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Full text of "Oeuvres complètes de Voltaire : avec notice, préfaces, variantes, table analytique, les notes de tous les commentateurs et des notes nouvelles, conforme pour le texte à l'èdition de Beuchot, enrichie des découvertes les plus récentes et mise au courant des travaux qui ont paru jusqu'à ce jour;"

jO! 






ŒUVRES COMPLÈTES 



DB 



VOLTAIRE 



THEATRE. V 



ANCIENNE MAISON J. CLAYE 



PARIS. - IMPRIMERIE A. QUANTIN ET G' 



RUE SAINT-BENOIT 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



VOLTAIRE 

NOUVELLE ÉDITION 

AVEC 

NOTICES, PIIÉFACES, VARIANTES, TABLE ANALYTIQUE 

LES NOTES DE TOUS LES COMMENTATEURS ET DES NOTES NOUVELLES 

Conforme pour le texte à rt^dition de Beuciiot 
ENRICHIE DES DÉCOUVERTES LES PLUS RÉCENTES 

ET MISE AU COURANT 
DES TliAVALX QLl ONT PARU JUSQt'A CE JOLU 

PRKCHDKE DE LA 

VIE DE VOLTAIRE 

PAR CONDORGET 

ET d'autres ÉTl'DES li 10 O R A P H I Q U E S 

Ornée d'un portrait eu pied d'après la statue du foyer de la Comédie-Française 



THÉÂTRE — TOME CINQUIEME 




D 



\'y^^' »^ 



PARIS 

GAPiNIER FRERES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 



1877 



i 



ii 



, 



LE DROIT 



DU SEIGNEUR 



COMEDIE 



SEPRiiSENTÉE, EN CINQ ACTES, SUK LE THÉATKE-FnANÇAIS, LE 18 .'AN- 
VIER 1762, sous LE TITKE DE « L' É C t) E I L DU SAGE )) ; REMISE AT 
THÉÂTRE, EN TROIS ACTES, LE 12 JUIN 1779. 



— Théâtre. V. 



AVERTISSEMENT 

DE BEUCIIOT. 



(]ettc pièce l'ut faite en quinze jours', et était dii^ne do Jodelle-. Voltaire 
y fit des changements, et changea aussi le nom sous lequel il voulait la 
donner. Ce fut successivement M. Hurtaud-', un académicien de Dijon*, 
M. Legouz% M. Picardet«, M. Rigardet^ Mélin de Saint-Gelais», M. Picar- 
din^. C'est sous le nom de Picardet'" qu'il avait composé une préface qui 
ne nous est point parvenue. 

La censure, ridicule comme elle l'était si souvent, pour ne pas dire 
toujours, fui scandalisée de l'intitulé le Droit du, seujneur, et refusa de 
l'autoriser. Ce fut sous le titre de V Éciieil du sage que la comédie de 
Voltaire fut jouée le 18 janvier MUi. Elle était alors en cinq actes. L'auteur 
la fit imprimer en 1763, dans le tome V de ses Ouvrages dramatiques 
faisant la seconde partie du tome X de la Collection complète de ses 
Œuvres). Une note après l'intitulé est ainsi conçue : « Elle a été jouée 



1. Lettre à d'Argcntal, du 'M) avril 1700. 

-2. Lettre du 12 avril. 

:L Idem. P. T. ^. Hurtaud, maître es arts, qui avait publié, on 1757, un 
Monnaie rhetorices, et qui donna plusieurs autres ouvrages, entre autres un Dic- 
tionnaire historique de la ville de Paris, 1779, 4 vol. in 8", est peut-être le per- 
sonnage dont Voltaire voulut prendre le nom. 

4. Lettres à d'Argental, du 21 juin 1761 ; à Damilaville, du 20 juillet. Voltaire 
avait été reru, le 3 avril 1761, membre honoraire non résident de l'académie de 
Dijon. 

5. Lettres à Daniilavillc, dos 24 auguste et 7 septembre 1701; à d'Argental, des 
24 et 28 auguste. Bénigne Legouz de Gerland, né à Dijon en IOUj, mort en 1774, 
était membre honoraire de l'académie de Dijon depuis 1700. 

6. Lettres à d'Argental, des 7 et 14 septembre 1701. Un prieur de Ncuilly n 
Bourgogne, auteur de quelques écrits, s'appelait Ilenri-Claude Plcardet, et était 
né à Dijon le 30 septembre 1728. 

7. Lettre à d'Argental, du 28 septembre 1701. Ce nom est forgé par Voltaire. 

8. Idem. Mélin de Saint-Gelais, poète français, ne à Angoulôme en 1491, mort 
en 1558. 

9. Lettres à Damilaville, 26 janvier et 4 février 1762; à d'Argental, 6 février. 

10. Lettres à d'Argental, des 1, 14, et 28 septembre; à Damilaville^ du 9 jan- 
vier 1702. 



4 AVEKTlSSli.MLM DK 15EICII0T. 

il Paris sous le nom do V Ècueil du sage, (jui n'i-tait pas son véritable 
tilro. » 

Une édition séparée du Droit da seigneur, publiée on 1763, avait été 
désavouée par l'autour. 

L'année suivante ('1764) parut à Vienne, en Autriche, chez Ghelen : 
l' Écueil du sage, comédie de M. de Voltaire, réduite en trois actes, 
pour le service de la cour de Vienne, par M. Delaribadière, in-8°. L'acte 
premier se coniiiosait de la scène vi de l'acte deuxième; venaient ensuite 
les scènes i. ii. m, iv, v, \i et vu de l'acte III, puis le dernier vers de la 
scène vu dans la variante de la page oi, dernier vers, et la scène viii, qu'on 
trouve dans cette même variante, terminait l'acte l*'"'. Les actes II et III 
fiaient les actes IV et V des variantes. 

Voltaire lui-même réduisit aussi sa pièce en trois actes; mais elle ne 
fut jouée ainsi qu'après sa mort, le 12 juin 1779. 

Lors de sa première apparition, on avait publié une Lettre de M. de R. 
à M. de S. R. sur la Zulime de M. de Voltaire, et sur l'Écueil du sage da 
même auteur; 1762, in -8" de deux feuilles. 

Les éditeurs de Kelil avaient donne en variantes les deux derniers actes 
tels qu'on les trouve dans les premières éditions : par ce moyen, disaient-ils, 
les lecteurs auront la pièce en trois actes et en cinq. Ici encore je ne pou- 
vais faire mieux que de les suivre. 



LE DROIT 



DU SEIGNEUR 



PERSOxN NAGES' 



LE MARQUIS DU CARRAGE. 

LK ciiEVALiEn DK GERNANCE. 

MÉTAPR0SE2, Imillif. 

.M AT H UR IN, fonnier. 

DIGNANT, ancien donioslique. 

ACANTHE, élevée chez Dignant. 

BERTIIE, seconde femme do Diirnant. 

COLETTE. 

CHAxMPAGNE. 

DOMESTIQUES. 



La scène est en Picardie; et l'action, du temps de Henri II 3. 



1. Noms des acteurs qui jouèrent dans cette comédie et dans la Sérénade, 
de Regnard, qui l'accompagnait : Grandval (du Carrage), Paulin, Préville (le 
baillif), BnizARD, Blainmlle, Mole, Durwcy, Dauberval; M"'" Dangeville 
(Colette), Galssix (Acanthe), Drolin, Préville, Dl•R\^cY mère, Dlrancy fillo, 
DiBois. — Recette : 3,00 i livres. — Dans sa nouveauté, le Droit du seigneur 
n'eut que trois ou quatre représentations. 

Sur son théâtre de Ferney, Voltaire jouait le rôle du baillif, et M"*^ Marie 
Corneille celui de Colette. (G. A.) 

Dans la pièce en cinq actes, il y a un personnage déplus : Dormène. (B.) 

2. MÉTAPROSE, dit Auger dans son édition de Molière, t. 1"'% page 176, est un 
nom hybride formé d'un mot grec et d'un mot latin, dont l'association monstrueuse 
n'offre aucun sens. 

J'ai écrit baillif, parce qu'ainsi l'exigeait un vers de la première scène du 
premier acte (avant-dernier couplet), et surtout la rime dans un vers de la scène r* 
de l'acte II. (B.) 

3. Dans sa lettre à d'Argental, du l'*" mai 1701, Voltaire dit que la pièce est 
du temps de François P"", prédécesseur immédiat de Henri II. (B.) 



LE DROIT 

DU SEIGNEUR 



(COMEDIE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

MATHURIN, LE BAILLIF. 

M ATHLIUN. 

Écoutez-moi, monsieur le magister : 
Vous savez tout, du moins vous avez l'air 
De tout savoir; car vous lisez sans cesse 
Dans l'almanach. D'où vient que ma maîtresse 
S'appelle Acanthe, et n"a point d'autre nom ? 
D'où vient cela? 

LE BAILLIF. 

Plaisante question ! 
Eh ! que t'importe ? 

MATHURIN. 

Oh ! cela me tourmente : 
J'ai mes raisons. 

LE BAILLIF. 

Elle s'appelle Acanthe : 
(ï'est un heau nom ; il vient du grec Anthoa, 
Que les Latins ont depuis nommé Flos. 
Flos se traduit par Fleur; et ta future 
Est une fleur que la helle nature, 



LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Pour la ciioillir façonna de sa main : 
Kilo fera riionneur de ton jardin. 
Qn'iniporto un nom ? Chaque père, à sa guise. 
Donne des noms aux enfants ([u'on baptise. 
Acanthe a pris son nom de son parrain, 
(".onune le tien te nomma Mathurin. 

MATHUUIN. 

Aca utile vient du grec? 

l.E BAILLI F. 

Chose certaine. 

MATHURIN. 

Kl Mathurin, d'où vient-il? 

LE BAILLIF. 

Ah ! qu'il vienne 
De Picardie ou d'Artois, un savant 
A ces noms-là s'arrête rarement. 
Tu n'as point de nom, toi; ce n'est qu'aux l)elles 
D'en avoir un, car il faut parler d'elles. 

MATHURIN. 

Je ne sais, mais ce nom grec me déplaît. 
Alaître, je veux qu'on soit ce que l'on est : 
Ala maîtresse est villageoise, et je gage 
Que ce nom-là n'est pas de mon village. 
Acanthe, soit. Son vieux père Oignant 
Semble accorder sa fille en rechignant; 
Kt cette fille, avant d'être ma femme. 
Paraît aussi rechigner dans son âme. 
Oui, cette Acanthe, en un mot, cette fleur. 
Si je l'en crois, me fait beaucoup d'honneur 
De supporter que Mathurin la cueille. 
Elle est hautaine, et dans soi se recueille. 
Aie parle peu, fait de moi peu de cas; 
Et, quand je parle, elle n'écoute pas : 
Et n'eût été Berthe, sa belle-mère. 
Oui haut la main régente son vieux père, 
Ce mariage, en mon chef résolu. 
N'aurait été, je crois, jamais conclu. 

LE BAILLIF. 

Il l'est enfin, et de manière exacte : 
Chez ses parents je t'en dresserai l'acte; 
Car si je suis le magister d'ici, 
Je suis baillif, je suis notaire aussi; 



ACTE I, SCÈNE I. 

Et je suis |)R'I, dans mes trois caractères, 
A te servir dans toutes tes affaires. 
Que veux-tu ? dis. 

MATHURIX. 

Je veux qu'incessamuient 
On me uiaric. 

T,E BAILLIF. 

Ail ! vous êtes pressant. 

MATHURIN, 

Et très-pressé... Voyez-vous? fàge avance. 
J'ai dans ma ferme acquis J)eaucoup d'aisance ; 
J'ai travaillé vingt ans pour vivre heureux ; 
Mais l'être seul!.,, il vaut mieux l'être deux. 
Il faut se marier avant qu'on meure. 

LE BAILLIF. 

C'est très-bien dit : et quand donc? 

MATHLRIN. 

Tout à l'heure. 

■ LE BAILLIF. 

Oni ; mais Colette à votre sacrement', 
Mons Wathurin, peut mettre empêchement : 
Elle vous aime avec quelque tendresse. 
Vous et vos hiens ; elle eut de vous promesse 
De l'épouser. 

MATHURIN. 

Oh bien ! je dépromels. 
Je veux pour moi m'arranger désormais; 
Car je suis riche et coq de mon village. 
Colette veut m'avoir par mariage, 
Et moi je veux du conjugal lien 
Pour mon plaisir, et non pas pour le sien. 
Je n'aime plus Colette; c'est Acanthe, 
Entendez-vous, qui seule ici me tente. 
Entendez-vous, magister trop rétif? 

LE BAILLIF. 

Oui, j'entends hien : vous êtes trop hàtif ; 
Et pour signer vous devriez attendre 



1. Voltaire écrivait à d'Argental, le 12 avril 1700 : « J'ignore si ce mot divin 
peut passer dans une comédie sans encourir l'excommunication majeure. Je ne 
suis pas assez hardi pour corriger les vers do Hurtaud, mais on peut bien mettre 
votre engagement au lieu de votre sacrement. » 



40 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Oue moiiscigiiour (laij>nàt ici se rendre : 
II vient demain ; ne laites rien sans lui. 

MATIIIIRIN. 

C'est pour cela que j'rpouse aujonnUiui, 

LE BAILLIF. 

Comment ? 

MATHURIN. 

Eh oui : ma tête est peu savante ; 
Alais on connaît la coutume impudente 
De nos seigneurs de ce canton i)icai'd. 
C'est bien assez qu'à nos ])iens on ait part, 
Sans en avoir encore à nos épouses. 
Des Mathurins les tètes sont jalouses : 
.Eaimorais mieux demeurer vieux garçon 
Que d'être époux avec cette l'acon. 
Le vilain droit ! 

LE BAILLIF. 

Mais il est fort honnête : 
11 est permis de parler tête à tête 
A sa sujette, afin de la tourner 
A son devoir, et de l'endoctriner. 

MATHURIN. 

Je n'aime point qu'un jeune homme endoctrine 
Cette disciple à qui je me destine; 
Cela me fâche. 

LE BAILLIF. 

Acanthe a trop d'honneur 
Pour te fâcher : c'est le droit du seigneur; 
Et c'est à nous, en personnes discrètes, 
A nous soumettre aux lois qu'on nous a faites. 

MATHURIN. 

D'où vient ce droit ? 

LE BAILLIF. 

Ah! depuis hien longtemps 
C'est établi... ça vient du droit des gens. 

MATHURIN. 

Mais sur ce pied, dans toutes les familles, 
Chacun pourrait endoctriner les filles. 

LE BAILLIF. 

Oh! point du tout... c'est une invention 
Qu'on inventa pour les gens d'un grand nom. 
Car, vois-tu bien, autrefois les ancêtres 



ACTE I, SCKNE I. H 

De monseigneur s'étaient rendus les niaitrcs 
De nos aïeux, régnaient sur nos lianieaux. 

MATIILUIN. 

Onais! nos aïeux étaient donc de grands sots! 

LE BAILLIF. 

Pas plus que toi. Les seigneurs du village 
Devaient avoir un droit de vasselagc. 

MATHURIN'. 

Pourquoi cela? Sommes-nous pas pétris 

D'un seul limon, de lait comme eux nourris? 

î\"avons-nous pas comme eux des bras, des jambes, 

Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes; 

Une cervelle avec quoi nous pensons 

Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons? 

Sommes-nous pas cent contre un? Ça m'étonne 

De voir toujours qu'une seule personne 

Commande en maître à tous ses compagnons, 

Comme un berger fait tondre ses moutons. 

Quand je suis seul, à tout cela je pense 

Profondément. Je vois notre naissance 

Et notre mort, à la ville, au bameau, 

Se ressembler comme deux gouttes d'eau. 

Pourquoi la vie est-elle différente? 

Je n'en vois pas la raison : ça tourmente. 

Les Matliurins et les godelureaux, 

Et les ])aillifs, ma foi, sont tous égaux. 

LE BAILLIF. 

C'est très-bien dit, Mathurin : mais, je gage, 
Si tes valets te tenaient ce langage, 
Qu'un nerf de bœuf appliqué sur le dos 
Réfuterait puissamment leurs propos ; 
Tu les ferais rentrer vite à leur place, 

MATHURIN'. 

Oui, vous avez raison : ça m'embarrasse; 
Oui, ça pourrait me donner du souci. 
Mais, palsembleu, vous m'avouerez aussi 
Que quand cbez moi mon valet se marie, 
C'est pour lui seul, non pour ma seigneurie; 
Qu'à sa moitié je ne prétends en rien ; 
Et que cliacun doit jouir de son bien, 

LE BAILLIF. 

Si les petits à leurs femmes se tiennent. 



12 LE DHOIT DU SEIGNELR. 

Compère, aux grands les nôtres appartiennent. 
Que ton esprit est bas, lourd et brutal ! 
Tu n'as pas lu le code fcudal. 

MATHIRIX, H 

l'Y'odal ! qu'est-ce? 

LE BAILLIF, 

11 tient son origine 
Du mot filles de la langue latine : 
(Test comme qui dirait... 

MATHURIN. 

Sais-tu qu'avec 
Ton vieux latin et ton ennuyeux grec, 
si tu me dis des sottises pareilles, 
Je pourrais bien frotter tes deux oreilles? 

(Il menace le baillif, qui parle toujours en reculant; et Matliurin 
court après lui.) 

LE BAILLIF. 

Je suis baillif, ne t'en avise pas. 

Fides veut dire foi. Conviens-tu pas 

Que tu dois foi, que tu dois plein bommage 

A monseigneur le marquis du Carrage ? 

Que tu lui dois dîmes, cbampart, argent? 

Que tu lui dois... 

MATHURIN. 

Baillif outrecuidant, 
Oui, je dois tout; j'en enrage dans l'àme : 
Mais, palsandié, je ne dois point ma femme, 
Maudit baillif! 

LE BAILLIF, en s'en allant. 

Va, nous savons la loi; 
Nous aurons bien ta femme ici sans toi. 



SCENE II. 

MATHURIN. 



Cliien de baillif! que ton latin m'irrite! 
Ah! sans latin marions-nous bien vite; 
Parlons au père, à la fille surtout ; 
Car ce que je veux, moi, j'en viens à bout. 



ACTJi I, SCtNE m. -13 

\o'ûii commo je suis... J'ai dans ma têlc 
Prétendu l'aire mie rortune honnête : 
La voilà faite ; une fille d'ici 
Me tracassait, me donnait du souci, 
C'était Colette, et j'ai vu la friponne 
Pour mes écus mugueter ma personne: 
J'ai voulu rompre, et je romps ; j'ai l'espoir 
D'avoir Acanthe, et je m'en vais l'avoir, 
Car je m'en vais lui parler. Sa manière 
Est dédaigneuse, et son allure est fière : 
Moi, je le suis; et, dès que je l'aurai, 
Tout aussitôt je vous la réduirai ; 
Car je le veux. Allons... 



SCENE III. 

M A T II U R I N ; C OLE! T E , courant aprcs. 
COLETTE, 

Je t'y prends, traître ! 

M A T H L R I N , sans la regarder. 

Allons. 

COLETTE. 

Tu feins de ne me pas connaître? 

MATHURIN. 

si fait... honjour. 

COLETTE. 

Mathurin ! Mathurin ! 
Tu causeras ici plus d'un chagrin. 
De tes bonjours je suis fort étonnée. 
Et tes bonjours valaient mieux l'autre année : 
C'était tantôt un bouquet de jasmin, 
Que tu venais me placer de ta main ; 
Puis des rubans pour orner ta bergère ; 
Tantôt des vers, que tu me faisais faire 
Par le baillif, qui n'y comprenait rien, 
M toi ni moi, mais tout allait fort bien : 
Tout est passé, lâche ! tu me délaisses. 

MATHURIN. 

Oui, mon enfant. 



14 LK DROIT DU SEIGNEUH. 

COLETTE. 

Apivs tant do promesses. 
Tant de bouquets acceptés et rendus, 
C'en est donc fait? Je ne te plais dorir plus? 

MATHURIX. 

Non, mon enlant. 

COLETTE. 

Et pourquoi, misérable? 

MATHUIUN. 

Mais je fainuiis; je n'aime plus. Le dia])le 
A t'épouser nie poussa vivement; 
En sens contraire il me pousse à présent : 
Il est le maître. 

COLETTE. 

Eh ! va, va, ta Colette 
N'est plus si sotte, et sa raison s'est faite. 
Le diable est juste, et tu diras pourquoi 
Tu prends les airs de te moquer de moi. 
Pour avoir fait à Paris un voyage. 
Te voilà donc petit-maître au village? 
Tu penses donc que le droit t'est acquis 
D'être en amour fripon comme un marquis? 
C'est bien à toi d'avoir l'àme inconstante! 
Toi, Mathurin, me quitter pour Acanthe! 

MATH un IN. 

Oui, mon enfant. 

COLETTE, 

Et quelle est la raison ? 

MATHURIX. 

C'est que je suis le maître en ma maison ; 
Et pour quelqu'un de notre Picardie 
Tu m'as paru un peu trop dégourdie : 
Tu m'aurais fait trop d'amis, entre nous; 
Je n'en veux point, car je suis né jaloux. 
Acanthe, enfin, aura la préférence : 
La chose est faite : adieu ; prends patience. 

COLETTE. 

Adieu ! non pas, traître! je te suivrai, 
Et contre ton contrat je m'inscrirai. 
Mon père était procureur; ma famille 
A du crédit, et j'en ai ; je suis fille, 
Et monseigneur tlonne protection. 



ACTK I, SCÈM-: IV. 

Quand il Je faut, aiiv Mlles du canton ; 
Et devant lui nous lerons comparaître 
Lu j^i'os fermier ([ui lait le petit-maître. 
Fait l'inconstant, se mêle d'être un fat. 
Je te ferai rentrer dans ton état : 
Nous apprendrons à ta mine insolente 
A te moquer d'une pauvre innocente. 

M VTHLIIUN. 

Cette innocente est dangereuse : il faut 
Voir le beau-père, et conclure au plus tôt. 



SCENE IV. 

3IATIIURIX. OIGNANT, ACANTHE, COLETTE. 

MATHLRIN. 

Allons, boau-père, allons bâcler la cbose. 

COLETTE. 

A ous ne bâclerez rien, non ; je m'oppose ' 
A ses contrats, à ses noces, à tout. 

MATHLTiIN. 

Quelle innocente! 

COLETTE, 

Oli! tu n'es pas au bout. 

(.V Acanthe.) 

(lardez-vous bien, s'il vous plaît, ma voisine, 
De vous laisser enjôler sur sa mine : 
Il me trompa quatorze mois entiers. 
Cbassez cet homme. 

ACANTHE. 

Hélas! très-volontiers. 

iMATHL'IilN. 

Très-volontiers!... Tout ce train-là me lasse : 
Je suis têtu ; je veux que tout se passe 
A mon plaisir, suivant mes volontés, 
Car je suis riche... Or, beau-père, écoutez : 
Pour honorer en moi mon mariage, 

1. Voltaiie se permet quelquefois de mettre la césure après le troisième pied 
au lieu do la mettre après le deuxième. 



IC. LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Je 1110 (lôcrasso, et jaclièto au l)ailliaf;e ■ 
]/oinpl()i brillant do roccvcur rojal 
Dans le grenier à sel : ça n'est pas mal. 
Mon fils sera conseiller, et ma fille 
Relèvera quohiue noble famille ; 
.Mes ])etits-lils doviondroiit présidents: 
De monseigneur un jour les descendants 
Feront leur cour aux miens ; et, quand j'y pense. 
Je me rengorge, et me carre d'avance ^ 

DIG\A?iT. 

Carre-toi ])ion : mais songe qu'à présent 
On no peut rien sans le consentement 
De monseigneur : il est encor ton maître. 

MAïHURIN. 

Et pourquoi ça? 

1)1 ON A NT. 

Mais c'est que ça doit être. 
A tous seigneurs, tous honneurs. 

COLETTE, à Mathurin. 

Oui, vilain. 
11 t'en cuira, je t'en réponds. 

MATHURIN. 

Voisin, 
Notre baillif fa donné sa folie. 
Eh! dis-moi donc, s'il prend en fantaisie 
A monseigneur d'avoir femme au logis, 
A-t-il besoin de prendre ton avis? 

DIGNANT. 

C'est difi"érent ; je fus son domestique 
De père en fils dans cette terre antique. 
Je suis né pauvre, et je deviens cassé. 
Le peu d'argent que j'avais amassé 
Fut employé pour élever Acanthe. 
Aotre baillif dit qu'elle est fort savante, 
Et qu'entre nous, son éducation 
Est au-dessus de sa condition. 
C'est ce qui fait que ma seconde épouse, 
Sa belle-mère, est fâchée et jalouse. 
Et la maltraite, et me maltraite aussi : 
De tout cela je suis fort en souci. 

I. Voltaire se moque ici de la noblesse parlementaire. (G. A.) 



ACTE I, SCÈNE V. 17 

Je Aoiidrais hicii le doiuior cctto fille; 
Mais je ne puis étahlir ma laniille 
Sans monseigneur ; je vis de ses bontés. 
Je lui dois tout ; j'attends ses volontés : 
Sans son aveu nous ne pouvons rien faire. 

ACANTHE. 

Ah! croyez-vous qu'il le donne, mon père? 

COLETTE, 

Eh bien! fripon, tu crois que tu l'auras? 
Moi, je te dis que tu ne l'auras pas. 

MATHURIN. 

Tout le monde est contre moi : ca m'irrite. 



SCENE V. 

LES PRÉCÉDENTS, BERTHE. 

MATHURIN, à Bertho, qui arrive . 

Ma belle-mère, arrivez, venez vite. 
Vous n'êtes plus la maîtresse au logis. 
Chacun rebèque ; et je vous avertis 
Que si la chose en cet état demeure, 
Si je ne suis marié tout à l'heure, 
Je ne le serai point ; tout est fini. 
Tout est rompu. 

BERTHE. 

Oui m'a désobéi? 
Qui contredit, s'il vous plaît, quand j'ordonne? 
Serait-ce vous, mon mari? vous? 

DIGNANT. 

Personne, 
Nous n'avons garde ; et Mathurin veut bien 
Prendre ma fille à peu près avec rien : 
J'en suis content, et je dois me promettre 
Que monseigneur daignera le permettre. 

BERTHE. 

Allez, allez, épargnez-vous ce soin; 
C'est de moi seule ici qu'on a besoin ; 
Et quand la chose une fois sera faite, 
Il faudra bien, ma foi, qu'il la permette. 

G. — T HÉATRE. V. 2 



48 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

DIGN ANT. 

Alais... 

beuthe. 
Alais il faut suivre ce que je dis. 
Je ne veux plus soulfrir dans mon logis, 
\ mes dépens, une fille indolente, 
()iii ne lait rien, de rien ne se tourmente, 
Oui s'imatiine avoir de la beauté 
' Pour être en droit d'avoir de la fierté. 

Mademoiselle, avec sa froide mine, 
\e daigne pas aider à la cuisine; 
Elle se mire, ajuste son chignon, 
Fredonne un air en brodant un jupon. 
Ne parle point, et le soir, en cachette. 
Lit des romans que le haillif Ini prête. 
Eh hien! voyez, elle ne répond rien. 
Je me repens de lui faire du bien. 
Elle est muette ainsi qu'une pécore. 

MATHURIN. 

\h! c'est tout jeune, et ça n'a pas encore 
L'esprit formé : ça vient avec le temps. 

DIGN-WT. 

Ma bonne, il faut quelques ménagements 
Pour une fille; elles ont d'ordinaire 
De l'embarras dans cette grande ailaire : 
C'est modestie et pudeur que cela. 
Comme elle, enfin, vous passâtes par là ; 
Je m'en souviens, vous étiez fort revéche. 

BEUÏHE. 

Eh! finissons. Allons, qu'on se dépêche : 
Quels sots propos! Suivez-moi prompteinent 
Chez le haillif. 

COLETTE, à Acanlhe. 

N'en fais rien, mon enfant, 

BEPiTHE. 

Allons, Acanthe. 

ACANTHE, 

ciel ! que dois- je faire? 

COLETTE. 

Refuse tout, laisse ta bclle-mère, 
Viens avec moi. 



ACTE I, SCENE VJ. ia 

BERTHE, à Acantlio. 

Quoi donc! sans sourciller? 
"Mais parlez donc. 

ACANTHE. 

A (jui piiis-je parler? 
di(;nant. 
Chez le Laillil", ma Ixxiiie, allons l'attendre, 
Sans la gêner, et laissons-lui reprendre 
Ln peu d'haleine. 

ACANTHE. 

Ah ! croyez que mes sens 
Sont pénétrés de vos soins indulgents ; 
Croyez qu'en tout je distingue mon père. 

MATH un IN. 

Madame Bertlie, on ne distingue guère 
M vous ni moi : la belle a le maintien 
Ln peu bien sec, mais cela n'y fait rien; 
Et je réponds, dès qu'elle sera nôtre. 
Qu'en peu de temps je la rendrai tout autre. 

I, Ils sortent.) 
ACANTHE. 

Ah ! que je sens de trouble et de chagrin ! 
Me faudra-t-il épouser Mathurin ? 



SCENE YI. 

ACANTHE, COLETTE. 

COLETTE. 

Ah! n'en fais rien, crois-moi, ma chère amie. 
Du mariage aurais-tu tant d'envie? 
Tu peux trouver beaucoup mieux... que sait-on? 
Aimerais-tu ce méchant ? 

ACANTHE. 

Mon Die*i, non. 
Mais, vois-tu bien, je ne suis plus soufferte 
Dans le logis de la marâtre Berthe ; 
Je suis chassée ; il me faut un abri ; 
Et par besoin je dois prendre un mari. 
<ù'est en pleurant que je cause ta peine. 



20 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

D'un grand projet j'ai la cervolle pleine; 
Mais je ne sais coninient m'y prendre, hélas! 
(}ue devenir?... Dis-moi, ne sais-tu pas 
Si monseigneur doit venir dans ses terres? 

COLETTE. 

Nous l'attendons, 

ACANTHE. 

Bientôt ? 

COLETTE. 

Je ne sais guères 
Dans mon taudis les nouvelles de conr : 
Mais s'il revient, ce doit être nn grand jour. 
Il met, dit-on, la paix dans les familles, 
Il rend justice, il a grand soin des iilles. 

ACANTHE. 

Ah! s'il pouvait me protéger ici! 

COLETTE. 

Je prétends hien qu'il me protège aussi. 

ACANTHE, 

On dit qu'à Metz il a fait des merveilles, 
Qui dans l'armée ont très-peu de pareilles ; 
Que Charles-Quint a loué sa valeur. 

COLETTE. 

Qu'est-ce que Charles-Quint? 

ACANTHE. 

Un empereur 
Qui nous a fait hien du mal. 

COLETTE. 

Et qu'importe ? 
Ne m'en faites pas, vous, et que je sorte 
A mon honneur du cas triste où je suis. 

ACANTHE. 

Comme le tien, mon cœur est plein d'ennuis. 
Non loin d'ici quelquefois on me mène 
Dans un château de la jeune Dormène... 

COLETTE. 

Près de nos ])ois?... ah! le plaisant château! 
De Mathurin le logis est plus heau ; 
Et Mathurin est bien plus riche qu'elle. 

ACANTHE. 

Oui, je le sais ; mais cette demoiselle 
Est autre chose ; elle est de qualité ; 



ACTE I, SCENE VI. 21 

On la respccto avec sa ])anvi'ol(''. 

Elle a chez ollo mio vieille personne 

Qu'on nomme Laure, et dont l'Aine est si bonne! 

Laure est aussi d'une f>:rande maison. 

c.or.FrrTK. 
Qu'importe encor? 

ACANTIIK. 

Les gens d'nn certain nom. 
J'ai renia njué cela, chère Colette, 
En savent plus, ont l'ûme autrement laite, 
Ont de l'esprit, des sentiments plus grands, 
Meilleurs (|ue nons. 

COI.KTTI';. 

Oui, dès leurs premiers ans, 
Avec grand soin leur àme est (aronnée; 
La iKjtre, hélas! languit ahandonnée. 
Comme on appicnd à chanter, à danser. 
Les gens (\i\ monde appi'ennent à ])enser. 

Acwiiii;. 
Cette Dormène et cette vieille dame 
Semblent donner quelque chose à mon Ame; 
Je crois en valoir mienx quand je les voi : 
J'ai de l'orgueil, et je ne sais pourquoi... 
Et les bontés de Dormène et de Laure 
Me font haïr mille lois plus encore 
Madame llerllie et monsieur Mathurin. 

CO/.KTTK, 

Quitte-les tons. 

ACANTHK. 

Je n'ose ; mais enfin 
J'ai (piehpie espoir : (|iie Ion conseil m'assiste. 
Dis-moi d'aboni, Coh'tte, en (jiioi consiste 
Ce lamcux droit du seignenr. 

COLETTE. 

01 1, ma foi! 
Va consulter d(! pins doctes que moi. 
Je ne suis point mariée; et l'affaire, 
A ce qu'on dit, est un très-grand mystère. 
Seconde-moi, fais ([iie je vienne à bout 
D'être épousée, et je te dirai font. 

AC WTIIi:. 

Ah ! j'y ferai mon possible. 



22 LE DIIOIT DU SKIGNETR. 

COLKTTi:. 

Ma iiKTO 
Est très-alerte, et conduit mon affaire ; 
Elle me fait, par un acte plaintif. 
Pousser mon droit par-devant le baillif : 
J'aurai, dit-elle, un mari ])ar justice. 

ACANTHE. 

Que de bon cœur j'en fais le sacrifice ! 
Chère Colette, agissons bien à point. 
Toi, pour l'avoir; moi, pour ne l'avoir point. 
Tu gagneras assez à ce partage ; 
Mais en perdant je gagne davantage. 



FIN DU PREMIEP. ACTE. 



ACTE DEUXIEME. 



SCENE P. 

LE BAILLIF, PIILIPE, son valet; ensuite COLETTE. 
LE BAILLIF. 

Ma rol)e, allons... du respect... vite, Plilipe. 
('/est en baillif qu'il faut que je m'équipe : 
J'ai des clients qu'il faut expédier. 
Je suis baillif, je te fais mon huissier. 
Amène-moi Colette à l'audience. 

(Il s'assied tievant une table, et feuillette un s^'ind livre.) 

l.'affaire est grave, et de grande importance. 
De m/(h-ini(»iio... chapitre deux. 
Empêchements... Ces cas-là sont véreux; 
Il faut savoir de la jurisprudence. 

(A Colette.) 

Approchez-vous... faites la révérence, 
Colette : il faut d'abord dire son nom. 

COLETTE. 

\ ous l'avez dit, je suis Colette. 

LE BAILLIF, écrivant. 

Bon. 
Colette... il faut dire ensuite son âge. 
N'avez-vous pas trente ans, et davantage? 

COLETTE. 

Fi donc, monsieur! j'ai vingt ans, tout au plus. 

LE BAILLIF, écrivant. 

Çà, vingt ans passe : ils sont bien révolus? 

1. La lettre à Damilavillo, du 15 juin 1761, donne à penser que cette scène a 
été retouchée par Voltaire, et qu'il a, comme il le dit, adouci l'interrogatoire. (B.) 
— Voyez la note de la page 20. 



24 LE DROIT DU SEKiMU'U. 

COLETTE. 

L'àgo, inonsiour, ne fait rien ;i Ja chose ; 
Et, jeune ou non, sachez que je m'oppose 
A tout contrat qu'un Mathurin sans foi 
Vcnx jamais avec d'autres que moi. 

LE BAILLIF. 

Vos oppositions seront notoires. 

Çà, vous avez des raisons péremptoires? 

COLETTE. 

J'ai cent raisons. 

LE BAILLIF. 

Dites-les... Aurait-il...? 

COLETTE. 

Oh ! oui, monsieur. 

LE BAILLIF. 

Mais vous coupez le iil 
A tout moment de notre procédure. 

COLETTE. 

Pardon, monsieur. 

LE BAILLIF. 

Vous a-t-il fait injure? 

COLETTE. 

Oh tant! j'aurais plus d'un mari sans lui; 
Et me voilà pauvre tille aujourd'hui. 

LE BAILLIF. 

Il VOUS a fait sans doute des promesses? 

COLETTE. 

Mille pour une, et pleines de tendresses. 
Il promettait, il jurait que dans peu 
Il me prendrait en légitime nœud. 

LE BAILLIF, écrivant. 

En légitime nœud... quelle malice 1 
Çà, produisez ses lettres en justice. 

COLETTE. 

Je n'en ai point : jamais il n'écrivait, 
Et je croyais tout ce qu'il me disait. 
Quand tous les jours on parle tête à tête 
A son amant, d'une manière honnête. 
Pourquoi s'écrire? à quoi hon? 

LE BAILLIF. 

Mais du moins. 
Au lieu d'écrits, vous avez des témoins? 



ACTE II, SCÈNE I. 

COLETTE. 

Moi? point du tout ; mon t(''moin c'est moi-même : 

Est-ce ([u'on prend des trmoins ([uand on s'aime? 

Et puis, monsieur, pouvais-jc deviner 

Que Mathurin osAt m'abandonner? 

Il me pariait (ramitié, de constance; 

Je i'écoutais, et c'cMait en présence 

De mes moutons, dans son pré, dans le mien : 

Ils ont tout vu, mais ils ne disent rien. 

LE BAILLI F. 

Non plus qu'eux tous j(; n'ai donc rien à dire. 
Votre complainte en droit ne peut suffire; 
On ne produit ni témoins ni billets, 
On ne vous a rien fait, rien écrit... 

COLETTE, 

Mais 
Un Matburin aura donc l'insolence 
Impunément d'abuser l'innocence? 

LE BAILLIF. 

En abuser! mais vraiment c'est un cas 
Épouvantable, et vous n'en parliez pas ! 
Instrumentons... Laquelle nous remontre 
Que Matliurin, en plus d'une rencontre, 
Se prévalant de sa simplicité, 
A méchamment contre icelle attenté ; 
Laquelle insiste, et répète dommages, 
Frais, intérêts, pour raison des outrages, 
Contre les lois, faits par le suborneur. 
Dit Matburin, à son présent honneur. 

COLETTE. 

Rayez cela; je ne veux pas qu'on dise 
Dans le pays une telle sottise. 
Mon honneur est très-intact; et, pour peu 
Qu'on l'eût blessé, l'on aurait vu beau jeu. 

LE BAILLIF. 

Que prétendez-vous donc? 

COLETTE. 

Être vengée. 

LE BAILLIF. 

Pour se venger il faut être outragée. 
Et par écrit coucher en mots exprès 
Quels attentats encontre vous sont faits. 



26 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Articuler les lieux, les ciiToiislances, 
{luis, (jtii<l, iihi, les excès, insolences, 
Knorniités sur quoi Ton jugera. 

COLETTE. 

Écrivez donc tout ce ([u"il vous plaira. 

LE BAILLI F. 

Ce n'est pas tout; il faut savoir la suite 
Que ces excès pourraient avoir produite. 

COLETTE. 

Coumient, produite? Eh! rien ne produit rien. 
Traître baillif, qu'entendez-voiis? 

LE BAILLIF. 

Fort bien '. 
Laquelle fille a dans ses procédures 
Perdu le sens, et nous dit des injures; 
Et n'apportant nulle preuve du lait. 
L'empêchement est nul, de nul efTet. 

I II se lève.) 

Depuis une heure en vain je vous écoute : 
Vous n'avez rien prouvé, je vous dé])oute. 

COLETTE. 

Me débouter, moi? 

LE BAILLIF. 

Vous. 

COLETTE. 

Maudit baillif! 
Je suis déboutée? 

LE BAILLIF. 

Oui ; quand le plaintif 
^e peut donner des raisons qui convainquent, 
On le déboute, et les adverses vainquent. 
Sur Mathurin n'ayant point action. 
Nous procédons à la conclusion. 

COLETTE. 

Non, non, baillif; vous aurez beau conclure. 
Instrumenter et signer, je vous jure 

1. Dans la première esquisse le bailli demandait plus nettement à Colette si 
elle était grosse. « J'ai trouvé, moi qui suis très-pudibond, écrivait Voltaire, que les 
jeunes demoiselles que leurs prudentes mères mènent à la comédie i)Ourraient 
rougir... Je prierai mon Dijonnais d'adoucir l'interrogatoire. » Mais il disait aussi : 
« Je voudrais qu'il y eût un peu plus de ces honnêtes libertés que le sujet com- 
porte, et que les dames aiment beaucoup, quoi qu'elles en disent. » (G. A.) 



ACTF H, SCI'M-: m. 
Oii'il n'aura point son Acanthe. 

I.K 15AILI,n\ 

Il Tanm ; 
Oe monseigneur le ilroit se maintiendra. 
Je suis baillil", et j'ai les droits du maître : 
(Test devant moi (|u"il faudra comparaître. 
Consolez-vous, sachez que vous aurez 
Affaire à moi quand vous vous marierez. 

COLETTE. 

J'aimerais mieux le reste de ma vie 
Demeurer fille. 

LE BAILLIF. 

Oh! je vous en défie*. 



SCENE II. 

COLETTE. 



Ah ! comment faire? Où reprendre mon hien ? 
J'ai protesté; cela ne sert de rien. 
On va signer. Que je suis tourmentée! 

SCÈNE III. 

COLETTE, ACANTHE. 

COLETTE. 

A mon secours ! me voilà dél)outée. 

ACANTHE. 

Déhontée ! 

COLETTE. 

Oui ; ringrat vous est promis. 
On me déboute. 

ACANTHE. 

Hélas! je suis hien pis. 
De mes chagrins mon àme est oppressée ; 

1. Quand on joua cotte pièce à Ferney : « Croiriez-vous, écrivait Voltaire à 
d'Argental, que M"*^ Corneille a enlevé tous les suffrages? Comme elle est natu- 
relle, vive, gaie! comme elle était maîtresse du théâtre, tapant du pied quand on 
la sifdait mal à propos ! Il y a un endroit où le public l'a forcée de répéter. J'ai 
fait lo baillif, et, ne vous déplaise, à faire pouflfer de rire. » 



28 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

AFa chaîne est pnMo, et jo suis nancéc. 

Ou jo vais \'v\vo au moins dans un inoniont, 

COLETTE. 

Me liais-tu pas mon lâche? 

ACANTHE, 

Honnêtement. 
Entre nous deux, juges-tu sur ma mine 
Qu'il soit bien doux d'être ici Ahithurine? 

COLETTE. 

.\on pas pour toi ; tu portes dans ton air 
Je ne sais quoi de hrillant et de fier : 
\ Mathurin cela ne convient guère, 
Et ce maraud était mieux mon aflaire. 

ACANTHE. 

J"ai par malheur de trop hauts sentiments. 
Dis-moi, Colette, as-tu lu des romans? 

COLETTE. 

Moi? non, jamais. 

ACANTHE. 

Le haillif .Mêtaprose 
M'en a prêté... Mon Dieu, la belle chose! 

COLETTE. 

En quoi si belle? 

ACANTHE. 

' On y voit des amants 

Si courageux, si tendres, si galants! 

COLETTE. 

Oh ! Matlmrin n'est pas comme eux. 

ACANTHE. 

Colette, 
Que les romans rendent l'àme inquiète! 

COLETTE. 

Et d'où vient donc ? 

ACANTHE. 

Ils forment trop l'esprit : 
En les lisant le mien bientôt s'ouvrit; 
A rélléchir que de nuits j'ai passées! 
Que les romans font naître de pensées! 
Que les héros de ces livres charmants 
Resseml)lont peu, Colette, aux autres gens! 
Cette lumière était pour moi féconde ; 
Je me voyais dans un tout autre monde ; 



ACTK H, SCi:\K m. 2!) 

•l't'tais au ciol!... Ah! (fifil inV'tait bien dur 
De retoiiihor dans mon état obscur; 
Le cœur tout piciu de ce grand (Halaj^e, 
De ino trouver au fond de mon village, 
Et de descendre, après ce vol divin. 
Des Anuidis à maître Malliurin * ! 

COLETTE. 

\otre propos me ravit; et je jure 
Que j'ai déjà du goût pour la lecture. 

ACANTHE. 

T'en souvient-il autant qu'il m'en souvient. 
Que ce maniuis, ce beau seigneur, qui tient 
Dans le pays le rang, l'état d'un prince. 
De sa présence honora la province? 
II s'est passé juste un an et deux mois 
Depuis qu'il vint pour cette seule fois. 
T'en souvient-il? Nous le vîmes à table, 
11 m'accueillit: ah! qu'il était alï'able! 
Tous ses discours étaient des mois choisis, 
Que Ton n'entend jamais dans ce pays : 
C'était, Colette, une langue nouvelle, 
Supérieure et pourtant naturelle ; 
J'aurais voulu l'entendre tout le jour. 

COLETTE. 

Tu l'entendras, sans doute, à son retour. 

ACANTHE. 

Ce jour, Colette, occupe ta mémoire, 
Où monseigneur, tout rayonnant de gloire, 
Dans nos forêts, suivi d'un peuple entier, 
Le fer en main courait le sanglier? 

COLETTE. 

Oui, quelque idée et confuse et légère 
Peut m'en rester. 

ACANTHE. 

Je l'ai distincte et claire ; 
Je crois le voir avec cet air si grand. 
Sur ce cheval superhe et bondissant ; 
Près d'un gros chêne il perce de sa lance 

1. Certains amis de Voltaire voulaient lui faire retrancher la tirade des 
romans. Voltaire la défendit au nom de sa nièce. Voyez la lettre à Damilaville du 
15 juin 1761. (G. A.) 



30 1.1-: DROIT DU SEIGNEUR. 

Le sanglier qui contre lui s'élance : 
Dans ce moment j'entendis mille voix, 
Que répétaient les échos de nos bois ; 
Et de bon cœur (il faut (|ue j'en convienne) 
J'aurais voulu c^u'il démêhlt la mienne. 
De son départ je fus encor témoin : 
On l'entourait, je n'étais pas ])ien loin, 
il me parla... l)e])uis ce jour, ma chère, 
Tous les romans ont le don de me plaire : 
Ouand je les lis, je n'ai jamais d'ennui; 
Il me paraît qu'ils me parlent de lui. 

COLETTE. 

Vh! qu'un roman est beau! 

ACANTHE. 

C'est la peinture 
Du cœur humain, je crois, d'après nature, 

COLETTE. 

D'après nature!... Entre nous deux, ton cœur 
x\'aime-t-il pas en secret monseigneur? 

ACANTHE. 

Oh ! non ; je n'ose : et je sens la distance 
Qu'entre nous deux mit son rang, sa naissance. 
Crois-tu qu'on ait des sentiments si doux 
Pour ceux qui sont trop au-dessus de nous? 
A cette erreur trop de raison s'oppose. 
Non, je ne l'aime point... mais il est cause 
Que, l'ayant vu, je ne puis à présent 
En aimer d'autre... et c'est un grand tourment. 

COLETTE. 

Mais de tous ceux qui le suivaient, ma bonne. 
Aucun n'a-t-il cajolé ta personne? 
J'avouerai, moi, que l'on m'en a conté. 

ACANTHE. 

Un étourdi prit quelque liberté; 

11 s'appelait le chevalier Gernance : 

Son lier maintien, ses airs, son insolence, 

Me révoltaient, loin de m'en imposer. 

Jl fut surpris de se voir mépriser; 

Et, réprimant sa poursuite hardie. 

Je lui fis voir combien la modestie 

Était jdus fière, et pouvait d'un coup d'œil 

Faire trembler l'impudence et l'orgueil. 



ACTE II, SCI-NE m. 31 

Ce cliovalior serait assez passable, 
Et (Vautres mœurs l'auraient pu rendre aimable : 
Ali ! la douceur est l'appAt qui nous j)ren(l. 
One monsei,i;neur, ô ciel, est diiïérent! 

COLEJ TK. 

Ce chevalier n'était donc guère sage? 
Çà, qui des deux te déplaît davantage, 
De Matliurin ou de cet effronté ? 

AGA.NÏHK. 

Oli! Mathurin... c'est sans difCiculté. 

COLETTE, 

-Mais, monseigneur est bon ; il est le maître : 
Pourrait-il pas te dépêtrer du traître ! 
Tu me parais si belle ! 

ACANTHE. 

Hélas ! 

COLETTE. 

Je croi 
Que tu pourras mieux réussir (jue moi. 

ACANTHE. 

Est-il bien vrai qu'il arrive? 

COLETTE. 

Sans doute, 
Car on le dit. 

ACANTHE. 

Penses-tu qu'il m'écoute? 

COLETTE. 

J'en suis certaine, et je retiens ma part 
De ses bontés. 

ACANTHE. 

Nous le verrons trop tard ; 
11 n'arrivera point ; on me fiance, 
Tout est conclu, je suis sans espérance. 
Bertlie est terrible en sa mauvaise humeur; 
Mathurin presse, et je meurs de douleur. 

COLETTE. 

Eh ! moque-toi de Berthe. 

ACANTHE. 

Hélas! Dormène, 
Si je lui parle, entrera dans ma peine : 
Je veux prier Dormène de m'aider 
De son appui, qu'elle daigne accorder 



32 LK DROIT DU SEIGNEUR. 

Aux malheurenx; cette dame est si l)onncl 
Laure, surtout, cette vieille personne, 
Qui m'a toujours montré tant d'amitié. 
De moi sans doute aura queUjue pitic' : 
Car sais-tu bien que cette dame Laure 
Très-tendrement de ses bontés m'honore ? 
Entre ses l)ras elle me tient souvent. 
Elle m'instruit, et pleure en m'instruisant, 

COLETTE. 

Pourquoi pleurer? 

ACANTHE. 

Mais de ma destinée : 
Elle voit bien que je ne suis pas née 
Pour Matliurin... Crois-moi, Colette, allons 
Lui demander des conseils, des leçons... 
Veux-tu me suivre ? 

COLETTE. 

Ah! oui, ma chère Acanthe, 
Enfuyons-nous ; la chose est tjrès-prudente. 
Viens ; je connais des chemins détournés 
Tout près d'ici. 

SCÈNE IV. 

ACANTHE, COLETTE, BERTHE, DIGNANT, 
MATHURIN. 

BERTHE, arrêtant Acanthe. 

Quel chemin vous prenez ! 
Ètes-vous folle ? et quand on doit se rendre 
A son devoir, faut-il se faire attendre? 
Quelle indolence! et quel air de froideur! 
Vous me glacez : votre mauvaise humeur 
.lusqu'à la fin vous sera reprochée. 
On vous marie, et vous êtes fâchée. 
Hom, l'idiote! Allons, çà, Mathurin, 
Soyez le maître, et donnez-lui la main. 

M ATUlRtX approche sa main, et veut l'embrassor. 

Ah ! palsandié... 

BERTHE. 

Voyez la malhonnête! 
Elle rechigne, et détourne la tête ! 



ACTE II, SCÈNE V. 33 

ACANTHE. 

Pardon, mon pèro; lu'lasl vous excusez 
Mon embarras, vous le favorisez, 
Et vous sentez quelle douleur amère 
Je dois souffrir en quittant un tel père. 

BERÏHE. 

Et rien pour moi ? 

MAÏHURIN. 

Ni rien pour moi non plus? 

COLETTE. 

Non, rien, méchant; tu n'auras qu'un refus, 

MATHLIII.N. 

On me fiance, 

COLETTE. 

Et va, va, fiançailles 
Assez souvent ne sont pas épousailles. 
Laisse-moi faire. 

OIGNANT. 

Eh! qu'est-ce que j'entends? 
C'est un courrier : c'est, je pense, un des gens 
De monseigneur; oui, c'est le vieux Champagne. 



SCENE V. 

LES PRÉCÉDENTS, CHAMPAGNE. 
CHAMPAGNE. 

Oui, nous avons terminé la campagne : 
Nous avons sauvé Metz, mon maître et moi ; 
Et nous aurons la paix. Vive le roi î 
Vive mon maître!... il a bien du courage; 
Mais il est trop sérieux pour son âge ; 
J'en suis fâché. Je suis bien aise aussi, 
Mon vieux Dlgnant, de te trouver ici; 
Tu me parais en grande compagnie. 

DIGNANT. 

Oui... vous serez de la cérémonie. 
Nous marions Acanthe. 

CHAMPAGNE. 

Bon ! tant mieux ! 
Nous danserons, nous serons tous joyeux. 

6. — Théâtre. V. 



34 LE DROIT Dl SEIGNEUR. 

Ta mie est belle... llii 1 ha! c'est toi, Colette; 
Ma chère entant, ta lortuiie est donc faite? 
l\Iathnnn est ton mari? 

COLETTE. 

Mon Dieu, non. 

CHAMPAGNE. 

Il fait fort mal. 

COLETTE. 

Le traître, le fripon, 
Croit dans l'instant prendre Acanthe pour femme. 

CHAMPAGNE. 

11 l'ait fort bien ; je réponds sur mon âme 
Que cet hymen à mon maître agréera, 
Et ([ue la noce à ses frais se fera. 

ACANTHE, 

Comment ! il vient ? 

CHAMPAGNE. 

Peut-être ce soir même. 

DIGNANT. 

Quoi ! ce seigneur, ce hon maître que j'aime, 
Je puis le voir encore avant ma mort ? 
S'il est ainsi, je bénirai mon sort. 

ACANTHE. 

Puisqu'il revient, permettez, mon cher père, 
De vous prier, devant ma helle-mère, 
De vouloir bien ne rien précipiter 
Sans son aveu, sans l'oser consulter ; 
C'est un devoir dont il faut qu'on s'acquitte; 
C'est un respect, sans doute, qu'il mérite. 

MATHLRIN. 

Foin du respect! 

DIGNANT. 

Votre avis est sensé ; 
Et comme vous en secret j'ai pensé. 

MATHLRIN. 

Et moi, l'ami, je pense le contraire. 

COLETTE, à Acanthe. 

Bon, tenez ferme. 

MATHUniN. 

Est un sot qui dillère. 
Je ne veux point soumettre mon honneur, 
Si je le puis, à ce droit du .seigneur. 



ACTE II, SCÈNE VI. 

BERTHE. 

Eh! pounjuoi tant s'cfrarouclior ? La clioso 
Kst l)oniie au foiid, quoiciiie le inonde ou cause, 
Et notre honneur ne peut s'en tourmenter. 
J'en fis l'épreuve ; et je puis protester 
Qu'à mon devoir (jnand je me fus rendue, 
On s'en alla dès l'instant (ju'on m'eut vue. 

COLETTE. 

Je le crois Lien. 

BEirniE, 
Cependant la raison 
Doit conseiller de fuir l'occasion, 
llùtons la noce, et n'attendons personne. 
Préparez tout, mon mari, je l'ordonne. 

MATHURIN. 

( A Colette, en s'eu allant.) 

C'est très-bien dit. Eh bien! l'aurai-je enfin? 

COLETTE. 

Non, tu ne l'auras pas, non, Mathurin. 

(Ils sortent.) 
CHAMPAGNE, 

Oh! oh ! nos gens viennent en diligence. 
Eh quoi! déjà le chevalier Gernance? 



SCENE VI. 

LE CHEVALIER, CHAMPAGNE. 

CHAMPAGNE. 

Vous êtes fin, monsieur le chevalier; 
Très à propos vous venez le premier. 
Dans tous vos faits votre beau talent brille ; 
Vous vous doutez qu'on marie une fille; 
Acanthe est belle, au moins. 

LE CHEVALIER. 

Eh! oui, vraiment. 
Je la connais ; j'apprends en arrivant 
Que Mathurin se donne l'insolence 
De s'appliquer ce bijou d'importance; 
Mon bon destin nous a fait accourir 
Pour y mettre ordre : il ne faut pas soutirir 



36 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Qu'un riche rustre ait les tendres prémices 
D'une beauté qui ferait les délices 
Des plus huppés et des plus délicats. 
Pour le marquis, il ne se hâte pas : 
C'est, je Favoue, un grave personnage, 
Pressé de rien, bien compassé, bien sage, 
Et voyageant comme un ambassadeur. 
Parbleu, jouons un tour à sa lenteur : 
Tiens, il me vient une bonne pensée, 
C'est d'enlever presto la fiancée, 
De la conduire en quelque vieux château, 
Quelque masure. 

CHAMPAGNE. 

Oui, le projet est beau. 

LE CHEVALIER. 

Ln vieux château, vers la forêt prochaine. 
Tout délabré, que possède Dormène, 
Avec sa vieille... 

CHAMPAGNE. 

Oui, c'est Laure, je crois. 

LE CHEVALIER. 

Oui. 

CHAMPAGNE. 

Cette vieille était jeune autrefois; 
Je m'en souviens, votre étourdi de père 
Eut avec elle une certaine affaire. 
Où chacun d'eux fit un mauvais marché. 
Ma foi, c'était un maître débauché 
Tout comme vous, buvant, aimant les belles, 
Les enlevant, et puis se moquant d'elles. 
Il mangea tout, et ne vous laissa rien. 

LE CHEVALIER. 

J'ai le marquis, et c'est avoir du bien ; 
Sans nul souci je vis de ses largesses. 
Je n'aime point l'embarras des richesses : 
Est riche assez qui sait toujours jouir. 
Le premier bien, crois-moi, c'est le plaisir. 

CHAMPAGNE, 

Eh! que ne prenez-vous cette Dormène? 
Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine; 
Elle est très-fraîche, elle est de qualité ; 
Cela convient à votre dignité : 



ACTE II, SCÈNE VI. 37 

Laissez pour nous les filles du village. 

LE CHEVALIER. 

\ raiment Doniièno est un très-doux partage, 

C'est très-bien dit. Je crois que j'eus un jour, 

S'il m'en souvient, pour elle un peu d'amour; 

Mais, entre nous, elle sent trop sa dame; 

On ne pourrait en faire que sa femme. 

Elle est bien pauvre, et je le suis aussi; 

Et pour l'bymen j'ai fort peu de souci. 

Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe ; 

Cette conquête est beaucoup plus plaisante : 

Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué. 

Je me sentis, l'an passé, provoqué 

Par ses refus, par sa petite mine. 

J'aime à dompter cette pudeur mutine. 

J'ai deux coquins, qui font trois avec toi, 

Déterminés, alertes comme moi ; 

Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse. 

Et nous fondrons tous quatre sur la noce. 

Cela sera plaisant; j'en ris déjà, 

CHAMPAGNE. 

Mais croyez-vous que monseigneur rira ? 

LE CHEVALIER, 

Il faudra bien qu'il rie, et que Dormène 
En rie encor, quoique prude et hautaine, 
Et je prétends que Laure en rie aussi. 
Je viens de voir, à cinq cents pas d'ici, 
Dormène et Laure, en très-mince équipage. 
Qui s'en allaient vers le prochain village. 
Chez quelque vieille : il faut prendre ce temps. 

CHAMPAGNE. 

C'est bien pensé ; mais vos déportements 
Sont dangereux, je crois, pour ma personne. 

LE CHEVALIER, 

Bon ! l'on se fâche, on s'apaise, on pardonne. 
Tous les-'gens gais ont le don merveilleux 
De mettre en train tous les gens sérieux. 

CHAMPAGNE. 

Fort bien, 

LE CHEVALIER, 

L'esprit le plus atrabilaire 
Est subjugué quand on cherche à lui plaire. 



38 M-: DROIT DU SEIGNEUR. 

On s'époiivanto, on cric, on Cuit trabonl, 
Et puis Ton soupo, et puis l'on est (raccord, 

ClI AMPAONE. 

On ne peut mieux; mais votre belle Acanthe 
Est bien revêclie. 

LE CHEVALIER, 

Et c'est ce qui m'enchante, 
La résistance est un charme de plus; 
Et j'aime assez une heure de refus. 
Comment souffrir la stupide innocence 
D'un sot tendron faisant la révérence, 
Baissant les yeux, muette à mon aspect. 
Et recevant mes faveurs par respect? 
Mon cher Champagne, à mon dernier vojage, 
D'Acanthe ici j'éprouvai le courage. 
Va, sous mes lois je la ferai plier. 
Rentre pour moi dans ton premier métier, 
Sois mon trompette, et sonne les alarmes ; 
Point de quartier, marchons, alerte, aux armes. 
Vite. 

CHAMPAGNE, 

Je crois que nous sommes trahis ; 
C'est du secours qui vient aux ennemis : 
J'entends grand bruit, c'est monseigneur. 

LE CHEVALIER, 

IN'importe. 
Sois prêt ce soir à me servir d'escorte. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 

LE MARUUIS, LE CHEVALIEU. 

LE MAUQUIS. 

Cher chevalier, que mon cœur est en paix ! 

Que mes regards sont ici satisfaits ! 

Que ce château qu'ont habité nos pères, 

Que ces forêts, ces plaines, me sont chères ! 

Que je voudrais oublier pour toujours 

L'illusion, les manèges des cours! 

Tous ces grands riens, ces pompeuses chimères. 

Ces vanités, ces ombres passagères. 

Au fond du cœur laissent un vide affreux. 

C'est avec nous que nous sommes heureux. 

Dans ce grand monde, où chacun veut paraître, 

On est esclave, et chez moi je suis maître. 

Que je voudrais que vous eussiez mon goût ! 

LE CHEVALIER. 

Eh! oui, l'on peut se réjouir partout, 
En garnison, à la cour, à la guerre. 
Longtemps en ville, et huit jours dans sa terre. 

LE MARQUIS. 

Que vous et moi nous sommes différents ! 

LE CHEVALIER. 

Nous changerons peut-être avec le temps. 
En attendant, vous savez qu'on apprête 
Pour ce jour même une très-belle fête ; 
C'est une noce. 

LE MAROUIS. 

Oui, Mathurin vraiment 
Fait un beau choix, et mon consentement 
Est tout acquis à ce doux mariage ; 



40 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

L'époux ost riclic, et sa maîtresse est sage : 
C'est un bonheur bien digne de mes vœux, 
En arrivant, de faire deux licureux. 

LE CHEVALIER. 

Acanthe encore en peut faire un troisième, 

LE MARQUIS. 

Je vous reconnais là, toujours vous-même. 
Mon cher parent, vous m'avez fait cent fois 
Trembler pour vous, par vos galants exploits. 
Tout peut passer dans des villes de guerre; 
Mais nous devons l'exemple dans ma terre. 

LE CHEVALIER. 

L'exemple du plaisir, apparemment ? 

LE MARQUIS. 

Au moins, mon cher, que ce soit prudemment 

Daignez en croire un parent qui vous aime. 

Si vous n'avez du respect pour vous-même. 

Quelque grand nom que vous puissiez porter, 

Vous ne pourrez vous faire respecter. 

Je ne suis pas difficile et sévère ; 

Mais, entre nous, songez que votre père, 

Pour avoir pris le train que vous prenez. 

Se vit au rang des plus infortunés. 

Perdit ses biens, languit dans la misère. 

Fit de douleur expirer votre mère. 

Et près d'ici mourut assassiné. 

J'étais enfant ; son sort infortuné 

Fut à mon cœur une leçon terrible, 

Qui se grava dans mon âme sensible ; 

Utilement témoin de ses malheurs. 

Je m'instruisais en répandant des pleurs. 

Si, comme moi, cette fin déplorable 

Vous eût frappé, vous seriez raisonnable. 

LE CHEVALIER, 

Oui, je veux l'être un jour, c'est mon dessein ; 
J'y pense quelquefois ; mais c'est en vain ; 
Mon feu m'emporte. 

LE MARQUIS. 

Eh bien ! je vous présage 
Que vous serez las du libertinage. 

LE CHEVALIER. 

Je le voudrais; mais on fait comme on peut : 



ACTE III. SCÈNE I. 41 

Ma foi, n'est pas raisonnalde qui veut'. 

LE MARQUIS. 

Vous vous trompez : de son cœur on est maître : 

J'en fis l'épreuve : est sage qui veut l'être : 

Et, croyez-moi, cette Acanthe, entre nous, 

Eut des attraits pour moi comme pour vous ; 

Mais ma raison ne ])ouvait me permettre 

Un fol amour qui m'allalt compromettre; 

Je rejetai ce désir passager, 

Dont la poursuite aurait pu m'affliger. 

Dont le succès eût perdu cette fille, 

Eût fait sa honte aux yeux de sa famille, 

Et l'eût privée à jamais d'un époux. 

LE CHEVALIEU. 

Je ne suis pas si timide que vous ; 
La même pâte, il faut que j'en convienne, 
N'a point formé votre l)ranche et la mienne. 
Quoi ! vous pensez être dans tous les temps 
Maître ahsolu de vos yeux, de vos sens? 

LE MARQUIS. 

Et pourquoi non ? 

LE CHEVALIER. 

Très-fort je vous respecte; 
Mais la sagesse est tant soit peu suspecte ; 
Les plus prudents se laissent captiver, 
Et le vrai sage est encore à trouver. 
Craignez surtout le titre ridicule 
De philosophe. 

LE MARQUIS. 

l'étrange scrupule! 
Ce noble nom, ce nom tant combattu. 
Que veut-il dire? amour de la vertu. 
Le fat en raille avec étourderie. 
Le sot le craint, le fri[)on le décrie ; 
L'homme de bien dédaigneies propos 
Des étourdis, des fripons, et des sots ; 
Et ce n'est pas sur les discours du monde 
Que le bonheur et la vertu se fonde ^. 

1. Voyez les vers qui terminent le troisième acte de la Prude, et la note, 
Théâtre, tome III, page 448. (B.) 

2. Ce morceau sur les philosophes fut envoyé au moment des répétitions. « Je 



42 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Écoutoz-iiini. Jo suis las aiijourcrhiii 

Du train dos cours où Ton vit pour autrui; 

Et j'ai pensé, pour vivre à la campagne. 

Pour être heureux, qu'il faut une compagne. 

J'ai le projet de m'(''la])lir ici, 

Et je voudrais vous marier aussi. 

LE CHEVALIER. 

Très-humble seniteur. 

LE MARQUIS. 

Ma fantaisie 
N'est pas de prendre une jeune étourdie. 

LE CHEVALIER. 

L'étourderie a du bon. 

LE MARQUIS. 

Je voudrais 
Un esprit doux plus que de doux attraits. 

LE CHEVALIER. 

J'aimerais mieux le dernier. 

LE MARQUIS, 

La jeunesse, 
Les agréments, n'ont rien qui m'intéresse. 

LE CHEVALIER. 

Tant pis. 

LE MARQUIS. 

Je veux atTermir ma maison 
Par un hymen qui soit tout de raison. 

LE CHEVALIER. 

Oui, tout d'ennui, 

LE MARQUIS. 

J'ai pensé que Dormène 
Serait très-propre à former cette chaîne. 

LE CHEVALIER. 

Notre Dormène est bien pauvre. 

LE MARQUIS. 

Tant mieux. 
C'est un bonheur si pur, si précieux, 
De relever l'indigente noblesse. 
De préférer l'honneur à la richesse ! 



crois que la pièce de M. Le Gouz, écrivait Voltaire, restera au théâtre, et qu'ainsi 
le nom de philosophe y restera en honneur. Je m'imagine que frère Platon (Diderot) 
n'en sera pas fâché. « 



ACTE III, SCÈNE II. 43 

C'est riionncur seul qui chez nous doit former 

Tout notre sang; lui seul doit animer 

Ce sang reçu de nos braves ancêtres, 

Qui dans les camps doit couler pour ses maîtres. 

LE CHEVALIER. 

Je pense ainsi : les Français libertins 

Sont gens d'honneur. Mais, dans vos beaux desseins. 

Vous avez donc, malgré votre réserve, 

Un peu d'amour? 

LE MARQUIS. 

Qui, moi? Dieu m'en préserve! • 
Il faut savoir être maître chez soi ; 
Et si j'aimais, je recevrais la loi. 
Se marier par amour, c'est folie. 

LE CHEVALIER. 

Ma foi, marquis, votre philosophie 

Me paraît toute à rebours du bon sens; 

Pour moi, je crois au pouvoir de nos sens; 

Je les consulte en tout, et j'imagine 

Que tous ces gens si graves par la mine. 

Pleins de morale et de réflexions. 

Sont destinés aux grandes passions. 

Les étourdis esquivent l'esclavage. 

Mais un coup d'œil peut subjuguer un sage. 

LE MARQUIS. 

Soit, nous verrons. 

LE CHEVALIER. 

Voici d'autres époux: 
Voici la noce; allons, égayons-nous. 
C'est Mathurin, c'est la gentille Acanthe, 
C'est le vieux père, et la mère, et la tante, 
C'est le baillif, Colette, et tout le bourg. 

SCÈNE II. 

LE MARQUIS, LE CHEVALIER; LE BAILLIF, 

à la tête des habitants. 
LE MARQUIS. 

J'en suis touché. Bonjour, enfants, bonjour. 

LE BAILLIF. 

Nous venons tous avec conjouissance 



LE DHOIT DU SEIGNEUR. 

Nous présenter devant Votre Excellence, 
Comme les Grecs jadis devant Cyrus... 
Comme les Grecs... 

LE MARQUIS. 

Les Grecs sont superflus. 
Je suis Picard ; je revois avec joie 
Tous mes vassaux. 

LE BAILLir. 

Les Grecs de qui la proie. 

LE CHEVALIER. 

Ah! finissez. Notre gros Matliurin, 

La belle Acanthe est votre proie enfin ? 

MATHURIN. 

Oui-dà, monsieur: la fiançaille est faite, 
Et nous i)rions que monseigneur permette 
Qu'on nous finisse. 

COLETTE. 

Oh ! tu ne l'auras pas ; 
Je te le dis, tu me demeureras. 
Oui, monseigneur, vous me rendrez justice; 
Vous ne souffrirez pas qu'il me trahisse; 
Il m'a promis... 

MATHURIN. 

Bon ! j'ai promis en l'air. 

LE MARQUIS. 

1 faut, baillif, tirer la chose au clair. 
A-t-il promis? 

LE BAILLIF. 

La chose est constatée. 
Colette est folle, et je l'ai déboutée. 

COLETTE. 

Ça n'y fait rien, et monseigneur saura 
Qu'on force Acanthe à ce beau marché-là. 
Qu'on la maltraite, et qu'on la violente, 
Pour épouser. 

LE MARQUIS. 

Est-il vrai, belle Acanthe? 

ACANTHE. 

Je dois d'un père, avec raison chéri, 
Suivre les lois; il me donne un mari. 

MATHURIN. 

Vous voyez bien qu'en effet elle m'aime. 



ACTE III, SCÈNE IL 45 

LE MARQUIS. 

Sa réponse est (Fiine prudence extrême : 
Eh bien! chez moi la noce se fera. 

LE CHEVALIER. 

Bon, bon, tant mieux. 

L E M A R Q L" I S , à Acanthe. 

Votre père verra 
Que j'aime en lui la probité, le zèle, 
Et les travaux, d'un serviteur fidèle. 
Votre sagesse à mes yeux satisfaits 
Augmente encor le prix de vos attraits. 
Comptez, amis, qu'en faveur de la fille 
Je prendrai soin de toute la famille. 

COLETTE. 

Et de moi donc? 

LE MARQUIS. 

De vous, Colette, aussi. 
Cher chevalier, retirons-nous d'ici ; 
Ne troublons point leur naïve allégresse. 

LE BAILLIF. 

Et votre droit, monseigneur; le temps presse. 

MATHURIN. 

Quel chien de droit ! Ah ! me voilà perdu. 

COLETTE. 

Va, tu verras. 

BERTHE, 

Mathurin, que crains-tu? 

LE MARQUIS. 

Vous aurez soin, baillif, en homme sage, 
D'arranger tout suivant l'antique usage : 
D"un si beau droit je veux m'autoriser 
Avec décence, et n'en point abuser. 

LE CHEVALIER. 

Ah! quel Caton ! mais mon Caton, je pense, 
La suit des yeux, et non sans complaisance. 
Mon cher cousin... 

LE MARQUIS. 

Eh bien ? 

LE CHEVALIER. 

Gageons tous deux 
Que vous allez devenir amoureux. 



46 



LK DROIT DU SEIGNEUR. 



LE MARQUIS. 

Moi, mou cousin ! 

LE CHEVALIER, 

Oui, vous. 

LE MARQUIS. 

L'extravagance ! 

LE CHEVALIER, 

^ ous le serez ; j'en ris déjà d'avance. 
Gageons, vous dis-je, une discrétion, 

LE MARQUIS, 

Soit, 

LE CHEVALIER, 

Vous perdrez, 

LE MARQUIS. 

Soyez bien sûr que non. 



SCENE 111. 

LE BAILLIF, les précédents (moins le Marquis et le chevalier '). 
MATHURIN. 

Que disent-ils? 

LE BAILLIF, 

Ils disent que sur l'heure 
Chacun s'en aille, et qu'Acanthe demeure, 

MATHURIN. 

Moi, que je sorte ! 

LE BAILLIF, 

Oui, sans doute, 

COLETTE. 

Oui, fripon. 
Oh! nous aimons la loi, nous. 

MATHURIN, au baillif. 

Mais doit-on?,,. 

BERTHE. 

Eh quoi, benêt, te voilà bien à plaindre ! 

DIGNANT. 

Allez, d'Acanthe on n'aura rien à craindre; 



i. J'ai ajoute ici ce qui est entre paronthèsos. (B.) 



ACTE III, SCKNE IV. 47 

Trop de vertu règne au fond de son comif; 
Et notre maître est tout rempli d'horineur. 

(A Acanthe.) 

Quand près de vous il daignera se rendre. 
Quand sans témoin il i)ourra vous entendre. 
Remettez-lui ce paquet cacheté : 

(I.ui donnant des papiers cacliotés.) 

C'est un devoir de votre piété ; 

N'y manquez pas... fille toujours chère... 

Embrassez-moi. 

ACANTHE. 

Tous vos ordres, mon père, 
Seront suivis; ils sont pour moi sacrés; 
Je vous dois tout,,. D'où vient que vous pleurez? 

DIGNANT. 

Ah! je le dois... de vous je me sépare, 
C'est pour jamais ; mais si le ciel avare. 
Qui m'a toujours refusé ses bienfaits, 
Pouvait sur vous les verser désormais, 
Si votre sort est digne de vos charmes. 
Ma chère enfant, je dois sécher mes larmes, 

BERTHE. 

Marchons, marchons ; tous ces beaux compliments 
Sont pauvretés qui font perdre du tem[)s. 
Venez, Colette. 

COLETTE, à Acanthe. 

Adieu, ma chère amie. 
Je recommande à votre prud"homie 
Mon Mathurin ; vengez-moi des ingrats, 

ACAÎNTHE, 

Le cœur me bat... Que deviendrai-je? hélas! 



SCENE IV. 

LE BAILLIF, MATHURIN, ACANTHE. 

MATHURIN. 

Je n'aime point cette cérémonie, 
Maître baillif ; c'est une tyrannie, 

LE BAILLIF. 

C'est la condition sine qua non. 



LE DROIT DU SEIGNEUR. 

MATHLIRI.N. 

Sine qua non! quoi diable de jargon! 
Morbleu, ma femme est à moi. 

I.E BAILLIF, 

Pas encore : 
Il faut premier (|uc monseigneur l'honore 
D'un enlretieii selon les nobles us 
En ce chàtel de tous les temps reçus. 

MATHURIN. 

Ces maudits ns, quels sont-ils ? 

LE BAILLIF. 

L'épousée 
Sur nne chaise est sagement placée ; 
Puis monseigneur, dans un fauteuil à bras. 
Vient vis-à-vis se camper à six pas. 

MATHUniX. 

Quoi ! pas plus loin ? 

LE BAILLIF. Â 

C'est la règle. ^ 

MATHURIN. 

Allons, passe. 
Et puis après ? 

LE BAILLIF. 

Monseigneur avec grâce 
Fait un présent de bijoux, de rubans, 
Comme il lui plaît. 

MATHURIN. 

Passe pour des présents. 

LE BAILLIF. 

Puis il lui parle; il vous la considère; 
Il examine à fond son caractère ; 
Puis il l'exhorte à la vertu. 

MATHURIN. 

Fort bien ; 
Et quand finit, s'il vous plaît, l'entretien ? 

LE BAILLIF. 

Expressément la loi veut qu'on demeure 
Pour l'exhorter l'espace d'un quart d'heure. 

MATHURIN. 

Un quart d'heure est beaucoup. Et le mari 
Peut-il au moins se tenir j)rès d'ici 
Pour écouter sa femme? 



ACTE 111, set NE V. 49 

LK BAILLIF. 

La loi porte 
Que s'il osait se tenir à la porte, 
Se présenter avant le temps marqué. 
Faire du bruit, se tenir pour clio(|ué, 
S'émanciper à sottises pareilles, 
On fait couper sur-le-champ ses oreilles. 

MATHURIN. 

I.a belle loi ! les beaux droits que voilà! 
Et ma moitié ne dit mot à cela? 

ACANTHE. 

Moi, j'obéis, et je n'ai rien à dire. 

LE BAILLIF, 

Déniche; il faut qu'un mari se retire : 
Point de raisons. 

MATHURIN, sortant. 

Ma femme heureusement 
N'a point d'esprit ; et son air innocent. 
Sa conversation ne plaira guère. 

LE BAILLIF. 

Veux-tu partir? 

MATHURIN. 

Adieu donc, ma très-chère; 
Songe surtout au pauvre Mathurin, 
Ton fiancé. 

(Il sort.) 
ACANTHE. 

J'y songe avec chagrin. 
Quelle sera cette étrange entrevue? 
La peur me prend ; je suis tout éperdue. 

LE BAILLIF, 

Asseyez-vous ; attendez en ce lieu 

Un maître aimable et vertueux. Adieu. 



SCENE V. 

ACANTHE. 

Il est aimable, ,. Ah! je le sais, sans doute. 
Pourrai-je, hélas! mériter qu'il m'écoute? 
Entrera-t-il dans mes vrais intérêts, 
Dans mes chagrins et dans mes torts secrets? 

C. — Théâtre. V. 



50 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

Il mo croira du moins fort imprudente 

De refuser le sort qu'on me présente, 

Un mari riche, un état assuré. 

Je le prévois, je ne remporterai 

Que des refus avec bien peu d'estime ; 

Je vais déplaire à ce cœur magnanime ; 

Et si mon àme avait osé former 

Quelque souhait, c'est qu'il pût m'estimer. 

Mais pourra-t-il me hlàmer de me rendre 

Chez cette dame et si nolile et si tendre. 

Qui fuit le monde, et qu'en ce triste jour 

J'implorerai pour le fuir à mon tour?... 

Où suis-je?... on ouvre!... à peine j'envisage 

Celui qui vient... je ne vois qu'un nuage. 



SCENE VI. 

LE MARQUIS, ACANTHE. 

LE MARQUIS. 

Asseyez-vous. Lorsqu'ici je vous vois. 
C'est le plus beau, le plus cher de mes droits. 
J'ai commandé qu'on porte à votre père 
Les faibles dons qu'il convient de vous faire ; 
Ils paraîtront bien indignes de vous. 

ACANTHE, s'asseyant. 

Trop de bontés se répandent sur nous ; 
J'en suis confuse, et ma reconnaissance 
N'a pas besoin de tant de bienfaisance : 
Mais avant tout il est de mon devoir 
De vous prier de daigner recevoir 
Ces vieux papiers que mon père présente 
Très-humblement. 

LE MARQUIS , les mettant dans sa poche. 

Donnez-les, belle Acanthe, 
Je les lirai ; c'est sans doute un détail 
De mes forêts : ses soins et son travail 
M'ont toujours plu ; j'aurai de sa vieillesse 
Les plus grands soins : comptez sur ma promesse. 
Mais est-il vrai qu'il vous donne un époux 
Qui, vous causant d'invincibles dégoûts. 



ACTE III, SCENE M. 

De votre hymen rend la chaîne odieuse? 
J'en suis fâché... Vous deviez être heureuse. 

ACANTHE. 

Ah! je le suis un moment, monseigneur, 

En vous parlant, en vous ouvrant mon cœur; 

Mais tant d'audace est-elle ici permise? 

LE MARQUIS, 

Ne craignez rien, parlez avec franchise; 
Tous vos secrets seront en sûreté. 

ACANTHE. 

Qui douterait de votre prohité? 
Pardonnez donc à ma plainte importune. 
Ce mariage aurait fait ma fortune. 
Je le sais hien ; et j'avouerai surtout 
Que c'est trop tard expliquer mon dégoût; 
Que, dans les champs élevée et nourrie, 
Je ne dois point dédaigner une vie 
Qui sous vos lois me retient pour jamais, 
Et qui m'est chère encor par vos bienfaits. 
Mais, après tout, Mathurin, le village, 
Ces paysans, leurs mœurs et leur langage, 
Ne m'ont jamais inspiré tant d'horreur; 
De mon esprit c'est une injuste erreur ; 
Je la combats, mais elle a l'avantage. 
En frémissant je fais ce mariage. 

LE MARQUIS, approchant son fauteuil. 

Mais vous n'avez pas tort. 

ACANTHE, à genoux. 

J'ose à genoux 
Vous demander, non pas un autre époux. 
Non d'autres nœuds, tous me seraient horribles; 
Mais que je puisse avoir des jours paisibles : 
Le premier bien serait votre bonté, 
Et le second de tous, la liberté. 

LE MARQUIS, la relevant avec empressement. 

Eh! relevez-vous donc... Que tout m'étonne 
Dans vos desseins, et dans votre personne, 

(Ils s'approchent.) 

Dans vos discours, si nobles, si touchants, 
Qui ne sont point le langage des champs ! 
Je l'avouerai, vous ne paraissez faite 
Pour Mathurin ni pour cette retraite. 



52 LE DROIT DU SEIGNEL'R. 

D'où tenez-vous, dans ce séjour obscur, 

Un ton si noble, un langage si pur? 

Partout on a de Tesprit : c'est l'ouvrage 

De la nature, et c'est votre partage : 

Mais l'esprit seul, sans éducation, 

N'a jamais eu ni ce tour ni ce ton, 

Qui nie surprend... je dis plus, qui m'enchante. 

ACANTHE. 

Ah! que pour moi votre âme est indulgente! 
Comme mon sort, mon esprit est borné. 
Moins on attend, plus on est étonné. 

LE MARQUIS. 

Quoi ! dans ces lieux la nature bizarre 
Aura voulu mettre une fleur si rare, 
Et le destin veut ailleurs l'enterrer! 
Non, belle Acanthe, il vous faut demeurer. 

ill s'approche.) 
ACA-MHE. 

Pour épouser Mathurin ? 

LE MARQUIS. 

Sa personne 
31érite peu la femme qu'on lui donne, 
Je l'avouerai. 

ACANTHE. 

Mon père quelquefois 
Me conduisait tout auprès de vos bois. 
Chez une dame aimable et retirée, 
Pauvre, il est vrai, mais noble et révérée, 
Pleine d'esprit, de sentiments, d'honneur : 
Elle daigne m'aimer ; votre faveur. 
Votre bonté peut me placer près d'elle. 
Ma belle-mère est avare et cruelle ; 
Elle me hait; et je hais malgré moi 
Ce Mathurin qui compte sur ma foi. 
Voilà mon sort, vous en êtes le maître ; 
Je ne serai point heureuse peut-être ; 
Je souffrirai ; mais je souffrirai moins 
En devant tout à vos généreux soins. 
Protégez-moi ; croyez qu'en ma retraite 
Je resterai toujours votre sujette. 

LE MARQUIS. 

Tout me surprend. Dites-moi, s'il vous plaît. 



ACTE III, SCÈNE VI. 53 

Colle qui prend à vous tant (rintôrOt, 
Qui vous chérit, ayant su vous connaître, 
Serait-ce point Dormène? 

ACANTHE. 

Oui. 

LE iMARQUIS. 

Mais peut-être... 
Il est aisé d'ajuster tout cela. 
Oui... votre idée est très-bonne... Oui, voilà 
Un vrai moyen de rompre avec décence 
Ce sot hymen, cette indigne alliance. 
J'ai des projets... en un mot, voulez-vous 
Près de Dormène un destin noble et doux? 

ACANTHE. 

J'aimerais mieux la servir, servir Laure, 
Laure si bonne, et qu'à jamais j'honore. 
Manquer de tout, goûter dans leur séjour 
Le seul bonheur de vous faire ma cour. 
Que d'accepter la richesse importune 
De tout mari qui ferait ma fortune. 

LE MARQUIS. 

Acanthe, allez... Vous pénétrez mon cœur: 
Oui, vous pourrez. Acanthe, avec honneur 
Vivre auprès d'elle... et dans mon château même. 

ACANTHE. 

Auprès de vous! ah ciel ! 

LE MARQUIS s'appruclie un peu. 

Elle vous aime ; 
Elle a raison... J'ai, vous dis-je, un projet; 
Mais je ne sais s'il aura son effet. 
Et cependant vous voilà fiancée. 
Et votre chaîne est déjà commencée, 
La noce prête, et le contrat signé. 
Le ciel voulut que je fusse éloigné 
Lorsqu'on ces lieux on parait la victime : 
J'arrive tard, et je m'en fais un crime. 

ACANTHE. 

Quoi! vous daignez me plaindre? Ah! qu'à mes yeux 

Mon mariage en est plus odieux! 

Qu'il le devient chaque instant davantage! 

(Ils s'approchent.) 



54 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

LE MARQLIS. 

Mais, après tout, puisque do rcsclavage 

(Il s'approclic.i 

Avec décence on pourra vous tirer... 

ACANTHE, s'approchant un peu. 

Ail! le voudriez-vous ? 

LE MARQLIS. 

J'ose espérer... 
Que vos parents, la raison, la loi même, 
Et plus encor votre mérite extrême... 

(Il s'approche encore.) 

Oui, cet hymen est trop mal assorti. 

(Elle s'approche.) 

Mais... le temps presse, il faut prendre un parti 
Écoutez-moi... 

(Ils se trouvent tout pros l'un de l'autre.) 
ACANTHE. 

Juste ciel ! si j'écoute I 



SCÈNE vn. 

LE MARQUIS, ACANTHE. LE BAILLIF, MATHURIN. 

M A T H U R I X , entrant brusquement. 

Je crains, ma foi, que Ion ne me déboute : 
Entrons, entrons; le quart d'heure est fini, 

ACANTHE. 

Eh quoi! sitôt? 

LE MARQUIS, tirant sa montre. 

Il est vrai, mon ami. 

MATHURIN. 

Maître baillif, ces sièges sont bien proches : 
Est-ce encore un des droits ? 

LE BAILLIF. 

Point (le reproches, 
Mais du respect. 

MATHURIN. 

Mon Dieu ! nous en aurons ; 
Mais aurons-nous ma femme ? 

LE MARQUIS. 

Nous Terrons. 



ACTK III, SCiiNIi IX. 

MATHURIN. 

Ce nous verrons est d'un mauvais présage. 
Qu'en dites-vous, baillif? 

LE BAILLIF, 

L'ami, sois sage. 

MATIILRIX. 

Que je lis mal, ô ciel ! quand je naquis, 
De naître, hélas ! le vassal d'un marquis ! 

(Ils sortent .1 



SCENE YIII. 

LE MARQUIS. 

Non, je ne perdrai point cette gageure... 
Amoureux! moi! quel conte! ah! je m'assure 
Que sur soi-même on garde un plein pouvoir 
Pour être sage, on n"a qu'à le vouloir. 
Il est bien vrai qu'Acanthe est assez belle... 
Et de la grùce! ah! nul n'en a plus qu'elle... 
Et de l'esprit!... cjuoi ! dans le fond des bois! 
Pour avoir vu Dormène quelquefois. 
Que de progrès ! qu'il faut peu de culture 
Pour seconder les dons de la nature ! 
J'estime Acanthe : oui, je dois l'estimer; 
Mais, grâce au ciel, je suis très-loin d'aimer; 
A fuir l'amour j'ai mis toute ma gloire. 



SCENE IX. 

LE MARQUIS, DIGNANÏ, BERTHE, MATHURIN. 

BERTHE. 

Ah! voici bien, pardienne, une autre histoire ! 

LE MARQUIS. 

Quoi ? 

BERTHE. 

Pour le coup c'est le droit du seigneur : 
On nous enlève Acanthe. 



I 



56 1.1- DROIT DU SEIGNEUR. 

LE MAIiOlIS. 

Ah! 

BEPiTHE. 

Votre honneur 
Sera honteux de cette Ailenie ; 
Et je n'aurais pas cru cette infamie 
D'un iïrand seigneur, si bon, si Hbéral. 

LE MARQUIS. 

Comment? qu"est-il arrivé? 

BERTHE. 

Bien du mal... 
Savez-vous pas qu'à peine chez son père 
Elle arrivait pour finir notre alTaire, 
Quatre coquins, alertes, bien tournés, 
Effrontément me l'ont prise à mon nez, 
Tout en riant, et vite l'ont conduite 
Je ne sais où? 

LE MARQUIS. 

Qu'on aille à leur poursuite... 
Holà! quelqu'un... ne perdez point de temps; 
Allez, courez, que mes gardes, mes gens, 
De tous côtés marchent en diligence. 
Volez, vous dis-je ; et, s'il faut ma présence, 
J'irai moi-même. 

BERTHE, à son mari. 

II parle tout de bon ; 
Et l'on croirait, mon cher, à la façon 
Dont monseigneur regarde cette injure. 
Que c'est à lui qu'on a pris la future. 

LE MARQUIS. 

Et vous son père, et vous qui l'aimiez tant, 
Vous qui perdez une si chère enfant. 
Un tel trésor, un cœur noble, un cœur tendre, 
Avez-vous pu souffrir, sans la défendre, 
Que de vos J)ras on osât l'arracher? 
Lnltel malheur semble peu vous toucher. 
Que devient donc l'amitié paternelle? 
Vous m'étonnez, 

OIGNANT. 

Mon cœur gémit sur elle ; 
Mais je me trompe, ou j'ai dû pressentir 
Que par votre ordre on la faisait partir. 



ACTI-: III. SCÈNE X. 57 

l.E MARQUIS. 

Par mon ordre? 

DIGNAXT. 

Oui. 

LE MARQUIS. , 

Quelle injure nouvelle! 
Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle? 
Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous. 
Ah! s'il se peut, modc-rons mon courroux... 
Non, vous, restez. 

MATHURIN. 

Qui? moi? 

LE MARQUIS, à Oignant. 

Non, vous, vous dis-je. 



SCENE X. 

LE .MARQUIS, sur lo devant; OIGNANT, au fond. 
LE MARQUIS. 

Je vois d'où part l'attentat qui m'afflige. 

Le chevalier m'avait presque promis 

De se porter à des coups si hardis. 

11 croit au fond que cette gentillesse 

Est pardonnable au feu de sa jeunesse : 

Il ne sait pas combien j'en suis choqué. 

A quel excès ce fou-là m'a manqué ! 

Jusqu'à quel point son procédé m'offense! 

Il déshonore, il trahit l'innocence : 

Voilà le prix de mon affection 

Pour un parent indigne de mon nom ! 

Il est pétri des vices de son père ; 

11 a ses traits, ses mœurs, son caractère; 

11 périra malheureux comme lui. 

Je le renonce, et je veux qu'aujourd'hui 

11 soit puni de tant d'extravagance. 

DIGNANT. 

Puis-je en tremblant prendre ici la licence 
De vous parler? 

LE MARQUIS, 

Sans doute, tu le peux : 



58 I.E DROIT DU SEIGNEUR. 

Parle-moi (rdle. 

OIGNANT. 

Au transport douloureux 
Où votre cœur devant moi s'abandonne. 
Je ne reconnais plus votre personne. 
Vous avez lu ce qu'on vous a porté, 
Ce gros paquet qu'on vous a présenté ? 

LE MARQUIS. 

Eli! mon ami, suis-je en état de lire? 

OIGNANT. 

Aous me laites frémir. 

LE MAPiQUIS. 

Que veux-tu dire? 

OIGNANT. 

Quoi ! ce paquet n'est pas encore ouvert ? 

LE MARQUIS. 

Non. 

OIGNANT. 

Juste ciel ! ce dernier coup me perd. 

LE MARQUIS. 

Comment?... J"ai cru que c'était un mémoire 
De mes forêts, 

OIGNANT. 

Hélas ! vous deviez croire 
Que cet écrit était intéressant. 

LE MARQUIS. 

Eh! lisons vite... Une table à l'instant; 
Approchez donc cette table. 

OIGNANT. 

Ah ! mon maître ! 
Qu'aura-t-on fait, et qu'allez-vous connaître ? 

LE MARQUIS, assis, examine le paquet. 

Mais ce paquet, qui n'est pas à mon nom, 
Est cacheté des sceaux de ma maison ? 

OIGNANT. 

Oui. 

LE MARQUIS. 

Lisons donc. 

OIGNANT. 

Cet étrange mystère 
En d'autres temps aurait de quoi vous plaire ; 
Mais à présent il devient bien affreux. 



ACTK Iir, SCKNK X. 59 

LE MA lions, lisant. 

Je ne vois rien jiis(iu"icl que d'heureiix... 

Je ^ois d'abord que le ciel la fit naître 

D"iin sang- illustre... et cela devait être. 

Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux... 

Quoi ! Laure a mis ce dépôt précieux 

Entre vos mains? Quoi ! Laure est donc sa mère? 

DIG.NANT. 

Oui. 

LE MAIIQUIS, 

Mais pourquoi lui sorviez-vous de père? 
Indignement pourquoi la marier? 

DIGNANT. 

J'en avais l'ordre ; et j'ai dû vous prier 

En sa faveur,, . Sa mère infortunée 

A l'indigence était abandonnée, 

Ne subsistant que des nobles secours 

Que, par mes mains, vous versiez tous les jours, 

LE MARQUIS. 

Il est trop vrai : je sais bien que mon père 
Fut envers elle autrefois trop sévère... 
Quel souvenir!.,. Que souvent nous voyons 
D'affreux secrets dans d'illustres maisons!,,. 
Je le savais : le père de Gernance 
De Laure, hélas! séduisit l'innocence; 
Et mes parents, par un zèle inhumain, 
Avaient puni cet hymen clandestin. 
Je lis, je tremble. Ah ! douleur trop amère ! 
Mon cher ami, quoi ! Gernance est son frère ! 

DIGNANT. 

Tout est connu, 

LE MARQUIS, 

Quoi ! c'est lui que je vois ! 
Ah! ce sera pour la dernière fois,,. 
Sachons dompter le courroux qui m'anime. 
Il semble, ô ciel, qu'il connaisse son crime! 
Que dans ses yeux je lis d'égarement ! 
Ah! l'on n'est pas coupable impunément. 
Comme il rougit, comme il pâlit,,, le traître! 
A mes regards il tremble dejparaître. 
C'est quelque chose. 



60 LE DROIT DU SEIGNEUR. 

SCÈNE XL 

LE MARQUIS, LE CHEVALIER. 

I.E CHEVALIER, de loin, se cachant le visage. 

Ah ! monsieur. 

LE MARQUIS. 

Est-ce vous? 
Vous, malheureux ! 

LE CHEVALIER. 

Je tomhe à vos genoux... 

LE MARQUIS. 

Qu'avez-vous fait ? 

LE CHEVALIER. 

Une faute, une offense. 
Dont je ressens Tincligne extravagance, 
Qui pour jamais m'a servi de leçon, 
Et dont je viens vous demander pardon. 

LE MARQUIS. 

Vous, des remords ! vous ! est-il hien possible ? 

LE CHEVALIER. 

Rien n'est plus vrai. 

LE MARQUIS. 

Votre faute est horrible 
Plus que vous ne pensez ; mais votre cœur 
Est-il sensible à mes soins, à l'honneur, 
A l'amitié ? Vous sentez-vous capable 
D'oser me faire un aveu véritable. 
Sans rien cacher? 

LE CHEVALIER. 

Comptez sur ma candeur : 
Je suis un hbertin, mais point menteur; 
Et mon esprit, que le trouble environne. 
Est trop ému pour abuser personne. 

LE MARQUIS. 

Je prétends tout savoir. 

LE CHEVALIER. 

Je vous dirai 
Que, de débauche et d'ardeur enivré,' 
l*lus que d'amour, j'avais fait la folie 



ACTE III, SCÈNE XI. ci 

Oe dérol>er une lillo jolie 
Au possesseur de ses jeunes appas, 
Qu'à mon avis il no mérite pas. 
Je l'ai conduite à la forêt prochaine, 
Dans ce château de Laure et de Dormène : 
C'est une faute, il est vrai, j'en convien ; 
Mais j'étais fou, je ne pensais à rien. 
Cette Dormène, et Laure sa compagne, 
Étaient encor l)ien loin dans la campagne : 
En étourdi je n'ai point perdu temps; 
J'ai commencé par des propos galants. 
Je m'attendais aux comunines alarmes, 
Aux cris perçants, à la colère, aux larmes ; 
Mais qu'ai-je vu ! la fermeté, l'honneur, 
L'air indigné, mais calme avec grandeur : 
Tout ce qui fait respecter l'innocence 
S'armait pour elle, et prenait sa défense. 
J'ai recouru, dans ces premiers moments, 
A l'art de plaire, aux égards séduisants. 
Aux doux propos, à cette déférence 
Qui fait souvent pardonner la licence ; 
Mais, pour réponse. Acanthe à deux genoux 
M'a conjuré de la rendre chez vous; 
Et c'est alors que ses yeux moins sévères 
Ont répandu des pleurs involontaires, 

LE MARQUIS. 

Que dites-vous? 

LE CHEVALIEH, 

Elle voulait en vain 
Me les cacher de sa charmante main : 
Dans cet état, sa grâce attendrissante 
Enhardissait mon ardeur imprudente ; 
Et, tout honteux de ma stupidité, 
J'ai voulu prendre un peu de liberté. 
Ciel ! comme elle a tancé ma hardiesse ! 
Oui, j'ai cru voir une chaste déesse 
Qui rejetait de son auguste autel 
L'impur encens qu'offrait un criminel. 

LE MARQUIS. 

Ah ! poursuivez, 

LE CHEVALIER. 

Comment se peut-il faire 



62 LK DROIT DU SEIGNEUR. 

Qu'ayant vrcu prosquo dans la misère, 
Dans la bassosso, et dans l\)l)sciirilé, 
Elle ait cet air et cette dignité, 
Ces sentiments, cet esprit, ce langage. 
Je ne dis pas au-dessus du village. 
De son état, de son nom, de son sang. 
Mais convenable au plus illustre rang? 
Non, il n'est point de mère respectable 
Qui, condamnant l'erreur d'un fils coupable, 
Le rappelât avec plus de bonté 
A la vertu dont il s'est écarté ; 
N'employant point l'aigreur et la colère, 
Fière et décente, et plus sage qu'austère. 
De' vous surtout elle a parlé longtemps. 

LE MARQUIS, 

De moi?,.. 

LE CHEVALIER. 

Montrant à mes égarements 
Votre vertu, qui devait, disait-elle, 
Être à jamais ma honte ou mon modèle. 
Tout interdit, plein d'un secret respect, 
Que je n'avais senti qu'à son aspect, 
Je suis honteux ; mes fureurs se captivent. 
Dans ce moment les deux dames arrivent ; 
Et, me voyant maître de leur logis. 
Avec Acanthe et deux ou trois bandits. 
D'un juste effroi leur àme s'est remplie : 
La plus âgée en tombe évanouie. 
Acanthe en pleurs la presse dans ses bras : 
Elle revient des portes du trépas ; 
Alors sur moi fixant sa triste vue, 
Elle retombe, et s'écrie éperdue : 
(i Ah! je crois voir Gcrnance... c'est son fils. 
C'est lui... je meurs... » A ces mots je frémis; 
Et la douleur, l'effroi de cette dame. 
Au même instant ont passé dans mon àme. 
Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors. 
Confus, soumis, pénétré de remords. 

LE MARQUIS. 

Ce repentir dont votre àme est saisie 
Charme mon cœur, et nous réconcilie. 
Tenez, prenez ce paquet important, 



ACTE III, SCÈNE XII. 63 

Lisoz J)ion vite, ot posez mûrement... 

Pauvre jeune liomme ! Iiélas! comme il soupire... 

^U lui montre Tendroit où il est dit qu'il est frère d'Acaiitlie.) 

Tenez, c'est là, là surtout qu'il faut lire. 

LE CHEVALIER. 

Ma sœur! Acanthe!... 

LE MARQUIS. 

Oui, jeune libertin. 

LE CHEVALIER. 

Oh! par ma loi, je no suis pas devin... 
Il faut tout réparer. Mais par l'usage 
.le ne saurais la prendre en mariage : 
Je suis son frère, et vous êtes cousin ; 
Payez pour moi. 

LE MARQUIS. 

Comment finir enfin 
Honnêtement cette étrange aventure? 
Ah! la voici... j'ai perdu la gageure^ 



SCENE XII. 

LES PRÉCÉDENTS, ACANTHE, COLETTE, OIGNANT 

ACANTHE. 

OÙ suis-je? hélas! et quel nouveau malheur! 
Je vois mon père avec mon ravisseur ! 

OIGNANT. 

Madame, hélas ! vous n'avez plus de père. 

ACANTHE. 

Madame, à moi ! Qu'entends-je? quel mystère? 

LE MARQUIS. 

11 est bien grand. Tout éprouve en ce jour 
Les coups du sort, et surtout de l'amour : 
Je me soumets à leur pouvoir suprême. 
Eh! quel mortel fait son destin soi-même?... 
Nous sommes tous, madame, à vos genoux : 
Au lieu d'un père, acceptez un époux. 



1. Les comédiens retranchaient cette phrase. « Ce n'est pas la peine de faire 
une gageure pour n'en pas parler, disait Voltaire; c'est la discrétion qu'il faut que 
le marquis paye. » (G. A.) 



U LE DROIT DU SEIGNEUR. 

ACANTHE. 

Ciel ! esl-cc un rêve ? 

LE MARQUIS. 

On va tout vous apprendre 
Mais à nos \œu\ ('onnnencez |)ar vous l'endre, 
Et par régner pour jamais sur mon cœur. 

ACANTHE. 

Moi! comment croire un tel excès (riionneur? 

LE MARQUIS. 

Vous, libertin, je vais vous rendre sage ; 
Et dès demain je vous mets en ménage 
Avec Dormène : elle s'y résoudra. 

LE CHEVALIER. 

.l'épouserai tout ce qu'il vous plaira. 

COLETTE. 

Et moi donc? 

LE MARQUIS. 

Toi ! ne crois pas, ma mignonne, 
Ou'en faisant tous les lots je t'abandonne : 
Ton Mathurin te quittait aujourd'hui ; 
.Je te le donne; il t'aura malgré lui. 
Tu peux compter sur une dot honnête... 
Allons danser, et que tout soit en fête. 
J'avais cherché la sagesse, et mon cœur. 
Sans rien chercher, a trouvé le bonheur. 



FIN DU DROIT DU SEIGNEUR. 



VARIANTES 

DK LA COMÉDIE DU DROIT DU SEfGXELR. 



Pajie 32, vers 4 : 



aura quelque i)itié, 

Me donnera des conseils. 

COLETTE. 

A notre âge, 
11 faut do bons amis, rien n'est plus sage. 
Tu trembles? 

ACANTHE. 

Oui. 

COLETTE. 

Par ces lieux détournés, 
Viens avec moi. 

I\ige o2, vers 10 : 

Moins on attend, plus on est étonne. 

Un peu de soins, peut-être, et de lecture, 

Ont pu dans moi corriger la nature. 

C'est vous surtout, vous qui, dans ce moment. 

Formez en moi l'esprit, le sentiment, 

Qui m'élevez, qui dans moi faiti's naître 

L'ambition d'imiter un tel maître. 

Page 34, dernier vers : 

LE MARQUIS. 

Nous verrons. 
Hé? 

(Il sonne.) 

UN DOMESTIQUE. 

Monseigneur? 

LE MARQUIS. 

Que l'on remène Acanthe 
Chez SCS parents. 

MATHURIN. 

Ouais! ceci me tourmeuto. 
ACANTHE, s'en allant. 
Ciel! prends pitié do mes secrcis ennuis. 

0. — Théâtre. V. 



G6 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

I.E MAnQflS, sortant d'un autre côté. 
Sortons, caclions le désordre où je suis. 
Ali I qiio j'ai pcLir de perdre la gageure! 



SCENE MIL 

MATHURIN, LE BAILLIF. 

MATHUniN. 

Dis-moi, baillif, ce que cola figure. 
Notre seigneur est sorti bien sournois. 
Il nie parlait poliment autrefois; 
J'aimais assez ses honnêtes manières; 
Et même à cœur il prenait mes affaires : 
Je me marie... il s'en va tout pensif. 

LE BAILLIF. 

C'est qu'il pense beaucoup. 

M ATHURI.\. 

Maître baillif, 
Je pense aussi. Ce nous verrons m'assonunc : 
Quand on est prêt, nous verrons.' Ah! quel homme! 
Que je fis mal, ô ciel! quand je naquis 
Chez mes parents, de naître en ce pays ! 
J'aui'ais bien dil choisir quelque village 
Où j'aurais pu contracter mariage 
Tout uniment, comme cela se doit, 
A mon plaisir, sans qu'un autre eût le droit 
De disposer de moi-même, à mon âge. 
Et de fourrer son nez dans mon ménage. 

LE BAILLI F. 

C'est pour ton bien. 

MATHURIN. 

Mon ami baillival. 
Pour notre bien on nous fait bien du mal. 



ACTE QUATRIEME. 
SCÈNE I. 

LE MARQUIS, 

Non, je no perdrai point cette gageure, 
Amourcu\! moi! quel conte! Ah! je m'assure 
Que sur soi-même on garde un plein pouvoir; 
Pour être sage on n'a qu'à le vouloir. 



VARIANTES DU DROIT DU SKIGNEUR. <;7 

11 est bien vrai qii'Acantho est assez belle... 
Et de la grâce! ah! nul n'en a plus quelle... 
Et de l'esprit!... Quoi! dans le fond des bois! 
Pour avoir vu Dorniène quelquefois, 
Que de propres! qu'il faut peu de culture 
Pour seconder les dons de la nature! 
J'estime Acanthe; oui, je dois l'estimer; 
Mais, grâce au ciel, je suis très-loin d'aimer. 

(Il s'assied à une table.) 
Ah! respirons. Voyons, sur toute chose. 
Quel plan de vie enfin je me propose... 
De ne dépendre en ces lieux que de moi, 
De n'en sortir que pour servir mon roi, 
De m'attacher par un sage hyménéc 
Une compagne agréable et bien née. 
Pauvre de bien, mais riche de vertu, 
Dont la noblesse et le sort abattu 
A mes bienfaits doivent des Jours prospères : 
Dormène seule a tous ces caractères ; 
Le ciel pour moi la réserve aujourd'hui. 
Allons la voir... d'abord écrivons-lui 
Un compliment... mais que puis-je lui dire? 

(En se cognant le front avec la main.) 
Acanthe est là qui m'empêche d'écrire; 
Oui, je la vois : comment la fuir! par où? 

(Il so relève.) 
Qui se croit sage, ô ciel ! est un grand fou. 
Achevons donc... Je me vaincrai sans doute. 

(Il finit sa lettre.) 
Holà! quelqu'un... Je sais bien qu'il en coûte. 



SCÈNE II. 

LE MARQUIS, ln domestique. 

LE M A Tl Q U 1 s. 

Tenez, portez cette lettre à l'instant. 

LE DOMESTIQLE. 

Où? 

LE MARQUIS. 

Chez Acanthe. 

LE DOMESTIQUE. 

Acanthe? mais vraiment... 

LE MARQUIS. 

Je n'ai point dit Acanthe; c'est Dormène 

A qui j'écris... On a bien de la peine 

Avec ses gens... Tout le monde en ces lieux 

Parle d'Acanthe; et l'oreille et les yeux 

Sont remplis d'elle, et brouillent ma mémoire. 



(i8 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

SCÈNE III. 
LE MARQUIS, DIGNAXT, BKRTHK, MATHURIN. 

MATH un IN. 

Ail! voici i)icn, pardienno, une autre histoire! 

LE MARQUIS. 

Quoi? 

MATH un IX. 

Pour le coup c'est le droit du seigneur : 
On m'a volé ma femme. 

BEUTHE. 

Oui, votre lionneur 
Sera honteux de cette vilenie; 
Et je n'aurais pas cru cette infamie 
D'un grand seigneur si bon, si libéral. 

LE MARQUIS. 

Comment? qu'est-il arrivé? 

BERTHE. 

Bien du mal. 

MATHURIN'. 

Vous le savez comme moi. 

LE MARQUIS. 

Parle, traître, 
Parle. 

M A T H u n I \. 
Fort bien; vous vous fâchez, mon maître; 
Oh ! c'est à moi d'être fâché. 

LE MARQUIS. 

Comment? 
Explique-toi. 

MATHURIN. 

C'est un enlèvement. 
Savez-vous pas qu'à peine chez son père 
Elle arrivait pour finir notre affaire, 
Quatre coquins alertes, bien tournés, 
Effrontément me l'ont prise à mon nez, 
Tout en riant, et vite l'ont conduite 
Je ne sais où? 

LE MARQUIS. 

Qu'on aille à leur poursuite... 
Holà! quelqu'un... ne perdez point de temps; 
Allez, courez; que mes gardes, mes gens. 
De tous côtés marchent en diligence. 
Volez, vous dis-je; et s'il faut ma présence, 
.Tirai moi-même. 

BERTHE, à son mari. 
Il parle tout do bon; 
Et l'on croirait, mon cher, à la façon 
Dont monseigneur regarde cette injure, 
Que c'est à lui qu'on a pris la future. 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. C9 

LE MARQUIS. 

Et VOUS son père, et vous qui l'aimiez tant, 

Vous qui perdez une si ciière enfant, 

Un tel trésor, un cœur noble, un cœur tendre, 

Avez-vous pu souffrir, sans la défendre, 

Que de vos bras on osât l'arracher? 

Un tel malheur semble peu vous toucher. 

Que devient donc l'amitié paternelle? 

Vous m'étonnez. 

DIG\ AN T. 

Tout mon cœur est pour elle. 
C'est mon devoir; et j'ai dû pressentir 
Que par votre ordre on la faisait partir. 

LE MARQUIS. 

Par mon ordre? 

DIGNA\T. 

Oui. 

LE MARQUIS. 

Quelle injure nouvelle I 
Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle? 
Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous. 
Ah! s'il se peut, modérons mon courroux... 
Xon ; vous, restez. 

MATHURIN. 

Qui? moi? 
I. E M A r. Q L I s , à Di gnant . 

iSon; vous, vous dis-je. 



SCENE IV. 

l.E MARQUIS, sur le devant; OIGNANT, au fond. 

L E JI A R Q U I S. 

Je vois d'où part l'attentat qui m'afflige. 

Le chevalier m'avait presque promis 

De se porter à des coups si hardis. 

Il croit au fond que cette gentillesse 

Est pardonnable au feu de sa jeunesse : 

Il ne sait pas combien je suis choqué. 

A quel excès ce fou-là m'a manque ! 

Jusqu'à quel point son procédé m'offense ! 

Il déshonore, il trahit l'innocence; 

Il perd Acanthe; et pour percer mon cœur. 

Je n'ai passé que pour son ravisseur! 

Un étourdi, que la débauche anime. 

Me fait porter la peine de son crime : 

Voilà le prix de mon affection 

Pour un parent indigne de mon nom! 

H est pétri des vices de son père ; 

Il a ses traits, ses mœurs, son caractère; 

Il périra malheureux comme lui. 

Je le renonce, et je veux qu'aujourd'hui 

11 soit puni de tant d'extravagance. 



70 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

D I G N A ?) T. 

Puis-jp on tromblant prendre ici la licence 
De vous parler? 

I. E At A R Q L' 1 S. 

Sans doute, tu le peux : 
Parle-moi d'elle. 

DICTANT. 

Au transport douloureux 
Où votre cœur devant moi s'abandonne, 
Je no reconnais plus votre personne. 
Vous avez lu ce qu'on vous a porté, 
Ce gros paquet qu'on vous a présenté?... 

LE MARQUIS. 

Eh! mon ami, suis-jo en état de lire? 

n I G >• A N T. 

Vous me faites frémir. 

LE MARQUIS. 

Que vcu\-tu dir(>? 

DIG\ ANT. 

Quoi I ce paquet n'est pas encore ouvert? 

LE MARQUIS. 

Non. 

DIG\A\T. 

Juste ciell ce dernier coup me perd 1 

I. E MARQUIS. 

Comment?... J'ai cru que c'était un mémoire 
De mes forêts. 

D I G N A .^ T. 

Ilélas! vous deviez croire 
Que cet écrit était intéressant. 

LE MARQUIS. 

Eh! lisons vite... Une table à l'instant; 
Approchez donc cette table. 

DIGNANT. 

Ah! mon maître! 
Qu'aura-t-on fait, et ({u'allez-vous connaître? 

LE MARQUIS, assis, examine lo paquet. 
Mais ce paquet, qui n'est pas à mon nom, 
Est cacheté des sceaux de ma maison? 

DIGNANT. 

Oui. 

LE MARQUIS. 

Lisons donc. 

D I G \ A IN T. 

Cet étrange mystère 
En d'autres temps aurait do quoi vous i)laire; 
Mais à présent il devient bien affreux. 

LE MARQUIS, lisant. 

Je ne vois rien jusqu'ici que d'heureux. 

Je vois d'abord que le ciel la fit naître 

D'un sang illustre; et cela devait être. 

Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux. 

Quoi! Laure a mis ce dépôt précieux 

Entre vos inains! quoi! Laure est donc sa mère? 



V MUANTE s DU DROIT DU SEIGNEUR. 71 

Mais pourquoi donc lui servicx-vous do pèro? 
Indignement ptiurquoi la maiior? 

D I G N A N T. 

J'en avais l'ordre, et j'ai dû vous prier 
En sa faveur. 

DN DOMESTIQUE. 

En ce moment Dormène 
Arrive ici, tremblante, hors d'haleine, 
Fondjint en pleurs : elle veut vous parler. 

LE MA RQ CI s. 

Ah! c'est à moi de l'aller consoler. 



SCÈNE V. 
LE MARQUIS, DIGNANT, DORMÈNE. 

LE MAF.QUIS, à Dornnèno, qui entre. 

Pardonnez-moi, j'allais chez vous, madame, 

Mettre à vos pieds le courroux qui m'enflamme. 

Acanthe... à peine encore entré chez moi, 

J'attendais peu l'honneur que je reçoi... 

Une aventure assez désagréable... 

Me trouble un peu... Que Gornance est coupab 

DORMÈNE. 

Do tous mes biens il me reste l'honneur; 
Et je ne doutais pas qu'un si grand cœur 
Ne respectât le malheur qui m'opprime, 
Et d'un parent ne détestât le crime. 
Je ne viens point vous demander raison 
De l'attentat commis dans ma maison... 

LB MABQUIS. 

Comment? chez vous? 

DORMt:\E. 

C'est dans ma maison mèn. 
Qu'il a conduit le triste objet qu'il aime. 

LE MARQUIS. 

Le traître ! 

1) O R M E \ E. 

Il est plus criminel cent fois 
Qu'il ne croit l'être... Hélas! ma faible voix 
En vous parlant expire dans ma ])ouche. 

LE M A R Q L I S. 

Votre douleur sensiblement me touche; 
Daignez parler, et ne redoutez rien. 

DORMÈNE. 

Apprenez donc... 



72 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 



SCENE VI. 

Lli MARQUIS, DORMÈNE, DIGNANT; quelques domestiques 
entrent précipitamment avec MATHURIN. 

MATH tr, I\. 

Tout va l)icii, tout va bien, 
Tout est on paix, la femme est retrouvée; 
Votre parent nous l'avait enlevée : 
Il nous la rend; c'est peut-être un peu tard. 
Chacun son bien; tudieu! quel égrillard! 

LE MAnQUiS, à Dignant. 
Courez soudain recevoir votre fille; 
Qu'elle demeure au sein de sa famille. 
Veillez sur elle; ayez soin d'empêcher 
Qu'aucun mortel ose s'en approcher. 

MATHUr.IX. 

Excepté moi? 

LE MARQUIS. 

Non; l'ordre que je donne 
Est pour vous-même. 

MATH u n I N. 

Ouais! tout ceci m'étonne. 

LE MARQUIS. 

Obéissez... 

MATHURIN. 

Par ma foi, tous ces grands 
Sont dans le fond de bien vilaines gens. 
Droit du seigneur, femme que l'on enlève! 
Défense à moi de lui parler... Je crève. 
Mais je l'aurai, car je suis fiance : 
Consolons-nous, tout le mal est passé. 
(U sort.) 

LE MARQUIS. 

Elle revient; mais l'injure cruelle 
Du chevalier retombera sur elle; 
Voilà le monde ; et de tels attentats 
Faits à l'honneur ne se réparent pas. 

(A. Dormène.) 
Eh bien! parlez, parlez; daignez m'apprendre 
Ce que je briilc et que je crains d'entendre : 
Nous sommes seuls. 

DORMÈNE. 

Il le faut donc, monsieur? 
Apprenez donc le comble du malheur : 
C'est peu qu'Acanthe, en secret étant née 
De cette Laure, illustre infortunée, 
Soit sous vos yeux prête à se marier 
Indignement à ce riche fermier; 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 73 

C'est peu qu'au poids de sa triste misère 
On ajoutât ce fordoau nécessaire; 
Votre parent qui voulait l'enlever, 
Votre parent qui vient de nous prouver 
Combien il tient de son coupable père, 
Gernance enfin... 

LE MVnOLIS. 

Gernance ? 

DORMk\E. 

11 est son frère. 

LE MARQUIS. 

Quel coup horrible! ô ciel! qu'avcz-vous dit? 

D R M È \ E. 

Entre vos mains vous avez cet écrit, 

Qui montre assez ce que nous devons craindre : 

Lisez, voyez combien Lauro est à plaindre. 

(Le marquis lit.) 
C'est ma parente; et mon cœur est lié 
A tous ses maux que sent mon amitié. 
Elle mourra de l'affreuse aventure 
Qui sous ses yeux outrage la nature. 

LE MAUQUIS. 

Ah! qu'ai-je lu! que souvent nous voyons 

D'affreux secrets dans d'illustres maisons! 

Do tant de coups mon âme est oppressée; 

Je ne vois rien, je n'ai point do pensée. 

Ah ! pour jamais il faut quitter ces lieux : 

Ils nvétaient chers, ils nie sont odieux. 

Quel jour pour nous! quel parti dois-je prendre? 

Le malheureux ose chez moi se rendre ! 

Le voyez-vous? 

TtORMkyr.. 
Ah! monsieur, je le voi, 
Et je frémis. 

LE MARQUIS. 

11 passe, il vient à moi. 
Daignez rentrer, madame, et que sa vue 
?v'accroissc pas Je chagrin qui vous tue; 
C'est à moi seul de l'entendre; et je crois 
Que ce sera pour la dernière fois. 
Sachons dompter Je courroux qui m'anime. 

lEn regardant de loin.) 
Il semble, ô ciel ! qu'il connaisse son crime. 
Que dans ses yeux je lis d'égarement ! 
Ah ! Ton n'est pas coupable inîpunément. 
Comme il rougit! comme il pàht!.,. le traître! 
A mes regards il tremble de paraître : 
C"cst quelque chose. 

(Tandis qu'il parle, Dormène se retire en regardant attentivement 
Gernance.) 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

SCÈNE VTI. 
LD MARQUIS, LE CHEVALIER. 



LE CHEVALIER, de loin, sc cachant le visage. 
Ah, monsieur? 

LE M A R Q l I s. 

Est-ce vous? 
Vous, malheureux ! 

LE CHEVALIER. 

Je tombe à vos genoux... 

LE MARQLIS. 

Qu'avoz-vous fait? 

LE CHEVALIER. 

Une faute, une offense, 
Dont je ressens l'indigne extravagance. 
Qui pour jamais m'a servi de leçon, 
Et dont je viens vous demander pardon. 

LE MARQUIS. 

Vous, des remords! vous! est-il bien possible? 

LE CHEVALIER. 

Rien n'est plus vrai. 

LE MARQUIS. 

Votre faute est horrible 
Plus que vous ne pensez; mais votre cœur 
Est-il sensible à mes soins, à l'honneur, 
A l'amitié? Vous sentez-vous capable 
D'oser me faire un aveu véritable. 
Sans rien cacher? 

LE CHEVALIER. 

Comptez sur ma candeur ; 
Je suis un libertin, mais point menteur; 
Et mon esprit, c{ue le trouble environne, 
Est trop ému pour abuser personne. 

LE MARQUIS. 

Je prétends tout savoir. 

LE CHEVALIER. 

Je vous dirai 
Que, de débauche et d'ardeur enivré 
Plus fjue d'amour, j'avais fait la folie 
De dérober une tille jolie 
Au possesseur de ses jeunes appas, 
Qu'à mon avis il ne mérite pas. 
Je l'ai conduite à la forêt prochaine, 
Dans ce château de Laure et de Dormène : 
C'est une faute, il est vrai, j'en convien ; 
Mais j'étais fou; je ne pensais à rien. 
Cette Dormène, et Laure sa compagne, 
Étaient encor bien loin dans la campagne ; 
En étourdi je n'ai point perdu temps 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 75 

J'ai commencé par des propos galants. 
Je m'attendais aux communes alarmes, 
Aux cris perçants, à la colère, aux larmes ; 
Mais qu'ai-jc ouï! la fermeté, l'honneur, 
L'air indigné, mais calme avec grandeur : 
Tout ce qui fait respecter rinnoconcc 
S'armait pour elle, et prenait sa défense. 
J'ai recouru, dans ces premiers moments, 
A l'art de plaire, aux égards séduisants, 
Aux doux propos, h cette déférence 
Qui fait souvent pardonner la licence; 
Mais pour réponse. Acanthe à deux genoux 
M'a conjure de la rendre chez vous; 
Et c'est alors que ses yeux moins sévères 
Ont répandu des pleurs involontaires. 

LE M A R Q L I S. 

Que dites-vous? 

I.E CHEVALIEIi. 

Elle voulait en vain 
Me les cacher de sa charmante main : 
Dans cet état, sa grâce attendi-issanto 
Enhardissait mon ardeur imprudente; 
Et, tout honteux de ma stupidité. 
J'ai voulu prendre un peu de liberté. 
Ciel! comme elle a tancé ma hardiesse! 
Oui, j'ai cru voir une chaste déesse. 
Qui rejetait de son auguste autel 
L'impur encens qu'offrait un criminel. 

LE MARQLIS. 

Ah ! poursuivez, 

LE CHKVALIEn. 

Comment se peut-il faire 
Qu'ayant vécu presque dans la misère, 
Dans la bassesse, et dans l'obscurité, 
Elle ait cet air et cette dignité. 
Ces sentiments, cet esprit, ce langage. 
Je ne dis pas au-dessus du village. 
De son état, de son nom, de son sang. 
Mais convenable au plus illustre rang? 
Non, il n'est point de mère respectable 
Qui, condamnant l'erreur d'un fils coupable, 
Le rappelât avec plus de bonté 
A la vertu dont il s'est écarté; 
^'employant point l'aigreur et la colère, 
Fière et décente, et plus sage qu'austère. 
De vous surtout elle a parlé longtemps... 

LE MARQUIS. 

De moi?... 

LE CHEVALIER. 

Montrant à mes égarements 
Votre vertu, qui devait, disait-elle. 
Etre à jamais ma honte ou mon modèle. 
Tout interdit, plein d'un secret respect, 
Que je n'avais senti qu'à son aspect, 



76 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

Je suis honteux, mes fureurs se captivent. 

Dans ce moment les deux dames arrivent; 

Et, me voyant maître de leur logis, 

Avec Acanthe, et deux ou trois bandits. 

D'un juste elïroi leur âme s'est remplie : 

La plus âgée en tombe évanouie. 

Acanthe en pleurs la presse dans ses bras : 

Elle revient des portes du trépas. 

Alors sur moi fixant sa triste vue, 

Elle retombe, et s'écrie éperdue : 

« Ah! je crois voir Gernance... c'est mon fils, 

C'est lui... je meurs... n A ces mots je frémis; 

Et la douleur, l'effroi de cette dame, 

Au même instant ont passé dans mon âme. 

Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors. 

Confus, soumis, pénétré do remords. 

LE MARQUIS. 

Ce repentir dont votre âme est saisie 
Charme mon cœur, et nous réconcilie. 
• Tenez, prenez ce paquet important. 

Lisez-le seul, pesez-le mûrement; 
Et si pour moi vous conservez, Gernance, 
Quelque amitié, quelque condescendance, 
Promettez-moi, lorsque Acanthe en ces lieux 
Pourra paraître à vos coupables yeux. 
D'avoir sur vous un assez grand empire 
Pour lui cacher ce que vous allez lire. 

LE CHEVALIER. 

Oui, je vous le promets, oui. 

LE MARQUIS. 

Vous verrez 
L'abîme affreux d'où vos pas sont tirés, 

LE CHEVALIER. 

Comment? 

LE M A R Q L I S. 

Allez, vous tremblerez, vous dis-jc. 



SCENE VIII. 

LE MARQUIS. 

Quel jour pour moi? Tout m'étonne et m'afflige. 
La belle Acanthe est donc de ma maison! 
Mais sa naissance avait flétri son nom; 
Son noble sang fut souillé par son père; 
Piien n'est plus beau que le nom de sa mère; 
]\Lais ce beau nom a perdu tous ses droits 
Par un hymen que réprouvent nos lois. 
La triste Laure, ô pensée accablante! 
Fut criminelle en faisant naître Acanthe; 
Je le sais trop, l'iiymen fut condamné; 



VARIANTES DU DROIT DU SETGXEUn. 77 

L'amant de Laurc est mort assassiné. 
De maux cruels quel tissu lamentable! 
Acanthe, liélas ! n'en est pas moins aimable, 
Moins vertueuse; et je sais que son cœur- 
Est l'cspectable au sein du déshonneur; 
11 ennoblit la lionte de ses pères; 
Et cependant, ô préjugés sévères! 
O loi du monde! injuste et dure loi! 
Vous remportez... 



SCÈNE IX. 
LE MARQUIS, DORMÈNE. 



LE MARQUIS. 

Madame, instruisez-moi; 
Parlez, madame; avez-vous vu son frère 

D o R H È \ E. 

Oui, je l'ai vu ; sa douleur est sincère. 
11 est bien étourdi; mais, entre nous. 
Son cœur est bon; il est conduit par vous. 

LE M A no Lis. 
Eh! mais Acanthe ! 

DORMÈNE. 

Elle ne peut connaître 
Jusqu'à présent le sang qui la fit naître. 

L E M A r. o u 1 s. 
Quoi! sa naissance illégitime!... 

DORM ÈNE, 



Hélas! 



Il est trop vrai 



LE MARQUIS. 

Non, elle ne l'est pas. 

DORMÈNE. 

Que dites-vous? 
LE MARQUIS, relisant un papier qu'il a gardé. 
Sa mère était sans crime; 
Sa mère au moins crut l'hymen légitime; 
On la trompa; son destin fut aflVeux. 
Ah! quelquefois le ciel moins rigoureux 
Daigne approuver ce qu'un monde profane 
Sans connaissance avec fureur condamne. 

dormèm:. 
Laurc n'est point coupable, et ses parents 
Se sont conduits avec elle en tyrans. 

LE MARQUIS. 

Mais marier sa fille en un village ! 

A ce beau sang faire un pareil outrage ! 

DORMÈNE. 

Elle est sans biens ; l'âge, la pauvreté, 
Un long malheur abaisse la fierté. 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

L E M A U Q U I S. 

Elli^ ost sans biens! votre noble courage 
La recueillit. 

I) o n Jl È N E. 

Sa misère partage 
Le i)eu que j'ai. 

I, R M A R Q L I S. 

Vous trouvez le moyen, 
Aj'ant si peu, de faire encor du bicu. 
Riches et grands, que le monde coiitcinplc, 
Imitez donc un si touchant exemple. 
Nous contentons à grands frais nos désirs; 
Sachons goûter de plus nobles plaisirs. 
Quoi! pour aider l'amitié, la misère, 
Dormène a pu s'ôter le nécessaire; 
Et vous n'osez donner le superflu! 
O juste ciel! qu'avcz-vous résolu? 
Que faire enfin? 

DORMt-;\E. 

Vous êtes juste et sage. 
Votre fîimillc a fait plus d'un outrage 
Au sang de Laure; et ce sang généreux 
Fut par vous seuls jusqu'ici malheureux. 

LE JIAROLIS. 

Comment? comment? 

DORMKNE. 

Le comte votre père, 
Homme inflexible en son humeur sévère, 
Opprima Laure, et fit par son crédit 
Casser l'hymen ; et c'est lui qui ravit 
A cette Acanthe, à cette infortunée, 
Les nobles droits du sang dont elle est née. 

LE MARQUIS. 

Ah! c'en est trop... mon cœur est ulcéré. 
Oui, c'est un crime... il sera réparé, 
Je vous le jure. 

DORMÈNE. 

Et que voulez-vous faire? 

LE MARQUIS. 

Je veux... 

DORMÈNE. 

Quoi donc? 

LE MARQUIS. 

Mais... lui servir de père. 

DORMÈNE. 

Elle en est digne. 

LE MARQUIS. 

Oui... mais je ne dois pas 
Aller trop loin. 

DOR M K\E. 

Comment, trop loin? 

LE MARQUIS. 

Hélas!... 
Madame, un mot; conseillez-moi de grâce; 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNKUR. 79 

Que feriez-vous, s'il vous plaît., à ma place? 

nOUMÈNE. 

En tous les temps je me ferais lionneur 
De consulter votre esprit, votre cœur. 

LE MARQUIS. 

Ah!... 

DORM È\t:. 

Qu'avez-vous? 

LE MARQUIS. 

Je n'ai l'ien... Mais, madame. 
En quel état est Acanthe? 

1) R M É \ E. 

Son âme 
Est dans le trouhle, et ses yeux dans les pleurs. 

LE M A R Q L I S. 

Daignez m'aider à calmer ses douleurs. 
Allons, j'ai pris mon parti : je vous laisse; 
Soyez ici souveraine maîtresse, 
Et pardonnez à mon esprit confus. 
Un peu chagrin, mais plein de vos vertus. 
(Il sort.) 



SCENE X. 

DORMÈNE. 

Dans cet état quel cliagrin peut le mettre? 

Qu'il est trouhlé! j'en juge par sa lettre; 

Un style assez confus, des mots rayés, 

De l'embarras, d'autres mots oubliés. 

J'ai lu pourtant le mot de mariage. 

Dans le pays il passe pour très-sage. 

Jl veut me voir, me parler, et ne dit 

Pas un seul mot sur tout ce qu'il m'écrit! 

Et pour Acanthe il paraît bien sensible! 

Quoi! voudrait-il?... cela n'est pas possible. 

Aurait-il eu d'abord quelque dessoin 

Sur son parent?... demandait-il ma main? 

Le chevalier jadis m'a courtisée ; 

Mais qu'espérer de sa tête insensée? 

L'amour encor n'est point connu de moi; 

Je dus toujours en avoir de l'effroi; 

Et le malheur de Laure est un exemple 

Qu'en frémissant tous les jours je contemple 

Il m'avertit d'éviter tout lien ; 

Mais qu'il est triste, ô ciel ! de n'aimer rien ? 



80 V MUANT LS DU DROIT DU SEIGNEUR. 



ACTE CIXQUIÈME. 



SCEiSE I. 
LE MARQUIS, LE CHEVALIEH. 

LE M A P. U 1 S. 

Faisons la paix, chevalier; je confesse 
Que tout mortel est pétri de faiblesse. 
Que le sage est peu de chose; entre nous. 
J'étais tout prêt de l'être moins cjue vous. 

LE CHEVALIER. 

Vous avez donc perdu votre gageure? 
Vous aimez donc? 

LE MARQUIS. 

Oh ! non, je vous le jure; 
Mais par l'hymen tout prêt de me lier, 
Je ue veux plus jamais me marier. 

LE CHEVALIEIi. 

Votre inconstance est étrange et soudaine. 
Passe pour moi, mais que dira Dormène? 
IN'a-t-elle pas certains mots par écrit. 
Où par hasard le mot d'hymen se lit ! 

LE MAUQUIS. 

11 est trop vrai; c'est là ce qui me gène. 
Je prétendais m'imposer cette chaîne; 
Mais à la fin, m'étant bien consulté. 
Je n'ai de goût que pour la liberté. 

LE CHEVALIER. 

La liberté d'aimer? 

LE MAr.QLIS. 

Eh bien ! si j'aime, 
Je suis encor le maître de moi-même. 
Et je pouiTai réparer tout le mal. 
Je n'ai parlé d'hymen qu'en général, 
Sans m'cngager, et sans me compromettre; 
Car en effet, si j'avais pu promettre, 
Je ne pourrais balancer un moment : 
A gens d'honneur promesse vaut serment. 
Cher chevalier, j'ai conçu dans ma tète 
Un beau dessein, qui paraît fort honnête, 
Pour me tirer d'un pas embarrassant; 
Et tout le monde ici sera content. 

LE CHEVALIER. 

Vous moquez-vous? contenter tout le monde! 
Quelle folie 1 



VAKIANTES DU DROIT DU SEIGNl-UK. 81 

LE MAnQUIS. 

En un mot, si l'on fronde 
Mon cliangcmcnt, j'ose espérer au moins 
Faire approuver ma conduite ot mes soins. 
Colette vient, par mon ordre on l'appelle; 
Je vais l'entendre, et commencer par elle. 



SCENE II. 
LE MARQUIS, LE CHEVALIER, COLETTE. 

LE M A II Q t; 1 S. 

Venez, Colette. 

COLETTE. 

Oh ! j'accours, monsi'igncur, 
Prôtc en tout temps, et toujours de grand cœur. 

LE MARQUIS. 

Voulez-vous être heureuse? 

COLETTE. 

Oui, sur ma vie; 
N'en doutez pas, c"ost ma plus forte envie. 
Que faut-il faire? 

LE MAItOlIS. 

En voici le moyen. 
V()us voudriez un époux et du bien? 

COLETTE. 

Oui, l'un et l'autre. 

LE MARQUIS. 

Eh bien donc, je vous donne 
Trois mille francs i)0ur la dot, et j'ordonne 
Que Mathurin vous épouse aujourd'hui. 

COLETTE. 

Ou Mathurin, ou tout autre que lui; 
Qui vous voudrez, j'obéis sans réjjlique. 
Trois mille francs! ah I l'homme magnifique! 
Le beau présent ! que monseigneur est bon ! 
Que Mathurin va bien changer do ton ! 
Qu'il va m'aimer! que je vais être fière! 
De ce pays je serai la première; 
Je meurs de joie. 

LE MARQUIS. 

Et j'en ressens aussi 
D'avoir déjà pleinement réussi; 
L'une des trois est déjà fort contente; 
Tout ira bien. 

COLETTE. 

Et mon amie Acanthe, 
Que devient-elle? On va la marier, 
A ce qu'on dit, à ce beau chevalier. 
Tout le monde est heureux : j'en suis charmée. 
Ma chère Acanthe ! 

6. — Théâtre. V. 



82 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

I.E CHEVALIER, en regardant le marquis. 
Elle doit Otro aimée, 
Et le sera. 

LE MARQUIS, au chevalier. 
La voici ; je ne puis 
La consoler en l'état où je suis. 
Venez, je vais vous dire ma pensée. 

