scène ; ce détail nous 
a été révélé par l'excellent Barré, aujourd'hui sociétaire retraité de la 
Comédie française, alors attaché au Tiiéâtre historique et qui joua le rôle 
de (iodard dans la Marâtre. La présence de deux metteurs en scène de la 
force de Dumas et d'Hostein explique l'abstention de Balzac pendant les 
études de son drame. » (Gabriel Ferry : Comment Bahac fit la Marâtre, 
in Revue parisienne, 25 avril 1894, p. 98.) 

La pièce fut donc créée le jeudi 25 mai. Contrairement à la crainte on 
à l'attente de Balzac, ce ne fut pas une bataille. La première de la Marâtre 
ne ressemble en rien aux premières tapageuses de Vautrin et des Ressources 
lie Quinola. Il y eut même im critique pour le regretter. ■• Jouée dans un temps 
l)lus favorable à la littérature, dans un moment où le calme des esprits aurait 
laissé aux oeuvres d'art toute leur importance, écrit le chroniqueur de la Revue 
et gazette des théâtres, la pièce de monsieur de Balzac aurait peut-être soulevé 
les passions littéraires et réveillé des tempêtes assoupies. ïlélas ! Nous 
regrettons presque, pour M. de Balzac, qu'il n'ait pas été un peu sifllé, qu'il 
n'ait pas eu de combat à soutenir. « (28 mai.) Le temps en effet était plus à la 
polémique politique qu'à la i^olémique littéraire. Il n'est pas exclu cependant 
(pie des « socialistes « aient tenté de troubler la représentation. Balzac, on le 
sait, avait des opinions politiques peu dans le goût du jour et il ne les cachait 
pas. • Je suis devenu très impoi^ulaire jiar mes opinions absolutistes », écri- 
vait-il à Cieorges Mniszecli le 20 mai. Mais la Marâtre se prêtait peu à des 
manifestations de cet ordre et l'opposition dut se rabattre sur des questions 
de moralité, (^'est du moins ce qu'affirme le critique de la Réforme qui écrit : 
» Les tableaux honteux qui taclient ce travail ont été vivement et énergique- 
ment repoussés par le bon sens des spectateurs. » (30 mai.) Nous serions 
tenté de ne pas ajouter foi à ce témoignage si .Janin, qui se convertit à Balzac 
dramaturge par hostilité aux socialistes plus que par conviction semble-t-il, 
n'écrivait : « En dépit des socialistes, ou plutôt à cause même de leurs injures, 
la Marâtre de M. de Balzac a réussi complètement. « (Journal des débats, 
29 mai.) Incident ou non, c'est bien cette impression de succès qui domine. 
Le critique de la Réforme consent lui-même à accorder à la pièce « un succès 
d'estime ». La Mode, pour sa part, parle « d'un succès d'attendrissement « 
(4 juin). Le Constitutionnel constate que la pièce intéresse et a réussi (29 mai). 
La Vraie Réi)uhliiiuc qui conteste la position iioliticiue de Balzac, reconnaît 
un " succès qui serait beaucoup plus grand dans un autre temps » (29 mai). 
Même remarcpie dans l'I'nion, organe de droite : « ce drame, dans des temps 
ordinaires, aurait fait courir tout Paris » (29 mai). Pour la République, c'est 
aussi un succès, mais le critique ne croit pas cpie ce soit là « encore un succès 
qui doive suffire à l'ambition de M. de Balzac » (29 mai). La Presse souhaite 
(lue le succès se traduise « en grosses recettes » (29 mai), et l'Opinion publique 
(jualifie le succès de « très brillant >• (29 mai). Le plus précis sur ce point fui 
le critique de la Revue et gazette des théâtres. « Si nous disions, écrit-il, que la 
pièce de M. de Balzac a obtenu im succès immense, qu'elle fera énormément 
d'argent, nous irions un peu loin ; mais nous pouvons dire qu'elle a fait la 
plus vive impression sur le pidjlic intelligent et sérieux qui était dans la 



LA MARATRE. 419 

salle, l-nic n'allirera pas loiit Paris, mais elle attirera sans doute au Théâtre 
historique tout ce que Paris compte encore, à l'heure qu'il est, d'amis des 
belles lettres et du beau style. » 

Et ce jugement nous amène à nous interroger siu- ce public de la première. 
Ce ne fut pas le iniblic habituel d'un théâtre des boulevards. D'une part, ce 
public était le plus touché par la crise économi([ue, de l'autre, il était sollicité, 
ce soir-là, par deux autres premières représentations. La Porte Saint-.Martin 
donnait en effet la première d'une pièce à grand spectacle « avec coups de 
fusil, drapeaux, la grande armée, les grognards et le reste » (le Siècle, 29 mai) : 
le Maréchal Xey, drame en cinq actes et douze tableaux par MM. Anicet 
Bourgeois, Dupeuty et Dennery. Et le Théâtre de la Gaité donnait pour sa 
part, d'une seule volée, huit actes nouveaux, un drame : Eric et le fantôme, 
trois actes par MM. l^ournier et de Bieville, et Ciiitlaiime le débardeur, une 
comédie en cinq actes de M^t. Dumersan et Delaborde. Le Théâtre histo- 
rique bénéficia donc d'un public littéraire, ce (|ue la Reime et gazette des 
théâtres appelle le « public artiste », qui « était venu avec empressement », par 
opposition au « public popLilaire », qui, lui, « n'avait pas dissimulé le moins 
du monde son indilïérence ». La Marâtre eut donc un ])ublic relativement 
réduit, mais de choix. Elle fut, la part que lui accordent les critiques dans 
leur feuilleton hebdomadaire en témoigne abondamment, un événement 
littéraire. Balzac était fidèle à la réalité lorsque le 26 il écrivait à M™« Hanska : 
« Hier, n[ous] avons eu un succès éclatant [...|. La salle hier n'était pas 
pleine, il y avait ,3 f"- représentations au Boulevard [sic] ; ainsi les petites 
places olïraient des vides profonds ; mais toute la littérature était chez nous 
avec le beau monde. » 

Malgré cette première encourageante la carrière de la Marâtre fut alors 
éphémère. La pièce était certes condamnée à plus ou moins brève échéance 
par le projet d'Hostein de faire une tournée en Angleterre. Dès le 24 mai 
« une partie des décors nécessaires à la représentation des ouvrages du réper- 
toire était déjà partie pour l'Angleterre », révèle le 28 mai la Rcoiie et gazette 
des théâtres, qui ajoute : « Le succès de la Marâtre va probablement retarder 
le départ. » En fait ce succès ne se traduit pas, pas encore, par un alllux 
de spectateurs. Le 26 mai, jour de la deuxième représentation « il n'y avait 
personne; c'est-à-dire qu'il y avait le 1/3 de la salle » écrit Balzac à 
jVjme Hanska le 27 mai. Aussi la pièce ne fut-elle jouée que cinq fois, du 2.^ 
au 29 mai. Dès le 30 le Théâtre histori((ue afïichait relâche. Ilostein expliqua 
sa décision à Balzac par une lettre du même jour. {Cf. Cnrr., V, pp. 308-309.) 
Et Balzac en fit iinniédiatement part à M^^ Hanska : « La Marâtre est 
retirée, elle faisait 500 fr. par jour au lieu de 3 000. Hostein a fermé le 
théâtre [...] il rouvrira par la Marâtre, car il dit (|ue c'est affreux de iierdre 
une si belle pièce. Il parait que c'est un grand succès. » 

On peut s'étonner de cette interruption subite des représentations préci- 
sément après le 29 mai, alors que c'est ce jour-là que parurent, dans la presse 
quotidienne les feuilletons de théâtre. Or la Marâtre bénéficia, dans une 
époque où bien des journaux ne s'occupaient plus du théâtre et où les autres 
réduisaient considérablement la place qu'il était de tradition de liù réserver, 
d'une presse exceptionnelle : elle suscita de nombreux articles, pour la plu- 
part fort encourageants. On est surpris de voir Hostein négliger de tirer jirofit 
d'une telle publicité. Il nous semble qu'assez paradoxalement, c'est cet 
accueil très favorable de la critique qui hâta la décision d'Hostein. Il jugea 
sans doute plus adroit et plus rentable de réserver la pièce pour des temps 
meilleurs et de ne pas hypothéquer, pour quelques représentations supplé- 
mentaires, les chances d'une reprise fructueuse. 



420 NOTES. 

Nous ne referons pas ici une revue de presse détaillée que nous avons déjà 
eu l'occasion de présenter ailleurs. CCf. l'Année balzacienne 1969, pp. 269- 
27-i.) Nous nous bornerons à citer quelques textes qui marquent bien la 
place de la Marâtre dans la carrière dramatique de Balzac. Xon seulement 
la critique reconnaît qu'il y a un progrès >• et un progrès très sensible dans le 
talent dramatique tlu l'auteur (J. T., l'Union, 29 mai) et encourage Balzac 
à travailler poiu- le théâtre (quelle différence de ton avec les éreintements 
sans nuances que certains commirent après Vautrin et Quinola !), mais 
encore elle se montra sensible à la nouveauté de la pièce. Dans la ^larâlre, 
Balzac a repris les idées qu'il avait tenté d'illustrer dans l'École des ménages, 
il a introduit le vrai au théâtre. Or ce caractère de vérité de la 'Marâtre a été 
senti et apprécié. A. de Pontmartin souligne, dans la Revue des deux mondes, 
l'intérêt de la tentative que vient de faire un écrivain célèbre pour remettre 
en honneur cette tragédie intime, familière qui, du moment qu'on en connaî- 
tra bien toutes les ressources, doit remplacer définitivement la tragédie 
historique - . Pour le critique, la Marâtre niarque un retour aux véritables 
sources du drame «. {FiDM, 1S4S, t. II, p. 812.) Théophile Gautier, pour sa 
part, écrit dans la Presse : ■' C'est là, en effet, la conception la plus logique de 
la tragédie intime et bourgeoise ; l'imitation exacte de la nature ne peut 
tromper et l'art en ceci consiste à sacrifier le moins possible la vérité aux 
exigences de l'optique théâtrale, exigences qu'on a beaucoup amplifiées. 
Et il conclut en reprenant presque mot pour mot la formule que Balzac 
utilisait, près de dix ans plus tôt : « ... il faut du neuf, et il n'y a plus rien de 
neuf au monde que le \Tai. r, (La Presse, 29 mai.) 

Balzac pouvait être fier de la Marâtre. Et il avait raison d'écrire, au len- 
demain de la première, à il">^ Hanska : ' Ce cjue je voulais, je l'ai obtenu : 
une rénovation et la littérature dramatique reconnaîtra que je vais me faire 
une large part. .Je suis sûr de mon avenir ; et d'une fortune. (26 mai.) » La 
Marâtre m'ouvre une nouvelle carrière. » (28 mai.) Hostein et la troupe du 
Théâtre historique ne rentrèrent à Paris que vers la mi-juillet. Balzac alla 
dîner chez lui, à Bougival, le 18 juillet. Et les journaux du 19 annoncèrent la 
reprise de la Marâtre. Le 20, Balzac fait part de l'événement à M""= Ilanska : 
" On reprend aujourd'hui la Marâtre, et j'irai. Le 21, il écrit encore : « Sou- 
verain est venu dîner, et je l'ai mené à la Marâtre qu'on a reprise, et j'ai enfin 
entendu les applaudissements d'un vrai public et les frémissements de 
terreur, c'est une sensation que j'ignorais. Si l'on en croit cette lettre et 
la Revue et gazette des théâtres, cette reprise eut < lieu devant une salle conve- 
nablement garnie pour la saison . La carrière de la pièce, soutenue par les 
annonces dans la presse, est Jilors honorable sans plus, même compte tenu 
des circonstances. La saison s'y prête peu. Et Hostein a recours à tous les 
moyens pour secouer le public. Le dimanche 6 août, il donne ensemble 
Monte Cristo et la Marâtre. Il espère qu'une « telle composition de spectacle 
doit piquer vivement la curiosité du public •. La pièce disparaîtra défini- 
tivement de l'affiche le 26 août. 

La Marâtre ne rapporta donc que fort peu d'argent à Balzac. Mais elle lui 
apporta quelque chose de plus précieux, la certitude qu'il avait vu juste et 
qu'une nouvelle carrière pouvait s'ouvrir devant lui. Cependant il sentait 
aussi qu'il s'épuisait, et il ne savait pas à quel point était exacte la réflexion 
désabusée cpie dès le 26 juin il glissait dans une lettre à M'"'' Hanska : 
Il La Marâtre ! chef-d'œuvre, dit-on, mais chef-d'(PU\Te inutile ! et qui a 
consumé mes dernières forces. 

Après la mort de Balzac, M""" Hanska essaya en vain de faire passer 
la Marâtre au répertoire de la Comédie- Française. Il fallut attendre 1859 



LA MARATRE. 421 

pour que Louis Lurine, un admirateur de Balzac, donnai à la Marâtre les 
lionneurs d'une reprise. La i^reniière eut lieu le l''' septembre sur la scène 
du Théâtre du Vaudeville. La distribution groupait MJL PiU'ade (le Général), 
Aubrée (Ferdinand), Munie, Saint-Germain, Xertann, Bastien, Roger et 
Bachelet, M"ies Marie Laurent (qui venait de la Porte Saint-Martin pour 
tenir le rôle de Gertrude) Bérengère (Pauline) Alexis (Marguerite) et 
M"« Hélène (qui incarnait le jeune Xapoléon de (irandchanip). La mise en 
scène était soignée et l'interprétation homogène. Louis Lurine s'attacha, 
semble-t-il, à atténuer, par la mise en scène et le ton général donné à la 
représentation, le caractère un peu violent et sombre de l'œuvre. Ed. Thierry, 
qui avait vu la pièce en 1848, souligna la difïérence. En 1848, note-t-il, on 
avait forcé la note dans « le sens do la violence et des brusques contrastes. [...] 
En remontant le drame, l'habile directeur du Vaudeville a tempéré au 
contraire toute la représentation, il a changé le diapason des voix, il a mis, 
comme une sourdine, sur les passions grondantes, le ton modéré de la comédie, 
et ce ton simple, enjoué, rassui'ant, rappelle le public qui ne se sent plus 
obsédé par un mauvais rêve >. (Le Pays, 13 septembre 1839.) 

Ainsi jouée, la pièce connut un franc succès qui lui valut ([uarante-six 
représentations et une excellente critique. Cette reprise fut l'occasion d'ar- 
ticles remarquables que l'on serait tenté de reproduire intégralement, tant 
ils éclairent et soulignent, souvent par leurs divergences mêmes, la ricliesse 
de cette œuvre de Balzac. Nous nous contenterons cependant de quelques 
citations qui, émanant d'hommes qui virent, en moins de trois mois, jouer 
Paniéla Giraiid, ^lercadet et la Marâtre, témoignent que Balzac est bien, quoi 
qu'on en ait dit et qu'on continue à en dire, un auteur dramatique de tout 
premier plan. « Comment pourrait-on encore contester le génie dramatique 
de l'homme qui a fait la Marâtre et à qui nous devons Mercadet ? demande 
Achille Denis. (Revue et galette des théâtres, 4 septembre.) « On se demande 
pourquoi un drame de cette valeur a été pendant si longtemps laissé dans 
l'ouljli et n'a point pris la place de l'une de ces nombreuses pauvretés qui se 
sont si souvent épanouies sur les allîclies. (Gustave Claudin, le Courrier 
de Paris, 5 septembre.) > En écoutant la Marâtre on se prend à regretter de 
plus belle que la mort ait emporté un tel maitre au moment où il prenait 
décidément possession de l'art dramatique. Dans les premiers essais de 
Balzac au tliéàtre, il y avait quelque inexpérience. Mais ici, c'est une œuvre 
magistrale, moins line et moins mordante sans doute que Mercadet, mais 
plus émouvante. > (L'Entr'acte, 2 septembre.) « Toute la comédie moderne 
est dans Balzac , écrit P. A. Fiorentino. (Le Constitutionnel, 12 septembre.) 
Et Francisque Sarcey, qui consacra à la pièce un remarquable article, 
conclut : » En somme, la Marâtre, quoi qu'on ait pu dire, n'est point un chef- 
d'œuvre ; il s'en faut de beaucoup ; elle est bien mieux que cela : elle est une 
révolution. Chapeau bas, s'il vous jjlait ; c'est le réalisme cjui prend possession 
du théâtre. > (L'Opinion nationale, 12 septembre.) 

Mais malgré ce succès la Marâtre tomba ensuite dans l'oubli. Il fallut 
attendre près d'un siècle pour que la pièce revive sur une scène. Ce fut en 
octobre 1849, au Théâtre des Célestins, à Lyon. Charles Dullin y créa son 
dernier rôle, dans le personnage de Grandchamp. La pièce avait été, pour 
l'occasion, adaptée par Simone .lollivet. 



Page 46. 

2. Var. : Le Général de Graiidchanip. Balzac destinait d'aljord ce rôle 



422 NOTES. 

à Mélingue. Le nom de Mathis qui le tint, figure sur le manuscrit à côté du 
premier, rayé. 

3. Ce nom ne ^ient qu'en quatrième position sur le manuscrit. 

4. Var. : Ferdinand Richaud. La correction qui figure à côté du nom a dû 
se faire lors de la rédaction de l'acte IV. Ce nouveau nom figure en eflet diins 
un coin de la page de titre de cet acte. Sur le texte de l'acte I, le nom est 
surchargé une fois au crayon. (Cf. plus loin, la note 94 de la p. 71.) Le rôle 
qui fut tenu par Lacressonnière était primitivement destiné à Laferrièrc. 

3. \"ar. : Le docteur \'ernon. 

6. Var. : Godard de Rimonville. 

7. \'ar. : un apothicaire, puis : Baudrillon, apothicaire. 

5. Var. : Léon de Grandchamp, fils du général. C'est d'ailleurs le nom de 
baptême de l'enfant. (Cf. acte I, scène 3, p. 57.) 

9. Var. : Pauline de Meilhac, femme du général. Le prénom est surchargé 
en Gertrude. Le rôle était destiné à Marie Dorval. Le nom de M™^ Lacresson- 
nière, qui le tint, est écrit en surcharge. 

10. Var. : Gertrude de Grandchamp, fille du général. Le prénom de Pauline 
est écrit en surcharge. L'interversion des deux prénoms se fait à partir de 
l'acte IV. Ce rôle était d'abord destiné à M"i^ Lacressonnière. Ce fut M"^ Mail- 
let qui le tint. 

11. Ces indications ne figurent pas sur le manuscrit. L'édition originale 
porte en plus la distribution en 1848. Les rôles étaient tenus, dans l'ordre, 
par MM. Mathis, Gaspari, Lacressonière, Dupuis, Barré, Boileau, Désiré, 
Castel, Bonnet et Francisque Cabot ; M'"'* Lacressonnière, Maillet et George 
cadette. 

12. Var. : La sccnc est dans une fabrique de drap, à di.v minule-f de Lounier.'i, 
en 1S30. 



ACTE PREMIER. 



Page 47. 



1. La description du décor est assez différente de celle qui figure sur le 
manuscrit : La scène est dans une fabrique de drap, à dix minutes de Louviers, 
en 1830. L'action se pas.se dans le salon de la maison d'habitation. 

Ce salon est précédé d'un premier salon où l'on parvient par un perron qui 
laisse voir les jardins. Ce premier salon conduit à gauche du spectateur à la 
salle à manger. 

Dans le salon, sur le devant de la scène, il y a deu.v portes qui sont en vis à vis 
et qui .son/ celles, à gauche, de V appartement du général, et à droite, de sa fille 
Gertrude. Ce salon annonce une grande aisance, il est richement meublé, il y a 
des jardinières, des canapés, au second acte on y arrange une table de jeu de 
ivhist. A droite du spectateur se trouve un grand canapé. A gauche une console. 
Un tapis règne jusque sur la marche du perron qui a une marquise et des 
fleurs étagées sur les côtés des marches. On est dans un rez-de-chaussée élevé. 
(Cf. aussi plus loin, une autre description à la note 2 de la p. 82.) 

2. En surchfurge sur Pauline. L'interversion du nom des deux femmes est 
générale dans tout cet acte. Nous ne la signalerons plus. 

3. Var. : elle a trop tardé 

4. Var. : et dans un cas pareil 



LA MARATRE. 423 

Page 48. 

5. Nous îivons là une tles rarissimes allusions de la pièce au rôle de marâtre 
de Gertrude. Le titre de la pièce n'est guère, en eiTet, justifié par le caractère 
de l'héroïne. A. de Pontmartin nota en 1848 : « Au lieu d'être la marâtre de 
Pauline, Gertrude ne serait que sa cousine ou seulement une femme étran- 
gère vivant sous le même toit, que ce duel de haine et d'amour n'y perdrait 
rien ou presque rien de ses etîets dramatiques. « (L'Opinion publique, 29 mai.) 
Et lors de la reprise de 1859, Henri Hochefort nota aussi : « La seule objection 
à laquelle Balzac pourrait dinicilement répondre porte sur le titre. Son 
héroïne n'est pas une marâtre proprement dite, c'est une femme qui aime et 
qui se venge, voilà tout. » (Le Charivari, 5 septembre.) C'est la raison pour 
laquelle Balzac voulait changer son titre. (Cf. plus liaut, la note 1 de la p. 45.) 

6. Depuis : On ne nous pardonne pas... ajouté en marge. 

7. Var. : Mais notre docteur, Vernon, est très envieux de toi. L'interruption 
du général ne figure pas sur le manuscrit. 

8. Var. : Hein ! depuis douze ans, comme c'est vraisemblable 

9. C'est stupide ! ne figure pas sur le manuscrit. 

10. Var. : qu'il soit j)rovincial 

Page 49. 

11. \'ar. : sort FélLv. 

12. Var. : je vais veiller à ce que tu jiUc .soi'/ mise à son avantage 

13. Var. : ... pas toujours choisir ce (/ui 

Page 50. 

14. Il existe au fol. 23 une première es(juisse de cette fin de scène. Xous 
donnons les variantes entre crochets. 

Grandchamp. 
Le docteur Vernon [dîne] déjeune avec nous, c'est bien la moindre des choses, 
après l'autopsie [qu'il] à laquelle il procède. 

Pauline. 
[(Jfuelle] [J'ai prévu cela mon ami.] J'y compte. 

Félix. 
^L de lîimonville. 

Pauline. 
Le voilà. Je vais aller chez Cornélie afin qu'elle soit mise au mieu.r. Ces 
jeunes personnes ne savent pas toujours ce qui leur sied le mieux, quoique depuis 
[deux ans] quelque temps elle soit devenue presque coquette. 

Gr[an]dch[am]p. 
[Oui] depuis deux ans, elle dépense [le double] pour sa toilette le double de ce 
qu'elle dépensait, mais c'est son seul plaisir, pauvre fille. 

Pauline. 
Son seul plaisir, et celui de vivre en famille, comme nous vivons... [adieu, je 
OCB. T. XXIII. TH. 3. 28 



424 >fOTES. 

nie retire] car lu es le meilleur homme du monde, comme tu en es le plus loyal, 
le plus franc, le plus commode A vivre. 

Notons que la fille du général s'appelle ici Cornélie. 

15. Première esquisse au fol. 23. 

Gr[an]dchlam]p seul. 

Quelle perle ! Enfin, après vingt-deux campagnes et vingt blessures, le bon 
dieu me devait cela pour me consoler de la chute et de la mort de l'Empereur, 

16. Sur une première esquisse de ce début de scène (fol. 23), Balzac avait 
écrit le colonel surchargé en Grdchp. Dans les notes suivantes nous distin- 
guerons les variantes de cette première esquisse qui occupe les fol. 23 et 24, 
en indiquant le folio entre parenthèses. 

17. Var. : Bonjour, monsieur Godard, vous venez [me demander à dîner] 
passer la journée avec nous ? (Fol. 23.) La première réplique de Godard ne 
figure pas sur cette esquisse. 

Page SI . 

18. Var. : Et quelque chose de plus, mon cher monsieur de Grandchamp, puis : 
Huit jours, mon cher monsieur de Grandchamp, si vous êtes favorable à la 
demande que je vais vous faire (fol. 23). 

19. Var. : Nous nous en doutions, ma femme et moi, vous me demandez la 
main de Cornélie, puis : Ma femme est pour vous... .Jeune scélérat vous attaquez 
la place par son coté faible... (fol. 23). 

20. Var. : C'est un honneur, une faveur, puis : tenez général vous êtes un 
vieu.v soldat qui n'aimez pas les phrcmes, vous allez en toute affaire, droit au fait, 
comme vous alliez au feu (fol. 23). 

21. Var. : Tout droit (fol. 23). 

22. \'ar. : tout ce qu'il valait. 

23. Cette partie de réplique, depuis l'aparté, ne ligure pas sur le manuscrit. 

Page 52. 

24. Cette réplique ne figure pas sur le manuscrit. 

25. Var. : Il le .sera. Les ffiiatre premiers mots ne figurent pus sur le 
manuscrit. 

26. Var. : ... délicieu.i- ! C'est de vaincre ! 

27. Depuis le début de la réplique de (lociarti : .J'aime les choses jugées, ce 
passage ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 53. 

28. Var. : Avec des valeurs si positives et des économies bien placées... 

29. Var. : suis-je devenu monsieur de Rimonville 
.30. Var. : Xon, non, Godard. 

31. Var. : Oui, Godard de Rimonville. 

.32. Mais je vois ce que c'ctt ne figure pas sur le manuscrit. 



LA MARATRE. 425 

Page 54. 

33. Date en coiilriidiction aveo l'inclication initiale qui situe l'action 
en 1829. (Cf. p. 46.) 

34. Var. : la voiture 

35. Var. : qui ont trahi l'Empereur... 

36. Var. : car c'était tout un 

37. Cette indication de grade est sans doute une survivance non corrigée 
du premier état du texte. (Cf. plus haut, la note 16 de la p. 50.) 

Page 55. 

38. Var. : dans le journal 

39. Balzac exprime ici une des données essentielles du drame, cette haine 
de Grandchamp pour ceux qui ont trahi l'Empereur et que Ch. de Matharel 
qualifie justement de « haine corse ». (Le Siècle, 29 mai 1848.) On se défend 
cependant mal de l'impression qu'il y a là qiiekpie chose d'artificiel, et de la 
tentation d'y voir, avec Paul de Musset, » ce qu'on appelle au théâtre du 
nom fâcheux de ficelle, sans doute parce que ces expédients scèniques mon- 
trent un peu la corde . (Le National, 29 mai 1848.) 

40. Sur le manuscrit ces trois répliques se réduisent à celle-ci : Et si mon 
gendre tourmentait ma chère enfant ... Ce serait de même. Oh ! je ne veux pas 
qu'il se laisse mener par elle, un homme doit être comme moi, ici, le Roi dans 
son ménage. 

41. Var. : Que cela ne m'effraye pas ! Quand on ne se donne qu'une femme 
à aimer, elle est joliment bien aimée. 

Page 56. 

42. Sur le manuscrit les quatre répliques précédentes n'existent pas. 
Celle-ci commence ainsi : Quant à la dot de ma fille elle se compose de la fortune 
de sa mère... 

43. Var. : Le général. 
Plus ! 400.000 francs. 

Ah ! 

Je donne la différence... 

Page 57. 

44. Var. : Qu'est-ce que le petit Duc de Reichstadl... 

45. Var. : j'amasse et capitalise le plus 

46. Var. : Eh bien, cela ne vous conviendrait-il pas ? dites-le ! 

47. Les deux répliques précédentes et le début de celle-ci ne figurent pas 
sur le manuscrit. 

Page 58. 

48. Var. : c'e.^t une perle 



Godard. 
Le général. 



426 NOTES. 

49. Cette réplique ne figure pas sur le manuscrit où les deux répliques de 
Godard n'en font qu'une. 

.50. Var. : je suis bien reçu, puis : on me traite 

51. Var. : tant d'offres 

52. Cette réplique du général et la précédente : Fat, ne figurent pas sur 
le manuscrit. 

53. Il existe une première esquisse de ces pages 55 à 58. Elle se trouve 
au fol. 2t. ... son ménage. 

G[odard.] 



Pauvre homme. 

Eh ! bien. 

Ça ne m'effraie pas. 



(ir[an]d[champ]. 
G[odard. | 



G[randchamp]. 
Et ça vous va-t-il de demeurer [ici les 6 mois] à Louviers l'hiver et de n'aller 
que 6 mois d'été à Rimonville. 

G[odard.\ 
Parfait. 

Gr[an]d[champ]. 
La dot de ma fille c'est la fortune de sa mère, elle est intacte, trois cent cin- 
quunle mille francs, un an d'intérêt, car ma fille a vingt-deux ans. 

Godard. 
367.000 fr. 

Gr[an]d[champ]. 
Non [je donne à ma jiUe] 400.000 fr. car je lui donne la différence : mais 
après moi plus rien, vous comprenez [j'ai un enfant, un pelit\ j'adore mon petit 
Napoléon, on l'a baptisé Léon, mais j'ai écrit Napoléon dans mon cœur... Et ce 
pauvre petit, c'est pour sa mère et pour lui que j'amasse, que je capitalise... 
Et qu'après avoir commandé aux vieu.v [pousse-cailloux] grognards de la garde 
impériale, j'habille leurs pousse-cailloux... Ainsi vous voilà prévenu. 

Godard. 
Vous êtes le modèle des beaux-pères comme vous êtes l'honneur de la vieille 
garde, un vrai patriarche, et tenez, général [beau-père] je vais vous faire un 
aveu... Certes mademoiselle Cornélie est très belle, mais il y a de très belles per- 
sonnes en Normandie, et riches, si vous saviez comme les mamans et les [beaux] 
pères me pourchassent. Non c'en était dégoûtant, à cause de mes terres de Rimon- 
ville. Eh ! bien ce qui m'a fait préférer à toutes ces [demoiselles] [fdles] familles, 
et il y en avait de nobles [qui] on me garantissait [des lettres] une ordon[nance]... 

Page 59. 

54. Var. : Vous ! Avez-vous gagné des batailles ? Les deux répliques précé- 
dentes ne figurent pas sur le manuscrit. 

55. Cet aparté ne figure pas sur le manuscrit. 

56. Ici non plus la réplique du général ne figure pas sur le manuscrit et 
coupe une longue réplique de Godard. Dans toute cette scène il y a eu, entre 
le manuscrit et le texte définitif, un effort pour alléger et animer le dialogue. 



LA MARATRE. 427 

Page 60. 

57. Var. : Je n'aime pas la robe noire et j'espère mourir sans l'avoir jamais 
nue ! Sur ce thème de la robe noire, cf. V Kcole des ménages, t. 21, p. 481 el 
la note 3 de la même page. 

58. Var. : votre belle fortune 

59. Sur le manuscrit la réplique se limite à l'aparté. 

60. Sur le manuscrit la scène s'ouvre par cette réplique : Pauline [pour 
(iertrude] (au général) N'est-ce pas qu'elle est gentille ? (à Godard) ,4/i / 
Pardon, monsieur, je ne voyais que mon ouvrage. 

Page 61 . 

61. Var. : si" le docteur arrive. Le manuscrit précise que le début de la 
réplique s'adresse à Godard. 

62. La réplique du général et l'indication concernant Ferdinand ne figu- 
rent pas sur le manuscrit. 

Page 62. 

6.3. Cette indication ne figure pas sur le manuscrit. 
6-1. Cette dernière réflexion est ajoutée en marge. 

Page 63. 

65. Ici le manuscrit porte une nouvelle intervention de Pauline : Monsieur 

66. Var. : J'ai un rival 

67. Sur le manuscrit les deux parties de la réplique sont inversées. 

Page 65. 

68. Sur le manuscrit les deux répliques de Vernon n'en font qu'une. Les 
((uatre répliques intercalées n'y figurent pas. 

Page 66. 

69. Var. : tu as lue 

70. Var. : Que disait-on donc ? 

71. Et une fille comme celle-là ne figure pas sur le manuscrit. 

72. Var. : Allons, ma fille, tais-toi. La correction fait heureusement dispa- 
raître une équivoque. 

Page 67. 

73. Ce début de réplique ne figure pas sur le manuscrit. 

74. Var. : à tourmenter 

75. Var. : sur notre amour 

76. Var. : Je n'ai pas de doute... aucun 

77. Cette indication ne figure pas sur le manuscrit. 



428 ivoTES. 

Page 68. 

78. Idée déjà exprimée par Balzac dans V École des ménages. (Cf. t. 21, 
p. 454 et la note 2 de la même page.) 

79. Var. : Philosophe ! 

80. Cf. le Corse, p. 12. 

81. Cette indication ne figure pas sur le manuscril. 

82. Var. : \'est-ce pas, papa, que 

Page 69. 

83. L'indication du jeu de scène ne figure pas sur le manuscrit. 

84. Sur le manuscrit la réplique de Napoléon se réduit à : Est-ce que j'ai 
peur de quelque chose ? L'indication concernant la sortie de Félix ne s'y 
trouve pas. 

85. Nous avons là les premières remarques qui font comprendre que Léon 
est en réalité le fils de Ferdinand ou du moins, selon l'expression de Théo- 
phile Gautier > le produit équivoque du second niîu-iage de M. de Grand- 
champ . (La Presse, 29 mai 1848.) En 1839, Edouard Thierry est plus brutal 
et s'indigne de ce que Ferdinand est le père du frère de Pauline cl prétend 
épouser la sœur de son fils >. (Le Pays, 13 septembre 1859.) Le critique, 
dans son acharnement contre Balzac, oublie que si Léon est le fils de Ferdi- 
nand, il n'est plus le frère de Pauline... 

86. L'indication du jeu de scène ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 70. 

87. Celte réplique ne figiu-e pas sur le manuscrit. 

88. Var. : Ferdinand est tout là-bas 

89. Var. : Tiens, tyran ! c'est moi qui le lire 

90. Var. : comment il m'a vu 

91. Var. : vont lui demander 

92. Var. : son refus 

93. Cette exclamation ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 71. 

94. Var. : Tiens, te voilà, Richaud ! (Cf. plus haut, la note 4 de la p. 46.) 
Mereandal est écrit au crayon en surcharge. Dans tout le reste de la scène 
le nom n'est pas corrigé. 

95. Var. : leur seconde rentrée, puis : leur second retour 

96. Cette réplique de Ferdinand résume ce passage du manuscrit : 

Ferdinand. 
Pour le général Grandchump, mon père est un Iruilre ! pour lui, avoir trahi 
Sapoléon c'est avoir trahi la France. Surtout en passant à l'ennemi trois jours 
avant la bataille. Hélas, mon père lui a donné raison, car il est mort de chagrin. 
Peu récompensé par Louis XVIII qui d'ailleurs le recevait fort mal, il s'est 
.senti en butte au mépris de ses anciens compagnons d'armes... 



LA MARATRE. 429 

liamel. 
Des Bonai>urlisles. Les ennemis du Iriine. 
l'entiiuind. 
Comme lu voudras ! mais ici snnae bien a ne m'appeler que Ferdinand 
Charni), du nom de ma mère... 

Page 72. 

97. Var. : fie la pensian d'un lieutenanl-riénéral 

98. Sur le manuscrit ces trois répliques se réduisent à celle-ci : 

Ferdinand. 
A-t-on jamais Irahi son niailre ou son pays par de nobles motifs ? Tous les 
traîtres ont des vices ou des passions, ils sont ambitieux ou avides. Mon père 
était joueur et il aimait les femmes. Vof'W pourquoi il eut tant d'indulqence pour 
mes folies. Mais qui t'amène ici, toi ? 

99. Il s'agit sans doute de cette demoiselle de Bondeville que Godard cite 
en tête de la liste des jeunes personnes qu'il oppose à Pauline. (Cf. plus haut, 
p. ()2.) Inadvertance de Balzac ou coquille d'imprimeur ? Par la suite le 
texte porte Bonde\ilIe. ((;f. p. 146.) 

100. Balzac avait écrit Rouen, puis Paris. Il a récrit Rouen et ajouté l.i 
fin de la réplique. 

Page 73. 

loi. N'ar. : comme tous les gens (lés(euurés 

102. ^'ar. : que c'est dans [la grande avenue] 

103. Le manuscrit porte en plus : Le docteur \'ernon vient de faire l'autopsie 
et j'ai entendu qu'il a dit qu'elle était morte du choléra. 

104. Le manuscrit porte en plus : elle ne se décide que par ses propres 
investigations. 

lOô. Var. : qui fait de la poésie au lieu d'écrire 

106. Var. : Viens ici, et pœs un éclat de voLv 

107. Var. : Eugène, c'est à mon vieil ami de collège, à mon camarade d'en- 
fance, au confident de ma jeunesse que je vais m'adresser. 

Page 74. 

108. Var. : seul 

109. Le manuscrit porte en plus ici : 

Ramel. 
Les amitiés de collège C(mtinuées à l'École de droit, 

Ferdinand. 
Et à la Chaumière 

Ramel. 
Et à la Chaumière avec beaucoup de grisettes, ne se remplacent jamais ; elles 
sont éternelles, elles prennent leur .source dans tous les malheureu.v bonheurs et 
les heureu.v malheurs de la jeunesse. 



430 NOTES. 

110. Var. : Eh ! bien, je suis tellement aimé depuis luiil mois par mademoi- 
selle de Grandchamp, et je raime tellement que... 

111. Deux pages d'une première esquisse de cette scène (depuis la iire- 
mière réplique de Ferdinand, en haut de la p. 72) ont servi d'enveloppes 
pour des lettres à M™" Hanska. On les trouve dans le dossier A 303, fol. 4(i7 
et fol. 404. En voici le texte : 

[Ferdinand.] 
... mon père est mort ayant dissipé tout, même la fortune de ma mère qui vit 
aujourd'hui de mes appointements en Bretagne. 

Rlamel.\ 
Ton père était donc... 

I'[erdinand.] 
Joueur ! A-t-on janmis trahi pour de nobles motifs ? C'est toujours ou l'argent 
ou l'ambition qui sont les mobiles de la trahison. M. de Grandchamp est bon ; 
mais il est d'une violence à tout faire dans le premier moment, et il me tuerait 
s'il venait ù découvrir que je suis le fils du général Richaud... Mais loi... qui 
t'amène à notre fabrique ? 

n[amel. \ 

Je suis, depuis quinze jours, j)rocureur du roi à Louviers. 

F[erdinand.\ 
Toi, Ramel. J'ai entendu dire un autre nom. 

R[amel.\ 
.l'ai /T/jri.s notre ancien nom de la Grandière. 

l-'[erdinaud. | 
Ht tu viens pour... 

R[amel.] 
Pour une instruction criminelle. 

F[erdinund. | 
Ici ! 

R[amel.] 

Oui, une affaire d'empoisonnement ! 

(l-;ntre Félix.) 
Félix, 
.ih ! monsieiu- ! Muilamr est d'une inquiétude... 

Flerdiuand. \ 
Dites que je suis en affaire. (A Uaniel.) Tu me .saimes. Il s'agit de la femme 
de Champagne, l'un de nos contremaîtres. Ce n'est rien. Le docteur \'ern(>n 
vient de faire l'autopsie et la femme est morte du choléra. 

H[amel. | 
Tu crois cela, toi ! lu es resté ce que tu étais au collège, un loyal [fol. 404] 
[gar]çon enthousiaste, poète, croyant au bien, au beau et [né pou]r tromper les 
femmes ! As-tu trouvé l'ange de les rêves ? 

F[erdinand.\ 
Ce n'est pas seulement le ministre de la ju.stice, c'est aussi le ciel qui t'a 
envoyé à Louviers, car j'avais bien besoin d'un an\i dans les circonstances où 



LA MARATRE. 431 

/(' me trouve. Vierix et parlons bas. Ah ! ici, Rainel, tes fondions. Ion litre, ne 
sont rien entre nous. C'est ù l'ami que je m'adresse. Tu vas voir, par la nature 
(le mes confidences que c'est un secret absolu, le secret du confesseur ! 

R[amel. \ 
Il ne s'agit pas d'un crime. 

F[erdinand. \ 
Allons donc ! 

R[amel. | 
Je ne t'écouterais pas ... nmis si je t'écoutais... 

F[erdinand.] 
[Ici la réplique est recouverte par le cachet de cire de la lettre.] 

R[amel.] 
[Début de réplique caché | mon chanqemenl. 

b\erdinand. | 
[Début de réplique caehél tu es loujour.'< mon bon ami, mon camarade. 

R[amel.] 
Les amitiés de collège, continuées à l'Ecole de droit 

[•'[erdinand. \ 
Et à la Chaumière 

R[amel.] 

Et à la Chaumière sont les .seules réelles. On n'en retrouve jamais de pareilles. 
Elles sont dans les mille .souvenirs de la jeunes.se. 

F[erdinand.] 

Eh bien je suis tellement aimé de mademoiselle Cornélie de Grandchamp et 
je l'aime tellement que... 

R[amel.] 
X'achève pas, je comprends, vous recommencez Roméo et Juliette. 

F[erdinand.] 
Mais avec cette différence que la haine héréditaire qui .séparait Roméo de 
Juliette n'e.st rien en comparaison de rhor[reur]... 

Le manuscrit porte en plus les quelques répliques suivantes : 

Ferdinand. 
C'est un excellent homme, mais, comme sa fille d'ailleurs, d'une violence à me 
tuer sur place ... Oh ! il m'a.ssassinerait, surtout en apprenant que j'ai séduit 
sa fdle... 

Ramel. 
Allons donc ! Il ;/ a des lois... 

Ferdinanil. 
Oui, qui punissent l'a.s.sa.ssin, mais rendent-elles la vie à la victime. Tiens, 
je porte toujours sur moi une arme pour me défendre... 

Ramel. 
Il te faudrait une permission du parquet. Mais voyons... 
112. Var. : s'il le faut absolument. 



432 NOTES. 

Page 75. 

113. Var. : Oh ! j'y suis ! mon ami, tu as épousé Vanqe qui s'est, comme 
tous les anges, métamorphosé en démon, en tyran. 

114. XdT. : pour avoir du miel 

11"). Var. : Oh ! oh ! ceci devient très grave ! On m'a déjà dépeint le caractère 
du général, à qui sa femme a fini par faire le sacrifice de ne plus voir personne, 
tu sais comme on est bavard dans les petites villes [Asseyons-nous] (rayé au 
crayon) Parle-moi comme à un ami sûr, discret et dévoué. Ne me cache plus rien. 

116. Var. : Mademoi.selle Pauline de Meilhac, que tu as entrevue quelque- 
fois, élevée à Saint-Denis cl sortie de là sans fortune m'a peut-être d'abord aimé. 
Tu connais le liasard qui nous a liés. Elle m'a .sans doute aimé par ambition, 
elle était enfin très aise de me savoir riche cl a Intil fait pour m'allacher de 
manière à devenir ma femme. 

117. Var. : Ne recommence pas les observations ! .Mon cher, comment Pauline 
a fini par m'aimer... 

Page 76. 

lis. Sur le nianuscril celte réflexion fait partie de la longue réplique de 
Ferdinand. 

119. Var. : Pauline est d'une jalousie bien su})érieure à la jalousie brutale 
du général, sa jalousie esl habile comme celle des femmes qui veillent sur leur 
amour avec l'allention d'un savant, .san.s cesse penché sur sa découverte. Elle 
veut être payée de l' in fidélité légale qu'elle fait au profit de notre avenir par ma 
fidélité : et... 

120. Var. : depuis environ trois ans 

121. Le manuscrit porte en plus : car tu resjiecics le bonheur du général 

Page 77. 

122. Var. : Mu position est, de jour en jour, devenue }>lus difficile cl aujour- 
d'hui elle est intolérable, à cau.se des trois caractères au milieu desquels je suis... 

123. Var. : La pénétration de Pauline esl e.vtréme, elle a plus de deu.r yeii.r 
et deux oreilles. .Si nous y échappons, c'est par l'excessive défiance que j'ai su 
donner à Gerlrude à cause des dangers que me fait courir la découverte de mon 
nom. Mais Gerlrude vient à l'instant de refuser Godard qui [est un] [a demandé 
sa main] l'a demandée à son père. 

121. \'ar. : vienncnl a se savoir rivales 

Page 78. 

12.'). Le manuscrit porte en plus ce passage barré au crayon : 
Je venais prévenir monsieur et madame de Grandchamp d'une confronlalion 
que l'inlerrogaloire de notre homme a rendu soudain nécessaire. J'ai besoin de 
bien réfléchir à ta position avant de le donner un conseil, car ce que je viens de 
voir me prouve que Pauline a tout fait pour l'attacher irrévocablement. Quand 
j'aurai vu le général, Pauline et Gerlrude, j'aurai une opinion bien arrêtée et 
tu m'obéiras... Comme tu le disais, c'est le ciel qui m'a conduit ici. Va, rien ne 
presse pour notre confrontation, car les allégations de Champagne nous ont 



LA MARATRE. 433 

obligés d'ciwuijcr chercluT Iknidrillon. l'un des itharmuciens de Loiwicrs... 
Nous l'attendons. 

126. Var. : \'ci diner, je reste ici. 

Page 79. 

127. Le manuscrit porte ici cette indication : (Il tombe sur im canajié.) 

128. Var. : avaient un les drames 

129. Le manuscrit porte en plus : (Il va vers le perron.) Le juge d'instruc- 
tion vient-il ? Je suis allé le. Ces qualres derniers mots sont cancellés. 



ACTE II. 
Page 80. 

1. Nous ne i)<)ssédons pas le manuscrit de cet acte pour lequel nous en 
sommes réduit, sauf pour un passage (cf. ci-dessous, la note 2 de la p. <S2) 
au texte imprimé de 1818. 

Page 82. 

2. 11 existe une première esquisse de ce début de scène. Cette feuille 
a servi d'enveloppe à une lettre à >!■"« Hanska. (A 303, fol. 377.) Le frag- 
ment se rapporte au début de la scène 1 de l'acte II. 11 comporte d'abord une 
description du décor : Le théâtre représente un salon dans lequel se trouve une 
table de jeu préparée, une méridienne sur le devant du théâtre, en côté. Par la 
porte du fond on aperçoit la fenêtre d'une pièce précédente qui a vue sur des 
jardins. A droite et à gauche sont deux portes d'appartements. 

Puis suit le texte, avec bien des ratures et des surchiu^ges. Il nous semble 
que Balzac avait commencé d'abord par un monologue de Marguerite (pii 
se présentait ainsi : 

Marguerite. (Elle apporte les flambeaux de la table de jeu.) 
Rien ne manque /tins ? Xon... ah ! les coussins de l'ottomane sont à terre. C'est 
ce petit drôle de Napoléon... tout lui est permis. Si cette pauvre madame qui 
était si bonne, si peu regardante et qui me laissait tout faire, voyait le martyre 
de sa fille... Elle a bien faii de mourir ! Catherine tondrait sur un (vuf, elle 
met fout ce qu'elle peut de côté f)our grossir la part de son Léon... C'est elle 
qui est cause que mademoiselle Cornélie arrive ù ses vingt-deux ans, sans .se 
marier, car il faut lui donner le bien de sa mère, oh ! il n'y a pas à dire, la loi 
est là... 

Une série d'ajouts en nitu-ge et de corrections en surcharge transforme 
ensuite ce monologue en une scène à deux personnages : 

Marguerite, d'abord seule, puis Félix. 
(Elle apporte les flambeaux de la table de jeu.) 
Rien ne manque plus ? Non... ah ! les coussins de l'ottomane sont ù terre. 
C'est ce petit drôle de Napoléon... tout lui est permis ! (Entre Félix.) Si cette 



434 NOTES. 

pauvre fvii madame, tjtii était si bonne, si peu regardante, et qui me laissait 
tout l'aire, vouait le martyre de sa fille !... Elle a bien fait de mourir ! 

Félix. (Il vient allumer les candélabres de la cheminée.) 
(A part.) Qu'est-ce qu'elle chante, la vieille ?... (Haut.) .1 qui donc en vou- 
lez-vous, Mari/ueriie ? Je parie que vous groiinez après Madame. 

Marguerite. 
Madame ? \on, mais après Monsieur. 

Féli.r. 
Mon colonel ! 

?ilaryuerile. 
Il est aveugle. 

Féli.i: 
Dites aveuglé. 

Marguerite. 

.4/1 .' Félix, vous ave: lâché le mol. 

Félix. 

\'otjez-vous, mon colonel n'a qu'un défaut, c'est d'être d'une jalousie féroce. 
Ça lui a fait tuer deux hommes, et il ne .s'agissait que de ses Margot, car il 
en a eu, dans les temps ! Jugez ce que c'est pour .ses légitimes ! Eh ! bien, 
madame le connaît et elle se conduit de façon à le rendre de plus en plus fou de 
bonheur. Elle tondrait sur un œuf; elle met tout ce qu'elle peut de côté pour 
grossir la part de son Léon ! C'est elle qui est cause que mademoiselle Cornélie 
arrive à .ses vingt-deu.v ans sans se marier, car il faut lui donner le bien de s<i 
mère. Oh ! il n'g a pas à dire, la loi est là. 

Le caractère d'exi)osition de ce texte — avec la description du décor — 
la date à lacfuelle le feuillet servit d'enveloppe (13 mars) nous autorisent 
à identifier ici les premières pages que Balzac écrivit de la Marâtre, le 
12 mars 1S48. (Cf. plus haut, la note 1, p. 405.) Il s'agissait alors de la première 
scène de l'acte premier. 

Page 84. 

3. Kamel, qui a failli bien maladroitement révéler le nom de son ami, (le 
jeu de scène était-il bien utile ?) se montre ici plus adroit. 

1. 11 est en effet assez curieux que Vernon ait procédé de sa propre auto- 
rité à une autopsie. On se demande comment le médecin mandé ofTicielle- 
luent a pu ensuite procéder, (("f. plus haut, p. 90.) 

Page 89. 

."). Théf)dorc de Banville a souligné l'intérêt de cette scène : 1 L'épisode 
de l'interrogatoire de Champagne, le contre-maitre d'une fabrique du géné- 
ral, prévenu d'avoir empoisonné sa femme, est très pittorescpie, très scènique, 
et, joué avec l'ensemble de la troupe de M. Mostein, au milieu d'une mise 
en scène, le chef-d'œuvre du genre, il produit un effet remarquable. Cet 
épisode a de plus le mérite de n'être point un épisode : il amène logiquement 
diez le général le procureur du roi, qui plus tard y trouvera de vrais crimes 
et il y apporte le poison qui contient la mort, ce seul dénouement de tout. » 
(Le Corsaire, 29 mai 1848.) 



LA MARATRE. 435 

Page 90. 

G. Ne pas oublier qu'il s'agit du nom olUciel de Haniel et non de celui du 
médecin. (Cf. p. 72.) 

Page 91. 

7. Balzac oublie ici d'indif|uer ([ue Ramel est également sorti. 

Page 98. 

8. La cousine Bette fait le même mensonge à Hortense. (Cf. FC, t. 17, 
p. 112.) 

Page 100. 

9. Théophile Gautier a fort bien analysé ce premier affrontement des 
deux femmes. Après avoir raconté le piège dans lequel Godard les a fait 
tomber, il ajoute : « Pauline et M™"^ de Grandchamp ont soupçonné leur 
rivalité dans leur pâleur ! Un éclair de haine aussitôt voilé a lui dans leurs 
yeux, et lorsque le méchant garçon est convenu de sa mauvaise plaisanterie, 
les choses semblent reprendre leur cours habituel... Ht le critique analyse 
l'attitude des deux femmes face l'une à l'autre, avant de conclure : " Cette 
terrible lutte a duré le temps d'une partie de cartes, et les rivales quittent 
le canapé sans avoir pu s'extirper leur secret réciproque. La candeur scélé- 
rate de Pauline a tenu tète à la rouerie consommée de Mme de Grand- 
champ. I^^lles ne se sont pas trahies, mais elles sont sûres, à leur haine, 
qu'elles aiment toutes deux le même homme. > (La Presse, 29 mai 1848.) 
Cette scène ressemble fort à celle que Balzac surprit, raconta-t-il à Hostein, 
dans une famille de ses amis et qui lui fournit le point de départ de son 
drame. (Cf. plus haut, p. 409, la note 1 de la p. 4.5.) 

Page 107. 

10. Cette sortie dérobée, que Ferdinand connaît bien puisque c'est par là 
qu'il va venir, apparaît ici bien curieusement. Car pourquoi alors, au pre- 
mier acte, le jeune liomme était-il bloque dans la chambre de Pauline ? 

Page 111. 

11. Balzac a beau expliquer la conduite de Ferdinand il n'en reste pas 
moins que, dans cet épisode des lettres, le jeune homme manque un peu 
d'élégance. Paul de Musset s'indigna contre cette > bassesse . (Le National, 
29 mai 1848.) 

Page 112. 

12. A propos de cette scène bien des critiques ont évoqué Roméo et 
Juliette. Il est vrai que cette rencontre habituelle dans la chambre de la 
jeune fille peut sembler équivoque. Dans Paméla Giraiid, lorsqu'il place ses 
personnages dans une situation identique, Balzac a soin de préciser que la 
visite de Jules Rousseau était la première. Ici il nous a déjà montré Ferdi- 



436 NOTES. 

iiand, sortant en plein jour, de cette chambre... Théophile Gautier se 
contente de noter, avec quelque ironie : « Les choses se passent en tout bien, 
tout honneur, cela va sans dire... » (La Presse, 29 mai 184S.) Paul de Musset, 
pour sa part, estime que c'est l'inverse qui va sans dire. « L'auteur, il est 
vrai, insiste sur la pureté de ces relations nocturnes ; mais le langage et 
la conduite de la demoiselle s'accommodent mal avec cette impression, 
et c'est une erreur que le sjiectateur rectifie dans sa pensée. (Le Sational, 
29 mai 1848.) 

13. Nouveau problème pour le metteur en scène. Si Ferdinand sort par le 
perron, à quoi sert la porte dérobée '.' Ou faut-il supposer que Pauline rentre 
par là, ce qui est pour le moins imprudent. 



ACTE III. 
Page 116. 

1. Le manuscrit de l'acte III est fort incomplet. Pour les onze premières 
scènes nous en sommes réduit au texte imprimé de 1848. 

Page 117. 

2. Curieux détail. Si l'crdinand dispose d'une clef, en quoi esl-elle fausse ? 

Page 118. 

3. L'amour de Gertrude pour Ferdinand rappelle celui que l'austine voue 
à l-'ontanarès. La courtisane apparaît, elle aussi, comme une esclave bien 
ap])rivoisée. (Cf. les Ressources de Quinola, t. 22, p. 605.) 

Page 120. 

4. On attendrait ici notre enfant. [Ci., plus haut, la note S.") de la p. 69). 

Page 130. 

.■). L'éflition de 181S iiortc, par erreur, la mention ù part. 

Page 135. 

6. Un sentiment analogue est exprimé par Faustine dans les Ressources 
de Quinola. (Cf. t. 22, p. 530.) Toute cette scène fait d'ailleurs penser à la 
scène qui oppose Faustine à Marie. (Acte II, scène 14.) 

Page 149. 

7. Edmond Brua nous fait remarquer qu'il est contraire à la loi du théâtre 
que Vernon ait entendu l'aparté de Gertrude. .Jusqu'alors Balzac a respecté 
cette règle. .Mais ici il cède à la tentation de placer un « mot ». Ce Vernon 
est un lieu comme Vautrin, un « monsieur [qui] remplace le destin ». (Cf. t. 22, 
p. 253.) 



LA MARATRE. 437 

Page 151. 

S. Le fol. 20 du manuscrit porte l-i lin d'une scène 13 qui, dans une pre- 
mière version devait correspondre à ce passage : 

[Félix. \ 
... jx-rron dans le coin où elle la met tous les soirs. 

\'ernon. 

C'est bien, Féli.v, [c'est\ Bon, aile: Marguerite. X'insistez plus là-dessus, 

nous troubleriez la tête du général. Taisez-uous. C'est là le devoir des bons et 

fidèles domestiques que iwus êtes... Laissez-moi seul avec [la comtesse] votre 

maîtresse et [empêchez] veillez à ce que personne ne vienne pendant un moment. 

Marguerite à Félix. 
Il y a quelque chose ... c'est sûr. 

Il semble que dans cette version Balzac nous montrait Vernon se livrant 
à une petite enquête sur l'incident de la nuit passée. Une telle scène ne pou- 
vait rien apprendre au spectateur. 

Page 152. 

9. Var. : ... aperçu [Oh ! voici l'abordage] puis : Je l'entends. [\'oici notre 
engagement,] [notre première escarmouche] puis : à l'abordage. 

Page 153. 

10. Le produit utilisé par M""' de Grandchamp est désigné par les mots : 
laudanum, opium et gouttes de Rousseau. 11 s'agit du laudanum de Rousseau, 
appelé encore vin d'opium par fermentation, opium de Rousseau, hydromel 
fermenté de Rousseau, gouttes de Rousseau... Il contient de l'opium, du miel, 
de l'eau et de la levure de bière. On a \'u plus haut (p. 120) que Gertrude 
porte sur elle un flacon de poison. Plus loin il sera question d'arsenic. Théo- 
phile Gautier nota avec ironie que l'héroïne de Balzac dispose ^ d'une petite 
pharmacopée de Locuste assez compliquée >. {La Presse, 28 mai 1848.) 

11. Dans un premier temps la réplique se présentait ainsi : 

Comme le meilleur ami du général et comme médecin... \'ous avez versé des 
gouttes de Rousseau dans le thé de Pauline. 

Balzac a rayé : comme le meilleur ami du général et. Puis il a ajouté en 
marge : Madame, J'ai di.v mille livres de rentes sans compter ma retraite et j'ai 
le grade de [lieutenant] général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon 
vieil ami : mais je ne suis pas .seulement ici comme ami mais... Le renvoi 
enchaîne avec : comme médecin de la première version. 

12. Var. : Oui, je ne lisais pas le journal 

13. Vai". : ai donnée à la place. 

14. Var. : besoin de moi, si Pauline est empoisonnée 

15. Var. : Oh ! empoisonnée ! Empoisonnée, mon dieu ! 

Page 154. 

16. Var. : Ce n'est rien, vous en avez bien d'autres à me faire. 



438 NOTES. 

17. Var. : Il ne me reste plus qu'à me faire un C(>mi)lice de mon espion. 

Page 155. 

18. Depuis : Ah ! Madame, celle fin de réplique esl ajoutée en marge. 

19. Faites-moi grâce de notre morale, je uous l'ai déjà dit. Début de réplique 
ajouté en marge. 

20. Var. : allez donc, je nous prie, chercher ce fini peut faire cesser le sommeil 
de Pauline et vous re.rpliquere: au besoin. Puis nous me rendrez la tasse, 
n'est-ce pas ? 

21. Var. : J'ai ta lasse, je la liens toujours. 

Page 156. 

22. Appuyée sur le meuble où est enfermée la lasse, ne figure pas sur le 
manuscrit. 

2.3. Var. : la las.se ? 



ACTE IV. 
Page 157. 

1. Le manuscrit comporte une page de titre (fol. 30) sur laquelle Balzac 
a écrit : Gerirude, Tragédie bourgeoise. J^ acte. Sur cette page figure égale- 
ment le nom de Marcandal. 

2. Le manuscrit porte l'indication du lieu : la chambre de Pauline et la 
mention : Pauline est endormie sur un dinan. Le tout est placé avant l'intitulé 
de la scène. 

3. Cette première scène a été travaillée par Balzac. On peut reconstituer 
les états suivants de ce texte : 

Gerirude. 
lille dort toujours ! El le docteur qui m'avait dit qu'elle s'éveillerait aussitôt .'... 
Ce sommeil m'effraye... Vernon m'a fait fris.sonner en me parlant d'empoison- 
nement ! ^'oilà donc celle [qui m'a fait] qu'il aime... C'est singulier, je ne la 
trouve pas jolie du tout... Elle a de la fraîcheur... Et encore !... 

Suivaient deux lignes cancellées soigneusement où l'on déchifïre : [Elle 
esl] C'est une grande perche... 

Puis cette phrase : il ne peut pas l'aimer ! allons, voilà du monde... Ah ! 
c'est le docteur... 

Un renvoi en marge après une grande perche et l'ajout suivant : je ne lui 
donne pas di.v ans à rester passable. Comment les hommes ne voient-ils pas que 
l'amour est autre chose. Non vraiment il ne peut pas l'aimer... 

Un second renvoi, qui cancelle : Ah ! introduit : (on frappe) et la réplique 
de Vernon. 

Page 158. 

4. Balzac attribuait d'abord cette première réplique à \'ernon : ^'ous 
m'aviez promis 



LA MARATRE. 439 

5. Var. : à sa poitrine. 

6. Balzac avait d'abord ('iTit : l'aiiline, puis : Le Docteur. 

Page 159. 

7. Allons-donc '.... ne ligure pas sur le manuscrit. 

8. Var. : Rien, docteur ! je n'ai rien à dire... 

Le docteur. 
Mais vous êtes en proie à une agitation... comme si nous alliez avoir une 
attaque de nerfs. 

9. Var. : Gertrude (à part). Je le crois bien. (Bas à Vernon.) Je vais la 
calmer, laissez-moi lui dire deux mois... 

10. Var. : Et j'ai fait 

Page 160. 

11. Balzac avait écrit en plus : cette tas.ie... Corrigé sur le manuscrit. 

12. Var. : Mais, vous savez, vous, pourquoi ! 

13. Var. : C'est une chose infâme... Tenez, plus lard, je vous dirai tout ; 
mais laissez-moi prendre un parti qui me mette à l'abri des entreprises de cette 
femme et vous m'aiderez... 

14. Cette réplique de Pauline faisait partie de sa précédente. (Cf. ci- 
dessus, note 13.) 

Page 161. 

15. Var. : De l'une ou de l'autre, je vais [savoir] apprendre nécessairement 
quelque chose et... 

16. Cette réplique ne ligure pas sur le manuscrit. 

17. Var. : je lui laisserai croire en elle, 

18. Var. : e.st-elle bien ? 

19. Var. : quand elle jwrd sa mère. 

Page 162. 

20. Var. : se remarie 

21. Var. : ne sais-tu 

Page 163. 

22. Var. : Xous jjartirons ce soir même lorsque tout le monde sera couché. 

23. Var. : tous mes hijou.v 

24. Var. : apercevait 

25. Sous mes fenêtres ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 164. 

26. Var. : Mais enfin elle l'aura perdu sans retour ! Et je reviendrai ! 
OCB. T. XXIII. TH. 3. 29 



440 NOTES. 

27. Balzac avait commencé à écrire : Le doclciir et le i>rocu[reiir] 

28. Var. : Ah 1 mon ami Ferdinand .'... 

29. \iiT. : elle apprendra notre amonr et les raisons de notre fuite, 
M). \;ir. : où tu te serais exilé ; 

Page 165. 

31 . \'ar. : encore, el si nous voulons 

32. Le manuscrit porte déjà la version retenue, mais corrigée ainsi : il n'ij a 
l)lus pour nous qu'un seul moi/en, la fuile. 

.33. ^'a^. : nous serons à Rouen et demain au Havre 
34. Var. : je vais lui dire dans une lettre 

Page 166. 

3."). \'ar. : ah 1 perdus .'... Pourquoi n'ai-je i>as mis le verrou !... 

36. Sur le manuscrit la réplique de Gertrude se présente ainsi : Moi !... 
qui saurai bien vous barrer le !)assage ! Ah ! vous partiez, sans me le dire, 
Ferdinand ?... Une indiscrétion de Champagne vient de tout m'apprendra, 
nous n'avez pas sontjé que la joie de votre successeur vous trahirait ! 

37. Var. : demander 

3<S. N'ar. : Retiens-la pendant quchpies instants 

Page 167. 

39. Balzac avait d'abord écrit : ... au général. Une fois... Il a rayé Une fois 
et écrit : Quand je ne serai plus. Il a rayé à nouveau et écrit : ... au général 
à qui je rendrai mes comptes. Je partirai pour Lointiers, Fugcne... 

40. Var. : de cette enfant, 

41. \'ar. : Savez-vous ce que mademoiselle voulait dire à son père île vous el 
de moi ! 

42. Sur le manuscril ce (lil)iil de scène se présente ainsi : 

Gertrude. 
.\iitre tulle, mademoisrtie, touche à son terme... 

Pauline. 
.Mais elle est terminée, nidilame... 

aerirudc. 
Oui, car j'ai fait appeler votre père pour lui dire le nom el quelle est la famille 
de Ferdinand ; et le général, en apprenant que le /ils du général Marcandal 
a .séduit sa fdlc ira tout aussi prnmptemeni que Ferdinand au Havre, il l'attein- 
dra et vous n'épouserez jamais le meurtrier de voire père, si c'est Ferdinand qui 
survit à leur rencoijlre... 

Pauline. 
/•-'/ .SI c'est lui qui meiul .'... 

Gertrude. 
.Je l'aime mieux mort que... 



LA MARATRE. 441 

Page 168. 

43. Ici s'insérait, sur le manuscrit, le passage suivant : Vous me ravez dit ! 
J'en sens la vérité ! c'est le dernier degré de la souffrance au cœur d'une femme 
que de supplier sa rivale, son ennemie. 

44. Var. : Renoncez-vous à lui ? 

45. L'indication du jeu de scène ne figure pas sur le manuscrit. 

46. Var. : ... tu me dis que tu renonces à lui ! puis : tu me dis cela, à moi ! ... 
Mais parce qu'il t'aime 

47. Sur le manuscrit cette réplique se présentait ainsi : Je vous en donnerai, 
qu'e.vigez-vous ? (A part.) ah ! je me suis heurtée ci une arme... non ! c'est la 
clef du secrétaire, ah ! (A Pauline.) [sic] Pour lui sauver la vie, car il ne se 
défendra pas contre mon père, je suis capable de... (Cf. ci-dessus, la note 4.5.) 

Page 169. 

48. Toute cette jiartie de scène est différente sur le manuscrit : 

Gertrude. 
\'oyons ! je ne crois qu'à une seule preuve ! Il faut épouser Godard ! et dans 
l'in.'itant même échanger vos paroles... 

Pauline (.\ part.) 
J'ai la clef ! (A (lerlrude.) j'épouserai Godard... 

Gertrude. 
Tu épouseras Godard ! 

Pauline. 
Allez le lui annoncer vous-même, madame. \'enez ici avec mon père, et... 

Gertrude. 
Et... 

Pauline. 
Je donnerai ma parole... c'est donner ma vie ! 
Gertrude [.\ part. | 
Comme elle dit cela ! .lans pleurer ! Elle a une arrière pensée ! (A Pauline.) 
aiVi.s! tu te résignes (A part.) voi/ons ! (A Pauline.) 5i tu es vraie... 

Page 170. 

49. Cette scène est bien plus développée sur le manuscrit. En voici le 
texte. La partie de la réplique entre crochets est cancellée sur le manuscrit. 

J'ai la clef du secrétaire où est le poi.'ion, et je puis lu lui remettre après en 
avoir pris ce qu'il en faut pour mourir. Donner sa vie à celui qu'on aime, oh ! 
c'est un affreu.r bonheur, mais c'est un bonheur... [Oh cette femme le ferait tuer 
et si Ferdinand avait le malheur de tuer mon père et bien elle saurait l'enchainer 
à elle, elle qui était...] Pauvre Ferdinand ! Il m'aime assez pour ne jamais par- 
donner à l'auteur de ma mort ! A vingt-deu.v ans ! pleine de force, d'amour et 
de bonheur rêvé, dire adieu à la vie .sous le toit paternel '.... Mais je l'ai toujours 
fien.'ié depuis que j'aime Ferdinand. Le monde est un paradis ou un cachot, et 
j'ai horreur du cachot. Être madame Godard... Ah ! cela fait accepter toutes les 
tortures de l'empoisonnement... 



442 NOTES. 

50. Ici s'inséraient, sur le manuscrit, les mots suivants : Si lu savais comme 
on me persécute ! On me force d'épouser Godard ! 



Page 171. 

51. Var. : Est-ce que mademoiselle aurait un amour contrarié ? 

52. Var. : Personne ne m'a vue ! et me voilà mailrcsse de mon sort. Tiens 
Marguerite, je ne me sens pas très bien, emporte d'abord l'argent, laisse-moi 
penser encore à ma résolution. 

Page 172. 

