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Full text of "Oeuvres complètes de Ch. Paul de Kock"

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(KUVUliS COAirLiriKS 



DE 



CH. PAllL DE KOCK. 

XV 



hii|>iiiii('nr S. Uni nid l'I I .iiii;r;\ilil, IIIC trKiflirlIl, » 



MADELEINE 



CH. PAUL DE KOCK. 



I IK! Iit-\l(' illl'll.lllil' 

l'.l (If mon crti|is cll;l^^ilU 
Mon itma liingiiissaiiie. 

Si'dainc, llicHAi-.i). 



TOME PREMIER. 




PAIUS, ' 

r.lS'IAVi: HAHIU, LIBlîAlHE-KimiaR 

r> l . li l' E .M A z A i; I > i: . 

isir, 



MADELEINE. 



CîI\PITr«l' F. 



1.4 FÊTE m SVI.NT-CT.OUD, 



Celait la fête à Saint-Cloud : je ne vous la 
décrirai pas, parce que probablement vous j' 
avez été et que vous savez ce que c'est tout 
aussi bien que moi; si cependant, soit que 
vous n'habitiez pas Paris, ou soit que, vos alFai- 
resvousy ayant toujours retenu, vous ne con- 
naissiez pas celle ))arrbnna]e. qiu'. tous les ans 
I. J 



2 MADELEINE. 

se renouvelle 5 pendant tiois dimanches de 
suite, dans un des plus jolis parcs des environs 
de Parfs, alors... je ne vous en ferai pas non 
plus le tabl(3au; car on l'a déjà fait fort souvent 
et je n'aime pas ii répéter ce cpie les autres ont 
dit. 

Fnfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on 
appelle, je crois, le beau dimanche, qui ter- 
mine les fêtes. Le temps était superbe; il y 
avait une foule immense dans le pare; on pou- 
vait à peine passer à la grille, tant était grande 
la cohue; puis les marchands de melons 
avaient étalé là des maraîchers de toutes les 
grosseurs; puis les conducteurs de coucous vous 
poursuivaient pour vous offrir des places : et, 
quand on était parvenu à échapper à tout cela 
et ù entrer dans le parc, alors on se trouvait 
serré entre des promeneurs, dont les uns vous 
poussaient à droite, d'.iulres à gauche; on 
était forcé de s'arrêter devant une boutique de 
pains d'épice, ou em))orté vers la pièce d'eau; 
on avalait de la poussière et on était assourdi 
]->;ir le bruit des mirlitons et des claquettes : 
c'était bien gentil ! 

Pour s'anuiser à uik' IVte (•liain]Hii'<% il fiiut 



'3|ADELfiINB. ^ 

trois chosos : d'abord rtro d'une bonne santé. 
Vous me direz peut-être que la santé est indis- 
pensable à tous les amusements ; je vous ré- 
pondrai {[u'il en est de doux, de tranquilles qui 
ne fatiguent pas, tandis qu'à une lète j)ublique, 
dans une eoliue, il est bien difficile de ne pas 
être souvent sur ses jambes. Il faut donc d'a- 
bord une bonne santé, ensuite de l'argent plein 
ses pocbes, et enfm ne pas être amoureux. 

Cette dernière condition vous semblera en- 
core singulière; mais, en y réllécliissant bien, 
je crois que vous serez de mon avis. Quand on 
est amoureux et que l'on tient sa maîtresse 
sous son bras, on n'aime pas à être dans la 
foule. Comment se regarder i\ son aise? com»» 
ment faire passer son Ame dans ses yeux, lors-» 
que des figures inconnues vous entourent, 
vous examinent bêtement , indiscrètement, 
comme si vos affaires les regardaient? Les 
amoureux préfèrent les promenades solitaires; 
ils ont raison. 

Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, 
ce briiit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces 
grosses filles de village, n'ont aucun elinrme 
pour lui; son esprit, son cfcur sont ailleurs. 



a UlDl'TlilM-. 

i-cs hadeaiix l'impaliontenl, les paillasses ne lo 
l'ont pas rire, la grosso gailé qu'il entend l'as- 
sourdit, l'assomme, et son plus ardent désir 
est de s'éloigner de celte foule qui l'obsède et 
l'empêche de penser à son aise. 

J'ajouterai encore que, sans être amoureux, 
on peut s'ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint- 
Cloud et autres. Tout le monde n'aime pas le 
bruit, les cris, les réunions populaires; cette 
gaité qui ressemble à des querelles; cette mu- 
sique qui vous écorcbe les oreilles, et ces dîners 
où l'on paie très cher pour être fort mal. Sou- 
vent aussi tout cela nous amuse à vingt ans et 
nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous 
constants dans nos goûts, puisque nous ne le 
sommes pas dans nos affections? 

Mais il s'agit de deux personnages qui vien- 
nent de descendre de raeeellérée, et se dispo- 
sent à s'amuser à Saint-Cloud , parce qu'ils ont 
ee que je trouve nécessaire pour cela: de la 
santé, de l'argcut et point de passion dans le 
CfLMU". CiC sont deux homun's bien mis. sans 
r«'(lirrelu', sans lahiilc : l'un . (pii ])eut avoir 
vingt-six à \iugt-S('|>l ans. est d'une laillc 
ilioycnuo. Itiiiu. |t;il<'. a de braiix vcuv. une 



MADELEI.Mi. ô 

fleure distinguée et beaucoup de cliarnie dans 
Ja physionomie; l'aulre qui a six ou ou >( pt 
ans de plus, est moins |iiand. plus gros, a des 
traits forts, un teint colore, des yeux vils et 
gais, et toute l'encolure d'un bon vivant. 

Ces messieurs traversent la place sur laquelle 
est le restaurant de la Tclc-JSoirc. Ils veulciit 
aller sur-le-champ dans le parc; au passage 
de la grille;, ils se trouvent dans une poussée 
de monde. 

« Prenons garde à nos mouchoirs! » dit le 
plus âgé en portant sa main à sa poche : il } a 
» dans tout ce monde-là des gens qui pourraient 
»bien nous en débarrasser. 
' » — Il me semble qu'il faudrait d'abord 
"prendre garde à nos montres, « répond le 
wjeune homme en souriant. 

» — Comment!... est-ce que lu as pris la 
tienne? — Sans doute. — Moi, je n'en prends 
«jamais quand je vais daiîs les foules : c'est 
«risquer de se la faire voler. — Alors comment 
n fais-tu quand tu veux savoir l'iKnn'e pour 
» dîner ou pailir. — Je calcule d'après mon ap- 
» petit ou bien je demande. J'aime mieux cela 
» que de m'exposer à }>erdrc ma montre... je 



G MADJiLEl.NK. 

psJîrais 1res vexé si on me volait. \ji\ ailistc, 
«un pi.'iiiticl... (;a ne pcul pas s'acheter une 

• montre tous les jours!... — Tu ferais un la- 
«bleau déplus, voilà tout. 

B — Ah! oui. ça t'est facile à dire, mon 
nchcr Victor! On fait bien le tableau, mais le 
n vendre, c'est autre chose !..* surtout à présent 
»(pie les gens riches deviennent avares, «ner- 
» cantiles ; qu'ils ne rougissent pas de marchan- 
» der le talent... Mais ne jiarlons pas peinture, 
Buous sonuucs venus pour nous amuser. » 

Ces messieurs se promènent dans le parc ; ils 
examinent les boutiquis. les curiosités ; ils lor- 
gnent les jolis minois quand ils en aperçoivent; 
ils se regardent en riant à l'aspect d'une tèlc 
grotesque, d'une tournure ridicule; enfin ils 
sont de bonne humeur et très en train de plai- 
santer sur tout ce qu'ils verront. 

(^'pendant ces messieurs se promènent de- 
))uis trois hiures ; il^ ont vu beaucoup de Ogu- 
res, de t(nunur('s qui jirètaient à rire; mais il 
n'est pas nécessaiie d'aller à la fête de Saint- 
Clond pour Iroiiver cela. Knlin A ictor (c'est le 
l»lu'^ jeune) dit à son compagnon : « Mon cher 

• Dnfour. je conimencc à avoir assez de la pro- 



» monade. Esl-cc que cVst bien anniôunt d'ctre 
«balotté au milieu do tout ce monde, de se 
» sentir éeraser les pieds par de laides paysan- 
»nes, et de passer la journée à cherelier ses 
«connaissances, auxquelles on a donné rendez- 
nvous ; mais beaucoup de dames que je vois à 
>» Paris... et dont plusieurs sont fort aimables, 
«m'avaient dit dans la semaine : Nous irons 
«dimanche à Saint-Gloud; allez-y aussi : vous 
» nous y trouverez. Mais trouvez donc quel- 
» qu'un ici!... — Eh bien ! tu te passeras de tes 
» dames... Est-ce que tu devais retrouver une... 
«une passion ici? — Eh! non!... Oh! je suis 
«bien tranquille pour le moment... mais ce 
«qui m'ennuie : j'ai besoin d'avoir toujours le 
» cœur occupé. — Oui soit par l'une, soit par 
«l'autre... quelquefois même par plusieurs à la 
«fois, n'est-ce pas? — Tu crois rire, Dufourl 
«Mais est-ce qu'il ne t'est })as arrivé aussi d'ai- 
» mer, mais ce qui s'appelle aimer, plusieurs 
«Icmmcs en même temps? — Plusieurs? 



«Ma foi! je ne m'en souviens pas. . — Tu ncn 
» as peut-être pas aimé vraiment une seule? — 
«Oh! si., j'ai aimé... j'ai même très bien 
«aimé... mais cependani il ne fallait jamais 



UADlilKl.NK. 



»(|ne cela nie dérangeât de mes éludes, de 

• mon travail, parce qu'avant tout un artiï^te 
» doit penser ù son art et à son avenir. — C'est- 
> à-dire que lu penses à tes amours quand lu as 
»le temps, quand cela ne te gène pas? — Oli 1 
»j y pensais assez... une lois même j ai etc 
« bien tourmcnlé, bien inquiet... Il est vrai que 
»je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour 

• maîtresse une jolie pelite femme bien gaie, 
» bien coquette. Un jour, elle me dit de ne pas 

• aller chez elle le lendemain s6ir, parce qu'elle 
» attend une de ses parentes. C'est bon, c'est 
«convenu. Le lendemain, je ne sais quelle 

• idée me passe parla tète... J'étais un j)eu ja- 
»loux... je me dis: C'est drôle qu'il lui arrive 
»ce soir une parente dont je n'ai jamais en- 
» tendu parler; si cette parente... était un 
V homme, un rival. Bref, laissant là mes crayons 
«je vais le soir jus([u'à la demeure de ma belle. 

• Je vois qu'il y a de la lumière cliez elle... je 
«monte... il n'y a\ail pas de jiorlier et je con- 
B naissais le secrel de l'allée. Arri\é devanl la 

• porte de la daiiu', j(; iiiarehe bien doucement, 
»je retiens ma resj>iralion , et je me colle l'o- 
» reille coulre la scrrui-'. L'.q)parfement de ma 



MADELiilMi. 9 

«niailresse ne se composait que d'une seule 
«pièce; par conséquent, la société ne pouvait 

• se tenir très-éloignée. J'entends parler, j'en- 
» tends rire ; je trouve que les éclats de joie sont 
»bien mâles pour être ceux d'une parente. J'é- 
» coûte; je reste là très longtemps... souvent je 
» n'entendais plus rien. Eniin , après être resté 
9 plus d'une heure sur le carré... fatigué de ma 

• sotte position... 

» — Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte 
«d'un coup de pied? 

fl — Non, ce n'est pas cela du tout. Je me 
» dis : Ma foi I que ce soit une parente, an 
» oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez!... 
h Et là-dessus je renfonce mon chapeau sur ma 
»tète, et je m'en retourne copier mes acadé- 
»mies. C'est la seule fois que l'amour m'ait 
» tourmenté. 

» — Ah! ah! ce pau\re Dufour, qui appelle 
Bcela être amoureux... Pourtant tu es assez. 
» méhant, de ton naturel, et je m'étoniic ([iie 
» tu n'aies pas cherché à t'assurer si on te 
j) trompait. — Ecoute, il faut se raisonner: 
«cette petite femme me convenait; elle ne me 
" covitait rien, je me suis dit : si je me brouille 



10 MADliLlilAL. 

• avec clic, il l'audra que je inc clieiclie une 
» autre connaissance ; et ma foi alors j.'étais très- 
» occupé de mes études , ça m'aurait dérangé. 
»0n n'est trompé que quand on craint de l'è- 
»trc, mais du moment qu'on se dit : je m'at- 

• tends à tout! ça m'est égal; alors je n'appelle 
» plus cela être tromj)é. — C'est fort heureux 
»de pouvoir prendre les choses comme cela : 
nmoi, quand j'aime, je suis jaloux. — Peut- 
»être même quand lu n'aimes pas? — C'est 
«possible. Et cependant je suis de bonne foi : 
» quand je dis à une femme que je l'aime, c'est 
«qu'alors je l'aime ré<'llement. Tout en étant 
» volage, je suis très-sentimental, je veux de 
» l'amour jusque dans mes liaisons les plus lé- 
«gères... — Oui, c'est comme de la muscade, 
-nlu en as mis purloul. — Je crois que cela vaut 

• mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! 
n Dufour, sans l'amour la vie serait monotone !.. 
)• — \'.\\ bien ! qu'on nie donne à choisir de 
» trente mille livres de rente sans amour, ou 
>' d'une passion éternelle suis argent, et j<' te ré- 
" ponds queje ne balancerai pas. — Tu t'enrepen- 
stirais! — .Tene croi>pns, parce nue... Aie!... 
«prenez, donc garde... C'est ce gros balourd 



«qui iiJL't svs souliers ferrés sur mes bottes... 
» Regnrclc'A-nioi eola.. i^n pousse tout le monilc 
«sans demander excuse. Oh! la bonne tête 
spour mettre dans une basse-eour! » 

Le paysan qui venait de pousser Dufour te- 
nait sous son bras une paysanne, qui tenait de 
l'autre bras un grand dadais, lequel tirait après 
lui une grosse maman, qui traînait trois grands 
garçons et deux jeunes fdles. Tout cela se te- 
nait et ne voulait pas se lâcher, et tout cela se 
ruait à travers le monde, en poussant de gros 
rires et en donnant des coups de coude et des 
coups de pied pour se faire passage. Cette ma- 
nière de se promener dix à douze de front est 
très-usitée par les paysans dans les fêtes cham- 
pêtres. 

'< C'est une bande joyeuse. » dit Vielor en 
riant. — C'est une aval;uiche de manants : si 
"011 ne se rangeait pas, ea vous écraserait! Au 
"diable la fête de Saint-Cloud : je n'y reviens 
■ plus. — Mon ami, on dit cela tous les ans, et 
» on y revient encore pour voir si ce sera ]dus 
» amusant, quoique ce soit toujours la même 
«chose. — Eh bien! efton amour avec trente-six 
» femmes est- ce que ce n'est pas toujours la même 



1-2 MAUELE1^E. 

» clio.sc ? — Ail ! Dulour, quel blasphème ! D'abord 
» aucimc femme ne se ressemble, je ne dis pas 
» au physique, mais au moral, il y a tant de 
«nuanees à observer dans les earactères, e'est 
*si amusant à étudier!... — Ah! c'est pour étu- 
ïdier que tu lais l'amoui'. — Oui, c'est pour 
• mieux connaître les mœurs. — Ah! c'est par- 
»là que tu observes les mœurs... Allons, en 
i» voilà un qui me met son mirliton dans l'œil. 
» Quittons le parc ; allons dîner, hein ? — Soit : 
» allons dîner. » 

Ces messieurs sortent du parc et cnlrcnl à la 
Tète-Noire. Mais à Saint-Cloud, un jour de 
fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La 
cuisine du traiteur est encombrée de monde; 
les marmitons et leur chef ne savent plus où 
donner de la tète ; les servantes crient, se pous- 
sent, et les bons bourgeois de Paris se dis- 
putent une tranche de gigot ou un morceau de 
fricandeau. Quand l'un d'eux est parvenu à 
enkMcr un plat, il l'emporte en triomphe, en 
renversant sur lui une partie de; la sauce; c'est 
encore un des mille agrémcnls qu'olîrc la fêle 
«le Sainl-Cihnid. 

' l'>l-ce que nous allons boxer pour a\oir à 



VVDELRINE. ' lo 

• dîner?» dit Dufour à Victor. — «ÇamVst C|;îi1, 
»s'il le faut absolument, je suis bien de force à 

• emporter un plat d'assaut... Mais, montons 
» au premier, nous tâcherons d'être servis. » 

Pendant que ces messieurs essaient de se 
faire jour dans la cuisine, où l'on était encore 
plus pressé que dans le parc, une grande femme 
maigre, décliarnée , en bonnet plissé et à l'œil 
furibond, venait de saisir les bords d'un plat 
de gibelotte qu'un monsieur emportait au pre- 
mier. Le monsieur avait déjà monté deux 
marches de l'escalier, lorsquela grande femme, 
l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'é- 
criant : «C'est pour moi cela!... c'est pour 

• moi!... Il y a plus d'une heure que je le 
» guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes 
«entrés ici. Mes quatre enfants sont là-haut et 
b meurent de faim... Nous n'avons encore pu 

• nous faire servir que des assiettes, du sel, du 
B poivre et une carafe d'eau... Monsieur, là- 

• chez donc cette gibelotte, c'est pour moi. » 

Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne 

semblait nullement disposé à lâcher le plat ; 

*au contraire, il le lirait à lui d(; toute sa force, 

«'P disMHl : « Pourquoi donc serait-ce pour vou^. 



1 fl MADELEINE. 

» madame? Est-ce que jcn'aipaseuassezdemalà 
obteniiccttc gihLlottcàlaplace d'un poulet que 
Dl'onme promet depuis une heure et que d'au- 
j) très m'ont soufflé? Je vous[trouve plaisante de 

• vouloir mon plat. Lâchez cela, madame! — 

• Non, monsieur, je l'aurai, il était pour moi!» 

Cette dispute avait lieu justement au-dessus 
de la tête de Dulour , qui venait d'atteindre le 
bas de l'escalier. 11 ne voyait pas le plat de gi- 
belotte suspendu sur son chapeau, mais le 
monsieur l'empêchait de monter, et la grande 
femme se jetait sur lui en voulant retenir la 
gibelotte, l-^nnuyé de ne pouvoir plus bouger, 
Dufour repousse fortement la dame au bonnet, 
ainsi que le monsieur établi .^uv l'escalier. Alors 
les deux cembattants lâchent prise, le plat 
tombe sur la tcte de Dufour, et une partie du 
contenu couvre son habit. 

Victor rit aux larmes, moins encore de la 
surprise de son ami que du désespoir qui se 
peint dans les traits de la grande femme en 
voyajit la gibelotte sur l'escalier. Dufour ['rend 
le parti de rire aussi, et ils se rendent dans le 
salon au i»reniier. oii j)eau( oup de gens atla- 
bl(''^ (li<< ni . fu regardant Dufour : « V(»ilà un 



MADEr.F.lMî. 1 5 

• monsieur qui est bien lieurc-ux... il a eu quel- 
» que cliose, lui. » 

Les carafes d'eau étant la seule cliose que 
l'on put se procurer facilement, Dufour lave 
son habit et son chapeau ; puis ces messieurs 
se placent à un ccjin de la table, car il ne fal- 
lait pas se llaller d'en avoir une à soi seul. 
Sur soixante personnes qui étaient attablées là, 
le tiers seulement mangeait, les autres atten- 
daient en regardant d'un (eil d'envie leurs voi- 
sins plus heureux. 

L'autre partie de la table, où les deux amis 
viennent de se mettre, est occupée par cinq 
personnes ; deux jeunes fdles de quatorze à 
seize ans, deux garçons plus jeunes, et un pe- 
tit vieux monsieur poudré, en liabit de ventre-de- 
biche, en culotte à boucles'etbaschinés;toutcela 
est assis devant une pile d'assiettes blanches, 
une salière et des carafes. Faute de mieux, le 
petit vieux paraît disposé à manger la pomme 
de sa canne, qu'il promène continuellement 
de son nez à. sa bouche. 

«Tableau de famille! «dit tout bas Victor à 
Dufour. f — Oui, tableau d'une famille qui est 
• venue se diverlir à Saint-Cloiul. .l'en rirais 



1 MADri.i:i\E. 

»l)irn. si je n'étais pas affamé comme eux. » 

l'jie sixiémo personne vient bientôt se join- 
dre à la famille. Diit'our la reconnaît : c'est la 
grande femme qui avait disputé si longtemps 
Je plat de gibelotte. Elle entre dans la salle 
comme une furieuse, son bonnet de coté, les 
traits renversés et le nez plein de tabac. Klle 
se jette sur une chaise devant le petit homme 
poudré, en s'écriant :« C'est une indignité!... 
>je suis outrée!... Ali! il n'y a plus ni respect 
» ni galanterie chez les hommes ! 

» — Est-ce qu'on t'a manqué, Poupoule?» 
dit le petit vieux en regardant d'un œil effaré 
la pomme de sa canne. « Oui, monsieur, oui, 
»on m'a manqué... Me disputer un plat! i\ une 
• femme!... Je le tenais pourtant, et, certes, je 
»ne l'aurais pas lâché, si une grosse bcte n'é- 
»t:iit venue se jeter entre nous!... Tout est 
)> tombé sur l'escalier. » 

Dufour se contente de regarder Victor en 
souriant, d il continue d'essuyer son chapeau. 
Mais la grande dame est trop exaltée pour faire 
attention à lui. 

« — Tu nv ra]>portes donc rien, maman?» 
«lisent ]('i |)(Mils trareons d'un ton pleuraid. 



ilADELElNE. 17 

• — Rien du tout. Et votre père qui reste là, 
»qui ne se remue pas pour nous avoir à dî- 
»ner!... — Mais, Poupoule, c'est toi qui ma- 
uvais dit de garder les enfants... Veux-tu que 
»je descende à la cuisine? — Oui, monsieur, 
Doui, descendez. Quant ii moi, j'en ai assez... 
» je n'irai plus... Ah! Dieu! j'en ai par-dessus 
• la tête, de votre Saint-Gloud !... C'est pour 
» CCS demoiselles que j'y suis venue; mais elles 
M ne m'y rattraperont pas. Cependant je veux 
j) dîner, je ne sors pas d'ici sans cela. » 

Les deux jeunes fillesse tenaient bien droites, 
les yeux baissés, n'osant murmurer et se plain- 
dre, quoiqu'elles eussent mieux aimé se pro- 
mener à la fête et se priver de dîner que de 
passer les plus belles heures de la journée as- 
sises devant une table sur laquelle il n'y avait 
que des assiettes blanches. 

Le petit monsieur poudré était descendu en 
tenant toujours sa canne à la main, quoique 
rien dans sa personne n'annonçât ([u'il voulut 
s'en servir d'une manière hostile poui se luire 
donner des vivres. La maman grommelait enti ^. 
ses dents, promenant ses regards sur les autres 
et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux 
1. 2 



personnes qui ninngeaient; enfin les petits gnr- 
eons s'amusnicnt i\ mêler le sel avec le poivrCi 

Victor était parvenu à parler à un garçon, il 
lui avait mis cinq francs dans la main, et le 
garçon lui avait assuré qu'il dînerait. Dufour 
essuyait toujours son habit avec son mouchoir, 
regardant de temps à autre Poupoule, dont il 
aurait voulu croqlicr les traits et la pose. 

Dix minutes s'écoulent. « On se moque de 
» nous,» dit Dufour , «ce garçon a pris ton ar- 
»gent, parce que les garçons traiteurs prennent 
«toujours, mais, je gage qu'il ne pense plus à 
»nous. — Et ces pauvres jeunes filles.» reprend 
Victor, « elles sont là depuis plus longtemps 
«que nous, et elles n'osent pas se plaindre... 
«elles me font de la peine. — Moi, leur mère 
«me fait peur; je crois qu'elle me reconnaît 
» pour la grosse bête qui a tait tomber son plat. » 

En ce moment le petit monsieur revient, 
portant quelque chose devant lui. 

« Ah! voilà papa!» s'écrient les petits gar- 
çons, « et il apporte quelque chose.» 

En effet le petit homm(> apportait des verres 
et des couteaux qu'il pose sur la ta!)l(' eu di- 
Sint : • Je n'ai pu av<iir (|iie eel i... inai-^ on 



MADlîI.KINK. 10 

» m'a bien promis que j'aurais peut-être de la 
»matelotte... on est allé pêcher... e'cst en 
»face... nous sommes devant la rivière... 

a — Monsieur Mouron >, » s'écrie sa femme, 
DYous vous laissez berner comme un enfant! 
«vous n'avez jamais su vous montrer; vous 
savez encore le front de nous apporter des 
«couteaux... pourquoi faire, monsieur? pour- 
)>quoi s'il vous plaît? 7— C'est pour couper ce 
«qu'on nous donnera... — Pour couper, pour 
» couper. ..ail! je vois que nous passerons la 
» soirée ici. — Mais, Poupoule, aurais-tu voulu 
» que j'allasse pêcher moi-même? alors je. .. — 
«Taisez-vous, vous me faites mal!» 

M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la 
pile d'assiettes et se remet à 1 ' r la pomme 
de sa canne. Les deux demoiselles ne disent 
rien, mais elles se regardent; ces paroles de 
leur mère : Nous passn-ons la soirce ici , les ont 
fait frémir; elles jettent à la dérobée un coup- 
d'œil sur ce parc dans lequel tant de monde 
se promène et où elles espéraient montrer leur 
belle robe du dimanche"; puis elles reportent 
tristement leurs regards sur cette table devant 
laquelle elles ont déjà passé deux heures. Vie- 



20 MADELEINE. 

tor observe tont cela, il plaint cos deux jeunes 
filles ; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment 
lui inspire est bien pur , car les demoiselles 
Mouron ne sont pas jolies ; elles ressemblent à 
leur mère. 

Le gareon traiteur arrive apportant deux 
plats à la fois : son entrée fait sensation ; cha- 
cun le regarde avec anxiété, on veut savoir à 
quelle table il portera cela. C'est devant Victor 
et Dufour que les deux plats sont posés , ainsi 
que du pain et une bouteille de vin. Madame 
Mouron a fait un mouvement comme pour 
sauter sur les plats , mais elle est retombée 
comme anéantie sur sa cliaise. Les deux jeunes 
filles sont consternées ; les petits garçons pleu- 
rent ; M. Mouron enfonce dans sa bouche la 
moitié de la pomme de sa canne. 

« En vérité, » dit Victor, « il n'y a pas moyen 
» de tenir à cela , Dufour; je suis sûr que tu 
«m'approuveras. »Et sans attendre que son ami 
lui réponde, le jeune homme fait passer de- 
vant la famille Mouron tout ce que le gardon 
vient de leur apporter^ en disant :o Vous per- 
» mettez, madame... 11 y a liop longtemps que 



MADBLliliVE. 21 

«votre famille attend... Moi et mon ami nous 
"tâcherons de dîner plus tard. » 

Madame Mouron ne sait pas où elle en est , 
elle regarde tour-à-tour les plats et Victor, elle 
est tellement saisie qu'elle ne peut encore ré- 
pondre. Les deux demoiselles ont remercié 
avec leurs yeux qui sont devenus presque 
. beaux de plaisir. Quant à M. Mouron , il s'est 
débarrassé la bouche de sa canne et se lève 
pour saluer Victor, auquel Dufour donne des 
coups de pied par-dessous la table en murmu- 
rant : « Eh bien!... qu'est-ce que tu fais* donc? 
»I1 donne notre dîner à présent... 

» — Ah! monsieur,» s'écrie madame Mouron 
qui \ient de retrouver la parole , « ce que vous 
» laites pour nous est d'une galanterie... d'une 
«politesse... mais si vous vouliez partager le 
«diner avec nous?... — Non, madame, non, 
DJe vous remercie; vous n'en avez pas trop 
» pour six , et certainement il n'y en aurait pas 

» assez pour huit , nous pouvons attendre 

r> N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé 
» de diner?... » 

n — Non... je ne suis pas si pressé, «répond 



22 MADELEI^E. 

Dufuur en faisant la grimace ; d'ailleurs il est 
» bien juste que je cède mon dîner à madame , 

• puisque je suis la grosse bète qui a lait tom- 
»ber le plat qu'elle disputait en bas. » 

Madame Mouron se pince les lèvres , elle est 
embarrassée; son mari répond avec bonhomie ; 
« Monsieur, il ne faut pas que cela vous IViclic. 
r Poupoule a dit cela de vous... comme elle 

• l'aurait dit de moi... elle ne m'appelle guère 
«autrement!... — Gela ne m'a aucunement 
«facile, monsieur Mouron; dinez , je vous en 
«prie, uinsi que votre famille; quant à moi, 
ïj'ai reçu une gibelotte sur la tète , je crois que 
«c'est tout cr e je prendrai ici. » 

Comme Dufour achevait ces mots , deux 
nouveaux pers<jtnnag« s entrent dans le salon ; 
ce sont deux petits-maitrcs : l'un , qui est fort 
jeune, s'écrie en apcrccvint Victor :» C'est 
» monsieui- Victor Dalmer. . . Heureuse rcncon- 

• tre!... Vous êtes donc venu aussi à la fcte de 

• Saint-Cloud?» 

Pendant que Victor répond au nouveau venu , 
Dufour examine ces messieurs qui viennent 
d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est 
mis avec beaucoup de recherche; sa hgurc 



MADKLEI-MÎ. 2.S 

n'annonce guère plus de \hv^t ans ; il est joli 
garron , sa tournure est distinguée et sa pliy- 
sionomie expressive; ses yeux, pleins de feu , 
semblent dénoter un caractère ardent, des pas- 
sions vives, et plus d'étourderie que de raison. 
L'autre monsieur est plus posé, il approche de 
la trentaine; c'est un bel homme, bienfait, 
d'une jolie figure, mais dans ses manières, et 
dans l'expression de sa physionomie , il y a 
quelque chose d'affecté , de composé ; on dirait 
qu'il s'étudie à se donner un air noble, distin- 
gué, et qu'il craint de se tromper. Sa mise 
n'est pas entièi'emcnt à la mode : avec un ha- 
bit neuf et un gilet bien frais , il a un pantalon 
de tricot a côtes , qui , à la vérité , dessine très- 
bien ses formes, mais semble avoir été fait et 
porté depuis fort longtemps. 

Cependant ce monsieur se cambre, s'efface 
a\ec une suffisance, une impudence capable 
du faire revenir la mode des pantalons de tri- 
cot. Il jette dans le salon quelques regards dé- 
daigneux, puisse rapproche de son compagnon 
en lui disant : « Mon cher marquis de Bréville, 
»il ne faut pas sonj>er à dincr ici — c'est trop 
»mèlé... trop pi'uple aujourd'hui. Allons chez 



24 MADELEINE. 

«Lcgriel, au moins cela a l'air d'un rcstaura- 

• tc'ur ; on peut s'y reconnaître. 

y» — Avcz-vous dîné, messieurs?» dit le jeune 
homme en re{;ardant Dufour et Victor. — «Pas 
«encore; nous attendons... nous espérons!... 
»Eh bien ! venez avec nous chez Legriel, nous 
» dincrons ensemble, et nous tâcherons de rire 
«un peu. — Qu'en dis-tu, Dulour? — Moi.... 
»oh! je le veux bien! Je n'ai pas été heureux 

• chez ce traiteur-ci ; je suis curieux de voir ce 
«cpii m'arrivcra chez l'autre. » 

C(.'S messieurs se lèvent et se disposent à sui- 
vre les derniers venus. Victor se retourne pour 
saluer la famille Mouron, qui lui fait de grandes 
révérences. Sur un signe de sa femme, mon- 
sieur Mouron tire de sa poche des adresses gra- 
vées et en présente ])lusieur8 à Victor, tandis 
que Poupoule lui dit : tMon mari est coutelier, 
«monsieur; et si jamais nous pouvions, à Pa- 
» 1 is, vous être agréables, nous n'oublierons pas 

• ce que vous avez fait jxxir nous aujourd'hui.* 

A iclor s'incline, met les adresses dans sa 
piichr. et sr hàtc de sui\rc sa société. 



CIIAPITIΠJl. 



QUIiLQlES DETAILS. 



«Qu'est-ce que c'est que ces deux mes- 
sieurs? • dit Dufour en prenant le bras de Vic- 
tor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les 
faisaient changer de traiteur. « Moi, j'aime beau- 
»coup à savoir avec qui je suis. 

» — Le plus jeune est Armand de Bréville, 
• fils du marquis de Bréville, qui eut d'un pre- 
»mier maria{i:c une fdle et le lils qui est devant 
» nous. Ayantperdu sa première épouse fort jeune. 



1^'* 



:26 MAUELELNE. 

>• le marquis se remaria avec une demoiselle 
«noble et jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. 
» AJ. de Eréville ne goûta qu'un an les douceurs 
» de cet hymen ; il mourut des suites d'une chute 
«de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, 
«dans sa terre de Bréville, située auprès de 
)>Laon, en Picardie, où il demeurait avec sa 
» famille. 11 laissa ses deux enfants, alors fort 
«jeunes encore, sous la tutelle de leur bclle- 
»mère. Mais, contre l'usage, ou du moins en 
» dépit de la prévention qu'inspire souvent une 
bclle-mèrc, il paraît que madame de Bréville 
« eut une véritable tendresse pour les enfants 
» de son mari, qu'elle nommait les siens : il est 
» vrai que l'hymen ne lui en avait pas donné 
» d'autres. Elle eut d'eux les plus grands soins ; 
Belle passait sa vie à surveiller leur éducation. 
ïNe quittant jamais la terre de Bréville, où elle 
«avait ])erdu son mari, ne reee\ant que quel- 
«ques voisins, n'allant point dans le monde, 
«madame de Brévilie ne connaissait pas d'au- 
«Ire bonheur que d'avoir auprès d'elle les cii- 
«fants de son mari. C'est d'A.rmand qui' je liens 
«tous ces détails, car je n'ai jamais connu per- 
• sonne d<; sa famille; mais il ne ])arle de sa 



MAÈELlilNE. 23 

» b<;llt'-mère qu'avec attendrissement, et cela 
«fait l'éloge de son cœur. 

» — Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare 
" belk-mère ? — Oui. Elle mourut huit ans en- 
» viron après son mari. Alors un parent éloigné 
» lut nommé tuteur des enfants. Armand fut 
«envoyé au collège, et sa sœur mise dans un 
«pensionnant. Mais depuis quelques mois le 
«jeune homme est majeur, maître de sa for- 
» tune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son 
«tuteur. 11 a un violent amour de plaisir!.... 
» On voit qu'il s'y livre avec ardeur, et qu'il veut 
» se dédommager de la vie sage et rangée que 
» lui faisait mener son tuteur depuis qu'il l'avait 
» retiré du collège. Mais à vingt et un ans il est 
«bien naturel de désirer s'amuser.... C'est la 
» fougue de l'âge !... Cela se calmera. — Est-ce 
» qu'il est fort riche?— Il paraît que M. de Bré- 
« ville avait vingt mille livres de rente. A'ayant 
«pas eu d'enfants de son second niariage, Ar- 
r> mand et sa sœur n'ont eu à partager qu'entre 
» eux. Dix mille livres de rente, c'est fort gentil 
• pour un jeune homme. — Oui, ya serait môme 
«fort gentil pour un homme de trente-six ans. 
« Moi, qui n'en ai qut; trente-quatre, je me Iruu- 



28 M.VDELEINE. 

• vcrais égal au grand-turc si javais dix mille 
«francs de rente, parce que j'ai de l'ordre, de 
«réconomie; et, quoique j'aime à m'amuser, 
» je ne dépenserais jamais plus de mon revenu. 
» 11 m'a fallu donner bien des coups de pin- 
» 'jeaux pour amasser les deux mille deux cents 

■ francs de rente que j'ai maintenant, et pour- 
»tant avec cela je m'amuse, je ne fais pas un 
» sou de dettes ; et il y a des gens qui, avec dix 
«mille francs de revenu, ne se trouvent pas de 
«quoi vivre, doivent de tous côtés, et vont sou- 
» vent en prison. — J'espère qu'Armand ne fera 
» pas ainsi : c'est un bon petit garçon. — D'où 
» le connais-tu? — C'est cbez, ma tante que nous 
«nous sommes liés, l'année dernière; son tu- 
» leur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse 
«pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le 
»vingt-et-un sans rire, et le bçston sans parler. 
«Aimand préférait causer avec moi; il aimait 

■ ma conversation; il m'appela bien vite son 
» ami : ;\ vingt et un ans tu sais qu'on prodigue 
«ce litre-là et que l'on croit à l'amitié comme à 
«l'amour. — Oui, c'est l'iige des illusions. — 
• Cependant, depuis quelque temps je le vois 
«beaucoup moins; je ne lui en fais aucun re- 



MUDF.LEINE. 29 

• proche. Lancé dans le tourbillon des plaisirs, 
» il n'a pas un moment h lui! — Et sa sœur cst- 
»elle jolie? — Je ne la connais pas; elle a deux 
» ans de plus que son frère, et il y a déjà cinq ans 

• qu'on l'a mariée à un gentilhomme nommé 
» M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la 
«province, où Armand n'est pas pressé d'aller 
«les voir. ^ 

» — Maintenant, passons au second person- 
» nage. Quel est ce beau monsieur qui est avec 
» Brévillc? est-ce aussi un marquis? En tout cas, 
1» je croirais que c'est un noble de contrebande. 
» Malgré son affectation à se donner de grands 
» airs , à tenir sa tête en arrière et à regarder 
» tout le monde comme sll cherchait à qui il 
Dveut donner un soufflet, il perce là-dessous 
» des manières de mauvais lieux, des habitudes 

«d'estaminet... C'est un joli garçon mais il 

»a de ces figures — auxquelles je ne voudrais 
» pas prêter de l'argent. . . — Oh ! toi, tu te mé- 
»fies de tout le monde!... Je ne connais guère 
I ce monsieur plus que 'toi. Je l'ai rencontré 
«quelquefois ; il était avec Armand: je sais 
«qu'il se nomme de Saint-Elme; il est très- 
» riche, à ce que m'a dit le jeune de Brévillc. 



."^O MADHLEINE. 

y> — Ah !... pour un monsieur très-riclie, et qui 
»se donne de si beaux airs, il a un pantalon 

• qui n'est guère de saison... Que j'aie un pan- 
» talon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la 

■ bonne heure; on n'}'^ fera pas attention... avec 

• ça que j'ai de ces tournures qui passent dans 
»la foule !... Mais un beau-fils!... un homme 
»qui ne peut pas diner à la Tète-Noire 1... c'est 
» drôle!.... Du reste, il est bien fait, ce mon- 
» sieur, il a de belles rotules ; je suis comme 
«David, je fais attention aux rotules. Mais sa 
> figure ne m'est pas inconnue; il me semble 

• l'avoir vue quelque part.... Je crois que c'est 
«dans un restaurant à vingt-deux sous, où j'al- 
»lais souvent il y a six ou sept ans parce 

• qu'alors je dépensais beaucoup en modèles, 

• en études, et qu'il fallait économiser d'un au- 

■ tre côlé. — Qu'un peintre qui commence^ 

• qu'un homme qui veut économiser aille dîner 
Ȉ vint-deux sous^ c'est fort bien; il y a d'ail- 
» leurs de très-honnètes gens qui ne dînent pas 

• du tout. Mais tu veux qu'un jeune homme 

• riche... M. de Saint-Elme, aille diner là... — 
»()lil c'est qu'alors il ne s»' serait pas donné de 
«grands airs, et même ne s'appelait pas Saint- 



»Elnif ; il y a ao^ gens qui onl un nom pour 
Wicliaque quartier où ils vont. Au reste, je peux 
»me tromper; mais nous voici chez, Lcgriel, 
» tâchons enfui de dîner, ça ne me fera pas de 
» peiné.) 

Ces messieurs venaient d'arriver chez le res- 
taurateur fasliionable de Saint Gloud. La foule 
est lu comme à la Ïcte-Noire, mais non point 
do cette foule qui boxe pour un fricandeau et 
une mat(;lotte ; il y a des équipages à la porte, 
dans la cour. C'est la belle société qui vient dî- 
ner là : remarquez que je dis la belle, et non 
pas la bonne ; c'est que, parmi la belle, il y a 
beaucoup de femmes entretenues Ot d'habitués 
de Frascati ; mais enfin l'élégance, la tournure, 
les formes séduisantes sont là, et c'est beau- 
coup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît, 
et je n'ai pas toujours besoin de chercher à sa- 
voir ce qu'elle cache. On me dira quq, sous une 
enveloppe grossière, je puis trouver un fort ga- 
galarit homme; je n'en doute pas, mais je pré- 
férais pourtant h; trouver sous des formes ai- 
mables. 

M.- de Saint-Elmo entre le premier chez le 
irnitcur en disant : «Messieurs, laissez.-moi 



82 MADELEINE. 

• faire... je vous réponds que nous aurons un 

«cabinet. . J'ai les garçons à mes ordres iei 

»j'y ai dîné si souvent!... c'est un traiteur qui 
» a plus de mille écus à moi. 

» — S'il a dépensé mille écus ici, »se dit Du- 
four, « ce n'est donc pas lui que j'ai vu A mon 
» oJjdinaire de vingt-deux sous ? » 

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur 
nom de baptême ; il crie, s'emporte, veut un 
cabinet, à tel prix que ce soit ; il fait venir le 
maître de la maison. Celui-ci arrive, croyant 
que c'est un prince qui est descendu chez lui, 
parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se 
permettre de faire autant de tapage. 

«Comment! mon cher ami,» dit M. de 
Saint-Elme, «vos garçons me répondent qu'ils 

• n'ont pas de cabinet; me dire cela, à moi, 
» qui viens toutes les semaines chez vous dé- 

• penser un argent fou... Allons, cela ne peut 
» pas être ainsi. » 

Le restaurateur regarde le grand monsieur, 
comme on regarde quelqu'un dont on cherche 
en vain à se rappeler; mais comme le bruit, la 
suffisance en imposent toujours (surtout chez 
les traiteurs), on met tons les garçons sur pied. 



MADELEINE. 33 

et on parvient à trouver un petit salon libre 
pour les quatre convives. 

«Vous le voyez, messieurs,» dit le jeune 
Bréville en se mettant à table, «il ne fallait que 
«suivre Saint-Elme... Je ne sais pas comment 
»il iait, mais rien ne lui résiste ; il réussit à tout 
«ce qu'il veut!... 

» — Oh!... cela tient à beaucoup d'iiabitudes 
»de ces sortes de maisons.» répond le grand 
«monsieur en se balança.nt sur sa chaise. * FJi! 
« mon Dieu ! messieurs, quand vous aurez coin- 
» me moi mangé deux on Irois cent mille IVancSà 
» vous ne serez pas phis empruntés pour vous 
» faire servir. 

« — Je réponds bien que je ne les mangera* 
«pas » se dit Dufour. «Peste, voilà un homme 
»qui parle de cent mille francs comme je par- 
«lerais d'un rouleau de pièces do quinze 
)» sous î » 

Et le peintre prend la carie, fronçant le sour- 
cil à l'article des prix. Mais Saint-Elme a d(''jà 
donné des ordres au garyon, et la carie n'a pas 
été consultée. 

« Voilà un homme avi'C lequel nous allons 
«nmis enfoncer, » dil tout bas niil'our à Victor. 
I. 3 



su MADELEINli. 

f — Allons , mon ami , pour une fois , tu n'en 
» mourras pas... — C'est juste, je n'en mourrai 

• pas; mais au moins je veux bien diner. » 

On sert à ces messieurs les mets les plus re- 
cherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse 
aller aux plaisirs de la table ; cependant , tout 
en portant à ses lèvres son verre plein de 
beaune , première qualité , il se dit encore : 
« Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme- 
» là va vite !. .. Il faudra donner bien des coups 

• de pinceau pour réparer le dommage! » 

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, 
ne rêve que plaisir : il a plusieurs intrigues en 
train ; il espère trouver le soir, au bal du parc , 
une des plus jolies femmes de la Chaussée- 
d'Antin, qui a promis de lui sacrifier un Anglais 
qui l'accable de présents, mais qui lui donne le 
spleen. Victor sourit aux transports amoureux 
d'Armand ; quoique jeune encore , Victor con. 
naît les femmes, mais il ne parle jamais de ses 
triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas 
amateur de femmes entrenues, telles à la mode 
qu'elles soient ; il sait que si l'on trouve le 
plaisir avec ces dames, on y rencontre bien ra- 
^.ement l'amour. Mais il ne veut pas cherchera 



MADELEINE. 35 

désabuser Armand sur le sentiment qu'il croit 
avoir inspiré à plusieurs dames galantes ; il 
pense que le temps se cliargcTa de ce soin. 

Dufour cause peu : prévoyant que le dîner 
lui coûtera cher, il veut au moins s'en donner 
pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. 
C'est presque toujours Saiat-Elme qui parle ; 
c'est lui qtii tient le dé; il ne laisse jamais lan- 
guir la conversation; il sait tout; a été partout. 
Peinture, musique, poésie, botanique, astrono-» 
mie, histoire, philosophie, nécromancie, il 
parle sur tout cela avec une facilité, une ai- 
sance qui étonnent, un aplomb qui entraîne, 
et, jetant dans sa conversation les mots techni- 
ques, les termes de l'art, il achève d'étourdir, 
d'éblouir son monde. 

<- 11 est fort aimable et fort instruit, » dit 
tout bas Victor à Dufour. « — Ou il a au 
h moins terriblement d'assurance , » répond 
l'artiste. 

En causant science , beaux-arts ou modes , 
M. de Saint-Elme trouve toujours l'occasion de 
parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie ac- 
trice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on 
cite un poème nouveau , il en connaît beau- 



36 MADELEINE. 

coup l'autour, il lui a d<tnné fréquemment des 
conseils pour son ouvrage ; il y a même de- 
dans une foule de vers qui sont de lui ; nomme- 
t-on un grand personnage , il le connaît parti- 
culièrement; il va chez les ministres sans de- 
mander d'audience; il dispose des places , des 
emplois ; il n'y a que pour lui qu'il ne veut 
rien. 

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme 
les bonnes femmes écoutent un pharmacien. 
Victor laisse parler Sairrt-Elme; il sourit quel- 
quefois, mais son sourire n'a rien de méchant. 
Dufour ne montre pas autant de crédulité , il 
examine Saint-Elme d'un air ironique, et mur- 
mure entre ses dents : « Est-ce que cet homme- 
» là nous prend pour des imbéciles ? » 

En regardant un moment à la fenêtre qui 
donne sur le parc, Armand s'écrie : « Voilà de 
» Monteclair qui passe ! — il est avec une fort 
• jolie femme... 

> — Ah ! oui, je la connais — je sais ce que 
«c'est, » dit Saint Elme d'un air malin après 
s'être jx'nché vers la fenêtre, « c'est une petite 
afeiniiie fort passionuêc dans le tête-à-tête 



MADELEINE. &7 

• mais rien à dire après... point d'esprit , point 
ode finesse... J'en ai eu bien vite assez. 

» — Monteclair a un habit parfaitement fait 
» et qui. lui va fort bien, » reprend le jeune de 
Bréville en regardant toujours dans le parc. 

» — Oui, répond Saint-Elme ; «je lui ai pro- 
» curé mon tailleur, auquel je donne souvent 
» des idées pour les couleurs, les coupes qu'il 
«faut changer. 

» — C'est sans doute vous, monsieur, qui lui 
» avez donné l'idée de votre pantalon , » dit 
Dufour avec un grand sang-froid et en se ser- 
vant une seconde fois de la charlotte aux con- 
fitures. 

Le bel homme se pince les lèvres et semble 
un instant déconcerté , mais il reprend bien 
vite son air d'aisance et répond : « Oui... c'est 

• moi qui ai voulu faire reprendre les pantalons 
»de tricots; je trouve que cela est fort joli.... 
» et quand on est bien fait, cela sied. 

. M-, 'm'.?,' ., 

» Je SUIS fort aise qu'on en reporte ; j en 
» avais un tout pareil au vôtre il y a neuf ans... 
» si les rats ne l'ont pas mangé , je le remettrai 
» cet hiver. . . » 



38 M.VDELElMi. 

Sainl-Ulmc s'empresse de changer la conver- 
sation ; bientôt il demande du cliumpagne. 

n Du Champagne! » dit Dufour , «mais il 
» doit être fort cher ici. — Que nous importe , » 
répond Saint-Elmc , « pourvu qu'il soit bon ! 
» — Messieurs, il m'importe, à moi!.... Je ne 
«suis pas un millionnaire!...- je suis un mo- 
» deste artiste, un peintre de paysage: j'aime 
» beaucoup à m'amuser, mais pourtant je ne 
» puis pas trancher du grand seigneur... 

» — Monsieur , » dit Armand de Bréville en 
s'adressant d'un air gracieux à Duiour, « j'es- 
» père que vous voudrez-bien me permettre, 
» ainsi que Victor , d'être aujourd'hui votre 

• amphytrion : je vous ai emmené d'où vous 
» étiez, il est bien juste que je vous offre à dîner. 

» — Monsieur, » répond le peintre eu s'incli- 
»nant, je \ous remercie beaucoup de votre poli- 
» tcssc, mais je n'accepte jamais à diner que des 
» personnes que je connais, et je n'ai pas encore 
» l'avantage d'être de vos amis. — J'espère que 
» vouii Noudrez bien le de\enir, monsieur. — 
«C'est beaucoup d'honneur (pie vous me laites, 

• mais aU)rs seulement j'accepl«Tai vos invita- 



MADlîLlilMi. 39 

• lions. — Ah! monsieur Dufour.... je vous en 
» prie. . . 

» — Mon cher de Brévilie, » dit Victor en in- 
terrompant le jeune homme , » vos instances 
» seront vaines, vous ne connaissez pas Dufour ; 
»il est fort bon garçon , mais un peu suscep- 

• lible, surtout quand il ne connaît pas lesper- 
> sonnes. Je suis cette fois de son avis : que 
» vous nous invitiez à déjeuner , à diner chez 
«vous tant que vous voudrez, c'est fort bien ; 
» mais en partie de campagne, de plaisir il faut 
» toujours que chacun paie son écot ; on est 
«plus libre alors, et on s'amuse mieux.—' 

• Allons, messieurs, je n'insiste plus. » 

Pendant celte conversation, M. de Saint- 
Ehnc a demandé des cure-dents et a paru très- 
occupé de sa bouche. On apporte du Champa- 
gne ; il le verse , en donnant à ces messieurs 
des leçons sur la manière de faire sauter le 
bouchon. 

On demande la carte : elle se monte à GG 
francs. Victor et son ami jette chacun 17 francs 
sur la table ; Dufour remarque que le bel 
homme ne jelle rien, et se hâte de se lever, 
la'ssant le jeune de Brévilie solder le gaiyou. 



40 MADKLEINE. 

Le jour commence à tomber lorsque ces 
messieurs retournent dans le parc. Us se diri- 
{;ent vers le bal. qui est commencé depuis 
longtemps. Il y a foule à la danse, où la société 
est très-mêlée. Ce n'est que lorsque la soirée 
est avancée que les bals champêtres devien- 
nent jolis, parce qu'alors ils ne se composent 
plus que de personnes à équipages et de celles 
qui habitent des campagnes aux environs. 

Armand cherche la jolie femme qui lui a 
donné rendez-vous. Le beau Saint-Elme semble 
bien aise de se faire voir. 11 entraîne \o jeune 
Bréville à travers la foule, perce les grou- 
pes traverse les quadrilles, et ne demande ja- 
mais excuse. 

« Mon cher Victor, » dit Dufour après avoir 
traversé deux fois le bal , « est-ce que tu tiens 
r> à rester ici ? — Pas du tout 1 — Quant à moi, 
rje t'avoue, que jenc me soucie pas d'avoir l'air 
«d'être le carlin de M. de Saint-Eline. Je suis 

• venu à Saint-Cloud poiu- nranuiscr : allons 
» dans le parc ; laissons ces messieius. \a' plus 

• jeune ne pense ([u'à ses amours; ([uant à 

• l'autre... je crois qu'il est dillieile de savoir 
»ce qu'il pense. — M. de Saint-Elmc ne te 



MADELEINE. ftl 

• plaît pas?^ — C'est que je trouve qu'il a une 
B suffisance qui frise l'impertinence. — 11 a de 
» l'esprit. — Oui... ou du moins il a du jargon, 
» de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la 
*même chose. Combien de fois, dans le monde, 
» n'ai-jc pas entendu vanter l'esprit de gens qui 
«n'avaient que ce babil , ce jargon de société , 
n sous lequel on est tout étonné de ne trouver 
» que du vide lorsqu'on veut creuser plus avant! 
» — Tu conviendras, au moins, qu'il est in^s- 

xtruit, qu'il a des connaissances? — Des 

«connaissances!... parce qu'il parle surtout et 
» qu'il se sert adroitement des mots techniques, 
«c'est le langage desartistes, des ateliers... cela 

• ne me prouve pas encore qu'il soit véritablc- 
» ment instruit. Ceux qui le sont réellement 
» n'ont pas l'habitude de vous jeter ainsi leur 
«science au 'nez... ils la gardent pour eux. 
» Mais beaucoup de gens apprennent la super- 
» ficie des choses pour pouvoir parler de tout , 
«faire les connaisseurs , et imposer à la multi- 
«tude, qui accorde toujours de l'esprit, de l'éru- 
» dition aux bavards, tandis que c'est justement 
«des bavards qu'il faut se méfier, parce qu'ils 
«sont naturellement menteurs. Je ne dis pas 



ll'2 MADELEINa. 

• que M. Saint-EImc ne soit point un homme 
» d'esprit et qu'il n'ait pas vraiment de l'intruc- 
ïtion; je ne le connais pas encore assez pour le 

• juçer. Je trouve seulement qu'il tranche sur 
itout et vous coupe à chaque instant la parole 
» pour débiter des fadaises ou des histoires 
» qu'il semble faire en parlant. Toi , tu écoutes 

• cela avec un sang- froid étonnant; tu as l'air 
» de croire tout ce qu'on te dit. 

» — Et pourtant, mon cher Dufour, je ne 

• suis pas plus crédule que toi ; mais que veux- 
» tu , cette habitude de vous couper la parole 

• est si commune dans le monde!... Il y a tant 
» de gens qui se croient apparemment seuls 

• bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais 

• laisser parler les autres!... Il y en a qui le 

• font sans intention, sans s'apercevoir de leur 
» manque de savoir vivre; ce que vous leur con- 
» tez ne vaut jamais ce qu'ils vont vous dire. Si 
«vous parlez d'un événement qui vous est ar- 

• rivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix évé- 

• nenients beaucoup plus drôles, et il ne vous 

• laissent pasle temps d'achever pour vous conter 
)' les leurs. Ah! mon pauvre Diifour, s'il fallait 

• se fâcher de tout cela, ou aurait trop à faire! 



MADliLlilNK 43 

«Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les au- 
»tres dire; et, ee qu'il y a de mieux, c'est que 
» j'ai l'air de les croire. Ça leur fait tant de plai- 
» sir et à moi si peu de peine... TiC mot de made- 

• moisellc Gaws.smpeut s'appliquer souvent. — 
» Je n'ai pas ta patience ; je ne suis pas bavard, 
«mais quand je parle, je veux qu'on me laisse 
» finir... — Ah! c'est entre amants qu'il est per- 
» mis de s'interrompre.. . de se couper la parole! 
«Cela prouve qu'on a beaucoup de choses à se 

• dire. — C'est juste.... Entre époux on ne se 
»la coupe jamais !... » 

Tout en causant, Victor et Dufour se sont 
éloignés du bal. La grande allée du parc com- 
mence à être moins cohue. Les habitants de la 
rue Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent 
ouvrir de bonne heure leur boutique le lende- 
main, sont déjà en coucou sur la route de Pa- 
ris. Beaucoup de couples vont achever la fête 
dans une partie du parc moins fréquentée; il 
ne reste plus que la grosse gaîté en déshabillé, 
en bonnet rond, se promenant encore par ban- 
de de dix ou douze, comme le matin; puis les 
jeunes gens qui veulent faire des farces, comme 
M. Pinçon , puis les grisctlcs qui cherchent 



hll MADELEINE. 

des aventures; puis les garçons tailleurs qui 
chantent en chœur ; puis enfin les personnes 
qui veulent respirer l'air, après n'avoir pris que 
de la poussière. 

« Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé 
«vingt francs aujourd'hui? » dit Dufour en ta- 
tant son gousset, « dix-sept pour diner, deux 
«francs de voiture, et vingt sous de macarons 
»à la reine... — Et tu ne t'es pas amusé pour 
» ton argent?... — Je ne dis pas ; mais vingt 
» francs, et nous ne sommes pas encore à Pa- 
• ris!... Toi, tu es riche... tu as un père qui a 
«huit mille livres de rente!... tues fils uni- 
»quc... tu t'en moques... — Dieu merci! mon 
«père, quoique âgé de soixante ans, se porte à 
j) merveille; j'espère bien ne pas hériter de 
«longtemps! — Je le crois... Je connais ton 
cœur ; je sais que tu aimes tendrement ton 
x père. Mais je veux dire que M. Dalmcr, qui 
» vit retiré dans sa campagne près d'Orléans, ne 
«dépense pas le quart de son revenu, et qu'il 

«l'envoie de l'argent quand tu en veux — 

«Oh! quand je veux!. . c'est beaucoup dire!.. 
» Mon père n'est pas content de moi, parce que 
«je n'ai pas voulu épouser une demoiselle fort 



MADELEINE. 05 

• riche qu'il me destinait... Elle n'était pas 

• mal... mais des manières de province et une 
«prétention!.... Cela ne me convenait pas. 
«D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... 

• Tiens, vois donc ces deux femmes devant 

• nous; leur tournure est assez gentille. — Oli! 

• ce sont des grisettes... et moins que cela 

• peut-être. — Doublons le pas pour voir leur 

• Oguçe. » 

Les deux amis marchent plus vite pour dé- 
passer deux femmes en chapeaux de paille, et 
mises assez, modestement, qui se promenaient 
dans le parc, s'arrêtant souvent devant les bou- 
tiques, et causant assez haut pour être enten- 
dues à quelques pas. 

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient 
la promenade, il n'était pas facile de distin- 
guer des traits sous un chapeau. 

« Elles' sont laides , >» dit Dufour. « — Non, 

• elles sont gentilles,» dit Victor. « — Deux 
» femmes qui se promènent sans homme à 

• près de dix heures dans le parc de Saint- 
«Gloud, ça ne peut pas être grand'chose. — 
» Que nous importe? nous ne voulons pas en 
» f;iire nos maîtresses... mais nous pouvons riie 



oiin instant avec elles. — Pour rire un ins- 
»tant, passe!... Quant ^ moi, ça n'ira pas plus 

• loin. — Restons à côté d'elles... nous les 
I) entendrons causer. 

D- Lisa, il faudra bientôt nous en aller... 
BJe crois qu'il est tard... — Oh! nous avons le 
» temps!... pour une fois qu'on \ient à une 

• Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un 
»peu!... tant pire, nous sommes parties de 
«Paris à six heures, nous sommes arrivées à 
«sept et demie; à peine si nous avons vu quel- 
s que chose!... attends que je m'achète du 
spain d'épices. — Tu en as déjà mangé 

• deux morceaux. — J'en veux encore, tant 
» pire ! » 

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain 
d'épices qu'elle mange en se promenant. Pen- 
dant qu'elle a fait celte emplette, pour mieux 
voir ces demoiselles, "Victor a acheté des maca- 
rons, et Dufour un mirliton. 

« Eh bien ! tu les as vues, » dit Victor; « elles 
a ne sont pas mal. — Pas bien non plus!... — 
»Tu es trop difficile. — Tu ne l'es pas toujours 

• assez, toi. — Parbleu! pour ce que j'en veux 

• faire... Chut... écoutons... on parle... 



MADELEINE. kl 

» — Comme ce monsieur dans le coucou 

• était galant avec moi ! je suis sûre que c'était 

• un homme comme il faut, il sentait le musc! 
» — Oh! qu'est-ce que ça prouve? mon cousin 
i le coiffeur sent toujours la vanille et le jas- 
»min, ça ne l'empêche pas de battre sa femme 

• et ses enfants et d'être un mange-tout. — Oh! 
»ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce 
» n'est plus du tout la même chose. Si tu n'a- 
»vais pas eu l'air si maussade avec l'ami de ce 
«monsieur... certainement que... enfin... ces 
>» messieurs nous auraient peut-être procuré 

• beaucoup d'agrément ce soir... — Ah! bien 

• obligé!... il était gentil l'ami... il avait des 
«mains noires comme un chaudron... Moi, 

• si je fais une nouvelle connaissance, je veux 

• d'un amant qui ait des gants; c'est ça qui est 

• distingué! — Oh! Estelle, tu fais la bé- 
» gueule... on ne peut jamais s'amuser avec 

• toi!... Dieu, comme ce pain d'épices me 
» creuse !. .. j'ai toujours faim ; je vais en ache- 
» ter encore un morceau. — Tu te feras mal. 
» — Tant pire. 

» — Mon cher Victor^ »dit tout bas Dufour, 
«je te préviens que je ne ferai pas la cour à 



/l8 MADELEINE. 

• celle qui man^o tant de pain d'épices... ça ne 
» me séduit pas du tout. — Attends... elles 
» s'aperçoivent que nous nous arrêtons encore. 
» — Oli ! tu peux te présenter avec tes maca- 
»rons ; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, 
>je vais leur parler en musique. » 

Les deux demoiselles se remettent à mar- 
cher, mais en parlant plus bas cette fois. Du- 
four joue Femme sensible sur son mirliton, et 
Victor croque des macarons en s'écriant : «Voilà 
«des massepins délicieux!... 

s — Dieu ! qu'il fait beau ce soir ! » dit made- 
moiselle Lisa après avoir jeté un petit coup- 
d'œil de côté. « — Oui, mais je veux m'en al- 
»ler... Demain nous nous éveillerons tard, et 
» madame nous grondera. 

» — Ce sont des femmes de chambre ! » dit 
Dufour en interrompant son air. 

Bah !» reprend celle qui mange du pain 
d*éj)ices, « nous arrivons toujours les premières 
» au maj;asin. 

B — Alors ce sont des bordeuses de souliers,» 
dit le jx-inlre, et il abandonne Femme sensible 
pour jouer: 6"c67 Jr//////y/ bi Sii'nil C'irp'ni^ dkui 
ronsin. 



MADELEINE. /jO 

« D'ailleurs, » reprend mademoiselle Lisa, 
« on peut bien s'émaneiper une fois par lia- 
»sard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... 
«Madame n'en trouvera pas des douzaines 
» comme moi pour trotter avec des carions dans 
» tous les coins de Paris. 

» — Ce sont des modistes, b dit Victor. 

» — Alors c'est une autre chanson il faut 

«jouer ; Tu n'auras pas ma rose. 

» Qu'est-ce donc que ce flutuyot qui nous 

• poursuit avec son mirliton? » dit mademoi- 
selle Estelle. « — Ma chère .. ce sont des mcs- 
» sieurs très-bien couverts. .. ils nous suivent 

• depuis mon troisième pain d'épices... nous 

• avons fait leur conquête.... tiens-toi donc 
«droite... s'ils pouvaient nous ramener en voi- 
»turc!... — Ah! moi, j'ai peur des hommes le 
»soir!.... — Est-elle bête!... est-ce qu'un 
» homme est autrement fait h' soir que le jour ?» 

Pendant ce dialogue , qui avait été dit très- 
bas, Victor a ouvert son sac de macarons; il 
vient le présenter à mademoiselle Lisa, en lui 
disant : « Si vous vouliez, en accepter quelques- 
»uns, mademoiselle, je les ai achetés à votr<' 

• intention. » 



50 MVDKI.EIXE. 

Mademoiselle Lisa fait quelques farons, mais 
enfin elle plonge sa main clans le sac de maca- 
rons; son amie en fait autant, et la connais- 
sance est bientôt établie. Pendant que Victor 
cause avec les deux demoiselles, Dufour s'obs- 
tine à rester en arrière et à jouer du mir- 
liton, quoique son ami lui fasse signe d'avan- 
cer. 

* Vous êtes seules h Saint-Cloiid, mesdemoi- 
» selles? »dit Victor. « — Oui, monsieur... nous 
«sommes seules par accident... nous devions y 
«trouver neuf personnes de notre magasin... 
» elles auront été retenues. — Vous êtes dans 
»le commerce, mesdemoiselles? — Oui, mon- 

» sieur, nous sommes découpcuses — Ah! 

«TOUS découpez des images? — Oli ! c'tc bê- 
»tise! » dit mademoiselle Estelle; mais sa com- 
pagne lui donne un coup de coude dans le 
côté et reprend : « Nous découpons les bordu- 
»res de châles, monsieur; et vous... êtes-vous 
«dans le commerce? — Mais non, je ne fais 

• rien. — C'est un étal bien plus amusant 

» Est-ce qu'il] est avec vous ce monsieur qui 
«joue du mirliton!... — Oui... c'est un musi- 
Bt'icii (le l'Opéra Il l'init toujours qu'il joue 



MADELEINE. 51 

»de quelque chose. — Dufour, viens donc of- 
» frir un bras à mademoiselle... on sait bien 
«que tu es un excellent musicien, mais il ne 
» faut pas te fatiguer ainsi. — Oh! ça, il est sur 
» que si ce monsieur continue, il n'aura plus de 
» vent en arrivant à Paris. » 

Dufour se décide à s'approcher de made- 
moiselle Estelle, î\ laquelle il adresse quelques 
mots; mais bientôt il se penche vers Victor, 
et lui dit à l'oreille : « Ah ! mon cher ami... la 
» petite de gauche sent l'échalotte d'une ma- 
«nicre ignoble!... Qu'est-ce que ça fait. .. le 
«soir... — Le soir, l'odeur est la même!... — 
«Nous allons leur faire prendre des petits ver- 
»res, ça leur ôtera ce goût-là. — J'aimerais 
» autant quitter tout de suite ces demoiselles. 
» — Eh! non, elles nous feront rire en revc- 
»nant... — J'espère que tu ne veux pas étu- 
» dier les mœurs avec celles-là?... » 

On était alors revenu près du café. Victor 
offre d'y entrer; il fait asseoir les deux demoi- 
selles à une table en dehors, et leur propose 
du punch ; mais Lisa dit qu'elle meurt de soif 
et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent 
sur la corbeille d'échaudés ; tout en les ava- 



^2 MADELFIXE. 

lant, mademoiselle Lisa s'écrie :« C'est dom- 
» mage qu'on ne donne pas de pain d'épices 
«ici; c'est bien bon avec la bière. » 

Victor ne répond rien, mais il quitte la ta- 
ble, et, au bout de quelques minutes, revient 
avec un énorme rond de pain d'épices qu'il 
présente à mademoiselle Lisa. Celle-ci, pour 
prouver qu'elle est sensible à cette galanterie, 
attaque sur-le-cbamp le grand rond, et Dufour 
dit tout bas à Victor : * Tu lui en fais trop 
>> manger... ça finira mal. » 

La conversation s'anime : Victor aime à faire 
babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas 
la bouche; l'autre est moins bavarde, mais 
le peu qu'elle dit annonce plus que de la sim- 
plicité. 

« Bête comme une oie et empoisonnant l'é- 
«clialotte, c'est gentil!... » dit Dufour; jolie 
» trouvaille à ramener à Paris.... j'aimerais 
» mieux donner le bras à madame Mouron. » 

Ces demoiselles consentent à accepter des 
petits verres pour faire couler la bière, et en- 
suite du punch ]iour faire jnisser les petits 
verres. Le grand rond de ]r,\\n d'épices dispa- 
rait avec lout cela, d ma(l''ni<)isell(< Lisa de- 
t 



MADIiLELNE. 53 

mande au garçon des gâteaux de Nanterrc ; 
mais on ne peut lui en procurer. 

« Vois donc l'heure qu'il est, » dit Dufour; 
« si nous n'allions plus trouver de voiture! — ■ 
«Allons-nous-en bien vite! » dit mademoiselle 
Estelle, 

Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre 
son bras qu'elle accepte. Mademoiselle Estelle 
reste immobile devant Dufour, qui jure entre 
ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend 
son parti, il saisit le bras de la demoiselle ,' et 
la fait marcher au pas redoublé à travers le 
parc. 

11 est onze heures passées, le dernier coucou 
vient de partir au moment où les deux couples 
arrivent sur la place ; il n'y a plus que des voi- 
tures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. 
Dufour jure comme un damné, Victor rit, ma- 
demoiselle Estelle pleure en disant à S(mi amie: 

• Là! c'est ta faute aussi... tu n'en finissais pas 

»de manger!... — Eh ben! (;st-clle bête! 

«elle pleure, à présent nous reviendrons à 

»pied... tant pire!... il fait beau , ça nous pro- 

• mènera. 

» — Oue le diable l'emporte avec tes aven- 



54 MADELEINE. 

nturesl » dit Diîfour à Victor. « J'ai envie de 
«pleurer aussi.... moi.... — Veux-tu coucher 
«ici? — C'est cela avec des découpeuses, pcut- 

»ctre! j'en serais bien fàclié! Allons! en 

nroutCv puisqu'il le faut... mais si je puis, en 
h chemin, attraper une place de lapin, je ne la 
B manquerai pas... — Et tu m'abandonnerais, 

• n'est-ce pas?... Ah! tu en es capable! » 

Pendant que ces messieurs se parlent, ma- 
demoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots 
à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté 
où la lune n'éclaire pas. Dulour se retourne, 
et, ne voyant plus les deux grisettes, s'écrie : 
« Elles ne sont plus là!... khi mon ami! il ne 

«faut pas les attendre; sauvons- nous! — 

«Mais ce serait mal de les laisser ainsi — 

» Oh! parbleu !... elles sont bien venues sans 

• nous !... En roule ! » 

Et Dufour se met en marche vers Paris ; Vic- 
tor le suit, tout en le priant de s'arrêter. Mais 
ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils 
entendent crier : « N'allez donc pas si vite!... 

• nous voilà!... » 

Dufour double le pas ; c'est en vain, ces de- 
moiselle les atteignent. « Conimeul ! vous étiez 



MADELEINE. 55 

»cû arrière, mesdemoissellcs?» dit le peintre : 
t j'étais persuadé que vous étiez devant, et 
» nous courions après vous. 

» — C'est Estelle qui s'était trouvée incom- 
• modée. — Non , c'est toi , Lisa! — Et toi 
» aussi ! 

» — Il ne faut pas vous quereller pour cela , 
» mesdemoiselles , » dit Victor : « il n'est pas 
«défendu d'être indisposé... Mais prenez, mon 
«bras et continuons notre route. » 

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur 
offre; on se remet en marche. Dufour, de fort 
mauvaise humeur de soutenir mademoiselle 
Estelle, la fait aller très- vite. 

« Si lu nous jouais un peu de mirliton , » dit 
Victor, cela embellirait notre voyage. — Non , 
«je ne suis plus en train. — Alors ces demoi- 
» selles devraient nous chanter quelque chose. 
» — Oh! je n'ai pas envie de chanter, moi... ce 
«pain d'épices me fait un drôle d'effet!.... Et 
»toi, Estelle! — Moi , c'est le punch qui m'a 

» bouleversée Quand on n'est pas habituée 

» aux choses fortes !. . . 

» — Je prévois que nous allons faire une 
» route bien agréable, «dit tout bas Dufour. 



56 MADELEINE. 

Arrivées à Boulog:ne , ces demoiselles veu- 
lent s'arrêter pour reprendre haleine. On s'ar- 
rête; elles disj[)araissent. Alors Du four prend 
encore sa course, malgré les prières de Victor 
(pu" le suit cependant. Mais bientôt ces demoi- 
selles les rrj()i{:;nent. Dans le bois de Boulogne, 
nouvelle station , nou\elle disparition des gri- 
seltcs, nouvelle fuite de Dufour, qui est encore 
rattrapé. 

« roiu'quoi donc partez-vous toujours sans 
»nous?» dit mademoiselle Lisa. « — Ma foi! 
»il paraît que ce soir j'ai des cblouissements , 
»je me figure vous voir courir d(!vant... n'est- 
»ce pas Victor? — Oui, je l'ai cru aussi ! <> 

Dans les Champs-Llysées , ces demoiselles 
veulent encore s'arrêter. Cette; fois, dès qu'elles 
sont éloignées , Dufour se met à courir de 
toutes ses forces ; Victor (.-n fait autant. Ils ar- 
rivent , sans avoir repris baleine, à la place de 
la Révolution, 

n Pour cette fois , nous sommes sauvés! » 
s'éirie j)ufour. « Ab ! respirons un peu! J'es- 
)' père qu'elles ne nous radraperont plus.... — > 

— Ab! ab ! ces jviuvres filles! les laisser 

• dans les Cbainps-Élysées!... à cette heure!... 



MADELEINE. 57 

» — Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne 

• seraient- elles pas revenues seules?. .. Parbleu! 
» on ne les enlèvera pas; et, si eela arrivait, 
1- elles en seraient enehantées. — C'est un trait 
» (1 écolier que nous leur faisons là! — Ça leur 
» ajiprendra à se mélier du pain d'épices. En- 
» suite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne 
» nous convenaient pas du tout. — Crois-tu que 
«j'aurais voulu pousser plus loin la connais- 
«sance ! — Olil c'est qu'avec ta manie de vou- 

» loir étudier les mœurs tu veux observer 

«tant de choses !... — Tu te trompes, Dufour. 
» Je ne crois pas que nous ayons fait du mal 
» en causant, en riant avec ces deux ^risettes, 
j»et mes intentions se bornaient à cela. N'imite 

• pas ces censeurs austères, ces tartufes de 
» mœurs qui jettent les hauts cris pour les 
«moindres plaisanteries, voient du libertinaj^^c. 
» de la séduction dans tout, et vous gratifient si 
«vite du nom de mauvais sujet. En général, 
» ces gens, si sévères en apparence, valent beau- 
«coup moins au fond que ceux dont la con- 
«dnitc les scandalise si fort. L'homme qui ca- 

• chc ses penchants sous un masque hypocrite, 
«qui calcule ses séductions, menace la femme 



58 MADELELMî. 

«qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut 
«plus, cet homme-là est, ù mon avis, le vérita- 
nble mauvais sujet. 

» — Eh ! mon Dieu ! mon cher Victor, ne te 

«fâche pas! je ne me fais nullement ton 

» censeur Est-ce que je vaux mieux qu'un 

«autre, moi? et si ces petites découpeuses 

«avaient été jolies! mais elles ne l'étaient 

«pas. Adieu... Voilà ton chemin... et voilà le 
«mien. » 

Les deux amis se séparèrent. Victor rentre 
chez lui ; mais en se déshabillant il fait tomber 
de sa poche plusieurs cartes : ce sont les adres- 
ses de M. Mouron. 

Il lit : Au ra&oir cfui coupe tout seul^ Mouron ^ 
coutelier , fait tout ce qu'il y a de plus nouveau^ 
donne le fil au plus juste prix, etc., etc. 

« Je ne pense pas avoir jamais besoin de 
«cette adresse, » se dit Victor en se couchant; 
« mais enhn gardons-en une... on ne sait pas 
»ce qui peut arri\er. J'ai rendu un grand sei- 
» vice à la famille Mouron, ri on tiit dans cer- 
»taia opéra-comique : Un bienfait nest jamais 
» perdu. » 



CinPITRE III. 



UNE SOIREE D HOMMES. 



Plusieurs mois se sont écoulés depuis la 
fétc de Suint-Cloud. L'hiver a ramené les bals, 
les soirées, le jeu ; plaisirs plus dispendieux et 
moins sains que ceux que l'on prend sur une 
pelouse verdoyante ou sous l'ombrage d'un 
bois épaix ; mais s'il est des plaisirs pour tous 
les âges, il en faut aussi pour tous les goûts ; il 
y a des gens qui passent leur vie, été comme 
hiver, à battre ces petits cartons inventés pour 



<)() «A.UKLEINK. 

distraire le roi Charles YI, et ceux-là ne trou- 
veraient aucun charme à un beau paysage à 
l'aspect d'un soleil levant. 

Victor et Dufour se voient toujours, mais 
moins souvent qu'en été. Yictor Dalmer maître 
de son temps, va beaucoup dans le monde, 
suit les bals, les soirées, les spectacles. Dulour 
plus âgé et n'ayant rien à attendre de sesparents, 
travaille pour augmenter sa ré])utation, et éco- 
nomise pour grossir son revenu. Une amitié 
sincère le lie à Victor, et si leur manière de 
vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en 
ont que plus de plaisir à se retrouver. Les per- 
sonnes que l'on voit le plus souvent ne sont 
pas toujours celles qu'on aime le mieux. 

A l'époque du carnaval , Victor va un matin 
trouNcr Dufour dans son atelier. 

Eh bien 1 mon cher Dufour , qu'est-ce que 
» nous f lisons ce carnaval ? nous amusons-nous? 
» — Ma foi!... comme tu vois, je m'amuse à 
«linir un petit tableau... c'est une vue prise à 
»Morct... au-dessus de l'ontainebleau... près 
» (lu moulin... .le mettrai l:i de petites ligures... 
»un garçon qui gardera une vache... une jeune 
«fille (|ui [)uisera de l'eau... — J'aimerais 



MADELl^rXR. 61 

» mieux voir deux amants s'embrasser. — C'est 
p(;a... des polissonneries!... Je sais bien que 
ttu aimerais mieux cela que des vaches... Tu 
»es toujours libertin!... — Ah çà! veux-tu une 
«fois quitter tes études, ton atelier, tes palettes, 
» et venir t'amuser? — Qu'est-ce qu'il y a donc? 
» — Hier, Armand de Bréville est venu me voir. . . 
» — Ah! ce jeune homme de Saint-Gloud... 
» Eh bien ! est-il toujours passionné pour les 
«plaisirs? — Plus que jamais!... Je ne l'ai pas 
» vu souvent cet hiver, mais je sais qu'il a eu 
» pour maîtresse les femmes les plus à la mode. . . 
bU mène bien vite sa fortune... — D'autant 
»plus que s'il n'a, comme tu m'as dit, que dix 
• mille livres de rentes, il ne faut pas vouloir 
«faire le sultan avec ça!... — Il a pris cabrio- 
»let! — Et son bel ami, ce beau monsieur qui 
«commande si bien un dîner, qui débouche si 
«élégamment le Champagne... M. Saint-Elme 
« ou de Saint-Elme? — Il ne quitte pas Armand, 
«ils sont inséparables... Mais venons au but de 
«ma visite : Armand donne jeudi une soirée; 
«en me priant d'y venir, il s'est souvenu de 
«toi, il m'a dit que tu lui ferais grand plaisir 
«en y venant aussi. — Eh bien ! j'irai... Au 



69 ilADELEINEi 

«fait, ce jiHine homme est fort poli, il ne m'a 

• fait que des honnêtetés... Nous l'avons quitté 
pun peu brusquement à Saint-Cloud, et je ne 
«veux pas refuser son invitation... Ah ça, c'est 
» bien vrai qu'il m'a invité?... tu ne prends pas 
» ça sous ton bonnet? — J'étais sûr que tu en 

• douterais!... tiens, voilà son invitation par 
p écrit... — A la bonne heure, j'aime mieux 
»cela; c'est plus dans les règles... Est-ce un 

• bal qu'il donne? — Non, une soirée d'hom- 
» mes, sans façon ; il y aura peut-être deux ou 

• trois dames... mais pas de dames à cérémo- 
» nies. — Tant mieux ! car je ne suis pas ha- 
«bitué au grand monde, moi; je me suis con- 
» centré sur ma palette... je ne vais jamais en 

• soirée... J'y aurai l'air gauche... emprunté... 

• mais c'est égal... J'irai te prendre jeudi, à 

• huit heures, n'est-ce pas? — C'est trop tôt!... 
»à neuf heures et demie... — Si tard! c'est 
» donc une nuit qu'on va passer? — Sans doute, 

• une soirée d'hommes, on passe toujours la 
«nuit. D'où diable sors-tu donc? — Alors, il 
«nous donnera à souper? — Sois tranquille, 
«rien ne manquera, j'en suis persuadé. — C'est 
» convenu, jeudià neuf hcures.je serai chez toi.» 



MADELEINF. fiS 

A l'heure indiquée, Dufour se rend chez 
Victor, qui n'a pas encore commencé sa toi- 
lette et se dispose lentement à la faire. 

« Tu m'avais dit que c'était une soirée 
ssans façon, » dit l'artiste, t et tu t'habilles. — 
» Je m'habille sans façon... Tu vois bien que 
»je vais en bottes. — Je vois que tu ne seras 
«pas prêt à dix heures et demie. Tu comptes 
»me faire aller en soirée à onze heures ; je te 
«préviens que tu te trompes : j'irai me cou- 
»cher, mais je n'irai pas chez ton jeune 
» homme. Quand je suis en train de rire , de 
» m'amuser, que l'heure se passe, ça m'est 
• égal ; mais je n'ai pas le courage d'aller cher- 
» cher le plaisir quand je sens le sommeil qui 
»me gagne; et il m'est arrivé, au moment d'al- 
«ler cl un bal qui commençait tard, de me 
«fourrer dans mon lit, au lieu de mettre le 
«pantalon collant et les bas de soie que j'avais 
» sortis de l'armoire. — Calme-toi, tu n'iras pas 
ote coucher; me voilà prêt. Un fiacre nous at- 
» tend. Partons. » 

Armand de Bréville occupe un logement fort 
élégant dans la rue du Mont-Blanc. Un domes- 
tique annonce ces messieurs, Dufour a déjà 



§;ti MADELEINK. 

examine l'antichambre et la salle à manger; il 
dit bas à Victor : « C'est un appartement com- 
kplet ceci... et pour un garçon... 11 a a donc se 
«marier?... » 

Victor sourit et introduit son ami dans un 
joli salon de forme octogone et qu'éclairent des 
globes de verre dépoli suspendus au plafond. 
Il n'y a encore dans cette pièce que quelques 
jeunes gens qui causent en se reposant sur des 
fauteuils. 

Armand sort d'une pièce voisine qui est éga- 
lement éclairée, et vient recevoir les nouveaux 
arrivés. Il serre la main de Victor et remercie 
très gracieusement Dufour de s'être rendu à 
son invitation ; puis, après avoir échangé quel- 
ques compliments , s'écrie : « Messieurs , vous 
9 êtes ici chez vous ; faites ce qu'il vous plaira.» 
Après avoir dit ces mots, il retourne dans la 
pièce d'où il était sorti. 

« Qu'est-ce qu'il va faire là-dedans? » de- 
mande le peintre à Victor « — .le n'en sais 
rien... va-s-y voir... «On peut circuler. — J'i- 
» rni lout-à-l'heure... Kt qu'cst-C(> que c'est que 
• ces jeunes gens qui sont ici?... — Est-ce que 
»](' Us connais ])his qiu- toi?., exceptés deuv 



MADELEINE. 65 

»ou trois que j'ai déjà rcncontrci» en soirée. 
» Sais-tu, Dufour que tu es bien orij,Mnal avec 

• tes questions?... Tu es terriblement curieux! 
y> — Ce n'est pas par curiosité, mais c'est pour 

• m'instruire. C'est très-élégant ici... très-rc- 

• cherché même... Mais ton jeune de Bréville 

• est déjà bien changé!... Quel diable de mé- 
» tier a-t-il fait depuis cinq mois que je ne l'ai 

• vu ! Il est pàh, maigri... il a les yeux tout ti- 
»rés,.. — Il a fait l'amour. — J'ai aussi fait 
» l'amour quelquefois, mais ça ne me changeait 

• pas comme cela!... — Tu n'en prenais qu'à 
k ton aise, toi! — Je ne sais pas ce qu'il en a pris, 
«lui* mais, s'il continue le même régime, il n'ira 
» pas loin. C'est dommage, il est gentil ce jeune 
» homme, et on voit qu'il a été bien élevé... Ahl 

• j'entends parler haut... je reconnais la voix... 

• c'est mon monsieur au pantalon de tricot... 
«Peste! nous sommes superbe aujourd'bui! » 

M. Saint-Elme entrait en ce moment dans 
le salon, sa mise était un négligé fort élégant. 
Cette fois rien ne faisait disparate dans sa toi- 
lette, qui était de très-bon goût. 

Après avoir salué la compagnie, comme on 
so salue entre homme avec qui on est fort lié, 
I. 5 



00 M\îir:î.F,i\R. 

Saint-Elme s'approche de Diifour, et lui sourit 
comme s'il était enclianté de le revoir. 

• C'est monsieur Dufour, avec qui j'ai eu 
«l'avantage de dîner à Saint-Cloud? — Moi- 
» même, monsieur. — Enchanté de me retrou- 
»ver avec vous... Parbleu! j'étais hier dans 
«une maison... chez un de nos premiers 
«banquiers... il y avait plusieurs amateurs dis- 
«tingués en peinture... on a beaucoup parlé 
» de vous, monsieur Dufour, — Bah! vraiment, 
)»on a parlé de moi?... — De vous... de vos ou- 
«vrages, et avec tous les éloges que vous mé- 

• ritez. N'avez-vous pas exposé au dernier sa- 
»lon un petit tableau?... — J'en ai mis plu- 
» sieurs.' — Oui, mais je veux parler de ce- 
»lui... vous savez bien... où il y avait un si joli 

• effet de lumière... — Ahl un site de la forêt 
» de Gompiègne? —Justement, la forêt de Com- 
«piègne. Ahl délicieux... charmant tableau 
» de chevalet. . . — De chevalet !. . . mais savez- 
«-VOUS qu'il a deux pieds sur deux et demi? 
» — Oui... Oh! il est d'une jolie grandeur... et 
«une vérité de tons... une finesse de détails..» 
«et puis (lu style, de l'effet... Oh! tout le 

• mondr- émii (•nthi)U<«iasmé. — Kli bien! voyez, 



MAÈlîLEINE. 67 

»je n'ai pourtant pas pu le vendre encore! — 
» Vous ne l'avez pas vendu ? — On ne m'en 
» offrait pas assez.. ^ je ne pouvais pas le donner 
«pour cinquante écus. — Cinquante écus, un 
«pareil diamant 1 monsieur Dufour, je vous 
«prie de me le garder, et je vous jure que je 
» ne vous le marchanderai pas. — Vraiment! 

• vous l'achèteriez?... — Faites-le porter chez 

• moi demain matin, rue Saint-Lazare, n. /il. 
» — Très-volonliers... et je pense qu'en vous 

• en demandant cinq cents francs, c'est fort 

• raisonnable. — Cinq cents francs! Oh! je ne 
«l'entends pas ainsi! Mille francs, voilà mon 
«prix... et il les vaut bien... Voyez si cela vous 
«convient, monsieur Dufour? — Il n'y a pas 

• de doute que ça me convient, puisque je ne 

• vous en demandais que cinq cents francs... 
«Mais je ne veux pas que... — C'est fmi, c'est 

• un marché fait, monsieur Dufour; ne reve- 

• nons pas là-dessus... Ah ca, mais où est donc 
«le maître de céans?... » 

Saint-Elme passe dans la pièce voisine, et 
Dufour se dit :«11 est charmant ce M. Saint- 

• Elmc... Que diable avais-je donc contre lui 

• l'autre jour !... 11 parle fort bien peinture... 



68 M\DELET>'E. 

»cl il m'ac'lièle ,mon tableau... Certainement, 
» ce n'est pas lui qui venait dîner à vingt-deux 
«sous. Allons voir ce qu'on fait dans l'autre 
» pièce. » 

La seconde pièce ouverte à la société est une 
espèce de boudoir fort galamment décoré. Ar- 
mandétait assis sur une ottomane, à côtéd'une 
jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme 
pour aller au bal, qui souriait d'une façon très- 
expressive aux discours de son voisin et riait 
aux larmes au moindre bon mot qui échap- 
pait à quelqu'un de la société. Malheureuse- 
ment , sa voix forte et un peu commune ôtait 
alors du charme à sa physionomie; mais lors- 
qu'elle voulait modérer son organe et les éclats 
de sa gaîté, c'était une femme fort agréable. 

Sur un fauteuil, un peu plus loin, était as- 
sise une jeune personne dont la toilette fanée 
jurait avec celle de la petite-maîtresse ; une 
robe de crêpe noir trop longue, trop large, qui 
semblait ne pas avoir été faite pour celle qui 
la portait, ne pouvait pas donner de l'éclata 
une peau qui était jaune ; de grands yeux et 
des cheveux très-noirs étaient les seuls avan- 
t.iges (le v([\(' demoiselle, qui. rn t<'nant con- 



MAD£LEIi\E. &J 

tinuellement sa bouche ouverte , laissait voir 
des dents qui auraient été beaucoup trop lon- 
gues pour un homme. 

a Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?» 
dit Dul'our en désignant à Victor celle qui était 
surl'otlomane. — «Onla nomme madame Flock. 
» C'est la maîtresse d'Armand pour le moment; 
» c'est une dame galante , fort gaie. Oh 1 elle 
» aime beaucoup à rire. — Et cette autre, qui 
» écoute d'un air niais tout ce que dit la pre- 
»mière, et semble attendre le moment où elle 

• doit rire, comme paillasse, lorsque son com- 
»père parle? — C'est une amie de la première... 

• Les femmes entretenues, dans le bon genre, 
» ont presque toujours une amie qu'elles mènent 
«partout avec elles, une jeune personne à qui 
«elles veulent du bien... Elles tachent de la 

• produire dans le monde; mais elles ont soin 
» que cette amie soit laide, afin que cela fasse 

• ressortir leurs charmes. Elle l'affublent de 

• leurs vieilles robes, de leurs vieux chapeaux; 

• et, pour prix de toutes ces bontés, la jeune 
j'amie leur sert à la fois de compère, de plas- 

• tron et de jockei. » 

En effet, la joHe brune venait de se mettre 



70 MADELEINE. 

à lire; la jeune amie fit sur-le-champ écho. La 
première se tenait les côtes . se pâmait ; la se- 
conde jugea convenable de se tortiller sur sa 
chaise, et, par galanterie, ces messieurs accom- 
pagnèrent ces dames. Il n'y avait que Dufour 
qui, n'ayant rien entendu de drôle, gardait son 
sérieux, et qui , pour ne point avoir l'air ridi- 
cule, retourna dans le salon. 

La société commençait à arriver. Bientôt les 
deux pièces sont encombrées d'hommes, qui 
tous viennent offrir leurs hommages à madame 
Flock, puis adressent un petit mot, un coup- 
d'œil de protection à la jeune amie; il y en a 
même quelques-uns qui vont jusqu'à lui pin- 
cer le menton, ce dont elle semble enchantée. 

On a dressé des tables de jeu; on fait la 
bouillotte et lecarté : c'est Saint-Elme qui fait 
commencer les parties, apporter les rafraî- 
chissements, qui donne des ordres aux valets; 
il semble le maître du logis. Armand lui laisse 
le soin de faire les honneurs. 11 est tout occupé 
de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se 
mettre au jeu. Les tapis sont bientôt couverts 
d'or. 

«Diable ! » se dit Dufour en regardant jouer, 



MAOliLItLNK. 71 



4 



«si l'on commence comme cela, comment û^ 
»nira-t-on?. .. Déjà de l'or sur les tables!... Et 
«moi qui avais exprès apporté pour jouer des 
«pièces de dix sous... d<^ cinq sous... Je n'o- 
» serai jamais présenter dix sous à coté de ces 
» piles d'écus... Ma foi, je me contenterai de 
» regarder. . . » 

Et Dufour s'approche de la table d'écarté, où 
joue la jolie brune, qui a déjà passé deux fois, 
et ramasse les écus avec une âpreté qui n'est 
pas très-fasliionable. Comptant sur sa veine, 
cette dame vient de faire paroli; mais un roi 
qu£ retourne son adversaire lui fait perdre la 
partie. 

« Ah! chien!...» s'écrie la jolie femme, 
» monsieur n'en fait jamais d'autres !... Ce n'est 
«pas galant de tourner le roi avec une dame. » 

Le monsieur qui a gagné est un grand 
homme sec, au teint olivâtre ; il s'écrie qu'il 
est désespéré d'avoir renvoyé son charmant 
vis-à-vis. La jolie brune se lève d'un air d'as- 
sez mauvaise humeur, et va s'asseoir près de 
son amie , qui ne joue pas , mais qui tient son 
troisième verre de punch, dans lequel elle 
trempe des biscuits. Dufour, qui a été frappé 



72 MADtLEl.M',. 

de rexcljiinnlion un peu plébéienne qui vient 
d'écliaj)per ;\ la petito-maîlresse, se tient près 
le ees clames pour les entendre causer. 
« Tti ne joues pas , ma bonne ; ah ! tu as bien 

nraison , va !... c'est bien bète déjouer — 

» riens... j'ai raison... Je crois bien que j'ai 

oraison... ra me serait difficile déjouer je 

»n'ai pas d'?rgent! — J'avais gagné quarante 

• francs, je les ai reperdus en un coup... avec 
»ce grand jaunisson!... Ah! je ne jouerai plus 
«contre cet liomme-ln... il bat drôlement ses 

• cartes... Célanire , regarde donc si ma robe 

• fait bien par derrière. — Oui, très-bien.... — 
» Et les manches? — Très-bien... — Ma coif- 

»furc n'est pas dérangée? — Pas du tout — 

» Tu bois du punch, toi?.... — Tiens... il faut 
«bien que j<' m'amuse à quelque chose... — Tu 
» es gentille comme un cœur ce soir... ma robe 
» te va très-bien... — Oh! pas trop... je dan- 
» serais dedans! — Nous y ferons une pince 
«demain. Dis donc, la petite Liline est venue 
» ce matin... Son amant Ta abandonnée en lui 

• emportant jusqu'aux tapis f[u'il lui avait don- 
»nés. .. Il y a des hommes qui ont bien mau- 
»vais genre! Liline avait un cliapeau qui avait 



WADELEINK. 75 

«l'air malheureux... — Ali! oui, de ces cha- 
» peaux qu'on fait soi-même. — Elle venait me 
» demander vingt francs et mon amitié ; je lui ai 
» dit que j'avais fait serment de ne jamais prè- 
»ter d'argent à mes amies, parce que ça brouille; 
«mais que, quanta mon amitié, elle l'avait 

• pour la vie; alors, elle m'a appelée crasseuse^ 
7) et s'est en allée en donnant des coups de pied 

• dans toutes les chaises... Je n'ai jamais tant 

• ri! Mais je m'en vas rejouer quoique ça... je 
■ veux lâcher d'attraper une veine... Dis donc, 
» as-tu remarqué ce monsieur qui est près de 

• nous? Ah! ah!... il ressemble à un gros » 

C'était Dufuur que ces dames regardaient en 
ce moment. Gomme elles avaient baissé la 
voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient 
qu'il ressemblait; mais elles se mirent à rire de 
plus belle, et le peintre passe dans la pièce 
voisine en disant : « Ah! je ressemble à un gros, 

• à un gros quoi? Cette petite-maîtresse res- 
» semble à une gaillarde qui a le lil... Quant à 
«l'autre, si elle ne fait que les confidentes au- 
» près de madame Flock, elle remplit bien le 

• premier rôle avec les rafraîchissements! 

» — Vous ne jouex pas, monsieur Dufour? 



lli MADELEINE. 

dit Armand en s'approchant de l'artiste. « — 
» Pardonnez-moi... j'ai joué dans l'autre pièce, 
«mais je ne suis pas grand amateur... — Vous 
«préférez, j'en suis sûr, les amusements de la 

• belle saison? — Oui... j'aime beaucoup la 
» campagne , et puis j'y fais des études. — Pau- 
»bleu, il faut que vous veniez cet été passer 
» quelque temps à ma petite terre de Bréville , 

» en Picardie. Il y a par-là des sites charmants, * 
» des bois délicieux tout autour de Samoncey, 
» de Sissonne : c'est un pays très-pittoresque. 
» Ma propriété est située entre Laon et Sissonne. 
» — Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j'a- 
»voue que je ne serais pas fàclié d'y faire un 
y petit voyage. — Eh bien ! il faut y venir cet 
»été; Victor vous accompagnera. Il y a long- 
» temps qu'il me promet de me faire ce plaisir. 
» — Qu'est-ce donc? «dit Victor en s'avan- 
çant. « C'est que j'engage M. Dufour à venir 
» avec vous cet été passer quelque temps à ma 

• terre, en Picardie: me le promettez-vous, 

• messieurs? — Ce serait avec plaisir; mais. 
» mon cher Armand , vous n'y êtes jamais , à 

• votre terre. — Il est vrai que j'aime peu la 

• campagne, mais j'irai cependant la saison 



MADELEINE. 75 

• prochaine... il faut que j'y aille... ma sœur y 
» est déjà avec son mari , M. de Noirmont. Ma 
» sœur désirait beaucoup revoir notre campagne 
»de Brévillc... C'est là que nous avons passé 
«nos jeunes années^ près de notre belle-mère 
«qui nous aimait tant! Il est possible... il est 

• même probable que je vendrai ma propriété à 
»M. de Noirmont... 11 s'y fixera avec ma sœur, 
«cela leur convient mieux qu'à moi. En atten- 
« dant, nous irou-' nous y amuser cet été : c'est 
» convenu. — Oui , nous ferons danser les 

• paysannes. — Et moi je les peindrai. » 

Armand quitte ces messieurs pour aller sa- 
luer une dame qui vient d'arriver, quoiqu'il 
fût alors près de minuit. La nouvelle venue est 
une blonde qui a dû être jolie, mais qui n'a 
plus qu'un restant d'éclat rehaussé par beau- 
coup de toilette. Elle est amenée par un jeune 
homme qui semble être encore dans l'adoles- 
cence. 

A l'arrivée de la dame blonde , madame 
Flock et Célanire se regardent, se pincent les 
lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à 
son amie : « C'est Berlibiclie. » Et Célanire se 
met à rire aux éclats. La nouvelle venue va 



76 MADELEINE. 

dire bonsoir à madame Flock, qui s'écrie : Ah! 
» c'est vous , ma chère, que je suis aise de vous 

• voir!... venez, donc près de moi... vous me 
«porterez bonheur; je perds déjà deux cenis 

• francs... c'est ridicule de jierdre comme ça, 

• n'est-ce pas? Vous avez un beau cachemire... 
» Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui 

• est avec vous? — C'est le fds d'un député. — 
» 11 a de beaux boutons en diamants ! » 

Dufour cherche Victor pour lui demander ce 
que c'est que la dame blonde, mais Victor est 
au jeu. Les parties sont très-animées. Déjà le 
jeune Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit 
meuble placé dans un coin du boudoir. Il y a 
pris de l'or pour' prêter à plusieurs de ses amis 
et pour réparer les pertes que lui-même a déjà 
faites. Dufour s'est assis dans un coin, derrière 
mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe 
et se dit : « Voilà un jeune homme qui va bien 

• vite!... un logement qui doit être fort cher... 