(Ils sortent.) 



SCENE III. 
ACANTHE, COLETTE. 

COLETTE. 

Ma chère Acanthe, on t'avait fiancée. 
Moi déboutée; on me marie. 

A C A \ T H E. 

A qui? 

COLETTE. 

A Mathuriu. 

ACANTHE. 

Le ciel en soit béni! 
Et depuis quand? 

COLETTE. 

Eh! depuis tout à l'heure. 

ACANTHE. 

Est-il bien vrai? 

COLETTE. 

Du fond de ma demeure 
J"ai comparu par-devant monseigneur. 
Ah I la belle âme! ah! qu'il est plein d'honneur !: 

ACANTHE. 

Il l'est, sans doute ! 

COLETTE. 

Oui, mon aimable Acanthe; 
Il m'a promis une dot opulente, 
Fait ma fortune; et tout le monde dit 
Qu'il fait la tienne, et l'on s'en réjouit. 
Tu vas. dit-on, devenir chevalière : 
Cela te sied, car ton allure est flèrc. 
On te fera dame de qualité, 
Et tu me recevras avec bonté. 

ACANTHE. 

Ma chère enfant, je suis fort satisfaite 
Que ta fortune ait été sitôt faite. 
Mon cœur ressent tout ton bonheur... Hélas l 
Elle est heureuse, et je ne le suis pas! 

COLETTE. 

Que dis-tu là? Qu'as-tu donc dans ton àmc? 
Peut-on souffrir quand on est grande dame'? 

ACANTHE. 

Va, ces seigneurs qui peuvent tout oser 
N'enlèvent point, crois-moi, pour épouser. 



I 



VAKIAXTES Dr DROIT DU SEIGNEUR. 83 

Poui- nous, Colette, ils ont dos foiitaisies. 
Non de l'amour; leurs démarclios hardies, 
Leurs procèdes, montrent avec éclat 
Tout le mépris qu'ils font de notre état : 
C'est ce dédain qui me met en colère. 

COr.ETTK. 

Bon, des dédains! c'est bien tout le contraire; 
Rien nest plus beau que ton enlèvement; 
On t'aime, Acanthe, on t'aime assurément. 
Le chevalier va t'épouser, te dis-je. 
Tout grand soigneur qu'il est... cela t'afflige? 

ACANTHE. 

Mais monsoigueur le marquis, qu'a-t-il dit? 

COLETTE. 

Lui? rien du tout. 

A f A \ T II E . 

Hélas ! 

COLETTE. 

C'est un esprit 
Tout en dedans, secret, plein de mystère; 
Mais il paraît fort approuver raifaire. 

ACANTHE. 

Du chevalier je déteste l'amour. 

COLETTE. 

Oui, oui, plains-toi de te voir en un jour 
De Mathurin pour jamais délivrée, 
D'un beau seigneur poursuivie, adorée ; 
Un mariage en un moment cassé ' 
Par monseigneur, un autre commencé : 
Si ce roman n'a pas de quoi te plaire. 
Tu me parais difficile, ma chère... 
Tiens, le vois-tu, celui qui t'enleva? 
Il vient à toi; n'est-ce rien que cela? 
T'ai-je trompée? Es-tu donc tant à plaindre? 

ACANTHE. 

Allons, fuyons. 



SCÈNE IV. 
ACANTHE, COLETTE, LE CHEVALIEU. 



LE CHEVALIER. 

Demeurez sans me craindre 
Le marquis veut que je sois à vos pieds. 
COLETTE, à Acanthe. 
Qu'avais-je dit? 

LE CHEVALIER, à Acanthe. 

Eh quoi ! vous me fuyez ? 

ACANTHE. 

Osez-vous bien paraître en ma présence? 

LE CHEVALIER. 

Oui, vous devez oublier mon offense; 

Par moi, vous dis-je, il veut vous consoler. 



84 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

ACANTHK. 

.l"<iiinorais mieux qu'il daignât me parler. 

(A Colette, qui veut s'en aller.) 
Alil reste ici : ce ravisseur m'accable... 

COLETTE. 

Ce ravisseur est pourtant fort aimable. 

LE G H E V A L I E n , <à Acanthe. 
Conservez-vous au fond de votre cœur 
Pour ma présence une invincible horreur? 

ACANTHE. 

Vous devez être en horreur à vous-même. 

LE CHEVALIER. 

Oui, je le suis; mais mon remords oxtrtime 

l'u'pare tout, et doit vous apaiser. 

Ma folle erreur avait pu m'abuser. 

Je fus surpris par une indigne flamme; 

Et mon devoir m'amène ici, madame. 

A C A N THE. 

Madame! à moi? quel nom vous me donnez! 
.le sais l'état où mes parents sont nés. 

COLETTE. 

Madame!... oh! oh! quel est donc ce langage? 

ACANTHE. 

'Cessez, monsieur; ce titre est un outi-age; 
C'est s'avilir que d'oser recevoir 
Un faux honneur qu'on ne doit point avoir. 
Je suis Acanthe, et mon nom doit suffire : 
11 est sans tache. 

LE CHEVALIER. 

Ah! que puis-je vous dire? 
Ce nom m'est cher: allez, vous oublierez 
Mon attentat quand vous me connaîtrez; 
Vous trouverez très-bon que je vous aime. 

ACANTHE. 

Qui? moi, monsieur! 

COLETTE, à Acanthe. 

C'est son remords extrême. 

LE CHEVALIER. 

N'en riez point, Colette; je prétends 

Qu'elle ait pour moi les plus purs sentiments. 

ACANTHE. 

Je ne sais pas quel dessein vous anime; 
Mais commencez par avoir mon estime. 

LE CHEVALIER. 

C'est le seul but que j'aurai désormais; 
J'en serai digne, et je vous le promets. 

A C A N T H E . 

Je le désire, et me plais à vous croire. 
Vous êtes né pour connaître la gloire; 
Mais ménagez la mienne, et me laissez. 

LE CHEVALIER. 

Non, c'est en vain que vous vous offensez. 
Je ne suis point amoureux, je vous jure; 
Mais je prétends rester. 



I 



VARIANTES DF DROIT DU SEIGNEUR. 

COLKTTK. 

Bon, double injure. 
Cot Iiommc est fou, je l'ai pensé toujours. 
Dormène vient, ma chère, à ton secours. 
Démèle-toi do cette grande affaire; 
Ou donne grâce, ou garde ta colère. 
'Ion rôle est beau, tu fais ici la loi; 
Tu vois les grands à genoux devant toi. 
Pour moi, je suis condamnée au village : 
On ne m'enlève point, et j'en enrage. 
On vient, adieu; suis ton brillant destin, 
Kt je retourne à mon gros Mathurin. 

(Elle sort.) 



SCÈNE V. 

ACANTHE, LE CHEVALIER, DORMÈNE, 
DIGNANT. 

ACANTHE. 

Hélas! madame, une fille éperdue 
En rougissant paraît à votre vue. 
Pourquoi faut-il, pour combler ma douleur, 
Que l'on me laisse avec mon ravisseur ? 
Et vous aussi, vous m'accablez, mon père ! 
A ce méchant au lieu de me soustraire, 
Vous m'amenez vous-même dans ces lieux; 
Je l'y revois ; mon maître fuit mes yeux. 
Mon père, au moins, c'est en vous que j'espère! 

DIGXANT. 

cher objet! vous n'avez plus de père! 

ACANTHE. 

Que dites- vous? 

DIGNANT. 

Non, je ne le suis pas. 

DORMÈNE. 

Non, mon enfant, de si charmants appas 
Sont nés d'un sang dont vous êtes plus digne. 
Préparez-vous au changement insigne 
De votre sort, et surtout pardonnez 
Au chevalier. 

ACANTHE. 

Moi? madame! 

DORMÈNE . 

Apprenez, 
Ma chère enfant, que Laure est votre mère. 

ACANTHE. 

Elle! Est-il vrai? 

DORMÈNE. 

Gernance est votre frère. 

LE CHEVALIER. 

Oui, je le suis; oui, vous êtes ma sœur. 



85 



86 VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 

ACANTHE. 

Ah! jo succombe. Hélas! ost-ce un bonheur.' 

l.i: CIlEVALIEn. 

11 l'est pour moi. 

A C \ N T H E . 

De Laiire je suis fille ! 
Kt pourquoi donc faut-il que ma famille 
M"ait tant caché mon état et mon nom? 
D"où peut venir ce fatal abandon? 
D'où vient qu'enfin, daignant me reconnaître, 
Ma mère ici n'a point osé paraître? 
Ah ! s'il est vrai que le sang nous unit, 
Sur ce mystère éclairez mon esprit. 
Parlez, monsieur, et dissipez ma crainte. 

LE cil E V A L I B r. . 

Ces mouvements dont vous êtes atteinte 
Sont naturels, et tout vous sera dit. 

Don Mi:\E. 
Dans ce moment, Acanthe, il vous suffit 
D'avoir connu quelle est votre naissance. 
Vous me devez un peu de confiance. 

ACANTHE. 

Laure est ma mère, et je ne la vois pas ! 

LE CHEVALIER. 

Vous la verrez, vous serez dans ses bras. 

DORMÈNE. 

Oui, cette nuit je vous mène auprès d'elle. 

ACANTHE. 

J'admire en tout ma fortune nouvelle. 
Quoi! j'ai l'honneur d'être de la maison 
De monseigneur 

LE CHEVALIER. 

Vous honorez son nom. 

ACANTHE. 

Abusez-vous de mon esprit crédule? 
Et voulez-vous me rendre ridicule? 
Moi, de son sang ! Ah ! s'il était ainsi, 
Il me l'eût dit; je le verrais ici. 

DIGNANT. 

II m'a parlé... je ne sais quoi l'accable : 
Il est saisi d'un trouble inconcevable. 

ACANTHE. 

Ah ! je le vois. 



SCÈNE VI. 

ACANTHE, DOP.MÈiNE, DIGNANT, LE CHEVALIER, 
LE MARQUIS, au fond. 

LE MARQLis. au chevalier. 
Il ne sera pas dit 
Que cet enfant ait troublé mon esprit : 



VARIANTES DU DROIT DU SEIGNEUR. 87 

Bientôt l'absence aflcrmira mon âme. 

I Apercevant Durnit'iu'. ) 
Ah ! i)ardoiincz; vous étiez là, madame! 

L i: C M E \ A L 1 K n . 

Vous paraissez étrangement ému! 

I,E MARQIIS. 

Moi?... point du tout. Vous serez convaincu 
Qu'avec sang-froid je règle ma conduite. 
De son destin Acanthe est-olle instruite? 

ACANTM i:. 

Quel qu'il puisse être, il passe mes souhaits : 
Je dépendrai de vous plus que jamais- 

I.K MARQUIS. 

Permets, ù ciel ! qu'ici je puisse faire 
Plus d'un heureux ! 

I.E CHEVALIER. 

C'est une grande affaire. 
Je ferai, moi, tout ce que vous voudrez; 
Je l'ai promis. 

LE MARQIIS. 

Que vous m'obligerez ! 
(A Dormène.) 
Belle Dormène, oubliez-vous l'offense. 
L'égarement du coupable Gernance? 

DORMÈNE. 

Oui, tout est réparé. 

LE MARQL'IS. 

Tout ne l'est pas. 
Yotro grand nom, vos vertueux appas, 
Sont maltraités par l'aveugle fortune. 
Je le sais trop; votre âme non commune 
N'a pas de quoi suffire à vos bienfaits; 
Votre destin doit changer désormais. 
Si j'avais pu d'un heureux mariage 
Choisir pour moi l'agréable esclavage, 
■C'eût été vous (et je vous l'ai mandé) 
Pour qui mon cœur se serait décidé. 
Voudriez-vous, madame, qu'à ma place 
Le chevalier, pour mieux obtenir grâce. 
Pour devenir à jamais vertueux. 
Prît avec vous d'indissolubles nœuds? 
Le meilleur frein pour ses mœurs, pour son âge, 
■l'M une épouse aimable, noble, et sage. 
Daignerez-vous accepter un château 
Environné d'un domaine assez beau? 
Pardonnez-vous cette offre? 

DORMÈNE. 

Ma surprise 
Est si puissante, à tel point me maîtrise, 
•Que, ne pouvant encor me déclarer. 
Je n'ai de voix que pour vous admirer. 

LE CHEVALIER. 

J'admire aussi; mais je fais plus, madame; 
Je vous soumets l'empire de mon ùme. 



88 VARIANTES DU DHOIT DU SEIGNEUR. 

A tous les deux je dovrai mon bonluuir; 
Mais secondorez-voLis mon bienfaiteur? 

DORMI-: NE . 

Consultez-vous, méritez mon estime, 
Et les bienfaits de ce cœur magnanime. 

I. E M A n n D 1 s . 
Et... vous... Acanthe... 

ACANTHE . 

Kh bien! mon protecteur... 
I.E MARQllS, à part. 
Pourquoi tremblé-je en parlant? 

ACANTHE. 

Quoi ! monsieur... 

h E M A r. l 1 S . 

Acantlie... vous... qui venez de renaître, 
Vous qu'une mère ici va reconnaîtn'. 
Vivez près d'elle, et de ses tristes jours 
Adoucissez et prolongez le cours. 
Vous commencez une nouvelle vie, 
Avec un frère, une mère, une amie; 
Je veux... Souffrez qu'à votre mère, à vous. 
Je fasse un sort indépendant et doux. 
Votre fortune, Acanthe, est assurée. 
L'acte est passé, vous vivrez honorée. 
Riche... contente... autant que je le peux. 
J'aurais voulu... mais goûtez toutes deux, 
Dnrmène et vous, les douceurs fortunées 
Que l'amitic donne aux âmes bien nées... 
Un autre bien que le cœur peut sentir 
Est dangereux... Adieu... Je vais partir. 

I.E CHEVALIER. 

Eh quoi ! ma sœur, vous n'êtes i)oint contente? 
Quoi! vous pleurez? 

ACANTHE. 

Je suis reconnaissante, 
Je suis confuse... Ah! c'en est trop pour moi. 
Mais j'ai perdu plus que je ne reçoi... 
Et ce n'est pas la fortune f[ue j'aime... 
Mon état change, et mon ;\mc est la même; 
Elle doit être à vous... Ah ! permettez 
Que, le cœur plein de vos rares bontés, 
J'aille oublier ma première misère, 
J'aille pleurer dans le sein de ma mère. 

LE MARQUIS. 

De quel chagrin vos sens sont agités ! 
Qu'avez-vous donc? qu'ai-je fait? 

ACANTHE. 

Vous ])artez. 
i- nor.MÉNF. 

Ah 1 qu'as-tu dit? 

ACANTHE. 

La vérité, madame ; 
La vérité plaît à votre belle àme. 



VAKIANTKS DU DMOIT DU SEIGNEUR. 81» 

L K V A II (.» IIS. 

Non, c'en est tro]) pour mes sens éperdus... 
Acanthe... 

A c A N r H E . 
Hélas !... 

LE MARQUIS. 

No partirai -je plus '? 

I. E CHEVALIER. 

Mon clier parent, de Lanre elle est la fille; 
Elle retrouve un frère, une famille; 
Et moi je trouve un mariage heureux. 
Mais je vois bien que vous en ferez deu\ : 
Vous payerez, la gageure est perdue. 

LE MARQUIS. 

Je vous l'avoue... Oui, mon âme est vaincue. 
Dormènc et Laure, Acanthe, et vous, et moi. 

(A Acanthe.) 
Soyons heureux... Oui, recevez ma foi. 
Aimable Acanthe, allons, que je vous mène 
Chez votre mère; elle sera la mienne. 
Elle oubliera pour jamais son malheur. 

ACANTHE. 

Ah! je tombe à vos pieds... 

LE C H E N A L I E R . 

Allons, ma sœur, 
Je fus bien fou, son cœur fut insensible ; 
Mais on n'est pas toujours incorrigible. 



ri.N DES VARIANTES DU DROIT DU SEIG.NEUR. 



OLYMPIE 



TRAGÉDIE EN CINQ ACTES 



KEPRÉSENTÉE LE 17 MARS 17 G -1. 



AVERTISSEMENT 

POUR LA PRESENTE ÉDITION. 



Dans sa hrillanto jeunesse, Voltaire avait mis ([uinze jours h ébaucher 
Zaïre. Il ne lui en avait fallu (|ue huit pour es(|uisser Rome sauvée, à cin- 
quante-six ans. A soixante-huit ans, six jours lui suffisent pour mettre sur 
pied Olympie, ou la Famille d'Alexandi^e. Il écrit au cardinal de Bernis, 
le 26 octobre 1761 : « La rage s'empara de moi un dimanche, et ne me 
([uitta que le samedi suivant, .l'allai toujours rimant, toujours barbouillant; 
le sujet me jjortait à pleines voiles. La pièce est toute faite pour un cardinal. 
La scène est dans une église, il y a une absolution générale, une confession. 
une rechute, une religieuse, un évoque. Vous allez croire que j'ai encore le 
diable au corps en vous écrivant tout cela. Point du tout, je suis dans mon 
bon sens. Figuiez-vous que ce sont les mystères de la Bonne Déesse, la 
veuve et la fille d'Alexandre retirées dans le temple; tout ce ({ue l'ancienne 
religion a de plus auguste, tout ce que les plus grands malheurs ont de 
touchant^ les grands crimes de funeste, les passions de déchirant, et la pein- 
ture de la vie humaine de plus vrai. » 

Mais la révision fut longue, comme toujouis. La nouvelle tragédie ne fut 
représentée sur le Théâtre-Français que le M mars 1764. « On va nous 
donner encore, écrit Fréron à l'abbé Gossart^ une rapsodie tragi{|ue de 
Voltaire, intitulée Olympie. et tout le monde lui ap|)li(|ue son titre : 
ô l'impie ! » 

Voltaire feint de croire que le jeu de mots ne s'adresse qu'à la pièce: 
« V impie! n'est pas juste, écrit-il à d'Alembert, car rien n'est plus |)ie 
que cette pièce; et j'ai grand'peur qu'elle ne soit bonne qu'à être jouée dans 
un couvent de nonnes le jour de la fête de l'abbesse. » 

Olympie fut assez favorablement accueillie; elle eut di\ représentations 
dans sa nouveauté. 

Voltaire avait emprunté ce sujet au Caasandre de La Calprenède. « Il 
convenait au génie, dit Laharpe, d'oser nous montrer la fille d'Alexandre 
se précipitant dans les flammes du bûcher qui va consumer sa mère, et la 
dignité des personnages relevait encore cette action grande et tragique. 
Mais il eût fallu nous intéresser davantage à cet amour d'Olympie pour 
Cassandre et à celui de Cassandre pour Olympie, puisque au sacrifice de 
cet amour tient tout l'effet de ce dénoùment funeste, puisque Olympie 



94 AVERTISSEMENT. 

ne 8L> jette dans le hùclier que pour ne pas épouser Cassandre, puisque 
(.assandie se tue de désespoir d'avoir perdu Olympie. Or, dès le premier 
acte, iauteur les a jilacés tous deux dans des circonstances qui, rendant 
leur union impossible, ne permettent pas qu'on s'intéresse à un amour dont 
il n'y a rien à espérer. » 

Celte trag('die est celle peut-être que Voltaire, dans sa vieillesse, prit le 
plus à cœur. Il faut voir, dans la correspondance de l'année 1766, (juelle 
joie lui cause le succès d'Olympie sur le théâtre de Genève; le 3 novembre 
il écrit à d'Argental : « La troupe de Genève, qui n'est pas absolument 
mauvaise, se surpassa hier en jouant Oly?npie; elle n'a jamais eu un si 
grand succès. La foule (jui assistait à ce spectacle le redemanda pour le 
lendemain à grands cris. » Le 7 novembre, il écrit au même : « On est 
toujours fou d'Olympie à Genève, on la joue tous les jours. Le bûcher tourne 
la tête; il y avait beaucoup moins de monde au bûcher de Servet, quand 
vingt-cinq faquins le liront brûler. » 

Il y a, dans les Mémoires rédigés par M. Coste sous le nom de Marie- 
Françoise Dumesnil, en réponse aux Mémoires d'IIippolyte Clairon, une 
anecdote à propos de cette dernière actrice et d'Olympie. Louis XV avait 
témoigné l'envie de voir les Grâces de Saint-Foix. La Comédie est mandée 
à Versailles pour jouer Olympie, et les Grâces comme petite pièce. Mais le 
roi avait conseil à neuf heures; il ne fallait pas perdre de temps. M"*" (Clairon 
jouait Olympie. Les actrices, notamment M"* D'Oligny, qui jouaient dans 
les Grâces., devaient faire partie du cortège d'Olympie; mais afin qu'elles 
n'eussent pas à changer de costume après la grande pièce, et que la petite 
pût commencer tout de suite, M. de La Ferlé, intendant des menus-plaisirs, 
décida que les comédiennes seraient remplacées dans le cortège par des 
choristes de l'Opéra. M''*- Clairon : « Si l'on change quelque chose à la 
pompe théâtrale d'Olympie, je ne jouerai point. » Et, se retournant vers 
M"* d'Oligny et ses compagnes : « Et vous, mesdemoiselles, je vous défends 
de vous laisser remplacer. » En vain ]\I. de La Ferlé insiste; M"'' Clairon 
répèle son îdtimalîvii : « .le ne jouerai point. » Il fallut laisser les comé- 
diennes dans son cortège. La tragédie traîne en longueur. Louis XV^ s'impa- 
tiente : il tire sa montre; neuf heures sont sonnées; il se lève et sort en 
disant à haute voix : « On m'avait promis les Grâces. » Tel était le ton 
qu'avaient pris, même à la cour, les fameuses actrices de cette époque. 

Et qui faillit être puni? Ce fut Fréron, qui inséra dans son journal une 
plainte de Saint-Foix, et qui n'évita d'aller en pi ison que i>ar l'intercession 
du roi de Pologne. 



AVERTISSEMENT 

DES ÉDITEURS DE L'ÉDITIOxX DE KEHL. 



Cette tragédie parut iin|)riinée en '1763'; elle fut jouée à Ferne\ -, et sui- 
le théâtre de l'électeur palatin^. M. de Voltaire, alors ài^é de soixante-neut 
ans, la composa en six jours. 

Cesl l'ouvrage de six jours, écrivait-il à un philosophe illustre^, doni 
il voulait savoir l'opinion sur cette pièce. L'auteur naurail pas dû se 
reposer le septième, lui répondit son ami. Aussi s'est-il repenti de son 
ouvrage, répli(|ua M. de Voltaire; et quelque temps après il renvova la pièce 
avec beaucoup de corrections. 

Olympie a été traduite en italien et jouée èi Venise, sur le théâtre de 
San-Salvatore, avec un ijrand succès'*. 

1. Francfort et Lcipsig, 1763, petit in-8° de viij et 156 pages, que je regarde 
comme l'édition originale. VAvis de l'Éditeur est signé Colini, et se retrouve dans 
les éditions de Francfort et Leipsig, 1763, in-8° de 98 et xvj pages: de Genève, 
1763, in-S'" de vj et 134 pages; de Francfort et Leipsig (Paris, Duchcsne), in-12 de 
92 et xvj pages. Une édition de Paris, veuve Duchesne, 1774, in-S" de 74 pages, 
contient encore VAvis de Colini, et. présente des variantes qui ont été données, 
pour la première fois, en 1820, par M. Lequien. (B.) 

2. Le 2i mars 1762 : voyez la lettre à Villars, du 25 mars 1762. (B.) 

3. Colini, dans son ^D«s (/e l'Éditeur, dit le 30 septembre et le 7 octobre (1762^, 
et son témoignage me paraît préférable à celui de Voltaire, qui, dans sa lettre à 
d'Argental, du 23 novembre 1762, donne le 23 septembre pour date de la repré- 
sentation à Schwetzingen. (B.) 

4. D'Alembert; mais les lettres où se ti'ouvaient les mots rapportés ici ne font 
pas partie de la correspondance. (B.) 

5. J'ai mis au bas du texte les notes de Voltaire imprimées jusqu'ici à la fin 
do la pièce. « Ces notes sont pour les philosophes», écrivait Voltaire à M""^ de 
Fontaine, le 8 février 1762. 11 avait pris son sujet moins pour faire une tragédie 
que pour faire un livre de notes à la fin de la pièce, disait-il à d'Alembert (lettre 
du 25 février 1762). Les additions que j'ai faites à ces notes sont entre deux cro- 
chets. Ce signe, moins usité que la parenthèse, par cela même appelle plus l'atten- 
tion du lecteur. fB.) 



PERSONNAGES 



CASSANDRE, fils d'Antipaln', roi do Macédoime. 

ANTIGONE, roi d'une partie de l'Asie. 

STATIRA, vouve d'Alexandre. 

OLYMPIE. Illie d'Alexandre elde Statira. 

I," 1III-M{()I>HA\TE, ou grand-prêtre, (pii ])réside à la célébration dos 

grands mystères. 
SOSÏÈNE, oïlicier de Cassandre. 
Il E RM AS, ofTioier d'Antigone. 

P R È T R K s . 

INITIÉS. 

P R È T R i: S s K S . 

SOLDATS. 

P E U P L Iv . 



La scène est dans le temple d'Kphèse, où l'on célèbre les grands mystères. 
Le théâtre représente le temple, le péristyle, et la place qui conduit au 
temple. 



1. Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie, et dans le Galant coureur, 
de Legrand, qui l'accompagnait: DfBOis, Lekai\ (Cassandre), Bellecolr (Antigonc), 
PnÉvii.LE, Br.izARD (l'Hiérophante), Blainville, Moi.é, Dadberval, Auger, Bot;RET, 
Granger; M'"" Dumesml (Statira), Clairox (Olynipie), Prkvu.le, Lekaix, Depinav, 
DoLiGW, Fanmer. — Recette : 3,0G8 livres. (G. A.) 



OLYMPIE 

TRAGÉDIE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

( Le fond du lliéàtro roprésontc un temple dont les trois portes fermées sont ornées de largos 
pilastres : les deux ailes foriuent un vaste péristyle. Sostène est dans le péristyle, la grande 
porte s'ouvre. Cassandre, troublé et agité, vient .i lui : la grande porte se referme '.) 

CASSANDRE, SOSTÈNE. 

CASSANDRE. 

Sostène, on va finir ces mystères terribles-. 
Cassandre espère enfin des dieux moins inflexibles : 

1. <i ... La porto se referme incontinent, écrivait Voltaire, apré.s avoir laisse voir 
au spectateur deux longues files de prêtres et de prêtresses couronnées de fleui-s, 
et une décoration magnifiquement illuminée au fond du sanctuaire. L'œil, toujours 
curieux et avide, est fàclié de ne voir qu'un instant ce beau spectacle... « 

2, Ces mystères et ces expiations sont de la plus haute antiquité, et commen- 
çaient alors à devenir communs chez les Grecs. Philippe, père d'Alexandre, se fit 
initier aux mystères de la Samothraco avec la jeune Olympias, qu'il épousa depuis. 
C'est ce qu'on trouve dans Plutarque, au commencement de la vie d'Alexandre, 
et c'est ce qui peut servir à fonder l'initiation de Cassandre et d'Olympie. 

11 est difficile de savoir chez quelle nation on inventa ces mystères. On les 
trouve établis chez les Perses, chez les Indiens, chez les Égyptiens, chez les Grecs. 
Il n'y a peut-être point d'ctabli-ssement plus sage. La plupart des hommes, quand 
ils sont tombés dans de grands crimes, en ont naturellement des remords. Les légis- 
lateurs qui établirent les mystères et les expiations voulurent également empêcher 
les coupables repentants de se livrer au désespoir, et de retomber dans leurs 
crimes. 

La créance de l'immortalité de l'àmc était partout le fondement de ces cérémo- 
nies religieuses. Soit que la doctrine de la métempsycose fût admise, soit qu'on 
reçût celle de la réunion de l'esprit humain à l'esprit universel, soit que l'on crût, 

6. — THÉ.\TnE. V. 7 



98 OLVMPIE. 

Mes jours seront plus purs, et mes sens moins trouhlés; 
Je resi)ire. 

SOSTÈNE. 

Seigneur, près d'i-lplièse assemblés, 
Les guerriers qui servaient sous le roi votre père 
Ont fait entre mes mains le serment ordinaire : 
Déjà la Macédoine a reconnu vos lois ; 
De ses deux protecteurs Éi)lièse a fait le choix. 
Cet honneur, qu'avec vous Antigone partage. 
Est de vos grands destins un auguste présage : 
• — Ce règne, qui commence à l'omhre des autels, 
—"Sera héni des dieux, et chéri des mortels; 
Ce nom d'initié, qu'on révère et qu'on aime. 
Ajoute un nouveau lustre à la grandeur suprême. 
Paraissez, 

CASSANDUE, 

Je ne puis : tes yeux seront témoins 



comme en Ég3'pte, que l'àmo serait un jour rejointe à son propre corps; en un 
mot, quelle que fût l'opinion dominante, celle des peines et des récompenses après 
la mort était universelle chez toutes les nations policées. 

Il est vrai que les J*uifs ne connurent point ces mystères, quoiqu'ils eussent 
l)ris beaucoup de cérémonies des Égyptiens. La raison en est que l'immortalité de 
l'âme était le fondement de la doctrine égyptienne, et n'était pas celui de la doc- 
trine mosaïque. L e peuple grossier des Juifs, auquel Die u daignait se pr ojKUlIflnner, 
n'avait même aucun corps de doctrine; il n'avait pas une seule formule de prière 
générale établie par ses lois. On ne trouve, ni dans le Deutéronome, ni dans le 
Lévitique, qui sont les seules lois des Juifs, ni prière, ni dogme, ni créance de 
l'immortalité de l'âme, ni peines, ni récompenses après la mort. C'est ce qui les 
distinguait des autres peuples; et c'est ce qui prouve la divinité de la mission de 
Moïse, selon le sentiment de M. Warburton, évoque de Worcester [de Glocestcr]. 
Ce prélat prétend que Dieu, daignant gouverner lui-môme le peuple juif, et le 
récompensant ou le punissant par des bénédictions ou des peines temporelles, 
ne devait pas lui proposer le dogme de l'immortalité de l'âme, dogme admis chez 
tous les voisins de ce peuple. 

Les Juifs furent donc presque les seuls dans l'antiquité chez qui les mystères 
furent inconnus. Zoroastrc les avait apportés en Perse, Orphée en Thrace, Osiris 
en Egypte, Minos en Crète, Cyniras en Chypre, Érechthée dans Athènes. Tous 
différaient, mais tous étaient fondes sur la créance d'une vie à venir, et sur celle 
d'un seul Dieu. C'est surtout ce dogme de l'unité de l'Ktre suprême qui fit donner 
jiartout le nom de mystères à ces cérémonies sacrées. On laissait le peuple adorer 
des dieux secondaires, des petits dieux, comme les appelle Ovide, vuhjus ileorum 
[Vos quoque, plebs superum, Fauni, Satyrique, Laresque. Ovide, Ibis. 81.], c'est- 
à-dire les âmes des héros, que l'on croyait participantes de la Divinité, et des êtres 
mitoyens entre Dieu et nous. Dans toutes les célébrations des mystères en Grèce, 
soit à Eleusis, soit à Thèbes, soit dans la Samothrace, ou dans les autres îles, on 
chantait l'hymne d'Orphée : 

(( Marchez dans la voie de la justice, contemplez le seul maître du monde, le 



I 



ACTE I, SCf^NE 1. 99 

Do mes premiers devoirs, et de mes |)remiers soins. 
Demeure en ces })arvis... Nos augustes prrtresses 
Présentent Olympie aux autels des déesses : 
Elle expie en secret, remise entre leurs hras, 
Mes mallieureux forfaits, qu'elle ne connaît j)as. 
D'aujourd'hui je commence une nouvelle vie. 
Puisses-tu pour jamais, chère et tendre 01ymi)ie. 
Ignorer ce grand crime avec peine effacé. 
Et quel sang t'a fait naître, et quel sang j'ai versé ! 

SOSTÈNE. 

(juoi! seigneur, une enfant vers l'Euphrate enlevée, 
Jadis par votre père à servir réservée, 
Sur qui vous étendiez tant de soins généreux, 
Pourrait jeter Cassandre en ces trouhles affreux : 

CASSAXDRE. 

Respecte cette eschne à qui tout doit hommage : 

Du sort qui l'avilit je répare l'outrage. 

Mon pi're eut ses raisons ])our lui cacher le rang 



Dcniiourgos. 11 est unique, il existe seul par lui-même, tous les autres êtres nr 
sont que par lui; il les anime tous: il n'a jamais été vu par des yeux mortels, et il 
voit au fond de nos cœurs. » 

Dans presque toutes les célébrations de ces mystères, on représentait, sur une 
espèce de théâtre, une nuit à peine éclairée, et des hommes à moitié nus, errant 
dans ces ténèbres, poussant des gémissements et des plaintes, et levant les mains 
au ciel. Ensuite venait la lumière, et l'on voyait le Démiourgos, qui représentait 
le maître et le fabricateur du monde, consolant les mortels, et les exhortant'à 
mener une vie pure. 

Ceux qui avaient commis de grands crimes les confessaient b l'hiérophante, et 
juraient devant Dieu de n'en plus commettre. On les appelait dans toutes les 
langues d'un nom qui répond à initiatus, initié, celui qui commence une nouvelle 
vie, et qui entre en communication avec les dieux, c'est-à-dire avec les héros et 
les demi-dieux; qui ont mérité par leurs exploits bienfaisants d'être admis après 
leur mort auprès de l'Être suprême. 

Ce sont là les particularités principales qu'on peut recueillir des anciens mys- 
tères, dans Platon, dans Cicéron, dans Porphyre, Eusèbe, Strabon, et d'autres. 

Les parricides n'étaient point reçus à ces expiations; le crime était trop énorme. 
Suétone [Néron, xxxiv.J rapporte que Néron, après avoir assassiné sa mère, ayant 
voyagé en Grèce, n'osa assister aux mystères d'Éleusine. Zosime [ Hist. II, 9.] prétend 
que Constantin, après avoir fait mourir sa femme, son fils, son beau-père, et son 
neveu, ne put jamais trouver d'hiérophante f[ui l'admit à la participation des 
mystères. 

On pourrait remarquer ici que Cassandre est précisément dans le cas où il doit 
être admis au nombre des initiés. II n'est point coupable de l'empoisonnement 
d'Alexandre; il n'a répandu le sang de Statira que dans l'horreur tumultueuse 
d'un combat, et en défendant son père. Ses remords sont plutôt d'une âme sen- 
sible et née pour la vertu, que d'un criminel qui craint la vengeance céleste. 
{Mote de VoUaire.) 



)00 OLYMPIE. 

Oiio devait lui donner la splendeur de son sang... 

Oue dis-je? ù souvenir! ô temps! ô jour de crimes! 

11 la comptait, Sostène, au nombre des victimes 

Qu'il immolait alors à notre sûreté... 

Nouri'i dans le carnage et dans la cruauté, 

Seul je ])ns pitié d'elle, et je fléchis mon père; 

Seul je sauvai la fdle, ayant frappé la mère. 

Elle ignora toujours mon crime et ma fureur. 

Olympie, à jamais conserve ton erreur! 

Tu chéris dans Cassandre un bienfaiteur, un maître; 

Tu me détesteras si tu peux te connaître. 

SOSTÈNE. 

Je ne pénètre point ces étonnants secrets, 
Et ne viens vous parler que de vos intérêts. 
Seigneur, de tous ces rois que nous voyons prétendre 
Avec tant de fureur au trône d'Alexandre, 
L'inflexible Antigone est seul votre allié... 

CASSANDRE. 

J'ai toujours avec lui respecté l'amitié; 
Je lui serai fidèle, 

SOSTÈNE, 

Il doit aussi vous l'être : 
Mais depuis qu'en ces murs nous le voyons paraître. 
Il semble qu'en secret un sentiment jaloux 
Ait altéré son cœur, et l'éloigné de vous. 

CASSANDRE. 

(A part.) 

Et qu'importe Antigone!... mânes d'Alexandre! 
Mânes de Statira ! grande ombre ! auguste cendre ! 
Restes d'un demi-dieu, justement courroucés, 
Mes remords et mes feux vous vengent-ils assez? 
Olympie, obtenez de leur oml)re apaisée 
Cette paix à mon cœur si longtemps refusée ; 
Et que votre vertu, dissipant mon effroi, 
Soit ici ma défense, et parle aux dieux pour moi... 
Eh quoi ! vers ces parvis, à peine ouverts encore, 
Antigone s'approche et devance l'aurore ! 



ACTE I, SCÈNE II. 101 

SCÈNE IL 

CASSÂNDRE, SOSTÈNE. ANTIGONE, HERMAS. 

ANTIGONE, ;'i Ilormas, au fond du théâtre. 

Ce secret m'importune, il le faut arracher; 

Je lirai dans son cœur ce qu'il croit me cacher. 

Va, ne fécarte pas, 

C A s s .\ N D n E . ,1 .\ntigonL' , 

Quand le jour luit à peine, 
Quel sujet si pressant près de moi vous amène? 

ANTIGONE, 

Nos intérêts, Cassandre; après que dans ces lieux 
Vos expiations ont satisfait les dieux, 
Il est temps de songer à partager la terre. 
D'Kphèse en ces grands jours ils écartent la guerre : 
Vos mystères secrets des peuples respectés 
Suspendent la discorde et les calamités; 
C'est un temps de repos pour les fureurs des princes : 
Mais ce repos est court ; et bientôt nos provinces 
Retourneront en proie aux flammes, aux combats, 
Que ces dieux arrêtaient, et qu'ils n'éteignent pas, 
Antipatre n'est plus : vos soins, votre courage. 
Sans doute, achèveront son important ouvrage; 
11 n'eût jamais permis que l'ingrat Séleucus, 
Le Lagide insolent, le traître Antiochus, 
D'Alexandre au tombeau dévorant les conquêtes, 
Osassent nous braver et marcher sur nos têtes, 

CASSANDRE. 

Plût aux dieux qu'Alexandre à ces ambitieux 
Fît du haut de son trône encor baisser les yeux 1 
Plût aux dieux qu'il vécût ! 

ANTIGONE. 

Je ne puis vous comprendre ; 
Est-ce au fils d'Antipatre à pleurer Alexandre? 
Qui peut vous inspirer un remords si pressant ? 
De sa mort, après tout, vous êtes innocent, 

CASSANDHE. 

Ah ! j'ai causé sa mort. 



402 OLYMPIE. 

ANTIGONE. 

Elle était légitime : 
Tous les (irecs demandaient cette grande victime; 
L"nnivers était las de son ambition.' 
Atliène, Atliène même envoya le poison ; 
Perdiccas le reçut, on en chargea Cratère ; 
Il fut mis dans vos mains, des mains de votre père, 
bans qu'il vous confiât cet important dessein : 
Vous étiez jeune encor; vous serviez au festin, 
A ce dernier festin du tyran de l'Asie. 

CASSANDRE. 

>Jon, cessez d'excuser ce sacrilège impie. 

ANTIGONE. 

Ce sacrilège!... Eh quoi! vos esprits abattus 

Érigent-ils en dieu l'assassin de Clitus, 

Du grand Parménion le bourreau sanguinaire. 

Ce superhe insensé qui, flétrissant sa mère, 

Au rang du fils des dieux osa hien aspirer, 

Et se déshonora pour se faire adorer? 

Seul il fut sacrilège ; et lorsqu'à Babylone 

\ous avons renversé ses autels et son trône. 

Quand la coupe fatale a fini son destin, 

On a vengé les dieux comme le genre humain, 

CASSANDRE. 

J'avouerai ses défauts ; mais, quoi qu'il en puisse être, 
Il était un grand homme, et c'était notre maître. 

ANTIGONE. 

Un grand homme M 

CASSANDRE. 

Oui, sans doute, 

1. Il est 1)011 d'opposer ici le jugement de Plutarque sur Alexandre à tous les 
l)aradoxeset aux lieux communs qu'il a plu à Ju vénal [Sat. x, 108-172; xiv, 3 II -31 4. J 
et à SCS imitateurs [Boileau, Sat. xii, 100-108] de débiter contre ce héros. Plutarque. 
dans sa belle comparaison d'Alexandre et de César, dit que « le héros de la Macé- 
doine semblait né pour le bonheur du monde, et le héros romain pour sa ruine », 
En effet, rien n'est plus juste que la guerre d'Alexandre, général de la Grèce, 
contre les ennemis de la Grèce, et rien de plus injuste que la guerre de César 
contre sa patrie. 

Remarquez surtout que Plutarque ne décide qu'après avoir pesé les vertus et 
les vices d'Alexandre et de César, J'avoue que Plutarque, qui donne toujours la 
préférence aux Grecs, semble avoir été trop loin. Qu'aurait-il dit de plus de Titus. 
de Trajan, des Antonins, de Julien même, sa religion à part? Voilà ceux qui pa- 
raissaient être nés pour le bonheur du monde, plutôt que le meurtrier de Clitus, 
do Callisthène et de Parménion, {Note de Voltaire.) 



ACTE I, SCENE II. 103 

ANTIGONE. 

Ah! c'est notre valeur, 
Notre bras, notre sanjï, qui fonda sa f-randeiir ; 
II ne fut qu'un inj^rat. 

CASS ANDRE. 

mes (lieux tutélaires! 
<Juels mortels ont ('té plus ingrats que nos pc'res? 
Tous ont voulu monter à ce superbe rang. 
Mais de sa femme enfin pounpioi percer le tlanc? 
Sa femme!... ses enfants!... Ah! quel jour, Antigone! 

ANTIGONE. 

Après quinze ans entiers ce scrupule m'(3tonne. 
Jaloux de ses amis, gendre de Darius, 
Il devenait Persan ; nous étions les vaincus : 
Auriez-vous donc voulu que, vengeant Alexandre, 
La fière Statira, dans Babylone en cendre, 
Soulevant ses sujets, nous eût immolés tous 
Au sang de sa famille, au sang de son ('poux? 
Elle arnui tout le peuple : Antipatre avec peine 
Échappa dans ce jour aux fureurs de la reine;- 
Vous sauvâtes un père. 

CASSANDUE. 

Il est vrai : mais enfin 
La femme d'Alexandre a péri par ma main. 

ANTIGONE. 

€'cst le sort des coml)ats ; le succès de nos armes 
Ne doit point nous coûter de regrets et de larmes. 

CASSANDUE. 

J'en versai, je l'avoue, après ce coup aiï'reux ; 
Kt, couvert de ce sang auguste et malheureux. 
Étonné de moi-même, et confus de la rage 
Où mon père emporta mon aveugle courage. 
J'en ai longtemps gémi. 

ANTIGONE. 

Mais quels motifs secrets 
Hedoublent aujourd'hui de si cuisants regrets? 
Dans le cœur d'un ami j'ai quelque droit de lire : 
N ous dissimulez trop. 

CASSANDRE, 

Ami... que puis-je dire? 
Croyez qu'il est des temps où le cœur combattu 
Par un ihstinct secret revole à la vertu, 



104 OLVMPIE. 

OÙ (le nos attentats la mémoire passée 
Revient nAec horreur etTrayer la pens(''e. 

AN TI CONE. 

* Oubliez, croyez-moi, des meurtres expiés'; 
*Mais que nos intérêts ne soient point oubliés : 
*Si (juelque repentir trouble encor votre vie, 
*]'iepentez-vous surtout d'abandonner l'Asie 

"^ A l'insolente loi du traître Antioclius. 

''=Que mes braves guerriers et vos Grecs invaincus 

*Une seconde fois fassent trembler l'Euphrate : 

* De tous ces nouveaux rois dont la grandeur éclate 
*Nul n'est digne de l'être, et dans ses premiers ans 
*N'a servi, comme nous, le vainqueur des Persans. 
*Tous nos chefs ont péri. 

CASSAXDRE. 

Je le sais, et peut-être 

* Dieu les immola tous aux mânes de leur maître. 

ANTIGOXE, 

Nous restons, nous vivons, nous devons rétablir 
Ces débris tout sanglants qu'il nous faut recueillir : 
Alexandre, en mourant, les laissait au plus digne ; 
Si j'ose les saisir, son ordre me désigne. 
Assurez ma fortune ainsi que votre sort : 
Le plus digne de tous, sans doute, est le plus fort. 
Relevons de nos Grecs la puissance détruite ; 
Que jamais parmi nous la discorde introduite 
Ne nous expose en proie à ces tyrans nouveaux, 
Eux qui n'étaient pas nés pour marcher nos égaux, 
^le le promettez-vous? 

CASSAXDRE. 

Ami, je vous le jure; 
Je suis prêt à venger notre commune injure. 
Le sceptre de l'Asie est en d'indignes mains. 
Et l'Euphrate et le Ml ont trop de souverains : 
Je combattrai pour moi, pour vous, et pour la Grèce. 

ANTIGONE. 

J'en crois votre intérêt; j'en crois votre promesse; 
Et surtout je me fie à la nol)le amitié 
Dont le nœud respectable avec vous m'a lié. 

ï. Les vers précédés d'une étoile étaient supprimés à la représentation. 



ACTE I, SCÈNE II. lOo 

Mais de cette amitié je aous demande un gage; 
Ne me refusez pas. 

CASSANDUE. 

Ce doute est un oiilrjige. 
Ce ([ue vous demniidez est-il en mon pouvoir? 
C'est un ordre pour moi, vous n'avez (ju'à vouloir. 

ANTIGONE. 

Peut-être vous verrez avec ([uel([ue sur|)nse 
Le pou «ju'à demander l'amitié m'autorise : 
Je ne veux qu'une esclave. 

CASSANDUE. 

Heureux de vous servir, 
Ils sont tous à vos pieds ; c'est à vous de choisir. 

ANTIGONE. 

Souffrez que je demande une jeune étrangère ' 

Qu'aux murs de Babylone enleva votre père : 

Elle est votre partage: accordez-moi ce prix 

De tant iriieiircux travaux pour vous-même entrepris. 

Votre père, dit-on, l'avait persécutée; 

J'aurai soin qu'en ma cour elle soit respectée : 

Son nom est... Oiympie. 

CASS ANDRE. 

oiympie ! 

ANTIGONE. 

Oui, seigneur, 

CASSANDRE, à part. 

De quels traits imprévus il vient percer mon cœurl... 
Que je livre Oiympie! 

ANTIGONE. 

Écoutez ; je me flatte 
Que Cassandre envers moi n'a point une âme ingrate : 
Sur les moindres objets un refus peut blesser ; 
Et vous ne voulez pas sans doute m'olfenser? 

CASSANDRE. 

Non : vous verrez bientôt cette jeune captive ; 
Vous-même jugerez s'il faut qu'elle vous suive. 
S'il peut m'être permis de la mettre en vos mains. 
Ce temple est interdit aux profanes humains; 
Sous les yeux vigilants des dieux et des déesses, 

I. L'acteur doit ici 'regarder attentivement Cassandre. {Note de Voltaire.) 



OLY.MPIE. 

Olxiiipic est gariloo au niilioii dos prôlrcsscs. 

Les portes s'ouvriront quand il en sera temps. 

Dans ce parvis ouvert au reste des vivants, 

Sans vous plaindre de moi, daignez au moins m'altendre 

Des mystères nouveaux pourront vous y sur])r('iidre; 

Et vous déciderez si la terre a des rois 

Qui puissent asservir Olympie à leurs lois. 

(Il rcniro diiiis le lemplc, et Sostùne sort.) 



SCENE JIJ. 

A N ÏI G N E , H E R M A S , dans le pOrislylo. 
HERMAS." 

Seigneur, vous m'étonnez : quand l'Asie en alarmes 
Voit cent trônes sanglants disputés par les armes, 
Quand des vastes États d'Alexandre au tombeau 
La fortune prépare un partage nouveau. 
Lorsque vous prétendez au souverain empire, 
Une esclave est l'objet où ce grand cœur aspire! 

ANTIGONE. 

Tu dois t'en étonner. J'ai des raisons, Hermas, 
Que je n'ose encor dire, et qu'on ne connaît pas : 
Le sort de cette esclave est important peut-être 
A tous les rois d'Asie, à quiconque veut l'être, 
A quiconque en son sein porte un assez grand cœur 
Pour oser d'Alexandre être le successeur. 
Sur le nom de l'esclave et sur ses aventures 
J'ai formé dès longtemps d'étranges conjectures : 
J'ai voulu m'éclaircir ; mes yeux dans ces remparts 
Ont quelquefois sur elle arrêté leurs regards ; 
Ses traits, les lieux, le temps, où le ciel la fit naître. 
Les respects étonnants que lui prodigue un maître. 
Les remords de Cassandre, et ses obscurs discours, 
\ ces soupçons secrets ont prêté des secours. 
Je crois avoir percé ce ténébreux mystère. 

HERMAS. 

* On dit qu'il la chérit, et qu'il l'élève en père. 

ANTKJONE. 

* i\ous verrons... Mais on ouvre, et ce temple sacré 



ACTE I, SCliNE IV. ft)7 

* Nous découvro un autel de guirlandes paré : 

* Je vois des deux côtés les prétresses paraître; 

* Au fond du sanctuaire est assis le grand-prêt re; 

* Olympie et Cassandre arrivent à l"autel ! 



SCENE IV. 



(Los trois portes du tomplo sont ouvertes. On découvre tout l'intérieur. Les PRETRES d'un 
coté, et les PRETRESSES de l'autre, s'avancent lentement. Ils sont tous vêtus de robes 
blanches, avec des ceintures bleues dont les bouts pendent à terre. CASSANDRE 
ET OLVMPIE mettent la main sur l'autel; ANTIGONE ET HERMAS 
restent dans le péristyle avec une partie du PE UPLE , qui entre par les côtés ' .■) 



CASSANDRE. 

Dieu des rois et des dieux, être unique, éternel ! 
Dieu (pi'on m'a fait connaître en ces fêtes aui>ustes, 



1. Ce spectacle ferait peut-ôtre un bel efl'et au théâtre, si jamais la pièce pou- 
vait être représentée. Ce n'est pas qu'il y ait aucun mérite à faire paraître des 
prêtres et des prêtresses, un autel, des flambeaux, et toute la ccrcmonic d'un 
mariage : cet appareil, au contraire, ne serait qu'une misérable ressource si d'ail- 
leurs il n'excitait pas un grand intérêt, s'il ne formait pas une situation, s'il ne 
produisait pas de l'étonncment et de la colère dans Antigone, s'il n'était pas lié 
avec les desseins de Cassandre, s'il ne servait à expliquer le véritable sujet de ses 
expiations. C'est tout cela ensemble qui forme une situation. Tout appareil dont il 
ne résulte rien est puéril. Qu'importe la décoration au mérite d'un poëme? Si le 
succès dépendait de ce qui frappe les yeux, il n'y aurait qu'à montrer des 
tableaux mouvants. La partie qui regarde la pompe du spectacle est sans doute la 
dernière; on ne doit pas la négliger, mais il ne faut pas trop s'y attacher. 

Il faut que les situations théâtrales forment des tableaux animés. Un peintre 
qui met sur la toile la cérémonie d'un mariage n'aura fait qu'un tableau assez 
commun s'il n'a peint que deux époux, un autel, et des assistants; mais s'il y 
ajoute un homme dans l'attitude de l'étonnemcnt et de la colère, qui contraste 
avec la joie des deux, époux, son ouvrage aura de la vie et de la force. Ainsi, au 
second acte, Statira qui embrasse Olympie avec des larmes de joie, et l'hiérophante 
attendri et affligé; ainsi, au troisième acte, Cassandre reconnaissant Statira avec 
effroi, et Olympie dans l'embarras et dans la douleur; ainsi, au quatrième acte, 
Olympie au pied d'un autel, désespérée de sa faiblesse, et repoussant Cassandre 
qui se jette à ses genoux; ainsi, au cinquième, la même Olympie s'élancant dans 
le bûcher, aux yeux de ses amants épouvantés et des prêtres, qui, tous ensemble, 
sont dans cette attitude douloureuse, empressée, égarée, qui annonce une marche 
précipitée, les bras étendus, et prêts à courir au secours : toutes ces pointures 
vivantes, formées par des acteurs pleins d'âme et de feu, pourraient donner au 
moins quelque idée de l'excès où peuvent être poussées la terreur et la pitié, qui 
sont le seul but, la seule constitution de la tragédie. Mais il faudrait un ouvrage 



108 OLYMPIE. 

Qui |)iinis les pervers, et qui soutiens les justes, 
Près de qui les remords elFacent les forfaits, 
Confirme, Dieu clément, les serments que je fais! 
lîecevez ces serments, adorable Olympic; 
Je soumets à vos lois et mon trône et ma vie. 
Je vous jure un amour aussi pur, aussi saint, 
Que ce feu de Vesta qui n'est jamais éteint'. 
Et vous, filles des cieux, vous, augustes prétresses, 
Portez avec l'encens mes vœux et mes i)romcsses 
Au trône de ces dieux qui daignent m'écouter, 
Et détournez les traits que je peux mériter. 

OLYMPIE. 

Protégez à jamais, ô dieux en qui j'espère. 

Le maître généreux qui m'a ser\i de père, 

Mon amant adoré, mon respectable époux; 

Qu'il soit toujours chéri, toujours digne de vous! 

Mon cœur vous est connu. Son rang et sa couronne 

Sont les moindres des ])iens que son amour me donne 

Témoins des tendres feux à mon cœur inspirés. 

Soyez-en les garants, vous qui les consacrez ; 

Qu'il m'apprenne à vous plaire, et que votre justice 

Me prépare aux enfers un éternel supplice 

Si j'oublie un moment, infidèle à vos lois, 

Et l'état où je fus, et ce que je lui dois. 

CASSANDRE. 

IVntrons au sanctuaire où mon l)onlieur m'appelle. 



dramatique qui, étant susceptible de toutes ces hardiesses, eût aussi les beautés 
qui rendent ces hardiesses respectables. 

Si le cœur n'est pas ému par la beauté des vers, par la vérité des sentiments, 
les yeux ne seront pas contents de ces spectacles prodigués; et, loin de les applau- 
dir, on les tournera en ridicule, comme de vains suppléments qui ne peuvent 
jamais remplacer le génie de la poésie. 

Il est à croire que c'est cette crainte du ridicule qui a presque toujours resserré 
la scène française dans le petit cercle des dialogues, des monologues, et des récits. 
Il nous a manqué de l'action; c'est un défaut que les étrangers nous reprochent, 
et dont nous osons à peine nous corriger. On ne présente cette tragédie aux ama- 
tcurs'que comme une esquisse légère et imparfaite d'un genre absolument néces- 
saire. {Note de Voltaire.) 

1. Le feu de Vesta était allumé dans presque tous les temples de la terre 
connue. Vesta signifiait feu chez les anciens Perses, et tous les savants en con- 
viennent. Il est à croire que les autres nations firent une Divinité de ce feu, que 
les Perses ne regardèrent jamais que comme le symbole de la divinité. Ainsi une 
erreur de nom produisit la déesse Vesta, comme elle a produit tant d'autres choses. 
{Noie deVoUairre.) 



ACTE I, SCÈNE V. i09 

Pivtrosscs, disposez la pompe solennelle 

Par qui mes jours heureux vont commencer leur cours; 

Sanctifiez ma vie, et nos chastes amours. 

* J'ai vu les dieux au temple, et je les vois en elle ; 

* Qu'ils me haïssent tous, si je suis infidèle!.,, 

* Antigone, en ces lieux vous m'avez entendu ; 

* Aux vœux que vous formiez ai-je assez répondu? 

* Vous-même prononcez si vous deviez prétendre 

* A voir entre vos mains l'esclave de Cassandre : 
Sachez que ma couronne et toute ma grandeur 
Sont de faihles présents, indignes de son cœur. 
Quelque étroite amitié qui tous deux nous unisse, 
Jugez si j'ai dû faire un pareil sacrifice, 

(Ils rentrent dans le temple; les portes se forment, le peuple sort du parvis.) 



SCENE V. 

ANTIGONE, IlERMAS, dans le péristyle. 
ANTIGONE. 

Va, je n'en doute plus, et tout m'est découvert; 

11 m'a voulu hraver; mais sois sûr qu'il se perd. 

Je reconnais en lui la fougueuse imprudence 

Qui tantôt sert les dieux, et tantôt les olïense ; 

Ce caractère ardent qui joint la passion 

Avec la politique et la religion ; 

Prompt, facile, superbe, impétueux, et tendre. 

Prêt à se repentir, prêt à tout entreprendre. 

Il épouse une esclave ! Ali ! tu peux bien penser 

Que l'amour à ce point ne saurait l'ahaisser : 

Cette esclave est d'un sang que lui-même il respecte. 

De ses desseins cachés la trame est trop suspecte ; 

11 se flatte en secret qu'Olympie a des droits 

Qui pourront l'élever au rang de roi des rois. 

S'il n'était qu'un amant il m'eût fait confidence 

D'un feu qui l'emportait à tant de violence. 

Aa, tu verras bientôt succéder sans pitié 

Une haine implacable à sa faible amitié. 

HERMAS. 

A son cœur égaré vous imputez peut-être 



110 OLYMPIE. 

Dos (lossoius plus pi-ofoiids quo ramour n'en fait naître 
,--l)ans nos grands intéivts souvent nos actions 
- — Sont, voiis le savez trop, l'effet des passions; 
— C)n se déguise en vain leur i)oiivoir t\ranniqne, 
- — Le faible (juehpielois i)asse pour politique; 
Et Cassandre n'est i)as le premier souverain 
Oui clirrit une esclave et lui donna la main; 
,rai vu plus d'un héros, subjugué par sa flamme. 
Superbe avec les rois, faible avec une femme. 

AXTIGOXE. 

Tu ne dis que troj) vrai : je pèse tes raisons; 
Mais tout ce que j'ai vu confirme mes soupçons. 
Te le dirai-je enfin? les charmes d'Olympie 
Peut-être dans mon cœur portent la jalousie. 
Tu n'entrevois que trop mes sentiments secrets : 
L'amour se joint peut-être à ces grands intérêts : 
Plus que je ne pensais leur union me blesse. 
Cassandre est-il le seul en proie à la faiblesse? 

HERMAS. 

Mais il comptait sur vous. Les titres les plus saints 

Ne pourront-ils jamais unir les souverains? 

L'alliance, les dons, la fraternité d'armes. 

Vos périls partagés, vos communes alarmes, 

Vos serments redou])lés, tant de soins, tant de vœux. 

N'auraient-ils donc servi qu'au malheur de tous deux? 

De la sainte amitié n'est-il donc i)lus d'exemples? 

AMIGOXE. 

L'amitié, je le sais, dans la Grèce a des temples; 
L'intérêt n'en a point, mais il est adoré. 
D'ambition, sans doute, et d'amour enivré, 
Cassandre m'a trompé sur le sort d'Olympie : 
De mes yeux éclairés Cassandre se défie; 
Il n'a que trop raison. Va, peut-être aujourd'hui 
L'objet de tant de vœux n'est pas encore à lui. 

HERMAS. 

11 a reçu sa main... Cette enceinte sacrée 
Voit déjà de l'hymen la pompe préparée ; 

(Les initiés, les prêtres et les prêtresses traversent le fond de la scène, aya:il 
des palmes ornées de fleurs dans les mains. ) 

Tous les initiés, de leurs prêtres suivis. 

Les palmes dans les mains, inondent ces parvis, 

Et laniour le plus tendre en ordonne la fête. 



ACTE I. SCÈXK V. 111 

ANTIGO.NE. 

Non, te (lis-jo; on pourra lui ravir sa coiiquêU'... 

\iciis, je confierai tout à Ion zèle, à ta foi : 

J'aurai les lois, les dieux, et les peuples pour uu)i. 

Fuyons pour un moment ces pompes qui m'outragent. 

Entrons dans la carrière où mes desseins m'engagent. 
,^-7\rrosons, s'il le faut, ces asiles si saints, 
..^loins du sang des taureaux que du sang des humains. 



FI\ DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIEME, 



SCENE I. 



Jiioique cette scène et beaucoup d'autres se passent dans l'intérieur du temple, cependant, 
coninio les théâtres sont rarement construits d'une manière favorable à la voix, les 
acteurs sont obligés d'avancer dans le péristyle; mais les trois portes du temple, 
ouvertes, désignent qu'on est dans le temple.) 



L'HIÉROPHANTE, Liis prêtres, les prêtresses. 

l'hiéhophante. 
Quoi ! dans ces jours sacrés! quoi ! dans ce temple auguste 
Où Dieu pardonne au crime, et console le juste, 
Lue seule prêtresse oserait nous priver 
Des expiations qu'elle doit achever! 
Quoi! d'un si saint devoir Arzane se dispense? 

UNE PRÊTRESSE ^ 

Arzane en sa retraite, obstinée au silence, 
Arrosant de ses pleurs les images des dieux. 
Seigneur, vous le savez, se cache à tous les yeux ; 
En proie à ses chagrins, de langueur afTaihlie, 
Elle implore la fin d'une mourante vie. 

l'hiérophante. 
Nous plaignons son état, mais il faut ohéir; 
Un moment aux autels elle pourra servir. 
Depuis que dans ce temple elle s'est enfermée. 
Ce jour est le seul jour où le sort l'a nommée : 
Qu'on la fasse Avenir-, La volonté du ciel 
Demande sa présence, et l'appelle à l'autel. 



1. Ce rôle doit être joue par la prêtresse inférieure, qui est attachée à Statira. 
{Note de Voltaire.) 

2. La prêtresse inférieure va clicrcher Arzane. {Xote de Voltaire.) 



ACTE II, SGKNK II. 113 

De guirlandes de fleurs par elle couronnée, 
Olympie en triomphe aux dieux sera menée. 
Cassandre, initié dans nos secrets divins, 
Sera purifié par ses augustes mains. 
Tout doit être accompli. Nos rites, nos mystères. 
Ces ordres que les dieux ont donnés à nos pères. 
Ne peuvent point changer, ne sont point incertains 
Comme ces faibles lois qu'inventent les humains. 



SCENE H. 

L'IIIÉKOIMIANTE, prktres, prêtresses, SïATIRA. 

l'hiérophante, à Statira. 

Venez, vous ne pouvez, à vous-même contraire. 
Refuser de remplir votre saint ministère. 
Depuis l'instant sacré qu'en cet asile heureux 
Vous avez prononcé d'irrévocables vœux. 
Ce grand jour est le seul où Dieu vous a choisie 
Pour annoncer ses lois aux vainqueurs de l'Asie, 
Soyez digne du Dieu que vous représentez. 

STATIRA, couverte d'un voile qui accompagne son visage sans le cacher, 
et vùtue comme les autres prêtresses. 

ciel ! après quinze ans qu'en ces murs écartés. 
Dans l'ombre du silence, au monde inaccessible. 
J'avais enseveli ma destinée horrible. 
Pourquoi me tires-tu de mon obscurité? 
Tu veux me rendre au jour, à la calamité... 

(A l'hiérophante.) 

Ah! seigneur, en ces lieux lorsque je suis venue, 
C'était pour y pleurer, pour mourir inconnue. 
Vous le savez. 

l'hiérophante. 
Le ciel vous prescrit d'autres lois ; 
Et quand vous prés'dez pour la première fois 
Aux pompes de l'hymen, à notre grand mystère. 
Votre nom, votre rang, ne peuvent plus se taire; 
Il faut parler. 

STATIRA. 

Seigneur, qu'importe qui je sois? 

6. — Théâtre. V. 8 



114 OLVMPIE. 

Le saiif^ le plus abject, le sang des plus grands rois, 
Ne sont-ils pas égaux devant l'Être suprême? 
On est connu de lui hien plus que de soi-même. 
Ce grands noms autrefois avaient pu me flatter; 
Dans la nuit de la tombe il les faut emporter. 
Laissez-moi pour jamais en perdre la mémoire. 

l'hiéroph.wte. 
Nous renonçons sans doute à l'orgueil, à la gloire. 
Nous pensons comme vous ; mais la Divinité 
Exige un aveu simple, et veut la vérité. 
Parlez... Vous frémissez! 

STATIRA. 

Vous frémirez vous-même... 

( Aux prêtres et aux prétresses.) 

Vous qui servez d'un Dieu la majesté suprême. 
Qui partagez mon sort, à son culte attachés. 
Qu'entre vous et ce Dieu mes secrets soient cachés! 

l'hiérophante. 
Nous vous le jurons tous. 

STATIRA. 

Avant que de m'entendre, 
Dites-moi s'il est vrai que le cruel Cassandre 
Soit ici dans le rang de nos initiés? 
l'hiérophante. 
(3ui, madame. 

STATIRA. 

Il a vu ses forfaits expiés!... 
l'hiérophante. 
Hélas! tous les humains ont besoin de clémence. 
Si Dieu n'ouvrait ses bras qu'à la seule innocence, 
Qui viendrait dans ce temple encenser les autels? 
Dieu fit du repentir la vertu des mortels. 
Ce juge paternel voit du haut de son trône 
La terre trop coupable, et sa bonté pardonne. 

STATIRA. 

Eh bien ! si vous savez pour quel excès d'horreur 

11 demande sa grâce et craint un dieu vengeur; 

Si vous êtes instruit qu'il fit périr son maître; 

Et quel maître, grands dieux! si vous pouvez connaître 

Quel sang il répandit dans nos murs enflammés, 

Quand aux yeux d'Alexandre, à peine encor fermés, 

Ayant osé percer sa veuve gémissante. 



ACTE II, SCÈNIi II. 115 

Sur le corps d'un ('poux il la jota mourante ; 
Vous serez plus surpris lorsque vous apprendrez 
Des secrets jusqu'ici de la terre ignorés. 
Cette femme élevée au comble de la gloire, 
Dont la Perse sanglante honore la mémoire, 
Veuve d'un demi-dieu, fille de Darius... 
Elle vous parle ici, ne l'interrogez plus*. 

(I.os prOtros et les prêtresses élèvent les mains, et s'inclinent.) 

l'hiérophante. 
dieux! qu'ai-je entendu? dieux, que le crime outrage, 
De quels coups vous frappez ceux qui sont votre image ! 
Statira dans ce temple ! Ah ! souffrez qu'à genoux, 
Dans mes profonds respects... 

STATIRA. 

Grand-prêtre, levez-vous. 
Je ne suis plus pour vous la maîtresse du monde ; 



I. Non-seulement les défauts de cette tragédie ont empêché l'auteur d'oser la 
faire jouer sur le théâtre de Paris; mais la crainte que le peu de beautés qui peut 
y être ne fût exposé à la raillerie a retenu l'auteur encore plus que ses défauts. 
La môme légèreté qui fit condamner Atlialie pendant plus de vingt années par ce 
même peuple qui applaudissait à la Judith de Boyer, les mômes protextes qui ser- 
virent à jeter du ridicule sur un prêtre et sur un enfant, peuvent subsister aujour- 
d'imi. Il est à croire qu'on dirait : Voilà une tragédie jouée dans un couvent; 
Statira est religieuse, Cassandre a fait une confession générale, l'hiérophante est 
un directeur, etc. 

-Mais aussi il se trouvera des lecteurs éclairés et sensibles qui pourront être 
attendris de ces mêmes ressemblances, dans lesquelles d'autres ne trouveront que 
des sujets de plaisanterie. Il n'y a point de royaume en Europe qui n'ait vu des 
reines s'ensevelir, les derniers jours de leur vie, dans des monastères, après les 
plus horribles catastrophes. Il y avait de ces asiles chez les anciens, comme parmi 
nous. La Calprenède [dans son roman intitulé Cassandre] fait retrouver Statira dans 
un puits : ne vaut-il pas mieux la retrouver dans un temple? 

Quant à la confession de ses fautes dans les cérémonies de la religion, elle est 
de la plus haute antiquité, et est expressément ordonnée par les lois de Zoroastre, 
qu'on trouve dans le Sadder. Les initiés n'étaient point admis aux mystères sans 
avoir exposé le secret de leurs cœurs en présence de l'Être suprême. S'il y a 
quelque chose qui console les hommes sur la terre, c'est de pouvoir être réconcilié 
avec le ciel et avec soi-même. En un mot, on a taché de représenter ici ce que les 
malheurs des grands de la terre ont jamais eu de plus terrible, et ce que la 
religion ancienne a jamais eu de plus consolant et de plus auguste. Si ces moeurs, 
ces usages, ont quelque conformité avec les nôtres, ils doivent porter plus de ter- 
reur et de pitié dans nos âmes. 

Il y a quelquefois dans le cloître je ne sais quoi d'attendrissant et d'auguste. La 
comparaison que fait secrètement le lecteur entre le silence de ces retraites et 
le tumulte du monde, entre la piété paisible qu'on suppose y régner, et les dis- 
cordes sanglantes qui désolent la terre, émeut et transporte une âme vertueuse et 
sensible. {Note de Voltaire.) 



M 6 OLVMl'IE. 

Ne respectez ici que ma douleur profonde. 
Des grandeurs d'ici-bas voyez quel est le sort. 
Ce qu'éprouva mon père au moment de sa mort, 
Dans IJabylone en sang je l'éprouvai de même. 
Darius, roi des rois, privé du diadème, 
Fuyant dans des déserts, errant, abandonné. 
Par ses propres amis se vit assassiné ; 
Un étranger, un pauvre, un rebut de la terre, 
De ses derniers moments soulagea la misère. 

(Montrant la prêtresse inférieure.) 

Voyez-vous cette femme étrangère en ma cour? 

Sa main, sa seule main m'a conservé le jour; 

Seule elle me tira de la foule sanglante 

Où mes làcbes amis me laissaient expirante. 

Elle est Épbésienne, elle guida mes pas 

Dans cet auguste asile, au bout de mes États. 

Je vis par mille mains ma dépouille arracbée, 

De mourants et de morts la campagne jonchée; 

Les soldats d'Alexandre érigés tous en rois, 

Et les larcins publics appelés grands exploits. 

J'eus en horreur le monde et les maux qu'il enfante. 

Loin de lui pour jamais je m'enterrai vivante. 

Je pleure, je l'avoue, une fille, une enfant 

Arrachée à mes bras sur mon corps tout sanglant. 

Cette étrangère ici me tient lieu de famille. 

J'ai perdu Darius, Alexandre, et ma fille ; 

Dieu seul me restée 

l'hiéropha\te. 

Hélas! qu'il soit donc votre appui! 
Du trône où vous étiez vous montez jusqu'à lui; 
Son temple est votre cour : soyez-y plus heureuse 
Que dans cette grandeur auguste et dangereuse. 
Sur ce trône terrible, et par vous oublié, 
Devenu pour la terre un objet de pitié. 

STATIRA. 

Ce temple quelquefois, seigneur, m'a consolée ; 
Mais vous devez sentir l'horreur qui m'a troublée 
En voyant que Cassandre y parle aux mêmes dieux. 
Contre sa tête impie implorés par mes vœux. 

1. « C'est Statira qui est le grand rôle, écrivait Voltaire: ah! comme nous 
pleurions à ces vers. » 



ACTE IL SCÈNE II. 417 

i/hikrophante. 
Le sacrifice est grand ; je sons trop ce qn'il coûte; 
Mais notre loi vous parle, et votre cœur l'écoute : 
Vous l'avez embrassée. 

STATIRA. 

Aurais-je pu prévoir 
Qu'elle dût m'imposer cet horrible devoir? 
Je sens (jue de mes jours, usés dans l'amertume. 
Le flambeau pâlissant s'éteint et se consume; 
Et ces derniers moments (jue Dieu veut me donner 
A quoi A ont-ils servir? 

l'hiérophante. 

Peut-être à pardonner. 
Vous-même vous avez tracé votre carrière ; 
Marchez-y sans jamais retourner en arrière. 
Les màues, allranchis d'un corps vil et mortel. 
Goûtent sans passions un repos éternel ; 
Un nouveau jour leur luit; ce jour est sans nuage; 
Ils vivent pour les dieux : tel est notre partage. 
Lue retraite heureuse amène au fond des cœurs 
L'oubli des ennemis et l'oubli des malheurs. 

STATIRA. 

11 est vrai, je fus reine, et ne suis que prêtresse; 
Dans mon devoir afi"reux soutenez ma faiblesse. • 
Que faut-il que je fasse ? 

l'hiérophante. 

Olympie à genoux 
Doit d'abord en ces lieux se jeter devant vous ; 
C'est à vous de bénir cet illustre hyménée. 

STATIRA. 

Je vais la préparer à vivre infortunée : 
C'est le sort des humains. 

l'hiérophante. 

Le feu sacré, l'encens. 
L'eau lustrale, les dons offerts aux dieux puissants, 
Tout sera présenté par vos mains respectables. 

STATIRA. 

Et pour qui, malheureuse! Ah ! mes jours déplorables 
Jusqu'au dernier moment sont-ils chargés d'horreur? 
J'ai cru dans la retraite éviter mon malheur ; 
Le malheur est partout, je m'étais abusée : 
Allons, suivons la loi par moi-même imposée. 



H« OLYMPIE. 

i/hikrophaxte. 
Adieu : je vous admire autant ([ue je vous plains. 
Elle vient près de vous. 

(Il sort.) 



SCENE m. 

STATIRA, OLYMPIE. 

(Le théâtre tremble.) 
STATIRA. 

Lieux funèbres et saints. 
Vous frémissez!... J'entends un horrible murmure; 
Le temple est ébranlé!... Quoi ! toute la nature 
S'émeut à son aspect! et mes sens éperdus 
Sont dans le même trouble, et restent confondus ! 

OLYMPIE, otTrayée, 

Ah ! madame ! 

STATIRA. 

Approchez, jeune et tendre victime ; 
Cet augure efï'rayant semble annoncer le crime ; 
Vos attraits semblent nés pour la seule vertu. 

OLYMPIE. 

Dieux justes, soutenez mon courage abattu ! 
Et vous, de leurs décrets auguste confidente, 
Daignez conduire ici ma jeunesse innocente ; 
Je suis entre vos mains, dissipez mon effroi. 

STATIRA. 

Ah! j'en ai plus que vous!... Ma fille, embrassez-moi. 
Du sort de votre époux étes-vous informée ? 
Quel est votre pays? Quel sang vous a formée? 

OLYMPIE. 

Humble dans mon état, je n'ai point attendu 
Ce rang où l'on m'élève, et qui ne m'est pas dû. 
Cassandre est roi, madame ; il daigna dans la Grèce 
A la cour de son père élever ma jeunesse. 
Depuis que je tombai dans ses augustes mains. 
J'ai vu toujours en lui le plus grand des humains. 
Je chéris un époux, et je révère un maître. 
\oilà mes sentiments, et voilà tout mon être. 



ACTE II, SCÈNE III. 119 

STATIRA. 

Qu'aisément, juste ciel, on trompe un jeune cœur! 
De l'innocence en vous que j'aime la candeur! 
Cassandre a donc pris soin de votre destinée? 
Quoi ! d'un prince ou d'un roi vous ne seriez pas née ? 

OLYMPIE. 

-Pour aimer la vertu, pour en suivre les lois. 
Faut-il donc être né dans la pourpre des rois? 

STATIRA. 

Non, je ne vois que trop le crime sur le trône. 

OLYMPIE. 

Je n'étais qu'une esclave. 

STATIRA. 

Un tel destin m'étonne. 
Les dieux sur votre front, dans vos yeux, dans vos traits. 
Ont placé la noblesse ainsi que les attraits. 
Vous, esclave! 

OLYMPIE. 

Antipatre, en ma première enfance. 
Par le sort des combats me tint sous sa puissance : 
Je dois tout à son fils, 

STATIRA. 

Ainsi vos premiers jours 
Ont senti l'infortune, et vu finir son cours ! 
Et la mienne a duré tout le temps de ma vie !... 
En quels temps, en quels lieux fùtes-vous poursuivie 
Par cet affreux destin qui vous mit dans les fers? 

OLYMPIE. 

On dit que d'un grand roi, maître de l'univers, 
On termina la vie, on disputa le trône. 
On déchira l'empire, et que dans Babylone 
Cassandre conserva mes jours infortunés. 
Dans l'horreur du carnage au glaive abandonnés. 

STATIRA. 

Quoi! dans ces temps marqués par la mort d'Alexandre, 
Captive d'Antipatre, et soumise à Cassandre ? 

OLYMPIE. 

C'est tout ce que j'ai su. Tant de malheurs passés 
Par mon bonheur nouveau doivent être effacés. 

STATIRA. 

Captive à Babylone!... puissance éternelle! 
Vous faites-vous un jeu des pleurs d'une mortelle? 



120 OLYMPIE. 

Le lieu, le temps, sou Age, ont excité dans moi 
La joie et les douleurs, la tendresse et l'effroi. 
IVe me trompé-je point? Le ciel sur son visage 
Du héros mon époux semble imprimer l'image... 

OLVMI'IE. 

Que dites-vous? 

STATIRA. 

Ilélas ! tels étaient ses regards. 
Quand, moins lier et plus doux, loin des sanglants hasards, 
Relevant ma famille au glaive dérobée. 
Il la remit au rang dont elle était tombée. 
Quand sa main se joignit à ma tremblante main. 
Illusion trop chère, espoir flatteur et vain! 
Serait-il bien possible?... Écoutez-moi, princesse; 
Ayez quelque pitié du trouble qui me presse. 
N'avez-vous d'une mère aucun ressouvenir? 

OLYMPIE. 

Ceux qui de mon enfance ont pu m'entretenir 
M'ont tous dit qu'en ce temps de trouble et de carnage, 
Au sortir du berceau, je fus en esclavage. 
D'une mère jamais je n'ai connu l'amour; 
J'ignore qui je suis, et qui m'a mise au jour... 
Hélas! vous soupirez, vous pleurez, et mes larmes 
Se mêlent à vos pleurs, et j'y trouve des charmes... 
Eh quoi ! vous me serrez dans vos bras languissants ! 
Vous faites pour parler des efforts impuissants! 
Parlez-moi. 

STATIRA. 

Je ne puis... je succombe... Olympie! 
Le trouble que je sens va me coûter la vie. 



SCENE IV. 

STATIRA, OLYMPIE, L'HIÉROPHANTE. 

l'hiérophante. 
prêtresse des dieux ! ô reine des humains ! 
Quel changement nouveau dans vos tristes destins ! 
Que nous faudra-t-il faire, et qu'allez-vous entendre? 

STATIRA. 

Des malheurs : je suis prête, et je dois tout attendre. 



ACTK II, SCKNE IV. -121 

l'hiérophante. 
C'est le plus grand des biens, d'amertume mêlé; 
Mais il n'en est point d'autre. Antigone troublé, 
Antigone, les siens, le peuple, les armées, 
Toutes les voix enfin, par le zèle animées, 
Tout dit que cet objet à vos yeux présenté. 
Qui longtemps comme vous fut dans rol)scurité, 
Que vos royales mains vont unir à Cassandre, 
Qu'Olympie... 

STATIRA. 

Achevez. 

l'hiérophante. 

Est fille d'Alexandre K 

STATIRA, courant embrasser Olympie. 

Ail ! mon cœur déchiré me fa dit avant vous. 
ma iille! ô mon sangl ô nom fatal et doux ! 
*l)e vos embrassements faut-il que je jouisse, 

* Lorsque par votre hymen vous faites mon supplice! 

OLYMPIE. 

* Quoi ! vous seriez ma mère, et vous en gémissez ! 

STATIRA. 

*Non, je bénis les dieux trop longtemps courroucés; 
Je sens trop la nature et l'excès de ma joie ; 
Mais le ciel me ravit le bonheur qu'il m'envoie: 
11 te donne à Cassandre! 

OLYMPIE. 

Ah ! si dans votre flanc 
Olympie a puisé la source de son sang, 
8i j'en crois mon amour, si vous êtes ma mère, 
Le généreux Cassandre a-t-il pu vous déplaire? 

l'hiérophante. 
*Oui, vous êtes son sang, vous n'en pouvez douter; 

* Cassandre enfin l'avoue, il vient de l'attester. 

* Puissiez-vous toutes deux avec lui réunies 

* Concilier enfin deux races ennemies! 

OLYMPIE. 

*Qui? lui? votre ennemi! Tel serait mon malheur! 



1. « Olympie, écrit Voltaire, est une petite fille de quinze ans, simple, tondre, 
effrayée, qui prend à la fin un parti affreux, parce que son ingénuité a causé la 
mort de sa mère, et qui n'élève la voix qu'au dernier vers, quand elle se jette sur 
le bûcher... Ce n'est point Zaïre... ce n'est point Cliimène... » 



lit OLYMPIE. 

STATIRA. 

D'Aloxaiidro ton piTO il ost rompoisonneur. 
Au sein de Statira dont tu tiens la naissance, 
Dans ce sein malheureux qui nourrit ton enfance, 
Oho tu viens d'embrasser pour la première fois. 
Il plongea le couteau dont il frappa les rois. 
Il me poursuit enfin jusqu'au temple d'Éplièse; 
Il y brave les dieux, et feint qu'il les apaise! 
A mes bras maternels il ose te ravir; 
Et tu peux demander si je dois le haïr! 

OLYMPIE. 

Quoi ! d'Alexandre ici le ciel voit la famille ! 
Quoi ! vous êtes sa veuve ! Olympie est sa fille ! 
Et votre meurtrier, ma mère, est mon époux ! 
Je ne suis dans vos bras qu'un objet de courroux! 
Quoi ! cet hymen si cher était un crime horrible ! 

l'hikiiophante. 
Espérez dans le ciel, 

OLYMPIK. 

Ah ! sa haine inflexible 
D'aucune ombre d'espoir ne peut flatter mes vœux ; 
Il m'ouvrait un abîme en éclairant mes yeux. 
Je vois ce que je suis, et ce que je dois être. 
Le plus grand de mes maux est donc de me connaître! 
Je devais à l'autel où vous nous unissiez 
Expirer en victime, et tomber à vos pieds. 



SCENE V. 

STATIRA. OLVMi'IE. L" IIlÉROiniANTE , 

U N 1» R !•: T R E . 

LE PP.ÈTRE. 

On menace le temple, et les divins mystères 

Sont bientôt profanés par des mains téméraires; 

Les deux rois désunis disputent à nos yeux 

Ee droit de commander où commandent les dieux : 

Voilà ce qu'annonçaient ces voûtes g(''missantes. 

Et sous nos pieds craintifs nos demeures trem])lant('s. 

Il semble que le ciel veuille nous informer 



ACTE H, SCÈNE VI. \n 

(jiiG la terre roffense, et qu'il faut le cnlnior ! 
Tout un peuple ('perdu, ([ue la discorde excite, 
\ ers les parvis sacrés vole et se précipite ; 
Kplièse est divisée entre deux factions. 
Nous ressemblons bientôt aux autres nations. 
La sainteté, la paix, les mœurs, vont disparaître ; 
Les rois remporteront, et nous aurons un maître. 

i/hikuophaxte. 
Ah ! qu'au moins loin de nous ils portent leurs forfaits ! 
Qu'ils laissent sur la terre un asile de paix ! 
Leur intérêt l'exige... mère auguste et tendre, 
Et vous... dirai-je, hélas! l'épouse de Cassandre? 
Au pied de ces autels vous pouvez vous jeter. 
Aux rois audacieux je vais me présenter; 
Je connais le respect qu'on doit à leur couronne; 
Mais ils en doivent plus à ce Dieu qui la donne. 
S'ils prétendent régner, qu'ils ne l'irritent pas. 
Nous sommes, je le sais, sans armes, sans soldats, 
Nous n'avons que nos lois, voilà notre puissance. 
Dieu seul est mon appui, son temple est ma défense; 
Et, si la tyrannie osait en approcher. 
C'est sur mon corps sanglant qu'il lui faudra marcher. 

(L'hiùrophante sort avoc le prûtre inférieur.) 



SCENE VI. 

STATIRA, OLYMIME. 

STATIRA. 

destinée! ô Dieu des autels et du trône! 
Contre Cassandre au moins favorise Antigone : 
Jl me faut donc, ma lille, au déclin de mes jours. 
De nos seuls ennemis attendre des secours, 
Et chercher un vengeur, au sein de ma misère. 
Chez les usurpateurs du trône de ton père! 
Chez nos propres sujets, dont les efforts jaloux 
Disputent cent États que j'ai possédés tous ! 
Ils rampaient à mes pieds, ils sont ici mes maîtres. 
U trône de Cyrus ! ô sang de mes ancêtres ! 
Dans quel profond abîme êtes-vous descendus ! 
Vanité des grandeurs, je ne vous connais plus. 



OLYMPIE. 

OLVMPIE, 

Ma mère, je vous suis... Ah! dans ce jour funeste, 
Rendez-moi digne au moins du grand nom qui vous reste 
Le devoir qu'il prescrit est mon unique espoir. 

ST VTIRA. 

Fille du roi des rois, remplissez ce devoir. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIÈME. 



SCENE I. 

(Le templii est fermé.) 

CASSANDRE, SOSTÈNE, dans le péristyle. 

CASSANDRE. 

La vérité l'emporte, il n'est plus temps de taire 
Ce funeste secret qu'avait caché mon père ; 
Il a fallu céder à la puJjlique voix. 
Oui, j'ai rendu justice à la fille des rois; 
Devais-je plus longtemps, par un cruel silence, 
Faire encore à son sang cette mortelle offense? 
.Je fus coupable assez. 

SOSTÈiNE. 

Mais un rival jaloux 
Du grand nom d'Olympie abuse contre vous : 
II anime le peuple ; Éphèse est alarmée; 
De la religion la fureur animée, 
Qu'Antigonc méprise et qu'il sait exciter, 
Vous fait un crime affreux, un crime à détester. 
De posséder la fille, ayant tué la mère. 

CASSAXDRE. 

* Les reproches sanglants qu'Éphèse peut me faire, 
*Vous le savez, grand Dieu! n'approchent pas des miens. 
*J'ai calmé, grâce au ciel, les cœurs des citoyens; 

* Le mien sera toujours victime des furies, 

* Victime de l'amour et de mes barbaries. 

* Hélas! j'avais voulu qu'elle tînt tout de moi, 

* Qu'elle ignorût un sort qui me glaçait d'cflroi. 

* De son père en ses mains je mettais l'héritage 

* Conquis par Antipatre, aujourd'hui mon partage. 

* Heureux par mon amour, heureux par mes bienfaits, 



I2() OLVMl'lE. 

* Lno fois on ma vio avec iiioi-môine eu paix; 
*Tout ("'tait ivparô, je lui rendais justice. 

* D'aucun ci'inie, après tout, mon cteur ne lut complice; 
.l"ai tué Statira, nuiis c'est dans les combats, 

C'est en sauvant mon père, en lui prêtant mon bras; 
(Vest dans l'emportement du meui'tre et du carnage, 
Où le devoir d'un iils égarait mon courage; 
C'est dans Taveuglement que la nuit et l'horreur 
Mépandaient sur mes yeux troublés par la fureur. 
Mon àme en frémissait avant d'être punie 
Par ce fatal amour qui la tient asservie. 
.le me crois innocent au jugement des dieux, 
Devant le monde entier, mais non pas à mes yeux ; 
\on pas pour Olympie, et c'est là mon supplice. 
C'est là mon désespoir. 11 faut qu'elle choisisse, 
Ou de me pardonner, ou de percer mon cœur. 
Ce cœur désespéré, qui brûle avec fureur. 

SOSTÎiNE. 

On prétend qu'Olympie, en ce temple amenée, 
}*eut retirer la main qu'elle vous a donnée. 

CASSANDRE. 

Oui, je le sais, Sostène ; et si de cette loi 
L'objet que j'idolâtre abusait contre moi, 
Malheur à mon rival, et malheur à ce temple! 
Du culte le plus saint je donne ici l'exemple ; 
.l'en donnerais bientôt de vengeance et d'horreur. 
Écartons loin de moi cette vaine terreur. 
Je suis aimé ; son cœur est à moi dès l'enfance. 
Et l'amour est le dieu qui prendra ma défense. 
Courons vers Olympie. 

SCÈNE II. 
CASSANDRE, SOSTÈNE, L'HIÉROPHANTE, 

sortant du teniple. 
CASSANDRE. 

Interprète du ciel, 
Ministre de clémence, en ce jour solennel, 
.l'ai de votre saint temple écarté les alarmes ; 
Contre Antigone encor je n'ai point pris les armes; 
•J'ai respecté ces temps à la paix consacrés ; 



ACTE ni, SCÈNE II. 127 

Mais (loniioz cette paix à mes sens décliirés. 
J'ai plus d'un droit ici, je saurai les défendre. 
Je meurs sans Olympie, et vous devez la rendre. 
Aclievons cet hymen. 

L 'hikhophante. 
Elle remplit, seigneur, 
Des devoirs bien sacrés, et bien chers à sou cœur. 

CAS SANDRE. 

Tout le mien les partage. Où donc est la prêtresse 
Qui doit m'olFrir ma femme, et bénir ma tendresse? 

l'hiérophante. 
Elle va l'amener. Puissent de si beaux nœuds 
Ne point faire aujourd'hui le malheur de tous deux! 

CASSANDRE. 

Notre malheur!... Hélas! cette seule journée 
\oyait de tant de maux la course terminée. 
Pour la première fois un moment de douceur 
De mes affreux chagrins dissipait la noirceur. 

l'hiérophante. 
IVut-être plus que vous Olympie est à plaindre. 

CASSANDRE. 

Comment? que dites-vous?... Eh! que peut-elle craindre? 

l'hiérophante, s'en allant. 

Vous l'apprendrez trop tôt. 

CASSANDRE. 

Non, demeurez. Eh quoi! 
Du parti d'Antigone étes-vous contre moi? 

l'hiérophante. 
Me préservent les cieux de passer les limites 
Que mon culte paisible à mon zèle a prescrites! 
Les intrigues des cours, les cris des factions, 
Des humains que je fuis les tristes passions. 
N'ont point encor troublé nos retraites obscures * : 

1. Cet cxomple d'un prêtre qui se renferme dans les bornes de son ministère 
de paix nous a paru d'une très-grande utilité, et il sei'ait à souliaitor qu'on ne les 
représentât jamais autrement sur un théâtre public qui doit être l'école des mœurs. 
11 est vrai qu'un personnage qui se borne à prier le ciol et à enseigner la vertu 
n'est pas assez agissant pour la scène; mais aussi il ne doit pas être au nombre 
des personnages dont les passions font mouvoir la pièce. Les héros, emportés par 
leurs passions, agissent, et un grand-prêtre instruit. Ce mélange, heureusement 
employé par des mains plus habiles, pourra faire un jour un grand effet sur le 
théâtre. 

On ose dire que le grand-prêtre Joad, dans la tragédie d'Athalie, somldo s'éloi- 



1-28 OLYMl'IK. 



Au (I'kmi que nous servons nous levons des mains pures. 
Les débats des grands rois ])ronipts à se diviser 
Ae sont connus de nous que pour les apaiser; 



gnor trop de co caractère de douceur et d'impartialité qui doit faire l'essence de 
son ministère. On pourrait l'accuser d'un fanatisme trop féroce, lorsque, rencon- 
trant Mathan eu conférence avec Josabeth, au lieu de s'adresser à Mathan avec la 
bienséance convenable, il s'écrie: 

Quoi! fille de David, vous parlez à ce traître! 
Vous soulTroz qu'il vous parle ! Et vous ne craignez pas 
Que, du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas, 
Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent, 
Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent ! 
Que veut-il'/ Do quel front cet ennemi de Dieu 
Vient-il infecter l'air qu'on respire en et; lieu? 

Matlian semble lui répondre très-pertinemment en disant : 

On reconnaît Joad à cette violence. 

Toutefois il devrait montrer plus de prudence, 

Kespecter une reine, etc. 

Acte III, scène v. 

On ne voit pas non plus pour quelle raison Joad, ou Joïada, s'obstine à ne 
vouloir pas que la reine Atbalie adopte le petit Joas. Elle dit en propres termes à 
cet enfant (acte II, scène vu] : « Je n'ai point d'héritier.... je jjrétends vous traiter 
comme mon propre fils. » 

Atbalie n'avait certainement alors aucun intérêt à faire tuer Joas. Elle pouvait 
lui servir de mère, et lui laisser son petit royaume. Il est très-naturel qu'une 
vieille femme s'intéresse au seul rejeton de sa famille. Atbalie, en effet, était dans 
la décrépitude de l'âge Les Paraliponiènes [livre II, cliapitre wii, verset 2] disent 
que son fils Ocbozias ou Acbazia avait quarante-deux ans fies Rois, livre IV, 
chap. VIII, verset 2(), disent vingt-deux] quand il fut déclaré meik ou roitelet. Il 
régna environ un an. Sa mère, Atbalie, lui survécut six ans. Supposons qu'elle fût 
mariée à quinze ans, il est clair qu'elle avait au moins soixante-quatre ans. 
Il y a bien plus; il est dit dans le quatrième livre des Rois [X, 14], que Jébu 
égorgea quarante-deux frères d'Ochozias, et cet Ocbozias était le cadet de tous 
ses frères : à ce compte, pour peu qu'un des quarante-deux frères eût été majeur, 
Atbalie devait être âgée de cent six ans quand le prêtre Joad la Ht assassiner *. 

Je n'examine point ici comment le père d'Ochozias pouvait avoir quarante ans 
[Paralip., livre II, cbap. xxi, verset 20], et son fils quarante-deux quand il lui 
succéda, je n'examine que la tragédie. Je demande seulement de quel droit le 
prêtre Joad arme ses lévites contre la reine, à laquelle il a fait serment de fidélité; 
de quel droit trompe-t-il Atbalie en lui promettant un trésor? de quel droit fait-il 
massacrer sa reine dans la plus extrême vieillesse? 

Atbalie n'était certainement pas si coupable que Jébu, qui avait fiiit mourir 
soixante et dix fils du roi Achab, et mis leurs têtes dans des corbeilles, à ce que 

* Voici le compte : 

Athalic se marie à quinze ans 15 

Elle a quarante-deux fils 4-2 

Ocbozias, le quarante-troisième, commence à régner à quarante-deux ans. . 42 

Il règne un an 1 

Athalie règne, après lui, six ans 



( 



Somme totale. . . 106 



ACTK III, SCÈNE II. /129 

El nous i^riororioiis leurs grandeurs passagères, 

Sans le l'atal besoin qn'iJs ont de nos prières. 

Pour vous, pour Olynipie, et pour d'autres, seigneur. 



(lit le qiiafritMiic livro (li.'S Rois [X, 7.] Le même livi'O [X, 11] rapportt; qu'il (if, 
oxtenniiiei" tous les amis d'Aciiab, tous ses courtisans, et tous ses prêtres. 

Cette reine avait à la vérité use de représailles; mais appartenait-il à Joad de 
conspirer contre elle, et de la tuer? 11 était son sujet; et certainement, dans nos 
mœurs et dans nos lois, il n'est pas plus permis h Joad de fainî assassiner sa 
reine qu'il n'eût été permis à l'arclievôque de (lantorbery d'assassiner Elisabeth 
parce qu'elle avait fait condamner Marie Stuart. 

11 eût fallu, pour qu'un tel assassinat ne révoltât pas tous les esprits, que 
Dieu, qui est le maître de notre vie et des moyens de nous l'ôter, fût descendu 
lui-même sur la terre d'une manière visible et sensible, et qu'il eût ordonné ce. 
meurtre : or, c'est certainement ce qu'il n'a pas fait. Il n'est pas dit même que 
Joad ait consulté le Seigneur, ni qu'il lui ait fait la moindre prière, avant de 
mettre sa reine à mort. L'Kcriture dit seulement f IV Rois, \r, 10] qu'il conspira avec 
ses lévites, qu'il leur donna des lances, et qu'il fit assassiner Atbalic à la ports 
aux Chevaux [id., xi, 10], sans dire que le Seigneur approuvât cette conduite. 

Ncst-il donc pas clair, après cette exposition, que le rôle et le caractère de 
Joad, dans Athalie, peuvent être du plus mauvais exemple, s'ils n'excitent pas la 
plus violente indignation? Car pourquoi l'action de Joad serait-elle consacrée? 

Dieu n'approuve certainement pas tout ce que l'histoire des Juifs rapporte. 
L'Esprit-Saint a présidé à la vérité avec laquelle tous ces livres ont été écrits. Il 
n'a pas préside aux actions perverses dont on y rend compte. Il ne loue ni les 
mensonges d'Abraham [Gen., xir, 13, et \\, 13], d'Isaac [id., xxvf, 7], et de Jacob 
fid., xxvii, 19], ni la circoncision imposée aux Sichimites [Genèse, xxxiv] pour les 
égorger plus aisément, ni l'inceste de Juda avec Thamar, sa bclle-fllle [Genèse, 
xxxviii], ni même le meurtre de l'Egyptien [Exode, ii, 12] par Moïse. Il n'est 
point dit que le Soigneur approuve l'assassinat d'Eglon [Juges, m, 21], roi des 
Moabites, par Aod ou Eud; il n'est point dit qu'il appi'ouve l'assassinat de Sizara 
par Jaël [Juges, iv, 21], ni qu'il ait été content que Jcphté, encore teint du sang 
de sa fille, fît égorger quarante-deux mille hommes d'Éphraïm, au passage du 
Jourdain, parce qu'ils ne pouvaient pas bien prononcer Schibholet [Juges, xii, OJ. 
Si les Benjamitcs du village de Gabaa voulurent violer un lévite, si on massacra 
toute la tribu de Benjamin [Juges, \x], à six cents personnes près, ces actions ne. 
sont point citées avec éloge. 

Le Saint-Esprit ne donne aucune louange à David pour s'être mis [I Rois, 
x\ii, 2], avec cinq cents brigands chargés de dettes, du parti du roitelet Akis, 
ennemi de sa patrie, ni pour avoir égorgé [I Rois, xxvii, 9] les vieillards, les 
femmes, les enfants, et les bestiaux des villages alliés du roitelet, auquel il avait 
juré fidéhté et qui lui avait accordé sa protection. 

L'Écriture ne donne point d'éloge à Salomon pour avoir fait assassiner son 
frère Adonias [III Rois, ii,2.')J ; ni à Bahasa pour avoir assassiné Nadab [III Rois, xv, 
27]; ni à Zimri, ou Zamri [dans les Rois, livre III, chap. xvc, on lit Zambri], pour 
avoir assassiné Éla et toute sa famille; ni à Amri, ou Homri, pour avoir fait périr 
Zimri [III Rois, xvi, 17, 18]; ni à Jéhu pour avoir assassiné Joram [IV Rois, ix,2ij. 

Le Saint-Esprit n'approuve point que les habitants de Jérusalem assassinent 
le roi Amasias, fils de Joas [IV Rois, xiv, 19]; ni que Sellum [id., xv, 8, 10], fils 
de Jabès, assassine Zacharias, fils do Jéroboam; ni que Manahem assassine Sellum, 
[id., XV, 8, 14], fils de .labès; ni que Facée [id., id., 23, 25], filsdoRoméli, assas- 
sine Facéia, fils de Manahem; ni qu'Osée, fils d'Éla [id., id., 30], assassine Facée, 

6. — Théâtre. V. 9 



430 OLYMPIE. 

Je vais des iiiinioilcls iiiipJorer la laveur. 

CASSANDHE. 

Olympieî... 

l'iiikroi'Hante. 
En ces lieux re moment la rappelle. 
Voyez si vous avez encor des droits sur elle. 
Je vous laisse. 

(Il sort, et le temple s'ouvre.) 



SCENE III. 

CASSANDRE, SOSTÈNE, STATIRA. OLYMPIE. 

CASS ANDRE. 

Elle tremble, ô ciel! et je frémis!.,. 
Quoi! vous baissez les yeux de vos larmes remplis! 



Ii!s de RomiMi. II semble au contraire que ces abominations du peuple de Dieu sont 
punies par une suite continuelle de désastres presque aussi grands que ces forfaits. 

Si donc tant de crimes et tant de meurtres ne sont point excusés dans l'Ecri- 
ture, pourquoi le meurtre d'Atbalic serait-il consacré sur le théâtre? 

Certes, quand Athalie dit à l'enfant : « Je prétends vous traiter comme mon 
propre fils, » Josabcth pouvait lui répondre : « Eh bien! madame, traitez-le donc 
comme votre fils, car il l'est; vous êtes sa grand'mère; vous n'avez que lui d'héri- 
ritier; je suis sa tante; vous êtes vieille; vous n'avez que peu de temps à vivre; 
cet enfant doit faire votre consolation. Si un étranger et un scélérat comme Jéhu, 
melk de Samarie, assassina votre père et votre mère, s'il fit égorger soixante et dis 
fils de vos frères, et quarante-doux de vos enfants, il n'est pas possible que, pour 
vous venger de cet abominable étranger, vous prétendiez massacrer le seul petit-fils 
qui vous reste. Vous n'êtes pas capable d'une démence si exécrable et si absurde, ni 
mon mari ni moi ne pouvons avoir la fureur insensée de vous en soupçonner; ni 
un tel crime ni un tel soupçon ne sont dans la nature. Au contraire, on élève ses 
petits-fils pour avoir un jour en eux des vengeurs. Ni moi ni personne ne pou- 
vons croire que vous ayez été à la fois dénaturée et insensée. Elevez donc le petit 
Joas; j'en aurai soin, moi qui suis sa tante, sous les yeux de sa grand'mère. )> 

Voilà qui est naturel, voilà qui est raisonnable: mais ce qui ne l'est peut-être 
l)as, c'est qu'un prêtre dise: « J'aime mieux exposer le petit enfant à périr que de 
le confier à sa grand'mère ; j'aime mieux tromper ma reine, et lui promettre indi- 
gnement de l'argent, pour l'assassiner, et risquer la vie de tous les lévites par cette 
conspiration, que de rendre à la reine son petit-fils; je veux garder cet enfant et 
égorger sa grand'mère, pour conserver plus longtemps mon Mutorité. » C'est là, an 
fond, la conduite de ce prêtre. 

J'admire, comme je le dois, la difficulté surmontée dans la tragédie à'Atlialie, 
la force, la pompe, l'élégance de la versification, le beau contraste du guerrier 
Abner et du prêtre Mathan. J'excuse la faiblesse du rôle de Josabeth, j'excuse 
quelques longueurs; mais je crois que si un roi avait dans ses États un homme tel 
que Joad, il ferait fort bien de l'enfermer. {Note de Voltaire.) 



I 



ACTH m, s ci: M- m. <3i 

Aoiis détournez do moi vo Iront où J;i nnliiro, 
ÎN'iiit rrinic la plus uoi)lo, et rai-dcui- la plus juiro! 

OLVMPIE, se- jetant dans !.'s liras de sa mère. 

Ail! barbare !... Ah! madame ! 

CASSANDIiK. 

Kxpliqnez-vous, parlez. 
Dans quels bras fuyez-vous mes regards désolés? 
■Que m'a-t-on dit? Pourquoi me causer tant d'alarmes? 
Qui donc vous accompagne, et vous baigne de larmes? 

STATIRA, se (iévoilant et se retournant vers Cassandro. 

Jlegarde qui je suis. 

CASS ANDRE. 

A ses traits... à sa voix... 
Mon sang se glace!.,. Où suis-je? et (ju'est-ce que je vois? 

STATIRA. 

Tes crimes. 

CASSANDRE. 

Statira peut ici reparaître! 

STATIRA. 

Malheureux! reconnais la veuve de ton maître, 
La mère d'Olympie. 

CASSANDRE. 

tonnerres du ciel, 
•(irondez sur moi, tombez sur ce front criminel! 

STATIRA. 

<Jue n'as-tu fait plus tôt cette horrible prière? 
Éternel ennemi de ma famille entière, 
Si le ciel l'a voulu, si par tes premiers coups 
Toi seul as fait tomljer mon trône et mon époux ; 
Si dans ce jour de crime, au milieu du carnage. 
Tu te sentis, barbare, assez peu de courage 
Pour frapper une femme, et, lui perçant le flanc, 
La plonger de tes mains dans les flots de son sang. 
De ce sang malheureux laisse-moi ce qui reste. 
Faut-il qu'en tous les temps ta main me soit funeste? 
>i'arrachc point ma lille à mon cœur, à mes bras; 
Quand le ciel me la rend, ne me l'enlève pas. 
Des tyrans de la terre à jamais séparée. 
Respecte au moins l'asile où je suis enterrée; 
Ne viens point, malheureux, par d'indignes elforts, 
Dans ces tombeaux sacrés persécuter les morts. 



432 OLVMPIE. 

CASSA-NDRE. 

Aous m'avez plus frappé que n'eût lait le tonnerre; 
Et mon Iront à vos pieds n'ose toucher la terre. 
Je m'en avoue indigne après mes attentats ; 
Et si je m'excusais sur l'horreur des combats, 
Si je vous apprenais que ma main lut trompi'e 
Quand des jours d'un héros la trame fut coupée, 
Que je servais mon père en m'armant contre vous, 
Je ne fléchirais point votre juste courroux, 
llien ne peut m'excuser... Je pourrais dire encore 
Que je sauvai ce sang que ma tendresse adore, 
Que je mets à vos pieds mon sceptre et mes États. 
Tout est affreux pour vous!... Vous ne m'écoutez pas! 
Ma main m'arracherait ma malheureuse vie, 
Moins pleine de forfaits que de remords punie. 
Si votre propre sang, l'objet de tant d'amour. 
Malgré lui, malgré moi, ne m'attachait au jour. 
Avec un saint respect j'élevai votre iillc ; 
Je lui tins lieu quinze ans de père et de famille ; 
Elle a mes vœux, mon cœur, et peut-être les dieux 
Ae nous ont assemblés dans ces augustes lieux 
Que pour y réparer, par un saint hyménée, 
L'épouvantable horreur de notre destinée. 

STATIRA. 

Quel hymen!,.. mon sang! tu recevrais la foi 
De qui? De l'assassin d'Alexandre et de moi? 

OLVMPIE. 

Non... ma mère, éteignez ces flambeaux eifroyables, 
Ces flambeaux de l'hymen entre nos mains coupables; 
Éteignez dans mon cœur l'aflreux ressouvenir 
Des nœuds, des tristes nœuds qui devaient nous unir. 
Je préfère (et ce choix n'a rien qui vous étonne) 
La cendre qui vous couvre au sceptre qu'il me donne. 
Je n'ai point balancé ; laissez-moi dans aos bras 
Oublier tant d'amour avec tant d'attentats. 
Votre fille en l'aimant devenait sa complice. 
Pardonnez, acceptez mon juste sacrifice; 
Séparez, s'il se peut, mon cœur de ses forfaits; 
Empêchez-moi surtout de le revoir jamais. 

STATIRA. 

Je reconnais ma fille, et suis moins malheureuse. 
Tu rends un peu de vie à ma langueur affreuse; 



ACTE III, SCt.NH 111. \Xi 

Je renais... Ah! grands dieux! voulicz-voiis ([uc ma iiiaiii 
l'iTsontàt Olvnipie à co monstro iiilmiuaiti? 
Qu'exigicz-vous de mol? (lucl adVeux ministère 
Et pour votre prêtresse, hélas ! et pour sa inère ! 
Vous eu avez pitié : vous ne prétendiez i)as 
Alarrêter dans le plége où vous guidiez mes pas. 

Cruel, n'insulte plus et l'autel et le trône : 
Tu souillas de mon sang les murs de Bahylone; 
J'aimerais mieux encore une seconde fois 
Voir ce sang répandu par l'assassin des rois, 
Que de voir mon sujet, mon ennemi... Cassandre, 
Aimer insolemment la fille d'Alexandre. 

CASSAXDRE. 

Je me condamne encore avec plus de rigueur; 

Mais j'aime, mais cédez à l'amour en fureur. 

Olympic est à moi ; je sais quel fut mon père ; 

Je suis roi comme lui, j'en ai le caractère, 

J'en ai les droits, la force : elle est ma femme enfin : 

Rien ne peut séparer mon sort et son destin. 

Ni ses frayeurs, ni vous, ni les dieux, ni mes crimes, 

Rien ne rompra jamais des nœuds si légitimes. 

Le ciel de mes remords ne s'est point détourné; 

Et, puisqu'il nous unit, il a tout pardonné. 

Mais si l'on veut m'ôter cette épouse adorée, 

Sa main qui m'appartient, sa foi qu'elle a jurée. 

Il faut verser ce sang, il faut m'ôter ce cœur 

Qui ne connaît plus qu'elle, et qui vous fait horreur. 

Vos autels à mes yeux n'ont plus de privilège ; 

Si je fus meurtrier, je serai sacrilège. 

J'enlèverai ma femme à ce temple, à vos hras. 

Aux dieux même, à nos dieux, s'ils ne m'exauçaient pas. 

Je demande la mort, je la veux, je l'envie. 

Mais je n'expirerai que l'époux d'Olympie. 

Jl faudra, malgré vous, que j'emporte au tombeau 

Et l'amour le plus tendre, et le nom le plus beau, 

Et les remords affreux d'un crime involontaire. 

Qui fléchiront du moins les mânes de son père. 

(Cassandre sort avec Sostùnc.) 



434 ULYMPIE. 

SCÈNE IV. 

STATIRA, OLVMPIE. 

STATIUA. 

Quel moment! quel blasphème! ô ciel! qu'ai-je entendu? 

Ah! ma fille, à quel prix mon sang m'est-il rendu? 

Tu ressens, je le vois, les horreurs que j'éprouve; 

Dans tes yeux eirrayés ma douleur se retrouve ; 

Ton cœur répond au mien ; tes chers cmhrasscments. 

Tes soupirs enilammés consolent mes tourments; 

Us sont moins douloureux, puisque tu les partages. 

Ma fille est mon asile en ces nouveaux naufrages. 

Je peux tout supporter, puisque je vois en toi 

Un cœur digne en effet d'Alexandre et de moi. 

OLY.MPIE. 

Ah ! le ciel m'est témoin si mon àme est formée 
Pour imiter la votre, et pour être animée 
Des mêmes sentiments et des mêmes vertus. 
veuve d'Alexandre ! ô sang de Darius ! 
Ma mère!... Ali! fallait-il qu'à vos bras enlevée, 
Par les mains de Cassandre on me vit élevée? 
Pourquoi votre assassin, prévenant mes souhaits, 
A-t-il mar(|ué pour moi ses jours par ses bienfaits^ 
Que sa ciiielle main ne m'a-t-elle opprimée! 
Bienfaits trop dangereux! pourquoi m'a-t-il aimée? 

STATIRA. 

Ciel ! qui vois-je paraître en ces lieux retirés ? 
Antigone lui-même ! 



SCENE V. 

STATIRA, OLVMPIE, ANTIGONE. 

ANTIGONK. 

reine ! demeurez. 
Vous voyez un des rois formés par Alexandre, 
Qui respecte sa veuve, et qui vient la défendre 



ACTE III, SCÈNE V. /3.j 

Vous pourriez remonter, du i)i<Hl de cet autel, 
Au premier rani;' du monde où vous [jlaca le ciel, 
^ mettre votre lille, et ])rendre au moins vengeance 
Du ravisseur altier (jui tous trois nous oll'ense. 
Votre sort est connu, tous les co'iirs sont à vous; 
Ils sont las des tyrans que votre auguste époux 
Laissa par son trépas maîtres de son empire. 
Pour ce grand changement votre nom peut suflire, 
M'avouerez-vous ici j)our votre défenseur? 

STAÏIRA. 

Oui, si c'est la pitié qui conduit votre cœur. 

Si vous servez mon sang, si votre olFre est sincère. 

A.\TIG0NE. 

Je ne souHrirai pas qu'un jeune téméraire 

Des mains de votre fille et de tant de vertus 

Obtienne un double droit au trône de Cyrus ; 

11 en est trop indigne, et pour un tel partage 

Je n'ai pas présumé qu'il ait votre sullVage. 

Je n'ai point au grand-prêtre ouvert ici mon cœur ; 

Je me suis présenté comme un adorateur 

Qui des divinités implore la clémence. 

Je me présente à vous armé de la vengeance. 

La veuve d'Alexandre, oubliant sa grandeur. 

De sa famille au moins n'oubliera point riionncur. 

STATIRA. 

Mon cœur est détaché du trône et de la vie ; 
L'un me fut enlevé, l'autre est bientôt finie. 
ÎMais si vous arrachez aux mains d'un ravisseur 
Le seul bien que les dieux rendaient à ma douleur, 
Si vous la protégez, si vous vengez son père, 
Je ne vois plus en vous que mon dieu tutélaire. 
Seigneur, sauvez ma fille, au bord de mon tombeau. 
Du crime et du danger d'épouser mon bourreau. 

AXÏIGONE. 

Digne sang d'Alexandre, approuvez-vous mon zèle? 
Acceptez-vous mon oftre, et pensez-vous comme elle? 

OLYMPIE. 

Je dois haïr Cassandre. 

AMIGONE. 

Il faut donc m'accorder 
Le prix, le noble prix que je viens demander. 
Contre mon allié je prends votre défense; 



136 OLYMPIE. 

Je crois vous mériter; soyez ma récompense. 

Toute autre est un outrage, et c'est vous que je veux. 

Cassandre n'est pas fait pour obtenir vos vœux : 

Parlez, et je tiendrai cette gloire suprême 

De mon bras, de la reine, et surtout de vous-même ; 

Prononcez : daignez-vous m'hononu* d'un tel prix? 

STATIllA. 

Décidez. 

OLYMPIE, 

Laissez-moi reprendre mes esprits... 
J'ouvre à peine les yeux. Tremblante, épouvantée, 
Du sein de l'esclavage en ce temple jetée; 
Fille de Statira, fille d'un demi-dieu. 
Je retrouve une mère en cet auguste lieu, 
De son rang, de ses biens, de son nom dépouillée, 
Et d'un sommeil de mort à peine réveillée; 
J'épouse un bienfaiteur... il est un assassin. 
Mon époux de ma mère a déchiré le sein. 
Dans cet entassement d'horribles aventures, 
\ous m'olTrez votre main pour venger mes injures. 
Que puis-je vous répondre?,.. Ah! dans de tels moments, 

(Embrassant sa mère ) 

Voyez à qui je dois mes premiers sentiments; 
Voyez si les flambeaux des pompes nuptiales 
Sont faits pour éclairer ces horreurs si fatales. 
Quelle foule de maux m'environne en un jour. 
Et si ce cœur glacé peut écouter Famour. 

STATIRA. 

Ah! je vous réponds d'elle, et le ciel vous la donne. 
La majesté, peut-être, ou l'orgueil de mon trône 
N'avait pas destiné, dans mes premiers projets, 
La fille d'Alexandre à l'un de mes sujets; 
Mais vous la méritez en osant la défendre. 
C'est vous qu'en expirant désignait Alexandre; 
Il nomma le plus digne, et vous le devenez : 
Son trône est votre bien quand vous le soutenez. 
Que des dieux immortels la faveur vous seconde! 
Qiif If'ur main vous conduise à l'empire du monde! 
Alexandre et sa veuve, ensevelis tous deux. 
Lui dans la tombe, et moi dans ces murs ténébreux. 
Vous verront sans regret au trône de mes pères ; 
Et puissent désormais les destins, moins sévères, 



ACTE III, SCÈNE VI. (37 



En écarter pour vous colle latalité 

Qui renversa loujoiirs ce trône ensanglanté! 

ANTIGONE. 

Il sera relevé par la main (roiympie. 
Montrez-vous avec elle aux peuples de l'Asie, 
Sortez de cet asile, et je vais tout presser 
Pour Aenger Alexandre, et pour le remplacer 

ill sort.) 



SCENE VI. 

STATIRA, OLYMPIE. 

ST.VTIKA. 

Ma fille, c'est par toi que je romps la barrière 
Qui me sépare ici de la nature entière; 
Et je rentre un moment dans ce monde pervers 
Pour venger mon époux, ton hymen, et tes fers. 
Dieu donnera la force à mes mains maternelles 
De briser avec toi tes chaînes criminelles. 
Viens remplir ma promesse, et me faire oublier. 
Par des serments nouveaux, le crime du premier. 

OLYMPIE. 

Hélas!... 

STATIUA, 

Quoi ! tu gémis ? 

OLYMPIE. 

Cette même journée 
Allumerait deux fois les llambeaux d'hyménée? 

STATIRA. 

Que dis-tu? 

OLYMPIE. 

Permettez, pour la première fois, 
Que je vous fasse entendre une timide voix. 
Je vous chéris, ma mère, et je voudrais répandre 
Le sang que je reçus de vous et d'Alexandre, 
Si j"o])tenais des dieux, en le faisant couler. 
De prolonger vos jours ou de les consoler. 

STATIRA. 

ma chère Olympie! 



l.iS OLVMl'lE. 

OI.VMP[E, 

Osorai-je encor dire 
Que votre asile ()l)sciir est le trône où j'aspire? 
Vous m'y verrez soumise, et foulant à vos pieds 
Ces trônes malheureux, pour vous seule oubliés. 
Alexandre mon père, enfermé dans la tombe. 
Veut-il que de nos mains son ennemi succombe? 
Laissons là tous ces rois, dans l'horreur des combats. 
Se punir l'un par l'autre, et venger son trépas ; 
Mais nous, de tant de maux victimes innocentes, 
A leurs bras forcenés joignant nos mains tremblantes, 
Faudra-t-il nous charger d'un meurtre infructueux? 
Les larmes sont pour nous, les crimes sont pour eux. 

STATIRA. 

Des larmes! Et j)our ([ui les vois-je ici répandre? 
Dieux ! m'avez-vous rendu la fille d'Alexandre? 
Est-ce elle (|ue j'entends? 

OLYMPIE. 

Ma mère... 

STATIRA. 

ciel vengeur! 

OLVMl'lE. 

Cassandre ! 

STATIRA. 

Explique-toi ; tu me glaces d'horreur. 
Parle. 

OLYMPIE. 

Je ne le puis. 

STATIRA. 

Va. tu m'arraches l'Ame, 
Finis ce trouble affreux ; parle, dis-je. 

OLYMPIE. 

Ah ! madame. 
Je sens trop de quels coups je viens de vous frapper; 
Mais je vous chéris trop pour vouloir vous tromper. 
Prête à me séparer d'un époux si coupable, 
Je le fuis... mais je l'aime. 

STATIRA. 

parole exécrable ! 
Dernier de mes moments! cruelle fille, hélas! 
Puisque tu peux l'aimer, tu ne le fuiras pas. 
Tu l'aimes! ïu trahis Alexandre et ta mère! 



ACTK HT, SCKXE VI. 439 

(Irainl Dion ! j'ai vu pôrir mon (''i)Oiix Pt mon pèro; 
Tu m'arrachas ma iillo, et ton ordre inhumain 
Me la fait retrouver pour mourir de sa main ! 

OI.V.MPIE. 

Je me jette à vos pieds... 

s 'l' A r I lî A . 

Fille dénaturée! 
Fille trop chère!... 

OLYMPIE. 

Hélas ! de douleurs dévorée, 
Tremhlante à vos genoux, je les haigne de pleuis. 
Ma mère, pardonnez, 

STATIRA. 

Je pardonne... et je meurs. 

OLYMl'IE, 

Vivez, écoutez-moi. 

STATIRA. 

Que veux-tu ? 

OLYMPIE. 

Je vous jure 
Par les dieux, par mon nom, par vous^ par la nature, 
Que je m'en punirai, qu'Olympic aujourd'hui 
liépandra tout son sang avant que d'être à lui. 
Mon cœur vous est connu. Je vous ai dit que j'aime; 
Jugez par ma faiblesse, et par cet aveu même, 
Si ce cœur est à vous, et si vous l'emportez 
Sur mes sens éperdus que l'amour a domptés. 
Ne considérez point ma faiblesse et mon Age; 
De mon père et de vous je me sens le courage : 
J'ai pu les offenser, je ne peux les trahir; 
Et vous me connaîtrez en me voyant mourir, 

STATIRA, 

Tu peux mourir, dis-tu, fille inhumaine et chère, 
Et tu ne peux haïr l'assassin de ton père! 

OLYMPIE, 

Arrachez-moi ce cœur; vous verrez qu'un époux. 
Quelque cher qu'il me fût, y régnait moins que vous; 
Vous A reconnaîtrez ce pur sang qui m'anime. 
Pour me justifier prenez votre victime, 
Immolez votre fille. 

STATIRA. 

Ah ! j'en crois tes vertus ; 



140 OLYMPIE. 

Je te plains, Olympic, et ne t'accuse plus : 
J'espère en ton devoir, j'espère en ton courage. 
Moi-même j'ai pitié d'un amour qui m'outrage. 
Tu déchires mon cœur, et tu sais l'attendrir ; 
Console au moins ta mère en la faisant mourir. 
Va, je suis malheureuse, et tu n'es point coupahle. 

OLYMPIE. 

Qui de nous deux, ô ciel! est la plus misérable? 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



ACTE QUATRIÈME. 



SCENE I. 

ANTIGONE, IIERMAS, dans le péristyle. 
HERMAS. 

Vous me l'aviez hieii dit, les saints lieux profanés 
Aux horreurs des combats vont être abandonnés : 
Vos soldats près du temple occupent ce passage : 
Cassandre, ivre d'amour, de douleur, et de rage. 
Des dieux qu'il invoquait défiant le courroux, 
Par cet autre chemin s'avance contre vous. 
Le signal est donné ; mais, dans cette entreprise. 
Entre Cassandre et vous le peuple se divise. 

AXTIGONE, en sortant. 

Je le réunirai. 



SCENE II. 

ANTIGOxXE, IIERMAS, CASSANDRE, SOSTÈNE. 

CASSANDRE, arrûtaut Antigone. 

Demeure, indigne ami, 
Infidèle allié, détestable ennemi : 
M'oses-tu disputer ce que le ciel me donne? 

ANTIGONE. 

Oui. Quelle est la surprise où ton cœur s'abandonne? 
La fdle d'Alexandre a des droits assez grands 
Pour faire armer l'Asie, et trembler nos tyrans. 
Babylone est sa dot, et son droit est l'empire. 



142 OLYMPIE. 

Jo prétends l'uii et l'autre; et je veux bien te dire 

One tes plenrs, tes regrets, tes expiations, 

N'en imposeront pas aux yeux des nations. 

Ne crois pas qu'à présent l'amitié considère 

Si tu fus innocent de la mort de son père : 

L'opinion fait tout; elle t'a condamné. 

Aux faiblesses d'amour ton cœur abandonné 

Séduisait Olympie en cachant sa naissance; 

Tu crus ensevelir dans l'éternel silence 

Ce funeste secret dont je suis informé; 

Ce n'est qu'en la trompant que tu pus être aimé. 

Ses yeux s'ouvrent enfin, c'en est fait; et Cassandre 

N'ose lever les siens, n'a plus rien à prétendre. 

De quoi t'es-tu flatté? Pensais-tu (jue ses droits 

T'élèveraient un jour au rang de roi des rois? 

Je peux de Statira prendre ici la défense; 

Mais venx-tu conserver notre antique alliance? 

\enx-tu régner en paix dans tes nouveaux États, 

Me revoir ton ami, t'appuyer de mon bras? 

CASSAXDUE. 

Eh bien ? 

AXTIGONE. 

Cède Olympie, et rien ne nous sépare ; 
Je périrai pour toi : sinon je te déclare 
Que je suis le plus grand de tous tes ennemis. 
Connais tes intérêts, pèse-les, et choisis. 

CASSANDRE. 

Je n'aurai pas de peine, et je venais te faire 
Une offre différente, et qui pourra te plaire. 
Tu ne connais ni loi, ni remords, ni pitié. 
Et c'est un jeu pour toi de trahir l'amitié. 
J'ai craint le ciel du moins : tu ris de sa justice, 
Tii jouis des forfaits dont tu fus le complice; 
Tu n'en jouiras pas, traître... 

ANTIGO.XE. 

Que prétends-tu? 

CASSANDUE. 

si dans ton àmc atroce il est quelque vertu, 
N'employons pas les mains du soldat mercenaire 
Pour assouvir ta rage et servir ma colère. 
Qu'a de commun le peuple avec nos factions? 
Est-ce à lui de mourir pour nos divisions? 



ACTE IV, SCÈNE III. 143 

C'est à nous, c'est à toi, si tu te sens l'audace 
De braver mon courage, ainsi que ma disgrâce. 
Je ne fus pas admis au commerce des dieux 
Pour aller égorger mon ami sous leurs yeux ; 
C'est un crime nouveau, c'est toi qui le prépares. 
Va, nous étions formés pour être des barbares. 
Marchons; viens décider de ton sort et du mien, 
T'abreuver de mon sang, ou verser tout le tien. 

ANTIGOXE. 

*J'\ consens avec joie, et sois sûr qu'Olympie 
Acceptera la main qui t'ôtera la vie. 

(Ils mettent l'épée à la main.) 



SCENE III. 

CASSANDRE, ANTIGONE, HE RM AS, SOSTÈNE; 

L HIEROPHANTE sort du tcmplo jirocipitamracnt , avec les 
PRETRES et les INITIES, qui se jettent avec une foule de peuple 
entre Cassandre et Antigone, et les désarment. 

l'hiérophaxtk. 
Profanes, c'en est trop. Arrêtez, respectez 
Et le dieu qui vous parle, et ses solennités*. 
Prêtres, initiés, peuple, qu'on les sépare ; 
Bannissez du lieu saint la discorde barbare ; 
Expiez vos forfaits,, , Glaives, disparaissez. 
Pardonne, Dieu puissant ! vous, rois, obéissez. 

CASSANDRE. 

.le cède au ciel, à vous. 



1. 11 serait à souhaiter que cette scène pût être représentée dans la place qui 
conduit au péristyle du temple ; mais alors cette place occupant un grand espace, 
le vestibule un autre, et rintéricur du temple ayant une assez grande profondeur, 
les personnages qui paraissent dans ce temple ne pourraient être entendus : il faut 
donc que le spectateur supplée à la décoration qui manque. 

On a balancé longtemps si on laisserait l'idée de ce combat subsister, ou si on 
la retrancherait. On s'est déterminé à !a conserver, parce qu'elle paraît convenir 
aux mœurs des personnages, à la pièce, qui est toute en spectacles, et que l'hiéro- 
phante semble y soutenir la dignité de son caractère. Les duels sont plus fréquents 
dans l'antiquité qu'on ne pense. Le premier combat, dans Homère, est un duel à 
la tête des deux armées, qui le regardent, et qui sont oisives; et c'est précisément 
ce que propose Cassandre. [Note de Voltaire.) 



U4 OLYMPIE. 

ANTIGOXE. 

Je persiste ; et j'atteste 
Les mânes d'Alexandre, et le courroux céleste, 
Que tant que je vivrai je ne souiTrirai pas 
Qu'Olynipie à mes yeux passe ici dans ses bras. 
Et que cet liyménée illégitime, impie, 
Soit la honte d'Éplièsc et l'horreur de l'Asie. 

CASSANDRE, 

Sans doute il le serait si tu l'avais formé. 

l'hiérophante. 
D'un esprit plus remis, d'un cœur moins enflammé. 
Rendez-vous à la loi, respectez sa justice; 
Elle est commune à tous, il faut qu'on l'accomplisse. 

- — 'La cabane du pauvre et le trône des rois, 

— Également soumis, entendent cette voix; 

- — Elle aide la faiblesse, elle est le frein du crime, 

'- — Et délie à l'autel l'innocente victime. 

Si l'époux, quel qu'il soit, et quel que soit son rang. 
Des parents de sa femme a répandu le sang, 
Fût-il purifié dans nos sacrés mystères 
Par le feu de Ycsta, par les eaux salutaires, 
Et par le repentir, plus nécessaire qu'eux, 
Son épouse en un jour peut former d'autres nœuds ; 
Elle le peut sans honte, à moins que sa clémence, 
A l'exemple des dieux, ne pardonne rotïense. 

* La loi donne un seul jour ; elle accpurcit les temps 
*Des chagrins attachés à ces grands changements : 

* Mais surtout attendez les ordres d'une mère ; 

* Elle a repris ses droits, le sacré caractère 
*Oue la nature donne, et que rien n'alïaiblit. 

* A son auguste voix Olympie obéit. 
Ou'osez-vous attenter, quand c'est à vous d'attendre 
Les arrêts de la veuve et du sang d'Alexandre? 

{ Il sort avec sa suite.) 

antigoxe. 
C'est assez, j'y souscris, pontife; elle est à moi, 

(Antigone sort avec Hermas.) 



I 



ACTE IV, SCÈNE IV. U5 

SCÈNE IV. 

CASSA NDRE, SOSTÈNE, dans lo pOristyle. 
CASSANDUE. 

Elle n'y sera pas, cœur ])arl)are et sans foi. 
Arrachons-la, Sostènc, à ce fatal asile, 
A l'espoir insolent de ce coupable habile, 
Qui rit de mes remords, insulte à ma douleur, 
Et tranquille et serein vient m'arrachcr le cœur. 

SOSTÎ'lNE. 

Il séduit Statira, seigneur ; il s'autorise 

Et des lois qu'il viole, et des dieux qu'il méprise. 

GASSANDRE. 

Enlevons-la, te dis-je, aux dieux que j'ai servis, 

Et par qui désormais tous mes soins sont trahis, 

J'accepterais la mort, je bénirais la foudre; 

Mais qu'enfin mon épouse ose ici se résoudre 

A passer en un jour à cet autel fatal 

De la main de Cassandre à la main d'un rival ! 

Tombe en cendres ce temple avant que je l'endure! 

Ciel! tu me pardonnais. Plus tranquille et plus pure, 

Mon âme à cet espoir osait s'abandonner : 

Tu m'ôtes Olympie, est-ce là pardonner? 

SOSTÈXE. 

Il ne vous l'ôte point : ce cœur docile et tendre. 

Si soumis à vos lois, si content de se rendre, 

Ne peut jusqu'à l'oubli passer en un moment. 

Le cœur ne connaît point un si prompt changement. 

*Elle peut vous ainier sans trahir la nature. 

*Vos coups dans les combats portés à l'aventure 

*Ont versé, je l'avoue, un sang bien précieux; 

* C'est un malheur pour vous que permirent les dieux. 

Vous n'avez point trempé dans la mort de son père ; 

"Vos pleurs ont effacé tout le sang de sa mère ; 

Ses malheurs sont passés, vos bienfaits sont présents. 

CASSANDUE. 

Vainement cette idée apaise mes tourments. 
Ce sang de Statira, ces mânes d'Alexandre, 
D'une voix trop terrible ici se font entendre. 

G. — TiiiÎATnE. V. 10 



14G OLYMPIE. 

Sostèno, elle pst leur fille, elle a le droit aiïreiix 

De haïr sans retour un époux malheureux. 

Je sens qu elle m'abhorre, et moi je la préfère 

Au trône de Cyrus, au trône de la terre. 

Ces expiations, ces mystères cachés, 

IndilTérents aux rois, et par moi recherchés, 

Elle en était Tohjet; mon âme criminelle 

Ne s'approchait des dieux que pour s'approcher d'elle. 

SOSTÈXE, apercevant Olympie. 

Hélas ! la voyez-vous en proie à ses douleurs ? 
Elle embrasse un autel, et le baigne de pleurs. 

CASSANDRE. 

Au temple, à cet autel, il est temps qu'on Tenlève. 
Va, cours, que tout soit prêt. 

(Soslène sort. ) 

SCÈNE Y. 

CASSANDRE, OLYMIME. 

OLYMPIE , courbée sur l'autol sans voir Cassandre. 

Que mon cœur se soulève r 
Ou'il est désespéré!... qu'il se condamne! hélas! 

(Apercevant Cassandre.) 

Que vois-je? 

CASSANDRE. 

Votre époux. 

OLYMPIE, 

Non, vous ne l'êtes pas. 
Non, Cassandre... jamais ne prétendez à l'être. 

CASSANDRE. 

Eh bien! j'en suis indigne, et je dois me connaître. 
; Je sais tous les forfaits que mon sort inhumain. 

Pour nous perdre tous deux, a commis par ma main : 
J'ai cru les expier, j'en comble la mesure ; 
Ma présence est un crime, et ma flamme une injure... 
Mais, daignez me répondre... ai-je par mes secours 
Aux fureurs de la guerre arraché vos beaux jours? 

OLYMPIE. 

Pourquoi les conserver? 

CASSANDRE. 

Au sortir de l'enfance 



ACTE IV, SCÈNE V. U7 

7\i-je assez respecté votre aimable innocence? 
Vous ai-je idolâtrée? 

OLYMPIE. 

Ah! c'est là mon malheur. 

CAS.SANDRE. 

Après le tendre aveu de la plus pure ardeur, 
Libre dans vos bontés, maîtresse de vous-même. 
Cette voix favorable à l'époux qui vous aime. 
Aux lieux où je vous parle, h ces mômes autels, 
A joint à mes serments vos serments solennels! 

OLYMPIE, 

Hélas! il est trop vrai... Que le courroux céleste 
Ne me punisse pas d'un serment si funeste ! 

CASSANDRE. 

Vous m'aimiez, Olympic! 

OLYMPIE. 

Ah! pour comble d'horreur, 
Ne me reproche pas ma détestable erreur. 
Il te fut trop aisé d'éblouir ma jeunesse ; 
D'un cœur (jui s'ignorait tu trompas la faiblesse : 
C'est un forfait de plus... Fuis-moi; ces entretiens 
Sont un crime pour moi plus affreux que les tiens. 

CASSANDI'.E. 

Craignez d'en commettre un plus funeste peut-être 
En acceptant les vœux d'un barbare et d'un traître ; 
Et si pour Antigone... 

OLYMPIE. 

Arrête, malheureux! 
D'Antigone et de toi je rejette les vœux, 
Après que cette main, lâchement abusée. 
S'est pu joindre à ta main de mon sang arrosée, 
Nul mortel désormais n'aura droit sur mon cœur. 
J'ai l'hymen, et le monde, et la vie en horreur. 
Maîtresse de mon choix, sans que je délibère. 
Je choisis les tombeaux qui renferment ma mère; 
Je choisis cet asile où Dieu doit posséder 
Ce cœur qui se trompa quand il put te céder. 

* J'embrasse les autels, et déteste ton trône, 

* Et tous ceux de l'Asie... et surtout d'Antigone. 

-- *Va-t-en, ne me vois plus... Va, laisse-moi pleurer 
î'L'amour que j'ai promis, et qu'il faut abhorrer. 



448 OLYMPIE. 

CASSANDUE. 

Eli bien ! de mon rival si Taniour vous offense, 
Vous ne sauriez m'ôter un rayon d'espérance ; 
Et quand votre vertu rejette un autre époux, 
Ce refus est ma grâce, et je me crois à vous. 
Tout souillé que je suis du sang qui vous fit naître. 
Vous êtes, vous serez la moitié de mon être. 
Moitié chère et sacrée, et de qui les vertus 
Ont arrêté sur moi les foudres suspendus, 
Ont gardé sur mon cœur un empire suprême, 
Et devraient désarmer votre mère elle-même. 

OLYMPIE. 

Ma mère!... Quoi! ta bouche a prononcé son nom! 

Ah! si le repentir, si la compassion, 

Si ton amour, au moins, peut fléchir ton audace. 

Fuis les lieux qu'elle hal)ite, et l'autel que j'embrasse. 

Laisse-moi. 

CASSANDRE. 

Non, sans vous je n'en saurais sortir. 
/\ me suivre à l'instant vous devez consentir. 