53. L'indication tenant le paquet qu'on a vu au i^rcmier acte et ce début de 
réplique ne figurent pas sur le manuscrit. 

54. Var. : ce terrible poison 

55. Var. : Si le docteur restait « la maison, il me sauverait. 

56. Le manuscrit porte en plus : je vais trouver quelque moyen. 

57. Ici s'insérait, sur le manuscrit, le passage suivant : (il lui prend le 
pouls) votre physionomie n'est pas trompeuse, non, vous êtes abattue par une 
j)rostration qui n'est pas naturelle... Vous aurez eu quelque violente querelle avec 
votre belle-mère. 

58. Cette réplique résume le passage suivant du manuscrit : 

Pauline. 
Oh ! ne me parlez plus de celte créature ! 

Vernon. 
Une belle créature, et... 

Pauline. 
Ah ! vous trouvez ! la ixnidriez-vous pour femme ? 

Vernon. 
\on. 

Pauline. 
Elle trompe mon père. 

Page 173. 

59. Le manuscrit porte ici en plus le passage suivant : 

Vernon. 
J'en étais sûr. L'amour, mon enfant, est [une maladie] un cas pathologique 
très visible à r(eil... 

Pauline. 

Ah ! Et vous le i>oi/cr toujours... 

tVr/ion. 
Quand j'observe un sujet, cl vous, depuis deux jours, vous me donnez des 
inquiétudes. 

Pauline. 
Oh ! docteur ! voyons ! avant tout vous me jurez de ne jamais rien dire de ce 
que je vais vous confier. 



LA MARATRE. 443 

Vcrnon. 
l'ii médecin, mon enfant, c'est le confesseur du corps, comme le prêtre est le 
médecin de l'âme, et le premier précepte, pour tous deux, est le secret absolu... 
Un médecin, voyez-vous, doit rencontrer dans le monde ses sujets, .ses plus mau- 
vais sujets, sans [que\ même .fourire !... 

Pauline. 
Eh ! bien, ma belle-mère a juré ma perte. 

60. Var. : Oh ! je suis là ! Voyons ! je vous aime comme si vous étiez ma 
fille, ah I bien je puis vous sauver. 

61. Var. : ... que mon père me laissai épouser celui que j'aime et je suis forcé 
d'épouser un Godard. (Cancellc sur manuscrit.) 

62. Le manuscrit porte en plus : Oh ! je devine tout, maintenant. Il n'est pas 
venu de lui-même... 

6.3. Sur le manuscrit cette lin de scène se présente ainsi : 

Pauline. 
Là, vous voyez bien qu'il n'y a pas d'espoir !... 

Vernon. 
Aucun ! du vivant de votre père... Il est fou sur cet article-là... 

Pauline. 
Il le tuerait. 

Vernon. 
[Comme un chien.] Net ! 

Pauline. 
Ah !... docteur, j'ai là, dans le gosier, quelque chose qui me serre... 

Vernon. 
Comme une éponge qui se gonfle !... C'est une attaque de nerfs en règle l Ce 
ne sera rien... (Il sonne) 

Pauline, (lille tombe sur son canapé.) 
Ah! 

Vernon. 
Pauvre fdle ! 

Page 174. 

64. Sur le manuscrit Balzac avait ajouté Godard. 

65. Cette réplique de Marguerite ne figure pas sur le manuscrit où la scène 
s'ouvre par la réplique de Vernon : Marguerite, préparez... 

66. Cette réplique du général ne figure pas sur le manuscrit où les deux 
répliques de Gertrude n'en font qu'une. Ce n'est rien, qui ouvre la seconde 
ici, a été ajouté. 

67. Var. : me parler à cause de l'indignité de cet (Cancellé sur manuscrit.) 

68. Var. : car ce serait une personne. (Cancellé sur manuscrit.) 

69. Var. : Ne précipitez rien, général ! Allez avec lenteur, puis : laissez aller 
les choses mais sans paraître, puis : mais sans montrer la moindre défiance et 
nous causerons de tout cela ce soir... 



444 NOTES. 

Page 175. 

70. Ici sur le manuscrit s'inséraient les répliques suivantes. Variante 
entre crochets : 

Le général. 
Eh ! bien, mon enfant, lu veii.v donc Godard, maintenant '.' C'est décidé ! 

Pauline. 
X'avez-vous pas dit que les enfants devaient écouter leurs parents ? Vous 
[voulez que] avez voulu que je fasse un choix, eh ! bien avec celui-là je suis sûre 
d'être, comme ma belle-mère ici, la maîtresse au logis, et c'est beaucoup pour le 
bonheur... 

Le général. 
Soit. (A part.) // faut ruser comme dit Vernon. 

71. Var. : Choquart. Cette variante se retrouve dans toute la scène. 

72. Var. : Ce n'est, puis : C'est une bagatelle ! une simple attaque de nerfs. 

73. Var. : on a deviné que j'espionnais à ton. Cancellé sur manuscrit. On 
peut s'étonner que Vernon, si lucide, se laisse néanmoins éloigner. 

Page 176. 

74. Sur le manuscrit cet échange de répliques se présente ainsi : 

Le général. 
.Mais alors, qu'a.<<-tu vu ? Dis-moi ! 

t'ernon. 
Allez-vous vous emporter encore ! Du calme, mon vieil ami, ou vous vous 
préparerez des remords éternels... Amusez le tapis, je reviens... 

Le général. 
Des remords .'... 

Cette fin de scène fait penser à la scène de réconciliation entre M™^ Gérard 
et Adrienne dans V École des ménages. Là aussi Gérard, qui s'étonne au début : 
•< Eh bien ; les voilà qui s'embrassent. Qui diable peut déchifïrer ce que les 
femmes ont dans le cœur (cf. t. 21, p. 223), dit, comme Vernon à la fin de la 
scène : i Les femmes ne s'embrassent que pour se mordre. (Cf. t. 21, p. 430.) 

75. Le manuscrit porte ici : puis Godard et Marguerite. (Cf. plus haut, la 
note 64 de la p. 174.) Cependant Godard n'inter\-enait pas non plus dans la 
scène telle qu'elle figure sur le manuscrit. 

76. Ce début de scène ne figure pas sur le manuscrit. 

77. Var. : ma Paulette, 

Page 178. 

78. Votre ne figure pas sur le manuscrit. 

79. Var. : maman 

80. Sa mère .'... ne figure pas sur le manuscrit. 

81. Var. : Ce n'est pas assez sucré! Marguerite, va me chercher le sucrier 

82. Var. : Qii'avez-vous, mon ami ! Cette réplique figure sur le manuscrit 
avant la réplique précédente de Pauline et l'indication du jeu de scène. 



LA MARATRE. 445 

Page 179. 

S;{. l.e manusfril porte ici le lexle suivant : 

1a' général. 
Que sens-lti ? 

Pauline. 
D'étranges doulenr.s ! J'ai comme un brasier dans la poitrine. 
S4. L'indication du jeu de scène ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 180. 

8ô. Ce début de réplique ne figure pas sur le manuscrit. 

86. Var. : madame notre mère. Cancellé sur manuscrit. 

87. Var. : de joie 

88. où elle vous ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 181 . 

89. Var. : \on, non, vous anez, mademoiselle, 

90. Var. : ... et maître, surtout lorsque ce .seigneur et maiire ne se j'uil pas 
faute d'observer, d'espionner même la jeune personne ? N'a-t-elle pas le droit 
de {s'amu.ser un peu avant] plaisanter avant lorsqu'il [y a tant\ faut être si grave, 
après... Vous punirez-vous, si vous m'aimez, me punirez-vons d'avoir fait une 
épreuve ? 

Xotoiis que le manuscrit |)orte déjà la leçon assez surprenante : vous puni- 
rez-vous, alors que l'on attendrait : nous punirez-vous. La correction rend 
cependant le texte plus clair. 

91. Var. : oui, la mienne est favorablement rusée... 

Page 182. 

92. Ah ! Madame ! ali ! général ! ah ! Mademoiselle ! ne ligure pas sur le 
manuscrit. 

93. Var. : Papa, j'ai la croi.v de mérite ! Tiens, Pauline, tu es donc malade ? 
Pauvre petite sœur ! ah ! je sais il'où vient la justice ! 

94. Var. : Est-il fait ! 
9.}. Var. : que cela 

96. Var. : ma chère Marguerite, je souffre ci mourir... 

Page 183. 

97. Depuis la réplique de Pauline : ... Bmbrassez-moi, la fin de scène sur 
le manuscrit se présente ainsi : 

Xapoléon. 
Je t'embrasse au.ssi ! Queque t'as donc ?... 

Pauline. 
Oh ! je me meurs... 



446 NOTES. 

Xapoléon. 
Est-ce qu'on meurt ? Pauletle, en quoi c'est-il fait la mort ! 

Pauline. 
Comme ça ! (Elle tombe.) 

Sapoléon. 
Oh ! Pauline, maman a dit hier que c'était bien mal d'effrayer... je vais lui 
aller dire ! 

Et le manuscrit jiorte en plus une scène XVII I entre Pauline et Marguerite : 

Pauline, 
yiarguerite ! .Marqueritc. 

Marguerite. 
Oh ! Mademoiselle, qu'avez-nous ? 

Pauline. 
Si lu m'aimes, dis à m(msieur Ferdinand de venir me voir. Je voudrais lui 
faire mes adieu.v... 

Marguerite. 
Ah ! c'est donc lui que vous aimez ! 

Pauline. 
Va ! [qu'il vienne à mon...] 

Marguerite. 
Je ne sais pas si je dois la laisser ainsi car elle est bien malade. 

Pauline (seule). 
Oh ! il me sauvera ! je voudrais vivre !... oh ! vivre ! Mais on va se demander 
qui m'aura donné ce poison ? On cherchera comment je l'ai eu. Gertrude sera 
.soupçonnée ! accusée... oh ! je l'entrainerai peut-être avec moi, dans la tombe ! 
ah ! elle est adroite, elle saura se défendre. Si elle allait ù l'échafaud, je serais 
vengée et Ferdinand serait libre... Je saurai mourir sans dire une parole. Je 
serai pleurée, elle sera maudite. 



ACTE V. 
Page 184. 

1. Le manuscrit comporte à nouveau une page de titre : Gertrude, tragédie 
bourgeoise .5« acte. 

2. Var. : Pauline est étendue dans son lit, et n'est vue que dans la glace, très 
imparfaitement, la main de Pauline sort d'entre les rideaux et Ferdinand, qui 
est assis au pied du lit, la tient entre ses mains, le vi.sage dessus, dans une pose 
de douleur et d'abandon complet. C'est le moment du crépuscule, il y a encore 
une lampe. 

3. Var. : (il quille le chevet du lit et vient sur le devant du théâtre). 

-l. Var. : tandis qu'ici, ce n'est pas seulement la vie, c'est le bonheur de toute 
une famille, des espérances qui s'en vont. 

.T. Var. : Marguerite a tranché le nœud, elle a deviné l'énigme de cette lutte 
entre ces deux rivales, elle est allée tout dire à la justice ! 



LA MARATRE. 447 

Kt ici sur le manuscrit s'insérait le passage suivant : Quel spectacle que 
celui de cet amant au désesimir, abymé dans la douleur, ah ! il aime ! je m'y 
connais, il a le calme de ceux qui meurent de leur amour trompé. El ce père que 
je dois tromper I... qui se lève d'heure en heure pour sanoir comment va sa fdle ! 

6. Var. : On n'ose pas un pareil coup de dé toid seul. 

Page 185. 

7. Var. : n'ait exercé ses ravages sur les tissus intérieurs. 

8. Cette réplique ne figure pas sur le manuscrit. 

9. Var. : ... parler ... Les grandes souffrances causées par l'arsenic, puis : 
ce terrible poison, puis : ce poison terrible sont finies... 

Page 186. 

10. \'ar. : Cachez-vous ! c'est le général ! (A la porte.) Que voulez-vous ? 

11. Var. : Mon vieux camarade !... n'avance pas ! Elle dort !... \'on, 
général, vous resterez là... Écoutez-moi ! 

12. Var. : Elle est immobile et comme froide !... Ah ! Vernon ! 

13. Var. : Il faut l'éloigner à tout prix ! 

Page 187. 

14. Var. : Général, nous ne sommes pas des enfants, il faut savoir regarder 
ce lit en face, 

15. Var. : Ah Vernon... Laisse-la moi voir, je la veux embrasser. 

16. Var. : Oh ! elle est déjà glacée... 

17. Var. : reniée 

18. Var. : Oh... \'ernon ... oui, j'y vais 

19. Ici, sur le manuscrit, s'intercalaient ces répliques : 

Vernon. 
Et madame de Grandchamp 

Le général. 
Elle ne sait rien... Vernon tu feras un miracle. 

20. La réplique s'arrête là sur le manuscrit. Balzac avait ajouté : (Vernon 
accompagne le général). Il barre cette indication et ajoute la dernière 
réplique. 

21. Var. : Je vais m'assurer, le mettre en route, puis : je vais le voir se mettre 
en route, car s'il rencontrait les magistrats, quel, puis : ce serait d'autres 
malheurs. 

Page 188. 

22. Var. : Oh ! je te suivrai ! oui Pauline, tu es ma vie même, et mon âme 
est en toi, comme tu m'as dit que la tienne était en moi ! 

23. Var. : Voici le poison qui 

24. Var. : Elle a rouvert 



448 NOTES. 

Page 189. 

2.'). Sur le manuscrit cette fin de scène se présente ainsi : 
Vernon (il examine Pauline.) 

Pauvre enfant. ( Il va sur le devant de la scène à un guéridon.) Comment 
l>ourrail-on donc emj)ècher ces nombreux désespoirs d'amour qui tuent ainsi 
des centaines de couples par année ! ùmes [poétiques et] exaltées qui ne veulent 
de la vie que riante et dorée .'... adoucissons-lui les tortures de la mort ! (A Pau- 
line. ) tenez, Pauline, prenez ce cordial, de la main de Ferdinand. 

Ferdinand. 
Mourra-t-elle ? 

Vernon. 
Eh ! mon }iauvrc ami ! c'est une morte... La voilà endormie. Que sera le 
réveil ? 

(Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline.) 

26. Cette première réplique ne figure pas sur le manuscrit. Et Ferdinand 
assiste à cette scène. 

27. La fin de la répli([uc de liamel depuis Docteur et celle de Vernon sont 
ajoutées en marge. 

28. La réplique du médecin et le début de celle du juge ne figurent pas 
siu" le manuscrit. 

29. Var. : (il a regardé partout et a vu un petit papier à terre.) Et ce 
papier ?... 

Page 190. 

30. Var. : E. Ramel. 

Rien n'est insigniliant m des cas pareils, pour des magistrats ! Pauvre 
Ferdinand ! 

Vernon. 
La douleur l'a dévoré... laissons-le ! 

E. Ramel. 
Pourrions-nous éloigner monsieur de (irandciiamp... 

31. Var. : la mort 

32. Var. : avant hier au soir, pleine de vie et de .santé, de bonheur même 

33. Le manuscrit attribue cette réplique à Vernon. 

34. {^ctte réplique du médecin ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 191. 

35. Var. : .sa belle-mère et que celle-ci, qui vous aurait aussitôt envoyé à 
quatre lieues d'ici, sous un vain prétexte, a insisté, devant monsieur de Grand- 
champ, pour tout préparer et tout donner à sa belle-fille, malgré l'insistance 
de cette vieille .servante dévouée... Est-ce vrai '/ 

36. Var. : d'un reproche de mon pauvre maître. 

37. Var. : ... m'éloigner d'ici, que l'ouvrier chez qui l'on m'envoyait à trois 
lieues d'ici, comme dangereusement malade, était au cabaret. 



LA MARATRE. 449 

38. Var. : Madame. 11 esl permis de penser que la leçon Mademoiselle, 
que donne l'édition originale, est le résultat d'une erreur et qu'il eonviendrail 
de lire effectivement Madame. C'est madame de Grandchamp qui a donné 
cette indication à Vernon. Mais comme c'est à la suite d'un aparté entre 
Pauline et Gertrude que cette dernière s'adressant à \'ernon lui dit : Docteur, 
on vient de me dire... il est possible que celui-ci attribue à Pauline l'origine de 
la nouvelle. (Cf. plus haut, p. 17Ô.) 

39. Var. : Messieurs, voici le clergé... 

40. Ici le manuscrit comporte ime réplique de Ferdinand. (Cf. ci-dessus, 
la note 26 de la p. 189.) 

Ferdinand. 
Ah I Eugène ! quelle affreuse tragédie !... adieu ! mon seul ami... adieu ! 

Vernon. 
Messieurs, venez par ici, car le général précède le clergé. 

Page 192. 

41. Le manuscrit précise : le juge d'in.ftruction. 

42. Le manuscrit comporte une version plus étoftée de ce début de scène : 

Ramel. 
Est-il vrai, comme le prétendent Félia: et Marguerite, qu'hier madame de 
Grandchamp ait administré à sa belle- fille, une dose d'opium, et que, vous étant 
aperçu de cette manteuvre criminelle, vous avez pris et serré la tasse... 

Vernon. 
Messieurs... 

Le juge. 
Vous connais.'iez vos devoirs, monsieur, répondez. 

Vernon. 
C'est vrai, mais, messieurs, je ne crois pas que ce fût dans une intention 
mauvai.se. 

Le juge. 
El quelle intention supiwseriez-oous à madame de Grandchamp ? 

Wr;ion. 
Quelques [sic] soient les conséquences personnelles de mon silence à ce sujet, je 
suis obligé de me taire, et j'ose espérer que vous approuverez ma conduite... 

Le juge. 
On doit tout dire à la justice, monsieur ; mais nous vous donnons le temps de 
réfléchir pendant cette première instruction. Et où se trouve celte tasse ? 

\'ernon. 
Là ! (Il montre le meuble.) El voici la clef. 

Le juge (au greffier.) 

Écrivez. (Il va ouvrir le meuble, y prend la tasse et la tend au médecin.) 
Voyez. 

Le médecin. 

Il suffd de regarder et de sentir... [Il y a là des gouttes de]. C'est des gouttes 
de Rousseau. 



450 NOTES. 

Le juge. 
Le sommeil de mademoiselle de Grandchamp, hier, au milieu de la journée, 
est un fait constant. 

Ramel. 
Comment, monsieur \'crnon, vous qui... 

43. Var. : criminelle 

44. Le manuscrit porte : arrêté dans, le dernier mot étant cancellé. 

Page 193. 

45. Var. : par leurs caractères et par des passions impitoyables... 

46. Balzac avait d'abord écrit : j'ai connu Ferdinand 

47. Var. : il g a quatorze ans 

48. Var. : plein d'amour et d'illusions. La correction figure en marge du 
manuscrit. 

49. Var. : qu'il ne perde pas tout son honneur ! 

50. Var. : il croira 

'A. L'indication (Piamel fait un signe à Vernon et prend un air sévère) ne 
figure pas sur le manuscrit. 

52. Var. : secrètes 

Page 194. 

53. Var. : on entend des chants d'Eglise. 

54. Ce début de réplique s'explique par la variante signalée à la note ci- 
dessus et par cette mention qui figurait sur le manuscrit : (La porte de la 
chambre de Pauline s'ouvre, les chants sont plus distincts.) 

55. Var. : (Elle va sur la porte de la chambre de Pauline, entre et ressort 
précipitamment.) Ah ! (Elle recule épouvantée devant Marguerite.) 

56. Var. : Le Juge (A Ramel.) : Quelle comédienne ! (A Gertrude.) Et... 

57. Var. : Moi ! Moi ! Moi ! 

58. Var. : Je donnerais ma vie, mon àme pour qu'elle n'épouse pas Ferdi- 
nand, mais que je veuille sa vie à elle ! que j'aie attenté à ses jours... mais je 
suis mère, je suis femme... 

59. je ne voudrais pas rougir, ne figure pas sur le manuscrit. 

Page 195. 

60. Var. : et vous devez voir en moi un protecteur ; mais 

61. Cette réplique du juge ne figure pas sur le manuscrit. 

62. La réplique précédente de Gertrude ne figure pas sur le manuscrit où 
les deux répliques de Ramel n'en font qu'une. 

Page 196. 

63. \'ar. : vers dix heures 

64. Ici, sur le manuscrit, s'inséraient les répliques suivantes : 



LA MARATRE. 4Ô1 

Le juge. 
Quelles élnient vos intentions en administrant ce poison à notre belle-fille... 

Gerlrude. 
Quoiqu'il puisse arriver de moi, je ne veux pas le dire mais jamais sa mort 
n'a été dans ma pensée. 

Ramel. 
Tous les coupables, madame, commencent par des réticences et il arrive un 
moment où pressés par des faits, j)ar des hasards imprévus qui les terrifient, il 
faut avouer la vérité. 

65. sur cette pfiase de l'instruction ne figure pas sur le manuscrit. 

66. Var. : vous serez prévenue 

Page 197. 

67. Var. : Cfiez vous... Voici la tasse d'infusion de feuilles d'oranger (pie 
vous avez fait boire hier à A/''* de Grandchamp, cette tasse contient de l'arsenic. 

68. Var. : Elle est dans mon tablier... Oh ! merci, monsieur, ce cauchemar 
va finir. 

69. Var. : \'ous n'avez donc pas fait encore usage de 

70. Var. : nous entrons 

71. Var. : Entrez, messieurs. 

Page 198. 

72. Cette scène remplace la suivante qui figurait Mir le manuscrit : 

Scène VUE 
(Le clergé dénie.) 
Les mêmes, (moins Gertrude, Ramel, le juge) puis le général et un prêtre. 

Le général. 
Merci !... vous qui venez de bénir mon enfant ! Oh .' revenez... En priant 
Dieu, tous, il me la laissera !... 

Le prêtre. 
Monsieur le vicaire est là, mais général je reviendrai veiller et prier tirés 
d'elle. 

Le général. 
Je vous attends. (Il rentre sans rien voir.) 

73. Sur le manuscrit l'intitulé se présente ainsi : Les mêmes, moins le 
général, puis Ramel, le juge, Gertrude. 

74. Cette réplique ne figure pas sur le manuscrit où l'ordre des quatre 
répliques précédentes est différent. Celle du juge ouvre la scène. Les autres 
la suivent. 

75. Var. : i)ris 

Page 199. 

76. Var. : cherchons ! 



452 NOTES. 

Page 200. 

77. Le manuscrit porte en plus : aiilremenf vous redoubleriez l'horreur qui 
va s'élever contre vous... 

78. Var. : qu'il était mal 

79. que nous avons interrogé, ne figure pas sur le manuscrit. 

80. Ici Balzac avait ajouté : (au brigadier) faites venir tous les témoins. 

81. Var. : c'est elle qui me l'a fait renvoyer ! 

82. Ici le manuscrit porte en plus : quand je ne suis que coupable d'amour. 

83. Var. : Vit-elle ? 

84. Sur le manuscrit cette réplique e.-.t attribuée à Raniel. L'indication : 
désiqnant le général n'y figure pas. 

Page 201. 

85. Ce début de scène remplace un long développement du manuscrit. 
Variantes entre crochets. 

Scène 10. 
Les mêmes, le général. 
Le général. 
.\h ! je n'a sun'ivnii pas (il tombe sur un canapé.) 

\'ernnn. 
Mon ami ! vene-, ai(lr:-moi. 

Le général. 
Il nir semble qu'il y ti bien du monde ici. Que fait-on ! .Sauvez-la ! Où donc 
est Gertrude '.' (on l'entraine dans sa chambre.) 

Gertrude. 
Mon ami ! Pauvre Grandchamp ! Oh ! je voudrais que l'on me tudt à l'ins- 
Uuil sons procès ! Non, Pauline m'a entortillée dans son suaire et je sens ses 
iloiijls glacés autour de mon cou... 

.Scène IL 
Les mènu's, moins X'ernon et le général. 

Le juge. (.\ CVertrude.) 
\'ous êtes émue, madame. Écoulez il est des [tentations] .séductions que la 
justice humaine, quelquefois miséricordieuse, comprend a.isez, quoiqu'elles 
mènent au crime, pour y trouver des e.rcases. Dites la vérité. Voici des témoins 
dont les confrontations donneront tellement de poids à la prévention qui pèse 
sur Votre tête qu'elle va devenir en peu de temps une accusation capitale, sanc- 
tionnée par [la cour] un arrêt de la cour. \'ous ne pouvez atténuer celte peine 
que les magi.strats prononcent avec douleur... 

Gertrude. 
Ah ! 

Le juge. 
Que par des aveux complets. E.st-ce la cupidité qui vous a pou.t.sée... le désir 
d'accumuler sur la tête de votre fils toute la succes.sion. 



La cupidité, l'argcnl. 



LA MARATRE. 453 

Gerlrudc. 

Ramel. 



C'est [cela] madanu-, votre seul motif, nous ne ponnons i>as imns en troimer 
d'autres. 

Gerlrude. 

Comme ils m'enlacent. (A Ramel.) ah ! vous êtes [médecin à la manière du 
bourreau] un ami bien cruel ! 

Le juge. 

Madame, mademoi.felle Pauline allait, selon ta déclaration de la femme 
.Marguerite Socquard, quitter la maison paternelle, elle avait tout préparé pour 
sa fuite, en pres.sen^on/ [.son sort] le sort qui l'attendait. Vous ave: .su celte 
détermination, comment l'anez-voiis retardée... 

Gerlrude. 

Qui vous a dit cela ! nous n'étions que trois à le savoir. (.\ part.) Oh ! Ferdi- 
nand, le trouverais-je contre moi... m'enverrais-tu donc à l'échafaud (Elle 
pleure.) 

liamel. 

Ferdinand n'a rien dit, il n'a pas quitté le chevet de .sa bien-aimée et il 
mourra de sa mort. Pourquoi n'avez-vous pas écouté ma uoi.v lorsque j'essaijais 
de vous arrêter dans cette voie... 

Gerlrude. 

Mais, mon cher Eugène, je vous le dirais à vous, mais... 

Le juge. 

Mon cher Eugène. Monsieur, vous êtes un magistrat et trop éclairé pour 
rester dans la fausse position que ces paroles accusent... 

Ramel. 

Soyez tranquille ! Dès ce moment je me récuse, et je ferai mon devoir ju.squ'à 
ce que mon subslilut me remplace. (A (iertnide.) X'ous vous êtes oubliée. 

Gerlrude. 

Et qui ne s'oublierait dans une pareille catastrophe ! Aussi maintenant, ali ! 
j'étais résignée... J'allais, oui, j'allais ensevelir avec moi le .secret de ce drame 
domestique, épouvantable et que toutes les femmes qui dévient de leurs devoirs 
devraient connaître ! .Mais je suis lasse de cette lutte avec un cadavre qui 
m'étreint, qui me communique la mort ! Eh .' bien mon innocence sortira 
victorieuse des aveux au.v dépens de l'honneur ; mais je ne .serai pas du moins 
une vile et lâche empoisonneuse... et je vais tout dire. 

Scène 12. 
Les mêmes, le général, Wrnon. 

Le général. 
Il est bien temps, madame ! Ah ! vous allez donc dire à la justice... 

86. Var. : improbe 

87. Var. : ah t faut-il se taire ! 



454 NOTES, 

Page 202. 

88. Var. : Général, nous avons tout fait pour éviter voire présence qui n'est 
pas convenable ici, de grâce, retirez-vous la loi le veut. 

89. Var. : de la France ! 

90. Var. : allons, parlerez-vous. 

91. La fin de cette scène est différente sur le manuscrit : 

Gertrude. 
... oui je suis coupable. (Mouvement général.) (A part.) sauvons au moins ce 
pauvre vieillard qui m'aime ! Qu'il vive pour mon fils ! (Elle se lève.) coupable 
pour tout le monde, mais à vous je vous dirai jusqu'à mon dernier soupir que 
je suis innocente et que quelque jour la vérité sortira de deu.v tombes, vérité 
cruelle et qui vous /trouvera que vous aussi, vous êtes coupable ! 

Le général. 
Moi ! Moi I Ai-je donc épousé l'Enfer ! Enfin .' Oh ! ma tête se perd... 
Ah ! que vois- je ? 

92. : ... sur Ferdinand et sur un prêtre. Par suite de la suppression du long 
passage signalé ci-dessus (note 85 de la p. 201) cette scène est numérotée XIII 
sur le manuscrit. 

Page 203. 

93. A partir de cette réplique la version du dénouement est quelque peu 
difTérente siu- le manuscrit. 

Pauline. 

Les mourants la disent... (A Gertrude.) savez-vous pourquoi je viens vous 
retirer de l'abîme où vous êtes, jwurquoi j'arrache à l'échafaud la proie que je 
voulais y laisser. C'est que Ferdinand vient de me dire un mot, qui m'a fait 
sortir de mon cercueil, où j'étais déjà ! ah ! il a tellement horreur de t'accompa- 
gner dans la vie qu'il mp suit, moi, dans la tombe où nous reposerons ensemble, 
mariés par la mort. 

Gertrude. 

Ferdinand ! ah mon Dieu, à quel pri.r suis-je sauvée ! Oh ! j'aimerais mieux 
l'échafaud et toutes .ses hontes. 

Le général. 
Mais, mathrurrii.r enfant, pourquoi meurs-tu ? Se suis-je pas un bon père ! 
On dit que c'est moi qui suis coupable. Oh ! quelqu'un a crié Ferdinand avec 
un accent de folie ! tu l'aimes donc ! ah ! c'est vous madame ! Elle a crié Fer- 
dinand ! Madame .' parlez. 

Gertrude. 
Oui, monsieur. 

Ferdinand. 
Malheureuse... (A part.) Sauvons-les ! (Au général.) C'est moi général qui 
peu.r seul vous donner le mot de cette fatale énigme et qui vous expliquera 
comment vous êtes coupable. 

Le général. 
Vous ! Ferdiiiunil, iioi/.s à qui j'offrais ma fille, et (/ni l'iiimez... ! 



LA MARATRE. 455 

Ferdinand. 

Je m'appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général Marcandal 
qui a sauvé son pays d'un partage en ramenant la maison de Bourbon... Com- 
prenez-vous ? 

Le général. 

Ah I fds de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et trahison. 
Défends-toi ! 

Ferdinand. 
Vous ne vous battrez pas, général, contre un mort. (Il tombe avec Pauline.) 

Ramel. 
Dérobons ce spectacle affreux ! 

Le juge. 
[Madame, la justice] Nous ne saurons rien. 

Rajnel. 
Madame la justice se relire et vous laisse à vous-même, ah I 

Gertrude. 

(dont les cheveux sont blancs). J'ai pris un siècle en quelques instants! 
J'allais mourir pour éviter la honte de vos arrêts (elle tire un flacon et le jette) 
mais je me condamne à vivre pour ce pauvre vieillard et mon enfant. 

Ramel. 
(Au docteur.) Un secret absolu. 
(Tout le monde se retire, excepté le docteur, Gertrude et le général.) 

Scène XV. [sic] 
(Le général s'agenouille.) 

Gertrude. 

Que fait-il 1 [docteur] Monsieur ne suis-je pas assez punie... Docteur, per- 
drait-il la raison ? 

Docteur. 
Général que faites-vous ? 

Le général. 
Je cherche à dire des prières pour ma fille. 



Page 204. 

94. On pense ici au dénouement de la Vendetta : Ginevra étant morte, 
Luigi vient mourir devant son beau-père. (Cf. FC, t. 1, p. 230.) 



OCB. T. XXIII. TH. 3. 30 



456 NOTES. 



LES PETITS BOURGEOIS. 



Page 205. 

1. Le manuscrit des Petits bourgeois est conservé à la Bibliothèque Loven- 
joul sous la cote A 188. 11 se compose de deux cahiers de papier bleu, non 
filigrane. Le premier est formé de 13 feuilles, le second de 10 feuilles de 
dimensions 28 x 42 cm pliées, ce qui donne des pages de 28 X 21 cm pagi- 
nées par Balzac de 1 à 25 pour le premier cahier, de 26 à 45 pour le second. 
Mais sur ce papier soigneusement préparé Balzac a peu écrit. Le fol. 2 est une 
page de titre. On y lit : Les Petits bourgeois, comédie en cinq actes et en prose... 
Juin 1848 au château de Sache. 7^'' acte. Le fol. 3 comporte au recto, la liste 
des personnages, soigneusement mise au net ; au verso quelques indications 
sur les personnages. Puis il faut aller jusqu'au fol. 26 pour trouver : Les Petits 
bourgeois. 2^ acte. 

Ce manuscrit tel que nous venons de le décrire, est un éclatant constat 
d'échec de Balzac. Il vient compléter l'histoire de cette œuvre, telle que 
la correspondance avec M"^ Hanska en particulier, nous permet de la 
reconstituer. 

C'est le 28 mai 1848 qu'il est pour la première fois question de cette œuvre 
dans la correspondance de Balzac. 11 écrit alors à M°»^ Hanska : « J'ai vu 
hier au soir Méry qui habite Paris décidément et qui va m'aider pour une 
comédie en 5 actes et en vers les Petits bourgeois, pendant que je fais ma 
comédie d'introduction aux Français, la Folle épreuve. Je vous parlerai de 
ces deux projets plus au long un autre jour. » Trois jours plus tard Balzac 
tient sa promesse, le 31 mai, il annonce à sa correspondante : « Les Petits 
bourgeois vont être joués dans 6 semaines, aux Français par l'élite de la 
troupe. N[ous] avons convenu de nos faits, Lockroy et moi. Il trouve la 
pièce admirable. » Puis après d'autres précisions sur ses projets, des nouvelles 
de la Marâtre, un aperçu sur l'état actuel de la France qui « navre le cœur », 
Balzac enchaîne : « mais la politique me fait horreur, j'aime mieux vous 
parler des Petits bourgeois. Les Petits bourgeois sont trois différents Pru- 
dhomme, pleins d'honneur, de vertus, mais ridicules comme Prudhomnie, un 
peu bètes comme Prudhomme, tous trois amis vivant au fond du Marais, 
ricliissimes, mais en ne dépensant que 6 000 fr. par an, malgré leur 100 000 fr. 
de rente, l'un d'eux a un fils dont il veut faire un avoué. Le fils depuis 3 ans 
mène à l'insu de ses parents la vie des lions de Paris, car il a rencontré un 
corrupteur qui l'a lancé dans cette vie à lansquenets, à bottes vernies, 
à Joséphas, etc.. Les parents croient le jeune homme sage comme une image ; 
mais la bombe éclate !... La comédie commence ! les 3 Prudliomme veulent 
arracher leur idole maudite à sa vie maudite et se lancent chez les usuriers, 
et les actrices où le marais vertueux est battu à plates coutures, et c'est le 
corrupteur qui, amoureux de la sœur de son élève, arrange toutes les affaires, 
et liquide la position, en éclairant les vieillards sur les conditions de la vie 
moderne. Ecco Signora. Es-tu content Coucy de Wierzchownia ?... Cette 



LES PETITS BOURGEOIS. 4Ô7 

pièce sera folle d'un bout à l'autre, pleine de charges et poussée au gros rire. 
Si cela ne réussit pas, qui réussira ? C'est continuer Molière, adapter ses 
idées au temps présent. La vieillesse jouée par les passions de la jeunesse, 
donner raison à chacun etc. « 

Si Balzac a présenté son projet avec autant d'enthousiasme et de verve 
à Lockroy on comprend que le directeur du Théâtre Français ait trouvé 
admirable cette pièce dont rien encore n'était écrit. 

Ce bel enthousiasme ne dure pas. La défection de Méry dont il n'est plus 
question après la lettre du 28 mai, ce qui conduit Balzac à renoncer aux vers, 
y est peut-être pour quelque chose. Mais surtout c'est la sombre situation 
des théâtres qui attriste Balzac : il a conscience de l'inutilité de ses efforts. 
Sa lettre du 2 juin, si elle le montre toujours résolu à écrire cette pièce — il 
va aller quarante-cinq jours à Sache pour ce travail — nous le montre désa- 
busé : « Je vous avoue que je perds tout-à-fait la tête ; car, en supposant un 
succès aux Français avec la pièce que je vais faire en Touraine, cela ne peut 
que donner les 5 000 fr. nécessaires en T'"'' pour payer les obligations et vivre, 
et je suppose un succès et beaucoup de dévouement chez les comédiens pour 
les répétitions, et enfin je suppose aussi un public I... ■> Le temps lui manque, 
et l'argent comme toujours : a je n'ai pas l'tirgent nécessaire pour atteindre 
à l'exploitation d'un répertoire qui veut un an pour se former ». Mais la 
nécessité conunande : « Il faut aller faire un chef-d'œuvre, la mort dans le 
cœur, car je n'ai plus rien, et si les Petits bourgeois ne sont pas une œuvre 
colossale de conaique, je verrai détruire la rue Fortunée ! [...] Le théâtre est 
la dernière ressource, et combien est-elle trompeuse ! » 

A Sache cependant, Balzac, très fatigué, ne parvient pas à travailler. Ses 
lettres à M™* Hanska permettent de le suivre, jour après jour, dans son effort. 
Le 4 juin, il annonce : « Je viens de couper mon papier pour écrire les Petits 
bourgeois ». Le 7, il n'a encore rien fait : « ... au lieu de mordre aux Petits 
bourgeois je me laisse aller à la paresse du cheval qui se refait d'une course... » 
11 se promène « espérant trouver le l'^"' acte des Petits bourgeois au coin d'une 
allée ». 

Cependant, à Paris, Lockroy inquiet de ne plus voir son auteur, lui fait 
demander par Lavu-e, s'il peut toujours compter sur lui pour la fin du mois. 
Le 8 juin Balzac le rassure. 11 lui annonce qu'il est à Sache : a Votre inquié- 
tude est venue m'y trouver au moment où j'ai fini le 1" acte. [...] vous aurez 
cette comédie à la fin du mois » (Corr., V, p. 312). Mais il confie le même jour 
à M™^ Hanska : « Impossible de fixer ma pensée sur les Petits bourgeois. » et 
il lui explique sa réponse intrépide à Lockroy : « La nécessité veut tellement 
que ce soit fait que cela le sera. J'y pense, mais en pure perte ; enfin je vais 
m'y mettre avec toute ma volonté. » Le 9 juin, il est un peu plus optimiste : 
« Hier j'ai trouvé beaucoup de détails, mais rien sur l'ensemble, je ne vois pas 
encore l'antagonisme à créer, je n'en suis qu'à l'esprit général de la composi- 
tion, qui est la lutte des vieilles mœurs probes, prudliommesques, et celles 
de la jeunesse dorée ; mais il faut tant que j'aie une pièce au répertoire de 
la grrrande Comédie française, et j'ai tant d'ardeur que j'y arriverai. > Ses 
efforts semblent payer. Le 12 juin, il écrit : « Ce matin je suis à l'ouvrage et 
je vais écrire plusieurs scènes. » Et le IH : « Je suis content du 1^' acte des 
Petits bourgeois. 11 sera écrit ce jour. » 

Il est vraisemblable que pendant ces journées Balzac jeta sur le papier 
une version du premier acte de sa pièce, malheureusement perdue. Mais son 
bel élan ne dure pas. 11 a beau faire venir son café de Paris dans l'espoir que 
les Petits bourgeois s'en trouveront mieux (lettre du 16 juin), la pièce 
n'avance pas. Le 22 juin, il confie sa peine à la comtesse Mniszech : « Je ne 



458 NOTES. 

peux pas parvenir à faire les Petits bourgeois et l'on attend cette œuvre avec 
impatience aux Français. J'ai trop de cliagrin pour travailler l Je suis acca- 
blé, je vois l'inutUité du travail dans les circonstances où nous sommes. » 
Et le 23, il écrit à M™<^ Hanska : " Je ne puis rien faire. Les idées, l'envie de 
travailler, tout manque, car l'esprit n'y est pas. " C'est dans cet état d'esprit 
que le surprend une lettre de Lockroy datée du 21 juin. Lettre optimiste. 
« Je compte sur votre parole et vous laisserai le tiiéàtre entièrement libre 
pour la fin du mois [...] Votre titre est excellent et j'espère que l'ouvrage 
portera un grand coup. » (Corr., V, p. 313.) Balzac envoie cette lettre à 
^Ime Hanska et lui avoue que sa pièce i est à refaire, car il l'a déjà toute 
changée ». En désespoir de cause il décide de rentrer à Paris. Il ne rapporte 
des Petits bourgeois que son papier bien coupé, et une liste de personnages. 

A Paris les choses ne vont guère mieux. Les Petits bourgeois continuent à 
l'occuper et à ne pas avancer. Les lettres de juillet et du début d'août 
témoignent de son impuissance à écrire cette œuvre. Et le 7 août, premier 
indice d'un renoncement, il annonce : « Je vais risquer Mercadet aux Fran- 
çais. » Il a beau, quelques lignes plus loin, alBrmer : « Je tâcherai d'achever 
les Petits bourgeois car le sujet est assis sur une idée plus solide et plus 
compréhensible pour les masses que celle de ^lercadet «, on sent déjà qu'il 
n'y croit plus. Le 8 août un article de Rolle, dans le Constitutionnel rend 
public le projet des Petits bourgeois. Le critique écrivait : « C'est d'ailleurs 
une entreprise difQcile que de faire aujourd'hui une comédie et surtout une 
bonne comédie. M. de Balzac va le tenter pour la plus grande joie du Théâtre 
de la République, et certes nul n'est plus que lui capable de mettre vaillam- 
ment à fm cette œuvre du démon : il a le style, la sagacité, le trait vif et 
mordant, le coup d'œil pénétrant, l'observation profonde, son rare esprit et 
ce trésor inépuisable d'analyses savantes, de verve originale et de brillantes 
saillies. Depuis longtemps M. de Balzac fait de la comédie dans ses romans 
et de la meilleure. Il est temps qu'il en fasse pour le Théâtre de la Répu- 
blique qui en a si grand besoin. L'ouvrage est en cinq actes : il a pour titre 
les Petits bourgeois. » 

Est-ce cette annonce qui précipite la décision de Balzac ? S'était-il entendu 
dès la veille avec Lockroy ? Toujours est-il que dans sa réponse à Rolle, que 
l'on date du 9 au 10 août, Balzac annonce qu'il a « fait rentrer la pièce dans 
les limbes du portefeuille. Vous comprendrez facilement, explique-t-il, les 
motifs qui me forcent d'ajourner la présentation de cette comédie. Est-ce au 
lendemain d'une bataille où la bourgeoisie a si généreusement versé son sang 
pour la civilisation menacée ; est-ce quand elle est en deuil, qu'on peut la 
traduire sur la scène ? Le directeur du théâtre a pensé comme moi, et il 
a bien voulu, au nom des comédiens, accepter en échange une autre comédie, 
qui sera, nous l'espérons, incessamment représentée. » (Corr., V, p. 334.) 
Cette autre comédie c'est ^lercadet, qui de\'iendra le Faiseur et dont l'histoire 
prend ici le relais de celle des Petits bourgeois. Dès le 15 août une lettre de 
Lockroy à Balzac montre que l'on est plongé dans le travail que nécessite 
cette autre comédie. (^Corr., V, pp. 337-338.) 

Les quelques renseignements que nous possédons sur la pièce témoignent 
surtout des incertitudes de Balzac. Alors que le soin avec lequel il a calli- 
graphié la liste des personnages — - c'est la plus belle page d'écriture de 
Balzac que nous connaissions — et la précision qu'il apporte à situer tout 
ce monde — vingt acteurs — nous invitent à penser qu'il a des idées très 
nettes sur sa pièce, les quelques notes consignées au verso de la même 
feuille font intervenir quatre personnages qui ne figurent pas sur la liste si 
minutieusement établie. La lettre à M™» Hanska du 31 mai ne donne guère 



LES PETITS BOURGEOIS. 459 

qu'une idée générale. Il est donc difTicile de s'interroger sur la genèse d'un 
projet aussi peu défini. Cependant la similitude de titre entre la pièce pro- 
jetée en 1848 et le roman commencé en 1843-1844, laissé inachevé, repris 
en 1846 et alors déiinitivement abandonné, nous incite à nous tourner vers 
le roman : les Petits binirgeois. D'autant plus que M™« Hanska écrivit plus 
tard à Dutacq que le roman et la pièce avaient le même sujet CLov. A 272, 
fol. 3) et que son mari aurait envisagé " lors de sa dernière et fatale maladie » 
l'achèvement de ses œuvres et aurait dit : « Je voudrais bien voir Rabou ; 
peut-être qu'il se chargerait de terminer les Petits boiirgeois-TomsLn, tandis 
que je les arrangerais de mon côté pour le théâtre. » (Lov. A 272, fol. 278.) 
Raymond Picard, dans son Introduction aux Petits bourgeois a donc cher- 
ché les liens entre les deux œuvres et conclu : « On ne voit toutefois pas 
le rapport entre le roman et la jnèce. - On peut tout au plus, estime-t-il, ne 
« parler que d'inspiration commune ». {Les Petits bourgeois, Garnier 1960, 
p. XL.) Les données dont nous disposons ne permettent guère d'être afflr- 
matif, mais nous croyons cependant le rapport entre les deux œuvres assez 
net. .\u trio c[ue constituent, dans le roman, Thuillier, Colleville et Minard, 
correspond assez bien, dans le projet de pièce, le trio Tardif, Ranson- 
nette et Piquoiseaud. Et le lien plus étroit qui unit Thuillier à Colle^•ille 
est le pendant de celui qui unit les associés Tardif et Ransonnette. Dans les 
deux œuvres il y a également un personnage qui a une vie conjugale troublée. 
On connaît celle de Cone\ille dans le roman ; dans la pièce Piquoiseaud 
B avec qui sa femme n'a pas voulu vivre » est divorcé. Dans le roman nous 
trouvons deux jeunes filles. Prudence Minard et Céleste ColleviUe. Dans 
la pièce, deux jeunes filles aussi : Hélène Tardif et Mathilde Ransonnette. 
De même les Minard du roman ont deux enfants, un fils, Julien et une fille. 
Prudence, que nous venons de nommer. Les Tardif ont également deux 
enfants, Hélène et Achille ; et d'Achille Tardif on veut faire un avoué ; 
Julien Minard est avocat. Il suffit de lire attentivement la liste des person- 
nages dressée en 1848, pour constater que les liens d'amitié, de famille ou 
d'intérêt qui unissent les dilTérents personnages sont aussi complexes dans 
la pièce que dans le roman. Dans les deux œuvres c'est bien le même petit 
monde que Balzac a voulu peindre. Et il nous semble significatif de voir le 
dramaturge, lorsqu'il entreprend de rédiger une note pour situer les per- 
sonnages de sa pièce, retomber dans le mouvement de son roman. Après 
avoir présenté le trio Tardif, Ransonnette, Piquoiseaud, posé d'entrée avec 
des traits qui rappellent ceux du trio Colleville, Thuillier, ISIinard, il en vient 
naturellement à évoquer, comme dans le roman, la société qui les entoure. 
Et l'on voit apparaître monsieur et madame Vidal. Vidal est chef à la 
Guerre. Dans le roman le premier à apparaître est PhelUon, chef de bataillon 
de la légion. Les enfants de Phellion sont dans l'enseignement. Et voici 
qu'entre dans la pièce monsieur Simonnet, ancien instituteur... Or ces per- 
sonnages ne figurent pas sur la liste dressée par Balzac pour la pièce. Le 
roman semble envahir en force le projet de pièce. 

« Mais, se demande R. Picard, à quoi peuvent bien correspondre dans l'in- 
trigue du roman, les deux héritières : Hélène Tardif et Mathilde Ranson- 
nette ? Et l'on n'aperçoit pas davantage dans la pièce de personnage qui 
évoque Théodose. ■ (Op. cit., p. xl.) La lettre du 31 mai nous éclaire ici 
quelque peu. Il est question d'un fils débauché, qui ne peut être qu'Achille 
Tardif, de son corrupteur, qui nous paraît ne pouvoir être que Maxime du 
Chosal. Ce personnage joue un rôle important. Balzac parle de lui en disant 
« le corrupteur . Mais tel n'eût pas été son rôle apparent dans la comédie 
qui commence alors que la corruption, entreprise depuis trois ans, est décou- 



460 NOTES. 

verte et qu'il s'agit de sauver le fils de famille. Et Balzac prête au corrup- 
teur un rôle actif dans ce sauvetage : « C'est le corrupteur qui, amoureux de 
la sœur de son élève, arrange toutes les affaires et liquide la position en éclai- 
rant les vieillards sur les conditions de la vie moderne. » Or on imagine mal 
ce corrupteur jouant ce rôle efficace et intéressé — il aime Hélène Tardif — 
à visage découvert. Un tel emploi suppose au contraire beaucoup de diplo- 
matie et d'hypocrisie, un Tartuffe comme Tliéodose de la Peyrade qui vise, 
lui aussi, la main et la dot de Céleste Colleville. Le rapport entre les deux 
œuvres nous parait ici se dégager fort nettement. 

Il serait aventureux de se risquer plus loin. Une remarque cependant. On 
voit assez bien dans le schéma de la pièce, tel que nous le connaissons, le rôle 
dévolu à Chabouillet et son homme de paille, Sauvagère, celui encore de 
mademoiselle Gloria, de Viviani et de Colard. Ils devaient servir à l'affronte- 
ment entre « le marais vertueux » et le monde de l'usure et du théâtre. Mais 
Lucien Marinas, le littérateur ? Ne pourrait-on voir en lui le Félix Pliellion 
de cette autre Céleste Colleville qu'est Hélène Tardif, le rival de Maxime du 
Chosal ? Et l'on se demande si, à l'arrière-plan de cette pièce, Balzac ne se 
souvient pas inconsciemment, des aventures du littérateur Lucien de Rubem- 
pré, de celle d'un Maxime de Trailles et surtout de celles de Modeste Mignon, 
amoureuse d'un littérateur ? Modeste, est-il besoin de le rappeler, procède 
en partie d'ailleurs de Céleste Colleville. 

Les Petits bourgeois s'insèrent ainsi dans tout le contexte de la création 
balzacienne, et particulièrement des années 1843-1844. L'œuvre théâtrale 
prend le relais d'une œuvre romanesque avortée. Mais il faut voir aussi que 
l'œuvre romanesque puisait dans des projets et des œuvres théâtrales anté- 
rieures. Les Petits bourgeois — roman — se placent sous le double signe de 
Molière et d'Henri Monnier. Balzac y reprend, sous la forme romanesque, 
l'idée d'exploiter le Tartuffe de Molière, idée qu'il tentera de réaliser avec 
son Orgon. (Cf. plus haut, pp. 393-398.) II y reprend aussi des éléments de 
ses projets de pièce autour du personnage de Prudhomme. C'est du projet de 
pièce que ])rocède, dans le roman, Zélie Lorrain, épouse Minard. Comme la 
Paméla de 1837, elle est fille de portière, élève au Conservatoire et voit 
s'ouvrir devant elle une carrière d'artiste. Mais à la différence de la Paméla 
de 1837 elle sut rester sage, comme la Paméla de 1840, et elle finit, comme 
elle, fleuriste, avant de réussir, comme elle encore, son mariage avec .\uguste 
Minard. Zélie Minard, c'est Paméla Giraud devenue Paméla Rousseau. Et 
tout l'aspect philanthrope et avocat du pauvre de Théodose de la Peyrade ne 
dériverait-il pas du personnage de Duprè dans la même pièce ? L'attitude des 
Giraud, au cinquième acte de la pièce, n'illustre-t-elle pas cette réflexion que 
Balzac place dans son roman : a Un phénomène social, qui certainement a été 
observé, mais qui n'a pas encore été formulé, publié si vous voulez, et qui 
mérite d'être indiqué, c'est le retour des habitudes, de l'esprit, des manières 
de la primitive condition chez certaines gens qui, de leur jeunesse à leur 
vieillesse, se sont élevés au-dessus de leur premier état. » {OCB, t. 18, p. 174.) 
Œuvres théâtrales et œuvres romanesques, les Petits bourgeois le prouvent 
une fois de plus, appartiennent bien, chez Balzac, au même univers. 

Page 206. 

2. Ce nom n'est pas nouveau dans l'œuvre de Balzac. Il y appai-aît dès 
1834, dans le Père Goriot où une comtesse de Picquoiseau est censée devoir 
prendre pension chez M'"^ Vauquer. {FC, t. 9, p. 318.) En 1835 un Piquoi- 
zeau est concierge de la maison Nucingen. (Melmoth réconcilié, t. 14, p. 248.) 



LE FAISEUR. 461 

3. Autre nom à résonance balzacienne. Une M'"^ Sauvage est femme de 
charge de l'avocat Fraisier dans le Cousin Pons (FC, t. 17, p. 522) et un 
certain Sauvager est premier substitut à Alençon. (Cabinet des Antiques, 
t. 7. p. 198.) 

4. Une mère Morin accueille et élève la Fosseuse dans le Médecin de 
campagne. (FC, t. 13, p. 495.) 

5. Un Claude-Joseph Jacquet est archiviste au ministère des Afîiures 
étrangères. (Ferragus, t. 9, p. 72. Cf. aussi LH, I, p. 102 où Balzac dit à 
M""= Hanska que la personne chargée de brûler ses lettres « est un Jacquet, 
l'original de Jacquet, qui se nomme Jacquet, un de mes amis, un pauvre 
employé dont la probité est du fer trempé comme un sabre d'Orient. » 
(Rapprochement signalé par E. Brua.) 

6. Le 8 juin 1848, de Sache, Balzac écrivait à Loclcroy, à propos des 
Petits bourgeois : « Dès à présent, je puis vous dire qu'il y a des rôles pour 
Provost, Régnier, Samson, Brindeau, Delaunay, M"^ Brohan, Emile Got, 
Riche, Geffroy, Maupin. » (Corr., V, p. 312.) On remarquera que, pour deux 
noms, Geoffroy et Mauzin, l'or Lliographe du manuscrit, soigneusement calli- 
graphié, ne correspond pas à celle de la lettre. Le 21 juin Locliroy répondit 
à Balzac : « Je vois d'après la liste d'acteurs que vous m'envoyez que les 
comiques dominent : tant mieux. » {Corr., V, p. 313.) 

7. Une Madeleine est femme de chambre de M™« Camusot. {Splendeurs et 
misères des courtisanes, t. 18, p. 1.) 

Page 207. 

8. La Famille improvisée est une pièce de Henri Mormier (1831). Coquerel 
en est, avec Prudhomme, un des personnages essentiels. Il y a d'ailleurs dans 
cette pièce, un trio Coquerel, Prudhomme, Jacques Rousseau comparable 
à celui de Balzac. H. Moruiier interprétait les trois rôles. 

9. Un Vidal est commissaire en librairie dans Illusions perdues. {FC, 
t. 8, p. 161.) 

10. Nous avons déjà noté (cf. plus haut, la note 1 de la p. 205) que ces 
trois derniers noms de personnages ne figurent pas sur la liste établie soi- 
gneusement par Balzac. Peut-on en conclure que les deux pages ne sont pas 
de la même époque ? 



LE FAISEUR. 



Page 209. 

1. Rien n'illustre mieux le peu d'intérêt porté par la critique balzacienne 
à l'œuvre théâtrale de l'auteur de la Comédie humaine que l'histoire du 
Faiseur. Voici une pièce dont on peut dire qu'elle fait partie du répertoire 
classique, qui a été jouée de nombreuses fois, sur toutes les scènes du monde, 
et elle n'a jamais été étudiée sérieusement du point de vue balzacien. Nous 



462 NOTES. 

allons tenter d'éclaircir les nombreux problèmes que posent la mise en place 
des éléments du dossier, l'iiistoire du texte et l'étude de sa genèse, avant de 
retracer l'étonnante carrière de cette œuvre. 

Établissement du texte. Le texte que nous reproduisons est celui que 
Balzac mit au point et fit imprimer à Paris en septembre 1848. Le 19 sep- 
tembre 1848, Balzac transmit à Lockroy un de ces exemplaires, en précisant 
qu'il n'y en avait que « 4 d'existants », lui-même en détenant deux, Laurent 
Jan le quatrième. (Corr., V, p. 366.) Le même jour il envoyait un exemplaire, 
sans doute un des deux qu'il dit détenir, à Etienne Poitevin, le prote de la 
typographie Lacrampe et Cie où avait été composé ce texte : « Serrez et 
conservez ce bon à tirer. Je laisse à M. Laurent Ja[n] le droit d'y changer 
des mots, des phrases, d'y faire même des ajoutés, et il donnera le bon à tirer 
définitif à mon lieu et place. » (Corr., V, pp. 365-366.) Balzac avait tout 
prévu pour que la pièce pût être représentée en octobre 1848 au Théâtre- 
Français, alors Théâtre de la République, corrigée par son ami, en fonction 
des répétitions qui entraînent toujours des modifications du texte, et publiée 
immédiatement. La pièce ne fut pas jouée alors. Elle ne fut donc pas impri- 
mée. Les instructions que Balzac donne à ce sujet dans une lettre à Michel 
Lévy le 19 janvier 1849 — « distribuer les formes sans tirer de nouvelles 
épreuves et dresser le compte de ce qui lui est dû » {Corr., V, pp. 453-454) — 
suspendues un moment par l'espoir d'une représentation au Théâtre histo- 
rique, (Corr., V, pp. 455-457), furent finalement exécutées. Et Balzac ne 
toucha plus à ce texte. Des quatre exemplaires d'épreuves dont il atteste 
l'existence, deux sont aujourd'hui connus. L'un qui provient de Laure 
Surville et qui doit être celui laissé à Locltroy et récupéré par Laurent-Jan 
lorsque la pièce fut retirée du Théâtre-Français, se trouve à la Biblio- 
thèque Lovenjoul sous la cote B 879. Le second, qui est le bon à tirer pro- 
visoire envoyé par Balzac à Eugène Poitevin le 19 septembre 1848, est 
conservé à la Bibliotlièque de l'Institut, Ms. 4518. Sur ce texte Balzac a porté 
quelques ultimes corrections manuscrites. C'est donc ce second exemplaire 
qui constitue le dernier état du texte re\Ti par l'auteur cjue nous reprodui- 
sons. Les variantes entre les deux exemplaires que nous désignerons par 
les sigles E' et E* sont d'ailleurs peu nombreuses. Nous les signalons en notes. 

Nous ne connaissons aucun manuscrit autograplie de Balzac pour cette 
œuvre. Seul un court fragment a servi d'enveloppe pour une lettre à 
M"-' Hanslia, le 2 septembre 1848. (Lov. A 303, fol. 577. Cf. plus loin, la 
note 59 de la p. 360.) 

En plus de ce fragment et des deux exemplaires d'épreuves, le dossier du 
Faiseur comporte deux copies manuscrites d'une version différente de la 
pièce qui sont conservées à la Bibliothèque Lovenjoul sous la cote A 72. Ces 
copies ne sont pas, nous le démontrerons plus loin, la version originale de 
l'œuvre ainsi que le croyait le vicomte de Lovenjoul. Il s'agit d'un essai 
d'adaptation postérieur à 1848 et auquel Balzac est totalement étranger. 
Il n'y a donc pas lieu d'en tenir compte pour l'établissement du texte. 

Il est curieux de constater que le Faiseur, qui est de loin, la pièce de Balzac 
qui connut la carrière la plus riche, ne fut jamais joué dans le texte original 
et intégral. De 1851 à 1918 ce fut l'adaptation en trois actes d'Adolphe 
Dennery. (Telle est l'orthographe originale de son nom qu'il transforma 
ensuite en d'Ennery. Nous écrirons donc Dennery, sauf dans les cas où nous 
citerons des textes qui ont adopté l'autre graphie.) Depuis, diverses adapta- 
tions furent faites pour Dullin, ^■ila^ et la Comédie de l'Est. Nous étudierons 
plus loin la carrière de la pièce, mais il nous a paru intéressant, pour cette 



LE FAISEUR. 463 

dernière anivre du théâtre de Balzac dont, faute de manuscrit, nous ne pou- 
vons suivre l'élaboration, d'orienter notre annotation vers l'étude de ces 
diverses adaptations. Il n'est certes pas possible de donner toutes les variantes 
entre le texte de Balzac et ceux de ses adaptateurs. Nous avons choisi de 
limiter la comparaison systématique à quelques scènes particulières (acte I, 
scènes 1 et 2 ; acte II, scène 10 et acte III, scène 3) et de résumer pour les 
autres, en une note appelée à la fin de la scène, l'essentiel des transforma- 
tions subies p;u' le texte de Balzac. Nous espérons ainsi fournir au lecteur le 
moyen de se rendre compte par lui-même de ce qui manque au texte de 
Balzac pour être parfaitement jouable. La version de Dennery sera désignée 
par le sigle D., celle que Simone Jollivet fit pour Dullin sera désignée par 
le sigle .1. D. (.JoUivet-Dullin), celle de "Vilar par le sigle V. et celle de la 
Comédie de l'Est par le sigle .J.G. (Jauneau et Gignoux qui collaborèrent 
pour monter ce spectacle). 

Signalons enfin que le dossier A 72 de la Bibliothèque Lovenjoul comporte 
des documents se rapportant à la pièce (fol. 172 à 183) et que les différents 
traités ou projets de traités la concernant sont conservés sous la cote A 267. 
Nous ferons état de ces documents dans la suite de cette notice. 

Un mot encore sur le titre de cette oeuvre. Le Faiseur, titre définitif 
retenu par Balzac n'apparaît que le 14 août 1848. De 1840 à 1848 la ]iièce 
portait le titre de Mercadel que Dennery reprit pour son adaptation qu'il 
intitula Mercadet, le faiseur. Ce titre de Mercadel est donc infiniment plus 
connu que celui du Faiseur. Dans la suite de cette notice nous utiliserons 
le Faiseur chaque fois qu'il s'agira de l'œuvre telle que nous la connaissons, 
et Mercadet chaque fois que nous aurons à parler d'un état antérieur. 

Histoire du Faiseur. L'histoire de cette dernière œuvre de Balzac est assez 
complexe. On s'accorde généralement à en faire remonter l'origine à 
l'année 1838. Au mois d'août de cette année, en effet, Balzac écrit à Custine : 
« Je suis enfoncé dans les Mercadets », (Corr., III, p. 425) et quelques mois 
plus tard il est question de cette pièce dans les journaux. P. Durand, dans 
le Siècle du 2 mars 1839, annonce que Balzac « a obtenu lecture au Théâtre- 
Français pour les Mercadets, comédie en cinq actes » et Th. Gautier, dans 
la Presse du 11 mars écrit : « Une autre comédie de l'auteur de l'École des 
ménages, aussi en cinq actes, doit être lue, si elle ne l'a été déjà, au Théâtre- 
Français et a pour nom : les Mercadets. » L'affaire semble entendue. En fait 
nous ne pensons pas qu'il s'agisse alors de la pièce que nous connaissons sous 
le titre du Faiseur, mais de l'École des ménages. Constatons d'abord un cer- 
tain nombre de faits. Balzac, en août 1838, lorsqu'il mentionne pour la pre- 
mière fois les Mercadets, est <i enfoncé » dans l'École des ménages et rien 
n'atteste qu'il ait alors un autre projet en cours de réalisation. Le pluriel 
du litre semble bien désigner une famille, et le choix de ce nom s'applique- 
rait bien à une famille de marchands. Il nous paraît probable que Balzac 
a pensé un moment baptiser ainsi la famille Gérard. Enfin, il est question 
d'une lecture de cette pièce au Théâtre-Français en mars 1839. Or les jour- 
naux qui se font l'écho de cette nouvelle ne sont pas d'accord sur le titre. 
Si le Siècle (2 mars), la Presse (11 mars) parlent des Mercadets, le Monde dra- 
matique (24 février), la Revue et gazette des théâtres (28 février), la Caricature 
provisoire (3 mars), intitulent la pièce le Commerce. Il s'agit sans aucun doute 
de la même pièce ; or le second titre le Commerce, s'il s'applique bien au 
thème de l'École des ménages ne conviendrait guère au Faiseur. Plus net, 
Balzac lui-même fait état, le 13 mars 1839, d'une lecture au Théâtre-Français 
et la pièce qu'il dit avoir ainsi soumise au jugement des comédiens français 



464 NOTES. 

est sans contestation aucune l'École dea ménages. (Cf. LH, I, p. 637.) Que 
s'est-il passé ? Nous pensons qu'après le refus bruyant de l' École des ménages, 
par le Théâtre de la Renaissance, Balzac a tenté, comme c'était l'usage parmi 
les auteurs, de faire recevoir sa pièce ailleiu-s. Mais comme le refus du Théâtre 
de la Renaissance, rendu public, ôtait toute chance à l'École des Ménages 
d'être reçue, Balzac en a changé le titre laissant croire ainsi qu'il s'agissait 
d'une pièce nouvelle. (Cf. t. 21, p. 603.) Le titre, les Mercadeis en 1838-1839 
ne désigne pas la pièce qui nous intéresse ici. Si nous avions encore quelque 
doute, Balzac lui-même nous les ôterait. Le 10 mai 1840 il écrit à M'"^ Hanska 
que Frederick Lemaître a refusé Richard Cœur-d' Éponge et, ajoute-t-il, 
« comme il faut ne lui donner à jouer que ce qu'il aime à jouer, il a bien été 
de nécessité de chercher une autre pièce. Elle est enfin trouvée, et je vous 
écris au milieu des travaux que nécessite Mercadet. » (LH, I, p. 675.) Le 
texte est sans équivoque : c'est en mai 1840 que Balzac conçut la pièce qui 
nous intéresse. 

Sur l'histoire de Mercadet 1840, les éléments d'information ne nous man- 
quent pas. Les lettres à M'"« Hanska d'une part, celles à Frederick Lemaître, 
confirmées par quelques documents, permettent d'affirmer que du 10 au 
27 mai 1840 Balzac rédigea une version en cinq actes de Mercadet. Ce 27 mai 
Balzac écrit à Frederick : « La pièce est écrite en entier » (Corr., IV, p. 123). 
Et ce n'est pas une affirmation gratuite, puisque nous connaissons un bon 
de copie, acquitté par Dutacq, qui atteste qu'un certain François fit alors 
une copie d'un manuscrit de Mercadet en ."j actes. (Cf. Corr., IV, pp. 140-141.) 

Il serait capital pour l'histoire de la pièce et pour l'étude de sa genèse de 
connaître le texte de ce Mercadet 1840. Mais le manuscrit autographe de la 
pièce n'a pas été retrouvé. Et nous ne possédons aucun document sur cette 
version. On a cru, un peu vite, pouvoir considérer une version manuscrite 
conservée à la Bibliothèque Lovenjoul sous la cote A 72, comme le texte de 
ce Mercadet original. 

Une note autographe du vicomte de Lovenjoul, placée au début de ce 
dossier affirme : « Ceci est la version première de l'oeuvre, celle écrite en 1839- 
1840, qui s'appela successivement les Mercadets, le Spéculateur, le ou les 
Faiseurs, etc. Elle est fort différente des versions publiées : Mercadet et 
le Faiseur, imprimées sur la dernière version remaniée par Balzac en 1848. 

La copie ci-contre provient de Balzac pour les quatre derniers actes. Le 
premier manquait. Une version complète de l'œuvre a été retrouvée chez 
Mme Pierre Carrier-Belleuse, et c'est d'après elle que la copie du premier 
acte ici présent a été exécutée, avec toutes les annotations à l'encre rouge 
de cette version fidèlement transcrites ici. Pas un mot de toutes ces copies 
n'est autographe. » 

Plus tard le vicomte ajouta encore ces deux lignes : 

« Depuis lors la version originale en question m'a été donnée par M™^ Pierre 
Carrier-Belleuse. Elle est jointe ici. » 

Les éditeurs du théâtre de Balzac ont jusqu'à présent « ignoré » ce dossier 
ou adopté à son endroit, une curieuse attitude de désinvolture. Ainsi Maurice 
Bardèche écrit à ce sujet : « Cette version, dit Lovenjoul [...] est fort diffé- 
rente des versions publiées. Un examen rapide de ces variantes nous a laissé 
l'impression que le terme employé par Lovenjoul devait être interprété. 
Il y a, en effet, un grand nombre de changements de détail, mais ceux-ci ne 
modifient, en général, que l'expression et touchent peu aux caractères et 
à l'intrigue. Il ne nous a pas paru indispensable de reproduire le texte de 
cette copie, dont l'étude pourrait être intéressante, toutefois pour montrer 
les progrès du " métier » théâtral chez Balzac et, en particulier, son habileté 



LE FAISEUR. 465 

de plus en plus grande à utiliser ces « tours de main » professionnels qui 
donnent plus de vivacité à un dialogue ou à un personnage. » (Club de 
l'Honnête Homme, 1962, t. 24, p. 135.) 