• des maîtresses, un cabriolet, un jeu d'enfer! 

• Hum ! ce n'est pas avec dix mille livres de 

• rentes ([u'on mène longtemps une pareille 

• existence... Mais qui lui donnera de bons 
» conseils? qui lui dira de s'arrêter? je ne suis 



MADELEINE. 77 

• pas assez lié avec lui pour cela... Il n'a point 
» de parents à Paris... il n'écoute que M. de 
» Saint-Elme... et je ne crois pas que celui-là 
» lui donne des leçons de sagesse. Pourvu qu'il 
» me paie mon tableau!... » 

Madame Flock vient de quitter la partie, elle 
est fort gaie ; elle a regagné. Elle vient retrou- 
ver sa confidente, qui fait une assez triste 
figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la 
cour. 

« Eh bien ! chère amie , qu'est-ce que tu fais 

• là isolée? est-ce que tu t'amuses à t'arrachcr 

• les dents!... — Dame! je ne peux pas jouer, 

• je n'ai pas d'argent!... on ne me propose pas 
» de m'en prêter... » 

Mademoiselle Célanire, en disant cela, re- 
gardait autour d'elle , comme pour voir si on 
allait lui en offrir; mais plusieurs jeunes gens 
qui s'étaient rapprochés avec madame Flock , 
s'éloignent alors très-vivement. 

« Dis donc , Célnnire, il paraît que madame 
»Berlibiche fait des éducations maintenant. Le 
» monsieur qu'elle a amené peut avoir de seize 

• à dix-huit ans. — C'est égal, il est gentil et il 
»a do bien beau linge!... — An fait . il est en- 



78 MADELEINE. 

» core mieux que celui avec lequel elle se pro-«L 
«menait il y a quelque temps... Te rappelles- 
»tu un grand squelette qui mettait au moins 
«six cravates pour se faire un cou, et qui avait 
»un liabit sur lequel on aurait si bien battu le 
«briquet?... Ah! ali! 

» — Tous ces gens-là ont de singuliers noms, 
»se dit Dufour : Monsieur Jaunisson, madame 
» Berlibiche... c'est une femme d'origine aile- 
amande, probablement. » 

Saint-Elme s'approche en ce moment de 
madame Flock, en s'écriant : « Toujours gaie, 

• toujours folle , toujours charmante!... — Et 
» vous , toujours aimable , toujours galant, tou- 
»jours spirituel. 

» — Allons, » se dit Dufour, « ils peuvent al- 
»ler loin comme ça; ils ont l'air de se renvoyer 

• les compliments comme on se renvoyé un vo- 
» lant. 

» — Mon petit Saint-Elme, » dit madame 
Flock en prenant le grand brl homme par son 
habit, « qu'est-ce que cette vieille Berlibiclie 
» vient donc faire ici?... je me llatt(M[u'c]lr n'a 

• pas la prétention de m'enle\er mon Armand. 
» Dieu! mon Armand, l'astre de ma vie! Si je 



MADELKl.Mi. 79 

» croyais qu'elle eût des intentions sur lui, je la 
«provoquerais au pistolet !... C'est que je tire 
»le pistolet, moi ! j'ai abattu deux fois la pou- 
>pée... c'est pas une farce, demandez plutôt à 
» Célanire. » 

Célanire qui est là comme Lazarille , répond 
sur-le-champ : Oiu', oui, elle tire comme un 
«homme !... 

» — Allons , belle amazone , chassez ces 
«idées de guerre!... Comment pouvez-vous 
» croire que de Bréville , qui sait tout ce que 

• vous valez, puisse penser à une autre?.... et 
«quelle autre! une femme qui n'a plus rien pour 
«plaire. — Oh 1 je sais bien que je suis plus 

• jeune et plus jolie qu'elle Elle est fanée , 

• usée, passée ; je sais tout ça, c'est égal, les 
» hommes ont quelquefois des caprices si 
» étonnants, et je suis sûre que Berlibiche se 

• mettrait à cheval sur les chenets pour me 

«supplanter je la connais. Enfin, ayez soin 

» qu'au souper elle ne soit pas à côté d'Armand, 
» ou je fais une scène, je vous en préviens. 

» — Calmez-vous, mau^aise tète; nous au- 
»ronssoin qu'elle n'y soit pas. — A la b(>nne 
» heure. 



80 MADELEINE. 

» — Eh bien ! monsieur Dufour, vou8 ne 

• jouez, pas? » dit Saint-Elme en se retournant 
vers le peintre. 

• — Pardonnez-moi, je viens déjouer dans 

• l'autre pièce. — Mesdames, je vous présente 
»M. Dufour, un de nos premiers talents en 
» peinture. — Ah! monsieur est peintre !.. c'est 
B drôle, monsieur n'a pas du tout l'air d'un ar- 
■ tiste... n'est-ce pas, Célanire? 

B — Je voudrais bien savoir de quoi j'ai 

• l'air, »se dit Dufour tout en saluant madame 
Flock et son amie. 

» — Monsieur, j'aime beaucoup les artistes, 
> les peintres surtout, ils sont presque tous ai- 
» niables. .. quel genre monsieur peint-il? — Le 

• paysage, madame. — Ah! que c'est joU!.... 
» comme on peut faire des points de vue inté- 

• ressants. 

» — On peut se faire faire en baigneuse 

• dans un paysage, » dit mademoiselle Célanire: 
« c'est cela qui est joli. — Tais-toi donc, Céla- 

• nirc. Elle veut toujours se faire peindre en 

• baigneuse... par coquetterie... parce qu'elle 

• est bien faite... Ali! monsieur, puisque vous 

• êtes priutre, vous u\r donncre-A quelque chose 



MADELEINE. 81 

«pour mon album car j'ai un allnim do 

• commence', j'ai déjà de tiès-jolics choses 

» Vous me promettez, un petit dessin , n't.'St-ce 
»pas, monsieur? Je prierai Armand de vous le 
» rappeler. » 

Dtifour s'incline en murmurant qneUpies 
mots de politesse, et va dire à Victor : « File 

• est sans façon cette dame!... c'csl la pre- 

• mière fois qu'elle me volt et elle me demande 
«quelque chose !... Quel singulier monde qu<' 

• tout cela, c'est plus élégant que les petites 
» mangeuses de pain d'éj)ices de Saint-Clond, 

• mais dans le fond cela ne vaut guère mieux. 

» — Mon cher Dufour, il faut voir un peu de 

• tout... Fais la cour à cette grande blonde ; je 
«suis certain qu'elle ne te sera pas cruelle. ■ — 

• Non, je ne ferai la cour à personne ici.... Je 
»» me méfie de toutes ces dames-là... Je com- 

• menée même à craindre que mon tableau ne 
«soit pas encore vendu... mais je ne le livrerai 
» j>as à crédit. » 

On annonce que le souper est ser\i. Armand 

engage tout le monde à quitter le jeu pour 

quehjue temps; il donne la main à madame 

Floek , et passe avec elle dans \[nr jiiècc o\i 

I. t) 



82 aiADKIlil.Mi;. 

une table est servie nvee autant de goùl que 
deléganee: les surtouts, les bougies, les fleurs, 
sont artistement placés autour des mets les 
plus recherchés; la table est une forêt de fleurs» 
et de lumières. Dufour admire le coup-d'œil et 
dit à Victor : « C'est charmant , les repas 
» somptueux donnés par Lucullus n'étaient pas, 
«je le gage, aussi parfaitement servis, mais 
» mon ami, Lucullus dépensait des sommes 
» immenses pour un seulrepas, et si M. Armand 
»n'a que dix mille livres de rente, il se coulera. 

• Ne pourrait-on pas l'avertir ? 

» — Veux-tu te taire, Dufour, joli moment 

• pour faire de la morale!... Comme ce serait 
» aimable d'aller dire à quelqu'un qui vous 
adonne un beau souper; monsieur, vous nous, 
«faites de la peine... vous vous ruinez — 

• C'est juste, ce n'est pas le moment: ilfaut 
» souper d'abord. » 

Dufour se trouve placé à coté de la dame 
blonde : celle-ci, mécontente d'être loin du 
maître du logis, chuchotte avec son voisin en' 
regardant madame Flock. Dufour voudrait 
bien entendre ce qu'elle dit; mais, en penchant 
sa tê o v<M!^ >i;« voisine, il a déjà froissé deux 



MADELElxNE. 8S 

fois son chapeau, ce dont elle a paru très-con- 
trariée. Le souper met bientôt toute la société 
en gaîté;il semble que ce soit une réunion d'a- 
mis intimes. La voisine de Dufour conserve 
seule un air sérieux. Voulant entamer la con- 
Ycrsation et tacher de se faire mieux venir par 
cette dame, le peintre prend un flacon de ma- 
laga qui est devant lui , puis se retourne vers 
elle en lui disant : « Madame Berlibiche veut- 
elle accepter un peu de malaga? » 
. La grande, blonde regarde Dufour d'un air 
courroucé.:» — Comment avez-vous dit,mon- 
» sieur? — Je vous ai demandé, madame, si 
«vous vouliez accepter un peu de malaga. — Ce 
» n'est pas cela, monsieur, comment m'avez- 
» vous nommée, s'il vous plaît? — Mais par vo- 
wtrenom, madame, ne vous appelez-vous pns 
«Berlibiche? » 

Madame Flock, qui écoutait Dufour part 
alors d'un éclat de rire qui dure cinq minutes, 
mademoiselle Célanire eu fait autant, la plupart 
des jeunes gens qui sont là les imitent; mais la 
dame blonde ne rit pas , elle promène autour 
d'elle des regards furieux, puis les reporte sur 
'Dufour, qui est re<ïlé tout int«>j(]il. parce ([ii'l] 



8/i MADELEINE. 

nr ronçoit pas que le nom de cetlo damn pro- 
diilsn un tel effet sur la soeiété. 

« Berlibiehe! » s'écrie enfin la'grande blonde , 
« ilfaut être bien mal élevé pour se permettre 
■ de telles plaisanteries... Qui vous a dit, mon- 
» sieur, que je m'appelais ainsi? — Madame... 
1» pardon, mais c'est... j'ai cru entendre.... — 
»Ali! je devine, monsieur, je de\ine d'où cela 
u vient; apprenez, monsieur, que je me nomme 
«madame Roscville... Anatole , donnez-moi 
»mon cliâle, je veux m'en aller. 

» — Ahl belle dame, » s'écrie Saint-Elme, 
«prend riez- volis de l'humeur pour un nialen- 
» tendu ? une erreur de nom. » 

Armand se lève et veut aussi calmer la dame 
blonde : celle-ci n'écoute rien; elle se contente 
de murmurer : • Je sais d'où çjjl vient, on me le 
«paiera. «Le jeune Anatole a été chercher le 
cachemire; la dame le met, prend le bras de 
l'adolescent, et l'entraîne, tandis que madame 
Flock continue de rire en disant : « Laissez-la 
1) donc aller... que je puisse rire ;\ mon aise.... 
»Ali! monsieur Dtifoin-, que vous m'avez fait 
«de l)ien, que je nous ai d'obligations. — Ma- 
» dame, «i j'ai nommé cette dame ain<;i. (''«^st 



MADELEINE 85 

«parce qu'il m'a scinblc que vous-même... — 
«Certainement, avec Célaniie , je ne l'appelle 
«jamais autrement, parce que je trouve qu'elle 
«ressemble à une grande biche, et puis j'ai as- 
»sez l'habitude de donner des sobriquets à tout 
»le monde! Ah! Dieu, ai-je ri, je n'en puis 

• plus! » 

Cet incident fait pendant quelque temps le 
suj('t de la conversation. Comme cela divertit 
beaucoup madame Klock, c'est à qui de ces 
messieurs plaisantera sur le nom de Berlibichc. 
Dufour ne dit plus rien et se contente de sou- 
per. Bientôt on parle du jeu. de ceux qui ont 
été le plus maltraités par la fortune ; alors 
Sainl-Elme s'adresse à Dufour : 

11 me semble que je ne vous ai pas vu 
•jouer, monsieur Dufour. — Pardonnez-moi... 
»j'ai même perdu cinq napoléons... en pa- 
ît riant... — Contre qui donc? — Contre votre 

• voisin... monsieur Jaunisson. * 

Dufour était justement en face du monsieur 
qu'il désignait. Au nom de Jaunisson, celui-ci 
fixe sur Dufour des yeux enflammés de colère 
en s'écrianl :t Monsieur, il est bien étonnant 



86 MADliLJilNE. 

» que vous vous permettiez de telles épitliètes... 
» et que vous plaisantiez sur mon teint... 

» — Allons, j'ai donc encore dit une bêtise!» 
répond Dufour, et il en est bientôt persuadé en 
voyant madame Flock se tenir les côtes, ainsi 
que mademoiselle Célanire : ces dames rient 
tant que bientôt elles sont obligées de quitter 
lu table. Victor et Armand parviennent , non 
sans peine, à calmer la colère du monsieur au 
teint olivâtre. On retourne au jeu, et Duiour 
profite de ce moment pour prendre son cha- 
peau et s'en aller : « J'en ai assc/, '» se dit-il, 
« si je restais encore, je ne sais pas ce que je 
«dirais, mais cela pourrait mal se terminer, et 
» je ne me soucie pas d'avoir un duel parce que 
• madame Flock doiuie des sobri(juets à tout le 
» monde... » 

Le lendemain de cette soirée, Dufour fait 
venir un commissionnaire, lui remet son ta- 
bleau de la forêt de Compiègne, lui donne 
l'adresse de M. de Saint-Elme, et lui enjoint 
de ne point laisser le tableau sans en recevoir 
le prix. 

Le commissionnaire pari, et revient au 
bout d'une heure avec le tableau sur les bras. 



MAUIiLliLXK. 87 

« Comment ! est-ce qu'il n'en veut pus } » s c- 
crie le peintre. — cOli! c'est pas ru. .. mon- 
«sieur... — Pourquoi rapportes-tu mon ta- 
• bleau? — C'est que ce M. Saint-Elme ne 
» demeure plus là depuis trois semaines, et il 
»n'a pas laissé son adresse... 

« Je me suis laissé attraper comme un en- 
flant, »se dit Dufour, « et il faut encore que je 
«paie le commissionnaire. Allons... c'est bien 
» l'ait, je mérite cela... Décidément ce Saint- 
»Elme est un intrigant, un chevalier d'indus- 
»trie, et à présent je g;agerais mon tableau que 
» c'est lui qui dînait à vingt-deux sous. » 

Cette aventure rend Dufour encore plus mé- 
fiant ; pendant plusieurs semaines, c'est en 
vain que Yictor vient le chercher pour l'em- 
mener avec lui, le peintre ne veut plus quitter 
son atelier. Mais la belle saison est revenue. 
Déjà le jeune de Bréville a plusieurs fois rap- 
pelé à Yictor sa promesse d'aller passer quelque 
temps à sa campagne avec son ami Dufour, et 
Yictor presse l'artiste de faire avec lui ce 
voyage. Enfin Armand part pour sa Terre , 
mais il a fait promettre à Yiclor de s'y rendre 
bientôt. 



88 MADELEINE. 

Yuii' (le iiouvcîiux siles, vui ]inys qu'on lui 
aniioïK'c comme tiès-pittoicsque, c'est bien 
séduisant pour un peintre. 

« Mais «i je dis encore des sottises... si je 
«me iais encore moquer de moi chez ton mar- 
squis?» (lil Diilour. — « Ne crains rien, mon 
«ami; il ne s'agit plus d'être avec de jeunes 
» loiis cl des lemmes en [retenues ; nous devons 
»lrouv(>r chi-A Armand sa sœur et son mari : 
» c'est une société un peu sérieuse... un peu 
» ennuyeuse peut-être... car, d'après ce que 
«m'adit Armand, monsieuret madame de Noir- 
n mont ne s<mt pas très-gais ; mais quand nous 
«nous ennuierons, nous irons promener dans 
» les bois, dans la campagne. — Et ce Sainl- 
n Elme, ira-t-il? — Armand est parti il y a (piel- 
squcs jours... j'ignore si son ami l'a accompa- 
»gné. Que t'importe! ce n'est pas chez lui que 
» nous allons... — Je serais d'ailleurs curieux 
«de sa\oir ce qu'il me dira au sujet de mon 
«tableau... J'y consens; allons en Picardie... 

• Je vais mr. disposer à ce voyage; dans trois 
«jours js serai j^iêl... — (l'est convenu... Je ne 

• sai.s pourcpioi, mais l'idée de ce voyage l'ait 
«battre mon cuiVir... Ah! mon cher Dui'our, si 



MADELEINE. 80 

• c'était un pressentiment... si dans ce pays 

• j'allais devenir amoureux! — Parbleu! il se- 
iirait bien plus étonnant que tu y fusses sage... 
» Mais ce sera là comme ailleurs, de ces feux 

» cpii brillent éblouissent d'abord, puis 

«s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allu- 
» mes. » 



CHAPITRE IV. 



D UUMML A LA FAIX. 



Victor et Diifour ont pris la voiture qui mène 
à Laon : de là à la propriété où ils se rendent, 
A.rmand leur a dit qu'il n'y avait que trois pe- 
tites lieues, et ils veulent faire ce chemin à 
pied. Ils laissent ù la poste de Laon leurs porte- 
manteaux, qu'ils comptent envoyer chercher 
quand ils seront che/. le jeun»' de Bréville, et 
n'ayant à la main, l'un qti'une légère badine, 
l'aulrc que son livre de croquis, ils se met- 



MADKLKIXli. 01 

tcnt gaiment en marche dans le chemin qu'on 
leur a indiqué. 

On est aux premiers jours de juin: le feuil- 
lage des arbres commence à s'épaissir, à don- 
ner de l'ombrage; les acacias sont dans toute 
leur beauté, et leur blanche' fleur répand au 
loin un doux parfum, tandis que les chênes 
plus paresseux n'ont encore que de petites 
feuilles qui laissent passer les rayons du so- 
leil. Mais la verdure a toute sa fraîcheur, 
tout le brillant de ses premières couleurs; au- 
cune feuille n'a encore quitté sa tige. Que 
d'autres admirent les beaux effets, les tons 
plus opposés de l'automne! le printemps du 
moins promet de longues jouissances : c'est le 
présent et l'avenir. 

Dufour s'arrête souvent pour contempler un 
site, un point de vue, et il s'écrie : « C'est char- 
»mant!... je suis très-content de connaître ce 
• pays... Conviens , Victor, qu'on a plus de 
«plaisir sous ces ombrages qu'avec tes Berlibi- 
»che, Célanire, et même les demoiselles de 
«Saint-Cloud?.. — Je n'ai jamais dit le con- 
» traire... mais, sous ces arbres... dans ces pe- 
» tits chemins cou\erts, conviens aiis>i iju'il 



92 MADELBINE. 

• serait bien doux de se promener avec une 

• femme aimable, sensible, et qui nous aime- 
»rait véritablement. 

» — C'est possible!... pourtant, moi, je pré- 
ïlère ne pas être amoureux dans un beau 

• pays... ça m'empêcberait de travailler... Oh! 
» le bel arbre, attends que je le croque. » 

Dulour prend son crayon, son calepin, et se 
nicl à dessiner. Pendant ce temps, Victor s'é- 
tcjid sur le gazon :il' pense aux jolies femmes 
qu'il a laissées à Paris, et, quoiqu'il les ait 
quittées sans regret, il voudrait bien en tenir 
une sur ce gazon, sur lequel il se repose; là, 
clic lui semblerait cent fois plus jolie !... H est 
donc vrai que le changement de lieu, de site, 
peut donner encore du prix aux objets que 
nous délaissons. 

Dufour a croqué s >n arbre ; mais un peu 
plus loin c'est une petite fuite d<' terrain qu'il 
veut absolument dessiner. 

« Mon cher ami, » lui dit Victor, « si tu veux 
» esquisser tout ce qui te semblera joli sur no- 
»)tre route, il est j)robable que nous n'arri\('- 
»rons pas avant la nuit, et nous risquons fort 
» de nous égarer dans ce pays que nous ne con- 



MADEr,EI\E 93 

• naissons pas... je crois mémo quo tii nous as 
ïdéjà fait perdre notre chemin. 

» — Tuas raison... j'ai le temps de faire 

• tout cela; c'est que, lorsqu'on voit un joli ef- 
» fet, on craint toujours de ne plus le retrou- 
»ver... Allons, en route... On nous a dit qu'il 
» fallait d'abord passer prr le village de Samon- 
>cey... qu'il était au milieu des bois... Le 
» vois-tu, le village? — Gomment veux-tu que 
»je le voie s'il est entouré de bois? Marchons 
1 toujours... » 

Les deux voyageurs marchaient alors sur un 
terrain fort inégal ; à chaque instant il fallait 
descendre de petits monticules, puis en remon- 
ter d'autres ; des buissons de genêts, des bou- 
quets de chênes, des trembles, des bouleaux, 
donnaient à cette campagne un aspect pitto- 
resque. 

« Ça commence à devenir fatigant de ne 
)) faire que monter et descendre, » dit Dufour. 
» A coup sur, nous ne sommes pas sur une 
• grande route. — On nous a dit qu'il n'y en 
«avait pas, et que pour gagner Samoncey, il 
«fallait traverser les bois. — Oui, mais il y a 
»nn chemin tracé qu(î suivent les paysans 



9/|. MADKI.KINR 

• Nous y clioiis loiit-à-riicurc... — Il ne fallait 
«pas aller à droite et à gauelie pour dessiner, 
«nous y serions encore... Après tout, nous ne 
«sommes ni dans les déserts de l'Egypte, ni 
» même dans les landes de Bordeaux ; nous 
«nous retrouverons toujours. — Mais le jour 
«baisse... et la nuit il n'est pas facile de se re- 
» trouver... 'Voyons l'heure... — Tu as donc 

«osé prendre ta montre pour voyager? — 

«Parbleu!... je savais bien que je ne serais pas 
«foulé comme dans le parc de Saint-Cloud... 
»Ce n'est pas que cela veuille dire que nous 
» n'ayons rien à craindre ici... je ne connais 
» pas ce pays.. . j'ignore s'il y a des vagabonds. .. 

• des voleurs.*. . As-tu des pistolets sur toi? — 
«Non, je les ai laissés dans mon porte-man- 
»teau... mais j'ai ma badine. — C'est cela, si 
»> on nous attaquait, nous aurions une badine 
»et un cra3"on pour nous défendre!... Sais-tu 
pq!i(' j'ai cent cinquante francs sur moipji» 
)>suis facile à présent d'avoii emj)orlé tant d'ar- 
»g(Mit... mais quand on doit rester quelque 

• temps dans lui jiays... et fju'on espère s'y 
«anuiser un ]i('U. — Oh! parbleu! je te con- 
» ^eill<' de Hiire ton embarras av(>e te»? eiiH|uanle 



MADELEINE. 95 

pccus... Et moi (jiii ai dans ma bourse douze 
» cents francs en or. . . 

» — Douze cents francs!.... quelle folie!.... 
• avoir emporté douze cent francs!... 

» — C'est un joli denier ! » dit une voix qui 
partait de derrière un épais buisson. Presque 
au même moment on écarte le feuillage, et 
quelqu'un se trouve tout à côté des deux voya- 
geurs. 

C'était un homme d'un âge déjà avancé, 
mais fort, trapu, vigoureux; ses yeux gris, en- 
foncés sous des sourcils épaix, étaient à la fois 
vifs et hardis ; ses lèvres minces semblaient, en 
se rapprochant , avoir une expression mo- 
queuse; un nez long et crochu, des pommettes 
saillantes et fortement colorées achevaient de 
donner à sa physionomie une expression sin- 
gulière. Il était vêtu d'une blouse grise, portait 
des sabots, un bonnet de laine de couleur, et 
tenait sur son épaule de ces larges faux dont les 
paysans se servent plutôt pour faucher l'herbe 
que pour la moisson. 

Dufour est resté saisi ; Victor lui-même est 
un moment étonné de la brusque apparition 
de cet homme, qui scmblo être sorti du buis- 



MADELEIXl^. 

son pour se trouver sur leur passaj^e ; et eelui- 
ei répète, en les regnrdant l'un après l'autre 
d'un œil scrutateur : a Oui... c'est un joli de- 
» nier. 

» — Ah! vous trouvez?.. . » dit Victor en 
Axant à son tour l'iiomme en blouse, 'i — Mais 
«dame!... — Vous nous écoutiez donc?... — 
)»11 n'y avait pas besoin d'écouter pour vous 
«entendre vous parliez assez haut... et 

• puis, quand même, est-ce que cela vous fà- 
oche?... 

» — Drôle de rencontre ! «murmure Dufour; 
« cet homme a une tête bien caractérisée... il 

• serait très-bien à peindre... mais pas ici 

«Marchons toujours... il a une polissonne de 
» faux contre laquelle ta badine ne brillerait 

• pas. — C'est un faneur, un faucheur qui re- 
» vient de son travail... — J'aime à le croire... 
» mais nous sommes bien sots d'aller crier que 
«nous avons de l'argent, de l'or dans nos po- 
»ches... C'est une imprudence que je ne me 
«pardonne pas. 11 est vrai que j'aurais juré que 
«nous étions seuls; cet homme a poussé là 
«comme un champignon. « 

Los voyageurs continuaient leur marche dans 



MADELEINE. 97 

un étroit sentier qu'ils suivaient alors; le pay- 
san marchait derrière eux. Dufour le regardait 
souvent de côté, en disant à Victor : « J'aime- 
j>rais mieux qu'il fût devant nous... laissons-Ic 
p passer; — Tu as tort de te méfier de ce pay- 
))San... au contraire, sa rencontre nous sera 
» utile. •» 

Victor s'arrête et s'adresse à l'homme qui 
semble les suivre : « Pourriez-vous nous dire si 
» nous sommes encore loin du villa^^o de Sa- 

• moncey? — Si j' peux vous le dire... tiens, 
» ça serait bon si je ne connaissais pas le pays. .. 
«Non, vous n'êtes pas très-loin de Samoncey. .. 
» îi une demi-lieuc approchant... — Et sni- 
»Yons-nous bien la route qui y conduit? — Ah! 
»par les bois ou par les champs, on y va tout 
Dde même... D'ailleurs j'y vais, moi, à Samon- 
» cey : ainsi, si vous voulez me tenir compa- 
» gnie , vous ne vous perdrez pas. 

» — Je ne tiens pas absolument à sa compa- 
» gnie, • dit tout bas le peintre. « — Pourquoi 
«cela? — C'est à cause de cette diable de 

• faux... S'il allait nous prendre pour de la lu" 
«zernc... — Tu es foui avec lui nous ne rls- 
» quons plus de nous éfrarer. — Soit... aban- 

I. 7 



98 MADELEINE. 

>' donnons-nous à la Providence ; mais marchons 
» à côté de lui. 

» — Vous êtes de ce pays, brave homme? — 
«Oui, je suis de Gi/y ; c'est à une demi-Heue 
»de Samoncey... plus haut. — 11 est joli ce 

• pavs... 11 paraît riche et bien cultivé? — Oh!., 
«comme ça... 11 y a des terrains assez bons. 
» — Vous êtes cultivateur?.... — Non.... je 
«suis journalier... Et vous, qu'est-ce que vous 

• êtes ?» 

Cette question, toute naturelle dans la bou- 
che du paysan, fait pourtant sourire les voya- 
geurs. Mais les gens de la ville trouvent tout 
simple de questionner les habitants de la cam- 
pagne, et se formalisent quand ceux-ci usent 
du droit de réciprocité. Cependant Victor ré- 
pond au paysan : 

* Nous arrivons de Paris... Mon ami est ar- 
«tiste. — Artisse! quoi que c'est que ça?— Je 
» suis peintre... dessinateur, si vous compre- 
»ncz mieux. — Ah! peintre, oui, je comprends, 

• vous faites des ])eintures des images 

• comme celles qui sont sur les complaintes 

• qu'on vend î'i Laon... des Juif-Errant, des 
» Barbo-BIeue. 



MADELEINE. 09 

» Ail! le Vandale! » s'écrie Dnfoiir; puis il 
ouvre son calepin et montre au paysan un des 
points de vue qu'il venait de croquer, en lui 
disant :« Voilà ce que je fais... Y êtes-vous à 
» présent ? » 

Le paysan s'arrête pour regarder à son aise 
le croquis, et Dul'our cherche à lire dans ses 
yeux la surprise et l'admiration, mais le villa- 
geois ne s'émeut point, il dit d'un air indiffé- 
rent :« Ahl oui... ce sont des arbres... des ga- 
»zons .. c'est dommage que c'est tout noir... 
BJ'aime mieux les images en couleur, c'est plus 
» gentil. 

« — 11 n'y a rien à répondre à ees gens-là,» 
murmure Dufour, en remettant avec humeur 
son calepin dans sa poche ; • cela n'a aucun 
«sentiment des beaux-arts!... — Eh! pourquoi 
«vaS'tu lui parler peinture , toi? — Pourquoi 
«se permet-il de nous demander ce que nous 
» faisons ? — Parle-lui culture, labour, semences, 
» alors il saura te comprendre , te répondre. — 
«Pourvu qu'il ne nous égare pas, c'est tout ce 
»que je demande... Il nous fuit prendre bien 
«des détours, et lu nuit approche... Paysan, 



100 MADELEINE. 

«sommes-nous bientôt au village? — Nous y 
> arriverons. » 

En disant ces mots, l'homme en blouse en- 
tre dans un sentier bordé d'épais buissons et 
recouvert par des branches de chênes qui 
forment presque le berceau en se joignant; 
mais, le jour étant déjà très-bas, on voyait à 
peine clair dans cette route. Les branches de 
feuillages touchaient souvent la tête des voya- 
geurs, et on ne pouvait marcher qu'un de front, 
tant le sentier était étroit. 

a Dans quel chemin nous mène-t-il?» dit 
Dufour i\ Victor. « — Ce sentier doit être fort 

• agréable quand il fait du soleil. —Mais comme 
» il y a longtemps qu'il ne fait plus de soleil, il 
» n'était pas nécessaire de nous mener dans un 

• chemin oii à chaque instant les branches 
«peuvent nous aveugler... Hum!... je me dé- 
»fie de ce gaillard-là... Et dire que nous avons 
«laissé nos armes... c'est-à-dire tes armes, 

• dans le porte-manteau!... Eh bien!.., qu'est- 
»ce qu'il fait donc maintenant?... » 

Le guide des deux amis venait d'ôtor la faux 
de dessus son épaule gauche pour la prendre 
dans sa main droite , et il tournait la tète pour 



MADELEINE. 101 

regarder les voyageurs ; mais Dufour s'était ar- 
rêté spontanément à cette action du paysan. 
« Eh ben, messieurs... est-ce que vous n'a- 
» vancez plus ?. .. — Si fait, > dit Victor qui mar- 
chait le dernier. «Allons, Dufour, avance donc, 

• qu'est-ce que lu fais-là ; — Mais je... je m'ar- 
»rête un peu... je suis las... Est-ce que nous ne 
» serons pas bientôt dehors de ce sentier, mon 

• camarade? — Oh! si...» 

Et lé paysan qui examinait alors sa faux, re- 
prend : «Elle est fameuse c'te faux-là!... un 
«bon tranchant... Si à l'armée on avait de ça, 
»et qu'on sût s'en servir comme moi, ah bigre! 
«ça vaudrait ben leur sabre !... C'est qu'avec 
» ça on ferait tomber des hommes par demi- 
» douzaines ! 

» — Voilà de bien mauvaises plaisanteries ! » 
dit Dufour à demi-voix et en regardant Viclor. 
Celui-ci le pousse pour le faire avancer, en s'é- 
criant : «Allons, brave homme , marchons, s'il 
«vous plaît, car nous n'arriverons jamais avant 
» la nuit. — Dam', i' m'semble que c'est vous 
» qui vous arrêtez. » 

On se remet en marche. Dufour, ayant tou- 
jours les yeux lixés sur la terrible faux, est 



102 MADELEINE. 

prêt à se jeter dans les broussailles qui bordent 
le sentier, au premier mouvement qu'il verra 
faire à leur guide. Celui-ci ne s'arrête plus et 
on arrive enfin au bout de l'étroit chemin. Mais 
on est toujours dans le bois ; et , quoique l'en- 
droit soit moins touffu , on ne peut voir loin 
de\ant soi, parce que le jour est près de finir. 

»Ce village de Samoncey est bien difficile à 
atteindre!» dit Dufour en regardant Victor et 
en poussant un profond soupir qui fait sourire 
son compagnon. Le paysan s'avance toujours, 
marchant à travers le bois et ne suivant plus 
aucun chemin battu ; enfin on arrive dans une 
clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le 
paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à 
terre et s'appuyant dessus comme un suisse 
sur sa hallebarde ; il regarde autour de lui 
comme s'il cherchait du monde dans chacun 
des sentiers qui s'offre à sa vue. 

« Eh bien I mon brave houimc, pourquoi 
» restons-nous là?» demande Victor. « — Ah! 
»c'est que je regardais si j<' ne n'apercevrais pas 
«queuquc ami... qui m'aurait évité la peine 
» d'aller à Samoncey. 

» — Ce sont SCS complices qu'il clurcUe!...» 



^ MADELEINE. 105 

• dit tout bar. Dufour, «n'attendons pas le 

• reste de la troupe... Crois-moi, Victor, pre- 
» nons un de ces sentiers au hasard et jouons 
»des jambes... 11 ne s'agit pas de faire le brave 

• contre une bande de voleurs, surtout quand 

• on n'est pas armé. » 

Victor est un moment indécis; il dit enfm 
au paysan, qui regarde toujours autour de lui : 
« Si vous ne voulez plus continuer de marcher, 
» dites-nous au moins notre chemin ; nous n'a- 
» vons point de temps à perdre, car, arrivés à 
» Samoncey, nous ne serons pas encore au but 

• notre voyage, puisque nous allons à la terre 
» de M. de Bréville. 

« — Gomment ! c'est chez M. de Bréville 

• que vous allez?» s'écrie le villageois; puis il 
laisse échapper quelques éclats de rire mo- 
queur. 

« — Qu'est-ce qu'il y a donc de comique là- 
dedans?» dit Dufour avec humeur ; et il ajoute, 
mais de manière à n'être pas entendu : «Ce 

• butor commence à m'échaufferles oreilles !... 

» — Excusez si je ris, messieurs; mais, 
« voyez-vous, c'est que si vous m'aviez dit plus 
ntùt que vous alliez chez M. de Bréville, je ne 



lO/l MADELEINE. ^ 

«VOUS aurais pas l'ait l'aire un chemin inu- 
» Ijle... vous sciiez arrivés à prêscnl. Pour aller 
» chez M. le marquis, vous n'aviez pas besoin 
» de passer par Samoncey... ça ne fait que vous 
«allonger... — C'est à Laon qu'on nous a in- 
»diqiic ce chemin. — Ohl je connais le pays 
» mieux que personne ; j'y sommes né !. .. Il n'y 
»a pas un arbre dansées bois dont je ne pour- 
»rais vous dire l'Age!., il n'y a pas un sen- 
» tier que je n'aie parcouru cent fois chaque 
«année!... et quant à la maison de M. de Bré- 
» ville, pardié, j'y ai été assez pour la connaî- 
»tre... Madame la marquise me faisait travail- 
«kr... elle m'employait souvent... Mais tenez, 
«puisque vous allez là, v'ià vot' chemin; il est 
» inutile que vous veniez avec moi à Samoncey, 
» ça vous retarderait encore. Prenez ce sentier... 
n puis le premier à droite, puis la route qui 
«descend? et vous yctes,.. Adieu, messieurs, 
«bon voyage... et ne vous laissez pas voler en 
«roule... ce serait dommage.» 

Sans allendre de réponse, l'homnif^ en blouse^ 
remet sa faux sur son épaule, et disparait en 
s'('nf()uçant dans le bois. Les deux voyageurs 
le regardent aller cl se regardent ensuite. 



MADELEINE. 105 

• Prendrons-nous le chemin qu'il nous a 
» indiqué?» dit enfin Dufour. i — Pourquoi pas? 
, — C'est qu'il avait un drôle d'air en nous 
«quittant... Tu n'as pas remarqué le ton go- 

• guenard de cet homme en nous disant : Ne 
»vous laissez pas voler?... — Dufour, tu ne 
» connais donc pas les paysans ? ces gens-là ont 
«presf^ie toujours un air moqueur en parlant 
» à des habitants de la ville : c'est là que git 
«tout leur esprit. Je crois que tu avais grand 

• tort de suspecter l'honnêteté de cet homme ; 
» tu vois qu'il nous a quittés sans nous traiter 
«comme de la luzerne avec sa redoutable faux... 
» — Oui... je vois qu'il nous a promenés fort 
«longtemps à travers les bois... qu'il semblait 
» toujours attendre la rencontre de quelqu'un, 
» et qu'enfin il nous laisse, à l'entrée de la nuit, 
» dans une espèce de carrefour où nous ris- 
»quons fort de nous perdre. — En vérité, les 
"gens méfiants sont bien malheureux! Tu n'es 
«cependant pas poltron , Dufour, car je t'ai vu 
«dans l'occasion tenir tête à plus d'un adver- 
«saire. — Sans doute, et si nous étions atta- 

• qués maintenant, je me défendrais comme 
»iin lion; mais je suis persuadé que ce serait 



106 MADELEINE. 

jfinutile... et je trouve que la prudence peut 
» très-bien s'allier à la bravoure. — En atten- 
«dant, suivons le chemin qu'on nous a indi- 
»qué, et au diable la crainte; j'aime mieux ne 
» pas prévoir le danger que de m'inquiéter d'a- 
»vance. — Et moi, j'aime mieux prévoir les 
6 choses , afin de me mettre en mesure de les 
» éviter, s'il est possible. — Nous n'avons pas la 

• même manière de voir, mon cher Dufour; 

• mais je crois que la mienne doit me rendre 
» heureux. — Et moi , je pense que la mienne 
» doit me faire vivre plus longtemps. » 

Tout en discourant, ces messieurs avan- 
çaient dans le chemin qu'on leur avait mon- 
tré; mais, telle diligence qu'ils lissent, la nuit 
avançait encore plus vite qu'eux. Bientôt il ne 
leur est plus possible de voir à quatre pas, et 
ils sont obligés de ralentir leur marche pour ne 
pas s'exposer à se heurter le visage contre les 
arbres; alors Dufour recommence à jurer, et 
Victor prend le parti de rire. 

• Je l'avais bien dit 1 ce coquin nous a éga- 
Brésl — Ce paysan est-il cause que la nuit 
«nous empêche de trouver notre chemin!... 
n Allons, quand lu prendras de l'humeur, en 



MADELEINE. 107 

» serons-nous plus vite chez Armand... dis donc, 
» Dufour... il me semble qu'il pleut?... — Ehl 
«mon Dieu, oui; c'est pour nous achever... Ces 
» grosses gouttes d'eau annoncent un violent 
» orage... et moi qui ai un chapeau neuf!... il 
«sera perdu... — Mets-le sous ta redingote... — 
• C'est ça, et je me promènerai en voisin... Oh! 
» l'infernal bois... Aïel voilà que je me cogne 
»le nez à présent!... nous n'en sortirons donc 
«jamais?... — Victoire! victoire! mon pauvre 
»Dufourl... — Qu'est-ce que c'est?... — Une 
«lumière... Tiens, vois-tu là-bas?. . — En ef- 
»fet... Ah! Dieu, comme ça fait plaisir d'aper- 
» cevoir une lumière quand on est égaré!... 
«J'avais souvent lu cela dans les romans... mais 
»je n'avais jamais été dans cette position... 
» Pourvu que cette lumière ne soit pas produite 
«par un feu follet... ou un ver luisant. — Oh! 
«non, il ne fait pas assez chaud pour cela... 
«Avançons, car la pluie redouble.» 

Les voyageurs se dirigent vers la lumière, 
qui ne fuit point devant eux, parce que ce n'é- 
tait pas un esprit malin qui la faisait paraître, 
mais qu'elle éclairait tout simplement hi rez-de- 
chaussée d'une maison située au milieu du bois. 



108 MADELEINE. 

«C'est une habitation,» dit Victor. « — Oui... 
» et, autant que je puis voir, cela m'a l'air as- 
»sez grand... Pourvu qu'on veuille bien nous 
«recevoir... Si on allait nous prendre pour des 
> voleurs. .. — Que le diable t'emporte avec tes 
«suppositions!... Frappons toujours. » 



CHAPITRE V. 



UN CABARET DANS T.ES BOIS. 



On a ouvert la porte aux deux voyageurs, 
sans même s'informer de ce qu'ils demandent. 
C'est un grand jeune homme en veste, en sa- 
bots, en bonnet de laine, qui est devant eux : 
il se range de côté pour leur livrer passage. Ce- 
pendant Victor s'arrête sur le seuil de la porte 
en disant; «Excusez-nous, monsieur, nous 
«sommes peut-être indiscret»} mais la pluie 



110 MADKI.ETNK. 

«tombe très-forl, et nous ne connaissons pas 
« notre chemin. 

9 — Entrez donc... entrez donc !... » crie une 
voix forte qui part de l'intérieur de la maison. 
« Eh! nom d'une pipe ! est-ce qu'il faut tant de 
«façons pour entrer chez nous?... » 

A cette invitation un peu brusque, les deux 
amis entrent dans la maison. Ils se trouvent 
dans une grande pièce d'un aspect triste et 
sombre, n'ayant que le mur pour tenture, et 
dont le plafond est noir et enfumé. Une im- 
mense cheminée est en face de la porte. De 
chaque côté de la chambre sont deux tables 
entourées de bancs de bois. Un grand buffet et 
quelques chaises, voilà tout l'ameublement de 
cette salle, qui n'a que la terre pour parquet, 
comme c'est l'usage dans les habitations de 
paysans. 

Une seule lumière, placée sur une des tables, 
éclaire à peu près la salle. Une femme d'un âge 
mùr, habillée comme une villageoise aisée, est 
assise près de la liunière et travaille à l'aiguille. 
Un peu plus loin, un grand homme d'une cin- 
quantaine d'années, mai» fort, replet, et au 
teint vermeil, est accoudé devant un petit pot 



MAÈELEINF. Ml 

de faïence et un verre. Le ^rand homme qui sem- 
ble être le maître de la maison, les salue de la 
tête, et porte son verre à ses lèvres en disant : 
«A,votre santé, messieurs!.... Allons, Babo- 
ïlein, donne du vin à ces messieurs.... ils ne 
» seront sans doute pas fâchés de boire un 

• coup... Donne un litre.... ces messieurs boi- 
»ront bien un litre... Quand on a marché, on 
» a soif. 

» — Il me paraît que nous sommes dans un 
» cabaret, w dit Dufour en jetant les yeux autour 
de lui, «Un cabaret au milieu d'un bois!..., 

• c'est assez singulier.... — Cela fait que du 
» moins nous y resterons tant que cela nous 

• conviendra et sans crainte de gêner per- 

• sonne, « dit Victor en s'asseyant et en posant 
son chapeau sur une table, tandis que Dufour 
secoue le sien dans un coin de la salle. 

K II me paraît que vous vendez du vin, mon- 
a sieur, »dit Victor en s'adressant au maître du 
logis. « Oui, monsieur; dame... à la campagne 
» on fait ce qu'on peut pour gagner sa vie!... 

» — Si du moins vous ne buviez pas tout le 

• bénéfice 1... » dit d'une voix aigre et d'un ton 
sec la femme occupée {\ coudre. 



442 ilVDELEINE. 

« — Allons, madame Grandpierre, n'allez- 
»vous pas me faire passer pour un ivrogne aux 

• yeux de ces messieurs qui ne me connaissent 

• pas ! — Vraiment! s'ils vous connaissaient, ils 

• sauraient déjà à quoi s'en tenir. — Ah! Jac- 

• queline! tu veux me fâcher.... mais tu sais 
» bien que c'est diiricile. Crie!... grogne!.,, ça 
«m'est égal!.... je m'en moque comme d'une 
» futaille vide ! » 

Le grand jeune homme, qui était allé dans 
une pièce voisine, revient avec un broc et des 
Verres qu'il place devant les doux amis. Dufour, 
qui a fini de secouer son chapeau et d'essuyer 
sa redingottc, s'assied près de Victor en lui di- 
sant : «Nous ne boirons jamais ça !. .. — Qu'im- 
» porte! il faut bien payer l'abri qu'on nous 
«donne. » 

Victor se verse du vin ainsi qu'à son compa- 
gnon. Le maître du logis se lève tenant son 
verre à la main, et vient trinquer avec ses nou- 
veaux hôtes, qui, pour répondre à cette poli- 
tesse, tâchent d'avaler, sans faire trop de gri- 
maces, le vin, ou plutôt la piquette qu'on vient 
de leur servir, 



MADEr.niNH. 113 

« Ces messieurs ne sont pas du pays? »> dil h; 
pa3'san après avoir ijii. 

» — Non, nous nnivons de Paris; nous allons 
«chez M. de Bré ville... le connaissez-V(uis? — 
»01i! oui, messieurs... c'est-à-dire, je connais- 

«sons sa propriété car pour ce qui est du 

«jeune marquis de Bréville, je ne pouvons 
» guère le connaître; depuis la mort de sa b(;li(^- 
»mère, lui et sa sœur ont quitté leur maison... 
»et ils n'y étaient jamais revenus... mais j 'avons 
«appris, il y a queuques jours, que le jeune 
» marquis était arrivé à sa campagne, ([ue sa 
«sœur y était aussi avec son mari. Je ne savons 
• pas si c'est pour s'y fixer... Mais ces messieurs 
«sont sans doute de leur société, puisqu'ils 
«vont chez monsieur le marquis? — Oui, nous 
«sommes amis d'Armand; nous venons passer 
» quelque temps à sa terre. Nous avons quitte 
«la voiture à Laon, et nous nous sommes mis 
«en route à travers les bois; nous pensions ar- 
«river avant la nuit .. mais quand on ne con- 
«naît pas bien les chemins... 

» — Oui... et qu'on fait de ni.tiuvaises ren- 
«contres, »dit Dui'our. 

« — Comment!.... vous avez fait de mau- 
1. 8 



Mfl MABF.LKÏNT.. 

» vaises rencontres dans ces bois! » s'écrie le 
paysan. 

« — Non... mon ami plaisante,» dit Victor; 
« c'est de l'orage qu'il veut parler. — Ah! il est 
y> vrai que vous êtes bien mouillés ! Voulez-vous 
» qu'on fasse du feu à l'àtre pour vous sécher? 
» Quoiqu'il ne fasse pas froid, la pluie est mau- 
»vaise sur le corps... — Ma foi, je crois que 
wous avez raison... le feu nous séchera plus 
» vite, et si cela ne vous donne pas trop de 
» peine... — Pas du tout... d'ailleurs, il faudra 
» toujours du feu pour faire chauffer le souper. . . 
«Allons, Babolein... voyons, remue-toi un peu, 
»nu lieu de rester là dans un coin comme un 
B grand fainéant!... 

» — C'est ça!... » dit la paysanne avec hu- 
meur; «c'est toujours à Babolein qu'on s'en 
«prend ! il faut que ce soit lui qui fasse tout!.., 
» Et pourquoi n'appelez-vous pas Madeleine?... 
«pourquoi ne descend-elle pas?... est-ce qu'elle 
» dort déjà, cette paresseuse?.... Latrouvez- 
» vous trop grande dame pour lui faire allumer 
»le feu?.. Iluml.. quelle patience il fnul avoir 
» ici !. .. 

„ — Mon Dieu ! ne \ mis tVidu'/ pns. ma mère. 



MADELEINE. 115 

« dit le jeune paysan en plaçant du bois dans 
la cheminée, «laissez Madeleine se reposer.... 

• elle était malade ce matin.... vous savez, 
»ben qu'elle n'est pas forte et qu'un rien la 
«fatigue... ce n'est pas qu'elle manque de 

• bonne volonté.... — Oli! oui, de la bonne 
» volonté. . . de belles paroles ! . . . des phrases ! . . . 
p on n'conduit pas une maison avec ça !... mais 
non cajole les hommes — et on se fait dorlo- 
»ter!.... — Oh! oh! not* femme!.... tu veux 
«donc toujours crier?... eh ben ! à ton aise!... 
«crie!... A ta santé! à la vôtre, messieurs!» 

Le jeune peysan ayant allumé le feu, Victor 
et Dufour vont se placer devant la cheminée. 
Le maître de la maison se remet devant son pot 
de vin, et son fds va s'asseoir dans un coin de 
la chambre, tandis que la paysanne murmure 
encore en travaillant. 

La pluie continuait de tomber, on l'enten- 
dait battre les vitres de la fenêtre. 

a Nous sommes bien heureux d'avoir trouvé 
«cette maison, » dit Victor, « l'orage redouble, 
» et je ne sais ce que nous serions devenus ! 
«mais pour peu que cela continue, il faudra 
«peut-être que vous nous donniez à coucher,., 



116 MADELEINE. 

» — Qu'à cela ne tienne, messieurs; nous 
» avons de quoi vous loger... Au fait, vOuS êtes 
» encore à une dcmi-licue de chez M. de Bré- 
» ville, et cet orage doit avoir rendu les che- 
»mins bien mauvais. — Alors je vois que nous 
« serons vos hôtes pour cette nuit : qu'en penses- 
»tu, Dufour? 

Du four était alors occupe à passer en revue 
tous les coins de la salle, et ses 3'eux venaient 
de s'arrêter sur une encoignure qui se trouvait 
au bas d'un petit escalier, et qu'il n'avait pas 
encore remarquée : dans cette encoignure 
étaient deux hjsils et un grand coutelas. 

« Eh bien ! Dufour, lu ne me réponds pas ! » 
dit Victor, «je te demande si tu es d'avis de 
» coucher ici?... 

» — Mais... peut-être... je ne dis pas non... 

• cependant, si on nous attend ce soir chez 
»M. de Bréville?... — On ne nous attend pas 
«plus ce soir que demain! — Est-ce que tu 

• n'entends pas la pluie? — vcux-lu que nous 
«allions nous casser le cou dans le bois? — et 
«comment trouvciions-nous notre chemin la 
»nuil, puistpie nous nous sommes perdus le 
njour?... — Perdus... hum! ce n'est pas nous 



MADELEINE. 117 

«qui nous sommes perdus... on nous a peut- 
»êtrc égarés avec intention... » 

Dufour avait dit ces derniers mots à voix 
basse, mais Victor n'y a pas fait attention ; il 
prend une chaise et s'assied devant le feu. Du- 
four regarde toujours du côte de l'encoignure ; 
enfin il s'adresse à leur hôte : 

« Il me paraît que vous êtes chasseur, mon- 
» sieur? — Chasseur... ma foi, non! Pourquoi 
»ça? — C'est que je vois... des fusils... là-bas. — 
«Ah! écoutez donc, quand on demeure au mi- 
))lieu d'un bois.... loin de toute habitation, il 
»est bon d'avoir des armes... Ce n'est pas que 
»le pays soit mauvais... mais qucuqiiefois des 
» vagabonds peuvent entrer chez nous, comme 
» pour boire ; et dame, on pourrait se battre, se 
«tuer ici, ([ue personne ne viendrait y mettre 
• empêchement. — C'est fort agréable! — Buvez 
«donc, monsieur... — Merci, je n'ai plus soif. 
» — Vous soupercz avec nous, au moins? — Je 
» n'ai pas grand'faim. . . 

» — Moi, je souperai très-volontiers,» dit Vic- 
tor ; « la marche m'a donné de l'appétit : d'ail- 
«leurs nous n'avons pas mungc depuis (j[ualre 



118 MADELEINE. 

• heures, et il est voyons neuf heures 

«bientôt. » 

Victor avait tiré sa montre pour regarder 
l'heure; le jeune paysan quitte la place où il 
était assis, et vient tout près de Victor, en s'é- 
criant : «Oh ! la belle montre !.. Regardez donc, 

«mon père, comme c'est joli! comme c'est 

«travaillé!... C'est de l'or, n'est-ce pas, mon- 
» sieur? — Oui, sans doute. 

» — Oh! tu n'en es pas bien sur,» dit Du- 
l'our en essayant de faire des signes à son ami. 
« — Comment, je n'en suis pas sûr!... tu plai- 
» santés, je pense; elle m'a coûté assez cher. — 
«Goûté!... coûté... on aies montres pour rien 
» à présent. 

» — Je n'aurai jamais une belle bijouterie 
» comme ra, » dit le jeune homme en poussant 
un soupir. 

» — Peut-être, mon garçon; eh! eh!... ou 
» ne sait pas ce qui peut arriver. » Et en disant 
ces mots, le maître de la maison avale un verre 
de vin. 

» — Je crois qu'il ne pleut plus, j' dit Dufour 
en s'approchant de la fenêtre. 

• — Oh! monsieur! ça redouble, au cou- 



MADELEINE. 119 

» traire , » dit Baljul(.nn. « Le temps est pris ; en 
»v'lù pour la nuit... Oh! c'est fini, vous ne 
«pouvez plus vous en aller... » 

Dufour ne répond rien et va s'asseoir près de 
Victor ; il garde le silence et se contente de 
jeter souvent des regards autour de lui , se re- 
tournant brusquement au moindre mouvement 
que font les habitants du logis. 

« Ah çà ! puisque décidément ces messieurs 
» couchent ici , «dit la vieille lemme , « il faut 
«qu'on leur prépare des lits... une chambre... 
» — Voulez-vous que j'y aille, ma mère?... — 
sNon... mais cette petite ne descend donc pas? 
«Madeleine... Madeleine ! 

» — Me voilà! »-a répondu une voix douce; 
et presqu'au même instant , une jeune fdle 
descend l'escalier de bois qui communique 
avec le haut de la niaison. 

Victor s'est bien vile retourné pour voir la 
jeune fille. Celle-ci est très-petite; elle n'a ni 
embonpoint ni fraîcheur, son teint est pâle, ses 
yeux assez petits sont presque toujours baissés, 
sa bouche est grande, son nez moyen, ses che- 
veux bruns sont relevés sans nulle coquetterie ; 
en gênerai. ri<-n ne peut séduire dan? le pre- 



j 20 MADELEINE. 

micr aspect de cette jeune lille; et Victor se 
leîouriK; bientôt vers Durour en lui disant tout 
bas : « Elle ii'cst jias jolie! — Qu'est-ce que <;a 
» me lail ! •' répond le peintre avec humeur. 

La jeune ilUc a lait aux voyajieurs une révé- 
rence ({ui n'a rien de |;auclie ni d'emprunté. 
Elie sourit à M. Grandpierre , qui lui fait un 
l)eîil signe de tète ; puis elle s'avance timide- 
ment vers la vieille paysanne, qui lui dit d'un 
ton dur : 

« J'espère que vous avez eu le temps de vous 
» reposer. .. Dieu merci! Depuis le dîner vous 
«clés remontée dans votre chambre... Vous 
»n'èlcs donc plus bonne qu'à dormir, ici? 

n — Pardon, madnme, c'est que j'avais si 
» uKil à la tète... comme de la migraine... 

» — Ah! oui! la migraine... dites plutôt la 
)» p.aressei Qu'esl-ce que c'est <[u'une lille de 
))ili\-hiiil ans ([ui n la nn'graine! Est-ce que j'ai 
jamais (.-u de tout ça, moi? mais, si on \ous 
«écoute, vous aurex tous les jours (jiielque 
» chose. 

» — Allons, allons, Ja("quelin(', que tout ea 
«iinisse! «dit maître Granclpierre en élevant la 
voix. ♦ Crie après moi tant (pie lu voudras... i;a 



MADELEINE. 121 

» niVst égal, je ne t'ccoutc pas. Mais laisse Ma- 
ndeleine en repos .. tu lui fais du cli?ij;nn... et 
» c'est mal. Va, Madeleine, va, mon enfant, pré- 
» parer la chambre au bout du corridor et deux 

«lits pour ces messieurs qui couchent ici 

» Dcpêclie-toi ; nous t'attendrons pour souper.» 

La jeune fille ne répond fpie par une incli- 
nation de tête. Elle prend une lumière et re- 
monte vivement l'escalier. Le grand Babolein 
n'a pas quitté des yeux Madeleine tant qu'elle 
a été clans la salle ; lorsqu'elle remonte , ses re- 
gards la suivent encore ; il reste la bouche 
béante, le cou allongé, et les yeux attachés 
sur le haut de l'escalier. 

- « C'est votre fdle, madame? «dit Victor en 
s'adrcssant à la paysanne. 

» — Non , monsieur, ce n'est pas ma fdle ,» 
répond madame Grandpierre d'un air d'hu- 
meur. 

«Alors, c'est sûrement votre nièce? «dit 
Dufour. — Pas davantage. 

» — Oh! j'aime ben mieux qu'elle ne soit 
» pas ma sœur, » dit le jeune paysan d'un air 
niais. 

« — Voyez-vous ça! «reprend la vieille. «Ne 



122 MADELEINE. 

» t'aviserais-tu pas de vouloir qu'elle soit ta 
»lenime... grand imbécile! Je voudrions ben 
» voir ça. 

» — Allons 5 silence!» dit d'une voix de Sten- 
tor le maître de la maison. « Vous avez le 
«temps de crier quand il n'y a personne. Jac- 
» quelinc , occupe-toi du souper, ça vaudra 
» mieux. 

» — Puisque ce n'est ni leur iille ni leur 
» nièce , » dit tout bas Dufour à Victor, « ce n'est 
• donc que leur servante. Cependant ce Grand- 
» pierre semble la traiter avec bien de la bonté, 
»2)resque des égards... Je voudrais savoir ce 
«que c'est que cette Madeleine... pourquoi elle 
» a l'air triste... pourquoi elle est pâle... pour- 
» quoi elle est sombre... pourquoi... — Ah! te 
«voilà encore avec ta curiosité!... — Tu n'es 
»pas curieux parce que la jeune iille n'est pas 
» jolie; si elle te plaisait, tu aurais déjà fait 
«mille questions à son sujet. — — C'est pos- 
«sible. B 

Madeleine ne tarde pas à redescendre. Elle 
va , sans rien dire , aider Jacqueline dans les 
apprêts du souper. Vive et alerte , en deux mi- 
nutes elle a préparé le couvert. Le grand Babo- 



MADELEIiNK. 123 

Icin la suit des yeux et semble l'admirer; mais 
Madeleine tient toujours les regards baissés, et 
ne les porte pas plus sur les étrangers que sur 
les habitants de la maison. 

Victor est resté assis devant le feu , ne son- 
geant qu'à faire sécher ses boites. Mais Dufour 
regarde ce qui se passe , et il remarque que lu 
jeune fdle fait tout avec autant d'adresse que 
de grâce : cela lui paraît encore fort singulier 
dans une servante de cabaret. 

« Madeleine, «dit Grandpierre au bout d'un 
moment,» ces messieurs vont à Brcville, chez, 
• monsieur le marquis... c'est l'orage qui les a 
» retenus ici. 

» — A Bréville ! s'écrie la jeune fille, et pour la 
première fois elle lève ses yeux et les porte sur 
Victor et son compagnon; une légère rougeur 
colore ses joues , ses regards se sont animés , 
mais bientôt cette expression disparaît pour 
faire place à un sentiment de mélancolie , et 
Madeleine rebaisse les yeux et soupire en mur- 
murant : (' Ah ! ces messieurs allaient chez 

» monsieur le marquis .. 

» — On dirait que cela l'inléressc, » dit tout 



\ 24 MADELKINE. 

bas Dufour ù Victor : ï Ne trouves-lu pas cela 
«singulier? — Ah! Dufour, que tu m'ennuies 
» avec tes conjectures! — C'est qu'il me semble 

• qu'il y a du mystère dans cette maison. Enfin, 
»pour\u que mes soupçons ne soient pas fon- 
»dés, c'est tout ce que je demande! Une vieille 

• femme méchante... deux hommes qui ont 
» chacun six pieds au moins... et une jeune fille 
» qui ne lève pas les yeux... c'est bien louche. 

• Dis donc , Victor, te rappelles-tu un certain 
«roman traduit de l'anglais de Lewis... le 
n Moine... Tu as lu (c Moins, hein?... — Sans 
«doute. Après. — Ce roman-là me faisait tou- 
» jours fiissonner. 11 y a dedans une scène de 

• voleurs dans une forêt... llein ! notre situu- 
» lion ressemble un peu à cette scène-là! — — 
» Allons, tu es un fou. 

» — A table , messieurs , » dit le maître de la 
maison en se levant :« Nous vous offrons ce 
«que nous avons... on ne se procure pas ce 
«qu'on veut si tard. — Ce sera fort bien, mon- 
» sieur: <'n voyage, l'appétit empêche qu'on soit 
«dillicile; d'ailleurs \olre table est très-bien 
• garnie. » 

Viclor se place , et Dufour s'assied près de 



MADELEINE. 125 

lui. Tous les habitants do la maison se mettent 
à table avec les deux voyageurs. La jeune fille 
se trouve être en face des étrangers, de temps 
à autre elle lève les yeux pour les regarder, 
mais elle les rebaisse bien vite quand elle pense 
qu'on l'observe. 

Des légumes et des œufs composent le sou- 
per; Victor y fait honneur; Dufour ne mange 
de quelque chose qu'après en avoir vu manger 
à ses hôtes ; Madeleine ne ])rend presque rien , 
et elle ne parle pas ; la vieille murmure après 
la jeune fdie parce qu'elle ne mange pas, après 
son fils parce qu'il mange trop, et après son 
mari parce qu'il ne cesse de boire. Dufour re- 
marque tout. Les regards que Madeleine jette ù 
la dérobée sur lui et son ami sont ce qui l'in- 
trigue le plus. 

On est encore ù table lorsqu'un coup violent 
retentit sur la porte d'entrée de la maison. 

a Voilà du monde qui arrive bien tard ! » dit 
Victor, a — Et par un bien mauvais temps , » 
ajoute Dufour. 

« — Oh! je parie que je devine qui c'est , » 
répond maître Grandpierre en souriant , et il 
s'écrie aussitôt : « Oui est là? 



12C MADKLEIXTÎ. 

» — Ehîmordieu! c'est moi !... est-ce que 
»vous allez me laisser à la pluie battante?» ré- 
pond une voix aigre et brève qui ne semble pas 
inconnue aux deux voyageurs. 

t J'en étais sûr, «dit Grandpierrc :« c'est 
» Jacques ! » 

Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'bom- 
me à la faux entre dans la salle , tenant tou- 
jours à la main son instrument de travail. Du- 
four fait un bond sur sa chaise , puis presse le 
genou de son voisin , en disant à demi-voix : 
« C'est l'homme du bois. — Je le vois bien. — 
«Et tu ne trouves pas drôle qu'il nous rejoigne 
» ici ? — Pourquoi donc n'y viendrait-il pas 
V aussi bien que nous. — ïu ne vois pas qu'il 
» nous a envoyé de ce côté parce qu'il était cer- 
» tain que nous serions forcés d'entrer dans 
«cette habitation; et cette jeune fdle qui nous 

• regarde à la dérobée je crois qu'elle a en- 

» vie de nous faire des signes... — C'est qu'elle 
» est amoureuse de toi. — C'est bien... nous 
«verrons s'il faut toujours rire! » 

Après a\oir posé sa faux contre la porte , 
Jacques s'approche de la table. En reconnais- 
sant les deux voyageurs, il laisse échapper des 



MVDELKINE. 1^1 

ricanements moqueurs qui lui sont familiers et 
s'écrie : Ah! messieurs, c'est comme cela que 
«vous allez coucher ù Bréville! je vous avais 
«pourtant mis dansle bon chemin. — Oui, il 
» était gentil votre bon chemin, «répond Du- 
four, « nous avons manqué cent fois de nous y 
» casser le nez ! 

» — Comment,- Jacques, tu connais nos h5- 
«dit le maitre de la maison en tendant la main 
au nouveau venu. 

» — Certainement... j'ai eu le plaisir de les 
• rencontrer dans le bois... eh! eh! je pourrais 
ï même te dire ce que chacun de ces messieurs 
» a dans sa bourse, eh ! eh ! 

» — Allons, il va encore recommencer ses 
«mauvaises plaisanteries, «dit Dufour : c'était 
«sans doute les deux Grandpierre qu'il atten- 
»dait dans le bois, et, ne les voyant pas venir, 
«il nous aura envoyés chez eux... cela se com- 
» prend. 

» — Jacques, viens te mettre à table, tu boi- 

» ras bien un coup avec nous. — Volontiers 

«Bonsoir... madame Grandpierre, bonsoir, 
«Baboîein... bonsoir, ma petite Madeleine. » 

Jacques a salué la mère et le fds d'un air fa- 



128 MADELEINE. 

milier et seulement de lu tète; mais en s'adres- 
sant à Madeleine, le paysan a eliàngé de ton , 
sa voix s'est adoucie, ses manières sont deve- 
nues plus polies, et quoiqu'il ait été prendre la 
main de la jeune fdle , il ne l'a pas seeouce 
brusquement, mais a paru la serrer avec affec- 
tion. De son côté, Madeleine a regardé Jacques 
en souriant «t lui a dit bonsoir avec amitié, 
comme on répond à quelqu'un dont la pré- 
sence nous fait plaisir. 

« Te voilà bien tard par ici, Jacques? — Que 
» voulcz,-vous?... la journée a été longue chex 
» le père Thomas... puis j'avais affaire à Sa- 
» moncey pour de l'ouvrage qu'on m'avait pro- 
»mis, tout ça m'a retenu... Et c'te pluie qui 
«est arrivée. .. j'sommes dit: au lieu de re- 
» tourner i\ Gizy, je coucherons chez Grand- 

» pierre pas gêné, moi!... je couche où je 

» me trouve. — T'as raison, mon vieux, et 
«nous boirons une chopine de plus!... A vol' 
«santé, messieurs. >> 

Victor ne se sent plus envie de tenir tète à 
son bote; il étend les bras, bâille et propose à 
son compagnon de monter se coucher. 

« Encore un moment, » dit Dufour, et il 



MADF.r.ïïTXE. i'2'> 

njoiito à demi-voix :« Qui snil si on n'altciid 
p;»s notre sommeil jioiir se débarrasser cle n.ous? 
» Ce Jacques qui est revenu nous joindre ici.... 
«qui va y coucher, et celte petite — vois donc 
• comme elle nous rei;arde, et avec quelle ex- 
»pression, je t'en prie, Victor, ne t'endors pas! 
« — Eh bien! nous ne disons rien, ma petite 
Madeleine,?» dit Jacques après avoir trinqué 
avec son ami : « Nous avons l'air bien triste, ce 
«soir, mon enfant? 

» — Est-ce que tu n'en devines pasla raison,» 
répond Grandpierre; « Madeleine est comme ça 
» depin'e que... » 

Le paysan baisse la voiv et continue de par- 
ler en s'approchant de l'oreille de Jacques. Du- 
four, ne pouvant entendre ce que dit son hôte, 
tâche au moins délire dans sa physionomie et 
dans celle de l'homme qui a été leur guide. Les 
deux amis se parlent quelque temps tout bas, 
et le peintre s'aperçoit qu'ils portent souvent 
les yeux sur lui et son compagnon, ce qui lui 
fait présumer que Victor et lui sont pour quel- 
que chose dans cet entretien mystérieux. Cette 
pensée cause à Dufour une sensation désngrca- 
hh; il promène ses regards autour de hn'. Vie- 
I. 9 



tor est .T^soupi; la vieille femme semble en faire 
autant; la jeune fille a les yeux baissés, mais 
une sombre tristesse est emprunte sur ses 
traits ; le grand Babolein, semblable à une sta- 
tue , a les yeux fixés sur Madeleine , et sa bou- 
elie entr'ouverte donne à sa figure déjà niaise, 
l'apparence de la stupidité. Au bout de la ta- 
ble, Grandpierre et Jacques se parlent bas; en- 
fin la lampe placée devant les convives ne ré- 
pand plus qu'une lumière vacillante qui laisse 
dans l'obscurité tout le reste de la salle. Le 
bruit de la pluie, qui fouette les feuilles des 
arbres, semble ajouter encore à la tristesse de 
ce tableau. 

Un cri de Victor change lout-à-coup la si- 
tuation des personnages. En s'endormant, il 
se balançait sur sa chaise, il a rouvert les yeux 
au moment où il se sentait tomber en arrière. 

« — Qu'est-ce que c'est donc ? -» dit madame 
Grandpierre en se frottant les yeux. 

» — Rien, rien, madame, «dit Victor en 

/iant, <i je suis fâché de vous avoir effrayée 

• mais je m'endormais comme vous, et j'ai 
» manqué de disparaître sous la table... Il me 
» P('ini)l<' (jiic j)om' doiiiiir n<ms serions Ions 



MADELEINE. 1S1 

«mieux dans notre lit... Allons, vicns-tu, Du- 
» four, est-cn que tu n'as pas encore fini de 
• souper?... — Tu es bien pressé, tu ne me 
» laisses pas le temps de manger. — A. ton aise, 
«mon cher, reste à table si tu veux ; moi, je 
» vais prendre du repos. Monsieur Grandpierre, 
«veuillez me faire indiquer notre chambre, b 

Victor se lève, Dufour en fait autant en mur- 
murant. Madeleine s'est empressée d'allumer 
une autre lampe; elle se dispose à conduire 
les voyageurs, mais Grandpierre l'arrête, et 
lui prend la lumière des mains en disant : 
« Reste... je veux moi-même avoir l'honneur 
»de conduire ces messieurs, i» 

La jeune fille obéit ; pourtant elle semble 
ne le faire qu'à regret. Dufour en fait la remar- 
que, et pousse un profond soupir en suivant 
son ami. 

« Bonne nuit, messieurs, » dit Jacques en 
saluant les voyageurs avec son air moqueur; 
« je n'aurai peut-être pas l'honneur de vous 
»re\oir.... mais je pense que demain vous n'au- 
»rez plus besoin de moipour trouver le chemin 
ode Bré\ille! — Je l'espère, » dit Victor.Dufour 
ne répond rieu ; il jette encore un regard sur 



1 -^2 MADELETNE. 

Madeleine. La petite a en ee moment les yeux 
attachés sur lui et sur Victor arec une expres- 
sion incléfinisssable. Les deux amis suivent leur 
hôte qui monte l'escalier, et la jeune fille les 
accompagne desj^eux tant qu'elle peut les voir. 

Maître Grandpierre marche le premier dans 
un petit couloir étroit qui aboutit à un autre 
escalier, lequel donne sur une espèce de pa- 
lier; là, le maître de la maison entre dans un 
corridor en disant : « Par ici, messieurs. 

» — Oii diable va-t-il donc nous reléguer, » 
dit Du four, « cette maison est bien grande 
)< pour un cabaret, comme ce plancher craque 
«sous nos pieds... il semble que l'on niar- 
» chc sur des trappes... » 

Grandpierre s'arrête , ouvre une porte , 
et fait entrer les vo5'^ageurs dans une chambre 
assez vaste où l'on a dressé deux lits. 

a Voilà votre chambre, messieurs; j'espère 
»(|u'ici vous dormirez sans vous éveiller. 

» — C'est bien ce ([ue je compte faire , «dit 
Victor. 

«_ Moi, j'ai le sommeil très-léger, dit Du- 
fi>ur,«etje m'éveille à ch.'iqne instant dans 



mvdeleim:. iSo 

» la nuit... maisj'ai un livre dans ma poche et 
»je pourrai m'amuser à lire. 

» — Lire la nuit , «dit l'hôte en posant laltt- 
mière sur une cheminée; « m'est avis, monsieur, 
xque vous ferez mieux de dormir; chaque 
«chose a son temps, et vous devez être fatigué. 

» — Je ferai ce qui me fera plaisir... il me 

«semble que je suis bien le maître — Oli! 

«c'est juste, à votre aise, bonsoir, messieurs.» 

L'hotc va s'en aller; mais Dufour, qui a déjà 
inspecté des yeux, leur chambre à coucher, 
rappelle Grandpierre en lui disant : 

«Ah! monsieur Grandpierre, pardon si je 
«vous retiens encore... Mais qu'est-ce que 
« c'est donc que cela ? » 

Dufour désignait une porte placée en face 
des lits, mais qui de leur colé, n'offre ni pêne 
ni verrou X. 

» — Ça?... eh parbleu I c'est une porte, «dit 
l'hôte en souriant « — Je v(ms bien que c'est 
«une j)orte, mais comment donc est-elle 1er- 
»mée? — Elle est fermée à clé... Ah! c'est 
«qu'elle se ferme de l'autre côté, mais on ne 
«l'ouvre jamais, c'est une porte qui est condam- 
»née; elle ne servait ([u'à gêner, je ne sais 



134 MADELEINK. 

«même pas ce qu'on a fait de la clé... Au reste, 
• messieurs, je pense que vous êtes tranquilles, 
»et que vous n'avez pas peur des Aokurs cliez, 
»moi. 

■ — Non, sans doute, mon cher hôte, mais 
» si vous écoutez mon ami, il est si curieux 
» qu'il vous fera sans cesse de nouvelles qurs- 
ptions... il veut tout savoir... Je suis étonné 
«qu'il ne vous ait pas déjà demtmdé pourquoi 
)' votre maison est dans un bois. 

« — Il me semble qu'on n'est pas indiscret 
«pour demander oii conduit une porte, «dit 
Dufour avec humeur, * je suis bien aise de ne 
«pas èlre dérangé... quand je lis... et ordinai- 
» rement les portes d'une chambre se ferment 
» en dedans, mais il paraît qu'ici ce n'est pas 
9 comme partout ! . . . 

» — Soyez tranquille, monsieur], personne 
» ne viendra vous déranger. Bonne nuit — je 
» vais rejoindre l'ami Jacques. » 

L'hôte quitte la chambre dont il tire la porte 
après lui; on entend ses pas l<!urds faire cra- 
quer le plancher du corridor, mais bientôt le 
bruit s'éloigne et le plus in-olond silence semble 
régner dans la maison. 



MADELEINE. 155 

Victor £0 déshabille et s'apprête à se cou- 
cher ; Dufoiir l'aiTète en lui disant à demi- 
voix : 

« Est-ce que vraiment tu vas te coucher? — 
«Pourquoi pas? — Tu ne devines donc pas où 
«nous sommes?. .. — Parbleu! nous sommes 
9 dans un cabaret... au milieu d'un bois... Nous 
»ne serons pas couchés aussi douillettement 
«que chez de Bréville, mais une nuit est bien- 
» tôt passée ! — Tout cela ne serait rien si nous 
«étions chez des gens honnêtes!... mais j'ai 
«ti'op de raisons de croire qu'il n'en est pas 
«ainsi... Toi, tu manges, tu bois, tu dors, tu 
» n€ remarques rien ! — C'est que je n'ai rien 
» vu de remarquable ici. — Mon cher Victor , 
» pour un garçon d'esprit , tu as bien peu de 
«pénétration ; nous sommes dans un repaire 
»de brigands, et celte nuit on nous assassinera 
» pour nous voler, parce que ce scélérat de Jac- 
» ques n'aura pas manqué de dire que tu as 
«douze cents francs sur toi... — Quelle diable 
«d'idée as-tu là?... Tu ne rêves que voleurs et 
» assassins !. . Sais-tu que tu es cruel en voyage? 
».Tc ne te conseille pas de te marier, Dufour, 
«car tu rêveras toutes les nuits que tu es co- 



lo6 MADliLliJMi. 

»cu!... — 11 ne s'agit ])as de plaisanter... Tu 
■ sais bien «jiie j(; ne suis pas un poltron; mais 

• je trouve ridieule de se laisser prendre au 
«piège sans pouvoir se défendre... — El qui te 
» lait donc inésiinier (pie nons soyons chex des 
«Voleurs? — Tout !... D'aljord eelle niaisoJi au 
«milieu des l^ois .. ee Grandpierre et son lils, 
«(pii ont eliaeun six ])ieds de liaul... ecs armes 
«cpie j'ai ajierçues derrière la porte.... ee Jac- 
» ques qui nous envoie de ce coté, puis qui vient 
B lui-même nous rejoindre dans ee cabaret , 
«quoiqu'il eût dit d'abord avoir affaireau village 
»de Samoneey... enfin, et c'est là-dessus prin- 
n cipalenicnt ([ue nous devons asseoir nos souj)- 
r. çons, la conduite de Madeleine, qui n'est pas 

• servante et (pii eslje ne sais quoi dans la 

«maison... OUI si lu aVcVis observé c(;lle jeune 
» iille eouiuie je l'ai fait, tu devinerais bien 
«qu'il se passe ici quelque ebose d'extraordi- 
»*airc... Cf'tle petite est triste , ]>àle; elle ne 
«lève pas les yeux... l'>sl-ct; là la l<»urm.re, l'bu- 
«nicur d'une j)a}sanne?... A table, ({uand elle 
«croit que les gens de la maison ne la \ oient 

• pas, elle nous regarde... elle nous dévore des 
«yeux... c'est le mol... Pau\re petite! Je suis 



* JlADliLlilNE. Iâ7 

»SLir qu'elle devine le sort qui nous allend et 
» voulait nous sauver, nous prévenir. Au mo- 
»mçnt où nous allions nous retirer , elle avait 
«bien vite pris la lumière pour nous conduire; 
«mais son maître la lui a arrachée des mains , 
» en lui ordonnant de rester en bas : il avait 
»peur qu'elle ne nous avertit des dangers qui 
mous menacent. Si lu avais vu cette pauvre 
» enfant nous suivre des yeux quand nous avons 
» quitté la salle... Ali! cette petite n'est pas jo- 
1 lie, c'est vrai; mais, dans ce moment, je t'as- 
»sure qu'elle était belle tant ses yeux avaient 

«d'expression! Maintenant, examine cette 

» chambre où l'on nous a relégués est-ce 

«sombre!... est-ce lugubre!... et cette porte, 
«qui ne se ferme pas de notre coté et qu'on 
«peut ouvrir de l'autre quand on \eiil!. ... tu 
«conviendras que c'est fort commode... et que 
«dans aucune auberge tu n'as eu de cluimbre 
«si mal fermée ([ue c<'lle-ci. » 

Victor a écouté Dufour avec attention ; 
quand celui-ci a fini, il se remet à se déshabil- 
ler. 

«Comment!... tu veux toujours te cou- 
«clicr?.;. — Mon cher ami, si nous sommes 



Iâ8 MADlîLKI.Mi: . 

» cliez des voleurs, il n y a plus moyen de nous 
» sauver; si nous sommes chez d'honnêtes gens, 
«tes soupçons n'ont pas le sens commun. Dans 
«l'un ou l'autre cas, il me semble que je ferai 
» toujours aussi bien de me coucher. Quand la 
B mort nous frappe pendant que nous dormons, 
» nous ne faisons que passer d'un sommeil dans 
»un autre. 

» — Je ne suis pas pressé de goûter ce som- 
» meil-là. Pourquoi ne pas essayer de nous sau- 

» ver? nous le pourrions encore peut-être 

«Voyons cette croisée... » 

Dufour ouvre la fenêtre de la chambre ; elle 
donnait sur une arrière-cour de la maison. 
Mais il faisait noir comme dans un four, et il 
était impossible de mesurer des yeux à quelle 
distance on était du sol. 

« — Referme ta fenêtre, mon cher ami, «dit 
Victor; « je n'ai pas envie de me casser le cou 
«pour éviter un danger imaginaire. Je ne suis 
» nullement convaincu que nos hôtes soient de 

«malhonnêtes gens Ce Grandpierre a au 

» contraire une bonne figure qui respire la IVan- 
» cluse... — C'est-à-dire l'ivrognerie. — Parce 
«que lui et son fils ont six pieds de haut, je ne 



M.VDliLEl.M-:. 139 

«vois pns que ce soit une raison pour siispcc- 
»ter leur loyauté. Enlin, cette jeune lille t'a fait 
« des signes : si elle te dévorait des yeux , c'est 
)' que probablement tu lui as inspiré un doux 
«sentiment... tu auras fait sa conquête... c'est 
» très-possible ; tu n'es pas mal quand lu n'y 
» penses pas... — Victor, tu as bien tort de ne 
«pas me croire!... — J'aime mieux me cou- 
» cher... je te conseille d'en faire autant... Nous 
«avons beaucoup marché aujourd'hui, et tu 

» dois être aussi fatigué que moi Bonsoir, 

«Dufour. .. demain tu feras des études superbes 
» dans le bois ; et, si la petite Madeleine te fait 
«toujours des mines, tu pourras peut-être faire 
» aussi une étude avec elle. • 

Victor s'est mis au lit malgré les remontran- 
ces de son ami ; celui-ci ne sait à quoi se déci- 
der. Il se promène dans la chambre, s'arrête, 
écoule contre la porte du couloir, puis contre 
celle qui est condamnée. Bientôt Dufour s'a- 
perçoit que son compagnon de voyage est en- 
dormi ; la vue du repos que goûte Victor lui 
donne envie de l'imiter : malgré ses inquiétu- 
des , il sent que le sommeil le gagne; mais, 
avant de se mettre au lit, il veut faire une rc- 



l/lO ilADi-LElMi. 

\\\c exacte de leur chambre, pour s'assurer s'il 
n'y a point quelque trappe , ou quelque issue 
autre que la porte condamnée. 

Dufour prend la lampe et commence son ins- 
pection : il làtc les murs et regarde sous les 
meubles; il ne découvre rien de suspect. Arrivé 
devant la porte, objet de ses craintes, il la 
pousse, l'examine du bas en haut. Cette porte 
est vieille, elle a de larges fentes en divers en- 
droits ; en regardant ces ouvertures, Dufour 
croit apercevoir au loin une faible lumière. 11 
va poser sa lampe dans un aulre coin de la 
chambre, et revient braquer son œil contre une 
fente de la porte. La lumière augmente, un 
léger bruit se fait entendre. Dufour est tout 
oreilles, et s'écarquille les yeux pour mieux 

voir. Le bruit approche : ce sont des pas 

deux personnes s'avancent du fond d'un corri- 
dor qui est sans doute devant celte porte. L'une 
de ces personnes tient une lumière. Dufour re- 
connaît Madeleine, et à côté d'elle l'homme qui 
les' a guidés dans le bois. 

Jacques parle à la jeune iille. Arrivés à qua- 
tre pas de la porte, ils s'arrêtent, et Dufour 
peut les enlendre. La jeune Iille verse des 



AfVDRLETNE. \f\i 

larmes ; l'homme en blouse lui prend la 
main. 

Consolez-vous, Madeleine, consolez-vous... 
» les pleurs ça ne sert à rien. .T'saisben que c'est 

» la grande ressource des femmes! quand 

» elles ont du chagrin , elles s'en prennent à 

«leurs yeux Mais, faut pas vous désoler 

«comme ça... on ne sait pas encore ce qui peut 

■• arriver!... 

» — Ah! mon cher Jacques... c'est en vain 
» que vous voulez me consoler ! jo vois bien que 

• c'est fini... qu'il n'y a plus d espoir... Je vou- 
» drais en vain prendre sur moi et avoir du 
» courage... je m'étais habituée à ma situa- 

»tion je la supportais sans me plaindre 

» mais à présent, oh! à présent, je sens que je 
«serais plus malheureuse. 

» — Je vous dit que vous êtes un enfant de 
«pleurer... et pour qui?... mon Dieu! pour 
» des gens qui n'en valent pas la peine, qui ne 

• méritent pas vos regrets... 

» — Oh! le scélérat!... le grcdin!» se dit 
Dufour, « c'est de nous qu'il parle, j'en suis 
«sur, et il trouve que nous ne méritons pas 
«qu'on s'intéresse à notre sort... ÎTum! lui- 



1/|2 MADELEINE. 

»gand! si j'avais un pistolet, comme je t'ajus- 
» terais par le trou de cette porte. » 

Au bout d'un moment, et après avoir essuyé 
ses yeux, la jeune lillc reprend : 

< Vous trouvez qu'ils ne méritent pas l'intc- 
»rc't que je leur porte... Ah! Jacques'.... vous 
» ne pouvez penser comme moi, vous ; vous ne 

«pouvez sentir ce que j'éprouve pour eux 

»j'espérais que cela tournerait autrement... Je 
«vois bien qu'il faut renoncer à cet avenir dont 
»je m'étais flattée. Mais rester ici... ce Babo- 
»lein... madame Grandpierrc... Hélas! je suis 
» bien tourmentée. . , 

» — Oui, oui, je vous comprends... Pauvre 
«Madeleine! cela ne devrait pas être ainsi 

• Plus que tout autre, je dois vous plaindre, 
»moi... — Vous, Jacques ?... — Oui, moi 

• mais ça ne vous servira pas de grand' chose... 
V malheureusement... Allez vous reposer, Ma- 
«deleine, allez... et, je vous le répète, ne ver- 
»sczphisdc larmes pour des gens qui n'en 
«valent p.ns la jxM'ne. — C'est bien ais«'' à dire 
»(r];i, ]uais je n'ai )ias ajqtris à commander à 
» mon cœur! x 

Jacques sern^ la miiin de la jeune fille et 



MVDEI.F.INR. \ll?y 

sVn rotonrno par le corridor; Madeleine ouvre 
une porte, disparaît, et la lumière disparaît 
avec elle. 

• Ce que j'ai entendu me semble assez clair,» 
se dit Dufour en quittant la fentc'de la porte... 
« Cette jeune fille s'intéresse vivement à nous : 
B elle voudrait nous sauver et se désole parce 
» qu'elle voit que c'est impossible... Ce miséra- 
»ble Jacques nous tuera avec sa faux... comme 

• des coquelicots... Ah! si Victor avait entendu 
» cette conversation , mais il dort comme s'il 

• était chez lui... Que faire?... si j'appelais Ma- 
«deleine... les autres m'entendraient aussi, et 

• ils accourraient plus vite. Je ne me suis ja- 
» mais trouvé dans une pareille situation. • 

Dufour se remet à marcher dans la cham- 
bre, à écouter aux portes; mais il n'entend 
plus rien. La fatigue l'emporte bientôt sur l'in- 
quiétude, ses yeux se ferment malgré lui. Il se 
décide à se coucher et à attendre, comme Vic- 
tor, les événements. Il place en soupirant sa 
montre sur la table de nuit; mais bientôt, ne 
l'y croyant pas en sûreté, il la fourre sous son 
traversin et pose sa tête dessus en disant : « On 
)' ne l'aura qu'avec ma vie!. . Je crois que j'ai- 



M\k MADELEINE. 

» nierais mloiix mourir qiio d'être voir!... dc- 
»pouillé!... Qu'ils y vienn(;nt !... Je n'ai pas 
» d'armes... mais le courage en lient lieu 



• Tout m'en servira d'ailleurs., tout... jus- 
»qu'à... Ma foi, oui... cela peut donner un bon 
«coup et étourdir un homme... Cachons-le 
» aussi. » 

Et Dufour, prenant le vase de nuit, le met 
dans la ruelle de son lit, entre la paillasse et le 
matelas. Après avoir pris toutes ces précautions, 
l'artiste se recouche. 11 a d'abord le projet de 
rester éveillé; mais, ne pouvant longtemps 
combattre le sommeil, il prend le parti de s'en 
remettre à la Providence du soin d'écarter les 
dangers qui l'environnent, et la Providence 
l'endort... C'est ordinairement ce qu'elle fait 
de mieux pour le bonheur des humains. 



CHAPITRE Vi 



LE RUVEIL. 



Le soleil éclairait la chambre où étaient cou- 
chés les deux amis lorsque Dufour ouvrit les 
yeux. 

Le peintre ne se rappelle d'abord que confu- 
sément les événements de la veille ; cependant, 
petit à petit, la mémoire \m revient. Dufour, 
tout étonné de se retrouver vivant, regarde ti- 
midement autour de lui ; il aperçoit Victor qui 
dort encore. Leurs habits sont toujours auprès 
I. 10 



1/iO mvdeleim:. 

d'eux : rien n'a (.'té dérangé dans la chambre, 
qui, éclairée par le soleil, parait tout autre à 
notre vo)^ageur. Elle n'a plus cet aspect sombre 
et mystérieux qui, la veille, lui avait tant dé- 
])lu. C'est une pièce vaste, carrée ; le petit 
papier à fleurs qui lui sert de tenture est d'une 
couleur gaie, et, à travers les vitres de la fenê- 
tre, on aperçoit les arbres du bois, dont le 
feuillage, rafraîchi par l'orage de la veille, 
brille des plus vives couleurs. 

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout ra- 
dieux, tout dispos; il glisse la main sous son 
traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut 
s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. 

Il regarde l'heure et s'écrie : « Huit heures 

• huit heures passées J'espère que nous 

«avons bien dormi ITo! hé!.... A^ictor!.... 

«Allons donc, paresseux.., il est huit heureij.^. 
» Est-ce que tu ne vas pas te lever?... 

« — Ah çà, nous ne sommes donc pas as- 
» sassinés? » di| Victor en étendant les bras. « 11 
» me semblait pourtant que nous étions dans un 
«repaire de brigands... T'en souviens-tu, l)u- 

?four?... 

, — Allons. Lironde-moi. uioque-loi de moi... 



MADRLEI.NE. 1/|7 

» ra m'est égal, je suis (k bomiL* liumcur cl' 
«matin .l'ai eu tort... je lo confesse : j'ai 

• soupeonné de braves gens... Cependant il y 
»a du mystère dans cette maison, car, pen- 
adant que tu dormais, j'ai entendu celte pe- 

ntite Madeleine dire des choses singulières 

» — 'Pu as rêvé cela. — Non... olil je ne l'ai 
«pas rêvé... mais, enfin, il paraît que cela ne 
«nous regardait pas... c'est le principal. Aussi, 
DJ'ai un appélit ce matin... je vais me dcdom- 

• magerde ma sobriété d'hier au soir; je vais 
-) déjeuner... Je vais m'en donner... Je... Aïe... 

*^ïe!.... IJolà là Ah! mon Dieu, je suis 

«blessé... •' 

En se promettant de s'en donner, Dufour 
sautait et se roulait dans son lit. Il avait oublié 
que, dans ses inquiétudes de la veille, il avait 
caché un meid^le nécessaire entre son matelas 
et sa paillasse; et, quoiqu'il eut relégué ce 
n^tnible contre la ruelle, à force de s'agiter, il 
venait de le briser sous lui, et un morceau 
aigu lui était entré quelque part. 

« Que diable viens- lu de faire? » dit Victor, 
• est-ce que tu ca^S('S des assi(Mles dans Ion 
>'lil?. .. — "Von. re nf son! ]ias (](\s nssiell''s. . . 



148 MADELEINE. 

• C'est que j'avais oublié qu'hier au soir, par 

• prudence... n'ayant pas d'armes... j'avais mis 

• certain vase sous mon matelas... Ali! Victor, 
«regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé 
«dangereusement. — Ah! ah!... Comment, 

xDufour, tu voulais te défendre avec — 

» Ecoute donc, cela aurait fort bien paré un 
«coup de poignard. — C'est une nouvelle es- 

• pèce de bouclier à laquelle don Quichotte 
«n'avait pas pensé!... — Je suis blessé, n'est- 
»ce pas?. .. — Eh! non... une égratignure... 
» — Peste! tu appelles cela une égratignure... 
«c'est presque comme celle que la paysanne 
» montre au diable de Papefigiiiére !.. — Je vou- 
draîî» que cela te corrigeât de ta méfiance con- 

«tinuelle. — Je mettrai de la farine dessus 

» — Tu devrais appeler la petite Madeleine et 
» la prier de te panser. — C'est bien... c'est 

• bien... Si elle était plus jolie, tu aurais cher- 
»clié à lui montrer bien autre chose. Au reste, 
»je vais tâcher, ce matin, de causer un peu 
» avec cette jeune hlle avant de quitter cette 

• maison... et de savoir pourquoi, hier, elle 
» nous regardait en soupirant, car je suis très- 
» sur qu'elle soupirait. » 



MADJiLlil.NE. 1^9 

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre et 
aperçoit un petit jardin au bout de la cour qui 
est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu, 
non sans peine, à se lever, vient se placer aussi 
à la fenêtre. 

« Cette vue est gentille Cette cour... ce 

«jardin... ces (leurs... et puis le bois qui en- 
«cadrele tableau... 11 faut que je dessine tout 
«cela... — 11 me semble qu'hier tu trouvais 
» cette demeure fort triste. — Hier, il faisait 
«nuit... Tiens, nion ami, il n'y a rien de 
«tel qu'un effet de soleil pour embellir un ta- 
» bleau. » 

En ce moment on frappe à la porte de la 
chambre, et les deux amis reconnaissent la 
voix du maître de la maison, qui demande si 
l'on peut entrer. 

Oui, oui, entrez, mon cher hôte, » crie 
Dufour en allant ouvrir à Grandpierre, au- 
quel il tend la main que celui-ci serre avec 
cordialité : 

« — Je viens savoir si ces messieurs ont bien 
» passé la nuit et s'ils déjeuneront avant de par- 
»tir. — Oui, mon cher hôte, nous déjeune- 
srons... N'est-ce pas, Victor, que nous déjeu- 



150 MADELEl.Ni:. 

• iierons avec notre hôte? — Volontiers. — Et 
«quant à la nuit... oli! elle est excellente... je 
»n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien 

• couché... — Je suis charmé, messieurs, que 
» vous ayez été satisfaits. — Est-ce qu'on n'est 
«pas toujours bien chez les braves gens?... Ce 
«bon monsieur Grandpierre... il a une bonne 
"figure... n'est-ce pas, Victor, que notre hôte 
» a une figure franche... ouverte?... 11 faudra 
» que je fasse votre portrait, monsieur Grand- 
» pierre. — Oh! monsieur est ben hon-nête.... 
n — Si, si, je viendrai faire votre portrait en me 
» promenant dans le bois quand nous serons à 
«Bréville... Et votre ami Jacques, le verrons- 
»nous ce matin? — Non, monsieur^ Jacques 
«est parti depuis le point du jour, pour aller 
» travailler en journée... Dame!.. Jacques n'est 

• pas riche... 11 y a quatre ans, le feu brûla sa 
» maison, sa récolte ; il perdit le peu qu'il p03- 

• sédait, et, après avoir labouré son petit champ, 
s fut obligé d'aller travailler à celui des autres; 

• mais ça ne lui ôta pas sa l)()nne humeur, et 

• Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante 

• qu'est ben vieille et infirme. Oh ! c'est un brave 

• homme que Jacques... un |)eu brusque... un 



Ml DEL El. NE 151 

«peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, 
B mais qui est estimé de chacurl pour sa pro- 
B bité. 

» — Eh bien! mon cher monsieur Cran- 
» pierre, ce que vous me dites là ne m'étonne 
«nullement... ce Jacques a une physionomie 
«toute particulière... il a quelque chose qui 
«prévient en sa faveur... surtout quand on le 
• regarde longtemps... N'est-ce pas, Victor? » 

Victor, qui ne peut plus comprimer son 
envie de rire, sort en disant : « Je vais voir le 
«jardin pendant qu'on prépare le déjeuner. » 

Le jeune homme traverse le corridor étroit, 
descend un petit escalier, et se trouve dans la 
cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un 
petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les 
légumes, les racines, dont on fait un fréquent 
emploi dans un ménage. Chaque corn de ter- 
rain a été mis à profit : la modeste laitue croît 
au pied du cerisier, le chou et le groseiller sont 
pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille 
dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus 
large et plus foncé du navet; à peine si l'on a 
réservé quelques chemins pour mettre un pied 
l'un devant l'autre. 



45? MADliLEINE. 

Au fond de ce verger-potager, Victor aper- 
çoit un petit carré qui paraît plus soigné que le 
reste, et dans lequel on a planté différentes 
fleurs. Une jeune fdle est assise sous un ber- 
ceau couvert de chèvre-feuille qui termine ce 
petit parterre ; elle a les yeux fixés sur un rosier 
qui est à ses pieds; mais, à sa tristesse, à son 
immobilité, il est facile déjuger qu'en ce mo- 
ment ce ne sont pas des fleurs qui l'occupent 

Victor s'approche doucement de Madeleine, 
qu'il a reconnue, quoiqu'elle n'ait pas relevé 
la tète; il va s'asseoir près d'elle en disant : 
« Voilà des fleurs que vous aimez bien, n'est- 
»ce pas?» 

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble 
honteuse, et se lève en balbutiant : «Pardon, 

• monsieur, je ne vous avais pas vu venir. 

» — Eh bien ! je ne veux pas vous faire fuir 
»de votre jardin... car je gagerais que ce petit 

• jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant 
Madeleine par la main. Celle-ci, un peu con- 
fuse, se rassied cependant en répondant : »Oui, 
«monsieur, c'est en effet mon petit jardin.... 
«monsieur Grandpierre a bien voulu m'aban- 
» donner ce petit coin de terrain... j'y ai planté 



MAÈELEINE. 153 

«des fleurs, et j'en ai bien soin!.... — Il n'y a 
» aucun mal à cela, mon enfant... Vous aimez 
» les fleurs. . . plus tard vous aimerez autre chose 

• encore... car il faut toujours que le cœur ait 

n de l'occupation surtout chez les femmes; 

j>et de ce côté-là je suis femme aussi. Mais, 
«pendant que nous voih\ seuls, il faut que je 

• vous demande l'explication de votre conduite 
«d'hier, qui a beaucoup intrigué et même in- 
«quiété mon compagnon.... qui, à la vérité, 
» s'inquiète très-facilement. Il prétend que vous 
» portiez sur nous des regards mystérieux, mé- 

• lancoliques... que vous paraissiez désirer de 

• nous parler en secret.... Mon ami a-t-il rêvé 
«tout cela, ou avez-vous en effet quelque chose 
»à nous dire, à nous demander? Eh bien! ré- 
» pondez donc... » 

La jeune fdlc rougit encore plus, en effeuil- 
lant dans ses doigts une rose qu'elle vient de 
cueillir p.our cacher son embarras. Elle no lève 
pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour 
l'enhardir, se rapproche d'elle, passe son bras 
autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas 
jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend 



154 MADJiLiil.NE. 

un baisor, tant est grande eliez lui la force de 
l'habitude. 

Madeleine se recule vivement à l'autre bout 
du banc ; elle lève alors les yeux sur Victor, et 
il va dans son regard, dans tous ses traits, une 
•expression de fierté, de mécontentement, qui 
lui sied à ravir et qui étonne le jeune homme. 
Il se rapproche d'elle et veut lui prendre la 
main, qu'elle retire aussitôt. 

« Je vous ai fâchée ? Mon Dieu ! j'en suis dé- 
j>solé... ce n'était nullement mon intention... 
» je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous 
«embrasser.... Est-ce que dans ce pays les 
«jeunes filles se fiichent quand on les em- 
» brasse?... 