(Il la prend par la main.) 

Chère épouse, venez. 

OLYMPIE, la retirant avec transport. 

Traite-moi donc comme elle ; 
Frappe une infortunée à son devoir fidèle ; 
Dans ce cœur désolé porte un coup plus certain : 
Tout mon sang fut formé pour couler sous ta main ; 
Frappe, dis-je. 

CASSANDRE. 

Ah ! trop loin vous portez la vengeance : 
J'eus moins de cruauté, j'eus moins de violence, 
Le ciel sait faire grâce, et vous savez punir ; 
Mais c'est trop être ingrate, et c'est trop me haïr. 

OLYMPIE. 

Ma haine est-elle juste, et l'as-tu méritée? 
Cassandre, si ta main féroce, ensanglantt'C, 
Ta main qui de ma mère osa percer le flanc, 
N'eût frappé que moi seule, et versé que mon sang, 
Je te pardonnerais, je t'aimerais... barbare. 
Va, tout nous désunit. 

CASSANDRE. 

Non, rien ne nous sépare. 



ACTE IV, SCÈNE VII. UO 

Quand vous auriez Cassandre encor plus on liorrour. 
Quand vous m'épouseriez pour me percer le cœur, 
Vous me suivrez... 11 faut que mon sort s'accomplisse. 
Laissez-moi mon amour, du moins pour mon supplice : 
Ce supplice est sans terme, et j'en jure par vous. 
Haïssez, punissez, mais suivez votre époux. 



SCENE VI. 

CASSANDRE, OLYMPIE, SOSTÈNE. 

SOSTÈNE. 

Paraissez, ou bientôt Antigone l'emporte. 

li parle à vos guerriers, il assiège la porte, 

Il séduit vos amis près du temple assemblés ; 

Par sa voix redoutable ils semblent ébranlés : 

Il atteste Alexandre, il atteste Olympie. 

Tremblez pour votre amour, tremblez pour votre ^ie. 

Venez. 

CASSAXDRE. 

A mon rival ainsi vous m'immolez ! 
Je vais chercher la mort, puisque vous le voulez. 

OLYMPIE. 

Moi, vouloir ton trépas!... va, j'en suis incapable... 
Vis loin de moi. 

CASSANDRE. 

Sans vous, le jour m'est exécrable ; 
Et, s'il m'est conservé, je revole en ces lieux, 
Je vous arrache au temple, ou j'y meurs à vos yeux. 

(Il sort avec Sostènc ) 

SCÈNE VII. 

OLV.Ml'lE. 

Malheureuse!... Et c'est lui qui cause mes alarmes! 

Ah! Cassandre, est-ce à toi de me coûter des larmes? 

Faut-il tant de combats pour remplir son devoir? 

Vous aurez sur mon âme un absolu pouvoir, 

sang dont je naquis, ô voix de la nature! 

Je m'abandonne à vous, c'est par vous que je jure 



l.iO OLY.MPIE. 

De VOUS sacrilier mes plus cliers sentiments... 

Sur cet autel, hélas! j'ai fait d'autres serments... 

Dieux! vous les receviez; ô dieux! votre clémence 

A du plus tendre amour approuvé l'innocence. | 

Vous avez tout changé... mais changez donc mon cœur, ! 

Donnez-lui la vertu conforme à son malheur... 

— *Ayez quelque pitié d'une âme déchirée, i 

— * Qui périt infidèle, ou meurt dénaturée. 

* Hélas! j'étais lieureuse en mon ohscurité, 

* Dans l'ouhli des humains, dans la captivité ; 

* Sans parents, sans état, à moi-même inconnue... 

* Le grand nom que je porte est ce qui m'a perdue. 
*J'en serai digne au moins... Cassandre, il faut te fuir, 

* Il faut t'ahandonner... mais comment te haïr?... 

Que peut donc sur soi-même une faihle mortelle? 
Je déchire en pleurant ma hiessure cruelle ; 
--- ït ce trait malheureux, que ma main va chercher, 
^ Je l'enfonce en mon cœur au lieu de l'arracher. 



SCENE VIII. 

OLYMPIE, L'HIEROPHANTE, puètues, puètressks. 

OLYMl'IE. 

Pontife, où courez-vous? Protégez ma faiblesse. 
Vous tremblez!... vous pleurez!... 
l'hiérophante. 

Malheureuse princesse 
Je pleure votre état. 

OLYMPIE. 

Ah! soyez-en l'appui. 
l'hiérophante. 
Résignez-vous au ciel ; vous n'avez plus que lui. 

OLYMPIE. 

Hélas! que dites-vous? 

l'hiérophante. 

fille auguste et chère! 



La veuve d'Alexandre.. 



Eh bien?... 



OLYMPIE. 

Ah! justes dieux!... ma mère! 



ACTE IV, SCÈNE YIII. loi 

l'hiérophante. 
Tout est perdu. Les deux rois furieux, 
Foulant aux pieds les lois, armés contre les dieux. 
Jusque dans les parvis tie Fenceinte sacrée. 
Encourageaient leur troupe au meurtre préparée. 
Déjà coulait le sang; déjà, le fer en main, 
<]assandre jusqu'à vous se frayait un chemin : 
J'ai nuirché contre lui, n'ayant i)Our ma défense 
Que nos lois qu'il oublie, et nos dieux qu'il offense. 
\'oti"e mère éperdue, et s'oflVant à ses coups, 
L'a cru maître à la fois et du temple et de vous : 
Lasse de tant d'horreurs, lasse de tant de crimes. 
Elle a saisi le fer qui frappe les victimes, 
L"a plongé dans ce liane où le ciel irrité 
Vous ht puiser la vie et la calamité, 

OLYMPIE, tûinbant entre les bras d'une prêlresse. 

Je meurs... soutenez-moi... marchons... Vit-elle encore? 

l'hiérophante. 
<;assandre est à ses pieds; il gémit, il l'implore; 
11 ose encor prêter ses funestes secours 
Aux innocentes mains qui raniment ses jours; 
Il s'écrie, il s'accuse, il jette au loin ses armes. 

OLYAIPIE, se relevant. 

€assandre à ses genoux! 

l'hiérophante. 

Il les baigne de larmes. 
A ses cris, à nos voix, elle rouvre les yeux ; 
Elle ne voit en lui qu'un monstre audacieux 
Qui lui vient arracher les restes de sa vie, 
Par cette main funeste en tout temps poursuivie : 
Faible, et se soulevant par un dernier eftort. 
Elle tombe, elle touche au moment de la mort; 
Elle abhorre à la fois Cassandre et la lumière; 
Et levant à regret sa débile paupière : 
« Allez, m'a-t-elle dit, ministre infortuné 
D'un temple malheureux par le sang profané; 
Consolez Olympie. Elle m'aime, et j'ordonne 
Que, pour venger sa mère, elle épouse Antigone K » 



1, « L'aspect de Cassandre, augmentant les maux de nerfs de Statira, écrivait 
Voltaire, rend sa mort bien plus vraisemblable... Bien des gens croient quo Statira, 
voyant que sa fille aime Cassandre, s'est aidée d'un peu de sublimé. » 



OLY.MPIE. 

OLY.MPIE. 

Allons mourir près d'ello... Exaucez-moi, grands dieux! 
^ enez, guidez mes pas, venez fermer nos yeux. 

l'hiérophante. 
Armez-vous de courage, il doit ici paraître. 

OLYMPIE. 

J'en ai besoin, seigneur, et j'en aurai peut-être. 



ri.\ nu QUATRIEME ACTE. 



ACTE CINQUIÈME. 



SCENE I. 

ANTIGONE, IIERMAS, dans le péristyle. 
HEUMAS. 

La pitié doit parler, et la vengeance est vaine ; 
Un rival malheureux n'est pas digne de haine. 
Fuyez ce lieu funeste : Olympie anjourd'hiii. 
Seigneur, sera perdue et pour vous et pour lui. 

ANTIGONE. 

Quoi! Statira n'est plus! 

HERMAS. 

C'est le sort de Cassandre 
DT'tre toujours funeste au grand nom d'Alexandre : 
Statira, succombant au poids de sa douleur, 
Dans les bras de sa fille expire avec horreur; 
La sensible Olympie, à ses pieds étendue. 
Semble exhaler son âme à peine retenue. 
Les ministres des dieux, les prêtresses en pleurs. 
En mêlant leurs regrets, accroissent leurs douleurs. 
Cassandre épouvanté sent toutes leurs atteintes ; 
Le temple retentit de sanglots et de plaintes : 
On prépare un bûcher, et ces vains ornements 
Qui rappellent la mort aux regards des vivants : 
On prétend qu'Olympie, en ce lieu solitaire. 
Habitera l'asile où s'enfermait sa mère ; 
Qu'au monde, à l'hyménée, arrachant ses beaux jours. 
Elle consacre aux dieux leur déplorable cours; 
Et qu'elle doit pleurer dans l'éternel silence 
Sa famille, sa mère, et jusqu'à sa naissance. 

ANTIGONE. 

^on, non; de son <levoir elle suivra les lois; 
.J'ai sur elle à la fin d'irrévocables droits; 



<54 OLYMPIE. 

Statira me la donne; et ses ordres suprènios 

\u moment du trépas sont les lois des dieux mêmes. 

Ce forcené Cassandre et sa funeste ardeur 

\u sang de Statira font une juste horreur. 

IIERMAS. 

Seigneur, le croyez-vous? 

ANTIGONE. 

Elle-même déclare 
Que son cœur désolé renonce à ce barbare. 
S'il ose encor l'aimer, j'ai promis son trépas : 
Je tiendrai ma parole, et tu n'en doutes pas. 

HERMAS. 

Mêleriez-vous du sang aux pleurs qu'on voit répandre; 
Aux ilammes du bûcher, à cette auguste cendre? 
Frappés d'un saint respect, sachez que vos soldats 
Heculeront d'horreur, et ne vous suivront pas. 

ANTIGOXE. 

Non, je ne puis troubler la pompe funéraire; 
J'en ai fait le serment ; Cassandre la révère. 
Je sais qu'il est des lois qu'il me faut respecter; 
Que pour gagner le peuple il le faut imiter : 
^ engeur de Statira, protecteur d'Olympic, 
Je dois ici l'exemple au reste de l'Asie. 
Tout parle en ma faveur, et mes coups différés 
En auront plus de force, et sont plus assurés. 

(Le temple s'ouvre.) 

SCÈNE II. 

ANTIGONE, HERMAS, LHIÉROPHANTK, prêtres. 

s' avançant lentement; OL^MPIE, soutenue par les prêtresses : elle est 
en deuil. 

HERMAS. 

On amène Olympie à peine respirante : 
Je vois du temple saint l'auguste hiérophante 
Qui mouille de ses pleurs les traces de ses pas ; 
Les prêtresses des dieux la tiennent dans leurs bras. 

ANTIGOXE. 

Ces objets toucheraient le cœur le plus farouche, 

' A Olympie. i 

Je veux bien l'avouer... l^ermettez que ma bouche, 



ACTE V, SCÈNE III. 1! 

En mêlant mes regrets à vos tristes soupirs, 
Jure encor de venger tant d'afTreux déplaisirs : 
Uennemi qui deux fois vous priva d'une mère 
Nourrit dans sa fureur un espoir téméraire ; 
Sachez que tout est prêt pour sa punition, 
N'ajoutez point la crainte à votre aflliction ; 
Contre ses attentats soyez en assurance. 

OLYiMPIE, 

Ah ! seigneur, parlez moins de meurtre et de vengeance. 
Elle a vécu... je meurs au reste des humains. 

ANTIGONE. 

Je déplore sa perte autant que je a'ous plains : 

Je pourrais rappeler sa volonté sacrée, 

Si chère à mon espoir, et par vous révérée; 

Mais je sais ce qu'on doit, dans ce premier moment, 

A son omhre, à sa fille, à votre accahlement. 

Consultez-vous, madame, et gardez sa promesse. 

(Il sort avec Hormas.) 

SCÈNE m. 

OLVMPIE, L'HIÉROPHANTE, prktri^s, prktresses, 

OLYMPIE. 

Vous qui compatissez à l'horreur qui me presse. 

Vous, ministre d'un dieu de paix et de douceur. 

Des cœurs infortunés le seul consolateur, 

Ne puis-je, sous vos yeux, consacrer ma misère 

Aux autels arrosés des larmes de ma mère ? 

Auriez-vous bien, seigneur, assez de dureté 

Pour fermer cet asile à ma calamité ? 

Du sang de tant de rois c'est l'unique héritage ; 

Ne me l'enviez pas, laissez-moi mon partage. 

l'hiérophante. 
Je pleure vos destins; mais que puis-je pour vous? 
Votre mère en mourant a nommé votre époux : 
Vous avez entendu sa volonté dernière. 
Tandis que de nos mains nous fermions sa paupière ; 
Et si vous résistez à sa mourante voix, 
Cassandre est votre maître, il rentre en tous ses droits. 

OLVMPIE. 

J'ai juré, je l'avoue, à Statira mourante 



156 OLYMPIE. 

De dotoiinicr ma main de cette main sanglante ; 
Je garde mes serments. 

l/jnÉROPHWTE. 

Libre encor dans ces lieux, 
>()tre main ne dépend ([ue de vous et des dieux. 
Bientôt tout va changer : vous pouvez, Olympie, 
Ordonner maintenant du sort de votre vie : 
On ne doit pas sans doute allumer en un jour 
Et les bûchers des morts, et les flambeaux d'amour. 
Ce mélange est affreux ; mais un mot peut suffire, 
Et j'attendrai ce mot sans oser le prescrire. 
C'est à vous à sentir, dans ces extrémités, 
Ce que doit votre cœur au sang dont vous sortez. 

OLYMPIE. 

Seigneur, je vous l'ai dit; cet hymen, et tout autre. 
Est horrible à mon cœur, et doit déplaire au vôtre. 
Je ne veux point trahir ces mânes courroucés ; 
J'abandonne un époux... c'est obéir assez. 
Laissez-moi fuir l'hymen, et l'amour, et le trône. 

l'hiérophante. 
Il faut suivre Cassandre ou choisir Antigone : 
Ces deux héros armés, si fiers et si jaloux. 
Sont forcés maintenant à s'en remettre à vous. 
Vous préviendrez d'un mot le trouble et le carnage 
Dont nos yeux reverraient l'épouvantable image. 
Sans le respect profond c|u'inspirent aux mortels 
Cet appareil de mort, ce bûcher, ces autels. 
Et ces derniers devoirs, et ces honneurs suprêmes, 
Oui les font pour un temps rentrer tous en eux-mêmes. 
La piété se lasse, et surtout chez les grands. 
J'ai du sang avec peine arrêté les torrents ; 
Mais ce sang, dès demain, va couler dans Éphèse; 
Décidez-vous, princesse, et le peuple s'apaise. 
Ce peuple, qui toujours est du parti des lois, 
Quand vous aurez parlé, soutiendra votre choix : 
Sinon, le fer en main, dans ce temple, à ma vue, 
Cassandre, en réclamant la foi qu'il a reçue. 
D'un bien qu'il possédait a droit de s'emparer, 
Malgré la juste horreur qu'il vous semble inspirer. 

OLYMPIE, 

Il suffit: je conçois vos raisons et vos craintes; 
Je ne m'emporte plus en d'inutiles plaintes; 



A(.TE V, SCt-Nli III. 137 

Je subis mon destin; vous voyez sa rif^ueur; 

11 me faut faire un choix... il est fait dans mon cœur; 

Je suis déterminée. 

i/hiéhoi'hante. 
Ainsi donc d'Antigone 
Vous acceptez les vœux et la main qu'il vous donne? 

OLYMPIE, 

Seigneur, quoi qu'il en soit, peut-être ce moment 
N'est ])oint fait pour conclure un tel engagement. 
^ous-mêmc l'avouez; et cette heure dernière, 
Où ma mère a vécu, doit m'occuper entière... 
Au l)ùcher qui l'attend vous allez la porter? 

l'hikrophanïe. 
De ces tristes devoirs il faut nous acquitter : 
l ne urne contiendra sa dépouille mortelle; 
Vous la recueillerez. 

OLYMPIE. 

Sa fille criminelle 
A causé son trépas... Cette iillc du moins 
A ses mânes vengeurs doit encor quelques soins. 

l'hIÉUOPH AXTE. 

Je vais tout préparer. 

OLYMPIE. 

Par vos lois que j'ignore. 
Sur ce lit emhrasé puis-je la voir encore? 
Du funèbre appareil pourrai-je m'approcher? 
Pourrai-je de mes pleurs arroser son bûcher ? 

l'hiérophante. 
Hélas! vous le devez; nous partageons vos larmes: 
\ous n'avez rien à craindre; et ces rivaux en armes 
i\e pourront point troubler ces devoirs douloureux, 
l^résentez des parfums, vos voiles, vos cheveux, 
Et des libations la triste et pure offrande. 

(.Les prêtresses placent tout cela sur un autel.) 
OLYMPIE, à rHiérophanlo. 

C'est l'unique faveur que sa fille demande... 

(A la prêtresse inférieure.) 

Toi qui la conduisis dans ce séjour de mort, 

Qui partageas quinze ans les horreurs de son sort, 

\a, reviens m'avertir quand cette cendre aimée 

Sera prête à tomber dans la fosse enflammée ; 

Que mes derniers devoirs, puisqu'ils me sont permis, 



158 OLYMPIE. 

Satisfassent son omLrc... Il le faut. 

LA PnÈTRESSE, 

J'obéis. 

(Ello sor). 
OLYMPIE, à rHiérûpli.into. 

Allez donc : élevez cette pile fatale, 

Préparez les cyprès et l'urne sépulcrale. 

Faites venir ici ces deux rivaux cruels; 

Je prétends m'expliquer au pied de ces autels, 

A l'aspect de ma mère, aux yeux de ces prêtresses, 

Témoins de mes malheurs, témoins de mes promesses. 

Mes sentiments, mon choix, vont être déclarés : 

Vous les plaindrez peut-être, et les approuverez. 

L'HiÉnOPHANTE. 

De vos destins encor vous êtes la maîtresse. 

Vous n'avez que ce jour; il fuit, et le temps presse. 

(11 sort avec les prêtres. 'i 

SCÈNE IV. 

OLYMPIE, sur le devant; LES PR È T RE SS Fi) S , en demi-cercle au fonti. 
OLYMPIE. 

toi qui dans mon cœur, à ce choix résolu. 
Usurpas à ma honte un pouvoir absolu. 
Qui triomphes encor de Statira mourante, 
D'Alexandre au tombeau, de leur fille tremblante, 
De la terre et des cieux contre toi conjurés, 
Règne, amant malheureux, sur mes sens déchirés : • 
Si tu m'aimes, hélas! si j'ose encor le croire. 
Va, tu payeras bien cher ta funeste victoire. 

SCÈNE y. 

OLYMPIE, CASSANDRE, les prêtresses. 

CASSA N DR E. 

Eh bien ! je viens remplir mon devoir et vos vœux ; 
Mon sang doit arroser ce bûcher malheureux. 
Acceptez mon trépas, c'est ma seule espérance ; 
Que ce soit par pitié plutôt que par vengeance. 



ACTE V, SCÈNE VI. /15d 

OLYMPIE, 

Cassandrc ! 

CASSAXDRE, 

Objet sacré! chère épouse!,.. 

OLYMPIE. 

Ah ! cruel ! 

CASSANDRE. 

11 n'est plus (le pardon pour ce grand criminel : 
Esclave infortuné du destin qui me guide. 
Mon sort en tous les temps est d'être parricide. 

(Il si; jette à genoux.) 

Mais je suis ton époux; mais, malgré ses forfaits, 
(let époux t'idolâtre encor plus que jamais. 
Respecte, en m'abhorrant, cet hymen que j'atteste : 
Dans l'univers entier Cassandre seul te reste ; 
La mort est le seul dieu qui peut nous séparer ; 
Je veux, en périssant, te voir et t'adorer. 
Venge-toi, punis-moi, mais ne sois point parjure : 
Va, l'hymen est encor plus saint que la nature. 

OLYMPIE. 

Levez-vous, et cessez de profaner du moins 

Cette cendre fatale, et mes funèbres soins. 

Quand sur l'alTreux bûcher dont les flammes s'allument 

De ma mère en ces lieux les membres se consument. 

Ne souillez pas ces dons que je dois présenter; 

N'approchez pas, Cassandre, et sachez m'écouter. 



SCENE VI. 

OLYMPIE, CASSANDRE, ANTIGONE, prêtresses. 

ANTIGONE. 

Enfin votre vertu ne peut plus s'en défendre; 

Statira vous dictait l'arrêt qu'il vous faut rendre. 

J'ai respecté les morts et ce jour de terreur; 

Vous en pouvez juger, puisque mon bras vengeur 

N'a point encor de sang inondé cet asile, 

Puisqu'un moment encore à vos ordres docile, 

Je vous prends en ces lieux pour son juge et le mien. 

Prononcez notre arrêt, et ne redoutez rien. 

On vous verra, madame, et du moins je l'espère, 



160 OLVMIME. 

Distinguer l'assassin du vengeur d'une mère. 
La nature a des droits. Slatira, dans les cicux, 
A côté d'Alexandre, arrête ici ses yeux. 
Vous êtes dans ce temple encore ensevelie ; 
Alais la terre et le ciel observent 01ynrj)ie. 
Il faut entre nous deux que vous vous déclariez. 

OLYMPIE. 

J'y consens; mais je veux que vous me respectiez. 
Vous voyez ces apprêts, ces dons (fue je dois faire 
A nos dieux infernaux, aux mânes d'une mère; 
Vous choisissez ce temps, impétueux rivaux, 
]*our nu^ parler d'hymen au milieu des tombeaux ! 
Jurez-moi seulement, soldats du roi mon père'. 
Rois après son trépas, que, si je vous suis chère. 
Dans ce moment du moins, reconnaissant mes lois, 
Vous ne troublerez point mes devoirs et mon choix. 

GASSANDIIE. 

Je le dois, je le jure; et vous devez connaître 
Combien je vous respecte, et dédaigne ce traître. 

ANTIGONE. 

Oui, je le jure aussi, bien sûr que votre cœur 
Pour ce rival barbare est pénétré d'horreur. 
Prononcez ; j'y souscris. 

OLYxMPIE. 

Songez, quoi qu'il en coûte, 
Vous-même l'avez dit, qu'Alexandre m'écoute. 

ANÏIGOXE. 

Décidez devant lui. 

CASSAN'DRE. 

J'attends vos volontés"-. 

OLYMPIE. 

Connaissez donc ce cœur que vous persécutez, 
Et vous-mêmes jugez du ])arti qui me reste. 
Quelque choix que je fasse, il doit m'être funeste. 



1. Dans Artéinire, acte l", scène i" (voyez Théâtre, tome l'"', p. t20), Voltaire 

avait dit : 

Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort. (B.) 

2. « C'est une situation assez forcée, assez invraisemblable, écrivait Voltaire, 
que deux amants viennent presser mademoiselle de faire un choix dans le temps 
même qu'on brûle madame sa mère ; mais je voulais me donner le plaisir du 
bûcher, et si Olympie ne se jette pas dans le bûcher aux yeux de ses deux amants, 
le grand tragique est manqué. » 



ACTE V, SCÈNE VII. il64 

Vous sentez tout l'excès de ma calamité : 

Apprenez plus; sachez que je Tai mérité. 

J'ai trahi mes parents, quand j'ai pu les connaître; 

J'ai porté le trépas au sein qui m'a fait naître : 

Je trouvais une mère en ce séjour d'effroi ; 

Elle est morte en mes bras, elle est morte pour moi. 

Elle a dit à sa fille, à ses pieds désolée : 

« Épousez Antigone, et je meurs consolée. » 

Elle était expirante, et moi, pour l'achever. 

Je la refuse. 

ANTIGONE, 

Ainsi vous pouvez me braver. 
Outrager votre mère, et trahir la nature ! 

OLYMPIE, 

A ses mânes, à vous, je ne fais point d'injure; 
Je rends justice à tous, et je la rends à moi... 
Cassandre, devant lui je vous donnai ma foi; 
Voyez si nos liens ont été légitimes; 
Je vous laisse en juger-, vous connaissez vos crimes; 
Il serait superflu de vous les reprocher : 
Réparez-les un jour. 

CASSANDRE. 

Je ne puis vous toucher ! 
Je ne puis adoucir cette horreur qui vous presse ! 

OLYMPIE. 

Il faut vous éclairer : gardez votre promesse. 

(Le temple s'ouvre; on voit le bûcher enflammé.) 



SCENE VII. 

OLYMPIE, CASSANDRE, ANTIGONE, L'HIÉROPHANTE, 

PRÊTRES, PRÊTRESSES. 
LA PRÊTRESSE INFÉRIEURE. 

Princesse, il en est temps. 

OLYMPIE, à Cassandre. 

Vois ce spectacle affreux : 
Cassandre, en ce moment, plains-toi, si tu le peux; 
Contemple ce bûcher, contemple cette cendre ; 
Souviens-toi de mes fers, souviens-toi d'Alexandre : 
Voilà sa veuve, parle, et dis ce que je dois. 

6. — Théâtre. V. H 






162 OLYMPIE. 

CASSANDRE. 

Mimmoler. 

OLVMPIE, 

Ton arrêt est dicté par ta voix... 
Attends ici le mien'. Vons, mânes de ma mère, 
Mânes à qni je rends ce devoir funéraire, 
Vous, qu'un juste courroux doit encore animer. 
Vous recevrez des dons qui pourront vous calmer. 
De mon père et de vous ils sont dignes peut-être... 
Toi, l'époux d'Olympie, et qui ne dus pas l'être; 
Toi, qui me conservas par un cruel secours; 
Toi, par qui j'ai perdu les auteurs de mes jours; 
Toi, qui m'as tant chérie, et pour qui ma faiblesse 
Du plus fatal amour a senti la tendresse, 
Tu crois mes lâches feux de mon âme bannis... 
Apprends... que je t'adore... et que je m'en punis-. 

1. Elle monte sur l'estrade de l'autel qui est près du bûcher. Les prêtresses 
lui présentent les offrandes. {Note de Voltaire.) 

2. Le suicide est une chose très-commune sur la scène française. Il n'est pas 
à craindre que ces exemples soient imités par les spectateurs. Cependant, si on 
mettait sur le théâtre un homme tel que le Caton d'Addison, philosophe et citoyen, 
qui. ayant dans une main le Traité de Virnmortalité de Vâme de Platon, et une 
épée dans l'autre, prouve par les raisonnements les plus forts qu'il est des conjonc- 
tures où un homme de courage doit finir sa vie, il est à croire que les grands noms 
de Platon et de Caton réunis, la force des raisonnements, et la beauté des vers, 
pourraient faire un assez puissant effet sur des âmes vigoureuses et sensibles pour 
les porter à l'imitation, dans ces moments malheureux où tant d'hommes éprouvent 
le dégoût de la vie. 

Le suicide n'est pas permis parmi nous. Il n'était autorisé, ni chez les Grecs, ni chez 
les Romains, par aucune loi; mais aussi n'y en avait-il aucune qui le punît. Au 
contraire, ceux qui se sont donné la mort, comme Hercule, Cléomène, Brutus, 
Cassius, Arria, Pœtus, Caton, l'empereur Othon, ont tous été regardés comme des 
grands hommes et comme des demi-dieux. 

La coutume de finir ses jours volontairement sur un bûcher a été respectée de 
temps immémorial dans toute la haute Asie; et aujourd'hui même encore, on en a 
de fréquents exemples dans les Indes orientales. 

On a tant écrit sur cette matière, que je me bornerai à un petit nombre de 
questions. 

Si le suicide fait tort à la société, je demande si ces homicides volontaires, et 
légitimés par toutes les lois, qui se commettent dans la guerre, ne font pas un peu 
j)lus de tort au genre humain. 

Je n'entends pas, par ces homicides, ceux qui, s'étnnt voués au service de leur 
patrie et de leur prince, affrontent la mort dans les batailles ; je parle de ce nombre 
prodigieux de guerriers auxquels il est indifTérent de servir sous une puissance ou 
sous une autre, qui trafiquent de leur sang comme un ouvrier vend son travail et 
sa journée, qui combattront demain pour celui contre qui ils étaient armés hier, 
et qui, sans considérer ni leur patrie ni leur famille, tuent et se font tuer pour 
des étrangers. Je demande en bonne foi si cette espèce d'héroïsme est comparable 



ACTE V, SCÈNE YIl. <6J 

Cendres de Statira, recevez 01ympie\ 

(Elle se frappe, et so jette dans le bûcher.) 
TOUS ENSEMBLE-. 

Ciel ! 

CASSANDRE, courant au bûcher. 

Olympie ! 

LES PRÊTRES. 

ciel ! 

ANTIGONE. 

fureur inouïe ! 

CASSAiNDRE. 

Elle n'est déjà plus, tous nos efforts sont vains. 

(Revenant dans le péristyle, i 

*En est-ce assez, grands dieux?... Mes exécrables mains 
*Ont fait périr mon roi, sa veuve, et mon épouse! 
*Antigone, ton âme est-elle encor jalouse? 

à celui de Caton, de Cassius et de Brutus. Tel soldat, et môme tel officiera com- 
battu tour à tour pour la France, poiu- l'Autriche et pour la Prusse. 

Il y a un peuple sur la terre dont la maxime, non encore démentie, est de ne 
se jamais donner la mort, et de ne la donner k personne; ce sont les Philadel- 
phions, qu'on a si sottement nommés quakers. Ils ont mC'me longtemps refusé de 
contribuer aux frais de la dernière guerre qu'on faisait vers le Canada poiu' décider 
à quels marchands d'Europe appartiendrait un coin de terre endurci sous la glace 
pendant sept mois, et stérile pendant les cinq autres. Ils disaient, pour leurs 
raisons, que dos vases d'argile tels que les hommes ne devaient pas se briser les 
uns contre les autres pour de si misérables intérêts. 

Je passe à une seconde question. 

Que pensent ceux qui, parmi nous, périssent par une mort volontaire? Il y en 
abeaucoup dans toutes les grandes villes. J'en ai connu une petite où il y avait une 
douzaine de suicides par an. Ceux qui sortent ainsi de la vie pensent-ils avoir une 
âme immortelle? Espèrent-ils que cette âme sera plus heureuse dans une autre 
vie? Croient-ils que notre entendement so réunit après notre mort à l'âme générale 
du monde? Imaginent-ils que l'entendement est une faculté, un résultat des 
organes, qui périt avec les organes mêmes, comme la végétation, dans les plantes, 
est détruite quand les plantes sont arrachées; comme la sensibilité dans les ani- 
maux, lorsqu'ils ne respirent plus; comme la force, cet être métaphysique, cesse 
d'exister dans un ressort qui a perdu son élasticité? 

Il serait à désirer que tous ceux qui prennent le parti de sortir de la vie lais- 
sassent par écrit leurs raisons, avec un p 'tit mot de leur philosophie: cela ne serait 
pas inutile aux vivants et à l'histoire de Tesprit humain. {Note de Vollaii'e.) 

1. « Il faut au dernier acte, écrivait Voltaire, un air recueilli et plein d'un 
sombre désespoir; c'est là surtout qu'il est nécessaire de mettre de longs silences 
entre les vers II faut au moins deux ou trois secondes en récitant: Apprends... 
que je t'adore... et que je m'en punis; un silence après apprends, un silence après 
je t'adore. » Sur le théâtre de Fcrney, les flammes du bûcher s'élevaient de quatre 
pieds au-dessus des acteurs. (G. A.) 

2, L'hiérophante, les prêtres, et les prêtresses, témoignent leur étonnemcnt et 
leur consternation. {Note de Voltaire.) 



<64 OLV.MPIE. 

* Insensible témoin de cette horrible mort, 

* Envieras-tu toujours la douceur de mon sort? 

* De ma félicité si ton grand cœur s'irrite, 

* Partage-la, crois-moi, prends ce fer, et m'imite. 

(Il se tue.) 

l'hiérophante. 
Arrêtez!... saint temple! ô Dieu juste et vengeur! 
Dans quel palais profane a-t-on vu plus d'horreur ! 

ANTIGONE. 

Ainsi donc Alexandre, et sa famille entière, 
Successeurs, assassins, tout est cendre et poussière ! 
Dieux, dont le monde entier éprouve le courroux, 
Maîtres des vils humains, pourquoi les formiez-vous ? 
Qu'avait fait Statira? qu'avait fait Olympie? 
A quoi réservez-vous ma déplorable vie ? 



FIN D OLYMPIE. 



VARIANTES 

DE LA TRAGÉDIE D'OLYMPIE. 



Page 100, vers 18: 

Eh ! devrait-il moins l'être? 

Page 104, vers 13 : 

Tous les chefs ont péri. 

Ibid.j vers 15 : 

Ils sont tous expiés : nous devons rétablir, etc. 

Nota. En adoptant cette leçon, il faut supprimer les vers précédés d'une 
étoile. 

Page 106, vers 12: 

Lorsque vous prétendez un souverain empire. 

Jbid., vers 28. — Après ce vers, le même personnage continue : 

On ouvre. Quel spectacle au fond du sanctuaire! 
De quelle pompe, ô ciel ! préparée avec soin 
Gassandre a-t-il osé me vouloir pour témoin! 
Faut-il me voir forcé de souffrir cet outrage, 
Et qu'un vain fanatisme enchaîne ici ma rage? 
Olympie et Gassandre arrivent à l'autel. 

Et les vers suivants, précédés d'une étoile, sont nuls. 

Page 108, dernier vers : 

Pour hâter les instants d'une union si belle. 

Page 109, vers 4. — Au lieu des six vers précédés d'une étoile, on lit : 

Antigone, jugez si vous deviez prétendre 

Qu'on remît en vos mains l'esclave de Gassandre : 

Sachez, etc. 



466 VARIANTES DOLYMPIE. 

Page 109, vers 13 : 

Voyez si j'ai du faire un pareil sacrifice. 

Page 1 13, vers 5. — C'est ainsi qu'on lit dans l'édition originale, dan* 
celle de Genève, 1763. dans l'édition in-4'', et dans l'édition de 1775. Les- 
deux autres éditions de 1763, celle de 1774 et celles de Kehl, portent : 

Nos rits et nos mystères. (B.) 

Page 114. vers 10: 

Vous frémiriez vous-même... 

Ibid., vers 23. — Ces deux derniers vers sont conformes à l'édition de 
Kehl. Dans trois éditions de 1763, et dans celle de 1774, on lit : 

Tel est l'ordre éternel à qui je m'abandonne. 
Que la terre est coupable et que le ciel pardonne. 

Ibid.j vers 26. — Toutes les éditions antérieures à celle de Kehl 
portent : 

Si vous êtes instruit qui fit périr son maître. 

Ibid., vers 29 : 

Quand les yeux d'Alexandre à peine encor fermés. 

Page Mo, premier vers : 

Sur mille corps sanglants il la jeta mourante. 

Page 117, vers 28 : 

J'ai cru dans ma retraite éviter mon malheur. 

Page 120. vers 24. — Ce vers est conforme à l'édition de 1763 et à celle 
de 1774. Dans l'édition de Kehl, on lit : }ne va, au lieu de: va me. 

Page 121, vers 3 : 

Antigène, les siens, les peuples, les armées. 

Ibid., vers 9 : 

Ah! mon cœur déchiré me l'a dit devant vous. 

On lit ainsi dans une édition de 1763 et dans celle de 1774. 

Ibid., vers 14. — Les quatre vers précédés d'une étoile sont supprimés 
dans l'édition de 1774. 



VARIANTES D'OLY.M l'II<. 167 

Page 1 21 , avant-dernior vers. — Les quatre vers précédés d'une étoile 
sont supprimés dans l'édition de 1774. Le troisième est conforme à deu\ 
éditions de 1763. Dans l'édition de Kehl, on lit : Pourrez-Dous, au lieu de: 
Puissiez-vous. 

IbuL, dernier vers. — Dans l'édition de 1774, ce vers termine la phrase 
qui précède les quatre vers supprimés; et on lit : Quoi! lui'? au lieu de : 
Qui? lui? 

Page 123, vers 16: 

S'ils aiment à régner, qu'ils ne l'irritent pas. 

Ibid., vers 2o. — Dans une édition de 1763 et dans celle de 1774 
on lit : 

De nos seuls ennemis attendre du secours. 

Ibid., vers 26. — Ce vers est conforme à plusieurs éditions de 1763 et 
il celle de 1774. Dans l'édition de Kehl on lit : Rechercher au lieu de : El 
chercher. 

Page 125, vers 4. — Entre ce vers et le suivant on lit, dans l'édition 
de 1774 : 

De son père en ses mains j'ai remis l'héritage 
Conquis par Antipatre, aujourd'hui mon partage : 
Heureux par mon amour, heureux par mes hienfuits, 
Une fois en ma vie, avec moi-même en paix. 

Ces quatre vers se trouvent un peu plus loin dans cette édition. 

Page 126, vers 3. — Au lieu des treize vers précédés d'une étoile, on 
lit, dans l'édition de 1774 : 

C'est un reproche affreux qu'Éphèse peut me faire : 
J'ai tue, etc. 

Page 129, vers 2 : 

Sans le pressant besoin qu'ils ont de nos prières. 

Page 131, vers 18 : 

Tu Ves senti, barbare, assez peu de courage. 

Ibid.j avant-dernier vers ; 

Ne viens point, malheureux, par différents efforts. 

Page 133, vers 11 : 

Que de voir mon sujet, mon meurtrier... Cassandre. 



168 VARIANTES D'OLY.MIME. 

Page 131, vers 25: 

Mais si vous arrachez, au moins, d'un ravisseur. 

Cette leçon est conforme à deux éditions de 1763 et à celle de 1774. 

Page 136, vers 32. — Voltaire a plusieurs fois changé cette tirade de 
Statira. La première version est perdue; mais d'après une observation du 
cardinal de Bernis (voyez la lettre du 19 juillet 1762), une première correc- 
tion portait : 

Allez, et que des dieux la faveur vous seconde; 

Que la vertu vous guide à l'empire du monde : 

Combattez et régnez. 

Ce passage laisse des lacunes avec le texte définitif. (B.) 

Page 138, vers 22: 

O destin qui m'accable ! 

Page 139, vers 17. — On voit dans la lettre de Voltaire au marquis de 
Chauvelin, du 17 octobre 1762, que l'auteur avait d'abord mis : 

Du sang dont je naquis je me sens le courage. 
J'ai pu vous offenser, je ne peux vous trahir. (B.) 

Page 143, vers 10: 

J'y consens avec joie, et mon impatience 
Par le moindre délai se ferait violence. 

Ibid., vers 11. — D'après la lettre au duc de Villars, du 2o mars 1762, 
cette scène m de l'acte IV commençait par ce vers : 

Qu'osez-vous attenter, inhumains que vous êtes? (B.) 

Ibid., vers 1 2 : 

Et le dieu qui vous parle, et les solennités. 

On lit ainsi dans deux éditions de 1763 et dans celle de 1774. 

Page 144, vers 6 : 

Est la honte d'Éphèse, et l'horreur de l'Asie. 

Ce vers se trouve ainsi dans trois éditions de 1763 et dans celle de 1774 : 
alors le \erbe est complète fallesle^ au lieu que soit complète ^e ne souf- 
frirais pas... 

Jbid., vers 7 : 

Va, ton lâche artifice est ce qui fait horreur. 



VARIANTES DM) LV MIME. lf,9 

L'HIÉnOPlIAXTE. 

Modérez l'un et l'autre une indigne fureur; 
Rendez-vous à la loi, révérez sa justice. 
Elle est, etc. 

Page 444, vers 20. — Ce vers se trouve ainsi dans trois éditions de 1763 
et dans celle de 1774. Dans l'édition de Kelil on lit : 

Son épouse en ce jour peut former d'autres nœuds. 

Ibid., vers 23. — Au lieu des six vers précédés d'une étoile on lit, dans 
l'édition de 1774 : 

Statira vit enfin, et vous devez savoir 

Que sa fille est encor soumise à son pouvoir. 

Respectez les malheurs et les droits d'une mère, 

Les lois des nations, le sacré caractère 

Que la nature donne, et que rien n'affaiblit : 

A son auguste voix Olympie obéit. 

Qu'osez-vous, etc. 

Une autre variante des premiers vers est conservée dans la lettre à Colini, 
du 21 janvier 1763 : 

Statira vit encore, et vous devez penser 
Que du sort de sa fille elle peut disposer. 
Respectez les mallieurs, etc. 

Page 145, vers 22. — Les quatre vers précédés d'une étoile sont retran- 
chés dans l'édition de 1774. 

Page 146, vers 13 : 

Qu'il est désespéré!... qu'il se déteste! hélas! 

Page 147, vers 28. — Ces quatre derniers vers sont retranchés de l'édi- 
tion de 1774. 

Page 148, vers 14. — Voltaire a fait de grands changements à cette 
scène : on voit dans la lettre à d'Argental, du 4 6 février 1762, qu'Olympie, 
au lieu d'engager Cassandre h fuir l'autel qu'elle embrasse, lui disait : 

De ce temple surtout garde-toi de sortir. (B.) 

Ibid., vers 21 : 

C'est là ma destinée. 

CASSANDRE. 

Ah! c'est trop de vengeance. 

Ibici., vers 24 : 

Est-ce donc votre époux qu'il vous fallait hair? (B.) 



170 VARIANTES D'OLYMPIE. 

Page 148, vers 27. — Dans la lettre au duc de Villars. du 25 mars 1762, 
on lit : 

. . . . a décliirc le flanc. 

J'ai négligé d'autres variantes aussi peu importantes. (B.) 

Ibid., dernier vers. — Dans l'édition de 1774, cette scène se termine 
ainsi : 

• CASSANDRE. 

Non, rien ne nous scparo. 
Vous ne punirez point des crimes, des malheurs, 
Vengés par mes remords, effacés par mes pleurs, 
Oubliés par les dieux, expiés par vous-même. 
Vous avez à l'autel prononcé : Je vous aime; 
Ce mot suint et sacré ne peut se profaner. 

OLYMPIE. 

Ail ! si ma mère encor pouvait le pardonner... 

C A s s A \ D p. E. 

Donnez-lui cet exemple. 

OLYMPIE. 

Eh! le puis-je? 

CASSANDRE. 

Oui, cruelle; 
J'aurai ma grâce enfin des dieux, de vous, et d'elle. 
Mais, eussiez-vous Cassandre encor plus eu horreur, 
Dussicz-vous m'épouser pour me percer le cœur, 
Vous me suivrez... Il faut que mon sort s'accomplisse. 
'Laissez-moi mon amour, du moins pour mon supplice: 

* Ce supplice est sans terme, et j'en jure par vous. 

* Haïssez, punissez, mais suivez votre époux. 

Page loO, vers 7. — Les huit vers précédés d'une étoile sont retranchés 
dans l'édition de 1774. 

Ibid., vers lo : 

Ah!... Que peut sur soi-même une faible mortelle? 

Page loi, vers lo. — Dans l'édition de 1774, cette scène se termine 
ainsi : 

OLYMPIE. 

Je meurs... Soutenez-moi... Respirc-t-elle encore? 
Que j'expire à ses yeux, que ce sang que j'abhorre, 
Confondu dans le sien... 

l'hiérophante. 

Soumettez-vous aux dieux : 
Elle vit, vous attend; venez fermer ses yeux; 
, * Armez-vous de courage, il doit ici paraître. 

OLYMPIE. 

'J'en ai besoin, seigneur, et j'en aurai peut-être. 



VAIUAXTES D OLVMPIE. 171 

Pa,ue 133, vers 5. — La lettre à M'"* do Fontaine, du 4 janvier 17(i2, 
contient un passage qui ne se rattache plus au texte actuel : 

Cassandrc à cette reiiio est fatal on tout temps. 
Elle tourne sur lui ses regards expirants; 
Et croyant voir encore un ennemi funeste 
Qui venait do sa vie arracher ce qui reste. 
Faible, et ne pouvant plus soutenir sa terreur, 
Dans les bras de sa fille expire avec horreur; 
Soit que de tant de maux la pénible carrière 
Précipitât l'instant de son heure dernière. 
Ou soit que des poisons empruntant le secours. 
Elle-même ait tranché la trame de ses jours. (B.) 

Page lo8, vers 2 : 

Achevez donc, seigneur, cette pompe fatale. 

Ibid., vers 4 : 

J'attends, puisqu'il le faut, ces deux rivaux cruels. 

Page 159, vers 10. — Dans l'édition de 1774, après ce vers, on lit : 

OLYMPIE. 

O dieux qui l'entondez, dieux, cachez-lui mes larmes! 

CASSANDR E. 

Mais, indigne de vivre, indigne de tes charmes. 
J'ose encore exiger qu'un barbare après moi. 
Un rival odieux n'obtienne point ta foi; 
Ta bouche l'a promis, ton cœur n'est point parjure; 
* Va, l'hymen est encor plus saint que la nature. 

OLYM PIE. 

Levez-vous, etc. 

Ibid.j scène vi. — Dans l'édition de 1774, la scène vi commence 
ainsi : 

ANTIGONE. 

S'il ose vous parler, j'aurai la môme audace : 
J'ai le droit qu'il usurpe : il vous demande grâce. 
Je demande justice; il insulte les morts, 
Je viens pour les venger. 

C A s s A \ D p. E. 

Non, perfide, je sors; 
Suis-moi. 

AXTIGONE. 

Je te suivrai. Commence par entendre 
L'irrévocable arrêt que sa bouche doit rendre. 
Princesse, prononcez, et ne redoutez rien; 
Vous êtes en ces lieux et son juge et le mien; 
Vous saurez aisément, et du moins je l'espère, 
Distinguer, etc. 



172 VARIANTES D'OLV.M PIE. 

Page 161, vers 20: 

Je vais vous éclaircir : gardez votre promesse. 

Ce vers se trouve ainsi dans trois éditions do 1763, et dans celle de 1774. 

Page 162, vers 5 : 

Vous recevrez les dons qui pourront vous calmer. 

Ce vers se trouve ainsi dans deux éditions de 1763, et dans celle de 1774. 

Page 163, vers 4. — Au lieu des sept vers précédés d'une étoile, on 
lit, dans l'édition de 1774: 

Dieux, vous avez comblé mes funestes destins. 
Eh bien ! mânes si chers qui fûtes mes victimes, 
Recevez tout mon sang pour expier mes crimes. 

(Il so tue.) 



FIN DES VARIANTES D OLYMPIE. 



LE TRIUMVIRAT 

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES 

REPRÉSENTÉE SUR LE THEATRE- FRANÇAIS LE 5 JUILLET 176-1. 



AVERTISSEMENT 

POUR LA PRIiSENTE ÉDITION. 



Le 13 juillet 1763, Voltaire écrivait au comte d'Argental qu'il avait eu 
tète un drame un peu barbare, un peu à l'anglaise, « destiné à faire un 
très-grand eiïet sur le théâtre ». Il ne voulait le donner qu'incognito : 
« Soyez persuadé que le public ne se tournera jamais de mon côté, quand 
il verra que je veux paraître toujours sur la scène; on se lasse de voir tou- 
jours le même homme. » Pour dérouter le monde, il voulait y mettre un 
style dur. Il y aurait de l'assassinat. Elle serait bien loin de nos mœurs 
douces; le spectacle serait assez beau, quelquefois très-pittoresque. Ce 
drame serait l'œuvre d'un jeune homme qui promettrait quelque chose de bien 
sinistre, et qu'il faudrait encourager. «Ne serait-ce pas un grand plaisir pour 
vous de vous moquer de ce public si frivole, si chaiigeant, si incertain dans 
ses goûts, si volage, si français? >; 

Il s'agissait du Triumvirat. Voltaire hésite toutefois a prendre ce titre 
déjà employé par Crébillon. « Le titre me ferait soupçonner, et on dirait 
que je suis le savetier qui raccommode toujours les vieux cothurnes de 
Crébillon; cependant il est difficile de donner un autre titre à l'ouvrage. » 

Dans l'intimité, Voltaire appelait sa pièce les Roués. « Ce n'est [las, 
ecrit-il à d'Argental, ce n'est pas un ex-jésuite qui a fait les Roués, c'est 
un jeune novice, qui demanda son congé dès qu'il sut la banqueroute du 
P. La Valette et qu'il apprit que nosseigneurs du parlement avaient un 
malin vouloir contre saint [gnace de Loyola. Le public, sans doute, proté- 
gera ce pauvre diable; mais le bon de l'affaire, c'est qu'elle amusera mes 
anges. Je crois déjà les voir rire sous cape à la représentation. » 

Le succès ne répondit pas à l'attente de l'auteur, qui retira sa pièce 
après la première représentation, et se mit à la corriger et à la refondre avec 
une infatigable ardeur. 



AVERTISSEMENT 

DES ÉDITEURS DE L'ÉDITION DE KEIIL 



dette pièce, jouée en 17G4', fut iinpiiuiéc à Paris en 1766-. « L'auteur, 
(lisait ;\I. de Voltaire dans son Ave7Hisse?nenl^, n'ayml composé cet ouvrage 
(pie pour avoir occasion de développer, dans des notes, les caractères des 
principaux Romains, au temps du triumvirat, et pour placer convenablement 
l'histoire de tant d'autres proscriptions qui etfrayent et qui déshonorent la 
nature humaine, depuis la proscription de vingt-trois mille Hébreux en un 
jour, à l'occasion d'un veau d'or, et de vingt-quatre mille en un autre jour, 
pour une fille madianite, jusqu'aux proscriptions des Vaudois du Piémont. » 

La pièce imprimée est très-ditTérente du manuscrit qui a servi aux repré- 
sentations. C'est sur ce manuscrit que nous avons recueilli les variâmes. 
Elle était accompagnée, dans toutes les éditions, de deux ouvrages en prose : 
l'un sur le Gouvernement et la Divinité d'Auguste ; l'autre intitulé des 
Conspirations contre les Peuples, et des Proscriptions. 

Nous avons cru que ces deux morceaux, purement historiques, et qui 
n'ont avec cette tragédie qu'un rapport éloigné, seraient mieux placés dans 
la partie liislorique de cette édition^. 

1. Le 5 juillet. 

2. Mais avec la date de 17G7, et sous ro titre : Octave et le jeune Pompée, 
ou le Triumvirat, avec des remarques sur les proscriptions, in-8" de viij et 
180 pages. (B.) 

3. C'est la Préface qui suit. 

4. Les éditeurs de Kelil avaient placé ces deux morceaux dans les Mélanges his- 
toriques. 

Quant aux notes de l'auteur, relatives à sa tragédie et qui, depuis la première 
r'ditiou jusqu'à ce jour, avaient été rejetées à la fin de la pièce, je les ai mises au 
bas du texte. Les additions que j'y ai faites sont entre deux crochets. Plusieurs 
passages de ces notes ont été reproduits par Voltaire dans ses Questions sur l'En- 
cyclopédie, au mot Auguste Octave. (B.) 



PREFACE 

DC L'ÉDITEUR K 



Cotte traf>édie, assez ignorée, m'étant tombée entre les mains, 
j'ai été étonné d'y voir Fliistoire presque entièrement falsifiée, et 
cependant les mœurs des Romains, du temps du triumvirat, repré- 
sentées avec le pinceau le plus fidèle. 

Ce contraste singulier m"a engagé à la faire imprimer avec des 
remarques que j'ai faites sur ces temps illustres et funestes d'un 
empire qui, tout détruit qu'il est, attirera toujours les regards de 
vingt royaumes élevés sur ses débris, et dont chacun se vante 
aujourd'hui d'avoir été une province des Romains, et une des 
pièces de ce grand édifice. Il n'y a point de petite ville qui ne 
cherche à prouver qu'elle a eu l'Iionneur autrefois d'être saccagée 
par quelque consul romain, et on va môme jusqu'à supposer des 
titres de cette espèce de vanité humiliante. Tout vieux château 
dont on ignore l'origine a été bâti par César, du fond de l'Espagne 
au bord du Rhin : on voit partout une tour de César, qui ne fit 
élever aucune tour dans les pays qu'il subjugua, et qui préférait 
ses camps retranchés à des ouvrages de pierre et de ciment, qu'il 
n'avait pas le temps de construire dans la rapidité de ses expédi- 
tions. Enfin les temps des Scipion, de Sylla, de César, d'Auguste, 
sont beaucoup plus présents à notre mémoire que les premiers 
événements de nos propres monarchies. Il semble que nous soyons 
encore sujets des Romains. 

J'ose dire dans mes notes ce que je pense de la plupart de ces 
hommes célèbres, tels que César, Pompée, Antoine, Auguste, 
Caton, Cicéron, en ne jugeant que parles faits, et en ne me préoc- 
cupant pour personne. Je ne prétends point juger la pièce. J'ai fait 
une étude particulière de l'histoire, et non pas du théâtre, que je 
connais assez peu, et qui me semble un objet de goût plutôt que 

1. Cet éditeur est Voltaire lui-même. Sa Préface éta.it dans l'cdition originale 
dont j'ai parlé dans une note ci-dessus. (B.j 

6. — Théâtre. V. 12 



478 l'UEFACK DE LE DITECH. 

de recherches. J'avoue <[uo jaime à voir dans un ouvrage drama- 
tique les mœurs de ranli(|iiit(''. et à comparer les héros qu'on met 
sur le théâtre avec la conduite et le caractère que les historiens 
leur attrihuent. Je ne demande pas qu'ils fassent sur la scène ce 
qu'ils ont réellement foit dans leur vie; mais je me crois en droit 
d'exiger (|u"ils ne fassent rien qui ne soit dans leurs mœurs : c'est 
là ce qu'on appelle la vérité théâtrale. 

Le puhlic semhle n'aimer que les sentiments tendres et tou- 
chants, les emportements et les craintes des amantes affligées. 
Une femme trahie intéresse plus que la chute d'un empire. J'ai 
trouvé dans cette pièce des objets qui se rapprochent plus de ma 
manière de penser et de celle de quelques lecteurs qui, sans 
exclure aucun genre, aiment les peintures des grandes révolu- 
tions, ou plutôt des hommes qui les ont faites. S'il n'avait été 
question que des amours d'Octave et du jeune Pompée dans cette 
pièce, je ne l'aurais ni commentée ni imprimée. Je m'en suis servi 
comme d'un sujet qui m'a fourni des réflexions sur le caractère 
des Romains, sur ce qui intéresse l'humanité, et sur ce qu'on peut 
découvrir de vérités historiques. 

J'aurais désiré qu'on eût commenté ainsi les tragédies de 
Pompée, de Sertorius, de Cinna, des Horaces, et qu'on eût démêlé ce 
qui appartient à la vérité, et ce qui appartient à la fahle. Il est 
certain, par exemple, que César ne tint à Ptolémée aucun des 
discours que lui prête le suhlime et inégal auteur de la Mort de 
Pompée^, et que Cornélie ne parla point à César comme on l'a fait 
parler ^ puisque Ptolémée était un enfant de douze à treize ans, 
et Cornélie une femme de dix-huit, qui ne vit jamais César, qui 
n'aborda point en Egypte, et qui ne joua aucun rôle dans les 
guerres civiles. Il n'y a jamais eu d'Emilie qui ait conspiré avec 
Cinna ; tout cela est une invention du génie du poète. La conspi- 
ration de Cinna n'est prohablement qu'un sujet fahuleux de décla- 
mation, inventé par Sénèque, comme je le dis dans mes notes ^, 

De toutes les tragédies que nous avons, celle qui s'écarte le 
moins de la vérité historique, et qui peint le cœur le plus fidèle- 
ment, serait Britannicus, si l'intrigue n'était pas uniquement 
fondée sur les prétendues amours de Britannicus et de Junie, et 
sur la jalousie de Néron. J'espère que les éditeurs* qui ont 

1. Acte III, scène ii. 

2. Acte III, scène iv. 

3. Voyez la première des notes sur la scène i™ de l'acte II, page 198. (B.) 

4. Luneau de lioisjermain; Tédition qu'il donna des OEuvres de Racine avec 
des commentaires est de 1708, en sept volumes iu-8°. (B.) 



PREFACE DE L'EDITEUH. 179 

annoncé les commentaires des ouvrages de Racine par souscrip- 
tion n'oublieront pas de remarquer comment ce grand homme a 
fondu et embelli Tacite dans sa pièce. Je pense que, si Néron 
n'avait ])as la puérilité de se cacher derrière une tapisserie pour 
écouter l'entretien de Britannicus et de Junie, et si le cinquième 
acte pouvait être plus animé, cette pièce serait celle qui plairait 
le plus aux honnnes d'État et aux esprits cultivés. 

En un mot, on voit assez quel est mon but dans l'édition que 
je donne. Le manuscrit de cette tragédie est intitulé Octave et le 
jeune Pompée;])' ai ajouté le titre du Triitmvir((t : il m'a ])aru que 
ce titre réveille plus l'attention, et présente à resi)rit une image 
plus forte et plus grande. Je sais gré à l'auteur d'avoir supprimé 
Lépide, et de n'avoir parlé de cet indigne Romain que comme il 
le méritait, 

Encore une fois^ je ne prétends point juger de la pièce. Il 
faut toujours attendre le jugement du public; mais il me semble 
que l'auteur écrit plus pour les lecteurs que pour les spectateurs. 
Sa pièce m'a paru tenir beaucoup plus du terrible que du genre 
qui attendrit le cœur et qui le déchire. 

On m'assure môme que l'auteur n'a point prétendu faire une 
tragédie pour le théâtre de Paris, et qu'il n'a voulu que rendre 
odieux la plupart des personnages de ces temps atroces : c'est en 
quoi il m'a paru qu'il avait réussi. La pièce est peut-être dans le 
goût anglais. Il est bon d'avoir des ouvrages dans tous les genres. 

Il m'importe peu de connaître l'auteur : je ne me suis occupé 
que de faire sur cet ouvrage des notes qui peuvent être utiles. Les 
gens de lettres qui aiment ces recherches, et pour qui seuls 
j'écris, en seront les juges. 

J'ai employé la nouvelle orthographe-. Il m'a paru qu'on doit 
écrire, autant qu'on le peut, comme on parle; et quand il n'en 
coûte qu'un a au lieu d'un o pour distinguer les Français de 
saint François d'Assise, comme dit l'auteur de la Hemiadc, et 
pour faire sentir qu'on prononce x\nglais et Danois, ce n'est ni 
une grande peine ni une grande difficulté de mettre un a qui 
indique la vraie prononciation, à la place de cet o qui vous 
trompe. 

1. C'est page 178, ligne 28, que cela a déjà été dit. 

2. Voyez Théâtre^ tome I", page 41, 555. 



PERSONiNAGES 



OCTAA'E, surnommé depuis Auguste. 

MARC-ANTOINE. 

LE JEUNE POMPÉE. 

JULIE, fille de Lucius César. 

FULVIE, femme de Marc-Antoine. 

ALBINE, suivante de Fulvie. 

AU F IDE, tribun militaire. 

TRIBUNS, CENTURIONS, LICTEURS, SOLDATS. 



1. Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie : Armand, Dubois, Lekai.n 
(Octave), Brizard, Mole (Pompée), Dauberval, Bouret, Granger, M"'" Dumesml 
(Fulvie), Lekain, Dlbois (Julie), d'Épinay, Doligny, Luzy, Fatanville. — Recette : 
2,511 livres. — Après la première repi'ésentation l'auteur retira sa pièce. (G. A.) 



LE TRIUMVIRAT 

TRAGÉDIE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

(Le théâtre représente l'ile où les triumvirs firent les proscriptions et le partage du monde. 
La scène est obscurcie; on entend le tonnerre, on voit des éclairs. La scène découvre 
des rochers, des précipices, et des tentes dans l'éloignement.) 

FULYIE, ALBINE. 

FULVIE, 

Quelle effroyable nuit! Que le courroux céleste 
Éclate avec justice en cette île funeste M 

ALBINE. 

Ces tremblements soudains, ces rocbers renversés, 

Ces volcans infernaux jusqu'au ciel élancés, 

Ce fleuve soulevé roulant sur nous son oncle. 

Ont fait craindre aux humains les derniers jours du monde. 

La foudre a dévoré ce détestable airain, 

Ces tables de vengeance où le fatal burin 

Épouvantait nos yeux d'une liste de crimes, 

1. Cette île, où les triumvirs commencèrent les proscriptions, est dans la rivière 
Réno, auprès de Bononia, que nous nommons Bologne. Elle n'est pas si grande 
qu'elle semble l'être dans cette tragédie, mais je crois qu'on peut très-bien sup- 
poser, surtout en poésie, que l'île et la rivière étaient plus considérables autrefois 
qu'aujourd'imi ; et surtout ce tremblement de terre dont il est parlé dans Pline 
peut avoir diminué l'une et l'autre. 11 y a dans l'histoire plusieurs exemples de 
pareils changements produits par des volcans et par des tremblements de terre. 
Ce fut dans ce temps-là môme que la nouvelle ville d'Épidaure, sur le golfe Adria- 
tique, fut renversée de fond en comble, et le cours de la rivière sur laquelle elle 
était située fut changé et très-diminué. {Note de Voltaire.) 



'182 LE TRirMVIRAT. 

De Tordre du carnage, et des noms des victimes. 
Vous voyez en etîet que nos proscriptions 
Sont en horreur au ciel ainsi qu'aux nations. 

FULVIE. 

Tombe sur nos tyrans cette foudre égarée, 

Qui, frappant vainement une terre abhorrée, 

A détruit dans les mains de nos maîtres cruels 

Les instruments du crime, et non les criminels! 

Je voudrais avoir vu cette île anéantie, 

Avec l'iiuligne affront dont on couvre Fulvie. 

Que font nos trois tyrans dans ce désordre affreux? 

Quelques remords au moins ont-ils approché d'eux? 

ALBINE. 

Dans cette île tremblante aux éclats du tonnerre. 
Tranquilles dans leur tente ils partageaient la terre; 
Du sénat et du peuple ils ont réglé le sort. 
Et dans Rome sanglante ils envoyaient la mort. 

FULVIE. 

Antoine me la donne, ô jour d'ignominie! 
Il me quitte, il me chasse, il épouse Octavie ' ; 
D'un divorce odieux j'attends llnfàme écrit; 
Je suis répudiée, et c'est moi qu'on proscrit, 

ALBINE. 

Il vous brave à ce point! Il vous fait cette injure! 

FLLVIE. 

L'assassin des Romains craint-il d'être parjure? 
Je l'ai trop bien servi : tout barbare est ingrat. 
Il prétexte envers moi l'intérêt de l'État; 
Mais ce grand intérêt n'est que celui d'un traître 
Qui ménageant Octave en est trompé peut-être. 

ALBIXE. 

Octave A'ous aima- : se peut-il qu'aujourd'hui 

t. Il est bon d'observer qu'Antoine n'épousa Octavie que longtemps après; mais 
c'est assez qu'il ait été beau-frère d'Octave. Il ne répudia point Octavie ; mais il 
fut sur le point do la répudier quand il fut amoureux de Gléopâtre, et elle mourut 
de chagrin ot de colère. (A'o/c de Voltaire.) 

2. Les historiens disent que Fulvie fit les avances à Octave, et qu'il ne la trouva 
pas assez belle : ce qui parait en elïct par les vers licencieux qu'il fit contre Fulvie. 

Quod f. ... Glapliyram Antonius, hanc mihi pœnain 

Fulvia constitiiit, se quoque uli f 

Aut f — aat puguemus, ait ! quid quod mihi vita 

Carior est ijisa meiitula, signa canant. 

Cette abominable épigramme est un des plus forts témoignages de l'infamie des 



ACTE I, SCÈNE I. 183 

Vos malheurs, vos affronts, ne viennent que de lui ? 

FULVIE, 

Qui peut connaître Octave ? Et que son caractère 
Est difïerent en tout du grand cœur de son père! 
Je l'ai vu, dans l'erreur de ses égarements. 
Passer Antoine môme en ses emportements ^ ; 

mœurs d'Auguste. Peut-être l'auteur de la pièce en a-t-il inféré qu'Octave s'était 
dégoûté de Fulvie; ce qui arrive toujours dans ces commerces scandaleux. Octave 
et Fulvie étaient également ennemis des mœurs, et prouvent l'un et l'autre la 
dépravation de ces temps exécrables; et cependant Auguste affecta depuis des 
mœurs sévères. {Note de Voltaire.) 

1. Il est très-vrai qu'Auguste fut longtemps livre à des débauches de toute 
espèce. Suétone nous en apprend quelques-unes. Ce môme Sextus Pompée, dont 
nous parlerons, lui reprocha des faiblesses infâmes, effeminaium insectatus est. 
Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d'Auguste, ne l'avait 
adopté pour son fils que parce qu'il avait servi à ses plaisirs; adoptionem avunculi 
stupro merhum. Lucius lui fit le même reproche, et prétendit même qu'il avait 
poussé la bassesse jusqu'à vendre son corps à Hirtius pour une somme très-consi- 
dérable. Son impudence alla depuis jusqu'à arracher une femme consulaire à son 
mari, au milieu d'un souper : il passa quelque temps avec elle dans un cabinet 
voisin, et la ramena ensuite à la table sans que lui, ni elle, ni son mari, en rougissent, 

Nous avons encore une lettre d'Antoine à Auguste, conçue en ces mots : 

« Ita valeas ut, banc epistolam quura loges, non inieris ïestulam, aut Teren- 
tillam, aut Russilam, aut Salviam, aut omnes. Anne rcfcrt ubi et in quam arrigas? » 
On n'ose traduire cette lettre licencieuse. 

Rien n'est plus connu que ce scandaleux festin de cinq compagnons de ses plai- 
sirs avec six principales femmes de Rome. Ils étaient habillés en dieux et en 
déesses, et ils on imitaient toutes les impudicités inventées dans les fables : 

Dum nova divorum cœnat adulteria. 

(SuET., Oct., chap. 70.) 

Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers : 

Videsne ut cinœdus orbcm digito temporel? 
(Id., 16S.) 

Presque tous les auteurs latins qui ont parle d'Ovide prétendent qu'Auguste 
n'eut l'insolence d'exiler ce chevalier romain, qui était beaucoup plus honnête 
homme que lui, que parce qu'il avait été surpris par lui dans un inceste avec sa 
propre fille Julia, et qu'il ne relégua môme sa fille que par jalousie. Cela est d'au- 
tant plus vraisemblable que Caligula publiait hautement que sa mère était née 
de l'inceste d'Auguste et de Julie : c'est ce que dit Suétone dans la vie de Caligula 
[chap. xxiiij. 

On sait qu'Auguste avait répudié la mère de Julie le jour môme qu'elle accou- 
cha d'elle, et il enleva le même jour Livie à son mari, grosse de Tibère, autre 
monstre qui lui succéda. Voilà Thomme à qui Horace disait [livre II, épître i™, 
vers 2-3J : 

Ras Italas armis tutoris, luoribus ornes, 
Legibus amendes, etc. 

Antoine n'était pas moins connu par ses débordements effrénés. On le vit par- 
courir toute l'Apulie dans un char superbe traîné par des lions, avec la courtisane 



184 LE TRIU^IVIHAT. 

Je l'ai vu dos plaisirs clierchor Ja folle ivresse; 

Je l'ai vu des Gâtons afl'ecler la sagesse. 
---Après m'avoir offert un criminel, amour, 
--^^e Protide à ma rliaîno échappa sans retour. 

Tantôt il est alTable, et tantôt sanguinaire : 

Il adore Julie, il a proscrit son père; 

11 liait, il craint Antoine, et lui donne sa sœur 

\ntoine est forcené, mais Octave est trompeur. 

Ce sont là les héros qui gouvernent la terre ; 



Citliéi-is, qu'il caressait publiquomont eu insultant au peuple romain. Cicéron lui 
i-cproclie encore un pareil voyage fait aux dépens des peuples, avec une baladine 
nommée Hippias et des farceurs. C'était un soldat grossier, qui jamais, dans ses 
débauches, n'avait eu de respect pour la bienséance; il s'abandonnait à la plus hon- 
teuse ivrognerie et aux plus infâmes excès. Le détail de toutes ces horreurs passera 
à la dernière postérité, dans les Philippiques de Cicéron : Sed jam stiipra et 
flaçiitia omittam: sunt quœdam quœ honeste non possum dicere, etc. (Philip. 2.) 
Voilà Cicéron qui n'ose dire devant le sénat ce qu'Antoine a osé faire; preuve bien 
évidente que la dépravation des mœurs n'était point autorisée à Rome, comme on l'a 
prétendu. Il y avait même des lois contre lesgitons, qui ne furent jamais abrogées. 
11 e>t vrai que ces lois ne punissaient point par le feu un vice qu'il faut tacher de 
prévenir, et qu'il faut souvent ignorer. Antoine et Octave, le grand César et Sylla, 
furent atteints de ce vice ; mais on ne le reprocha jamais aux Scipion, aux 
Métellus, aux Caton, aux Brutus, aux Cicéron : tous étaient des gens de bien; tous 
périrent cruellement. 

Leurs vainqueurs furent des brigands plongés dans la débauche. On ne peut 
pardonner aux historiens flatteurs ou séduits qui ont mis de pareils monstres au 
rang des grands hommes; et il faut avouer que Virgile et Horace ont montré plus 
de bassesse dans les éloges prodigués à Auguste, qu'ils n'ont déployé de goût et de 
génie dans ces tristes monuments de la plus lâche servitude. 

Il est difficile de n'être pas saisi d'indignation en lisant, à la tête des Géor- 
giques, qu'Auguste est un des plus grands dieux, et qu'on ne sait quelle place il 
daignera occuper un jour dans le ciel, s'il régnera dans les airs, où s'il sera le 
protecteur des villes, ou bien s'il aoceptera l'empire des mers. 

An deus immensi vcnias maris, ac tua nauta- 
Numina sola colant : tibi serviat ultima Thule. 

L'Arioste parle bien plus sensément, comme aussi avec plus de grâce, quand 
il dit dans son admirable trente-cinquième chant: 

Non fu si sânto, ne benigno Augusto, 

Corne la tuba di Virgilio suona ; 

L'aver avuto in poesia buon gusto, 

La proscrizione iniqua gli perdona, etc. (Ott. xïvi.) 

Tacite fait aisément comprendre comment le peuple romain s'accoutuma enfin 
au joug de ce tyran habile et heureux, et comme les lâches fils des plus dignes 
n-publicains crurent être nés pour l'esclavage. Nul d'eux, dit-il, n'avait vu la répu- 
blique'. (IS'otede Voltaire.) 

' Presque toute cette note se trouve dans le Dictionnaire philosophique, sous la rubriquo 
Aloostk Octave. 



ACTE I, SCÈNE I. 18:> 

Ils font, en se jouant, et la paix et la guerre; 
Du sein des voluptés ils nous donnent des fers. 
A quels maîtres, grands dieux, livrez-A^ous l'univers M 
Albine, les lions, au sortir des carnages, 
Suivent, en rugissant, leurs compagnes sauvages; 
,,^Les tigres font l'amour avec férocité : 

Tels sont nos triumvirs. Antoine ensanglanté 
Prépare de l'hymen la détestable fête. 
Octave a de Julie entrepris la conquête; 
Et dans ce jour de sang, de tristesse, et d'horreur, 
L'amour de tous côtés se mêle à la fureur; 
Julie abhorre Octave ; elle n'est occupée 
Que de livrer son cœur au fils du grand Pompée, 
Si Pompée est écrit sur ce livre fatal. 
Octave en l'immolant frappe en lui son rival. 
<i— Voilà donc les ressorts du destin de l'empire, 
'—Ces grands secrets d'État, que l'ignorance admire ! 
Ils étonnent de loin les vulgaires esprits. 
Ils inspirent de près l'horreur et le mépris. 

ALBINE. 

Que de bassesse, ô ciel! et que de tyrannie! 
Quoi ! les maîtres du monde en sont l'ignominie ! 
Je vous plains : je pensais que Lépide aujourd'hui 
Contre ces deux ingrats vous servirait d'appui. 
Vous unîtes vous-même Antoine avec Lépide. 

FULVIE. 

A peine est-il compté dans leur troupe homicide. 

Subalterne tyran, pontife méprisé, 

De son faible génie ils ont trop abusé ; 

Instrument odieux de leurs sanglants caprices, 

C'est un vil scélérat soumis à ses complices ; 

Il signe leurs décrets sans être consulté. 

Et pense agir encore avec autorité -. 

Mais si dans mes chagrins quelques douceurs me restent. 

C'est que mes deux tyrans en secret se détestent*. 

1. Ce vers célèbre renferme toute l'idée de cette tragédie. (G. A.) 

2. Ces vers furent d'allusion sous le consulat Bonaparte, Sieyès, Roger-Ducos. 
(G. A.) 

3. Non-seulement Octave et Antoine se haïssaient et se craignaient l'un et 
l'autre, non-seulement ils s'étaient déjà fait la guerre auprès de Modène, mais 
Octave avait voulu assassiner Antoine; et quand ils conférèrent ensemble dans l'île 
de Rcno, ils commencèrent par se fouiller réciproquement, se soupçonnant égale- 



186 LE triu:mvirat. 

Cet hymen d'Octavic et ses faibles a[)i)as 
Éloignent la rupture et ne rempêcheiit pas. 
Ils se connaissent trop ; ils se rendent justice. 
In jour je les verrai, préparant leur supplice, 
Allumer la discorde avec i)lus de fureur 
Que leur fausse amitié n'étale ici d'horreur. 



SCENE II. 

I<ULVIE, ALBINE, AUFIDE. 

FLLVIE. 

Aufide, qu"a-t-on fait ? Quelle est ma destinée ? 
A quel abaissement suis-je enfin condamnée? 

AUFIDE. 

Le divorce est signé de cette même main 
Que l'on voit à longs flots verser le sang romain ; 
Et bientôt vos tyrans viendront sous cette tente 
Partager des proscrits la dépouille sanglante. 

FULVIE. 

Puis-j-e compter sur vous ? 



ment l'un et l'autre d'être dos assassins. Il est bien évident que la vengeance du 
meurtre de César ne fut jamais que le prétexte de leur ambition. Ils n'agirent que 
pour eux-mêmes, soit quand ils furent ennemis, soit quand ils furent allies. Il me 
semble que l'auteur de la tragédie a bien raison de dire : 

A quels maîtres, grands dieux, livrez-vous l'univers ! 

Le monde fut ravagé, depuis l'Euphratc jusqu'au fond de l'Espagne, par deux 
scélérats sans pudeur, sans loi, sans honneur, sans probité, fourbes, ingrats, sangui- 
naires, qui, dans une république bien policée, auraient péri parle dernier supfilice. 
^ous sommes encore éblouis de leur splendeur, et ne devrions être étonnés que de 
l'atrocité de leur conduite. Si on nous racontait de pareilles actions de deux 
citoyens d'une petite ville, elles nous dégoûteraient; mais l'éclat delà grandeur de 
Rome se répand sur eux : elle nous en impose, et nous fait presque respecter ce 
que nous baissons dans le fond du cœur. 

Les derniers temps de l'empire d'Auguste sont encore cités avec admiration, 
parce que Rome goûta sous lui l'abondance, les plaisirs, et la paix. 11 régna avec 
gloire; mais enfin il ne fut jamais cité comme un bon prince. Quand le sénat 
complimentait les empereurs à leur avènement, que leur soubaitait-il? d'être plus 
heureux qu'Auguste, meilleurs que Trajan, felicior Auguslo, melior Trajano. 
L'opinion de l'empire romain fut donc qu'Auguste n'avait été qu'heureux, mais que 
Trajan avait été bon. En nfTet, comment peut-on tenir compte à un brigand enrichi 
d'avoir joui en paix du fruit de ses rapines et de ses cruautés? Clementiam non 
voco, dit Sénèque, lassam crudelUatem. {Note de Voltaire.) 



ACTE I, SCÈNE II. 187 

AL FI DE. 

Né dans votre maison, 
Si je sers sous Antoine, et dans sa légion, 
Je ne suis (]u'à vous seule. Autrefois mon épée 
Aux champs thessaliens servit le grand Pompée : 
Je rougis d'être ici l'esclave des fureurs 
Des vainqueurs de Pompée et de vos oppresseurs. 
Mais que résolvez-vous? 

FULVIE. 

De me venger. 

AUFIDE. 

Sans doute. 
Vous le devez, Fulvie. 

FULVIE. 

11 n'est rien qui me coûte, 
11 n'est rien que je craigne; et dans nos factions 
On a compté Fulvie au rang des plus grands noms. 
Je n'ai qu'une ressource, Aufide, en ma disgrâce; 
Le parti de Pompée est celui (|ue j'embrasse; 
Et Lucius César a des amis secrets ^ 
Qui sauront à ma cause unir ses intérêts. 
Il est, vous le savez, le père de Julie ; 
Il fut proscrit ; enfin tout me le concilie. 
Julie est-elle à Rome? 

AUFIDE. 

On n'a pu l'y trouver. 
Octave tout-puissant l'aura fait enlever; 
Le bruit en a couru. 

FULVIE. 

Le rapt et l'homicide. 
Ce sont là ses exploits ! Voilà nos lois, Aulide. 
Mais le fils de Pompée est-il en sûreté? ^ 

Qu'en avez-vous appris? 

AUFIDE. 

Son arrêt est porté ; 

1. Ce Lucius César avait épouse une tante d'Antoine, et Antoine le proscrivit. 
Il fut sauvé par les soins de sa femme, qui s'appelait Julie. Je n'ai trouvé dans 
aucun historien qu'il ait eu une fdicdu môme nom; je laisse à ceux qui connaissent 
mieux que moi les règles du théâtre et les privilèges de la poésie à décider s'il est 
permis d'introduire sur la scène un personnage important qui n'a pas réellement 
existe. Je crois que si cette Julie était aussi connue qu'Antoine et Octave, elle 
ferait un plus grand effet. Je propose cette idée moins comme une critique (jue 
comme un doute. {Note de Voltaire.) 



188 LK TRIUMVIRAT. 

Et l'infàmo avarice, au pouvoir asservie S 
Doit trancher à prix d'or une si ])elle vic; 
Tels sont les vils Romains, 

FULVIK. 

Quoi! tout espoir me fuit! 
Non, je défie encor le sort qui me poursuit ; 

1. Le prix de cliaquc tète était de 100,000 sesterces, qui font aujourd'hui 
environ 22,000 livres de notre monnaie. Mais il est très-probable que le sang de 
Sextus Pompée, de Ciccron et des principaux proscrits, fut mis à un prix plus 
haut, puisque Popilius Lasnas, assassin de Cicéron, reçut la valeur do 200,000 francs 
pour sa récompense. 

Au reste, le prix ordinaire de 100,000 sesterces pour les hommes libres qui 
assassineraient des citoyens fut réduit à 40,000 pour les esclaves. L'ordonnance 
en fut afficlice dans toutes les places publiques de Rome. Il y eut trois cents séna- 
teurs de proscrits, deux mille chevaliers, plus de cent négociants, tous pères de 
famille. Mais les vengeances particulières et la fureur de la déprédation firent 
périr beaucoup plus de citoyens que les triumvirs n'en avaient condamné. Tous ces 
meurtres horribles furent colorés des apparences de la justice. On assassina en 
vertu d'un édit; et qui osait donner cet édit? trois citoyens qui alors n'avaient 
aucune prérogative que celle de la force. 

L'avarice eut tant de part dans ces proscriptions, de la part môme des trium- 
virs, qu'ils imposèrent une taxe exorbitante sur les femmes et sur les filles des 
proscrits, afin qu'il n'y eût aucun genre d'atrocité dont ces prétendus vengeurs de 
la mort de César ne souillassent leur usurpation. 

Il y eut encore une autre espèce d"avarice dans Antoine et dans Octave; ce fut 
la rapine et la déprédation qu'ils exercèrent l'un et l'autre dans la guerre civile qui 
survint bientôt après entre eux. 

Antoine dépouilla l'Orient, et Auguste força les Romains et tous les peuples 
d'Occident, soumis à Rome, de donner le quart de leurs revenus, indépendamment 
des impôts sur le commerce. Les affranchis payèrent le huitième de leurs fonds. 
Les citoyens romains, depuis le triomphe de Paul-Émile jusqu'à la mort de César, 
n'avaient été soumis à aucun tribut; ils furent vexés et pillés lorsqu'ils combat- 
tirent pour savoir de qui ils seraient esclaves, ou d'Octave ou d'Antoine. 

Ces déprédateurs ne s'en tinrent pas là. Octave, immédiatement avant la guerre 
de Pérouse, donna à ses vétérans toutes les terres du territoire de Mantoue et de 
Crémone; il chassa de leurs foyers un nombre prodigieux de familles innocentes 
pour enrichir les meurtriers qui étaient à ses gages. César, son père, n'en avait 
point usé ainsi; et même, quoique dans les Gaules il eût exercé tous les brigan- 
dages qui sont les suites do la guerre, on ne voit pas qu'il ait dépouillé une seule 
famille gauloise de son héritage. Nous ne savons pas si, lorsque les Rourguignons, 
et après eux les Francs, vinrent dans la Gaule, ils s'approprièrent les terres des 
vaincus. Il est bien prouvé que Clovis et les siens pillèrent tout ce qu'ils trouvè- 
rent de précieux, et qu'ils mirent les anciens colons dans une dépendance qui 
approchait de la servitude; mais enfin ils ne les chassèrent pas des terres que 
leurs pères avaient cultivées. Ils le pouvaient, en qualité d'étrangers, de barbares, 
et de vainqueurs; mais Octave dépouillait ses compatriotes. 

Remarquons encore que toutes ces abominations romaines sont du temps où les 
arts étaient perfectionnés en Italie, et que les brigandages des Francs et des Bour- 
guignons sont d'un temps où les arts étaient absolument ignorés dans cette partie 
du monde, alors pi-esque sauvage. 

La pliilosophie morale, qui avait fait tant do progrès dans Cicéron, dans Atticus, 



ACTH I, sci:ni<: m. isî) 



Los tiiiniiltos (les camps ont été mos asiles : 
Mon génie était né i)onr les guerres civiles', 
Pour ce siècle effroyable où j'ai reçu le jour. 
Je veux... Mais j'aperçois dans ce sanglant S(''joiir 
Les licteurs des tyrans, leurs lâches satellites. 
Qui de ce camp barbare occupent les limites. 
Vous qu'un emploi funeste attache ici près d'eux, 
Demeurez; ("coûtez leurs com|)lots ténébreux; 
Vous m'en avertirez; et vous viendrez m'apprendrc 
Ce que je dois souffrir, ce ([u'il faut entreprendre. 

(Ello sort avec Albine.) 
AU FI DE. 

Moi, le soldat d'Antoine! A quoi siiis-je réduit! 
De trente ans de travaux quel exécrable fruit ! 

(Tandis qu'il parle, on avance la fente où Octave et Antoine vont se placer. 
Les licteurs l'entourent, et forment un demi-cercle. Aufide se range à côté 

de la tente. ) 



SCENE III. 

OGl A\' E, ANTOINE, debout dans la tentn, une table derrière eux. 
ANTOINE. 

Octave, c'en est fait, et je la répudie ; 
Je resserre nos nœuds par l'in men d'Octavie ; 
Mais ce n'est pas assez pour éteindre ces feux 
Qu'un intérêt jaloux allume entre nous deux. 
'Deux chefs toujours unis sont un exemple rare; 
Pour les concilier il faut qu'on les sépare. 
Vingt fois votre Agrippa, vos coniîdents, les miens, 
Depuis que nous régnons, ont rompu nos liens. 



dans Lucrèce, dans Mcnimiiis, et dans les esprits de tant d'autres dignes Romains, 
ne put rien contre les fureurs des guerres civiles. 11 est absurde et abominable de 
dire que les belles-lettres avaient corrompu les mœurs. Antoine, Octave, et leurs 
suivants, ne furent pas méchants à cause de l'étude des lettres, mais malgré cette 
étude. C'est ainsi cjue, du temps de la Ligue, les Montaigne, les Charron, les 
de Thou, les L'Hospital, ne purent s'opposer au torrent de crimes dont la France 
fut inondée. {Note de Voltaire.) 

1. Fulvie se rend ici une exacte justice. Elle précipita le frère d'Antoine dans 
sa ruine; elle cabala avec Auguste et contre Auguste; elle fut l'ennemie mortelle 
de Ciccron; elle était digne de ces temps funestes. Je ne connais aucune guerre 
civile où quelque femme n'ait joué un rôle. (Note de Voltaire.) 



490 LE TRIUMVIRAT. 

In compagnon de plus, ou ([iii du moins croit l'être. 

Sur le trône avec nous all'cctant de paraître, 

Lépide, est un fantôme aisément écarté S 

Qui rentre de lui-même en son obscurité. 

Qu'il demeure pontife, et qu'il i)i'éside aux fêtes 

Que Rome en gémissant consacre à nos conquêtes; 

La terre n'est qu'à nous et qu'à nos légions. 

Il est temps de fixer le sort des nations; 

Réglons surtout le nôtre ; et, quand tout nous seconde, 

Cessons de différer le partage du monde. 

(Ils s'assej'enl à la table où ils doivent signer.) 
OCTAVE. 

Mes desseins dès longtemps ont prévenu vos vœux ; 
J'ai voulu que l'empire appartînt à tous deux. 
Songez que je prétends la Gaule et l'Illyrie, 
Les Espagnes, l'Afrique, et surtout l'Italie ; 
L'Orient est à vous-. 

ANTOINE. 

Telle est ma volonté, 
Tel est le sort du monde entre nous arrêté. 
Vous l'emportez sur moi dans ce nouveau partage ; 
Je ne me cache point quel est votre avantage; 
Rome va vous servir : vous aurez sous vos lois 
Les vainqueurs de la terre, et je n'ai que des rois ^ 



1. Il était eu effet tel que l'auteur le dépeint ici. Le lâche proscrivit jusqu'à son 
propre frère, pour s'attirer l'affection de ses deux collègues, qu'il ne put jamais 
obtenir. 11 fut obligé de se démettre de sa place de triumvir après la bataille de 
Philippes : il demeura pontife, comme l'auteur le dit, mais sans crédit et sans 
honneurs. Octave et lui moururent paisibles, l'un tout-puissant, l'autre oublié. 
{Note de Voltaire.) 

2. Ce ne fut point ainsi que fut fait le partage dans l'île de Réno. Ce ne fut 
qu'après la bataille de Philippes qu'Octave se réserva l'Italie; et ce nouveau par- 
tage même fut la source de tous les malheurs d'Antoine, et de la prospérité 
d'Auguste. Mais n'est-on pas étonné de voir deux citoyens débauches, dont l'un 
même n'était pas guerrier, partager tranquillement tout ce que possèdent aujour- 
d'hui le sultan des Turcs, l'empereur de Maroc, la maison d'Autriche, les rois de 
France, d'Angleterre, d'Espagne, de Naples, de Sardaigno, les républiques de 
Venise, de Suisse, et de Hollande? Et ce qui est encore plus singulier, c'est que 
cette vaste domination fut le fruit de sept cents ans de victoires consécutives, 
depuis Romulus jusqu'à César. {Note de Voltaire.) 

3. On remarque en effet qu'avant la bataille d'Actium il y eut un jour qua- 
torze rois dans l'antichambre d'Antoine; mais ces rois ne valaient ni les légions 
romaines, ni môme le seul Agrippa, qui gagna la bataille, et qui fit triompher le 
peu courageux Auguste de la valeur d'Antoine. Ce maître de l'Asie faisait peu de 
cas des rois qui le servaient : il fit fouetter le roi de Judée, Antigone, après quoi 



ACTE I, SCfîNE ni. 191 

Je veux bien vous céder. J'exige en récompense 
Que votre autorité, secondant ma puissance, 
Extermine à jamais les restes abattus 
Du parti de Pompée et du traître Brutus ; 
Qu'aucun n'écliappe aux lois que nous avons portées, 

OCTAVE, 

D'assez de sang peut-être elles sont cimentées. 

ANTOINE. 

Comment! vous balancez! Je ne vous connais plus. 
Qui peut troubler ainsi vos vœux irrésolus? 

OCTAVE. 

Le ciel même a détruit ces tables si cruelles. 

ANTOINE, 

Le ciel qui nous seconde en permet de nouvelles. 
Craignez-vous un augure^? 

OCTAVE, 

Et ne craignez-vous pas 
De révolter la terre à force d'attentats? 
Aous voulons encbaîner la liberté romaine. 
Nous voulons gouverner; n'excitons plus la liaine, 

ANTOINE, 

Nommez-vous la justice une inliumanité? 
Octave, un triumvir par César adopté, 
Quand je venge un ami, craint de venger un père! 
^'ous oublieriez son sang pour flatter le vulgaire! 
A qui prétendez-vous accorder un pardon, 
Quand vous m'avez vous-même immolé Cicéron? 



ce petit monarque fut mis on croix. Le prétendu royaume d'Antigone se bornait au 
territoire pierreux de Jérusalem et à la Galilée, Antoine avait donné le pays de 
Jéricho à Cléopâtro, qui jouissait de la terre promise. Il dépouillait souvent un roi 
d'une province pour en gratifier un favori. 11 est bon de faire attention à tant d'in- 
solence d'un côté, et à tant d'abrutissement de l'autre. {Note de Voltaire.) 

1, Auguste feignit toujours d'être superstitieux; et peut-être le fut-il quelque- 
fois. 11 eut, au rapport de Suétone, la faiblesse de croire qu'un poisson qui sautait 
hors de la mer sur le rivage d'Actium lui présageait le gain de la bataille. Ayant 
ensuite rencontre un ânier, il lui demanda le nom de son âne; l'ànier lui répondit 
qu'il s'appelait Vainqueur: Octave ne douta plus qu'il ne dût remporter la victoire. 
]1 fit faire des statues d'airaia de l'ànier, de l'âne, et du poisson; il les plaça dans 
le Capitole. On rapporte de lui beaucoup d'autres petitesses qui, en contrastant 
avec tant de cruautés, forment le portrait d'un méchant méprisable, mais qui 
devint habile : et c'est à lui qu'on a dresse des autels de son vivant ! 

A quels maîtres, grands dieux, livrez-vous l'univers ! 

[Note de Voltaire.) 



192 LE TRIUMVIRAT. 

OCTAVE. 

Rome pleure sa mort. 

ANTOINE. 

Elle pi euro en silence. 
Cassius et Brutiis, réduits à Fimpuissance, 
Inspireront peut-ôlre aux autres nations 
Une éternelle horreur de nos proscriptions. 
Laissons-les en tracer d'effroyables images, 
Et contre nos deux noms révolter tous les âges. 
Assassins de leur maître et de leur bienfaiteur, 
C'est leur indigne nom qui doit être en horreur : 
Ce sont les cœurs ingrats qu'il est temps qu'on punisse ; 
Seuls ils sont criminels, et nous faisons justice. 
Ceux qui les ont servis, qui les ont approuvés, 
Aux mêmes châtiments seront tous réservés ^ 
De vingt mille guerriers, péris dans nos batailles, 
D'un œil sec et tranquille on voit les funérailles ; 
Sur leurs corps étendus, victimes du trépas, 
Nous volons, sans pâlir, à de nouveaux combats; 
Et de la trahison cent malheureux complices 
Seraient au grand César de trop chers sacrifices ! 

OCTAVE. 

Dans Rome en ce jour même on venge encor sa mort; 
Mais sachez qu'à mon cœur il en coûte un effort. 
Trop d'horreur à la fin peut souiller sa vengeance ; 
Je serais plus son fils si j'avais sa clémence. 

ANTOINE. 

La clémence aujourd'hui peut nous perdre tous deux. 

OCTAVE. 

L'excès des cruautés serait plus dangereux. 

ANTOINE, 

Redoutez-vous le peuple? 

OCTAVE. 

Il faut qu'on le ménage ; 
Il faut lui faire aimer le frein de l'esclavage. 
D'un œil d'indilïérence il voit la mort des grands; 
Mais quand il craint pour lui, malheur à ses tyrans'! 

i. Ces vers furent appliqués aux jacobins survivants qu'on transporta, en 1800. 
aux îles Scchelles. (G. A.) 

2. Imitation de ces vers où Juvénal dit de Domiticn : 

Sed periit postquam cerdonihus esse limendiis 
Cœperat, hoc nocuit lamiarum ca-de madenti, etc. 



ACTE I, SCÈNE III -193 

ANTOINE. 

J'entends : à mes périls vous cherchez à Jui plaire, 
Vous voulez devenir un tyran populaire, 

OCTAVE. 

Vous m'imputez toujours quelques secrets desseins, 
Sacrilior Pompée', est-ce plaire aux Romains? 
Mes ordres aujourd'hui renversent leur idole. 
Tandis que je vous parle, on le frappe, on Timmole : 
Que voulez-vous de plus ? 

ANTOINE. 

Vous ne m'abusez pas ; 
Il vous en coûta peu d'ordonner son trépas : 
A nos vrais intérêts sa mort fut nécessaire-. 
Mais d'un rival secret vous voulez vous défaire ; 
Il adorait Julie, et vous étiez jaloux ; 
Votre amour outragé conduisait tous vos coups. 
De nos engagements remplissez l'étendue : 
De Lucius César la mort est suspendue ; 
Oui, Lucius César, contre nous conjuré... 

OCTAVE, 

Arrêtez. 

ANTOINE. 

Ce coupable est-il pour nous sacré ? 
Je veux qu'il meure... 

OCTAVE, se levant. 

Lui ? le père de Julie ? 

ANTOINE. 

Oui, lui-même. 

OCTAVE. 

Écoutez : notre intérêt nous lie ; 
L'hymen étreint ces nœuds ; mais si vous persistez 
A demander le sang que vous persécutez, 
Dès ce jour entre nous je romps toute aUiance. 

1. Ce Sextus Pompéius, dont nous avons dcjà parlé, était fils du grand Pompée. 
Son caractère était noble, violent, et téméraire. 11 se fit une réputation immortelle 
dans le temps des proscriptions ; il eut le courage de faire afficher dans Rome 
qu'il donnerait, à ceux qui sauveraient les pmscrits, le double de ce que les trium- 
virs promettaient aux assassins. Il finit par être tué en Phrysio par ordre; d'Antoine. 
Son frère Cncius avait été tué en Espagne, à la bataille de Mu nda. Ainsi toute cette 
famille si clièrc aux Romains, et qui combattait pour les lois, périt malheureuse- 
ment; et Auguste, si longtemps l'ennemi de toutes les lois, mourut dans la vieil- 
lesse la plus honorée. {Note de Voltaire.) 

2. On a appliqué ces vers au duc d'Enghien. '^G, A.) 

15. — Théâtre. V. 13 



194 IJ-: TIUUAIVIIIAT. 

A NT 01 m:. 
Octave, je sais trop (|iie notre intelligence 
Produira la discorde e! trompera nos vœux. 
Ne précipitons poiiil des temps si dangereux. 
Voulez-vous ni'oU'enser? 

OCTAVE. 

Non : mais je suis le maître 
D'épargner un proscrit qui ne devait pas l'être, 

ANTOINE. 

Mais vous-même avec moi vous l'aviez condamné : 
De tous nos ennemis c'est le plus obstiné. 
Qu'importe si sa fille un moment vous fut chère? 
A notre sûreté je dois le sang du père. 
Les plaisirs inconstants d'un amour passager 
A nos grands intérêts n'ont rien que d'étranger. 
Vous avez jusqu'ici peu connu la tendresse-, 
Et je n'attendais pas cet excès de faiblesse. 

OCTAVE. 

De faiblesse!... Et c'est vous qui m'oseriez blâmer? 
C'est Antoine aujourd'hui qui me défend d'aimer? 

ANTOINE, 

Nous avons tous les deux mêlé dans les alarmes 
Les fêtes, les plaisirs à la fureur des armes : 
César en fit autant ^ ; mais par la volupté 
Le cours de ses exploits ne fut point arrêté. 
Je le vis dans l'Egypte, amoureux et sévère, 
Adorer Cléopàtre en immolant son frère. 

OCTAVE, 

Ce fut pour la servir. Je puis vous voir un jour 



1, Cela est incontestable, et je crois qu'on peut remarquer que presque tous 
les chefs de parti, dans les guerres civiles, ont été des voluptueux, si l'on en 
excepte peut-être quelques guerres fanatiques, comme celle dans laquelle 
Croinwell se signala. Les ciiefs de la Fronde, ceux de la Ligue, ceux des maisons 
de BoiirKOj;nc et d'Orléans^ ceux de la Rose blanche, et ceux de la Rose rouge, 
s'abandonneront aux plaisirs au milieu des horreurs delà guerre. Ils insultèrent tou- 
jours aux misèrrs puljliquos, en se livrant à la plus énorme licence, et les rapines les 
plus odieuses servirent toujours à payer leurs plaisirs. On en voit de grands exem- 
ples dans les Mémoires du cardinal de Retz. Lui-même s'abandonnait quelquefois 
à la plus basse débauche, et bravait les mœurs en donnant des bénédictions. Le duc 
de Borgia, fils du pape Alexandre VI, en usait ainsi dans le temps qu'il assassinait 
tous les seigneurs de la Komagne, et le peuple stu|)ide osait à peine murmurer. 
Tout cela n'est pas étonnant : la guerre civile est le théâtre de la licence, et les 
mœurs y sont immolées avec les citoyens. [Note de Voltaire.) 



ACTl- I, SCÈNE IV. 195 

Plus aveuglé que lui, plus faible à votre tour. 
Je vous connais assez ; mais, quoi qu'il en arrive. 
J'ai rayé Lucius, et je prétends qu'il vive. 

A MOI NE. 

Je n'y consentirai qu'en vous voyant signer 
L'arrêt de ces proscrits qu'on ne peut épargner. 

OCTAVE. 

Je vous l'ai déjà dit, j'étais las du carnage 

Où la mort de César a forcé mon courage. 

Mais, puisqu'il faut enfin ne rien faire à demi, 

Que le salut de Rome en doit être affermi, 

Qu'il me faut consommer l'horreur qui nous rassemble ; 

(Il s'assied, et signe.) 

Je cède, je me rends... j'y souscris... Ma main tremble. 
Allez, tribuns, portez ces malheureux édits : 

(A Antoine, qui s'assied et signe.) 

Et nous, puissions-nous être à jamais réunis ! 

ANTOINE. 

Nous, Aufide, demain vous conduirez Fulvie; 
Sa retraite est marquée aux champs de l'Apulie : 
•Que je n'entende plus ses cris séditieux. 

OCTAVE. 

Écoutons ce tril)un qui revient en ces lieux; 
11 arrive de Rome, et pourra nous apprendre 
•Quel respect à nos lois le sénat a dû rendre. 



SCENE IV. 

OCTAVE, ANTOINE, AUFIDE, un tribun, licteurs. 

ANTOINE, au tribun. 

A-t-on des triumvirs accompli les desseins? 
Le sang assure-t-il le repos des humains ? 

LE TRIBUN. 

Rome tremble et se tait au milieu des supplices. 

11 nous reste à frapper quelques secrets complices, 

Quelques vils ennemis d'Antoine et des Césars, 

Restes des conjurés de ces ides de Mars, 

Qui, dans les derniers rangs cachant leur haine obscure, 

Vont du peuple en secret exciter le murmure. 



.'196 LE TRIUMVIRAT. 

Paulus, Albin, Colla, les plus grands sont tonil)(''S ; 
A la i)rosrription peu se sont dérolx's. 

OCTAVE. 

A-t-on de l'univers allernii la conquête? 
Et du fils de Poni|)ée ai)portez-vous la tète? 
Pour le bien de l'Klat j'ai dû la demander. 

LE TRIBUN. 

Les dieux n'ont pas voulu, seigneur, vous l'accorder 
Trop cbéri des liomains, ce jeune téméraire 
Se parait à leurs yeux des vertus de son père ; 
Et lorsque, par mes soins, des tètes des proscrits 
Vux murs du Ca[)itole on affichait le prix, 
Pompée à leur salut mettait des récompenses. 
Jl a par des bienfaits combattu vos vengeances; 
Mais, quand vos légions ont marché sur nos pas, 
Alors, fuyant de Jîome et cherchant les combats, 
Il s'avance à Césène, et vers les Pyrénées 
Doit au fils de Caton joindre ses destinées; 
Tandis qu'en Orient Gassius et Brutus, 
Conjurés trop fameux par leurs fausses vertus, 
A leur faible parti rendant un peu d'audace. 
Osent vous défier dans les champs de la Thrace. 

ANTOINE. 

Pompée est échappé ! 

OCTAVE. 

Ne vous alarmez pas ; 
En quelque endroit qu'il soit, la mort est sur ses pas. 
Si mon père a du sien triomphé dans Pliarsale, 
J'attends contre le fils une fortune égale ; 
Et le nom de César, dont je suis honoré. 
De sa perte à mon bras fait un devoir sacré. 

ANTOINE. 

Préparons donc soudain cette grande entreprise ; 
Mais que notre intérêt jamais ne nous divise. 
Le sang du grand César est déjà joint au mien : 
Votre sœur est ma femme ; et ce double lien 
Doit allerinir le joug où nos mains triomphantes 
Tiendront à nos genoux les nations tremhlantes. 



ACTE I, SCÈNE V. ir. 

SCÈNE Y. 

OCTAVE, LE TRIBUN, éloigné. 
OCTAVE. 

Que feront tous ces nœuds? Nous sommes deux tyrans ! 

Puissances de la terre, avez-vous des parents? 

Dans le sang- des Césars Julie a pris naissance; 

Et, loin de rechercher mon utile alliance, 

Elle n'a regardé cette triste union 

Que comme un des arrêts de la proscription, 

(Au tribun.) 

Revenez... Quoi! Pompée échappe à ma vengeance? 
Quoi! Julie avec lui serait d'intelligence? 
On ignore en quels lieux elle a porté ses pas ? 

LE TRIBUN. 

Son père en est instruit, et l'on n'en doute pas. 
Lui-même de sa fille a préparé la fuite. 

OCTAVE. 

De quoi s'informe ici ma raison trop séduite? 

Quoi ! lorsqu'il faut régir l'univers consterné. 

Entouré d'ennemis, du meurtre environné. 

Teint du sang des proscrits, que j'immole à mon père. 

Détesté des P»omains, peut-être d'un beau-frère, 

Au milieu de la guerre, au sein des factions, 

Mon cœur serait ouvert à d'autres passions ! 

Quel mélange inouï! quelle étonnante ivresse 

D'amour, d'ambition, de crimes, de faiblesse! 

Quels soucis dévorants viennent me consumer! 

Destructeur des humains, t'appartient-il d'aimer? 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCENE I. 

FULVIE, AUFIDE. 

AUFIDE. 

Oui, j'ai tout, entendu ; le sang et le carnage 
Ne coûtaient rien, madame, à votre époux volage. 
Je suis toujours surpris que ce cœur elTréné, 
Plongé dans la licence, au vice abandonné. 
Dans les plaisirs aflreux qui partagent sa vie, 
Garde une cruauté tranquille et réfléchie. 
Octave même, Octave en paraît indigné ; 
Il regrettait le sang où son bras s'est baigné; 
Il n'était plus lui-même : il semble qu'il rougisse 
D'avoir eu si longtemps Antoine pour corhplice. 
Peut-être aux yeux des siens il feint un repentir 
Pour mieux tromper la terre, et mieux l'assujettir : 
Ou peut-être son âme, en secret révoltée, 
De sa propre furie était épouvantée. 
J'ignore s'il est né pour éprouver un jour 
Vers l'humaine équité quelque faible retour * ; 



1. Il faut avouer qu'Auguste eut de ces retours heureux, quand le crime ne lui 
fnt plus nécessaire, et qu'il vit qu'étant maître absolu il n'avait plus d'autre 
intérêt que celui de paraître juste: mais il me semble qu'il fut toujours plus impi- 
toyable que clément; car, après la bataille d'Actium, il fit égorger le fils d'Antoine 
au pied de la statue de César, et il eut la bar-barie de faire trancher la tète au 
jeune Ci'sarion, fils de César et de Cléopâtre, que lui-même avait reconnu pour 
roi d'Ksypte. 

Ayant un jour soupçonné le préteur Gallius Quintus d'èti'e venu à l'audience 
avec un poi-^nard sons sa robe, il le fit appliquer en sa présence à la torture; et, 
dans l'indignation où il Fut de s'entendre appeler tyran par ce sénateur, il lui 
arracha lui-même les yeux, si on en croit Suétone. 

On sait que César, son père adoptif, fut assez grand pour pardonner à presque 



Alite ii, scène i. 199 

Mais il a dispute sur le choix des victimes, 

El je l'ai vu trembler en signant tant de crimes. 

FLLVIK. 

Qu'importe à mes alIVonts ce faible et vain remord ? 
Chacun d'eux tour à tour me donne ici la mort. 
Octave, que tu crois uu)ins tlur et moins féroce. 
Sous un air plus humain cache un cœur plus atroce ; 
Il agit en barbare, et parle avec douceur ; 
Je vois de son esprit la profonde noirceur ; 



tous ses ennpiiiis; mais je ne vois pas qu'Augusto ait pardonné à un seul. Je doute 
fort de sa prétendue clémence envers Cinna. Tacite ni Suétone ne disent rien de 
cette aventure. Suétone, qui parle de toutes les conspirations faites contre Auguste, 
n'aurait pas manqué de parler de la plus célèbre. La singularité d'un consulat donné 
à Cinna pour i)rix de la plus noire perfidie n'aurait pas échappé à tous les histo- 
riens contemporains. Dion Cassius n'en parle qu'après Sénèque, et ce morceau de 
Sénèque ressemble plus à une déclamation qu'à une vérité historique. De plus, 
Sénèque met la scène en Gaule, et Dion à Rome. Il y a là une contradiction qui 
achève d'ôter toute vraisemblance à cette aventure. Aucune de nos histoires 
romaines, compilées à la hâte et sans choix, n'a discuté ce fait intéressant. L his- 
toire de Laurent Échard est aussi fautive que tronquée. L'esprit d'examen a rare- 
ment conduit les écrivains. 

Il se peut que Cinna ait été soupçonne ou convaincu par Auguste de quelque 
infidélité, et qu'après l'éclaircissement Auguste lui eût accordé le vain honneur du 
consulat; mais il n'est nullement probable que Cinna eût voulu, par une conspi- 
ration, s'emparer de la puissance suprême, lui qui n'avait jamais commandé 
d'armée, qui n'était appuyé d'aucun parti, qui n'était pas enfin un homme consi- 
dérable dans l'empire. Il n'y a pas d'apparence qu'un simple courtisan ait eu la 
folie de vouloir succéder à un souverain afl'ermi par un règne de vingt années, qui 
avait dos héritiers; et il n'est nullement probable qu'Auguste l'eût fait consul 
immédiatement après la conspiration. 

Si l'aventure de Cinna est vraie, Auguste ne pardonna que maigre lui, vaincu 
par les raistms ou par les importunités de Livie, qui avait pris sur lui un grand 
ascendant, et qui lui persuada que le pardon lui seraitplus utile que le châtiment. 
Ce ne fut donc que par politique qu'on le vit une fois exeixer la clémence; ce ne 
fut certainement point par générosité. 

Je sais que le public n'a pu souffrir dans le Cinna de Corneille que Livie lui 
inspirât la clémence qu'on a vantée. Je n'examine ici que la vérité des faits ; une 
tragédie n'est pas une histoire. On reprochait à Corneille d'avoir avili son héros, 
en donnant à Livie tout l'honneur du pardon. Je ne déciderai point si on a eu 
raison ou tort de supprimer cette partie de la pièce, qui est aujourd'hui regardée 
comme une vérité, sur la foi de la déclamation de Sénèque. 

Je crois bien qu'Auguste a pu pardonner quelquefois par politique, et affecter 
de la grandeur d'âme : mais je suis persuadé qu'il n'en avait pas; et, sous quelques 
traits héroïques qu'on puisse le représenter sur le théâtre, je ne puis avoir d'autre 
idée de lui que celle d'un homme uniquement occupé de son intérêt pendant toute 
sa vie. Heureux quand cet intérêt s'accordait avec la gloire ! Après tout, un trait 
de clémence est toujours grand au théâtre, et surtout quand cette clémence expose 
à quelque danger. Il faut, dit-on, sur la scène, être plus grand que nature. {Note 
de Voltaire.) 



200 LK TRIUMVIRAT. 

-^Lespliinx est son einl)l('ino ', el nous dit (juil ijréfère 
^Cc symbole du fourbe aux aigles de son ])ère. 

A tromper l'univers il mettra tous ses soins. 

De vertus incapable, il les feindra du moins; 

Et l'autre aura toujours dans sa vertu guerrière 

Les vices forcenés de son âme grossière. 

Ils osent me bannir ; c'est là ce que je veux. 

Je ne demandais pas à gémir auprès d'eux, 

A respirer encore un air qu'ils empoisonnent. 

Remplissons sans tarder les ordres qu'ils me donnent; 

Partons. Dans quels pays, dans quels lieux ignorés 

Ne les verrons-nous pas comme à Rome abhorrés? 

Je trouverai partout l'aliment de ma haine. 



SCENE 11. 

FULVIE, ALBINE, AUFIDE. 

AUFIDE. 

Madame, espérez tout ; Pompée est à Césène : 
Mille Romains en foule ont devancé ses pas; 
Son nom et ses malheurs enfantent des soldats ; 
On dit qu'à la valeur joignant la diligence, 
Dans cette île barbare il porte la vengeance; 
Que les trois assassins à leur tour sont proscrits, 
Que de leur sang impur on a fixé le prix. 
On dit que Brutus même avance vers le Tibre, 
Que la terre est vengée, et qu'enfin Rome est libre. 
Déjà dans tout le camp ce bruit s'est répandu. 
Et le soldat murmure, ou demeure éperdu. 



1. II est vrai qu'Auguste porta longtemps au doigt un anneau sur lequel un 
sphinx était gravé. On dit qu'il voulait marquer par là qu'il était impénétrable. 
Pline le Naturaliste rapporte que, lorsqu'il fut seul maître de la Répuhlifjue, les 
applications odieuses, trop souvent faites par les Romains à l'occasion du sphinx, 
le déterminèrent à ne plus se servir de ce cachet, etil y substitua la tête d'Alexandre : 
mais il me semble que cette tête d'Alexandre devait lui attirer des railleries encore 
plus fortes, et que la comparaison qu'on devait faire continuellement d'Alexandre et 
de lui n'était pas à son avantage. Celui qui, par son courage liéroiique, vengea la 
Grèce de la tyrannie du plus puissant roi de la terre, n'avait rien de commun 
avec le petit-fils d'un simple chevalier qui se servit de ses concitoyens pour asservir 
sa patrie. Voyez les remarques suivantes. (Note de Voltaire.) 



ACTE II, SCM-XE II. 201 

FIJLVIE. 

On en dit trop, Alhino; un bien si dôsirahlo 
Est trop prompt et trop grand pour être vraisemblable ; 
Mais ces rumeurs au moins peuvent me consoler, 
Si mes persécuteurs apprennent à trembler. 

Al FI DE. 

Il est des fondements à ce bruit j)0])ulaire. 
Ln i)eu de vérité l'ait l'erreur du vulgaire. 
Pompée a su tromper le fer des assassins, 
C'est beaucoup; tout le reste est soumis aux destins. 
Je sais qu'il a nuircbé vers les murs de Césène; 
De son (l('part au moins la nouvelle est certaine, 
Et le bruit (ju'on répand nous confirme aujourd'hui 
Que les cœurs des Romains se sont tournés vers lui ; 
Mais son danger est grand ; des légions entières 
Marchent sur son passage, et l)ordent les frontières ; 
Pompée est téméraire, et ses rivaux prudents. 

FLLVIE. 

-La prudence est surtout nécessaire aux méchants; 
Mais souvent on la trompe; un heureux téméraire 
Confond, en agissant, celui qui délibère. 
Enfin Pompée approche. Unis par la fureur, 
^os communs intérêts m'annoncent un vengeur. 
Les révolutions, fatales ou prospères. 
Du sort qui conduit tout sont les jeux ordinaires : 
La fortune à nos yeux fit monter sur son char 
Sylla, deux Marins, et Pompée, et César; 
Elle a précipité ces foudres de la guerre ; 
De leur sang tour à tour elle a rougi la terre, 
Rome a changé de lois, de tyrans, et de fers. 
Déjà nos triumvirs éprouvent des revers. 
Cassius et Brutus menacent l'Italie. 
J'irais chercher Pompée aux sables de Libye. 
Après mes deux alfronts, indignement soufferts. 
Je me consolerais en troublant l'univers. 
Rappelons et l'Espagne et la Caule irritée 
A cette liberté que j'ai persécutée; 
Puissé-je, dans le sang de ces monstres heureux, 
Expier les forfaits que j'ai commis pour eux ! 
Pardonne, Cicéron, de Rome heureux génie, 
Mes destins t'ont vengé, tes bourreaux m'ont punie ; 
Mais je mourrai contente en des malheurs si grands, 



202 LE TRIUMVIRAT. 

Si jo meurs comiue toi ]o lléau des tyrans. 

(A Aufuh'.) 

Avant que de partir, tàcliez de vous instruire 
Si de quelque espérance un rayon peut nous luire. 
Profitez des moments où les soldats troublés 
Dans le camp des tyrans paraissent ébranlés. 
Annoncez-leur Pompée; à ce grand nom peut-être 
Ils se repentiront d'avoir un autre maître. 
Allez. 

(Ici on voit dans l'enfoncement Julie couchée entre des rochers.) 



SCENE III. 
FULVIE, ALBINE. 

FULVIE. 

Que vois-je au loin dans ces rochers déserts, 
Sur ces bords escarpés d'abîmes entr'ouverts, 
Que présente à mes yeux la terre encor tremblante? 

ALBINE. 

Je vois, ou je me trompe, une femme expirante. 

FULVIE. 

Est-ce quelque victime immolée en ces lieux? 
Peut-être les tyrans l'exposent à nos yeux, 
Et par un tel spectacle, ils ont voulu m'apprendre 
De leur triumvirat ce que je dois attendre. 
Allez : j'entends d'ici ses sanglots et ses cris : 
Dans son cœur oppressé rappelez ses esprits ; 
Conduisez-la vers moi. 



SCENE lY. 

FLL\ lE, sur le devant du théâtre; JULIE, au fond, vers un des cotés 
soutenue par ALBINE. 

JULIE. 

Dieux vengeurs que j'adore ! 
Ecoutez-moi, voyez pour qui je vous implore! 
Secourez un héros, ou laites-moi mourir. 



I 



ACTE II, SCÈNE IV. 203 

FLLVIE. 

Dq SCS plaintifs accents je me sens attendrir. 

JULIE, 

OÙ suis-jo? et dans quels lieux les flots m'ont-ils jetée! 
Je promène en tremblant ma vue épouvantée. 
Où marcher!... Quelle main m'ofl're ici son secours? 
Et qui vient ranimer mes misérables jours ? 

FLLVIE. 

Sa gémissante voix ne m'est point inconnue. 
Avançons... Ciel ! que vois-je ! en croirai-je ma vue? 
Destins qui vous jouez des malheureux mortels. 
Amenez-vous Julie en ces lieux criminels ? 
Ne me trompé-je point?.. N'en doutons plus, c'est elle. 

JULIE. 

Quoi ! d'Antoine, grands dieux ! c'est l'épouse cruelle ! 
Je suis perdue ! 

FLLVIE. 

Hélas! que craignez-vous de moi? 
Est-ce aux infortunés d'inspirer quelque effroi? 
A oyez-moi sans trembler ; je suis loin d'être à craindre ; 
Vous êtes malheureuse, et je suis plus à plaindre. 

JULIE. 

Vous ! 

FULVIE. 

Quel événement et quels dieux irrités 
Ont amené Julie en ces lieux détestés ? 

JULIE. 

Je ne sais où je suis : un déluge eflroyable 

Qui semblait engloutir une terre coupable. 

Des tremblements affreux, des foudres dévorants, 

Dans les flots débordés ont plongé mes suivants. 

Avec un seul guerrier de la mort échappée, 

J'ai marché quelque temps dans cette île escarpée ; 

Mes yeux ont vu de loin des tentes, des soldats ; 

Ces rochei-s ont caché ma terreur et mes pas ; 

Celui qui me guidait a cessé de paraître, 

A peine devant vous puis-je me reconnaître; 

Je me meurs. 

FULVIE. 

Ah, Julie! 

JULIE. 

Eh quoi ! vous soupirez ! 



204 LE TRIUMVIRAT. 

Fl I.VIE. 

De vos maux et dos iniens mes sens sont déchirés. 

Jl LIE. 

Vous sonflVoz comme moi! quel malheur vous opprime' 
Hélas! où sommes-nous? 

FULVIE. 

Dans le séjour du crime, 
Dans cette île exécrable où trois monstres unis 
Ensanglantent le monde, et restent impunis. 

JLLIE. 

Quoi ! c'est ici qu'Antoine et le bar])are Octave 
Ont condamné Pompée, et font la terre esclave? 

FLLVIE. 

C'est sous ces pavillons qu'ils règlent notre sort; 
De Pompée ici même ils ont signé la mort. 

JULIE. 

Soutenez-moi, grands dieux ! 

FULVIE. 

De cet affreux repaire 
— Ces tigres sont sortis : leur ti'oupe sanguinaire 
Marche en ce même instant au rivage opposé. 
L'endroit où je vous parle est le moins exposé; 
Mes tentes sont ici ; gardez qu'on ne nous voie. 
Venez ; calmez ce trouble où votre âme se noie. 

JULIE. 

Et la femme d'Antoine est ici mon appui ! 

FULVIE. 

Grâces à ses forfaits je ne suis plus à lui. 
Je n'ai plus désormais de parti que le vôtre. 
Le destin par pitié nous rejoint l'une à l'autre. 
Qu'est devenu Pompée? 

JULIE. 

Ah ! que m'avez-vous dit? 
Pourquoi vous informer d'un malheureux proscrit? 

FULVIE. 

Est-il en sûreté? Parlez en assurance: 
J'atteste ici les dieux, et Rome, et ma vengeance. 
Ma haine pour Octave, et mes transports jaloux, 
Que mes soins répondront de Pompée et de vous, 
Que je vais vous défendre au péril de ma vie. 

JULIE. 

Hélas! c'est donc à vous qu'il faut que je me fie! 



ACTE ir, SCi:.\E IV. 203 

Si VOUS avez aussi connu l'adversité, 

Vous n'aurez pas, sans doute, assez de cruauté 

Pour achever ma mort, et trahir ma misère. 

Vous voyez où des dieux me conduit la colère. 

Vous avez dans vos mains, par d'étranges hasards, 

Le destin de Pompée et du sanj^" des Césars. 

J'ai réuni ces noms; l'iidérèt de la terre 

A formé notre hymen au milieu de la guerre. 

Rome, Pompée et moi, tout est prêt à périr; 

Aurez-vous la vertu d'oser les secourir? 

FULVIE. 

J'oserai plus encor. S'il est sur ce rivage, 
Qu'il daigne seulement seconder mon courage. 
Oui, je crois que le ciel, si longtemps inhumain, 
Pour nous venger tous trois l'a conduit par la main; 
Oui, j'armerai son bras contre la tyrannie. 
Parlez : ne craignez plus. 

JULIE. 

Errante, poursuivie. 
Je fiiynis avec lui le fer des assassins 
Qui de Home sanglante inondaient les chemins; 
Nous allions vers son camp : déjà sa renommée 
Vers Césène assemblait les débris d'une armée ; 
A travers les dangers près de nous renaissants 
11 conduisait mes pas incertains et tremblants. 
La mort était partout; les sanglants satellites 
Des plaines de Césène occupaient les limites. 
La nuit nous égarait vers ce funeste bord 
Où régnent les tyrans, où préside la mort. 
Notre fatale erreur n'était point reconnue. 
Quand la foudre a frappé notre suite éperdue. 
La terre en mugissant s'entr'ouvre sous nos pas. 
Ce séjour en elfet est celui du trépas. 

FULVIE. 

Eh bien ! est-il encore en cette île terrible? 
S'il ose se montrer, sa perte est infaillible, 
Il est mort. 

JULIE. 

Je le sais. 

FULVIE. 

OÙ dois-je le chercher? 
Dans quel secret asile a-t-il pu se cacher? 



LE TRILMVIKAÏ. 

JULIE. 

Ail! madame... 

FLiLVIE. 

Aclievez; c'est trop de déliance; 
Je pardonne à l'amour un doute qui m'offense. 
Parlez, je ferai tout. 

JULIE. 

Puis-je le croire ainsi ? 

FULVIE. 

Je vous le jure encore. 

JULIE. 

Eh bien!... il est ici. 

FULVIE, 

C'en est assez ; allons. 

JULIE. 

Il cherchait un passage 
Pour sortir avec moi de cette île sauvage; 
Et ne le voyant plus dans ces rochers déserts, 
Des ombres du trépas mes yeux se sont couverts. 
Je mourais, quand le ciel, une fois favorable, 
M'a présenté par vous une main secourable. 



SCENE V. 

FULVIE, JULIE, ALBINE, un tribun 

LE TRIBUN, à Fulvio. 

Madame, une étrangère est ici près de vous. 

De leur autorité les triumvirs jaloux 

De l'île à tout mortel ont défendu l'entrée. 

JULIE. 

Ah! j'atteste la foi que vous m'avez jurée! 

LE TRIBUN. 

Je la dois amener devant leur tribunal. 

FULVIE, à Julie. 

Gardez-vous d'obéir à cet ordre fatal. 

JULIE. 

Avilirais-je ainsi Tbonneur de mes ancêtres? 
Soldats des triumvirs, allez dire à vos maîtres 
Que Julie, entraînée en ce séjour affreux, 
Attend, pour en sortir, des secours généreux; 



ACTE II, SCÈNE V. 207 

Oiio partout jo suis libre, et qu'ils peuvent connaître, 
Ce qu'on doit de respect au sang qui m'a fait naître, 
A mon rang, à mon sexe, à l'hospitalité, 
Aux droits des nations et de riiumanité. 
Conduisez-moi chez vous, magnanime Fulvie. 

FULVIE. 

Votre noble fierté ne s'est point démentie ; 
Elle augmente la mienne-, et ce n'est pas en vain 
Que le sort vous conduit sur ce bord inhumain. 
Puissé-je en mes desseins ne m'être point trompée! 

JULIE. 

dieux! prenez ma vie, et veillez sur Pompée! 
Dieux ! si vous me livrez à mes persécuteurs. 
Armez-moi d'un courage égal à leurs fureurs. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 

SEXTUS POMPÉE. 

Je ne la trouve plus : quoi ! mon destin fatal 
L'amène à mes tyrans, la livre à mon rival ! 
Les voilà, je les vois, ces pavillons horribles 
Où nos trois meurtriers, retirés et paisibles, 
Ordonnent le carnage avec des yeux sereins, 
Comme on donne une fête et des jeux aux Romains, 
Pompée! ô mon père! infortuné grand îiomme! 
Quel est donc le destin des défenseurs de P»ome ? 
dieux ! qui des méchants suivez les étendards, 
D'où vient que l'univers est fait pour les Césars? 
J'ai vu périr Caton \ leur juge et votre image : 



1. Je propose quelques réflexions sur )a vie et sur la mort de Caton. Il ne com- 
manda jamais d'armée; il ne fut (|uc simple préteur: et cependant nous pronon- 
çons son nom avec plus de vénération que celui des César, des Pompée, des Briitus, 
des Ciccron, et des Scipion même : c'est que tous ont eu beaucoup d'ambition ou 
de grandes faiblesses. C'est comme citoyen vertueux, c'est comme stoïcien rigide, 
qu'on révère Caton malgré soi ; tant l'amour de la patrie est respecté par ceux 
mêmes à qui les vertus patriotiques sont inconnues; tant la pbilosopbie stoïcienne 
force à l'admiration ceux mêmes qui en sont le plus éloignés. U est certain que 
Caton fit tout pour le devoir, tout pour la patrie, et jamais rien pour lui. 11 est 
presque le seul Romain de son temps qui mérite cet éloge. Lui seul, quand il fut 
questeur, eut le courage non-seulement de refuser aux exécuteurs des proscrip- 
tions de Sylla l'argent qu'ils redemandaient encore en vertu des rescriptions que 
Sylla leur avait laissées sur le trésor public, mais il les accusa de concussion et 
d'bomicide, et les fit condamner à mort, donnant ainsi un terrible exemple aux 
triumvirs, qui dédaignèrent d'en profiter. U fut ennemi de quiconque aspirait à la 
tyrannie. Retiré dans Utiqiie, après la bataille de Tapsa, que César avait gagnée, 
il exborte les sénateurs d'Utique h imiter son courage, à se défendre contre l'usur- 
pateur; il les trouve intimidés, il a l'Iiumanité de pourvoir à Ir-ur sûreté dans leur 
fuite. Quand il voit qu'il ne lui reste plus aucune espérance de sauver sa patrie, 



ACTE III, SCÈNE I. 209 

Les Scipion sont morts aux désorts de Cartliage' ; 
Cicéron, tu n'es plus-, et ta tête et tes mains 

ot quo sa vie ost inutile, il sort de la vie sans écouter un moment l'instinct qui 
nous attache à elle; il se rejoint à FKtrc dos ùtrcs, loin do la tyrannie. 
On trouve dans les odes do Lamotto un couplet contre Caton : 

Caton, d'une âme plus égale, 

Sous l'heureux vainqueur de Pliarsalo 

Eût soulTerl que i'iiouime pliât ; 

Mais, incapable de se rendre, 

Il n'eut pas la force d'attendre 

Un pardon qui l'humiliât. 

On voit dans ces vers quelle est l'énorme différence d'un bourgeois de nos 
jours et d'un héros de Rome. Caton n'aurait pas eu une âme égale, mais très- 
inégale, si, ajant toute sa vie .soutenu lu cause divine de la liberté, il l'otit enfin 
abandonnée. On lui reproche ici d'être incapable de se rendre, c'est-à-dire d'être 
incapable de lâcheté. On prétend qu'il devait attendre son pardon; on le traite 
comme s'il ei^it été un rebelle révolté contre son souverain légitime et absolu, 
auquel il aurait fait volontairement serment de fidélité. 

Les vers de Lamotte sont d'un cœur esclave qui cherche de l'esprit. Je rougis 
quand je vois quels grands hommes de l'antiquité nous nous efforçons tous les 
jours de dégrader, et quels hommes communs nous célébrons dans notre petite 
sphère. 

D'autres, plus méprisables, ont jugé Caton par les principes d'une religion qui 
no pouvait être la sienne, puisqu'elle n'existait pas encore; rien n'est plus injuste 
ni plus extravagant. 11 faut le juger par les principes de Rome, do l'héroïsme et 
du stoïcisme, puisqu'il était Romain, héros et stoïcien. {Note de Voltaire.) 

1. Je ne sais pas ce que l'auteur entend par ce vers. Je ne connais que Métel- 
lus Scipion qui fit la guerre contre César en Afrique, conjointement avec le roi 
Juba. Il perdit la grande bataille de Tapsa; et voulant ensuite traverser la mer 
d'Afrique, la flotte de Lésar coula son vaisseau à fond. Scipion périt dans les flots, 
et non dans les déserts. J'aimerais mieux que l'auteur eiît mis : 

Les Scipion sont morts aux syrtos de Carthage. 

Il faut de la vérité autant qu'on le peut. {Note de Voltaire.) 

■2. Je remarquerai, sur le meurtre de Cicéron, qu'il fut assassiné par un tribun 
militaire nommé Popilius Lœnas, pour lequel il avait daigné plaider, et auquel il 
avait sauvé la vie. Ce meurtrier reçut d'Antoine 200,000 livres de notre monnnio 
pour la tête et les deux mains de Cicéron, qu'il lui apporta dans le forum. Antoine 
les fit clouer à la tribune aux haiangues. Les siècles suivants ont vu des assassi- 
nats, mais aucun qui fût marqué par une si horrible ingratitude, ni qui ait été 
payé si chèrement. Les assassins de Valstein, du maréchal d'Ancre, du duc de 
Guise le Balafré, du duc de Parme Farnèse, bâtard du pape Paul III, et de tant 
d'autres, étaient à la vérité des gentilshommes, ce qui rend leur attentat encore 
plus infâme; mais du moins ils n'avaient pas reçu de bienfaits des princes qu'ils 
massacrèrent : ils furent les indignes instruments de leurs maîtres; et cela ne 
prouve que trop que quiconque est armé du pouvoir, et peut donner de l'argent, 
trouve toujours des bourreaux mercenaires quand il le veut : mais des bourreaux 
gentilshommes, c'est là ce qui est le comble de l'infamie. 

Remarquons que cette horreur et cette bassesse ne furent jamais connues dans 
le temps de la chevalerie : je ne vois aucun chevalier assassin pour de l'argent. 

Si l'auteur de l'Esprit des lois avait dit que l'honneur était autrefois le res- 
sort et le mobile de la chevalerie, il aurait eu raison; mais prétendre que l'hon- 

6. — Théâtre. V. U 



«210 LE TRIUMVIRAT. 

Ont servi do troi)lu''e aux derniers des humains. 
i\Ion sort va me rejoindre à ces grandes victimes. 
Le fer des Achillas et celui des Septimes, 
D'un vil roi de TÉgypte instruments criminels, 
Ont lait couler le sang du plus grand des mortels >. 

neur est le mobile de la monarchie, après les assassinats à prix foit du maréchal 
d'Ancre et du duc de Guise, et après que tant de gentilshommes se sont faits 
bourreaux et archers, après tant d'autres infamies de tous les genres, cela est 
aussi peu convenable que de dire que la vertu est le mobile des républiques. 
Rome était encore république du temps des proscri|)tions de Sylla, do Marius, et 
des triumvirs. Les massacres d'Irlande, la Saint-Barthélcmy, les Vêpres siciliennes, 
les assassinats des ducs d'Orléans et de Bourgogne, le faux monnayage, tout cela 
fut commis dans des monarchies. 

Revenons à Cicéron. Quoique nous ayons ses ouvrages, Saint-Kvremond est 
le premier qui nous ait avertis qu'il fallait considérer en lui l'homme d'État et le 
bon citoyen. Il n'est bien connu que par l'histoire excellente que Middleton nous a 
donnée de ce grand homme [Vllistoh-e de Cicéron par Middleton a été traduite en 
français par l'abbé Prévost J. Il était le meilleur orateur de son temps et le meil- 
leur philosophe. Ses Tusculanes et son Traité de la Nature des dieux, si bien 
traduits par l'abbé d'Olivct, et enrichis de notes savantes, sont si supérieurs dans 
leur gem-e que rien ne les a égalés depuis, soit que nos bons auteurs n'aient pas 
osé prendre uu tel essor, soit quils n'aient pas eu les ailes assez fortes. Cicéron 
disait t&ut ce qu'il voulait; il n'en est pas ainsi parmi nous. Ajoutons encore que 
nous n'avons aucun traite de morale qui approche de ses Offices: et ce n'est pas 
faute de liberté que nos auteurs modernes ont été si au-dessous de lui en ce genre; 
car de Rome à Madrid on est sûr d'obtenir la permission d'ennuyer en moralités. 

Je doute que Cicéron ait été un aussi grand homme en politique. Il se laissa 
tromper à Tàge de soixante-trois ans par le jeune Octave, qui le sacrifia bientôt 
au ressentiment de Marc-Antoine. On ne vit en lui ni la fermeté do Brutus, ni la 
circonspection d'Atticus; il n'eut d'autre fonction, dans l'armée du grand Pompée, 
que celle de dire des bons mots. 11 coiu-tisa ensuite César : il devait, après avoir 
prononcé les Philippiques, les soutenir les armes à la main. Mais je m'arrête; je 
ne veux pas faire la satire de Cicéron. {Note de Voltaire.) 

1. Je propose ici une conjecture. Il me semble que l'intérêt des ministres du 
jeune Ptolémée, âgé de treize ans, n'était point du tout d'assassiner Pompée, mais 
de le garder en otage, comme un gage des faveurs qu'ils pouvaient obtenir du 
vainquetir, et comme un homme qu'ils pouvaient lui opposer s'il voulait les opprimer. 

Après la victoire de Pliarsale, César dépêcha des émissaires secrets à Rhodes, 
pour empêcher qu'on ne reçût Pompée. Il dut, ce me semble, prendre les mêmes 
précautions avec l'Egypte : il n'y a personne qui, en pareil cas, négligeât un inté- 
rêt si important. On peut croire que César prit cette précaution nécessaire, et que 
les Égyptiens allèrent plus loin qu'il ne voulait : ils crurent s'assurer de sa bien- 
veillance en lui présentant la tête de Pompée. On a dit qu'il versa des larmes en 
la voyant; mais ce qui est bien plus sûr, c'est qu'il ne vengea point sa mort; il 
ne punit point Septime, tribun romain, qui était le plus coupable de cet assassi- 
nat; et lorsque ensuite il fit tuer Achillas, ce fut dans la guerre d'Alexandrie, et 
pour un sujet tout différent. Il est donc très-vraisemblable que si César n'ordonna 
pas la mort de Pompée, il fut au moins la cause très-prochaine de cette mort. 
L'impunité accordée à Septime est une preuve bien forte contre César. Il aurait 
pardonné à. Pompée, je le crois, s'il l'avait eu entre ses mains; mais je crois aussi 
qu'il ne le regretta pas; et une pi-euve indubitable, c'est que la première chose 



ACTK III, SClvNE II. 2)1 

Ce n'est que par sa mort (|iie son fils lui ressonible. 
Des brij^ands réunis, (|ue la rapine assemble. 
In prétendu César, un /ils de Cépias', 
Qui commande le meurtre, et qui fuit les combats, 
Dans leur tranquille rage ordonnent de ma vie! 
Octave est maître enfin du monde et de Julie, 
De Julie! Ah ! tjran, ce dernier coup du sort 
Atterre mon esprit luttant contre la mort. 
Détestable rival, usiii-pateur infAme, 
Tu ne m'assassinais ({ue jiour ravir ma femme! 
Et c'est moi qui la livre à tes indignes feux! 
Tu règnes, et je meurs, et je te laisse heureux! 
Et tes llatteurs, tremblants sur un tas de victimes, 
Déjà du nom d'Auguste ont décoré tes crimes ! 
Quel est cet assassin qui s'avance vers moi? 

SCÈNE II. 

POiMPÉE, AlFIDE. 

POMPÉE, l'époc à la main. 

Approche, et puisse Octave expirer avec toi ! 

AUFIDE, 

Jugez mieux d'un soldat qui servit votre père. 

qu'il fit, ce fut de confisquer tous ses biens à Rome. On vendit à l'encan la belle 
maison de Pompée; Antoine l'acbeta, et les enfants de Pompée n'euren ancun 
liéritage. [Note de Voltaire.) 

1. Dion Cassius nous apprend que le surnom du père d'Auguste était Cépias 
Cet Oc.tavianus Cépias fut le premier sénateur de sa branche. Le grand-père d'Au- 
guste n'était qu'un riche chevalier qui négociait dans la petite ville de V'eletri, et 
qui épousa la sœur aînée de César, soit qu'alors la famille des César fût pauvre, 
soit qu'elle voulût plaire au peuple par cotte alliance disproportionnée. J'ai déjà 
dit qu'on reprochait à Auguste que son bisaïeul avait été un petit marchand, un 
changeur à Vcletri. Ce changeur passait même pour le fils d'un affranchi. Antoine 
osa appeler Octave du nom de Spartacus dans un de ses édits, en faisant allusion 
à sa famille, qu'on prétendait descendre d'un esclave. Vous trouverez cette anecdote 
dans la huitième Philippique de Cicéron : quem Spartacum in edictis appellat, etc. 