Il convient donc de s'attarder ici quelque peu pour établir ce que repré- 
sente ce dossier A 72. Que contient-il et comment se présente-t-il ? On y 
trouve deux textes du Faiseur. Le premier (fol. 1 à 77) est une copie du 
second (fol. 82 à 169). Le premier acte du premier texte (fol. 1 à 18) est de la 
main du vicomte de Lovenjoul, les quatre autres (fol. 19 à 77) de la main 
d'un copiste. Il faut souligner ce fait : si les folios 19 à 77 proviennent, comme 
le dit le vicomte de Lovenjoul, de Balzac, ils ne sont cependant que la copie 
des fol. 102 à 169. Cela est net. Ces pages 102 à 169 portent de nombreuses 
corrections, ratures, surcharges, renvois, etc., qui sont toutes intégrées dans 
le texte des fol. 19 à 77. Il s'agit donc essentiellement d'étudier le texte 
des fol. 82 à 169. Or l'on constate très vite deux éléments importants. Ce 
texte dans lequel Lovenjoul voyait la copie originale de Mercadet 1840, 
(fol. 81), n'est pas une copie, mais un manuscrit de travail où l'auteur se 
corrige, ajoute et retranche. Et cet auteur n'est pas Balzac. Le vicomte de 
Lovenjoul a souligné lui-même : « Pas un mot de toutes ces copies n'est auto- 
graphe. » De plus ce texte porte au fol. 82 le titre suivant : « Les Faiseurs, 
d'après H. de Balzac. » Il suffît, on le voit, d'un premier examen très rapide 
pour arriver à cette conclusion, indiscutable : nous n'avons pas affaire ici à 
une version du texte de Balzac, dont il faudrait encore alors prouver qu'elle 
est de 1840, mais à une adaptation, faite par quelqu'un d'autre d'un texte 
de Balzac. Le problème est alors d'identifier l'auteur de ce travail et de dater 
ce dernier. La première partie du problème trouve facilement sa solution : une 
lecture attentive du texte permet d'alTirmer que ce travail d'adaptation est 
fait à partir du texte de Balzac de 1848 tel que nous le publions : il est fré- 
quent en effet, que ce texte, recopié d'abord à peu près intégralement, se 
déchiffre sous les corrections, dont il a été l'objet. On s'aperçoit également 
que ce travail d'adaptation a été fait, plus précisément, d'après l'exem- 
plaire B 879, conservé à la bibliothèque Lovenjoul. Ce jeu d'épreuves porte 
en effet des signes — mots ou passages soulignés — à l'encre rouge. Et des 
signes du même genre, de la même plume et de la même encre se retrouvent 
sur le manuscrit A 72. Or l'exemplaire B 879 provenant on le sait, de Laure 
Surville, cette constatation nous fournit une piste sérieuse pour l'identifica- 
tion de l'auteur du travail. Grâce à l'obligeance de Roger Pierrot, nous avons 
pu établir que ce texte est de la main d'Eugène Surville. (L'indication 
de cette identification, de la main de Roger Pierrot, figure désormais sur le 
dossier A 72). Nous sommes donc en présence, non du texte original de 
Mercadet, écrit par Balzac en 1840, mais d'une tentative d'adaptation de son 
texte de 1848, faite dans le milieu des Surville et sans intervention aucune 
de Balzac. Il serait difficile que l'étude de cette adaptation nous apprît quoi 
que ce soit sur « les progrès du métier théâtral chez Balzac », de 1840 
à 1848 ! Bien que, dès lors, ce texte n'intéresse plus l'histoire de l'œuvre 
de Balzac, achevons de régler le problème en datant ce travail. Il est assez 
facile de le situer. On est à la fin de l'année 1848. Balzac est en Russie. Lau- 
rent-Jan, qui le représente à Paris, éprouve, nous le verrons plus loin, des 
difficultés à placer l'œuvre. Il est question un moment de la donner à Hostein 
au Théâtre historique. Mais pour cela il faut adapter le texte de Balzac. 
Dès le 2 janvier 1849, M"»^ B.-F. Balzac, s'inquiète de ce transfert et conseille 
à son fils de ne pas donner la pièce à un théâtre secondaire. « Tu as besoin de 
la revoir », ajoutait-elle en un passage rayé. (Corr., V, p. 43.5.) Balzac lui- 
même finit, le 9 février, par refuser « les étranges transformations que 



466 NOTES. 

Hostein veut faire subir au Faiseur... » car « il est impossible de changer une 
comédie de caractère en un gros mélodrame ». Donc, conclut-il, « je m'oppose 
formellement à ce qu'on la travestisse ". {Corr., V, p. 487.) Il nous paraît 
fort vraisemblable que le texte du dossier A 72 est le texte du Faiseur tra- 
vesti par Sur\ille, avec la collaboration de Laurent-Jan sans doute, entre la 
fin de l'année 1848 et février 1849 en \-ue d'une représentation au Théâtre 
historique. L'examen du texte confirme cette impression. L'adaptateur a pris 
un soin particulier, souvent fort gauche, pour éclairer le texte de Balzac. 
On a l'impression, à lire cette version, que son auteur pense à un public 
incapable de saisir le sens si on ne met pas, et lourdement, les points siu" 
les i. Chaque entrée, chaque sortie d'acteur est justifiée. Les personnages 
expliquent d'où ils viennent et où ils vont. Ainsi pour réunir les trois domes- 
tiques à l'acte I, on a besoin de trois scènes. Justin est d'abord seul ; puis 
arrive Thérèse qui explique qu'elle est à la recherche de Monsieur que 
Madame demande ; puis survient Virginie qui apporte le thé que Mercadet 
n'a pas pris avant de sortir. Et lorsqu'arrive M™« Mercadet, un peu plus 
tard, on lui ressert ces justifications de l'attroupement des domestiques, 
auxquelles aura droit, à son tour, Mercadet survenant quelques minutes plus 
tard. Cela finit par devenir lassant. On insiste aussi, dès le premier acte, sm- 
l'affaire Godeau, afin sans doute de préparer le spectateur à son retour ; et 
ce retour est annoncé pratiquement toutes les deux ou trois scènes. On dit 
aussi, et l'on répète à chaque occasion, que Minard est le fils de Godeau. La 
machination de Mercadet, — le faux retour de Godeau — est soigneusement 
expliquée au public. On va jusqu'à ajouter, quand Balzac écrit : Allons 
instruire mon Godeau, l'adjectif : postiche. Les petites ficelles dramatiques 
préparées par Balzac deviennent de grosses cordes bien apparentes. De 
même les caractères sont simplifiés. La laideur de Julie — et ses consé- 
quences psychologiques — sont fort atténuées : une jeune première doit 
plaire. Un jeune premier aussi et il se doit d'être un personnage d'une seule 
pièce. Aussi si Minard se prête au jeu de Mercadet, son renoncement à Julie 
n'est-il plus que feint, car il a fait une enquête sur de La Brive et sait qu'il 
s'agit en réalité de Michonnin. Il n'oublie pas d'en instruire le public... On 
voit qu'il s'agit bien là de la transformation, et bien maladroite, « d'une 
comédie de caractère en un gros mélodrame. » 

Revenons à l'histoire du Faiseur au point où nous l'avons laissée, en 
mai 1840. Le 27, Balzac annonce donc à Frederick Lemaître que la pièce est 
achevée et lui fixe rendez-vous aux Jardies, pour la lecture, le lendemain 
jeudi 28 mai. C'est à cette lecture que dut assister Théopliile Gautier. Nous 
ne reviendrons pas sur le récit qu'il en a laissé et que nous avons déjà eu 
l'occasion de citer. (Cf. t. 21, p. xviii.) Mais il importe de noter que dès lors 
l'histoire de la pièce se complique quelque peu. D'une part il s'agit de corri- 
ger, de finir l'œuvre dont une première version est rédigée. Ce travail, dont 
nous essaierons au cours de l'étude de genèse de mesurer l'importance, se 
fit au cours des mois de juin et juillet 1840, en rapports plus ou moins 
étroits avec Frederick Lemaître. Il s'agit surtout, nous le verrons, d'une 
nouvelle phase d'élaboration, à l'issue de laquelle l'œuvre ne sera pas ^Tai- 
menl achevée. D'autre part il faut, et le problème, dans les conditions 
matérielles et psychologiques de cette période qui suit l'échec de Vautrin 
et la fermetm-e de la Porte Saint-Martin, est particulièrement difiicile, 
trouver un théâtre où monter Mercadet. Dès le 2 juin, l'ami Gautier, dans 
la Presse, annonçant que l'œuvre est terminée, attache le grelot : « Voici 
qu'on a la pièce et les acteurs, mais quand aura-t-on un théâtre ? » Il ne 
serait pas sans intérêt, ne serait-ce que pour la petite histoire du théâtre et 



LE FAISEUR. 467 

une meilleure connaissance de la biographie de Balzac, d'élucider quelque 
peu les démarches que firent alors Balzac et Frédériclc Lemaître, pour placer 
Mercadet. Mais ce n'est pas le lieu ici. Nous avons donné un aperçu du pro- 
blème dans l'Année balzacienne 1967 (pp. 181-188) et le lecteur trouvera à la 
Chronologie les documents essentiels. Il faut cependant noter que la presse, 
et particulièrement la presse théâtrale, ne flt rien pour aider Balzac, au 
contraire. Avant le 20 juin Balzac commence une lettre à M"»' Hanska, à qui 
il n'a plus écrit depuis le 15 mai. 11 est abattu : « Les intérêts qui se battent 
sur le cadavre de la Porte St-Martin en empêchent l'ouverture provisoire 
que le ministre m'avait accordée. Ainsi les 3 ou 4 espoirs qui se sont allumés 
successivement se sont successivement éteints. Dans ces dernières espé- 
rances, dans ces derniers efîorts mon énergie s'est abattue et en ce moment 
je ne vaux pas un insecte fiché sur du carton dans la boîte de quelque natu- 
raliste amateur. Je suis surchargé de travaux, d'obligations, d'alïaires, si 
bien que je ne m'y reconnais plus, et qu'une vie aussi embarrassée que la 
mienne ne m'intéresse plus. » (LH, I, p. 679.) Ne croirait-on pas entendre 
Mercadet ? Et comme le créateur a le pouvoir d'être à la fois plusieurs de 
ses personnages, Balzac est alors aussi Godeau : « Je suis au bout de ma rési- 
gnation, écrit-il le 3 juillet à M™« Hanska. .Je crois que je quitterai la France 
et que j'irai porter mes os au Brésil dans une entreprise folle et que je choisis 
à cause de sa folie [...] j'irai cliercher la fortune qui me manque, ou je revien- 
drai riche, ou personne ne pourra savoir ce que je serai devenu. » (LH, I, 
p. 682.) 

Mais il n'y a pas qu'au théâtre que les miracles arrivent. Frederick 
Lemaître — qui est aussi en un sens le Godeau dont Balzac attend la fortune 
et qui ne se manifestait plus — • (cf. Corr., IV, p. 141) revient. Et il apporte 
sinon la fortune, du moins l'espoir : on va monter Mercadet à l'Ambigu- 
Comique. « Entendez bien vos intérêts, les miens, ceux de votre gloire et 
ceux de ma petite réputation. » (Corr., IV, p. 146.) Les documents conservés 
à la Bibliotlièque Lovenjoul attestent que Balzac entendit bien ses intérêts. 
Un projet de traité, daté du 20 juillet 1840, porte de nombreuses corrections 
autographes de l'auteur (A 267, fol. 3 à 5). Nous donnons le texte de ce 
document dans la Chronologie. L'étude des annotations de Balzac ne manque 
pas d'intérêt. Elles témoignent certes des exigences financières de l'auteur, 
qui paraissent telles que le vicomte de Lovenjoul pensait qu'elles « firent 
sans doute manquer l'affaire ». (A 267, fol. 2.) Elles nous renseignent aussi 
sur l'histoire de l'œuvre. On y voit d'abord que la pièce s'est enrichie d'un 
acte, puisqu'il est maintenant question de cinq actes et un prologue. L'addi- 
tif à l'article 4 nous apprend aussi que la nouvelle version de la pièce n'est 
pas terminée, Balzac demandant que le versement d'une prime de 6 000 fr. 
soit fait, mille francs par mille francs, à la remise du manuscrit du prologue 
et de chacun des actes suivants. C'est donc qu'en juillet le travail de refonte 
du texte n'est pas encore réalisé et que Balzac compte le faire au fur et 
à mesure de la mise à l'étude de la pièce. 

Cependant les choses traînent quelque peu. Balzac, enthousiaste le 
19 juillet, — il écrit alors à Hélène de Valette : « J'ai repris courage, je ne 
déserte pas. » (Cf. Corr., IV, p. 152.) — est à nouveau abattu vers la fin du 
mois. Il se plaint à Frederick Lemaître de ce que le directeur de l'Ambigu n'a 
pas reparu. « Je vais faire autre chose, si je n'ai pas de leurs nouvelles. » 
(Corr., IV, p. 154.) Mais les pourparlers ne sont pas interrompus. Une lettre de 
la direction de l'Ambigu à Gavault, datée du 5 août, l'atteste. (Lov. A 267, 
fol. 8.) Les difficultés matérielles dans lescjuelles se débat la direction de 
l'Ambigu, bientôt acculée à la faillite, tout autant que les exigences de Balzac 



468 NOTES. 

sans doute, firent échouer l'opération. Balzac ne parle plus de la pièce en 1840, 
si ce n'est pour constater que la permission de rouvrir la Porte Saint-Martin, 
qui lui avait été accordée, « a eu pour eflet de me faire consumer, ainsi qu'à 
M. Frederick Lemaitre, deux mois en courses, en démarches mutiles, et à pré- 
parer inutilement une comédie en cinq actes avec prologue, intitulée ^ler- 
cadet. » (Avis aux abonnés de la Revue parisienne, 25 septembre 1840.) 

Mercadet en resta donc là : Une première version en cinq actes qui a com- 
mencé à se développer en une seconde en cinq actes et un prologue, seconde 
version dont la correction et la mise au point ne sont pas achevées. Il semble 
qu'à la fin de 1840, Balzac fort déçu de n'avoir pu faire représenter son œuvre, 
envisagea de la publier en librairie. Une lettre du 2 novembre montre qu'il 
chercha à récupérer la copie de Frederick Lemaitre pour la remettre à Sou- 
verain. (Corr., l\, p. 204.) L'affaire ne se fit pas et il est permis de supposer 
que ce fut à cause de Frederick Lemaitre. Les deux hommes durent se ren- 
contrer alors et Balzac se rendre aux « raisons ■ de l'actem-, qui préférait sans 
doute garder l'œuvre en portefeuille pour une éventuelle représentation. 
Balzac lui promit de la lui réserver. C'est du moins ce qui ressort d'une autre 
lettre de Balzac à Frederick Lemaitre, du 1" février 1842 ; Balzac rappelle 
sa promesse, a niais, continue-t-il, cette promesse impliquait de votre part, 
l'engagement de la jouer... » (Corr., IV, p. 401.) Et le romancier qui est alors 
plongé dans les Ressources de Quinola déclare que, passée la mi-mars, il tirera 
parti de son ouvrage. L'échec des Ressources de Quinola fit sans doute 
avorter ce nouveau projet. Et Mercadet, en mars 1842, en resta au point où 
il en était au mois d'août 1840. 

Mais la pièce n'est pas oubliée. Elle est « toujours sur la planche » pour 
reprendre une expression de Balzac dans une lettre à M™« Hanska. (LH, II, 
p. 22.) Et en janvier 1844, Balzac envisage d'y revenir. « J'ai décidé de finir 
yiercadet ! Encore une partie à jouer ! » écrit-il à M™<= Hanska le 31 jan\ier. 
{LH, II, p. 356.) Frederick Lemaitre est à nouveau mêlé à cet épisode de 
l'histoire de la pièce. « Il a été décidé entre Frederick Lemaitre et moi que 
j'achèverais Mercadet ! Ainsi les dés sont jetés. Il faut reprendre cette grande 
pièce, et encore lancer un vaisseau à 3 ponts à la mer, pour lui voir faire le 
plongeon, peut-être. » (LH, II, p. 368, 3 février.) Mais il suffit de lire les 
passages de la correspondance de Balzac à ce sujet, du 3 au 17 février 
(cf. Chronologie) pour voir que ce ne fut là qu'une velléité et que Milatchitch 
s'avance beaucoup lorsqu'il écrit : « C'est en 1844, sans aucun doute, que 
^lercadet fut terminé. » (Le Théâtre d'Honoré de Balzac, p. 234.) La pièce est 
alors jugée a trop comédie et trop littéraire pour la Porte-St-Martin « (LH, II, 
p. 402.) Elle reste encore « sur la planche ». 

Il faudra attendre 1848 pour voir Balzac revenir à cette œuvre et, cette 
fois, la mener à son terme. Il est curieux d'ailleurs de constater qu'à une 
époque où les projets de théâtre se multiplient, Balzac n'en vient qu'assez 
tard à se souvenir de Mercadet. Ce n'est que le 22 juillet qu'il en est pour la 
première fois question. Balzac, depuis la yiarùtre, essaie en vain d'écrire une 
nouvelle pièce. Les Petits bourgeois, pourtant promis au Théâtre-Français, 
n'avancent pas. (Cf. plus haut, p. 457.) Le créateur de la Comédie humaine 
semble frappé d'impuissance. Il se rabat sur ses projets abandonnés, pense 
à Richard Cœur-d' Éponge (cf. t. 22, pp. 746-748) et à Mercadet. Mais le 
manuscrit de cette pièce est toujours entre les mains de Frederick Lemaitre, 
en gage sans doute de la promesse qui lie l'auteur à l'acteur. Aussi le 
22 juillet, Balzac écrit-il à M"« Hanska : « Je suis allé chez Frederick Lemaitre 
reprendre un manuscrit à moi. Je l'aurai ce matin. » Il relit alors son œuvre, 
y apporte peut-être quelques retouches, et le 7 août, il annonce son projet : 



LE FAISEUR. 469 

» Je vais risquer ]\Iercadet aux Français. » Ces Français auxquels il a promis 
les Petits bourgeois. Il liésite encore quelque peu : « Je tâcherai d'achever 
les Petits bourgeois car le sujet est assis sur une idée plus solide et plus 
compréhensible pour les masses que celle de Mercadet. » Kn réalité le pro- 
blème pour lui, est de faire accepter Mercadet, pièce déjà écrite et qu'il ne 
reste qu'à mettre au point, à la place de ces Petits bourgeois qu'il ne réussit 
pas à rédiger, sans avouer son impuissance. Le 7 août Balzac tente de voir 
Lockroy, sans doute pour négocier l'échange. « Je suis allé au Théâtre Fran- 
çais pour rien car Lockroy était à écouter une pièce. » Balzac dut laisser un 
message et Lockroy lui rendit visite le S. Il était temps. Le même jour, 
Hippolyte RoUe, dans le Constitutionnel, annonçait les Petits bourgeois. 
(Cf. Chronologie.) Le 9 août Balzac peut écrire à M^^ Hanska que Mercadet 
sera joué au Théâtre-Français. « Lockroy est venu ; il a compris que nous 
ne pouvions pas nous moquer de la bourgeoisie au moment où elle est en 
deuil, où elle est ruinée, et au moment où elle vient de verser son sang à 
torrents, avec courage. Je substitue Mercadet, un rôle fait pour Frederick 
Lemaitre à ces jolis Petits bourgeois. Il vient ce soir entendre la pièce et nous 
la lirons aux acteurs lundi prochain. On la montera immédiatement. » Et le 
même jour, sans doute, Balzac écrit à Rolle, rendant ainsi publique la subs- 
titution de Mercadet aux Petits bourgeois. (Cf. Corr., V, pp. 333-334.) Le 
9 août au soir, à 9 heures, Lockroy est chez Balzac. Jusqu'à une heure du 
matin, l'auteur lui lit « 5 actes et un prologue de Mercadet » ; « n[ous] avons 
tout discuté, écrit Balzac à M"'« Hanska le jeudi 10 août, il y a 2 actes à 
remanier. Rien ne vous expliquera mieux mes travaux et mes activités que 
de vous dire que mercredi prochain je lis la pièce aux acteurs du Théâtre- 
F"rançais et qu'elle sera représentée en T^re. [...] i\ est dix heures ; je vais à 
Suresnes pour faire copier ma pièce et la corriger. Lockroy revient dimanche 
à 9 heures. » 

Faisons le point. Ce que Balzac a pu lire à Lockroy le mercredi 9 août, 
c'est la version de 1840, récupérée le 23 juillet chez Frederick Lemaitre, 
cette version en cinq actes et un prologue qu'en 1844 il fallait finir et corriger. 
En 1848 le travail est toujours à faire. Balzac s'est donné une semaine, du 
mercredi 9 août au mercredi 16 août pour cela. Et Lockroy doit, dès le 
dimanche 13, venir voir ce que sont devenus les deux actes qu'il a estimé 
nécessaire de remanier. Ces actes, la lettre du 11 août nous l'apprend, sont 
les deux derniers. Le 12 août Balzac récupère les trois actes qu'il a fait copier 
chez les Surville. Ces trois actes, considérés comme à peu près au point dès 
le 9 août, doivent donc ne pas être très dilîérents, sous la forme que nous 
leur connaissons, de celle qu'ils avaient en 1840. Le 13 août Balzac n'a guère 
corrigé et lu à Lockroy que le quatrième acte. Mais « tout est maintenant 
bien arrêté. La pièce qui s'appelle le Faiseur [ — notons l'apparition du titre 
définitif — ] sera lue jeudi 17 août et sera représentée 25 jours après. C'est 
une grande chose, c'est une pièce qui pourra rester au répertoire... « (Lettre 
du 14 août.) Le 13, donc, Balzac a travaillé quatorze heures. Il a corrigé les 
trois premiers actes, les a reportés, pour une nouvelle copie, chez les Surville. 
Il a refait le quatrième acte et l'a lu à Lockroy. Il a trouvé « les derniers 
éléments de la pièce. Je suis enchanté » conclut-il. Le 15 août cependant, il 
note : « J'ai mon 4" acte à recopier et à terminer. » La lecture est prévue 
pour le 17. Lockroy le lui rappelle le même jour et donne à son auteur des 
conseils qui nous renseignent sur l'état d'avancement de la pièce. « J'insiste 
encore auprès de vous, lui écrit-il, pour que la découverte de la misère 
réelle de votre jeune millionnaire soit un coup de théâtre. C'est un coup de 
foudre pour Mercadet. Songez à tout le mal qu'il s'est donné pour arriver à 



470 NOTES. 

conclure cette belle afTaire. Depuis trois actes il n'est question que de la 
fortune de ce gaillard-là et voilà que tout le monde sait qu'il n'a pas le sol. 
Mercadet perd sa dernière espérance : il doit rester un naoment accablé. Ce 
n'est que par un effort désespéré, un trait d'audace, une sorte d'illumination 
subite qu'il annonce que la caisse sera ouverte. Sait-il bien dans ce moment là 
comment il s'y prendra pour payer ? peut-être que non, mais il aura gagné 
quelques heures. » 

Ces remarques, notons-le, portent sur le troisième acte, qui n'est donc pas 
entièrement au point. Les suivantes portent exclusivement sur le quatrième, 
Lockroy ignorant donc encore le cinquième ! 

« Au quatrième acte quand il a conçu et mûri sa belle équipée, je com- 
prends très bien qu'il désire que ces dames aillent se promener : mais il ne 
reste, peut-être, pas assez longtemps préoccupé de leur présence dans la 
maison. Il doit être plus inquiet. S'informer si elles sont sorties. Il faut que 
l'on sente bien que des témoins comme sa fille et sa femme le gêneraient 
pour la comédie qu'il va jouer. Il ne respire à l'aise et n'est bien maître de 
lui que lorsqu'il se sait seul et quoiqu'il ne recule pas devant son action, il 
aimerait autant ne pas avoir à s'en justifier aux yeux de sa femme et surtout 
de sa fille. 

Vous préparez ainsi le grand effet de la scène de M« Mercadet qui doit 
être une scène capitale. Elle me paraît saisissante. 

Il me semble aussi que celle-ci, quand on lui parle du retour de Godot, [sic] 
n'est pas assez intriguée par cette singulière nouvelle. Elle devrait peut-être 
en dire quelques mots à son mari dans le commencement de l'acte. » (Corr., 
V, pp. 337-338.) 

Balzac, son texte le prouve, n'a pas tenu compte de tous ces conseils ; il 
est vrai que le temps presse. Le 16, il écrit à M™« Hanska : « Hier le 4' acte 
a été fini. C'est tout une pièce, et il est fort long. Il faut aujourd'hui faire 
le 5^ puisque je lis demain aux Français. •• Mais « excédé de fatigue cérébrale » 
Balzac se couche à 6 heures. « .Je ne voyais plus mon d'^ acte qui est à faire... » 
écrit-il à M™^ Hanska, le 17 août à 2 heures du matin. La lecture doit 
avoir lieu ce jour et il ne sait pas encore comment conclure sa pièce : « Je 
suis entre 3 systèmes différents pour clore le Faiseur et il me faudrait un 
conseiller. " 

La lecture eut cependant lieu le 17 août. Le registre du Comité de lecture 
de la Comédie-Française en fait foi. La pièce fut reçue à l'unanimité. 
(Cf. Chronologie.) Il faut s'attarder sur ce point. Il est exclu que Balzac ait lu 
la pièce entière. 11 ne put lire que les quatre premiers actes. La légende — 
car il est difTicile d'admettre le bien-fondé de cette histoire — veut qu'il 
ait, ce jour-là, « improvisé » le cinquième acte. Jules Claretie l'a conté d'après 
les confidences de Got. (Cf. l'Opinion nationale» 28 octobre 1868 et les Annales 
politiques et littéraires, 23 novembre 1902.) 

Or dans son Journal, Got a noté que Balzac lut les quatre premiers actes. 
Il n'y a aucune trace de cette improvisation sublime qu'il aurait contée plus 
tard à Claretie. (Cf. Chronologie.) Et puis, dans l'état où était Balzac, un 
tel effort nous paraît peu vraisemblable, d'autant moins qu'il lui fallut encore 
près d'ime semaine pour écrire ce cinquième acte. Comment concilier cela 
avec l'explication de Milatchitch pensant que Balzac lut sur du papier blanc 
<i parce qu'il savait son œuvre par cœur » ? (Op. cit., p. 238.) La vérité nous 
paraît plus simple. Les comédiens français, subjugués par le talent de lecteur 
de Balzac, reçiu-ent l'œuvre inachevée. Mais pour ne pas créer un précédent 
fâcheux, ils cachèrent cette irrégularité. La pièce ne fut achevée que le 
24 août. « quelle nuit solennelle que celle où l'on termine une œuvre que l'on 



LE FAISEUR. 471 

croit une grande œuvre » écrit alors Balzac à Anna. Et le 25 août il note : 
B Le Faiseur est terminé. J'ai lu les deux derniers actes, refaits, ce soir aux 
Français. » De cette lecture du 24 août le registre de la Comédie Française 
ne porte pas trace. Mais par cette lecture les clioses redevenaient régulières. 
Les comédiens avaient entendu toute la pièce. Il faut noter aussi que, après 
la lecture du 17 août, des changements furent demandés à Balzac. Le 18, il 
parle d'une coupure demandée par Lockroy et ajoute : « Il faut sans doute 
plusieurs coupures ; il y a des scènes un peu trop longues. » Le 19, il précise : 
« Il faut ciianger, bouleverser, remanier le 4« et le 5^ acte. J'ai senti moi- 
même la nécessité de ces cliangements. » Cette réception à l'unanimité est, en 
fait, si l'on ne se paie pas de mots, une réception à corrections. 

Après le 25 août on « copie à force les rôles » et on parle de répéter dans une 
semaine. « Je suis presque sûr que l'on jouera le 15 septembre » écrit Balzac 
qui est enthousiaste de son œuvre. Œuvre qui n'est pourtant pas terminée. 
« J'ai toujours mon 4« et mon 5« actes à remanier > confle-t-il le 26 août. Et le 
3 septembre : « Allons je vais emijloyer ma soirée à tàclier de finir le Faiseur, 
c'est-à-dire de le recopier et de le corriger en dernier. » Le 5 il fixe son départ 
au 12 septembre et précise : « D'ici là, j'aurai fait composer [...] le Faiseur. » 
Ce travail est fait par la Typographie de Lacrampe et Cie ; il n'arrête pas, on 
s'en doute, les corrections de Balzac. La facture étaljlie le 15 septembre 
mentionne 176 heures de corrections sur 7 épreuves ! Ces corrections, 
énormes en une dizaine de jours, obligèrent les typographes à faire 113 heures 
supplémentaires leur donnant droit à des gratifications. La facture signale 
encore qu'on a enlevé deux pages. (Cf. Chronologie.) Enfin une lettre de 
Balzac à Lockroy du 19 septembre précise qu'il supprima alors, le rôle du 
créancier Baquet. (Cf. plus loin, la note 59 de la p. 360). Et Balzac ne consi- 
dère pas l'œuvre comme achevée puisqu'aussi bien le bon à tirer qu'il adresse 
à Etienne Poitevin que la procuration littéraire qu'il donne à Laurent-Jan 
le même jour, 19 septembre, attestent qu'il envisage encore des change- 
ments, ajouts ou coupures. (Cf. Corr., V, pp. 365-366.) Entre le 10 août et 
le 19 septembre Balzac a véritablement récrit sa pièce plusieurs fois ; plus 
exactement il a corrigé, assez vite, les trois premiers actes et il a conçu les 
deux derniers. 

La genèse du Faiseur. Il n'est pas facile d'étudier la genèse du Faiseur. 
La difficulté tient ici à deux faits : la longue maturation d'une œuvre, conçue 
et écrite dès 1840, à laquelle Balzac pensa encore en 1842, puis en 1844, et 
qu'il n'amena à son état définitif qu'en 1848, et le fait que nous ne connais- 
sons, de façon directe et précise, que cet état définitif du texte. L'ignorance 
où nous sornmes, en particulier, de ce que pouvait être le Mercadet de 1840 
nous condamne à une reconstitution essentiellement hypothétique de ce que 
put être l'évolution de cette œuvre. 

Il importe donc, avant toute chose, d'essayer de se faire une idée la plus 
exacte possible de ce que pouvait être la pièce à l'origine. Commençons par 
regrouper ici les témoignages susceptibles de nous éclairer. Le récit que Gau- 
tier a laissé de la lecture de Mercadet aux Jardies, le 28 mai 1840 (cf. t. 21, 
p. xvm) ne nous fournit aucune indication utile. Mais le même Gautier, à la 
suite de cette lecture, publia le 2 juin, dans la Presse, une note plus intéres- 
sante : « M. de Balzac vient de terminer un drame en 3 actes avec prologue 
et épilogue. Cette pièce, dont le titre actuel est Mercadet, a pour but de 
prouver que le plus grand de tous les maux, c'est l'incertitude et que la plus 
belle de toutes les vertus, c'est la volonté. » 

Le 8 juin, le Courrier des théâtres donna une analyse de Mercadet que reprit 

OCB. T. xxni. TH, 3. 31 



472 NOTES. 

le 13, le Moniteur des théâtres. Voici ce texte : « Mercadet, négociant labo- 
rieux et honnête, est atteint par les désastres de 1830, lorsque la révolution 
de Juillet frappa au cœur tous les intérêts conunerciaux. Deux siens amis 
l'assistent dans ses nécessités ; l'un est actif, probe, persévérant ; l'autre est 
hardi, audacieux même et fou de commandite. Ils représentent le génie du 
bien et du mal ; l'un conseille l'honneur, la conduite et l'opiniâtreté du tra- 
vail ; l'autre insinue la témérité, souille le désir du lucre et l'oubli du juste et 
de l'injuste. 11 veut, celui-là, qu'on cherche bien plus des événements prompts 
et décisifs que des résultats lents à venir et pénibles à créer. C'est une situa- 
tion manichéenne. Le bon principe part pour l'Amérique sans pouvoir 
emmener Mercadet ; le mauvais principe ne quitte pas la partie ; Mercadet 
n'a le courage d'aucune des deux positions qu'on lui présente ; il est honnête 
homme chancelant et fripon timide ; il nage entre le bien et le mal, il louvoie 
entre la probité et le Code pénal ; il languit, se souille, boulotte, tripote, 
agiote, se ruine et se déshonore. Au moment où les lois et les affaires vont 
châtier ce malheureux, le bon principe revient avec une fortune transatlan- 
tique : il a intéressé Mercadet à ses spéculations ; il apporte une opulence qui 
peut le sauver ; mais il n'est plus temps. D'acte en acte, les incidents de la 
famille se mêlent au drame. Cette pièce nous apprend que le plus grand de 
tous les maux c'est l'incertitude, et que la plus belle de toutes les vertus, 
c'est la volonté. » 

Une telle analyse est, a priori, suspecte, d'autant plus que les journaux 
qui la publièrent ne brillent pas par leur bonne foi quand il est question de 
Balzac. Toutefois la confrontation de ce texte avec la note de Gautier ne 
manque pas d'intérêt. La leçon que les journalistes tirent de la pièce est la 
même. Or montrer que l'incertitude est le plus ancien de tous les maux, la 
volonté la plus belle des vertus, cela suppose une action étalée dans le temps. 
Et Gautier parle d'une pièce en 3 actes, avec prologue et épilogvie, ce qui cor- 
respond aux cinq actes dont parle Balzac, mais souligne l'étalement de 
l'action dans le temps. 

L'analyse de la pièce, telle que la donnent les journaux en juin 1840, cor- 
respond à ce schéma. Le prologue se situe au lendemain de 1830. Il s'achève 
avec le départ du « bon principe » pour l'Amérique. L'action, qui dure trois 
actes, se situe quelques années plus tard, en 1839 sans doute, comme dans 
la pièce définitive. On y voit Mercadet acculé par ses créanciers, se débattre 
contre la ruine et le déshonneur. L'épilogue, quelque temps plus tard encore, 
est le retour de l'ami parti en Amérique. Mais il n'est plus temps, pour sauver 
Mercadet. Tonalité sombre qui justifie le terme de drame employé par Gau- 
tier et les journalistes. 

De même l'analyse, qui nous montre Mercadet entre deux amis, n'est pas 
en contradiction avec la pièce telle que nous la connaissons. Le bon et le 
mauvais ami existent dans la pièce de Balzac : ce sont Duval et Godeau. 
Tout au plus y a-t-il eu changement, en ce sens que c'est le mauvais principe 
qui est parti... Et le personnage de Balzac a bien des traits qui correspondent 
à ceux que l'analyse donne à Mercadet : honnête homme chancelant et fripon 
timide. Et dans la pièce telle que nous la connaissons, les incidents de la 
famille se mêlent aussi au drame. Il nous semble donc que l'on peut accorder 
un certain crédit à ce témoignage et considérer qu'il nous renseigne avec assez 
d'exactitude sur l'état initial de l'œuvre, et cela d'autant plus que l'on 
comprend mieux alors ce qui a pu se passer ensuite, en particulier l'attitude 
de Frederick Lemaître. 

Balzac nous apprend en elïet que la pièce qu'il proposa le 28 mai à l'acteur 
n'obtint pas ses suffrages. Fin juin, il écrit à M-^^ Hanska : « J'ai fait la corné- 



LE FAISEUR. 473 

die en 5 actes de Mercadel, mais Frederick y a voulu des changements. » 
(LH, I, p. 679.) Ces changements durent être assez importants puisqu'il est 
question, après, de Mercadet, pièce en cinq actes et vm prologue. Les souve- 
nirs de Frederick Lemaître nous éclairent quelque peu, compte tenu des 
réserves avec lesquelles il convient d'accueillir le témoignage tardif de 
l'acteur. Il aurait, à l'en croire, activement collaboré à Mercadet. « Que de 
nuits passées à jeter sur le papier des intrigues ignorées, que de mondes 
inconnus, que d'enfantements de personnages imaginaires et cependant 
vivants, que de types conçus et demeurés dans le néant ! Balzac rêvait de 
transposer tous ses livres au théâtre. Quels caractères à créer que ces grandes 
flgvues de Goriot et de Grandet ! 

Un soir que nous étions bien résolus à fixer enfin notre choix, Balzac 
s'écria : — Mais vous, mon cher Frederick, vous avez autant que tout cela ; 
vous avez votre Robert Macaire. Robert Macaire est à cette heure une créa- 
tion puissante, comme Panurge, comme Falstalî, comme Sancho, la trùiité 
bouflonne, inunortelle aïeule de Gil Blas, de Figaro et de Pangloss. C'est mi 
personnage à part, un caractère jeté à la foule comme un type résumant en 
lui les traits épars d'une époque ; une sorte de bouc émissaire chargé de toutes 
les iniquités d'une société, et créé pour la représenter, traits pour traits. 
Malheureusement Robert Macaire n'est pas écrit ; vous êtes l'homme de la 
pensée, vous n'êtes pas l'homme de la plume. Écrivons un nouveau Robert 
Macaire ; ce sera un composé de Vautrin, de Tartuffe, de tout ce que vous 
voudrez, mais ce sera toujours la personnification de ce qui se passe autour 
de nous. 

— Mais la censiue, lui répondis-je, qui justement nous châtre tout cela ? 

— La censure ? continua Balzac, nous la dépisterons, nous appliquerons 
un masque à notre Robert Macaire, à notre Vautrin, à notre Tartuffe ; nous 
l'appellerons Mercadet. » (Souvenirs de Frederick Lemaître, pp. 251-252.) Et 
l'acteur résume un peu plus loin la donnée initiale de Mercadet, « un accou- 
plement des deux personnages de Vautrin et de Robert Macaire, moins le 
bagne ". (Op. cit., p. 252.) 

11 est permis d'être sceptique. Le témoignage de Frederick Lemaître cadre 
mal avec ce que nous savons par ailleurs de ses rapports avec Balzac. Le ton 
des billets que Balzac lui écrivit, pendant cette période, n'est pas celui de 
deux hommes qui travaillent amicalement ensemble : il garde une certaine 
allure cérémonieuse. Et le témoignage de Lemaître ne correspond pas au 
mouvement de création de l'œuvre, à moins que l'on ne situe l'apport de 
l'acteur, ses exigences plutôt, non à l'origine de Mercadet, mais après la 
rédaction d'une première version, c'est-à-dire dans le courant de juin- 
juillet 1840. Balzac parle d'ailleurs nettement des changements demandés 
par l'acteur. Or il nous paraît possible de se faire une idée assez précise de 
ces changements en comparant le texte que nous connaissons à la première 
version telle que nous avons essayé de la reconstituer. 

La modification essentielle dut porter sur l'importance du rôle de Mer- 
cadet. Importance quantitative d'abord qui se traduit par l'effacement des 
deux amis, Duval et Godeau, dont le rôle était important dans la première 
version. Importance psychologique ensuite. A un Mercadet prudhommesque, 
qui n'a pas su choisir et qui finit par succoniber, ruiné et déshonoré, succède 
un Mercadet, sûr de lui, qui mène les hommes et les événements, ou qui 
donne l'illusion de les mener. « Nous mettrons un masque à notre Robert 
Macaire, à notre Vautrin, à notre Tartuffe ; nous l'appellerons Mercadet », 
écrit Frederick Lemaître. En fait il semble bien que ce soit l'inverse qui se 
soit produit. A un bourgeois spéculateur et sans grande envergure, on a collé 



474 NOTES. 

le masque de Robert Macaire, de Vautrin. On a greffé sur le spéculateur de 
Balzac des éléments du Robert Macaire spéculateur, esquissé par Frederick 
Lemaître dans sa pièce où il montre, un moment, son personnage dindon- 
nant des actionnaires. Sous l'influence de l'acteur, soucieux avant tout de 
son rôle, le personnage de Mercadet a envahi la pièce. Frederick Lemaître 
note, et cela nous paraît signiûcatif, « la pièce était en cinq actes et permet- 
tait de donner un large développement au caractère unique de ce double 
type : Vautrin et Robert Macaire ». (Op. cit., p. 253.) De cette greffe résulte 
le caractère ambigu du Mercadet de Balzac qui a souvent dérouté les adapta- 
teurs ou les critiques. Un Dennery ne comprend pas que Mercadet puisse 
être manœuvré par un père Violette. (Cf. plus loin, la note 8 de la p. 264.) Un 
Llreux ne comprend pas que Mercadet puisse penser au suicide. (Cf. plus loin, 
la note 30 de la p. 332.) Un Carlo Terron ne comprend pas la lassitude d'un 
Mercadet renonçant, au dénouement, à spéculer. (Cf. plus loin, la note 8 
de la p. 381.) C'est qu'au personnage primitif, au faible qui se débat vaine- 
ment contre les événements, s'est superposé un Robert Macaire, taillé aux 
mesures de Frederick Lemaître. Balzac avait raison de dire que le rôle était 
fait pour l'acteur : il reconnaissait ainsi une dette importante mais dont 
nous ne sommes pus sûr qu'elle soit positive. 

Et cette mise en valeur de Frederick Lemaître se traduit par un développe- 
ment de l'œuvre. Balzac conserve le prologue, mais les trois actes centraux 
se développent en cinq, absorbant l'épilogue dont faisait état Tliéophile 
Gautier. Ce qui implique d'une part une multiplication des événements et 
une modiflcation du dénouement. La complication de l'action dut, nous 
semble-t-U, porter sur le rôle de la Brive. Il y avait sans doute déjà deux 
prétendants à la main de Julie dans « les incidents de la famille » de la pre- 
mière version. Mais le fait que de La Brive soit en réalité Michonnin, ce qui 
conduit à cette scène où s'affrontent et se reconnaissent Mercadet et de La 
Brive — scène directement inspirée d'une scène à succès de Robert ^lacaire 
— nous paraît un « apport » de Frederick Lemaître. C'est sans doute aussi 
pour satisfaire l'acteur que fut modifié un dénouement qui faisait de Mer- 
cadet un vaincu ; le retour de Godeau se produit donc à temps, constitue le 
dénouement, entraînant la suppression de l'épilogue. 

On voit donc quel put être le travail de correction auquel Balzac se livra 
en 1840. Travail de refonte véritable de l'œuATe, fait hâtivement et sans trop 
de conviction sans doute, les perspectives d'une représentation paraissant de 
plus en plus incertaines. Ce qui expliquerait que plus tard, en 1844, puis 
en 1848, Balzac ait éprouv-é le besoin de corriger et finir l'œu\Te, c'est-à-dire 
de fondre et d'harmoniser les éléments hétérogènes surajoutés dans les deux 
étapes de la création en 1840. 

C'est à partir de cet essai de reconstitution, pour hypothétique qu'il soit, 
que l'on peut se risquer à rechercher les sources de Mercadet en 1840. On peut 
d'abord constater que le thème de l'argent et le personnage du spéculateur 
ne sont pas des nouveautés au théâtre. Sans remonter jusqu'à Turcaret, il 
n'est pas difficile de retrouver dans l'abondante production dramatique du 
xix« siècle des comédies d'argent. La critique a cité le Duhautcours de Picard, 
le Jeu de bourse ou la Bascule, du même (1821), le Spéculateur de Riboullé 
(1826), l'Agiotage de Picard et Empis (1826), l'Argent ou les mœurs de Casimir 
Bonjour (1826), le Mariage d'argent de Scribe (1827), les Actionnaires de 
Scribe et Bayard (1829). (Cf. Milatchitch, le Théâtre d'Honoré de Balzac, 
p. 312.) Il est bien évident qu'il est possible de trouver des rencontres de 
détail entre des œuvres traitant d'un même thème. Mais ces rapprochements 
ne sont guère convaincants. Tout au plus peut-on penser que Balzac s'est 



LE FAISEUR. 475 

souvenu de Scribe, les Actionnaires, (cf. W. S. Hastings, the Drama of Honoré 
de Balzac, pp. 128-132) mais aussi de la Camaraderie. (Cf. plus loin, la note 11 
de la p. 300.) Nous avons vu aussi que Robert Macaire, sous l'influence 
plus ou moins directe de Frederick Lemaître, a fourni des éléments à la pièce. 
Mais dans le contexte de la création théâtrale chez Balzac en 1840, il nous 
semble que c'est une fois de plus, comme pour l'École des ménages, Vautrin 
(cf. t. 22, pp. 636-640), Paméla Giraud (cf. t. 22, pp. 702-703), Richard 
Cœur-d' Éponge (cf. t. 22, pp. 743-746) et les Ressources de Quinola (cf. t. 22, 
p. 773), vers Beaumarchais qu'il faut se tourner. Et cette fois vers les Deux 
amis. Certes la filiation n'est pas très apparente. Il est nécessaire de tenir 
compte ici du scénario de la version originale qui mettait davantage en valeur 
le thème des deux amis. Un certain nombre de détails nous autorisent, pen- 
sons-nous, à admettre qu'ici encore, c'est à partir de Beaumarchais que 
Balzac a pensé son œuvre. Dans les Deux amis, Pauline se trouve entre deux 
partis, le beau parti, Saint-Alban, et un parti pauvre, Mélac fils. Et ses pré- 
férences vont au parti pauvre, qui, au dénouement, se trouve nanti d'une 
situation solide. Julie se trouve, entre de La Brive et Minard, dans une 
situation analogue, et tout se dénoue de la même façon. Pauline est musi- 
cienne, Julie chante. Pauline, qui passe pour la nièce de d'Aurelly, est en 
réalité sa fille et elle épouse le fils de Mélac. Mélac et d'Aurelly sont les deux 
amis ; Minard est en réalité le fils de Godeau et il épouse la fille de Mercadet. 
Godeau et Mercadet sont les deux amis. Rencontres qui peuvent être le fait 
d'une simple coïncidence ; mais quand on sait comment Balzac crée à partir 
de l'œuvre d'autrui, on peut risquer ici quelques hypothèses. N'a-t-il pas 
repris, en retournant une fois de plus les données, la situation fournie par 
Beaumarchais ? Aux deux financiers intègres, ennemis de toute spéculation, 
de tout aventurisme, de Beaumarchais, il substitue deux aventuriers de la 
finance. Non seulement il renouvelle ainsi le sujet traité par Beaumarchais, 
mais encore il l'adapte mieux à son époque. Il les place dans la même situa- 
tion de crise : un paiement difficile à assurer. Et Godeau fuit, comme on 
a accusé, injustement, Mélac père de vouloir le faire. Et dans les deux pièces 
on attend de l'extérieur l'argent qui doit sauver la situation ; et le Minard 
de Balzac offre sa fortune comme la Pauline de Beaumarchais. Il nous semble 
que la pièce de Balzac doit beaucoup, une fois de plus, non à des emprunts 
directs à Beaumarchais, mais à une réflexion critique sur son œu\Te. 

Balzac puise aussi dans son propre fonds. Mercadet hérite en 1840, comme 
l'École des ménages (cf. t. 21, p. 600), comme Vautrin (cf. t. 22, p. 642), 
comme Paméla Giraud (cf. t. 22, p. 702), du long effort de création que Balzac 
a fait sur Joseph Prudhomme, cette œuvre dont il donnait le scénario détaillé 
à M™« Hanska en 1837. (Cf. Répertoire.) C'est là en effet, qu'apparaît la pre- 
mière esquisse de Godeau. On y voit un jeune homme s'enfuir en Amérique 
« effrayé de sa pauvreté et voulant faire fortune ». Il laisse un fils à une jeune 
fille qu'il n'a pas épousée. Et ce fils s'appelle Adolphe, comme Minard, le fils 
abandonné par Godeau. Au dénouement de la pièce de 1837, Balzac faisait 
déjà revenir le père d'Adolphe. Autre détail qui établit la filiation des deux 
projets : Prudhomme avait 30 000 fr. d'économies, il les a placés dans les 
mines d'Anzin et fait fortune. Minard a 30 000 fr. d'économies ; il les propose 
à Mercadet qui est bien tenté de les placer dans la mirifique affaire des mines 
de la Basse- Indre. 

Le Faiseur hérite aussi de l'École des ménages. Dans les deux pièces il y a 
un Duval et ils tiennent à peu près le même emploi. Et un amoureux qui 
signe Hijppolite apparaît dans le Faiseur (cf. p. 221) prenant le relais de 
l'Hyppolite de l'École des ménages. Voici encore des réflexions sur la lecture 



476 NOTES. 

des romans (cf. p. 241 et pp. 247-248) qui ressemblent fort à celles que faisait 
Gérard dans l'École des ménages. (Cf. t. 21, p. 437.) Et la scène où Julie 
apprend à Mercadet qu'elle aime Adolphe semble un développement de celle 
où Caroline avoue à Gérard qu'elle aime Hyppolite (acte III, scène 9). Il y a 
même une reprise de « mots ». Dans l'École des ménages, Roblot raconte qu'il 
a dit à Adrienne qu'il l'aimait. « — Comment le lui avez-vous prouvé ? » 
demande Duval. « — En voulant l'épouser », répond le caissier. (Cf. t. 21, 
p. 359.) Et Mercadet demande de même à Julie qui lui parle de l'amour 
d'Adolphe : " — Quelle preuve en avez-vous ? — Mais la meilleure preuve, 
c'est cfu'il veut m' épouser », répond la jeune fille. (Cf. p. 244.) 

Mais plus que les sources littéraires, ce qui donne à l'œuvre de Balzac sa 
tonalité propre ce sont les sources réelles. Mercadet, en particulier, est un 
personnage vu. Eugène Cellié, dans lu Revue et qazetle des théûlres du 
24 aoilt 1851, notait déjà : " Balzac, disait-on, en écrivant cette comédie, 
avait voulu retracer la vie d'un homme qui fut préfet et directeur de théâtre. 
Cet homme, on le savait, possédait parfaitement la science des expédients 
et des ressources en matière commerciale ; il avait dépensé en affaires 
d'argent autant d'esprit que Talleyrand en diplomatie et que Napoléon en 
gouvernement... Cependant, après avoir lutté avec ses créanciers, après 
les avoir pétris comme s'ils eussent été en caoutchouc, il était tombé sous 
la faillite. • 

Milatchitcli cite ce texte, et, suivant le vicomte de Lovenjoul, pense que 
le modèle de Balzac fut Victor BohaJn, mais que Harel, d'une part, Dutacq, 
de l'autre, ont pu également fournir des traits au personnage. {Op. cit., 
pp. 295-296.) 

A. -M. Meininger a repris le problème d'une façon plus précise et plus 
convaincante. Pour elle, et nous partageons ce point de vue, le modèle de 
Mercadet est Harel, ce spéculateur à qui Balzac, et Frederick Lemaître, 
venaient d'avoir affaire et qu'ils connaissaient tous deux, dont ils avaient 
tous deux des raisons de se plaindre. (Cf. Théâtre et petits faits vrais' in Année 
balzacienne 1968, pp. 379-382.) Gageons que si la pièce avait alors été jouée, 
l'acteur se fût fait la tête de Harel ! 

Mais Mercadet c'est aussi et surtout Balzac. Cet homme qui se débat avec 
ses créanciers, c'est Balzac. Cet homme qui se laisse éblouir dès qu'il entre- 
voit une spéculation possible, c'est encore Balzac. Cet homme qui a l'art de 
duper les autres mais qui se dupe lui-même et se prend autant et plus qu'eux 
à ses propres mirages, qui reste, au fond, un bon et brave homme, c'est tou- 
jours Balzac. A. Le Breton a justement noté que l'auteur du Faiseur n'avait 
« qu'à se regarder dans la glace pour dessiner son Mercadet, créer le type de 
l'homme d'affaires ivre de ses projets, toujours convaincu qu'il va gagner 
des millions, et capable de connmuniquer à autrui la confiance qu'il a en lui- 
même ». (Cf. Balzac, l'Homme et l'Œuvre, p. 279.) Et c'est si \Tai que l'on voit 
Balzac tenter de réaliser un des projets qu'il prête à Mercadet. Dans la ver- 
sion de 1840, en effet, et c'est Frederick Lemaître qui s'en souvient, il y avait 
au troisième acte une scène « où Mercadet, tourmenté par l'idée de fonder 
un grand journal, s'adressait à toutes les bourses, menaçait ses actionnaires 
de se brûler la cervelle s'ils ne répondaient pas à son nouvel appel de fonds ; 
et ceux-ci, après lui avoir arraché ses pistolets des mains, s'exécutaient, 
séance tenante ; cette scène, écrite par Balzac, ajoute Lemaître, était tout un 
poème ». (Op. cit., p. 253.) Or ne vit-on pas Balzac lancer, en juillet 1840, 
la Revue parisienne ? De plus ne le vit-on pas à la même époque, rêver de 
partir comme Godeau conquérir la fortune dans des pays lointains ? (Cf. plus 
haut, p. 467.) 



LE FAISEUR. 477 

Tous ces éléments, d'origine livresque ou vécue, s'accumulent dans la 
pièce en 1840, au cours des deux phases d'élaboration successives que nous 
avons dégagées. L'œuvre s'alourdit alors outre mesure. Le travail de Balzac 
en 1848 lorsqu'il reprit son texte et lui donna la forme que nous lui connais- 
sons, fut essentiellement un travail de mise au point. Il allégea, sous les 
conseils de Lockroy, le début de la pièce. Disparut ainsi le prologue dont il 
était question en 1840 et où l'on assistait sans doute au départ de Godeau, 
au lendemain de 1830. Les trois premiers actes furent eux aussi émondés. 
Mais pour l'essentiel la pièce de 1848 reste, pour cette partie, celle de 1840. 
Il suffit de constater que ces actes se tiennent remarquablement, sont bien 
équilibrés, pour se rendre compte qu'ils sont le fruit d'une longue élabo- 
ration. Les deux derniers, en revanche, furent faits et refaits, pénible- 
ment, en 1848. Ils sont plus courts, inégaux et déséquilibrent, le cinquième 
surtout, singulièrement l'œuvre. C'est que le dénouement de la pièce ne fut 
sans doute inventé qu'en 1848. On a vu que le 17 août au matin Balzac 
hésitait encore « entre trois systèmes différents pour clore le Faiseur... ». Ces 
trois systèmes il est assez facile de les identifier. De toute façon il y a retour 
de Godeau. Toute la pièce est construite en fonction de ce retour. ^Nlais il 
peut se produire trop tard pour sauver Mercadet — et c'est la solution que 
Balzac avait, semble-t-il retenue, initialement. Dans ce cas c'est, pour le 
spéculateur, la faillite, une faillite que l'on imagine fort semblable à celle qui 
frappe Birotteau. Godeau peut également revenir à temps. Mais, dans ce cas, 
il peut revenir pauvre. N'est-ce pas le cas d'Henry, le frère de Balzac, dont 
le souvenir n'est sans doute pas étranger à la genèse de rœu\Te ? Et Balzac 
aurait pensé à cette solution, si l'on en croit T. Sauvage qui, comparant la 
pièce de Balzac telle qu'il la connaissait à la version jouée au Gymnase, écri- 
vait le 26 août 1851 : « Balzac faisait bien revenir le vrai Godot... mais 
gueux comme Mercadet ! C'était bien plus drôle ! » (le Moniteur universel). 
Balzac a finalement choisi la solution heureuse, le retour d'un Godeau riche, 
s'exposant ainsi à des reproches d'immoralité qui n'ont pas manqué à la 
pièce en 1851. Mais son choix se comprend. D'une part il voulait faire une 
comédie. Et il est admis, dans le genre, que le dénouement est heureux 
même s'il n'est pas toujours vraisemblable. D'autre part, on l'a déjà noté, 
Balzac a mis beaucoup de lui-môme dans Mercadet. En 1840 ce sont ses 
rêves de fortune et ses tourments d'Iiomme en proie aux créanciers. En 1848 
il y ajoute son expérience vécue d'une longue attente : celle de son mariage 
avec M"*^ Hanska, ce mariage dont il attendait, comme Mercadet du retour 
de Godeau, la solution de tous ses problèmes. Terminant sa pièce dans la 
fièvre de son départ pour la Russie où il allait enfin pouvoir réaliser son rêve, 
Balzac pouvait-il lui donner un dénouement malheureux ? Et c'est sans doute 
cette impression de toucher au but qui lui fait choisir aussi le renoncement 
de Mercadet, quittant la scène parisienne pour aller vivre à la campagne, ce 
renoncement qui a paru à la critique peu conforme au caractère du spécula- 
teur. Balzac prête à son personnage sa propre lassitude : « Je n'y pouvais plus 
tenir, je succombais à tant de fatigues... Un géant aurait péri. » C'est Mer- 
cadet qui parle ; on croirait lire une lettre à M°>« Hanska. Et la terre en 
Touraine, ce vieux rêve de Balzac auquel il n'a pas encore totalement renoncé 
en 1848, c'est Mercadet qui le réalise. Pour Balzac, en 1848, c'est la terre 
de Wierzchownia qui l'attire. Il est significatif que Godeau n'apparaisse pas 
sur la scène et que le dernier mot de la pièce, le dernier aussi qu'écrivit 
Honoré de Balzac, soit : « Allons voir Godeau ! » Balzac, posant la plume pour 
quitter lui aussi la scène littéraire, dut se dire : « Allons voir M™« Hanska ! » 



478 NOTES. 

La carrière du Faiseur. Le bon à tirer signé par Balzac le 19 septembre 1848 
marque le début de la carrière du Faiseur que son auteur livre ainsi au public. 
Longue et riche carrière que nous retracerons ici à larges traits. Pourtant la 
première phase de cette carrière, celle qui conduit de septembre 1848 à 
août 1851, mérite qu'on s'y attarde, car elle éclaire l'atmosphère dans 
laquelle s'est déroulée toute la carrière dramatique de Balzac. 

Pour l'élaboration du Faiseur, l'auteur, il faut le souligner, a trouvé dans 
l'accueil du Théâtre-Français, toutes les conditions favorables qui lui étaient 
nécessaires. Lockroy fit preuve, à son égard, de la plus large compréhension. 
Il accepta les retards, les changements de sujets, la lecture d'une œuvre 
inachevée : toute son attitude montre qu'il croit au talent dramatique d'un 
homme encore fort contesté dans ce domaine, malgré la ?ilarâlre. Il eut du 
mérite, car les rapports avec Balzac, n'étaient guère faciles. L'auteur du 
Faiseur qui a tant fait attendre son œu-\Te, quitte Paris, amer, parce qu'elle 
n'est pas immédiatement mise en répétitions. » Je pars, certain de ce que je 
vous disais sur la lenteur de la Comédie-Française. [...] Je m'en vais assez 
découragé », écrit-il à Lockroy le 19 septembre. Et du post-scriptum de sa 
lettre il apparaît qu'à cette date il veut encore envoyer « le 5^ acte corrigé ». 
(Cf. Corr., V, pp. 366-368.) 

Balzac parti, c'est Laurent-Jan qui le représente, c'est à lui qu'incombe 
la lourde charge de faire représenter le Faiseur. On connaît assez mal la per- 
sonnalité de Laurent-Jan et son rôle dans la vie de Balzac, ilaîs nous n'avons 
pas l'impression qu'il s'acquitta toujours de ce rôle avec le zèle et la 
conscience que Balzac en espérait. (Cf. t. 22, pp. 628-630.) Laurent-Jan est 
en rapports aussi avec Jules Janin (cf. Corr., V, p. 383) et Jules Janin n'a 
jamais aimé Balzac. 

Quoi qu'il en soit, dès que Balzac a cédé la place à Laurent-Jean, le ton 
change au Théâtre-Français. Lockroy le fait attendre jusqu'au 30 sep- 
tembre pour lui accorder une entre^^le. Et il lui apprend que Régnier, à qui 
est destiné le rôle de Mercadet, le refuse. L'acteur " avoue son impuissance et 
son effroi devant une création dont il comprend tellement la grandeur qu'il 
n'ose l'aborder -. (Corr., V, p. 383.) Lockroy espère encore arranger les choses 
et Laurent-Jan le croit « sincère dans ses regrets et dans ses désirs . Depuis il 
attend un autre rendez-vous. <" Voici, mon cher, l'état du Faiseur, ce jovu-d'hui 
dimanche huit octobre. » (Corr., V, p. 383.) Mais, le 14 octobre 1848, Lockroy 
est remplacé au Théâtre-Français par Edmond Seveste. M""= B.-F. Balzac 
qui annonce la nouvelle à son fils ajoute « nous ne pouvons encore savoir ce 
qu'il en adviendra pour ta pièce ». {Corr., V, p. 390.) 

Ce qui en advint ce fut une seconde lecture de la pièce. Edmond Seveste 
refusa-t-U d'entériner la réception assez irrégulière de la pièce par Lockroy ? 
C'est possible. Toujours est-il que cette seconde lecture qui eut lieu en deux 
séances, les 14 et 15 décerribre, se traduisit par « une réception à correc- 
tions ». (Cf. Chronologie.) Pourquoi ce re%'irement ? 11 semble qu'il s'explique 
par l'hostihté de Régnier qui devait créer le rôle de Mercadet et qui ne 
croyait pas à la pièce. Officiellement il déclara qu'il ne se sentait pas capable 
d'incarner convenablement un personnage aussi riche, de jouer un rôle aussi 
lourd. Dans son rapport d'administration Lockroy nota que « la modestie 
d'un de MM. les Sociétaires le privait, à l'entrée de l'hiver d'un grand ou^•rage 
de M. de Balzac ». Le vicomte de Lovenjoul recueillit, en mai 1889, le témoi- 
gnage de Régnier fils sur l'attitude de son père. On y apprend que l'acteur 
f ne trouvait pas la pièce bonne. [...] Or ne voulant pas assumer la responsa- 
bilité d'un échec qui lui paraissait certain et pourtant ne voulant pas non 
plus refuser à Balzac son concours, il avait imaginé un subterfuge ; il 



LE FAISEUR. 479 

demanda avec insistance à créer le rôle du père Violette qui, préten- 
dit-il, lui convenait beaucoup mieux que celui de Mercadet ». (A 364, t. 2, 
fol. 224.) 

Balzac fut fort sensible à ce verdict. Il est vrai qu'étant données les assu- 
rances qu'il avait reçues, cette réception à corrections équivalait en fait à un 
refus. D'autant plus, et les acteurs le savaient, que Balzac absent ne pourrait 
faire ces corrections et qu'en conséquence la représentation était ajournée 
à une date indéterminée. La mauvaise volonté d'un acteur bloquait tout. 
La réaction de Balzac était prévisible. Il fit retirer sa pièce. « Il y a bien 
longtemps que je pense qu'on ne doit travailler que pour des théâtres à 
directeurs, et encore avec des traités », écrit-il le 19 janvier 1849 à Michel 
Lév>'. Et renonçant pour le moment à sa pièce, il donnait ordre de veiller 
«à ce qu'il ne soit pas tiré d'épreuves du Faiseur », et « à ce que les formes 
soient distribuées promptement ». (Corr., V, p. 453.) 

Laurent-Jan lui ayant laissé entrevoir la possibilité d'une représentation 
du Faiseur au Théâtre historique, Balzac fit surseoir à l'exécution de cet 
ordre. Les choses semblent être allées assez loin si l'on en croit la lettre de 
Balzac à Laurent-Jan du 21 janvier. La pièce serait alors déjà en répétition 1 
On a le droit d'être sceptique. Il nous semble que Laurent-Jan a quelque peu 
faussé les données dans la lettre — malheureusement perdue — qu'il écrivit 
alors à Balzac, afin de le placer devant les faits accomplis et de surprendre 
son accord. Une telle promptitude flattait l'amour-propre de l'auteur du 
Faiseur ulcéré par l'attitude des comédiens du Théâtre-Français. « Ce qui m'a 
fait plaisir, c'est la promptitude d'Hostein, c'est la représentation immédia- 
tement après la réception à correction. » (Corr., V, p. 456.) Mais Balzac ne se 
place pas sur le même plan que Laurent-Jan et Hostein. Il voit sa pièce 
représentée telle qu'il l'a écrite. Et il sait qu'elle ne convient pas pour le 
théâtre d'Hostein. Il n'espère pas de succès d'argent. « Si la pièce du faiseur 
au Boulevard faisait de l'argent, ce serait contre toutes les règles. » Mais il 
« compte sur le succès en littérature ». (Corr., V, p. 456.) Hostein, lui, veut un 
succès d'argent. Aussi ne s'agit-il pas de jouer la pièce telle que Balzac l'a 
écrite, mais de l'adapter. C'est à ce travail que se sont li\Tés les Surville et 
le résultat en est conservé à la Bibliothèque Lovenjoul (A 72. Cf. plus haut, 
p. 466). Mni« B.-F. Balzac, dès le 2 janvier 1849, mettait son fils en garde 
contre cette opération. {Corr., V, p. 435.) Hostein dut refuser le travail, en 
réalité assez maladroit, de Surville ; Laure, à son tour, sans doute dépitée 
de cette attitude, mit son frère au courant des projets de transformation de 
sa pièce. Et le 9 février 1849 Balzac écrit à Laurent-Jan : « ]Ma sœur m'a 
décrit les étranges transformations que Hostein veut faire subir au Faiseur, 
mais ta raison ouatée d'esprit a dû te démontrer, avant que cette lettre ne 
vienne te le dire, qu'il est impossible de changer une comédie de caractère 
en un gros mélodrame. [...] Donc je m'oppose formellement à ce qu'on la 
travestisse. » (Corr., V, p. 487.) Jusqu'au 20 mai 1850, date du retour de 
Balzac à Paris, il ne sera plus question de jouer le Faiseur. 

Mais le retour à Paris se fait sous le signe du théâtre, à cause de l'alïaire 
de la reprise de Vautrin. (Cf. t. 22, pp. 627-631.) C'est alors Arsène Houssaye 
qui est à la tète du Théâtre-Français. Dans ses Confessions, parfois assez 
romancées, Arsène Houssaye, qui avoue cpi'il n'avait « pas une haute 
confiance en l'art dramatique de Balzac, un esprit absolu qui ne voulait 
rien accorder aux conventions de la scène », déclare cependant avoir écrit 
à Balzac dans l'automne de 1849 pour lui demander une comédie ou un 
drame. « A son retour de Dresde il m'écrivit d'une main nerveuse ou plutôt 
agacée : 



480 NOTES. 

' Mon cher Directeur, 

J'arrive de Russie. Venez me voir ces jours-ci pour causer de mon tliéâtre. 
Dans mon esprit la Comédie-Française doit être le couronnement de ma 
Comédie humaine. Mes voyages m'ont coupé les jambes. Je ne puis aller vous 
voir. » 

Houssaye, se rendant à l'invitation, ne trouva pas Balzac chez lui. « Il me 
vint voir au Théâtre-Français, continue-t-il. Je m'aperçus que la mort avait 
été à ses noces. Je fus effrayé de sa pâleur ; il était resté dans sa voiture, car 
il ne pouvait plus monter sans étouffement [...] il venait m'ofïrir ce qu'il 
appelait son théâtre. Mais tout en y reconnaissant les marques d'un esprit 
supérieur, je voulais qu'il débutât à la Comédie-Française par une œuvre 
nouvelle, après quoi je reprendrais Mercadet. » (Arsène Houssaye : Les 
Confessions, t. 3, pp. 118-119.) Le témoignage est suspect. En 1850 le Faiseur 
est encore une pièce nouvelle qu'il ne peut être question de reprendre. Mais 
il n'est pas invraisemblable qu'une telle rencontre ait eu lieu. Il nous plairait 
de savoir que Balzac mourant ait cru que la Comédie-Française était prête 
à couronner la Comédie humaine. Et puis cela ôterait aux démarches entre- 
prises, dès la mort de Balzac, par sa veuve, pour placer le Faiseur, leur 
caractère intéressé pour en faire un acte de pieux respect à la mémoire du 
disparu. Quoi qu'il en soit, dès le 21 septembre 1850, un mois après la mort 
de Balzac, M""= de Balzac passait avec Charles Fournier, un traité aux 
termes duquel elle lui cédait « la propriété exclusive de tous les droits atta- 
chés à l'exploitation tliéâtrale de la pièce de M. de Balzac, intitulée le Faiseur 
ou les Mercadeis. » M. Fournier se réservant le droit « de nommer M. de Balzac 
comme seul auteur de cette pièce sans que les changements qui pourront y 
être apportés autorisent M™"' de Balzac à s'y opposer ». Cette cession était 
faite moyennant la somme de huit mille francs ! (A 267, fol. 12.) Le traité fut 
annulé le 16 octobre 1850. Ce fut alors Dutacq que M™« de Balzac cliargea 
de placer le répertoire de Balzac. 