1) — Monsieur, je ne suis pas habituée à de 
«telles manières, et — — Et vous avez eu un 
» mouvement de fierté superbe ! En vérité, il 
» aurait fait honneur à une duchesse!... Savez- 
»vous, ma chère amie, que pour une scrv-ante 
» de ca])nret vous êtes bien farouche?;.. Allons, 
»la voila qui pleure à présent — je lui ai en- 
score fait de la peine! — Vraiment je ne fais 
• que des sottises ce matin — C'est peut-être 
» parce que je vous ai apiiclée servante que vous 



MAJ)Ii;LElNJi;. 155 

«pleurez ?;;..- je vous assure que je n'ai pas 
«voulu vous humilier... Si vous me connaissiez 
«mieuxj vous sauriez que j'aime trop les fem- 
» mes pour vouloir leur faire de la peine — Al- 
»lons, Madeleine, donnez-moi votre main, et 
T) faisons la paix.... je vous promets que je ne 
«vous embrasserai plus... je ne sais même pas 
» pourquoi cela m'est arrivé — Mais aussi cet 
«imbécile de Dufour qui m'assure que vous 
«nous regardiez... que vous lui lanciez des œil- 
«kdes.... Vous n'êtes plus fâchée, n'est-ce 
«pas?» 

..Victor a un ton de franchise, d'abandon, 
qui séduit, qui inspire sur-le-champ la con- 
fiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, 
et elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sé- 
vère : 

< Non, monsieur, je ne suis plus fâchée.... 
» d'ailleurs je n'avais pas le droit de l'être... Je 
»ne suis en effet qu'une servante dans celte 
» maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite 
«avec tant débouté, et quoique sa femme soit 
«quelquefois un peu brusque avec moi, cepen- 
» danton ne me regarde pas comme une domesti- 



150 MADELEINE. 

■ que... parce qu'autrefois... Ali !j étais si heu- 

• reuse!... 

* — Pauvre petite! Je comprends !... vos pa- 
»rents étaient à leur aise, sans doute, et des 

• malheurs A ous auront forcée à entrer ici. 

» — Mes parents!... Je ne les ai jamais con- 
)»nus... ils moururent quand j'étais encore au 

• berceau.... à ce qu'on m'a dit.... mais une 
))dame... bien bonne, bien généreuse, eut pi- 

• tié de moi; elle me prit avec elle, me fit éle- 
»ver et me traita comme son enfant : cette 
» dame était la marquise de Bréville. 

» — La marquise de Bréville?... la belle-mère 

• d'Armand? — Oui, monsieur. Ah! combien 
«elle eut de bontés pour moi!... C'est lorsque 
»son mari mourut qu'elle me fit venir chez 
» elle... j'avais, je crois, à peine trois ans alors. 
» Là je trouvai Armand et Ernestine... c'étaient 

• deux enfants que monsieur le marquis avait 
» eus d'un premier mariage, et que ma bienfai- 
» trice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que 
» leur belle -mère. Armand avait trois ans de plus 
» que moi, et Ernestine cinq; mais ils m'ai- 

• maient bien aussi; nous jouions ensemble, et 

• nous étions toujours ensemble... Ahl que j'é- 



MADELEINE. 157 

» tais heureuse alors !... ils me traitaient comme 

• leur sœur.... je partageais leurs études, leurs 
«occupations... je ne pensais pas que je n'étais 
» qu'une pauvre orpheline!..., je ne prévoyais 
«pas que mon sort pût changer.... J'étais si 
» jeune.... je jouais et je chantais sans cesse.... 
«Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là! 

» — Pauvre Madeleine!... je comprends vos 
» peines... je ne m'étonne plus maintenant de 
«vos manières gracieuses, distinguées... de tout 
»ce qui me surprenait en vous... Mais conti- 
» nuez, je vous en prie. 

• — Mon Dieu, monsieur, mon bonheur du- 
»ra jusqu'à la mort de madame de Bréville.,.. 
«J'avais près de onze ans quand ce malheur 

• arriva.... Ma bienfaitrice mourut en peu de 

• jours... Je ne puis vous dire toute la douleur 

• que j'éprouvai... dans ce moment affreux : ce 
» n'était qu'elle que je regrettais ; je ne songeais 
«nullement à mon sort, à ce que j'allais deve- 

• nir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de 

• mère; Armand et Ernestine pleuraient avec 

• moi, car ils l'aimaient bien aussi; mais, au 
»bout de quelques jours, il arriva du monde, 

• des parents., on emmena Ernestine et Ar- 



188 MADELEINE. 

• maiîd, et on mit à la porte la petite Madeleine, 
«car je n'étais rien dans la maison, et, en per- 
»dant ma bienfaitrice, j'avais tout perdu ! 

» — Madame de Bréville n'avait pas eu le 
«temps d'assurer votre sort, sans doute?.. .Mais 
«vous abandonner ainsi... ah! c'est affreux !... 
» Il fallait que tous ces gens-là eussent le cœur 
«bien dur. Pourquoi la sœur d'Armand ne vous 
» emmena-t-elle pas avec elle? — Oh! ce ne fut 
»pas de sa faute : on ne le voulut pas. Je ne sa- 
uvais que devenir, lorsque Jacques parut de- 
Dvant moi. 11 me prit par la main, me conspla, 
» dit entre ses dents bien des choses que je ne 

• compris pas... puis m'emmena chez lui, oii il 
)» avait déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'qst 
aun brave homme que Jacques !.... j(î restai 
«trois ans chez, lui. Alt>rs arriva un nouveau 
«malheur : le feu consuma sa demeure. Jac- 
aques n'avait plus rien; je ne voulus pas rester 
» encore à sa charj^c. . , J leureusement M. Grand- 
» pierre eut })itié de nu)i, el il voulut bien me 
«prendre dans sa maison... 11 y a ([ualre ans 
nque j'y suis. M. (IraïKipierre me traite avec 
«douceur; sa femme me gronde parfois; mai^ 
Kiplm j'étais habituée à mon sort. lors(p|'il y a 



MADKLEINE. 159 

«quelques jours en apprenant que ]\I. Armand 
»cle Bréville, que sa sœur étaient revenus dans 
» ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de 
«nouvelles espérances. .le crus... oui, j'osai pen- 
»ser que ceux qui m'avaient traitée comme leur 
»sœuv, dont j'avais pendant longter^ips partagé 
» les plaisirs, $c souviendraient de la petite Made- 
»leine et voudraient au moins la revoir, l'em- 
brasser une fois... car ce n'est pas leurs bien- 
» faits que je désire, mais leur amitié, dont je 

«suis jalouse Madame de Bréville appelait 

» Armand et Ernestine ses enfants, et ie les ai- 
» mais comme les enfants de ma bienfqitriç^'! !... 
»Eh bien ! monsieur.... je ne les ai pas vus.... 

«ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville 

»Ali! voilà ce qui me fait le plus de peine... car 
»j'ai un p;rand désir de les voir.... de les ein-: 
«brasser — Aussi, combien j'envie le sort de 
«ceux qui vont chez eux, combien je voudrais 
«être à leur place !... Voilà pourquoi, monsieur, 
» en apprenant que vous alliez chez mes com- 
"pagnons d'enfance, je vous ai regardés §ou- 
» vent à la dérobée. J'amais voulu vous dire 
«mille choses pour ceux que j'aime toujours, 
«quoi qu'ils ne p;'ns<'ni j^.liis à nmi.... mais je 



IGO U\DELET\E. 

«n'osais pas.... et je conçois que j'aie dû vous 
» paraître singulière... et bien hardie peut-être, 
» de vous regarder si souvent. • 

Le récit de Madeleine a vivement intéressé 
Victor ; il lui promet de parler d'elle à Armand 
et à sa sœur; il lui fait comprendre que ses 
amis d'enfance, tout en ayant conserve le sou- 
venir de la petite protégée de madame de Bré- 
ville, peuvent ignorer qu'elle habite si près 
d'eux, puisque la jeune fille convient que ni 
Jacques ni personne de chez Grandpierre n'a 
été à Bréville depuis que le jeune marquis y est 
revenu. L'espoir rentre dans l'a me de Made- 
leine; ses yeux brillent déjà de plaisir, elle re- 
mercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle 
lui presse tendrement les mains, mais, dans ces 
marques de reconnaissance, il n'y a rien que 
d'innocent; le jeune homme le voit bien ; aussi 
ne profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour 
lui prendre un autre baiser.... Il est vrai que 
Madeleine n'est pas jolie. 

On entend la voix de madame Grandpierre, 
qui appelle la jeune fille. Celle-ci s'écrie : • Oh 1 
• mon Dieu! je vais être grondée! En causant 
t avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeuner... 



MADELEINE. 101 

«mais c'est égal vous ni'uvcA fait espérer 

» qu'Armand et Ernestine [)Oiivaient encore 
«m'ainier un peu... je veux bi<'n être grondée 
» à ce prix-là... » 

Madeleine va s'éloigner — elle revient vive- 
ment vers Victor et lui dit d'un ton honteux : 
«Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand 
» et Ernestine en parlant de monsieur le mar- 
)' quis, votre ami, et do. sa sœur... ce sont mes 
«souvenirs d'enfance qui me trompent encore, 
» mais je sais bien que je ne dois plus les nom- 
» mer ainsi... et ([uand je les \ errai, oh! je sau- 
).rai conserver. le respect que je leur dois, pour- 
»vii qu'ils me permettent de les aimer comme 
«autrefois!... • 

La jeune fdle salue de nouveau Victor et s'é- 
loigne lestement, en sautant par-dessus les ca- 
rottes et les choux qui encombrent le jardin. 
Victor se dit, en la regardant aller : «Cette pe- 
Dtite a de l'âme, de la sensibilité, et une déli- 
» catesse de sentiment qui n'est pas commune; 
» c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et 
«pourtant c'est peut-être plus heureux pour 
»(']lo, cela l'exposera moins aux .«réductions...» 
Victor qnîttp le jnrdin et <«p rr-nd dans la n.nllo 
I. 11 



162 MADELEINE. 

basse où il a sonpéla veille; il y trouve Diifour, 
qui sVsl établi sur une. table, et s'oeeupe à des- 
siner madame Grandpierre et son lils Babolein, 
qu'il réunit en taïuée. La vieille femme i)<>se 
avee une dignité comique, ne tournant la tête 
qu«* pour gronder Madeleine, qui n'a pas en- 
core mis le couvert, mais reprenant bien vite la 
position qu'on lui a indiquée. Quant au grand 
Babolein, sa figure niaise et lourde ne change 
pas un moment d'expression. 

«Je fais nos excellents hôtes,» dit Dufour en 
voyant entrer Victor. « Madame Grandpierre a 

• une superbe phj^sionomie... des traits bien 

• caractérisés... Avec son lils à côté, cela tran- 
» chera. . . Ne remuez pas, madame Grandpierre, 

• je vous en prie!.... je n'ai plus que quelques 

• coups de crayon à donner.... Je voulais faira 

• aussi notre hôte... mais ce sera pour une au- 

otrc fois Je viendrai vous ^oir (^n me pro- 

» menant dans le pays... j'enirorai faire la cau- 
«selteavec madame Grandpiei re... j'ainn' les 

• braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi {|ue 
•je fasse l'ami Jacques... avec sa bkusc... son 
«bonnet... ça lera bien!... 

„ — ,|(. te eonsciiir de hii l'aire aussi Icnir sa 



MVDRr.RlNE. iC)^ 

fnijx,» dit Victor on souriant, «iii cni<; que cela 
«lui donne un air qui t'a frappé hier. 

» — C'est bien ! c'est bien ! » dit Dufour en se 
se j)inçant les lèvres ; «je lui ferai tenir ce que 
»jc voudrai!... Madame Grandpierre, vouspou- 
» vez vous lever... j'ai fini. » 

Dufour présente son camée; la pa^'^sanne 
prend d'abord le portrait de son lils et le sien 
pour une seule figure, mais on parvient à lui 
faire distinguer son prolil, et elle se trouve 
très-ressemblante parce que son bonnet est 
ex.actement copié. 

Le déjeuner est servi, on se met à table. Du- 
four mange comme quatre, et, tcMit en déjeu- 
nant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les 
joues de son fds et coupe du pain à la maman. 
Cette fois, c'est Victor qui b? presse pour le 
faire quitter la table, parce qu'il ne veut point 
passer sa journée cbcz, les paysans. Enfin, Du- 
four se lève, embrasse madame Grandpierre, 
embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son 
bôle, et s'éloigne comme s'il quittait ses pa- 
rents. Pendant ce lem]>s. Victor a payé leur 
dépense. (>l il dit Imir bas à Madeleine, qui 



iÇ)f\ MADELEINE. 

sVst approchée deluietlereprdelimidrmcnt : 
« Je ne vous oublierai pas; bientôt, je l'espère, 
» vous aurez des nouvelles de vos amis d'en- 
» fance. » 



(iJAi nui- M. 



LA ««jciKTi; lu: hhi;mli.i-. 



En suivant le clieniin qui doit les mener clie* 
le jeune de Bréville , Yietor laeonte à J3ut"our 
sa conversation avec Madeleine, et termine son 
réeit en lui disant : '< Tu vois maintenant pour- 
• quoi cette jeune lille nous regardait en soupi- 

» rant et avait envie de nous parler c'était 

» pour nous entretenir des amis de son enfance. 
»Cc que tu jugeais mystérieux, extraordinaire, 
«dans la conduite de cette p<'tite, s'explique 



ICK) mvdi:li;iM'. 

«fort siniplemeiit il n'a fallu que quelques 

»mots pour cela; si tu m'en crois, Dufour, à 
«l'avenir tu te laisseras moins aller à ton pen- 
» chant pour les conjectures, et surtout à cette 
» méfiance qui te fait toujours supposer le mal , 
»()U du moins des choses qui ne sont pas. 

» — C'est bon, monsieur Victor, je vous suis 
"très-obligé de vos a^is! La conduite que cette 

«jeune lille a tenu a^ec nous est expliquée 

') c'est fort bien , mais cela ne nous apprend 
«pas ce que c'est que cette petite Madeleine .. 
«elle ne connaît pas ses parents!... et la mar- 
«quise a pris soin d'elle!. .et cette marquise, qui 
«la traitait comme sa fille, la laisse en mourant 
«exposée à mourir de faim si des paysans n'a- 

» valent pas eu j)itié d'elle! Est-ce que tu 

«trouves tout cela clair , toi? Alors , tu y mets 
» de la bonne volonté. 

» — Clair ou non!... qu'est-ce cela n(tus 
«fait?-., ce n'est plus de tout cela qu'il sagit. 

» — (Ju'en ^^ais-tu '}... tu blâmes la conduite 
«d'Armand et de sa sœur. (|ui ont abandonné 

» la petite mais qui te dit qii'ils n'avaient 

■ point quelques raisons pour cela?. .. c<^tte Ma- 
• deleinc est peut-être un enfant de l'amour... 



MADliLElNK. 167 

«cl, a\aiil tic s'intéresser à ell(.', avant de parler 

• d'elle à ceux cliez qui nous allons, moi, j'au- 
4> rais voulu savoirs! ce n'était pas indiscret, si... 

» — Dufour , tu nie fais pitié avec tes crain- 
nles! on n'est jamais indiscret quand on fait 
«une bonne action : c'est en faire une que de 
«plaider la cause de cette pauvre fille , qui, 

• après avoir été élevée dans l'aisance, avoir 
«reçu un commencement d'éducation, est ré- 
»duite à servir dans un cabaret. Certes, je ne 
«vaux pas mieux qu'un autre , je fais bien des 
» folies, bien deS sottises même!... mais toutes 
» les fois que je pourrai obliger quelqu'un, je ne 
» calculerai pas si cela ne peut en rien me com- 
» promettre, et je suis enchanta que cette jeune 
» lille ne soit pas jolie, parce qu'au moins cette 
» fois on ne mcleia point d'amour ni de sédiic- 
» lion dans ma conduite. 

» — Pas jolie, pas jolie , » murmure Dufour. 
Après tout, ce n'est pas un monstre... Il y en 
»a beaucoup de plus laides... et je ne voudrais 
V pas jurer que... Ali ! voilà sans doute la maison 
))(le M. Armand... Diable! mais c'est fort élé- 
»j;ant cela — Et tu dis qu'il n'a que dix mille 
» livr<'S de rentes ? • 



168 MADELEl.Nf:. 

Victor marche en avant ; il ne répond pas au 
peintre, qui le suit en disant : « Si ce M. de 
»8aint-Elme est ici, nous allons voir ce cpi'il 
«nous dira pour m'avoir fait promener mon 
«tableau de la forêt de Compiègne... Et la 
• commission rpic j'ai été obligé de j)ayer. ..Oli! 
» décidément, ce beau monsieur-là m'est sus- 
»pcct... Ce doit être lui cpie j'avais vu dans le 
«restaurant à vingt-deux sous. » 

Les voyageurs sont arrivés devant une belle 
maison de campagne , qui se trouve sur la 
route, devant une vaste plaine, d'où l'on aper- 
çoit les villages de (li'AV, Samoncey et quelques 
maisons élégantes, oii de riches habitants i\v 
Laon et de Sissonne viennent passer la belle 
saison. 

Victor traverse une cour , et , sans parler au 
concierge, entre dans la maison. Dufour , ((iii 
lient après lui, s'appiorhe de la logr i\u con- 
cierge^ en disant : « Ce Victor est étonnant 

"il entre comme chez lui On ne nous cou- 

«nait pas ici... on ])ounail croiic... Eh bien ! 
«est-ce qu'il Ji'y a personne ehex le portier? ;> 

Une grosse lille arri\e , tenant dans ses bras 
un enfant auquel elle fait manger de la bouillie. 



AJADIil.hl.Nj:. 1G9 

« Je viens voir M. Armand tie Bréville, » dit 
Diifour. « J'espère qu'il est ici, car il m'a iii- 
avité, ainsi que mon ami qui a passé de- 
v vant. 

» — Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est 

«ici Vous allez trouver tout le monde dans 

» la maison. . Je crois qu'ils jouent -'n billard 
') à c't'lieure. 

» — Alilil y a un billard ici .. tant mieuv... 
»Et tout le monde y est?... Est-ce qu'il y a 
» beaucoup de monde ici ? 

» — Mais dam'... comme à l'ordinaire... 
»M. Armand... M. Saint-Elme... — Oh ! je le 
» connais celui-là. — Madame de Noirmont et 
«son mari, et puis deux voisins... Allons donc, 
«Eanlan; est-ce (pie l'en veux pus ! — Prenez 

• garde, vous lui mettez de la bouillie dans le 
»ncz. .. Est-ce (jue c'est à vous . ce {;ios com- 

* père-là ?... — Oli ! non, monsieur, c'est mon 
rtpelit frère... — Je disais aussi, ^ous èles 

'> Irop jeune jxiui' avoir déjà un marniol 

)' Ouel âge avez vous ? — J'a\ons quinze ans, 
«monsieur. — Pesle!,.. quelle couimère... 
«quelle carnation !... et à quinze ans vous êtes 
» déjà concierge?. .. — Olil avec UKunan; c'est 



170 MADliLEIMi. 

«qu'elle est îi la cuisine, elle... — Ah 1 j'en- 
» tends... elle cumule les emplois... Ah ça!... 
mais je cause là... vous dites qu'on est au bil- 
«lard... De quel côté ce billard? — Prenez 
» l'escalier sous le vestibule, et tout en haut; 
» gn'v a pas à se tromper. — Merci ^ mon en- 
afant!... Prenez, garde à votre petit frère... 
«vous lui en donnez, trop à la fois. 

Dufour entre dans la maison , examine le 
vestibule qui est pavé de dalles, jelle un coup- 
d'œil dans une salle à manger dont la porte est 
ouverte , puis monte l'escalier en disant : 
« C'est fort bien tenu... Pour peu qu'il y ait du 
» terrain avec cela... c'est une jolie propriété. » 

Dufour arrive au milieu de l'escalier, i.à, on a 
décoré une grande salle en forme de lente; 
et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la 
vue s'étend au loin sur tous les environs. 

M. de Saint-Elme est en train de jouer avec 
un grand homme, qui a une assez, belle ligure, 
mais un air froid, fier et j)eu aimable, un autre 
monsieur plus jcunr lient une queue de bil- 
lard à la inain . et semble attendre son tour : 
celui-là a une jolie petite iigure bien ronde, 
bien fraiche cl bien iusigtiili.mte . ce (pie l'on 



AJADIil.lil.NE. 171 

appelle communément une figure d'ange 
bouiiû. 

Victor cause avec Armand, qui vient au de- 
vant de Dufour , et lui adresse les politesses 
d'usage. Pendant que celui-ci y répond ^ M. de 
Saint-Elme accourt prendre la main du nou- 
veau venu, et la lui serre en l'accablant de té- 
moignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut 
pour retirer sa main , et répond assez froide- 
ment aux avances du petit-maitre qui va tou- 
jours son train. Mais le grand monsieur a déjà 
répété deux fois d'un air d'impatience : 

« Mon.sieur de Saint-Elme , c'est à vous à 
«jouer!... — Oui, c'est à vous à jouer, » dit le 

• jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas 

• carambolé... — Je ne le cherchais pas, mon- 
» sieur; je n'ai voulu que coller mon joueur, et 
» je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à 

• vous à jouer, monsieur de Saint-Elme. 

«Pardon, messieurs, je suis à vous C'est 

«que je suis si enchanté de revoir mon ami Du- 
» four... Messieurs, félicitons-nous... nous i)os- 

• sédons dans cette cam})agne un des premiers 
» artistes de la capitale. » 

Le grand monsieur, qui soniblf peu sensible 



172 .MADKI.lil.NE. 

à lont ce qui louche les arts, se coiUentc de 
faire une légère inclination de tète à Dufour 
en reprenant : « C'est à vous à jouer, et vous 
«êtes collé... — Oh ! ça m'est égal, je touche 
» partout. » 

En effet , Saint-Ehiie donne un coup de 
queue sans avoir à peine visé, et il hloque la 
bille de son adversaire, qui ne peut retenir une 
légère grimace, tandis que le jeune homme 
s'écrie : a Supérieurement joué... c'est un blo- 
» que dans mon genre!... A mon tour... vous 
«allez voir, messieurs!... « 

Saint-Elme revient vers Dufour. qui admire 
déjà un point de vue; il lui frappe sur le bras 
en lui disant : « Mais à propos, je vous en veux. 

• monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de 
» \ous. 

» — De moi. monsieur? » ré|)ond le peintre 
en le regardant avec surjnise « i>arbleu! v«ulà 
»(|ui est fort! il me semble, au contraire, que 

• ce serait moi qui })oiMrais... — Permette/,, 
» uion cher Diifoiu', est-ce que je vous avais 
»pas prié de me céder au prix qui vous con- 
» viendrait un délicieux tableau de la forêt de 
»Compiègne?. .. — C'est justement de cela 



MADET.EINF. 173 

» que je voulais vous parler... — EIi bien! mon 

• cher, ce tableau, je l'attends encore... Pour- 
» quoi donc ne nie l'avcz-Yous pas envoyé ? — 
»Par exemple, c'est trop fort cela! je vous l'ai 
» envoyé; mais vous me donnez une adresse où 
9 vous ne logez plus... C'est fort désagréable de 
B faire promener ainsi un tableau. — Qu'est- 
» ce que vous me dites là?... Où donc a-t-on 
»élé? — Rue Saint-Lazare, où vous m'avez 
«dit... — Rue Saint-Lazare! ah! étourdi que 
'>]e suis... Mais il y a un siècle que je ne dc- 
» meure plus là... — C'est ce qu'on a dit au 
«commissionnaire. —Ah! mon cher Dufour... 

• que je suis désolé de cette erreur; mais, do 
D retour à Paris, j'espère <]ue nous réparerons 
«cela... Tout ce que je sais, c'est que les mille 
«francs en or qui vous étaient destinés sont 
» dans un coin de mon secrétaire. d'«)ù ils n'ont 
«pas boujçé d(qiuis ce temps... — C'est à nous 
«à jouer, monsi(MU' de Saint-Elme. — Pardon, 
«messieurs, c'est qu(! j'avais à cœur de m'ex- 
»j)liquer avec mon ami Dufour, » 

• 'Dufuiir ne sait plus qiift pen.»<tM', et il se dit j 
i-En tout cas, ce frtiillnrd-là fl un Al, un nplonib 
M étourdissaiiL 



17/1 MADELEINK. 

» — Laissons ces messieurs jouer î\ leuraisc,» 
(lit Armand à Victor et à Dufour;» venez voir 
»mon jietit pare... je pense cpie nous y trou- 
» vcrons ces dames, et je serai bien aise de vous 
«présenter à ma sœur. » 

Les nouveaux arrivés suivent Armand, cpii, 
tout en les conduisant au jardiji, leur renou- 
velle les assurances du plaisir qu'il éprouve à 
les voir. « Je crains seulement que vous ne 
«vous ennuyiez, ici, » dit le jeune Bréville; 
« quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, 

» une campaj,^ne, une société de province 

»cela semble bien monotone... Moi, je vous 
» avoue, que je commence à perdre patience, 
»(){, si vous n'étiez pas venus, j'allais re])ar- 
•) tir. s 

» — La eampaf;ne ne m'ennuie pas, » dit 

Victor, «j'aime le calme que l'on y jïoùte 

» cela repose un peu des plaisirs de Paris. — 
iiMoi, pourvu que je trouve des arbres, des 
• feuilles à coj)ier, je suis content. — Ah! mes- 
Dsii'Uis, vous êtes Im ureux de vous satisfaire de 
«si ])cu, il me faut des plaisirs plus vifs, du 
» mouveineiil, de l'ainour suKoul. — Mais, 
«umn clier Viin;iii<l. est-ce ([iic vous croye/ 



MADKf.KIXE. 175 

• qu'on ne peut pas faire l'amour à la rampa- 
»gne aussi bien qu'à Paris? — Et avec qui? il 
» n'y a personne ici... rien dans les environs 

V qui puisse mériter nos hommages Du 

«moins, chez, les voisins que nous a\ons vus 
«jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un seul 
» minois un peu désirable. — Et les paysan- 
»nes? — Oh! l\ donc! laides, lourdes, sales!.. 
»En vérité, pour avoir une bergère gentille, il 
«faudrait -la faire venir de la rue Richelieu, 
n Enfin, vous voilà; nous tâcherons de nous 
«amuser... nous chasserons, nous monterons 
» à cheval. . . et nous tiendrons table longtemps. . . 
a c'est ce qu'on peut faire de mieux à la cam- 
» pagne.,. — Je me plairai beaucoup ici, « dit 
Dufour;«mais quels sont ces messieurs que 
» nous avons laissés là-haut jouant au billard 
«avec M, de Saint-Elme? — L'un est mon 
«beau-frère, M. de Noirmont. — C'est le plus 
«jeune, sans doute? — Non, le ]dus jeune est 
«un voisin, M. Montrésor, qui habite avec sa 

* femme une fort jolie maison à trois portées de 
«fusil de celle-ci C'est un jeune homme qui 
a était dans le commerce et avait peu de lor- 
»tun(^ et d'csjiérances ; mais une ridie veuve 



170 M.VDF-T.EIXE. 

M s'est amouraclirc di,' lui; les joues bien fraî- 
» ('lies et bien rondes ont séduit la dame; elle 
»lui a olïert sa main, et Montrésor a écliangié 
»sa liberté contre vingt-cinq mille livres de 
» rente. 

D — J'épouserais une négresse à ce prix-hl, » 
dil Dufoiir, « pourvu que je connusse bien les 
«antécédents. — Et moi je n'épouserai jamais 
«une femme qui ne m'inspirerait pascl'amour,» 
dit Victor, « eùt-clle un million à m'offrir. — 
»Tais-toI donc, Victor; si le million était en 
«perspective, lu cbangerais d'avis... — Ja- 
»mais... — Encore quelques années et tu ])ar- 
» leras autrem'ent. — Je ne crois pas. — Est-ce 
)i que madame Montrésor n'est pas jolie? — 
w Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma 
» sœur ; vous jugerez si ce pauvre Montrésor ne 
)>j>aie pas un peu cbcr sa Corlune. D'abord sa 
«femme ajiprocbe de la ([uarantaine, et il n'a, 
• lui. ([U(^ viugt-([uatre ans; ensuitedes jiréten- 
«tions, une coquelteiie ridicule... elle n'a ja- 
tniais dû être jolie... d d'une jalousie... Ob'. 
» il no faut pas que son mari caiiso trop lonfj;- 
«teinp.*» avec une dame ou qu'il ait l'air om- 
»j)rcî»sé pr^s d'une demoiselle, car alors on lui 



MADHI-KIM-:. 177 

1. ("ait dos scôno.'^, îles rt'jM-oflic?... Je ne sais 

))iii(j[iic si ci'la lie va pas ]-»!ii5 loin J'ai 

Dclcjà eu occasion de jui:;er de tout cela... A la 
» cnmpai;;ne, on n'a rien à faire; il laul bien 
i> s'occii})er de ce que font les autres. 

, — Oui, et puis cela amuse, » dit Dufoiir; 
« d'ailleurs, il faut savoir avec qni l'on ?it. 

» — Quant à mon beau-frère, M. de Noir- 
nmont, i{uc vous avez >u là- haut, il n'a que 
» trente-liuit ans, quoiqu'il m paraisse da\an- 
» tage. C'est peut-être déjà beaucoup pour être 
«le mari d'Ernestine, qui esfdans sa vin^-troi- 
j» sième année. Mais M. de Noirniimt rend ma 
» sœur très-heureuse : c'est un homme prcten- 
» tieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa 
«naissance, un peu vain de sa fortune; mais, 
ï. dans le fond, c'est un très brave bomme ; il a 
» de bell(\^ ([ualilés, de plus est excellent clias- 
i>seur...et très-fort joueur d'écliecs; son j)lus 
» grand défaut est de croire qu'il fait tout bien 
» et ne peut se tromper en rien. ])u reste, Kr- 
» nestine est heureuse avec lui; mais aussi ma 
«sœur est si douce et d'un caractère si égalî... 
• Point coquette, n'aimant ni le ïrand monde, 
«ni les i^laisirs bruyants... cnlm tout l'opposé 
I 12 



1 78 vAnEr.fiïXE. 

» (le moi, cl puiiS d'une sôvcrité de principes... ' 
• d'une vertu... — Toujours l'opposé de vous?... 
» — Ohî ma foi, oui... Ali! messieurs, mène- 
» rions-nous une vie si gaie si toutes les fem- 
»mes ressemblaient à ma sœur? Mais chut! la 
» Yoil.^ avec madame Montrêsor qui sort de cette 

jî allée Quand madame Montrêsor est ici, 

» elle ne quitte presque ma sœur; elle craint 
» sans doute que son mari ne fasse la cour à 
«Erncsline... Ah! ail! pauvre femme... Mes- 
» sieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle 
» de ces dames est ma sœur. » 

Deux dames s'avançaient vers cesmessieurs: 
l'une, grande, sèche, jaune, était coiffée d'un 
bonnet surchargé de fleurs et de nœuds de ru- 
bans; ce bonnet, noué sous le menion avec de 
la gaze, de la dentelle, et mille petites décou- 
pures, ne parvenait cependant point à embellir 
une figure fanée où tout était grand, excepté 
les veux; et la prétention avec laquelle elle ba- 
lançait cette tête, qui était au bout d'un cou 
d-'une grandeur démesurée, loin d'avoir du 
charme, ajoutait un ridicule au peu d'agré- 
ments de cette dame. 

('.elle (jui rnccoinpagnail était iVunc tailf 



MADELEINB. 179 

au-dessus de la mo3'enne ; sa tournure était 
simple et pourtant distinguée, sa figure douce 
n'avait rien qui charmât au premier abord ; des 
cheveux bruns, des yeux châtains, pas très- 
grands, une bouche agréable, sans être petite, 
un beau front, un teint pâle et légèrement 
animé; enfin, rien de remarquable dans ses 
traits ; ce n'était ni une tête grecque, ni un 
profil antique, mais de ces femmes dont on dit 
seulement : « Elle est bien ; » que l'on regarde 
d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite 
avec plaisir, et que souvent on finit par ne 
plus pouvoir se passer de regarder. 

Armand s'adresse à cette dernière en lui di- 
sant: 

« Ma chère Ernestine, je te présente M. Vic- 
»tor Dalmcr, un de mes bons amis dont je t'a- 
«parlé plus d'une fois... et M. Dufour, peintre 
» fort distingué. Ces messieurs veulent bien 
» nous consacrer quelque temps... je leur sais 
» beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter 
«Paris pour s'enterrer avec nous au fond de la 

• Picardie. J'espère que tu te joindras à moi 
» pour lâcher de leur rendre ce séjour le moins 

• ennuyeux possil)le... 



1^0 MADELRINE. 

V — Il ne dépendra pas do inoi, mon ami, 
» que ces messieurs se plaisent à Bréville, et je 
» leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me 

• sera possible. • 

Cette réponse est accompagnée d'un sourire 
aimable, auquel ces messieurs répondent par 
une profonde inclination de tète ; puis Du- 
four dit à l'oreille de son ami : « Elle est bien, 

»la sœur mais ce n'est pas une beauté 

V Elle n'a que vingt-trois ans..; elle les pa- 
»rait.... Elle est bien pâle... Est-ce qu'elle a 

• été malade?... 

» — Monsieur de Bréville, » s'écrie madame 
Montrésor après avoir honoré les nouveaux-ve- 
nus de deux belles révérences, « où est donc 
»Chéri?... qu'est-ce qu'il devient?.., 

» — Qu'est-ce que c'est que ça, Clieri? » dit 
Dufour, « un petit chien?... 

» — C'est son mari ! » dit Armand en souriant, 
et il répond à la grande dame : « Monsieur vo- 
» Ire époux est au billard avec Noirmont et 
» Saint-Elmc. 

» — Ah! mon Dieu! quel amour de billard 
«maintenant... c'est donc un(^ j^assion... il y 
«passe toutes les journées... 11 est vrai <[ue 



M.VUKLEl.NL. 181 

ïClicriyjoue comme un ange! oh! d'abord il 

• fait tout bien!... Mais je croyais qu'on avait 

• parlé d'une promenade dans les environs pour 
»ce malin! 

» — Madame, » dit Armand, « vous nousper- 
» mettrez de remettre cette partie; ces mes- 
» sieurs, qui arrivent, doivent être fatigués. 

» — Oh! nullement!.,, nous devions arri- 
» ver hier au soir, mais nous nous sommes per- 
» dus dans le bois, puis la nuit est survenue, 
«enfin nous avons été très-heureux de trouver 
■ à coucher chez des paysans... — En vérité? 

» — Oui, » dit DufouTv • et dans la maison 
» ou nous avons couché il y avait une.... » 

Victor interrompt brusquement Du four et 
lui serre la main en lui disant à l'oreille : Fais- 
» moi le plaisir de te taire! » puis il reprend plus 
haut : « Ceci est toute une histoire que je me 
» réserve de vous conter plus tard... Quant à 
«votre promenade... pour moi je suis prêt ù 
» vous accompagner. 

» — Non, non, pas ce matin , w dit Armand, 
« je veux que vous vous reposiez,, que vous 
«preniez, un peu connaissance de ma pr*»- 
» priété. 



182 MADJiLElNE. 

» — Je yais donner des ordres pour le loge- 
» ment de ces messieurs, «dit madame de Noir- 
mont, « car je suis sûre que mon frère n'y a 
»pas encore pensé. — Ma foi, tu as raison, ma 

• chère amie, je n'y songeais pas! — Moi, je 
»vais voir si Chéri est encore au hiUard. » 

Les dames s'éhiigncnt. Armand promène 
ses amis dans les jardins, cpii par leur gran- 
deur pourraient passer pour un petit parc 

Victor et Dufour admirent l'heureuse distri- 
bution des terrains; une jolie pièce d'eau, un 
bois, une grotte, des bosquets touffus , at- 
tirent tour-à-tour leurs regards. Mais Armand 
se promène aAecindilférence dans cet agréable 
séjour, et à chaque exclamation qui échappe 
à ses hôtes il s'écrie : « Oui, cet endroit est as- 
» sez agréable ; mais c'est bien froid, bien nio- 
»notone. auprès de Paris. 

» — Vous voudriez ici des dames Flock pour 
» égayer le paysage. — Oh ! ce n'est pas celle-là 
» qui m'occupe, il y a déjà longtemps que j'ai 
«changé... j'ai (naintenunt une blonde déli- 

• cicuse... Kile a Uguré quelque temps dans la 

• danse à l'Opéra, mais un ])rince russe lui a 

• fait quitter le théàlrc, — El vous lui ixwz fait 



JUDliLlilMi. 18o 

j» quitter le prince russe? — C'était déjà fait, 
«c'est une femme fort amusante. . elle a eon- 
» serve de son premier état l'habitude de faire 
» des pirouettes; des plies j ou des ronds de jam- 
» bes au moment où l'on y pense le moins : de 
«sorte que, tout enjasant dans un salon elle se 
» met tout-à-coup à voltiger , à faire des batte- 
»ments, et quelquefois pendant que vous lui 
• faites une tendre déclaration, elle vous jette 
«brusquement le bout de son pied à la hauteur 
» de votre épaule. — EU! mais!... ce doit 
«être fort gentil tout cela, » dit Dufour; • j'ai- 
merais beaucoup une maîtresse semblable si 
»ce n'était pas si cher..., — C'est aussi ce que 
«médit Saint-Elme... car Saint-Elme prend 
» mes intérêts à cœur... il veut que je quitte ma 
» danseuse , il ne veut pas que je me ruine ! — 
«Oui, «reprend Dufour, « il ne veut pas que 
«vous vous ruiniez avec votre danseuse... je 
«comprends, est-il riche, ce monsieur Saint- 
» Elme? — '■ Il est fort riche, il possède plusieurs 
«propriétés... — De quel côté? — Il me l'a 
«dit... je ne m'en souviens plus... Ah! il a des 
«vignes en Bretagne... — Des vignes en Bre- 
«tagne, je ne connais guère de bon vin Jans 



J8/l 



iaADKÏ.EL\K. 



ce pays-là. — Au l'ail:, je ccdirai aux conseils 

• de wSaint-Elnie. je niiitlerni ma danseuse 

«Oli! j'aime le elinnj^ement... J'ai déjà quel- 
» que chose en vue, mais il faudrait que je 
«fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, 
«il n'y a ri'Mi ici ([ui j)uisse capliver... Vous n(,' 
» connaissez encore de nos voisines ([ue ma- 
« dame Montjésor... — Pour celle-là, j'avoue 
«(pi'elh* lait très-bien de ne sonj;er qu'à son 
«maj'i. — ^o^.ls verrez les autres dames du 
» voisinage. . c'est raide. guindé, a]>prèté... et 

• puis, n(î me parlez pas de l'aire l'amour en 
» province quand on a l'habitude du laisser-al- 
»1<:a de Paris. Si du moins on jouait le soir 
» j)(!ur lu<'r le lenips .. moi. je contiens que 
») j'aime le jeu... cela émeut, cela lait éjM'ou ver 
» des sensations. — Comment! est-ce ({u'on ne 
"joue pas dans ce pays ! — Si t'ait! mais vous 
» ne devineriez jamais à quoi... quel est le jeu 
ndonl niadaine Monlrésorest toile et qu'elle u 
»mis à la iii<i(!(> daii-^ jilusieui's maisons des cn- 
» Niions... — liC jeu d'oie! — Pis (pK- c(da! le 
»1(jIo! 

>» — Le loto! » dit \ictor en riant. « — Oui, 
«le loto! et notez bien (pi'il ne laut pas causer 



madli.kim;. 



185 



»pentlîint (ju'oji tire l»'s boules, sous peine; 
» (l'entendre i';ip])oler trois ou quatre fois les 
«mêmes numéros. On nous y a attrappés une 
"lois, Sainl-Elnie et moi, mais nous av on 
" bien juré que ee serait la dernière. 

1) — Eb bien! moi, messieurs, «dit Diil'our. 
« j'avoue^ (]ue je ne suis pas ennemi du loto 1 
)) e'<\sl un jeu où l'on ne peut pas s'éehaulïer. .. 
noii l'on ne jx-rd pas plus qu'on ne veut... .]e 
» ferai la partie de madame Monlrésor. — Alors 
» elle vous adorera. » 

Vielor et Dulour sont installes cbaeun dans 
une jolie ebambrc; Armand laisse ses hôtes en 
leur disant : « Messieurs, je n'ai 'pas besoin de 
«vous rappel(;r qu'à la eampa^ne e'est liberté 
«entière, rbaeiui doit l'aire ee qu'il lui plail : 
>- pourvu qu'on se rejoij^^ne auv beures des re- 
» {)as , e'esl tout ee <[n.'on demamle. Au revoir, 
)'je vais parler d'alïaires avec mon beau-frère! 
»Ab! e'est un bien di^ne homme que M. de 
rt Noirmont.'... mais je le trouverai <uieort; [dus 
)' aimabli] s'il Neut m'aebelcr ectle maison, ou 
»du moins me prêter rari;enl dont j'ai besoin 
)' pour payer les dettes (pie j'ai laissées à Pa- 
» ris. ') 



i86 MlDELliLNli:. 

Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor : 
« Comment 1 il a déjà des dettes ! — Apparem- 
» ment. — Pourquoi dorrc son cher ami Saint- 
» Elme qui a des vignes en Bretagne ne lui 
» prête-il pas de l'argent!... Huml ce Saint- 
» Elme a vraiment un aplomb... un flouflou qui 
«étourdit! il m'appelle son cher Dufour... son 
»unii! 11 m'a presque prouvé que c'était moi 
«qui étais dans mon tort pour le tableau! Du 
» reste, il joue supérieurement au billard , d'a- 
»près ce que j'ai vu ce matin. Ah! ça, pour- 
» quoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite 
«Madeleine à laquelle tu t'intéressais tantl.... 
«pourquoi me coupes-tu la parole quand j'ai- 
llais en dire un mot!... — Parce que ce n'é- 
r> tait pas le moment. Comment! à peine arrivé 
«dans cette maison, où nous ne connaissons 
«qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un 
» sujet si déhcat! laisse-moi me reconnaître!... 
»je n'oublierai pas cette jeune fille, je veux tâ- 
»cher de sonder un peu les sentiments de ma- 
ndame de Noirmont pour elle... Si Madeleine 
» devait être mal reçue par les compagnons de 
» sa jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épar- 
»gnerce chagrin! Je me flatte «pi'il u^-\\ sera 



ma&elkim:. 187 

D lien ; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu 
«gâterais tout! — Merci! — Si la société qui 
«vient ici est aussi ennuN^euse qu''Armand le 
«prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous 
«resterons fort longtemps dans sa terre! — Al- 
lons, te voilà aussi! toi, regrettant Paris , les 
y> amours... les maîtresses que tu as laissées là- 
»bas! — Je n'ai rien laissé de bien regretla- 
«ble; mais tu sais, mon cher Duf(nir, que je 
» ne puis vivre longtemps sans avoir quelque 
«sentiment dans la pensée , qu'il faut toujours 

» que mon cœui soit occupé. — Ton cœur 

«hum! tu es bien honnête d'appeler cela ton 
«cœur... Mais tranquillise-toi, tu trouveras 
» quelque bergère ou quelque provinciale qui 
«l'occupera... A ce petit Armand il faut des 
«danseuses!... des femmes qui pirouettent en 

• faisant l'amour! Toi qui n'aimes pas les 

"femmes entretenues, lu trouveras dans les 
» champs, dans les fermes, de l'amour vérita- 
» ble et du lait tout cliaud. 11 me semble qu'a-' 
B vec cela on peut passer la belle saison. Moi , 
» je croîs que je me plairai ici ! et certainement 
«je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester 
«que quelques jours! Voilà une chambre (»ii je 



158 iIAi>ELEl.\K 

«serai très-bien 'pour peindre... el, dans le 
»jardin,j'ai déjà remarqué plusieurs points de 

» vue délicieux Ah! il ne faut pas oublier 

«d'envoyer cherclier nos valises à Laon... » 

\ictor laisse Dufour et retourne près de la 
société. Le peintre fait alors l'examen de sa 
chambre ; il regarde dans tous les coins, ouvre 
chaque armoire, et compte ce qu'il y a de ma- 
telas à son lit et dépingles sur la pelotte de sa 
cheminée. Après avoir fait une reconnaissance 
exacte de son local , il sort pour se rendre au 
salon : arrivé près de l'escalier, il entend parler 
avec feu au-dessous de lui ; il s'arrête sponta- 
nément, parce que, chez Dufour, le désir d'en- 
tendre ce qu'on dit est un sentiment qu'il ne 
]>eut vaincre. 11 a bientôt reconnu la voix de 
madame Montrésor et celle de son mari. 

« 11 y avait déjà longtemps que vous aviez 
j> quitté le billard, monsieur?... — Non, ma 
)> Sophie, je t'assure... — Je \ous dis qu'il y avait 
«longtemps que vous étiez, descendu... et que 
)>\ous rtkliez dans la cour ])rès d<^ celte grosse 
wlllle!... — Ah! Sophie, ])ar exemple... peux-tu 
»croin.'?... — Enlin, monsieur, que faisiez-vous 
»près de celte lillel'... — Je la regardais donner 



MADKI.KINE. 181) 

• la bouillie à son petit Irèrc. — Gomme c'est 
«intéressant de voir cette grosse masse de chair 
adonner de la bouillie à un marmot!.. . nn 
» homme comme vous aller regarder une pay- 
«sanne?... — Mais, Sophie, puisque tu ne 
» veux pas que je regarde les dames delà société, 
D — Non , certes , je ne veux pas que vous en 
«regardiez aucune! vous êtes un libertin !...un 
» volage ! et, si je vous laissais faire, je crois que 
» cela irait bien !.. . — Vraiment, ma chère So- 
»phie, je ne sais pas à propos de quoi tu me 
i> dis cela... — C'est bon ! c'est bon ! monsieur, 
»j'ai mes raisons !... Allons, rentrons!... Mais 

• ce soir, si l'on se promène , songez, que je 
»vous défends de donner le bras à madame de 
» Noirmont. .. — Cependant la galanterie... lapo- 
«litesse... — Je n'ai pas besoin que vous soyez 
s si galant ! ce n'est pas pour les autres que je 
» vous ai épousé ! Une femme mariée doit don- 
»ner le bras à son époux; c'est beaucoup plus 
«décent... Venez, monsieur. » 

La conversation finit là. Au bout d'un mo- 
ment, Dufour descend l'escalier en se disant : 
« Je commence à croire que ce jeune homme 
«paie un jmmi r-lier sa forfiino... r'c-^t un 



lf)0 MAJ)ELECSE. 

sbcnetl... Ali! comme je vous ferais marcher 
»sa Sophie, moi !... » 

Toute la compagnie est réunie dans le salon 
du rez-de-chaussée. La société s'est augmentée 
de deux personnes : un monsieur d'une qua- 
rantaine d'années, à la titus , mais poudré et 
frisé en pain de sucre, de manière que le haut 
de sa tête forme une pointe , sur laquelle il 
paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce 
cône est une figure qui serait insignifiante , si 
elle n'avait pas de la prétention à l'observation : 
les deux petits yeux grisâtres dont elle est dé- 
corée restent toujours fixés longtemps sur le 
rncme objet , parce qu'une personne qui reste 
pendant cinq minutes les yeux attachés sur un 
objet qui ne l'occupe pasest naturellement très- 
préoccupée, et, quand on est sans cesse préoc- 
cupé , c'est que l'on est nécessairement obser- 
vateur : voih\ du moins ce que s'est dit M. Po- 
mard, c'est le nom du monsieur coiffé en pain 
de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans 
les oreilles et un col de chemise qui monte 
jusqu'aux yeux, et vous pcMirrez vous l'aire une 
i(](''i' (lu jxTSonnage ([ui a f;iit graver sur S(\s 



entres de visites : Pomard ^ p7'oprîctai?'c cli- 
gible 

L'autre personne est une dennoîselle qui n'est 
pas jolie, mais est fraîche, grasse, et porte dans 
ses traits et dans ses manières un air de bonne 
humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle 
a de ces figures auxquelles la mélancolie ne 
siérait point. 

Suivant son habitude Dufour va bien vite 
près de Saint-Elme lui demander quels sont ces 
nouveaux-venus , et le bel homme lui répond 
avec l'air suffisant qui lui est habituel : « Mais 
»ce sont d'assez bonnes gens... c'est le frère et 
»la sœur... M. Pomard et un ancien employé 
» dans les droits réunis ; il est à son aise et ne 
>fait plus rien. Sa sœur, mademoiselle Clara, 
«est encore à marier, quoiqu'elle approche de 
»Ia trentaine... mais il paraît que , jeune , elle 
>a fait la difficile, et maintenant elle trouvera 
» difficilement... Ils habitent Gizy... le village à 
«côté. Du reste , c'est bien nul auprès de nos 
» délicieuses sociétés de Paris; mais ù la cain- 
» pagne il faut tout voir. » 

Dufour remarque que madame Montrésor ne 
\svyk\ pas de \u<' son mari et mademoiselle 



192 amdei.I'Im:. 

Poniard. On annonce que le dîner est servi, et 
Sophie se pend au bras de son mari })our qu'il 
n'olïre pas la main à d'autres. Tout le monde 
est dans la salle i\ manj:;er, que M. Pomard est 
encore dans le salon, les yeux fixés sur un {gué- 
ridon ; on est obligé de l'appeler deux fois , et 
il arrive enfin en disant : « Ah! pardon... 
«c'est que je pensais!... » 

Soit hasard, soit dessein, Chéri s'est placé ;\ 
table à côté de mademoiselle Clara; mais, on 
n'a pas fini le potage, que madame Montrésor , 
qui sembl(3 être sur des fourmis , se lève en di- 
sant à son époux : 

« Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. 
» Ici , j'ai le vent de la porte. . Je crains une 
» fluxion ; j'ai eu mal aux dents cette nuit. >» 

Chéri est obligé de se lever, ce ([u'il fait en 
murmurant, et madame Montrésor, qui proba- 
blement craignait autre chose qu'une fluxion , 
va se mettre près de mademoiselle Clara, et n'a 
plus mal aux dents pendant le dîncM'. 

M. de Noirmont et Sairit-Elme font pres(|ue 
à eux seuls les frais de la con\ersalii)n. Le j)rc- 
mier parlerait mieux s'il s'écoulait moins et ne 
semblait pas pcrsurd<'' qu'im doil être heureux 



MADKLr.lNR. 105 

de renleiidiv. Siiint-Elnic es! infiiiimrnl jilii-î 
amusant; mais, on lioinror arlroit «l qui ne 
veut pas abuser de ses avantages, e'est tonjonrs 
en approuvant , en louant ce que M. de Noir- 
momt vient de dire, qu'il entre en matier<' De 
cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et 
ses bons mots, quelques sourires du beau-iVcre 
d'Armand. 

Victor examine les dames; ses yeux ne s'ar- 
rêtent pas sur madame Montrésor; il les 
laisse un peu plus longtemps sur mademoiselle 
Pomard; mais l'examen ne fait pas naître un 
désir dans son cœur. 11 regarde ensuite la 
sœur d'Armand; il éprouve plus de plaisu' ii 
porter ses j-eux là ; mais cette dame n'est nulle- 
ment coquette, elle parle peu, se contente d'é- 
couter, de sourire quelquefois, et de vjMJler A ce 
que les convives ne manquent de rien. 

Le dîner se termine aussi paisiblement qu'il 
a commencé. Cliéri fait la moue , Arinand a 
été rêveur, Dufour a beaucoup mangé. A force 
de fixer une carafe, M. Pomard à nn's des épi- 
nards sur son gilet, et lorsque sa sœur le lui fait 
remarqur'r en riant; le monsiiMU" se contente de 
I. 13 



10/l MADELEINE. 

répondre : <' C'est un malliiiir !... c'est que je 
«pensais !... » 

Le dîner est suivi d'une promenade dans les 
jardins. Là personne ne se donne le bras ; cha- 
cun \'a à sa volonté, excepté madame Montré- 
sor, qui ne quitte pas le bras de son mari. 

Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de 
rentrer. Madame Montrésor propose déjà d'al- 
ler faire chez elle une partie de loto, mais 
la proposition n'a point de succès. Saint-Elme 
a provoqué M. de Noirmont au billard, et les 
Pomard déclarent qu'ils ont perdu trente-neuf 
sous depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mau- 
vaise veine et laisseront passer la semaine en- 
tière sans jouer. 

On reconduit monsieur et madame Montré- 
sor jusqu'à leur demeure, qui est peu éloig;nce 
de celle d'Armand. M. Pomard et sa sœuv re- 
g;agnent le village de Gizy, qui n'est qu'à deux 
portées de fusil, et les habitants de Bréville re- 
viennent chez, le jeune marquis. Les hommes 
montent au billard, madame de Noirmont 
rentre chez elle Après avoir fait quelques par- 
ties, Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer 
avec M. de Noirmont el vont •?(* couciier. 



MADELEINE. 195 

« J'espère qu'on est rangé ici,» dit Dufour; 
« nous nous retirons ;\ dix heures!... J'aime 
"beaucoup cette vie-là. . — Moi, je la trouve- 
«rais un peu trop sage, si cela devait durer 
«longtemps... — Bonsoir, Dufour. — Bonsoir... 
»Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas parlé! 
» — Le pouvais-je devant ces voisins... ces voi- 
«sines? — Demain, j'espère en trouver l'occa- 
«sion. — Ali! fripon! si elle était jolie, tu au- 
»rais déjà parlé d'elle!... » 



CHAPITRE Vin. 



TNE JO[RXÉ: Eir\ EMPLOYÉt:. 



Victor s'est levé de bon matin, c'est un des 
plaisirs de la campagne; il descend et rencon- 
tre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint- 
Elme en équipage de chasse, le fusil sous le 
bras et la carnassière au côté. 

«Nous allons abattre lièvres et perdrix,» 

dit Saint-Elme; « venez-vous avec nous, mon- 

» sieur Dalmer? — Non, messieurs, je ne suis 

«pas cliasseur. 

* — C'est une grande jouissanc(^ dont vous 



MADKl.RlMi 197 

» VOUS privez, monsieur, » dit monsieur de Noir- 
mont en faisant résonner son fusil. « — Mon- 
osieur, comme je ne la connais ni ne la désire, 
»il me semble que je ne me prive de rien. — 
«Allons, en route, monsieur de Noirmont..., 
» Vous savez, que j'ai parie avec vous à quiabat- 
» trait le plus de pièces. — Oh ! je tiens le pari! 
» — Bonne chasse, messieurs ! » 

Le beau-t'rèrc d'Armand fait à \ictor un sa- 
lut assez froid; il semble qu'un homme qui ne 
chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa 
considération : c'est du moins la pensée qui 
vient sur-le-champ à Victor, et cela ne lui 
donne pas une haute idée de l'esprit de ce mon- 
sieur. 

Victor est enchanté d'être resté avec Armand 
et sa sœur; il compte profiter de cette occasion 
pour leur parler de Madeleine, mais il est trop 
bon nuilin pour espérer qu'ils descendent bien- 
tôt. La grosse Nanette, la fille de la concierge^ 
a dit à Victor qu'Armand n'avait pas l'habitude 
de se lever avant neuf heures. Pour attendre le 
réveil du frère et d(.' la sœur, Victor va parcou- 
rir les jardins. 

• Celte propriété est fort jolie,» se dit lo 



198 MADELEINE, 

jeune homme en passant sous des ombrages 
de lilas et de chèvrefeuilles. « Mais il me semble 
«que dans cette maison il manque quelque 
«chose — on y est froid.... cela n'est pas ani- 
j>mé... Armand s'ennuie; il est inquiet, préoc- 
» cupé... Je crois qu'il a laissé à Paris plus que 
«des souvenirs, et que ce n'est que pour a\oir 
» de l'ariicnt qu'il est ^enu ici'.... madame de 
• Noirmont paraît douce, tranquille... Elle aime 
»son mari — mais cela ne peut-être qu'un 
«amour raisonnable... il a quinze ans de plus 
«qu'elle... Cette différence d'âge ne serait rien 
» encore si M. de Noirmont a^ait l'air d'un hom- 
»nie amoureux, d'un homme passionné, car on 
«est jeune longtemps lorsqu'on est longtemps 
» sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un cal- 
»me... 11 faudrait ici de l'amour... cela embel- 
«lirait cette demeure. Où le prendre?... ce 
«n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le 
> chercher. Mademoiselle Pomard est nss^z, 
» agréable, maisje ne puis meligurcr qu'on sou- 
spire près d'elle : c'est encore diÛicile de trou- 
«verà aimer... Il faudra pourtant que je me 
«marie un jour pour faire plaisir à mou père. 
«Moi, je veux ad«>rer celle que j'épouserai. . . je 



MADliLEINK. 100 

Bveux.... Oncllo est donc celle jeune lille là- 

»bas? Je ne me trompe pas, c'est Macle- 

» Icine. » 

Victor était monté sur un petit monticule si- 
tué à l'angle des murs du jardin et d'où l'on 
voyait au loin dans la campagne. Une jeune 
lille était alors assise, dans la prairie, auprès 
d'un paysan : c'étaient Madeleine et Jacques ; 
tous deux causaient en regardant souvent la 
demeure d'Armand. Victor quitte vivement la 
place où il était monté; il court à travers les 
jardins, gagne la cour, et arrive bientôt près de 
la jeune lille et de son compagnon. 

En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a 
vu la veille, Madeleine rougit et s'écrie : « Ali! 
• voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas 
» tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même 
«nous trouver. 

» — Vous oublier!... et pourquoi pensiez,- 
» vous que je vous oubliais, ma chère entant? 
«vous avez donc bien peu de confiance en mes 
«promesses?... — Monsieur, ce n'est pas moi... 
«c'est Jacques... qui a cru... 

» — Eh! mon Dieu, oui, » s'écrie le paysan, 
« laul pas tant de cérémonie pour dire ce qu'on 



200 MADEI.EIMi. 

» pense. AOiis aviez, promis A Madeleine de 
«vous ip.léiTs.sc)' à cUo, de parler à srs anciens 
naniis. Mais, daine! comme on n'a pins en- 
r> tendu parler de vous hier, j'ous cru que vous 
•) aviez, oublié toul ea... Je sais que ces nies- 
j> sieurs d(> Paris ont Unit d(> choses en lète!... 
» l'ne pelile liile que vous c<»nnaissez, à peine... 
»e,a jiouvnit ben \ous sortir de l'idée. Ma loi, 
Mcnnuvé de la 1j islesse de cette ]iau\ro pelile, 
» qui biùie de rcnoir ses amis d'enfance, je suis 
> allé ce matin la prendre au point du jour. Je 
»lui ai dit : Venez avec moi, nous allons roder 

• autour de c'ie dennîure.... que vous aimez 

i»lant jieut-étre r<;nconlrerons-nous queu- 

» qu'un (jui vous engagera à entrer.... car elle 
i» grille d'entrer là-dedans .. C'est ben naturel : 
» elle a joué, elle a couru dans ces jardins jus- 
oqu'à l'à^c de onz,e a!is. l.a niailresse de lu 

V maison l'aimail au nu)i[)s atilanl ([u« soji 

r> bran-lils et sa b(dle-lille... Je crois même 

• qu'elle jirélérait Madeleine; elb; l'embrassait 
»si souvent !... surtout <juand elle se croyait 
»seule... Enlin, ([uoi(iu'e]l(,' ait vu la An de ce 

• bonbcur à ou/,e ans, Madeleine en a conservé 
»lu mémoire ; car les jours heureux ne s'ciïacent 



MADEI.KI.NE. ^ 201 

» |);is de noire souvenir, surtout (juand ils ne 
• sont pas suivis par d'autres.» 

Aj)rès avoir l'ail comprendre à Jacques pour- 
quoi il n'a pas encore parlé de la jeune fille, 
Victor s'ecric : « .le suis enclianté de vous trou- 
Mvcr ici; le moment est favorable pour vous 
»pr(';scnlcr à vos anciens amis. Venez, je vais 
» vous conduire dans les jardins ; nous y atlen- 
«drons le réveil d'Armand cl do sa sœur; je 
»vcu\ préparer la reconnaissance... je suis sur 
«que cela se terminera bien.'» 

Madeleine rougit et pâlit presqiuj en même 
temps : l'idée d'aller dans cette maison où elle 
a passé son eufajico lui cause tant d'émotion, 
qu'elle sent ses genoux llécbir. Elle s'appuie 
sur Jacf[ues en lui disant : « Mou ami... l'aul-il 
»<]U(' je suive monsieur? 

» — Oui, sans doute, » répond Jae([ues, «puis- 
1) (jue monsieur veut bien s'intéresser à vous. 
» Allez, ma jiclite Madeleine... retournez dans 
»la demeure d(;\otr<; bienfaitrice... vous y se- 
»r(z mieux... et plus; à votre place (pu; dans le 
«cabaret de Grandpierrc;... » 

Jacques serrait la main de la jeune fille; sa 



202 MADELEINE. 

lifiure avait perdu son expression moqueuse 
pour en prendre une presque touehante. 

« Venez,» dit Vietor, en prenant à son tour la 
main de Madeleine... o le temps passe... Je veux 
» leur parler avant qu'ils vous voient. — Et vous, 
«Jacques, vous ne venez pas avec nous? — 
«Moi !... olil c'est inutile... je serais de trop là. 
» D'ailleurs faut que j'aille à mon travail. Adieu, 
» Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, 
«pauvre enfant. » 

Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, 
il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en 
lui serrant la main avec force : «Surtout, mon- 
«sieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié 
» que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux 
» qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec 
» froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez- 
» moi Madeleine ; si elle ne veut plus retourner 
«chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et 
«les criailleries de sa mère commencent à l'en- 
«nuyer, eli bien ! elle viendra chez moi, et Jac- 
» ques sera lier de pouvoir la nourrir encore. » 

Le paj'san s'éloigne en achevant ces mots. 
«Ce brave homme vous aime beaucoup,» dit 
Victor.» — Oh! oui, monsieur, c'est mon 



MAÈELEINE. 203 

• meilleur ami!... — J'espère que ses craintes 
» ne se réaliseront pas, je suis certain que votre 

• présence fera le plus grand plaisir à Armand 
«et à sa sœur. — S'il était vrail... que je serais 
» heureuse ! . . . — Venez. . . donnezi-moi le bras. . . 
> appuyez-Nous sur moi. — Ah! que vous êtes 
»bon, monsieur!... Mais la pensée que je vais 
» revoir la demeure de ma bienfaitrice. .. de celle 
»qui m'a servi de mère... me cause une émo- 
»tion... c'est plus fort que moi... C'est du plai- 
»sir que j'éprouve.... et pourtant j'ai envie de 
«pleurer. — N'ètes-vous donc jamais venue vous 
«promener dans cette propriété pendant l'ab- 

• sence des maîtres? — Non, monsieur, jamais. 
»Le concierge était un homme brutal... il au- 
»rait fallu lui demander la permission, et puis 

• Jacques me disait : Pourquoi iriez-vous là, ma 
» petite ? En sortant de ces beaux jardins, il vous 
«faudrait rentrer dans le cabaret de Grand- 
» pierre, et cela vous ferait encore plus de peine. 
»11 vaut mieux tâcher d'oublier le passé... Je 
»sui\ais le conseil de Jacques... mais je n'ou- 
«bliais pas le passé malgré cela. » 

On est arrive à l'entrée de la maison. 11 n'y 
a personne dans la cour. Madeleine li "traverse 



20/l MADELEINE. 

avec Victor, qui la conduit sur-lc-cliamp daii? 
les jardins. En se revoyant, après sept années, 
dans les lieux où elle a passé les plus beaux 
jours de sa vie, Madeleine respire à peine; elle 
ne peut assez regarder autour d'elle; ses yeux 
voudraient en un instant revoir toutes les pla- 
ces qui lui sont connues, comme sa pensée 
Aient de les parcourir. Les souvenirs de sa jeu- 
nesse sont pour elle mêlés d'amertume par l'idée 
de sa situation, et pourtant elle pousse un cri 
de plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Ac- 
cablée par ses émotions successives, elle est 
obligée de s'arrêter. 

Victor fait asseoir la jeune fdle sur un banc 
de \erdure en lui disant : «Remettez-vous.... 
»calmez-vous un peu. — Ali! monsieur, je suis 
» si heureuse ! C'est dans cette allée que nous 
• courrions tous les trois. Là-bas, derrière cette 
>> charmille, je me cachais souvent avec Ernes- 
»tîne pendant que son frère nous cherchait.... 
»I1 me semble que je suis encore à ces mo- 
»ments-là. Ah! tout est comme autrefois.... 
» Voilà des arbres (pu? je reconnais... \v. les em- 
» brasserais de l)on comu! » 

Madeleine i><»rte des regards pleins d'une ex- 



MADELEINE. 205 

pression touchante sur tout ce qui l'entoure, et 
Victor se dit en l'examinant : « En vérité, Du- 
»four avait raison, elle est jolie en ce moment. 
«Cette jeune fille a une àme bien aimante !.. 
«elle ne sera pas toujours heureuse!... » 

Madeleine se lève ; ils continuent à parcourir 
les jardins. Arrivés près d'un joli bosquet, qui 
est devant la pièce d'eau, Madeleine pousse un 
cri, et ses yeux se remplissent de larmes. 

« Qu'avez-vous donc?» lui dit Victor. « — Ali ! 
• monsieur... ce bosquet, c'était la place de ma 
«bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours... 
» C'est là qu'elle m'a embrassée pour la dernière 
»fois!... » 

Madeleine sanglote ; bientôt elle s'éloigne de 
Victor, entre dans le bosquet, se met à genoux, 
et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme 
attend avec respect qu'elle ait fini sa prière ; car 
il y a dans cette action de la jeune fdle quel- 
que chose de bien, de touchant, qui le fait 
rêver plus profondément que de coutume, 

Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne 
pleure plus. On reprend la promenade, et Ma- 
deleine retrouve un sourire poiu' d'autr<\>; sdu- 



506 HADELEIXE. 

venîrs. A dix-huit ans le rire est si près des 
larmes. 

Au détour d'une allée, qui conduit jusqu'à la 
maisofi, Victor s'écrie : « Les voilà !... ils AÎen- 
» nent par ici. — Qui donc, monsieur? — Ar- 
» mand et sa sœur. — Quoi!... ce monsieur .. 
• cette grande dame, ce sont mes camarades 
» d'enfance? Comme ils sont changés!... Oh! 
» c'est égal. . . mon cœur les reconnaît. .. Je vais 
«courir les embrasser. — Non pas... non pas... 
«je ne veux pas qu'ils vous voient encore.... 
«Tenez.... entrez, dans ce petit kiosque, et at- 
» tendez que je vous fasse signe. — Ah! mon- 
» sieur, ne me faites pas attendre longtemps^ je 
» vous en prie. » 

Ce n'est pas sans peine que Victor parvient 
à décider Madeleine à entrer dans le kiosque; 
enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait 
quelques pas au-devant d'Armand et de sa 
sœur. 

«Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, » 
dit Armand. «On nous a dit que depuis long- 
» temps déjî\ vous étiez levé, et que vous vous 

• promeniez dans le jardin... Diable, vous êtes 

• matinal ! 



MADEI.RrXB. 207 

^ — Mais vous, mon frèro, vous êtes trop pa- 
» resseux ! Je suis bien aise que monsieur sache 
«qu'il y a longtemps que je suis levée. Je le 
» croyais à la chasse avec mon mari... sans quoi 
» je serais Acnue lui tenir compagnie. 

• — Oh! madame, à la campagne on ne se 
» tient pas compagnie. Je vous prie de vouloir 
» bien agir ici comme si je n'y étais pas : c'est 
» le seul moyen de m'y garder longtemps. — 
» Alors, monsieur, on s'en souviendra. — D'a- 
» bord, j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, 
» même lorsque je suis seul... — Vous êtes bien 
«heureux, monsieur; moi j'avoue que je m'en- 
»nuie souvent. » 

En disant ces mots, madame de Noirmont 
pousse un léger soupir. « Parbleu ! je conçois 
» bien que tu t'ennuies, » dit Armand ; « depuis 
» près de cinq ans que tu es mariée , tu restes 
» au fond d'une province .. Tu habites à Mor- 
*tagno... dans le Perche! Une femme jeune et 
» gentille comme toi, enterrée dans le Perche ! 
• est-ce que cela a le sens commun?... on dit 
))ù son mari : Je veux vivre à Paris, parce 
«quece n'est que là qu'on peut trouver à em- 
» ployer son temps. 



208 MVnKLRINR. 

» — Je t'assiiir, Armand, que je n'ai aucun 
«désir d'iiabiter Paris... GfMUondo, cas bals, 
» tous CCS plaisirs dont tu es si fou , ne me ten- 
»tent point. Si je m'ennuie quelquefois... 
«c'est que je suis souvent seule... Mon mari 

• aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir 

• des gens insipides, faire conversation avec des 

«personnes qui parlent pour ne rien dire 

» Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, 
«j'aimerais mieux être seule... Mais je ne m'cn- 
» nuierai plus , si mon mari se décide i\ acheter 
» cette maison... Je me plais tant ici! ah ! je 
» serais bien contente d'y rester. 

» — Il faudra bien que ton mari se décide... 
«sinon, je vendrai cette propriété à un autre, 
» car j'ai absolument besoin d'argent. — Oh! 
«Armand, que dis-tu là?... vendre cette mai- 
«sonàdes étrangers ! nous ne pourrions plus 
» nous promener dans ces jarv'.js... ah! ne 
V fais pas cela... — Alors, que ton miri uk; l'a- 
• chète, et surtout me la pay(^compl;mt, inou- 
» sieur de Noirmont me dit: nous vmous.... 
«nous nous arrangerons... ce n'est pas ce qu'il 
«me faut! — Mon Dieu! Armand, avcz-vous 
» peur quf' M. de Noiiinout luniKpie jamais à 



MAOï'nviNF.. 909 

ce qu'il vou.'^ promcUra. — Son. ma sdiir, je 
•< sais très-bien que Ion mari est un pariait 
«honnête homme'.... Mais tu ne comprends 
«pas : s'il me donne aujourd'hui une partie de 
nia somme que je veux, et que dans un mois, 
«six semaines, je veuille avoir le reste, il me 
«dira ; Armand! que faites-vous donc de votre 
«argent? comment, vous avex déjà dépensé ce 
» que vous avez reçu de moi? et puis des avis, 
» des sermons, voilà ce que je ne veux point. Je 
• n'aime pas les conseils... je suis mon maître, 
«maintenant , je désire l'aire ce qu'il me plaît 
» sans avoir de compte à rendre à personne. 

Ernestine secoue la tète avec tristesse en ré- 
pondant à son frère : » Je désire que vous ne 
» vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les con- 
i> seils de mon mari. » 

Pendant cette conversation, Victor avait 
iL'onduit le frère et la sœur tout près du kios- 
que; il s'assied sur un tertre ombragé par des 
ébéniers, en disant :« Ces jardins sont char- 
•mants... Je conçois, madame, que vous vous 
» plaisiez dans cette demeure. 

» — N'est-ce pas, monsieur?» dit Erneslineen 
flasseyant prè'sde Victor;* mais vous le coHce- 
I. l/l 



^fO MADELEIXE. 

» vrcz encore mieux en saeliont que c'est ici 
«que je suis née, que j'ai passé ces premières 
* années de la vie qui ne laissent dans notre 
» âme que de doux souvenirs! 

» — Je le savais, madame; Armand m'a parlé 
» d'une belle-mère qui vous aimait beaucoup, 
» — Alî! monsieur, qu'elle était bonne, aimable 
» et belle, elle avait à peine trente ans lorsqu'elle 
«mourut. N'est-ce pas, Armand, que nous l'ai- 
smions bien aussi? — Oui, oui... — Et cette 
«jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine. 
» Ah! ma pauvre Madeleine que j'aimais tant!.. 
» qu'est-elle devenue?.. J'aurais eu un si ^rand 
» plaisir à revoir, à embrasser la compagne de 
» mon enfance ! » 

Ici onentr'ouvre doucement laportedu kios- 
que, Madeleine a passé la tête, ses yeux sont 
brillants de bonheur; elle veut sortir de sa ca- 
chette, mais Victor lui fait signe d'attendre en- 
core. 

« Armand, » reprend madame deNoîrmont, 
« tu ne t'es jamais informé de ce qu'était de- 
» venue Madeleine? — El à qui donc voulnis- 
utii que je m'en informasse? ce n'est pas à Pa- 
«ri'^. je pen-îe; qu'on m'aurnil donné de seS 



MADELEINE. 211 

• nouvelles... — Mais depuis que tu es ici. — 
» Ah! ma foi, je suis si préoccupé de mes affai- 
j>res... d'ailleurs, jecroi-; qu'on m'a dit qu'elle 
savait quitté ce pays. 

« Eh bien! moi, madame, qui ne suis dans 
» ce pays que depuis bien peu de temps, je 
«puis vous donner des nouvelles de la personne 

«dont vous parlez — Se pourrait-il , mon- 

» sieur, vous sauriez? -tr- Je sais tout cequicon- 
» cerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit 
»que, avant-hier au soir, nous avions été obli- 
»gés, moi et mon ami, de nous arrêter et de 
«coucher dans un cabaret au milieu du bois.., 
«à une demi-lieue d'ici... Là était une jeune 
»fUle que ces paysans avaient recueillie depuis 
» quelques années. En apprenant que je venais 
» chez vous, elle parut éprouver la plus vive 
» émotion... car elle brûlait aussi du désir de 
«revoir ceux qui autrefois l'avaient traitéecom- 
» me une sœur. 

» — Ah! pionsieur, et vous ne l'avez pasame- 
» née avec vous. « 

ErnestinC n'a pas achevé ces mots que Made- 
leine, qui depuis quehiues instants ne pouvait 
plus se contenir, s'échappe du kiosque, accourt 



215 MADELEINE. 

vers le banc et se jette dans les bras de madame 
deNoirmont en s'éerinnt :« Me voilà!... j'étais 
»là... ail! que je suis heureuse?... je vous em- 
» brasse enfin !... » 

Ernestine serre Madeleine dans ses bras, leurs 
yeux sont pleins de larmes; pendant quelques 
minutes elles ne peuvent parler. 

» Eli bien! et moi, Madeleine, » dit Armand 
en ouvrant ses bras à la jeune iille. Celle-ci 
quitte Ernestine et va pour sauter au cou du 
marquis... mais tout-à-coup elle s'arrête en 
murmurant avec timidité : 

B Ah!... mais, c'est que vous êtes bien gran- 
» di ! — Et qu'est-ce que cela fait , Madeleine ! 
»je n'en suis pas moins Armand, ton camarade 
» de jeux. — Ahl oui... je vous reconnais... » 
Et îfîadeîeine, surmontant sa timidité , se 
jette dans les bras du marquis ; bientôt les 
questions se succèdent avec rapidité. Quand on 
revoit quelqu'un que l'on aime , on voudrait 
en un moment savoir tout ce qu'il a fait, tout 
ce qu'il a pensé depuis qu'on a été séparé. 

Madeleine a conté, en peu de mots, son his- 
toire; Ernestine s'écrie :« Pauvre petite!. . re- 
«ciieillic par pilié!... Mais il fallait donc ni'é- 



MADliLlil.XiS.. 215 

»crire! — J'ignorais où vous étiez. — Désormais 
«tu ne me quitteras plus, tu resteras iei avec 
»nioi... Tu le veux bien, n'est-ce pas, Made- 
»leine ! » 

Celle-ci ne répond qu'en se jetant de nou- 
veau dans les bras de madame de Noirmont, 
puis elle se tourne vers Victor en lui disant : 
» Monsieur, c'est à vous que je dois mon bon- 
» Leur. ..je ne l'oublieraijarnais! — Vous voyez 
)j bien qu'il ne s'agissaitque de vous présenter. 
» — mais sans vous je n'aurais pas osé. » 

Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir 
rendu une compagne près de laquelle elle es- 
père ne plus connaître l'ennui. Il est tout de 
suite décidé que Madeleine restera à Brévillc. 
1. a jeune fille ne demande pas mieux, mais il 
faut cependant qu'elle aille prévenir la famille 
Grandpierre. 

» Nous irons a\cc toi, «dit Ernestine ; »je 
» veux remercier ceux qui ont pris soin de ma 
«petite Madeleine... J'espère voir aussi ce Jac- 
»ques... qui t'a témoigné tant d'intérêt... Jac- 
»ques... il me semble que je me rappelle ce 
»nom... il venait quelquefois ici du temps de 
» notre bonne mQj;ç, n'est-ce pas, — Oui, oui,» 



214 MAD1'LEI>E. 

» it Arir.an(l;d il venait travailler au jardin, on 
«bien il faisait des commissions... il avait nnn 
«figure 01 iginale... un air goguenard... Je ne 
«l'aimais pas trop, moi! mais puiscpi'il s'est si 
«bien conduit avec Madeleine, je l'en récom- 
j) penserai. — Oli! je suis bien sûre que Jac- 
» ne voudra rien... il est fier, quoique pauvre. 
» il lui suffira de savoir que je suis encore ai- 
»mée de vous. » 

Ernestine fait déjà avec Madeleine des pro- 
jets pour l'avenir ; Victor jouit du bonheur 
qu'il a fait naître ; Armand lui-même semble 
moins ennuyé, moins préoccupé de Paris, et 
la petite société ne songe pas au temps qui s'é- 
coule, lorsque la voix de Dufour se fait enten- 
dre. 

« Je présente mes salutations à la société, » 
dit l'artiste en s'avancant, « et j'ai l'honneur 
» de la prévenir que le déjeuner est servi depuis 
«très-longlemps. C'est la grosse Nanette qui 
» m'a dit cela. 

» — C'est vrai, nous ne pensions plus au 
• déjeuner... » dit Ernestine. « Ali! })ardon- 
» nez-nous, messieurs, mais depuis longtemps 
«je n'avais été si heureuse!..» 



MADELKLNE- 515 

» — Eh! mais... c'est nuidt'moiselle Madc- 
»leine, » s'écrie Di^four, « ki jeune fille de la 
«maison du bois... Je vois que Victor a fait sa 
• commission... — Oh! oui, monsieur, » dit 
Madeleine ; s votre ami est bien bon. — Jl est 
«toujours très-bon pour les jeunes filles... mais 
» cette fois il a plus de mérite, parce que vous 
» n êtes pas... » 

Dulbur s'arrête, se mord les lèvres; il s'aper- 
çoit qu'il allait due une sottise. 11 tousse ut 
reprend : <i Parce que vous n'êtes pas... comme 
» les jeunes filles de Paris... • 

On ne fait pas attention à cette jolie, chute 
de phrase ; Ernestine a pris le bras de Made- 
leine, elle l'entraîne. 

On fait peu d'honneur au déjeuner , JeS 
grands plaisirs comme les grandes peines font 
tort à l'appétit, on se hâte de terminer ce re- 
pas, afin de se rendre chez Grandpierre, et 
d'être de retour de bonne heure. Dufour, seul, 
trouve que le déjeuner se termine trop vite, 
mais il n'ose refuser d'accompagner la société 
dans la promenade projetée. 

On part, Ernestine ne quitte pas Madeleine, 
Victor voit avec plaisir que madame de Noir- 



!2iO AIADliLliJMi. 

mont ne roiii;it point do donner le bras à une 
jeune ilîlc dont le costumsi: est prcs([ue eelu' 
d'une paysanne. Jl pense ([\\r. son mari n'en 
ferait pas autant, et eraint (ju'il ne fasse pas à 
Madeleine nn aussi bon aeeueil que sr 
f-mnic. 

• C'est là! » dit Madeleine à madame d< 
Noirmont en lui montrant la maison qui lui f 
longtemps servi d'asile. « — Là?... «dit Ernes 
tine avee une expression de tristesse. « Pauvri 
«enfant! moi j'étais rielie... je ne manquai 
«de rien, et tu souffrais mille privations peut- 
»être. — Je ne souffrais qui- de ne plus vou 
»v<>ir... » 

On entre dans le eabaret, où, heureusemeu, 
pour la soeiété, il ne se trouve alors aueun bu 
veur. La famille Grandpierre se confond ej 
politesses, ne sachant coninisnt recevoir un. 
s^i belle soeiété. îvi-ncstine leur aj)prend le sujc 
de sa visite. 

«Nous vous enle\ons Madeleine, » dil-ell 
aux paysans;» elle vient, ainsi que nous, vou 

• remercier de tout ce cpie vous avez, fait pou 

• elle, mais elle a retrouvé ses amis d'enfance. 
» Ceux que luudunie de Brévillc nom niait ses en 



MADLl-Lil.NE. 217 

» lants étaient loin de se douter que leur jeune 
«compagne habitait dans ce bois. J'espère 
• rem[)lii- les intentions de celle que j'aimais 
«comme ma mère en ne me séparant plus de 
') Madeleine. • 

Grandpierre félicile la jeune fille sur le chan- 
p;cment qui arrive dans sa situation, il l'em- 
brasse tendrement en lui disant : Ça me fait 
» de la peine de te perdre, mon enfant, et ponr- 
» tant j'en suis bien aise pour loi; car, comme 
«disait Jacques, tu n'étais pas à ta place chez 
«nous... Celle éducation que tu avais reçue 
»jusqu'«à onze ans... il t'en restait toujours 
» queuque chose, et ea me gênait pour te de- 
» mander du \in. 

» — Oui, oui. M dit la. vieille Jacqueline, « Ma- 

«deleine sera mieux ailleurs que chez nous 

c Elle ne répondait jamais quand je la gron- 
»dais... et cela me causait de l'humeur... 
'» J'aime qu'on me réponde, moi... ea me donne 
» occasion de crier. » 

Le grand Babolein ne dit lien. Aux pre- 
miers mots prononcés par madame de .\oir- 
mont, il a été s'asseoir dans un coin en tour- 
nant le dos à la société ; mais quand Madc- 



218 MADELEINE. 

k'inc s'approche pour lui dire adieu, il se met à 
pleurer comme un veau en se cognant la tête 
contre le mur. 

«Consolez-vous, Babolein, » dit Madeleine ; 
« vous êtes trop bon de pleurer mon départ; je 
» ne vais pas loin, et je vous verrai encore quel- 
» quefois. 

» — Olil ce n'est pas la peine, mamzelle, » 
répond le grand garçon en sanglotant; « puis- 
» que vous nous quittez, il vaut autant ne pas 
» revenir; mais je sais bien que je ne me con- 
»solerai pas !... » 

Pour mettre trêve à l'attendrissement qui 
semble gagner la famille, Dufour s'empresse de 
s'écrier : « Eh bien ! madame Grandpierre , 
» quelques-uns de vos ajnis ont-ils vu votre por- 
-• trait?... on a dû être content? 

n — Ah! oui! » dit Grandpierre, « ceux qui 
«l'ont vu ont trouvé ça joliment tourné; mais 
^ ils ont tous pris le portrait de ma femme pour 
» celui de monsieur le curé. 

„ — Prodiguez donc votre talent pour des 
«rustres, «dit Dufour à demi- voix, « c'est jeter 
«des perles à... des ânes. 

9 — Nous vous enverrons vos effets par Jac- 



MADELEINE. 219 

sqiies, » dit la femme de Grandpierrc, qui, im- 
patientée de la douleur de son fils, semble avoir 
hâte de voir Madeleine s'éloigner. La eompa- 
gnie n'a pas envie de prolonger son séjour dans 
le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on 
revient chez le jeune marquis. 

De retour à Brévilie, madame de Noirmont 
emmène Madeleine dans son appartement ; 
mais, avant l'heure de dîner, elle descend avec 
la jeune fille : celle-ci a changé de costume; ce 
n'est plus une petite villageoise : elle a une 
robe blanche bien simple qu'elle porte avec 
grâce, et sous laquelle elle semble timide, et 
non pas gauche et empruntée. 

« Madeleine ne voulait point quitter ses an- 
» ciens habits, » dit madame de Noirmont à son 
frère; « elle prétendait être ici pour me servir. 
)^ Certainement, je ne le veux pas... Celle que 
«maman chérissait ne sera point ma domesli- 
» que. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans 
»le soin (Je ma maison, mais je ne la regarde- 
»rai jamais comme une femme de chambre. — 
»Tu as raison, ma sœur, » dit Armand; «quant 
»à moi, j'aime Madeleine comme si j'étais son 
» frère. » 



220 MADELEINE. 

En disant ces mots, le jeune marquis em- 
brasse Madeleine en lui prenant la tête à deux 
mains. Dulbur sourit, tousse, et pousse le pied 
de Victor, qui ne comprend rien î\ ces signes. 

Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes 
annonce le retour des chasseurs. MM. de Noir- 
mont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard, 
qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, 
probablement pour ménager sa coiffure, est 
aussi haute qu'un casque de dragon. 

«Voici le vainqueur! » s'écrie Saint-Elme en 
montrant M. de Noirmont. « Honneur à lui... 
» il a tué deux pièces de plus que moi... et ce- 

«pendant j'avais fait un assez beau carnage 

» Voyez, mesdames. » 

Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Er- 
nestine s'essuie le front d'un air satisfait en 
disant :« Oui, vous tirez bien , mais je vous ai 
» vaincu. 

» — Comment, M. Pomard était avec vous?» 
dit Armand. 

« — .l'ai vu passer ces messieurs, je venais 
«jusienient de nettoyer mon fusil à deux coups; 

»j'ai couru après eux. et je les ai rejoints 

• J'aime beaucoup la chasse. 



MADELETNR. 231 

» — Fi toii est le gibier que vous avez tue? 
» — Oli! quant à cela, » dit Suint-Elme en 
riant. « M. Pomard serait fort embarrassé de 

• vous le montrer ; cependant je lui ai renvoyé 
«plus de dix lièvres... que, par complaisance, 
»je traquais de son côté... mais M. Pomard 
«les laisse tranquillement passer entre sesjam- 
» bes. 

» — Ah 1 .oui... les lièvres... C'est qu'alors je 

• pensais... à ime perdrix que je venais de 
» voir. 

» — Vous en avez manqué deux superbes ù 
«dix pas... — C'est vrai... mais en les tirant je 

• pensais à autre chose, — Il paraît que votre 
«fusil pensait comme vous. » 

L'attention de ces messieurs se porte bientôt 
sur jMadeleine, qui s'était retirée dans un coin 
du salon à l'arrivée des chasseurs et n'avait pas 
ericore été aperçue. 

Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard 
s'adresse à Du four, et M. de Noirmont à sa 
femme. 

a C'est mon ancienne compagne, » dit Er- 
nestine,* cette jeune personne dont je t'ai parlé 

• plusieurs fois. 

« 



222 MADELEINE. 

» — Je ne me le rappelle pas, » répond M. de 
Noirmont d'un ton froid. Sa femme l'emmène 
dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui 
concerne Madeleine, et ce qu'elle compte faire 
pour elle. 

Aux premiers mots que lui a dit Armand, 
Saint-Elme a regardé la jeune fille d'un air pro- 
tecteur assez impertinent ; et, sans attendre 
que son ami ait fini, il l'interrompt en disant: 
« Bon... bon... je comprends... Une orpheline 
«que l'on protéjïc... c'est superbe!... c'est ro- 
» mantique !... mais les protégées devraient 
» toujours être jolies, afin d'avoir les moyens 
» de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Ar- 
«rnand, à laisser ce fardeau sur les bras de ta 
» sœur. .. Que diable veux-tu faire d'une fille 
» qui n'est pas jolie?... 

» — Une amie, •> répond Armand. « — Oh! 
» oh 1 mon cher, il n'y a j)oint d'amitié en're 
«jeunes gens de sexe différent. — Saint-Elme, 
» tu as une manière de voir... — Qui est juste.., 
)).)'ai de l'expérience!... Crois-moi^ au li(Hi de 
jqirotéger des filles de campagne qui ne peu- 
» vent te procurer aucune distraction, vends 
«bien vite cette maison el retournons à Paris 



MVOFLETNG. 22S 

• où mille beautés nous attendent... Esl-ee que 
»le beau-frère ne veut pas en finir?... — 11 dit 

• qu'il n'a pas tous les fondi» encore... il m'of- 

• fre un à-compte... — Fi donc!... et il faudrait 

• revenir à chaque instant en Picardie pour 
«avoir de l'argent... Quant à moi, moucher 

• Armand, il faut que je t'aime terriblement 
» pour m'enterrer ici devant des visagesinsigni- 

• fiants .. et le loto de madame Montrésor. 

• — Aussi, mon cher Saint-Elme, je t'en sais 

• un gré... — C'est très-bien; mais presse le 
» beau-frère, j'ai la bonté de dissimuler un peu 

• de mes avantages pour le faire briller... je le 

• laisse gagner au billard... être vainqueur à la 

• chasse J'espère que je suis aimable!.... 

»mais qu'il le soit donc avec toi... Combierl 
«lui demandes-tu de cette propriété? — 

• Soixante mille francs. — C'est pour rien. — 

• Aussi consent-il à me les donner; mais il m'of- 

• fre de m'en payer la rente. — Il est fou!.... 
«Donne plutôt pour quelques mille francs de 
» moins et comptant... Nous regagnerons cela 

• à Paris au trente-et-un. » 

Une autre conversation avait lieu un pou 
plus loin. M. Pomard disait ;\ Du four : « C'est 



»(l(»nc iinr dcmoiàcllt; qui n'est pas du pays?... 
» je ne l'ai pas encore vue dans nos sociétés. — 

• Elle est bien du pays... mais elle n'allait pas 
«dans le monde , » répond le peintre. « C'est 
»tout une histoire à vous conter... Une orphe- 
«line que la marquise de Bréville protégeait... 

• mais qui, à sa mort, a été fort heureuse 

• d'être receuillie par des paj^sans... M'écoutcz- 
avous, monsieur Pomard?... — Oui , mon- 
» sieur. .. continuez... — C'est que vous regar- 
»dicz si attentivement à cette croisée... — Je 
«pensais... à ce que vous me faites l'honneur 
» de me raconter... C'est une orpheline... De 
» qui est-elle orpheline ? — Mais de son père et 
» de sa mère, probablement. — Mais quel était 
» était son père... quelle était sa mère? — Je 
» n'en sais pas plus que vous... D'après ce que 
s j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus. 
»— Ah! c'""t fort singulier!... Elle n'a ni père 
»ni mère?... » 

Et M. Pomard se met à fixer un bouton (h; 
l'habit de Dufour. et celui-ci lui dit au bout 
d'un moment : « A-t-on dvp fait voire portrait, 

• monsieurPomard? — Trois fois, monsieur, — Ils 



aiADELEINE. 225 

» doivent être bien ressemblants , car vous po- 
»sez comme une statue, i» 

Celle qui était le sujet de toutes his conver- 
sations s'était assise dans l'embrasure d'une 
croisée. Victor va se ])lacer près d'elbî et lui 
tient compagnie. ]\Jadeleine, qui n'ose regarder 
des personnes qu'elle ne connaît pas et dont 
les yeux expriment plutôt la curiosité que l'in- 
térêt , lève avec plaisir les siens sur Yictor, en 
qui elle voit déjii un ami. 

La conversation de monsieur et madame de 
Noirmont à été longue; ils reviennent enfin du 
jardin, \ictor remarque que la jeune femme a 
les yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise 
humeur ; il craint d'en deviner la cause. 

Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à 
côté d'elle, ce qui semble encore déplaire beau- 
coup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un 
mot à la jeune fille. Mais Victor , qui est assis 
près d'elle, laisse les hommes causer de chasse 
ou de politique; il préfère s'entretenir avec Ma- 
deleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent 
beaucoup de gré. 

Le soir, madame Montrésor vient avec'son 
époux. En apercevant dans le salon une jeune 
I. 15 



2*26 «A&ELEITJÎ, 

personne qu elle ne connaît pas , elle fait un 
bond en arrière, et regarde Chéri, pour exami- 
ner si la vue de l'étrangère ne lui cause pas 
d'émotion. Chéri paraît fort tranquille , et en 
s'approchant de Madeleine, madame Montrésor 
se tranquillise aussi; elle daigne sourire à celle 
qu'Ernestine lui présente. 

Pour varier les plaisirs de la soirée , Saint- 
Elme propose une bouillote, M. de Noirmont , 
Armand , M. Pomard et madame Montrésor 
acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la 
bouillote; il prétend que c'est un jeu ennuyenx 
que celui où on ne peut s'en aller que lors- 
qu'on perd : il se met à l'écarté avec M. Mon- 
trésor. 

Ernesline est enchantée de pouvoir causer 
librement avec Madeleine. L'orpheline , qui a 
remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à 
son amie. 

« Vous voulez que je reste avec vous , ma- 
» dame ; que je ne vous quitte plus... cela me 
» rendrait bienheureusi* ! .. mais si ma présence 

• ici ne plaisait pas... à monsieur votre mari... 
«s'il trouvait mauvais que vous me gardiez... 

* AI» ' Je ne veux jnmîu':? èln* rnuse qnr vous 



MADELEINK. '2'21 

» ayez la moindre qiierello !... Laissez-moi vous 
«quitter, madame; je retournerai... non pas 
► chez Grandpîerre , mais avec Jacques ; je ne 
• serai plus malheureuse, puisque je saurai que 
»vous m'aimez toujours , que vous pensez à 
«moi, et je viendrai vous voir... quand M. de 
» Noirmont le permettra. 

» — Non, Madeleine, tu ne me quitteras 
» plus, » dit Ernestine, « tu juges mal mon mari, 
» il n'est pas méchant, et, quand il te con- 
» naîtra mieux, il te traitera aussi avec amitié. 
» — Du moins , pei*mettez-moi de rester dans 
»ma chambre lorsqu'il y aura du monde ici... 
»ma place n'est pas dans un salon. — Ouhlies- 
» tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de 
» différence entre nous ? Pourquoi donc aussi 
» ne m'appeler que iiiadume ?... ne suis je plus 
«Ernestine, ta bonne amie d'autrefois? — Oh ! 
»je vous aime toujours autant... mais je ne 
• puis plus, je ne dois plus vous appeler Ernes- 
«tine... Je sens bien que cela ne plairait pas :\ 
«tout le monde; qu'hnd je vous nommais, 
«ainsi, j'étais un enfant. — Madeleine, je veux 
«que lu te laisses guider par moi désormais... 
)' je t'assure que tu portes très-bien celle r"be , 



2^8 MADELEINE. 

ï et que tu te tiens fort bien dans le salon. — 
• C'est égal, madame; j'aimerais mieux n'y 
ïêtre qu'avec vous... et avec ce monsieur... 
»Yictor... C'est Victor qu'il s'appelle, n'est-ce 
»pas, celui qui a eu la bonté de vous parler de 
»moi? — Oui , c'est M. Victor Dalnier. — Je 
«n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... 
«Avec lui, je ne sais comment cela se fait , je 
»me sens moins embarrassée. Il a l'air si doux... 
»il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami 
»de monsieur le marquis? — C'est un de ses 
» amis... car mon frère en a beaucoup i\ Paris... 
» Je ne connais ce monsieur que depuis hier... 
»Je craignais , avant S(»n arrivée, qu'il ne res- 
» semblât... à d'autres amis de mon frère... que 
»je n'aime pas ; mais, grâce au ciel , il n'en 
» est rien , c'est la première personne que mon 
» frère me présente et dont je trouve la société 
«agréable. — Il restera longtems ici?... — Je 
«n'en sais rien... tant qu'il s'y plaira.... Mais 
«viens, je vais t'installer dans la chambre que 
»j'ai fait préparer pour toi. » 

Pendant (|ue Saint-Elme, qui n'est pas aussi 
complaisant au jeu (pi'à la chasse, fait ii cha- 
que instant son vutout et gagne l'argent de 



MADELEINE. 2ii9 

M. de Noinnont, Dufour est baltuà l'écarté par 
M. Montrésor, qui est à sa douzième passe. A 
chaque instant on entend le peintre s'écrier : 
« Vous avez quatre points... déjà... c'est drO)le 
»je croyais que vous n'en aviez que trois... Doù 
» donc avez vous quatre points? — Ali ! ne vou- 
»lez-vous pas que je me rappelle chaque 
«coups?... Puisqu'il sont marqués, c'est que je 
> les apparemment. — Enfin, c'est égal!... Al- 
»lons , encore le roi !... voilà six fois de suite 
» que vous tournez le roi!... Encore perdu!... 
«j'en ai assez... je perds douze francs... C'est 
«fini ; je ne jouerai plus à l'écarté !... 

» — Ni moi à la bouillote, » dit M. Pomard 
en se levant : « voilà trois caves de perdues!... 

» — Parbleu! monsieur Pomard, comment 
t voulez-vous gagner à la bouillote? » dit Saint- 
» Elme en riant; vous passez continuellement... 

• Je crois qu'en regardant vos cartes vous peli- 
sse z à... autre chose. 

» — J'aime mieuxle loto, •> dit Dufour; « c'est 

• un jeu sage.... où l'on ne se monte pas la 
»tête... 

» — Vous aimez le loto, monsieur?» dit 
madame Moiitré->ur en adressant un doux sou- 



230 MADJiLEINii. 

lire iiu peintre; « j*espère que ^o^lS voudrez bien 
»lc venir faire quelquefois chez nous... ainsi 

• que M Dalmer. J'ai un loto tout neuf et de 
«petits chetons en vers; c'est fort gentil... N'est- 
» ce pas , Chéri , que mon loto est aussi joli que 
«celui de madame Bonnifoux , qui fait tant 
«d'ejubarras avec le sien?... Réponds donc... 
» Qu'est-ce que tu as donc. Chéri? tu ne dis 

• rien... ce soir ; est-ce que tu es malade?... à 
» quoi penses-tu ?. . . — Moi. . . je ne pense pas. . . 
»je compte ce que j'ai gagné... — Oh! par- 
»bleu, vous m'avez gagné douze francs,» dit 
Dufour; » douze parties a vingt sous... Je n'ai 
j» jamais joué si cher!... 

w — 11 faut nous retirer. Chéri; il est tard : 

• avant d'être à la maison il y a un endroit som- 
» bre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais 

rassurée en passant là... 

— Moi, madame, j'aimerais beaucoup à tra- 
» verser avec vous un endroit sombre , » dit 
Saint-Elme d'un air moitié galant, moitié go- 
guenard , mais que madame Montrésor prend 
du bon côté. 

«Voulez-\ous que l'on vous escorte, uia- 
«dauu' ? n dit Anuaiid. 



» 



KiuEr.EiM*.. 551 

• — Oh! ce n'est pas la peine; nous avons 
tavec nous M. Pomard; il nous met à noire 
» porte. 

» — Et j'ai mon fusil à deux coups, • dit Po- 
mard en portant arme comme à l'exercice. 

« — Ne comptez pas trop sur le fusil de 

• M. Pomard, i> reprend Saint-Elme ; • comme 
» il est fort distrait, il est homme à viser la lune 
t pendant que vous crieriez au voleurl...» 