11 y a mille exemples de grandes fortunes qui ont eu une basse origine, ou que 
l'orgueil appelle basse : il n'y a rien de bas aux yeux du philosophe, et quiconque 
s'est élevé doit avoir eu cette espèce de mérite qui contribue à l'élévation. Mais on 
est toujours surpris de voir Auguste, ne d'une famille si mince, un provincial sans 
nom, devenir le maître absolu de l'empire romain, et se placer au rang des dieux. 

On lui donne des remords dans cette pièce; on lui attribue des sentiments 
magnanimes : je suis persuadé qu'il n'en eut point; mais je sin's persuadé qu'il en 
faut au théâtre. [Noie de Voltaire.) 



212 iAi ÏHIUiMVlRAT. 

l'OMPKE. 

Et tu sers un tyran ! 

AU FI DE, 

Je l'abjure, et j'espère 
N'être pas inutile, en ce séjour atlVeux, 
Au fils, au (ligne fils d'un héros malheureux. 
Seigneur, je viens à vous de la part de Fulvie. 

POMPÉE. 

Est-ce un piège nouveau que tend la tyrannie? 
A son barbare époux viens-tu pour me livrer? 

AUFIDE. 

Du péril le plus grand je viens pour vous tirer, 

POMPÉE. 

L'humanité, grands dieux, est-elle ici connue? 

AUFIDE, 

Sur ce billet, au moins, daignez jeter la vue. 

(II lui donne des tablettes. ) 
POMPÉE. 

Julie ! ô ciel ! Julie ! Est-il bien vrai ? 

AUFIDE. 

Lisez, 

POMPÉE, 

fortune! ô mes yeux, êtes-vous abusés? 
Retour inattendu de mes destins prospères! 
Je mouille de mes pleurs ces divins caractères, 

(II lit.) 
« Le sort paraît changer, et Fulvie est pour nous; 
Écoutez ce Romain ; conservez mon époux, » 
Qui que tu sois, pardonne ; à toi je uie confie ; 
Je te crois généreux sur la foi de Julie, 
Quoi! Fulvie a pris soin de son sort et du mien ! 
Qui Ty peut engager? quel intérêt? 

AUFIDE, 

Le sien, 
D'Antoine abandonnée avec ignominie, 
Elle est des trois tyrans la plus grande ennemie. 
Elle ne borne pas sa haine et ses desseins 
A dérober vos jours au fer des assassins; 
11 n'est point de péril que son courroux ne brave : 
Elle veut vous venger, 

POMPÉE, 

Oui, vengeons-nous d'Octave. 



ACTE III, SCÈNE 111. 213 

Élevé dans l'Asie, au milieu des combats, 

Je n'ai connu de lui que ses assassinats; 

Et dans les champs d'honneur, ({u'il redoute peut-être, 

Ses yeux, qu'il eût baissés, ne m'ont point vu paraître. 

Antoine d'un soldat a du moins la vertu. 

Il est vrai que mon bras ne l'a point combattu; 

Et depuis que mon père expira sous un traître. 

Nous filmes ennemis sans jamais nous connaître. 

Commençons par Octave; allons, et (jue ma main. 

Au bord de mon tombeau, se plonge dans son sein. 

AUFIDE. 

Venez donc chez Fulvie, et sachez qu'elle est prête 
D'Octave, s'il le faut, à vous livrer la tête. 
De quelques vétérans je tenterai la foi ; 
Sous votre illustre père ils servaient comme moi. 
On change de parti dans les guerres civiles : 
Aux desseins de Fulvie ils peuvent être utiles. 
L'intérêt, qui fait tout, les pourrait engager 
A vous donner retraite, et même à vous venger. 

POMPÉE. 

Je pourrais arracher Julie à ce perfide? 

Je pourrais des Romains immoler l'homicide? 

Octave périrait ? 

AUFIDE. 

Seigneur, n'en doutez pas. 

POxMPÉE. 

Marchons. 

SCÈNE III. 

POMPÉE, AUFIDE, JULIE. 

JULIE, 

Que faites-vous? Où portez-vous vos pas? 
On vous cherche, on poursuit tous ceux que cet orage 
Put jeter comme moi sur cet affreux rivage. 
Votre père, en Egypte, aux assassins livré. 
D'ennemis plus sanglants n'était pas entouré. 
L'amitié de Fulvie est funeste et cruelle ; 
C'est un danger de plus qu'elle traîne après elle : 
On l'observe, on l'épie, et tout me fait trembler ; 
Dans ces horribles lieux je crains de vous parler. 



2U LE TRIUMVIRAT. 

Regagnons cos rochers et ces cavernes sombres 
Où la nuit va i)orter ses favorables ombres. 
Demain les trois tyrans, aux premiers traits du jour, 
Partent a^ec la mort de ce fatal séjour; 
Ils vont, loin de vos yeux, ensanglanter le Tibre, 
Ae i)réci[)itez rien, demain vous rtes libre. 

POMPÉE, 

i\ol)le et tendre moitié d'un guerrier malheureux, 

vous! ainsi que Rome, objet de tous mes vœux! 

Laissez-moi m'opposer au destin qui m'outrage. 

Si j'étais dans des lieux dignes de mon courage. 

Si je pouvais guider nos braves légions 

Dans les camps de Rrutus, ou dans ceux des Gâtons, 

Vous ne me verriez pas attendre de Fulvie 

Un secours incertain contre la tyrannie. 

Les dieux nous ont conduits dans ces sanglants déserts-. 

Marchons aux seuls sentiers que ces dieux m'ont ouverts, 

JULIE. 

Octave en ce moment doit entrer chez Fulvie; 
Si vous êtes connu, c'est fait de votre vie, 

AUriDE, 

Seigneur, craignez plutôt d'être ici découvert; 
Aux tribuns, aux soldats, ce passage est ouvert ; 
Entre ces deux dangers que prétendez-vous faire? 

JULIE, 

Pompée, au nom des dieux, au nom de votre père. 

Dont le malheur vous suit, et qui ne s'est perdu 

Que par sa confiance et son trop de vertu. 

Ayez quelque pitié d'une épouse alarmée! 

Avons-nous un parti, des amis, une armée? 

Trois monstres tout-puissants ont détruit les Romains, 

Vous êtes seul ici contre mille assassins... 

Ils viennent, c'en est fait, et je les vois paraître. 

AUFIDE. 

Ah! laissez-vous conduire; on peut vous reconnaître : 
Le temps presse, venez ; vous vous perdez sans fruit. 

JULIE. 

Je ne vous quitte pas. 

POMPÉE. 

A quoi suis-je réduit! 



ACTK Iir, SCKNE IV. 2<5 



SCÈNE IV. 

POMPÉE, JULIE, AUFIDE, suric devant, OCTAVE, 

LICTEURS, au fond. 
OCTAVE. 

Je prôtonds vous parler; ne fuyez point, Julie. 

JULIE, 

Aufide me ramène aux tentes de Fulvie. 

OCTAVE, 

(A Aufido.) 

Demeurez, je le veux,.. Vous, quel est ce Romain? 
Est-il de votre suite ? 

3LLIE. 

Ah ! je succom]>e enfin, 

AUFIDE, 

€"est un de mes soldats dont l'utile courage 

S'est distingué dans Rome en ces jours de carnage; 

Et de Rome à mon ordre il arrive aujourd'hui, 

OCTAVE, à Pompée. 

Parle; que fait Pompée? Où Pompée a-t-il fui? 

POMPÉE, 

Il ne fuit point, Octave; il vous cherche, et peut-être 
Avant la fin du jour vous le verrez paraître, 

OCTAVE, 

Tu sais en quel état il faut le présenter : 

C'est sa tête, en un mot, qu'il me faut apporter ; 

Et tu dois être instruit quelle est la récompense, 

POMPÉE, 

Elle est puhlique assez, 

JULIE. 

terreur 

POMPÉE. 

vengeance! 



2)0 LE TRIUMVIRAT. 

SCÈNE V. 

PO.MPKE, .lUIJi:. AUFIDE, OCTAVE, un tribun. 

LE TP.IBLN. 

Vous rtcs obéi : grâce à votre heureux sort, 
Pompée eu ce mouient est ou captif ou mort. 

OCTAVE. 

Que dis- tu? 

LE TRIBUN. 

Ses suivants s'avançaient dans la plaine 
Oui sï'tcnd de Pisaure aux remparts de Césène ; 
Les rebelles, bientôt entourés et surpris, 
De leurs témérités ont eu le digne prix. 

POMPÉE. 

Ah ciel ! 

LE TRIBLN. 

A la valeur que tous ont fait paraître. 
On croit qu'ils combattaient sous les yeux de leur maître. 

POMPÉE, à part. 

Je perds tous mes amis ! 

LE TRIBUN. 

S'il est parmi les morts. 
Vos soldats à vos pieds vont apporter son corps. 
S'il est vivant, s'il fuit, il va toml)er, sans doute. 
Aux pièges que nos mains ont tendus sur sa route; 
Il ne peut échapper au trépas qui l'attend. 

OCTAVE. 

Allez, continuez ce service important. 

Vous, Aufide, en tout temps j'éprouvai votre zèle; 

Je sais qu'Antoine en vous trouve un guerrier fidèle : 

Allez : si ce soldat peut servir aujourd'hui, 

Souvenez-vous surtout de répondre de lui. 

Vous, licteurs, arrêtez le premier téméraire 

Qui viendrait sans mon ordre en ce liea solitaire. 

POMPÉE, à Aulido. 

Viens guider mes fureurs. 

JULIE. 

dieux qui m'écoutez. 
Dans quel péril nouveau vous nous précipitez! 



ACTE III, SCÈNE VI. 217 

SCÈNE VP. 

OCTAVE, JULIE. 

OCTAVE, arrùtant Julie. 

Je vous ai déjà dit que vous deviez lu'outendro. 
Votre abord en cette île a droit de me surprendre ; 
Mais cessez de me craindre, et calmez votre cœur. 

JULIE. 

Seigneur, je ne crains rien, mais je frémis d'iiorreur. 

OCTAVE. 

Vous changerez peut-être en connaissant Octave. 

JULIE. 

J'ai le sort des Romains, il me traite en esclave. 
Vous pouviez respecter mon nom et mon malheur, 

OCTAVE. 

Sachez que de tous deux je suis le protecteur. 

Les respects des humains et Rome vous attendent; 

Ce nom que vous portez, et leurs vœux vous demandent ; 

Je dois vous y conduire, et le sang des Césars 

Ne doit plus qu'en triomphe entrer dans ses remparts. 

Pourquoi les quittez-vous? Ne pourrai-je connaître 

Qui vous dérobe à Rome, où le ciel vous fit naître? 

JULIE. 

Demandez-moi plutôt, dans ces horribles temps, 
Pourquoi dans Rome encore il est des habitants, 
La ruine, la mort de tous côtés s'annonce ; 
Mon père était proscrit ; et voilà ma réponse. 

OCTAVE, 

- Mes soins veillent sur lui ; ses jours sont assurés; 
Je les ai défendus, vous les rendez sacrés, 

JULIE, 

Ainsi je dois bénir vos lois et votre empire. 
Lorsque vous permettez que mon père respire 

OCTAVE, 

Il s'arma contre moi ; mais tout est oublié : 

1. « Le pauvre diable confesse, écrivait Voltaire à d'Argental, qu'il ne peut 
rôciiauffer cette scène, et il dit qu'il lui est impossible de faire d'Octave un amou- 
reux violent. L'impuissance dont il convient lui fait beaucoup de peine ; mais il 
Jit que c'est le seul vice dont on ne peut passe coniger. » 



âl8 LE TRIUMVIRAT. 

No lui rcsseml)l('z i)()iiit par son inimitié. 

Mais enfin près do inoi qui vous a pu conduire? 

JL lu:. 
La colore dos dieux obstinés à nie nuire. 

OCTAVE. 

Ces dieux se calmeront. Ma sévère é(iuilé 

A vengé le héros qui m'avait adopté. 

Il n'appartient qu'à moi (Flionoror dans Julie 

Le sang-, l'auguste sang dont vous êtes sortie. 

Je dois compte de vous à Rome, aux demi-dieux 

Que le monde à genoux révère en vos aïeux. 

JULIE. 

Vous ! 

OCTAVE. 

Un fils de César ne doit jamais permettre 
Qu'en d'étrangères mains on ose vous remettre. 

Jl LIE. 

Aous son fils!... ô héros! ô généreux vainqueur! 

Quel fils as-tu choisi ? Quel est ton successeur ? 

César vous a laissé son pouvoir en partage ; 

Sa magnanimité n'est pas votre héritage : 

S'il versa quelquefois le sang du citoyen. 

Ce fut dans les combats, en répandant le sien ; 

C'est par d'autres exploits que vous briguez l'empire. 

Il savait pardonner, et vous savez proscrire : 

Prodigue do bienfaits, et vous d'assassinats, 

A ous n'êtes point son fils, je ne vous connais pas. 

OCTAVE. 

Jl vous parle par moi, Julie ; il vous pardonne 
Les noms injurieux que votre erreur me donne. 
Ne me reprochez plus ces arrêts rigoureux 
Qu'arrache à ma justice un devoir malheureux. 
La paix va succéder aux jours de la vengeance. 

JULIE. 

Quoi ! vous me donneriez un rayon d'espérance ! 

OCTAVE. 

Vous pouvez tout. 

JULIE. 

Qui? moi? 

OCTAVE. 

Vous devez présumer 
Quel est le seul moyen qui peut me désarmer, 



ACTK III, SCÈNE VI. 2'î9 

Et qui de ma clrmcnce est la cause ot io gage. 

.IlLIE. 

Aous parlez de clémence au milieu du carnage! 
Hélas! si tant de sang, de supplices, de morts. 
Ont pu laisser dans vous quelque accès aux remords ; 
Si vous craignez du moins cette haine publique, 
Cette horreur attachée au pouvoir tyrannique; 
Ou, si quelques vertus germent dans votre cœur. 
En les mettant à prix n'en souillez point l'honneur; 
N'en avilissez pas le caractère auguste. 
Est-ce à vos passions à vous rendre plus juste? 
Soyez grand par vous-même. 

OCTAVE. 

Allez, je vous entends; 
Et j'avais bien prévu vos refus insultants. 
Un rival criminel, une race ennemie... 

JULIE. 

Qui ? 

OCTAVE. 

Vous le demandez ! vous savez trop, Julie, 
Quel est depuis longtemps l'objet de mon courroux, 
Et Pompée... 

JULIE. 

Ah! cruel, cjuel nom prononcez-vous? 
Pompée est loin de moi : qui vous dit que je l'aime? 

OCTAVE. 

Qui me le dit? vos pleurs. Qui me le dit? vous-même. 
Pompée est loin de vous, et vous le regrettez ! 
^ ous pensez m'adoucir lorsque vous nVinsultez ! 
Lorsque de Rome enfin votre imprudente fuite 
Du sein de vos parents vous entraîne à sa suite ! 

JULIE. 

Ainsi vous ajoutez l'opprobre à vos fureurs. 
Ah! ce n'est pas à vous à m'enseigner les mœurs. 
Je ne suis point réduite à tant d'ignominie ; 
Et ce n'est pas pour vous que je me justifie. 
J'ai quitté mon pays que vous ensanglantez, 
Mes parents et mes dieux que vous persécutez. 
J'ai dû sortir de Rome où vous alliez paraître; 
Mon père l'ordonnait, vous le savez peut-être ; 
C'est vous que je fuyais; mes funestes destins 
Quand je vous évitais m'ont remise en vos mains. 



220 LE TRir.MVIUAT. 

Coininandez, s'il le faut, à la terre asservie: 
Mon cœur ne dépend point de votre tyrannie. 
Vous pouvez tout sur liome, et rien sur mon devoir. 

OCTAVE. 

Vous ignorez mes droits, ainsi que mon pouvoir. 
Vous vous trompez, Julie, et vous pourrez apprendre 
Que Lucius sans moi ne peut choisir un gendre ; 
Que c'est à moi surtout f|ue Ton doit olxMr. 
Déjà Home m'attend; soyez prête à partir. 

JULIE. 

Voilà donc ce grand cœ^ir, ce héros magnanime, 
Qui du monde calmé veut mériter l'estime! 
Voilà ce règne heureux de paix et de douceur! 
Il fut un meurtrier, il devient ravisseur! 

OCTAVE. 

Il est juste envers vous; mais, quoi qu'il en puisse être. 
Sachez que le mépris n'est pas fait pour un maître. 
Que vous aimiez Pompée, ou qu'un autre rival, 
Encouragé par vous, cherche l'honneur fatal 
D'oser un seul moment disputer ma conquête, 
On sait si je me venge ; il y va de sa tête : 
C'est un nouveau proscrit que je dois condamner; 
Et je jure par vous de ne point pardonner. 

JLLIE. 

Moi, j'atteste ici Rome et son divin génie, 

Tous ces héros armés contre la tyrannie. 

Le pur sang des Césars, et dont vous n'êtes pas, 

Qu'à vos proscriptions vous joindrez mon trépas 

Avant que vous forciez cette âme indépendante 

A joindre une main pure à votre main sanglante. 

Les meurtres que dans Rome ont commis vos fureurs, 

De celui que j'attends sont les avant-coureurs. 

Un nouvel Appius a trouvé Virginie ; 

Son sang eut des vengeurs; il fut une patrie; 

Rome suhsiste encor. Les femmes en tout temps 

Ont servi dans nos murs à punir les tyrans. 

Les rois, vous le savez, furent chassés pour elles. 

Nouveau Tarquin, tremblez ! 

(VAlc sort.) 



ACTE III, SCENE VII. 221 

SCÈNE VIT. 

OCTAVE. 

Qiio d'injures nouvelles! 
(Juel reproche accahlant pour mon cœur oppressé ! 
Ce cœur m'en a dit plus qu'elle n'a prononcé. 
Le cruel est haï, j'en fais l'expérience ; 
Je suis ])uni déjà de ma toute-puissance; 
A peine je gouverne, à peine j'ai goûté 
Ce pouvoir qu'on m'envie, et qui m'a tant coûté. 
Tu veux régner, Octave, et tu chéris la gloire ; 
Tu voudrais que ton nom vécût dans la mémoire; 
Il portera ta honte à la postérité. 
Être à jamais haï! quelle immortalité! 
Mais l'être de Julie, et l'être avec justice! 
Entendre cet arrêt qui fait seul ton supplice ! 
Le peux-tu supporter ce tourment douloureux 
D'un esprit emporté par de contraires vœux. 
Qui fait le mal qu'il hait, et fuit le bien qu'il aime', 
Qui cherche à se tromper, et qui se hait lui-même? 
- — Faut-il donc que l'amour ajoute à mes fureurs? 
Ah! l'amour était fait pour adoucir nos mœurs. 
D'indignes voluptés corrompaient mon jeune âge : 
L'ambition succède avec toute sa rage. 
Par quel nouveau torrent je me laisse emporter! 
Que d'ennemis à vaincre! et comment les dompter? 
Mânes du grand César! ô mon maître! ô mon père ! 
Que Brutus immola, mais que Rrutus révère; 
Héros terrible et doux à tous tes ennemis. 
Tu m'as laissé l'empire à ta valeur soumis; 
La moitié de ce faix accable ma jeunesse. 
Je n'ai que tes défauts, je n'ai que ta faiblesse; 
Et je sens dans mon cœur, de remords combattu, 
Que je n'ose avec toi disputer de vertu. 

1. Vers de Racine dans ses Cantiques san-és. V03'. OEuvres complètes de Racine, 
édition de MM. Saint-Marc Girardin et Louis Moland, tome V, page 38-2. 

FIN DU TROISlîiME ACTE. 



ACTE QUATRIEME. 



SCENE I. 

FULVIE, ALBLXE. 

ALBINE. 

Quand sous vos pavillons, de sa crainte occupée, 
Invoquant en secret l'ombre du grand Pompée, 
Les sanglots à la bouche et la mort dans les yeux, 
Julie appelle en vain les enfers et les dieux. 
Vous la laissez, Fulvie, à sa douleur mortelle. 

FLLVIE. 

Quelle se plaigne aux dieux, je vais agir pour elle. 
J'attends ici Pompée. 

ALBIXE. 

Eh ! ne pouviez-vous pas 
De cette île avec eux précipiter vos pas? 

FLLVIE. 

Non, de nos ennemis la fureur attentive 
Couvre de meurtriers et Tune et l'autre rive : 
P.ien ne peut nous tirer de ce gouffre d'horreur, 
J'y reste encore un jour, et c'est pour leur malheur. 

ALBINE. 

Qu'espérez-vous d'un jour? 

FLLVIE. 

La mort ; mais la vengeance. 

ALBINE. 

Eh: peut-on se venger de la toute-puissance? 

FLLVIE. 

Oui, quand on ne craint rien. 

ALBINE, 

Dans nos vaines douleurs, 
'un sexe infortuné les armes sont les pleurs. 



ACTE IV, SCKNE II. .223 

Le puissant Ibiile aux pieds le faible qui menace. 
Fit rit, en l'écrasant, de sa débile audace. 

l'LLVlK. 

Désormais à Fulvie ils n'insulteront plus; 
Ils ne se joueront pas de mes pleurs superflus. 
Je sais (|ue ces brigands, allâmes de rapine, 
En comblant mon o[)|)robi'e, ont juré ma ruine. 
Prodigues ravisseurs, et bas intéressés, 
Ils m'enlèvent les biens (|iie mon père a laissés; 
On les donne pour dot à ma (ière rivale. 
Mais, Albine, crois-moi, la pompe nuptiale 
Peut se cbanger encore en un trop juste deuil 
Et tout usurpateur est près de son cercueil. 
J'ai pris le seul parti qui reste à ma fortune. 
De Pompée et de moi la querelle est commnne : 
Je l'attends; il suffit. 

ALBINE. 

Il est seul, sans secours. 

FULVIE. 

Il en aura dans moi. 

ALBI-NE. 

Vous hasardez ses jours. 

FULVIE. 

Je prodigue les miens. Va, retourne à Julie; 
Soutiens son désespoir et sa force affaiblie ; 
Porte-lui tes conseils, son âge en a besoin ; 
Et de mon sort affreux laisse-moi tout le soin. 

ALBINE. 

L'état où je vous vois m'épouvante et m'afflige. 

FULVIE. 

Porte ailleurs ton effroi ; va, laisse-moi, te dis-je. 
Pompée arrive enfin ; je le vois. Dieux vengeurs, 
Ainsi que nos affronts unissez nos fureurs! 

SCÈNE II. 

POMPÉE, FULVIE 

FULVIE. 



Ètes-vous affermi ? 



POMPEE. 

J'ai consulté ma gloire 



224 LE TRIUMVIRAT. 

J'ai craint qu'elle ne vît une action trop noire 
Dans le meurtre inouï qui nous tient occupés, 

FULVIE. 

Elle parle avec Rome-, elle vous dit : Frappez. 

Ils partent dès demain, ces destructeurs du monde; 

Ils partent triomphants : et cette nuit profonde 

Est le temps, le seul temps, où nous pouvons tous deux, 

Sans autre appui que nous, venger Rome sur eux. 

Seriez-vous en suspens? 

POMPÉE. 

Non : mes mains seront prêtes. 
Je voudrais de cette hydre abattre les trois têtes. 
Je ne puis immoler qu'un de mes ennemis : 
Octave est le plus grand ; c'est lui que je choisis. 

naviE. 
Vous courez à la mort. 

1' M P É E . 

Elle ennoblit ma cause. 
De cet indigne sang c'est peu que je dispose; 
C'est peu de me yenger ; je n'aurais qu'à rougir 
De frapper sans péril, et sans savoir mourir. 

FULVIE. 

Vous faites encor plus; vous vengez la patrie, 
Et le sang innocent qui s'élève et qui crie; 
A ous servez l'univers. 

POMPÉE. 

J'y suis déterminé. 
L'assassin des Romains doit être assassiné. 
Ainsi mourut César ; il fut clément et brave ; 
Et nous pardonnerions à ce lâche d'Octave! 
Ce que Brutus a pu, je ne le pourrais pas! 
Et j'irais pour ma cause emprunter d'autres bras! 
Le sort en est jeté. Faites venir Aufide, 

FLLVIE. 

Il veille près de nous dans ce camp homicide. 
Qu'on l'appelle... Déjà les feux sont presque éteints'. 
Et le silence règne en ces lieux inhumains. 



1. On voit dans l'cloignement des restes de feux faiblement allumés autour des 
tentes, et le théâtre représente une nuit. {Note de Voltaire.) 



ACTE IV, SCÈNE III. 225 

SCÈNE III. 

POMPÉE, FULVIE, AU F IDE. 

FULVIE, à Aufide. 

Approchez. Que fait-on dans ces tentes coupables ? 

AUFIDE. 

Le sommeil y répand ses pavots favorables, 
Lorsque les murs de Rome, au carnage livrés, 
Retentissent au loin des cris désespérés 
Que jettent vers les cieux les filles et les mères, 
Sur les corps étendus des enfants et des pères. 
Le sang ruisselle à Rome; Octave dort en paix. 

POMPÉE. 

Vengeance, éveille-toi ! Mort, punis ses forfaits ! 
Dites-moi dans quels lieux ses tentes sont dressées. 

FULVIE. 

Vous avez remarqué ces roches entassées 
Qui laissent un passage à ces vallons secrets. 
Arrosés d'un ruisseau que bordent des cyprès ; 
Le pavillon d'Antoine est auprès du rivage; 
Passez, et dédaignez de venger mon outrage : 
Vous trouverez plus loin l'enceinte et les palis 
Où du clément César est le barbare fils. 
Avancez, vengez-vous. 

AUFIDE. 

Une troupe sanglante, 
Dpns la nuit, à toute heure, environne sa tente. 
Des plaisirs de leurs chefs afl"reux imitateurs. 
Ils dorment auprès d'eux dans le sein des horreurs. 

POMPÉE. 

Vous avez préparé votre fidèle esclave? 

FULVIE. 

Il vous attend : marchez jusques au lit d'Octave. 

POMPÉE, à Fulvie. 

Je laisse entre vos mains, dans ce cruel séjour, 
L'objet, le seul objet pour qui j'aimais le jour, 
Le seul qui pût unir deux familles fatales. 
Deux races de héros en infortune égales. 
Le sang des vrais Césars. Ayez soin de son sort ; 

6. — Théâtre. V. 1j 



"226 LE TRIUMVIRAT. 

Enseignez à son rœiir à supporter ma mort. 
(Ju'elle envisage moins ma perte que ma gloire; 
Que, mort pour la venger, je vive en sa mémoire : 
C'est tout ce que je veux. Mais en portant mes coups, 
Je vous laisse exposée, et je frémis pour vous. 
xVntoine est en ces lieux maître de votre vie, 
Il peut venger sur vous le frère d'Octavie. 

FULVIE. 

Qui? lui! qui? ce mortel sans pudeur et sans foi? 

Cet oppresseur de Rome, et du monde, et de moi ? 

Lui, qui m'ose exiler? Quoi! dans mon entreprise 

Vous pensez qu'un tyran, (ju'une mort me suffise? 

Aviez-vous soupçonné que je ne saurais pas 

Porter, ainsi que vous, et souffrir le trépas ; 

Que je dévorerais mes douleurs impuissantes? 
-^-^Voyez de ces tyrans les demeures sanglantes ; 
^^ -C'est l'école du meurtre, et j'ai dû m'y former; 

De leur esprit de rage ils ont su m'animer ; 

Leur loi devient la mienne, il faut que je la suive; 

Il faut qu'Antoine meure, et non pas que je vive. 

Il périra, vous dis-je, 

POMPÉE. 

Et par qui ? 

FULVIE. 

Par ma main^, 

POMPÉE. 

Osez-vous bien remplir un si hardi dessein ? 

FULVIE. 

Osez-vous en douter? Le destin nous rassemble 
Pour délivrer la terre, et pour mourir ensemble. 
Que le triumvirat, par nous deux aboli, 
Dans la tombe avec nous demeure enseveli. 
J'ai trop vécu comme eux : le terme de ma vie 

1. Ce trait n'est pas historique, mais il ne m'étonne point dans Fulvie; c'était 
une femme extrême en ses fureurs, et digne, comme elle le dit, du temps funeste 
où elle était née. Elle fut presque aussi sanguinaire qu'Antoine. Cicéron rapporte, 
dans sa troisième Philippique, que Fulvie étant à Brindes avec son mari, quelques 
centurions mêlés à des citoyens voulurent faire passer trois légions dans ie parti 
opposé; qu'il les fit venir chez lui l'un après Tautre sous divers prétextes, et les 
fit tous égorger. Fulvie y était présente; son visage était tout couvert de leur sang : 
Os uxoris sanguine respersum constabat. Elle fut accusée d'avoir arraché la langue 
à Cicéron après sa mort, et de l'avoir percée de son aiguille de tète. {Xote de 
Voltaire.) 



i 



ACTE IV, SCtiNE III. 227 

Est conforme auv horreurs dont les dieux l'ont remplie; 
Et Poni|)(''e, aux enfers descendant sans eflroi, 
Y va traîner Octave avec Antoine et moi. 

AU F IDE. 

Non, espérez encor; les soldats de ces traîtres 
Ont clianj^é quelquefois de drai)eaux et de maîtres : 
Ils ont trahi Lépide ^; ils pourront aujourd'hui 
Vendre au fils de Pompée un mercenaire appui. 
Pour gagner les Romains, pour forcer leur hommage, 
-Il ne faut qu'un grand nom, de l'or et du courage. 
On a vu Marins entraîner sur ses pas- 
Les mêmes assassins payés pour son trépas. 
Nous séduirons les uns, nous comhattrons le reste. 
Ce coup désespéré peut vous être funeste ; 
Mais il peut réussir. Brutus et Cassius ^ 
N'avaient pas, après tout, des projets mieux conçus. 
Téméraires vengeurs de la cause commune, 
Ils ont frappé César et tenté la fortune. 



\. Cette réflexion d'Aufide est très-convenable, puisqu'elle est fondée sur la 
vérité : car, après la bataille de Modène, qu'Antoine avait perdue, il eut la con- 
fiance de se présenter presque seul devant le camp de Lépide ; plus de la moitié 
des légions passa de son côté. Lépide fut obligé de s'unir avec lui, et cette aven- 
ture même fut l'origine du triumvirat. {Note de Voltaire.) 

'2. Non-soulemont ceux de Minturne, qui avaient ordre de tuer Marins, se décla- 
rèrent en sa faveur, mais étant encore proscrit en Afrique, il alla droit à Rome 
avec quelques Africains, et leva des troupes dès qu'il y fut arrivé. {Note de 
Voltaire.) 

3. Il est constant que Brutus et Cassius n'avaient pris aucune mesure pour se 
maintenir contre la faction de César. Ils ne s'étaient pas assurés d'une seule cohorte; 
et même après avoir comn)is le meurtre, ils furent obligés de se réfugier au Capi- 
tole. Brutus harangua le peuple du haut de cette forteresse, et on ne lui répondit 
que par des injures et des outrages; on fut prêt de l'assiéger. Les conjurés eurent 
beaucoup de peine à ramener les esprits; et loisque Antoine eut montré aux 
Romains le corps de César sanglant, le peuple, animé par ce spectacle, et furieux 
de douleur et de colère, courut le fer et la flamme à la main vers les maisons de 
Brutus et de Cassius; ils furent obligés de sortir de Rome: le peuple déchira un 
citoyen nommé Cinna, qu'il crut être un des meurtriers. Ainsi il est clair que 
l'entreprise de Brutus, de Cassius, et de leurs associés, fut soudaine et téméraire 
Ils résolurent de tuer le tyran, à quelque prix que ce fût, quoi qu'il en pût 
arriver. 

Il y a vingt exemples d'assassinats produits par la vengeance ou par l'enthou- 
siasme de la liberté, qui furent l'effet d'un mouvement violent plutôt que d'une 
conspiration bien réfléchie et prudemment méditée. Tel fut l'assassinat du duc de 
Parme Farnèse, bâtard du pape Paul III; telle fut même la conspiration des Pazzi, 
qui n'étaient point sûrs des Florentins en assassinant les Médicis, et qui se con- 
fièrent à la fortune. {Note de Voltaire.) 



2-28 LE TRIUMVIRAT. 

Ils devaient mille fois p(^rir dans le sénat; 

Ils vivent cependant, ils partagent l'État ; 

Et dans Rome avec vous je les verrai peut-être. 

iMes fïuerriers sur vos pas à l'instant vont paraître. 

Nous vous suivrons de près ; il en est temps, marchons. 

POMPÉE. 

Je t'invo(iue, Briitus! je t'imite; frappons! 

(Il sort avec Aufide.) 

SCÈNE IV. 

FULVIE, JULIE, ALBINE. 

JULIE. 

Il m'échappe, il me fuit; ô ciel! m'a-t-il trompée? 
Autel ! fatal autel ! mânes du grand Pompée ! 
Votre fils devant vous m'a-t-il fait prosterner 
Pour trahir mes douleurs, et pour m'abandonner? 

FULVIE. 

S'il arrive un malheur, armez-vous de courage : 
Il faut s'attendre à tout, 

JULIE. 

Quel horrible langage! 
S'il arrive un malheur! Est-il donc arrivé? 

FULVIE. 

Non, mais ayez un cœur plus grand, plus élevé. 

JULIE. 

Il l'est ; mais il gémit : vous haïssez, et j'aime. 

Je crains tout pour Pompée, et non pas pour moi-même. 

Que fait-il ? 

FULVIE. 

Il VOUS sert... Les flambeaux dans ces lieux 
De leur faible clarté ne frappent plus mes yeux K 
Sommeil ! sommeil de mort, favorise ma rage ! 

JULIE. 

Où courez-vous? 

FULVIE. 

Restez ; j'ai pitié de votre âge, 
De vos tristes amours, et de tant de douleurs. 
Géniissez, s'il le faut ; laissez-moi mes fureurs ! 

i. Les flambeaux qui éclairent les tentes s'éteignent. (Note de Voltaire.^ 



ACTE IV, SCÈNE V. 229 

SCÈNE V. 
JULIE, ALBINE. 

JULIE. 

Que veut-elle me dire, et qu'est-ce qu'on prépare ? 
Séjour de meurtriers, île affreuse et barbare ! 
Je l'avais bien prévu, tu seras mon tombeau. 
Albine, instruisez-moi de mon malheur nouveau : 
Pompée est-il connu? Voit-il sa dernière heure? 
]\'est-il plus d'espérance? Est-il temps que je meure? 
Je suis prête, parlez. 

ALBINE. 

Dans cette horrible nuit, 
J'ignore, ainsi que vous, s'il succombe ou s'il fuit, 
8i Fulvie au trépas aura pu le soustraire : 
Elle suit les conseils d'une aveugle colère, 
Qu'en ses transports soudains rien ne peut captiver; 
Elle expose Pompée, au lieu de le sauver. 

JULIE. 

Je m'y suis attendue ; et quand ma destinée. 

Dans cet orage affreux m'a près d'elle amenée, 

Je ne me flattais pas d'y rencontrer un port. 

Je sais que c'est ici le séjour de la mort. 

Je suis perdue, Albine, et ne suis point trompée. < 

La fille d'un César, la veuve d'un Pompée, 

vSera digne du moins, dans ces extrémités. 

Du sang qu'elle a reçu, des noms qu'elle a portés. 

On ne me verra point déshonorer sa cendre 

Par d'inutiles cris qu'on dédaigne d'entendre. 

Rougir de lui survivre, et tromper mes douleurs 

Par l'espoir incertain de trouver des vengeurs. 

Pour affronter la mort, il échappe à ma vue : 

Il a craint ma faiblesse ; il m'a trop mal connue : 

S'il prétend que je vive, il m'outrage en effet. 

Allons. 



230 LE inirMVTRAT. 

SCÈNE VI. 

JULIE, ALBINE, POMPÉE. 

JULIE, 

dieux ! Pompée ! 

POMPÉK. 

Il est mort, c'en est fait. 

JULIE. 

Qui? 

POMPÉE. 

L'univers est libre. 

JULIE. 

Piome ! ô ma patrie ! 
Octave est mort par vous ! 

POMPÉE. 

Oui, je vous ai servie. 
De la terre et de vous j'ai puni l'oppresseur. 

JULIE. 

succès inouï! trop heureuse fureur! 

POMPÉE, 

Ses gardes assoupis, dans leur infâme ivresse, 
Laissaient un accès libre à ma main vengeresse : 
Un de ses favoris, un de ses assassins, 
Un ministre odieux de ses alfreux desseins. 
Seul auprès du tyran reposait dans sa tente : 
J'entre ; un dieu me conduit ; une idée effrayante. 
De la mort que j'apporte un songe avant-coureur, 
Dans son profond sommeil excitant sa terreur. 
De ses proscriptions lui présentait l'image ; 
Quelques sons mal formés de sang et de carnage 
S'échappaient de sa bouche, et son perfide cœur 
Jusque dans le repos déployait sa fureur ; 
De funèbres accents ont prononcé Pompée: 
Dans son cœur à ce nom j'ai plongé cette épée; 
Mon rival a passé du sommeil au trépas, 
Trépas encor trop doux pour tant d'assassinats ; 
Il aurait dû périr par un supplice insigne. 
Je sais que de Pompée il eût été plus digne 
D'attaquer un César au milieu des combats, 
Mais un César tyran ne le méritait pas. 



ACTE IV, SCÈNE VU. 231 

Le silence et la mort ont servi ma retraite. 

JULIE. 

Je goùle en frémissant nne joie in([iii("'t(\ 
L'effroi qui me saisit, corrompanl mon espoir, 
Empoisonne en secret le bonheur de vous voir. 
Pourrez-vous fuir du moins de cette île exécrable? 

POMPÉE. * 

Moi, fuir! 

JULIE. 

Il reste encore un tyran redoutable. 

POMPÉE. 

Si le ciel nous seconde, il n'en restera plus, 

JULIE. 

Et comment rassurer mes esprits éperdus? 
Antoine va venger la mort de son complice. 

POMPÉE. 

D'Antoine en ce moment les dieux vous font justice; 
Et je mourrai du moins, heureux dans mes malheurs. 
Sur les corps tout sanglants de nos deux oppresseurs. 
Venez, il n'est plus temps d'écouter vos alarmes. 

JULIE. 

Ciel! pourquoi ces flambeaux, ces cris, ce bruit des armes? 

POMPÉE. 

Je ne vois pins l'esclave à qui j'étais remis. 
Et qui, me conduisant parmi mes ennemis, 
Jusques au lit d'Octave a guidé ma furie. 



SCENE VIL 

POMi^ÉE, JLLIE, ALiJINE, AUFIDE. 

AUFIDE. 

Tout serait-il perdu? L'esclave de Fulvie, 
Saisi par les soldats, est déjà dans les fers. 
De César dans le camp le nom remplit les airs. 
On marche, on est armé : le reste, je l'ignore. 
J'ai des soldats. Allons. 

JULIE, à Aufido. 

Ah ! c'est toi que j'implore. 
C'est toi qui de Pompée es devenu l'appui. 



232 LE TRIUMVIRAT. 

Al FIDE. 

Je vous répouds du moins de mourir près de lui. 

POMPÉE. 

Mettez votre courage à supporter ma perte. 
La tente de Kulvie h vos pas est ouverte ; 
Rentrez, attendez-y les derniers coups du sort : 
Confondez vos tyrans encore après ma mort, 
Conservez pour eux tous une haine éternelle ; 
C'est ainsi qu'à Pompée il faut être fidèle. 
Pour moi, digne de vivre et mourir votre époux, 
Je leur vendrai bien cher des jours qui sont à vous. 

— Le l;\che fuit en vain, la mort vole à sa suite ; 

— <;'cst eu la défiant que le brave l'évite \ 

i. Dans la leUre à d'Argcntal, du 23 .juin 1704, se trouve un vers qui avait 
place ici; mais on n'a pas les autres qui faisaient partie de la même version. (B.) 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



ACTE CINQUIÈME. 



SCENE I. 

JULIE, FULYIE; gardes dans le fond. 
JULIE. 

Vous me l'aviez bien dit qu'il me fallait tout craindre. 
Voilà donc nos succès ! 

FULVIE. 

Vous êtes seule à plaindre : 
Vous aviez devant vous un avenir heureux: ' 
Vous perdez de beaux jours, et moi des jours affreux. 
Vivez, si vous l'osez : je déteste la vie; 
Ma main n"a pu suffire à mon âme hardie. 
Ces monstres que le ciel veut encor protéger 
Sont plus heureux que nous dans Tart de se venger. 
Pompée, en s'approchant de ce perfide Octave S 
En croyant le punir, n'a frappé qu'un esclave. 
Qu'un des vils instruments de ses sanglants complots. 
Indigne de mourir sous la main d'un héros. 
D'un plus grand ennemi j'allais purger le monde; 
Je marchais, j'avançais dans cette nuit profonde ; 
Mon bras était levé, lorsque de toutes parts 
Les flambeaux rallumés ont frappé mes regards. 
Octave tout sanglant a paru dans la tente. 

i. Il y eut quelques exemples de pareille méprise dans les guerres civiles de 
Rome. L'esprit de vertige qui animait alors les Romains est presque inconcevable. 
Lucius Terentius, voulant tuer le père du grand Pompée, pénétra seul jusque dans 
sa tente, et crut longtemps l'avoir perce de coups; il ne reconnut son erreur que 
lorsqu'il voulut faire soulever les troupes, et qu'il vit paraître à leur tête celui 
qu'il croyait avoir égorge. On dit que la même chose arriva depuis à Maximien 
Hercule, quand il voulut se venger de Constantin, son gendre. Vous voyez aussi, 
dans la tragédie de Venceslas, que Ladislas assassine son propre frère, quand il 
croit assassiner le duc, son rival. [Note de Voltaire.) 



234 LE TRIUMVIRAT. 

De leurs lâches licteurs une troupe insolente 
Mg conduit en ces lieux captive auprès de vous. 
Fléchissez vos tj rans ; je hrave ici leurs coups. 
Qu'on me laisse le jour, ou hien qu'on me punisse, 
Ma vengeance est pertlue, et voilà mon supplice. 
Ciel ! si tu veux encor prolonger mes destins, 
Oue ce soit seulement pour mieux armer mes mains. 
Pour mieux servir ma haine et ma fureur trompée. 

JULIE. 

Hélas! avez-vous su ce que devient Pompée? 
Est-il vivant ou mort en ces déserts sanglants? 
Aufide aura-t-il ])u déroher aux tyrans 
Ce héros tant proscrit que la terre abandonne? 

FLLVIE. 

Il n'ose m'en flatter : mais aucun ne soupçonne 
Que Pompée en eflet soit errant sur ces bords. 
Vers Césène aujourd'hui tous ses amis sont morts; 
Le bruit de son trépas commence à se répandre ; 
Les tyrans sont trompés ; et vous pouvez comprendre 
Que ce bruit peut servir encore à le sauver; 
C'est un soin que mes mains n'ont pu se réserver. 
Vous êtes libre au moins ; son salut vous regarde : 
Vous me voyez captive, on m'arrête, on me garde; 
Je ne puis rien pour vous, ni pour lui, ni pour moi. 
J'attends la mort. 

SCÈNE II. 

JULIE, FULVIE, OCTAVE, ANTOINE, tribuns, 

LICTE UUS. 
AXTOINE. 

Tribuns, exécutez ma loi ; 
Gardez cette coupable, et répondez-moi d'elle; 
Suivez de ses complots la trace criminelle, 
Qu'on l'observe, et surtout que nous soyons instruits 
Des complices secrets par son ordre introduits. 

FULVIE. 

Je n'ai point de complice ; et ces noms méprisables 
Sont faits pour vos suivants, sont faits pour vos semblables, 
Pour ces Romains nouveaux, qui, formés pour servir, 
Se sont déshonorés jusqu'à vous obéir. 



ACTE V, SCÈNE III. 235 

Traîtres, ne cherchez point la main «[ui vous menace; 
La voici : vous deviez connaître mon audace. 
I/art des proscriptions, ([ue j'a|)prenais sous vous, 
M'enseignait à vous perdre, et dirii^eait mes coups. 
Je nai pu sur vous deux assouvir ma vengeance ; 
Je l'attends de vous seuls et de votre alliance; 
Je l'attends des forfaits <|ui vous ont faits amis; 
Ils vont vous diviser comme ils vous ont unis : 
-Il n'est point d'amitiés entre les parricides. 
L'un de l'autre jaloux, l'un vers l'autre perfides. 
Vous détestant tous deux, du monde détestés. 
Traînant de mers en mers vos infidélités, 
L'un par l'autre écrasés, et hoiirreaux et victimes. 
Puissent vos maux sans nombre être égaux à vos crimes! 
Citoyens révoltés, prétendus souverains. 
Qui vous faites un jeu du malheur des humains, 
Qui, passant du carnage aux hras de la mollesse, 
Du meurtre et du plaisir goûtez en paix l'ivresse, 
Mon nom deviendra clier aux siècles à venir 
Pour avoir seulement tenté de vous punir. 

A.XTOINE. 

Qu'on la remène ; allez. 



SCENE III. 
JULIE, OCTAVE, ANTOINE, gardes. 

JULIE, à Octave. 

\li ! souffrez que Julie 
Loin de ses oppresseurs accompagne Fiilvie. 
Mon hras n'est point armé; je n'ai contre vous trois 
Que mon cœur, ma misère, et nos dieux, et nos lois 
Vous les méprisez tous ; mais si César encore. 
Ce nom sacré pour vous, ce nom que Rome honore. 
Sur vos cœurs endurcis a quehjue autorité. 
Osez-vous à son sang ravir la liberté? 
Pensait-il qu'en ces lieux sa nièce fugitive 
Du fils qu'il adopta deviendrait la captive ? 

OCTAVE. 

Pensait-il que Julie avec tant de fureur 

Du sang qui la forma pourrait trahir l'honneur? 



236 LI' TRIUMVIRAT. 

.]v no crois point volro âmo ciicoro assez hardie 
Pour oser partaj^er les crimes de Ftilvie : 
Mais, sans vous imputer ses forfaits insensés, 
L'amante de Pompée est criminelle assez, 

JULIE. 

Oui, je laime, César, et vous l'avez dû croire. 
Je l'aime, je le dis, j'en fais toute ma gloire. 
J'ai préféré ]\)mpée errant, abandonné, 
A César tout-puissant, à César couronné. 
Caton contre les dieux prit le parti du père : 
Je mourrai pour le fils ; cette mort m'est plus chère 
Que ne l'est à vos yeux tout le sang des proscrits : 
Sa main les rachetait ; mon cœur en fut le prix. 
Ne lui disputez pas sa noble récompense ; 
César, contentez-vous de la toute-puissance. 
S'il honora dans Rome, et surtout aux combats. 
In nom dont il est digne et qu'il n'usurpe pas; 
Si vous êtes jaloux du nom qu'il fait revivre, 
Songez à l'égaler, plutôt qu'à le poursuivre. 

OCTAVE. 

Oui, César est jaloux comme il est irrité. 

Je crois valoir Pompée, et j'en suis peu flatté. 

Et vous... Mais nous allons approfondir le crime. 



SCENE lY. 

O'ITAYE, ANTOINE, JULIE, un tribun, gardes. 

ANTOINE, 

Eh bien! qu'avez-vous fait? 

LE TRIBUN, 

On conduit la victime. 

JULIE. 

Quelle victime, ô ciel ! 

OCTAVE, 

Quel est ce malheureux ? 
Où l'a-t-on retrouvé? 

LE TRIBUN, 

Vers ces antres alTreux, 
Au milieu des rochers qu'a frappés le tonnerre ; 
Du sang de nos soldats il a rougi la terre. 



ACTE V, SCI:NE V. 237 

Aufide, de Fiilvie un secret conlident, 
A côté de ce traître est mort en combattant; . 
11 n'a cédé qu'à peine au nombre, à ses blessures. 
Nos soins multipliés dans ces roches obscures 
Ont du sang qu'il perdait arrêté les torrents, 
Et rappelé la vie en ses membres sanglants. 
On a besoin qu'il vive, et que dans les supplices 
11 vous instruise au moins du nom de ses coniplices. 

ANTOINE. 

C'est ({uelqu'un des proscrits, qui, frappant au hasard. 

Nous rapportait la mort aux lieux dont elle part. 

On l'aura pu choisir dans une foule obscure, 

Casca lit à César la première blessure'. 

Je reconnais Fulvie et ses vaines fureurs. 

Qui toujours contre nous armeront des vengeurs; 

Mais je la forcerai de nommer ce perfide, 

LE TRIBUN, 

Il n'en est pas besoin ; sa fureur intrépide 
De ce grand attentat se fait encore honneur : 
Il n'en cachera pas le motif et l'auteur, 

OCTAVE. 

Vous pâlissez, Julie! 

LE TRIBUN. 

Il vient. 

JULIE. 

Ciel Implacable, 
Vous nous abandonnez ! 



SCENE V. 

LES précédents; pompée, blessé et soutenu : GARDES. 
OCTAVE. 

Quel es-tu ? misérable ! 
A ce meurtre inouï qui pouvait f engager? 



1. L'auteur se trompe ici. Cafîca n'était point un homme du peuple. Il est vrai 
qu'il n'y eut en lui rien de recommandable; mais enfin c'était un sénateur, et on 
ne devait pas le traiter d'homme obscur, à moins qu'on n'entende par ce mot un 
homme sans gloire; ce qui me semble un peu forcé. {Note de Voltaire.) 



238 lE TRIUMVIRAT. 

l'OMl'KE. 

Est-ce Octavo qui parlo ol m'ose interroger? 

LK TIUBIN. 

Réponds au triumvir, 

l'OMPÉE, 

Eh bien ! ce nom funeste, 
Eli l)ien ! ce titre aiïreux que la terre déteste, 
Devait rapprendre assez mon devoir, mes desseins. 

JULIE. 

.Te me meurs! 

OCTAVE. 

Qui sont-ils? 

POMPÉE. 

Ceux de tous les Romains. 

ANTOINE. 

Dans un simple soldat quelle étrange arrogance! 

OCTAVE, 

Sa fermeté m'étonne ainsi que sa vaillance. 
Qu'es-tu donc? 

POMPÉE. 

Un Romain digne d'un meilleur sort. 

OCTAVE. 

Qui t'amenait ici ? 

POMPÉE, 

Ton châtiment, ta mort; 
Tu sais qu'elle était juste. 

JULIE. 

Enfin la nôtre est sûre ! 

POMPÉE. 

Du monde entier sur toi j'ai dû venger l'injure. 
Apprenez, triumvirs, oppresseurs des humains. 
Qu'il est des Scévola comme il est des Tarquins, 
Môme erreur m'a trompé... Licteurs, qu'on me présente 
Le feu qui doit punir ma main trop imprudente; 
Elle est prête à tomber dans le brasier vengeur, 
Ainsi qu'elle fut prête à te percer le cœur. 

OCTAVE. 

Lui, le soldat d'Aufide! A ce nouvel outrage, 
A ces discours liardis, et surtout au courage 
Que ce Romain déploie à mes yeux confondus, 
A ces traits de grandeur sur son front répandus, 
Si je n'étais instruit que Pompée en sa fuite, 



ACTE V, SCÈNE V. 239 

Au pied de l'Apennin, brave encor ma poursuite, 
Je croirais... Mais déji\ vous me lirez d'erreur. 
Vous pleurez, vous tremblez ; c'est Pompée. 

JULIE, 

Ah, seigneur! 

POMPKE. 

Tu ne t'es pas trompé : le nomain qui te brave, 
Qui vengeait sa patrie et (["Antoine et d'Octave, 
Possède un nom trop beau, trop cher à l'univers, 
Pour ne pas s'en vanter dans l'opprobre des fers. 
De Pompée en ces lieux je t'ai promis la tête : 
Frappez, maîtres du monde ; elle est votre conquête. 

JULIE. 

Malheureuse ! 

OCTAVE. 

destins! 

JULIE. 

pur sang des héros! 

POMPÉE. 

Je n'ai pu de mon père égaler les travaux : 

Je cède à des tyrans ainsi qnc ce grand homme ; 

Et je meurs comme lui le défenseur de Rome. 

JULIE. 

Octave, es-tu content? Tu tiens entre tes mains 

Et Julie, et Pompée, et le sort des humains. 

Prétends-tu qu'à tes pieds mes lâches pleurs s'épuisent? 

Le faible les répand, les tyrans les méprisent. 

Je me reprocherais jusqu'au moindre soupir 

Qui serait inutile, et le ferait rougir. 

Je ne te parle plus du vaincpieur de Pharsale. 

Si ton père a du sien pleuré la mort fatale, 

Celui qui des Romains n'est plus que le bourreau 

N'est pas digne de suivre un exemple si beau. 

Tes édits l'ont proscrit, arrache-lui la vie; 

Mais commence par moi, commence par Julie : 

Tandis que je vivrai tes jours sont en danger. 

Va, ne me laisse point un héros à venger. 

Toi qui m'osas aimer, apprends à me connaître ; 

Tyran, tu vois sa femme; elle est digne de l'être. 

OCTAVE. 

Par un crime de plus fléchit-on mon courroux ? 
Il n'est que plus coupable en étant votre époux. 



240 LE TRIUMVIRAT. 

Antoine, vous voyez ce que nos lois demandent. 

ANTOINE. 

Son supplice : il le faut; nos légions l'attendent. 
Je ne balance point; César a pardonné; 
Mais César bienfaisant est mort assassiné. 
Les intérêts, les temps, les bommes, tout diffère. 
Je combattis longtemps, et j'iionorai son père; 
Il sarma noblement pour le sénat romain : 
Je ne connais son fds que pour un assassin. 

POMPÉE. 

Làcbes ! par d'autres mains vous frappez vos victimes. 
J'ai fait une vertu de ce qui fait vos crimes ; 
Je n'ai pu vous frapper au milieu des combats ; 
Vous aviez vos bourreaux, je n'avais que mon bras. 
J"ai sauvé cent proscrits ; et je l'étais moi-même : 
Vous l'êtes par les lois. Votre grandeur suprême 
Fut votre premier crime, et méritait la mort. 
Par le droit des brigands, arbitres de mon sort, 
Vous croyez m'abaisser ! vous ! Dans votre insolence, 
Sacliez qu'aucun mortel n'aura cette puissance. 
Le ciel même, le ciel, qui me laisse périr, 
Peut accabler Pompée, et non pas l'avilir. 

ANTOINE. 

A'ous voyez sa fureur; elle nous justifie. 
Assurez notre empire, assurez notre vie. 

JULIE. 

Barbares ! 

OCTAVE. 

Je connais son courage effréné ; 
Et Julie en l'aimant l'a déjà condamné. 

ANTOINE. 

Sa mort, depuis longtemps, fut par nous préparée; 
Elle est trop légitime, elle est trop différée. 
C'est vous qu'il attaquait, c'est vous seul qui devez 
Annoncer le destin que vous lui réservez. 

OCTAVE, 

Vous approuvez ainsi l'arrêt que je vais rendre? 

ANTOINE. 

Prononcez, j'y souscris. 

POMPÉE. 

Je suis prêt à l'entendre, 
A le subir. 



ACTE V,'SCËNE Y. 241 

OCTAVE, aprùs un long siloiice. 

Je suis le maître de son sort. 
Si je n'étais que juge, il irait à la mort; 
Je suis fils de César, j'ai son exemple à suivre ; 
C'est à moi d'en donner... Je pardonne; il doit vivre. 
Antoine, imitez-moi : j'annonce aux nations 
Que je finis le meurtre et les proscriptions; 
Elles ont trop duré ; je veux que Rome apprenne., , 

ANTOINE. 

Que vous voulez sur moi laisser tomber la haine, 
Ramener les esprits pour m'en mieux éloigner, 
Séduire les Romains, pardonner pour régner. 

OCTAVE. 

Non, je veux vous a])prendre à vaincre la vengeance : 
L'amour est plus terrible, a plus de violence; 
A mon âge peut-être, il devait m'emporter; 
11 me combat encore, et je veux le dompter. 
Commeuçons l'un et l'autre un empire plus juste. 
Que l'on oublie Octave, et qu'on chérisse Auguste ^ 
Soyez jaloux de moi, mais pour mieux effacer 
Jusqu'aux traces du sang qu'il nous fallut verser. 
Pardonnons à Fulvie, à ces malheureux restes 
Des proscrits échappés à nos ordres funestes; 
Par les cris des humains laissous-nous désarmer; 
Et puisse Rome un jour apprendre à nous aimer ^ ! 

1. C'est de bonne heure qu'Octave prend ici le nom d'Auguste. Suétone nous 
dit qu'Octave ne fut surnommé Auguste, par un décret du sénat, qu'après la bataille 
d'Actium. On balança si on lui donnerait le titre d'Auguslus ou de llomulus. Celui 
d'Augustus fut préféré; il signifie vénérable, et môme quelque chose de plus, qui 
répond au grec sebastos. 11 est bien plaisant de voir aujourd'hui quelles gens 
prennent le titre de vénérables. 

11 paraît pourtant qu'Octave avait dc^à osé s'arroger le surnom d'Auguste 
à son premier consulat, qu'il se fit donner à l'âge de vingt ans, contre toutes 
les lois, ou plutôt qu'Agrippa et les légions lui firent donner. Ce fut cet 
Agrippa qui fit sa fortune; mais Octave sut ensuite la conserver et l'accroître. 
{Note de Voltaire.) 

2. Il est constant que ce fut à la fin le but d'Octave, après tant de crimes. Il 
vécut assez longtemps pour que la génération qu'il vit naître oubliât presque les 
malheurs de ses pères. Il y eut toujours des cœurs romains qui détestèrent la 
tyrannie, non-seulement sous lui, mais sous ses successeurs : on regretta la répu- 
blique, mais on ne put la rétablir; les empereurs avaient l'argent et les troupes. 
Ces troupes enfin furent les maîtresses de l'État; car les tyrans ne peuvent se 
maintenir que par les soldats; tôt ou tard les soldats connaissent leurs forces; ils 
assassinent le maître qui les paye, et vendent l'empire à d'autres. Cette Rome, si 
superbe, si amoureuse de la liberté, fut gouvernée comme Alger ; elle n'eut pas môme 

6. — Théâtre. V. 16 



LE TRIUMVIRAT. 

( A Julie. ) 

Je vous rends à Pompée, en lui rendant la vie ; 
11 n'aurait rien reçu s'il vivait sans Julie. 

( A Pompoo. ) 

Sois pour ou contre nous, brave ou subis nos lois, 

Sans te craindre ou t'aimer je t'en laisse le choix. 

Soutenons à l'envi les grands noms de nos pères, 

Ou généreux amis, ou nobles adversaires. 

Si du peuple romain tu te crois le vengeur, 

i\e sois mon ennemi que dans les champs d'honneur; 

Loin du triumvirat va chercher un refuge. 

Je prends entre nous deux la victoire pour juge. 

Ne versons plus de sang qu'au milieu des hasards ; 

Je m'en remets aux dieux, ils sont pour les Césars. 



l'honneur de l'être comme Constantinoplc, où du moins la race des Ottomans est 
]-cspectéo. L'empire romain eut très-rarement trois empereurs de suite de la môme 
famille depuis Néron. Rome n'eut jamais d'autre consolation que celle de voir les 
empereurs égorgés par les soldats. Saccagée enfin plusieurs fois par les Barbares, 
elle est réduite à l'état où nous la voyons aujourd'hui. 

Je finirai par remarquer ici que l'entreprise désespérée que le poëte attribue à 
Sextus Pompée et à Fulvie est un trait de furieux qui veulent se venger à quelque 
prix que ce soit, sûrs de perdre la vie en se vengeant; car si l'auteur leur donne 
cjuelque espérance de pouvoir faire déclarer les soldats en leur faveur, c'est plutôt 
une illusion qu'une espérance. Mais enfin ce n'est pas un trait d'ingratitude lâche 
comme la conspiration de Cinna. Fulvie est criminelle, mais le jeune Pompée ne 
Test pas. Il est proscrit, on lui enlève sa femme; il se résout à mourir, pourvu 
qu'il punisse le tyran et le ravisseur. Auguste fait ici une belle action en le lais- 
sant aller comme un brave ennemi qu'il veut combattre les armes à la main. Cette 
générosité même est préparée dans la pièce par les remords qu'Octave éprouve 
dès le premier acte. Mais assurément cette magnanimité n'était pas alors dans le 
caractère d'Octave : le poëte lui fait ici un honneur qu'il ne méritait pas. 

Le rôle qu'on fait jouer à Antoine est peu de chose, quoique assez conforme à 
son caractère : il n'agit point dans la pièce; il y est sans passion; c'est une figure 
dans l'ombre, qui ne sert, à mon avis, qu'à faire sortir le personnage d'Octave. Je 
pense que c'est pour cette raison que le manuscrit porte seulement pour titrie 
Octave et le jeune Pompée, et non pas le Triumvirat; mais j'y ai ajouté ce nou- 
veau titre, comme je le dis dans ma préface, parce que les triumvirs étaient dans 
l'Ile, et que les proscriptions furent ordonnées par eux. 

J'aurais beaucoup de choses à dire sur le caractère barbare des Romains depuis 
Sylla jusqu'à la bataille d'Actium, et sur leur bassesse après qu'Auguste les eut 
assujettis. Ce contraste est bien frappant : on vit des tigres changes en chiens de 
chasse qui lèchent les pieds de leurs maîtres. 

On prétend que Caligula désigna consul un cheval de son écurie; que Domiticn 
consulta les sénateurs sur la sauce d'un turbot; et il est certain que le sénat 
romain rendit en faveur de Pallas, affranchi de Claude, un décret qu'à peine on 
eût porté, du temps de la république, en faveur de Paul-Émile et des Scipions. 
{Note de Voltaire.) 



ACTE V, SCENE V. 243 

JULIE, 

Octave, est-ce bien vous ? est-il vrai ? 

POMPÉE. 

Tu m'étoniies! 
En vain tu devions grand, en vain tu me pardonnes; 
Rome, l'État, mou nom, nous rendent ennemis, 
La haine qu'entre nous nos pères ont transmis 
Est par eux commandée, et comme eux immortelle. 
Rome, par toi soumise, à son secours m'appelle. 
J'emploierai tes bienfaits, mais pour la délivrer : 
Va, je la dois servir, mais je dois t'admirer. 



FIN" DU TRIL'MVIKAT. 



VARIANTES 

DE LA TRAGÉDIE DU TRIUMVIRAT. 



Page 19o, vers 19. — Au lieu de la scène entre Auguste et Antoine, il 
y avait, dans le premier acte, cette scène entre Antoine et Fulvie. 

La scène entre les deux triumvirs ouvrait le deuxième acte ; on la trouvera 
ici telle qu'elle était dans le premier manuscrit. 

(Antoine parle bas à un tribun; il aperroit Fulvie, et se détourne.) 

ANTOINE. 

Ah! c'est elle... 

FULVIE. 

Arrêtez, ne craignez point Fulvie. 
Je suis une étrangère, aucun nœud ne nous lie; 
Et je ne parle plus à mon perfide époux. 
Mais après les hasards où j'ai couru pour vous. 
Lorsque, pour cimenter votre grandeur suprême. 
Je consens au divorce, et m'immole moi-même; 
Quand j'ai sacrifié mon rang et mon amour, 
Puis-je obtenir de vous une grâce à mon tour? 

ANTOINE. 

Le divorce à mes yeux ne vous rend pas moins clière. 
Avec la sœur d'Octave un hymen nécessaire 
Ne saurait vous ravie mon estime et mon cœur. 

FULVIE. 

Je le veux croire ainsi, du moins pour votre honneur. 
Eh bien! si de nos nœuds vous gardez la mémoire, 
Je veux m'en souvenir pour sauver votre gloire. 
Voyons à vous prier si je m'abaisse en vain. 

ANTOINE. 

Que me demandez-vous? Que faut-il ? 

F U L V I E. 

Être humain, 
Être éclairé du moins; savoir avec prudence 
A tant de cruautés mêler quelque indulgence. 
Un pardon généreux pourrait faire oublier 
Des excès dont j'ai honte et qu'il faut expier. 
Je demande, en un mot, la grâce de Pompée. 

ANTOINE. 

Vous? De quel intérêt votre âme est occupée! 
Qui vous rLJoint à lui? Pourquoi sauver ses jours? 



VAUIAXTES DU TUirMVIRAT. 24.^ 

ri I. VI i:. 
L'intérêt dans les cœurs doniino-t-il toujours? 
A la simple pitié no peuvent-ils se rendre? 
Apprenez que sa voix se fait encore entendre. 
Quand je voulus du sang;, je n'eus point de refus; 
Quand il faut pardonner, on ne m'écoute plus! 
Cette grâce à vous-même est utile peut-être. 

A \ T I N E. 

.Aladame, il n'est plus temps : je n'en suis plus le maître. 
Son trépas importait à notre sûreté, 
Et l'arrêt aujourd'hui doit être exécuté. 

FULVIE. 

C'est assez, et ce trait manquait à votre outrage; 
V'oilà ce que des cieux m'annonçait le présage. 
Quand la foudre, trop lente à punir les mortels, 
A brisé dans vos mains vos édits criminels! 
C'est donc là de César cet ami magnanime I 
Allez, vous n'imitez qu'Achillas et Septime. 
Son nom vous était cher, et vous l'avez terni; 
Et si César vivait, il vous aurait puni. 
Je rends grâce à l'afi'ront qui tous deux nous sépare : 
C'est moi qui répudie un assassin barbare. 
Par un divorce heureux j'ai dû vous prévenir; 
Et les nœuds des forfaits cessent de nous unir. 

ANTOINE. 

Je pardonne au courroux, et le droit de vous plaindre 

Doit vous être laissé f[uand il n'est plus à craindre. 

Ce n'est pas à Fulvie à me rien reprocher; 

De nos sévérités on la vit approcher; 

Sa main pour Cicéron montra peu d'indulgence. 

Elle s'est emportée à quelque violence; 

Et je n'attendais pas qu'elle pût s'offenser 

Des justes châtiments qu'on la vit exercer. 

FULVIE. 

H est vrai, j'ai trop loin porté votre vengeance; 
J'en obtiens aujourd'hui la digne récompense. 
Je n'ai que trop rougi de l'excès d'un courroux 
Dont j'écoutai la voix en faveur d'un époux. 
A trop d'emportement je me suis avilie : 
Vous en étonnez-vous? je vous étais unie; 
Un moment de fureur a fait mes cruautés. 
Mais vous, toujours égal en vos atrocités, 
Vous, assassin tranquille et bourreau sans colère, 
Vous vous livrez sans peine â votre caractère; 
Pour être moins barbare il vous faut des efforts. 
J'imitai vos fureurs, imitez mes remords. 



246 VARIANTES DU TRIUMYIHAÏ. 



ACTE DEUXIEME. 



SCENE 1. 

OCTAVE, ANTOINE. 

ANTOINE, 

Ainsi Pompée échappe à la mort qui le suit! 

OCTAVE. 

Antoine, croyez-moi, c'est en vain qu'il la fuit : 
Si mon père a du sien triomphé dans Pharsale, 
J'attends contre le fils une fortune égale; 
Et ce nom de César, dont je suis honoré, 
De sa p.erte à mon bras fait un devoir sacré : 
Mon intérêt s'y joint. 

ANTOINE. 

Qu'il périsse ou qu'il vive, 
Le Tibre dès demain nous attend sur sa rive. 
Marchons au Capitole : il faut que les Romains 
Apprennent à trembler devant leurs souverains. 
Mais, avant de partir, lorsque tout nous seconde, 
Il est temps de signer le partage du monde. 

OCTAVE. 

Je suis prêt : mes desseins ont prévenu vos vœux, 
Je consens que la terre appartienne à nous deux. 
Songez que je prétends la Gaule et l'Illyrio, 
Les Espagnes, l'Afrique, et surtout l'Italie. 
L'Orient est à vous. 

ANTOINE. 

Telle est ma volonté. 
Tel est le sort du monde entre nous arrête. 

OCTAVE. 

Par des serments sacrés que notre foi s'engage; 
Jurons au nom des dieux d'observer ce partage. 

ANTOINE. 

Des serments entre nous ? Nos armes, nos soldats. 

Nos communs intérêts, le destin des combats. 

Ce sont là nos serments. Le frère d'Oclavie 

Devrait s'en reposer sur le nœud qui nous lie. 

Nous nous connaissons trop : pourquoi cacher nos cœurs? 

Les serments sont-ils faits pour les usurpateurs? 

Je me croirais trompé si vous en vouliez faire. 

Laissons-les à Lépidc, aux lâches, au vulgaire. 

Je vous parle en soldat: je ne puis vous celer 

Que vous affectez trop l'art de dissimuler. 

César dans ses traités invoquait la victoire; 

Agissons comme lui, si vous voulez m'en croire. 



VARIANTES DU TRIUxMVlRAT. 247 

OCTAVE. 

A votro audace altièrc il faut souvent cûtlcr; 
IN'cii parlons plus. Quel rang voulez-vous accorder 
A cet associe, triumvir inutile, 
Qui reste sans armée et bientôt sans asile? 

A M 1 N E. 

Qu'il abdique. 

OCTAVE. 

Il le doit. 

ANTOINE. 

On n'en a plus besoin. 
De nos temples, dans Rome, on lui laisse le soin : 
Qu'il demeure pontife, et qu'il préside aux fêtes 
Que Rome, en gémissant, consacre h. nos conquêtes. 



OCTAVE. 

La foudre avait frappé ces tables criminelles. 

ANTOINE. 

Le destin qui nous sert en produit de nouvelles. 
Craignez-vous un augure? 

OCTAVE. 

Et ne craignez-vous pas 
De révolter la terre à force d'attentats? 

ANTOINE. 

C'est le dernier arrêt, le dernier sacrifice 
Qu'aux mânes de César devait notre justice. 

OCTAVE. 

Je n'en veux qu'à Pompée; et je vous avertis 
Qu'il nous suffit du sang de nos grands ennemis : 
Le reste est une foule impuissante, éperdue, 
Qui sur elle en tremblant voit la mort suspendue, 
Que dans Rome jamais nous ne redouterons, 
Et qui nous bénira quand nous l'épargnerons. 
On nous reproche assez une rage inhumaine : 
jNous voulons gouverner, n'excitons plus la haine. 

ANTOINE. 

Nommez-vous la justice une inhumanité? 
Octa\ e, un triumvir par César adopté, 
Quand je venge un ami, craint de venger un père! 
Vous trahissez son sang pour flatter le vulgaire! 
Sur sa cendre avec moi n'avez-vous pas promis 
La mort des conjurés et de leurs vils amis? 
N'avez-vous pas déjà, par un zèle intrépide, 
Sur nos plus cliers parents vengé le parricide? 
A qui prétendez-vous accorder un pardon. 
Quand vous m'avez vous-même immolé Cicéron? 
Cicéron fut nommé père de la patrie, 
Rome l'avait aime jusqu'à l'idolâtrie; 
Mais lorsqu'à ma vengeance un tribun l'a livré, 
Rome, où nous commandons, a-t-ellc murmuré? 
Elle a gémi tout bas et gardé le silence. 
Cassius et Brutus, réduits à l'impuissance, 
Inspireront peut-être à quelques nations 



248 VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 

Une ôtoniellc horreur de nos proscriptions; 
Laissons-les en tracer d'effroyables images, 
Et contre nos deux noms révolter les deux âges : 
Assassins de leur maître et de leur bienfaiteur, 
C'est leur indigne nom qui doit être en horreur. 
Ce sont les cœurs ingrats qu'il faut que l'on punisse; 
Seuls ils sont criminels, et nous faisons justice. 
Ceux qui les ont aides, ceux qui les ont servis, 
Qui les ont approuvés, seront tous poursuivis. 
De vingt mille guerriers péris dans nos batailles. 
D'un œil sec et tranquille on voit les funérailles ; 
Sur leurs corps étendus, victimes du trépas. 
Nous volons, sans pâlir, à de nouveaux combats, 
Et de la trahison cent malheureux complices 
Seraient au grand César de trop chers sacrifices 

OCTAVE. 

Sans doute on doit punir; mais ne comparez pas 
Le danger honorable et les assassinats. 
César est satisfait; ce héros magnanime 
N'aurait jamais puni le crime par le crime. 
Je ne me rcpens point d'avoir vengé sa mort; 
Mais sachez qu'à mon cœur il en coûte un effort. 
Je vois que trop de sang peut souiller la vengeance; 
Je serais plus son fils en suivant sa clémence : 
Quiconque veut la gloire avec l'autorité. 
Ne doit verser le sang que par nécessité. 

Pourquoi de Rome encor fouiller tous les asiles? 
Je ne puis approuver des meurtres inutiles. 
C'est aux chefs, c'est aux grands, aux Brutus, aux Gâtons, 
Aux enfants de Pompée, à ceux des Scipions, 
C'est à de tels proscrits que la mort se destine. 
Notre sécurité dépend de leur ruine. 
Épargnons un ramas do citoyens sans nom. 
Qui seront subjugués par l'espoir du pardon : 
C'est leur utile sang qu'il faut que l'on ménage; 
Ne forçons point le peuple à sortir d'esclavage. 
D'un œil d'indifférence... 

Il y avait dans ce même acte une scène entre Octave et Fiilvie, qui a 
été retrancliée. 

F II L VIE. 

Que le frère d'Antoine et l'amant de Julie 
Ne craignent point de moi des reproches honteux, 
Ma tranquille fierté les épargne à tous deux. 
Mon cœur, indifférent aux maux qui le remplissent, 
N'a rien à regretter dans ceux qui me trahissent. 
Tout ce que je prétends et d'Antoine et de vous, 
C'est de fuir loin d'Octave et d'un perfide époux. 
Ne me réduisez point à cette ignominie 
De parer le triomphe et le char d'Octavie; 
Allez : régnf'z dans Rome, et foulez à vos pieds 
Dans des ruisseaux de sang les citoyens noyés. 
Au Capitole assis, partagez votre proie, 



VARIAMES DU TRIUMVIRAT. 249 

De mes nouveaux affronts goûtez la noble joie; 
Mêlez dans votre gloire et dans vos attentats 
Les jeux et les plaisirs à vos assassinats. 
Mais laissez-moi cacher dans d'obscures retraites, 
Loin de vous, loin de lui, l'horreur que vous me faites, 
Ma haine pour vous deux, et mon mépris pour lui, 
C'est tout ce qui me reste et me flatte aujourd'hui. 
Délivrez-vous de moi, d'un témoin do vos crimes, 
D'un cœur que vous mettez au rang de vos victimes; 
C'est l'unique faveur que je viens demander : 
Maîtres de l'univers, daignez-vous l'accorder? 

OCTAVE. 

De votre sort toujours vous serez la maîtresse; 
Je partage avec vous la douleur qui vous presse. 
Je sais qu'Antoine et moi, forcés de vous trahir. 
Devant vous désormais nous n'avons qu'à rouj;ir; 
Que nous sommes ingrats, qu'il est de votre gloire 
D'oublier de nous deux l'importune mémoire. 
Mais quels que soient les lieux que vous ayez choisis, 
Gardez-vous de vous joindre avec nos ennemis. 
C'est ce qu'exige Antoine, et la seule prière 
Que ma triste amitié se hasarde à vous faire. 

Pa2:e 216, dernier vers. — Dans le premier manuscrit, .Iulie ne se trouve 
point avec Pompée au commencement de cet acte; ils ne paraissent point 
ensemble devant Octave; mais Pompée parait seul devant les deux triumvirs, 
qui ont ensuite la scène suivante entre eux. 

ANTOINE. 

Dans quoi chagrin votre àmc est-elle ensevelie? 
Que craignez- vous? 

OCTAVE. 

Mon cœur, et les pleurs de Julie. 

ANTOINE. 

Des pleurs vous toucheraient? 

OCTAVE. 

Son trouble, son effroi, 
Dans mon étonnement ont passé jusqu'à moi. 
J'ai frémi de la voir, j'ai frémi de l'entendre, 
Couvert de tout ce sang que ma main fait répandre. 
Fulvie en prendra soin : ces bords ensanglantés 
Effarouchent ses yeux encore épouvantés. 
Mais il faut dès demain que cette fugitive 
Connaisse ses devoirs, m'obéisse, et me suive. 
Je dois répondre d'elle; elle est de ma maison. 

ANTOINE. 

Vous êtes éperdu... 

OCTAVE. 

J'en ai trop de raison. 

ANTOINE. 

Vous l'aimez trop, Octave. 

OCTAVE. 

Il est vrai, ma jeunesse 



250 VARIANTES DU T III IM VIRAT. 

Dos plaisirs passagers connut la folle ivresse; 

J'ai (iicrché comme vous, au sein des voluptés, 

L'oubli de mes chagrins et de mes cruautés. 

Plus endurci que moi, vous bravez l'amertume 

De ce remords secret dont l'horreur me consume. 

Vous ne connaissez pas ces tourments douloureux 

D'un esprit entraîné par de contraires vœux, 

Qui fait le mal qu'il hait, et fuit le bien qu'il aime, 

Qui cherche à se tromper, et qui se hait lui-même. 

Je passai du carnage à ces égarements 

Dont les honteux attraits flattaient en vain mes sons. 

J'ai cru qu'en terminant la discorde civile, 

J'aurais près de Julie un destin plus tranquille : 

Je suis cncor trompé; l'amour, l'ambition. 

L'espoir, le repentir, tout n'est qu'illusion. 

ANTOINE. 

Peut-être que Julie, en ces lieux amenée, 
Venait entre vos mains mettre sa destinée. 

OCTAVE. 

Non, je ne le puis croire. 

ANTOINE. 

Il n'appartient qu'à vous 
De régler ses destins, de choisir son époux. 
Elle a pu, dans ces jours de vengeance et d'alarmes. 
Apporter à vos pieds ses terreurs et ses larmes; 
Vous en serez instruit. 

OCTAVE. 

Quoi! dans ses jeunes ans. 
S'arracher sans scrupule au sein de ses parents! 
Vous savez les soupçons dont mon âme est frappée. 

ANTOINE. 

On dit qu'elle est promise à ce jeune Pompée. 

OCTAVE. 

C'est mon rival en tout. Ce redoutable nom 
Sera dans tous les temps l'horreur de ma maison. 
En vain notre puissance à Rome est établie; 
Il soulève la terre, il règne sur Julio; 
Et Julie en secret a peut-être aujourd'hui 
L'audacieux projet de s'unir avec lui. 
De son sexe autrefois la timide décence 
]\''aurait jamais connu cet excès d'imprudence. 
Mais la guerre civile, et surtout nos fureurs. 
Ont corrompu les lois, les esprits, et les mœurs. 
Aujourd'hui rien n'effraye, et tout est légitime : 
Notre fatal empire est le siècle du crime. 

ANTOINE. 

Je ne vous connais plus, et depuis quelques jours 
Un repentir secret règne en tous vos discours; 
Je ne vous vois jamais d'accord avec vous-même. 

OCTAVE. 

N'en soyez point surpris, si vous savez que j'aime. 

ANTOINE. 

Rien ne m'a subjugué. Peut-être quelque jour 
Comme César et vous je connaîtrai l'amour. 



VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 234 

Cependant je vous laisse avec l'infortunée 
Qu'on amène à vos yeux tremblante et consternée; 
Vous pouvez aisément adoucir ses douleurs; 
Gardez-vous de laisser trop d'empire à ses pleurs. 
Aimez, puisqu'il le faut, mais en maître du monde. 



Page 218, vers 22 : 



OCTA VK. 

Votre reproche est juste, et c'est un trait de flamme 
Qui sort de votre bouche, et pénètre mon âme. 
Vous pouvez tout sur moi : j'atteste à vos genoux 
Le dieu qui vous envoie, et qui parle par vous, 
Que le monde opprimé vous devra ma clémence. 
Songez que c'est par vous et par notre alliance 
Que le ciel veut finir le malheur des humains. 
Rome, l'empire, et moi, tout est entre vos mains : 
Son bonheur et le mien sur voti*e hymen se fonde. 
Disposez de la foi d'un des maîtres du monde. 
César du haut des cieux ordonne ce lien, 
Et vous rendez mon nom aussi grand que le sien. 

JULIE. 

Je rends grâces au ciel, si sa voix vous inspire. 

Si !e fils de César mérite son empire, 

Si vous lui ressemblez, si vous n'ajoutez pas 

Le crime de tromper à tous vos attentats. 

Soyez juste en effet, c'est peu de le paraître; 

Pour un César alors je puis vous reconnaître. 

Vous êtes de mon sang, et du sang des héros : 

Allez à l'univers accorder le repos; 

Mais sachez que ma foi n'en peut être le gage. 

Ne devez qu'i\ vous-même un si grand avantage; 

Ne cherchez la vertu qu'au fond do votre cœur; 

En la mettant à prix vous en souillez l'honneur, 

Vous en avilissez le caractère auguste. 

Est-ce à vos passions à vous rendre plus juste? 

J'en rougirais pour vous. 

OCTAVE. 

Eh bien! je vous entends : 
Je sais de vos refus les motifs insultants; 
Et vous ne me parlez de vertu, de clémence, 
Que pour voir impuni le rival qui m'offense. 
Le ciel vous a trompée; il vous met dans mes mains 
Pour vous sauver l'affront d'accomplir vos desseins. 
Vous m'osez préférer l'ennemi de ma i-ace ! 
Son sang va me payer sa honte et son audace ; 
Il ne peut échapper à mon juste courroux; 
Et Pompée... 

JULIE. 

Ah ! cruel I quel nom prononcez-vous? 
Pompée est loin de moi... Qui vous dit que je l'aime? 

OCTAVE. 

Vos pleurs, votre mépris de ma grandeur suprême : 
Lui seul à cet excès a pu vous égarer. 



232 VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 

C'est le soûl des mortels qifon peut me préférer; 
Kt c'est le seul aussi que mes coups vont poursuivre. 
J'auriis pu me forcer jusqu'à le laisser vivre; 
Mais vous le condamnez quand vous suivez ses pas. 
Vous l'aimez : c'est à vous qu'il devra son trépas. 

J l' L I E , à part. 
O Pompée! 

OCTAVE. 

Oubliez le nom d'un téméraire 
Que je dois immoler aux mânes de mon père, 
A l'intérêt de Rome, à mes transports jaloux; 
Et demain soyez prête à partir avec nous. 

rage 220, vers 13: 

Il est juste envers vous : ou vous veniez vous-même 
Vous soumettre à la loi d'un maître qui vous aime, 
Ou vous osiez chercher au milieu des hasards 
L'ennemi de mon règne et du nom des Césars; 
Je dispose de vous dans ces deux conjonctures. 
Je ne soutTrirai pas que les races futures 
Puissent me reprocher d'avoir laissé trahir 
La majesté d'un nom que je dois soutenir. 
Je comblerai de biens votre infidèle père, 
J'imiterai le mien, sans prétendre à vous plaire. 
Mais je perdrai le jour avant qu'aucun mortel 
Dans sa témérité soit assez criminel 
Pour m'oser un moment disputer ma conquête. 

Page 223, scène ii. — L'ordre des scènes du quatrième acte n'était pas 
le môme dans le premier manuscrit que dans la pièce imprimée. Après une 
scène entre Fulvie et ses confidents, l'auteur avait placé les scènes sui- 
vantes; ensuite Fulvie et Pompée restaient seuls. 



SCENE II. 



JULIE. 

Fulvie! 
Soutenez mon courage et ma force affaiblie! 
Pompée, absent de moi dans ce jour malheureux, 
Quand j'invoque Pompée est un augure affreux! 
Que fait-il, où va-t-il? Vous connaissez ma crainte : 
Elle est juste; et l'horreur qui dans vos yeux est peinte. 
Ce front pâle et glacé, redoublent mon effroi. 

F i; L V 1 1: . 
Julie, attendez tout de Pompée et de moi. 
Gardons que dans ces lieux on ne nous puisse entendi'e : 
Partout on nous observe, et l'on peut nous surprendre. 
Veillez-y, cher Aufide; allez : de mes suivants 
Choisissez les plus prompts et les plus vigilants; 
Et qu'au moindre damrer leur voix nous avertisse. 



VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 233 

A i; F I D E. 

Dans leur camp retires, Antoine et son complice 
Ont fait tout préparer pour un départ soudain. 
Demain du Capitule ils prendront le chemin; 
Ils vous y conduiront. 

FU LVIE. 

Leur marche triomjjhante 
N'est pas encor bien sûre, et peut être sanglante. 

(AuCde sort.) 

JU ME. 

Que dites-vous? 

F U L V I E. 

J'espère.... 

JULIE. 

.En quels dieux? en quels bras? 

F u L V I E. 

J'espère en la vengeance. 

J CLIE. 

Elle ne suffit pas. 
Si je perds mon époux, que me sort la vengeance? 
11 dissimule en vain son auguste naissance; 
Sa présence trahit un nom si glorieux, 
Sa grandeur mal cachée éclate dans ses yeux. 
Le perfide Agrippa, Ventidius peut-être, 
L'auront vu dans l'Asie, et vont le reconnaître. 
Ah ! périsse avec moi le détestable jour 
Où l'un des triumvirs, épris d'un vain amour, 
Des vrais Césars en moi voyant l'unique reste. 
Osa me destiner un rang que je déteste ! 
Tout est funeste en lui : sa triste passion 
Tient de la cruauté do sa proscription. 
Sur les autels d'hymen portant ses barbaries, 
Il y vient allumer le flambeau des furies. 
Le sang des nations commence d'y couler; 
Et c'est Pompée enfin qu'il y doit immoler. 
J'aurais moins craint de lui s'il m'avait méprisée. 
Les dieux dans vos malheurs vous ont favorisée. 
Quand votre indigne époux vous a ravi son cœur; 
La haine des tyrans est pour nous un bonheur. 
Mais plaire pour servir, ramper sous un barbare 
Qui traîne sa victime à l'autel qu'il prépare. 
Et recevoir de lui pour présent nuptial 
Le sang de mon amant versé par son rival ! 
Tombe plutôt sur moi cette foudre égarée 
Qui, frappant dans la nuit cette infâme contrée, 
Et se perdant en vain dans ces rochers affreux. 
Épargnait nos tyrans, et dût tomber sur eux ! 

FULVIE. 

Et moi je vous prédis que du moins ce perfide 
K'accomplii'a jamais cet hymen homicide. 

JULIE. 

Je le sais comme vous ; ma mort l'empêchera. 

FULVIE. 

Et la sienne peut-être ici la préviendra. 



254 VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 

JULIE. 

De quoi espoir trompeur êtcs-vous animée ? 
Avez-vous un parti, des amis, une armée? 
Nous sommes deux roseaux par l'orage plies. 
L'un sur l'autre en tremblant vainement appuyés; 
Le puissant foule aux pieds le faible qui menace, 
Et rit, en l'écrasant, de sa débile audace. 
Tout tombe, tout gémit ; qui peut vous seconder? 

FULVIE, 

Croyez du moins Pompée, et laissez-vous guider. 



SCENE III. 
JULIE, FULVIE, POMPÉE. 

JULIE. 

Héros né d'un béros, vous qu'une juste crainte 

Me défend de nommer dans cette borrible enceinte, 

Où portez-vous vos pas égarés, incertains? 

Quel trouble vous agite? Et quels sont vos desseins? 

P>egagnez ces rocbers et ces retraites sombres 

Où la nuit va porter ses favoraljles ombres. 

Demain les trois tyrans, aux premiers traits du jour, 

Partent avec la mort de ce fatal séjour; 

Ils vont, loin de vos yeux, ensanglanter le Tibre. 

Ne vous exposez point, demain vous serez libre. 

POMPÉE. 

C'est la première fois que le ciel a permis 
Que mon front se cachât à des yeux ennemis. 

JULIE. 



11 le faut. 

O Julie! 



POMPÉE. 



JULIE. 

Eh bien ? 

POMPÉE. 

Quoi! le barbare 
Vous enlève à mes bras ! Ce monstre nous sépare ! 
Fulvie, écoutez- moi... 

FULVIE. 

Calmez-vous. 

POMPÉE. 

Ah! grands dieux! 
Éloignez-la de moi, sauvez-la de ces lieux. 

JULIE. 

Que crains-tu? N'as-tu pas ce fer et ton courage? 
Ne saurais-tu finir notre indigne esclavage? 
Eh! ne peux-tu mourir en m'arrachant le jour? 
Frappe. 

POMPÉE. 

Ah! qu'un autre sang.... 



VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 253 

JULIE. 

Frappe, au nom do l'amoar ! 
Frai>pL', au nom de riiymcn, au nom do la patrie! 

POMPÉE. 

Au nom do tous les trois, accordez-moi, Julie, 
Ce que j'ai demande, ce que j'attends de vous, 
Pour le salut de Rome et celui d'un époux. 
Achevez, évoquez les mânes de mon père : 
J'ai du ce sacrifice à cette ombre si chère; 
Il faut une main pure ainsi que votre encens. 

JULIE. 

Que serviront mes vœux et mes cris impuissants ? 
De Pompée au tombeau que pouvons-nous attendre? 
Du fer des assassins il n'a pu se défendre; 
Le Phare est encor teint de son sang précieux. 

POMPÉE. 

Il n'était qu"hommo alors; il est auprès des dieux. 
De Pharsale et du Phare ils ont puni le crime : 
Songez que César même est tombé sa victime, 
Et qu'aux pieds de mon père il a fini son sort. 

JULIE. 

Puisse Octave à son tour subir la même mort ! 

POMPÉE. 

Julie !... Il la mérite. 

JULIE. 

Ah! s'il était possible!... 
Mais si vous paraissez, la vôtre est infaillible. 

FULViE, à Julie. 
Si vous restez ici, c'est vous qui l'exposez; 
Bientôt les yeux jaloux seront désabusés. 
On le croit un soldat qui, dans ces temps de crimes, 
A l'or des trois tyrans vient vendre des victimes; 
Avec vous dans ces lieux s'il était découvert, 
Je ne pourrais plus rien. Votre amour seul le perd. 

POMPÉE. 

Levez au ciel les mains : la mienne se prépare 
A vous tirer au moins de celles du barbare. 

JULIE. 

Cruel! pouvez-vous bieu vous exposer sans moi? 

POMPÉE. 

Allez, ne craignez rien, je fais ce que je dois; 
Faites ce que je veux. 

JULIE. 

A vous je m'abandonne; 
Mais qu'allez-vous tenter? 

POMPÉE. 

Ce que mon père ordonne. 

JULIE. 

Peut-être comme lui vous marchez au trépas! 
Mais soyez sûr au moins qu'on ne me verra pas, 
Par d'inutiles pleurs arrosant votre cendre. 
Jeter d'indignes cris qu'on dédaigne d'entendre. 
Les Romains apprendront que nous étions tous deux 
Dignes de vivre ensemble, ou do mourir pour eux. 



256 VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 

Page 224, vers lo : 

Fl LVIF.. 

Vengeons sur dos méchants le monde qu'on opprime 

PO AI PIÎE. 

Punir un criminel, ce n'est pas faire un crime : 
G"est servir son pays; j"y suis déterminé..., 

Pîige 223, vers 22 : 

POMPÉE. 

Peut-être il est cncor des yeux trop vigilants 
Qui, pour sa sûreté, sont ouverts en tout temps. 
Mes esclaves partout ont une libre entrée; 
On ne craint rien de moi. 

I' o M P É E. 

Sa perte est assurée ; 
Moa sang sera mêlé dans les flots de son sang. 

(A Aufide.) 

Quel mot a-t-on donné? 

AUFIDE. 

Seigneur, do rang en rang 
La parole a couru : c'est Pompée et Pharsale. 

PGM PÉE. 

Elle coûtera cher, elle sera fatale ; 

Et le nom de Pompée est un arrêt du sort 

Qui du fils de César a prononcé la mort. 

Mais je tremble pour vous, je tremble pour Julie ; 

Antoine vengera le frère d'Octavie. 

Page 233, acte V. — Cet acte V commençait par la scène suivante 
entre Octave et Antoine : on amenait ensuite successivement Fulvie avec 
Julie et Pompée. 

OCTAVE. 

Ainsi donc cette nuit l'implacable Fulvie 
Allait nous arracher l'empire avec la vie? 

A \ T o I N E. 

Du fer qu'elle portait légèrement blessé, 
Je vois avec mépris son courroux insensé. 
Dans son emportement, sa main mal assurée 
N'a porté dans mon sein qu'une atteinte égarée. 
Son esprit, étonné do ce nouveau forfait. 
Laissait son bras sans force et son crime imparfait; 
Aisément à mes yeux désarmée et saisie, 
Dans la tente prochaine elle est avec Julie. 

OCTAVE. 

Il le faut avouer, de si grands attentats 

Sont dignes de nos jours, et ne m'étonnent pas. 

ANTOINE. 

Mais quel est le Piomain qui jusque dans nos tentes 
A porté, sans frémir, ses fureurs impuissantes? 

OCTAVE. 

D'Icile à mes côtés on a percé le sein. 



VARIANTES DU TIIIUMVIRAT. 237 

Je goûtais, je l'avoue, un sommeil bien funeste. 

Il semble qu'en effet quelqu'^ pouvoir céleste 

Persécute mes nuits, et grave dans mon cœur 

Des traits de désespoir et des tableaux d'borreur. 

Je vois des morts, du sang, des tourments qu'on apprûto ; 

Je vois le fer vengeur suspendu sur ma tête ; 

On m'abreuve du sang des Romains expirants. 

Cci^ fantômes affi'eux fatiguaient tous mes sens» 

Mon âme succombait d'épouvante frappée, 

J'entendais une voix qui me criait : Pompée! 

Je tressaille à ce nom, je m'arrache au sommeil ; 

Le sang d'Icilc mort me couvre à mon réveil. 

Je m'arme, je m'écrie; on saisit le perfide. 

On n'aperçoit en lui qu'un Africain timide, 

Un malheureux sans force, interdit, désarmé. 

De qui la voix tremblante et l'œil inanimé 

Nous découvraient assez qu'un si lâche coupable 

D'un meurtre aussi hardi n'a point été capable. 

Lui-même il en ignore et la cause et Tautcur, 

Et pour oser tromper il a trnp diî terreur. 

L'indomptable Fulvie a-t-elle en sa colère 

Employé pour me perdre une main mercenaire. 

Tandis que de la sienne elle osait vous frapper? 

ANTOINE. 

L'assassin, tel qu'il soit, ne nous peut échapper. 

OCTAVE. 

Est-ce quelque proscrit qui, jusqu'en ces contrées. 
Ose armer contre nous ses mains désespérées ; 
Et dans l'égarement se vengeant au hasard. 
Venait porter la mort aux lieux dont elle part? 

ANTOINE. 

L'esclave nous a peint ce mortel téméraire ; 
Il ignorait, dit-il, son dessein sanguinaire. 

OCTAVE. 

Mais il est cà Fulvie. 

ANTOIN K. 

Une femme en fureur 
Sans doute a contre nous trouvé plus d'un vengeur; 
Elle a pu ie choisir dans une foule obscure. 
Casca fit à César la première blessure. 
Les plus vils des humains, ainsi que les plus grands, 
S'armeront contre nous, puisqu'on nous croit tyrans. 
Ne nous attendons pas à des destins tranquilles. 
Mais aux meurtres secrets, mais aux guerres civiles, 
Aux complots renaissants, aux conspirationg; 
C'est le fruit éternel de nos proscriptions; 
Il est semé par nous, en voibà les prémices. 
Les dieux à nos desseins ne sont pas moins propices ; 
Notre empire absolu n'est pas moins cimenté; 
On ne peut le chérir, mais il est redouté. 
La terreur est la base où le pouvoir se fonde; 
Et ce n'est qu'à ce prix qu'on gouverne le monde. 

OCTAVE. 

Que n'ai-jc pu régner par des moyens plus doux ! 
6. — Théâtre. V. 17 



258 VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 

Mais ce meurtre hardi rallume mon courroux. 
Quoi ! dans le mûmc jour où Julie expirante 
Par le sort est jetée en cette île sanglante, 
Un meurtrier pénètre au milieu de la nuit, 
A travers de ma garde, en ma tente, à mon lit! 
Deux femmes, contre nous par la fureur unies, 
A cet étrange excès se seront enhardies ! 
Julie aime Pompée, et par ce coup sanglant 
Elle a voulu venger le sang de son amant. 
Dans l'école du meurtre elle s'est introduite; 
Elle en a profité ; je vois qu'elle m'imite. 

ANTOINE. 

jN'ous allons démêler le fil de ces complots. 

OCTAVE. 

Je suis assez instruit, et trop pour mon repos ! 

Je me vois détesté : que savoir davantage ? 

On ne m'apprendra point un plus sensible outrage. 

Page 236, vers 4 : 

JULIE. 

Je ne m'en défends plus : oui, je suivais sa trace, 
Oui, j'attachais mon sort à sa noble disgrâce. 
J'ai préféré Pompée abandonné des dieux, 
A César fortuné, puissant, victorieux. 

Que me reprochez-vous? cent peuples en alarmes 
Ou rampent sous vos fers, ou tombent sous vos armes ; 
Le monde épouvanté reconnaît votre loi ; 
Au fils du grand Pompée il ne reste que moi. 
Oui, mon cœur est à lui; laissez-lui son partage; 
Respectez ses malheurs, respectez son courage. 
J'ai voulu rapprocher, après tant de revers. 
Deux noms aimés du ciel et chers à l'univers. 
Dignes do notre race en héros si féconde. 
Nous nous aimions tous deux pour le bonheur du monde. 

Voilà mon crime, Octave; osez-vous m'en punir? 
Dans vos indignes fers m'osez-vous retenir? 
Quand César a pleuré sur la cendre du père. 
Portez-vous sur le fils une main sanguinaire? 
Il l'honora dans Rome, et surtout aux combats. 



FIN DES VARIANTES DU TRIUMVIRAT. 



LES SCYTHES 



TRAGÉDIE EN CINQ ACTES 



R E P R É s E N T 13 E , S U K LE T H É \ T H U - K « A N C A 1 S , LU 2 I j MARS 1707. 



AVERTISSEMENT 

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION. 



Voltaire, après avoir composé les Scythes, est, comme toujours, dans 
l'enchantement de son œuvre. Il écrit à d'Argental (20 novembre 1766) : 
« Maman Denis et un des acteurs de notre petit théâtre de Ferney, fou du 
tripot et difficile (c'est sans doute lui-même), disent qu'il n'y a plus rien à 
faire, que tout dépendra du jeu des comédiens; qu'ils doivent jouer les 
Sojthcs comme ils ont joué le Philosophe sans le savoir, et que les Scythes 
doivent faire le plus grand effet si les acteurs ne jouent ni froidement ni à 
contre-sens. Maman Denis et mon vieux comédien de Ferney assurent qu'il 
n'y a pas un seul rôle dans la pièce qui ne puisse faire valoir son homme. 
Le contraste qui anime la pièce d'un bout à l'autre doit servir la déclamation, 
et prête beaucoup au jeu muet, aux attitudes théâtrales, à toutes les expressions 
d'un tableau vivant. » Il écrit à Damilaville (17 décembre 1766) : « Elle 'Ja 
nouvelle pièce) est intitulée les Scythes. C'est une opposition continuelle des 
mœurs d'un peuple libre aux mœurs dos courtisans. M"'* Denis et tous ceux 
qui l'ont lue ont pleuré et frémi. » 

Malgré la bonne opinion de leur auteur, les Scythes ne réussirent pas à 
Paris. Voltaire s'en plaint dans sa correspondance : « On dit qu'il y a eu 
beaucoup de bruit à la première représentation des Scythes, et qu'il y avait 
dans le parterre des barbares qui n'ont eu nulle pitié de la vieillesse, i) Il 
se résigne malaisément à cette chute. Il insiste po>ir avoir encore une ou 
deux représentations à la réouverture après Pâques : « Je vous assure, 
mande-t-il à d'Argental, que le second acte, récité par M'"* Laharpe, arrache 
des larmes. Soyez bien persuadé que si la scène du troisième acte entre 
Athamare et Obéide était bien jouée, elle ferait une très-vive impression. » 

II dit au sujet de M"'' Durancy, qui avait créé le rôle d'Obéide à Paris : 
« Vous me faites bien du plaisir, mon cher ange, de me dire que M '• Du- 
rancy a enfin saisi l'esprit de son rôle et qu'elle a très-bien joué; mais je 
doute qu'elle ait pleuré, et c'est là l'essentiel. M""" Laharpe pleure. « 

D'autre part, si l'on s'en rapporte à ce qu'il écrit au roi de Prusse 
(o avril 1767), il prend .son parti et passe condamnation : « Les Scythes 
sont un ouvrage fort médiocre. Ce sont plutôt les petits cantons suisses et 
un marquis français que les Scythes et un prince persan. Thiériot aura 
l'honneur d'envoyer de Paris cette rapsodie à Votre Majesté. » 



AVERTISSEMENT 

DE BEUCHOT. 



(^est dans sa lettre à d'Argental, du 26 septembre 1766, que Voltaire 
parle, pour la première fois, des Scythes. La pièce fut faite en dix jours, 
dit-il dans sa lettre du 19 novembre : imprimée la même année, elle fut 
jouée, le 26 mars 1767, sur le Théâtre-Français, et n'y eut que quatre repré- 
sentations ; mais on en fit plusieurs éditions. Celle de Lyon est due aux soins 
de Charles Bordes (né le 6 septembre 1711, mort le 15 février 1781). Le 
Mercure de mai 1767 contient un sixain par M. deC... (peut-être Cideville), 
A M. de Voltaire^, sur ce que bien des gens avaient critiqué sa tragédie 
des Scythes. Du Belloy ayant adressé à Voltaire des Vers sur la première 
représentation des Scythes (imprimés dans le Mercure de juin 1767), Vol- 
taire l'en remercia par sa lettre du 19 avril. V Examen des Scythes, 1767, 
in-8" de 33 pages, est d'un auteur resté inconnu. Plusieurs bibliographe» 
attribuent à J.-B. Milliet, mort en 1774, une Lettre à un ami de province 
sur les Scythes et les Guèbres. Je n'ai pu trouver cette Lettre ; elle est 
peut-être enfouie dans quelque journal. Si elle existe, elle ne peut être que 
de 1769. 



EPITRE DÉDIGATOIRE 



11 y avait autrefois on Perse un bon vieillard ^ qui cultivait son 
jardin ; car il fout finir par là; et ce jardin était accompagné de 
vignes et de champs, et paulum siliw svper hh erat'-; et ce jardin 
n'était pas auprès de Persépolis, mais dans une vallée immense 
entourée des montagnes du Caucase, couvertes de neiges éter- 
nelles ; et ce vieillard n'écrivait ni sur la population ni sur l'agri- 
cnltin-e, comme on faisait par passe-temps à Babylone, ville qui 
tire son nom de Babil ; mais il avait défriché des terres incultes, 
et triplé le nombre des habitants autour de sa cabane. 

Ce bonhomme vivait sous Artaxercès, plusieurs années après 
l'aventure d'Obéide et d'Indatire ; et il fit une tragédie en vers 
persans, qu'il fit représenter par sa famille et par quelques 
bergers du mont Caucase; car il s'amusait à faire des vers persans 
assez passablement, ce qui lui avait attiré de violents ennemis 
dans Babylone, c'est-à-dire une demi-douzaine de gredins qui 
aboyaient sans cesse après lui, et qui lui imputaient les plus 
grandes platitudes, et les plus impertinents livres qui eussent 
jamais déshonoré la Perse; et il les laissait aboyer, et griffonner, 
et calomnier; et c'était pour être loin de cette racaille qu'il s'était 
retiré avec sa famille auprès du Caucase, où il cultivait son 
jardin. 

Mais, comme dit le poète persan Horace, Principibiis placuissc 
riris, non vllima laus cst^. Il y avait à la cour d'Artaxercès un 
principal satrape, et son nom était Élochivis*, comme qui dirait 
habile, généreux, et plein d'esprit, tant la langue persane a 
d'énergie. Non-seulement le grand satrape Élochivis versa sur le 



1. Ce bon vieillard est Voltaire lui-même. (B.) 

2. Horace, livre II, satire vi, vers 3. 

3. Horace, livre I*"'", cpître xvii, vers 3o. 

4. L'auteur désignait par cette anagramme M. le duc de Choiscul, et par Nalrisp, 
M. le duc de Prasliii. (K.) 



264 ÉPITRE DÉDICATOIRE. 

jardin de ce bonhomino les douces influences de la cour, mais 
il fit rendre à ce territoire les libertés et franchises dont il avait 
joui du temps de Cyrus ■ ; et de plus il favorisa une famille 
ndoptive du vieillard-. La nation surtout lui avait une très-grande 
obligation de ce qu'ayant le département des meurtres ^ il avait 
travaillé avec le même zèle et la même ardeur que Nalrisp, 
ministre de paix \ à donner à la Perse cette paixMant désirée, 
ce qui n'était jamais arrivé qu'à lui. 

Ce satrape avait Tàme aussi grande que Giafar le Barmécide, 
et Aboulcasem : car il est dit dans les annales de Babylone, 
recueillies par Mir-Kond, que lorsque l'argent manquait dans le 
trésor du roi, appelé V oreiller, Élochivis en donnait souvent du 
sien ; et qu'en une année il distribua ainsi dix mille dariques, 
que dom Galmet évalue à une pistole la pièce. Il payait quelque- 
fois trois cents dariques ce qui ne valait pas trois aspres; et 
Babylone craignait qu'il ne se ruinât en bienfaits. 

Le grand satrape Nalrisp joignait aussi au goût le plus sûr et 
à l'esprit le plus naturel l'équité et la bienfaisance ; il faisait les 
délices de ses amis ; et son commerce était enchanteur : de sorte 
que les Babyloniens, tout malins qu'ils étaient, respectaient et 
aimaient ces deux satrapes; ce qui était assez rare en Perse. 

Il ne fallait pas les louer en face; recalcitrabant undique tuii'' : 
c'était la coutume autrefois, mais c'était une mauvaise coutume, 
qui exposait l'encenseur et l'encensé aux méchantes langues. 

Le bon vieillard fut assez heureux pour que ces deux illustres 
Babyloniens daignassent lire sa tragédie persane, intitulée les 
Scythes. Ils en furent assez contents. Ils dirent qu'avec le temps 
ce campagnard pourrait se former ; qu'il y avait dans sa rapsodie 
du naturel et de l'extraordinaire, et même de l'intérêt, et que 
pour peu qu'on corrigeât seulement trois cents vers à chaque 



1. Le duc de Glioiseul avait accordé à Voltaire la franchise de ses terres; voyez 
la lettre à M""^ du Deffant, du 3 décembre 1759. 

2. Leduc et la duchesse de Choiseul avaient souscrit pour vingt exemplaires 
de l'édition de Corneille, donnée par Voltaire en 176i, au profit de M"'' Corneille 
que Voltaire avait reçue chez lui, mariée et dotée. C'était le duc de Choiseul qui 
avait obtenu du roi une souscription de deux cents exemplaires. (B.) 

3. Le duc de Choiseul était ministre de la guerre. 

4. Le duc de Praslin fut ministre des affaires étrangères de 1761 à avril 
1766. 

5. Paix de 1703. Voyez le Précis du siècle de Louis XV. 

6. On lit dans Horace, livre H, satire i"^"^, vers 20 : 

Recalcitrat undique tutus. 



ÉPITRE DÉDICATOIRE. 265 

acte, la pièce pourrait être à l'abri de la censure des malinten- 
tionnés; mais les malintentionnés prirent la chose à la lettre. 

Cette indulgence ragaillardit le bonhomme, qui leur était 
bien respectueusement dévoué, et qui avait le cœur bon, quoi- 
qu'il se permît de rire quelquefois aux dépens des méchants et 
des orgueilleux. Il prit la liberté de faire une épître dédicatoire 
à ses deux patrons, en grand style qui endormit toute la cour et 
toutes les académies de Babylone, et que je n'ai jamais pu 
retrouver dans les annales de la Perse. 



PREFACE 

DE L'ÉDITION DE PARIS'. 



On sait que chez des nations polios et ingénieuses, dans des 
grandes villes comme Paris et Londres, il faut absolument des 
spectacles dramatiques : on a ])eu l)esoin d'élégies, d'odes, d'églo- 
gues ; mais les spectacles étant devenns nécessaires, toute tra- 
gédie, quoique médiocre, porte son excuse avec elle, parce qu'on 
en peut donner quelques représentations au public, qui se délasse 
par des nouveautés passagères des chefs-d'œuvre immortels dont 
il est rassasié, 

La pièce qu'on présente ici aux amateurs peut du moins avoir 
un caractère de nouveauté, en ce qu'elle peint des mœurs qu'on 
n'avait point encore exposées sur le théâtre tragique. Brumoy 
s'imaginait, comme on l'a déjà remarqué ailleurs -, qu'on ne 
pouvait traiter que des sujets liistoriques. Il cherchait les raisons 
pour lesquelles les sujets d'invention n'avaient point réussi ; mais 
la véritable raison est que les pièces de Scudéri et de Boisrobert, 
qui sont dans ce goût, manquent en elïet d'invention, et ne sont 
que des fables insipides, sans mœurs et sans caractères. Brumoy 
ne pouvait deviner le génie. 

Ce n'est pas assez, nous l'avouons, d'inventer un sujet dans 
lequel, sous des noms nouveaux, on traite des passions usées 
et des événements communs; omnia jam vultjata'\ Il est vrai que 
les spectateurs s'intéressent toujours pour une amante aban- 
donnée, pour une mère dont on immole le fils, pour un héros 



1. Cette Préface est ainsi intitulée dans le tome V de l'édition in-4" (des 
OEiivres de Voltaire) daté de 1768. Elle est en effet dans l'édition des Scytiies; 
Paris, Lacombe, 1767, in-S" de xvj et 78 pages. (B.) 

2. Voyez Théâtre, tome UI, pages 407-408, la dissertation sur la tragédie, eu 
tôte de Sémiramis. 

3. Virgile, Géortjiqiies, III, i. 



f 



PRÉFACE DE L'ÉDITION DE PARIS. 267 

nimal)lo on danger, pour uno j^rando passion malliouronso : mais 
s'il n'est rien de neuf dans ces peintures, les auteurs alors oui le 
malheur de n'être regardés que comme des imitateurs. La place 
de Campistron* est triste; le lecteur dit : Je connaissais tout cela, 
et je Ta^ ais vu bien mieux exprimé. 

Pour donner au public un peu de ce neuf qu'il demande 
toujours, et que bientôt il sera impossible de trouver, un amateur 
du tliéàtre a été forcé de mettre sur la scène l'ancienne chevalerie, 
le contraste des mahométans et des chrétiens, celui des Améri- 
cains et des Espagnols, celui des Chinois et des Tartares-. Il a été 
forcé de joindre à des passions si souvent traitées des mœurs que 
nous ne connaissions pas sur la scène. 

On hasarde aujourd'hui le tableau contrasté des anciens 
Scythes et des anciens Persans, qui peut-être est la peinture de 
quelques nations modernes. C'est une entreprise un peu témé- 
raire d'introduire des pasteurs, des laboureurs, avec des princes, 
et de mêler les mœurs cliampêtres avec celles des cours. Mais 
enfin cette invention théâtrale (heureuse ou non) est puisée 
entièrement dans la nature. On ])eut môme rendre héroïque 
cette nature si simple; on peut faire parler des pâtres guerriers 
et libres avec une fierté qui s'élève au-dessus de la bassesse que 
nous attril)uons très-injustement à leur état, pourvu que cette 
fierté ne soit jamais boursouflée; car qui doit fôtre? Le bour- 
soullé, l'ampoulé ne convient pas même à César. Toute grandeur 
doit être simple. 

C'est ici, en quelque sorte, l'état de nature mis en opposition 
avec l'état de fhomme artificiel, tel qu'il est dans les grandes 
villes. On peut enfin étaler dans des cabanes des sentiments aussi 
touchants que dans des palais. 

On avait souvent traité en burlesque cette opposition si 
frappante des citoyens des grandes villes avec les hal)itants des 
campagnes; tant le burlesque est aisé, tant les choses se présen- 
tent eu ridicule à certaines nations. 

On trouve beaucoup de peintres qui réussissent dans le gro- 
tesque, et peu dans le grand. Un homme de beaucoup d'esprit, 
et qui a un nom dans la littérature, s'étant fait expliquer le sujet 
(VAlzirr, qui n'avait pas encore été représentée, dit à celui qui 
lui exposait ce plan : « J'entends, c'est Arlequin sauvage. » 

11 est certain qu'.4/:;/rc n'aurait pas réussi, si l'etTet théâtral 

1. Imitateur de Racine. (G. A.) 

2. Tancrède. — Zaïre. — Alzire. — L'Orphelin de la Chine. 



268 PUKIACE DE L'ÉDITION DE PARIS. 

n'avait convaincu les spectateurs ([uo ces sujets peuvent être aussi 
propres à la tragédie (|ue les aventures des liéros les plus connus 
et les plus imposants. 

La tragédie des Scythes est un plan beaucoup plus hasardé. 
Qui voit-on paraître d'abord sur la scène? deux vieillards auprès 
de leurs cabanes, des bergers, des laboureurs. De qui parle-t-on? 
d'une fille qui prend soin de la vieillesse de son père, et cjui fait 
le service le plus pénible. Qui épouse-t-elle? un pâtre qui n'est 
jamais sorti des champs paternels. Les deux vieillards s'asseyent 
sur un banc de gazon. Mais que des acteurs habiles pourraient 
faire valoir cette simplicité ! 

Ceu\ qui se connaissent en déclamation et en expression de 
la nature sentiront surtout quel effet pourraient faire deux vieil- 
lards, dont l'un tremble pour son fils, et l'autre pour son gendre, 
dans le temps que le jeune pasteur est aux prises avec la mort; 
un père, affaibli par l'âge et par la crainte, qui chancelle, qui 
tombe sur un siège de mousse, qui se relève avec peine, qui crie 
d'une voix entrecoupée qu'on coure aux armes, qu'on vole au 
secours de son fils; un ami éperdu qui partage ses douleurs et sa 
faiblesse, qui l'aide d'une main tremblante à se relever : ce même 
père qui, dans ces moments de saisissement et d'angoisse, apprend 
que son fils est tué, et qui, le moment d'après, apprend que son 
fils est vengé; ce sont là, si je ne me trompe, de ces peintures 
vivantes et animées qu'on ne connaissait pas autrefois, et dont 
M. Lekain a donné des leçons terril)les qu'on doit imiter désormais. 

C'est là le véritable art de l'acteur. On ne savait guère aupara- 
vant que réciter proprement des couplets, comme nos maîtres 
de musique apprenaient à chanter proprement. Qui aurait 
osé, avant M'"" Clairon, jouer dans Orcste la scène de l'urne 
comme elle l'a jouée? qui aurait imaginé de peindre ainsi la 
nature, de tomber évanouie tenant l'urne d'une main, en laissant 
l'autre descendre immobile et sans vie? Qui aurait osé, comme 
M. Lekain, sortir, les bras ensanglantés, du tombeau de Mnus. 
tandis que l'admirable actrice* qui représentait Sémiramis se traî- 
nait mourante sur les marches du tombeau même? Voilà ce que 
les petits-maîtres et les petites-maîtresses appelèrent d'abord des 
postures, et ce que les connaisseurs, étonnés de la perfection 
inattendue de l'art, ont appelé des tableaux de Michel-Ange. C'est 
là en effet la véritable action théâtrale. Le reste était une conver- 
sation quelquefois passionnée. 

1. m"' Dumosnil. 



PRÉFACE DE L'ÉDITION DE PARIS. 269 

C'est dans ce j^rand art de |)arler aux yeux qu'excelle le plus 
grand acteur qu'ait jamais eu rAngleterre, M. (ianick, qui a 
effrayé et attendri parmi nous ceux mêmes qui ne savaient pas 
sa langue. 

Cette magie a été fortement recommandée il y a quelques 
années par un pliilosoplie* qui, h l'exemple d'Aristote, a su joindre 
aux sciences abstraites l'éloquence, la connaissance du cœur 
humain, et l'intelligence du théâtre. Il a été en tout de l'avis 
de l'auteur de Sèmiramis, qui a toujours voulu qu'on animât 
la scène par un plus grand appareil, par plus de pittoresque, 
par des nuMivements plus ])assionnés qu'elle ne semblait en 
comporter auparavant. Ce philosophe sensible a même proposé 
des choses que l'auteur de Sèmiramis, iVOreste et de Tancrhdc n'ose- 
rait jamais hasarder. C'est bien assez qu'il ait fait entendre les 
cris et lesi)aroles de Clytemnestre qu'on égorge derrière la scène, 
paroles qu'une actrice doit prononcer d'une voix aussi terrible 
que douloureuse, sans quoi tout est manqué. Ces paroles faisaient 
dans Athènes un etlet prodigieux ; tout le monde frémissait quand 
il entendait : w tî^-cv, te'itvov, tiv.Tsife Tf,v tejc&Ogxv. Ce n'est que })ar degrés 
qu'on peut accoutumer notre théâtre à ce grand pathétique : 

Mais il est des objets que l'ait judicieux 
Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux. 

Souvenons-nous toujours qu'il ne faut pas pousser le terril)le 
jusqu'à l'horrible. On peut elfrayer la nature, mais non pas la 
révolter et la dégoûter. 

Cardons-nous surtout de chercher dans un grand appareil, 
et dans un vain jeu de théâtre, un supplément à l'intérêt et à 
l'éloquence. Il vaut cent fois mieux, sans doute, savoir faire parler 
ses acteurs que de se borner à les faire agir. Nous ne pouvons 
trop répéter que quatre beaux vers de sentiment valent mieux 
que quarante belles attitudes. Malheur à qui croirait plaire par 
des pantomimes avec des solécismes ou avec des vers froids et 
durs, pires que toutes les fautes contre la langue ! 11 n'est rien de 
beau en aucun genre que ce qui soutient l'examen attentif de 
l'homme de goût. 

L'appareil, l'action, le pittoresque, font un grand effet sans 
doute ; mais ne mettons jamais le bizarre et le gigantesque à la 
place de la nature, et le forcé à la place du simple; que le déco- 

1. Diderot, dans ses Entretiens sur le Fils natuhel. Voyez OEuvres complètes 
de Dideroty édition Garnior frères, tome V'Ii, p. 83. 



270 PRÉFACE DE L'ÉDITION DE PARIS. 

ratour ne l'emporte point sur Fauteur; car alors, au lieu de 
tragédies, on aurait la rareté, la curiosité. 

La pièce qu'on soumet ici aux lumières des connaisseurs est 
simple, mais très-difficile à l)ien jouer: on ne la donne point au 
théâtre, parce qu'on ne la croit point assez bonne; d'ailleurs, 
presque tous les rôles étant principaux, il faudrait un concert et 
un jeu de théâtre parfait pour faire supporter la pièce à la repré- 
sentation. 11 y a plusieurs tragédies dans ce cas, telles que Brutus, 
Rome sauva', la Mort de César, qu'il est impossible de bien jouer 
dans l'état de médiocrité où on laisse tomber le théâtre, faute 
d'avoir des écoles de déclamation, comme il y en eut chez les 
Grecs, et chez les Romains leurs imitateurs. 

Le concert unanime des acteurs est très-rare dans a tragédie. 
Ceux qui sont chargés des seconds rôles ne prennent jamais de 
part à l'action ; ils craignent de contribuer à former un grand 
tableau ; ils redoutent le parterre, trop enclin à donner du ridi- 
cule à tout ce qui n'est pas d'usage. Très-peu savent distinguer le 
familier du naturel. D'ailleurs la misérable habitude de débiter 
des vers comme de la prose, de méconnaître le rhythme et l'har- 
monie, a presque anéanti l'art de la déclamation. 

L'auteur, n'osant donc pas donner les Scijthrs au théâtre, ne 
présente cet ouvrage que comme une très-faible esquisse que 
quelqu'un des jeunes gens qui s'élèvent aujourd'hui pourra finir 
un jour. 

On verra alors que tous les états de la vie humaine peuvent 
être représentés sur la scène tragique, en observant toujours 
toutefois les bienséances, sans lesquelles il n'y a point de vraies 
beautés chez les nations policées, et surtout aux yeux des cours 
éclairées. 

Enfin l'auteur des Scythes s'est occupé pendant quarante ans 
du soin d'étendre la carrière de l'art. S'il n'y a pas réussi, il aura 
du moins dans sa vieillesse la consolation de voir son objet rem- 
pli par des jeunes gens qui marcheront d'un pas plus ferme que 
lui dans une route qu'il ne peut plus parcourir. 



PREFACE 



DES EDITEURS (J L I NOUS ONT PRECEDE I.MM ÉDI ATEME.NT 



L'ôditiou ({uo nous donnons de la tragédie des Sci/llics est Ja 
plus ample et la plus correcte qu'on ait faite jusqu'à présent. 
Nous pouvons assurer qu'elle est entièrement conforme au ma- 
nuscrit d'après lequel la pièce a été jouée sur le théâtre de Ferney, 
et sur celui de M. le marquis de Langallerie; car nous savons 
(pi'elle n'avait été composée (fue comme un amusement de société, 
pour exercer les talents de quel({ues personnes de mérite qui ont 
du goût pour le théâtre. 

L'édition de Paris ne pouvait être aussi iidèle que la nôtre, 
puis({u"elle ne fut entreprise que sur la première édition de Genève, 
à laquelle l'auteur changea plus de cent vers, que le théâtre de 
Paris ni celui de Lyon n'eurent pas le temps de se procurer. Pierre 
Pellet imprima depuis la pièce à Genève ; mais il y manque 
quelques morceaux qui jusqu'à présent n'ont été qu'entre nos 
mains. D'ailleurs il a omis l'épître dédicatoire, qui est dans un 
goût aussi nouveau que la pièce, et la préface, que les amateurs 
ne veulent pas perdre. 

Pour l'édition de Hollande, on croira sans peine ({u'ellc 
n'approche pas de la nôtre, les éditeurs hollandais n'étant pas à 
portée de consulter l'auteur. 

Ceux qui ont fait l'édition de Bordeaux sont dans le même 
cas : enfin, de huit éditions qui ont paru, la nôtre est la plus 
complète. 



1. Tel est Fintitulé de cette Préface dans l'édition in-4° (tome V, daté de 176S) 
des OEitvres de Voltaire. Cet intitulé a été répété, sans aucune explication, dans 
l'édition de 1775, puis dans celle de Kehl. Je no sais quels peuvent être ces éditeurs 
qui ont précédé immédiatement ceux de 1708; car la Préface n'était pas en tète 
des Scythes dans le tome IV des Nouveaux Mélanges, portant le niillésimc 1707. 
Elle est, au reste, l'œuvre de Voltaire. (B.) 



272 PRÉFACE. 

11 faut (lo plus ronsidrrcr (|iu\ dans prosquc toutes les pièces 
nouvelles, il y a des vers (lu'on ne récite point d'abord sur la 
scène, soit par des convenances qui n'ont qu'un temps, soit par 
crainte de fournir un prétexte à des allusions malignes. Nous 
trouvons, i)ar exemple, dans notre exemplaire, ces vers de Sozame 
à la troisième scène du premier acte : 

Ali ! crois-moi ; tous ces exploits affreux, 

Ce grand art d'opprimer, trop indigne du bra\ e, 
D'être esclave d'un roi pour faire un peuple esclave, 
De ramper par fierté pour se faire obéir, 
M'ont égaré longtemps, et font mon repentir. 

Il y a dans l'édition de Paris : 

Ah! crois-moi; tous ces lauriers affreux, 

Les exploits des tyrans, des peuples les misères, 
Des États dévastés par des mains mercenaires. 
Ces honneurs, cet éclat, par le meurtre achetés, 
Dans le fond de mon cœur je les ai détestés. 

Ce n'est pas à nous à décider lesquels sont les meilleurs; nous 
présentons seulement ces deux leçons différentes aux amateurs 
qui sont en état d'en juger : mais sûrement il n'y a personne qui 
puisse avec raison faire la moindre application des conquêtes des 
Perses et du despotisme de leurs rois avec les monarchies et les 
mœurs de l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui. 

L'auteur des Scythes nous apprend ^ qu'on retrancha à Paris, 
dans rOrphelin de la Chine, des vers de Gengis-Kan, que l'on récite 
aujourd'hui sur tous les théâtres. 

On sait que ce fut Lien pis à Mahomet, et ce qu'il fallut de 
peines, de temps, et de soins, pour rétablir sur la scène française 
cotte tragédie unique en son genre, dédiée à un des plus vertueux 
papes que l'Église ait eus jamais. 

Ce qui occasionne quelquefois des variantes que les éditeurs 
ont peine à démêler, c'est la mauvaise humeur des critiques de 
profession qui s'attachent à des mots, surtout dans des pièces 
simples, lesquelles exigent un style naturel, et bannissent cette 
pompe majestueuse dont les esprits sont sul)j ligués aux premières 
représentations dans des sujets plus importants. 

• 

1. Voyez VAvis au lecteur, à la fin des Scythes, et dans l'Orplielin de la Chine 
(tome IV, du Tltéâlre, page 320), la scène v de l'acte 11, 



PRÉFACK. 273 

C'est ainsi que la Brràiice de riliustre Iiacine essuya tant de 
reproches sur mille expressions familières que son sujet semi)lait 
permettre : 

Belle reine, et pourquoi vous offenseriez-vous? 

Arsace, entrerons-nous?... Et, pourquoi donc partir? 

A-t-on vu de ma part le roi de Coinagène? 

II sufTit. Et que fait la reine Bérénice? 

On sait qu'elle est charmante, et de si belles mains.... 

Cet amour est ardent, il le faut confesser. 

Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser. 

Comme vous je m'y pr-rds d'autant plus que j'y pense. 

Si Titus est jaloux, Titus est amoureux. 

Adieu : ne quittez point ma princesse, ma reine. 

Eh quoi ! seigneur, vous n'êtes point parti * ! 

Remettez-vous, madame, et rentrez en vous-même ; 
(>ar enfin, ma princesse, il faut nous séparer. 
Dites, parlez.... Hélas! que vous me déchirez! 
Pourquoi suis-je empereur? pourquoi suis-je amoureux? 
Allons : Rome en dira ce qu'elle en voudra dire. 
Quoi! seigneur.... Je ne sais, Paulin, ce (pie je dis. 

Environ cinquante vers dans ce goût furent les armes que les 
ennemis de Racine tournèrent contre lui : on les parodia à la farce 
italienne. Des gens qui n'avaient pu faire quatre vers supportables 
dans leur vie ne manquèrent pas de décider dans vingt brochures 
que le plus éloquent, le plus exact, le plus harmonieux de nos 
poètes ne savait pas faire des vers tragiques. On ne voulait pas 
voir que ces petites négligences, ou plutôt ces naïvetés, qu'on appe- 
lait négligences, étaient liées à des beautés réelles, k des sentiments 
vrais et délicats que ce grand homme savait seul exprimer. Aussi, 
quand il s'est trouvé des actrices capables de jouer Bérénice, elle a 
toujours été représentée avec de grands applaudissements; elle a 
fait verser des larmes : mais la nature accorde presque aussi rare- 
ment les talents nécessaires pour bien déclamer qu'elle accorde 
le don de faire des tragédies dignes d'être représentées. Les esprits 
justes et désintéressés les jugent dans le cabinet, mais les acteurs 
seuls les font réussir au théâtre. 

Racine eut le courage de ne céder à aucune des critiques que 
l'on fit de Bérénice ;i\ s'enveloppa dans la gloire d'avoir fait une 
pièce touchante d'un sujet dont aucun de ses rivaux, quel qu'il 

1. C'est Bérénice qui dit ce vers à Antiochus. Visé, qui était dans le parterre, 
cria: r Qu'il parte. -> {Note de Voltaire.) 

G. — Théathe. V. 18 



274 PRÉFACE. 

|)ût être, n'aurait pu tirer deux ou trois scènes; que dis-je? une 
seule qui eût pu contenter la délicatesse de la cour de Louis XIV. 

Ce qui fait bien connaître le cœur humain, c'est que personne 
n'écrivit contre la Bh-hike de Corneille qu'on jouait en même 
temps, et (jue cent critiques se déchaînaient contre la Btrènice de 
Racine, Quelle en était la raison ? C'est qu'on sentait dans le fond 
de son cœur la supériorité de ce style naturel, auquel personne 
ne pouvait atteindre; on sentait que rien n'est plus aisé que de 
coudre ensemble des scènes ampoulées, et rien de plus difficile 
que de bien parler le langage du cœur. 

Racine, tant critiqué, tant poursuivi par la médiocrité et par 
l'envie, a gagné à la longue tous les suffrages. Le temps seul a 
vengé sa mémoire. 

Nous avons vu des exemples non moins frappants de ce que 
peuvent la malignité et le préjugé, -Ir/t/f/iV/p du Gucsclhi fut rebutée 
dès le premier acte jusqu'au dernier. On s'est avisé, après plus de 
trente années S de la remettre au théâtre, sans y changer un seul 
mot, et elle y a eu le succès le plus constant. 

Dans toutes les actions publiques, la réussite dépend beaucoup 
plus des accessoires que de la chose même. Ce qui entraîne tous 
les suffrages dans un temps aliène tous les esprits dans un autre. 
Il n'est qu'un seul genre pour lequel le jugement du public ne 
varie jamais, c'est celui de la satire grossière, qu'on méprise, 
même en s'en amusant quelques moments; c'est cette critique 
acharnée et mercenaire d'ignorants qui insultent à prix fait aux 
arts qu'ils n'ont jamais pratiqués, qui dénigrent les tableaux du 
Salon sans avoir su dessiner, qui s'élèvent contre la musique de 
Rameau sans savoir solfier : misérables bourdons qui vont de 
ruche en ruche se faire chasser par les abeilles laborieuses! 

1. Voyez Théâtre, tome II, page 76. 



LES SCYTHES 



PERSONNAGES 



HERMODAN, pèro d'Indatire, liabiLant d'un canton scythe. 

INDATIRE. 

ATHAMARE, prince d'Ecbatane. 

SOZAME, ancien général persan, retiré en Scytliie. 

OBÉIDE, fille de Sozame. 

SULMA, compagne d'Obéide. 

HIRCAN, officier d'Athamare. 

SCYTHES ET PERSANS. 



1. Noms dos acteurs qui jouèrent dans cette tragédie et dans la Famille extra- 
vagante, de Legrand, qui l'accompagnait : Bonneval, Paulin, Lekai\ (Atliamare), 
Brizard (Hermodan), Mole (Indatirc), Dalberval (Sozame), Augeh, Feisllie, Bel- 
i.EMONT, Velleane; M""'* Préville, Llzzy, La Chassaig\e, Livry, Dlrancï (Obcide). 
Recette : 3,630 livres — (G. A.) 



LES SCYTHES 

TRAGEDIE 



ACTE PREMIER. 



( Le théâtre représente un bocage et un berceau, avec un banc da gazon ; on voit dans le 
lointain des campagnes et des cabanes.) 



SCÈNE I. 

IIERMODAN, INDATIRE, et deux Scythes, 

couverts de peaux de tigres ou de lions. 
HERMODAN. 

Indatire, mon fils, quelle est donc cette audace ? 

Qui sont ces étrangers? Quelle insolente race 

A franchi les sommets des rochers d'Immaiis? 

Apportent-ils la guerre aux rives de l'Oxus? 

Que viennent-ils chercher dans nos forêts tranquilles? 

INDATIRE. 

Mes hraves compagnons, sortis de leurs asiles, 
Avec rapidité se sont rejoints à moi, 
Ainsi qu'on les voit tous s'attrouper sans effroi 
Contre les fiers assauts des tigres d'Hircanie. 
Notre troupe assemhlée est faihle, mais unie, 
Instruite à défier le péril et la mort. 
Elle marche aux Persans, elle avance ; et d'ahord 
Sur un coursier superhe à nos yeux se présente 
In jeune homme entouré d'une pompe éclatante; 
L'or et les diamants hrillent sur ses hahits ; 
Son turban disparaît sous les feux des rubis : 
11 voudrait, nous dit-il, parler à notre maître. 



278 LES SCYTHES. 

Nous le saluons tous, en lui faisant connaître 
Que ce titre de maître, aux Persans^ si sacré. 
Dans ranti([ue Scytliie est un titre ignoré : 
■ — ' « Nous sommes tous égaux sur ces rives si chères, 
.„^- Sans rois et sans sujets, tous libres et tous frères. 

Que Teux-tu clans ces lieux? Viens-tu pour nous traiter 

En hommes, en amis, ou pour nous insulter? » 

Alors il me répond, d'une voix douce et fière, 

Que, des États persans visitant la frontière. 

Il veut voir à loisir ce peuple si vanté 

Pour ses antiques mœurs et pour sa liberté. 

Nous avons avec joie entendu ce langage : 

Mais j'observais pourtant je ne sais quel nuage, 

L'empreinte des ennuis ou d'un dessein profond, 

Et les sombres chagrins répandus sur son front. 

Nous offrons cependant à sa troupe brillante 

Des hôtes de nos bois la dépouille sanglante. 

Nos utiles toisons, tout ce qu'en nos climats 

La nature indulgente a semé sous nos pas ; 

]\Iais surtout des carquois, des flèches, des armures. 

Ornements des guerriers, et nos seules parures. 

Ils présentent alors à nos regards surpris 

Des chefs-d'œuvre d'orgueil sans mesure et sans prix. 

Instruments de mollesse, où sous l'or et la soie 

Des inutiles arts tout l'effort se déploie. 

Nous avons rejeté ces présents corrupteurs, 

Trop étrangers pour nous, trop peu faits pour nos mœurs. 

Superbes ennemis de la simple nature : 

L'appareil des grandeurs au pauvre est une injure; 

Et recevant enfin des dons moins dangereux, 

Dans notre pauvreté nous sommes plus grands qu'eux. 

Nous leur donnons le droit de poursuivre en nos plaines. 

Sur nos lacs, en nos bois, aux bords de nos fontaines. 

Les habitants des airs, de la terre, et des eaux. 

Contents de notre accueil, ils nous traitent d'égaux ; 

Enfin nous nous jurons une amitié sincère. 

Ce jour, n'en doutez point, nous est un jour prospère. 

Ils pourront voir nos jeux et nos solennités. 

Les charmes d'Obéide et mes félicités. 

1. Répétons que les Persans figurent les Français, et que la Scythie est la 
Suisse. Voltaire disait même qu'lndatirc était no dans le canton de Zug. (Ci. A.) 



ACTE I, SCÈNE I. 279 

HERMODAN. 

Ainsi donc, mon cher fils, jusqu'en notre contrée 
La Perse est'triomphante; Obéide adorée 
Par un charme invincil)le a subjugué tes sens! 
Cet objet, tu le sais, naquit chez les Persans, 

INDATIRE. 

On le dit; mais qu'importe où le ciel la fit naître? 