Dutacq avait beaucoup de relations dans les milieux du théâtre et de la 
presse. Il tenta donc d'abord de faire recevoir l'œuvre à la Comédie-Française. 
Ce fut Julien Lemer qui servit d'intermédiaire. C'est du moins lui qui le 
révèle dans l'article qu'il écrivit lors de la création de la pièce : « Au mois de 
décembre dernier, le fait est parfaitement présent à notre mémoire, nous 
fîmes personnellement une démarche auprès de la Comédie-Française, une 
épreuve de Mercadet à la main, et, malgré tout le bon vouloir de M. Arsène 
Houssaye, l'intelligent directeur, qui comprenait de quelle importance il 
était pour notre première scène de compter une œuvre de Balzac à son 
répertoire, la représentation du Faiseur fut déclarée impossible. » (La Syl- 
phide, 30 août 1851, p. 95.) Cette démarche est elïectivement confirmée par 
le registre du Comité d'Administration de la Comédie-Française. Voici le 
procès-verbal de la réunion du mercredi 11 décembre 1850 : 

« L'Administrateur fait part au Comité que la veuve de M. de Balzac lui 
a fait proposer de céder à la Comédie-Française la propriété de deux ouvrages 
dramatiques composés par son mari, l'un inédit : le Faiseur, comédie enten- 
due en 1849 par le Comité de lecture, et l'autre : la Marâtre, drame repré- 
senté il y a deux ans au Théâtre historique. Le Comité qui a pu naguère 
apprécier le mérite du premier de ces ouvrages est d'avis qu'il n'y aurait pas 
lieu d'en rechercher l'acquisition. L'œuvre qui est le produit d'une plume 
exercée et justement célèbre, devrait être profondément modifiée par un 
écrivain dramatique expérimenté, afin d'en rendre la représentation moins 
dangereuse, mais aussi ces retouches pourraient enlever à l'ouvrage une 



LE FAISEUR. 481 

partie de son originalité. Le prix de cette cession dont on demanderait 
8 000 fr. ne serait pas le moindre obstacle à l'accomplissement de ce marché. 
Quant à l'autre pièce, la Marâtre, le Comité serait d'avis que M. l'Adminis- 
trateur la fit entrer dans le répertoire du Théâtre-Français au moyen d'une 
offre modérée, en égard au mérite reconnu de ce drame, dont la primeur 
a cependant profité à une autre scène. » 

Après ce nouveau refus de la Comédie-Française « Mercadet a été colporté 
de théâtre en théâtre ». (Julien Lemer, La Sylphide, 30 août 1851.) On est 
mal renseigné sur le détail de ces démarches. Une lettre de Dutacq à Fessart 
non datée, dans laqiielle il lui demande le texte de la pièce : « Je veux la 
faire lire encore une fois » (A 27, fol. 176) montre qu'il y en eut plusieurs. 
Bt une curieuse note de Dutacq fait le point de ces essais. Signalons ici que 
cette note nous semble de la même écriture que le feuillet d'observations sur 
Vautrin dont nous n'avions pu identifier l'auteur. (Cf. t. 22, pp. 634-636.) 

On y lit : 

« — Pourquoi le faiseur n'est-il pas pris par le directeur de la Gaîté ? 

— La Marâtre peut être jouée de suite aux français. 

— Houssaye serait heiu-eux de jouer le faiseur 

il veut le lire. 

— M. de Benazi [?] a lu la pièce 

il en a parlé 1°) à Altaroche (enchanté de la recevoir) 

2°) à M. Mauzin C"^ du gouvernement près l'Odéon 
(M. Mauzin connaissait la pièce. Balzac la lui 
avait offerte et avait demandé 5 000 f de prime). 
Objections : 

La pièce a un corps, une tête 
mais pas de jambes 

En effet la pièce matériellement a : 
1" acte 29 pages 

2e me acte 21 pages 

3eme acte 25 pages 

4eme acte 20 pages 

5e me actc 5 pagcs. 

Le 4^"^ est à retoucher 
le 5^""^ est à terminer ». 

Et en travers de la feuille, on lit encore : 
« Pour terminer la pièce M. Scribe 

M. Souvestre 

M. Dumas. » (A 72, fol. 175.) 

Le bilan de toutes ces démarches est net. La pièce séduit, mais elle est 
unanimement jugée injouable dans l'état où elle est. M°>« de Balzac doit, 
soit renoncer à la faire jouer, soit se résigner à la laisser remanier. Poussée 
par le besoin d'argent, (les affaires de Balzac ne sont pas faciles à régler) 
elle choisira la seconde solution. Observons encore que le texte de Balzac, 
ainsi lu un peu partout, commence à être connu dans les milieux du théâtre : 
le détail aidera à comprendre certains aspects de l'histoire des représentations. 

Est-ce en définitive Dutacq ou M"e de Balzac elle-même qui finit par 
placer la pièce ? Il semble que Montigny, le directeur du Gymnase se soit 
adressé directement à la veuve de l'auteur. Dans une lettre ■ — non datée — ■ 
que M™«^ de Balzac écrivit à Dutacq on lit : 

« Je m'empresse de vous prévenir qu'un de ces messieurs du Gymnase est 
venu me voir ce matin et que je me suis décidée à leur donner le faiseur, en 



482 NOTES. 

cédant une part de mes droits au collaborateur qui s'engage à conserver 
l'esprit de la pièce en y mettant seulement plus d'action et de lien. 

De grâce soyons bien discrets sur la collaboration, n'en dites pas un mot 
à personne, pour ne pas nuire à notre succès ; vous comprenez que les jour- 
naux qui auront des égards pour la mémoire de M. de Balzac n'en auraient 
plus pour un collaborateur. [...] Brûlez cette lettre sur le champ. » (A 272, 
fol. 42.) 

Dutacq, qui espérait encore monter la pièce au Théâtre-Français où 
Houssaye se montrait favorable et où il eût sans doute été possible de faire 
recevoir l'œuvre, terminée par Scribe, Dumas ou Souvestre, dut conseiller la 
prudence et la patience. La lettre suivante que lui écrivit la veuve de Balzac 
en témoigne : « Tout ce que vous dites au sujet du Gymnase est parfaitement 
juste, lui écrit-elle, et je me repose entièrement sur votre diplomatie. Il faut 
comme vous dites, montrer de l'hésitation et en attendant bien sonder le 
terrain des Français, car il ne faut pas non plus abandonner la proie pour 
l'ombre. La pièce, comme vous savez a été faite pour les Français, et j'avoue 
que j'aimerais qu'elle fût acquise à leur répertoire puisque ce serait remplir 
les intentions de l'auteur toujours vivant pour moi. » (A 272, fol. 44.) Finale- 
ment Dutacq se rallie à la solution du Gymnase, et nous avons une lettre, 
non datée, de lui à Fessart, où il dit : « Je suis en pourparlers avec le Gymnase 
pour la pièce de M. de Balzac. Je serais bien aise d'avoir en communication 
les divers traités de pièces de théâtre faits par M. de Balzac. » (A 72, fol. 181.) 

Mais le traité ayant été signé tardivement il nous paraît vraisemblable que 
Dutacq fut chargé de régler le côté administratif de l'affaire, une fois l'accord 
de principe donné par M'"^ de Balzac. 

Il est regrettable que l'on ne sache pas avec précision la date de cet accord. 
Il semble toutefois que Montigny pressa fort les choses. Le travail de Den- 
nery que M""^ de Balzac aurait voulu contrôler, ne semble lui avoir été sou- 
mis que pour le premier acte. « Ils ont bien mutilé notre pauvre Faiseur, 
écrivit-elle alors à Dutacq, mais il faut être juste, ce qu'il perd à la lecture, 
il peut le regagner à la représentation. Le public qui écoute mal assis est 
différent du public qui lit au coin de son feu dans un fauteuil moelleux. » 
(A 272, fol. 46.) Le traité est signé le 18 août 1851, jour anniversaire de la 
mort de Balzac. La pièce y est dite « en trois actes et en prose » mais elle 
porte le titre le Faiseur. Le Gymnase, par son directeur s'engage à mettre 
« la dite pièce en répétition de manière que la représentation ait lieu du 
30 août au 30 septembre 18.51 » et à payer 1 000 fr. à titre de dommages et 
intérêts si la pièce n'est pas représentée avant le 1'='' décembre. (A 267, fol. 14.) 
Faut-il voir un geste pieux dans le choix de la date de signature de ce traité ? 
Sans doute, car en fait les choses sont fort avancées. Dès le 24 juillet Eugène 
Cellié dans la Revue et gazette des théâtres, annonçait que le Gymnase donne- 
rait « tout prochainement [...] une comédie de Balzac qui a pour titre 
le Faiseur et qu'on dit originale et spirituelle ». Le 7 août, le même chroni- 
queur écrivait : « Il n'est bruit en ce moment au Gymnase que de la comédie 
en trois actes de Balzac : le Faiseur. Tous les rôles sont distribués et Geoffroy 
est chargé de représenter le principal personnage qui, dit-on, reflète avec 
infiniment de bonheur une figure contemporaine des plus spirituelles et des 
plus excentriques. » Le 16 août, le Pays annonce la première pour le 21 août. 
Le 19, le Foyer dramatique donne la même date. « Mais comme ce jour est 
celui de l'anniversaire de la mort de Balzac et qu'une messe en musique à 
laquelle concourront cinq cents exécutants doit être célébrée à Saint- 
Fus tache, la première représentation de Mercadet n'aura lieu que samedi 
prochahi. » (C. Cellié, la Revue et gazette des théâtres, 21 août 1851.) 



LE FAISEUR. 483 

Telle est bien, sans doute, la raison de cette remise. Mais il faut cepen- 
dant noter que l'accord de la commission de censure n'est donné que le 
21 août 1851 ! Nous reproduisons ici intégralement ce document, conservé 
avec une première version, datée également du 21 août, aux Archives 
nationales, sous la cote F*' 973 : 

« Le spéculateur Mercadet se débat contre les mille embarras d'une situa- 
tion déplorable et réussit parfois à force d'audace et d'habileté à conjurer 
la mauvaise humeur de ses créanciers. Il leur doit 380 000 fr. et il parvient 
à leur faire donner encore une vingtaine de mille francs, qui lui sont indis- 
pensables pour la corbeille et les apprêts de noce de sa lille Julie, qu'il donne 
à M. de la Brive, prétendu gentilhomme de province, dont la fortune et le 
crédit doivent rétablir les affaires de Mercadet. Celui-ci a eu cependant à 
lutter contre l'inclination de Julie, qui aime le jeune commis Lucien et en est 
très vivement aimée. La tendresse de Lucien résiste à l'aveu que lui fait 
Mercadet de sa ruine complète. Mais le spéculateur le détermine à renoncer 
à la pensée d'épouser Julie, en lui faisant comprendre combien peu ce serait 
aimer sa fille, que de la condamner à une vie de privations et de luttes 
continuelles. Julie épousera donc M. de la Brive. Mais Mercadet ne tarde pas 
à connaître la véritable position de fortune de son futur gendre. De la Brive 
n'a que des dettes ; son véritable nom est Michonnin, mais il a pris celui 
d'une ferme d'une valeur de 30 000 fr., hypothéquée poiu- plus de 45 000 fr. 
Il signe ses lettres de change sous son véritable nom et Mercadet en a dans 
son portefeuille pour 48 000 fr. La nouvelle de la rupture du projet de 
mariage de M"^ Julie parvient à la connaissance des créanciers de Mercadet 
et met le comble à leur indignation contre lui. Ils vont cette fois, l'envoyer 
à Clichy ; mais le spéculateur n'est pas à bout d'inventions. Il les reçoit avec 
son assurance ordinaire, comptant sur le concours de la Brive, qui va arriver 
dans une berline couverte de boue et de poussière et qui se fera passer pour 
un certain Godeau, revenant des Indes, où il s'était rendu jadis, après avoir 
enlevé une somme très considérable à Mercadet. Le bruit d'une voiture se 
fait entendre en effet, et Mercadet ne revient pas de sa surprise, quand il voit 
les créanciers successivement désintéressés. Le véritable Godeau, aujour- 
d'hui plusieurs fois millionnaire, est rev^enu et a pris la place de de la Brive, 
que les conseils de M™'^ Mercadet ont déterminé à ne pas se prêter aux coml)i- 
naisons fort peu délicates de son mari. 

Julie épousera Julien qui, dans ce moment suprême, avait remis à Merca- 
det un capital de 30 000 fr., formant toute sa fortune, et celui-ci, guéri de 
sa fièvre de spéculations, se retirera à la campagne, après avoir remis à 
de la Brive ses acceptations acquittées et lui avoir prêté une somme de 
10 000 fr., afin de goûter à son tour le plaisir d'avoir des débiteurs. 

Nous proposons l'autorisation, à la charge des deux modifications de 
détail opérées sur les manuscrits. Malgré des inconvénients que nous ne 
nous sommes pas dissimulés, nous avons été amenés à cette conclusion par 
ces motifs : que la pièce est la peinture particulière d'une situation donnée, 
que la forme n'en est point agressive ; qu'elle est l'oeuvre posthume d'iui 
grand écrivain, H. de Balzac, et qu'enfin le théâtre sur lequel elle doit être 
jouée (le G\Tnnase dramatique), ne présente pas les dangers d'une scène 
populaire. • 

Il nous semble que Montigny, le directeur du Gymnase, voulut à tout prix 
profiter pour lancer la pièce, de l'anniversaire du décès de Balzac, alors que 
M™<= de Balzac n'y tenait pas : « M. Montigny est bien peu délicat de ne 
vouloir pas attendre le l^'' septembre , écrivit-elle à Dutacq. 

La pièce fut donc créée le samedi 23 août. Au même programme figurait 



484 NOTES. 

la Marraine, vaude^^lle en un acte de Scribe. La distribution était la sui- 
vante : MM. Geoffroy (Mercadet), Dupuis (de la Brive), Armand (Minard), 
Lesueur (Molette), Monval (Pierquin), Villars (Verdelin), A. Landrol (Méri- 
court), Perrin (Goulard) et Priston (Justin). M™'=^ Riquer (Julie), Mélanie 
(M™" Mercadet), Anna Chéri (Virginie) et Bodin (Thérèse). Ce fut un succès. 
La presse fut unanime à le constater. « L'ouvrage a réussi très fort. » 
(Ph. Busoni, l'Illustration, 30 août 1851.) « Depuis longtemps on n'avait 
entendu une expression aussi bruyante de l'admiration générale. » (D'Ysarn, 
le Théâtre, 27 août.) Jules Janin lui-même le reconnut : « La pièce a réussi 
d'un bout à l'autre ; elle a été fort applaudie ». {Journal des débats, 25 août.) 
Et Julien Lemer souligne la bizarrerie du destin de Balzac à qui « il était 
réservé cette singulière fortune d'obtenir, après sa mort, le plus complet de 
ses succès dramatiques ». (La Sylphide, 30 août.) « Le succès a été immense, 
unanime, incontesté », affirme encore Paul de Saint-Victor. (Le Pays, 
25 août.) Auprès du public, oui. Mais la critique, si elle fut unanime à consta- 
ter le triomphe de la pièce, ne manqua pas de le contester. B. Jouvin put 
écrire, le 4 septembre : « La critique sans exception a constaté le succès 
immense obtenu par la comédie posthume de M. de Balzac, Mercadet le 
Faiseur. Seulement, tout en rendant justice, un peu tard, à ce rare esprit, le 
plus créateur et le plus puissant à coup sûr qu'ait enfanté le xix^ siècle, eUe 
a fait des réserves qui ne tendent à rien moins qu'à retenir d'une main ce 
qu'elle accordait de l'autre. » (Chronique de Paris.) Le ton est ici donné par 
Lireux, dans le Constitutionnel et par Janin, dans le Journal des débats. Le 
premier conimence par dire qu'il se sentirait plus libre pour dire la vérité si 
Balzac vivait encore. L'émotion du public a joué un rôle dans le succès. 
« On attendait la pièce avec anxiété ; on l'a écoutée dans une attention pro- 
fonde, et elle s'est terminée au bruit de frénétiques applaudissements. C'est 
un très grand succès, en partie justifié, si l'esprit étincelant, si l'audace des 
situations, si l'observation profonde suffisent à faire une comédie complète. » 
(Le Constitutionnel, 25 août.) Voici la première réserve : Mercadet est une 
pièce mai faite. Pour Janin le premier acte « est en récit, en exclamations, 
en jurons, en paradoxes ; vrai jeu de raquette ! une danse macabre ! une 
raillerie où tout danse et la morale en jupon court... » et la pièce toute entière 
n'est qu'une « comédie en ruine, en tumulte, dégradée à plaisir, où le bon 
mot remplace l'action, la vérité, la force, le dialogue, la passion, où l'esprit 
est tout, où l'art n'est compté pour rien... ». (Journal des débats, 25 août.) 
Gustave Planche, à son tour, dans la Revue des deux mondes, écrit le 15 sep- 
tembre : « Mercadet nous présente l'étoffe d'une excellente comédie ; malheu- 
reusement la comédie n'est pas faite. » 

On enfourcha aussi, éternel cheval de bataille, la question de la moralité. 
C'est ici Paul de Musset, dans le National et Edouard Thierry dans l'Assem- 
blée nationale qui se montrent les plus féroces. Ayant analysé la pièce, le 
premier écrit : « Il s'en faut que la morale s'en tire sans accroc. Jamais elle 
ne reçut d'outrage plus sanglant que dans cette pièce, où la confusion, la 
négation du bien et du mal sont poussées à l'extrême avec une sorte d'ingé- 
nuité barbare et avec une habileté et des ressources d'esprit prodigieuses. 
Il y avait quelque tâche de gangrène dans le cerveau d'où est sorti ce 
monstre. » (Le National, 25 août.) Edouard Thierry, trouve que la pièce de 
Balzac, « attriste, elle désole ; le cynisme de Mercadet fait mal, son ironie 
qui se prend à tout, n'épargne aucune de nos illusions, aucune de nos meil- 
leures croyances ; si Mercadet dit vrai, cette société est bien condamnée, 
elle mérite que les fléaux de Dieu passent sur elle et la détruisent... • 
(L'Assemblée nationale, 25 août.) 



LE FAISEUR. 485 

Mais ces attaques sans nuances ser^'irent plus la pièce qu'elles ne lui firent 
tort. Bien des critiques en prirent la défense. Emmanuel Gonzalès répon- 
dit le 5 septembre à ceux qui jugeaient la pièce mal faite. " A coup sûr, nous 
ne connaissons pas de pièce depuis Molière qui s'éloigne plus de l'iutrigue 
et de l'esprit banal du Vaudeville et se rapproche davantage de la véritable 
comédie de caractère. ■> (La Mode.) Et Julien Lemer, s'il recoimaît que " le 
seul reproche qu'on ait à faire à cette pièce, c'est que Mercadet au lieu d'être 
puni, est récompensé, puisqu'il se trouve, au dénouement maître d'une belle 
fortune et même créancier ; cela est contraire, nous l'avouons, à tous les 
usages de la Morale du Théâtre », demande aussi « pourquoi ne pas permettre, 
une fois par hasard, que la vérité soit poussée jusqu'au bout, que les choses 
se passent sur la scène comme elles se passent si souvent dans le monde ? » 
Et il s'étonne de « cet étrange destin [de Balzac] d'être traité par la critique 
avec une sévérité dont elle n'use pas d'ordinaire avec les défunts. Ce serait 
à faire supposer que le feuilleton [...] n'a point tout à fait oublié Un grand 
homme de province à Paris et ne serait guère flatté de voir paraître une 
nouvelle édition d'une certaine Monographie de la presse parisienne ». (La 
Sylphide, 30 août.) B. Jouvin peut affirmer : « La controverse engagée à pro- 
pos du ]\Iercadet de Balzac n'entame en rien le succès de la pièce ; ce succès 
est étourdissant et il sera dm-able. » (Chronique de Paris, 4 septembre.) 

Il est vrai que, plus sans doute que cette controverse littéraire dont nous 
n'avons donné qu'un aperçu schématique, deux autres événements servi- 
rent à lancer le Faiseur : une suspension de la pièce et une polémique. On 
crut, en efïet, le lundi 25 août, jour de la deuxième représentation, que 
Mercadet allait connaître le sort de Vautrin et être interdit après sa pre- 
mière représentation. La pièce ne fut pas jouée. Le Gymnase fit relâche 
par ordre de l'autorité supérieure qui « s'était émue du caractère philo- 
sophique et de la portée morale qui distinguent cette belle œuvre ». 
(Foyer dramatique, 26 août.) La nouvelle provoqua une levée de boucliers. 
Adolphe GaitTe ajouta un post-scriptum virulent à son feuilleton de l'Évé- 
nement du 26 août. 

« J'apprends à l'instant une nouvelle tellement monstrueuse que je n'y 
peux croire. Je ne puis écrire que quelques lignes, étouffé que je suis par 
l'indignation. 

Il s'est trouvé en plein xix^ siècle un commis assez osé pour mettre la 
main d'un gendarme siu- le cercueil de Balzac. 

On a arrêté les représentations de JMcrcadet. 

II paraît que des joueurs de Bourse et de Banque se sont allés plaindre. 
Dans 'Mercadet, Balzac a flétri les faiseurs hasai'deux qui louvoient vers la 
fortune entre la prison de Clichy et le bagne de Toulon. 

Ce sont les gens rossés qui se plaignent du bâton. 

Balzac a frappé. Je confierais malaisément une fortune aux gens qui 
ont crié. 

La littérature entière devra protester contre un pareil scandale. Le soufflet 
qu'on a donné à Balzac tombe sur toutes les joues. » 

Mais ce ne fut qu'une alerte. Mercadet reparut sur l'affiche dès le mardi 
26 août. Le 25 au soir déjà, la Patrie annonçait : « Le bruit s'est répandu 
aujourd'hui qu'un ordre de M. le ministre de l'Intérieur avait interdit les 
représentations de Mercadet, drame de M. de Balzac, joué samedi dernier au 
Gynuiase. C'est une erreur. Quelques observations ayant été faites sur cette 
pièce, M. le ministre de l'Intérieur a voulu la lire lui-même, afin de juger 
personnellement si ces observations étaient ou n'étaient pas fondées, et il a 
simplement prescrit la suspension des représentations ; mais le manuscrit 



486 NOTES. 

a été rendu depuis au directeur et le dranie de ]\Iercadet reprendra demain 
le cours de la brillante carrière qu'il est appelé à parcourir. » 

Mais cette alerte fit une large publicité à la pièce. Taxile Delord, dans 
le Charivari du 27 août, publia un article virulent intitulé : A'e touchez pas 
à" Mercadet. Pommereux consacra à l'incident son éditorial de la Revue et 
gazette des théâtres du 28 août ; Eugène Guinot en fit état dans sa Revue de 
Paris de l'Ordre le 31 août 1851. Eugène Cellié put constater : • Si quelque 
chose manquait à l'immense succès de Mercadet, c'était une suspension plus 
ou moins longue. Cette suspension a eu lieu [...]. De là des commentaires, 
des petits bruits, des versions étranges, enfin, tout ce qu'il fallait pour que 
tout Paris désirât d'avoir assisté à la première représentation de l'ou- 
vrage [...] Mercadet est lancé. » {la Revue et gazette des théâtres, 28 août.) Préci- 
sons ici que l'interdit lancé ainsi sur la pièce ne fut levé pour la pro\'ince 
qu'en 1852. (Cf. Milatchitch, le Théâtre d'Honoré de Balzac, p. 269, note 2.) 

Xous avons aussi fait état d'une polémique : nous sommes frappé en effet 
du ton de certains articles qui se demandent s'il était bien utile de jouer 
cette œuvre posthume de Balzac et surtout de la faire adapter. Car, il est 
nécessaire de le souligner, la collaboration de Dennerj* fut très \ate le secret 
de Polichinelle. Le jour même de la première, Amédée Achard, dans ses 
Lettres parisiennes de l'Assemblée nationale (son article parut le 24 août) 
soulevait à propos de Mercadet « une question délicate au point de vue de l'art. 

Jus(ju'à quel point est-il équitable et moral d'user des œuvres incomplètes 
laissées par un honmie de génie ? Et n'est-il pas à craindre que de cette 
exhibition posthume sa réputation ne reçoive une atteinte fâcheuse ?» Et 
il affirmait : « La réputation d'un écrivain lui appartient tout entière. On 
s'expose à y toucher par ces rhabillages en post-scriptum qui sentent tou- 
jours la main d'un faiseur plus ou moins habile. ■ Et un liistorique de la pièce 
qui le montre fort bien renseigné, conduit Amédée Achard à poser une autre 
question. « Comment se fait-il qu'ime pièce lue deux fois en 5 actes au 
Théâtre Français, relue en 5 actes à la Gaité, restée enfin en 5 actes jusqu'à 
la mort de son auteur, apparaisse aujourd'hui, au Gymnase, en 3 actes et 
sans changements ? » 

Le 25 août c'est Janin qui discrètement donne un coup de griffe aux 
auteurs de cette initiative qui lui semble inopportune et dangereuse : > Si, 
en effet, écrit-il, la comédie est amusante et gaie [...] elle l'est [...] qu'est-ce 
que M. Balzac y peut gagner ? et si elle n'eût pas réussi, si elle n'eût rencon- 
tré que des répulsions, et si vous aviez exposé cet homme habile à succomber 
sans avoir de revanche à prendre, où en seriez-vous et quels ne seraient pas 
vos regrets, vos chagrins, vos remords. » (Journal des débats.) Janin a cepen- 
dant le bon goût de ne pas insister. Il n'en est pas de même d'Adolphe Gaifïe, 
dans r Événement du 26 août : « Jouer une œuvre posthume de Balzac, c'est 
comme si l'on vous montrait une maquette pour une statue, les arguments 
des chants d'Homère pour l'Iliade, un œuf pour une poule. 

Pour nous tous qui avons pour cette grande mémoire les prosternations et 
les adorations qu'un brahme a pour son idole, qu'un musulman a pour le 
prophète, qu'un chrétien a pour son Dieu, nous ne pouvons considérer la 
représentation d'hier que comme une abominable impiété. [...] Si l'on se fût 
borné à jouer l'esquisse de Balzac telle qu'il l'avait improvisée avec ses lon- 
gueurs et ses inconséquences, avec toutes les scories d'vm premier jet, nous 
l'eussions regretté sans trop crier. Mais ce n'est pas à cela qu'on s'est arrêté. 
Ce n'était pas assez d'avoir été impie, on a été sacrilège... » 

On sent derrière tout ceci une intention hostile à M""= de Balzac ; et la 
précision des informations dont dispose Amédée Achard nous conduit à 



LE FAISEUR. 487 

croire qu'il y a là l'œuvre d'un familier de Balzac. On pense à Laurent-Jan. 
Et le critique de la Pairie nous confirme candidement dans notre impression. 
II avoue qu'après avoir « écouté religieusement cette beUe comédie » il est 
« sorti de là plein de troubles ». Car, précise-t-il, « un poète, un savant, un 
artiste, une de ces belles intelligences qui se font volontairement et gratuite- 
ment les conseillers obscurs des hommes de talent, Laurent-Jan en un mot, 
car tout le monde l'a déjà nommé, murmurait à mon oreille les derniers 
vœux du mourant : 

— Et en passant, convenez que c'est tout un livre, ce sigisbéisme du 
génie ? — Balzac s'était résigné, Balzac ne voulait pas qu'on jouât son 
œuvre, et, pour six mille francs, des héritiers avides n'ont pas craint de 
violer cette tombe ! » Nous ne jugerons pas l'attitude de Laurent-Jan. La 
polémique qu'il essayait ainsi de lancer tourna court : l'affaire de la censure 
occupa les esprits et le succès de la pièce justifia M^^^ de Balzac. Le 1" sep- 
tembre le critique de la Patrie fit amende honorable. Il écrivit : » Le succès 
existe, impossible de le nier ; il faut même ajouter qu'il a grandi depuis la 
consécration que lui a donnée M. le ministre de l'Intérieur en le protégeant 
de sa haute et intelligente approbation. Cela n'empêche pas les esprits 
fâcheux de crier encore à la violation de la tombe de Balzac. Quant à moi je 
trouve qu'un triomphe comme celui de Mercadet honore une tombe, plus 
encore qu'il ne la viole. » Et il s'excuse de s'être fait, la semaine précédente, 
l'écho un peu sec, de bruits auxquels il ne s'associe pas. Revirement signifi- 
catif, et qui nous semble dû à l'action de M'"^ de Balzac. On conserve d'elle 
à la Bibliothèque Lovenjoul une lettre à un journaliste. C'est la seconde lettre 
qu'elle écrit à ce journaliste qui a répondu à la première en présentant ses 
excuses. « J'accepte la franchise de vos excuses. Monsieur et je vous demande 
pardon à mon tour de la vivacité de ma lettre... » Puis M™^ de Balzac fait 
état du succès populaire de la pièce : « Les masses sont au-dessus des jour- 
nalistes [...]. Vos confrères se trompent, comme vous voyez, quand ils crient 
à l'immoralité, c'est à l'immortalité qu'ils devraient dire [...] 

Pensez-y, Monsieur et voyez si ce n'est pas honorer une tombe que de lui 
obtenir de pareils triomphes ? » (A 275, fol. -16.) 

N'est-il pas possible de situer cet échange de correspondance entre le 
25 août et le l^' septembre et d'identifier le critique de la Patrie comme 
destinataire de cette lettre ? 

D'autres lettres de M"« de Balzac éclairent d'un jour curieux cet aspect 
des représentations de 1851. Selon elle, on aurait obligé « le gros impuissant 
littéraire de Jules Janin » à refaire sur l'épreuve son article » plein de per- 
sonnalités contre !M. de Bfalzac] et encore, le croirez-vous ? contre un être 
inoffensif, obscur et malheureux comme moi ». (A 390 bis, fol. 152 ; cité par 
Milatchitch, op. cit., p. 270, note 4.) Toujours selon elle, on aurait de même 
obligé Lireux à refaire son article. ' Vous voyez que je sais me venger », et 
la veuve de Balzac parle d'écraser « ces insectes invisibles à l'œil nu qui se 
nomment Matharel [Détiennes], Paul [de] Musset, [Jules de] Premay et 
cœtera ». Mais ce que nous retiendrons de cette lettre c'est qu'elle désigne 
nettement la source de cette cabale. « Quant à ce reptile qui se nomme L[au- 
rent-]J[an] et qui leur a infiltré son venin à tous, comme c'est mon ennemi 
persoimel, je ne me venge que par le mépris. • (Ibid., cité par Milatchitch, 
op. cit., pp. 272-273, note 4.) 

Tout le bruit ainsi fait autour de la pièce — controverse littéraire, suspen- 
sion, début de polémique — contribue à son succès qui s'afTirme de jour en 
jour. Le calendrier complet des représentations nous entraînerait fort loin. 
Notons que la pièce est jouée sans interruption du 26 août au 20 octobre 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 32 



488 NOTES. 

inclus, 56 jours de suite, accompagnée, selon l'usage, de pièces du réper- 
toire du Gymnase, et même, du 1'='^ au 11 octobre, d'un intermède de danses 
espagnoles. Le 21 octobre seulement a lieu une création, celle de Laure et 
Delphine, vaudeville en deux actes de MM. Bayard et Potron. Or le contrat 
prévoyait que la direction du Gymnase ne pourrait ctayer Mercadet d'une 
pièce nouvelle que si les recettes tombaient, quatre fois de suite, en dessous 
de 1 800 francs. Dès le 23 octobre Mercadet réapparaît, en appui de Laure 
et Delphine, et est joué à nouveau quatre fois de suite, puis le 29. Le 30 on 
crée Bettine de Musset ; Mercadet ne paraît plus régulièrement à l'affiche. 
On le joue cependant 9 fois en novembre, 10 fois en décembre, 9 fois en jan- 
vier 1852, 3 fois en fé^'Tier, 2 fois en mars, 1 fois en a^Til, 3 fois en mai, 
3 fois en juin où l'on passe la centième. La pièce fait partie du répertoire. 
Elle est encore jouée au G>Tnnase en 1859. 

Autre preuve du succès. Le 16 octobre 1851, Mercadet est joué à Bruxelles, 
au Théâtre du Vaudeville. Ferville y incarne Mercadet ; la pièce a six repré- 
sentations en octobre, une encore le 13 novembre. C'est vraiment le succès 
dont Balzac rêvait l 

Mercadet devait même valoir à Balzac l'honneur qu'il ambitionnait le 
plus : être joué sur la scène de la Comédie-Française. C'est en 1868 que la 
pièce entra au répertoire du premier théâtre français. Edmond Got fut le 
titulaire du rôle de Mercadet. La pièce fut créée le 22 octobre et connut 
32 représentations en 1868, 19 en 1869, 5 en 1870, 8 en 1871, 1 en 1872, 
6 en 1873, 6 encore en 1874, 2 en 1875, 3 en 1876, 12 en 1879, 2 en 1880. Elle 
ne fut plus guère jouée ensuite qu'une fois en 1887, 2 en 1888, et 10 en 1890. 
Une nouvelle reprise eut lieu en 1899 avec de Féraudy, dans le rôle de 
Mercadet : elle eut 15 représentations. En 1918, toujours avec de Féraudy, 
la pièce fut reprise à nouveau et jouée S fois. Elle fut donc jouée 132 fois 
de 1868 à 1918. 

Il serait passionnant de sui\Te, à travers les re\-ues de presse de 1868, 
1899 et 1918 l'attitude de la critique face à la pièce de Balzac et à Balzac 
dramaturge. Mais cela nous entraînerait fort loin. Disons qu'à chaque fois 
la pièce surprit par ses qualités dramatiques et son modernisme. Qu'à chaque 
fois aussi on regretta que la Comédie-Française continuât à jouer l'adapta- 
tion de Dennery. Le lecteur trouvera dans la Bibliographie tous les éléments 
qui lui permettront de suivre cette phase de la carrière de la pièce. 

Après 1918, 'Mercadet le Faiseur, adaptation de Dennery, cesse d'être joué. 

De 1918 à 1935 la pièce est oubliée. Mais le rôle tente Charles DuUin. Il 
fait faire par Simone Jollivet une nouvelle adaptation de la pièce originale 
et la crée au Théâtre de l'Atelier le 29 novembre 1935. Le lecteur pourra 
juger du travail de l'adaptatrice en se référant aux notes du texte. Il est 
incontestablement plus fidèle au texte de Balzac que celui de Dennery. Une 
musique de Darius Milhaud et des décors de Touchagues complétaient le 
spectacle. Ce fut un grand succès, qui sauva le Théâtre de r.\telier d'une 
faillite très menaçante. Ce fut aussi pour la critique l'occasion de décotivrir 
un aspect oublié de Balzac : « C'est une des plus belles réussites de Charles 
Dullin, écrivit Fortunat Strowski. Il a mis la main sur un chef-d'œu\Te 
encore méconnu. ■> (Paris-Midi, 30 novembre 1935.) Pourtant certains 
regrettaient qu'on ait accommodé Balzac à la manière de Labiche. Gérard 
Bauer jugea que c'était ' fausser le sens du Faiseur que de le jouer dans une 
nuance parodique ». (Écho de Paris, 1<"' décembre 1935.) Mais la pièce fran- 
chit allègrement le cap de la centième, en mars 1936. Elle fut reprise, tou- 
jours à l'Atelier, en novembre 1936, puis en mars 1940 (cette reprise consti- 
tuait la 300^ représentation de l'adaptation Jollivet). En octobre 1945 ce fut 



LE FAISEUR. 489 

au Théâtre Sarah-Bernard que Dullin reprit la pièce, qui eut ainsi en dix ans 
plus de représentations que de 1831 à 1935 ! 

Après Dullin, ce lut Jean Vilar qui fut séduit par le rôle de Mercadet. Il 
adapta lui-même le texte de Balzac, avec plus de lidélité encore que Simone 
Jollivet, et le joua au Théâtre National Populaire en mars 1957. Une nou- 
velle génération de spectateurs, et aussi de critiques, découvrit à son tour la 
pièce de Balzac, admirablement servie. Et on s'étonna encore de son moder- 
nisme. J.-J. Gautier se demanda, dans le Figaro du 11 mars 1957 « si ce 
n'est pas du Faiseur que consciemment ou non, M. Samuel Beckett a tiré 
l'idée de son En attendant Godot ». Et la pièce fut jouée en tournée en Amé- 
rique du Sud (1957), à Genève (1958), Mulhouse (1960). Reprise à Paris 
en 1961-1962, elle fut encore jouée en Russie et au Mexique (1961). 

Après Dullin et Vilar, voici qu'Hubert Gignoux se tourne vers le Faiseur. 
Il en confie la mise en scène à René Jauneau, qui adapte à nouveau le texte ; 
H. Gignoux y ajoute des couplets. André Roos compose la musique. Et de 
mars à juin 1965, le Faiseur est joué 46 fois devant près de 30 000 personnes 
au total, dans toutes les grandes villes de l'Est et quelques villes suisses. La 
pièce est également jouée à Lisbonne, puis en Algérie. Douze nouvelles repré- 
sentations qui font découvrir la pièce de Balzac à plus de 5 000 spectateurs. 

Ce rapide bilan, auquel il faudrait ajouter de nombreuses adaptations en 
allemand, en anglais, en italien, en russe, ne donne qu'une idée sommaire 
de l'étonnante carrière d'une pièce qui a sans doute beaucoup contribué à 
faire connaître et aimer Balzac. Il faudrait en écrire l'histoire complète et 
détaillée. Mais cet aperçu nous semble sufTisant pour poser une question : 
comment peut-on négliger encore l'œuvre théâtrale de l'auteur du Faiseur, 
limiter à son activité de romancier l'homme qui a écrit une pièce dont les 
qualités dramatiques ont séduit, non seulement des honuues de théâtre aussi 
remarquables et expérimentés que Geoffroy, Edmond Got, Charles Dullin, 
.Jean Vilar, Hubert Gignoux, mais encore des centaines de milliers de specta- 
teiu's dans le monde entier ? 



Page 210. 

2. Les deux exemplaires d'épreuves portent ici la distribution prévue par 
Balzac en 1848. Les rôles étaient attribués, dans l'ordre, à MM. Régnier, 
Delaunay, Brindeau, Leroux, Mirecour, Riche, Provost, Joannès, Gef- 
froy [sic] Samson, E. Got, MM""» Mélingue, Worms, Anaïs, Brohan. On 
remarquera que la plupart de ces acteurs figurent par ailleurs dans la distri- 
bution des Petits bourgeois. On notera aussi les rôles secondaires, Verdelin et 
Violette, attribués à Provost et Samson qui, avec Régnier, devaient tenir 
les trois grands rôles des Petits bourgeois. (Cf. plus haut, p. 206.) Balzac écri- 
vait, à ce sujet, à Lockroy, le 19 septembre : « .Je vous enverrai les Philan- 
thropes pour indemniser MM. Samson et Provost. S'ils veulent bien prendre 
des bouts de rôle dans le Faiseur. Ils seront les 2 philanthropes, et auront 
tous deux un rôle d'égale force. » Et il ajoutait : n II est bien entendu que 
la distribution imprimée est uniquement faite au point de \'ue d'expliquer mes 
rôles ; je serais très heureux si elle était maintenue, et acceptée. Les 2 bouts 
de rôle de deux talents éminents comme ceux de Provost et de Samson ne 
peuvent pas les compromettre. On voit trop clairement la complaisance et 
le plaisir qu'ils me font. » (Corr., V, p. 367.) 

3. On sait que Balzac pensa un moment à intituler sa pièce le Spéculateur. 
(Cf. Répertoire.) Le mot faiseur qu'il a finalement retenu, a suscité divers 



490 NOTES. 

commentaires. Jules Janin y a vu un barbarisme : « le faiseur — le faiseur 
de qui ? le faiseur de quoi ? Warwick, le faiseur de rois, cela se comprend ; 
le faiseur tout court, c'est de l'argot, et M. de Balzac ne détestait pas l'argot ». 
(Journal des débats, 25 août 1851.) C'est pour cette raison sans doute que 
Dermery choisit comme titre Mercadel le faiseur. Edouard Fournier prit, 
en 1868, la défense de ce titre et « pour calmer la pruderie de ces pudibondes 
affiches qui l'ont répudié •> le critique consacra à l'histoire du mot un passage 
qui mérite d'être cité : « Il existait, et depuis longtemps déjà, à l'époque de 
Beaumarchais, à qui certes il eût convenu de reste. C'était, dès 1751, un mot 
de bon ton, un mot de cour. Le marquis d'Argenson écrivait alors, à propos 
de l'intendant de Dijon, M. de Saint-Contest, qui se contentait d'occuper son 
emploi sans le remplir : « Il faudrait dans ces places-là des hommes d'action, 
des faiseurs, des opérans, des hommes à plans, etc. « Quelques années après, 
le mot avait déchu, il était peu à peu arrivé jusqu'au terre-à-terre de l'in- 
trigue et de la spéculation douteuse, où, près d'un siècle plus tard, Balzac 
devait le retrouver et le ramasser. » 

Ed. Fournier cite encore deux autres exemples pris, l'un dans le livre de 
Grosley, sur Londres, paru en 1760, l'autre dans le Nouueau Paris de Mercier, 
où il est question <i d'intrigans subalternes qu'on appelle, dans le style 
moderne, des faiseurs ». (La Patrie, 26 octobre 1868.) 

Versons encore au dossier de ce mot la définition qu'en donna Gautier dans 
la Presse du l^^ septembre 1851 : • Mercadet est ce qu'on appelle un faiseur, 
espèce inconnue autrefois et produite par notre civilisation compliquée. Est-ce 
un filou ? un escroc? Nullement : c'est un faiseur, c'est-à-dire un homme qui 
veut se créer une fortune rapide dans le mouvement souvent fictif de capi- 
taux, dans l'intervention et la direction des affaires — autre mot dont le sens 
est tout moderne — et qui comprend les opérations à la Bourse, le jeu des 
actions de chemin de fer, les sociétés en commandite, les achats de créances, 
l'exploitation des idées bonnes ou mauvaises, la mise en train d'entreprises, 
les directions de théâtres, les fondations de journaux, les forces de l'annonce 
mises au service d'un produit chimérique ou de valeur neutre, les transac- 
tions aléatoires de toutes sortes, enfin les mille moyens que cherchent, pour 
gagner de l'argent, ceux qui n'ont ni patrimoine, ni talent spécial, catégorie 
très nombreuse avec l'éducation vague que l'on donne aujourd'hui et l'ex- 
trême divisibilité des héritages, qui au bout de quelques générations, met 
chacun dans la nécessité de se refaire une fortune. » 

F. Soulié, dans un feuilleton du Journal des débats établit une distinction 
entre l'homme d'affaires et les faiseurs d'affaires. Ce curieux article, qui date 
du 31 août 1837, trace du faiseur « un des [types] les plus marquants par le 
temps qui court >, une image fort proche de celle qu'en donne Balzac. L'au- 
teur de Mercadet aurait-il lu Soulié ? 

4. D. se contente ici de la mention : La scène est à Paris, chez Mercadet. 
Il ne respecte pas l'unité de lieu prévue par Balzac et donne au début de 
chacun de ses trois actes une description du décor. J. D. changent également 
de décor au cours de son acte IL 



LE FAISEUR. 491 



ACTE PREMIER. 

Page 211. 

1. J. D. ajoutent ici le texte suivant : 

Mercadel, entrant. 
Bonjour, monsieur Brédif ! Personne n'est malade chez vous, j'espère ? 

Brédif. 
C'est moi le plus malade de tous. 

Mercadel, 
OIi ! alors... 

Brédif. 

Je suis atteint dans mes intérêts, monsieur. 

Mercadel. 
Il y a de l'espoir !... 

Brédif. 
Non, il n'y a plus d'espoir. Vous êtes en retard de six termes... 

2. V. : le Mercadel 

3. J. G. coupent ici et enchaînent : je ne fais pas de spéculation, moi 1 
(Troisième réplique de Brédif, p. 212.) 

Page 212. 

4. Anglais : créancier. Balzac emploie souvent ce mot (cf. notamment 
la Cousine Belle, FC, t. 17, p. 116) ; mais il en donne aussi lui-même la défi- 
nition dans les Employés : « Nom donné par les employés à leurs créanciers. 
Le jour des Anglais est le jour où les Bureaux sont publics. Sûrs de trouver 
là leurs débiteurs, les créanciers affluent, ils viennent les toiUTnenter en leur 
demandant quand ils seront payés. » {FC, t. 11, p. 204.) Le mot désigne aussi 
quelquefois des huissiers, recors, gardes du commerce qui agissent au nom 
du créancier. L'emploi du mot dans ce sens est ancien et semble remonter 
à l'époque de l'occupation de la France par les Anglais. 

J. D. coupent cette réflexion qui leur a sans doute paru difficilement com- 
préhensible pour des spectateurs du xx» siècle. 

5. J. D. et V. coupent ici et enchaînent, comme J. G. à la réplique de 
Brédif : ;e ne fais pas de spéculation, moi 1 

6. V. supprime : vous, le témoin de mes efforts 

7. V. : Après tout, Godeau était un honnête homme... J. G. enchaînent avec 
la réplique suivante de Brédif : était un homme d'une rare énergie. 

Page 213. 

8. On a ^'u plusieiu-s fois l'intérêt que Balzac portait à cette création de 
Frederick Lemaître. (Cf. en particulier t. 22, pp. 643-644.) Il est encore en 
partie, si l'on en croit les Souvenirs de Frederick Lemaître, à l'origine de 



492 NOTES. 

Mercadet. (Cf. plus haut, p. 473.) Rappelons que ce n'est pas la première fois 
que Balzac associe l'image de Robert Macaire à celle d'un homme qui a quitté 
son pays. (Cf. Répertoire : L'Adieu de Robert Macaire à la Belle France.) 
J. G. suppriment cette réplique, jugée sans doute difficile à saisir pour des 
spectateurs de notre époque. (Cf. ci-dessus, la note 7 de la p. 212.) 
9. "V. : ma caisse 

10. J. D. suppriment les quatre répliques précédentes et écrivent : Après 
tout, Godeau n'a fait que vous emprunter six cent mille francs... violemment, 
j'en conviens. 

Mercadet. 

Moi, j'appelle cela partir avec la caisse. 

Brédif. 
Si l'on veut, mais il vous a laissé... 

On remarquera que J. D. transforment les chiffres de Balzac. Ils le feront 
dans les mêmes proportions, pour toute la pièce. Emile Mas nota : « Puisque 
l'on joue, avec raison, la pièce en costumes d'époque, on devrait bien revenir 
aux chiffres indiqués par Balzac. » (Le Peiil bleu, 3 décembre 1935.) 

J. G. coupent ici et enchaînent : Mais ne vous a-t-il pas promis... 

11. J. D. insistent ici, utilisant d'ailleurs des passages supprimés plus haut. 
(Cf. ci-dessus, la note 10.) 

... il reviendra... Il ne peut pas ne pas revenir. Il vivait, je crois, avec une 
petite femme délicieuse... Et dites-moi, n'avaient-ils pas eu un enfant ? 

Mercadet. 
Qu'ils ont abandonné ! Un fils, oui, le petit Minard : Duval, notre ancien 
caissier, s'en occupe. 

Brédif. 
Vous verrez que Godeau reviendra... 

12. Noter l'importance de ce passage où Balzac pose un des thèmes essen- 
tiels de sa pièce : l'attente de Godeau. 

Page 214. 

13. J. D. qui coupent à : écouter leurs locataires... enchaînent ici : Je suis 
donc... 

14. J. D., V., et J. G. suppriment tous trois ce début de réplique qui suppose 
chez le spectateur des connaissances de droit. Le bailleur, ici Brédif, a un 
privilège pour le paiement des loyers. La saisie, appelée saisie- gagerie, 
empêche que les meubles ne soient distraits pendant le cours du procès. 
L'action de Brédif paralyse donc les autres créanciers de Mercadet. 

15. J. G. coupent ici et enchaînent à Brédif : Renoncez à votre droit de sous- 
location... 



Page 215. 

16. J. G. suppriment ici et enchaînent à la réplique de Mercadet : Après 
lesquels vous me renverrez... 

17. Balzac reprend ici une expression qu'il a déjà utilisée dans Quinola. 



LE FAISEUR. 493 

(Cf. t. 22, p. 481.) Mais il est vraisemblable que cette scène date pour l'essen- 
tiel de 1840 et que c'est dans Quinula que Balzac reprend son mol comme il 
reprend le thème du persoiuiage harcelé par ses créanciers. 

18. J. D. et V. coupent ici et reprennent à la réplique de Brédif : Monsieur, 
je suis venu pour être payé... 



Page 216. 

19. J. G. coupent ici et terminent la scène sur cette seule réplique de 
Brédif : Terminons sur le champ cette petite affaire. 

20. V. supprime l'aparté de Mercadet. 

21. J. D. suppriment les deux répliques précédentes et le début de celle-ci. 

22. V. supprime une partie de cette réplique depuis : A part 

23. Cette première scène d'exposition, bien dans la manière romanesque 
de Balzac, est sans doute un peu longue, encore qu'elle pose bien les deux 
mouvements de la pièce : le mariage de M"« Mercadet et le retour de Godeau. 
Lockroy y avait déjà fait faire des coupures. Cf. la lettre que Balzac lui 
écrivit le 19 septembre : « J'ai supprimé dans la scène d'introduction. » 
{Corr., V, p. 367.) Dennery la supprime intégralement et c'est fort regrettable. 
Il supprime par la même occasion le personnage de Brédif qui n'est pas sans 
intérêt. L'adaptateur était satisfait de ce changement : « Avec une scène mal 
placée dans le premier acte, je refis l'exposition qui n'est pas très scénique 
dans le manuscrit primitif, » expliqua-t-il à Gabriel Ferry. (Balzac et Adolphe 
d'Ennerij in Revue d'art dramatique, t. XXXV, 15 juillet 1894, pp. 65-75.) 
Henry Bidou a regretté la suppression de cette scène : " C'est probablement 
parce qu'à l'époque où l'arrangement fut fait, il était de mode de confier 
l'exposition aux domestiques. Seulement cette mode a passé, cette exposition 
nous paraît aujourd'hui conventionnelle et nous regrettons la scène si origi- 
nale, le propriétaire levé dès l'aube pour aller relancer le locataire qui lui 
doit six termes. Il y a plus ; dans cette scène on voit d'abord dans Mercadet 
non pas le spéculateiu-, mais le débiteur malheureux, harcelé, pressé de 
créanciers voraces. Et nous apprenons qu'il a été jeté dans cet embarras par 
un associé, Godeau, qui est parti avec la caisse. Avant de nous montrer Mer- 
cadet escomptant l'argent des autres, Balzac avait eu le soin de nous le 
montrer malheureux, volé, persécuté et contraint de se défendre. [...] On 
voit que cette façon de présenter le sujet changeait toute la pièce. » (Le Jour- 
nal des débats, 30 octobre 1918.) 

Les trois adaptateurs modernes ont conservé cette scène, mais tous ont 
coupé, plus ou moins largement. En comparant de près leurs textes (cf. les 
notes ci-dessus) on s'aperçoit que ces coupures ne coïncident pas ; ce n'est 
donc pas le style dramatique de Balzac, son dialogue, qui sont en cause, 
mais imiquement la longueur de son texte. 

Page 217. 

24. E' porte Victoire. Balzac a corrigé sur E'. 

25. J. D. ajoutent en début de réplique : Eh bien vous avez vu, A/^'^ Thé- 
rèse ? Que dites-vous de cela, madame VirQinie ? 

26. V. supprime : car le propriétaire me semble très capable de nous chasser 
tous. 



494 NOTES. 

27. D. modifie ces deux premières répliques : 

Justin. 
Oui, mes enfants, il a beau savoir nager, il se noiera, ce pauvre monsieur 
Mercadet. 

Virginie. 
Vous croyez. 

Justin. 
Il est brûlé I et quoiqu'il y ail bien des profits chez les maîtres embarrassés, 
comme il nous doit une année de gages, il est temps de nous faire mettre'à^la 
porte. 

Thérèse. 
Ce n''est pas toujours facile... Il y a des m.aîtres si entêtés /... j'ai déjà dit 
deux ou trois insolences à madame, elle n'a pas eu l'air de les entendre. 

On remarquera que la fin de cette réplique de Thérèse se trouve dans le 
texte de Balzac, un peu plus loin dans la scène. 

28. J. D. ajoutent : Ah oui en début de cette réplique. V. la coupe. 

Page 218. 

29. D. conserve ces cinq répliques mais il supprime les sept suivantes. 

30. J. G. coupent les cinq répliques suivantes. Ils les remplacent par une 
chanson. 

Page 219. 

31. D. modifie le début de cette réplique de Virginie qu'il fait précéder 
d'une autre de Thérèse, reprise à Justin : 

Thérèse. 
El puis, il y a des créanciers qui sont d'un grossier !... ils nous parlent... 
comme si nous étions les maîtres. 

Virginie. 
C'est fini. Puis texte de Balzac. 

32. D. a déplacé cette réplique. (Cf. ci-dessus, la note 27 de la p. 217.) 
J. G. coupent depuis : Mais c'est que les fournisseurs... 

33. D. fait répéter cette réplique en duo par Thérèse et Virginie. 

34. V. coupe depuis : Voilà ce que... J. D. et J. G. coupent les trois 
répliques précédentes. 

35. J. D. : Je voudrais bien savoir 

36. J. G. coupent depuis : elle en aura dit quelque chose à son père 

Page 220. 

37. J. D. : 12 000 fr. (Cf. plus haut, la note 10 de la p. 213.) 

38. A 72 : Surville qui ne manque pas une occasion de rappeler que Minard 
est le fils de Godeau ajoute : au fils de l'homme qui l'a ruiné. 

39. J. D. coupent largement dans cette réplique : et comme... trois mois. 
Ils suppriment également les treize répliques suivantes jusqu'à celle de 
Justin au bas de la p. 221. 



LE FAISEUR. 495 

40. V. supprime ces deux répliques. J. G. coupent, pour leur pai't, depuis 
la réplique de Thérèse, réduite à : J'en suix sûre. Ils s'adorent. 

41. V. supprime cette réplique. J. G. coupent, à partir d'ici, jusqu'à la 
réplique de Justin au bas de la p. 221. 

Page 221. 

42. V., le seul des adaptateurs à conser\-er cette partie de scène, y pratique 
cependant d'importantes coupures. De T'eus m'aimeriez, si... à toute sa 
fortune, puis de J'ai cru... à du doute, dans cette réplique de Thérèse. 

43. V. coupe ici : Ça brouillasse dans ma tête et Ça n'a pas de mystères 

44. D. résume les dix-sept répliques précédentes : 

Thérèse. 

Bien dit, la Picarde... Quoique ça, moi, je plains mademoiselle et le petit 
yiinard, son amourcu.r. 

Justin. 

Ce n'est pas à un petit teneur de livres qui ne gagne que dix-huit cents francs 
que monsieur Mercadet donnera sa fille... il rêve mieux que ça pour elle. 

Thérèse et Virginie. 
Qui donc ? 

45. J. D. et J. G. : le concierge 

Page 222. 

46. J. D. coupent : pendant que nous faisions nos commissions 

47. J. D. coupent ces deux répliques et la fin de celle de Justin : Or \Ion- 
sieur avait donné cent francs au père Grumeau. 

48. J. G. coupent depuis : il était tenu 

49. D. supprime ces deux répliques. 

50. J. G. coupent ici cette longue réplique de Justin. Ils n'en retiennent 
que la dernière phrase : Voyez-vous... 



Page 223. 

51. p. : Il recevait des rames de papier timbré... que j'en vendais à la livre 
sans qu'il s'en aperçût. 

52. V. : des pavés en bois 

53. D. supprime : enfin jusqu'au blanchissage mis en actions... C'était du 
propre, 

54. D. supprime depuis : Un jour Monsieur se couche abattu... et raccorde 
en ajoutant : Et toujours des créanciers. 

55. J. D. coupent depuis : Les créanciers ont débuté... D. lui aussi, allège et 
réduit le texte à : Ils sortent les meilleurs amis du monde, en lui donnant des 
poignées de main. Puis il termine cette réplique par ces mots : Il y en a qui 
domptent les lions et les chacals, lui dompte les créanciers. C'est sa partie. 

56. J. D._remplacent par Goulard et suppriment les quatre répliques 
suivantes. 



496 NOTES. 

Page 224. 

57. D. récrit le dialogue de cette fin de scène depuis la longue réplique de 
Justin. 

Thérèse, 

Un qui n'est pas facile, c'est ce monsieur Pierquin. 

Justin. 
Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs. Et ce pauvre père Violette ! 

Virginie. 
Un créancier mendiant... J'ai toujours envie de lui donner du bouillon. 

Justin. 
Et le Goulard ! 

Thérèse. 

Un escompteur qui voudrait me... m' escompter ! 

D. supprime alors la réplique de Justin et conserve les deux répliques 
finales de Balzac. 

Page 227. 

58. Tous les adaptateurs ont conservé cette scène. Si V. et J. G. se sont 
contentés d'importantes coupures, J. D., qui coupent aussi beaucoup, ont 
néanmoins ajouté quelques répliques au début, puis au sujet des fournisseurs, 
et à la fin de la scène. Ces ajouts tendent à rendre plus nets les mouvements 
des acteurs. D., pour sa part, résume la scène ; il ne se contente pas de couper, 
il récrit le dialogue de Balzac en utilisant d'ailleurs, pour l'essentiel, des 
expressions du texte original. A ces différences près, les quatre adaptateurs 
sont d'accord sur une attitude commune : la scène n'a plus, chez eux, que le 
tiers environ de la longueur qu'elle a chez Balzac. 

59. Les adaptateurs ont traité cette scène de façon différente. V. et J. G. la 
conservent presque intégralement. J. D. en font la dernière réplique de la 
scène 3. D. la développe en y ajoutant un dialogue. Mercadet rappelle les 
domestiques qui sortent : Si... si ces messieurs se présentent, qu'on les laisse 
entrer. 

Justin. 
Ces ... messieurs ? 

Thérèse et Virginie. 
Ces messieurs. 

Mercadet. 
Eh ! oui, ces messieurs, ces messieurs mes créanciers... 

Madame Mercadet. 
Comment, mon ami ? 

Mercadet. 

La solitude m'ennuie ... J'ai besoin de les voir. Allez. 

Page 228. 

60. D. ajoute en début de réplique : Qu'est-ce que c'est que des fournisseurs 
qui ne fournissent pas ?... on en prend d'autres. Ce mot est cité par Xestor 



LE FAISEUR. 497 

Roqueplan qui, après avoir félicité Dennery d'avoir conservé les mots de 
Balzac d'un « comique si terrible, qui jaillissent comme des coups de tonnerre 
des lèvres de Mercadet et qui glacent l'auditem- quand ils ne le font pas 
éclater de rire », ajoute : « 11 en est quelques-uns qui lui appartiennent et 
qui ne font pas mauvais ménage avec ceux de Balzac. » (Le Constitutionnel, 
26 octobre 1868.) Ce mot de D. a été repris par J. G. 



Page 229. 

61. Cette phrase a été omise dans l'édition Cadot et dans toutes celles qui 
la reproduisent. Elle figure cependant dans le feuilleton du Pays et dans 
l'adaptation de D. 

62. Les adaptateurs ont tous conservé l'essentiel de cette scène. 

Page 231 . 

63. Ce mot, du nom de l'inventeur Lorenzo Tonti, désignait une associa- 
tion dans laquelle plusieurs personnes mettaient en commun un fonds des- 
tiné à être réparti, à une époque déterminée, entre les survivants, avec les 
intérêts accumulés et la pai-t des décédés. On sait qu'une telle tontine joua un 
rôle important dans la vie du père de Balzac. Le mot est passé de mode 
et V. a cru bon de le remplacer par banque. 

64. V. : la femme ne s'adresse plus à son mari mais à son notaire. 

65. Allusion aux nombreuses organisations, que l'on appelait également 
des tontines (cf. ci-dessus, la note 63), qui assuraient le remplacement, pour 
le service militaire, du jeune homme qui avait tiré un mauvais numéro. 

Page 232. 

66. D., qui a supprimé la première scène où le spectateur apprenait qui 
était Godeau, doit préciser ici : du crime de mon associé, de Godeau, qui s'est 
enfui en enlevant avec lui la caisse de notre maison. 

67. Th. Muret cite ce passage avec ce commentaire : « Oui, par malheur, 
les mœurs modernes, sous l'influence du démon de l'or, ont accrédité de 
pareilles maximes, oui, le monde parisien a ses Mercadets ; mais le théâtre, 
répétons-le, ne doit les personnifier que pour les flétrir : il doit être, pour eux, 
un pilori et non un piédestal. » (L'Union, 1='' septembre 1851.) On peut aussi 
comparer ce passage avec la fin de la lettre que Balzac écrivit le 31 avril 1848 
au comte Ouvarolï : « ... je crois que nous sommes tous avec les souverains 
ce que nous sommes avec nos pères, forcément ingrats : ils nous donnent la 
vie, et nous ne pouvons jamais la leur rendre. » (Corr., V, p. 357.) En août 1848 
Balzac est vraiment imprégné de son texte. 

Page 234. 

68. Telle est bien l'orthographe des deux exemplaires (Ei et E^) et du 
feuilleton du Pays. La plupai-t des éditions modernes corrigent en : jouai-je. 
Si nous avions à choisir, nous préférerions : joiié-je. D., pour sa part, a tourne 
la difficulté en écrivant : Aussi vous verrez tout à l'heure comme je vais jouer 
à chacun sa comédie. 



498 NOTES. 

69. Cette scène a été traitée assez difïéremment par les adaptateurs. D. en 
modifie considérablement la fin. On y voit Mercadet expliquer très nette- 
ment, trop nettement même, ses intentions à sa femme, puis Justin annonce 
Goulard, et Mercadet trace un portrait du personnage. J. D. intègrent 
cette scène à la précédente. C'est donc, dans leur texte, la fin de la scène 4. 
Il y a d'assez longues coupures. V. et J. G., qm respectent davantage le 
texte de Balzac se sont contentés de quelques suppressions. V. termine la 
scène sur l'indication : musique. 

Notons le souvenir implicite de Vautrin dans cette allusion aux mines 
d'or du Mexique. (Cf. t. 22, p. 229.) 

Page 235. 

70. Cette affirmation est assez en contradiction avec celle de la page sui- 
vante : Elle a fini par se connaître en spéculation, elle a un tact pour les juger. 
Aussi la plupart des adaptateurs ont-ils coupé ici. Sur\ille, pour sa part, 
a cru bon de préciser : les femmes savent apprécier les affaires mais elles ne les 
connaissent pas (A 72). 

Page 239. 

71. Des quatre adaptateurs c'est D. qui prend le plus de liberté avec le 
texte de Balzac. Il réduit considérablement le début de la scène, supprime 
l'intervention de M™« Mercadet, utile cependant pour comprendre son atti- 
tude par la suite, et annonce très ouvertement les intentions de Mercadet. Il 
change aussi la tonalité de la scène en faisant dire à Goulard : les pièces sont 
entre les mains du garde de commerce. Ce premier affrontement avec un de 
ses créanciers se termine triomphalement pour Mercadet qui a ce mot de 
la fin : El d'un ! ils y passeront tous. 

Pour J. D., où cette scène est la 5«, quelques coupures de détails, une cou- 
pure importante à la fin de la scène et quelques répliques de raccord. Mais 
pour l'ensemble fidélité à Balzac. V. procède ici encore par de courtes 
suppressions, ainsi que J. G. 

Page 241. 

72. Il est aisé de retrouver dans toute cette scène des idées familières à 
Balzac. Précisons cependant un rapprochement entre ces deux répliques et 
un passage du premier tableau de la seconde version des Tableaux d'une vie 
privée. 

iSJathalie. 
Je veux être belle, bien belle 

Madame Blanche. 
Bonne, bien bonne, ma fdle, tu t'en trouveras mieux. (Cf. t. 21, p. 239.) 

73. El porte Marcadet et deux fois également dans les répliques suivantes. 
Balzac a corrigé la coquille sur E*. 

74. Tous les adaptateurs ont considérablement réduit cette scène. Chez D. 
elle ne compte plus que quatre répliques. V. et J. G. coupent également très 
largement. J. D., comme D. d'ailleurs, modifient le texte afin d'expliquer 
plus clairement les intentions de Mercadet en ce qui concerne les mines de la 
Basse-Indre. 



LE FAISEUR. 499 

Page 242. 

75. D. supprime cette scène dont il utilise quelques éléments pour la 
dernière réplique de Mercadet à la scène précédente. Il groupe d'ailleurs les 
scènes 8, 9 et 10 de Balzac en une seule, la 7« chez lui. Il enlève en particulier 
tout ce qui a trait à la laideur de Julie. J. D. suppriment également ce 
monologue de Mercadet ; une courte scène avec Justin sert à introduire 
Pierquin. Mercadet espérait Verdelin. J. D. lui prêtent ce mot : Groiichy ? 
c'était Blûcher. V. coupe ce monologue. J. G. le réduisent à ses cinq premières 
lignes. 

Notons ici que Mercadet sait que de la Brive a entendu Julie chanter chez 
Duval, du moins si l'on en croit Méricourt. Or, on le verra plus loin (p. 305), 
poser la question au jeune homme qui répondra avec Méricourt, que c'est 
chez Verdelin. Mercadet eût dû avoir l'attention éveillée par cette contra- 
diction. Mais sans doute a-t-elle échappé à Balzac. 

76. J. D. placent ici la scène entre Mercadet et Pierquin qui se trouve plus 
loin chez Balzac. (Cf. pp. 252-257 et ci-dessous, la note 85 de la p. 252.) 

Page 245. 

77. On peut noter, le cas est assez rare, que tous les adaptateurs sont 
d'accord pour supprimer cette prise de position contre le progrès. Surville 
lui aussi la coupe. (A 72.) 

Page 247. 

78. La tentation est grande de voir ici des allusions et de les préciser. 
D. semble y avoir d'abord cédé. M""^ Ilanslia écrivit à ce propos à Dutacq : 
« ... du reste ils y ont fourré des allusions politiques qui me déplaisent fort 
J'ai même biffé une phrase sur les orateurs-poètes et sur les ministres-orateurs. 
Jugez comme ce serait convenable. Moi qui n'ai eu qu'à me louer de M. Hugo 
et qui n'ai jamais eu à me plaindre de M. de Lamartine. » (Lov. A 272, fol. 46.) 
Le texte définitif de D. coupe après un grand orateur. 

Page 248. 

79. Les bourgeois que Balzac met en scène citent souvent J.-J. Bousseau. 
(Cf. Richard Cœur-d' Éponge, t. 22, p. 424 et Painéla Giraud, t. 22, p. 381.) 

80. On espère de même la pairie pour le Jules Bousseau de Paméla Giraud. 
(Cf. t. 22, p. 318.) 

Page 250. 

81. L'aventure de Godeau a certains traits de Charles Grandet, lui aussi 
résolu à faire fortune quibuscumque viis. (Eugénie Grandet, t. 5, p. 350.) 

82. Les adaptateurs ont taillé assez largement dans cette longue scène. 
J. G. qui conservent le mouvement en cinq actes, terminent d'ailleurs ici le 
premier acte et suppriment toute la fin. 

Page 251 . 

83. J. D. coupent cette scène. D. ne la sépare pas de la précédente et 
la réduit aux deux premières répliques. V. la coupe ici. 



500 NOTES. 

84. La formule de Balzac n'est pas claire pour le spectateur. Mercadet 
pense sans doute à celui qui deviendrait le beau-père de Julie, c'est-à-dire à 
Godeau dont on sait qu'il est le père de Minard... 



Page 252. 

85. L'attitude des adaptateurs est ici difTérente. D. fond cette scène, 
comme pour la précédente, avec celle qui est chez lui la 7 « et la réduit à une 
réplique. (Cf. ci-dessus la note 75 de la p. 242.) J. D. qui ont placé plus haut 
cette scène avec Pierquin (cf. ci-dessus, la note 76 de la p. 242 et, plus loin, 
la note 5 de la p. 201) introduisent ici le père Violette. V. conserve le texte 
intégral. J. (t., on l'a vu (cf. ci-dessus, la note 82 de la p. 250) coupent toute 
la fin de l'acte. Signalons aussi le texte curieux de Surville (A 72). Dans un 
premier temps il terminait l'acte ici, en modifiant le texte de Balzac, Julie 
ayant renvoyé Pierquin qui reviendra dans une heure. « Allons la jeune garde 
a triomphé » dit Mercadet. Puis il a rayé cette scène et repris le texte de 
Balzac jusqu'à la fin de l'acte, avec cependant un ajouté assez curieux. 
(Cf. ci-dessous, la note 86 de la p. 257.) 



Page 257. 