M. Pomard paraît piqué de cette plaisan- 
terie; il enfonce son énorme casquette jusque 
sur ses yeux , et répond au petit-maître d'un 
ton sec ; « Monsieur, si je vous visais , je n'au- 
»rais pas de distraction. — Alors je me trans- 
fformerais en lièvre, monsieur Pomard. — 
a C'est peut-être votre habitude, monsieur. • 

Saint-Ehne fait une demi-pirouette sur le 
côté, tandis que Dufour dit tout bas à Victor : 
« Monsieur Pomard n'est pas si bête qu'il en a 
«l'air! » 

La société se retire. Dufour suit Victor en 
maudissant l'écarté et en répétant : r Perdre 
■ douze francs!... dans une soirée à la canipa- 

• gne... ça n'a pas le sens commun... Mais 
» aussi ce monsieur Mon trésor a un bonheur 



232 MADiiLEIAE. 

•» insolent ! — S'il a du bonlieiir, il a bien d(; la 
•> j)ali(.'nce , je t'aurais jeté les cartes au nez, 
» moi , quand tu disait : x\h! vous avec trois 
«points!... et eonimeiit les avez-vous faits?.... 
» — C'est ça il faut perdre et ne rien dire. — 
»11 ne faut pas a\oir l'air de croire que l'on 
»A0us triche .. J'espère que lu ne snspcctes pas 
» riionnêlelé de ce monsieur... — Non ccrtai- 
«neiuent.... mais.... — Mais, situ avais joué 
• avec Sainl-Elmc , tu aurais pensé qu'il fdait 
)'les cartes... — C'est possible, — Ainsi quel- 
le qu'bn d'honnête -doit craindre d'avoir une 
» veine à l'écarté en jouant avec des gent mé- 
» fiants comme toi!... — Laissons cela. \oilà la 
«petite Madeleine... établie ici, et j'm suis bien 
î'aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va 
eariivcr'.' — Qu'est-ce qui va arri\er? — Tu 
« ji'as don.) pas deviné — Non; je ne suis pa> 
■» si nulin que toi. — Cette jeune lille est anioii- 
«rouse d'Armand de Bréville, son ami d'en- 
» fance ; c'est cet amour-là cpii lui donnait uji 
» si ^rand désir de wn'w ici; et, à présent, 
npour peu qu'Armand l'aime pour souvenir, la 
«petite succombera... ri nvlrni j cl cœlcra — 
» Elles sont jolies les conjectures !... Celle jeune 



MADELEINE. 233 

fiillc était ninoureiisc d'Arinand qu'elle a 
» quitté à on/c ans... y pcnscs-tu ? — Eh ! eli ! 
Ȉonxc ans... un petit camarade avec qui on 
»est sans cesse... ra s'est vu... il y a des petites 
» filles si précoces... J'ai eu une cousine qui est 
» morte de jalousie à trois ans ; et de qui était- 
» elle jalouse? d'un chat que l'on caressait plus 
«qu'elle? — Dul'our , je crois que tu te troin- 
» pes. 11 est possible que maintenant Madeleine 

• devienne éprise d'Armand... et ce ne serait 
)»])as fort heureux pour elle... Mais qu'elle l'ait 
» aimé jamais autrement que d'amitié... allons 

• donc! .. c'étaient des enfants. — Justement, 
» rappelle -toi la chanson î L'amour est un 
» cn/'anl trompeur. » 



CHAPITRE IX. 



COMMENT CEL4 COMMENCE. 



Plusieurs jours se sont écoulés depuis que 
Madeleine habite de nouveau la maison où fut 
élevée son enfance. Monsieur de Noirmont 
traite la jeune fille avec moins de froideur, et, 
sans lui témoigner précisément de l'amitié, ne 
montre plus de mécontentement de la voir 
établie près de sa femme. Mais aussi, sans 
a>oir cette basse flatterie, cette complaisance 
sc'.vile que l;<nl de ^'cns emjdoienl pour f*i 



MAl)KLEI.\h. "ll^O 

faire bien venir des personnes dont ils ont be- 
soin, Madeleine sait être utile, agréable, et 
trouve moyen de se faire aimer de chaeun. 
Bonne avec tout le monde, d'une douceur qui 
charme, d'une humeur toujours égale, Made- 
leine a reçu de la nature un sentiment de con- 
venance qui lui tient lieu de ce qui manque à 
son éducation. Ne voulant pas descendre au sa- 
lon lorsqu'il y a beaucoup de monde, quand 
elle y est, Madeleine se place modestement à 
l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; 
pourtant, quoique timide, elle n'est point em- 
pruntée et gauche pour répondre lorsqu'on 
cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à 
l'excès, elle n'oserait s'approcher même d'Er- 
nestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un. 
Enlin, contente d'être près de ceux qu'elle 
aime, Madeleine s'occupe toujours d'eux et ja- 
mais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à 
l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie ; mais aussi 
les femmes font son éloge. 

Victor commence à se plaire à Bréville ; il 
s'est habitué aux manières prétentieuses de 
M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin 
s'apercevoir que, sans être chasseur on peut 



"236 MADELEl.NE. 

avoir quelque mérile. D'ailleurs Vietor sait 
jouer aux échecs, cela procure un grand plai- 
sir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes 
que madame Montrésor fait à son mari, les dis- 
tractions de M. Pomard, la gaîté de sa sœur, la 
présence de Madeleine, tout est devenu plaisir 
pour le jeune homme. La campagne même lui 
semble plus belle. Enfin, si les premières jour- 
nées passées chez Armand lui ont paru lon- 
gues, maintenant ehes lui semblent trop cour- 
tes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? 
Peut-être Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve 
sans le rechercher encore? il y a des sentiments 
qui naissent dans notre àme comme à notre 
insu, et nous sommes tout étounés qu'ils nous 
maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas re- 
marqué leur commencement. 

Depuis que Victor a ramené Madeleine dans 
les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est 
élabUe entre lui et la sœur d'Armand; il a cessé 
d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une 
simple connaissance de son frère. Ernestine 
n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli 
(pic l'on conserve longlemi)s, et quelquefois 
toujours, avec «pielqu'un qui n'est qu'une con- 



MADELEINE. 5o7 

naissance. De son côté, Victor trouve madame 
de Noirmont beaucoup plus aimable qu'il ne 
l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne se sont 
cependant rien dit de plus direct qu'aupara- 
vant ; mais il n'y a pas besoin de se faire des 
compliments pour savoir que l'on se convient, 
cela se lit dans les yeux, qui sont ordinaire- 
ment plus francs que la bouche. 

Pendant que M. de Noirmont chasse avec 
Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour des- 
sine, Victor va se promener avec Ernestine et 
Madeleine. Sitôt après le déjeuner, on se met 
en route. On sort sans but déterminé, sans sa- 
voir quelquefois où conduira le chemin que 
l'on prend ; mais quand les gens sont bien en- 
semble, l'ennui ne les atteint nulle part. Cou- 
rant dans les prairies, s'enfonçant dans les 
bois, ou descendant doucement une montagne 
rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours 
d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne 
se plaint de la fatigue et ne témoigne l'envie 
de rentrer. C'est li regret que l'on retourne au 
logis; mais en y rentrant on se dit : « Nous tà- 
» cherons d'aller plus loin demain, » 

Ces trois personnes éprouvent un charme se- 



53S yADELEI.NB. 

iTct à être ensemble el rien qu'ensemble, ear 
la promenade a bien moins d'attraits pour elles 
lorsqu'un voisin ou une voisine les aceompa- 
gne; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus 
vite. Cependant, dans ccs^longues promenades, 
la conversation ne roule que sur les sites que 
Ton voit, sur les lieux que l'on parcourt. Ja- 
mais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser 
que l'esprit soit occupé d'autre chose; mais, à 
défaut de l'esprit, le cœur parle quelquefois. 
Lorsque après avoir marché quelque temps sé- 
parés, Yictor offre, son bras à Ernestine et à 
Madeleine, il éprouve une douce sensation à 
sentir sous son bras celui de madame de Noir- 
mont il le serre d'abord légèrement, puis ten- 
drement contre le sien. Celte action fait battre 
son cœur plus vite et baisser les yeux à celle 
qui cause son émotion. 

Victor comprend pourquoi maintenant le 
séjour do la campagne lui semble plus agréable. 
Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit 
pas encore qu'il est amoureux, mais il se ré- 
pète souvent : « J'aimerais bien cette femme- 
» là ! » et à force de se «lire : « J'aiimrais l)irn !» 
<»n aime déj;\ beaucoup. 



< Mais à quoi me senirait de l'aimer? » se 
dit encore Victor, € Ernestine est une femme 
>trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais 
«jamais plus avancé. Je crois bien que je ne 
»lui déplais pas... mais de là h être aimé il y 
» a loin... Je serais bien heureux si elle m'ai- 
■ mait!... il me semble que cela me suffirait... 
• Ce que j'éprouve pour elle n'est plus comme 

»tous ces amours que j'ai ressentis et je 

» crois qu'il est plus doux d'aimer que de ne 
» faire que désirer. > 

De son côté, Ernestine éprouvait un chan- 
gement dont elle ne se rendait pas compte. 
A ses yeux tout prenait un autre aspect; char- 
mée de ne plus connaître l'ennui, il lui sem- 
blait jouir d'une nouvelle existence, dans la- 
quelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient 
avec une étonnante rapidité. Occupée d'un 
sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, 
mais où elle était étonnée de trouver tant de 
douceur, elle se demandait quelquefois ce qu'elle 
avait... ce qui lui était arrivé pour n'être plus la 
même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu 
l'amour: mariée à dix-huit ans par des arrange- 
ment de tuteurs, elle n'avait vu M. de Noirmont 



2/|0 MADELEINE. 

que deux fois lorsqu'il devint son époux, rt 
M. de Noirniont n'était pas de ces hommes à 
inspirer sur-lc-cliamp une passion ; d'ailleurs 
il ne s'inquiétait nullement de faire naître un 
tendre sentiment dans le cœur de celle qu'il 
prenait pour femme. Satisfait de savoir qu'elle 
était bien née, bien élevée, M. de Noirmont 
n'avait jamais pensé qu'il put manquer la 
moindre chose à son bonheur et à celui de 
son épouse. 11 y a, en effet, des femmes qu'un 
mariage de convenance peut rendre heureuse, 
et dont le cœur ne conçoit pas un amour qui 
cause des tourments. Heureux les maris qui 
ont de telles femmes! plus heureux ceux qui 
en ont de sensibles, et qui ont su captiver tou- 
tes leurs affections ! 

Ernestine est loin de penser qu'elle aime 
M. Dalmer; elle éprouve du plaisir dans sa so- 
ciété, mais elle trouve cela naturel , parce que 
Victor est aimable , sans avoir ce jar£;on fati- 
gant d'un petit-maître, ni l'air sulTisant de 
quelqu'un qui se croit sur de plaire. Ernestine 
ne voit donc aucun mal à préférer sa compa- 
gnie à toute autre : si elle pensait que cela })ùt 
devenir dangereux jmurelle, elle fuirait Victor; 



«ADBLEIXE. 241 

mais une femme qui a toujours été sage, et qui 
ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie 
tellement ù sa vertu, qu'elle ne voit pas le dan- 
ger. Cette grande confiance en ses propres for- 
ces a perdu plus d'une femme : on se laisse 
aller au charme qui nous entraîne, on ne cher- 
che pas même à interroger son cœur; quand 
on le fait , la blessure existe , et il est souvent 
trop tard pour la guérir! 

Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nulle- 
ment à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendre- 
ment , dont il n'épie point le moindre regard, 
est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa 
reconnaissance pour Victor, qui la rendent si 
contente, si heureuse, lorsqu'elle est avec eux? 
Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle 
rougit en lui prenant le bras. Pauvre Made- 
leine ! elle n'est pasjoHe, mais cela suffira-t-îl 
pour l'empêcher d'aimer? 

Un mari qui va souvent î\ la chasse et laisse 
sa femme en compagnie avec des jeunes gens 
montre une bien grande confiance à son épouse; 
sans doute, c'est surtout alors qu'il est beau de 
ne pas en abuser ! mais laisser quelqu'un ex- 
posé à la séduction d'un î>entimeijt qu'on ne 

I. la 



2/i2 MADELEINE. 

lui a pas appris à connaître... c'i.'St maladroit. 
Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser 
leuvs femmes ignorantes sur beaucoup de cho- 
ses , se flattant qu'elles auront moins de goût 
pour ce qui leur procure moins de plaisir; c'est 
très-mal calculé : il y a d'ailleurs chez les 
dames un instinct secret qui leur fait deviner 
quand elles n'en savent pas assez. 

Le soir, réunis avec toute la société , Ernes- 

tine et Victor sont moins à leur aise Ils se 

parlent peu, se regardent à peine; car, devant 
le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le 
mieux qu'on regarde le plus. 

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va 
pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener 
avec Ernestine , ne se soucie plus de'courir la 
campagne. ïl passe la journée dans les jardins, 
tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. 
Il va s'asseoir dans les endroits que madame 
de Noirmont affectionne , espérant qu'elle y 
viendra, et son attente n'est pas toujours trom- 
pée; on ne se dit que quelques mots bien 

indifférents encore mais la manière de les 

dire donne du prix aux moindres paroles. Tout 
en suivant des yeux Ernestine busqu'elle s'éloi. 



MADRLEI.Ni:. 2/l3 

gne après un court entretien, Victor soupire et 
répète : • C'est étonnant comme j'aimerais cette 
«cette femme-là! » puis, en se retournant, il 
aperçoit Madeleine, que le liasard, sans doute, 
conduit presque toujours du côté où le jeune 
homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près 
de la jeune fille, et il passe des heures entières 
à causer avec elle, parce qu'elle lui parle d'Er- 
nestine. 

Je crois que nous ne nous ennuyons plus 
» ici?» dit un matin Diifour à son ami. a — Non, 
«plus j'habite cette campagne et plus je m'y 
«plais... Dans les premiers jours , cette exis- 
«tence tranquille m'effrayait... maintenant elle 

»me charme il me semble que je passerais 

» volontiers ma vie ici. — Ohl la vie! tu 

» donnes toujours dans les extrêmes !... Moi, je 
«suis content, je fais de bonnes études!... Toi, 
»je ne sais pas trop ce que tu étudies... î\ 
«moins que... Tu te promènes souvent avec 
» madame de Noirmont. .. — Avec celte dame 
«et Madoh'ine. — Ah! oui... je sais bien que 
» Madeleine est là... Elle aime beaucoup la pro- 
» menade, cette dame... — Eh birn! (ju'y a-l- 
» il d'étonnant qu'on se [iromènc (jiiniid on ha- 



244 MADELEINE. 

»bite la campagne ?... — Rien , certaine- 
» ment... mais son mari aime terriblement la 

«chasse?.. .. Est-ce le cerf qu'il chasse? 

» — Dufour , j'espère que tu ne vas pas faire 
«encore de méchantes conjectures... elles se- 
V raient fort déplacées. — Oh ! ne te fâche pas. . . 
»je plaisante , voilà tout. — 11 y a des choses 
» sur lesquelles il ne faut pas même plaisan- 
»tcr!... — Je comprends... c'est que c'est sé- 

• rieux. — Madame de Noirmont est la vertu 
>même, et je ne souffrirai pas que... — Voilà 
»la première fois que je t'entends affirmer pa- 
«reille chose!... Je ne demande pas mieux !... 

» Au reste je me plais aussi beaucoup ici je 

» laisse le beau Saint-Elme parler, briller, tran- 
»eher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a 
» jamais été trompé de sa vie... C'est bien hardi 

» de dire cela! ces pauvres maris! — 

»Ah! Dufour, tu es ennuyeux! — Ah!... 

ȍa! qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? je 
»ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien 

• conjugal... et pourtant je t'approuve... parce 

• que... enfin j'ai trente-quatre ans, et je ne se- 
rrais pas trop éloigné de... — Tu penses à te 
» marier? — IMais sans y penser... si je rencon- 



MADELEINE. 2/l5 

«trais un parti convenable... Dis-moi, com- 

• raent trouves-tu mademoiselle Clara Pomarcl? 
» — Pas mal, une bonne figure réjouie. — Oli! 
» une bonne figure réjouie. Il semble que tu parles 
«d'un Bacclius!... Elle a le nez très-fm , très- 
«bicn fait. — Est-ce que tu veux l'épouser à 
«cause de son nez? — Je ne dis pas encore que 

»je veuille l'épouser mais si le parti était 

Dsortable... on pourrait voir... D'abord l'âge 
«serait convenable, elle a vingt-neuf ans; elle 
)>mc fait l'effet d'une bonne ménagère... je dis 
» elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en 
» rapporter à l'air... ïàelie donc sans faire sem- 

«blant de rien de t'informer , de savoir ce 

«qu'elle aura de dot... Surtout pas d'indiscré-. 

• tion!... Je ne suis pas bommc à épouser chat 
»en poche... Quand je me marierai, c'est que 
»je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... 
«Mais chut!... voilà Armand. » 

Le jeune de Bréville annonce à ces messieurs 
qu'une lettre qu'il vient de recevoir le force à 
aller passer quelques jours à Paris : « J'espère 
» que vous serez assez aimable pour attendre 
«ici mon retour, » dit Armand. 

« — Oui certainement.» répond Dufour; 



246 MADELEI>E. 

»j'ai encore beaucoup d'études à faire, et Vic- 

• tor me parlait tout-à-riieure du plaisir qu'il 
«goûte ici... 

«Mais nous serons peut-être indiscrets en 
«restant encore?» dit Victor en hésitant. 

« — Indiscrets!... Ah! vous plaisantez... 

• D'abord vous êtes ici chez moi, car mon 
«beau-frère ne termine rien!... Heureusement 
«j'ai trouvé des fonds ailleurs; mais, je vous le 
«vous le répète, on sera toujours trop heureux 
» de vous posséder. Ma sœur et son mari mour- 
» raient d'ennui sans vous... du moins, je le 
» crois.. . Je tâcherai d'être bientôt de retour. 

» — Vous nous laissez M. Saint-ElnieP — 

• Non; il vient avec moi... — Pourquoi donc 

• l'emmener? — Il n'a pas votre courage; il 
«s'ennuie ici... mais nous reviendrons en- 
» semble. » 

Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se 
dit : « Pourquoi diable Dalmer tient-il tant à 
» c(; Saint-Elme à présent?» 

Au déjeuner, Armand annonce son départ. 
Ernestine fait un mouvement imperceptible et 
baisse les yeux. Madeleine, au contraire, re- 
garde avec anxiété Armand et VicttTt 



.MADELEINE. 247 

« Tranquillisez-vous, mesdames,» reprend 
Armand, «je ne vous enlève pas tous vos cava- 
• liers; M. Dalmer et M. Dufour veulent bien 
«vous tenir compagnie... 

» — C'est très-aimable de la part de ces mes- 
» sieurs, » répond Ernestine en ne regardant que 
Du four. » 

Madeleine ne dit rien, mais ses joues se co- 
lorent, et elle reprend son air habituel. 

« Certainement,» dit M. de Noirmont, «nous 
«savons beaucoup de gré à ces messieurs de ne 
»pas nous quitter... mais c'est bien dommage 

«qu'ils ne chassent ni l'un ni l'autre Et il 

» faut que vous partiez aussi, monsieur de Saint- 
» Elme? 

» — Oh! c'est très-urgent!... J'ai à parler au 
«ministre de la guerre pour un de mes cousins 
» qui n'est que capitaine et que je veux avan- 
«cer... J'ai aussi une audience à demander au 
«ministre de l'intérieur... pour un projet dont 
)'je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier 
îbal de la cour. » 

Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse 
et manque de s'étrangler, ce qui interrompt un 
instant Saint-Elme, qui reprend : «Mais je dé- 



2/r8 MADELEIMi. 

• pécherai tout cela, afin de revenir bien vite 
» avec mon ami. 

» — Oui, » dit Armand, « et à mon retour, 
«mon cher de Noirmont, j'espère que vous se- 
»rez décidé pour cette propriété que je veux 
» vous donner à si bon compte. 

» — C'est justement parce que vous voulez 
tme la vendre si bon marché que j'hésite à l'a- 
Bcheter... — Vous êtes singulier! Si je veux 

• vendre cette terre, ne vaut-il pas mieux que 
» ce soit vous que tout autre qui profitiez de 

• cette occasion ?... — Mais au lieu de vous achc- 
»ter cette propriété soixante mille francs...* 
» qu'elle vaut largement par son rapport.... sa 
»ferme^... ses terrains.... — Eh bien? — Si je 

• vous la faisais vendre quinze ou vingt mille 

• francs de plus? — J'avoue que ce serait fort 

• aimable; et, si cela se peut, j'y consens vo- 

• lontiers. — Gela se pourrait peut-être si vous 

• n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir votre 
» argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans en- 

• viron, avec un monsieur fort riche et fort dis- 
» lingue, le comte de Tergcnne... 

• — Le comte de Tergcnne!... » s'écrie Saint- 

• Elnie, en changeant de couleur. 



MADELEINE. 249 

«Oui, le comte de Tergenne; est-ce que 

• vous le connaissez? — Attendez donc... je 
«crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela, 
«je ne le connais pas.... C'est que je connais 

• tant de comtes. . . de barons ! . . . 

D — Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? 
» Il est resté quelque temps à Mortagne ; nous 
«l'avons vu plusieurs fois chez le sous-piéfet. 
» Je l'engageai à venir me voir, et il me fit ce 
iplaisir. — Oui, mon ami, je m'en souviens. 

• C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est 
«fort aimable et nous témoignait beaucoup 
» d'amitié. 

» — Ah ça! mon cher beau-frère,» dit Ar- 
mand avec impatience, « voulez-vous bien me 
» dire quel rapport il y a entre le comte et cette 

• propriété? — Le voici ; Ce monsieur, qui avait 
«longtemps habité l'Angleterre, revenait enfin 
«se fixer en France, sa patrie. Il cherchait 
» alors une terre, et désirait surtout trouver 

• quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui 

• dis que mon beau-frère possédait le petit 
« domaine de Bréville, et je me rappelle fort 

• bien que le comte s'écria : Ah ! monsieur, s'il 



^50 MADELEINE. 

» voulait le vendre, je lui en donnerais tout ce 
» qu'il voudrait !... 

«> — Voilà qui est singulier!... — Comme je 
» ne croyais pas alors que vous voudriez jamais 
wvous défaire de ce domaine... qui vous vient 
»de votre père, je ne fis que sourire de la pro- 
» position du comte... et cela n'eut pas de suite. 
» — Eh bien? où est-il, ce comte? — Oui, où 
» est-il, ce comte? «demande Saint-Elme avec 
une indifférence affectée. « — Il devait aller 

• faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... 
«Bref, il quitta Mortagne; je ne saurais trop 
» vous dire où il est maintenant... mais si vous 
«attendiez, peut-être... 

» — Oh ! la vie est trop courte pour que je 

• veuille attendre!... Votre comte de Tergenne 
» a probablement rencontré d'autres sites qui 
» lui auront plu et oii il aura acheté une pro- 
» priété. — C'est fort probable,» dit Saint-Elme. 

« — Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez 

• prendre la mienne sans scrupule... c'est ce 

• que vous voudrez bien me dire incessamment. 

• Allons, Saint-Elm(\ à cheval jusqu'à Laon ; là 
» nous prendrons la poste pour être plus tôt à 



\IADELEI^E. 251 

• Paris. — La poste.... j'y compte bien; je ne 
» vo3'age jamais autrement. » 

Armand et Saint-Elme prennent congé et 
partent. Privé de son compagnon de chasse, 
M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre 
la campagne ; il propose à Victor une partie 
d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant et en 
jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis 
que Madeleine, en passant près de lui, lui dit à 
l'oreille : «Quel dommage!... Nous n'irons donc 
«plus promener, maintenant? 

«Hélas!» répond Victor, «ce n'est pas ma 
«faute!... 

» — Hum!... » dit Dufour, en emportant sa 
toile et sa boîte de couleurs, cje comprends à 
«présent pourquoi Victor désirait si vivement 
» que Saint-Elme restât ici. » 



CHAPITRE X, 



UNE PARTIE DE LOTO. 



M. de Noiimont continue à rester près de sa 
femme, parce que, malgré son amour pour la 
chasse, il a moins de plaisir lorsque personne 
n'est témoin de ses beaux coups. Les prome- 
nades avec Ernestine et Madeleine n'ont plus 
lieu. Victor devient triste, il s'impatiente, se 
dépite. Tous les matins il dit à Dufour : « Va 
» donc à la chasse avec M. de Noirmont,»et le 
peintre lui répond : « Va-s-y l(>i-mêine, je se- 



MADELBINE, 255 

• rais désolé de tuer un pauvre lièvre... même 
>un moineau, ça me ferait de la peine. — Va- 
ts-y toujours, tu ne tueras rien. — Bien obli- 
»gé, ça serait amusant! » 

Victor va 'promener sa mélancolie dans les 
jardins ; dès qu'il aperçoit Madeleine, il court 
se placer à côté d'elle; et, après lui avoir adres- 
sé quelques mots, reste quelquefois longtemps 
sans parler, ne faisant que de pousser de gros 
soupirs; la jeune fi!le, qui éprouve un vif bat- 
tement de cœur lorsque Victor vient s'asseoir 
près d'elle , le regarde à la 'dérobée et soupire 
aussi, probablement pour faire comme lui. 

Un matin, que le jeune homme semble plus 
pensif encore qu'à l'ordinaire, Madeleine lui 
dit : « Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, 

• monsieur Victor? — Pourquoi cela, Madelei- 
»ne? — C'est que vous n'avez plus l'air si gai 
» qu'il y a quelques jours. — Je ne m'ennuie 
«pas... mais je suis contrarié... nos promena- 
» des étaient si agréables; depuis ledépartd'Ar- 

»mand, elles ont cessé. — C'est vrai mais 

»M. de Bréville reviendra avec M. de Saint-El- 
»me... alors on retournera à la chasse, et ma 
» bonne amie pourra revenir avec nous se pro- 



25/i MADELEINE. 

» mener. — Mais je ne pourrai pas toujours res- 
» ter ici ! — Pourquoi donc cela?... » dit vive- 
ment Madeleine en regardant Victor avec cha- 
grin. 

» — Parce que... cela pourrait ennuyer les 
«habitants de cette demeure. — Ah! mon- 
» sieur, quelle pensée!... est-ce que vous pou- 
Dvez ennuyer personne?... est-ce que tout le 
• monde ne vous aime pas, ici!... — Tout le 
» monde... ahl s'il était vrai! « 

Victor soupire de nouveau j Madeleine rougit 
et n'ose plus rien dire. Enfin le jeune homme 
prend la main de Madeleine, la serre avec force 
dans la sienne, et s'éloigne en disant :« Ah! 
«Madeleine.... il est un sentiment que vous 
»ne connaissez pas encore ! » 

La jeune fille reste sur le banc; elle suit Vic- 
tor des yeux : son air mélancolique, ses sou- 
pirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit 
pour troubler le cœur de la pauvre petite. Elle 
se sent heureuse ^ satisfaite; elle regagne la 
maison en répétant les derniers mots de Vic- 
tor, dont elle croit couiprcnthe le sens, et elle 
srinte^f.'Ile danse en liavcrsanl le jardin, comme 
un ciiAmt qui ne sait pascncore cacher sa joie. 



MADELEINE. 255 

Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sen- 
timents. 

Monsieur et madame "Montrésor sont venus 
en grande cérémonie proposer une partie de 
loto, pour le soir, chez eux. Ils doivent avoir 
M. Pomard, sa sœur, et t;ncore d'autres 
voisins. Gomme Armand et Saint-Elme ne 
sont plus là pour repousser le jeu de loto, on 
accepte l'invitation; d'ailleurs, à la campagne , 
c'est quelque chose que de trouver à employer 
sa soirée. 

On part sitôt après le diner. Victor n'a pas 
manqué d'olfrir son bras à Ernestine ; Dufour 
marche à ceté de M. de |Noirmont. Madeleine 
ne les accompagne pas, elle ne veut jamais al- 
ler en compagnie, mais elle regarde joyeuse- 
ment la maison. La jeune fille se trouve alors 
trop heureuse pour que la solitude l'elTraie. 

Victor n'ose adresser à Ernestine que quel- 
ques phrases sans suite , car on pourrait 
être entendu. Mais il ralentit le pas, afm 
de se trouver on arrière, et serre avec 
force le bras qu'il tient sous le sien. 
Penduit que Diif )ur parle peinture et pro- 
pose à M. de Noirmont de le peindre en 



256 MADELEINE. 

chasseur, Victor dit à la jeune femme : « Enfin 
»je suis donc un instant avec vous... Quel en- 
«nui! depuis huit jours, de ne pas vous voir , 
» vous parler, vous adresser un mot ! 

» — Mais il me semble que rien ne vous em- 
» pêche de me parler , puisque nous nous 

• voyons [presque toute la journée, » répond 
Ernestine en souriant. 

» — Oh! sans doute, on ne peut pas vous 

• parler... devant le monde... mais il y a des 

• choses qu'on ne veut pas dire,... quand d'au- 
»tres peuvent nous écouter... et je sens... 

» — N'est-ce pas, Victor, que quoique ce 

• ne soit pas mon genre, je peins très-bien le 

• portrait et le fais très-ressemblant? » dit Du- 
four en s'arrêtant et en tournant la tête en ar- 
rière. 

« — Oui... oh! c'est frappant!.., • répond 
Victor avec impatience et en lançant un regard 
furibond sur le peintre « Voyez, madame, on ne 

• peut pas même causer tranquillement avec 
»vous! — Mon Dieu! monsieur Dalmer, qu'a- 
j» vez-vous donc ce soir? Jecrois que vous avez 

• de l'humeur d'aller faire une partie de loto 

• chez nos voisins... vous y venez par complai- 



MADELEINE. 257 

».sance, et je vous en sais gré. — De rhumeiir 
«d'être avec vous, d'aller où vous êtes!... ali ! 

«madame, comment pouvez-vous dire cela 

» le supposer? Je m'exprime donc bien mal? 
» mes yeux ne vous disent donc pas tout le plai- 
» sir... 

» — Victor, je veux peindre M. de Noirmont 
» en chasseur, » dit Dufour en se retournant et 
s'arrêtant encore. « C'est une bonne idée, n'est- 
» ce pas? 

» — C'est une idée délicieuse,» répond le 
jeune homme en donnant au diable son ami et 
lui faisant des signes que celui-ci feint de ne 
pas comprendre. 

» — Dès demain, «reprend Dufour, « j'irai à 
»la ville voisine acheter ou commander des 
«toiles pour peindre à l'huile. Je veux me 
«lancer dans les portraits; on ne me croit que 
«paysagiste. Je veux me surpasser, pour que 
«cela étonne tous les peintres d(,' portraits. » 

Victor ne répond rien, ne parle plus ; mais 
on arrive à l'endroit sombre que madame Mon- 
trésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle, 
le jeune homme prend la main qui est au bout 
du bras qu'on lui donne, et il presse tendrement 
I. • 17 



258 iMADELETNE. 

cette main qu'on n'a pas la tV'icc de lui retirer, 
ce qui le rend aussi heureux que Madeleine Vu 
été, le matin, lorsqu'il a pris la sienne. Qu'on 
dise encore que le bonheur n'existe pas sur la 
terre. Voilà deux personnes qui, par une sim- 
ple pression de main, sont au comble de la 
félicité. 

On arrive chez les Montrésor trop tôt pour 
Victor et peut-être pour Ernestine, qui est en- 
core toute troublée de l'action de son cavalier. 
La société est déjà assise devant deux tables 
mises l'une contre l'autre pour former un carré 
long. Là-dessus sont étalés les cartons de lotA, 
que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un 
instant. 

Outre les maitres de la maison et les Po- 
mard, la réunion est embellie par un monsieur, 
une dame et une p<>tite fdle. La dame, qui a 
bien la soixantaine, tient à elle seule la place 
(le trois personnes; elle a un énorme bonnet, 
par-dessus lequel est un abat-jour en taffetas 
verf, qui ne l'empêche pas de portiT encore des 
lunettes. En joignant à cela des traits énor- 
mes, il est assez dinieile. au premier coup- 



MADELEINR. 259 

cl œil, (le distinguer si c'est un homme ou une 
femme qu'on a devant soi. 

Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à 
demi endormi devant ses cartons; au moment 
où la société arrive, il se frotte bien vite les 
yeux pour saluer. La petite fille, qui peut avoir 
douze ans, a une figure espiègle qui forme 
contraste avec celle de la dame à l'abat-jour. 

« Nous ne faisons que commencer... il n'y a 
» qu'une partie de jouée... » dit madame Mon- 
trésor en offrant des sièges. 

a C'est bien heureux pour nous, » répond 
Dufour en allant se placer près de mademoi- 
selle Pomard à laquelle il commence par dire : 
« Quelle est cette dame qui ressemble à un 
«apothicaire? — C'est madame Bonnifoux... 
«une vieille rentière qui ne connaît, dans le 
» monde que trois choses : ses potages, sa se- 
» ringue et le loto. Ecoutez-la , vous verrez 
); qu'elle ne parlera que de cela. — Ça doit être 
«bien amusant; et le monsieur? — C'est mon- 
» sieur Courtois, un bien bon homme, mais qui 
» dort presque toujours. La petite fille est sa 
«nièce. — Roii. nie voilà an courant. 

B — Asscvc'/.-voiis donc. ni;i(].ini(' i\t' \oii- 



200 MADELEINE. 

«mont, »dit madame Montrésor, en faisant si- 
gne à son mari do rester à ccMc d'elle : le pau- 
vre Chéri était plaeé entre sa femme et madame 
Bnnnifoiix. 

Ernestine s'assied près de M. Courtois. Vic- 
tor se place bien rite près d'elle :1a partie de 
loto chez madame Montrésor eût été un sup- 
j)lice trop cruel, si on n'avait pas été à côté 
d'une jolie femme. Quant à IM. de Noirmont, 
il prend la première place venue, en murmu- 
rant déjà : a Le loto ! hum ! j'aimerais presque 
» autant pigeon-voie ! 

a — Ah ça! comment jouez-vous c<'la! » dit 
Dufour. « — ^Au premier quinc. On met chacun 
» deux sous, et on a trois tableaux. — Ah! c'est 
» une poule. 

» — C'est la partie la plus piquante au loto,» 
dit madame Bonnifoux. « Depuis quarante ans 
' que je joue à peu ])rès tous les soirs à ce jeu- 
»là, j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le 
«premier quine est lorl ai;réah]e; mais cela 
"demande une lirandc allenlidU et surtout 
«beaucoup de silence. — Diable! nous allons 
1) l)ien nous anuiser alors. 

» — TonI ]<' nmiid*' n-l-il (]v> carions? « dit 



MADELElNli. 261 

madame Montrésor. — «Moi, jt- voudrais en 
• cliangcr, «dit la petite fille. — « Non, madc- 
» moisellc Lncic, on a décidé qu'on n'en chan- 
» gérait pas. N'est-ce pas madame Bonnifoux? 
9 — Certainement!... ça deviendrait trop lali- 
ngant... on ne saurait jamais deux numéros 
«par cœur... ce serait un travail continuel... 
» C'est singulier, mon potage me revient. Je 
«crois qu'il était trop gras. Je recommande ce- 
» pendant toujours à ma cuisinière de dégraisser 
«son bouillon. Ah! comme j'ai des aigreurs ce 
» soir. 

» — Allons, tout le mondo'T est-il? » reprend 
madame Montrésor ; « savez-vous qu'il va viugl- 
»deux sous à la })oule. — C'est fort gentil, » 
dit M. Pomard. — « Ali! si je pouvais la ga- 
» gner, » s'écrie la petite fdle en sautant sur sa 
chaise. « — Silence, mademoiselle Lucie, ou 
»on ne vous laissera plus jouer. Chéri, c'est à 
«toi à tirer. Tout le monde y esl? — J'v suis 
» depuis une heure, » dit M. Courtois en ouvrant 
un ceil. « — Surtout pas troj) vile, monsieur 
«Montrésor, dit madame Bonnifoux, « c'est 
"Votre défaut... vous courez la poste... Ah! 
«Dieu! conmie ce potage me tourmente. 11 



262 MADELEINE 

» l'aiidra que je me serve de bonne amie avant 
«de me coucher. — Qu'est-ce que bonne amie?» 
demande Dufour à mademoiselle Pomard. 
« — C'est sa seringue que madame Bonnifoux 

• appelle ainsi, parce que c'est plus décent. — 
» Cette femme-là a de bien jolies idées. — Al- 
)'lons, mademoiselle Clara, cela va commen- 
n cer. Pars, Chéri. 

» — Trente-huit,» dit Chéri en tirant une 
boule d'un immense sac de serge. 

« Je l'ai deux fois? «s'écrie la petite fille _^en 
sautant sur sa chaise. 

« Moi, je ne l'ai pas, » dit madame Montré- 
sor en soupirant. 

« Est-ce qu'on a commencé? » dit M. Po- 
mard, qui depuis cinq minutes avait les yeux 
lixés sur le plafond. « — Oui, sans doute, on a 
«commencé. — Pardon, c'est que je n'y étais 
»pas... Je pensais... je n'ai pas entendu... 

• Vous avez dit? — Trente-huit. — Très-bien... 
« vous pouvez continuer. 

» — Monsieur Pomnrd . il faudrait tâcher 
"d'être au jeu. «dit madame Bonnifoux en 
av;uirant son ahal-joiir. « — Madame. (»n peut 
«avoir d«'S dislraclions. — C'c-^t ([uc vous êtes 



MADIiLEINE. 263 

«terrible pour cela. — Neuf, quarante-deux... 
» — Je me ra])pclle que ma cuisinière avait mis 
«des choux dans son bouillon. C'est peut-être 
«aux elioux que je dois attribuer ma mauvaise 
» digestion... — Dix-sept. — Ahl un moment, 
«monsieur... Comment avez-vous dit?. .. - 
» Dix-sept, et puis vingt-quatre. — Yingt-qua- 
• tre!... Ah! mon Dieu!... je n'y suis pas... Il 
»y en avait d'autres auparavant?... Monsieur, 
» voulez-vous bien me les rappeler tous?. .. » 

Chéri, qui est habitué à ce genre d'amuse- 
ment, renomme les numéros pour madame 
Bonnifoux. 

« Est-ce qu'on fera souvent comme ça? » dit 
Dufour à mademoiselle Clara. « — Il n'y a pres- 
»que pas de partie où madame Bonnifoux ne 
» fasse recommencer deux ou trois fois la per- 
« sonne qui tire. Et puis, quand on gagne, 
«elle fait vérifier; et puis, quand c'est elle qui 
«tire, si l'on n'y fait pas attention, elle rejette 
«dans le sac les numéros qu'elle n'a pas. — 
«Peste!... c'est une joueuse bien agréable, je 
B tâcherai de ne pas faire ti'op souvent sa par- 
«lic... heureusement j'en suis dédommagé par 
«votre voisinage. Vousa\ez, un véritable nez. à 



264 MADELIÎINE. 

B l'antique, mademoiselle. — Ah! ali! ah! j'ai 
» un nez antique, moi. — J'entends par là un 
«nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai 
y> beau. J'aurai bien du plaisir à peindre ce nez- 
»là. — Ah! àh ! ah! j'ai vu quelquefois un œil 
» dans un nuage ; ce serait drôle si on y voyait 

• un nez. — Ce ne serait pas si mal... — Ah! 
»ah! ah! 

» — Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen 
» d'entendre les numéros, » dit madame Bon- 
nifoux, 8 on ne doit pas rire à ce jeu-là... c'est 
»un jeu qui réclame toute l'attention... Qu'est- 
»ce que vous avez dit, monsieur Montrésor? — 
» Trente-neuf. — Et avant? — Dix. — Et avant? 
» — Alors, il vaut autant que je recommence 
>» tout. — Oh! oui, monsieur, recom iiencez- 
»les tous, je vous en prie, car je suis certaine 
» d'en avoir manqué ou moins deux ou trois... 
»Ah! si jamais on remet des choux dans ma 
«soupe... Je me rappelle que cela m'a déjà in- 
wcommodée il y a deux mois... Pourvu que 
«j'aie de la graine de lin chez moi .. J'ai peur 
«d'avoir employé le reste avant-hier... et ma 

• domestique qui ne songe à rien!... je le lui 
«recommande pourtant assez! je lui ai dit: 



MADELEINE. 205 

«Une fois pour toutes, Rose, ne nie laissez, ju- 
»mais manquer de graine de lin... Comment 
» avez,- vous dit le dernier, monsieur Montrc- 
» s or ? 

» — Soixante et dix-sept, madame. — Mer- 
»ci... Oh! vous pouvez, aller... j'ai deux qua- 
» ternes! — Moi, je n'en ai pas, » répond tris- 
tement madame Montrésor.... « Ali! Chéri, 
« tu ne tires pas pour moi ! ee n'est pas 
» bien!... 

r> — Je ne suis pas dans le sac!... je n'ai pas 
» des yeux aux doigts. 

» — J'attends le quatre-vingt-dix et le seize,» 
dit madame Bonnifoux. 

M — Oh! moi, j'ai aussi un quaterne! » s'é- 
crie la petite fille. 

« — C'est singulier, « dit M. Courtois en s'é- 
veillant et se frottant les yeux, « je n'ai pas 
I encore étrenné... 11 parait que j'ai de bien 
» mauvais tableaux... ra ne m'étonne pas, j'ai 
»un malheur incroyable à ce jeu-là!.... je n'y 
«gagne jamais. 

» — Je le crois bien, » dit Dul'our ; il ne doit 
» pas y gagner souvent. » 

Mctor et Ernestine ne disent rien. Ils sem- 



266 MADELEINE. 

blent tout à leur jeu; mais est-ce le loto qui 
les occupe? Le jeune homme est bien près de 
la sœur d'Armand ; il est vrai qu'il y a peu de 
place à la table, et qu'il faut se gêner. Pour- 
quoi 'Ernestine rougit-elle souvent? pourquoi 
lui échappc-t-il des mouvements brusques 
comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa 
chaise d'auprès de celle de son voisin? Heu- 
reusement, c'est à quoi personne de la société 
ne fait attention., 

« — ■ Dieu! que j'ai de beaux cartons, » dit 
madame Bonnifoux ; « je suis couverte de qua- 
. » ternes... mais j'ai bien idée quec'estlequatre- 
» vingt-dix qui me fera gagner... c'est un nu- 
sméro que j'affectionne... Ah! monsieur Mon- 
» trésor, vous me faites bien languir. 

» — Quatre-vingt-neuf, «dit Chéri en tirant 
une nouvelle boule du sac. 

« — Ah! Dieu! comme c'est près... comme 
«vous me mettez à côté... vous êtes un grand 
» méchant... Madame Montrésor, votre mari 
» est un grand méchant. — Oh ! je le sais bien, 
«madame; c'est ce que je lui répèle tous les 
ojours. Tire donc pour moi, Chéri. 

Chéri n'a pas l'air de faire attention au\ sol- 



MADELEINE. 2G7 

licitationsde sa moitié; il conliiuic; à nommer 
avec tout le flegme d'un fonctionnaire public : 
« Trente-trois. 

» — Trente-trois, »dit monsieur Courtois qui 
vient encore de s'éveiller ; a attendez, arrêtez 
« donc... 

>» — Est-ce que vous avez gagné? » dit ma- 
dame Montrésor avec anxiété. « — Non... mais 

• je l'ai deux fois, le trente-trois... et came 
» fait deux ambes. 

» — Ah! quelle peur ce M. Courtois m'a 

• faite, «s'écrie madame Bonnifoux; «j'ai bien 
» cru qu'il avait le quine. Monsieur Courtois, 
«tâchez donc de ne plus me donner de ces 
»soulcurs-là... vous qui êtes ordinairement si 
» tranquille à ce jeu-ci. Où en sommes-nous, 
«monsieur Montrésor? je n'ai pas entendu les 
«derniers. — Mais, madame, si vous parlez, ce 
«n'est pas ma faute. — Ce n'est pas moi qui a^ 
«parlé, c'est M. Courtois... n'est-ce pas, ma- 

• dame, que c'est M. Courtois qui a dit : Ar- 
«rctez?... Oh! par exemple, quand on me 
«prendra à piuler au loto... Qu'est-ce (pi'on 
«vient de nommer?... — Quatre-vingt-deux. 
» — C'est encore dans ma série... ca me l'ait 



^68 MADELEINE. 

«tressaillir. — Tr(3ntc-sept 1... — Un instant... 
»un instant, monsieur, je vous en supplie... je 
» n'ai plus de jetons... c'est mademoiselle Lucie 
» qui les accapare tous. — Moi, madame... te- 
»nez, voyez ce que j'ai devant moi... — Parce 
«que vous vous amusez à les jeter par terre... 
«Qu'est-ce qui me donne des jetons... je ne 
«puis pas rester dans cette situation... Mon- 
» sieur, ne tirez pas, je vous en prie. — Si vous 
» marquiez à l'anglaise, coaime moi, » dit mon- 
sieur Pomard, « vous n'emploieriez pas tant 
» de jetons. — Oli! je n'aime pas cette maniè- 
»re-là... je ne fais rien à l'anglaise, moi... 
» j'aime à voir le numéro qui me manque... on 
«l'appelle... on le désire... on croit l'enten- 
»dre... ail! ça cause bien d(>s émotions... Ln 
njoTu-, il m'est sorti un quine sur-le-champ, les 
» cinq numéros de suite... j'en ai pleuré comme 
un enfant. Tirez, monsieur Montrésor, j'ai des 
» marquoirs. Oli ! j'ai des douleurs de bas-ven- 
»tre... c'est singulier, je ne devrais cependant 
«pas être échauffée!... — Quarante-quatre!... 
« — C'est pour moi, c'esl pour moi, » s'écrie 
la petite Lucie en battant des mains; «j'ai le 
» quine... j'ai gagné... 



MADELEINE. 269 

n — Et j'avais cinq quaternes, » dit madame 
Bonnifoux ; <• c'est bien extraordinaire de per- 
• dre avec cinq quaternes. Mais un instant, il 
» faut vérifier... » 

On vérifie le qiiine de la petite fdle , et, au 
grand regret de madame Bonnifoux, il se trouve 
bon. Dufour, qui a regardé sa montre, dit tout 
bas à mademoiselle Pomard : « Yoilà une seule 
» partie qui a duré une demi-heure. — Ce n'est 
«rien, j'en ai vu de plus longues. 

» — Allons, messieurs et dames, vos deux 
vsous... «dit madame Montrésor en faisant 
passer une petite corbeille, e Madame Bonni- 
» foux, c'est à vous à tirer... — M'y voilà. 

» — Un moment, » dit Dufour; « ne doit-on 
» pas vérifier aussi s'il y a le compte dans le 
«panier? tout doit se faire avec ordre. — C'est 
«juste, ))dit Chéri ; il compte la poule, et il ne 
se trouve que vingt sous dans le panier. 

Oui est-ce qui n'a pas mis? » demande 
M. Montrésor. Tout le monde affirme avoir 
donné sa mise. 

« Cependant il manque deux sous. — C'est 
)' sans doute la petite Lucie, » dit madame Bon- 
nifouv;(( cllo .'(lira pris la poulr sans renieftrc 



270 MADELEIISE. 

«aujcLi. — Pardonnez-moi, madame; d'ail- 
» leurs, j'ai passé mes deux sous à M. Pomard, 
«qui les a mis pour moi dans la corbeille... 
«n'est-ce pas, monsieur? — Oui; oh! pour 
»cela... j'en suis certain. — Mais vous avez 
«souvent des distractions, monsieur Pomard? 
— Madame, je n'en ai jamais pour ce qui re- 
» garde la comptabiUtè !... » répond monsieur 
Pomard en prenant sur-le-champ un air of- 
fensé. 

« Quant à moi, j'ai mis une des premières,» 
dit madame Bonnifoux en ajustant son abat- 
jour; «je mettrai plutôt deux fois qu'une. Ma- 
-odame Montrésor, votre cuisinière sait-elle 
» faire des pota}>es aux croûtons? — Oui, ma- 
«darne, et très-bien, même. — Alors, je pren- 
»drai la hberté de vous envoyer Rose, pour 
» qu'elle l'instruise... J'aime assez ce potage-là; 
DJ'en ai mangé chez notre maire, mais il était 
»un peu brûlé. — Enfin, il manque toujours 
• deux sous i\ la j^oule, el je tiens à ce que cola 
» s'éclaircisse, n dil ip.onsicur Pomard, « d'nu- 
»tant ])liis que niad;iiiic m'a accusé d'avoir (1«'S 
)» dislraclions, et (juand il s'aiiil d'ai-rrcut. une 
I) telle SUiq)ii,<ili(Ul nie j)lesse. — Mon Dleil I 



MADELEINE. 271 

• monsieur Pomartl, vous prenez feu comme du 
» phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un 
«autre. Ah! j'ai une douleur dans le côté... je 
» ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi. — Il ne 
» s'ap;it pas d'anis ; il faut que le déficit se re- 
ï trouve. » 

Victor, qui voit le moment où les deux sous 
vont amener une querelle, s'empresse de dire 
que c'est probablement lui qui n'a pas mis ; 
il complète la poule, ce qui rétablit le calme. 

«Attention! je commence! » dit madame 
Bonnifoux en prenant un air doctoral. » Le 
» vingt et un !... je l'ai... le trente !... je ne l'ai 

• pas... Le quatre... je l'ai... 

» — Est-ce qu'il est indispensable qu'elle 

• nous dise ije l'ai ou Je ne l'ai pas avec le nu- 
» méro ? » dit Dufour avec impatience. « Qu'est- 
»ce que ça me fait à moi, ce qu'elle a et ce 

• qu'elle n'a pas?... » 

Mais madame Bonnifoux continue en ajou- 
tant toujours une réllexion après chaque nu- 
méro : « Le trente deux!... je l'avais trois fois 
»sur mes cartons d'hier. Le quatre-vingt-dix!.. 
» Ah ! coquin!... ah! scélérat de qualre-vingt- 
»dix!... c'est toi ([ne j'atlondais lout-à-l'heu- 



272 MADELEINE. 

Hi'c!... tn arrives trop tard, c'rst éj,^al, je vais 
» te marquer... mais, si tu étais venu l'autre 
» partie... Oh! comme le talon me démange... 
» oli 1 que c'est drôle... c'est comme si on me 
» picotait avec des épingles. 

» — Ali ça! madame, est-ce que nous jouons 
» au talon ? » dit Dufour d'un grand sang-froid. 
« — Monsieur, c'est que cela m'inquiète : on 
«prétend que c'est signe de goutte; je crains 
«horriblement la goutte!... J'ai eu deux de 
«mes parents qui... — Madame Bonnifoux, 
«nous attendons que vous tiriez, »dit madame 
Montrésor. « — C'est juste... m'y voilà... Oh! 
«il faudra absolument que bonne amie fasse son 
«jeu ce soir. Onze!... je l'ai... Vingt!... je ne 
«l'ai pas. C'est singulier... je croyais bien l'a- 
» voir... Dix-neuf!., ça me faitun petit ambe... 
«Ah! madame Montrésor, avez-vous entendu 
«parler d'une nouvelle invention qu'on appelle 
«des clysoirs?. .. — Oui, madame. — En dit- 
«on du bien? — Beaucoup de bien, madame... 
» — Vingt-quatre;!... je no l'ai pas. Je voudrais 
«bien qu'une de mes connaissances en eût 
«pour en essayer un peu. Quarante-cinq!.... 
))je l'ai. Malgré cela, je suis tellement liabituée 



MADELEINE. 273 

»à bonne amie que j'aurais de la peine ù 
changer. Le quatre-vingt!... je l'ai... Le dix- 
)ihuit!..v 

» — Monsieur, vous avez le quatre-vingt!... 
»et vous ne le marquez pas, » dit la petite ii 
Victor, près de qui elle est assise. Le jeune 
homme regarde probablement ses numéros , 
comme M. Pomard, en pensant à autre chose. 
Mais les enfants font attention à tout, et la 
remarque de la petite fille fait rougir madame 
de Noirmont. 

« Mademoiselle Lucie, vous regardez donc 
«sur les cartons de monsieur? » dit madame 
Bonnifoux. » Ça ne se fait pas, mademoiselle, 
» on ne doit pas regarder sur les cartons des 
• autres : c'est tricher. — Comment, madame, 
«c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a ou- 
»blié de marquer un numéro sorti? — Oui, 
«mademoiselle... vous ne devez vous occuper 
»q»ie de votre jeu. » 

Et madame Bonnifoux ajoute ;\ demi-v<!Jx : 
« Je ne peux pas souffrir jouer avec cette pe- 
»tite fille-là. Son oncle est trop bon. Est-ce 
M qu'à douze ans une demoiselle doit jouer déjà 
»nu loto?... ça devrait tricoter ou liliM-, mais 
1. 18 



^74 



«ADELEi:XJk 



»son oncle se laisse gouferner pai" elle. Je crois 
• qu'il tombe en enfance. • 

Pour achever de désoler la vieille dame, c'est 
encore la petite Lucie qui gagne la partie. Ma- 
dame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, 
qui manque de la casser. 

Après madame Bonnifoux, le sac passe aux 
mains de M. Pomard, qui nomme le dix-huit 
pour le quatre-vingt-un , et le seize pour le 
soixante et un, toujours par suite de ses dis- 
tractions, ce qui amène une scène très-vive en- 
tre lui et la vieille dame. A chaque poule 
qu'elle perd, elle devient de plus mauvaise hu- 
meur, se plaint de ses aigreurs, de sa cuisi- 
nière, et fait répéter les numéros tirés. Madame 
Montrésor pousse des oh! et des ah! aux nu- 
méros qui approchent de celui qu'elle attend. 
M. de Noirmont ferait volontiers comme 
M. Courtois, et Dufour regarde attentivement 
si la personne qui tire nomme exactement 
toutes les boules. 

Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. 

« Mais je n'ai pas gagné une seule partiç, » dit 

madame Bonnifoux; «il faut au moins que je 

• gagjie tuie fois. — Vous avez dit être incom- 



MADELEINB. 375 

»modée, madame, et je pensais, que cela vous 
» fatiguerait de jouer tard. — Ah ! monsieur, 
«j'aime tant le loto que j'oublie tout quand j'y 
» suis... mais aussi c'est la seule pa.^sion que je 
» me sois connue. 

> — Il n'est pas tard, » dit Victor; a encore 
» quelques parties. — Comment, monsieur Dal- 
»mer, vous prenez goût au loto. Je vous en 
» fais mon compliment. — Je m'amuse tou- 
1) jours de ce qui plaît aux autres. 

> — Il est très-galant, ce jeune homme, Est- 
» il pour longtemps dans ce pays? » dit madame 
Bonnifoux à Montrésor , qui ne lui répond 
pas. 

« — Eh bien! Chéri, vous ne répondez pas 
«à madame Bonnifoux? Qu'est-ce que vous 
«avez ce soir? où donc êtes-vous? — Ah! par- 
» don... je n'avais pas entendu madame... — 
» Depuis quelque temps, vous me m'entendez 
» pas non plus. — Comment, je ne vous en- 
» tends pas? — Suffit, monsieur. 

» — Allons, c'est à moi à tirer, et je vais me- 
Duer cela rondement, » dit Dufour. En effet, il 
a bientôt mis la vieille dame aux abois : :\ la 
sixième boule, elle n'y est plus; elle perd la 



276 MADELEINE. 

lètc. En vain elle dit à Dufour de répéter, en 
renommant un numéro, le peintre en appelle 
tout de suite deux ou trois nouveaux. Madame 
Bonnifoux repousse sa chaise et quitte la table 
en s'écriant : « J'aime autant y renoncer. C'est 
» comme si on me prenait deux sous dans ma 
«poche. 11 m'est impossible de suivre monsieur. 
» — Mais madame, j'ai pourtant répété toutes 
»les fois que vous l'avez désiré. — Ohl c'est 
» égal, monsieur, je n'y suis plus. Vous avez 

• une manière d'aller... j'en ai la tête qui me 

• pète!.. Je reprends ma mise... je ne suis pas 
»de cette poule-ci. « 

A la partie suivante, madame Bonnifoux re- 
trouve loutc sa bonne humeur en s'écriant : 
Pour moi, enfin, c'est le cinq qui m'a fait 
» gagner. J'ai eu le quaterne et le quine tout de 
» suite. Comme ce jeu -là est bizarre !... j'atten- 
» dais le quinze, qu'il me fallait depuis long- 
» temps, et je gagne par des numéros auxquels 
»je ne pensais pas du tout. Oh! c'est un jeu 
«bien piquant.» 

Pendant que madame Bonnifoux fait ces ré- 
flexions, tout le monde se lève, et chacun se 
dispose à regagner sa demeure. M. Courtois 



MADELEINK. 977 

allume une lanterne, qu'il emporte toujours 
quand il va en soirée ; M. Pomard prend sa 
sœur d'un côté et sa canne à dard de l'autre ; 
madame Bonnifoux retrousse sa robe ôte son 
abat-jour et met ses lunettes dans sa poche en 
disant : <« Ne vous en allez pas sans moi, mon- 
j> sieur Courtois ; vous savez que vous me mettez 
»à ma porte. — Oui, madame. — Adieu! mes 
» chers voisins... Le jeu a été bien méchant ce 
»soir... sans ce dernier coup, je perdais vingl- 
» huit sous!... Ah! madame Montrésor, je vous 
» enverrai Rose pour que votre cuisinière lui 
p apprenne à faire le potage aux croûtons... J'ai 

• toujours des soupçons de coliques... quoique 
»(;a... mais ce diable de jeu vous acoquine... 
» et pourtant j'y suis malheureuse depuis quel- 

• que temps!... Pourvu que j'aie de la graine 
ode lin chez moi !... Monsieur Courtois, je suis 
«prête. » 

M. Courtois a pris le bras de madame Bon- 
niioux , la petite Lucie a pris la lanterne , et 
chaque société regagne sa demeure. Celle de 
Bréville revient naturellement dans le même 
ordre que lors du départ, Victor donne le bras 



278 MADELEINE. 

à Ernestine , et Dufour marche à côté de son 
mari. 

Pour revenir, la nuit était sombre, très-peu 
de lune éclairait les chemins. Dufour se re- 
tourne en vain ; il ne peut distinguer si Victor 
tient autre chose que le bras de madame de 
Noir m on t. 



CHAPITRh: XI. 



LE vitcï cnè.NE. 



Depuis que Madeleine demeure de nouveau 
à Bréville, Jacques vient souvent de grand ma- 
tin se promener dans la plaine qui est devant la 
maison du marquis. De sa fenêtre , Madeleine 
aperçoit le paysan ; alors elle se hâte de des- 
cendre , et va rejoindre son ami Jacques qui , 
avant d'aller à ses travaux, est content lorsqu'il 
a causé quelques instants avec la jeune fille. 

Le lendemain d<jla partie de loto, Madeleine, 



280 MADELEINE. 

(jui, en (luitlanl la modeste maison de Grand- 
pierre , n'a pas perdu l'iiabitude d'être mati- 
nale était à sa croisée au point du jour ; elle 
aperçoit dans la campagne l'homme en blouse 
qui tient sur son dos sa pioche , sous son bras 
un pros morceau de pain, et se rend à son tra- 
vail en regardant souvent la fenêtre de la cham- 
bre de Madeleine. En trois minutes la petite 
est descendue et se trouve à coté de Jac- 
(pics. 

(•Bonjour, Madeleine , i" dit le paysan en 
pressant la main de la jeune fille. «Bonjour, 
>mon cher Jacques... C'est bien aimable à 
«vous de passer par ici .. ça fait que je peux 
«vous voir un moment. — Bonne Madeleine... 
tvous ne vous ennuyez, donc pas de causer 
»avec Jacques?... Aloi... je crains quelques- 
» lois de passer trop souvent... Mais parce que 
«je passe ici... sous vos fenêtres... ça ne vous 
• force pas à descendre... Que je vous voie un 
«moment à votre croisée... que vous me fas- 
» siez, un j)etil signe de tête pour me montrer 
»([\\c vous avez, vu \olre vieil ami... et je serai 
» content, ma chère enfant. — Ah ! Jacques!... 
«comment pouvcz-vous penser que >otre pré- 



MADELEINE. 281 

tsence n'est pas un plaisir pour moi?...]N'ctes- 
»vous pas mon ami? N'avez-vous pas le pre- 
smier recueilli , protégé l'orpheline... — J'ai 
» fait ce que me dictait mon cœur , ce cpie je 
«ferais encore... Pauvre Madeleine... car je 
)» vous aime comme ma fille... mais laissons 

• cela... Dites-moi , ctcs-vous toujours con- 
» tente, Madeleine, depuis que vous êtes revc- 
»nue habiter cette maison?... Comment se 

• conduit-on avec vous? — Oh ! bien!... très- 
«bien!... tout le monde est bon pour moi!... 

• Ernestine me traite comme autrefois... et ce 
» monsieur... qui le premier a parlé de moi 
»ici... vous savez... M. Victor Dalmer... eh 
«bien!... quoique se soit un monsieur de Pa- 

• ris... il n'est pas fier du tout, il cause souvent 
■ avec moi. Ce n'est pas comme M. de Saint- 
fElme , l'ami d'Armand... il me regarde ù 
«peine celui-là... ou bien... c'est avec un air... 
» comme si on était trop heureux d'obtenir un 
»de ses regards!... Tandis que M. Victor ce 
«n'est pas cela ! il est si simple .. c'est-à-dire 

»si aimable — Kt \ous dites que madame 

»dc Noirm )ntvous témoigne une tendre amitié? 
»— Oui, elle me répète souvent qu'elle est 



282 11 ADELE liNR. 

• bien contente de m'avoir avec elle que 

• maintenant je ne la quitterai jamais Elle 

» veut quelquefois m'emmener dans les sociétés 
»oii elle va... mais j'aime mieux alors res- 
»ter à la maison... Il n'y a que dans les pro- 
»menades que nous faisons... alors, comme 
» c'est ordinairement M. Victor qui vient avec 

• nous, je ne refuse jamais d'y aller... M. Vic- 
»tor donne le bras à ma bonne amie... mais il 

• me le donne aussi à moi... et il court, il joue, 
»il rit avec moi, tout comme avec Ernestine... 
» Oh ! nous faisons des promenades bien amu- 
» santés!... M. Victor est très-gai... quelque 
» lois cependant. .. 

» — Très-bien, » dit Jacques avec un mou- 
vement d'impatience; « mais ce n'est pas là 

• l'important. M. de Noirmont, comment vous 
>traite-t-il?Vous m'avez dit que, dans les com- 

• mencements de votre arrivée chez lui... car 

• vous êtes à peu près autant chez lui que chez 

• son beau-frère> vous m'avez dit qu'il vouspar- 
» lait à peine. 

> — C'est \rai, mon ami; mais depuis quel- 
»que temps M. de Noirmont semble me mar- 
« qucr plus d'amitié... Il aura vu que mon désir 



MADELEINE. 28S 

• était de mériter un peu la sienne, puis- 
t qu'il est le mari de celle que j'aime comme 

• une sœur... Enfin il n'a plus l'air de me rc- 
» garder comme une pauvre fille que l'on garde 

• par charité... Peut-être aussi, voyant M. Vic- 
»tor me parler, me témoigner de l'intérêt, 
» M. de Noirmont sera-t-il revenu de sa pré- 
«vention... Car, lorsque je suis assise dans un 
»coin du salon, quoiqu'il y ait d'autres dames, 
» M. Victor vient souvent s'asseoir à côté de 
«moi, puis il me parle... tout comme si j'étais 
tune dame de la société... Ahl c'est bien hon- 
» néte, cela ! surtout après m'avoir vue servante 

• chez Grandpierre... N'est-ce pas, mon ami, 
»que c'est bien honnête cela?... » 

Jacques ne dit plus rien; son front s'est rem- 
bruni ; ses yeux se fixent sur ceux de Made- 
leine ; il semble vouloir lire dans l'àme de la 
jeune fille, et les yeux du paysan ont une telle 
expression , que Madeleine baisse bientôt les 
siens en rougissant, comme si, en baissant ses 
paupières, elle eût pensé mettre un voile entre 
le regard de Jacques et le fond de son cœur. 

Au bout d'un moment, Jacques reprend : 
«Vous ne me parlez pas du marquis, de votre 



284 MADELEINE. 

» camarade (l'enfance... cependant, autrefois, 
■ c'était de lui et de sa sœur que vous m'entre- 
» teniez toujours... ils possédaient toute votre 

• affection... c'était bien naturel, élevée avec 
»rux... et madame de Bréville ne mettait pas de 
» différence dans ses manières , avec l'un ou 
» avec l'autre!... est-ce que vous avez oublié ce 
» temps-là, Madeleine? 

j) — Mon Uieu ! mon cher Jacques, pourquoi 

• supposez-vous cela?... Ah! j'aime toujours 
» autant les compagnons de mon enfance, ceux 

• que ma bienfaitrice appelait ses enfants. Er- 

• nestinc, Armand, il n'est rien, non, rien que 

• je ne me sentisse capable de faire pour leur 
» prouver mon amitié... Mais, hélas! la pauvre 
» Madeleine ne pourra jamais trouver l'occasion 
» de leur être bonne à quelque chose... Ils sont 

• riches et je suis pauvre... 

» — Oui, vous êtes pauvre, Madeleine, et il 
» est malheureusement probable que vous le 
3 serez toujours... car je ne crois pas... oh! non, 

• il n'est pas présumable que votre situation 

• change jamais... 

• — Mon ami , qu'est-ce que cela fait d'être 

• pauvre quand on est heureuse?... et je le suis 



MAÈELEINE. 285 

• maintenant que j'habite de nouveau avec les 
«enfants de madame de Bréville ! 

» — Sans doute!... la pauvreté n'est pas tou- 
» jours un malheur... Quelquefois elle met à 

• l'abri de bien des dangers qui entourent les 
» jeunes filles dans les demeures des riches; 
» mais vous, Madeleine, qui vous trouvez, quoi- 
» que pauvre et sans nom , vivre avec des gens 
»du heau monde, vous devez surtout ne jamais 
» oublier votre situation. 

» — Ah! Jacques!... est-ce que vous croyez 
» que je deviendrai fière à présent, parce que 
«je demeure chez le marquis?... Ah! c'est bien 
»mal de penser cela... 

» — Eh! non, mon enfant... ce n'est pas là 

• ce que je voulais dire... 

y» — Est-ce parce que je vous ai conté que 
» que M. Victor causait avec moi et me donnait 
19 le bras comme à ma bonne amie? mais cela 
» ne me rend pas fière.... seulement ça me fait 
«plaisir... D'ailleurs, je dois avoir aussi un peu 
)» d'amitié pour ce monsieur qui s'est intéressé 
Ȉ moi... je serais une ingrate si je pensais au- 
«tremcnt... si je pouvais oublier que M. Yic- 
«lor... 



286 MADELEINE. 

B — Madeleine , » dit Jacques en interrom- 
pant la jeune fdle , * vous n'êtes, morgue, pas 
» ing;rate!... Je crains au contraire que vous ne 

• soyez trop reconnaissante... 

» — Comment!... que voulez-vous dire? • 
répond Madeleine avec un peu d'embarras, 
t Est-ce qu'un peut être trop reconnais- 
» santé?... 

» — Dam'! ça serait possible... Tenez, mon 
» enfant, je n'aime pas les détours, j'vais vous 
» dire ce que je pense, je vous aime assez pour 
» être franc avec vous. 

» — Mon Dieu! Jacques!... qu'ai-je donc 
3 fait qui vous fâche?... 

» — Rien... rien encore ! mais , depuis que 
»je cause avec vous... depuis que je vous ques- 
» tionne sur ce qui vous intéresse... je m'som- 
» mes bien aperçu que vous n'aviez qu'une 
i chose dans la lête... que c'te chose vous trot- 

• tait toujours dans l'esprit... ce qui fait que 
» tout en parlant vous y revenez sans cesse.. 

» et c'te chose-lA, ma petite, c'est M. Victor... 
» le jeune homme de Paris. » 

Madeleine devient rouge comme une cerise, 
et son cœur bat si fort que l'on s'en aperçoit au 



yADELElNË, 9S7 

mouYcment précipité de son fichu. Enfin , 
elle répond d'une voix tremblante : 

« — Comment!... je n'ai parlé que deM.Vic- 
»tor? mais... vous vous trompez, Jacques; je 

• vous ai parlé de lui comme de toutes les per- 
» sonnes qui habitent chez monsieur le mar- 
squis. Quant à Armand, il est à Paris en ce 
» moment avec M. de Saint-Elme ; c'est pour 
ocela que nous sortons moins, et que... — 
» Oui, je sais que monsieur le marquis est allé 
» à Paris ; ce n'est pas de cela que je vous parle, 

• mon enfant; c'est de ce jeune homme, qui, 
9 j'en conviens, vous a servie en ami; mais ce 
»ne serait pas une raison pour que vous l'ai- 
» miez trop après. — Je ne vous comprends 
» pas, Jacques. — Et pourtant vous êtes deve- 
■ nue ben rouge, ma petite!... et on ne rougit 

• que quand on comprend. Oh! dam', je suis 
» un vieux matois, on ne me trompe guère , 
«moi!... Allons, calmez-vous, Madeleine, tout 
» cela ne peut pas être encore ben dangereux ; 

• mais je dois vous prévenir. .. parce que, moi, 

• je croyons qu'on évite mieux un péril quand 

• on est sur ses gardes. D'ailleurs, mon enfant, 

• si je me trompe, si vous ne ressentez pas déjî\... 



i88 MADELEINE. 

»au fond du cœur... trop d'inclination pour ce 

• jeune homme, eh ben! vous rirez, de mes 
«craintes; mais si, dans votre âme, vous sen- 
»tez que j'ai raison , alors vous profilerez des 
» avis de Jacques, et vous vous direz: Une pau- 
» vre orpheline sans nom, sans état, sans rien 

• enfin... que la protection des gens riches sur 
» laquelle il ne faut jamais trop compter, ne 
» doit pas aimer un monsieur de la ville... car 
»où c't amour-là la conduirait-il?... à faire des 
» sottises. Oh ! morgue ! Madeleine ne doit pas 
» en faire. Celle qui n'a pour tout bien que sa 
» vertu doit plus que toute autre garder ce trc- 
» sor-là. 

)» — Mais, Jacques... est-ce que je vous ai 
«dit que... que je pensais à M. Victor... au- 

• trement qu'à quelqu'un qui m'aurait rendu 

• service? 

■ — Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je 

• l'ai deviné... quoique je ne sois qu'un labou- 
» reur, je m' connaissons assez à deviner sur les 

• figures ce qui se passe dans le cœur des gens. 
» C'est comme qui dirait une habitude que je 
» me suis faite depuis que j' sommes en âge de 

• raisonner. . et je ne voudrais pas que ma pé- 



MADELEINE. 289 

»tite Madeleine connût l'amour pour être mal- 
V heureuse. 

» — L'amour!... oh! vous vous trompez, Jac- 
» ques, je ne le connais pas , je ne sais pas ce 
«que c'est!... 

> — Pardi, j' pensons ben que ce n'est pas 
» Babolein qui pouvait vous y faire songer ; 

* mais, à c't' heure, vous v'ià entourée de dan- 
Bgers... de beaux messieurs qui sont plus sé- 

* duisants, plus adroits que Babolein! 

» — Non , Jacques , certainement personne 
» ne pense à la pauvre Madeleine!... Dieu mer- 
»ci! je n'ai rien qui puisse attirer les regards , 
»je ne suis pas jolie, je le sais bien. Si l'on me 
» parle... si l'on daigne quelquefois causer avec 
«moi... c'est par bonté, par pitié, peut-être.... 
» mais je sais bien que jamais personne ne m'ai- 
» mera. » 

La jeune fille n'achève ces mots qu'en san- 
glotant; ses yeux se sont remplis de lar- 
mes, et elle s'empresse de les cacher avec son 
tablier. 

» — Allons, déjà des larmes!... Voilà tou- 
» jours ce qui suit ce maudit sentiment qui plaît 

* tant aux femmes! Pourquoi pleurez-vous, Ma- 

I. 19 



290 AIADELEINE. 

sdeleinc? si en effet je me suis trompé, et si 
»M. Victor ne vous intrre^se pas plus (|a'ii ne 
» faut. 

» — Ah! c'est que... je pense que c'est pour- 
• tant bien triste de ne pouvoir jamais être ai- 
» mée de personne !. . . 

» — Et moi, Madeleine, qui vous chéris, qui 
»nc vous ai pas perdue de vue depuis que vous 
» êtes au monde... et vos compagnons d'enfance 
» dont vous avez retroiivé l'amitié... est-ce que 
» ce n'est personne cela ? 

» — Oh! si... mais... — Mais cela ne vous 
» suffit plus, n'est-ce pas? — Je ne dis pas c<4a... 
» c'est que je n'avais jamais pensé comme dans 
» ce moment à ma triste situation. C'est bien 
«singulier!... Gela m'élait égal de ne jias avoir 
» d'autre nom que celui de Madeleine... je ne 
» songeais pas à des parenfs, je ne regrettais que 

»ma bienfaitrice puisque je n'ai connu 

rfqu'elle... Mon Dieu, Jacques, eomm(>nt donc 
» se fait- il que je n'aie pas de parents?... que 
» madame de Bréville ne m'ait jamais parlé 
«d'eux?... car enfm, oii m'a-t-elle trouvée?... 
»qui donc m'a remise entre ses mains?... Jar- 
»(ii|es. à présent. î«' vondrii*; •înMiir loul ccIm... 



MADELEINE. 291 

• puisque VOUS m'avez vue toule petite, vous 

• ave/, peut-être entendu parler de mon père... 
» de ma mère... p()iir([uoi donc ne me dites- 
» vous jamais un seul mot de mes parents? 

') — Parce (pic probablement il était inutile 
»de vous en parler!... «répond Jaeques en sou- 
pirant; puis il se met ;» marcher, et fait signe ;i 
Madeleine de le suivre. 

Au bas de la plaine, du côté de Gizy, était un 
énorme chêne qui paraissait avoir vu plusieurs 
sciccles, et dont les branches égalaient en gros- 
seur plusieurs arbres du voisinage. Autour de 
ce vieil arbre s'élevaient plusieurs bouquets de 
bouleaux que le chêne majestueux sejnblait 
protéger et q)ii formait comme une enceinte 
pour défendre son ombrage, en sorte qu'assis 
sous le chêne on était à l'abri des regards indis- 
crets. 

C'est là que Jacques conduit Madeleine ; il 
s'arrête sous le vieil arbre, puis considère quel- 
que, ^pmps en silence la place où il est et les 
branches qui couvrent sa léie. Madeleine n'a- 
vait jamais dépassé les bouleaux qui entouraient 
le ch^ne; (L'ct ei^fljçit nepii nail à aiiciin < luiiiin; 
il r;il.l;jil N.-nii i\e ,ci;fjjlclu'r. i.jjptftîf^, cl la j( nu*' 



292 yADF-LETNE. 

fille ne le connaissait pas. En se trouvant sous 
l'ombrage épais du gros arbres, en se voyant 
cacbée de tous côtés par les bouleaux qui for- 
maient un rideau autour de cet endroit frais et 
mystérieux, Madeleine se sent émue, et elle at- 
tend en silence que Jacques lui dise pourquoi il 
Vu amenée là. 

Le paysan semble fortement occupé de ses 
souvenirs. Enfin il s'écrie rt Ah! Madeleine, si 

• ce chêne pouvait parler... il vous dirait, hii, 
» tout le secret de vôtre naissance ! 

» — Gomment/savez-vous cela, vous, Jac- 
»ques? — Comment? ah! c'est juste... il faut 
B ben que je sache quelque chose aussi... mais 
»ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Votre mère, 
» mon enfant est venue plus d'une fois s'as- 
> seoir ici... sous ce vieil arbre. 

» — Ma mère! Jacques, vous avez connu ma 
«mère!... qui donc était-ce? et pourquoi m'a- 
» l-elle abandonnée ? 

» — Bah! est-ce que j'ai dit quej'avais connu 

• votre mère,? «répond Jacques en relevant la 
tête, et comme fâché d'avoir parlé ainsi. 

(I — Puisque vous savez qu'elle venait sou- 
» vent à cette place... — Ah ! oui, je le fais.... 



MADELEINE. 29S 

» mais voyez-vous, Madeleine, tout cela ne vous 
» avance pas plus !... qu'importe que j'aie con- 
» nu votre mère... que je sache qui elle était... 
» si cela ne peut vous être utile à rien?... et 
"malheureusement, c'est comme cela. Ce que 
«je sais... il n'y a que moi dans le monde qui 
»le sache... et vous pensez bien que si je pou- 
» vais vous servir en parlant... en colportant 

• par tout mon secret... Ahl mille charrues , je 
»ne resterais pas muet, mais, comme en par- 
»lant, je vous ferais plus de tort que de bien, 
»je me tairai... même avec vous... oui, Made- 
»leine,même avec vous; car ce seiait vous 
» mettre en tête des regrets inutiles. Ainsi, mon 

• enfant, ne revenons jamais sur ce sujet; car , 
> je vous le répète, vous n'en saurez pas plus. 

• Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que 

• l'amour a rendu votre mère malheureuse, et 

• je ne voulons pas que ce soit la même chose 

• pour sa lilJe. 

• — Ma pauvre mère! elle a été malheureuse. 

• Ah! je viendrai souvent à cette place, à pre- 
ssent que je sais qu'elle l'a occupée! 

» — J'ai peut-être eu tort de vous dire cela^ 



294 MADELEINE. 

» il ne faut pas nourrir de telles idées quand va 
»ne mène à rien. 

• — Et mon père, Jacques? vous ne m'en di- 
» tes pas un mot ; ravez-vous connu aussi? » 

Le paysan reprend son air soucieux, et, re- 
plaçant sa pioche sur son épaule , se dispose à 
s'éloigner; mais Madeleine lui prend la main et 
le retient en lui disant : « De grâce, Jacques, 
» répondez-moi, et mon père? 

» — Que diable voulez-vous que je vous dise? 
«Votre père, vous ne le connaîtrez jamais non 
«plus, à moins que, cependantl mais non.... 
• cela n'est pas probable... allons, Madeleine, 
» le temps se passe, il faut que j'aille gagner 
omon pain.... et celui de la vieille tante... car 
» elle ne peut plus travailler, la pauvre femme ! 
» et je noussommes amusé aujourd'hui, adieu 
» mon enfant. 

» — Ah! Jacques, si j'étais riche, vous n'au- 
» riez plus besoin d'aller travailler à la terre, de 
» vous fatiguer sans relâche ! 

» — Oh! morgue, le travail ne nï'cfl'raie j)as, 
»ct j'y suis habitué, au conlraircj c'est ma vie 
nj'tomberais malade si je ne faisais riru! ainsi, 
• n'ayez pas de regret pour moi. Retourne/, 



MADELEINE 295 

• près de madame de Noirmont, et rappelez-vous 

• mes conseils, l'amour vous rendrait malheu- 

• reuse... Eh benî morgue! faut pas écouter 
»ceux qui voudraient en glisser dans votre 
«cœur... Vous avez dix-huit ans sonnés! dame! 
» une fille rêve aux amoureux à cet âge-là. 

» — Non... Jacques, non , je ne pense pAs 
» du tout aux amoureux! 

„_ Quant à M. Victor, il a l'air ben doux, 
»ben honnête; mais tout ça, c'est pour mieux 
» attrapper les gens ! Croyez-moi, jasez avec lui 
» devant le monde, mais évitez-le en particu- 
»lier. Adieu. Madeleine; au revoir, mon en- 
nfant. » 

Jacques embrasse la jeune fille sur le front, 
et la laisse près d'une petite porte qui ouvre 
sur les jardins de BréVîlle. Madeleine rentre et 
va se promener du côté de'la pièce d'eau. Elle 
songe à tout ce que son vieil ami vient de lui 
dire; elle ne j)eut se dissimuler qu'il ait bien lu 
dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à 
Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune 
homme qui lui a témoigné tant d'intérêt, €t 
qui semble lui entémoigner chaque jourdaVàli- 
tage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleinè'^e 



290 MADIîLEIiVii. 

croyait pas que ce fût ii n crime de rêver sans 
cesse à quelqu'un.... et Jacques vient d'éclai- 
rer son cœur en lui faisant comprendre que ce 
serait de l'amour. 

« De l'amour I » se dit Madeleine en se pro- 
menant lentement dans les allées , où plus 
d'une fois Victor s'est promené avec elle, «de l'a- 
» mour pour ce monsieur... que je connais de- 
» puis si peu de temps!... Oh! cela n'est pas 

• possible 1 Jacques se trompe. Est-ce qu'il se 
«connaît à l'amour, Jacques? et cependant j'é- 
V tais toute tremblante quand il me parlait de 
»M. Dalmer... Jacques a deviné que je pensais 

• toujours à lui — est-ce que cela se voit dans 

• mes yeux?... mon Dieu!... si ce monsieur 

• voyait cela!... je n'oserais plus le regarder... 

• Je suis pourtant bien heureuse quand je suis 

• à côté de M. Victor; quand il me parle... je 

• passerais toutes les journées à l'écouter.... Si 

• c'est là de l'amour, je ne trouve pas que cela 
» me rende malheureuse ; au contraire... je sais 
» bien que ce monsieur ne pense pas à moi. Ce- 
» pendant ce n'est pas moi qui vais le trouver, 
» c'est lui qui vient près de moi... puis, quisou- 
»pire... qui est triste... cl je ne sais pourquoi. 



MADELKIiNK. 297 

• quand il soupire, cela me fait tressaillir de 
sjDlaisir — et il faudrait renoncer à tout cela ! 
xparce que je suis orpheline... que mon père 
«et ma mère m'ont abandonnée, il faudrait 

• n'aimer personne!... mais il me semble que, 

• puisque je ne dépends que de moi, je suis 

• bien libre de disposer de mon cœur, car en- 
»fm... c'est moi seule que cela regarde.» 

La fdle la plus sage trouve toujours des ar- 
guments en faveur de ce qui luiplait, et Ma- 
deleine trouvait de fort bonnes raisons pour ne 
pas fuir Victor, lorsque tout-à-coup celui-ci 
parut devant elle. 

En ce moment sa présence trouble vivement 
Madeleine : elle s'imagine que Yictor doit voir 
sui: son visage que c'est lui qui l'occupait: elle 
rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots 
entrecoupés pendant qu'il lui dit bonjour, puis 
se sauve toute confuse et sansosertournerlatète. 

Il lui en coûte cependant pour agir ainsi; 
car, dans le fond de son âme, elle croit que le 
jeune homme est venu là dans l'espoir de la 
rencontrer. 

Pauvre Madeleine ce n'était pas elle que Vic- 
tor cherchait dans le jardin. 



CHAPITRE XII. 



l;N AVEU. 



En amour, lorsqu'on a commence, il faut 
que l'on i'misse, dût cette (In ne pas être aussi 
heureuse qu'on Tespéraît ; mais après ces de- 
mi-aveux, ces regards brûlants], ces pressions 
de mains, et tout ce que la passion nous fait 
inventer pour nous faire comj)rendre de l'objet 
que nous aimons, nous ne \i\ons pas que nous 
rt'ûyons obtenu ou que le liasard nous ait fait 
avoir un tele-à-téte. dans lequel nous voulons 



MADELEINK 299 

savoir à quoi nous en tenir, ou du moins ce 
qu'il nous est permis d'espérer. 

Etcependant cette attente du bonheur, cetes- 
poir que l'on tremble de voir s'évanouir, cet 
amour qui ne se prouve encore que par mille 
bagatelles qui ne seraient rien pour d'autres 
que des amants; enfin, cet embarras , ce 
trouble que l'on ressent alors en présence de 
l'objet aimé , c'est, dit-on, l'état le plus doux 
de l'amour. Pourquoi donc est-on si pressé de 
le faire cesser? pour en venir à une fin qui trop 
souvent n'amène que l'ennui, l'indifférence et 
l'inconstance... Ce sont surtout les dames qui 
disent cela, en se plaignant de ce que les hom- 
nies ne sont jamais contents, de ce qu'ils sont 
»tr(Ti]3 exigeants. Moi je répondrai à ces danies: 
« Convenez que vous éprouveriez au fond dii 
«cœui» quelque dépit, si votre amant ne vous 
» den>'andait jamais à en venir à cette fin, et que 
«vous prendriez de lui une singulière opi- 
» nion. » 

Après la soirée de loto, chez madame Mon-, 
trésor, Victor biùle de voit Ernestiiie , mais de 
lu yuir ^eulcj pour lui dire tout l'amour qu'il 



300 MADELEINE. 

ressent pour elle; lors même que cette déclara- 
tion devrait fi\cher madame de Noirmont , il 
est décide à la lui faire; mais il a bien quel- 
ques motifs pour espérer que du moins on lui 
pardonnera. 

Ce n'est guère qu'au jardin que Victor peut 
trouver l'occasion qu'il cherche : aussi, dès le 
matin , il va parcourir les allées , les bosquets , 
il passe là toute la journée, et revient à la mai- 
son de fort mauvaise humeur, parce que ma- 
dame de Noirmont ne quitte pas sa chambre , 
ou le salon dans lequel est son mari. 

Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernes- 
tine craint de se trouver seule avec Victor. Le 
jeune homme remarque cette conduite ; il de- 
vienttriste, rêveur. Le soir, quand tout le mon- 
de est au salon, il se met dans un coin d'où il 
ne bouge pas, et Dufour lui dit : « Victor, dé- 
scidcment tu veux copier M. Pomard ! tu res- 
» tes des demi-heures les yeux fixés sur une cor- 
» niche, tu n'as jamais posé comme ça quand 
»j'ai fait ton portrait. » 

Madame de Noirmonts'aperçoitdela tristesse 
de Victor; mais eUe n'a pas l'air de la re- 
marquer. Madeleine qui croit deviner la cause 



MADELEINE. 301 

(le la mélancolie du jeune homme, le regarde 
souvent avec tendresse, mais au trouble et à la 
rougeur de la jeune fille quand elle est près de 
lui; il n'entend jamais ses soupirs, et ne la 
rencontre point dans l'*s jardins, parce qu'il n'y 
cherche qu'Ernestine. 

« Madame ne va plus se promener au jar- 
>din? «dit un soir Victor en s'approchant d'Er- 
nestine. « — Mais... pardonnez.-moi, n'y allons- 
» nous pas tous les soirs? — Ah! oui, avec 
• tout le monde, comme c'est amusant! et vous 
» n'y venez plus le matin. — Je n'ai guère le 
» temps. — Vous l'aviez autrefois. • 

Ernestine ne répond pas; elle tient toujours 
ses yeux sur son ouvrage. 

« Cet ouvrage vous occupe donc bien, ma- 
j> dame, que vous ne puissiez pas regarder un 
» moment ailleurs. — Mais si je regardais ail- 
» leurs je ne pourrais conduire mon aiguille. — 
sAh, c'est juste, madame, et puis je ne vaux 
» certainement pas la peine que vous leviez les 
syeux. » 

A^ictor s'éloigne en froissant dans ses mains 
un journal qu'il avait eu l'air de lire. Et mon- 
sieur de Noirmont s'écrie : « Eh bien ! mon- 



302 MiDELEI^'E. 

• sieur Dalmer, qu'est-ce que vous faites donc? 

• vous déchirez mon Constitutionnel. — Ahl 
«pardon, monsieur, c'est que je pensais... 

» — Quand je vous le disais! « s'écrie Dufour, 
1 il est devenu le second volume de M. Po- 

• mard. » 

Le peintre ajoute à l'oreille de son ami : a Je 
«sais bien à qui tu penses.... et cette pauvre 
«Madeleine qui ne fait que soupirer, parce 
«qu'Armand np revient pas... Hein* qu'est-ce 
» que je t'avais dit! — C'est possible. — Je vais 
«toujours fair(; le portrait de M. de Noirmont 
» en chasseur, et, pendant les séances, je me 
» ferai donner des renseignements sur made- 
» moiselle Clara Pomard... Je n'ai pas encore 
«d'intentions... maison ne sait pas. » 

M. de Noirmont a consenli à se laisser peio- 
qre en pied et revêtu d«' son equipemc^it cW 
chasse ; Dufour veut UK'ttre tous ses soins à çp 
portrait, d'alxtrd ])our sa gloire, ensuite parce 
qu'on rsi bien aise i[v faire quelque chose d'a- 
gréabh^ pour des personnes ch<^7, qui on <1<'- 
meure. 

Les sean'.M's cominciiceni aj lès ie déjeuner; 
D'ifoiir ]f'-; prol'^ni'c fv '■•"" !';•• m; -;fi!:';-il (It- 



madi:lf-ine. S03 

ner, dans lo but de rendre son ouvrage plus 
parfait, et parce qu'il bavarde la moitié du 
temps au lieu de s'occuper de son modèle. 
Pendant que M. de Noirmont pose et cause 
avec Du four, on aurait bien tout le temps de 
reprendre ces jolies promenades d-nns la cam- 
pagne qui plaisaient tant à Madeleine ; mais 
Ernestine n'en parle pas, et Victor ne le propose 
plus. La jeune fdlc se désole, et ne conçoit 
rien à la conduite de madame de Noirmoqt 
et à l'humour de Victor. 

Il en coûtait pourtant beaucoup à Ernestine 
pour agir ainsi; la soirée du loto n'étaitpas ou- 
bliée : c'est parce qu'elle avait eu trop de char- 
mes, que la jeune femme avait ouvert les yeux 
sur d'autres dangers, et senti qu'il était temps 
de les éviter. 

Mais on ne peut pas toujours être sur ses 
gardes; et puis il y a des n^oments où l'on se 
croit bien forte, où l'on rit d'un danger que 
l'on se dit n'être qu'imaginaire, et puis.,, sou- 
vent c'est là le motif déterminant. M. Dalmer 
n'est plus aussi triste; il a l'air d'avoir j^iris son 
parti, et de no plus chorohor à se rapprochtn' 
d'Erncsliiio. coirui do no jilus s'oooii])ri- crollc 



304 MADELEINE. 

et une femme ne veut pas que l'on se dérobe à 
son empire ; car la plus sage est bien aise que 
l'on soupire pour elle, alors même qu'elle ne 
veut pas répondre à ces soupirs-là. 

Toutes ces raisons déterminent un matin Er- 
nestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans 
les belles allées du jardin. Elle s'y promène 
depuis quelque temps, et ne 'rencontre per- 
sonne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude; 
elle a emporté son ouvrage; elle s'assied sous 
un bosquet et veut travailler ; mais, au moin- 
dre bruit des feuilles , elle lève la tête et regarde 
autour d'elle ; enfin Victor paraît, alors on re- 
porte bien vite les yeux sur son aiguille et l'on 
feint d'être très occupé de ce que l'on fait, si 
bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant 
qu'on ait eu l'air de l'apercevoir. 

« Gomment! c'est vous, madame! vous, 
» qui travaillez dans le jardin ! — Sans doute, 
j> monsieur; pourquoi pas! — C'est si cxtraor- 
» dinaire de vous voir quitter le salon, à moins 
» d'être bien accompagnée ! — J'avais mal à la 

• têle ce matin... J'ai voulu prendre l'air... — 

• Voilà un mal de tête qui est bien heureux 

• pour moi, puisqu'il me procure l'occasion de 



MADELEINE. 305 

«VOUS voir un moment sans que des yeux im- 
«portuns soient braqués sur nous. — Je ne 
» vois pas en quoi ces yeux-là peuvent vous gè- 
»ner! — Vous ne voyez, rien, vous, madame! 

— est-ce un compliment, monsieur ! — Je 
»ne sais pas faire de compliments... Je ne sais 
» dire que ce que j'éprouve. — Etpaut-êtrc aussi 
»ce que vous n'éprouvez pas. — Ah! mon 
» Dieu ! pourquoi donc mentir quand on n'y 
«est pas obligé! Par exemple, madame, si 
»je vous disais que je vous aime, que je vous 
«adore, que je ne pense qu'à vous, certaine- 
«ment je ne mentirais pas. » 

Victor a dit tuet cela avec tant de feu qu'il 
n'y a pas moyen de l'arrêter.Ernestine regarde 
encore plus attentivement son ouvrage, afin 
de cacher son émotion. Elle se contente de ré- 
pondre, d'un ton qu'elle croit rendre sévère ; 
« Mais, monsieur, est-ce qu'on doit dire de 

• ces choses-là à quelqu'un qui n'est pas libre? 
» c'est très-mal ce que vous faites là ! — Eh ! 

• madame, fait-on toujours ce qu'on devrait!., 
«le monde serait trop parfait si l'on n'agissait 

• que d'après son devoir... Pourquoi avons- 

• nous des passions ([lu* parlent plus haut que 



S06 MADELEINE. 

» notre raison? pourquoi rencontrons - nous 
«quelqu'un qui nous inspire un scnliment in- 
«vincible... insurmontable? — Oh! oui, com- 

• me tous ceux que les hommes éprouvent ! — 
fNon, madame, c'est de l'amour que vous ins- 

«pirez... ce n'est point un sentiment léger 

» Ah! je n'avais jamais ressenti tout ce que j'é- 
» prouve près de vous ! — Combien de fois 
» avez-YOus déjà dit cela à d'autres, monsieur? 
» — Que vous êtes cruelle!... Je n'ai jamais dit 
Dcela à d'autres, parce que je ne l'avais jamais 

• éprouvé... Cela vous fait rire , vous êtes bien 
«heureuse de rire des tourments que vous cau- 
»sez! — Je crois qu'ils seront vite guéris. — 
» — Mais, enfin, madame , si je ne vous aimais 

• pas, qui me forcerait à vous dire que je vous 
»aime.,.. lorsque je vois bien que vousnepen- 
»sez pas à moi! que vous ne pouvez pas me 
«souffrir!... car, Dieu merci, vous me le faites 
» assez voir. Depuis notre soirée chez madame 
»Montrcsor. .. où je me suis permis devons 

• serrer la main, vous ne sortez plus de votre 
«salon... vous ne m'accordez pas un instant 
»de tête-à-tête. — A quoi cela vous avaucerait- 
»il?.,. vous ne pensez pas. sans doute, mon- 



MADKLHIXB. S07 

• sieur, que j'oublierai mes devoirs ^P'^^ je 

))Vous donnerai des espérances? — Mon Dieu, 
» madame , je ne pense rien ! je n'espère rien ! 
«mais je vous aime parce que... je vous aime ; 
»je ne crois pas que ce sentiment puisse se com- 
» mander ni finir à volonté... Est-ce donc ma 

• faute si vous m'inspirez de l'amour? A coup 

• sûr, je ne me suis pas dit: je a eux aimer cette 
» dame-là... cela est venu... sans que je sache 

• comment... et pourtant il me semble que je 

• vous ai aimée du premier moment où je vous 

• ai vue, du moins, vous m'avez plu sur-le- 
» champ. .. Je crois qu'il y a quelque chose qui 
» nous entraîne vers les personnes auxquelles 
» nous devons offrir notre cœur. — Vous avez 
» dCi éprouver souvent cet entraînement? je sais 

• par mon frère, qu'à Paris vous n'étiez pas ci- 

• té pour votre sagesse. — Oh ! je ne* veux pas 
i»me faire meilleur que je ne suis... d'abord je 
«suis très-franc! oui, madame, même avec les 
» dames auxquelles je fais la cour. Je n'ai ja- 
» mais pu dire: je vous aime, à une femme 
«pour qui je n'éprouvais qu'un caprice, ni fait 
o serment d'être lidèle pour la vie, lors(|nc j'a- 
vais affaire à »nie coquette. Mais vous, mada- 



508 MADELEINF. 

• dame, VOUS... ail! quelle ditférence! j'aurais 
«été si heureux si vous m'aviez seulement ai- 
»mé... un peu... 

» — Quand une femme, trop faible, ne peut 
«résistera une passion qu'elle devrait combat- 
» tre, je crois qu'elle n'est pas maîtresse de n'ai- 
» mer qu'un pcuj elle doit aimer beaucoup , au 
» contraire, et c'est sa punition. — Sa puni- 
»tion, pourquoi? — Parce que bientôt elle aime 
9 seule. Alors, que lui reste-t-il? un amour 
*qui fait son supplice, et des remords que rien 
»ne peut adoucir. — Ah! madame, pensez- 
» vous qu'on pourrait cesser de vous aimer! — 
» Pourquoi serais-je privilégiée; je n'ai pas as- 

• sez, d'amour-propre pour le croire; je me con- 
»nais, et je ne me trouve pas assez jolie pour 

«inspirer une passion éternelle Je ne vois 

5' même rien en moi qui doive charmer quel- 
» qu'un habitué à n'offrir ses hommages qu'à 
»la beauté. Aussi, quand on me fait une décla- 
)' ration d'amour, je suis t(Kijours tenté de 
«croire que l'on se moque; demoi. — Vous vous 
»jugezbien mal, madame. — Non, je ne me 
«trouve nullement belle. — Crovcz-vous donc 



MADIÎLEIiXE. .''^09 

■ que pour plaire il faille avoir des traits bien ré- 
Bguliers et dignes de servir de modèle? c'est la 
» physionomie qui fait tout... du moins à mon 
» goût. Sans dojte il ne faut pas que cette pliy- 
-sionomie s'allie à des traits désagréablcs;mais 

• lorsqu'on trouve dans l'ensemble, dans les 
»yeux de quelqu'un, ce je ne sais quoi qui nous 
«plaît, qui nous captive, ah! madame, on ne 
« s'occupe pas alors à détailler tous ses traits 
«pour voir tout ce qu'il peut y. manquer. On 
«aime déjà, et la personne qui nous plaît est 

* pfKir nous la plus jolie. — C'est possible... 
»mais.... — Mais... — Une femme honnête ne 
» doit aimer que son mari... — Je sais qu'on 
«doit aimer son mari. Certainement je trouve 
«cela très-bien!... mais quelquefois^, quand 
» il y a une différence d'âge... d'humeur... On 
» ne se marie pas toujours par amour. — Ce ne 
«serait pas encore une raison pour manquer à 
» ses devoirs. » 

Victor ne répond rien ; il se contente de sou- 
pirer, puis, avec unepelite baguette, de tracer 
des ronds sur le sable. Ernestine travaille avec 
beaucoup d'ardeur et sans lever les yeux. Ils 



310 UADELËINE. 

gardent longtemps le silence, ne se regardant 
ni l'un ni l'autre : c'est Ernestine qui le rompt 
la première : 

« Je crois qu'il est temps que mon frère rc- 
» vienne. — Pourquoi cela, madame? — Parce 
» que la société de mon mari et la mienne ne 
» doit pas suffire pour vous retenir ici ; et je 
» conviens que nos voisins ne sont pas non plus 
» bien récréatifs. — Moi, madame , je crois plu- 
» tôt que vous me dites cela parce que mon sé- 
»jour ici vous ennuie, et que vous désirez que 
»je parte. Eh bien! vous serez satisfaite... Je 
» n'ai pas même besoin d'attendre Dufour , je 
» le laisserai faire le portrait de M. de Noirmont, 
» je partirai demain , je vous débarrasserai de 
»ma présence.,. 

» — En vérité, monsieur, vous avez l'esprit 
«bien mal fait... vous prenez de travers tout 
»ce qu'on vous dit... Je suppose que pouvez 
» vous ennuyer avec nous , c'est parce que je le 
» crains... Vous ai-je jamais témoigné que votre 
«présence ne me fût pas agréable?... 

» — Mais aussi, madame, comment pouvez- 
» vous supposer que ]o m'ennuie avec vous?... 