HERMODAN, 

Son père jusqu'ici ne s" est point fait connaître; 
Depuis quatre ans entiers qu'il goûte dans ces lieux 
La liberté, la paix, que nous donnent les dieux, 
3Ialgré notre amitié, j'ignore quel orage 
Transplanta sa famille en ce désert sauvage. 
Mais dans ses entretiens j'ai souvent démêlé 
Que d'une cour ingrate il était exilé. 
Il est persécuté : la vertu malheureuse 
Devient plus respectable, et m'est plus précieuse ; 
Je vois avec plaisir que du sein des honneurs 
Il s'est soumis sans peine à nos lois, à nos mœurs, 
-Quoiqu'il soit dans un âge où l'àme la plus pure 
-Peut rarement changer le pli de la nature. 

INDATIRE. 

Son adorable fille est encore au-dessus : 

De son sexe et du nôtre elle unit les vertus ; 

Courageuse et modeste, elle est belle et l'ignore ; 

Sans doute elle est d'un rang que chez elle on honore; 

Son àme est noble au moins, car elle est sans orgueil ; 

Simple dans ses discours, affable en son accueil ; 

Sans avilissement à tout elle s'abaisse ; 

D'un père infortuné soulage la vieillesse, 

Le console, le sert, et craint d'apercevoir 

Qu'elle va quelquefois par delà son devoir. 

On la voit supporter la fatigue obstinée 

Pour laquelle on sent trop qu'elle n'était point née : 

Elle brille surtout dans nos champêtres jeux. 

Nobles amusements d'un peuple belliqueux ; 

Elle est de nos beautés l'amour et le modèle ; 

Le ciel la récompense en la rendant plus belle, 

HERMODAN", 

Oui, je la crois, mon fils, digne de tant d'amour : 
Mais d'où vient que son père, admis dans ce séjour. 
Plus formé qu'elle encore aux usages des Scythes, 



2.^0 Li:S SCYTHES. 

Atlorateiir tics lois que nos mœurs ont prescrites, 

Notre ami, notre frère en nos cœurs adopté, 

Jamais de son destin n'a rien manifesté? 

Sur son rang, sur les siens, pourquoi se taire encore? 

Rougit-on de parler de ce qui nous honore ? 

Et puis-je abandonner ton cœur trop prévenu 

Au sang d'un étranger qui craint d'être connu? 

INDATIIîE, 

Quel qu'il soit, il est libre, il est juste, intrépide; 
11 m'aime, il est enfin le père d'Obéide. 

HERMODAN. 

Que je lui parle au moins. 



SCENE II. 

HERMODAN, INDATIRE, SOZAME. 

INDATIRE, allant à Sozame. 

vieillard généreux! 
cher concitoyen de nos pâtres heureux ! 
Les Persans, en ce jour venus dans la Scythie, 
Seront donc les témoins du saint nœud qui nous lie! 
Je tiendrai de tes mains un don plus précieux 
Due le trône où Cyrus se crut égal aux dieux. 
J'en atteste les miens et le jour qui m'éclaire, 
Mon cœur se donne à toi comme il est à mon père ; 
Je te sers comme lui. Quoi! tu verses des pleurs! 

SOZAME. 

J'en verse de tendresse; et si dans mes malheurs 
Cette heureuse alliance, où mon bonheur se fonde, 
Guérit d'un cœur flétri la blessure profonde, 
La cicatrice en reste ; et les biens les plus chers 
Rappellent quelquefois les maux qu'on a soufferts. 

IXDATIRE. 

.l'ignore tes chagrins; ta vertu m'est connue : 
Qui peut donc t'affliger? Ma candeur ingénue 
Mérite que ton cœur au mien daigne s'ouvrir. 

HERMODAN. 

A la teixh'e amitié tu peux tout découvrir; 
Tu le dois. 



ACTE I, SCENE m. 281 

SOZAME. 

0, mon fils ! ô mon cher Indatire! 
Ma fille est, je le sais, soumise à mon empire; 
Elle est l'unique bien que les dieux m'ont laissé. 
J'ai voulu cet hymen, je l'ai déjà pressé; 
Je ne la gêne point sous la loi paternelle; 
Son choix ou son refus, tout doit dépendre d'elle. 
Que ton père aujourd'hui, pour former ce lien, 
Traite son digne sang comme je fais le mien ; 
Et que la liberté de ta sage contrée 
Préside à l'union que j'ai tant désirée. 
Avec ce digne ami laisse-moi m'expliquer : 
Va, ma bouche jamais ne pourra révoquer 
L'arrêt qu'en ta faveur aura porté ma fille. 
Va, cher et noble espoir de ma triste famille, 
Mon fils, obtiens ses vœux, je te réponds des miens. 

INDATIRE. 

J'embrasse tes genoux, et je revole aux siens. 



SCENE III. 
HERMODAN, SOZAME i. 

SOZAME. 

Ami, reposons-nous sur ce siège sauvage. 
Sous ce dais qu'ont formé la mousse et le feuillage. 
La nature nous l'offre ; et je hais dès longtemps 
Ceux que l'art a tissus dans les palais des grands. 

HERMODAN. 

Tu fus donc grand en Perse? 

SOZAME. 

Il est vrai. 

HERMODAX. 

Ton silence 
M'a privé trop longtemps de cette confidence. 
Je ne hais point les grands; j'en ai vu quelquefois 
Qu'un désir curieux attira dans nos bois : 



1. « La pièce est difficile à jouer, écrivait Voltaire. Klle a surtout besoin do doux 
vieillards qui soient naturels et attendrissants. » 



LES SCYTHES. 

J'aimai de ces Persans les mœurs nobles et fières. 

Je sais que les humains sont nés égaux et frères; 

Mais je n'ignore pas que l'on doit respecter 

Ceux qu'en exemple au peu])le un roi veut présenter; 

Et la simplicité de notre république 

N'est point une'leçon pour l'état monarchique. 

Craignais-tu qu'un ami te fût moins attaché? 

Crois-moi, tu t'abusais. 

SOZAME. 

Si je t'ai tant caché 
Mes honneurs, mes chagrins, ma chute, ma misère, 
La souVcc de mes maux, pardonne au cœur d'un père 
J'ai tout perdu : ma fdle est ici sans appui ; 
Et j'ai craint que le crime, et la honte d'autrui 
j\e rejaillît sur elle et ne flétrît sa gloire. 
Apprends d'elle et de moi la malheureuse histoire. 

(Ils s'asseyent tous deux.) 
HEP.MODAN. 

Sèche tes pleurs, et parle. 

SOZAME. 

Apprends que sous Cyrus 
Je portais la terreur aux peuples éperdus. 
Ivre de cette gloire à qui l'on sacrifie, 
Ce fut moi dont la main subjugua l'Hircanie, 
Pays libre autrefois. 

HERMODAN. 

Il est bien malheureux ; 
11 fut lil)re. 

SOZAME. 

Ah! crois-moi, tous ces exploits affreux'. 
Ce grand art d'opprimer, trop indigne du brave, 
D'être esclave d'un roi pour faire un peuple esclave, 
De ramper par fierté pour se faire obéir. 
M'ont égaré longtemps, et font mon repentir... 
Enfin Cyrus, sur moi, répandant ses largesses, 
M'orna de dignités, me combla de richesses; 
A ses conseils secrets je fus associé. 
Mon protecteur mourut, et je fus oublié. 
.J'abandonnai Cambyse, illustre téméraire, 



1. Voyez la seconde préface, page 271. 



ACTE I, SCÎwNE III. 283 

Indigne successeur do son auguste pèrc; 

Echatane, du Mède autrefois le séjour, 

Cacha mes cheveux hhnics à sa nouvelle cour : 

.Mais son frère Smerdis, gouvernant la Médie, 

Smerdis, de la vertu persécuteur impie, 

De mes jours honorés empoisonna la fin. 

Un enfant de sa sœur, un jeune homme sans frein, 

(lénéreux, il est vrai, vaillant, peut-être aimable. 

Mais dans ses passions caractère indomptable. 

Méprisant son épouse en possédant son cœur. 

Pour la jeune 0])éide épris avec fureur, 

Prétendit m'arracher, en maître despotique. 

Ce soutien de mon âge et mon espoir unique. 

Athamare est son nom ; sa criminelle ardeur 

M'entraînait au tond)eau couvert de déshonneur. 

HERMODAN. 

As-tu par son trépas repoussé cet outrage'? 

SOZAME. 

J'osai l'en menacer. Ma fille eut le courage 
De me forcer à fuir les transports violents 
D'un esprit indomptable en ses emportements : 
De sa mère en ce temps les dieux l'avaient privée ; 
Par moi seul à ce prince elle fut enlevée. 
Les dignes courtisans de l'infâme Smerdis, 
Monstres par ma retraite à parler enhardis, 
Employèrent bientôt leurs armes ordinaires. 
L'art de calomnier en paraissant sincères ; 
Ils feignaient de me plaindre en osant m'accuser. 
Et me cachaient la main qui savait m'écraser ; 
C'est un crime en Médie, ainsi qu'à Babylone, 
D'oser parler en homme à l'héritiei' du trône. 

HERMODAX. 

de la servitude effets avilissants ! 

Quoi ! la plainte est un crime à la cour des Persans ! 

SOZAME. 

Le premier de l'État, quand il a pu déplaire, 
S'il est persécuté, doit souffrir et se taire. 

HERMODAN, 

Comment recherchas-tu cette basse grandeur' ? 

(Les deux vieillards se lèvent.) 

1. La censure laissa passer c;;s vers. <i La police a juge sagement, écrivait Vol- 
taire, que ces choses-là n'arrivaient qu'en Perse. » 



284 LES SCYTHES. 

SOZAME. 

Ce souvenir honteux soulève encor mon cœur. 

Ami, tout ce que peut l'adroite calomnie, 

Pour m'arraclier riionneur, la fortune et la vie, 

Tout fut tenté par eux, et tout leur réussit : 

Smerdis proscrit ma tête ; on partage, on ravit. 

Mes emplois et mes biens, le prix de mon service^ : 

Ma fille en fait sans peine un noble sacrifice, 

Ne voit plus que son père; et, subissant son sort. 

Accompagne ma fuite et s'expose à la mort. 

Nous partons ; nous marchons de montagne en abîme 

Du ïaurus escarpé nous franchissons la cime. 

Bientôt dans vos forêts, grâce au ciel parvenu, 

J'y trouvai le repos qui m'était inconnu. 

J'y voudrais être né. Tout mon regret, mon frère, 

Est d'avoir parcouru ma fatale carrière 

Dans les camps, dans les cours, à la suite des rois, 

Loin des seuls citoyens gouvernés par les lois ; 

Mais je sens que ma fille, aux déserts enterrée, 

Du faste des grandeurs autrefois entourée, 

Dans le secret du cœur pourrait entretenir 

De ses honneurs passés l'importun souvenir ; 

J"ai peur que la raison, l'amitié filiale. 

Combattent faiblement l'illusion fatale, 

Dont le charme trompeur a fasciné toujours 

Des yeux accoutumés à la pompe des cours : 

A'oilà ce qui tantôt, rappelant mes alarmes, 

A rouvert un moment la source de mes larmes-. 

HEUMODAN. 

Que peux-tu craindre ici? Qu'a-t-elle à regretter? 
Nous valons pour le moins ce qu'elle a su quitter : 
Elle est libre avec nous, applaudie, honorée; 
D'aucuns soins dangereux sa paix n'est altérée. 
La franchise qui règne en notre heureux séjour 
Fait mépriser les fers et l'orgueil de ta cour, 

SOZAME. 

Je mourrais trop content si ma chère Obéide 
Haïssait comme moi cette cour si perfide. 



1. Voltaire raconte ici sa propre histoire, avant son refuge en Suisse. (G. A.) 
'2. M""= Denis, sa nièce, regretta longtemps Paris, et c'est pour la distraire 
que le pliilosoplie eut à Ferney un si grand train de maison. 



ACTE I, SCENE V. 283 

Pourra-t-elle on ellet penser, dans ses beaux ans, 
Ainsi qu'un vieux soldat détrompé par le temps? 
Tu connais, cher ami, mes grandeurs éclipsées. 
Et mes soupçons présents, et mes douleurs passées ; 
Cache-les à ton fils, et que de ses amours 
Mes chagrins inquiets n'altèrent point le cours. 

HERMODAN. 

Va, je te le promets; mais apprends qu'on devine 
Dans ces rustiques lieux ton illustre origine; 
Tu n'en es pas moins cher à nos simples esprits. 
Je tairai tout le reste, et surtout à mon fils ; 
Il s'en alarmerait. 



SCENE IV. 
HERMODAN, SOZAxME, INDATIRE. 

INDATIRE. 

Obéide se donne, 
Obéide est à moi, si ta bonté l'ordonne, 
Si mon père y souscrit. 

SOZAME. 

Nous l'approuvons tous deux : 
Notre bonheur, mon fils, est de te voir heureux. 
Cher ami, ce grand jour renouvelle ma vie; 
Il me fait citoyen de ta noble patrie. 

SCÈNE V. 
SOZAME, HERMODAN, INDATIRE, un scythe. 

LE SCYTHE. 

Respectables vieillards, sachez que nos hameaux 
Seront bientôt remplis de nos hôtes nouveaux. 
Leur chef est empressé de voir dans la Scythie 
Un guerrier qu'il connut aux champs de la Médie ; 
11 nous demande à tous en quels lieux est caché 
Ce vieillard malheureux qu'il a longtemps cherché. 

H E RM D AN , à Sozame. 

ciel! jusqu'en mes bras il viendrait te poursuivre! 



LES SCYTHES. 

INDATIRE. 

Lui, poursuivre Sozame! 11 cesserait de vivre. 

LE SCYTHE. 

Ce généreux Persan ne vient point défier 

Ln peuple de pasteurs inno(;ent et guerrier; 

Il paraît accablé d'une douleur profonde : 

Peut-être est-ce un banni qui se dérobe au monde, 

Un illustre exilé qui, dans nos régions, 

Fuit une cour féconde en révolutions. 

Nos pères en ont vu qui, loin de ces naufrages, 

Rassasiés de trouble, et fatigués d'orages. 

Préféraient de nos mœurs la grossière âpreté 

Aux attentats commis avec urbanité. 

Celui-ci paraît fier, mais sensible, mais tendi'e ; 

Il veut caclier les pleurs que je l'ai vu répandre. 

HER.MODAN, À Sozame. 

Ses pleurs me sont suspects, ainsi que ses présents. 
Pardonne à mes soupçons, mais je crains les Persans 
Ces esclaves brillants veulent au moins séduire. 
Peut-être c'est à toi qu'on cherche encore à nuire ; 
Peut-être ton tyran, par ta fuite trompé. 
Demande ici ton sang à sa rage échappé. 
D'un prince quelquefois le malheureux ministre 
Pleure en obéissant à son ordre sinistre. 

SOZAME. 

Oubliant tous les rois dans ces heureux climats, 
Je suis oublié d'eux, et je ne les crains pas^. 

INDATIRE, à Sozamo. 

Nous mourrions k tes pieds avant qu'un téméraire 
Pût manquer seulement de respect à mou père. 

LE SCYTHE. 

S'il vient pour te trahir, va, nous l'en punirons; 
Si c'est un exilé, nous le protégerons. 

INDATIRE. 

Ouvrons en paix nos cœurs à la pure allégresse. 
Que nous fait d'un Persan la joie ou la tristesse? 
Et qui peut chez le Scythe envoyer la terreur ? 
Ce mot honteux de crainte a révolté mon cœur. 
Mon père, mes amis, daignez de vos mains pures 



i. Toujours Voltaire à Ferney. (G. A.) 



ACTE I, SCÈNE V. 287 

lMé[)arer cet autel redouté des parjures ; 

Ces festons, ces flambeaux, ces gages de ma foi. 

(A Sozame.) 

Viens présenter la main qui combattra pour toi, 
Cette main trop heureuse, à ta fille promise. 
Terrible aux ennemis, à toi toujours soumise. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCENE T. 

OBÉIDE, SULMA. 

SLLMA, 

Vous y résolvez-vous? 

OEKIDE^, 

Oui, j'aurai le courage 
D'ensevelir mes jours en ce désert sauvage ; 
On ne me verra point, lasse d'un long effort, 
Dim père inébranlable attendre ici la mort 
Pour aller dans les murs de l'ingrate Ecbatane 
Essayer d'adoucir la loi qui le condamne, 
Pour aller recueillir des débris dispersés 
Que tant d'avides mains ont en foule amassés. 
Quand sa fuite en ces lieux fut par lui méditée, 
Ma jeunesse peut-être en fut épouvantée; 
Mais j'eus honte bientôt de ce secret retour 
Qui rappelait mon cœur à mon premier séjour. 
J'ai sans doute à ce cœur fait trop de violence 
Pour démentir jamais tant de persévérance. 
Je me suis fait enfin, dans ces grossiers climats. 
Un esprit et des mœurs cpie je n'espérais pas. 
Ce n'est plus Obéide à la cour adorée, 
D'esclaves couronnés à toute heure entourée; 
Tous ces grands de la Perse, à ma porte rami)ants. 
Ne viennent plus flatter l'orgueil de mes beaux ans. 
D'un peuple industrieux les talents mercenaires 
De mon goût dédaigneux ne sont plus tributaires : 
J'ai pris un nouvel être; et, s'il m'en a coûté 

1. Voilà maintenant M""' Denis. (G. A.) 



ACTK II. S(:i:n1-: l. 28!» 

Pour subir le travail avec la ])auvreté, 

La gloire de me vaincre et d'imiter mon père. 

En m'en donnant la force, est mon noble salaire. 

SULMA. 

Votre rare \ovln [)asse votre malheur : 
Dans votre abaissement je vois votre grandeur, 
Je vous admire en tout; mais le cœur est-il maître 
De renoncer aux lieux où le ciel nous lit naître? 
La nature a ses droits; ses bienfaisantes mains 
Ont "mis ce sentiment dans les faibles humains. 
On souffre en sa patrie, elle peut nous déplaire; 
Mais quand on Ta perdue, alors elle est bien chère. 

OBÉIDK. 

Le ciel m'en donne une autre, et je la dois chérir, 
La supporter du moins, y languir, y mourir; 
Telle est ma destinée... Hélas! tu l'as suivie! 
Tu quittas tout pour moi, tu consoles ma vie; 
Mais je serais barbare en t'osant proposer 
De porter ce fardeau qui commence à peser. 
Dans les lâches parents qui m'ont abandonnée 
Tu trouveras peut-être une âme assez bien née. 
Compatissante assez pour acquitter vers toi 
Ce que le sort m'enlève, et ce que je te doi ; 
D'une pitié bien juste elle sera frappée 
En voyant de mes pleurs une lettre trempée. 
Pars, ma chère Sulma ; revois, si tu le veux, 
La superbe Ecbatane et ses peuples heureux; 
Laisse dans ces déserts ta fidèle Obéide. 

SULMA. 

Ah! que la mort plutôt frappe cette perfide 
Si jamais je conçois le criminel dessein 
De chercher loin de vous un bonheur incertain ! 
J'ai vécu pour vous seule, et votre destinée 
Jusques à mon tombeau tient la mienne enchaînée; 
Mais je vous l'avouerai, ce n'est pas sans horreur 
Que je vois tant d'appas, de gloire, de grandeur. 
D'un soldat de Scythie être ici le partage. 

OBÉIDE. 

Après mon infortune, après l'indigne outrage 
Qu'a fait à ma famille, à mon âge, à mon nom. 
De l'immortel Cyrus un fatal rejeton ; 
De la cour à jamais lorsque tout me sépare, 

G. — Théâtre. V. 10 



290 LES SCYTHES. 

Quand je dois tant haïr ce funeste Athamare: 
Sans état, sans patrie, inconnue en ces lieux. 
Tous les humains, Sulma, sont égaux à mes yeux: 
Tout m'est indifïérent. 

SULMA. 

Ah! contrainte inutile! 
Est-ce avec des sanglots qu'on montre un cœur tranquille? 

OBÉIDE. 

Cesse de m'arracher, en croyant m'éblouir, 

Ce malheureux repos dont je cherche à jouir. 

Au parti que je prends je me suis condamnée. 

Va, si mon cœur m'appelle aux lieux où je suis née, 

Ce cœur doit s'en punir ; il se doit imposer 

Un frein qui le retienne, et qu'il n'ose briser. 

SULMA. 

D'un père infortuné, victime volontaire. 

Quels reproches, hélas ! auriez-vous à vous faire ? 

OBÉIDE. 

Je ne m'en ferai plus. Dieux! je vous le promets, 
Obéide à vos yeux ne rougira jamais. 

SULMA. 

Qui, vous? 

OBÉIDE. 

Tout est fini. Mon père veut un gendre, 
Il désigne Indatire, et je sais trop l'entendre : 
Le fils de son ami doit être préféré. 

SULMA. 

Votre choix est donc fait? 

OBÉIDE. 

Tu vois l'autel sacré 
Que préparent déjà mes compagnes heureuses. 
Ignorant de l'hymen les chaînes dangereuses. 
Tranquilles, sans regrets, sans cruel souvenir'. 

SULMA. 

D'où vient qu'à cet aspect vous paraissez frémir? 



1. Voltaire voulait que pendant cette scène de jeunes bergères, vêtues de blanc, 
vinssent attacher des guirlandes aux arbres qui entourent l'autel. (G. A.) 



ACTE II, SCÈNE II. 2t),| 

SCÈNE II. 

OBÉIDE, SULMA, INDATIRE. 

INDATIRE, 

Cet autel me rappelle en ces forêts si chères ; 
Tu conduis tous mes pas; je devance nos pères : 
Je viens lire en tes yeux, entendre de ta voix, 
Que ton heureux époux est nommé par ton choix : 
— L'hymen est parmi nous le nœud que la nature 
'Forme entre deux amants de sa main lihre et pure ; 
Chez les Persans, dit-on, l'intérêt odieux, 
Les folles vanités, Torgueil ambitieux. 
De cent bizarres lois la contrainte importune, 
Soumettent tristement l'amour à la fortune : 
Ici le cœur fait tout, ici Ton vit pour soi ; 
D'un mercenaire hymen on ignore la loi ; 
On fait sa destinée. Une fille guerrière 
De son guerrier chéri court la noble carrière, 
Se plaît à partager ses travaux et son sort. 
L'accompagne aux combats, et sait venger sa mort'. 
Préfères-tu nos mœurs aux mœurs de ton empire? 
La sincère Obéide aime-t-elle Indatire? 

OBÉIDE. 

Je connais tes vertus, j'estime ta valeur, 
Et de ton cœur ouvert la naïve candeur; 
Je te l'ai déjà dit, je l'ai dit à mon père; 
Et son choix et le mien doivent te satisfaire. 

INDATIRE. 

Non, tu semblés parler un langage étranger, 

Et même en m'approuvant tu viens de m'affliger. 

Dans les murs d'Ecbatane est-ce ainsi qu'on s'explique? 

Obéide, est-il vrai qu'un astre tyrannique 

Dans cette ville immense a pu te mettre au jour? 

Est-il vrai que tes yeux brillèrent à la cour. 

Et que l'on t'éleva dans ce riche esclavage 

Dont à peine en ces lieux nous concevons l'image ? 

Dis-moi, chère Obéide, aurais-je le malheur 

Que le ciel t'eût fait naître au sein de la grandeur? 

1. Ces vers préparent lo cinquième acte. 



292 LES SCYTHES. 

Ce n'est point ton nialhcnr, c'est le mien... Ma mémoire 
Ne me retrace [)lus cette trom|)euse gloire; 
Je l'onblie à jamais. 

INDATIRE. 

Plus ton cœnr adoré 
En perd le souvenir. ])lus je m'en souviendrai. 
Vois-tu d'un œil content cet appareil rustique, 
Le monument lïeureux de notre culte antique, 
Où nos pères bientôt recevront les serments 
Dont nos cœurs et nos dieux sont les sacrés garants? 
Obéide, il n'a rien de la pompe inutile 
Qui fatigue ces dieux dans ta superbe ville: 
Il n'a pour ornement (jue des tissus de fleurs, 
Présents de la nature, images de nos cœurs. 

OBÉIDE. 

Va, je crois que des cieux le grand et juste maître 
Préfère ce saint culte et cet autel champêtre 
A nos temples fameux que l'orgueil a bâtis. 
Les dieux qu'on y fait d'or y sont bienjual servis*. 

IN'DATIRE, 

Sais-tu que ces Persans venus sur ces rivages 
Veulent voir notre fête et nos riants bocages? 
Par la luain des vertus ils nous verront unis. 

OBÉIDE. 

Les Persans!.... Que dis-tu?... Les Persans! 

IXDATIRE. 

Tu frémis I 
Quelle pâleur, ù ciel, sur ton front répandue! 
Des esclaves d'un roi peux-tu craindre la vue? 

OBÉIDE. 

Ah, ma chère Sulma ! 

SULMA. 

Votre père et le sien 
Viennent former ici votre éternel lien. 

INDATIRE, 

Nos parents, nos amis, tes compagnes fidèles, 

1. On lit dans Philémon et Baucis, de La Fontaine : 

Jamais le ciel ne fut aux liumains si facilo 
Que quand Jupiter même était de simple bois, 
Depuis qu'on l'a fait d'or il est sourd à nos voix. 



ACTE H, SCI:NH III. 293 

Viennent tous consacrer nos fêtes solennelles. 

OBÉI DE, à Suhna. 

Allons... je l'ai voulu. 



SCENE III. 

OBÉIDE, SULMA, INDATIRE, SOZA.Mi:. IIERMODAN. 

(Des filles couronnées de fleurs, et des Scythes sans armes, funt un dcmi-cercltj 
autour (le l'autel.) 

HERMODAN. 

Voici Tautel sacré, 
L'autel de la nature à l'amour préparé, 
Où je fis mes serments, où jui'érent nos pères. 

(A Obéide.) 

Nous n'avons point ici de plus pompeux mystères : 
Notre culte, Ohéide, est simple comme nous. 

SOZAME, à Obéide. 

De la main de ton père accepte ton époux. 

(Obéide et Indatire mettent la main sur l'autel.) 
INDATIRE. 

Je jure à ma patrie, à mon père, à moi-même, 
A nos dieux éternels, à cet objet que j'aime. 
De l'aimer encor plus quand cet heureux moment 
Aura mis Obéide aux mains de son amant ; 
Et, toujours plus épris, et toujours plus fidèle. 
De vivre, de combattre, et de mourir pour elle. 

OBÉIDE. 

Je me soumets, grands dieux! à vos augustes lois; 
Je jure d'être à lui... Ciel ! qu'est-ce que je wis? 

(Ici Atharaare et des Persans paraissent. 
SULMA. 

Ah ! madame. 

OBÉIDE. 

Je meurs ; qu'on m'emporte. 

INDATIRE. 

Ah! Sozame, 
•Quelle terreur subite a donc frappé son àme ? 
Compagnes d'Obéide, allons à son secours. 

(Les femmes scythes sortent avec Indatire.) 



29/i LES SCYTHES. 

SCÈNE IV. 
SOZAME, HERMODAN. AÏHAMAUE, IIIRCAN, scvthes. 

ATHAMARE^ 

Scythes, demeurez tous... 

SOZAME, 

Voici donc de mes jours 
Le jour le plus étrange et le plus effroyable! 

ATHAMARE. 

Me reconnais-tu hien ? 

SOZAME. 

Quel sort impitoyable 
Ta conduit dans ces lieux de retraite et de paix? 
Tu dois être content des maux que tu m'as faits. 
Ton indigne monarque avait proscrit ma tète ; 
Viens-tu la demander? malheureux! elle est prête; 
Mais tremble pour la tienne. Apprends que tu te vois 
Chez un peuple équitable et redouté des rois. 
Je demeure étonné de l'audace inouïe 
Qui t'amène si loin pour hasarder ta vie. 

• ATHAMARE. 

Peuple juste, écoutez ; je m'en remets à vous : 
Le neveu de Cyrus vous fait juge entre nous. 

HERMODAX, 

Toi! neveu de Cyrus! et tu viens chez les Scythes ! 

ATHAMARE, 

L'équité m'y conduit.,. Vainement tu t'irrites, 
Infortuné Sozame, à l'aspect impré\ u 
Du fatal ennemi par qui tu fus perdu. 
Je te persécutai ; ma fougueuse jeunesse 
Offensa ton honneur, accabla ta vieillesse; 
Un roi t'a dépouillé de tes biens, de ton rang; 
Un jugement inique a poursuivi ton sang, 
Scythes, ce roi n'est plus ; et la première idée 
Dont après son trépas mon âme est possédée 
Est de rendre justice à cet infortuné. 
Oui, Sozame, à tes pieds les dieux m'ont amené 
Pour expier ma faute, liélas! trop pardonnable : 

1, Imaginez un marquis français. (G. A.) 



ACTE II, SCENE V. 293 

La suite eu fut terrible, inhumaine, exécrable ; 

Elle accal)la mon cœur : il la faut réparer. 

Dans tes Jionneurs passés daigne à la An rentrer : 

Je partage avec toi mes trésors, ma puissance ; 

Ecbatane est du moins sous mon obéissance : 

C'est tout ce qui demeure aux enfants de Gyrus; 

Tout le reste a subi les lois de Darius. 

Mais je suis assez grand si ton cœur me pardonne; 

Ton amitié, Sozame, ajoute h ma couronne. 

Nul monanjue avant moi, sur le trône affermi. 

N'a quitté ses États pour chercher un ami ; 

Je donne cet exemple, et ton maître te prie ; 

Entends sa voix, entends la voix de ta patrie ; 

Cède aux vœux de ton roi qui vient te rappeler, 

Cède aux pleurs qu'à tes yeux mes remords font couler. 

HERMODAN, 

Je me sens attendri d'un spectacle si rare. 

SOZAME. 

Tu ne me séduis point, g(''néreux Athamare. 

Si le repentir seul avait pu t'amener, 

Malgré tous mes affronts je saurais pardonner. 

Tu sais quel est mon cœur, il n'est point inflexible ; 

Mais je lis dans le tien; je le connais sensible; 

Je vois trop les chagrins dont il est désolé ; 

Et ce n'est pas pour moi que tes pleurs ont coulé. 

Il n'est plus temps; adieu. Les champs de la Scythie 

Me verront achever ma languissante vie. 

Instruit bien chèrement, trop fier et trop blessé. 

Pour vivre dans ta cour où tu m'as offensé, 

Je mourrai libre ici... Je me tais; rends-moi grâce 

De ne pas révéler ta dangereuse audace. 

Ami, courons chercher et ma fille et ton fils. 

heumodan. 
Viens, redoublons les nœuds qui nous ont tous unis. 

SCÈNE V. 

ATHAMARE, HIRCAN. 

ATHAMARE, 

Je demeure immobile. ciel ! ô destinée ! 
passion fatale à me perdre obstinée! 



296 LES SCYTHES. 

11 uest plus temps, dit-il : il a pu sans pitié 
Voir son roi repentant, son maître humilié! 
Ami, quand nous i)ercions cette horde assemblée, 
J"ai vu près de l'autel une femme voilée. 
Qu'on a soudain soustraite à mon œil égaré. 
Quel est donc cet autel de guirlandes paré ? 
Quelle était cette fête en ces lieux ordonnée? 
Pour qui brûlaient ici les flambeaux (fhj menée ? 
Ciel! quel temps je prenais! A cet aspect d'horreur 
Mes remords douloureux se changent en fureur, 
(Irands dieux, s'il était vrai ! 

H IRC AN. 

Dans les lieux où vous êtes 
(jardez-vous d'écouter ces fureurs indiscrètes : 
Respectez, croyez-moi, les modestes foyers 
D'agrestes habitants, mais de vaillants guerriers, 
Qui, sans ambition, comme sans avarice. 
Observateurs zélés de l'exacte justice, 
Ont mis leur seule gloire en leur égalité, 
De qui vos grandeurs même irritent la fierté. 
N'allez point alarmer leur noble indépendance; 
' Ils savent la défendre; ils aiment la vengeance; 
Ils ne pardonnent point quand ils sont offensés. 

ATHAMARE. 

Tu t'abuses, ami ; je les connais assez ; 

J'en ai vu dans nos camps, j'en ai vu dans nos villes, 

De ces Scythes altiers, à nos ordres dociles. 

Qui briguaient, en vantant leurs stériles climats, 

L'honneur d'être comptés au rang de nos soldats \ 

HIRCAX. / 

Mais, souverains chez eux... 

ATHAMARE. 

Ah ! c'est trop contredire 
Le dépit qui me ronge, et l'amour qui m'inspire : 
Ma passion m'emporte, et ne raisonne pas. 
Si j'eusse été prudent, serais-je en leurs États? 
Au bout de l'univers Obéide m'entraîne; 
Son esclave échappé lui rapporte sa cliaîne, 
Pour l'enchaîner moi-même au sort qui me poursuit, 
Pour l'arracher des lieux où sa douleur me fuit, 

1. Il s'agit ici des Suisses mercenaires au service de la France. (G. A.) 



A (TE II, S ci: NE V. 

Pour la sauver enfin de rin(li<>iio esclavage 
Qu'un malheureux vieillard impose à son jeune ùge; 
Pour mourir à ses pieds d'anujur et de l'ureur, 
Si ce cœur déchiré ne peut fléchir son cœur. 

HIUCAN. 

Mais si vous écoutiez., , 

ATHAMAUE. 

Non... je n'écoute qu'elle, 

HIRCAN. 

Attendez. 

ATHAMAUE. 

Que j'attende ! et que de la cruelle 
Quelque rival indigne, à mes yeux possesseur, 
Insulte mon amour, outrage mon honneur! 
Que du bien (ju'il m'arrache il soit en paix le maître! 
Mais trop tôt, cher ami, je m'alarme peut-être; 
Son père à ce vil choix pourra-t-il la forcer? 
Entre un Scythe et son maître a-t-elle à balancer? 
Dans son cœur autrefois j'ai vu trop de noblesse 
Pour croire qu'à ce point son orgueil se rabaisse. 

H1RC\N. 

Mais si dans ce choix même elle eût mis sa fierté? 

ATHAMAUE. 

De ce doute offensant je suis trop irrité. 

Allons ; si mes remords n'ont pu fléchir son père, 

S'il méprise mes pleurs... qu'il craigne ma colère. 

"Je sais qu'un prince est homme, et qu'il peut s'égarer; 
Mais lorsqu'au repentir facile à se livrer, 
Reconnaissant sa faute, et s'oubliant soi-même, 

11 va jusqu'à blesser l'honneur du rang suprême. 
Quand il répare tout, il faut se souvenir 
Que s'il demande grâce, il la doit obtenir. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 

ATHAMARE, HIRCAN. 

ATHAMARE. 

Quoi ! c'était 01)(Mde ! Ali ! j"ai tout pressenti : 
Mon cœur désespéré m'avait trop averti : 
C'était elle, grands dieux ! 

HIRCAN, 

Ses compagnes tremblantes 
Rappelaient ses esprits sur ses lèvres mourantes... 

ATHAMARE. 

Elle était en danger? Obéide! 

HIRCAX. 

Oui, seigneur: 
Et, ranimant à peine un reste de chaleur, 
Dans ces cruels moments, d'une voix affaiblie, 
Sa bouche a prononcé le nom de la Médie. 
Un Scythe me Ta dit, un Scythe qu'autrefois 
La Médie avait vu combattre sous nos lois. 
Son père et son époux sont encore auprès d'elle. 

ATHAMARE. 

Qui ? son époux, un Scythe ? 

HIRCAX. 

Eh quoi! cette nouvelle 
A votre oreille encor, seigneur, n'a pu voler? 

ATHAMARE. 

Eh! qui des miens, hors toi, m'ose jamais parler? 
De mes honteux secrets quel autre a pu s'instruire? 
Son époux, me dis-tu? 

HIRCAN. 

Le vaillant Indatire, 
Jeune, et de ces cantons l'espérance et l'honneur, 
Lui jurait ici même une éternelle ardeur. 
Sous ces mêmes cyprès, à cet autel champêtre, 



ACTE III, SLÈNE I. 299 

Aux clartés des llambeaiix que j'ai vus disparaître. 
Vous n'étiez pas encore arrivé vers l'autel 
Qu'un long tressaillement, suivi d'un froid mortel, 
A fermé les beaux yeux d'Obéide oppressée. 
Des fdles de Scytbie une foule empressée 
La portait en pleurant sous ces rustiques toits, 
Asile malheureux dont son père a fait choix : 
Ce vieillard la suivait d'une démarche lente. 
Sous le fardeau des ans ailaiblie et pesante. 
Quand vous avez sur vous attiré ses regards. 

ATHAMARE. 

Mon cœur, à ce récit, ouvert de toutes parts. 

De tant d'impressions sent l'atteinte subite, 

Dans ses derniers replis un tel combat s'excite 

Que sur aucun parti je ne puis me fixer; 

Et je démêle mal ce que je puis penser. 

Mais d'où vient qu'en ce temple Obéide rendue 

En touchant cet autel est tombée éperdue? 

Parmi tous ces pasteurs elle aura d'un coup d'œil 

Reconnu des Persans le fastueux orgueil; 

Ma présence à ses yeux a montré tous mes crimes. 

Mes amours emportés, mes feux illégitimes, 

A l'affreuse indigence un père abandonné. 

Par un monarque injuste à la mort condamné. 

Sa fuite, son séjour en ce pays sauvage. 

Cette foule de maux qui sont tous mon ouvrage ; 

Elle aura rassemblé ces objets de terreur : 

Elle imite son père, et je lui fais horreur. 

HIRCAN. 

Un tel saisissement, ce trouble involontaire. 
Pourraient-ils annoncer la haine et la colère? 
Les soupirs, croyez-moi, sont la voix des douleurs. 
Et les yeux irrités ne versent point de pleurs. 

ATHAMARE. 

Ah ! lorsqu'elle m'a vu, si son àme surprise 
D'une ombre de pitié s'était au moins éprise ; 
Si, lisant dans mon cœur, son cœur eût éprouvé 
Un tumulte secret faiblement élevé!... 
Si l'on me pardonnait! Tu me flattes peut-être; 
Ami, tu prends pitié des erreurs de ton maître. 
Qu'ai-je fait, que fcrai-je, et quel sera mon sort? 
Mon aspect en tout temps lui porta donc la mort ! 



300 LES SCYTHES. 

Mais, (lis-tii, dans le mal qui irionaçait sa vie, 
Sa ])oiiclio a proTioncé lo nom de sa patrie ? 

HinCA.X. 

Elle l'aime, sans doute. 

ATHAMARE. 

Ail ! pour me secourir 
C'est une arme du moins qu'elle daigne m'offrir. 
Elle aime sa patrie!... elle épouse Indatire! 
Aa, l'honneur dangereux où le l)arl)are aspire 
Lui coûtera bientôt un sanglant repentir : 
C'est un crime trop grand pour ne le pas punir. 

HIUCAN. 

Pensez-vous être encor dans les murs d'Ecbatane ? 
Là votre voix décide, elle absout ou condamne ; 
Jci vous péririez. Vous êtes dans des lieux 
Que jadis arrosa le sang de vos aïeux. 

ATHAMARE. 

Eh bien ! j'y périrai. 

HIRCAX. 

Quelle fatale ivresse! 
Age des passions, trop aveugle jeunesse, 
Où conduis-tu les cœurs à leurs penchants livrés! 

ATHAMARE. 

Qui vois-je donc paraître en ces champs abhorrés? 

(Indatire passe dans le fond du théâtre, à la tête d'une troupe de guerriers.) 

Que veut, le fer en main, cette troupe rustique? 

H IRC AN. 

On m'a dit qu'en ces lieux c'est un usage antique; 
Ce sont de simples jeux par le temps consacrés. 
Dans les jours de l'hymen noblement célébrés. 
Tous leurs jeux sont guerriers; la valeur les apprête : 
Indatire y préside ; il s'avance à leur tête. 
Tout le sexe est exclu de ces solennités; 
Et les mœurs de ce peuple ont des sévérités 
Qui pourraient des Persans condamner la licence K 

ATHAMARE. 

Grands dieux! vous me voulez conduire en sa présence! 
Cette fête du moins m'apprend que vos secours 
Ont dissipé l'orage élevé sur ses jours. 
Oui, mes yeux la verront. 

1. Voltaire dépeint ici les tirs suisses. (G. A.) 



ACTE III, SCliNE II. 301 

H I r\ c A \ . 

Oui, soigneur, Obéide 
Marclie vers la cabane où son père réside, 

AÏHAMARE. 

C'est elle ; je la vois. Tâche de désarmer 
Ce père malheureux; que je n"ai pu calmer... 
Des chaumes! des roseaux! voilà donc sa retraite! 
Ah ! peut-être elle y vit tranquille et satisfaite ; 
Et moi... 

SCÈNE II. 

OBÉIDE, SULMA, ATHAMARE. 

ATHAMARE. 

Non, demeurez, ne vous détournez pas; 
De vos regards du moins honorez mon trépas : 
Qu'à vos genoux treml)lants un malheureux périsse. 

oiîKin?:. 
Ah! Sulma, qu'en tes bras mon désespoir finisse; 
C'en est trop... Laisse-moi, fatal persécuteur; 
Va, c'est toi qui reviens pour m'arracher le cœur. 

ATHAMARE. 

Écoute un seul moment. 

OBÉIDE. 

Eh! le dois-je, barbare? 
Dans l'état où je suis que peut dire Athamare? 

ATHAMARE. 

Que l'amour m'a conduit du trône en tes forêts, 
Qu'épris de tes vertus, honteux de mes forfaits, 
Désespéré, soumis, mais furieux encore, 
J'idolâtre Obéide autant ([ue je m'abhorre. 
Ah ! ne détourne point tes regards effrayés : 
Il me faut ou mourir ou régner à tes pieds. 
Frappe, mais entends-moi '. Tu sais déjà peut-être 
Que de mon sort enfin les dieux m'ont rendu maître ; 
Que Smerdis et ma femme, en un même tombeau, 
De mon fatal hymen ont éteint le llambeaii ; 

i. Dans Tancrkle, acte 111, scène vi, Aménaide dit: 

Frappez, mais écoutez. 

C'est la célèbre réponse : Frappe, mais écoute, faite par Alcibiade aux menaces 
d"Eurybiade. (B.) 



302 LES SCYTHES. 

Qii'Ecbataiio est à moi... \on, ])anloiHîo, 01)(''i(lo; 
Ecbataiio est à toi : rEiiphralo, la Porsido, 
Et la superbe Éi^yptc. et les ])or(ls indiens, 
Seraient à tes genoux s'ils pouvaient être aux miens. 
Mais mon trône et ma vie, et toute la nature, 
Sont d'un trop l'aible prix pour payer ton injure. 
Ton grand cœur, Obéide, ainsi (|ue ta beauté, 
Est au-dessus d'un rang dont il n'est point flatté : 
One la pitié du moins le désarme et le touche. 
Les clinu\ts où tu vis l'ont-ils rendu farouche? 

— -0 cœur né pour aimer, ne peux-tu que haïr? 

_-— Image de nos dieux, ne sais-tu (jue punir? 

Tls savent pardonner'. Va, ta bont('' doit plaindre 
Ton criminel amant que tu vois sans le craindre. 

OBÉIDE. 

Que m'as-tu dit, cruel? Et pourquoi de si loin 
Mens-tu de me troubler prendre le triste soin ? 
Tenter dans ces forêts ma misère tranquille, 
Et chercher un pardon... qui serait inutile? 
Quand tu m'osas aimer pour la première fois. 
Ton roi d'un autre hymen t'avait prescrit les lois : 
Sans un crime à mon cœur tu ne pouvais prétendre, 
Sans un crime plus grand je ne saurais t'entendre. 
^'e fais point sur mes sens d'inutiles elTorts : 
Je me vois aujourd'hui ce que tu fus alors ; 
Sous la loi de l'hymen Obéide respire ; 
Prends pitié de mon sort... et respecte Indatire. 

ATHAMARE. 

Un Scythe! un vil mortel ! 

OBÉIDE. 

Pourquoi méprises-tu 
Un homme, un citoyen... qui te passe en vertu? 

ATHAMARE. 

Nul ne m'eût égalé si j'avais pu te plaire ; 

Tu m'aurais des vertus aplani la carrière ; 

Ton amant deviendrait le premier des humains. 

Mon sort dépend de toi : mon Ame est dans tes mains ; 

Un mot peut la changer : l'amour la lit coupable-, 

1. Corneille a dit dans Cinna : 

Grands dieux, qui la rendez comme vous adorable. 
Rendez-la comme vous à mes vœux exorable ! 



ACTIÎ m, SCÈM-: H. 303 

L'amour au monde entier la rendrait respecta l)l('. 

OBKIDE. 

Ali! que n'eus-tu i)lus tôt ces nobles sentiments, 
Athamare ! 

\THAMAIii:. 

Obéide ! il en est encor temps. 
De moi, de mes Ktals, auguste souveraine, 
Viens eml)ellir cette àme esclave de la tienne, 
Viens régner. 

OBÉIDE. 

Puisses-tu, loin de mes tristes yeux, 
Voir ton règne bonoré de la faveur des dieux! 

ATHAMARE. 

Je n'en veux point sans toi. 

OBÉIDE. 

Ne vois plus que ta gloire. 

ATHAMARE. 

Elle était de t'aimer. 

OBÉIDE. 

Périsse la mémoire 
De mes malheurs passés, de tes cruels amours ! 

ATHAMARE. 

Obéide à la haine a consacré ses jours ! 

OBÉIDE. 

Mes jours étaient all'reux:; si Thymen en dispose. 
Si tout finit pour moi, toi seul en es la cause; 
Toi seul as préparé ma mort dans ces déserts. 

ATHAMARE. 

Je t'en viens arracher. 

OBÉIDE. 

Rien ne rompra mes fers ; 
Je me les suis donnés. 

. ATHAMARE. 

Tes mains n'ont point encore 
Formé l'indigne nœud dont un Scythe s'honore. 

OBÉIDE. 

J'ai fait serment au ciel. 

ATHAMARE. 

Il ne le reçoit pas. 
C'est pour l'anéantir qu'il a guidé mes pas. 

OBÉIDE. 

Ah!.,, c'est pour mon malheur... 



304 LES SCYTHES. 

ATH VM \r. E. 

Obtiendrais-tu d'un père 
Qu'il laissât libre au moins une fille si chère, 
Que son cœur envers moi ne fût point endurci, 
Et ([u"il cessât enfin de s'exiler ici ? 
Dis-lui... 

OBÉIOE. 

N'y compte pas. Le cboiv que j'ai dû faire 
Devenait un parti conforme à ma misère : 
11 est fait; mon bonneur ne peut le démentir, 
Et Sozame jamais n'y pourrait consentir: 
Sa vertu t'est connue; elle est inébranlable. 

ATH XMAUE. 

Elle l'est dans la haine; et lui seul est coupable. 

B !•: I D B. 

Tu no le fus que trop : tu l'es de me revoir, 
De m'aimer, d'attendrir un cœur au désespoir. 
Destructeur malheureux d'une triste famille, 
Laisse pleurer en paix et le père et la fille. 
11 vient ; sors. 

ATH \M ARE. 

Je ne puis. 

OBÉI DE. 

Sors ; ne l'irrite pas. 

ATH AM ARE. 

Non, tous deux à l'envi donnez-moi le trépas. 

OBÉI DE. 

Au nom de mes malheurs et de l'amour funeste 
Qui des jours d'Obéide empoisonne le reste, 
Fuis; ne l'outrage plus par ton fatal aspect. 

ATHAMARE. 

Juge de mon amour ; il me force au respect. 
J'obéis... Dieux puissants, qui voyez mon offense, 
Secondez mon amour, et guidez ma vengeance ! 

SCÈNE III. 

SOZAME, OBÉIDE, SULMA. 

SOZAME. 

¥À\ quoi! notre ennemi nous poursuivra toujours! 
Il vient flétrir ici les derniers de mes jours. 



ACTE III, SCÈNE III. 30o 

Qu'il ne se flatte pas que le déclin de l'âge 
Rende un père insensible à ce nouvel outrage. 

OBÉIDE. 

Mon père,,, il vous respecte,., il ne me verra plus : 
Pour jamais à le fuir mes vœux sont résolus, 

SOZAiME. 

Indatire est à toi, 

OBÉIDE. 

Je le sais, 

SOZAME, 

Ton suffrage, 
Dépendant de toi seule, a reçu son hommage. 

OBÉIDE. 

J'ai cru vous plaire au moins.., j'ai cru que sans fierté 
Le fils de votre ami devait être accepté, 

SOZAME, 

Sais-tu ce qu'Athamare à ma honte propose 
Par un de ces Persans dont son pouvoir dispose? 

OBÉIDE, 

Qu'a-t-il pu demander? 

SOZAME, 

De violer ma foi. 
De briser tes liens, de le suivre avec toi, 
D'arracher ma vieillesse à ma retraite obscure. 
De mendier chez lui le prix de ton parjure, 
D'acheter par la honte une ombre de grandeur, 

OBÉIDE, 

Comment recevez-vous cette offre? 

SOZAME. 

Avec horreur. 
Ma fille, au repentir il n'est aucune voie. 
Triomphant dans nos jeux, plein d'amour et de joie, 
Indatire, en tes bras, par son père conduit. 
De l'amour le plus pur attend le digne fruit : 
Rien n'en doit altérer l'innocente allégresse. 
Les Scythes sont humains, et simples sans bassesse ; 
Mais leurs naïves mœurs ont de la dureté ; 
On ne les trompe point avec impunité : 
Et surtout, de leurs lois vengeurs impitoyables, 
Ils n'ont jamais, ma fille, épargné des coupables, 

OBÉIDE, 

Seigneur, vous vous borniez à me persuader ; 

6. — Théâtre. V. 20 



306 LHS SCVTIIHS. 

Pour la première fois pourquoi m'intimider ? 

Vous savez si, du sort bravant les injustices, 

J"ai fait depuis (juatre ans d"asse/ grands sacrifices; 

S'il en fallait encor, je les ferais pour vous. 

Je ne craindrai jamais mon père ou mon époux. 

Je vois tout mon devoir... ainsi que ma misère. 

Allez... Vous n'avez point de reproche à me faire. 

SOZAME. 

Pardonne à ma tendresse un reste de frayeur, 
Triste et commun effet de l'Age et du malheur. 
Mais qu'il parte aujourd'hui, que jamais sa présence 
Ne profane un asile ouvert à l'innocence. 

OBÉIDE. 

C'est ce que je prétends, seigneur; et plût aux dieux 
Que son fatal aspect n'eut point hlessé mes yeux ! 

SOZAME. 

Rien ne trouhlera plus ton bonheur qui s'apprête, 
Et je vais de ce pas en préparer la fête. 



SCENE IV. 

OBÉIDE, SULMA. 

SULMA, 

Quelle fête cruelle ! Ainsi dans ce séjour 

Vos beaux jours enterrés sont perdus sans retour ? 

OBÉIDE. 

Ah, dieux! 

SULMA. 

Votre pays, la cour qui vous vit naître, 
Ln prince généreux,,, qui vous plaisait peut-être, 
Vous les abandonnez sans crainte et sans pitié? 

OBÉIDE. 

Mon destin l'a aouIu... j'ai tout sacrifié. 

SULMA. 

Haïriez-vous toujours la cour et la patrie? 

OBÉIDE. 

Malheureuse!... jamais je ne l'ai tant chérie, 

SL'LMA, 

Ouvrez-moi votre cœur : je le mérite. 



ACTE III, S ci: NE IV. 307 

obkidp:. 

Hélas! 
Tu n'y découvrirais que <riiornl)les combats; 
H crairulrait trop ta vue et ta plainte importune. 
li est dos maux, Sulma, que nons fait la fortune; 
Il en est de plus grands dont le poison cruel, 
Préparé par nos mains, porte un coup plus mortel. 
Mais lors(|ue dans l'exil, à mon Age, on rassemble, 
Après un sort si beau, tant de malheurs ensemble, 
Lorsque tous leurs assauts viennent se réunir, 
Un cœur, un faible cœur Jes peut-il soutenir ? 

SULMA. 

Ecbatane... un grand prince... 

OBÉIDE. 

Ah ! fatal Athamare ! 
Quel démon fa conduit dans ce séjour barbare? 
Que t'a fait (3béide? et pourquoi découvrir 
Ce trait longtemps caché qui me faisait mourir? 
Pourquoi, renouvelant ma honte et ton injure. 
De tes funestes mains déchirer ma blessure ? 

SULMA. 

Madame, c'en est trop : c'est trop vous immoler 
A ces préjugés vains qui viennent vous troubler, 
A d'inhumaines lois d'une liorde étrangère, 
Dont un père exilé chargea votre misère. 
Hélas! contre les rois son trop juste courroux 
Ne sera donc jamais retoml)é que sur vous! 
Quand vous le consolez, faut-il qu'il vous opprime? 
Soyez sa protectrice, et non pas sa victime. 
Athamare est vaillant, et de braves soldats 
Ont jusqu'en ces déserts accompagné ses pas. 
Athamare, après tout, n'est-il pas votre maître? 

OBÉIDE. 

Non. 

SLLMA. 

C'est en ses États que le ciel vous fit naître. 
N'a-t-il donc pas le droit de briser un lien. 
L'opprobre de la Perse, et le vôtre, et le sien ? 
M'en croirez-vous ? partez, marchez sous sa conduite. 
Si vous avez d'un père accompagné la fuite. 
Il est temps à la fin qu'il vous suive à son tour; 
Qu'il renonce à f orgueil de dédaigner sa cour; 



308 LES SCYTHES. 

Que sa douleur farouche, à vous perdre obstinée, 
Cesse eulin de lutter contre sa destinée. 

OBÉIDE. 

Non, ce parti serait injuste et dangereux ; 
Il coûterait du sang; le succès est douteux; 
Mon père expirerait de douleur et de rage... 
Enfin l'hymen est fait,., je suis dans l'esclavage. 
L'habitude à souffrir pourra fortifier 
Mon courage éperdu qui craignait de plier. 

SL'LMA. 

Vous pleurez cependant, et votre œil qui s'égare 
Parcourt avec horreur cette enceinte barbare. 
Ces chaumes, ces déserts, où des pompes des rois 
Je vous vis descendue aux plus humbles emplois ; 
Où d'un vain repentir le trait insu])portable 
Déchire de vos jours le tissu misérable... 
Que vous restera-t-il ? hélas ! 

OBÉIDE, 

Le désespoir. 

SL'LMA. 

Dans cet état affreux, que faire ? 

OBÉIDE, 

Mon devoir. 
L'honneur de le remplir, le secret témoignage 
Que la vertu se rend, qui soutient le courage. 
Qui seul en est le prix, et que j'ai dans mon cœur, 
Me tiendra lieu de tout, et même du bonheur i, 

1. On lit dans Claudian, Consulatus Mallii Theod. v. i : 

Ipsa quidem virtus pretium sibi, solaque late 

Fortunée secura nitet ; nec fascibus ullis 

Erigitur... 

Nil opis externae cupiens, nil indiga laudis, 

Divitiis animosa suis... 

« Le rôle d"01)éide, dit Voltaire, demande d'autant plus d'art qu'elle pense presque 
toujours le contraire de ce quelle dit. Je ne sais pas comment j'ai pu faire un 
pareil rôle qui est tout l'opposé de mon caractère... C'est dans ce rôle que la lettre 
tue, et que l'esprit vivifie; car pendant plus de quatre actes oui veut dire non. » 



FIN DU THOISILME ACTE. 



I 



ACTE QUATRIEME. 



SCENE I. 
ATHAMARE, HIRCAN. 

ATHAMARE. 

Penses-tu qu'Inclatire osera me parler? 

HIRCAN. 

Il l'osera, seigneur. 

ATHAMARE. 

Qu'il vienne... II doit trembler. 

HIRCAN. 

Les Scythes, croyez-moi, connaissent peu la crainte; 
Mais d'un tel désespoir votre âme est-elle atteinte 
Que vous avilissiez l'honneur de votre rang. 
Le sang du grand Cyrus mêlé dans votre sang, 
Et d'un trône si saint le droit inviolable, 
Jusqu'à vous compromettre avec un misérable 
Qu'on verrait, si le sort l'envoyait parmi nous, 
A vos premiers suivants ne parler qu'à genoux ; 
Mais qui, sur ses foyers, peut avec insolence 
Braver impunément un prince et sa puissance ? 

ATHAMARE. 

Je m'abaisse, il est vrai ; mais je veux tout tenter. 

Je descendrais plus bas pour la mieux mériter. 

Ma honte est de la perdre ; et ma gloire éternelle 

Serait de m'avilir pour m'élever vers elle. 

Penses-tu qu'Indatire en sa grossièreté 

Ait senti comme moi le prix de sa beauté ? 

Un Scythe aveuglément suit l'instinct qui le guide ; 

Ainsi qu'une autre femme il épouse Obéide. 

L'amour, la jalousie, et ses emportements, 

N'ont point dans ces climats apporté leurs tourments 



310 LES SCYTHES. 

De CCS vils cilo}oiis l'insciisiblo rudesse, 

En connaissant lliNnion, ignore la leiulresse. 

Tous ces grossiers humains sont indignes d'aimer. 

HIRCAN. 

L'univers vous dément ; le ciel sait animer 

Des mêmes passions tous les êtres du monde. 

Si du même limon la nature féconde, 

Sur un modèle égal ayant fait les humains, 

Varie à Hnfini les traits de ses dessins. 

Le fond de l'homme reste, il est partout le même ; 

Persan, Scythe, Indien, tout défend ce qu'il aime. 

ATH.VM.VnE. 

Je le défendrai donc, je saurai le garder, 

HIIlCAiN, 

Vous hasardez heaucoup. 

ATHAMAP.E. 

Que puis-je hasarder? 
Ma vie? elle n'est rien sans ToLjet qu'on m'arrache. 
Mon nom ? quoi qu'il arrive, il restera sans tache ; 
.Mes amis? ils ont trop de courage et d'honneur 
Pour ne pas immoler sous le glaive vengeur 
Ces agrestes guerriers dont l'audace indiscrète 
Pourrait inquiéter leur marche et leur retraite. 

HIRCAN. 

Ils mourront à vos pieds, et vous n'en doutez pas. 

ATHAMARE. 

Ils vaincront avec moi... Qui tourne ici ses pas? 

HIRCAN. 

Seigneur, je le connais; c'est lui, c'est Indatire. 

ATHAMARE. 

Allez : que loin de moi ma garde se retire ; 
Qu'aucun n'ose approcher sans mes ordres exprès ; 
Mais qu'on soit prêt à tout. 



SCENE II. 

ATHAMARE, INDATIRE. 

ATHAMARE. 

Habitant des forêts, 
Sais-tu hien devant qui ton sort te fait jjaraîtrc? 



ACTE IV, SCÈNE II. 31 

INDAÏIRE. 

On préloiul (ju'iiiu' ville en toi révère nn maître, 
Qn'on rappelle Ecbatane, et que dn mont Taiirus 
On voit ses hauts remparts élevés par Cyrus. 
On dit (mais j'en crois peu la vaine renommée) 
Que tu peux dans la plaine assembler une armée, 

I ne troupe aussi forte, un camp aussi nombreux 
De f^uerriers soudoj es, et d'esclaves ])ompeux, 
Que nous avons ici de citoyens paisibles. 

ATH AMARK. 

II est vrai, j'ai sous moi des troupes invincibles : 
Le dernier des Persans, de ma solde honoré. 
Est plus riche, et i)liis grand, et plus considéré, 
Que tu ne saurais l'être aux lieux de ta naissance, 
Où le ciel \ous fit tous égaux par l'indigence. 

IXDATIRE. 

Qui borne ses désirs est toujours riche assez. 

ATHAMARE. 

Ton cœur ne connaît point les vœux intéressés ; 
Mais la gloire, Indatirc'? 

[NDATIRE. 

Elle a pour moi des charmes '. 

ATHAMARE, 

Elle habite à ma cour, à l'abri de mes armes : 
On ne la trouve point dans le fond des déserts ; 
Tu l'obtiens près de moi, tu l'as, si tu me Sers. 
Elle est sous mes drapeaux ; viens avec moi t'y rendre. 

INDATIRE. 

A servir sous un maître on me verrait descendre? 

ATHAMARE. 

^ a, l'honneur de servir un maître généreux. 
Qui met un digne prix aux exploits belliqueux. 
Vaut mieux que de ramper dans une république. 
Ingrate en tous les temps et souvent tyrannique. 
Tu peux prétendre à tout en marchant sous ma loi : 
J'ai parmi mes guerriers des Scythes comme toi. 

INDATIRE, 

Tu n'en as point. Apprends que ces indignes Scythes, 

i. Horace a dit, II, sat. m, v. 179 : 

Me titillât gloria. 



312 LES SCYTHES. 

Voisins do Ion pays, sont loin de nos limites' : 
Si l'air de tes climats a pu les infecter. 
Dans nos heureux; cantons il n'a pu se porter. 
Ces Scythes malheureux ont connu l'avarice; 
La fureur (rac(]uérir corrompit leur justice-, 
Ils n'ont su que servir; leurs infidèles mains 
Ont ahandonné l'art qui nourrit les humains 
Pour l'art qui les détruit, l'art alïreux de la guerre ; 
Ils ont vendu leur sang au\ maîtres de la terre. 
Meilleurs citoyens qu'eux, et plus ])raves guerriers. 
Nous volons aux combats, mais c'est pour nos foyers ; 
Nous savons tous mourir, mais c'est pour la patrie : 
Nul ne vend parmi nous son honneur ou sa vie. 
Nous serons, si tu veux, tes dignes alhés ; 
Mais on n'a point d'amis alors qu'ils sont payés. 
Apprends à mieux juger de ce peuple équitable. 
Égal à toi, sans doute, et non moins respectable. 

ATHAMARE. 

Élève ta patrie, et cherche à la vanter ; 
C'est Je recours du faible, on peut le supporter, 
Ma fierté, que permet la grandeur souveraine, 
Ne daigne pas ici lutter contre la tienne... 
Te crois-tu juste au moins? 

INDATIRE. 

Oui, je puis m'en flatter, 

ATHAAIARE. 

Rends-moi donc le trésor que tu viens de m'ôter. 

INDATIRE. 

A toi ? 

ATHAMARE. 

Rends à son maître une de ses sujettes. 
Qu'un indigne destin traîna dans ces retraites. 
In bien dont nul mortel ne pourra me priver, 
Et que sans injustice on ne peut in'cnlever : 
Rends sur l'heure Obéide. 

INDATIRE, 

A ta super])e audace, 
A tes discours altiers, à cet air de menace, 

1. Voltaire fltîtrit ici les hauts seigneurs de Berne, qui faisaient commerce 
d'hommes avec la France. (G. A.) 
' 2. On lit dans Ovide, Met., I, 131 : 

Justiliarn corriipit amor sceleratus liabondi. 



ACTE IV, SCÈM-: 11. 313 

Je veux bien opposer Ja mod ('ration, 
Que l'univers estime en notre nation, 

Obéide, dis-tu, de toi seul doit dépendre ; 
Elle était ta sujette! Oses-tn bien prétendre 
Que des droits des mortels on ne jouisse pas. 
Dès qu'on a le uiallieur de naître en tes États? 
Le ciel, en le créant, forma-t-il l'bomme esclave? 
-t,a nature qui parle, et que ta fierté brave, 
Aura-t-elle à la glèhc attacbé les liumains 
Comme les vils troupeaux mngissants sous nos mains? 
Que l'homme soit esclave aux champs de la Médie, 
Qu'il rampe, j'y consens ; il est libre en Scythie. 
Au moment qu'Obéide honora de ses pas 
Le tranquille horizon qui borde nos États, 
La liberté, la paix, qui sont notre apanage, 
L'heureuse égalité, les biens du premier âge. 
Ces biens que des Persans aux mortels ont ravis, 
Ces biens, perdus ailleurs, et par nous recueillis, 
De la belle Obéide ont été le partage. 

AT H A MA KE. 

Il en est un plus grand, celui que mon courage 
A l'univers entier oserait disputer, 
Que tout autre qu'un roi ne saurait mériter, 
Dont tu n'auras jamais qu'une imparfaite idée, 
Et dont avec fureur mon àme est possédée : 
Son amour; c'est le bien qui doit m'appartenir ; 
A moi seul était dû l'honneur de la servir. 
Oui, je descends enfin jusqu'à daigner te dire 
Que de ce cœur aitier je lui soumis l'empire, 
Avant que les destins eussent pu t'accorder 
L'heureuse liberté d'oser la regarder. 
Ce trésor est à moi, barbare, il faut le rendre. 

I.NDATIIIE. 

Imprudent étranger, ce que je viens d'entendre 

Excite ma pitié plutôt que mon courroux. 

Sa libre volonté m'a choisi pour époux ; 

Ma probité lui plut; elle l'a préférée 

Aux recherches, aux vœux de toute ma contrée : 

Et tu viens de la tienne ici redemander 

In cœur indépendant qu'on vient de m'accorder! 

toi qui te crois grand, qui l'es par l'arrogance. 

Sors d'un asile saint, de paix et d'innocence ; 



314 LES SCYTHES. 

Fuis; cosse do trcMihlor, si loin de tes Étals, 
Des mortels, tes éi^aiix, qui ne follensent pas. 
Tu n"es pas prince ici. 

ATHANFAHE. 

Ce saci'é caractère 
Araccompaguc en tous lieux sans ni'ètre nécessaire : 
Si j'avais dit un mot, ardents à me servir, 
Mes soldats à mes pieds auraient su te punir. 
Je descends jusqu'à toi ; ma dignité t'outrage ; 
Je la dépose ici, je n'ai que mon courage : 
C'est assez, je suis homme, et ce fer me suffit 
Pour remettre en mes mains le Lien qu'on me ravit. 
Cède Obéide, ou meurs, ou m'arrache la vie. 

IXDATIRE. 

Quoi ? nous t'avons en paix reçu dans ma patrie, 
Ton accueil nous flattait, notre simplicité 
N'écoutait que les droits de l'hospitalité; 
Et tu veux me forcer, dans la même journée, 
De souiller par ta mort un si saint hyménée ! 

ATHAMAUE. 

Meurs, te dis-je, ou me tue... On vient, retire-toi. 
Et si tu n'es un lâche... 

INDATIRE. 

Ah! c'en est trop... suis-moi. 

ATHAMARE. 

Je te fais cet honneur. 

( Il sort.) 



SCENE III. 

INDATIRE, HERMODAN, SOZAME, un scvthe 

HERMODW , à Indatiro, qui est près de sortir 

Viens ; ma main paternelle 
Te remettra, mon fils, ton épouse fidèle. 
Viens, le festin t'attend. 

IXDATIRE. 

Bient(jt je vous suivrai : 
Allez... cher ohjetije te mériterai. 

( Il sort.) 



ACTIi IV, SCIÎXE IV. 34o 

SCÈNE lY. 

HERMODAX, SOZAME, un scytiie. 

s Z A M E , 

Pourquoi ne pas nous suivre: Il diffère... 

IIERMODAN, 

Ail ! Sozame, 
Cher ami, dans quel troul)le il a jeté mon ûme! 
As-tu vu sur son Iront des signes de fureur? 

SOZAME. 

Quel en serait l'objet? 

IIERMODAN. 

Peut-être que mon cœur 
Conçoit d'un vain danger la crainte imaginaire; 
Mais son trouble était grand. Sozame, je suis père : 
Si mes yeux par les ans ne sont point affaiblis, 
J'ai cru voir ce Persan qui menaçait mon lils. 

SOZAME. 

Tu me fais frissonner... avançons; Atliamare 
Est capable de tout, 

HERMODAN. 

La faiblesse s'empare 
De mes esprits glacés, et mes sens éperdus 
Trahissent mon courage, et ne me servent plus... 

(Il s'assied en tremblant sur le banc de gazon.) 

Mon fils ne revient point... j'entends un bruit horrible. 

(Au Scythe qui est auprès de lui.) 

Je succomlie... Va, cours, en ce moment terrible. 
Cours, assemble au drapeau nos braves combattants. 

LE SCYTHE. 

Rassure-toi, j'y vole, ils sont prêts en tout temps. 

SOZAME, à Hermodan. 

Ranime ta vertu, dissipe tes alarmes. 

HERMODAN, se relevant à peine. 

Oui, j'ai pu me tromper; oui, je renais i. 

1. « La scène des deux vieillards au quatrième acte, écrivait Voltaire, attendrit 
tous ceu.\ qui n'ont point abjuré les sentiments de la simple nature. » 



aiG LES SCYTHES. 



SCÈNE V. 

IIERMODAN, SOZAME, ATIIAMARE, lépée à la main, 
HIRCAN, SUITE. 

ATHAMARE. 

Aux armes î 
Aux armes, compagnons, suivez-moi, paraissez! 
Où la trouver? 

HERMODAN , effrayé, en chancelant. 

Barbare... 

SOZAME, 

Arrête. 

ATHAMARE, à ses gardes. 

Obéissez, 
De sa retraite indigne enlevez Obéide; 
Courez, dis-je, volez ; que ma garde intrépide. 
Si quelque audacieux tentait de vains efforts, 
Se fasse un chemin prompt dans la foule des morts; 
C'est toi qui l'as voulu, Sozame inexorable. 

SOZAME. 

J'ai fait ce que j'ai dû. 

HERMODAN. 

Va, ravisseur coupable. 
Infidèle Persan, mon cœur saura venger 
Le détestable auront dont tu viens nous charger. 
Dans ce dessein, Sozame, il nous quittait sans doute. 

ATHAMARE. 

Indatire? ton fils? 

HERMODAN. 

Oui, lui-même, 

ATHAMARE. 

Il m'en coûte 
D'affliger ta vieillesse et de percer ton cœur; 
Ton fils eût mérité de servir ma valeur. 

HERMODAN, 

Que dis-tu? 

ATHAMARE, à ses soldats. 

Qu'on épargne A ce malheureux père 
Le spectacle d'un fils mourant dans la poussière; 
Fermez-lui ce passage. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 3^ 

HERMODAN. 

Achève tes fureurs ; 
Achève... N'oses-tu? Quoi! tu gémis!... Je meurs. 
Mon fils est mort, ami!... 

(11 tombo sur le banc de gazon.) 
ATllAMARE. 

Toi, |)('ro d'Ohéide, 
Auteur de tous mes maux, dont l'àpreté rigide, 
Dont le cœur inflexible à ce coup m'a forcé, 
Que je chéris encor quand tu m'as oflensé, 
Il faut dans ce moment la conduire et me suivre. 

SOZAME. 

Moi ! ma fille ! 

ATHAMARE. 

En ces lieux il fest honteux de vivre : 

(A SOS soldats.) 

Attends mon ordre ici. Vous, marchez avec moi. 



SCENE VI. 

SOZAME, HERMODAN. 

SOZAME, se courbant vers Hermodan. 

Tous mes malheurs, ami, sont retombés sur toi... 
Espère en la vengeance... Il revient... il soupire. 
Hermodan ! 

HERMODAN, se relevant avec peine. 

Mon ami, fais au moins que j'expire 
Sur le corps étendu de mon lils expirant! 
Que je te doive, ami, cette grâce en mourant. 
S'il reste quelque force à ta main languissante. 
Soutiens d'un malheureux la marche chancelante ; 
Viens, lorsque de mon fils j'aurai fermé les yeux. 
Dans un même sépulcre enferme-nous tous deux. 

SOZAME. 

Trois amis y seront ; ma douleur te le jure. 
Mais déjà l'on s'avance, on venge notre injure. 
Nous ne mourrons pas seuls. 

HERMODAN. 

Je Fespère ; j'entends 
Les tambours, nos clairons, les cris des combattants 



318 LES SCYTHES. 

Nos Scythes sont armés... Dieux, punissez les crimes! 
Dieux, combattez pour nous, et prenez vos victimes! 
Ayez pitié d'un pi're. 



SCENE Vil. 

SOZAME, IIERMODAN, OBÉIDE. 

SOZAME. 

ma fille! est-ce vous? 

HERMODAN. 

Chère Ohéide... hélas! 

OBÉIDE. 

Je tombe à vos genoux. 
Dans riiorreur du combat avec peine échappée 
A la pointe des dards, au trancliant de l'épée, 
Aux sanguinaires mains de mes fiers ravisseurs, 
Je viens de ces moments augmenter les horreurs. 

(A Hermodan.) 

Ton fils vient d'expirer; j'en suis la cause unique : 

De mes calamités l'artisan tyrannique 

Nous a tous immolés à ses transports jaloux; 

Mon malheureux amant a tué mon époux, 

Sous vos yeux, sous les miens, et dans la place même 

Où, pour le triste objet qu'il outrage et qu'il aime, 

Pour d'indignes ai)pas, toujours persécutés, 

Des flots de sang humain coulent de tous côtés. 

On s'acharne, on combat sur le corps dTndatire; 

On se dispute encor ses membres qu'on déchire : 

Les Scythes, les Persans, l'un par l'autre égorgés. 

Sont vainqueurs et vaincus, et tous meurent vengés, 

(A tous deux.) 

OÙ voulez-vous aller et sans force et sans armes? 

On aurait peu d'égards à votre âge, à vos larmes. 

J'ignore du combat quel sera le destin ; 

Mais je mets sans trembler mon sort en votre main. 

Si le Scythe sur moi veut assouvir sa rage. 

Il le peut, je l'attends, je demeure en otage. 

HERMODAN. 

Ah! j'ai perdu mon fils, tu me restes du moins; 
Tu me tiens lieu de tout. 



ACTE IV, SCÈNE YlII. 319 

SOZAME. 

Ce jour veut d'autres soins : 
Armons-nous, de uotre Age oublions la faiblesse; 
Si les sens épuisés manquent à la vieilU^se, 
Le courage demeure, et c'est dans un combat 
Ou'un vieillard comme moi doit tomber en soldat. 

HERMODAN. 

On nous apporte cncor de fatales nouvelles. 



SGEiNE YIII. 

SOZAME, IIERMODAN, OBÉIDE, u\ scvthe. 

LE SCYTHE, 

Enlin nous l'euiportons, 

HERMODAN. 

Déités immortelles, 
Mon fils serait vengé! N'est-ce point une erreur? 

LE SCYTHE. 

Le ciel nous rend justice, et le Scythe est vainqueur 
Tout l'art (pie les Persans ont uiis dans le carnage. 
Leur grand art de la guerre enfiu cède au courage. 
Nous avons manqué d'ordre, et non pas de vertu ; 
Sur nos frères mourants nous avons combattu. 
La moitié des Persans à la mort est livrée ; 
L'autre, qui se retire, est partout entourée 
Dans la sombre épaisseur de ces profonds taillis. 
Où bientôt sans retour ils seront assaillis. 

HERMODAN, 

De mon malheureux fils le meurtrier barbare 
Serait-il échappé? 

LE SCYTHE. 

Qui? ce fier Athamare? 
Sur nos Scythes mourants qu'a fait tomber sa main. 
Épuisé, sans secours, enveloppé soudain. 
Il est couvert de sang, il est chargé de chaînes. 

OBÉIDE, 

Lui! 

SOZAME, 

Je l'avais prévu,.. Puissances souveraines. 
Princes audacieux, quel exemple pour vous ! 



320 LES SCVTHRS. 

Il E KM 1) AN. 

De ce cruel enlin nous serons vengés tous; 
Nos lois, nos justes lois seront exécutées. 

ORÉIDE. 

Ciel!... Quelles sont ces lois? 

HEIiMODAN. 

Les dieux les ont dictées. 

SOZAME, à part. 

comble de douleur et de nouveaux ennuis! 

OBÉIDE. 

Mais enfin les Persans ne sont pas tous détruits ; 
On verrait Ecbatane, en secourant son maître, 
Du poids de sa grandeur vous accabler peut-être. 

HE RM G DAN. 

Ne crains rien... Toi, jeune homme, et vous, braves guerriers. 
Préparez votre autel entouré de lauriers. 

OBÉIDE. 

Mon père!... 

HERMODAN. 

Il faut liàter ce juste sacrifice. 
Mânes de mon cher fils, que ton ombre en jouisse! 
Et toi qui fus l'objet de ses chastes amours. 
Qui fus ma fille chère, et le seras toujours. 
Qui de ta piété filiale et sincère 
N'a jamais altéré le sacré caractère, 
C'est à toi de remplir ce qu'une austère loi 
Attend de mon pays, et demande de toi. 

(11 sort.) 
OBÉIDE. 

Qua-t-il dit? Que veut-on de cette infortunée? 

Ah : mon père, en quels lieux m'avez-vous amenée ! 

SOZAME. 

Pourrai-je l'expliquer ce mystère odieux? 

OBÉIDE. 

Je n'ose le prévoir... je détourne les yeux. 

SOZAME. 

Je frémis comme toi, je ne puis m'en défendre. 

OBÉIDE. 

Ah! laissez-moi mourir, seigneur, sans vous entendre. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE. 



ACTE CINQUIÈME. 



SCENE I. 

OBÉIDE, SOZAME. HERMODAN, troupe 

DE SCYTHES armés de javelots. 



(On apporte un aulcl couvert d'un crêpe et entouré do lauriers. Un Scythe 
met un glaive sur l'autel.) 



OBÉIDE, entre Sozanié et Hcrmodan. 

Vous vous taisez tous deux : craignez-vous de me dire 
Ce (|u"à mes sens glacés votre loi doit prescrire? 
Quel est cet appareil terrible et solennel ? 

SOZAME. 

Ma fdle... il faut parler... voici le même autel 
Que le soleil naissant vit dans cette journcîc 
Orné de fleurs par moi pour ton saint liyménée, 
Et voit d'un crêpe affreux couvert à son couchant. 

HEUMODAN. 

As-tu chéri mon fils? 

OBÉIDE. 

L n vertueux penchant, 
Mon amitié pour toi, mon respect pour Sozame, 
Et mon devoir surtout, souverain de mon àme. 
M'ont rendu cher ton fils... mon sort suivait son sort ; 
J'honore sa mémoire, et j'ai pleuré sa mort, 

HEIIM0DA\. 

L'inviolable loi qui régit ma patrie 

Veut que de son époux une femme chérie 

Ait le suprême honneur de lui sacrifier, 

En présence des dieux, le sang du meurtrier; 

Que l'autel de l'hymen soit l'autel des vengeances; 

Que du glaive sacré qui punit les offenses 

Elle arme sa main pure, et traverse le cœur, 

6. — THÉAinE. v. 21 



322 LES SCVTllKS. 

Le cœur du crimiuol (jui ravit sou bouhcur'. 

OBKini:. 
Moi, vous veugor?... sur qui? de quoi saug? Ah, mou père ! 

UERMODAN. 

Le ciel t"a réservé ce sanglant ministère. 

. UN SCYTHE. 

C'est ta gloire et la nôtre. 

SOZAME. 

Il me faut révérer 
Les lois que vos aïeux ont voulu consacrer; 
Mais le danger les suit : les Persans sont à craindre; 
Vous allumez la guerre, et ne pourrez l'éteindre. 

LE SCYTHE, 

Ces Persans, que du moins nous croyons égaler, 
Par ce terrible exemple apprendrout à trembler. 

HERMODAN. 

Ma fdle, il n'est plus temps de garder le silence; 
Le sang d'un époux crie, et ton délai l'olïense, 

OBÉI DE. 

Je dois donc vous parler... Peuple, écoutez ma voix : 
Je pourrais alléguer, sans ofïenser vos lois. 
Que je naquis en Perse, et que ces lois sévères 
Sont faites pour vous seuls, et me sont étrangères ; 
Ou'Athamare est trop grand pour être un assassin ; 
Et que si mon époux est tombé sous sa main, 
Son rival opposa, sans aucun avantage. 
Le glaive seul au glaive, et l'audace au courage ; 
Que de deux combattants d'une égale valeur 
L'un tue et l'autre expire avec le même honneur. 
Peuple, qui connaissez le prix de la vaillance. 
Vous aimez la justice ainsi que la vengeance : 
Commandez, mais jugez ; voyez si c'est à moi 
D'immoler un guerrier qui dut être moji roi. 

LE SCYTHE. 

Si tu n'oses frapper, si ta main trop timide 
Hésite à nous donner le sang de l'homicide. 
Tu connais ton devoir, nos mœurs, et notre loi; 
Tremble. 

1. Los amis de Voltaire critiriuaient vivcniont cette loi atroce qu'il avait ima- 
ginée Kl. Mais le philosophe déclarait que la loi qui avait permis aux calvinistes, 
genevois de brûler bcrvct n'était pas moins atroce, et qu'il s'en était autorisé. (G. A.) 



ACTE V, SCÈNE I. 323 

OBÉIDE. 

Et si jo flomeure incapable d'enVoi, 
Si votre loi m'indigne, et si je vous refuse? 

HERMODAN. 

L'hymen t"a fait ma fille, et tu n'as point d'excuse ; 
11 n'en mourra pas nuùns, tu vivras sans honneur. 

LE SCYTHE. 

Du plus cruel supplice.il subira l'horreur. 

HERMODAN. 

Mon fils attend de toi cette grande victime. 

LE SCYTHE. 

Crains d'oser rejeter un droit si légitime. 

OBEIDE, après quelques pas et un long silence. 

Je l'accepte*. 

SOZAME. 

Ail ! grands dieux ! 

LE SCYTHE. 

Devant les immortels 
En fais-tu le serment ? 

OBÉIDE. 

Je le jure, cruels; 
Je le jure, Ilermodan. Tu demandes vengeance. 
Sois-en sûr, tu l'auras... mais que de ma présence 
On ait soin de tenir le captif écarté 
Jusqu'au moment fatal par mon ordre arrêté. 
Qu'on me laisse en ces lieux m'expliquer à mon père, 
Et vous verrez après ce qui vous reste à faire. 

LE SCYTHE, après avoir regardé tous ses compagnons. 

Nous y consentons tous. 

HERMODAN, 

La veuve de mon fils 
Se déclare soumise aux lois de mon pays ; 
Et ma douleur profonde est un peu soulagée 
Si par ses nobles mains cette mort est vengée. 
Amis, retirons-nous. 

OBÉIDE. 

A ces autels sanglants 
Je vous rappellerai quand il en sera temps. 

1. « Nous croj'ons, écrivait Voltaire à Lekain, que ce Je l'accepte, prononcé 
avec un ton de désespoir et de fermeté, après un morne silence, fait l'effet le plus 
tragique. Nous pensons que l'étonnement, le doute, et la curiosité du spectateur, 
doivent suivre ce mouvement do l'actrice. » 



iU LES SCYTHES. 

SCÈNE II. 

SOZAME, OBÉIDE. 

OBKIDE. 

Eli bien ! qu'ordoniiez-vous? 

SOZAME. 

Il fut un temps peut-être 
Où le plaisir allrcux de me venger d'un maître 
Dans le cœur d'Athamare aurait conduit ta main ; 
De son monarque ingrat j'aurais percr le sein ; 
Il le méritait trop : ma vengeance lassée 
Contre les malheureux ne peut être exercée ; 
Tous mes ressentiments sont changés en regrets, 

OBÉIDE, 

Avez-vous bien connu mes sentiments secrets? 
Dans le fond de mon cœur avez-vous daigné lire ? 

SOZAME. 

Mes yeux t'ont vu pleurer sur le sang d'Indatire; 
Mais je pleure sur toi dans ce moment cruel ; 
J'abhorre tes serments. 

OBÉIDE. 

Vous voyez cet autel, 
Ce glaive dont ma main doit frapper Athamare ; 
Vous savez quels tourments un refus lui prépare : 
Après ce coup terrible... et qu'il me faut porter, 
Parlez,., sur son tombeau voulez-vous habiter? 

SOZAME. 

J'y veux mourir. 

OBÉIDE. 

Vivez, ayez-en le courage. 
Les Persans, disiez-vous, vengeront leur outrage; 
Les enfants d'Ecbatane, en ces lieux détestés, 
Descendront du Taurus à pas précipités : 
Les grossiers habitants de ces climats horribles 
Sont cruels, il est vrai, mais non pas invincibles, 
A ces tigres armés voulez-vous annoncer 
Qu'au fond de leur repaire on pourrait les forcer? 

SOZAME. 

On en parle déjà; les esprits les plus sages 



ACTE V, SCÈiNE II. 82o 

Voudraient de leur patrie écarter ces orages. 

OBÉIDE. 

Achevez donc, seigneur, de les persuader : 
Ou'ils méritent le sang qu'ils osent demander; 
Et tandis que ce sang de l'offrande immolée 
l>aignera sous vos yeux leur féroce assemblée, 
Que tous nos citoyens soient mis en liberté, 
Et repassent les monts sur la foi d'un traité. 

SOZAME. 

Je l'obtiendrai, ma fille, et j'ose t'en répondre; 

^lais ce traité sanglant ne sert qu'à nous confondre; 

De quoi t'auront servi ta prière et mes soins? 

Athamare à l'autel en périra-t-il moins ? 

Les Persans ne viendront que pour venger sa cendre. 

Ce sang de tant de rois que ta main va répandre, 

Ce sang que j'ai haï, mais que j'ai révéré, 

()ui, coupai de envers nous, n'en est pas moins sacré. 

OBÉIDE. 

Il l'est... Mais je suis Scythe... et le fus pour vous plaire : 
Le climat quelquefois change le caractère. 

SOZAME. 

Ma fille! 

OBÉIDE. 

C'est assez, seigneur, j'ai tout prévu ; 
J'ai pesé mes destins, et tout est résolu. 
Une invincible loi me tient sous son empire : 
La victime est promise au père d'Indatire; 
Je tiendrai ma parole... Allez, il vous attend. 
Qu'il me garde la sienne... il sera trop content. 

SOZAME. 

Tu me glaces d'horreur. 

OBÉIDE. 

Allez, je la partage. 
Seigneur, le temps est cher, achevez votre ouvrage ; 
Laissez-moi m'affermir ; mais surtout obtenez 
Un traité nécessaire à ces infortunés. 
Vous prétendez qu'au moins ce peuple impitoyable 
Sait garder une foi toujours inviolable; 
Je vous en crois... le reste est dans la main des dieux, 

SOZAME. 

Ils ne présagent rien qui ne soit odieux : 
Tout est horrible ici. Ma faible voix encore 



326 LES SCYTHES. 

Tentera d'écarter ce que mon cœur abhorre ; 
Mais après tant de maux mon courage est vaincu 
Quoi qu'il puisse arriver, ton père a trop vécu. 



SCENE III. 

OBÉIDE. 

Ali ! c'est trop étoufler la fureur qui m'agite ; 
Tant de ménagement me déchire et m'irrite-, 
Mon malheur vint toujours de me trop captiver 
Sous d'inhumaines lois que j'aurais dû braver; 
Je mis un trop haut prix à l'estime, au reproche ; 
.Je fus esclave assez... ma liberté s'approche. 

SCÈNE TV. 

OBÉIDE, SULMA. 

OBÉIDE. 

Enfin je te revois. 

SULMA. 

Grands dieux ! que j'ai tremblé 
Lorsque, disparaissant à mon œil désolé. 
Vous avez traversé cette foule sanglante! 
Vous affrontiez la mort de tous côtés présente; 
Des flots de sang humain roulaient entre nous deux : 
Quel jour! quel hyménée! et quel sort rigoureux! 

OBKIDE. 

Tu verras un spectacle encor plus effroyable. 

SULMA. 

Ciel ! on m'aurait dit vrai !... Quoi ! votre main coupable 
Immolerait l'amant que vous avez aimé 
Pour satisfaire un peuple à sa perte animé! 

OBÉIDE. 

Moi, complaire à ce peuple, aux monstres de Scythie; 

A ces brutes humains pétris de barbarie, 

A ces âmes de fer, et dont la dureté 

Passa longtemps chez nous pour noble fermeté. 

Dont on chérit de loin l'égalité paisible, 



ACTE V, S ci: NE IV. 327 

Et chez qui je ne vois qu'un orgueil inflexible, 

Une atrocité morne, et qui, sans s'émouvoir, 

Croit dans Je sang humain se baigner par devoir!... 

J'ai fui pour ces ingrats la cour la plus auguste, 

Un peuple doux, poli, quehpiefois trop injuste. 

Mais généreux, sensible, et si pronij)! à sortir 

De ses iniquités par un beau repentir ! 

Qui? moi! complaire au Scythe!... nations! ô terre! 

rois, qu'il outragea! Dieux, maîtres du tonnerre! 

Dieux témoins de l'horreur où l'on m'ose entraîner, 

Unissez-vous à moi, mais pour l'exterminer! 

Puisse leur liberté, préparant leur ruine. 

Allumant la discorde et la guerre intestine. 

Acharnant les époux, les pères, les enfants, 

L'un sur l'autre entassés, Fun par l'autre expirants. 

Sous des monceaux de morts avec eux disparaître ! 

Que le reste en tremblant rougisse aux pieds d'un maître ! 

Que, rampant dans la poudre au bord de leur cercueil. 

Pour être mieux punis ils gardent leur orgueil ! 

Et qu'en mordant le frein du plus lâche esclavage, 

Ils vivent dans l'opprobre, et meurent dans la rage ! 

Où vais-je m'emporter? vains regrets! vains éclats! 

Les imprécations ne nous secourent pas : 

C'est moi qui suis esclave, et qui suis asservie 

Aux plus durs des tyrans abhorrés dans l'Asie ^ 

SULMA. 

Vous n'êtes point réduite à la nécessité 
De servir d'instrument à leur férocité. 

OBÉIDE. 

Si j'avais refusé ce ministère horrible, 
Athamare expirait d'une mort plus terrible. 

SULMA. 

Mais cet amour secret qui vous parle pour lui ? 

OBÉIDE. 

Jl m'a parlé toujours; et s'il faut aujourd'hui 
Exposer à tes yeux l'effroyable étendue, 
La hauteur de l'abîme où je suis descendue, 
J'adorais Athamare avant de le revoir. 



1. « Je m'étais un peu égayé dans les imprécations, écrivait Voltaire à d'Argental, 
j'avais fait là un petit portrait de Genève pour m'amuser; mais vous sentez bien que 
cette tirade n'est pas comme vous l'avez vue, elle est plus courte et plus forte. » 



328 LES SCYTHES. 

11 ne vient que pour moi, plein d'amour et d'espoir; 
Pour prix d'un seul regard il m'offre un diadème ; 
11 met tout à mes pieds ; et, tandis que moi-même 
J'aurais voulu, Sulma, mettre le monde aux siens. 
Quand l'excès de ses leux n'égale pas les miens, 
Lorsque je l'idolâtre, il faudra qu'Obéide 
Plonge au sein d'Athamare un couteau parricide! 

sur.MA. 
C'est un crime si grand que ces Scythes cruels. 
Qui du sang des humains arrosent les autels, 
S'ils connaissaient l'amour qui vous a consumée, 
Eux-même arrêteraient la main qu'ils ont armée. 

OBÉIDE. 

Non : ils la porteraient dans ce cœur adoré, 
Ils l'y tiendraient sanglante, et leur glaive sacré 
De son sang par mes coups épuiserait ses veines. 

SULMA. 

Se peut-il ?. , . 

OBÉIDE, 

Telles sont leurs âmes inhumaines ; 
Tel est l'homme sauvage à lui-même laissé : 
Il est simple, il est bon, s'il n'est point offensé ; 
Sa vengeance est sans borne. 

SULMA. 

Et ce malheureux père. 
Qui creusa sous vos pas ce gouffre de misère. 
Au père d'Indatire uni par l'amitié, 
Consulté des vieillards, avec eux si lié, 
Peut-il bien seulement supporter qu'on propose 
L'horrible extrémité dont lui-même est la cause? 

OBÉIDE. 

II fait beaucoup pour moi ; j'ose même espérer. 
Des douleurs dont j'ai vu son cœur se déchirer. 
Que ses pleurs obtiendront de ce sénat agreste ' 
Des adoucissements à leur arrêt funeste. 

SULMA. 

Ah ! vous rendez la vie à mes sens effrayés : 

.le vous haïrais trop si vous obéissiez. 

Le ciel ne verra point ce sanglant sacrifice. 

1. On se moqua à Paris de ce sénat agreste, qui nûtait, aux yeux de Voltaire, 
que le conseil général d'un canton suisse. (G. A.) 



ACTE V, SCENE V. 329 

OBKIDE. 

Siilinal... 

SILMA. 

\ oiis Irômisscz, 

OBÉIDE. 

11 faut qui! s'accomplisse. 

SCÈNE V. 

OBÉIDE, SULMA, SOZAME, IIERMODAN; Scythes, 

armés, rangés au fomi, en demi-cercle, près de l'autel. 
SOZAME. 

Ma fille, hélas! du moins nos Persans assiégés 
Des pièges de la mort seront tous dégagés. 

HEIIMODAN. 

Des mânes de mon fils la victime attendue 
Suffit à ma vengeance autant qu'elle m'est due. 

(A Obéide.) 

De ce peuple, crois-moi, l'inflexible équité 
Sait joindre la clémence à la sévérité. 

UN SCYTHE, 

Et la loi des serments est une loi suprême 

Aussi chère à nos cœurs que la vengeance même. 

OBÉIDE. 

C'est assez ; je vous crois. Vous avez donc juré 
Que de tous les Persans le sang sera sacré 
Sitôt que cette main remplira vos vengeances? 

HEP.MODAX. 

Tous seront épargnés : les célestes puissances 
N'ont jamais vu de Scythe oser trahir sa foi. 

OBÉIDE. 

Qu'Athamare à présent paraisse devant moi. 

(On amène Athamare enchaîné : Obéide se place entre lui et Ilcrmodan.) 
HERMODAN. 

Qu'on le traîne à l'autel. 

SULMA. 

Ah, dieux ! 

ATHAMARE. 

Chère Obéide, 
Prends ce fer, ne crains rien ; que ton bras homicide 
Frappe un cœur à toi seule en tout temps réservé : 



.330 LES SCYTHES. 

On y verra Ion nom ; c'est là qn'il est gravé. 
De tons mes compagnons tu conserves la vie; 
Tu me donnes la mort ; c'est toute mon envie. 
Grâces aux immortels, tous mes vœux sont remplis ; 
•Te meurs pour Obéide, et meurs pour mon pays, 
r.assure cette main qui tremble à mon approcbe; 
Ne crains, en m'immolant, que le juste reproche 
Que les Scythes feraient à ta timidité 
S'ils voyaient ce que j'aime agir sans fermeté, 
Si ta main, si tes yeux, si ton cœur qui s'égare, 
S'eiïrayaient un moment en frappant Athamare. 

SOZAME. 

Ah: ma fille!... 

SULMA. 

Ah, madame!... 

OBÉIDE. 

Scythes inhumains! 
Connaissez dans quel sang vous enfoncez mes mains. 
Athamare est mon prince; il est plus... je l'adore; 
Je l'aimai seul au monde... et ce moment encore 
Porte au plus grand excès, dans ce cœur enivré, 
L'amour, le tendre amour dont il fut dévoré, 

ATHAMARE. 

Je meurs heureux. 

OBÉIDE. 

L'hymen, cet hymen que j'abjure. 
Dans un sang criminel doit laver son injure... 

(Levant le glaive entre elle et Athamare.) 

Vous jurez d'épargner tous mes concitoyens... 

Il l'est... sauvez ses jours... l'amour finit les miens. 

( Elle se frappe.) 

Vis, mon cher Athamare ; en mourant je l'ordonne. 

(Elle tombe à mi-corps sur l'autel.) 
HERMODAN. 

Obéide ! 

SOZAME. 

mon sang ! 

ATHAMARE. 

La force m'abandonne ; 
Mais il m'en reste assez pour me rejoindre à toi, 
Chère Obéide ! 

(Il veut saisir le fer.) 



ACTE V, SCKNE V. 331 

LE SCYTHE, 

Arrête, et respecte la loi : 
<-e fer serait souillé par des mains étrangères. 

(Atliamaro tombe sur l'aiitrl.) 
HERMODAX. 

Dieux! vîtes-vous jamais deux plus malheureux pères? 

ATIIAMAIIE. 

Dieux ! de tous mes tourments tranchez l'horrible cours. 

SOZAME. 

Tu dois vivre, Athamare, et j'ai payé les jours. 
Auteur infortuné des maux de ma famille. 
Ensevelis du moins le père avec la fille. 
Va, règne, malheureux! 

HERMODAN. 

Soumettons-nous au sort ; 
8oumettons-nous au ciel, arbitre de la mort... 
Nous sommes trop vengés par un tel sacrifice. 
Scythes, que la pitié succède à la justice. 



FIN DES SCYTHES. 



I 



VARIANTES 

DE LxV TRAGÉDIE DES SCYTHES. 



Page 283, dernier vers : 

Pouvais-tu recherclier... 

Voyez la lettre à Daniilaville, du 4 mars 1767. 

Page 284, vers 1 : 

Nous marchions dans la nuit, et d'aljîme en aljîme. 
Voyez la lettre à Damilaville, du 4 mars 1767. 

Ibid., vers 31 : 

Jamais de tristes soins sa paix n'est altcrcc. 
La francliisc qui règne en ces déserts affreux 
Fait mépriser la cour et ses fers dangereux. 

Page 289, vers Va : 

Si la Perse a pour toi des cliarmos si puissants, 
Je ne te contrains pas; quitto-moi, j'y consens, 
J'en gémirai, Sulma ! Dans mon palais nourrie, 
Tu fus en tous les temps le soutien de ma vie ; 
Mais je serais barbare en t'osant proposer 
De supporter un joug qui commence à peser. 

Page 290, vers 6 : 

Hélas ! voux-tu m'ôter, en croyant m'cblouir, 
Ce malheureux repos dont je cherche à jouir? 
Cesse de m'affliger. Mon père veut un gendre : 
11 ne l'ordonne point, mais je sais trop l'entendre. 

lOid.. vers 9. — Dans la lettre à d'Argental, du 13 avril 1767, on lit 

Va, si j'aime en secret les lieux où je suis née. 
Mon cœur doit s'en punir, il se doit imi)oser 
Un frein qui le retienne et qu'il n'ose briser : 
N'en demande pas plus... 



VAUIANTES DES SCYTHES. ly.y.i 

Page 294, vors 1 3 : 

Le neveu de Cyriis vous fait juge entre nous. 
Apprenez que dans moi vous voyez un coupable; 
Vous voyez dans Sozame un vieillard vénérable 
Qui soutint autrefois de ses vaillantes mains 
Le pouvoir dont Cyriis effraya les humains. 
Quand Smcrdis a régné, ma fougueuse jeunesse 
A du brave Sozame affligé la vieillesse. 
Smerdis l'a dépouillé de ses biens, de son rang. 
Une sentence inique a poursuivi son sang. 
Ce prince est chez les morts; et la première idée... 

Page 295, vers 9 : 

Ton amitié, Sozame, ajoute à ma couronne. 
Approuve mes regrets, mon repentir, mes vœux. 
L'objet de mes remords est de te rendre heureux. 
Renonce à tes déserts, et revois ta patrie : 
Écoute en ta faveur ton prince qui te prie, 
Qui met à tes genoux sa faute et ses douleurs, 
Et qui s'iionore encor de les baigner de pleurs. 

Ibid., vers 13. — Dans la lettre à d'Argenlal, du 10 mai 1707, Voltaire 
propose : 

Entends sa voix, entends la voix de ta patrie, 

Celle de ton devoir qui doit te rappeler. 

Et des pleurs qu'à tes yeux mes remords font couler. 

Page 30 1 , vers 1 5 : 

Tu sais que mes forfaits, que tes calamités. 
Ta malheureuse fuite en ces bords écartés, 
Tout fut fait par l'amour. Cet amour qui t'offense 
Alla dans ses excès jusqu'à la violence. 
Par un autre hyménéc enchaîné malgré moi, 
Je ne pouvais t'offrir un rang digne de toi. 
J'outrageais ta vertu quand j'adorais tes ciiarmes. 
J'ai paye ce moment de quatre ans de mes larmes. 
Les malheurs inouïs sur ta tète amassés, 
Je les ai tous sentis, et tu m'en crois assez; 
Mon abord en ces lieux le fait assez connaître. 
Le ciel de tous côtés m'a fait enfin mon maître. 
Smerdis et mou épouse, en un même tombeau, 
De mon fatal hymen ont éteint le flambeau. 
Ecbatane est à moi... 

Page 303, vers 14. — Lettre à d'Argental, du lo mai 1767: 

Toi seul m'as condamnée à vivre en ces déserts. 

Page 306, vers 10. — Lettre à d'Argental, du !o mai 1767; 

Mais qu'il parte à l'instant! Que jamais sa présence 
IN'épouvante un asile offert à l'innocence. 



334 VARIANTES DES SCYTHES. 

Page 307, vers 6. — Lettre à d'Argeiital, du 24 novembre 17GG : 

Par nous-môme apprêté nous porto un coup mortel ; 
Mais lorsque sans secours, à. mon âge, on rassemble 
Dans un e\.il affreux tant do malheurs ensemble. 

Page 311, vers 23. — Lettre à Lekain, du 20 février 1767 : 
Insensible au mérite et môme tyrannique. 

Page 314, vers -19 : 

Appui de ma vieillesse, 
Viens, mon fils, mon cher fils, combler mon allégresse. 
Tout est prêt, on t'attend. 

Page 322, vers 4 : 

SOZA ME. 

Je vous l'ai déclaré; 
Je révère un usage antique et consacré. 
Mais il est dangereux : les Persans sont à craindre; 
A se venger sur vous vous allez les contraindre. 

Une autre version est donnée par la lettre à Lekain, du 2 'mars 1767 : 

B É 1 D E. 

Je n'en apprends que trop. 

SOZAME. 

Je vous l'ai déclaré ; 
Je respecte un usage en .ces lieux consacré : 
Mais des sévères lois par vos aïeux dictées 
Les tètes de nos rois pourraient être exceptées. 

LE SCYTHE. 

Plus les princes sont grands, etc. 

Page 324, vers 4 4. — Dans la lettre à Lekain, du 23 février 1707 : 
Vous voyez, vous sentez quel meurtre se prépare. 

Page 32o, vers 19 : 

tout est résolu. 

SOZAME. 

Tu me glaces d'horreur. 

Je ne sais à quelle scène appartenait le vers dont on trouve deux ver- 
sions dans la lettre à d'Argental, du 11 février 1767. (B.) 



FIN DES VARIAMES DES SCYTHES. 



AVIS AU LECTEURS 



L'auteur est obligé d'avertir que la plupart de ses tragédies 
imprimées- à Paris chez Duchêne, au Temple du Goût ^ en 176/(, 
avec privilège du roi, ne sont point dû tout conformes à Tori- 
ginal ; il ne sait pas pourquoi le libraire a obtenu un privilège 
sans le consulter. Le roi ne lui a certainement pas donné le 
privilège de défigurer des pièces de théâtre, et de s'emparer du 
bien d'autrui pour le dénaturer. 

Dans la tragédie d'Oreste, le libraire du Temple du Coût finit 
la pièce par ces deux vers de Pylade : 

Que rainitié triomphe en tout tcîmps, en tous lieux, 
Des nuilheurs des mortels et des crimes des dieux. 

Ce blasphème est d'autant plus ridicule dans la bouche de 
Pylade que c'est un personnage religieux qui a toujours recom- 
mandé à son ami d'obéir aveuglément aux ordres de la Divinité. 
Dans toutes les autres éditions on lit : 

Et du courroux des dieux. 



On ne conçoit pas comment, dans la même tragédie, l'éditeur 
a pu imprimer, page 237 : 

Je la mets dans vos fers, el e va vous servir. 



1. Cet Avis au lecteur est imprimé à la suite des Scijtlies dans l'édition de 
Paris. Lacombe, 17(37, in-8"; dans le tome IV des Nouveaux Mélanges, il 
est après la Préface (de Paris) ; mais dans l'édition in-4'' des OEuvres, il est 
rétabli à la fin de la pièce. Dans l'édition encadrée ou de 1775, il est placé 
dans le tome VI après Sophonisbe, la dernière des tragédies alors recueillies. 
Les éditeurs de Kehl l'ont transporté après Ayathocle, la dernière dos tragé- 
dies de Voltaire. Ainsi ont fait tous leurs successeurs. Je le donne à son rang, avec 
des variantes qui sont de 17G8. (B.) 

2. Dans l'édition in-4'' ou de 1768, on avait mis : « imprimées tant dans les 
provinces que dans les pays étrangers, ne sont point du tout conformes à l'original. 

« Dans la tragédie d'Oreste, etc. » (B.) 

3. C'était renseigne de Duchêne, libraire. (B.) 



336 AVIS AU LECTEUR. 

C'est m'acquilter vcm's vous bien inoins que la punir. 
Vous, laissez cette cendre à mon juste courroux, etc. 

Qui jamais a pu imaginer de mettre ainsi quatre rimes masculines 
de suite, et de violer si grossièrement les premières règles de la 
poésie française? Il y a plus encore. Le sens est perverti; il y a 
six vers nécessaires d'oubliés. 11 se peut qu'un comédien, pour 
avoir plus tôt lait, ait ('courte et gâté son rôle. Un libraire igno- 
rant achète une mauvaise copie du souffleur de la comédie, et, 
au lieu de suivre l'édition de Genève, qui est fidèle, il imprime 
un ouvrage entièrement méconnaissable. 

La môme sottise se trouve dans la tragédie de 5;7<n«, page 282 : 

Je plains tant de vertus, tant d'amour et de charmes. 
Un cœur tel que le sien méritait d'être à vous. 
Abominables lois que la cruelle impose! 

l'eut-on présenter au lecteur un pareil galimatias, et voler 
ainsi leur argent? Il y a ici trois vers d'oubliés. Telle est la négli- 
gence de quelques libraires; ils n'ont ni assez d'intelligence pour 
comprendre ce qu'ils impriment, ni assez d'honnêteté pour payer 
un correcteur d'imprimerie: pourvu qu'ils vendent leur marchan- 
dise, ils sont contents. Mais bientôt leur mauvaise conduite est 
découverte, et leurs misérables éditions décriées restent dans 
leurs boutiques pour leur ruine. 

Tancrhdc est imprimé beaucoup plus infidèlement. L'auteur 
est obligé de déclarer qu'il y a dans cette pièce beaucoup de vers 
qu'il n'a jamais ni faits ni pu faire, comme ceux-ci par exemple : 

Voyant tomber leur chef, les Maures furieux 
L'ont accablé de traits dans /ewr rage crudle, 

L'OrpJiclui de la Chine n'est pas moins défiguré'. On ne trouve 
point- dans l'édition de Duchône ces vers que dit Gengis, et qui 
sont dans toutes les éditions : 

Gardez de mutiler tous ces grands monuments. 
Ces prodiges des arts consacrés par les temps; 
Respectez-les; ils sont le prix de mon courage. 



i. Ceci a déjà été remarqué dans l'avortissomont qui est à la tèto du prcniior 
volume du théâtre. — Cette note est de 17G8 (B.) Voyez Théâtre, tome I", page 1-2. 

2. L'éditioa de 1708 porte : « On ne trouve point dans ces éditions furtives ros 
vers, etc. » (B.) 



AVIS AU LECTEUR. 337 

Qu'on cesse de livrer aux flammes, au pillage, 
Ces arciùves de lois, ce long amas d'écrils, 
Tous ces fruits du génie, objets de vos mépris. 
Si l'erreur les dicta, cette erreur m'est utile; 
Elle occupe ce peuple, et le rend plus docile. 

Ce discours est très-convenable dans la bouche d'un prince 
sage, qui parle à des Tartares ennemis des lois et de la science. 
Voici ce que l'éditeur a mis à la place : 

Cessez de mutiler tous ces grands monuments 
Échappés aux fureurs des flammes, du pillage. 

Toute la fin de la tragédie de Zulimc est ridiculement altérée. 
Une fille qui a trahi, outragé, attaqué son père, qui sent tous ses 
crimes et qui s'en punit, à qui son père pardonne, et qui s'écrie 
dans son désespoir : «J'en suis indigne », doit faire un grand 
eflet. On a tronqué et altéré cette fin, et on finit la pièce par une 
phrase qui n'est pas même achevée. Les vers impertinents qu'on 
a mis dans Ohjmpie sont dignes d'une telle édition. En voici un 
qui me tombe sous la main : 

Ne viens point, malheureux, par différents efforts... 

En un mot, l'auteur doit, pour l'honneur de l'art, encore plus 
que pour sa propre justification, précautionner le lecteur contre 
cette édition de Duchêne, qui n'est qu'un tissu de fautes et de 
falsifications. Il n'est pas permis de s'emparer des ouvrages d'un 
homme, de son vivant, pour les rendre ridicules. On a pris à 
tâche de gâter les expressions, de substituer des liaisons à des 
scènes plus impertinemment tronquées. Cette manœuvre a été 
poussée à un tel excès que les comédiens de province eux-mêmes, 
révoltés contre la licence et le mauvais goût qui défiguraient la 
tragédie d'Olympie, n'ont jamais voulu la jouer comme on l'a 
représentée à Paris. 

Ce n'est pas assez d'être parvenu à corrompre presque tous 
les ouvrages qu'un homme a composés pendant plus de cinquante 
années ; tantôt on publie sous son nom de prétendues Lettres secrètes, 
tantôt ce sont des Lettres à ses amis du Parnasse, qu'on fabrique en 
Hollande ou dans Avignon, et puis c'est son Portefeuille retrouvé \ 



1. Le Portefeuille trouvé, ou Tablettes d'un curieux, 1757, in-12, et i757, deux 
volumes in-12. Cette dernière est plus ample et a un Avertissement différent. (B.) 

6. — Théâtre, V. 22 



338 AVIS AU LECTEUR. 

que personne ne voudrait ramasser. (Iranger le libraire met 
son nom hardiment à un tome de Mélanges^ ; un ex-jésuite- lui 
attribue des livres ridicules, et écrit contre ces livres un libelle 
l)eaucoup plus ridicule encore, et tout cela se vend à des pro- 
vinciaux et à des étrangers, qui croient acheter ce qu'il y a de 
plus intéressant dans la littérature française. Il est vrai que 
toutes ces impertinences tombent et meurent comme des insectes 
éphémères ; mais ces insectes se reproduisent toutes les années. 
Rien n'est plus aisé à faire qu'un mauvais livre, si ce n'est une 
mauvaise critique, La basse littérature inonde une partie de 
l'Europe : le goût se corrompt tous les jours. Il en est à peu près 
de l'art d'écrire comme de celui de la déclamation :il y a plus de 
six cents comédiens français répandus dans l'Europe, et à peine 
deux ou trois qui aient reçu de la nature les dons nécessaires, et 
qui aient pu approfondir leur art. Combien avons-nous d'écrivains 
qui à peine savent leur langue, et qui commencent par dire leur 
avis sur les arts qu'ils n'ont jamais pratiqués; sur l'agriculture, 
sans avoir possédé un champ ; sur le ministère, sans être jamais 
entrés dans le bureau d'un commis ; sur l'art de gouverner, sans 
avoir pu seulement gouverner leur servante ! Combien s'érigent 
en critiques, qui n'ont jamais pu produire d'eux-mêmes un 
ouvrage supportable ; qui parlent de poésie, et qui ne savent pas 
seulement la mesure d'un vers ! Combien enfin deviennent calom- 
niateurs de profession pour avoir du pain, et vendent des injures 
à tant la feuille ! 



1. Il s'agit soit du volume intitulé Mélanges de poésies, de littérature, d'his- 
toire et de 'philosophie, 17G1, in-12 do 32i pages; soit de celui qui a pour titre : 
Troisième Suite des mélanges de poésie, etc., 1761, in-8" de 470 pages, qui se trouve 
quelquefois relie comme XIX*' volume des OEuvres de Voltaire. (B,) 

2. Nonotte. (B.) 



CHARLOT 



ou 



LA COMTESSE DE GIVRY 

PIÈCE DRAMATIQUE 

REPRÉSENTÉE, SUR LE THÉÂTRE DE F***, AU MOIS DE SEPTEMBRE 176' 
ET, A I,A COMÉDIE ITALIENNE DE PARIS, LE 4 JUIN 1782. 



AVERTISSEMENT 

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION. 



Le 12 septembre 1767, Voltaire écrit à Damilaviile : « Malgré mes maux, 
je-JCûIégaye à voir embellir, par des acteurs qui valent mieux que moi, une 
comédiiS (c'était Chariot, ou la comtesse deGivry) qui ne mérite pas leurs 
peines. » Le 18, il écrit à d'Argental : « Vous aurez incessamment Chariot, 
ou la comtesse de Givry dont je fais plus de cas que de Yhigénu, mais 
qui n'aura pas le môme succès. Je ne la destine pas aux comédiens, à qui 
je ne donnerai jamais rien après la manière barbare dont ils m'ont défiguré, 
et l'insolence qu'ils ont eue de mettre dans mes pièces des vers dont l'abbé 
Pellegrin et Danchet auraient rougi. D'ailleurs les caprices du parterre sont 
intolérables, et les Welches sont trop Welches. » 

C'était la chute des Scythes que Voltaire avait sur le cœur. 

Il envoie sa comédie au libraire Merlin, à « l'enchanteur Merlin «, comme 
il l'appelle, à titre de gratification : « Je crois que Merlin peut tirer, sans 
rien risquer, sept cent cinquante exemplaires, qu'il vendra bien. » (19 sep- 
tembre, à Damilaviile.) 

Et dès lors les lettres de Ferney apportent corrections sur corrections et 
variantes sur variantes. 

Les premières représentations véritablement publiques de Chariot eurent 
lieu aux portes de Genève, au théâtre de Châtelaine qui appartenait à Vol- 
taire : « Ceux qu'envoyait Genève, dit M. Desnoiresterres *, venaient bien 
plus pour faire du tapage que pour applaudir à l'ouvrage ou au jeu des 
acteurs. Un soir on représentait Char lot... La pièce fut reçue par des sifflets. 
On a prétendu que le patriarche, fou de rage, sortant son grand corps hors 
de la loge et brandissant sa canne avec fureur, aurait crié à ce parterre 
insolent : « Magnifiques et très-honorés seigneurs! je suis chez moi, et si 
« vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus ro- 
« buste volée que votre république ait jamais reçue ! » Cette verte algarade 
est mise par d'autres dans la bouche du chevalier de Beauteville, qui était 
plus autorisé à s'exprimer de cette façon catégorique, bien que nous ne 
voyions point quand il aurait eu l'occasion d'adresser à ces auditeurs re- 
muants cette énergique semonce. » 

1. Voltaire et Genève, p. 428. 



AVERTISSEMENT 



DE BEUCIIOT. 



Wagnière, dans son Examen des Mémoires de Bachaumont (qui fait 
partie é^i Mémoires de Lonr/champ et Wagnière, publiés en 1826), dit, 
tome I", page :264, que Chariot fut composé en moins de trois jours. Vol- 
taire parle de cinq dans sa lettre à Damilaville, du 28 septembre 1767. La 
pièce fut jouée à Ferney, comme le titre l'annonce. Elle n'avait encore paru 
sur aucun théâtre public, lorsque le succès qu'elle obtint, dans l'hiver 
de 1781-82, sur le théâtre du comte d'Argental, engagea les comédiens 
italiens à la mettre à l'étude. La première représentation eut lieu le 4 juin; 
mais on n'en donna que trois. 



PRÉFACE' 



Cette pièce de société n'a été faite que pour exercer les talents 
(le plusieurs personnes d'un rare mérite. Il y a un peu de chant 
et de danse, du comique, du tragique, de la morale, et de la 
plaisanterie. Cette nouveauté n'a point du tout été destinée aux 
théâtres publics. C'est ainsi qu'aujourd'hui, en Italie, plusieurs 
académiciens s'amusent à réciter des pièces qui ne sont jamais 
jouées par des comédiens. Ce noble exercice s'est établi depuis 
longtemps en France, et même chez quelques-uns de nos princes. 
Rien n'anime plus la société; rien ne donne plus de grâce au 
corps et à l'esprit, ne forme plus le goût, ne rend les mœurs plus 
honnêtes, ne détourne plus de la fatale passion du jeu, et ne 
resserre plus les nœuds de l'amitié. 

Cette pièce a eu l'avantage d'être représentée par des gens de 
lettres, qui, sachant en faire de meilleures, se sont prêtés à ce 
genre médiocre avec toute la bonté et tout le zèle dont cette 
médiocrité même avait besoin. 

Henri IV est véritablement le héros de la pièce : mais il avait 
déjà paru dans la Partie de Chasse-, représentée sur le même 
théâtre ; et on n'a pas voulu imiter ce qu'on ne pouvait égaler ^. 

1. Cette Préface, de Voltaire lui-môme, est dans l'édition de 17G7, mais ne fut 
conservée ni dans l'édition in-4", ni dans l'édition encadrée. Elle a été rétablie par 
les éditeurs de Kehl. (B.) 

2. Par Collé. 

3. M. de Voltaire avait changé le dénoùment de cette pièce dans l'édition qu'il 
préparait; et c'est d'après ces nouvelles corrections qu'elle est imprimée ici. (K.) 
— Ajoutons que cette jolie comédie de genre s'affichait : Chariot, ou la Comtesse de 
G«i;r(/,- qu'elle fut représentée devant des soldats alors on garnison àForney; et 
que ce soir-là les rôles étaient distribués ainsi : la Comtesse, M""' Denis ; le 
Marquis, M. de Laharpe; Julie, M""* de Laharpe; Chariot, M. Chabanon; Bahet, 
M'"*^ Dupuits-Corneille, etc. (G. A.) 



PERSONNAGES. 



LA COMTESSE DE GIYRY, veuve attachée au parti de Henri IV 

HENRI IV. 

LE MARQUIS, élevé dans le château. 

JULIE, parente de la maison, élevée avec le marquis. 

MADAME AU BONNE, nourrice. 

CHARLOT, fils de la nourrice. 

L'INTENDANT de la maison i. 

BABET, élevée pour être à la chambre auprès de la comtesse. 

GUILLOT, fds d'un fermier de la terre. 

DOMESTIQUES, COURRIERS, GARDES. 
SUITE DE HENRI IV. 



La scène est dans le château de la comtesse de Givry, en Champagne. 



1. 11 est appelé Monî.'elu Rente dans la scène m do l'acte I'''. 



CHARLOT 

ou 

LA COMTESSE DE GIVRY 

PIÈCE DRAMATIQUE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

Le théâtre représente une grande salle où des domestiques portent et ôtent des meubles. 
L'INTENDANT de la maison est à une table; UN COURRIER en bottes, à 
côté; MADAME AUBONNE, nourrice, coud, et BAB ET file à un rouet ; 
UNE SE RVAXT E prend des mesures avec une aune, une autre balaye. 

l'intendant, écrivant. 

Quatorze mille écus!... ce compte perce l'àme... 
Ma foi, je ne sais plus comment fera madame 
Pour recevoir le roi, qui vient dans ce château. 

LE COURRIER, 

Faut-il attendre ? 

l'intendant. 
Eh ! oui. 

BABET, 

Que ce jour sera beau. 
Madame Auhonnc ! ici nous le verrons paraître, 
Ici, dans ce château, ce grand roi, ce bon maître! 

MADAME AL BONNE, cousant. 

11 est vrai. 

BABET, 

Mais cela devrait vous dérider. 
Je ne vous vis jamais que pleurer ou bouder. 



346 CFFARLOT. 

Quand tout lo monde rit, court, saute, danse, chante, 
Notre Jjonne est toujours dans sa mine dolente. 

:\1ADAME AUBONNE, 

Quand on porto lunette, ou rit peu, mes enfants. 
Ris tant que tu pourras, chaque chose a son temps. 

LE COURRIER, à l'intendant. 

Expédiez-moi donc, 

l'intendant, 
La fête sera chère.,. 
Mais pour ce prince auguste on ne saurait trop faire. 

LE COURRIER, 

Faites donc vite. 

MADAME AUBONNE, 

Hélas ! j'espère d'aujourd'hui 
Que Chariot, mon enfant, pourra servir sous lui. 

l'intendant. 
Le bon prince ! 

LE COURRIER. 

Allons donc. 

l'intendant. 

La dernière campagne... 
Il assiégeait, vous dis-je... une ville en Champagne... 

LE COURRIER. 

Dépêchez. 

l'intendant. 
Il était, comme chacun le dit. 
Le premier à cheval et le dernier au lit. 

LE COURRIER, 

Quel ])avard ! 

l'intendant. 
On avait, sous peine de la vie. 
Défendu qu'on portât à la ville investie 
Provision de bouche. 

LE COURRIER. 

Aura-t-il bientôt fait? 

l'intendant. 
Trois jeunes paysans, par un chemin secret 
En ayant apporté, s'étaient laissé surprendre : 
Leur procès était fait, et l'on allait les pendre. 

(Madame Aubonne et Babet s'approchent pour entendre ce conte; deux domes- 
tiques qui portaient des meubles les mettent par terre, et tendent le cou ; une 
servante qui balayait s'approche, et écoute en s'appuj'ant le menton sur le 
manche du balai.) 



ACTE I, SCENE I. 347 

M A DAME A L B .\ NE, se lovant. 

Les pauvres gens ! 

BABET, 

Eh bien? 

LE COURRIER, 

Achevez donc. 

l'intendant, écrivant. 

Le roi... 
Quatorze mille écus en six mois... 

LE courrier. 

Sur ma foi, 
Je n'y puis plus tenir. 

l'intendant, écrivant. 

Je m'y perds quand j'y pense!... 
Le roi les rencontra... son auguste clémence... 

BABET. 

Leur fit grâce sans doute? 

(Ici, tout le monde fait un ('(îrclc autour de l'intendant.) 

l'intendant. 

Hélas! il fit bien plus; 
11 leur distribua ce qu'il avait d'écus, 
« Le Béarnais, dit-il, est mal en équipage, 
Et s'il en avait plus, vous auriez davantage. » 

TOUS ENSEMBLE, 

Le bon roi ! le grand roi ! 

l'intendant. 

Ce n'est pas tout ; le pain 
Manquait dans cette ville, on y mourait de faim ; 
Il la nourrit lui-même en l'assiégeant encore ^ 

(Il lire son mouchoir, et s'essuie les yeux.) 
LE COURRIER. 

Vous me faites pleurer. 

madame aubonne. 
Je l'aime ! 

BABET. 

Je l'adore ! 



1. Ce passage est d'allusion. Les troupes devant lesquelles on jouait cette pièce 
h, Ferney bloquaient Genève; toute communication était interrompue entre ce 
pays et la France; aussi chaque jour c'était des paysans qu'on arrêtait pour avoir 
violé la consigne, et en faveur desquels Voltaire intercédait. (G. A.) 



348 CHARLOÏ. 

l'intendant. 
Je me souviens aussi ([u'en un jour solennel 
Un grave ambassadeur, je ne sais plus lequel, 
Vit sa jeune noblesse admise à l'audience. 
L'entourer, le presser sans trop de bienséance. 
« Pardonnez, dit le roi, ne vous étonnez pas; 
Ils me pressent de même au milieu des combats, >» 

LE COURRIER, 

Ça donne du désir d'entrer à son service. 

BABET, 

Oui, ça m'en donne aussi. 

l'intendant. 

Qu'en dites-vous, nourrice ! 

madame AUBONNE, se remettant à l'ouvrage. 

Ab! j'ai bien d'autres soins. 

l'intendant. 

Je prétends aujourd'bui 
Vous faire, en l'attendant, trente contes de lui. 
Un soir, près d'un couvent,., 

LE COURRIER. 

Mais donnez donc la lettre. 

l'intendant. 
C'est bien dit... la voilà,., tu pourras la remettre 
Au premier des fourriers que tu rencontreras : 
Tu partiras en bâte; en bâte reviendras. 
Madame de Givry veut savoir à quelle beure 
Il doit de sa présence bonorer sa demeure... 
Quatorze mille écus! et cela clair et net!... 
On en doit la moitié... Va vite. 

LE courrier. 

Adieu, Babet. 

(Il sort.) 
BABET, reprenant son rouet. 

La nourrice toujours dans son cbagrin persiste. 
Faites-lui quelque conte. 

l'intendant. 

On voit ce qui l'attriste. 
Notre jeune marquis, que la bonne a nourri. 
Est un grand garnement ; et j'en suis bien marri, 

MADAME AUBONNE. 

Je le suis plus que vous. 



ACTE I, SCÈNE II. 349 

l'intendant. 

Votre fils, au contraire. 
Respectueux, poli, cherche toujours à plaire. 

BABET. 

Chariot est, je l'avoue, un fort joli garçon, 

MADAME AUBONNE, 

Notre marquis pourra se corriger. 
l'intendant. 

Oh! non : 
Il n'a point d'auiitié ; le mal est sans remède. 

MADAME AUBONNE, cousant. 

A l'éducation tout tempérament cède. 

l'intendant, écrivant. 

Les vices de l'esprit peuvent se corriger ; 

Quand le cœur est mauvais, rien ne peut le changer. 



SCENE II. 

LES précédents; g UIL lot, accourant. 
GLILLOT. 

Ah! le méchant marquis! comme il est malhonnête! 

MADAME AL' BONNE. 

Eh Lien ! de quoi viens-tu nous étourdir la tête? 

GUILLOT. 

De deux larges soufflets dont il m'a fait présent : 
C'est le seul qu'il m'ait fait, du moins, jusqu'à présent. 
Passe encor pour un seul, mais deux! 

BABET, 

Bon ! c'est de joie 
Qu'il t'aura souffleté ; tout le monde est en proie 
A des transports si grands, en attendant le roi. 
Qu'on ne sait où l'on frappe. 

MADAME AUBONNE. 

Allons, console-toi. 

l'intendant, écrivant. 

La chose est mal pourtant... Madame la comtesse 
N'entend pas que l'on fasse une telle caresse 
A ses gens ; et Guillot est le fils d'un fermier, 
Homme de bien. 



I 



350 CHARLOT 



CHILI. or. 
Sans doute, 
l'intendant. 

Et fort lont à payer. 

GUILLOT. 



Ça peut être. 



L INTENDANT, 

Guillot est d'un bon caractère. 

GUILLOT, 

Oui, 

l'intendant. 
C'est un innocent, 

guillot. 
Pas tant. 

BABET. 

Qu'as-tu pu faire 
Pour acquérir ainsi deux soufflets du marquis? 

guu-lot. 
Il est jaloux, il t'aime. 

BABET. 

Est-il bien vrai?.,. Tu dis 
Que je plais à monsieur? 

guillot. 

Oh ! tu ne lui plais guère ; 
Mais il t'aime en passant, quand il n'a rien à faire. 
Je dois, comme tu sais, épouser tes attraits ; 
Et pour présent de noce il donne des soufflets, 

BABET, 

Monsieur m'aimerait donc ? 

MADAME AUBONNE, 

Quelle sotte folie ! 
Le marquis est promis à la belle Julie, 
Cousine de madame, et qui, dans la maison, 
Est un modèle heureux de beauté, de raison, 
Que j'élevai longtemps, que je formai moi-même : 
C'est pour lui qu'on la garde, et c'est clic qu'il aime, 

guillot. 
Oh bien, il en veut donc avoir deux à la fois? 
Ces jeunes grands seigneurs ont de terribles droits ; 
Tout doit être pour eux, femmes de cour, de ville, 
Et de village encore : ils en ont une file ; 
Ils vous écrément tout, et jamais n'aiment rien. 



ACTE I, SCÈNE III. ;j.3'l 

(juil me laisse Babet ; parbleu, chacun le sien, 

BABET. 

Tu m'aimes donc vraiment? 

GUILLOT. 

Oui, de tout mon courage ; 
Je t'aime tant, vois-tii, (|ue (|iiand sur mon passage 
Je vois passer Chariot, ce garçon si bien fait, 
Quand je vois ce Chariot regardé par Babet, 
Je rendrais, si j'osais, à son joli visage 
Les deux pesants soufflets que j'ai reçus en gage. 

.MADAME AUBONNE. 

Des soufflets à mon fils ! 

GUILLOT. 

Eh!... j'entends si j'osais... 
Mais Chariot m'en impose, et je n'ose jamais. 

l'intendant, se levant. 

Jamais je ne pourrai suffire à la dépense. 

Ah! tous les grands seigneurs se ruinent en France; 

Il faut couper des bois, emprunter chèrement. 

Et l'on s'en prend toujours à monsieur l'intendant... 

Çà, je vous disais donc qu'auprès d'une abbaye 

Une vieille baronne et sa fille jolie, 

Apercevant le roi qui venait tout courant... 

Le duc de Bellegarde était son confident : 

C'est un brave seigneur, et que partout on vante : 

Madame la comtesse est sa proche parente : 

De notre belle fête il sera l'ornement. 



SCENE HT. 

LES PRÉCÉDENTS, LE MARQUIS. 

(Tous se lèvent.) 

LE MARQUIS. 

Mon vieux faiseur de conte, il me faut de l'argent. 
Bonjour, belle Babet; bonjour, ma vieille bonne... 

(A Guillot.) 

Ah! te voilà, maraud; si jamais ta personne 
S'approche de Babet, et surtout moi présent, 
Pour te mieux corriger je t'assomme à l'instant. 



y 



352 CHAULOT. 

GLII.LOT. 

Ouel (lial)le de marquis! 

LE MARQUIS. 

Va, détale, 

BABET. 

Eh ! de grâce, 
Un peu moins de colère, un peu moins de menace. 
Que vous a lait Guillot? 

MADAME ALBONNE, 

Tant de brutalité 
Sied horriblement mal aux gens de qualité. - 
Je vous l'ai dit cent fois; mais vous n'en tenez compte. 
Vous me laites mourir de douleur et de honte. 

LE MARQUIS. 

Allez, vous radotez... Monsieur Rente, à l'instant 
Qu'on me fasse donner six cents écus comptant. 

l'intendant. 
Je n'en ai point, monsieur. 

LE MARQUIS. 

Ayez- en, je vous prie, 
Il m'en faut pour mes chiens et pour mon écurie, 
Pour mes chevaux de chasse, et pour d'autres plaisirs. 
J'ai très-peu d'écus d'or, et beaucoup de désirs. 
Monsieur mon trésorier, déboursez, le temps presse. 

l'intendant. 
A peine émancipé, vous épuisez ma caisse. 
Quel temps prenez-vous là ? quoi ! dans le même jour 
Où le roi vient chez vous avec toute sa cour ! 
Songez-vous bien aux frais où tout nous précipite ? 

LE MARQUIS. 

Je me passerais fort d'une telle visite. 
Mon petit précepteur, que l'on vient d'éloigner, 
M'avait dit que ma mère allait me ruiner ; 
Je vois qu'il a raison. 

MADAME AUBONNE. 

Fi ! quel discours infâme ! 
Soyez plus généreux, respectez plus madame. 
Je ne m'attendais pas, quand je vous allaitai. 
Que vous auriez un cœur si plein de dureté. 

LE MARQUIS. 

Vous m'ennuyez; 



ACTE I, SCÈNE IV. 353 

MADAME AU BONNE, pleurant. 

L'ingrat ! 

G l' IL LOT, dans un coin. 

Il a l'àmo ])ien dure. 
Les mains aussi. 

BABET. 

Toujours il nous fait quelque injure. 
Vous n'aimez pas le roi! \ous, méchant î 

LE MARQUIS. 

Eh ! si fait. 

BABET. 

Non, VOUS ne l'aimez pas. 

LE MARQUIS. 

Si, te clis-je, Bahet. 
Je l'aime... comme il m'aime... assez peu, c'est l'usage. 
Mais je t'aime bien plus. 

l'intendant, écrivant. 

Et l'argent davantage. 

LE MARQUIS. 

(A Guillot, qui est d.ms un coin.) 

Donnez-m'en donc bien vite... Ah! ah! je t'aperçois ; 
Attends-moi, malheureux ! 



SCENE IV. 

LES préckdents, LA COMTESSE. 

LA COMTESSE. 

Eh ! qu'est-ce que je vois ? 
Je le cherche partout : que ses mœurs sont rustiques ! 
Je le trouve toujours parmi des domestiques. 
11 se plaît avec eux ; il m'abandonne. 

MADAME AUBONNE. 

Hélas ! 
Nous l'envoyons à vous, mais il n'écoute pas. 
11 me traite bien mal. 

LA COMTESSE. 

Consolez-vous, nourrice ; 
Mon cœur en tous les temps vous a rendu justice, 
Et mon fils vous la doit : on pourra l'attendrir. 

6. — Théâtre. V. -'^ 



3o4 CHAR LOT. 

MADAME AU BON NE. 

Ah ! VOUS lie savez pas ce qu'il me fait soulViir. 

LA COMTESSE. 

.le sais qu'en son berceau, dans une maladie, 
Étant cru mort longtemps, vous sauvâtes sa vie : 
Il en doit à jamais garder le souvenir. 
S"il ne vous aimait pas, qui pourrait-il clK'rir? 
Laissez-moi lui parler. 

MADAME AUBONNE. 

Dieu ATuille que madame 
Par ses soins maternels amollisse son àme ! 

LE MARQUIS. 

Que de contrainte ! 

LA COMTESSE, à riiitcnciant. 

Et VOUS, tout est-il préparé ? 
Vous savez de vos soins combien je vous sais gré. 

l'intendant. 
Madame, tout est prêt, mais la dépense est forte ; 
Gela pourra monter tout au moins... à... 

LA COMTESSE. 

Qu'importe? 
Le cœur ne compte point, et rien ne doit coûter 
Lorsque le grand Henri daigne nous visiter. 

(A ses gens.) 

Laissez-moi, je vous prie. 

(Ils sortent.) 



SCENE V. 

LA COMTESSE, LE MARQUIS. 

LA COMTESSE. 

Il est temps qu'une mère, 
Que vous écoutez peu, mais qui ne doit rien taire, 
Dans l'âge où vous entrez, sans plainte et sans rigueur, 
Parle à votre raison et sonde votre cœur, 
.le veux bien oublier que, depuis votre enfance, 
Vous avez repoussé ma tendre complaisance ; 
Que vos maîtres divers et votre précepteur, 
Par leurs soins vigilants révoltant votre humeur, 
Vous présentant à tout, n'ont pu rien vous apprendre : 



ACTE I, SCÈNE V. S-io 

Tandis (fii'à leurs lerons ompressé de se rendre, 
Le iiis de la noiirriee, à qui vous insultiez, 
Apprenait aisément ce que vous négligiez ; 
Et ([ue Chariot, toujours prompt à me satisfaire, 
Kaisait assidûment ce que vous deviez iaire. 

LE MAUOUIS, 

Vous l'oubliez, madame, et m'en ])arlez souvent. 
Chariot est, je l'avoue, un héros fort savant. 
Je consens pleinement que Chariot étudie. 
Que (Juillot aille aussi dans quelque académie ; 
La doctrine est pour eux, et non pour ma maison. 
Je hais fort le latin ; il déroge à mon nom ; 
Et l'on a vu souvent, quoi qu'on en puisse dire. 
De très-bons ofhciers qui ne savaient pas lire. 

LA COMTESSE. 

S'ils l'avaient su, mon fils, ils en seraient meilleurs. 
J'en ai connu beaucoup qui, polissant leurs mœurs, 
Des beaux-arts avec fruit ont fait un noble usage. 
Un esprit cultivé ne nuit point au courage ^ 
Je suis loin d'exiger qu'aux lois de son devoir 
Un officier ajoute un triste et vain savoir ; 
Mais sachez que ce roi, qu'on admire et qu'on aime, 
A l'esprit très-orné. 