86. D. a considérablement transformé et raccourci le texte de cette scène 
devenue chez lui la 8«. J. D., qui l'ont déplacée (cf. ci-dessus, la note 76 de 
la p. 242), pratiquent de larges coupures dans le début. V. procède, lui 
aussi, par légères suppressions tout au long du texte. Surville, pour sa part, 
allonge le texte de Balzac. On voit chez lui Pierquin détenir également un 
dossier Godeau, que Mercadet préférerait au dossier Michonnin. Mais 
Pierquin y tient, car si Godeau revenait, il aurait barre sur lui, d'autant plus 
qu'avec ces pièces il peut le conduire bien au-delà de Clichy... en cour 
d'assises. Mercadet lui démontre que justement à cause de cela ce dossier n'a 
pas d'intérêt pour lui, Piercpiin, et l'obtient en plus du dossier Michonnin. 
Cet épisode, peu convaincant et inutile, est ajouté, en marge et en surcharge, 
sur le texte de Balzac, tel qu'on le lit en 1848. Cela prouve bien que c'est 
à partir de ce texte que Surville a travaillé (A 72). 

87. Ce monologue final ne figure ni chez D., ni chez J.G., ni chez J. D., 
dont l'adaptation est en trois actes et qui n'a pas besoin de cette chute. 
V., seul, la conserve mais il en coupe la fin. On peut le regretter. Car cette 
fin d'acte est importante pour la signification du mythe de Godeau. 



ACTE II. 
Page 258. 

1. Les adaptations de D., J. D. et V. sont en trois actes. Il n'y a donc pas 
ici de coupure. Pour D. l'enchaînement se fait de la façon suivante : M'"^ Mer- 
cadet et Julie ont assisté à la scène entre Mercadet et Pierquin. Les deux 
hommes sortent, les deux femmes restent en scène ; entrent les domestiques, 
et, avant le retour de Mercadet, nous assistons à une courte scène pour 
laquelle D. reprend des répliques qu'il a supprimées à la scène 10 du pre- 



LE FAISEUR. 501 

mier acte. .1. D. ont enchaîné avec la scène du père Violette. (Cf. plus haut, 
la note 85 de la p. 252.) V. enchaîne directement avec la scène précédente où 
le monologue de Mercadet a été très réduit. (Cf. ci-dessus, la note 87 de 
la p. 257.) 



Page 260. 

2. Cette scène devient la scène 10 de l'adaptation de D. Elle y est consi- 
dérablement tronquée. D. y fait raconter par Mercadet la fin de ^entre^^ic 
avec Pierquin à laquelle nous n'avons pas assisté. .J. D. coupent toute la scène. 
V. et J. G. y pratiquent quelques coupures, mais en conservent l'essentiel. 



Page 261. 

3. Balzac a intitulé le Luther des chapeaux un passage des Comédiens sans 
le savoir qui parut dans le Siècle du 19 août 1845. On y voit Vital qui rêve 
de réformer l'industrie des chapeaux : » Vous êtes heureux à la façon de 
Luther, dit Léon, qui cultive toujours le calembour, vous rêvez une Réforme. » 
(FC, t. 12, p. 170.) 

4. D. fond cette scène 2 avec la suivante dans ce qui est la scène 11 de son 
adaptation. J. D. suppriment toute la scène. V. la réduit à la première phrase 
de Mercadet. .J. G. y pratiquent aussi de larges coupures. 

5. J. D. reprennent ici le texte de Balzac qu'ils ont coupé depuis la 
page 252. (Cf. plus haut, la note 85.) Cette réplique de Mercadet sert de 
transition : La jeune garde est en déroute. Qu'elle se laisse aller à écouter son 
Adolphe, ça se conçoit, mais un créancier... Allez sortez. Laissez-moi congédier 
ce pauvre diable. 

Page 263. 

6. J. G. précisent : les chances du recrutement. V. écrit : les chances du 
recrutement militaire. D. et J. D. suppriment ce passage. Il s'agit sans doute 
d'une de ces tontines dont il a été question précédemment. (Cf. plus haut, la 
note 63 de la p. 231.) 



Page 264. 

7. Sur E' et sur E^ cette réplique se trouve placée plus haut après celle de 
Mercadet : Entre malheureux on se doit la vérité. Il s'agit évidemment d'un 
mastic : cette réplique qui devait se trouver en bas de la page 35 de l'exem- 
plaire d'épreuves se trouve déplacée en tête de la même page. Le texte exact 
est rétabli dans le feuilleton du Pays, le 31 août 1851. 

8. Cette scène a été fort diversement traitée par les adaptateurs. V. et 
J. G. en conservent le mouvement, tout en y pratiquant quelques coupures. 
J. G. la terminent par une chanson. J. D. en consers-ent l'essentiel mais en 
modifient le mouvement : le passage où Mercadet donne de l'argent à Violette 
vient, chez eux, après celui où il est question d'une place de caissier. D., quant 
à lui, a considérablement modifié le texte de Balzac. Commentant son travail 
à Gabriel Ferry, en 1894, il disait : « Je complétai aussi le sens, la portée 
comique de certaines scènes, qui me parurent insuffisamment développées. 



502 NOTES. 

Ainsi fis-je pour la scène entre Mercadet et le père Violette... Vous vous 
rappelez que le père Violette est un type de créancier qui fait le pauvre, le 
misérable, qui vient pleurer chez son débiteur pour l'apitoyer et lui soutirer 
un acompte sur sa créance... En lisant la scène ainsi traitée, je me dis : Mais 
ce n'est pas ça. Pareil trait n'est pas dans le caractère du Faiseur. Le Faiseur 
ne rend jamais l'argent, à un créancier surtout. Alors j'imaginai de compléter 
l'allure de la scène et de lui donner une portée plus comique. 

Et subitement, Mercadet parle à son créancier d'une affaire magnifique 
qu'il médite, une spéculation superbe, une invention extraordinaire devant 
donner de gros bénéfices aux intéressés ; la découverte du Pavé conservateur 
sur lequel et avec lequel toute barricade devient impossible. Seulement il lui 
manque les premiers fonds pour lancer l'affaire. Enfin il fait un tel boniment 
que le père Violette, séduit, fasciné, oubliant son rôle de faux pauvre, tire 
de sa poche six billets de mille et les remet au Faiseur pour tenter l'opé- 
ration. Ainsi refaite, développée, la scène est profondément vraie, profon- 
dément comique. Balzac n'avait pas vu le complément, la suite à donner 
à cette scène. La trouvaille m'appartient. » (Gabriel Ferry : Balzac et 
Adolphe d'Ennery in Revue d'art dramatique, t. XXXV, 15 juillet 1894, 
pp. 72-73.) 

La scène ainsi représentée plut. Gustave Planclie l'admira (Revue des deux 
mondes, 15 septembre 1851) et E. Gonzalès écrivit : D'Emiery « a complété 
logiquement la scène du père Violette, le créancier mendiant, pleurard, ruiné 
et râpé, par une contrepartie qui touche au sublime ». (La Mode, 5 septem- 
bre 1851.) Mais lors de la reprise de 1868 la critique se montra moins enthou- 
siaste. Tout en reconnaissant que la « contrepai'tie est bien dans le caractère 
de Mercadet et de Violette », A. Ranc trouve la modification « un peu osée ». 
(Journal de Paris, 26 octobre 1868.) Ed. Bieville en explique le succès par 
le contexte politique de l'époque : « En 1851 les gens qui craignaient le retour 
des barricades riaient beaucoup de cette tirade et la couvraient d'applau- 
dissements. Au Théâtre-Français elle a paru ce qu'elle est, très forcée, et 
elle a produit peu d'effets. » (Le Siècle, 26 octobre 1868.) Enfin lors de la 
reprise de 1918, Paul Souday regretta ce « revirement éminemment théâtral » 
car « le malheur est que ce magnifique rebondissement détruit l'idée de 
Balzac, l'idée mère et génératrice de la pièce, qui consiste à montrer que si 
Mercadet est condamné par la malchance à être un faiseur, ses créanciers 
avides et retors sont beaucoup moins intéressants que lui. Il était donc 
logique que Balzac nous fît voir un Mercadet brave homme, attendri par les 
lamentations du père Violette, lui donnant soixante francs sur cent qui lui 
restaient en poche et se faisant en somme dindonner à cause de sa bonté 
par im de ces créanciers de proie. Si c'est Mercadet qui dépouille le père 
Violette, cela peut être drôle, mais la conception de Balzac est par terre. 
D'Ennery n'y a rien compris. Nous en sommes d'autant plus peines que cette 
vue de Balzac n'était pas seulement originale et \Taie, mais qu'elle résultait 
de son expérience de malheureux grand homme empoisonné toute sa vie 
par les dettes. La sottise de D'Ennery n'affadit pas seulement une scène de 
la pièce : c'est une sorte d'inconvenance et d'impiété envers la mémoire de 
Balzac ». (Paris-Midi, 1" octobre 1918.) 



Page 265. 

9. J. D. intercalent ici une scène 10, Mercadet, Justin, Thérèse et Virginie 
où ils reprennent des éléments de la scène 1 de l'acte II de Balzac. 



LE FAISEUR. 503 

Page 271 . 

10. Cette longue scène avec Verdelin, un des morceaux de bravoure de la 
pièce, a été conservée par tous les adaptateurs. Ils y ont cependant pratiqué 
de nombreuses coupures. La plupart de celles-ci atténuent le caractère forcé 
du jeu de Mercadet ; la suppression de quelques apartés révélateurs va dans 
le même sens. Or Balzac tenait à ce que le spectateur ne soit pas dupe de la 
comédie que Mercadet joue ici à Verdelin. On pourrait, à ce propos, comme 
pour Paméla Giraitd (cf. t. 22, p. 710) parler de théâtre dans le théâtre. 
Balzac ne fait-il pas dire à Mercadet (cf. p. 234) qu'il jouera à chacun sa 
propre comédie, tout comme Duprè affirmait qu'il ferait jouer la comédie 
aux Rousseau ? A la fin, V. ajoute l'indication suivante de jeu de scène : 
Il sort d'un tiroir un pistolet. Et J. D. indiquent que Mercadet se précipite 
sur son bureau, saisit un pistolet. Verdelin tente de le désarmer. M"« Mer- 
cadet et Julie se précipitent. Et ils placent dans la bouche de Mercadet 
l'aparté suivant : Dieu soit loué. Elles m'ont entendu. 

Page 272. 

11. Cette courte scène est conservée, avec quelques coupures, par tous les 
adaptateurs. 

Page 273. 

12. Cette scène est également conservée, mais avec d'importantes cou- 
pures, en particulier dans la longue réplique de Mercadet qui disparaît inté- 
gralement chez D. et J. D., et est réduite à la première tirade chez V. et J. G. 
Il y a pourtant là l'annonce de la conduite de Mercadet dans l'affaire des 
mines de la Basse-Indre. 

Page 274. 

13. Verdelin porte donc lui-même le troisième. Observons que Balzac 
oublie ici de faire figurer Justin dans l'intitulé de la scène et qu'il n'apparaît 
que dans celui de la scène viii. Il oubliera d'ailleurs de le faire sortir. 

Page 275. 

14. C'est sur ces scènes 7 et 8 que D., J. D. et V. terminent leur premier 
acte. Ce qui entraîne des changements assez importants. D. supprime la 
scène 7 et ajoute quelques répliques de Justin, Virginie et Thérèse annonçant 
l'arrivée des fournisseurs. Et l'acte se termine sur cette réplique triomphale 
de Mercadet : C'est bien, j'ai réussi l... ma fille sera comtesse de la Brive. 
(Aux domestiques.) Faites passer à mon cabinet 1 J'attends !... la caisse est 
ouverte ! ! ! 

J. D. réduisent les deux scènes à quatre répliques. Le mot de la fin appar- 
tient aussi à Mercadet : Ha ! ma fille voilà ton second père. Chez V. qui suit 
d'assez près le texte de Balzac, la dernière réplique appartient également à 
Mercadet : Tu vois, il était temps. 

15. D., pour ouvrir son second acte, écrit une petite scène d'introduction 
entre Minard et Justin, puis Julie. 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 33 



504 NOTES. 

Page 276. 

16. D., qui change asse^ considérablement le personnage de Minard, rem- 
place cette réplique par trois autres plus exaltées qui font « frémir Julie ». 
L'arrivée de Mercadet termine la scène et D. commence une scène 2 : Les 
Mêmes, Mercadet. J. D. soulignent également l'entrée de Mercadet, un peu 
brutale chez Balzac, en ajoutant ici deux répliques. 



Page 280. 

17. Cette longue scène est conservée par tous les adaptateurs qui y pra- 
tiquent cependant d'assez larges coupures. 



Page 281 . 

18. J. D. ne séparent pas ces deux scènes. Pour cette scène 10, importante, 
nous suivons pas à pas, à titre d'exemple, le travail des adaptateurs. 

19. J. D. et V. coupent depuis : mais vous me devez... 

20. V. avait d'abord supprimé cette réflexion : elle a été ensuite rétablie 
dans le texte. 



Page 282. 

21. V. réduit la réplique à : je ne veux que Julie. J. G. la réduisent à : Je 
suis prêt à tous les sacrifices. 

22. V. : vous avez dit qu'aucun obstacle ne vous arrêterait. 

23. J. G. coupent les deux répliques précédentes et enchaînent ici. 

24. J. D. et V. suppriment cette réplique. 

25. D. supprime tout ce début de scène, et, une fois Minard et Mercadet 
face à face, il attaque abruptement : 

Mercadet. 



Monsieur, je suis ruiné. 
Que signifie ? 



Minard. 
I\Iercadet. 



Totalement ruiné. 

26. J. D. et V. suppriment cet aparté. 

27. J. D., V. et J. G. suppriment depuis : aujourd'hui ... La phrase manque 
en effet de clarté. 

Page 283. 

28. J. D., V. et J. G. suppriment ces deux répliques. 

29. J. D. ajoutent ici : Attendez. Je reviens, et suppriment les quatre 
répliques suivantes. 

30. V. supprime ces deux répliques. 



LE FAISEUR. 505 

Page 284. 

31. J. D. suppriment : auraient tremblé 

32. V. supprime : car Julie est passable, voilà tout. 

33. J. G. réduisent la fin de la réplique à : D'ailleurs Julie a une belle âme 
et on en épouse de plus laides. Pour un garçon timide, j'ai été superbe. 

34. V. arrête la réplique ici. 

35. J. D. arrêtent la réplique ici. 

36. D. supprime toute cette partie de la scène depuis l'aparté de Minard : 
Ruse de comédie (p. 282). Il la résume ainsi : 

Minard. 
Non, non, c'est impossible. 

Mercadet. 
Vous ne me croyez pas (A part.) Il est têtu. (Haut.) Tenez mon gendre... 
Et il enchaîne avec la réplique suivante de Mercadet. 

37. Cette référence à la scène 1 du premier acte, entre Mercadet et Brédif, 
est naturellement supprimée par D. qui a coupé cette scène. J. G. la sup- 
priment également. J. D. la réduisent à : ce matin on voulait tout faire vendre, 
et V. à : ce matin, le propriétaire voulait tout faire vendre. 

38. D. : très pressant 

39. D. préfère sommations, protêts, jugements à protêts, jugements, dossiers. 
Pourtant dossiers désigne les papiers qui font de Mercadet le créancier de 
quelqu'un. Cf. la p. 256 où Pierquin vend à Mercadet les dossiers Michonnin. 
Cette incompréhension de D. explique le mot qu'il ajoute au dénouement. 
(Cf. plus loin, la note 9, de la p. 381.) 

40. J. G. suppriment cette plirase. 

Page 285. 

41. D. supprime : mais ne suis-je pas loyal ? et la réponse de Minard. 

42. J. D. et V. reprennent le texte ici après avoir coupé les deux répliques 
précédentes et le début de celle-ci. J. G. reprennent également ici, mais ils 
n'ont coupé que le début de cette réplique. D. coupe aussi ce début et 
enchaîne : Vous comprenez alors à quel point vous me faites frémir... 

43. D. ramène la somme à 1 800 fr. Il est vrai que c'est Balzac lui-même 
qui l'a indiquée. (Cf. p. 220.) J. D. qui corrigent les chiffres, parlent ici 
de 1 000 fr. Il faut comprendre par mois, alors que Balzac parle d'un revenu 
annuel. (Cf. plus haut, la note 37 de la p. 220 et la note 10 de la p. 213.) 

44. A partir de ce point D. modifie une fois de plus considérablement le 
texte de Balzac et dorme une toute autre tonalité à la scène. Minard, loin de 
renoncer à Julie, déclare l'aimer cent fois plus depuis qu'il la sait pauvre, 
et c'est par amour pour elle qu'il renonce finalement à son amour. Ce change- 
ment a été diversement apprécié par la critique. Th. Muret, qui ignore 
la part prise par D. à ce travail, s'étonne de cette « invraisemblance morale » 
chez un observateur comme Balzac et trouve que cette scène est « pour 
l'esprit comme une fausse note à l'oreille ». (L'Union, 25 août 1851.) T. Sau- 
vage estime que le a bon sens repousse cet élan sentimental » et révèle 
« qu'il n'appartient pas à l'inflexible logicien Balzac ». (Le Moniteur Universel, 



506 NOTES. 

26 août 1851.) A. Lireux, pour sa part, approuve ce changement. « Le jeune 
homme a paru un peu trop formé pour son âge ; on a réfléchi que le pubhc 
qui supporte les vieux scélérats, par égard pour leur famille sans doute, s'in- 
téresse difficilement aux jeunes coquins. » (Le Constitutionnel, 25 août 1851.) 
Lors de la reprise de 1868, A. Ranc s'éleva contre cet affadissement du 
personnage : « Ce n'est pas un être réel en chair et en os... c'est un amoureux 
de théâtre. » (Journal de Paris, 26 octobre 1868.) Ed. Biéville souligna que 
ce changement de caractère obligeait D. à im rétablissement pour relier « ce 
nouveau jMinard à l'intrigue de Balzac, dans laquelle il renonce à Julie. 
M. d'Ennery s'est tiré de cette difficulté par un moyen de mélodrame. 
Minard ne renonce plus à Julie par crainte de la pauvreté, mais par dévoue- 
ment. Et le critique conclut : « C'est ainsi que M. d'Eiinery a remplacé par 
des rôles assez vulgaires d'amoureux de théâtre, les rôles d'amoureux campés 
par Balzac qui étaient bien plus originaux, plus intéressants et plus distin- 
gués, mais qui demandaient plus de développements. » (Le Siècle, 26 octo- 
bre 1868.) 



Page 286. 

45. V. coupe : Vous avez troublé la paix de ma famille 

46. V. coupe à nouveau depuis : qui peuvent rendre... 

47. J. D. coupent depuis : qui peuvent rendre... J. G. coupent depuis : Julie 
a plusieurs mois 

48. J. D., V. et J. G. coupent cette dernière phrase. 

49. V. coupe : Pas un mot de plus 

50. J. D. coupent la réplique de Minard et le début de celle de Mercadet. 

51. J. G. coupent cette phrase. 

Page 287. 

52. J. G. coupent cette phrase. 

53. V. coupe depuis : Une jeune personne courtisée... 

54. J. G. coupent : Ah ! vous m'avez compris... Quant à ma fille 

55. J. D. coupent depuis : Une jeune personne courtisée... et enchaînent ici : 
Adieu, monsieur, je vous laisse... 

56. V. et J. G. coupent depuis : L'épouser. 

57. J. D. parlent de 800 000 fr. de dot et terminent la scène ainsi : Je n'ai 
pas le courage de lui parler... gagnons du temps... Je vais aller chercher ses 
lettres. Ce qui leur permet de supprimer toute la fm de l'acte de Balzac. 

Page 290. 

58. D. raccourcit et modifie considérablement cette scène à laquelle il fait 
participer Mercadet et sa femme. V. et J. G. la conservent mais y pratiquent 
de nombreuses coupures. V. enchaîne ici directement avec la scène 2 de 
l'acte III. Ce passage qu'il avait d'abord supprimé a été rétabli dans le 
texte au coxu-s des répétitions. 

59. Aucun adaptateur n'a conservé ce monologue final. J. G. le remplace 



LE FAISEUR. 507 

par une chanson. On peut estimer, avec Nestor Roqueplan, que le roman 
des deux amoureux gagne « au point de \'ue général » ce qu'il perd en origi- 
nalité à cette suppression. (Le Constitutionnel, 26 octobre 1868.) On peut 
aussi reconnaître, ainsi que le souligne Ed. StouUig qui regrette la suppres- 
sion de ce passage, qu'il eût été difficile à un directeur de théâtre qui « eût 
admis cette innovation » d'une amoiu-euse laide, de faire accepter ce rôle 
à une actrice. (Le National, l'"' févTier 1899.) Toujours est-il que cette sup- 
pression est regrettable. Adolphe Gaiiïe qui avait eu la chance d'assister à une 
lecture de la pièce écrivit à ce sujet, en condamnant l'adaptation de Den- 
nery : « Ce n'est pas aux endroits les moins sensibles, c'est au cœur qu'on 
a frappé la pièce de Balzac. .Je ne veux citer qu'un de ces assassinats. 
On a brutalement effacé et rendu niaise une des plus charmantes et des plus 
suaves figures qu'ait créées le maître : M"« Mercadet. Balzac s'est attaqué 
à cette terrible plaie humaine, la laideur. Il ne lui avait lancé qu'un trait, 
mais un de ces traits de flamme qui trouent la nuit comme les éclairs de 
Marlyn, entr'ouvrant un horizon fourmillant et infini. Il me souvient que 
dans la pièce originale il y avait une scène où M'>« Mercadet, une de ces laides 
nerveuses et invinciblement attractives, se regardait au miroir ; et bien que 
la lecture fût faite par un homme barbu, chaque parole m'allait chercher 
les pleurs au fond du cœur... Et bien ce passage sublimement hmnain a dis- 
paru. » (L' Événement, 26 août 1851.) Cf. aussi au Répertoire le titre : La Laide. 



ACTE III. 
Page 291. 

1. Cette scène ne se retrouve telle que dans l'adaptation de J. G. et encore 
considérablement raccourcie. V. enchaîne avec la scène précédente. Quant 
à J. D. ils utiliseront ce texte plus loin. (Cf. la note 14 de la p. 301.) D. sup- 
prime purement et simplement. 

Page 293. 

2. V. et J. G. reprennent cette scène avec de larges coupures. J. D. égale- 
ment, mais à un autre endroit. (Cf. ci-dessus, la note 1.) D. la supprime. 

3. J. D. qui ont déplacé cette scène écrivent ici : Songez que ^I^L de Méri- 
court et de la Briue vous attendent. 

Page 294. 

4. Cette scène est largement amputée, surtout vers la fin par J. D., 
V. et J. G ; D. la supprime. .J. D. ajoutent une réplique rendue nécessaire 
par les déplacements de ces scènes : 

Minard. 
M. de la Brive est ici. Oh ! je veux le voir, je veux connaître le visage de cet 
heureux à qui un portefeuille bien garni permet de se montrer désintéressé dans 
son amour. Il est au salon. Entrons-y l 

Et ils enchaînent avec la scène 6 de la p. 301. 



508 NOTES. 

Page 295. 

5. D. qui annonce l'arrivée de Méricourt et de la Brive à la fin de son 
adaptation de la scène 2 de l'acte II (cf. la note 58, de la p. 290) enchaîne ici. 
Cette scène est donc pour lui la scène 4 de l'acte II. J. D., qui font, à l'acte II 
de leur adaptation un changement de décor, nous transportent ici dans le 
grand salon de Mercadet. Cette scène constitue pour eux la scène 2 de 
l'acte IL 



Page 296. 

6. D. ne révèle pas tout de suite le nom de Michonnin. Il se contente 
d'écrire : Si je n'avais pas deux noms, un pour les huissiers, un autre pour le 
monde élégant... On peut penser que Balzac ne ménage pas assez ses effets. 
Le 15 août 1848 Locliroy lui écrivait : « J'insiste encore auprès de vous pour 
que la découverte de la misère réelle de votre jeune millionnaire soit un coup 
de théâtre. » (C'orr., V, p. 337.) Cette révélation prématurée eût été sans doute 
corrigée aux répétitions. 

7. Les trois adaptateurs modernes ont coupé ce passage. D., pour sa part, 
l'a conservé et a mis une majuscule à Potose. Il a raison en ce sens que le mot 
désigne les riches mines d'argent du Potose au Pérou. Rappelons aussi que 
Balzac a rêvé d'un mariage avec une riche anglaise ou une aimable douai- 
rière. Cf. la lettre à Laure, de juin 1821 (Corr., I, pp. 102-103) et la lettre de 
juillet 1821 à la même : « Tu ne m'as pas dit s'il y avait à Bayeux des veuves 
riches ? » (Corr., I, p. 109.) Dans le contexte de 1848 il s'agit sans doute d'une 
allusion voulue à Lamartine. (Cf. plus haut, la note 78 de la p. 247.) 

8. Selon Littré cette expression proverbiale se dit par raUIerie d'une per- 
sonne qui se croit un grand mérite. Il semble que Balzac l'emploie ici au 
sens propre. 



Page 297. 

9. Groom d'un élégant. (Cf. FC, t. 7, p. 165 et t. 11, p. 15.) 
10. Tous les adaptateurs orthographient plus justement : en définitive. 
Notons ici que de la Brive n'est pas sans évoquer le Rastignac de la Peau de 
Chagrin qui déclare lui aussi : « Moi je suis propre à tout et bon à rien, n 
(FC, t. 14, p. 83.) Raphaël conte de même, parlant de Rastignac : « Il s'ha- 
billa, fit atteler son tilbury ; puis semblables à deux millionnaires, nous 
arrivâmes au Café de Paris avec l'impertinence de ces audacieux spécula- 
teurs qui vivent sur des capitaux imaginaires. » (FC, t. 14, p. 102). Le couple 
Raphaël-Rastignac ne pré figure- t-il pas le couple Méricom-t-De la Brive ? 
De même plus loin (p. 399), de la Brive énonce à propos des gens qui écrivent 
et de ceux qui n'écrivent point, des opinions, qui rappellent celles de Rasti- 
gnac. (Cf. FC, t. 14, p. 102 ; cL aussi, plus loin, la note 57 de la p. 358.) 



Page 300. 

11. Il y a là sans doute un souvenir de la Camaraderie de Scribe oii un 
candidat à la députation se pose par la publication d'un gros volume jaune 
que tout le monde loue sans l'avoir lu. Dans toute cette peinture de la société, 
de la Brive expose les principes des personnages de Scribe. On se souvient que 



LE FAISEUR. 509 

Balzac vit jouer cette pièce le 13 mai 1837 (LH, I, p. 500) et qu'il rédigea 
une première version de Mercadel en 1840. 

12. D. corrige, sans doute avec raison, en 1815. 

13. On imagine l'effet qu'eût produit une telle tirade en septembre- 
octobre 1848. D. l'a conservée, mais en août 1851 la situation politique 
avait bien claangé. 



Page 301. 

14. Cette scène est conservée par tous les adaptateurs, mais tous y ont 
pratiqué d'assez larges coupures. D., qui supprime les deux scènes suivantes, 
ajoute ici : Chut, le beau-père. J. D. nous transportent alors du grand salon de 
Mercadet à l'antichambre ou au petit salon et reprennent le texte de Balzac 
à la p. 291. (Cf. plus haut, la note 1 de cette page.) 



Page 303. 

15. Ces deux scènes sont supprimées par D. Pour leur part, J. D. les 
fondent en une, la 5", et ils nous ramènent au salon où attendent Méricourt et 
de la Brive. (Cf. plus haut, la note 4 de la p. 294.) Ils ouvrent la scène par cette 
réplique de Minard : M. Mercadet n'est pas là ? Je le cherche. V. et J. G. res- 
pectent le mouvement du texte de Balzac mais y pratiquent, une fois de plus, 
de larges coupures. 



Page 305. 

16. Balzac pense-t-il aux poètes lakistes, Wordsworth, Coleridge, Sou- 
they... C'est possible, encore qu'il n'ait jamais fait preuve de beaucoup 
d'intérêt pour leurs œuvres. On peut y voir aussi une allusion à Lamartine. 
C'est ce qu'ont compris J. G. qui écrivent ici : de l'école de Lamartine, 
D'ailleurs, dans Des Mots à la mode, Balzac écrit : « Si l'on parle de Lamartine, 
oh ! comme tout le monde vous écoutera si vous dites froidement : « Il est 
de l'école des Lakistes... » (OCB., t. 19, p. 165.) Le rapprochement avec 
l'auteur du Lac est encore souligné par la réplique suivante de Mercadet : 
Comment alors aimez-uoiis Julie, si vous ne cultivez pas l'idéal ? Dans toute la 
scène il y a d'ailleurs une parodie du personnage du « socialiste » Lamartine 
en 1848. (Cf. aussi, note 7 de la p. 296.) 

Page 312. 

17. Cette longue scène a été conservée par tous les adaptatetirs, au prix 
habituel d'abondantes coupures. 

Page 314. 

18. J. D. font ici arriver le tigre, porteur de bouquets. 

19. E' et E^ portent ici votre. Nous avons cru pouvoir corriger, ce qui est 
évidemment une coquille que toutes les éditions de la pièce ont rectifiée. 
Le Pays, cependant, imprime : celui de notre fille est le vôtre. (7 sep- 
tembre 1851.) 



510 NOTES. 

Page 315. 

20. Tous les adaptateurs suivent ici le texte de Balzac qu'ils n'hésitent 
cependant pas à amputer assez largement. 

Page 319. 

21. D. supprime purement et simplement cette scène 10. J. D., V. et 
J. G. la conservent mais en taillant largement dans le texte de Balzac. 

Page 320. 

22. J. D. rafiinent sur le jeu de scène : Il va s'accouder à la cheminée, face à 
la glace, dissimulant son visage, mais il se découvre imprudemment et le reflet 
renvoie son visage A Pierquin. 

Page 321 . 

23. D. modifie sensilîlement le texte de Balzac. Cette scène 11 et les deux 
suivantes qui conduisent à l'affrontement entre de la Brive et Mercadet de la 
scène 14 sont remplacées chez lui par une scène entre Mercadet et Pierquin. 
On y voit Pierquin, qui a appris le mariage de Miclionnin, tenter de racheter 
le dossier qu'il a cédé à Mercadet. Mercadet, qui ne fait pas encore le rappro- 
chement entre de la Brive et Miclionnin, accepte, moyennant la moitié des 
bénéfices. Et comme ce faux Michonnin est originaire de la région de Bor- 
deaux il fait appeler de la Brive pour lui demander des renseignements. Les 
adaptateurs modernes coupent toujours largement mais suivent, pour l'essen- 
tiel, le texte de Balzac. 

Page 323. 

24. C'est-à-dire qu'on ne peut plus arrêter de la Brive ce jour-là. 

25. D., on le sait, a supprimé ces deux scènes. (Cf. ci-dessus, la note 23 de 
la p. 321.) J. D. les fondent en une seule, la 10« de leur acte II : Julie, de la 
Brive, puis Mercadet. Mais pour l'essentiel J. D., V. et J. G. suivent Balzac. 

Page 326. 

26. On peut penser que Mercadet allait dire : une canaille. Balzac avait 
déjà placé le mot dans la bouche de Vautrin s'adressant à Saint-Charles 
(acte m, scène 8) ce qui avait suscité des rapprochements peu agréables avec 
un mot de Bobert Macaire. (Cf. t. 22, p. 210 et la note 82, p. 684.) Notons 
que Balzac s'inspire ici, plus directement encore que dans la scène citée de 
Vautrin, de la pièce de Frederick Lemaitre. La critique ne manqua pas de 
le souligner. Citons deux exemples seulement. A. Lireux jugea cette scène 
« digne ; elle est parfaite, dialoguée de main de maître, posée, filée, incompa- 
rable enfin. Mais elle se trouve déjà dans Robert Macaire, à l'acte où Frederick 
Lemaître traite de son mariage avec le baron de Wormspire ». (Le Consti- 
tutionnel, 25 août 1851.) « Dans la situation de Mercadet et de son futur 
gendre, se reconnaissant et s'appréciant l'un l'autre pour ce qu'ils sont, tout 



LE FAISEUR. 511 

Page 328. 

le monde a retrouvé le baron de Wormspire et Robert Macaire : la rémi- 
niscence est trop manifeste. ■ (Th. Muret, l'Union, 25 août 1851.) 

27. Les adaptateurs suivent ici Balzac mais avec de très larges coupures. 
La version de D. est cependant fort différente. Dans un premier temps on 
y voit Mercadet découvrir que la Brive et Michonnin ne font qu'un. Dans un 
second temps D. suit le texte de Balzac, puis s'en écarte à nouveau pour la 
fin de la scène où l'on apprend que c'est de la Brive lui-même qui a mis 
Pierquin au coiu-ant, croyant son futur beau-père riche... 

Page 329. 

28. Cette courte scène est encore abrégée par les adaptateurs. V. la fond 
à la précédente. 

Page 332. 

29. D. et V. suppriment la formule latine. 

30. Pour cette scène tous les adaptateurs, y compris D. suivent à peu 
près le texte de Balzac et terminent ici leur 2^ acte en ce qui concerne D., 
J. D. et V, le 3^ en ce qui concerne J. G. ; D. cependant maintient tous les 
acteurs en scène jusqu'à la fm de l'acte, et laisse entendre, dans un bref 
aparté Mercadet-de la Brive, que le faiseur a un plan où le jeune homme 
devra jouer un rôle. D. a conservé l'expression finale qui a choqué A. Lireux. 
Le critique se demanda si elle appartenait en propre à Balzac : " Il est permis 
d'en douter pour deux raisons, écrivit-il ; la première parce que Mercadet 
est trop philosophe et pas assez délicat pour songer au suicide, même en cas 
de faillite ; la seconde, parce que les flots humides de la Seine, surtout à la fin 
du second acte, dans une scène bien peu mélancolique, sortent singulière- 
ment des habitudes de style du défunt. » (Le Constitutionnel, 25 août 1851.) 
Le mot est pourtant bien de Balzac et il traduit la lassitude de Mercadet, 
nous préparant ainsi à un dénouement qui surprit. (Cf. plus loin la note 8 
de la p. 381.) Balzac prête ici sans doute à son personnage la lassitude qui 
est la sienne en ces mois d' août-septembre 1848 où il peine sur la mise en 
place de ce troisième acte. 



ACTE IV. 
Page 333. 

1. Balzac met immédiatement le spectateur au courant de l'événement de 
la nuit. L'effet de surprise sera obtenu lorsqu'on apprendra qu'il s'agit d'un 
faux Godeau. D. ménage davantage ses effets. Son adaptation étant, pour 
cette fin de pièce, très différente du texte de Balzac nous donnons ici une 
analyse de son acte III. Nous renverrons à cette analyse lors des notes de 
fin de scène : 

Scène 1. .Justin, Virginie, Thérèse, puis Mercadet : On parle de faillite, 
mais Mercadet annonce qu'il recevra et paiera ses créanciers. 



512 NOTES. 

Scène 2. Mercadet, M™^ Mercadet, Julie, Minard : Minard, malgré la 
menace de faillite, demande la main de Julie et met ses trente mille francs 
à la disposition de Mercadet. 

Scène 3. Mercadet, puis de la Brive : Mercadet monte avec le jeune homme 
le faux retour de Godeau. 

Scène 4. M"^ Mercadet, de la Brive : Mais M™^ Mercadet obtient du jeime 
homme qu'il ne joue pas ce jeu malhonnête. On annonce les créanciers de 
Mercadet. 

Scène 5. Pierquin, Goulard, Violette et plusieurs autres créanciers : Ils 
sont décidés à ne plus se laisser séduire par Mercadet qui arrive. 

Scène 6. Les mêmes, Mercadet : Mercadet, comptant sur l'arrivée immi- 
nente de son faux Godeau, domine ses créanciers. Et la voiture arrive. 
Mercadet triomphe. 

Scène 7. M"^ Mercadet survient et annonce l'arrivée de Godeau. Mercadet 
est persuadé qu'il s'agit de De la Brive déguisé. 

Scène 8. Mercadet, resté seul avec Pierquin, monte son achat des mines de 
la Basse-Indre. 

Scène 9. Mercadet, seul d'abord, se félicite du succès de sa ruse. Puis il 
livre à Justin ses créanciers qui veulent voir Godeau. 

Scène 10. Minard, affolé du retour de Godeau qui enrichit Mercadet, vient 
voir s'il lui accorde toujours la main de Julie. 

Scène 11. Arrivent Verdelin et Pierquin. Verdelin, qui a deviné la 
manœu\Te de Mercadet, ébranle la confiance de Pierquin qui exige une 
garantie. Mercadet envoie Minard demander trente mille francs à Godeau. 
« Vous lui donnerez les vôtres. » 

Scène 12. Arrivent Violette et Goulard. Ils sont enchantés. Ils ont été 
payés en traites et ont reçu des acomptes en argent. Mercadet s'inquiète de 
voir fondre ce qu'il croit être les trente mille francs de Minard. 

Scène 13. Minard revient. Il annonce, dernier ressort dramatique, que 
Godeau n'a pas voulu entendre parler des trente mille francs. Verdelin 
triomphe. Mais Minard annonce que Godeau a préféré donner tout de suite 
les trois cent mille francs nécessaires à l'opération de Mercadet. Celui-ci 
croit devenir fou. 

Scène 14. M"'' Mercadet et .Julie arrivent d'un côté, de la Brive de l'autre. 
Puis Godeau, le vrai Godeau, veut voir Mercadet, qui déclare alors son inten- 
tion de se retirer à la campagne. Son dernier geste est de prêter dix mille 
francs à de la Brive. Et il s'écrie : Ah ! je suis... créancier ! je suis créancier. 
Puis il va voir Godeau. 



Page 334. 

2. C'est-à-tlire qui exerce la profession sans titre, sans commission. Tel est 
le cas de Berchut. Et Mercadet, spéculateur, ne pouvait guère avoir recours 
aux offices d'un véritable courtier. « Le spéculateur ne connaît pas le courtier, 
si ce n'est le courtier marron. » (Proudhon.) On est cependant étonné de voir 
Mercadet donner ce titre si ouvertement. J. D. suppriment l'adjectif. 



Page 335. 

3. Cette scène est supprimée par D. Les autres adaptateurs la conservent, 
mais y pratiquent, comme toujours, d'assez larges coupures. 

4. Tous les adaptateurs ont coupé cette phrase, dont le sens n'est pas clair. 



LE FAISEUR. 513 

Page 336. 

5. D. supprime encore ce monologue. Les autres adaptateurs le conservent, 
mais de façon assez différente. J. D. ont procédé à de nombreuses coupures de 
détail et cherché à rendre clair le plan de INIercadet. Ils ajoutent la phrase : 
Pour réaliser mon plan, j'ai besoin de temps. Voici mon plan. Ils transforment 
toujours aussi les sommes. Il s'agit ici d'un et de deux millions. V. coupe les 
explications sur la machination de Mercadet et modernise quelque peu le 
vocabulaire. Le carrossier devient loueur, le postillon devient cocher, le garde 
du commerce est remplacé par la police. J. G. coupent le début et simplifient 
l'exposé du plan de Mercadet : Avec ces bénéfices, je désintéresse mes créanciers. 

6. Pour cette scène importante que tous les adaptateurs ont conservée, 
nous suivons à nouveau, à titre d'exemple, leur travail dans le détail. 
Pour D. il s'agit de la scène 3 de l'acte III. Elle commence par une réplique 
de Mercadet, reprise pour l'essentiel à la réplique finale de la scène 6 de 
l'acte IV. (Cf. p. 348.) Puis il éveille de la Brive qui apparaît : Hein, que 
dîtes-uous ? Il reprend alors la première réplique de Mercadet. 

7. D., seul, conserve la réplicpie intégrale. J. G. et V. suppriment le mot 
latin de la fin. V. supprime en plus : elle verdoie. J. G. coupent après : ça la 
rafraîchit. 

8. J. D. suppriment cette phrase. 

9. C'est là une réalité que D. oubliera à la fin de l'acte pour placer un mot 
qui a été apprécié. (Cf. plus loin, la note 9 de la p. 381.) 

10. J. D., V. et J. G. coupent ici jusqu'à la réplique de Mercadet : Eh bien, 
dans la disposition... 

Page 337. 

11. D. supprime cette réplique et les deux de Mercadet n'en font alors 
plus qu'une. 

12. D. ajoute : à nous autres. J. D., V et J. G. reprennent le texte ici. 
(Cf. ci-dessus, la note 10 de la p. 336.) 

13. Marcher sur sa longe, c'est-à-dire s'embarrasser dans ses discours ou 
ses actions. J. D. coupent après : Papa ! D. réduit la réplique à : Alors je m'as- 
sieds et supprime les six répliques suivantes. 

14. J. D., V. et J. G. suppriment cet aparté, qu'aucun des adaptateurs n'a 
donc gardé. 

Page 338. 

15. J. D., seuls à conserver cette réplique, coupent cependant : Je l'ai déjà 
dit, et le mot a réussi. La suppression se justifie par le fait que c'est Mercadet, 
et non de la Brive, cjui a dit, plus haut, quelque chose d'approchant. 
(Cf. p. 266.) 

16. Tous les adaptateurs suppriment cette réplique. 

17. J. D. suppriment cette réplique. 

18. J. G. suppriment ce début de réplique. 

19. J. D. coupent la fin de la réplique et enchaînent avec la fm de la 
suivante de Mercadet : Ou continuer... 



514 NOTES. 

20. Y. remplace des coulisses du pouvoir par de la politique. D. écrit : du 
théâtre et des coulisses, du pouvoir. 

21. J. D. ajoutent rindication du jeu de scène : Il lui présente un pistolet. 

22. J. D. coupent les huit répliques suivantes. 

23. V. remplace bottes vernies par escarpins. 

Page 339. 

24. D. écrit ; de vos vues. V. coupe à partir d'ici et reprend comme J. D. à la 
réplique de Mercadet : Servez-moi dans la circonstance... 

25. J. G. coupent à partir d'ici et reprennent au même endroit que J. D. 
et V. (Cf. ci-dessus, la note 24.) 

26. D. ajoute ici deux répliques : 

yiercadet. 
Laissez-moi choisir la porte. 

De la Brive. 
Diable ! 

27. J. D. écrivent : 250 000 francs. 

28. V. écrit : Il n'est pas question de tuer qui que ce soit. 

Page 340. 

29. J. G. coupent les onze répliques suivantes. 

30. V. supprime depuis le Légataire. D. écrit : le petit mulet de Scapin. Sa 
correction nous semble judicieuse. C'est, en effet, dans les Fourberies de 
Scapin (acte II, scène 5) qu'il est question i d'un petit mulet », dans la scène 
entre Argante et Scapin. 

31. D., J. D. et V. taillent dans ce début de réplique. J. D. le réduisent à : 
Vous voulez le bien placer et ajoutent : soyez tranquille. D. n'en conserve que 
la première plu-ase. V. en garde : Vous voulez le bien placer. Voyez-vous, on 
ne tuera jamais la spéculation. 

32. J. D. et V. coupent cette réplique. 

Page 341. 

33. J. D. ajoutent cette réplique à la précédente de Mercadet. V. la sup- 
prime. D. également en réunissant ainsi les deux répliques de de la Brive en 
une seule. 

34. D. ajoute en début de réplique : Voici vos instructions écrites. 
J. G. reprennent ici le texte de Balzac. (Cf. ci-dessus, la note 29 de la p. 340.) 

35. D. modifie le texte de Balzac et remplace les six répliques suivantes 
par celles-ci : 

De la Brive. 
Je comprends. 

Mercadet. 
Allez aux Champs-Elysées, achetez une chaise de poste bien crottée, faites-y 
mettre des chevaux et arrivez ici le corps enveloppé dans une pelisse, la tête 



LE FAISEUR. 5JÔ 

fourrée dans un grand bonnet, tout grelottant comme un homme qui trouve notre 
été de glace... Je vous recevrai, je vous guiderai. Vous parlerez à mes créanciers, 
pas un ne connaît Godeau, vous les ferez patienter. 

De la Brive. 
Longtemps ? 

Mercadet. 
Il ne me faut que deux jours... deux jours pour que Pierquin exécute les 
grands achats que nous aurons ordonnés, deux jours pour que les valeurs... que 
je sais comment relever, aient le temps d'attendre la hausse... vous serez ma 
garantie, ma couverture... et comme personne ne vous connaîtra. 

36. J. D. précisent : Godeau, mon associé. J. G. écrivent : mon associé, 
l'homme en question. 

37. V. et J. G. coupent : car nous sommes toujours associés 

38. J. D. remplacent la date par : il y a sept ans 

39. C'est là une expression de Saillard dans Ze.s Employés. {FC, 1. 11, p. 177.) 



Page 342. 

40. J. D., V. et J. G. coupent cette réplique. 

41. J. D. suppriment également cette réplique. C'est ici que D. reprend 
le texte de Balzac. (Cf. ci-dessus, la note 35 de la p. 341.) 

42. La fin de la scène est différente chez D. Il remplace cette réplique de 
Mercadet par celle-ci : C'est cela. Quelqu'un... ma femme. Et il ajoute trois 
répliques. M"»« Mercadet éloigne son mari et retient de la Brive. (Scène 4. 
Cf. plus haut, la note 1 de la p. 333.) 



Page 345. 

43. D. et J. G. suppriment cette scène. D'après l'exemplaire de scène que 
nous avons consulté, J. G. avaient d'abord considérablement réduit le texte 
avant de le supprimer totalement au cours des répétitions. V. et J. D. conser- 
vent la scène presque intégralement. J. D. y ajoutent le texte suivant : 

Mercadet, seul. 
Et voilà la machine en route. (Il va à son bureau et signe l'ordre d'achat.) 
Mais si la hausse tardait ? Alors ce serait un faux l Bah ! elle ne peut pas 
manquer de se produire, l'affaire est excellente... Verdelin l'avait étouffée... 

Et ils enchaînent avec la réplique de Mercadet sans séparer les deux 
scènes. 

44. J. D. ajoutent ici l'indication du jeu de scène suivant : (Julie traverse 
le salon en courant.) 



Page 346. 

45. J. D., V et J. G. conservent cette scène avec quelques coupures. D. en 
a utilisé les répliques du début pour la scène 2 de l'acte III. (Cf. plus haut, 
la note 1 de la p. 333.) 



516 NOTES. 

Page 348. 

46. D. a repris des éléments de cette scène comme de la précédente pour 
la scène 2 de son acte III. (Cf. plus haut, la note 1 de la p. 333.) J. D., V. et 
.J. G. la conservent, mais au prix d'assez larges coupures. C'est ici que 
Surville éprouve le besoin d'ajouter postiche. (Cf. plus haut, p. 466.) 

Page 349. 

47. Cette scène n'existe pas chez D. ; J. D., V. et J. G. la réduisent à très 
peu de choses. J. G. la terminent par une chanson. 

48. Mercadet fait preuve, dans l'ensemble de la pièce, de plus de res- 
sources que Quinola. Il utilise cependant ici un procédé auquel avait égale- 
ment recours le valet de Fontanarès : le retour d'un parent d'Amérique ou 
des Indes. Il est vraisemblable que Balzac utilisa cette » ressource » dans sa 
version de Mercadel en 1840, dans l'intention de tirer de l'appaiition d'un 
faux Godeau déguisé, un effet comparable à celui de Vautrin apparaissant en 
général mexicain. Le Mercadet de 1840 étant resté inconnu il put reprendre 
l'idée pour les Ressources de Quinola en 1842. Henri Bidou, soulignant la 
parenté entre Mercadet et les Ressources de Quinola, écrit : « Les ressemblances 
avec Mercadet sont curieuses et il reste certainement dans le spéculateur 
de 1839 quelque peu du valet de comédie du temps de Philippe II. C'est 
peut-être ce côté brillant, cette fantaisie à la Mascarille qui manque un peu 
à M. de Féraudy. » [Interprète du rôle en 1918.] (Le Journal des débats, 
30 octobre 1918.) 

Page 350. 

49. C'est là encore une expression de Saillard, dans les Employés. (FC, 1. 11, 
p. 259.) (Cf. plus haut, la note 39 de la p. 241.) 

Page 351. 

50. J. G. ont supprimé cette scène lors des répétitions. J. D. et V. la 
conservent au prix de coupures assez importantes. J, D. remplacent Goulard 
par Pierquin. Est-ce parce que dans l'adaptation de D. l'essentiel de cette 
scène est passé dans la scène 8 entre Mercadet et Pierquin ? (Cf. plus haut, 
la note 1 de la p. 333.) 



Page 352. 

51. D. et J. G. suppriment cette scène. J. D., qui ont remplacé Goulard par 
Pierquin, la récrivent partiellement. V. se contente de petites coupures. 



Page 354. 

52. J. D. et V. conservent cette scène presque intégralement. J. G. la 
suppriment. D. en utilise des éléments dans ses scènes 2, 6 et 9. (Cf. plus haut, 
la note 1 de la p. 333.) 



LE FAISEUR. 517 

Page 355. 

53. D. et J. G. suppriment cette scène. J. D. y remplacent encore Goulard 
par Pierquin et suppriment quelques répliques. V. y fait également quelques 
coupures. 

54. D., J. G. et J. D. suppriment cette scène que seul V. conserve. J. D. en 
ont cependant gardé la dernière réplique qu'ils ont placée à la fin de la 
scène 10 à la place de la réplique finale de Mercadet. 

Page 356. 

55. J. D. font accompagner de la Brive, travesti, par son groom, déguisé 
lui, en esclave hindou. 

Page 357. 

56. D. et J. G. suppriment cette scène. V. la conserve mais coupe prati- 
quement l'avant-dernière réplique de Mercadet. J. D. y apportent des chan- 
gements de détail. 

Page 358. 

57. D. écrit : incalculable. Balzac tenait pourtant à ce mot. Dans la Peau 
de chagrin, Baphaél hérite du major O'Flaharty, décédé en août 1828, 
à Calcutta. Dans le Furne corrigé Balzac introduisit ce mot : C'est une fortune 
incalcultable ! (FC, t. 14, p. 143.) Si l'on tient compte des autres parentés 
avec la Peau de chagrin que nous avons signalées précédemment (cf. plus haut, 
la note 10 de la p. 297), du fait aussi que le nom de Pierquin apparaît dans 
la Recherche de l'Absolu qui figure dans le même volume, on peut se demander 
si Balzac n'a pas corrigé son tome 14 de l'édition Furne au moment où il 
rédigeait le Faiseur. Notons que le mot \ient de Laurent-Jan. « Je tiens à 
incalcuttable parce que c'est un mot que tu as dit du beau-père de Dupon- 
chel. » (Lettre de Balzac à Laurent-Jan, 21 janvier 1849, Corr., V, pp. 456- 
457.) 

Page 359. 

58. J. G. suppriment cette scène. D. en utilise quelques répliques dans sa 
scène 6. (Cf. plus haut, la note 1 de la p. 333.) J. D. y remplacent toujours 
Goulard par Pierquin, mais conservent, comme V., la scène presque inté- 
gralement. 

Page 360. 

59. C'est à cette scène que se rapporte le seul fragment autographe de 
Balzac que nous connaissions. Il a servi d'enveloppe pour une lettre à 
M™= Hanska du 2 septembre 1848. (Lov. A 303, fol. 577.) On y lit : 

[M"'« Mercadet.] 
Messieurs, arrêtez. 

Mercadet. 
Oh ! tout est perdu ! Madame... 



518 NOTES. 

Mme Mercadet. 
Monsieur vous êtes la dupe d'une mystification qui ne doit pas durer plus 
longtemps (Aux créanciers.) Messieurs, vous serez payés... 

Goalard. 
Et par qui ? 

M"'« M[ercadet.] 
Par moi. Demain si vous gardez le silence sur cette affaire. 

Baquet. 
Monsieur n'est pas M. Godeau. 

Mme M[ercadet.] 
Xon messieurs et j'arrive à temps. Laissez-moi, monsieur, éclaircir ce mystère, 
contentez-vous de savoir que vous serez payés, 
(Les créanciers sortent.) 

De la B[rive.] 
Madame. 

Ce court fragment est riche en enseignements. Il nous montre que la pièce 
fut récrite en septembre 1848. On peut aussi noter la présence d'un créancier 
qui a disparu du texte que nous connaissons : Baquet. Ce qui éclaire ce 
passage de la lettre de Balzac à Lockroy du 19 septembre 1848 : « J'ai ôté le 
rôle de Baquet, comme vous l'aviez demandé. » (Corr., V, p. 367.) 

Page 361 . 

60. D. et J. G. suppriment cette scène. J. D. font entrer en plus ISlinard et 
Julie. Ils remplacent toujours Goulard par Pierquin et ajoutent une réplique 
finale de Pierquin : Ne cherchons pas à comprendre, du moment que nous devons 
être payés. 

61. J. G., qui ont supprimé les scènes 8 à 14 au cours des répétitions, 
reprerment ici le texte de Balzac. 

Page 363. 

62. D. utilise des éléments de cette scène pour sa scène 4. Mais il place 
l'intervention de M™= Mercadet auprès de la Brive avant tout début de réali- 
sation du projet de Mercadet, et à l'insu de celui-ci. (Cf. plus haut, la note 1 
de la p. 333.) J. D., V. et J. G. gardent la scène, mais au prix d'assez larges 
coupures. 

63. L'exemplaire de scène du T. N. P. révèle que V. pensa d'abord à 
moderniser l'allusion et à parler ici des actions de Suez. Il est ensuite revenu 
au texte de Balzac. 



Page 364. 

64. J. D., qui transforment partout les sommes indiquées par Balzac, 
oublient de le faire ici. Dans le contexte de leur pièce la fortune de M^^ Mer- 
cadet paraît bien maigre. 



LE FAISEUR. 519 

Page 365. 

65. D. supprime cette scène. J. D., V. et J. G. la conservent mais prati- 
quent de très larges coupures, surtout dans le texte de M™'' Mercadet. Notons 
que dans cette fm de scène Mercadet exprime une ptiilosophie conjugale qui 
rappelle celle d'Orgon. (Cf. plus haut, p. 27.) 

Page 366. 

66. Cette scène a été supprimée par D., V. et J. G. ; J. D. n'en retiennent 
que la première réplique et le début de celle de Minard qui terminent, chez 
eux, la scène précédente. 

Page 367. 

67. Les adaptateurs, sauf D. qui la supprime, gardent l'essentiel de 
cette scène. Elle termine l'acte IV de J. G. et le premier tableau de 
l'acte III de J. D. 



ACTE V. 
Page 368. 

1. .J. D. commencent ici le second tableau de leur acte III. Ils ajoutent l'in- 
dication suivante : Il ne doit pas y avoir d'interruption entre les deux tableaux 
du troisième acte. En guise de transition un défdé de créanciers sur le prosce- 
nium. Ju.ftin va regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la porte. 

Page 369. 

2. J. D. ajoutent ici : (Entre Brédif.) Tiens, voilà le proprio ! qu'est-ce qu'il 
vient faire ici ? Thérèse : Pas malin à deviner : nous fiche tous à la porte. 

3. D. supprime la scène. V. et J. G. la conservent intégralement. J. D. y 
apportent les quelques modifications signalées dans les deux notes ci-dessus. 

Page 372. 

4. D. supprime cette scène. V. et J. G. y pratiquent quelques coupures. 
J. D. placent en début de scène les répliques de Mercadet s'adressant aux 
domestiques. 

Page 374. 

3. D. supprime cette scène. ,J. D., \'. et J. G. y pratiquent cpaelques cou- 
pures qui atténuent malheureusement le côté humain que révèle Mercadet 
dans cette scène. 

Page 378. 

6. J. D., V. et J. G. conservent l'essentiel de cette scène. 

OCB. T. X.XIII. TH. 3. 34 



520 NOTES. 

Page 380. 

7. Cette scène est également conservée par les adaptateurs. J. D. sup- 
priment cependant ces quatre dernières répliques et \'. les deux dernières. 

Page 381 . 

8. V. et J. G. réduisent cette réplique aux trois premiers mots. J. D. sup- 
priment depuis : un géant... Cette réplique explique cependant l'attitude 
finale de Mercadet, ce renoncement à la spéculation que plusieurs critiques 
ont trouvé peu conforme au caractère du personnage. Carlo Terron, auteur 
d'une adaptation en italien, Mercadet l'affarista, que le Piccolo teatro delta cittù 
di IMilano créa en 1959, changea ce dénouement : « Je n'ai vraiment pas pu 
admettre que Mercadet s'exilât à la campagne et se retirât des affaires. Tout 
en lui est contraire à cette décision aussi commode qu'inattendue ; il s'agit 
certes là d'observer une convention scénique, mais cela détruit un caractère. » 
(Ragioni di iina ridiizione in Programme du Piccoto teatro.) 

9. Dans la version D., de la Brive est présent à cette scène. Mercadet lui 
remet sa dette de quarante-huit mille francs et lui prête dix mille francs. Cela 
permet à D. de placer un mot final dont il était très fier. (Cf. plus haut, la 
note 1 de la p. 333.) Il rappelait en 1894 à Gabriel Ferry qu'il en était l'auteur. 
(Cf. Gabriel Ferry : Balzac et Adolphe d'Ennery in Revue d'art dramatique, 
t. XXXV, 1.5 juillet 1894, p. 73.) Le mot eut en effet du succès. Th. Muret 
constate que c'est un de ceux « qui produisent le plus d'effet ». (L'Union, 
l<'^ septembre 1851.) En 1868, Gérôme signala encore que le public « l'applau- 
dit chaque soir comme du Balzac ». (L'Univers illustré, 31 octobre 1868.) 
Ed. de Biéville qui note lui aussi que le public •< rit à gorge déployée » ajoute 
cependant : « Mais ce mot est un non-sens que Balzac se serait bien gardé 
de commettre. » Et il rappelle que dans la pièce même Mercadet est le créan- 
cier de de la Brive. (Cf. plus haut, la note 39 de la p. 284 et la note 9 de 
la p. 336.) 



APPENDICES. 



REPERTOIRE 
DU THÉÂTRE DE BALZAC. 



Combien de personnes ignorent les 
projets qu'avait M. de Balzac à l'en- 
droit du théâtre, je ne parle pas ici de 
projets en l'air, conçus au coin du feu 
et s'en allant avec la fumée des tisons, 
ou fuyant par tout autre issue de 
hasard et d'aventure ; je parle de pro- 
jets arrêtés et mûris, de ces projets qui 
sont des résolutions et qui n'atten- 
dent que la question de temps pour 
passer à l'état d'œuvre accomplie. 

A. Baschet : le Mousquetaire, 
17 mars 1854. 



AVERTISSEMENT. 

Les textes — œii\Tes ébauchées ou achevées — que nous avons établis 
et essayé d'éclairer dans cette édition du Théâtre de Balzac, ne suffisent 
pas à donner une idée complète de l'activité créatrice de Balzac dans le 
domaine théâtral. Il importe d'y ajouter tous les projets d'œu\Tes, projets 
plus ou moins précis, qui ne se sont pas traduits par un début de réalisa- 
tion, du moins à notre connaissance, mais dont on trouve des traces dans 
les papiers de Balzac, dans sa correspondance ou dans les témoignages de 
ses contemporains. Notre intention étant de faire de ces volumes un instru- 
ment de travail, d'y donner « le dossier le plus complet possible du théâtre 
de Balzac » (cf. t. 21, p. xxxii), nous présentons ces projets sous la forme 
d'un répertoire alpliabétique. On y trouvera tous les titres de pièces de 
théâtre de Balzac que nous avons pu retrouver. Certahis de ces titres ne 
sont que des variantes d'autres : nous renvoyons alors à la forme défini- 
tive. Pour chacun de ces titres nous essayons, en une courte notice, de 
faire le point de ce que nous savons. Nous nous risquons parfois à pro- 
poser quelque hypothèse. Lorsqu'il s'agit d'une œu\Te ébauchée ou 
achevée nous renvoyons au volume de cette édition des Œuvres complètes 



524 APPENDICES. 

illustrées de Balzac (t. 21, 22, 23) où cette pièce a été publiée et étudiée. 
Les renvois, d'un titre à l'autre à l'intérieur du Répertoire, ou à un nom 
qui figure dans V Index des collaborateurs, sont simplement indiqués par un 
astérisque, placé à côté du titre ou du nom auquel on renvoie le lecteur. 
Les renvois à des documents cités dans la Chronologie sont indiqués par 
la mention : Cf. Chronologie, sui\-ie de la date, si celle-ci ne ^^ent pas d'être 
précisée. 



Adieu de Robert Macaire a la Belle France (L'). 

Ce titre figure siir un programme de théâtre de septembre 1836. 
(Lov, A 254, fol. 133. Cf. Chronologie, début septembre 1836 pour texte 
de ce folio, et Répertoire : la Femme supérieure* , pour discussion de la 
date.) Balzac a hésité entre les Adieux et V Adieu. Il destinait cette pièce 
au Théâtre des ^'ariétés. On est tenté de rapprocher ce titre d'un passage 
de Robert Macaire. A l'acte II de cette pièce, on voit Charles, fils de 
Robert Macaire, décidé à s'expatrier pour fuir la honte qui s'attache aux 
crimes de son père. Il veut emmener celui-ci, qui refuse : « Qui ? moi ? je 
quitterais ma patrie, cette aimable France, séjour de l'industrie, des 
beaux-arts et des belles manières ! Jamais ! Jamais !... ) Balzac qui aime, 
on le sait, à retourner les situations, aurait-il été tenté de nous montrer 
Robert Macaire acceptant la proposition de son fils ? Notons l'intérêt de 
ce projet. Il montre que dès 183(i, Balzac est tenté par le tj^je de Robert 
Macaire, popularisé par le triomphe de Frederick Lemaître en 1834. On 
sait que ce personnage joue un rôle non négligeable dans la genèse du 
personnage de Vautrin et surtout dans la pièce qui porte ce titre. Cf. t. 22, 
p. 643. 

Alceste. 

Projet d'une tragédie en 5 actes et en vers. Cf. t. 21, pp. 203-208 
et 551-555. 



Anglais battu (L'). 

Petite comédie que Balzac envisageait d'écrire, en mai 1848, pour le 
Théâtre des Variétés. Le 3 mai il écrivait à M'i'e Hanska : « J'ai vu hier 



526 APPENDICES. 

M. Morin le directeur des Variétés, pour une pièce avant Goriot*, je 
médite une charge pour faire rire, qu'on doimerait en même temps que 
la Marâtre. » {LE, IV, p. 337.) ^lais le 8 juin Balzac avertit le directeur des 
Variétés qu'il ne faut plus compter sur cette pièce qu'il n'a pas le temps 
d'écrire. Cette lettre que nous ne connaissons que par l'analyse et les cita- 
tions qui en sont faites dans un catalogue raultigraphié, non daté, de la 
librairie Heinrich Thommen à Bâle (liste 57, n° 30), révèle le titre de ce 
projet. (Renseignement dû à R. Pierrot.) 

AnM'XZIATA. 

Un des nombreiLx projets conçus par Balzac en 1848. Ce titre apparaît 
pour la première fois, dans une lettre à M™^ Hanska, le 14 août 1848. 
Balzac s'en occupe quelques jours, pense à confier im rôle de cette pièce 
à Marie Dor\-al. (Cf. Corr., Y, p. 340 et LH, W, p. 516.) Le 19 août il 
affirme qu'il ne partira pas en Russie avant d'avoir fait Annumiata. Puis 
il promet à Marie Dorval un rôle dans le Roi des mendiants* et remet la 
réalisation à' Annumiata qu'il écrira en Russie. H est encore question de 
ce titre dans une lettre à Lockroy du 19 septembre. {Corr., V, p. 367.) H 
ressort de cette lettre qu'il y aurait un rôle pour Bocage. Deux autres 
documents font état de ce projet : la liste qui figure sur la page de garde 
du manuscrit de Richard Cœur-d' Éponge (Lov. A 208, fol. 15) et celle qui 
figure au fol. 47 du même manuscrit. (Cf. t. 22, pp. 747-748 pour la data- 
tion de ces listes.) La seconde nous apprend que la pièce, en août, était 
alors destinée à la Porte Saint-Martin. Aucune de ces indications ne per- 
met de risquer ime h\^)othèse sur la nature de ce projet. 

Armée roulante (L'). 

Le projet d'une pièce de théâtre portant ce titre est attesté par une liste 
de pièces à faire qui figure sur un feuillet du manuscrit de Richard Cœnr- 
d' Éponge (Lov. A 208, fol. 47) et qu'il est possible de dater des 5-6 août 1848. 
(Cf. t. 22, p. 748.) On ne sait rien de plus sur cette pièce. Il faut cependant 
noter que le titre apparaît, dès 1845, dans le Catalogue des ouvrages que 
contiendra « la Comédie humaine ». (Cf. OCB, en tête du t. 19.) Il y figure 
sous le no 85 dans les Scènes de la vie militaire. On le retrouve également, 
sous le n° 11 dans une liste de romans pré\'us pour 1847. (Cf. Pensées, 
sujets, fragmens, A 182, fol. 75.) II s'agit donc d'un projet de roman passé, 
en 1848, au domaine du théâtre. Il est possible que l'idée initiale de cette 
œu\Te remonte à la lecture des Mémoires de Vidocq. Celui-ci, qui fit 
partie de l'armée roulante, exphque ce qu'était cette année « composée 
d'officiers sans brevet, sans troupe, qui, munis de faux états et de fausses 
feuilles de route, en imposaient d'autant plus facilement aux commis- 
saires des guerres, qu'il y avait moins d'ordre à cette époque dans les 
administrations mihtaires [...] Varmée roulante n'était pas alors composée 
de moins de deux miUe avenriiriers, qui \ivaient là comme le poisson dans 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 527 

l'eau. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'on se donnait un avancement 
aussi rapide que le permettaient les circonstances ; avancement dont les 
résultats étaient toujours lucratifs, puisqu'il faisait élever les rations ». 
{Mémoires de Vidocq, 1828, t. 1, p. 74.) On peut rapprocher ce projet 
d'un autre projet de théâtre conçu dès 1844, les Traînards de Varmée 
française*. 



Artiste (L'). 

On lit dans Pensées, sujets, fragmens : « Le (5 X^^^e 1830. Conception 
primitive de la comédie de V Artiste, à faire en 5 actes et en vers. Un 
homme de génie en butte à des esprits médiocres, aimant avec idolâtrie 
une femme qui ne le comprend pas, tout cela pris comiquement. Le Tasse 
de Goethe est tragique — y chercher des analogies — le grand modèle 
est Don Quichotte (l'homme de génie) aux prises avec quelque Sancho 
Pança vrai (M^ et M^^e Ciuillaume de mes Scènes de la \ie privée) — un 
sot lui est préféré. Il faut rassembler les situations — il en faut cinq 
capitales — se modeler sur le misanthrope. Il y a d'abord l'artiste. Son 
contraste, l'imbécille du monde, Prudhomme d'H. Monnier, musqué, 
faisant de l'esprit — un père bourgeois sensé qui n'a jamais tort, une 
femme (caractère à trouver) sa jeune fille. » (A 182, fol. 51.) Ce titre figure 
également en tête d'une liste do pièces à faire. {Pensées, sujets, fragmens, 
A 182, fol. 50.) Ce thème de l'homme de génie en butte à des esprits 
médiocres fut plusieurs fois abordé par Balzac et se retrouve en particuher 
dans les Ressources de Quinola. 



AUBAIX (L'). 

Projet de mélodrame dont Balzac a noté le sujet dans Pensées, sujets, 
fragmens : « L'Aubain. Un enfant naturel aimé. Sa mère l'adorant a fait 
une grande fortune. Un grand seigneur, à qui le Roi a promis la l^e aubaine, 
le fait périr. Cela se trouve son fils. L^n Figaro menant cela. » (A 182, 
fol. 53.) Cette note peut dater de 1834-1835. Elle figure sur la même page 
et après le projet de Marciole* et celui de VHomme incapable*. Peut-être 
s'agit-il d'une reprise du projet noté en 18.30-1831 sous le titre VEnfant 
naturel*. 



Aventures de Quinola (Les). 

Titre provisoire des Ressources de Quinola*. Se situerait entre les 
Rubriques de Quinola* et le titre définitif. Attesté par un écho de la 
Revue et gazette des théâtres du 9 décembre 1841. Le rédacteur en chef de ce 
journal étant Lireux, alors directeur adjoint de l'Odéon, on peut attacher 
un certain crédit à ce document, d'autant plus que le titre définitif n'est 
pas encore mentionné à cette date. 



528 APPENDICES. 

Bâtard (Le). 