MADliLElISIi. Ml 

j> avec vous!... que je voudrais ne pas quitter 
«un moment, car je n'ose penser qu'il faudra 
«vous quitter... ne plus vous revoir... Non , je 
»ne puis me faire à cette idée; il me semble 

• que maintenant nous devons toujours êtreen- 
» semble... on est si bien près de vous... -? 

Et Victor s'est rapproché d'Ernestine , et il a 
doucement passé son bras sous le sien. 

« — Prenez garde, monsieur... vous allez 
» me faire piquer... — Mon Dieu ! madame, cet 

* ouvrage est donc bien pressé que vous ne 
«pouvez pas le laisser? — Quelle nécessité de le 
«quitter?... on peut bien causer en travaillant. 
» — Mais on ne peut pas seulement apercevoir 
»vos yeux... vos yeux... que j'aime tant... vous 
» seriez donc bien fâchée de les lever un mo- 
»ment?. .. » 

Ernestinc ne répond pas , mais elle cesse de 
regarder son aiguille, car enlin ce n'est pas un 
grand mal de laisser voir ses yeux. Cependant 
ceux de Victor ont une expression si tendre, 
qu'elle en est toute troublée ; elle roule son ou- 
vrage en disant : « Je vais rentrer. — Quoi 
»déjt\?... — Mais il y a longtemps que je suis 



313 MADELEL>E. 

■ là. — Vous trouvez qu'il y a longtemps, et 
»moi il me semble qu'il n'y a qu'une minute .. 
» — J'aurais peut-être mieux fait de ne pas y 

• venir du tout. — Vous avez même du regret 
»de m'avoir procuré ce moment de bonheur... 
«Vous êtes fâchée de ce que j'ai osé vous 
«dire!... — A quoi tout cela vous avancera- 
»t-il?,.. Si votre amour était vrai... il ne vous 
» causerait que des peines ; vous voyez bien 
» qu'il vaut mieux que tout cela ne soit qu'une 
» plaisanterie. — Ah ! madame ! si vous ressentiez 
» de l'amour comme moi, vous ne diriez pas 
» cela. Je trouve que l'état le plus triste au monde 

» estl'indifférence. Quandle cœur n'a aucun atta- , 
chement bien vif, rien ne nous occupe, ne nous : 
«émeut... tout nous ennuie, toutnous est égal; 
» qu'on nous propose une promenade, une par- 
»tie de plaisir, nous acceptons tout avec le 

• même calme... Nous n'avons rien à y cher- 
» cher, rien à y désirer ; nous aurons les mêmes 

• sensations aujourd'hui que demain, nous vi- 
«vrons le lendemain comme la veille... mais, 
«est-ce là vivre .. est-ce là exister... Que l'a- 
» mour s'empare de notre cœur, et tout change 

• autour de nous; tout prend à nos yeux un 



MADELEINE. 513 

» nouvel intérêt ; clans les occupations les plus 
«ordinaires de la vie, nous trouvons du plaisir, 
» parce que nous pouvons y mêler la pensée de 
» notre amour, l'image de l'objet adoré. S'il est 
«avec nous, le temps s'écoulera plus vite; si 
• nous l'attendons, nous comptons les minutes; 
«s'il est absent, nous pensons à lui, nous vou- 
olons deviner ce qu'il fait. L'ennui n'atteint 
«jamais un cœur bien épris. Enfin, si notre 
> amour nous cause des peines , eh bien I ces 
«peines mêmes ont un charme qu'on ne vou- 
» drait pas changer contre l'indifférence; non, 
«madame, quand on aime bien et qu'on est 
>aimé, on n'est jamais entièrement malheù- 
»reux. Ah ! vous ne comprenez pas cela, vous, 
» parce que vous avez une âme froide , insen- 
«sible.... » 

Ernestine ne paraissait cependant ni froide, 
ni insensible en ce moment; elle était émue, 
oppressée, elle avait de la peine à cacher son 
trouble. Victor le voyait bien, mais il était trop 
adroit pour avoir l'air de s'en apercevoir. En- 
fin madame de Noirmont fait un mouvement 
pour se lever ; Victor la retient : 



314 MADELEINE. 

ft De grâce, encore un inslanl!... j'ai si ra- 
» rement le bonheur d'être seul avec vous... — 

• Non, j'ai déjà eu tort de vous écouter... — 
» Gomment, je ne pourrai pas même vous par- 
»ler de mes peines... à vous qui les causez. — 
oVous me dites des choses que je ne devrais 
»pas entendre. Encore une fois, monsieur, si 
» j'avais la faiblesse de vous croire... de vous 
«aimer... à quoi cela nous mènerait-il.^ — Mais 
»à tout, si vous vouliez. — Non monsieur... 
«lors même que je... que j'aurais de l'amitié 
» pour vous... je n'oublierais jamais ce que je 

• me dois... non, jamais!...» 

En disant ces mots, Ernestine dégage sa 
main de celle de Victor, et s'éloigne précipi- 
tamment en le laissant sous le bosquet. 

* Elle a dit : Jamais!)) murmure Victor en 
regnrdant la jeune femme s'enfuir du côté de 
la maison. 

El cependant Victor ne semble pas mécon- 
t<înt de l'entretien qu'il vient d'avoir ; il re- 
gagne le salon d'un ;iir j)]u<; satisfait ; c'est que 



MADELEIKR. ' âl5 

probablement il avait vu le Trésor suppose, et 
se rappelait cette phrase de M. Géronte : // ne 
faut jamais dire jamais : qui est-ce qui peut ré- 
pondre de l'avenir? 



FIN DU PREMIER VOLUME, 



TABLE. 



Pages. 

Chap. I. — La fête de Saint-Cloud 1 

II. — Quelques détails 25 

III. — Une soirée d'hommes 59 

IV. — L'homme à la faux 90 

V. — Un cabaret dans les bois 109 

VI. — Le réveil , . . l/jô 

VII. — La société de Bréville. .... 165 
VIII. — Une journée bien employée. . . . 196 

IX. — Comment cela commence. . . . 234 

X. — Une partie de loto 252 

XL — Le vieux chêne 279 

XII. — Un aveu 289 



CODLOUMie«S. — IMPRIHEHIB DE A, UOUSSIA. 



ŒUVRES COMPLÈTES 

CH. PAUL DE KOCK. 

XVI 



ImpriuicPie Siliiiciilci ol LsiiHiiHid, nio d'Kffiirili. I 



MADELEINE 



CH. PAUL DE KOCK. 



TOME SECOND. 



I iR> licuc; liiûliiiilc 
l'ii jour 1110 iciTiissaii 
Kl (lu mon l'oijib i'iiu>»uil 
Mon Miw liingulssanic. 

Si'daini", UiitiAitn. 




PAIUS, 



CI STAVK nAI\hA, LIBUAinE-ÉDITia n 
7)i . n u K Ji A z A ri I > k 

1845 



MADELEINE. 



CHAPITRE XTII. 



COMMENT CELi FIMT, 



Ernestine avait raison : c'était déjà trop que 
d'écouter. On dit que l'oreille est le chemin 
du cœur, et quand le cœur est bien disposé par 
les yeux, ce chemin doit se faire vite. Ces pau- 
vres femmes, on les blâme quand elles suc- 
combent '. Mais que l'on se mette donc à leur 
place, qu'on se figure quelqu'un qui n'aurait 
pour ordinaire à sa table que le pot-au-feu!... 
Le bouillon fùt-il excellent , la viande bien 
II. 1 



2 MADELEINE. 

choisie, comment ne sera-t-il pas tenté i\ l'as- 
pect d'un nouveau plat bien friand, bien ap- 
prêté, et assaisonne de tout ce qui peut flatter 
le goût et l'odorat? Je ne veux pas dire cepen- 
dant que tous les maris ne soient que des pots- 
au-feul... il yen a qui savent être aimables et 
parler encore d'amour à leur femme. Il y en 
a, mais... apparent rari ncmies in gurgitevasto! 
(Je suis certain que les dames traduiront sans 
savoir le latin.) 

Dufour continue le portrait de M. de Noir- 
mont ; il y met le temps, parce qu'il prétend 
faire un chef-d'œuvre, et, pendant les séances, 
son modèle cause avec lui de la famille Po- 
mard. Tandis que son mari pose, Ernestine a 
bien le loisir d'aller prendre l'air ou travailler 
dans le jardin ; mais elle s'y rend accompagnée 
de Madeleine, afin d'éviter les téte-à-tête, car 
elle s'est promi de ne plus en accorder à Victor. 

Ce n'était pas avec Madeleine que madame 
de Noirmont pouvait se distraire et chasser les 
pensées qui l'occupaient : la jeune fille ne par- 
lait que de Victor; elle répétait ce qu'il avait 
dit, se rappelait ce qu'il avait fait, s'amusait 
à faire son portrait en le comparant aux autres 



personnes qui venaient à Bréville, et finissait 
toujours en disant : « N'est-ee pas, ma bonne 
«amie, que c'est le mieux et le plus aimable 
«de tous les messieurs qui viennent ici? 

» — En vérité, «dit un matin Ernestine avec 
un mouvement d'impatience, «tu es ennuyeuse, 
j> Madeleine, tu parles toujours de M. Dal- 
»mer!... tu ne sais pas me dire autre cbose. » 

Madeleine rougit en répondant : o Je ne 
» croyais pas mal faire... je causais de ce mon- 
» sieur... il faut bien causer... je voulais vous 
«distraire, car il me semble que vous êtes rê- 
• veuse depuis quelque temps .. tout le monde 
«change ici... C'est comme M. Victor! il a des 
«jours où il est si singulier... Oh! mais je ne 
» parlerai plus de lui , puisque cela vous fâche. 

» — Gela ne me fâche pas... Mais c'est que 
»si ce monsieur nous entendait, par hasard, il 
«croirait qu'on ne s'occupe que de lui... et il 
» aurait bien tort... » 

Madeleine pousse un gros soupir auquel Er- 
nestine ne fait pas attention , parce qu'elle 
tâche alors d'étouffer les siens. Au bout d'un 
moment, Madeleine dit : « Le portrait de M. de 
-?>oirm()nt doit être av;»n'é... je n'ai pas en- 



li. MADELEINE. 

ocorc osé demander à le regarder : est-il bien 
«ressemblant? 

« — Mais... oui... je crois qu'il ressem- 

• blera... M. Dufour y met beaucoup de soins; 
D et quoique ce ne soit pas son genre et que 
))M. Victor le plaisante un peu , je pense qu'il 
» sera bien ! 

» — Fera-t-il votre portrait, à vous, ma bonne 
»amie? — ■ OUI pourquoi... Cependant mon 
«mari le désire... et M. Victor assure que je 
» ferais de la peine à M. Dufour en n'acceptant 
»pas... — Ce doit être bien agréable d'avoir le 
» portrait de quelqu'un qu'on aime! — Oui!... 

• c'est une consolation quand on ne se voit 
«plus... car on se quitte quelquefois... Comme 
»mon frère tarde à revenir!... il ne peut s'ar- 
»racher de son maudit Paris... Je crains que 
» ces messieurs ne s'ennuient ici... M. Dalmer. 
»qui n'aime pas la cliasse, ne doit guère s'a- 
> muser à être tous les soirs au billard ou de- 

• vant un échiquier avec M. de Noirmont... Je 
»suis sur que c'est par complaisance qu'il 
«joue... il fait tout ce qu'on veut !... — Mais il 
«vous vient quelquefois du monde... — Des 

• gens bien amusants.... madame Montrésor et 



MADELEI^E. O 

• son mari, qu'elle n'ose pas quitter, de peur 
» qu'on ne lui enlève. Pauvre dame!... qu'elle 
»se rassure.'... on ne pense pas à son Chéri... 
«Les Pomard!... la sœur rit toujours; c'en eit 
» ridicule... M. Victor ne doit pas trouver bcau- 
»coup d'agrément dans leur société, lui liabi- 
»tué aux plaisirs, aux belles réunions de Pa- 
nris. .. car, à Paris, je sais qu'il^va beaucoup dans 
»le monde, qu'il court les bals, les spectacles... 
»A son âge... c'est naturel... — On a donc 
» beaucoup de plaisirs à Paris, ma bonne amie? 
» — Sans doute... et lorsqu'on est aimable... 11 
»y a des femmes si coquettes à Paris!... — Ah! 
il y a des femmes coquettes... Est-ce qu'il en 
B connaît?.... — Je ne le lui ai pas demandé... 
» Est-ce que M. Dalmcr a des comptes à me 

• rendre? — Ohî... je ne dis pas cela... mais 

• quelquefois en causant... — Vous voyez bien 
» que M. Dalmer ne se soucie plus de causer 
» avec nous. . . il ne vient plus s'asseoir ici lorsque 
D nous y travaillons. — C'est vrai... Pourquoi 
«donc cela, ma bonne amie?... est-ce qu'il est 
«fâché? — Fâché... et de quoi donc?... Au 
«reste, je ne sais ce qu'il a, mais cela m'est 
» bien indifférent, et vous savez, Madeleine, que 



6 MADELEIMî. 

» je VOUS ai priée de ne pas toujours me parler 
p de ce monsieur. — Oh! oui, ma bonne amie, 
» je vous obéirai. » 

Et Madeleine ne trouve plus l'obéissance si 
pénible, parce qu'elle s'aperçoit que lorsqu'elle 
ne parle plus de Victor, Ernestine se charge de 
la remplacer. 

Si Victor ne vient pas près d'Ernestine lors- 
qu'elle a du monde avec elle , il sait fort bien 
la rencontrer quand elle est seule, soit dans 
unechambre qu'elle traverse, soit dansune allée 
du jardin, et, lorsqu'on demeure sous le même 
toit, il est impossible que de telles occasions 
ne se présentent pas fréquemment. A la vérité, 
ces tète-à-tête sont bien courts, quelquefois on 
n'a pas le temps d'échanger deux phrases; 
mais Victor a pris l'habitude de saisir et de 
presser une main qu'on n'a pas la force de lui 
refuser. Une autre fois, il prend, il serre dans 
ses bras une taille élégante; on se défend, on 
le prie de finir; il ne finit jamais que lorsqu'il 
entend du monde ; bientôt il effleure de ses 
lèvres des joues brùlanlcs. • Monsieur, je me 
» fâcherai , je me fâcherai très-sérieusement,» 
dit Ernestine forl éuuie. 



MADELEINE. 7 

Victor semble confus, désolé, mais il recom- 
mence à la première rencontre; ensuite, pous- 
sant plus loin l'audace, c'est sur les lèvres 
d'Ernestine qu'il appuie ses lèvres de feu. 

«C'est alïreux!... c'est indigne !...» s'écrie 
la jeune femme en se débattant, et elle s'é- 
loigne d'un air bien courroucé. Mais voyez ce- 
pendant le pouvoir de l'attraction : le lende- 
main, Ernestine trouve mille occasions pour 
aller et venir seule dans la maison , sans doute 
afin de gronder encore le jeune homme qui se 
permet de l'embrasser. 

Ces rencontres, ces larcins , ces moments de 
bonheur ne font qu'augmenter les désirs d'un 
amant. Victor prie, supplie Ernestine de lui 
accorder un instant de tèti'-à-tête, en jurant 
qu'il sera sage. On ne se fie pas à sa promesse, et 
on a raison. « Je ne veux plus me trouver seule 
«avec vous,» dit Ernestine, «j'ai déjà eu tort 
» de vous écouter une fois. » 

Dire cela, c'est presque avouer qu'on partage 
le sentiment que l'on inspire. En effet, ma- 
dame de Noirmont ne se sent plus la même; 
toujours plongée dans une tendre rêverie, dis-» 
Iraile devant le niontk'j ou tout occupée d'y 



8 - .. VtàDELEINE. 

écouter une seule personne, elle soupire, rou- 
git, se trouble pour un rien. Souvent elle se 
gronde elle-même en se répétant : « Je me ren- 
»drai malheureuse !» Et pourtant cette nou- 
velle situation n'est pas sans charme. Elle sent 
déjà la justesse de ce que lui a dit Victor : elle 
ne s'ennuie plus. 

.Le portrait de M. de Noiremont est achevé. 
Dufour le trouve effrayant de ressemblance. 
M. de Noirmont en est assez content, parce 
que, dans le lointain du paysage , on aperçoit 
un chevreuil qui expire frappé d'une balle au 
miheu du front. 

«J'ai voulu prouver,» dit le peintre, «que 
«l'original du portrait est un adroit chasseur. 
» Certes , il est difficile de mieux viser... Mon- 
» sieur de Noirmont, je vous en prie, engagez 
«tous vos voisins à venir voir votre portrait ; je 
• serai bien aise de recueillirles avisdechacun.» 
Pour faire plaisir à Dufour, M. de Noirmont 
fait savoir à ses voisins que son portrait est ter- 
miné, et une après-dinée on voit arriver à Bré- 
ville M. et madame Montrésor, les Pomard, et 
madame Bonnifoux , avec son garde-vue, ses 
lunettes, et sa belle boîte de loto sous le bras. 



MADELEINE. 9 

« Nous venons voir le portrait de M. de Noir- 
»mont et passer la soirée avec vous, * dit ma- 
dame Montrésor. « Madame Bonnifoux a cédé 
» à nos instances, elle nous a accompagnés. Elle 
• craignait d'ètrç indiscrète... mais à la campa- 
Dgne et entre voisins... 

» — Madame nous fait le plus grand plaisir, » 
dit Ernestine, en réprimant le sourire que lui 
inspire la vue de la boîte de loto. 

Je n'attendais pas moins de votre pari — 
«madame, «répond madame Bonnifoux en 
faisant une large révérence. « C'est ^si agréable 
» de se réunir le soir, de faire la partie!... vous 
» voyez que je suis de précaution... Tous n'a- 
» vez peut-être pas de loto ! j'ai apporté le mien, 
les numéros sont très-bien faits ! je voudrais 
bien savoir si elle a apporté aussi bonne amie; 
dit tout bas Dufour. 

Par exemple dit M. de Noirmont à Victor, 

cela passe la permission et certainement? 

J'userai de la liberté de la campagne pour ne 
pas assister à la partie de loto, j'en ai assez; je 
» me souviens de la dernière. 

» — Mais il me semble que l'on est venu pour 
voir votre portrait, » dit Dufour. « — Oui, mais 



10 MADELEINE. 

» 011 ne passera pas la soirée à regarder votre 
» ouvrage , et moi je ne me sens pas le courage 
» de faire la poule avec madame Bonnifoux. •» 
M. de Noirmont prévient sa femme qu'il va 
se promener et rentrera se coucher pendant 
qu'elle tiendra compagnie à la société puis, 
prétextant une affaire qui le force à se rendre 
à Laonlesoif même, l'époux d'Ernestine fait 
ses adieux et laisse la société. 

« M. de Noirmont a affaire ce soir c'est 

«bien dommage! «dit madame M on très or . — 
«Oui, » dit madame Bonnifoux, « et ce sera 
» une personne de moins pour jouer... mais il 
«reviendra sans doute de bonheur? — Non, 
«madame, «répond Eincstine,« mon mari doit 
» coucher à Laon. 

» — J'aurais bien été avec M. de Noirmont,» 
dit Chéri; « j'ai aussi besoin de voir quelqu'un 
» à Laon. — C'est bien, c'est bien !... vous irez, 
nquandj'irai, «dit iuadameMontrésor. « Qu'est- 
»ce que c'est donc que ces idées vagabondes 
«qui vous prennent maintenant! 

n — Mon a\:inl-dcrnière cuisinière était de 
«Laon, «dit madame Bonnifoux, « elle faisait 
»le riz aulaitcommc un ange, mais elle le com- 



MADELEINE. 1 1 

«niençait la veille! parce qu'il fallait qu'il fût 
» si bien crevé ! 

» — lime semble que l'on désire voir le por- 
» trait de M. de Noirmont, «dit Dulbur. 

» — Oui, certainement, «répond Ai. Pomard, 
« je me connais un peu en pn tu re , je me 
«permettrai de vous en dire mon avis. 

» — C'est bien ce que j 'espère.... Oli! je ne 
«suis pas de ces peintres qui ne veulent pasen- 
» durer le moindre conseil, la plus légère criti- 
» que; je désire que l'on soit franc avec moi, et 
«je ne suis pas fàclié que M. de Noirmont soit 
«absent, parce que sa présence aurait peut-être 
» gêné pour les observations que l'on voudrait 
» me faire sur son portrait. » 

Ernesiine conduit la société dans la pièce où 
est placé le portrait de son mari. Dufour re- 
garde tout le monde, pour voir l'effet que pro- 
duit son ouvrage; il trouve déjà étonnant que 
l'on ne p(>usse pas des exclamations de plaisir 
à sa vue; il devient violet lorsque madame Bon- 
nifoux s'écrie : « Est-ce que c'est ce monsieur 
» là ! » 

» — La question m'étonne, madame, «dit le 
ptyntre; « je croyais qu'il ne pouvait \k\s y avoir 



iS UADËLBINE. 

• de doute... et qu'il suffirait d'avoir vu M. de 
» Noirmont une fois pour le reconnaître. — 
»0h! oui... nonsieur, aussi je le reconnais par- 
» faitement, à présent qu'on m'a dit que c'était 
»lui, oh! il est fort ressemblant... c'est un bien 

• bel homme! mais pourquoi lui avez-vous fait 
«tenir dans la main' un fusil!... Je n'aime pas 
»les fusils. — Il me semble, madame, que c'est 

»ce qui convenait à un chasseur Je ne pou- 

» vais pas lui faire tenir un carton de loto. — 
» C'est juste, mais ce fusil me fait peur. 

» — Je suis sûr qu'elle aurait voulu lui voir 
«tenir une seringue, » dit Dufour à l'oreille de 
Victor. 

» — Je trouve le portrait fort bien, mais un 
» peu âgé, » dit madame Montrésor. 

» — Agéi Vous trouvez que j'ai fait M. de 

• rsoirmont trop âgé! » s'écrie Dufour. — Oui, 
» un peu... — Ah! madame, c'est-à-dire que 
»je l'ai plutôt fait trop jeune... C'est que vous 
» le voyez dans un mauvais jour, placez-vous 
ulà, par exemple, s'il est trop âgé!... 

B — Je lui trouv une nez un peu long, «dit 
mademoiselle Clara, a — Oh! mademoiselle, 
» c'est que M. de Noirmont a le nez très-fort... 



MÀDELErNB. M 

» J'ai même un peu adouci... parce qu'en pein- 
nture il faut toujours adoucir. ... mais certai- 
»nement c'est bien son nez... c'est-à-dire que 
j> c'est comme si on le lui avait arraché et collé 
))1;\1... 

» — Est-ce que son bras gauche ne vous sem- 
»ble pas un peu court! » dit Chéri. 

» — Son bras gauche court, est-ce que vous 
» ne voyez pas que l'avant bras est en raccour- 
»ci! — Si fait... mais malgré cela... — Oh! 
» monsieur Montrésor, je crois que vous ne 
«vous connaissez guère en raccourci, car vous 
» ne m'auriez pas fait cette observation-là. 

» — Non, non, Chéri, tu ne t'y connais pas, 
» tu ne dois pas t'y connaître , » s'écrie madame 
Montrésor, tandis que Chéri murmure tou- 
jours : « C'est égal, le bras me semble un peu 
» court. » 

M. Pomard n'avait encorerien dit; mais, de- 
puis son entrée dans la chambre , il était im- 
mobile devant le portrait. L'artiste, qui pense 
que cette immobilité ne peut provenir que de 
l'admiration, s'approche cnfm de M. Pomard 
et lui dit :« Eh bien...! il me paraît que vous 



1/i MADErEIlVTÎ. 

» êtes content !... Came fait plaisir parce que 
«vous êtes connaisseur. 

» — Je pensais — Qu'il est frappant, 

» n'est-ce pas ! — Non, ce n'est pas à cela que 
» je pensais... c'est ce chevreuil qui m'intrigue. 
» — Ce chevreuil vous intrigue?... Comment, 
»vous ne comprenez pas que M. de Noirmont 
«vient de le tuer, il lient encore î\ la main l'ar- 
»me dont il s'est servi. — Je vois bien que M. de 
«Noirmont chasse... mais ce chevreuil qui a 
«reçu la balle au milieu du front.... c'est bien 
» singulier 1 ordinairement le gibier se sauve 
«quand on le chasse... et alors il me semble 
» que ce n'est pas au front qu'on peut l'attrap- 
»per. » 

Dufour ne s'attendait pas à cette observation 
qui fait beaucoup rire Victor. Enfui le peintre 
répond :« Si vous étiez aussi grand chasseur 
«que M. de Noirmont, messieurs, vous com- 
» prendriez ce coup-là, la preuve que cela peut 
«arriver c'est que je l'ai fait... — C'est-à-dire , 
«vous l'avez peint... — Est-ce qu'un gibier en 
«colère d'èlre poursuivi, ne peut pas se rctour- 
"Uer. .. et eoiuir sur le cliasseur?... cela s'est 
»\u ujilie fois... au lesle, messieurs, je pense 



MADRLnT\R. 1 5 

«que ce n'est pas le chevreuil qui doit vous oc- 
i> cuper le plus dans mon tableau, t 

On s'aperçoit que l'artiste , qui voulait l'avis 
de chacun , est de fort mauvaise luimeur des 
petites observations que l'on a faites sur son ou- 
vrage, et l'on s'empresse de s'écrier qu'au ré- 
sumé le portrait est fort ressemblant, et que 
c'est un très-bel ouvrage. Alors Dufour reprend 
sa figure ordinaire , qui s'était considérable- 
ment allongée pendant l'examen du portrait , 
et l'on retourne au salon. 

Nous allons passer une bien ennuyeuse 
» soirée , » dit Ernestine à Victor; « mais si je 
• dois me sacrifier aux convenances de la so- 
«ciété, vous n'y êtes nullement obligé, et vous 
«pouvez, faire comme mon mari. — Pcrmcîtcz- 
» moi seulement d'èlre près do vous, madame, 
»et peu m'importe ce qu'on fera. » 

Un coup-d'œil a répondu que la permission 
était accordée. Madame Bonnifoux tire de sa 
boîte les cartons , le.-; jetons et les boules , 
qu'elle pose sur la table en faisant un com- 
mentaire sur la bonté de cliaqne carton. Made- 
leine, qui était assise dans un coin du ^alon. a 



16 MADELEINE. 

plié son ouvrage et se dispose ù se retirer. Er^ 
nestine la retient. 

« Pourquoi t'en vas-tu , Madeleine ? Pour- 
» quoi ne restes-tu pas à jouer avec nous? — 

»0h! non, ma bonne amie, je ne dois pas me 

• peruîettrc de jouer avec votre compagnie... 
» — Du moment que je te le permets, moi. — 
»Ah! vous êtes si bonne! — ■ 11 n'y a personne 

• ici qui le trouvera mauvais. -^ Mais, moi, je 
«serais gênée... D'ailleurs, je me sens fati- 
oguée.... permettez-moi de me retirer. — 
» Qu'as-tu donc, Madeleine ? est-ce que tu es 
» malade ? — Je ne crois pas, ma bonne amie. 
» — Depuis quelques jours je te trouve triste... 
„ — C'est vrai... — Pourquoi donc cela? — Je 
» n'(;n sais rien... — J'espère cependant que tu 
«n'as pas de chagrin... Madeleine ? Maintenant 
«que je t'ai trouvée, je veux que tu sois heu- 

»reuse — Ahî vous êtes trop bonne pour 

»moi!... » 

Madeleine embrasse Ernestinc et se retire en 
jetant un coup-d'œil sur Victor, espérant qu'ij 
la regardera ; mais il n'en lait rien ; et la pau- 
» vre petite s'éloigne le cœur serré. 

« Tout est en état. • dit madame Bonnifoux, 



MADRLETNK. 17 

qui a enfin fini de se choisir des cartons; «je 

«crois que nous pouvons prendre place 

» Mais pourquoi donc cette jeune personne s'est- 

»elle retirée? est-ce qu'elle ne connaît pas 

» encore ses numéros?... — Pardonnez-moi, 
«madame; mais elle est indisposée... D'ail- 
B leurs, elle no joue pas. — Le loto est un jeu 

• que Ton peut permettre aux demoiselles; il 
»n'a rien d'immoral ni de contraire à la dé- 
»cence,.. Ce n'est pas comme votre écarté , 
«dont le nom seul me fait rougir , et où l'on 

• dit : Monsieur passe-t-il beaucoup? Il va 

• jusqu'à cinq fois... quelquefois jusqu'à six.... 

«Ah! Dieu!... en quel temps vivons-nous! 

«Je vous en prie, madame Montrésor, ne me 
«changez pas mes cartons .. vous me feriez 
«beaucoup de peine. « 

Madame de Noirmont se place en regardant 
Victor, qui est bien vite à côté d'elle. De son côté 
Dufours'assied près de mademoiselle Clara, à la- 
quelle ilenveut un peu cependant, parce qu'elle 
atrouvéle nez de M. de Noirmont trop long. Le 
loto commence; les parties se succèdent, as- 
saisonnées par les commentaires de madame 
Bonnifoux. les exclamations de madame Mon- 
I. 2 



18 MADELEINE. 

trésor et les bûilloments ctouftes de Chéri. Er- 
nestine et Victor ne disent rien , mais il s'en- 
tendent, et, probablement n'entendent pas les 
autres, ce qui est un double avantage. 

Enfin, à neuf heures et demie, madame Bon- 
nifoux, qui déjà plusieurs fois s'est plaint d'a- 
voir âvi>' aigreurs et des renvois, ne paraît pas 
vouloir s'en tenir aux verres d'eau sucrée qu'on 
lui a donnés ; on ne sait pas encore ce qu'elle 
va demander, lorque madame Montrésor, pi- 
quée de perdre constamment et de voir bailler 
son mari, dit qu'il est temps de se retirer. Ma- 
dame de Noirmont se garde bien de faire au- 
cune instance pour prolonger la partie. 

«C'est dommage de quitter déjà,» dit madame 
Bonnifoux; «j'étais en veine, et pourtant je 

• suis un peu indisposée... J'attribue cela à des 

• pois que ma cuisinière a mis dans une ju- 
»lienne... ils étaient très-gros. .. je les ai pour- 
stant mangés avec plaisir... » 

On ne répond rien à cela , ])arce qu'on 
craint que la julienne n'amène d'autres détails 
que Ton préfère ne pas entendre. Mais, au mo- 
ment de partir, Chéri dit à Ernestinc : « La 
)) soirée est superbe après une journée de 



MADELniXR. 40 

«chaleur, voilù le beau moment de la prome- 
»nade... Vous devriez, madame, nous recon- 
» duire un peu. » 

Victor appuie cette proposition, et, comme 
Ernestîne pense que Du four sera de la partie, 
elle accepte, et met à la hâte un chapeau, 
tandis que madame Montrésor prend son 
mari dans un coin et lui dit : « Est-(;e 
» que vous ne pouvez plus vous passer de ma- 

• dame deNoirmontmaintenant?... Ce n'est pas 
«assez de venir ici, il faut qu'elle vous recon- 
» duise. . . Chéri, si cela continue, je ne viendrai 
«plus dans cette maison... J'y attrape des va- 
» peurs et j'y perds mon argent... ça ne m'a- 
»muse pas du tout... Donnez-moi donc le 

• bras... — Mais nous sommes encore dans 
»le salon... Donnez-moi toujours le bras... et 
i>pas tant déraisons 1 

Ernestine a mis son chapeau, on part; mais, 
au lieu de suivre la société, Dufour prend sa 
chandelle et se dispose à monter dans sa cham- 
bre. 

«Quoi! monsieur Dufour. vous ne venez 
» })as ave(! nous? » dit Kincstiue, iwfr \i.a- 
(iic. « — %iui, !ii:!'!.im '. je -iii-^ fiîiiruf.''. . Ce- 



20 MADRLRINE. 

«portrait m'a beaucoup donné de mal 

Je vais me coucher — Comment! 

«déjà?... — Je présente mes salutations à la 
» compagnie. » 

Et Dufour monte chez lui. 11 a encore sur le 
cœur le nez trop long , le bras trop court , et 
toutes les observations que l'on a faites sur le 
portrait de M. de Noirmont. 

« Eh bien ! madame , nous nous passerons 
M de Dufour, et je pense qu'un cavalier peut 
» vous suffire dans un si court trajet , » dit Vic- 
tor en présentant son bras à Ernestine. 

Madame de Noirmont sent bien que son 
refus maintenant semblerait ridicule, ou pour- 
rait donner lieu à de singulières conjectures. 
Elle accepte donc , et prend en tremblant ce 
bras qu'on lui offre avec tant de plaisir. 

On est au mois de juillet, la soirée est su- 
perbe; la campagne (5 ffre, à dix heures du soir, 
une promenade délicieuse, bien préférable 
à celle de la journée. 

M. Pomard donne le bras à sa sœur; ils mar- 
chent près d'Ernestine et de Victor, ensuite 
viennent les Montrésor et madame Bonnifj)UX 
avec sa boîte à loto. 



MADELJilMi. 21 

« C'est un meurtre de se coucher si tôt par 
» ce temps-là, » dit mademoiselle Clara. « Mon 
» frère, si tu veux , nous irons faire un tour 
» dans laplaine pour chercher des vers luisants.. . 
» il doit y en avoir. 

» — Ah! j'irai volontiers chercher des a ers 
«luisants avec vous, » crie Chéri en tâchant di; 
faire avancer les deux dames auxquelles il 
donne le bras , et notamment madame Bon- 
nifoux, qui est toujours d'un pas en arrière de 
son cavalier. 

« Vous n'irez pas chercher de vers luisants . 
«monsieur! » dit Sophie en pinçant le bras do 
son mari ; « mademoiselle Pomard peut y aller 
«sans vous si cela lui plaît... Je veux rentrer... 
» j'ai besoin de me coucher. 

» — Moi, ce que je veux aller chercher un 
«malin dans la plaine, » dit madame Bonni- 
foux, u ce sont des mousserons ; on m'a dit 
«que c'était délicieux... mais je suis revenue 
)»par la crainte de me tromper et de cueillir à 
«la place de mauvais champij^^nons... Monsieur 
wMontrésor, vous allez trop vite... j'ai mes 
«maux de reins... — C'est vrai, Chéri; vous 
» nous fai/es galoper... Nous n'avons pas be- 



^ MADELEINE. 

)» soin d'être dans la poche de madame de Noir- 
» mont. » 

Cependant Chéri, qui s'ennuie d'être en ar- 
rière, tire toujours la vieille dame : celle-ci, en 
voulant retrousser sa robe , laisse tomber sa 
boîte à loto ; alors madame Bonnifoux pousse 
un cri à faire retentir les échos du bois. 

«Qu'est-ce qu'il y a... un serpent?» de- 
mande monsieur Pomard. « — Vous êtes tom- 
»bée, madame?» dit Ernestine. 

« — Eh! mon Dieu! non... C'est ma boîte 
» à loto qui est tombée, et elle s'est ouverte, et 
«les boules sont sorties du sac... C'est vous qui 
i êtes cause de ce malheur, monsieur Montré- 
» sor ; vous me faites marcher si vite ! » 

Madame Bonnifoux est prête à pleurer. Pour 
la calmer, toute la société se met à genoux sur 
l'herbe et cherche les boules; mais comme un 
malheur n'arrive jamais seul, le sac aux numé- 
ros est justement tombé dans un endroit où 
l'herbe est haute et bien fournie , car les pro- 
meneurs marchent à travers la plaine; il faut 
donc fouiller dans cet épais ga/on , au risque 
de trouver de mauvaises herbes et de se piquer 
les mains. Mais madame Bonnifoux s'est assise 



MADliLKLNE. 28 

à terre , et elle a déclaré qu'elle n'irait pas 
se coucher que le compte de ses boules n'y 
soit. 

« Comme s'est amusant l » murmure made- 
moiselle Clara; «passer le temps à cliercher 
» les boules de loto au lieu d'attraper des vers 
» luisants ! — Chéri ! » crie Sophie à son époux, 
qui semble vouloir se rapprocher de mademoi- 
selle Pomard, » cherchez à côté de moi... les 
«boules ne sont point sous les pieds de made- 
» moiselle Clara... — Mais, Sophie, on ne sait 
»pas... — Moi, je ne sais pas quelle boule vous 
«cherchez, mais je vous vois bien... 

» — Il en manque quatorze , » dit madame 
Bonnifoux, qui vient de faire le compte du sac, 
et la vieille dame porte son mouchoir sur ses 
yeux et se met à pleurer. 

« Si on revenait demain de bon matin? » dit 
Victor. « — Ah! monsieur, elles seraient vo- 
ilées I... — Que voulez-vous qu'on fasse de 
«cela, madame? — Comment! monsieur, des 

• boules superbes que j'ai fait faire exprès! 

• Cartainemcnt on ne me les rendrait pas. 

• — Les voilà... je lien» le nid... » s'écrie 
monsieur Pomard ; » j'ai mis la main sur six ^ 



2/| MADliLliliNE. 

»la lois... tenez, madame... — Ah! monsieur... 
* quelle horreur! qu'est-ce que vous m'appor- 
»tez là? ce ne sont pas mes boules... Fi! mon- 
» sieur, ne ramassez pas cela. — Comment ! je 
»me suis trompé? — Prenez garde, monsieur 
» Pomard ; il vient des chèvres brouter dans la 

«plaine ! » dit Chéri en riant. « — Ah! oui 

» c'est que je ne pensais pas à* cela ! \> 

Après un bon quart-d'heure de recherches, 
on parvient enfin à compléter le sac aux bou- 
les. Madame Bonnifoux se relève ; la société se 
remet en route , assez mécontente de la halte 
qu'elle vient de faire ; mais on est bientôt à 
l'entrée de Gizy, où l'on se dit adieu, pour 
rentrer chacun chez soi. 

Victor est seul avec Ernestine : avec quelle 
impatience il attendait ce moment ! Seul dans 
la campagne, le soir, avec une femme que l'on 
aime , que l'on brûle de posséder ; si l'on ne 
triomphe pas alors de sa résistance, il faut per- 
dre tout espoir de voir combler ses vœux. 

D'abord on ne se dit rien : l'excès d'amour 
produit souvent l'effet de la crainte. Ernestine 
vetit hâter le pas; Victor cherche au contraire 
à ralentir leur marche. 



MADELEINE. 



25 



« Rien ne nous presse , madame, » dit enfin 
Victor ; « laissez-moi donc jouir quelques ins- 
» tants de plus du bonheur d'être avec vous.... 
» — Je voudrais être rentrée... — Et tout-à- 
• l'heure, avec vos voisins vous n'étiez paspres- 

»sée!... Que vous êtes cruelle pour moi! 

«vous me refusez tout!... Parce que je vous 
«aime, je suis donc bien coupable à vos yeux? 
» — Je vous en prie, ne me dites pas ces choses- 
»là... ne me parlez plus de cela... Rentrons... 
»je crains que mon mari ne m'attende... 11 
«pourrait s'étonner de... 

» — Votre mari s'est couché et il dort; vous 
» le savez très-bien, puisqu'il vous l'a dit devant 
» moi. Mais vous voulez rentrer parce que vous 
» seriez fâchée de m'accorder la moindre fa- 
»veur .. parce que vous me détestez , et que 
» cela vous déplaît d'être un moment seule avec 
omoi... — Ce n'est pas parce que je vous dé- 
» teste; je ne déteste personne... — Et vous 
»me voyez comme tout le monde?... comme 
«c'est flatteur!... comme c'est aimable! — 
«Que voulez-vous donc que je vous dise?... — 
«Oh! rien... vous m'en avez dit assez... Mon 
»Dieu! on dirait que vous tremblez... — Oui... 



26 MADELEhNB. 

»je tremble... j'ai peur avec vous... — Peur! 
» avec moi qui vous aime tant!... — C'est peut- 
»être pour cela... — Ah! madame, je suis bien 
» malheureux si je ne vous inspire que de la 
«crainte !... Que je voudrais donc ne plus vous 
«aimer!... Oui, je donnerais tout au monde 
«pour vous oublier; car je vois bien que mon 
j» amour vous ennuie, vous obsède!.,. Mais je 
j> ne puis, je ne pourrai de ma vie... je vous 
aime tout autrement que je n'avais jamais 
» aimé , je sens maintenant la différence d'un 
«sentiment véritable à ces désirs qu'on prend 
«pour de l'amour... — Prouvez-le-moi donc 
» en ne me demandant jamais rien de contraire 
Ȉ mon devoir. 

» — Il me semble que je suis assez sage 

» — Oui, c'est étonnant!... — Est-ce ma faute 
»si près de vous je brûle , si je désire tant de 
«choses?... Ah! si vous ressentiez une faible 
«partie de ce que j'éprouve! — Rentrons, je 
«vous en prie... vous me laites mal .. j'étouffe... 
»Ah! que je souffre!.. — Mon Dieu! et c'<.st 
» moi qui .serais cause. . — Oui, vous nie ren- 
>• dez malheureuse aussi. » 

L;. \oix d'Ernesliuc csl altérée; elle porte 



MADELEINE. 27 

son mouchoir sur ses yeux. Victor veut l'en- 
tourer de ses bras ; elle se dégage et double le 
pas. Il parvient bientôt à l'atteindre, et saisit 
sa main qu'elle veut encore lui ôter. 

« Quoi!... vous ne voulez plus même me 
«donner votre main? .. — Laissez-moi î... — 
«Non , non , je ne vous laisserai pas... je vous 
«aime trop. Si c'est un crime, c'est moi seul 
«qui suis coupable... — Laissez-moi vous em- 
» brasser une seule fois. — Non, non!... « 

Victor n'écoute pas Ernestine ; il la saisit 
dans ses bras et la couvre de baisers ; elle se 
débat, elle le supplie, mais à chaque instant sa 
voix devient plus faible , et Victor plus entre- 
prenant. 

« Oh! mon Dieu , vous me perdez! mur- 
mure encore la jeune femme. Son amant n'é- 
coute plus rien. 11 y a des moments où le ton- 
nerre que nous verrions fondre sur notre tète, 
ne nous dérangerait pas de notre occupa- 
tion; et Victor était dans un de ces moments- 
là... ■ 



CHAPllKliXVI. 



PAUVRE .M AD t LE! Mi 



.• I 



On dit qu'en toute chose il n'y a que le pre- 
mier pas qui coûte ; j'ai vu, au théâtre, des se- 
conds pas que l'on avait autant de peine à faire 
que les premiers ; dans ce pays d'intrigu l'S, de 
coteries, de fausseté et d'en>ie, l'autevr, qui 
n'a que son talent, éprouve tout autani de dé- 
goût à faire son second, son sixième et son 
dixième pas que son premier; souvent il aban- 
donne une carrière qu'il était appelé à poi'cou- 



madileinë. 29 

rir avec gloire, parce qu'au talent de faire une 
pièce il n'a pas su joindre le talent de la faire 
jouer, chose tout-à-fait distincte ; mais lais- 
sons le théâtre, nous y reviendrons quelque 
jour... et les matériaux ne nous manqueront 
pas. 

C'est en amour que l'on peut, sans se trom- 
per, affirmer que le premier pas est le plus diffi- 
cile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, 
car on pense que la faute étant toujours la 
mêjne, le nombre n'y fait rien. Après la fatale 
soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas 
être encore coupable? Sa faute lui cause de 
vifs remords, ses remords amènent souvent des 
larmes, et cependant il n'y a que Victor qui 
ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, 
de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situa- 
tion, et l'on sait quels moyens un amant em- 
ploie pour cela. 

Cependant Ernestine paie bien cher quelques 
moments de bonheur ; tremblant(;, embarras- 
sée près de son mari, au moindre nuage qui 
obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'i- 
magine qu'il a découvert sa faute; dans les pa- 
roles los plus indifférentes <'llo croll voir des 



30 MADELEINE. 

allusions ù sa conduite, des épigrammes diri- 
gées contre elle; enfin tout l'inquiète, tout 
l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. 
Pauvre femme, elle n'était pas née pour avoir 
des intrigues, elle ne sait ni mentir avec au- 
dace, ni sourire gaîmcnt à l'époux qu'elle 
trompe. Mais elle sait airner avec passion, 
avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son 
mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer. 

Pendant qu'Ernestine, tour-à-tour coupable 
et repentante, cède à son amant en se promet- 
tant sans cesse d'être plus sage, une autre per- 
sonne éprouve aussi toutes les peines que 
cause l'amour, mais sans connaître aucun de 
ses plaisirs. 

Madeleine devient chaque jour plus mélan- 
colique; son visage change ainsi que son hu- 
meur; ses yeux ont perdu de leur vivacité, ses 
lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche 
l)lus à se cacher A elle-même la cause de son 
mal ; elle aime, et c'est de toute la force de son 
àmc, et c'est iwrc cette candeur, cette idolâtrie 
(|ue l'on éprouve à (h"\-hnit ans pour l'homme 
(pii le prciiii'T hiil hiitlrc notre comu*. (iC senti- 
nicMl <|ui lail maintenant sa peine, pendant 



MADELEINE. 34' 

quelque temps la jeune fille s'est flattée qu'il 
était partagé et que Victor ne la voyait pas 
avec indifférence; on s'abuse facilement sur ce 
qu'on désire, et ce n'est qu'à regret que l'on 
renonce à de douces illusions. 

Depuis quelque temps, Madeleine a reconnu 
son erreur; elle s'aperçoit que Victor ne la 
cherche jamais; que, s'il est avec elle, il lui ré- 
pond à peine; qu'il est distrait, préoccupé, 
qu'il la quitte aussitôt qu'il aperçoit madame 
de Noirmont, enfin qu'il ne paraît s'apercevoir 
ni de sa mélancolie, ni du changement de ses 
traits. 

« Oh! non, il ne pense pas à moi, » se dit 
tristement la jeune fille en se promenant seule 
dans les plus sombres allées du jardin; c il n'y 
» a jamais pensé que comme à quelqu'un dont 
aie malheur intéresse .. Je n'ai rien pour plai- 
»re... je suis laide, je n'ai ni esprit ni talents... 
» il ne pouvait pas m'aimer. .. Jacques dit en- 
tcore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais 
«bien... mais il me semble que ce n'c^t pas 
»cela qui doit faire aimer les gens. l)evais-je 
«désirer qu'il m'aimàl?... qu'en serait-il r(''- 
»?ullé?... i'\[\\ ('té un malheur aussi... et 



32 MADELEINE. 

«pourtant cela m'aurait rendue bien hcu- 
• reuse... Je l'aimerai toujours, moi I je puis 
» bien disposer de mon cœur... M. Victor ne 
«saura jamais que c'est lui qui en est le maî- 
»tre, mais si du moins il pouvait rester ici, si je 
«pouvais le voir toujours!... Alil je me trou- 
«verais encore lieureuse!... » 

En s'apercevanl que Victor ne pense plus à 
elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une 
autre; elle voit bien que M. Dahner se plaît 
avec madame de Noirmont, qu'il la cberche 
sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moin- 
dre soupçon sur le sentiment qui les unit, car 
la jeune fille a la plus baute idée de la vertu 
d'Erncstine, et d'ailleurs il ne lui semble pas 
possible qu'une femme mariée puisse aimer 
un autre bomme que son époux : pauvre Ma- 
deleine l 

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme 
d'un air soucieux et mécontent ; il lui fait si- 
gne de le suivre dans le jardin, en lui disant : 
« Nous pourrons y causera notre aise... et j'ai 
» à vous parler. » 

Ernestinesuit son époux en tremblant, une 
sueur froide découle de son front ; elle est per- 



MADRLETNR. 33 

snadcc que son mari ii déc-ouvcrt sa coiiduilc, 
clli.' se voit déjà perdue, déslionoréo, et c'est 
sans lever les veux qu'elle attend qu'il s'expli- 
que. 

Je \iejis de reeevoir des lettres de Paris, » 
dit M. de Noirmont. « — Kh bien! monsieur?.. 
* — VAi bien ! ees lettres ne nie font pas plai- 
»sir .. j'y apprends des cboses qui rn'inquiè- 
» lent. — Oui vous... inquiètent?... — Oui, 
«relativement à votre frère. » 

Ernesline respire plus librement, et elle ré- 
pond d'un*' voix plus assiu-ée : « Ali !... c'est de 
«mon frère qu'il s'agit... — Sans doute... de 
»qui voulez-Vous que ce soit? — Alil... c'est 
«que... je ne jiensais pas d'abord. .^ Eh bien l 
» qu'avez-vous donc appris qui le concerne? — 
»l)'a!)ord, voilà une lettre d'Armand où il me 
• demande de l'argent; il n'a plus rien de ce 
«qu'on lui avait prêté; il veut absolument que 
«je me décide jiour redite propiiété... ou il la 
M vendra à d'autres, peu lui importe d'y per- 
»dfe!.. Ce jeune homme-là ne calcule rien !.. 
a Je voulais lui garder cette propriété jiour qu'il 
» en tirât un melllcui' ])aili... mais non, il lui 
«faut de l'argent, il lui eu faut à tel prix que 
II. .'j 



34 yA!>i li;i.\j:. 

1) ce soîl !... Cette autre leiïre est d'un ami de 
«Paris. Je l'avais prié de s'informer de la con- 
»duite de votre frère; ce qu'il me dit confirme 
» mes craintes. M. Armand fait le marquis, le 
«grand seigneur... il joue, il entretient des 
» femmes galantes... Enfin il se conduit comme 
» un feu ou comme un homme qui veut se 
«ruiner... 

» — Mon pauvre frère!., hélas!... pourquoi 
» n'est-il pas resté avec nous ! — On me dit que 
«son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est 
» de toutes ses orgies, de toutes ses folies... Je 
»vous avoue que je commence à revenir beau- 
» COU]) sur la bonne opinion que j'avais de 
»M. de Sahît-Elme. — Moi, monsieur, vous sa- 
»vez, que je n'ai jamais été éblouie par le ton 
«brillant, par les manières tranchantes de cet 

• homme... Lef^ grands parleurs ne m'inspi- 
»rent pas de confiance ; je vous l'ai dit.— Oui, 
i. c'est vrai... mais ce M. Saint-Elme connais- 
»sail toul... savait loul... il devrait avoir de 

• l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il ap- 
«pelle son cher Armand manger sa fortune 
«avec des fripons et des câlins. — Ah! si mon 
nfirir n'a\a!t jamais eu ])otir amis que des 



MADELEINE. S5 

»gens comme... — Comme MM. Dalmer et 
»Dufour... Oui, ceux-ci sont sages, rangés. .. à 
»la bonne heure, voilà des hommes qui ne 
«songent pas à se ruiner... J'avoue même qu'ils 
«ont plus de vertu que moi... il en faut pour 
» faire le loto de madame Bonnifoux. Mais re- 
» venons ii votre frère. Puisqu'il le veut absolu- 
»ment. eh bien! je prendrai cette propriété... 
s Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à- 
» compte dessus... Je pense qu'il voudra bien 

• me donner quelques sema* nés pour le reste. 
«Mais écrivez-lui de votre côté, Ernesline; vous 
«êtes sa sœur, son aînée; il n<' prendra peut- 
Ȑlre pas vos conseils aussi mal que les miens. 
» — Ali ! je crains bien que mon frère ne fasse 

• aucun cas de mes avis!... — Il faut essayer 
«pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut 
«encore être sourd aux remontrances dictées 
«par l'amitié. Ecrivez-lui pendant que je vais 
» aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont 
»j'ai besoin. Je serai bientôt de retour. » 

M. de Nolrmont embrasse"sa femme, et part 
pour la pctile \ilic de Sissonne, qui n'est qu'à 
trois quarts de lieue de Bréville. Restée seidc 
dans Ifs jardins. l'a*ne'.line y s<tnge à la terr. ur 



(luVlIc a ressentie, aux craintes que lui ont 
lait concevoir les premiers mots de son mari. 

« Voilà donc quel sera désormais mon sort!» 
se dit-elle. « Je ne serai jnmais entièrement 
«heureuse... jamais la paix avec moi-même... 
» et devant les autres, toujours craindre... rou- 
»gir... trembler. • 

Ernestine est plongée dans ses pensée lorsque 
Victor vient la rejoindre, et lui demande le su- 
jet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de 
se passer et la frayeur dont elle a été atteinte. 

« Depuis quejesuis coupable, je ne vis plus,» 
dit Ernestine ; «chaque instant de lajournécamè- 
» ne un nouveau suppplice. .. — Est-ce que votre 
»mari est jaloux? .. — Quelquefois il lui prend 
» des accès de jalousie... Ah! s'il découvrait ma 
w faute, il serait furieux!... furieux surtout d'a- 
» voir été trompé... car je ne le crois pas bien 
«amoureux de moi... mais sa vanité!... — 
>» Éloignez c(\s idées qui n'ont pas le sens com- 
Binun... — Je ne juiis!... j'ai la tête boulever- 
»sée... — Vons ne m'aime/ donc plus? — Ah! 
» il ne me manquerait «pic de vous entendre 
• dire cela... C'est cet amour ([ui me désole... 
i Mou Dieu! pourquoi m'avcz-voiis fait con- 



MADKLKIMî. 37 

• naître ce sciilimeiit que sans vous j'aurais 
»toujours ignoré!... — Yous êtes donc bien 
«fâchée de in'aimer?. . . — JNon , mais je suis 
» fâchée d'être coupable... Je voudrais pouvoir 
» avouer que je vous aime, je voudrais le dire à 
«tout le monde, au lieu d'être obligée de le 
«cacher. — Chère Ernestine ce qu'on cache a, 
» dit-on plus de charmes... Si nous pouvions 

• nous aimer sans danger, nous nous aimerions 

• peut-être moins. — Ah! je ne le crois pas. Et 
«trouvez-vous encore du charme à n'oser se 
«regarder devant le monde, de peur qu'on ne 
«lise notre secret sur notre phj^sionomie?... 
«car je ne sais pas bien feindre... Je ne puis 
«vous voir avec indifférence. Quand vos yeux 
«s'attachent sur les miens, il me semble que 
» mon àme va passer dans la vôtre... Est-ce que 
«l'on peut dissimuler cela?. .. » 

Victor s'efforce de calmer celh; qu'il aime, il 
la serre dans ses bras, il éleinl sa ^()ix par ses 
baisers. «0 mon Dieu!» dit Ernestine, uj)()ur- 
»quoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me 
«rende criminelle?... Que je m'en veux d'être 
» si faible!... » 

En ce moment un léger bruit se lit entendre 



38 MADELEINE. 

derrière les charmilles voisines. Eniestine re- 
pousse Victor en lui disant : 

« Avez-Yous entendu? — Oui... mais je crois 
«que c'est tout simplement le vent qui a remué 
» les feiiilks... — 01i!'jîf>n , il m'a semblé cn- 
» tendre des pas... — Vous vous êtes trompée... 
»vous voyez bien qu'il n'y a personne... — 
»jN 'importe'.... je ne veux pas rester da\an- 
»tagc ici... Je meurs d'eiïroi... Laissez-moi, 
Il mon ami... — Encore un moment! — Non , 
»je vais écrire à mon frère... Oh! je vous en 
oprie, ne me retenez plus... Tenez, voyez 
» comme je tremble! Laissez-moi rentrer seule! 
)» Vous reviendrez après...» 

La jeune femme résiste aux instances 'de 
Victor, elle s'échappe et regagne vivement la 
maison, où Victor retourne aussi, mais par un 
autre chemin. 

Le bruit qu'Ernesline avait entendu n'a- 
vait pas été causé par le vent. Le hasard avait 
amené Madeleine derrière le bosquet où étaient 
alors Victor et madame de Noirmont. Deux 
\oix bien connues avaient frappé l'oreille de la 
jeune iHle. Elle ne voulait j)as écouter; mais 
un sciitimcnl impérieux un ait cloué ses pas 



MADiiLLl.Mi. 



50 



à cette |)l:icc d'où elle pouvait eulcndrc et 
même a})ercevoir ceux qui élaieiit sous le ber- 
ceau. A cliaque mot qui parvenait à son oreille, 
la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses 
genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait 
alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute 
sur leur liaison , et Madeleine vient de con- 
naître des tourments qu'elle ne soupçonnait pas 
pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien 
vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne 
pensait pas qu'il en aimât une autre. En le 
vo3'^ant presser Ernestine dans ses bras, elle 
éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle 
s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un 
^oile couvre ses yeux ; elle ne voit plus, mais 
elle écoute encore. .. En cet instant, le bruit d'un 
baiser arrive jusqu'au fond de son cœur. C'est 
alors qu'incapable de résister ])lus longtemps 
au supplice qu'elle endure , elle s'éloigne pré- 
cipitammoit, au risque; df «o tralu'r par le bruit 

de ses pas. 

Madeleine a traversé le jardin coin nie quel- 
qu'un qui serait jioursuivi. Elle a ouvert une 
petite porte qui donne sur la campagne; elle 
sort, puic (lie )iiar<li('.. . m;u<h'' tuuji>ur<^. ^iMI'^ 



ho MMiLLEl^K. 

rciiarder ()!i clic \a, retenant avec ])eine ses 
sanglots, insfiii'à vc qu'cnCin, se sentant dc- 
faillii", et ne pouvant plus retenir ses larmes, 
elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle 
s'appuie pour j)!: iirer. 

' Le temps s'ér-ouh-, la jeune Aile est loujours 
là. Elle j)leure, rar cela soulaj^e un peu son 
âme. et [îourlant sa bouciie ne laisse échapper 
aucune })h!inte ; elle n'accuse personne; elle 
j)leure sur elle-même , parce (pi 'elle se SL'nt 
bien malneureuse , et «pi'à (li\-liuit ans on n'a 
j)as encore de force contre les peines du cœur. 

Le jour commence à tomber. Madeleine est 
restée contre l'arbre au pied duquel elle s'<'St 
assise. Ses larmes ont cessé de couler... car 
tout cesse à la lo!igue;mais de j;ros soupirs les 
ont rem[)l;icées. 

Liie voix lait entendre dans reloii;n(nient 
le chant faNori des laboureurs dr. la Picardie. 
J.a\oi\ s'approche : iMadideincî jîc bouL;e i)as. 
D'autres sons viix-eiit encore ju.-;([n'à son ecrur. 

Ces! Jaccpies ([iii revient de l'aire sa jouniée, 
il s'approche; il est eonlre la jeune fille; elle 
ne le \oit pas. mais enî'ni la ■t<;i\ l'orte du J^iy- 
san la lire de sa rè\erie. 



MADELEINE. ftl 

B Eli bien! Madeleine, que l'aites-vous donc 
.là?... 

« — Ali 1... c'est vous, Jacques... je ne vous 
wvov^ais pas .. — Mais je vous ai bien vue, moi, 
«quoique vous lussiez cacliée par des arbres... 
«C'est qu'en passant près de cet endroit j'y 

• regarde toujours... j'y ai jadis découvert bien 
» des choses, et je veux voir si j'en verrai cn- 
»core... » 

Madeleine regarde alors où elle se trouve, et 
elle s'aperçoit que c'est sous le vieux chêne oii 
se rendait sa mèie, qu'elle vient de pleurer si 
longtemps. 

« mon Dieu ! j'étais sous cet arbre... à la 
» place où venait ma mère. . — Comment, Ma- 
»deleine,et vous ne le saviez pas?... Je croyais, 
«moi, que vous étie/, venue exprès en cet en- 
»droil... pour jienser à e]l(\.. Mais qu'avez- 
» vous , mon enfant?... vos yeux sont rouges... 
» vous avez pleuré... vous av<'Z des chagrins... 
)» Conlez-nioi nos peines... songez que je suis 
» voire premier, \otre uKMlleur ami... Allons, 

• allons, .Madeli'iiie , diles-n:ioi pourquoi vous 
» pleuriez. « 

Lu jeune lille se jette dans les bras du paysan ; 



4d MADELEl.NK. 

elle pose sa tele contre la poitrine de Jacques, 
et retrouve encore des larmes en s'appuyant 
sur le sein de son vieil ami ; puis elle murmure 
à demi-voix : 

«Oui. Jacques, j'ai bien du chagrin!... — 
»Et (|ui donc vous en a l'ail?... — Personne, 
t Jacques... c'est moi seule... parce que... — 

• Eh bien! .. achevez donc, mon enl'ant! — 
» — Ah! mon ami... vous aviez bien raison, 
«l'autre jour, quand vous me disiez qu'il ne 
» fallait pas tant parler de M. Dalmer... ni tou- 
» jours m'occuper de lui. . . Je ne croyais pas alors 
«que cela me causerait tant de peine... Je ne 
«savais jias que cela deviendrait de l'amour... 

» — De l'amour!... et c'est cela qui vous 
» fait pleurer... Pauvre petite !... J'en étais sur; 
»je vous l'avais prédit... Et c'est sous ce chêne 
«qu'elle vient verser des larmes... comme sa 
»mère!... Ce vieil arbre est donc destiné à re- 
«cevoir tous leurs soupirs... Allons, Madeleine, 

• soyez franche avec moi : ce M. \ictor vous a 

• fait les doux yeux .. ^ous a dit qu'il vous ai- 

• merait toute la vie?... 

» — Oh! non, Jacques. .. non, il ne m'a rien 

• dit de tout cela... Au conliairr, il ne pense 



MADIiLliliNK. liS 

«pas à moi... ne me parle presque pus, ne me 
«regarde plus... et c'est pour cela que j'ai tant 
» de cliap;rin... 

» — Quoi! Madeleine, vous êtes laeliée que 
M ce jeune homme ne vous ait pas trompée?... 
» qu'il soit honnête, enfin?... 

» — Mon Dieu, oui; je crois que j'en suis fà- 
»chée... Ah! j'aurais été si heureuse s'il m'a- 
» vait trompée... » 

Madeleine dit ces mots avec tant de naïveté, 
que Jacques ne se sent pas la force de la gron- 
der; il se contente de hausser les épaules en s'é- 
criant :« Hum !... les femmes!... ellessontdonc 
» toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour 
» en tête... elles ne voient plus les dangers aux- 
» quels elles s'exposent; ehes les hravent, les 

• affrontent... Je crois qu'elles passeraient dans 
» le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! 
«Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchis- 
»sez... et vous rougirez de votre folie... 

» — J'ai rélléchi, Jacques ; je sens bien que 
«j'ai tort... que je ne dois pas conserver d'a- 
» mour pour quelqu'un qui... qui ne peut pas 
»m'aimer. Aussi mon parti est pris : je veux 

• quitter Bréville... quitter madame de Noir- 



WX MADELEINE. 

• mont... afin de ne plus voir M. Victor... Je 
«retournerai près de vous. Jacques, dans votre 
«chaumière; je travaillerai... j'aurai bien soin 
» de votre vieille tante, et je ne me plaindrai 
«plus de mon sort... Ah! je vous en prie, 
«Jacques, cmmenex-moi avec vous... » 

Madeleine s'est presque mise aux genoux du 
paysan; celui-ci lu relève, puis la regarde quel- 
ques instants avec sévérité. 

« Madeleine, m'avcz-vous bien dit la vérité? 
» ce M. Victor ne vous a-t-il jamais parlé d'a- 
» mour? 

» — Non, jamais. — Et depuis que vous êtes 
«retournée avec les compagnons de votre en- 
» fancc, est-ce que vous ave/, eu à vous plaindre 

• d'eux? — Non.... mon ami. — Madame de 

• Noirmont n'est-elle plus la même avec vous... 
«ne vous Icmoignc-t-elle plus autimt d'amitié? 

» — Pardonnez-moi elle n'a pas changé 

»a\ec moi. — Ainsi vos anciens amis vous ont 

«retrouvée, accueillie avec joie madame de 

«Noirmont nous traite comme sa sœur. >ous 
«me l'ave/, cent l'ois répété , et, pour prix de 
»ret accueil, de cette amitié, vous voulez la 
«quitter, l'uir celle maison où fut élevée votre 



MADELRTNE. 45 

«enfance... Parce qu'un loi amour voustourne 
»la têtel... pour un seutiment déraisonna])le , 
»vous devenez inj^^ate envers vos amis, vos 
» bienfaiteurs ! Ali 1 morgue, ça n'est pas bien , 

«Madeleine ce n'est pas ainsi que vous tien- 

» drez compte à feue madame lu marquise de 
«l'amour qu'elle vous portait!.. Ma chaumière 
«vous sera toujours ouverte, vous le savez; 
«mais j'aimerais mieux vous y recevoir mallieu- 
«reuse que coupable d'ingratitude. 

Madeleine a écouté Jacques attentivement ; 
elle paraît frippée de ses remontrances. Le cou- 
rage semble renaître sur ses traits abattus; elle 
essuie ses yeux, relève son front, et tend la 
main au laboureur, en lui disant d'une voix 
plus ferme : 

a Vous avez raison, mon ami, j'avais tort... 
VI bien tort, je quittais les enfants de ma bion- 

» faitrice car madame de Noirmont et Ar- 

» mand étaient comme ses enfants; alil ce n'est 
«pas ainsi que je dois reconnaître ce que ma- 
» dame de Bréville a fait pour moi. J'étais une 

«folle, une insensée Pardonnez-moi, Jac- 

» ques, je vous promets d'être sage à l'avenir... 
«Je vais retourner auprès de madame deiNoir- 



ifttS MADELEINE. 

ï mont, et désormais, je vous le jure, ma vie 
» ne sera plus employée qu'à reeonnaître ce 
» qu'on a fait pour moi. 

» — Ah! je retrouve ma petite Madeleine ! je 
ssais bien que vousavez un bon cœur!... em- 
ïbrasstz-moi, mon enfant, et croyez-en Jac- 
>ques, vos chagrins d'aujourd'hui se passeront, 
«D'ailleurs, ce monsieur Victor ne restera pas 

• toujours à Bréville,je l'espère, mais vous 

nvous devcï y rester.... vous y f^tes plus à vo- 
> tre place qu'ailleurs. » 

Jacques prend le bras de la jeune fille, et la 
reconduit jusqu'à la porte de la maison qu'elle 
voulait fuir; là, il la quitte en lui répétant en- 
core : Du courage! » 

Et Madeleine s'efforce de sourire en lui ré- 
pondant : i< J'en aurai. » 



CHAPITRE XV. 



rX APRfeS-DlNER. 



M. de Noirmont était depuis longtemps de 
retour do Sissoiine, et les Montrésor, ainsi que 
les Pomard, se trouvaient à Brévillo. La société 
était réunie dans !<; salon: mais Ernestine était 
inquiète de Madeleine, qui avait disparu de- 
puis le matin et que l'on avait en vain clierché(; 
dans la maison et dans le jardin. Victor et I)u- 
four se préparaient à sortir pour s'informer de 



h^ MADELEINli. 

la jeune Aile dans les environs lorsqu'elle parut 
enfin à l'entrée diisalon. 

« Ah! la voilà ! » s'écrie Ernestine en courant 
à Madeleine, qui restait à la porte de l'apparte- 
trnient. « Venez, venez, que je vous L^ronde, 
«mademoiselle! .. En vérité, ce n'est pas bien 
» de nous mettre ainsi dans l'inquiétude!., j'é- 
»tais fort inquiète de toi, Madeleine. 

« — Ma foi, nous allions partir pour vous 
» clierclier par monts et par vaux , » dit Dufour. 

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle 
la fait entrer dans le salon etasseoirprès d'elle. 
La main de la jeune fille tremble dans celle de 
son amie. 

« Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles , 
» que tu as froid? » dit madame de Noirmont. 
« Est-ce que tu es malade?... — Non, ma- 
»dame. 

» — 11 serait difficile d'avoir froid aujour- 
»d'liui;'>dit Chéri; « le thcrnionièlre a été à 
» vingt-deux degrés. 

« — Alors. pour([i]oi donc lrcmbl<'-t-clle? » 
dit mademoiselle (ilara à son IVcrc. « — C'est 
»cc([ucje pcns.'iis. pourquoi tnuTible-l-clle? » 



MADELEINE. ÛO 

répond M. Pomard en se mettant à fixer le 
bout de son soulier. 

» — Enfin, mademoiselle, «dit M. de Noir- 
mont d'un ton sévère, ♦ d'où venez-vous donc? 
» et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma 
«femme vous cherche partout! 

» — Monsieur... je suis allée me promener,» 
répond Madeleine en baissant les yeux. 

« — Vous promener... depuis ce matin, et 
vous n'avez pas pensé à rentrer pour dîner! 

» — Je n'avais pas faim, monsieur. 

» — Ça me paraît un peu louche, " dit Du- 
»four à mademoiselle Clara. « Elle n'a pas eu 
» faim, ce n'est pas naturel. 

» — C'est ce queje pensais, » murmure mon- 
sieur Pomard. 

— Il est certain, » dit madame Montrésor, 
«que la conduite de cette jeune personne me 
«paraît au moins singulière, n'e«t-ce pas Chéri? 
» — Quoi? — Que la conduite de cette jeune 
«fille est singulière. — Oh! oui. — Oh! oui!., 
«quoi?... hein?... Quelle jolie manière de 
»me répondre que vous avez contractée mainte- 
»nant... je ne sais pas qui vous voyez pour 
«prendre de telles habitudes! vous chang(>z 
H. 4 



Sd MADELEINE. 

» beaucoup, Chéri, et ce n'est pas à votre a^an- 
» tage! » 

Pendant que Sophie gronde son mari, ma- 
dame de Noirmont serre avec amitié la main 
de Madeleine en lui disant : « tu as donc été 
«promener bien loin... et Tu ne pensais donc 
«pas que ton absence m'inquiéterait? C'est 
» mal, cela, Madeleine; tu sais bien que je ne 

• suis plus habituée à être une journée sans te 
«voir... — Ah! vous êtes trop bonne, mada- 
» me. — Non, je t'aime, et voilà tout. 

» — Et de quel côté aviez-vous donc porté 

• vos pas, » répond M. de Noirmont. 

» — Monsieur, j'étais au bout de la plaine, 

• sous le vieux chêne... là-bas... 

û — Si près d'ici! Ce n'est pas là sans doute 

• que vous êtes restée jusqu'à présent. 

» — Pardonnez-moi , monsieur. — Cette 
» place a donc bien du charme pour vous, 

• pour que vous y passiez une journée entière. 
» — Cet endroit doit me plaire... C'est là, m'a- 
»t-(»n dit, que ma mère allait au«si se reposer. 
» — Votre mère!... je croyais que vous n'aviez 
•jamais connu vos parents... 

s — Aurais-lu enfin découvert quelque chose 



MADELEIM?. 51 

«sur ta famille!... » s'écrie madame de Noir- 
mont en regardant l'orpheline avec intérêt. « — 
«Non, madame... Vous savez, ijien que je fus 
«recueillie par madame la marquise dans un 
» âge trop tendre pour avoir pu conserver d'au- 
»tre souvenir.... mais c'est Jacques qui m'a 
«parlé de ma mère. 

» — Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? »dit 
M. de Noirmont. « — Un brave homme , un 
» laboureur qui demeure à Gizy, » répond Er- 
nestine ; « il travaillait au jardin du temps de 
» ma belle-mère. 

» — Nous le connaissons, « dit Dufour, «c'est 
»lui qui nous a servi de guide lors de notre ar- 
» rivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et 
qui a une figure très-caractérisée... J'ai tou- 
•jours l'intention de le peindre avec sa blouse 
»et sa grande faux. 

» — Ah! je sais qui vous voulez dire! » s'écrie 
madame Montrésor , « c'est un journalier... 
»Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui 
« avais offert de tailler mes pêchers et ma vigne, 
«c'eût été l'affaire d'une j)etile journée, et je 
» lui proposai?» qniny.o sotis poiu' celn. c'ehiit foil 



5Î MADELET>TE. 

«raisonnable... il m'a refusée très-malhonnê- 
«tcment. 

» — Oui, » dit Chéri en souriant, o il a ap- 
»pelé Sophie verreuse!... — C'est bon , Chéri , 

• taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et 
V d'ailleurs il me semble que vous auriez dû ap- 
» prendre à ce rustre à ne me point manquer 
»de respect... — Ah! c'est cela... Ne fallait-il 

»pas se disputer, se battre avec ce paysan 

«pour un mot... Ces gens là vous disent cela 
»par habitude... et s'il me fallait prendre fait 
» et cause toutes les fois que vous vous querel- 
»lez, on me verrait toujours un bâton à la 
«main. — C'est le devoir d'un mari de se bat- 
«tre pour sa femme, — Mais ce n'est pas le 
» devoir d'une femme de faire battre son mari 
«tous les jours. 

» — Ce Jacques a donc connu votre mère?» 
reprend M. de Noirmont au bout de quelques 
instants ; « alors il peut vous apprendre à qui 
» NOUS devez le jour. 

„ — Je l'en ai snpplié, monsieur; mais Jac- 

• ques m'a répondu qu'il ne savait rien ; que 
«d'ailleurs il ne voulait rien inr diie de plus, 



MÀDEL£L\£. Od 

• parce qu'il valait mieux pour moi que j'igno- 
» rasse le nom de m a mère. 

» — C'est singulier! » dit Dufour. 
» — Mais non, cela se comprend, » dit tout 
bas madame Montrésor ; « cette petite est un 

• enfant qu'on atu-a fait à quelque paysanne, 
a qui l'a ensuite abandonnée ; et qui sait si ce 

• Jacques lui-même n'est pas son père?... — 
»Ma foi... au fait... — En la regardant bien, je 
«trouve qu'elle lui ressemble, » dit Chéri. — 
y Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à 
«madame de Bréville, qui a eu la bonté de s'en 
«charger... cela me paraît tort clair. Malheu- 

• reusement, je n'habite ce pays que depuis 

• douze ans, sans quoi, je vous réponds que 
«j'aurais su tous les détails de cette histoire, 
» que madame de Noirmont a la bonté de ne 
» pas vouloir deviner. Et vous , monsieur Po- 
» mard , étiez-\ous dans ce pays à cette épo- 
» que ? 

» — A quelle époque , madame ? » dit Po- 
mard en levant les yeu\ d'un air étonné. « — A 

• celle où madame la marquise de Bréville a 
« pris chez elle cette petite iillc. — Quelle pc- 
»lite iille?... 



bll MADELKINE. 

» — Ah ! ah ! ah 1 comme c'est amusant de 
» causer avec mon frère ! » dit mademoiselle 
Clara en riant aux larmes ; o il ne sait jamais 
«ce qu'on lui dit... Quand je lui demande ce 
X qu'il veut pour son dîner, il me répond : Une 
» femme ne doit pas s'occuper de politi- 
»que. » 

Cette conversation a lieu en petit comité en- 
tre les voisins et Dufour. Victor s'est rapproché 
de Madeleine, en disant: « Pauvre jeune fille! 
» c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa 
» mère !» et il veut prendre la main de Made- 
leine ; mais celle-ci la retire brusquement , 
comme si les doigts du jeune homme devaient 
la brûler. M. de Noirmont, qui se promène de 
long en large dans le salon , dit à demi-voix : 
« 11 faudra que je voie ce Jacques... que je le 
» questionne... » 

Les voisins se retirent. Quand Madeleine va 
dire bonsoir à Ernestine, celle-ci l'embrasse. 
Cette caresse fait d'abord une singulière im- 
pression à la jeune lillc : mais bientôt saisis- 
sant une maiiî de madame de JNoirmont, elle 
la couvre de baisers, et s'êluigiie précipitam- 



MADËL£1N£. 55 

ment pour cacher les larmes qui coulent dans 
ses yeux. 

€ Cette petite est bien romanesque bien 

» mélancolique, » dit M. de Noirmont; je n'aime 
»pas cela. 11 me semble qu'à son âge , quand 
won se conduit bien, on devrait être plus gaie, 
» elle doit se trouver fort heureuse ici. 

» — Ah! monsieur, elle se rnppelle qu'elle 
» est orpheline! Aujourd'hui on lui a parlé de 
»sa mère, comment \oulez-vous qu'elle ne soit 
«pas triste! 

» — Aujourd'hui je ne sais pas trop ce quelle 
»a fait , il me paraît fort singulier qu'elle ait 
«passé la journée sous un arbre... et seule... 
»ou avec ce Jacques. Enfm, madame, je désire 
') que vous n'ayez jamais à vous repentir de 
» toutes vos bontés pour cette jeune lille. 

» — 11 est certain, » dit Dufour en prenant 
aussi une lumière pour aller se coucher, « que 
» cette jeune personne ne ressemble pas à tout 
«le monde... 11 y a quelque chose de mysté- 

»rieux dans ses manières... Ce soir surtout 

«quand elle a paru à la porte du salon sa 

« [)hysiouomic était singulière — . ses yeux 



50 MADELEINE. 

«avaient une expression... J'aurais voulu la 
r> peindre dans ce moment-là. 

» — Ah ! tu voudrais peindre tout le monde, 
«toi, » dit Victor. « Mais, à propos, monsieur 
»de Noirmont , n'avez-vous pas reçu des nou- 
» velles d'Armand? 

» — Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu sa- 
stisfaisantes... Mon beau-frère se ruine à Paris; 
»il y voit fort mauvaise société... Je crains qu'il 
»nejoue,ceserait bien alarmant! Ah! messieurs, 
»tous les jeunes gens ne vous ressemblent pas! 
«tous ne savent pas se plaire dans une société 
» honnête, se contenter des plaisirs de la cam- 
» pagne. 

» — Oh! moi , j'ai toujours aimé une vie pai- 
» sible, » dit Dufour, « mais Victor, j'avoue que 
«cela m'étonne de le voir si sage... car à Pa- 
»ris... — Tais-toi, Dufour, on n'a pas besoin 
«de tes histoires... Je pense à ce pauvre Ar- 
»mand... il nous avait promis de revenir si 
«promptemcnt... — Il m'a demandé de l'ar- 
»gent, et. pour l'obliger, je me suis décidé à 
• acheter cette propriété. — Ainsi, monsieur, 
«nous sommes maintenant chez vous. « dit 
Victor avec un certain embarras. 



MADELEINE 5.7 

B — Messieurs, j'espère que ce sera une rai- 
» son de plus pour vous engager à y rester , et 
» que vous n'imiterez pas Armand et M. de 
«Saint-Elme , qui n'ont pas voulu nous tenir 
» compagnie. 

» — Mais, voulez donc que nous soyons tout- 
» à-fait vos pensionnaires?... — Le plus long- 
• temps possible... C'est rendre contents des 
» campagnards que de leur rester fidèle... Er- 
nnestine, joins donc tes in*stances aux miennes, 
»et, puisque tu es maintenant maîtresse dans 
«cette maison, c'est à toi de savoiry retenir nos 
» hôtes jusqu'à la un de la saison. » 

Madame de Noirmont feignait alors d'être 
occupée à ranger dans le salon ; cependant elle 
se hàtc de répondre : 

<t J'espère que ces messieurs ne doutent 
»pas... du plaisir que nous aurons à les garder 

»ici et qu'ils ne songent point à nous quit- 

» ter. 

» — D'ailleurs , >> reprend M. de Noirmont 
d'un air malin, « je crois que l'un d'eux a quel- 
» que motif qui le retiendra dans ce pays... Un 
» sentiment secret... de ces choses qu'on ne dit 
«pas... mais qui se devinent. » 



58 MADELEINE. 

Ernestine pâlit et s'appuie contre un meu- 
b{e. Victor tâche de déguiser son trouble en di- 
sant d'un air indifférent : « Comment ! Que 

• voulez-vous dire?... Je ne comprends pas. 

» — Oh! je gage que M. Dufour m'a bien 

• compris. — C'est possible, » dit le peintre en 
riant. « Et puis, je ne m'en cache pas, made- 
«moiselle Pomard ne me déplairait pas, quoi- 
» que elle et son frère ne se connaissent guère 
» en peinture. C'est égal , comme , d'après ce 
» que vous m'avez dit, la fortune serait sufïi- 
» santé, ma foi, je vais voir... je vais me lancer 
»un peu... mais toujours prudemment, car 
»il faut être fort difficile dans le choix d'une 
» femme... 

» — Ah ! vous pensez à mademoiselle Po- 
» inard, monsieur Dufour? » dit Ernesline eu 
souriant. — « Madame, j'y pense, oui, mais je 
«ne me suis pas encore expliqué sérieuse- 
»ment... je veux bien la connaître d'abord... 

• c'est que le mariag.e, c'est bien épineux... 
» Je ne me soucierais pas d'être... vous cnten- 
» dez bien... 

» — Oui, oui. j'entends, » dit M. de Noir- 
monl eu riant. «Eh mon Dieu!... rassurez- 



MA.DELEINE. 59 

• VOUS, tous les maris ne le sont pas. — Vous 
«croyez? — Comment, si je le crois?... — Non, 
«non; je vtux dire vous croyez que mademoi- 
» selle Clara ne sera pas trop coquette... 

» — Mon ami, il est bien tard, et tu dois 
«être fatigué, puisque tu as été à Sissonne. Ces 
«messieurs savent qu'à la campagne on ne se 
» gêne pas. » 

Et madame de Noirmont prend le bras de 
son mari pour l'emmener, mais Dufour le re- 
tient encore. 

« Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous 
«pas que mademoiselle Pomardrit bien facile- 
«ment? — En effet... elle est fort gaie. — 
«Une femme si gaie... hum!... c'est dange- 
«reux. .. 

» — Allons, Dufour, viens-tu te coucher?» 
dit Victor en prenant aussi un flambeau. 

« Ch! mon Dieu, une minute... je te suis... 
)>Oui, les femmes rieuses... cela donne des 
«craintes... Cependant il ne faut pas non plus 
«trop se fier aux femmes sérieuses... aux airs 
«graves... Ah! monsieur, c'est étonnant comme 
«c'est menteur. J'ai coimu une femme qui 
«avait Vair d'une sainte .. et .. 



6Ô MADELEINE. 

» — Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en 
» vais,'» dit Ernestine en quittant le bras de son 
mari. «Je me sens fort mal à la tête... j'ai be- 
"soin de repos. — En effet, tu es bien pâle, 
»ma chère amie. — Oui, je suis vraiment mal 
» à mon aise. — Allons, bonsoir, messieurs. — 
«Bonsoir, madame et monsieur. » 

M. de Noirmont se retire chez lui avec sa 
femme, et Victor suit Dufour jusqu'à la porte 
de sa chambre en lui disant : « Que la peste 
"t'étouffe, toi et ta demoiselle Pomard. Une 
» autre fois, tâche de garder tes sottes ré- 
» flexions, et rappelle-toi qu'il est au moins fort 
» gauche de parler devant un mari. . . de. . . tout 
» ce que tu as dit ce soir. 

» — C'est juste, » dit Dufour, « j'ai eu tort ; 
• mais, que veux-tu? quand on a l'idée de se 
» marier, ces choses-là reviennent malgré soi à 
■ l'esprit... Au reste, je réfléchirai , je ne me 
j) suis pas encore déclaré... Mademoiselle Po- 
amord a vingt-neuf ans, et une sagfsse de 
«vingt-neuf ans.... c'est bien scabreux.-. Qu'en 
» penses-tu ? » 

Victor est déjà rentré chez lui, et ÎDufour, 
qui 8'apen;oit qu'il est seul dans le corridor, se 



MADELEINE. 61 

décide à en faire autant en murmurant : « Il 
«faudra que je cherche un moyen pour con- 
» naître le fond de la pensée de mademoiselle 
nPomard... elle reçoit fort bien mes homma- 
»ges... il me semble même qu'elle les reçoit 
vtrop bien... Cela m'est suspect. » 



CHAPITRE XV[. 



IIV EXPÉDIENT DE DUFOIR. 



Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, 
été reçues de la meilleure grâce par la sœur de 
M. Pomard. Quand on approche de la tren- 
taine et que Ton est encore demoiselle, on ne 
manque jamais de dire dans le monde : « Je ne 
«veux pas me marier; je serais bien fâchée de 
» me marier! «mais qu'il se présente un galant 
qiiiait les aliiiresd'unépouseur, il faut voir alors 
toiil \v m.'inéue, toutes les peinc'^ (jue se don- 



MADELEINE. ti3 

ne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne 
voulaitjamais se marier. 

Du four n'est pas ce qu'on appelle un joli 
garçon, mais sa figure n'est point désagréable; 
il est jeune encore; c'est un artiste, un paysa- 
giste distingué ; et mademoiselle Clara ne cesse 
de répéter qu'elle est folle des artistes, et que 
les peintres ont tous de l'esprit. 

M. Pomard, qui a eu le temps de penser à 
marier sa sœur et qui n'y est point encore par- 
venu, comble le peintre d'avances, de polites- 
ses ; il l'a engagé à venir voir sa petite pro- 
priété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois 
chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours 
quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec 
sa sœur, afin qu'il ait le loisir de faire sa décla- 
ration. 

Mais les peines qu'on se donne pour se faire 
bien venir des gens produisent quelquefois un 
effet contraire :il y a des personnes dont la po- 
litesse nous assomme, dont les compliments 
nous font fuir, dont les petits soins nous impa- 
tientent; nous sommes de bien drôles de créa- 
tures. Pour qu'un nous plaise, il ne faut pas 
(jn'on ail l'air de vouloir, à toute force, être -de 



64 iklADEI.EnSR. 

nos amis ; pour que h société de quelqu'un 
nous soit agréable, il ne faut pas que ce quel-' 
qu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a 
que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient 
jamais importuns, et encore doit-on éviter la 
satiété. 

M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas 
étudié le caractère de Dufour, croient avancer 
les affaires en l'engageant souvent à venir les 
voir, en lui témoignant le désir de se lier plus 
intimement avec lui; mais Dufour, qui se méfie 
de tout le monde, même des personnes qui lui 
plaisent, commence à trouver singulier que le 
frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et 
ses sentiments pour mademoiselle Clara se re- 
froidissent à mesure que les yeux de la demoi- 
selle deviennent plus tendres pour lui. 

M. de Noirmont, qui n'habite que depuis 
peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de mi- 
nutieux détails sur la famille Pomard, il lui a 
appris cependant que mademoiselle Clara de- 
vait avoir quinze cents livres de rente et un 
trousseau superbe, parce que c'est une chose 
que son frère ne manque jamais de dire quand 
il va deux fois dans la même maison. 



MADKTJiTNR. 65 

«Oiiinzo cents livres de rente, vingl-neul" 

• ans, un efiraetère iiiircable et un nez à l'iiii- 
» tique, tout cela me convi<'nl assex, » se dit 
Dufour; « mais je veux savoir si la demoiselle 
»n'a pas déjà eu quelques intrij^ues. J(; ne veux 
«pas être trompé; j'aimerais mieuxqu'elle m'a- 
» vouât franeliement ce qu'il en est, que de 
» croire épouser une vierge, et puis ensuite de 
«découvrir qu'on m'a joué. .. et de voir ricaner 
»les voisins. Comment m'assurer si mademoi- 
)> selle Pomard n'a jamais eu de faiblesse?... 
a C'est fort difficile. Je ne peux pas demander 
D cela à son frère. Avec son originalité et ses 
x distractions, il est très-susceptible... il serait 
» capable de se fik'lier. Le demander à sa 

• sœur... encore moins. .. les femmes n'avouent 
«jamais ces choses-là : ce n'est pas comme 
» nous, avant de nous marier nous ne craignons 
» pas de convenir que nous avons eu des maî- 
»tresscs... Nous sommes très-francs, nous au- 
» très. . . 

» — C'est une triste chose que de rester gar- 
» çon, » dit quelquefois M. Pomard en regardant 
fixement son nouvel ami. « — Oui... cela finit 

• par ennuyer. » répond Dufour; « mnis pour- 

II. 5 



f)6 MAPRrEÏNR 

a quoi donc ne vuii> iniiiic'/.-vons pos,vous^mon 
Tichcr monsieur Pomard? — J'y pense depuis 
» longtejDps. .. mais tant que ma sœur ne sera 

• pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... 
» aussi je serais charmé de la voir s'attacher i\ 
» un galant homme... car je suis certain qu'elle 
» rendça très-heureux le mari qu'elle aura. 

En disant cela, M. Pomard reste en contem- 
plation devant le nez de Dufour; celui-ci, le lui 
laisse regarder longtemps, et répond enfin d'un 
air indifférent : « Je comprends alors pourquoi 
» vous ne vous mariez pas. » 

Quand le peintre cause avec mademoiselle 
Clara, celle-ci va encore plus directement au 
but : « Avcz-vous laisse quelque inclination à 
«Paris? » dit-elle en riant à Dufour. « — l\ou, 

• mademoiselle , aucune. — Oh! c'est bien 
» étonnant ; on assure que les artistes sont si 
«mauvais sujets !.. — On les llatte, mademoi- 
» selle; il y en a de très-raisonnables, et je suis 
B du nombre. — Ce n'est pas cela qui m'aurait 

• empôrhé d'aimer un artiste... au contraire... 
«Je crois que j'aurais été contente d'être la 

• femme d'un homme de talent... d'un jKMnIre 
«distingué,.. C'est gtMitil d'ent(;ndre dire à son 



MADKLEINR. f)? 

» oreille : Voilà la femme de monsieur un tel 

• qui fait de si jolis tableaux ! — Mais, oui, ça 

• peut être fort gentil. » 

• Ces gens-là me mettent au pied du mur,i 
dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La 
méfiance du peintre augmente encore quand il 
s'aperçoit que Pomardle laisse souvent en tête- 
à-tête avec mademoiselle Clara. « Est-ce qu'il 

• veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour 
» me forcer ensuite à l'épouser? » se dit Dufour; 
« mais je ne l'épouserai que si cela me con* 
«vient, et je me tiendrai sur mes gardes. » 

Enfm, un matin qu'il se rendait chez les ha- 
bitants de Gizy, en entrant à l'improviste dans 
le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara 
qui achevait de mettre son corset; il referme 
bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, 
persuadé que c'était un coup monté pour le 
faire succomber à la tentation. 

A la suite de cette visite, Dufour est toute la 
semaine sans remettre le pied chez les Pomard. 
Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut 
dire. 

Pour se distraire dr ses amours. Dufour a 



68 MADFLRTNR. 

commencé le porlrail do madame de Noir- 
mont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à 
se faire peindre, car elle devine que les longues 
séances qu'il faudra donner emploieront une par • 
tie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut 
se trouver seule avec Vicior. M. de Noirmont 
ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas ; 
quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il 
semble observer davantage la conduite de sa 
femme ; peut-être a-t-il remarqué les change- 
ments de son humeur et en cherche-t-il la 
cause. Enfm, les instants où l'on peut se voir 
sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la 
difficulté donne une nouvelle force aux désirs. 
C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent ; c'est 
ce que leurs yeux se disent, à défaut de pou- 
voir se parler autrement. 

Mais M. de Noirmont est bien aise que Du- 
four fasse le portrait de sa femme , il a fallu 
céder, et l'on passe à poser des moments que 
Ton désirerait mieux employer. Aussi le pein- 
tre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, 
et, pour aclie\er de désoler Enestine, M. de 
Noirmont répète souvent à Dufour : « Mette/ i\ 
» \olro ouvrage le temps qn<> vous voudrez; rien 



MADELlilXK. 69 

» ne presse... ma l'eiunie vous doiincm iiuUuit 
» de séances que vous en désirerez... » 

M. Pomard et sa sœur, ne voyant plus u?nir 
Dufour, se décident à se rendre à Brévillc. 
Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au bil- 
lard a\cc Victor; Dufour est seul avec les da- 
rnes; il est très-embarrassé en aperce; a/it ma- 
demoiselle Clara. Ernestin<; est pensive , et de- 
puis plusieurs jours les traits de Madeleine por- 
tent l'emprunte de la plus profonde mélanco- 
lie. 

M. Pomard salue avec sa gra\ité ordinaire 
et se liàte de monter au billard, en répondant 
d'un air secaubonsoirgracieuxde Dufour. Mais 
Mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son 
frère; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâ- 
ché; un mot, un geste, la fait rire. Elle et 
Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout 
le loisir de causer, car Ernestine vient de quit- 
ter le salon et de prendre le bras de Madeleine 
en disant : « J'étouffe ici, allons faire un 
» tour de jardin. » 

Les deux amies se i)romènent longtemps 
sans. parler. Ouand on a beaucoup à penser , 
le silence est sou\<iit un pbisir; il n'v a que 



70 MADKLKl.Ml. 

les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là. 
Mais Madeleine soupire ; Ernestine la regar- 
de et lui dit : « Qu'est-ce donc qui te fait soupi- 

»rcr, Madeleine? — Moi, mon Dieu, rien 

» On peut soupirer quelquefois sans avoir du 

• chagrin. — Pourtant, depuis quelques jours, 
» ticns,depuisque tuaspassé la journée sous ton 
» vieux clione, il me semble que tu n'es plus la 
umêmc; tu es plus triste, tu ne ris jamais... je 
» te trouve changée aussi... Madeleine, si tuas 
» quelques peines, ce serait bien mal de ne pas 
»me les confier. — Non, madame, je vous as- 
» sure que je n'ai rien. - — Pourquoi donc aussi 

• m'appelles-tu madame, à présent? est-ce que 
*je ne suis plus ton amie? — Oh! si, vous êtes 

• mabonne, ma meilleure amie! — Thbicnl 
» ne soui)ire donc plus ainsi.... Qui pourraitte 

• causer du chagrin... à toi.. . Ah! Madeleine, 
n j'espère que tu seras heureuse, plus heureuse 
■ que... » 

Madame de Noirmont n'achève pas sa phra- 
se, elle baisse la tête et semble absorbée; au 
bout d'un moment, faisant un effort pourchas- 
ser ses pensées, elle s'écrit; : « Je ne sais j<' 

• m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances 



» que je donne à M. Diifour depuis plusieurs 
«jours... ahl j'en ai mal aux nerfs... Il e.st cruel- 
»lement lent pour faire un portrait, M. Du- 
• four... Il paraît que ces messieurs passeront 
» toute la soirée au billard... Gommec'est amu- 
»sant! M. de Noirmont abuse de la eoniplai- 
»sance de Ai. Victor! Ah! que je m'impatiente. 
» ce soir!... Tiens, rentrons, Madeleine; je me 

» déplais même dans ce jardin Je ne suis 

»bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui 
» me rend malade. » 

Ernestine et Madeleine retournent au salon. 
Victor descend enfm du billard; il vient s'as- 
seoir près d'elles, mais alors mademoiselle Po- 
mard en fait autant; puis son frère et M. de 
Noirmont descendent. La conversation devient 
générale. Madeleine seule a la liberté de ne 
rien dire; en ce moment elle est plus heureuse 
qu'ErnestinCj qui est forcée de prendre part à 
la conversation et d'avoir l'air de s'amuser. 

Le soir, Dufuur, qui est redevenu amoureux 
de mademoiselle Clara, la ramené avec son 
frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le pein- 
tre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la 
demoiselle, p'udant qiic le frère fixait les éloi- 



72 



MADlîLKI.NJi. 



les. Le porliait qu'il a entrepris a naturelle- 
ineiit expliqué j^nirquoi on ne l'a pas vu de la 
semaine; mais il ne s'éloigne des P<)mard([u'a- 
près leur a\oir promis d'aller bientôt les visi- 
ter. 

Va\ reniranl elu/elle, iiiademoiselleClara s'é- 
erie en sautillant : c il m'a l>aisë la main : et eer- 
» taincment. mon IVèie, si vonsn'avicz pasétélà, 
»iî aurait été plus loin. — Ku ee eas,»ditM. Po- 
mard,« demain j'éerirai à uutn tailleur de Laon 
;opour qu'il me fasse im habit neuf que je veux 
» avoir le jour de ton mariai;*'. » 

Le lendemain, après avoir donné à Ernes- 
tinc une séanee plus eoiulc qu'à l'ordinaire, ee 
dont son modèle est loin de se plaindre, Du- 
l'our (lirii;o ses ])as vers le >illai;e de i'thy . en 
se (lisant toui le loni: du eliemin : « Oui, j'é- 
n pous(M'ai mademoiselle Clara — jNon, au l'ail, 

• je erois que je ferai mieux dv. ne pas pousser 
)) plus loin mes galanteries. Nous allons voir, 
•-au reste, rommeni (lie me répondra ee ma- 
»lin... mais f[ui est-ee qui m'assure qu'elle ne 
.) mentira pas? le erois que j'aurais tort 

• de me marier..... pourtant eetle IVmme-là me 
«convient. • 



MADELLlMi. 73 

C'est dans celle incerlituck- que Duloiir arri- 
ve devant la demeure des Pomard, et il entre 
sans savoir encore ce qu'il veut iairc. 

« ^Monsieur et madernoisellc sont sortis. » 
dit Gerlnidc; « ils sont allés voir niadanic Bou- 

«nifoux, qui a été indisposée celle niiil 

«mais ils vont revenir bientôt. — Je vais les 
«attendre, » dit Dulour, « je me promènerai 
• dans le jardin..,.. Faites vos alïaires, Gerlru- 
»de, ne vous occupez pas de moi d 

J>.a domestique retourne laver son linge à un 
petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque 
temps dans le jardin, puis il entre dans la mai- 
son pour se reposer. Au rez-de-cliaussée est 
une salle à manger, donnant d'un côté sur un 
salon, de l'aulre sur la chambre de mademoi- 
selle Clara. Celle dernière pièce est ouverte. 
Dufour ])asse la lèle, puis avance un pied, et, 
enlin se permet d'enlrer dans l'aiile mysté- 
rieux. Il considère les chaises, le lavabo et le 
lit placé au tond de l'alcôve, en se disant: oAh! 
» si tout cela pousail parler... j'apprendrais peul- 
» être bien des choses!... C'est étonnant, com- 
)>me la cliaml)re d'une demoiselle me donne 
»des idées polissonnes !... et une demoiselle de 



74 MADELlil.NK. 

» vingt-neufans... peut-être trente lacine... qui 

» a l'humeur si facétieuse Dois-je l'épouser? 

»Que c'est béte d'être indécis comme cela !.... 
bOIi! parbleu je ne le serais plus, si je savais 

»au juste à quoi m'en tenir et ce que Clara 

• pense de moi.... Ils ne reviennent pas la 

» bonne est sortie, à ce qu'il paraît j'ai en- 

» vie de m'en aller aussi. » 

Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit 
de Dufour. 11 pense qu'en se cachant dans la 
chambre de mademoiselle Pomard, il ne pour- 
ra pas manquer d'entendre ce qu'elle dira de 
lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'en- 
chante. Comme mademoiselle Clara ne res- 
te pas continuellement dans sa chambre , 
il croit qu'il lui sera facile de s'évader ; sii'on 
ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui 
qui donne sur le jardin. On ne se doutera de 
rien; car la bonne peut le croire parti, et on se- 
ra loin de penser qu'il s'est caché dans la 
maison. 

Pendant (jue l'artiste caresse son idée, il «mi- 
tend j)arler, marcher dans la cour, et recon- 
naît la voix du frère et celle de la sœur. Aussi- 
tôt, es sans réfléchir daNaiilage.Dufoursc fourre 



HADKLEhNK. 75 

SOUS le lit de mademoiselle Clara, en ayant soin 
de se mettre le plus près possible du mur. 

M. Pomard parcourt lejardin en appelant Du- 
four; Clara entre dans la salle à manger, re- 
garde dans le salon en appelant aussi le pein- 
tre, qui se garde bien de répondre : enfin on 
fait venir la domestique. 