LE MARQUIS. 

Je ne suis pas de même. 

LA COMTESSE. 

Songez à le servir à la guerre, à la cour. 

LE MARQUIS. 

Oui, j'y songe. 

LA COMTESSE. 

Il faudra que, dans cet heureux jour, 
De sa royale main sa bonté ratifie 
Le contrat qui vous doit engager à Julie. 
Elle est votre parente, et doit plaire à vos yeux, 
Aimable, jeune, riche. 

LE MARQUIS. 

Elle est riche ? tant mieux ; 
Marions-nous bientôt. 

LA COMTESSE. 

Se peut-il, à votre âge, 

1. Tout cela se dt-bituit à Fcrney en présence d'officiers- (G. A.) 



356 CHAR LOT. 

(Jiic (lu seul iiilrivt vous parliez lo langage? 

I.E MAKQL'IS. 

Oli ! j'aimo aussi Julio : elle a bien des appas; 
Klle nie plaît l)e;\u('oiip ; mais je ne lui plais pas. 

l.A COMTESSE. 

Ah ! mon Dis, apprenez du moins à vous connaître. 
\os discours, votre ton, la révoltent peut-être. 
On ne réussit point sans un peu d'art flatteur : 
Et la grossièreté ne gagne point un cœur. 

I.E MMiOUIS. 

.le suis fort naturel. 

L.\ COMTESSE. 

Oui, mais soyez aimable. 
Cette i)ui'e nature est Ibi-t insupportahle. 
^os pareils sont polis : pourquoi? c'est qu'ils ont eu 
Cette éducation qui tient lieu de vertu; 
Leur àme en est empreinte ; et si cet avantage 
N'est pas la vertu même, il est sa noble image. 
[1 faut plaire à sa femme, il faut plaire à son roi, 
S'oubliei' prudemment, n'être point tout à soi. 
Dompter cette humeur brusque où le penchant vous livre. 
Pour vivre heureux, mon fils, que faut-il ? savoir vivre. 

LE MAHOCIS. 

Pour le roi, nous verrons comme je m'y prendrai : 
Julie est autre chose, elle est fort à mon gré ; 
Mais je ne puis soullrir, s'il faut que je le dise. 
Que le savant Chariot la suive et la courtise : 
Il lui fait des chansons. 

LA COMTESSE. 

Vous VOUS moquez de nous : 
Votre frère de lait vous rendrait-il jaloux? 

LE MAIKUIS. 

Oui; je ne cache point que je suis en colère 
Contre tous ces gens-là qui cherchent tant à plaire. 
.Te n'aime point Chariot; on l'aime trop ici. 

LA COMTESSE. 

Auriez-vous bien le cœur à ce point endurci? 
Cela ne se peut pas. Ce jeune homme estimable 
Peut-il par son mérite être envers vous coupable? 
Je dois tout à sa mère; oui, je lui dois mon fils : 
Aimez un peu le sien. Du même lait nourris, 
L'un doit protéger l'autre : ayez de l'indulgence, 



ACTE I, S(:i:\K \ I. :io7 

Ayez (le ramitic', de la reconnaissance; 

Si vous étiez ingrat, que pourrais-je espérer? 

Pour ne vous point haïr il faudrait expirer. 

[.R MAlUjriS. 

Ah! vous m'attendrissez ; madame, je vous j ure 
De respecter toujours mon devoir, la nature, 
Vos sentiments. 

LA COMTESSE. 

Mon lîls, j'aurais voulu de vous, 
Avec tant de respects, un mot encor plus doux. 

LE MAHQLIS. 

Oui, le respect s'unit à l'amour qui me touche. 

LA COMTESSE. 

Dites-le donc du cœur, ainsi que de la bouche. 



SCENE VI. 

LA COMTESSE, LE MAROUIS, CHARLOT. 

LA COMTESSE. 

Venez, mon hon Chariot. Le marquis m'a promis 
Qu'il serait désormais de vos meilleurs amis. 

LE MARQUIS, se détournant. 

Je n'ai point promis ça. 

LA COMTESSE. 

Ce grand jour d'allégresse 
Ne pourra i)lus laisser de place à la tristesse. 
Où donc est votre mère? 

CHARLOT. 

Elle pleure toujours ; 
Et j'implore pour moi votre puissant secours. 
Votre protection, vos bontés toujours chères, 
Et ce cœur digne en tout de ses augustes pères. 
Madame, vous savez qu'à monsieur votre fils. 
Sans me plaindre un moment, je fus toujours soumis. 
Mvre à vos pieds, madame, est ma plus forte envie. 
Le héros des Français, l'appui de sa patrie, 
Le roi des cœurs bien nés, le roi qui des Ligueurs 
A par tant de vertus confondu les fureurs. 
Il vient chez vous, il vient dans vos belles retraites ; 



358 CHARLOT. 

Et ce n'est que pour lui que des lieux où vous êtes 
Mon Ame en gôniissant se pourrait arracher, 
La fortune n'est pas ce que je a eux chercher. 
Pardonnez mon audace, excusez mon jeune âge. 
On m'a si fort vanté sa bonté, son courage, 
Que mon cœur tout de feu porte envie aujourd'hui 
A ces heureux Français qui combattent sous lui. 
Je ne veux point agir en soldat mercenaire ; 
Je veux auprès du roi servir en volontaire, 
Hasarder tout mon sang, sûr que je trouverai 
Auprès de vous, madame, un asile assuré. 
Daignez-vous approuver le parti que j'embrasse? 

LA COMTESSE. 

^ a, j'en ferais autant, si j'étais à ta place. 

Mon lils, sans doute, aura pour servir sous sa loi 

Autant d'empressement et de zèle que toi. 

LE MARQUIS. 

Eh, mon Dieu ! oui. Faut-il toujours qu'on me compare 
A notre ami Chariot? l'accolade est bizarre! 

LA COMTESSE. 

Aimez-le, mon cher fils; que tout soit oublié. 
Çà, donnez-lui la main pour marque d'amitié. 

LE MARQUIS. 

Kh bien ! la voilà... mais... 

LA COMTESSE. 

Point de mais. 

CHARLOT prend la main du niar(iuis,et la baise. 

Je révère. 
J'ose chérir en vous madame votre mère. 
Jamais de mon devoir je n'ai trahi la voix; 
Je vous rendrai toujours tout ce que je vous dois. 

LE MARQUIS. 

Va... je suis très-content. 

LA COMTESSE. 

Son bon cœur se déclare ; 
Le mien s'épanouit... Quel bruit! quel tintamarre! 



ACTE I, SCÈNE VIL 339 



SCENE VII. 



PLUSIEURS DOMESTIQUES en livrée, et d'autres gens entrent on foule; 
GUILLOT, BABET, sont des premiers ; JULIE, MADAME AU- 
BONNE, dans le fond : elles arrivent plus lentement; LA COMTESSE 
est sur le devant du tliéàtre avec LE MARQUIS et CHARLOï. 

GUILLOT, accourant. 

Le roi vient, 

PLUSIEURS DOMESTIQUES. 

C'est le roi. 

GUILLOT. 

C'est le roi, c'est le roi. 

BABET. 

C'est le roi ; je l'ai vu tout comme je vous voi ^ 
Il était encor loin ; mais qu'il a bonne mine ! 

GUILLOT. 

Donne-t-il des soufflets ? 

LA COMTESSE. 

A peine j'imagine 
Qu'il arrive si tôt ; c'est ce soir qu'on l'attend : 
Mais sa bonté prévient ce bienlieureux instant. 
Allons tous. 

JULIE. 

Je vous suis... je rougis; ma toilette 
M'a trop longtemps tenue, et n'est pas encor faite. 
Est-ce bien déjà lui ? 

GUILLOT, 

Ne le voyez-vous pas 
Qui vers la basse-cour avance avec fracas? 

BABET. 

Il est très-beau... C'est lui. Les filles du village 
Trottent toutes en foule, et sont sur son passage. 
J'y vais aussi, j'y vole. 

LA COMTESSE. 

Oh! je n'entends plus rien. 

1, Ce vers est répété dans la scène v de l'acte IIL 



360 CHAR LOT. 

JL LIE, 

Ce n'est pas lui. 

BABET, allant et venant. 

C'est lui. 

G L" IL LOT, 

Je m'y connais fort l)ion. 
Tout le monde ma dit : C'est lui: la chose est claire. 

L INTENDANT, arrivant à pas comptés. 

lis se sont tous trom])(''s selon leur ordinaire. 
Aladame, un postillon que j'avais fait partir 
Pour s'informer au juste, et pour vous avertir. 
Vous ramenait en hâte une troupe altérée, 
Moitié déguenillée, et moitié surdorée, 
D'excellents pâtissiers, d'acteurs italiens, 
Et des danseurs de corde, et des musiciens, 
Des flûtes, des hauthois, des cors, et des trompettes, 
Des faiseurs d'acrostiche, et des marionnettes. 
Tout le monde a crié le roi sur les chemins; 
On le crie au village, et chez tous les voisins ; 
Dans votre hasse-cour on s'ohstine à le croire ; 
Et voilà justement comme on écrit l'histoire ^ 

GUILLOT. 

Nous voilà tous hien sots ! 

LA COMTESSE. 

Mais quand vient-il ? 
l'intendant. 

Ce soir. 

LA COMTESSE. 

Nous aurons tout le temps de le hien recevoir. 
Mon lils, donnez la main à la helle Julie, 
Bonsoir, Chariot. 

LE MARQUIS, 

Mon Dieu, que ce Chariot m'ennuie! 

(Ils sortent : la comtesse reste avec la nourrice.) 
LA COMTESSE. 

Viens, ma chère nourrice, et ne soupire |)lns. 
A hien placer ton fds mes vœux sont résolus : 
11 servira le roi ; je ferai sa fortune : 
Je veux que cette joie à nous deux soit commune. 

1. Vers devenu proverbe. Tout le couplet est, du reste, une fine satire de la 
cour. (G, A.) 



ACTE I, SCÈNE VIL 361 

Je voudrais coDtciitoi- tout co ([iii m"np|)arlu'iil. 
Vous roudrp tous lietirciix ; (•"('sl là ce (|ui soiilieut, 
C'est J;i ce (|iii console et qui charme la vie. 

MADAME AUBONNE, 

Vous me rendez confuse, et mon àme attendrie 
Devrait nK'ritci' mieux vos extrêmes bontés. 

LA COMTESSE. 

Qui donc en est plus digne? 

MADAME AUBONNE, tristomciif. 

Ah! 

LA COMTESSE. 

^'os félicités 
S'altèrent du chagrin que tu montres sans cesse. 

MADAME AUBONNE. 

Ce beau jour, il est vrai, doit bannir la tristesse. 

LA COMTESSE, 

Va, fais danser nos gens avec les violons. 
Ton fils nous aidera. 

MADAME AUBONNE. 

Mon fils!... Madame... allons. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIEME. 



SCENE I. 

JULIE, MADAME AUBONNE, CHARLOT. 

JULIE. 

Enfin je le verrai ce charmant Henri Quatre, 
Ce roi l)rave et clément qui sait plaire et combattre, 
Qui conquit à la fois son royaume et nos cœurs. 
Pour qui Mars et l'Amour n'ont point eu de rigueurs. 
Et qui sait triompher, si j'en crois les nouvelles, 
Des Ligueurs, des Romains, des héros et des belles. 

C H A p. L T , dans un coin. 

Elle aime ce grand homme; elle est tout comme moi. 

JULIE. 

Lisette à me parer a réussi, je croi. 
Comment me trouvez-vous? 

MADAME AUBONNE. 

Très-belle et très-bien mise. 
Vous seriez peu fâchée, excusez ma franchise, 
D'essayer tant d'appas, et d'arrêter les yeux 
D'un héros couronné, partout victorieux. 

JULIE. 

Oui, ses yeux seulement... Il a le cœur fort tendre: 
On me l'a dit du moins... je n'y veux point prétendre; 
Je ne veux avoir Tair ni prude ni coquet... 
Eh! mon Dieu 1 j'aperçois qu'il me manque un bouquet. 

CHARLOT. 

In houquet! allons vite. 

(Il sort.) 
MADAME AUBONNE. 

Eh bien ! belle Julie, 
Ce grand prince ici même aujourd'hui vous marie; 
11 signera du moins le contrat projeté, 



ACTE II, SCÈNE I. 363 

Qui sera par iiiadanio avec vous présciit«'. 
Vous scmhlcz n'y penser qu'avec indilîérence, 
Et je crois entrevoir un peu de répugnance. 

JULIE, 

Hélas ! comment veut-on que mon cœur soit touché; 

Qu'il se donne à celui ([ui ne l'a point cherché? 

Par la digne comtesse en ces murs élevée, 

Conduite par vos soins, à son fils réservée, 

Je n'ai januiis dans lui trouvé Jusqu'à ce jour 

Le moindre sentiment qui ressenii)le à l'amour; 

Il n'a jamais montré ces douces complaisances 

Qui d'un peu de tendresse auraient les apparences. 

Il est somhre, il est dur, il me doit alarmer; 

Il ose être jaloux et ne sait point aimer. 

J'aime avec passion sa vertueuse mère : 

Le fils me fait tremhler; quel triste caractère! 

Ses airs et son ton brusque, et sa grossièreté, 

Affligent vivement ma sensibilité. 

D'un noir pressenliment je ne puis me défendre. 

La nature me fit une ûme honnête et tendre. 

J'aurais voulu chérir mon mari. 

MADAME AL BON NE. 

Parlez net ; 
Développez un cœur qui se cache à regret. 
Le marquis est haï, 

JULIE, 

Tout autant qu'haïssable : 
C'est une aversion qui n'est pas surmontable, 
A sa mère, après tout, je ne puis l'avouer. 
De quinze ans de bontés je dois trop me louer: 
Je percerais son cœur d'une atteinte cruelle ; 
Je ne puis la tromper, ni m'ouvrir avec elle. 
Voilà mes sentiments, mes chagrins et mes vœux, 

MADAME AUBONNE, 

Ce mariage-là fera des malheureux. 

Ah ! comment nous tirer du fond du précipice? 

JULIE, 

Et moi, que devenir, comment faire, nourrice? 
Tu ne me réponds point, tu rêves tristement, 
Ma chère Aubonne ! 

MADAME AUBONNE, 

Hélas ! 



3G4 CHAR LOT. 

JLLIE. 

Pourrais-tu prudemment 
Engager la comtesse à différer la chose? 
Tu sais la gouverner; ton avis en impose; 
Par tes discours tlattenrs tu pourrais l'amener 
A me laisser le temps de me déterminer. 
AFais réponds donc. 

MADAME al: BON NE. 

Hélas!.,, oui, ma helle .Tulie... 

( Eu pleurant.) 

Votre demande est juste... elle sera remplie. 



SCENE II. 

JULIE, MADAME AUBONNE, ClIARLOÏ. 

CHARLOT. 

Aladame, j"ai trouvé chez vous votre bouquet. 

JULIE. 

Ce n'est point là le mien ; le vôtre est bien mieux fait, 
Mieux choisi, plus brillant... Que votre fils, ma bonne, 
Est galant et poli!... Tous les jours il m'étonne. 
Est-il vrai qu'il nous quitte ? 

MADAME AUBONNE. 

11 veut servir le roi. 

JULIE. 

Nous le regretterons. 

CHARLOT, 

Je fais ce que je doi. 
Oui, mon père est soldat du plus grand des monarques, 
il fut blcs.sé, madame, à la bataille d'Arqués. 
Je voudrais sur ses pas bientôt l'èlre à mon tour. 
Pour ce généreux roi mon cœur est plein d'amour; 
Oui, je voudrais servir Henri Quatre et ma dame. 

JULIE, à M"ie Aubûiine. 

i>a bonne, vous pleurez ! 

MADAME AUBONNE. 

J'en ai sujet : mon ànae 
Se rappelle sans cesse un fatal sou\enir. 

JLLIE. 

Quoi ! pouvez-vous .sans joie et sans vous attendrir, 



ACTE II, SCi:NK II. 3f)o 

Voir un /ils si bien nô, si rempli de courage. 
Au-dessus de son rang, au-dessus de son âge? 

MADAME AUBONNE. 

Il paraît en ed'et digne de vos bontés; 

11 mérite surtout les pleurs qu'il m'a coûtés. 

JLLIE. 

Votre amour est bien juste, il est toucbant, ma bonne; 
Mais, il faut l'avouer, ^otre douleur m'étonne. 
Quel est votre chagrin?... Çà, dites-moi, Chariot... 
Non... monsieur... mon ami... Ma mère... que ce mot... 
De Chariot... convient mal... à toute sa personnel 

MADAME AU BONNE. 

Oli! les mots n'y font rien... mais vous êtes trop bonne. 

JULIE, 

Chariot!... Ma bonne! 

MADAME AUBONNE. 

Eh quoi? 

JULIE, 

D'où vient que votre fils 
Est différent en tout de monsieur le marquis? 
L'art n'a rien pu sur lun : dans l'autre la nature 
Semble avoir répandu tous ses dons sans mesure, 

MADAME AUBONXE. 

Vous le flattez beaucoup. 

JULIE, 

Le roi vient aujourd'hui ; 
Je dois avoir l'honneur de danser avec lui,,, 

(A Chariot.) 

Je voudrais répéter,.. Vous dansez comme un ange, 

CHAULOT. 

,Je ne mérite pas.., 

JULIE. 

Cela n'est point étrange : 
Vous avez réussi dans les jeux, dans les arts. 
Qui de nos courtisans attirent les regards. 
Les armes, le dessin, la danse, la musique. 
Enfin' dans toute étude où votre esprit s'applique ; 
Et c'est pour votre mère un plaisir bien parfait... 
Je cherche à m'affermir dans le pas du menuet... 
Et je danserai mieux vous ayant pour modèle. 

CHARLOT. 

Ah! vous seule en servez,., mais le respect, le zèle. 



366 CllAHI.OT. 

Mo IbiTont d'oix'ir. Il tant nii violon, 
Je cours on chorclior un, s'il vous ])laît. 

.Il LIE. 

Mon Dieu! non. 
Vous chantez à merveille ; et votre voix, je pense, 
Rien mieux qu'un violon mar(|uera la cadence : 
Asseyez-vous, ma mère, et voyez votre fils. 

MADAME ALBOXNE. 

De tout ce (jue je vois mon cœur n'est point surpris. 

(Elle s'assied; ils dansent, et Chariot chante.) 

Elle donne des lois 
Aux bergers, aux rois, 
A son choix; 
Elle donne des lois 

Aux bergers, aux rois. 
Qui pourrait l'approcher 
Sans chercher 
Le danger? 
On meurt à ses yeux sans espoir; 
On meurt de ne les plus voir. 
Elle donne des lois 
Aux bergers, aux rois. 

JULIE, après avoir dansé un seul couplet. 

Vous êtes donc l'auteur de la chanson ? 

CHARLOT. 

Madame, 
C'est un faible portrait d'une timide flamme. 
Les vers étaient à l'air assez mal ajustés. 
Par votre goût, sans doute, ils seront rejetés'. 

JULIE. 

Ils n'offensent personne... Ils ne peuvent déplaire; 
Ils ne peuvent surtout exciter ma colère : 
Ils ne sont pas pour moi. 

CHARLOT. 

Pour vous:... je n'oserais 
Perdre ainsi le respect, profaner vos attraits ! 



1. Le rôle de Chariot avait été fait pour M. de Chahanon, qui était non-sculo- 
ment un poète tragique, mais un excellent musicien. Il nous semble que Beaumar- 
chais s'est inspiré de cette scène jiour l'entrevue de Chérul)in et de la comtesse 
dans le deuxième acte du Mariage de Figaro. (G. A.) 



ACTE II, SCENE III. 3(r 

JULIE. 

Une seconde lois je puis donc les entendre... 
Achevons la leçon que de vous je veux prendre. 

MADAME ALBONNE. 

Ils me font tous les deux un extrême plaisir. 
Je voudrais que madame en pût aussi jouir. 

JULIE recoininenco à danser avec Chariot, (jui répète l'air. 

Elle donne des lois 

Au\ bergers, aux rois, ete. 

MAJEUn. 

Vous seule ornez ces lieux. 

Des rois et des dieux 
Le maître est dans vos yeux. 
Ah! si de votre cœur 
Il était vainqueur! 
Ouel bonheur! 
Tout parle en ce beau jour 

D'amour. 
Un roi brave et galant, 
Charmant, 
Partage avec vous 
L'heureux pouvoir de n'gner sur nous. 

Elle donne des lois, etc. 

On meurt à ses yeux sans espoir; 
On meurt de ne les plus voir. 



SCENE III. 

ULIE, CHARLOT; LE MARQUIS entre, et les voit danser, pcnJant 
que MADAME AU BON NE est assise et s'occupe à coudre. 

LE MARQUIS. 

Meurt de ne les plus voir!... Notre belle héritière, 
Avec monsieur Chariot vous êtes familière. 
Vous dansez aux chansons dans un coin du logis ! 

CHARLOT. 

Pourquoi non ? 

JULIE. 

Mais je crois qu'il m'est assez permis 



368 CIIAKl.OT. 

De prendre, "quand je venx, devant madame Anhonne, 
Pour danser un menuet, la leçon (|u'il me donne. 

I. K M Alton S. 

Il donne des l(M;ons! Araiment il en a Fair. 
Prolîtez-vous beaucoup? Et les payez-vous cher? 

.IL I.IE. 

.ren dois avoir, monsieur, de la reconnaissance. 
Si vous êtes laclié de cette préférence, 
Si mon i)etit menuet vous donne (pielque ennui;, 
Que n'avez-vous appris..., à danser comme lui? 

LE MAIWUIS. 

Ouais ! 

CIIARLOT. 

Modérez, monsieur, votre injuste colère. 
Vous aviez assuré votre adorable mère 
Que d'un peu d'amitié vous vouliez nrhonorer ; 
Mon cœur le méritait, il l'osait espérer. 

(En montrant Julio ) 

Ce noble et digne objet, respectable à vous-même. 
M'a chargé dans ces lieux de son ordre suprême ; 
Ses ordres sont sacrés, chacun doit les remplir : 
En la servant, monsieur, j'ai cru vous obéir. 

MADAME AUBONNE. 

C'est très-bien rii)Osté; Chariot doit le confondre. 

LE MARQIIS. 

Quand ce drôle a parlé, je ne sais (jue répondre. 
Écoute, mon garçon, je te défends... à toi, 

(Chariot le rcgarik- fixement.; 

De montrer, quand j'y suis, de l'esprit plus ({ue moi. 

MADAME AUBONNE. 

Quelle idée! 

JLLIE. 

Eh! comment faudra-t-ii donc qu'il fasse? 

LE MARQUIS. 

Il m'offusque toujours. Tant d'insolence lasse. 
.le ne le puis souifrir près de vous... En un mot, 
.Je n'aime point du tout qu'on danse avec Chariot. 

.IIJLIE. 

Ma bonne, à quel mari je me verrais livrée! 
Allez, votre colère est trop prématurée. 
Je n'ai i)oint de reproclie à recevoir de vous; 
Et je n'aurai jamais un tyran pour époux. 



ACTE II, SCÈNE III. 369 

MADAME AUBONNE. 

Eli bien ! vous méritez une telle algarade. 

Vous vous faites haïr... Monsieur, prenez-y garde': 

Vous n'êtes ni poli, ni bon, ni circonspect : 

Vous deviez à Julie un peu plus de respect, 

Plus d'égards à Chariot, à moi plus de tendresse; 

Mais... 

LE MARQUIS. 

Quoi! toujours Chariot! que tout cela me blesse! 
Sortez, et devant moi ne paraissez jamais. 

JULIE. 

Mais, monsieur... 

LE MARQUIS, menaçant Chariot. 

Si... 

CHARLOT, 

Quoi ? si ? 

MADAME AUBONNE, se mettant entre eux deux. 

Mes enfants, paix! paix! paix! 
Eh, mon Dieu ! je crains tout. 

LE MARQUIS. 

Sors d'ici tout à l'heure. 
Je te l'ordonne. 

JULIE. 

Et moi, j'ordonne qu'il demeure. 

CHARLOT. 

A tous les deux, monsieur, je sais ce que je doi ; 

(En regardant Julie.) 

Mais enfin j'ai fait vœu de suivre en tout sa loi. 

LE MARQUIS. 

Ah! c'en est trop, faquin. 

CHARLOT, 

C'en est trop, je l'avoue ; 
Et sur votre alphabet je doute qu'on vous loue. 
Il paraît que le lait dont vous fûtes nourri 
Dans votre noble sang s'est un peu trop aigri. 
De vos expressions j'ai l'àme assez frappée. 
A mon côté, monsieur, si j'avais une épée, 

l. Ce texte est celui de toutes les éditions données du vivant de l'auteur. Palissot 
impute aux éditeurs de Kehl cette rime du Pont-Neuf, et a mis dans son édition : 

Vous méritez, monsieur, une telle algarade; 
Vous vous faites haïr, et ce ton vous dégrade. (B.) 

G. — Théathe. V. 24 



370 C II A R LOT. 

Je crois que vous seriez assez sage, assez grand, 
Pour m'épargner peut-être un si doux compliment. 

LE MARQUIS. 

Quoi! misérable... 

JULIE. 

Encore ! 

MADAME AUBONNE. 

Allez, mon fils, de grâce. 
Ne reffaroucliez point, et quittez-lui la place : 
Tout ira bien ; cédez, quoique très-ofTensé. 

CHARLOï. 

Ma mère... j'obéis... mais j'ai le cœur percé. 

(11 sort.) 
MADAME AUBONNE. 

Ah! c'en est fait, mon sang se glace dans mes veines. 

JULIE. 

Mon sang, ma chère amie, est bouillant dans les miennes. 

LE MARQUIS. 

Dans ce nouveau combat du froid avec le chaud, 
Me retirer en hâte est, je crois, ce qu'il faut; 
Je n'aurais pas beau jeu : c'est une étrange affaire 
De combattre à la fois deux femmes en colère. 



SCENE JV. 
JULIE, RIADA3IE AUBONNE. 

MADAME AUBONNE. 

Non, vous n'aurez jamais ce brutal de marquis : 
Qu'ai-je fait! non, ces nœuds sont trop mal assortis. 

JULIE. 

Quoi ! tu me serviras ? 

MADAME AUBONNE. 

Je réponds que sa mère 
Brisera ce lien qui doit trop vous déplaire... 
M'y voilà résolue, 

JULIE. 

Ah! que je te devrai! 

MADAME AUBONNE. 

fortune! ô destin! que tout change à ton gré! 
Du public cependant respectons l'allégresse : 



ACTE II, SCENE V. 374 

Trop de monde a présent entoure la comtesse ; 
Comment parler? comment, par un trouble cruel, 
Contrisler les plaisirs d'un jour si solennel? 

JULIE. 

Je le sais, et je crains que mon refus la blesse : 
Pour ce fils que je liais je connais sa tendresse. 

MADAME AUBONNE. 

D'un coup trop imprévu n'allons point l'accabler... 
Je n'ai jamais rien fait que pour la consoler. 

JULIE. 

La nature, il est vrai, parle beaucoup en elle. 

MADAME AUBONNE. 

Elle peut s'aveugler. 

JULIE. 

Je compte sur ton zèle, 
Sur tes conseils prudents, sur ta tendre amitié. 
De ce joug odieux tire-moi par pitié. 

MADAME AUBONNE. 

Hélas ! tout dès longtemps trompa mes espérances. 

JULIE. 

Tu gémis, 

MADAME AUBONNE. 

Oui, je suis dans de terribles transes... 
N'importe... je le veux... je ferai mon devoir; 
Je serai juste. 

JULIE. 

Hélas! tu fais tout mon espoir. 

SCÈNE V. 
JULIE, MADA3IE AUBONNE, BABET. 

BABET, accourant avec empressement. 

Allez, votre marquis est un vrai trouble-fête. 

MADAME AUBONNE. 

Je ne le sais que trop. 

BABET. 

Vous savez qu'on apprête 
Cette longue feuillée où Cbarlot de ses mains 
De guirlandes de fleurs décorait les cliemins ; 
Il a dans cent endroits disposé cent lumières, 
Où du nom de Henri les brillants caractères 



372 CHARI.OT. 

Soûl lus, à ce qu'où dit, par tous les gcus savauts; 

Ce spectacle aduiirahle attirait les passants; 

Les filles reutouraiout ; toute notre séquelle 

Voyait le beau Chariot monté sur une échelle, 

Dans un leste pourpoint faisant tous ces apprêts; 

Mais monsieur le marquis a trouvé tout mauvais, 

A voulu tout changer, et Chariot, au contraire, 

A (lit (]ue tout est hien. Le marquis en colère 

A menacé Chariot, et Chariot n'a rien dit : 

Ce silence au marquis a causé du dépit; 

11 a tiré l'échelle, il a su si hien faire 

Qu'en descendant vers nous Chariot est chu par terre. 

JULIE. 

Ah ! Chariot est blessé ! 

BABET. 

Non, il s'est lestement 
Relevé d'un seul saut... Il s'est fâché vraiment : 
Il a dit de gros mots. 

MADAME AUBONNE. 

De cette bagatelle 
Il peut naître aisément une grande querelle. 
Je crains beaucoup. 

JULIE. 

Je tremble. 



SCENE VI. 

JULIE. MADAME AUBONNE, BABET, GUILLOï. 

GUILLOT, en criant. 

Ah! mon Dieu! quel malheur! 

BABET. 

Quoi ? 

MADAME AUB0X.\E. 

Qu'est-il arrivé? 

GUILLOT. 

Notre jeune seigneur... 

JULIE. 

A-t-il fait à Chariot quelque nouvelle injure? 

GUILLOT. 

Il ne donnera plus des soufflets, je vous jure, 
A moins qu'il n'en revienne. 



ACTE II, SG1:NE VII. 373 

MADAME AUBONNE. 

Ah! mon Dieu! que dis-lu? 

GL'ILLOT. 

Bahet l'aura pu voir. 

RABET. 

J'ai (lit ce que j'ai vu. 
Pas grand'choso. 

mada:me auboxxe. 
Eh ! hutor ! dis donc vite, de grâce, 
Ce qui s'est pu passer, et tout ce qui se passe. 

GUILLOT. 

Hélas ! tout est passé. Le marquis là dehors 

Est troué d'un grand coup tout au travers du corps. 

madame aubonxe. 
Ah! malheureuse! 

JULIE. 

Ilôlas ! vous répandez des larmes. 
Mais ce n'est pas Chariot; Chariot n'avait point d'armes. 

GUILLOT. 

On on trouve hientôt. Ce marquis turhulont 
Poursuivait notre ami, ma foi très-vertement. 
L'autre, qui sagement se hattait en retraite, 
Déjà d'un écuyer avait saisi la brette. 
Je lui criais de loin : (( Chariot, garde-toi hien 
D'attendre monseigneur, il ne ménage rien ; 
J'ai trop à mes dépens appris à le connaître ; 
Va-t'en ; il ne faut pas s'attaquer à son maître. » 
Mais Chariot lui disait : « Monsieur n'approchez pas, » 
11 s'est trop approché, voilà le mal. 

MADAME AUBONXE. 

Hélas ! 
Allons le secourir, s'il en est temps encore. 



SCENE VII. 

les précédents, l'intendant. 

l'intendant. 
Non, il n'en est plus temps. 

MADAME AUBONNE. 

Juste ciel que j'implore! 



374 CHAKLOT. 

l'ixtexdaxt. 
11 n"a pas à ce coup survécu d'un moment. 
Cachons bien à sa mère un si triste accident, 

MADAME A UBONNE, en pleurant. 

Les pierres parleront, si nous osons nous taire. 

l'intendant. 
C'est fort loin du chûteau que cette horrible afTaire 
Sous mes yeux s'est passée; et, presque au même instant. 
Pour préparer madame à cet événement, 
J'empêche, si je puis, qu'on n'entre et qu'on ne sorte, 
Je fais lever les ponts, je fais fermer la porte. 
JMadame heureusement se retire en secret. 
Dans ce moment fatal, au fond d'un ca])inet, 
Où tout ce bruit affreux ne peut se faire entendre. 
Ne blessons point un cœur si sensible et si tendre; 
Épargnons une mère. 

JULIE. 

Hélas ! à quel état 
8era-t-elle réduite après cet attentat? 
Je plains son fils... Le temps l'aurait changé peut-être. 

l'intendant. 
Il était bien méchant ; mais il était mon maître. 

MADAME AUBONNE. 

Quelle mort! et par qui! 

l'intendant. 

Dans quel temps, juste ciel! 
Dans le plus beau des jours, dans le plus solennel, 
Quand le roi vient chez nous ! 

JULIE. 

Hélas ! ma pauvre Aubonne, 
Que deviendra Chariot ? 

l'intendant. 

Peut-être sa personne 
Aux mains de la justice est livrée à présent. 

JULIE. 

Ce garçon n'a rien fait qu'à son corps défendant : 
La justice est injuste'. 

l'intendant. 
Ah! les lois sont bien dures. 



1. Voltaire fait allusion ici au supplie :> do La Barre, à celui de Calas, etc. (G. A.) 



ACTE II, SCÈNE YII. 37;> 

BABET, à Guillot. 

Chariot serait perdu ! 

OUILLOT. 

Ce sont (les aventures 
Qui font bien de la peine, et qu'on ne peut prévoir : 
On est gai le matin, on est ])endu le soir. 

BABET. 

Mais le marquis est-il tout à fait mort? 
l'intexdam. 

Sans doute ; 
Le médecin l'a dit. 

JULIE. 

Plus de ressource? 

GUILLOT, à Babct. 

Écoute ; 
Il en disait de moi l'an passé tout autant ; 
Il croyait m'en terrer, et me voilà pourtant. 

l'intendant. 
Non, vous dis-je, il est mort, il n'est plus d'espérance; 
Mes enfants, au logis, gardez bien le silence. 

GUILLOT. 

Je gage que sa mère a déjà tout appris. 

MADAME AUBONNE. 

J'en mourrai... mais allons, le dessein en est pris. 

(Elle sort.) 
BABET. 

Ah! j'entends bien du bruit et des cris chez madame. 

GUILLOT. 

On n'a jamais gardé le silence. 

JULIE, 

Mon âme 
D'une si bonne mère éprouve les douleurs. 
Courons, allons mêler nos larmes à ses pleurs. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 

L'INTENDANT, BABET, GUILLOT; troupe dk gardi-s 

CIIARLO 1 , au milieu d'eux. 
CHARLOT, 

J'aurais pu fuir, sans doute, et ne l'ai pas voulu. 
Je désire la mort, et j'y suis résolu. 

l'intendant. 
La justice est ici. Madame la comtesse 
Sait la mort de son fils ; la douleur qui la presse 
Ne lui permettra pas de recevoir le roi. 
Ouel malheur! 

GUILLOT. 

Il devait en user comme moi, 
Ne se point re^ancher, imiter ma sagesse ; 
Je l'avais averti. 

CHAR LOT. 

J'ai tort, je le confesse. 

BABET. 

Ou el crime a-t-il donc fait ? Ne vaut-il pas bien mieux 
Tuer quatre marquis qu'être tué par eux ? 

GUILLOT. 

Elle a toujours raison, c'est très-bien dit. 

CHARLOT. 

J'espère 
Qu'on souffrira du moins que je parle à ma mère. 
Voudrait-on me priver de ses derniers adieux? 

l'intendant. 
Klle s'est évadée, elle est loin de ces lieux. 

GUILLOT. 

Quoi! ta mère est complice? 



ACTE III, SCENE I. 377 

RABET. 

Il mo mot 011 colôro. 
Quaiid tu voudras parloi', uo dis mot pour l)iou lairo. 

CHAIU,OT. 

Kilo no vout plus voir un (ils infortnnô, 
Indigne do sa moro, et l)iont(M oondamno. 
Mais que je plains, hélas ! mon auguste maîtresse ; 
Et que jo plains Julio! ollo avait la tendresse 
De monsieur lo man^uis ; ot mos Cunostes coups 
Privent l'une d'un fils, et l'autre d'un époux. 
Non, je ne veux ])lus voir ce cliûtoau rospoctahlo. 
Où l'on daigna nùiimor, où je fus si coupable. 

(A l'intendant.) 

Vous, monsieur, si jamais dans leur triste maison, 

Après cet attentat, vous prononcez mon nom. 

J'ose vous conjurer do bien dire ù madame 

Ou'ello a toujours régné jusqu'au fond de mon àme. 

Que j'aurais prodigué mon sang ])our la servir; 

Que j'ai, pour la vongor, demandé do mourir: 

Daignez on dire autant à la noble Julie. 

Hélas! dans la maison mon enfance nourrie 

Mo laissait pou prévoir tant d'horribles malheurs. 

Vous tous (jui m'écoutez, pardonnez-moi mes pleurs, 

Us ne sont pas pour moi... la source en est plus belle... 

Adieu... Conduisez-moi. 

l'intendant. 

Que cette fin cruelle. 
Que ce jour malheureux doit bien se déplorer ! 

GL'ILLOT. 

Tout pleure, je ne sais s'il faut aussi pleurer. 

Qu'on aime ce Chariot! Chariot plaît, quoi ([u'il fasse. 

On n'en forait pas tant pour moi. 

BABET, à ceux qui emmènent Chariot. 

Messieurs, de grâce, 
Ne l'enlevez donc pas... suivons-le au moins des yeux. 

GUI L LOT. 

Allons, suivons aussi, car on est curieux. 



378 CIIAIILOÏ. 

SCÈNE II. 

JULIE, L'INTENDANT. 

JULIE. 

Ail! je respire enfin... Madame évanouie 
Reprend un peu ses sens et sa force aflaiblie ; 
Ses femmes à l'envi, les miennes, tour à tour, 
Rendent ses yeux éteints à la clarté du jour. 
Faut-il qu'en cet état la nourrice fidèle, 
Devant la secourir, ne soit pas auprès d'elle ! 
Vainement je la cherche, on ne la trouve pas. 

l'intendant. 
Elle éprouve elle-même un funeste embarras; 
Par une fausse porte elle s'est éclipsée : 
Je prends part aux chagrins dont elle est oppressée ; 
Elle est, pour son malheur, mère du meurtrier. 

JULIE. 

l^ourquoi nous fuir? pourquoi de nous se défier? 
Le roi viendra bientôt : son seul aspect fait grâce, 
Son grand cœur doit la faire. 

l'intendant. 

On peut punir l'audace 
D'un bourgeois champenois qui tue un grand seigneur 
L'exemple est dangereux après ces temps d'horreur 
Où l'État, déchiré par nos guerres civiles. 
Vit tous les droits sans force, et les lois inutiles. 
A peine nous sortons de ces temps orageux. 
Henri, qui fait sur nous briller des jours heureux. 
Veut que la loi gouverne, et non pas qu'on la brave. 

JULIE. 

Non, le brave Henri ne peut punir un brave. 
Je suis la cause, hélas ! de cet affreux malheur ; 
Ne me reprochant rien, dans ma simple candeur, 
J'ai cru qu'on n'avait point de reproclie à me faire. 
Ce malheureux marquis, dans sa sotte colère. 
Se croyant tout permis, a forcé cet enfant 
A tuer son seigneur, et fort innocemment. 
Je saurai recourir à la clémence auguste, 
Aux bontés de ce roi galant autant que juste; 



ACTE III, SCENE III. 379 



Je n'avais répété ce menuet que pour lui ; 
Il y sera sensible, il sera notre appui. 

l'intendant. 
Dieu le veuille ! 



SCENE III. 

JULIE, L'INTENDANT, BABET. 

BABET. 

Au secours! ah! mon Dieu, la misère! 
Protégez-nous, madame, en cette liorriJ3le afTaire. 
Les filles ont recours à vous dans la maison. 

JULIE. 

Quoi! Babet? 

BABET. 

C'est Chariot que l'on fourre en prison. 

JLLIE. 

ciel ! 

BABET. 

Des gens tout noirs des pieds jusqu'à la tête 
L'ont fait conduire, hélas ! d'un air bien malhonnête. 
Pour comble de malheur, le roi dans le logis 
Ne viendra point, dit-on, comme il l'avait promis; 
On ne dansera point, plus de fête... Ah! madame! 
Que de maux à la fois!... tout cela perce l'âme. 

JULIE. 

Chariot est en prison ! 

l'intendant. 
Cela doit aller loin. 

BABET. 

Hélas ! de le sauver prenez sur vous le soin : 
Chacun vous aidera ; tout le château vous prie. 
Les morts ont toujours tort, et Chariot est en vie. 

l'intendant. 
Hélas ! je doute fort qu'il y soit bien longtemps. 

JULIE. 

Madame sort déjà de ses appartements. 
Dans quel accablement elle est ensevelie ! 



380 CHAR LOT. 

SCÈNE IV. 

LES PRIiCli dents; la comtesse, soutenue par deux SUIVANTES. 
LA COMTESSE. 

Mes filles, laissez-moi; que je parle à Julie; 
Dans ma chambre avec moi je ne saurais rester. 

l'intendant, àBabet. 

Elle veut être seule, il faut nous écarter. 

(Ils sortent.) 
LA COMTESSE, se jetant dans un fauteuiL 

ma chère Julie ! en ma douleur profonde, 

Ne m'abandonnez pas... je n'ai que vous au monde. 

JULIE. 

Vous m'avez tenu lieu d'une mère, et mon cœur 
Répond toujours au vôtre et sent votre malheur. 

LA COMTESSE. 

Ma fille, voilà donc quel est votre hyménée ! 
Ah ! j'avais espéré vous rendre fortunée. 

JULIE. 

Je pleure votre sort... et je sais m'oublier. 

LA COMTESSE. 

Le roi même en ces lieux devait vous marier : 
Au lieu de cette fête et si sainte et si chère. 
J'ordonne de mon fils la pompe funéraire ! 
Ah, Julie! 

JULIE. 

En ce temps, en ce séjour de pleurs. 
Comment de la maison faire au roi les honneurs? 

LA COMTESSE. 

J'envoie auprès de lui, je l'instruis de ma perte : 
Il plaindra les horreurs où mon âme est ouverte, 
11 aura des égards; il ne mêlera pas 
L'appareil des festins à celui du trépas. 
Le roi ne viendra point... tout a changé de face. 

JULIE. 

Ainsi... le meurtrier... n'aura donc point sa grâce? 

LA COMTESSE. 

Il est bien criminel. 

JULIE. 

Il s'est vu bien pressé ; 



ACTE III, SCENE V. 381 

A ce coup malheureux le marquis l'a forcé. 

LA COMTESSE, en iileurant. 

Il (levait fuir plutôt. 

JULIE. 

Votre fils en colère... 

LA COMTESSE, se levant. 

11 devait dans mon fils respecter une mère. 
Le fds de sa nourrice, ô ciel! tuer mon fils! 
Cette femme, après tout, dont les soins infinis 
Ont conduit leur enfance, et qui tous deux les aime, 
En ne paraissant point le condamne elle-même. 

JULIE. 

\ ous aviez protégé ce jeune malheureux, 

LA COMTESSE. 

Je l'aimais tendrement; mon sort est plus aflreux. 
Son attentat plus grand. 

JULIE. 

Faudra-t-il qu'il périsse? 

LA COMTESSE. 

Quoi! deux morts au lieu d'une! 

JULIE. 

Hélas! notre nourrice 
Ferait donc la troisième. 

LA COMTESSE. 

Ah! je n'en puis douter. 
Elle est mère... et je sais ce qu'il en doit coûter. 
Hélas! ne parlons point de vengeance et de peine; 
Ma douleur me suffit. 

(On entend du bruit.) 
JULIE. 

Quelle rumeur soudaine! 

(Le peuple, derrière le théâtre.) 

^'ivc le roi ! le roi ! le roi ! le roi ! le roi ! 



SCENE V. 

LES PRÉCÉDENTS, MADAME AUBONNE. 

MADAME AUBOX.NE. 

Ce n'est pas lui, madame, hélas! ce n'est que moi. 
J'ai laissé ce hon prince à moins d'un quart de lieue, 
J'ai précédé sa cour avec sa garde hleue ; 



38^2 CHAR LOT. 

J'avais pris des chevaux ; et je viens à genoux 
Révéler votre sort et mon crime envers vous. 
Le roi m"a pardonné ma fraude et mon audace. 
Je ne mérite pas que vous me lassiez grâce. 

LA CO^ITESSE. 

Quoi! malheureuse! as-tu paru devant le roi? 

MADAME AUBONNE. 

Madame, je l'ai vu tout comme je vous voi ' : 
Ce monarque adoré ne rehute personne ; 
Il écoute le pauvre, il est juste, il pardonne : 
J'ai tout dit. 

LA COMTESSE. 

Qu'as-tu dit? quels étranges discours 
Redoublent ma douleur et l'horreur de mes jours! 
Laisse-moi. 

MADAME AUBONNE. 

Non, sachez cet important mystère : 
Chariot est plein de vie, et vous êtes sa mère. 

LA COMTESSE. 

OÙ suis-je? juste Dieu? pourrais-je m'en flatter? 
Ah, Julie! entends-tu? 

JULIE. 

J'aime à n'en point douter. 

MADAME AUBONNE. 

Hélas! vous auriez pu sur son nohle visage 

Du comte de Givry voir la parfaite image. 

11 vous souvient assez qu'en ces temps pleins d'effroi 

Où la Ligue accablait les partisans du roi. 

Votre époux opprimé cacha dans ma chaumière 

Cet enfant dont les yeux s'ouvraient à la lumière : 

Vous voulûtes bientôt le tenir dans vos bras ; 

Ce malheureux enfant touchait à son trépas : 

Je vous donnai le mien. Vous fûtes trop flattée 

De la fatale erreur où vous fûtes jetée. 

A otre hls réchappa, mais l'échange était fait. 

Un enfant supposé dans vos bras s'élevait, 

Vos soins vous attachaient à cette créature, 

Et rhaijitudc en vous tint lieu de la nature. 

Mon mari, que le roi vient de faire appeler. 

Interrogé par lui, vient de tout révéler; 

1. Voyez la note de la pagciJ-VJ. 



ACTE III, SCi^NE M. 383 

C'est un brave soldat que ce grand prince estime. 
Tout est prouvé. 

LA COMTESSE. 

Julie ! heureux jour ! heureux crime ! 

JULIE. 

Madame, cotte fois, voici le grand Henri '. 



SGEiNE VI. 

LES PRÉCIÎDENTS; LE KOI ET TOUTE SA COUR; 

CIIARLOT. 

LE ROI. 

Je viens mettre en vos bras le comte de Givry, 

Le fils de mon ami, qui le sera kii-même. 

Je rends grâces au ciel dont la bonté suprême 

Par le coup inouï d'un étrange moyen 

A fait votre bonheur, et préparé le mien. 

Je vous rends votre fils, et j'honore sa mère ; 

Il me suivra demain dans la noble carrière 

Où de tout temps, madame, ont couru vos aïeux. 

Déjà nos ennemis approchent de ces lieux ; 

Je cours de ce château dans le champ de la gloire; 

Mon sort est de chercher la mort ou la victoire, 

Votre fils combattra, madame, à mes côtés. 

Mais, délivrés tous deux de nos adversités. 

Ne songeons qu'à goûter un moment si prospère. 

LA COMTESSE. 

Adorons des Français le vainqueur et le père -. 



1. Tout ce revirement est fait avec une habileté dramatique qu'on admirerait 
encore de nos jours. 11 y a un autre dénoùmcnt où le roi ne paraît pas. « Je n'ai 
pas osé, écrit Voltaire à Damilaville, le 28 septembre 1707, je n'ai pas osé faire pa- 
raître Henri IV dans la pièce; elle n'en a pas moins fait plaisir à tous nos officiers 
(>t à tout notre petit pays, à qui la mémoire de Henri IV est si chère. » 

2. Ce dernier hémistiche est déjà dans la Henrlade, chant I'-''", vers 6. 



FIN DE CHARLOT. 



VARIANTES 

DE CHARLOT. 



Page 336, vers 12 : 

Si de la politesse un agréable usage. 

Voyez la lettre à Damilaville, du \% septembre 1767. 

Page 364, vers 1 3 : 

Je fais ce que je doi. 
Il m'eût été bien doux de consacrer ma vie 
A servir dignement la divine Julie. 
Heureux qui, recherchant la gloire et le danger, 
Entre un héros et vous pourrait se partager ! 
Heureux à qui l'éclat d'une illustre naissance 
A permis do nourrir cette noble espérance ! 
Pour moi qu'aux derniers rangs le sort veut captiver, 
Vers la gloire de loin si je puis m'élever. 
Si quelque occasion, quelque heureux avantage. 
Peut jamais pour mon prince exercer mon courage, 
De vous, de vos bontés, je voudrais obtenir 
Pour prix de tout mon sang un léger souvenir. 

J L" L I E. 

Ah! je me souviendrai de vous toute ma vie. 
Élevée avec vous, moi ! que je vous oublie! 
Mais vous ne quittez point la maison pour jamais. 
Madame la comtesse et ses dignes bienfaits. 
Une très-bonne mère, et, s'il le faut, moi-même. 
Tout vous doit rappeler, tout le château vous aime. 
Ma bonne, ordonnez-lui de revenir souvent, 

MADAME AUBON^E, en soupirant. 
Je ne souffrirai pas un long éloignement. 

CHARLOT. 

Ah! ma mère, à mon cœur il manque l'éloquence. 
Peignez-lui les transports de ma reconnaissance ; 
Faites-moi mieux parler que je ne puis. 

JLLIK. 

Chariot... 



VARIANTES DE CHARLOT. 383 

Page 381, vers 16 : 

LA COMTESSE. 

Dans rétat où je suis, ô ciel ! il vient chez moi ! 

SCÈNE V. 

LE COIJIIRIER, en bottes, qui était parti au premier acte, arrive. 

JULIE. 

Cliarlot sera sauve. 

LE COURRIER. 

Le duc de Bcllegarde 
Dans la cour à l'instant vient avec une garde. 
Pour la seconde fois le peuple s'est mépris. 

J u L I E. 

Le roi ne viendra point? 

LE cour, RI En. 

Je n'en ai rien appris. 
11 est à la distance à peu près d'une lieue, 
Dans un petit village, avec sa garde bleue. 

JULIE. 

Il viendra, j'en suis sûre. 



SCÈNE YI. 

LE DUC DE BELLEGARDE arrive, suivi de plusieurs domestiquos 
de la maison, 

(On prépare trois fauteuils.) 

LA COMTESSE, allant au-devant de lui. 

Ah ! monsieur, vous venez 
Consoler, s'il se peut, mes jours infortunes. 

LE DUC 

Je l'espère, madame ; ici le roi m'envoie : 
Je viens à vos douleurs mêler un peu de joie. 

( A Julie, qui veut sortir.) 
Mademoiselle, il faut que je vous parle aussi; 
Votre aimable présence est nécessaire ici. 
Sur le destin d'un fils, madame, et sur le vôtre 
Daignez avec bonté m'écouter l'une et l'autre. 

(Il s'assied entre elles.) 
Une madame Aubonne, accourant vers le roi. 
S'est jetée à ses pieds, a parlé devant moi : 
Le roi, vous le savez, ne reoute personne. 

LA COMTESSE. 

Ce prince daigne être homme. 

JULIE. 

Ah ! l'àine grande et bonne I 
6. — Théâtre V. o^ 



386 VARIAMES DE CIIARLOT. 

I, E DU C. 

Cotte femme à mon maître a dit de point en point 
Ce que je vais conter... ne vous afilifrez point, 
Madame, et jusqu'au bout souffrez que je m'explique: 
Vous aviez dans ses mains mis votre fils unique : 
On le crut mort longtemps ; vous n'aviez jamais vu 
Ce fils infortuné, de sa mère inconnu. 

LA COMTESSE. 

Il est trop vrai. 

LE D l' c. 

C'était au temps même où la guerre, 
Ainsi que tout l'Ktat, désolait votre terre. 
Cette femme craignit vos reproches, vos pleurs : 
Elle crut vous servir en trompant vos douleurs ; 
Et sans doute en secret elle fut trop flattée 
Do la fatale erreur où vous fûtes jetée. 
Vous demandiez ce fils, elle donna le sien. 

LA COMTESSE. 

Ahl tout mon cœur s'échappe : ah! grand Dieu! 
j r L 1 E. 

Tout le mien 
Est saisi, transporté. 

LA COMTESSE. 

Quel bonheur! 

JULIE. 

Quelle joie! 

LA COMTESSE 

Qu'on amène mon fils; courons, que je le voie. 
Mais... serait-il bien vrai? 

LE DUC. 

Rien n'est plus avéré. 

LA COMTESSE. 

Ah! si j'avais rempli ce devoir si sacré 

Do ne pas confier au lait d'une étrangère 

Le pur sang de mon sang, et d'être vraiment mère. 

On n'aurait jamais fait cet affreux changement. 

LE DUC. 

Il est bien plus commun qu'on ne croit. 

LA COMTESSE. 

Cependant 
Quelle preuve avez-vous? quel témoin? quel indice? 

LE DUC. 

Le ciel, avec le roi, vous a rendu justice. 

Votre fils réchappa; mais l'échange était fait. 

Cet enfant supposé dans vos bras s'élevait. 

Vos soins vous attachaient à cette créature. 

Et l'habitude en vous passait pour la nature. 

La nourrice voulut dissiper votre erreur; 

Elle n'osa jamais alarmer votre cœur. 

Craignant, en disant vrai, de passer pour monteuse; 

Et la vérité même était trop dangereuse. 

Dans un billet secret avec soin cacheté. 

Son mari, vieux soldat, mit cette vérité. 

Le billet, déposé dans les mains d'un notaire, 



VAIIIANTI'S DE CIIARLOT. 387 

Produit aux yeux du roi, découvre lo mystère 

Le soldat même, à part internigé longtemps. 

Menacé de la mort, menacé des tourments, 

D'un air simple et naïf a conté ravonturc. 

Son grand âge n'est pas le temps de l'imposture; 

Il touche au jour fatal où l'homme ne ment plus 

Il a tout confirmé : dos témoins entendus 

Sur le lieu, sur le temps, sur chaque circonstance, 

Ont sous les yeux du rui mis l'entière évidence. 

On ne le trompe point; il sait sonder les cœurs: 

Art difficile et grand qu'il doit à ses malheurs. 

Ajouterai-je encor que j'ai vu ce jeune homme 

Que pour aimable et brave ici chacun renomme. 

De votre père^ hélas ! c"cst le portrait vivant ; 

Votre père mourut quand vous étiez enfant. 

Massacré près do moi dans l'horrible journée 

Qui sera de l'Europe à jamais condamnée. 

C'est lui-même, vous dis-je; oui, c'est lui, je l'ai vu : 

Frappé de son aspect, j'en suis encore ému ; 

J'en pleure ea vous parlant. 

LA COMTESSE. 

Vous ravissez mon âme. 

JULIE. 

Que je sens vos bienfaits ! 

LE DUC. 

Agréez donc, madame, 
Que la triste nourrice, appuyant mes récits, 
Puisse ici retrouver son véritable fils. 
Il était expirant, mais on espère encore 
Qu'il pourra réchapper : sa mère vous implore ; 
Elle vient : la voici qui tombe à vos genoux. 



SCÈNE VII. 

LES PRÉCÉDENTS, MADAME A L B i\ N E , CHARLOT. 

MADAME AU BON NE, se jclant aux pieds de la comtesse. 
J'ai mérité la mort. 

LA COMTESSE. 

C'est assez, levez-vous : 
Je dois vous pardonner, puisque je suis heureuse. 
Tu m'as rendu mon sang. 

(La porte s'ouvre; Chariot paraît avec tous les domestiques.! 
CHARLOT, dans l'enfoncement, avançant quelques pas. 
O destinée affreuse ! 
Où me conduisez-vous? 

LA COMTESSE, courant à lui. 

Dans mes bras, mon cher fils! 

CHARLOT. 

Vous, ma mère? 

LE DUC. 

Oui, sans doute. 



388 VARIANTES DE CHARLOT. 

JLLIE. 

ciel ! je te bénis. 
LA COMTESSE, le tenant embrassé. 
Oui, reconnais ta mère ; oui, c'est toi que j'embrasse ; 
" * Tu sauras tout. 

JULIE. 

Il est bien digne de sa race. 
i,Le peuple derrière le théâtre.) 
Vive le roi I le roi ! le roi ! vive le roi ! 

LE DUC. 

Pour le coup, c'est lui-même. Allons tous : c'est à moi 
De présenter le fils^ et la mère, et Julie. 

LA COMTESSE. 

Je succombe au bonbeur dont ma peine est suivie. 

CHARLOT, marquis. 
Je ne sais où je suis. 

LA COMTESSE. 

Rendons grâce à jamais 
Au duc de Bellegarde, au grand roi des Français... 
Mon fils! 

CHARLOT, marquis. 
J'en serai digne. 

JULIE. 

Il nous fait tous renaître. 

LA COMTESSE. 

Allons tous nous jeter aux pieds d'un si bon maître. 

CHARLOT, marquis. 
Henri n'est pas le seul dont j'adore la loi. 

(Tout le monde crie :) 
Vive le roi ! le roi ! le roi ! vive le roi ! 

Sur l'un des vers (6, de la page 387) de cette longue variante, voyez 
Théâlre, IV, page 337, note \. 

Au lieu de l'hémistiche ciel! je le bénis (premier vers de la présente 
page), Voltaire, dans sa lettre à Damilaville, du 21 septembre 1767, pro- 
pose démettre : deslins mouis! (B.) 



FIN DES V.VRIAME.S DE CHARLOT. 



LE 



DÉPOSITAIRE 



COMÉDIE EN CINQ ACTES 



'1709' 



AVERTISSEMENT 

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION. 



Voltaire, dans ses Mélanges lUléraires^ a raconté l'anecdote qui lait le 
sujet de cette comédie avec plus de détails qu'il ne le fait dans la préface 
ci-après : « Lorsque M. de Gourvillo, (jui fut nommé vingt-quatre heures 
pour succéder à Colbert et que nous a\ons vu mourir l'un des hommes de 
France le plus considéré ; lors, dis-je, que ce M. de Gourviile, craignant 
d"étre pendu en personne comme il le fut en effigie, s'enfuit de France en 
1661, il laissa deux cassettes pleines d'argent, l'une à M'^' de Lenclos, l'autre 
à un faux dévot. A son retour, il trouva chez Ninon sa cassette en fort bon 
état; il y avait môme plus d'argent (ju'il n'en avait laissé, parce que les 
espèces avaient augmenté depuis ce temps-là. Il prétendit qu'au moins le 
surplus appartenait de droit à la dépositaire; elle ne lui répondit qu'en le 
menaçant de faire jeter la cassette par les fenêtres. Le dévot s'y prit d'une 
autre façon, il dit qu'il avait employé son dépôt en œuvres pies^ et ([u'il 
avait préféré le salut de l'àme de Gourville à un argent qui sûrement l'au- 
rait damné. » 

Il ne faudrait pas sans doute se porter garant de la parfaite exactitude 
de tous ces détails. Mais il y avait certainement quelque vérité dans le fond 
de l'anecdote. Saint-Évremond écrit à Ninon de Lenclos elle-même : « Car 
enfin, ma belle gardeuse de cassette, la réput;ition de votre probité est par- 
ticulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amants qui se fus- 
sent accommodés volontiers de l'argent de vos amis 

Dans un couvent, en sœur dépositaire, 
Vous auriez bien ménage quelque affaire; 
Et dans le monde, à garder les dépôts, 
On vous eût justement préférée aux dévots. » 

[Les Véritables OEuvres de M. de Saint-Évremont, 
Londres, 1707, tome II, pages 395-390.) 



AVERTISSEMENT 

DE BEUGHOT. 



Dans les éditions de Kehl on lit, au titre de cette pièce : comédie de 
société, jouée à la cainpagne en 1767. Cependant la première lettre où 
Voltaire en parle est celle à Thieriot, du 6 mars 1769. C'est à la date du 
5 février 1770 que les Mémoires secrets en font mention pour la première 
fois; et Wagnière n'a fait ici aucune observation. L'auteur n'avait pas destiné 
sa pièce au théâtre'. Cependant, huit mois plus tard, on en fit une lecture au 
comité du Théàtre-Franrais-, qui, ne sachant d'où elle venait, la refusa. 

Ce ne fut que deux ans après que ^'oltaire la fit imprimer. La première 
édition est sans préface : mais au bas de la liste des personnages on lit en 
note : « Le fond de cette comédie est tiré des mémoires du temps. Rien 
n'est plus connu que l'histoire d'un dépôt nié par un homme très-grave, et 
rendu par la célèbre Ninon. » 

Une autre édition, aussi de 1772, n'a plus cette note, mais contient la 
Préface qui suit; c'est cette édition qui forme le texte actuel. C'est l'édition 
de 1772 avec la note au bas de la liste des personnages, qui présente les 
variantes. 



1. Lettre à Damilavillc, du 29 mai 17G9. 

2. Mémoires secrets du 7 février 1770. 



PREFACE' 



L'abbé de Ghâtoaimeuf , auteur du Dialogue sur la musique des 
anciens'^, ouvrage savant et agréable, rapporte à la page 10^ 
l'anecdote suivante : 

« Molière nous cita M"'' Ninon de Lenclos ^ comme la per- 
sonne qu'il connaissait sur qui le ridicule faisait une plus prompte 
impression, et nous apprit qu'ayant été la veille lui lire son 
Tartuffe (selon sa coutume de la consulter surtout ce qu'il faisait), 
elle le paya en même monnaie par le récit d'une aventure qui lui 
était arrivée avec un scélérat à peu près de cette espèce, dont elle 
lui fit le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles que, si 
sa pièce n'eût pas été faite, nous disait-il , il ne l'aurait jamais 
entreprise, tant il se serait cru incapable de rien mettre sur le 
tbéàtre d'aussi parfait que le Tartu/fe de M"'' Lenclos. » 

Supposé que Molière ait parlé ainsi, je ne sais à quoi il pensait. 
Cette peinture d'un faux dévot, si vive et si brillante dans la 
bouche de Ninon, aurait dû au contraire exciter Molière à compo- 
ser sa comédie du Tartuffe, s'il ne l'avait pas déjà faite. Un génie 
tel que le sien eût vu tout d'un coup, dans le simple récit de 
Ninon, de quoi construire son inimitable pièce, le chef-d'œuvre 
du bon comique, de la saine morale, et le tableau le plus vrai de 
la fourberie la plus dangereuse. D'ailleurs il y a , comme on sait, 
une prodigieuse différence entre raconter plaisamment et intriguer 
une comédie supérieurement. 

L'aventure dont parlait Ninon pouvait fournir un bon conte, 
sans être la matière d'une bonne comédie. 

Je me souviens qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter 
de l'argent d'un usurier, je trouvai deux crucifix sur la table. Je 

1. Cette préface est do Voltaire, et se trouve, dès 1772, dans les éditions sépa- 
rées de cette pièce. (B.) 

2. 1725, in-12. 

3. Au lieu de mademoiselle de Lenclos, le texte de Chàtoauneuf porte Leon- 
tium. Il en est de même à la fin de la citation. (B.) 



394 PU Kl- ACE. 

lui (loniaiidai si cï'Iaieiit dos ga^es doses débiteurs ; i] me réponilit 
que non ; mais qu'il ne faisait jamais de marché qu'en présence 
du crucifix. Je lui repartis qu'en ce cas un seul suffisait, et que je 
lui conseillais de le placer entre les deux larrons. Il me traita 
d'impie, et me déclara qu'il nome prêterait point d'argent. Je pris 
congé de lui; il courut après moi sur l'escalier, et me dit, en 
faisant le signe de la croix, que, si je pouvais l'assurer que je 
n'avais point eu d(Mnauvaises intentions en lui parlant, il pourrait 
conclure mon alfairo on conscLcnce. Je lui répondis que je n'avais 
eu que de très-bonnes intentions. 11 se résolut donc à me prêter 
sur gage à dix ])our cent pour six mois, retint les intérêts par 
devers lui, et au bout dos six mois il disparut avec mes gages, qui 
valaient quatre ou cin(i fois l'argent qu'il m'avait prêté. La figure 
de ce galant homme, son ton do voix, toutes ses allures, étaient si 
comiques qu'en les imitant j'ai fait rire quelquefois des convives 
à qui je racontais cette petite historiette. Mais certainement si j'en 
avais voulu faire une comédie, elle aurait été des plus insipides. 

Il en est peut-être ainsi de la comédie du Dcposilaire. Le 
fond de cette pièce est ce même conte que M"" Lenclos fit à 
-Molière. Tout le monde sait que fîourville ayant confié une partie 
de son bien à cette fille si galante et si philosophe, et une autre à 
un homme qui passait pour très-dévot ^ le dévot garda le dépôt 
pour lui, et celle qu'on regardait comme peu scrupuleuse le 
rendit fidèlement sans y avoir touché. 

Il y a aussi quelque chose de vrai dans l'aventure des 
deux frères. M'"" Lenclos racontait souvent qu'elle avait fait un 
honnête homme d'un jeune fanatique, à qui un fripon avait 
tourné la tête, et qui, ayant été volé par dos hypocrites, avait 
renoncé à eux pour jamais. 

De tout cola on s'est avisé de faire une comédie, qu'on n'a 
jamais osé montrer qu'à quelques intimes amis. Nous ne la don- 
nons pas comme un ouvrage bien théâtral ; nous pensons même 
([u'elle n'est pas faite pour être jouée. Les usages, le goût, sont 
trop changés depuis ce temps-là. Les mœurs bourgeoises semblent 
bannies du théàti-e. Il n'y a plus d'ivrognes : c'est une mode qui 
était trop commune du temps de Ninon -. On sait que Chapelle 
s'enivrait presque tous les jours; Boileau même, dans ses premières 
satires, le sobre Boileau parle toujours de bouteilles de vin, et de 



1. Le grand pcînitoncier de Notre-Dame. (B.) 

2. Voyez acte I, scène i, vers 28; et, scène vi , l'un des quatre derniers vers; 
acte II, scène i, vers 13-14; acte IV, scène ii, vers 18-20, etc. (B.) 



l'UKKACE. 393 

trois OU quatre cabaretiers, ce qui serait aujourd'hui insuppor- 
table. 

Nous donnons seulement cette pièce comme un monument 
très-singulier, dans lequel on retrouve mot pour mot ce (\ue 
pensait \inon sur la probité et sur lamour. Voici ce quen dit 
l'abbé de Chàteauneuf, page 110 : 

u Comme le premier usage qu'elle a fait de sa raison a été de 
s'affranchir des erreurs vulgaires, elle a compris de bonne heure 
(|u"il ne peut y avoir qu'une même morale pour les hommes et 
pour les femmes. Suivant cette maxime, qui a toujours fait la 
règle de sa conduite, il n'y a ni exemple ni coutume qui pût lui 
faire excuser en elle la fausseté, l'indiscrétion, la malignité, l'envie, 
et tous les autres défauts, qui, pour être ordinaires aux femmes, 
ne blessent pas moins les premiers devoirs de la société. 

« Mais ce principe, qui lui fait ainsi juger des passions selon ce 
(ju'elles sont en elles-mêmes, l'engage aussi, par une suite néces- 
saire, à ne les pas condamner plus sévèrement dans l'un que dans 
l'autre sexe. C'est pour cela, par exemple, qu'elle n'a jamais pu 
respecter l'autorité de l'opinion dans l'injustice qu'ont les hommes 
de tirer vanité de la même passion à laquelle ils attachent la 
honte des femmes, jusqu'à en faire leur plus grand, ou plutôt 
leur unique crime, de ia même manière qu'on réduit aussi leurs 
vertus à une seule, et que la probité, qui comprend toutes les 
autres, est une cjualiflcation aussi inusitée à leur égard que si elles 
n'avaient aucun droit d'y prétendre. » 

Ce caractère est précisément le même qu'on retrouve dans la 
pièce, et ces traits nous ont paru suffire pour rendre l'ouvrage 
précieux à tous les amateurs des singularités de notre littérature, 
et surtout à ceux qui cherchent avec avidité tout ce qui concerne 
une personne aussi singulière que M"' Ninon Lenclos. Le lecteur 
est seulement prié de faire attention que ce n'est pas la Ninon de 
vingt ans, mais la Ninon de quarante. 



PERSONNAGES 



NINON, femme de trente-cinq à quarante ans, très-bien mise; grand 

caractère du haut comique'. 
GOURVILLE l'aîné, grand nigaud, lial)illé de noir, mal boutonné, une 

mauvaise perruque de travers, Tair très-gauche. 
GOURVILLE LE JEUNE, petit-maître du bon ton. 
M. GARANT, marguillier, en manteau noir, large rabat, large perruque, 

pesant ses paroles, et l'air recueilli. 
l'avocat PLACET, en rabat et en robe, l'air empesé, et déclamant 

tout. 

M. AGNANT, bon bourgeois, buveur, et non pas ivrogne de comédie. 

MADAME AGNANT, habillée et coiffée à l'antique, bourgeoise acariâtre. 

LISETTE, 1 , , , ,.,,,. 

T.Tr, » T. TA 1 valets de comédie dans 1 ancien goût. 

PICARD, ) * 



La scène est chez M"" Ninon de Lenclos, au Marais. 



1. Ces indications de costumes et de caractères étaient alors fort à la mode. 
(G. A.) 



LE DEPOSITAIRE 



COMEDIE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

NINON, Li: jKiiNE GOURVLLLE. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ainsi, belle Ninon, votre philosophie 
Pardonne à mes délauts, et soutire ma folie. 
De ce jeune étourdi vous daignez prendre soin. 
Vous êtes tolérante, et j'en ai grand besoin. 

NINON. 

J'aime assez, cher (jourville, à former la jeunesse. 

Le fils de mon ami vivement m'intéresse ; 

Je touche à mon hiver, et c'est mon passe-temps 

De cultiver en vous les Heurs d'un beau printemps. 

jN'étant plus bonne à rien désormais pour moi-môme» 

Je suis pour le conseil ; voilà tout ce que j'aime : 

Mais la sévérité ne me va point du tout. 

Hélas! on sait assez que ce n'est point mon goût. 

L'indulgence à jamais doit être mon partage; 

J'en eus un peu besoin quand j'étais à votre âge. 

Eli bien ! vous aimez donc cette petite Agnant ? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Oui, ma belle Ninon. 

NINON, 

C'est une aimable enfant; 
8a mère quelquefois dans la maison l'amène. 
J'ai l'œil bon ; j'ai prévu de loin votre fredaine. 



398 LE I)l-;i>()S[TAIKi:. 

Mais ost-co un simple goût, une inclination ? 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Du moins pour le présent c'est une passion. 
Ln certain avocat pour mari se propose ; 
Mais auprès de la fille il a perdu sa cause. 

MXOX. 

Je crois que mieux que lui vous avez su plaider. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Je suis assez heureux pour la persuader. 

MNON. 

Sans doute vous flattez et le père et la mère, 
Et jusqu'à l'avocat; c'est le grand art de plaire. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

J'y mets comme je puis tous mes petits talents. 
Le père aime le vin. 

NINON. 

C'est un vice du temps, 
La mode en passera. Ces huveurs me déplaisent; 
Leur gaîté m'assourdit, leurs vains discours me pèsent, 
J'aime peu leurs chansons, et je hais leur fracas; 
La honne compagnie en fait très-peu de cas. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

La mère Agnant est brusque, emportée, et revêche, 
Sotte, un oison bridé devenu pigrièche, 
Bonne diablesse au fond. 

NINON. 

Oui, voilà trait pour trait 
De nos très-sots voisins le fidèle portrait. 
Mais on doit se plier à souffrir tout le monde, 
Les plats et lourds bourgeois dont cette ville abonde, 
Les grands airs de la cour, les faux airs de Paris, 
Nos étourdis seigneurs, nos pinces beaux-esprits : 
C'est un mal nécessaire, et que souvent j'essuie : 
Pour ne pas trop déplaire il faut bien qu'on s'ennuie. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

^lais Sophie est charmante, et ne m'ennuiera pas. 

NINON. 

Ah ! je vous avouerai qu'elle est pleine d'appas : 
Aimez-la, quittez-la, mon amitié tranquille 
A vos goûts, quels qu'ils soient, sera toujours facile. 
A la droite raison dans le reste soumis, 
Changez de voluptés, ne changez point d'amis ; 



ACTH I, SCENE I. 399 

Soyez homine (rhoiiiieur, d'esprit et de courage, 

Et livrez-vous sans crainte aux erreurs du Lel ûge. 

Quoi qu'en disetit l'Astrée, et Clélie, et Cyrus^ 

L'amour jio fut jamais dans le rang des vertus; 

L'amour n'exige point de raison, de mérite^. 

J'ai vu des sots qu'on prend, des gens de bien qu'on quitte. 

Je fus, et tout Paris l'a souvent publia, 

Infidèle en amour, fidèle en amitié. 

Je vous chéris, (iourville, et pour toute ma vie. 

Votre père n'eut pas de plus constante amie : 

Dans des temps malheureux il arrangea mon bien, 

Je dois tout à ses soins ; sans lui je n'aurais rien. 

Vous savez à quel point j'avais sa confiance. 

C'est un plaisir pour moi que la reconnaissance; 

Elle occupe le cœur: je n'ai point de parents; 

Et votre frère et vous me tenez lieu d'enfants. 

LE JEUXE GOURVILLE. 

Votre exemple m'instruit, votre bonté m'accable. 
Ninon dans tous les temps fut un homme estimal)le. 

MXOX. 

l'arlons donc, je vous prie, un peu solidement. 
>ous n'êtes pas, je crois, fort en argent comptant? 

LE JEUXE GOURVILLE. 

Pas trop. 

NIXOX. 

Voici le temps où de votre fortune 
Le nœud très-délicat, l'intrigue peu commune. 
Grâce à monsieur Garant, i)ourra se débrouiller. 

LE JEUXE GOURVILLE. 

Ce bon monsieur Garant me fait toujours bâiller. 

Il est si compassé, si grave, si sévère ! 

Je rougis devant lui d'être fils de mon père. 

Il me fait trop sentir que, par un sort fâcheux, 

Il manque à mon baptême un paragraphe ou deux. 

NIXON. 

On omit, il est vrai, le mot de légitime. 
Gourville, votre père, eut la publique estime; 



4. h'Astrée est un roman do d'Urfé; Arlamène, ou le grand Cyrus, et Clélie, 
sont de M"*^ de Scudéri. (B.) 

2. Ce sont les propres paroles de Ninon dans le petit livre de l'abbé de Chà- 
teauneuf. {Note de Voltaire.) 



400 LK DKPOSITAIRE. 

Il ont mille vertus, mais il eut, entre nous. 

Pour les beaux nœuds dliymen de merveilleux dégoûts. 

La rigueur de la loi (peut-être un peu trop sage) 

A votre frère, à vous, ravit tout héritage. 

Vous ne possédez rien ; mais ce monsieur Garant, 

Son banquier autrefois, et son correspondant, 

Pour deux cent mille francs étant son légataire, 

N'en est, vous le savez, que le dépositaire. 

Il fera son devoir; il l'a dit devant moi : 

Lhonneur est plus puissant, plus sacré que la loi. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Je voudrais que l'honneur fût un peu plus honnête. 

Cet homme de sermons me rompt toujours la tête : 

Directeur d'hôpitaux, syndic, et marguillier, 

Il n'a daigné jamais avec moi S'égayer. 

11 prétend que je suis une tête légère. 

Un jeune dissolu, sans mœurs, sans caractère, 

Jouant, courant le hal, les filles, les buveurs : 

Oui, je suis débauché; mais, parbleu, j'ai des mœurs; 

Je ne dois rien ; je suis fidèle à mes promesses ; 

Je n'ai jamais trompé, pas même mes maîtresses; 

Je bois sans m'enivrer; j'ai tout payé comptant; 

Je ne vais point jouer quand je n'ai point d'argent. 

Tout marguillier qu'il est, ma foi, je le défie 

De mener dans Paris une meilleure vie. 

M NON. 

11 est un temps pour tout. 

LE JELNE GOURVILLE. 

Monsieur mon frère aîné, 
Je l'avoue, a l'esprit tout autrement tourné. 
Il est sage et profond ; sa conduite est austère ; 
Il lit les vieux auteurs, et ne les entend guère ; 
Il méprise le monde : eh bieu ! qu'il soit un jour, 
Pour prix de ses vertus, marguillier à son tour ; 
Et que monsieur Garant, qui dans tout le gouverne. 
Lui donne plus qu'à moi. Ce qui seul me concerne, 
C'est le plaisir ; l'argent, voyez-vous, ne m'est rien ; 
Je suis assez content d'un honnête entretien. 
L'avarice est un monstre ; et, pourvu que je puisse 
Supplanter l'avocat, mon sort est trop propice. 

M.\0.\. 

Tout réussit aux gens qui sont doux et joyeux. 



ACTE I, SCKNE H. 401 

Pour iiioiisii'iir votre aîné, c'est un loii sérieux : 
Un précepteur maudit, maîtrisant sa jeunesse, 
Chargea d'un joug pesant sa docile faiblesse, 
De sombres visions tourmenta son esprit, 
Et i'àge a conservé ce que l'enfance y mit. 
11 s'est fait à lui-même un bien triste esclavage. 
Malheur a tout esprit qui veut être trop sage? 
J'ai bonne opinion, je vous l'ai dtyà dit, 
D'un jeune écervelé, quand il a de l'esprit, 
Mais un jeune pédant, lut-il très-estimable. 
Deviendra, s'il persiste, un être insupportable. 
Je ris lorsque je vois que votre frère a fait 
L'extravagant dessein d'être un homme parfait. 

LE JEU-\E GOURVILLE. 

Un pédant chez Ninon est un plaisant prodige ! 

M\0\. 

Le parti qu'il a pris n'est pas ce qui m'afflige : 
J'aime les gens de bien, mais je hais les cagots; 
Et je crains les fripons qui gouvernent les sots. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Voilà le marguillier. 



SCENE II. • 

NINON, LE JEUNE GOURVILLE; M. GARANT, 

en manteau noir, grand rabat, gants blancs, large perruque. 
M. GARANT. 

Je me suis fait attendre. 
Le temps, vous le savez, est dilïicilc à prendre. 
Mes emplois sont bien lourds... 

NINON. 

Je le sais. 

M. GARANT. 

Bien pesants. 

NINON. 

C'est ajouter beaucoup, 

M. GARANT. 

Sans mes soins vigilants, 
Sans mon activité... 

6. — Théâtre. V. 26 



402 LE DfiPOSlTATRE. 



N'INOX. 

Fort bien, 

M. GARANT. 

Sans ma prudence, 



Sans mon crédit. 



NINON. 

Encor ! 

M. GARANT. 

L'œuvre aurait pu, je pense, 
Souffrir un grand déchet ; mais j'ai tout réparé. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ah ! tout Paris en parle, et vous en sait bon gré. 

M. GARANT, 

Les pauvres sont d'ailleurs si pauvres! leurs souffrances 
Me percent tant le cœur, que de leurs doléances 
Je m'afflige toujours. 

NINON. 

Il faut les secourir; 
C'est un devoir sacré, 

M. GARANT, 

Leurs maux me font souffrir. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Vous régissez si bien leur petite finance 

Que les pauvres bientôt seront dans l'opulence. 

NINON. 

Çà, monsieur l'aumônier, vous savez que céans 
Il est, ainsi c|u'ailleurs, de jeunes indigents; 
Ils sont recommandés à vos nobles largesses. 
Vous n'avez pas, sans doute, oublié vos promesses, 

M. GARANT, 

Vous savez que mon cœur est toujours pénétré 
Des extrêmes bontés dont je fus honoré 
Par ce parfait ami, ce cher monsieur Gourville, 
Si bon pour ses amis... qui fut toujours utile 
A tous ceux qu'il aima... qui fut si bon pour moi. 
Si généreux!... Je sais tout ce que je lui doi. 
L'honneur, la probité, l'équité, la justice. 
Ordonnent qu'un ami sans réserve accomplisse 
Ce qu'un ami voulait, 

NINON. 

Ah ! que c'est parler bien ! 



ACTE I, SCËNE II. 403 

LE JEUNE GOUUVILLE. 

II est fort éloquent. 

M. GARANT. 

Que dites-vous là? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Rien. 

NINON, le contrefaisant. 

Je me flatte, je crois, je suis persuadée, 

Je me sens convaincue, et surtout j'ai l'idée 

Que vous rendrez l)ientôt les deux cent mille francs 

A votre ami si cher, es mains de ses enfants. 

M. GARANT. 

Madame, il faut payer ses dettes légitimes ; 

Et les moindres délais en ce cas sont des crimes; 

L'honneur, la prohité, le sens, et la raison. 

Demandent qu'on s'applique avec attention 

A remplir ses devoirs, à ne nuire à personne, 

A voir quand et comment, à qui, pourquoi l'on donne, 

A hien considérer si le droit est lésé. 

Si tout est hien en ordre, 

NINON. 

Eh ! rien n'est plus aisé... 
Des deux cent mille francs n'ôtes-vous pas le maître? 

M. GARANT. 

Oh, oui! son testament le fait assez connaître. 
Je les dois recevoir en louis trébuchants. 

NINON. 

Eh hien ! à chacun d'eux donnez cent mille francs. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Le compte est clair et net. 

M. GARANT. 

Oui, cette arithmétique 
Est parfaite en son genre, et n'a point de réplique ; 
Égales portions. 

NINON. 

Par cette égalité 
Vous assurez la paix de leur société, 

M. GARANT. 

Soyez sûre que l'un n'aura pas plus que l'autre, 
Quand j'aurai tout réglé. 

NINON. 

Quelle idée est la vôtre ! 



40 i LE DKl'OSITAIRE. 

Tout est réglé, monsieur... 

M. (;arant. 

]1 faudra mûrement 
Consulter sur ce cas (juelque avocat savant, 
(}uel(jue bon procureur, quelque habile notaire, 
Qui puisse prévenir toute fâcheuse affaire. 
Il faut fermer la bouche aux malins héritiers. 
Oui pourraient méchamment répéter les deniers. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Mon père n'en a point. 

M. GARANT. 

Hélas ! dès qu'on enterre 
IU\ vieillard un peu riche, il sort de dessous terre 
Mille collatéraux qu'on ne connaissait pas. 
Voyez que de chagrins, de peines, d'embarras. 
Si jamais il fallait que, par quelque artifice. 
J'éludasse les lois de la sainte justice? 
L'honneur, vous le savez, qui doit conduire tout... 

NINON. 

Le véritable honneur est très-fort de mon goût. 

Mais il sait écarter ces craintes ridicules. 

H est de certains cas où j'ai peu de scrupules. 

M. GARANT. 

J'en suis persuadé, madame, je le crois; 
C'est mon opinion... mais la rigueur des lois, 
De ces collatéraux les plaintes, les murmures, 
Et les prétentions avec les procédures... 

NINON. 

Ayez des procédés, je réponds du succès. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ce n'est point là du tout une affaire à procès, 

M. GARANT. 

Vous ne connaissez pas, madame, les affaires, 

Leurs détours, leurs dangers, les lois et leurs mystères. 

NINON. 

Toujours cent mots pour un. Moi, je vais à l'instant 
Répondre à vos discours en un mot comme en cent. 
Mon cher petit Gourville, allez dire à Lisette 
Qu'elle m'apporte ici cette grande cassette. 
Elle sait ce que c'est, 

LE JEUNE GOURVILLE, 

J'y cours. 



ACTE I, SCÈNE III. 405 

SCÈNE III. 

NINON, M. GARANT. 

M. GARANT, 

Avec chagrin. 
Je vois que ce jeune homme a pris un mauvais train, 
De mauvais sentiments... une allure mauvaise. 
Je crains que s'il était un jour trop à son aise... 
]] ne se confirmât dans le mal... 

M. NON. 

Mais vraiment 
Vous me touchez le cœur par un soin si prudent, 

M. GARANT, 

Tl est fort libertin : une trop grande aisance... 

Trop d'argent dans les mains, trop d'or, trop d'opulence... 

Donne aux vices du cœur trop de facilité, 

NINON, 

On ne peut parler mieux; mais trop de pauvreté 
Dans des dangers plus grands peut plonger la jeunesse : 
Je ne voudrais pour lui pauvreté ni richesse, 
Point d'excès ; mais son hien lui doit appartenir, 

M, GARANT. 

D'accord, c'est à cela que je veux parvenir, 

NINON. 

Et son frère? 

M, GARANT, 

Ah ! pour lui, ce sont d'autres affaires. 
Vous avez des bontés qu'il ne mérite guères, 

NINON, 

Comment donc?... 

M, GARANT, 

Vous avez acheté sous son nom, 
Quand son père vivait, votre propre maison, 

NINON, 

Oui... 

M. GARANT. 

Vous avez mal fait. 

NINON. 

C'était un avantage 
Que son père lui fit. 



406 LE DÉPOSITAIRE. 

iM. GARANT. 

Mais cela n'est pas sage : 
Nous y remédierons; je vous en parlerai : 
J'ai d'honnêtes desseins que je vous confierai : 
Vous êtes belle encore. 

NINON. 

Ah ! 

M. GARANT. 

Vous savez, le monde... 

NINON. 

Ah, monsieur!... 

M, GARANT. 

Vous avez la science profonde 
Des secrètes façons dont on peut se pousser, 
Être considéré, s'intriguer, s'avancer; 
Vous êtes éclairée, avisée, et discrète. 

NINON. 

Et surtout patiente. 

SCÈNE IV. 

NINON, M. GARANT, le jeune GOURVILLE, 

LISETTE, UN LAQUAIS. 

LISETTE. 

Ah! la lourde cassette! 
Comment voulez-vous donc que j'apporte cela? 
Picard la traîne à peine. 

NINON, 

Allons, vite, ouvrons-la. 

LISETTE, 

C'est un vrai coffre-fort. 

NINON, 

C'est le très-fail)le reste 
De l'argent qu'autrefois, dans un péril funeste, 
Étant contraint de fuir, Gourville me laissa ; 
Longtemps à son retour dans ce coffre il puisa ; 
Le compte est de sa main. Allez tous deux sur l'heure 
Donner à ses enfants Le peu qu'il en demeure : 
Ce sera pour chacun, je crois, deux mille écus. 
. Par un partage égal il faut qu'ils soient reçus. 
Pour leurs menus plaisirs ils en feront usage. 



ACTE I, SCiiNE IV. 407 

Attendant que monsieur fasse un plus grand partage, 

(On remporte le coH'ro.) 
LISETTE, 

,ry cours; je sais compter, 

LE JEUNE GOURVILLE. 

L'adorable Ninon ! 

NINON , à M. Garant. 

INjur remplir son devoir il faut peu de façon : 
\ ous le voyez, monsieur. 

M, GARANT. 

Cela n'est pas dans l'ordre, 
Dans l'exacte équité : la justice y peut mordre. 
Cette caisse au défunt ai)[)artint autrefois, 
Et les collatéraux réclameront leurs droits : 
Il faut pour préalaljle en faire un inventaire, 
.le suis exécuteur quon dit testamentaire. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Eh bien ! exécutez les généreux desseins 
D'un ami qui remit sa fortune en vos mains. 

M. GARANT. 

Allez, j'en suis chargé; n'en soyez point en peine. 

NINON. 

Quand apporterez-vous cette petite aubaine 

Des deux cent mille francs en contrats bien dressés ? 

Et quand remplirez -vous ces devoirs si pressés? 

M. GARANT, 

Bientôt, L'œuvre m'attend, et les pauvres gémissent i 
Lorsque je suis absent tous les secours languissent. 
Adieu.., 

(Il fait deux pas, et revient.) 

Vous devriez employer prudemment 
Ces quatre mille écus donnés légèrement. 

NINON. 

Eh! fi donc! 

M. GARANT, revenant encore, la tirant à l'écart. 

La débauche ! hélas ! de toute espèce 
A la perdition conduira sa jeunesse. 
Il dissipera tout, je vous en avertis, 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Hem, que dit-il de moi ? 

M. GARANT, 

Pour votre bien, mon fils. 



408 LE DÉPOSITAIRE. 

Avec discrétion je m'explique à madame... 

(Bas, à Ninon.) 

Il est très-iiiconstant. 

MNO-N. 

Ah ! cela perce l'àme. 

M. GARANT. 

Il a déjà séduit notre voisine Agnant : 
Cela fera du bruit. 

NINON. 

Ah ! mon Dieu ! le méchant ! 
Courtiser une fille ! ô ciel ! est-il possible ? 

M. GARANT. 

C'est comme je le dis. 

NINON. 

Quel crime irrémissible ! 

M. GARANT, à Ninon. 

Un mot dans votre oreille. 

LE JELNE GOURVILLE. 

Tl lui parle tout bas ; 
C'est mauvais signe... 

NINON, à M. Garant qui sort. 

Allez, je ne Foubherai pas. 



SCÈNE V. 

NINON, LE JEUNE GOUR VILLE. 

LE JEUNE GOLRVILLE. 

Que vous disait-il donc ? 

NINON. 

11 voulait, ce me semble. 
Par pure probité, nous mettre mal ensemble. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Entre nous, je commence à penser à la fin 
Que cet original est un maître Gonin K 



1. Maître Gonin, dont le nom est devenu proverbe, divertissait par ses tours 
la cour de François 1". Son fils, plus habile, vivait sous Charles IX. Tous deux 
sont mentionnés par Brantôme. Régnier en parle, dans sa satire X, comme d'un 
habile devin. (B.) 



ACTE I, SCENE VI. 409 

M NON. 

Vous pouvez, croyez-moi, le penser sans scrupule : 
On peut être à la fois fripon et ridicule. 
Avec son verbiage et ses fades propos. 
Ce fat dans le quartier séduit les idiots. 
Sous un amas confus de paroles oiseuses 
Il pense déguiser ses trames ténébreuses. 
J'aime fort la vertu ; mais, pour les gens sensés, 
Quiconque en parle trop n'en eut jamais assez. 
Plus il veut se cacher, plus on lit dans son Ame ; 
Et que ceci soit dit et pour homme et pour femme. 
Enfin, je ne veux point, par un zèle imprudent, 
Garantir la vertu de ce monsieur Garant. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ma foi, ni moi non plus. 



SCENE VI. 

NINON, LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE. 

NINON. 

Eh bien! chère Lisette, 
Ma petite ambassade a-t-elle été bien faite? 
Son frère a-t-il de vous reçu son contingent ? 

LISETTE, 

Oui, madame, à la fin il a reçu l'argent. 

NINON. 

Est-il bien satisfait ? 

LISETTE. 

Point du tout, je vous jure. 

NINON. 

Comment? 

LISETTE, 

Oh ! les savants sont d'étrange nature. 
Quel étonnant jeune homme, et qu'il est triste et sec ! 
Vous l'eussiez vu courbé sur un vieux livre grec ; 
In bonnet sale et gras qui cachait sa figure. 
De l'encre au bout des doigts, composaient sa parure ; 
Dans un tas de papiers il était enterré; 
Il se parlait tout bas comme un homme égaré ; 
De lui dire deux mots je me suis hasardée; 



410 1.1- DKI'OSITAIKI'. 

Madame, il ne m'a pas seulement regardée. 

( Kn élevant la voix.) 

« J'apporte de l'argenl. monsieur, qui vous est dû; 
Monsieur, c'est de l'ar^cnl. » 11 n'a rien répondu ; 
Il a continué de feuilleter, d'écrire. 
J'ai lait, avec Picard, un grand éclat de rire : 
Ce hruit l'a réveillé. » Voilà deux mille écus, 
Alonsieur, que ma maîtresse avait pour vous reçus. 

— Hem! (|ui? quoi? in"a-t-il dit; allez chez les notaires 
Je n'ai jamais, ma bonne, entendu les afTaires : 

Je ne me mêle point de ces pauvretés-là. 

— Monsieur, ils sont à vous, prenez-les, les voilà. » 
Il a repris soudain papier, plume, écritoire. 
Picard, l'interrompant, a demandé pour boire. 

<i Pourquoi boire? a-t-il dit, û ! rien n'est si vilain 

Que de s'accoutumer à boire si matin ! » 

Enfin il a compris ce qu'il devait entendre : 

« Voilà les sacs, dit-il, et vous pouvez y prendre 

Tout ce qu'il vous plaira pour la commission. » 

Nous avons pris, madame, avec discrétion. 

Il n'a pas un moment daigné tourner la tête 

Pour voir de nos cinq doigts la modestie honnête; 

¥A nous sommes partis avec étonnement. 

Sans recevoir pour vous le moindre compliment. 

Avez-vous vu jamais un mortel plus bizarre? 

MNON. 

Il en faut convenir, son caractère est rare. 
La nature a conçu des desseins diflérents. 
Alors que son caprice a formé ces enfants. 
Un contraste parfait est dans leurs caractères ; 
Et le jour et la nuit ne sont pas plus contraires. 

LE JEUNE GOURVII.LE. 

Je l'aime cependant du meilleur de mon cœur. 

LISETTE. 

Moi, de tout mon pouvoir je l'aime aussi, monsieur; 
J'ai toujours remarqué, sans trop oser le dire. 
Que vous aimez assez les gens qui vous font rire. 

MNOX. 

Je ne ris point de lui, Lisette, je le ])lains : 
Jl a le cœur très-bon, je le sais ; mais je crains 
Que cette aversion des plaisirs et du monde. 
Des usages, des mœurs, l'ignorance profonde, 



ACTE I, SCfîNE VI. 411 

Ce goût pour la rclraito, et cette austérité, 
i\e produisent hieiitot quelque calamité. 
Pour ce monsieur Garant sa pleine confiance 
Alarme ma tendresse, accroît ma défiance: 
Souvent un esprit gauche en sa simplicité. 
Croyant faire le bien, fait le mal par bonté. 

LE JEUNE GOUnVILLE. 

Oh! je vais de ce pas laver sa tète aînée; 
De sa sotte raison la mienne est étonnée; 
Je lui parlerai net, et je veux, à la fin, 
Pour le débarbouiller, en faire un libertin. 

NINON. 

Puissiez-vous tous les deux être plus raisonnables! 
Mais le monde aime mieux des erreurs agréables, 
Et d'un esprit trop vif la piquante gaîté, 
Qu'un précoce Caton, de sagesse hébété, 
Occupé tristement de mystiques systèmes, 
Inutile aux humains, et dupe des sots mêmes. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Il faut vous avouer qu'avec discrétion. 

Dans mes amours nouveaux, je me sers de son nom. 

Afin que si la mère a jamais connaissance 

Des mystères secrets de notre intelligence. 

Aux mots de syndérèse et de componction, 

La lettre lui paraisse une exhortation. 

Un essai de morale envoyé par mon frère. 

Nous écrivons tous deux d'un même caractère ; 

En un mot, sous son nom j'écris tous mes billets; 

En son nom, prudemment, les messages sont faits. 

C'est un fort grand plaisir que ce petit mystère. 

NINON. 

Il est un peu scabreux, et je crains cette mère. 
Prenez bien garde, au moins, vous vous y méprendrez. 
Vos discours de vertu seront peu mesurés; 
Tout sera reconnu. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Le tour est assez drôle. 

NINON. 

Mais c'est du loup berger^ que vous jouez le rôle. 

1. La Fontaine, livre III, fable m. 



VI 2 LE DÉPOSITAIRE. 

LE JEUNE r.Ol RVILLE, 

D'ailleurs, je suis très-bien déjà dans la maison : 
A la mère toujours je dis qu'elle a raison ; 
Je bois avec le père, et chante avec la fille : 
Je deviens nécessaire à toute la famille. 
Vous ne me blâmez pas ? 

.\IN0\. 

Pour ce dernier point, non. 

LISETTE. 

Ma foi, les jeunes gens ont souvent bien du ])on. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCENE I. 

(jOUIlVILLE l'aîné, tenant un livre; LE JEUNE GOURVILLE. 

Tous lieux arrivent et continuent la conversation : l'aîné est vêtu de noir, la per- 
ruque de travers, l'habit mal boutonné. 

LE JELNE GOIJRVILLE. 

N'cs-tu donc pas honteux, on efFct, à ton âge, 
De vouloir devenir un grave personnage? 
Tu forces ton instinct par pure vanité, 
Pour parvenir un jour à la stupidité. 
Qui peut donc contre toi t'inspirer tant de haine? 
Pour être malheureux tu prends bien de la peine. 
Que dirais-tu d'un fou qui, des pieds et des mains. 
Se plairait d'écraser les Heurs de ses jardins 
De peur d'en savourer le parfum délectable? 
Le ciel a formé l'homme animal sociable. 
Pour(|uoi nous fuir? pounjuoi se refuser à tout? 
Être sans amitié, sans plaisirs, et sans goût, 
C'est être un homme mort. Oh! la plaisante gloire 
Que de gâter son vin de crainte de trop boire ! 
Comme te voilà fait! le teint jaune et l'œil creux ! 
Penses-tu plaire au ciel en te rendant hideux ? 
Au monde, en attendant, sois très-sûr de déplaire. 
La charmante Mnon, qui nous tient lieu de mère. 
Voit avec grand chagrin qu'en ta propre maison, 
Loin d'elle, et loin de moi, tu languis en prison. 
Est-ce monsieur Garant qui, par son éloquence, 
Aourrit de tes travers la lourde extravagance? 
Allons, imite-moi, songe à te réjouir ; 
Je prétends, malgré toi, te donner du plaisir. 

GOURVILLE l'aîné. 

De si vilains propos, une telle conduite, 



il4 l.l' nKPOSITAIRE. 

Mo font pitié, inonsiciir, j"(Mi |)r(''V()is trop la suite. 
Vous forez à coup sAr uiio niiiiivaiso iiii. 
Je ne puis plus souffrir un si grand libertin. 
De cette maison-ci je connais les scandales ; 
11 en peut arriver des choses bien fatales -. 
Déjà monsieur Garant m'en a trop averti. 
Je n'y veux plus rester, et j'ai pris mon parti. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Son accès le reprend. 

GOURVILLE l'aîné. 

Monsieur Garant, mon frère, 
Que vous calomniez, est d'un tel caractère 
De probité, d'honneur... de vertu... de... 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Je voi 
Que déjà son beau style a passé jusqu'à toi. 

GOURVILLE l'aîné. 

Il met discrètement la paiv dans les familles ; 
11 garde la vertu des garçons et des filles : 
Je voudrais jusqu'à lui, s'il se peut, m'exalter. 
Allez dans le beau monde; allez vous y jeter; 
Plongez-vous jusqu'au cou dans l'ordure brillante 
De ce monde elfréné dont l'éclat vous enchante ; 
Moquez-vous plaisamment des hommes vertueux ; 
Nagez dans les plaisirs, dans ces plaisirs honteux, 
Ces plaisirs dans lesquels tout le jour se consume. 
Et la douceur desquels produit tant d'amertume. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Pas tant. 

GOURVILLE l'aîné. 

Allez, je sais tout ce qu'il faut savoir. 
J'ai ])ien lu. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Va, lis moins, mais apprends à mieux voir. 
Tu pourras tout au plus quelque jour faire un livre. 
Mais dis-moi, mon pauvre homme, avec qui peux-tu vivre? 

GOURVILLE l'aîné. 

Avec personne. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Quoi! tout seul dans un désert? 

GOURVILLE l'aîné. 

oh! je fréquenterai souvent madame Aubert. 



ACTE II, se t. NE I. li'i 



LE JEUNE GOURVILLE, riant. 

Madame Aubert ! 

GOUnVILLE l'aîné. 

Eh oui ! madame Aubert. 

LE JEUNE GOURVILLE. 



Parente 



Du marguillicr (ianuit? 

GOURVILLE l'aîné. 

Oui, pieuse et savante, 
D'un esprit transcendant, d'un mérite accompli. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

La connais-tu ? 

GOURVILLE l'aîné. 

Non ; mais son logis est rempli 
Des gens les plus versés dans les vertus pratiques. 
Elle connaît à fond tous les auteurs mystiques ; 
Elle reçoit souvent les plus graves docteurs, 
Et force gens de bien qu'on ne voit point ailleurs. 

le jeune GOURVILLE. 

Madame Aubert t'attend ? 

GOURVILLE l'aîné. 

Oui : mon tuteur fidèle. 
Monsieur Garant, me mène enfin dîner chez elle. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Chez sa cousine?... 

GOURVILLE l'aîné. 

Eh! oui. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Cette femme de bien ? 

GOURVILLE l'aîné. 

Elle-même; et je veux, après cet entretien, 
Ne hanter désormais que de tels caractères, 
Des dévots éprouvés, secs, durs, atrabilaires. 
Je ne veux plus vous voir; et je préfère un trou. 
Un ermitage, un antre... 

LE JEUNE GOURVILLE, on l'embrassant. 

Adieu, mon pauvre fou. 



416 LE DEPOSITAIRE. 

SCÈNE II. 

GOUR VILLE l'aÎmî. 

.To ploui'o sur son sort; le voilà qui s'ahîme; 

Jl va (le leinine en lille, il court de crime en crime. 

(Il s'assied, et ouvre un livre.) 

Que Garasse a raison M qu'il peint bien, à mon sens. 
Les travers odieux de tous nos jeunes gens! 
Qu'il enflamme mon cœur, et qu'il le fortifie 
Contre les passions qui tourmentent la vie ! 

(,11 lit encore.) 

C'est bien dit : oui, voilà le plan que je suivrai. 
Du sentier des mécbants je me retirerai. 
J'éviterai le jeu, la table, les querelles, 
Les vains amusements, les spectacles, les belles. 

(Il se lève.) 

Quel plaisir noble et doux de liaïr les plaisirs; 

De se dire en secret : Me voilà sans désirs; 

Je suis maître de moi, juste, insensible, sage ; 

Et mon âme est un roc au milieu de l'orage! 

Je rougis quand je vois dans ce maudit logis 

Ces conversations, ces soupers, ces amis. 

Je souris de pitié de voir qu'on me préfère. 

Sans nul ménagement, mon étourdi de frère. 

11 plaît à tout le monde, il est tout fait pour lui. 

C'en est trop : pour jamais j'y renonce aujourd'luii. 

Je conserve à Ninon de la reconnaissance; 

Elle eut soin de nous deux au sortir de l'enfance; 

Et, malgré ses écarts, elle a des sentiments 

Qu'on eût pris pour vertu peut-être en d'autres temps. 

Mais... 

(Il se mord le doigt, et fait une grimace effroyable.) 



1. Garasse, jésuite, né en 1585, mort en 1031, auteur de la. Somine llu'ologiqut^ 
des Vérités capitales de la religion chrétienne. 



ACTE U, SCENE III. 417 

SCÈNE III. 

GOURVILLE l'aÎ.nk, M. GxVRANT. 

M. GARANT. 

Eh bien! mon très-cher, mon vertueux Gourvillc, 
De tant d'iniquités allez-vous fuir l'asile? 

G0LH VILLE l'aîné. 

J'y suis très-résolu. 

M. GARANT. 

Ce logis infecté 
N'était point convenable ci votre piété. 
Sortez-en promptement... Mais que voulez-vous faire 
De ces deux mille écus de monsieur votre père? 

GOURVILLE l'aîné. 

Tout ce qu'il vous plaira ; vous en disposerez. 

su GARANT. 

L'argent est inutile aux cœurs bien ])énétrés 
D'un vrai détachement des vanités du monde ; 
Et votre indifférence en ce point est profonde : 
Je veux bien m'en charger; je les ferai valoir... 
Pour les pauvres s'entend... Vous aurez le pouvoir 
D'en répéter chez moi le tout ou bien partie, 
Dès que vous en aurez la plus légère envie. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah ! que vous m'obligez ! Je ne pourrai jamais 
Vous payer dignement le prix de vos bienfaits, 

M. GARANT. 

Je puis avoir à vous d'autres sommes en caisse. 
Eh I eh ! 

GOURVILLE l'aîné. 

L'on me l'a dit... Mon Dieu, je vous les laisse. 
Vous voulez bien encore en être embarrassé? 

M. GARANT. 

Je mettrai tout ensemble. 

GOURVILLE l'aîné. 

Oui, c'est fort bien pensé. 

M. GARANT. 

Or çà, votre dessein de chercher domicile 
Est très-juste et très-bon ; mais il est inutile : 

G. — Théâtre. V. 27 



LE DEPOSITAIRE. 

La maison est à vous : gardez-vous (rcii sortir, 
El priez seulement Ninon d'en déguerpir. 
Par mille éclats fâcheux la maison polluée, 
Oiiand Aous y vivrez seul, sera purifiée, 
Et je pourrais bien même y loger avec vous. 

GOURVILLE l'aîné. 

Cet honneur me serait bien utile et bien doux ; 
Mais je ne me sens pas Fàme encore assez forte 
Pour chasser une femme, et la mettre à la porte. 
C'est un acte pieux : mais l'honneur a ses droits ; 
Et vous savez, monsieur, tout ce que je lui dois. 
Pourrais-je, sans rougir, dire à ma bienfaitrice : 
(( Sortez de la maison, et rendez-vous justice? » 
Cela n'est-il pas dur? 

M. GARANT. 

Un tel ménagement 
Est ])ien louable en vous, et m'émeut puissamment. 
Ce scrupule d'abord a barré mes idées; 
Mais j"ai considéré qu'elles sont bien fondées. 
Le désordre est trop grand. Votre propre danger 
A la faire sortir devrait vous engager. 
Sachez que votre frère entretient avec elle 
Une intrigue odieuse, indigne, criminelle. 
Un scandaleux commerce... un... je n'ose parler 
De tout ce qui s'est fait... tant je m'en sens troubler. 

GOURVILLE l'aîné. 

Voilà donc la raison de cette préférence 
Qu'on lui donnait sur moi ! 

M. GARANT. 

Sentez la conséquence. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je n'aurais pu jamais la deviner sans vous. 

Les vilains!... Grâce au ciel, je n'en suis point jaloux. 

Je n'imaginais pas qu'un si grand fou dût plaire, 

M, GARANT. 

Les fous plaisent parfois. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah ! j'en suis en colère 
l'our l'honneur du Marais. 

M. GARANT. 

Il faut premièrement 
Détourner loin de nous ce scandale impudent, 



ACTE II, SCKXE III. 419 

Mais avec l'air lionuûto, avec toute décence, 
Avec tous les dehors que veut la bienséance : 
Nous avons concerté que de cette maison 
Vous feriez pour un tiers une donation, 
Un acte bien secret que je pourrais vous rendre. 
Armé de cet écrit, je puis tont entreprendre. 
Je ne m'emparerai (jiie de votre logis, \ 

Et vous aurez vos droits sans être compromis./ 

GOUHVILLE l'aÎNK. 

Oui, l'idée est profonde; oui, les dévots, les sages, 
Sur le reste du monde ont de grands avantages. 
Je signerai demain, 

M. GARANT. 

Ce soir, votre cadet 
Reviendra vous braver comme il a toujours fait. 
Tout se moque de vous, laquais, cocher, servante : 
Ils traitent la vertu de chose impertinente. 

GOURVILLE l'aÎ.NÉ. 

La vertu ! 

M. GARANT. 

Vraiment oui. Toujours un marguiliier 
A soin d'avoir en poche encre, plume, papier. 
Venez, l'acte est dressé. Cet honnête artifice 
Est, comme vous voyez, dans l'exacte justice. 
Signez sur mon genou. 

(Il lève son genou.) 
GOURVILLE l'aîné, en signant. 

Je signe aveuglément. 
Et crois n'avoir jamais rien fait de si prudent. 

M. GARANT. 

Je rédigerai tout dès ce soir par notaire. 

GOURVILLE l'aîné. 

Vous êtes, je le vois, très-actif en affaire. 

M. GARANT. 

Vous pouvez du logis sortir dès à présent. 

GOURVILLE l'aîné. 

Oui. 

M, GARANT. 

Donnez-moi la clef de votre appartement. 

GOURVILLE l'aîné. 

La voilà. 

M. GARANT. 

Tout est bien ; et puis chez ma cousine, 



420 LE DÉPOSITAIRE. 

Chez la savante Aiil)crt. notre illustre voisine... 
ISoiis irons faire ensemble un dîner ramilicr, 

GOLIWILLE l'aîné. 

^()us m'enchantez! 

M. CARAXT. 

Elle est la perle du quartier. 
11 est dans sa maison de doctes assemblées, 
Des conversations utiles et réglées ; 
II y doit aujourd'hui venir quelques docteurs, 
Des savants pleins de grec, de brillants orateurs. 
Avec quelques abbés, gens de l'Académie, 
Tous pétris du vrai suc de la philosophie. 

GOURVII.LE l'aÎ\É. 

Et c'est là justement tout ce qu'il me fallait ; 
Vous m'avez découvert ce que mon cœur voulait. 
Vous me faites penser, vous êtes mon Socrate ; 
Je suis Alcibiade : ah ! que cela me flatte ! 
Me voilà dans mon centre. 

M. GAUA\T. 

On n'est jamais heureux 
Qu'avec des gens de bien, savants et vertueux. 
Chez ma cousine Aubert, mon fils, allez vous rendre 
Je ne me ferai pas, je crois, longtemps attendre. 

GOURVILLE l'aîné. 

J'y vais. 

SCÈNE IV. 

NINON, M. GARANT, GOURVILLE l'aîné. 

NINON, à Gourville l'aîné. 

Ah ! ah ! monsieur, vous sortez donc enfin ! 
\ous vous humanisez, et votre noir chagrin 
Cède au besoin qu'on a de vivre en compagnie. 
Le plaisir sied très-bien à la philosophie ; 
La solitude accable, et cause trop d'ennui. 
Eh bien ! où comptez-vous de dîner aujourd'hui ? 

GOURVILLE l'aîné. 

Avec des gens de bien, madame. 

NINON. 

Eh mais!... j'espère.. 
Que ce n'est pas avec des fripons. 



ACTE II, SCÈNE V. 421 

GOURVILLE l'aîné. 

Au contraire. 

NIXON. 

Et vos convives sont? 

GOUn VILLE l'aîné. 

Des docteurs très-savants. 

NINON. 

On en trouve, en effet, de très-honnêtes gens. 
Et chez qui la vertu n'offre rien que d'aimable. 

GOURVILLE l'aîné. 

L'heure presse, avec eux je vais me mettre à tal)le. 

NINON. 

Allez, c'est fort Lien fait. 

SCÈNE V. 

NINON, M. GARANT. 

NINON. 

Quelle mauvaise humour! 
Il semble en me parlant qu'il soit rempli d'aigreur! 
En savez-vous la cause ? 

M. garant. 
Eh oui, je suis sincère, 
La cause est en effet son méchant caractère. 

NINON. 

Je savais qu'il était et bizarre et pédant. 

Mais je ne croyais pas qu'il eût le cœur méchant. 

M. garant. 
Allez, je m'y connais ; vous pouvez être sûre 
Qu'il n'est point d'àme au fond plus ingrate et plus dure. 

NINON. 

Il est vrai qu'en effet de mon petit présent 

Il n'a pas daigné faire un seul remerciement ; 

Mais c'est distraction, manque de savoir-vivre, 

Et pour l'instruire mieux le monde est un grand livre. 

M. garant. 

Je vous dis que son cœur est pour jamais gâté. 
Endurci, gangrené, méchant... au mal porté ; 
Faux... avec fausseté ; ses allures secrètes. 
Sombres... 

NINON, riant. 

Vous prodiguez assez les épithètes. 



4:J2 LE DÉPOSITAIRE. 

M. G AU A M'. 

11 ne peut tous souirrir. Il Aient de s'engager 
A vendre sa maison pour aous en déloger... 
\ ous en riez ? 

MX ON. 

La chose est-elle bien certaine? 

M. GARANT. 

J'en suis témoin ; j"ai vu cet eiïet de sa haine ; 
J'en ai vu l'acte en forme au notaire porté : 
C'est l'usage qu'il fait de sa majorité. 
Quel homme! 

NINON. 

Ce n'est rien, n'en soyez point en peine ; 
Cela s'ajustera. 

M. GARANT. 

Craignez tout de sa haine. 

NINON, 

Ce mauvais procédé ne lui peut réussir. 

M. GARANT. 

De cette ingratitude il faut le hien punir, 
Qu'il sorte de chez vous. 

NINON. 

Peut-être il le mérite. 

M. GARANT. 

Pour moi, je l'abandonne, et je le déshérite ; 
De ses cent mille francs îl n'aura, ma foi, rien. 

NINON. 

S'ils dépendent de vous, monsieur, je le crois bien. 

M. GARANT. 

Que nous sommes à plaindre! Un bon ami nous laisse 

De ses deux chers enfants à guider la jeunesse : 

L'un est un garnement, turbulent, elTronté, 

A la perdition par le vice emporté ; 

L'autre est fourbe, perfide, ingrat, atrabilaire. 

Dur, méchant... De tous deux il nous faudra défaire. 

NINON. 

Me le conseillez-vous ? 

M, GARANT. 

Ce doit être l'avis 
De tous les gens d'honneur et de vos vrais amis. 
Prenez un parti sage... Écoutez... cette caisse 



ACTE II, SCÈNE V. 423 

Dont vous avez faiilùt lait si prompte largesse, 
Était-elle bien pleine autrefois? 

M\0.\, 

Jusqu'au bord : 
De notre ami défunt c'était le collVe-fort ; 
Vous le savez assez. 

M, GARANT. 

Selon que je calcule, 
Vous avez amassé loyaumcnt, sans scrupule, 
Un bien considérable, une fortune? 

NINON. 

Non; 
Mais mon bien me suffit pour tenir ma maison. 

M. GARANT. 

Vous avez du crédit : la dame qui régente, 
Madame Estlier, vous garde une amitié constante. 
Et, si vous le vouliez, vous pourriez quelque jour 
Faire beaucoup de bien vous produisant on cour. 

NINON, 

A la cour ! moi, monsieur! que le ciel m'en préserve ! 

Si j'ai quelques amis, il faut avec réserve 

Ménager leurs bontés, craindre d'importuner, 

Ne les inviter point à nous abandonner. 

Pour garder son crédit, monsieur, n'en usons guères. 

M, GARANT. 

Il le faut réserver pour les grandes affaires, 

Pour les grands coups, madame ; oui, vous avez raison ; 

Et votre sentiment est ici ma leçon. 

(Il s'approche un peu d'elle, et après un moment de silence.) 

Je dois avec candeur vous faire une ouverture 
Pleine de confiance et d'une amitié pure : 
Je suis riche, il est vrai ; mais avec plus d'argent 
Je ferais plus de bien. 

NINON. 

Je le crois bonnement. 

M. GARANT. 

11 vous faut un état, vous êtes de mon âge. 
Je suis aussi du vôtre. 

NINON. 

Oh! oui. 

M. GARANT. 

Quel bon ménage 



LE DKPOSITAIRE. 

Se formerait bientôt de nos biens rassemblés, 

Loin de ces doux marmots du logis exilés! 

Les deux cent mille francs, croissant notre fortune, 

Entreraient de plein saut dans la masse commune ; 

Vous pourriez employer votre art persuasif 

A nous faire o])teuir un poste lucratif. 

Vous seriez dans le monde avec plus d'importance : 

11 faut que le crédit augmente votre aisance ; 

Que des ])rudes surtout la noble faction, 

Célébrant de vos mœurs la réputation. 

Et senorgueillissant d'une telle conquête, 

A vous bien épauler se tienne toujours prête. 

Avec un pot-de-vin j'aurais par ce canal 

Un fortuné brevet de fermier général. 

Nous pourrions sourdement, sans bruit, sans peine aucune, 

Placer à cent pour cent ma petite fortune ; 

Et votre rare esprit tout bas se moquerait 

De tout le genre humain qui vous respecterait. 

Vous ne répondez rien ? 

NINON. 

C'est que je considère 
Avec maturité cette sublime affaire. 
Vous voulez m'épouser ? 

M. GARANT. 

Sans doute, je voudrais 
Payer de tout mon bien tant d'esprit, tant d'attraits : 
C'est à quoi j"ai pensé dès que mon sort prospère 
De deux cent mille francs me nomma légataire. 

NINON. 

Vous m'aimez donc un peu? 

M, GARANT. 

J'ai combattu longtemps 
Les inspirations de ces désirs puissants ; 
Mais en les combattant avec justesse extrême. 
En m'examinant bien, comptant avec moi-même, 
Calculant, rabattant, j'ai vu pour résultat 
Qu'il est temps en effet que vous changiez d'état. 
Que nous nous convenons, et qu'un amour sincère. 
Soutenu par le bien, ne doit pas vous déplaire. 

NINON, 

Je ne m'attendais pas à cet excès d'honneur. 
Peut-être on vous a dit quelle était mon humeur. 



ACTE II, SCÈNE V. 

J'eus longtemps pour riiynien un peu de répugnance : 
Son joug eiïarouchait ma libre indépendance : 
C'est un frein respectable ; et, si je l'avais pris. 
Croyez que ses devoirs auraient été remplis. 
Je lus dans ma jeunesse un tant soit peu légère : 
Je n'avais pas alors le bonheur de vous plaire. 

M, OAUANT. 

Madame, croyez-moi, tout ce qui s'est passé 
Fait peu d'impression sur un esi)rit sensé ; 
Ces bagatelles-là n'ont rien qui m'intimide : 
Je vais droit à mon but, et je pense au solide. 

-\ I x X . 

Eh bien ! j'y pense aussi : vos offres à mes yeux 
Présentent des objets qui sont bien spécieux. 
11 est vrai qu'on pourrait m'imputer par envie 
Je ne sais quoi d'injuste, et quelque hypocrisie. 

M, GARANT. 

Eh, mon Dieu! c'est par là qu'on réussit toujours. 

NINON. 

Oui ; la monnaie est fausse, elle a pourtant du cours. 
Que me sont, après tout, les enfants de Gourvillc? 
Rien que des étrangers à qui je fus utile. 

M. GARANT. 

11 faut l'être à nous seuls, et songer en effet 
Que pour ces étrangers nous en avons trop fait. 

NINON. 

J'admire vos raisons, et j'en suis pénétrée. 

M. GARANT. 

Ah! je me doutais bien que votre àme éclairée 
En sentirait la force et le vrai fondement, 
Le poids... 

NINON. 

Oui, tout cela me pèse infiniment, 

M. GARANT. 

Vous vous rendez ? 

NINON. 

Ce soir vous aurez ma réponse ; 
Et devant tout le monde il faut que je l'annonce. 

M. GARANT. 

Ah! vous me ravissez : je n'ai parlé d'abord 

Que de vos intérêts qui me touchent si fort ; 

Mais si vous connaissiez quel effet font vos charmes, 



426 LE DEPOSITAIRE. 

Vos beaux yeux, votre esprit!,., ([uclles puissantes armes 

M'ont ôté pour jamais ma chère liberté !... 

De quel excès d'amour je me sens tourmenté!... 

M\0N. 

Mon Dieu ! iinissez donc ; vous me tournez la tête : 
Sortez... n'abusez point de ma faible conquête... 
Mais revenez bientôt. 

M. GARANT. 

Vous n'en pouvez douter. 

NINON. 

J'\ compte. 

M. GARANT. 

Sur mon cœur daignez toujours compter. 
Ne trouvez-vous pas bon que j'amène un notaire 
Pour coucher par écrit cette divine affaire ? 

NINON. 

Par contrat! eh! mais oui... vos desseins concertés 
Ne sauraient, à mon sens, être trop constatés. 

M. GARANT. 

Nos faits sont convenus ? 

NINON. 

Oui-dà. 

M. GARANT. 

Notre fortune 
Sera par la coutume entre nous deux commune ? 

NINON. 

Plus vous parlez, et plus mon cœur se sent lier. 

M. GARANT. 

A ce soir, ma Ninon. 

NINON, le contrefaisant. 

Ce soir, mon marauillier. 



SCENE VI. 

NINON. 

Quel indigne animal, et quelle âme de boue! 
11 ne s'aperçoit pas seulement qu'on le joue ; 
Tout absorbé qu'il est dans ses desseins honteux, 
Il n'en peut discerner le ridicule affreux. 



ACTE II, SCENE VI. 427 

J'ai vu de ces gens-là, qui se croyaient habiles 
Pour avoir quelque tenq^s trompé des imbéciles, 
Dans leurs propres filets bientôt enveloppés : 
Le monde avec plaisir voit les dupeurs dupés. 
On peint l'Amour aveugle ; il peut Têtrc, sans doute : 
Mais l'intérêt Test plus, et souvent ne voit goutte. 
Vouloir toujours tromper, c'est un malheureux lot : 
Bien souvent, quoi qu'on dise, un fripon n'est qu'un sot. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE I. 

LISETTE, PICARD. 

LISETTE. 

Eh bien! Picard, sais-tu la plaisante nouvelle? 

PICARD. 

Je n'ai jamais rien su le premier: quelle est-elle? 

LISETTE, 

Notre maîtresse enfin s'en va prendre un mari. 

PICARD. 

31a loi, j'en ai le cœur tout à fait réjoui. 
Ah ! c'est donc pour cela que madame est sortie ! 
C'est pour se marier... J'ai souvent même envie. 
Tu le sais ; et je crois que nous devons tous deux 
Suivre un si digne exemple. 

LISETTE. 

Ah! Picard, ces beaux nœuds 
Sont faits pour les messieurs qui sont dans l'opulence ; 
Peu de chose avec rien ne fait pas de l'aisance ; 
Et nous sommes trop gueux, Picard, pour être unis. 
Le mari de madame aujourd'hui m'a promis 
De faire ma fortune. 

PICARD. 

Est-il bien vrai, Lisette? 

LISETTE, 

Et je t'épouserai dès qu'elle sera faite. 

PICARD, 

Bon ! attendons-nous-y! Quand le bien te viendra, 
D'autres amants viendront ; tu me planteras là : 
Des filles de Paris je connais trop l'allure ; 
Elles n'épousent point Picard. 



ACTE III, SCÈ.XE I. 429 

LISETTE, 

Va, je te jure 
(Jiio los lionnoiirs chez moi no cliangent point les mœurs ; 
Je t'aime, el je ne puis être contente ailleurs. 

PICARD, 

Allons, il faudra donc se résoudre d'attendre. 

Et quel est ce monsieur que madame va prendre? 

LISETTE. 

La peste ! c'est un homme extrêmement puissant, 
Marguillier de paroisse, ayant beaucoup d'argent ; 
Sur son large visage on voit tout son mérite ; 
Homme de bon conseil, et qui souvent hérite 
Des gens qui ne sont pas seulement ses parents, 
11 a toujours, dit-on, vécu de ses talents; 
Il est le directeur de plus de vingt familles : 
Il peut faire aisément beaucoup de bien aux filles. 
C'est ce monsieur Garant qui vient dans la maison. 

PICARD, 

Bon ! l'on m'a dit à moi qu'il est gueux et fripon, 

LISETTE. 

Eh bien ! (]ue fuit cela? Cette friponnerie 
N'empêche pas, je crois, qu'un homme se marie. 
Il m'a promis beaucoup. 

PICARD, 

Plus qu'il ne te tiendra,.. 
Quoi! c'est lui qu'aujourd'hui madame épousera? 

LISETTE, 

Rien n'est plus vrai. Picard, 

PICARD, 

C'est lui que madame aime? 

LISETTE, 

Je n'en saurais douter, 

PICARD. 

Qui te l'a dit? 

LISETTE. 

Lui-même. 
J'ai de plus entendu des mots de leurs discours ; 
Picard, ils se juraient d'éternelles amours. 
Pour revenir bientôt ce monsieur l'a quittée : 
Et madame aussitôt en carrosse est montée. 

PICARD, 

Mon Dieu, comme en amour on va vite à présent! 



430 LE DEPOSITAIRE. 

Je ne laurais pas cru : car, vois-tu, j'ai souvent 
Entendu ma maîtresse avec un beau langage 
Se moquer, en riant, des lois du mariage. 

LISETTE. 

Tout change avec le temps : on ne rit pas toujours ; 
On devient sérieux au déclin des beaux jours. 
La femme est un roseau que le moindre vent plie ; 
Et bientôt il lui faut un soutien qui l'appuie. 

PICARD, 

Quand t'appuierai-je donc ? 

LISETTE. 

Va, nous attendrons bien 
Que madame ait choisi monsieur pour son soutien. 

PICARD. 

Mais que va devenir Gourville avec son frère ? 

LISETTE. 

Je pense que l'aîné va dans un monastère ; 
L'autre sera, je crois, cornette ou lieutenant. 
Chacun suit son instinct ; tout s'arrange aisément, 

PICARD. 

Je ne sais, mon instinct me dit que ces affaires 
Ne s'arrangeront pas ainsi que tu l'espères. 

LISETTE, 

Pourquoi ? Pour en douter quelles raisons as-tu ? 

PICARD. 

Je n'ai point de raisons, moi ; j"ai des yeux, j"ai vu 
Que, lorsqu'on veut aux gens assurer quelque chose. 
On se trompe toujours ; je n'en sais point la cause : 
J'ai vu tant de messieurs qui pour tes doux appas 
Disaient qu'ils reviendraient, et ne revenaient pas ! 

LISETTE. 

Quoi ! maroufle, insolent ! 

PICARD. 

A ton tour, ma mignonne, 
Jamais, en promettant, n'as-tu trompé personne? 

LISETTE, 

Hem ! 

PICARD, 

Ne te fâche point. Allons, rendons bien net 
De notre cher savant le sale cabinet ; 
Tenons la chambre propre : allons, la nuit approche. 



ACTE 111, SCKNE II. 43I 

LISETTi:. 

lîon ! ce monsieur Garant a la clef clans sa poche. 

l'ICAKD. 

Diable! il est donc déjà maître de la maison ; 
Et ce grand mariage est donc fait tout de bon ? 

LISETTE, 

Ne te Tai-je pas dit? Madame, avec mystère, 
A dit ù son cocher : « Cocher, chez le notaire. » 
Ils sont allés signer. 

PICAKD. 

Oui, je comprends très-bien 
Que l'affaire est conclue, et je n'en savais rien. 

LISETTE. 

Un excellent souper qu'un grand traiteur apprête 
Ce soir de ces beaux nœuds doit célébrer la fête ; 
Les amis du logis y sont tous invités. 

PICARD. 

Tant mieux ; nous danserons : plaisir de tous côtés. 
Mais que va devenir notre aîné de Gourville ? 
11 était si posé, si sage, si tranquille, 
Lui-même se servant, n'exigeant rien de nous ; 
Fort dévot, cependant d'un naturel très-doux. 
Où donc est-il allé ? 

LISETTE. 

C'est chez notre voisine. 
Comme lui très-pieuse, et de Garant cousine ; 
On m'a dit qu'il y dîne avec quelques docteurs, 

PICARD. 

Oh! c'est un grand savant ; il lit tous les auteurs. 
SCÈNE II. 

LISETTE, PICARD, GOURVILLE l'aînk. 

LISETTE. 

Le voici qui revient. 

PICARD. 

Pour la noce peut-être. 

LISETTE. 

Ah ! comme il a l'air triste ! 

PICARD. 

Oui, je crois reconnaître 



43-2 LE nKPOSITAIUH. 

Qu'il est bien aflligé. 

LISETTE. 

Quelles contorsions ! 

GOrUVILLE I.'aÎNÉ, dans lo fond. 

ciel! ù juste ciel! 

PICARD. 

C'est des convulsions. 

GOURVILLE l'aÎ.NÉ. 

Je voudrais être mort. 

LISETTE. 

Il a des yeux funestes. 

PICARD. 

C'est d'un vrai possédé les regards et les gestes. 

(Gûurvillc s'avance.) 
LISETTE. 

Qu'avez-vous donc, monsieur? 

PICARD. 

Vous avez l'œil poché. 
Bosse au Iront, nez sanglant, et l'habit tout taché. 

LISETTE. 

Êtes-vous ici près, monsieur, tombé par terre? 

GOURVILLE l'aÎ.NÉ. 

Que son sein m'engloutisse! 

PICARD. 

Et quoi donc ? 

GOURVILLE l'aÎXÉ. 

Qu'on m'enterre 
Je ne mérite pas de voir le jour. 
picard. 

Monsieur! 

LISETTE. 

Qu'est-il donc arrivé? 

GOURVILLE l'aÎ.XÉ. 

Je me meurs de douleur. 
De honte, de dépit... 

PICARD. 

Et de vos meurtrissures. 

LISETTE. 

Hélas! n'auriez-vous point reçu quelques blessures? 

GOURVILLE l'aîné s'assied. 

Je ne puis me tenir : ah ! Lisette, écoutez 
Mes fautes, mes malheurs, et mes indignités. 



ACTE III, SCKNE II. 433 

PICARD. 

Ecoutons bien. 

(Ils se mettent à ses eûtes, et allongent le cou.) 
LISETTE. 

Mon Dion, que ce début m'étonne! 

GOLRVILLE l'aÎNÉ. 

Voulant rester cbez moi, monsieur (iarant me donne 
Rendez-vous à dîner chez sa cousine Aubert. 

PICARD. 

C'est une brave dame, 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah! dial)lesse d'enfer! 
11 y devait venir de savants personnages, 
Parfaits chez les parfaits, sages entre les sages : 
J'y vais ; madame Aubert était encore au lit. 
Monsieur Aubert tout seul près de moi s'établit, 
Me propose un trictrac en attendant la table : 
J'avais pour tous les jeux une haine effroyable ; 
Et cependant je joue. 

LISETTE. 

Eh bien ! jusqu'à présent 
La chose est très-commune, et le mal n'est pas grand. 

GOURVILLE l'aîné. 

J'y gagne, j'y prends goût ; de partie en partie 
Je ne vois point venir la docte compagnie : 
Le jeu se continue; enfin le sort fait tant, 
Qu'ayant bientôt perdu tout mon argent comptant, 
Je redois mille écus encor sur ma parole. 

LISETTE. 

De ces petits chagrins un sage se console. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah! ce n'est rien encor. Garant à son cousin 
Écrit que les docteurs ne viendront que demain, 
Et qu'il l'attend chez lui pour affaire pressante. 
Aubert me fait excuse, Aubert me complimente : 
11 sort, je reste seul ; je n'osais demeurer. 
Et dans notre maison j'étais prêt à rentrer. 
Madame Aubert paraît avec un air modeste, 
Bien coiffée en cheveux, un déshabillé leste. 
Un négligé brillant, mais qui paraît sans art. 
(( On a dîné partout, me dit-elle ; il est tard : 
Je vous proposerais de dîner tête à tête ; 

0. — Théâtre. V. '-28 



434 LE DEPOSITAIRE. 

Mais je vous ennuierais... » ,ra('cei)tc cette fête : 
Le repas était propre et très-bien ordonné ; 
Elle avait du vin grec dont je me suis donné. 

LISETTE. 

Vous avez oublié votre tbéologie ? 

GOURVILLE l'aîné. 

Hélas ! oui, ce vin grec la rendait plus jolie ; 
Madame Aubert tenait des propos encbanteurs, 
Que j'ai rarement vus cbez nos plus vieux auteurs : 
Je l'entendais parler, je la voyais sourire 
Avec cet agrément que Sapbo sut décrire. 
Vous connaissez Saplio ? 

PICARD, 

Non. 

GOURVILLE l'aîné. 

Le plus doux poison 
Par l'oreille et les yeux surprenait ma raison. 
Nous nous attendrissons : monsieur Aubert arrive ; 
Madame Aubert s'enfuit éplorée et craintive, 
Eu criant que je suis un homme dangereux. 

LISETTE, 

Vous, dangereux, monsieur? 

GOURVILLE l'aîné. 

L'époux est très-fàclieux : 
11 m'applique un soufflet ; je suis assez colère, 
J'en rends deux sur-le-champ : nous nous roulons par terre; 
L'un sur l'autre acharnés, je frappais, il frappait ; 
Et j'entendais de loin madame qui riait... 
Vous avez lu tous deux de ces combats d'athlète? 

picard. 
Je n'ai jamais rien lu, 

GOURVILLE l'aîné. 

Ni toi non plus, Lisette? 

LISETTE. 

Très-peu. 

GOURVILLE l'aîné. 

Quoi qu'il en soit, meurtrissants et meurtris, 
Nous heurtions de nos fronts les carreaux, les lambris; 
Des oisifs du quartier une foule accourue 
Remplissait la maison, l'escalier, et la rue : 
On crie, on nous sépare; un procureur du coin 
D'accommoder l'alfaire a pris sur lui le soin : 



ACTE III, SCENE III. 435 

Pour empêcher les gens craller chercher inain-forte, 

Pour prévenir, dit-il, une amende plus forte, 

Pour payer le scandale avec les coups reçus, 

Je lui signe un hillet encor de mille écus. 

Ah, Lisette ! ah, Picard ! le sage est peu de chose ! 

PICARD, 

Oui, je le croirais hien. 

LISETTE. 

Quelle métamorphose ! 

GOURVILLE l'aîné. 

Après ce que je viens de faire et d'essuyer, 
Comment revoir jamais monsieur le marguillier? 
Comment revoir madame ? 

PICARD. 

Oh ! madame est très-bonne. 

LISETTE, 

Toujours aux jeunes gens, monsieur, elle pardonne. 

GOURVILLE l'aîné. 

Comment revoir mon frère, après l'avoir traité 
Avec tant de hauteur et de sévérité? 



SCENE III. 

GOURVILLE l'aîné, GOURVILLE le jeune, 
LISETTE, PICARD. 

LE JEUNE GOURVILLE, tout essoufflé. 

Ah, mon frère ! ah, Lisette ! 

LISETTE. 

Eh bien ? 

LE JEUNE GOURVILLE, à Lisette, à part. 

Ma chère amie, 
Dans ce danger terrible aide-moi, je te prie. 

GOURVILLE l'aîné. 

Mon frère, je rougis et je pleure à vos yeux. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Mon frère, pardonnez ce petit tour joyeux. 

(Prenant Lisette à. part.) 

Lisette, prends bien garde au moins qu'on ne la voie 
Pour la faire sortir nous aurons une voie. 



436 LE DÉI'OSITAIRE. 

GOIRVILI.E l'aîné. 

ciel! niadanio Auhort serait dans la maison? 
Elle a donc pris pour moi l)ien de la passion! 
Ahl de grâce, oubliez ma sottise effroyable. 

I.E JEUNE GOllRVILLE. 

Ah ! passez-moi ma faute, elle est très-excusable. 

(Allant à Lisottc.) 

Lisette, à mon secours! 

PICARD. 

Eh ! mon Dieu ! ces gens-ci 
Sont tous devenus fous : c[u'a-t-on donc fait ici? 

(Lisette s'entretient avec le jeune Gourvillu.) 
GOURVILLE l'aîné, sur le devant. 

Est-ce une illusion? est-ce un tour qu'on me joue? 
Quels docteurs j'ai trouvés! je me tàte, et j'avoue 
Que je suis confondu, que je n'y comprends rien. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

(A Lisette; il lui parle à l'oreille.) 

Picard, garde la porte... Et toi... Tu m'entends bien. 

LISETTE. 

J'y vais ; comptez sur moi. 

LE JEUNE GOURVILLE, à Lisette. 

Par ton seul savoir-faire 
Tu sauras amuser et le père et la mère. 

GOURVILLE l'aîné. 

Quoi! son père et sa mère ont l'obstination 
De me poursuivre ici pour réparation ? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Hélas ! j'en suis honteux. 