Premier titre, rayé, de VEnfant naturel*. (Pensées, sujets, fragmens, 
A 182, fol. 50.) Rappelons qu'un Bâtard figure dans la liste des romans 
dont Balzac parle, en 1822, à la fin de la préface du Vicaire des Ardennes. 
(Bibliophiles de l'Originale, 1962, t. 1, p. xxxi.) 

Béatrix Cenci. 

Projet d'une tragédie en cinq actes attesté par une liste de pièces à faire 
qui peut dater de 1830-1831. {Pensées, sujets, fragmens, A 182, fol. 50.) 
Les auteurs de l'époque romantique se sont intéressés au personnage de 
Béatrix Cenci. Après Shelley (1819), le marquis de Custine (1833), Sten- 
dhal (1837), le poète polonais Slowacki (1889), ont traité le sujet. Balzac, 
on le voit, s'est intéressé lui aussi, et très tôt, au personnage. En 1832, 
dans un passage de In Femme de trente ans, il évoque à propos de Béatrix 
Cenci « la plus touchante innocence au fond du plus épouvantable crime ». 
[FC, t. 3, p. 157.) En novembre 1836, après son premier voyage en Italie, 
il demande au marquis Félix de Saint-Thomas de lui procurer une bro- 
chure sur la question. (Cf. Corr., III, p. 172.) Il pensait sans doute alors 
à ce Livre des douleurs, emisagé dès 1835, et dont le sujet est noté dans 
Pensées, sujets, fragmens : « Le livre des douleurs est une étude destinée 
à prouver qu'il existe un point d'appui matériel dans la pensée pour 
supporter les plus effroyables douleurs, et que ce n'est pas un secours venu 
d'en haut, en ôtant l'idée religieuse chrétienne et prenant trois exemples 
authentiques. Béatrix Cenci, le tailleur de Henri II ou tout autre martyr 
protestant et un régicide : Chatel ou Damiens. » (A 182, fol. 93.) Enfin, 
en 1840, il évoque encore le souvenir de Béatrix Cenci à la fin de Pierrette. 
Il y voit alors « ime des plus touchantes \'ictimes des passions infâmes et 
des factions ». {FC, t. 5, p. 492.) Ces quelques citations peuvent donner 
une idée de la tonalité de la tragédie que Balzac eût écrite. 

Belphégor. 

Projet d'opéra attesté par VOrdre du jour. (Lov. A 202, fol. 28.) Cet 
Ordre du jour est un cimeux document dont on trouvera la reproduction 
à la Chronologie (début 1822). Il n'est pas daté, mais les titres qui y 
figurent le situent incontestablement en 1822. Nous nous rallions à l'opi- 
nion de Pierre Barbéris qui le date du début de l'année. (Cf. Aux sources 
de Balzac. Les Romans de jeunesse. Bibliophiles de l'Originale, 1965, 
pp. 132-133.) On ne sait rien de précis sur ce sujet. Il est possible que 
Balzac ait en\'isagé de mettre en scène le conte que La Fontaine tira, sous 
ce titre, de la Nouvelle très plaisante de V archidiacre Belphégor qui prit 
femme de Machiavel. Legrand en avait, dès 1721 fait une comédie en 
trois actes et en prose. Le sujet, qui permet une piquante satire des 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 529 

femmes et du mariage, avait «le quoi séduire le futur auteur de la Physio- 
logie du mariage. Rappelons aussi que Balzac connaissait très bien La Fon- 
taine dont il avait donné, en 1825, une édition des (Euvres complètes. 
Signalons qu'un vaudeville féerie en un acte, intitulé Belphégor ou le Bon net 
du diable fut créé le 4 a\Til 1825, au Théâtre du Vaudex-ille. Il était signé 
Ach. d'Artois, Saint Georges et Jules Vernet. 



Benvenuto Cellini. 

Ce projet d'une pièce destinée au Théâtre du ^'aude\^lle figure sur deux 
listes. (Lov. A 202, fol. 14 et A 312, fol. 384-385.) Cf. Chronologie, début 
novembre 1834. Notons qu'à peu près à la même époque, Balzac plaça 
ces mots dans la bouche de Wautrin : « Je suis ce que vous appelez un 
artiste. J'ai lu les Mémoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, 
et en itahen encore ! J'ai appris de cet homme-là, qui était un fier luron, 
à imiter la Providence qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau 
partout oîi il se trouve. » (Le Père Goriot, t. 9, p. 384.) 

BiANCA Capello. 

Au fol. 3G de Pensées, sujets, fragmens on lit : « Drame de la Grande 
Duchesse (Bianca) ou celui de la Chartreuse de Parme. » L'indication 
Bianca se rapporte évidemment à Bianca Capello, qui fut grande duchesse 
de Toscane. Le personnage intéressa Balzac. Dès 1825 dans une lettre à la 
duchesse d'Abrantès il fait d'elle le type d'une sensibilité (Corr., I, pp. 263- 
264) et il affirme sa préférence pour ce type de femme : « Vous ne vous 
étonnerez plus qu'il ne faille à monsieur que des Bianca Capello, comme 
si les Bianca Capello se trouvaient communément. » {Corr., I, p. 271.) 
Les autres allusions au personnage que l'on trouve sous sa plume ne 
nous renseignent guère. S'échelonnant de 1834 (la Recherche de V Absolu, 
t. 14, p. 309) à 1846 (la Cousine Bette, t. 17, p. 21) en passant par le Lys 
dans la vallée (t. 7, p. 255), Gambara (t. 15, p. 94) et Sur Catherine de 
Médicis (t. 15, p. 479), elles témoignent simplement de la permanence de 
l'intérêt de Balzac pour ce type d'héroïne. Rappelons qu'il fait allusion à 
Bianca Capello dans la Gina (t. 21, p. 497 et note 5 de la p. 497) qui doit 
quelque chose à ce personnage historique. Ce nouveau projet postérieur 
à 1839 (la Chartreuse de Panne paraît en avril 1839), nous paraît se situer 
en 1841-1842. Risquons une hypothèse que paraît autoriser la note de 
Balzac avec l'alternative, le drame de Bianca ou celui de la Chartreuse de 
Parme. Il suffit de relire les Études sur M. Beyle de la Revue parisienne pour 
voir à quel point Balzac admira le personnage de la Gina, sa façon d'aimer. 
Or en 1841, déçu par l'attitude de Jl'^e Hanska, il pense à une œuvre oîi il 
exprimerait sa conception de l'amour. Albert Sairirus et les Ressources de 
Quinola se ressentent de ce désir. Ne peut-on imaginer qu'il fut alors tenté 
par un drame, dont le personnage, Bianca Capello ou Gina Sanseverina, 
incarnerait sa conception de la femme et de l'amour ? 



530 APPENDICES. 



Bienfaiteur (Le). 

Comédie en 5 actes conçue fin 1830-début 1831. Projet attesté par une 
liste de pièces à faire. (Pensées, sujets, pagmens, A 182, fol. 50.) C'est un 
des nombreux projets qui se rattachent au thème de la philanthropie. 

Bigame (Le). 

Titre d'une pièce destinée au Théâtre des Variétés, fin 1834. Attesté par 
les listes Lov. A 202, fol. 14 et A 312, fol. 384. (Cf. Chronologie : début 
novembre 1834.) Il s'agit \Taisemblableiiient du même projet C{ue Pru- 
dhomme bigame* conçu à la même époque. 

BOXEAU. 

Nous désignons ainsi un projet sans titre consigné par Balzac dans 
Pensées, sujets, fragmens : « Faire un drame de terreur profonde avec une 
arrière-boutique et des habits d'aujourd'hui. Le [Boneauj de la Journée à 
Versailles entrant dans une affaire de ^^e et de mort, et, au 5^ acte, en 
danger d'aller à l'échafaud, comme [Boneau] se trouve dans une affaire 
sans la connaître. Niaiserie et terreur, comique et tragique. » (A 182, fol. 3.) 
Une Journée à Versailles ou le Discret malgré lui, comédie en 3 actes et en 
prose de Georges Duval, fut créée à l'Odéon le 20 décembre 1814. L'ne 
seconde édition de la pièce parut chez Barba en 1825. Le personnage de 
Boneau, le discret malgré lui, bourgeois de Paris, premier comique, y est 
mêlé à une intrigue assez complexe qui se déroule tout entière autour de 
lui sans qu'il comprenne bien ce qui se passe. Il est impossible de dater 
ce projet avec précision. Selon sa position dans Pensées, sujets, fragmens, 
on peut en\'isager, sous toutes résers'es, les années 1830-1831. Signalons 
que Balzac n'a sans doute qu'un très relatif souvenir auditif de la pièce. 
Dans sa note il écrit Bonnard et, dans le Théâtre comme il est. il appelle le 
personnage Blonardin. Cf. OCB, t. 19, p. 342. 

BOXXE FORTUXE ( Uxe). 

Selon Maurice Bardèche, Balzac aurait été le collaborateur anonyme de 
Paul de Kock pour cette pièce. (Cf. M. Bardèche : Préface au Théâtre, 
Œuvres de Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. m.) Ce vaude\'ille en un acte fut 
créé à l'Ambigu-Comique le 16 juin 1825. Il est signé Paul de Kock et 
Lepoitevin. Rien ne permet de savoir si Balzac y a effectivement collaboré. 

Boi-RGEOis (Le). 

Titre cité par A. Lireux dans la Revue et gazette des théâtres du 
28 février 1839, parmi une liste de projets que Balzac aurait évoqués 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 531 

devant Lassailly. (Cf. Chronologie.) Sur les quatre titres cités dans cet 
article, deux correspondent à des projets de Balzac attestés par ailleurs. 
11 n'est pas exclu que les deux autres, dont celui-ci, correspondent égale- 
ment à des projets de Balzac. On sait d'ailleurs que le romancier pense 
alors à « deux grands rôles » pour Henri Monnier. (Corr., 111, p. 550.) 11 
peut s'agir ici d'un de ces rôles, le second étant dans V École des ménages. 
(Cf. t. 21, p. 611, note 27.) 



Catilina. 

Charge comique esquissée sans doute en 1822-1824. Cf. t. 21, pp. 215-218 
et 557-50U. 



Charles fer. 

Titre auquel Balzac pensa un moment pour Crotmvell*. « Je ne l'intitule 
pas Charles I^'^ pour ne pas effaroucher S.A.R. Duch[esse] d'Angou[lême]. )> 
(A Laure, novembre 1819, Corr., 1, p. 66.) 

Chartreuse de Parme (La). 

Balzac semble avoir pensé vers 1841-1842 à un sujet qu'il formule 
ainsi : « Drame de la Grande Duchesse (Bianca) ou celui de la Chartreuse 
de Parme. » (Pensées, sujets, frogmens, A 182, fol. 36.) Cf. Bianca Capello*. 

Chemin creux (Le). 

Balzac aurait, en compagnie entre autres d'Etienne Arago, collaboré à ce 
vaudeville créé en 1825. (Cf. M. Bardèche : Préface au Théâtre, Œuvres de 
Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. m.) Ce mélodrame en 3 actes, créé le 
22 novembre 1825, est signé Lepoitevin, Vilmont, Mourin et Dupetit- 
Méré. 11 est peu probable qu'Etienne Arago et Balzac y aient mis la main. 

Comédie de l'amour (La). 

Un des nombreux projets de Balzac en 1848. Attesté par la liste d'œuwes 
à faire qu'il dresse le 5 ou 6 août 1848 au fol. 47 du manuscrit de Richard 
Cœur-d' Éponge. (Lov. A 208.) 

Commerce (Le). 

Un des titres sous lesquels fut connue en 1839 V École des ménages. 
Attesté par le Monde dramatique (24 fé\Tier), la Revue et gazette des théâtres 
(28 février), la Caricature provisoire (8 mars). 



532 APPENDICES. 

Cu.XSPIKATEUK IXMKKXT (Le). 

Titre attesté par une liste de pièces dressée dans Pensées, sujets, fragmens. 
(A 182, fol. 31.) Par référence à d'autres pièces figurant sur la même liste, 
en particulier le Mariage de Joseph Prudhorume*, on peut proposer la date 
(le novembre 1837. On ne sait rien sur ce projet. Mais il n'est peut-être pas 
sans rapport avec la série des sujets sur Prudhomme oii l'on retrouve, 
en 1848, la Conspiration Prudhoinine*. Notons qu'à côté du titre le Conspi- 
rateur innocent, figure, cancellé, celui de la Conspiration*. Rappelons enfin 
cjue dès 1822, Balzac fait figurer les Conspirateurs parmi les romans dont 
il envisage la {)ublication, à la fin de la préface du Vicaire des Ardennes. 
(BibUophiles de l'Originale, 19G2, 1. 1, p. xxxi.) 

CoxspiRATiox (La). 

Titre attesté par deux mentions dans Pensées, sujets, fragmens. Il figure 
dans une Trilogie glorieuse*, avec le Prince* et les Courtisans*. (A 182, 
fol. 50.) Une note du fol. 32 semble se rapporter à ce projet : « Un prince 
faisant une conspiration pour sonder ses courtisans et leur faire peur et 
détrôné ou voyant quels sont ses amis. » Au fol. 31 on déchiffre égale- 
ment la Conspiration, titre cancellé dans une Liste où figurent aussi le 
Conspirateur innocent*, le Mariage de Joseph Prudhonnne*, la Fille d'Ar- 
gent*, Souffrances d'un père*. Il est difficile de dater ces mentions avec 
précision. Toutefois le titre des Courtisans nous fournit un point de repère 
et l'on peut penser que la mention est antérieure à octobre 1834. Il faut 
également noter que les deux mentions des fol. 50 et 31 ne se rapportent 
sans doute pas au même projet. Celle du fol. 31 semble se rapporter à un 
projet prudhommesque, celle du fol. 50 à une pièce historico-politique. 
Pour ce deuxième projet il n'est pas exclu que Balzac ait pensé à reprendre 
un sujet qu'il envisageait de traiter dans un roman historique : la Conspi- 
ration d'Amhoise. 

UoXSPIRATIOX PrUUUOMME (La). 

Le personnage de Joseph Prudhomme, créé en 1830 par Henry î\Ionnier 
a beaucoup intéressé Balzac. A.-M. Meininger a montré dans Balzac et 
Henry Monnier que l'auteur de la Comédie humaine doit plus qu'on ne 
pense au créateur des Scènes populaires. (Cf. V Année balzacienne 1966, 
pp. 217-244.) Nous nous contenterons donc de dresser un bilan des projets 
de théâtre inspirés par Prudhomme. Nous plaçons ici cette notice d'en- 
semble sur ce qu'on pourrait appeler la série des Prudhomme, parce que 
la Conspiration Prudhomme est à la fois le premier projet de la série par 
ordre alphabétique et le dernier dans l'ordre chronologique. 

Le premier projet par ordre chronologique est un Prudhomme bigame 
envisagé en octobre 1834. « Figurez-vous que je vais me donner le plaisir 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 533 

(le nie voir jouer, écrit Balzac à M^^^ Hanska le LS octobre. J'ai conçu une 
bouffonnerie dont je veux jouir : Prudhommc bigame. Prudhomme est 
avare, il tient sa femme fort juste, elle fait le ménage ; c'est une servante 
déguisée sous le titre à'éjwuse, elle n'a jamais été au bal de l'Opéra. Sa 
voisine veut l'emmener et après s'être informée des habitudes conjugales 
de J[osepli] Pnidhomnie, les deux femmes font un mannequin qui res- 
semble à M™*" Prudhomme, le laissent dans le lit et vont au bal masqué. 
Prudhomme rentre, fait ses monologues, interroge sa femme qui dort, 
enfin, il se couche. A cinq heures sa femme rentre, et il se trouve deux 
femmes. Vous ne devinerez guère les bouffonneries que nos acteurs feront 
avec ce croquis, mais je vous jure que si cela prend, les parisiens viendront 
voir cela cent fois. Dieu le veuille, il ne m'en coûtera qu'une matinée, et 
cela peut valoir 15 000 fr. Voilà la meilleure bouffonnerie. Mais tout 
dépend de tant de choses ! [...] Peut-être la l'''^ et d^e représentation sera- 
t-elle dans cette lettre. -> (LH, I, pp. 260-261.) Le projet n'eut pas de suite, 
mais Balzac n'y renonça pas immédiatement. Le 26 octobre il parle à 
jfme Hanska de ses projets de collaboration avec Emmanuel Arago* et 
Jules Sandeau*. En novembre il esquisse un plan de travail pour cette 
association (Lov. A 312, fol. 38-4-385) qu'il met au net sur un bulletin de 
travail pour le théâtre (Lov. A 202, fol. 14). Sur ces deux documents il 
destine au théâtre des Variétés, une pièce intitulée le Bigame*. Il est \Tai- 
semblable qu'il s'agit alors de la bouffonnerie esquissée le mois précédent. 
Mais aurait-il renoncé alors à afficher l'étiquette Pnidhomme ? 

1837. Balzac pense à nouveau à mettre le personnage de Prudhomme 
à la scène. Le l*^"" septembre il écrit à ^i"^^ Hanska : « Je commence ce soir 
une comédie en cinq actes, intitulée : Joseph Prudhomme. » Et quelques 
lignes plus loin il précise : « A propos de la comédie que je vais tenter et 
jeter sur la scène, j'admire combien la persistance est nécessaire dans l'art. 
Cette comédie est dans ma tête depuis dix ans, elle y est revenue sous 
toutes ses faces, elle s'y est vingt fois fondue et refondue, elle s'y est 
modifiée, elle a été faite, défaite, refaite et enfin elle va surgir neuve et 
viUgaire, grande et simple ; j'en suis ravi, je pressens un beau succès, et 
une œu\Te qui se maintiendra peut-ptre au répertoire entre les \ingt 
pièces qui sont la gloire du Théâtre français, j'ai la seconde ^'ue ouverte 
là-dessus comme sur la Peau de chagrin, comme sur Eugénie (irandet : 
après avoir été rassuré par l'ami auquel je me suis confié dans le premier 
doute où j'étais, j'y vois les éléments d'une grande chose, il y a comique 
et tragique sourd, du rire et des larmes. Il y a cinq actes aussi longs, aussi 
féconds, que ceux du Mariage de Figaro. Cette œu\Te conçue au fond de 
mes misères présentes, est en ce moment comme une escarboucle qui luit 
dans les ténèbres d'une grotte boueuse. Il me prend une terrible en\ie 
d'aller la faire en Suisse, à Genève ; mais la cherté des séjours chez ces 
Suisses m'effraie. » (LH, I, pp. 533-534.) Projet persistant. Le 10 octobre 
Balzac le détaille longuement à M^^e Hanska : <i Ma pièce de théâtre, la 
comédie en 5 actes, est résolue, [...] dans la situation où je suis, cette pièce 
représente cent mille francs, et il faut faire un chef-d'œuvre vite et bien, 
ou succomber. 



534 APPENDICES. 

« Vous connaissez M. Priidhomme, le type trouvé par Monnier, je le 
prends hardiment, car pour surprendre un succès, il ne faut pas avoir une 
création à faire accepter, il faut comme l'ambassadeur anglais faisant 
l'amour, l'acheter tout fait. Dès lors il n'y a plus d'inquiétude sur le 
personnage ; j'ai pour moi un rire certain. Seulement, il faut assassiner 
Monnier, et que mon Prudhomme soit le seul Prudhomme ; il n'a fait lui 
qu'un misérable vaude\àlle à travestissements, moi je fais 5 actes au 
Théâtre français. 

« Prudhomme, comme type de notre bourgeoisie actuelle, comme image 
des (ianneron, des Aube, des gardes nationaux, de cette classe moyenne 
sur laquelle s'appuie il padrone, est un personnage bien plus comique que 
Turcaret, plus drôle que Figaro, il est tout le temps actuel. Or, voici le 
sujet : A trente-sept ans, Prudliomme s'est pris de passion pour la fille 
d'une portière, charmante personne qui étudie au Conservatoire et qui 
a remporté le prix. Elle voit devant elle la carrière de M^^*^ Mars ; elle a de 
la distinction, du jargon ; elle est tout à fait comme il faut ; elle a 18 ans, 
mais elle a déjà été trompée ])ar un premier amour, elle a eu un fils d'un 
jeune élève du Conservatoire qui s'est enfui en Amérique par amour pour 
son enfant, effrayé de sa pau\Teté et voulant faire fortune. Paméla l'a 
pleuré, mais elle a un enfant sur les bras. Le désir de nourrir et élever son 
enfant lui fait épouser Prudhomme, auquel elle cache sa situation. 
Prudliomme, à trente-sept ans, possédait 30 000 fr. d'économies, il les 
a placées dans les mines d'Anzin en 1815, et ses actions valent en 1817 déjà 
300 000 fr. Cela l'incite au mariage. Le mariage se fait. Il a une fille de sa 
femme. Les actions d'Anzin de 1 000 fr., valent en 1834 150 000 francs. 
Ceci est l'avant-scène, car la pièce commence en 1834, 18 ans après. 

« M. Prudhomme a réalisé 1 500 000 francs de la moitié de ses actions, 
et a gardé le reste, il s'est fait banquier et comme il arrive à tous les imbé- 
ciles il a prospéré sous les conseils de sa femme qui est une femme angé- 
lique et supérieure, pleine de convenance et de bon ton. L'actrice a su 
jouer le rôle d'une femme de bien. Mais son attachement à son mari 
inspiré par les quaUtés réelles de cet homme ridicule, fortifié par la passion 
qu'il a pour elle, par le bonheur qu'il donne, par sa fortune est corroboré 
par le sentiment maternel exalté au dernier point que Paméla porte à son 
premier enfant, car grâce à cette fortune, elle a pu le faire élever, lui domier 
de ({uoi vivre d'une main invisible, puis elle l'a depuis 2 ans introduit chez 
elle, et sans qu'il se doute de rien. Adolphe est premier commis et la pauvre 
mère a si soigneusement joué son rôle horrible que personne, pas même 
Adolphe ne se doute de l'immense amour qui l'enveloppe. M. Prudhomme 
aime beaucoup Adolphe. M"e Prudhomme a dix-sept ans, la pièce est inti- 
tulée le Mariage de î/"« Prudhomme. M. Prudhomme, riche de 15 actions 
dans les mines d'Anzin, riche de plus de deux millions par sa maison, et 
possesseur d'immeubles doit donner près d'un million à sa fille, sa fille 
est donc, avec un million et les espérances, l'un des plus riches partis. 

« Il faut vous dire, qu'au rebours des Antony, Adolphe est un garçon 
gai, positif, heureux de sa position, enchanté de n'avoir ni père ni mère, 
ne s'inquiétant pas d'eux. Là est un épouvantable drame entre la mère 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 535 

et le fils, car cette pauvre Madame Prudhomme est assassinée vingt fois 
par joui' par l'insouciance de son nls à l'endioit de sa mère et par une 
foule de traits qu'il est impossible d'expliquer, c'est la pièce même. La 
fortmie de Ain® Pnidliomme a tenté un jeune notaire, qui doit sa charge 
à son prédécesseur, très avide d'en être payé. L'ancien notaire est ami 
de Prudhomme et H a introduit son successeur dans la maison. La ten- 
dresse de Madame Prudhomme pour Adolphe n'a pas échappé à l'œil du 
vienx notaire qui croit que M^ie Prudliomme lui destine sa fille, et alors 
ils ouwent les yeux à Prudhomme sur l'amoiu- de sa femme pour Adolphe. 
Voilà la femme injustement accusée d'une faute imaginaire et qui ne sau- 
rait se justifier. Le comique ^^ent, vous le sentez, du pathos de Pnidliomme 
et de tous ses efforts pour convaincre sa femme. Sa femme accepte le sin- 
gulier combat de faire taire son mari comme si elle était coupable, ce qui 
est ime moquerie tout à fait à la Molière ; mais elle voit d'oîi est venu le 
coup, elle ruse avec les deux notaires, et pressée par eux eUe leur démontre 
l'infamie de leur conduite, et leur déclare qu'elle ne donnera pas sa fille 
à im homme capable de saUr l'honneur de la mère poiu" obtenir la fille ; 
ils sont forcés de chanter la paUnodie à Prudhomme, et la mère, pour 
assui-er la tranquilhté de son mari est forcée de se séparer de son fiJs. 

(( Voilà le gros de la pièce, car vous comprenez qu'il y a énonnément de 
situations, de scènes, de mouvement. Les domestiques sont mêlés à cela. 
Il y a une peinture de la bourgeoisie actuelle, il y a le retour du père 
d'Adolphe qui complique tout cela et qui fait le dénouement, il y a l'hor- 
rible scène de Prudliomme qui, pour s'éclairer sur la passion de sa femme, 
invente de vouloir marier le frère et la sœur, et qui s'arme de l'épouvante 
de sa femme, il y a là le sujet le plus fécond, ime grande moquerie des 
hommes et des choses par les amplifications de Prudhomme. M"i« Pru- 
dhomme est une Célimène de la banque, le caractère ^Tai de nos femmes 
d'aujoiu'd'hui ; mais il y a surtout une satire fine des mœurs. Prudhomme 
acceptant son faux malheur, vaincu par la supériorité de sa femme, est 
une figure qui manquait au théâtre. Le bonlieur si plein troublé par les 
médisances de gens intéressés, et ramené pur par eux-mêmes est d'un bon 
ton de comique. M^^ Prudhomme ne se marie pas. En apparence, tout 
ceci vous semble indécis, mais c'est indécis et sans contoiurs comme est 
le Misanthrope, dont le sujet tient en dix lignes. Le rôle de Madame Pru- 
dhomme, qui a 40 ans, ne peut être joué que par M^^ Mars, et avec sa 
maternité tacite et accablée à tout moment, efie peut être superbe. » 
{LH, 1, pp. 541-543.) 

Le 26 octobre Balzac est toujours décidé à tenter avec cette pièce, un 
grand essai de fortune. {LH, I, p. 553.) Le 7 novembre il écrit : « J'ai déci- 
dément commencé ma comédie, mais après en avoir dessiné les principales 
lignes, j'aperçois les difficultés et cela donne une profonde admiration pour 
les grands génies qui ont laissé leurs œu\Tes au théâtre. » (LE, I, pp. 553- 
554.) Il est alors si conscient de ces difficultés qu'il y re^^ent, dans la 
même lettre, quelques pages plus loin. {LE, I, pp. 559-560.) Son sujet 
continue à beaucoup l'occuper. Le 13 novembre il annonce à M^^^ Hanska : 
« Ma comédie en a engendré une préliminaire. Il m'est impossible de faire 

OCB. T. xxin. TH. 3. 35 



536 APPENDICES. 

Prudhomme parvenu avant d'avoir montré Prudhoinme se mariant, 
d'autant plus que le Mariage de Prudhomme est une comédie excellente et 
pleine de situations comiques. Ainsi me voilà avec 8 actes sur les bras au 
lieu de 5. » {LH, I, pp. 561-562.) 

A la même époque sans doute il note dans Pensées, sujets, fragmens le 
titre de sa pièce (A 182, fol. 31) et cette idée : « Essayer d'ime scène (p. le 
mariage de Prudti.) entre Clarisse et Adolphe, où elle pleurerait de la 
bassesse où la fait arriver cette trahison : tout est justifiable par l'amour, 
tout est horrible avec le calcid. » (A 182, fol. 33.) 

Cette note, éclairée par le scénario de la lettre du 10 octobre, nous 
révèle le prénom de M^^^ Prudhomme : Clarisse. Clarisse, fille de Paméla, 
les héroïnes de Balzac, en ces années 1837-1889, ont bien ime tonalité 
richardsonienne. (Cf. t. 21, p. 601.) Les projets caressés si amoureusement 
et si longuement disparaissent alors bnisquement. A.-M. Meininger 
a obsers^é : « ilais la providence veille sur les romanciers impénitents : le 
lendemain, 14 novembre, « on offre \Tngt mille francs de César Birotteau ». 
{Art. cit., p. 238.) C'est le roman, en sommeil depuis cinq ans, qui hérite 
de tout le travail créateur fait par Balzac pour le théâtre. A. Wurmser 
(la Comédie inhumaine, p. 369), P. Laubriet (Introduction à César Birot- 
teau, Garnier, p. lix) et A.-M. Meiuinger {Art. cit., pp. 238-239) l'ont 
montré. Mais les pièces de Balzac ont aussi leur part de l'héritage, par 
l'iatermédiaire du roman, pour VÉcole des ménages (cf. t. 21, p. 600), 
directement pour Vautrin (cf. t. 22, p. 642), Paméla Giraud (cf. t. 22, 
p. 702) et le Faiseur (cf. plus haut, p. 475). Il a véritablement utilisé tout 
ce que cette réflexion en vue d'ime pièce prudhoiomesque avait fait éclore 
d'idées et de situations. La veine est épuisée. Pour quelque temps. 

1842. Un nouveau projet apparaît : Prudhomme en lonne fortune. 
Mention fugitive dans ime lettre à M™e Hanska du 20 janvier 1842, qui 
nous apprend simplement que cette comédie est en cinq actes et qu'elle 
est destinée au Vaudeville. {LE, II, p. 44.) Le projet est oubUé jus- 
qu'en 1844. Le 10 février de cette aimée, Balzac annonce à Mi»e Hanska 
qu'il a rencontré Poirson*, le directeur du Gymnase, « et je crois que je 
vais arranger avec lui la comédie de Prudhoinme, en la faisant jouer par 
Henri Moimier. C'est une de mes deux béquilles pour cette année que 
cette pièce-là. J'irai la lui exposer lundi prochain, [le 12], et si cela lui va, 
je me mets à la faire, immédiatement pour être jouée en mars ou mai, car 
mars m'a été deux fois fatal I » {LH, II, p. 376.) Balzac remet le rendez- 
vous du 12 au 16 février. (Cf. Corr., IV, pp. 675-676 et LE, II, p. 379.) 
Il ne sait encore s'il donnera la priorité à Prudhomme en bonne fortune ou 
à Mercadei. Prudhomme l'emporte. Le 17 février il confie le résultat de la 
\Tsite au dia^ecteur du Gvmnase : « Poii'son trouve la pièce excellente, il 
me propose de me guider !... Et une fois l'exécution répondant au plan, il 
m'assure tous les avantages que je puis désii-er. Adopté. Chère, je compa- 
raîtiai devant le public encore ime fois, d'ici au l^r avril. » {LE, II, p. 381.) 
L'entrée en répétition est fixée au 20 mars. {LE, II, p. 386.) On coiut 
après Henri Moimier*. {LE, II, p. 387.) Il semble donc que l'affaire soit 
lancée. Le 3 mars, Balzac annonce qu'il va « chez Poirson lui lire 3 actes 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC, 537 

de Prudhomme ». {LH, II, p. 398.) Mais Henri Moniiïer ne répond pas, le 
succès des Mystères de Paris décline, « donc j'arrête Prud[homine] » décide 
Balzac le 11 mars. H va travailler pour Frederick Lemaître et la Porte 
Saint-Martin sur un nouveau sujet : les Traînards de Varmée française*. 
(LE, II, pp. 402-403.) 

Un nouveau projet semble apparaître en 1845. Balzac note un titre : 
La Conspiration Prudhomme sur un feuillet où figui'e également le titre 
du Héros ignoré*. (Lov. A 202, fol. 7 vo.) Le titre réapparaîtra en 1848. 
A nouveau le silence, puis le 19 octobre 1846, Balzac écrit à M™^ Hanska : 
« Hier ma journée a été dévorée par Lockroy, le nouveau directeur du 
Vaude\ille, qui voudrait des pièces de moi, je lui ai exposé ma situation 
Littéraire et il m'a promis Anicet [Bourgeois]* pour collaborateur. Nous 
ferons les Prudhomnte dont tu as tant entendu parler. » {LE, III, p. 429.) 
A ce projet Balzac ne fera plus qu'une seule allusion le 21 novembre 1846, 
lorsqu'ayant exposé les conditions dans lesquelles se fera le Père prodigue* 
aux Variétés, il ajoute : « Il en sera de même au Vaude\'ille. » {LE, III, 
p. 494.) 

Deux nouvelles aimées nous conduisent en 1848. Prudhomme réappa- 
raît natm"eUement parmi les nombreux projets de Balzac à cette époque. 
C'est d'abord la Cons2iiration Prudhomme. Le titre figure sur deux listes, 
notées dans le manuscrit de Richard Cœur-d' Éponge. (Lov. A 208, fol. 15 
et 47.) Quelques lettres à M™«^ Hanska aident à situer ce projet à un 
moment où les intentions de Balzac, souvent incertaines, évoluent vite. 
Au début d'août il est question de Richard Cœur-d' Éponge à l'Odéon, 
avec Bocage. Le 5, Balzac apprend que le comédien ne veut pas rentrer 
au théâtre. « Mais j'ai écrit au commissaire de l'Odéon que j'avais ime 
autre combinaison qui est Henri Monnier. » Le changement d'acteur 
entraîne un changement de projet. Le 7 août, Balzac qui répète ses expli- 
cations à propos de l'Odéon, de Bocage et de ilonnier, destine Richard 
Cœur-d' Éponge au Théâtre Historique et attribue la Conspiration Pru- 
dhomme à l'Odéon. On se met alors à la recherche de Monnier qui est 
à Pâmes. {Corr., \, p. 345.) Le 9 août Balzac paraît convaincu d'une pro- 
chaine représentation de la Conspiration Prudhomme à l'Odéon. Le 14, 
il veut toujours écrire la pièce. Mais le Faiseur accapare toute son acti\até. 
Et Monnier ne s'est toujours pas manifesté. Il le fait le 21 et, dans sa 
réponse, Balzac parle d'une rentrée au Vaudeville. {Corr., V, p. 349. 
Cf. aussi pp. 351-352 la réponse de Monnier.) Il ne sera plus question de 
ce projet. Si l'on se souvient qu'en 1834-1835 un titre, la Conspiration, 
figure dans un cycle prudliommesque, on peut penser que le sujet tenta 
Balzac pendant près de quinze ans. Risquons quelques hj-pothèses. Le 
thème de la conspiradon dans une pièce pnidliommesque est traité en 1840 
dans Paméla Ciraud. Balzac n'aurait-il pas été tenté après les représenta- 
tions de 1843 d'abord, en 1848 ensuite, de reprendre ce thème dans une 
nou\elle pièce ? Notons que ce titre pourrait s'appliquer dans une certaine 
mesure au dénouement de Paméla Giraud. Mais aussi, en 1844, Balzac 
entreprend un Grand artiste, roman qui de\aent \àte les Petits bourgeois. 
Or ce roman est en quelque sorte l'histoire d'une conspiration pour faire 



538 APPENDICES. 

élire un Prudhomme. Selon M»"" Hanska, Balzac avait pensé utiliser des 
éléments de son roman dans sa pièce les Petits bourgeois. (Cf. plus haut, 
p. 459.) Il a pu alors avoir l'idée d'exploiter dans ime seconde pièce 
ce thème de la conspiration que la première laissait de côté. 

Enfin la série des projets sur Prudhomme doit être complétée par le 
titre : Sophie Prudhomme, attesté sur les deux hstes de pièces que Balzac 
dressa le 6 août 1848. (Lettre à M^e Hanska et Lov. A 208, fol. 47.) On 
ne sait rien de plus sur ce dernier projet. Sur le même document figure 
encore le titre : Le Mariage de Prudhomme. Les trois pièces sur Prudhomme 
se présentent en 1848 dans l'ordre suivant : la Conspiration Prudhomme, 
le Mariage Prudhomme, Sophie Prudhomme. 

COQUECIGRUE. 

Titre d'un projet de jeunesse de Balzac attesté par une lettre à Laure 
du 12 août 1819. « Coquecigrue me parait trop difficile et trop au-dessus 
de mes forces. » (Corr., I, p. 31.) On considère généralement qu'il s'agit là 
d'un projet de roman ; mais rien dans le contexte de la lettre ne justifie 
une telle affirmation. Cette tradition repose sans doute sur un passage du 
livre de Laure SurviUe {Balzac, sa vie et ses œuvres d'après sa correspon- 
dance, p. 40) qui orthographie d'ailleurs Coqsigrue. Mais M. Bardèche note 
qu'il n'a trouvé nulle part la preuve qu'il s'agit d'un projet de roman. 
(Balzac romancier. Pion 1940, p. 47.) Et à une date où Balzac pense 
essentiellement au théâtre, il n'est nullement exclu que Coquecigrue soit 
un projet de pièce. 

Corsaire (Le). 
Opéra comique conçu et ébauché en 1819. Cf. t. 21, pp. 1-6 et 509-515. 

Corsaire rouge (Le). 

Esquisse d'un drame tiré du roman de Cooper qui porte ce titre. Était 
connu jusqu'à la présente édition sous la mention, Pièce sur un sujet 
anglais*. Cf. t. 21, pp. 223-228 et 562-565. 

Corse (Le). 
Mélodrame en 1 acte écrit en 1847. Cf. plus haut, pp. 1-17 et pp. 385-392. 

Courtisans (Les). 

Titre attesté par une mention de Pensées, sujets, fragmens (A 182, 
fol. 50) où il figure dans la Trilogie glorieuse* : Le Prince*, les courtisans, 
la Conspiration*. Une lettre à M^e Hanska, 26 octobre 1834, en fait 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 539 

également état. Il s'agit d'un drame, à écrire en collaboration avec 
Emmanuel Arago* et Jules Sandeau*. « Cela ira d'abord à la Porte-Saint- 
Martin ; mais D est impossible que cela n'aille pas à la Scène française. 
C'est magnifique. » {LH, 1, p. 265.) Nous pensons que c'est Balzac qui 
fournit le sujet à ses collaborateurs et que la mention de Pensées, sujets, 
fragmois doit donc être antérieure à octobre 1834. Balzac songea à nouveau 
à une pièce portant ce titre en août 1848. Il figure sur la liste qu'il dresse 
alors sur son manuscrit de Richard Cœur-d^ Éponge. (Lov. A 208, 
fol. 47 v**.) S'agit-iï toujours du même projet ? On peut le penser puisque 
le titre figure alors entre V Éducation d'un prince* et le Ministre*, les trois 
projets semblant reprendre celui de la Trilogie glorieuse. 

Cromwell. 

Tragédie en 5 actes et en vers, écrite par Balzac en 1819-1820. Cf. t. 21, 
pp. 7-88 et 516-535. 



Damné (Le). 

Titre attesté par une lettre de Balzac à Laure Siu-ville du 23 novem- 
bre 1821. « Ensuite, si notre Damné* et notre Mendiant* n'étaient pas 
faits, il faudrait les finir. S'ils entrent en répétition, il faudra rester. » 
{Corr., I, p. 117.) On ne possède aucune indication sur ce projet qui est 
sans doute le même que celui intitulé le Damné volontaire* sur VOrdre 
du jour de 1822. A. Prioult pense que les fragments que Balzac put alors 
composer de cette pièce « ont dû être utilisés par lui en partie dans 
Clotilde de Liisignan, en ce qui concerne le Damné, pour créer Enguerry 
le Mécréant ou les personnages que VieUerglé, dans ses romans, avait 
hérités, directement ou indirectement du Moine de Lewis ». {Balzac avant 
« la Comédie humaine », p. 146.) Le même critique signale qu'un fi'agment 
du Damné figure en tête du chapitre v de Michel et Christine, un roman 
auquel Balzac, selon lui, aurait collaboré. Mais le texte qu'il cite n'est pas 
un texte de théâtre. {Op. cit., pp. 184-185.) 

Damjvé volontaire (Le). 

Titre attesté par VOrdre du jour de 1822. (Lov. A 202, fol. 28.) Sans doute 
s'agit-il du titre complet de la pièce qu'il désigne, en 1821, par le Damné*. 

Deux frères (Les). 

Projet de mélodrame attesté par VOrdre du jour de 1822. (Lov. A 202, 
fol. 28.) Malgré le titre il nous paraît fort risqué de voir dans ce projet « la 
première idée de la future Rabouilleuse ». (P. Barbéris : Aux sources de 



540 APPENDICES. 

Balzac. Les Romans de jeunesse, p. 135.) Dans le contexte de l'époque 1822 
nous serions davantage tenté par un rapprochement avec ks Deux philo- 
sophes*, d'autant plus que Balzac met alors en scène, dans Jean-Louis, 
deux frères, le père Granivel et l'oncle Barnabe, philosophe. Une autre 
h\i)othèse nous paraît encore plus séduisante. On sait qu'à l'époque 
Balzac lit Maturin. Il se souNaent de la Famille Montorio dans le Lazaroni 
ici. t. 21, p. 549) et dans la Dernière fée. (Cf. P. Barbéris, op. cit., pp. 221- 
222.) Or dès le début du roman de ]ilaturin, apparaissent deux frères, 
Ippolite et Annibal. Dans la traduction Ubre qu'en donna Jean Cohen, 
précisément en 1822, chez Hubert, l'éditeur de VHéritière de Birague, im 
chapitre porte ce titre et l'expression est, plus loin, soulignée dans le texte. 
(T. 1, p. 4.) Or l'épisode a frappé Balzac. Il retient le prénom d'un des 
deux frères, Aimibal, pour l'italien qu'il met en scène dans Wann-CIdore. 
Il s'en sou^"ient sans doute encore pour les Marana. Les deux frères, 
officiers au service de la France, sont tués au siège de Barcelone. Ils « se 
distinguaient dans le ser\ice par une sorte de courage plein d'insouciance 
et d'audace [...] prenaient part à tous les coups de main ». En somme 
Montefiore ! Balzac aurait donc pu, en 1822, songer à porter cet épisode 
au théâtre. 

Deux Mahomets (Les). 

Titre attesté par VOrdre du jour de 1822. (Lov. A 202, fol. 28.) Il s'agit 
d'un projet de vaude\Tlle. Rien ne nous permet ici de risquer une hypo- 
thèse sérieuse. Rappelons toutefois que Balzac qui, à l'époque de Crom- 
well, étudia le théâtre de Voltaire, dut Ure Mahomet ou le Fanatisme et 
remonter par là — Voltaire en faisait état — à la tragédie de Sauvé de 
la Noue : Mahomei IL Balzac aurait-U eu l'idée d'une pièce où il oppose- 
rait les figures des deux ^Mahomets ? Un détail pourrait donner quelque 
consistance à cette h^-pothèse. Le même Ordre du jour fait état d'un mélo- 
drame : Théodore*. Or Balzac aurait pu trouver ce sujet dans la pièce de 
Sauvé de la Noue. 



Deux philosophes (Les). 

Projet attesté par un passage du li%Te de Laui-e SiirviUe sur son frère : 
« De tous ses projets de comédie de ce temps, je me sou%'iens des Deux 
philosophes, qu'il eût certainement repris à ses loisirs. Ces prétendus phi- 
losophes se moquaient Tun de l'autre, se querellaient sans cesse, comme 
des amis (disait mon frère en racontant cette pièce). Ces philosophes, tout 
en méprisant les hochets de ce monde, se les disputaient sans pouvoir les 
obtenir, insuccès final qui les raccouunodait et leur faisait maudire en 
commun la détestable engeance humaine ! « (L. SurNille : Balzac, sa vie et 
ses œuvres, pp. 40-41.) Ce projet contemporain de Stella* et de Coquecigrue* 
selon Laure, c'est-à-dire de 1819, n'est peut-être pas sans rapport avec 
celui des Deux frères*. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 541 

Docteur (Le). 

Ce projet est attesté par deux documents. 11 figure sur le prograinuie de 
travail de l'association E.-J. San Drago, en novembre 1834. (A 312, 
fol. 384-385 ; cf. Chronologie.) Balzac semble hésiter alors entre deux 
titres : Le Médecin* et le Docteur. Une seconde version de ce plan (Lov. 
A 202, fol. 14) montre qu'il a choisi de retenir ce dernier et que la pièce 
est destinée au Théâtre de la Gaîté. Or à la même époque Balzac est eu 
relations avec Guilbert de Pixérécourt*, alors directeur précisément du 
Thécître de la Gaîté et il est question, entre eux, d'une pièce à tù'er du 
Médecin de campagne. 

Docteur et le malade (Le). 

Variante du titre de la pièce finalement projetée sous le titre le Docteur*. 
Cf. Chronologie, novembre 1834. 

Don Philippe et don Charles. 

Premier titre du projet de tragédie Philippe-le-Réservé*. Attesté par une 
lettre à M^^^ Hanska {LE, I, p. 212) et une mention canceUée sur le fol. 1 
de A 189. Cf. t. 21, p. 584. 



École des grands hommes (L'). 

Titre que Balzac aurait voulu donner à sa pièce les Ressources de 
Quinola*. H apparaît dans une lettre à ]\I™e Hanska du 5 janvier 1842 et 
Balzac précise : « Tout le monde croit à un immense succès pour les Res- 
sources de Quinola, le faux titre de ma pièce, je garde celui que je vous ai 
dit [r École des grands hommes] pour le dernier moment. » {LH, II, p. 36.) 
Et c'est sous ce titre que Balzac parle de sa pièce à M™^ Hanska les 
10 janvier {LH, II, p. 42), 20 janvier {LH, II, p. 43) et 1er février 1842 
(LH, II, p. 47). Nous supposons qu'il dut y renoncer à cause de la publi- 
cité faite à sa pièce sous le titre des Ressources de Quinola, pubhcité dont 
rOdéon ne voulait pas perdre le bénéfice. 

École des hommes (L'). 

Projet attesté par une note de Pensées, sujets, fragmens. « L'École 
des Hommes. Les sentiments généreux arrachés im à un, l'homme positif 
au 5° acte. » (A 182, fol. 50.) Ce projet, si l'on en juge par sa place dans 
Pensées, sujets, fragmens, est postérieur aux autres sujets notés sur le 
même folio, et ne peut guère être daté avec précision. On peut le situer 



542 APPENDICES. 

entre 1831 et 1834. Par le thème il n'est pas éloigné des Ressources de 
Quinola* que Balzac pensait intituler : V École des grands hommes*. Notons 
qu'au feuillet suivant de l'album sont notés d'une part, le sujet de 
V Artiste*, de l'autre : « Le sujet du vaisseau. Faire venir tous les gens qui 
en estiment les travaux, la matière etc, chacun selon sa spécialité. » Des 
éléments de ces trois projets, tous antérieurs à 1835, sont passés dans la 
grande pièce de 1842. dont le sujet apparaît à peu près fixé dès 1835. 
Cf. t. 22, p. 770. 



École des ménages CL'). 

Tragédie bourgeoise en 5 actes et en prose écrite en 1838-1839. Cf. t. 21, 
pp. 323-494 et 592-(318. 

École des princes (L'). 

Titre attesté par Pensées, sujets, fragmens. (A 182. fol. 3 r°.) H est écrit 
soigneusement en milieu de page, comme un titre, mais entre des nota- 
tions cancellées qui doivent lui être antérieures. Kien ne permet de dater 
cette notation avec précision. Entre 1830-1834 ? Sous différents titres, 
VÉcole des princes, le Prince*, l'Éducation du prince*, ce sujet occupa 
longtemps Balzac. Nous faisons le point sur ce projet à la notice V Éducation 
du prince. 

École du monde (L'). 

Ce projet est attesté par deux notes de Pensées, sujets, fragmens : « H 
y a une comédie dans le piédestal de J[anin]. l^r acte : Figaro ministre. 
2e : revanche avec la femme. 3^ : dompt[ant[ (rayé) tenant les hommes. 
4e : réussissant. 5^ : brisant l'idole. Voir- la Revue de Paris. » (A 182, fol. 33.) 
<( École du monde. Un homme ayant à se faire jour dans la société, ou 
recueillir un bien qui lui appartient et lui est volé par un grand seigneur. 
Figaro retourné — le type des victimes, qui s'aide de l'argent ou de la 
promesse et de la beauté et arrive à vaincre tous les obstacles et la société 
et y prendre place — le piédestal de J. Janin pris comiquement. » (A 182, 
fol. 51.) Cette idée que « dans le monde, et surtout à Paris, il faut porter 
son piédestal avec soi », Balzac la note encore dans Pensées, sujets, frag- 
mens. (A 182, fol. 6 \'0.) Elle apparaît d'ailleurs chez lui avant qu'il ait lu 
la nouvelle de Janin {Revue de Paris, octobre 1832) puisqu'on la trouve 
dans V Avertissement du Gars de 1828. « Ils espèrent encore au moment 
critique de l'épreuve, avec une simplicité et une candeur qui rappellent 
le succès, que le public de Paris partagera leurs sentiments pour un être, 
objet de leurs affections, auquel ils prêtent du talent, oubliant que le héros 
d'un cercle rétréci, ne porte pas toujours son piédestal avec lui, comme 
une jeune et jolie femme. » {OCB, t. 19, p. 529.) UÉcole du monde de 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 543 

Balzac, s'inspmint de la nouvelle de Janiii, nous eût montré l'art de se 
construire son piédestal. Ce projet date sans doute de l'année 1832, peu 
après la lecture par Balzac de la nouvelle de Janin, qui dut l'intéresser 
particulièrement, son auteur se souvenant \'isiblement de la Peav de 
chagrin. {Revue de Pari!<, t. 43, pp. 91-108 et 183-204.) 



Edie Ochiltree. 

Dans Pensées, sujets, frarjDiens, Balzac a noté : « Il y a une pièce à faire 
avec Edie Ochiltree de W. Scott (V Antiquaire). Frederick serait le men- 
diant, homme gris qui mènerait la pièce. » (A 182, fol. 76.) Il est impossible 
de dater avec précision ce projet. Cependant sa place dans l'album de 
Balzac, le rôle destiné à Frederick Leraaître, nous incitent à le situer dans 
la période 1843-1847 et sans doute plus près de 1847 que de 1843. 

Éducation du prixce (L'). 

L'histoire de ce projet est assez complexe. Relativement tôt semble-t-il, 
en tout état de cause avant 1834, Balzac a conçu le projet d'une Trilogie 
glorieuse* composée du Prince*, les Courtisans*, la Conspiration* . (A 182, 
fol. 60.) Il a également noté le titre : V École des princes*. Ces trois titres, 
le Prince, VÉcole des princes, V Éducation du prince nous semblent se 
rapporter à rm seul et même sujet. Nous groupons ici les renseignements 
que nous possédons sur cette question. Le projet, conçu avant 1834, reste 
en sommeil jusqu'en 1844. Le 16 juillet de cette année Balzac écrit à 
M^^e Hanska : « Ah ! j'oubhais de vous dire qu'au nombre des travaux 
il y a, si je ne voyage point, une comédie pour le Théâtre-Français, appelée 
le Prince, absolument comme le livre de Machiavel, et en 5 actes ; mais on 
ne peut faire cela qu'au repos, et il faudrait le silence de votre steppe, pour 
mûrir un fruit de cette importance. Il faut garder luie foire pour la soif, 
dirait Mistigris. » {LH, II, p. 476.) La poire pour la soif est mise en réserve 
jusqu'en novembre 1845. A cette mise à l'écart, bien des raisons, mais 
surtout le manque de temps et l'hostilité de W^^ Hanska aux ambitions 
dramatiques de son romancier. Fin 1845, pour placer sa pièce, Balzac 
entreprend des négociations dont on trouve un écho dans un article du 
Charivari du 26 novembre de cette année. Ces négociations doivent avoir 
un accueil assez favorable puisque dès le 12 décembre, Balzac prépare 
le terrain auprès de M"^*^ Hanska : (c je négocierai, pour le Prince, à la 
Com[édie]-Franç[aise] ». {LH, III, p. 92.) C'est le besoin d'argent qui le 
forcerait « peut-être à écrire le Prince ». D'une part « cette comédie donne- 
rait 40 000 f., par un succès aux Français >', d'autre part « il n'y a pas de 
rôles de femmes que celui d'une mère, et d'une petite ingénue ». Et Balzac, 
ayant ainsi tenté d'apaiser la jalousie de sa lointaine amie, proteste de son 
obéissance : « Mais je ne ferai pas cela sans l'octroi de S.A.S. Msr. Ip. » 
(LH, III, p. 138, 6 janvier 1846.) Le 14 janvier il y revient avec de nou- 
veaux arguments qu'il répète le 25. (LH, III, pp. 145 et 152.) Le congé 



544 APPENDICES. 

sollicité fut-il obtenu ? Le projet est inis en veilleuse. En juin Balzac en 
parle à plusieurs reprises, puis à nouveau en septembre comme d'un projet 
à réaliser durant l'hiver. [LH, III, p. 394.) En novembre le Théâtre- 
Français lui ayant accordé ses entrées, il saisit l'occasion, pour promettre 
aux comédiens V Éducation du prince. (Corr., V, p. 164.) C'est le titre que 
la pièce a pris depuis le 14 janvier. Mais est-ce impuissance de Balzac 
à réaliser cette œu\Te ? Elle est mise en sommeil jusqu'en 1848 où eUe 
reprend sa place parmi les projets. Dès le 8 mars Balzac annonce : « Déci- 
dément je fais... V Éducation d'un prince pour les Français. » Il en parle 
à peu près régulièrement pendant la première moitié de mai. Ensuite il 
n'en est plus question. Balzac n'a cependant pas oubhé totalement ce 
projet puisqu'il est en août parmi les titres qui figurent sur A 208, fol. 47 
et sur le répertoire qu'il dresse, le 6 août. {LE, IV, p. 490 ; cf. aussi la 
Chronologie.) Mais si toutes ces notations permettent de sui\Te la sui'vie 
du projet dans l'esprit de Balzac, elles ne permettent guère d'imaginer 
ce qu'eût été ^œu^Te. Tout au plus peut-on noter qu'elle eût sans doute 
fait partie d'une trilogie qui eût servi au dramaturge à exprimer ses 
idées politiques. A la Trilogie glorieuse des débuts semble en effet corres- 
pondre en 1848 une nouvelle trilogie composée de V Éducation du prince, 
les Courtisans* et le Ministre*. 



Enfant naturel (L'). 

Titre attesté par ime Liste de pièces à faire qid figure dans Pensées, 
sujets, fragmens et qui doit dater de 1830-1831. (A 182, fol. 50.) Balzac 
avait d'abord écrit le Bâtard*. Ce projet fut peut-être repris en 1834-1835 
sous le titre de VAuiain*. 



Esquisse a la molière. 

Titre sous lequel nous avons été amené à désigner un fragment inédit 
d'une pièce sans ritre. (Lov. A 218, fol. 22.) Cf. t. 21, pp. 267-270 et 580-581. 

Eugénie, 

Titre cité par A. Lireux dans la Revue et gazette des théâtres du 
28 fé^Tier 1839, parmi une liste de projets dont Balzac aurait parlé à 
Lassaillj-. (Cf. Chronologie, 28 févTier 1839.) Le critique cite trois autres 
titres dont deux correspondent à des projets de Balzac attestés par 
ailleurs. Il n'est donc pas impossible que celui-ci soit également un projet 
de Balzac. Adaptation d'Eugénie Grandet ? Ce n'est pas exclu. Il nous 
paraît cependant plus \Taisemblable que la mention de ce titre provierme 
d'une erreur de Lassailly. Balzac a exphqué à son secrétaire ce qu'il atten- 
dait de lui pour l'École des ménages. Il a sans doute dans ses explications 
parié de VEiigénie de Beaumarchais. (Cf. t. 22, pp. 637-638.) Et Lassailly 
aura pu prendre ce titre pour un projet de l'auteur d'Eugénie Grandet. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 546 



Faillite (La). 

Titre attesté par une liste de pièces de théâtre qui figure dans Pensées, 
sujets, fragviens et qui doit dater de 1830-1831. (A 182, fol. 50.) Ce titre 
est alors sui\a de VHériiier préso)uptif*. On peut noter l'apparition dans 
les projets de théâtre du thème de l'argent, qui lui inspirera finalement 
le Faiseur*. Et ce thème de la faillite sera traité dans un roman, César 
Birotteau. 



Faiseur (Le). 

Titre définitif de la pièce intitulée longtemps Mercadet* et que 
Balzac pensa appeler aussi le Spéculateur*. Le Faiseur apparaît dans la 
correspondance de Balzac le 14 août 1848. Cf. plus haut, pp. 209-381 
et 461-520. 



Famille R'hooxe (La). 

Ce titre figure dans les projets de Balzac en février 1822. {Corr., I, p. 133.) 
D'après le contexte de la lettre, où ce titre suit trois titres de romans et 
précède la mention « plus une foule de pièces de théâtre «, on peut penser 
qu'il s'agit là d'im projet de roman. Cependant Pierre Barbéris obser\"e 
qu'on ne sait si cette Famille R'Eoone « eiit été pièce ou roman ». (Aux 
Sources de Balzac, Les Romans déjeunasse, 1965, p. 16.) On peut voir aussi 
une des hypothèses que nous formulons à propos du projet d'un mélo- 
drame : Théodore*. Dans le doute, nous enregistrons ce titre. 



Fausse maîtresse (La). 

Un des nombreux projets em-isagés par Balzac en 1848. Le 17 mars il 
écrit à M™e Hansta : « Madame Allan m'a donné de l'espoir ; elle joue 
fort bien et on peut l'employer au Théâtre Français, je lui ai vu jouer 
un Caprice de de Musset. Cela m'a donné l'emàe de faire la Fausse maîtresse 
pour ce théâtre-là. » (LE, IV, pp. 254-255.) Un mois plus tard, le 10 avril, 
H en parle à nouveau. Puis ce projet disparaît des programmes de Balzac. 
Il est vraisemblable qu'il s'agissait d'adapter à la scène la nouvelle de 1841. 

Felipe-il-discreto. 

Un des titres, ou sous-titres, de Philippe-le-Réservé. Attesté par ime 
lettre à M^e Hanska du 3 juin 1834 (LE, I, p. 219) et le fol. 1 de A 189. 
Cf. t. 21, p. 581. 



546 APPENDICES. 

Femme abandonnée (La). 

Projet attesté par une lettre à M^^ Hanska du 20 avril 1848. « J'ai 
l'idée de faire 2 petits actes de la Femme abandonnée poiu* Rose Chéri. » 
(LH, IV, p. 317.) Ce titre n'apparaît qu'une fois dans la correspondance. 
Balzac pensera ensuite pour Rose Chéri à la Folle épreuve*. 

Femme supérieure (La). 

Titre attesté par un programme de travail qui figure au verso d'un 
« effet » Béthune du 31 août 183(i. (Cf. Lov. A 234, fol. 133 et Chronologie, 
début septembre 183(j.) La datation de ce programme a déjà été l'objet 
de recherches. A.-M. Meininger, en particulier, dans « les Employés » de 
Balzac, t. III, pp. lG-18, s'est penchée sur ce problème et conclut qu'il faut 
dater ce projet de septembre 1838. Sa démonstration fort ingénieuse, mais 
sans doute orientée dès le départ par le désir de montrer qu'il s'agit d'un 
projet d'adaptation scénique postérieur au roman, ne nous paraît pas 
convaincante. Aucun des arguments avancés n'est \Taiment concluant. 
Et A.-M. Meininger oublie de tenir compte d'une mention qui figure au 
bas du folio : Pierre (Viaussin ou les souffrances de Vinventeur, accompagnée 
de cette citation : « Le monde est impitoyable pour l'inventeur (L. Lam- 
bert). » Or, par sa place sur le feuillet, tel que le reproduit A.-M. Meininger 
elle-même (op. cit., p. 16), cette mention ne peut guère être que postérieure 
au programme de travail pour le théâtre, et il s'agit d'un projet de nou- 
velle que Balzac promet, à Béthune précisément, vers la mi-septem- 
bre 183G. Béthune donne son accord le 16 septembre 1836. {Corr., III, 
p. 139.) Pour plus de précision nous renvoyons à Suzanne Jean-Bérard, 
la Genèse d''un roman de Balzac. Illusions perdues, t. 2, pp. 60-61 et à 
Tetsuo Takayama : les Œuvres romanesques avortées de Balzac, pp. 46-47. 
Il nous paraît donc que ce projet, dont nous ne savons rien à ce stade, est 
à dater de septembre 1836. Et comme le note justement A.-]\I. Meininger, 
qui s'y refuse, admettre cette date c'est admettre que Balzac « aurait 
pensé son sujet en fonction du théâtre avant d'adopter la forme roma- 
nesque ». (op. cit., p. 17.) 

Figaro vénitien (Un). 

Projet d'une « scène » — théâtre ou roman ? — noté dans Pensées, 
sujets, fragmens. « Le \'ieillard amoureux surprend sa femme, la fait 
condamner, ruiner, veut la reprendre, la trouve inébranlable, lui fait 
croire que son amant la trahit et elle le tue. Il vit — Mettre la Scène à 
\'enise. Un Figaro vénitien. » (A 182, fol. 81.) Ce texte difficile à dater, 
se trouve entre une liste de noms pour un service d'auteur qui doit 
remonter aux années 1835-1836 et la mention : Voyage au Simplon 1846. 
La parenté de thème avec la Gina* nous ferait pencher pour ime date 
antérieure à 1838. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 547 

Fille d'argext (La). 

Projet attesté par une note de Pensées, sujets, fraginens : le Conspirateur 
innocent*, le Mariage de J. Prudh[onime]* , la Fille d'argent, Souffrances 
d'un père*. (A 182, fol. 31.) La présence du Mariage de J. Prudhonime, 
dont nous savons par ailleurs qu'il s'agit d'un projet de théâtre, nous fait 
croire à une liste de pièces de théâtre et nous incite à dater ce projet de 
novembre 1834. On pourrait être tenté de voir en lui une pièce sur le 
thème de l'argent. ]\Iais Balzac avait écrit avant : La fille de. Puis il a 
canceUé ces trois mots. Cette rature nous ainène à penser qu'il voidait 
mettre en scène une courtisane, et allait tracer un premier titre la Fille 
de Paris. On songe à ce projet noté dans Pensées, sujets, fragmens : « Sujet 
de Une fille de Paris. L'homme de la Bourse, sa passion, il fait toutes les 
horreurs de la terre pour garder sa place dans la maison de jeux (demander 
des renseignements à B^) il a rencontré une pau\Te fille qui l'aime, dont il 
s'est épris, il est l'homme du 19^ siècle, homme de progrès, sans préjugés ; 
il ^^t avec cette fille, il lui fait 60 (XX) f. de sa prostituftion], les lui donne 
et meurt. » (A 182, fol. 27.) 



Fille et l.v femme (La). 

Un des nombreux projets de 1848. Il n'est attesté que par mie mention 
ajoutée sur la hste qui figure au fol. 15 du manuscrit de Richard Cœur- 
d' Eponge. (Lov. A 208.) Il est donc possible de situer ce projet après le 
6 août 1848. Aucun autre indice ne nous éclaire sur les intentions de Balzac. 



Folle épreuve (La). 

C'est vers le 27 ou 28 mai 1848, après le succès de la Marâtre, que Balzac 
pensant enfin accéder au Théâtre Français, conçoit cette « comédie d'intro- 
duction ». A M™e Hanska : « La Folle épreuve faite d'inspiration et jouée 
en 15 jours aux Français va décider de l'affaire ». (LE, IV, p. 367.) ]klais 
le 31, la pièce est destinée à Rose Chéri et au Théâtre du Gymnase. Le 
2 juin il affirme qu'il achèvera Pierre et Catherine* et la Folle épreuve. La 
pièce figure ensuite, début août, sur les deux Hstes de ses projets futurs. 
(Lov. A 208, fol. 47 \^ et fol. 15.) Le 20 août il aflirme encore : « Je vais 
faire en quelques jours, la Folle épreuve pour Rose Chéri. » Il n'est plus 
ensuite question de ce projet. 



Forçats évadés (Les). 

Titre qui figure sur la liste de pièces di'Cssée dans Pensées, sujets, 
fragmetis. (A 182, fol. 50) qui date de 1830-1831. Rien ne permet de dire 
quelle était l'intention de Balzac. 



548 APPENDICES. 



F OSSEUSE (La). 

Sujet noté dans Pensées, sujets, fragmens : « La Fosseuse. Une jolie 
femme de chambre pleine de poésie comprimée. (Méd. de camp.) Sœnr de 
lait d'une comtesse qui la prend pour femme de chambre. Le frère de la 
comtesse s'en amourache, elle est renvoyée pour avoir essayé une robe de 
bal, mais la cause réelle, c'est l'amour du frère. » (A 182, fol. 53.) Ce sujet 
figurant sur une page entièrement consacrée à des sujets de théâtre, il est 
permis de penser qu'il s'agit là d'un projet de pièce. On peut envisager 
la date de 1834. Il y a peut-être ici déjà un souvenir de Nanine de Voltaire. 
(Cf. t. 22, p. 638.) " 



Garrick. 

Titre attesté par VOrdre du jour de 1822, où il figure dans la rubrique : 
Vaudevilles. (Cf. Chronologie.) On ne sait rien de précis sur ce sujet, mais 
l'on peut noter que Garrick apparaît comme l'un des personnages d'une 
des pièces ébauchées de Balzac : les Trois manières. Cf. t. 21, pp. 555-557. 

Gertrude. 

Balzac pensa un moment à substituer ce titre à celui de la Marâtre. 
(Ci. plus haut, p. 407.) 

GiNA (La). 
Drame ébauché en 1839. Cf. t. 21, pp. 495-505 et 619-622. 

Gobseck. 

En 1848 Balzac pensa plusieurs fois à tirer des pièces de ses romans. Ce 
projet d'un Gobseck n'apparaît qu'après le 6 août 1848 sur la liste qui 
figure au fol. 15 du manuscrit de Richard Cœiir-d' Éponge. (Lov. A 208.) 
11 n'est accompagné d'aucune indication. 

Graxde Demoiselle (La). 
Cf. la Grande jMademoiselle. 

Grande Mademoiselle (La). 

Projet d'une grande comédie à écrire en collaboration avec Jules 
Sandeau*. Balzac en parle à M»e Hanska le 22 novembre 1834. Ce serait 
« l'histoire de Lauzim, son mariage et pour dénouement : Marie, tire-moi 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 549 

■mes bottes ». {LH, I, p. 272.) Il en est encore question le 11 mars et en 
mai 1835. {LH, I, p. 313 et p. 327.) Ce titre figure en tête du Bulletin de 
travail pour le théâtre de novembre 1834. (Cf. Chronologie.) Ce drame en 
5 actes est alors destiné à la Porte Saint-Martin. Le projet dut être poussé 
assez loin. D'une part Balzac envoie à M^i^ Hanska, en 1836, un auto- 
graphe de j\Iiie Mars et il lui précise, le l^r décembre, que ce billet se 
rapportait à son rôle dans la Grande Mademoiselle. {LH, I, p. 466.) 
D'autre part A. Lii"eux cite encore ce projet dans son article de la Revue 
et gazette des théâtres du 28 février 1839. Balzac désigne aussi ce projet 
sous le titre de Mademoiselle* (cf. LH, I, pp. 313 et 466) et de la Grande 
Mademoiselle. (Lov. A 202, fol. 14 et LH, I, p. 313.) 

Grande duchesse (La). 
Cf. BiANCA Capello* et la Chartreuse de Parme*. 



Hadamar. 

Balzac note, sous ce titre, dans Pensées, sujets, fragmens (A 182, fol. 85) 
le sujet d'une pièce qui deviendra les Ressources de Quinola. Cf. t. 22, 
p. 770. 

Henriette d'Angleterre. 

Selon W. S. Hastings, Balzac aurait pensé à ce titre pour Crovvwell. 
Cf. l'édition de Cromwell, Cité des livres, 1925, pp. 7-8. 

Héritier présomptif (L'). 

Projet attesté par deux notations de Pensées, sujets, fragmens, figiu'ant 
toutes deiLX sur la même page. (A 182, fol. 50.) Ce titre est d'abord noté 
dans une liste de sujets secondaires. Puis, plus bas, Balzac a groupé sous 
une accolade horizontale portant le mot argent, deux titres ; le premier est 
soigneusement cancellé ; le second, précédé d'un mot cancellé (l'Héritage) 
est à nouveau VHériticr présomptif. Balzac précise alors : 5 actes. Rien ne 
permet de faire une hypothèse sur ce projet, qui doit remonter aux 
années 1830-1831. 

HÉROS IGNORÉ (Le). 

C'est sous ce titre que Balzac, de novembre 1843 à janvier 1844, pensa 
écrire un drame tiré du roman de Cooper : VEspion. D y travaille en 
novembre. Le 22 il écrit à M™^ Hanska : « Le drame que je vais faire pour 
Frederick aura pour base le rôle de l'espion, dans le roman de Cooper, il 
s'adapte à merveille au talent de l'acteur, qui veut des métamorphoses. 