« — Gertrude, vous avez dit que M. Dufour 
«était ici? — Dam', oui, mamzelle, il est venu; 

• mais il se sera apparemment ennuyé d'atten- 
»dre, et il sera parti. — Il fallait venir me 
>» chercher chez madame Bonnifoux. — Ce mon- 
» sieur n'a pas voulu qu'on vous dérange ; il a 
» dit: Allez à votre ouvrage, j'ai le temps. 

« — Était-il en noir? «demande M. Pomard 
à sa servantes — Dam', monsieur! je nesaispas 

• s'il était en noir... il avait une redingote bleue 
» comme d'habitude. Mais sans doute qu'il va 
«revenir. » 

La domestique retourne à son ouvrage. Ma-» 
demoiselle Clara entre dans sa chambre. Du- 
four éprouve un léger frisson, surtout en en- 
tendant les pas du frère, qui a suivi sa sœur, 
et se jette sur un siège tout contre le lit. Dans 
ce moment, l'artiste commence à se P'pcntir 



7G MADELEINE. 

de s'être fourré là ; il entrevoit mille désagré- 
ments qui pourraient être la suite de sa petite 
espièglerie; mais il n'y a plus moyen de recu- 
ler. Il se pelotone le plus au fond qu'il lui est 
possible, et fait en sorte de respirer aussi légè- 
rement qu'un oiseau. 

« — C'est bien désagréable que M. Diifour ne 
» nous ait pas trouvés : » dit mademoiselle Clara 
en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la 
fenêtre. « Mais pourquoi demandiez-vous s'il 
«était en noir, mon frère? — Parce que je 
«pense, ma sœur, qile, pour faire une demande 
» en mariage, il est convenable d'être un peu 
«en tenue; et, d'après ce que vous m'avez dit 
»qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, 
»jc ne suppose pas qu'il tarde à s'expliquer... 
» — Ah! mon frère, parce qu'on baise la main 
» d'une demoiselle... <;a n'est pas encore une 
«preuve... Si je m'étais nuuiée toutes les fois 
«qu'on m'a baisé la main... et let» joues... et 
«pincé les bras et les genoux... Ah I mouDieu! 
»en auiai-je eu, des maris !... 

» Ça ne commence pas mal, » se dit Dufour. 
«.le crois que j'ai <'u raison de me mettre sous 
..le lit. 



MADELEINE. 77 

» — Ma sœur, c'est justement parce que vous 
» avez été trop souvent faible et inconséquente 
»que maintenant je veux que cela linissso... 
«Jadis, lorsque j'étais inspecteur à cheval, et 
» qu'il me fallaitcontinuellementêtre en roule... 
» je ne pouvais pas surveiller votre innocence... 
«Aujourd'hui, c'est différent! 

» — Mon innocence!... Est-il bête, mon 
» frère !... Ce n'est pas ma faute si je l'ai per- 
» due... ma pauvre innocence ! C'est grâce i\ ce 
«monstre de Bénard, le sous-lieutenant de dra- 
ïgons!... M'a-t-il indignement abusée!... C'est 
» dommage, il était bien gentil, bien aimable... 
»Ah! qu'il était aimable... ce jeune sous-licu- 
» tenant! 

» — Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me met- 
• tre sous le lit ! » se dit Dufour en étouffant une 
» envie d'éternuer. 

» — Ma sœur, si j'avais été ici alors, cela ne 
»se serait pas terminé ainsi; mais vous ne m'a- 
»vez avoué votre faute qu'après le départduré- 
» giment. 

» — Oh! moi, je n'aime pas faire quereller 
»les hommes; je ne suis pas comme madame 
»Monlrés(>r... D'ailleurs j^' no veux pas qu'on 



78 MADELEINE, 

• m'épouse de force... et si mon pauvre petit 
» eut vécu, certainement je n'aurais jamaispensé 
Ȉ me marier. 

» — Ah ' il y a eu un petit ! » se dit Dufour. 

• Providence ! je te remercie ! 

» — Mais enfin ,» reprend^m ademoiselle Clara , 

• puisque mon petit est mort, et que probable- 

• rnent je ne reverrai jamais Bénard, tout cela 
«est comme un songe. Il y a dix ans que c'est 
«passé... ce n'est plus la peine d'y penser... 

• c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé. 

» — C'est pour cela, ma sœur, que j'exige 

• maintenant la plus grande sévérité dans les pa- 
» rôles et dans les mœurs. 

B — Ah! oui; mais il faut bienrire un peu... 

• J'aime à rire, moi, et j'aime bien M. Dufour 
«parce qu'il est drôle... qu'il est amusant.,, 
» qu'il plaisante avec esprit. 

— Au fait elle est bonne enfantjsedit lepein- 
itre en retenant sa respiration, c'est dommage 

• qu'elle ait fait un petit. 

s — Jo crois que nous ferions un ménage 

• bien assorti. M. Dufour est jeune encore, moi 
«aussi. Je ne suis pas mal... il m'a dit que 

• j'avais un nez antique. 11 est bien, lui; il est 
gras, il est frais. C'est nn]>el homme poursa taille! 



MADELEINE. 79 

» — Elle est très-aimable, »se dit Dufour; 
« et, après tout, puisque son petit est mort et 

• qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a rai- 
» son, on pourrait n'y plus penser. 

» — Oui, le parti n'est pas trop mauvais,» dit 
Pomard, t puisque M. Dufour nous a dit qu'il 
» avait deux mille deux cents livres de rentes. 

• Sans quoi je n'en voudrais certes pas, car je ne 
»me fie guère à son talent. Entre nous, je trouve 
«que le portrait qu'il vient de faire de M. de 
» Noirmont est tout-à-fait manqué... 

» — Manqué!.,, le portrait de M. de Noir- 

• mont! ail! c'est fort! v dit Dufour en se serrant 
les poings de colère. 

» — Ecoutez, mon frère, le genre de M. Du- 
» four n'est pas le portrait ; il nous l'a dit lui- 

■ même. .. — Alors, ma sœur, on ne se mêle pas 
» de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas 
«la prétention de vouloir donner cela pour un 
«chef-d'œuvre! Est-ce que tu trouves M. de 

■ Noirmont ressemblant?— Oh! non, par exem- 
^pie ! il en a fait un homme de soixante ans.. 
» Si je me voyais barbouillée comme ça, certai- 
» nement je ne prendrais pas mon portrait! 

» — Barbouillée!... elle a dit baibouilléc! » 



80 MADT-r.FJNE' 

murmure Dufour. « Ah! si je t'épouse jamais, 
»je veux être en effet un barbouilleur!... Made- 
«moiselle Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... 
• Ah! vous faites clés enfants avec les dragons, 
»et vous voulez attraper un mari... et juger de 
» la peinture !... Sotte ! ignorante !... Queje suis 
«content de m'être fourré sous le lit!» 

Et Dufour est oblige de mettre son mouchoir 
devant sa bouche pour dissimuler sa respiration; 
car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à 
peine s'il peut tenir en place : il a des crispa- 
tions, il donne des coups de genoux dans la 
sangle du lit : heureusement l'arrivée de quel- 
qu'un empêche qu'on ne l'entende. 

C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer 
dans la chambre de mademoiselle Clara en s'c- 
criant :« Bonjour, mes voisins! Je viens vous 
«voir à mon tour. Ça va mieux... mon mdis- 
» position est passée... J'ai pris trois fois bo)ine 
naïuir... un ])(ni chaude... cela m'a fait beau- 
» coup de bien... Je Aiens demander à made- 
» moiselle Clara sa manière de faire la panade.. 
«Je me rappelle en -àMÙr mangé une délicieuse 
» chc/ vous il y a huit jours, et ma cuisinière 
.•> ii'c^t ]>as frés-forW' siu* l(s j>:uin(les.... Le fait 



MADELEIXK. ^l 

• eslquec'esl beaucoup plu> (liHK-ile à faire qu'on 
*ne pense...» 

M. Pomard, qui sans cloute ne se soucie pas 
de prendre une leeon de ]>anade, sort en di- 
sant : «Je vais voir dans les environs si je ren- 
» contre M. Dut'our. — Va, mon frère, et tu le 
ramèneras. » 

Madame Bonnifoux s'est installée dans un 
fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'ar- 
ticle panade. Dufour, qui commence à s'en- 
nuyer d'être sous le lit, et qui d'aillt^urs sait 
maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent 
des inquiétudes dans les jambes, des douleurs 
dans les cotes, et donne au diable madame 
Bonnifoux; mais la conversation une fois éta- 
blie sur les potages devait nécessairement être 
longue. Madame Bonnifoux parle depiiis plus 
d'une heure ; elle a passé en revue le ri/,, le 
vermicelle, les croûtons, les juliennes et Ick 
consommes. Dufour se dit à chaque instant : 
«Comment! elle n'est pas au dernier!.... elle 
*cn invente donc, la maudite vieille!...» 

Madame Bonnifoux, après avoir traité long- 
temps son sujel favori, dit à mademoiselle Cla- 
II. 



8Î HAi>ULEL>i£. 

ra : * A propos, ma voisine, il ine semble que 
D votre frère a parlé de M. Dufourtout à l'heure. 
» — Vous ne vous êtes pas trompée ; nous l'at- 
« tendons. 11 est venu pendant que nous étions 

• cliez vous, mais il doit revenir. — Eh bien! 
»nion enfant, où en sont les ehoses?.... car, 
» d'après quelques mots qui vous sont éehap- 
»pés... j'ai dû penser que ce monsieur avait des 
«vues sérieuses sur vous. — Oui, ma voisine, 
» ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amou- 
»reux de moi.... mais amoureux au dernier 
» point... et, d'après quelques paroles qu'il m'a 
» glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va 

• venir aujourd'hui demander ma main à mon 

• frère. 

p — Ah! ma chère voisine, que je suis con- 
»tente d'apprendre cela!... que je vous em- 
» brasse la première, et recevez bien mes com- 
«pliments.... Ah! vous allez vous marier!.... 
»vo»is ferez une noce, n'est-ce pas, mon en- 
»fant?... Certainement, madame, et je n'ai 
«pas besoin de vous dire que vous en serez. — 
«Trop honnête, chère amie... Comme je ne 
« danse pas, j'y porterai mon U>to... il y a lou- 
j.j«»uts des amateurs... Ah! par exempl»', je 



M.VDKLKI.NE. 88 

«veux être magnifique.... je mettrai ma robe 
» gorge de pigeon. 

» — Si tu ne la mets que pour celte noce-là, 
»Ui ne l'useras pas, vieille bavarde !» dit Du- 
t'oiir en essayant de se retourner. 

« — Vous avez déjà fait la carte de votre 
» dîner pour ce jour-là, chère amie? — Non, pas 
«encore. — Mon enfant, il faut y penser d'a- 
»vance: ce n'est pas une petite affaire qu'iui 
» repas de noce 1. .. Si vous le permettez, je vous 
donnerai mes conseils et ma cuisinière. — 
» Très-volontiers — Nous allons tout de suite 
»en jaser un peu. 

» — Ah! mon Dieu!... je suis ici jus({u'au 
»soir! » se dit Dufour. « Elles vont s'occuper du 
«repas à présent... J'ai en\ie de leur crier que 
» c'est inutile... Non, dialde, n'allons pas nous 
» montrer... Si j'épousais, oh ! alors on me par- 
» donnerait de m'ètre caché là... mais comme 
«je ne veux plus épouser, on ne prendrait pas 
«la chose bien. Ainsi, résignons-nous. « 

Madame Bonnifoux n'est encore' qu':,u pre- 
mier .".ervice, lorsqu'elle s'interrompt en disant : 
«Ah! c'est singulier... je ne me sens plus si 
i bien... — Qu'avez-vous donc, madame R'ami- 



» foux? VOUS pâlissez, (311 elïct. — Ma chcn,' amie, 
M j'ai une siiitn d'indisposition... Je croyais que 
«c'était fini... Dieu! que je suis mal à mon 
»aise!... Je n'aïu-ai jamais la force d'aller jus- 
» que cliey, moi... — Calmez-vous, ma voisine, 
svous trouverez dans ma chambre tout ce que 
«vous pouvez désinT... un cabinet à l'anglaise 
«contre l'alcôve.... Je vous laisse. .. Faites 
«comme chez vous... Je \ais vous préparer un 
» peu de thé. » 

Mademoiselle Clara sort, et madame Bonni- 
f'onx court dans la chambre en se tenant le 
ventre, en poussant des gémissements et en 
rherchant le petit cabinet Dufour est au sup- 
"plice; il se cogne la tête contre le lit en mur- 
» murant : « Il me faut passer par des épreuves 
»bicn cruelles... Je vais en entendre plus que 
5)je ne voulais!... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce 
» que madame Bonnifoux me réservait là ! » 

La vieille voisine a trouvé le cabinet; inais 
elle ne peut parvenir à trouver le bouton de la 
porte. Elle se désespère, en balbutiant : «Mau- 

))dit boulon! ca ne tournera pas — Je ne 

«jiourrai pas entier... et cependant je n'ai pas 
» un ijislani à prnhr !. .. » 



MADELKIKK. 55 

Aux grands maux les grands remèdes. Ma- 
dame Bonnii'oux se décide pour un autre pru- 
cédé. Elle clierehe la table de nuit; mais le 
petit meuble est caelié parles rideaux, et, dans 
son trouble, la vieille femme ne le voit pas; 
espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle 
se met à genoux, baisse la tête... et pousse des 
cris horribles. 

Aux cris de madame Bonniiou\, arrivent 
mademoiselle Clara une théière à la main et 
M. Pomard avec son l'usil à doux coups. Ils 
aperçoivent la vieille voisine, qui est tombée de 
frajeur sur le tapis, et Dul'our qui, se voyant 
decouNcrt et voulant se sauver^ renverse avec 
sa tète lavabo et somno, cl n'a encore que la 
moitié du corps de sortie de sa cachette. 

«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écrie Pomard. « In 
» homme sous le lit de ma sœur! » 

Et flejà M. Pomard le couche en joue, lors- 
que sa sanu" s'ecric : «Arrêtez, mon frère!.... 
«c'est M. Dufour... — H. Dufour!,.. 

» — Moi-même , /> dit le peintre, qui esl en lin 
parvenu à se tirer de dessous le lit. «Je \ous 
"demande bien pardon du dégât q\ie j'ai fait... 
»Je le paierai, si vous l'exigez... Mais j'ai be- 



86 MADELBiML 

'» suiii de prendre l'air; j'ai riioiiiieur de vous 
«saluer... » 

Du four se dispose à s'esquiver, mais M. Po- 
mard lui barre le passage. 

« — Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela 
» veut dire?... que faisiez-vous sous le lit de ma 
»sœur?. .. Quel était votre but? 

» — Olil ivion frère, certainement c'était une 
» plaisanterie ! » dit mademoiselle Clara. «M Du- 
» four voulait rire apparemment. 

» — Oui, mademoiselle, je voulais rire, et 
«pas autre cliose. .. J'ai l'honneur de... — Mais, 
«monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, 
«il est bon pourtant de s'expliquer... Je pense 
«que votre intention n'est pas de compromet- 
» tie ma sœur... et quand on se met sous le lit 
sd'u.ne d<nnoiselle. c'est qu'on veut en venir à 
» une iin avouée par les mœurs. — Mais non, je 
tvous jure que je veux en venir à aucune»1in... 
»etqueje n'ai nulle intention sur mademoi- 
» selle. Permettez-moi donc de vous quitter. 

j) — Ali! c'est trop fort !» s'écrie l*oniard en 
frappant le ])arquet avec la crosse de son fusil. 
• Vous n'n\ez pas d'inleiilion louclnml n)a 
» so-ur? 



vcadel«iNb. b7 

* — Vous n'avez pas... Vous ne pensez pas à 

• une fin?» dit mademoiselle Clara qui ne rit 
plus. «Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez- 
»vous sous mon lit? car on ne se permet desem- 
» blables plaisanteries qu'avec une personne que 
oTon regarde comme sa future. 

» — Oui . monsieur! Pourquoi étiez -vous 
»sous le lit de ma sœur, si vous ne voulez pas 

» l'épouser? 11 faut m'expliquer cela, mon- 

» sieur, ou me faire raison? 

M. Pomard replace son fusil sur son bras 
gauche, comme s'il faisait l'exercice, et regarde 
Dufour d'un air menaçant. 

« — Ah! vous voulez des raisons, monsieur 
» et mademoiselle ! » répond Dufour en prenant 
à son tour de riiumeur et en attirant le frère et 
la sœur du coté de la fenêtre. « Je veux bien 
» vous les dire à l'oreille, mes raisons.... Je me 
» serais tu par délicatesse ; mais puisque vous 
«m'y forcez !... Je ne veux plus épouser niadc- 

• moiselle, parce que je ne me soucie pas 
» d'être le successeur de M. Bénard , lieutenant 
» de dragons, qui lui a fait un petit... Je con- 
j> viens que j'ai a])pris cela par un moyen un 
»p<Mi bar<li... mai'» je n< voulais pa5 épouser 



88 MADELKINK. 

»cljat t'u puclic . ( l j«' suis cncliaiilc de m être: 
"<-aclic là. Maintrnant , je vous jure sui riioii- 
» ii'.'ur que pas un mot de ce «jur j'ai appris ne 
?> sortira de ma bouelie... et «piant à la voisine, 
M elle a élé IcUement efirayée cpie vous lui ten.z 
jieroirr tout ce que vous voudrez; je vous pré- 
»s<'nlc mes hommages. » 

Celte l'ois , I*omard ne songe plus à retenir 
Dutour; il est pélrilié, et. après avoir posé 
arme à terre, il reste les veux iixés sur le j)ar- 
(jucl; mademoiselle Clara se pince et se mord 
les lèvres en rougissant. Quant à madanie Bon- 
nit'ou.Xf elle n'a pas bouiré de sa place, et pour 
t"aus«. 



jh 






CHUTnU:: Wll. 



*^^ li:ttrj: rEiUiiiL". 



■■fi. 



(^uaiid on s'aime el qu'on ne peut pas se le 
dire autant que l'on voudrait, on se l'éerit.e'est 
encore se parler, ine lettre de l'objet qu'on 
aime eausc tant de plaisir 1 En l'ouvrant, la 
premir're c1ios(î que l'on fait, e'est de regarder 
si elle est bien longue; on est plus eontent si 
les pages sont bien remplies, bien serrées ; on 
aura du bonbeur plus longtemps; ou veut lire 
doucement pour ménager sa jouissance , mai^ 



yO MADELEIMi. 

on nu le peut pas, on dévore ces caractères 
chéris , on ne sait pas s'arrêter, ce n'est qu'a- 
près avoir fuii que l'on relit , plus lente- 
ment alors et en recommençant souvent plu- 
sieurs fois, une. expression qui nous charme , 
une phrase qui arrive k notre cœur. 

Et cependant , c'est presque toujours une 
imprudenae d'écrire, surtout l'orsqu 'on est dans* 
la position d'Ernestine. Lfs paroles volent! les 
écrits restent. Je sais bien que l'on promet de 
les briller , ces lettres charmantes ! mais ne 
croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, 
qui écrivez si bien , si tendrement ; qui , tout 
en croyant ne montrer que de l'amour , laissez 
voir un esprit lin, une sensibilité vraie?... brû- 
ler vos lettres ! ah ! comment aurait-on ce cou- 
rage!... 11 vient des jours d'ennui, de peine, où 
l'on a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie 
quinous console!... alors, en relisant vos lettres, 
on se procure un moment de bonheur... Est-ce 
donc un crime de les garder , pour que vous 
nous rendiez encore heureux même lorsque 
vous ne nous aimez plus!... 

Les séances données à Dufour , la présepce 
presque continuelle de M. de Noirmout, ne 



.VlADELi':i.\li. yl 

permettait que bien rarement à Ernestine et à 
Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, 
même devant le monde , on trouve facilement 
moyen de glisser un papier, une lettre, ti celui 
dont la main est toujours prête à les recevoir. 
Victor allait dans les endroits les moins fré- 
quentés du jardin hre ces lettres délicieuses 
qui le consolaient d'une gêne continuelle. On 
lui ordormait de les brûler, mais Victor n'en 
avait pas non plus le courage; il les gardait 
pour les relire encore ; il les portait constam- 
ment sur son cœur, et se disait : « Qui pourrait 
» venir les chercher là... si ce n'est-elle? et à 
» coup sur, en les y trouvant, elle me pardon- 
» nerait. • 

Mais une jeune fille qui souffrait sans cesse 
et voulait pourtant dissimuler ses peines, Ma- 
deleine , allait aussi de préférence se promener 
dans les endroits les plus solitaires du jardin ; 
elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du 
moins, et cependant elle passait presque jou- 
jours oii il venait de passer; elle s'arrêtait .>ous 
le bosquet où il s tlait arrêté; elle aimait enfin 
à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle 
avait bien soin qu'il Jie l'apeiçùt pus. Elle le 



02 MADELEINE. 

legarclail de loin^ cachée derrière le feuillage ; 
elle le voyait sans qu'il s'en doutât ; c'était son 
seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de 
s'en priver. 

Plusieurs fois , Madeleine avait aperçu Victor 
lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées 
à plusieurs reprises ; ces lectures semblaient 
absorber toutes ses pensées; quelquefois il sou- 
riait, plus souvent il soupirait et restait pensif 
devant ce paj)ier que ses yeux ne perdaient pas 
de vue. Madeleine devinait bien d'où lui ve- 
naient ces lettres ; plus d'une fois même elle 
les avait vu donner vi recevoir. L'amour heu- 
reux est imprudent; mais celui qui ne l'est pas 
voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait 
> oir. 

« Comme il l'aime! » se disait Madeleine en 
vityant Victor presser sur ses lèvres les billets 
d'Krnestine ; « qu'elle est heureuse !... et pour- 
" tant elle soupire... elle se plaint; mais j'ou- 
«bliais qu'elle est coupable!... bien coujKi- 
«ble!... et cejjendant il doit encore y a\oir du 
«plaisir à être cou])able i)ar amour, et s'expo- 
» ser à mille mallieurs pour être un instant avec 
«celui qu'on niuje. Il me semble que je vou- 



MADELEINE. 0.*^ 

• cirais être A sa place... Ah! Jacques a raison... 

• Quand une femme aime bien , elle brave tous 
» les dangers. » 

Un matin , Madeleine se promenait, suivant 
son habitude, dans une allée touffue que Vic- 
tor parcourait souvent. Elle vient de le voir 
sortir d'un bosquet et regagner la maison : c'est 
vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. 
Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lors- 
qu'un papier frappe ses yeux; il est à terre à 
l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse : 
c'est une lettre qui a été ouverte; elle est seule- 
ment repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Ma- 
deleine ne doute pas qu'elle appartienne à Vic- 
tor : c'est lui qui l'aura laissée tomber en 
croyant la replacer dans sa poche. Madeleine 
sort du bosquet , regarde dans les allées voi- 
sines si elle l'apercevra encore.... il n'est plus 
là, et Madeleine est seule... et elle tient dans 
sa main une d(^ ces lettres que Victor lit si avi- 
dement, qu'il couvre de baisers... elle n'ose re- 
garder ce billet... elle tremble... elle se hâte 
de le cacher dans son sein. Mais ce papier la 
brûle... elle ne peut le supportera cette place. .. 
elle le prend... La lettre s'est ouvrle... ei ses 



04 «ADKLEINE. 

yeux se portfnt sur les caractère? qu'elle re- 
connaît. 

« Mon Dieu!.... je ne devrais pas lire! » se 
dit Madeleine ; « mais pour résister au désir 
» que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai 
»pas... Ah ! que je sache ce que l'on dit quand 
» on est aimé... J'amais je ne pourrai en écrire 
«autant. » 

Après s'être assurée que personne ne vient, 
Madeleine se retire au fond au fond du bos- 
quet, et lit, en respirant à peine : 

« Enftn, je suis donc seule, je puis t'écrire; 
«c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas 
« près de toi ; mais je crains que mes lettres ne 
» t'ennuient... Je le dis toujours la même 

• chose!... que je me déplais à moi-même, de 
»ne pas avoir le courage de renoncer à toi pour 
» ne sonfi;er qu'à mes d( voirs!... Au lieu de cela, 
«ma })ensce est toujours vers toi : encore si je 
r. pouvais penser que tu m'aimes autant... mais, 
uln as beau me le dire, il me semble (jue je 

• n'ai rieu (pii puisse te fixer ; je ne siiis pas as- 
j-scx jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai 

MMi lorl de nj'aiiarhf r ;i vous... que je medois 



MADKLEiNfi. 95 

>à mon ménage... que si l'on venait à connaî- 
»tre ma faute je serais méprisée de tous, mal- 
» heureuse pour la vie ! Donnez-moi donc de 
»bons conseils, vous qui êtes tout pour moi! 
«Soyez mon ami, soyez-le sincèrement... je 
» vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un 
» jour peut-être nous ne nous verrons plus, il 

• me semble que c'est impossible!... Ahipour- 
» quoi faut-il que je vous aie connu! Ne se par- 
» 1er qu'en tremblant... toujours avoir peur, ne 
« savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort ; et 

• vous, vous ne cherchez que le plaisir du mo- 
B ment, et ne vous occupez pas des regrets que 
» l'on peut avoir quand on a fait une faute, re- 
»gretsqui se supportent tant que l'on se croit 
«aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Par- 
» donnez-moi ... Mais quand je vous vois rire, 
«quand je vous vois gai... il me semble que 
«vous ne pensez plus à moi... je deviens mé- 
.■> chante, exigeante... Si je devais en croire ce 
vque l'on dit de vous, j'aurais sujet de craindre 
«bientôt votre indifférence, votre goût pour le 
"changement... Allons, je retombe dans mes 
)) mauvaises idées... Non , lu ne cesseras jamais 
"uem'aimer, n'est-ce pas? et tu ne me mé- 



90 MVDKLT-INR. 

» priseras pas ? tu me l'as juré, et je veux te 
»eroire; cela me fait tant de bien! 

» — Pau MO Ernest in<'!...» dit Madeleine après 
avoir acheté de lire, «pourquoi donc craint- 
» elle qu'il cesse un jour de l'aimer .. qu'il la 

• méprise?... Ah! il serait bien lâche l'homme 
»qui mépriserait une femme parce qu'elle lui 
» aurait fait le sacrifice de son repos !... Ne plus 
» l'aimer. .. c'est possible... leshommes n'aiment 
»pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... 

• Pauvre Ernestine !... Oh! c'est alors qu'elle 

• serait bien malheureuse! Mais comment ren- 
» dre cette lettre à M. Victor?... elle est ou- 
» verte... il devinera peut-être que je l'ai lue... 
»et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui 
«rendre pourtant... Ou'il doit être inquiet s'il 

• s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noir- 
» mont l'avait trouvée!... Omon Dieu ! je frémis 
» rien que d'y penser. . . Tâchons de rencontrer 
«M. Victor seul.. J'entends marcher; c'est lui 

• sans doute qui revient sous ce bosquet «her- 

• cher sa lettre... » 

Madehîine sort du bosquet, tenant encore le 
billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa 
frnime qui se promènent dans le jardin. Made- 



MiDKLEINIÎ. 97 

leine devient pâle et tremblante ; elle n'a que 
le temps de cacher sous son fichu la lettre 
qu'elle tenait , mais elle n'a pu le faire as^z 
"vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas 
de cette action. 

« C'est toi, Madeleine, » dit Ernestine en sou- 
riant à la jeune fdie ; « toujours te promenant 
«seule... on dirait que tu nous fuis... ce n'est 
«pas bien. 

» — Mais, non, madame... je viens de me 
» promener près de la pelouse... je vais ren- 
»trer... 

» — Un moment donc... reste plutôt avec 
»nôus... Allons, viens me donner le bras... — 
»Mais, madame... — Mais, je le veux... Vous 
«verrez qu'il faudra bientôt employer la force 
• pour retenir mademoiselle avec nous!... 

Madeleine n'ose résister; elle se laisse prendre 
le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a en- 
core rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner 
la jeune fdlc, et son air sévère augmente le 
trouble de celle-ci. 

Après avoir marché quelques pas, Ernes- 
tine dit : € Que faisais-tu sons ce bosquet , 
"Madeleine?... Tu n'as pas ir, broderie, je 
II. 7 



98 MADELEINE. 

«crois... — Madame... je m'étais reposée un 

• moment... je ne faisais rien... 

» — Vous ne faisiez rien?» dit M. de Noir- 
mont en fixant la jeune fille d'un air iro- 
nique; « mais il m'a semblé , à moi, que vous 
j) lisiez. . » 

Madeleine baisse les yeux et devient trem- 
blante. Ernestine la regarde et dit : « Lisais-tu 
»en effet, Madeleine? Mais je ne te vois pas de 
» livre. . . 

» — On peut lire autre chose , » reprend 
M. de Noirmont : « par exemple... un pa- 
ppier, une lettre... — Une lettre!» dit Ernes- 
tine. « Ohl Madeleine ne reçoit pas de let- 
»tres! Qui donc lui écrirait?... La pauvre 

• petite n'a point de parents... et ce n'est pas 
» son ami Jacques, qui, je crois, ne sait pas 
» plus lire que conduire une plume!... 

» — Ou peut recevoir des lettres d'autres pcr- 
I) sonnes... n'est-ce pas, mademoiselle? — Mon- 
» sieur... je n'ai point reçu de lettres, répond ' 
» Madeleine en hésitant. 

» — Mademoiselle, je n'aime point les mcn- 
j)S()ni;cs! «le ne vous demande pas (|ni vous 
«(''(•ill... ce sonl vos affaires; mais xons ne nie- 



MADELEINE. fK) 

»tez pas que vous teniez un papier qu'à notre 

• aspect vous avez précipitamment caché dans 
» votre sein. » 

Madeleine se tait, mais de grosses gouttes 
de sueur tombent de son front sur ses joues 
pâlies par la terreur. Ernestine se tourne vers 
elle en lui disant : • Est-ce vrai, Madeleine?...» 
Et voyant que la jeune fille ne répond pas, elle 
reprend : • Eh bien l montre-nous donc ce pa- 
ppier que tu caches avec tant do mystère!... Je 
» gage que c'est un enfantillage qui ne vaut pas 
»la peine qu'on s'en occupe... Donne-nous cet 
«écrit... » 

Madeleine quitte le bras d'Ernestine avec un 
mouvement convulsif, et croise les bras sur sa 
poitrine en balbutiant d'une voix altérée : t Oh ! 
»non, madame, je ne vous montrerai pas ce 
«papier... c'est impossible... Je vous en sup- 
»plie, ne me le demandez pas... » 

Ernestine reste stupéfaite de l'effroi de Ma- 
deleine , et M. de Noiremont se tourne vers sa 
femme en lui disant à l'oreille : <> Que vous 
» avais-je dit?... 11 y a quelque intrigue sous 

• jeu. . mais vous ne voulez jamais me croire. • 

Kriusliiu: regarde qiicl'inc !('in])s Aladeluini-. 



iôo 



MADELEINE. 



puis lui dit de nouveau avec douceur : « Ma 
«chère amie, je ne croyais pis que vous aviez 
«des secrets pour nous... pour moi surtout... 

• mais, en ce moment, votre obstination est 

• ridicule; vous faites, j'en suis sûre, une af- 
» faire de rien. Quel est ce papier... que vous 
«craij^nez, tant de nous montrer?... que con- 
» tient-il?... de qui le tenez-vous enfin?...* 

Madeleine ne répond pas ; mais elle a tou- 
jours une de ses mains sur sa poitrine, comme 
si elle craignait qu'on ne voulût lui prendre ce 
qu'elle y a caché. 

En ce moment, Victor paraît au détour de 
l'allée. Sa figure est aussi pâle , ses traits aussi 
altérés que ceux de Madeleine, car il s'est aperçu 
d(; la perte qu'il a faite, et frémissant des con- 
séquences de cet événement, il est revenu dans 
le jardin, où, les yeux attachés sur le sable, 
sur la terre, sur le gazon, il cherche partout le 
billet d'Ernestine en maudissant sa funeste 
étourderie. 

« Ah! voilà M. Dalmer, » dit monsieur de 
Noirmont en apercevant le jeune homme. 

Victor tâche de cacher son inquiétude. Le 
onaimablodeM.de Noirmont le rassure un 



WADJÎLEINE. 101 

peu; car, s'il avait trouvé la lettre, le mari 
d'Ernestine n'aurait pas l'air aussi calme. Vic- 
îor s'approche de la société ; mais, tout en 
échangeant quelques propos vagues, ses yeux 
se promènent toujours avec terreur sur le che- 
min que l'on parcourt, et il ne remarque pas 
Madeleine, qui fait son possible pour attirer 
son attention, cherchant par signe à le rassu- 
rer quand on ne l'observe pas. 

« Qu'avez-Yous donc fait de votre ami Du- 
fifour? » dit M. de JNoirmont; « je ne l'ai pas 
» aperçu ce matin... 11 ne me parle plus de ma- 
» demoiselle Pomard... J'ai dans l'idée qu'il y 
»a du refroidissement dans les amours,... Nos 
«voisins ne sont pas venus depuis quelques 
«jours... Dufour ne vous a rien dit... ? 

Victor est si occupé à regarder à terre qu'il 
n'entend pas la question de M. de Noirmont ; 
celui-ci est obligé de la lui répéter. 

Non, monsieur non. Dufour n'est pas 

• au salon — «répond Victor, qui n'est pas du 
tout à ce qu'on dit; M. de Noirmont regarde le 
jeune homme, puis reprend : u En vérité, mon- 
» sieur Dalmer, vous avez aussi quelque chose qui 

• vous préoccupe beaucoup en ce moment. — 



102 MAD£LB1NE. 

» Moi, monsieur, mais non, je ne pense à rien, 
» à rien d'important... je vous assure... — J'ai 
« cru que vous étiez comme mademoiselle Ma- 
sdeleine... que vous aviez aussi des mystères! 
» — Des mystères! Oh ! je ne vois pas trop sur 
» quoi j'en ferais!... » 

Victor levait alors les yeux. Madeleine qui est 
un peu en arrière de M. de Noirmont, lui fait 
un signe expressif que le jeune homme ne com- 
prend pas. Mais Ernestine s'est aperçue de la 
manière singulière dont la jeune fille regar- 
dait Victor. Aussitôt la rougeur lui monte 
au visage, ses yeux s'animent, et elle dit à son 
mari d'un ton assez bref : 

Mon ami, faites-moi le plaisir de vous éloi- 
Dgner avec M. Dalmer... je veux parler à ma- 
» demoiselle... je tiens à éclaircir l'affaire qui 

» nous occupait tout-à-l'hcure Votre pré- 

»sence... celle de monsieur, empêchent sans 
» doute mademoiselle de parler ; mais quand 
»elle sera seule avec moi, il faudra pourtant 
«bien qu'elle s'explique. 

— Comme \ous voudrez, ma chère amie,» 
dit M. de Noirmont; « nous vous laissons. Al- 
»lons, monsieur Dalmer, \encz faire une par- 



MADELEINE. lOS 

»tie de billard , cela vous distraira — car vous 
» êtes ce matin dans vos idées noires , ce que 

»ma femme appelle avoir mal aux nerfs et 

«elle y a mal souvent depuis quelque temps.» 

Victor n'ose refuser; il se laisse prendresous 
le^bras et entraîner par M. de Noirmont du cô- 
té de la maison. 

• Nous voici seules, mademoiselle,» dit alors 
Ernestine d'un ton qu'elle n'a jamais pris avec 
l'orpheline; « j'espère que maintenant vous al- 
» lez parler, me dire quel est cet écrit que vous 
«avez caché dans votre sein... de qui vous le 
«tenez... et me le montrer enlin; car, si vous 
» n'avez commis aucune faute, vous ne devez 
»pas avoir de secret pour moi. 

b — Madame, je vous en prie , » dit Madclei- 
en joignant les mains, « ne me pressez pas da- 
«vantagc... je ne puis vous montrer cette let- 
»tre.... oh! non je ne le peux pas! 

» — Ah! vous avouez donc que c'est une let- 
» tre ?. . . 

» — Vous, qui êtes si bonne pour moi , 

>' madame, voudriez-vous me causer de la pei- 
gne?... Si j'ai tort en vous cachant ce papier, 
» eh bien', infligcz-mui quelque punition ^. 



104 AUDELliJ.NE. 

i éloignez-moi de votre présence.... mais, de 
» grâce, ne me demandez pas à le voir. 

» — Oui, mademoiselle, je suis bonne pour 
"VOUS , trop peut-être, je commence à le croi- 
»re, mais je ne veux pas que l'on se joue de. 
»moi... J'ai vu tout-à-l'heure vos signes d'in- 
Btelligence à M. Victor... je devine tout main- 

» tenant, cette lettre est de lui Montrez-la 

• moi sur-le-champ, je le veux. 

» — Non, madame... oliî non, je vous en 
» supplie ! » 

Madeleine se jette aux genoux d'Ernestine 
en élevant les bras vers elle ; mais dans cette 
position elle laisse voir une partie du papier 
qu'elle tient dans son sein; Ernestine l'aperçoit 
et s'en empare avec la promptitude de l'éclair. 
En voyant que la lettre lui est enlevée, Made- 
leine pousse un cri et veut encore arrêter ma- 
dame de Noirmont;mais déjà celle-ci a entr'ou- 
vert le billet ; les caractères ont frappé ses 
yeux, et elle tombe sans connaissance devant 
la jeune fille en murmurant :» Malheureuse! 
»ma lettre!... » 

Madeleine entoure Ernestine de ses bras, 
l'embrasse; l'appelle... madame deNoirmonta 



MADELEINE. 105 

toujours les yeux fermés, une pâleur effrayan- 
te eouvrc son visage, Madeleine se rappelle 
que la pièce d'eau n'est qu'à quelques pas; elle 
y court , mais auparavant elle a la précaution 
de remettre dans son tablier la fatale lettre qui 
était tombée des mains d'Ernestine. 

Madeleine, arrivée à la pièce d'eau, y trempe 
son mouchoir; elle revient près d'Ernestine, et 
avec ce mouchoir lui imbibe le front, les tem- 
pes, ses soins ne sont pas inutiles; Ernestine 
revient à la vie, mais en rouvrant les yeux, elle 
aperçoit Madeleine agenouillée près d'elle. Aus- 
sitôt elle cache sa figure dans ses mains ens'é- 
criant ; « O mon Dieu! et moi qui l'accusais! 

» — Madame, ma chère bienfaitrice, »dit la 
jeune fille en s'emparant d'une main d'Ernes- 
tine et la couvrant de baisers... « pouvez-vous 
• craindre de me regarder... moi qui vous ai- 
» me tant... moi... qui donnerais ma vie pour 
» vous!.... Cette lettre... je... je ne l'ai pas lu. 

» — Si Madeleine... si, tu l'as lue... sans cc- 
»la tu n'aurais pas refusé de me la montrer.... 
»Ah! je comprends maintenant toute la gran- 
»deur de ton àmc.... tu te laissais soupçon- 
»ncr.... et tu ne voulais pas m'humiher... — 



106 MADELEINK. 

»Ah! madame... — Oui, m'humilier... car je 
«suis bien coupable... et tu as le droit de me 

«mépriser maintenant. — Vous mépriser! 

»01i! ne le craigniez pas vous ne pouvez 

»pas être coupable pour moi, madame.... Oh! 
»ne pleurez pas... Si vous saviez combien vos 
» larmes me font de mal! — Ah! Madeleine , je 
»suis déjà bien punie,.. Mais ouest donc cette 

» lettre? — La voilà, madame... Pendant 

• votre évanouissement je l'avais reprise.... — 
û Personne ne m'a vue?... — M. de Noirmont. 
» — Non, madame personne n'est venu par ici. 
B — Tu vois à quoi l'on s'expose quand on se 
«conduit mail... Où avais-tu trouvé cette let- 

ntre? — Là-bas, sous le bosquet M. Victor 

»en sortait Je l'ai cherché... je n'ai pu le 

«rejoindre. — Ah! je comprends maintenant la 
» cause de son trouble, de son inquiétude ' » 

Ernestine cache à son tour la lettre dans son 
sein, puis elle tend la main à la jeune fille, en 
lui disant : « Pardonne-moi de t'avoir soup- 
» çonné un moment... Hélas ! la fatale passion 
» (jui me domine avait égaré un moment mu 
«raison... Ah! Madeleine, puisses-tu ne jamais 
»lu connaître cette passion qui iniluc si 



MADELEINE. 107 

» puissamment sur la vie d'une femme !.. Main- 
» tenant il faut que j'essuie mes yeux, que je 
» cache mes pleurs!.. .. Si M. de Noirmont 
«voyait que j'ai pleuré!.. Ah! quellecon trainte* 
• Je lui dirai que tu m'as montré ce papier.... 
» que ce n'était rien. . des pensées... une chan- 

»sonque tu avais faite que tu craignais 

» qu'on ne se moquât de toi. . . il faut mentir. . . . 
D toujours mentir quand une fois on a com- 
«mencé!... Madeleine, veux-tu encore m'em- 
» brasser? » 

Pour toute réponse, Madeleine se jette dans 
les bras d'Ernestine et la serre longtemps contre 
son cœur. 



CHAPIlRi: XMJ. 



CE QU ELLE FAIT ENCORE. 



Depuis le jour qui a pensé être si fatal à ma- 
dame de Noirmont, Madeleine redouble, au- 
près d'elle, de soins, de prévenanecs, de res- 
pect; elle elierclie, par sa conduite, k lui faire 
oublier qu'elle connaît sa faiblesse, et, p^r son 
amitié, à lui prouver qu'elle peut comptt;r sur 
son entier dévouement. Quant à M. de Noir- 
mont, il a cru, ou a feint de croire, ce que sa 
femme lui a dit au sujet de l'écrit que Madeleine 



I/ADELEINE. 100 

a refusé de leur montrer ; cependant, depuis ce 
jour, il conserve avec la jeune fille un ton froid 
et sévère, et ne lui adresse que rarement la pa- 
role. 

Ernestine a instruit Victor de la conduite de 
Madeleine ; celui-ci n'a pas osé lui en témoigner 
sa reconnaissance, car il eût fallu parler d'une 
chose qu'il était plus convenable de ne pas rap- 
peler. Mais s'il ne peut lui dire ce qu'il pense, 
Victor ne traite plus Madeleine comnie quel- 
qu'un qui n'occupe aucune place dans notre 
cœur; il lui marque maintenant plus d'amitié, 
plus d'intérêt, et ses yeux ne rencontrent ja- 
mais ceux de la jeune fille sans qu'elle puisse y 
lire un remercîment de ce qu'elle a fait. La 
conduite de Victor dédommage amplement 
Madeleine de la mauvaise humeur que lui mon- 
tre M. de Noirmont. 

Cependant, depuis que, sans le vouloir, Ma- 
deleine est devenue leur confidente, Victor et 
Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher; 
ils savent bien qu'ils n'ont rien à redouter de 
l'indiscrétion de la jeune fille, qui, loin d'épier 
leurs actions, les évite et semble craindre de se 
trouver avec eux; mais que de gens sont cou-» 



no MkmiTAm. 

pablcs lorsqu'ils pensent que leur faute est 
ignorée, et qui n'osent plus céder à leur ^fai- 
blesse du moment où ils gavent qu'elle n'est 
plus un mystère. 

Tant de contrariétés, de chagrins devraient 
dégoûter de l'amour. Il n'en est rien : c'est un 
sentiment qui prend racine au milieu des ora- 
ges, et qui mourrait dans une température con- 
tinuellement calme. 

Dufolir a terminé le portrait d'Ernestine, à la 
grande satisfaction de son modèle; mais M. de 
Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui 
est devenue sa propriété. On voit d'un autre 
œil ce qui nous appartient; il médite déjà des 
cliangements dans la distribution des apparte- 
ments, des constructions nouvelles, des plan- 
tations, des améliorations. Occupé de tout cela, 
il passe ses journées à parcourir la maison 
ou les jardins; impossible de se donner 
un rendez-vous, de se voir en tète-à-tète 
sans s'exposer i\ être surpris. Le soir, fatigué 
d'avoir arjienté ses escaliers et ses pelouses, ses 
allées et ses corridors, M. de Noirmont reste 
an salon, oii il faut bien (pie sn frininr lui lienne 
coiupHfrnic. 



MADELEINE. 11 1 

Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville 
depuis que Dufour s'est mis sous le lit de ma- 
demoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu 
sa promesse ; il n'a pas dit un mot de cette 
aventure. Mais comment se retrouver avec un 
homme qui a découvert des particularités aussi 
délicates! Mademoiselle Pomard a pourtant dit 
ù son frère qu'elle reverrait Dufour sans éprou- 
ver aucun embarras ; mais M. Pomard ne se 
sent pas la même force de caractère, et il passe 
ses journées à penser à^la figure qu'il fera quand 
il se trouvera avec lui. 

M. et madame Montrésor sont les seules per- 
sonnes qui viennent encore à Bréville, madame 
Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu 
d'accueil qu'on y a fait au loto. Mais Sophie 
devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et 
Chéri plus ennuyé de sa femme ; leur société 
ne peut procurer à Ernestine et à Victor que 
quelques instants de liberté. Quant à Dufour, 
comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un 
ou quelque chose, il a commencé le portrait de 
Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet 
honneur; mais Krncstiue a joint .s<s instance^ à 
celles du i>«;iiilic, et i;i jeune fille a cédi-. 



119 MADELEINE. 

Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme 
quel'on menaità Bréville: le jeune marquis écrit à 
son beau-frère pour lui demander le restant de 
la somme qui lui revient sur la vente de sa pro- 
priété ; 'sa lettre est courte et pressante ; du 
reste, rien pour ses amis, pas un mot de sou- 
venirpour sa sœur. On voit que le jeune homme, 
tout entier sous l'influence de ses passions et 
de ses connaissances de Paris, a oublié toutes 
lespersonnes qu'il a laissées à Bréville. 

Cette lettre est arrivée dans l'après-dîner. 
M. de Noirmont, après l'avoir lue, pousse un 
profond soupir en s'écriant : « Ce jeune homme 
ose perdra!... » puis il passe la lettre à Victor 
et à Dufour, en leur disant : « Voyez messieurs, 
»quel style aimable!... écrire ainsi au mari de 
» sa sœur... il lui faut de l'argent... il ne s'in- 
» forme même pas si cela me gênera de lui en- 
» voyer maintenant ce qui lui revient encore sur 
«cette maison. 11 veut avoir cette somme sur- 
»le-champ... eh bien ! ill'aura... mais, après. ^'. 
«quand il l'aura perdue avec les misérables qui 
«l'entourent... que fera-t-il, le malheureux?.. 
» car je sais qu'il a déjà vendu ses rentes, perdu, 
jjoué tout son bien. 



MADELEINE. 1 !•'> 

» — Mon pauvre frère ! » dit Ernestine, « mon 

• Dieu 1 comment donc l'empêcher de courir ;\ 
» sa ruine?...» 

Madeleine ne dit rien; mais elle pleure en 
songeant cpic l'amî de son enfance peut quel- 
que jour être malheureux. 

« -- Il paraît, » dit Dufour, « que le beau 
»Saint-Elme ne dirige pas très-bien son cher 
» ami. — Cet homme m'a bien trompé, dit M. de 
«Noirmont. — Il ne m'a pas trompé, moi; je 
ome suis toujours méfié de lui. — Si du moins 
» mon beau-frère avait près de lui un ami véri- 
» table, capable de lui donner de bons conseils, 
» de lui faire voir la folie de sa conduite... peut- 
-être reviendrait-il encore à nous?... Moi, si je 
» pensais être écouté, je partirais sur-le-champ 

• pour Paris... Mais je sais que je ferais un 
«voyage inutile... Armand a toujours fort mal 
«reçu mes avis. Il a l'airde me regarder comme 
» un précepteur, comme un tuteur... ilnem'é- 
» coûte qu'avec impatience... Il faudrait que ce 
» fût quelqu'un qui possédât sa confiance, son 
» amitié... » 

En disant ces mots, M. de Noirmont regar- 
dait Yirtor; celui-ci le comprend et s'écrie : «Je 
II. 8 



114 MADELEINE. 

» crois vous entendre je partirai pour Paris, el 
»je verrai Armand. 

» — Je n'osais vous en prier, mais vraiment 
s j'y songeais ; car je ne vois plus que ce moyen 

• pour sauver Armand... et c'est un service que 

• vous nous rendrez. 

« — Oui, B dit Ernestine qui a changé de 
couleur, mais qui fait un effort sur elle-même 
« oui, mon mari a raison... Mon frère a beau- 
9 coup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère.,. 
» et vous le ramènerez ici... avec vous... car, 
» si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas 

• compter sur ses bonnes résolutions, 

» — C'est bien ce que j'espère, » dit M. de 
Noirmont , « M. Dalmer nous ramènera Ar- 

• mand... Quant à M. Saint-Elme... oh! je l'en 
» dispense 1 

» — Est-il nécessaire que je t'accompagne?» 
dit Du four. « Non, non, » dit M. de Noirmont, 

• vous resterez avec nous. De toute manière, 
»M. Dalmer reviendra... et le plus tôt pos- 

• sible. 

«Mais. !) dit Victor, « si Armand nevrulpas 
» m'accomuagncr . il ne «ei\iil p:is lu'i'n néces- 

• sair.' qui' je rt\ lusse. 



MADELErNE. 115 

» — Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette 

• condition que je vous laisse aller à Paris. 

• Nous ne sommes encore qu'au commence- 
» ment d'août. . . c'est le plus beau moment de la 
» campagne. 

— «A moins, cependant, que monsieur ne 

• s'ennuie trop ici, » dit Ernestine. 

— Ahl madame,., j'espère que vous ne le 
» pensez pas. Je reviendrai puisqu'on veut bien 
»me le permettre. — Tu me rapporteras deux 
«pantalons de Nankin, » dit Dufour, « que ma 
» blanchisseuse doit avoir laissés chez ma por- 
))tit're ; je te donnerai une autorisation. 

« — Puisque c'est convenu » dit M. de Noir- 
mont, « il faut maintenant que je m'occupe 
«de trouver l'argent qu'on me demande, et 
» dont vous aurez la complaisance de vous 
«charger; car, avant d'engager mon beau- 
» frère h revenir vivre près de nous, je veux ac- 
» quitter ma dette avec lui, sans quoi il pense- 
» rait que c'est pour ne pas le payer que je luj 
)> envoie un ambassadeur. — Ah ! mon ami 

• quelle idée!... -- Ma chère amie, Armand 
»m'a toujours montré si peu de confiance que 
»jt' puis bieu 1<' jupvr ('nj);ible de ]><Mis<*r ccl;! ilo 



116 MADELETNlî. 

«moi. D'ailleurs, je veux m'acquitcr... pour 
» éviter à votre frère des demandes qui doivent 
» lui être pénibles... quoiqu'il les fasse d'un ton 
» si peu aimable'.... Je vais partir pour Laon 
«sur-le-champ. J'y coucherai; je terminerai 
«demain avec le notaire que je vais voir, et je 
» tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors 
» M. Dalmer recevra de moi la somme, et pourra 
» partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à per- 
»dre... Je vais prendre les papiers dont j'ai be- 
)» soin, je fais seller ma petite jument, et je me 
» mets en route. » ' 

On n'a fait aucune objection à M. de Noir- 
mont. En sachant que l'époux d'Ernestine va 
coucher à Laon. Victor a senti battre son cœur 
avec violence. Au moment de se séparer pour 
quelque temps de la femme qu'il aime com- 
ment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir 
encore une fois se rapprocher d'elle. Ernestine 
a rougi et baissé les yeux, car dans un seul re- 
gard de Victor, elle a deviné sa pensée. 

M. de Noirmonl a pris les papiers qui lui 
sont nécessaires ; il fait ses adieux, et monte à 
cheval en promettant de faire en sorte d'être 
revenu le lendemain j^our din«'r. 



MADELEINE. 117 

On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du 
bois; la, il presse son cheval et on le perd de 
vue. En revenant, Victor donne le bras à Er- 
nestine, Madeleine marche seule, se tenant 
assez éloignée d'eux pour ne pas entendre ce 
qu'ils se disent. Duibur s'arrête à chaque ins- 
tant pour contempler un effet de soleil cou- 
chant. 

Victor parle avec action à Ernestine. On voit 
qu'il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste 
qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On arrive, 
et Madeleine entend ces mots : « C'est impos- 
• sible!» auxquels Victor répond: « — Alors 
»jc ne reviendrai pas de Paris. 

» — Que lui refuse-t-elle donc? » se dit Ma- 
sdeleine. «11 a l'air fâché!... Il dit qu'il ne re- 
» viendra pas... Ah! je sens que je préfère le 
» voir en aimer une autre que de ne plus le voir 
«du tout... D'ailleurs, il m'aime un peu niain- 
» tenant... il m'appelle son amie... c'est quel- 
»que chose que l'amitié... et on dit que ça dure 
«plus longtemps que l'amour. » 

La soirée se passe assez tristement. Victor 
boude dans un coin du salon. Ernestine est rê- 
veuse, agitée, elle regarde souvent Victor; puis, 



116 )lAD£LËl!Nii. 

quand il lève la tête , elle reporte bien vite les 
yeux d'un autre côté. Dufour fait un petit cro- 
quis d'idée de la grosse Nanette, en attendant 
qu'il la fasse poser. Madeleine travaille et se 
tait suivant son habitude, à moins qu'on ne lui 
adresse la parole. 

« Nous ne voyons plus nos voisins, M. et ma- 
» demoiselle Pomard, » dit tout-à-coup Ernes- 
tine, pour tâcher de ranimer la conversation. 

a — Vous \ous ennuyez après eux, ma- 
dame? » dit Victor d'un air ironique. « — Non, 
» monsieur... vous savez bien d'ailleurs que 
» maintenant je ne m'ennuie plus; mais je 
crains que M. Dufour ne pense pas de 
»méme... 11 aimait la gaîlé de mademoiselle 
• Clara... 

« — Oh! oui... elle est fort gaie, en effet, » 
ait Dufour sans quitter son dessin ; • c'est une 
» jeune personne qui aime beaucoup à rire... 
» et quand je la verrai... certainement je rirai 
«encore avec elle, si elle veut bien le permet- 
))tre... — Mais vous n'allez plus les voir, 
«monsieur Dufour? — Non, madame, non... 
»J'ai vu qu'on me regardait déjà comme un 



» épouseur. .. et, tout bien considéré, je n'c- 
«pouse pas mademoiselle Clara. 

a — Ah! tu es décidé maintenant, » dit 
Victor. 8 — Très-décidé. — Je crois que tu te 
» marieras diflicilement, mon cher Dufour ; tu 
» es si méfiant! — J'aime mieux être méfiant 

• que d'être co... Ali! mon Dieu! madame, 
«je vous demande bien pardon... Je crois 

• toujours être entre artistes; ce n'est pas, 
«qu'après tout, ce mot-là ait rien d'indécent 
«par lui-même... et je suis comme Boileau, 
V j'appelle un chat un chat... Mademoiselle 
« Madeleine, vous ne dites rien... vous êtes bien 
pensive?... 

« — Oh! Madeleine n'est pas causeuse,» 
dit Ernestine enchantée de changer la con- 
versation. — Que voulex-vous que je dise , 
»ma bonne amie?... — Mais tout ce que tu 
n voudras. — Et votre ami Jacques... il y a 
» longtemps que je ne l'ai aperçu... que devient- 
»il donc? — 11 y a aussi quelques jours que je 
»ne l'ai vu. — Croyez-vous qu'il veuille poser 
«v»pourqueje fasse son portrait? — Mais... je 
«ne sais pas monsieur; Jacques a si peu de 
«temps .. Vous ne piigntz, pas le soir. — Son- 



1:20 MADÊLEINK. 

Mgc'Z donc qu'il sera enchanté d'avoir son por- 
» trait, qui sera étonnant de ressemblance... 
«grandeur naturelle... en blouse... en bonnet 
)' de laine... ce sera original!... — Dufour, il y 
»a encore le jardinier et la cuisinière dans la 
» maison : est-ce que tu ne feras pas aussi leur 
» portrait? — Victor! c'est très inconvenant ce 
«que tu dis là... c'est même ridicule... mais je 
» ne me fâche pas, parce que j'ai trop de talent 
»pour cela. — C'est parce que je le sais, mon- 
» sieur, que je me permets de plaisanter. — A 
» la bonne heure ! c'est mieux , ça. » 

Victor a déjà regardé plusieurs fois la pen- 
dule ; il ne cesse de dire : « Il est tard... il faut 
» se coucher. — Comme tu es aimable ce soir!» 
dit Dufour. « Ces dames n'ont que nous pour 
• compagnie, et tu ne parles que de te coucher. 
» Tache donc de rapporter de Paris des choses 
»plus galantes, et n'oublie pas mes deux pan- 
» talons de nankin et mes six faux-cols. » 

A force de répéter qu'il est tard , Victor fait 
enlin lever Ernestine, qui répond : « Oui, il est 
temps de se retirer... » Chacun prend une lu- 
mière. Victor, en disant bojisoir à madame de 
Noirmont, la regarde d'une faron singulière 



MADELEIiNE. 121 

elle détourne la tête; il fait un mouvement 
d'impatience, puis s'éloigne et monte chez lui 
avec colère, n'écoutant pas Dufour qui lui crie: 
«Attends-moi donc!... Que diable as-tu ce 
» soir pour être si pressé de dormir? » 

Madeleine dit bonsoir à Ernestine; elle monte 
à sa petite chambre qui est au troisième , dans 
les mansardes, au-dessus de la chambre de 
Victor. Madame de Noirmont couche au pre- 
mier. En se retirant chez elle, ses yeux sont 
mouillés de larmes, et elle murmure d'une 
voix étouffée : « Non... je ne devais pas consen- 
»tir, mais il a dit qu'il ne reviendra pas.» 

Madeleine dort mal; elle se sent inquiète, 
agitée, sans pouvoir bien se rendre compte de 
ce qui la tourmente. Elle pense à Victor, à Er- 
nestine. Au point du jour, ne pouvant plus se 
reposer, elle se lève, s'habille et entr 'ouvre la 
fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas en- 
core dissipées, mais tout annonce une belle 
journée. Madeleine veut descendre au jardin ; 
elle quitte sa chambre et se dirige vers l'esca- 
lier, allant bien doucement, afin de ne réveil- 
ler personne dans la maison. 

A peine a-t-elle descendu deux marches, 



122 MADËLËlMi. 

qu'elle entend du bruit au-dessous d'elle. Ce 
sont des pas... puis le froissement d'une robe. 
On monte l'escalier... on se hâte. Madeleine 
se sent presque effrayée ; elle se demande qui 
peut être levé avant le jour... Elle reste sans 
bouger. On est arrivé à l'étage qui est au-des- 
sous; on ne monte pas plus haut; en entre 
dans le corridor. Madeleine avance un peu la 
tète. C'est Ernestine qui vient de se glisser lé- 
gèrement dans le couloir... Bientôt une porte 
se referme avec précaution, et on n'entend plus 
rien. 

Madeleine est toujours au haut de l'escalier, 
immobile, frappée de ce qu'elle vient de voir, 
mais doutant encore et se disant : « Ce n'est pas 
» elle peut-être... je n'ai pu voir que sa robe... 
Ȉ peine si l'on y voit encore... Mais dois-je 

• descendre?... Oh! non*., je pourrais la ren- 
» contrer; elle croirait peut-être que je l'épie... 
» Rentrons vite dans ma chambre, et n'en 

• sortons plus avant que tout le monde ne soit 
» levé. » 

La jeune iille rentre doucement dans sa 
chambre, dont elle repousse la porte. Mais elle 
pense. . elle pense beaucoup (tant de choses de- 



UkDELElHE. 123 

vaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle 
écoute si on ne rouvre pas la porte de la cham- 
bre de Victor. Près d'une heure s'est écoulée, 
et personne, excepté le concierge, n'est encore 
levé dans la maison. Pour se distraire, Made- 
leine se met à la fenêtre; elle n'y est que de- 
puis quelque temps , lorsqu'elle entend les pas 
d'un cheval, elle ne peut voir du côté de la 
route, mais elle peut apercevoir dans la 
cour. 

Les pas du cheval se sont rapprochés, et 
bientôt Madeleine voit M. de Noirmont qui met 
pied à terre, confie sa monture au concierge et 
entre dans la maison. 

Madeleine se sent glacée; elle ne respire plus. 
Une idée terrible se présente à sa pensée; et la 
terreur qui l'agite est si forte, que, pendant 
quelques instants, ses idées se perdent; elle ne 
sait quel parti prendre ; elle craint de soupçon- 
ner à tort Ernestine; elle n'ose descendre... 
elle balance. 

• Et pourtant si elle est là... » se dit-elle. 
«M. de Noirmont est sans doute allé à son ap- 
«partement... S'il n'y trouve pas sa femme... 
» S'il allait venir chez M. Victor... ah!... » 



12A MADELEINE. 

Madeleine n'hésite plus; elle descend rapi- 
dement l'escalier, et va frapper à la porte de 
Victor en criant d'une voix étouffée : « Ouvrez- 
"inoi, de grâce:., c'est moi... Madeleine..* 
»M. de Noirmont est revenu — AU!... je l'en- 
» tends en bas ; il demande au concierge si ma- 
B dame est sortie... il monte... Mais ouvrez- 
» moi donc!... » 

On ouvre, Madeleine entre ou plutôt tombe 
dans les bras de Victor, qui referme bien vite 
la porte. 

La jeune fille ne s'est pas trompée : Ernes- 
nestine est là, tremblante, épouvantée par le 
retour inattendu de son mari. Elle ne peut par- 
ler, mais ses yeux interrogent Madeleine. Vic- 
tor, frémissant de la situation d'Ernestine,mais 
conservant encore sa présence d'esprit, attire 
Madeleine loin de la porte en lui disant très- 
bas : « Est-il vrai?.... M. de Noirmont — 

«Est ici... j(; l'ai au... — Ah!... je suis per- 
»due!... cl je l'ai bien mérite, » dit Erncstine 
d'une voix mourante. 

« A-t-clle le temps de redescendre au prc- 
» mier, x murmure Victor.» — Non... tenez... 
• écoutez... entendez-vous le bruit de ses bot- 



MADELEINE. ' 125 

»tes?Il monte... il vient sans doute... — O 
» mon Dieu! que faire?... — Attendez... Cette 
«armoire où est le porte-manteau... madame 
«peut s'y tenir cachée... — Mais s'il la trouve 
«cachée ici!... — Non... S'il n'a plus de soup- 
»(;on, il ne cherchera pas... et il n'en aura 
«plus... j'ai trouvé le moyen de... » 

On frappe à la porte, et au même instant on 
entend la voix de M. de Noirmont : « Monsieur 
sDalmer... c'est moi. Pardon si je vous éveille 
» de si bonne heure, mais j'ai terminé nos af- 
sfaires; j'ai retenu une place pour vous dans 
«la diligence deLaon... vous n'aurez pas trop 
» de temps. Voulez-vous m'ouvrir?je vais vous 
» compter cela. « 

Les trois personnes qui sont dans la cham- 
bre se regardent avec terreur ; enfin Victor ré- 
pond : « Je suis à vous, monsieur... je me 
» lève. » 

Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Er- 
nestine, qui peut à peine se soutenir. Pour ne 
pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'ar- 
moire, qui heureusement se trouve un peu 
masquée par le lit. 

« Et vous... vous?... Madeleine, » dit Vie- 



126 MADELEINE. 

tor. « — Ne vous inqiiiettez pas de moi!... 
» Tout-à-riieure vous me comprendrez mieux.» 

En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le 
lit, referme entièrement les rideaux sur elle; 
puis dit à voix basse : « Ouvrez à présent. » 

Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste 
du matin. M. de Noirmont entre en disant : 
«Je vous ai dérangé... vous dormiez en- 
score... 

» — Oui. . je dormais ; c'est-à-dire j'allais 
» me lever, «répond Victor en cherchant à sur- 
monter son trouble; mais il sent au contraire 
ses craintes augmenter en voyant que M. de 
Noirmont est devenu tout-à-coup sombre et 
soucieux, après avoir jeté les yeux sur le 
lit, dont les rideaux sont soigneusement fer- 
més. 

«Vous êtes revenu... de bonne heure!.. »• dit 
Victor. « — Oui... beaucoup plus tôt que je ne 
• pensais. Dès hier soir j'ai trouvé la somme 
» qu'il me fallait... j'ai pensé que plus vite vous 
«partiriez, et pUis vile vous verriez Armand... 
»J'ai donc retenu une i>lace pour vous; et 
Meoinmc la voilure j);ul à neuf heures, j'ai 
«qnitl»' haon nu priil poiiil du jour... afin 



MADELEINE. 127 

»que VOUS ayez le temps d'être prêt... mais 
«vous prendrez mon cheval pour aller jusqu'à 
ïla ville... on me le renverra... Je pense que 
atout cela vous arrange?... 

» — Oui, monsieur, oui... certainement. — 
«Alors je vous conseille de vous disposer au 
» voyage. Mais j'aurais voulu que vous puis- 
»siez déjeuner avant de partir. Je suis entré 

• chez ma femme... elle a déjà quitté son ap- 

• partement. — Ah! il fait si beau!... madame 
>est sans doute au jardin... — Oui... c'est ce 
que j'ai pensé. » 

Tout en disant cela, M. de Noirmont exa- 
mine Victor, dont le trouble est évident, puis 
il reporte les yeuxversle lit. 11 semble inquiet, 
agité, et Victor ne sait plus que dire. Enfin 
M. de Noirmont s'écrie : 

C'e^'t bien singulier!... tout-à-l'heure, en 

• frappant à votre porte... il me semblait que 

• vous aviez du monde ici... que vous parliez à 
«quelqu'un. 

» — Non, monsieur... vous voyez que vous 
«vous êtes trompé. » 

M. de Noii'inonî ne répond rien; il regarde 
toujours le li! ; (oiit-ù-coup les ri<leau\ revoi- 



12R MADELEINE. 

vent une vive secousse. Alors M. de Noirmont 
se lève en disant : o Mais non , je vois au con- 
» traire que je ne me suis pas trompé. » 

Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aper- 
çoit alors Madeleine assise sur le lit; la jeune 
fdle a la tête baissée sur sa poitrine, comme un 
coupable qui attend sa condamnation. 

M. de Noirmont reste frappé d'étonnement, 
mais son front devient moins sombre, et sa 
surprise semble mêlée d'une secrète satisfac- 
tion. Victor est interdit, il regarde Madeleine, 
et n'ose parler. 

«Ah! mademoiselle,» dit enfin monsieur 
de Noirmont, a vous ici... mais, après tout, 
» j'aurais dû m'en douter. » 

Madeleine se jette aux genoux de M. de Noir- 
mont en murmurant : « Je suis bien coupable, 
» monsieur, je le sais ; punissez-moi, je ne m'en 
«plaindrai pas. 

» — Non, monsieur, » s'écrie 'Victor, « non, 
» elle n'est pas coupable, ne la croyez pas... 
«moi seul... je mérite tous vos reproches. 

h — Vous avez des torts aussi... mais beau- 
» coup moins que mademoiselle... partout les 
«jeunes gens cherchent à plaire; c'est aux 



MADELEINE. 1*2^ 

• femmes à résister i\ leurs séductions... Mais 
» une jeune personne que l'on recueille ici par 

• pitié, cpie ma femme traite eomme son amie! 
» Ah! c'est indigne 1 .. 

» — Monsieur, je vous en su])plie, ne l'ac- 
» câblez pas. Venez... venez; de grâce... lais-- 
» sons-la se remettre, se calmer, 

» — Oui, vous avez raison , je lui parlerai 

• plus tard. 

Et M, de Noirmont se laisse entraîner par 
Victor qui le conduit dans le jardin, et tout en 
lui parlant, s'éloigne le plus possible de la 
maison. 

• Monsieur, je suis bien coupable, »dit Vic- 
tor, « mais pas autant cependant que vouspour- 

• riez le penser. Madeleine est encore digne de 
»Yos bontés, de l'amitié de madame votre 
» épouse, 

» — Bien, bien, monsieur Dalmer, excusez 
«Madeleine, c'est naturel, vous le devez; mais 
«moi, je sais ce que je dois penser. Une jeune 
«fille qui va trouver un jeune homme dans sa 
» chambre. Oh 1 parbleu ! si elle n'est pas en- 

• tièrement perdue, c'est que vous ne l'avez pas 

«voulu, et c'est à vous et n(Mi à «lie que )(; dois 
II. \) 



»en savoir gré. — Je vousjiire, monsieur, qu'elle 
»n'a pas commis d'autre faute que celle de ve- 
»nir un moment me parler. — Vous parler 
» pendant que vous étiez couché!... Fort bien! 
«mais, je vous le répète, je vous excuse, et si 
x en effet vous n'avez pas profité des avances 
»que Ton vous faisait, ce sont des éloges que 

• vous méritez, mais Madeleine n'en est pas 
» moins coupable. — Monsieur... — Assez je vous 
j> en prie. Laissons ce sujet pour nous occuper 
»dc votre départ qui est beaucoup plus impor- 
» tant; car ils'agit de ramener un jeune homme 
» dans le sentier de l'honneur et de l'empêcher 
» de flétrir le nom de son père. Mais nous 
«nous sommes éloignés, retournons à la mai- 
»son. Il est bientôt sept heures; pourvu que 
» vous partiez à huit, avec mon cheval, vous 

• serez rendu à Laon avant neuf heures. Où 
«diable est donc ma femme? Ahl je l'aperçois 

» enfin 1 « 

Ernestine sortait d'une allée et semblait re- 
tourner vers la maison. M. de Noirmont va à 
elle et l'embrasse sur le front en lui disant : 
« Enlin je te trouve. J'aiél*' dans ton a])parte- 
w mriit ; mais madame éiait déjà sortie,, — 



MADELEINE. 131 

«Oui... j'ai été malade toute la nuit, et ne doi- 

• mant pas , je suis allée au jardin me prome- 
»ner. — Tu as l'air souffrant m effet... Tu vois 
» que j'ai terminé promptement mes affaires. 
«Mais M. Dalmer a sa place retenue à Laon; il 
» faut qu'il y soit à neuf heures. Fais-nous don- 

• nerà déjeuner, et vous , monsieur Dalmer , 
» allez achever de vous habiller, et de prendre 
» ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. 

• On fait manger mon cheval , et il sera tout 
» prêt à vous bien conduire. » 

Victor s'éloigne sans oser regarder Ernestine. 
M. de Noirmont ne dit pas un mot à sa femme 
au sujet de Madeleine , et Ernestine qui est 
censée arriver du jardin ne peut pas lui en par- 
ler. 

Victor revient prêt pour le départ. Dufour est 
descendu aussi. M. de Noirmont force Victor à 
prendre quelque chose; puis il lui remet la 
somme qu'il doit à Armand, et lui dit : « Main- 
» tenant tàchea de sau\er ce jeune homme, s'il 
» en est temps encore, et de le reudrc à sa 
» famille. » 

Victor fait ses adieux. A ]M-ine si ses yeu\ 
osent se fixer sur ceux d'Ernestine. Il cherche 



182 MADELEINE. 

Madeleine ; elle n'est pas descendue. Mais il faut 
j^artir : M. de Noirmont le presse; le cheval 
l'attend dans la eoui\ o Adieu , monsieur, » dit 
Ernestine en soupirant. « Puissiez-vous bien- 
»tùt nous ramener mon frère ! » 

Avant de monter en selle, Victor se penche 
vers M. de Noirmont et lui dit à l'oreille : 
a Monsieur, je vous en supplie , pardonnez à 
«Madeleine. — Allez! mon cher monsieur Dal- 
» mer , et ne vous tourmentez pas pour cette 
• jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut 
» nullement la peine. » 

Victor veut répondre: mais M. de Noirmont 
s'est éloigné de quelques pas. Victor monte à 
cheval et disparaît, pendant que Dufour lui 
crie : « Surtout n'oul)lie pas mes commis- 
» sions 1 » 

M, de Noirmont et Dufour sont restés sur le 
devant de la porte. Un paysan était aussi arrêté 
un peu plus loin , dans la plaine; il regardait 
les croisées de lu maison, semblait s'impatien- 
ter, el s'appuyer sur un fusil qu'il tenait d(; la 
main gauche. 

Alil voilà l'ami Jacques! » dil Dufour. 
— .la<'(|nes . ') dit M. de ^oinuonl , « cet 



MADELEINE. lo3 

» homme, scrait-cc Jacques qui s'intéresse tant 
»à Madeleine? — Oui, c'est lui-même... je le 
• reconnais bien, quoique aujourd'hui il soit 
«presque en chasseur... Tiens!... pourquoi 
» donc a-t-il un fusil à la main? qu'est-ce que 
«cela veut dire?... — Pardon , monsieur Uu- 
» tour , mais j'ai quelque chose à dire à cet 

«homme... — Allez, ne vous ^ênez pas Je 

» vais faire un tour dans la campagne. » 

Dufour s'éloigne. M. de Noirmont se dirige 
vers Jacques , dont la ligure est devenue plus 
riante depuis qu'il a fait un signe de tète à quel- 
qu'un qui s'est montré à une croisée delà mai- 
son. Le paysan regarde M. de Noirmont venir à 
lui et ne bouge pas. 

« C'est vous qu'on nomme Jacques?» dit 
l'époux d'Ernestine au villageois d'un ton hau- 
tain. « — C'est mon nom, après? — Vous êtes 
«l'ami d'une jeune fille... dont ma femme a 
spris soin? — "De Madeleine... oui, je suis son 
» meilleur ami... Je l'aime comme mon enfant. 
«Puisqu'elle n'a pas de parents, la pauvre pe- 
"lite, c'est bien le moins qu'elle ait des amis. 
" — Je croyais que vous aviez connu la mère 
ï de Madeleine? — Quand je l'aurais connue... 



i'oll MADl'LlilNE. 

»si elle est moite... — C'est peut-être heureux 
«pour elle... du moins elle ne rougira pus de la 

• conduite de sa lille. 

• — Rougir!... Madeleine faire rougir quel- 
» qu'un!...» Et Jacques regarde M. de Noir- 
mont d'un air menaçant en s'écriant : 

n Morgue! monsieur, vous me prouverez ce 
» que vous venez de dire là, sinon... 

» — Interrogez -la elle-même, » dit M. de 
Noirmont qui voit Madeleine sortir de la mai- 
son et venir de leur côté en tenant un petit pa- 

»quet sous son bras. La voilù 'elle a pris 

«ses effets elle a deviné mes inten- 

» li( ms. » 

Jacques court vers la jeune fille, lui prend le 
bras et lui dit d'une voix forte : 

«.Madeleine!... monsieur ju'étend que vous 
» feriez rougir votre mère si elle existait en- 
»core... Quelle faute nvez-vous donc com- 

• niise, pour qu'on se permette de \ous traiter 
» ;iinsi?. .. » 

Madeleine baisse les yeux et garde le silence, 
c — Vous le vovez , » dit M. de Noirmont, 
«elle se tait, elle ne me dément pas. Monsieur 



MADELIihNB tâ5 

• Jacques, je suis fâché de vous rciidre votre 
«protégée... mais je ne puis plus garder dans 
»nia maison, près de ma femme, une jeune 
«fille qui va, avant le jour , trouver un jeune 
■ homme dans sa chambre. » 

Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de 
Noirmont en s'écriant : » Mille tonnerres! vous 
» en avez men... 

» — Non, non! » s'écrie Madeleine en arrê- 
tant le bras de Jacques et tombant à ses ge- 
noux, » monsieur dit la vérité , et je suis cou- 
>pable!... Monsieur, excusez Jacques... il ne 
«voulait pas vous offenser. .. » 

Le paysan semble stupéfait, accablé; il dé- 
tourne la tète en portant la main sur ses yeux. 
M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de 
dédain sur Jacques et un coup-d'œil de mépris 
à la jeune (ille , regagne lentement sa de- 
meure. 

Quelques minutes s'écoulent; Madeleine est 
encore à genoux ; elle n'implore pas Jacques, 
mais elle fixe tristement la terre. Le paysan 
Vourn^ enfin lu tclr de s<»u cùlé, il considère 



im 



MADKLEIMv. 



quolqu(.'S insliiiils la jeune fille, puis la relève, 
en dif^ant d'un ton brusque : « Allons! ven("Z... 
• f:ouj)able ou non. vous nVn trou ver«'Z pas 

nHiin-s toujours un af>ile chez Jacques. » 



auri liii: MX. 



DÉMAUOUli IMJJlLr 



En retoiunant dans sa maison , M. de Noir- 
mont se rend près de sa femme. Ernestine est 
seule; il sent que c'est le moment de lui ap- 
prendre ce qu'il \ient de faire, et pourtant il 
hésite, il est embarrassé, il prévoit que le parti 
qu'il a pris eauscra de la peine à sa femme. De 
son côté , Ernestine, qui n'a pas revu Made- 
leine, est inquiète, agitée, et n'ose pourtant pas 



lo8 ilADELEIMî. 

parler d'elle à son muii. Celui-ci se décide à en- 
tamer l'entretien. 

« Ma chère amie , vous n'avez, pas vu Made- 

• leine ce matin? — Non , monsieur, et cela 
» m'étonne .. ordinairement elle descend avant 
» le déjeuner. — Il est assez inutile que vous 

• l'attendiez... — Que voulez-vous donc dir^ , 
«monsieur?... — Ecoutez-moi : je suis re- 
»venu, ce matin, beaucoup plus tôt qu'on ne 
«pensait. Ne vous trouvant pas chez vous, je 
»suis monté chez M. Dalmer... Devinez qui j'ai 
«trouvé dans sa chambre... caché derrière les 
«rideaux de son lit... Mais non, vous ne devi- 
inerez pas! — vous qui étiez si persuadée de 
«la bonne conduite de votre protégée... qui ne 
«vouliez lui reconnaître aucun tort! Eh bien! 
«madame , c'est elle que j'ai trouvée là. — Ma- 

• deleine !... — Oui , madame, Madeleine qui 
» avait été trouver M. Dalmer dans sa chambre, 
»au point du jour... peut-être même y avait- 
> elle passé la nuit... — Ah! monsieur... — 
» Parbleu ! madame, quand une femme va trou- 
» ver un jeune homme chez lui; qu'elle s'y 
» rende deux heures plus tôt ou plus tard , cela 

• ne fuit rien àrafl'airc. — Mais, monsieur, qui 



MAUIiLEl.NE. 139 

» VOUS dit que Madeleine soit aussi coupable que 
«vous le pensez?.... ne pouvait-elle pas avoir à 
«parler à M. Victor?... 

» — Oh 1 pour le coup, madame , vous nie 

• feriez damner! — me prcncx-vous pour un 
«écolier ou un vieux Cassandre à qui l'on fait 
» accroire de telles choses ! Je connais les 
«femmes , le monde!... ce n'est pas moi que 
«l'on trompe. Si cette jeune fille désirait parler 
» à M. Daliner, ne le voit-elle pas cent fois dans 
«la journée! ne peut-elle pas encore le trouver 

• seul, dans le jardin, si elle a quelque secret a 
«lui dire? J'en appelle à vous-même, madame : 
«si vous avie^ quelque chose d'important à dire 
« à ce jeune homme^ iriez-vous pour cela le trou- 
« ver dans sa chambre ? » 

Ernestine porte son mouchoir sur sa figure 
et ne répond rien. M. de Noirmont reprend : 
« Oui, Madeleine^est coupable, et si M. Dalnicr 
» n'a pas profilé de la bonne fortune qu'on ve- 
«nait lui offrir, c'est fort généreux de sa pari... 
»I1 iiH' l'a juré... je veux bien le croire; mais 
» cette petite n'en est pas moins méprisa- 
»ble!... 

« — Méprisable! — ah ! monsic;ui' , ne dites 



140 MADELEINE. 

• pas cela.... Pauvre Madeleine! comme on te 
«traite!... — Et comment voulez-vous quej'ap- 
» pelle une jeune fille qui va trouver notre hôte 
» dans son lit?... oui, madame , dans son lit... 
«Aujourd'hui, c'est M. Victor... demain, ce 
» sera un autre, s'il nous vient un joli garçon... 
«Quand on a commencé dans cette route-là , 
«on ne s'arrête plus !... 

»— Ah! monsieur, par pitié!... — Vous 
«pleurez, madame ? vous êtes trop bonne... La 
«conduite de cette petite m'étonne moins que 
«vous.... Une fdle qui vient on ne sait d'où.... 
«élevée par charité... recueillie dans un caha- 
«ret... où diable vouliez-vous qu'elle reçût de 
» bons principes? 

»— Vous oubliez , monsieur, qu'elle a été 
«élevée avec mon frère et moi!... que ma 
«belle-mère la traitait comme sa fdle — Ah! 

» vous jugez bien mal le cœur de Madeleine 

«il y a peu d'àmes aussi belles que la sienne. 

» — Je ne sais pas si son àme est belle ; mais 
«je trouve son cœur trop sensible, et, comme je 
»ne veux plus de pareilles aventures dans ma 

• maison, j'ai renvoyé mademoiselle Madc- 
«leinc. « 



MADr:i,KlMî. I/4I 

Ernestine se lève vivement en s'écriant : 
« Que dites-vous, monsieur? .. vous avez, ren- 
svoyé Mcdeleine ! 

» — Oui, madame, j'ai justement rencontre, 
» ici près, son protecteur, ce Jacques qui l'aime 
» tant ; je lui ai dit de reprendre Madeleine , et 
» ne lui ai point caché le motif qui me faisait 
•n la chasser de chez, moi. 

» — Chassée!... elle, chassée!..., désho- 
» norée!... ce serait indigne !... Ah! monsieur, 

Dvous n'avez, pas fait cela c'est impossi- 

.>ble!... 

» — Eh! mon Dieu ! madame, pourquoi ce 
«désespoir? j'ai fait ce que je devais... ma 
«conduite me semble toute naturelle. 

» — Ah ! elle est affreuse !... — Madame !... 
» — Chasser Madeleine!... celle que j'aime, 
» que j'ai recueillie... que j'avais promis de 
«protéger. . celle que ma bonne mère aimait 
«tant! — Elle a mal reconnu vos bienfaits. — 
«Monsieur, vous aurez pitié de mes larmes ; 
') vous me rendrez Madeleine, elle n'est pas cou- 
» pable, j'en suis sûre... un moment d'impru- 
«doncel... — Yotre amitié pour cette jeune fille 
» vn trop loin et vous empêche de bien juger 



l/r2 MADELEINE. 

«sa conduite. Moi, qui ne suis pas aveuglé 
» comme vous, je puis l'apprécier. — Dites 
«plutôt, monsieur, que vous n'avez jamais pu 
j) souffrir Madeleine, et que vous êtes bien aise 
» de me séparer de la seule amie que j'avais. — 
«Voilà bien les femmes, toujours injustes quand 
»on froisse leurs affections!... — Pauvre petite! 
• elle a tout supporté! Cliassée d'ici!... ft mon 
»Dieu ! mon Dieu!.... » 

Ernestine verse d'abondantes larmes; M. de 
Noirmont s'éloigne pour mettre fin à cette 
scène et ne plus être témoin de la douleur de 
sa femme. 

Cependant Ernestine ne peut supporter l'idée 
de Madeleine chassée malheureuse , pour uutt 
faute qu'elle n'a point commise. Elle est décidée 
à se rendre chez Jacques ; mais çdle voudrait 
pouvoir ramener Madeleine , et elle ne veut pas 
l'exposer à une nouvelle scène de la pari de 
M. de Noirmont. 

Elle descend au salon; M. de Noirmont y ht 
les journaux. Diifour arrive en s'ecriaul : « Oii 
)» est donc mon nu)dèlc , mademoiselle Made- 
• Icinc!... .h' la chcrclie .je l'appelle en vain... 



MADELEINE. M\?> 

«VoilA cependanUin jour très-convenable pour 
» peindre. » 

M. de Noirmont feint de ne pas entendre. 
Ernesline cache sa figure avec son mouchoir. 
Dufour h^s examine l'un après l'autre en se di- 
sant : « Hum !... il y a quelque chose d'ex- 
» traordinaire ici... on n'est pas gai... Est-ce 
» qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Vic- 
» tor? .. Ma foi, en attendant, je vais faire poser 
»la grosse Nanette et son petit frère : c'est tou- 
» jours une étude. » 

Le mari et la femme sont de nouveau seuls. 
Près d'une heure s'écoule; ils ne se parlent 
pas : ce silence n'a été interrompu que par les 
sanglots d'Ernestine , qui ne cesse de pleurer. 
Enfin, M. de Noirmont se lève avec impatience 
en s'écriant : « 11 n'y a pas moyen d'y tenir!... 
«Voyons, madame, écoutez-moi... Je ne suis 

• pas un tyran, je ne veux pas en jouer le rôle, 
«puisque vous ne pouvez vous passer de cette 

» jeune fille puisque l'amitié que vous lui 

» portez est plus forte chez vous que le respect 
»dà aux convenances... voici ce que je vous 
» propose : faites-la revenir; mai.> elle logera 

• dans le corp ■ "^" '<»<'is (jui est de l'aiitro côté 



illîl MADELEINE. 

• delà cour et dont on ne se sert pas; là du moins 
«elle sera seule. Ce bfitiment ne communique 
» pas avec nos appartements. Elle mangera che'/ 
» elle... car, décemment, madame, elle ne peut 
«plus manger à notre table ; enfin , elle ne se 

• permettra jamais de reparaître au salon ni de 

• mettre le pied dans cette partie de la maison. 
»A ces conditions, Madeleine peut revenir, et 
>je ne parlerai plus de ce qui s'est passé; mais 
» elle ttkhera aussi d'éviter ma présence et de 
» rester dans sa chambre... Yoilà, madame, 
«tout ce que je puis faire... je crois que c'est 

• encore beaucoup. — Il suffit , monsieur , je 
«vais aller trouver Madeleine. Les conditions 
» que vous imposez à son retour sont bien liu- 
xmiliantes. .. mais ce n'est que pour moi qu'elle 

• reviendra... et je la prierai tant... Ah! j'es- 

• père qu'elle consentira à revenir. » 

Ernestine met un chapeau, un chàle, et se 
rend au village de Gisy, où elle a entendu dire 
que Jacques demeurait. Là , elle demande 
l'habitation du paysan; on lui indique une pe- 
tite ruelle à l'extrémité du village : c'est là qu'é- 
tait la maisonnette ou plutôt la masure de Jac- 
ques; car. depuis 1 incendie qui l'a ruiné, le 



MADRLF.INE. ' 145' 

pauvre journalier reposait sous le toil le })lii:^ 
misérable de l'endroit. 

Ernestine s'arrête devant la demeure qu'on 
lui a indiquée et dont les murs semblent près 
de s'ébouler; elle pousse la porte, qui n'est pas 
fermée , et se trouve dans une petite salle où 
tout annonee le dénûment le plus eomplet. 
Cette pièce a au fond une porte qui donne sur 
un petit jardin à peine clos par quelques haies 
de mûriers sauvages. Ernestine entre dans le 
jardin ; elle y aperçoit une paysanne allaitant 
un enfant : «N'est-ce pas y ici la demeure de 
«Jacques?» dit Ernestine. • — Si fait, ma- 
» dame, » répond la villageoise , « c'est-à-dire , 
«c'était encore sa demeure il y a huit jours; 
» mais depuis ce temps, Jacques a été nommé 
«garde du bois, et vraiment tout le monde en 
» a été content dans le pays , car Jacques est 
«un brave homme qui avait ben soin de sa 
«vieille tante, qui est morte il y a un mois. — 
» Où donc demeure Jacques à présent?.... — 

>' Tiens , ils ne vous l'ont pas dil! Sont-ils 

» bêtes dans le villlage !... Vous demandez sa 

«maison et on vous envoie ici! Ils ont cru 

• apparemment que c'était à c'te vieille masure 
11. 10 



1Û6 WADKLKINE. 

» que VOUS vouliez parler. . . Ah ! sont-ils bêtes! . . . 

» — Eh! bien? madame, Jacques demeure 

» — A-h! c'est juste, je ne vous le disais pas 
» non plus moi... Je suis bête comme les au- 
» très. . . Eh bien ! il a à c't'heure pour logement 
• une jolie maisonnette dans le bois de Sis- 
» sonne... c'est la demeure du garde... et ça ne 
*lui coûte rien de loyer... — Mais de quel 
»côté?... — Ah! pas ben loin.... à une petite 
» demi-lieue d'ici ; suivez le sentier après la 
» ruelle , il vous mènera sur le chemin de Sis- 
» sonne ; entrez dans le bois à gauche... prenez 
»le sentier battu , et vous arriverez à un petit 
» carrefour où est la maison du garde. » 

Ernestine remercie la paysanne , et , sans se 
reposer , sans essuyer la sueur qui trempe ses 
cheveux , elle prend le chemin qu'on lui a in- 
diqué. Après avoir marché ou plutôt couru pen- 
dant une demi-heure , elle arrive devant une 
assez jolie maisonnette , sur laquelle est écrit 
en grosses lettres : Maison du Garde. 

Ernestine va entrer dans cette habitation, 
lorsqu'à quelques pas elle aperçoit Madeleine 
assise sous un arbre. La jeune fille est plongée 
dans ses réflexions; mai^ ses traits ne )»ont pas 



MADELEINE. 147 

altérés , et sa figure exprime plutôt la résigna- 
tion que la douleur. 

« Elle ne pleure pas , elle ! » se dit Ernestine 
en la considérant ; o c'est (jue loin d'avoir rien 
»à se reprocher, elle doit être fière de ce qu'elle 
» a fait. » 

Madeleine a levé les yeux, et déjà Ernestine 
est près d'elle, la presse dans ses bras et la cou- 
vre de ses larmes. 

«Vous ici, madame! — Pensais-tu donc , 
«Madeleine, que je t'abandonnerais après tout 
»ce que tu as fais pour moi! M. de Noirmont 
»t*a chassée... accusée devant Jacques!... Ah! 

»si j'avais été là, je ne l'aurais pas souffert 

»je me serais plutôt avouée coupable l — Grand 
»Dieu! que dites-vous là?. . vous avouer cou- 
»pable! et songez-vous à tous les malheurs qui 
»en résulteraient !... Vous, madame, vous avez 
»une famille, des personnes qui vous aiment .. 
«votre malheur ferait aussi le leur. Mais moi , 
» seule sur la terre... sans nom , sans parents , 

«qu'importe que je fasse des fautes' je ne 

» dois compte de ma conduite qu'à celui qui 
■ voit tout... et celui-là ne peut i).'is la blâmer ! 
» — Et Jacques?... — Jacques ne veut pas me 



l/jS MADELEINE. 

«croire coupable. D'ailleurs il m'aime lou- 
» jours... et il m'a pardonné. — Tu lui as dit 

• qu'on te soupçonnait à tort? — Non, ma- 

adame, je n'ai pas dit cela... car alors il se 
» serait fâché contre M. de Noirmont...Ah ! ma 
» bonne amie, ne me plaignez pas... je me 
•trouve heureuse... oui, bien heureuse de pou- 
» voir vous prouver toute mon amitié. — Grâce 
»au ciel, M. de Noirmont a senti qu'il avait été 
«trop loin... Je viens te chercher, Madeleine... 
»tu vas revenir avec moi... — Retourner avec 
«vous à Bréville!.,. Oh! non, madame, ma 
» présence y déplairait toujours à votre mari... 
» D'ailleurs il m'a renvoyée... — Jamais il ne te 
«reparlera de ce qui s'est passé... Madeleine ; 
>'tu habiteras le pavillon qui est dans la cour... 
» là tu seras seule. . . là tu ne verras pas cette so- 
X ciété, ce monde que tu voulais toujours fuir... 
» Mais je pourrai aller te trouver, et passer près 
» de toi tout le temps que j'aurai de libre... 
»j<' pourrai épancher mon cœur dans le tien , 
>' te parler de celui... pour qui ]c suis coupable, 
V t't que je n'ai pas la force de chercher à oublier. 
»Ah! tu me comprendras, toi !... Tu compatis 
Ȉ ma faiblesse.... tu sais que je suis bien cri- 



MADKI.UINK. \l\[) 

«minelle, et cependant tu ne me méprises 
» pas ! » 

Madeleine a de la peine à résister aux prières 
d'Ernestine. La pensée qu'elle reverra encore 
Victor fait aussi battre son cœur. Dans ce mo- 
» ment, Jacques paraît; il s'approche des deux 
femmes : son abord est brusque, à peine s'il 
incline la tète devant madame de Noirmont, et 
il semble attendre que Madeleine l'instruise du 
motif qui amène cette dame à sa demeure. 

«Mon ami, «dit Madeleine d'un air craintif, 
■ madame est la sœur de M. Armand de Bré- 
» ville, ma bonne amie d'enfance... 

» — Je connais madame, » répond Jacques 
d'un ton bref. « — Elle vient... pour... pour..» 

»me chercher me ramener avec elle — à 

«Bréville! 

» — Vous ramener à Biéville dont on vous a 
» si indignement chassée ! » s'écrie Jacques avec 
colère. «Ah! j'espère que vous avez, répondu à 
» madame comme vous le deviez! Est-ce que 
» ces gens du grand monde croient qu'on peut 
» ainsi se jouer de nous autres pauvres diables !.. . 
«Parce qu'on donne asile à une orpheline. 
» pense-t-on avoir pour cela le droit de l'hunii- 



150 ilADKLEnE. 

«lier... de la Irailrr comme une malheureuse? 
«Puis, quand le caprice est passé, de la faire 
» revenir pour l'insulter encore?... Car, voycz- 
» vous, madame, quoique Madeleine dise qu'elle 
«est coupable... cli ben ! je n'en croyons rien, 
» moi... Je la connais c'te petite... je ne l'ai pas 
i> perdu dCj vue depuis sa naissance... j'avais 
» mes raisons pour cela — Elle peut pensera 
«quelqu'un... l'écouter, le croire... mais aller 
«trouver un jeune homme dans sa chambre... 
» courir au-devant de son déshonneur!... Non ! 
» non ! ce n'est pas dans le caractère de Made- 
«leine.... elle n'a pas l'ait cela... j'en suis cer- 
» tain! » 

Ernestine rougit et pâlit tuur-à-tour; elle 
répond à Jacques d'une voix tremblante : 

«Monsieur..., mon mari a été abusé.... Je 
» n'ai jamais douté non plus de l'innocence de 
» Madeleine.... elle sait combien je l'aime..., 
»Dois-je être plus longtemps privée de sa pré- 
• sence... de ses tendres soins... lorsque M. de 
» INoirmont lui-même m'envoie la chercher et 
» désire que tout soit oublié? 

» — Que tout soit oubUé!... Ohl que non 
>'pas... jarni! on ne doit pas oublier si vite ce 



MABELFilNE. 151 

» qui touche à l'honneur. Madeleine n'a que ^^a 
«pour tout bien... c'est pourquoi on devait le 
«respecter... Elle ne retournera pas à Bréville... 
» elle restera avec Jacques... il ne la chassera 
«jamais, lui! il est fier de lui offrir un asile.... 
«Grâce au Ciel, la fortune m'est devenue plus 
«favorable... j'ai obtenu la place de garde.... 
» j'ai maintenant pour demeure cette jolie mai- 
« sonnette... Madeleine ne manquera de rien 
«avec moi.... On s'habitue à une nourriture 
«frugale, à une vie soHtaire; mais on ne doit 
«point s'habituer aux humiliations! N'est-ce 
» pas, Madeleine, que vous ne voulez pas me 
«quitter? * 

La jeune fille lui montre Ernestine qui verse 
des larmes, puis elle s'écrie : «Mon Dieu! et 
«qui donc la consolera?... Jacques, je n'ai pas 
» de mémoire pour le chagrin qu'on me fait,... 
«D'ailleurs.... si j'ai commis une faute.... une 
«imprudence... 

» — Taisez-vous, Madeleine; je ne veux pas 
«vous croire. Mais c'est M. de Noirmont qui 
«vous a chassée... indignement traitée devant 
• moi : s'il veut que vous retourniez à Bréville, 
«c'est à lui à venir vous rhercher. .. à déclarer 



1 52 MADKLlil.NE. 

«aussi ile\anl moi qu'il est fâche de ce qu'il a 
«fait, qu'il a clé trompé; alors seulement vous 
» pourrez retourner dans sa maison ; car songez 
«bien que maintenant c'est chez lui que vous 
»clcs; il a acheté la propriété du frère de ma- 
ie d;in)c : >()us l'avez dit vous-même. C'est pour- 
» quoi vous ne devez })as y rentrer s'il ne vient 
»hi!-mcin(; vous en supplier. » 

Ernestinc se jette dans les bras de Madeleine 
en lui disant à demi-voix : «Pourquoi cet hom- 
» me dispose-t-il de la destinée? Il n'est pas ton 
» parent... Je t'aime autant que lui, ivladeleine.. . 
»ïu as déjà tant fait pour moi... veux-tu donc 
» nj'abandonner à présent que je suis si mal- 
I) heureuse ? » 

Madeleine se retourne vei^ Jacques et lui 
dit d'un ton suppliant : <- Mon ami!... permet- 
» tez-moi de ristourner avec ma compagne d'en- 
* tance! ♦ 

Jac([ucs fronce le sourcil, et répond d'un ton 
triste, mais sans colère : « Madeleine, vous èles 
» maîtresse de faire vos volontés ; mais si je vous 
«donne des conseils .. c'est que je pense en 
«avoir le droit. J'ai connu votre mère... Quel- 
9 que tenqis avaul sa mort, clic m'a fait venir 



MADfiL£INfi. 15i 

• près d'elle. Jacques, m'a-t-elle dit, vous avez 
«découvert mon secret; veillez toujours sur 
«Madeleine; soyez son ami, son protecteur.... 
«tenez lui lieu de parents. Alors cette pauvre 
>) dame ne croyaii pas cependant que sa fille 
«serait jîimais dans la misère ; elle comptait lui 
«assurer une petite fortune... elle n'en eut pas 
»le temps, elle mourut sans pouvoir accomplir 
» son projet. Quanta moi, je crois avoir suivi li- 
«dèlement ses intentions. Lorsque ma maison 
» fut consumée par un incendie, si je vous lais- 
«sai entrer chez Grandpierrc, c'est que je savais 
«que vous seriez avec des gens honnêtes.... et 
«parce que j'avais à peine de quoi nourrir ma 

• tante... Aujourd'hui je crois encore suivre les 
«intentions de votre mère en vous disant de ne 
«point retourner dans une maison dont on a 
» eu la barbarie de vous chasser. Maintenant 
«faites ce que vous voudrez... vous êtes hbre... 
«je ne vous dirai plus rien. 

» — Jacques !... je resterai avec vous, «répond 
Madeleine après avoir réllcchi quelques inslans. 