GOURVILLE l'aîné. 

C'est moi qui meurs de honte. 

le JEUNE GOURVILLE. 

Sophie échappera par une fuite prompte ; 
Et Lisette saura la mettre en sûreté. 

(Revenant à Gourville l'aîné.) 

De grâce, mon cher frère, ayez tant de bonté 
Que de lui pardonner ce petit artifice. 

GOURVILLE l'aîné. 

Quel galimatias ! 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ce n'était pas malice ; 
C'est un trait de jeunesse, et peut-être il la perd. 



ACTE III, SGÈNK IV. 437 

GO un VILLE l'aîxk. 
Vous voulez excuser ici madame Aubert? 

LE JEU.\E GOURVILLE. 

Laissons madame Aubert; mon frère, je vous jure 
Que nul dans ce quartier n'a su cette aventure. 

GOURVILLE l'aîné. 

Que dites-vous? après un bruit si violent? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Il ne s'est rien passé qui ne fût très-décent. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah! vous êtes trop bon. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Toujours tendre et fidèle, 
Je cours la consoler, et je vous réponds d'elle. 

(Il sort.) 
GOURVILLE l'aîné. 

Mon frère est un bon cœur, il oublie aisément; 
Mais de ce qu'il me dit pas un mot ne s'entend. 
Quel est cet homme en robe? 



SCENE IV. 

GOURVILLE l'aÎNIÎ ; l'avocat PLACET, enrobe. 

l'avocat PLACET, toujours d'un ton empesé, 
et se rengorgeant. 

On m'a dit par la ville 
Que je dois m'adresser à monsieur de Gourville, 
Des Gourville l'aîné. 

GOURVILLE l'aîné. 

Très-humble serviteur. 

l'avocat PLACET. 

Tout prêt à vous servir. 

GOURVILLE l'aîné. 

C'est sans doute un docteur 
Que, pour me consoler, monsieur Garant m'envoie. 

l'avocat PLACET. 

Je suis docteur en .droit. 

GOURVILLE l'aîné. 

J'en ai bien de la joie; 
Je les révère tous. 



438 LE DKPOSITAIRE. 

l'avocat placet. 
Au barreau du palais, 
Depuis deux ans, je plaide avec quelque succès. 

GOLRVILLE l'aÎ\É, 

Contre madame Aubert plaidez donc, je vous prie, 
Et vengez-moi, monsieur, de sa friponnerie. 

l'avocat placet. 
Je ferai tout pour vous. Vous pouvez, au parquet, 
Vous informer du nom de l'avocat Placet. 

GOLRVILLE l'aÎNÉ. 

Si vous voulez, monsieur, vous charger de ma cause... 

l'avocat placet. 
Vous devez être instruit... 

GOLRVILLE l'aÎNÉ. 

En deux mots je l'expose. 
l'avocat placet. 
J"ai dès longtemps en vue un établissement, 
Et j'avais pourchassé Claire-Sopbie Agnant ; 
Pour elle vous savez, monsieur, quelle est ma flamme, 

GOLRVILLE l'aÎ.XÉ. 

Non; mais un avocat fait bien de prendre femme 
Pour se désennuyer quand il a travaillé. 

l'avocat placet. 
Vous me privez d'icclle ; et vous m'avez baillé, 
Par vos productions, bien de la tablature. 

GOURVILLE l'aîné. 

Qui? moi, monsieur? 

l'avocat placet. 

Vous-même ; et votre procédure 
Par madame sa mère est remise en mes mains : 
On a surpris, monsieur, vos papiers clandestins. 
Vos missives d'amour, et tous vos beaux mystères, 
Colorés d'un vernis de maximes austères ; 
A nos yeux clairvovants le poison s'est montré. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je veux être pendu, je veux être enterré, 

Si j'ai jamais écrit à cette demoiselle. 

Et si j'ai pu sentir le moindre goût pour elle ! 

l'avocat placet. 
On renia toujours, monsieur, les vilains cas ; 
Mademoiselle Agnant ne vous ressemble pas, 
Elle a tout avoué. 



ACTE III, SCENE IV. 439 

GOURVILLE l'aîné. 

Quoi ! 

l'avocat placet. 

Que votre éloquence 
Avait voulu tromper sa timide innocence. 

(iOLRVILLE l'aîné. 

Ah! c'est une coquine; et je ferai serment 

Que rien n'est plus menteur que cette fille Agnant. 

l'avocat placet. 
Les serments coûtent peu, monsieur, aux hypocrites; 
Et chez madame Aubert vos infâmes visites, 
Le viol dont partout vous êtes accusé. 
Lu mari trop henin par vous de coups brisé. 
Ont fait connaître assez votre affreux caractère. 

GOURVILLE l'aîné. 

Juste ciel ! 

l'avocat placet. 
Poursuivons... Vous connaissez la mère? 

GOURVILLE l'aîné. 

Qui donc ? 

l'avocat placet. 
Madame Agnant. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je sais qu'en ce logis 
On la souffre parfois ; mais Je vous avertis 
Que je n'ai jamais eu la plus légère envie 
D'elle ni de sa fille, et très-peu me soucie 
De la famille Agnant. 

l'avocat placet. 

Vous savez sur l'honneur 
Combien elle est terrible, et quelle est son humeur. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je n'en sais rien du tout, 

l'avocat placet. 

Pour venger son injure. 
Sa main de deux soufflets a doué ma future 
Devant monsieur Agnant et devant les valets. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ma foi, cette journée est féconde en soufflets. 

l'avocat placet. 
D'une telle leçon ma future excédée. 
Du logis maternel soudain s'est évadée : 



440 LE DKPOSITAIRE. 



I 

On sait qu'elle est. chez vous, et je m'en doutais bien ; 
Monsieur, il faut la rendre, et ma femme est mon bien. 
Je vous rapporte ici vos lettres ridicules, 
Où vous parlez toujours de péchés, de scrupules : 
r»endez-moi sur-le-champ ses petits billets doux ; 
Que tout ceci se passe en secret entre nous, 
Et ne me forcez point d'aller à l'audience 
Faire rougir messieurs de votre extravagance. 

GOURVILLE l'aîné. 

Le diable vous emporte et vous et vos billets! 
Vous me feriez jurer. Non, je ne vis jamais 
Une si détestable et si lourde imposture. 

l'avocat placet. \ 

Vous êtes donc, monsieur, ravisseur et paijure? 

GOURVILLE l'aîné. 

Allez, vous êtes fou. 

l'avocat placet. 
J'avais l'intention 
De ménager céans la réputation 
De l'objet que mon cœur destinait à ma couche ; 
Mais, puisque vous niez, puisque rien ne vous touche, 
Que dans le crime enfin vous êtes endurci, 
Adieu, monsieur. Bientôt vous me verrez ici ; 
Je viendrai vous y prendre en bonne compagnie; 
Les lois sauront punir cet excès d'infamie ; 
Et vous verrez s'il est un plus énorme cas 
Que d'oser se jouer aux femmes d'avocats. 

(Il sort.) 

SCÈNE V. 

GOURVILLE l'aîné. 

Que voilà pour m'instruire une bonne journée ! 
J'étais charmé de moi ; ma sagesse obstinée 
Se complaisait en elle, et j'admirais mon vœu 
De fuir l'amour, le vin, les querelles, le jeu : 
Je joue, et je perds tout ; certaine Aubert maudite 
M'enlace en ses filets par sa mine hypocrite ; 
Je bois, on m'assassine : en tout point confondu, 
Je paye encor l'amende ayant été battu. 



ACTE III, SCENE VI. 441 

Un ])avard d'avocat, dans cette conjoncture, 
Veut me persuader que j'ai pris sa future, 
Et me vient menacer d'un procès criminel. 
Garant peut me tirer de cet état cruel ; 
Garant ne paraît point, il me laisse, il emporte 
Jusqu'aux clefs de ma chambre, et je reste à la porte. 
N'osant, dans mes terreurs, ni fuir, ni demeurer. 
sagesse ! à quel sort as-tu pu me livrer ! 
Voilà donc le beau fruit d'une étude profonde! 
Ali ! si j'avais appris à connaître le monde, 
Je ne me verrais pas au point où je me voi : 
Mon libertin de frère est plus sage que moi. 



SCENE VI. 

GOUK VILLE l'aLm-, PICARD. 

GOLRVn.LE l'aîné. 

Qui frappe à coups pressés? quel bruit! quel tintamarre! 
Que fait-on donc là-bas? Est-ce une autre bagarre? 
Est-ce madame Aubert qui me vient harceler, 
Pour mille écus comptant qu'on m'a fait stipuler? 

PICARD, accourant. 

Ah ! cachez-vous. 

GOURVILLE l'aîné. 

Quoi donc ? 
picard. 

Une mère affligée 
Qui vient redemander une fille outragée... 

GOURVILLE l'aîné. 

Madame Aubert la mère ? 

PICARD. 

Un mari pris de vin 
Qui prétend boire ici du soir jusqu'au matin... 

GOURVILLE l'aîné. 

Monsieur Aubert lui-même ? 

PICARD. 

Et qui veut qu'on lui rende 
Sa belle et chère enfant que sa femme demande : 
Tout retentit des cris de la dame en fureur; 
Ses regards seulement m'ont fait trembler de peur ; 



2 LE Df-POSITAIRE. 

Et pour son premier mot elle m"a fait entendre 
Qu'elle venait céans pour vous faire tous pendre. 

GOURVILLE l'aÎ.\É. 

Ah ! cela me manquait. 

PICARD. 

Quelques bonnets carrés, 
Pour mieux y parvenir, sont avec elle entrés : 
Déjà l'on verbalise, 

GOURVILLE l'aîné. 

Eh bien ! que faut-il faire ? 
Où fuir? où me fourrer? 

PICARD. 

Venez, j'ai votre affaire ; 
Je m'en vais vous tapir au fond du galetas. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ah ! j'y cours m'y jeter de la fenêtre en bas'. 

PICARD, 

Oui, oui, dépêchez- vous, 

GOURVILLE l'aîné. 

Allons, si j'en réchappe. 
Sera bien fin, je crois, qui jamais m'y rattrape. 
Monsieur, madame Aubert, et tous les grands docteurs, 
Ces dévots du quartier, et ces prédicateurs. 
Ne tourmenteront plus ma simple bonhomie ; 
Je renonce à jamais à la théologie : 
Je vois que j'en étais sottement entiché. 
Et j'aurais moins mal fait d'être un franc débauché. 

1. Dans rédition de 1772 l'acte finit par ce vers. (B.) 



FIN DU TROISIEME ACTE, 



ACTE QUATRIÈME. 



SCENE I. 

LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

J'y songe, j'y resonge, et tout cela, Lisette, 
Me paraît impossible. 

LISETTE. 

Oui, mais la chose est faite. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

N'importe, mon enfant, qu'elle soit faite ou non, 
Ta maîtresse à ce point ne perd pas la raison. 

LISETTE. 

Bon ! je la perds Lien, moi, monsieur, moi qui raisonne, 
Pour ce petit Picard, 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Picard passe, ma bonne ; 
Mais pour Garant, l'objet de son aversion, 
Un fat, un plat bourgeois, un ennuyeux fripon... 

LISETTE. 

Ah ! la femme est si faible ! 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Il est très-vrai, ma reine. 
Vous passez volontiers de l'amour à la haine ; 
Des exemples frappants le montrent chaque jour ; 
Mais vous ne passez point du mépris à l'amour. 

LISETTE. 

Tout ce qu'il vous plaira ; mais j'ai quelques lumières ; 
J'en sais autant que vous sur ces grandes matières : 
Un abbé, grand ami de madame Ninon, 
Qui, dans mon jeune temps, fréquentait la maison. 
Et qui même, entre nous, eut du goût pour Lisette, 



LE DEPOSITAIRE. 

Me (lisait que la fenmie est coiniuo la girouette ; 
Quaud elle est ueuve encore, à toute heure on l'entend, 
Elle brille aux regards, elle tourne à tout vent ; 
Elle se fixe enfin quand le temps fa rouillée. 

LE JKUNE GOUU VILLE. 

De ta comparaison j'ai fume émerveillée ; 
Fixe-toi pour Picard, rouille-toi, mon entant : 
Ninon n'en fera rien pour notre ami Garant. 

LISETTE. 

La chose est pourtant sûre. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Ouais ! Ninon marguillière ! 

LISETTE, 

Croyez-le. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Je le crois, et je ne le crois guère ; 
Mais on voit des marchés non moins extravagants, 
Et Paris est rempli de ces événements. 
Aujourd'hui fou en rit, demain on les oublie : 
Tout passe et tout renaît ; chaque jour sa folie. 
Mais quel train, quel fracas, quel trouble, elle verra 
Dans sa propre maison lorsqu'elle y reviendra ! 
Comment sauver Agnant, cette fille si chère? 
Que ferons-nous ici de mon benêt de frère, 
De l'avocat Placet, et de madame Agnant? 

LISETTE. 

Ils ont déjà cherché, dans chaque appartement. 
Ils n'ont pu déterrer la petite Sophie. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Au fond je suis fâché que mon espièglerie 
Ait à mon frère aîné causé tant de tourment ; 
Mais il faut bien un peu décrasser un pédant : 
Ce sont là des leçons pour un grand philosophe. 

LISETTE. 

Oui ; mais madame Agnant paraît d'une autre étoffe ; 
Elle est à craindre ici. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Bon! tout s'apaisera; 
Car enfin tout s'apaise : un quartaut suffira 
Pour faire oublier tout au bonhomme de père ; 
Et plus en ce moment sa femme est en colère. 
Plus nous verrons bientôt s'adoucir son humeur. 



ACTE IV, se h: NE II. 



SCÈNE II. 

GOURVILLE l'aîné, poursuivi pur MADAME AGNANT; 
M. AGNANT, l'avocat PLACET, le jkuxe GOUR- 
VILLE, LISETTE, PICARD. 

r.OLRVILLE l'aÎNK, courant. 

Au secours ! 

MADAME AG-\A.\T, courant après lui. . 

Au méchant! 

M, AGNANT, courant aprcs M""^ Agiant. 

Qu'on l'arrêt g! 

l'avocat PLACET, courant après M. Aguant. 

Au voleur ! 

(Ils font le tour du théâtre on poursuivant Gourville l'aîné.) 
GOURVILLE l'aîné. 

Ah: j'ai le nez cassé! 

MADAME AGNANT. 

Je suis morte ! 

M. AGNANT. 

Ah! ma femme, 
Es-tu morte en effet? 

MADAME AGNANT. 

(A Gourville l'aîné.) 

Non... Séducteur infâme, 
Tu m'enlèves ma fille, impudent loup-garou, 
Et de la mère encor tu viens casser le cou ! 

GOURVILLE l'aîné. 

Eh! madame, pardon! 

madame AGNANT. 

Détestable hypocrite ! 

l'avocat PLACET. 

Race de débauchés ! 

MADAME AGNANT. 

Cœur faux ! plume maudite ! 
Tu me rendras ma fille, ou je t'étranglerai. 

GOURVILLE l'aîné. 

Hélas! je la rendrai sitôt que je l'aurai. 

MADAME AGNANT. 

(Au jeune Gourville.") 

Tu m'insultes encore!... Et toi qui fus si sage, 



446 I^^^ DÉPOSITAIRE. 

Parle, as-tu pu souiïrir un pareil brigandage? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Madame, calmez-vous... Monsieur, écoutez-moi. 

M. AGNANT. 

Volontiers ; tu parais un très-bon vivant, toi ; 
Je t'ai toujours aimé. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Rassurez-vous, mon frère ; 
Vous, monsieur l'avocat, éclaircissons l'affaire ; 
Entendons-nous. 

M. AGNANT. 

Parbleu, Ton ne peut mieux parler : 
Il faut toujours s'entendre, et non se quereller, 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Picard, apportez-nous ici sur cette table 
De ce bon vin muscat. 

M. AGNANT. 

Il est fort agréable ; 
J'en boirai volontiers, en ayant bu déjà : 
Asseyons-nous, ma femme, et pesons tout cela. 

(Il s'assied auprès de la table.) 
MADAME AGNANT. 

Je n'ai rien à peser ; il faut que l'on commence 
Par me rendre ma fille. 

l'avocat placet. 

Oui, c'est la conséquence. 

(Ils se rangent autour de M. Agnant, qui reste assis.) 
GOURVILLE l'aîné. 

Reprenez-la partout où vous la trouverez, 
Et que d'elle et de vous nous soyons délivrés. 

MADAME AGNANT. 

Eli bien ! vous le voyez, encore il m'injurie. 
L'effronté dissolu ! 

LE JEUNE GOURVILLE, à part, à son frère. 

Mon frère, je vous prie, 
Gardons-nous de heurter ses préjugés de front. 

GOURVILLE l'aîné, 

Non, je n'y puis tenir; tout ceci me confond. 

LE JEUNE GOURVILLE, prenant M"» Agnant à part . 

Madame, vous savez combien je suis sincère. 

M. AGNANT. 

Il n'est point frelaté. 



I 



ACTE IV, SCENE II. 447 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Je ne saurais vous taire 
Que depuis quelque temps mon cher frère en eflfet 
Eut avec votre fille un commerce secret. 

GOURVILLE l'aîné. 

Ça n'est pas vrai. 

LE JEUNE GOURVILLE, à son frère. 

Paix donc; c'est un commerce honnête. 
Pur, moral, instructif, pour bien régler sa tête, 
Pour éloigner son cœur d'un monde décevant. 
Et pour la disposer à se mettre en couvent. 

M. AGNANT. 

Mettre au couvent ma fille! oh, le plaisant visage! 

MADAME AGNANT. 

C'est un impertinent. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je vous dis... 

LE JEUNE GOURVILLE, faisant signe à son frère. 

Chut ! 

GOURVILLE l'aîné. 

J'enrage ! \ 
l'avocat placet. 
Cette excuse louable est d'un cœur fraternel ; 
Mais, monsieur, votre aîné n'est pas moins criminel. 
Tenez, monsieur, voilà ses missives infâmes. 
Et ses instructions pour diriger les âmes. 

( Il tire (les lettres de dessous sa robe.) 
LE JEUNE GOURVILLE, prenant les lettres. 

Prêtez-moi. 

l'avocat placet. 
Les voilà. 

LE jeune GOURVILLE. 

D'un esprit attentif 
J'en veux voir la teneur et le dispositif. 

l'avocat placet. 
Mais il faut me les rendre. 

LE jeune GOURVILLE. 

Oui, mais je dois vous dire 
Qu'avant de vous les rendre il me faudra les lire. 

(Il met les lettres dans sa poche; M™* Agnant se jette dessus, et en prend une.) 
GOURVILLE l'aîné. 

Allez, ces lettres sont d'un faussaire. 



448 LE DKl'OSITAIUK. 

M A 1) \ M !•: A C N A .\ T , à Gourville l'aîné. 

Fripon, 
\ioras-tu tes ('crils? Tioiis, voici tout du long 
Tes beaux enseignements dont ma fille se coific; 

Les voici. 

l'avocat placet. 

Nous devons les déposer au greflfe. 

M A 1) A M I-; A G N A N T , prenant des lunettes. 

Écoute... u La vertu que je veux vous montrer 
Doit i)laire à votre cœur, récliautrer, l'éclairer. 
Votre verlu m'encliantc, et la mienne me guide...» 
Ah! je le donnerai de la vertu, perfide! 

GOLIWILLE l'aÎXÉ. 

,1e n"ai jamais écrit ces sottises. 

LE JEUXE GOURVILLE, versant à boire à M. Agnant. 

Voisin ! 

M. AGNANT. 

De la vertu ! 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Voyons celle de ce bon vin. 

(A Mn>e Agnant.) 

Madame, goûtez-en. 

iM A D A M E A G X A N T , ayant bu. 

Peste ! il est admirable ! 

LE JEUXE GOURVILLE, à M. Agnant. 

Vous en aurez ce soir, mon cher, sur votre table ; 
On vous porte un quartaut dont vous serez content. 

M. AGXAXT. 

Non, je n"ai jamais vu de plus honnête enfant. 

LE JEUXE GOURVILLE, à l'avocat Placet. 

Et vous ? 

l'avocat PLACET boit un coup. 

Il est fort bon ; mais vous ne pouvez croire 
Qu'en l'état où je suis je vienne ici pour boire. 

LE JEUXE G U R VI L L E en présente à son frère. 

Vous, mon frère? 

GOURVILLE l'aÎXÉ. 

Ah ! cessez vos ébats ennuyeux ; 
Plus vous paraissez gai, plus je suis sérieux; 
Après tant de chagrins et de tracasserie. 
C'est une cruauté que la plaisanterie ; 
Dans ce jour de malheur tout le quartier, je croi, 
S'était donné le mot pour se moquer de moi. 



ACTE IV, SCÈNE II. 449 

(A .\;n"' Agnaiit.) 

Ma voisine, à la fin, vous voilà bien instruite 
Que si votre Sophie est par malheur en fuite, 
Ce n'était pas pour moi quelle a fait ce beau tour; 
Ni vos yeux ni les siens ne m'ont donné d'amour. 

MADAME AGNANT. 

Mes yeux, méchant! 

GOLUVILLE l'aÎXÉ. 

Vos yeux. C'est une calomnie, 
Un mensonge effroyable inventé i)ar l'envie. 
Vous en rapportez-vous au bon monsieur (iarant? 
Nous l'attendons ici de moment en moment : 
Il connaît assez bien quelle est mon écriture; 
Et dans sa poche même il a ma signature ; 
Il a jus([u"à la clef de mon appartement, 
Où lui-même a laissé tout mon argent comptant: 
Il me rendra justice. 

madame agnant. 

Oh ! c'est un honnête homme. 

l'avocat placet. 
Un grand homme de bien, 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Chacun ainsi le nomme. 

MADAME AGNANT. 

Un homnie franc, tout rond. 

M. AGNANT. 

L'oracle du quartier. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Madame, entre nous tous, je veux vous confier 
Quelle est à ce sujet ma pensée. 

M, AGNANT, en buvant, et le regardant ensuite fixement. 

Oui, confie. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Je crois que c'est chez lui que la belle Sophie 
A couru se cacher pour fuir votre courroux, 
Et pour qu'il la remît en grâce auprès de vous : 
Dans toute la paroisse il prend soin des affaires, 
Très-charitablement, des filles et des mères. 

MADAME AGNANT. 

Vraiment, l'avis est bon. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Mademoiselle Agnant 

6. — Théatue. V. '29 



450 LE DÉPOSITAIRE. 

V (lu cœur; elle pense, et n'est plus une enfant; 

^'ous YiWQz souffletée, elle s'en est sentie 

l n peu trop vivement, et puis elle est partie. 

M. ACiNANT, toujours assis, et le vorro à la main- 

(l'est votre faute aussi, ma femme; et franchement 
Vous deviez avec elle agir moins durement : 
Vous avez la main prompte, et vous êtes la cause 
J)e tout notre malheur. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Mon Dieu, c'est peu de chose. 
Allez, tout ira bien... J'entends monsieur Garant; 
11 revient; parlez-lui, mon frère, et promptement : 
Sur tous les marguilliers on sait votre influence; 
Déployez avec lui votre rare éloquence, 

GOliRVILLE l'aîné. 

Que lui dire? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Vous seul pouvez persuader. 

GOURVILLE l'aîné. 

Persuader! et quoi? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Tout va s'accommoder. 

GOURVILLE l'aîné. 

Comment ? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Vous seul pouvez manier cette affaire, 
Vous seul rendrez Sophie à sa charmante mère. 

GOURVILLE l'aîné. 

Moi? 

madame agnant. 
Va, si tu la rends, je te pardonne tout. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je n'entends rien... 

LE JEUNE GOURVILLE. 

D'un mot vous en viendrez à bout. 

GOURVILLE l'aîné. 

Allons donc. 

(Il sort.) 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Vous mettrez la paix dans le ménage. 

M. AGNANT, montrant le jeune Gourville. 

Ma femme, ce jeune homme est un esprit bien sage. 



ACTE IV, SCÈNE III. 4;j, 



SCENE III. 

LES précédents; le jeune fiOUR ville, prenant par la main 
M. ET MADAME AGNANT, et so mettant entre eux. 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Puisqu'il n'est plus ici, je puis avec candeur, 
Madame, en liberté vous ouvrir tout mon cœur. 
J'ai traité devant lui cette importante atfaire 
Comme peu dangereuse, et j'excusais mon frère; 
Mais je dois avec vous faire réllexion 
Que nous hasardons tous la réputation 
D'une fille nubile, et sous vos yeux instruite, 
Au chemin de l'honneur par vos leçons conduite : 
Ce chemin de l'honneur est tout à fait glissant; 
Ceci fera du bruit, le monde est médisant. 

madame AGNANT. 

Et c'est ce que je crains. 

LE jeune GOURVILLE. 

Une fdle enlevée, 
Avec procès-verbal chez un homme trouvée : 
Vous sentez bien, madame, et vous comprenez bien 
Que de tout le .Marais ce sera l'entretien ; 
Qu'il en faut prévenir la triste conséquence. 

M. AGNANT. 

Par ma foi, ce jeune homme est rempli de prudence. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

J'ai fort à cœur aussi,- dans ce fâcheux éclat, 
Le propre honneur lésé de monsieur l'avocat. 
Que pensera tout l'ordre en voyant un confrère 
Qui prend, sans respecter son grave caractère, 
Une fille à ses yeux enlevée aujourd'hui, 
Dont un autre est aimé?... Fi! j'en rougis pour lui. 

l'avocat placet. 
Alais, monsieur, c'est moi seul que cette affaire touche : 
On me donne une dot qui doit fermer la bouche 
Aux malins envieux, prêts à tout censurer; 
Dix mille écus comptant sont à considérer, 

M. AGNANT, toujours bien fixe, et l'air un peu hébété d'un buveur honnête, 
mais non pas d'un vilain ivrogne de comédie à hoquets. 

Vous avez de gros biens? 



432 LE DÉPOSITAIRE. 

I. 'avocat placet. 

Oui, j"ai mon éloquence, 
Mon étude, ma voix, les plaideurs, raudiencc, 

I.E JEUNE GOUU VILLE. 

Madame, je vous plains; j'avoue ingénument 

Qu'on devait respecter un tel engagement. 

Mon frère a fait sans doute une grande sottise 

D'enlever la future à ce futur promise ; 

Il n'en peut résulter qu'une triste union, 

Pleine de jalousie et de dissension; 

Les deux futurs ensemble à peine pourraient vivre. 

MADAME AGNA.\T. 

J'en ai peur en effet. 

M. AG.XANT. 

Il parle comme un livre, 
Il a toujours raison. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Par un destin fatal 
Vous voyez que mon frère a seul fait tout le mal; 
C'est votre propre sang, c'est l'honneur qu'il vous ôte : 
Madame, c'est à moi de réparer sa faute ; 
Pour Sophie, il est vrai, je n'eus aucun désir, 
Mais je l'épouserai pour vous faire plaisir. 

M. AG.NANT, 

Parbleu, je le voudrais. 

l'avocat placet. 

Moi, non. 
madame agnant. 

Quelle folie ! 
Tu n'as rien, un cadet de Basse-Normandie 
Est plus riche que toi. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

D'aujourd'hui seulement 
Notre belle Ninon m'a fait voir clairement 
Que j'ai cent mille francs que m'a laissés mon père ; 
Monsieur Garant lui-même en est dépositaire. 

MADAME AGNANT. 

Cent mille francs? grand Dieu ! 

M. AGNANT. 

Ma foi, j'en suis charmé. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

De Sophie, il est vrai, je ne suis point aimé ; 



ACTE IV, SCENE III. 4.')3 

Mais je suis à sa mère attaché pour ma vie, 
Et ce n'est que pour vous que je me sacrifie. 

MADAME AGNANT, 

Et la somme, mon fils, est clicz monsieur Garant? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Sans doute; il en convient. 

l'avocat placet. 

J'en doute fortement. 

MADAME AGNANT, à M. Agn:int. 

Cent mille francs, mon cher! 

M. AGNANT, 

Cent mille francs, ma femme ! 
Ah ! ça me plaît. 

MADAME AGNANT, 

Ça va jusqu'au fond de mon âme. 
Cent mille francs, mon fils ! 

LE JEUNE GOURVILLE. 

J'ai quelque chose avec. 

M, AGNANT, 

Il est plein de mérite, et d'ailleurs il boit sec. 

l'avocat PLACET. 

Mais songez, s'il vous plaît.., 

M. AGNANT. 

Tais-toi; je vais le prendre 
Dès ce même moment à ton nez pour mon gendre. 

l'avocat PLACET. 

Comment, madame, après des articles conclus. 
Stipulés par vous-même ! 

MADAME AGNANT, 

Ils ne le seront plus. 

(Elle le pousse.) 

Cent mille francs... Allez. 

M, AGNANT, le poussant d'un autre cutê. 

Dénichez au plus vite, 

MADAME AGNANT, lui faisant faire la pirouette à droite. 

Allez plaider ailleurs. 

M. AGNANT , lui faisant faire la pirouette à gauche. 

Cherchez un autre gîte. 
Cent mille francs! 

l'avocat PLACET. 

Je vais vous faire assigner tous. 



>4 LE DÉPOSIïAIRIî. 

LE JEUNE GOURVILLE, en le retournant. 

N'y manquez pas, 

M, AGXANT. 

Bonsoir. 

MADAME AGNANT. 

Allons, arrangeons-nous. 

(L'avocat Placct o 

SCÈNE IV. 

Li: JEUNE GOURVILLE, 31. AGNANT, MADAME AGNANT, 

M. AGNANT. 

.Mais que n'as-tu plus tôt expliqué ton affaire? 
Pourquoi de ta fortune as-tu fait un mystère ? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ce n'est que d'aujourd'hui que j'en suis assuré. 
Monsieur Garant m'a dit que ce dépôt sacré 
Était entre ses mains. 

M. AGNANT. 

C'est comme dans les tiennes. 

MADAME AGNANT. 

Tout de même : et ma fille ? Afm que tu la tiennes, 
Il faut que je la trouve. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Oh ! l'on vous la rendra. 

M. AGNANT. 

Elle ne revient point, donc elle reviendra. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Mais ne lui donnez plus de soufflets, je vous prie; 
Cela cabre un esprit. 

M. AGNANT. 

Ça peut l'avoir aigrie. 

MADAME AGNANT. 

Ça n'arrivera plus... C'est chez l'ami Garant 
Que tu la crois cachée ? 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Oui, très-certainement. 
Et je vais de ce pas tout préparer, ma mère. 
Pour remettre en vos bras une fdle si chère. 

(Il fait un pas pour sortir.) 



ACTE IV, SCÈNE V. 435 

MADAME AGNANT, rombrassaut. 

11 faut que je t'embrasse. 

M. AGNANT. 

Oui, j'en veux faire autant. 

MADAME AGNANT. 

Reviens bien vite au moins. 

LE JEUNE GOLRVILLE. 

Je revole à l'instant. 

MADAME A G N A N T , l'arrêtant encore. 

Écoute encore un peu, mon cher ami, mon gendre; 
En famille avec toi quels plaisirs je vais prendre ! 
Je ne puis te quitter... va, mon fils... sois certain 
Que ma fille est ta femme. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Oui, tel fut mon dessein. 

MADAME AGNANT. 

Tu réponds d'elle ! 

LE JEUNE GOURVILLE, en s'en allant. 

Oh! oui, tout comme de moi-même. 

MADAME AGNANT. 

Quel bon ami j'ai là! mon Dieu, comme je l'aime! 



SCÈNE V. 

M. AGNANT, MADAME AGNANT. 

M. AGNANT. 

Par ma foi, notre gendre est un charmant garçon. 

MADAME AGNANT. 

Oh ! c'est bien élevé. La voisine Ninon 

Vous a formé cela ; c'est une dégourdie 

Qui sait bien mieux que nous ce que c'est que la vie, 

Un grand esprit, 

M. AGNANT. 

Ah ! ah ! 

MADAME AGNANT. 

Je voudrais l'égaler; 
Mais sitôt qu'elle parle on n'ose plus parler. 

M. AGNANT. 

On dit qu'elle entend tout, et même les affaires, 
Une bonne caboche ! 



456 LE DÉPOSITAIRE. 

MADAME AGNANT. 

On dit que les deux frères 
Lui doivent ce qu'ils sont : comment? cent mille francs! 
L'avocat n'aurait pu les gagner en trente ans ; 
Ce n'est rien qu'un Lavard. 

M. AGNANT. 

Un pédant imbécile, 
Fait pour rincer au plus les verres de Gourville. 



SCENE VI. 

M. AGNANT, MADAME AGNANT, M. GARANT. 

MADAME AGNANT. 

Eli bien? monsieur Garant, enfin tout est conclu. 

M. GARANT, 

Oui, ma chère voisine, et le ciel l'a voulu. 

MADAME AGNANT. 

Quel bonheur ! 

M. GARANT. 

Il est vrai qu'on a sur sa conduite 
Glosé bien fortement ; mais l'hymen par la suite 
Vous passe un beau vernis sur ces péchés mignons. 

MADAME AGNANT. 

L'escapade, monsieur, que nous lui reprochons, 
Ne peut se mettre au rang des fautes criminelles. 

M, GARANT. 

La réputation revient d'ailleurs aux belles 
Ainsi que les cheveux : et puis considérons 
Qu'elle a bien du crédit, des amis, des patrons; 
Et qu'outre sa richesse à tous les deux commune, 
Elle pourra me faire une grande fortune. 

MADAME AGNANT. 

Une fortune, à vous ! 

M. AGNANT. 

Je suis tout interdit. 
Ma fille, de grands biens, des patrons, du crédit! 
Quels discours ! 

MADAME AGNANT. 

Il est vrai qu'elle est assez gentille ; 
Mais du crédit ! 



ACTE IV, SCÈNE VI. 457 

M. GARANT, 

Qui parle ici de votre fille? 

MADAME AC.NANT. 

De qui donc parlez-vous ? 

M. GARANT. 

De la belle Ninon, 
Que j'épouse ce soir, ici, dans sa maison ; 
Je vous prie à la noce, et vous devez en être. 

MADAME AGNANT. 

Comment! vous épousez notre Ninon? 

M. AGNANT. 

Mon maître, 
Est-il bien vrai? 

M. GARANT. 

Très-vrai. 

M. AGNANT. 

J'en suis, parbleu, touché. 
Vous ne pourriez jamais faire un meilleur marché. 

M AD AME AGNANT, 

Et moi je vous disais que je donne Sophie 
A mon petit Gourville, et qu'elle s'est blottie 
Chez vous, en votre absence, et qu'elle en va sortir 
Pour serrer ces doux nœuds que je viens d'assortir. 
Et qu'il nous faut donner, pour aider leur tendresse. 
Cent mille francs comptant que vous avez en caisse. 

M, AGNANT, 

Oui, tant qu'il vous plaira, mariez-vous ici; 
Mais, parbleu, permettez qu'on se marie aussi. 

M. GARANT, 

Rêvez-vous, mes voisins? Et ce petit délire 
Vous prend-il quelquefois ? Qui diable a pu vous dire 
Que Sophie est chez moi, que Gourville aujourd'hui 
Aura cent mille francs qui sont tout prêts pour lui ? 

MADAME AGNANT. 

Je le tiens de sa bouche. 

M. AGNANT. 

Il nous l'a dit lui-môme. 

M. GARANT. 

De ce jeune étourdi la folie est extrême; 

Il séduit tour à tour les filles du Marais ; 

Il leur fait des serments d'épouser leurs attraits ; 

Et pour les mieux tromper, il fait accroire aux mères 



ioH LK DÉPOSITAIRE 

Qu"il a cent mille francs placés dans mes affaires. 
Il n'en est pas un mot, et je ne lui dois rien. 
Monsieur son frère et lui sont tous les deux sans bien, 
Et tous deux au logis cesseront de paraître 
Dès le premier moment que j'en serai le maître. 

MADAME AGXANT. 

Vous n'avez pas à lui le moindre argent comptant? 

M. GARANT. 

l'as un denier. 

MADAME AGNANT. 

Mon Dieu, le méchant garnement! 

M. AGNANT, en buvant un coup. 

C'est dommage. 

MADAME AGNANT. 

Ma fille, à mes bras enlevé.e, 
Après dîner chez vous ne s'était pas sauvée? 

M. GARANT. 

Il n'en est pas un mot. 

MADAME AGNANT. 

Les deux frères, je voi. 
D'accord pour m'outrager, s'entendent contre moi, 

M. AGNANT. 

Les fripons que voilà ! 

M. GARANT. 

Toujours de ces deux frères 
J'ai craint, je l'avouerai, les méchants caractères. 

MADAME AGNANT. 

Tous deux m'ont pris ma fille! ah! j'en aurai raison ; 
Et je mettrai plutôt le feu dans la maison. 

M. GARANT. 

La maison m'appartient; gardez-vous-en, ma bonne. 

MADAME AGNANT. 

Quoi donc! pour épouser nous n'aurons plus personne? 
Allons, courons bien vite après notre avocat; 
Il vaudra mieux que rien. 

M. AGNANT, avec le goste d'un homme ivre. 

Ma femme, il est bien plat. 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



ACTE CINQUIEME. 



SCENE I. 
NINON, LISETTE. 

LISETTE. 

Ah! madame, quel train, quel bruit dans votre absence! 
Quel tumulte eflfroyable, et quelle extravagance! 

M NON. 

Je sais ce qu'on a fait; je prétends calmer tout, 
Kt j'ai pris les devants pour en venir à bout, 

LISETTE. 

Madame, contre moi ne soyez point fâchée 
Que la petite Agnant se soit ici cachée ; 
Hélas! j'en aurais fait de bon cœur tout autant 
Si j'avais eu pour mère une madame Agnant : 
Comment ! battre sa fille ! ah ! c'est une infamie. 

NINON. 

Oui, ce trait ne sent pas la bonne compagnie : 
Notre pauvre Gourville en est encore ému. 

LISETTE. 

Il l'adore en effet. 

NINON. 

Lisette, que veux-tu ? 
Il faut pour la jeunesse être un peu complaisante. 
Ninon aurait grand tort de faire la méchante. 
La jeune Agnant me touche. 

' LISETTE, 

A peine je conçois 
Comment nos plats voisins, avec leur air bourgeois, 
Ont trouvé le secret de nous faire une fille 
Si pleine d'agréments, si douce, si gentille. 



460 LE DEPOSITAIRE. 

NINON. 

Dès la première fois son maintien me surprit, 
Sa grftce me cliarma, j'aimai son tour d'esprit. 
Des femmes quelquefois assez extravagantes, 
Ayant de sots maris, font des tilles charmantes. 
11 fallut bien souffrir de ses très-sots parents 
La visite importune et les plats compliments; 
Sa mère m'excéda par droit de voisinage : 
Sa fille était tout autre; elle obtint mon suffrage. 
Elle aura quelque bien : Gourville, en l'épousant. 
N'est point forcé de vivre avec madame Agnant; 
On respecte beaucoup sa chère belle-mère. 
On la voit rarement, encor moins le beau-père. 
Je me trompe, ou Sophie est bonne par le cœur; 
Point de coquetterie, elle aime avec candeur. 
Je veux aux deux amants faire des avantages. 

LISETTE. 

Vous allez donc ce soir bâcler trois mariages ; 
Celui de ces enfants, le vôtre, et puis le mien. 
Madame, en un seul jour c'est faire assez de bien : 
Il faudrait tout d'un temps, dans votre zèle extrême, 
Pour notre aîné Gourville en faire un quatrième; 
Le mariage forme et dégourdit les gens. 

NINON. 

Il en a grand besoin : tout vient avec le temps. 
Dans la rage qu'il eut d'être trop raisonnable, 
Il ne lui manqua rien que d'être supportable ; 
Mais les fortes leçons qu'il vient de recevoir 
Sur cet esprit flexible ont eu quelque pouvoir : 
Pour toi ton tour approche, et ton affaire est prête. 
Mon cher ami Garant s'était mis dans la tête 
De t'engager, Lisette, à me parler pour lui : 
Il ta promis beaucoup, est-il vrai? 

LISETTE. 

Madame, oui. 

NINON. 

Ln peu de différence est entre sa personne 
Et la mienne peut-être, il promet et je donne : 
Prends cinquante louis pour subvenir aux frais 
De ton nouveau ménage. 



ACTE V, SCÈNE II. 461 

SCÈNE II. 

NINON, LISETTE, PICARD. 

LISETTE. 

Ah! Picard, quels bienfaits! 

(En montrant la bourse.) 

Vois-tu cela ? 

PICARD. 

Madame, il faut d'abord vous dire 
Que mon bonheur est grand... et que je ne désire 
Rien plus... sinon qu'il dure... et que Lisette et moi 
Nous sommes obligés... Mais aide-moi donc, toi; 
Je ne sais point parler. 

NINON. 

J'aime ton éloquence, 
Picard, et je me plais à ta reconnaissance, 

PICARD. 

Ah ! madame, à vos pieds ici nous devons tous... 

NINON. 

Nous devons rendre heureux quiconque est près de nous. 
Pour ceux qui sont trop loin, ce n'est pas notre affaire. 
Çà, notre ami Picard, il faut no me rien taire 
De ce qu'on fait chez moi, tandis qu'en liberté 
J'ai choisi, loin du bruit, cet endroit écartée 

PICARD. 

D'abord un homme noir raisonne et gesticule 
Avec monsieur Garant ; et les mots de scrupule, 
De probité, d'honneur, de raisons, de devoirs. 
M'ont saisi de respect pour ces deux manteaux noirs. 
L'un dicte, l'autre écrit, disant qu'il instrumente 
Pour le faire bien riche, et vous rendre contente. 
Et qu'il fait un contrat, 

NINON. 

Oui, c'est l'intention 
De ce monsieur Garant si plein d'affection, 

1. Molière a dit dans le Misanthrope, acte V, scène viii : 

Un endroit écarté 
Où d'être homme d'honnour on ait la Liberté. 



4G2 LE DÉPOSITAIRE. 

PICAUl). 

(Vest un digne homme ! 

NINON. 

Oh, oui !.. Mais, dis-moi, je te prie, 
Que fait madame Agnant? 

PICARn. 

Mais, madame, elle crie. 
Elle gronde vos gens, messieurs Gourville, et moi. 
Son mari, tout le monde, et dit qu'on est sans foi; 
Et dit qu'on l'a trompée, et que sa fille est prise ; 
Et dit qu'il faudra hicn que quelqu'un l'indemnise. 
Et puis elle s'apaise, et convient qu'elle a tort, 
Puis dit qu'elle a raison, et crie encor plus fort. 

NINON. 

Et monsieur son époux ? 

PICARD. 

En véritable sage. 
Il voit sans sourciller tout ce remue-ménage, 
Et, pour fuir les chagrins qui pourraient l'occuper, 
Il s'amusait à boire attendant le souper. 

NINON. 

Que fait notre Gourville? . - 

PICARD. 

En son humeur plaisante 
Il les amuse tous, et hoit, et rit, et chante. 

NINON. 

Et l'autre frère ? 

PICARD. 

Il pleure. 

NINON. 

Ah ! j'aime à voir les gens 
Dans leur vrai caractère à nos yeux se montrants. 
Monsieur le marguillier est bien le seul peut-être 
Qui voudrait dans le fond qu'on pût le méconnaître ; 
Malgré sa modestie on le découvre assez... 
Ah! voici notre aîné qui vient les yeux baissés. 



ACTE V, SC1>:NE III. i(.:j 

SCÈNE TH. 

NINON, GOURVILLE l'aIné, LISETTE, PICARD. 

GOURVILLE L AINK, vôtu plus régulièrement, mieux coilTé, 
ot l'air plus honnête. 

\ous me voyez, madame, après trétranges crises, 

Bien sot et jjien confus de toutes mes bêtises : 

Je ne mérite pas votre excès de bonté. 

Dont, tout en plaisantant, mon frère m'a flatté. 

Hélas ! j'avais voulu, dans ma mélancolie. 

Et dans les visions de ma sombre folie. 

Me séparer de vous, et donner la maison 

Que vos propres bienfaits ont mise sous mon nom. 

NINON. 

Tout est raccommodé. J'avais pris mes mesures, 
Tout va bien. 

GOtnviLLE l'aîné. 

Vous pourrie/ i)ar(lonner tant d'injures! 
J'étais coupable et sot. 

NINON. 

Ali ! vos yeux sont ouverts ; 
Vous démêlez enfin ces esprits de travers. 
Ces cagots insolents, ces sombres rigoristes •, 
Qui pensent être bons quand ils ne sont que tristes, 
Et ces autres fripons, n'ayant ni feu ni lieu, 
Qui volent dans la pocbe en vous parlant de Dieu ; 
Ces escrocs recueillis, et leurs plates bigotes 
Sans foi, sans probité-, plus mécliantes que sottes. 
Allez, les gens du monde ont cent fois plus de sens, 
D'honneur et de vertu, comme plus d'agréments. 

GOURVILLE l'aîné. 

Vous en êtes la preuve. 

NINON. 

Ainsi la politesse 
Déjà dans votre esprit succède à la rudesse ; 
Je vous vois dans le train de la conversion : 
Vous deviendrez aimable, et j'en suis caution. 
Mais comment trouvez-vous ce grave personnage 

1. Dans la version première, il y avait dévots au lieu de cagots. (G. A.) 
'2. Dans la même version, on lisait piété au lieu de probité. (G. A.) 



464 LE DÉPOSITAIRE. 

(Jiic mon bizarre sort nie donne en mariage? 

GOLUVILLE l'aîné. 

Il ne m'appartient plus d'avoir un sentiment; 
Tout ce (jue vous ferez sera lait prudemment. 

M N N . 

Blàmeriez-vous tout bas une union si chère? 

GOinvii.LE l'aîné. 
Je n'ose plus blâmer ; mais quand je considère 
Que pour nous séparer, pour m'entraîner ailleurs, 
il vous a peinte à moi des plus noires couleurs, 
Qu'il voulait vous chasser de votre maison même... 

NINON. 

Oh! c'était par vertu; dans le fond Garant m'aime, 
Il ne veut que mon bien : c'est un homme excellent : 
Mais ne lui donnez plus la clef de votre argent ; 
Et surtout gardez-vous un peu de ses cousines. 

GOL'RVILLE l'aÎNÉ. 

Ah! que ces prudes-là sont de grandes coquines! 
Quel antre de voleurs ! et cependant enfin 
Vous allez donc, madame, épouser le cousin ! 

NINON. 

Reposez-vous sur moi de ce que je vais faire : 

Allez, croyez surtout qu'il était nécessaire 

Que j'en agisse ainsi pour sauver votre bien; 

Un seul moment plus tard vous n'aviez jamais rien. 

GOURVILLE l'aîné. 

Comment ? 

NINON. 

Vous apprendrez par des faits admirables 
De quoi les marguilliers sont quelquefois capables ; 
Vous serez convaincu bientôt, comme je croi. 
Que ces hommes de bien sont différents de moi : 
Vous y renoncerez pour toute votre vie, 
Et vous préférerez la bonne compagnie. 

GOLUVILLE l'aîné. 

Je ne réplique point. Honteux, désespéré, 
Des sauvages erreurs dont j'étais enivré, 
Je vous fais de mon sort la souveraine arbitre; 
Et dépendant de vous, je veux vivre à ce titre'. 

1. Voltaire trouvait cliose plaisante de faire réussir sur le théâtre une femme 
légère, mais estimable, qui fait d'ua sot dévot un honnête homme. (G. A.) 



ACTE V, SCÈNE IV. 465 



SCENE IV. 

NINON, GOURYILLE l'aîné; GOURVILLE le jeunk 
amenant M. et M AD AiME AGNANT; LISETTE, PICARD. 

LE JEUNE GOIJRVILLE. 

Adorable Ninon, daignez tranquilliser 

Notre madame Agnant, qu'on ne peut apaiser. 

M, AGNANT. 

Elle a tort. 

MADAME AGNANT. 

Oui, j'ai tort quand ma fille est perdue, 
Qu'on ne me la rend point! 

LE JEUNE GOURVILLE, 

Eh! mon Dieu, je me tue 
De vous dire cent fois qu'elle est en sûreté. 

MADAME AGNANT. 

Esl-ce donc ce benêt... ou toi, jeune éventé, 
Qui m'as pris ma Sophie? 

GOURVILLE l'aîné. 

Hélas ! soyez très-sûre 
Que je n'y prétends rien. 

LE jeune GOURVILLE. 

Eh bien ! moi, je vous jure 
Que j'y prétends beaucoup. 

MADAME AGNANT, 

Va, tu n'es qu'un vaurien, 
Un fort mauvais plaisant, sans un écu de bien. 
J'avais un avocat dont j'étais fort contente ; 
Je prétends qu'il revienne, et veux qu'il instrumente 
Contre toi pour ma fille; et tes cent mille francs 
Ne me tromperont pas, mon ami, plus longtemps : 
Ni vous non plus, madame. 

NINON. 

Écoutez-moi, de grâce; 
Souffrez sans vous fâcher que je vous satisfasse. 

MADAME AGNANT, 

Ah ! souffrez que je crie, et quand j'aurai crié 
Je veux crier encore, 

M, AGNANT. 

Eh ! tais-toi, ma moitié. 

6. — Théâtre. V. 30 



460 LE l)i:i'OSlTAIRK. 

Madame Ninon parle; écoutons sans rien dire. 

M NON. 

Mes bons, mes cliers voisins, daignez d'abord nVinstruiro 

Si c'est Totre intérêt et votre Aolonté 

De donner votre iille et sa propriété 

A mon jeune (iourville, en cas que par mon compte 

A cent bons mille francs sa fortune se monte? 

M. AGNANT. 

Oui, parbleu, ma voisine. 

NINON. 

Eh bien ! je vous promets 
On"il aura cette somme. 

MADAME AGNANT. 

Ah! cela va bien... Mais 
Pour fi?iir ce marché que de grand cœur j'approuve. 
Pour marier Soi)liie, il faut qu'on la retrouve; 
On ne peut rien sans elle. 

NINON. 

Eh bien ! je veux encor 
M'engager avec vous à rendre ce trésor. 

M. ET MADAME AGNANT, 

Ah! 

NINON. 

Mais auparavant je me flatte, j'espère, 
Que vous me laisserez finir ma grande affaire 
Avec le vertueux, le bon monsieur Garant. 

MADAME AGNANT. 

Oui, passe, et puis la mienne ira pareillement. 

PICARD. 

Et puis la mienne aussi. 

M. AGNANT. 

C'est une comédie ; 
Personne ne s'entend, et chacun se marie. 

(A Gournllo l'aîné.) 

Soupera-t-on bientôt? Allons, mon grand flandriii, 
Il faut que je t'apprenne à te connaître en vin. 

GOURVILLE l'aîné. 

(A Ninon.) 

J'y suis bien neuf encore... A tout ce grand mystère 
Ma présence, madame, est-elle nécessaire? 

NINON. 

Vraiment oui ; demeurez : vous verrez avec nous 



ACTE V, SCÈNE V. 467 

Ce que monsieur Garant veut bien faire pour vous; 
Et nous aurons besoin de votre signature. 

LISETTE. 

Je sais signer aussi. 

NINON. 

Nous allons tout conclure. 

M. AGNANT. 

Eli bien! tu vois, ma femme, et je l'avais bien dit, 
Que madame Ninon avec son grand esprit 
Saurait arranger tout. 

MADAME AGNANT. 

Je ne vois rien paraître. 

NINON. 

Voilà monsieur Garant; vous allez tout connaître. 



SCENE V. 

LES précédents; m. GA RANT, après avoir salué la compagnie, 
qui se range d'un côté, tandis que M. Garant et Ninon se mettent de l'autre ; 
les domestiques derrière. 

M. GARANT, serra:. t la main de Ninon. 

La raison, l'intérêt, le bonbeur vous attend. 
Voici notre acte en forme et dressé congrûment, 
Avec mesure et poids, d'une manière sage, 
Selon toutes les lois, la coutume, et l'usage. 

(A M"" Agnant.) (A M. Agnant.) 

Madame, permettez... Un moment, mon voisin. 

NINON. 

De mon côté je tiens un cbarmant parcbemin. 

M. GARANT. 

Le ciel le bénira ; mais, avant d'y souscrire, 

A l'écart, s'il vous plaît, mettons-nous pour le lire. 

NINON. 

Non, mon cœur est si plein de tous vos tendres soins. 

Que je n'en puis avoir ici trop de témoins; 

Et même j'ai mandé des amis, gens d'élite. 

Qui publieront mon choix et tout votre mérite. 

Nous souperons ensemble ; ils seront enchantés 

De votre prud'bomie et de vos loyautés. 

Sans doute ce contrat porte en gros caractères 

Les deux cent mille francs qui sont pour les deux frères ? 



168 LE DEPOSITAIHK. 

M. CAUANT. 

J'ignore ce qu'on peut leur devoir en effet, 

Et cela n'entre point dans l'état mis au net 

Des stipulations entre nous énoncées. 

Ce sont, >ous le savez, des allaires passées; 

Et nous étions d'accord qu'on n'en parlerait plus. 

M. AGNA.NT. 

Comment ? 

MADAME AGNANT. 

A tout moment cent mille francs perdus! 
Ma fille aussi ! sortons de ce franc coupe-gorge 

(Montrant lo jeuno Gourville. ) 

OÙ chacun me trompait, où ce traître m'égorge. 

(A Gourville l'aîné.) 

Et c'est vous, grand nigaud, dont les séductions 
M'ont valu mes chagrins, m'ont causé tant d'affronts : 
Ma fille payera cher son énorme sottise. 

GOURVILLE l'aîné. 

Vous vous trompez. 

LISETTE. 

Voici le moment de la crise. 

LE JEUNE GOURVILLE, arrêtant M. et M""^ Agnant, et les ramenant tous deux 

par la main. 

Mon Dieu, ne sortez point; restez, mon cher Agnant : 
Quoi qu'il puisse arriver, tout finira gaîment. 

NINON , à M. Garant dans un coin du théâtre, tandis que le reste 
des personnages est de l'autre. 

Il faut les adoucir par de bonnes paroles. 

M. GARANT. 

Oui, qui ne disent rien... là... des raisons frivoles. 
Qu'on croit valoir beaucoup. 

NINON. 

Laissez-moi m'expliquer, 
Et si dans mes propos un mot peut vous choquer, 
N'en faites pas semblant. 

M. GARANT. 

Ah! vraiment, je n"ai garde. 

MADAME AGNANT, à M. Agnant. 

Que disent-ils de nous? 

NINON, à M. Garant. 

Et si je me hasarde 
De vous interroger, alors vous répondrez. 
Madame, et vous, Gourville, enfin vous apprendrez 



ACTE V, SCÈNE V. 469 

Quels sont mes sentiments, et quelles sont mes vues. 

MADAME AGN'ANT, 

Ma foi, jusqu'à présent elles sont peu connues. 

NINON, à M""» Agnaiit. 

Vous voulez votre fille et de l'argent comptant? 

MADAME AGNANT. 

Oui, mais rien ne nous vient. 

NINON. 

Il faut premièrement 
Vous mettre tous au fait... Feu monsieur de Gourville 
Me confia ses fils, et je leur fus utile : 
Il ne put leur laisser rien par son testament ; 
Vous en savez la cause. 

MADAME AGNANT. 

Oui. 

NINON. 

Mais, par supplément. 
Il voulut faire choix d'un fameux personnage, 
Justement honoré dans tout le voisinage. 
Et hien recommandé par des gens vertueux 
Et ses amis secrets, tous hien d'accord entre eux ; 
Et cet homme de hien nommé son légataire, 
Cet homme honnête et franc, c'est monsieur. 

M. GARANT, faisant la révérence à la compagnie. 

C'est me faire 
Mille fois trop d'honneur. 

NINON, 

C'est à lui qu'on légua 
Les deux cent mille francs qu'en hâte il s'appliqua. 
Des esprits prévenus eurent la fausse idée 
Qu'une somme si forte et par lui possédée 
N'était rien qu'un dépôt qu'entre ses mains il tient 
Pour le rendre aux enfants auxquels il appartient; 
Mais il n'est pas permis, dit-on, qu'ils en jouissent : 
C'est un crime effroyahle, et que les lois punissent. 

(A M. Garant.) 

N'est-ce pas? 

M. GARANT. 

Oui, madame. 

NINON. 

Et ces graves délits, 
Comment les nomme-t-on ? 



470 LE DEPOSITAIRE. 

M. GAUANT, 

Des fldéicommis. 

NIXON, 

Et, pour se mettre en règle, il laiit qu'un honnête homme 
Jure qu'ti son profit il gardera la somme? 

M." GARANT. 

Oui, madame. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Ah! fort Lien. 

M. AGNANT. 

Et monsieur a j uré 
Qu'il gardera le tout ? 

M. GARANT. 

Oui, je le garderai. 

MADAME AGNANT, au jeune Gourville. 

De ta femme, ma foi, voilà la dot payée. 
J'enrage. Ah! c'en est trop. 

NINON. 

Soyez moins effrayée. 
Et daignez, s'il vous plaît, m'écouter jusqu'au bout. 

GOURVILLE l'aîné. 

Pour moi, de cet argent je n'attends rien du tout; 
Et je me sens, madame, indigne d'y prétendre. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

Pour moi, je le prendrais, au moins pour le répandre. 

NINON. 

Poursuivons... Toujours prêt de me favoriser, 
Monsieur, me croyant riche, a voulu m'épouser. 
Afin que nous puissions, dans des emplois utiles. 
Nous enrichir encor du bien des deux pupilles. 

M, GARANT. 

Mais il ne fallait pas dire cela. 

NINON. 

Si fait ; 
Rien ne saurait ici faire un meilleur effet. 

(Aux autres personnages.) 

Il faut vous dire enfin qu'aussitôt que (Jourville 
Eut fait son testament, un ami difficile, 
Un esprit de travers, eut l'injuste soupçon 
Que votre marguillier pourrait être un fripon. 

M. GARANT. 

Mais vous perdez la tête ! 



ACTE V, SCÈNE V. 471 

MNON. 

Eh! mon Dieu, non, vous dis-je. 
(iourville épouvanté dans l'instant se corrige; 
Et pout-être trompé, mais sain d'entondomont, 
Il lait, sans eu riou dire, un second testament. 
11 m'a fallu courir longtemps chez les notaires 
Pour y faire apposer les formes nécessaires, 
Payer de certains droits qui m'étaient inconnus : 
Et, si j'avais tardé, les miens étaient perdus; 
.Monsieur gardait l'argent pour sou heau mariage. 
Tenez, voilà, je pehse, un testament fort sage : 
Il est en ma faveur; c'est pour moi tout le hien : 
J'en ai le cœur percé ; monsieur Garant n'a rien. 

M. AGNANT. 

Quel tour! 

MADAME AGNANT. 

La brave femme ! 

NINOX , en montrant les deux Gourville. 

Entre eux deux je partage, 
Ainsi que je le dois, le petit héritage. 
Je souhaite à monsieur d'autres engagements, 
Une plus digne épouse, et d'autres testaments. 

M. GARANT. 

Il faudra voir cela. 

NINON. 

Lisez, vous savez lire. 

LE JEUNE GOURVILLE. 

11 médite beaucoup, car il ne peut rien dire. 

NINON, à Mme Agnant. 

La dot de votre fille enfin va se payer. 

M. GARANT, en s'en allant. 

Serviteur. 

LE JEUNE GOURVILLE, lui serrant la main. 

Tout à vous. 

NINON. 

Adieu, cher marguillier. 

MADAME AGNANT. 

\dieu, vilain mâtin, qui m'en fis tant accroire. 

M. AGNANT, le saisissant par le bras. 

Et pourquoi t'en aller? Reste avec nous pour boire. 

M. G.\RANT, se débarrassant d'eux. 

L'œuvre m'attend, j'ai hâte. 



472 LE DKPOSITAIRE. 

LISETTE , lui faisant la révérence, et lui montrant la bourse do cinquante louis. 

Acceptez ce dépôt ; 
Vous les gardez si bien. 

GOURVILLE l'aîné. 

Laissons là ce maraud. 

LE JEUNE GOURVILLE, à Ninon. 

Ail ! je suis à vos pieds. 

MADAME AGNANT. 

Nous y devons tous être. 

GOURVILLE l'aîné. 

Comme elle a démasqué, vilipendé le traître ! 

madame agnant. 
VA ma fille? 

NINON. 

Ail ! croyez que, dès qu'elle saura 
Qu'on va la marier, elle reparaîtra. 

LISETTE, à Picard. 

iNe favais-je pas dit, Picard, que ma maîtresse 

A plus d'esprit qu'eux tous, d'honneur, et de sagesse? 



FIN DU DÉPOSITAIRE. 



VARIANTES 

DE LA COMÉDIE DU DÉPOSITAIRE. 



Page 39G, ligne 11. — L'édition de 1772, qui est sans préface, porte : 

M. ARMANT, bon diable, bon ivrogne, bon bourgeois. 

MADAME ARMANT, babillée et coiffée à l'antique, grande acariâtre 
et bonne femme. 

Les noms sont changés dans l'édition de 1772 avec préface. (B.) 

Page 397, l"" vers. — Dans la première édition !a pièce commençait 
ainsi :_ 

N I\0\. 

Mon indulgence est grande, et c'est là mon partage; 
J'en eus un peu besoin quand j'étais à votre âge ; 
Mais si j'eus des amants, ils sont tous mes amis. 
Malheur aux coeurs mal faits, toujours mat assortis. 
Se prenant, se quittant par pure fantaisie, 
L'un à l'autre étrangers le reste de leur vie ! 
Eh bien ! vous aimez donc cette petite Armant? 

LE JEUNE GOUr.VILLE. 

Oui, ma belle Ninon. 

NINON. 

C'est une aimable enfant. 
Ce n'est point sa beauté, sa grâce, que je vante ; 
Mais sa naïveté. Sa douceur est charmante ; 
Et j"ai su que, depuis qu'elle a ses dix-sept ans, 
Elle n'a demandé pour grâce à ses parents 
Que la permission de pouvoir faire usage 
De la proximité de notre voisinage: 
Elle me vient souvent voir en particulier. 
Son esprit me surprend ; son ton est singulier. 
Et ne tient point du tout de sa sotte famille. 
J'aime sincèrement cette petite Mlle ; 
Je voudrais son bonheur ; elle me fait pitié, 
Et, je vous l'avouerai, cette seule amitié 
M'engage à recevoir et le père et la mère. 



474 VARIANTES DU DEPOSI'I A1K1-. 

.le me suis aperçu qu'elle avait su vous plaire. 
Mais est-ce un simple goût, une inclination ? 

r. ou R VILLE. 

Ma foi, je crois avoir beaucoup do passiou. 
Uu certain avocat, etc. 

Page 398, vers 10 : 

Le père aime le vin. 

NIXON, 

C'est un vice du temps. 
La mode en passera. 

G U R V I L L E. 

La mère est bien revôcbe, 
Sotte... un oison bridé, devenu pigriècbe. 
Bonne diablesse au fond 

Ibid., vers 22 : 

Et nos bruyants seigneurs et nos faiu bons esprits. 

Ibid.^ vers 26 : 

Ma Sophie est charmante, et ne m'ennuiera pas. 

M NON. 

Je vous l'ai déjà dit; elle est pleine d'appas. 
» Mais elle aura du bien; certaine vieille tante, 
Dont je sais qu'elle hérite, a raille écus do rente : 
Et si dans votre amour vous pouviez persister... 
Nous verrons; c'est vous seul qu'il faudra consulter. 
Aimez-la, etc. 

l'âge 399, vers 6 : 

des gens d'esprit qu'on quitte. 

Ibid., vers 8 : 

Peu fidèle en amour. 

Ibid.j vers 13 : 

Vous saurez à quel point j'avais sa confiance. 
Je dois à ses enfants quelque reconnaissance. 
Notre union fut pure, et de si nobles nœuds 
Seront les seuls liens qui nous joindront tous deux. 

GO un VILLE. 

Hélas ! je vous dois tout : tant de bonté m'accab'e, etc. 

Page 400, vers 18: 

Oui, je suis libertin... 



VARIAMES r>U DEPOSITAIRE. 475 

Page 402, vers 10 : 

M\0\, à M. Garant. 
Vous régissez si bien leur petite finance, 
. Que les pauvres bientôt seront dans l'abondance. 

Page 406, vers 3 : 

M. GARANT, à Ninon. 

J'ai d'honnêtes desseins que je vous confierai : 
Vous êtes éclairée, avisée, et discrète, etc. 

Page 413, dernier vers : 

Vos propos indécents comme votre conduite 
Me font pitié, etc. 

Page 414, vers 19: 

cotn VILLE l'aîné. 
Nagez dans les plaisirs, dans ces plaisirs honteux 
Qui nous laissent dans l'âme un vide épouvantable... 
Un vide... un repentir... un repentir durable. 
Oui, je renonce au monde après cet entretien, 
l'^t je ne vivrai plus qu'avec des gens de bien. 
Ou je vivrai tout seul, tout seul... avec mes livres. 
Loin de ces passions dont tant de cœurs sont ivres, 
Comme je vous l'ai dit. Et je préfère un trou, 
Un ermitage, un antre. 

LE JEUNE GOUn VILLE. 

Adieu, mon pauvre fou. 

SCÈNE II. 

GOURVILLE l'aîné. 

Je pleure sur son sort; et je vois avec peine 
Que sa mauvaise tête à sa perte l'entraîne. 
Qu'Épictète a raison ! qu'il peint bien à mon sens, etc. 

Page 416, vers 13 : 

Je suis maître de moi, je suis bon, juste,, sage. 

Page 418, vers 18: 

M. GARANT. 

A la faire sortir a dû vous engager. 

Déjà plus d'une fois ici ma conscience 

Sur elle et votre frère eût rompu le silence; 

Mais j'ai cru vous devoir quelque ménagement. 

Je n'en puis plus garder sur ce dérèglement. 

GOURVILLE l'aîné. 

Voilà donc la raison, etc. 



476 VARIANTES DU DÉPOSITAIRE. 

Page 418, vers 29: 

Pour la pliilosophie. 

Page 419, vers 2: 

M. GARA\T. 

Avec tous les dehors que veut la bienséance. 
Pour bien faire... écoutez... vendez-moi la maison... 
Ou bien passoz-moi...lii... quelque donation, 
Un acte bien secret, etc. 
Et vous aurez vos droits sans être compromis. 

Ibid., vers 9: 

GOIRVILLE L'AÎ\'É. 

Cette idée est profonde; il a raison : les sages 
Sur le reste du monde ont de grands avantages. 

Page 420, vers 13: 

Votre amitié, vos soins, vos conseils, tout me flatte. 

Page 422, vers 19 : 

Désespéré, perJu; dans le vice empâté. 

Page 423, vers 5 : 

Vous avez amassé justement, sans scrupule... 

M N \. 

Non; 
Mais mon bien me suffit pour tenir ma maison. 

Ibid., vers 9 : 

M. GARANT. 

Des gens considérés, même en place importante. 
Sont liés avec vous d'une amitié constante; 
Et si vous le vouliez, etc. 

Ibid., vers 15 : 

NINON. 

Craindre d'importuner, 

Ne les point avertir de nous abandonner, etc. 

Ibid., vers 21 : 

M. GARANT. 

Et votre sentiment est ici ma leçon. 
Je voudrais... Je me sens embarrassé, peut-être 
Assez mal à propos, plus que je ne dois l'élre ; 
Je voudrais revenir sur un certain discours 
Que vous avez eu l'air d'interrompre toujours. 



VARIANTES DU DKPOSITA I KI< . 477 

Souffrez qu'enfin ici j'en fasse l'ouverture, 
Pleine de confiance et d'une amitié pure. 
Je vis honnêtenioiit; mais avec plus d'argent 
Je ferais plus de bien. 

\ l \ G N. 

Je le cr >is bonnement. 

M. GARWT. 

Il vous faut un état. Vous êtes de mon âge, 
Je suis aussi du vôtre. 

MNO\. 

Oui ; mais le mariage 
jKe convient point du tout à mon humeur; je croi, 
Par cent bonnes raisons, qu'il n'est pas fait pour moi. 
Pour changer, il faudrait qu'une très-grande aisance 
Parût à ma vieillesse assui-er l'opulence. 

M. G/^nA^T. 
Eii ! je viens vous l'offrir. De nos biens rassemblés, etc. 

Page 424, vers 8 : 

11 faut que le crédit augmente votre aisance ; 

Et, si vous le vouliez, j'aurais, par ce canal. 

Un fortuné brevet de fermier générai. 

Nous ferions en secret mille bonnes affaires. 

Qui produiraient beaucoup en ne nous coûtant guères; 

Et votre rare esprit, etc. 

Page 425, vers 1 5 : 

M N N. 

Il est vrai qu'on pourrait m'imputcr par envie 
Je ne sais quoi d'injuste, et quelque hypocrisie. 

M. GARANT. 

Eh ! mon Dieu ! c'est par là qu'on réussit souvent ; 
Cette monnaie est fausse, elle a du cours pourtant. 
Que me sont, après tout, les enfants do Gourville? 
Rien que des étrangers à qui je fus utile. 
Il faut l'être à nous seuls, etc. 

Page 429, vers 7 : 

Alarguiilier, receveur, ayant beaucoup d'argent. 

Page 433, vers 2 : 

GOURVILLE L'AÎMJ. 

Voulant rester chez moi, monsieur Garant me donne 
Chez la discrète Aubert rendez-vous à dîner. 
Avec lui, me dit-il, il y doit amener 
Bientôt quelques docteurs, tous savants personnages, 
Parfaits chez les parfaits, etc. 

Page 434, vers 4 : 

Vous avez oublié votre philosophie. 



478 VARIANTES DU 1M:P0SITAIKE. 

Page 434, vor> 7 : 

Que je n"ai jamais lus dans tous nos vieux auteurs. 

/6(V/.^ vers 8 : 

Je l'écoutais parler, je la voyais sourire 
Avec un agrément que Ton no peut décrire. 
Le poison le plus doux dans mes veines glissait ; 
J'étais hors de moi-mônio; elle s'attendrissait... 
Nous nous attendrissions... Monsieur Aubert arrive; 
Madame Aubert s'enfuit, a l'air d'être craintive... 
Comme une femme, enfin, prise avec un amant. 
Moi, neuf en pareil cas, que faire en ce moment? 
Aubert est un brutal, et, craignant quelque esclandre, 
J'ai pris, sans dire un mot, le parti de descendre. 
Je sors en maudissant les Auberts, les Garants, 
Et donnant de bon cœur au diable les savants. 
Ah ! Lisette! ah, Picard 1 le sage est peu de chose! etc. 

Page 43o, avant-dernier vers : 

LE JEUNE COLR VILLE. 

Mon frère, pardonnez ce petit tour joyeux. 

(Bas, à Lisette.) 
Lisette, écoute-moi ; la petite Sophie 
Vient de fuir chez madame, et je te la confie; 
Sous sa protection elle doit se placer 
Pour éviter l'hymen où l'on veut la forcer. 
Mais surtout prends bien garde au moins qu'on ne la voie. 

l'âge 439, vers 6 : 

Et chez madame Aubert vos secrètes visites, 
Cet excès dont partout vous êtes accusé... 

GOUn VILLE l'aîné. 

Moi? 

l'avocat placet. 
V'ous. Tout le quartier en est scandalisé; 
On connaît les dangers de votre caractère. 

GOlinVILLE l'aîné. 

Juste ciel ! etc. 

Ibid., vers M : 

l'avocat placet. 

Au choix de ma personne 
Justement résolue, à sa fille elle ordonne 
De rompre tout commerce avec vous, et demain 
D'être prête à l'autel pour recevoir ma main. 
Cet ordre positif l'a soudain décidée. 
Du logis maternel elle s'est évadée ; 
On dit qu'elle est chez vous, etc. 



VARIANTKS DU DKPOSITAIKE. 47',> 

Page 440, vers 27 : 

J'ai fort bien rcussij Je crois que mes bêtises 
Des plus grands libertins égalent les sottises; 
Je suis, sans avoir tort, do tout point confondu; 
C'est là payer l'amende ayant été battu. 
Un bavard d'avocat, etc. 

Page 471, vers 21. — Les éditions données du vivant de l'auteur portent : 
Adieu, vilain mâtin, qui m'en fis tant accroire. 

Dans quelques éditions récentes on lit : 
Adieu, vil imposteur. (B.) 



FIN DES VARIANTES DU DEPOSITAIRE. 



LES GUÈBRES 



ou 



LA TOLÉRANCE 



TRAGEDIE EN CINQ ACTES 



NON R E P K K S E M' E B 



[\Ud 



(5. — TlIÉATKE. V. 



31 



AVERTISSEMENT 

DE BEUCHOT. 



L'Averlissemenl des Éditeurs de Kehl pour cette pièce était bien court ^ : 
j'ose dire qu'il l'était trop. 

La tragédie des Giièbres, commencée le l*"" août 1768, fut faite en douze 
jours-. Elle était, disait Voltaire "', Vonwaged'wi jeune homme fort maigre, 
et qui avait quelque feu dans deux yeux noirs, qui se disait possédé du 
diable, et qui intitulait sa pièce tragédie plus que bourgeoise. En même 
temps qu'il écrivait cela, il expédiait le manuscrit à Paris. Mais il refit 
bientôt les trois premières scènes du cinquième acte, fit au quatrième acte 
des changements pareils *, retoucha aussi les trois premiers actes. D'Ar- 
gental avait demandé des adoucissements sur la prélraille; mais c'était la 
chose impossible, la pièce n'étant fondée que sur l'horreur que la prê- 
traiile inspire ^. C'était assez d'un tel sujet pour éveiller l'attention des 
censeurs dramatiques; il importait donc de cacher le nom de l'auteur. Vol- 
taire pensa d'abord à donner cette tragédie comme l'ouvrage posthume de 
Guimond de la Touche (mort en '1760), et comme étant originairement une 
tragédie chrétienne ^ ; un peu plus tard '', ce fut sur le compte de Desmahis 
(mort en 1761); et les premières éditions portent en effet : Par M. d** M****. 
Un passage de la préface, resté longtemps manuscrit^ et qui ne fut publié 
que dans les éditions de Kehl, nomme en toutes lettres cet auteur; ce 
qui n'était pas sans inconvénient, car c'était s'exposer à des réclamations 
de la part des héritiers; en retranchant h. l'impression la fin de la préface, 

1. Lo voici : 

V La tragédie des Guèbres fut donnée au public comme l'ouvrage d'un jeune 
auteur anonyme: et nous voyons dans le mmuscrit du véritable auteur que son 
intention avait été de l'attribuer à feu M. Desmahis, l'un de ses plus aimables 
élèves; et voici comme il terminait le discours qu'on vient d'; lire : Le résultat, 
etc.» (voyez, page 503, la note du Discours historique et critique, à la suite duquel 
était placé V Avertissement des éditeurs de Kehl). 

2. Lettres à d'Argental, du 14 auguste 17G8; à Lekain, du 30 avril 1769. 

3. Lettre à d'Argental, 14 auguste 1708. 

4. /(/., ibid., 18 novembre 1/08. 

5. Id., ibid. 

G. Lettre à d'Argental. du 5 décembre 1708. 
7. Lettre à Sauriii. du 3 auguste 1769. 



484 AVERTISSEMENT DE BEUCIIOT. 

c'était se mettre à l'abri de ces réclamations. Quelques personnes expliquent 
les initiales D. M. par De Morza, nom mis par Voltaire aux notes de \'Odc 
sur la morl de la margrave de Dareulh, et à d'autres ouvrages. 

Mais ces précautions vulgaires lui parurent insufiisantes : il tenait par- 
dessus tout à ne pas être soupçonné d'être l'auteur, et ne trouva rien de 
mieux à faire pour cela que de se dédier sa pièce ^ La ruse n'était pas nou- 
velle; Voltaire lui-même l'avait employée quelques années auparavant, en 
se faisant adresser les Lettres sur la Nouvelle Héloise. 

L'édition des Guèbres, qu'il fit faire à Genève (sans nom de ville), con- 
tient une Proface de l Éditeur ^ et une Épître dédicatoire à M. de Voltaire, 
L'embarras était dans la mesure à donner aux éloges que devait contenir la 
dédicace. 11 faut convenir que, s'ils sont assez grands pour faire croire qu'il* 
étaient d'une plume étrangère, et comme il le dit- : « Ce qu'on me dit dans 
la délicace est d'une nécessité absolue dans la position où je me trouve », 
il n'y a rien d'exagéré ni de trop vague. Une seule phrase semble trahir 
l'auteur, c'est celle oii il parle des obligations que lui ont les libraires; 
c'était une occasion toute naturelle de répondre aux calomnies qu'on avait 
répandues contre lui, et qu'on répète encore aujourd'hui, quelque injustes 
qu'elles soient. 

Cette édition de Genève avait été faite pour les étrangers ^ ; quatre exem- 
plaires en furent envoyés à Paris * : ils y sont très-rares, et ce n'est que 
dans la riche collection de M. de Soleinne que j'ai trouvé un exemplaire de 
cette édition, qui est intitulée les Guèbres, ou la Tolérance^ tragédie, 
par M. D** M****, 1769, in-S" de 116 pages. Une réimpression faite à Paris 
(sans nom de ville), en 82 pages in-8", porte seulement ce titre : les Guè- 
bres, tragédie, par M. D. M. ; elle contient la Préface de l'Éditeur, mais 
non YÉpitre dédicatoire. Aucun de ces deux morceaux ne se retrouve dans 
une troisième édition, à Rotterdam, cnez Reinier Leers (k Genève, chez 
les frères Cramer), 1769, in-S" de iv et lOi p.iges. Mais cette troisième édi- 
tion, qui est encadrée, et qui est de novembre * 1769. contient un Discours 
historique et critique qui paraissait pour la première fois. 

L' Épître dédicatoire n'a pas non plus été reproduite dans l'édition in-i"*. 
Cela explique comment elle a échappé aux éditeurs de Kehl, et à tous ceux 
qui m'ont précédé. 

Le sufl'rage des lecteurs ne suffisait pas ii Voltaire. Il eût bien voulu que 
la pièce fût jouée : il espérait qu'elle le serait à Paris avec un prodigieux 
succès *. Mais un procureur du roi du Chàtelet, nommé Moreau ', s'opposa 
à la représentation. Voltaire tourna ses vues sur Lyon ; le zèle de Bordes y 



1. Lettres à d'Argontal, '23 mai, 7 juillet 17G9, 

2. Lettre à d'Argental, du 23 mai 17G0. 

3. Id., ibid. 

i. Lettre à d'Argontal, du 10 juin 1709. 

5. Lettre au comte de Sctiombcrg, du 31 octobre 17G9. 

6. Lettre à d'Argental, du 28 septembre 17(J8. 

7. Lettre à M™- du Dcffant, du 2i juillet ; ù d'Argental, du i auguste 1709. 



AVERTISSEMENT DE BEUCIIOT. 485 

échoua devant les mauvaises dispositions de Montazet, confrère de Voltaire 
à l'Académie française, archevêque de Lyon, et qui n'était pourtant qu'un 
pré ire de Venus '. 

D'Alembert, qui savait combien était vif le désir de Voltaire (jue les 
Guèbres fussent mis au théâtre, lui écrivit que la pièce avait été ou devait 
être jouée à Toulouse -. C'était pousser la flatterie bien loin. La tragédie de 
la Tolérance ne pouvait se représenter dans la ville dont le parlement avait 
fait rouer Calas. Quoique Voltaire parle aussi de représentations qui se pré- 
paraient à Grenoble ' et ii Orangis^, il est douteux que les Guèbres aient été 
joués sur aucun théâtre^ mémo sur celui de Ferney, M"" Denis se trouvant 
à Paris dans les derniers mois de 1768, où Voltaire aurait pu vouloir essayer 
sa pièce. 

J'ai, dans mon Avis en tête des Scylhes^ parlé de la Lellre à un ami 
de province sur les Scythes et les Guèbres. 

Janvier 1832. 



1. Lettre à d'Argnntal, du 30 auguste 1709. 

2. Lettre à d'Alembert, du 22 février 1770. 

3. Lettre à d'Argoiital, du 20 janvier 1770. 

4. Lettre au même, du 27 septembre 1701). Orangis est près de Pctitb^urg, sur 
la droite de Paris à Essonnes. 



ÉPITRE DÉDICATOIRE^ 

A M. DE VOLTAIRE 

DE l'académie française, 

DK CSLLES DE FLORENCE, DE LONDRES, DE PÉTERSBOURG, DE BERLIN, ETC. 

GENTILHOMME ORDINAIRE DU KOI TRÈS-CHRÉTIEN, 

ANCIEN CHAMBELLAN DU ROI DE PRUSSE. 



A qui dédierons-nous la tragédie de a Tolérance qu'à vous qui 
avez enseigné cette vertu pendant plus de cinquante années? Tout 
le monde a retenu ces vers de^«i/t'/îmu/coùle héros de la France, 
et le vôtre -, dit à la reine ÉlisalDeth ^ : 

Et périsse à jamais l'affreuse politique 

Qui préleiid sur les cœurs un pouvoir despotique, 

Qui veut, le fer en main, convertir les mortels, 

Qui du sang héiétique arrose les autels. 

Et prenant un faux zèle et l'intérêt pour guides, 

Ne sert un Dieu de paix que par des homicides ! 

Quel est celui de vos ouvrages où vous n'ayez pas rendu les 
fanatiques persécuteurs odieux et la religion respectable? Votre 
Traité de la Tolérance ^ n'cst-il pas le code de la raison et de l'hu- 
manité? N'avez-vous pas toujours pensé et parlé comme le véné- 
rable Berwick, évêque de Soissons, qui, dans son mandement de 
1757, dit expressément que nous devons regarder les Turcs comme 
nos frères ^ ? 

1. Cette pièce, ainsi que je l'ai dit dans l'avortisscnicnt qui précède, n'a, jusqu'à 
ce jour (janvier 'J83'2), été imprimée que dans l'édition originale. (,B.) 

2. L'édition originale porte nôtre; mais cela m'a paru une faute d'impression, 
et j'ai cru pouvoir et devoir n\QX.WQ vôtre. (B.) 

3. Henriade, chant \l, vers 17-22. (B.) 

4. Voyez ce Traité. 

5. Voltaire parle souvent de ce mandement, qui est du 21 mars 1757, et non 
de 1754, comme le dit Voltaire dans le chapitre ii du Siècle de Louis XIV, (B.) 



488 EPITRE DÉDTCATOIRE. 

De plus de mille "soyageurs qui sont vemis riiez yoiis depuis 
que vous êtes retiré dans notre voisinage, on sait qu'il ne s'en est 
pas trouvé un seul qui n'ait adopté vos maximes; et parmi ces 
voyageurs illusti'es on a compté des souverains. 

S'il est encore des hommes atroces qui ressemblent en secret 
aux prêtres des furies de la tragédie des Guèbrcs, il est partout 
des souverains, des guerriers, des magistrats, des citoyens éclai- 
rés, qui imitent le César de cette tragédie singulière. 

Nous la présentons à l'auteur de la Henriade et de tant de tra- 
gédies dictées par l'amour du genre humain, à l'auteur citoyen 
dont la vérité a toujours conduit la plume, soit lorsque ses vers 
rendaient le grand Henri IV encore plus cher aux nations, soit 
quand il célébrait en prose le roi Louis XIV ^ si brillant et son 
successeur si chéri - ; soit quand il peignait le grand siècle qui 
n'est que trop passé, et le siècle plus raffiné, plus philosophique, 
le siècle des paradoxes, dans lequel nous sommes ; l'un qui (ut 
celui du génie, l'autre qui est celui des raisonnements sur le 
génie, mais qui est aussi celui de la science plus répandue, et 
surtout de la science économique : nous vous présentons, dis-je, 
les Guèbres comme un ouvrage que vous avez inspiré. 

C'est à ceux de notre profession ' surtout à vous faire des 
remerciements, ^ ous nous avez comblés de vos bienfaits. Accep- 
tez cet hommage public ; nous ne serons jamais au nombre des 
ingrats. 

Le jeune auteur des Guchres, qui se regarde comme votre 
disciple, et qui veut être inconnu, nous a expressément recom- 
mandé de vous dire tout ce que nous vous disons ici. Nous par- 
lons en son nom comme au nôtre. 

Nous avons l'honneur d'être avec un profond respect, 

Monsieur, » 

Vos très-liunihles et très-obéissants serviteurs. 
Gabriel GRASSET, et associés. 



1 . Dans le Siècle de Louis XI V. 

2. Dans le Précis du Siècle de Louis XV 

3. Les libraires. (B.) 



PREFACE 



DE L'EDITELRi. 



Le poëmc dramatique intitulé les Gucbres était originairement 
une tragédie chrétienne ; mais après les tragédies de Saint Genest, 
de Polyeuctc, de Théodore, de Gahinie-, et de tant d'autres, l'auteur 
de cet ouvrage craignit que le public ne fût enfin dégoûté, et que 
même ce ne fût en quelque façon manquer de respect pour la 
religion chrétienne de la mettre trop souvent sur un théâtre pro- 
fane. Ce n'est que par le conseil de quelques magistrats éclairés 
qu'il substitua les Parsis, ou Guèbres, aux chrétiens. Pour peu 
qu'on y fasse attention, on verra qu'en effet les Guèbres n'ado- 
raient qu'un seul Dieu, qu'ils furent persécutés comme lès chré- 
tiens depuis Dioclétien, et qu'ils ont dû dire à peu près pour leur 
défense tout ce que les chrétiens disaient alors. 

L'empereur ne fait à la fin de la pièce que ce que fit Constan- 
tin à son avènement, lorsqu'il donna dans un édit pleine liberté 
aux chrétiens d'exercer leur culte, jusque-là presque toujours 
défendu ou h peine toléré. 

M. D. !M. ^ en composant cet ouvrage, n'eut d'autre vue que 
d'inspirer la charité universelle, le respect pour les lois, l'obéis- 
sance des sujets aux souverains, l'équité et l'indulgence des sou- 
verains pour leurs sujets. 

Si les prêtres des faux dieux abusent cruellement de leur pou- 

1. L'éditeur est Voltaire lui-même. Cette Préface, dont il parle dans sa lettre à 
d'Argental, du 3 mai 171)9, parut dans les premières éditions, mais fut, dans la 
troisième, remplacée par un Discours Iiistorique et critique; supprimée ainsi dans 
beaucoup d'éditions, elle n'est pas dans ïin-quarto, mais fut rétablie dans l'édi- 
tion encadrée ou do 1775. (U,) 

'i. Les auteurs de ces tragédies sont nommés dans le Discours Iiistorique, etc., 
page 492. (B.) 

3. Ces trois initiales (dont la première seule se trouve dans l'édition de 1775 et 
dans les suivantes) signifient Monsieur Des Mahis. à rj'ui Voltaire voulait attribuer 
Touvrage ; voyez, dans la Correspondance, une lettre du 3 auguste 1769. (B.) 



490 PRÉFACE DE L'ÉDITEUR. 

voir dans cette pièce, J'empereur les réprime. Si l'abus du sacer- 
doce est condamné, la Acrtu de ceux qui sont dignes de leur mi- 
nistère reçoit tous les éloges (luelle mérite. 

Si le tribun d'une légion, et son frère qui en est le lieutenant, 
s'emportent en murmures, la clémence et la justice de César en 
font des sujets fidèles et attachés pour jamais à sa personne. 

Enfin la morale la plus pure et la félicité publique sont l'objet 
et le résultat de cette pièce. C'est ainsi qu'en jugèrent des hom- 
mes d'État élevés à des postes considérables,, et c'est dans cette 
vue qu'elle fut approuvée à Paris. 

Mais on conseilla à l'auteur de ne la point exposer au théâtre, 
et de la réserver seulement pour le petit nombre de gens de 
lettres qui lisent encore ces ouvrages. On attendait alors avec 
impatience plusieurs tragédies plus théâtrales et plus dignes des 
regards du public, soit de M. du Belloy, soit de M. Le Mierre, 
ou de quelques autres auteurs célèbres. M. D. M. ^ n'osa ni ne 
voulut entrer en concurrence avec des talents qu'il sentait supé- 
rieurs aux siens; il aima mieux avoir droit à leur indulgence 
que de lutter vainement contre eux ; et il supprima môme son 
ouvrage, que nous présentons aujourd'hui aux gens de lettres : 
car c'est leur suffrage qu'il faut principalement ambitionner dans 
tous les genres ; ce sont eux qui dirigent à la longue le jugement 
et le goût du public. Nous n'entendons pas seulement par gens 
de lettres les auteurs, mais les amateurs éclairés qui ont fait une 
étude approfondie de la littérature : Qui vitam excoluere per artes-; 
ce sont eux que le grand Virgile place dans les champs Élysées 
parmi les ombres heureuses, parce que la culture des arts rend 
toujours les âmes plus honnêtes et plus pures. 

Enfin nous avons cru que le fond des choses qui sont traitées 
dans ce drame pourrait ranimer un peu le goût de la poésie, que 
l'esprit de dissertation et de paradoxe commence à éteindre en 
France malgré les heureux efforts de plusieurs jeunes gens, rem- 
plis de grands talents, qu'on n'a peut-être pas assez encouragés. 

1. Au lieu de ces initiales, qui sont dans les premières éditions, l'édition de 
1775 et ses réimpressions portent : « L'auteur de la Tolérance. » (B.) 

2. Virgile, /En., VI, 603. (B.) 



DISCOURS^ 

HISTORIQUE ET CRITIQUE 



A L OCCASION 



DE LA TRAGÉDIE DES GUÈBRES. 



On trouvera dans cette nouvelle édition de la tragédie des 
Guèbres, exactement corrigée, beaucoup de morceaux qui n'étaient 
point dans les premières. Cette pièce n'est pas une tragédie ordi- 
naire dont le seul but soit d'occuper pendant une heure le loisir 
des spectateurs, et dont le seul mérite soit d'arracher, avec le 
secours d'une actrice, quelques larmes bientôt oubliées. L'auteur 
n'a point cherché de vains applaudissements, qu'on a si souvent 
prodigués sur les théâtres aux plus mauvais ouvrages encore plus 
qu'aux meilleurs. 

Il a seulement voulu employer un faible talent à inspirer, 
autant qu'il est en lui, le respect pour les lois, la charité uni- 
verselle, l'humanité, l'indulgence, la tolérance : c'est ce qu'on a 
déjà remarqué - dans les préfaces qui ont paru à la tête de cet 
ouvrage dramatique. 

Pour mieux parvenir à jeter dans les esprits les semences de 
ces vertus nécessaires à toute société, on a choisi des personnages 
dans l'ordre commun. On n'a pas craint de hasarder sur la scène 
un jardinier, une jeune fille qui a prêté la main aux travaux 
rustiques de son père, des officiers, dont l'un commande dans une 
petite place frontière, et dont l'autre est lieutenant dans la com- 
pagnie de son frère ; enfin un des acteurs est un simple soldat. 
De tels personnages, qui se rapprochent plus de la nature, et la 

i. Ce Discours est en tète d'une troisième édition, datée do 17G9, et qui ne 
contient ni la Préface qui précède, ni VEpître dédicatoire. Voltaire parle de ce 
DJscottrs dans sa lettre à Schomberg, du 31 octobre 176'.), et dans celle à Riche- 
lieu, du 8 novembre. (B.) 

2. Page 489. 



192 DISCOURS lIISTOlUnUE ET CRITIQUE. 

simplicilr du style qui leur coiiviciil, ont paru devoir faire plus 
(Tiuipression, et mieux concourir au but |)roposé que des princes 
amoureux et des princesses })assionnées : les théâtres ont assez 
retenti de ces aventures tragiques qui ne se passent qu'entre des 
souverains, et qui sont de peu d'utilité pour le reste des hommes. 
On trouve à la vérité un empereur dans cette pièce, mais ce n'est 
ni pour lVap])er les yeux par le faste de la grandeur, ni pour 
étaler son pouvoir en vers ampoulés : il ne vient qu'à la fin de la 
tragédie, et c'est pour prononcer une loi telle que les anciens les 
feignaient dictées par les dieux. 

Cette heureuse catastrophe est fondée sur la plus exacte vérité. 
L'empereur Gallien, dont les prédécesseurs avaient longtemps 
persécuté une secte persane, et même notre religion chrétienne, 
accorda enfin aux chrétiens et aux sectaires de Perse la liberté de 
conscience par un édit solennel. C'est la seule action glorieuse de 
son règne. Le vaillant et sageDioclétien se conforma depuis à cet 
édit pendant dix-huit années entières. La première chose que fit 
Constantin, après avoir vaincu Maxence, fut de renouveler le 
fameux édit de liberté de conscience, porté par l'empereur 
Gallien en faveur des chrétiens. Ainsi c'est proprement la liberté 
donnée au christianisme qui était le sujet de la tragédie. Le 
respect seul pour notre religion empêcha, comme on sait, l'au- 
teur de la mettre sur le théâtre : il donna la pièce sous le nom 
des Guhbvcs. S'il l'avait présentée sous le titre des chrétiens, elle 
aurait été jouée sans difficulté, puisqu'on n'en fit aucune de 
représenter le saint Genest de Rotrou,le saint Polijeucte,et la sainte 
Théodore, vierge et martyre, de Pierre Corneille, le saint Alexis de 
Desfontaines, la sainte Gabinic de Brueys, et plusieurs autres. 

Il est vrai qu'alors le goût était moins raffiné, les esprits 
étaient moins disposés à faire des applications malignes; le 
public trouvait bon que chaque acteur parlât dans son caractère. 

On applaudit sur le théâtre ces vers de Marcèle dans la tra- 
gédie de Saint Gcncst, jouée en 16^7, longtemps après Polyenctc'^ : 

ridicule erreur de vanter la puissance 

D'un Dieu qui donne aux siens la mort pour récompense, 

D'un imposteur, d'un fourbe, et d'un crucifié! 

Oui l'a mis dans le ciel? Qui l'a déifié? 

1. LcPoli/eucle est de 1G40; le Véritable saint Genest, tragédie de Rotrou,quc 
les frères Parfaict {Histoire dit Tliéâlre- Français, VII, i6) mettent en IGiG, fut im- 
primé on KJiS. Un autre auteur, nommé Des l'on laines, avait donné, on IG15, 
rillustre Comédien, ou le Martyre de saint Genest. (B.) 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 493 

Un ramas d'ienorants et d'iioninu's inutiles, 
De malheureux, la lie et l'opprobre des villes; 
Des femmes, des enfants, dont la crédulité 
S'est forgée à plaisir une divinité ; 
Des gens qui, dépourvus dos biens de la fortune, 
Trouvant dans leur malheur la lumière importune, 
Sous le nom de chrétiens font gloire du trépas, 
Et du mépris des biens qu'ils ne possèdent pas. 

Mais on applaudit encore davantage celte réponse de saint 
Genest : 

Si mépriser leurs dieux c'est leur être rebelle, 
Croyez qu'avec raison je leur suis infidèle, 
Et que, loin d'excuser cette infidélité, 
C'est un crime innocent dont je fais vanité. 
Vous verrez si ces dieux de métal et de pierre 
Seront puissants au ciel comme on les croit en terre. 
Et s'ils vous sauveront de la juste fureur 
D'un Dieu dont la créance y passe pour erreur; 
Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes. 
Ces femmes, ces enfants, et ces gens inutiles, 
Les sectateurs enfin de ce crucifié. 
Vous diront si sans cause ils l'ont déifié. 

On avait approuvé dix ans auparavant, dans la tragédie de 
saint Polycuctc, le zèle avec lequel il court renverser les vases 
sacrés et briser les statues des dieux dès qu'il est baptisé. Les 
esprits n'étaient pas alors aussi difficiles qu'ils le sont aujour- 
d'hui ; on ne s'aperçut pas que l'action de Polyeucte est injuste et 
téméraire ; peu de gens même savaient qu'un tel emportement 
était condamné par les saints conciles. Quoi de plus condamnable, 
en effet, que d'aller exciter un tumulte horrible dans un temple, 
de mettre aux prises tout un peuple assemblé pour remercier le 
ciel d'une victoire de l'empereur, de fracasser des statues dont les 
débris peuvent fendre la tête des enfants et des femmes! Ce 
n'est que depuis peu qu'on a vu combien la témérité de Polyeucte 
est insensée et coupable. La cession qu'il fait de sa femme à un 
païen a paru enfin à plusieurs personnes choquer la raison, les 
bienséances, la nature, et le christianisme même : les conversions 
subites de Pauline, et même du fôche Félix, ont trouvé des cen- 
seurs, qui, en admirant les belles scènes de cette pièce, se sont 
révoltés contre quelques défauts de ce genre. 

Athalie est peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain. 
Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante 



494 DISCOURS IIISTORIOUE ET CIUTIOUE. 

sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui 
prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent 
des larmes, n'avoir presque pour acteurs principaux qu'une vieille 
femme et un prêtre, remuer le cœur pendant cinq actes avec ces 
faibles moyens, se soutenir surtout (et c'est là le grand art) par 
une diction toujours pure, toujours naturelle, et auguste, souvent 
sublime; c'est là ce qui n'a été donné qu'à Racine, et qu'on ne 
reverra probablement jamais. 

Cependant cet ouvrage n'eut longtemps que des censeurs. 
On connaît l'épigramme de Fontenelle, qui finit par ce mauvais 
vers : 

Pour avoir fait pis qu'Esther, 

Comment diable as-tu pu faire ? 

Il y avait alors une cabale si acharnée contre le grand Racine, 
que, si l'on en croit l'historien du théâtre français, on donnait, 
dans des jeux de société, pour pénitence à ceux qui avaient fait 
quelque faute, de lire un acte û'Athalie; comme dans la société 
de Boileau, de Furetière, de Chapelle, on avait imposé la péni- 
tence de lire une page de la Pucclle de Chapelain : c'est sur quoi 
l'écrivain du Siècle de Louis XIY dit, à l'article Racine : a L'or est 
confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les 
sépare. » 

Enfin, ce qui montre encore plus à quel point nos premiers 
jugements sont souvent absurdes, combien il est rare de bien 
apprécier les ouvrages en tout genre, c'est que non-seulement 
Athalie fut impitoyablement déchirée, mais elle fut oubliée. On 
représentait tous les jours Alcihiadc\ pour qui 

La fille d'un grand roi - 

Brûle d'un feu secret, sans honte et sans effroi. 

Tous les nouveaux acteurs essayaient leur talent dans le Comte 
d'Essex, qui dit en rendant son épée : 

Vous avez en vos mains ce que toute la terre 
A vu plus d'une fois utile à l'Angleterre. 

On applaudissait à la reine Elisabeth, amoureuse comme une 
fille de quinze ans à l'âge de soixante et huit; les loges s'exta- 
siaient quand elle disait : 



1. Tragédie do Campistron, jouée en 1683. 

2. Alcihiade, acte II, scène vu. 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 495 

II a trop de ma bouclio, il a trop de mes yeux 
Appris qu'il est, l'ingrat, ce que j'aime le mieux. 
De cette passion que faut-il qu'il espère? 
Ce qu'il faut qu'il espère! et qu'en puis-je espérer 
Que la douceur de voir, d'aimer, et de pleurer? 

Ces énormes platitudes , qui suffiraient à déshonorer une 
nation, avaient la plus ijrande vogue; mais pour Athalie, il n'en 
était pas question, elle était ignorée du public. Une cabale l'avait 
anéantie, une autre cabale enfin la ressuscita. Ce ne fut point 
parce que cet ouvrage est un chef-d'œuvre d'éloquence qu'on le 
fit représenter en 1717 \ ce fut uniquement parce que l'âge du 
petit Joas et celui du roi de France- régnant étant pareils, on 
crut que cette conformité pourrait faire une grande impression 
sur les esprits. Alors le public passa de trente années d'indifférence 
au plus grand enthousiasme. 

Malgré cet enthousiasme, il y eut des critiques : je ne parle 
pas de ces raisonneurs destitués de génie et de goût, qui, n'ayant 
pu faire deux bons vers en leur vie, s'avisent de peser dans leurs 
petites balances les beautés et les défauts des grands hommes, à 
peu près comme des bourgeois de la rue Saint-Denis jugent les 
campagnes des maréchaux de Turenne et de Saxe. 

Je n'ai ici en vue que les réflexions sensées et patriotiques de 
plusieurs seigneurs considérables, soit français, soit étrangers : ils 
ont trouvé Joad beaucoup plus condamnable que ne l'était Gré- 
goire VII quand il eut l'audace de déposer son empereur Henri IV^, 
de le persécuter jusqu'à la mort, et de lui faire refuser la sépulture. 

Je crois rendre service à la littérature, aux mœurs, aux lois, 
en rapportant ici la conversation que j'eus dans Paris avec 
milord Cornsbury, au sujet d'une représentation é' Athalie. 

(( Je ne puis aimer, disait ce digne pair d'Angleterre, le pon- 
tife Joad : comment ! conspirer contre sa reine à laquelle il a fait 
serment d'obéissance ! la trahir par le plus lâche des mensonges, 
en lui disant qu'il y a de l'or dans sa sacristie, et qu'il lui 
donnera cet or ! la faire ensuite égorger par des prêtres à la 
Porte-aux-Chevaux, sans forme de procès! une reine! une femme! 
quelle horreur ! Encore si Joad avait quelque prétexte pour com- 
mettre cette action abominable ! mais il n'en a aucun. Athalie 



\. La représentation à'Atlialie est du 3 mars 1716. 
2. Louis XV, né en 1710. 



496 DISCOURS IlISTORKME ET CRITIOUE. 

est une graud'inèrc de près de cent ans' ; le jeune Joas est son 
pelit-lils, son uniijue héritier; elle n'a plus de parents; son intérêt 
est de rélever et de lui laisser la couronne; elle déclare elle- 
même qu'elle n'a pas d'autre intention. C'est une absurdité 
insupportable de supposer qu'elle veuille élever Joas chez elle 
pour s"en défaire; c'est pourtant sur cette absurdité que le fana- 
tique Joad assassine sa reine. 

« Je l'appelle hardiment fanatique, puisqu'il parle ainsi à sa 
femme (à cetle femme assez inutile dans la pièce), lorsqu'il la 
trouve avec un prêtre qui n'est pas de sa communion : 

Quoi! fille de David, vous parlez à ce traître - ! 
Vous souffrez qu'il vous parle, et vous ne craignez pas 
Que, (lu fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas, 
II ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent, 
Ou (lu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent ! 

(( Je fus très-content du parterre qui riait de ces vers, et non 
moins content de l'acteur ^ qui les supprima dans la représenta- 
tion suivante. Je me sentais une horreur inexprimable pour ce 
Joad ; je m'intéressais vivement à Athalie; je disais d'après vous- 
même : 

Je pleure, hélas ! de la pauvre Atlialio, 

Si méchamment mise à mort par Joad *. 

« Car pourquoi ce grand-prêtre conspire-t-il très-imprudem- 
ment contre la reine? pourquoi la trahit-il? pourquoi l'égorge- 
t-il ? C'est apparemment pour régner lui-même sous le nom du 
petit Joas ; car quel autre que lui pourrait avoir la régence sous 
un roi enfant dont il est le maître ? 

(( Ce n'est pas tout; il veut qu'on extermine ses concitoyens; 
qu'on se baigne dans leur sang sans ho)-rcur; il dit à ses prêtres : 

Frappez et Tyriens et même Israélites *. 

1. Voyez page 128. 
'2. Athalie, acte III, scène v.) 

;{. C'était Beaubourg (Pierre Tronchon, sieur de), mort, en 1725, à soixante- 
trois ans. 

4. L'épigrammc de Racine sur la. Judith de Boyer se termine par ces vers ; 

Je pleuro, hclas! pour ce pauvre Hulophcrne 
Si mécliamment mis a mort par^Judilh. 

(OEuvres complètes [de Racine, édition do MM. Saint-Marc Girardin et Louis 
Molatid, tome V, p. 38Î).) 

5. Athalie, actti IV, scène ui. 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 497 

« Quel est le prétexte de cette Louchcrie? c'est que les uns 
adorent Dieu sous le nom phénicien d'Adonai ; les autres, sous le 
nom chaldéen de Baal ou Bel. En bonne foi, est-ce là une raison 
pour massacrer ses concitoyens, ses parents, comme il l'ordonne? 
Quoi ! parce que Racine est janséniste, il veut qu'on fasse une 
Saint-Barthélémy des liéréti(]ues! 

« Il est d'autant plus permis d'avoir en exécration l'assassinat 
et les fureurs de Joad, que les livres juifs, que toute la terre sait 
être inspirés de Dieu, ne lui donnent aucun éloge. J'ai vu plu- 
sieurs de mes compatriotes qui regardent du même œil Joad et 
Cromwell : ils disent que l'un et l'autre se servent de la religion 
pour faire mourir leurs monarques. J'ai vu même des gens 
difficiles qui disaient que le prêtre Joad n'avait pas plus de droit 
d'assassiner Athalie que votre jacobin Clément n'en avait d'assas- 
siner Henri III. 

« On n'a jamais joué Aihalie chez nous; je m'imagine que 
c'est parce qu'on y déteste un prêtre qui assassine sa reine sans la 
sanction d'un acte passé en parlement, 

— C'est peut-êti-c, lui répondis-je, parce qu'on ne tue qu'une 
seule reine dans cette pièce; il en faut des douzaines aux Anglais, 
avec autant de spectres. 

— Non, croyez-moi, me répliqua-t-il, si on ne joue point 
Aihalie à Londres, c'est qu'il n'y a point assez d'action i)0ur nous ; 
c'est que tout s'y passe en longs discours; c'est que les quatre 
premiers actes entiers sont des préparatifs ; c'est que Josabeth et 
Mathan sont des personnages peu agissants; c'est que le grand 
mérite de cet ouvrage consiste dans l'extrême simplicité et dans 
l'élégance noble du style. La simplicité n'est point du tout un 
mérite sur notre théâtre; nous voulons bien plus de fracas, d'in- 
trigue, d'action, et d'événements variés : les autres nations nous 
blâment; mais sont-elles en droit de vouloir nous empêcher 
d'avoir du plaisir à notre manière? En fait de goût, comme de 
gouvernement, chacun doit être le maître chez soi. Pour la 
beauté de la versification, elle ne se peut jamais traduire. Enfin 
le jeune Éliacin, en long habit de lin, et le petit Zacharie, tous 
deux présentant le sel au grand-prêtre, ne feraient aucun effet 
sur les têtes de mes compatriqtes, qui veulent être profondément 
occupées et fortement remuées. 

« Personne ne court véritablement le moindre danger dans 
cette pièce jusqu'au moment où la trahison du grand-prêtre 
éclate, car assurément on ne craint point qu'Athalie fasse tuer le 
petit Joas ; elle n'en a nulle envie, elle veut l'élever comme son 

C. — Théâtre. V. 32 



498 DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 

propre fils^. Il faut avouer que le grand-prêtre, par ses manœu- 
vres et par sa lerocité, fait tout ce qu'il peut pour perdre cet 
enfant qu'il veut conserver ; car en attirant la reine dans le temple 
sons prétexte de lui donner de l'argent, en préparant cet assassinat, 
pouvait-il s'assurer que le petit Joas ne serait pas égorgé dans le 
tunmlte ? 

« En un mot, ce qui peut être bon pour une nation peut être 
fort insipide pour une autre. On a voulu en vain me faire 
admirer la réponse que Joas fait à la reine quand elle lui dit : 

J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre : 
Ce sont deux puissants dieux. 

Le petit Juif lui répond : 

Il faut craindre le mien ; 
Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien. 

(( Qui ne voit que l'enfant aurait répondu de même s'il avait 
été élevé dans le culte de Baal par Matlian ? Cette réponse ne 
signifie autre chose sinon : J'ai raison, et vous avez tort, car ma 
nourrice me l'a dit. 

(c Enfin, monsieur, j'admire avec vous l'art et les vers de Ra- 
cine dans Athalie, et je trouve avec vous que le fanatique Joad est 
d'un très-dangereux exemple, 

— Je ne veux point, lui répliquai-je, condamner le goût de 
vos Anglais ; chaque peuple a son caractère : ce n'est point pour 
le roi Guillaume que Racine fit son Athalie; c'est pour M'"^ de 
Maintenon et pour des Français, Peut-être vos Anglais n'auraient 
point été touchés du péril imaginaire du petit Joas : ils raison- 
nent, mais les Français sentent : il faut plaire à sa nation ; et 
quiconque n'a point avec le temps de réputation chez soi, n'en a 
jamais ailleurs. Racine prévit bien l'effet que sa pièce devait faire 
sur notre théâtre; il conçut que les spectateurs croiraient en effet 
que la vie de l'enfant est menacée, quoiqu'elle ne le soit point du 
tout. Il sentit qu'il ferait illusion par le prestige de son art 
admirable; que la présence de cet enfant et les discours touchants 
de Joad, qui lui sert de père, arracheraient des larmes. 

« J'avoue qu'il n'est pas possible qu'une femme d'environ cent 
ans veuille égorger son petit-fils, son unique héritier; je sais 
qu'elle a un intérêt pressant à l'élever auprès d'elle, qu'il doit lui 

1. AUiaUr, acte II, scène vu. 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 499 

servir de sauvegarde contre ses ennemis, que la vie de cet enfant 
doit être son plus cher objet après la sienne propre : mais l'auteur 
a l'adresse de ne pas présenter cette vérité aux yeux; il la déguise; 
il inspire de l'horreur pour Athalie, qu'il représente comme ayant 
égorgé tous ses petits-fils, quoique ce massacre ne soit nullement 
vraisemblable. Il suppose que Joas a échappé au carnage; dès 
lors le spectateur est alarmé et attendri. Un vrai poète, tel que 
Racine, est, si je l'ose dire, comme un dieu qui tient les cœurs 
des hommes dans sa main. Le potier qui donne à son gré des 
formes à l'argile n'est qu'une faible image du grand poète qui 
tourne comme il veut nos idées et nos passions. » 

Tel fut à peu près l'entretien que j'eus autrefois avec milord 
Cornsbury, l'un des meilleurs esprits qu'ait produits la Grande- 
Bretagne. 

Je reviens à présent à la tragédie des Gucbrcs, que je suis bien 
loin de comparer à VAthalic pour la beauté du style, pour la 
simplicité de la conduite, pour la majesté du sujet, pour les 
ressources de l'art. 

Athalie a d'ailleurs un avantage que rien ne peut compenser, 
celui d'être fondée sur une religion qui était alors la seule 
véritable, et qui n'a été, comme on sait, remplacée que par la 
nôtre. Les noms seuls d'Israël, de David, de Salomon, de Juda, 
de Benjamin, impriment sur cette tragédie je ne sais quelle 
horreur religieuse qui saisit un grand nombre de spectateurs. 
On rappelle dans la pièce tous les prodiges sacrés dont Dieu 
honora son peuple juif sous les descendants de David : Achab 
puni; les chiens qui lèchent son sang, suivant la prédiction 
d'Élie, et suivant le psaume 67 ^ : Les chiens Ihcheront leur sang... 

Élie annonce qu'il ne pleuvra de trois ans ; il prouve à quatre 
cent cinquante prophètes du roi Achab qu'ils sont de faux 
prophètes, en faisant consommer son holocauste d'un bœuf par 
le feu du ciel ; et il fait égorger les quatre cent cinquante 
prophètes qui n'ont pu opérer un pareil miracle : tous ces grands 
signes de la puissance divine sont retracés pompeusement dans 
la tragédie cVAthalie dès la première scène. Le pontife Joad lui- 
même prophétise, et déclare que l'or sera changé en plomb. Tout 
le sublime de l'histoire juive est répandu dans la pièce depuis le 
premier vers jusqu'au dernier. 

La tragédie des Guèbres ne peut être appuyée par ces secours 

•1. Verset 2i. 



500 DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 

divins : il ne s'agit ici que d"luiinanité. Deux simples officiers, 
pleins d'honneur et de générosité, veulent arracher une fille 
innocente à la fureur de quelques prêtres païens. Point de 
prodiges, point d'oracle, point d'ordre des dieux; la seule nature 
parle dans la pièce. Peut-être ne va-t-on pas loin quand on n'est 
pas soutenu par le merveilleux; mais enfin la morale de cette 
tragédie est si pure et si touchante qu'elle a trouvé grâce devant 
tous les esprits bien faits. 

Si ([ueique ouvrage de théâtre pouvait contribuer à la félicité 
publi(|ue par des maximes sages et vertueuses, on convient que 
c'est celui-ci. Il n'y a point de souverain à qui la terre entière 
n'applaudit avec transport, si on lui entendait dire : 

Je pense en citoyen ; j'agis en empereur ^ : 
Je hais le fanatique et le persécuteur. 

Tout l'esprit de la pièce est dans ces deux vers; tout y conspire à 
rendre les mœurs plus douces, les peuples plus sages, les souve- 
rains plus compatissants, la religion plus conforme à la volonté 
divine. 

On nous a mandé que des hommes ennemis des arts, et plus 
encore de la saine morale, cabalaient en secret contre cet ouvrage 
utile; ils ont prétendu, dit-on, qu'on pouvait appliquera quelques 
pontifes, à quelques prêtres modernes, ce qu'on dit des anciens 
prêtres d'Apamée. Nous ne pouvons croire qu'on ose hasarder, 
dans un siècle tel que le nôtre, des allusions si fausses et si 
ridicules. S'il y a peu de génie dans ce siècle, il faut avouer du 
moins qu'il y règne une raison très-cultivée. Les honnêtes gens 
ne souffrent plus ces allusions malignes, ces interprétations 
forcées, cette fureur de voir dans un ouvrage ce qui n'y est pas. 
On employa cet indigne artifice contre le Tariufje de Molière; il 
ne prévalut pas : prévaudrait-il aujourd'hui? 

Quelques figuristes, dit-on, prétendent que les prêtres d'Apa- 
mée sont les jésuites Le Tellier et Doucin; qu'Arzame est une 
religieuse de Port-Royal; que les Guèbres sont les jansénistes. Cette 
idée est folle; mais, quand même on pourrait la couvrir de 
quelque apparence de raison, qu'en résulterait-il? que les jésuites 
ont été quelque temps des persécuteurs, des ennemis de la paix 
publique, qu'ils ont fait languir et mourir par lettres de cachet 
dans des prisons plus de cinq cents citoyens pour je ne sais quelle 

■ \. Les Guèhres, acte V, scène vi. 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 501 

bulle 1 qu'ils ayniont fabriquée eux-mêmes, et qu'enfin on a très- 
bien lait de les punir. 

D'autres, qui veulent absolument trouver une clef pour l'in- 
tellif^ence des Guèbres, soupçonnent qu'on a voulu poindre l'In- 
quisition, parce que, dans plusieurs pays, des magistrats ont siégé 
avec les moines inquisiteurs pour veiller aux intérêts de l'État ; 
cette idée n'est pas moins absurde que l'autre. Pourquoi vouloir 
expliquer ce qui ne demande aucune explication? pourquoi 
s'obstiner à faire d'une tragédie une énigme dont on cherche le 
mot? 11 y eut un nommé du Magnon qui imprima que Cinna 
était le portrait de la cour de Louis XlII. 

Mais supposons encore qu'on pût imaginer quelque ressem- 
blance entre les prêtres d'Apamée et les inquisiteurs, il n'y aurait 
dans cette ressemblance prétendue qu'une raison de plus d'élever 
des monuments à la gloire des ministres d'Espagne et de Portugal 
qui ont enfin réprimé les horribles abus de ce tribunal sangui- 
naire. Vous voulez à toute force que cette tragédie soit la satire de 
l'Inquisition; eh bien! bénissez donc tous les parlements de 
France qui se sont constamment opposés à l'introduction de cette 
magistrature monstrueuse, étrangère, inique, dernier effort de la 
tyrannie, et opprobre du genre humain. Vous cherchez des allu- 
sions ; adoptez donc celle qui se présente si naturellement dans le 
clergé de France, composé en général d'hommes dont la vertu 
égale la naissance, et qui ne sont point persécuteurs : 

Ces pontifes divins, justement respectés -, 
Ont condamné l'orgueil, et plus les cruautés. 

Vous trouverez, si vous voulez, une ressemblance plus frap- 
pante entre l'empereur qui vient dire, à la fin de la tragédie, qu'il 
ne veut pour prêtres que des hommes de paix, et ce roi sage qui a 
su calmer des querelles ecclésiastiques qu'on croyait interminal)les. 

Quelque allégorie que vous cherchiez dans cette pièce, vous 
n'y verrez que l'éloge du siècle. 

Voilà ce qu'on répondrait avec raison à quiconque aurait la 
manie de vouloir envisager le tableau du temps présent dans une 
antiquité de quinze cents années. 

Si la tolérance accordée par quelques empereurs romains 
paraissait d'une conséquence dangereuse à quelques habitants 

1. La bulle Unigenitus. (B.) 

2. Les Guèbres^ acte I, scène m. 



502 DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. 

des Gaules du dix-huitième siècle de notre ère vulgaire ; s'ils 
oubliaieul que les Provinces-Unies doivent leur opulence à cette 
tolérance humaine; r.Vngleterre, sa puissance; l'Allemagne, sa 
paix intérieure; la Russie, sa grandeur, sa nouvelle popula- 
tion, sa force; si ces faux politiques s'effarouchent d'une vertu 
que la nature enseigne, s'ils osent s'élever contre cette vertu, 
qu'ils songent au moins qu'elle est recommandée par Sévère dans 
Pohjeucte^ : 

J'approuve cependant que chacun ait ses dieux. 

Qu'ils avouent que, dans les Guchirs, ce droit naturel est bien plus 
restreint dans des limites raisonnables : 

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ^; 
Mais la loi de l'État est toujours la première. 

Aussi ces vers ont été toujours reçus avec une approbation uni- 
verselle partout où la pièce a été représentée^ Ce qui est approuvé 
par le suffrage de tous les hommes est sans doute le bien de tous 
les hommes. 

L'empereur, dans la tragédie des Guèbres, n'entend point et 
ne peut entendre, par le mot de tolérance, la licence des opinions 
contraires aux mœurs, les assemblées de débauche, les confréries 
fanatiques ; il entend cette indulgence qu'on doit à tous les ci- 
toyens qui suivent en paix ce que leur conscience leur dicte, et 
qui adorent la Divinité sans troubler la société. Il ne veut pas 
qu'on punisse ceux qui se trompent comme on punirait des parri- 
cides. Un code criminel fondé sur une loi si sage abolirait des 
horreurs qui font frémir la nature : on ne verrait plus des pré- 
jugés tenir lieu de lois divines; les plus absurdes délations devenir 
des convictions ; une secte accuser continuellement une autre 
secte d'immoler ses enfants ; des actions indifférentes en elles- 
mêmes portées devant les tribunaux comme d'énormes attentats ; 
des opinions simplement philosophiques traitées de crimes de 
lèse-majesté divine et humaine; un pauvre gentilhomme con- 
damné à la mort pour avoir soulagé la faim dont il était pressé en 



1. Acte V, scène dernière. 

2. Les Guèbres, acte V, scène vi. 

3. C'est une supposition de l'auteur, qui avait grande envie de la faire jouer 
à Paris. Il fut question de la rcprôsentor à Lyon, à Toulouse; cette tragédie n'a 
pu même être représentée sur le théâtre de Ferney (voyez page iSS); c'eût été trahir 
Yincognito de l'auteur. (B.) 



DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE. S03 

mangeant de la chair de cheval en carême ^ une étourderie de 
jeunesse punie par un supplice réservé aux parricides- ; et enfin 
les mœurs les plus barhares étaler, à l'étonneinent des nations 
indignées, toute leur atrocité dans le sein de la politesse et des 
plaisirs. C'était malheureusement le caractère de quelques peuples 
dans des temps d'ignorance. Plus on est ahsurde, plus on est into- 
lérant et cruel : l'absurdité a élevé plus d'échafauds qu'il n'y a eu 
de criminels. C'est l'absurdité qui livra aux flammes la maréchale 
d'Ancre et le curé Urbain Crandier; c'est l'absurdité, sans doute, 
qui fut l'origine de la Saint-Barthélémy. Quand la raison est per- 
vertie, l'homme devient un animal féroce ; les bœufs et les singes 
se changent en tigres. Voulez-vous changer enfin ces bêtes en 
hommes? Commencez par souffrir qu'on leur prêche la raison -^ 

i. Claude Guillon, exécuté en 1G29, le 25 juillet, à Saint-Claude, en Franche- 
Comté, pour ce crime de lèse-majesté divine au premier chef. — Voltaire a parlé 
de Guillon dans son Commentaire sur le livre dus Délits et des Peines. (B.) 

2. Voyez la Relation de la mort du chevalier de La Barre. (B.) 

3. C'est ici que se termine le Discours historique dans toutes les éditions 
données du vivant de l'auteur; mais, dans le manuscrit, ce discours était terminé 
par le passage que voici, et que nous ont conservé les éditeurs de Kohi : 

« Le résultat de ce discours est qu'il faut de la tolérance dans les bcanx-arts 
comme dans la société : aussi ce jeune Dosmahis était le plus tolérant de tous les 
hommes; il ne haïssait que les pédants insolents, qui sont la pire espèce du 
genre humain, soit qu'ils parlent en persécuteurs, comme l'ont été les jésuites, 
soit qu'ils outragent des citoyens dans des gazettes ecclésiastiques ou profanes, pour 
avoir du pain. S'il était inexorable pour ces âmes lâches et perverses, il était très- 
indulgent pour les ouvrages de génie. Il n'en est aucun de parfait, disait-il, pas 
même le Tartuffe, qui approche tant de la perfection.il y a des morceaux parfaits: 
c'est tout ce qu'on peut attendre de la faiblesse humaine. 

« C'est dommage qu'il soit mort si jeune, ainsi que Guillaume Vadé et Jérôme 
Carré; ils auraient peut-être un peu servi à débarbouiller ce siècle. 

M Je donne donc en pur don les Guèbres de M. Desmahis à un libraire qui 
les donnera au public pour do l'argent. 

« Je n'excuse ni la singularité de cette pièce ni ses défauts. 

« Si les Guèbres ennuient mon cher lecteur, et m'ennuient moi-même quand jo 
les relirai, ce qui m'est arrivé en cent occasions, je leur dirai : 

« Enfant posthume et misérable 
De mon. cher petit Desmahis, 
Tombez dans la foule innombrable 
De ces impertinents écrits 
Dont i'énormité nous accable, 
Tant en province qu'à Paris. 
C'est un destin bien déplorable, 
Mais c'est celui des beaux esprits 
De notre siècle incomparable. » (B.) 



PERSONNAGES. 



IRÂDAN, tribun militaire, commandant dans le château d'Apamée. 

CÉSÈNE, son frère et son lieutenant. 

ARZÉMON, Parsisou Guèbre, agriculteur retiré près de la ville d'Apamée. 

ARZÉMON, son fils. 

ARZAME, sa fille. 

MÉGATISE, Guèbre, soldat de la garnison. 

PRÊTRES DU PLUTON. 

L'EMPEREUR et ses o F F i ci E r s . 

SOLDAT S. 



La scène est dans le château d'ApamôG, sur l'Oronte, en Syrie. 



LES GUEBRES 



ou 



LA TOLERANCE 

TRAGÉDIE 



ACTE PREMIER. 



SCENE I. 

IRADAN, CÉSÈNE. 

CÉSÈNE, 

Je suis las de servir. Souffrirons-nous, mon frère, 
Cet avilissement du grade militaire? 
N'avez-vous avec moi, dans quinze ans de hasards, 
Prodigué votre sang dans les camps des Césars 
Que pour languir ici loin des regards du maître, 
Commandant subalterne et lieutenant d'un prêtre? 
Apamée à mes yeux est un séjour d'horreur. 
J'espérais près de vous montrer quelque valeur, 
Combattre sous vos lois, suivre en tout votre exemple 
Mais vous n'en recevez que des tyrans d'un temple ; 
Ces mortels inhumains, à Pluton consacrés. 
Dictent par votre voix leurs décrets abhorrés : 
Ma raison s'en indigne, et mon honneur s'irrite 
De vous voir en ces lieux leur premier sateUite. 

IRADAN, 

Ah ! des mêmes chagrins mes sens sont pénétrés ; 
Moins violent que vous, je les ai dévorés : 



,06 LES GUEBUES. 

Mais qiw l'airo? ol (|iii siiis-jo? un soldat de fortune; 

Né citoyen romain, mais de race commune, 

Sans soutiens, sans patrons, qui daignent nrappuyer, 

Sous ce joug odieux il m'a fallu plier. 

Des prêtres de Phiton, dans les murs d'Apamée, 

L'autorité fatale est trop bien confirmée : 

Plus l'abus est antique, et plus il est sacré ; 

Par nos derniers Césars on l'a vu révéré. 

De Tempire persan l'Oronte nous sépare ; 

Gallien veut punir la nation barbare 

Chez qui Valérien, victime des revers, 

Chargé d'ans et d'affronts, expira dans les fers. 

Venger la mort d'un père est toujours légitime. 

Le culte des Persans à ses yeux est un crime. 

Il redoute, ou du moins il feint de redouter 

Que ce peuple inconstant, prompt à se révolter, 

N'embrasse aveuglément cette secte étrangère, 

A nos lois, à nos dieux, à notre État, contraire ; . 

Il dit que la Syrie a porté dans son sein 

De vingt cultes nouveaux le dangereux essaim, 

Que la paix de l'empire en peut être troublée, 

Et des Césars un jour la puissance ébranlée : 

C'est ainsi qu'il excuse un excès de rigueur, 

CÉSÈNE. 

Il se trojTipe; un sujet gouverné par l'honneur 
Distingue en tous les temps l'État et sa croyance. 
Le trône avec l'autel n'est point dans la balance. 
ÎMon cœur est à mes dieux, mon bras à l'empereur. 
Eh quoi ! si des Persans vous embrassiez l'erreur. 
Aux serments d'un tribun seriez-vous moins fidèle? 
Seriez-vous moins vaillant? Auricz-vous moins de zèle? 
Que César à son gré se venge des Persans ; 
Mais pourquoi parmi nous punir des innocents? 
Et pourquoi vous charger de l'alTreux ministère 
Que partage avec vous un sénat sanguinaire ? 

IRADAX. 

On prétend qu'à ce peuple il faut un joug de fer. 
Une loi de terreur, et des juges d'enfer. 
Je sais qu'au Capitole on a plus d'indulgence; 
Mais le cœur en ces lieux se ferme à la clémence : 
Dans ce sénat sanglant les tribuns ont leur voix; 
J'ai souvent amolli la dureté des lois ; 



ACTE I, SCENE I. 507 

Mais ces juges altiors contestent à ma place 
Le droit de pardonner, le droit de faire grâce. 

CÉSÈNE. 

Ah! laissons cette place et ces hommes pervers. 
Sachez ([ue je vivrais dans le fond des déserts 
Du travail de mes mains, chez un peuple sauvage, 
Plutôt ({ue de ramper dans ce dur esclavage. 

IHADAN. 

Cent fois, dans les chagrins dont je me sens presser, 
A ces honneurs honteux j'ai voulu renoncer; 
Et, foulant à mes pieds la crainte et l'espérance, 
Vivre dans la retraite et dans l'indépendance; 
Mais j'y craindrais encor les yeux des délateurs : 
Rien n'échappe aux soupçons de nos accusateurs. 
Hélas ! vous savez trop qu'en nos courses premières 
On nous vit des Persans hahiter les frontières; 
Dans les remparts d'Émesse un lien dangereux, 
Un hymen clandestin nous enchaîna tous deux : 
Ce nœud saint par lui-même est par nos lois impie, 
C'est un crime d'État (pic la mort seule expie; 
Et contre les Persans César envenimé 
Nous punirait tous deux d'avoir jadis aimé. 

CÉSÎ:;\E. 

Nous le mériterions. Pourquoi, malgré nos chaînes. 

Avons-nous comhattu sous les aigles romaines ? 

Triste sort d'un soldat ! docile meurtrier. 

Il détruit sa patrie et son propre foyer 

Sur un ordre émané d'un préfet du prétoire ; 

Il vend le sang humain ! c'est donc là de la gloire! 

Nos homicides hras, gagés par l'empereur, 

Dans des lieux trop chéris ont poi'té leur fureur. 

Qui sait si, dans Émesse ahandonnée aux flammes. 

Nous n'avons pas frappé nos enfants et nos femmes? 

Nous étions commandés pour la destruction ; 

Le feu consuma tout; je vis notre maison. 

Nos foyers enterrés dans la perte commune. 

Je ne regrette point une faihle fortune ; 

Mais nos femmes, hélas ! nos enfants au herceau ! 

Ma fille, votre fils, sans vie et sans tomheau ! 

César nous rendra-t-il ces hiens inestimables? 

C'est de l'avoir servi que nous sommes coupables; 

C'est d'avoir obéi quand il fallut marcher, 



)08 LES GUEBRES. 

Quand César alluma col liorrible bûcher; 
C'est d'avoir asservi sous des lois sanguinaires 
Notre indigne valeur et nos mains mercenaires. 

IHADAN. 

Je pense comme vous, et vous me connaissez; 

Mes remords par le temps ne sont point effacés. 

Mon métier de soldat pèse à mon cœur trop tendre; 

Je pleurerai toujours sur ma famille en cendre; 

J'abhorrerai ces mains qui n'ont pu les sauver; 

Je chérirai ces pleurs qui viennent m'abreuver : 

Nous n'aurons, dans l'ennui qui tous deux nous consume, 

Que des nuits de douleur et des jours d'amertume. 

CKSÎ';x\E. 

Pourquoi donc voulez-vous de nos malheureux jours, 
Dans ce fatal service, empoisonner le cours ? 
Rejetez un fardeau que ma gloire déteste; 
Demandez à César un emploi moins funeste : 
On dit qu'en nos remparts il revient aujourd'hui. 

IRADAN. 

11 faut des protecteurs qui m'approchent de lui ; 
Percerai-je jamais cette foule empressée, 
D'un préfet du prétoire esclave intéressée. 
Ces flots de courtisans, ce monde de llatteurs. 
Que la fortune attache aux pas des empereurs, 
Et qui laisse languir la valeur ignorée. 
Loin des palais des grands, honteuse et retirée? 

CÉSENE, 

N'importe, à ses genoux il faudra nous jeter; 
S'il est digne du trône, il doit nous écouter. 



SCENE II. 
IRADAN, CÉSÈNE, aiÉGATISE. 

IP,ADAN. 

Soldat, que me veux-tu ? 

MÉGATISE. 

Des prêtres d'Apamée 
Une horde nombreuse, inquiète, alarmée, 
Veut qu'on ouvre à l'instant, et prétend vous parler 



ACTE I, SCENE II [. 509 

IRADAX. ' 

Quelle victime cncor leur faut-il immoler? 

MÉGATISE. 

Ah ! tyrans ! 

cksî:ne. 
C'en est trop, mon frère, je vous quitte ; 
Je ne contiendrais pas le courroux qui m'irrite : 
Je n'ai point de séance au Iribiinal de sang 
Où montent les tribniis par les droits de leur rang; 
8i j'y dois assister, ce n'est qu'en votre absence. 
De votre ministère exercez la puissance. 
Tempérez de vos lois les décrets rigoureux. 
Et, si vous le pouvez, sauvez les malheureux. 



SCENE m. 

IRADAN, LE GRAND-PRÈTtlE de pluton 
ET SES suivants; MÉGATISE, soldats. 

I R A D A \ . 

Ministres de nos dieux, quel sujet vous attire? 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Leur service, leur loi, l'intérêt de l'empire. 
Les ordres de César. 

IRADAN. 

Je les respecte tous, 
Je leur dois ohéir; mais que m'annoncez-vous? 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Nous venons condamner une fille coupable. 
Qui, des mages Persans disciple abominable, 
Au pied du mont Liban, par un culte odieux. 
Invoquait le soleil, et blasphémait nos dieux; 
Envers eux criminelle, envers César lui-môme, 
Elle ose mépriser notre juste anathème. 
Vous devez avec nous prononcer son arrêt ; 
Le crime est avéré, son supplice est tout prêt. 

IRADAN. 

Quoi ! la mort ! 

LE SECOND PRÊTRE. 

Elle est juste, et notre loi l'exige. 



510 LES GUÈBRES. 

lUADAN. 

Mais SCS sévérités.., 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Elle mourra, vous dis-je ; 
On va clans ce moment la remettre en vos mains : 
Remplissez de César les ordres souverains. 

IRADAN. 

Une fille! un enfant! 

LE SECOND PRÊTRE, 

Ni le sexe, ni l'âge 
Ne peut fléchir les dieux que l'infidèle outrage. 

IRADAN. 

Cette rigueur est grande ; il faut l'entendre au moins. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Nous sommes à la fois et juges et témoins. 
Un profane guerrier ne devrait point paraître 
Dans notre tribunal à côté du grand-prêtre, 
L'honneur du sacerdoce en est trop irrité ; 
Affecter avec nous l'ombre d'égalité, 
C'est offenser des dieux la loi terrible et sainte ; 
Elle exige de vous le respect et la crainte : 
Nous seuls devons juger, pardonner, ou punir, 
Et César vous dira comme il faut obéir. 

IRADAN. 

Nous sommes ses soldats, nous servons notre maître. 
Il peut tout. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Oui, sur vous. 

IRADAN. 

Sur vous aussi peut-être. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Nos maîtres sont les dieux. 

IRADAN. 

Servez-les aux autels. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Nous les servons ici contre les criminels. 

IRADAN. 

Je sais quels sont vos droits ; mais vous pourriez apprendre 

Qu'on les perd quelquefois en voulant les étendre. 

Les pontifes divins, justement respectés, 

Ont condamné l'orgueil, et plus les cruautés; 

Jamais le sang humain ne coula dans leurs temples : 



ACTE I, SCÈNE IV. oll 

Ils l'ont des vœux pour nous ; imitez leurs exemples. 

Tant qu'en ces lieux surtout je pourrai commander, 

N'espérez pas me nuire, et me déposséder 

Des droits que Rome accorde aux tribuns militaires'. 

lîien ne se lait ici par des lois arbitraires; 

Montez au tribunal, et siégez avec moi. 

Vous, soldats, conduisez, mais au nom de la loi, 

La mallieureuse enfant dont je plains la détresse ; 

Ne l'intimidez point, respectez sa jeunesse, 

Son sexe, sa disgrùce ; et, dans notre rigueur. 

Gardons-nous bien surtout d'insulter au mallieur. 

(Il monte au tribunal.) 

Puisque César le veut, pontifes, prenez place. 

LE CUAND-PRÈTRE. 

César viendra bientôt réprimer tant d'audace. 



SCENE lY. 

LES PRÉCÉDENTS, ARZAME. 

(Iradan est placé entre le premier et le second pontife.) 
IRADAN. 

Approchez-vous, ma fille, et reprenez vos sens, 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Vous avez à nos yeux, par un impur encens, 
Honorant un faux dieu qu'ont annoncé les mages. 
Aux vrais dieux des Romains refusé vos hommages : 
A nos préceptes saints vous avez résisté ; 
Rien ne vous lavera de tant d'impiété, 

LE SECOND PRÊTRE, 

Elle ne répond point ; son maintien, son silence. 
Sont aux dieux comme à nous une nouvelle oifense. 