550 APPENDICES. 

et il y a là matière à sentiments patriotiques qui manquent rarement leur 
effet sur le public ; mais le danger est dans l'intrigue secondaire sur laquelle 
il faut attacher le rôle de l'espion. Voilà ce qui va m'occuper spéciale- 
ment [...] [LE, II, p. 293.) Après plusieurs entre\'ues avec l'acteur, Balzac 
renonce le 23 jamier à ce projet : « Il [Frederick] m'a appris qu'il avait \'u 
deux pièces sur le sujet de \ Espion et qu'ime pièce sur ce sujet faite par 
d'Épagnv était tombée à l'Odéon. En sorte qu'il faut songer à autre 
chose. » {LE, II, p. 354.) Le titre de ce projet est attesté par la lettre 
à 'SV^^ Hajiska du 15 décembre 1845 et par une mention dans une Uste 
de tities de A 202, fol. 7 \^. Rappelons que Balzac connaissait le roman 
de Cooper dès 1828-1829 et qu'il s'en est inspiré pour les Chouaus. 



HÉROS INCONNU (Le). 

Titre attesté par une mention sur un feuillet consers'é à la Bibliothèque 
Lovenjoul. (Lov. A 202, fol. 8.) La pièce est prévue en cinq actes. Il s'agit 
sans doute du même projet cjue ci-dessus, le Eéros ifjnoré*. 

HOM^IE ET LA VIE (L'). 

Titre d'une comédie en 5 actes projetée en 1830-1831 et attestée par une 
liste de projets consignée dans Pensées, sujets, fragmens (X 182, fol. 50). Mais 
c'est tout ce que nous savons sur ce projet. 

Homme incapable (L'). 

Ce titre figure sur le Bulletin de travail pour le théâtre de novembre 1834 
(Lov. A 202, fol. 14) et sur le programme de l'association E.-J. San-Drago* 
(Lov. A 312, fol. 384-385). D est attesté d'autre part par ime mention 
isolée dans Pensées, sujets, fragmens. (A 182, fol. 53.) Dans les deux pre- 
miers cas la pièce est destinée au théâtre du Gymnase, dans le troisième, 
à celui du Vaude\ille. Nous ne savons rien de plus sur ce sujet. 

Hommes de paille (Les). 

Titre cité par Jules Claretie : « Balzac avait promis à la Comédie- 
Française une pièce dont il donna même le titre : les Eommes de paille. 
E ne l'apporta pas. Mais je crois bien que les Eommes de paille sont 
devenus Mercadet. M. de la Brive qui figure Godeau, le faux associé revenu 
des Indes, est un homme de paille, l'homme de paille du faiseur. » (Jules 
Claretie : Souvenirs et portraits. Le vrai Mercadet, in Annales politiques et 
littéraires, 23 novembre 1902, p. 324.) Rien à notre connaissance ne ^^ent 
confirmer, ni infirmer ce témoignage. H y a cependant dans le Faiseur 
un passage qui dorme cjuclque ^Taisemblance à cette h^-pothèse. Cf. plus 
haut, p. 340. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 551 



HULOT. 



Balzac pensa longtemps à tiier une pièce des Parents pauvres*. Le 
5 mars 1848, dans une lettre à M^^e Hanska il utilise ce titre pour parler 
de ce projet, qu'il appelle aussi le Père prodigue*. 



Joseph Pkudhomme. 

Un des projets de la série des Prudlwiirme. Cf. plus haut, p. 532, la notice 
d'ensemble : la Conspiration Prudhomme*. 

Jour d'embarras (Un). 

Balzac aurait collaboré, avec une équipe dans laquelle figiuait Etienne 
Arago, à ce vaude\dlle créé à l'Ambigu-Comique le 8 mars 1824. (Cf. M. Bar- 
dèclie : Préface au Théâtre, Œuvres de Balzac, t. 29, ^Vlartel, 1951, p. m.) 
Il est signé É. Arago et Lepoitevin. Rien ne confirme cette assertion. 



JUDE. 

Titre d'opéra noté en 1834 dans Pensées, sujets, frayme>is entre le titre 
des Roués bourgeois* et celui de VHomrne incapable* . (A 182, fol. 53.) Titre 
curieux. Balzac aurait-il voulu mettre en scène le personnage de l'apôtre 
saint Jude ? Nous ne trouvons nulle part aiUeius ce nom sous sa plume ni 
le moiudre témoignage d'intérêt pour un sujet de ce genre. La lecture étant 
difficile on pourrait conjecturer Jode, Juda. Mais l'on ne ferait que 
déplacer le problème sans en faciliter la solution. Balzac ne cite nuUe part 
les graveurs flamands Peter de Jode père et fils. Toutefois il \aent de 
rééditer en 1833 le Chef-d'œuvre i)icon)iu. Jode le Vieux est contemporain 
des peintres qu'il met en scène (1570-1G34). Et une de ses gravures les 
plus renurquables est le Jésus-Christ donnant les clefs à saint Pierre de 
Rubens, et Balzac cite Rubens dans le Chef-d'œuvre inconnu. Mais ceci 
n'est guère convaincant. Nous nous en tenons finalement à la forme Jude, 
en notant que saint Jude était surnommé Thaddée et que le cousin de 
M">e Hanska, Thaddée Wylezynski, portait ce prénom. Or le 15 f é\Tier 1834, 
Balzac parlant de Borget à l'Étrangère disait : « C'est mon Thaddée vois-tu. 
Ce qu'il fait poiir moi, je le ferais pour lui. L'on n'est point jaloux des 
beaux sentiments. » {LH, I, p. 179.) Et il faisait alors allusion aux senti- 
ments que Thaddée Wylezynski portait à sa cousine. (Cf. encore LH, II, 
p. 520, 11 octobre 1844.) Son opéra aurait-il mis en scène un Jude animé 
des beaux sentunents de Thaddée ? On sait que Balzac s'inspire du cousin 
de M™e Hanska pour le Thaddée Paz de la Fausse maîtresse. (Cf. René 
Guise : Balzac et V Italie in V Année balzacienne 1962, pp. 269-273.) 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 36 



ÔÔ2 APPENDICES. 

Juge (Le). 

Titre attesté par le plan de travail de l'association E. J. San-Drago de 
novembre 1834 (Lov. A 312, fol. 884-885 ; cf. Chronologie) et la seconde 
version de ce plan. (Lov. A 202, fol. 14. Cf. Chronologie.) Dans les deux 
cas la pièce est destinée à l'Ambigu. Balzac a plusiems fois été tenté par 
ce sujet. Ce titre figui'e dans Pensées, sujets, fragmens, sur une liste de 
Romans et contes philosophiques. Il est placé, à côté du Prêtre dans la 
colonne : la Vie du cerveau. (A 182, fol. 13.) On trouve aussi, au fol. 45, 
en marge d'ime liste de titres eau celles, les mots : Le Juge de paix. Ce 
projet romanesque semble à peu près contemporain du projet de théâtre. 
Au fol. 48, cette « scène de la vie de campagne « est précisée. 



Laide (La). 

Dans une note du vicomte de Lovenjoul conservée à Chantilly (Lov. 
A 364, fol. 225) on peut lire : « Voir dans le Faiseur (coupé dans Mercadet) 
le monologue de la fille laide qui doit être le morceau dont m'avait parlé 
j\l. Lockroy (directeur des Français en 1842) et tjue Balzac destinait, 
croyait-il, à une pièce intitulée la Laide. » Corrigeons d'abord une erreur : 
c'est en 1848 que Lockroy fut directeur du Théâtre-Français et eut 
connaissance du texte du Faiseur, et c'est donc à cette date qu'il faut 
situer ce projet. Ce monologue de la fille laide se trouve bien dans 
le Faiseur, où il termine l'acte IL (Cf. plus haut p. 290.) Il a bien été 
coupé par Deimery et ne figure pas dans Mercadet. (Cf. plus haut, p. 50(), 
la note 59.) Balzac a-t-il \Taiment pensé à une pièce sur ce sujet ? Le 
témoignage indirect de Lockroy n'est pas suffisant pour établir' une certi- 
tude, d'autant plus que Balzac a maintenu ce texte, et à une place privi- 
légiée, puisqu'il clôt un acte dans sa pièce, et qu'il n'avait donc pas appa- 
remment l'intention de le réserver pour une autre pièce. En revanche il 
ne serait pas invraisemblable qu'il ait en\isagé d'écrire une pièce sur ce 
thème. On sait qu'il pensa en 1832-1883 à un roman intitulé les Amours 
d'une laide. (Cf. l'article de H. Gauthier dans VAmiée balzacienne 1961, 
pp. 111-13*).) Ce projet de théâtre serait donc la reprise d'un thème roma- 
nesque abandonné et remettrait en cause l'affirmation de Tetsuo Takayama 
selon laquelle le romancier aurait définitivement abandoimé ce thème 
en 1835. (Cf. les Œuvres romanesques avortées de Balzac, p. 103.) 



Lara. 

Projet de mélodrame attesté par VOrdre du Jour de 1822. (Lov. A 202, 
fol. 28.) Il s'agissait sans doute d'une adaptation de l'œuvre de Byron. 
C'est vers cette époque que Balzac, bien qu'il ait entrepris, dès 1819, de 
tirer un opéra-comique du Corsaire, décou^Tit l'œuvre de Byron et « la 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 553 

terrible poésie empreinte dans le rôle de Lara " dont se revêt Raphaël 
dans la Peau de Chagrin. {FC, t. 14, p. 15.) Sur la découverte de Byron 
par Balzac, cf. t. 21, pp. ôOH-.ôlO et 540. 

Laz.\kom (Le). 

Ébauche d'un méloiiranie en 3 actes, fin de Tannée 1822. Cf. t. 21, 
pp. 191-202 et 548-551. 

Lec.vmus (Les). 

Fin novembre 1840, Balzac écrit à Laure : « Tu ne pourrais pas te tirer 
des Lecamus ; il faut gagner de \àtesse ceux qui feront d'après le feuille- 
ton, et je le retarde pour savoir avec Laurent- Jan si nous pouvons en faire 
d'avance ime pièce. » {Corr., IV, p. 218.) Que conclure de ce passage sinon 
que Laure en\nsageait de tirer une pièce du roman de son frère et que 
celui-ci refuse, arguant, (mais est-il sincère ?) qu'il a l'intention de le faire 
lui-même avec Laurent- Jan ? 



Madame Marneffe ou le Père prodigue. 

Titre sous lequel fut joué le Père prodigue*, en janvier 1849 au Théâtre 
du Gymnase, signé de Clairville seul. 

Mademoiselle. 
Cf. LA Grande ]\Lvdemoiselle. 

Maître Cornélius. 

En septembre 18.36, Balzac songea à tirer un opéra-comique de sa nou- 
velle Maître Cornélius. (Lov. A 254, fol. 133.) Projet sans suite. Cf. Chro- 
nologie, début septembre 1836, pour le texte du folio, et plus haut : 
la Femme supérieure*, pour discussion de la date. 

Mandragore (La). 

Esquisse d'une pièce inspirée de celle de Machiavel. Cf. t. 21, pp. 219-221 
et pp. 560-562. 

Marana (La). 

Balzac a pensé plusiems fois, semble-t-il, à porter ce sujet à la scène. 
Dans Pensées, sujets, fragmens, il note : « Hadmnar*. La comédie de la 



554 APPENDICES. 

Marana etc. » Et en dessous : « 2^ pièce : La Marana. » (A 182, fol. 85.) Il 
n'est pas possible de dater avec précision ce projet que nous situerions 
cependant vers 1835. (Cf. t. 22, p. 770.) En septembre 183(5 le titre figure 
dans un programme de théâtre. (Lov. A 254, fol. 133.) II y est mentionné 
deux fois, et l'on y apprend que Balzac pense à ilarie Dorval pour le rôle 
principal et destine sa pièce à la Porte Saint-Martin. (Cf. Chronologie : 
début septembre 1834 pour texte du folio et la Fenutie supérieure, pour 
discussion de la date.) Ces projets qui n'eurent pas de suite sont cependant 
intéressants dans la mesure oii ils nous montrent que, bien avant 1842, 
Balzac a pensé mettre sur scène un persomiage de courtisane et où ils 
nous invitent à voir dans le personnage de la Marana, un modèle de 
Faustina Brancadori. 



Marâtre (La). 
Tragédie bourgeoise en 5 actes. (Cf. plus haut, pp. 45-204 et 402-455.) 

Marciole. 

Titre sous lequel, dans Pensées, sujets, fragviens (A 182, fol. 53), apparaît 
pour la première fois le sujet que Balzac a traité dans V Ecole des ménages. 
Cf. t. 21, p. 594. 

Mariage de îiademoiselle Prudhomme (Le). 

Un des nombreux projets de pièce de la série des Prudhomme. Cf. plus 
haut la notice d'ensemble à : la Conspiration Prudhomme* . 

Mariage de Prudhomme (Le). 

Un des nombreux projets de pièce où Balzac voulait mettre en scène le 
personnage créé par H. Monnier. Cf. plus haut, la notice d'ensemble à : 
la Conspiration Prudhomme*. 

Marie Touchet. 

Drame en 5 actes conçu en 1835-1836 et dont seid le premier acte fut 
écrit. Cf. t. 21, pp. 277-322 et 586-592. 

Médecin (Le). 

Titre attesté par le plan de travail de novembre 1834. (Lov. A 312, 
fol. 384-385.) Pour l'association E.-J. San-Drago*. Sur ce plan (cf. Chro- 
nologie) Balzac n'a pas attribué de pièce au théâtre de la Gaîté. En 
revanche il a mis trois titres pour l'Ambigu : Le Juge*, le Médecin, 



REPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. ODÔ 

/(' Docteur*. Envisage-t-il de faire deux pièces sur le même tliènie ou 
hésite-t-il entre les deux derniers titres ? Une deuxième version de ce plan 
de travail (Lov. A 202, fol. 14 ; cf. Chronologie) lève nos doutes. Le Juge 
est attribué à l'Ambigu, le Docteur à la Gaîté et le Médecin a disparu. Il 
s'agissait donc vraisemblablement d'une hésitation sur le titre. 



Mendiant (Le). 

Projet de mclodi'ame (1821) dont il reste quelques notes. (Cf. t. 21, 
pp. 89-92 et 536-538.) Signalons qu'un mélodrame intitulé le Mendiant 
fut créé à l'Ambigu-Comique, le l^r décembre 1825. H était signé Poujol, 
Ch. Hubert et Borne. 

Mercadet. 

Titre le plus sou\ent utilisé par Balzac de 1840 à 1848 pour désigner la 
pièce finalement intitulée le Faiseur*. (Cf. plus haut, pp. 209-381 et 401- 
520.) C'est sous le titre de Mercadet que la pièce, arrangée par Demiery, 
fut jouée, avec succès, en 1851 et plusieurs fois reprise jusqu'en 1918. 

Mercadets (Les). 

Ce titre est attesté dès août 1838 par une lettre de Balzac à Custine. 
« Je suis enfoncé dans les Mercadets. » Il en est également question dans 
deux articles de Paul Durand (le Siècle, 2 mars 1839) et Théophile Gautier 
(la Presse, 11 mars 1839). On a pu penser qu'il s'agissait déjà de Mercadet*. 
En fait ce n'est qu'en mai 1840 que Balzac conçut Mercadet. En 1838-1839, 
le titre nous semble s'appliquer à VÉcole des ménages*. Balzac dut penser 
un moment à intituler ainsi cette pièce qui mettait en scène des commer- 
çants (le nom convient mieux à des marchands qu'à un spéculateur), mais 
il dut revenir à ce titre, après le refus de V École des ménages par le Théâtre 
de la Renaissance, pour obtenir lecture de la pièce au Théâtre-Français. 
(Cf. r Année balzacienne 1966, pp. 189-190, note 3.) Ce titre au pluriel est 
encore attesté le 11 septembre 1848 par un écho de VEntr'acte. 

Messaline. 

Vers 1830-1881 Balzac note dans son album Pensées, sujets, fragmens 
(A 182, fol. 7.) : « Faire une tragédie de ]\lessaline et de Philippe II pris 
autrement. Philippe II pleurant son fils [...] Messaline, la Dubarry de 
Claude, Claude le prenant mal. « Cette note ne se comprend que si on y 
voit deux projets distincts, l'un sur Messaline, l'autre sur Philippe IL Si 
ce dernier est devenu Pkilippe-le-Réservé, le premier semble n'avoir 
jamais été repris. Et aucun texte de Balzac, à notre connaissance, ne nous 
éclaire sur cette façon de prendre le personnage « autrement ». 



556 APPENDICES. 



Ministre (Le). 

Projet attesté par les listes que Balzac flresse le (3 août 1848. {LH, IV, 
p. 490 et Lov, A 208, fol. 47.) Cette pièce suit V Éducation du prince*, 
et les Courtisans* , reconstituant ainsi, semble-t-il, une trilogie comparable 
à la Trilogie glorieuse* de 1831-1834. Balzac avait déjà projeté d'écrire une 
œu^Te portant ce titre. Le 12 juin 1832 dans une note de Pensées, sujets, 
fragmens, il la fait figurer dans une liste d'œu\Tes destinées au 5^ volume 
des Romans et contes philosophiques. (A 182, fol. 11.) Un peu plus tard sur 
la môme page que celle oti est noté le sujet du Père Goriot on trouve deux 
notes se rapportant à ce tj-pe du ministre : 

« Pour les scènes de la vie politique (voir Vivian) le ministre, l'homme 
qui sacrifie sa fiUe, son gendre, ses amis à une combinaison. 

« Pour les scènes de la vie politique — Un homme d'État agissant pour 
le pays et pour lui, un pau\Te diable pour sa famille. Les mêmes crimes en 
bas et en haut. Le ministre a une statue, l'artisan est au bagne, intitulé 
les Deux extrêmes. » (A 182, fol. 29.) les deux projets sont notés l'im après 
l'autre dans une liste du fol. 28, sous les titres : les Deux extrêmes, le 
Ministre. ]\Iais Balzac ajoute une nouvelle note : « Sujet p[our] la \ae poli- 
tique : comment se fait un ministère. » (A 182, fol. 28.) De ces deux œu\Tes 
voisines, Balzac semble accorder la priorité à la première, qui figure sur 
la liste des œuvres de la quatrième série des Études de mœurs à paraître 
en 1836 et 1837 (cf. Tetsuo Takayaraa : les Œuvres romanesques avortées de 
Balzac, p. 110) et qui figure encore sur le programme des armées 1845-1850. 
(Lov. A 159, fol. 22.) C'est sans doute ce sujet que l'on trouve sous le n° 73 : 
les Deux ambitieux, dans le Catalogue de 1845. Et le 11° 75 est : Comment se 
fait un ministère. (Cf. OCB, en tête du t. 19.) Ainsi Balzac n'a pas alors 
renoncé aux deux œu\Tes voisines nées d'im projet primitif intitulé 
le Ministre. Qu'en août 1848, étabhssant une Uste de son répertoire 
théâtral, fait ou à faire (l'équivalent du catalogue romanesque de 1845) 
il n'oublie pas de noter ce sujet dont il n'est jamais question pour une 
réalisation immédiate, montre bien que Balzac a l'intention de continuer 
son œu^Te essentiellement au théâtre et d'y traiter les sujets de romans 
(|u'il a en réser\'e. 

Misères du théâtre (Les). 

Nous signalons sous ce titre une intention plus qu'un projet de Balzac. 
Le 15 octobre 1843, dans une lettre à M^^ Hanska, il parle de « l'affaire » 
Paméla Giraud. Il regrette que le feuilleton d'Amédée Achard dans 
le Courrier français, « entre dans les questions anti-littéraires de l'argent 
et de la paternité douteuse, tandis qu'il sait ])robablement l'affaire telle 
qu'elle est ». Ce qui éclaire quekpie peu l'intention exprimée deux lignes 
plus haut : « Dès que je serai de retour, j"ex-pliquerai le fait par une pièce 
où je ne me contenterai pas de li\Ter mon idée à des faiseurs. » {LH, II, 
p. 260.) Balzac a sans doute renoncé très vite à l'idée de peindre les 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 557 

mœurs du théâtre dans une pièce. Et dès avTil 1844 il envisaïe un roman : 
les Misères du théâtre qui deviendra le Théâtre comme il est. 

Monte Cristo. 

Projet curieux chez Balzac que celui-là. Lui qui n'a jamais su s'as- 
treindre à adapter au théâtre ime de ses propres œuvres romanesques, 
allait-il se mettre comme un quelconque faiseur, à adapter celles des 
autres ? En fait il s'agit d'une idée plus conmierciale que littéraire. 
Quand Balzac rentre en France, en fénier 1848, un Monte Cristo en deux 
journées triomphe au Théâtre Historique. Balzac y voit une chance : 
« Peut-être le moment sera-t-il favorable poiu' le Roi des traînards* à la 
Porte Saint-Martin, car il n'est bniit que du succès de Monte-Cristo, et il 
faudi"a que les autres théâtres luttent avec celui-là » {LE, IV, p. 188.) 
Dès le début mars Balzac est en pourparlers avec les directeurs de la 
Porte Saint-^Iartin. Le 5 il écrit à M™^ Hanska : « Je voulais faire, pour 
la Porte Saint-^Iartin, un Monte-Cristo, en une seide soirée, en en faisant 
une grande œu^Te d'intérêt et d'art tout à la fois, les Coignard préfèrent 
les Parents paumes*, sans exclure mon idée de Monte-Cristo, et je vais 
voir ce soir la l^e soirée de Dumas et je verrai lundi la seconde. Voici 
mes raisons : Frederick est un acteur dangereux, en ce sens qu'il n'a 
plus de santé, qu'il y est un twan qui ne joue que quand il veut et qui 
ne nous jouera pas cent fois de suite les Parents pauvres, tandis que la 
troupe ordinaire joue 200 fois de suite, s'il le faut. Or, s'il y a succès pour 
Monte-Cristo, il sera bien plus productif. Les Traînards* sont impossibles ; 
ou ne peut pas se mocquer de la guerre, quand tout le monde y pousse. » 
(LE, IV, pp. 226-227.) Mais il ne sera plus question de ce projet. On peut 
cependant se demander si Balzac ne li\Ta pas son idée à Hostein ou à 
Dumas lorsque, devenu avec la Marâtre, un des auteurs du Théâtre 
Historique, il ne pouvait plus décemment envisager de le concurrencer sur 
une autre scène avec un Monte Cristo. La Revue et gazette des théâtres note, 
le 27 août 1848 : « M. Hostein a eu l'idée d'arranger les deux parties de 
Monte Cristo de manière à pouvoir les représenter toutes deux en une 
seule soirée. » Et le 31 août : « Monte Cristo, an'angé en ime soirée obtient 
le plus grand succès ; les coupures qu'a subies cet ouxTage n'ont fait 
que presser la marche de l'action sans rien lui ôter de son intérêt. » 
(Cf. Chronologie.) 

Morte (La). 

Titre qui figm'e sur la liste de sujets secondaires dressée par Balzac dans 
Pensées, sujets, fragmensiA. 182, fol. 50) et que nous situons vers 1830-1831. 
Balzac semble avoir rayé ce titre et a noté à côté : « mauvais ». 

XÈGRE (Le). 
Mélodrame en 3 actes, écrit en 1822. Cf. t. 21. pp. ;i3-19() et .538-548. 



558 APPENDICES. 



Nouvelle Juliette (La). 

Projet d'une pièce dont nous ne coimaissons que le titre, et que Balzac 
destinait, en septembre 1836, au Théâtre de la Gaîté ou à la Porte Saint- 
Martin. (Lov. A 254, fol. 133.) Cf. Chronologie début septembre 1836 et 
plus haut : la Femme supérieure* , pour discussion de la date. 



Orgon. 

Ébauche d'une comédie en 5 actes et en vers, en collaboration avec 
Amédée Pommier. Cf. plus haut, pp. 19-44 et 393-401. 



PAilÉLA GiRAUD. 

Paméla Giraud ou VAweat misanthrope, pièce en 4 actes et un pro- 
logue. Cf. t. 22, pp. 281-404 et 697-738, où nous avons publié pour la 
première fois, d'après le manuscrit, la seule version écrite par Balzac. 

Paoli ou les corses et les génois. 

(( Après avoir été, dans un anonymat disgracieux, le coUaborateur 
appointé de Dupetit-Méré pour Paoli ou les Corses et les Génois, joué 
en 1822, Balzac... » (U. Bardèche : Préface au Théâtre, Œuvres de Balzac, 
t. 29, Martel, 1951, p. m.) Pour L.-J. Arrigon, c'est Lepoitevin* qui fut 
le collaborateur de Dupetit-Méré* pour ce mélodrame en 3 actes, créé à la 
Gaîté le 26 mars 1822. (Les Débuts littéraires de Balzac, p. 144.) Rien à notre 
connaissance ne \àent confirmer l'assertion de ^L Bardèche. 

PjVrents Pauvres (Les). 

Balzac, dès novembre 1846, pense à adapter à la scène la Cousine Bette 
sous le titre le Père prodigue*. En 1848, il est plusieurs fois question des 
Parenis pauvres destinés à la Porte Saint-^Iartin. (5 mars, 8 mars, 29 mars, 
10 avril, 2 mai.) Le fait que le 5 mars Balzac cite dans ime même lettre 
les deux titres, les Parents pauvres et le Père prodigue pourrait faire 
supposer deux projets distincts. En réalité il nous paraît net que Balzac 
désigne par Parents pauvres le projet d'adaptation de son roman à la 
scène sous le titre le Père prodigue. Sur le répertoire du 6 août c'est ce 
dernier titre seul qui est enregistré. A la même époque Balzac pense à une 
pièce intitulée la Succession Pons*. 

Parganiotes (Les). 

Projet de mélodrame dont le titre figure sur l'Ordre du jour de 1822. On 
peut noter que les parganiotes, habitants de Parga, venaient alors de faire 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 559 

parler d'eux. Constituée en petite république sous la protection de Venise, 
Parga était restée indépendante, de la chute de Venise, en 1797, jus- 
qu'à 1814. Elle fut alors assiégée par Ali-Pacha, et abandonnée par les 
Anglais dont elle avait imploré le secours. En 1819 ses habitants éniigrèrent 
plutôt que de se soumettre au joug des Turcs. AU de Tebelen détruisit 
alors la ville. La pièce de Balzac se fût-elle inspirée de ces événements 
récents ? Signalons qu'un mélodrame en 3 actes intitulé Pargn ou le Brûlot, 
fut créé à la Porte Saint-Martin le 15 décembre 1827. II était signé Car- 
mouche, Poujol et Boirie. 

Parisienne (La). 

Un des multiples projets de Balzac en 1848 et l'un des derniers. Il appa- 
raît dans la lettre à Loclcroy du 19 septembre. « Outre Annunziata* , et 
les Philanthropes*, vous aurez une petite comédie en 2 actes intitulée 
la Parisienne. » (Corr., V, p. 367.) On peut rapprocher ce titre de celui 
d'une Parisienne qui figure sur le verso d'un des feuillets du manuscrit 
d'un Grand homme de jjrovince à Paris. (A 107, fol. 108.) Le titre est suivi 
d'un texte interrompu. « Voici l'une des esquisses les plus originales que 
puisse fournir le spectacle mouvant du monde parisien, celle d'une pari- 
sienne arrivée au plus haut degré d'intelligence femelle, car l'intelligence 
a deux sexes, et telle femme qui n'a pas le moindre talent, ni la moindre 
instniction peut posséder un énorme esprit de femme, et se rendre maî- 
tresse absolue d'un homme de génie. » (Cf. Tetsuo Takayama : les Œuvres 
romanesques avortées de Balzac, pp. 112-113.) La pièce de 1848 eût-elle 
repris ce thème ? 

Père Goriot (Le). 

Ce titre figm^e parmi les nombreux projets de Balzac en 1848. Dès le 
8 mars il est question de cette adaptation du Père Goriot pour l'acteur 
Marie Bouffé et le Théâtre des Variétés. Le 10 mars déjà Balzac fait état 
de la bonne volonté du directeur des Variétés « qui jouerait immédiate- 
ment un Père Goriot pour Bouffé ». Le 14 mars l'accord est passé. (( Je lui 
lis un Père Goriot, pour Bouffé, le 23 de ce mois-ci. « Mais Balzac n'a jamais 
su adapter un de ses romans à la scène. D'autant plus qu'U a choisi là 
un roman qui a déjà été porté deux fois au théâtre, en 1835, dont une pré- 
cisément sur la scène des Variétés. (Cf. Chronologie.) Son choix s'exphque 
sans doute par l'admiiation qu'il porte à Bouffé dont il a beaucoup aimé 
la création de Grandet dans la Fille de Vavare, en 1835 également. Mais 
le 23 mars Balzac ne lit pas le Père Goriot que les Variétés attendent 
{LE, IV, p. 299), et attendent en vain. Balzac en parle toujours {LH, IV, 
pp. 303, 312, 314, 327, 328). Le 2 mai il revoit M. Varin, le directeur des 
Variétés. Le Père Goriot serait remis en septembre. Bouffé étant parti. 
En attendant on ferait une petite pièce promptement pour Vernet : 
V Anglais battu*. Le 12 mai il est encore question du Père Goriot. Puis, 



560 APPENDICES. 

le 31 mai, s'il s'ag:it toujours d'une pièce pour Bouffé et le Théâtre des 
Variétés, Balzac a substitué Richard Cœur-d'' Éponge au Père Goriot. 

PÈRE PRODIGUE (Le). 

Le 9 novembre 1846, la rédaction du roman n'étant pas même achevée, 
Balzac pense à mettre lui-même à la scène lu Cousine Bette. « L'idée de 
mettre au théâtre le Père prodigue m'a pris et je suis sorti de 3 h. à 5 h. » 
iLH, III, p. 473.) Il apprend alors que Roqueplan, directeur du théâtre 
des Variétés, s'occupe déjà de cette adaptation. « J'ai couru chez lui, et 
j'ai réclamé mon droit de priorité et de paternité. » {LE, III, p. 474.) 
Résultat, Balzac obtient des droits « en dirigeant la fabrication de la 
susdite pièce ». (LH, III, p. 476.) Dès le 11 novembre, le Constitutionnel 
annonce la nouvelle. Le Charivari suit le 13, le Corsaire Satan, le 15. 
(Cf. Chronologie.) Le rôle de M™e Mameffe serait destiné à ]\Pie Déjazet, 
et selon le Corsaire Satan, Ba3'ard* serait le collaborateur de Balzac pour 
cette œu\Te. Le IG, Balzac écrit à I\I™e Hanska : « La pièce de théâtre 
marche bien, d'ailleius. » (LH, III, p. 483.) Notation importante. Car d'une 
part il ne peut guère s'agii' alors que du Père prodigue, et, d'autre part, 
Balzac n'a pas encore de collaborateur à cette date. Donc il faut conclure 
qu'il rédige lui-même im scénario de l'œuvre. Im])ression confirmée par 
la lettre du 21 novembre où Balzac apprend à W^^ Hanska que Laurent- 
Jan* a refusé de dialoguer la pièce « sous prétexte de la colossalerie de la 
chose », et que c'est Clairville* qui « se charge de me dialoguer la pièce 
d'un bout à l'autre ». (LH, III, p. 494.) L'emploi volontairement répété 
du verbe dialoguer que nous avons souligné, indique bien que Balzac s'est 
chargé de bâtir l'œuvre. Le travail de Claimlle « sera fait pour le 15 X^re, 
précise encore Balzac. Je la trouverai faite à mon retour, et en b jours, j'y 
mettrai l'esprit. Me voilà tiré d'un mauvais pas. Il fera les répétitions au 
théâtre, et je n'irai qu'aux dernières ; ainsi les gâchis, les tripotages 
d'acteurs et d'actrices ne me regarderont pas. » {LH, III, p. 494.) Il ne 
sera ])lus question de cette affaire bien engagée, du moins dans les lettres 
à M"ie Hanska, jusqu'en 1848. Veto de la jalouse étrangère ? Nous le croi- 
rions volontiers. Balzac s'était lié par la promesse de ne plus faire de 
théâtre. Et le l^r décembre il lui écrit : « Je ferai tout ce que tu voudras, 
même ce qui me navre de chagrin. » {LH, III, p. 608.) Le 12 avril 1847, 
c'est Clairville qui, au nom de Roqueplan et de son associé, relance Balzac, 
n demande un rendez-vous, désirant « que cette affaire soit réglée le plus 
tôt possible ». {Corr., V, pp. 213-214.) L'affaire ne se fit pas. A son retour 
à Paris, en fé\Tier 1848, Balzac, relevé de sa promesse ou passant outre 
à la volonté de M™^ Hanska, se lance dans le théâtre. Dès le 5 mars 1848, 
il annonce : « A la fin de mars, j'aurai fini le Père prodigue, et il ne donnera 
rien ou donnera 30 000 fr. » (LH, IV, p. 226.) Il parie de Hulot* et des 
Parents pauvres*. On ne sait pas bien s'il s'agit là d'œu\Tes différentes. 
Le titre de Père prodigue apparaît encore le 11 mars, puis le 16 avril. La 
pièce est alors, comme les Parents pauvres dont il n'est plus question dans 
cette lettre, destinée à la Porte Saint-Martin. Dès lors les titres alternent. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 561 

Le 2 mai il s'agit des Parents pauvres, le 12, du Père prodigue. Puis les 
deux titres s'effacent en même temps. ]\lais en août Balzac y repense. On 
peut du moins le supposer. Un billet non daté au directeur du théâtre du 
Vaude\ille parle des Philanthropes* et de « l'affaire dont vous a parlé 
M. Claindlle ». (Corr., V, p. 337.) Le nom de Clair\Tlle nous ramène au 
Père prodigue. Et Roger Pierrot a noté que c'est à partir du 15 août que 
Balzac, dans sa correspondance à M"ie Hanska, parle du Théâtre du Vaude- 
\ille. L'accord dut se faire le 15 ou le 16 août. Le 15, Balzac envisage une 
pièce « à rOdéon, ou au Vaude^'ille ou à la Porte St-Martin » ; le 17, il 
écrit : « Les Variétés, le Vaudeville, [placé ici en deuxième position] le 
Théâtre Historique, les Français et la Porte Saint-Martin ne demandent pas 
mieux. » {LH, IV, p. 513.) Mais cette perspective d'accord ne dut porter ni 
sur le Père prodigue ni sur les Philanthropes, dont Balzac parle le 15 sep- 
tembre à Lockroy comme d'une pièce qu'il lui a promise et que le directeur 
du Théâtre-Français a acceptée {Corr., V, p. 3G7), mais sur la Conspiration 
Prudhomme* . (Corr., V, p. 349.) Il n'est plus question ni des Parents 
pauvres, ni du Père prodigue. Balzac dut laisser à Clairville le soin de 
terminer et de placer l'œmTe qui fut créée le 14 jan\ier 1849 au Gymnase- 
dramatique sous le titre de Madame Marneffe ou le Père prodigue*. 
R. J. B. Clark a consacré à Balzac, Clairville et « Madame Marneffe » un 
article précis, que notre notice complète quelque peu. Nous renvoyons 
à cette étiide poiu- tout ce qui concerne l'analyse de la pièce et quelques 
détails sur ses représentations. [Revue d'histoire littéraire de la France, 
1968, pp. 769-781.) Précisons qu'il y eut bien, contrairement à ce que 
pense R. J. B. Clark (art. cit., p. 781, note 2), im troisième collaborateur 
qui perçut 1/3 des droits d'auteurs, ou du moins qui participa, au même 
titre que Balzac et Clairville, au partage des frais. Plusieurs bons de 
caisse conservés à la Bibliothèque Lovenjoul l'attestent. (Lov. A 297, 
fol. 35-39.) Ils sont signés Clair\^ille, et portent le décompte de la somme 
à imputer à chacun des auteurs. Le nom du troisième est difficilement 
lisible. Il commence par « E » et peut être Éléonore Tenaille de Vaulabelle 
que le répertoire de Wicks adjoint pour l'occasion, à Balzac et Claù-ville 
(The Parisian Stage, University Alabama Press, 1950) ; mais nous liiions 
plutôt (! Edouard ». Or l'article ClaindUe du Larousse du xix^ siècle pré- 
cise que dès ses débuts le vaude\'illiste « s'adjoignit un collaborateur qui 
ne le cpiitta plus, M. Edouard Miot*, lecpiel a toujours gardé l'anonyme. » 

Petits bourgeois (Les). 

Projet d'une comédie en 5 actes, ébauchée en juillet 1848. Cf. plus haut, 
pp. 205-207 et 456-461. 

Philanthropes (Les). 

Ce titre est attesté pour le théâtre, par deux mentions dans la corres- 
pondance de Balzac. En août 1848, vers les 15-17, Balzac propose cette 
pièce au Théâtre du Vaudeville. (Corr., V, p. 337.) Le 19 septembre, elle est 



562 APPENDICES. 

promise à Lockroy pour le Théâtre-Français : « Je vous enverrai les Phi- 
Imithropes pour indemniser MM. Samson et Provost. S'ils veulent bien 
prendre des bouts de rôle dans le Faiseur*. Ils seront les 2 philanthropes, 
et auront tous deux un rôle d'égale force. » {Corr., V, p. 367.) Nous avons 
cité ce projet pour illustrer ce qu'on peut appeler les thèmes reparaissants 
de l'œuvre de Balzac et l'interpénétration de ses œuvres romanesques et 
théâtrales. (Cf. t. 21, p. xxv.) Et ce sont les projets romanesques qui nous 
éclairent quelque peu sur ce projet de théâtre. Parmi les nombreux titres 
qui se rapportent à ce sujet, deux, le Philanthrope et le chrétien et les Deux 
hioifaileurs de Vhumnuité, témoignent, comme la lettre à Lockroy de 1848, 
de l'idée d'opposer deux conceptions de la philanthropie : la pliilanthropie 
humanitaire et la charité chrétienne. {Œuvres romanesques avortées de 
Balzac, p. 83.) Il est évident que Balzac eût tiré de cette opposition une 
critique de la pliilanthropie humanitaire et conclu à la supériorité de la 
charité chrétienne. Pour lui « la vanité fait certainement la base de la 
philantliropie ». (Les Petits bourgeois.) La philanthropie qu'il appelle « ce 
stupide amour collectif qu'il faut nommer l'humanitarisme, fils aîné de la 
défunte Philantliropie, et qui est à la divine charité catholique ce que le 
Système est à l'Ai-t, le Raisonnement substitué à l'œuvre ». (Les Employés.) 

Philippe IL 

Un des titres du projet sur Philippe-le-Réservé* . Attesté par des lettres 
à Mme Hanska, 20 juin {LH, I, p. 222), 22 novembre 1834 [LH, I, p. 273) 
et octobre 1835 (LE, I, p. 359). Cf. t. 21, pp. 271-276 et 581-.585. 

PlIlLlPPE-LE-DlSCRET. 

Variante du titre de Philippe-le-Réservé* . Attesté par la lettre à 
Mme Hanska du 11 août 1834 {LH, I, p. 239) et une rature du manuscrit 
(Lov. A 189). Sans doute une traduction littérale de Felipe il discreto. 
Cf. t. 21, pp. 271-276 et .581-585. 

Philippe-le-Réservé. 

Projet de tragécUe en prose, situé en 1834-1835. Cf. t. 21, pp. 271-276 
et 581-585 ; et plus loin, le Vieux roi*. 

Pièce sans titre. 

Indication sous laquelle est conservée à la Bibliothèque Lovenjoul, une 
comédie esquissée. Cf. t. 21, pp. 251-266 et 576-580. 

Plf:CE SUR UN SUJET ANGLAIS. 

Titre sous lequel est conservé à la Bibliotlièque Lovenjoul, et a été 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 563 

publié par Milatchitch, le texte que nous avons titré plus logiquement 
pour cette édition : le Corsaire rouge*, puisqu'il s'inspire du roman de 
Cooper qui porte ce nom. 

Pierre et Catherine. 

Un des plus importants projets de Balzac en 1848. C'est le 16 avril qu'il 
en parle pour la première fois à M'^^ Hanska, et il se montre expUcite : 
« Pierre et Catherine est une grande œu\Te à la Shakespeare, mais accom- 
pagnée d'un luxe effrayant de costumes et de décors. Ce sera la vie de 
Pierre le Grand et de sa 2^ femme : les tableaux de la répudiation, de la 
mort de son fils, de la séduction du grand Vizir sur le Pruth, du cou- 
ronnement de Catherine l^e seront des choses à attirer tout Paris. Il y aura 
3 ou 4 vues de Pétersbourg. Le sujet de la pièce, littérairement parlant, 
c'est une femme du peuple montant d'acte en acte, d'échelon en échelon, 
jusqu'à être une grande impératrice, pendant que d'acte en acte le grand 
législateur baisse, à cause de son i^T0gne^ie et de ses colères, et se dégrade 
au point d'être au-dessous de la femme, et la lutte entre ces deux forces 
finit par la catastrophe de la mort de Pierre. Tous les incidents vous les 
savez : l'intrigue de Menz de la croix, etc. » {LE, IV, p. 314.) Balzac est 
alors plongé dans la Marâtre. Le 28 avril il écrit : « Aussitôt cette pièce 
finie, je me mets à Orgon et à Pierre et Catherine, et au Père Goriot. » 
Le 2 mai il précise que la pièce sera jouée au Théâtre Historique vers le 
1.5 septembre. Puis le 11 mai il annonce à M'"'^ Hanska la défection de 
Marie Dorval qui devait jouer Gertnide dans la Marâtre. « Quelle galère 
que le théâtre ! Comme je ne compte pas sur la Marâtre, mais sur Pierre 
et Catherine, j'ai profité de cela pour faire le marché de Pierre et Catherine. 
Il faut y dépenser 100 000 fr. Mais chose extraordinaire, il y a un com- 
manditaire qui promet les 100 000 fr. dès que la pièce sera faite et le 
manuscrit lu ! Il s'ensuit que je suis une nécessité pour le Théâtre Histo- 
rique, et que je vais me mettre à passer les nuits d'aujourd'hui au 10 juin 
pour faire ce drame à la Shakespeare. Oh ! ceci me sauve, car cela me 
rapportera 50 à GO 000 fr. de T^re à X^re [...] Rassurez-vous bien sur mes 
affaires, si Pierre et Catherine réussit, je suis archi-sauvé ! » Aussi le voit-on 
travailler « avec acharnement à ce drame historique. » (LE, I\, pp. 34(3- 
347.) Le 13 il écrit encore : « Je vais travailler à Pierre et Catherine sans 
relâche, et, par le premier courrier, vous apprendrez que je l'ai fini. » 
Le 15 il demande le dessin d'un « strelitz du temps de Pien-e le Grand, 
afin de faire faire les costumes ; puis un croquis des uniformes militaires 
du temps de Pierre [le Grand] », et il termine sa lettre : « Allons, voici 
6 heures, il faut se mettre à rœu\Te, et commencer cette tragédie à la 
Shakespeare. » Commencer seulement. Visiblement Balzac peine sur cette 
œuvre. Le 19 il avoue : « Je me sens comme vidé, sans force et sans âme. 
Je ne peux pas me mettre à Pierre et Catherine. » En fait, le sujet mûrit. 
La lettre du 20 mai est optimiste et nous renseigne sur l'évolution du sujet. 
Il y réaffirme que « le grand succès certain, ce sera Pierre et Catherine ». Et 
il ajoute : « Je commence à comprendre le drame de Pierre et Catherine. 



564 APPENDICES. 

Ce doit être la lutte du législateur avec tout ce qui l'entoure : sa femme, 
sa sœur, son fils, son clergé, sa nation. Mais ce sera bien difficile à exprimer 
en drame, à cause de la multiplicité des personnages : mais il faut tout 
vaincre. Chimène est à ce prix. » On voit à quel point le sujet a changé de 
tonalité depuis le l(j a\Til. Et une lettre à Georges ^Iniszech également 
du 20 mai, nous apprend que la pièce a pris une portée politique. « Je vais 
faire une pièce sur le pou\()ir absolu, en sa faveur. » Le 25 mai, c'est la 
première de la Marâtre. iJalzac, fatigué mais optimiste, annonce à 
;\jme Hanska : « Je vais partir pour Sache, y aller faire deux pièces : 
Pierre et Catherine et, une pièce pour le Théâtre-Français. » Cette dernière 
pièce ce sera les Petits bourgeois*. Ce nouveau projet prend la priorité 
dans l'esprit de Balzac. Or, Hostein a beau rappeler le 30 mai à Balzac, 
que le 10 juin approche [Corr., V, p. 310) et le relancer par rintermédiaiie 
de Laure, Balzac n'est plus enthousiaste pour Pierre et (.'atherine. Sa lettre 
à Hostein, le 25 juin 1848, nous le montre bien réticent. « Pendant 3 mois 
les théâtres vont être sans spectateurs, et vos idées peuvent se modifier. 
Enfin, il me serait indifférent de risquer ime autre Marâtre, un drame 
comme on en peut trouver à tout moment en fouillant les mystères de la 
rie privée ; mais Pierre et Catheri)ie, à mon sens est plus qu'une pièce et 
moins qu'une pièce à la fois, c'est un sujet, comme les Napoléon du cirque, 
c'est une de ces rencontres qu'on ne fait pas deux fois ; c'est une fortune 
pour vous et pour moi. » p]t il propose à Hostein, une « pièce excessive- 
ment charge » qu'il se dit très capable de faire. (Corr., V, pp. 315-317.) 
Hostein, dans sa réponse du 4 juillet, affirme sa préférence pour Pierre et 
Catherine, mais laisse son auteur libre de sui\Te son inspiration. {Curr., V, 
])p. 317-318.) L'inspiration de Balzac ne le poussait plus vers Pierre et 
Catherine. Si le 11 juillet il parle encore de faire cette pièce, le 2(i juillet 
c'est le Vagabond* qu'il destine au Théâtre Historique ; puis ce sera tout 
aussi provisoirement Richard Cu^ur-d' Éponge*. Pierre et Catherine figure 
encore le G août sur le répertoire projeté par Balzac. {LH, IV, p. 490 et 
A 208, fol. 47.) Et c'est fini. 11 est vraisemblable que la véritable raison 
de la mise à l'écart de ce projet en est la tonalité politique : une telle pièce 
n'eût guère été appréciée après les événements de juin 1848. Au dossier 
de ce projet il nous faut encore verser un document. Vn des chapitres du 
livre de Hostein, Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtre, s'intitule : 
Comment Balzac conçut le plan d'un drame historique intitulé « Pierre et 
Catherine » et comment il fit « la Marâtre ». Hostein y raconte une visite 
que Balzac, désireux de donner une pièce au Théâtre Historique, lui fit 
en 1847. Soucieux sans doute de bien organiser son récit, Hostein situe le 
projet de Pierre et Catherine avant la Marâtre. Nous savons qu'il n'en est 
rien. Mais son témoignage sur la façon dont Balzac voyait la pièce ne 
manque pas d'intérêt. Milatchitch cite intégralement le récit d'Hostein 
IKuir ce premier tableau. Nous le résumons : 

Dans une auberge russe, une servante jeune, vive, alerte. Des soldats. 
L'un promet à la jeune fille une bien plus belle cabane que celle-ci. Le 
soldat est supplanté par un officier qui promet un bel appartement oii il 
fait très chaud. L'officier est à son tour supplanté par le tsar lui-même. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 5G5 

qui dit : « Je garde cette femme, je lui donnerai un palais ! Ainsi se ren- 
contrèrent pour la première fois Pierre I^"" et celle qui devint Catherine de 
Russie. » {Théâtre inédit de Balzac, pp. 38-40.) Milatchitch a coupé là le 
texte. La fin du récit d'Hostein éclaire cependant quelque peu l'idée que 
Balzac se faisait de ce drame et les raisons qui le poussaient vers ce sujet. 
« — Eh bien ! que dites-vous de mon prolojjue ? domaiula Balzac. 

— Très curieux, très original ! mais le reste ? 

— Sous peu, vous l'aurez. La donnée est intéressante, vous verrez ! 
Comme cadre aux événements historiques, je rêve une mise en scène toute 
nouvelle. La Russie est pour nos théâtres, et principalement pour le vôtre, 
une mine féconde à exploiter. On y viendra. Au point de vue décoratif 
et plastique, nous en sommes encore, quand il s'agit de ce riche et gran- 
diose pays, aux enluminures représentant le passage de la Bérésina, et la 
mort de Poniatowski avec son grand diable de cheval qui a l'aii^ de vouloir 
avaler des glaçons, 

S'animant à mesure qu'il parlait : « FA les habitants ? Des cœurs d'or ! 
bien préférables aux nôtres. Quant à leurs paysans, il n'y a plus que parmi 
eux, qu'il existe des ténors. Nos campagnards, à nous, ont tous des voix 
de prudhommes enrhumés... Et la haute société russe ! adorable ! au 
surplus, c'est là que j'ai choisi et obtenu ma femme !... » 

Balzac me laissa enthousiasmé de lui et bâtissait des montagnes d'espé- 
rances en raison du succès inévitable de Pierre et Catherine. » {Historiettes 
et souvenirs..., pp. 34-35.) 

Cette conversation entre Balzac et Hostein eut sans doute lieu entre le 
16 a\Til et le 2 mai 1848. La tonalité de la pièce y est plus proche du schéma 
du IG avril que des réflexions du 20 mai. Et l'on peut se demander si, 
à l'origine du projet de Balzac, il n'y a pas le souvenir d'une pièce en un 
acte de M. de Saint-Georges, musique de A. Adams, intitulée précisément 
Pierre et Catherine et créée au Théâtre Feydeau, en février 1820. Le sujet 
de cet opéra-comique est le mariage singulier de Pierre le Grand avec la 
fille d'un soldat, qui de cantinière de\ient impératrice de toutes les Russies. 
Nous sommes bien près de la tonalité du premier tableau de Balzac. 

Première demoiselle (La). 

Premier titre de la pièce qui deviendra V École des ménages*. Il apparaît 
dans la lettre à M"'<' Hanska du 12 février 1837 : « Je fais en ce moment 
avec fureur, une pièce de théâtre. [...] Elle s'appelle la Première denioisellc. 
Je l'ai choisie pour mon début parce qu'elle est entièrement bourgeoise. » 
{LH, I, p. 485.) Cf. t. 21, p. .595. 

Prince (Le). 

Titre que porta, de 1834 sans doute à janvier 1848, le projet que nous 
étudions plus haut, sous le dernier titre que lui donna Balzac, V Education 
du prince*. 



566 APPENDICES. 

Protégé (Le). 

Projet de pièce destinée au Théâtre du Gymnase, et conçu en septem- 
bre 1836. (Lov. A 254, fol. 133. Cf. Chro)tologie : début septembre 183G 
pour texte du folio et plus haut : la Feitune supérieure, pour discussion 
de la date.) A.-^I. Meininger qui date ce projet de septembre 1838, suggère 
qu'U peut s'agir d'im nouveau titre pour le Mariage de Mademoiselle 
Prudhomme* . (« Les Employés » de Balzac, t. 3, p. 17, note 1.) L'h^-pothèse 
d'un rapprochement entre les deux projets n'est pas à exclure, mais il faut 
la corriger en tenant compte de la clironologie : le Protégé pourrait être un 
premier état du projet du Mariage de mademoiselle Prudhomme. Xous 
penserions plutôt à ime pièce mettant en scène un couple Vautrin- Rasti- 
gnac et illustrant cette remarque de Balzac dans le Père Goriot : « S"il est 
un sentiment inné dans le cœur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la 
protection exercée à tout moment en faveiu- d'un être faible ? » {FC, t. 9, 
p. 373.) Et Balzac ne faisait-il pas alors l'expérience d'une telle protection 
avec Jules Sandeau* ? 



Prudhomme Bigame. 

Un des projets de la série des Prudhomme. Cf. plus haut, la notice d'en- 
semble à : lu Conspiration Prudhomme*. 

Prudhomme ex bonne fortune. 

Un des projets de la série des Prudhomme. Cf. plus haut, la notice d'en- 
semble h : la Conspiration Prudhomme*. 



Régicide (Le). 

Titre sous lequel Balzac désigne sa tragédie Cromwell*, dans une lettre 
de novembre 1819 à sa sœur Laure. [Corr., I, p. 62.) 

Républicain (Le). 

Sujet noté dans Pensées, sujets, fragmens : « Alceste politique — Figaro 
idem — ridiculiser la patrie — grouper autour d'un honnête homme les 
idées de notre époque personnifiées — intituler le Républicain — chercher 
une intrigue — conclure pour le pouvoir fort — le caissier l'espion — 
S'inspirer de ]\Iolière et de Beaumarchais, de la plaisanterie acre de 
lord Byron et fondre le tout. — M. de Talleyrand l'homme qui se fout de 
tout et qui est plus haut que les hommes et les circonstances — exprimer 
le siècle — comment (rayé) tout le monde veut commander. » Puis Balzac 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 567 

a tiré un trait. A un autre moment, d'une écriture différente, il a ajouté : 
« Les républicains conspirateurs se donnent un chef et commencent par 
le despotisme pour finir par le despotisme. Tout plus mal au 5^ acte qu'au 
dernier (sic pour premier). Alceste vertueux mais trompant une femme. » 
(A 182, fol. 19.) Il est difficile de dater ce projet avec certitude. Il semble 
cependant qu'on puisse le situer à la fin de l'aimée 1830 ou au début de 
l'année 1831. Est-il besoin de souligner quel serait alors l'intérêt de ce 
projet pour une connaissance de la pensée politique de Balzac ? 

Républicains (Les). 

Comédie en 5 actes dont le titre figure sur la liste de pièces de théâtre 
notée par Balzac dans Pensées, sujets, fragmens. (A 182, fol. 50.) Cette liste 
doit dater de 1830-1831. Il s'agit \Taisemblablement du même projet que 
le Républicain*. 

Ressources de Quinola (Les). 

Titre resté, en définitive, à la pièce que Balzac aurait voulu intituler 
V École des grands hommes*. Succède à deux autres titres, les Rubriques de 
Quinola* et les Aventures de Quinola*. Cf. t. 22, pp. 441-604 et 761-814. 

Richard Cœur-d'Éponge. 
Projet qui occupa Balzac de 1835 à 1848. Cf. t. 22, pp. 405-440 et 738-761. 

Rivalités en province (Les). 

Titre sous lequel parut dans le Constitutionnel à partir du 22 septem- 
bre 1838, le Cabinet des Antiques. Il est possible que Balzac ait pensé 
à tirer une pièce de son roman, en collaboration avec Edouard Déaddé*. 
(Cf. Corr., III, pp. 440-441.) 

Roi des mendiants (Le) 

Projet d'un drame liistorique conçu en 1848, à ime époque où Balzac 
avec le Roi des traînards* et Pierre et Catherine* médite de grandes compo- 
sitions pour le Théâtre Historique. Le projet date des premiers jours 
du mois d'août. Ce titre figure sur les hstes que Balzac dressa à cette 
époque. {LH, IV, p. 490 et Lov. A 208, fol. 15 et 47.) Mais ce n'est qu'au 
lendemain de la lecture du Faiseur, le 18 août, qu'il annonce son intention 
de réaliser l'œinTe immédiatement. Et il se met au travail. Le 29 août U 
écrit à M^ie Hanska : « Hier, j'ai fait une bien grande chose : c'est le Roi 
des mendiants. Je vais vous expliquer cela en deux mots. Sous Loms XIII, 
il y avait à Paris un Roi des mendiants, un syndic qui jugeait toutes les 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 37 



568 APPENDICES. 

affaires de la gueuserie, et qui assignait à chaque mendiant sa place, son 
quartier, et tous garantissaient à chacun l'exercice de leur gueuserie, dans 
la zone attribuée à son industrie. Ce Roi des mendiants sous Louis 13, 
a été tour à tour calviniste et catholique, il a rendu service à Henri IV, 
qui l'a nommé son mendiant pour retraite ; mais sous le Cardinal il a été 
oublié. Voici l'idée philosophique : le Roi d'en bas, qui méprise la vie et 
dont le pouvoir est une conquête perpétuelle, s'amuse et est gai pen- 
dant que le Roi de France, celui d'en haut, s'ennuie ; le Roi d'en haut 
est jaloux du Roi d'en bas et le Roi d'en bas l'emporte constamment sur 
celui d'en haut. Louis XIII est ennuyé par son ministre, l'autre est adoré 
du sien, qui le regarde comme un grand homme. Je ne vous parle pas du 
drame qui est extrêmement intéressant, car le Roi des mendiants est 
injustement accusé d'un crime. Ce beau drame philosophique et dont la 
pensée n'empêche pas le drame d'être intéressant sera sans doute fini 
d'ici à 8 jours, et mis immédiatement à l'étude. [...] Adieu, car je vais 
écrire le prologue du Roi des mendiants. » {LH, IV, p. 546.) Marie Dorval 
devait y avoir un rôle. Dès le 18 août, Balzac lui avait fixé un rendez-vous. 
11 pensait alors à un rôle dans Annunziata* . Il dut annuler ce rendez-vous, 
ayant sans doute renoncé à ce projet. Marie Dorval lui écrivit le 29 août : 
(( J'ai été Uen affligée du contrordre que vous m'avez envoyé, sans m'indi- 
quer un autre jour. [...] Cest une grande question pour moi je vous jure que 
d'avoir un rôle de vous ! » {Corr., V, p. 353.) L'auteur dut rencontrer 
l'actrice le 30 août puisque le 31 déjà, la Revue et gazette des théâtres 
annonçait, pour le Théâtre Historique <( mi drame nouveau de M. de Balzac, 
écrit pour- M™*" Dorval ». Il lui avait alors proposé le rôle de Marie de 
Médicis et Hostein avait dû domier son accord pour une mise à l'étude 
rapide de la pièce. Le l^r septembre, i\Iarie Doi-v-al vint rendre visite 
à Balzac qui raconte à Mn»e Hanska : « Elle ne veut pas du rôle de Marie 
de Médicis ; elle préfère Madame du Mizard, une femme encore adultère. 
Et alors, je lui ai dit : — Vous serez donc encore une P... — " Dam ! 
Que voulez-vous ! m'a-t-elle répondu ! — Hé bien, ai-je repris, rentrez. — 
Elle était sur la porte, il faut en finir avec ces rôles-là, il en faut faire un 
superbe, nouveau, aidez-moi ! Trouvons une nouveauté, car je ne peux 
pas, moi, l'auteur de la Comédie humaine, aller recommencer les pleurni- 
cheuses, les femmes faibles qui encombrent le théâtre ; et alors, elle m'a 
proposé bien des nuances, et j'ai trouvé celle qui lui a le plus plu. C'est la 
dévote, qui ne convainc jamais. Votre sœur C[arohne] est la cause de cela. 
J'ai pensé à ce profond comique du masque de la vertu mis sur la galan- 
terie, et sous Louis XllI, c'était bien porté. Donc, le Roi des mendiants 
aura 4 rôles principaux... « (LH, IV, p. 551.) Balzac semble alors bien 
décidé. Il a besoin d'argent pour aller en Russie. Le 4, il note : « Il faut 
((ue je gagne ces cinq cents francs avec ma plume, c'est-à-dire avec 
le Roi des mendiants qu'il faut faire si incontestablement beau qu'on me 
donne la prime, ce qui, par le temps qui court, exige deux chefs-d'œuvre, 
celui de se faire payer et celui qui sera payé. » Le 5, il affirme : « Il faut 
parier pour le 12. D'ici là j'aurai fait composer le Roi des mendiants et 
le Faiseur, et je partirai laissant ces 2 bombes qui feront leur effet, après 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 569 

mon départ. » {LH, IV, p. 556.) Il semble s'être occupé effectivement d'une 
composition de la pièce. {Corr., V, p. 359.) Mais seul le Faiseur fut alors 
achevé et composé. Balzac pensa ensuite écrire cette pièce en Russie. Il en 
est plusieurs fois question de janvier à avril 1849, comme d'une œuvre 
qu'il achève. {Corr., V, pp. 451, 456, 458.) « Je finis une pièce, le Roi des 
mendiants, qui, j'en suis siir, donnera à Hostein les 140 belles représenta- 
tions des Girondins, et à moi 20 000 fr. dont j'ai bien besoin. (Corr., V, 
pp. 463, 487, 489, 507, 508.) Il attend, dit-il, une occasion, pour l'envoyer. 
En fait, il semble bien que Balzac ait alors davantage rêvé à sa pièce que 
travaillé réellement ! Il dut revivre la douloureuse expérience de Sache 
avec les Petits bourgeois. Si la pièce avait été écrite, il l'aurait rapportée 
dans ses papiers et M™^ Hanska se fût empressée de la faire jouer. 

Roi des traînards (Le). 

Titre que prend, en 1846, le projet les Traînards de Varmée française*. 
Balzac pense toujours à cette pièce pour Frederick Lemaître, et cette fois, 
il envisage de solliciter la collaboration de Méry*. {LE, III, pp. 271, 278.) 
Le projet n'aboutit pas alors. Mais en février 1848 Balzac y pense toujours : 
« Peut-être le moment sera-t-il favorable pour le Roi des traînards à la 
Porte Saint-Martin, car il n'est bniit que du succès de Monte-Cristo, et il 
faudra que les autres théâtres luttent avec celui-là. » (LH, IV, p. 188.) 
Mais le 5 mars, Balzac renonce à ce projet : « Les Traînards* sont impos- 
sibles : on ne peut se mocquer de la guerre, quand tout le monde v pousse. » 
(LH, IV, p. 227.) 

Roués bourgeois (Les). 

Titre d'une pièce destinée au Théâtre- Français et noté dans Pensées, 
sujets, fragmens. (A 182, fol. 53.) Milatchitch le date de 1838. H semble 
qu'ici on puisse proposer une date plus certaine. Le sujet figure après celui 
de Marciole* et de la Fosseuse*, avant celui de l'Homme incapable*. Il 
date donc de 1834. II est difficile de faire une hj'pothèse. Cependant on 
peut penser que le mot roués est ici substantif, et que Balzac voulait mettre 
en scène la débauche bourgeoise par opposition à la débauche élégante des 
roués aristocrates de la Régence. ()n sait que dans les Petits bourgeois 
Balzac voulait montrer les tentatives de sauvetage d'un fils de famille 
con'ompu. Les Roués bourgeois nous auraient-il montré la comiption du 
fils de famille ? 

RlBHIQUES DE QuiXOLA (Les). 

Titre initial des Ressources de Quinola*. Attesté par une note de Pensées, 
sujets, fragmens, où il est barré (A 182, fol. 2) et par une lettre à 
.Mme Hanska du 30 septembre 1841. (LH, II, p. 26.) Le mot rubriques, au 
sens de ruses, roueries, se trouve chez Molière, à propos de Scapin qui est 
un des modèles de Quinola. (Cf. le Médecin malgré lui.) Ce titre fut sans 



570 APPENDICES. 

doute changé à cause de son archaïsme prêtant à confusion. Balzac pensa 
alors, semble-t-il, à intituler sa pièce, les Aventures de Quinola*. 



Sophie Prudhomme. 

Un des nombreux projets autour du personnage de Prudhomme. Cf. phis 
haut, la notice d'ensemble à : la Conspiration Priidlionnne*. 

Souffrances d'un père. 

Ce titre est attesté par une liste de sujets de pièces notée dans Pensées, 
sujets, fragmens. (A 182, fol. 31.) Par référence aux autres sujets notés sur 
la même page, en particuher le Mariafje de Prudhonnnc*, on peut penser 
que cette notation date de novembre 1837. ]\I. Bardèche relève que, deux 
pages plus haut, Balzac a noté le sujet du Père Goriot (fol. 29) et il se 
demande : « Est-ce un projet d'adaptation à la scène du Père Goriot ? » 
(Œuvres de Balzac, Club de Thonnête homme, 19G3, t. 28, p. 65G, note 1.) 
C'est là une hj-pothèse possible. Mais il y a une autre possibilité. Les 
sujets notés sur ce fol. 31, figurent dans le coin supérieur droit et sont 
disposés ainsi : 

Le Conspirateur innocent* — Le mariage de J. Prudh* 
La fille d'argent* — Souffrances d'un père. 

Or il n'est pas certain qu'il faille lire souffrances d'un père, il nous semble 
que Balzac a écrit : Souffrances du père. Et dans ce cas il pourrait s'agir 
non d'un titre, mais, après le titre la Fille d'argent, d'une indication sur 
le sujet où Balzac aurait évoqué les souffrances du père de la fille d'argent. 
Et nous avons \ti que la fille d'argent est sans doute une fille de joie. 
Ce qui peut donner quelque poids à cette h\i)othèse c'est que Balzac, dans 
la lettre à 'Sl"^^ Hanska où il précise le sujet du Mariage de Mademoiselle 
Prudhonniie, annonce son intention : « Je ne ferai pas que cette pièce-là, 
j'en veux faire à la fois deux autres, afin d'avoir les recettes de deux 
théâtres, au moins. » (LH, I, p. 543.) Or nous aurions ainsi trois sujets 
vraisemblablement notés à ce moment-là, novembre 1837. 

Spéculateur (Le). 

Titre que Balzac, en mai 1840, pensa donner au Faiseur*, alors baptisé 
Mer cadet*. Il écrit à Laure : « Ça ne s'appelle plus Mercadet, mais le Spécula- 
teur. C'est vraiment profondément comique. » (Corr., IV, pp. 118-119.) 

Stanislas ou la suite de michel et Christine. 

Comédie-vaudeviUe en 1 acte par ]\IM. Viellerglé Saiut-Alme et Etienne 
Arago, représentée à l'Ambigu-Comique le ô juin 1823. Une comédie- 
vaude\'i]le, en 1 acte également, Michel et Christine, de Scribe et Dupin, 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 571 

avait été publiée en 1822. Il parut également en 1823 un roman, Michel 
et Christine et la suite par de Viellerglé Saint-Alme. (Cf. A. Prioult : Balzac 
avant « la Comédie humaine », pp. 184-187.) Balzac, alors lié avec Lepoi- 
te\in* et Etienne Arago*, coUabora-t-il à la pièce et au roman qui en fut 
tiré ? M. Bardèche le pense qui écrit que c'est avec cette pièce que « Balzac 
affronta pour la première fois le verdict du public >>. (Préface au Théâtre, 
Œuvres de Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. m.) Nous ignorons sur quel 
document il fonde cette assertion. 



Succession Poxs (La). 

Ce projet d'une pièce, tirée sans doute du Cousin Pons, ne nous est 
coimu que par la mention qui en est faite sur une liste de pièces à faire, 
dressée au début d'août 1848 par Balzac, sur une page du manuscrit de 
Richard Cœur-d' Éponge. (Lov. A 208, fol. 47.) 

Syll.\. 

Tragédie projetée et sans doute commencée en 1819. Balzac tenait à ce 
projet qu'il mit de côté pour se consacrer à Cronnvell*. Le 6 septembre 1819 
il écrivait à Laure : « J'ai choisi le sujet de Cromwell, [...] mais je regrette 
mon pauvre Sylla, je ne l'achèverai que si Cromuell réussit. » {Corr., I, 
p. 37.) Il ne sera plus question de ce projet. Est-ce à cause de l'échec de 
Cromivell ? Balzac fut pourtant encore tenté par la tragédie après Cromwell. 
(Cf. Alceste*.) ]\Iais à cette date le sujet de Sylla venait d'être traité par 
Etienne de Jouy. Talma jouait le rôle de Sylla dans cette pièce, créée au 
Théâtre-Français le 27 décembre 1821 et qu'Honoré Balzac \at en 
avril 1822. On peut noter qu'il cite assez souvent SyUa dans son œu\Te ; il 
voit en lui un de ces élus qui refait la société (le Curé de village) et se 
demande dans la Peau de chagrin : « Moïse, Sylla, Louis XI, Richelieu, 
Robespierre et Napoléon sont peut-être un même homme qui reparaît 
à travers les civilisations comme une comète dans le ciel ! » {FC, t. 14, 
p. 40). Il est donc plus regrettable encore que l'on ne sache rien de plus 
sur ce sujet. 



Tableaux d'une vie privée. 

Esquisse d'une pièce dont on connaît deux versions. Cf. t. 21, pp. 229-246 
et 566-572. 



Théodore. 