Le front du paysan s'éclaircit; il presse la 
jeune fille dans ses br-as : «Bien... bien, mon 



154 MADELWNE. 

• enfant : peut-être quelque jour serez-vous ré- 
» compensée d'avoir écouté mes avis. » 

Ernestine sent qu'il est inutile d'insister en- 
core; elle embrasse Madeleine en lui disant : 
« Adieu donc. Je retourne sans toi à Bréville... 
» — Mais vous viendrez me voir, n'est-ce pas ? 
» — Oui, sans doute... ce sera ma seule conso- 
« lation ! » 



CHAPITRE XX. 



TRISiE IliiTOlll. 



M. de Noirmoiit nu rien dit à su femme en 
la voyant revenir seule, mais il éprouve une 
seerète joie. Toujours prévenu eontre Made- 
leine, ce n'était qu'à regret qu'il l'aurait vue de 
nouveau habiter chez lui. Ernestine ne parle 
plus de l'orpheline; elle sait bien qu'il serait 
inutile de proposer à son mari d'aller la prier 
de revenir. Elle supporte cette nouvelle peine 
comme un châtiment de sai'aulc; mais tous 



156 uadëlëikk. 

les jours, à moins que le temps n'y mette obs- 
tacle, elle se rend dans le bois, du côté de la 
maison du garde. Madeleine vient au-devant de 
son amie, puis toutes deux s'asseyent au pied 
d'un arbre. Ernestine conte les peines de son 
cœur; la jeune fille la plaint, la console. Le 
temps passe bien rapidement alors. Victor est 
toujours le sujet de leur entretien. C'est pour- 
quoi l'une ne se lasse pas d'entendre, et l'autre 
de parler. 

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine 
jusqu'à la plaine au bout de laquelle on aper- 
çoit la maison qui appartenait au marquis de 
Brévillr. La jeune Aile ne va jamais plus loin. 
Là Ernestine l'embrasse, en lui disant ;«A de- 
» main ! » 

Dufoura demandé ce qu'était devenuelajeune 
orpheline; on se contente de lui dire que Ma- 
deleine a voulu retourner chex Jacques, mais il 
n'est pas dupe de cette réponse. 

On attend avec impatience des nouvelles de 
Victor. Le séjour de Bréville est devenu triste. 
Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. 
M. de Noirmont s'ennuie de n'avoir personne 
pour jouer ou chasser. 



MADKLRINK 157 

Huit jours s'écoulent ; on reçoit enfin une 
lettre de Victor. M. de Noirmont se hâte de la 
lire devant sa femme et Dufour. 

« Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que 
«j'aurais voulu avoir de meilleures nouvelles à 
» vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que 
»j'ai pu rejoindre Armand. 11 passe ses jour- 
»nées et souvent ses nuits hors de chez lui. Je 
«l'ai vu enfin, et, après lui avoir remis la som- 
D me que vous m'aviez confiée, je me suis per- 
»mis de lui donner quelques conseils, de lui 
• parler au nom de sa famille. Armand a fort 
»mal reçu mes avis; je n'ai plus reconnu en 
«lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, 
«dont j'étais autrefois l'ami. Pourtant je ne 
» veux pas renoncer encore à l'espoir de vous le 
«ramener — Je tenterai de nouveaux efforts ^ 
«peut-être serai-je plus heureux. 

• Victor Dalmer. » 

«Votre frère n'en veut faire qu'à sa tète!» 

dit M. de Noirmont ;«on ne le ramènera pas!... 

« — Fatal séjour de Paris!» dit Ernestine; 



15ft MADELEINE. 

Mon frère s'y est perdu!... — On se perd par- 
»tout, madame, quand on ne veut écouter que 
»ses passions !... 

« — Et il ne parle pas de mes pantalons, » 
murmure Dufour, « c'est bien singulier!.... Ma 
» portière les aurait-elle égarés? 

Cette lettre ne ramène pas la gaîté à Brévillc. 
M. de Noirmont s'inquiète de l'avenir de son 
beau-frère. Ernestine, au cbagrinquelui donne 
la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui 
que lui cause l'absence de Victor; elle craint 
que cette absence ne se prolonge beaucoup. 
Quant à Dufour , il est fort inquiet de ses pan- 
talons. C'est donc avec autant d'étonnement 
qu'un matin, six jours après sa lettre, on voit 
arriver Victor. 

On \a au-devant de lui, on l'entoure. 

« Vous revenez seul, » dit Ernestine. 

« — Oui, madame, «> répond Dalmer en bais- 
sant tristement les yeux. « D'après ma lettre, 
«sans doute, on ne m'attendait pas sitôt; mais 
• il y a [trois jours , j'ai eu occasion de revoir 
»M. de Bréville ; j'ai pu me con\aincre alors 
» que totis mes efforts ])rès de lui seraient inu- 
» liles... et je suis parti. 



MADELEINE. 159 

» — Je VOUS comprends, mon cher monsieur 

• Dalmer, «dit M. de Noirmont en serrant la 
main du jeune homme ; « je ne vous en sais 
» pas moins bon gré de ce que vous avez fait. 
«Armand continue ses folies, n'est-ce pas?... et 
» l'argent qu'il a reçu va encore aller se perdre 
» dans les jolies sociétés qu'il préfère à la nô» 
»tre!... > 

Victor incline la tête sans répondre. 

« — Et... et mes... et M. Saint-Elme? » dit 
Dufour, qui n'a pas osé lâcher le mot qu'il avait 
sur le bout de la langue en voyant l'air sérieux 
de son ami. 

t — Je n'ai vu M. Saint-Elme qu'une fois, il 
»a eu l'air d'appuyer mes avis, m'a juré qu'il 

• engageait chaque jour Armand à revenir près 
» de sa sœur. Je n'ai pas été dupe de ces men- 

• songes, et j'ai laissé voir à ce monsieur ce 

• que je pensais de sa conduite ; mais cet hom- 
»me a un front extraordinaire! Quand on lui 
» dit les choses les plus désagréables, il redou- 

• ble ses assurances de dévoùment, ses protes- 

• tations d'amitié. C'est bien de ces gens que 

• l'on met à la porte et qui rentrent par la fe- 
» nêtre ! » 



160 MADEI.EIXR. 

En entrant dans le salon, Victor cherche des 
yeux Madeleine; mais il n'ose prononcer son 
dom. Il trouve enfin le moment de s'approcher 
d'Ernestine et s'empresse de s'informer de la 
jeune fille. Ernestine lui apprend ce qui s'est 
passé. Victor est désolé, car il sent bien qu'il 
est le premier auteur de tous ces événements. 
Il se promet de se rendre bientôt à la maison- . 
nette du garde. 

Seul avec Dufour, Victor lui dit : « Je n'ai 
«pas voulu apprendre à M. et madame de Noir- 
» mont tout ce que je sais sur leur frère; j'au- 
»rais craint de les faire rougir. La conduite de 
ce jeune homme est indigne. . . il se ruine dans 
«les tripots... fréquente les plus mauvais sujets 
» de Paris. 

* — Je l'avais prédit! Est-ce que tu ne terap- 
w pelles plus que je l'avais prédit?... As-tu fait 

• ma commission? 

» — Enfin, Armand a osé emprunter trente 

• mille francs sur cette propriété qui n'est plus 
Ȉ lui... en laissant croire qu'il en est toujours 

• possesseur. 

» — Diable! mais ça devient très-vilain, cela! 
» Et tu n'iis pas été clir/. m;i portière? .. — Voici 



MADEI.PlXli. 101 

» comment j'ai appris cela. J'étais cliez Armand 

• quand la personne qui luia-prèlé cette S(mim«' 
»y est venue : c'est un Inave homme ([ui n'a 
»pasla moindre délianee. Savhanl que j'arri- 
» vais de Bré\ille, il m'a demande* des détails 
Bsur cette propriété en disant : Monsieur le 
w marquis semble avoir l'intention de vendre sa 
p terre, et, s'il ne peut sans se gêner me r«'ra- 
«bourser mes trent<; mille francs, je pourrai 
» m 'arranger de sa propriété. 

a — C'est commode, et le beau-frère. Tu as 
» dit alors qu'ill'avait achetée, et puis tu as (*lé 

• voir pour mes... — Pouvais-je perdre Armand, 
pie déshonorer? J^ai gardé le silence; mais 
p après le départ de son créancier je lui ai dé- 
fi mandé ce qu'il comptait faire. Il m'a jtn-é 
» qu'avec l'argent de M. de Noirmont il allait 
» rembourser une partie de ce qu'il devait, qu'il 

• prendrait des arrangements pour le rest(\ Je 
«l'ai quitté, mais je surveillais sa conduite : le 
u soir il ajouéet perdu lasomifie qnej(; hiiavais 
» apportée. 

» — C'est infâme!... c'est horrible!... Mais 

• enhn, fais-m<»i le plaisir dr me répondre. Me 
» rapportes-lM mes pantalons? — Kh morblru ! 

II. Il 



162 y\i)KLi?i.\K. 

«j'avais bien autre chose à penser que d'aller 
»m'occupei' de tes culottes. — Ali! c'est ça, 
» comme c'est aimable. Si M. Armand se ruine, 
«j'en suis bien fâché, mais je ne crois pas que 
» ce soit une raison pour que je mette toujours 
» un pantalon de drap par la grande chaleur, 
» quand j'en ai de nankin à Paris. Pourvu que 
» ma portière ne les fasse pas porter à son mari, 
» voilà ce dont j'ai peur. 

— Et.^ Madeleine a donc quitté cette mai- 
Dson?» dit Victor en regardant attentivement 
Du four pour voir s'il se doute de la vérité. 

• Oui, cette jeune fdle a voulu retourner 
» avec son ami Jacques, à ce qu'on dit ici; mais 
»tu entends bien que je n'en crois rien. Je ne 
)) suis pas de ces gens qui croient tout, moi. 
• M. de Noirmont aura découvert une intrigue. 
» — Quelle intrigue? — Je n'en sais rien ; mais 
I) certainement cette petite avait des intrigues. 
» Pendant qu'elle prenait séance avec moi, elle 
» ne cessait de soupirer; et quand une jeune 
» (ille soupire... on sait ce que ça veut dire. 

» — Te \oil;i bien, avec tes conjectures... 
» D'abord c'était d'Armand ([iie Madeleine était 
» ;inuMUTUse... à présent, ee «<"'♦ des intrigues! 



MADELEINE, 163 

»et avec qui? — Ah! fwx-c qui... je no semis 
• pas éloip:né do croire que M. Chéri Montrè- 
» sor. Hem î il rodait du cAtc de Madeleine 
X quand sa femme ne le voyait pas. — Tu es 
oiou, Dufour. — Ohl que non. Je crois qu'on 
»a renvoyé la petite, parce que cela était ur- 
»g:ent. Tout en faisant son portrait, il m'a 
»semhlé que sa taille... hum !... 

« — Dufour, c'est aiïreux ce que tu dis là!.. 
» Si lu ne me faisais pas pitié, je t'apprendrais 
i)à tenir de pareils propos. — Eh! mon Dieu! 
«qu'est-ce que lu as dcmc?. .. pour un mot en 
» l'air... tu t'emportes... tu te fais le champion, 
>le chevalier de Madeleine !... Est-ce que tu es 
«amoureux aussi de celle-là? — Je fais plus, 
»je l'admire... j<' la respecte!... Dufour, plus 
Bun mot contre elle, ou nous nous fâcherons 
» sérieusement. >- 

Yict()r qiu'lte hrusquement Duluur et celui- 
ci se dit : « Il l'admire!... il la respecte!... 11 y 
» a quelque chose là-dessous, car il n'a pas 
«l'hahiUide de respecter les jeunes Jilles. » 

\iclor est si»rli tie la maison (Quoique [\n 
peu faliixué par le voya^^e elle Irajet qu'il a l'ail 
pour venir de Jiaon à nrf'ville, il ne v<'ut point 



Ifi/l MADELEINE. 

passer la journée sans revoir Madeleine. Ernes- 
tine lui a indiqué le ehemin qu'il faut suivre 
pour arriver à la maison du garde. Ernesline 
aurait bien voulu accompagner Victor, mais 
c'est impossible ; et maintenant qu'il est re- 
venu, elle n'osera se rendre près de la jeune 
jeune fdlc que lorsqu'elle saura Victor avec 
M. de Noirmont ; elle sent bien maintenant 
que le moindre soupçon d'intelligence entre 
elle et Dalmer mettrait son mari sur les traces 
de la vérité. 

Victor a bientôt franclii la plaine, traversé le 
bois; il aperçoit la demeure du garde, il \a 
irapper à la porte: c'est Madeleine qui ouvre; 
elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat 
vient colorer ses joues, ses j^eux brillent de 
plaisir, elle peut à peine balbutier : « C'est vous, 
«monsieur Victor? — Oui, Madeleine, c'est 
» moi. Je suis arrivé de Paris ce matin, et j'ac- 
» cours. 11 me tardait de vous voir, de vous dire 
ûtout ce que je pense. — Quoi!... c'est pour 
nmoi que vous venez ici... pour me voir. Ali! 
» ma bonne amie ne pourra plus dire que je 
v suis malheureuse. — Est-ce que je ne puis 
» ])as entrer. Madeleine. ]^our cnuser avec vous? 



MADELEINE. 1G5 

«Oh! mon Dieu! et Jacques qui est là... il se 
«repose, il dort en ce moment; mais s'il V(>us 
«voyait. — Vous avez, raison, il doit bien me 
» haïr, me mépriser, car je suis l'auteur de tou- 
»tes vos peines. — Allez dans le bois... là- 
))bas... à gauche... je vais aller vous rejoin- 
»dre, et nous pourrons causer sans craindre 
«Jacques. » ; 

Victor se rend du coté du bois que Made- 
leine lui a indiqué, il s'assied sur un arbre 
abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde 
pas à paraître : une petite robe bleue sans or- 
nement, sans garniture, une ceinture noire, 
un fichu de soie sur le cou, un chapeau de 
paille à grands bords et dont le rubans flottent 
sur ses épaules, voilà toute la toilette de Made- 
leine. Mais en ce moment ses yeux expriment 
tant de trouble et de plaisir, son teint est si 
rose, son sourire si doux, sa démarche si lé- 
gère, que Madeleine est vraiment jolie, et Vic- 
tor est surpris de le remarquer pour la première 
fois. 

« Me voici, » dit la jeune iille en s'asseyant 
près de Victor; « je suis bien fâchée de ne pas 
«vous recevoir dans la maison, mais... — Ah! 



166 MADbLliliMi. 

» Madeleine, esl-ee que vous me de\e'/. des ex- 
» cuses, lorsque je cause toutes vos peines? Si 
«voussaAÎez, quel chagrin j'ai éprouvé en ne 
«vous retrouvant plus à Bréville et en appre- 
» nant que M. de Noirmont vous avait ren- 
«vovée. — Oublions cela, monsieur... Je me 
«trouve si heureuse maintenant. . je suis bien 
» récompensée de ce que j'ai fait. — Je n'ou- 
» blierai jamais ce que je vous dois de recon- 
» naissance. Bonne Madeleine, il y a peu de 
«femmes qui agiraient comme vous. — Peut- 
» être n'ai-je pas autant de mérite que vous le 
1 croyez,? Si on lisait dans le cœur des gens, ce 
» qu'on nomme leurs belles actions semblerait 
» alors tout naturel. Ne doil-on rien faire pour 
» ceux qu'on aime? et j'aime tant ma compagne 
» d'enfance. — Mais, moi, Madeleine, moi, 
» qui suis l'auteur de tous les chagrins que vous 
» avez eus depuis quelque temps, vous devcA 
» me haïr. . . 

• — Vous haïr! » s écrie Madeleine; puis elle 
s'arrête et reprend en baissant les yeux : « Oh! 
oiioii, monsieur, c'(\sl impossible. N'est-ce jias 
«vous qui ni'ave/, ramenée près de ma chère 
» Erijeslinc ? — De\ais-je nous rannuei près 



MADELIil.NJi. M')7 

«d'elle, pour èlrc ensuite cause ({ue vous la 
» quitteriez,? — De grâce, monsieur, ne pai- 
» Ions plus de cela. Eruestine vient souvent me 
«voir; elle me parle de... tout ce cpii l'inti- 
«resse. Ici je ne me trouve pas à plaindre : j<; 
»nc manque de rien, et si vous ave/, la bonté 
» de penser encore à moi... de venir quelque- 
«lois, en vous promenant, me donner des nou- 
» velles de Bréviile... oh! je V(ms assure que je 
» me trouverai bien heureuse. — Oui, Madc- 
» leine, je viendrai le plus souvent que je pour- 
»rai... quelquefois je tacherai qu'Ernestinc 
» m'accompagne. 

• — Ah! oui, » répond Madeleine en palis- 
sant; a oui, vous viendrez, avec elle... cela vau- 
todra mieux... le clienu'n vous semblera moins 
«long... et puis v*^ ^'^us ennuierait de ne 
^parler qu'avec moi, qui ne sais rien dire. 

»=— Que dites-vous là, Madeleine? est-ce 

• qu'on s'ennuie près de ceux qu'on aime, et 
!) désormais je vous aime comme une sœur ; de 

• votre côté, voyez, en moi un frère... traitez- 
»moi comme tel. Puissé-je quelque jour méri- 
» ter ce titre en réparant le mal que j'ai fait, en 

• assurant votre sort. Vous d<v(.A faire le bon- 



1 ()S MADELEIMi. 

• lictir d'un epoiix ; jo vcu\ vous voir unie à 
» un liomnic qui .saclic npprécier voire brlle 
"âme, qui soit digne de vous, qui... » 

Madeleine, qui éeoutait Yietor d'un air im- 
])ali('nt. l'inteiTompt en s eeriant : « Non, mon- 
» sieur, non. je vous en })rie, ne vous oceupez 
«jamais de eela. Madeleine ne veut pas, ne doit 
» ]);!s se marier; sans parents, sans nom, elle 
» restera ee qu'elle est. Je vous en prie, mon- 

• sieur, ne me parlez pas de eela, vous me l'e- 
» rez de la peine. » 

Madeleine détourne la tôle pour eaelier de 
jiTosses larmes qui viennent de tomber de ses 
veux; Victor lui prend la main en lui di- 
sajil : 

« Pardonne/-!in(M... je ne ])cnsais pas vous 
» l'aire du chagrin... mais si vous refu*=;ez, tout 
1 ce ({ue je voulais l'aire pour assurer votre sort 
«à v( nir, nous accepterez au moins mon ami- 
« lié. 

» — Votre amitié! ohl oui, monsieur. — VA 
MOUS me donnerez la ^ôtre?... — V<uis ra\ez 
»dej)uis longtemj)S, et je ne sais pas reprendre 
t ce qu'une lois j'ai donné.» 

En ce momeiil on entend lu \oi.\ de Jacques, 



MADELlîl.Mî. 169 

qui appelle Madeleine. « Il est éveillé, » dit la 
jeune fille en se levant; « je rrnlie bien vite 
• pour (pi'il ne vienne pas par ici. Adh.'u, nion- 

» sieur Victor, adieu Pensez quelquefois 

» à Madeleine, et elle ne sera pas mallicu- 
«reusel... » 

En prononçant ces mots, la jeune fille serre 
tendrement la main qui tenait encore la sienne, 
puis elle se sauve à travers le bois, comme si 
elle craignait do laisser voir la rougeur qui cou- 
vre son front. Victor s'éloigne aussi, et retourne 
à Bréviile, en eliercliant à découvrir la cause 
des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Made^ 
leine. 

Quinze jours se sont passés, Victor a repris 
le billard et les écliccs avec M. de Noirmont ; 
Ernesline a recouvré un peu de gaîté : mais 
Dufour, ne trouvant plus personne ([ui veuille 
poser, parle ([uelquefois de retourner à Paris. 
Alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son 
jM'isonnier jusqu'à la fin delà saison. M. et ma- 
dame Monlrésor viennent souvent à Bréviile; 
les Pomard n'y reparaissent plus. 

Victor est retourné pour voir Madeleine ; 
mais Jacques était là. et Victor n'a pas osé 



J 70 MADKLEhNJî. 

parler à la jeune fille ; ensuite, M. de Noir- 
mont le laisse libre, le jeune homme recher- 
che d'autres entretiens. On fait toujours passer 
l'amour avant l'amitié, et l'on a raison : l'un 
n'a qu'un temps, l'autre sait attendre. 

Une après-dînée, pendant un violent orage 
qui ne permettait pas de songer à la prome- 
nade, Dufour, assis, contre une fenêtre du sa- 
lon qui donnait sur la route, regardait tomber 
la pluie en disant : « C'est très-diflicile en pein- 
»ture de rendre cet eiïet-là. » 

Tout-à-coup il pousse une exclamation de 
surprise; Ernestine le regarde. 

« Qu'avez-vous donc, monsieur Dufour? — 
«Madame, c'est que je viens d'apercevoir, là- 
»bas, sur la route, deux voyageurs, et on di- 
«rait... oui, vraiment, on dirait que c'est 
«SI. votre frère avec son ami M. de Saint- 
» Elme. 

» — Mon frère, » s'écrie Ernestine. « — Ar- 
') mand, » dit M. de Noirmont en quittant sa 
partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court 
à la fenêtre, d'où l'on peut voir au loin sur la 
route, et on aperçoit en effet deux voyageurs 
qui \iennenl du çolé de BreNille; mais Erueb- 



iMADliLlil.NJf. 171 

tinc s'écrie :«0h! non, ce n'est pas mon frè- 
»re... à pied... par le temps qu'il fuit... ce ne 
«peut pas être Armand. » 

Dans les deux piétons qui s'avançaient, bra- 
vant la pluie et l'orage, il était effectivement 
difficile de reconnaître les mêmes hommes qui 
quelques temps auparavant, avaient quitté Bré- 
ville. Pourtant c'étaient bien le jeune marquis 
et son compagnon ordinaire : bientôt il n'est 
plus permis d'en douter. 

'■i Oui... c'est lui!... mon pauvre iVèrel » En 
disant ces mots, Ernestine quitte la croisée pour 
aller sous le vestibule au devant d'Armand , 
tandis que M. de Noirmont s'écrie : « Et il nous 
«nous amène ce Saint-Elme... En vérité, ceci 
«passe la permission... Mais maintenant que 
«cette maison m'appartient, je ne cacherai pas 
» à ce monsieur ce que je pense ; j'espère qu'il 
«ne nous restera pas longtemps, au moins. 

» — Les voici qui entrent dans la cour, » dit 
Dufour en poussant Victor. • Hum!... comme 
)> Armand est changé! . ..Elle beau Sainl-Elmel. . . 
«diable! il y a moins d'élégance dans celte loi- 
»klle-là... Malgré cela... liens, vois... c'est la 



^ 



17'2 MADELJilNt. 

fciiiêinc démarche... la même assurance... et 
«quoiqu'il arrive trempé comme une soupe, il . 
«l'ait autant d'embarras que s'il descendait 
«d'un équipage à huit chc\aux. » 

Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. 
Armand est à peine rceonnaissable, quoiqu'il se 
soit écoulé bien peu de temps depuis qu'il a 
quitté le domaine de son père. Il semble vieilli 
de plusieurs années, il est d'une maigreur, d'une 
pâleur effrayante; ses yeux sont rouges, caves, 
et il les tient presque constamment baissés; ses 
sourcils ont pris au jeu l'habitude de se fron- 
cer, et son front en a conservé une expression 
sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il ])or- 
lail habiluellement à la campagne; seulement, 
son col de chemise, autrefois bien blanc, bien 
empesé , dénote maintenant tro]) de négli- 
g(;nce. 

Saint-Elme a un pantalon à passe-poil f[ui 
dessine très-bien ses formes , mais qui est 
crotté jusqu'aux genoux. Son habit bleu est bou- 
tonné hermétiquement jusque sous le cou ; il a 
une cravatenoire,mise militairement, ctne lais- 
sant rien voir d'une chemise : il lient à la main 



MADELtn.VE. ITo 

une cravaclic, (.'t essuie avec un foulard son 
chapeau tout trempé. 

« Nous voilà! » s'écrie Saint-Elmc , en en- 
trant dans le salon d'nn air aussi riant qu'il en 
était sorti ; «je vous ramène l'enfant prodigue . . 
»oh! je le savais bien que je Je ramènerais — 
«Quand je me mêle d'une chose, c'est comme 
»si elle était faite... Bonsoir, monsieur deNoir- 
»mont... chasseur intrépide et diligent!... j'a- 
» vais hâte de revenir près de vous... Voilà le 
«mois de septembre qui approche, l'ouverlure 
«de la chasse... Comme nous allons lutter en- 
» semble à qui en abattra leplus... Salut à notre 
» ami Dalmer. .. Vous vo3'ez, monsieur Dalmer, 
ije tiens la parole que je vous avais donnée; je 
«ramène Armand dans sa famille... Ah! il n'y 
»a rien de tel qu'une famille — on sent cela 
«surtout quand on en est éloigné... Eh!,., voi- 
» là notre cher artiste! Bonsoir, Dufour... J'e- 
stais encore avant-hier chcz/un député qiu' est 
» fou de vos tableaux. .. de votre talent... Quand 
))je lui ai dit que je vous connaissais, il enviait 
«mon bonheur, il aurait voulu se mettre dans 
))ma poche. Je vois avec plaisir que tout le 
» monde se porte bien... Ah! mandilc loutc!... 



174 MADELEINE. 

» diable d'orage qui nous asiipiis... je voulais 

• attendre des chevaux iin<; voiture; mais 

• Armand était si pressé d'arriver... de revoir 
» ses parents... ses amis... c'est bien naturel... 

• et voilà pourquoi nous sommes si mouil- 
» lés. » 

Pendant que Saint-Elme donne carrière à son 
impudence, Armand s'est avancé vers son beau- 
frère , qui lui tend la main d'un air plutôt af- 
fligé que fâché. Le jeune homme fait à Dalmer 
un salut contraint. On voit qu'il est embarrassé, 
qu'il semble honteux de lui-même. Enfin il se 
jette dans un fauteuil en disant tristement : 

« Oui... me voilà ! 

» — J'aurais voulu que ce fût jdus tôt , » ré- 
pond M. de Noirmont ; « mais je suis toujours 

• bien aise de voire retour. ..Ce qui me fâche... 
j» c'est... >- 

M. de Noirmont huit sa phrase tout bas en 
désignant Saint-Ehne, et Armand répond d'un 
ton aigre : « -Tf vous assure, monsieur, qui; 
«vous le juge/, iiinl!... Ce n'est jias sa faute si 
)>j';ii été mnlheiirniv ;\ Paris... si le sort m'y a 
D poursuivi d'imc farou si cruelle... On a ca- 

• joinnié Saint-Ehne pies de vous... il n'a pu 



MADKLEINE. 175 

nm'aider; Il a éprouvé aussi de grands revers 
»de fortune... mais il m'est attaché, et le mal 
» recevoir ce serait me montrer que ma présence 
n vous déplaît aussi. 

p — Allons, vousvoih\ !... toujours le même, 
9 toujours exalté dans votre manière de voir... 
» Plus tard, vousjugerez mieux ce sincère ami. . . 
»En attendant, quoique j'eusse préféré vous re- 

• voir sans lui, pour vous être agréable , je ne 
«lui dirai pas tout ce qneje pense. • 

Pendant cotte conversation , Saint-EIme a 
continué d'essuyer son chapeau ; ensuite il s'est 
mis devant une glace et a passé sa main dans 
ses cheveux en disant : 

«C'est très-drôle d'arriver comme ça... l\ 

• pied... et par un orage... Si on ne savait pas 
«qui nous sommes, je vous demande pour qui 
»on nous prendrait... 11 me semble que ma- 
»dame de Noirmont a pris un peu d'embon- 
» point, ce qui lui sied à ravir. » 

Ernestine ne répond rien à ce compliment et 
ne daigne même pas regarder Saint-KImc, elle 
s'approche de son frère et lui dit : 

« Pourquoi donc être venu par l'oragr?. .. tu 



170 MADELEINE. 

»as l'air malade souffrant. — MuiP je n'ai 

B j'ien. 

— Je vous assure, belle dame, que nous 
snous portons fort bien... » dit Saint-Ehne : 
«mais Armand a toujours eu l'air délieat... ot 
«puis, à Paris^ nous avons fait un peu le libcT- 
»tin... le séducteur... » 

flrnestine continue de s'adresser à son frère 
sans répondre à Saint-Elme. 

« Tu dois avoir besoin de changer de vêto- 
«ments. .. — Ce que je désire avant tt>ut, c'est 
» me reposer; car cette route, par la pluie m'a 
» horriblement fatigué... IVla chambre est-elle 
ï) toujours libre? — Sans doute, elle t'attend. 
» — Je vais y monter... Ah! j'ai grand besoin 

»d(M*epos! demain nous causerons Saint- 

u Elme ne venez-vous pas aussi dans votre ap- 
» partement? 

» — Non , mon cher , je ne suis pas pressé 
«de dormir, et je ne quitterai pas si vite une 

» société (pie je suis enchanté de revoir Et 

• puis la roule m'a donné de l'appétit... nous 
«avons cependant fait un diner excellent... 
«c'est égal, je crois ([U(> je souperai volontiers, 
•) in«»i. (pii ne soupe jamais. 



MADELEINE. 177 

» — A votre aise alors. » 

En disant cela, Armand s'incline légèrement 
devant la conij)agnie<;t quitte le salon. Mais en 
passant près de Victor , il dit à l'oreille : « Je 
«compte, monsieur, lut voire discrétion. » Et 
Victor fait un signe de tête affirmatif. 

» Est-ce bien là mon frère? » dit Ernestine en 
regardant le jeune marquis s'éloigner. «Lui, 
«autrefois si gai, si aimable !... ah! je ne le re- 
» connais plus. » 

Saint-Elme est resté dans le salon où il se 
promène en se mirant dans les glaces avec au- 
tant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour 
ne peut se lasser d'admirer son assurance, qui 
l'empêche de s'apercevoir du ton plus que 
froid avec lequel on l'a reçu , ou qui du moins 
fait qu'il n'en est pas pour cela moins à son 
aise. M. de Noirmont dit à Victor : « Repre- 
» nous notre partie d'échecs... L'arrivée de mon- 
» sieur ne doit pas nous déranger. 

•) — Eh bien ! mon cher Dufour, » dit Saint- 
Elme en allant frapper sur l'épaule du peintre, 
«depuis mon départ... nous avons dû faire 
>' bien des portraits ici... hein?... ah ça ! j'es- 
» père que mon tour viendra aussi. — Votre 
11. 12 



178 MADELEINE. 

• tour... pourquoi? — Pour mon portrait... On 
«fait maintenant les personnes en pied, mais 
xen petit... c'est plus gracieux... il faudra me 
» faire comme cela... — Aliî oui, pour servir 

• de pendant à mon tableau de la forêt do Com- 
«piègne... — Justement. Et ces bons voisins? 
» donnez-m'en donc des nouvelles , monsieur 
> de Noirmont. Ces aimables Montrésor... cet 
n espiègle M. Pomard a-t-il beaucoup chassé 
» avec vous?... 

« — Monsieur, permettez... je suis occupé 
ode mon jeu. . — Ah! c'est juste... pardon... 
«Jeu superbe que les échecs!... j'y jouerais 
«fort bien si cela ne me donnait pas la mi- 
» graine... Je parie que notre artiste est ton- 
» jours passionné pour le loto... Voyons, mon 
ïcher Dufôur, y avez-vous beaucoup joué pen- 
))dant mon absence?... Vous devez être bien 
» joyeux quand vous gagnez un quine?... 

» — J'ai dans l'idée que dans ce momçnt un 

• quine ne vous ferait pas de peine non plus, 
«monsieur de Saint-Elmc! » répond Duiour 
d'un air goguenard. 

« — Oh! pardieu , non... j'ai essuyé cet été 
»des pertes horribles : plus de deux cent mille 



MADELEINE. 179 

«francs que j'ai perdus... — A la roulette?... — 
«Non pas, dans des faillites... j'avoue que cela 
» m'a un peu gène. — Et vos vignes en Brela- 
»gne? — Elles ont coulé... il n'y a rien de 
«traître comme la vigne... Je ne m'affecte pas 
» beaucoup de tout cela, parce que je suis bien 
«sûr d'hériter de vingt mille livres de rente 
X d'une tante qui m'adore... c'est comme si je 
»les tenais; mais cela m'a contrarié à cause 

• d'Armand... qui a fait des folies!... 

« — Des folies ! » dit M. de Noirmont qui ne 
peut plus se contenir; « vous êtes bien mo- 
«deste, monsieur... Un jeune homme qui, en 
» moins de dix-huit mois, a mangé toute sa 

• fortune... qui, pendant son dernier séjour à 
«Paris, y a englouti dans des tripots le prix de 
)» cette propriété qui était sa dernière ressource. 
»Ali! ce sont là plus que des folies, monsieur; 
Met je devais espérer que vous, qui vous disiez 
«l'ami d'Armand, et qui. certes, ne manquez 
«pas d'expéri(mce, je devais espérer que vcuis 
«arrêteriez ce jeune homme dans la roule du 
)> vieo, au lieu de l'aider i\ se ruiner, d 

iM. de Noirmonl a jiarlé a\ec chaleur, son 
front est sévère , son regard semble interroger 



180 MADELEINE. 

Saint-Elme ; mais celui-ci, sans être nullement 
décontenancé, se met ù sourire, et répond 
d'un air de bonhomie : 

» J'étais sûr que vous me diriez cela... je 
» m'y attendais... En venant avec Armand, je 
«lui disais : Ton beau-frère va me gronder... il 
» croira que je t'ai donné de mauvais conseils.. 
»Et, dans le fait... je suis de bonne foi, moi, à 
«votre place, je le croirais aussi!... Cependant 
»je puis vous jurer que je suis pour le moins 
» aussi fâché que vous de ce qu'Armand soit 
«ruiné. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas 
«perdu son argent au jeu, surtout à la roulette... 

• mauvais jeu où tout l'avantage est pour le 
«banquier... Le trente-et-un... passe encore; 

• on n'a que le refait contre soi... Quant aux 
«femmes... Ah 1 je voulais lui faire faire des 
p connaissances précieuses... des dames distin- 
» guées qui l'auraient poussé dans les gran- 
«deurs... dans les honneurs... que sais-je... 
«mais c'est un fou!... Quand deux beaux 
» yeux lui avaient tourné la tête, il ne regardait 
» à aucun sacrifice pour les admirer à son aise... 
»J'ai eu plus d'une fois avec lui'des scènes 

• très-vives... des altercations graves., nous 



MADELEINE. 181 

» avons même été sur le point d" nous battre... 
«mais je me suis dit : Ce jeune homme n'a pas 
«mauvais cœur; quand je lui donnerais un 
«coup d'épce, ce n'est pas ça qui le corrijçera 
«de ses défauts.... Ses respectables parents me 
«l'ont confié, je ne dois pas me brouiller avec 
• lui... Et voilà pourquoi je ne l'ai pas quitté. 
» 11 est même cause que j'ai négligé mes affaires, 
» mes propres intérêts. A la rigueur, je pour- 
«rais dire qu'il m'a coûté beaucoup d'argent... 
«mais je suis trop délicat pour jamais lui par- 
» 1er de cela. » 

M. de Noirmont ne dit plus rien ; c'était le 
parti le plus sage. Et d'ailleurs Saint-Elme a 
une manière de répondre qui, sans le convain- 
cre, l'étourdit encore. 

Au bout d'un moment l'ami d'Armand s'é- 
crie : « Eh bien! mais je n'ai pas encore aperçu 
» la petite Madeleine, la protégée de madame de 
«Noirmont? Est-ce que vous l'auriez mariée 
«pendant mon absence? 

» — Non, monsieur, «répond sèchement Er- 
«nestine, elle n'est pas mariée; mais elle n'ha- 
»bite plus ici.. 

» — Elle n'habite plus ici!... Ah! fort bien. . 



18*2 MVDELELNE. 

«j'entends... La petite orpheline a eu quelque 
«aventure... un moment de faiblesse... Aufait, 
»elle avait l'air très-sentimental, cette petite. 

» — Monsieur! «s'écrie Victor en quittant le 
))jeu, parlez avec plus de ménagements de cette 
«jeune Allel... C'est sans doute parce que vous 
» la croyez à présent sans protecteur que vous 
«vous permettez de tels propos sur son compte; 
«mais je vous préviens que je ne le souffrirai 
«pas... et... 

« — Eh, mon Dieu! mon cher monsieurDal- 
«mer... qu'est-ce qui vous prend donc?... En 
«vérité ! je ne sais ])as ce qui s'est passée ici.*., 
«mais tout le monde se fâche, s'emporte pour 
» des riens!. .. Soyez le chevalier de mademoi- 
» selle Madeleine, vous en êtes bien le maître... 
«Quant à sa vertu... je ne peux pas l'attaquer, 
«je ne la connais pas. . mais on peut bien se 
«permettre une légère plaisanterie!... 

» — Non, monsieur. Quand il s'agit d'une 
«pauvre fdle que tout le monde abandonne, ce 
» n'est pas le cas de plaisanter. 

» — Allons, monsieur Victor, 'venez-vous i\- 
«nir la partie? »dit M. de Noirmont. Victor \d 
se rasseoir, et Saint-Elme se ra[)proche de Du- 



MADliLEINE. \ 80 

four, auquel il dit à roieille: «Mon cher artiste, 
V vous me conterez (outcela... Dalmer aura fait 
»un enfant à la petite; et c'est pour cela qu'il 
» ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu! Ah! 

• ail! vous ne répondez pas!... Je gage cent 
» louis que c'est la vérité. — Je tiens le pari si 
«vous voulez mettre au jeu.» 

La partie achevée, chacun se hâte de se re- 
tirer. Saint-Elme seul va, avant de se coucher, 
faire un tour à l'office, ou, malgré l'excellent 
dîner qu'jl a dit avoir fait, il soupe très-copieu- 
sement. 

M. de Noirmont espère que son beau-frère 
n'a pas dissipé toute la somme qu'il lui a en- 
voyée par Dalmer. Le lendemain matin, aperce- 
vant Armand dans le jardin, il s'empresse de le 
rejoindre; et, tout en causant de sa situation, 
aborde enfin ce sujet. 

» Je n'ai plus rien, répond Armand d'une 

• voix sombre; j'ai tout perdu, tout absolu- 
»ment... et, poursuivi par quelques créanciers, 
nj'ai dùmêmeleurabandonnermon mobilier... 

• tout ce que j'avais... — Malheureux jeune 

• homme!... Que comptez-vous faire mainte- 
'-nant? — Je n'en sais rien... Mais, je vous en 



18/l MADELEINE. 

prie, monsieur, point de reproches... de ser- 
«mons : tout cela serait inutile à présent, et je 
"De suis point d'iuimeur à les entendre... Si 
« mon séjour ici vous déplaît, vous n'avez qu'un 
xmot à dire, et... — Monsieur, je n'oublierai 
»j;!niais q e vous êtes 1(.' frère de ma femme... 
)>V<;us serez toujours ehez moi comme chez 
«vous. Ouand vous serez plus calme... quevous 
«voudrez m'enlendre, nous aviserons à ce que 
)) \()us poiu'riez faire encore. » 

Saint-Elnie, qui a entendu cette convcrsa- 
j lion, s'approche d'Armand quand M. de Noir- 
nionl est éloigné, et lui dit : « Je gage que ton 
' j)eau-l'rcre va te proposer une place de douze 
» cents francs dans les droits réunis., pour te 
)> refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis 
«inspecteur à cheval!... Ah! ah!... comme ce 
«serait drôle î... 

»— Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je 
«n'en ai plus le courage, >• répond Armand en 
marchant à grands pas dans les allées du 
jardin. 

» — Eh, mon cher, il f.iul bien prendre son 
«parti... Je crois que le beau-frere ne serait 
»pas si aimable, s'il sa- ait que lu dois trente 



MADELEINE. 1^5 

Miiiilk' francs que l'on t'a prcU-s sur cette mai- 
»son... qui n'était plus à toi!... ahl alil...Mais 
» quand ton créancier viendra voir cette pro- 
«pricté... ça deviendra plus embarrassant. 

>, — Oui, j'ai perdu ce que mon père m'avait 
«laisse... Cette maison... oîi fut élevée mon 
«enfance... où je suis né, cette maison ne 
«m'appartient plus... Se ruiner en moins, de 
«deux ans!... Ah! c'est affreux!... je me dé- 
«teste... je me méprise... 

» — Fi donc!... Est-ce qu'à ton âge on doit 
«parler ainsi?... Tous les hommes font des fo- 
«liesl... Où tombe, mais on se relève!... — 
«Et ces trente mille francs que je dois... com- 
«ment les paierai-je? — ïu diras comme Figaro: 
» Quand on doit et qiCon ne paie pas, ccU comme 
>>si on ne devait pas. — Mais vais-je donc passer 
«le reste de ma vie ici... prive de tous plai- 
»sirs?. .. ne pourrais-je plus retournera Paris.. 
« où peut-être le sort se lasserait de me poursuivre, 
» sijavuisde quoi le tenter encore... — Ah! oui... 
»\oiià le cruel.... car, eniiu, la chance ne peut 
«pas loujv.urs rester la mènie... il faut bien 
«qu'elle tourne... Mais pour se refaire il faut 



18(5 MADELEINE. 

«encore de l'or... Si ton beau-frère voulait 
))t'en prêter... — Oh! jamais je n'oserais... et 
» d'ailleurs il croirait faire beaucoup en faisant 
» très-peu... Il m'imposerait des conditions... 
))je n'en veux pas recevoir. — Alors, atten- 
»dons!... Le hasard peut nous devenir favora- 
«ble! il ne faut jamais se désespérer; c'est un 
» mauvais système. » 

Armand, qui ne conserve point d'espérance, 
quitte Saint-Elme pour chercher la jeune fille 
qu'il a laissée à Bréville; il se rappelle que Ma- 
deleine l'aimait sincèrement, et, aux jours de 
l'infortune, on se souvient de ceux qui nous 
aiment. 

Le jeune homme s'informe à sa sœur de son 
amie d'enfance. 

« — Madeleine ne demeure plus ici, «luiré- 
» pond Ernestine avec embarras ; « elle est re- 
«tournée avec Jacques. —Quoi! ma sœur, vous 
» avez renvoyé cette petite. .. que vous aviez l'air 
))de tant aimer! — Ah! je l'aime toujours au- 
))tant... mais mon mari... a eu quelques mots 
«avec Madeleine, et... — Je vous entends... 
«Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que sa 
«vue me fera plaisir... cela me rappellera ce 



MADELliJNE. 187 

«temp^... qui a fui si vite... et pour ne plus ic- 
» venir. » 

Armand s'est fait indiquer la demeure de 
Jacques. Saint-Elmc,qui ne s'amuse pas beau- 
coup dans une maison oii chacun l'évite, court 
sur les pas d'Armand, qu'il vient de voir tra- 
verser la plaine. 

« Où vas-tu par là?» dit Saint-Elme en re- 
joignant son ami. « — Voir quelqu'un que 
» j'aime, et dont il me semble que la présence 
» adoucira un peu mespeines.. Je vais près de Ma- 
» deleine, que le mari de ma sœur a forcée de 

• quitter Bréville. — Ah! tu vas voir l'orphe- 
»line... Diable! mais c'est romantique! — Ne 
«m'accompagne pas, Saint-Elme; tu ne com- 
» prends pas celte amitié de frère qui nous 
«unit à des compagnons de notre enfance : 
» tu l'ennuierais avec Madeleine. — Eh ! que 

• diable veux-tu que je fasse chez ton cher 
«beau-frère?... il me regarde en se gonflant 
') comme une grenouille ; ta sœur se sauve dès 
» qu'elle m'aperçoit; ce petit Dalmer se donne 

• aussi des airs d'humeur! le gros Dufour fait 

• le portrait de la tille du concierge. C'est à 
«périr d'ennui; on ne voit même plus cette 



188 MADELEINE. 

«agaçante Pomard et son délicieux frère... Je 

• t'accompagnerai... Ob! n'aie pas peur, je te 

• laisserai causer... pleurer même avec l'amie 
«de ton enfance. Que sait-on ?... je pleurerai 
«peut-être aussi; à lu campagne il faut bien 
«faire qucl([ue cbose ! » 

Armand continue son cbemin et laisse Saint- 
Elmc marcber à côté de lui. Il est triste, pen- 
sif, et n'écoute plus les réflexions de son com- 
pagnon. 

lis arrivent devant la maison de Jacques. 
Madeleine est assise contre une fenêtre du,rez- 
de-cbaussée dans la cbambre qu'elle babite. 
Elle travaille lorsque les nouveau venus s'ap- 
procbent. Quand elle lève les yeux, Armand est 
devant elle, arrête contre la croisée. 

Madeleine pousse un crie de joie, et jette son 
ouvrage en disant : « Armand... monsieur le 
i> marquis!» ])uis elle sort de la maisonnette et 
vient se jeter dans les bras de son ancien ami. 

« — Oui, Madeleine, c'est Armand, ton 
»an)i... — Ah! vous voilà donc enfin de re- 
elour... Qu'on doit être conlenl à Bréville!... 
» vous êtes re\enu ! on vous désirait avec tant 
» d'impatience! » 



MADELEINE 180 

Armand ne répond rien. Saint-Elme s'em- 
presse de dire : « Oh! oui, on a élc enelianté de 
s nous revoir... on est d'une joie extraordi- 
«naire... 

» — Mais entrez donc... venez vous reposer, 
«prendre quelques rafraîchissements. Jacques 
• n'est pas hi, mais il sera hicn content que 
» vous lui fassiez l'honneur de vous reposer 
» chez lui. 

» — L'honneur!... Ah! ma pauvre Made- 
«leine!... c'est de l'amitié... c'est pour un mo- 
»ment l'oubli de mes chagrins que je viens 
«chercher près de toi. 

» — Oui, sans doute,» dit Saint-Elme, « de 
b l'amitié, de la franche amitié... mais avec ça 
«nous prendrons bien des œufs frais... ça 
«n'empêche pas de causer, et ça m'occupera, 
»moi. » 

Armand suit Madeleine dans la maison. La 
jeune fille s'empresse d'offrir du lait, des œufs, 
des fruits. Armand ne prend rien ; il va s'ns- 
seoir contre la fenêtre; Saint-Elme se met à 
table et se fait des mouillettes en murmurant : 
« A la guerre comme à la guerre!... C'est éton- 
» nîint comme je deviens champcirc ! » 



190 MADELEINE 

Madeleine voit bien que le jeune marquis 
est triste et tourmenté; elle n'ose le question- 
ner. Celui-ci lui avoue une partie doses fautes; 
avec elle il ne cherche pas à dissimuler ses 
torts; il s'accuse, et la jeune fille le plaint, le 
console ; les expressions de son amitié sont si 
douces , si persuasives , qu'Armand se sent 
moins malheureux en l'écoutant. 

« Ah! Madeleine, il me semble que si je t'a- 
» vais toujours eue près de moi, je n'aurais pas 
«cédé au mauvais génie qui m'entraînait... Tu 
*me rappelles madame de Bréviile, celle qui 
«fut ma seconde mère, qui m'aimait comme 
«son fils... En t'écoutant , je crois l'entendre 
• encore... Madeleine, je viendrai souvent te 
»voir... Je me trouve moins coupable près de 
» toi ! 

» Oui, nous viendrons très-souvent « dit Saint- 
Elme ;» votre vin est un peu sur, mai svos 
ncriifs sont très-frais. » 

Kn ce moment. Jacques rentre, son fusil 
sous son bras; il salue les étrang;ers Saint- 
Klme ne s(,' (lérani;c pas et continue d(^ manp;er 
son a'uf. 

c Yoilà M. le marcpiis de liré\ille qui me 



MADELEINE. 191 

• fait l'honneur de venir me voir,' dit Made- 
leine ; il revient de Paris. 

/> — Oh ! j'ai bien reconnu M. de Bréville, » 
dit Jacques en saluant Armand; « toutes 1rs 

• fois qu'il voudra nous honorer de sa visite, 
» nous le recevrons de notre mieux. Les amis 
» de Madeleine seront toujours les miens. 

» — Ah! si je n'avais pas vendu le domaine 
»de mon père,» dit Armand en soupirant, «Ma- 
» deleine ne l'aurait jamais quitté... Pourquoi 
»suis-je allé à Paris?... fatal voyage!... 

» — Allons, mon cher, ce qui est fait est 
» fait ! » dit Saint-Elme ; « il ne faut pas toujours 

• revenir là-dessus !. . Monsieur le garde, nous 

• viendrons vous voir... je chasserai par ici... — 

• Il faut une permission , monsieur. — J'en au- 
»rai... je suis très-lié avec le propriétaire de 
■ ces bois-ci... — C'est M de... de... le nom 

• m'échappe maintenant, n'importe. Je lui 

• parlerai de vous, brave Jacques... je pourrai 

• vous être utile. — Monsieur, j'ai ce qu'il me 
» faut et de quoi nourrir Madeleine ; je ne de- 
» mande plus rien à présent., que de lavoir 

• heureuse. — C'est très-bien... vous êtes un 

• digne homme et vous avez mon estime... C'est 



102 MADELEINE. 

«dommage que vous n'ay<'7. pas un fusil A pis- 
))t(>n... mais je vous en donnerai nn, moi... 
»j'en ai cinq ou six. Allons, marquis, je crois 
«qu'il est temps de retourner chez l'honorable 
» beau-frère. » 

Armand presse la main de Madeleine, dit 
adieu à Jacques, et s'éloigne avec Saint-Elme, 
qui fait au garde et à la jeune fille un saint 
protecteur. 



(IIAPITRE XM. 

* 



DIS ITRWCF.R;. 



Plusieurs jours se sont écoulés depuis qu'Ar- 
mand et son ami sont revenus à Bréville ; mais 
au lieu d'y avoir ramené la gaîté, il semble que 
leur présence en ait entièrement banni la jiM»» 
et le bonheur. Loin de diminuer, la tristesse 
d'Armand augmente chaque jour, car il s'y 
joint l'ennui d'une manière de vivre à laquelh; 
il n'est plus accoutumé. 11 fuit la société, passe 
toute la journée à se promener dans i(.'S bois, 
II. 13 



194 UiDi;i.i:rNF-. 

et, pour loulc distraclion, va voir Madeleine, 
mais souvent il reste près d'elle des heures en- 
tières sans prononcer un seul mot. Pendant ce 
temps Saint-Elme visite du haut en bas la mai- 
son du garde, mange ses œufs, boit son vin, 
et ne paie jamais. 

Saint-Elme ^oit bien ([ue sa présence n'est 
pas agréable à M. et madame de Noirmont, 
mais comme il serait fort embarrassé pour al- 
ler vivre ailleurs, il feint de ne point s'aperce- 
voir de la froideur (pi'on lui témoigne. Ernes- 
tine et Victor ne trouvent plus l'instant de se 
parler en secret : Saint-Elme, n'ayant rien à 
faire, <'st toujours là, et semble prendre plai- 
sir à observer ce que font les autres. Enfin 
M. de Noirmont s'inquiète de la position de 
son beau-frère, de son avenir, et dans le fond 
de son àme n'est nullement content de le voir 
établi riiez, lui avec son intime ami, sans pré- 
voir comment il pourra s'en débarrasser. 

Un matin, au moment du déjeuner, Aï. de 
Noirmont laisse paraître une vive satisfaction 
en lisant une letlre qu'on vient de lui ap- 
jxMter. 

« Voilà M. de \oirii»onl qui reçoit de bonnes 



MADELEINE. iî5 

» nouvelles, «dit Saint-Eline, «ce n'est pas com- 
»me moi... j'en attends toujours et je ne re- 
» rois rien. 

)» — Oui, monsieur, voilà en <;iTet une lettre 
»qui me l'ait grand plaisir... car elle me donne 
» l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Er- 

• nestine, il faudra l'aire un sacrifice pénible... 
» mais pour rendre service à votre frère je suis 

• persuadé que vous n'hésiterez pas. 

» — Qu'est-ce donc?» dit Ernestine, tandis 
que tout le monde regarde M. de Noirmont 
avec curiosité, et que l'on attend avec impa- 
tience qu'il s'explique. 

« — Voici ce que c'est : vous rappelez-vous, 
ï Armand, qu'avant votre départ jwur Paris, et 
» pendant que vous me pn.^ssiez. de prendre cette 
«maison pour soixante mille francs, je vous ai 
)' parlé d'un certain comte de Tergenne qui dé- 
» sirait beaucoup acheter une pr(>j>riété dansée 
»]);i3's? • 

» — Je me le ra]qM'lle, »dil Aiiuand. «Oui... 
» nous nous le rappelons» murmure Saint-Elme, 
qui au nom du comte a renversé stu' son ])an- 
lal<»u la nioitié de sa tasse de thé. 

» — Eh bien ! j'avais charfié un ami, à Mor- 



106 MADELETXR. 

xtîignc, dans le cas oii M. de Tergenne y ic- 
» viendrait, de lui te'moigner le plaisir que j'au- 
»rais de le revoir. Cet ami m'apprend que mes 

• désirs seront bientôt satisfaits.. Tenez, voici 
» ce qu'il me marque à ce sujet : «... M. de Ter- 
» genne est ici avec sa nièce ; il compte se ren- 
» dre précisément dans le pays que vous hahi- 
»tez; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout 1(* 
B plaisir qu'il vous ferait en allant vous voir à 
sBréville. 11 a paru fort sensible à votre souve- 
»nir, à votre invitation, et me charge de vous 
odire qu'il profitera de la permission que vous 
»hii accordez. 11 doit se ùiettre en route ce 
wsoir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne 
» tarderez pas à recevoir sa visite. 

» — Je ne vois pas en quoi la visite de ce 
«monsieur peut me regarder.» dit Armand, 
tandis que Saint-Elme, tout en se donnant 
beaucoup de mal pour essuyer son pantalon, 
semble très-occupé d'autre chose. 

« Écoule/, Armand, je vous ai payé <'e do- 
»maine soixante mille francs. Je ne pouvais 

• vous en donner plus, mais je crois qu'il \aul 
» davantage; et si M. de Tergenne pense ton- 
>' jours coinme à r«'']>oque n\\ il désirait tanl 



II 



MADHf.IvIM:. 197 

»racliet<!r, je ne donle pas (in'il n'en donne 
» soixante-quinze. . . peut-être (piatre-vingt mille 
wlVancs..,. Alors je le lui eéderai. Vous pensex 
))bicn que je ne veux rien j:,agner sur vous. Je 
» reprendrai ee que j'ai déboursé, et la dilïé- 
» renée vous reviendra... C'est donc quinze à 
» vingt mille francs que j'espère vous faire 
ja\oir... Ernestine, il vous en coûtera de quit- 
» 1er cette maison... je le prévois... mais n'ap- 
» prouvez-vous pas ce que je veux faire ? 

» — Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger 
» mon frère... je me résignerai... Sans doute je 
»ne m'éloignerai pas de ces lieux sans regrets, 
» mais je ne puis que vous approuver. 

» — Ma sœur, ne vous désolez pas d'avance.» 
dit Aimand, «certainement je suis sensible au 
«désintéressement de M. de Noircment, à ce 
«qu'il veut faire pour moi... mais je doute fort 
» que ce M. de Tcrgenne soit toujours entiche 
» de ce domaine... C'était probablement un ca- 
» priée... il n'y pense sans doute plus. 

» — La preuve qu'il est toujours dans les mê- 
mes intentions,» dit M. de Noirmont, «c'est 
» qu'il vient dans ce pays pour s'y Axer. 

— Je con\icns ([ue vingt mille francs me 



198 MADliLlilM-:. 

» l'eiaicMil plaisir, quoique. .. avec celle soiiime... 
»je ne... Ah! tenez, ce n'est pas la peine, pour 
nqnelques mille francs, tle l'aire du chagrina ma 
»sœur. — Armand, ne vous mêlez pas de tout 
>^ tout ceci, et laissez-moi le soin de cette af- 
» faire. 

» — Ce ([u\\ y a de certain, «dit Dufour, 
«c'est que nous allons \oir arriver M. le comte 
» et sa nièce. — Oui,» reprend Victor, «et- je 
«pense que nous ferons bien, nous, de ne pas 
» embarrasser nos hôtes plus longtemps... Puis- 
> qu'ils ne seront plus seulsj nous pourrons re- 
» tourner, toi à Paris, Dufour, et moi près de 
«mon père... qui va encore \ouloir me ma- 
drier... 

» — Vous marier?* dit Erncstine, «et c'est 
»pour cela que vous êtes pressé d'alh.T le voir? 
» — Oh! non. madame, mais... — Mais,» dit 
M. de NoiruionI, «j(; ne veux pas (pie l'arriMje 

• de M. de Tcrgcnne vous fasse partir Vous 

» nous aiderez , messieurs, à lui rendre ce sé- 
))j()ur agréable, cl si je lui venils ce domaine, 
» eh bien! ahus nous le quitterons tous en- 
» semble... 

» — «Nous irons à Paris?» dit \ivcuicnt Er- 



.MADIiLlilMi. 199 

iiestine. « — iSOn, ma clière aiiii(.', mais nous 

• retournerons à Mortagne. En attendant, dis- 
» posez tout iei pour l'arrivée de nos nouveaux 
» hôtes... Je ne eonnais pas la nièce du comte... 
» il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais 
«pour lui — oh! c'est un homme charmant, 

• fort aimahle, et qui, je crois, a dû dans sa 
«jeunesse être le favori des belles.. . 11 est même 
«très-bien encore. 

» — Je ferai son portrait, » dit Dufour. <- — Et 

• moi sa partie de billard... 11 y est de première 

• force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme. 

B — Ah! vous croyez! » répond Saint-Elme 
en s'efforçant de sourire. » Eh bien ! nous ver- 

• rons cela... je tacherai de me mesurer avec 
9 M. le comte. » 

Tout le monde se lève. Ernestine va donner 
des ordres pour que l'on pré])are deux appar- 
tements, mais elle est triste, elle a le cœur ser- 
ré; l'arrivée de ces étrangers va rendre plus 
rares ses entretiens avec Victor, et l'idée qu'il 
faudra peut-être bientôt quitter la demeure où 
elle est née ajoute (uicore à son chagrin. Victor 
la suit des yeux quand elle s'éloigne, et son re- 
gard tâche de la consoler. 



200 MADELEINB. 

Armand pense au projet de son ))eau-fièrc, 
à l'arfïent qui peul lui revenir; déjà, dans sa 
j)ensée, il se revoit à Paris, il y ressaisit la for- 
tune ; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente 
mille franes. ses espéranees s'évanouissent, son 
désespoir renaît, et il IVappe la terre de son 
pied, en s'éeriant : «Je ne ne pourrai donc pas 
»me tirer de eetle position! « 

Il clierelie Saint-KIme. il veut causer avec 
lui sm ce qu'il pourrait faire si le projet de son 
beau-tVère réussissait ; mais Saint-Elmc ne se 
retrouve pas de la journée, c'est en vain qu'Ar- 
ioand le demande. La grosse Nanettc seule a 
\u le beau monsieur sortir après le déjeuner, 
avec un fusil et une carnassière. 

A l'heure du dîner, Saint-Ehne n'a pas re- 
paru. On se met à table ; les maîtres de la mai- 
son s'inquiètent peu de ce ((u'il est devenu. 
Armand seul s'écrie de temps à autre : «C'est 
• sinj^ulier... la cliasse l'a donc bien éloigne 
t d'ici ! » 

Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme 
paraît, mais on est obligé de le regarder long- 
tejni)s pour être certain ([ue c'est bien lui. Il 
u autour de la tête un bandeau de taffetas noir 



MADELEINE. 201 

(jiii lui cacln- tout un a-il et lUic |»arlie du nm, 
cl sur le bas d(,' sa lii;urc sont collées plusieurs 
bandes de lalTctas d'Angleterre. En arrivant 
dans la salle à mander, il marcbc avee peine et 
d'un air soulïrant. 

« Mon Dieu! eoninie te voilà arrange! » dit 
«Armand, d'où diable vicns-lu . et (pii t'a mis 
))dans cet état? » 

Saint-EluKî arrive cependant jusqu'à la table, 
où il se j)lace en s'écriant : « Ah! j'ai bien cru 
»([ue je n'aurais plus le plaisir de dmer avec 
«mes estimables botes ! .. 

» — Que vous est-il donc arrivé? » dit M. de 
« Noirmont. 

» — J'ai manqué être tué.... dévoré — — 
«Ma loi, il s'en est peu fallu... Oui"!... je n'en 
»])uis plus... .l'étais sorti pour chasser nn peu..-, 
w tirer quelques lièvres... Je voulais donner une 
r leçon au garde Jacqurs... il ne sait pas tirer . 

» ce brave homme Je me suis enloncé dans 

»Ie bois... du c<Mé de vSamoncev... de Sis- 
Bsonne... je ne sais pas trop au juste, enfin 
"j'étais dans un l'oiuré très-(''pais. ([uaiid loul- 
» à-coup un louj) ])arait devant moi... — lu 
'loup?. .. — Va un louj) énorme! Je ne ui'at- 



202 WADELlil.Mi. 

» lendais pas à une telle rencontre, et je vous 
«avoue que j'éprouvai une sensation... désa- 
ogréable... Cependant , m'étant remis, je vou- 
»lus tuer ee méchant animal, je tirai dessus... 

» — Comment! vous espériez tuer un loup 
«avec du petit plomb? — Que voulez-vous ! 
» dans le premier moment on ne pense pas à 
«tout... Je tirai donc comme un étourdi.... je 
«crevai un œil au loup.... Il devint furieux et 
«sauta sur moi! .. Ma foi je jetai mon fusil de 
côté et je me mis en défense .. 

» — Il valait mieux garder votre fusil,» dit 
Victor. — 11 valait mieux vous sauver, dit Du- 
four. 

« — Messieurs! tout cela est bien facile à 

«dire; je n'ai pas eu le temps de la réflexion. 

» 11 fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai 

. » dans mes bras , il me donna plusieurs coups 

• avec ses pâtes, entre autres un qui m'abîma... 
»me déchira un (ril... Heureusement j'évitai 
«ses morsures... Enlin nous luttâmes pendant 
» près de trois minutes ; au bout de ce temps il 
» tomba sur le dos comme étouiïé, et moi je me 

• suiséloignesansattendrequ'iljrevînt à lui... Je 
«suis entré cluz des paysans... on a lavé mes 



MADliLlil.Mi. 203 

«blessures... et avant de me })iésentcr devant 
«vous je suis monté chez, moi les cacher, les 
» panser, car, d'honneur, je n'étais pas présen- 
» table; j'étais elïrayant. 

» — Tu l'es encore assez comme cela,» dit 
Armand, tandis que le reste de la compagnie 
se regarde* d'un air qui n'annonce pas grande 
confiance dans le récit du combat de Saint- 
Elme avec le loup. 

<( — C'est singulier, » dit Dufour, «j'avais 
)»bién entendu dire qu'on se battait souvent 
» corps à corps avec des ours, mais je ne croyais 
«pas que les loups fissent aussi le coup de 
» poing. 

» — Quand un animal se sent serré à la gorge 
» par un vigoureux adversaire , ([ue diable vou- 
» lez-vous qu'il fasse?... 

n Je sais qu'il se montre quelquefois des loups 
«dans ce pays, » dit M. deNoirmont, «mais 
«ordinairement les gardes et les paysans nous 
«avertissent lorscpi'il en a paru un, afin qu'on 
«prenne des précautions. — 11 parait qu'ils 
«n'avaient pas encore aperru celui-ci. » 

Ernesline, toujours bonne, quoiqu'elle doute 
aussi de la vérité de cette bataille . dit à S;iini- 



20/4 MADELEINE. 

Eline : « Monsieur, si vous soufficA encore de 
• vos blessures, le repos vous serait peut-être 
') nécessaire; on veillera à ce qu'il ne vous nian- 
)' cjuc rien , et l'on ira à Laon chercher le mé- 
«decin. 

» — Vous êtes mille fois trop bonne, nia- 
«danie; oh! point de médecin avec moi !,.. Je 
«sais parraitement me soigner, m'ordonner 
wnioi-nièine ce qu'il me i'auL... j'ai sui\i quel- 
» ques cliniques... des cours... j'ai même fait 
» des ouvra-^e sur la médecine, j'ai eu des thèses 
» couronnées... enfm je n'ai besoindc personne. 
» D'ailleurs j'ai une santé de fer... et ]>uis ces 

«blessures ne sont pas dangereuses Par 

«exemple, cela pourra être long à se cicalri- 
»scr. .. vous voudrez bieii me souffrir ainsi. Je 
«conçois que je dois être fort laid , mais vous 
» aurez l'extrême bonté de ne pas me r<^gar- 
B.dcr. » 

Comme il importe peu à la compagnie que 
Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un 
fossé ou d'une autre faeon, on ne s'occujk; pas 
(hnanlage de celltî aventure, et le vainqueur 
tlu ionp se met à dmera\cc un ap[)étil ([ui fuit 



MADELEINE. 205 

présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas 
dangereuses. 

La conversation roule encore sur les étran- 
gers que l'on attend, mais la soirée s'écoule 
sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire , 
Ernestine trouve le moment de dire à Victor : 
K Je ne sais pourquoi , mais il me semble 
» que lorsque ces personnes qui doivent venir 
» seront ici vous cesserez entièrement de pen- 
wser à moi. — Quelle idée, et qui peut la faire 
» naître? — Je n'en sais rien... je me sens toute 
«triste... ail! le cœur a des pressentiments ! « 

Le lendemain, dans la journée, une berline 
de voyage s'arrête devant la maison de M. de 
Noirmont. Un monsieur décoré en descend , et 
donne ensuite la main à une jeune personne 
de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement 
dans ses bras. 

• C'est M. de ïergenne ! «s'écrie M. de Noir- 
mont en quittant précipitament le salon pour 
aller recevoir les vovageurs. Ernestine suit son 
mari. Armand est alors absent. Dufour et Vic- 
tor s'approchent d'une fenêtre jiour apercevoir 
les étrangers; quant à Saint-Elme , il se lève , 
va poiM' sortir, revient et semble ne pas saNoir 



206 MADELEINE. 

ce ([u'il YPUt faire : il finit par se mettre dans 
un coin contre un meuble, et prend un journal 
à sa main. 

Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. 
M. de Tergenne est un homme d'une (igure 
aimable, distinguée,- son sourire est doux et 
plein de grâce ; ses cheveux gris disent .seuls 
qu'il n'est plus jeune , car le reste da sa per- 
sonne semble l'être encore. Sa nièce est grande, 
bien faite ; elle a de beaux cheveux blonds, de 
grands yeux bb.'us, une bouche fraîche, des 
dents blanches et rangées comme des perles. 
Avec tout cela on peut n'être qu'une beauté 
fort ordinaire; mais, quand il s'y joint une 
expression de physionomie aimable, des ma- 
nières élégantes et gracieuses, un ton char- 
mant, alors on _a tout ce qu'il faut pour sé- 
duire, et c'est ce que possédait la jeune Emma, 
nièce du comte de Tergenne. 

Arenlrée du comte dans le salon, Victor et 
l)iif<»ur ont ([iiitt('' la f<;nctre pour saluer les 
nouveaux \enus. Saint-Elme s'est levé et s'est 
incliné profondément, sans quitter le coin (ju'il 
occupait. M. de Noirmont témoigne au comte 
lont le plaisir f|ue lui cause son arri\(''c. Krnes- 



MAOELKINE. "201 

tinc ^fait aussi lo plus aimables accueil aux 
étrangers. Cependant , après avoir examiné 
Emma , ses yeux se sont déjà portés avec in- 
quiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit : 
fAh! mon ami ! quelle jolie personne !... c'est 
oun amour!... As-tu jamais rien vu de plus 
» séduisant. 

— Oui, cette demoiselle est fort bien, » 
répond Victor. 

«Fort bien!... Tu dis cela froidement, en- 
» core! C'est-à-dire que c'est de ces charmantes 
» têtes idéales... de ces traits fins... Heureuse- 
»ment, j'ai encore une toile... je ferai son por- 
» trait, et tu m'en diras des nouvelles. 

» — En vérité , » dit M. de ïergenne , après 
s'être assis entre M. de Noirmont et sa femme, 
« je ne puis vous dire tout le plaisir que me 
«cause votre aimable accueil; il est égal à cc- 
» lui que nie fit votre invitation. Aussi, vous 
» voyez que je n'ai point tardé pour en profiter. 
«C'est cependant agir bien sans façon que de 
» me présenter chez, vous avec cette grande en- 
» faut ; mais que voulez-vous, ma pauvre Emma 
» a perdu, en une année, son père et sa mère... 
•) Ell<; n'a pins qiu." inf»i,.. moi, vieux j>:arç«>n, 



208 MVDELlilNR. 

«qui n'avais sur la terre personne que je pusse 
«serrer dans mes bras, embrasser... gronder 
«quelquefois... et qui suis trop heureux main- 
» tenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous 
«avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois, 
B j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses 
«chagrins. Alaisje n'avais pas oublié ce pays... 
«j'y ai passé d'heureux jours... il y a bien des 

«années J'y trouverai de doux souve- 

» nirs!... Mon dessein fut toujours de venir m'y 
«fixer, d'y acheter une maison. 

') — Tous n'avez donc rien acheté encore par 
j&ici, monsieur le comte ? — Non... mais puis- 
» que vous voulez, bien nous y recevoir pour 
« quelques jours, nous chercherons ensemble, 
» et mon plus grand bonheur sera d'être bien- 
» tôt votre voisin. 

» — Oui, molisieur le comte, j'espère vous 
» faire trouver ce qu'il vous faut. Nous cause- 
«rons de cela tout à loisir... En allcndanl, per- 
» mettez-moi de vous présenter les personnes 
«qui veulent bien oublier, près de nous, les 
«amusements de Paris : M. Victor Dahner... 
«M. Dufour, peintre fort distingué. - 

Pendant <|ue ^ iclor el Dufour échangent iW^ 



MADELKINli. 209 

saluts avec le comte, M. de Noirmont regarde 
autour de lui dans le salon; il hésite à présen- 
ter la personne qui est encore là ; cependant il 
se décide et dit : 

«Voilà M. de Saint-Elme. .. c'est un ami de 

• mon beau-frère... » 

Le comte n'avait pas encore aperçu le mon- 
sieur qui setenait toujours dans un coin du sa- 
lon. En voyant ce personnage, dont la tète est 
enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne 
salue de nouveau; Saint-Elme en fait autant et 
se rassied bien vite. 

«Mais n'avez-vous pas un frère?» dit le 
comte en s'adressant à Ernestine. 

— Oui, monsieur, il habite ici maintenant; 

• sans doute il ignore votre arrivée... Peut-être 
» est-il allé promener dans le bois .. Mon frère 
»ne me ressemble pas, il n'aime pas la campa- 
»gne... mais votre séjour ici et celui de votre 
«aimable nièce, contribueront , j'en suis cer- 
»taine, à lui faire oublier Paris. 

» — Allons, ma chère Emma, fais bien vite 
» connaissance avec madame de Noirmont ; elle 
«est bonne, aimable, elle sera indulgente pour 

• tes petits défauts, et voudra birn. je l'espère, 

H. Mx 



210 MADELEINE. 

» te donner son amitié. Tiens., je me connais 
«en sympathie... je gage que madame te plaît 
« déjà?... 

» — Oh! oui, mon oncle, » répond la nièce 
du comte en allant prendre la main d'Ernes- 
tinc, • et je ferai mon possible pour que ma- 
» dame m'aime un peu. » 

Emma dit cela d'une façon si franche^ si gra- 
cieuse , qu'Ernestine ne peut s'empêcher de 
l'embrasser; mais ensuite elle tourne bien vite 
pour voir qui Victor regardait. 

Armand arrive. Ernestine le présente au 
comte qui regarde le jeune homme avec inté- 
rêt : celui-ci tâche de prendre un air aimable 
en répondant aux politesses de M. de Tergcnnc; 
mais les chagrins qui le rongent, les inquiétu- 
des qui le poursuivent sans cesse, percent tou- 
jours sous le sourire qui vient effleurer ses lè- 
vres. M. de Tergenne s'en aperçoit, il dit bas à 
Ernestine : « Votre frère semble éprouver quel- 
» que peine secrète. — Je vous l'ai dit, la cam- 
» pagne l'ennuie... — C'est que probablement il 
»a laissé à Paris dr. tendres souvenirs... Oli! 
» c'est facile à deviner; il est dans l'âge des pas- 
osions... de l'amour... Je me rappelle cela. » 



MADELEINE. 211 

Le comte soupire, puis regarde autour de lui 
d'un air mélancolique en disant : « Me voici 
» donc à Brcvillc ! 

» — Ah ça, monsieur le comte,» dit M. de 
Noirmont, -•< vous connaissez donc cette pro- 
» priété, puisque vous aviez un si grand désir de 
» l'acheter? 

» — Je ne la connais que pour l'avoir remar- 
squée quand j'habitais les environs, mais je 
«n'étais jamais entré dans la maison^ ni dans 
» les jardins. — Ah! vous avez habité ce pays?.. 
» — Oui, il y a dix-neuf ans au moins. — Où 
»habitiez-vous? — Chez un ami dont la maison 
«était à un quart de lieue d'ici... près du vil- 
»lage de Samoncey. 

» — Vous avez peut-être connu mon père?» 
dit Ernestine. « — Non, madame... non, je 
»n'ai pas eu cet honneur!.. Alors, je crois que 
»M. deBréville était veuf. Depuis j'ai appris qu'il 
«avait épousé une demoiselle... de ce pays... 
«mademoiselle Jenni de Luccy. — Oui, c'est 
«ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu 
«de la mère que nous avons perdue étant ( n- 
«core au berceau. — J'eus... quelquefois l'oc- 
» casion de rencontrer... de me trouver avt*^ 



212 MADELEINE. 

• mademoiselle de Liicey... — Vous avez, connu 
«notre belle-mère?.. — Oui, madame. — x\li! 

• n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle était bien 
«bonne, bien aimable, bien jolie?... — Oui... 
» elle avait tout pour plaire... mais à cette épo- 
D que elle n'était pas beureuse ; son père se 
» trouvait ruiné par des banqueroutes... M. de 
sLucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort ai- 
»mable, l'était devenu encore moins depuis ses 
«malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir 
» de son humeur. — Pauvre femme !... Ah! que 
» mon père fit bien de l'épouser!. .. et quel dom- 
»mage qu'il n'ait pas vécu plus longtemps; 
«elle l'aurait rendu si heureux! — Elle habitait 
«celte maison?... — Oui, depuis son mariage, 
» elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux 
1^ que nous l'avons perdue!... Ah! monsieur le 
«comte, puisque vous avez connu ma belle- 
» mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est- 
» ce pas?., cela me fait tant de plaisir'. — Oui, 
«madame, oui, nous en parlerons souvent... 
»et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à 
» vous. » 

Le comte est devenu rêveur ; pour le dis- 
traire, M. de \oirmojii le conduit dan.*? l'appar- 



MADELEINE. 213 

temcnt qu'il lui destine. Ernestiiie emmène la 
jeune Emma. Pendant que les nouveau-venus 
prennent un peu de repos, les habitants de Bré- 
ville se communiquent ce qu'ils pensent des 
étrangers. 

Dufour est enthousiasmé de la nièce du 
comte. « elle est fort jolie! » dit Armand. — 
« Oui, très-jolie! » dit Ernestine, qui vient de 
revenir. — «Elle est bien, » dit Saint-Elme, qui 
a quitté son coin depuis que le comte est sorti 
du salon ; « mais il y a mille femmes qui la va- 
nlent... j'en ai connu de mieux! 

» — Je ne crois pas, » dit Dufour; « c'est une 
5» tête ravissante : au reste, vous ne l'avez pas 
«examinée si bien que moi... vous n'avez pas 
«bougé de là-bas, tant qu'elle était là... vous 
• aviez l'air d'être sur la sellette... mais je de- 
« vine bien pourquoi ! . . . . 

» — Gomment? «s'écrie Saint-Elme en re- 
gardant fixement Dufour. 

» — Parbleu!... vous êtes vexé! vous, beau 
»lils, mirliflore, de paraître devant cette jolie 
«personne, le visage entortillé et bardé comme 
» une mauviette! 

» — Ah, ma foi! c'est vrai... je ne m'en dé- 



21 II WADiiLEINE. 

• fends pas... et pour un rien, je ne me serais 
»pas montré du tout. 

» — Eh bipn ! vous avez tort : ce bandeau 
MOUS donne un aspect très-intéressant... un 
» faux air de l'Amour'... N'est-ce pas, Victor?... 
» Eh bien! à quoi rêves-tu donc, Victor?... Je 
»|ïage qu'il est amoureux de la charmante 
» Emma !... 

» — Ce serait bien possible 1 » dit Ernestine 
en s'efforçant de sourire. » On dit que mon- 
» sieur s'enflamme si vite... et cette demoiselle 
» est bien faite pour le captiver. 

» — Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes 

• conjectures!... Comment! madame, vous l'é- 
» coûtez ! 

n — C'est que je crois qu'il n'a pas tort, » ré- 
pond à demi-voix Ernestine; «car depuis l'ar- 
» rivée de cette demoiselle, vous êtes tout trou- 
»blé... tout embarrassé... vous ne saviez quelle 
«contenance tenir lorsqu'elle était là — « 

Le retour de M. de Noirmont et de ses holes 
met fin à cette conversation. Cette fois Saint- 
Elme ne peut se replacer dans son coin, cela 
deviendrait trop remarquable; mais il se pro- 



MÂDELEI>E. 215 

mène de long en large en causant avec Ar- 
mand. 

Le comte de Tergenne a cet esprit aimable 
qui met tout le monde à son aise. En quelques 
minutes, il semble qu'il soit depuis longtemps 
commensal de la maison ; il sait rendre la con- 
versation générale. Ce n'est pas un homme qui 
veut briller, c'est un homme qui emploie son 
esprit à provoquer celui des autres. Après avoir 
quelque temps causé avec Victor et Dufour, il 
se tourne vers Saint-EImc, qui est à quelques 
pas de lui, et lui dit du ton de l'intérêt : 

» Monsieur a reçu récemment une blessure à 
»ce qu'il me prraît? » 

Saint-Elme semble un moment embarrassé 
en voyant que le comte lui adresse la parole ; 
enfin il répond en prenant une voix de tête qui 
ne ressemble plus à sa voix habituelle. 

« Oui, monsieur le comte., je me suis blessé 
» à la chasse... Hier... j'ai lutté avec un loup. 

■ Avec un loup!... 11 y en a donc dans ce 
» pays ?. . . 

»0h! c'est fort rare, » dit M. de Noirmont. 
— »Mais au moins vous ne perdrez pas l'œil? » 
reprend le comte. « — Non... oh ! non , j'espère 



216 MADELEINE. 

"le coii5ci'vcr... mais ce sera long... très- 
»long... 

» — Ali rà , est-ce que votre blessure attaque 
» aussi votre voix? «dit Dufour. » Il me semble 
» que vous ne parlez pas comme à votre ordi- 
dinairc... 

» — Mais, pardonnez-moi... Peut-être la fa- 
» ligue. .. et puis le saisissement... car j avoue 
» que j'ai été très-saisi ! » 

M, de Tergenne, qui d'abord regardait Saint- 
Elme comme quelqu'un qu'on voit pour la pre- 
mière fois, devient tout-à-coup comme frappé 
par un souvenir : sa ph3"sionomie cbange; ses 
yeux se fixent sur Saint-Elme, l'examinent 
d'une fa:on singulière, et cberclient à lire dans 
le seul œil que le bel bomme laisse voir. Mais 
celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l'ar- 
rêter sur le comte, qui bientôt, comme lion- 
teux de l'examen auquel il vient de se livrer et 
des pensées qu'il a conçues, reprend d'un air 
aimable ; » !\Ia foi, monsieur, voilà qui me 
» donnera peu de goût pour la cliasse; car il 
«paraît (|ue vous ave/ été bien abîmé. — Oui, 
» monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorcbu- 
»res... et au visage, cela contrarie... 



MADELEINE. 217 

» — Décidément, » dit tout bas Dufour, » il 
«veut parler comme au bal masqué. Apparem- 
»racnt qu'il pense que c'est plus gentil, et 
• qu'avec cette voix-là il espère séduire la jolie 
> Emma ! » 

M. de Tergcnne se rend avec son liôte dans 
les jardins qu'il montre le désir de connaître. 
Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor 
suit les dames, ce qui fait encore sourire Du- 
four. Saint-Elme et Armand se promènent d'un 
autre côté. 

Le dîner réunit de nouveau toute la société.- 
M. de ïergenne s'}' montre aimable comme le 
matin ; il est encbanté du séjour de Bréville" : 
ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui 
cependant veut laisser écouler quelques jours 
avant d'offrir à son liotc de lui vendre sa terre. 
La nièce du comte a la gaîté de son âge, et non 
cette coquetterie qui gâte trop souvent un heu- 
reux naturel. Dufour cause beaucoup de sou 
art ;ivec le c(jmte. Victor qui voudrait être ai- 
mable l'est moins qu'à l'ordinaire, et se sent 
embarrassé quand Ernestine le regarde. Ar- 
mand est toujours triste. Quant à Saint-Elme, 
il mange beaucoup, mais ne souflle pas mot. 



218 lIADELliLXE. 

Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor : 
»Si la blessure de Saint-Elme n'a pas atta- 
» que son estomac , je crois qu'elle a frappé ses 
«facultés intellectuelles... Lui, ordinairement 
»si bavard! à peine il a dit quatre paroles, et 
» encore est-ce toujours sur un ton de fausset ! • 
La soirée s'écoule rapidement. M. de Ter- 
genne a beaucoup voyagé ; on aime à l'enten- 
di'e conter, parce^ qu'il n'y met point de pré- 
tention. Sa nièce est musicienne; on trouve 
une vieille guitare dans la maison ; mais une 
jolie voix fait passer un mauvais instrument. 
On écoute chanter Emma; on rit, on cause avec 
son oncle, et l'on est tout étonné quand la 
pendule sonne onze heures. 

Alors on pense que les voyageurs doivent 
avoir besoin de repos, et chacun se dit bon- 
soir. Saint-Elme est le premier à disparaître 
avec sa lumière. 11 a été aussi taciturne pen- 
dant la soirée qu'au diner, et Dufour répète en 
allant se coucher : » c'est vraiment étonnant 
«comme cet hommc-lù est changé depuis qu'il 
» a vu le loup ! » 



CUAPITUI:: XXII. 



U.\E Rl'NCONTRE. lETE CHEZ MADAMl-: MON- 

TRÉSOR. DANGER DE L\ VALSE. 



Le lendemain de son arrivée à Brcville, le 
comte de Tergennc se lève de grand matin; et, 
présumant que ses hôtes sont encore livrés an 
repos, il quitte doucement son appartement, 
sort de la maison et gagne la campagne. 

Le comte marche lentement, et souvent re- 
garde autour de lui. Ses yeux semblent cher- 
cher, d'autres fois reconnaître ; sa figure est 



2'20 MADELEINE. 

devenue sérieuse, pensive. Enftn il s'arrête en 
s'écriant : nAli! c'est icil » 

Il est devant le vieux chêne où quelque temps 
auparavant Jacques a conduit Madeleine. 

Le comte s'avance sous le vieil arbre; il con- 
sidère longtemps le gazon que foulent ses pieds, 
le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux 
se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de 
l'arbre en murmurant : « Rien n'est changé en 
»ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens 
»seul. Pauvre Jcnny! c'est ici que je l'ai em- 
«brassée pour la dernière fois!... Ah! combien 
» elle a dû me maudire depuis !.• . J'ai payé son 
«amour du plus lach(3 abandon!... Alors je ne 
«cherchafs que le plaisir, je m'inquiétais peu 
» des larmes que je ferais verser, et pourtant 
» quand je sus qu'elle avait épousé le marquis 
))de Bréville... la douleur, les regrets qui dé- 
«chirèrent mon cœur, m'apprirent que j'aimais 
» Jcnny autrement que toutes celles que j'a- 
»vais trompées!... Mais il n'était plus temps, 
«elle était à un autre... elle m'avait oublié... 
))0u peut-être les ordres de son père, le désir 
«de rendre ce vieillard plus heureux... car 
»je ne puis croire qu'elle m'avait oublié, pour- 



MADELEINE. 221 

»tantc'lle en avait le droit,.. Ah! oui, j'ai bien 
» des torts à me reprocher!...» 

Le comte baisse la tête sur sa poitrine et 
reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré 
par un bruit léger dans le feuillage. 11 lève les 
yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'é- 
carter une branche d'arbre qui lui barrait le 
chemin, et se dirigeait vers l'endroit où il était 
assis. 

En apercevant un étranger à la place où elle 
a l'habitude de se rendre, Madeleine ne peut 
retenir un léger cri. 

« Qu'avez-vous donc, mon enfant?» dit le 
comte ; « j'espère que je ne vous fais pas peui. 

» — Non, monsieur... c'est seulement lu 
2 surprise... je ne m'attendais pas à trouver 
• quelqu'un à cette place... où il n'y a ordinai- 
» rement personne. Pardon, monsieur... » 

Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se 
lève et lui fait signe de rester. 

« Je ne veux pas vous faire fuir... vous veniez 
«sous cet ombrage y attendre quelqu'un peut- 
»être?... — Oh! non, monsieur, je n'attends 
» personne!... — A votre âge... c'est bien per- 
»mis... Jadis aussi je suis venu en ces lieux 



222 MADELEINE. 

• attendre quelqu'un... et ce n'était jamais en 



» vani 



Le comte a prononcé ces dernières paroles à 
voix basse et en reportant ses regards vers la 
terre. Madeleine le regarde avec étonnement, 
elle ne sait si elle doit s'en aller ou rester. 

« « Vous êtes de ce pays, mon enfant? — 

• Oui, monsieur. — Que font vos parents? — 
» Je n'en ai plus, monsieur. — Pauvre fille!... 

• si vous venez souvent vous reposer sous ce 

• vieux chêne, nous ferons plus ample connais- 

• sance, j'y viendrai souvent aussi. — Vous, 

• monsieur?... — Oui, moi, car j'aime beau- 

• coup cette place. Adieu, petite, adieu. • 

Le comte s'éloigne et retourne à Bréviile. 
Madeleine le suit des yeux en disant : • Pour- 

• quoi donc aime-t-il aussi cet endroit? » 

De retour chez ses hôtes , le comte ne parle 
pas de sa promenade du matin. Victor, remis 
du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a 
retrouvé son esprit et sa gaîté. La conversation, 
les manières de Dalmer plaisent à M. de Ter- 
genne, qui trouve dans le jeune homme une 
grande ressemblance avec ce que lui-même 
était à son âge; il amie aussi à causer avec Du- 



MADELRI^'. 223 

four, dont l'hiimeur originale le fait rire. 
D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les 
arts avec succès; mais avec Saint-EIme le 
comte se montre moins causeur; il semble 
qu'un souvenir désagréable vienne frapper son 
esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'exami- 
nant, il dit à M, de Noirmont : « Ce monsieur... 
» blessé... se nomme Saint-Elme... et c'est un 
» ami intime de votre beau-frère? » 

M. de Noirmont répond affirmativement, et 
le comte n'en demande pas davantage. 

La jolie Emma fait la conquête de tous les 
habitants de Bréville par ses grâces , son heu- 
reux caractère et son aimable gaîté. 

» Je l'épouserais les yeux bandés, » s'écrie 
Dufour. « — Je le crois bien ! » dit monsieur 
de Noirmont : « savez-vous qu'elle héritera de 
■ son oncle qui a au moins quarante mille li- 
» vres de rentes? Hum !... si mon beau-frère nje 
«s'était pas ruiné; s'il s'était mieux conduit .. 

• qui sait... mais voyez!... Depuis l'arrivée de 

• cette charmante personne il n'est pas plus ai- 
«mable... à peine si on l'aperçoit! » 

Victor ne dit rien d'Emma; mais, tout en 
croyant ne pas faire sa cour A lu nièce du 



224 MADELEINE. 

comte, il clicrchc sans cesse à lui être agréa- 
l)le; il se place constamment à cùlé d'elle, rit 
de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune 
Emma court et joue encore comme un enfant. 
Victor pense n'être que galant; mais il est quel- 
qu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui 
lit dans son cœur mieux peut-être que lui- 
même, et qui devine déjà le sentiment qu'il 
éprouve pour la nièce du comte. 

M. de Tergenne est depuis trois jours chez 
M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcou- 
rant ses jardins : « Mon cher monsieur, votre 
«propriété est charmante, mais elle ne doit 
»pas me faire ouhHer que j'en veux une dans 
» ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le 
» voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis 
))pas toujours être votre hôte, mais je peux de- 
» venir votre voisin. » 

M. de Noirmont sent que le moment est fa- 
vorable pour effectuer son projet, et il répond 
t au comte : » Que diriez-vous si je vous pro- 
» posais de vous vendre cette terre?... 

» — Ah! je penserais que vous Aoulez mo 
» tromper, m'abuser... Posséder cette terre... 
«ce serait pour moi un trop grand l)onh<'ur!-^ 



MADELEINE. '2'2ô 

»Eh bien! monsieur le comte, il ne tient qu'à 
» vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine 
• appartenait à mon beau-frère... il a voulu 
«s'en défaire, je l'ai acheté; mais aujourd'hui 
» d'autres raisons me forcent de renoncer à 
«cette propriété. Ce n'était pas sans dessein que 
sjevousen faisais connaître toutes les dépendan- 
»ces... Ce n'est point un château et, quoiqu'on 
«l'ait décorée du nom de terre, ce n'est 
«qu'une jolie campagne... Enfm, vous la con- 
» naissez... je vous ai dit son rapport... — Je 
«vous le répète, je serais enchanté de posséder 
«cette propriété... Fixez-en vous-même le prix, 
«monsieur dç Noirmont, et je me regarderai 
«toujours comme votre obligé. — Eh bien! 
«monsieur le comte... pensez-vous qu'en vous 
«demandant quatre-vingt mille francs?... — 
» Cela me semble pour rien !. . . — Non, c'est tout 
«ce qu'elle vaut. Ainsi donc quatre-vingt mille 
«francs?... — C'estun marché fait... Et si vous 
«saviez tout le plaisir que j'éprouve... — x\l- 
«lons, monsieur le comte, voilà qui est conclu, 
«et maintenant vous voyez que vous êtes chez 
«vous. — Non pas tant que je serai votre dcbi- 
«leur. Dons quelques jours je coni|)le me ren- 
II. 1.5 ^ 



22C MADELEINE. 

»dre à Paris, où j'ai quelques recouvrements 
»à faire... Il faut aussi que j'aille à Crépy , à 
nMontcornet. En revenant, je rapporterai les 
«les quatre-vinj:t-mille francs; car j'aime ù 
«terminer promptement les affaires... Mais 
«c'est pourtant à une condition. — Quelle est- 
selle? — C'est que vous vous regarderez tou- 
«jours ici comme chez vous , et que de long- 
» temps vous ne penserez à me quitter. » 

Le comte est au comble de la joie, il va 
trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. 
M. de Noirmont est aussi fort satisfait de ren- 
trer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt 
mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre 
de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on 
peut facilement remplacer. Ernestine ne par- 
tage pas la joie de son mari; mais elle s'efforce 
de cacher ses regrets. Armand reçoit avec in- 
différence la nouvelle de cette vente. 

« Yous allez avoir vingt mille francs , » lui 
dit M. de Noirmont. « Avec cela, si vous voulez 
» enfin être sage, vous pouvez attendre les évc- 
»nements... chercher quelque emploi honora- 
»])lc... lucratif. .. vous avez reçu une belle édu- 



MADELEINE. 227 

«cation; il ne faut point passer votre jeunesse 
» dans une honteuse oisiveté. » 

Un sourire amer est toute la réponse du jeune 
homme , qui se hâte de tourner le dos à son 
beau-frère et d'aller rejoindre son cher Saint- 
Elme. 

Dans la soirée , M. et madame Montrésor 
viennent à Bréville; il n'avaient point encore 
vu le comte et sa nièce. En apercevant la sé- 
duisante Emma , Sophie fait un mouvement 
rétrograde; elle va ensuite pincer Chéri, qui 
est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle. 
Cependant l'amabilité de M. de Tergennc, la 
gaîté décente de sa nièce , chassent bientôt la 
mauvaise humeur qui avait paru sur le front de 
Sophie ; et, en apprenant que l'étranger est un 
comte fort riche , et qu'il va habiter le pays , 
madame Montrésor tâche aussi d'être aima- 
ble. 

« Nous venions adresser une prière à nos 
• chers voisins, » dit Sophie. « Quelques amis 
»de Chéri se trouvant dans ce pays, nous vou- 
vlons donner une petite fête... un petit bal... 
» c'est un iniprom[)tii,.. Il faul cpie cela fiil lieu 



228 MADELEINii. 

«demain, les amis de Chéri étant forcés de re- 
» partir bientôt... 

» — Oui, » dit Chéri, « ce sont des bonne- 
» tiers qui voyag;ent pour leur maison de com- 
«^mercc. 

» — Ce sont des négociants très--riches. « dit 
Sophie en interrompant son époux. « Enfin 
• c'est une soirée sans prétention... et nous es- 
» pérons que vous voudrez bien l'embellir, ainsi 
»que toute votre société.., et si monsieur le 
a comte voulait aussi nous faire l'honneur de 
» venir avec mademoiselle... » 

M. de Tergenne accepte cette invitation , 
ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en 
voyant tous les jours le comte , semble avoir 
repris un peu de son ancienne assurance, dit à 
madame Mon trésor en prenant toujours sa voix 
do tète : 

« Madame daîgnera-t-elle me recevoir affu- 
»blé de la sorte?... — Vous serez toujours fort 
bien, monsieur de Saint-Elme. Mais que vous 
«est -il donc arrivé?... — C'est im loup... que 
MJ'ai manqué, et q\ii m'a un peu abîmé... — 
»)Ah! mon Dieul... il y a des loups de nos 



MADELEINE. 229 

jt côtés!... Chéri, je ne veiixplus que tu sortes... 
» — Ca serait amusant 1 

t — Yos blessures ne se guérisent donc 
3 pas? » dit Dufour en ref::ardant le bel homme. 
» — Non... elle sont toujours dans le même 
» état. . . — Votre voix ne revient pas non plus. . . 
» — C'est que ce maudit animal m'a serré la 
» gorge à m'étrangler. 

» — Nous aurons à notre bal M. et made- 
«moiselle Pomard , » reprend Sophie. « J'es- 
3 père , madame de Noirmont, que cela ne vous 

• contrarie pas? 

» — Pourquoi donc, madame? J'ignore pour 
» quelle raison M. Pomard et sa sœur ont cessé 
»de venir nous voir; mais je ne leur en veux 
«nullement. 

» — A propos, » dit Chérie « je ne vois plus 

• chez, vous cette jeune orpheline... la petite 
«Madeleine?... 

» — C'est vrai, » dit Sophie. « Qu'est-elle donc 
«devenue, cette pelite?... Elle n'est pas jolie, 
» mais elle a quelque chose d'intéressant... Je 

• l'aimais beaucoup. 

« — Oui, Sophie aime beaucoup les femmes 



2S0 MADELEINE. 

» l'aides , » reprend Chéri en souriant d'un air 
malin. 

» — Madeleine ne demeure pins avec nous, » 
répond Ernestine en soupirant. « — Com- 
»ment!... elle vous a quittés?... Une jeune 
» fille pour qui vous aviez tant de bontés ! Obli- 
»gez donc les gens... tirez les de la misère... 
«on ne fait que des ingrats!... — Vous vous 
«trompez, madame, Madeleine est loin d'être 
"ingrate... mais des motifs particuliers... Elle 
» habite maintenant avec son vieil ami Jacques, 
» qui a obtenu la place de garde , et je vais la 
• voir le plus souvent qu'il m'est possible. 

» — Comment! ce manant, ce malotru de 
«Jacques est garde du bois à présent !... Ah! je 
> ne peux pas souffrir cet homme-là !... 

» — Jacques ! » dit M. de Tergenne qui de- 
puis quelques instants écoutait sans parler ; 

« Jacques!... ce nom ne m'est pas inconnu... 

» Ah!... oui... je me rappelle... un laboureur... 

»il habitait Gizy... 

» — Monsieur le comte est donc déjà venu 

» dans notre endroit ? » dit Sophie. 

* — Oui , madame , mais il y a fort long- 

B temps... Ce Jacques avait une figure origi- 



MADELEINE. 231 

»nale... un ton toujours brusque... mais c'était 
» un très-brave homme... 

» — Oh, c'est bien cehii-là , monsieur le 
» comte , » dit Ernestine. « — Et où habite- 
ot-il maintenant?... — A trois quarts de heue 
» d'ici, dans le bois , en allant à Sissonne... la 
«maison du garde... — Je vous remercie... 
» JHrai le voir. — Si vous avez déjà vu Jacques, 
» vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces 
«figures qui ne changent point, et sur les- 
» quelles l'âge a peu de prise. — Oui... Oh! je 
» le reconnaîtrai ; mais je suis bien sur qu'il ne 
» me reconnaîtra pas, lui !... 

» — Je voudrais bien savoir, » dit tout bas 
Dufour à Victor, « quels rapports peuvent exis- 
»ter entre M. le comte et notre homme à la 
«faux. — Qu'est-ce que cela te fait? — Rien!... 
• mais je voudrais toujours savoir. » 

La jeune Emma , qui est folle de la danse , 
se promet beaucoup de plaisir pour le lende- 
main. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il 
se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se 
promet de faire danser la nièce du comte; à 
chaque instant il la regarde , puis, revenant à 
lui, il adresse la parole à Ernestine, qui a feint 



232 MADELEINE. 

de sourire à ce qu'il lui dit, et détourne la tête 
pour essuyer une larme qui brille dans ses 
yeux. ^ 

Pour occuper la soirée , M. de Noirmont éta- 
blit une partie d'écarté. Le comte s'y place ; 
bientôt on propose à Saint-Elmc de rentrer : 
« Non, » dit le blessé , «je suis vraiment trop 
> malheureux à ce jeu-là. . . je me suis promis de 
>ne plus y jouer. 

» — J'ai été aussi fort longtemps sans vouloir 
Djouer, » dit M. deTergenne; « une aventure qui 
sm'arriva à Bagnèrcs m'avait tellement indi- 
gné. . . 

» — Une aventure! » dit Ernestine; « il faut 
»nous la dire, monsieur le comte, vous savcx 
«combien nous aimons à vous entendre. — 
» Vous êtes trop bonne, madame. » 

On suspend le jeu , et chacun s'approche 
pour entendre le comte. Saint-Elme,seul, va se 
placer fort loin derrière le narrateur, en disant: 
« On étouffe ici !... 