IRADAN. 

Prêtres, votre langage a trop de dureté, 
Et ce n'est pas ainsi que parle l'équité : 

1. <i Que peut-on dire de plus honnête et même do plus fort en faveur des 
prêtres? écrivait Voltaire. Cela ne prévient-il pas toutes les allusions? et, s'il faut 
qu'on eu fasse, ces allusions ne sont-elles pas alors favorables? » 



il2 LES GUÈBRES. 

Si le juge est sôvère, il n'esl point tjrannique. 
Tout soldat que je suis je sais comme on s'explique. 
Ma fille, est-il Ijien vrai (]ue vous ne suiviez pas 
Le culte antique et saint (jui n-gne en nos climats ? 

AUZAME. 

Oui, seigneur, il est vrai. 

LE GUAND-PRÊTRE. 

C'en est assez. 

LE SECOND PRÊTRE. 

Son crime 
Est dans sa propre bouche ; elle en sera victime. 

IRADAN. 

Non, ce n'est point assez ; et si la loi punit 
Les sujets syriens qu'un mage pervertit. 
On borne la rigueur à bannir des frontières 
Les Persans ennemis du culte de nos pères. 
Sans doute elle est Persane ; on peut de ce séjour 
L'envoyer aux climats dont elle tient le jour. 
Osez, sans vous troubler, dire où vous êtes née, 
Quelle est votre famille et votre destinée. 

ARZAME. 

Je rends grâce, seigneur, à tant d'humanité : 

Mais je ne puis jamais trahir la vérité ; 

Mon cœur, selon ma loi, la préfère à la vie' : 

Je ne puis vous tromper, ces lieux sont ma patrie. 

IRADAN. 

vertu trop sincère! ô fatale candeur! 
Eh bien ! prêtres des dieux, faut-il que votre cœur 
Ne soit point amolli du malheur qui la presse? 
De sa simplicité, de sa tendre jeunesse? 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Notre loi nous défend une fausse pitié : 

Au soleil à nos yeux elle a sacrifié ; 

Il a vu son erreur, il verra son supplice. 

ARZAME. 

Avant de me juger connaissez la justice : 
Votre esprit contre nous est en vain prévenu ; 
Vous punissez mon culte, il vous est inconnu. 

i. On lit dans Juvénal, sat. X, v. 90-91 : 

N'^c civis urat qui libéra possot 
Verba animi profsrrc et vitam impuiuiere vero. 



ACTE I, SCÈNE IV. 513 

Saclicz que ce soleil (lui répand la lumière', 
Ni vos divinités de la iialiire enlière, 
Que vous imaginez résider dans les airs, 
Dans les vents, dans les flots, sur la terre, aux enfers, 
Ne sont point les objets que mon culte envisage; 
Ce n'est point au soleil à qui je rends hommage. 
C'est au Dieu qui le fit, au Dieu son seul auteur, 
Qui punit le méchant et le persécuteur. 
Au Dieu dont la lumière est le premier ouvrage ; 
Sur le front du soleil il traça son image. 
Il daigna de lui-même imprimer quelques traits 
Dans le plus éclatant de ses faibles portraits : 
Nous adorons en eux sa splendeur éternelle. 

Zoroastre, embrasé des flammes d'un saint zèle, 
Nous enseigna ce Dieu que vous méconnaissez. 
Que par des dieux sans nombre en vain vous remplacez, 
Et dont je crains pour vous la justice immortelle. 
Des grands devoirs de fliomme il donna le modèle : 
Il veut qu'on soit soumis aux lois de ses parents, 
Fidèle envers ses rois, même envers ses tyrans. 
Quand on leur a prêté serment d'obéissance ; 
Que l'on tremble surtout d'opprimer l'innocence ; 
Qu'on garde la justice, et qu'on soit indulgent ; 
Que le cœur et la main s'ouvrent à l'indigent ; 
De la haine à ce cœur il défendit l'entrée ; 
Il veut que parmi nous l'amitié soit sacrée : 
Ce sont là les devoirs qui nous sont imposés... 
Prêtres, voilà mon Dieu : frappez, si vous l'osez. 

IRADAN, 

Vous ne l'oserez point ; sa candeur et son âge, 
Sa naïve éloquence, et surtout son courage, 
Adouciront en vous cette âpre austérité 
Qu'un faux zèle honora du nom de piété. 
Pour moi, je vous l'avoue, un pouvoir invincible 
M'a parlé par sa bouche, et m'a trouvé sensible ; 
Je cède à cet empire, et mon cœur combattu 
En plaignant ses erreurs admire sa vertu : 



■1. Lucain (livre IX de la P/mrsaZe, 578-79) met les vers suivants dans la bouche 
de Caton répondant à Labicnus : 

Estne dei sedos, nisi terra, et pontus, et aer, 

Et cœlum, et virtus? Siiperos quid quserimus ultra? 

C. — Théâtre. V. 33 



514 LES CiUEBRES. 

A ses illusions si le ciel l'abandonne, 

Le ciel peut se venger ; mais que riiomme pardonne. 

Dût César me punir d'avoir trop émoussé 

Le fer sacré des lois entre nos mains laissé, 

J'absous cette coupable. 

LE GRAND-PRKTRE. 

Et moi, je la condamne. 
Nous ne soullrirons pas qu'un soldat, un profane. 
Corrompant de nos lois l'inflexible équité. 
Protège ici l'erreur avec impunité. 

LE SECOND PRÊTRE. 

Il faut savoir surtout quel mortel l'a séduite. 
Quel rebelle en secret la tient sous sa conduite, 
De son sang réprouvé quels sont les vils auteurs. 

ARZAME. 

Qui ? moi ! j'exposerais mon père à vos fureurs ? 

Moi, pour vous obéir, je serais parricide? 

Plus votre ordre est injuste, et moins il m'intimide. 

Dites-moi quelles lois, quels édits, quels tyrans. 

Ont jamais ordonné de trahir ses parents? 

J'ai parlé, j'ai tout dit, et j'ai pu vous confondre ; 

Ne m'interrogez plus, je n'ai rien à répondre. 

LR GRAND-PRÊTRE. 

On vous y forcera... Garde de nos prisons. 
Tribun, c'est en vos mains que nous la remettons ; 
C'est au nom de César, et vous répondrez d'elle. 
Je veux bien présumer que vous serez fidèle 
Aux lois de l'empereur, à l'intérêt des cieux. 



SCENE V. 
ÎRADAN, ARZAME. 

IRADAN. 

Tout au nom de César, et tout au nom des dieux ! 
C'est en ces noms sacrés qu'on fait des misérables : 
pouvoirs souverains, on vous en rend coupables !. 
Vous, jeune malheureuse, ayez un peu d'espoir. 
Vous me voyez chargé d'un funeste devoir; 
Ma place est rigoureuse, et mon âme indulgente. 



ACTE I, SCÈNE V. 545 

Dos i)rêtrcs de Plutoii la troupe intolérante 
Par un cruel arrêt vous condamne à périr ; 
Un soldat vous absout, et veut vous secourir. 
Mais que puis-je contre eux? Le peuple les révère, 
L'empereur les soutient ; leur ordre sanguinaire 
A mes yeux, malgré moi, peut être exécuté. 

ARZAME. 

Mon cœur est plus sensible à votre humanité 
Qu'il n'est glacé de crainte à l'aspect du supplice. 

IRADAN. 

Vous pourriez désarmer leur barbare injustice, 
Abjurer votre culte, implorer l'empereur; 
J'ose vous en prier. 

ARZAME. 

Je ne le puis, seigneur. 

RADAN. 

Vous me faites frémir, et j'ai peine à comprendre 
Tant d'obstination dans un âge si tendre ; 
Pour des préjugés vains aux nôtres opposés 
Vous prodiguez vos jours à peine commencés. 

ARZAME. 

Hélas ! pour adorer le Dieu de mes ancêtres 
Il me faut donc mourir par la main de vos prêtres! 
Il me faut expirer par un supplice affreux. 
Pour n'avoir pas appris l'art de penser comme eux ! 
Pardonnez cette plainte, elle est trop excusable ; 
Je n'en saurai pas moins d'un front inaltérable 
Supporter les tourments qu'on va me préparer. 
Et chérir votre main qui veut m'en délivrer. 

IRADAN. 

Vinsi vous surmontez vos mortelles alarmes, 
Vous, si jeune et si faible! et je verse des larmes! 
Je pleure, et d'un œil sec vous voyez le trépas! 
Non, malheureuse enfant, vous ne périrez pas : 
Je veux, malgré vous-même, obtenir votre grâce ; 
De vos persécuteurs je braverai l'audace. 
Laissez-moi seulement parler à vos parents : 
Oui sont-ils? 

ARZAME. 

Des mortels inconnus aux tyrans. 
Sans dignités, sans biens ; de leurs mains innocentes 
Ils cultivaient en paix des campagnes riantes, 



516 LES GUÈBRES. 

Fidi'los à leur culte ainsi qu'à l'empereur*. 

IRADAN. 

Au l>ruit de vos dangers ils mourront de douleur; 
Vp])renez-nioi leur nom. 

ARZAME. 

J'ai gardé le silence 
Quand de mes oppresseurs la barbare insolence 
Voulait que mes parents leur fussent décèles; 
Mon cœur fermé pour eux s'ouvre quand vous parlez : 
Mon père est Arzémon : ma mère infortunée 
Quand j'étais au berceau finit sa destinée ; 
A peine je l'ai vue ; et tout ce qu'on m'a dit, 
C'est qu'un chagrin mortel accablait son esprit ; 
Le ciel permet encor que le mien s'en souvienne : 
Elle mouillait de pleurs et sa couche et la mienne. 
Je naquis pour la peine et pour l'affliction. 
Mon père m'éleva dans sa religion, 

Je n'en connus point d'autre; elle est simple, elle est pure 
C'est un présent divin des mains de la nature. 
Je meurs pour elle. 

IRADAN. 

ciel ! ô dieux qui l'écoutez, 
Sur cette âme si belle étendez vos bontés! 
Mais parlez, votre père est-il dans Apamée? 

ARZAME. 

Non, seigneur, de César il a suivi l'armée : 
Il apporte en son camp les fruits de ses jardins, 
Qu'avec lui quelquefois j'arrosai de mes mains : 
Nos mœurs, vous le voyez, sont simples et rustiques. 

IRADAN. 

Reste de l'âge d'or et des vertus antiques. 

Que n'ai-je ainsi vécu ! que tout ce que j'entends 

Porte au fond de mon cœur des traits intéressants I 

Vivez, ô noble objet! Ce cœur vous en conjure. 

J'en atteste cet astre et sa lumière pure. 

Lui par qui je vous vois et que vous révérez ; 

S'il est sacré pour vous, vos jours sont plus sacrés. 

Et je perdrai ma place avant qu'en sa furie 

La main du fanatisme attente à votre vie... 



Innocuis manibus tranquilli laeta colebant 
Arva, simul solique suo regiquc fidèles. (B.) 



ACTE I, SCÈNE VI. i317 

\ ous la suivrez, soldats ; mais c'est pour observer 
Si ces prêtres cruels oseraient l'enlever ; 
Contre leurs attentats vous prendrez sa défense, 
11 est beau de mourir pour sauver l'innocence. 
Allez. 

ARZAME, 

Ah! c'en est trop; mes jours infortunés 
Méritent-ils, seigneur, les soins que vous prenez? 
Modérez ces bontés d'un sauveur et d'un père. 



SCENE VI. 

IRADAN. 

Je m'emporte trop loin : ma pitié, ma colère. 
Me rendront trop coupable aux yeux du souverain ; 
Je crains mes soldats même, et ce terrible frein. 
Ce frein que l'imposture a su mettre au courage ; 
Cet antique respect, prodigué d'âge en âge 
A nos persécuteurs, aux tyrans des esprits. 
Je verrai ces guerriers d'épouvante surpris ; 
Ils se croiront souillés du plus énorme crime. 
S'ils osent refuser le sang de la victime. 
O superstition, que tu me fais trembler! 
Ministres de Pluton, qui voulez l'immoler! 
Puissances des enfers, et comme eux inflexibles, 
Non, ce n'est pas pour moi que vous serez terribles 
Un sentiment plus fort que votre affreux pouvoir 
Entreprend sa défense, et m'en fait un devoir ; 
Il étonne mon àme, il l'excite, il la presse : 
Mon indignation redouble ma tendresse : 
Vous adorez les dieux de l'inhumanité, 
Et je sers contre vous le Dieu de la bonté. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIEME 



SCENE I. 

IRADAN, CÉSÈNE. 

CÉSÈNE. 

Ce que vous m'apprenez de sa simple innocence, 

De sa grandeur modeste, et de sa patience. 

Me saisit de respect, et redouble l'horreur 

Que sent un cœur bien né pour le persécuteur. 

Quelle injustice, ô ciel! et quelles lois sinistres! 

Faut-il donc à nos dieux des bourreaux pour ministres ? 

Numa, qui leur donna des préceptes si saints. 

Les avait-il créés pour frapper les humains? 

Alors ils consolaient la nature affligée. 

Que les temps sont divers! que la terre est changée!... 

\h! mon frère, achevez tout ce récit affreux, 

Qui fait pâlir mon front, et dresser mes cheveux. 

IRADAN. 

Pour la seconde fois ils ont paru, mon frère. 

Au nom de l'empereur et des dieux qu'on révère ; 

Ils les ont fait parler avec tant de hauteur, 

lis ont tant déployé l'ordre exterminateur 

Du prétoire, émané contre les réfractaires, 

Tant attesté le ciel et leurs lois sanguinaires, 

Que mes soldats, tremblants et vaincus par ces lois. 

Ont l)aissé leurs regards au seul son de leur voix. 

Je l'avais bien prévu : ces prêtres du Tartare 

Avancent fièrement ; et, d'une main barbare, 

Ils saisissent soudain la fille d'Arzémon, 

Cette enfant si sublime, Arzame (c'est son nom); 

lis la traînaient déjà : qnclfpies soldats en larmes 



ACTE II, SCÈNE I. 519 

Les priaient à genoux ; nul ne prenait les armes. 

Je m "élance sur eux, je Tarraclic à leurs mains : 

u Tremblez, hommes de sang; arrêtez, inhumains; 

Tremblez ! elle est Romaine ; en ces lieux elle est née, 

Je la ])rends pour épouse. dieux de l'hyménée ! 

Dieux de ces sacrés nœuds, dieux cléments, que je sers. 

Je triomphe avec vous des monstres des enfers ! 

Armez et protégez la main que je lui donne! » 

Ma cohorte à ces mots se lève et m'environne ; 

Leur courage renaît. Les tyrans confondus 

Me remettent leur proie, et restent éperdus. 

« Vous savez, ai-je dit, que nos lois souveraines 

Des saints nœuds de l'hymen ont consacré les chaînes ; 

Que nul n'ose porter sa téméraire main 

Sur l'auguste moitié d'un citoyen romain : 

Je le suis; respectez ce nom cher à la terrée )> 

Ma voix les a frappés comme un coup de tonnerre : 

Mais, bientôt revenus de leur stupidité, 

Reprenant leur audace et leur atrocité, 

Leur bouche ose crier à la fraude, au paijure; 

Cet hymen, disent-ils, n'est qu'un jeu d'imposture. 

Une offense à César, une insulte aux autels; 

Je n'en ai point tissu les liens solennels ; 

Ce n'est qu'un artifice indigne et punissable... 

Je vais donc le former cet hymen respectable : 
Vous l'approuvez, mon frère, et je n'en doute pas; 
Il sauve l'innocence, il arrache au trépas 
Un objet cher aux dieux aussi bien qu'à moi-même. 
Qu'ils protègent par moi, qu'ils ordonnent que j'aime, 
Et qui, par sa vertu, plus que par sa beauté. 
Est l'image, à mes yeux, de la divinité. 

CÉSÈNE. 

Qui? moi! si je l'approuve! ah, mon ami, mon frère! 
Je sens que cet hymen est juste et nécessaire : 
Après l'avoir promis, si, rétractant vos vœux. 
Vous n'accomplissiez pas vos destins généreux. 
Je vous croirais paijure, et vous seriez complice 
Des fureurs des tyrans armés pour son supplice. 



\. (! Clamabat ille miser.... Civis romunus sum.... jus eximium iiostrœ civi- 
tatis.... » (Cic. 1)1 Verr, 5.) 



520 LES (JUÈBRES. 

Arzauic, dites-vous, a dans le plus bas rang 
Obscurément puisé la source de son sang; 
Avons-nous des aïeux dont les fronts en rougissent? 
Ses grâces, sa vertu, son péril, Fenaoblissent'.' 
Dégagez vos serments, pressez ce nœud sacré. 
Le fds d'un Scipion s'en croirait honoré. 
Ce n'est point là sans doute un hymen ordinaire, 
Enfant de l'intérêt et d'un amour vulgaire- ; 
La magnanimité forme ces sacrés nœuds, 
Us consolent la terre, ils sont bénis des cieux ; 
Le fanatisme en tremble : arrachez à sa rage 
L'objet, le digne objet de votre juste hommage. 

IRADAN. 

Eh bien! préparez tout pour ce nœud solennel. 
Les témoins, le festin, les présents, et l'autel ; 
Je veux qu'il s'accomplisse aux yeux des tyrans même 
Dont la voix infernale insulte à ce que j'aime. 

(A des suivanis.) 

Qu'on la fasse venir... Mon frère, demeurez, 
Digne et premier témoin de mes serments sacrés. 
La voici. 

CÉSÈNE. 

Son aspect déjà vous justifie. 



SCENE II. 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME. 

IRADAN. 

Arzame, c'est à vous que mon cœur sacrifie ; 
Ce cœur, qui ne s'ouvrait qu'à la compassion. 
Repoussait loin de vous la persécution. 
Contre vos ennemis l'équité se soulève : 



1. Toutes les éditions antcriciiros aux éditions de Keh! portaient: anoblis- 
sent. (B.) 

2. On lit dans Horace, liv. II, od. iv : 

Crcde non illam tibi de scelesta 
Plebe deleclam; neque sic fidelem, 
Sic lucro aversam, potuisso nasci 
Matre pudenda. 



I 



ACTE II, SCENE III. 521 

Elle a tout commencé, l'amour parle et lachève. 
Je suis prêt de former, en présence des dieux, 
En i)résence du vôtre, un nœud si précieux. 
Un nœud qui lait ma gloire, et qui vous est utile. 
Qui contre vos tyrans vous ouvre un prompt asile. 
Qui vous peut en secret donner la liberté 
D'exercer votre culte avec sécurité. 
Il n'en faut point douter, l'éternelle puissance. 
Qui voit tout, qui fait tout, a fait cette alliance; 
Elle vous a portée aux écueils de la mort. 
Dans un orage affreux qui vous ramène au port : 
Sa main, qu'elle étendait pour sauver votre vie, 
Tissut en même temps ce saint nœud qui nous lie. 
Je vous présente un frère ; il va tout préparer 
Pour cet heureux hymen dont je dois m'honorer, 

ARZAME. 

A votre frère, à vous, pour tant de bienfaisance. 
Hélas ! j'offre mon trouble et ma reconnaissance ; 
Puisse l'astre du jour épancher sur tous deux 
Ses rayons les plus purs et les plus lumineux! 
Goûtez, en vous aimant, un sort toujours prospère; 
Mais, ô mon bienfaiteur! ô mon maître! ô mon père! 
Vous qui faites sur moi tomber ce noble choix, 
Daignez prêter l'oreille en secret à ma voix. 

CÉSÈNE. 

Je me retire, Arzame, et mes mains empressées 
Vont préparer pour vous les fêtes annoncées; 
Tendre ami de mon frère, heureux de son bonheur. 
Je partage le vôtre, et vois en vous ma sœur, 

ARZAME. 

Que vais-je devenir? 



SCENE III. 

IRADAN, ARZAME. 

IRADAN, 

Belle et modeste Arzame, 
Versez en liberté vos secrets dans mon âme ; 
Ils sont à moi, parlez, tout est commun pour nous. 



522 LES CUKBRES. 

A HZ AME. 

Mon i)ôrc! en frémissant je tombe à vos genoux. 

I n A D A iS . 

.Ne craignez rien, parlez à l'époux qui vous aime. 

ARZAME. 

J'atteste ce soleil, image de Dieu même, 

Que je voudrais pour vous répandre tout le sang 

Dont ces prêtres de mort vont épuiser mon flanc. 

IRADAN. 

Ali! que me dites-vous? et quelle défiance! 
Tout le mien coulera plutôt qu'on vous offense ; 
Ces tyrans confondus sauront nous respecter, 

ARZAME. 

Juste Dieu ! que mon cœur ne peut-il mériter 
Une bonté si noble, une ardeur si touchante ! 

IRADAN. 

Je m'honore moi-même, et ma gloire est contente 
Des honneurs qu'on doit rendre à ma digne moitié. 

ARZAME. 

C'en est trop... bornez-vous, seigneur, à la pitié; 
Mais daignez m'assurer qu'un secret qui vous touche 
Ne sortira jamais de votre auguste bouche. 

IRADAN. 

Je vous le jure. 

ARZAME. 

Eh bien!... 

IRADAN. 

Vous semblez hésiter, 
Et vos regards sur moi tremblent de s'arrêter ; 
Vous pleurez, et j'entends votre cœur qui soupire. 

ARZAME. 

Écoutez, s'il se peut, ce que je dois vous dire : 
Vous ne connaissez pas la loi que nous suivons; 
Elle peut être horrible aux autres nations ; 
La créance, les mœurs, le devoir, tout diffère ; 
Ce qu'ici l'on proscrit, ailleurs on le révère : 
La nature a chez nous des droits purs et divins 
Qui sont un sacrilège aux regards des Romains ; 
Notre religion, à la vôtre contraire, 
Ordonne que la sœur s'unisse avec le frère. 
Et veut que ces liens, par un double retour. 
Rejoignent parmi nous la nature à l'amour; 



ACTE II, SCÈNE III. 523 

La source de leur sang, i)Our eux toujours sacrée, 
En se réunissant n'est jamais altérée. 
Telle est ma loi. 

IRADAN. 

Barbare ! Ah ! que m'avez-TOus dit ? 

ARZAME. 

Je l'avais bien prévu... votre cœur en frémit. 

IRA DAN. 

Vous avez donc un frère ? 

ARZAME. 

Oui, seigneur, et je l'aime : 
Mon père à son retour dut nous unir lui-même ; 
Mais ma mort préviendra ces nœuds infortunés, 
De nos Guèbres chéris, et chez vous condamnés. 
Je ne suis plus pour vous qu'une vile étrangère, 
Indigne des bienfaits jetés sur ma misère, 
Et d'autant plus coupable à vos yeux alarmés, 
Que je vous dois la vie, et qu'enfin vous m'aimez. 
Seigneur, je vous l'ai dit, j'adore en vous mon père ; 
Mais plus je vous chéris, et moins j'ai dû me taire. 
Rendez ce triste cœur, qui n'a pu vous tromper. 
Aux homicides bras levés pour le frapper. 

IRADAN. 

.Je demeure immobile, et mon âme éperdue 

ISe croit pas en effet vous avoir entendue. 

De cet affreux secret je suis trop offensé ; 

Mon cœur le gardera... mais ce cœur est percé. 

Allez ; je cacherai mon outrage à mon frère. 

Je dois me souvenir combien vous m'étiez chère : 

Dans l'indignation dont je suis pénétré, 

Malgré tout mon courroux, mon honneur vous sait gré 

De m'avoir dévoilé cet effrayant mystère. 

Votre esprit est trompé, mais votre âme est sincère. 

Je suis épouvanté, confus, humilié ; 

Mais je vous vois toujours d'un regard de pitié : 

Je ne vous aime plus, mais je vous sers encore. 

ARZAME. 

Il faut bien, je le vois, que votre cœur m'abhorre. 
Tout ce que je demande à ce juste courroux. 
Puisque je dois mourir, c'est de mourir par vous. 
Non des horribles mains des tyrans d'Apamée. 
Le père, le héros, par qui je fus aimée, 



324 LES GUÈBRES. 

En me pri\ant du jour, de ce jour que je hais, 
En décliimnt ce cœur tout plein de ses bienfaits, 
Rendra ma mort plus douce, et ma bouche expirante 
Bénira jusqu'au bout cette main bienfaisante. 

IllAUAN. 

Allez, n'espérez pas, dans votre aveuglement. 
Arracher de mon âme un tel consentement. 
Par le pouvoir secret d'un charme inconcevable. 
Mon cœur s'attache à vous, tout ingrate et coupable : 
Vos nœuds me font horreur ; et dans mon désespoir. 
Je ne puis vous haïr, vous quitter, ni vous voir. 

AUZAME. 

Et moi, seigneur, et moi, plus que vous confondue, 
Je ne puis m'arracher d'une si chère vue, 
Et je crois voir en vous un père courroucé 
Qui me console encor quand il est offensé. 



SCENE lY. 

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE. 

CÉSÈNE. 

Mon frère, tout est prêt, les autels vous demandent ; 
Les prêtresses d'hymen, les flambeaux vous attendent; 
Le peu de vos amis qui nous reste en ces murs 
Doit vous accompagner à ces autels obscurs. 
Grossièrement parés, et plus ornés par elle 
Que ne l'est des Césars la pompe solennelle. 

IRADAN. 

Renvoyez nos amis, éteignez ces tlambeaux. 

CÉSÎ^NE. 

Comment ! quel changement ! quels désastres nouveaux ! 

Sur votre front glacé l'horreur est répandue ! 

Ses yeux baignés de pleurs semblent craindre ma vue! 

IRADAN. 

Plus d'autels, plus d'hymen. 

ARZAME. 

J'en suis indigne. 

CÉSÈNE. 

ciel ! 
Dans quel contentement je parais cet autel! 



I 



ACTE II, SCÈNE IV. 525 

Combien je chérissais cet heureux ministère! 
Quel plaisir j'éprouvais dans le doux nom de frère 1 

ARZAME. 

Ah! ne prononcez pas un nom trop odieux. 

CÉStlNE. 

Que dites-vous? 

IRADAN. 

Ji faut m'arracher de ces lieux; 
Renonçons pour jamais à ce poste funeste, 
A ce rang avili qu'avec vous je déteste, 
A tous ces vains honneurs d'un soldat détrompé, 
Trop basse aml)ition dont j'étais occupé. 
Fuyons dans la retraite où vous vouliez vous rendre; 
De nos enfants, mon frère, allons pleurer la cendre : 
Nos femmes, nos enfants, nous ont été ravis ; 
Vous pleurez votre fdle, et je pleure mon fils. 
Tout est fini pour nous, sans espoir sur la terre, 
Que pouvons-nous prétendre à la cour, à la guerre? 
Quittons tout, et fuyons. Mon esprit aveuglé 
Cherchait de nouveaux nœuds qui m'auraient consolé ; 
Ils sont rompus, le ciel en a rompu la trame. 
Fuyons, dis-je, à jamais et du monde et d'Arzame. 

CÉSKNE. 

Vous me glacez d'elTroi ; quel trouhle et quels desseins ! 
Vous laisseriez Arzame à ses vils assassins, 
A ses bourreaux ? qui ? vous ! 

IRADAN. 

Arrêtez ; peut-on croire 
D'un soldat, de son frère, une action si noire? 
Ce que j'ai commencé je le veux achever; 
Je ne la verrai plus, mais je dois la sauver : 
j\ïes serments, ma pitié, mon honneur, tout m'engage; 
Et je n'ai point de vous mérité cet outrage : 
Vous m'offensez. 

ARZAME. 

ciel ! ô frères généreux ! 
Dans quel saisissement vous me Jetez tous deux î 
Hélas ! vous disputez pour une malheureuse ; 
Laissez-moi terminer ma destinée affreuse : 
Vous en voulez trop faire, et trop sacrifier; 
Vos bontés vont trop loin, mon sang doit les payer. 



526 LES GUEBRES. 

SCÈNE V. 

LES PRÉCÉDENTS, LES PKÈTKES I» E PLUTON, SOLDATS. 
LE r.RAND-PRÈTRE. • 

Est-ce ainsi qu'on insulte à nos lois vengeresses. 
Qu'on traliit hautement la foi de ses promesses, 
Qu'on ose se jouer avec impunité 
Du pouvoir souverain par vous-même attesté ? 
Voilà donc cet hymen et ce nœud si propice 
Qui devait de César enchaîner la justice ; 
Ce citoyen romain qui pensait nous tromper ! 
La victime à nos mains ne doit plus échapper. 
Déjà César instruit connaît votre imposture ; 
Nous venons en son nom réparer son injure. 
Soldats qu'il a trompés, qu'on enlève soudain 
Le criminel objet qu'il protégeait en vain ; 
Saisissez-la. 

ARZAME. 

Mon père ! 

IRADAN, aux soldats. 

Ingrats ! 

CÉSÈNE. 

Troupe insolente!... 
Arrêtez... devant moi qu'un de vous se présente, 
Qu'il l'ose, au moment môme il mourra de mes mains. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Ne le redoutez pas. 

IRADAN. 

Tremhlez, vils assassins ; 
^'ous n'êtes plus soldats quand vous servez ces prêtres. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Les dieux. César, et nous, soldats, voilà vos maîtres. 

CÉSÈNE. 

Fuyez, vous dis-je. 

IRADAN. 

Et vous, objet infortuné, 
Rentrez dans cet asile à vos malheurs donné. 

CÉSIiNE. 

Ne craignez rien. 



ACTE H, SCÈNE VI. 627 

ARZAME, en se retirant. 

Je meurs. 

LE GRAND-PRÊTRE. 

Frémissez, infidèles, 
César vient, il sait tout, il punit les rebelles : 
D'une secte proscrite indignes partisans, 
De complots ténélircux coupables artisans. 
Oui deviez devant moi, le Iront dans la poussière, 
Abaisser en tremblant votre insolence altière. 
Qui parlez de pitié, de justice, et de lois, 
Quand le courroux des dieux parle ici par ma voix. 
Qui méprisez mon rang, qui bravez ma puissance ; 
Vous appelez la foudre, et c'est moi qui la lance! 



SCENE VI. 

IRADAN, CÉSÈNE. 

CÉSÈNE. 

In tel excès d'audace annonce un grand pouvoir. 

IRADAN. 

Ils nous perdront, sans doute; ils n'ont qu'à le vouloir. 

CÉSÈNE. 

Phis leur orgueil s'accroît, plus ma fureur augmente. 

IRADAN. 

Quelle est juste, mon frère, et qu'elle est impuissante! 
Ils ont pour les défendre et pour nous accabler 
César, qu'ils ont séduit, les dieux, qu'ils font parler. 

CÉSÈNE. 

Oui ; mais sauvons Arzame. 

IRADAN. 

Écoutez : Apamée 
Touche aux États persans, la ville est désarmée ; 
Les soldats de ce fort ne sont point contre moi, 
Et déjà quelques-uns m'ont engagé leur foi : 
Courez à nos tyrans, flattez leur violence ; 
Dites que votre frère, écoutant la prudence, 
Mieux conseillé, plus juste, à son devoir rendu. 
Abandonne un objet qu'il a trop défendu ; 
Dites que par leurs mains je consens qu'elle meure. 
Que je livre sa tête avant qu'il soit une heure : 



I 



528 LES GUÈBRIiS. 

Trompons la cniantô qu'on ne peut désarmer; 
Enlin promettez tout, je vais tout confirmer. 
Dès ([u"elle aura passé ces fatales frontières, 
Je mets entre elle et moi (réternelles barrières ; 
A vos conseils rendu, je l)rise tous mes fers; 
Loin d'un service ingrat, caché dans des déserts. 
Des humains avec vous je fuirai l'injustice. 

CÉSÈNE. 

Allons, je promettrai ce cruel sacrifice ; 
Je vais étendre un voile aux yeux de nos tyrans. 
Que ne puis-je plutôt enfoncer dans leurs flancs 
Ce glaive, cette main que l'empereur emploie 
A servir ces bourreaux avides de leur proie ! 
Oui, je vais leur parler. 

SCÈNE VII. 

IIIÂUAN; LE JEUiNK ARZEMON, parcourant le fond de la scône 
d'un air inquiet et égaré. 

LE JEUNE ARZÉMOX. 

mort ! ô Dieu vengeur ! 
Ils me l'ont enlevée; ils m'arrachent le cœur... 
Où la trouver? où fuir? quelles mains l'ont conduite? 

IRADAN. 

Cet inconnu m'alarme : est-il un satellite 
Que ces juges sanglants se pressent d'envoyer 
Pour observer ces lieux, et pour nous épier? 

LE JEUXE ARZÉMOX. 

Ah!... la connaissez-vous? 

IRADAX, 

Ce malheureux s'égare. 
Parie : que cherches-tu ? 

LE JEUNE ARZÉMON. 

La vertu la plus rare... 
La vengeance, le sang, les ravisseurs cruels, 
Les tyrans révérés des malheureux mortels... 
Arzame ! chère Arzame?... Ah! donnez-moi des armes, 
Que je meure vengé ! 

IRADAN. 

Son désespoir, ses larmes, 
Ses regards attendris, tout furieux qu'ils sont, 



\ 



ACTE II, SCÈNE VII. 529 

Les traits que la nature imprima sur son front, 
Tout me dit : c'est son frère. 

LE JEUNE ARZÉMON, 

Oui, je le suis. 

IRADAN. 

Arrête, 
Garde un profond silence, il y va de ta tète. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je te l'apporte, frappe. 

IRADAN. 

Enfants infortunés ! 
Dans quels lieux les destins les ont-ils amenés! 
Toi, le frère d'Arzame ! 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Oui, ton regard sévère 
Ne m'intimide pas, 

IRADAN. 

Ce jeune téméraire 
Me remplit à la fois d'horreur et de pitié ; 
Il peut avec sa sœur être sacrifié. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je viens ici pour l'être. 

IRADAN. 

rigueurs tyranniques ! 
Ce sont vos cruautés qui font les fanatiques... 
Écoute, malheureux, je commande ce fort ; 
Mais ces lieux sont remplis de ministres de mort : 
Je te protégerai ; résous-toi de me suivre. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Puis-je la voir enfin ? 

IRADAN. 

Tu peux la voir et vivre ; 
Calme-toi. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je ne puis... Ah ! seigneur, pardonnez 
A mes sens éperdus, d'horreurs aliénés. 
Quoi ! ces lieux, dites-vous, sont en votre puissance, 
Et l'on y traîne ainsi la timide innocence ! 
Vos esclaves romains de leurs bras criminels 
Ont arraché ma sœur aux foyers paternels ! 
De la mort, dites-vous, ma sœur est menacée ; 
Vous la persécutez ! 

6. — Théâtre. V. 34 



iSO LES GUÈBRES. 

IRADA^^ 
Va, ton âme est blessée 
Par les illusions d'une fatale erreur. 
Va, ne me prends jamais pour un persécuteur : 
Et sur elle et sur toi ma pitié doit s'étendre. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Hélas! dois-je y compter?... daignez donc me la rendre ; 
Daignez me rendre Arzame, ou me faire mourir. 

IP.ADAN. 

Il attendrit mon cœur, mais il me fait frémir. 
Que mes bontés peut-être auront un sort funeste ! 
Viens, jeune infortuné, je t'apprendrai le reste. 
Suis mes pas. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

J'obéis à vos ordres pressants ; 
Mais ne me trompez pas, 

IRADAN. 

malheureux enfants! 
Quel sort les entraîna dans ces lieux qu'on déteste ! 
De l'une j'admirais la fermeté modeste. 
Sa résignation, sa grâce, sa candeur ; 
L'autre accroît ma pitié même par sa fureur. 
Un dieu veut les sauver, il les conduit sans doute ; 
Ce dieu parle à mon cœur, il parle, et je l'écoute. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIEME. 



SCENE 1. 

LE JEUNE ARZÉMON, MÉGATISE. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je marche dans ces lieux de surprise en surprise : 
Quoi ! c'est toi que j'embrasse, ô mon cher Mégatise ! 
Toi, né chez les Persans, dans notre loi nourri, 
Et de mes premiers ans compagnon si chéri, 
Toi, soldat des Romains ! 

MÉGATISE. 

Pardonne à ma faiblesse ; 
L'ignorance et l'erreur d'une aveugle jeunesse, 
Un esprit inquiet, trop de facilité. 
L'occasion trompeuse, enfin la pauvreté. 
Ce qui fait les soldats égara mon courage. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Métier cruel et vil ! méprisable esclavage ! 
Tu pourrais être libre en suivant tes amis. 

MÉGATISE. 

Le pauvre n'est point libre ; il sert en tout pays, 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Ton sort près d'Iradan deviendra plus prospère. 

MÉGATISE. 

Va, des guerriers romains il n'est rien que j'espère. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Que dis-tu ? Le tribun qui commande en ce fort 
Ne t'a-t-il pas offert un généreux support ? 

MÉGATISE. 

Ah ! crois-moi, les Romains tiennent peu leur promesse 
Je connais Iradan ; je sais que dans Émesse, 
Amant d'une Persane, il en avait un fds ; 
Mais apprends que bientôt, désolant son pays, 



532 LliS GUkBRES. 

Sur un ordre du prince il détruisit l;i ville 
Où l'amour autrefois lui fournit un asile. 
Oui, les chefs, les soldats, à nuire condamnés, 
Font toujours tous les maux qui leur sont ordonnés : 
Nous en voyons ici la preuve trop sensible 
Dans l'arrêt émané d'un tribunal horrible ; 
De tous mes compagnons à i)cine une moitié 
Pour l'innocente Arzame écoute la pitié, 
Pitié trop faible encore, et toujours chancelante! 
L'autre est prête à tremper sa main vile et sanglante 
Dans ce cœur si chéri, dans ce généreux flanc, 
A la voix d'un pontife altéré de son sang. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Cher ami, rendons grâce au sort qui nous protège; 
On ne commettra point ce meurtre sacrilège : 
Iradan la soutient de son bras protecteur, 
11 voit ce fier pontife avec des yeux d'horreur, 
Il écarte de nous la main qui nous opprime. 
Je n'ai plus de terreur, il n'est plus de victime ; 
De la Perse à nos pas il ouvre les chemins. 

MÉr.ATISE. 

Tu penses que, pour toi, bravant ses souverains. 
Il hasarde sa perte ? 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Il le dit, il le jure ; 
Ma sœur ne le croit point capable d'imposture : 
En un mot nous partons. Je ne suis affligé 
Que de partir sans toi, sans m'être encor vengé, 
Sans punir les tyrans. 

MÉGATISE, 

Tu m'arraches des larmes. 
Quelle erreur t'a séduit? de quels funestes charmes, 
De quel prestige affreux tes yeux sont fascinés ! 
Tu crois qu'Arzame échappe à leurs bras forcenés ? 

LE JEUNE ARZÉMON. 



Je le crois. 



Sans doute. 



MEGATISE. 

Que du fort on doit ouvrir la porte ? 

LE JEUNE ARZÉMON. 
MÉGATISE. 

On te trahit ; dans une heure elle est morte. 



ACTE III, SCENE I. 533 

LE JEUNE AKZÉMON. 

Non, il n'est pas possible ; on n'est pas si cruel. 

MÉGATISE. 

Ils ont fait devant moi le marché criminel ; 
Le frère d'Iradan, ce Césène, ce traître, 
Trafique de sa vie, et la vend au grand-prêtre : 
J'ai vu, j'ai vu signer le barbare traité. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je meurs!,.. Que m'as-tu dit? 

MÉGATISE. 

L'horrible vérité. 
Hélas! elle est publique, et mon ami l'ignore! 

LE JEUNE ARZÉMON. 

monstres! ô forfaits !... Mais non, je doute encore... 
Ah ! comment en douter? mes yeux n'ont-ils pas vu 
Ce perfide Iradan devant moi confondu ? 
Des mots entrecoupés suivis d'un froid silence. 
Des regards inquiets que troublait ma présence, 
Un air sombre et jaloux, plein d'un secret dépit; 
Tout semblait en effet me dire : Il nous trahit. 

MÉGATISE. 

Je te dis que j'ai vu l'engagement du crime. 
Que j'ai tout entendu, qu'Arzame est leur victime. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Détestables humains! quoi ! ce même Iradan... 
Si fier, si généreux ! 

MÉGATISE. 

N'est-il pas courtisan ? 
Peut-être il n'en est point qui, pour plaire à son maître, 
Ne se chargeât des noms de barbare et de traître. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Puis-je sauver Arzame? 

MÉGATISE. 

En ce séjour d'effroi 
Je t'offre mon épée, et ma vie est à toi. 
Mais ces lieux sont gardés, le fer est sur sa tête. 
De l'horrible bûcher la flamme est toute prête ; 
Chez ces prêtres sanglants nul ne peut aborder... 

(L'arrêtant.) 

OÙ cours-tu, malheureux? 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Peux-tu le demander. 



b3i LES GUÈBRES. 

MÉGATISE. 

Crains tes emportements ; j'en connais la furie. 

LE JEUNE ARZÉMON.. 

Arzame ya mourir, et tu crains pour ma vie ! 

MÉGATISE. 

Arrête ; je la vois, 

LE JEUNE ARZÉxMON. 

C'est elle-même. 

MÉGATISE. 

Hélas ! 
Elle est loin de penser qu'elle marche au trépas. 

LE JEUNE AliZÉMON. 

Écoute, garde-toi d'oser lui faire entendre 
L'effroyable secret que tu viens de m'apprendre ; 
Non, je ne saurais croire un tel excès d'horreur. 
Iradan ! 

SCÈNE IL 

LE JEUNE AItZÉMON, MÉGATISE, ARZAME. 

ARZAME. 

Cher époux, cher espoir de mon cœur ! 
Le dieu de notre hymen, le dieu de la nature, 
A la fin nous arrache à cette terre impure... 
Quoi! c'est là Mégatise!... en croirai-je mes yeux? 
Un ignicole, un Guèhre, est soldat en ces lieux ! 

LE JEUNE ARZÉMON. 

11 est trop vrai, ma sœur. 

MÉGATISE. 

Oui, j'en rougis de honte. 

ARZAME. 

Servira-t-il du moins à cette fuite prompte? 

MÉGATISE. 

Sans doute il le voudrait. 

ARZAME. 

Notre libérateur 
Des prêtres acharnés va tromper la fureur. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je vois... qu'il peut tromper. 

ARZAME. 

Tout est prêt pour la fuite. 



ACÏK III, SCKNE II. o35 

De fidèles soldats marchent à notre suite. 
Mégatise en est-il? 

MÉGATISE. 

Je vous offre mon bras, 
C'est tout ce que je puis... Je ne vous quitte pas. 

ARZAME, au jeune Arzémon. 

Jradan de mon sort dispose avec son frère. 

LE JEUNE ARZÉMON, 

On le dit. 

ARZAME. 

Tu pâlis : quel trouble involontaire 
Obscurcit tes regards de larmes inondés?* 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Quoi! Césène, Iradanl... de grâce, répondez; 
Où sont-ils? Qu'ont-ils lait? 

ARZAME. 

Ils sont près du grand-prêtre. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

J'rès de ton meurtrier! 

ARZAME. 

Ils vont bientôt paraître. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Ils tardent bien longtemps. 

ARZAME. 

Tu les verras ici. 

LE JEUNE ARZÉMON, se jetant dans les bras de Mégatise. 

Cher ami, c'en est fait, tout est donc éclairci! 

ARZAME. 

Eh quoi ! la crainte encor sur ton front se déploie, 
Quand l'espoir le plus doux doit nous combler de joie, 
Quand le noble Iradan va tout quitter pour nous, 
Lorsque de l'empereur il brave le courroux, 
Que pour sauver nos jours il hasarde sa vie. 
Qu'il se trahit lui-même et qu'il se sacrifie ? 

LE JEUNE ARZÉMON. 

11 en fait trop peut-être. 

ARZAME. 

Ah ! calme ta douleur ; 
Mon frère, elle est injuste. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Oui, pardonne, ma sœur, 
Pardonne; écoute au moins : Mégatise est fidèle; 



336 LES GUÈBRKS. 

Notre culte est le sien ; je réponds de son zèle; 

C'est un frère, à ses yeux nos cœurs peuvent s'ouvrir; 

Dans celui d'Iradan n'as-tu pu découvrir 

Quels sentiments secrets ce Romain nous conserve? 

Il jiaraissait troublé, tu t'en souviens; observe, 

Rappelle en ton esprit jusqu'aux moindres discours 

Qu'il t'aura pu tenir, du péril où tu cours. 

Des prêtres ennemis, de César, de toi-même, 

Des lois que nous suivons, d'un malheureux qui t'aime. 

ARZAME. 

Cher frère, tendre amant, que peux-tu demander? 

LE JEUNE ARZÉiMOX. 

Ce qu'à notre amitié ton cœur doit accorder, 

Ce qu'il ne peut cacher à ma fatale flamme 

Sans verser des poisons dans le fond de mon Ame. 

ARZAME, 

J'en verserai peut-être en osant t'obéir. 

LE JEUXE ARZÉMON. 

N'importe, il faut parler, te dis-je, ou me trahir; 
Et puisque je t'adore, il y va de ma vie. 

ARZAME. 

Je ne crains point de toi de vaine jalousie ; 
Tu ne la connais point ; un sentiment si bas 
Blesse le nœud d'hymen, et ne l'affermit pas. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Crois qu'un autre intérêt, un soin plus cher m'anime. 

ARZAME. 

ïu le veux, je ne puis désobéir sans crime... 
J'avouerai qu'Iradan, trop prompt à s'abuser, 
M'a présenté sa main que j'ai dû refuser. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Il t'aimait ! 

ARZAME. 

Il l'a dit. 

LE JEUNE ARZÉMON, 

Il t'aimait ! 

ARZAME. 

Sa poursuite 
A lui tout confier malgré moi m'a réduite; 
Il a su le secret de ma religion. 
Et de tous mes devoirs, et de ma passion. 
Par de profonds respects, par un aveu sincère. 



ACTE III, SCÈNE II. 537 

J'ai repoussé l'honneur qu'il prétendait me faire; 
A ses empressements j'ai mis ce frein sacré : 
Ce secret à jamais devait être ignoré ; 
Tu me l'as arraché ; mais crains d'en faire usage. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Achève ; il a donc su ce serment qui m'engage, 
Qui rejoint par nos lois le frère avec la sœur? 

ARZAME. 

Oui. 

LE JEUNE ARZÉMON, 

Qu'a produit en lui ce nœud si saint ? 

ARZAME. 

L'horreur. 

LE JEUNE ARZÉMON, à Mo-atise. 

C'est assez, je vois tout; le l)arbare! il se venge. 

ARZAME. 

Malgré notre hyménée à ses yeux trop étrange, 
Malgré cette horreur même, il ose protéger 
Notre sainte union, hien loin de s'en venger. 
Nous quittons pour jamais ces sanglantes demeures. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Ah, ma sœur!,., c'en est fait. 

ARZAME. 

ïu frémis, et tu pleures ! 

LE JEUNE ARZÉMON, 

Qui? moi!... ciel!... Iradan... 

ARZAME, 

Pourrais-tu soupçonner 
Que notre bienfaiteur pût nous abandonner? 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Pardonne... en ces moments... dans un lieu si barbare,.. 
Parmi tant d'ennemis... aisément on s'égare... 
Du parti que l'on prend le cœur est effrayé. 

ARZAME. 

Ah! du mien qui t'adore il faut avoir pitié. 

Tu sors!... demeure, attends, ma douleur t'en conjure. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Ami, veille sur elle... tendresse! ô nature! 

(Avec fureur.) 

Que vais-je faire? ah. Dieu!.., Vengeance, entends ma voix! 

(Il embrasse sa sœur en pleurant.) 

Je t'embrasse, ma sœur, pour la dernière fois, (ii sono 



538 LES GUÈBRES. 

SCÈNE ni. 

ARZAME, MÉGATISE. 

ARZAME. 

Arrête!.., Que veut-il? Qu'est-ce donc qu'il prépare? 

De sa tremblante sœur faut-il qu'il se sépare? 

Et dans quel temps, grand Dieu! Qu'en peux-tu soupçonner? 

MÉGATISE, 

Des malheurs. 

ARZAME. 

Contre moi le sort veut s'obstiner, 
Et depuis mon berceau les malheurs m'ont suivie. 

MÉGATISE. 

Puisse le juste ciel veiller sur votre vie! 

ARZAME, 

Je tremble; je crains tout quand je suis loin de lui. 
J'avais quelque courage, il s'épuise aujourd'hui. 
N'aurais-tu rien appris de ces juges féroces. 
Rien de leurs factions, de leurs complots atroces ? 
Assez infortuné pour servir auprès d'eux, 
Tu les vois, tu connais leurs mystères affreux. 

MÉGATISE. 

Hélas ! en tous les temps leurs complots sont à craindre : 
César les favorise ; ils ont su le contraindre 
A fléchir sous le joug qu'ils auraient dû porter. 
Pensez-vous qu'Iradan puisse leur résister? 
Êtes-vous sûre enfin de sa persévérance ? 
On se lasse souvent de servir l'innocence ; 
Bientôt l'infortuné pèse à son protecteur ; 
Je l'ai trop éprouvé. 

ARZAME, 

Si tel est mon malheur, 
Si le noble Iradan cesse de me défendre, 
Jl faut mourir,.. Grand Dieu, quel bruit se fait entendre! 
Quels mouvements soudains! et quels horribles cris! 



ACTE III, SCf^NE IV. 539 



SCENE IV. 

ARZAME, MÉGATISE, CÉSÈNE, soldats: 

LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné. 
CÉSÈNE. 

Qu'on le traîne à ma suite; enchaînez, mes amis, 
Ce fanatique affreux, cet ingrat, ce perfide ; 
Préparez mille morts à ce lâche homicide ; 
Vengez mon frère. 

ARZAME. 

ciel ! 

MÉGATISE. 

Malheureux ! 

ARZAME tombe sur une banquette. 

Je me meurs. 

CÉSÈNE. 

Femme ingrate, est-ce toi qui guidais ses fureurs? 

ARZAME, se relevant. 

Comment! que dites-vous? Quel crime a-t-on pu faire? 

CÉSÈNE. 

Le monstre! quoi! plonger une main sanguinaire 
Dans le sein de son maître et de son hienfaiteur! 
Frapper, assassiner votre libérateur ! 
A mes yeux ! dans mes bras ! un coup si détestable, 
Un tel excès de rage est trop inconcevable. 

ARZAME. 

Ciel ! Iradan n'est plus ! 

CÉSÈNE. 

Les dieux, les justes dieux 
N'ont pas livré sa vie au bras du furieux : 
Je l'ai vu qui tremblait ; j'ai vu sa main cruelle 
S'affaiblir en portant l'atteinte criminelle. 

ARZAME. 

Je respire un moment. 

CÉSÈNE, aux soldats. 

Soldats qui me suivez, 
Déployez les tourments qui lui sont réservés. 
Parle ; avant d'expirer, nomme-moi ton complice. 



540 LES GUEBRES. 

( Montrant Mégatisc.) 

Est-ce ta sœur, ou lui ? Parle avant ton supplice. 
Tu ne me réponds rien... Quoi! lorsqu'en ta faveur 
Nous ofTensions, hélas! nos dieux, notre empereur; 
Quand nos soins redoublés et l'art le plus pénible 
Trompaient pour te sauver ce pontife inflexible; 
Quand, tout prêts à partir de ce séjour d'etTroi, 
Nous exposions nos jours et pour elle et pour toi. 
De nos bontés, grands dieux ! voilà donc le salaire ! 

ARZAME. 

Malheureux! qu as-tu fait? Non, tu n'es pas mon frère. 
Quel crime épouvantable en ton cœur s'est formé ? 
S'il en est un plus grand, c'est de t'avoir aimé. 

LE JEUNE ARZÉxMON, à Césène. 

A la fin je retrouve un reste de lumière... 

La nuit s'est dissipée... un jour affreux m'éclaire... 

Avant de me punir, avant de te venger. 

Daigne répondre un mot: j'ose t'interrogcr... 

Ton frère envers nous deux n'était donc pas un traître? 

Il n'allait pas livrer ma sœur à ce grand-prêtre? 

CÉSilNE. 

La livrer, malheureux ! il aurait fait couler 
Tout le sang des tyrans qui voulaient l'immoler. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

II suffit; je me jette à tes pieds que j'embrasse : 
A ton cher frère, à toi, je demande une grâce, 
C'est d'épuiser sur moi les plus affreux tourments 
Que la vengeance ajoute à la mort des méchants; 
Je les ai mérités : ton courroux légitime 
Ne saurait égaler mes remords et mon crime. 

CÉSÈNE. 

Soldats qui l'entendez, je le laisse en vos mains : 
Soyons justes, amis, et non pas inhumains*; 
Sa mort doit me suffire. 

ARZAME. 

Eh bien ! il la mérite : 
Mais joignez-y sa sœur, elle est déjà proscrite. 
La vie en tous les temps ne me fut qu'un fardeau, 
Qu'il me faut rejeter dans la nuit du tombeau ; 
Je suis sa sœur, sa femme, et cette mort m'est due. 

i. Protestation contre la torture. (G. A.) 



ACTI-: III. SCKNE V. 5-il 

MÉGATISE. 

Permettez qu'un moment ma voix soit entendue : 
C'est moi qui dois mourir, c'est moi qui l'ai porté, 
Par un avis trompeur, à tant de cruauté... 
Seigneur, je vous ai vu, dans ce séjour du crime. 
Aux tyrans assemblés promettre la victime ; 
Je l'ai vu, je l'ai dit : aurais-je dû penser 
Que vous la promettiez pour les mieux abuser? 
Je suis Ciuèbre et grossier, j'ai trop cru l'apparence. 
Je l'ai trop bien instruit; il en a i)ris vengeance. 
La faute en est à vous, vous qui la protégez. 
Votre frère est vivant; pesez tout, et jugez. 

CÉSÈNE. 

Va, dans ce jour de sang, je juge que nous sommes 
Les plus infortunés de la race des bommes... 

Va, fille trop fatale à ma triste maison. 
Objet de tant d'borreur, de tant de trabison. 
Je ne me repens point de t'avoir protégée. 
Le traître expirera ; mais mon âme affligée 
N'en est pas moins sensible à ton cruel destin. 
Mes pleurs coulent sur toi, mais ils coulent en vain. 
Tu mourras ; aux tyrans rien ne peut te soustraire ; 
iMais je te pleure encore en punissant ton frère. 

(Aux soldats.) 

Revolons près du mien, secondons les secours 
Qui raniment encor ses déplorables jours. 



SCENE V. 

ARZAME. 

Dans sa juste colère il me plaint, il me pleure! 

Tu vas mourir, mon frère, il est temps que je meure, 

Ou par l'arrêt sanglant de mes persécuteurs, 

Ou par mes propres mains, ou par tant de douleurs... 

mort! ô destinée ! ô dieu de la lumière ! 
Créateur incréé de la nature entière, 
Être immense et parfait, seul être de bonté, 
As-tu fait les humains pour la calamité ? 

Quel pouvoir exécrable infecta ton ouvrage ! 
La nature est ta fille, et l'homme est ton image. 



542 LES (iUEBRES. 

Ariiiiauc a-t-il pu défigurer ses traits. 

Et créer le malheur, ainsi que les forfaits ? 

Est-il ton ennemi? Que sa puissance affreuse 

Arrache donc la vie à cette malheureuse. 

J'espère encore en toi, j'espère que la mort 

Ne pourra, malgré lui, détruire tout mon sort. 

Oui, je naquis pour toi, puisque tu m'as fait naître; 

Mon cœur me l'a trop dit; je n'ai point d'autre maître. 

Cet être malfaisant qui corrompit ta loi 

Ne nVempêchera pas d'aspirer jusqu'à toi. 

Par lui persécutée, avec toi réunie, 

J'oublierai dans ton sein les horreurs de ma vie. 

Il en est une heureuse, et je veux y courir : 

C'est pour vivre avec toi que tu me fais mourir'. 

1. Voltaire comptait beaucoup sur cette prière touchante et orthodoxe pour faire 
passer sa pièce. (G. A.) 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



ACTE QUATRIÈME. 



SCENE I. 

LE viKiL ARZÉMONS MÉGATISE. 

LE VIEIL ARZÉMOX. 

ïii gardes cette porte, et tu retiens mes' pas! 
Tu me fais cet affront, toi, Mégatise! 

MÉGATISE. 

Hélas ! 
Triste et cher Arzémon, vieillard que je révère, 
Trop malheureux ami, trop déplorable père. 
Qu'exiges-tu de moi ? 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Ce que doit l'amitié. 
Pour servir les Romains, es-tu donc sans pitié ? 

MÉGATISE, 

Au nom de la pitié, fuis ce lieu d'injustices ; 
Crains ce séjour de sang, de crimes, de supplices : 
Retourne en tes foyers, loin des yeux des tyrans ; 
La mort nous environne, 

LE VIEIL ARZÉMOX. 

OÙ sont mes chers enfants ? 

MÉGATISE. 

Je te l'ai déjà dit, leur péril est extrême ; 

Tu ne peux les servir, tu te perdrais toi-même, 

LE VIEIL ARZÉMOX, 

N'importe, je prétends faire un dernier effort; 
Je veux, je dois parler au commandant du fort, 

1. Le vieil Arzémou n'est autre que Voltaire, protecteur des Calas et des Sirvea, 
(G. A.) 



N'est-ce pas Iradan, que, peiulant son voyage, 
L'empereur a nommé pour garder ce passage ? 

M KG ATI SE. 

C'est lui-même, il est vrai ; mais crains de farrêter : 
Hélas! il est bien loin de pouvoir t'écouter, 

LE VIEIL AnZÉMON. 

11 me refuserait une simple audience ? 

MÉGATISE, 011 pleurant. 

Oui. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Sais-tu que César m'admet en sa présence, 
Qu'il daigne me parler? 

MÉGATISE. 

A toi? 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Les plus grands rois 
Vers les derniers humains s'abaissent quelquefois. 
Ils redoutent des grands le séduisant langage, 
Leur bassesse orgueilleuse, et leur trompeur hommage: 
Mais, oubliant pour nous leur sombre majesté, 
Ils aiment à sourire à la simplicité. 
Il reçoit de ma main les fruits de ma culture. 
Doux présents dont mon art embellit la nature. 
Ce gouverneur superbe a-t-il la dureté 
De rejeter l'hommage à ses mains présenté? 

MÉGATISE. 

Quoi! tu ne sais donc pas ce fatal homicide. 
Ce meurtre affreux? 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Je sais qu'ici tout m'intimide, 
Que l'inhumanité, la persécution. 
Menacent mes enfants et ma religion. 
C'est ce que tu m'as dit, et c'est ce qui m'oblige 
A voir cet Iradan... son intérêt l'exige, 

MÉGATISE. 

Va, fuis; n'augmente point, par tes soins obstinés, 
La foule des mourants et des infortunés. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Quel discours effroyable ! explique-toi. 

MÉGATISE. 

Mon maître, 
Mon chef, mon protecteur, est expirant peut-être. 



ACTE IV, SCÈNE I. 5i5 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Lui ! 

MÉGATISE, 

Tremble de le voir. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Pourquoi m'en détourner? 

MÉGATISE. 

Ton fils, ton propre fils vient de l'assassiner. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

soleil, ô mon dieu! soutenez ma vieillesse! 

Qui? lui! ce malheureux, porter sa main traîtresse... 

Sur qui?... Pour un tel crime ai-je pu l'élever! 

MÉGATISE. 

Vois quel temps tu prenais, rien ne peut le sauver. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

comble de l'horreur ! hélas ! dans son enfance 
J'avais cru de ses sens calmer la violence ; 
Il était bon, sensible, ardent; mais généreux : 
Quel démon l'a changé? Quel crime! ah! malheureux! 

MÉGATISE. 

C'est moi qui l'ai perdu, j'en porterai la peine : 
Mais que ta mort au moins ne suive point la mienne. 
Écarte-toi, te dis-je. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Et qu'ai-je à perdre? hélas! 
Quelques jours malheureux et voisins du trépas, 
Ce soleil, dont mes yeux, appesantis par l'âge, 
Aperçoivent à peine une infidèle image. 
Ces vains restes d'un sang déjà froid et glacé? 
J'ai vécu, mon ami ; pour moi tout est passé : 
Mais avant de mourir je dois parler, 

MÉGATISE. 

Demeure ; 
Respecte d'Iradan la triste et dernière heure. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Infortunés enfants, et que j'ai trop aimés ! 
J'allais unir vos cœurs l'un pour l'autre formés. 
Ne puis-je voir Arzame? 

MÉGATISE. 

Hélas ! Arzame implore 
La mort dont nos tyrans la menacent encore. 

6. — Théatue. V. 35 



I 



546 LES GUÈBRES. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Que je voie Iradan. 

MÉGATISE. 

Que ton zèle empressé 
Respecte plus le sang que ton fils a versé ; 
Attends qu'on sache au moins si, malgré sa felessure, 
11 reste assez de force encore à la nature 
Pour qu'il lui soit permis d'entendre un étranger. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Dans quel goufl're de maux le ciel veut nous plonger ! 

MÉGATISE. 

J'entends chez Iradan des clameurs qui m'alarment. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Tout doit nous alarmer. 

MÉGATISE. 

Que mes pleurs te désarment; 
Mon père, éloigne-toi : peut-être il est mourant, 
Et son frère est témoin de son dernier moment. 
Cache-toi ; je viendrai^te parler et t'instruire, 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Garde-toi d'y manquer... Dieu! qui m'as su conduire, 
Dieu, qui vois en pitié les erreurs des mortels, 
Daigne abaisser sur nous tes regards paternels* 



SCENE II. 

IRADAN, le bras en écharpe, appuyé sur CÉSÈNE; MÉGATISE. 
GÉSÈNE. 

Mégatise, aide-nous ; donne un siège à mon frère ; 
A peine il se soutient, mais il vit ; et j'espère 
Que, malgré sa blessure et son sang répandu, 
Par les bontés du ciel il nous sera rendu. 

IRADAN, à Mégatise. 

Donne, ne pleure point. 

CÉSÈNE, à Mégatise. 

Veille sur cette porte. 



1. « Le bon de l'afTairc, écrivait l'auteur, c'est que c'est un jardinier qui fait 
tout; et cela prouve évidemment qu'il faut cultiver son jardin, comme dit Can- 
dide. » 



ACTE lY, SCÈNE IL 547 

Et prends garde surtout (ju'aucun n'entre et ne sorte. 

(Mégatiso sort.) 
(A Iradan.) 

Prends un peu de repos nécessaire à tes sens ; 
Laisse-nous ranimer tes esprits languissants; 
Trop de soin te tourmente avec tant de faiblesse. 

IRADAN. 

Ah, Césène! au prétoire on veut que je paraisse! 
Ce coup que je reçois m'a bien plus offensé 
Que le fer d'un ingrat dont tu nie vois blessé. 
Notre ennemi l'emporte, et déjà le prétoire, 
Nous ôtant tous nos droits, lui donne la victoire. 
Le puissant est toujours des grands favorisé; 
Ils se maintiennent tous ; le faible est écrasé : 
Ils sont maîtres des lois dont ils sont interprètes ; 
On n'écoute plus qu'eux ; nos bouches sont muettes : 
On leur donne le droit de juges souverains. 
L'autorité réside en leurs cruelles mains ; 
Je perds le plus beau droit, celui de faire grâce. 

CÉSÈNE. 

Eh ! pourrais-tu la faire à la farouche audace 
Du fanatique obscur qui t'ose assassiner? 

IRADAN. 

Ah! qu'il vive. 

CÉSÈNE. 

A l'ingrat je ne puis pardonner. 
Tu vois de notre état la gêne et les entraves ; 
Sous le nom de guerriers nous devenons esclaves. 
Il n'est plus temps de fuir ce séjour malheureux, 
Véritable prison qui nous retient tous deux. 
César est arrivé ; la tête de l'armée 
Garde de tous côtés les chemins d'Apamée. 
Il ne m'est plus permis de déployer l'horreur 
Que ces prêtres sanglants excitent dans mon cœur ; 
Et, loin de te venger de leur troupe parjure, 
De nager dans leur sang, d'y laver ta blessure, 
Avec eux malgré moi je dois me réunir. 
C'est ton lâche assassin que nous devons punir; 
Et, puisqu'il faut le dire, indigné de son crime, 
Aux sacrificateurs j'ai promis la victime : 
Ta sûreté le veut. Si l'ingrat ne mourait, 
Il est Guèbre, il suffit, César te punirait. 



548 LES GUÈBRES. 

IRADAN. 

Je ne sais ; mais sa mort, en augmentant mes peines. 
Semble glacer le sang qui reste dans mes veines. 



SCENE IH. 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME. 

ARZAME, se jetant aux genoux de Césùne. 

Dans ma honte, seigneur, et dans mon désespoir, 
J'ai dû vous épargner la douleur de me voir. 
Je le sens, ma présence, à vos yeux téméraire, 
Ne rappelle que trop le forfait de mon frère ; 
L'audace de sa sœur est un crime de plus. 

CÉSÈNE, la relevant. 

Ail! que veux-tu de nous par tes pleurs superflus? 

ARZAME. 

Seigneur, on va traîner mon cher frère au supplice ; 
Vous l'avez ordonné, vous lui rendez justice ; 
Et vous me demandez ce que je veux!... La morl, 
La mort ; vous le savez. 

CÉSÈNE. 

Va, son funeste sort 
Nous fait frémir assez dans ces moments terribles. 
N'ulcère point nos cœurs, ils sont assez sensibles. 
Eh bien ! je veillerai sur tes jours innocents. 
C'est tout ce que je puis; compte sur mes serments. 

ARZAME. 

Je vous les rends, seigneur, je ne veux point de grâce : 
Il n'en veut point lui-même ; il faut qu'on satisfasse 
Au sang qu'a répandu sa détestable erreur; 
Il faut que devant vous il meure avec sa sœur. 
Vous me l'aviez promis ; votre pitié m'outrage. 
Si vous en aviez l'ombre, et si votre courage, 
Si votre bras vengeur, sur sa tête étendu, 
Tremblait de me donner le trépas qui m'est dû, 
Ma main sera plus prompte, et mon es[)rit plus ferme. 
Pourquoi de tant de maux prolongez-vous le terme? 
Deux Guèbres, après tout, vil rebut des humains, 
Sont-ils de quelque prix aux yeux de deux Romains ? 



ACTE IV, SGIÎNE IV. 549 

CÉSÈNE. 

Oui, jeune infortunée, oui, je ne puis t'entendre 
Sans qu'un dieu, dans mon cœur ardent à te défendre, 
Ne soulève mes sens, et crie en ta faveur. 

IRADAN. 

Tous deux m'ont pénétré de tendresse et d'horreur. 



SCENE IV. 

IRADAN, ARZAME. CÉSÈNE, MÉGATISE. 

CÉSÈNE. 

Vient-on nous demander le sang de ce coupable? 

MÉGATISE. 

Rien encor n'a paru. 

CÉSÈNE, 

Son supplice équitable 
Pourrait de nos tyrans désarmer la fureur. 

ARZAME. 

Ils seraient plus tyrans s'ils épargnaient sa sœur, 

MÉGATISE. 

Cependant un vieillard, dans sa douleur profonde. 
Malgré l'ordre donné d'écarter tout le monde, 
Et malgré mes refus, veut embrasser vos pieds : 
A ses cris, à ses yeux dans les larmes noyés. 
Daignez-vous accorder la grâce qu'il demande? 

IRADAN. 

Une grâce ! qui ?jTioi ! 

CÉSÈNE. 

Que veut-il? qu'il attende. 
Qu'il respecte l'horreur de ces affreux moments : 
Il faut que je vous venge : allons, il en est temps. 

ARZAME. 

Ciel ! déjà ! 

CÉSÈNE. 

Rejetez sa prière indiscrète. 

IRADAN, 

Mon frère, la faiblesse où mon état me jette 
Me permettra peut-être encor de lui parler. 
Le malheur dont le ciel a voulu m'accabler 
Ne peut être, sans doute, ignoré de personne ; 



550 LES GUI':BRES. 

Et puisque ce vioillard aux larmes s'ahandonne, 
ruisqiic mon sort le toucho, il vient pour me servir. 

M Ér, ATI SE. 

Il me Ta dit dn moins, 

IRADAN. 

Qu'on le fasse venir. 



SCENE V. 

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE; MÉGATISE, savançant 

vers LE VIEIL ARZÉMON, qu'on voit à la porte. 
MÉGATISE, à Arzémon. 

La bonté d'Iradan se rend à ta prière. 
Avance... Le voici. 

ARZAME. 

Juste ciel!... Ah! mon père! 
A mes derniers moments quel dieu vient vous offrir ? 
Voulez-vous qu'à vos yeux... 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Je veux vous secourir. 

IRADAN. 

Vieillard, que je te plains! que ton fils est coupable! 
Mais je ne le vois point d'un œil inexorable. 
J'aimai tes deux enfants, et, dans ce jour d'horreurs, 
Va, je n'impute rien qu'à nos persécuteurs, 

LE VIEIL ARZÉMON, 

Oui, tribun, je l'avoue, ils sont seuls condamnables; 
Ceux qui forcent au crime en sont les seuls coupables. 
Mais faites approcher le malheureux enfant 
Qui fut envers nous tous criminel un moment : 
Devant lui, devant elle, il faut que je m'explique, 

IRADAN. 

Qu'on l'amène sur l'heure, 

ARZAME, 

pouvoir tyrannique ! 
Pouvoir de la nature augmenté par l'amour! 
Quels moments ! quels témoins ! et quel horrible jour 



ACTE IV, SCÈNE VI. oil 

SCÈNE VI. 

LES précédents; le jeune ARZÉMON, enchaîné. 
LE JEUNE AF.ZÉMOX. 

Hélas ! après mon crime, il me faut donc paraître 
Aux yeux d'un homme juste à qui je dois mon être, 
Dont j'ai déshonoré la vieillesse et le sang; 
Aux yeux d'un bienfaiteur dont j"ai percé le flanc ; 
Aux regards indignés de son vertueux frère ; 
Devant vous, ô ma sœur! dont la juste colère, 
Les charmes, la terreur, et les sens agités, 
Commencent les tourments que j'ai tant mérités. 

LE VIEIL ARZÉMON, les regardant tous. 

J'apporte à ces douleurs, dont l'excès vous dévore, 
Des consolations, s'il peut en être encore. 

ARZAME. 

Il n'en sera jamais après ce coup affreux. 

CÉSÈNE. 

Qui?... toi, nous consoler! toi, père malheureux ! 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Ce nom coûta souvent des larmes bien cruelles, 
Et vous allez peut-être en verser de nouvelles ; 
Mais vous les chérirez. 

IRADAN. 

Quels discours étonnants! 

CÉSÈNE. 

Adoucit-on les maux par de nouveaux tourments? 

LE VIEIL ARZÉMON, 

Que n'ai-je appris plus tôt, dans mes^sombres retraites, 
Le lieu, le nouveau poste, et le rang où vous êtes! 
La guerre loin de moi porta toujours vos pas; 
Enfin je vous retrouve. 

CÉSÈNE. 

En quel état, hélas! 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Vous allez donc livrer aux mains qui les attendent 
Ces deux infortunés ? 

ARZAME. 

Ah ! les lois le commandent ; 
Oui, nous devons mourir. 



5o2 LES GUÈBRES. 

LE VIEIL AliZÉMON. 

Seigneurs, écoutez-moi... 
Il vous souvient des jours de carnage et d'effroi, 
Où de votre empereur l'impitoyable armée 
Fit périr les Persans dans Émesse enflammée. 

IRADAN. 

S'il m'en souvient, grands dieux ! 

CÉSÈNE. 

Oui ; nos fatales mains 
N'accomplirent que trop ces ordres inhumains. 

IRADAN. 

Émesse fut détruite, et j'en frémis encore. 
Servais-tu parmi nous? 

LE VIEIL ARZÉMON, 

Non, seigneur, et j'abhorre 
Ce mercenaire usage, et ces hommes cruels 
Gagés pour se baigner dans le sang des mortels. 
Dans d'utiles travaux coulant ma vie obscure. 
Je n'ai point par le meurtre offensé la nature. 
Je naquis vers Émesse, et, depuis soixante ans, 
Mes innocentes mains ont cultivé mes champs. 
Je sais qu'en cette ville un hymen bien funeste 
Vous engagea tous deux. 

CÉSÈNE. 

sort que je déteste! 
De nos malheurs secrets qui t'a si bien instruit? 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Je les sais mieux que vous; ils m'ont ici conduit. 
A'ous aviez deux enfants dans Émesse embrasée : 
La mère de l'un deux y périt écrasée : 
Et l'autre sut tromper, par un heureux effort, 
Le glaive des Romains, et la flamme, et la mort. 

CÉSÈNE. 

Et qui des deux vivait? 

IRADAN. 

Et qui des deux respire ? 

LE VIEIL ARZÉMON, 

Hélas! vous saurez tout : je dois d'abord vous dire 
Qu'arrachant ces enfants au glaive meurtrier 
Cette mère échappa par un obscur sentier; 
Qu'ayant des deux États parcouru la frontière. 
Le sort la conduisit sous mon humble chaumière. 



ACTE IV, SCI^NE VI. 533 

A ce tendre dépôt, du sort al)andonné. 

Je divisai le pain (|iie le ciel m'a donné; 

Ma loi me le commande, et mon sensible zèle, 

Seigneurs, pour être humain n'avait pas besoin d'elle. 

CKSÎCNE. 

Eh quoi ! privé de bien, tu nourris l'étranger! 
Et César nous opprime, ou nous laisse égorger! 

IRA DAN, se soulevant un peu. 

Que devint cette femme?... dieu de la justice! 
Ainsi que ce vieillard, lui devins-tu propice? 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Dans ma retraite obscure elle a langui deilx ans ; 
Le chagrin desséchait la fleur de son printemps. 

IRADAN. 

Hélas ! 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Elle mourut ; je fermai sa paupière : 
Elle me fit jurer à son heure dernière 
D'élever ses enfants dans sa religion : 
J'obéis : mon devoir et ma compassion 
Sous les yeux de Dieu seul ont conduit leur enfance. 
Ces tendres orphelins, pleins de reconnaissance, 
M'aimaient comme leur père, et je l'étais pour eux. 

CÉSÈNE. 

destins ! 

IRADA\. 

moments trop cliers, trop douloureux ! 

CÉSÈNE. 

Une faible espérance est-elle encor permise? 

ARZAME. 

Je crains d'écouter trop l'espoir qui m'a surprise. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Et moi, je crains, ma sœur, à ces récits confus. 
D'être plus criminel encor que je ne fus. 

IRADAN. 

Que me préparez-vous, ô cieux ! que dois-je croire? 

CÉSÎiNE, 

Ah ! si la vérité t'a dicté cette histoire. 
Pourrais-tu nous donner, après de tels récits. 
Quelque éclaircissement sur ma fille et son fils? 
N'as-tu point conservé quelque heureux témoignage, 
Quelque indice du moins? 



534 LES GUEBRES. 

LE VIEIL AnZKMON, à Iradan. 

lîeconnaissez ce gage 
D'un malheur sans exemple, el de la vérité ; 
C'est pour vous qu'en ces lieux je l'avais apporté. 

(Il lui donne une lettre.) 

Vous en croirez les traits qu'une mère expirante 
A tracés devant moi d'une main défaillante. 

IRADAN. 

Du sang que j'ai perdu mes yeux sont affaiblis, 

Et ma main tremble trop ; tiens, mon frère, prends, lis. 

CÉSÈNE. 

Oui, c'est ta tendre épouse ;" ô sacré caractère ! 

(Il montre la lettre à Iradan.) 

Embrasse ton cher fils, Arzame est à ton frère. 

IRADAN prend la main d'Arzame, et regarde avec larmes le jeune Arzémon 
qui se couvre le visage. 

Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert. 

ARZAME, à. Césène, qui l'embrasse. 

Quoi! je naquis de vous! 

IRADAN. 

Quoi ! le ciel qui me perd 
Ne me rendrait mon sang à cette heure fatale 
Que pour l'abandonner à la rage infernale 
De mortels ennemis que rien ne peut calmer ! 

LE JEUNE A R Z É M N , se jetant aux genoux d'Iradan. 

Du nom de père, hélas! osé-je vous nommer? 
Puis-je toucher vos mains de cette main perfide? 
J'étais un meurtrier, je suis un parricide. 

IRADAN, se relevar.t et l'embrassant. 

Non, tu n'es que mon fils. 

(11 retombe.) 
CÉSÈNE. 

Que j'étais aveuglé ! 
Sans ce vieillard, mon frère, il était immolé ; 
Les bourreaux l'attendaient... Quel bruit se fait entendre? 
Nos tyrans à nos yeux oseraient-ils se rendre ? 

MÉGATISE, rentrant. 

Un ordre du prétoire au pontife est venu. 

CÉSÈNE. 

Est-ce un arrêt de mort ? ^ 

MÉGATISE. 

Il ne m'est pas connu ; 



ACTE IV, SCÈNE VI. 553 

Mais les prêtres voulaient de nouvelles victimes. 

IRADAN. 

Les cruels ! 

CÉSÈNE. 

Nous tombons d'abîmes en abîmes. 

MÉGATISE. 

Je sais qu'ils ont proscrit ce généreux vieillard, 
Et le frère et la sœur. 

CÉSKNE, 

justice! ô César! 
Vous pouvez le souffrir ! le trône s'humilie 
Jusqu'à laisser régner ce ministère impie ! 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Los monstres ont conduit ce bras qui s'est trompé : 
J'en étais incapable; eux seuls vous ont frappé. 
J'expierai dans leur sang mon crime involontaire... 
Déchirons ces serpents dans leur sanglant repaire, 
Et vengeons les humains trop longtemps abusés 
Par ce pouvoir affreux dont ils sont écrasés. 
Que l'empereur après ordonne mon supplice ; 
Il n'en jouira pas, et j'aurai fait justice ; 
Il me retrouvera, mais mort, enseveli 
Sous leur temple fumant par mes mains démoli. 

IRADAN. 

Calme ton désespoir, contiens ta violence ; 

Elle a coûté trop cher. Un reste d'espérance, 

Mon frère, mes enfants, doit encor nous flatter. 

Le destin paraît las de nous persécuter ; 

Il m'a rendu mon fils, et tu revois ta fille ; 

Il n'a pas réuni cette triste famille 

Pour la frapper ensemble, et pour mieux l'immoler. 

ARZAME. 

Qui le sait ! 

IRADAN. 

A César que ne puis-je parler! 
Je ne puis rien, je sens que ma force s'affaisse ; 
Tant de soins, tant de maux, de crainte, de tendresse. 
Accablent à la fois mon corps et mes esprits ! 

(A son fils.) 

Soutiens-moi. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

L'oserai-je ? 



556 LES GUKBRES. 

IRA DAN. 

Oui, mon fils... mon cher fils ! 

ARZAME, à Césène. 

Eh quoi ! do cos brigands l'exôcrahle cohorte 
De ce château, mon père, assiège cncor la porte! 

CÉSÈx\E. 

Va, j'en jure les dieux ennemis des tyrans. 
Ces meurtriers sacrés n'y seront pas longtemps. 
S'il est des dieux cruels, il est des dieux propices 
Qui pourront nous tirer du fond des précipices ; 
Ces dieux sont la constance et l'intrépidité, 
Le mépris des tyrans et de l'adversité. 

(Au jcuno Arzémon.) 

Viens ; et pour expier le meurtre de ton père. 
Venge-toi, venge-nous, ou meurs avec son frère. 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



ACTE CINQUIEME. 



SCENE I. 

IRADx\x\, LE JEUNE ARZÉMON, ARZAME. 

IRADAN. 

Non, ne m'en parlez plus ; je bénis ma blessure. 
Trop de biens ont suivi cette affreuse aventure ; 
Vos pères trop licureux retrouvent leurs enfants ; 
Le ciel vous a rendus à nos embrassements. 
Vos amours offensaient et Rome et la nature ; 
Rome les justifie, et le ciel les épure. 
Cet autel que mon frère avait dressé pour moi, 
Sanctifié par vous, recevra votre foi ; 
Ce vieillard généreux, qui nourrit votre enfance, 
Y verra consacrer votre sainte alliance ; 
Les prêtres des enfers et leur zèle inhumain 
Respecteront le sang d'un citoyen romain. 

ARZAME. 

Hélas ! l'espérez-vous ? 

IRADAN. 

Quelles mains sacrilèges 
Oseraient de ce nom braver les privilèges? 
Césène est au prétoire : il saura le fléchir. 
Des formes de nos lois on peut vous affranchir. 
Quels cœurs à la pitié seront inaccessibles? 
Les prêtres de ces lieux sont les seuls insensibles. 
Le temps fera le reste ; et si vous persistez 
Dans un culte ennemi de nos solennités. 
En dérobant ce culte aux regards du vulgaire, 
Vous forcerez du moins vos tyrans à se taire. 

Dieu, qui me les rendez, favorisez leurs feux! 
Dieu de tous les humains, daignez veiller sur eux ! 



558 LES GUÈBRES. 

ARZAME. 

Ainsi ce jour liorrible est un jour d'allégresse! 

Je ne verse a vos pieds que des pleurs de tendresse. 

LE JEUNE A RZÉM ON, baisant la main d'Iradan. 

Je ne puis vous parler, je demeure éperdu. 
Mon père! 

IRADAN, l'embrassant. 

Mon cher fils ! 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Le trépas m'était dû, 
Vous me donnez Arzame ! 

ARZAME. 

Et pour comble de joie, 
C'est Césène mon père... oui, le ciel nous l'envoie! 



SCENE IL 

LES PRÉCÉDENTS, CÉSÈNE. 
IRADAN. 

Quelle nouvelle heureuse apportez-vous enfin ? 

CÉSÈNE. 

J'apporte le malheur, et tel est mon destin. 
Ma fille, on nous opprime ; une indigne cabale 
Aux portes du palais frappe sans intervalle : 
Le prétoire est séduit. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Que je suis alarmé! 

IRADAN. 

Quoi ! tout est contre nous ! 

CÉSÈNE. 

On a déjà nommé 
Un nouveau commandant pour remplir votre place. 

IRADAN. 

C'en est fait, je vois trop notre entière disgrâce. 

CÉSÈNE. 

Ah ! le malheur n'est pas de perdre son emploi, 
De cesser de servir, de vivre enfin pour soi... 

IRADAN. 

Qu'on est faible, mon frère! et que le cœur se trompe! 
Je détestais ma place et son indigne pompe ; 



ACTE V, SCÈNE II. 559 

Ses fonctions, ses droits, je voulais tout quitter : 
On m'en prive, et l'affront ne se peut supporter. 

CÉSÈNE. 

Ce n'est point un afïront ; ces pertes sont communes. 
Préparons-nous, mon frère, à d'autres infortunes : 
Notre hymen malheureux, formé chez les Persans, 
Est déclaré coupable : on ôte à nos enfants 
Les droits de la nature et ceux de la patrie. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Je les ai tous perdus quand cette main impie. 

Par la rage égarée, et surtout par l'amour, 

A déchiré les flancs à qui je dois le jour; 

Mais il me reste au moins le droit de la vengeance. 

On ne peut me l'ôter. 

ARZAME. 

Celui de la naissance 
Est plus sacré pour moi que les droits des Romains ; 
Des parents généreux sont mes seuls souverains, 

CÉSÈNE, l'embrassant. 

Ah ! ma fille, mes pleurs arrosent ton visage ; 
Fille digne de moi, conserve ton courage. 

ARZAME. 

Nous en avons besoin, 

CÉSÈNE, 

Nos lâches oppresseurs 
Dédaignent ma colère, insultent à nos pleurs, 
Demandent_notre sang. 

ARZAME. 

J'en suis la cause unique ; 
J'étais le seul objet qu'un sacerdoce inique 
Voulait sur leurs autels immoler aujourd'hui. 
Pour n'avoir pu connaître un même dieu que lui. 
L'empereur serait-il assez peu magnanime 
Pour n'être pas content d'une seule victime? 
Du sang de ses sujets veut-il donc s'abreuver ? 
Le dieu qui sur ce trône a voulu l'élever 
Ne l'a-t-il fait si grand que pour ne rien connaître, 
Pour juger au hasard en despotique maître; 
Pour laisser opprimer ces généreux guerriers, 
Nos meilleurs citoyens, ses meilleurs officiers? 
Sur quoi ? sur un arrêt des ministres d'un temple ; 
Eux qui de la pitié devaient donner l'exemple, 



i60 LES GUKBRES. 

Eux qui n'ont jamais dû pénétrer chez les rois 
Que pour y tempérer la dureté des lois ; 
Eux qui, loin de frapper rinnocent misérable, 
Devaient intercéder, prier pour le coupable. 
Que fait votre César, invisible aux humains ? 
De ([uoi lui sert un sceptre oisif entre ses mains? 
Est-il, comme vos dieux, indifférent, tranquille, 
Des maux du monde entier spectateur inutile' ? 

CÉSKNE. 

L'empereur Jusqu'ici ne s'est point expliqué : 
On dit qu'à d'autres soins en secret appliqué, 
Il laisse agir la loi. 

IRADAN. 

Loi vaine et chimérique ! 
Loi favorable aux grands, et pour nous tyrannique ! 

CÉSÈNE. 

Je n'ai qu'une ressource, et je vais la tenter : 
A César, malgré lui, je cours me présenter; 
Je lui crierai justice; et si les pleurs d'un père 
Ne peuvent adoucir ce despote sévère, 
S'il détourne de moi des yeux indifférents, 
S'il garde un froid silence, ordinaire aux tyrans. 
Je me perce k sa vue : il frémira peut-être ; 
Il verra les effets du cœur d'un mauvais maître. 
Et, par mes derniers mots qui pourront l'étonner, 
Je lui dirai : Barbare, apprends à gouverner. 

I p. AD AN, 

Vous n'irez point sans moi. 

CÉSÈNE. 

Quelle erreur vous entraîne? 
Votre corps affaibli se soutient avec peine, 
Votre sang coule encor... demeurez, et vivez ; 
Vivez, vengez ma mort un jour, si vous pouvez. 
Viens, Arzémon. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

J'y vole. 

ARZAME, 

Arrêtez!... ô mon père! 
Cher frère! cher époux !... ô ciel! que vont-ils faire? 

i. On avouera que ce portrait de Louis XV n'est guère flatte. (G. A.) 



ACTE V, SCÈNE IH. 551 

SCÈNE III. 

IRADAN, ARZAME. 

ARZAME. 

Peut-être que César se laissera toucher. 

IRADAN. 

Hélas! souffrira-t-on qu'il ose l'approcher? 

Je respecte César ; mais souvent on l'abuse. 

Je vois que de révolte un ennemi m'accuse. 

J'ai pour moi la nature, ainsi que l'équité ; 

Tant de droits ne sont rien contre l'autorité ; 

Elle est sans yeux, sans cœur : le guerrier le plus brave, 

Quand César a parlé, n'est plus qu'un vil esclave : 

C'est le prix du service, et l'usage des cours. 

ARZAME. 

Bienfaiteur adoré, que je crains pour vos jours. 
Pour mon fatal époux, pour mon malheureux père. 
Pour ce vieillard chéri, si grand dans sa misère ! 
Il n'a fait que du bien, ses respectables mœurs 
Passent pour des forfaits chez nos persécuteurs, 
La vertu devient crime aux yeux qui nous haïssent : 
C'est une impiété que dans nous ils punissent; 
On me la toujours dit. Le nouveau gouverneur 
Sans doute est envoyé pour servir leur fureur : 
On va vous arrêter. 

IRADAN. 

Oui, je m'y dois attendre. 
Oui, mon meilleur ami, commandé pour'nous prendre. 
Nous chargerait de fers au nom de l'empereur, 
Nous conduirait lui-même, et s'en ferait honneur; 
Telle est des courtisans la bassesse cruelle. 
Notre indigne pontife, à sa haine fidèle. 
N'attend que le moment de se rassasier 
Du sang des malheureux qu'on va sacrifier. 
Dans l'état où je suis, son triomphe est facile. 
Nous voici tous les deux sans force et sans asile. 
Nous débattant en vain, par un pénible effort, 
Sous le fer des tyrans, dans les bras de la mort. 

G. — Théâtre. V. 36 



562 LES GUEBRES. 

SCÈNE IV. 

IRADAN, ARZAME, le vieil ARZÉMON. 

IRADAN. 

Vénérable vieillard, que viens-tu nous apprendre? 

LE VIEIL ARZÉiMON. 

C'est un événement qui pourra vous surprendre, 
Et peut-être un moment soulager vos douleurs. 
Pour nous replonger tous en de plus grands malheurs. 
Votre fils, votre frère... 

IRADAN. 

Explique-toi. 

ARZAME. 

Je tremble. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

De ce château fatal ils s'avançaient ensemble ; 

Du quartier de César ils suivaient les chemins : 

Du grand-prêtre accouru les suivants inhumains 

Ordonnent qu'on s'arrête, et demandent leur proie ; 

A mes yeux consternés le pontife déploie 

Un arrêt que sa brigue au prétoire a surpris. 

On l'a dû respecter ; mais, seigneur, votre fils. 

Dans son emportement, pardonnable à son âge. 

Contre eux, le fer en main, se présente et s'engage; 

Votre frère le suit d'un pas impétueux ; 

Mégatise à grands cris s'élance au milieu d'eux : 

Des soldats s'attroupaient à la voix du grand-prêtre : 

« Frappez, s'écriait-il, secondez votre maître. » 

De toutes parts on s'arme, et le fer brille aux yeux : 

Je voyais deux partis ardents, audacieux, 

Se mêler, se frapper, combattre avec furie. 

Je ne sais quelle main (qu'on va nommer impie). 

Au milieu du tumulte, au milieu des soldats, 

Sur l'orgueilleux pontife a porté le trépas ; 

Sous vingt coups redoublés j'ai vu tomber ce traître, 

Indigne de sa place et du saint nom de prêtre ; 

Je l'ai vu se rouler sur la terre étendu : 

Il blasphémait ses dieux qui l'ont mal défendu, 

Et sa mort efi'royable est digne de sa vie. 



ACTE V, SCÈNE V. :i63 

IRADAN. 

Il a reçu le prix de tant de barbarie. 

ARZAME. 

Ah ! son sang odieux répandu justement 
Sera vengé bientôt, et payé chèrement. 

LE VIEIL ARZÉMON. 

Je le crois. On disait quen ce désordre extrême 
César doit au château se transporter lui-même. 

ARZAME. 

Qu'est devenu mon père ? 

IRADAN. 

Ah! je vois qu'aujourd'hui 
Il n'est plus de pardon ni pour nous ni pour lui. 

(Le vieil Arzémon sort.l 

SCÈNE V. 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME, le jeune ARZÉMON. 

CÉSÈNE. 

Sans doute il n'en est point ; mais la terre est vengée. 
Par votre digne fils ma gloire est partagée ; 
C'est assez. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Oui, nos mains ont puni ses fureurs : 
Puissent périr ainsi tous les persécuteurs ! 
Le ciel, nous disaient-ils, leur remit son tonnerre : 
Que le ciel les en frappe, et délivre la terre ; 
Que leur sang satisfasse au sang de l'innocent : 
Mon père, entre vos bras je mourrai trop content. 

IRADAN. 

La mort est sur nous tous, mon fils ; à ses approches 
Je ne te ferai point d'inutiles reproches *. 
Ce nouveau coup nous perd ; et ce monstre expiré, 
Tout barbare quil fut, était pour nous sacré. 
César va nous punir. Un vieillard magnanime, 
Un frère, deux enfants, tout est ici victime. 
Tout attend son arrêt. Flétri, dépossédé. 
Prisonnier dans ce fort où j'avais commandé, 

1. Voltaire a dit, dans Rome sauvée, acte IV, scène vu : 
Je ne vous ferai point d'inutiles reproches. 



I 



5G4 LES GUtBRES. 

Je finis dans l'opprobre une vie abhorrée, 
Au devoir, à rhonneur, vainement consacrée. 

CES EN E. 

Eh quoi ! je ne vois plus ce fidèle Arzémon ; 
Serait-il renfermé dans une autre prison ? 
A-t-on déjà puni son respectable zèle. 
Et les bienfaits surtout de sa main paternelle? 
Au supplice, ma fille, il ne peut échapper. 
César de toutes parts nous fait envelopper. 

All/AME. 

J'entends déjà sonner les trompettes guerrières, 
Et je vois avancer les troupes meurtrières. 
Depuis qu'on m'a conduite en ce malheureux fort 
Je n'ai vu que du sang, des bourreaux, et la mort, 

CÉSÈNE. 

Oui, c'en est fait, ma fille. 

ARZAME. 

Ah! pourquoi suis-je née? 

CÉSÈXE, embrassant sa fille. 

Pour mourir avec moi, mais plus infortunée... 
mon cher frère!... et toi, son déplorable fils. 
Nos jours étaient afTreux, ils sont du moins finis. 

IRADAN. 

La garde du prétoire, en ces murs avancée. 

Déjà des deux côtés avec ordre est placée. 

Je vois César lui-même... A genoux, mes enfants'. 

ARZAME. 

Ainsi nous touchons tous à nos derniers moments ! 



SCENE YI. 

LES précédents; L'EMPEREUR, gardes; le vieil 
ARZÉMON, et MÉGATISE, au fond. 

l'empereur. 
Enfin de la justice à mes sujets rendue 
Il est temps qu'en ces lieux la voix soit entendue ; 

\. u A genoux, mes enfants .' doit faire un grand effet, écrivait Voltaire, et la 
déclaration de César n'est pas de paille. » Diderot jugeait de môme le discours de 
Tempereur : « 11 m'a fait verser des larmes, disait-il, et c'est le seul endroit où 
j'aie pleuré. » (G. A.) 



ACTE V, SCÈNE VL 563 

Le désordre est trop grand. De tout je suis instruit; 
L'intérêt de l'État m'éclaire et me conduit. 
Levez-vous, écoutez mes arrêts équitables. 
Pères, enfants, soldats, vous êtes tous coupables, 
Dans ce jour d'attentats et de calamités. 
D'avoir négligé tous d'implorer mes bontés. 

CÉSÈNE, 

On m'a fermé l'accès. 

IRADAN. 

Le respect et les craintes. 
Seigneur, auprès de vous interdisent les plaintes. 

l'empereur. 
Vous vous trompiez ; c'est trop vous défier de moi : 
Vous avez outragé l'empereur et la loi ; 
Le meurtre d'un pontife est surtout punissable. 
Je sais qu'il fut cruel, injuste, inexorable : 
Sa soif du sang humain ne se put assouvir; 
On devait l'accuser, j'aurais su le punir. 
Sachez qu'à la loi seule appartient la vengeance : 
Je vous eusse écoutés ; la voix de l'innocence 
Parle à mon tribunal avec sécurité. 
Et l'appui de mon trône est la seule équité. 

IRADAN. 

Nous avons mérité, seigneur, votre colère ; 
Épargnez les enfants, et punissez le père, 

l'empereur. 
Je sais tous vos malheurs. Un vieillard dont la voix 
Jusqu'au pied de mon trône a passé quelquefois, 
Dont la simplicité, la candeur, m'ont dû plaire, 
M'a parlé, m'a touché par un récit sincère ; 
Il se fie à César ; vous deviez l'imiter, 

(Au vieil Arzémon.) 

Approchez, Arzémon ; venez vous présenter : 

Dans un culte interdit par une loi sévère 

Vous avez élevé la sœur avec le frère ; 

C'est la première source où de tant de fureurs 

Ce jour a vu puiser ce vaste amas d'horreurs : 

Des prêtres, emportés par un funeste zèle. 

Sur une faible enfant ont mis leur main cruelle ; 

Ils auraient dû l'instruire, et non la condamner; 

Trop jaloux de leurs droits qu'ils n'ont pas su borner, 

Fiers de servir le ciel, ils servaient leur vengeance. 



.j66 les GUEBRES. 

De ces affreux abus j'ai senti rimportance ; 
Je les viens abolir. 

IRADAN. 

Rome, les nations, 
Vont ])éuir yos bontés, 

l'empereur. 
Les persécutions 
Ont mal servi ma gloire, et font trop de rebelles. 
Quand le prince est clément, les sujets sont fidèles. 
On m'a trompé longtemps; je ne veux désormais 
Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix, 
Des ministres chéris, de bonté, de clémence. 
Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance; 
Honorés et soumis, par les lois soutenus. 
Et par ces mêmes lois sagement contenus ; 
Loin des pompes du monde enfermés dans leur temple, 
Donnant aux nations le précepte et Texemple ; 
D'autant plus révérés qu'ils voudront l'être moins ; 
Dignes de vos respects, et dignes de mes soins : 
C'est l'intérêt du peuple, et c'est celui du maître. 
Je vous pardonne à tous. C'est à vous de connaître 
Si de l'humanité je me fais un devoir. 
Et si j'aime l'État plutôt que mon pouvoir... 
Iradan, désormais, loin des murs d'Apamée, 
Votre frère avec vous me suivra dans l'armée ; 
Je vous verrai de près combattre sous mes yeux : 
Vous m'avez offensé ; vous m'en servirez mieux. 
De vos enfants chéris j'approuve l'hj menée. 

(A Arzame et au jeune Arzémon.) 

Méritez ma faveur, qui vous est destinée. 

(Au vieil Arzémon '.) 

Et toi, qui fus leur père, et dont le noble cœur 
Dans une humble fortune avait tant de grandeur, 
J'ajoute à ta campagne un fertile héritage; 
Tu mérites des biens, tu sais en faire usage. 
Les Guèbres désormais pourront en liberté 
Suivre un culte secret longtemps persécuté : 
Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire 
Je dois le tolérer plutôt que le détruire. 

i. Encore une fois, disons que le vieil Arzémon est le patriarche de Fernoy. 
(G. A.) 



ACTE V, SCÈNE VI. 567 

Qu'ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs hiens; 
Qu'ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens : 
Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ; 
Mais la loi de l'État est toujours la première. 
Je pense en citoyen, j'agis en empereur : 
Je hais le fanatique et le persécuteur K 

IRADAN. 

Je crois entendre un dieu, du haut d'un trône auguste, 
Qui parle au genre humain pour le rendre plus juste. 

ARZAiME. 

Nous tombons tous, seigneur, à vos sacrés genoux. 

LE VIEIL ARZÉMOX. 

Notre religion est de mourir pour vous. 

1. Voyez le Discours historique et critique. 



FIN DES GUERRES. 



VARIANTES 

DE LA TRAGÉDIE DES GUÈBRES. 



Page 510, vers 16. — Une version, qui probablement n'était pas la pre- 
mière, et qui se trouve dans la lettre à d'Argental du 21 décembre 1768, 
porte : 

Nous sommes ses soldats, j'obéis à mon maître. (B.) 

Ibid., vers 18. — Ce verset les trois suivants furent ajoutés dans la 
troisième édition. (B.) 

IbicL, vers 22. — Dans la lettre du 21 décembre 1768, on lit: 

Les pontifes divins des peuples respectes, 
Condamnent tous Torgueil, et plus les cruautés. (B.) 

Page 511, vers 4. — Dans la même lettre, il y a : 

Des droits que Rome attache. (B.) 

Page 527, vers 11. — Toutes les éditions de 1769 portent 

CÉSÈN'E, 

Mon frère, je le vois, ce pas est dangereux. 

IRAUAN. 

Ne nous flattons jamais de l'emporter sur eux. 

G É s È N E. 

Mais sauvons l'innorenco. 

1 R A D A N. 

Écoutez : Apamée. 
Le texte actuel est de 1771, tome XVIII de l'édition in-4''. (B.) 

Ibid., vers 14. — Dans la lettre à d'Argental, du 11 septembre 1769, 
l'auteur proposait de mettre : 

Ils ont, pour se défendre et pour nous accabler, 

César, qu'ils ont séduit, et Dieu, qu'ils font parler. (B.) 



VARIANTES DES GUÈBRES. î>69 

Page 529, vers 9. — Les cinq éditions de 1769 portent : 

Être sacrifié. 
Viens, je commande ici; résous-toi de me suivre. 

LE JEUNE ARZÉHON. 

Puis-jc la voir enfin? 

m AD AN. 

Tu peux la voir et vivre ; 
Calme-toi, malheureux. 

LE JEUNE ARZÉMON. 

Ail, seigneur, pardonnez, etc. 

Page 531, vers o. — Dans les éditions antérieures à 1771, on lit : 
Toi, soldat des Romains que l'infâme esclavage... 

M É G A T I s E. 

Cher ami, que veux-tu? Les erreurs du jeune âge. 

Un esprit inquiet, trop de facilité, 

L'occasion trompeuse, enfin la pauvreté, 

Ce qui fait les soldats m'a jeté dans l'armée. 

LE JEUNE ARZÉMO N. 

Ton âme à ce service est-elle accoutumée? 
Tu pourrais être libre en suivant tes amis. 

Page 533, dernier vers. — Dans !es éditions antérieures à 1771, il y a : 

Peux-tu le demander? 
Ah! je la vois venir. Crains de lui faire entendre 
L'effroyable secret que tu viens de m'apprendre... 
Ciel ! ô ciel ! puis-je croire un tel excès d'horreur ! 
Iradan ! 

Page 535, vers 4. — Les éditions antérieures à 1771 poilci.l : 

ARZAME, au jeune Arzémon. 
Pour sortir d'Apamée il n'attend que son frère... 
D'où vient que tu pâlis?... Quel trouble involontaire 
Éclate dans tes yeux de larmes inondés ? 

Ibid., vers 9. — Dans les éditions de 17o9, on lit : 
Près de notre oppresseur! (B.)' 

Page 543, vers 9. — Dans les éditions antérieures à 1771, il y a; 
Emporté, mais sensible; ardent, mais généreux. (B.) 

Page 549, vers 3. — x\vant 1771, on lisait : 

Eh bien ! faut-il livrer ce malheureux coupable; 



370 VARIANTES DES GUÈBRES. 

Page 549, vers 15. — Êdilions do 1769 : 

Pourquoi tronblor riiorreur de nos aiTreux ennuis ? 
Allons livrer le traître. 

AUZAME. 

Allez, et je vous suis. 
cÉsi';\E, à Még.-itisc. 
Qu'il suspende du moins sa prière indiscrète. (B.) 

Page 550, vers 7. — Dans les éditions du vivant de 'auteur, on lit 
Et que venez-vous faire en ces lieux? 

CE SENE. 

M'attcndrir. (13.) 



FIN DES VARIANTES DES GUEBRES. 



LE BARON 



D'OTRANTE 



OPERA BUFFA EN TROIS ACTES 



AVERTISSEMENT 



Celte petite pièce fut faite pour M.(tj rétryy qui, à son retour d'Italie, 
avait passé six mois à Genève, d'oij il se rendait fréquemment à Ferney. 
M. de Voltaire et M'"*^ Denis, sur (juehiues essais de musique qu'il leur 
fit entendre, conçurent une si grande espérance de ses talents, qu'ils le 
pressèrent vivement d'aller les exercer à Paris; et, pour l'y déterminer 
d'autant mieux, M. de Voltaire s'otfrit de travailler dans un genre nouveau, 
dont il n'osait cependant espérer, disait-il, d'atteindre la sublimité -. Il donna 



1. Cet avertissement, qui est de feu Dec.roix, l'un des éditeurs d Kehl, a été 
donné dans Verrata qui est à la fin de ces éditions, mais n'existe pas dans tous 
les exemplaires. (B.) 

2. Grétry, arrive à Genève au commencement del7(J7, écrivit à Voltaire pour lui 
demander un opéra à mettre en musique; Voltaire accueillit très-bien le jeune 
compositeur, qui, peu après, f aitit pour Paris. Ce fut le 20 août 1709 qu'il fit 
représenter, sur le théâtre des Italiens, le Huron, dont il avait fait la musique; 
Marmontel avait pris le sujet dans VIngénu. Grétry, d.ms ses Essais sur la mu- 
sique, p. 165, dit que ce fut pendant la nouveauté du succès de son Huron qu'à 
son grand étonnement et à sa grande satisfaction il reçut de Ferney le Baron 
(.VOlrante. Il parle aussi des Deux Tonneaux, comme les ayant reçus vers le même 
temps. 

Il ne peut donc y avoir aucun doute sur la date de la composition de ces deux 
pièces. Les comédiens italiens n'ayant pas reçu le poëme, il est à croire que Gré- 
try ne composa sur ce poëme aucune musique; car il n'en parle pas dans la liste 
de ses ouvrages. 

C'est dans son conte intitulé l'Éducation d'un prince que Voltaire avait pris 
le sujet du Baron d'Otrante. 

Mercier de Compiègne (qui n'est pas l'auteur du Tableau de Paris) mit en 
vaudeville, vers 1793, l'opéra de Voltaire, et le fit imprimer dans un petit volume 
intitulé les Nuits de la Conciergerie, an III (1795), in-18. Tout en conservant le 
titre de la pièce, il a changé le nom du principal personnage, qu'il nomme le baron 
de la Bâtardière. Le travail de Mercier n'a paru sur aucun théâtre. 

Les comédiens italiens donnèrent, en 1784, le Duc de Bénévent, dra.mc héroïque 
en trois actes, par M. Ileiiquil Lieutaud. 

Le l'rince de Catane, opéra en trois actes, paroles de M. Castel, musique de 
M. Nicole Isouard, fut joué le 4 mars 1813 sur le théâtre de l'Opéra-Comique. 

Ces deux pièces, dont le sujet est emprunté au Baron d'Oirante, sont im- 
primées. 

C'est dans les éditions de Kehl que le Baron d'Otrante et les Deux Tonneaux 
ont paru pour la première fois. ( B.) 



oTi AVERTISSEMENT. 

en effet le Baron d'Olrantelx^il.. Grétry, qui vint le présenter aux comédiens 
italiens comme l'ouvrage d'un jeune homme de province. Les comédiens 
refusèrent la pièce, en avouant cependant que l'auteur n'était pas sans talent, 
et (|u'il promettait beaucou|). Ils cnijagèrent même M. Grétry à mander au 
jeune homme que, s'il voulait venir à Paris, on pourrait lui indiquer quelques 
changements nécessaires pour faire admettre et représenter sa pièce, et 
qu'avec de la docilité et un peu d'étude de leur théâtre il pourrait lui de- 
venir utile par ses travaux, et se rendre digne d'y être attaché. Leur défiance 
venait principalement de la nouveauté de ce genre d'opéra comique , où l'un 
des principaux rôles était en italien et tous les autres en français; mais si 
l'on a vu longtemps sur le même théâtre, dans des comédies, un principal 
personnage parler français, et tous les autres lui répondre en italien, pour- 
quoi l'inverse n'aurait-il pas réussi dans un opéra comique rempli d'ailleurs 
de gaieté et de philosophie ? 

Quoi qu'il en soit, le jeune auteur reconnut son insuffisance, et ne jugea 
pas à propos de se déplacer. Il aima mieux renoncer aune gloire qu'il déses- 
pérait d'obtenir. Cet événement empêcha M. Grétry de mettre la pièce en 
musique, et l'auteur de la Henriade et de Mahomet de faire des opérasr 
comiques. Il s'en tint à ses premiers essais, le,^r^ndlOtr.aMe et les Deux 
T orme aux. 

Il est assez remarquable que ]M. de Voltaire donna le premier un opéra à 
M. Grétry, comme il avait, le premier, vers 1730, donné une tragédie lyrique ^ 
à Rameau, avant que ces deux grands musiciens se fussent encore exercés 
dans les genres où ils ont excellé. Le grand poëte découvrit leur génie et 
pressentit leur succès. Si les encouragements qu'il leur donna ont pu les 
déterminer à embrasser la carrière dramatique, on lui serait en partie rede- 
vable des chefs-d'œuvre dont ils ont enrichi la scène, et des progrès qu'ils 
ont fait faire à l'art musical. Quel homme grave, à ce prix, ne pardonnerait 
à M. de Voltaire d'avoir fait des opéras comiques? 

1. Samson. 



LE BARON 



D'OTRANTE 



PERSONNAGES. 



LE BARON D'OTRANTE. 

IRÈNE. 

UNE GOUVERNANTE. 

AB DALLA, corsaire turc. 

CONSEILLERS PRIVÉS DU BARON. 
HOBEREAUX ET FILLES DOTRANTE 
TROUPE DE TURCS. 



La scène est dans le château du baron. 



LE BARON 

D'OTRANTE 



OPÉRA BUFFA 



ACTE PREMIER. 



(Le tliéàlro représente un salon magnifique.) 

SCÈNE I. 

LE BARON, seul, en robe de chambre, couché sur un lit de repos. 
(Il chante.) 

Ah ! que je m'ennuie ! 
Je n"ai point encore eu de plaisir ce matin. 

(Il se lève, et se regarde au miroir.) 

On m'assure pourtant que les jours de ma vie 
Doivent couler, couler sans ombre de chagrin. 

Je prétends qu'on me réjouisse 

Dès que j'ai le moindre désir. 

Holà ! mes gens, qu'on m'avertisse 

Si je puis avoir du plaisir. 

SCÈNE II. 

LE BARON, UN conseiller privé, en grande perruque, 
en habit feuille-morte et en manteau noir ; il entre une foule de hobereaux 
et de filles d'Otrante. 

LE COxNSEILLER. 

Monseigneur, notre unique envie 
Est de vous voir heureux dans votre baronnie : 

6. — Théâtre. V. 37 



578 LE BARON D'OTRANTE. 

D'un seigneur tel ([ue vous c'est l'unique destin. 

LE BARON. 

Ah ! que je m'ennuie ! 
Je n'ai point encore eu de plaisir ce matin. 

(On habille monseigneur.) 
LE CONSEILLEU, 

C'est aujourd'hui le jour où le ciel a fait naître 
Dans ce fameux château notre adorahle maître. 
Nous célébrons ce jour par des jeux hien brillants... 

LE BARON. 

Et quel âge ai-je donc ? 

LE CONSEILLER. 

Vous avez dix-huit ans. 

LE BARON. 

Ah ! me voilà majeur ! 

LE CONSEILLER. 

Les barons à cet âge 
De leur majorité font le plus noble usage ; 
Ils ont tous de l'esprit, ils sont pleins de bon sens ; 
Ils font, quand il leur plaît, la guerre aux musulmans. 
Rançonnent leurs vassaux à leurs ordres tremblants ; 
Vident leurs coffres-forts, ou coupent leurs oreilles ; 
Ils n'entreprennent rien dont on ne vienne à bout. 
Ils font tout d'un seul mot, bien souvent rien du tout ; 
Et quand ils sont oisifs ils font toujours merveilles. 

LE BARON. 

On me l'a toujours dit : je fus bien élevé. 
Or çà, répondez-moi, mon conseiller privé : 
Ai-je beaucoup d'argent? 

LE CONSEILLER. 

Fort peu ; mais on peut prendre 
Celui de vos fermiers, et même sans le rendre : 

LE BARON. 

Et des soldats? 

LE CONSEILLER. 

Pas un ; mais en disant deux mots 
Tous les manants d'ici deviendront des héros. 

LE BARON. 

Ai-je quelque galère ? 

LE CONSEILLER. 

Oui, seigneur ; Votre Altesse 
A des bois, une rade, et quand elle voudra 



ACTE I, SCÈNE III. 579 

On lera des vaisseaux : l'Hellespont tremblera ; 
Elle sera des mers souveraine maîtresse, 

LE BARON. 

Je me vois bien puissant, 

LE CONSEILLER. 

Nul no Test plus que vous. 
Seigneur, goûtez en paix ce destin noble et doux : 
Ne vous mêlez de rien, chacun pour vous travaille. 

LE BARON, 

Étant si fortuné, d'où vient donc que je bâille? 

LE CONSEILLER. 

Seigneur, ces bâillements sont l'effet d'un grand cœur 

Qui se sent au-dessus de toute sa grandeur. 

Ce beau jour de gala, ce l)cau jour de naissance 

Célèbre son bonheur ainsi que son pouvoir ; 

Et monseigneur, sans doute, aura la complaisance 

De prendre du plaisir, i)uisqu'il en veut avoir. 

Vous serez harangué ; c'est le premier devoir : 

Les spectacles suivront ; c'est notre antique usage. 

LE BARON. 

Tout cela bien souvent fait bailler davantage ; 
Les harangues surtout ont ce don merveilleux. 
ciel ! je vois Irène arriver en ces lieux ! 
Irène, si matin, vient me rendre visite! 
Mes conseillers privés, qu'on s'en aille au plus vite. 
Les harangues pour moi sont des soins superflus : 
Ma cousine paraît ; je ne bâillerai plus. 



SCENE III. 

LE BARON, IRÈNE. 

LE BARON chanta. 

Belle Irène, belle cousine. 

Ma langueur chagrine 
S'en va quand je te vois : 
L'amour vole à ta voix ; 
Tes yeux m'inspirent l'allégresse, 

Ton cœur fait mon destin : 
Tout m'ennuyait, tout m'intéresse ; 
Je commence à goûter du plaisir ce matin, 



580 LE BARON D'OTUANTE. 

Mais n'pondez-moi donc on cliansons, belle Irène ; 
C'est dans ces lieux chéris une loi souveraine 
Dont ni berger ni roi ne se peut écarter ; 
Si l'on y parle un peu, ce n'est que pour chanter. 
Vous avez une voix si tendre et si touchante ! 

IliKNE. 

11 n'est point à propos, mon cousin, que je chante ; 
Je n'eu ai nulle envie ; on pleure dans Otrante : . 
Vos conseillers privés prennent tout notre argent ; 
Vous ne songez à rien, et l'on vous fait accroire 
Que tout le monde est fort content. 

LE BARON. 

Je le suis avec vous, j'y mets toute ma gloire. 

IP.ÎiNE. 

Sachez que pour me plaire il vous faudra changer : 
D'une mollesse indigne il faut vous corriger ; 

Sans cela point de mariage. 
Vous avez des vertus, vous avez du courage ; 

La nonchalance a tout gâté : 
On ne vous a donné que des leçons stériles ; 
On s'est moqué de vous, et votre oisiveté 

Rendra vos vertus inutiles. 

LE BARON. 

Mes conseillers privés... 

IRÈNE. 

Seigneur, sont des fripons 
Qui vous avaient donné de méchantes leçons, 
Et qui vous nourrissaient d'orgueil et de fadaise. 
Pour mieux pouvoir piller la baronnie à l'aise. 

LE BARON. 

Oui, l'on m'élevait mal ; oui, je m'en aperçois, 

Et je me sens tout autre alors que je vous vois. 

On ne m'a rien appris, le vide est dans ma tête ; 

Mais mon cœur plein de vous, et plein de ma conquête, 

Me rendra digne enlin de plaire à vos beaux yeux ; 

Étant aimé de vous, j'en vaudrai beaucoup mieux. 

IRÈNE. 

Alors, seigneur, alors, à vos vertus rendue, 

Je reprendrai pour vous la voix que j'ai perdue. 

(Elle cliantc.) 

Pour jamais je vous chérirai ; 
De tout mon cœur je chanterai : 



ACTE I, SCÈNE IV. 581 

Amant charmant, aimez toujours Irène : 
Régnez sur tous les cœurs, et préférez Je mien ; 
Que le temps alTermisse un si tendre lien. 
Que le temps redouble ma chaîne ! 

(Tous deux ensemble.) 

Non, je ne m'ennuierai jamais ; 

J'aimerai toute ma vie. 
Amour, amour, lance tes traits, 
Lance tes traits 
Dans mon Ame ravie. 
Non, je ne m'ennuierai jamais ; 
J'aimerai toute ma vie. 

(On entend une grande rumeur et des cris.) 
IRÈNE. 

ciel ! quels cris affreux ! 

LE BARON. 

Quel tumulte ! quel hruit ! 
Quel étrange gala ! chacun court, chacun fuit. 



SCENE IV. 

LE BARON, IRÈNE, un conseiller privé. 

LE CONSEILLER, 

Ah ! seigneur, c'en est fait : les Turcs sont dans la ville. 

IRÈNE. 

Les Turcs ! 

LE BARON. 

Est-il bien vrai ? 

LE CONSEILLER. 

Vous n'avez plus d'asile. 

LE BARON. 

Comment cela ? Par où sont-ils donc arrivés ? 

IRÈNE. 

Voilà ce qu'ont produit vos conseillers privés. 

LE BARON. 

Allez dire à mes gens qu'on fasse résistance ; 
Je cours les seconder, 

LE CONSEILLER. 

Seigneur, votre grandeur 
De son rang glorieux doit garder la décence. 



582 LE BARON D'OTRANTE. 

Ilc'las ! ma gouvernante et mes filles d'honneur 
Viennent de tous côtés, et sont toutes tremblantes. 



SCÈNE V. 

LES PRÉCÉDENTS, LA GOUVERNANTE, et les 

FILLES d'honneur. 
LA GOUVERNANTE. 

Ah ! madame! les Turcs... 

IRÈNE. 

Ah ! pauvres innocentes ! 
Qu'ont fait ces Turcs maudits ?. . . 

LA GOUVERNANTE. 

Les Turcs... je n'en puis plus. 
Dans votre appartement... ils sont tous répandus. 
Le corsaire Abdalla tout enlève, et tout pille ; 
On enchaîne à la fois père, enfant, femme, fille. 
Madame!... entendez-vous les tambours... les clameurs?... 

LES TURCS, derrière le théâtre. 

Alla ! alla ! guerra ! 

LA GOUVERNANTE. 

Madame... je me meurs! 



SCENE VI. 

LES précédents; abdalla, suivi de ses TURCS. 
QUATUOR DE TURCS. 

Pillar, pillar, grand Abdalla ! 
Alla, ylla, alla ! 

Tout conquir. 

Tout occir, 

Tout ravir ; 
Alla, ylla, alla! 

ABDALLA. 

Non amazzar, 

No, no, non amazzar. 
Basta, basta tout saccagear ; 



ACTE I, SCliNE VI. 583 

Ma non amazzar, 

Incatenar, 
Bcvcr, violar, 

Non amazzar. 

, Pendant qu'ils chantent, les Turcs enchaînent tous les liorames avec une longue corde 
qui fait le tour do la troupe, et dont un Levantis tient le bout.) 

LE BARON, enchaîné avec deux conseillers en grande perruque. 

Irène, vous voyez si dans cette posture 
Je fois pour un baron une noble figure. 

QUATUOR DE TURCS. 

Pillar, pillar, grand Abdalla! 
Tout saccagear ; 
Pillar, bever, violar. 
Alla, ylla, alla! 

IRÈNE. 

Quoi! ces Turcs si méchants n'enchaînent point les dames! 
Tant d'honneur entre-t-il dans ces vilaines âmes * ? 

ABDALLA chante- 

bravi corsari, 

Spavento de' mari, 

Andate a partagir, 

A bever, a fruir. 

A' vostri strapazzi 

Cedo li ragazzi, 
EJutti li consiglieri. 
Tutte le donne son per me ; 

È'I mio costume, 
Tutte le donne son per me. 

LES TURCS. 

Pillar, pillar, grand Abdalla ! 
Alla, ylla, alla! 

IRÈNE, au baron qu'on emmène. 

Allez, mon cher cousin, je me flatte, j'espère, 
Si ce Turc est galant, de vous tirer d'afTaire. 
Peut-être direz-vous, par mes soins relevé, 
Qu'une],femme vaut mieux qu'un conseiller privé, 

1. C'est une parodie des vers de Virgile (/Eh., I, 15) : 
Tantœne aniniis cœlestibus irai? ',H.) 

FIN DU PREMIER ACTE. 



ACTE DEUXIÈME. 



SCENE I. 

IRÈNE, LA GOUVERNANTE. 

IRKNE. 

Consolons-nous, ma bonne ; il faut avec adresse 
Corriger, si l'on peut, la fortune traîtresse. 
Vous savez du baron le bizarre destin ? 

LA GOUVERNANTE. 

Point du tout. 

IRÈNE. 

Le corsaire, échauffé par le vin. 
Dans les transports de joie où son cœur s'abandonne, 
Sans s'informer du rang ni du nom de personne, 
A, pour se réjouir, dans la cour du château 
Assemblé les captifs, et, par un goût nouveau, 
Fait tirer aux trois dés les emplois qu'il leur donne. 
Un grave magistrat se trouve cuisinier; 
Le baron, pour son lot, est reçu muletier. 
Ce sont là, nous dit-on, les jeux de la fortune : 
Cette bizarrerie en Turquie est commune. 

LA GOUVERNANTE. 

Se peut-il qu'un baron, hélas ! soit réduit là? 
Et quelle est votre place à la cour d'Abdalla ? 

IRÈNE. 

Je n'en ai i)oint encor; mais, si je dois en croire 
Certains regards hardis que, du haut de sa gloire, 
L'impudent, en passant, a fait tomber sur moi. 
J'aurai ])ientôt, je pense, un assez bel emploi. 
Et j'en ferai, ma bonne, un très-honnéte usage. 

LA GOUVERNANTE. 

Ab : je n'en doute pas : je sais qu'Irène est sage. 



ACTE II, SCÈNE II. 

IMais, madame, un corsaire est un peu dangereux : 
11 paraît volontaire ; et le pas est scabreux. 

IRÈNE. 

11 a pris sans façon l'appartement du maître : 
« Je le suis, a-t-il dit, et j'ai seul droit de l'être. 
Vin, fille, argent comptant, tout est pour le plus fort; 
Le vainqueur les mérite, et les vaincus ont tort, )> 
Dans cette belle idée il s'en donne à cœur-joie. 
Et pour tous les plaisirs son Ijon goût se déploie. 
Tandis que mon baron, une étrille à la main. 
Gémit dans l'écurie, et s'y tourmente en vain. 
Il fait venir ici les dames les plus belles, 
Pour leur rendre justice, et pour juger entre elles. 
Mettre au jour leur mérite, exercer leurs talents 
Par des pas de ballet, des mines, et des cbants, 
Nous allons lui donner cette petite fête ; 
Et si de son moucboir mes yeux font la conquête, 
Je pourrai m'en servir pour lui jouer un tour 
Qui fera triompher ma gloire et mon amour. 
J'entends déjà d'ici ses fifres, ses timbales ; 
Voilà nos ennemis, et voici mes rivales. 



SCENE II. 

Les Levantis arrivent, donnant chacun la main à une personne. IRENE, LA 
GOUVERNANTE; ABDALLA arrive au son d'une musique turque, 
un mouchoir à la main ; les demoiselles du chAteau d'Otranto forment un cercle 
autour de lui. 

ABDALLA chante. 

Su, su, Zitelle tenere ; 
La mia spada fa tremar. 
Ma voi, fanciulle care, 
Mi placer, mi disarmar : 
Mi sentir più grand' onore 
Di rendirmi a l'amore, 
Che rapir tutta la terra 
Col terrore délia guerra. 
Su, su, Zitelle tenere, etc. 

IRÈNE chante cet air tendre et mesuré. 

C'est pour servir notre adorable maître, 
C'est pour l'aimer que le ciel nous fit naître. 



o86 LK BARON D'OTRANTE. 

Mars ot l'Amour à l'envi Tout lormé : 
Son l)ras est craint, son creiir est plus aimé. 
Des Amours la tendre mère 
Naquit dans le sein des eaux 
Pour orner notre corsaire 
De ses présents les plus lieaux. 

(Elle parle.) 

Votre mouchoir fait la plus chère envie 
De ces beautés de notre haronnie ; 
Mais nul ohjet n'a droit de s'en flatter : 
On peut vous plaire, et non vous mériter. 

Abdalla fume sur un canapé : les dames passent en revue devant lui. 11 l';iit 
des mines à chacune, et donne enfin le mouchoir à Irène.) 

ABDALLA. 

Pigliate voi il fazzoletto, 
L'avete hen guadagnato : 
Clie tutte le altre fanciulle 
Men leggiadre, e meno belle, 
Aspettino per un' altra volta 
La mia sobrana volontà. 

(Il fait asseoir Irène à côté de lui.) 

Al mio canto Irena stia ; 
E tutte le altre via, via. 

(Elles s'en vont toutes, en lui faisant la révérence.) 

Bene, bene, sarà per un' altra volta. 
Un' altra volta. 



SCENE III. 

IRÈNE, ARDALLA. 

ABDALLA. 

Cara Irena, adesso, 

Sedete appresso di me. 

Amor mi punge e mi consume. 

(11 la fait asseoir plus près.) 

Più appresso, più appresso. 

IRÈNE, à côté d' Abdalla, sur le canapé. 

Seigneur, de vos bontés mon âme est pénétrée ; 

Je n'ai jamais passé de plus belle soirée. 

Quand je craignais les Turcs, si fiers dans les combats. 



ACTE H, SCtNE III. 587 

Mon cœur, mon tendre cœur ne vous connaissait pas. 
Mon, il n'est point de Turc qui vous soit comparable. 
Je crois que Malioinot fut beaucoup moins aimable; 
Et, pour mettre le comble à des plaisirs si doux, 
Je compte avoir l'bonneur de souper avec vous, 

ABDALLA. 

Si, si, cara :ceneremo insieme, lèie à tète, l'uno dirimpetto 
a l'altra; senza scliiavi; solo con sola; beveremo del vino greco: 
e canteremo, e ci trastulleremo, dirimpetto l'uno a l'altra :sl, si, 
cara, per dio Maccone. 

IRliNE. 

\l)rès tant de bontés aurai-je encor l'audace 
D'implorer de mon Turc une nouvelle grâce? 

ABDALLA. 

Parli, parli : farô tutto 
Cbe vorrete, presto, presto. 

IRK.NE. 

Seigneur, je suis baronne ; et mon père autrefois 

Dans Otrante a donné des lois. 
11 était connétable, ou comte d'écurie; 
C'est une dignité que j'ai toujours chérie : 
Mon cœur en est encor tellement occupé 
Que si vous permettez que j'aille avant soupe 
Commander un quart d'heure où commandait mon père. 
C'est le plus grand plaisir que vous me puissiez faire. 

ABDALLA, 

Corne ! nella stalla ? 

IRKNE. 

Nella stalla, signer. 
Au nom du tendre amour je vous en prie encor. 
Un héros tel que vous, formé pour la tendresse. 
Pourrait-il durement refuser sa maîtresse? 

ABDALLA. 

La signera è matta. Le stalle sono puzzolente; bisognerà più 
d'un fiasco d'acqua nanfa per nettarla. Or su andate a vostro 
piacere, lo concedo : andate, cara, e ritornate. 

(Irène sort.) 



,S8 Lli IJAllON D'OTRAMI' 

SCÈNE IV. 

ABDALLA chante. 
(En se frappant le front. 

Ogni fanciulla tien là 
Qualche fantasia, 
Somigliante alla pazzia. 
Ma rira mia c vana. 
Basta elle la Zitella 
Sia facile e bella ; 
Tutto si perdona. 

Ogni fanciulla tien là 
Qualche fantasia. 



FIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE TROISIÈME. 



SCENE I. 

(Le théâtre rcprésento un coin d'écurie.') 
IRÈNE; LE BARON, en souquenille, une étrille à la main. 
IRÎCNE chante. 

Oui, oui, je dois tout espérer; 
Tout est prêt pour vous délivrer. 
Oui... oui... je peux tout espérer; 
L'amour vous protège et m'inspire. 
Votre malheur m'a fait pleurer; 
Mais en trompant ce Turc que je fais soupirer. 
Je suis prête à mourir de rire. 

LE BARON. 

Lorsque vous me voyez une étrille à la main, 

Si vous riez, c'est de moi-même. 
Je l'ai bien mérité : dans ma grandeur suprême. 
J'étais indigne, hélas! du pouvoir souverain, 
Et du charmant objet que j'aime. 

IRKNE. 

Non, le destin volage 

Ne peut rien sur mon cœur. 

Je vous aimai dans la grandeur ; 

Je vous aime dans l'esclavage. 

Rien ne peut nous humilier ; 
Et quand mon tendre amant devient un muletier, 

Je l'en aime en cor davantage. 

(Elle répète.) 

Et quand mon tendre amant devient un muletier, 
Je l'en aime encor davantage. 

LE BARON. 

Il faut donc mériter un si parfait amour : 



J90 1J-: IJAUON D'OTilANTK. 

Ainsi que mou deslin jo change en un seul jour; 
Irène et mes malheurs éveillent mon courage. 

(.V SOS vassaux, qui paraissent on armes.) 

Amis, le fer en main, frayons-nous un passage 
Dans nos propres foyers ravis par ces brigands. 
Enchaînons, à leur tour, ces vainqueurs insolents 
riongc's dans leur ivresse, et se livrant en proie 
A la sécurité de leur brutale joie. 
Vous, gardez cette porte ; et vous, vous m'attendrez 
l'rès de ma chambre même, au haut de ces degrés 
Qui donnent au palais une secrète issue. 
J'en ou^rirai la porte au public inconnue. 
Je veux que de ma main le corsaire soit pris. 
Dans le même moment appelez à grands cris 
Tous les bons citoyens au secours de leur maître : 
Frappez, percez, tuez, jetez par la fenêtre. 
Quiconque à ma valeur osera résister. 

(A Irène.) 

Déesse de mon cœur, c'est trop vous arrêter : 
Allez à ce festin que le vainqueur prépare. 
Je lui destine un plat qu'il pourra trouver rare ; 
Et j'espère ce soir, plus heureux qu'au matin, 
De manger le rôti qu'on cuit pour le vilain. 

IRÈNE. 

J'y cours ; vous m'y verrez : mais que votre tendresse 
Ne s'effarouche pas si de quelque caresse 
Je daigne encourager ses désirs effrontés : 
Ce ne sont point, seigneur, des infidélités. 
Je ne pense qu'à vous, quand je lui dis que j'aime ; 
En buvant avec lui, je bois avec vous-même; 
En acceptant son cœur je vous donne le mien : 
_-— Il faut un petit mal souvent pour un grand bien. 

(Elle sort.) 

SCÈNE II. 

LE BAIiON, à SCS vassaux. 

Allons donc, mes amis, hâtons-nous de nous rendre 
Au souper où l'Amour avec Mars doit m'atlendre. 
Le temps est précieux : je cours quelque hasard 
D'être un peu passé maître, et d'arriver trop tard. 



ACTE m, SCliNI- m. 591 

Faites (le point en point ce que j'ai su prescrire; 
(lardez de vous méprendre, et laissez-vous conduire. 
Avancez à tâtons sous ces longs souterrains : 
De la gloire bientôt ils seront les chemins. 



SCENE III. 

(I.c th(';âtro représente une jolie salle à manger.) 

A lî D A L L A , IRENE, seuls à table, sans domestiques. 

IRE-\E, un verre on main, chante. 

Ah ! quel plaisir 
De boire avec son corsaire ! 
Chaque coup que je bois augmente mon désir 
De boire encore, et de lui plaire. 
\ erse, verse, mon bel amant : 
Ah! (]ue tu verses tendrement 
Tous les feux d'amour dans mon verre! 

ABDALLA. 

Si, si, brindisi a te, 
Amate, bevete, ridete. 
Si, si, brindisi a te, 
Questo vino di Champagna 

A te somiglia, 
Incanta tutta la terra, 
Li cristiani, 
Li musulman!. 

Begli occhi scintillate 
Al par del vino spumante. 
Si, si, brindisi a te, 

(Tous deux ensemble.) 

Si, si, brindisi a te, 
Amate, bevete, ridete. 
Si, si, brindisi a te, etc. 

(Ils dansent ensemble, le verre à la main, en chantant.) 

Si, si, brindisi a te, etc. 



592 LE RARON D'OTRANTi:. 



SCENE IV. 

LES précédents; le baron, armé, et ses suivants, 
entrent de tous cût6s dans la chambre. 

LE BARON. 

Corsaire, il faut ici danser une autre danse. 

ABDALLA, cherchant son sabre. 

Clie veggo ! elle veggo ! 

LE BARON. 

Ton maître, et la vengeance. 
Il est juste, soldats, qu'on renchaine à son tour : 
\insi tout à son terme, et tout passe en un jour. 

ABDALLA. 

Levanti, venite! 

LE BARON. 

Tes Levantis, corsaire, 
Sont tous mis à la chaîne, et s'en vont en galère. 
Ami, Toisiveté t'a perdu comme moi : 
Je te rends la leçon que je reçus de toi. 
Je t'en donne encore une avec reconnaissance : 
Je te rends ton vaisseau ; va, pars en diligence : 
Laisse-moi la beauté qui nous a tous sauvés. 
Et rembarque avec toi mes conseillers privés. 

{1\ chante.) 

Je jure... je jure d'obéir 
Pour jamais à ma belle Irène. 
Peuples heureux, dont elle est souveraine, 
Répétez avec moi, contents de la servir : 

LE CHOEUR. 

Je jure... je jure d'obéir 
Pour jamais à la belle Irène, 



FIN DU BARON D OTRANTE. 



TABLE 



DES MATIERES COMENUES DANS LE CINQUIEME VOLUME 
DU THÉÂTRE. 



rages. 

LE DROIT DU SEIGNEUR. — Avertissement de Beuchot. . , . 3 

Le Droit du seigneur, comédie 7 

Variantes de la comédie du Droit du seigneur 65 

OLYMPIE. — Avertissement pour la présente édition 93 

Avertissement des éditeurs de l'édition de Kehl 95 

Olympie, tragédie 97 

Variantes de la tragédie à'Olympie 165 

LE TRIUMVIRAT. — Avertissement pour la présente édition. . . 175 

Avertissement des éditeurs de l'édition de Kehl 176 

Préface de léditcur 177 

Le Triumvirat, tragédie . 181 

Variantes de la tragédie du Triumvirat 24i 

LES SCYTHES. — Avertissement pour la présente édition 261 

Avertissement de Beuchot 262 

ÉpItredédicatoire 263 

Préface de l'édition de Paris 266 

Préface des éditeurs qui nous ont précédé immédiatement 271 

Les Scythes, tragédie 277 

Variantes delà tragédie des Scythes 332 

Avis au lecteur 335 

CHARLOT, ou la Comtesse de Givry. — Avertissement pour la 

présente édition 341 

Avertissement de Beuchot ... 342 

Préface 343 

Charlot. 00 LA Comtesse de Givry, pièce dramatique 345 

Variantes de Chariot. 384 

6, — Théâtre. V. 38 



594 TABLE DES MATIERES. 

Pages 

LE DÉPOSITAIRE. — Avertissement pour la présente (îdition. . . 391 

Avertissement de Beucliot 392 

Préface 393 

Le Dépositaire, comédie 397 

VARIA^TES de la comédie du Dépositaire 473 

LES GUÈBRES, ou la Tolérance. — Avertissement de Reuchot. 483 

Épître dédicatoire à M. de Voltaire 487 

Préface de l'éditeur 489 

Discours historique et critique à l'occasion de la tragédie des Guèbres. 491 

Les Guèbres, ou la Tolérance, tragédie 505 

Variâmes de la tragédie des Guébres 568 

LE BARON D'OTRANTE. — Avertissement 573 

Le Baron d'Otrante, opéra bufîa 577 



FIN DE LA TABLE. 



paris. - lMi[ir. J. f.LAVE. — A. Quantis et C*, ruo Si-Bcnoît. — |1021| 







li 



£1NDING ^. 



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Voltaire, François Marie 
Arouet de 

Oeuvres complètes. Vol. VI 
Théâtre. V. 



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