Projet de mélodrame attesté par VOrdre du jour de 1822. (Lov. A 202, 
fol. 28.) Il est difficile, sur ce seul titre, de préciser quelle put être l'inten- 
tion de Balzac. Il est possible, et nous y avons fait allusion à propos des 
Deux Mahomets* , que le jeune Honoré ait lu le Mahomet II de Sauvé de 



572 APPENDICES. 

la Noue. Or dans cette pièce, Théodore, dernier défenseur de Byzance que 

Mahomet II \aent de conquérir, est le père d'Irène, dont le conquérant 
tombe amoureux. On le croit mort, mais il n'est qu'emprisonné : il 
s'échappe de ses fers et provoque une révolte. Mahomet II, qui pense que 
pour être conquérant il ne faut pas être amoureux, tue Irène, et Théodore 
expire en apprenant cette nouvelle. Il y a là, en effet, de quoi faire un 
mélodrame. Une autre hypothèse est possible. En féwier 1822 Balzac 
pense à une œuvre, la Fmnille R'Hootie* (roman ou théâtre ?) où il eût 
mis en scène sa faraiUe. A. -M. Meininger a attiré l'attention sur le curieux 
personnage de Tliéodore Rosine Lassalle, demi-sœur d'Eugène Surville, 
beau-frère de Balzac. N'est-il pas possible d'imaginer que Balzac ait été 
tenté, dès 1822, de s'inspirer de ce personnage qui, selon le mot de 
A.-M. Meininger « hante la Comédie humaine » ? (Cf. Théodore, in V Année 
balzacienne 1964, pp. (37-81.) 

Traînards (Les). 

Autre titre, attesté par la lettre à M'ne Hanska du 5 mars 1848, des 
Traînards de Varmée française* et du Roi des traînards*. 

Traînards de l'armée française (Les). 

Projet de pièce conçu en mars 1844. Le 11 mars Balzac se met à la 
recherche d'une « drôlerie » pour Frederick Lemaitre et la Porte Saint- 
Martin. (LH, II, p. 402.) Le 13, il a trouvé : « Moi, chère, je suis enthou- 
siaste d'autre chose, j'ai trouvé le plus beau sujet bouffon pour Frederick, 
quelque chose d'inouï ; mais je n'ai pas le temps de l'écrire. Voici ce que 
c'est : peindre les Traînards de Vannée française, en 1813 et 1814, c'est- 
à-dire l'envers de la guerre, toutes les guenilles qui traînent après une 
armée. Faire une pièce qui soit à l'époque de Napoléon, ce qu'est Don 
Quichotte à la chevalerie. Montrer les SganareUe, les Frontin, les Masca- 
rille, les Figaro de l'armée, ce qu'on appelle les Fricoteurs, les gens qui 
parlent guerre et qui n'ont pas vu le feu, en 15 ans ! Et qui sont poursuivis 
ou par l'ennemi ou par la gendarmerie de l'armée, de Russie en Alsace en 
passant par les pays intermédiaires qu'on peindra. C'est une épopée drola- 
tique, et avec Frederick pour AchiUe en haillons de gloire, il y a de quoi 
faire bien de l'argent ! Allons, chère, avouez que mes maux de tête ont 
une fin heureuse. » {LH, II, p. 403.) Pour ce sujet Balzac pense à la colla- 
boration de Gozlan* qui accepte. î\Iais le 8 avTil, Paulin, qui veut lancer un 
nouveau journal, propose à Balzac de lui payer 10 000 francs le volume 
des Scènes de la vie militaire. « Il faut dire adieu à Prudhomme* , aux 
Traînards*, à la scène, elle ne rapporterait pas autant ! » {LH, II, 
p. 421.) Ce projet passe alors dans le domaine romanesque. Il figure, 
sous le no 92 et le titre les Traînards, dans le Catalogue de 1845. (Cf. OCB, 
en tête du t. 19.) En 1846 il réapparaît dans le domaine théâtral sous le 
titre le Roi des traînards*. 



RÉPERTOIRE DU THEATRE DE BALZAC. 573 

Trilogie glorip;l"se (La). 

Vers 1834 Balzac groupe sous ce titre trois projets, le Prince*, les Cour- 
tisans*, la Conspiration*. (Pensées, sujets, fragmens, A 182, foJ. 50.) Si le 
titre n'est pas repris, l'idée d'une trilogie de pièces à sujets politiques réap- 
paraît, semble-t-il, en août 1848, lorsque Balzac dresse une liste de projets 
siu- le manuscrit de Richard Cœur-d Éponge. (Lov. A 208, fol. 47.) On y 
trouve, en effet, les trois titres suivants groupés : VÉducation du ■prince*, 
les Courtisans*, le Ministre*. 



Trois maxières (Les). 

Comédie en 3 actes esquissée en 1823-1824. Cf. t. 21, pp. 209-214 
et 555-556. 



Vagabond (Le). 

Titre qui apparaît le 26 juillet 1848 dans une lettre à M^e Hanska. 
Balzac veut faire cette pièce pour le Théâtre Historique. Il ne donne aucune 
autre précision et il n'en sera plus question dans sa correspondance. Le 
titre ne figure sur aucune des listes qu'il dresse en août 1848. 

Valet-maîtresse (Le). 

Titre attesté par VOrdre du jour du début de 1822. (Lov. A 202, fol. 28.) 
Pierre Barbéris a rapproché ce projet de comédie de la Dernière fée. Le 
chapitre xviii du roman intitulé le Valet de chambre, nous montre Catherine 
se faisant engager par Abel comme valet de chambre, sous le nom de 
Justin, après s'être déguisée en garçon. Et P. Barbéris a identifié comme 
sources de Balzac, la Lune de miel de Tobin et la Famille de Montorio de 
^laturin : « Chez Tobin comme chez ^Nlaturin, une jeune fille amoureuse 
se déguise en page, s'introduit auprès de celui qu'elle aime, l'émeut par 
le récit, transposé en ballade ou chanson, de ses malheurs, et finit par le 
faire revenir de sa misog}Tiïe. Chez Maturin, elle réussit, de plus, à se faire 
donner un baiser. Balzac avait été frappé par ce sujet, puisque dans le 
bordereau de 1822, figure un projet de comédie : le Valet-maîtresse. » 
(Aux Sources de Balzac. Les Romans de jeunesse, p. 221.) Nous avons ici 
une preuve de plus que chez Balzac, création théâtrale et création roma- 
nesque sont intimement liées. 

Vautrin. 

Drame en 5 actes dont nous possédons deux versions. Cf. t. 22, pp. 1-278 
et 609-696. 



574 APPENDICES. 

Veille et le lendemain (La). 

Projet d'une pièce en 3 actes et 6 tableaux, dont Balzac note le sujet, 
entre le 6 et le 14 août 1848, sur une page de garde de Richard Cœur- 
d'Éponge. (Lov. A 208, fol. 15.) Il n'est nulle part ailleurs question de ce 
projet sur lequel nous ne pouvons donc risquer aucune h^'pothèse. 

Vieillesse de don Juan (La). 

Conte fantastique en 3 actes esquissé en 1830. Cf. t. 21, pp. 247-250 
et 573-575. 



Vieux roi (Le). 

Dans le Bulleti)i de travail pour le théâtre qu'il dresse en novembre 1834 
(Lov. A 312, fol. 384-385 et Lov. A 202, fol. 14. Cf. Chronologie) au moment 
de l'association E.-J. San-Drago*, Balzac destine au Théâtre-Français une 
pièce intitulée le Vieux roi. Il ne donne aucune autre indication. On peut 
cependant rapprocher ce titre de celui d'un conte philosophique conçu 
dès 1832, attesté par deux mentions dans Pensées, sujets, fragmens. (A 182, 
fol. 13 et 15.) Une note du fol. 13 précise par ailleurs : « Dans El Verdugo 
un fils tue son père pour une idée, et dans le Roi le père tuant son fils. » 
Tetsuo Takayama, dans les Œuvres romanesques avortées de Balzac, a fait 
le point sur ce projet et suggère : « Peut-être Balzac aurait-il voulu repré- 
senter dans /(' Roi un infanticide causé par l'idée de dpiastie... » (Op. cit., 
p. 58.) Nous souscrivons volontiers à cette hypothèse. Et dans le contexte 
de 1834, époque à laquelle Balzac pense à des drames historiques, il ne 
serait pas étonnant que le sujet de cette pièce eût été l'infanticide histo- 
rique commis par Philippe II sur Don Carlos. Or nous avons noté dans 
l'étude de ce sujet que Philijype-le-Réservé* disparaît en novembre 1834 
(les plans de Balzac pour reparaître en octobre 1835. (Cf. t. 21, p. 583.) Et 
le titre du Vieux roi apparaît précisément pendant cette éclipse. Le fait 
enfin que la pièce soit destinée au Théâtre-Français indique que Balzac y 
attache une certaine importance. Il nous paraît donc possible de voir 
dans U Vieux roi un avatar du sujet de Philippe-le-Réservé. 



INDEX 
DES COLLABORATEURS. 



Mes amis, j"ai terminé bientôt mon 
monument de la Comédie humaine ; je 
vais bâtir en regard un autre édifice qui 
le complétera, je veux écrire un théâtre. 
Mais comme on ne manquerait pas de 
trouver mes pièces détestables si l'on 
savait que j'en suis l'auteur, je prie l'un 
de vous de consentir à signer pour moi, 
au moins les premiers ouvrages. 

Propos de Balzac, rapporté par 
Rover : Histoire du théâtre 
contemporain, 1878, t. 5, p. 152. 

La collaboration n'était guère pos- 
sible avec une pareille nature. Si Balzac 
recommençait tellement son propre 
travail, combien ne devait-il pas 
recommencer le travail des autres ? 

Charles Monselet : l'Étendard, 
29 mars 1869. 



AVERTISSEMENT. 

Si l'on veut mesurer la place qtie tint le théâtre dans la vie et l'œuvre 
de Balzac, il faut ajouter au Répertoire des œuvres écrites ou projetées un 
Index des collaborateurs. On est frappé ici aussi par le nombre et la variété 
des projets. Ainsi se précise, peu à peu, l'image d'un Balzac aspirant à la 
gloire dramatique, cherchant inlassablement à réaliser son rêve. Mais on 
mesure aussi à quel point l'histoire des rapports de Balzac avec le monde 
du théâtre nous reste mystérieuse. 

La collaboration au théâtre est, à l'époque de Balzac plus encore qu'à 
toute autre, ime pratique extrêmement courante ; si courante même que 
l'on prêtait facilement des collaborateurs à quiconque signait seul une 



576 APPENDICES. 

œu\Te. Mais la notion de collaboration était très vague. Et l'on revendi- 
quait tout aussi facilement Fhonneur d'avoir collaboré à une pièce : il 
suffisait d'avoir, au cours d'une conversation ou d'une répétition, apporté 
une suggestion ou donné un conseil cjui avait été sui\i. 11 est donc, dans 
ce domaine plus qu'en tout autre, très difficile de savoir exactement à cjuoi 
s'en tenir, ilême le partage des droits d'auteur n'est pas un critère sûr et 
ne témoigne pas d'une véritable collaboration. Nous avons donc cherché 
ici, non à résoudre le problème mais à réunir les documents qui permettent 
d'en tenter une approche. Dans les notices qui suivent nous nous sommes 
intéressé, moins au « collaborateur » qu'à ses rapports avec Balzac, réels 
ou supposés, dans le domaine de la création théâtrale. 

L'astérisque placé après un nom propre renvoie à VLidex : à la suite 
d'un titre, il renvoie au Répertoire. 



Alboize Jules-Edouard. 

Jules-Edouard Alboize de Pujol, auteur dramatique, collabora avec 
Charles Desnoyers, Paul Foucher, Anicet Bourgeois, etc. Il écrivit aussi 
quelques ronuins-feuiiletons. Nous n'avons aucun témoignage direct de 
relations entre Balzac et Alboize. Si nous lui faisons place ici, c'est que, 
d'après ime assertion de Dennery, il aurait refait la Marâtre. C'est Gabriel 
Ferrj' qui rapporte le fait. S'étonnant de l'affirmation de l'adaptateur du 
Faiseur, le critique s'écria : — « Quoi, vous dites que la Marâtre aurait été 
refaite par Alboise ? — Parfaitement. — Cependant, insistai-je, différents 
contemporains de Balzac que j'ai consultés, interrogés, ne m'ont jamais 
appris ou révélé pareille circonstance au sujet de la Marâtre. — Cela 
prouve que la collaboration d' Alboise a été discrète. » (Gabriel Ferry. 
Étude sur le théâtre de Balzac. Balzac et Adolphe d'Ennery in Revue d'art 
dramatique, t. XXXV, 15 juillet 1894, p. 71.) 

Les faits contredisent cette affirmation, du moins pour 1848, puisque 
nous possédons le manuscrit. Mais il n'est pas exclu que la Marâtre ait été 
retouchée, discrètement, pour la reprise de 1859. L'assertion de Dennery 
pourrait s'ajDpliquer à cette époque. 

Anicet-Bourgeois, Bourgeois Auguste-Anicet, dit (1806-1871). 

Il commença dès 1825 à travailler pour le théâtre et collabora avec Van- 
derbuch, Lockroy, Brisetarre, PLxérécourt, Paru Féval, Victor Ducange, 
Michel Masson, Dennery, etc. Parmi les productions de ce fournisseur du 
boulevard du crime, citons Latude (1834), la Nonne sanglante (1835), 
les Trois épiciers (1840). On lui attribue des pièces de Dumas : Thérésa, 
Angèle. C'est Lockroy, directeur du Vaudeville en 1846, qui envisagea 
une collaboration d' Anicet-Bourgeois et de Balzac. « Nous ferions les 



578 APPENDICES. 

Priidhotinne* dont tu as tant entendu parler», écrivait Balzac à "Sl^^ Hanska 
le 19 octobre 1846. iLH, III, p. 429.) Il ne fut pas donné suite à ce projet 
et nous ignorons si les deux hommes se sont alors rencontrés. 



Akago Emmanuel (1812-1896). 

Fils de l'astronome P"ran(,'nis Arago. Ami de Sandeau et de George Sand 
qu"il aurait courtisée en 1835 au grand scandale de Balzac {LH, I, p. 341). 
Il est deux fois question d'une collaboration théâtrale d'Emmanuel 
Arago et de Balzac. En mai 1834, pour une pièce destinée au Théâtre de 
la Gaîté à écrire avec Charles Rabou*, et en octobre 1834, pour une société 
à trois avec Jules Sandeau*. Cette « société anonyme, sous le titre de 
E.-J. San-Drago* (Sand-Arago) » (LH, I, p. 265), visait à fournir tous les 
théâtres de Paris. Balzac avait dressé une liste des sujets à traiter. Cf. Chro- 
nologie, novembre 1834. 

Arago Etienne (1803-1892). 

Fils de l'astronome François Arago et frère du précédent. Il écrivit, le 
plus souvent en collaboration, une centaine de pièces. Selon Bardèche, 
Balzac aurait collaboré avec lui, en 1823-1825, pour Un jour d'embarras*, 
Stanislas ou la suite de MicJiel et Christine* et le Chemin creux*. (Cf. Préface 
au Théâtre. Œuvres de Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. m.) Etienne Arago 
collabora effectivement à cette époque avec Lepoite\'in avec lequel Balzac 
travaillait aussi. (L'Héritière de Birague.) Mais les deux hommes colla- 
borèrent-ils directement ? On ne sait. Signalons qu'en 1868-1869, Etienne 
Arago, alors critique dramatique de VAvenir national, consacra deux 
articles à la reprise de Mercadet au Théâtre-Français (24 et 26 octobre 1868) 
et un article à la reprise de Vautrin à l'Ambigu (5 a^Til 1869). Dans ces 
articles une seule allusion à des rapports personnels du critique avec l'au- 
teur, mais fort curieuse. Etienne Arago s'étonne que Lockroy ait pu 
demander une pièce à Balzac en 1848 « sans tenir compte de l'opinion 
politique de Balzac, qui, de membre de la Charbonnerie que je Vavais fait 
en 1H20, était devenu légitimiste ». U Avenir natio)nd. 26 octobre 1868.) 



Ai-GER Ilippolyte (1796-1881). 

Il connut Balzac dès 1828 ; ils collaborèrent au Feuilleton des journaux 
politiques. En 1838, Auger s'étant lancé dans le théâtre, il fut question de 
collaboration. Ce projet est attesté par une lettre d'Auger à Balzac du 
(j septembre 1838 : « Le lendemain du jour où j'ai eu l'honneur de rencon- 
trer M. de Balzac, je suis parti pour la campagne et j'espérais y travailler 
au sujet dont il m'a parlé. Par malheur, j'ai été, pendant dix jours, très 
malade. Quand j'ai pu reprendre mes travaux, il m'a fallu terminer deux 
pièces commencées. Depuis il m'a été impossible de rien faire. Si il. de 
Balzac est toujours dans les mêmes intentions, je lui demande un rendez- 



INDEX DES COLLABORATEURS. 579 

VOUS un jour de la semaine prochaine ; chez moi s'il vient à Paris, chez hii 
s'il veut que je m'y rende. Je crois devoir le prévenir qu'il sera bien difficile 
d'arriver cet hiver au Gymnase parce que M. Poirson a tout ce qu'il lui 
faut. Mais il est un théâtre où nous serions sûrs d'être mis en répétition 
immédiatement, si nous trouvions quelque sujet piquant c'est le théâtre 
de la Porte St-^Iartin. Avec un succès on va là jusqu'à cent représentations 
de cinq mille francs. On a 10 pour cent sur la recette, sous un titre bizarre 
on peut faire tout ce qu'on veut. L'Ambigu comique fait des recettes avec 
le Chien du mont St-Beniard, ouvrage stupide. Si M. de Balzac pouvait 
trouver une fable pour ce titre : le Chameau reconnaissant, on trouverait 
bien vite un principal acteur. Ça ferait courir tout Paris. Je suis aux 
ordres de ]\I. de Balzac ; bien portant aujourd'hui, je puis m'engager à tra- 
vailler promptement, j'attends donc une entre\iie. Mes compliments 
sincères et l'assurance de mon dévouement pour M. de Balzac. » {Corr., 
III, pp. 435-436.) Les propositions d'Auger ne diu-ent guère plaire à 
Balzac. Et c'est tout à son honneur 1 



Bavard Jean-François-Alfred (1796-1853). 

Condisciple de Scribe, il fit des études de droit avant de se lancer dans 
le théâtre. Il débuta en 1821 par une Promenade à Vaucluse. Sa production, 
presque toujours résidtat de collaborations diverses, est fort abondante. 
Son théâtre a été publié en 12 volumes, de 1855 à 18.58, chez Hachette. 
Ce fécond vaudevilliste collabora en 1840 avec Balzac pour Pantéla 
Giraud. (Cf. t. 22, pp. 699-702.) On lui doit sans doute l'arrangement des 
deux premiers actes de la version qui fut jouée en 1843. On pourra se faire 
une idée de son travail en consultant les notes de la pièce. (Cf. t. 22, 
pp. 713-722.) De plus, selon le Corsaire-Satan du 15 novembre 1846, sa 
collaboration aurait été envisagée pour le Père prodigue. (Cf. Chronologie.) 
Notons encore qu'il fut l'un des auteurs de la Fille de V Avare, adaptation 
théâtrale d'Eugénie Grandet. (Cf. Chronologie, janvier 1835.) 

Belloy Auguste-Ben jamin-GuiUaume de (1812-1871). 

Cf. Corr., III, pp. 806-807. Participa avec Balzac à la Chronique de Paris, 
s'occupa avec Grammont* de la ré\ision et de la publication des Œuvres 
complètes d'Horace de Saint-Aubin, et collabora à Gamhara. Les deux 
hommes furent assez liés et il est \Taisemblable que de Belloy fut mêlé aux 
rêves de théâtre de Balzac. Les prit-il au sérieux ? Le 17 octobre 1838 
dans une lettre où, il « blague » gentiment celui qu'il appelle « son maître », 
il écrit : « Je serai heureux de vous voir et de causer avec vous de ces nom- 
breux vaudevilles que nous ferons ensemble et qui auront tant de succès. » 
{Corr., III, p. 448.) Mais nous n'avons aucune trace de projets précis. 
Cependant selon Théophile Gautier, de Belloy aurait fait partie de l'équipe 
réunie par Balzac pour composer Vaidrin. On a vu ce qu'on peut penser 
de cette légende. (Cf. t. 22, p. 611.) 



580 APPENDICES. 

Bernard du Grail Charles de (1804-1850). 

Consulter à son sujet la thèse de J. S. Van de Waal : Charles de Bernard. 
(Amsterdam, 1940. j Ses rapports avec Balzac mériteraient une étude 
attentive. Signalons, en ce qui concerne le théâtre, que Balzac, en juin 1847, 
pensa lui demander de rimer un acte d'Orgoii*. On sait que ce fut Amédée 
Pommier qui se chargea de ce travail, et il est possible que Charles de 
Bernard ait ignoré Tintention qu'eut Balzac un moment de le solliciter. 
Charles de Bernard fut. en I83(i, un des collaborateurs de Balzac à la 
Chronique de Paris. 



Clairville Louis (1811-1876). 

Il était le fils de Xicolaïe*, dit Clairville, l'acteur dramatique. Il débuta 
en 1821 comme acteur chez ^l^^ Saqui. Mais à partir de 1837 il fut exclu- 
sivement auteur dramatique. 11 écri^^t, parfois seid, mais le plus souvent 
en collaboration, plus de 60i l pièces. Il collabora avec Balzac pour le Père 
prodigue*. (Cf. R. J. B. Clark : Balzac, Clairville et « Madame Marneffe ».) 

CoRDiEK Jules. Éléonore Tenaille de Vaulabelle, dit (1802-1859). 

Frère de riiistorien Achille de Vaulabelie. H aurait collaboré avec 
Clair\-ille à Madame Marneffe ou le Père prodigue. (Cf. Wicks : The Parisian 
Stage, University of Alabama Press, 1950.) R. J. B. Clark, qui signale ce 
détail, met en doute l'existence d'un troisième collaborateur. (Cf. Balzac, 
Clainillp et « Madame Marneffe », in RHLF, 1968, p. 781, note 2.) Cepen- 
dant des documents conser\-és à la Bibliothèque Lovenjoul attestent qu'il 
y eut partage des frais, et donc des droits, entre trois auteurs, Balzac, 
Clair\-ille et un troisième dont le nom, très difficilement Lisible, commence 
par un « E ». (Lov. A 297, fol. 35-39.) Mais nous pensons qu'il s'agit, non de 
Jules Cordier, mais d"Édouard Miot*. 



DÉADDÉ Edouard 1 1810-1872). 

Cet ancien employé au ministère de l'Intérieur a écrit, sous le pseudo- 
nyme de Saint-Yves, de nombreux vaudevilles en collaboration. Il y eut 
entre Balzac et lui, des projets de collaboration, attestés par une lettre 
de 1830 : « Demain je vous attendrai à midi pour causer d'une autre 
pièce » {Corr., 1, p. 450) sur lesquels nous ne savons rien. Déaddé collabora 
à la même époque avec Ratier*. Signalons que Déaddé signa D. A. D. un 
grand nombre d'articles de la Revue et gazette musicale. Il fut, en 1838-1839, 
un des directeurs du Théâtre de la Renaissance, au moment où Balzac y lut 
r École des ménages. Et il semble avoir été favorable à la tentative de Balzac. 
(Cf. aussi les Rivalités en province*.) 



INDEX DES COLLABORATEURS. 581 

Delestre-Poirson, Charles-Gaspard Poirson, dit (1790-1859). 

Vaudevilliste. Fut de 1820 à 1844 le directeur du Théâtre du Gymnase 
où il monta de nombreuses adaptations théâtrales des œuvres romanesques 
de Balzac. Il entretint avec celid-ci des relations correctes, lui envoya un 
billet pour la première de la Fille de V Avare (cf. Corr., II, pp. G16-G17), lui 
offrit en 1838 ses entrées et se montra prêt à accueillir ses œuvres : « puisque 
vous songez enfin à être dramatique au théâtre même, puissiez-vous 
songer au nôtre, où vous comptez déjà bien des pièces qui ont profité à tout 
le monde excepté à vous ". (Corr., III, p. 382.) C'est en 1844 que Balzac 
pense faire jouer Prudhoinmc en homie -fortune* au Gymnase. « Poirson 
trouve la pièce excellente, il me propose de me (jiiider ! [...] Adopté. » 
(LH, II, p. 381.) On peut donc parler d'un projet de collaboration entre 
les deux hommes. 

Desnoyers Louis (1805-1868). 

Balzac, dès 1830-1831, fut lié avec Louis Desnoyers, qui devait devenir 
le responsable de la partie littéraire du Siècle fondé par Dutacq en 183(). 
Avec Desnoyers aussi Balzac tenta de collaborer en 1831. « J'ai besoin de 
vous voir pour une pièce de théâtre à brocher en peu de jours et qui je 
crois, nous donnerait nummos et glorin jmtri [sic] ». (Corr., V, p. 808.) 

DuPETiT-MÉRÉ Frédéric (1785-1827). 

A composé, seul ou en collaboration, un très grand nombre de pièces 
qui, poiu- la plupart, ont paru sous le nom de Frédéric. Selon Bardèche, 
Balzac aurait été « dans un anonymat disgracieux, son collaborateur 
appointé » pour Paoli ou les Corses et les Génois*. (Cf. Préface au Théâtre, 
Œuvres de Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. m.) La pièce fut créée le 
26 mars 1822. 



Gautier Théophile (1811-1872). 

Il manque à la bibUographie balzacienne, une étude complète et précise 
des rapports de Balzac avec Théophile Gautier, son cadet de douze ans. 
Ces rapports datent de la fin de l'année 1835 quand Balzac, séduit par 
Mademoiselle de Maupin, s'attacha les ser\dces de Gautier pour sa Chro- 
nique de Paris. Plus ou moins réguliers, plus ou moins amicaux, ces rapports 
ne devaient plus cesser qu'à la mort du romancier. Balzac qiu, en 1836, 
voyait en Gautier une des « supériorités » de son temps (LH, I, p. 453) 
nuança par la suite ce jugement ; « C'est un des talents que je reconnais, 
écri\at-il à M^^ Hanska le 15 octobre 1838, mais il est sans force de 
conception. [...] Il a un style raxissant, beaucoup d'esprit et je crois qu'il 
ne fera jamais rien, parce qu'il est dans le journalisme. » (LH, I, p. 621.) 



582 APPENDICES. 

C'était, en somme, un bon exécutant et Balzac tenta plusieurs fois de 
s'assurer sa collaboration pour des pièces de théâtre. Eu février 1839 il 
parle d'une pièce en 5 actes pour laquelle il attend « beaucoup de lui ». 
(LH, I, p. 63G.) Il fut question aussi de Gautier à propos de Vautrin 
(cf. t. 22, p. (ill), de Richard Cœur-d' Éponge* (cf. t. 22, p. 746 ; LH, III, 
pp. 92, 115 et 130 ; Corr., V, p. 68 et V Année balzacienne 1968, pp. 337-368), 
et pour Orgon* (cf. plus haut, p. 394). Aucun de ces projets n'aboutit, 
Gautier se montrant, en définitive, toujours réticent devant les méthodes 
de Balzac. Mais le critique dramatique de la Presse eut ainsi cormaissance 
de bien des projets de Balzac et ses témoignages, s'ils sont parfois suspects, 
méritent d'être étudiés avec attention. 

GozLAN Léon (1803-1866). 

Balzac avait fait sa cormaissance chez il"^^ Béchet en 1833. ]\Iais c'est 
en 1839 au Comité de la Société des Gens de Lettres, que présidait Balzac, 
qu'ils entrèrent \Taiment en rapport. Gozlan n'apprécia pas un Grand 
homme de province à Paris. {Corr., III, p. 653.) En juillet 1839 Balzac, 
Hugo et Gozlan se retrouvèrent aux Jardies pour examiner le projet d'un 
Dictionnaire de la langue française. {Corr., III, p. 667.) Mais les deux 
hommes se fréquentèrent surtout en 1842-1844. Le 13 mars 1844, Balzac 
annonce à M"^^ Hanska son intention de demander à Gozlan sa collabora- 
tion pour les Traînards de Varmée française*. « C'est le seul esprit capable 
d'inventer l'esprit de ces farces-là. J'ai à lui proposer aussi d'écrire une 
belle comédie pour le Théâtre-Français. » {LH, II, p. 403.) « Gozlan 
accepte ! » écrit-il le lendemain. « Les deux sujets lui vont, il va travailler. » 
{LH, II, p. 403.) Et le 18 mars : « Gozlan est venu déjeuner ; nous avons 
décidé les désinences du sujet, les péripéties, et il va s'y mettre, il re\àen- 
dra mercredi avec un projet écrit. » {LH, II, p. 405.) Mais O ne fut plus 
question de ce projet de collaboration. 

Grammont Ferdinand Léopold (1811-1897). 

Il devint à la tin de 1835 le secrétaire de Balzac et son « aide de camp » 
pour la Chronique de Paris. Nous avons étudié sa collaboration à Marie 
Touchet* (1835). (Cf. t. 21, pp. 586-587.) Signalons qu'en juin 1847 Balzac 
pensa encore à lui pour versifier un acte d'Orgon*. Ce projet ne fut pas 
réalisé. 

GuESDON Alexandre-Furcy Guesdon, dit Mortonval. 
Cf. Mortonval. 



Jaime. 

Cet obscur vaudevilliste passe pour avoir collaboré avec Bayard* et 
Balzac à la rédaction de Paméla Giraud. Nous avons tenté dans la notice 



INDEX DES COLLABORATEURS. 583 

de la pièce de préciser ce que fut cette « collaboration ». (Cf. t. 22, pp. 704- 
709.) Ajoutons ici deux éléments que nous avons découverts depuis et qui 
étayent encore notre interprétation. Le procès-verbal de censure est daté 
du 27 juillet 1843. Il fait état d'une première version de la pièce, à laquelle 
on demanda d'apporter quelques modifications. Donc lorsque Jaime se 
manifeste, après le départ de Balzac pour la Russie, sa pièce est bien déjà 
terminée et il aurait pu, il aurait dû contacter Balzac plus tôt. (Cf. ce 
procès-verbal à la Chronologie.) De plus le 13 décembre 1850, dans une 
lettre à Dutacq, ]\I™e de Balzac écrit : « Quant à Paméla Giraial, ^I. de 
Balzac n'y a donné que son nom, je crois que c'est un M. Jaime qui est 
l'auteur de cette pièce. » (Lov. A 272, fol. 3.) Ce qui nous confirme dans 
l'opinion que Balzac renia ce que Jaime avait fait de sa pièce. 



KocK Paul de (1794-1871). 

Nous citons ici le nom du fécond romancier et dramaturge parce que 
M. Bardèche pense que Balzac fut son collaborateur anonyme pour 
une Bonne fortune*, vaudeville en 1 acte, joué en 1825. (Cf. Préface au 
Théâtre, Œuvres de Balzac, t. 29, Martel, 1951, p. iv.) Rien ne confirme 
cette assertion. 



Lassailly Charles (1806-1843). 

Sur ce persoimage, voir Eldon Kaye : Charles Lassailly. (Genève, Droz, 
1962.) Balzac avait espéré que Lassailly pourrait collaborer à la rédaction 
de r École des ménages*. Il fut déçu. i\Iais LassaiUy prétendit avoir collaboré 
et se répandit en récits qui doimèrent naissance à ime légende. Nous 
avons tenté de faire le point sur cette question dans la notice de F Ecole 
des ménages. (Cf. t. 21, pp. 604-606.) 

Laurent-Jan, Alphonse-Jean Laurent, dit (1808-1877). 

Voir l'article de Maurice Regard : Balzac et Laurent-Jan in l'Année 
balzacienne 1960, pp. 161-176. Laurent-Jan est le cas le plus délicat qui 
se pose dans ce domaine de la collaboration théâtrale : fut-il ou ne fut-il 
pas le collaborateur de Balzac ? On l'a beaucoup dit et dès l'époque de 
Balzac. En 1840 en particidier on considéra qu'il avait participé à la 
rédaction de Vautrin. Selon Gautier*, qui le fait figurer avec Omliac*, 
de Belloy* et lui-même dans l'équipe convoquée par Balzac poiu- « bâcler » 
Vautrin, Laurent-Jan aurait été « le seul qui mit sérieusement la main 
à la pâte ». La dédicace de la pièce confirma cette impression : elle fut 
alors interprétée comme im aveu implicite de collaboration. (Cf. Chrono- 
logie.) Mais, et il faut le souligner, aucim témoignage, émanant soit de 
Balzac, soit de Laurent-Jan à l'époque, ne ^^ent confirmer ce fait. La 
collaboration de Laurent-Jan avec Balzac est, en revanche, souvent 
évoquée, et avec, à l'origine, des déclarations de Laurent-Jan lui-même, 

OCB. T. XXIII. TH. 3. 38 



584 APPENDICES. 

après la mort de Balzac. Louis Leroy, dans le Gaulois du 3 avril 1869 
rapporte ce mot de Laurent- Jau paiiant de Balza-c : « U a commencé par 
me dii-e parlant de Vautrin : votre pièce, puis, peu à peu, notre pièce, et 
enfin... ma pièce. » En fait il nous semble qu'il y a eu ime équivoque, 
fondée sur le fait que Balzac, en septembre 1848, chargea Laurent-Jan 
de le représenter. Laurent-Jan, dont le rôle durant l'absence de Balzac, 
en particulier dans l'affaire de la reprise de Vautrin, n'est pas très clair 
(cf. t. 21, pp. 628-630), dut laisser s'établir cette équivoque : ce bohème 
paresseux ne devait pas être mécontent de laisser croire qu'il produisait 
quelque chose. On parla, en 1851, non seiilement de collaboration à 
Vautrin, mais encore à la Marâtre et autres pièces de théâtre. (Lov. A 212, 
fol. 12, article de rindépendatice belge, 21 mars 18.31.) M^^^ de Balzac 
écri\'it alors à Dutacq : « Ce qui m'a révoltée je l'avoue dans ce stupide et 
odieux article, c'est la collaboration ; or elle a consisté, vous le savez, 
à porter les pièces à leius théâtres respectifs et à les y Ure. » (Lov. A 272, 
fol. 10.) Dans la réalité, encore qu'il faille se méfier du témoignage de 
^Ime (Je Balzac qui n'aimait pas Laurent-Jan (cf. plus haut, p. 487), il nous 
semble qu'il n'y eut d'autre collaboration entre Balzac et Laurent-Jan 
que celle que le romancier emàsageait en 1849. (Cf. Chronologie.) Signalons 
encore qu'au moment où Louis Leroy, dans le Gaulois, se faisait l'écho du 
mot de Laurent-Jan que nous venons de citer et qu'il se sou\àent, dit-il, 
d'avoir entendu chez Gavarni, Charles ^lonselet qui connaissait bien 
Laiirent-J;in (cf. ci-dessous à OurUac*) part eu guerre dans VÉtendard du 
29 mars 1869 contre les préjugés qui pèsent encore sur Balzac, entre 
autres « ces collaborations fantastiques, restées à l'état de projet ». D s'en 
prend en particulier au récit de Gautier à propos de Vautrin et affinne ; 
« La collaboration n'était guère possible avec une pareille nature. Si Balzac 
recommençait tellement son propre travail, combien ne devait-il pas 
recommencer le travail des autres ? » 

Lemaître Antoine-Louis-Prosper Lemaître, dit Frederick (1800-1876). 

^'oir les ou\Tages de H. Lecomte : Frederick Lemuitre, 1888 et de Robert 
Baldick : la Vie de Frederick Lemaître, Denoël, 1961. Le grand acteur 
romantique joue un rôle important, mais pas toujours positif, dans 
l'histoire du théâtre de Balzac. Le romancier l'admirait beaucoup. Y eut-il 
collaboration réelle entre eux ? Non sans doute, mais il est indéniable que 
l'acteur eut sur les pièces de Balzac plus d'influence qu'im véritable 
collaborateur. Nous lui faisons une place ici parce qu'il a prétendu avoir 
collaboré à Mercadet. Nous avons essayé d'analyser ce qu'il en était. 
(Cf. plus haut, pp. 472-475.) 

Lepoitevix Auguste, dit Le Poitevin de l'Égreville ou Le Poitevin Saint- 
Alme (1793-1854). 

Cf. Corr., I, pp. 764-765. Balzac écri^'it avec lui quelques romans 
en 1821-1822. C'est à Tépoque de cette collaboration qu'il parle de deux 



INDEX DES COLLABORATEURS. 586 

mélodrames « notre Damné*, notre Mendiant* » (Corr., I, p. 117), radjectif 
possessif impliquant une collaboration qui peut être celle de Lepoitevin 
ou d'une équipe comprenant outre Lepoite^•in, Etienne Arago* et Balzac. 
A l'actif de cette équipe, ]\laurice Bardèche cite le Chemin Creux*, un Jour 
d'embarras*, Stanislas ou la suite de Michel et Christine*. Cf. aussi Paoli 
ou les Corses et les Génois*. 



MÉRY Joseph (1798-1866). 

Poète, romancier, conteur, narrateur de voyages imaginaires, surtout 
célèbre pour la facilité avec laquelle il improvisait, tant en vers qu'en prose. 
Fut parmi les signataires de la lettre du 26 mai 1836, lors de l'affaire du 
Lys dans la vallée, et se rangea donc du côté de Buloz. Balzac et Méry 
cependant avaient beaucoup de relations communes, en particulier 
Laurent-Jan et le milieu des Girardin. ^lais des relations directes entre 
eux ne sont attestées qu'à la fin de 1845, lors du passage de Balzac à 
Marseille. Le 12 novembre Balzac écrit à yi'^^^ Hanska : « J'ai gagné la 
collaboration de Méry pour plusieurs pièces de théâtre. » {LH, III, p. 64.) 
11 dut alors être question entre eux des Traînards de V armée française*. 
Le 29 décembre, Balzac écrit à Méry : « Je ne vous écrivais rien au sujet 
de ce que vous savez, car Frederick n'avait pas renouvelle [sic] son engage- 
ment ; mais, depuis ime semaine, tout est terminé, il reste pour 5 ans à la 
Porte St-Martin, taillons nos plumes. Je serai à Marseille dans 2 mois. » 
{Corr., V, pp. 67-68.) Mais lors du bref passage de Balzac à ilarseiUe 
(les 20-21 mars 1846) il ne put en être question. En juin 1846, Méry est 
à Paris et les deux hommes se revoient. Le 12 juillet Balzac parle à 
]\l'"e Hanska du Roi des traînards* : « si Méry veut le faire. Mér}- \ient 
jeudi, il reste à Paris, un mois, je voudrais l'employer ». (LE, III, p. 271.) 
Le 16, jour prévu pour cette visite, Balzac affirme encore : « Il [Méry] 
déjeune aujourd'hui ici, je veux lui parler de ma farce sur l'armée, et la 
faire pour Frederick. » (LE, III, p. 278.) ^lais ^Iér\' ne \'int pas, ayant 
disait-il, un roman à finir. Balzac qui admirait son esprit dut être sensible 
à cette dérobade. Et c'est peut-être ce qui ex])lique le jugement sévère 
qu'il porta sur VUnivers et la maison, pièce de Méry, créée à l'Odéon le 
3 novembre 1846 et qu'il jugea « d'ime incroyable stupidité >i. (LH, III, 
p. 463.) En juin 1847 il pensa à nouveau à Mérj-, pour lui faire rimer 
deux actes d'Orgon*. [LE, IV, p. 69.) Là encore ilén,' se déroba. 

MiOT Edouard. 

Nous citons ici ce persoimage dont nous ne connaissons que le nom, 
parce qu'il nous paraît probable que ce collaborateur habituel et discret 
(il ne signa jamais) de Clair^'ille*, fut le troisième bénéficiaire, avec Balzac 
et Clairs-ille, des droits d'auteur de Madame Marneffe ou le Père prodigue* . 
Les documents qui font état de ce troisième auteur sont difficilement 
décliiffrables mais nous croyons pouvoii' lire Edouard. Cette identification 



586 APPENDICES. 

nous paraît plus plausible que celle qui attribue l'un des tiers à Éléonore 
Tenaille de VaulabeUe, dit Jules Cordier. 

MoxNiER Henry-Bonaventure (1799-1877). 

Voir l'article de A.-M. Meininger : Balzac et Henry Monnier in VAnme 
balzacienne 1966, pp. 217-244. On sait à quel point Balzac fut tenté de 
mettre en scène le personnage de Pnidhomme. (Cf. Répertoire : la Conspi- 
ration Prudhomme* .) ^lais peut-on dire qu'il a en\isagé de collaborer 
avec Monnier pour l'une ou l'autre de ces pièces ? Deux faits nous incitent 
à le penser. D'abord Henr\' ]\Ionnier figure sur la Liste de ceux que Balzac 
convoque, selon Albéric Second*, un dimanche de septembre 1839 aux 
Jardies pour organiser l'exploitation sj'stématique des théâtres de Paris. 
De plus dans la lettre du 20 fé\Tier 1844 à 'M^^ Hanska après avoir pensé 
que le rôle de Prudhomme dans Pnidhomme en bonne fortune* « sera le 
fait de Dufour » il dit courir après Henrj' Monnier. Ce n'est donc pas pour 
lui demander de jouer le rôle. C'est \Taisemblablement pour lui demander 
son accord pour l'exi^loitation du t}T)e qu'il a créé. Mais ce peut être aussi 
pour lui demander sa collaboration. 

MoRTONVAL, Alexandre-Furcy Guesdon, dit (1780-1856). 

Sur ce persormage, voir la notice de Roger Pierrot. {Corr., III, p. 822.) 
Les rapports entre les deux hommes datent de 1830. Balzac soUi- 
cita sa collaboration en 1837. Guesdon qui avait alors 57 ans, opposa 
à cette offre une gentille fin de non-recevoir. (Cf. Corr., III, pp. 350-351.) 
Roger Pierrot pense que rœu\Te que Balzac méditait alors et à laquelle il 
demanda à Guesdon de coopérer, est le Mariage de mademoiselle Pru- 
dhomme*. La concordance des dates autorise ce rapprochement. Cependant 
^œu^Te de ^lortonval ne le prédisposait guère à une collaboration de ce 
genre. H fut surtout l'auteur d'ou\Tages d'histoire, de romans historiques 
et d'un roman de mœurs, le Tartuffe moderne. Il serait tentant d'imaginer 
que Balzac a fait appel à Guesdon pour les scènes de la ^^e militaire, mais 
en 1837 ce projet est en sommeil. Il peut s'agir d'une collaboration pour 
le théâtre, mais nous penserions alors plutôt à V École des ménages. On sait 
que Balzac chercha des collaborateurs pour cette pièce et que son sujet 
n'est pas sans rapport avec celui d'un Tartuffe moderne. (Cf. t. 21, p. 595.) 



NicoLAïE Louis, dit Clairville. 
Cf. Clairville Louis. 

OuRLiAC Edouard (1813-1848). 

Journaliste et romancier. {Corr., III, p. 835 et IV, pp. 841-842.) Deux 
témoignages font état d'un projet de collaboration théâtrale entre Balzac 



INDEX DES COLLABORATEURS. 587 

et Ourliac. Th. Gautier le cite parmi les quatre collaborateurs que Balzac 
aurait convoqués pour composer en une nuit Vnutrin. (Cf. t. 21, p. iv.) 
Ch. Monselet, pour sa part, écrit : « Lorsque Balzac fut saisi tout-à-coup 
d'une fantaisie de collaboration, principalement en vue du théâtre, il 
songea d'abord à Ourliac. Le deuxième acte de Vautrin passe pour être 
presque en entier de ce dernier. » {Portraits après décès, p. 183.) Du côté 
de Balzac aucun document ne vient confirmer ces témoignages. Les 
rapports entre les deux hommes peuvent dater de 1837 (article d' Ourliac 
sur César Birotteau). La correspondance atteste qu'ils sont en relations 
en 1839 (cf. Corr., IH, pp. 759 et 778), en 1840 (cf. Corr., IV, pp. 38-40) 
et en 1843 (cf. Corr., IV, p. 541). Il n'est nulle part question de théâtre. 
Notons cependant que dans la Revue parisierDie de septembre 1840, Balzac 
consacra quelques pages à un examen favorable des œuvres d'Ourliac. Et 
il conclut : « Je crois M. Ourliac appelé plus ])articulièrement à faire du 
dialogue et des œu\Tes de théâtre que des li\Tes qui exigent de longues 
veilles, imiquement pour le style : il a cette soudaineté d'esprit, cette 
sailhe méridionale, si précieuses pour les ou\Tages dramatiques ; son 
talent comporte cette netteté d'idées, cette \dvacité d'aperçus qui dis- 
tinguent les auteurs comiques. [...] je crois de mon devoir de lui indiquer 
une route où l'attendent de beaux succès. » Balzac étant dans de telles 
dispositions envers Ourliac, il est possible qu'il ait songé à s'assurer sa 
collaboration. 



PixÉRÉcouRT René-Charles Guilbert de (1773-1844). 

Auteur dramatique. Y eut-il véritablement projet de collaboration 
entre Balzac et Guilbert de Pixérécourt ? Une lettre de ce dernier à Balzac 
du <) septembre 1833 permet de le croire. Pixérécourt écrit : « Vous venez 
de faire un excellent roman, je n'en doute pas. On ajoute qu'il offre le 
sujet d'un drame attachant. Voilà ce que je cherche et que nous devons 
faire ensemble depuis longtemps. Envoyez-moi votre Médecin, il m'offrira 
peut-être le remède à notre misère. » {Corr., II, p. 357.) Il s'agit là d'une 
proposition de Pixérécourt, désireux de tirer une pièce du Médecin de 
campagne, ou du moins d'en étudier la possibilité. Mais est-ce l'auteur ou 
le directeur de théâtre qui écrit ? On sait que Pixérécourt fut directeur 
pri\nlégié du Théâtre de la Gaîté, de 1825 à 1835. (Cf. W. G. Hartog : 
Guilbert de Pixérécourt, sa vie, son mélodrame, sa technique et son influence. 
Champion, 1912, p. 30.) Sous la plume d'un directeur de théâtre l'expres- 
sion « faire ensemble » n'implique pas forcément une collaboration litté- 
raire. D'autant plus qu'il semble bien que les rapports de Balzac avec 
Pixérécourt ont été des rapports d'auteur à directeiu. Cf. la lettre de 
Charles Rabou* à Balzac du 30 mai 1834. {Corr., II, p. 507.) Notons 
encore que peu de temps après la suggestion de Pixérécourt, Balzac inscrit 
un Médecin*, puis un Docteur*, sur ses programmes de travail pour le 
théâtre. 



588 APPENDICES. 

PoiRSOx Charles-Gaspard, dit Delestre-Poirson. 
Cf. Delestre-Poirso.x. 

Pommier Amédée (1804-1877). 

Cf. Corr., IV, ^. 844. Fut le collaborateur de Balzac pour Orgon*. 
(Cf. plus haut, pp. 393-401.) 

Rabou Charles-Henri-Félix (1803-1871). 

Cf. Corr., I, p. 112. Les rapports entre Balzac et Rabou sont particuliè- 
rement fréquents en 1831-1832. D'une part Rabou est, de mai à octo- 
bre 1831, directeur de la Revue de Paris, d'autre part il collabore, avec 
Philarète Chasles, au volume des Contes bruxs. Ce premier essai de colla- 
boration littéraire ne fut pas des plus heureux. Cependant en 1834 il fut 
question entre Balzac et Rabou d'une pièce en collaboration. Une lettre 
de Rabou à Balzac du 30 mai 1834 l'atteste. Emmanuel Arago* aurait 
participé à cette pièce, dont nous ignorons le sujet mais qui peut être 
le Médecin* ou le Docteur* et qui était destinée au théâtre de la Gaîté que 
dirigeait Guilbert de Pixérécourt*. {Corr., II, p. .507.) Est-ce à ce moment- 
là que les deiux hommes se fâchèrent ? C'est possible. En octobre 1834 
c'est avec .Jules Sandeau* et Emmanuel Arago* que Balzac en\Tsage la 
création d"une société (cf. San-Drago, E.-J.*) pour écrire des pièces. Et 
en 1841 Rabou écrivant à Cha^sles lui parle de « notre malheureux ex-ami 
Balzac ». {Corr., IV, p. 241, note 1.) Ce qui n'empêcha pas Rabou, après 
la mort de Balzac, d'accepter de « terminer » les Petits bourgeois et le 
Député d'Areis. 

Ratier Charles- Vietor-Hilaire (1807-1898). 

Cf. Corr., I, p. 773. Journaliste, il entra en relation avec Balzac à la 
fin de l'année 1829. Il écri\-it quelques vaudeA-illes en collaboration avec 
Déaddé*. Le 21 juillet 1830, Balzac lui écrivit de la Grenadière, une longue 
lettre qu'il tenninait ainsi : « Ah ! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec 
moi un camarade qui pût développer tous les textes que je conçois et qui 
^^eIment trop en foide pom* que je fasse tout. » (Corr., I, p. 4(>4.) Les deux 
hommes durent alors tenter de collaborer. ^lais leurs séances de travail 
n'eurent pas de résultats positifs. Aussi Balzac, vers le 1.5 mai 1831, de 
Nemours, écri^"it-il à Ratier, une lettre qui éclaire quelque peu sa concep- 
tion de la collaboration. Il demande d'abord à l'autre de travailler beau- 
coup : « Mon judicieux ami, à mon retour, je ne demande pas mieux, 
toute spéculation à part, que de travailler avec vous pour le théâtre, en 
vous laissant tout l'hoimeur de nos compositions androgynes, de nous 
donner l'un à l'autre à tour de rôle la canne de l'argousin pour frapper sur 



INDEX DES COLLABORATEURS. 589 

le torse du fainéant [...] mais c'est à une condition : vous travaillerez, vous 
travaillerez comme un forçat, vous n'emporterez pas un sujet, pour me 
rendre au bout de six mois ime feuille de papier blanc. » {Con., I, p. 527.) 
Balzac lui demande aussi de supporter avec indulgence ses « façons despo- 
tiques et sa sincérité » : « Vous savez, écrit-il, si je rejette facilement ce 
qu'un ami trouve mauvais !... Ainsi croyez que, si le hasard me faisait 
tenir à ime erreur, je le reconnaîtrais le lendemain. Bref, je m'instituerai 
le démolisseur de ce que vous ferez, et je monterai sur vos épaules pour 
voir plus loin. Ne croyez pas que je ne sente pas comme vous ce qu'il y a 
de ridicule à un pareil marché ; mais, quand vous y trouverez un mécompte 
d'argent, vous le cesserez, et je ne vous cache pas que, si votre idée est 
meilleure, elle dominera, puisque nos travaux ne doivent avoir que notre 
bien-être pécuniaire pour but, et qu'ici il s'agit plus de chatr-culirrie litté- 
raire que de réputation. Si nous avons le bonheur de faire im bon Scribe 
de notre raison sociale Enlhier, ce sera tant mieux et je le désire bien 
vivement. .Je ne joue pas au maître, et j'abhorre la tyrannie ; j'aime mieux 
être aimé de mes amis qu'admiré ; si je revendique le rôle de polisseur, 
c'est qu'il est le plus rude, que c'est une forte tâche. » {Con., I, p. 528.) 
Ratier fut-il effrayé par ce programme ? Il ne fut plus question de ces 
projets de collaboration. 



Sandeau Jules (1811-1883). 

Consulter à son sujet l'ouvrage de Mabel Silver : Jules Sandeau, Boi- 
vin, 1936. C'est au début de l'année 18.31 que par l'intermédiaire de 
Borget, Balzac fit la connaissance de Jules Sandeau et de George Sand. 
Dès le 6 mai, Balzac ayant lu la Prima donna et y ayant trouvé « plus que 
des espérances », écrivait à Sandeau : « A mon retour, je vous confierai 
bien volontiers deux ou trois sujets de drame, que je n'ai pas le temps de 
traiter seul, et pour lesquels je cherchais vainement depuis longtemps un 
collaborateur, qui comme vous peut bien faire et amicalement s'entendre 
avec moi. » (Corr., I, pp. 522-523.) Et vers le 15 mai il menace Ratier de 
ce rival. (Con., I, p. 527.) Ces premiers projets semblent n'avoir eu aucune 
suite. Lors de la rupture de G. Sand et de Sandeau, Balzac prit le parti de 
Sandeau (mai 1833) et en août 1834 lui offrit de venir remplacer Borget, 
rue Cassini, « et de partager avec moi, jusqu'à ce qu'il ait su se faire une 
existence avec des pièces de théâtre ». [LE, I, p. 250.) Il s'agit à nouveau 
de collaborer. Le même jour, 26 août 1834, Sandeau écrit à Balzac pour lui 
annoncer qu'il doit partir pour Niort : « Envoyez-moi donc de rou\Tage ; 
dormez-moi le \^^ acte à corriger, si vous voulez, les deux derniers à faire ; 
je travaillerai à Niort, et lorsque je re\'iendrai il n'y manquera plus que 
l'œil et la main du maître. » {Corr., II, p. 547.) Lettre intéressante et 
mystérieuse. Elle illustre d'une part la façon dont Balzac envisage ime 
collaboration : il fournit un premier jet, sur lequel le collaborateur tra- 
vaille, et que Balzac « finit ». Mais de quelle pièce s'agit-il ? Car le projet 
est déjà avancé. Sandeau a dû travailler sur les trois premiers actes que 



590 APPENDICES. 

Balzac revoit. D'où la demande de Sandeau : le l^i" acte à corriger, les 
deux derniers à faire. R. Pierrot pense qu'il s'agit sans doute déjà de 
la Grande mademoiselle* que Balzac annonce le 22 novembre 1834 à 
M"ie Hanska : « Nous avons, Sandeau et moi, une grande comédie de 
commencée : la Grande Mademoiselle... » {LH, I, p. 272.) C'est possible. 
]\Iais, dès le 26 octobre 1834, il est question dans les lettres à M™e Hanska 
des Courtisans* à faire avec Sandeau et Arago. Et il n'est pas exclu qu'U 
s'agisse d'un autre projet dont nous ne savons rien. En fait durant cette 
période, Sandeau servit surtout de secrétaire à Balzac se chargeant d'une 
partie de la correspondance [LH, I, p. 267) et de courses {Corr., II, p. 624). 
Le jeune homme k est épouvanté » par la \ie que mène Balzac. « H dit que 
la gloire ne peut pas payer ces travaux-là, qu'il aimerait mieux mourir 
que de s'y li\Ter. Il ne me porte pas d'autre sentiment que celui de la 
pitié qu'on accorde aux malades. » {LH, I, p. 283, 15 décembre 1834.) Et 
les deux hommes n'ont pas les mêmes opinions poUtiques. Le 18 décem- 
bre 1835, Balzac explique à M"^*^ Hanska pourquoi Sandeau est exclu de 
l'affaire de la Chronique de Paris : « il ne partage pas mes opinions. Tout 
est dit ; j'ai tout fait pour le convertir aux doctrines du pouvoir absolu, 
il est niais comme im propagandiste ». {LH, 1, p. 378.) L'expérience tentée 
par Balzac avec Sandeau tourne court. En novembre 1835, Balzac en 
parle à Zulma Carraud : « Il faut un dévouement entier, une science cer- 
taine, une entente d'une vie mouvante [...] J. Sandeau, [...] me demandait 
d'être cela pour moi, mais s'il en a le cœur il n'en a pas l'énergie ; il n'est 
point travailleur ; il a des idées poUtiques qui ne concordent pas avec les 
miennes. Il est complet sur deux points ; il est incomplet sur le troisième. 
Et cependant, plus tard, peut-être sera-ce lui, lorsqu'il aura bien mesuré 
la position, et qu'il aura acquis les connaissances qui lui manquent. » 
{Corr., II, p. 754.) La nipture entre les deux hommes survint en mars 1836. 
Le 8 mars Balzac avouait sa déconvenue à ^V^^ Hanska : « Jules Sandeau 
a été une de mes erreurs. Vous n'imaginerez jamais une pareille fainéan- 
tise, une pareille nonchalance, il est sans énergie, sans volonté [...] Il 
désespère l'amitié, comme il a désespéré l'amour. » {LH, I, p. 394.) Et 
Sandeau écrit à Balzac : « Je voulais travailler et je ne pouvais pas ; la 
lutte vous grandit, elle me tue. » {Corr., III, p. 41.) Le 16 novembre 1836 
Sandeau i)arlera encore de « son amitié, hélas pour vous bien stérile ». 
{Corr., III, p. 191.) 

San-Drago E.-J. 

Raison sociale de la société que Balzac voulait former, en 1834, avec 
Jules Sandeau* et Emmanuel Arago* (Sand-Arago), pour écrire des pièces 
de théâtre. (Cf. LH, I, p. 265.) 

Second Albéric (1816-1887). 

Il débuta à vingt ans par un vaudeville en 1 acte intitulé Trichemont fils 
et écri\dt de nombreuses pièces en collaboration. Dans son hvre le Tiroir 



INDEX DES COLLABORATEURS. 591 

aux souvenirs (Dentu, 1886, pp. 45-49), il raconte qu'il fut, en septem- 
bre 1839, convoqué par Balzac aux Jardies, avec toute une équipe. Il 
s'agissait d'exploiter toutes les scènes de la capitale, par un travail de 
collaboration. Albéric Second, pour sa part, eût coUaboré aiLx pièces 
destinées aux Folies-Dramatiques, à la Porte Saint-Antoine et à Bobino. 



Sue Eugène (1804-1857). 

Les relations de Balzac avec l'auteiu' des Mystères de Paris ne fvu'ent pas 
toujours cordiales. Cependant elles furent très amicales pendant les 
années 1830-1831. En a\iil 1830 il fut question entre eux d'éciire en colla- 
boration un Don Juan. Sans résultat. (Cf. t. 21, pp. 573-575.) 

Surville Laure (1800-1871). 

Il semble qu'il faut au moins mentionner le nom de la sœur de Balzac 
dans cet index de ses collaborateurs de théâtre. Elle fut mêlée à ses pre- 
miers projets et participa à la vie théâtrale de son frère. Balzac faisait 
volontiers copier ses manuscrits de pièces par la famille Sui-ville (les 
Ressources de Quùiola, le Faiseur). Il semble aussi qu'en 1840, Laure ait 
pensé tirer une pièce des Lecamus. Elle dut aussi, en 1848, participer 
à l'adaptation du Faiseur par son mari. (Cf. plus haut, p. 465.) Et on la 
voit, au début de 1849, écrire elle-même une pièce de théâtre : Une femme 
heureuse. (Cf. Journal de Sophie Surville, publ. par A. Lorant, V Année 
balzacienne 1964, pp. 101-105.) 



Vaulabelle Éléonore Tenaille de, dit Jules Cordier. 
Cf. Cordier Jules. 



CHRONOLOGIE 
DU THÉÂTRE DE BALZAC \ 



1818. 



Novembre. « Honoré entra dans l'étude de M. de ilerville, notre ami, 
M. Scribe venait de la quitter. .) (Lanre Sarxille, Balzac, p. 31.) 



1819. 



Août. Balzac s'installe rue Lesdiguières. Parmi ses projets, Cromwell*, 
le Corsaire*, les Deux philosophes* et Sylla*. 

6 septembre. Balzac renonce au Corsaire*. 

Septembre-fin décembre. Balzac travaille à Cromwell. Cf. t. 21, pp. 515-522.) 

3 décembre. Dans une lettre à Laure du 3 décembre 1819, B.-F. Balzac 
dresse le bilan de ces trois années : « Celui sur lequel je comptais le 
plus pour planter ma famille a perdu en quelques aimées la majeure 
partie des trésors que la nature lui avait prodigués, dont j'aurai 
toujours à gémir. C'est parce qu'on ne m'a pas écouté : on l'a amolli 
par des agréments lorsqu'il devait marcher sur la route épineuse et 
fatigante menant au succès. Au lieu de percer et de devenir maître- 
clerc, le travail s'est trouvé dur, difficile, rien ne lui a convenu, si ce 
n'est les noms des pièces de théâtre, des acteurs et des actrices. Ce n'est 
pas que je blâme ces connaissances, mais seulement de ce qu'elles 
ont pris la place du travail essentiel et que celui-ci est réduit à rien 
lorsqu'il doit pa^jser avant tout. » (Lov. A 381, fol. 69-7(J.) [C'est nous 
qui soulignons.] 

1. Les astérisques renvoient aux noms et titres de V Index des collaborateurs 
et du Répertoire du théâtre de Balzac. 



594 



APPENDICES. 



1820. 



Fin mars-début avril. Balzac achève, rue Lesdiguières, le premier jet de 
Cromiceïl. Vers la même époque il rencontre Jules de Pétigny qui 
a laissé un témoignage sur la pièce. (M. Bouteron, Revue des Deux 
Mondes, 1923, t. 6, p. 658.) 

Avril-mai. Balzac séjourne à l'Isle-Adam où il conige Cromwell. 

Après le 18 mai. Lecture de Cromicell en famille. (Laure Surville, Balzac..., 
p. 63.) 

Août. Cromirell est soumis au jugement d'Andrieux. « Je suis loin de 
vouloir décourager M. votre fils ; mais je pense qu'il pourrait mieux 
employer son temps qu'à composer des tragédies ou des comédies. » 
{Corr., I, p. 84, note 1 et p. 86, note.) 

Septembre. Cromwell est soumis au jugement de Lafon. [Corr., I, pp. 86-87.) 



1821. 



23 novembre. Balzac fait état de deux projets de pièces : le Damné* et 
le Mendiant*. {Corr., I, p. 117.) 



1822. 



Février. Balzac parle de ses projets parmi lesquels « une foule de pièces 
de théâtre ». {Corr., I, p. 133.) 

A la même époque, sans doute, Balzac dresse un bilan de ses 
projets : 

« ORDRE DIT JOUR. 

3 000 f. à gagner. 

sinon 

La honte, misère et Cie. 

Vaudevilles. Opéra. 

Les 2 Mahomets*. Belphégor* 
Garrick*. 



ilélodi^ames 
Le Damné volontaiie 
Lara*. 
J>e j\Iendiant*. 
Les 2 frères*. 
Les Parganiotes*. 



Romans. 
Le vicaire. 

Rosette. 
Mon cousin le 
gentilhomme. 
Le savant. 



CHRONOLOGIE DU THEATRE, 1823. 595 

Théodore*. Les Vaudois. 

Les 2 frères. 
Comédies. Tragédies. 

Le Valet-maîtresse*. 

Brochures. 
La politique mise à mi. — Monologue d'un neutre. — Notice sur la 
vie et les ouvrages de M. d'Arlincourt. » (Lov. A 202, fol. 28.) 

Mars. Balzac parle de Talma qui joue dans le Syïla d'Etienne de Jouv. 
{Corr., I, p. 138.) 

26 mars. Création au Théâtre du Gymnase de Paoli ou les Corses et les 
Génois*, mélodrame en 3 actes de Dupetit-Méré* et Lepoitevin*. 
Balzac a peut-être collaboré à cet ou\Tage. 

Awil. Balzac voit — ou revoit — Sylla au Théâtre-fiançais. (Corr., I, 
p. 169.) 

31 juillet. Première représentation à Paris des acteurs anglais de Penley. 
Au programme : Othello. Séance très houleuse. Après une autre ten- 
tative, le 2 août, avec V École de la médisance de Shéridan, les acteurs 
durent se replier sur ime salle privée, rue Chantereine. Les repré- 
sentations durèrent jusqu'en octobre. On donna Roméo et Juliette, 
Richard III, Macheth, Hamlet, Jane Shore... Si Balzac n'assista pas 
à l'ime ou l'autre de ces séances — elles étaient données en anglais — 
il dut sui\Te l'événement dans les articles, nombreux, de la presse. 
De là date le début de son intérêt pour Shakespeare. (Cf. Notices 
du Nègre, du Lazaroni, des Trois manières, t. 21, p. 538, p. 548 et 
p. 555.) 

Fin de Vannée. Balzac écrit le Nègre* et ébauche le Lazaroni*. 



1823. 

21 janvier. Le Théâtre de la Gaîté refuse le Nègre. (Cf. t. 21, p. 538.) 

5 juin. Création à l'Ambigu-Comique de Stanislas ou la suite de Michel et 
Christine* de Lepoitevin* et Étiemie Arago*. Balzac a peut-être 
collaboré à cette pièce. 

Juillet ou août. Balzac pense à louer ime loge aux Bouffons en commun 
avec quelques amis, si l'on croit une lettre de Sautelet. {Corr., I, p. 220.) 

9 septembre. Création au Gymnase dramatique de V Apothéose de Poli- 
chinelle, vaudeville en 1 acte par ]\1M. Saint- Aubin frères. Balzac qui 
signe alors Horace de Saint-Aubin serait-il l'un des auteurs de cette 
pièce ? 

n ébauche Alceste* et peut-être Catilina* et les Trois Manières* 
(Cf. t. 21, pp. 551-553, 555-556, 557-559.) 



596 APPENDICES. 



1824. 



Janvier. Balzac s'occupe dune nouvelle tragédie : Alceste. (Corr., I, p. 243 
et t. 21, pp. 551-553.) 

8 mars. Création à l'Ambigu-Coniique de Un jour d'eniburrns* de Lepoite- 
vin* et Etienne Arago*. Balzac a peut-être collaboré à cette pièce. 



1825. 



21 mars. Représentation de retraite de Talnia, qui joue VUthcUo de Ducis. 

Ce fut, selon P.-J. Tremewan, la seule occasion pour Balzac de voir 
Talma dans ce rôle. Or, il se réfère à cette interprétation dans la Fille 
aux yeux d'or. (Cf. P.-J. Tremewan : Balzac et Shakespeare. U Année 
balzacienne 1967, p. 265.) 

14 avril. Balzac se lance dans les affaires. Il signe avec l'éditeur Urbain 
Canel un contrat pour la publication d'une édition comjiacte et 
illustrée des Œuvres complètes de Molière. (Corr., I, p. 251.) 

23 avril. La Bibliographie de la France enregistre la publication du pros- 
pectus et du spécimen des Œuvres complètes de Molière. 

16 juin. Création à l'Ambigu-Comique de Une bonne fortune* de Charles 
Paul de Kock* et Lepoite-\-in*. Balzac a peut-être collaboré à cette 
pièce. 

22 novembre. Création au Théâtre de la Gaîté de le Chemin creux*, mélo- 

drame en 3 actes de Lepoitevin*, Vilmont, Mourier et Dupetit- 
Méré*. Balzac a peut-être collaboré à cette pièce. 

.3/ décembre. La Bibliographie de la France enregistre la publication de 
la 4^ et dernière livraison des Œuvres complètes de Molière. En tète 
de l'ouvTage figure une l 'ie de Molière rédigée par Balzac, mais non 
signée. 

1828. 

Avril-mai. Balzac lit le Corsaire rouge* de Cooper et entreprend d'en tirer 

une pièce. (Cf. t. 21, pp. 562-563.) 
18-25 mai. Balzac écrit la première version de sa pièce Tableaux d'une 

vie privée*. (Cf. t. 21, pp. 566-568.) 



CHRONOLOGIE DU THEATRE, 1830. 597 

Dans r Averlissenient du Gars, Balzac, sous le nom de A'ictor 
^lorillon, explique ce qui le conduit à écrire des romans : « Quoique 
je sois assez éloigné du centre de la machine à gouvernement, que 
vous nonimez Paris, je sais que les entraves apportées, par les Minis- 
tères qui après tout, nous doivent la liberté en littérature comme 
en politique, au développement des idées dramatiques forcent une 
multitude d'esprits à prendre le mode de composition que j'adopte. » 
{OCB, t. 19, p. 534.) 



1829. 



11 février. Violet d'Épagny envoie un billet à Balzac pour sa pièce 
Lancaslre ou VUsurpation créée à l'Odéon le 31 janvier 1829. {Corr., I, 
p. 378.) 

15 mai. Latouche à Balzac : « \'oulez-vous diiier ensemble, flâner ensuite 
vers quelque mélodrame ou funambule ? » (Corr., I, p. 395.) 

10 juillet. Balzac assiste chez Victor Hugo à la lecture de Marion Delornie. 
(Cf. L.-J. Arrigon, les Années roDiantiques de Balzac, pp. 1-3.) 

Dans V Introduction de lu ■première édition des « Chouans » Balzac 
exprime à nouveau l'idée que ce sont les contraiiates de la censure qui 
l'obligent à se tourner vers le roman. L'auteur, écrit-il, « n'a rien 
demandé à son imagination de tout ce qu'il a traduit sur cette espèce 
de scène, la seule oh un auteur puisse trouver la liberté de la pensée 
pour exposer un drame dans toute sa vérité. » (OCB, t. 19, p. 53G.) 



1830. 



25 février. Balzac assiste à la bataille d'Hernani. Il publiera sur la pièce 
deux articles sévères dans le Feuilleton des journaux politiques des 
24 mars et 7 a\ail. 

Avril. Balzac envisage de collaborer àvec Édouai'd Déaddé* sur deux 
sujets non identifiés. « Demain je vo