» — J'étais à Bagnèrcs deBigorre... il y a 
«huit ans environ. On y prciid les eaux ; mais 
non y joue surtout, et souvent des sommes 
«considérables. 11 v avait nombreuse société ; 



MADELEINE. 233 

» on m'avait 'engagé à me méfier de ces clieva- 
• litrs d'industrie qui fréquentent habituellc- 
» ment les réunions où l'on joue ; mais je suis 
» peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que 
«j'en aie la preuve. Je trouvai k\ un jeune 
«homme fort beau garçon, qui se faisait appc- 
» 1er de Souvrac ; il avait des manières sédui- 
» santés, causait de tout et sur tout avec une 
» étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d'être 
» de toutes mes parties. Il me gagnait conti- 
xnuellement mon argent ; j'attribuais mes pér- 
îtes au hasard, lorsqu'un soir, ce Souvrac 
«m'ayant insensiblement amené à jouer plus 
» que je ne voulais, quelques soupçons s'empa- 
«rèrent de mon esprit : j'observai mon adver- 
« saire. Il me croyait sans défiance ; il ne me 
«fut pas difficile d'acquérir des preuves de sa 
«friponnerie. Ne voulant pas faire d'éclat, je 
» fus maître de moi , et je quittai le jeu d'une 
î façon qui devait pourtant faire deviner à mon 
«joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'ef- 
«fronterie de ce Souvrac était extraordinaire. 
«Le lendemain , il annonça son départ. J'avais 
«cessé de lui parler; il se présente chez moi 
«pour me faire ses adieux. Je passai dans une 



234 MADELEINE. 

» seconde pièce de mon appartement; en ordon- 
»nant à mon domestiqne de dire que j'étais 
«sorti... Souvrac se jette alors dans un fauteuil 
»en annonçant qu'il va m'attendrc. Le valet le 
«laisse. Souvrac se croit seul ; il aperçoit, à 
»une pelote de la cheminée, une fort belle 
«épingle en diamant, que j'y avais attachée la 

• veille. Mon coquin l'enlève lestement, la 

• place à sa chemise, boutonne son habit et ga- 
»gne la porte. Mais une glace, placée dans la 
«pièce où j'étais, m'avait permis de tout voir. 
» Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ou- 
»vre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se 

• sauver en lui disant : Allez vous faire pendre 
«ailleurs! mais ne vous retrouvez jamais en 
» ma présence ! Vous pensez bien qu'il ne de- 
» manda pas son reste ; il quitta Bagnères 
«sur-le-champ. Depuis ce temps je ne le revis 
» plus. 

» — Voilà un effronté coquin!» dit M. de 
Noirmont. « — Oui,^) dit Saint-Elme en restant 
à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien 
«hardi!... « — Je n'aurais pas été aussi bon que 

• monsieur le comte, » dit Dufour, «j'aurais fait 
« arrêter mon voleur. 



MADELEINE. 2â5 

» — Eh! mon Dieu! monsieur Dufour, son- 

• gez donc que j'étais allé à Bagnères pour me 

• divertir, et que de semblables affaires amènent 
» des démarches, des procédures fort ennuycu- 
»ses! — Monsieur le comte, trop de gens 
«agissent comme vous avez fait, et c'est un 

• grand tord. On dit au fripon que l'on prend 
» sur le fait : Va te faire pendre ailleurs ; mais 
«c'est qu'il en vole encore beaucoup avant d'al- 
«1er se faire pendre. 

» — Heureusement,» dit Chéri, « qu'il faut un 
«hasard, une circonstance semblable pour se 
» trouver en rapport avec un fripon. — Eh ! mon 
«Dieu! monsieur, » dit le comte, «c'est beau- 
» coup moins rare que vous ne pensez ; et pour 
«qui fréquente le monde... le grand monde 
« surtout, de telles aventures sont bien com- 
»munes. Ce n'est point dans les réunions bour- 
«geoises que se glissent les escrocs ; là, ils se- 
» raient trop tôt démasqués; car là tout le 
«monde se connaît. Mais, dans ces soirées où 
«deux à trois cents personnes se poussent, se 
» pressent dans des salons, comment voulez- 
» vous qu'on se connaisse? Les maîtres de mai- 
» sons invitent beaucoup trop légèrement, et 



S36 MADELEliSK. 

» permettent de plus qu'on leur amène des gens 
• qu'ils n'ont jamais vus : pourvu qu'on soit mis 
» à la mode, qu'on ait bonne tournure et beau- 
»coup d'assurance, on est bien accueilli. Mal- 
» heureusement, ce sont les fripons qui réu- 
» nissent particulièrement ces trois conditions- 
» là. » 

La conversation se prolonge quelque temps 
sur ce sujet ; puis Chéri et sa femme prennent 
congé de la société en renouvelant leurs invita- 
tions pour le lendemain. 

Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, 
Ernestine n'a pas eu un moment pour voir Ma- 
deleine ; mais le lendemain de cette soirée, elle 
se lève de grand matin et se rend près de sa 
fidèle amie. 

Madeleine est déjà occupée à coudre près de 
sa demeure, lorsque Ernestine vient se jeter 
dans ses bras. 

« Que je suis contente de vous voir! » dit la 
jeune fille!... «je commençais à croire que tout 
» le monde m'avait oubliée !... 11 y a bien long- 
» temps que vous n'êtes venue!... 

» — Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... 
wje ne suis pas libre, moi... il est venu des 



MADELEINE. 237 

» étrangers à Bréville... il a fallu rester avec 
» eux... Mais combien de fois j'ai regretté de ne 

• point t'avoir près de moi... toi, à qui je peux 
»dire tout ce qui se passe dans mon ûme... 

• toi, qui as vu ma criminelle faiblesse!... Ah! 
«Madeleine, c'est surtout quand on est cou- 
»pable... quand on souffre, qu'on a besoin 
«d'une amie qui nous aime, nous plaigne et 
«nous console !... 

» — Mon Dieu ! est-ce que vous auriez de 
» nouveaux chagrins?... vous pleurez, encore!... 
» — Ah! désormais je pleurerai toujours!... — 
ï Toujours!... il ne vous aime donc plus?... » 

Ernestine regarde la jeune fille longtemps 
avec une morne tristesse; mais ses yeux ont 
répondu à la question de Madeleine. 

» — 11 est venu à Bréville un monsieur avec 
«sa nièce... cette nièce est jolie... oh! oui, elle 
«jolie... et il en est amoureux, très-amoureux. 
»Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je 
ol'ai vu, moi; je l'ai vu dès le premier instant 
«qu'il Vu. regardée. .. Ah! mes yeux, mon cœur, 
» ne pouvaient pas me tromper 1 Si tu savais tout 
«ce que je souffre!... — Je le sais... je com- 
» prends, je devine vos souffrances. . . N'être plus 



238 MADELEINE. 

• aimée!... cela doit faire tant de mal!... mais 
«vous vous abusez peut-être. — Oh! non, non, 
«Madeleine, on s'abuse quand l'amour com- 
smence; on ne peut plus s'abuser quand il 
» flnit ! . . . 

« — Changer... vous causer du chagrin, c'est 
» bien mal!... Et vous ne lui avez pas reproché 
» son changement. 

» — Des reproches !... ai-je le droit de lui en 
»faire?... Ai-je été fidèle, moi?... Oh! non!,.. 
» je mérite tous les maux que j'endure. Parjure 
» à mes serments, mérilais-je qu'on gardât ceux 
«que l'on m'a faits?... et pourtant c'est lui qui 
»m'a rendue coupable... Sans lui, jamais je ne 
«l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié 
» de nous. Pour ajouter à mes peines, il me 
» faudra bientôt quitter la demeure où je suis 
«née, cette maison que j'aimais tant... 

» — Que dites-vous, madame?... — Mon mari 
» a vendu le domaine de Bréville à cet étranger, 
» l'oncle de la jeune Emma. — mon Dieu !... 
«vous quitterez Bréville... ce pays peut-être, et 
«moi ji; resterai seule ici... Je ne vous verrai 
«plus!... — Oui... il me faudra partir. .. aller 
«bien l<»iii... ne plus avoir même une amie... 



MADELEINE. 239 

• rien... rien que mes remords et mes larmes!» 

Pendant longtemps Ernestine pleure sur le 
sein de Madeleine. Là, elle se trouve un peu 
soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, 
elle peut en liberté. épancher son cœur; mais 
il faut qu'elle retourne à Bréville, qu'elle cache 
la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse 
la jeune fille. 

«Au revoir, Madeleine... je ne quitterai pas 
«Bréville de quelque temps... je le crois, du 
» moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera 
» de venir te voir... Si, par hasard, tu le voyais, 
■ s'il venait ici, ah! surtout ne lui dis pas que 
»je suis venue pleurer près de toi!... que du 

• moins.il ignore tout le mal qu'il me fait!... 
sTu te tairas, n'est-ce pas? — Oui, je vous le 

• promets. 

» — Pauvre femme ! » dit Madeleine en la sui- 
vant des yeux ; «n'était-ce donc pas assez que 
» mon cœur endurât un mal dont il ne peut 
«guérir!... fallait-il aussi que le sien ressentît 
»lout ce qu'on souffre quand on vojt celui qu'on 

• aime en adorer une autre!» 

Ernestine est revenue près de ses hôtes ; elle 
s'efforce de cacher ses peines, de prendre un 



2/lO MADELEINE. 

visage riant, et surtout de ne point laisser voir 
à Victor que la jalousie déchire son cœur. Elle 
est douce, aimable avec Emma; car ce qu'elle 
souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la 
nièce du comte. Bien loin de ressembler à ces 
femmes qui ne voient que des défauts à leur 
rivale, Ernestine se dit : » Comment ne lui plai- 
»rait-elle pas!... elle a tout pour charmer... 
»elle est bien plus jolie que moi, et elle peut 
«l'aimer sans crime... Son visage est toujours 
«heureux, toujours riant... tandis que moi... 
•j'étais sans cesse triste... inquiète!... Ah! il a 
» raison de changer. Moi seule, j'ai eu tort de 
«l'aimer. » 

Dans la journée, le comte parle encore de 
Jacques, qu'il a l'intention de voir, mais il remet 
sa visite au garde h son retour de Paris. Pressé 
de conclure avec M. de Noirmont, et de termi- 
ner toutes ses affaires, afin de pouvoir revenir 
habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne 
a résolu départir le lendemain; mais il laisse 
sa nièce i\ Bréville, ce qui semble faire grand 
plaisir à la jeune Emma. 

L'heure arrive de se rendre chez madame 
Montrésor. Toute la société part. Le comte a 



MiDELEIXE. S41 

ofiFert son bras à madame de Noirmont; alors 
Victor a pu présenter le sien à Emma. MM. de 
Noirmont, Dufour et Saint-Elme les suivent, 
Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses 
Toisins, quoique son ami Saint-Elme le presse 
de Yenir se distraire avec eux; mais le jeune 
marquis ne suppose pas qu'une soirée chez 
SQadame Montrésor puisse lui offrir aucun amu- 
eement, et il s'enfonce dans le bois, tandis que 
la société se dirige vers la naaison où se donne 
la fête. 

En approchant de chez les personnes qui 
donnent le bal, Emma s'étonne de ne pas en- 
tendre déjà le son des violons, les airs de danse. 
En entrant dans la maison, l'étonnement de la 
société redouble. Le vestibule est désert. Un« 
seule domestique va et vient d'une pièce à une 
autre en rinçant des verres. 

« Est-ce que nous sommes venus trop tut ?» 
dit le comte en souriant. • — Où donc se donne 
pla fête... le bal? » demande M. de Noirmont. 

» — Dans le jardin, monsieur,» répond la 
domestique. <« Vous allez y trouver tout le 
t monde. > 

On se rend dans le Jardin ; on parcourt plu- 
u. 1 fi 



2/i2 MADELEINE. 

sieurs allées sans rencontrer la société; enfin 
on aperçoit une douzaine de personnes réunies 
sur un carré de verdure. 

« — Voilà probablement le noyau de la réu- 
i-nion,» dit Dufour. « Que diable font-ils là? > 

On s'approche delà compagnie; elle se com- 
pose de trois commis-voyageurs, amis de Ché- 
ri; puis monsieur et mademoiselle Pomard, 
madame Bonnifoux, M. Courtois et sa nièce, 
et deux voisines d'un âge mûr. 

A l'arrivée de la société de Bréville, un de? 
commis-voyageurs faisait des tours de force, il 
enlevait un banc de bois à bras tendu. 

Sophie vient recevoir son monde ; elle con- 
duit les dames devant des bancs qu'on a placés 
autour d'un espace qu'on a sablé pour en faire 
une salle de bal. Plusieurs lampions et des lan- 
ternes attachées à des arbres annoncent que 
c'est là qu'on veut donner la fôle. 

«Mais avec qui^vculent-ils nous l'aire danser? » 
dit Dufour. a Est-ce qu'ils croient que j'invite- 
»rai madame Bonnifoux ?... Quant -i mademoi- 
» selle Clara, je ne me risquerai pas... son frère 
«est devenu olive en m'aperccvant. » 

Les dames prennent place anlour dv l'en- 



MADELEINE 2/|o 

droit sablé. Le commis continue ses tours : 
après le banc, il enlève une chaise 'avec ses 
dents ; ensuite il lutte avec un de ses amis à 
qui sautera le plus loin ; puis ces messieurs 
ôtent leurs babils et se mettent à jouer à qui 
jettera l'autre par terre. Et madame Montrésor 
ne cesse de s'écrier :« Ali! qu'ils sont aima- 
»bles!... qu'ils sont drôles!... C'est qu'ils sont 
» capables de nous amuser comme cela toute la 
» soirée ! » 

Les habitants de Bréville se regardent sans 
rien répondre. Dufour seul dit entre ses dents: 
« Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invi- 
» tait pour voir ces messieurs faire des tours de 
«force, je ne me serais pas mis en toilette de 
»baL 

i> — Où est donc M. Montrésor? «dit M. de 
«Noirmont. « — Il va revenir... il est allé clier- 
»cher l'orchestre... car nous comptons bien 
• danser... Oh! nous danserons... 

» — En attendant, >> dit madame Bonnifoux, 
a si on veut faire un loto... — Non... non, 
» madame Bonnifoux... pas encore... Oh! te- 
» nez. voilà M. drossillot fjui se lient sir la 



2M MADEI.RIXE. 

• tête... et il marche sur les mains... A.I1 ! sont- 
ï ils drôles '...» 

En effet, M. Grossîllof, l'un des amis de 
Chéri, s'étant mis à marcher la tête en bas, ses 
deux collègues, qui probablement croyaient 
devoir faire comme chez Nicollet, aller de plus 
fort en plus fort, venaient de s'étendre sur le ga- 
zon; et l'un d'eux, en marchant sur les mains, 
veut porter son camarade sur ses pieds; mais 
le camarade n'ayant pas bien gardé l'équilibre, 
tombe sur le gazon la face contre terre. La 
chute avait été lourde ; néanmoins le monsieur 
se relève en soutenant qu'il ne s'est fait aucun 
mal, quoique sonnez soit déjà enflé; et il s'ob- 
stine à continuer ses exercices gymnastiques, 
M. Pomard, qui a pris pour point de mire un 
tilleul, semble résolu à faire la statue pendant 
toute la soirée; tandis que sa sœur rit conmie 
une petite folle à chaque nouvelle culbute de 
ces messieurs qui veulent à toute force amuser 
la société. 

L'arrivée de quelques personnes sert de pré- 
texte aux habitants de Bréville pour quitter les 
b;mcs et s(> promener dans le jardin, l^f^s folies 



MADELEINE. 2/i5 

des trois messieurs de Paris ennuient considé- 
rablement Ernestine et Emma. 

Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros gar- 
çon de vingt-cinq ans, qui est presque aussi 
jouflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui 
est en veste, ne tient rien dans ses mains; ce- 
pendant Sophie s'est écriée : • Ah! voilà la mu- 
«sique! nous allons danser!... 

» — Où diable madame Montrésor voit-elle 
«donc les musiciens... les instruments?» dit 
Du tour. 

La maîtresse de la maison s'avance d'un air 
espiègle vers les dames, en disant : « Je suis 
» sûre que vous demandezoùsontles vifdons?... 
» et en effet je n'en ai pas. J'étais d'abord hor- 
s riblement contrariée, car je comptais sur les 
» deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans 
» ce pays; mais l'un a un panaris à la main 
«gauche, et l'autre est allé travailler à un puits 

• artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut 
» faire construire dans son jardin. J'étiis donc 
» désolée ; je me disais : Nous ne pourrons pas 

• danser... quel dommage!... Mais madame 
» Bonnifoux m'a trouvé quelque chose qui vaut 
)»bien des violons. Vous voyez, ce grand gaillard 



:2/|() MADELEINE. 

»que Clicri vient d'amener... c'est le fils de no- 
» tre laitière. Eh bien ! il siffle comme un ange; 
» et tous les dimanches il fait danser ses amis 
» et connaissances en leur sifflant des contre- 
» danses. Rose, la bonne de madame Bonnifoux, 
» qui avait plusieurs fois dansé à cette musique, 
«l'avait dit à sa maîtresse... elle assure que 
«c'est étonnant... Ce garçon est infatigable!.., 
» Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est 
» enchanté de faire danser des personnes comme 
» nous ! 

» — Ah! nous allons danser au sifllct? » dit 
Dufour. a — Je vous assure, monsieur, que c'est 
• très-agréable, » dit une des voisines:* à ma 
«noce on a sifflé toute la nuit, et on s'en est 
» très-bien trouvé. 

» — Voilà un bal d'un nouveau genre, > dit 
»Saint-Elme; je suis très-curieux d'entendre 
» cet orchestrc-là ! 

» — Par exemple, «reprend madame Mon- 
» trésor, Benoît ne dit pas les figures en sifflant; 
«mais nous les savons, et c'est toujours laméme 
«chose... Allons... Benoît... quand vous vou- 
« drez, mon garçon... Messieurs, invitez vos da- 



MADELEINE. 2/i7 

»mcs... Chéri... vous savez que vous faites 
» danser la nièce de M. Courtois. » 

Le grand Benoît monte sur une chaise et se 
met à siffler un pantalon. La société de Bréville 
se sent prise d'une envie^de rire qu'elle ne peut 
réprimer; cependant on se met en place. Vic- 
tor a pris la main d'Emma, et Ernestine n'a 
pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du 
fait, veut danser au sifflet. 

Le fils de la laitière a des poumons extraor- 
dinaires ; il siffle tout un quadrille sans se repo- 
ser. Les danseurs ont d'abord quelque peine à 
se faire [à cette musique, mais avec un peu de 
bonne volonté on danserait au son d'un cornet 
à bouqum. Bientôt plusieurs familles de Cisy 
viennent augmenter le nombre des danseurs. 
Pour donner un peu plus de force à l'orchestre, 
un des commis voyageurs fait le tambourin sur 
son chapeau, et un autre imite la clarinette en 
se mettant des feuilles de lilas dans la bouche. 

Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, 
se promène dans le jardin avec M. deNoirmont 
Ernestine s'assied près du bal , mais elle ne 
veut plus danser : Victor même est refusé. 
• Faites danser mademoiselle Emma, «lui dit 



Ûk^ MADELEl^dE. 

Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir ré- 
primer un profond soupir ; « elle peut bien me 
«remplacer... Il y a déjà longtemps qu'elle oc- 
« cupe une place... où je croyais rester plus 
» longtemps. — Que voulez-vous dire, madame?» 
répond Victor en cherchant à déguiser son em- 
barras. « — Rien... pardonnez-moi ces mots... 
»En vérité, c'est malgré moi qu'ils me sont 

• échappés... Je vous en prie, dansez avec elle. 

• Tenez, elle vous attend... » 

En effet, la rïièce du comte aimait beaucoup 
mieux danser avec Victor qu'avec les autres 
cavaliers, qui tous sentaient la province d'une 
lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville. 
Emma s'est habituée à voir Victor sans cesse 
auprès d'elle; quandiln'yest [)as,elk'lecherche 
des yeux. 

Qoique les paroles d'Ernestine l'aient profon- 
dément ému, Victor retourne près d'Emma. Il 
est à la fois triste et content : il est heureux de 
danser, de causer avec la nièce du comte ; il se 
sent affligé de la tristesse qu'il a lue dans les 
yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond del'àme 
il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation 
embarrassante que celle d'un homme eûtre uae 



MADELElxXE. 2^9 

femme qu'il aime encore un peu et une autre 
qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tou* 
le désir que l'on a de ménager ces deux amours, 
le nouveau fait toujours pencher la balance. 

Dufour s'est risqué : il a invité mademoiselle 
Clara ; celle-ci a accepté son invitation de l'air 
le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se ba- 
lancent tous deux avec tant d'accord et d'aban- 
don qu'on ne croirait jamais que c'est sous le 
lit de sa danseuse que Dufour a passé trois heu- 
res. Alors seulement M. Pomard cesse de re- 
garder son tilleul. 

Chéri fait circuler des rafraîchissements et 
du punch; ce sont ses amis de Paris qui ont 
fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. 
Benoît a déjà sifflé six contredanses. Comme il 
ne met presque pas d'intervalle entre les qua- 
drilles, les danseurs sont en nage, et on se jette 
sur le punch parce que c'est plus sain. Chéri 
en offre à chaque instant un verre à Sophie. Et 
Dufour dit à mademoiselle Clara : «M. Mon- 
> trésor veut étourdir sa femme, afin d'avoir un 
»peu de liberté pendant le restant de la soi- 
»rée. • 

Saiût-Elme ne danse pas, mais il a pris plu- 



250 MADELEmE. 

sieurs verres de punch. Petit à petit il s'est 
laisse aller ù ses anciennes habitudes. Se trou- 
vant entouré de gens près desquels il sent qu'il 
n'a qu'à vouloir, il est redevenu beau parleur, 
railleur, gouailleur même; il lance des com- 
pliments impertinents aux dames, desépigram- 
mes aux danseurs, et rit au nez de tout le 
monde en s'écriant : «C'est charmant, c'est 
«une fcte délicieuse!... Quand je retournerai à 
» ma terre, je veux que tous mes paysans sif- 
» flcnt comme ce gaillard-là !... » 

Mais au milieu d'une poule, les dan-:eurs 
restent la jambe en l'air... l'orchestre n'a plus 
de vent. Benoît se démanche en vain la mâ- 
choire... le sifflet ne vient plus. 

« Ah ! mon Dieu ! » dit Sophie, « qu'est-ce 
» qu'il y a donc?.. Eh bien ! Benoît... mon gar- 
ȍon... qu'est-ce qui vous prend?., nous ne 
«vous entendons plus... Ahl mon Dieu!... 
» pourvu que ça lui revienne... Croyez-vous que 
»ra va revenir?.. 

« — Attendez... attendez!..» s'écrie M. Gros- 
sillot, « je vais lui rendre le souffle, moi... Te- 
» nez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous ré- 



MADELEINE. 251 

«ponds que vous sifllerez comme un serpent ù 
» sonnettes! » 

M.Grossillot présente au gros garçon un grand 
verre de punch : Benoît le saisit; mais, trop 
empressé de boire pour retrouver son instru- 
ment, Benoît avale de travers; loin de pouvoir 
siffler, il étouffe, il étrangle, il ne peut plus que 
tousser ; il faut qu'on aille lui chercher de l'eau. 
Le bal est suspendu, au grand déplaisir des 
danseurs, et les commis-voyageurs se remettent 
à faire des tours de force. 

Enfin le pauvre siffleur a tant bu d'eau 'que 
sa toux se calme. On se remet à la danse, mais 
cela ne va plus comme au commencement. Be- 
noît s'interrompant à chaque instant pour tous- 
ser^ les danseurs sont continuellement en sus- 
pens. 

Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, 
M. Grossillot propose de chanter une valse, que 
ses amis accompagneront avec le chapeau et 
les feuilles de lilas. 

La proposition est acceptée. Le hasard veut 
qu'il y ait une excellente valseuse parmi les ha- 
bitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend 
un des meilleurs valseurs de France, remarque 



252 MADBLELNE. 

la légèreté de la jeune personne avec laquelle 
Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa 
femme est allée couper de la brioche. Saint- 
Elme ne peut résister à l'envie de faire admi- 
rer ses grâces; il arrête le couple, repousse 
Chéri, et s'empare de sa valseuse en disant : 
« Monsieur Montrésor, vous ne savez pas val- 
»ser... et je vois que mademoiselle ira très- 
tbien... vous allez me voir la conduire... Pre- 
• nez une leçon ! » Et Saint-Elme, entourant la 
jeune personne de ses bras, s'éloigne en tour- 
nant légèrement avec elle. Tout le monde ad- 
mire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le 
bandeau qui couvre sa tête, conduit si bien sa 
valseuse. Saint-Elme entend les éloges qu'on 
lui prodigue ; il se pique, il veut montrer tout 
son talent; il ne suit plus le cercle tracé; il 
tourne avec sa valseuse autour d'un buisson, 
voltige derrière un massif d'arbres, puis repa- 
raît et passe dans le monde sans jamais se co- 
gner contre personne, et les applaudissements 
augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie : 
«Cet homme-là valserait sur une boule de 
» loto 1 » 

Maid en passant avec sa valseuse sous un 



MADEI,EI\1Î. 258 

marronnier, Saint-Elme n'a pas assex baissé la 
tête : une brandie raccroclic ; il y laisse le ban- 
deau qui lui couvrait un œil et une partie du 
visage. 

Saint-Elme s'est arrêté; il court à l'arbre. 
Dufour a décroché le bandeau noir, et il le pré- 
sente au bel homme en lui disant : »Ah çà! 
mais il me semble que vous êtes guéri... Pour- 
quoi diable portez-vous cela ? Je ne vous vois 
«aucune cicatrice... 

» — Pardonnez-moi... pardonnez-moi, «ré- 
pond Saint-Elme en s'empressant de replacer 
le bandeau sur sa tête. »0h ! encore beaucoup! 
» et mon œil ne peut supporter la lumière. » 

En ce moment, Saint-Elme aperçoit le comte 
de Tergenne qui était arrêté à quelques pas et 
le regardait d'une façon très expressive. Le 
beau valseur ne se sent plus envie de continuer; 
il reconduit sa valseuse et va s'asseoir k l'écart, 

Benoît ne sifflant plus sans tousser, la fête 
ne se prolonge pas tard. A onze heures chacun 
se retire, et la société retourne à Bréville. Là 
on cause quelque temps du singulier bal au- 
quel on vient d'assister, puis on se dit bonsoir. 

M de Tergenne a fait semblant de prendre 



25Û MADELEINE. 

le corridor qui conduit à son appartement; 
mais bientôt il revient sur ses pas, monte vive- 
ment l'escalier qu'a pris Saint-Elme , et le re- 
joint au moment où celui-ci va entrer dans sa 
chambre. 

«Un moment, monsieur! «dit le comte, en 
se plaçant devant Saint-Elme; » j'ai quelque 
» chose à vous dire... » 

Le ton du comte était plus que sévère. Saint- 
Elme tâche de cacher le trouble que lui cause 
cette brusque apparition et de répondre d'un 
air aimable ; 

a Comment, monsieur le comte, vous avez 
B quelque chose à me dire?... je suis trop heu- 
»reux.k. si je puis vous être agréable... 

» — Quittez ce ton qui ne peut plus m'en 
» imposer... reprenez votre voix ordinaire; je 

• vous ai reconnu... vous êtes Souvrac. — Sou- 
» vrac ! que voulez-vous dire ?. . . — Je vous répète 

• que vous êtes le Souvrac qui m\ volé ù Ba- 

• gnères... ce l)andeau ne peut plus vous servir 
»à rien... il vous est inutile maintenant. » 

En disant ces mots, M. de Tergenne arrache 
et \ri\o il terre tout 1<> tal'tVlas dont Saint-Ehne 



MADELEINE. 255 

couvrait son visage. Le beau mousieur reste 
confondu, immobile... Le eomte reprend : 

» Par égard pour ee jeune Armand, qui vous 
» nomme son ami, et pour les habitants de 
)j cette maison que vous avez indignement abu- 
»sés, je veux bien ne pas faire d'éclat. Demain, 
» dès le matin , je pars pour quelques jours ; à 
• mon retour, que je ne vous retrouve plus au 
» sein d'une honnête famille, qui rougirait de 
» honte si elle savait quel est le misérable qu'elle 
» a reçu ! » 

Saint-Elme a tiré son mouchoir, cligné des 
yeux, pincé sa bouche , et il répond d'un ton 
piteux : 

» Monsieur le comte, je ne chercherai plus à 
» feindre... mais croyez, que... depuis huit ans... 
» par une conduite irréprochable, j'ai réparé 
«quelques erreurs de ma jeunesse... et que ja- 
»mais... 

» — C'est assez!... vous m'avez entendu : à 
» mon retour, ne soyez plus ici... que les per- 
» sonnes qui demeurent à Bréville n'entendent 
«plus parler de vous, sinon je vous fais arrê- 
» ter. » 

Le comte s'éloigne brusquement après avoir 



256 tlÂDBLEm». 

dit ces mots. Saint-Elme est demeuré quelques 
instants interdit ; mais bientôt il rentre dans sa 
chambre en murmurant ; t Ahl... tu me paie- 
• ras cher cette maudite reconnaissance. » 



CHAPÎTRI] XXIII. 



l.E VOI, 



Le comte est parti de grand matin ; il espère 
n'être que huit jours absent ; il doit rapporter 
la somme qui le rendra propriétaire^ du domaine 
de Bréville. Dufour dit à Victor : « Je crois 
«qu'il nous faudra enfin partir... nous aurons 
• fait un assez long s(*jour ici... — Hélas! pour- 
» quoi ne sommes-nous pas partis plus tôt? » 
répond en soupirant Victor. 

Cinq jours après le départ du comte, Saint- 
n. 17 



258 MADELEINE. 

Elme, qui s'est débarrassé de son bandeau, an- 
nonce à la compagnie son départ pour le len- 
demain. Tout le monde, excepté Armand, re- 
çoit cette nouvelle avec une satisfaction que 
l'on ne cherche même pas à dissimuler. 

« Quoi! Saint'Elme, tu veux nous quitter?» 
dit le frère d'Ernestine en regardant son ami 
avec surprise ; « ne peux-tu attendre quelques 
«jours?... alors moi-même je quitterai cette 
)» maison qui va devenir la propriété de M. de 
h Tergenne ; nous retournerons ensemble à Pa- 
»ris... 

» — A Paris ! » s'écrie M. de Noirmont ; 
« comment, Armand , vous songez déjà à re-* 
«tourner à Paris... 

» — Mon cher Armand, » répond Saint-Elme 
d'un ton patelin, « si tu m'en crois, tu ne quit- 
» taras pas ta chère famille!... Moi, je me re- 
»pens d'avoir si longtemps abandonné la mien- 
»ne... .l'ai négligé mes affaires... perdu de l'ar- 
»gent... maintenant je veux vivre autrement... 
1 .Te te conseille de devenir sage aussi!... » 

Armand ne répond pas ; il quille le salon 
avec humeur. Saint-Elme le suit, le rejoint dans 
Ir j;tr.liji. cl lui dil rn ri;int: 



MADELEINE. 259 

• Es-tu bien édifié ilu sermon que je t'ai fnit? 
» — Oh ! j'ai bien vu que tu te moquais d(3 moi! 
» — Je devais parler ainsi devant ta famille. — 

j/Ton départ — Est indispensable.... D'ail- 

» leurs, je m'ennuie de demeurer avec des g;ens 
«qui me parlent à peine... Sans toi, il y a long;- 
» temps que je serais loin... — Mais quelques 
«jours encore. . — Viens... viens dans le bois, 
» nous y causerons plus librement; j'ai beaucoup 
» à te parler. » 

Saint-Elme prend le bras d'Armand; tous 
deux sortent et s'enfoncent dans les bois qui 
entourent Bréville. Arrivés dans un endroit 
bien sombre, bien éloigné des chemins, Sainl- 
Elme s'arrête et dit à Armand : «Parlons main- 
» tenant : Quels sont tes projets?... que vas-'.u 
» faire avec les vinji:t mille francs que Ion aima- 
«ble beau-frère va te doimer?... — Je n'en sais 
«rien... Tu penses bien d'abord que je ne veux 
«pas rester avec eux... — Comme ce serait g"eu- 
«til, à ton âge... passer sa vie en famille!... îl 
«faut retournera Paris, car il n'y a (jue Paris 
• pour des hommes comnir nous... — Mais j'y 
«dois trente mille francs... j'y |)uis être arrêté 
•> en arrivant. — Je sais toutcel;i... Oh!,., de- 



2G0 MADELEINE. 

«puis plusieurs jours, je réfléchis à ta position. 
»I1 est impossible (pie tu te tires d'affaire avec 
» vingt mille francs. — Ilélas! oui , cette idée 
«m'accable... me désole!... — Fi donc! est-ce 
• que les gens d'esprit doivent jamais se déso- 
»ler, et, 4)ieu merci, nous avons de l'esprit.... 
»plus que toute ta farpille... Sais-tu ce qu'il te 
» faudrait > les quatre-vingt mille francs que cet 
«aimable comte est allé chercher pour payer ta 
«maison. — Sans doute... avec cette somme je 
«pourrais reparaître dans le monde... payer 
» mon créancier... et ressaisir la fortune ; car 
» enfin, avec cinquante mille francs devant moi, 
» il est impossible que je ne trouve pas une heu- 
^ reuse veine. — C'est impossible!... et tu la 

«trouverais Eh bien! mon cher, puisque 

» ces quatre-vingt mille francs peuvent te saii- 
» ver... te rendre au monde, aux plaisirs, il faut 
«les avoir... — Les avoir!... comment?... qui 
«diable veu.\-tu qui me les d<mne? — Il faut 
«les avoir, te dis-je. Si le hasard... mêlé d'un 
«peu d'adresse... nous faisait trouver le portc- 
» feuille que le comte va rapporter... — Troii- 
» ver... — Oui... trouver dans sa poche. — Ah! 
Saint-Klme... (pie dis-lu là?... Je n'ose le 



MADKLKlMi. '2G1 

«comprendre. — C'est que lu ne vois pas bien 
» la chose... car enlin ces quatre-vingt mille 
«francs, pourquoi les apporte-t-il? pour payer 
» ta maison, donc c'est à toi qu'ils devraient re- 
» venir. — Mais puisque la maison est à mon 
» beau-frère à présent... — Bah 1 parce qu'il 
» t'a donné quelques bagatelles... quelques mille 
«francs dessus. Entre parents, il peut bien t'a- 
» voir fait ce cadeau-là. Je te soutiens que les 
• quatre-vingt mille francs te reviennent. Mais 
» comme tous ces gens-là ne comprendraient 
» peut-être pas mon raisonnement , il s'agit de 
» te faire avoir cette somme sans qu'ils le sa- 
«client... Je m'en charge, si tu veux me se- 
«conder un peu. Oh! si je pouvais agir seul, je 
» ne te demanderais pas ton avis. — Saint-Elme, 
»lu me fais frémir... — Frémir... tout ça ce 
»sont des mots... Veux-tu ou non les quatre- 
y> vingt mille francs? — Je les voudrais bien — 
n mais par des moyens honnêtes... — Trouvcs- 
» en si tu peux!... — Et comment donc esj)é- 
»rais-tu avoir cette somme? — Je vais demain 
» faire mes adieux ; au lieu de partir, je vien- 
«drai me log<'r chez un paysan... Pas chez 
«Jacques, on pourrait y aller et m'y voir 



20*2 MADKI-El.NE. 

'•mais de ces cotés... tiens, clicy. un bùelieron 

)'4ui demeure au bout de ce sentier là . à 

«gauche... Je m'habillerai en paysan... je met- 
'itrai une blouse, un grand chapeau... oh! je 
»sais me déguiser... J'aurai pour toi un cos- 
)>lume semblable. . Tu viendras me dire quand 
»le comte annoncera son retour. Il doit aller 
»à Montcornet, où il a de l'argent à toucher... 
«Oh! j'ai fort bien retenu ce qu'il a dit. En- 
« suite il ira à Sissonne, et de là il doit revenir 
)'à pied en se promenant... Viens m'avertir, 
«c'est tout ce que je demande. — Non, Saint- 
))Elme , non... je te devine... un vol! quelle 
«horreur! je n'y consentirai jamais. — Non, 
«pas un vol, une surprise... une scène que je 
» préparerai. Je te jure que le comte n'y verra 
«que du feu... En tous cas, tu ne seras là que 
«pour la représentation... je saurai agir. — 
«Non, te dis-je, jamais. — Alors, \d au diable 
«et n'espère plus retrouver ce que lu as ])erdu! 
«On veut rendre service aux gens et ils nous 
«refusent!... Refuser le prix de sa maison!... 
»le laisser donner à un beau-frère! quel.e sot- 
ïtise!... Après tout, iu n'emporteras pas la 
» maisou ; pur conséquent le couUe ne perdra 



MADELKINE. 2(53 

»rieii. C'est donc simplement soixante mille 
y> francs que tu fais perdre à ton beau-frère. 11 

• est assez riche pour perdre cela. — Ah! laisse- 
»moi; je n'ai déjà que trop suivi tes con- 
» seils ! >> 

Armand retourne à Bréville ; Saint-Elme le 
suit sans lui reparler. Le lendemain il fait ses 
adieux à la société, fait des compliments aux 
dames, qui ne lui répondent pas, va pour 
prendre la main de M. de Noirmont, qui re- 
tire la sienne, et frappe sur l'épaule de Dufour 
en disant : « Gardez-moi toujours votre petit 
«tableau, je vous en prie ; je me fâche, si vous 
i»le vendez à d'autres. » 

Enfin il part, en annonçant qu'il prendra la 
voiture à Laon ; mais, en pressant la main 
d'Armand, il lui dit à l'oreille : « Je ne vais pas 

• loin... tu me trouveras dans le bois à l'en- 
» droit où nous avons causé hier. J'espère, au 
» moins, que tu viendras me voir. » 

M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction 
que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. 
11 profite de cette occasion pour essayer de 
faire un peu de morale à son beau-frère ; ce- 
lui-ci ne semble pa.n l'écouter. L'air sombre, 



£64 MADELEi.NE. 

le regard fixé vers la terre, x\nnand est for- 
tement ]>réoeciipc ; tout-à-eoup il s'écrie; 
« Quand doit revenir M. dcTei'genne? 

» — Mais avant peu, je pense. — Mon oncle 
fc m'a jn-omis de m écrire quand il sera à Mont- 
» cornet, » dil Emma; » ce n'est pas loin d'ici; 
»il doit y aller en revenant de Paris. — C'est 
» à neuf lieues tout au plus, • reprend M. de 
Noirmont. « Puis il y a des voitures quicondui- 
» sent jusqu'à Sissonne, nous pourrons aller 
«au-devant de monsieur voire oncle. — Obi 
» il ne le veut pas; mais c'est égal^ si madame 
» de Noirmont veut bien y venir, nous irons 
> toujours. Vous Aiendrez aussi, n'est-ce pas, 
«monsieur Dalmer? » 

Victor s'incline sans répondre. Ernestine les 
regarde tous deux en répondant : « Oui, nous 
» irons, car je n'ai plus que peu de temps à res- 
» ter dans ce pays, et j'aime à le parcourir en- 
» core. Cela me rappelcra mes promenades de 
» cet élé 

» — Ali! madame, poui(|uoi dites-vous que 
jtvoti-^ n'avez plus cpie j)eu de jours à resler 
«dans c pays? Esl-ee que vous pensez à vous 
* en aller? ce serait bien mal, mais certaine- 



MADELEINE. 265 

«mt'iit mon oncle ne le souffrira pas. Monsieur 
» de Noirmont, n'est-ce pas que vous n'emmè- 

• nerez pas madame de bien longtemps? 

>— Mes affaires me rappelleront à Morta- 
»gnc, mademoiselle; mais si ma femme dé- 

• sirc rester encore quelques semaines avec 
» vous, je suis bien loin de m'y opposer. — 
»Ali! vous restere'A , madame — Non, made- 

• moiselle, non ; malgré le plaisir que je goûte 
«avec vous, je suivrai mon mari. Puisque je 

• dois quitter cette maison, je crois que le plus 
» tôt sera le mieux. » 

Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si 
triste, qu'elle craint d'avoir dit quelque chose 
qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il 
souffre aussi ; il se reproche toutes les peines 
qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait 
encore de cette existence calme, douce, qui 
semblait devoir être à jamais son partage; il 
sent en ce moment que les hommes se jouent 
trop légèrement du repos, du bonheur de celles 
qui ont le malheur de leur plaire, et que sou- 
vent ils ne laissent que des larmes là oii ils 
n'ont cherché que le plaisir. 

Armand a quitté le salon. 11 va se promener 



266 MADELEINE. 

au fond des jardins. Il marche avec agitation ; 
il presse ses pas; il semble vouloir se soustraire 
aux pensées qui l'assiègent. Parfois il s'arrête 
et porte la main à son front en murmurant : 
• Mais comment faire?., que devenir? La vie 
» que je mène ici m'est insupportable. Cepen- 
» dant jamais je ne consentirai. Oh! le projet 
» de Saint-Elme est affreux ! mais il ne l'exécu- 
* tera pas, d'ailleurs c'est impossible.» 

La jeune homme rentre dans sa chambre ; 
ce que Saint-Elme lui a dit revient sans cesse 
à sa pensée. La nuit, il ne goûte pas un mo- 
ment de repos. Le lendemain il se rend chez; 
Jacques dans l'espoir qu'auprès de la jeune fdle 
il trouvera un peu de calme; mais c'est en 
vain qu'il veut se distraire : même à côté de 
Madeleine, le souvenir des quatre-vingt mille 
francs le poursuit; il ne rêve, il ne songe qu'à 
cet or qui fond si vite dans ses mains. 

Madeleine regarde le jeune homme avec in- 
quiétude et lui dit : « Qu'avez-vous donc, mon- 
» sieur Armand? vous scmblez *lus triste qu'à 
» l'ordinaire. — Je n'ai rien... rien de nouveau. 
» — Oh! si... vous avez du chagrin, mais j'en 
• devine le motif: votre sœur me l'a dit. — 



MADELEINE. 267 

'ï Comment! que vous a dit ma sœur? — Que 
» votre propriété allait être vendue à un étran- 
"ger. Vendre la maison où l'on est né!... ah! 
» cela doit faire bien de la peine. — Oui, Ma- 
«delcine... en effet... cette vente m'occupe 
«sang cesse. — Mon Dieu! que n'ai-je été ri- 
» elle ! Je voudrais tant vous voir heureux. Oh! 
• oui, je vous aime bien!. . et je ne rougis pas 
» de cet amour-là... il est si pur!... Ah! vous 
»ne me croyez pas peut-être!... mais la pau- 
»vre Madeleine aurait donné sa vie pour vous 
»ct votre sœur. 

» — Bonne fille ! je vous crois, mais vous ne 
» pouvez rien changer à mon sort. Adieu! Ma- 
ndeleine, adieu ! » 

Armand s'est éloigné de la maison du garde; 
il se rend à l'endroit du bois où la veille il s'est 
reposé avec Saint-Elmc. Un homme mal vêtu 
est assis sur un tronc d'arbre ; Armand va pas- 
ser sans s'arrêter. Cet homme l'appelle C'est 
Saint-Elme qui a barbouillé son visage, jauni 
sa peau, rasé une })arlie de ses sourcils, et 
s'est rendu tellement 'méconnaissable, qu'Ar- 
mand est quelques instants avant de le recon- 
naître. 



268 MADELEINE. 

« Comment me trouves-tu? t dit Saint-Elmc. 
« — C'est incroyable ! —J'ai joué la comédie; 
»je sais me grimer; et, si je l'avais osé, chez 
*vous certes le comte ne m'aurait pas reconnu. 
» — Comment? — N'importe! Quand arrive-t- 
»il, ton acquéreur? — Je n'en sais rien. Je 
«pense que tu îs renoncé à ton projet? — Non, 
»mon cher, je veux te servir malgré toi. — Tu 
«l'espères en vain. On doit aller au-devant du 
«comte jusqu'à Sissonne dès qu'il annoncera 
» son retour. » 

Saint-Elme frappe la terre avec fureur, puis 
reste quelques instants en méditation... enfin 
il reprend: « Si tu veux me seconder, je suis 
') encore certain de réussir. Tu m'ouvriras unv. 
)' des portes du jardin dont tu as toujours la 
» clé sur toi. J(; m'introduirai dans la cham- 
»bre .. je m'y cacherai... ensuite... 

» — Non... non... te dîs-jel... n'y compte 
ipas... Adieu! .. je ne veux plus t'enten- 
» dre. » 

Armand s'enfuit à travers le bois; il sent sa 
faiblesse, et craint d'écouter celui qui hii a 
déjà fait faire tant de fautes, et qui maiule- 
nanl veut le pousser au crime. 11 se promet de 



MADELEINE. 269 

ne plus revoir Saint-Ehne. Il rentre, et s'en- 
ferme dans sa cliajiibre où il passe toute la 
journée. Le lendemain il ne descend de chez 
lui qu'au moment du diner. Il apprend alors 
qu'on a reçu dans la matinée une lettre du 
comte. 11 est à Montcornet, et annonce son 
retour pour le lendemain. 

« Ainsi, B dit la jeune Emma, « demain ma- 
>»tin nous irons au-devant de mon oncle, 
«n'est-ce pas , madame? puisqu'il doit quitter 
» la voiture à Sissonne. — Oui, » dit Ernestine, 
a aussitôt après le déjeuner nous nous mct- 
• trons en route. » 

Armand se sent soulagé en apprenant que le 
comte ne reviendra pas la nuit par les bois. 
Après le dîner, il sort, et cette fois il n'hésite 
pas à se rendre à l'endroit où il a l'habitude de 
trouver Saint -Elme. 

On est au mois de septembre ; les jours sont 
courts, les nuits deviennent fraîches; il com- 
mence à faire sombre, lorsque Armand ren- 
contre Saint-Elme. Il lui apprend le retour du 
comte pour le lendemain, et la partie projetée 
par les dames. 

<■ Eh bien! no pensons plus à cette affaire,» 



270 MADELEINE. 

dit Saint-Elme ; «je voulais l'obliger... tu ne 
■ le veux pas... à ton aise... Touche tes vingt 
» mille francs... Demain, jepartiraipourLaon... 
M Je quitterai d'abord ce costume, et je t'attcn- 
» drai pour retourner ensemble à Paris... où je 
» désire que tu échappes à ton créancier, o 

Armand fait divers projets pour son retour îi 
Paris. Tout en causant, ces messieurs ont 
marché à travers le bois. Bientôt Saint-EIme 
s'arrête en s'écriant : 

« Nous voilà tout près de la maison du gar- 
»de... Oh! je ne veux pas y rentrer... je ne 
»^eux pas que Jacques me voie sous ce cos- 
» tume... Il m'a rencontré une fois dans le bois 
» et regardé avec attention... mais il ne m'a pas 
» reconnu. » 

Armand se dispose à retourner sur ses pas 
lorsque Saint-Elme le retient par le bras en di- 
sant h demi-voix : «Attends... attends... Qui 
» est-ce qui entre chez le garde?... Oh ! pour le 
ncoup, c'est la fortune qm* nous l'envoie. Tiens, 
• vois toi-même — Grand Dieu! c'est le comte 
» de Tergenne. — Je ne veux plus m'en aller 
^maintenant... Le comte ch»/, Jacques!... Il 
p ne \(Mil sans dont*' que se reposer un ins- 



MADELEINIÎ. 271 

• tant... et dans quelques minutes il fera tout- 

» à-fait nuit — Ah! Saint-Elme, pense- 

)»rais-tu encore... — Silence!... et ne bougeons 
«pas. • 

C'est bien M. de Tergenne, qui, après avoir 
examiné la maisonnette du garde, vient d'en- 
trer chez JacqueSj qui est alors assis dans une 
salle basse, à côté de Madeleine. 

« Peut-on se reposer quelques instants chez 
«vous? » dit le comte en s'arrêtant sur la porte 
de la maison. 

« Oui, monsieur, oh! tant que vous vou- 

• drei. .. et vous rafraîchir même. — Je vous 
«remercie, je ne désire que me reposer. — As- 
» seyez-vous , monsieur. Madeleine , veux-tu 

• nous donner de la lumière ; voilà le jour qui 
» baisse. — Oui, mon ami. » 

La jeune l'ille revient bientôt avec une lu- 
mière ; alors le comte s'écrie : « Je ne me 
«trompe pas!... c'est la jeune fille que j'ai ren- 
» contrée il y a quelques jours dans la plaine 
>de Gizy... sous le vieux chêne. — Oui, mon- 
■ sieur, c'est moi... je vous reconnais bien 
» aussi. » 

liC comte regarde ensuite Jacques pendant 



972 MADELEllNE. 

longlcmps, si bien que le garde s'écrie avec sa 
brusquerie ordinaire : 

« Kst-ce que monsieur me reconnaît aussi? 
» — Mais.., ce serait possible. — Moi, je ne 
«reconnais pas monsieur. — Je le crois. Vous 
» êtes Jacques... l'ancien laboureur qui demeu- 
«rait à Gizy? — C'est moi-même... et mon- 
» sieur?... — Je suis ami de M. de Noirmont, 
et je viens d'acbeter la maison qui apparte- 
9 nait au marquis de Bréville. 

» — Ali! c'est monsieur qui a une nièce... 
«bien jolie!... «s'écrie Madeleine; puis elle 
baisse les yeux comme bonteuse de ce qu'elle 
vient de dire. Le comte la regarde en souriant 
et répond : « Oui, mon enfant, j'ai une nièce 

«fort jolie mais comment savez -vous 

• cela? 

«C'est madame de Noirmont qui me l'a dit. 
» — Vous connaissez madame de Noirmont? — 
1 Oui, monsieur. » 

Madeleine n'en dit pas davantage; elle va 
prendre son ouvrage et se met à travailler. Le 
comte reporte ses regaids sur Jacques; il 
éprouve une s( crête jouissance à revoirie pay- 



MADELEINE. 27S 

san, dont les traits fortement prononcés ont 
peu sonffert des atteintes du temps. 

« Est-ce que monsieur vient de Brévillemain- 
stenant?» dit Jacques au bout d'nn moment, 
t — Non, jy retourne, au contraire. J'ai été 
• passer deux jours à Paris... puis j'avais affaire 
va Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend 
«que demain chez M. de Noirmont ; je le sur- 
» prendrai en arrivant ce soir... — Et monsieur 
»va devenir propriétaire de la maison de feu 
»M. de Bréville ? — Oui, mon ami. » 

Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait 
autant. Le comte les regarde et reprend : t On 
» dirait que cela vous fait de la peine... — Dam' 
» monsieur, ça fait toujours de la peine de voir 
«une maison changer de maîtres... — Vous 
ï avez, connu le marquis de Bréville? — Pas 
«tant le marquis que sa femme... celle-là fai- 
» sait du bien à tout le monde dans le pays... 
» — Le marquis n'avait-il pas épousé mademoi- 
» selle Jenny de Lucey? — C'est ça même... la 

• bonne, la douce Jenny... Est-ce que monsieur 
«l'a connue? — Non... mais une parente que 
»j'ai ei^e dans le pays m'a souvent parlé d'elle 

• avec éloges, et elle épousa le mnrqiiis de Rri'- 



27/^ MADELEINE. 

• ville par inclination... — Oli! que non pas... 
» la pauvre demoiselle en avait une autre dans 
»le cœur... et malheureusement pour un mau- 
» vais sujet... vous savez, de ces beaux frelu- 

• quets du grand monde... qui se moquent au- 

■ tant de séduire une fille que moi de boire un 
«verre de vin !... J'avais découvert tout ça... En 
»se promenant dans les champs, on voit ben 
> des choses... et puis mamselle Jenny me choi- 
«sissait quand elle avait une commission à faire 
«faire... Bref, le beau jeune homme partit... 

• on ne le revit plus! mamselle Jenny pleura 

• longtemps... ce n'est pas que je veuille dire 

• qu'elle eût rien à se reprocher!... mais enfin 

■ son père lui ordonna d'épouser le marquis de 

• Bréville, et elle obéit. » 

Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux 
baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait 
d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à 
parler de feu la marquise, il entre dans mille 
détails qui lui rappellent le temps passé. M. de 
Tergcnne ne se lasse pas d'entendre Jacques ; 
et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger 
semble éprouver à l'écouter. 

Cette conversation se prolonge depuis fort 



MADELEINE 275 

longtemps. Miuleleine écout»; en travaillant; 
mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'é- 
tonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jac- 
ques. 

« Cette jeune fille liabite avec vous?» dit le 

comte en regardant Madeleine. « Je crois me 

» rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de pa- 

prents... Vous l'avez recueillie ; cela fait votre 

«éloge, Jacques. — Oui, monsieur, Madeleine 

»est orpheline, et elle est venue demeurer avec 

» son vieil ami... qui est trop heureux de pou- 

» voir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... 

«mais je veux, que vous vous rafraîchissiez, 

» monsieur. » 

« 

Le garde est allé chercher du vin , des ver- 
res ; le comte ne veut pas lui refuser de boire 
avec lui. En buvant. Jacques parle encore, et 
son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd 
pas une de ses paroles. 

Le temps a passé, et aucune des trois person- 
nes ne s'en est aperçue Jacques ne parle plus 
de la jeune et belle Jenny; le comte reste 
])longé dans ses réflexions; le ])aysan n'ose le 
tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous 



276 MADELEINE. 

deux semblent se dire : « Qu'est-ce donc qui 
» occupe tant cet étranger?» 

Enfin le comte revient à lui; il tire sa mon- 
tre et s'écrie ; « Bientôt dix heures !.. je croyais 
• n'être ici que depuis un moment!., c'est que 
«j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave 
«Jacques. — Pas plus que moi, monsieur, à 
«parler du temps passé... mais vous arriverez 
«bien tard à Bréville... — C'est vrai... vos bois 
» sont-ils sûrs ?. . . c'est que j 'ai une forte somme 
» dans mon portefeuille... — Dam' monsieur.. . 
» il n'arrive guère d'événements ; mais depuis 
» quelques jours j'ai vu rôder dans les environs 
»un drôle qui avait une singulière mine... Si 
»je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait 
«par ici. A.u reste, monsieur, pour que vous 
» n'ayez rien à craindre, je ^ous accompagnerai 
«jusqu'à Bréville. 

» — Oh! merci... cela vous ferait rentrer 
» trop tard... Je pense qu'on sera peut-être cou- 
« ché quand j'arriverai chez M de Noirmont... 
» il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si 
»je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait 
» pas mieux? et demain matin je m'en irai tout 
» à mon aise. — Pardieu. monsieur, c'est bien 



llADlîLlîlXli. 277 

» facile ; j'ai là-haut une chambre cl un lit tou- 
» jours à la disposition d'un ami. — Gela ne vous 
«causera aucun dérangement? — Aucun, mon- 
» sieur. — Alors j'accepte votre hospitalité... J'é- 
» prouve du plaisir, Jacques, à coucher sous vo- 
»tre toit... — C'est bien de l'honneur pour moi. 
«monsieur... mais c'est drôle, vous me faites 
«aussi l'effet d'un ancienne connaissance... — 
«Dans quelques jours, j'espère que vous vien- 
>' drez me voir dans ma nouvelle propriété... et 
)'là... nous renouerons tout-à-fait connaissan- 
»ce... Mais il est tard, je ne veux pas vous em- 
» pêcher de prendre du repos; moi-même, je 
» suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'en- 
» seigner ma chambre. — Je vais vous conduire, 
» monsieur. — A demain, Jacques... — Dam', 
«monsieur, il est possible que je sois déjà en 
» course quand vous vous éveillerez. — IS'im- 
» porte, nous nous reverrons toujours. » 

Le comte serre cordialement la main de Jac- 
ques, qui est tout ému de l'intérêt que lui té- 
moigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion 
de Jacques , sans pouvoir s'en expliquer la 
cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une 
chambre au premier, lui laisse une lumière, le 



278 MADELEINE. 

salue avec respect et se retire ; puis elle des- 
cend près de Jacques et lui dit : « Il a l'air 
» bien aimable, ce monsieur... C'est singulier 
» comme il paraissait avoir du plaisir à vous en- 
') tendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aime- 
»rais rien qu'à cause de cela. — Allons, mon 
» enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus 
» tard que de coutume : couchez-vous ; je vais 
» aller en faire autant. » 

Le plus profond silence règne dans la maison 
du garde, où chacun est livré au repos, lorsque 
Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle 
se retourne dans son lit , ne sachant pris elle- 
même ce qui l'a éveillée ; bientôt elle se ren- 
dort. 

Au bout de quelques minutes, un bruit nou- 
veau la réveille ; il lui semble entendre marcher 
légèrement dans sa chambre ; elle n'ose re- 
muer, mais elle entr'ouvre les yeux; la fenêtre 
est ouverte, un homme est appuyé tout contre, 
Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, 
cet homme se retournant, la lune lui permet 
de voir son visage, elle reconnaît le jeune mar- 
quis de Brévllle. 

Madeleine ne sait (^ue penser, que faire; 



MADELEINE. 279 

bientôt des pas se font entendre, quelqu'un 
vient doucement par le fond et dit à Armand : 
« C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur 
nies portes... j'en étais sur., partons. » 

On saule légèrement par la croisée , on re- 
pousse la fenêtre, les volets ; et le bruit a cessé 
depuis long-temps, que Madeleine écoute et 
frémit encore : « C'était Armand, » se dit-elle, 
« c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire 
«ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon 
» Dieu !.. Qu'est-ce que cela veut dire?., 

Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre 
qui est entre-bàillée ; elle se rappelle qu'avant 
de se coucher elle n'avait fait que pousser les 
volets pour les fermer, précaution qu'elle né- 
gligeait souvent, n'ayant jamais eu la moin- 
dre crainte des voleurs, et en poussant avec 
force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par 
une mauvaise espagnolette. 

Madeleine referme sa fenêtre, ses volets; elle 
s'assied dans sa chambre; elle tremble encore, 
elle écoute toujours; un moment elle pense à 
aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se di- 
sant :« C'était Armand... je l'ai bien reconnu, 



:280 MADELEINE. 

«mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais 
» dû le lui demander! » 

La jeune fdle passe le reste de la nuit dans 
la plus cruelle agitation; elle s'est jetée sur son 
lit, mais elle n'a pu trouver le repos, mille 
pensées s'offrent à son espeit; elle n'ose s'arrê- 
ter à aucune, elle sent son cœur oppressé par 
un affreux pressentiment. 

Le jour renaît ; Jacques se lève, descend, 
prend son fusil, et sort en disant à Madeleine : 
« Notre hôte dort toujours; faut pas l'éveiller, 
» mon enfant; je vas faire ma ronde dans le 
»bois. » 

Le garde est éloigné. Madeleine a toujours 
l'esprit frappé de [ce qu'elle a vu et entendu 
dans la nuit ; elle attend en travaillant le réveil 
de l'étranger. 

Le comte ne tarde pas à descendre. « Bon- 
» jour, mon [enfant, wditM. de Tergenne en 
apercevant Madeleine. « Jacques est déjà sorti , 
» je gage? — Oui, monsieur. — Ma foi, j'ai 
» dormi comme un "ange dans sa maison.... — 
»AL! vous n'avez pas été réveillé, monsieur... 
)• — ' Il y a longtemps que je n'avais si bien re- 
«pçfsé. Mais vous, ma petite, scricz-vous souf- 



MADELEINE. 281 

»frantc, ce matin?... vos traits sont altérés. — 
»Ali! ce n'est ricn^ monsieur, c'est que j'avais 
M eu peur... que vous ne fussiez pas bien là- 
))haut. — J'ai été fort bien, je vous le répète. 
«Adieu, petite Madeleine; il faut que je parte, 
»car on serait capable d'aller au-devant de 
«moi... Dites bien à Jacques que je le remer- 
»cie de son hospitalité... et que j'espère le re- 
» voir bientôt. » 

Le comte quitte la maison du garde; Made- 
leine le suit des yei^x , mais elle sent son cœur 
soulagé depuis qu'elle a reçu de l'étranger l'as- 
surance que rien n'a troublé son sommeil. 



CHAPITRE XXIV. 



TOUJOURS MADELEINE. 



Les habitants de Bréville viennent de se réu- 
nir pour le déjeuner. Les dames sont déjà ha- 
billées pour la promenade projetée. Armand 
desecnd au salon : sa figure est effrayante de 
pâleur, ses yeux expriment un sentiment con- 
tinuel de terreur. 

« Te voilà, mon frère, «dit Ernestinc;« on 
» ne t'a pas vu depuis hier dîner. — Non, je 
» suissorti... j'ai été indisposé...,, je me suis 



MADELEINE. 283 

«couché de bonne heure... — Tu as l'air ma- 
»lade, en effet. — Oui, je suis mal à mon aise. 

» — La promenade vous fera du bien, mon- 
» sieur de Bréville. «dit Emma ;« il faut venir 
» avec nous au-devant de mon oncle. » 

Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'é- 
crie : «Voilà la promenade toute faite; j'aper- 
)) çois M. de Tergenne qui entre dans la cour. 
» — Vraiment!... ah! mon oncle est cruel... 
» ne pas laisser le temps d'aller au devant de 
«lui... » 

Le comte entre bientôt dans le salon. » 
Nous comptions aller à votre rencontre, « dit 
monsieur de Noirmont. » — Et moi j'ai voulu 
«vous éviter cette peine; d'ailleurs, vous ne 
«m'auriez probablement pas été chercher où 
«j'étais : j'ai passé la nuit dans votre voisinage. 
» — Où donc cela? — Chez le garde Jacques. 
» — Comme mon oncle est aimable ! au lieu de 
«revenir tout de suite nous voir, il couche chez 
» des paysans. — Ma chère lùiima, j'étais bien 
«aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux 
«pas comprendre mes raisons. Enhn, il m'a 
«donné l'hospitalité pour la nuit. 

» — Vous avez, dû trouver chez lui une jeune 



284 MAJ)£LEINE. 

«fille? »clit Ernestine. » — Oui, madame, une 
«jeune personne qu'on nomme Madeleine et 
» qui a un î^r assez intéressant... mais je ne 
• sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était 
» singulièrement troublée ; il y avait dans ses 
«traits quelque chose d'extraordinaire... Enfm, 
» me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes af- 
sfaires. Voyons, monsieur de Noirmont, nous 
«allons d'abord solder notre compte... j'ai là 
»Y0S quatre-vingt mille francs... — Vous me 
»les donnerez chez le notaire en prenant l'acte 
» de vente. — Qu'importe, chez le notaire ou 
» ici? j'aime autant me débarrasser tout de suite 
»de cette somme... • 

Le comte fouille à sa poche et en tire un 
portefeuille. Armand s'est assis dans l'embra- 
sure d'une croisée ; il feint de regarder la cam- 
pagne. 

M. de Tergenne ouvre son portefeuille en 
disant : 

*Savez-vous que si on m'eût volé dans le 
» bois, on n'aurait pas fait une mauvaise jour- 
» née? et si je... si... eh bien!... 

» — Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? 
Bvous pâlissez... » dit monsieur de rsoirmont. 



MADELEINE. 285 

» — Mais, voilà qui est bien sigulier... je ne 
«trouve plus mes billets de banque!... — Omon 

• Dieu!... — J'ai beau regarder... Voici bien 
les trois lettres que j'avais aussi dans ce 
» portefeuille, mais les quatre-vingt mille francs 
«n'y sont plus... — Grand Dieu! on vous au- 
»rait volé!... Voyez, voyez donc dans votre 
«pocbe... « 

Le comte fouille dans sa poche ; chacun l'en- 
toure, on attend avec anxiété le résultat de ses 
recherches. Armand seul est resté dans l'em- 
brasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille 
en vain; il ne trouve pas ses billets. La con- 
sternation se peint sur tous les visages, lorsque 
le comte s'écrie : 

» Attendez. .. je me rappelle... hier au soir, 
» chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma 
n chambre, j'examinai divers papiers qui étaient 
«dans ma poche ; alors j'avais encore mes qua- 
»tre-vingt mille francs, j'en suis bien certain : 
»j'ai compté mes billets pour m'assurer si en 

• route je n'en avais pas perdu. Probablement 
» qu'au lieu de les remettre dans mon porle- 
» feuille, je les ai laissés sur la table. 11 faut 
«bien qu(^ ce soit arrivé ainsi ; car ce matin j'ai 



286 MADELEINE. 

«remis mon portefeuille dans ma poche; et 
M ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jus- 
» qu'ici.' 

» — Ah! je respire, » dit Ernestine ; » alors, 
«monsieur le comte, vous n'avez rien à crain- 
»dre, vous retrouverez votre argent. 

» — En effet, » dit M. de Noirmont, » puisque 
»M. de Tergenne a compté hier ses billets chez 
«Jacques, ce n'est que là qu'il peut les avoir 
«laissés, ou ce ne serait que là qu'il aurait été 
«volé... 

» — Volé!... Ah! monsieur, quelle pensée! 
«et par qui donc? — Non, sans doute, «reprit 
«le comte; cela ne peut être arrivé que par mon 
«étourderie; car prendre mes billets sans pren- 
» dre le portefeuille, vous conviendrez qu'il fau- 
«drait que le voleur fut bien fin ou bien mala- 
» droit. 

« — Allons vite chez Jacques, » dit M. de 
Noirmont; »je vais vous accompagner... — Et 
«moi aussi, «dit Dufour, «car ça m'a donné 
«un coup de marteau, cet accident-là... 

» — Je suis vraiment désolé, messieurs, de 
? l'inquiétude que je vous cause... mais je. .. 



MADELEINE. 287 

, — Ah! mon Dieu! M. Armand se trouve 
mal, » dit Emma. 

Le jeune de Bréville était étendu sur sa charse, 
et sa tète, penchée en arrière, semblait privée 
de vie. Les dames et Victor l'entourent. 

» 11 était déjà malade ce matin, » dit Erncs- 
»tine; quand vous avez annoncé la perte de 
»vos billets, cela lui aura fait impression. 

«Parbleu! ça m'a bien étouffé, moi, » dit 
Dufour. 

— Allez, messieurs, allez chez Jacques... 
«Nous aurons soin de mon frère; M. Victor 
• nous aidera à le conduire dans sa chambre. 
» — Oui, oui, courons chez le garde, » dit 
M. de Noirmont. 

Le comte se remet en route avec Dufour et 
M. de Noirmont. Ils marchent très-vite et arri- 
vent bientôt à la demeure du garde. Madeleine 
est assise devant la porte, la tète appuyée dans 
ses mains, et tellement absorbée dans ses pen- 
sées qu'elle n'entend pas venir du monde. 

«Voici la jeune fille qui loge chez Jacques^» 
dit le comte. « — Oui, » dit M. de Noirmont, 
« c'est Madeleine... Oh! je la connais... — 
« Nous la connaissons, » dir Dnfonr; «mais elle 



288 MADELEINE. 

• semble bien rêveuse... elle ne nous voit pas. • 

Le comte frappe légèrement sur le bras <le 
la petite en lui disant : « C'est encore moi mon 
» enfant. » 

Madeleine lève la tête : en apercevant M. de 
Noirmont et Dufour avec son hôte de la veille, 
elle n'est point maîtresse d'un mouvement d'ef- 
froi. 

« Ma chère amie, »dit le comte, «j'ai laissé 
»ce matin quelque chose chez vous... n'avez- 
dvous rien trouvé? 

« — INon, monsieur... rien... » répond la 
jeune fille altérée. « — Vous n'êtes peut-être 
«pas montée encore dans la pièce où j'ai cou- 
»ché! — Pardonnez-moi, monsieur; j'ai tout 

• rangé ce matin dans la maison, comme c'est 
»mon habitude... 

— «C'est bien singulier!... Jacques est-il ici? 
— « Non, monsieur; il est sorti avant votre ré- 
nveil et n'est ])as encore revenu... — Permet- 
Dtez-moi alors d'aller moi-même visiter la 
«chambre où j'ai passé la nuit. — Oui, oui, 
» montons, j> dit M. de Noirmont. 

Ces messieurs montent; Madeleine les suit. 



MADELEINR. 289 

Le comte examine en vain partout; les billets 
ne se trouvent pas. 

« Qu'avez-vons donc perdu, monsieur? » 
dit Madelaine. e — Quatre-vingt mille francs en 
» billets de banque, que j'avais dans mon por- 
«tefeuille... — ciel! — Oui, » répond M. de 
Noirmont en fixant attentivement la jeune fille; 
« et monsieur le comte les avait encore hier au 
«soir ici... il les a comptés avant de se coucher. 
— Ah! mon Dieu!... est-ce que... » 

Madeleine n'achève pas; elle est tremblante, 
elle ne peut plus se soutenir. 

» — Est-il venu du monde... quelqu'un ici 
«ce matin? » demande le comte. — « Non. 
«monsieur, personne... 

» — Aviez-vous, hier au soir, fermé la porte 
»de votre chambre?» demande M. de Noirmont 
au comte. 

« — Je n'y ai pas seulement pensé... Je ne 
«suis ])as méfiant... D'ailleurs que pouvais-je 
«craindre?... Oh! je connais Jacques; c'est un 
» honnête homme. 

» — Jacques... c'est possible... mais enfin... 
» il ne demeure pas seul ici... — Ah! monsieur 
u de Noirmont, «pic dit<'S-A ou>5 ?. ., — (îahne/- 



290 MADELEINE. 

>vous, ma petite; je ne vous accuse pas. Voyez 
«comme elle est tremblante... 

» — -Oui, oh! je vois fort bien que, depuis 
» notre arrivée, elle semble éprouver une se- 
» crête terreur... Monsieur Dufour, est-ce que 

• vous ne l'avez pas observé comme moi? 

» — Si fait, » dit Dufour; «j'avoue que cela 

• m'a frappé... Je me suis dit : Voilà une jeune 
» fille qui a quelque chose de singulier. 

» — Et vous-même, monsieur le comte, vous 

• l'aviez aussi remarqué ce matin en la quittant, 

• vous nous l'avez dit à Bréville... — Messieurs, 

• c'est possible; mais tout cela ne prouve rien. 

• Pauvre petite... rassurez-vous... elle n'a plus 

• la force de parler. 

» — Monsieur le comte, » reprend M. de Noir- 
mont, «aviez-vous parlé hier ici de la somme 
» que vous aviez sur vous? — Oui, je crois me 
■ rappeler... En m'informant si le bois était sur, 

• j'ai dit... Mais, encore une fois, où voulez- 

• vous en venir? — A vous faire retrouvir ou 

• rendre votre argent. Ce qu'il y a de positif, 

• c'est que vous l'aviez hier soir ici, et les bil- 
alets n'étaient plus ce malin dans Nuire porte- 



IIADKLKINF. 291 

» feuille : donc c'est ici que vous les ave/, laissés 
»ou qu'on vous les a volés. 

» — C'est aussi clair que deux et deux font 
» quatre, » s'écrie Du four. 

« — Mademoiselle doit avoir trouvé les hil- 
»lets... ou vu entrer depuis votre départ ce- 
»lui qui les a pris... mais elle a avoué que per- 
» sonne n'était venu... qui donc, si ce n'est elle, 
» se serait emparé de cette somme?... Allons, 
«Madeleine, rendez, i\ monsieur le comte ce 
«que vous ave/, trouvé ce matin dans sa cliam- 
»bre.... et il vous pardonnera.... quoique à sa 
«place... 

» — Je n'ai rien trouvé... rien... je lejuri^* 
répond Madeleine en tombant ù genoux. «Ah! 
• monsieur, vous pou\e'/, me fouiller'.... — Oh! 
\> parbleu, mademoiselle,je pense bien que vous 
» n'avez pas j>ardé cette somme sur vous. .. ^ous 
» l'aurez cachée, bien cachée, sans doute, mais 
»on saura vous faire parler... vous allez à l'ins- 
» tant même nous suivre à Bréville. 

» — Monsieur de JNoirmont,» reprend le comte, 
j) je ne sais si je dois consentir... rien ne prourc 
» que cette jeune lille soit coupable.... — Tout 
» me 1." prouve, à moi. Si elle est innocente. 



292 MADELEINE. 

«elle se justifiera... on retrouvera vos billets. 
9 Sortons et fermons les portes de cette maison, 
î afin que personne ne puisse y entrer. Nous en 
» donnerons la clé à mademoiselle, qui la rc- 
M mettra elle-même au garde... Monsieur Du- 
» four, vous aurez la complaisance de rester 
après de cette maison pour attendre le retour 
» de Jacques ; vous lui direz ce que je me suis 
» permis de faire et le prierez de venir sur-le- 
» champ à Bréville... Venez, mademoiselle... — 
» Ah ! monsieur, ne craignez pas que je fasse 
n aucune résistance... je vous suivrai... je ne 
» chercherai point à me sauver! » 

Malgré la répugnance du comte, on fait ce 
que A eut M. de Noirmont. On sort de la mai- 
son, dont on ferme avec soin la porte; on 
donne les clés à Madeleine, Dufour reste pour 
prévenir Jacques. La jeune fille marche en 
tremblant entre M. de Noirmont et M. de Ter- 
gennc; mais celui-ci a pitié de sa souffrance, 
et il la force à prendre son bras en lui (hsanl : 
«Soutenez-vous sur moi, et ne tremblez pas 
• ainsi... Si vous êtes innocente, vous nede\e'/- 
»iicn crainch'c, et si vous êtes coupable, j'em- 
»pèi'hi'rai que vous sov(>/, punie » 



MADELEINE. 203 

On arrive à Bréville. Madeleine ne pleure 
plus, elle semble avoir retrouvé son eonraire ; 
on la fait entrer clans le salon du rcz-de-chau?- 
sée, où Armand, qui a repris ses sens, est en- 
eore, ainsi que les dames et Victor, 

En apprcevant la jeune fille, Ernestine s'a- 
\ance pour l'embrasser; M. de Noirmont arrête 
sa femme, en lui disant : « De grâce, madame, 
» suspendez vos témoignages d'amitié... vous 
"Saurez bientôt si mademoiselle les mérite.... 
» Monsieur le comte n'a pas retrouvé la somme 
• qu'il a laissée chez Jacques... Madeleine seule 
npeiit avoir trou\é cet argent... le fuit est iii- 
» contestable... mais elle ne veut pas l'avouer... 

» — Ah! monsieiu" .. que dites-vous! Made- 
» leine coupable d'une bassesse !... Non, je con- 
» nais la grandeur de son âme... elle est inno- 
»ccnle... et je serai toujours son amie. » 

En disant ces mots, Ernestine s'élance vers 
la jeune fille, elle la presse dans ses bras, l'em- 
brasse tendrement. Victor s'«st aussi approché 
de Madeleine; il prend une de srs mains, qu'il 
srrre dans les siennes, en disant : « Et moi 
«aussi, je suis sur qu'elle n'est pas coupable, 
»et je serai son défenseur. » 



294 MADELEINE. 

Madelein ne répond rien aux témoignages 
d'amitié de ses amis, elle n'est occupée que 
d'Armand, qu'elle a aperçu dans le fond du 
salon, et dont le morne abattement contraste 
avec l'agitation de toutes les autres personnes. 

« Madame, «dit le comte en s'adressant à Er- 
nestine, «je n'accuse point cette jeune fille... 
)>j'ai cédé aux désirs de monsieur votre époux 
«en l'amenant ici... mais j'espère que tout s'é- 
«claircira. 

)) — Moi, monsieur le comte, «reprend M. de 
Noirmont, «je ne me laisse ni convaincre, ni 
» aveugler par l'enthousiasme de l'amitié ; les 
«faits parlent : si mademoiselle n'a pas pris vos 
«billets, elle a dû voir entrer le voleur. Avez- 
«vous vu quelqu'un?... dites-le, alors on clier- 
«chera, on s'informera... 

» — Non.... oh! non, monsieur, je n'ai vu 
«personne! «répond Madeleine en détournant 
«ses yeux, qui étaient fixés sur Armand. 

« Il me semble, monsieur, «dit Victor, « que 
«vous devez, avant tout, attendre l'arrivée de 
«Jacques; peut-être a-l-il \u les billets, les a- 
»t-il serrés pour les rendre à monsieur le comte. 

» — 11 n'est pa." probable qu'il eiil fait cela 



MAUELiîi>n. 295 

• sans en dire un mot à inademoiseHe pour 
«qu'elle tranquillise son hôte; mais c'est ce 
«que nous allons savoir... car voilà ce Jacques 
»qui arrive avec M. Dufour. » 

Jacques et Dufour entraient en effet dans la 
cour; la sueur ruisselait de leur visage. Le pein- 
tre accourt le premier dans le salon, et il entre 
en s'écriant : 

«Voilà le garde! En apprenant ce qui s'est 
«passé, il a été fui'ieux! mais quand je lui ai 
>t nommé monsieur le comte, il est devenu 
«rouge, jaune, vert... de toutes les couleurs... 
« Il a enfoncé la porte, est entré chez lui pren- 
» dre... je ne sais quoi... puis m'a suivi en di- 
» sant des choses que je n'ai pas comprises. Le 
» voilà. » 

Jacques vient d'entrer dans le salon, et, sans 
faire attention aux personnes qui sont là, il 
court à Madeleine, et la serre dans ses bras en 
s'écriant : «Pauvre petite!... on vous soup- 

• çonne, on vous accuse!... vous!... Mais, cal- 
»mez-vous, mon enfant, me voilà... 

» — Je me suis trompé, si vous rapportez les 
» billets, «dit M. de Noirmont. «C'est donc tous. 



296 MADliLKlNE. 

«qui les avez serrés par précaution?... Alors il 
«fallait avertir. 

» — Allez au diable avec vos billets ! c'est 

«bien de cela qu'il s'agit maintenant!... Ah! 
»oui... c'est M. le comte Frédéric de Tergenne, 
»je le reconnais à présent... Monsieur le comte, 
» il y a bien longtemps que je désire vous ren- 
ie conirer... mais j'avais perdu cet espoir. J'ai à 
«vous parler... à vous seul... Messieurs et da- 
»mes, vous entendez ce que je désire... Allez 
«aussi, ma pauvre Madeleine!... Mais ne tem- 
»blez pas... je vais m'occuper de vous. » 

Le ton singulier du paysan, la manière dont 
il regarde le comte, l'assurance qui brille dans 
ses yeux, imposent à la société, qui se relire 
en silence, laissant M. de Tergenne seul aVec 
le garde. 

«Monsieur le comte, » dit Jacques après s'être 
assuré qu'ils sont seuls, «si je vous avais recon- 
»nu hier en vous parlant de la pauvre Jcnny et, 
» de son séducteur, j'aurais pu vous en dire 
«bien ])lus. Vous êtes ce Frédéric que Jenny 
» adorait?... 

»— Oui... Jacques. .. et je mérite tous les re- 
» proches que vous m'avez adressés hier sans 



MADELEINE. 297 

unie reconnaitrc... j'abandonnai celle que j'a- 
» vais séduile. Ma conduite fut affreuse!... 

» — Ah!... vous fûtes plus coupable encore 
«que vous ne pensiez... — Que voulez-vous 
»dire?... — Vous aviez cru no délaisser qu'une 
«jeune fille séduite... vous abandonniez une 
» mère et son enfant! 

» — Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques? 
» — Que peu de temps après votre disparution, 
«l'infortunée Jenny s'aperrut qu'elle était en- 
» ceinte; qu'à force de précautions elle cacha 
«sa faute à son père; qu'elle mit au monde une 
wiiUe... qui fut nourrie chez une de mes sœurs 
»à Samoncey; qu'ensuite, forcée par son père 
» de se marier, elle prit chez elle et éleva la pe- 

»tite Madeleine.. — Madeleine! Ah! Jac- 

»ques... il se pourrait?.... Tenez, monsieur le 
» comte, lisez celte lettre de feu madame de 
«Bréville; elle me la donna, en mourant, pour 
«vous la remettre si jamais le destin me faisait 
» vous retrouver. » 

Le comte prend la lettre, et lit en respirant 
i\ peine : 

a Madeleine est ma ùWr et la \ùtre. Trédé- 



298 MADELElMi. 

«rie; si quelque jour Jacques vous retrouve et 
«vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant 
» plus de pitié que vous n'en avez eu pour sa 
)» mère. 

» Jenny. » 

Le comte couvre la lettre de ses larmes en 
«balbutiant : «Pauvre Jenny !.. j'étais père!... 
«et je me croyais seul au monde!. .. et c'est 
«Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait 
» en secret pour elle!... Je veux la voir.... je 
» veux... » 

Le comte a fait quelques pas... il s'arrête 
comme frappé d'un souvenir pénible ; il porte 
la main à son front .. hésite un moment, puis 
se dirige vers la porte en s'écriant : «N'importe ! 
» c'est ma fdle!... » 

Jacques, qui a examiné attentivement M. de 
Tergenne, court à lui et l'arrête : « Pardonnez- 
»moi, monsieur le comte, si je vous questionne; 
«mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé 
«sur votre fdle, je crois en avoir le droit. Quelles 
«sont vos intenllons relativement à Madeleine? 
» — De la reconnaître publi(iuement, de la 
«nommer ma fille... 



MADEMilNJi. 599 

» — Ah! c'est bien cela !» dit Jacques en pre- 
nant la main du comte, «cela elTace tons vos 
«torts d'autrefois!... mais je ne veux pas que 
') votre bonheur soit troublé par les indignes 
) soupçons qu'on a conçus; j'ai lu dans vos 
*yeux; le souvenir de l'action que l'on a osé 
«imputer à Madeleine vous a fait mal... — Ah! 
«je ne la crois pas coupable!... — j\on, sans 
«doute, ellc*ne l'est pas; mais il ne sufTit pas 
» que nous en soyons persuadés tous deux , il 
«faut que l'innocence de Madeleine soit prou- 
»vée à tout le monde ; alors seulement vous la 
» nommerez votre fille. Je vous en supplie, mon- 
» sieur le comte, attendez quelques heures, 
«peut-être quelques jours encore.... j'espère 
«trouver votre voleur... — Gomment! — Oh! 
«je n'ai pas le temps de m'expliquer, je neveux 
«pas perdre une minute, je repars... De grâce, 
«attendez mon retour... je n'ai pas besoin de 
«dire que je vais me hâter... il s'agit du bon- 
» heur, de l'honneur de Madeleine ! . . . Ah ! mor- 
nguenne! cette pensée doublera mes forces...» 

Jacques n'en dit pas d'avantage; il n'écoute 
plus le comte , il sort du salon , passe comme 
un éclair à tra^ers toutes les personnes qui 



300 MADELEINE. 

sont dans l'autre pièce , ne regarde pas même 
Madeleine, et s'éloigne, encore plus rapidement 
qu'il n'est venu. 

Chacun se regarde avec surprise. Madeleine 
est inquiète , affligée de la. brusque sortie de 
son ami. 

« Qu'est-ce que cela veut dire? » demande 
Dufour. — Rien de bon, » répond M. de Noir- 
»mont; « ce Jacques s'enfuit sans môme par- 

»ler à sa protégée on finira par convenir 

»que j'avais raison. » 

Le comte parait à l'entrée du salon, L'émo- 
tion qui l'agite, les larmes qui brillent dans ses 
yeux quand il s'approche de Madeleine, la ma- 
nière singulière dont il l'examine, fortifient en- 
core les soupçons de M. de Noirmont. 

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune 
fille; il prend une de ses mains qu'il garde 
dans les siennes. Madeleine est émue , atten-- 
drie... Chacun attend que le comte parle, mais 
il garde le silence et ne semble plus s'occuper 
du reste de la société ; il est tout à ses sou- 
venirs, à ses pensées. Le temps s'écoule. M. de 
Noirmont s'approche d'Armand , qui se tient 
toujours à l'écart , et lui dit tout bas : « Le 



MADELEINK. 301 

» comte voudrait, en témoignantde l'indulgence 

• à jMadeleine, l'amener à avouer sa faute ; il n'y 

• parviendra pas... cette petite a une ténacité 
«extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. 
»Si M. de Tergenne est trop pour punir, je ne 
dois pas l'être, moi ; je vais me rendre à Laon 
pour avertir l'autorité. 

« — Ah! qu'allez-vous faire, monsieur?... » 
répond Armand d'une voix sombre. « — Mon 
«devoir. — Eh bien!... laissez-moi ce soin... 
«laissez-moi me rendre à Laon à votre place... 
» — Vous, Armand?... non, vous êtes indis- 
»posé. — Je me sens plus de force mainte- 
»nant... et c'est à moi de terminer cette af- 
» faire... — Puisque vous le voulez , j'y con- 
»sens... mais partez sur-le-champ. — Oui... 
«oui, monsieur, tout sera bientôt éclairci. » 

Armand se lève; il jette un regard sur Ma- 
deleine , un autre sur sa sœur, puis sort brus- 
quement. 

Quelques instants s'écoulent ; le comte, qui 
tient toujours la main de Madeleine, s'aperçoit 
enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de 
l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa 
nièce, d'Ernestine et de Victor. 11 sourit uhn< 



30i2 MADELEINE. 

en disant : « Eh ! mon Dieu? quel sombre 
«nuage est venu rembrunir tous les fronts! Je 
»puis vous assurer cependant que Jacques 
»m'a pas donné de mauvaises nouvelles; 
» bien au contraire. . .Vous, ma chère Madeleine, 
» ne soyez plus effrayée... encore quelques heu- 
))res, etvous verrez que loin d'être votre juge, 
))je suis votre meilleur ami. 

» Monsieur le comte aurait-il des preuves de 
)) l'innocence de mademoiselle? » dit M. de 
Noirmont; « alors il aurait dii nous tranquilli- 

»ser... nous les communiquer je n'aurais 

«pas envoyé mon beau-frère à Laon... — Et 
«pourquoi l'avcz-vous envoyé à Laon, mon- 
» sieur? — Comme monsieur le comte se tai- 
))sait... j'ai cru devoir... prévenir la justice. » 

Le comte se lève et entoure Madeleine de 
ses brasj en s'éeriant : « Quoi! monsieur, Vous 
»avez osé accuser Madeleine... vous voulez 
«qu'on l'arraclii.' do mes ])ra.s... Ah! courez, 
«monsieur, courez sur les traces de votre bcau- 
«frèr(\.. empêcher qu'il ne parle; il y va de 
»mon honneur, de raa ^ie... 

)• — Mais; monsieur le comte... — Eh ))ien! je 
«sauiai mai-inèm'^ le rejointh'e. .. et je vais... 



MADELEIMî. •'^OS 

Le comte fait quelques pas pour sortir... un 
bruit soudain l'arrête; c'est la détonation d'une 
arme à feu. Chacun se regarde avec inquié- 
tude. 

« Gela semblait partir de l;i chambre di; 
dM. Armand, >< dit Dufour. 

» — Serait-il arrivé quelque chose à mon 
» frère!... — Gourons, » dit le comte. « Grâce 
»au ciel, il n'est peut-être pas encore parti! » 

Le comte , M. Noirmont , Victor et Dufour 
se dirigent du côté de l'appartement du jeune 
de Bréville ; Ernestjne les suit. L'odeur de la 
poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de 
la chambre du jeune homme leur annonce que 
c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont 
entendu. 

Le comte entre le premier... mais il lecuie 
bientôt et poussant un cri d'horreur, et arrête 
Ernestine en la retenant dans ses bras. Un 
spectacle terrible a frappé ses yeux : Armand 
s'est brûlé la cer\el]e, il est étendu sans \ie 
dans sa chambre ; à côté de lui est un billet 
tout ouvert. Victor s'en empare et le lit. 

«Je dois mourir, je m'étais déshonoré. C'est 
»moi et Saint-Eline ([ui avons voii' les quaire- 



304 MADELEINE. 

» vingt mille francs. Le misérable qui m'a cn- 
» traîneau dernier des crimes a sur lui la somme. 
«Faites courir sur ses traces, il doit m'attendre 
«dans le petite village dcMontaigu. Adieu, par- 
» donnez-moi. » 

Ernestine a perdu connaissance, M. de Noir- 
mont se cache la figure dans ses mains, mais 
Victor ne songe qu'à Madeleine. « Maintenant , » 
dit-il, « on ne peut plus l'accuser ! » Et en aper- 
cevant la jeune fille, il court à elle, la presse 
dans ses bras et l'embrasse tendrement. 

Madeleine ne sort des bras de Victor que 
pour passer dans ceux du comte, qui s'écrie : 
« Je puis donc enfin te nommer ma fille! 

»— - Votre fille!... » dit Madeleine en regar- 
»dant le comte avec anxiété. 

» — Oui, tu es ma fille... dont jusqu'à ce 
«jour j'ignorais l'existence; tu es le fruit de mes 
»plus tendres amours . . Jacques seul connais- 
))sait ce secret... Pauvre enfant! et pendant 
» longtemps tu as langui dans la misère... tu 
)» as en vain demandé le nom de tes parents... 
«ail! viens, viens sur mon cœur! Par mes ca- 
»resses, rnon amour, je ne pourrai jamais assez. 
»te dédommau<M' de dix-linil minées d'aban- 



MADKLEINE 305 

Le comte serre de nouveau sa fille dans ses 
bras. Emma partage la joie de son oncle; elle 
embrasse tendrement la jeune fdle en lui di- 
sant : « Je vous aimerai comme une sœur! » 

Madeleine n'ose croire àson bonheur... mais, 
au milieu de l'ivresse qui remplit son âme ; elle 
n'est point indifférente à la mort d'Armand, et 
elle se dégage des bras du comte en lui disant : 
« Permettez-moi d'aller essuyer les larmes de 
» sa sœur. » 

Par respect pour la douleur de madame de 
Noirmont, M. de Tergenne modère les trans- 
ports de sa joie. 11 essaie de consoler M. de 
Noirmont; il lui jure le plus grand secret sur 
l'événement qui vient de se passer , et ne veut 
pas même faire poursuivre Saint-Elme dans la 
crainte que l'arrestation de cet homme n'amène 
là découverte de la complicité d'Armand. Mais 
de Noirmont, quoique vivement affecté de la 
honte qui peut rejaillir sur la famille de sa 
femme, est sourd auxsolicitations du comte, il 
veut arrêter le coupable , afin que M. de Ter- 
genne recouvre la somme qu'on lui a dérobée; 
il se dispose à courir sur les traces de Saint- 
Elme. Victor lui oiïre de l'accompagner; il 
II. -JU 



oOG Madeleine. 

nrcepte, et tous deux se mettent en route, mal- 
i;ré les prières du comte. 

En apprenant que Madeleine est fille du 
comte de Tergenne, Ernestine éprouve quelque 
soulagement à la douleur que lui cause la fin 
de son frère. 

« Désormais tu seras heureuse, » lui dit-elle, 
« ton père mettra son bonheur à exaucer tes 
«moindres désirs... Chère Madeleine, cette idée 
«adoucira un peu la [)cine que j'éprouverai en 
«te quittant ! 

» — Et pourquoi me quitter, ma bonne amie? 
«Mon père m'a déjà dit que cette maison m'ap- 
rtpartenait, qu'il me la donnait entièrement.., 
"Eh bien! vous qui êtes née en ces lieux, ne 
«les quittez, plus... restez-y toujours près de 
«moi. Ah! c'est alors que j'y serais tout-à-fait 
)• heureuse. 

» — Non, Madeleine; M. de Noirmont ne 
« voudrait pas rester ici. et je dois le suivre... 
«Je veux, par ma conduite à venir, tik'her de 
«réparer ma laule... Il n'v a plus de bonheur, 
» de plaisir pour moi dans le monde... Je dois 
«siu'tout fuir à jamais la présence de... celui 
.. (|ui ni'.i rendue coupable. Il m'a déjfi oubliée, 



MADliLtlM;. û07 

«lui... mais inui... alil Madeleine, le ciel nous, 
«laisse notre amour avec nos remords... c'est 
M sans doute pour nous punir davantage. » 

Deux jours s'écoulent sans qu'on revoie M. de 
Noirmont et Victor. Ils ont passé vite pour le 
comte, qui ne quille plus sa lille. Emma, loin 
d'être jalouse de la tendresse que son oncUt té- 
moigne à Madeleine, éprouve pour celle-ci l'a- 
niitlé d'une sœur. Et depuis que Dufour sait 
que la petite est la fille de M. de Tergenne, il 
se serre les poings en disant : « Si j'avais de- 
» viné cela... comme je lui aurais fait la cour!.. 
» Je l'aurais peinte en Diane. » 

Le soir du second jour, M. de Noirmont et 
Victor reviennent à Bréville. lis sont accablés 
de fatigue et n'ont pu trouver Saint- Elme. 
M. de Noirmcuît est désolé, et veut se remettre 
en course le lendemain matin ; mais, au point 
du jour, les habitans de Bréville sont éveillés 
par Jacques, qui entre dans la cour en criant à 
tue-tête : 

« Je savais bien que c'élail le \oleur!... Oh! 
)>jc me conïiais en physionomie, moi! » 

On ('nluur<: le gardr. qui coninieuce [»ar tirer 



308 ' MADKLELNE. 

de sa poche des billets de banque, qu'il remet 
au comte, en disant : 

« Toute votre somme y est... le coquin n'a- 
»vait pas encore eu le temps d'y toucher... je 
«l'avais rencontré dans le bois la veille du vol. 
»Sa figure m'avait frappé... le lendemain, je 
"l'aperçus sortant de derrière des taillis ; je l'a- 
» bordai en lui disant : C'est bien, M. de Saint- 
»Elme! 11 se sauva sans me répondre... Tout 
«cela me parut louche, et eu apprenant que 
»vous veniez d'être volé, je ne doutai plus que 
»ce beau monsieur ne fût pour quelque chose 
)> là-dedans. J'ai couru sur ses traces. Je l'ai 
'•rattrappé enfin... mais ce n'est qu'hier... il 
pavait un cheval alors, et dam' il allait vite, 
\j 'aurais bien pu ne pas le rejoindre. Cepen- 
« dant je courais toujours en lui criant d'arrêter. 
» mes cris lui firent tourner la tête; en m'aper- 
"cevant, il voulut galoper encore plus vite... Il 
)>y avait des arbres coupés qui barraient sou 
«chemin. Il voulut les sauter, il piqua son chr- 
vval ; celui-ci s'emporta, partit comme le vent! 
«Mais, patatras! je vois bientôt le cheval libre, 
«et le cavalier couché sur le chemin... je cours 
»à lui... sa tête avait porté sur un tronc d'ar- 



MADELEINE. 309 

»bre, elle était fracassée... Cependant, en me 
«voyant, il eut encore la force de fouiller à sa 
spoclie et de me donner ces billets de banque, 
»en me disant : Tenez... voilà ce que vous 
"cherchez... rendez cela au comte de Ter- 
»genne... 11 ne put en dire davantage; on l'em- 
» porta chez un fermier, où il mourut en arri- 
Hvant. » 

La mort de Saint-Elme n'afflige personne. 
Jacques voit que le comte a déjà reconnu sa 
fille, et il embrasse Madeleine, en lui disant : 
« Vous v'ià un père... vous v'ià heureuse!... à 
Bc't'heure, ma tâche est finie; mais c'est égal, 
ï> je vous aimerai comme auparavant. » 

M. de Noirmont n'attendait pour quitter 
Biéville que la fin de celte affaire. Il fait sur- 
le-champ ses dispositions et annonce au comte 
*son départ ; celui-ci essaie en vain de le rete- 
nir encore. 

« Non, monsieur le comte, nous ne pouvons 
'•rester davantage,» dit M. de Noirmont; « en 
»ce moment, ce séjour ne saurait que nous 
«être pénible, à ma femme et à moi; plus tard 
"j'espère y revenir. 

» — Non, '"dit tout bas Ernestinc à Victor,.. 



310 MADELliLNE. 

« ces lieux furent témoins du crime du frère-.. 
))et de la faute de la sœur... nous n'y revien- 
» drons jamais. » 

M. et madame de Noirmont ont quitté Bré- 
ville. Victor et Dufour annoncent leur prochain 
départ. Mais Madeleine a remarqué la tristesse 
du jeune homme et le chagrin d'Emma; elle 
trouve l'occasion d'être un instant seule avec 
Victor : « Pourquoi partez-vous? » lui dit- 
elle. 

« — Ah! Madeleine, que ferais-je encore ici? 
»J'ai trop à me repentir d'y être venu... J'ai 
«coûté des larmes à Ernestine... je ne dois pas 
«chercher à en faire répandre encore.. — Mais, 
«vous aimez Emma?.. — Oh! oui, je l'adore... 
»et c'est pour cela que je pars, car je ne dois 
spas espérer que le comte veuille me donner 
»sa nièce... je l'ai entendu parler d'engage- 
»ments. .. de projets d'union déjà formés... 
«Adieu, Madeleine... je dois partir. — Attendez 
» encore. » 

Madeleine va truu\er son père, et lui dit: 
i< Vous m'avez promis que vous ne me rcfuse- 
wriez rien... moi je n'iii qu'une grâce à vous 
«demander... ce sera la seule... la dernière. 



WADELEIMÏ. SU 

» — Que df'sirrs-lii. ma fille? — Qno vous nnis- 
wsiez Emma à Victor.., ils s'aiment tous les 
))deux, et vous ferez leur bonheur. « 

Le comte réfléchit un moment, puis il em- 
brasse Madeleine en lui disant : « J'avais d'au- 
»trcs projets... mais tu le désires, je n'ai rien à 
» te refuser. » 

Madeleine court annoncer à Victor et à Emma 
cette nouvelle. Les deux amants la pressent 
dans leurs bras. Dufour s'essuie les yeux en 
disant : « J'avais vraiment tort de me méfier 
» de cette petite ! 

» — Vous voulez donc que je vous doive tout?» 
dit Victor à Madeleine. « — Oui... je veux vous 
» forcer à avoir toujours de l'amitié pour moi! » 

IjC comte ne tarde pas à venir lui-même 
confirmer la nouvelle apportée par sa fille. 
Emma et Victor sont au comble de la joie; 
leur union est arrêtée pour le printemps pro- 
chain. En attendant, Victor ira voir son père, 
qu'il ramènera à Bréville. et Dufour retour- 
nera à Paris chercher ses pantalons. 

Madeleine semble heureuse du ])unheur de 
ceux qui l'entourent ; cependant quelquefois un 
S()U]>ii' loi échnppc ; nlors !«' ('(uiitc lui dit: 



312 MADELEINE. 

« Mais toi, ma fille, ne formes-tu aucun vœu? 
s ne désires-tu rien encore? 

» — Non, mon père, « répond Madeleine en 
souriant, «car j'ai fait tout ce qui était en 
«mon pouvoir pour rendre heureux ceux que 
«j'aime. ^ 



PIN. 



TABLjE. 



Pages. 

Chap. XIII. — Comment cela finit ! 1 

XIV. — Pauvre Madeleine ! 28 

XV. — Une après-dînée ^7 

XVI. ^— Un expédient de Dufour. ... 02 

XVII. — Lettre perdue 8U 

XVIII. — Ce qu'elle fait encore 108 

XIX. — Démarche inutile 137 

XX. — Triste retour 155 

XXI. — Des étrangers 193 

II. 21 



Mil SLlTli Dt LA TABXE. 

XXII. — Une rencontre. — Fête chez ma- 
dame Montrésor. — Danger de 

la valse 210 

XXIil. — Le vol 257 

XXIV. — Toujours Madeleine 282 



Tm DE LÀ TABLE. 



COULOMHIERS. — IMI'lliUBRir. BB A, M01991.N. 



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